Nom du fichier
1779, 11 (6, 13, 20, 27 novembre)
Taille
17.10 Mo
Format
Nombre de pages
403
Source
Lien vers la source
Année de téléchargement
Texte
MERCURE 2004
DE FRANCE
2000 V
DÉDIÉ AU ROI
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
ONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; Annonce & Analyfe des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Décou
vertes dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ;
Les Caufés célèbres; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers , &c. &c. 1990 vt a rep
112
བ་ ་ །
SAMEDI 6 NOVEMBRE 1779 .
BOT
ព
APARIS
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou ,
rue des Poitevins .
Avec Approbation & Breget du Ro
STOR
TABLE
Des Matières du mois d'Octobre.
PIÈCES IECES FUGITIVES . Dela Paffion du Jeu ,
Vers récités fur le Théâtre
-
--
Eloge de Suger ,
Echo & Narciffe ,
d'une Société Littéraire, 3 Recherches fur les affections
-A M. le Comte d'Estaing 49
Sur le mariage de M. le
Marquis Dar... & de Mde
de Mond...
-A Mlle Doligni ,
11t
157
164
Hypocondriaques , 172
Conches , Poëme, 180
97
$ 8
Dictionnaire Géographique &
Portatif, 183
145
147
Au bas de la Gravure de
- A Mlle de
- A Mile C ***
-
Mlle Fanier ,
Hymne à Vénus,
148
S
Mémoires concernant l'Hif
toire, les Sciences , &c. des
Chinois , 206
216 Voltaire , Poëme ,
Bibliothèque du Nord , 225
Imitation du Pervigilium Ve- Suite de l'Extraitfur la Paf
neris ,
193
Le Voyageur & l'Habitant
de Ferney, Dialogue , so
Billet à M. le Comte de Sch.
L... , 99
6
Le Roi, le Paysan & Hermite
, Conte.
Le mort revenant , Nouvelle, 8
La Jambe de Bois , 51
Lettre de M. B. à Mde P. 101
A l'Editeur du Mercure 148
Abouzaid, Conte Oriental 196
Romance en Mufique , 152
Enigmes & Logogryphes , 11 ,
fion duJeu ,
VARIÉTÉS.
228
Remarques fur le 7e Livre de
37 Pline,
Lettre au Rédacteur
de la partie
Littéraire
du Mercure
.
71
Réponse de l'Auteur de l'Extrait
du Dithyrambe , 133
SPECTACLES.
Académie Royale de Mufi. 43,
90, 184 , 232.
Comédie Françoife , 94 , 235
Comédie Italienne , 44 , 186
SCIENCES ET ARTS.
Second Mémoire fur la multiplication
des animaux étrangers
,
59,109,155,204 ,
NOUVELLES LITTER .
Voyage en diverfes parties de
l'Europe , de l'Afrique & de
P'Amérique ,
13
Eloge de M de Voltaire , 17
Eirennes du Parnage , 25 236.
de Etranger 32 Mufique ,
1. ema
341
Expériences fur le Zinc , 235
Gravures , 44 , 94 , 143 , 189,
46, 190
Grand-Duc de Annonces Littéraires , 47, 95
60 143 , 190 , 238.
Aus beams de Poltaire , .67
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 6 NOVEMBRE 1779 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ÉPITRE
A M. B'*** ( 1 ) , qui , après un long
filence , a fucceffivement écrit plufieurs
Lettres à l'Auteur.
APRÈS une longue diette
Vous me traitez fplendidement ;
Après une affreufe diſette
Vous me parez fuperbement :
Depuis l'une & l'autre miffive
Dont vous m'avez gratifié ,
Je rends grâces à l'amitié
De tout le plaifir qui m'arrive.
(1) A Paris.
A ij
4
MERCURE
-
Mon cher Arifte , pourſuivez :
Depuis long-temps , oui , vous favez
Que vos Écrits , sûrs de me plaire ,
Ont l'art de charmer mon ennui ;
Plus près de vous je n'en eus guère.
Les temps font changés aujourd'hui.
Sous la houlette paftorale
Je conduis un nombreux troupeau ;
Docteur de la faine morale ,
Je fuis placé fur le boiffeau :
3
Tous les yeux , toutes les lorgnettes ,
Suivent la trace de mes pas ;
Examiné du haut en bas
Vous jugez fi les chansonnettes
Les petits vers , les jolis riens
Sont l'ame de mes entretiens ?
Un front ridé par la trifteffe ,
Des yeux d'Argus fur mes brebis ;
Cheveux très-courts , très -longs habits ! ...
On diroit un Sage de Grèce
Ou le plus grave des Dervis.
Sous cet accoûtrement auſtère
Érato ne me connoît plus ;
Car ce n'eft pas au presbytère
Que fe plaît la Cour de Phébus . A
Un tas de regiſtres gothiques ,
Quelques prônes foporifiques ,
Voilà les volumes étiques
DE FRANCE.
Dont s'honore mon Muſéon.-
Ce fut meilleure compagnie
Qui forma le riant génie
De l'immortel Anacréon.
Ces vers nombreux & pleins de grâce ,
Ces enfans du divin Horace ,
Dont le Parnaffe eft embelli ,
C
Prouvent mieux que mes foibles rimes,
Combien peu fes accords fublimes
Sont d'un Curé de Tivoli.
L'heureux mortel fur la carrière
Sema des fleurs pour les cueillir ;
Chantant tour-à-tour fa Glycère ,
Le vin & l'enfant de Cythère ,
Il ne changeoit que de plaifir.
Le plaifir ! qu'ai-je dit , Arifte ?
J'ignore , hélas ! s'il en exifte.
Quel nom olois-je prononcer !
Aux poétiques bagatelles ,
Aux ris innocens , aux nouvelles ,
Il me faut ici renoncer.
Quel pays, bon Dieu ! mais que fatte ?
Les ronces de mon miniſtère
Empêchent les fleurs d'y pouffer.
Avons-nous la paix ou la guerre ?
Rien jufqu'à moi ne peut percer.
Dans l'un & dans l'autre hémisphère ,
Fabry , d'Eſtaing & d'Orvilliers
A jij
MERCURE
Moiffonnent-ils force lauriers ?
Voltaire a-t'il dans l'Élysée
Embraffé Jean-Jacques Rouffeau ?
Les talens du Père Élifée
Brillent- ils d'un éclat nouveau ?
De ces Lettres intéreffantes ,
1
Dont l'humble Caraccioli
Fait hommage à Ganganelli ,
Sur les preuves les plus conftantes ,
Le fert eft-il bien établi ?
Des François , de leur Souveraine
Les voeux ardens font- ils remplis ?
Et le moderne Séfoftris ,
Ce Prince chéri de la Seine ,
Se voit-il renaître en fon fils ?
Eh ! de grâce , daignez m'apprendre
Ces auguftes événemens ,
Je fortirai des monumens ;
Et vous ranimerez ma cendre
Au fon flatteur de vos accens.
( Par M. l'Abbé Dourneau , Curé ,
S. D *.* .
DE FRANCE. 7
IMPROMPTU A LISE , que j'avois reconnue
dans une promenade , après plufieurs années
d'abfence.
Oui , je viens de la voir , c'eft elle , c'eft ma Life ,
On ne fauroit tromper fon coeur :
Hélas ! ne fut-ce qu'une erreur ,
Je chéris jufqu'à ma mépriſe ,
Elle m'a fait fentir un inftant le bonheur.
(Par M. Davefne. )
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'Enigme efſt la Serviette ; celui
du Logogryphe eft Hallebarde , où fe trouvent
halle ( place ) , Halle ( ville fameufe par
fon Univerfité ) , Barde ( Poëte Gaulois ) , &
barde d'un âne.
ÉNIGM E.
OBSTACLE à l'amoureux regard ,
Ou du coeur muet interprète ;
Piquant arrangement de l'art ,
Ou fignal de votre conquête ;
A iv
MERCURE
Tour- à-tour il peut vous flatter,
Et tour-à-tour il vous couronne.
Le François voudroit vous l'ôter
Et le Mufulman vous le donne.
( Par M, D. )
LOGO GRYPH E.
LECTEUR , je fuis puiffante , & le fus en tout tems.
Noble , Artiſan , Bourgeois , Moine , Jurifconfulte ,
Sont tous gens qui fouvent m'honorent de leur culte .
Toi qui , pour me trouver , agites tous tes fens ,
Peut-être chaque jour je reçois ton encens.
Mais fi de mes neuf pieds tu défais la ſtructure ,
Alors tu me verras , l'effroi de la Nature ,
Détruire les projets du Pilote envieux ,
Et devenir enfuite un fruit délicieux ;
Enfin regarde au- deffus de ta tête ,
Tu me verras régner au célefte lambris ;
Baiffe les yeux , Lecteur , & tu feras furpris
De ne trouver en moi qu'une chérive bête.
DE FRANCE.
,
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
HISTOIRE de l'Académie Royale des
Sciences , année 1775 , avec les Mémoires
de Mathématique & de Phyfique pour la
même année , tirés des Regiftres de cette
Académie , in-4 . A Paris , de l'Imprimerie
Royale , 1778 .
CHAQUE
HAQUE Volume de l'Académie des
Sciences eft compofé , comme on le fait , de
deux Parties. Dans la première , le Secrétaire
, fous le nom d'Hiftoire , donne l'extrait
des Mémoires qui en font fufceptibles , là
relation de certains faits , ou obfervations
ifolées , qui ne peuvent pas fournir la matière
de Mémoires particuliers , & enfin les
éloges des Académiciens morts dans le cou
rant de l'année ; la feconde Partie contient
pour chaque année , les Mémoires tels que les
Auteurs les ont lus aux Affemblécs de l'Aca
démie.
M. le Marquis de Condorcet , Secrétaire
de l'Académie depuis cinq à fix ans , en écrit
l'Hiftoire d'une manière qui lui eft abfolument
propre. Il faifit dans chaque objet le
point capital, & le développe avec toute la
clarté & la préciſion poffibles ; fans lieux
communs , fans remonter aux connoiffances
élémentaires que fes Lecteurs font fuppofés
Αν
10 MERCURE
poffeder ; mêlant prefque toujours à fes analyfes
des réflexions neuves & ingénieufes.
Son ftyle , fans ceffer jamais d'être elégant &
pur , eft noble , facile , naturel , le vrai modèle
de celui qu'on doit employer dans les
matières Philofophiques . Géomètre du premier
ordre , l'Auteur entend & parle égale
ment bien toutes les autres langues de l'Académie.
Le Volume que nous annonçons contient
, indépendamment de l'Hiftoire , trentefix
Mémoires, fur les différens objets dont
s'occupe l'Académie. Préfentons -en une idée
générale .
Sous le titre de Phyfique générale , on
trouve un Mémoire fur les moyens de conduire
à Paris une partie de l'eau des rivières
de l'Yvette & de la Bièvre, par M. Perronet,
On fait combien M. de Parcieux s'eft occupé
du projet d'amener l'eau de l'Yvette à
Paris : M. Perronet fuit les mêmes vues , en
propofant de joindre à l'eau de l'Yvette une
partie de celle de la rivière de Bièvre ; il a
nivelé tout le terrein où doivent paffer les
eaux dont il s'agit , & il a dreffe des plans &
des devis eftimatifs de tous les ouvrages à
faire pour l'exécution complette de ce projet.
Suivant fes calculs , la dépenfe monteroit
à huit millions environ , fans y comprendre
celle de la diftribution dans les diffé
rens quartiers de Paris.
Nous rangeons fous le même titre les obfervations,
Botanico -météréologiques , faites
DE FRANCE. II
à Denainvilliers , en Gâtinois , par M. Dùhamel.
La partie Anatomique offre deux Mémorres
; le premier , qui eft de M. Portal , a
pour objet les effets des vapeurs méphitiques
; il a été compofe à l'occafion de la
mort du Sr le Maire , Marchand de Modes ,
& fa femme , qui furent étouffés en 1774 ,
par là vapeur du charbon , qu'un Baigneur
avoit allumé fous une cheminée qui communiquoit
avec celle de la chambre où couchoient
ces deux infortunés. M. Portal appelé
, mais trop tard , pour les fauver , a
voulu du moins publier , d'après fes obfervations
, les moyens qu'il croit les plus propres
à fecourir promptement & à fauver
ceux à qui le même malheur pourroit arriver.
Ces moyens font la faignée , l'expofition
à un air frais & renouvelé , l'appli
cation de l'eau froide , l'infufflation de l'air
dans les poumons , l'ufage des ftimulans ,
&c. M. Portal veut fur- tout que l'on effaye
de fouffler l'air par un tuyau adapté à l'une
des narines , tandis que l'autre eft bouchée ;
l'air pénètre plus sûrement alors dans le
poumon.... Si ce moyen eft infuffifant , M.
Portal confeille l'ouverture de la trachée
artère ; la répugnance que cette opération
inſpire aux afliftans eft un préjugé ; mais les
malheurs qu'elle peut caufer , fi un Chirur
gien peu exercé ofe l'entreprendre, font un
inconvénient réel ; aulli cette opération ne
doit être tentée qu'après l'inutilité reconnue
A vi
12 MERCURE
des premières tentatives. Il ne faut pas fe
rebuter fi les efforts pour ranimer le malade
paroiffent d'abord infructueux ; fouvent
les apparences de la mort ont duré des
jours entiers.
Le ſecond Mémoire Anatomique contient
l'obfervation d'une Hernie des membranes de
la veffie , avec des réflexions fur la formation
de cette maladie , par M. Bordenave.
Un Soldat Invalide , fujet à des rétentions.
d'urine , étant mort d'une autre maladie ,
fon cadavre fut deftiné à des épreuves relatives
à la lithotomie. On incifa le corps de
la veffie au-deffus du pubis pour y mettre
une pierre ; après avoir fait au périnée l'incifion
ordinaire pour le grand appareil , &
après avoir introduit par la plaie les tenettes
dans la veffie pour faifir la pierre , on ne la
trouva pas ; & on en fut d'autant plus furpris
qu'on l'y avoit touchée un moment au
paravant avec la fonde ; en changeant le
cadavre de fituation , la pierre fe fit de nouveau
fentir au toucher : mais dès qu'on vou¬
lut la faifir elle échappa de nouveau. M.
Bordenave , furpris de cet accident , difféqua
le cadavre ; il trouva que la veffie paroiffoit
double , ou formée de deux poches qui fe
communiquoient par une ouverture latérale
; mais il s'affura qu'une feule de ces
poches étoit la veffie ; que l'autre poche ,
privée des membranes extérieures , étoit
formée par une hernie des membranes intérieures
de la veffie à travers fes membranes
DE FRANCE. +3
extérieures , dont les fibres formoient une
eſpèce d'anneau élastique autour de l'endroit
par lequel les membranes extérieures s'étoient
échappées , & où fe trouvoit l'orifice de cette
feconde poche.
La Chimie a fourni huit Mémoires. Le
premier a pour titre : Mémoirefur la nature
du principe qui fe combine avec les métaux
pendant leur calcination , & qui en augmente
le poids. M. Lavoifier , qui en eft l'Auteur ,
avoit déjà prouvé que les metaux , en fe calcinant
, abforboient de l'air , & que c'étoit
à cet air qu'ils devoient l'augmentation réelle
de leur poids , puifque la portion de l'air ,
abforbé par la calcination , eft égale en poids
à l'excès du poids que le métal acquiert par
la calcination. Mais comme on ne peut pas
regarder l'air de l'atmosphère comme un
fluide abfolument pur , ou comme un élément
fimple, il reftoit à déterminer quelle eft
parmi les fubftances qui entrent dans la compofition
de l'atmofphère , celle qui fe combine
avec les métaux lorfqu'ils paffent à l'état
de chaux. C'est l'objet que fe propoſe aujourd'hui
M. Lavoifier : Telon le réſultat de
fes expériences , l'air abforbé par la calcination
eft le fluide aëriforme , que M.
Prieftley appelle air déflogistiqué , & M. Lavoifier
, air éminemment pur.
Le fecond & le troifième Mémoires Chimiques
, qui contiennent de nouvelles obfervations
& de nouvelles expériences fur la nature
& les propriétésfalines du zinc , revêtu de
14 MERCURE
fa forme métallique , ou réduit en chaux , font
de M. de Laffonne. Dans ces deux Mémoires
, l'Auteur examine la combinaiſon de
Falkali-volatil avec le zinc , foit dans l'état
métallique , foit dans l'état de chaux , & les
divers phénomènes qui réſultent de cette
combinaiſon. Quelques Chimiſtes avoient
déjà connu la diffolubilité du zinc dans l'alkali-
volatil ; mais aucun ne l'avoit conftatée
par des expériences auffi préciſes & auffi détaillées
que celles de M. de Laffonne. On
trouve dans ces deux Mémoires plufieurs
autres recherches intéreffantes fur la nature
dú zinc.
Le quatrième Mémoire Chimique , qui eft
encore de M. de Laffonne , eft l'examen des
combinaifons de l'alkali -volatil avec l'acide
du vinaigre , avec la crême de tartre , avec
l'acide nitreux , avec l'arfenic , avec le fel
fédatif. On juge combien un pareil fujet doit
produire d'expériences & de remarques importantes
entre les mains d'un Chimifte tel
que M. de Laffonne .
Le cinquième Mémoire Chimique , dont
l'Auteur eft M. Tillet , eft l'expofition du
procédé qu'on emploie aux affinages de la
monnoie de Paris , pour la fonte de la chaux
de cuivre qu'on yretire des eaux-fortes , après
l'opération du départ ; & le détail d'une expérience
particulière que l'Auteur a faitepour
retirer du dépôt du blanchiment des flaons de
Billon , une partie des déchets qu'ils éprouvent
toujours dans ce blanchiment. Ce Mémoire,
DE FRANCE. IS
intéreffant par fon objet & par la forme , eft
une preuve fenfible que le moyen le plus
efficace d'augmenter le progrès des Arts , eft
de réunir l'expérience à la Théorie. Celle - ci
peut éclairer l'Art en plufieurs occafions , &
l'Art à fon tour fert à vérifier la Théorie.
Le fixième Mémoire Chimique , qui eft
de MM. Cadet & Briffon , roule fur la propriété
de révifier les chaux métalliques ,
attribuée à l'électricité. De favans Phyficiens.
avoient publié des expériences qui leur paroiffoient
prouver que l'action de l'électricité
révifie les chaux métalliques. MM . Cadet &
Briffon prouvent , par une fuite de nouvelles
expériences , que ces Phyficiens fe font trom- .
pés , & indiquent la fource de leur erreur.
Le feptième Mémoire Chimique contient
des obfervations fur la décompofition de l'or
fulminant , par M. Sage.
Enfin le huitième , qui eft encore de M.
Sage , eft une manière de rendre une partie
de la pierre calaminaire foluble dans l'eau
comme le beurre de zinc.
A la Botanique fe rapportent deux Mémoires.
Le premier , de M. Linnæus , contient
la defcription du cycas , efpèce de plante
qui , par fa grandeur & par fa forme extérieure
, femble s'approcher de la claffe des
palmiers , & que cependant M. Linnæus croit
devoir placer dans la claffe des fougères.
M. Duhamel , Auteur du fecond Mémoire
de Botanique , y rend compte d'une monftruofité
fingulière qu'il a obfervée fur un
16 MERCURE
pommier greffé en écuffon : à l'endroit , de
f'infertion , il s'eft montré un bouton qui a
produit des feuilles & une tige ; le pédicule
des feuilles , la tige elle-même , fe font trouvés
d'une fubftance charnue , abfolument
femblable , pour le goût & l'odeur , à la chair
d'une pomme verte.
La Minéralogie nous offre un Mémoire
de M. de Laffonne , qui contient la defcription
des grès cryſtallifés de Fontainebleau.
L'Aftronomie a produit dix-huit Mémoires
, dans lefquels MM. de la Lande , Meffier ,
Caffini , Jeaurat , le Monnier , le Gentil & le
Préſident de Saron , ont donné de nouvelles
preuves de leur application & de leur fagacité.
On peut rapporter à la Géométrie un Mémoire
de M. de la Place , fur les ofcillations
d'un fluide qui recouvre un fphéroïde ; & un
Mémoire de M. du Séjour , fur l'inflexion
des rayons folaires. Ces deux écrits auront
une fuite , que l'on trouvera dans les volu
mes fuivans.
Ce volume eft terminé par un Mémoire
de M. Poujet , Membre de la Société des
Sciences de Montpellier , fur les attériffemen's
des côtes du Languedoc.
Il y a encore dans la partie hiftorique de
ce volume , quelques obfervations d'Anatomie
ou d'hiftoire naturelle , l'extrait des
ouvrages des Académiciens , qui ont paru
féparément en 1775 , les titres des Mémoires
DE FRANCE. 17
préfentés par les Savans étrangers , & approuvés
par l'Académie , & c.
Cette même année 1775 , l'Académie prit
la réfolution de ne plus examiner aucune
folution des problêmes de la duplication du
cube , de la trifection de l'angle & de la
quadrature du cercle. Tous les Géomètres
favent que de ces trois problêmes , les deux
premiers ne peuvent pas fe réfoudre en n'employant
que la ligne droite & le cercle , mais
qu'ils fe conftruiſent par l'interfection de la
ligne droite avec une courbe du troisième
ordre , ou par l'interfection de deux fections
coniques : ils ne peuvent donc pas fournir
matière à de nouvelles recherches. Quant à
la quadrature du cercle , elle n'eft pas , à la
vérité , démontrée impoffible ; mais les tentatives
infructueufes qu'on a faites jufqu'ici
pour la trouver , font une preuve prefque
équivalente à la démonftration , que les quadrateurs
futurs ne feront pas plus heureux ;
& l'Académie a pris un parti très fage de ne
plus perdre de temps à réfuter leurs paralogifmes
, & de les renvoyer au tribunal du
Public. Nous fait ffons cette occafion de détruire
un bruit ridicule que certains Journaliftes
ont tâché d'accréditer. Plufieurs perfonnes
croient , fur la foi de ces Journalistes ,
que M. Rouillé de Meflai a fondé un prix
pour la folution du problême de la quadrature
du cercle. Rien n'eft plus faux & plus
abfurde, M. Rouillé de Mellai a fondé deux
prix dont l'Académie des Sciences eft juge ;
18. MERCURE
l'un relatif à l'Aſtronomie-phyſique , ou aux
principes généraux du mouvement , au fyftême
du monde , l'autre au progrès de la marine:
& l'Académie propofe alternativement
des prix fur ces deux objets , comme on peut
le voir par le Programme qu'elle diftribue
tous les ans dans fon affemblée publique de
Pâques.
RECHERCHES fur la Rage , feconde
édition , par M. Andri , de la Société
Royale de Médecine. A Paris , chez
Merres , Imprimeur-Libraire de la Société
Royale , rue Saint- Jacques.
L'objet de cet ouvrage eft de raffembler
les obfervations fur la Rage , & les traitemens,
ou même les recettes pour la guérir , qui fe
trouvoient difperfées dans différens Auteurs.
Ce grand nombre de remèdes , dont plufieurs
préfentent en leur faveur des obfervations
affez concluantes , paroît fe réduire à
trois claffes principales ; des remèdes mercuriels
, qui produifent , par la falivation , une
efpèce de crife ; des fudorifiques , qui agiſſent
par les fueurs ; enfin des cantharides ou des
nfectes du même genre , qui portent fur les
'oies urinaires.
Les remèdes mercuriels paroiffent les plus
ûrs. L'expérience de l'Hôtel - Dieu de Paris
rouve que les frictions font un remède
refque certain , mais feulement lorfque
hydrophobie n'eft pas encore déclarée. M.
DE FRANCE. 19
Errhman , Médecin de Strasbourg , a donné
un traitement par lequel , en combinant les
frictions avec l'ufage interne du mercure &
celui des calmans , ila guéri même des hydrophobes.
Tous les Auteurs s'accordent à recommander
de retarder , autant qu'il eft poffible
, la cicatrisation des plaies faites par
F'animal enragé. La nature indique cette précaution
, puifqu'il arrive prefque conftamment
aux malades , qui font attaqués de la
rage après la cicatrifation , d'éprouver , pour
premier fymptôme du mal , des douleurs &
de l'inflammation aux environs de la cicatrice.
Voici à cet égard un fait dont nous avons
été témoins. Une louve enragée mordit fix
perfonnes , deux femmes , trois hommes &
un enfant . Aucun ne fut traité méthodiquement
, ou même ne prit de remèdes qui puffent
être vraiment efficaces . Les deux femmes
& deux hommes moururent hydrophobes
; des deux autres , l'un , qui n'avoit été
que légèrement mordu au bras & à travers
fon habit , n'a point été attaqué de la rage ,
& n'a depuis 26 ans éprouvé d'autres accidens
extraordinaires , que des accès violens
de mélancolie , portés jufqu'à la manie. Le
dernier , fort jeune quand il a été mordu ,
avoir une large plaie à la tête : cette plaie ,
plutôt par hafard que par l'effet de l'art ou
des précautions , ne fe referma compl ttement
qu'après plufieurs années , & le jeune
homme a joui conftamment d'une fanté ro20
MERCURE
bufte , a fervi , s'eft marié , & n'a jamais
éprouvé aucun ſymptôme qu'on pût regarder
comme une fuite de fon ancienne bleffure.
M. Andri , en raffemblant avec beaucoup
de foin tout ce qui a été dit fur la Rage , a eu
pour but de faciliter aux Médecins , qui voudroient
travailler pour le prix que la Société
de Médecine a propofé fur ce fujet , des recherches
qui leur auroient coûté en pure
perte beaucoup de temps & de peines Cet
ouvrage fera d'ailleurs très- utile à tous les
Médecins. Dans le cas où ils feroient obligés
de traiter des hommes ou des animaux mor- `
dus , ils trouveroient , dans un ouvrage fort
court , toutes les reffources que l'art puiffe
offrir jufqu'ici ; & quoique M. Andri n'ait
prononcé ni fur le mérite d'aucun traitement ,
ni fur l'efficacité d'aucun remède , la manière
claire & précife avec laquelle il expoſe les
obfervations & les faits , fuffit pour apprendreà
un Médecin éclairé quels font les remèdes
qui peuvent infpirer quelque confiance.
ANACREON , Sapho , Théocrite , &c.
feconde Édition , revue & corrigée , par
M. Montonnet de Clairfons. A Paris
chez le Boucher , Libraire , au coin du
Pont-au-Change.
Qu'il eft infenfé , qu'il eft dupe ,
Celui qu'attrifte fon talent !
Tant qu'il amufe , il eſt charmant ;
Il perd fon prix dès qu'il occupe.
›
DE FRANCE. 21
Il femble que l'Auteur ingénieux de ces
jolis vers ait voulu faire allufion au vieillard
de Téos . Telle eft en effet l'idée que
réveille Anacréon . Telle fut la Philofophie
de ce Poëte aimable , qui fut appelé Sage
pour avoir fu boire , aimer & faire des
chanfons qui , en célébrant fes jouiffances ,
voulut que la Poéfie fut pour lui une jouiffance
de plus ; & , comme l'a fi bien dit M.
de la Harpe , qui s'eft immortalifé par fes
plaifirs , lorfque tant d'autres n'ont pu l'être
par leurs travaux.
Necfi quid olim lufit Anacreon
Delevit atas.
Ses Odes font les productions de l'imagination
la plus riante & la plus voluptueule.
Le Dieu du vin fut pour lui le Dieu des
vers. Les Grâces furent les Mufes qui l'infpirèrent.
Il n'eut pour Pinde qu'un berceau
de fleurs , pour pupître qu'une table environnée
d'amis ; & fi fes vers font le fruit
de fes veilles , c'eft qu'il veilloit avec les
Plaifirs.
Quelle élégance naïve ! quelle molleffe
aimable ! quelle facilité originale dans les
tours qu'il emploie , & qui prefque tous lui
font fuggérés par le fentiment le plus délicar
& le plus exquis ! quelle douce Philofophie
il a fu mêler aux badinages de fa Mufe!
quelques-uns ont femé de fleurs les précepres
arides de la morale ; lui , par un goût
22 MERCURE
plus délicat & plus rafiné , s'eft fervi des
leçons de la fagelle pour rendre plus piquantes
les leçons de la volupté ; ou du moins
on peut dire que dans fes vers l'apologie du
plaifir n'eft autre chofe que la morale même.
Les perfonnes qui ne peuvent lire Anacréon
dans le grec , feront bien étonnées de fa réputation
, & trouveront fans doute beaucoup
à rabattre aux éloges que nous venons
de faire de fes chanſons , auffi délicates qu'ingénieufes
, fi elles n'en jugent que par la verfion
en profe , revue & corrigée , dont il eft
ici queftion. Il eft certain qu'Anacréon nepeut
être bien traduit qu'en vers ; & pour effayer
avec quelque fuccès de le reffufciter dans
notre langue , il ne faudroit rien moins que
le talent de la Fontaine ou de Chaulieu , &
peut- être même l'un & l'autre enfemble.
Mais il faut convenir auffi que s'il eft difficile
de le bien traduire en vers , il feroit difficile
de le traduire plus mal en profe. La
verfion de M. Montonnet de Clairfons eft
en général incorrecte , languiffante , & quelquefois
triviale. Elle eft entièrement dénuée
des grâces & de l'enjouement de l'original ;
& l'on y cherche en vain ce nombre & cette
harmonie que la profe comporte , & qui eft
au moins une foible image de celle qui a
tant de charmes dans la Poéfie . Elle péche
fur-tout par une platte exactitude. Elle eft
en un mot d'autant plus infidelle qu'elle eft
plus littérale. On ne peut trop le dire & le
DE FRANCE. 23
répéter ; il n'en eft pas du Traducteur comme
du Peintre qui copie ; & ce n'eft pas ici que
l'on peut appliquer ce précepte d'Horace , ut
pictura poëfis erit.Un tableau fcrupuleufement
calquée eft néceffairement une copie fidelle ;
mais une traduction qui feroit pour ainfi
dire un calquage , ne peut être juſtement
comparée qu'à un revers de tapifferie . Voici
la première Ode d'Anacréon dans la traduction
de M. Montonnet de Clairfons.
« Je veux célébrer les Atrides : je veux
» chanter Cadmus ; mais les cordes de mon
» luth ne réfonnent que le feul Amour. Der-
» nièrement je changeai les cordes & même
la lyre toute entière. Je chantai alors les
" travaux d'Hercule, & ma lyre rébelle ne
foupira que les Amours. Héros, je vous dis
adieu pour jamais ; ma lyre ne chante que
» les feuls Amours » .
و ر
On fent combien cette verfion eft foible
& fervilement littérale. Avec un peu plus de
goût M. Montonnet de Clairfons eût compris
que célébrer n'eft pas ici le mot propre ;
réfonner le feul amour est un hellénifme que
le génie de notre langue réprouve. Réfonner
eft un verbe neutre , qui par conféquent
n'admet point un régime affujéti ; & d'ailleurs
, que le feul : quelle étrange locution !
quelle harmonie ! Voici une faute bien plus
grave. Changer une lyre entière ne fignifie
point changer de lyre. Et pour dernière
24 MERCURE
obfervation , dernièrement est trop pro-
Laïque.
1
Au furplus , Fuzelier a imité cette Ode
dans les Fêtes Lyriques , & l'Imitateur a confervé
quelque chofe des grâces de l'original.
Ce font au moins des vers pour des vers.
Des Zéphirs que Flore rappelle
Je voulois chanter le retour?
Je vis Chloé qu'elle étoit belle !
Je ne
:
pus chanter que l'Amour.
Je lui confacrai dès ce jour
Tous mes voeux , mes vers & ma lyre.
C'est pour Chloé que je refpire :
Je ne chante qu'elle & l'Amour.
Le Tranflateur qui cite ces vers auroit pu
rappeler auffi une autre imitation qui eft
plus libre , mars qui n'eft pas moins délicate
ni moins agréable. C'eſt le début de l'Art
d'aimer du gentil Bernard.
J'ai vu Coigni , Bellone & la Victoire : `
Ma foible voix n'a pu chanter la gloire.
J'ai vu la Cour j'ai paffé mon printemps
Muet aux pieds des idoles du temps ,
J'ai vu Bacchus fans chanter fon délire.
Du Dieu d'Iffé j'ai dédaigné l'empire.
J'ai vu Plutus : j'ai méprifé fa Cour. 45
J'ai vu Daphné: je vais chanter l'Amour.
4
Les fragmens de Poeſie dont M. Montonnet
de
DE FRANCE. 25
de Clairfons a enrichi fa Collection , en font
le principal agrément ; & il feroit à fou
haiter qu'il eût connu , ou du moins qu'il
eût eu le goût de choifir les meilleures pièces
en ce genre. Pourquoi , par exemple , n'avoir
pas laiffé dans l'oubli , où elle étoit tombée
depuis long- temps , la mauvaife Cantate de
Mile Louvencourt , intitulée : l'Amourpiqué
par une Abeille , tandis qu'il pouvoit orner
fon Recueil d'une autre pièce fur le même
fujet, beaucoup meilleure , & très - peu connue
? Elle eft , fi je ne me trompe , de l'Abbé
Régnier des Marêts ; & le Lecteur nous faura
gré de réparer cette omiffion.
Le tendre Amour cueillant un jour des fleurs ,
Fut par hafard piqué par une Abeille ,
Cachée au fond d'une rofe vermeille.
Au même inftant il s'en va tout en pleurs
Dire à Vénus : ma mère , je me meurs ;
Je fuis piqué d'une vipère aîlée ,
Qui dans ces lieux Abeille eft appelée :
Je n'en puis plus ; je me meurs , je me meurs.
Si d'une Abeille , ô mon fils , la piqûre ,
Répond Vénus , vous fait tant de douleur ,
Quelle douleur croyez-vous donc qu'endure
Un malheureux dont vous percez le coeur ?
On a pu s'appercevoir que ces vers n'ont
pas l'élégance de la préciſion , mais ils ne
manquent pas de naturel , & méritoient
d'être cités au moins comme une traduction
Sam. 6 Novemb. 1779 . B
26 MERCURE
fidelle d'Anacréon . L'Ode des Souhaits eft
encore une de fes plus jolies bagatelles lyriques.
Voici d'abord la Verfion de M. Montonnet
de Clairfons .
»
ور
و د
33
0
"La fille de Tantale fut changée en rocher
fur les montagnes de Phrygie ; & la fille
de Pandion, metamorphofée en hirondelle,
fendit les airs. Pour moi , jeune beauté ,
que ne fuis-je ton miroir , tu me fixerois
fans ceffe ! ta tunique , tu me porterois tou-
» jours ! je voudrois être l'onde pure dans
» laquelle tu baignes tes appas. Que ne fuisje
effence ! je te parfumerois ; la bandelette
» qui preffe ton fein , les perles de ton col-
» lier ! jeune beauté , que ne fuis - je au
» moins ta chauffure , tu me foulerois de tes
pieds délicats » . Nous n'entrerons dans
aucun détail fur cette profe. Il fuffit de dire
que ce n'eft point - là Anacréon. Mais veuton
retrouver à peu de chofe près la grâce ,
fon élégance , fon rhythme ? Qu'on life la
Pièce fuivante .
ود
ود
De la fille de Tantale
La Fable a fait un rocher ;
De l'amante de Céphale
Le mari devint cigale ;
Moi je voudrois me cacher
Sous quelque forme amoureuſe.
Que n'eft-il en 'mon pouvoir
D'être cette glace heureufe
Où vous aimez à vous voir !
DE FRANCE.. 27
Cette lyre harmonieufe
Qui vous plaît par fes accords !
Cette onde voluptueufe
Qui baigne votre beau corps !
Ou cette robe envieuſe
Qui couvre tant de tréfors !
Ruban , je releverois
Votre écharpe ou votre treſſe :
Écharpe , je prefferois
Votre gorge enchantereffe :
Perle , je vous ornerois :
Fleur , je naîtrois fur vos traces :
Cothurne , au moins je ferois
Foulé par le pied des Grâces.
Voilà le ton d'Anacréon ; voilà fa facilité
fimple & gracieufe. Le Traducteur en profe ,
loin d'offrir cette Pièce charmante à fes
Lecteurs , n'en parle même pas . Peut-être
a-t'il penſé qu'en la citant , il eût été diſpenſé
de la retraduire ; & il a mieux aimé remplir
fa tâche de profe. Il cite néanmoins les Souhaits
de la Motte, & il trouve que les Stances
de ce dernier renferment plus de délicateffe ,
plus de volupté que l'Ode d'Anacréon . Quoique
nous trouvions les Stances de la Motte
charmantes , nous fommes loin de les préférer
aux vers du Poëte Grec ; & nous allons
mettre nos Lecteurs à portée d'en juger euxmêmes.
Ces fortes de comparaifons ne peu-
Vent que fervir à former le goût ; elles ap-
Bij
28 MERCURE
prennent à difcerner le talent de ce qui n'eft
que bel-efprit , & à faifir ces nuances légères
qui échappent aux demi- connoiffeurs , &
qui ne font bien fenties que par le très-petit
nombre des vrais.
Voici les Stances de la Motte.
QUE ne fuis-je la fougère
Où fur le foir d'un beau jour ,
Se repoſe ma Bergère ,
Sous la garde de l'Amour !
QUE ne fuis-je le Zéphir
Qui careffe fes appas ,
L'air que fa bouche reſpire ,
La fleur qui naît fous fes pas!
QUE ne fuis-je l'onde pure
Qui la reçoit dans fon fein !
Que ne fuis-je la parure
Qu'elle met fortant du bain!
Que ne fuis-je cette glace
Où les charmes répétés
Offrent à l'oeil une Grâce
Qui fourit à fes beautés !
QUE ne fuis -je la fauvette
Qu'avec plaifir elle inftruit,
Et qui fans ceffe répète :
Baifez , baifez jour & nuit.
Je fens tout le prix de cette jolie Imita
DE FRANCE. 29
tion. Elle a de la grâce & de la précifion ;
mais comparons- la à la traduction de M. de
Sivry. Quelle différence ! combien celle- ci
refpire le goût antique ! La dernière Stance
de la Motte n'eft que galante , tandis que ces
vers où M. de Sivry a été obligé de furpaffer
en quelque forte Anacréon pour l'égaler ,
Cothurne , au moins je ferois
Foulé par le pied des Grâces.
font de l'expreffion la plus amoureufe & la
plus délicate. Malheur à celui qui n'en fentiroit
pas le charme. Qu'il ne life pas Anacréon
; mais fur-tout qu'il fe garde bien de
le traduire.
N. B. Sapho , Théocrite , Bion , Mofchus ,
Catulle , Horace , & c. feront la matière du
fecond Extrait pour l'ordinaire prochain.
•pour
MÉLANGES tirés d'une grande Bibliothèque.
B.ouVolumefecond. Manuel des Châteaux,
ou Lettres contenant des Confeils , 1 ° .
former une Bibliothèque Romanefque; 2
pour diriger une Comédie de Societé; 3°.
pour diverfifier les plaifirs d'un Salon.
in-8°. d'environ 370 pages . A Paris , chez
Moutard , Imprimeur - Libraire , rue des
Mathurins , hôtel de Cluny , 1779.
Nous avons rendu compté du premier
Volume de ces Mélanges , dans lequel M. le
Mude P, nous a donné un choix raifonné de
3
Bij
30
MERCURE
Livres François pour étudier utilement l'Hif "
toire , avec deux analyfes intéreffantes des
ouvrages de nos deux plus anciens Hiftoriens.
Le fecond Volume que nous annonçons
aujourd'hui eft moins grave , & particulièrement
confacré à l'amufement. Il indique
toutes les reffources qu'une Société
peut fe procurer pour varier fes délaffemens
à la campagne.
Le château dans lequel l'Auteur raffemble
fa Compagnie , doit avoir trois pièces principales.
La première eft un falon deftiné pour
les jeux & la converfation . La deuxième eft
un boudoir ou petite bibliothèque qui puiffe
contenir fix cens volumes . La troifième eft
une Salle de Spectacles.
Le Manuel des Châteaux expofe d'une
manière intéreffante , & même quelquefois
avec une érudition légère & gaie , les différens
moyens de varier les amufemens de la
campagne.
Pour les Livres que l'on aime à trouver
dans un château , il n'y en a point qui foient
plus du goût général que les Romans. Le
connoiffeur qui a fait le choix de ceux que
l'on trouve ici indiqués , peut bien nous parler
de cette claffe d'ouvrages. Il a fait à cet
égard fes preuves dans un Ouvrage Périodique
qu'il a créé , dirigé & compofé en
plus grande partie depuis fon origine , en
Juillet 1775 , jufqu'à la préfente année 1779.
Auffi eft-ce le premier Recueil de Romans qu'il
confeille. Il donne enfuite des notices auffi
DE FRANCE. 31
agréables qu'inftructives , & une lifte d'environ
foixante autres volumes de ce genre.
Ses obfervations fur la manière dont on
doit jouer la Comédie en Société , & le répertoire
motivé des Pièces qui conviennent
aux troupes d'Amateurs , ne peuvent être
préfentées avec plus de connoiffance du théâtre
, d'efprit & d'agrément. L'Auteur propofe
des proverbes & différens fujets nouveaux
à remplir , qui ne manqueront pas
d'être faifis. Il nous fait part enfuite de quelques
anecdotes dramatiques de Société ; & il
y en a de vraiment plaifantes & fingulières.
Les vaudevilles qui terminent cette feconde
partie font dans le bon genre de la gaîté
Françoife.
La troifième offre le tableau de tous les
amuſemens d'un vafte falon de maifon de
campagne ; jeux d'exercice , jeux fédentaires,
jeux de hafard , tant de cartes que de dez ,
divination par les cartes , jeux d'efprit où il
y a des gages à payer . Pour ne pas rendre la
nomenclature de ces jeux trop sèche , on y a
mêlé des anecdotes curieufes. On voit que
ce Manuel des Châteaux eft bien nommé. Il
n'y a point de Livre qui doive être plus
agréable à la bonne compagnie , & qui fourniffe
des expédiens plus sûrs & plus aimables
pour faire écarter l'ennui , & pour diverfifier
les plaifirs à la campagne. Après avoir eu
le bonheur d'inftruire les hommes , on ne
peut leur rendre un plus grand fervice que
de leur apprendre à s'amufer .
Biv
32 MERCURE
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL.
Du jour de la Touffaint.
QUEL UEL QUE foit natre empreffement à faifir
les occafions de rendre hommage au zèle
du Directeur de ce Concert , nous ne
pouvons cependant lui diffimuler que fon
fpectacle manque d'intérêt & de variété :
on y répète trop fouvent les mêmes
chofes ; & fon Orcheſtre paroît un peu
maigre , depuis que nous avons pour objet
de comparaifon le Concert des Amateurs.
Aujourd'hui qu'il y a plus d'enfemble parmi
nos Symphoniſtes , & qu'ils pofsèdent beaucoup
mieux qu'autrefois l'art de phrafer &
de nuancer , on devroit deformais rendre
l'Orcheſtre au moins auffi nombreuſe qu'elle
l'étoit avant la réforme de M. Gaviniés : réforme
néceffaire alors , mais qui a ceffé de
l'être depuis que les Muficiens du premier
ordre fe font multipliés.
On a exécuté pour ouverture une nouvelle
fymphonie de Hayden , où les grands
effets font plus rares que dans plufieurs autres
du même Auteur. On a fur-tout applaudi
à la fingularité du dernier morceau.
Mlle Girardin a chanté avec plus d'aifance
DE FRANCE.
33
que d'expreffion un air de Traetta , & l'on
a remarqué que fon organe n'a point dégénéré
depuis qu'elle eft au rang des Actrices
de l'Opéra.
M. Bréval a fait entendre enfuite un
concerto de violoncelle de fa compofition .
Quelques intonations fauffes , & les fons
nafillards du medium de fon inftrument
n'ont pas empêché que le Public ne lui
donnât des encouragemens.
Il Signor Andrien a chanté pour la première
fois un air de Paefiello : fa voix eft
moëlleufe, étendue & d'un affez beau timbre ;
il a montré de l'intelligence & de l'expreffion
dans le récitatif comme dans l'air qui l'a
fuivi. Nous ne doutons pas qu'il ne figure
avec fuccès dans le Concert des Amateurs.
On avoit déjà entendu plus d'une fois le
concerto de clarinette que M. Baër a exécuté
pour faire fes adieux à la Capitale . Quoiqu'il
Y ait peu de fécondité dans les compofitions
de ce Virtuofe , on a conftamment admiré fes
fujets , fes paffages heureux , & fur-tout fa
belle exécution..
Mlle Duchâteau a chanté un air Italien
d'un ftyle agréable. On auroit defiré que
l'Auteur , il Signor Farti , eût laiffé entrevoir
plus d'idées neuves que de réminifcences.
M. Bertheaume a été fort applaudi dans
un concerto de violon ; mais fon coup d'archet
nous a paru dur , & fa compofition
furchargée de phraſes difparates. On pourroit
lui demander fi fon dernier morceau eft
Bv
34 .
MERCURE
un preſto , ou un rondeau , ou une fuite de
caprices , & fi les paffages de force qui fuivoient
fon chant principal en étoient des
variations ou des acceffoires , ou des développemens
bien naturels .
Le Concert a fini par la fortie d'Égypte ,
Oratorio François de la compofition de
M. Rigel. Ayant déjà parlé deux fois de cet
Ouvrage eſtimable , nous ajouterons feulement
que la marche qui en fait une des
parties principales , eft une des plus heureufes
productions du génie de l'Auteur , &
qu'elle mérite une place diftinguée parmi les
beaux morceaux de ce genre.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE Mercredi , 27 du mois dernier , on a
joué à ce Théâtre , Adélaïde du Guefclin
tragédie de M. de Voltaire , dans laquelle
M Monvel a repréfenté le Duc de Vendôme.
'C'eſt par ce rôle que l'illuftre le Kain a
terminé la carrière. Malgré un laps de près
de deux années , l'efprit s'étonne , le coeur
s'émeut encore au fouvenir des impreffions
qu'il y fit éprouver. Une ame brûlante ; une
intelligence aggrandie par l'étude , par la
réflexion & par l'expérience ; une connoiffance
profonde des paffions & de leurs
nuances ; beaucoup d'énergie , de nobleffe
& de vigueur ; en un mot la réunion de toutes
les qualités néceffaires à la parfaite repréſentation
d'un Héros en proie à l'égareDE
FRANCE. 35
ment, à toutes les fureurs de l'amour : c'eft
avec de tels moyens que ce fublime acteur
a fu entraîner tous les fuffrages & mériter le
dernier fuccès dont il a joui.
Ileftbien glorieux pour M. Monvel d'avoir
excité des tranſports auffi vifs , des applaudiffemens
auffi nombreux que ceux qui furent
alors prodigués à le Kain , & nous ne
pouvons que l'en féliciter.
COMÉDIE ITALIENNE.
LE Mardi 26 Octobre , on a repréſenté
pour la première fois , l'Abbé de Plâtre
Comédie en un Acte & en profe.
M. de Saintival fils , amoureux d'Agathe ,
fille de M. de Lormon , a vainement cherché
les moyens de déclarer fon amour à l'objet
qui l'a fait naître..M . de Lormon a fait venir
de Paris une ftatue , repréfentant un Abbé
affis & lifant ; le Valet de Saintival , imagine
de revêtir fon maître d'un coftume
exactement femblable à celui de la ftatue ,
d'enterrer celle -ci , & de faire occuper fa
place par le jeune homme. Ce projet s'exécute
; Agathe vient fe promener dans le bofquet.
Saintival chante fa déclaration ; Agathe
furprife , en cherche l'Auteur ; fes yeux
fe tournent fur la fauffe ftatue , qui tombe
à fes genoux , & qui y eft furpriſe par M. de
Lormon. Comme dans cette pofition , Saintival
, les yeux fixés fur fon livre , garde un
B vj
36
MERCURE
filence profond , le bon- homme croit que fa
fille a fait tomber la ſtatue ; il gronde ; il or
donne à fon Jardinier Laurent de la remettre à
fa place ; mais tandis qu'il a donné fes ordres,
Saintival a repris fa première pofition , &
Laurent fe moque de fon maître , qui refte
confondu.Cependant un Payfan a vu enterrer
l'Abbé de Plâtre , il a été faire une dépofition ,
accufer Saintival & fon Valet d'un affaffinat ,
& la Maréchauffée cherche les affaffins. M.
de Saintival père , qui avoit demandé Agathe
pour fon fils à fon infçu , & qui avoit
obtenu le confentement de M. de Lormon ,
vient dépofer fes chagrins dans le fein de fon
vieil ami : dans l'objet où Lormon ne voit
qu'une ftatue , il reconnoît fon fils qui avoue
fon ftratagême, & reçoit la main d'Agathe.
L'idée de cette bagatelle eft heureuſe ,
mais l'Auteur n'en a pas tiré tout le parti
dont elle étoit fufceptible. La dépofition du
Paifan qui a vu enterrer la Statue , pouvoit
produire des fcènes plaifantes : elle produit
un effet contraire , parce qu'elle n'eft pas
préparée. En général , cet ouvrage péche par
les développemens , l'intrigue n'eft pas filée
avec affez d'art ; en un mot , dans l'état où
il eft , c'eft plutôt un très-joli Proverbe de
fociété qu'une Comédie.
Les rôles font joués par Mlle. Pitrot , par
MM. Ménier , Michu , Valleroy , Suin &
Rozieres. Ce dernier a mis beaucoup de
comique dans le rôle de M. de Lormon
DE FRANCE. 37.
9 Le même jour , Mlle. Dufayelle a effayé
fes talens dans l'emploi des Soubrettes , par
le rôle de Lifette dans l'École des mères.
Cette actrice eft douée d'une figure trèsagréable
, mais elle manque d'expreſſion ;
elle récite plutôt qu'elle ne parle , fa vivacité
n'eft guère que de l'étourderie : ce n'eft
pas avec de tels moyens qu'on peut réuffir
dans un emploi qui exige beaucoup de naturel
, de fineffe , & de vérité.
VARIÉTÉS.
RÉPLIQUE de M. Croizier
des Annales de Linguet.
au Nr. 49
4.7
LORSQUE ORSQUE j'ai relevé l'infidélité de M. Linguet fur
l'enregistrement de l'Édit du mois d'Août , concernant
le Droit de Main-Morte , je l'ai fait avec cette
franchife qui doit caractériſer un défenfeur de la
vérité outragée. Il y eût eu bien de la foibleffe à être
arrêté par la crainte d'un miférable perfifflage , ou
de quelques injures groflières.
Il eft à-propos , une fois pour toutes , de fixer les
idées de M, Linguet fur mon compte. Je ne fuis
d'aucune fecte ; je ne fuis dominé par aucun efprit
de parti ; & je penfe & j'écris d'après moi -même . Il
fembleroit , au premier coup-d'oeil , que ce feroient
autant d'avantages qu'il devroit avoit fur moi ; mais
je le préviens de ne pas s'y laiffer tromper : cette
fituation me donne un calme de raifon bien fupérieur
à tous les emportemens d'un Énergumène en38
MERCURE
tièrement livré au fophifme , au préjugé & à la
paffion.
Il faudra bien que je cherche à me confoler du
malheur de n'être pas connu de M. Linguet ; il a
oublié que , je l'ai vu folliciter une Place que je
quittois : cela eft ici fort indifférent. Je n'ai jamais
été & ne ferai jamais ennemi de fa perfonne ; mais
je le fuis à outrance de fes erreurs & de fa mauvaiſefoi
Littéraire ; & j'espère le convaincre de la fincérité
de ma proteftation .
On fe rappellera toujours avec attendriffement cet
Edit mémorable , portant fuppreffion du Droit de
Main-Morte & de Servitude dans les Domaines du
Roi , & abolition générale du Droit de Suite fur les
Serfs & Main-mortables. Le Parlement a reçu cette
Loi avec toute la fenfibilité qu'infpirent toutes les
vues bienfaifantes du Monarque ; & pour prévenir
les mauvaiſes conteftations que pourroient fufciter
quelques hommes induits en erreur par l'efprit
de chicane , il a déclaré que la difpofition de l'Édit
qui aboliffoit le Droit de Suite pour l'avenir , n'anéantiffoit
pas les Droits de Suite qui fe trouveroient
échus à l'époque de la publication de la Loi . En conféquence
l'Edit eft enregistré fans que fes difpofitions
puiffent nuire ni préjudicier aux droits des Seigneurs
QUI SEROIENT OUVERTS AVANT L'ENREGISTREMENT.
L'on a encore préfente l'apostrophe violente de
M. Linguet contre le Parlement , apoftrophe qui n'a
pour toute bafe que la fuppreffion de cette feconde
partie de la phrafe , qui feroient ouverts avant l'enregistrement
; car voici comment il raifonnoit : l'Edit
a fupprimé le droit de Suite fur les Serfs appartenant
aux Seigneurs ; il eft enregistré à la charge
qu'il ne pourra nuire ni préjudicier aux droits des
Seigneurs ; l'Edit eft donc anéanti lui-même par cette
reftriction. Les volontés Parlementaires l'emporteront
DE FRANCE. 39
donc fur les volontés Royales. Qu'y aura-t'il donc de
fixe & de ftable dans le Royaume , fi les règles établies
par le Prince font anéanties par les hommes
appelés àjuger en fon nom ? Ilfaut réformer ces in-
Conféquences , les punir , &c. &c.
Ayons actuellement le courage de parcourir le
galimatias que M. Linguet décore du beau titre de
fa juftification , pour foudroyer tous fes ennemis à
la fois. C'eft dans le N° . 49 que fe trouve cette pièce
vraiment curieuſe.
Il commence par témoigner beaucoup d'humeur
de ce qu'il retrouve dans ma Critique que le Par
lement de Paris eft le premier Corps de l'État effentiellement
lié à la Conſtitution de notre Monarchie.
Suivant la nature du Gouvernement où nous avons
le bonheur de vivre , le Roi gouverne par des Leis
fondamentales : il n'y auroit bientôt plus de Lois s'il
n'y avoit un dépôt de Lois ; & les dépofitaires des
Lois font les Corps politiques qui les annoncent lorfqu'elles
font faites , & les rappellent lorfqu'on les
oublie. Le Parlement de Paris , qui eft le premier .
de ces Corps , eft donc effentiel à notre Monarchie.
M. Linguet fe trompe bien gauchement , quand il
dit qu'il n'y a qu'au Clergé , à la Nobleffe & au
Tiers- Etat qu'on puiffe appliquer cette dénomination
de Corps del'Etat, car différentes Ordonnances de nos
Rois défendent expreffément à ces trois Ordres de former
des Affemblées, & defaire Corps. Les États - Généraux
étoient formés des trois Ordres du Royaume , &
même encore de nos jours, pour les Provinces régies par
leurs Etats , ce font les Trois Ordres de ces Provinces
qui les compofent , & non pas les trois Corps. Mais il eft
tout fimple que celui qui fait de fi prodigieux efforts
pour dénaturer les chofes , cherche auffi à changer l'acception
des mots. Je perfifterai donc à dire que le
Parlement de Paris , la Cour des Pairs , que M. Lin .
40 MERCURE
guet attaque avec tant d'audace , eft le premier
Corps de l'Etat lié effentiellement à la Conſtitution
de notre Monarchie. Je fais bien que ces maximes
contrarient fingulièrement les opinions de cet Ecrivain
forcené ; mais elles n'ont jamais pu étre mifes
en question , ni agitées férieufement que par lui ou
les adhérens à fes principes qui , fort heureuſement
pour nous , ne font pas en grand nombre , & ne
feront jamais de profeélytes parmi les Citoyens raifonnables.
Suivant la doctrine du N°. 49 des Annales , l'intention
, l'efprit , la lettre de l'Edit dont il s'agit , indiquent
spécialement un effet rétroactif. C'eft -ce voeu
de la Loi qui fe trouve très -réellement annulé par l'enregistrement.
L'obfervation contenue au N°. 46 ne
dit pas autre chofe ; conféquemment elle eft juste. Ce
n'eft pas M. Linguet qui afait la fuppreffion de cette
partie dephrafe , QUI SEROIENT OUVERTS AVANT
L'ENREGISTREMENT. Ceft, dit-il, unefaute de Copifte
ou d'Imprimeur que le fens de la remarque réparefuffifamment.
Et au furplus , la mutilation difparoîtroit
en ajoutant après ces mots ,
SEIGNEURS , un fimple &c. pour indiquer que ,
dans la citation , la phrafe n'es pas finie.
AUX DROITS DES
Voilà donc M. Linguet parfaitement inftruit de.
la claufe de l'enregistrement dans fon entier , puifque
fon obfervation felon le fens qu'il veut lui donner
pour un inftant ) ne porte & ne peut porter que fur
la partie de la phraſe mutilée par le Copifte où l'Imprimeur
, & qu'il confeille très-plaiſamment de fup--
pléer par un &c. &c .
:
M. Linguet oubliant tout de fuite qu'il vient de
conftater la connoiffance qu'il a cue de l'Edit & de
l'enregistrement dans leur entier , nous dit la
violence & la promptitude avec laquelle ce prétexte a
étéfaifi , m'a fait faire des réflexions : j'ai vérifié la
NOTICE d'après laquelle j'ai travaillé cet article : j'ai
DE FRANCE. 41
&
té bien furpris de n'y pas trouver la phrafe dont
Tomiffion m'attire une trasafferie fi chaude : je nepeux
qu'en accufer l'infidélité de mon Correspondant , que
mes ennemis auront corrompu pour me tendre ce
piège ; &jeſuis entouré d'embûches de cette eſpèce
dont je ne me doutepas.
M. Linguet a donc vu la phrafe entière; & dans
le même inftant , il n'en voit plus que la première
partie. En vérité c'eft quelque chofe de bien étrange
que tous ces fubterfuges.
Au refte il a vu où n'a pas vu . S'il a vu , il affiche
l'ignorance des premières règles du Droit ; car une
loi n'a jamais d'effet rétroactif qu'en certains cas
finguliers expreffément portés par la loi même qui
détermine clairement l'efpace du temps antérieur
qu'elle veut embraffer ; & ces exceptions font fi rares
& fi bien motivées , qu'elles ne font qu'invariablement
confirmer la règle. Mais M. Linguet égaré par
l'ignorance des principes les plus fimples de la légiflation
, auroit dû être ramené du moins par la connoiffance
de la langue. Quand le Légiflateur a dit a
nous ne pouvons différer d'arrêter & de prévenir
Pexercice de ce Droit de Suite fur les Serfs , il a prévenu
l'équivoque fur laquelle M. Linguet paroît infifter
avec tant de complaifance ; car prévenir l'exercice
d'un droit , c'eft interdire la faculté d'exercer ce
droit , & non pas détruire le droit exercé.
Si M. Linguet n'a pas vu , il a été bien téméraire
car au lieu de cette agitation de la violence la plus
effrénée , il n'avoit qu'à propofer un doute prudent
& refpectueux qui l'eût conduit à la vérité.
Ainfi dans les deux cas il eft répréhenfible
d'avoir ,youlu élever autorité contre autorité , &
chercher à rétablir , pour ainfi dire , les chaînes de
ces malheureux Serfs Main -mortables , après leur
avoir montré le grand bienfait de la liberté.
'42 MERCURE
Mais par cette contradiction directe , fon embarras,
fes tergiverſations & les aveux qui lui échappent ,
M. Linguet ne rétablit-il pas lui -même le vrai fens
de fa diatribe contre le Parlement ? N'eft-il pas évident
qu'il avoit reçu un exemplaire de l'Édit qu'il a copié littéralement
& d'après LE TEXTE dans le n° .46 des Annales
; que c'eft d'après un fyftême réfléchi d'outrager
toute la Magiftrature du Royaume , que , faififfant
avec enthouſiaſme le fens que lui a préſenté la phraſe
ainfi falfifiée , il a vu que c'étoit une belle occafion de
faire une fortie vigoureufe contre le premier Corps
de l'État , l'objet de fa haine & de fa vengeance ? II
avoit bien prévu ce qu'une faine partie du public lui
diroit avec fon prétendu Correfpondant , M. le
Marquis de P.: Ilfaut que vous foyezfou pour hafarder
un menfonge , non-feulement auffi facile à confondre
, mais auffi impoffible à cacher. N'importe : cette
réflexion n'eft pas , capable de l'arrêter. IL FAUT
TOUJOURS CALOMNIER.
Avec les gens qui ne font pas capables d'examiner
ce qu'ils lifent , nous dit- il , j'ai l'espoir bienfondé de
conferver fur eux l'empire que me donne la crédulité
&l'ignorance. Si quelqu'un réclame , je crierai plus
fort que lui. Je ferai un tapage horrible . Je dirai aux
uns que c'eft une faute de mon Copifte ou de mon
Imprimeur , une mutilation , qu'une fimple addition
d'un &c. pouvoit très-facilement rectifier. Je dirai aux
autres que j'ai été trompé par le fait d'un Correfpondant
infidèle qui avoitfouftrait cette partie de la claufe
de l'enregistrement. Je prendrai même ces deux faux
fuyans à- la-fois , quoique diamétralement oppofés ,
& puis je chercherai à diftraire l'attention de l'odieux
de mon manège en faifant plufieurs contes ridicules
& puériles. J'amuferai les enfans & leurs bonnes en
leur faifant un conte de revenans. Je leur dirai qu'un
Vifionnaire m'avoit écrit de Verſailles , d'un Bureau
de Miniftre , qu'il avoit vu à la Cour M. le ChanDE
FRANCE. 43
celier de Maupeou , lors des couches de la Reine
que s'il fe conduifoit , bien , il y reft eroit ; c'étoit
un Correfpondant de mife bien répandu , & , qui
plus eft , bien payé par moi . Tels font les efforts du
génie qu'employe le fougueux Auteur , d'un Libelle
pour juftifier fes fotifes périodiques.
En vérité , s'il nous donne cela pour des raifons , il
doit avoir un grand mépris pour le jugement de fes
Lecteurs.
ANECDOTES.
I.
DANS la Comédie du Babillard de Boiffy ,
il y avoit ce vers ,
Colonel autrefois, & maintenant Gendarme.
* 7
Ce contrafte ne fut pas du goût des Gendarmes.
Une vingtaine , comme députés du
Corps , vinrent enſemble à la Comédie , dans
l'intention de faire leurs remercîmens à l'Auteur.
L'Acteur Quinault , qui repréſentoit le
rôle du Babillard , craignant auffi pour lui ,
changea le - vers , & fubftitua le nom de
Médecin à celui de Gendarme. Ce changement
amena la paix.
II.
Le Cardinal de Fleuri , Premier Miniftre ,
avoit à fa table quelques perfonnes de Robe
qui venoient de fouffrir des difgrâces de la
Cour à caufe de leur réfiftance à fes volontés,
44 7 MERCURE
Ces Meffieurs ne purent s'empêcher de fou
rire en voyant qu'un dindon occupoit la
place du milieu d'un fervice . Le Cardinal
fourit auffi , & leur dit : Meffieurs , ces animaux
font excellens , mais ils veulent être un
peu mortifiés.
D
V
I I I.
Louis XV venoit de combler de faveurs
l'Archevêque de Vienne, & de le nommer fon
Premier Aumônier. Il lui demanda en riant ,
la première fois que ce Prélat prit poffeffion
de fa Charge , s'il fauroit bien dire le benedicite
; non , Sire , répondit M. de Vienne ,
janefais que rendre grâces.
I V.
Voltaire croyant avoir à fe plaindre de la
Demoiſelle Lecouvreur , qui avoit joué le
rôle de Mariamne , dans les premières repré
ſentations de la Tragédie de ce nom , il en fit
une parodie , où , faiſant alluſion à l'Actrice ,
il difoit :
Elle a le né pointu ; mais l'eût-elle eu encore
Mille fois plus pointu , cher ami , je l'adore.
Mais l'Auteur & l'Actrice fe reconcilièrent
& la parodie ne parut point.
V.
Madame la Princeffe de Carignan préfentant
un jour fon fils à M. Fontenelle , lui
dit : Monfieur , cet enfant n'a pas l'honneur
de vous connoître , mais il nefait pas lire.
DE FRANCE. 45
GRAVURE S.
LA Nymphe Io changée en vache , ſe fait reconnoître
d'Inachus fon père , & de fes foeurs : Eftampe
exécutée par M. Miger , Graveur du Roi , d'après
le Tableau de M. Hallé.
L'effet , le ton , l'harmonie , l'expreffion de ce
grand morceau , ne peuvent qu'ajouter à la réputation
de l'Artifte ; il mérite d'être encouragé à continuer
un genre de Gravure qu'on abandonne depuis
quelque-temps , pour fe livrer à des espèces de miniatures
, où les talens & le génie ne fe déployent
qu'à demi,
Cette Eftampe eft de même grandeur que celle
d'Apollon & de Marfias , du même Auteur. Elle fe
vend 6 liv.
La Valeur récompenfée , Eftampe allégorique à la
guerre préfente , gravée par Janinet , d'après Barbier .
Se vend liv . 4 fols. A Paris , chez Janinet , Place
Maubert , hôtel de la Limace.
Le Chevalier de Beaurain , Géographe & Pen-.
fionnaire du Roi , Auteur d'une Carte très-détaillée
de la Manche , & d'un Tableau Hidrographique des
Ports ' d'Angleterre , vient de publier une nouvelle
Carte des Royaumes d'Angleterre , d'Ecoffe & d'Ir-
Lande , divifée & fubdivifée en Provinces , Comtés
& Baronnies , avec le tracé des routes principales ,
& des Bayes , Ports , Hâvres , Pointes , Bancs de
fables les plus confidérables.
Cette Carte eft de feuille grand aigle , & dédiée à
M. le Prince de Montbarey , Miniftre de la Guerre.
Prix , 4 liv.
Carte nouvelle de la Baye de Breft , & la Côte
46. MERCURE
depuis Porfaljufqu'à Quimper , avec l'Ile d'Oues
Jant , par M. Moithey , Ingénieur - Géographe du
Roi , & Profeffeur de Mathématiques de MM. les
Pages de LL. AA. SS. Mgr & Madame la Princeſſe
de Conty.
Cette Carte , qui eft rédigée & gravée avec beaucoup
de foin & de nettete , fe vend à Paris , chez
l'Auteur , rue de la Harpe , porte -cochère vis-à-vis
la Sorbonne. Prix , 1 liv. 10 fols.
Plan de la Ville de Breft , faifant fuite à la Carte
ci -deflus. A Paris , chez le même. Prix , I liv. 4 fols.
MUSIQUE.
RECUEIL d'Airs choifis pour la Harpe , par
P. P. Dufeuille . Prix , 7 liv. 4 fols . A Paris , chez
Nanderman , Luthier , rue d'Argenteuil , butte Saint-
Roch.
Deuxième Recueil d'Airs , avec accompagnement
de Guittare , par M. Boyé , Maître de Chant & de
Guittare. OEuvre III . Prix , 6 liv. A Paris , chez
Couĥineau , Luthier , Breveté de la Reine , rue des
Poulies.
L'Amant Jaloux , Comédie en trois Actes , dédiée
à M. le Noir , Confeiller d'État , Lieutenant- Général
de Police , mife en mufique par M. Grétry , partition
gravée avec les paroles , 18 liv. , & les parties fépa
rées pour
les accompagnemens , 12 liv. A Paris ,
chez l'Auteur , & aux Adreſſes ordinaires de Mufique
, 1779.
Le fuccès prodigieux & conſtant de cette Comédie
lyrique en attefte le mérite & la perfection. La mufique
en eft vraiment dramatique & pittorefque , avec
lun chant toujours agréable , expreffif & varié. Ce
DE FRANCE. 47
nouveau chef- d'oeuvre du génie fécond qui en a
produit tant d'autres , plaît & revit dans les concerts
de même que fur le théâtre ; preuve bien fenfible que
la bonne mufique eft comme les bons vers , dont tout
le charme ne dépend point de l'illufion de la fcène.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
OD
DE fur les Armemens de la France & de l'Efpagne
, par M. Barcis. A Nevers , de l'Imprimerie de
la Veuve Lefebvre.
Mémoire Hiftorique fur la Maladie fingulière de
la Veuve Mélin , A Paris , chez Méquignon , Libraire
, rue des Cordeliers.
Mémoirefur la découverte du Magnétiſme animal
par M. Mefmer , Docteur en Médecine. A Paris ,
chez Didot le jeune , Imprimeur- Libraire , Quai des
Auguftins. in- 12. Prix , i liv. 4 fols.
La Mère de Famille , Drame en cinq Actes & en
profe , par M. Suremain. A Paris , chez Cailleau ,
Imprimeur-Libraire , rue S. Severin.
Abrégé élémentaire des Sections coniques , par
M.... de l'Univerfité de la Flèche. A Paris , chez
Pierres , Imprimeur-Libraire , rue S. Jacques , in-8 °,
Prix , 1 liv. 10 fols.
Difcours fur les avantages de la fection de la
Simphyfe , par M. Sigault , Docteur en Médecine.
A Paris , chez Méquignon l'aîné , Libraire , rue
des Cordeliers. Prix , ï liv.
Dictionnaire Hiftorique & Géographique de la
Province de Bretagne , par M. Ogée. Tome I. in-4° .
A Nantes , chez Vatar .
48 MERCURE
Commentairefur les Coutumes du Maine & d'Anjou,
ou Extrait raisonné des autorités , Édits & Déclarations,
Arrêts & Réglemens qui ont rapport à ces deux
Coutumes, par M. Olivier de St-Vaſt , Avocat , in-8°.
T. IV. A Alençon, chez Malaffis , Imprimeur du Roi,
Lettres de M. R... Efq... au Comte de D... touchant
le Traité de Commerce conclu entre la France
& les États-Unis d'Amérique . in- 8° . A Paris , chez
Efprit , Libraire , au Palais Royal . Dans cette Brochure
, on voit enfin l'heureufe application des principes
du pacte focial , contre lefquels on s'étoit d'abord
récrié avec autant de fureur que de mauvaiſefoi.
La troifième Lettre mérite fur - tout d'être lue
avec attention.
Dix-huitième Cahier de l'Hiftoire Universelle des
Hommes , formant le Tome II de l'Hiftoire Moderne
. A Paris, chez Cloufier , Imprimeur-Libraire ,
rue S. Jacques.
EPITRE
TABLE.
PITRE à M. B *** , 3 Concert Spirituel,
Impromptu à Life ,
Comédie Françoiſe ,
Enigme & Logogryphe , ibid. Comédie Italienne ,
32
34
35
Hiftoire de l'Académie Royale Réplique de M. Croizier aux
des Sciences , année 1775 , 9
Recherchesfur la Rage , 18 Anecdotes ,
Annales- Linguet,Nº 49.37
43
45
46
47
Anacreon , Sapho , Théocrite , Gravures ,
&c. 20 Mufique ,
29
Mélange d'une grande Bi- Annonces Littéraires ,
bliothèque ,
APPROBATION.
J'ai lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 6 Novembre. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreſſion. A Paris,
ces Novembre 1779. DE SANCY.
える。
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 13 NOVEMBRE 1779 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
A M. VANLO , fur le couronnement de
fon Tableau allégorique de la France *.
VANLO
ANLO, ta magique Peinture
Préfente à nos yeux éblouis ,
Sous les traits taïonnans du Roi de la Nature ,
Le fidèle Portrait du Monarque des Lys.
.. Si -les vertus & les bienfaits
Nous font aimer un Prince à la fois jeune & fage ,
L'Artifte , en exprimant ſes traits ,
Nous devient cher par fon Ouvrage.
( Par M. Guérin , Avocat . )
* Ce couronnement repréſente le Soleil qui , réflécht
un miroir , forme le Portrait du Roi.
Sam. 13 Novemb. 1779 . C
so
MERCURE
LE MARIAGE D'HÉBÉ ,
Élégie.
OUT dort ; l'aftre des ténèbres Tou
Luit en paix fur ces coteaux ;
Moi feul de mes cris funèbres
Je fatigue les échos.
HELAS ! mes clameurs font vaines ,
Mes foupirs font fuperflus !
Celle qui caufe mes peines ,
Mon Hébé ne m'entend plus.
JE fuis trahi ; la parjure
Vit pour un autre que moi ;
Four conftater fon injure ,
L'Hymen l'arrache à ma foi..
Deux ans d'ennuis & de larmes ,
Deux ans paffés fans la voir ,
De mon coeur plein de ſes charme
N'avoient pu bannir l'eſpoir.
Di mon ingrate maîtreffe
Je meplaignois tous les jours ;
Tous les jours , de fa tendreffe
J'attendois quelques retours.
A L'INFORTUNE préfente
J'oppofois d'anciens plaifirs ;
DE FRANCE.
J'étois , malgré l'inconftante ,
Heureux par mes fouvenirs.
SES rigueurs , fes mépris même ,
Ses mépris fi déchirans !
Me fembloient un ftratagême
Pour mieux tromper fes parens.
Au charme de la défendre ,
Eh ! qui n'eût pas fuccombé ?
Quel coeur fut jamais plus tendre
Que celui de mon Hébé !
COMBIEN de fois mon abfence
Lui fit répandre des pleurs !
Combien de fois ma préſence
Calma foudain ſes douleurs !
LES voilà de mon amante ,
Ces lettres , gages chéris !
Ah ! trompé dans mon attente ,
Rendons mépris pour mépris.
Je peux, d'un coeur qui m'offenſe
Troubler la paix à mon tour ;
3..
Mais en fervant ma vengeance
Je blefferois mon amour.
Now , d'un amant qui t'adore ,
Hébé , ne crains jamais rien.
Ton bonheur m'eft cher encore
Quand tu n'arraches le mien.
Cij
52 MERCURE
-1
Je n'ai pas même la force
D'aller te porter ces vers ;
Ils refteront fur l'écorce
Des arbres de ces déferts.
MAIS qui fait ? Un jour , peut-être ,'
Se promenant dans ces lieux ,
Hébé pourra reconnoître
Mon coeur tendre à ces adieux.
Er les yeux (j'aime à le croire )
Donneront , en ce moment ,
Quelques pleurs à la mémoire
De fon malheureux amant.
( Par M. B **. )
Épitaphe de NEWTON , inferite fur fa
Tombe, dans l'Abbaye de Wefminfther.
L'É' ÉPPAAIISSSSEE nuit régnoit fur le monde encor brut.
Dieu dit : «que Newton foit » , foudain le jour parut.
Pour fecond Créateur tout l'univers le nomme.
Interrogez le Ciel , la Nature & le Temps ;
C'est un Dieu , diront-ils , qui ne craint rien des ans !...
Hélas ! ce marbre feul attefte qu'il fut homme.
( Par M. Dorat. )
DE FRANCE
. 53
*
OBSERVATIONS
en faveur des Loteries ,
adreffées aux Auteurs du Mercure , par
M. A.
MESSI ESSIEURS , URS ,
Je ne fuis pas Joueur ; je lis avec empreffement
les Ouvrages nouveaux de Littérature,
& je ne prends de billets à aucune Loterie.
Ma conduite eft raifonnée ; je ne joue pas ,
parce que je n'aurois nul plaifir à perdre
mon argent , ni à gagner celui que d'autres
perdroient avec regret ; je gagne certainement
celui que me coûteroient des billets
de Loterie , c'eft un profit affuré . En cela je
dois plaire à M. Dufaulx , qui , dans fon
Traité de la Paffion du Jeu , fe déchaîne vi
vement contre cette manière de jouer , toute
protégée qu'elle eft par le Gouvernément
.
J'ai lu fon livre avec attention ; mais j'ai l'habitude
de ne pas porter de jugement préciles
gens de
pité; j'attends ordinairement
que
l'art aient prononcé , & je tâche de trouver
dans la diverfité de leurs opinions , quels
motifs ont pu rendre leurs décifions favorables
ou contraires à l'Auteur. Il me femble
qu'on a parlé diverfement de cet Ouvrage
dans le monde , & qu'il eft parfaitement
analyfé dans votre premier extrait. Je vais
propofer à M. Dufaulx quelques obfervations
fur la partie de fon Ouvrage qui con-
Ciij
54
MERCURE
cerne les Loteries , qu'il regarde comme trèspréjudiciables
aux particuliers qui s'y ruinent,
& même à l'État, qui en tire profit. Je ref
pecte les talens de M. Dufaulx ; on dit qu'il
eft perfonnellement très - eftimable ; cela ne
doit pas empêcher qu'un homme qui n'a jamais
mis aux Loteries , ne prenne leur dé
fenfe , & n'oppofe aux paralogifmes qu'on
a avancés pour les profcrire, des raifons trèsfolides
pour en maintenir l'établiffement.
Vers la fin du XVe fiècle , la Loterie de
Bruges fur l'eccafion d'un célèbre cas de
confcience qui fut réfolu par l'un des plus
favans & des plus habiles Théologiens de oe
temps- là , c'eft le fameux Jean Briard , Docteur
en Théologie , & Vice- Chancelier de
l'Univerfité de Louvain , dont les Ouvrages
furent imprimés à Paris en 1527 , à la fin
des queftions quolibétiques du Pape Adrien."
Ce qu'il dit dans la differtation fur les Loteries
fe réduit à deux points : le premier met
les Loteries à couvert de tout reproche pour
le fonds , & le fecond pour la manière.
A l'égard du premier point , les Loteries
ne font point injuftes ; elles ne bleffent aucune
loi ni divine ni humaine , ni naturelle
ni pofitive.
La raifon générale qu'en donne le Docteur
Briard , c'eft que Dieu même les a approu
vées dans la divifion de la Terre promife .
Les lois humaines , civiles & eccléfiaftiques ,
qui défendent les jeux de hafard , ne regardent
pas les Loteries , où le hafard n'eft
DE FRANCE, "s
point accompagné des excès que condamnent
les lois , & qui portent les Joueurs de profeffion
aux dernières extrémités , qui ruinent
les familles & font perdre le temps , la réprtation
& la confcience. Les Loteries ne
font point non plus contre la loi naturelle :
elles ne font tort à perfonne. Ceux qui font
heureux profitent de ce que le hafard , ou
plutôt la Providence , leur fait tomber. Perfonne
ne s'en plaint , ni n'a droit de s'en
plaindre. Tous ceux qui mettent aux Lore
ries font d'accord fur ce point, & leur accord
n'eft point l'effet d'une néceflité . Il eft
libre d'y jouer ou de n'y point jouer ; l'efpérance
d'un gain confidérable , qui en eft le but,
ne les rend point criminelles , non plus que
le defir modéré d'accommoder fes affaires ne
rend point criminel le négoce fur terre & fur
où certainement l'on ne s'engageroit.
pas
fi rien n'intéreffoit.
Sur le fecond point , le Docteur Briard
prend la défenfe des Loteries en difant qu'il
n'eft perfonne qui ne fache de quelle manière
les chofes fe paffent. La foi publique eft
fcellée , pour ainfi dire , de l'autorité du
Prince. La piété , la religion , la juftice ,
s'uniffent comme de concert pour rendre les
Loteries en quelque façon facrées. On a en
vue de foulager des hôpitaux ou de pauvres
familles , de bâtir ou de rétablir des édifices
publics. Les tirages fe font avec toute la
bonne- foi & l'authenticité imaginables . Des
Prélats d'un mérite diftingué , les premières
Civ
16 MERCURE
perfonnes de l'État , les premiers Magiſtrats
du Royaume , font à la tête des Loteries ; ils
en font les protecteurs & les difpenfateurs.
N'en peut-on pas conclure avec le Théologien
de Louvain , contre nos rigoriftes , que
rien n'eft plus innocent que le commerce
les Loteries , & que , comme ceux qui n'y
gagnent pas doivent fe confoler de la perte
modique qu'ils font , ceux qui , gagnent ont
les meilleures raifons du monde de fe réjouir
, & de remercier le ciel de la bonne
fortune qu'il leur envoie , & que le bien qui
arrive par cette voie, eft de tous les biens le
moins fujet à fcrupule & à reftitution.
Cette conféquence eft tirée mot à mot
d'une Hiftoire des Loteries , ou Differtation
critique fur leurs ufages , imprimée à Paris
en 1706 , chez Claude Cellier , rue Saint-
Jacques , in- 12 de 29 pages. Le principe fur
lequel porte cette differtation , eft que le fort
fait l'effence des Loteries , & qu'on doit regarder
comme Loteries toutes les opérations.
de commerce où le fort & le hafard entrent
pour quelque chofe . Ce principe une fois pofé,
l'Auteur fait voir que rien n'eft plus ancien
ni plus univerfellement reçu que ces fortes
d'établiffemens. Chez les Égyptiens , les Grecs
& les Romains , le fort décidoit dans la diftribution
des champs , des Colonies , &
même des plus importantes charges de la
République , & c.
DE FRANCE
$7
CHANSON
-Faité pour un dîner donné à M. B. Franklin.
Sur l'Air : Lampons , lampons , &c.
Qu
UE l'Hiftoire fur l'Airain
Grave le nom'de Franklin ; '
Pour moi , je veux à fa gloire
Faire une Chanfon à boire :
Le verre en main ,
Chantons notre Benjamin.
2 EN politique il eft grand
A table joyeux & franc,
Tout en fondant un Empire
Vous le voyez boire & rire.
Le verre en main , & c.
COMME un aigle audacieux
a volé juſqu'aux cieux ,
Et dérobé le tonnerre
Dont ils effrayoient la terre,
Le verre en main , & c .
L'AMERICAIN indompté
Conferve fa liberté ;
Moitié de ce bel ouvrage
Eft encor de notre Sage,
Le verre en main , &c.
Cv
MERCURE
3
On ne combatrit jamais
Pour de plus grands, intérêts ,
Ils veulent l'Indépendance
Pour boire des vins de France .
Le verre en main , &c.
L'ANGLOIS fans humanité ,
Vouloit les reduire au thé ;
Franklin fait à l'Amérique
Boire du vin catholique .
Le verre en main , & c.
Ce n'eft point mon fentiment
Qu'on faffe un débarquement ;
Que faire de l'Angleterre ,
On n'y boit que de la bière.
Le verre en main , &c.
CES Anglois font grands efprits,
Profonds dans tous leurs écrits
Ils favent ce que l'air pèfe ;
Mais leur cuifine eft mauvaiſe.
Le verre en main , & c.
ON les voit affez fouvent
Se tuer de leur vivant .
Qu'y feront les moraliſtes ?
Faute de vin ils font ftes.
Le verre en main , &c.
fx
DE FRANCE.
$9
Puiffions- nous dompter ſur mer
Ce peuple jaloux & fier ;
Mais après notre victoire
Nous leur apprendrons à boire.
Le verre en main , &c.
Explication de l'Enigme & du Logogryphe .
du Mercure précédent .
LE mot de l'Enigme eft le Mouchoir ;
celui du Logogryphe eft Ignorance , où fe
trouvent orage , orange , Angé & âne.
ENIGM E.
JE fuis propre à beaucoup d'emplois ,
Je fers au Peuple comme aux Rois ,
Et l'on m'attribue à Dieu même.
Je n'ai pour m'exprimer bouche , langue , ni voix ,
Je parle cependant , & l'on m'entend de même ;
De deux côtés fouvent on m'emploie à la fois.
Tantôt par mon fecours l'homme dans les fureurs
A caufé les plus grands malheurs ;
Tartôt , quand l'infortune accable fon courage ,
Il me trouve toujours prêt à fécher fes pleurs.
J'ai bien des frères , point de foeurs ;
Et le bien & le mal font fouvent mon ouvrage .
Mais de notre deftin grande eft la différence ;
Efclaves , fouvent en fouffrance ,
Les uns jouiffent peu de la clarté du jour ,
Cvj
60 MERCURE
Et ce n'eft jamais tour- à -tour,
Sur les mêmes toujours retombe tout le faix,
Mais j'ai trop détaillé mes traits ,
Et je me rends trop facile à connoître .
Lecteur , toi qui cherche mon nom ,
Je gagerois , fans te frotter le front
Que tu le tiens déjà peut -être.
LOGOGRYPHE.
TANTOT
ANTÔT Amant , tantôt Guerrier ,
Entre Mars & Vénus je partage ma gloire .
Variant les douceurs d'une aimable victoire ,
Du myrte je vole au laurier.
D'une mère inquiète & d'un époux en tranfe ,
Je fais en me jouant tromper la vigilance.
Mon nom feul eft d'abord l'effroi
De la timide & fenfible innocence ;
Mais pas à pas prenant de l'affurance ,
La beauté s'accoutume & fe plaît avec moi.
Si tu me décompofes
Dans mes huit pieds , Lecteur ,
Tu trouveras une fleur ;
L'origine de toutes chofes ;
Un élément trompeur ; de la mufique un ton ;
Ce qui de chaque efpèce eft la diftinction ;
Ce que brave à plaifir celui que rien n'étonne ;
Le temps qu'un Souverain a porté la Couronne.
( Par M. Rétaux , Gendarme- Dauphin.)
DE FRANCE,
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
AN ACREON , Sapho , Théocrite , Mofchus
&c. feconde Édition , revue & corrigée,
par M. Montonnet de Clairfons. A Paris ,
chez le Boucher , Libraire , au coin du
Pont-au- Change.
SECOND EXTRAIT..
SAPHO excella , comme Anacréon , dans la
Poéfie érotique , & mérita d'être furnommée
la dixième Mufe. Son nom , qui intéreffera
toujours ce petit nombre d'efprits délicats
& cultivés , qui chériffent d'autant plus le
talent des vers qu'ils le rencontrent dans une
femme , ne fera jamais lu ni prononcé fans
attendriffement par tous ceux qui ont éprou
vé les tourmens d'une paffion malheureuſe,
Et qui n'a pas connu tout ce que peut
l'Amour & tout ce qu'il coûte ! Sapho aima
& ne fur point aimée. M. de la Harpe a trèsbien
faifi cette idée touchante dans fon'
Épître fur les Grecs anciens & modernes.
Mytilène t'attend, lieu jadis plein de charmes :
Les mânes de Sapho te demandent des larmes.
Elle aima dans Lesbos , elle aima fans retour.
Donne en quittant Lesbos , un foupir à l'Amour.
Au reste , c'eft à cette fenfibilité qui fit
MERCURE
1"
les malheurs de fa vie , préfent à la fois fu
nefte & defirable , qu'elle dût fans doute
cette imagination vive , enflammée & féconde
, dont l'antiquité la loue : avec un
coeur moins fenfible , elle eût peut- être eu
moins de génie . On lui doit l'invention
de ce mètre coulant & harmonieux ,
qui de fon nom fut appelé Saphique' : elle
avoir compoféneuf Livres d'Odes , qui étoient
encore connus à Rome au temps d'Auguſte ,
mais qui ne font point venus jufqu'à nous .
Il ne nous refte d'elle que quelques fragmens '
& deux pièces entières. On y retrouve cette
chaleur de ftyle , cette expreflion tendre &
voluptueufe d'une ame paffionnée , dont parle
Horace :
Spirat adhuc amor
Vivuntque commiffi calores
Eoliafidibus puella.~
Nous allons citer l'Ode que Catulle a traduite
en Latin , & Defpréaux en vers François
, moins pour relever les fautes de la
nouvelle verfion en profe , que parce que
cette citation donnera matière à quelques
cbfervations de goût , utiles aux jeunes gens.
Je regarde comme l'égal des Dieux ,
» mortel qui, placé près de toi , écoute tes
paroles enchantereffes , & te voit douce-
» ment lui fourire. Ce font tous ces charmes
» qui jettent le trouble au fond de mon-
» ame. Dès que je te vois , la parole expire
"
" le
fur mes lèvres , ma langue eft muette , je
DE FRA NECE. 63)
» fens courir de veine en veine un feu brú
» lont; mes yeux s'obícurciffent ; je n'entends
qu'un bruit cor.fus ; unefueur froide le re
» pand fur tout mon corps ; je tremble , je
» friffonne , je pâlis , je refpire à peine , il,
» femble queje vais mourir. »
On fent combien cette dernière phrafe eft
languiffante. La première règle dans les tra
ductions en profe d'un Poëte , & celle que.
M. Montonnet de Clairfons a le moins ob
fervée , c'eft l'obligation de ne permettre àl
fa profe aucun mot , aucune phraſe , preſque,
aucun tour qui ne pût être admis en bonne
Poelie. Unefroide fueur manque abfolument
d'elegance, Et plus haut : je regarde comme
égal aux Dieux le mortel qui ; ce font ces
charmes qui , &c. Toutes ces locutions font
traînantes & profaïques; & il n'y a rien de
plus oppofé au ftyle noble & animé du genre
lyrique. Voyez Catulle,
Ille mi per effe Deo videtur;
Ille ,fi fas eft , fuperare divos ,
-Que d'ame dans ces vers ! quelle gradation
progreffive de fentiment dans ille répété
avec tant de grâce !
Quifedens adversùs identidem te
Spectat & audit
Dulce ridentem , mifero quòd omnes
Eripitfenfus mihi , &c.
Quelle tranfition rapide dans ce quòd
64
MERCURE
placé fi heureufement après mifero ! que de
inots dans la phrafe Françoife pour ce mo-.
nofyllabe : ce font ces charmes qui. Je conviens
qu'il eft très difficile de faire paffer
dans notre langue toutes ces nuances délicates
, & que même pour les fentir, il faut
plus de goût & d'imagination qu'on ne penſe.
Mais auflis pourquoi vouloir traduire les
anciens fans avoir leur génie ? Pourquoi furtout
retraduire en profe ce que Defpréaux a ſi
bien mis en vers?
HEUREUX qui près de toi , pour toi ſeule foupire !
Qui jouit du plaifir de t'entendre parler !
Qui te voit quelquefois doucement lui ſourire !
Les Dieux dans fon bonheur peuvent-ils l'égaler ?
Je fens de veine en veine une fubtile flamme
Courir par tout mon corps fitôt que je te vois ;
Et dans les doux tranfports où mon ame s'égare
Je ne faurois trouver de langue ni de voix.
UN nuage confus ſe répand fur ma vue.
Je n'entends plus, -- je tombe en de douces langueurs; -
Et pâle, fans haleine, interdite -éperdue ,
- V
Un friffon me faifit , — je tremble ,
―
je meurs.
Chaque mot refpire ici la paflion & la volupté.
Comme la repétition , près de toi ,
pour toi feule eft amoureufe ! comme ces relatifs
qui jouit , qui te voit , font elegans en
cette rencontre ! comme ils enchainent heuDE
FRANCE.
65.
reufement tous les mouvemens de la phraſe !
Les Dieux dans fon bonheur peuvent-ils l'égaler ?
qu'il y a de goût à avoir rejeté cette idée à
la fin , du moins en François ! & dans la dermière
Stance , avec quel art le Poëte , ne pou
vant répéter fept fois la même particule
comme Sapho l'a fait dans le Grec , a-t'il fu
y fuppléer par des repos fréquens & fucceffifs
qui imitent la défaillance voluptueufe
d'une perfonne qui fe pâme infenfiblement.
A l'égard de Théocrite , dont les Idylles :
font partie de la Collection que nous aunonçons
, nous nous contenterons d'obferver
que c'eft de lui fur- tout qu'il eft vrai de
dire ce que l'on a dit en général des Poëtes
Grecs , que les traduire en François , c'eft :
les traduire en ridicule. Comment rendre en
effet toutes les grâces naïves , champêtres ,
je dirois prefque ruftiques de ce Poëte bucolique
? Il faudroit pour cela poffeder au
même degré que Virgile , dans une langue
bien inférieure à la fienne , ce molle atque
facetum, cet art d'écrire fi rare ,
Qui dit fans s'avilir les plus petites chofes ,
Fait des plus fecs chardons des oeillets & des rofes ,
Et fait inême au difcours de la rufticité ,
Donner de l'élégance & de la dignité.
Er peut- être vaudroit - il mieux encore lejuger
intraduifible.
Et
qua
Desperat tractata niteſcere poffe , relinquit.
66% MERCURE '
On fait que M. de Chabanon a donné une
traduction très-exacte des Idylles de ce Poète ,
& qu'il s'eft même exercé à en mettre quelques-
unes en vers François. Sa diction en
vers & en profe eft correcte , élégante &
pure. On voit qu'il pofsède également bien
la langue de fon original & la fienne , &
cependant , qu'il nous permette de le dire
ce n'eft point-là Théocrite.
'
"
Les Idylles de Bion & de Mofchus font
moins rébelles à la traduction ; elles font
plus ingénieufes & plus délicates ; elles n'ont
nulle rufticité , & au contraire beaucoup.
L'agrément & de galanterie.
On les accufe
, dit Fontenelle , d'avoir un ftyle trop
Heuris & j'en conviendrois bien à l'égard
d'un petit nombre d'endroits ; mais je ne
fais pourquoi les Critiques ont plus de
penchant à excufer la groffièreté de Théo- .
crite , que la délicateffe de Mofchus &
» de Bion : il femble que ce devroit être
» tout le contraire. »
"
99
M. Montonnet de Clairfons a recueilli
auffi plufieurs Épigrammes de l'Antologie ;
mais ces Épigrammes , qui par elles - mêmes.
ne font que chatouiller le goût plutôt qu'elles
ne le piquent , deviennent tout-à- fait fades .
dans une verfion en profe. Elles juftifient le
mot de Racan , à qui Ménage traduifit quelues
Épigrammes Grecques , qui lui parurent:
infipides & fi plates , que fe trouvant à
ôté de celui- ci à une table où l'on fervit un
DE FRANCE. 67
potage qui avoit un goût fade : voilà , lui
dit- il , un potage à la grecque.
CATULLE eft celui de tous les Poëtes Latins
qui a le mieux faifi la tournure naïve des
Grecs. Son ftyle eft pur & délicat ; mais il
s'en faut de beaucoup que fes idées y répondent
toujour's ; ce qui a donné lieu à cette
efpèce de jeu de mots : qui écrit comme Catulle
, vit rarement comme Caton. On trouve
dans le Recueil de M. Montonnet de Clairfons
toutes les Pièces de Catulle qui étoient
fufceptibles d'être traduites , à l'exception
d'une feule , qui néanmoins eft une des plus
agréables. Nous avons effayé de la rendre en
vers ; bien entendu qu'il n'y a point d'autre
manière de traduire un Poëte.
LES REGRETS DE CATULLE , Élégie
adreffée à lui-même.
Si de fa propre confcience
Les témoignages confolans
Sont pour le coeur des vrais amans :
Une dernière jouiffance ,
La volupté de nos vieux ans
Quelle douce joie, ô Catulle!
Amant trop tendre, amant crédulę ,
Amant trop mal récompenfé ,
Faut-il que ta vicilleffe efpère
Des reffouvenirs du paffé !
Eft- il rien , rien qui puiffe plaire,
Doux parler, foins officieux 21:
68
MERCURE
Que ton amour induſtrieux
3:
3A
N'ait tâché de dire ou de faire ?
BOGOTAO .
T
Hélas ! les Dieux en font témoins ; zait
Tu femois dans une ame ingrate, not
Tu perdis le fruit de tes foins. 4 m.
Eh bien donc , quelle erreur te flatte ?
Veux-tu , de toi-même ennemi ,
Ramper aux piés de l'inhumaine ?
Allons: d'un Coeur
coeur plus raffermi
Ofe à la fin brifer,ta chaîne , a
Et ne fois plus libre à demi,
Mais , ah ciel! quel effort pénible
Dé dépouiller foudain un coeur
D'un amour , hélas ! trop fenfible ;
すかお
b
I 21:01 401
D'un amour fi long- temps vainqueur ! a and
Sans doute , l'effort eft horrible ,
Affreux , mais non pas impollible ;
Mais enfin il faut triompher , 2
Ce penchant n'eft pas invincible ;
Et fût if encor plus terrible ,
Il faudroit encor l'étouffer .
O Vénus ! c'eft à ta puiffance ','
Oui , c'eft à toi que j'ai rècours ' ;'
Si la jeuneffe & la conftance
Qnt quelques droits à ton fecours
Ote - moi malgré moi ma flamme ,
Ote-moi mes cruels ennuis :
Rappelle la joie en mon ame ,
Diffipe l'horreur où je fuis,
DE
* 69
FRANCE.
Non , non ; lorfque ma voix t'implore ,
Vénus , je ne demande pas
Que l'infidelle m'aime encore ,
Qu'elle pérde un de fes appas:
Je meurs d'une fièvre fecrette ;
Je meurs , fauve-moi du trépas :
Calme cette ardeur inquiette ,
Ce poifon qui brûle mes fens ;
Vénus , je t'offre mon encens
L'encens promis à la cruelle ;
Hélas ! j'aurois voulu qu'il eût brüfé pour elle.
"
Outre les Traductions d'Anacréon , de
Sapho , de Théocrite, de Bion , de Mofchus
de plus de vingt Epigrammes de l'Antologie
& de plufieurs Pièces de Catulle ,
les
deux Volumes de M. ,Moutonner de Clairfons
renferment encore les Odes galantes
d'Horace , & un grand nombre de Poefies
érotiques de différens Auteurs modernes Latins
& Italiens , tels que Jean-Second, Sannazar
, Guarini , Manfredi , Méraftafe , Marulle
, & c. Mais quelque variée que foit
cette Collection , la manière du Traducteur
eft par-tout la même; & nous nous hâtons
de finir pour n'avoir pas toujours à faire les
mêmes obfervations.
70 MERCURE
DÉCOUVERTES de M. MARAT , D. M. &
Médecin des Gardes-du-Corps de Mgr le
Comte d'Artois , fur le Feu , l'Électricité
& la Lumière , conftatées par une fuite
d'expériences nouvelles , qui viennent d'être
vérifiées par MM. les Commiffaires de
l'Académie des Sciences. A Paris chez
Cloufier , Imprimeur -Libraire , rue Saints
Jacques , 1779% : rom tilla ' st
Le feu , ce puiffant agent de la Nature ;
dont les effets font fi variés , & dont l'énergie
tient fi fort du prodige , fixa de tout tems
l'attention des Philofophes ; quelques uns
même en firent l'objet particulier de leurs
recherches.
> Rok sb 2 7.
Nous ne dirons rien ici des anciens ; leurs
ouvrages de Phyfique ne furent jamais qu'un
tiffu de rêveries ; quant aux modernes , tous
fe font efforcés d'arracher à la Nature fon
fecret. <
Comme le feu eft , pour ainfi dire , fans
ceffe fous nos yeux , la facilité extrême d'obferver
fes effets fembloit donner celle de
connoître fa nature ; cependant tour ſe réduifoit
encore à de fimples hypothèfes. Au
lieu de confulter l'expérience , les Phyficiens
s'étoient abandonnés à leur imaginative ; &
leurs efforts n'avoient abouti qu'à d'ingénieufes
fpéculations , fuivies de réfultats obfcurs.
Pour ceux même qui avoient le plus
DE FRANCE. 71
étudié ce fujet , le feu étoit une émanation
du foleil , & la chaleur un attribut de la lumière.
Tel étoit l'état de cette belle branche
de la Phyfique , lorfque M. Marat entreprit
d'y porter le flambeau de l'expérience.
De l'examen réfléchi des phénomènes connus
, il avoit inféré que la chaleur & le feu
font des modifications du mouvement d'un
fluide particulier ; mais pour connoître la
nature de ce mouvement , ou plutôt celle de
ce fluide , il falloit le rendre vifible au mo
ment où il s'échappe avec violence des matières
inflammables qu'il confume , ou qu'il
fe dégage paiſiblement des corps qu'il a pénétrés.
Notre Auteur en forma le deffein .
On fent bien que pour l'exécuter , il a dû fe
frayer une route nouvelle. Avant lui l'ufage
du microfcope folaire étoit fort reftreint :
perfonne n'ignore que , par la manière ordinaire
de s'en fervir , l'objet eft placé au foyer;
on ne pouvoit donc examiner que de petits
objets ; encore falloit- il qu'ils fuffent diaphanes;
mais entre les mains de M. Marat , le
microſcope folaire eſt devenu l'inſtrument
de Phyfique le plus univerfel. Egalement
propre à examiner les corps d'une grande
ou d'une petite étendue , opaques ou tranfparens
, il fert encore à rendre vifibles leurs
plus fubtiles émanations ; & pour cela il ne
s'agit que de l'armer de fon objectifſeul, &
de placer l'objet dans un point convenable
du cône lumineux . On va voir quel vafte
champ cette méthode fimple & ingénieufe.
72 MERCURE
Whe
K
d'obferver dans la chambre obfcure , ouvre
à des expériences d'un genre auffi frappant
"que nouveau .
Lors donc que l'on expofe dans le cône lumineux
( formé par les rayons folaires devenus
divergens ) une bougie allumée , on
voit fur la toile s'élever autour de la mèche
un cylindre allongé , diaphane , ondoyant;
dans ce cylindre, on diftingue l'image de la
flamme ; elle parott fous la forme d'une navette
rouffe , qui en circonfcrit une autre moins
colorée , au centre de laquelle brille un petit
jet fort blanc. Ce cylindre eft bordé d'une
raie fort brillante , jufqu'au fommet qui fe
divife en plufieurs jets tourbillonnans , bordés
chacun d'une faie brillante plus petite. Ainli
"cette flamme , fi tranquille en apparence .
fe trouve toujours dans une agitation prodigieufe.
Du centre de fa fphère d'activité
elle lance au loin, de toutes parts , des flots de
fluide igné qui fe diffipent en tourbillonnant.
Lorfqu'à laflamme d'une bougie on fubftitue
un charbon embrâfé, un fer rouge , & c. on
voit leur ombre environnée d'une raie brillante
, &furmontée d'une touffe de jets moins
brillans mais formant de même mille virevoltes.
ا ر
? Sià ces corps incondefcens on en fubftitue
d'autres , tels que l'or & l'argent affines , la
porcelaine du Japon , le cryftal de roches les
cailloux du Rhin , mais rougis dans un creufet
fous la mouffle d'un fourneau de coupelle , de
manière à n'avoir aucun contact avec les
effleuves
DE FRANCE. 73
་
effleuves du charbon ; les mêmes phénomènes
auront lieu , à cela près que l'image projetée
fur la toile fera plus nette , plus brillante.
Ce font ces émanations tranfparentes que
M. Marat regarde comme la matière pure
du feu , le feu élémentaire ; mais afin de
lever à cet égard jufqu'au moindre doute ,
il fait voit que lorfqu'une matière déflagre
fous un récipient qui adhère à fon fupport
, les vapeurs les plus fubtiles y font
retenues ; au lieu que les émanations ignées
s'en échappent à travers les parois. Il fait voir
auffi " que ces émanations ne font pas moins
abondantes dans le vuide qu'en plein air ;
enfin qu'elles produifent une impreffion
de chaleur fur le tact , fondent les métaux ,
& enflamment les combuftibles à une grande
diftance du corps d'où elles proviennent ».
Effets caractéristiques du feu qu'elles ne
produiroient point , fi elles n'en étoient le
véritable principe .
Ces faits fondamentaux bien conftatés ,
c'eft par des expériences plus recherchées
que notre Auteur travaille à découvrir les
différentes propriétés de cet étrange fluide .
On avoit confondu la matière ignée avec
la matière électrique ; il prouve que ces fubftances
font entièrement diftinctes. On avoit
de même confondu la matière ignée avec la:
matière lumineufe ; il prouve que ces fubftances
font entièrement diftinctes auffi ; &
ce qu'il y a de bien étrange , il démontre que
le principe de la chaleur ne fe trouve point
Sam. 13 Novemb. 1779.
D
74 MERCURE
dans les rayons folaires . Voici les expériences
fur lefquelles porte fa démonftration,
Après avoir obfervé d'une part que lefluide
igné émane visiblement de tous les corps enflammés,
incandefcens , oufimplement chauds ;
de l'autre , que fes émanations les plus légeres
font toujours ombre fur la toile , il fait
paller lefoyer d'un miroir ardent par les différens
points du cône lumineux. Qu'en refultetil?
Loin que lefoyer de ces rayons paroiffe
environné d'une athmosphère de fluide igné ,
comme cela devroit arriver s'ils étoient brú
Lans , on n'y en découvre pas même le moindre
veftige. Lorfqu'on expofe à ce foyer diffé
rens combuftibles , on voit ce fluide s'échapper
de ces corps en quantitéproportionnelle au
temps où ils y font expofes , & au degré de
chaleur dont ils font fufceptibles . Quand on
couvre d'un voile l'objectif , ce fluide continue.
à s'échapper de ces corps jufqu'à ce qu'ils
foient confumés ou revenus à la température
de l'air qui les environne. D'où il faut inférer
que fi les rayons folaires produifent la chaleur
, ce n'eft qu'en excitant dans les corps le
mouvement du fuide igné.
Après avoir déduit des faits les différentes
propriétés du nouveau fluide , & la forme
qu'affecte à l'air libre fa fphère d'activité ;
M. Marat prouve , contre l'opinion reçue ,
que ce n'eft pas en vertu des lois de l'hydroftatique
que la flamme monte. Il fait voir
enfuite l'action de l'air fur le fluide igné;
& prouve , contre l'opinion reque , que
DE FRANCE.
75
1
l'air ne fert point d'aliment au feu puis il
confidère les degrés d'activité de la chaleur ;
& il prouve encore , contre l'opinion reçue ,
que la flamme eft beaucoup plus ardente que
le brafier, & toujours d'autant plus ardente
qu'elle eft plus légère , de forte que celle de
l'efprit-de-vin très-rectifié, qu'on regardoit
comme ayant àpeine quelque chaleur , tient
cet égard le premier rang.
Nous ne fuivrons pas plus loin cette analyfe
; car elle deviendroit bientôt plus valumincufe
que l'ouvrage dont nous nous
fommes propofé de rendre compte ; les dé-
Couvertes qu'il contient font peut- être de
nature à faire époque dans l'Hiftoire des
Sciences ; c'eſt aux Phyficiens & au temps à
en décider.
ÉPITOMEfur l'état civil de la France , &c,
par M. Percheron de la Galézière . A Paris ,
chez Knapen & fils , Imprimeur-Libraires
au- bas du Pont -Saint -Michel ; Debure ,
frères , & Mérigot jeune , Quai des Auguſtins.
1779 .. 2 volumes in-12 , le premier
de 16 & l'autre de 550 pages. Prix § liv · រ
brochés.
Il y a beaucoup plus de bons livres que de
livres bienfaits , difoit l'ingénieux Fontenelle :
celui que nous annonçons ne peut être placé
dans aucune de ces claffes. L'Anteur , en
donnant un plan quelconque à fon ouvrage,
en évitant l'affectation , en s'exprimant
Dij
6 MERCURE
comme tout le monde s'exprime , & ne
faifant ufage que de fes connoiffances réelles ,
eût peut-être fait un bon livre ; mais il a
voulu briller par de l'efprit , par des
phraſes impofantes ; il a entaffé des détails
inutiles , il a voulu être Hiftorien & Publicifte
, Littérateur agréable & Savant profond ,
& a fini par publier un gros livre où la langue
n'eft pas plus refpectée que la faine logique
& l'hiftoire , où l'ordre & la préciſion manquent
; en un mot , il a fait une compilation
plus ennuyeufe qu'inftructive . A commencer
par fon titre, n'eft- ce pas afficher un pédantiſme
ridicule que de fe fervir du mot Epitome, qui
n'eft pas François ? Qui a jamais vu un Epitome
fur l'état civil de la France , contenir
l'origine , les lois , les ufages , les coutumes ,
les moeurs de tous les peuples des Empires
& Républiques d'Orient & d'Occident ?
C'eft une fingulière manière d'abréger l'hiftoire
d'un pays , que de l'accompagner de
l'hiftoire de tous les peuples d'Orient & d'Occident.
Mais parcourons l'avertiffement :
peut-être l'Auteur nous inftruira-t-il de fon
but , peut-être nous rendra-t- il raifon de fa
manière.
" Dans l'immenfité des connoiffances néceffaires
aux hommes , les recueils fommaires
fur chaque matière offrent des
» notions utiles fous le titre de Dictionnaire ;
& fi la forme alphabétique y confond
toutes les parties d'une fcience fublime ,
parce que les principes & les règles y font
?J
DE FRANCE. 27
"
"
néceffairement intervertis , c'eft un affemblage
bizarre d'une multitude d'extraits
épars & difparates , qui font cependant
» néceffaires pour rappeler les idées qui
s'effacent d'une mémoire furchargée &
affoiblie ; on trouve ainfi l'objet de fes
recherches , ou dans un grand nombre de
» volumes , ou dans la réunion de ce qui a
» rapport à cette matière ».
و د
33
→
"
Je demande à M. Percheron ce qu'il a
voulu dire par cette phraſe. La fuite ne me
paroît pas plus claire.
و د
A
30
» Mais il y a des hommes qui voudroient
» tout voir d'un coup d'oeil , & tout entendre
» par unfentiment d'unité qui embraffe tout.
» Ils veulent tout pénétrer dans un inſtant ;
» ils s'étonnent des chofes dont ils ne con-
» noiffent pas le principe le principe ou dont ils igno-
" rent la création & l'existence , comme fi
» l'Univers pouvoit fe concentrer en chaque
individu. Ainfi tout ce qui préſente de
grands détails , tout ce qui eft ſyſtèmati-
» que , arbitraire ou indéterminé , ne fera
point un tableau national, & moins en-
" core un plan général où les hommes
puiffent voir l'état civil de toutes les Na-
» tions de l'Univers , en un inflant ou en un
feul jour. Un ouvrage volumineux n'eft
fouvent que l'objet de la fpéculation &
» le partage de l'opulence , il ne remplit pas
» le voeu économique & l'épargne du temps ,
fi précieux dans toutes les claffes des
a citoyens .
و د
ود
לכ
و د
D iij
78
MERCURE
On fe laffe de tranfcrire un pareil galima
tias , que l'Auteur feroit fans doute fort
embarraffé d'expliquer lui-même . Le refte de
fon avertiffement eft écrit fur ce ton-là , &
l'on cherche en vain à s'y inftruire des deffeins
de M. Percheron. Tout ce qu'on y apprend ,
c'eft qu'un grand nombre d'Auteurs célebres ,
des livres très rares , des manufcrits précieux
d'anciens monumens , & des perfonnes connues
par leur profonde érudition , lui ont
fourni desfaits intéreffans , des principes reconnus,
& desobfervatious propres à former un
enfemble de connoiffances générales , qui ,
dans toutes les claffes de la fociété civile ,
décident de la confidération & de l'eftime publiques.
Il donne cet ouvrage comme un effai
fufceptible d'une perfection à laquelle , dit-il,
nous n'ofons nous flatter de parvenir. En ac-
"cordant à la modeftie de M. Percheron , les
éloges qu'elle mérite , nous ofons douter que
fon Effai foit fufceptible de perfection , &
nous croyons qu'il faut en brifer le moule.
On pourra s'en convaincre par l'idée que
nous allons donner de la diftribution de
cet ouvrage , en nous conformant aux intentions
de M. P. , qui renvoie à fa table des
matières.
Dans le premier chapitre, qui a lui- même
cinq parties ou foudivifions , il traite des
premiers peuples ; dans le deuxième , il parle
du gouvernement politique de la Judée ;
dans le troifième , du gouvernement politique
des Grecs ; dans le quatrième , de
DE FRANCE. 79
l'adminiftration politique des Romains
dans le cinquième , des caufes de la deftruction
de la république Romaine : ce n'eft
qu'au fixième qu'il eft queftion du gouvernement
des Gaules fous fes Rois. Alors commence
une forte d'hiftoire des Rois de
France , qui fe termine au foixante -treizième
chapitre , inclufivement. Les deux autres
chapitres de ce premier volume traitent de
Yefprit national, confidéré dans fes progref
fions depuis l'origine de la Monarchie Francoife,
& de la connoiffance de l'hiftoire & des
loix. Avant de tracer le contenu du fecond
volume , nous citerous quelques traits du
premier , fur le règne de Charlemagne ;
cet article comprend 27 pages , & peur
être regardé comme un des meilleurs de
l'ouvrage : cependant l'Auteur n'y a pas dit
tout ce qu'il pouvoit dire , & a commis
quelques fautes qu'il nous faura gré de relever
, puifqu'il avoue lui -même que fon
Effai n'eft point parfait. Dès la première
année de fon règne , dit- il , Charlemagne
eft artaqué par Didier , Roi des Lombards ,
» bientôt toute l'Italie eft foumife à la ..
France, &c. ». Il nousfemble que cela n'eft
point exact. Nous n'avons lu dans aucun
Ammalifte que Charlemagne ait été attaqué
par Didier dès la première année de fon règue.
Il est vrai que Didier n'étoit pas trop
Tami de Charlemagne dans ce temps-la ;
qu'il prévoyoit d'avance combien la valeur
& Tambition de ce Prince feraient un jour
Div
80 MERCURE
redoutables pour lui , & que , pour affoiblir
la puiffance établie par Pépin , il chercha
à entretenir la divifion de Charlemagne
& de fon frère Carloman ; mais nous ignorons
qu'il ait ofé attaquer ces deux Princes . Or, il fe
paffa encore quatre ans avant que Charlema
fût feul maître de la Monarchie
gne
la
mort de fon frère . Il tenta enfuite fa première
expédition contre les Saxons , qui
dura à peu près deux ans . Ce ne fut qu'en
774 qu'il commença & finit fon entrepriſe
-
contre Didier.
par
Les guerres contre les Saxons forment une
partie effentielle du règne de Charlemagne ;
elles ont confidérablement influé fur les
moeurs , les ufages , les loix , puifqu'elles ont
donné lieu à des établiffemens de tribunaux
inconnus jufqu'alors , à des ordonnances
nouvelles , & c. Cependant M. P. n'en parle
qu'en paffant , & fe contente de dire qu'elles
durèrent 33 ans , & qu'elles furent terminées
par la tranflation qui fut faite d'une partie
confidérable des Saxons en Suiffe & en
Flandre. Il ne dit pas un mot du maſſacre de
Werden , de la Cour Vehmique , & c. , qui
prouveroient , à la vérité contre lui , que
Charlemagne n'eut pas toujours cette modération
, cette fageffe & cette charité qu'il lui
attribue. C'étoit fans contredit un grand
homme ; mais il étoit né avec un caractère
impétueux auquel il s'abandonna trop fouvent
pour fa gloire.
Louis le débonnaire s'occupa trop de la
DE FRANCE. 81
réforme de l'Eglife , & pas affez du Gouvernement
de l'État , qui fut ébranlé fous fon
règne par des guerres civiles odieuſes . Sa dévotion
peu éclairée , & fa foibleffe , le rendirent
le jouet de fes Courtifans , comme
l'avoue lui-même M. P. Comment cela s'accorde-
t-il avec ce qu'il dit de ce Prince au
commencement & à la fin du Chapitre.
" Louis le débonnaire avoit montré des
و د
qualités héroïques , que Charlemagne
» avoit tellement reconnues , qu'il l'avoit
fait couronner.... Il fe montra généreux ,
» vaillant , plein de zèle & de clémence.....
» Sa valeur éprouvée , un efprit bienfaiſant ,
» une douceur facile , &c. formoient fon caractère
*
ל כ
و د
"
37
ور
و ر
c6
.
Philippe I , placé ſur le trône , promène
» fes regards fur les erreurs du monde , qui
égaroient les Souverains , les Héros , les
Guerriers & les peuples , pour les conduire
dans des terres inconnues , où une
» mort prématurée , & toujours violente &
cruelle , étoit , dès ce temps , la gloire &
le partage du plus grand nombre.... La
première croifade fut ordonnée ſous ce
règne Philippe I , qui en avoit apperçu
les motifs , ne jugea pas qu'il fût du devoir
» du Souverain de fortir de fes États pour
» foutenir une guerre oppofée à l'efprit d'or-
» dre du gouvernement politique , & même aux
ور
ور
و ر
ود
"3
règles apoftoliques . Il eft plus que vraiſem
blable que Philippe I n'a pas eu une feule des
idées que M. P. lui prête fi gratuitement ;
Dv
$2 MERCURE
u il faudroit fuppofer que tous les Souvetains
de l'Europe fes contemporains , furent
auffi Philofophes que lui , car aucun d'eux
n'alla à cette première croifade.
وو
"
ود
ود
"3
Philippe-le-Bel fut toujours triomphant
dans fes guerres ; il fut victorieux à la célèbre
bataille de Bouvines , avec cinquante
mille François contre deux cent mille
Flamands , Anglois & Allemands .......
» Sa ftatue équeftre eft depuis ce temps dans
l'Eglife de Notre-Dame de Paris , où il
» entra tout armé pour rendre graces à
» Dieu » . M. P. nous permettra de lai
reprefenter que Philippe- le- Bel ne fut pas
toujours triomphant ; la bataille de Courtrai ,
qu'il perdit en 1302 , fait une terrible exception
à ce toujours , & elle eft affez mé
morable pour obtenir une place dans l'État
civil de la France , puifque Philippe , après
cette défaite , impofa le cinquième fur tous
les revenus de fes fujets , & augmenta les
monnoies. De plus , il ne fut jamais vainqueur
à Bouvines , & c'eft en mémoire de la
victoire de Mons en Puelle , remportée fur
les Flamands le 18 Août 1304 , qu'on éleva
à Notre Dame une ftatue équestre de ce
Prince. Quant à la bataille de Bouvines , elle
fur gagnée en 1214 par Philippe-Augufte fur
Empereur Othon & fes Alliés , dont l'ar
mée formoir environ cent cinquante mille
hommes.
-
Il nous refte maintenant à indiquer le contenu
du fecond volL'Auteur ne manque pas de
DE FRANCE.
>
s'étendre beaucoup fur l'adminiftration civile
des Hébreux , des Égyptiens , des Grecs , des
Romains , ce qui lui tournit neuf Chapitres .
Il traite enfuite de l'adminiftration civile des
Romains dans les Gaules ; de l'origine de la
magiftrature en France ; des lois des Francs ,
de l'origine des lois féodales ; de l'origine de
la féparation des fiefs d'avec les juftices patrimoniales
; des formes judiciaires & de la
création d'Offices dans les XII & XIII fiècles ;
de l'origine du Châtelet de Paris ; des principes
de l'ordre judiciaire , appliqués aux ufages
réformés dans les Provinces de France ;
des attributions , refforts des Juridictions
Royales & des Juftices fubalternes ; des Juftices
feigneuriales ; de l'origine des Parlemens;
de l'établiffement des Chambres des
Comptes & Bureaux des Finances ; de l'érablitlement
du Grand-Confeil , de la Cour
des Aides & des Préfidiaux. Il palle de-là au
Domaine public & à la manfe populaire ,
examine l'efprit des ordonnances fur l'aliénabilité
du Domaine public , les avantages
des aliénations perpétuelles , des terres &
droits domaniaux de la Couronne, & de
Kamortiflement de toutes les charges réelles.
Il traite de tout ce qui a rapport aux policfhons
& à la juridiction ecclefiaftiques & à la
police publique.
Il faut convenir que cette partic de POuvtage
de M. P. annonce des connoillances
fur la Jusifprudence & les lois nationales
Dv
84 MERCURE
Elle eft auffi beaucoup mieux écrite , parce
qu'elle l'eft plus fimplement . S'il s'étoit contenté
de l'étendre & de la perfectionner ; s'il
avoit omis tout le premier volume & la
moitié du fecond , qui eft confacrée aux
fciences & aux arts , il n'eût pas fait un gros.
livre , mais il eût fait un livre utile.
DISSERTATIONfur les Maurs, les Ufages,
le Langage , la Religion & la Philofophie
des Indiens , fuivie d'une expofition générale
& fuccinte du Gouvernement & de
l'état actuel de l'Indoftan , ouvrages traduits
de l'Anglois. A Paris , chez Saugrain ,
Lamy& Barrois l'aîné , Libraires , Quai des
Auguftins . 1 vol. in- 12 de 213 pages.
En 1767 , M. Alexandre Don publia en
Anglois , en 2 vol, in-4° . une Hiftoire de
l'Indoftan , qu'il avoit traduite en grande
partie de l'original Perfan de Mahummud
Caffim Favishta de Dalhi. Cette Hiftoire ,
qui d'ailleurs eft un monument curieux , eft
trop remplie de fables , d'événemens ordinaires
, de révolutions qui n'ont rien produit
; en un mot de faits qui ne peuvent intéreffer
que les nationaux , pour qu'une traduction
complette eût pû avoir quelque fuccès
parmi nous. Le Traducteur , M. B ***
en a détaché les deux morceaux les plus effentiels.
Le premier a pour objet les moeurs ,
les ufages , le langage , la religion & la philoDE
FRANCE. 85
fophie des Indous ; le fecond regarde l'état
de l'Indoftan en 1768.
ود
" On nomme ordinairement Bédas les
» Livres qui contiennent la religion & la
philofophie des Indous . Ils font au nom-
» bre de quatre ; & traitent non- feulement
» des devoirs religieux & moraux , mais en-
» core de toutes les connoiffances philofophiques
.
ود
ود
» Les Brahmines ont un fi grand refpect
» pour les Bédas , qu'ils n'en permettent
point la lecture à d'autre fecte que la
» leur.... & qu'on regarderoit comme un
péché irrémiffible de fatisfaire fa curiofité
fur ce point , quand même on en auroit
la facilité. Les Brahmines , eux-mêmes ›
» font aftreints par les noeuds de la religion
les plus forts , à tenir ces écrits renfermés
» dans leur feule tribu , de manière que fi
quelqu'un d'entre - eux étoit convaincu de
» les avoir communiqués à d'autres , il feroit
و د
auffi-tôt excommunié. Cette punition chez
» eux eft pire que la mort même ; non- feu-
» lement le coupable eft précipité de l'ordre
» le plus relevé, dans la cafte la plus abjecte ;
» mais fa poftérité devient incapable d'être
» jamais réintégrée dans fon ancienne dignité
....
"
39
Cependant on a prétendu que le Savant
Feizi , frère du célèbre Abul Fazil , premier
Secrétaire de l'Empereur Akbar ,
avoit lu les Bédas , & avoit dévoilé à ce
$6 MERCURE
>> Prince fameux les principes religieux qu'ils
» contiennent. Comme l'Hiftoire de Feizi
fait grand bruit dans l'Orient , il eſt à
propos d'en rapporter ici les particula-
» rités .
»
Mahammud Akbar , Prince d'un génie
vafte & elevé , dégagé de tous préjugés , le fit
un point capital d'examiner en detail tous
les fyftêmes de Théologie , foit par un motif
de curiofité , foit pour fe choir une reli-
"gion. Comme toutes les religions admettent
le profelytifme , rien ne s'oppofa à fon deffein
; mais quand il en fut venu à celle des
Indous , fes propres fujets , il trouva des
difficultés , parce qu'ils ne reçoivent point
de convertis , & difent que chacun peut aller
au ciel par un chemin particulier . Tout le
crédit d'Akbar ne lui fervit de rien; il fallut
donc avoir recours à l'artifice : il imagina , de
concert avec fon premier Secrétaire Abul-
Fazil , de faire remettre entre les mains des
Brahmines le jeune Feizi , comme un pauvre
orphelin de leur tribu . On l'envoya à Bénarès
, & la chofe fut conduire fi adroitement ,
qu'un fayant Brahmine prit chez lui le jeune
homme , & l'éleva comme fon propre fils.
Après dix ans d'étude , Feizi fut inftruit :
l'Empereur prit fes mefures pour affarer fon
retour ; mais Feizi , pendant fon fejour chez
le Brahmine , avoit été touché de la beauté
de fa fille unique , le vieux Brahmine appronvoit
cette pallion & lui offrit la fille en maDE
FRANCE.
riage. Feizi tombe à fes genoux , lui découvre
la trahifon , & le fupplie de la lui par
donner. Le vieillard faifit un poignard qu'il
portoit à la ceinture , & veut s'en frapper :
Feizi l'arrête & veut foufcrire à tout. Le
Brahmine, fondant en larmes , exigea , pour
prix du pardon , que Feizi lui promit deux
chofes : Feizi n'héfita point ; " & ces deux
» chofes furent que jamais il ne traduiroit
» les Bédas ni ne révéleroit la croyance des
..» Indous. On ne fait pas jufqu'à quel point
Feizi garda le ferment qu'il avoit fait de
» ne point révéler à Akbar la doctrine des
» Bédas..... il eft feulement certain que ,
depuis ce temps , Akbar fe montra trèsfavorable
à la foi des Indous.... ».
39°
"
Nous avons choisi ce morceau comme
faifant une digreffion intéreffante ; & quoique
nous ayons des livres plus nouveaux & plus
complets fur cette même matière nous
croyons que celui-ci peut encore intéreller.
SPECTACLES.
>
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
LE Dimanche 31 Ottobre , M. Lahis a
débuté dans l'emploi des Baffes - tailles
par le rôle de Théophile , dans l'Acte de
Théodore.
· 88 MERCURE
Cet Acteur n'a encore aucune connoiffance
du Théâtre ; mais fur cet objet , à peine
mérite-t'il des reproches , puifqu'il eft entré
dans cette carrière depuis très-peu de temps.
Sa voix , quelquefois agréable dans les morceaux
de chant , l'eft beaucoup moins dans
le récitatif. Cependant il a été fort bien accueilli,
& les encouragemens du Public doivent
l'engager à fe rendre digne des applaudiffemens
qu'on a cru devoir à fes efforts.
Le même jour Mlle Dorival , qu'une maladie
avoit écartée de ce Théâtre pendant
quelque temps , a reparu dans le premier
Ballet de ce même Acte , pour y danfer le
pas de Mlle Guimard.
Elle a été reçue avec une diſtinction proportionnée
à l'étendue de fes talens , qui
depuis long-temps la font jouir du plus grand
nombre des fuffrages.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LED
E Dimanche 7 Novembre , on a donné à
ce Théâtre une repréſentation du Barbier de
Séville , Comédie en quatre Actes & en profe ,
par M. de Beaumarchais , dans laquelle M.
Molé a joué le rôle du Comte Almaviva .
Depuis la mort de Bellecour cet Ouvrage
n'avoit point été repréfenté ; aufli l'affluence
des Spectateurs a-t'elle été très -nombreuſe.
M. Molé , accueilli d'abord par des applau
DE FRANCE.
diffemens , dont l'hommage eft dû à fon mérite
, à fon zèle & à fes fervices , a fans
doute été très - flatté de ceux qu'il a obtenus
dans le cours du nouveau rôle dont il étoit
chargé. Bellecour s'y étoit fait une réputation;
la perte de ce Comédien eft récente ; le
fouvenir des talens qu'il déployoit dans ce
perfonnage , a dû gêner quelquefois M. Molé ;
il y a néanmoins mérité beaucoup d'éloges ;
& nous ne doutons pas que les repréſentations
qui fuivront celle dont nous parlons ,
ne lui faffent acquérir de nouveaux droits aux
fuffrages des connoiffeurs .
COMÉDIE ITALIENNE.
LE Mardi 2 de ce mois , Mlle Algaroni a
débuté dans l'emploi des Amoureufes de la
Comédie , par le rôle de Silvia , dans le Jeu
de l'Amour & du Hafard .
Beaucoup de timidité , de jeuneſſe &
d'inexpérience ; quelquefois du naturel , fouvent
de l'intelligence ; une figure agréable ,
mais peu fufceptible d'expreffion : voilà tout
ce que nous avons apperçu dans cette Comédienne
, dont nous parlerons plus en détail
quand nous l'aurons entendue dans d'autres
rôles.
Nous faifirons cette circonftance pour dire .
quelque chofe du Jeu de l'Amour & du
Hafard , Comédie de Marivaux , dont nous
96 MERCURE
n'avons point donné d'analyfe ; & nous
ferons en même-temps celle d'une Pièce du
Theatre Danois , dont il eft probable que
l'Auteur François a eu connoiffance.
Le Jeu de l'Amour & du Hafard a été
donné pour la première fois en 1730.
Le père de Silvia & celui de Dorante fe
font promis de refferrer les liens de leur
vielle amitié par le mariage de leurs enfans ,
fans toutefois vouloir géner leurs incimations.
Les deux jeunes gens ont formé
Je projet bizarre de fe préfenter aux
yeux l'un de l'autre , fous les habits & en
contrefaifant le perfonnage , l'un de fon
Valet , l'autre de fa Femme - de - chambre ,
tandis que Liferte & Arlequin ( on a fait de
ce perfonnage un Valet ordinaire , fous le
nom de Frontin ) pafferont pour leurs Maitres.
Les deux pères ont approuvé l'idée de
leurs enfans. De ce quadruple déguisement
réfultent des Scènes très- piquantes , & qui le
feroient davantage fi elles n'avoient pas
beaucoup trop de reffemblance entre elles.
Dorante & Silvia , tout en rougiffant de la
paffion qu'ils croient reffentir , l'une pour
un Valet , l'autre pour une Soubrette , s'attachent
infenfiblement l'un à l'autre ; Lifette
& Arlequin , malgré la furpriſe de la première
, qui croit infpirer de l'amour à un
Gentilhomme ; malgré celle du fecond , qui
'croit en inſpirer à une fille de qualité ; malgré
l'inquiétude que leur caufe le moment de
A
DE FRANCE. 91
J'explication , imitent leurs Maîtres dans la
facilité avec laquelle ils cèdent à leurs tendreffes.
Enfin Dorante fe fait connoître à
Silvia , qui garde fon fecret jufqu au moment
où le jeune homme lui a prouvé qu'il
l'aimoit véritablement pour elle , elle fe
nomme à ſon tour. Les deux Valets s'expliquent
aufli , tout le découvre & les deux
mariages le font,
La Pièce Danoife eft intitulée Henri &
Perrine, elle eft de Louis Holberg , né à
Bergue , cu Norwege , en 1684 , mort en
1754 , laiffant une fortune confidérable.
Nous ignorons la date de la première repréfentation
de cet Ouvrage, mais la Bibliothèque
du Théâtre François de M. le D. D. L.
V. nous apprend que la traduction en fut
imprimée à Copenhague en 1712. En voici
le fujet.
Léandredoit époufer Éléonore , fille de M.
Jérôme, ila envoyé Henri , fon valet , à Copenhague
pour y louer un hôtel , acheter des
équipages , & engager de nouveaux domeftiques.
Léandre ne devoit arriver que quinze
jours après Henri ; celui-ci s'eft avifé de prendre
le nom de fon Maître , & de courir la
ville avec fon train & fes habits. Éléonore,,
qui de fon côté eft allée à la campagne en
attendant le jour des noces , a laille à la
ville Perrine fa fille de chambre; l'hôtel loué
par Henri eft fitué en face de la Maifon de
M. Jérôme , Perrine a vu Henri , en eft de92
MERCURE
venue amoureufe , s'eft revêtue des habits
de fa Maîtreffe , & a reçu les foins du prétendu
Léandre fous le nom d'Éléonore ; enfin
, croyant fe tromper mutuellement , ils
conviennent de s'époufer au plus tôt. Sur ces
entrefaites Léandre eft arrivé à la ville , &
Éléonore eft revenue de la campagne ; ils
demandent l'un après l'autre à leurs domeftiques
la raiſon de leur déguiſement . Henri
& Perrine , trompés par les apparences ,
racontent leur aventure. Le premier en donne
pour preuve le portrait d'Éléonore qu'il
a reçu de Perrine , & celle-ci une bague de
Léandre qu'elle a reçue de Henri. A cette
vue ils s'indignent , ils s'enflamment de colère
, & pour fe venger l'un de l'autre , ils
accélèrent le moment de l'union . Elle s'achève.
Cependant M. Jérôme , père d'Éléonore,
qui étoit auffi à la campagne, revient à
Copenhague. Les plaintes de Léandre &
d'Éléonore le jettent tour-à- tour dans le plus
cruel embarras ; enfin tous les perſonnages fe
trouvent en préfence les uns des autres ; on
'découvre la caufe de la double erreur ; on
appaiſe la fureur de Henri & de Perrine qui
ne vouloient point fe pardonner leur fupercherie
; & Léandre reçoit la main de ſa maîtreffe.
Cette Comédie , comme elle eſt écrite ;;
ne feroit pas fupportable fur nos théâtres ;
mais l'intrigue en eft très-comique & bien
plus raifonnable que celle de Marivaux ; il
DE FRANCE. 93
eft fâcheux que cet Auteur , s'il l'a connue ,
n'en ait pas tiré plus de parti .
Le Vendredi , cinq du même mois , on a
donné la première repréſentation d'Arlequin
Roi , Dame & Valet , Comédie en trois
Actes.
Un orage a fait échouer Lélio , Arlequin
& Argentine fur les bords d'une île inconnue,
dont le Roi vient de mourir ; la loi de cette
île eft qu'à la mort du Roi , le premier étranger
qui y aborde eſt mis à ſa place . Arlequin
eft nommé Roi ; mais la même loi porte
qu'il faut époufer la veuve du Prince ou
renoncer à la Royauté. L'amour d'Arlequin
pour Argentine ne lui permet pas d'écouter
les propofitions de la Reine douairière . Sur
le refus d'Arlequin , la Reine raffemble des
troupes , le combat & le défait. Il prend la
fuite , fe revêt des habits d'une femme , afin
d'échapper aux recherches. Malgré fes foins
on le reconnoît ; il va fubir la mort , quand
Lélio , fon maître , abordé comme lui dans
l'île , nommé par la Reine géneral de fes
armées , & choifi par elle pour partager fon
Trône , retrouve en lui fon Valet , obtient
fa grâce , & lui fait époufer Argentine.
Cette Comédie n'a point eu de fuccès ,
parce qu'une plaifanterie de cette nature ne
pouvoit le foutenir pendant trois Actes , On
ya trouvé des chofes très-agréables , & des
MERCURE
1
idées qui prouvent que l'Auteur eft fait
pour traiter un genre plus élevé.
PORTRA
GRAVURES.
ORTRAIT de Georges Washington , Commandant
en Chefdes Armées Américaines , format grand in -4 °.
pour fervir de pendant à celui de Benjamin Franklin ,
deffiné par M. Cochin , & gravé par Aug. de Saint-
Aubin. Se trouve à Paris , chez M. Cochin , aux
Galeries du Louvre , & chez Aug. de Saint-Aubin ,
Graveur du Roi & de fa Bibliothèque , demeurant
actuellement rue Thérèſe , butte S Roch , & à la
Bibliothèque du Roi. Prix ,, 2 liv. 8 fols.
Cette Gravure a été faite fous les yeux de M.
Franklin , d'après un Portrait fait d'après nature , &
vérifié fur celui que M. de la Fayette a apporté en
France.
Voyage Pittorefque de l'Italie , premier Volume ,
Royaume de Naples , huitième Livraiſon.
Quatorzième Cahier de Planches enluminées
fervant de fuite à la Collection des Plantes les plus
ares & les plus curieufes qui fe cultivent , tant dans
les jardins de la Chine que dans ceux d'Europe. Prix ,
24 liy. A Paris , chez M. Buchoz , Médecin , rue de
la Harpe , vis -à-vis la Sorbonne.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
CONDUITS ONDUITE pour la première Communion , avec la
vie d'un Enfant après fa première Communion , pour
en conferver le fruit , par demandes & par réponfes.
DE FRANCE
95-
Vol. in - 8. Prix rel . 1 liv. 15 fols. A Paris , chez
Morin , Imprimeur- Libraire , rue S. Jacques.
Numéro 18 du Tome III de l'Hiftoire Ancienne.
A Paris , chez Cloufier , Imprimeur Libraire , rue
S. Jacques.
Madrigaux de M. de la Sablière , troifième Edit.
in- 18 . Prix , 1 liv. 4 fols. A Paris , chez la Veuve
Duchefne , Libraire , rue S Jacques
Lettres choifies de M. de Voiture , vol. in- 12. A
Paris , chez la même .
Calcul fait des pieds de fer , fuivant leur épaiſſeur
& largeur, à l'ufage des Serruriers , Architectes &
Toileurs , & c. par M. Bablet. Vol, in- 12. Prix,
2 liv. A Paris , chez Morin , Imprimeur-Libraire
rue S. Jacques ; & chez Edme , rue Saint-Jean-de-
Beauvais.
Évélina , ou l'entrée d'une jeune Perfonne dans le
monde , ouvrage traduit de l'Anglois. 3 vol. in- 12 .
Prix , 4 liv. Lo fols. A Paris , chez le Jay, Libraire ,
rue S. Jacques.
Tome cinquante-huitième des Caufes Célebres. A
Paris , chez Mérigot le jeune , Libraire , Quai des
Auguſtins.
Compofition du Remède de M. Daran , Chirurgien
ordinaire du Roi , publiée par lui - même. Vol.
in- 12. Prix 2 liv. broché & 2 liv . 10 fols relié. A
Paris , chez Didot , Cailleau & Méquignon
Libraires.
Relation du grand Prix rendu à Beaune , en Août
1778. Vol. in- 8 ° , Prix , 1 liv. A Dijon , chez Cauffe ,
Imprimeur du Parlement , rue S. Etienne.
MERCURE
Culture de la groffe Afperge , dite de Hollande
par M. Filaffier , in - 8 °. A Paris , chez Méquignon >
rue des Cordeliers.
· Exercices de Traductions de diverfes Langues.
Langue Angloife . Brochure in - 12. A Paris , chez
Mérigot , quai des Auguftins ; le Jay , rue S. Jacques
, & chez les Auteurs , rue S. Honoré , vis- à -vis
le Cloître ; & à Verſailles , chez Dorez , Libraire ,
fur l'efcalier de marbre. Nous rendrons compte de
cette entrepriſe , dont les Auteurs méritent la confiance
& l'encouragement du Public .
La Coquette Punie , Comédie en un Acte & en
vers , par Madame Bourette. A Paris , chez Baftien
rue du Petit-Lion . Prix , 12 fols.
TABLE.
VERS à M. Vanlo , 49 70
Le Mariage d'Hébé , Elégie Epitome fur l'état civil de la
Lumière ,
So France , &c.
Epitaphe de Newton , 52
Obfervations en faveur des
Differtation fur les Maurs
les Ufages ,
53
diens ,
Loteries
Chanfon
75;
&c. des In-
84
57 Académie Roy. de Mufiq. 87
Enigme & Logogryphe, 59 Comédie Françoife ,
Anacréon, Sapho , Théocrite , Comédie Italienne,
Mofchus , &c. 61 Gravures ,
Découvertes de M. Marat , Annonces Littéraires ,
1 fur le Feu , l'Electricité & lal
APPROBATIO N.
88
89
94
ibid.
J'AT lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 13 Novemb. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion . A Paris .
se 12 Novembre 1779. DE SANCY,
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 20 NOVEMBRE 1779 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS écrits par le Comte DE TRESS ,
fur un Exemplaire de fa Traduction de
l'Amadis de Gaule , en le remettant à la
Marquife DE MAUP *** , fa fille.
DE l'Amadi
E l'Amadis je te dois bien l'hommage.
Toi , dont je fus l'unique précepteur ,
Dieux ! qu'il m'eft doux de te voir à ton âge
Etre ma gloire & faire mon bonheur !
O mon enfant , ton efprit enchanteur ,
Ton goût exquis veillèrent fur l'Ouvrage ,
Tu le parois fouvent de quelques fleurs :
Quand je t'ai peinte en ma Briolanie ,
On voit qu'aux moeurs d'une Chevalerie ,
Qui des Amours fut toujours l'âge d'or
Je defirois ramener Galaor.
Sam. 20 Novemb. 1779. E
98
MERCURE
GARDE ce Livre , & conferve les traces
De cette main qui te fit commencer
D'heureux effais avoués par les Grâces ;
Car tu ne dois qu'à toi l'art de penſer..
De cette faulx qui fait tout difparoître ,
Ma tête approche & ne craint point les coups ;
Dans mes enfans je me fuis vu renaître.
Du long fommeil ils me défendent tous.
Du vieux Neftor , fans avoir la fageffe ,
J'espère bien atteindre à de longs jours ,
Mais j'ai besoin des plus rians fecours ..
-Je veux te voir & t'adorer fans ceffe ,
Me promener fur les bords du Permeffe ,
Boire , chanter... à de jeunes Amours
Bien innocens , voler quelque careffe ,.
Les amufer & m'amuſer toujours.
Nota. Nous ne pouvons nous empêcher de faire
partager au Public notre ſurpriſe , qu'un homme de
foixante-quatorze ans , accablé depuis dix ans d'un
furieux accès de goutte, ait fait ces vers enun moments
DE FRANCE. 99
IMPROMPTU à Mlle G.... , furfa Montre
*
qui avançoit beaucoup.
SI devançant le temps d'une aiguille preffée ,
Votre Montre l'abrège , elle eft fecrettement
L'interprète de ma pensée :
Une heure près de vous n'eft pour moi qu'un moment.
( Par M. de Saint- Ange. )
VIEILLE Épigramme de Martial
rajuſtée à la moderne.
QUEL UEL eft , Monfieur , ce joli bavard -là ,
Cet Adonis blafard , qui fait tant d'étalage ,
Ce fat , à l'oeil mourant , ce héros d'Opéra * ,
Qui pindariſe fon langage ,
>
Traîne un grand nom qu'il enfevelira ,
Et reffemble à Narciffe , adorant fon image ? -
Monfieur , c'eſt un oracle ; il vous le foutiendra,
Tout fier de fon docte ramage ,
Babillant en comère , il croit parler en fage.
Au befoin même il frondera
Les meilleurs endroits d'un ouvrage ,
Dira de graves riens , puis fe
A perfiffler enfin il montre du
rengorgera ;
courage ,
Mais il n'en a que pour cela.
Scenicus heros.
Eij
100 MERCURE
APOLOGUE ORIENTAL.
DANS ANS une Ifle de la mer des Indes , vivoit
autrefois un peuple, enfant gâté de la Nature,
dont la main liberale lui avoit prodigué, tous
les biens qui peuvent conftituer le bonheur
de l'humanité. Les hommes étoient robuftes
& bien faits , les femmes belles & modeftes.
Un efprit enjoué , une imagination vive , une
gaîté brillante , & un bon-fens qui n'étoit pas
méprifable , caractérifoient également les
deux fexes. Leur pays étoit un véritable paradis
terreftre. On n'y voyoit aucun animal
dangereux ou féroce. Le boeuf laborieux ,
l'infatigable chameau , l'éléphant docile , le
noble courfier, la pailible brebis , le chien
fidèle , le troupeau fémillant des faons , des
gazelles , des daims , obéifoient tous à la
voix de l'animal , roi de la création , & dans
lequel feul la raifon s'exprime par l'organe
de la parole, La mufique douce & touchante
des oifeaux charmoit l'oreille , pendant que
le poiffon fans crainte réjouiffoit la vue , en
jouant dans les ondes claires des ruiffeaux
qui ferpentoient de toutes parts.
L'orgueil , cette fource de maux , fe gliffa
parmi ces êtres heureux. Ils commencèrent
à fe regarder comme les feuls habitans de la
terre qui méritaffent le foin du ciel. Les préfens
dont les combloit la Nature , leur
paru
DE FRANCE. 101
rent une dette qu'elle acquittoir; & dans cette
ivreffe de vanité , jetant un oeil de mépris fur
tout ce qui les entouroit , ils imaginèrent
que les animaux , regardés par leurs ancêtres
comme des compagnons & des amis , étoient
nés pour être leurs efclaves , & devoient être
traités comme tels.
L'éperon fut inventé pour animer le cheval
; l'aiguillon pour exciter le boeuf , & les
fouets & les chaînes furent fufpendus autour
d'eux pour leur châtiment. Si la laffitude forçoit
le rapide courfier à rallentir fou pas ,l'acier
eruel déchiroit auffitôt fes flancs ; une pointe
aigue s'enfonçoit dans celui du boeuf qui ,
attaché à la charrue , s'arrêtoit un inftant
pour reprendre haleine ; & fouvent le chien
vigilant étoit battu fur le feuil de la porte, à
la fûreté de laquelle il veilloit.
Ce peuple vain ne borna pas à ces injuftices
l'abus du pouvoir qu'il avoit ufurpé.
Bientôt il ne trouva pas d'amufement plus
doux & plus noble que de tourmenter toutes
ces créatures qu'il devoit protéger. Il força
les timides habitans des bois , que les pères
avoient rendus fociables , à reprendre leur
vie fauvage , pour avoir le plaifir de les
chaffer. Les oifeaux tombèrent dans les piézes
qu'il leur tendoit ; & leurs vains & foibles
efforts , pour le dégager de leurs liens , parurent
avoir plus de charme pour lui que la
mélodie de leurs voix . Ces tyrans cefsèrent
d'admirer l'agilité du poiffon : fes mouve
E iij
102 MERCURE
mens dans les filets du pêcheur , & fon ago
nie fur le fable , étoient un fpectacle plus
agréable pour leurs yeux ou pour leur vanité ;
car ils fe glorifioient de l'art d'appefantir leur
empire fur les animaux dans tous les élémens.
Les cris de ces innocentes victimes provoquèrent
enfin la juftice fuprême. Un meffager
célefte , dépêché à un Sage , lui ordonna
d'exhorter fes concitoyens trompés à changer
de conduite , & de leur déclarer que s'ils ne
vouloient pas traiter les animaux avec la
tendreffe que tous les êtres fe doivent les uns
aux autres , ils feroient privés dans fix jours
de leur fociété & de leurs fervices.
Le fage fe hâta de leur délivrer ce meffage
décifif. L'étonnement dans lequel il les plongea
, ne leur permit pas d'abord de manifeſter
leur indignation. Cabul , qui , dans leurs affemblées
, avoit pris le plus grand afcendant ,
fe leva enfin , & leur dit : renoncerions-nous
à la dignité de notre nature , dans la crainte
de quelques inconvéniens auxquels notre induftrie
peut aisément fuppléer ? Que plutôt
tous ces animaux qu'on ofe nous comparer,
difparoiffent de leurs élémens refpectifs ,
La multitude fut aisément féduite. Plufieurs
défièrent le fort dont on les menaçoit.
Il y en eut qui en defirèrent l'accompliffement
par curiofité. Tous applaudirent. Auffitôt
le ciel s'enveloppa de ténèbres épaiffes ;
mais la confternation fut inexprimable, quand
au retour de la lumière , ils fe regardèrent les
'
+
DE FRANCE. 103
wns les autres , & fe virent demi-nuds & dé
pouillés de leurs fuperbes vêtemens.
Comme ils n'avoient pas imaginé que cette
infortune fût compriſe dans les menaces du
ciel , ils en furent très- affectés . Les Dames
fur-tout ne foutenoient pas la perte des ornemens
qui relevoient leur beauté , & dont
elles avoient fait provifion . Elles n'avoient
cru confentir qu'à une privation future , &
ne s'étoient pas doutées qu'elle dût avoir un
effet rétroactif : c'étoit pour leurs filles , &
non pour elles - mêmes , qu'elles avoient renoncé
à ces vanités.
Cependant tout ce qui avoit appartenu
aux animaux s'étoit évanoui avec eux. On
perdit en même- temps que leur fecours , la
foie , la laine , les fourrures , les plumes , les
perles , l'yvoire , l'écaille , enfin tout ce qu'on
avoit reçu jufques - là de ces innocentes créatures
, tant par don que par héritage. Le défefpoir
fut d'abord général ; les cris de douleur
qu'il infpiroit , paffant à travers un vuide
immenfe , retentirent à leurs oreilles avec un
fracas épouvantable , qui les inftruifit d'un
nouvel effet de leur châtiment. Le mouve→
ment infenfible , mais continu , de cette multitude
d'êtres qui rempliffent les quatre élémens,
& dont quelques- uns font impercep
tibles à nos yeux , ne rompoient plus , ne
modifioient plus la voix humaine : toute har
monie avoit difparu.
>
Quand le premier étonnement & la con-
E iv
104
MERCURE
7
fufion furent un peu appaifés , obligés de fe
foumettre à leur deftinée , ils cherchèrent des
confolations auprès de Cabul . Sa fierté opiniâtre
leur en fournit de conformes à fes
confeils. vani 291oge
Regardez , leur dit-il , ces gerbes dorées ,
qui fe courbent fous le poids précieux des
epis ; c'eft la récompenſe de l'induftrie de
l'homme. Seul il fait préparer le grain , &
en faire une nourriture agréable , avec las
quelle il ne craint pas le befoin. Voyez ces
grappes qui nous promettent un jus délicieux ,
ces arbres chargés d'olives , ces fruits exquis ,
ces racines falutaires , & ne regrettez point:
l'infipidité du lait , des oeufs & du miel.
Il eft vrai que nous fommes privés de nos
riches vêtemens ; mais qui nous empêche de
mêler notre coton avec l'or , & d'ajouter à
fa blancheur un éclat au- deffus de celui de la
plus belle foie ? Ces mines de diamans , ces
pierres précieufes fuppléeront amplement à
ce que nous avons perdu , & fieront mieux
fur la tête des maîtres du globe. Quant au
travail que nous ferons obligés d'entreprendre
, il fera un exercice falutaire , & même
ane occupation agréable , lorfque nous nous
rappellerons que par -là nous avons confervé
notre dignité.
Animés par les encouragemens
, ils effayerent
leurs forces qu'ils n'avoient point encore
éprouvées , & fe difposèrent
aux travaux
néceffaires pour arracher fes préfensà la terre.
DE FRANCE. Tot
ils
Quoiqu'ils manquaffent de fecours & d'inftrumens
, ils exécutèrent , avec une apparente
fatisfaction , les ouvrages différens preferits
par la néceflité, ou défignés par le luxe. Mais
quand la faifon de labourer fut venue ,
perdirent tout leur courage. Les animaux
fur lefquels tomboit la partie la plus pénible
de cette tâche , furent regrettés fincèrement ,
& l'agriculture ne parut plus une occupation
agréable.
Les fillons tracés par l'homme n'avoient
pas la moitié de la profondeur de ceux que
les boeufs imprimoient auparavant dans la
terre, Ils n'étoient plus engraiffés par ces
milliards d'infectes & de reptiles qui y naiffoient
, y vivoient & y mouroient pour les
fertilifer, La moiffon ne payoit qu'à demi
les efforts qu'elle avoit coûtés , & fourniffoit
à peine à la provision de l'année. Les arbres
éprouvoient la même ftérilité , les fruits &
les racines avoient perdu leur faveur : cette
multitude de créatures invifibles , que la fageffe
divine avoit créées , ceffant de fenourrio
fobrement fur les plantes , ne les préparoin
plus à recevoir la bénigne influence du foleil..
La prévoyance de la Nature, qui proportionne :
fes productions au nombre de fes enfans , avoit
auffi fupprimé une abondance , inutile à une
fenle efpèce d'êtres , dont l'ingratitude avoit:
mérité d'ailleurs un châtiment..
3: *
La difette des fubfiftances décourageanon
feulement les arts, elle excita encore envie ,,
Ey.
106 MERCURE
l'injuſtice & la défiance. Celui qui avoit entaffé
plus de provifions que fes voiſins , étoit
dans la crainte perpétuelle de fe les voir enlever.
Sa maifon n'étant plus fous la garde
du chien fidèle , il étoit obligé d'ajouter des
veilles pénibles aux fatigues du jour. On ne
pouvoit acheter le fecours d'aucun mercenaire
, dans un pays où l'argent , inutile , ne.
repréfentoit pas des alimens dont chacun
craignoit de manquer.
C'est ainsi que parla Sadi.
Explication de l'Énigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'énigme eft le Doigt; celui
du Logogryphe eft Gendarme , où le trouventgrenade
, germe , mer , ré, genre , danger,
règne.
ÉNIGM E.
JE fuis grand , je fuis gros , ou même imperceptible ;
On m'accufe de dureté ,
On me trouve pourtant quelquefois trop flexible.
Rien n'eft mieux établi que mon utilité ;
J'ai des frères fans nombre , & de toutes les tailles :
On nous voit à Paris , au Village , à Versailles ;
Souvent je fuis l'objet le plus vil , le plus bas ,
Même d'un animal j'accompagne les pas ;
DE. FRANCE. 107
>
D'autres fois , par un fort qui peut-être t'étonné ,
Je m'élève , Lecteur , jufques à la Couronne;
Ma chûte, en plus d'un lieu, foit de jour, foit de nuit
A caufé grand dommage & fait beaucoup de bruit :
J'affecte de douleur l'endroit où je me place ;
Enfin mon nom jouit des plus brillans deſtins ;
Parmi les Pairs , parmi les Saints,
Si tu veux me chercher tu trouveras ma place .
LOGOGRY PHE.
JEE fuis un être maſculin ,
Commun , utile , néceffaire ,
Inanimé pour l'ordinaire ;
Mais qui , fans l'aide de Merlin ,
Peut quelque jour voir la lumière.
Je me traîne fur quatre pieds ;
Pour peu que vous les obferviez ,
Sans vous trop mettre à la torture ,
Vous Y verrez un élément
Qu'on craint , qu'on aime également ;
Un ornement d'Architecture ;
Le nom de maints individus
Qui furent & qui ne font plus ;
Un terme propre à la Rubrique ,
De même qu'à l'Arithmétique ;
Une dure interjection
E vj
MERCURE
*
Qui prouve de l'affliction. "
Bref, dans peu mon Lecteur , peut-être ,
En m'avalant , va me connoître
Puis en riant dira mon nom.com 1
Abonné au Mercure ( Par M. Ch .
)..
à Clermont-Ferrant , en Auvergne. ).
Q BU VO 313
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
ANNALES DE TACITE , en Latin & en:
François , par J. H. Dotteville , de l'Oratoire.
A Paris , chez Moutard , Imprimeur--
Libraire de la Reine , de Madame , & de
Madame la Comteffe d'Artois , hôtel de
Cluny , rue des Mathurins, dat
DISON'S la vérité : on ne fait pas bien encore
ce que c'eft que traduire . Il faut avouer
que ce n'eft pas une petite affaire que de
rendre dans notre langue , d'une manière à
la fois exacte & originale , les beautés de:
ftyle des grands Écrivains de l'antiquité. A
Dieu ne plaife que nous prétendions égaler
le mérite du Traducteur à celui de l'Autent
qui invente . L'invention eft fans doute le
premier de tous les talens . Mais il n'en eft
pas moins certain qu'il eft plus difficile , du
moins en François, de traduire les penfees dee
DE FRANCE. 109
anciens
*
que de traduire fes propres penfées.
On en appelle aux perfonnes qui ont
pris la peine d'en faire l'épreuve. Ce n'eft
point un jugement de caprice & de fantaisie :
il eft fonde fur la raifon & fut l'expérience..
La Bruyère , Traducteur de Théophrafte ,
qu'un profateur foible , & qui n'a rien
erde commun avec la Bruyère ,, peintre des
moeurs de fon fiécle..On.cherche en vain dans.
fa verfion ce ſtyle nerveux & précis , ces expreffions
vives & énergiques , ces tours fins
& élégamment familiers qui rendent fa compofition
originale fi neuve & fi piquante.
L'Hiftorien qui fait le fujet de cet article ,
offre encore un exemple non moins remar
quable. L'Abbé de la Bletterie , qui eft fi loin
de la manière de Tacire ,. comme Traducteur
, femble en quelque forte s'en être rapproché
comme continuateur ; quoiqu'il n'en
foit pas moins vrai de dire que la manière
de cet Auteur eft inimitable.. Chaque . phrafe
eft de la précifion la plus exacte.. " Point de
figne fuperflu , dit M. Thomas dans fon
Effai fur les Éloges , point de cortège
inutile. Les penfees fe preffènt & entrent
Ileft à propos qu'on ne me comprenne pas à
demi. Par traduction , je n'entends pas une verfion
littérale ou une imitation plus ou moins rapprochée
de l'original. Ce travail n'offre pas de grandes diffi
cultés , & nous avons en ce genre quelques ouvrages
eftimables. Mais avons-nous en profe une bonne tradaction
proprement dite ? Je ne me charge pas de la .
réponſe.
-110 MERCURE
"
» en foule dans l'imagination ; mais elles la
rempliffent fans la fatiguer jamais ». En
effet , il emploie toujours le terme le plus
propre , c'est-à- dire , celui qui , outre l'idée
principale , rappelle le plus d'idées acceffoires
convenables à la circonftance ; ou
plutôt l'emploi des mots eft chez lui une
véritable création. Voilà la magie de fon
ftyle ; & voilà ce qui doit faire à jamais le
défeſpoir de tous les Traducteurs . Semblable
à ces vins , dont un peu d'amertume rend la
sève plus recommandable , fon ſtyle a je ne
fais quelle humeur qui ajoute encore à fon
énergie. A cet égard l'éloquent Genevois a
beaucoup d'analogie avec le caractère d'efprit
de Tacite ; & il femble qu'il eût été plus,
capable qu'un autre de le traduire , fans l'affoiblir
, & de rendre fon laconifme fans tomber
dans la féchereffe.
Au furplus , entre les Cenfeurs qui trouvent
quelque chofe à redire à la manière de
cet Hiftorien , il n'y en a point de plus excufables
que ceux qui fe plaignent fimplement
de fon obfcurité. Effectivement , pour ceux
même qui possèdent le mieux la langue Latine
, fon fens eft quelquefois difficile à comprendre.
Il étoit donc à defirer que quelque
Latinifte habile fe chargeât d'interpréter fidè
lement fon texte , & de faciliter une étude
auffi importante. Telle eft l'obligation que
nous avons au Père Dotteville , qui mérite
d'autant plus d'éloges , qu'il paroît plus défintéreffé
à cet égard , & qu'il femble n'avoir
DE FRANCE. MIR
eu d'autre but que de fe rendre modeftement
utile. On en va juger par fon Avertiffement
, qu'il eft à propos de tranfcrire en
entier.no
" Comme l'édition du règne de Tibère ,
» par M. de la B. , eft entièrement épuifée ,
» & que je me fuis fait un plan différent du
fien, dans les Volumes que j'avois deſtinés
» ày fervir de fuite , j'ai cru pouvoir rif-
» quer une nouvelle traduction de ce com-
» mencement des Annales de Tacite. Mon,
» intention n'eft ni de lutter contre le célè-
» bre Académicien , ni de réformer ſon ou-
» vrage. Malgré les défauts qu'on y a pu
» reprendre , ( & quel ouvrage eft exempt,
» de défauts ! ) j'ai pris le parti de le copier
» en plufieurs endroits , me trouvant dans
l'impoffibilité de faire mieux ; mais j'ai
» été plus fouvent encore obligé de l'aban-
» donner , parce qu'il n'a pas cru devoir
" rendre la brièveté de fon Auteur. C'eft ce,
,,
qu'il déclare lui- même en termes équiva
» lens , pages 38 , 39 & 40 de la Préface., .
" Si j'ai atteint le but que je me fuis pro-
"
pofé , mon travail , quoiqu'inférieur au
≫fien , à bien des égards , fera plus propre à
» donner une idée du ftyle , & quelquefois
» même des pensées de Tacite. Au furplus ,
»ic'eft au Public à redemander le Tibère de
M. de la B. , fi l'on juge que le nombre
» des exemplaires déjà répandus , n'eſt pas
» fuffifant.
i
وو
Nous propofons cet Avertiffement pour
172 MERCURE C
modèle & pour leçon à ces Écrivains qui ,
ne pouvant fe diffimuler qu'il n'y a qu'un
très - petit nombre de poffeffeurs des talens
Pauci quos aquus amavit
th supto ubiqal
Cup : 9197 Jupiter
.
"gone dal zigioning
inter
cherchent
à les remplacer par le charlata
nifme littéraire , & par les fauffes prétentions
de la médiocrité orgueilleufe . L'exemple
du Père Dotteville doit leur apprendre
qu'ils entendroient beaucoup mieux leurs vé
ritables intérêts , s'ils vouloient le borner à
être des Littérateurs inftruits , & à faire ref
pecter la profeflion des Lettres par ce ton
d'honnêteté & par cet efprit de juftice . L
Au refte , ce même Avertiffement indique
affez quel eft le travail du Père Dotteville
fur les Annales de Tacite, Il fuffira d'une
courte citation pour mettre le Lecteur à
portée d'en juger lui-même. Nous n'entrerons
dans aucun détail de critique. Il eft des Lit
érateurs refpectables & modeftes envers left
quels la cenfure doit être indulgente pour
être équitable. Nous nous bornerons à met
tre en regard la traduction du même pallage
par M. d'Alembert.. C'eft fur-tout en ma
tière de traduction que la comparaifon eft ,
la méthode la meilleure pour juger avec une
entière connoiffance de caufe."
Urbem Romam à principio reges habuere.
Eibertatem & Confulatum L. Brutus inftituit:
Dictature ad tempus fumehantur : negle
Decemviralis poteftas ultrà bienniunt , neque
DE FRANGE. 113
Tribunorum militum Confulare jus diù valuit.
Non Cinna , non Sulla longa dominatio : &
Pompei Craffiquepotentia , citò in Cafarem ;
Lepidi atque Antonii arma in Auguftum cefsére,
qui cuncta difcordiis civilibus felfas
nomine principis fub imperium accepit.
LE P. DOTTEVILLE.
Rome fut d'abord
4
foumile à des Rois.
Brutus y établit le
Confulat & la liberté.
On ne recouroit à la
Dictature qu'au befoin.
La puillance des
Décemvirs ne fut reconnue
que pendant
deux années. Les Tribuns
militaires , revê
tus du pouvoir des
Confuls durèrent
peu , ainfi que la domination
de Sylla &
que celle de Cinna.
L'autorité de Pompée
& de Craffus ne tarda
pas à paffer toute entière
à Cefar , & le
pouvoir militaire de
Lépide & d'Antoine
à Augufte , qui , pro-
* M. D'ALEMBERT.
د
Rome fut d'abord
foumife à des Rois.
Brutus lui donna la
liberté & les Confuls.
On créoit au befoin des
Dictateurs paffagers.
Le pouvoir des Décemvirs
ne dura que
deux ans. Les Tribuns
Confulaires cefsèrent
bientôt. Cinna & Sylla
régnèrent peu. Le
fort des armes fitpaf
fer rapidement l'au
torité de Pompée
de Craffus à Céfar ,
de Lépide & d'Antoi
ne'd Augufte , qui ,
fous le nom de Chef
devint le maître de
l'État , épuisé par les
guerres civiles.
fitant de l'abattement où la Diſcorde avoit
jeté la République , réunit tous les genres de
114
MER CURE .
pouvoir en fa perfonne fous le nom de Prince.
On voit affez que le Père Dotreville n'a voulu
qu'interpréter Tacite, & que M. d'Alembert
s'eft propofé de le traduire. La verſion de l'Oratorien
a une exactitude laborieufe & trop
foumife aux procédés de la langue originale.
Mais l'Écrivain Philofophe, fi digne de tenir la
plume à l'Académie Françoife, a véritablement
fait parler notre langue à Tacite : il a furendre
toutes les beaurés de fon ftyle , & imiter à la
fois fa préciſion & fon élégance. On a beaucoup
à regretter qu'il ne fe foit exercé à tra
duire que des fragmens ; les perfonnes qui
n'entendent pas la langue Latine auroient pu
fe confoler de ne pouvoir pas lire dans le
texte le premier de tous les Hiftoriens. Un
autre Écrivain , dont l'élocution eft brillante
, & qui eft d'autant plus propre à bien
traduire , que la Nature femble l'avoir doué
d'une imagination capable de produire , travaille
à nous donner en François les Annales
de Tacite. L'Auteur de cet Article ofe pro
mettre d'avance au Public une bonne traduction
; il ofe même affurer qu'elle fera excellente
, pourvu que le nouveau Traducteur
n'ait pas trop fouvent recours aux équivalens ,
& qu'il fe défende de l'ambition dangereufe
de furpaffer fon original , ce qui néceffairement
le rendroit infidèle .
Nil defperandum.
* M. Dureau de la Malle.
DE FRANCE. 115
ESSAIS fur la Minéralogie & la Métallurgie ,
par M. le Marquis de Luchet , Confeiller
Privé des Légations de S. A. S. Mgr le
Landgrave de Heffe- Caffel , des Académies
de Marfeille , d'Erfurht , Secrétaire-
Perpétuel de la Société des Antiquités de
Gaffel, &c.
aln
Itum eft in vifcera terra';
Quafque recondiderat Stygiifque admoverat umbris ,
Effodiuntur opes , irritamenta malorum. Ovide.
A Matricht , chez Jean-Edme Dufour ,
& Philippe Roux , Imprimeurs-Libraires
Affociés , 1779. in- 8°.
On n'auroit pas une idée jufte de cet
Quvrage , fi on le regardoit comme un Livre
élémentaire fur la Minéralogie & la Métallurgie
, c'eft , à proprement parler , une introduction
à ces Sciences , dans laquelle l'Auteur
indique les connoiffances qu'il faut
avoir pour les étudier & les pratiquer avec
fuccès ; mais on peut dire que les avis qu'il
donne à ce fujet , d'après fa propre expérience
, font dans un fens , encore plus inporrans
& plus utiles que la Science même
la plus profonde.
Dans la première des trois parties dont ces
Effais font compofés , M. le Marquis de Lu
chet dit les chofes les plus fenfées fur ce que
doit favoir un Minéralogifte avant de jeter
les fondemens d'une exploitation de mines ;
116
MERCURE
il expofe & réfute les objections contre ces
fortes d'entreprifes ; il indique un petit nombre
des meilleurs Auteurs , dans lefquels on
doit puifer les connoiffances effentielles ; il
recommande avec raifon l'étude de la Phyfique
, de l'Hiftoire Naturelle , des principes
de la Géométrie, de la Mécanique , du Deffin ,
de la Chimie , & fait fentir l'utilité des
voyages & le danger des fyftêmes .. and
On ne trouve pas moins d'intérêt dans ce
que M. le Marquis de Luchet dit dans la feconde
Partie , fur les efpèces de mines fue
lefquelles il convient d'exercer fes connoiffances
; dans les excellens avis qu'il donne fur
l'attention qu'on doit faire au climat , au
caractère des habitans , à l'état des chemins ,
à l'abondance des pacages , aux eaux ; aux
forêts , au prix des denrées , aux fêtes , aux
droits , & à plufieurs autres acceffoires
utiles.len
L'Auteur fait dans cette feconde Parrie
une énumération excellente de nos principales
mines de France ; & ce qu'il dit à cette
occafion de nos rivières aurifères , eft un
morceau d'Hiftoire Naturelle , contenant des
obfervations auffi neuves que curieufes , &
qui méritent d'autant plus d'attention , que
l'Auteur ajoute en finillant : c'est par moimême
quej'ai vu je n'ai pas fait deux expériences
, mais cent ; ce n'eft pas pendant quel
ques mois , c'eft pendant cinq années.... &
tout prouve qu'il ne dit en cela que la plus
exacte vérité.
DE FRANCE 117
Les objets de la troisième partie font la
manière dont un Minéralogifte doit exercer
Les connoiffances , l'Auteur y traite de la calcination
ou du grillage des minéraux , de la
fonte , de l'affinage , & finit par quelques additions
, éclairciffemens & obfervations.
Cette dernière Partie eft encore plus intéresfante
& plus importante que les deux pre
mières , en ce qu'elle contient des vues neuves
, des projets bien entendus de réformation
, d'amélioration , d'économie , fondés
, non fur des idées fyftématiques , mais
fur des faits bien conftatés , fur des expérien
çes faites avec foin & intelligence , & enfin
fur la pratique confommée d'un obſervateur
auffi exact que favant , qui ne conſeille
que ce qui lui a réuffi . On peut dire que par
ce mérite , malheureufement fort peu com
mun , cet ouvrage devient d'une nécellité indifpenfable
pour tous ceux qui veulent employer
leur fortune à l'exploitation des
mines.
Parmi les Auteurs que cite M. le Marquis
de Luchet , & qui la plupart font modernes ,
il y en a peu dont il ne faffe quelque critique
; mais cette critique , toujours honnête
& jufte , quoique quelquefois un peu févère ,
ne paroît dictée que par l'amour du bien &
du vrai , & ne peut par confequent offenfer
ceux qui en font l'objet.
Enfin un avantage affez rare dans les
Livres de Sciences & d'Arts , c'eft celui
d'un ftyle qui attache & fait lire l'ouvrage
118 MERCURE
entier avec plaifir & intérêt ; on en pourra
juger par le tableau fuivant.
« Nous avons vu au mois de Septembre
" 1772 , dans les montagnes des Cevennes ,
» un fleuve égaré , ne fachant où porter fes
» eaux , rouler avec fracas , à travers les'
» campagnes , d'énormes rochers , dont le
poids feul détruifoit les maifons ; 'des
» murs rompus & non démolis , emportés
» par la rapidité des eaux , alloient briſer
» en un moment des digues que la main des
» hommes avoit cru oppofer au temps ; des
» prairies entières ne faifoient qu'épaiffir les
ور
و د
""
ور
eaux , & laiffoient nue la roche qui leur
» fervoit de bafe ; les troupeaux effrayés s'efforçoient
de gravir les montagnes ; mais
» renverfés par les arbres détachés de leur
» fommet , ils groffiffoient les débris qui al-
» loient annoncer au loin la défolation. Les
» cadavres fortans d'un cimetière délayé ,
» flottoient dans les rues d'une ville. »
L'ART du Diftillateur & Marchand de
liqueurs , par M. Dubuiffon ancien
Maître Diftillateur . 2 vol. in- 8°. Prix
7 liv . 4 fols. A Paris , chez l'Auteur
rue Mignon ; M. Dubuiffon fils , au caveau
du Palais Royal ; & M. Cufin , au
Café Dubuiffon , vis-à- vis l'ancienne Comédie
Françoife.
Un Apothicaire de cette Capitale , M. de
Machi , a déjà donné fur le même fujet un
DE FRANCE. 119
Ouvrage , pour fervir de fuite à la grande
collection des Arts & Métiers , entrepriſe
depuis quelques années fous les aufpices de
l'Académie des Sciences .
M. Dubuiffon a cru que la matière n'y
étoit point approfondie ; qu'on pouvoit y
ajouter un grand nombre d'obfervations nouvelles,
& que fon prédéceffeur en avoit hafardé
plufieurs qui devoient être ou rectifiées
ou rejetées. Dans la plupart des critiques de
l'Auteur , on apperçoit combien l'expérience
a de fupériorité lorfqu'elle attaque un Théoricien
qui n'a fait des épreuves qu'en petit,
& dont le favoir eft fondé prefque tout entier
fur les fables mouvans de la métaphy 1
fique & de l'analogie.
La perfection de l'Art du Diftillateur confifte
fur-tout dans la manipulation & dans
le choix des inftrumens & des matières premières
: M. Dubuiffon s'attache à tráiter ces.
objets avec la clarté dont ils font fufceptibles
; il conduit l'Artifte dans les différentes.
routes qu'il a parcourues lui- même pendant
quarante ans , fait remarquer à l'inexpérience
les inconvéniens & les avantages de chaque
méthode , lui rend compte des tentatives.
qu'il a faites , des obftacles qu'il a rencontrés
& des moyens qu'il a mis en oeuvre pour
les furmonter.
Ses idées fur l'eau-de- vie en général , fur
les matières hétérogènes qui dégradent celle
du commerce , fur les réfrigérans néceffaires
pour la rectifier , fur l'efpèce d'étamage dont
120 MERCURE
on doit revêtir l'intérieur des vaiffeaux diftillatoires
, fur la caufe de la faveur empyreumatique
que contracte ordinairement cette
liqueur quand on la diftille , & fur les moyens
d'y remédier , méritent l'attention & la reconnoiffance
des gens de l'Art .
Les articles concernant le thé , le café ,
le chocolat , fuppofent une multitude de
recherches non moins intéreffantes pour
ceux qui font ufage de ces fubftances , que
pour ceux qui les préparent , ou qui en font
un objet de commerce. L'Auteur penfe qu'il
feroit poffible de rendre le café de nos Ifles
de Bourbon & de Java , & même ceux de
la Martinique , aufli bons , auffi odoriférans
que ceux qui nous viennent de l'Arabie.
L'infériorité & les différences entre nos cafés
proviennent , 1 ° . de ce qu'on les cueille
avant qu'ils aient atteint leur maturité parfaite.
2 °. De ce qu'on expofe à l'ardeur du
foleil cette graine trop fraîchement mondée
de fon enveloppe. Il propofe de la laiffer
fécher dans fon enveloppe , pour faciliter la
concentration des parties odorantes. Il voudroit
aufli que les planchers qui fervent de
féchoirs fuffent conftruits avec des clayes
qui , laiffant à l'air un cours plus libre , faciliteroient
l'évaporation de l'humidité contenue
dans cette graine.
La manière de fécher les amandes du
cacao , de les torréfier , de les réduire en
pâte , de les unir au fucre , l'art de préparer
la canelle , la vanille & l'ambre , pour en
compofer
1
DE FRANCE. 121
compofer nos chocolats ; le moyen de diftinguer
les bons des médiocres , & ceux ci
des mauvais , forment une des parties les
mieux vués du traité de M. Dubuiffon...
A tous ces détails purement relatifs à
l'Art , on trouve encore les propriétés médicinales
de chaque compofé. L'Auteur paroft
avoir recueilli avec beaucoup de foin
tout ce qui eft épars fur ces différens objets ,
dans les ouvrages des Chimiftes , des Pharmaciens
& des Médecins les plus célèbres.
Ne pouvant
ivre
M. Dubuiffon dans la
multitude de procédés qu'il développe , foit .
pour confire , diftiller & conferver les fruits ,
foit pour compofer toutes les espèces de
liqueurs , foit pour faire les glaces , les
forbets , les crêmes , les émulfions & les
diverfes pâtes qui font du reffort de fon
Art , nous dirons avec M. Macquer , Cenfeur
de l'Ouvrage , & plus capable que nous
d'en apprécier le mérite , qu'il renferme une
grande quantité de bonnes obfervations , &
qu'il eft digne d'être favorablement accueilli
du Public.
1
C
oo ibina
uh peritro
Sam. 20 Novemb. 1779.
122 MERCURE
SPECTACLES.
COMÉDIE ITALIENNĖ.
LE Samedi 13 de ce mois , on a repréſenté
pour la première fois , les Événemens Impré
vus , Comédie en trois Actes , mêlée de mufique.
Cet ouvrage eft de M. d'Héle. Il avoit été
joué à Verſailles devant Leurs Majeſtés , le
Jeudi précédent avec beaucoup de fuccès ,"
& n'a pas été moins bien accueilli fur le
Théâtre de la Comédie Italienne. Nous en
rendrons compte dans le N° prochain , à l'article
des Nouvelles Littéraires.
La Mufique eft de M. Grétry , compofiteur
plein d'efprit & de grâces , qui juſqu'ici
a compté fes fuccès par le nombre de fes
ouvrages. Cette nouvelle compofition paroît
avoir été faite dans l'idée de lutter ou de
fe rapprocher du genre des Auteurs Italiens,
dont on exécute les Opéras bouffons fur le
Théâtre de l'Académie Royale de Mufique.
Si telle a été fon intention , il la fouvent
remplie à la fatisfaction des amateurs . La
finale du premier Acte ; le Duo dialogué
du fecond entre Lifette & René ; le commencement
de la finale du même acte , jufqu'au
moment où la Comteffe arrive ; le Duo de la
fcène cinquième du troisième acte, entre LaDE
FRANCE. 123
fleur & René : tous ces morceaux font bien
faits , écrits dans le ftyle qui leur convient ,
& ont mérité tous les fuffrages qu'ils ont obtenus.
Nous avons trouvé de la confufion &
des oppofitions un peu brufques dans le quatuor
du fecond acte : Ah ! que je fuis à plaindre
; nous aurions defiré plus d'ordre, & une
diftribution mieux entendue dans les parties
de chant qui terminent la finale du fecond
acte. On eft en quelque façon convenu de
ne chercher que des effets de musique dans
les Opéras bouffons Italiens ; nous ne croyons
pas qu'on ait encore fait , ni qu'on puiffe.
faire cette convention pour les ouvrages qui
appartiennent à notre Théâtre. Il eſt donc
effentiel que nos Muficiens n'emploient
qu'avec la plus grande économie ces effets
bruyans & prolongés qui rallentiffent l'action
, privent le Spectateur de l'intelligence du
Drame , & nuifent par conféquent à l'intérêt.
M. Grétry eft plus fait qu'un autre pour fentir
la jufteffe de ce principe , auquel il nous
femble qu'il a manqué de tems en tems ,
dans l'ouvrage dont il s'agit .
Les rôles ont été joués par MM. Michu ,
Clairval , Suin , Trial ; par Mdes Billioni
Colombe , Gonthier. Mde Dugazon 2
rempli le perfonnage de Lifette avec beaucoup
de vérité & d'intelligence . M. Ménier ,
dans le rôle de René, a prouvé qu'ils'occupoit
de fon état & de mériter les applaudiffemens
du Public. Nous engageons M. Rozières à
Le fouvenir que le moyen de ceffer d'être
Fij
124
MERCURE
comique , eft de fe livrer à la charge. Il a
trop de talent pour ne pas réfléchir fur cette
obfervation , & pour n'en pas profiter.
ACADÉMIE.
L'ACADÉMIE des Sciences a tenu le Samedi 13 , la
Séance publique de la Saint- Martin. Après la lecture
de deux Programmes pour les Prix , dont on
trouvera l'annonce dans la partie politique , on y a
lu huit Mémoires .
1º. Sur une méthode de reconnoître la fineffe
des laines , par M. Daubenton . Ce font les . fils
les plus gros de chaque efpèce de laine qui doivent
en déterminer l'efpèce , parce qu'il n'y a pas
de flocon de laine groffe qui ne contienne des
fils de la première fineffe. La groffeur des fils eft
mefurée avec une espèce de micromètré dont M.
Daubenton donne la defcription. Après avoir trouvé
par cette méthode un certain nombre de claffes de
laines , on peut en placer des échantillons fur une
étoffe noire , & alors l'infpection feule fuffira pour
ranger une laine propofée dans la claffe qui lui appartient.
Cette méthode ainfi conſidérée , réunit à
l'exactitude d'une méthode phyfique , la fimplicité
& la promptitude qu'on exige d'une méthode
ufuelle.
2º. Sur les réfractions , par M. le Monier. L'objet
de ce Mémoire eft de prouver par les obfervations
faites à la Nouvelle Zemble par les Hollandois
en 1597 , que la condenſation de l'athmosphère
produite par le froid, augmente les réfractions horifontales
d'une quantité confidérable , & qu'ainfi on
doit avoir égard à cet élément dans les calculs qu'on
fait en mer pour déterminer le lieu du navire.
3° . Sur un inftrument propre à meſurer la denfité
}
DE FRANCE. 125
de l'air, par M. de Fouchy. Le baromètre donne le
'poids d'une colonne entière de l'athmosphère. L'inftrument
de M. de Fouchy donne les variations du poids
de la couche d'air où l'on place fon inftrument. Le
principe en eft fimple. Une boule , remplie d'an air
dont on confidère la denfité comme l'unité , eft mife
en équilibre avec une balle de plomb , la denfité de
la couche d'air de l'athmofphère où le trouve l'inftrument
, étant la même que celle de l'air qui remplit
la boule : fi l'air fe raréfie , l'équilibre eft rompu , &
la boule d'air devient plus pefante ; s'il fe condenfe
c'eft le plomb qui l'emporte. Pour mefurer la quan
tité de ces variations , M. de Fouchy place la boule
& le plomb aux deux extrémités du fléau d'une
balance ; le fléau eft ajusté fur une courbe qu'on
pofe fur un plan uni ; lorfque l'équilibre fe rompt , le
Aéau quitte la direction horizontale ; mais alors le
point d'appui change , jufqu'à ce que l'équilibre foit
rétabli , & la courbe eft calculée de manière que
les changemens dans la denfité de l'air foit proportionnels
aux angles que le fléau doit faire avec l'horizon
pour être en équilibre.
4° . Sur la comète dont on attend le retour vers
1789 , par M. Pingré. Cette comète a paru en 1661
& en 1532 : mais n'a - t-elle été observée que ces deux
fois ? Et dans les années qui répondent à cette période
d'environ 128 ans , a-t- elle paffé fans être apperçue ?
M. Pingré a examiné fous ce point de vue la lifte
de toutes les comètes , & de 1532 à l'année 11
avant notre ère , il en a trouvé 10 dont l'apparition
s'accorde avec les époques des retours de la comète
de 1661 .
5. Sur la réfiftance des fluides , par M. l'Abbé
Boffut. Ce Mémoire renferme une nouvelle loi pour
les réfiftances obliques : loi que l'on avoit inutilement
cherchée jufqu'ici . M. l'Abbé Boffut a fait ces
expériences avec un de fes confrères ; mais la décou
Fij
116 MERCURE
verte de cette nouvelle loi appartient , fans partage ,
au Savant Profeffeur d'Hydrodinamique.
6. Sur des Lunettes à double , image , par M.
Jeaurat . Les images des Aftres paroiffent doubles
dans ces lunettes ; elles font égales & oppofées. Cette
conftruction peut faciliter un grand nombre d'obfervations
, & même en procurer qui auroient été
impoffibles avec les conftructions ordinaires.
7. Sur l'organe de la voix , par M. Vicq d'Azir.
Ce Mémoire renferme la defcription comparée du
Jarinx de prefque tous les gentes d'animaux. Il en ré-
Sulte que ceux dont le larinx eft de la ftructure la
plus compliquée , font ceux dont la voix eft la moins
agréable pour nos oreilles . Les oifeaux , dont la voix
eft la plus harmonieufe , felon nous , ont au contraire
le larinx de la ftructure la plus fimple . En exa.
minant les larinx de l'âne , du finge hurleur , du paragoa
( oifeau d'Amérique ) , &c. il eft impoffible
de fe flatter que се foit pour nous que la Nature air
pris tant de peine. Les larinx de la grenouille & du
crapaud paroiffent mieux difpofés pour l'harmonie
que ceux du roffignol & du ferin . Ce Mémoire n'eft
que le commencement d'un grand travail que M.
Vicq d'Azir a entrepris fur l'organe de la voix , de
concert avec M. Vandermonde ; & nous pouvons efpérer
de ce travail tout ce que le génie de l'Anatomie
& celui des Mathématiques unis à des connoiffances
profondes en mufique , peuvent produire de découvertes.
:
8. M. Bucquet a lu un Mémoire fur les airs in-
-flammables il n'en reconnoît qu'un feul , plus on
moins pur , & c'eft à fon mélange avec d'autres airs
qu'il faut rapporter les phénomènes différens qu'il
produit , felon qu'il a été tiré de la terre des marais
ou des métaux , &c.
DE FRANCE. 127
JE
VARIÉTÉ S.
LETTRE au Rédacteur du Mercure.
E ne lis jamais , Monfieur , les Annales de M.
Linguet , parce que je n'ai pas de temps à perdre ;
mais en parcourant ces jours- ci la Feuille des Affiches
de Paris , No. 30s , j'y ai vu citée une phrafe de cet
Auteur qui m'a beaucoup fait rire. M. Linguet dit
qu'en conféquence du tremblement de terre de Lisbonne
de 1755 , l'Angleterre & les Provinces de
France qui l'avoifinent font peut - être devenues plus
Septentrionales ; & il foupçonne très - plaifamment
que c'eft la raifon pour laquelle le vin de Champagne
eit devenu moins bon , felon lui , depuis cette épo
que . Si M. Linguet avoit les plus minces notions !
d'Aftronomie & de Phyfique , il fauroit qu'un lien de
la terre ne peut devenir plus feptentrional ou plus ,
méridional fans que l'axe du globe change fenfiblement
; & il rougiroit de croire que le tremblement
de terre de Lisbonne ait pu produire un tel effet ;
mais s'il avoit au moins la plus légère teinture des
élémens de Géographie , il fauroit que dans le cas où
un lieu de la terre deviendroit plus feptentrional ou
plus méridional , on s'en appercevroit fur le champ ,
& très - aifément , par le changement de la latitude ;
& le plus petit écolier en ce genre lui auroit appris
que depuis 1755 , la latitude de Londres & celle de
Paris n'ont point changé. Il a cru pouvoir hafarder
impunément cette fottife commé beaucoup d'autres ,
& ne s'eft pas douté , grâce à fes profondes connoiffances
, qu'il étoit fi facile de la tourner en ridicule.
Cette preuve , un peu fâcheufe de l'ignorance la
plus groffière , pourra caufer quelque mortification à
Fiv
128 MERCURE
M. Linguet ; mais il doit en être bien dédommagé
par le rare éloge que lui donne dans la même Feuille
un Archivifte de Corbie , grand juge à coup fûr en
matière de goût. Cet Archivifte nous apprend que
M. Linguet eft le premier Ecrivain de la France ,
puifque J. J. Rouffeau n'eft plus. Ce n'étoit pas toutà-
fait l'opinion de M. de Voltaire , qui , comme le
fayent tous fes amis , appeloit M. Linguet le premier
Écrivain des Charniers fans conteftation. Tel
eft auffi l'avis unanime de tous ceux qui fe connoiffent
tant foit peu en ftyle , & qui ne prennent pas
des métaphores ridicules pour de l'imagination , des
injures groffières pour de l'efprit , & les hurlemens
d'un forcené pour de l'éloquence ; mais cet avis
unanime doit céder , comme de raifon , à celui
d'un lifeur de vieux parchemins. On peut voir dans
les oeuvres de M. de la Harpe , Tom . V. pag. 153
& fuiv. , des échantillons curieux du beau ftyle de
M. Linguet , échantillons qu'il feroit facile de multiplier
à l'infini , fi la chofe en valoit la peine , &
s'il n'étoit pas jufce de laiffer cet Écrivain des Charniers
jouir en paix du fuffrage des Archiviſtes Picards.
Je fuis , & c .
OBSERVATIONS concernant M. de S. P. ,
& MM. les Journalistes de Paris & des
Savans.
M. DE S. P. , Auteur de l'Ouvrage intitulé le
Neutonianifme de Voltaire , s'eft égayé aux dépens
de cet homme illuftre . Le Journal des Savans , du
mois de Novembre dernier , s'eft égayé à l'exemple
de M. de S. P. , & MM. les Journaliſtes de Paris
ont fuivi les traces du Journal des Savans. Au milieu
de cette gaieté générale , je n'ai pu m'empêcher de
DE FRANCE. 129
rire auffi ; mais ce n'eft pas aux dépens de M. de
Voltaire.
Son Critique lui reproche trois abfurdités trèsplaifantes
; la première fur la caufe de l'afcenfion des
liqueurs dans les tubes capillaires ; M. de Voltaire
l'attribue , dir le Critique , à l'attraction de la feule
partie fupérieure du tube ; & là- deffus il étouffe de
rire. Malheureufement cette opinion n'eft pas de M.
de Voltaire , mais de Clairaut ; & cette abfurdité
eft une des vérités phyfiques les mieux prouvées.
M. de Voltaire diftingue deux eſpèces de forces attractives
également générales , l'une en raifon inverfe
des quarrés des diftances , & c'eft la feule qui agiffe fenfiblement
fur les corps céleftes ; l'autre, en raiſon inverfe
des cubes des diſtances , ou même d'une puiffance plus
élevée ; celle- ci , infenfible dans les grandes diftances
, devient la plus forte dans les diſtances trèspetites.
Ces deux attractions font un nouveau fujet
de rire ; mais aux dépens de qui ? De Keil , fans doute ,
qui a cru que l'on ne pouvoit , fans admettre cette
feconde force , expliquer par l'attraction la cohésion
des molécules des corps , & les phénomènes chimiques.
Les furfaces des corps & le nombre des points
de contact doivent alors entrer dans le calcul. Nous
ne décidons point fi ces idées de Keil font bien ou
mal fondées ; mais il n'y a pas-là de quoi donner un
ridicule à un Géomètre Anglois , mort depuis longtemps
, fort eftimé de Newton à la vérité , mais dont
certainement la gloire ne peut plus offenfer perfonne.
Quant à la troisième abfurdité , reprochée à M.
de Voltaire , & qui a pour objet la manière d'expliquer
la réflexion de la lumière , c'eft fur la joue
de
Newton lui-même que le foufflet a porté.
On a voulu fe moquer d'un grand Poëte ; & point
du tout , c'eft de trois Géomèties que l'on s'eft moqué.
Il ne feroit pas jufte néanmoins que toutes les
fois qu'on rendra de nouveaux honneurs à M. de
Fv
130 MERCURE
Voltaire , M. de S. P. fe crût en droit de fe moquér
de Clairaut , de Keil ou de Newton . Si M. de S. P.
s'ennuie à Mahomet ou à Zaire , qu'il n'y aille pas ;
mais qu'il laifle en repos le traité de la figure de la
terre , & l'optique de Newton.
Quant à MM. les Journaliſtes , y auroit-il trop
de malice à les foupçonner d'en avoir fait une à M.
S. P. Ils connoiffent certainement trop bien l'Hiftoire
des Sciences pour avoir donné férieuſement ,
comme des abfurdités propres à M. de Voltaire , des
pinions qu'il a prifes dar s les ouvrages de Newton ,
& des Neutoniens les plus célèbres.
n'a
J'ai cru qu'il ne feroit pas inutile de publier ces
courtes réflexions fur l'ouvrage de M. de S. P. ,
non pour défendre la gloire de M. de Voltaire , qui
pas befoin de défenſe , mais pour la conſolation
de ceux qui , regardant un grand Homme comme
-un objet facré , éprouvent un fentiment douloureux
toutes les fois qu'ils voient employer contre lui le ton
de la dérifion & du mépris.
LE zèle courageux de M. de la Blancherie , pour
établir une Correfpondance entre les Savans & les
Artifies de toutes les Nations , ayant obtenu les
fuffrages de l'Académie des Sciences , nous croyons
devoir entrer dans quelques détails fur un établiſſement
qui fe confolide chaque jour , & qui mérite à
tous égards de fixer l'attention des Étrangers comme
des François. Voici le tableau que l'Auteur en a tracé
lui -même.
La Correfpondance générale fur les Sciences & los
Arte renferme deux objets principaux. Le premier ,
eft l'Affumblée ordinaire des Savans & des Artifies ;
le deuxieme ca l'Ouvrage Périodique , ayant pour
DE FRANGE. 131
: tre les Nouvelles de la République des Lettres & ·
des Arts.
L'Affemblée a trois objets : le premier , de fervir
de rendez-vous , de point de réunion & de communication
à tous les Savans , les Gens de Lettres , les
Artiftes , les Amateurs & les Voyageurs diftingués
nationaux ou étrangers qui fe trouvent dans cette
Capitale .
Le fecond , de réunir fous leurs yeux les livres ,
les tableaux , les pièces de mécanique , les morceaux
d'hiftoire Naturelle , les modèles de fculpture , &
enfin toutes fortes d'ouvrages anciens qu modernes ,
dont on voudra faire connoître ou apprendre promptement
l'existence , la valeur ou l'Auteur.
Le troifième enfin , de procurer les moyens d'éten→
dre une Correfpondance & des relations dans toutes
les parties du monde , & fur tous les objets des
Sciences & des Arts .
Rendez - vous.
Le rendez-vous a lieu chez M. de la Blancherie ,
le Mercredi de chaque femaine. Lorfque le Mercredi
eft Fête , la féance eft remiſe au lendemain.
Le but de l'Affemblée indique affez quelles font
les perfonnes qui doivent la fréquenter. Tous les
hommes connus par leur rang , leurs dignités , &
par la profeffion publique des Sciences , des Lettres
& des Arts. Nul autre n'eft reçu , s'il n'eft préfenté
par des perfonnes ci-deflus défignées , ou annoncé
par une lettre de leur main , dont il eft porteur.
Les étrangers & les voyageurs ne font admis
qu'autant qu'ils font revêtus d'un caractère public ,
ou préfentés , ou annoncés de la manière qui vient
d'être défignée *.
L'Agent Général de Correfpondance ne fe charge de
faire aucune recommandation en faveur de qui que ce
F vj
132 MERCURE
On annoncé dans le bulletin des Affemblées , dont
il fera parlé ci - après , les Savans , les Gens de Lettres
& les Artiftes étrangers feulement qui font venus
au rendez -vous , après, avoir pris fur cela leur confentement.
L'avis qui eft donné ainfi de leur féjour
dans cette Capitale , a produit des effets utiles.
Expofition.
Le même jour ( le Mercredi ) depuis huit heuresjufqu'à
midi , les Artiftes ou les particuliers qui ont
un intérêt quelconque à mettre fous les yeux de
l'Affemblée des ouvrages en différens genres , foit
qu'ils en foient Auteurs ou propriétaires feulement ,
foit pour en faire jouir le Public , foit pour s'en procurer
le débit , peuvent difpofer des falles deftinées
à cet ufage pour les y placer d'une manière avantageufe
. On n'y reçoit que des Livres approuvés ; & en
fait de Peinture & de Sculpture , que des ouvrages
de la plus grande décence .
Comme les femmes nefont point admifes aux heures
de l'Affemblée , elles font reçues depuis midi jufqu'à
trois heures ; elles ont ce temps qui a été demandé
par des Dames de la plus haute confidération , pour
fatisfaire leur curiofité , à l'occafion des objets expofés
, que leur réunion & leur utilité rendent également
intéreffans pour elles.
Le Muficien qui veut faire connoître fes talens
pour un inftrument , eft admis pour en jouer foir &
matin.
On peut de même y répéter une expérience quelfoit
, s'il ne lui eft connu ou préfenté de la même ma- ›
nière. Il ne néglige rien pour faciliter aux Savans , Artiftes
& Amateurs diftingués , les moyens de voyager utilement
& agréablement , foit en France , foit dans les
pays étrangers .
DE FRANCE. 133
conque de Phyfique , par exemple , fur laquelle on
defire avoir l'avis de plufieurs Phyficiens.
Moyens de Correfpondance.
L'Agent Général de Correfpondance pour les
Sciences & les Arts , eft donc aux ordres de tous les
Gens de Lettres , Artiſtes , Amateurs , Nationaux &
Étrangers qui s'adreffent à lui pour prendre des
`renfeignemens relatifs à leurs travaux ou à leurs
goûts , ou pour connoître des perfonnes qui les intéreffent.
Ainfi il leur eft utile , foit qu'ils voyagent ,
foit qu'ils reftent dans les lieux de leur réſidence ordinaire.
Il remplit les mêmes devoirs envers toutes les
Compagnies Littéraires ; & il eft d'autant plus en
( état de fubvenir aux obligations qui font énoncées
ci-deffus , que par les fervices qu'il rend à chaque
particulier , il acquiert le droit de lui en demander ,
ayant foin fur-tout de ne faire jamais acquitter les
fiens. Et c'eft pour l'indemnifer des dépenfes , que
toutes les parties de cet établiffement entraînent ,
qu'eft propofée la Soufcription de la Feuille Hebdomadaire
dont il va être queſtion , & dont le produit
lui eft attribué.
Nouvelles de la République des Lettres &
des Arts.
Les Nouvelles de la République des Lettres & des
Arts paroiffent fous le format in -4 ° . quelques-jours
après chaque affemblée . Elles offrent d'abord la notice
des différens ouvrages qui viennent d'être publiés
ou qui font fur le point de l'etre dans les différentes
parties du monde ; des découvertes intéreffantes
pour les Arts , des jugemens des Académics fur ces
découvertes , des Séances de ces mêmes Académies
des anecdotes fur la vie des Savans & des Artiftes, &c.
›
134
MERCURE
La feuille eft terminée par un réfumé de tous les
objets qui doivent être expofés à l'aifemblée.
L'objet de ces nouvelles , n'eft point de faire aucune
espèce de critiques des Ouvrages qui y font
annoncés , l'unique but eft d'inftruire les Savans ,
les Gens de Lettres , les Artiftés , & les Amateurs du
fujet des Ouvrages prêts à paroître , de l'époque de
leur publication , & de l'impreffion qu'ils ont faite
dans les différentes nations ; en forte qu'il eft parlé de
ces Ouvrages à trois différentes époques , fans qu'il
foit porté jamais aucun jugement perfonnel , genre
de plan qui rend la partialité impoffible .
On porte la précaution plus loin ; chaque notice
paffe d'abord fous les yeux du Miniftre de la Nation
d'où elle eft parvenue , afin de prévenir tout
ce qui pourroit bleffer les vues du Gouvernement
qu'il repréfente ; & avant d'être inférée dans les nouvelles
, elle cft revue pour la partie Littéraire , par
trois Savans ou Artiftes du genre qu'elle annonce.
Toutes perfonnes qui ayant des correfpondances ,
furtout dans les Pays étrangers , en font paffer habituellement
des détails utiles à l'ouvrage, reçoivent un
exemplaire gratis, & font nommées , fi elles le permettent.
Le prix de la foufcription eft de 24 liv . pour
Paris , & 30 liv. jufqu'aux frontières . On s'abonne
tous les jours au Bureau de la Correſpondance ,
rue de Tournon , maiſon neuve.
Les paquets * , lettres , & envois doivent tous
* Les perfonnes qui auront à envoyer des Provinces
ou des Pays étrangers des tableaux , machines utiles ou
curieufes , ou autres ouvrages des Arts pour être expofés ,
voudront bien les adreffer à quelqu'un de confiance chargé
de les recevoir , d'en répondre & d'en acquitter tous les
frais.
DE FRANCE. 135
être francs de port , & à l'adreffe de M. de la
Blancherie , Agent général , &c , rue de Tournon.
Le Roi & la Reine , Monfieur , Monfeigneur la
Comte d'Artois , Madame , Madame la Comteffe
d'Artois & Madame foeur du Roi , ont daigné autorifer
& encourager cet établiffement , en prenant
chacun plufieurs foufcriptions.... Des Miniftres &
une grande partie de la Cour ont fuivi cet exemple.
Un grand nombre de Citoyens de cette Capitale
ne fe font pas moins empreffés à applaudir à ces
vues , & à en faciliter l'exécution. Les Artiftes même
de toutes les claffes ont concouru avec le plus
grand défiutéreffement à la difpofition & à l'ornement
des lieux deftinés aux aſſemblées .
Cette entreprife pouvant êrte auffi utile aux étrangers
qu'aux François , il eft à defirer que les Cours étran
gères, à l'exemple de la famille Royale de France , y
contribuent par leurs foufcriptions ; c'est ainsi que
les Savans & les Artistes recevroient une récompenfe
flatteufe de leurs travaux , étant affurés que leurs
ouvrages annoncés dans les nouvelles , auroient fur
le champ pour Juges les hommes les plus faits pour
les connoître & les protéger.
à
Les affemblées , après les vacances d'automne
continueront de fe tenir dans la maison neuve ,
côté de l'hôtel de Nivernois , rue de Tournon , le 24
Novembre.
On recevra d'ici à ce temps les ouvrages
que l'on voudra difpofer dans le fallon. MM . les
Artiftes font priés d'en faire faire une notice courte
& foignée , & MM . les Libraires de faire écrire
fur le verfo du frontifpice de chaque livre , ce qu'il
coûre broché ou rélié , &c.
136 MERCURE
EXTRAIT des Regiflres de l'Académie
Royale des Sciences , du 20 Mai 1778 .
L'ACADÉMIE nous ayant nommés , M. Franklin
M. le Roi , M. le Marquis de Condorcet & moi ,
pour lui rendre compte du projet de M. de la
Blancherie pour une correfpondance générale fur
les Sciences , la Littérature & les Arts , & la vie
des Gens de Lettres & des Artiftes de tous les
pays , dont les détails doivent être dorénavant publiés
tous les huit jours , fous le titre de nouvelles de la
République des Lettres & des Arts ; nous avons pris:
une connoiffance plus détaillée du plan qu'il a formé,
& dés moyens d'exécution qu'il s'eft procurés ; nous
avons affifté à fes affemblées hebdomadaires ; nous
y avons vu des Savans , des Artiftes & des Amateurs
de prefque toutes les parties de l'Europe ; nous
avons vu dans fes Regiftres les preuves d'une corref
pondance qu'il n'a pu former qu'avec beaucoup de
temps & de peine , & nous avons été témoins d'une
activité & d'un zèle qui font très - rares , & qui ne
peuvent être que très utiles au progrès des Sciences
& des Arts . Cette affemblée ouverte tous
les Mercredis à tous les Voyageurs diftingués , à
tous les Savans , les Gens de Lettres , les Antiftes &
les amateurs dignes de ce nom , préfente un point
de réunion & de communication qui eft intéreffant.
Les uns y trouvent les moyens de tirer de
leurs voyages , foit à Paris & en France , foit dans
Pays où M. de la Blancherie établit des
correfpondances , toute l'utilité & tout l'agrément
qu'ils peuvent defirer. Les autres ont l'avantage d'é
tendre leurs connoiffances fur l'état des Sciences &
des Arts dans les Pays étrangers , foit par les Voyageurs
avec lefquels ils fe rencontrent , foit par les
relations de M. de la Blancherie , tandis que
les autr
les ouDE
FRANCE.. 137 vrages en différens genres , tant de France que des
Pays étrangers , expofés fucceffivement
fous les yeux de l'affemblée
, donnent lieu à des difcuffions
égale- ment profitables
en même- temps qu'ils fatisfont la
curiofité.
On doit rendre cette juftice à M. de la Blancherie ,
que devenant , felon fon plan , l'Agent général
des Savans , des Gens de Lettres , des Artiftes & des
Etrangers diftingués , il a déjà eu plufieurs occafions
de mériter leur reconnoiffance. Plus il fera encouragé
, plus il deviendra utile , foit aux François , foit
aux étrangers à qui il veut épargner les embarras
d'une correfpondance à laquelle beaucoup de Gens
de Lettres font très -peu propres , qui fatigue beaucoup
les autres , & qui leur fait perdre beaucoup de
temps , faure d'avoir à leur portée les moyens , les
relations & les fecours que M. de la Blancherie a fu
fe procurer. On ne fauroit trop favorifer les corref
pondances qui font un des grands moyens d'accélé
rer les progrès des connoiffances humaines ; en conféquence
nous croyons que le projet de M. de la
Blancherie mérite d'être encouragé , & que l'Académie
ne pourra voir qu'avec plaifir le fuceès de cet
établiffement. Signé , FRANKLIN LE ROI ,
le Marquis DE CONDORCET , DE LA LANDE.
Certifié , le Marquis DE CONDORCET , Secrétaire.
,
ANECDOTE fur J. J. Rouffeau.
UN jeune homme d'une famille honnête ,
mais pauvre , s'éprit de l'amour le plus tendre
pour l'objet le plus aimable. Il eut le
bonheur d'en être aimé. Mais l'amour qui ne
connoît point de rangs , fut bientôt forcé
d'en déplorer les triftes conventions . Les
138
MERCURE
•
propofitions d'alliance furent refufées des
parens de la Demoiselle , & la difproportion
de naiffance & de fortune s'oppoſa au bonheur
du plus fidèle amant. C'eſt alors que
cet amour fi tendre devint le plus violent
irrité par les obftacles. Que faire dans cette
affreufe conjoncture ! On éloigne le jeune
homme , croyant que la diftance des lieux
pourroit diffiper fa douleur ; on le confie
aux foins d'un vieux Domeftique , qui démentoit
par fa fidélité l'opinion qu'on a communément
de ces mercenaires . On l'envoie
à Paris , cette ville , où le tumulte des paffions
en abforbe les délices. Il y voit desgens
, pour ainfi dire , blâfés fur toutes les
jouiffances les plus délicieufes , effayer de
lui démontrer la folie de la conftances &
vouloir lui prouver par les fophifines les
plus abfurdes , qu'il n'appartient qu'aux fous.
d'aimer un feul objet ; mais loin de guérir
cet infortuné , on ne fit que l'irriter ; &
bientôt le délire de l'amour au défefpoir fe
changea en frénéfie la plus violente . Que
fait-on ? On appelle la Faculté , & c'eft alors
que le martyr de l'amour alloit le devenir
d'Hippocrate & de Galien . Heureufement
logeoit dans la même hôtellerie un homme
vraiment digne de porter ce nom : c'étoit
J. J. Rouffeau. Il s'informe quel eft cet
homme que la Faculté va traiter. On lui dit
& le nom & le fujer de fa maladie. Il monte
précipitamment dans la chambre du jeune
infortuné , qui déjà alloit être en proie à la
DE FRANCE. 139
"
ور
"
Science. Il arrête l'impétuofité des Docteurs,
& leur dit : « Meffieurs , on m'a inftruit de
» la caufe du délire de ce jeune homme. Si
» c'étoit fon phyfique feul qui fût malade
» je veux croire que vous pourriez le rétablir
» en fanté; mais ici , c'eft une autre affaire.
Ainfi , ayez pour agréable de fortir au
plus vite . Je réponds de fes jours , & ferai
moi-même fa garde-malade . » Ce difcours
ne plût point à la Faculté , mais , bon gré ,
-malgré , il fallut fortir .
ود
و د
ود
Alors J. J. Rouleau s'établit au chevet
du lit du malheureux amant , auquel le
défefpoir ôtoit l'ufage des fens . Rouffeau qui
ne bougeoit point de fon pofte , s'apperçut
au bout de quelques jours d'un peu de mieuxêtre
dans fon malade. A fon tour le jeune
homme oublia un inftant fa douleur pour
s'informer quel étoit cet inconnu qui le foi- `
gnoit avec tant d'affiduité. On lui dit fon
nom. A ce nom de Jean-Jacques Rouffeau ,
il fut pénétré de la plus vive reconnoiffance
des foins de cet homme illuftre , qui abandonnoit
un temps auffi précieux que celui
qu'il employoit à dicter les devoirs de l'humanité
, un temps , dis - je , où l'Europe attendoit
ce chef- d'oeuvre d'Émile , & cela ,
pour remplir l'office de garde- malade. C'eſt
alors que le jeune amant lui dit , avec ce ton
navré de douleur & de réconnoiffance , que
les gens vicieux n'entendent point , mais qui
fait treffaillir les ames fenfibles. " Homme
» divin ! je vous reconnois à ce trait de bien140
MERCURE
» faifance. Je vous promets d'emporter avec
" moi le fouvenir d'une action aufli belle .
» Je vois que votre deffein eft de ranimer
" ma raifon affoiblie ; mais jamais , non ja-
» mais je n'aurai un inftant de bonheur ni
» de repos , la fource m'en est ravie. »
Loin de fe rebuter des obftacles , Rouffeau
ne douta plus que le jeune homme ne
fût capable de guérifon. Il refta pendant plus
de fix mois dans la même chambre , ne le
quitta ni jour ni nuit. Pendant ce temps le
jeune homme eut une fièvre putride , occafionnée
par la fermentation d'un fang aigri
par la douleur , Jean - Jacques ne l'abandonna
point.
Cependant Rouffeau ne venoit point à
bout de perfuader au jeune homme que le
bonheur dépend uniquement de la fagetfe
de nos defits , & que l'impoffibilité de les
fatisfaire doit éteindre dans un être raifonnable
ces mêmes defirs , tels violens qu'ils
foient. Le jeune homme entendoit bien tout
cela ; mais que peut la raifon quand le fentiment
parle ? Il fallut donc avoir recours à
d'autres moyens , le mal étoit dans le coeur.
Quel homme, mieux que Rouffeau , connoif-
.foit cet idiôme qui lui convient ? Il l'employa
avec fuccès. Et au bout de quelque temps
l'ufage de la raifon revint à cet amant malheureux,
qui reconnut en Jean-Jacques Rouffeau
fon libérateur , fon ami , fon père ,
enfin celui à qui il devoit fa raifon & fa
vie.
DE FRANCE. 141
GRA V. UR E S.
PORTRAIT DE SULLY , gravé par P. Fricſelhem ,
d'après le Tableau original de Probus. A Paris , à la
Ville de Rouen , rue S. Jacques .
Portrait de J. J. Rouſſeau , gravé par Ingouf le
jeune, d'après le bufte . A Paris , chez l'Auteur , rue
S. Jacques , maifon de la Veuve Duchefne .
Portrait de Mlle Colombe l'aînée , deffiné & gravé
par Patas , rue du Plâtre , au coin de la rue Saint-
Jacques.
Domino Mufical. AParis , chez Bigant , Graveur ,
Quai des Auguftins , près de l'Eglife ; & chez Bigant
fils , rue S. Jean -de- Beauvais.
t
N. B. Dans l'Annonce des Gravures faites par
M. Miger , on a oublié d'y joindre fon adreffe . Il
demeure place de l'Eftrapade , au coin de la rue des
Poftes.
SOLFÈGES
MUSIQUE.
OLFÈGES d'Italie , avec la Baffe chiffrée , compofés
par Léo , Durante , Scartati , Haffe , Porpora ,
Mazzoni , Caffaro , David , Perez , &c. recueillis
par les Sieurs Levêque & Bèche , Ordinaires de la
Mufique du Roi .
Cet Ouvrage , le plus complet & le meilleur qui
exifte en ce genre , eft divifé en quatre parties ,
qui peuvent fe relier féparément. La première contient
les Élémens de la Mufique , avec des Solfèges
du chant le plus fimple , accompagnés d'une baffe
également fimple , & très-propre à difpofer l'oreille
#
MERCURE 142
•
des Élèves à l'harmonie. La feconde offre les différentes
clefs , les trois mefares en ufage , avec leurs
compofés. La troifième préfente des Solfèges fur
tous les tons , fuivant l'ordre des dièzes & des bémols
, dans lefquels fe fuccèdent graduellement
toutes les intonations , toutes les modulations &
toutes les espèces de difficultés. La quatrième renferme
douze Solfèges en trio , compofés chacun de
crois morceaux.
Dans cette nouvelle Édition les Auteurs ont rectifié
toutes les fautes qui s'étoient gliffées dans celle
de 1772 ; ils ont fubftitué de nouveaux morceaux à
ceux qui avoient paru trop anciens , & ont gradué
les leçons dans un ordre plus naturel. L'ouvrage eft
compofé de 300 planches & de 226 leçons . Il fe vend
18 liv. chez Blaifot , Libraire à Verfailles , rue Satori
; chez le Sieur Levêque , Maître des Pages de la
Mufique du Roi , rue des Bourdonnois à Paris ; &
chez Coufineau , Luthier ordinaire de la Reine , rue
des Poulies. Les perfonnes de Province peuvent
s'adreffer à ce dernier pour avoir cette méthode , en
affranchiffant leurs lettres & l'argent , & il fe charge
de la leur faire parvenir.
On trouve chez le même Luthier , 1 ". les deux
derniers Recueils d'Airs choifis , avec accompagnement
de Harpe , par le S. Couarde , Maître de Harpe
& de Chant. Prix , 9 liv. 2 °. Le premier Recueil des
plus jolies Arriettes , avec accompagnement de
Harpe , par M. Deleplanque , Maître de Harpe.
Prix , 7 liv. 4 fols. 3 ° . Un autre Recueil d'Airs
chcifis pour le Ciftre ou guittare Allemande , par M.
Devillers fils , Maître de Ciftre . Frix , 6 liv. Les Airs
de ces trois ouvrages font bien choifis , & leurs accompagnemens
faits avec goût.
DE FRANCE, 143
1
ANNONCES LITTÉRAIRES.
ON a mis en vente à l'Hôtel de Thou , rue ' des
Poitevins , à Paris , les Tomes IX , X de l'Hiftoire
Naturelle des Oifeaux in - 12 . Prix , 7 liv. 4 fols rel .
6 liv. br.
Le Quinzième Cahier , Quadrupedes enluminés.
Prix , 7 liv . 4 fols.
* Tomes XXIX & XXX du Répertoire Univerfel
de Jurifprudence , ouvrage de plufieurs Jurifconfultes
, mis en ordre par M. Guyot. A Paris , hôtel
de Thou , & chez Dupuis , rue de la Harpe , près
de la rue Serpente.
Suite des Épreuves du Sentiment , par M. d'Arnaud.
Tome V. Troifième Anecdote , Valmiers.
in-8°. Prix , 3 liv. A Paris , chez Delalain , Libraire ,
rue S. Jacques.
Cette Anecdote n'eſt pas moins intéreffante que
les précédentes. L'Auteur y combat deux préjugés
populaires , qui trop fouvent portent le trouble dans
les familles , & font le maikeur d'un grand nombre
de Citoyens eftimables. On rendra compte de cette
nouvelle production de M. d'Arnaud.
Tome Cinquante-neuvième des Caufes Célebres
mois de Novembre 1779. A Paris , chez Mérigot le
jeune , quai des Auguſtins.
Numéro Dix- neuvième de l'Hiftoire Ancienne. On
s'abonne à Paris , chez Couturier , Imprimeur-
Libraire , rue S. Thomas du Louvre , & chez Clou-
-fer , Imprimeur-Libraire , rue S. Jacques,
Voyages de Geneve & de Touraine , fuivis de
144 MERCURE
quelques opufcules. Vol . in- 12 . A Orléans , chez la
Veuve Montant , Imprimeur.
Recueil d'Inftructions économiques , par M. de
Maffac ; feconde Édition corrigée & augmentée.
Vol . in -8 . A Paris , chez M. de Maflac , frère de
l'Auteur , rue des Noyers , au coin de celle de Saint-
Jean- de-Beauvais .
Mémoires fur la réforme des Thermomètres , par
M. L. A. B... Vol . in- 8 ° . A Tours , chez Vauquier,
Imprimeur ; & à Paris , chez M. Court de Gebelin ,
rue Poupée, où l'on trouve des Thermomètres faits
fuivant la méthode de l'Auteur.
Conférences Ecclefiaftiques du Diocèse d'Angers ,
Tome XX , contenant ce qui a été ajouté dans l'Édition
de 1778. Vol. in- 12 . Prix , 3 liv. 12 fols relié.
A Paris , chez Gueffier , Imprimeur- Libraire , de
la Harpe.
TAB L E.
VERS écritspar le Comte de Académie ,
Treff... ,
rue
124
97 Lettre au Rédacteur du Mer-
Impromptu à Mlle G... 99 cure, 127
Vieille Epigramme de Mar- Obfervations à M. de S. P. &
tial,
ibid.
100
108
Apologue Oriental ,
Enigme & Logogryphe , 106
Annales de Tacite,
Effais fur la Minéralogie & la
Métallurgie ,
à MM. les Journalistes de
Paris & des Savans , 128
Correfpondance entre les Savans
& les Artiftes de toutes
les Nations ,
L'Art du Diftillateur & Mar Gravures ,
chand de Liqueurs ,
Comédie Italienne ,
130
115 Anecdote , 137
141
118 Mufique ,
ibid
122 Annonces Littéraires , 143
J'AI
APPROBATION.
A lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 20 Novemb . Je n'y i
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris ,
ce 19 Novembre 1779. DE SANCY.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 27 NOVEMBRE 1779 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE,
RÉPONSE à des Vers très -flatteurs de
Madame de L ** , qui invitoit l'Auteur
à cultiver la Poefie,
AININSI votre talent facile
En fejouant me fait la loi ;
Votre Épître de bon aloi
Coule d'une veine fertile ;
Les rimes marchent à la file ,
Le fens les embellit , & moi ,
Je ne fuis qu'un arbre fterile ,
Et mon pégale un palefroi .
Jaloux de vous fuivre à la trace ,
Et de vous atteindre , encor plus ,
J'invoque les Dieux du Parnaffe :
Mes vaux , hélas ! font fuperdus ;
Sam, 27 Noyemb, 1779.
746
MERCURE
Vous feule auprès d'eux trouvez grâce :
Mettez à profit des faveurs
Si précieuſes & fi rares ;
Il eft trop jufte qu'entre foeurs
१
Les Mufes ne foient point avares.
Savourez l'innocent plaifir
De parler leur divin langage ;
Mais rendez -vous à mon defir ,
Ne me louez pas davantage ;
L'encens prodigué par vos mains
M'humilie autant qu'il m'honore ;
Les rimeurs font bien affez vains :
Eh ! pourquoi les flatter encore ?
Transfuge du docte féjour
Où règne le fils de Latone ,
J'ai pris congé de cette Cour ,
Et je n'y connois plus perſonne.
Autrefois en fuivant l'attrait
Que je tenois de la Nature ,
D'un madrigal & d'un couplet
Je connoiffois la contexture .
Zulmé , j'ai perdu mon fecret....
L'art des vers veut de la culture.
Un Pafteur n'eft plus un Berger:
1
Aux devoirs de fon miniſtère
On doit plier fon caractère....
Comme les temps il faut changer.
Toi , par qui l'homme facrifie
Ses goûts au bonheur des mortels ,
DE FRANCE.
$47
Ofublime Philofophie !
Mon coeur t'élève des autels .
Pour une ame fenfible & pure ,
Eft-il plus douce volupté ,
Que d'aller fous une mâlure
Y fecourir l'infirmité ,
Et confoler la pauvreté
De l'homme expirant,fous la bure ?
Lorfque dans fon humble réduit
Je trouve un Sage vénérable
Que le fort injufte pourfuit,
L'humanité qui m'y conduit.
Lui tend une main fecourable ,
Et le bon vieillard me bénit.
D'après ces tableaux pathétiques ,
Tableaux toujours chers à mon coeur,
Et les triomphies poétiques ,
Et les palmes Académiques
Sont pour moi d'un prix peu flatteur.
Si , loin du Temple de Mémoire ,
Je vis en obfcur Citoyen ,
Qu'importe ? J'aurai fait le bien ;
Ce plaifir-là vaut bien la gloire .
( Par M. l'Abbé Dourneau,
Curé à S. D ** . )
Gij
148
MERCURE
AVIS AUX GRUES.
JE vous y prends , maudites Grues :
Vous venez donc dans ces climats
Nous ramener du haut des nues
Les ouragans & les frimats ,
DE Borée aidant la furie ,
N'est-ce pas vous qui préſidiez
A l'enlèvement d'Orithie ,
Et qui , bêtement fur vos pieds ,
Humez les brouillards de Scythie ?
VIRS Patis , fuyez fans délai....
Dans quelque dote coterie
Où l'on prônera quelque niais ,
Opinez en cérémonie ;
Figurez en loge aux Erauçais ,
Lorſqu'on jouera la tragédie 2
Avec des poufs & des plumets ;
A l'Opéra tenez féance
En petit jufte Polonais :
C'eft-là votre lieu de plaiſance ,
Et parbleu je vous y promets
Bien du monde de connoiffance,
Mais pourquoi diable vous montre
DE FRANCE. 149
Dans ces bois , dans ces avenues
Ou l'enjouement ne laiffe entrer
Que gens qui font la chaffe aux Grues ,
Et qui font las d'en rencontrer .
( Par le Curé de la Magdeleine ).
VERS à Madame D **.
Air : Jefuis Lindor.
UN Dieu qui fait qu'une Vénus m'enchante ,
Blond comme vous , & qu'avant tout je fers ,
Et qui pourtant n'eft pas le Dieu des Vers ,
Belle Chloé , veut que ma voix vous chante
MAIS VOS yeux bleus & votre fin fourire ,
Vos doux propos , votre aimable bon fens ,
Pour qui reçut de l'efprit & des fens ,
Parlent bien mieux que je ne peux écrire.
J'AUROIS voulu vous peindre en récompenfe
Mes fentimens & mes voeux empreffés ;
Mais en difant plus que vous ne pensez ,
Mes vers diroïent bien moins que je ne penſe.
Par M. de Saint-Ange. ) -
Giij
150
MERCURE
CAUSE intéreffante & Nationale.
Il a été un temps parmi nous où les au-
4
diences de nos Cours Souveraines de Juftice
étoient , de tous les Spectacles de la Société ,
celui qui attiroit le concours le plus nombreux
de toutes les claffes de Citoyens. On fe
rendoit aux temples où la vertu fait entendre
les oracles des Lois , comme à ceux où les
Miniftres de la Religion nous entretiennent
de nos deftinées immortelles. Eh ! quel fpectacle
, en effet , plus impofant & plus augufte
, plus propre à laiffer dans les ames de
grandes & falutaires impreffions , que celui
où l'on voit à la fois , & cette puiffance redoutable
de l'éloquence , qui fait paroître
& difparoître tour- à- tour devant les efprits
les lueurs incertaines de la vérité , & cette
juftice prévoyante & univerfelle du Législateur
qui , plufieurs fiécles d'avance , a décidé
toutes les conteftations qui peuvent naître ;
& la préfence de ce pouvoir fuprême de la
Magiftrature , qui prononce à chaque inftant
fur le fort des hommes ? Cependant les
beaux jours du Barreau François femblent
prêts à s'éclipfer. Les féances de la Juftice deviennent
de jour en jour plus folitaires. Les
Citoyens ne s'y rendent plus que dans ces
Caufes rares , qui forcent l'attention publique
par des événemens extraordinaires , ou
DE FRANCE. 151
par les noms de quelques grands perfonnages.
Mais l'efprit feul d'obfervation , qui n'eſt
pas rare parmi nous , devroit nous porter
plus fouvent à être témoins des difcuffions
judiciaires. Là on apprendroit à connoître
l'homme mieux que fur nos théâtres , où les
traits fous lefquels on le repréfente , font
quelquefois auffi imaginaires que l'intrigue &
l'action qui fervent de cadre aux tableaux
dramatiques. C'eft- là que dans les combats
continuels des paffions & de la juftice , on
verroit d'un côté tout ce que le coeur & l'eſt
prit humain peuvent avoir d'artifice & de
malignité ; & de l'autre , tout ce qu'ils ont
de pénétration , de fageffe & de bienfai
fance.
Il fe plaide quelquefois des Caufes qui
préfentent des objets plus intéreffans encore.
Nos Avocats & nos Juges ne font pas tou→
jours renfermés dans les vues peu vaftes des
Lois civiles. Il eft des procès qui font naître
les queftions les plus importantes du droit
naturel , du droit public & du droit des gens.
Il arrive fouvent dans ces Caufes qu'il n'exifte
aucune Loi pofitive ; & s'il eft beau d'interpréter
celles qui font faites , il eft plus beau
encore d'indiquer celles qu'on devroit faire.
Élevés avec les objets qu'ils traitent , les Avocats
ne peuvent plus alors être diftingués de
ces Philofophes qui plaident devant les peuples
la Caufe de l'humanité , répandent dans
Giv
152 MERCURE
les efprits qu'ils éclairent , les germes des
Lois qui doivent faire la félicité des généra→
tions futures , & font pour les Législateurs ce
que les Législateurs font pour les peuples.
La Caufe dont nous allons donner une
notice au Public , & qui a été jugée dans un
Parlement de Province ( à Bordeaux ) , préfente
une de ces queftions importantes ; &
nous croyons que la manière dont elle a été
difcutée & jugée,fera une nouvelle preuve
des progrès que la véritable Philofophie fait
tous les jours dans le Barreau & dans la Magiftrature.
Voici le réſumé des faits qui ont fait naître
cette Cauſe.
Samuel Lichigaraï , né d'une famille
d'Ortez en Béarn , avoit été conduit en Angleterre
par quelques événemens de fa jeuneffe.
Il y avoit établi une maifon de commerce
, & s'y étoit marié ; mais il étoit
toujours François dans le coeur ; c'eft en
France qu'il vouloit venir jouir de fa fortune
dès qu'elle feroit faite ; c'eft en France
qu'il faifoit élever fes enfans. Deux de fes fils
étoient venus dans cet objet chez un de fes
frères , l'un des Négocians les plus diftingués
de la ville de Bayonne. Ce frère meurt , &
laiffe fa fortune à l'un de fes neveux , quis'en
met en poffeffion fans que perfonne
s'avife de la lui contefter. Le neveu meurt
Jui même quelque temps après , & laiffe fa
fucceffion , par teftament , à fon frère , qui
étoit retourne en Angleterre. Samuel LichiDE
FRANCE.
153
garaï ( c'est le nom du frère ) revient en
France pour recueillir les biens auxquels il
fuccède , & pour ſe fixer à jamais dans fa
patrie. Alors des collatéraux , à un degré
très-éloigné , l'attaquent devant un tribunal
de Bayonne , & entreprennent de prouver
qu'il eft , par nos Lois , incapable d'hériter
de la fortune de fon frère. Et voici à peu
près comment ils foutiennent cette prétention
fingulière à Bayonne & au Parlement de
Bordeaux , où l'affaire a été portée par évocation.
Ils lui difent : 1º . « Votre père s'étoit éta-
» bli & marié en Angleterre ; il y eft mort;
» il avoit donc renoncé à la France , fa patrie
naturelle : il a donc vécu & il eft donc
» mort Anglois . Vous êtes Anglois comme
» lui , puifque vous êtes fon fils . Vous êtes
donc un étranger , un aubain. Nos Lois ne
» permettent pas aux aubains de recueillir
des fucceffions en France. Épargnez - vous
» la peine d'invoquer en votre faveur la
Loi naturelle & les dernières volontés de
» Vorre frère. Ce n'eſt pas la Loi naturelle,
c'eft la Loi civile qui doit prononcer entre
» nous ; & des morceaux de Philofophie &
d'Eloquence n'auront pas fans doute plus
» d'autorité auprès de nos Juges , que la lé-
» giflation dont ils font les interprètes.
و د
'99
» 2. Quand vous pourriez prouver que
votre père n'étoit pas devenu Anglois en
s'établiffant , en fe mariant , en vivant &
en mourant a Londres , vous auriez torr
Gy
154
MERCURE
و د
و د
» encore de prétendre à l'hérédité de votre
frère. Votre père étoit au moins un François
réfugié en pays étranger. Or , vous
» connoiffez nos Lois contre ceux qui ont
fui leur patrie : elles les condamnent aux
galères. Votre père a donc été mort civilement
pour la France du moment qu'il
» l'a quittée : il n'a donc pu vous tranfinettre
» une exiſtence & une patrie qu'il avoit per-
» dues lui- même ; quel que foit aujourd'hui
» votre pays , & à ſuppoſer même que vous
و ر
"
"
n'apparteniez à aucune nation étrangère ,
» il eft donc au moins démontré que vous
» n'êtes pas François . Vous parlerez encore
» contre la rigueur de ces Lois , & vous
» voudrez nous rendre odieux , nous qui les
» réclamons . Mais lorfque le Législateur a
» cru qu'il étoit de fa fageffe de dicter une
" Loi , il eft du devoir du Citoyen de fe
» croire obligé à la faire exécuter toutes
les fois que l'occafion s'en préfente ; &
» nous n'avons pas la prétention d'être plus
défintéreffés & plus fages que le Légis-
وو
و د
, כ
» lateur.
"
ور
Samuel Lichigaraï a répondu.
ود
1. Si je fuis fils d'un Anglois , & Anglois
moi-même , je puis même à ce titre
» recueillir toute la fucceffion mobiliaire de
mon frère. Les temps ne font plus où les
nations fe faifoient encore la guerre par
leurs Lois , lorfqu'elles dépofoient leurs
glaives & leurs foudres. Tous les peuples ,
à peu près, conviennentaujourd'hui qu'on
ود
و ر
DE FRANCE.
155
ور
"2
n'eft pas difpenfé d'être jufte envers un
» homme , parce que cet homme aura reçu
» la vie fur une terre féparée de la nôtre par
» un fleuve , par un bras de mer ou par une
» montagne. Ces fentimens fi naturels ont
pénétré enfin dans les Traités même des
nations rivales. Il a été décidé par le Traité
» d'Utrecht , que tout Anglois pourroit re-
» cueillir des fucceffions mobiliaires en France
, & tout François en Angleterre . Il eſt
fâcheux pour vous que vous ne foyez pas
» nés dans ces temps où quelques - unes
» de nos Lois étoient auffi injuftes & auffi
barbares que vous - mêmes ; mais tous les
bons Citoyens auroient eu trop à gémir fi
" vous aviez pu confacrer votre iniquité par
une erreur de nos Lois.
ود
ود
و د
و د » 2º. Vous dites que mon père étoit de-
» venu Anglois , & par conféquent étranger
» à la France , fa patrie naturelle ; & la
» preuve que vous en donnez , c'eſt qu'il a
» vécu & qu'il eft mort en Angleterre : cette
» preuve ne fuffit pas. Vous confondez le
» domicile avec la cité. On forme un domicile
و ر
"3
par- tout où l'on fe tranfporte avec le
" deffein d'y établir fa demeure . Il faut d'au-
» tres folennités pour acquérir une nouvelle
patrie , une cité nouvelle. Il faut , ou que
le peuple chez lequel on fe tranfporte
vous adopte pour un de fes enfans , &
c'eft ce qui fe fait par des lettres de natu
ralifation , ou qu'il vous élève à quelqu'une
de ces dignités , de ces fonctions
و ر
23 y
Gvj
258 MERCURE
ور
و ر
publiques , dont la patrie ne peut décorer
» que des Citoyens . Sans l'un de ces moyens
» on ne peut le faire une cité nouvelle , &
l'on conferve toujours l'ancienne , à moins
» qu'on n'y ait renoncé par une abdication
» expreffe & formelle ; & il eft poſſible ,
وز
ور
39
33
ל כ
par exemple , d'avoir fon domicile en An-
» gleterre , & la cité en France. L'Orateur
Romain , Cicéron , a le premier établi ces
principes dans un de ces Difcours im-
» mortels qu'il prononçoit devant un peuple
Législateur ; & confacrés depuis par toute
» la fuite des Lois Romaines , ces principes
» ont pallé dans les Ouvrages de nos plus
» célèbres Publiciftes , & dans les Arrêts de
nos Cours Souveraines de Juftice. Mon
père a toujours confervé tant d'amour
» pour fa patrie naturelle , qu'il a paffé pref-
» que toute la vie chez un peuple libre , où
» il faifoit la fortune , fans avoir jamais eu
l'idée de s'y faire naturalifer. Il auroit refufe
les fonctions les plus honorables , les
dignités les plus brillantes à Londres
» parce qu'en les acquérant , il eût perdu le
» titre & le nom de François , qui lui étoit
» bien plus cher , & qui lui paroiffoit bien
plus honorable. Au milieu de l'Angleterre
» il a vécu François , & il eft defcendu François
dans le tombeau. Est - ce donc - là
» l'homme qui feroit devenu un aubain , un
» étranger pour vos Lois ? Eft- ce-là l'homme
dans lequel la France méconnoîtroit un de
* fes enfans
و ر
DE FRANCE. 117
30
»
93
•
" 3 Vous prétendez que tout François
» qui va s'établir en pays étranger , fans la
permiffion de fon Roi , eft dépouillé du
» nom François par une Ordonnance du
» mois d'Août 1669 ; & que ni lui ni fes
enfans ne peuvent plus fe faire réhabi-
» liter en France . Il est vrai , cette Loi
» exifte. Elle précéda l'Édit de 1685 , qui
révoqua l'Édit de Nantes ; elle annonça
des révolutions défaftreufes pour les dernières
années du règne de Louis XIV ; elle
» fut le premier ſignal des dragonades . Vous
triomphez fans doute , en fecret , de m'a-
» voir mis dans une fituation où il peut
» être plus dangereux que difficile de fe défendre.
Vous vous trompez encore ; il ne
m'eft pas impoffible de concilier ma défenfe
avec le reſpect que tout- Citoyen
» doit à une Loi qui n'eft pas encore révo¬
quée. D'abord l'Ordonnance de 1669 ne
dépouille du nom François que ceux qui
» fe font établis fans retour en pays étran-
" ger , & qui y ont acquis des immeubles.
Or , mon père a toujours confervé un
efprit de retour pour fa patrie , & il n'a
» jamais acquis d'immeuble en Angleterre.
» Secondement , cette Ordonnance , quoiqu'elle
femble faite indiftinctement pour
» tous les François , n'eut réellement que les
» Proteftans en vue ; elle eut pour objet d'en
empêcher les émigrations qui , à cette
époque , commençoient à enlever à la
» France un quart de fa population . Pour que
33
93
33
ور
15.8. MERCURE
» cette Loi condamnât mon père & fa pof-
» térité , il faudroit donc que mon père eût
» été Proteftant. Où en avez - vous la preuve ?
" Moi je vous déclare qu'il ne l'étoit point ,
» que je ne le fuis point. Eft - ce votre affer-
» tion ou la mienne qui peut le mieux conf-
» tater la foi de mon père ? Et lorfque je
" veux bien confentir à vous faire connoître
» des fentimens dont je ne dois compte qu'à
» Dieu même , oferiez - vous dire que je
» cache dans mon coeur cette Religion que
» ma bouche dément ? A cela je ne répon-
» drai qu'un mot ; ce n'eft pas devant l'In
ן כ
33
ود
33
quifition , c'eft devant un Parlement de
" France que vous plaidez . Mon père , dites-
» vous , a été condamné par nos Lois à une
peine qui ote l'exiſtence civile . Quel Tribunal
l'a jugé , quel Tribunal l'a condamné ,
quel Tribunal au monde a entendu une
accufation contre mon père avant que
» vous ayez ofé élever la voix contre fa mé-
» moire pour avoir le droit de dépouiller
» fes enfans ? Certes , il feroit trop affreux
» qu'une accufation fût à la fois la preuve
» du délit & la prononciation de la peine.
Cette forme de procédure eft inconnue
» en France. Une fois l'Avocat - Général Lizet
» la propofa dans le procès de Charles de
» Bourbon ; mais on fait de quelles couleurs
» le vénérable M. de Thou a peint le génie
& le caractère de l'Avocat - Général Lizet.
Je fuis donc né d'un François , & je le
» fuis moi-même ; j'en donne en ce moment
93
:
DE FRANCE.
159
» une preuve , à laquelle les ames fenfibles
» croiront fans peine : ' pour vivre & pour
» mourir en France , je renonce à jamais aux
» lieux où mon père a depofe fes cendres . »
Telle eft l'analyfe très- abregee des reponfes
que M. Samuel Lichigaraï a faites à
fes adverfaires. Cette défenfe eft l'ouvrage
de M. de Polverel , l'un des premiers Avocats
du Parlement de Bordeaux. On y voit
par-tout un efprit qui s'élève toujours fans
effort aux grandes confidérations du droit
naturel & du droit public . Toutes les analyfes
qu'il fait des Lois , préfentent les développemens
les plus intéreffans des vues qui
les ont dictées , & leur application à la cauſe
qu'il difcute , eft apperçue auffi- tôt que leur
efprit eft connu. On voit que M. de Polverel
eft de riveau avec fon fiécle dans les lumières
que quelques hommes de génie ont répandues
fur les vrais principes de la Légiſlation.
Et ce qui doit furprendre davantage dans un
Avocat de Province , c'eft que fon ftyle a
toujours de la clarté , de la préciſion & de la
nobleffe . On peut , & l'on doit dire , fans
doute , qu'un homme de ce mérite feroit
fait pour remplir une des premières places
dans le Barreau de la Capitale .
Un homme a joué dans la même Cauſe
un rôle que on n'a guère vu jouer dans les
difcuffions du Palais. Lorfque ce n'eft pas la
mauvaiſe - foi ou l'erreur qui y demandent
des chofes injuftes , c'eft au moins la justice
160
MERCURE
qui exige avec rigueur tout ce qu'elle a droit
d'obtenir. Ici c'est un homme généreux qui
combat des principes qui peuvent lui donner
une grande fortune , & ne montre fes droits
que pour déclarer combien il feroit malheureux
de les voir confacrés par la juſtice .
L'homme qui a donné cet exemple , peutêtre
unique dans les Annales du Barreau , eft
M. Pétri Lichigaraï , Avocat de Bayonne.
Parent du Teftateur , du côté de la branche
aînée , à laquelle les Lois du pays donnent
exclufivement la préférence , même à des
degrés plus éloignés , il eft intervenu dans le
procès , pour dire aux collatéraux qui vouloient
envahir la fucceffion :
25
"
ود
(6
Ce que les Lois permettent n'eft pas
toujours honnête : chargées feulement de
punir le crime , elles font forcées de to-
» lérer les paffions viles qui y conduifent ;
» & l'on peut être un très - mal honnête
» homme avant qu'elles aient le droit de
» nous punir. La confcience a des principes
santérieurs à ceux de la Législation , & le
Citoyen n'en eft pas moins coupable lorfqu'il
abufe d'une erreur des Lois pour com
mettre impunément une injuftice . Si nos
" Lois , comme vous le prétendez , dépouil
€
"
.
loient un frère du bien de fan frère pour
99 le donner à des parens très - éloignés , je
» croirois me déshonorer en réclamant la
» fortune qu'elles m'offriroient ; & quoique
ود
vous en difiez , nos Magiftrats jetteroient
DE 161
*.
FRANCE
"28
}
un regard d'eftime & de bonté fur le Citoyen
qui une fois auroit été plus jufte que
» le Légiflateur. Mais je crois , mais il m'eft
démontré que l'injuftice eft dans votre
» coeur & non pas dans nos Lois. Samuel
Lichigaraï eft aufli François que nous ,
qui fommes les parens. La même Puif-
» fance qui veille fur nos biens & fur nos
» vies , doit protéger fa fortune & fon exiftence.
Cet homme que vous alliez dépouiller
comme votre parent , vous êtes
donc forcé de le refpecter comme votre
compatriote. Je crois encore , il m'eſt encore
démontré qu'à fuppofer même que
notre parent fût Anglois , nous n'aurions
» pas le droit d'ufurper les biens qui lui ap-
2 partiennent en France. Vous citez des Lois
» portées en des temps de barbarie ; on vous
"
ود
و د
oppofe le Traité d'Utrecht , qui a été figné
» par les deux nations dans une époque de
» raifon , de douceur & d'humanité.
"
» Mais quand même ce que vous dites de
» notre Légiflation feroit vrai , en la récla-
» mant vous vous feriez chargés ici d'un
opprobre inutile. Si Samuel Lichigaraï ne
» peut pas hériter des biens de fon frère , ce
» n'eſt pas à vous , c'eſt à moi que ces biens
» appartiennent ; & moi , qui frémis de l'en
» voir dépouillé , moi qui joins ma voix à
» la fienne pour détourner cette injuſtice , je
» les demande ces biens , uniquement pour
ne pas les voir paffer dans vos mains , uni-
"
162 MERCURE
و د
و د
" quement pour vous enlever le fruit de
" votre crime. Vous n'entreprendrez pas
» même de contefter la fupériorité de mon
droit : fon parent comme vous tous , jė
fuis le feul qui le fois du côté de la branche
aînée ; & cette branche dans notre
» Coutume donne l'exclufion à toutes les
» autres. S'il faut donc que dans un fiécle de
lumière , l'injuftice fe commette encore
» au nom des Lois , les Citoyens & les Ma-
" giftrats auront moins à gémir de la voit
» commife en faveur d'un homme qui a
» combattu de toutes fes forces ces mêmes
» Lois qui devoient l'enrichir .
39
ود
On n'imagineroit pas comment on a réfuté
ce plaidoyer d'une efpèce fi nouvelle :
on a dit que M. Pétri Lichigaraï ne demandoit
la fucceffion que pour la donner à Samuel
Lichigaraï , & tromper ainfi les Lois ,
pour lefquelles il montroit fi peu de refpect.
Heureux l'homme qu'on ne peut inculper
qu'en l'accufant de la plus fublime vertu !
M. Garat plaidoit pour M. Pétri Lichigarai.
Son plaidoyer eft rempli du fentiment
qui animoit l'homme jufte & vertueux qu'il
a défendu . Il eft plein de chaleur , de mouvement
, & de ces expreffions qui ne ſe trouvent
que dans une ame profondément affectée.
C'eft lorfqu'il s'animé le plus que fes
raifonnemens fe fuccèdent avec le plus de
méthode & de clarté : & c'eft - là peut-être
le caractère du véritable talent , du talent
DE FRANCE. 163
naturel , d'être plus précis & plus lumineux
dans les momens où il a le plus de chaleur
& de véhémence. La fauffe chaleur , au contraire
, eft pleine de confufion & de longueur
; auffi l'homme d'un vrai talent ne
tombe-t- il jamais dans ce défaut. La difpofition
des preuves & le ton du ftyle , tout annonce
dans cette défenfe un ouvrage qui a
été débité à une affemblée nombreuſe ; en
lifant M. Garat , on croit le voir & l'entendre
; & c'eft- là une illufion qui ne peut être
produite que par un homme qui eft né
Orateur.
L'Arrêt du Parlement de Bordeaux a déclaré
Samuel Lichigaraï habile à fuccéder
aux biens de fon frère , à la charge par lui
de n'avoir d'autre patrie que la France. Cet
Arrêt a reçu les applaudiffemens des deux
Provinces du Béarn & de la Guienne , qui
fembloient le folliciter par leurs voeux.
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'énigme eft Clou ; celui du
Logogryphe eft uf, où le trouvent feu
ove , feu , l'Antienne appelée O , o zéro ,
ouf,fou.
164
MERCURE
JE
ENIGM E.
E fuis , Cloris , un tribunal fameux ,
Où la Beauté décide en Souveraine
Du bien , du mal, & du pire & du mieux ,
Comme fon goût ou la guide , ou l'entraîne.
Je fuis encore un autel enchanté ,
Où par un fort fatal , inconcevable ,
On n'approche en tremblant de la Divinité ,
Qu'avec le voeu fecret de devenir coupable.
Enfin , Cloris , qu'on recueille avec foin
Les arrêts , l'artifice & les vaines promeffes ,
Dont tant de fois je fuis muet témoin ,
On y verra l'empire , à côté des foibleffes .
DU
( Par M. le M..., Secrétaire du Roi. J
LOGOGRYPHE.
U cordon bleu quelquefois décoré ,
Je ne puis être un inſtant ſans mes pages ,
Faire des libertins , des favans & des fages ;
C'eſt-là le but où fouvent j'afpirai.
A ces traits , cher Lecteur , tu dois me reconnoître ;
Mais ne m'épargne pas , décompofe mon être.
De Bethfabée on trouve en moi l'époux ;
Trois villes , un pays des États de Neptune;
Le Synonyme de courrour ;
Ce que demande un mortel fans fortune ;
DE FRANCE
165
Un nom qui lui convient quand il s'eſt enivré ;
Plufieurs infinitifs ; un Canton dans la Suiffe;
Un vil animal qui fe gliffe ;
Dans la ville un chemin très-fouvent rencontré
Un inftrument divin ; un ton de la Mufique.
Tu me tiens , cher Lecteur , je me fuis trop montré
Et n'ai plus rien d'énigmatique .
(Par M. l'Abbé Marcelle. )
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
RÉPONSE à la Lettre que M. d'Alembert à
inférée dans le Mercure pourjuftifier l'Article
qui regarde J. J. Rouffeau dans l'Éloge
de Milord Maréchal , in-8 ° , A Paris , chez
les Libraires qui vendent les Nouveautés,
M. d'Alembert a avancé dans l'Éloge de
Milord Maréchal , que feu M. Rouffeau ,
après avoir eu les plus grandes obligations à
cet homme refpectable , & en avoir même
reçu des bienfaits , a fini par lui faire une
mauvaife querelle , lui écrire une lettre d'injures
, & garder les bienfaits, Ce fait eft atteſté
par un ami intime de Milord Maréchal ,
qui eft connu à Berlin pour un très-honnête
homme , & qui a vu & lu cette Lettre d'injures.
L'Apologifte répond , 19. qu'il eft impoffible
que M. Rouffeau ait été ingrat envers
Milord Maréchal , puifqu'il n'eft jamais plus
166 MERCURE
eloquent que lorqu'il parle dans fes Ouvrages
de les bienfaiteurs. Il feroit à fouhaiter que
fa conduite à cet égard eût toujours été conforme
à fes écrits : or , en mettant à part ſes
procédés à l'égard de Milord Maréchal , tout
le monde fait , par malheur , à quel point le
Philofophe Genevois a manqué de reconnoif-
Lance pour le fage & vertueux M. Hume ,
qui lui avoit donné tant de marques d'attachement
& d'intérêt.
L'Apologiſte ajoute que M. Rouffeau a
exprimé fa reconnoiffance pour Milord Maréchal
en plufieurs endroits de fes Ouvrages.
Il feroit à fouhaiter encore que les expreflions
de ce fentiment fe fuffent foutenues juſqu'à
la fin , & n'euffent pas été terminées par une
lettre injurieufe. Le Défenfeur de M. Rouffeau
ne nie pas l'exiftence de cette Lettre ,
atteftée par un témoin oculaire & digne de
foi ; mais voici comme il effaie de la juſtifier.
و د
-Si, dans la difpute avec M. Hume,
» Milord Maréchal , qui avoit des raifons de
ménager le Philofophe Anglois , fe hâte de
» condamner la conduite de J. J. Rouſſeau ,
» eft- il étonnant que le coeur de ce Philofophe
fe foulève , & que , dans ce premier
mouvement de douleur & d'indignation ,
il lui écrive une Lettre qui en peint tout
» l'emportement »
ود
Mais les torts de M. Rouffeau , à l'égard
de M. Hume , étoient fi grands & fi notoires,
que Milord Maréchal , fans avoir aucune
DE FRANCE.
167
raifon de ménager le Philofophe Anglois , a
pu & dû les repréfenter au Philofophe de
Genève : fi ce dernier a répondu par des injures
à de fi juftes repréfentations , & n'en a
pas fait à fon bienfaiteur une réparation authentique
, il nous femble qu'on peut bien
dire qu'il a été coupable d'ingratitude envers
lui comme il l'avoit été envers M. Hume.
Nous fommes fachés que ces mots , coupable
d'ingratitude , bleffent tant l'ami de M.
Rouffeau ; mais nous croyons que c'est l'expreffion
propre en pareille circonftance .
Selon l'Apologifte , c'eft manquer d'égards
pour la mémoire de Milord Maréchal que
d'accufer d'ingratitude à fon égard feu M.
Rouffeau , à qui il a légué fa montre par fon
teftament; il nous femble , au contraire , que
c'eft honorer la mémoire de ce vertueux
bienfaiteur, que d'apprendre au Publicjufqu'à
quel point il a porté l'indulgence pour celui
qui l'avoit outragé , & dont M. d'Alembert a
d'ailleurs raconté les torts fans haîne & fans
amertume.
M. Rouffeau fut fans doute un Écrivain du
premier ordre , & , à cet égard , il n'eſt aucun
de fes Lecteurs qui ne puiffe le juger. Ceuxqui
l'ont particulièrement connu peuvent
feuls juger fa perfonne ; & , fur cet article ,
les avis nous paroiffent au moins très partagés.
On affure que dans fes Mémoires il s'accufe
lui-même de fautes très-graves en diffé
rens genres , & que , dans une Lettre trèsconnue
, écrite à un homme refpectable , il
168 MERCURE
convient qu'il eft né ingrat : de tels aveux ,
appuyés , comme ils le font , par des faits ,
pourroient balancer ( au moins en partie )
l'éloge donné par l'Apologiſte aux vertus de
cet illuftre Écrivain. Telle eft à fon fujet
notre manière de penfer , que nous croyons
pouvoir avouer avec franchife , également
éloignés & du fiel de fes ennemis , & du fanas
tifine de fes admirateurs.
DE LA SANCTION de l'Ordre Naturel,
Vol. in- 12 . ayant pour Épigraphe :
Le plus grand bonheur eft la jouiffance de l'objet
de fon amour. Tiré du fond du coeur , au Chap. I.
Nous ne pouvons donner une idée plus
favorable & plus exacte de cet ouvrage ,
qu'en citant l'analyfe que l'auteur en a donnée
lui-même, Dans la première Partie , on
» prouve 1º, que l'irréfiftible fentiment que
» chacun a de fon exiftence , n'eft point un
rêve ; que ce qui , dans nous , fent , eft
» néceffairement intelligent & créé. 2º;
» Qu'il eſt donc un Créateur ; qu'il eft
» donc un Dicu, 3 ° . Jufqu'à quel terme
" la feule raifon peut nous donner connoiffance
de la nature de Dieu , »
"2
39
» La fecondé Partie a pour objet de prou-
» yer par une route qui , jufqu'à préſent
» n'eſt pas frayée , mais qui n'eft point interdite
, l'existence de la Religion révélée
depuis qu'il y a des hommes , par la démonftration
de l'indifpenfabilité dont elle a
» toujours
"
DE FRANCE. 169
» toujours été pour eux , & par les monu-
» mens de fon exiftence antérieurement à
» la Religion Chrétienne , & même Ju- .
» daïque.
» La troiſième eft l'expofition de l'ordre .
» naturel , ou grande Science , fous les
» quatre points de vue dont doit être confidérée
la vie de l'homme .... avec l'explication
du comment il convient d'aimer
fon prochain. "
30
" La quatrième eft la preuve de la Reli-
" gion révélée par le fait de l'existence de
" la Religion Chrétienne , & l'expofition de
» la Sanction envers les êtres libres qu'elle
» feule peut fuffifamment donner à l'ordre
» naturel . »
و ر
و د
و د
ور
"
On établit d'abord que la grande Science
confifte dans l'exemple. » Uniquement occupés
de faire leur charbon , les charbon-
" niers doivent fe confier à l'exem le public
tout de même pour ce qui eft des
» devoirs de la Société, comme à la parole
» de leur Curé pour ce qui eft de la Reli-
» gion.... Le grand nombre ne peut, fe
régler que fur l'exemple des claffes plus
» riches & plus aifees ; les villages fur les
» villes , les petites fur les grandes , les
grandes fur la Capitale , la Capitale fur
» la Cour , & la Cour fur le Souverain ,
» fur fa famille , & fur tout ce qu'il ap-
» prouve. L'exemple enfin , l'exemple , eft
» le véritable éducateur. »
"2
"
و ر
Voilà le premier principe des Chinois
Sam. 27 Novemb. 1779.
H
170 MERCURE
lettrés , ajoute l'Auteur ; leur Empereur eft
le fils de l'Empirée , l'Empirée eft identifie
avec le Créateur , l'Empereur doit imiter
les premiers Empereurs , & tous les fu
jets leur Empereur.
ور
و د
Pour démontrer puiffamment l'utilité de
la Sanction de l'ordre naturel, l'Auteur emploie
une formule algébrique à laquelle il
Leroit difficile de répondre » Soit fuppofé
l'appui fenfuel avec l'attrait de la
coutume & des mauvais exemples , être
» la force A 100 ; que la connoiffance de
» l'ordre & le bon exemple des chefs foient
», la force B = 100 ; que la Sanction don-
» née par la Religion , la menace des pei-
» nes en l'autre vie , & les récompenfes pronifes
foient X. Si B , ayant pu recevoir l'ad-
» dition de X, l'a immanquablement reçue,
il s'enfuivra que B +X fera néceffairement
plus fort que A. Et fi X 100 , B + X
و د
ود
22
. ג נ
23
200.
" Mais pourquoi feroit - ce feulement une
» addition B + X ? Pourquoi ne feroit - ce
" pas B ×X ? Alors ce dernier produit fera
» de 10,000 , & , par conféquent , d'autant
plus fort que le quarré eft plus grand
" que fa racine. Enfin toutes les fois que
" AB , il eft certain au moins que B + X
» eft plus grand que A. Donc tout partifan
apparent de l'ordre , mais détracteur cependant
de la Religion , n'eft qu'un igno-
» rant dont les moeurs corrompues le font
chercher , par des fubterfuges , à s'aveugler
ود
•
DE FRANCE. 171
de plus en plus , & à entraîner les autres
» avec lui ; ou bien donc c'eft un traître &
» un impofteur , mû par l'orgueil , par la
cupidité , par une fauffe & vaine gloire,
" par l'envie de faire parler de lui , un
» enragé enfin , un Eroftrate. "
""
L'Auteur eſt également lumineux & profond
lorfqu'il differte fur les droits & les
devoirs de l'homme tirés de l'ordre & des
befoins naturels . Voici le début du premier
paragraphe de la première fection de la troihème
Partie intitulée , PRINCIPES DE LA
GRAND SCIENce .
"9
» Dieu nous a mis au monde pour le
connoître , l'aimer & le fervir , & par
ce moyen obtenir la vie éternelle. Or, la
voie qui eft donnée à l'homme pour fer-
» vir Dieu dans fes occupations purement
temporelles , c'eft d'obéir exactement à
» l'ordre naurel , autrement dit , à cet or-.
35
לכ
dre de la nature que nous pouvons re-
» connoître par notre raifon éclairée ....
" Et c'eft le befoin qui nous annonce clai-
» rément cet ordre . Certainement le befoin
» demande à l'homme de manger , dormir ,
» fe repoſer , ſe vêtir , & faire en un mot
» tout ce que fa nature exige . . . . Ce même
» beſoin lui indique auffi les moyens qu'il
a pour remplir ces devoirs. It eft vrai que
» d'abord , pour manger & dormir , il lui
و د
fuffit d'avoir faim & fommeil , & qu'il
» fembleroit peut-être que le befoin ne
* peut donner que cela ; mais comme il
Hij
172
MERCURE
93
ور
faut avoir de quoi manger pour vivre , il
» faut auffi avoir mangé pour dormir après .
» Or les moyens que l'homme a pour remplir
le devoir de vivre , c'eft ..... fes
3)
avances.
Le fecond paragraphe a pour titre les
Avances. Nous nous difpenferons de le
tranferire , perfuadés que nous en avons
affez fait entrevoir pour infpirer le defir
d'acheter l'ouvrage. Il fe vend à Paris , chez
Nyon , Libraire , rue du Jardinet. On verra
fans doute avec peine qu'un livre aufli riche
en idées neuves , eft imprimé en vieux
caractères , & fur un papier commun,
ANALYSE des Fonctions du Syflême nerveux,
pour fervir d'introduction à un examen
pratique des maux de Nerfs ; par M. de
la Roche , Docteur en Médecine de la
Faculté de Genève . A Genève , chez du
Villard fils , & Nouffer , 1778. 2 vol . in-8 ° .
L'étude de la Médecine eft fi étendue &
fi compliquée , qu'il doit y avoir beaucoup
d'avantage à en traiter féparément les différentes
branches ; mais il faut avoir la ſageſſe
de ne jamais perdre de vue leur dépendance
mutuelle. Tout eft lié dans l'économie animale.
Les modifications des organes fecrétoires
tiennent de près à l'état des vailleaux
fanguins ; & fi les mouvemens du coeur &
des artères font produits & dirigés par l'influence
nerveufe, celle- ci eſt à ſon tour ſou-
1
DE FRANCE. 173
tenue & conftamment animée par la circulation
du fang , par la refpiration , par la
chaleur , &c. Cela n'empêche pas cependant
qu'on ne puiffe analyfer à part les fonctions
de tel ou tel tystême d'organes , pourvu qu'on
falle remarquer en même-temps fes relations
avec les autres . Il doit même en réfulter
plus de netteté dans les idées générales , plus
d'exactitude dans les détails , & plus de liai--
fon dans tout l'enfemble ; car dans toutes
les Sciences , lorfqu'on veut examiner des
objets un peu compofés , ce n'eſt que par
l'analyfe qu'on peut parvenir à en acquérir
une connoiffance un peu approfondie. Pour
appliquer ceci à l'étude du corps humain , il
n'eft point d'organe dont les fonctions méritent
plus l'attention des Médecins & des
Philofophes que les nerfs , puifqu'ils font
pour ainfi dire les conducteurs de toutes nos
fenfations & de tous nos mouvemens. L'Auteur
du Livre que nous annonçons y a été
conduit par le defir de raffembler en un feul
corps d'ouvrage , les principales découvertes
que l'on a faites jufques à préſent dans l'étude
des maladies nerveufes ; ouvrage dont il s'occupe
depuis long- temps , & qu'il ſe propoſe
de donner au Public ; mais pour n'être pas
arrêté par le défaut de principes Phyfiologiques
univerfellement admis , il a cru devoir
faire précéder , en forme d'introduction
, le développement de ceux qu'il a
adoptés. Il lui a donné le titre d'Analyſe des
fonctions du Systême nerveux , parce qu'en
Hiij
174
MERCURE
effet les principales fonctions du cerveau &
des nerfs y font traitées analytiquement .
Tout l'Ouvrage eft divifé en quatre Parties.
Les trois premières , qui comprennent
les généralités les plus effentielles fur le fyftême
nerveux , les lois des fenfations & celles
des mouvemens mufculaires , font tenfetmées
dans le premier volume. L'Auteur dif
tingue fur- tout deux fortes de fenfations ,
celles d'impreffion & celles qu'il nomme
fenfations de confcience , lefquelles confiftent
principalement dans le fentiment intérieur
que l'ame a de fes propres modifications
, & qui , par conféquent , peuvent être
produites par l'abfence d'impreflions accoutumées,
aufli bien que par la communication
directe de quelques mouvemens excités dans
les extrémités fenfibles des nerfs. En parlant
des principales cauſes qui mettent les fibres
mufculaires en contraction , M. de la Roche
tire de cette diftinction une réflexion qui
auroit mérité d'être plus développée par la
grande application dont elle nous paroît ſufceptible
dans la doctrine des maladies nerveufes
: c'eft que les caufes des fenfations de
confcience peuvent fouvent exciter la contraction
de muſcles très - éloignés de l'organe
fur lequel elles agiffent immédiatement , &
cela fans l'intervention du fenforium , &
fans produire cependant aucune fenfation ;
de la même manière qu'il arrive fouvent que
des caufes irritantes , telles que les vers , la
pierre ou d'autres corps étrangers, produiſent
DE FRANCE. 175
de très-violens fpafmes dans des parties trèséloignées
, fans l'intervention d'aucune fenfation
d'impreffion. N'est - ce point ainfi
qu'on peut fouvent expliquer cet adage fi
connu en Médecine , & fi contraire en apparence
aux lois du mouvement , que l'atonie
engendre le fpafme?
Tout le fecond Volume eft employé à la
quatrième Partie , qui eft en effet la plus intéreffante
& la plus neuve. L'Auteur y développe
avec beaucoup de fineffe & de clarté
les fonctions du cerveau , confidéré comme
centre de réunion de tout le fyftême des
nerfs . Il s'attache particulièrement à prouver
que fous ce point de vue le cerveau eft fufceptible
de deux états contraires qui fe fuccèdent
alternativement , & font ordinairement
proportionnés l'un à l'autre. Sans prétendre
remonter à leur caufe phyfique , il
leur donne les noms arbitraires d'état d'excitement
& d'état d'affaiſſement , en avertiffant
que fon intention n'eft point d'indiquer
par ces expreflions aucune modification de
la fubftance médullaire propre à les pro-
>duire ; mais feulement de défigner ainfi le
plus ou le moins d'énergie du principe vital
dans le cerveau; à peu-près comme les Phyficiens
ont affecté les noms d'électricité pofitive
& négative aux différens états du fluide
électrique dans les corps qui en font imprégnés
, felon qu'ils préfument que ce fluide y
eft plus ou moins abondant , ou plus ou
moins en mouvement , que dans l'état ordi
7
Hiv
176 MERCURE
naire de ces corps . Quoi qu'il en foit de cette
dénomination, M. de la Roche penfe que l'exiftence
de ces deux états , leur fucceffion régulière
& alternative, le rapport qui fubfifte entr'eux
, tiennent à une loi générale de la nature
, commune peut- être à tous les corps
organifés & fufceptible d'une application
très- étendue , non-feulement dans la pratique ,
mais encore pour l'explication de plufieurs
phénomènes phyfiologiques regardés juſques
à préfent comme inintelligibles. Il entre en
particulier , à cette occafion , dans un allez
grand détail fur l'état de fommeil , fur celui
de veille , fur les différentes caufes de mort ,
&c. Il en tire de nouvelles preuves de fa
théorie , en même-temps qu'il en démontre
l'ufage. Il termine fes recherches par
une hypothèfe fur la nature du fluide nerveux
, qu'il regarde comme inhérent aux
nerfs , de la même manière que le fluide
magnétique eft inhérent au fer , & qu'il croit
n'être que l'éther de Newton , modifié d'une
façon particulière par la fubftance médullaire
des nerfs : mais nous ne le fuivrons pas plus
loin dans fes conjectures fur ce fujet. Ceux
de nos Lecteurs qui s'occupent de ces objets,
trouveront dans cet Ouvrage de la méthode ,
des vues neuves & intérellantes , de l'érudition
fans étalage , une bonne logique fans pédanterie,
unftyle fimple & correct; en un mot,
nous fommes perfuadés qu'on ne le lira pasfans
intérêt & fur-tout fans inftruction.
DE FRANCE. 177
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
LE Mardi 16 de ce mois , Mlle l'Escoufier ,
âgée de 13 ans , & Elève de M.Veftris le Père,
a débuté dans le Ballet du quatrième Acte
d'Iphigénie en Tauride. Il n'eft pas poflible ,
dans un âge fi peu avancé, d'annoncer un talent
plus décidé ; cependant il eft à craindre
que le travail exceflif auquel on l'a engagée ,
que cette ardeur prématurée peut-être de
furmonter les plus grandes difficultés de l'Art,
n'atténuent infenfiblement les moyens , &
ne la privent peu - à - peu de cette facilité
charmante , premier mérite d'un Danfeur
& le principe de la grâce . L'intérêt qu'infpire
le vrai talent , nous a engagés à rendre
publique cette obfervation
qu'on peut
adreffer à plus d'un Maître , & qui peut devenir
utile à plus d'un Élève de M. Veftris.
,
Le Jeudi fuivant , on a repréfenté pour la
première fois Mirfa , Ballet en action , de
la compofition de M. Gardel l'aine , Maitre
des Ballets du Roi.
Ce petit Drame Pantomime eft divifé en
trois Actes. Au premier , le Theatre repréfente
un fallon prepare pour , un Concert.
Hv
178 MERCURE
Mirfa , fille de Mondor , Gouverneur d'une -
Ifle Américaine , écrit à Lindor , Colonel d'un
Régiment François , & fon amant aimé : elle
remet fa lettre à une Négreffe , la gouvernante
tout à la fois & fa confidente. Bientôt
après le Gouverneur, fon époufe, un Officier
Corfaire , & plufieurs autres perfonnes viennent
affifter au Concert , qui ne tarde pas à
commencer. L'Officier Corfaire aime Mirfa ,
dont il eft dédaigné ; lorfque Lindor arrive ,
il remarque le trouble des deux amans , &
ne peut qu'à peine diffimuler fa jaloufie.
Cependant Mirfa attire fur elle tous les yeux
& tous les hommages par le talent qu'elle
déploie fur la harpe. Un pas qu'elle exécute
enfuite lui concilie de nouveaux fuffrages. Le
Gouverneur enchanté danfe avec fa femme.
On avertit qu'on a fervi , on fe lève ; Lindor
profite du tumulte pour remettre une lettre
à Mirfa , & reçoit la fienne des mains de la
Négreffe. L'Officier Corfaire offre fa main à
la fille du Gouverneur ; celle- ci prend un
prétexte pour la refufer , refter & lire le billet
de Lindor. Dans ce billet fon amant lui demande
un rendez vous ; elle invite fa Négreffe
à l'y accompagner ; ce n'eft qu'après
les plus grandes inftances que celle - ci confent
à fatisfaire Mirfa , qui fort alors pour
réjoindre fon père.
Le Théâtre change au fecond Acte : il représente
une campagne , la mer dans le fond ,
un pont de bois qui en traverſe un petit bras.
Mirfa , précédée de fa Gouvernante , vient
DE FRANCE. 179
pendant la nuit , au rendez-vous que Lindor
lui a indiqué. Le Colonel s'y rend un moment
après. Leurs tendres careffes font interrompues
par le bruit d'un combat que
foutient un feul Officier pourfuivi par plufieurs
Nègres. Lindor vole à fon fecours , &
repouffe les affaffins . Quelle eft fa furpeife
lorfque dans l'homme dont il a fauvé la vie
il reconnoît le Corfaire fon rival ! L'étonnement
de celui-ci n'eft pas moins grand quand
il reconnoît Lindor & enfuite Mirfa. Lindor
exige de lui qu'il gardera le fecret fur cette
aventure ; le Corfaire le promet , mais en
fortant il fait un gefte qui annonce quelque
projet de vengeance. Le tambour bat la
chamade ; l'Officier François eft obligé de
quitter la maîtreffe , au bras de laquelle il
attache fon portrait. A peine eft- il parti que
le Corfaire revient , fuivi de quelques Soldats
; il leur ordonne de ſe faifir de la Négreffe
, tandis qu'il enlevera la fille du Gouverneur
elle cherche à lui échapper par la
fuite , & va fuccomber , quand fon amant ,
attiré par fes cris , vole à fon fecours , arrête
le Corfaire , le force au combat , le défarme ,
eft défarmé à fon tour , faifit fon adverfaire
au corps , lui arrache fon épée , le pourfuit
fur le pont , & lui porte un coup mortel.
Le Corfaire en fuiant avoit faifi l'épée du
Colonel , il la jette du pont fur la terre ,
fe précipite dans les flots. Mirfa , tourmentée
par fon inquiétude , revient pour chercher
Lindor. A la vue de fon chapeau & de fon
&
H vj
180 MERCURE
épée , à la vue du fang dont la mer eft teinte ,
elle ne doute pas que fon amant n'ait perdu
la vie ; dans fon déſeſpoir , elle tourne le fer
fatal contre fon coeur ; Lindor l'arrêté , le
faififfement qu'elle éprouve la fait tomber
évanouie dans fes bras. Le Colonel effrayé
appelle du fecours. Mondor & fa femme arrivent;
la mère s'occupe de rappeler fa fille
à la vie , tandis que Lindor cherche à calmer
l'indignation , la colère du Gouverneur.
Mirfa fe précipite aux genoux de fon père ,
qui la repouffe. La femme de Mondor attendrie
, fe joint aux deux amans , & leurs fupplications
réunies défarment enfin fa rigueur;
il pardonne à fa fille , reçoit Lindor pour fon
gendre , & rentre avec eux dans fon château.
Le troifième Acte eft confacré tout entier
aux fêtes deftinées à célébrer l'union de
Mirfa & de Lindor. La Scène fe paffe dans
une efplanade immenfe , fituée devant une
des terraffes du jardin de Mondor. Cette
terraffe eft occupée par la famille , entourée
d'une foule d'Américains , de Créoles
& de Nègres. Le Régiment de Lindor défile
& manoeuvre fous les yeux de fon Colonel
; un corps d'Américains vient enfuite
fe placer en face du Régiment François.
Le Gouverneur fait faire aux deux Troupes
le fimulacre d'un combat , enfuite duquel
il unit Lindor & Mirfa , au bruit du
canon & des inftrumens militaires. Les
Officiers Américains , les femmes Américaines
exécutent plufieurs danfes , ce qui
DE FRANCE. 181
forme une fête dans le genre de danfe du
pays. Une contredanfe générale termine le
troifième Acte & le Ballet,
Cette pantomime a eu le plus grand fuccès ;
on peut aflurer qu'elle en eft digne. On a dit
avec raifon que l'intrigue étoit peu de
chofe ; peut -être auroit- on dû ajouter qu'une
intrigue trop compliquée ne fauroit convenir
à un ballet ; qu'une action imple , facile
à développer par la fucceffion des fcènes , où
le fecours de la gefticulation n'eft employé
que pour peindre des chofes & non pas des
mots , doit feule être admife dans des Ou-
'vrages de cette eſpèce : peut-être devoit- on
ajouter encore que l'Auteur a eu l'art d'em-
-ployer très - habilement les contraftes , de
préfenter des tableaux d'un genre oppofé ,
fans bleffer les convenances & fans fortir-de
fon fujet. On rit au premier acte , au fecond
on eft vivement ému ; au troifième , on eft
partagé tour à tour entre l'admiration & la
joie il nous femble qu'on ne peur exiger
rien de plus d'un Compofiteur. Il y auroit
fans doute quelques nuances à defirer encore,
quelques retranchemens à faire ; car, où la perfection
fe trouve- t- elle ? Le choix des airs qui
font mis en action , eft fait avec beaucoup
d'efprit & de difcernement ; on ne peut pas
en dire autant du choix des airs de danfe.
Malgré ces obfervations critiques , M. Gardel
n'en méritera pas moins les applaudiffemens
qu'il a obtenus & les fuffrages du Public
François , dont il connoît l'efprit & le goût ,
182 MERCURE
& qu'il a fu attacher par des moyens qui lai
conviennent.
On ne doit pas de moindres éloges aux
fujets chargés des perfonnages de cette Pantomime.
Mlle Guimard a joué le rôle de
Mirfa avec toute l'intelligence , toutes les
grâces qui lui font particulières. Rien de plus
gai , de plus vrai , de plus agréable que M.
Dauberval dans la forlane qu'il danfe au premier
acte ; il a parfaitement faifi le coftume ,
le ton , les manières d'un vieil Officier qui
cherche à remettre en oeuvre la fouplelle ,
l'aifance , les habitudes de fa première jeu→
neffe. M. Veftris fils a rendu avec beaucoup
de chaleur , d'intérêt & de dignité , le moment
où il arrête le Corfaire cherchant à
enlever Mirfa; & dans le grouppe qui termine
le fecond acte , la vérité de fes attitudes , fon
expreffion , ont été faifies & applaudies
comme elles le méritoient. Nous n'oublierons
pas M. Nivelon , jeune danfeur dont
nous avons encouragé les effais dans un autre
Journal , & qui , depuis ce moment , a fait
des progrès très-fenfibles. Son action pendant
le combat avec Lindor , fon ardeur , la colère
avoient quelque chofe d'effrayant ; il a fuivi
la fcène avec la même intelligence jufqu'au
moment où , fur le pont , il reçoit une bleffure
mortelle , & fa chûte dans la mer a produit
fur tous les Spectateurs une vive im
preffion de terreur.
Les divertiffemens ont été fupérieurement
exécutés par MM . Gardel l'aîné & Nivelon;
DE FRANCE. 183
Mlles Allard , Pelin & Dorival . Mlle Théodore,
toujours applaudie, mérite toujours de
l'être ; nous ne connoiffons point de danfeufe
qui réuniffe plus de précifion , plus
d'élégance & plus de grâces. Ce qu'il faut remarquer
en elle , c'eft que la grâce n'a ni
morgue, ni afféterie , reproche qu'on pourroit
hafarder auprès de certains fujets , sil
étoit poffible de fe faire entendre ; c'est la
nature déjà charmante , perfectionnée par le
goût le plus pur.
Les évolutions militaires ont été rendues
comme on pouvoit l'attendre de l'expérience
qu'acquièrent tous les jours nos troupes en
cette partie. Elles ont été dirigées par M.
Faydieu , Sergent au Régiment des Gardes ,
homme très-intelligent , & qui a déjà fait
preuve de talent dans quelques- uns de nos
Opéras.
Dans le Concert du premier Acte , on a
diftingué les folo de violon & de flûte exécutés
par MM.Berthéaume & Rault ; le Public
leur a témoigné par des fuffrages très-flatteurs,
combien leurs talens lui étoient agréables.
Le même jour , M. Victor a débuté par
un pas de Nègre dans le troisième Acte de
cette Pantomime.
Ce jeune homme annonce des talens . Il
eft depuis un an entre les mains de M.
Gardel l'aîné , qui a jugé affez favorablement
de fes difpofitions pour le retirer des
Ballets de la Comédie Françoife , où il étoit
depuis onze ans , & pour le deftiner au
184 MERCURE
Théâtre de l'Opéra, M. Deshayes , Maître des
Ballets du Spectacle François , a été fon premier
Maître : ce n'eft pas le premier Elève
de cet agréable Compofiteur que nous
voyons paffer avec fuccès à l'Académie
Royale de Mufique ; nous en pourrions
citer plufieurs. Nous profiterons de cette
occafion pour rétablir une omiſſion que
nous avons faite en rendant compte des repréfentations
d'Echo. Le troifième Acte de
cet Opera commence par un Ballet de Zéphirs
très agréablement deffiné & for: bien
exécuté par quelques enfans du Théâtre des
Elèves. Ce Ballet eft de M. Deshayes , à qui
M. Noverre avoit bien voulu en laiffer le
foin. Nous parlerons de M. Victor d'une
manière plus détaillée , quand nous l'aurons
vu dans un genre moins ingrat & plus propre
à développer les grâces d'un danfeur , que
celui dans lequel il vient de faire les nouveaux
Ellais.
COMÉDIE ITALIENNE.
Nov ous avons promis de voir Mlle Algaroni
dans quelques rôles , & d'entrer dans
de nouveaux details fur fon talent . Nous
l'avons vue , & nous n'avons rien trouvé
de plus à en dire ni en critiques , ni en
éloges.
DE FRANCE. 185
*
SCIENCES ET ARTS.
NOUVELLES Expériences fur la réfiſtance
des Fluides *.
LE's expériences que nous fimes fur la réfiſtance
des fluides en 1775 , M. d'Alembert , M. le Marquis
de Condorcet & moi , & dont nous avons rendu
compte dans un Ouvrage particulier , avoient pour
-objet principal de comparer la réfiftance des fluides
indéfinis en étendue , avec celle des fluides contenus
dans des canaux étroits ou peu profonds. On fait
qu'elles furent ordonnées par le Gouvernement , pour
favoir fi le projet d'un canal fouterrein qui a eu une
célébrité éphémère , ne joignoit pas à une foule d'autres
vices , celui d'exiger pour le tirage des bateaux ,
une plus grande force qu'il ne la faut , proportion
gardée , fur les rivières ou fur les canaux larges &
profonds. Il paroît que nos recherches ont fixé fur ce
point l'opinion de cette partie du Public, qui n'a d'autre
intérêt que de connoître & de recevoir la vérité.
Parmi ces expériences , il s'en trouve plufieurs fur
la réfiſtance oblique des fluides ; mais nous avouames
dès - lors que cette branche importante du problême
avoit befoin d'être encore examinée . Er conféquence ,
M. le Marquis de Condorcet & moi , avons fait l'année
dernière en cette ville , fur le réfervoir des eaux ,
fitué à l'extrémité nord de la vieille rue du Temple ,
une longue fuite d'expériences tendantes principale-
* Mémoire lu à l'Affemblée Publique de l'Académie
Royale des Sciences , du 13 Novembre 1779 , par M,
l'Abbé Boffut .
186 MERCURE
´ment à découvrir la loi fuivant laquelle diminue la
réfiftance d'une proue angulaire , à meſure que l'angle
de cette proue devient plus aigu. MM. Dez ,
d'Agélet & Vercavein , Profeffeurs de Mathématiques
à l'École Royale Militaire , ont bien voulu nous ſeconder
avec un zèle que nous ne pouvons trop reconnoître
. Voici en peu de mots le réſultat de ce nouveau
travail.
On fent qu'il n'eft pas poffible de décrire ici , en
détail , les machines employées aux expériences dont
il eft queſtion : bornons-nous donc à les indiquer d'une
manière générale. La principale de ces machines eft
un tour horisontal , foutenu en l'air par deux montans
dont la bafe eft placée fur le bord oriental du
baffin. Une longue corde , qui tire horizontalement
fous l'eau le bateau qu'on veut mouvoir , fe coude au
pied des montans , au moyen d'une poulie de renvoi ,
& va s'envelopper autour de la roue du tour , tandis
qu'un poids attaché à une autre corde , roulée d'abord
autour du cylindre , defcend par fa pefanteur , & fait
marcher le bateau avec plus ou moins de viteffe ,
felon que ce poids eft plus ou moins grand . Un autre
tour , placé fur le bord occidental du baffin , fert à
ramener le bateau en arrière pour faire une feconde
expérience : ainfi de fuite.
Cet appareil établi , nous avons fait courir fucceffivement
fur l'eau quinze bateaux prifmatiques ,
ayant une proue ifofcèle , dont l'angle du fommet
varie de 12 degrés en douze degrés , depuis l'angle
de 180 ° , c'est -à- dire depuis le fimple plan , jufques à
l'angle de 12 degrés ; & par-là nous nous fommes
mis en état de comparer immédiatement la réſiſtance
directe avec la réfiftance oblique , par des expériences
qui forment , pour chacun de différens poids
moteurs , une fuite compofée de quinze termes . En
appliquant le calcul numérique à ces fuites , nous
avons vu d'abord , ce qu'on favoit déjà , que les
DE FRANCE. 187
réfiftances obliques n'obfervent pas entr'elles la loi
réfaltante de la théorie ordinaire , ou qu'elles ne diminuent
point en même raison que le quarré du finus
de l'angle d'incidence du fluide fur le plan. La
queftion , abfolument neuve jufqu'ici , étoit de trouver
une formule qui pût fatisfaire aux phénomènes ,
& produire en même-temps des réſultats fimples &
facilement appliquables à la pratique car , fi nous
ne nous étions propofé qu'une recherche générale &
fpéculative , nous aurions pu nous contenter de conftruire
une courbe parabolique , dont les ordonnées
auroient repréfenté les réfiftances effectives ; nous
aurions pu encore parvenir plus élégamment au même
but , en employant les méthodes que M. de la
Grange & M. le Marquis de Condorcet ont données
pour déduire en général les lois des phénomènes
d'après les obfervations . Mais tous ces moyens exigent
des calculs qui , par la nature de la chofe mine,
font trop compliqués pour pouvoir fervir de bafe à
une théorie élémentaire & ufuelle .
L'examen attentif & réfléchi de la fuite des réfiftances
effectives , nous a fait appercevoir qu'on
pouvoit la décompofer en deux autres , dont l'une eft
celle que donneroit la théorie ordinaire ; la feconde
eft une fuite afcendante & telle que chacun de fes
termes eft fenfiblement proportionnel à la puiffance
trois & un quart du complément de l'angle d'incidence
du fluide fur chaque face de la proue. D'où l'on voit
que le terme général de la fuite des réfiſtances effectives
eft fort fimple , & qu'à cet égard la queſtion eft
réfolue avec tous les avantages qu'on pouvoit defirer
pour la pratique : ainfi , par exemple , le calcul de
l'impulfion directe ou oblique d'une eau courante ,
contre les aîles d'une roue hydraulique , n'a plus au- ,
cune difficulté.
Ce premier pas fait , nous avons cherché à étendre
la même loi aux proues polygones ou curvilignes,
188 MERCURE
Malheureufement nous n'avons pu jufqu'ici trouver
de paffage d'un cas à l'autre . Il réfulte de plufieurs
expériences que nous avons faites avec des proues
compofécs de parties planes & de partics angulaires ,
& avec des proues circulaires , qu'en général la réfiftance
des proues polygones ou curvilignes , eft
moindre , proportion gardée , que celle des proues
angulaires fimples . C'eft ainfi , par exemple , que la
réfiftance d'une demi- circonférence de cercle , qui ,
felon la théorie , devroit être les deux tiers de celle du
diamètre , n'en eft , fuivant l'expérience , qu'un pen
plus de la moitié. Il paroît donc que, relativement à la
réfiftance des proues polygones , on ne peut guères
efpérer de perfectionner l'architecture navale qu'en
faifant directement des expériences fur des proues
polygones ou curvilignes d'un grand nombre d'efpèces.
Mais on fent combien un pareil travail eft
long , pénible & difpenilieux . Peut-être fera - t - il plus
court & non moins exact , d'étudier avec attention ,
dans les vaiffeaux déjà conftruits , les propriétés dépendantes
de la réfiftance du fluide , & de combiner
l'effet de cette réfiftance avec la forme de la carène.
Des tables , dreffées fur de femblables obfervations
variées & multipliées , ferviroient à régler la figure
& les dimenfions de chaque vaiſſeau , à raifon de fon
objet. A quoi on peut ajouter que le plus fouvent les
défauts prefque inévitables qui fe feroient gliffés
dans la conftruction du vaiffeau , pourroient être
rectifiés par l'arrimage.
Entraînés par la fécondité de notre fujet , nous
avons encore examiné , par la voie de l'expérience ,
plufieurs queftions importantes à la navigation ; telles
font celles-ci : la poupe plus ou moins allongée d'un
vaiffeau , influe -t- elle fenfiblement , toutes chofes
égales d'ailleurs , fur la viteffe du fillage ? La longueur
du vaiffeau eft - elle indifférente pour la marche
, en fuppofant que la furface préfentée au choc du
DE FRANCE. 189
Auide foit toujours la même ? Quel changement produira-
t-on dans la viteffe du fillage , fi l'on arme d'une
pointe triangulaire la próue ou la poupe d'un vaiffeau ?
L'expérience nous a appris , par rapport à la première
queftion , que la proue demeurant toujours la
même , fi l'on allonge la poupe en pointe jufques
à une certaine limite , on fera diminuer fenfiblement
l'effet de la réfiftance : cette diminution peut aller ,
pour la réfiftance directe , à la quinzième partie de la
totalité.
La feconde queftion eft en quelque forte comprife
dans la précédente , & fe réfoud par les mêmes
moyens. Il eſt conſtant , par nos expériences de 1775 ,
que , fous même viteffe , les réfiitances - perpendiculaires
de différentes furfaces planes , font fenfiblement
proportionnelles aux étendues de ces furfaces
mais nous obfervâmes dès ce tems- là , que cette loi
n'a lieu que pour des vaiffeaux qui ont une certaine
longueur. Les expériences de l'année dernière prouvent
la même chofe d'une manière plus claire & plus
précife.On y voit que fi le fluide écarté par devant n'a
pas une liberté fuffifante de s'étendre & de venir occuper
le creux qui fe forme à l'arrière , la réſiſtance
de l'avant en eft augmentée. Il existe donc , dans tous
les cas , un certain rapport entre la largeur & la
longueur d'un vaiffeau , pour que la vîteffe du
fillage foit un maximum. Mais quel eft ce rapport ?
Il dépend vifiblement en partie de la direction des
molécules fluides , en partie de la forme de la carène¸
& en partie de la viteffe même du fillage Vainement
on entreprendroit de le foumettre aux formules
de l'analyfe les élémens de la queſtion font trop
compliqués , trop peu appréciables , trop mêlés enfemble.
Mais en combinant les unes avec les autres ›
nos expériences qui peuvent fe rapporter à ce sujet ,
on voit que pour la réfiftance directe & pour des
viteles de deux ou trois pieds par feconde , la lon-
:
190 MERCURE
geur du vaiffeau doit être au moins triple de fa lar
geur , fi l'on veut que la vîteffe du fillage acquière
toute la plénitude dont elle eft fufceptible. Si la
viteffe étoit plus grande , le rapport de la longueur à
la largeur feroit auffi plus grand. Nous n'avons pas
befoin d'ajouter que la longueur du vailleau étant
fuffifante pour la viteffe du fillage , on ne pourroit
que diminuer cette vîteffe en augmentant la longueur
du vaiffeau , puifqu'on augmenteroit par-là le frottement
le long de fes côtés ; mais il faut avouer que
ce frottement eft peu fenfible , & qu'il ne le deviendroit
que fur des longueurs confidérables.
La troisième queftion : ce qui arrivera dans la vîteffe
du fillage , en couvrant d'une pointe triangulaire le
milieu d'une proue plane ou d'une poupe plane ,
comprend deux parties. Ce qui a donné lieu au premier
de ces problêmes , eft que le fluide allant choquer
perpendiculairement les parties latérales &
planes de la proue , doit fe détourner moins facilement
de fa direction que fi ces deux parties étoient
enlevées , & que la partie angulaire & centrale de la
proue fubfiftât feule ; d'où il paroît s'enfuivre que la
réfiftance de cette dernière partie doit augmenter :
l'expérience prouve que cette conjecture eft fondée.
Quant à la feconde partie de la queſtion , elle rentre
dans celle où nous avons examiné l'effet d'une poupe
allongée ; & toutes les expériences qui ont été faites
fous ce point de vue , fe confirment mutuellement.
Tels font les réfultats dont nous mettrons les preu
ves & les pièces juftificatives fous les yeux de l'Aca
démie , dans nos affemblées particulières. Plus on ap+
profondit le problême de la réfiftance des fluides ,
plus les difficultés qu'il renferme fe multiplient & fe
font fentir. Nous ferons trop payés de notre travail
fi nous fommes parvenus à en éclaircir quelques-unes ;
nous applaudirons les premiers aux efforts des
DE FRANCE; 19.1.
Géomètres & des Phyficiens qui poufferont plus loin
la même recherche.
GRAVURES.
VUE d'un Port de Mer après la Tempête , gravé
d'après un tableau original de la Croix , par J.
Ouvrier. Cette belle Eftampe fait le pendant de la
Tempête du même Auteur , que nous avons annoncée
précédemment. Elle fe vend chez lui , place Maubert,
maifon d'un Marchand Bonnetier , au Soleil
d'Or.
Recherches Hiftoriques fur la Ville d'Angers
avec le Plan afajéti à fes accroiffemens , embellif
femens & projets , par le Sieur Moithey , Ingénieur-
Géographe du Roi. A Paris , chez l'Auteur , rue de
la Harpe , vis-à-vis la Sorbonne.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
LE Sieur Defnos , Ingénieur - Géographe & Li-
S
braire , demeurant rue S. Jacques , a mis en vente
les Almanachs fuivans : 19. Etreunes des Saifons
ou Extraits des plus beaux endroits de tous les
Poëmes connusfur les Saifons ; 2 ° . Les Dangers de
l'Amour , fes peines & fes tourmens , aux Amans
malheureux & rebutés , avec tablettes économiques ;
3 °. L'Indicateur Fidèle , enfeignant toutes les routes
Royales & particulières de France , & les chemins de
communication qui traverſent les grandes routes , &c.
contenant un grand nombre de Cartes très-nettes &
bien enluminées. Prix , 7 liv . 15 fols relié en maroquin.
4 ° . Nouvel Almanach intéreſſant pour les circonftances
préfentes , enrichi de Cartes hydrographi
ques , dreffées d'après celles de la Marine , &c.
144
MERCURE
Chanfons & autres Poéfies pofthumes de M. l'Abbé
de l'Attaignant , contenant des annotations fur
chaque Pièce , fuivies des particularités fingulières
de la vie de Madame de C.... vol. in - 12 . A Paris ,
chez la Veuve Duchefne , rue S. Jacques.
Numéro XX de l'Hiftoire Ancienne. On foufcrit
ehez Cloufier , Imprimeur-Libraire , rue S. Jacques .
Voyages de Genève & de Touraine , fuivis de
quelques opufcules. Vol. in- 12 . A Orléans , chez la
Veuve Montaut , Imprimeur ; & à Paris , chez
Onfroy , Libraire , rue du Hurepoix .
Mémoires fur la réforme des Thermomètres , par
M. L. A. B ... Vol . in-8 ° . A Tours , chez Vauquier,
Imprimeur ; & à Paris , chez M. Court de Gebelin ,
rue Poupée , où l'on trouve des Thermomètres faits
fuivant la méthode de l'Auteur ; & chez Onfroy ,
Libraire , rue du Hurepoix.
TABLE.
REPONSE à des Vers de
Madame de L **
Avis aux Grues ,
Vers à Madame D **
>
turel , 168
145 Analyfe des Fouctions du
Système nerveux ,
148 172
149 Académie Roy. de Mufiq. 177 .
184
Caufe intéreffante & Natio- Comédie Italienne ,
nale , 150 Nouvelles Expériences fur la
réfiftance des Fluides , 185 . Enigme & Logogryphe , 164
Réponse à la Lettre de M. Gravures ,
d'Alembert ,
191 .
165 Annonces Littéraires , ibid.
Dela Sanction de l'Ordre Na-
APPROBATION.
J'ai lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 27 Novemb. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris ,
ce 26 Novembre 1779. DE SANCY.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIE.
De CONSTANTINOPLE , le 17 Septembre.
N commence à fe raffurer fur les troubles
qu'on craignoit de voir naître dans cette
Capitale ; le Grand -Vifir , s'il n'a pas entièrement
diffipé les mécontentemens , eft parvenu
du moins à les affoupir ; il a réuffi à
faire baiffer le prix de toutes les denrées , &
à fe réconcilier avec les Ulemas ou gens de
Loi qui étoient fes plus grands ennemis . La
dépofition de l'Aga des Jannillaires qui a été
exilé le 13 de ce mois , a rétabli la tranquilli
ré dans ce corps qui a reçu fa paye & des
gratifications qui l'ont empêché de murmurer.
On efpère que ce calme fe foutiendra
mais on n'eft pas encore fans quelqu'inquiétude.
On a vu plus d'une fois le peuple
mécontent s'appailer à l'approche du Ramazan
qui eft le Carême des Turcs , dont la
durée eft de 30 jours , & fe foulever pendant
le Bairam qui eft leur Pâque .
Une des femmes du Grand - Seigneur eft
heureuſement accouchée le 9 de ce mois
d'un Prince qui a été nommé Muftapha. C'eft
6 Novembre 1779.
( 2 )
le troisième fils vivant de S. H. qui touchée
des malheurs & des pertes qu'ont effuyés les
principaux Officiers de l'Empire , par les
derniers incendies , les a difpenfés des préfens
qu'ils font dans l'ufage de faire aux Sultanes
qui ont donné le jour à un enfant mâle.
La mort de Kérim - Kan , Régent de Perfe ,
annoncée depuis quelques mois , eft enfin
confirmée par des lettres de Bagdat , qui annoncent
qu'elle eft arrivée à Schiras le 15
Mars dernier , & qui ajoutent les détails fuivans,
Son fils aîné Abolfat- Kan , dirigé par les con
feils de Zeki-Kan & de Sadid-Kan fes oncles , ayant
renu cette mort cachée pendant deux jours , manda
au Palais , au nom du Régent , les principaux Kans ,
Sultans & autres Chefs du Pays , qu'il foupçonnoit
d'être contraires à fes intérêts , & il les fit mallacrer ,
fans épargner même les Généraux Nazarali -Kan &
Kalbali-Kan , coufins de Kérim-Kan . Après cette
exécution fanglante , il fit mettre aux arrêts , dans
Je Palais , Manérola Mirza qui , par fa mère étant
petit-fils du Sophi Nadircha , pourroit , en cette qualité
, avoir des droits au Trône ; & fecondé par un
corps de 10,000 hommes de troupes affidées , il fe
fit déclarer Régent de Perfe , & choifit fes deux
oncles pour être fes Généraux & fes Miniftres .
Ce Prince eft âgé de 24 ans. Prefque tous les Géné
rauxdes Villes , & les Chefs des Hordes , depuis la
ner Cafpienne jufqu'au golfe Perfique , lui ont
déja envoyé des préfens & l'ont reconnu. La Perfe
eft auffi tranquille qu'elle l'a été fous le règne de fon
père , & l'on bat monnoie à Ifpahan au nom du
nouveau Régent. Le Bacha de Bagdat a même envoyé
un Officier Turc pour féliciter Albofat- Kan
de fon avènement à la Régence ; comme les troupes
(3 )
92 Perfannes fe font retirées de Baffora , il y a fait paffer
auffi un Muffelim pour en prendre le Gouvernement
au nom du Grand- Seigneur «.
RUSSI E.
De PETERSBOURG , le 28 Septembre.
LA Cour a reçu par un Courier de Conftantinople
dépêché par M. de Stachief, la
nouvelle de la dépofition du Grand-Viſir , &
de l'élévation du Sélictar Aga. On affure que
ce changement n'en apportera aucun dans
le fyftême pacifique de la Porte , & que les
difficultés furvenues au fujet de la libre navigation
de la mer Noire par la mer Blanche ,
feront applanies inceffamment par un accommodement
auquel on travaille dans ce
moment.
Le Prince de Wurtemberg , frère de Madame
la Grande- Duchèffe , eft arrivé ici le 26
de ce mois, LL. AA. II . avoient été au- devant
de lui jufqu'à Czarsko-Zelo. Il a eu l'honneur
d'être préfenté auffi- tôt à l'Impératrice qui
lui a fait l'accueil le plus gracieux.
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 5 Octobre.
Le Baron de Linden , Envoyé extraordinaire
des Etats-Généraux des Provinces Unies,
à la Cour de Suède , eft parti ces jours derniers
d'ici pour fe rendre à Stockholm.
70 navires marchands , parmi lesquels on
en compte 25 Anglois , ont mis depuis peu à
2 2
( 4 )
la voile fans eſcorte. Peu après leur départ ,
i en eft arrivé 94 dans le Sund , parmi lefquels
il y en a 70 deftinés pour l'Angleterre ,
qui n'attendent qu'un vent favorable pour
en fortir.
Le Navigateur Kuhn de Konigsberg , & le
Capitaine Bery de Finlande , eurent , le 7 du
mois dernier , le malheur de voir périr leurs
vaiffeaux dans la mer de l'Ouest , à 2 lieues
de Thufradtt : les équipages ont été fauvés ,
& font arrivés à Helfingor ; mais la cargaifon
du premier de ces bâtimens qui confiftoit en
foo lafts de froment , a été entièrement perdue
; on n'a confervé que très - peu de chofe
de celle de l'autre , confiftant en fer deftiné
pour Hull.
35
Il vient d'entrer dans ce port , écrit - on de
Bergue en Norwege , en date du 21 du mois
des Armateurs Améri- dernier , prifes faites par
cains l'efcadre de M. Paul Jones ) ; elles font mont
tées chacune de 20 à 22 canons. L'une qui eft un
vaiffeau prefque neuf, nommé l'Union , alloit de
Londres à Québec avec des dépêches pour le Gouverneur
Haldimand , & une cargaifon confiftant en
vivres & en matériaux pour la conftruction de 7
vaiffeaux. L'autre qui étoit chargé de provifions de
bouche , alloit de Briſtol à New-Yorck. On a envoyé
un exprès à la Cour , pour demander des
inftructions fur la conduite à tenir à l'égard de ces
prifes , & particulièrement
pour favoir fi l'on en
doit permettre ici la vente «.
SUÈDE.
1..
De STOCKHOLM
, le 8 Octobre.
¡LE Duc d'Oftragothie
, revenu ici de fon
(5)
ehâteau de Tullgarn , à la fin du mois dernier
, malade d'une fièvre tierce fort commune
ici depuis quelque tems , commence
à fe rétablir , & fe propofe d'aller joindre inceffamment
la Cour à Gripsholm.
Le Roi vient de recevoir Chevalier de
l'Ordre de l'Epée , le Chambellan & le Major
de Steiding , le Major de Nordenfchiold ,
ainfi que plufieurs autres Officiers Suédois au
fervice de France .
Les nouvelles de toutes les parties du
Royaume , annoncent que la récolte y a été
fort abondante ; il a été ordonné en conféquence
d'en rendre de publiques actions de
graces à l'Être Suprême.
On vient d'apprendre par quelques lettres ,
que la frégate Suédoife deftinée à porter au
Roi de Maroc les préfens de notre Cour , a
été arrêtée par l'efcadre de D. Barcelo , près
de Gibraltar , & conduite à Malaga . On dit
ici que cela n'eft arrivé que par l'avidité d'un
Officier fubalterne , que le Capitaine avoit
chargé de la conduire à Ceuta , pendant
qu'il étoit à la Cour de Maroc , & qui a
voulu profiter de l'occafion pour jetter des
vivres dans Gibraltar , où l'on devoit les lui
payer fort cher.
On écrit de Marianſtadt que le 12 Août
dernier , un coup de tonnerre a renversé une
femme & 3 hommes. La première frappée
à la tête est morte fur le champ ; les autres
atteints légèrement n'ont été qu'étourdis , &
ont échappé à la mort.
a 3
( 6 )
ALLEMAGNE.
De
VIENNE , le 14 Octobre.
LE 12 de ce mois l'Impératrice Reine , la
Famille Impériale , & toute la Cour , font
revenues dans cette Capitale . La veille S. M. I.
& R. avoit reçu à Schonbrunn la députation
des Etats de la Balle - Autriche , qui , précédée
du Maréchal de la Diète , étoit venue pour
entendre fes demandes. L'Affemblée de ces
Etats eft fixée au 25 de ce mois .
Un Courier arrivé de Milan le i de ce
mois à apporté la nouvelle que l'Archiducheffe
Marie - Beatrix d'Eft , époufe de l'Archiduc
Ferdinand , eft accouchée heureufement
d'un Prince le 6 de ce mois. Il y a cu à
cette occafion gala à la Cour.
De FRANCFORT , le 15 Octobre.
SELON des lettres de Mayence , le chargé
des affaires de France auprès de l'Electeur a
demandé des paffe- ports pour 2000 chevaux
deftinés pour la cavalerie Françoife , qui
viennent de Pologne , & qui doivent paſſer
inceffamment les douanes de cet Electorat ,
établies en Thuringe .
On dit que le Prince de Wurtemberg , qui
eft actuellement à Pétersbourg , doit époufer
à fon retour la Princeffe , fille aînée du Prince
Héréditaire de Brunſwick.
On vient de renouveller dans le Palatinat
les Règlemens de 1759 & 1760 , relativement
( 7)
aux chiens , pour prévenir on du moins rendre
plus rares les accidens funeftes caufés par ces
animaux.
4
» 1º . Perfonne , d'après les Règlemens , ne peut ,
fans payer un droit , avoir des chiens , finon lés
Bateliers , Voituriers ; Cochers , Bergers , Chaffeurs ,
les perfonnes qui ont des Chaffes en propre, & les
Bouchers. 2 °. Ces derniers , ne peuvent en avoir
plus de deux , qui doivent être attachés dans la maifon,
& être tenus en leffe quand ils font en Ville
ou aux champs. 3 °. Les Chaffeurs & ceux qui ont
des Chaffes , doivent leur donner un collier &c. 4°
Tout particulier qui voudra avoir un ou plufieurs
chiens , quel que foit fon état ou fa condition , fera
tenu d'en faire la déclaration au Chef de Police
& de payer pour chaque chien dix écus d'Empire par
année , excepté ceux qui réfident dans des Villages
&c. 5. Défendu tout Bourgeois d'avoir aucun
chien de chaffe , d'arrêt , levrette &c . 6. Ceux
à qui il eft permis d'en avoir , ne les laifferont pas
courir par les rues. 7 ° . Le Maître des baffes- oeuvres
fera deux fois par femaine le tour de la Ville , & thera
les chiens qui feront fans leur maître . 8 °. Si le Propriétaire
d'un chien le laiffe courir , il fera mis à
l'amende par la Police. 9. Tout chien qui entrera
dans la Ville fans maître , fera tué par les Senti
nelles. 10. Les gardes doivent être munis d'un
gros bâton , arme d'une pique de fer , afin que fi
un chien , non attaché , venoit fur eux , ils puiffent
le jetter à terre d'un coup de leur bâton. 11 .
Au cas que l'on ait arrêté un chien enragé , on doit
chercher à connoître le maître , & le citer devant le
Magiftrat , qui le condamnera à une peine pécu
niaire , ou même corporelle , felon les circonftances.
129. Dans le cas où un chien enragé le trouvera
dans un lieu , on en avertira par le fon de la cloche :
on aura foin de faire retirer les enfans de la rue. 13
•
2 4
( 8 )
Dès que la cloche fonnera , deux hommes à che
val , armés d'un fufil , fe mettront à l'enquête dans
la Ville , Village ou lieu où fera le chien enragé ,
le pourfuivront jufqu'à ce qu'ils l'aient atteint &
mis à mort. 14°. Si , malgré toutes ces précautions ,
il arrive qu'un chien enragé morde une ou plufieurs
perfonnes , quelque légère que puiffe être la
morfure , il y aura trois endroits dans l'étendue
des Terres de S. A. S. , où ces perfonnes feront
conduites & traitées , & d'où les mordus he fortiront
qu'après qu'on fe fera affuré de leur parfaite
guérifon &c. *
ITALIE.
De NAPLES , le 8 Octobre. ·
Le Roi , qui a paffé quelques jours à
Caccia Bella , y a été faigné pour une petite
fluxion qui , heureufement , n'a point eu de
fuites. Il eft revenu dans cette Capitale .
Le Gouvernement continue d'employer
les moyens les plus efficaces pour le rétabliffement
de la fûreté publique. Le Guet fait
toutes les nuits une patrouille exactequi arrête
les vagabonds & les perfonnes fufpectes dont
cette capitale etoit exceffivement remplie
depuis quelque tems ;
Le nombre des Moines Mendians s'étoit
fort augmenté ; il en étoit arrivé fur- tout
beaucoup d'étrangers qu'on voyoit fans ceffe
dans les rues aux portes de toutes les maifons
où ils follicitoient la charité publique. Le
Gouvernement a fait fignifier à ces derniers
l'ordre de retourner aux endroits d'où ils
étoient venus. La Chambre de Ste- Claire a
( 9 )
reçu celui de fe faire repréfenter une lifte
exacte du nombre des Monaftères du Royaume
& des individus qui s'y trouvent. On
prendra enfuite des arrangemens fur ce
fujet.
La nuit du 30 du mois dernier on a reffenti
ici une légère fecouffe de tremblement de
terre.
Mardi dernier , écrit-on de Rome , les Miniftres
du Tribunal du Gouvernement , ont trouvé dans
la cour d'une maiſon auprès du Séminaire Romain ,
un cadavre d'homme fans tête , mutilé de la manière
la plus indécente , il étoit dans un fac fur lequel on
avoit attaché un billet , où l'on lifoit en gros caractères
: adulterfciat , avis aux adultères. Cette infcription
annonce que ce meurtre eft l'effet de la vengeance
d'un jaloux . On fait des recherches pour en
découvrir l'auteur .
Le magazin qui a fauté à Civita-Vecchia , ajoutent
les mêmes lettres , contenoit vingt milliers de
poudre. Le dommage a été confidérable ; l'Architecte
Navona eft parti , par ordre de S. S. , pour
faire les réparations néceflaires «.
ESPAGNE.
De CADIX , les Octobre.
La plupart des villes du Royaume fe font
empreffées de donner au Roi des preuves de
leur zèle pour le maintien de fes droits &
Phonneur de fa Couronne. Les Corps & les
Particuliers imitent à l'envi cet exemple. Le
Doyen & le Chapitre de Soria ont fupplié
S. M. d'agréer les fonds & l'argenterie de
leur Collégiale , & ont offert de confacrer
as
( 10 )
au fervice de l'Etat tous leurs biens & leurs
revenus. Le Grand -Commandeur & le Chapitre
des Commandeurs de l'Hopital Royal
Extra-Muros de la ville de Burgos , lui ont
repréſenté que fans manquer aux obligations
de leur inftitut , ils étoient en état de mettre
à fes pieds une fomme affez confidérable ,
& notamment un million de réaux qu'ils
ont dans les fonds des Corps de Métiers de
Madrid. D. François - Antonio Arbeleta , qui
avoit obtenu récemment la Cure de Villaverde
, évaluée à rooo ducats de revenus ,
en a offert la plus grande partie pour les dépenfes
publiques. D. Gafpard de Morales y
de Los Ríos , Chevalier de l'Ordre de St-
Jacques , demeurant à Cordoue , & D. Jofeph
de Mirantes , Adminiftrateur des revenus du
Roi à Guadalaxara , ont fupplié auffi S. M.
d'accepter , l'un 2000 ducats du revenu de
fes biens , l'autre la même fomme à laquelle
montent fes appointemens. Le Marquis de
Benameji , en priant le Souverain d'agréer
fes fervices , & ceux de fes fils , a deftiné à
T'ufage de l'Artillerie Royale les bois de haute
fataye de fa Seigneurie près de Cafa- Fuerte de
Tomillos.
» Deux matelots du vaiffeau Anglois la Panthère ,
écrit on du camp de St-Roch , en date du 3 de ce
mois , ont déferté & font venus ici avec un Catholique
Hanovrien qui s'eft échappé . On leur a fait bien
des queftions. Ils s'accordent affez fur les befoins de
la place. Les troupes y font à demi - ration , & commencent
à faire du feu pour leur cuifine avec certains
meubles de cèdre & de prix . On donne â'cha(
11 )
que travailleur 2 livres de pain pour trois jours &
une livre de viande. Tel eft le rapport de l'Hanovrien .
La garnifon a du riz . Elle fabrique , dit-on , de mauvaile
poudre , n'ayant que du charbon de pin & de
farment , & manquant de foufre. Elle a du falpêtre
en abondance ; mais la poudre qu'elle en fait ne peut
fervir, & brûler qu'autant qu'on la mêle avec de la
bonne . On vient de prévenir le Général , que la nuit
paffée une bombe eft tombée dans le corps-de- garde
de St- Philippe ; 4 foldats Catalans qui foupoient
dans ce moment ont été grièvement bleffés « . >
On mande de la Corogne que la frégate
courière du Roi le Magellan , de 16 canons
& de 60 hommes d'équipage , fortie de la
Havanne le 13 Août , eſt arrivée dans ce
port le 25 du mois dernier. Son Capitaine ,
M. de Farioga , rapporte que le 17 Septembre
à 9 heures du matin , il apperçut ୨ un navire
revirant de bord par la proue , qui le
pourfuivit & le canonna fans pavillon vers 6
heures du foir. Le courier ripofta , & le feu
continua jufqu'à 10 heures & demie que l'ennemi
fe retira , fans doute pour fe réparer.
Le jour fuivant le même navire lui donna la
chaffe pendant toute la journée , & le foir
il arbora pavillon Eſpagnol , à la vue d'un
autre vaiffeau qui s'en approcha , & avec
lequel la frégate le laiffa fe canonnér. Le 24 ,
à 2 heures après midi , il apperçut à la vue
de Camarinas , une frégate Angloife de 26
canons qui le canonna pendant un quart
d'heure par un feu fort vif, auquel ayant
répondu avec la même vivacité , fe trouvant
à la portée du fufil , il le coula à fond , & il
2 6
A S
( 12 )
lui fut impoffible de fauver aucun homme
de l'équipage ennemi , parce que dans le
premier combat , il avoit coulé bas fa chaloupe
, fon canot & fon ancre . Le Capitaine
donne les plus grands éloges à la valeur de
fes Officiers & de fon équipage dans ces deux
occafions. Il n'a eu que 2 matelots bleffés.
" Le 16 Septembre , écrit- on d'Ayamonte , à 7
lieues de la côte de Cadix , trois barques de Pêcheurs
étant en mer , une d'elles vit un bâtiment
qui leur faifoit figne d'arriver & qu'elle prit pour
quelque navire Eſpagnol ou Portugais qui cher
choit du poillon : elle s'en approcha , mais elle
reconnut bientôt que c'étoit un Corſaire Anglois
de 41 canons , de 10 pierriers & de 80 hommes
d'équipage. Le Corfaire fit venir à bord celui de la
barque , qui confiftoit en 8 hommes . Quelques Anglois
, revêtus des habits des Pêcheurs qu'ils venoient
de prendre , pafsèrent enfuite dans la barque
Efpagnole , & joignirent les deux autres bateaux ,
dont les Mariniers , trompés par l'apparence , furent
enlevés comme leurs camarades ; ils étoient au nom.
bre de 12 hommes & de 5 mouffes , qui furent conduits
au bâtiment Anglois. Bientôt ils y furent
dépouillés de tout ce qu'ils avoient d'argent & de
toutes leurs hardes ; on s'empara de même des filets ,
rames , cordages & autres uftenfiles dés bateaux . Les
Anglois en enfoncèrent deux & brûlèrent le troiſième ,
chargèrent de chaînes leurs prifonniers , & formerent
le projet d'aller les vendre fur la côte d'Alger
soù ils dirigeotent en effet leur courfe , lorsqu'un
vent contraire les força de gagner le cap St-Vincent.
Un bâtiment Danois qui s'y trouva , fut forcé par le
Corfaire Anglois de fe charger des prifonniers dont
il étoit embarraffé , & qui pendant deux jours qu'ils
pafsèrent avec les Danois , en reçurent le meilleur
traitement. Le Capitaine les remit à une barque
"
( 13 )
Portugaife qui les porta à la barre de la Fofete ,
d'où ils revinrent ici le même jour . Leur malheureuſe
aventure y à caufé la plus grande indignation
, & au traitement qu'ils ont éprouvé , on a moins
reconnu des hommes civilisés que de vrais
Pirates ".
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 20 Octobre.
RIEN n'a tranfpiré encore des nouvelles
que l'Amiral Byron a apportées des ifles ; &
on en conclut naturellement qu'elles ne font
rien moins que favorables . Tout ce que l'on
fait , c'eft que cet Amiral a laiffé en partant
9 vaiffeaux de ligne à la Barbade , fous les
ordres du Contre- Amiral Hyde Parker ,
après en avoir détaché 10 autres fous ceux
du Contre- Amiral Rowley qui a dû joindre
le Vice-Amiral Sir Péter Parker à la Jamaïque.
On efpère qu'au moyen de ces difpofitions
, cette ille eft en sûreté ; on ne peut cependant
fe diffimuler que file Cointe d'Ef
taing s'en approchoit avec toutes fes forces ,
l'efcadre qui eft chargée de la défendre courroit
de grands périls ; mais on croit qu'il ne
nous menace pas en ce moment de ce côté ;
on ne doute plus qu'en partant de St - Domingue
, il n'ait pris la route de l'Amérique-
Septentrionale , avec 23 vaiffeaux de ligne ,
10 frégates , plufieurs Armateurs Américains ,
& un corps de troupes réglées. Parmi les projets
qu'on lui fuppofe , le premier eft de prêter
la main aux Efpagnols pour la conquête de
( 14 )
>
la Floride , de remonter enfuite la côte vers
le nord , en détachant une efcadre de vaiffeaux
légers , pour aider le Général Lincoln
à réduire le Général Prévost , & de finir par
bloquer New-Yorck du côté de la mer
tandis que le Général Washington y preffera
l'armée royale par terre. Quoiqu'il en foir
de ce plan que les vents & d'autres accidens
imprévus peuvent déranger , il eft certain
que nous n'avons pas à New-Yorck des forces
fuffifantes pour réfifter à M. d'Eftaing.
L'Amiral Arbuthnot qui y eft arrivé le 25
Août , après un trajet de 13 femaines , n'y a
conduit que 6 vaiffeaux de ligne & une
frégate , pour joindre le feul vaiffeau de ligne
& les frégates qui s'y trouvoient fous les
ordres du Chevalier Collier.
S'il faut en croire quelques- uns de nos
papiers , le Comte d'Estaing a déja commencél'exécution
de fon plan... Le Colonel Pye ,
dit une de nos gazettes du 18 de ce mois ,
arrivé le 16 de New-Yorck , a apporté la
nouvelle du blocus de cette place par les
François. Cet avis a été porté fur- le- champ
à S. M. à Kew ".
Selon d'autres papiers le bruit vient de fe
répandre que le corps de troupes aux ordres
du Général Prévost , a été attaqué par le Général
Lincoln , en fe retirant de Stono- Ferry
vers Beaufort ; que les troupes royales ont
eu dans cette occafion' beaucoup de monde
tué , bleffé & prifonnier ; à la fuite de cer
échec , ajoute-t-on , le Général Prévost s'eft
( 15 )
$
•
retiré dans l'ifle de Port- Royal avec le refte
de fon monde ; fi cette nouvelle eft vraie
on ne doit pas tarder à en recevoir la confirmation.
>> S'il faut en croire le London Evening-Poft , il
y a deux lettres de Bofton , dont la dernière eft du
26 Août elles portent que parmi les vaiffeaux détruits
à Pénobscot , il n'y en avoit qu'un de l'Amérique
, & que tous les autres étoient des bâtimens
de la marine Angloife qui avoient été pris & armés
par des Boftoniens . Elles ajoutent que l'armée Américaine
eft retournée par terre à ce pofte , & que le
Colonel Mac - Léan y eft affiégé de nouveau. Le
Général Gates , dont l'armée eft toujours à la Providence
, attendoit une divifion de la flotte Françoiſe
pour entreptendre , avec elle , le fiége de Rhode-
Ifland ; le Général Sullivan fe portoit du côté du
Détroit & de Niagara ; le Général Washington
s'approchoit de New -Yorck , pour coopérer avec le
Comte d'Eftaing attendu à Shandy- Hook les derniers
jours d'Août ; le Général Lincoln pourfuivoit
le Général Prévoft , & le Commodore Hopkins à
la tête de 4 vaiffeaux de guerre Américains , &
joint par z frégates Efpagnoles de la Havane , fe
portoit fur la rivière de Miffiffipi pour y attaquer la
partie intérieure de la Floride de l'Eſt «.
On cherche à douter encore de ces détails
, d'autant plus allarmans , qu'il n'eft pas
poffible de fonger à envoyer des fecours dans
ces contrées où , quand nous pourrions nous
paffer ici de quelques- uns de nos vaiffeaux ,
ils ne pourroient arriver que trop tard . Le
départ de l'Amiral Rodney eft encore fufpendu
par la néceffité où nous fommes de
conferver toutes nos forces pour nous défendre
en Europe. Cette néceffité impérieuſe
( 16 )
a empêché le gouvernement de donner au
Gouverneur Johnſtone la petite efcadre qu'il
demandoit pour aller tenter dans la mer du
Sud une expédition contre les établiſſemens
Efpagnols ; il follicite aujourd'hui une petite
divifion pour aller croifer fur la côte de Pórtugal
. Cette croifière , une des plus lucratives
par le nombre des prifes , pourroit lui pro
curer une partie des richeffes qu'il s'étoit
promiſes , par le pillage du Pérou & du
Chili ; mais les mêmes raifons qui ont empêché
de le mettre en état de tenter la première
expédition , ne permettent pas encore
de fonger à la feconde.
La flotte de l'Amiral Hardy eft toujours
prêre à partir. Le fignal de défafourcher a
été fait à bord du Victory dès le 15 ; elle peutinettre
à la voile au premier moment ; cependant
il y a bien des perfonnes qui croient
qu'elle ne tiendra pas la mer avant le printems
, à moins que la flotte Françoiſe & Efpagnole
ne forte ; mais la faiſon avance , &
elle n'a point encore paru .
La gazette de la Cour qui fe tait fur ce qui
fe paffe dans les Indes Occidentales , a publié
une lettre du Commandant du Séraphis.
Elle eft datée du Texel , où il fe plaint d'être
retenu à bord par fes vainqueurs , fans avoir
pu obtenir la permiffion d'écrire au Chevalier
Yorck , Ambaffadeur de S. M. B. à la
Haye ; il rend compte du combat qu'il a
foutenu , & de la néceffité où il s'eft trouvé
de fe rendre. Le Commandant du Scarbo(
17 )
rough qui a fubi le même fort , a auffi envoyé
des détails à la Cour qui les a publiés. Elle
a fait imprimer encore la lettre du Commandant
du cutter le Rambler , datée de Spithéad
le 9 de ce mois , & adreffée à l'Amiral
Hardy.
>
» Le Capitaine Farmer & lui découvrirent le 6
ce mois , à 15 milles d'Oueffant , une groffe frégate
& un cutter François. A 10 h. le Capitaine Farmer
commandant la frégate le Québec arbora fon
pavillon , & répondit au feu des François ; mais
il évita de commencer le combat , avant qu'il leur
eût préſenté le côté. Je hiffai d'abord auffi mon
pavillon , ajoute le Commandant du Rambler , &
me plaçai entre la frégate françoife & le cutter ,
pour couper tout fecours à ce dernier , & le contraindre
pareillement à entrer en action , ce qui
me réuffit. L'engagement commença le matin à
11 heures , & dura jufqu'à 2 de l'après - midi
lorfque le cutter ennemi mit toutes les voiles au
vent & s'éloigna , fans qu'il me fut poffible de le
pourfuivre avec avantage , tant j'étois endommagé
dans mes mâts , mes voiles & mes agrêts ....
Dans ce même tems voyant le Québec en feu , je
tâchai de m'en approcher dans l'efpérance de fauver
quelque partie de l'équipage ; mais le calme
me permit feulement de mettre à la mer la chaloupe
dans laquelle étoit le Maître & cinq hommes armés.
Ils fauvèrent le Pilote , 2 Cadets & 14 Matelots.
Mais comme les François faifoient feu fur
la chaloupe , je jugeai inutile de la renvoyer , &
vers les fix heures , la frégate fanta en l'air « .
On a été fort étonné de lire dans cette lettre
que les François tiroient fur la chaloupe du
Rambler , tandis que le rapport unanime de
tous ceux que cette chaloupe a fauvés , &
de 14 hommes qui l'ont été encore par un
( 18 )
bâtiment Pruffien , eft que le cutter François
n'abandonna le combat avec le Rambler que
pour lui laiffer le moyen de fauver ces malheureux
; que la frégate Françoife , qui ne
pouvoit mettre à la mer fes chaloupes fort
endommagées , s'empreffa de jetter de groſſes
pièces de bois pour fournir aux Anglois les
moyens de s'y attacher , & des cordes avec
lefquelles on en tira 43. Il y a lieu de croire
que
M. George
, c'eft le nom du Commandant
du Rambler
, fe rétractera
; il auroit
mieux
fait de ne pas le mettre
dans ce cas
& d'imiter
la générofité
de M. du Chilleau
,
Commandant
de la frégate
la Minerve
, qui
a conduit
le Lord
Macartney
en France
, &
qui ayant
appris
qu'on
débitoit
que ce Gou
verneur
avoit
tenu
des propos
offenfans
.
contre
les vainqueurs
pendant
la traverfée
,
s'eft empreffé
de détruire
ces bruits
, & d'en
faire connoître
la faufferé
. Mer
9
C
Le Général Burgoyne a donné la démiffion
de fon régiment & de tous les autres emplois
militaires. Une fuite continuelle d'injuftices
l'a déterminé à prendre ce parti. Il a cru
que fon honneur ne lui permettoit point de
recevoir l'argent du Public lorfqu'on lui
refufoit la permiffion de fervir fa Patrie dans
un moment auffi critique. Il a pareillement
refufé un Confeil de Guerre qu'il avoit
d'abord follicité avec la plus vive inftance.
Le bruit qui s'eft répandu fi fouvent d'un changement
dans le Miniſtère , vient de fe renouveller.
On dit qu'il y en aura un avant la convocation du
Parlement , & l'on défigne déjà le Lord Stormont
( 19 ) )
*
& le Vicomte de Hilsborough , comme devant
être nommés Secrétaires d'Etat . Le Lord Weymouth
fera Préfident du Confeil. On dit même qu'on appellera
au Ministère quelques Membres du parti de
l'Oppofition ; ces arrangemens qu'on fuppofe devoir
être du goût de la Nation , pourront ramener parmi
elle ; ainfi que dans les Confeils de l'affemblée du
Parlement , cette unanimité de fentiment & de
vues, fi néceffaire dans la crife où se trouve la
Grande-Bretagne ; cependant on s'attend encore à
des orages. La manière dont le Ministère vient de
fe conduire au fujet de l'élection d'un Membre
pour le Comté de Middlefex , peut lui fufciter encore
bien des embarras de la part de l'Oppoſition.
Il a voulu faire élire le Colonel Tuffnell ; cette rai
fon fit donner la préférence à M. Byng ; comme
tous deux font déjà Membres du Parlement , que
les loix ne permettent pas de choisir le repréfentant
d'un Comté quelconque pour en repréfenter
un autre , à moins qu'il ne perde fa qualité de
Membre , & ne rentre dans la claffe des Candidats ;
pour faciliter cette métamorphofe , le Ministère
donne à ceux qu'il veut favorifer quelques places
incompatibles avec la qualité de Membre du Parlement
, qui n'ont aucune conféquence , & qui fe
bornent à donner à un Membre la faculté de ceffer
de l'être. M. Tufnell en avoit obtenu une. Les
Electeurs avoient prié le Lord North d'accorder
la même faveur à M. Byng. Elle a été
refufée parce que le Miniftre a prétendu que M.
Tuffnell & fes amis ne regardoient pas la première
affemblée comme ayant déclaré les fentimens des
habitans de Middleſex . Cette raiſon a révolté les
Electeurs. Il s'eft tenu le 18 une affemblée dans
laquelle on a rejetté le Colonel Tuffnell , parce
qu'il avoit l'aveu des Miniftres , & M. Byng parce
qu'il ne pouvoit être élu ; & on' a nommé M. Wood.
M. Townshend , célèbre par fa fermété dans les
(·2·0 )
-débats du Parlement , parla dans cette occafion
avec fa chaleur & fa vivacité ordinaires .
" Il eft vrai, dit-il , que Lord North garde la ferrure
de la porte de fer du pouvoir ; mais il en a remis laclef
au Colonel Tuffnell ; au refte ce Miniftre a acquis le
droit de vous traiter ainfi : la gloire de fon adminiftration
donne une fanction jufte à l'infolence & à
l'orgueil ; l'état floriffant de votre pays , la préſervation
de vos Ifles , fes égards pour votre Comté , lui
donnent le droit de vous traiter ainfi : rappellez-vous ,
Meffieurs , le bill concernant la taxe fur les maifons ,
bill en vertu duquel S. S. fe propofoit de lever 260
mille liv. fterl.; il en mit 180 mille fur les épaules
du Comté de Middlefex feul , & 5 mille fur toute
l'Ecoffe : tel eft le feul exemple de fon égard pour
vous combien n'a- t- il pas été foigneux à vous marquer
plus d'attention qu'il n'en a eu pour les habitans
& les Négociants de la Jamaïque ! Lorque les Négocians
de la Jamaïque le font adreflés à lui , & lui
ont-demandé des troupes pour la défenſe de cette lle ,
il leur a répondu qu'il ne pouvoit que leur laiffer entièrement
ce foin ; qu'il ab liquoit le Gouvernement
de l'ffle , qu'ils devoient fe défendre eux mêmes ;
lorfque le Comté de Middlefex l'a prié de le fecon
der dans le choix d'un homme en qui il avoit placé fa
confiance , le même Miniftre a répondu :
donnez aucune peine à cet égard , je la prendrai entièrement
fur moi ; foyez tranquilles , je vous donnerai
un repréſentanta . Si , pour conferver les Ifles des
Indes Occidentales , Lord North eût pris la moitié
des peines qu'il s'eft données pour efcamoter une
élection , nous n'en euffions pas perdu un fi grand
nombre , & les autres ne feroient pas réduites à leur
état actuel de détreffe «e.
he vous : לכ
M. de Simolin , revêtu du caractère
d'Envoyé Extraordinaire & Miniftre Plénipotentiaire
de l'Impératrice de Ruffie , arrivé
ici le 11 , a eu le 13 fa première audience de
( 21 )
S. M. On n'a pas manqué de rappeller toutes
les anciennes efpérances qu'on a déja conçues
plus d'une fois de la part de la Ruffie , foit
pour une réconciliation prochaine , foit pour
des fecours dont le befoin eft vivement
fenti.
" Quant à cette dernière efpérance , dit un de
nos papiers , il feroit bien extraordinaire que la
Nation s'y livrât ; peut- on fe perfuader que la Cour
de Pétersbourg ait le moindre penchant à prendre,
un parti qui la mettroit dans l'obligation de s'écarter
du plan pacifique qu'elle vient, d'adopter tout
récemment pour elle-même ? Elle n'a pas jugé à
propos de pourfuivre une guerre dans laquelle il
s'agifloit de fes intérêts perfonnels , elle iroit de
gaieté de coeur en entamer une autre pour une
caufe qui affurément la touche plus foiblement , &
où elle rifqueroit pour le moins la perte de la
tranquillité dont elle jouit , fans que ce facrifice
pût être compenfé par aucun équivalent. N'ou
blions pas non plus que c'eft par l'entremife de
la France qu'elle a fait fon accommodement avec
la Porte ".
Le Miniſtère Anglois a fait auffi une
réponſe à l'expofé des motifs de l'Espagne ,
& un Mémoire juftificatif de fa conduite en
arrêtant les navires étrangers & les munitions
de guerres deftinés pour les Américains. On
eft fort curieux de voir ces pièces dont la
publication ne peut être éloignée. En attendant,
celle par laquelle elle répond à la France
ne produit pas à beaucoup près ici l'effet
qu'on s'en promettoit. On s'appuie principalement
furce que les difpofitions pacifiques
du Roi d'Angleterre étoient connuespour être
( 22 )
fincères à l'époque où la France a commencé
àformer des liaifons fecrètes & enfuite publiques
avec les Colonies ; mais pourroit - on
garantir à l'Europe la certitude que lorfque
nous aurions fubjugué nos Colonies , nous
n'aurions plus fongé pour l'avenir à faire
la guerre à nos rivaux , à empiétér fur leurs
droits & fur leurs territoires ? Pour peu qu'on
Toupçonne qu'il étoit poffible que devenus
plus puiflans & plus ambitieux par l'afferviffement
de nos Colonies , nous euffions été
tentés d'employer à de nouvelles conquêtes
fur nos voifins la furabondance des forces
que nous nous ferions fentis , il étoit prudent
à ces voifins de nous prévenir , & à leur
place nous l'aurions fait.
On annonce dans nos papiers , comme
devant être publiées inceffamment , des obfervations
fur la réponſe du Roi de la Grande-
Bretagne à l'expofé de la Cour de Ver
failles réponse improprement intitulée
Mémoirejuftificatif. Par un Whight indépen
dant ; en attendant ces obfervations nous
continuerons ici le Mémoire. if
Pendant les difputes qui s'allumoient entre la
Grande- Bretagne & fes Colonies , la Cour de Ver
failles s'étoit appliquée avec l'ardeur la plus vive &
la plus opiniâtre , à l'augmentation de fa Marine,
Le Roi ne prétend pas régner en tyran fur toutes
mers , mais il fait que les forces maritimes ont
fait dans tous les fiècles la sûreté & la gloire de fes
Etats ; & qu'elles ont fouvent contribué à protéger
la liberté de l'Europe contre la Puiffance ambitieufe
qui a fi long- temps travaillé à l'affervir. Le fentiment
་ ་ * ༣
( 23 )
de fa dignité & la jufte connoiffance de fes devoirs
& de fes intérêts engageoient S. M. à veiller d'un oeil
attentif fur les démarches de la France , dont la politique
dangereufe , fans motif & fans ennemi , précipi
toit dans tous les Ports la construction & l'armement
de vaiffeaux , & qui détournoit une partie con
fidérable de fes revenus , pour fubvenir aux frais
de préparatifs militaires , dont il étoit impoffible
d'annoncer la néceffité ou l'objet. Dans cette conjoncture
le Roi n'a pu fe difpenfer de fuivre les
confeils de fa prudence & l'exemple de fes voifins ;
l'augmentation fucceffive de leur marine a fervi de
règle à la fienne ; & fans bleffer les égards qu'Elle
devoit aux Puiffances amies , S. M. a publiquement
déclaré à fon Parlement affemblé , qu'il convenoit
dans la fituation actuelle des affaires , que la défenfe
de l'Angleterre fe trouvât dans un état reſ,
pectable. Les forces navales qu'Elle augmentoit avec
tant de foin , n'étoient deftinées qu'à maintenir la
tranquillité générale de l'Europe , & pendant que le
témoignage de fa confcience difpofoie le Roi a ajou
ter for aux profeflions de la Cour de Verſailles , il
fe préparoit à ne point craindre les deffeins perfides
de fon ambition, Elle ofe maintenant fuppofer
qu'au lieu de fe borner aux droits d'une défenfe légitime
, le Roi s'étoit livré à l'efpérance des conquêtes
, & que la réconciliation de la Grande-Bretagne
avec fes Colonies annonçoit de fa part un projet
formé de les rallier à fa Couronne , pour les armer
contre la France. Puifque la Cour de Verſailles
ne peut excufer les démarches qu'à la faveur d'une
fuppofition deftituée de vérité & de vraisemblance ,
le Roi eft en droit de la fommer à la face de l'Europe
, de montrer la preuve d'une affertion auffi
odicule qu'elle eft hafardée , & à développer fes
opérations publiques , ou fes intrigues fecrettes qui
puiffent autorifer les foupçons de la France , que la
Grande-Bretagne , après un combat long & pénible ,
' a offers la paix à fes Sujets que dans le deffein
( 24 )
d'entreprendre une guerre nouvelle contre une Puiffance
refpectable avec laquelle Elle confervoit tous
les dehors de l'amitié . Après avoir fidèlement expofé
les motifs frivoles & les griefs prétendus de
la France , on rappelle avec une affurance juftifiée
par la raifon & par les faits , cette première propofition
fi fimple & fi importante , » qu'un état de paix
fubfiftoit entre les deux Nations , & que la France
étoit liée par toutes les obligations de l'amitié & des
traités envers le Roi , qui n'avoit jamais manqué à
fes engagemens légitimes «. Le premier article du
Traité , figné à Paris le 10 Février 1763 , entre
L. M. Britannique , Très Chrétienne , Catholique &
Très-Fidèle , confirme de la manière la plus folempelle
les obligations que le droit naturel impoſe à
toutes les Nations , qui fe reconnoiffent mutuelle ,
ment pour amies ; mais ces obligations font détail
lées & ftipulées dans ce Traité par des expreffions
aufli vives qu'elles font juftes. Après avoir renfermé
dans une formule générale tous les Etats & tous les
fujets des hautes Parties contractantes , elles annon,
cent leur réfolution ', non-feulement de ne jamais
permettre des hoftilités quelconques , par terre ou
par mer , mais encore de fe procurer réciproque ,
ment dans toute occafion , tout ce qui pourroit con
tribuer à leur gloire , intérêts ou avantages mutuels,
fans donner aucun fecours ou protection , directement
ou indirectement , à ceux qui voudroient porter
quelque préjudice à l'un ou à l'autre des hautes
Parties contractantes . Tel fut l'engagement facré
que la France contracta avec la Grande-Bretagne ,
& on ne fçauroit fe diffimuler qu'une femblable
promeffe doit s'appliquer avec plus de force encore
& d'énergie aux rebelles domestiques qu'aux Etrangers
des deux Couronnes. La révolte des Américains
a mis à l'épreuve la fidélité de la Cour de Verfailles
, & malgré les exemples fréquens que l'Europe
a déja vus de fon peu de refpect pour la foi des
Traités ,
( 25 )
Traités , fa conduite dans ces circonftances a étonné
& indigné toutes les Nations , qui ne font pas aveuglément
dévouées aux intérêts & même aux caprices
de fon ambition. Si la France s'étoit propofée de
remplir fes devoirs , il lui étoit impoſſible de les
méconnoître l'efprit auffi bien que la lettre du
Traité de Paris lui impofoit l'obligation de fermer
fes Ports aux vailleaux des Américains , d'interdire
à fes fujets tout commerce avec ce peuple rebelle ,
& de ne point accorder fon fecours ni fa protection
aux Ennemis domeftiques d'une Couronne , à la
quelle Elle avoit juré une amitié fincère & inviolable.
Mais l'expérience avoit trop bien éclairé le
Roi fur le fyfteme politique de fes anciens ailverfaires
, pour lui faire elpérer qu'ils fe conforme
roient exactement aux principes juftes & raiſonnables
qui affurent la tranquilité générale.
Auffi -tôt les Colonies révoltées curent con- que
fommé leurs attentats criminels , par la déclaration
ouverte de leur indépendance prétendue , Elles fongèrent
à former des liaifons fecrettes avec les Puiffances
les moins favorables aux intérêts de la Mère-
Patrie , & à tirer de l'Europe les fecours militaires
, fans lesquels il leur auroit été impoffible de
foutenir la guerre qu'elles avoient entrepriſe. Leurs
agens effayèrent de pénétrer & de fe fixer dans les
Etats de l'Europe ; mais ce ne fut qu'en Frances
qu'ils trouvèrent un afyle , des espérances & des
fecours. M ne convient pas à la dignité du Roi
de vouloir rechercher l'époque , ou la nature de
la correfpondance qu'ils eurent l'adreffe de lier'
avec les Miniftres de la Cour de Verſailles , &#
dont on vit bientôt les effets publics dans la li--
berté générale , ou plutôt dans la licence effrénée
d'un commerce illégitime . On fait affez que la vis
gilance des loix ne peut pas toujours prévenir la
contrebande habile , qui fe reproduit fous mille
formes différentes , & à qui l'avidité du gain fait
6 Novembre 1779. b .
( 26 )
::
braver tous les dangers & éluder toutes les précautions
; mais la conduite des négocians François ,
qui faifoient paffer en Amérique , non-feulement
les marchandifes utiles ou néceffaires , mais en .
core le falpêtre , la poudre à canon les muninitions
de guerre , les armes , l'artillerie , annonçoit
hautement qu'ils étoient affurés non- feulement
de l'impunité , mais de la protection même & de
la faveur des Miniftres de la Cour de Veríailles .
On ne tentoit point une entrepriſe auffi vaine & auffi
difficile que celle de cacher aux yeux de la Grande-
Bretagne , & de l'Europe entière , les démarches d'une
Compagnie de Commerce , qui s'étoit affociée pour
fournir aux Américains tout ce qui pouvoit nourrir
& entretenir le feu de la révolte. Le Public inftruit
nommoit le Chefde l'entrepriſe dont la Maiſon étoit
établie à Paris fes Correfpondans à Dunkerque , à
Nantes , à Bordeaux étoient également connus. Les
magafins immenfes qu'ils formoient & qui le renouvelloient
tous les jours , furent chargés fucceffivement
fur les vaiffeaux qu'ils conftruifoient , ou qu'ils
achetoient, & dont on effayoit à peine de diffimuler
l'objet de la deftination. Ces vailleaux prenoient ordinairement
de fauffes lettres de mer pour les Ifles
Françoifes de l'Amérique , mais les marchandifes
dont leurs cargaifons étoient compofées , fuffifoient
avant le moment de leur départ pour laiffer entrevoir
la fraude & l'artifice : ces foupçons étoient bientôt
confirmés par la direction du cours de ces vaiffeaux ;
& au bout de quelques femaines l'on apprenoit fans
furprife qu'ils étoient tombés entre les mains des
Officiers du Roi qui croifoient dans la mer de l'Amérique
, & qui les arrêtoient à la vue même des côtes
des Colonies révoltées. Cette vigilance n'étoit que
trop bien juftlfiée par la conduite de ceux qui eurent
le bonheur ou l'adreffe de s'y dérober ; puifqu'ils
n'abordèrent en Amérique que pour livrer aux rébelles
les armes & les munitions de guerre dont ils
( 27 )
eroient chargés pour leur fervice. Les indices de ces
faits , qui ne pouvoient être confidérés que comme
une infraction manifefte de la foi des Traités ,
fe multiplioient toujours , & la diligence de l'Ambaffadeur
du Roi à communiquer à la Cour de Verfailles
fes plaintes & fes preuves , ne lui laiffoit pas
même la refource honteufe & humiliante de paroître
ignorer ce qui fe paffoit & le répétoit continuellement
au coeur de fes Erats . Il indiquoit les noms ,
le nombre & la qualité des vaiffeaux , que les Agens
du Commerce de l'Amérique faifoient équiper dans
les Ports de la France , pour porter aux rebelles
des armes , des munitions de guerre , & même des
Officiers François qu'on avoit engagé au fervice des
Colonies révoltées . Les dates , les lieux , les per
fonnes étoient toujours défignés avec une précifion
qui offroit aux Miniftres de S. M. T. C. les
plus grandes facilités pour s'affurer de la vérité de
ces rapports , & pour arrêter , pendant qu'il en étoit
tems , le progrès de ces armemens illicites . Parmi
une foule d'exemples qui accufent le peu d'attention
de la Cour de Verſailles à remplir les conditions de
la paix , ou plutôt fon attention conftante & foutenue
à nourrir la difcorde & la guerre , il eft impoffible de
tout dire , & il est très- difficile de choisir les objets
les plus frappans . Les neuf gros vaiffeaux équipés &
frétés par M. Beaumarchais & fes Affociés , au mois
de Janvier de l'an 1777 , ne font point confondus
avec le vaiffeau l'Amphitrite , qui porta en mêmetems
une grande quantité de munitions de guerre &
30 Officiers François , qui pafsèrent impunément au
fervice des rebelles. Chaque mois , & prefque tous
les jours fourniffoient de nouveaux fujets de plainte ,
& une courte notice du mémoire que le Vicomte de
Stormont , Ambaffadeur du Roi , communiqua au
Comte de Vergennes , au mois de Novembre de la
même année , donnera une idée jufte , mais très imparfaite
, de l'eſpèce des torts que la Grande-Bretagne
b 2.
( 28 )
و د
כ כ
tés
avoit fi fouvent effuyés . Il y a à Rochefort un
» vaiſſeau de 60 pièces de canon , & à l'Orient un
» vaiffeau des Indes percé pour 60 canons. Ces deux
» vaiffeaux font deſtinés pour l'uſage des rebelles . Ils
feront chargés de différentes marchandifes , & fré-
MM. Chaumont , Holken & Sabatier. Le
par
»vaiffeau l'Heureux eft parti de Marſeille , fous un
» autre nom , le 26 de Septembre. Il va en droiture
» à la Nouvelle-Hampshire , quoiqu'il prétende aller
>> aux Ifles. On y a permis l'embarquement de trois
» mille fufils & de deux mille soo livres de foufre ,
» marchandiſe auffi néceſſaire aux Américains qu'elle
» eft inutile dans les Ifles. Ce vaiffeau eft com-
» mandé par M. Lundi , Officier François de diftinc-
» tion , ci-devant Lieutenant de M. de Bougainville .
L'Hippopotame , appartenant à M. Beaumarchais ,
» doit avoir à fon bord 14 mille fufils & beaucoup
לכ
55
3
ဘ
de munitions de guerre pour l'ufage des rebelles. Il
≫y aenviron so vaiffeaux François qui fe préparent à
»partir pour l'Amérique- Septentrionale , chargés de
» munitions de guerre,& de différentes marchandifes,
» pour l'ufage des rebelles. Ils partiront de Nantes ,
de l'Orient de St-Malo , du Havre , de Bordeaux ,
» de Bayonne & de différens autres Ports. Voici les
» noms de quelques -uns des principaux intéreffés :
» M. Chaumont , M. Mention , & ſes Affociés &c . «.
Dans un Royaume où la volonté du Prince ne trouve
point d'obſtacle , des fecours fi confidérables , fi publies,
f long-tems foutenus ,fi néceffaires enfin à l'en
tretien de la guerre en Amérique , annonçoient affez
clairement les intentions fecrettes des Miniftres du
Roi T, C.; mais ils portèrent bien plus loin l'oubli
& le mépris des engagemens les plus folemnels , &
ce ne fut point fans leur permiffion qu'une guerre
fourde & dangereufe fortoit des Ports de la France ,
fous le mafque trompeur de la paix , & le pavilon
prétendu des Colonnies Américaines. L'accueil favo
rable , que leurs agens trouvèrent auprès des Minif
( 29 )
tres de la Cour de Verfailles , les encouragea bientôt
à former & à exécuter le projet audacieux d'établir
une place d'armes dans le pays qui leur avoit
fervi d'afyle. Ils avoient apporté , ou ils firent fabriquer
des lettres de marque , au nom du Congrès
Américain , qui a eu la hardieffe d'ufurper tous les
droits de la Souveraineté. Les Affociés , dont les
vûes intéreffées fe prêtoient fans peine à tous leurs
deffeins , firent équiper des vaiffeaux qu'ils avoient
conftruits ou achetés. On les arma pour aller en
courfe dans les mers de l'Europe , & même fur les
côtes de la Grande- Bretagne. Pour fauver les apparences
, les Capitaines de ces corfaires arboroient
le pavillon prétendu de l'Amérique : mais leurs équipages
étoient toujours compofés d'un grand nombre
de François , qu'on enrôloit avec impunité fous les
yeux même des Gouverneurs & des Officiers des
Provinces Maritimes : un effaim nombreux de ces
corfaires , animé par l'efprit de rapine , fortoit des
Ports de France , & après avoir couru les mers
Britanniques , ils rentroient , ou ils le réfugioient ,
dans ces mêmes Ports. Ils y ramenoient leurs prifes ,
& à la faveur de l'artifice groffier & foible , qu'on
daignoit quelquefois employer , la vente de ces prifes
fe faifoit affez publiquement , & affez commo
dément , fous les yeux des Officiers royaux , toujours
difpofés à protéger le commerce de ces Négocians
qui violoient les Loix , pour fe conformer
aux intentions du Ministère François . Les corfaires
s'enrichiffoient des dépouilles des fujets du Roi, &
après avoir profité d'une liberté entière de réparer
leurs pertes , de pourvoir à leurs befoins , & de fe
procurer toutes les munitions de guerre , la poudre ,
les canons , les agrêts qui prouvoient fervir à de
nouvelles entrepriſes , ils fortoient librement des
mêmes Ports , pour fe remettre en mer & en courſe.
L'histoire du corfaire la Repréfaille peut fe citer parmi
une foule d'exemples , qui montrent au jour la
b3
( 30 )
conduite injufte , mais à peine artificieufe , de la Cour
de Verfailles. Ce yaiffeau , qui avoit amené en Europe
M. Franklin , Agent des Colonies révoltées ,
fut reçu avec les deux prifes qu'il avoit faites en
route ; il refta dans le Port de Nantes auffi long.
tems qu'il convenoir à fes vûes , fe remit deux fois
en mer pour piller les fujets du Roi , & fe retira tranquillement
à l'Orient avec de nouvelles prifes qu'il
venoit de faire. Malgré les repréfentations les plus
fortes de l'Ambaffadeur du Roi , & les affurances
les plus folemnelles des Miniftres François , on permit
au Capitaine de ce corfaire de demeurerà l'Orient
tout le tems dont il avoit befoin pour radouber fon
vaiffeau , de fe pourvoir de 50 bariques de poudre
à canon , & de recevoirfur fon bord tous les Matelots
François qui vouloient bien s'engager avec lui . Muni
de ces renforts , la Repréfaille fortit pour la troisième
fois des Ports de fes nouveaux alliés , & forma bientôt
une petite Efcadre de pirates , par la jonction
concertée du Lexington & du Dolphin , deux Armateurs
, dont le premier avoit déjà conduit plus d'une
prife à la rivière de Bordeaux , & dont le fecond ,
armé à Nantes , & monté par un Equipage entièrement
François , n'avoit rien d'Américain que le nom
& fon commandant : ces trois vaiffeaux , qui jouiffoient
fi publiquement de la protection de la Cour de
Verfailles , s'emparèrent en très peu de tems de quinze
Navires Anglois , dont la plûpart furent ramenés &
fecrettement vendus dans les Ports de France. De
pareils faits , qu'il feroit aifé de multiplier , tiennent
lieu de raifonnemens & de reproches ; l'on peut fe
difpenfer de reclamer dans cette occafion la foi des
Traités , & il n'eft point néceffaire de démontrer
qu'une Puiffance alliée
peut jamais permettre la guerre , fans violer lå
Paix.
> ou même neutre , ne
Les principes du droit des gens refuferoient fans
doute à l'Ambaffadeur de la Couronne la plus refpectable
ce privilége d'armer'des corfaires , que la Cour
( 31 )
de Verfailles accordoit fourdement aux Agens des
rebelles dans le fein de la France. Dans les Ifles , la
tranquillité publique fut violée d'une manière encore
plus audacieufe , & malgré le changement du Gou-*
verneur , les Ports de la Martinique fervoient toujours
d'afyle aux corfaires qui couroient les mers ,
fous un pavillon Américain , mais avec un Equipage
François M. Bingham , Agent des rebelles , qui jouiffoit
de la faveur & de la confiance des deux Gouver
neurs fucceffifs de la Martinique , dirigeoit l'armement
des corfaires & la vente publique de leurs prifes.
Deux vaiffeaux Marchands , le Lancashire- Héro &
l'Irish-Gimblat , qui devinrent la proie du Revenge ,
affurent que fur 125 hommes d'Equipage il n'y avoit
que deux Américains , & que le propriétaire , qui
l'étoit en même tems de ii autres corfaires , étoit
reconnu pour habitant de la Martinique , où il étoit
respecté comme le favori & l'Agent fecret du Gouverneur
même. Au milieu de tous ces Actes d'hofti:
lité , qu'il eft impoffible de qualifier d'un autre nom ,
la Cour de Verfailles continuoit toujours de parler le
langage de la paix & de l'amitié , & fes Miniftres
épuifèrent toutes les reffources de l'artifice & de la
diffimulation pour calmer les juftes plaintes de la
Grande-Bretagne , pour tromper fes foupçons & pour
arrêter les effets de fon reffentiment. Depuis la première
époque des troubles de l'Amérique jufqu'au
moment de la déclaration de guerre par le Marquis
de Noailles , les Miniftres du Roi T. C. ne ceffoient
de renouveller les proteftations les plus fortes & les
plus expreffes de leurs difpofitions pacifiques ; & fi
la conduite de la Cour de Verfailles étoit propre à
infpirer une jufte défiance , le coeur de S. M. lui fourniffoit
des motifs puiffans pour croire que la France
avoit enfin adopté un fyftême de modération & de
paix , qui perpétueroit le bonheur folide & réciproque
des deux Nations. Les Miniftres de la Cour de Verfailles
tâchèrent d'excufer l'arrivée & le féjour des
b,4
( 32 )
Agens des rebelles par l'afurance la plus forte qu'ils
ne trouveroient en France qu'un fimple aſyle fans diftinction
& fans encouragement. La liberté du commerce
& l'avidité du gain fervirent quelquefois de
prétexte pour couvrir les entrepriſes illégitimes des
fujets François , & dans le moment qu'on alléguoit
vainement l'impuiffance des Loix , pour prévenir des
abus que des Etats voifins favoient fi bien réprimer ,
on condamna , avec toutes les apparences de la fincérité
, le tranfport des armes & des munitions de
guerre , qui fe permettoit impunément , pour le fervice
des rebelles. Aux premières repréſentations de
l'Ambaffadeur du Roi , au fujet des corfaires qui s'armoient
fous le pavillon de l'Amérique , mais dans les
Ports de France , les Miniftres de S. M. T. C. répondirent
par des expreffions de furprife & d'indignation ,
& par la déclaration pofitive , qu'on ne fouffriroit
Jamais des entreprifes auffi contraires à la foi des
Traités & à la tranquillité publique. La fuite des
événemens , dont on a déjà vû un petit nombre ,
montra bientôt l'inconftance ou plutôt la fauſſeté de la
Cour de Versailles , & l'Ambaffadeur du Roi fut chargé
de mettre devant les yeux des Miniftres François
les conféquences férieufés , mais inévitables , de leur
politique . Il remplit fa commiffion avec tous les égards
qui font dûs à une Puiffance refpectable , dont on défireroit
de conferver l'amitié , avec la fermeté digne
d'un Souverain , & d'une Nation , peu accoutumés à
faire ou à fupporter des injuftices . La Cour de Verfailles
fut fommée de s'expliquer,fans délai & fans dé
tour , fur fa conduite & für fes intentions , & le Roi
lui propofa l'alternative de la paix ou de la guerre :
Elle choifit la paix , mais ce ne fut que pour bleffer
les ennemis d'une manière fûre & fecrette , fans avoir
rien à craindre de leur juftice . Elle condamna févére
ment ces fecours & ces armemens , que les principes
du droit public ne lui permettoient pas de juftifier:
elle déclara à l'Ambaffadeur du Roi , qu'elle étoit
réfolue à faire fortir fur le champ les corfaires Amé
( 33 )
ricains de tous les Ports de France , pour n'y jamais
rentrer , & qu'on prendroit déformais les précautions
Jes plus vigoureuſes pour arrêter la vente des prifes
qu'ils auroient faites ur les fujets de la Grande Bre- .
tagne Les ordres qui furent donnés pour cet effet ,
étonnèrent les partifans des rebelles , & femblèrent
arréter le progrès du mal : mais les fujets de plaintes
renaiffoient tous les jours , & la manière dont ces
ordres furent d'abord éludés , violés enfuire , &
enfin tout à fait oubliés par les Négocians , les corfaires
, & même par les Officiers royaux , n'étoit
point excufée par les proteftations d'amitié dont la
Cour de Verſailles accompagna ces infractions de la
paix , jufqu'à ce moment qu'elle annonça par fon
Ambaffadeur à Londres , le Traité d'alliance qu'elle
venoit de figner avec les Agens des Colonies révoltées
de l'Amérique.
Si un ennemi étranger , reconnu parmi les Puiffances
de l'Europe , avoit fait la conquête des Etats du
Roi dans l'Amérique , & que la France eût confirmé ,
par un Traitéfolemnel , un acte de violence qui dépouilloit
, au milieu d'une paix profonde , le voilin
refpectable dont elle fe difoit l'ami & l'altié , l'Euro
pe entière fe feroir foulevée contre l'injuftice d'un
procédé qui violoit fans pudeur tout ce qu'il y a
de plus faint parmi les hommes. La première décou
verte , la poffeffion non interrompue de 200 ans
& le confentement de toutes les Nations , auroient
fuffi pour conftater les droits de la Grande -Bretagne
aux Terres de l'Amérique - Septentrionale ,
& la Souveraineté fur le Peuple qui s'y étoit formé
des Etabliffemens avec la permiffion & Lous
le Gouvernement des prédéceffeurs du Roi. Si
ce peuple même a ofé fecouer le joug de l'autorité
ou plutôt des Loix , s'il a ufurpé les Provinces
& les prérogatives de fon Souverain , &
s'il a recherché l'alliance des étrangers pour
appuyer fon indépendance prétendue , ces étrangers
bs
( 34 )
ne peuvent accepter fon alliance , ratifier fes
ufurpations & reconnoitre fon indépendance ,
fans fuppofer que la révolte a des droits plus
étendus que ceux de la guerre , & fans accor
der aux fujets rebelles un titre légitime aux
conquêtes qu'ils n'avoient pû faire qu'au mépris de
la justice & des Loix .
La fuite à l'ordinaire prochain.
ÉTATS - UNIS DE L'AMÉRIQUE SEPT
>
Boſton , 9 Août. Une frégate Françoiſe
montant 32 canons , eft arrivée ici de
France Mardi dernier ; elle avoit à bord
le Chevalier de la Luzerne , Miniftre Plénipotentiaire
de S. M. T. C. près des Etats-
Unis , fon Secrétaire , & l'honorable John
Adams , Ecuyer , ci - devant l'un des Commiffaires
de ces Etats à la Cour de France.
S. E. avec fa fuite , mit pied à terre fur le
quai du Général Hancock , où un Comité
du Confeil de cet Etat l'attendoit avec des
carroffes pour la recevoir au moment où
elle prit terre , elle fur faluée de 13 coups
de canon tirés de la fortereffe de Fort-Hill ;
on lui donna d'ailleurs toutes les autres
marques de refpect que les circonstances
rendoient praticables .
New- London , 26 Août. Samedi dernier
les frégates continentales la Providence , le
Queen ofFrance & le Ranger , font arrivées
à Bofton ; dans le cours de leur croifière , elles
ont rencontré une flotte de la Jamaïque , mon.
tant à plus de 100 voiles , fous l'escorte de
plufieurs frégates : elles tirèrent parti de cette
( 35 )
,
rencontre favorable autant que les circonftances
pouvoient le permettre , & enlevèrent
9 des vaiffeaux & un bric , chargés
de rum , fucre , &c.; 9 de ces prifes font
arrivées fauves dans nos ports , & l'on dit
que le rum & le fucre qu'elles avoient à
bord , montent à plus de 5000 tonneaux .
FRANC
E.
De VERSAILLES , le 2 Novembre.
LA Cour eft revenue de Marly ici le 31
du mois dernier.
5.
Madame Elifabeth , après avoir été préparée
convenablement éré inoculée le
23 à Choify - le - Roi , vers le midi . L'infertion
a été faite en deux endroits à chaque
bras ; les deux premiers jours , il ne
parut rien d'extraordinaire autour de chaque
petite plaie . Le 26 , on commença
appercevoir un petit cercle rouge autour
de chacune ; l'éruption a eu enfuite fon
cours ; cette Princeffe a continué fon régime
, & l'opération continue d'avoir tout le
fuccès qu'on peut défirer.
De PARIS , le 2 Novembre.
*
LES lettres de Breft du 23 du mois dernier
, portoient que les frégates de l'armée
commençoient à appareiller , & que l'on
croyoit que le lendemain les vaiffeaux les
fuivroient . On eft perfuadé ici que la flotte
n'a pu mettre en mer que le 26 ou le 27 ,
parce que , dit - on , le courier chargé des
"
4b6Gj
( 36 )
dernières inftructions de la Cour , n'est parti
de Verfailles que le 22. Les Bulletins de
B eft ne s'accordent pas fur le nombre des
vaiffeaux qui compofent l'armée ; les uns ne
les font monter qu'à f1 , d'autres les portent
à St , & à 56. On eft toujours perfuadé que '
les flottes combinées fe rendront dans la
Manche , où elles occuperont la rade de
Sainte - Hélène , pour protéger la defcente.
Selon des avis particuliers d'Angleterre
l'Amiral Hardy a appareillé avec 36 vaiffeaux
, & il fe trouvoit le 21 du mois dernier
entre Portsmouth & Plymouth. Si cette
nouvelle fe confirme , il y a lieu de préfumer
que la campagne ne fe finira pas fans quelque
action .
» Un petit bâtiment , ggrréééé en goélette , écriton
de Belle Ifle , venant de la Martinique en 35
jours , chargé pour le compte des Négocians , &
portant des lettres de M. le Marquis de Bouillé ,
a mouillé le 12 dans notre citadelle ; le 14 , il eft
arrivé dans notre rade un vaiſſeau marchand de la
Rochelle , qui faifoit partie d'un convoi de 68 ou
69 bâtimens deftinés pour les Ports de France. Le
Capitaine à déclaré qu'ayant effuyé à 40 lieues ou
environ des Ifles Bermudes , un coup de vent af
freux , accompagné de tonnerre , plufieurs de ces
bâtimens avoient été difperlés & obligés de relâcher
ou de faire côte à l'Amérique Septentrionale.
Quelques-uns ont péri ; celui qu'il montoit avoit
cu fon mâr d'artimon caffé & emporté par la mery
Le lendemain de cet ouragan , il rencontra deux
vaiffeaux du même convoi , dont l'un couloit bas
& l'autre qui avoit été frappé de la foudre , étoit
tout en feu ; il n'eut que le tems de fauver l'équil
page du premier , & quelques malheureux du fe
( 37 )
cond, qui avoient encore affez de force pour s'aider.
Ils font tous fur fon vaiffeau , qui appareilla le
15 pour la Rochelle «.
La frégate l'Aimable , arrivée fous l'Ifle
de Grouais , dans un état déplorable , difent
quelques lettres de Nantes , a confirmé que
Fouragan du 16 & du 17 Septembre , a été
un des plus terribles qu'on ait effuyés en
pleine mer 10 navires font entrés depuis
dans différens ports de la Bretagne ; 3 autres
de la Rochelle ont mouillé à Belle - Ifle.
Selon les mêmes lettres , il eft arrivé à
Nantes un navire Américain , dont le Capitaine
affure que le Comte d'Eftaing étoit le
7 Septembre devant New - Yorck. Celles
de Londres , au contraire , affurent que ce
Vice - Amiral a été rencontré le 15 du même
mois à 100 lieues de New Yorck , & qu'il
pourroit bien avoir fouffert le lendemain
du coup de vent qui fe fit fentir dans ces
parages.
" On arme avec la plus grande célérité , écrit- on
de Toulon , trois frégates que l'on croit destinées
à eſcorter so ou 60 bâtimens qui doivent fortir
de Marfeille pour approvifionner nos Iftes d'Amé
rique . Nous n'avons point de nouvelles de l'efcadre
de M. Sade ; il y a apparence qu'elle s'arrêtera
quelque tems au détroit «.
» On apprend de Marfeille que depuis le 28
Septembre jufqu'au 1 Octobre , il y eft arrivé 35
bâtimens venans de différens ports , chargés principalement
de, bled , de farine , de riz , d'orge , de
foude & de diverfes autres marchandiſes «.
On lit dans l'Affiche de Poitiers les détails
fuivans d'un accident qui peut fervir de
leçon , & que nous rapporterons à ce titre.
( 38 )
» Un Particulier du Bourg de S. André-fur?
Sevre , avoit environ 3 livres de poudre à
canon qui fe trouva mouillée faute d'avoir
été couverte avec foin dans le tranſport.
Pour la faire fécher , il imagina de la mettre
dans un plat fur le feu ; il la remua de tems
en tems ; à la fin elle s'enflamma & fit explofion.
Il ne fe trouvoit pas heureuſement
auprès ; mais fa domeftique qui étoit dans
la chambre , dont toutes les vîtres furent
caffées , fut affez grièvement bleffée au vifage
".
Nous avons offert , dans ce Journal , les
réſultats de quelques - uns des Calculs de M.
l'Abbé d'Expilly ; on vient de nous adreffer
la lettre fuivante , qui contient quelques
obfervations auxquelles ce Savant ſeul peut
répondre.
" J'ignore , M. , fi les calculs de M. l'Abbé d'Expilly
fur la population , font exacts ; je n'ai jamais
été à portée de prendre des connoiffances un peu
approfondies fur cet objet ; mais je trouve qu'il
s'eft fi fort trompé fur la récolte des grains , que
J'ai peine à le croire fur le refte : comment peutil
dire que la France contient 24 millions d'habitans
, & ne recueille que so millions de feptiers ,
tandis que chaque individu en conſomme trois me.
fures de Paris chaque année , ce qui fait 22 millions
de plus que la récolte qu'il fuppofe. Voici un calcul
bien fimple , quoique très - différent du fien ,
& auquel je crois difficile de répondre. La France a
200 lieues de large fur 225 de longueur ; qui font
45 mille lieues quarrées , ou de fuperficie ; multipliez
45 mille lieues par 900 , qui eft le nombre
d'arpens que contient une lieue quarrée , vous aurez
40,500,000 arpens : defquels diminuant la moi(
39 )
tié pour les vignes , les prairies , les villes , les
villages , les grands chemins ( beaucoup trop larges ),
les rivières , les foffés , les landes & les montagnes
, reftera 20,500,000 arpens , qui multipliés
par , donnent un produit de 101 millions 500
mil feptiers de tout grain , qui ne fuffifent pas pour
la fubfiftance de 24 millions d'habitans , mais qui
excèdent de 7 millions 500 mille celle qu'il faut à
20 millions. ( On remarquera que la récolte à s
pour de l'orge & de l'avoine , eft la plus mé
diocre poffible ; qu'ordinairement elle eft de 8 à
10 ) : reftera donc à vendre 7 millions soo mille
feptiers qui , à un louis le feptier , feront autres
180 millions tous les ans dans le Royaume ; mais
il s'en faut bien que nous faffions un commerce
auffi étendu : & quelque liberté qu'on donne à l'exportation
, les befoins de nos voifins ont à peine
été jufqu'à préfent à un million de feptiers ; d'ou
l'on peut conclure qu'il n'y a aucun danger & beaucoup
d'avantages , démontrés dans nombre d'écrits
fur cette matière , à laiffer libre cette branche de
commerce.
M. L'Abbé d'Expilli me dira peut-être je vous
accorde votre calcul' , accordez-moi le mien , fur : lequel
vous convenez avoir peu de connoiffance ;
puifqu'il faut 72 millions de feptiers pour nourrir
mes 24 millions d'habitans , il s'en faudra
millions 300 mille feptiers que vous en ayez affez .
Je réponds , ab actu poffibili : on a vendu du bled
& il n'a jamais manqué , par conféquent il y en a
affez & même trop dans le Royaume ; que plus
le bled fera cher , mieux on le cultivera , & plus il
y en aura ; que telle terre qui ne rapporte que 5
pour I , rapportera 7 & 8 ; qu'on défrichera davantage
par la certitude du profit : Que fous le
règne de Louis XV , quand la liberté du commerce
des grains fut accordée , malgré les accaparémens
le muid de bled , mefure de Paris , ne paffa pas ,
ou du moins que momentanément le prix de
( 40 )
.
300 liv. ; c'est-à-dire , qu'il refta toujours à un
fol la livre au-deffous du prix que le Parlement
avoit fixé en enregiſtrant l'Edit , qui étoit 12 liv.
10 fols les cent livres. Cependant malgré les mauvaifes
années , le peuple a vécu , les impôts ont
été payés , & l'on a vu moias de pauvres que jamais
dans les campagnes , & beaucoup plus de
moyens pour les foulager , parce que tout le monde
étoit plus riche. Que le bled reste au prix qu'il
eft , à environ 200 liv. le muid , les fermes diminueront
d'un tiers , il faudra diminuer les im- ·
pôts en même raifon , & le Royaume tombera de
l'état d'aifance où il étoit avant la guerre , dans
l'état de découragement & de mifere où on l'a vu
avant la liberté du commerce des grains .
» Comme j'excéderois les bornes d'une lettre , en
fuivant les détails où cette matière peut conduire
je finis ici , en, difant que fi M. l'Abbé , d'Expilli
veut me répondre , je fuis prêt à entrer en com
merce avec lui , foit fans me nommer , par la voie
de votre Journal , foit en me nommant & Jui
envoyant mes lettres directement à l'adreffe qu'il
m'indiquera".
» La cérémonie de la rentrée du Châtelet s'eſt faite
le 25 du mois dernier. M. de St - Fargeau , l'un de
MM. les Avocats du Roi , a prononcé un difcours
auquel il ne manquoit qu'un auditoire plus nombreux.
L'Orateur y a développé l'importance des
moeurs dans le Magiftrat , pour former , par l'autorité
de fes exemples , le fupplément des Loix dont
il eft l'organe & le miniftre. Il n'appartient pas à tout
le monde de parler des bonnes moeurs ; il faut en
éprouver foi -même le charme pour les faire aimer ; il
faut les retracer dans fa conduite , pour ne pas offrir
le plus dangereux peut être des fcandales , celui d'un
contrafte public entre fes principes & les actions !
Quand on fe rappelle le nom du jeune Orateur , on
conçoit qu'il a dû puifer dans fa propre famille les
modèles qu'il avoit à peindre ; & fi l'on peut s'éton
( 41 )
ner ici de quelque chofe , c'eft de voir le fils retra
cer de fibonne heure la dignité des fentimens du père.
Il eft encore une autre reffemblance que l'on pourroit
préfager entre ce jeune Magiftrat & celui que la Magiftrature
a perdu l'année dernière , & dont la France
confervera toujours la mémoire , celle des talens &
des études vaftes & folides . Les gens de bien ont pú
reconnoître leurs coeurs dans les tableaux qu'il leur
a préfentés ; & les gens de goût , les qualités dont la
réunion forme le bon écrivain & l'homme éloquent !
des idées juftes & bien liées , de la facilité dans leur
développement , d'heureux mouvemens , des expreffions
fenfibles & animées , & en général , à quelques
taches près , un ſtyle fouvent très-noble & prefque
toujours élégant. On ofe dire que rien n'y trahiffoit
la jeuneffe de l'Auteur , fi bien faite cependant
pour obtenir grace pour des défauts , en donnant plus
de prix aux beautés , que ce fentiment des graces , &
cette morale douce & aimable , qui naiffent des paffions
du jeune âge , pour les épurer & les embellir ,
qu'il faudroit conferver dans la vieilleffe , qui tempèrent
la févère majefté des fonctions de la Magiftra
ture , & qu'on fe plaît fur- tout à retrouver dans le
panégyrifte des bonnes moeurs. On ne fera pas
ici l'analyfe du Difcours de M. de St - Fargeau.
Une analyſe fans citations eft froide & sèche , & les
citations de mémoire font de trop peu d'effet ; on ſe
contente de retracer l'impreffion qu'il a faite. On
dira feulement , pour entrer dans un des voeux les
plus chers de l'Orateur , qu'un des morceaux de fon
Difcours qui a le plus intéreflé fa Compagnie & le
Public , eft celui qui renferme l'hommage authi vrai
que touchant qu'il a rendu aux vertus de M. le Licutenant.
Civil
Le nommé Pierre Caffon , natif de Moumon
, Diocèle d'Oleron , vient de mourig
au Pont- de-Vert , âgé de 102 ans. Il avoit
fervi le Roi pendant toute la guerre de la
( 42 )
Succeffion ; il étoit dans Crémone lors de
la furpriſe de cette Place par le Prince
Eugène , & n'a jamais eu de maladie que
celle dont il eft mort , & dont il n'a été
attaqué que 3 jours auparavant.
» Dame Jeanne Palabo , veuve de M. Etienne,,
Procureur du Roi au Grenier à Sel de Cuffet en Bourbonnois
, y eft morte le 4 Mai dernier , fa fucceffion
eft vacante par l'abfence de les deux fils , que l'on
croit établis en Italie , aux environs de Rome ;
il eft effentiel qu'ils fe préfentent pour recueillir
cette fucceffion , ou qu'ils adreffent leurs procurations
aux perfonnes de leur connoiffance fur les
lieux , afin d'éviter les frais de Juftice , & pour la
vente de leurs meubles & immeubles c .
Les Numéros fortis au tirage de la Lotterie Royale
de France , font : 2 62 , 67 , 60 , 34.
Arrêt du Confeil d'Etat du Roi . » Le Roi s'étant
fait rendre compte des travaux de la Régie
des poudres & falpêtres , S. M. a vu avec fatisfaction
que cette poudre avoit procuré à fes finances ,
à fon fervice & à fes peuples , les avantages qu'elle
s'en étoit promis ; que les bénéfices précédemment
abandonnés à des Fermiers , avoient tourné
en entier au profit du Tréfor royal ; que les Régiffeurs
avoient augmenté , par l'établiffement des
nitrières artificielles , & par la découverte des terres
naturellement falpêtrées , la récolte en falpêtre
dans le royaume ; en forte qu'on peut espérer de
pouvoir fucceffivement fe paffer de la refource
onéreufe & incertaine des achats à l'étranger ,
pour cette matière indifpenfable à la défente de
I'Etat qu'enfin les peuples avoient été affranchis
de la recherche du falpêtre dans les caves ou
celliers , & des fournitures gratuites ou à vil prix ,
des bois , voitures & logement aux Salpêtriers.
S. M. youlant affurer de plus en plus les avantages
de cette Régie , donner aux Régiffeurs des
témoignages de fa fatisfaction , & réunir dans ce
( 43 )
règlement les principales difpofitions faites par
S. M. & par les Rois fes prédéceffeurs ,
l'exploitation des poudres & falpêtres , &c.
, pour
De BRUXELLES , le 2 Novembre.
LE vaiffeau de guerre Anglois le Chatam
de so canons , étoit forti du port de Lisbonne
le 18 Septembre , peu de tems après que
• l'on eut levé l'ordre qui l'y retenoit ; il étoit
accompagné d'un paquebot de fa nation , &
n'avoit pris fous fon convoi aucun des bâtimens
marchands Anglois qui fe trouvoient
dans le Tage. Il ne s'éloigna pas beaucoup
car on le vit rentrer le 20 ; il avoit rencontré
2 vaiffeaux Espagnols qui l'avoient pourfuivi
jufqu'à Sécubal .
Le décret rendu dans l'affaire du Marquis de
Pombal , dont on a parlé ci - devant , ajoutent les
lettres de Lisbonne , paroît avoir des fuites ; on a
faifi les papiers de cet Ex-Miniftre , & on les a tran
portés dans cette Capitale. L'objet de cette faifie
n'excite pas moins d'attention que l'ordre qu'on
affure avoir été donné de mettre dans 15 jours 4
vaiffeaux de ligne en état d'appareiller. On craint
que le Portugal n'éprouve des difficultés à conferver
la neutralité c .
Le fameux Paul Jones avoit envoyé deux
de fes prifes en Norwège ; on a publié enfuite
que la Cour de Danemarck les avoit
fait rendre à l'Angleterre ; on apprend à préfent
qu'il n'y a rien de fi faux. On eft inftruit
auffi d'un autre côté , que la Hollande eft
difpofée à laiffer fortir ce brave Capitaine du
Texel , lorfqu'il fera réparé.
Le 22 du mois dernier , le Comte d'Almodovar
eft parti de Paris pour retourner à
( 44 )
Madrid. Il fera nommé Grand- d'Eſpagne en
arrivant à la Cour , où la conduite qu'il a
tenue pendant la courte durée de fon Ainbaffade
, a reçu les plus grands éloges.
Les lettres de Cadix , en date du 8. Octo.
bre , n'annoncent pas encore que les Efpagnols
aient commencé leur feu devant Gi
braltar. Ils travaillent toujours à l'épaulement .
de leurs batteries. Celles des mortiers font
achevées ; ils ne font guère inquiétés par le
feu de la place.
•
" A en juger par les lettres du Havre , de Saint-
Malo , de Honfleur , de Breft & de Grandville ,
qui fixent toutes à peu de jours la fortie des armemens
de chacun de ces ports , on eft autórifé
à préfumer que les bâtimens qui auront à bord
des troupes de débarquement , le joindront à la
grande flotte à une hauteur défignée pour le ralliement
, & qu'ils feront voile, fous la protection
de M. du Chaffault obfervant toujours de les
couvrir de fa ligne ; de forte que s'il rencontre la
flotte Angloife , il lui livrera le combat , & il
profitera des avantages qu'il en efpère pour tenter
la defcente ; & dans l'hypothèſe contraire , il s'oc
cupera feulement du débarquement que dix vaiffeaux
de guerre & autant de frégates protégeront ,
tandis que la flotte croifera en avant , pour s'oppofer
à l'approche de l'Amiral Hardy ou Rodney <<
Précis des Gazettes Angl. , du 23 au 26 Oct. 1779-
Les deux Chambres du Parlement d'Irlande
ont arrêté unanimement le 12 & le 13 , de déclarer
au Roi dans les adreffes en remerciment de fon
gracieux difcours , que fon Royaume d'Irlande ne fe
contentera plus de la promelle du redrellement de fes
griefs ; que la Grande Bretagne ne peut espérer de
conferver fes-iaifons avec ce Royaume qu'en lai
abando mant au platôt une liberté abfolue pour fon
commerce. Le parti Miniftériel , dans les Communes
( 45 )
fit d'inutiles efforts pour faire difcuter la queſtion
dans un Comité , ce qui auroit fait avorter le projet.
Plufieurs des députés qui tenoient des places de
la Cour , ont eu le courage , dans ce moment de
crife , de feconder le voeu général de leur Pays , &
de lui facrifier leurs intérets perfonnels. La Cham
bre a voté le lendemain des remercimens aux aſſocia
tions militaires. Ce font ces affociations , & celles
des confommateurs de diverfes Provinces pour ne
rien tirer des Manufactures Angloifes , qui ont été le
fignal de ce foulèvement Parlementaire. Le Miniſtère
Britannique a dédaigné ces murmures : il s'eft félicité
de voir une armée puiffante , fe former en Irlande
fous le prétexte de défendre ce Royaume contre les
invafions. Son obftination & ſon aveuglement vont
coûter à l'Angleterre les plus grands facrifices , pour
que les vailleaux de l'Irlande ne prennent point la
route des ports étrangers , & que fes ports ne s'ouvrent
point à l'Europe entière , dont le Gouvernement
Anglois avoit juré de reftreindre éternellement le
commerce. Les deux Chambres le font ajournées
pour le premier Novembre.
Les affociations armées & indépendantes d'Irlande
au nombre de 40,000 hommes actuellement fur pied ,
& journellement exercés , ont déclaré hautement ,
par la bouche de leurs Commandans volontaires ,
que rien ne fatisferoit l'Irlande , fi ce n'eft un commerce
abfolument libre avec toute la terre , & qué
cette indépendance feule pourroit l'empêcher de fe
détacher de la Grande- Bretagne.
Les Affociés de Dublin formant un corps de 800 h. ,
ayant à leur tête le Duc de Leinster qui les avoit
affemblés , ont bordé le paffage des Repréfentans qui
fe rendoient au Parlement avec les Adreffes au Roi
pour demander cette indépendance.
Dans les fameufes féances du 13 : & du 14 du Parlement
d'Irlande , la Chambre des Communes reffembloit
plus à un Confeil de Guerre qu'à un Sénat .
Prefque tous les Députés y ont paru en uniforme ,
chacun portant celui d'un des corps d'aſſociation .
( 46 )
Des perfonnes qui étoient dans la Gallerie pour
entendre les débats , ont avoué que ce coup-d'oeil &
la connoiffance qu'on avoit de la réſolution prife par
cette augufte Affembléé , de fe faire rendre une
prompte juftice par un Gouvernement tyrannique ,
tenoit tous les Affiftans dans un refpect religieux , &
tout rappelloit ces tems anciens où les Barons obtenoient
, les armes à la main , le redreffement des
griefs Nationaux.
Il a échappé à quelques perfonnes du parti Minif
tériel de dire que ce foulèvement de l'Irlande contre
l'Angleterre , dans les circonftances actuelles , étoit
le coup de pied de l'âne .
La Cour a été très-nombreuſe à Windſor le 25
O&obre , jour anniverſaire de l'avènement du Roi
au Trône. Lorfque Charles II . voyoit à fon lever
plus de monde qu'à l'ordinaire , il difoit à fes Confidens
que c'étoit pour fui le fignal de quelque mauvaife
nouvelle. Lauderdale , un jour , l'ayant fupplić
de lui en dire la raifon : c'eft que mes Miniftres ,
répondit - il , favent qu'au milieu d'une foule on fent
moins fon mal.
Les dépenfes extraordinaires de l'armée , pour
l'année préfente , fe montent , dit - on , à plus de
7 millions fterlings , fans y comprendre le fervice
extraordinaire de l'artillerie . Le total , de cette année
s'eft monté à près de 17 millions fterlings."
Pour l'année prochaine , il fera au moins de 25
millions. Dans la dernière année de l'autre guerre
il montoit à peine à 17 millions , quoique l'Angleterre
vit triompher fes armes fur toutes les parties du
globe , & qu'elle eûr des armées de terre & de mer
beaucoup plus confidérables qu'aujourd'hui.
2
Les emplois militaires du Général Burgoyne ont
été partagés entre le Colonel Faucit , qui a négocié
les traités pour les troupes Allemandes , & le Général
Vaughan , fameux par l'incendie & la dévaftation
du riche Canton d'Efopus , fur la rivière
d'Hudſon.
( 47 )
Le Roi a accordé une penfion viagère de 200 1. ft.
la veuve du Capitaine Farmer , dont le vaiffeau le
Québec a fauté dans fon combat avec la Surveillan
Le & une de 25 à chacun de fes fept enfans. Le
Capitaine Farmer commandoit aux Hles Malouines
il y a quelques années , lorfque les Espagnols en
chafsèrent les Anglois , & retirèrent le gouvernail
de la frégate de guerre qui s'y trouvoit On dit auffi
que fon fils aîné , qui eft aux Ecoles d'Eton , fera
créé Chevalier Baronet.
Un fameux Graveur de Londres a annoncé qu'avant
peu il mettroit en vente le portrait de Paul
Jones . A peine cette annonce a-t- elle été connue qu'il
lui eft venu en deux jours huit mille & quelques cen
taines de foufcriptions .
Les Polices d'affurance , pour la flotte attendue
de Québec , portent qu'elle mettra à la voile le 25
Octobre ; ainfi elle pourra être dans les mers Britan
niques vers la fin de Novembre.
Le 7 Août l'Amiral Péter Parker appareilla de la
Jamaïque avec un vaiffeau de ligne & plufieurs fortes
frégates pour aller croifer devant le Cap François
. Le 9 , une efcadre Espagnole fe montra devant
l'Ifle. L'allarme fut générale pendant 48 heures,
L'efcadre prit enfuite le large.
Le 20 Octobre , les fonds de la Compagnie des
Indes ont tombé de deux pour cent , fur la nouvelle ,
peu certaine cependant , que les Marattes le font emparés
de la côte de Malabar , & ont enlevé aux Anglois
pour cinq ou fix millions ſterl . d'effets.
On débite que la Compagnie des Indes n'attend
plus de vaiffeaux que vers la fin de Janvier ou le
commencement de Février de l'année prochaine. Ce
bruit pourroit n'avoir été imaginé que pour empê
cher les ennemis de fe placer fur leur route ; plufieurs
doivent être arrivés en Mai à l'Ile de Ste-Hélène ,
& pourroient être rendus en Europe vers le com➡
mencement de Décembre en fuppofant qu'ils aient
attendu quelques femaines pour voir s'il ne leur
( 48 )
viendroit pas de convoi. Ces vaiffeaux font : le Verelt
le Godefroy , l'Hilsborough , le King Georgele
Royal George , le Glatton , le Schrewbury & le
Mountftuart.
Rib : 35pINIJON MORGAN
#
Au 26 Octobre, les dernières nouvelles que l'on
avoit reçues de New -Yorck étoient du 6 Septembre ,
* & de Halifax du 15. Deux des bâtimens de tranf
sports du convoi de l'efcadre d'Arbuthnot , fur lef
quels étoient cinq compagnies du 8 ze régiment , ont
été pris par les Américains & conduits à Boſton. La
grande armée des Etats- Unis , commandée par le
Général Washington , eft forte de 37,000 hommes
parfaitement exercés , & dont la plupart ont fait les
&& dontla p
dernières campagnes dans les diverfes parties du
-
Continent .
Depuis le départ de l'efcadre on a appris qué les
équipages étoient défolés par les maladies , & qu'elle
avoit envoyé à terre un nombre prodigieux de maté
lots hors d'état de faire la campagne. C'eft le manque
d'hommes qui a empêché le Sandwich , de go can.,
de fe joindre à l'efcadre lorfqu'elle a appareillé . Il eft
entièrement armé .
On a des nouvelles fachenfes du nouvel établiſſes
sment formné par les Anglois à l'ifle de Gorée. Il y eft
more cent fix hommes du 75e Régiment , le Lieute
nant-Colonel Rook , qui commandoit quatre Com
pagnies de ce Régiment en arrière fur la frégate!
Atalante. Is'étoit embarqué fur l'efcadre du Che
valier Edouard Hughes . Le Sénégal n'eft point repris
&l'Angleterre n'a point dans cette partie des forces
capables de nous faire rentrer dans une poffeffion
aufli importante.
Voici une expreffion remarquable du Roi de
Tanjour , dans la dernière lettre aux Directeurs de
la Compagnie des Indes . Déformais je ne rendrai
plus mes adorations qu'au puillant Dieu Ashur &
»à la Compagnie Angloiſe «.
La Suite du Manifefte de l'Eſpagne à l'ordinaire
prochain.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIE.
De CONSTANTINOPLE , le 20 Septembre.
LA tranquillité continue de régner dans
cette Capitale ; le peuple qui fe plaignoit
beaucoup du Sélictar Aga , a tout- à - fait changé
de ton depuis qu'il eft élevé au premier
pofte de l'Empire. Les largeffes du Grand-
Vilir qui ne fort jamais fans faire diftribuer
de l'argent fur fon paffage , ont opéré cette
révolution dans les efprits. Il affecte de fe
montrer libéral & ce moyen eft efficace
fur la multitude. Ses murmu es précédens
lui étoient infpirés par des mécontens ; le
Grand - Vifir en eft inftruit ; il connoît les
principaux , & il a déployé contre eux la plus
grande févérité. Il s'eft fait depuis quelquetems
beaucoup d'exécutions , tant publiques
que particulières ; ceux qui les portent à
1500 les exagèrent fans doute ; mais cela
prouve en même tems qu'elles ont été trèsnombreuſes.
On affure que l'Aga des Janniffaires
, dépofé & exilé dernièrement , a été
13 Novembre 1779.
( 50%)
décapité, comme atteint & convaincu d'avoir
été l'inftigateur des troubles & des incendies
auxquels cette ville a été expofée depuis
quelque tems.
On dit que la République de Veniſe arme ,
tant par terre que par mer ; mais on préfume
que cet armement eft uniquement deſtiné
contre les Monténégrins.
Nous venons de recevoir de l'Egypte les
nouvelles fuivantes :
» Hallan Bey-Jeddahoui , après avoir , dans la
révolution du mois de Juin dernier , fauvé la vie par
fon adreffe & fa valeur , obtenu fa grace , & été
enfuire exilé à Jedda , s'étoit embarqué pour s'y
rendre für un vaiſſeau qu'il avoit pris à Suez. Dans la
route , ayant corrompu fans doute une partie de l'é
quipage, il fe rendit maître du Capitaine , lui coupa
la tête , s'empara d'une fomme confidérable qui le
trouvoit à bord , & retourna à Suez , d'où il paffa en
Août dans la haute Egypte. Quelques- uns de fes an
ciens partifans , exilés comme lui , l'y ont rejoint ;
plufieurs autres arrêtés en cherchant à les imiter ont
été mis à mort.
ila
» Abder-Akman- Aga , de la fuite d'Ifmaël-Bey , a
auffi tenté de paſſer dans la haute Egypte avec 4 ou
500 hommes. Ayant été obligé de côtoyer le Caire ,
il s'étoit mis à l'arrière- garde de la troupe pour contenir
ceux qui feroient tentés de prendre la fuite $
cette précaution même a caufé fa perte par ce que
fe trouvant , par- là , féparé du gros de fess gens ,
été entouré par les Arabes qui l'ont arrêté , & qui
lui ont tranché la tête , conformément aux ordres des
Grands du Pays , qui craignoient que s'il paroiffoit au
Çaire , l'eftime qu'il s'y étoit conciliée, ne le dérobâr
à leur reffentiment. Ifmael-Bey , après cette cataftrophe
, défefpérant de pouvoir joindre Haffan , a été
s'embarquer à Jaffa fur un bâtiment Vénitien avec
toutes les richeffes ; il à relâché en Chypre , où il
annonce qu'il veut aller à Conftantinople. Son def
fein eft de fe rendre en Barbarie pour gagner delà
J'Egypte ; il eft difficile qu'il réuffiffe ; on y a envoyé
2 Beys qui doivent lui en fermer l'entrée « .
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 1§ Octobre.
L'AMIRAUTÉ vient d'apprendre que le
vaiffeau de guerre le Holftein , parti d'ici aut
mois d'Août dernier , avoit effuyé un gros
tems qui l'avoit fort endommagé & forcé de
relâcher à Lisbonne.
La Cour a pris Dimanche dernier le deuil
pour quinze jours , à l'occafion de la mort de
la Ducheffe Chriftianne Imgard d'Holftein-
Ploen , née Comteffe de Reventlau. Le Roi,
par cette mort , épargne une penfion de 12,000
rixdahlers qu'il faifoit à la feue Ducheffe .
Le Contre-Amiral Ruffe Chmetewskoy
eft arrivé dans cette rade avec 3 vaiffeaux de
ligne & 5 frégates de guerre de fa Nation. Le
Contre-Amiral , après avoir croifé cet été dans
les mers Blanche & du Nord avec 2 vaiffeaux
de ligne & 3 frégates , avoit été enfuite prendre
à Archangel z vailleaux de guerre & trois
frégates nouvellement conftruits ; il devoit
les amener ici ; mais un des vaiffeaux ayant
été endommagé dans le trajet , a été obligé
de relâcher dans un des ports de Norwège ,
où M. de Chmerewskoi a auffi laiffé une
frégate pour le fecourir.
C 2
( 52 )
J
POLOGNE.
De VARSOVIE, le 15 Octobre.
Jusqu'a ce moment dans ce Royaume ,
on avoit refufé de croire à la poffibilité de
rappeller les noyés à la vie. Deux faits qui
viennent ,de fe paffer ici depuis quelques
jours , ont forcé l'incrédulité à céder. Une
veuve excédée de douleur , & on doit ſuppofer
de la perte de fon mari , s'étoit jettée dans
la Viftule , d'où elle ne fut retirée qu'après
d'affez longues recherches. MM . Eppongier ,
Chirurgien , & Piotroffski , Apoticaire du
Roi , lui adminiftrèrent avec beaucoup d'intelligence
les fecours prefcrits en pareille circonftance
, & la rappellèrent à la vie. Un
domeſtique en voulant puifer de l'eau dans
un puits , y fut entraîné par le poids du fceau ;
il n'en fut retiré qu'une heure après ; on le
croyoit mort fans retour ; M. Piotroffski
effaya cependant les remèdes , & le fuccès
qui les fuivit excita l'admiration des fpectateurs
. Deux cures comme celles- là , faites feulement
il y a 20 ans , par quelqu'un foi -difant
infpiré , auroient fait crier au miracle
dans un pays où l'on croit encore fermement
aux revenans & aux forciers.
Le Prince de Radziwill , Paltin de Wilna ,
a fait dans le mois dernier une grande chaffe
dans les forêts voifines de Wilna ; elle a duré
15 jours ; 6 à 700 payfans battoient le
bois , avec une grande quantité de chiens
( 53 )
Ie Prince a tué dans cette chaffe to ours ,
60 daims , 70 fangliers & 100 loups.
On raconte qu'à la première pluie abondante
qui fuccéda à la longue féchereffe que
la Pologne a éprouvée au printems , dernier ,
un de nos Magnats dit à un de fes payfans
ferfs. Voilà de l'or qui tombe ! Oh parbleu ,
non , répondit le paylan , car vous me forceriez
de le ramaffer pour vous.
ALLE MAGNE.
De VIENNE , le 20 Octobre.
ON fe flatte de revoir inceffamment ici
l'Empereur; il arriva le 6 de ce mois à Prague ,
& defcendit au Palais Royal. Le lendemain
matin il vilita les Cafernes , le Parc d'Artillerie
& les nouvelles fortifications ajoutées
à cette place l'année dernière. Il jouit d'une
parfaite fanté.
M. Jacobi , réfidant de S. M. Pruffienne.
en cette Cour , & qui étoit parti l'année
dernière à caufe des troubles furvenus entre
les Cours de Vienne & de Berlin , eft de
retour depuis le 12 de ce mois dans cette
Capitale où il a repris fes fonctions.
Le 13 , vers les 3 heures après - midi , le
R. P. Everard de Rackerburg , Général des
Capucins , Grand, d'Efpagne de la première
Claffe , arriva ici par eau. Par- tout où il a
paffé il a refufé modeftement les honneurs
qu'on a voulu lui rendre' ; il n'a pas voulu
également ufer ici du carroffe à fix chevaux
c 3
( 34 )
que S. M. I. & R. avoit envoyé au - devant de
lui , & il s'eft rendu à pied au Couvent de
fon Ordre.
›
On affure que l'Archiduc Maximilien
partira dans peu pour fon voyage d'Italië
& que l'Impératrice deftine une fomme
de 40,000 ducats pour les frais du voyage
de ce Prince.
Il y a eu fur la fin du mois dernier à Verlach
, lieu de la Carinthie , où l'on fabrique
des armes à feu , un incendie confidérable.
Quarante maiſons , fans compter les granges
& l'Eglife , avec toute l'argenterie & les
ornemens ont été réduites en cendres. Les
cloches ont été fondues. Plufieurs milliers
de fufils ont été détruits , & les deux tiers des
habitans fe trouvent réduits à la dernière
misère.
De HAMBOURG , le 25 Octobre.
Le bruit court que plufieurs des régimens.
Pruffiens qui doivent paffer la revue à
Magdebourg , prendront enfuite le chemin
de la Weftphalie. Ce mouvement qui n'a
vraisemblablement pour objet que de faire
changer de garnifon à quelques corps , ne
manque pas de fournir des conjectures à
nos fpéculatifs , & nos papiers , faute de
faits pofitifs , s'empreffent de les copier ; on
fent bien que le retard du départ des Ambeffateurs
refpectifs des cours de Vienne ,
de Berlin & de D efde , entre pour quelque
chofe dans ces fpéculations , qui annoncent,
( 55 )
en même temps qu'on travaille avec beaticoup
d'activité en Saxe à de nouvelles fortifications.
Il feroit peut-être aifé de raffurer
ces politiques timides , fur tous les
points ; en attendant ils peuvent l'être fur
un par la lettre fuivante de Drefde.
" Quoique tous les plans pour l'augmentation des
fortifications de cette Capitale aient été formés &
levés , & même que les piquets pour les aligne
mens aient été déjà difpofés , cependant jufqu'à
ce moment -ci les travaux n'ont pas encore été com
mencés. La plupart des palidades plantées pendant le
cours de la dernière guerre , avec tant de précipita
tion , qu'on n'avoit pas même pris le tems de les brutler
par le bout qui devoit être enfoncé en terre ,
comme il eft d'ufage de le faire pour les préferver
de la pourriture, viennent d'être arrachées & dépofées
dans les magafins. Cependant tous les terreins
qui , ayant été jugés néceffaires , avoient été
pris pour l'augmentation des fortifications , n'ont
point été rendus à leurs propriétaires ; S. A. S. E.
leur en a fait rembourfer la valeur «.
» Selon des lettres particulières de la Sniffe , lit- on
dans quelques - uns de nos papiers , il eſt ſurvenu
des difficultés entre le Sénat & la Bourgeoilie de
la ville de Genève. Les Bourgeois , difent ces
lettres , ayant remarqué que le Sénat cherchoit à
reftreindre leurs priviléges , ont demandé à voir
les loix par lefquelles les droits réciproques font
fixés , afin d'être en état de juger fi la conduite
du Sénat y étoit conforme. Mais celui- ci n'ayant
pas voulu les fatisfaire fur ce point , ce refus a caúfé
beaucoup de foupçons & de mécontentemens , &
on craint qu'il n'en résulte des fuites fâcheufes pour
le repos de cette République «.
Des lettres de Genève même & poftérieures
à celles qu'on prétend avoir reçues
C 4
( 56 )
de la Suiffe , ne contiennent pas un mot
qui annonce ces fermentations.
» Le Nonce du Pape , écrit - on de Cologne ,
continue de te plaindre vivement des thèſes publiées
depuis peu à Bonn contre l'autorité du Souverain
Pontife. Il nomme , dit-on , l'auteur de ces thèfes ,
execrabilis homo , & cherche à lui faire ôter fon
emploi. De fon côté , l'auteur qui s'eft mis fous
la protection des Cours de Vienne & de Bonn
vient , ajoute-t- on , d'obtenir la permiffion de faire
réimprimer fes thèſes fans y faire aucun changement
"
On apprend que les Curés & Prêtres du
Diocèfe de Strasbourg ont fait propofer par
Députés au Cardinal de Rohan , de fe cottifer
jufqu'à la concurrence de 100,000 liv .
pour aider S. E. à reconſtruire fon château
de Saverne ; mais ce Prince en témoignant .
fa fenfibilité aux offres de fon Clergé , a
répondu aux Députés , que dans les revenus
de fes bénéfices , il trouveroit des fonds pour
réparer fes pertes , avec le temps , fans être
à charge à des Pafteurs qui ne pourroient
d'ailleurs réalifer leurs offres qu'au préjudice
des indigens de la province d'Alface ,
qui ont befoin d'être fecourus .
ITALIE.
De LIVOURNE , le 13 Octobre.
S. S. parfaitement rétablie de fa maladie ,
fort tous les jours pour le promener tantôt
à pied tantôt en voiture ; elle va auli
quelquefois à la campagne : dernièrement.
( 57 )
elley alla prendre le divertiffement de la
chaffe aux filets.
Le cadavre trouvé dernièrement auprès
du Séminaire Romain , a fait tous ces joursci
l'entretien des oififs de cette Capitale , où
ils ne font pas moins nombreux que dans
les autres. Les locataires d'une maifon peu
éloignée allèrent dépofer devant le Tribunal
du Gouvernement que le Prêtre Dominique
Ceracchi qui habitoit la maifon voifine de la
leur , ne paroiffoit plus, depuis quelques
jours. Les Officiers de juftice s'y tranfportèrent
auffitôt ; ils forcèrent la porte de l'appartement
qu'on leur indiqua pour celui de
FEccléfiaftique les murs & le plancher
étoient teints de fang : on trouva fur un petit
toît contigu , la robe- de- chambre de Ceracchi
, & undhappe; l'une & l'autre étoient
à demi brûlées. La domeftique du défunt
qui ne demeuroit pas dans la maifon , & qui
n'y paroiffoit plus depuis le meurtre , fut:
appelée & interrogée. Elle déclara qu'elle
avoit été renvoyée par le frere de fon maître ,
qu'il lui avoit die parti pour un voyage : les
foupçons Irombèrent naturellement fur ce
frere qui a été arrêté. Le public attend avec
une égale impatience le jugement de ce procès
& la punition de ce crime atroce ; il n'eft pas
moins curieux des circonstances , & fur-tout
de ce qu'entendoir l'affaffin par , fon écri
teau Avis aux adultères. Peut - être cette recherche
barbare , avec laquelle il avoit mu
( 58 );
tilé le cadavre , lui avoit elle paru propre à
cacher fon crime.
t
» La foudre tomba , le ri du mois dernier , dans
la ville de Rivadavia ; s'étant divifée , une partie
fe dirigea fur le clocher de l'églife de St. Jacques,
& fit tomber évanoui le Sacriftain qui y étoit Elle
partagea en deux un petit garçon qui l'accompagnoit,
& dont le corps devint tout noir . L'autre partie
tomba dans un bofquet où elle ne fit aucun doms
mage ; mais un grand vent & la grêle qui fuivirent
l'orage , firent beaucoup de dégâts dans les vignes
du pays ".
ESPAGNE.
De CADIx , le 11 Octobre.
LE Chef d'efcadre D. Ulloa , qui avoit
mouillé ici le 6 avec les vaiffeaux le Phénix:
le Saint Julien , le Diligent & le Gaillard,
n'y a pas fait un long féjour. Il eft fortile &
pour fe joindre à D. Barcelo : il a laiffé le
Gaillard , qui a befoin de quelques réparations.
Les nouvelles du camp de Saint - Roch ,
font que les Anglois cherchent à établir de
nouvelles batteries fur les hauteurs qui do-,
minent nos lignes . Si l'on en croit le rapport
d'un transfuge qui a été affez heureux que
d'échapper à 5oo coups de fufil qu'on lui a
tirés , le Gouverneur de Gibraltar , à qui
quelques perfonnes repréfentoient de ménager
un peu plus la poudre à canon , a répon
du qu'il falloit l'ufer en même temps que
les vivres , parce que ceux ci venant à manquer
, l'autre devenoit inutile.
( 59 )
La veuve Dona Mariane de Colmenares,
qui poffede quelques maifons & jardins aux
environs du village de Cabra , contigu au
camp de St-Roch , s'eft préſentée devant D.
Martin Alvarez qui le commande , & lui a
offert fes poffeffions pour l'ufage de l'armée ,
en lui faifant obferver que fon époux avoit
déjà fait un pareil emploi de fes biens pour le
fervice de S. M. pendant le fiége de Gibraltar.
Cette offre généreufe a été acceptée.
D. Pedro de Leyba , commandant la frégate
du Roi la Sainte-Magdeleine , eſt entré
ici le 1. de ce mois avec un lougre Anglois
nommé le Duc de Cornouailles , dont il s'eft
emparé à la hauteur du Cap Saint-Vincent.
D. Pedro s'étant apperçu que le corfaire
Anglois étoit excellent voilier , fit fermer fes
fabords pour cacher fon artillerie , ordonna
à la plus grande partie de fon équipage dé
ne pas fe montrer , & feignit de mancuvrer
comme un navire marchand. Cependant
il s'approcha du corfaire jufques à la
portée du canon ; il fut hélé ; mais dans le
moment il força de voiles ; & malgré la
chaffe que l'Anglois prit trop tard , il l'atteignit
& le força de fe rendre à la première
bordée. Ce lougre eft armé de 10 canons
& de 4 pierriers.
» Dans le cours des fix premiers mois de cette
année , écrit- on de la Vera-Cruz , en date du premier
Juillet , il eft entré dans ce Port trente- deux
navires venant de différens Ports , tant de l'Efpagne
que des Indes , & dans ce nombre il y avoit quelques
C 6
:)
( 60 )
vaiffeaux de guerre. Durant ce tems , il en eft parti
trente-cinq pour différentes deſtinations «.
» Depuis deux mois , il règne une épidémie affez
générale de petite vérole & de fièvres malignes . On
a auffi reffenti , les Février , dans la ville d'Oribaza ,
à trente deux lieues d'ici , un tremblement de terre ,
qui n'a point caufé de dommages . Cet accident y
arrive ailez fréquemment à caufe di voifinage d'un
volcan qui brûle continuellement fur le Pic , ou la
montagne d'Oribaza , fur la pente de laquelle la ville
eft fituée. L'élévation de ce volcan eft fi grande , que
les navigateurs le découvrent à foixante lieues en
mer, & qu'il leur fert de fanal pour diriger leur
route «.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 31 Octobre.
DEPUIS le 16 de ce mois les nouvelles de
l'Amérique - Septentrionale ont beaucoup
varié , la Cour reçut ce jour - là des dépêches
apportées par le paquebot le Granville
parti de New Yorck le 6 Septembre & arrivé
à Falmouth le 13 Octobre après une traverſée
orageufe dans laquelle il a été attaqué par
2 Armateurs Américains qu'il a repouffés
après un combat de 3 heures. Ses dépêches
n'ont fourni aucune gazette extraordinaire ,
& pas même un feul article à la gazette
ordinaite de la Cour ; cela n'a pas empêché
les papiers Ministériels d'annoncer l'embarquement
du Chevalier Clinton avec 6 à
7000 hommes pour aller au fecours du
Général Prévot , pendant que: le Général
Comte de Cornwallis cominandoit en fon
x
( 61 )
abfence à New-Yorck. L'Amiral Arbuthnot
devoit escorter les bâtimens de tranfport
avec toute l'efcadre ; mais comment cette
efcadre , dont on connoît la foibleffe , réfiftera
t-elle à la fupériorité du Comte d'Eftaing
elle vient à avoir le malheur de la rencontrer
?
Le filence gardé fur de nouvelles dépêches
expédiées de New-Yorck par le vaiffeau le
Commerce a fait répandre des nouvelles
d'une nature bien oppofée ; loin de pouvoir
porter des fecours au Général Prévoft
le Général Clinton doit être entièrement
occupé de fa propre défenfe. Le Comte
d'Estaing eft arrivé devant New-Yorck , &
voici , dit- on , le plan projetté pour l'attaque
de cette ville.
» Dès que les Francois feront maîtres du Sound ,
un corps de milice tel que M. Washington jugera a
propos de le former , s'affemblera à Fairfield , &
Norwalk ( Villes détruites depuis peu ) , fe rendra de
là à Long -Ifland , ( traveffée qui n'eft que de s
heures ) , & marchera auffi - tôt droit à Brooklyn
vis-à- vis de New York ; de ce poffe ce corps peurs
à l'aide des vaiffeaux François , bombarder &
brûler la ville , pendant que le Général Washington,
avec le gros de l'armée , attaquera Kings - Bridge .
Deux vaiffeaux feulement envoyés au Général Gates ,
fuffiront pour faciliter fon débarquement ; de forte
qu'avant que le Parlement s'affemble , toute l'affaire
de l'Amérique fera probablement terminée .
Depuis l'embrafement de Fairfield & de Norwalk
dans le Connecticut , l'indignation des habitans
de la nouvelle Angleterre , s'eft tellement accrue ,
que la feule Province de Connecticut , a offert au
Congrès 30,000 hommes , pour chaffer entièrement
de l'Amérique les Anglois & les Allemands.
7)
)
( 62 )
Les Américains font fiperfuadés que cette guerre
finira bientôt & que nous reconnoîtrons leur indépendance
, que le Congrès , dans une délibération fecrète
, a déja défigné celui qui fera envoyé à Londres
en qualité de Miniftre des États- Unis «.
On fait les reproches les plus fanglans
aux Miniftres , dans une lettre écrite de
Savanah , le 11 Août.
» On nous avoit promis un renfort de 2500 hommes
que devoit nous amener le Général Grant . Si on
nous eûr tenu parole , la guerre feroit finie au moins
dans toute cette partie Méridionale de l'Amérique.
On a mieux aimé employer ces troupes à prendre
Ste-Lucie pour les y enterrer par milliers. Ce climat
meurtrier nous a emportés 2000 hommes. Pour
avoir voulu faire deux expéditions à la fois , nos Mi.
niftres ont manqué l'une & l'autre. La campagne aura
coûté tout de même 4 millions fter! Mais qu'eft ce
que cela leur fait ? Ils lèvent l'argent fi aisément par
des foufcriptions & en mendiant aux portes ! C'eſt à
l'indécifion de nos Miniftres , à l'inftabilité de nos
Confeils & à l'abfurdité de leurs ordres que nous
devons imputer tous nos malheurs « .
Pour affoiblir , s'il eft poffible , nos allar
mes fur l'état de nos affaires à New-
Yorck , on a répandu que le Comte d'Estaing
avoit été à la Jamaïque ; c'eft nous en donner
fur cette ifle où nous ignorons abfolument
ce qui fe paffe. Nos Négocians en attendent
des lettres depuis deux mois. Les paquebots
le Halifax & le Lord Hide n'arrivent point ;
le Cumberland , parti de cette ifle en Juin ,
y a été renvoyé des ifles du Vent avec des
dépêches de l'Amiral Byron ; & s'il eft arrivé
quelque accident à ces paquebots , on fera
encore fix femaines fans recevoir des nou(
63 )
velles. Jufqu'à ce moment nous ferons dans
l'inquiétude ; la précipitation avec laquelle
on veut fure partir le ' convoi deſtiné pour
cette ifle , eft faite pour l'augmenter. C'eſt
le 29 de ce mois qu'ont dû être affemblés au
nore la fortie de la Tamife les bâtimens
qui doivent y tranſporter des troupes , 10,000
barils de poudre , autant de barils de grappes
de raifin , de boulets ramés , & c. Le s
Novembre prochain eft fixé , dit-on , pour
leur départ , nos Négocians qui voudront
profiter de l'efcorte qu'on donnera à ce
convoi ont été prévenus , & le font plaints
de ce qu'on leur donnoit fi peu de tems. On
leur a répondu qu'on avoit les plus puiffantes
raifons pour preffer leur départ ; cela prouve
que nos Minifttes ont reçu les avis les plus
alarmans. Cependant on ne croit pas que
le convoi mette fitôt à la voile. L'Amiral.
Rodney s'est bien rendu à Portſmouth ; mais
il n'eft pas fûr que les vaiffeaux qu'il doit
emmener avec lui foient encore prêts. Les
befoins de l'Amiral Hardy s'opposent à ce
qu'on puiffe former l'efcadre des ifles auffi
promptement qu'il feroit néceffaire. Il a
mis à la voile avec 37 vaiffeaux de ligne ;
mais le 22 au foir il a reparu devant Ply
mouth , d'où on lui a envoyé un renfort de
4 vaiffeaux de 74 canons & de 2 frégates de
32. Nos papiers en infèrent que fa flotte fe
trouve par ce moyen portée à 41 vaiffeaux ;
mais ils oublient qu'il a été forcé d'en
renvoyers à Spithéad , qui font le Blenheim ,
( 64 )
de go , le Monarque , le Canada , l'Arrogant ,
Intrépide , de 74. Les circonftances peuvent
exiger qu'on lui en donne encore , & dans
ce cas il eft difficile de laiffer partir le Chevalier
Rodney.
» C'eft un fait , dit un de nos papiers , que le fervice
fecret des divers Départemens s'eft monté dans
l'année préfente aux fommes fuivantes.
ག
2
Le Lord Weymouth , Secrétaire d'Etat du
Sud.
Lord Sandwich , Miniſtre de
la Marine .
Lord Amherst , Généraliffime
de terre.
Lord North , Miniftre des
1 Finances...
46,850 liv. ft.
37,500
16,800
169,750
42,600,
• 203,500
Lord Germaine , pour l'Amé
rique.
TOTAL..
•
Si l'on cherche dans les évènemens le profit qui a
été fait par cette énorme dépenfe ; on fera tenté
d'imaginer que ce font la France , l'Espagne & l'Amérique
qui en ont fait les fonds. Si l'on jette un
coup d'oeil fur le tableau de comparaifon fuivant
des pertes refpectives des Puiffances belligérantes ,
cette idée paroîtra encore plus vraisemblable.
Perte de la Grande-Bretagne.
Ferret , de 14 , pris à la Jamaïque , vaiff. & équip.
Pomona , de 28 , à Antigoa , idem.
Repulfe , de 32 , en allant de New-York aux,
Indes Occidentales
, idem .
Acteon , de 28 , brûlé près de Charles - Town
après s'être échoué fur la côte.
Augufta , de 64 , près de Philadelphie.
Veſtal , de 20 , Pegafus , de 16 , perdus aux
bancs de Terre- Neuve , vaiffeaux & équipages.
( 65 )
Merlin , de 18 , brûlé près de Philadelphie , équipage
fauvé.
Cruifer , de 8 , fur la côte de la Caroline , équipage
fauvé.
Savage , de 20 , perdu près de Louisbourg ,
équipage fauvé , à l'exception d'un homme.
Sommerfer , de 64 , près de Boston , avec une
partie de l'équipage.
Minerva , de 32 , prife par une frégate Françoife
près de la Jamaïque.
"
Flora , de 32 , Juno , de 32 , Lark , de 20 , Orpheus
, de 32 , Cerberus , de 28 , King's Fisher
de 16 , brûlés à Rhode- Iſland , pour empêcher
qu'ils ne tombaffent entre les mains du Comte d'Eftaing
, équipages fauvés.
Mermaid , de 28 , perdue près de Philadelphie ,
en tâchant d'échapper à l'efcadre Françoiſe , équipage
fauvé.
Liverpool , de 28 , près de New- York , équipage
fauvé.
Syren , de 28 , près de Rhode Ifland , idem.
Active , de 28 , pris près de la Jamaïque par 2
frégates Françoifes .
Fox , de 32 , dans la Manche par une frégate
idem .
Trial , de 16 , idem.
Lively , de 24 , par des frégates Françoifes.
Mercury , de 24 , perdu près de New-York ;
équipage fauvé.
Otter , de 10 , près de St- Auguftin , idem.
Sénégal , de 20 , pris par le Comte d'Estaing ,
près de Rhode Iſland.
Thunder , bomb. Idem.
Drake , de 16 , par Paul Jones , près de Belfaſt.
Serapis , de 44 , Countess of Scarborough , de
20 , par le même , près de Hull.
Zephir , de 10 , par les François , dans la Méditerranée
.
Ardent , de 64 , près de Plymouth,
( 66 )
Quebec , de 32 , brûlée dans un combat avec la
Surveillante , près d'Oueffant.
Montréal , de 32 , pris par les François , dans la
Méditerranée.
Arethufa , de 32 , perdue près de Breft , équipage
fauvé.
%
Supply, de 26 , Glaſgow , de 20 , brûlés dans
les Indes Occidentales , équipages fauvés..
Cerès , de 16 , prife près d'Antigoa par une frégate
Françoife.
Weazle , de 14 , près de St- Euftache.
York , de 16 , par le Comte d'Estaing à la Grenade.
Zebra , de 16 , près de Bofton.
Swift , de 16 , près de la Virginie.
Total , 44 vaiffeaux de guerre , non compris
plufieurs navires armés , dont le nombre eft à vue
d'oeil de 15 à 17.
Perte des Américains .
Delaware , de 32 , prife près de Philadelphie
par les troupes de terre.
』
Hancok , de 32 , près d'Hallifax par le Rainbow
, de 44 canons.
Randolph , de 36 , fautée en l'air près de la
Barbade , dans un combat contre l'Yarmouth , de
64 canons .
Raleigh , de 32 , pris près de Boſton par l'Expériment
, de so canons & l'Unicorn de 20 .
Warren , de 26 , brûlé à Penobſcot par Sir Geor
ge Collier , avec 16 autres navires armés.
१ Bonne-Homme-Richard , de 40 , coulé bas après
le combat foutenu par Paul Jones contre le Serapis.
Perte des François.
le Cou-
La Licorne , de 32 , la Pallas , de 329
reur , de 14 , pris dans la Manche avant que les
hoftilités fuffent commencées
La Sartine , de 26 , par Sir Edward Vernon dans
les Indes Orientales.
( 67 )
La Prudente , de 36 , par le Ruby , de 64 canons
près de la Jamaïque.
La Danaë , de 32 , par Sir James Wallace , dans
la baie de Cancalle.
L'Oifeau , de 26 , dans la Manche par l'Apollo ,
de 32 canons.
Perte des Efpagnols.
Santa Ammonica , de 26 , prife près des Açores
par la Pearl , de 32 canons.
Total , 14 vaiffeaux de guerre tout compris .
La balance eft , comme on le voit contre l'Angleterre
, dans la proportion de 3 à 1.
Ce fut le 15 de ce mois que l'Amiral Byron
parut , pour la premiere fois , à la Cour ,
fa
fanté ne lui avoit pas encore permis de s'y
préfenter depuis fon retour des Indes Occidentales.
On dit qu'il fut reçu de S. M. de
la maniere la plus gracieufe ; la conférence
qu'il eut avec elle dura jufqu'à 5 heures &
demic . On prétend qu'il s'eft plaint du Lord
Macartney qu'il accufe d'avoir fait trop peu
de défenfe dans l'ifle de la Grenade . Celuici
eſt attendu pour ſe juſtifier ; il a obtenu
de la Cour de France la permiffion de s'abfenter
fur fa parole.
Le Régiment de Cavalerie légère que comman
doit le Général Burgoyne , vient d'être donné au
Colonel Harcourt qui enleva , il y a deux ans
le Général Lée en Amérique. Le revenu des emplois
militaires de ce Général , étoit de 500 liv. fterl.
Voici ce que dit un de nos papiers de la caufe de
fa démillion. Il n'eft pas vrai , comme on l'a
dit , qu'il l'ait donnée parce qu'il avoit reçu du Roi
l'ordre précis de retourner en Amérique. Les Miniftres
fe font bien gardés de lui faire donner un
pareil ordre. La lettre qu'il en a reçue portoit atteinte
93
( 68 )
à fon honneur , & c'est ce qui l'a décidé à demander
le Confeil de guerre qui lui a été refufé. On
a dédaigné auffi l'offre qu'il a faite de fes fervices
pour la défenfe de fon pays . Dans cette pofition , il
a jugé indigne de lui de recevoir plus long tems
du public un falaire qu'il ne pouvoit pas fe flatter
de gagner. Il fera publié inceffamment un Mémoire.
pour inftruire la Nation de fon affaire!
Les Armateurs de Pool ont reçu de fâcheufes
nouvelles de Terre -Neuve. Leur
pêcherie a fort mal réuffi cette année. Les
François & les Américains ont enlevé prefque
la moitié de leurs vaiffeaux , & fait les
plus grands dégâts fur les côtes de l'ifle . Le
profit leur a été enlevé par les affurances ; &
les habitans font actuellement défolés par la
famine.
Une lettre de Bencole , dans les Indes orientales
en date du 17 Décembre dernier , porte que cette
Ifle a été dans le plus grand danger par une conf
piration tramée par les habitans qui avoient réfolu
de malacrer to is des Anglois qui s'y trouvoient, Le
Raja Elam étoit le principal auteur de cette conf
piration ; elle a été heureufement découverte peu
de tems avant fon exécution ; on s'eft faifi de ce
Raja , qui a été mis en prifon pour être transporté
en Angleterre fur le vaiffeau de la Compagnie des,
In des Orientales The Queen , aux ordres du Capitaine
Donglas.
Les Miniftres n'ont ceffé de nous faire affurer
par les papiers publics , que Gibraltar
étoit dans le meilleur état de défenſe . Cepen
dant il eft de fait que le Panthère de 60 ca-
, le feul vaiffeau que nous ayons actuel.
lement dans la Méditerranée , a été obligé de
donner tous fes canons pour établir une batnons
,
( 69 )
terie fur le roc , tant la place étoit dénuée
d'artillerie en état de fervir. Des Miniftres
capables de laiffer Plymouth dans l'abandon
où nous l'avons vu , n'ont pas dû prendre
plus de foin de Gibraltar.
Au milieu des embarras qui nous enveloppent
au dehors , nous en éprouvons au- dedans
qui ne font pas d'une nature moins allarmante.
L'Irlande que nous n'avons ceffe
de mécontenter , & avec laquelle nous avons
cherché à temporifer , paroît aujourd'hui
décidée à fe faire rendre la juftice qu'elle eft
en droit d'attendre. On a remarqué qu'elle a
commencé , comme l'Amérique , par deman
der le redreffement de quelques griefs ; elle à
fait pafler fucceffivement un grand nombre
de requêtes & de fuppliques auxquelles on
n'a fait que des réponses vagues ; on lui a
donné des espérances éloignées , quand fa
fitúation exigeoit des fecours prochains .
Ces lenteurs , d'autant plus défagréables que le
peuple en fouffroit , ont donné de l'humeur , & caufe
les , affociations pour ſe paffer de toute efpèce de
marchandifes d'Angleterre , ce qui , fans foulager
les Irlandois , a occafionné un deficit dans le débit
des manufactores de celle- ci . Il s'eft fait enfuite
des affociations militaires pour la défenſe du Royaume
, dans lequel le Gouvernement Britannique cft
obligé d'entretenir 12,000 hommes qui s'étoient
trouvés réduits à 2000 fous l'adminiftration du
Come d'Harcourt. Ces allociations ont formé des
compagnics indépendantes qui , felon les derniers
états envoyés à la Cour , ne montent pas à moins
de 46,000 hommes . L'Irlande , avec ces forces
en état de s'oppofer aux attaques qu'elle pourroit
?
( 70 )
•
éprouver du dehors ou du dedans , a fenti qu'elle
pouvoit faire valoir fes droits. Elle demande la
liberté abfolue du commerce , comme le feul moyen
de faire finir la mifère fous laquelle fes habitans
font opprimés ; elle a fur- tout cru pouvoir exprimer
fortement ce qu'elle penfoir depuis long tems ,
que ce n eft pas du Parlement d'Angleterre qu'elle
doit recevoir des loix ; qu'elle a un Parlement ,
féparé , des Cours de Juftice féparées ; que la Nation
affemblée doit par elle même établir des loix
pour étendre , améliorer fon commerce , fe refufer
aux loix reftrictives de la Grande- Bretagne ; qu'elle
eft indépendante de ce Parlement étranger , & que
le pouvoir exécuteur qui réfide dans la perfonne
du Roi , ne peut donner d'exercice dans le Royaume
à aucune autre loi qu'à celles rédigées par le Parlement
d'Irlande.
Avant l'ouverture de ce Parlement , le
Comté de Gallovay avoit arrêté des inftructions
à fes représentans , par lefquelles il
leur eft recommandé de ne voter aucun fubfide
pour un terme plus long que celui de 6
mois. La ville de Dublin avoit pris la même
réfolution ; d'autres lieux les ont imités ; tous
femblent avoir prévu que l'affaire du fubfidé
pourroit paffer avant la réponſe du Roi à la
demande qui lui a été faite de la liberté du
commerce. Le Comté de Vexford a auffi arrêté
que tout marchand qui tirera du dehors
un feul des articles qui peuvent fe manufac→
turer en Irlande , fera regardé comme l'ennemi
de fon pays , & qu'on s'interdira toute
communication avec lui. Le même anathême
a été prononcé contre quiconque , le pouvant,
ne prendra point parti dans quelqu'un des
( 71 )
corps d'affociations militaires , ou n'y four
nira pas un homme à fa place.
rea
Si le Roi , lit on dans une lettre de Dublin ,
fufoit de ftatuer fur nos demandes pour attendre qu'il
eût confulté le Parlement Britannique ; le nôtre s'ajourneroit
de huitaine en huitaine , jufqu'à ce qu'il
eût reçu une réponſe définitive . Il ne traiteroit pendant
ce tems aucune affaire , & n'octroyeroit pas un
feul cheling pour les frais de l'administration ; fi la décifion
tardoit quelques mois à venir, alors tous les impôts
cefferoient au 25 Décembre , excepté ceux dont
les produits font hypothéqués à des emprunts ; l'armée
du Roi en Irlande feroit licentiée , ou obligée
de vivre comme elle pourroit «.
S'il faut en croire quelques amis des Miniftres
, on fera bientôt d'accord de part &
d'autre. Plufieurs taxes oppreffives feront retirées
. On fubviendra à certains deficit par
des taxes fur les terres , & fur les biens dont
les propriétaires vivent hors du Royaume ;
& moyennant quelques équivalens pécuniaires
que l'Irlande fera compter à la trésorerie ,
on l'admettra à participer aux avantages de
l'Angleterre dans le commerce & les manufactures.
On ne doute pas qu'en effet le Miniſtère
ne fonge à fatisfaire ce Royaume. Il a
fous les yeux les effets funeftes de fon
obftination à mécontenter les Colonies ; il les
a détachées pour jamais de l'Empire Britannique
; & l'Irlande n'y tient peut être actuel,
lement que par un fil facile à couper ; la manière
dont elle parle , fa fermeté , fes forces
qu'on ne peut fe déguifer , & qui font réellement
celles de la Nation & non celles du
Gouvernement , tout impofe la loi d'em(
72 )
ployer à fon égard la modération dont il feroit
à fouhaiter qu'on eût ufé à l'égard de
'Amérique , mais cet accommodement fi
néceffaire , par les conféquences du refus
paroît dur à la Grande-Bretagne.
» On commence déja à infinuer aux Irlandois ,
qu'il n'eft pas poffible qu'on leur accorde une parfaite
& abfolue liberté de commerce ; & que s'ils veulent
obtenir les redreffemens qui leur font réellement dûs
à titre de juftice & de reconnoiffance , de la part de
la Grande- Bretagne , il faut qu'ils fouffrent quelques
reftrictions à cette liberté , comme par exemple une
limitation dans le nombre de leurs bâtimens de com
merce ainfi que dans le tonnage de ces bâtimens. La
pofition des ports d'Irlande donne à ce Royaume
un avantage prodigieux pour le commerce, fur ceux
la Grande Bretagne , pour les parties les plus intéreffantes
du globe. Les vaiffeaux auroient fait la moitié
de leur route avant que ceux de Londres , démarrés
à la même heure , fuffent fortis de la Tamife. Si on
joint à cette confidération le bas prix des provifions
& de la main - d'oeuvre en Irlande , on voit qu'il
feroit impoflible aux Anglois de foutenir la concurrence
«<.
Fin du Mémoire Juftificatifde la Cour de Londres,
Les ennemis fecrets de la paix de la Grande- Bre-.
tagne , & peut-être de la France même , eurentcependant
l'adreffe criminelle de periuader à S. M.
Très-Chrétienne qu'elle pouvoit , fans vicler la foi
des Traités , déclarer publiquement qu'elle recevoir
au nombre de fes Alliés les fujets révoltés d'un
Roi , fon voifin & fon allié . Les profeffions d'ami-,
tié , dont on accompagna cette Déclaration que le
Marquis de Noailles fut chargé de faire à la Cour
de Londres , ne fervoient qu'à aggraver, l'infolte
par l'injure , & il étoit réſervé à la France de fe
vanter de fes difpofitions pacifiques dans l'inſtant
même que fon ambition lui infpira d'exécuter &
d'avouer
( 73 )
و د
d'avouer un acte de perfidie fans exemple dans l'hif
toire des Nations. Cependant tel eft le langage
» que la Cour de Verfailles ofe encore fe permettre ;
cependant ce feroit s'abufer de croire que c'eſt la
» reconnoiflance que le Roi a fait de l'Indépendance
» des Treize Etats - Unis de l'Amérique- Septentrioɔnale
, qui a irrité le Roi d'Angleterre ; Ce Prince
n'ignore pas fans doute tous les exemples de ce
genré que fourniffent les Annales Britanniques , &
5 même fon propre règne «. Jamais ces exemples
prétendus n'ont exifté . Jamais le Roi n'a reconnu
Hindépendance d'un peuple qui avoit fecoué le joug
de fon Prince légitime ; & il eft trifte fans doute
que les Miniftres de S. M. Très- Chrétienne aient
furpris la Religion de leur Souverain , pour couvrir
d'un nom auffi refpectable des affertions fans fondement
& fans vraisemblance , qui font démenties
par le fouvenir de l'Europe entière.
Au commencement des difputes qui s'élevoient
entre la Grande- Bretagne & fes Colonies , la Cour
de Verfailles déclara qu'elle ne prétendoit point être
juge de la querelle ; & fon ignorance des principes
de la Conftitution Britannique , auffi - bien que
des priviléges & des obligations des Colonies , auroit
dû l'engager à perfifter toujours dans une déclaration
auffi fage & modefte. Elle fe feroit épargné
la honte de tranferire les Manifeftes du Congrès
Américain & de prononcer aujourd'hui , » que les
ود
procédés de la Cour de Londres forcèrent les anciennes
Colonies de recourir à la voie des armes
» pour maintenir leurs Droits , leurs Priviléges &
» leur Liberté «. Ces vains prétextes ont déja été
refutés de la manière la plus convaincante , & les
Droits de la Grande- Bretagne fur ce peuple révolté ,
fes bienfaits , & fa longue patience , ont été déja
prouvés par la raifon & par les faits . Il fuffit ici de
remarquer , que la France ne peut fe prévaloir de
l'injuftice qu'elle reproche à la Cour de Londres
13 Novembre 1779.
'd
( 74 )
fans introduire dans la Jurifprudence de l'Europe des
maximes auffi nouvelles qu'elles feroient fauffes &
dangereufes ; fans fuppofer que les difputes qui
s'élèvent au fein d'un Etat indépendant & Souverain
font foumises à la jurifdiétion d'un Prince étranger,
& que ce Prince peut évoquer à fon Tribunal
fes Alliés, & leurs fujets révoltés , pour juftifier la
conduite du peuple qui s'eſt affranchi des devoirs de
l'obéiffance légitime. Les Miniftres du Roi Très-
Chrétien s'appercevront peut-être un jour que l'am
bition leur a fait oublier les intérêts & les Droits
de tous les Souverains. L'approbation que la Cour
de Versailles vient de donner à la révolte des Colonies
Angloifes , ne lui permettroit pas de blâmer le
foulèvement de les propres fujets dans le Nouveau
Monde , ou de ceux de l'Espagne , qui auroient des
motifs bien plus puiffans pour fuivre le même exemple
, s'ils n'en étoient point détournés par la vue des
calamités dans lesquelles ces malheureufes Colonies
fe font précipitées. Mais la France elle- même paroît
fentir la foibleffe , le danger & l'indécence de ces
prétentions , & fe relâchant dans la Déclaration du
Marquis de Noailles , auffi-bien que dans le dernier
Manifefte fur le Droit de l'Indépendance , elle fe
contente de foutenir que les Colonies révoltées
jouiffoient dans le fait de cette Indépendance qu'elles
s'étoient donnée ; que l'Angleterre même l'avoit
en quelque forte reconnue elle - même , en laiſſant
fubfifter des Actes qui tiennent à la Souveraineté , &
qu'ainfi la France , fans violer la paix , pouvoit conclure
un Traité d'Amitié & de Commerce avec les
Etats- Unis de l'Amérique- Septentrionale . Voici de
quelle manière la Grande-Bretagne avoit reconnu
cette Indépendance également imaginaire dans le
Droit & dans le Fait , Deux ans ne s'étoient pas en❤ -
core paffés , depuis le jour que les Rebelles avoient
déclaré leur Réfolution criminelle de fecouer le joug
de la Mère-Patric , & ce terme avoit été rempli par
les évènemens d'une guerre fanglante & opiniâtre.
( 75 )
Les fuccès avoient été balancés ; mais l'Année du
Roi qui occupoit les plus importantes des Villes
maritimes , continuoit toujours de menacer les Provinces
intérieures ; le pavillon Anglois régnoit fur
toutes les mers de l'Amérique ; & le rétabliſſement
de fa dépendance légitime étoit pofé comme la condition
indifpenfable de la paix que la Grande Bretagne
offroit à des fujets révoltés , dont elle refpec
toit les Droits , les Intérêts & même les Préjugés.
La Cour de Verfailles qui annonce avec tant de fimplicité
& de franchiſe , le Traité figné avec ces prétendus
Etats de l'Amérique , qu'elle trouvoit dans
une fituation indépendante , avoit feule contribué
par fes fecours clandeftins à nourrir le feu de la révolte
, & ce fut la crainte de la paix' qui engagea la
France à fe fervir du bruit de cette Alliance , com
me du moyen le plus efficace pour enflammer les
efprits des peuples qui commençoient déjà à ouvrir
les yeux fur les fuites malheureufes de la révolte ,
la tyrannie de leurs nouveaux Chefs , & les difpofi
tions paternelles de leur Souverain légitime .
Dans ces circonftances il eft impoffible de nier ,
fans infulter trop groffierement à la raiſon & à la
vérité , que la déclaration du Marquis de Noailles
du 13 Mars de l'année derniere , ne dût être reçue
comme une véritable déclaration de guerre de
du Roi Très - Chrétien ; & les affurances ,
qu'il avoit pris des mefures éventuelles avec les
» Etats- Unis de l'Amérique , pour foutenir la li-
»berté d'un Commerce , qui avoit tant de fois excila
part
ל כ
té les plaintes légitimes de la Grande-Bretagne , «
autorifoient le Roi à confidérer dès ce moment la
France au nombre de fes ennemis. La Cour de
Verſailles ne peut pas s'empêcher de reconnoître
que le Roi d'Angleterre après avoir rappellé fon
Ambaffadeur , dénonça à fon Parlement la dé.
marché de S. M comme un acte d'hoftilité , com-
» me une agreffion formelle & préméditée «. Telle
d2
( 76 )
fut , il eft vrai , la déclaration que l'honneur & la
juftice exigèrent du Roi , & qu'il communiqua fans
délai à tous fes Miniftres dans les différentes Cours
de l'Europe , pour juftifier d'avance les effets d'un
reffentiment légitime. Dès lors il eft affez inutile
de rechercher les ordres qui furent envoyés aux
Indes Orientales , de marquer le jour précis auquel
les flottes d'Angleterre , ou de France fortirent de
lears Ports refpectifs , ou d'examiner les circonftances
de la prife de la Belle- Poule & de deux
autres frégates qui furent effectivement enlevées
à la vue même des côtes de la France . Dès-lors le
reproche qu'on fe permet de faire au Roi d'avoir
fi long-tems fufpendu la déclaration formelle de la
- Guerre , s'évanouit de lui-même. Ces déclarations
ne font que des moyens dont les Nations font réciproquement
convenues pour éviter la trahison &
la furprife ; mais les cérémonies qui annoncent ce
changement terrible de la paix & de la guerre
les hérants , les proclamations , les Manifeftes ,
ne font jamais néceffaires , & ne font pas toujours
les mêmes. La déclaration du Marquis de Noailles
fut le fignal de l'infraction publique de la paix :
le Roi proclama fúr-le-champ à toutes les Nations
qu'il acceptoit la guerre que la France lui offroit
les démarches ultérieures de S. M. étoient du reffort
de fa prudence , plutôt que de fa juftice , &
'Europe peut juger maintenant fi la Cour de Londres
manquoit de moyens pour juftifier une déclaration
de guerre , & fi elle n'ofoit pas accuſer
publiquement la France d'être l'Agreffeur. Puifque
l'alliance de la France avec fes Colonies révoltées
de l'Amérique avoit été une infraction manifefte
de la paix & le motif légitime de la guerre , la
Cour de Verfailles devoit naturellement s'attendre
qu'à la premiere propofition d'un accommodement
eutre les deux Couronnes , le Roi exigeroit de
fa part qu'on lui accordât une jufte fatisfaction
fur un objet fi important , & que la France re(
77 )
nonçar à ces liaifons qui avoient forcé S. M.
prendre les armes . La furprife affectée les
que
Miniftres du Roi Très- Chrétien font paroître aujourd'hui
fur la fermeté de la Cour de Londres
cft affez conforme à l'orgueil qui leur dicta les
conditions de paix que les plus grands fuccès auroient
à peine juftifiées ; & la propofition qu'ils
hazardèrent pour engager le Roi à retirer les trous
pes de l'Amérique , & a reconnoître l'indépendance
de fes Sujets révoltés , ne pouvoit qu'exciter l'étonnement
& l'indignation de S. M. Le peu d'ouverture
que la Cour de Verfailles trouva à une
efpérance aufli vaine , l'obligea bien - tôt à fe replier
d'une autre manière ; elle a proposé par l'entremiſe
de la Cour de Madrid , un projet d'accommodement
moins offenfant peut- être dans la forme
, mais auffi peu admiffible par le fonds Le
Roi Catholique , avec le confentement de la France
, communiqua aux Miniftres du Roi la propofition
d'une trève à longues années , ou bien d'une
fufpenfion générale & indéfinie de toutes hoftilités ,
pendant laquelle les Colonies révoltées , les prétendus
Etats-Unis de l'Amérique- Septentrionale,
feroient traités comme indépendans de fait. La réflexion
la plus fimple fuffit pour découvrir l'artifice
de ce projet infidieux , & pour juftifier aux
yeux de l'Europe le refus du Roi . Entre les Souverains
qui fe reconnoiffent , mais qui fe combattent
, les trèves à longues années , les fufpenfions
d'hoftilités font les moyens doux & falutaires
pour applanir les difficultés qui s'opposent à
l'entière , conclufion d'une paix qu'on renvoie fans
difgrace & fans danger à un moment plus favorable.
Mais dans la querelle domeftique de la Grande-
Bretagne & de fes Colonies , la Souveraineté
même , l'indépendance de droit ou de fait , eft
l'objet de la difpute ; & la dignité du Roi ne -iui
permettoit point d'accepter ces propofitions qui
d 3
( 78 )
accordoient dès l'année de la négociation , tout ce
qui pouvoit contenter l'ambition des Américains
rebelles , pendant qu'elles exigèrent de S. M. que
fans aucune ftipulation en fa faveur , elle fe défiftât
pendant un terme long ou indéfini des prétentions
les plus légitimes. La Cour de Verſailles
daignoit , il eft vrai , confentir , que celle de Londres
traitât avec le Congrès , foit directement ,
foit par l'entremife du Roi d'Eſpagne. S. M. affurément
ne s'abbaiffera point jufqu'à fe plaindre
de cet orgueil , qui femble lui accorder comme une
grace la permiflion de traiter directement avec les Stjets
rebelles. Mais fi les Américains eux- mêmes
ne font pas aveuglés par la paffion & la prévention
, ils verront clairement dans le procédé de
la France que leurs nouveaux alliés deviendront
bientôt leurs tyrans ; & que cette indépendance prétendue
, achetée par tant de malheurs & tant de
fang , feroit foumife à la volonté defpotique d'une
Cour étrangère.
Si la France pouvoit vérifier cet empreffement
qu'elle attribue à la Cour de Londres , à rechercher
la médiation de l'Espagne , un pareil empreffement
ferviroir à prouver la jufte confiance.
du Roi dans la bonté de fa cauſe , & fon eftime
pour une Nation généreufe qui a toujours méprifé
la fraude & la perfidie. Mais la Cour de
Londres eft forcée à convenir que la médiation
lui fut offerte par les Miniftres du Roi Catholique ,
& qu'elle n'a d'autre mérite que celui d'avoir fait
paroître dans toutes les occafions une inclination
vive & fincère de délivrer fes Sujets & même tes
ennemis du fléau de la guerre. La conduite de la
Cour de Madrid pendant cette négociation fit bientôt
connoître au Roi qu'un médiateur qui oublioit
fés intérêts les plus chers pour fe livrer à l'ambition
& au reffentiment d'une Puiffance étrangere ,
feroit incapable de propofer un accommodement
für ou honorable. L'expérience confirma ces foup(
79 )
çons : le projet injufte & inadmiffible qu'on vient
d'expofer fut le feul fruit de la médiation. Et l'inftant
même que les Miniftres du Roi Catholique
offroient avec les profeffions les plus défintéresfées
, fa Capitale , fes bons offices , la garantie pour
faciliter la conclufion du Traité , ils laiffèrent entrevoir
dans le fonds de l'obfcurité , de nouveaux
fujets de difcuffion qui regardoient particulièrement
l'Espagne , mais fur lefquels ils refufèrent
toujours de s'expliquer. Le refus de S. M. d'ac
céder à l'Ultimatum de la Cour de Madrid fut
accompagné de tous les ménagemens & de tous
les égards convenables ; & à moins que cette Cour
ne s'arrogeât le droit de dicter les conditions de
paix à un voifin indépendant & refpectable , il
ne fe paffa rien dans cette conjoncture qui dût altérer
l'harmonie des deux Couronnes . Mais les démarches
offenfives de l'Espagne , qu'elle n'a jamais
pu revêtir des plus foibles apparences de l'équité,
montrèrent bien-tôt que fa réſolution étoit déjà prife,
& qué cette réfolution lui avoit été infpirée par
le Ministère François , qui n'avoit retardé la déclaration
de la Cour de Madrid , que dans l'efpérance
de porter fous le mafque de l'amitié
coup mortel à l'honneur & à l'intérêt de la Grande-
Bretagne.
4
un
Tels font les ennemis injuftes & ambitieux qui
ont méprifé la foi des traités pour violer la tranquillité
publique , & contre lefquels le Roi défend
maintenant les droits de fa Couronne & de fon
Peuple. L'évènement eft encore dans la main du
Tout-Puiffant ; mais S. M. , qui fe confie avec une
affurance ferme , mais humble , dans la protection
divine , fe perfuade que les voeux de l'Europe appuyeront
la juftice de fa caufe , & applaudiront
au fuccès de fes armes , qui n'ont point d'autre
objet que de rétablir le repos des Nations fur
une bafe folide & inébranlable «<.
d 4
( 80 )
FRANCE.
De VERSAILLES , le 9 Novembre.
و
MADAME Adélaïde , Madame Victoire &
Madame Sophie de France ont été paffer quelques
jours à Choify , d'où elles retourneront
à leur château de Bellevue où elles refteront
jufqu'au 25 de ce mois.
La petite vérole de Madame Elifabeth a
eu fon cours ordinaire. L'éruption s'eft faite
paiſiblement , le 2 elle étoit complette , les
boutons ont groffi , & ont paffé par tous les
degrés de la manière la plus favorable qu'on
pouvoit fouhaiter .
Le jour de la Touffaint , le Roi , la Reine ,
Monfieur , Madame , Monfeigneur le Comte
& Madame la Comteffe d'Artois , affiftèrent
dans la Chapelle du château à la Grand'Meffe
qui fut chantée par la Mufique du Roi . L'Evêque
de Fréjus officia pontificalement ; la Comteffe
de Cayla fit la quête. L'après - midi la
Cour affifta aux Vêprès après avoir entendu
le fermon prononcé par l'Abbé Faucher.
De PARIS , le 9 Novembre.
LES Vents contraires ont retenu les flottes
combinées à la rade de Breft , & les ont empêché
de fuivre les frégates la Diane , la
Terphicore , la Néreïde , l'Aigrette & la Gentille
qui avoient appareillé le 23 du mois
dernier. Dès le lendemain tout étoit prêt ; il
n'y avoit plus que le dernier fignal à donner
( 81 )
au premier vent favorable. L'armée a cette
fois à fa fuite un vaiffeau de 64 canons deſtiné
à lui fervir d'hopital ; il eft , dit - on , commandé
par un Capitaine marchand qui n'a
ni grade ni uniforme , & a à bord 3 Méde- 3
cins & 30 Chirurgiens. Le courier qui doit
apporter ici la nouvelle de fon départ , eft
attendu de jour en jour. D. Louis de Cordova
, à la fin de la campagne , ne retournera
, dit-on , à Cadix qu'avec 12 vaiffeaux ,
les 24 autres refteront en France.
On dit que l'efcadre Angloife , fous les
ordres de l'Amiral Hardy , après avoir appareillé
le 22 Octobre , eft rentrée le 25 à Plymouth.
On a donné les détails du combat de la
Surveillante avec le Québec ; celui du cutter
du Roi l'Expédition , commandé par le Vicomte
de Roquefeuil , qui accompagnoit
la Surveillante , contre le cutter Anglois le
Rambler , offre les fuivans :
Le combat s'engagea entre les deux cutters un
peut avant midi , à la portée du piftolet : leur artillerie
étoit à peu-près égale ; mais le Rambler avoit
une moufqueterie très - fupérieure par le nombre ; la
proximité des bâtimens & l'élévation de fon bord
en augmentoient encore l'effet . L'action ſe foutint avec
une grande vivacité de part & d'autre. A une heure
un quart les frégates fur lefquelles le Vicomte de Roquefeuil
avoit toujours les yeux , furent l'une & l'autre
complettement démâtées : le feu du Rambler
commençoit à diminuer fenfibleinent, celui de l'Expédition
fe foutenoit malgré le nombre des bleffés ;
mais le Vicomte de Roquefeuil crut devoir abandonner
l'avantage du combat pour aller au fecours de
d5
( 82 )
la Surveillante , à qui il fut de la plus grande utilité
pour la remorquer jufqu'au port de Breft. L'Expér
dition a eu 3 hommes tués & 14 bleffés. Du nombre
des premiers eft M. le Prince , Lieutenant de frégate
auxiliaire , embarqué fur ce bâtiment en qualité de
fecond.
Les frégates la Concorde & la Gloire , commandées
par le Chevalier de Cardaillac & le fieur de
Bauvre , Lieutenans de vaiffeau , fe font emparées ,
dans une croiſière , d'un cutter de Douvres , de 18
canons & 72 hommes d'équipage , qui a été conduit
au port de Breft .
Les Colonels qui viennent d'être nommés ,
font MM. le Prince de Broglie , Comte François
d'Efcars , Chevalier de Baffompierre ,
Comte de Reuilly , Vidame Vaffé , Chevalier
de Damas , Chevalier de Raftignac , Marquis
de Nicolaï , Marquis de Praflin , Comte
du Canillac ,Vicomte de Rochainbau , Comte
de Chabot , Marquis de Lameth , Chevalier
de Puifégur , Comte de Marmier & Marquis
de Champcenet.
Les fervices effentiels , écrit. on de Dunkerque ,
`qu'a rendus dans fes différentes croifières M. Royer,
Capitaine du corfaire le Commandant de Dunkerque,
les preuves de bravoure & d'intelligence qu'il a don-
-nées , le grand nombre de Matelots ennemis qu'il a
amenés dans nos Ports , ont porté S. M. à le nommer
Lieutenant de les frégates , avec 800 liv. d'appointement.
Une récompenfe auffi honorable ne manquera
pas d'exciter la plus vive émulation parmi les
Officiers de nos corfaires . Les troupes qui formoient
le camp voifin de cette ville , ont été cantonnées dans
les environs ; elles peuvent être raffemblées au premier
avis ; car nous croyons qu'on peut defcendre
en Angleterre en tout temps. Le Quartier général
cft toujours à St - Omer «.
( 83 )
On eſt toujours dans la même incertitude
au fujet du vaiffeau de guerre le Fier , ainfi
que des autres bâtimens de la flotte de St-
Domingue ; on fait feulement qu'il eft arrivé
à St-Ander un navire de ce convoi , ayant à
bord quelques hommes des équipages des
deux vaiffeaux qui ont péri.
Selon quelques nouvelles , il s'eft fait ſentir
à la Martinique le 28 Août dernier un
ouragan qui a caufé beaucoup de domimages ,
mais moins confidérables cependant qu'on
ne les a d'abord peints. Le quartier de St-
Pierre eft , dit- on , celui qui a été le plus maltraité,
quoique le Fort-Royal ait peu fouffert.
Les lettres de Cadix parlent toujours des
préparatifs faits pour le fiége de Gibraltar ;
il paroît que le feu des Efpagnols ne commencera
pas auffi-tôt qu'on l'avoit penfé ; les
batteries ne feront prêtes que pour le lendemain
de la Touffaint.
Nos Lecteurs fe rappellent l'aventure fingulière
& funefte de M. Charton , Directeur
de la Pofte à Dun- le - Roi , dont nous avons
rendu compte ( 1 ) . On vient de nous adreffer
de Sens les détails d'un évènement ſemblable
, arrivé le 29 Janvier 1776 , à M. Lionne
& à fon frère. Les fcélérats dont ils furent
les victimes , font vraisemblablement les
mêmes qui ont dépouillé M. Charton . Nous
nous empreffons de tranfcrire cette Relation
, comme un avis aux voyageurs de fe
défier des inconnus qu'ils rencontrent fur
( ) Journal du 18 Septembre , page 134 .
d 6
( 84 )
leur route , & qui cherchent à fe lier avec
eux. Nous laillons parler M. Lionne.
Nous ne faifions que fortir d'Auxerre , mon
frere à pied , & moi à cheval , pour nous rendre à
Sens , où je fuis établi , lorfque nous fumes accoftés
de deux Cavaliers , dont l'un nous dit qu'il lui fembloit
connoître mon frère pour un Marchand de la
Ville que nous quittions . L'honnêteté apparente , &
la mife avantageufe de ces Meffieurs , nous infpirèrent
de la confiance pour les confirmer dans cette
opinion ; l'autre Cavalier fe donnant pour un riche
Fabriquant , nous dit qu'il feroit dans le cas de
fournir à mon frere des marchandifes à très-bon
compte. Nous continuions la même route , en converfant
ainfi fur le commerce , lors qu'à deux lieues
plus loin , un troifième Cavalier , courant bride abattue
, laiffa tomber fon chapeau par terre après nous
avoir paffés de quelques pas ; ce léger accident lui
fervit de prétexte pour lier converfation , & continuer
la route avec nous , fans paroître de la connoiffance
des deux premiers. Chemin faifant , ces
Meffieurs parloient fouvent de jeux & de gageures ,
& le propofèrent plufieurs fois des paris de cent pièces
d'or , à qui fe rendroit le plus vite aux différens endroits
que nous rencontrions fur la route. Ils s'arrêtèrent
pour dîner , à Ville - Chien , où nous ref
tames long-tems ; mais comme ni moi ni mon frere
D'avions voulu rien prendre , fuivant notre ufage ,
ces Meffieurs propofèrent de nous réchauffer au
moins d'une rôtie de vin avec du fucre , afin de
pouffer notre journée gaiment jufqu'au foir. Cela
étant accepté, mon frere & moi bûmes de cebreuva
ge fatal , dans des verres que ces Meffieurs nous préfentèrent
avec les mêmes cérémonies qu'ils ont préfenté
le verre de biere empoisonnée à M. Charton . Quel
ques inftans après , nous nous remimes en route ;
mais à trois quarts de lieues plus loin , & comme
le jour commençoit à finir ; mon frere qui avoit bu
dans un plus grand verre qie . moi , fè trouva le
( 85 )
à
&
premier incommodé. Auffi-tôt ces Meffieurs feignant
de le fecourir , l'entourèrent tous les trois , le prénant
fous les bras , le couchent , le relèvent ,
dans ce moment lui prennent une très -belle montre
d'or , un couteau-de - chaffe garni en argent , & 38
louis d'or qu'il avoit fur lui , fans que je me doutaffe
de ce qu'ils faifoient , ayant déjà moi- même la
raifon troublée , & étant dans un état femblable à
un homme à moitié éveillé ; cependant comme jë
ne leur parroiffois pas apparemment affez pris , &
que j'étois d'ailleurs muni d'un piftolet d'arçon , ils
ne jugèrent pas propos de me faire dans ce moment
la même opération ; ils mirent mon frere en
croupe derrière l'un d'eux , & comme un inftant
après nous nous trouvames dans Ville- Vaillier , ils
nous y laiffèrent à la porte d'un Aubergifte , à qui
ils dirent que nous étions incommodés d'un excès de
débauche. Depuis ce moment non- feulement , je
ne fais ce que font devenus ces trois fcélérats , mais
je pourrois même à peine rendre compte de ce qui
s'eft paflé jufqu'au lendemain après-midi que nous
nous trouvâmes mon frere & moi dans les prifons
-de Sens , où l'on nous avoit conduits comme des
voleurs. Le poifon que nous avions pris , étoit un
filtre qui nous avoit fait perdre entièrement la raifon.
Tantôt nous tombions comme évanouis , tan,
tôt nous fortions de l'engourdiffement par des frayeurs
terribles , croyant voir des ombres & des fantômes
, qui nous faifoient entrer dans d'étranges
accès de fureur . Dans la chambre que l'Aubergifte ,
nommé Guéranger , nous avoit donnée , nous ne
nous reconnoiffions plus , mon frere & moi ; nous
nous femblions des fpectres & des fantômes , &
dans cette épouvante mutuelle , nous avons manqué
plufieurs fois de nous tuer . Cependant , je ne fais
à quelle heure du foir , je fus ému par le fon de
la voix de mon frere , dont les cris en- dehors avoient
frappé mes oreilles : fans favoir où j'étois , ni ce
que je faifois , je fautai par une fenêtre à 8 ou 9
( 86 )
pieds du fol , pour aller à fon fecours ; mon frere
étoit en effet entre les mains de plufieurs hommes
qui fembloient vouloir le fuir , en difant que nous
étions des voleurs , & ces brutaux dans cette opinion
, l'avoient affommé de coups ; je m'imaginois
que ces gens étoient eux-mêmes des voleurs , &
le piftolet à la main je les conjurois de lâcher mon
frere ; mais je perdis à l'inftant la raiſon & le fentiment
; ces gens devenus nos maîtres , nous renfermèrent
à la clef dans notre chambre , où nous
paflames une nuit fort agitée. Dans le délire où
nous étions , le Cabaretier imbécille , nous prenant
pour des voleurs , avoit envoyé, avertir la Maréchauffée
de Joigny , qui arriva avant le jour. Comme
nous n'étions pas en état de rendre aucune raifon
de nos malheurs , fur les foupçons de l'Aubergifte ,
& fur les plaintes qu'il fit du bruit que nous avions
caufé inocemment dans fa maiſon , nous fumes conduits
à demi morts dans les prifons de Sens , d'où
à la vérité nous fortimes dès l'inftant que nous
fumes reconnus , & réclamés , ou plutôt dès que
nous pûmes nous reconnoître nous - mêmes. Notre
jeuneffe & les bons foins nous ont , grace à dieu ,
tirés de tous ces périls , mais nous n'en fommes
pas moins refté un mois entier entre la vie & la
mort , tant par les effets du poifon , que par la
fuite des coups & des malheurs de toute efpèce
que nous avions éprouvés dans notre Auberge , de
la part de ceux qui auroient dû nous apporter des
fecours. Cette aventure bizarre eft connue de toute
la Ville de Sens , mais comme il paroît que les
mêmes trois fcélérats continuent leurs manoeuvres
perfides & abominables , en courant les Provinces
, & qu'ils y font fans doute d'autres victimes
oubliées , vous ferez fans doute bien aife d'ajouter
ce récit à l'hiftoire de M. Charton , pour la
plus grande inftruction des voyageurs , & pour
hâter , s'il eft poffible , la punition due à des coquins
fi dangereux «.
( 87 )
Comme il feroit inutile de donner ici le fignalement
de ces fcélérats , qui ont fans doute changé
d'habits & de chevaux depuis cette époque ,
je me contenterai de vous dire que l'un eft blondin ,
âgé d'environ 28 à 30 ans , & ailez grand ; le
fecond , d'environ 5 pieds 2 pouces , cheveux noirs ,
teint brun foncé , nez long , avec trois taches au
vifage ; enfin le troifième , courtaud , vifage plein ,
d'environ 48 à 50 ans , contrefailant l'étranger
& muni alors de deux Paffeports , l'un de M. le
Gouverneur de Paris , pour aller en Angleterre , &
l'autre pour vendre des Marchandifes par - tout le
Royaume , avec une fimple feuille de papier , imprimée
, portant permiffion de M. le Prevôt de
I'Hôtel , pour faire le voyage de Fontainebleau
& y vendre des Bijoux . J'ai l'honneur d'être , &c.
Signé. LIONNE «.
-
9
On mande de Limoges une aventure àpeu
près femblable. Le Commis d'un
Négociant de cette ville revenant d'un
voyage , & ne s'en trouvant plus qu'à
quelques lieues , fut accofté également par
deux inconnus , céda aux inftances qu'ils
lui firent de fe rafraîchir , but avec eux ,fe
remit en route , perdit connoiffance quelques
momens après , & fut dépouillé d'une fomme
confidérable dont il étoit chargé , & abandonné
fur le chemin.
Les rufes des filoux fe multiplient &
fe varient à l'infini ; On raconte encore
celle- ci .
»Ces jours derniers , des filoux traveftis en Commiffaires
& en Clercs font arrivés en voiture à la
porte d'un particulier fort riche qui étoit à la campagne
, & dont l'appartement étoit gardé par une feule
fervante. Ils lui ont exhibé une prétendue lettre du
Juge du lieu où fon maître étoit mort , avec priëre
!
( 88 )
au Commiffaire de mettre chez lui les fcellés. La fervante
, défolée de cette mort inattendue , a ouvert
toutes les portes à M. le Commiffaire , & ſous prétexte
de vifiter les armoires , il a fait enlever les effets
les plus précieux ; mais en fidèle obfervateur des formalités
, il a dreffé procès - verbal de fes opérations &
l'a fait figner par la fervante , en la nommant gardienne
aux fcellés . Cette formalité longue a été funeſte
à ſes auteurs ; car au moment qu'ils fe retiroient
avec quantité d'effets , ils ont été confifqués euxmêmes
par un véritable Commiffaire furvenu avec
le Guet , & qui a fait conduire les filoux au Châtelet «.
Nous apprenons , écrit- on de Cadix le 20 Octobre
, par le Capitaine d'un navire Américain arrivé
ici avant- hier de Bofton en 21 jours de traversée , que
le Comte d'Estaing avoit paffé aux Attérages de la
Virginie , le 15 Septembre , & qu'il s'avançoit vers
New-Yorck. A fon approche l'Amiral Arbuthnot s'étoit
réfugié à Newport , où l'on comptoit que M.
d'Eftaing iroit l'attaquer avant d'entreprendre quelque
chofe fur New-Yorck . Le Général Washington ,
inftruit d'avance de fes projets , avoit rafflemblé toutes
fes troupes pour le feconder dans l'attaque de cette
dernière Ville ; les corps des Généraux Gates & Sullivan
s'approchoient pour le même objet ; toute l'Amérique
fe promettoit les plus grands fuccès de ces for
ces réunies. Le rapport de ce Capitaine confirmé par
fon équipage a tout le caractère de vérité qu'on
peut exiger d'une nouvelle auffi importante «<.
L'Arrêt du Confeil d'Etat qu'a obtenu M. l'Evêque
de Chartres , Grand - Aumônier de la Reine , qui
caffe celui de la Tournelle de Paris , fait une certaine
fenfation dans le Public. Ses motifs ne font que la
conféquence des principes fi fouvent manifeftés par
le Gouvernement pour le maintien de l'ordre hié.
rarchique. On a vu que les conteftations relatives à
cet objet , qui ont été élevées dans plufieurs Diocèfes
, tels que ceux de Lifieux , de Cahors , &c.
ont toujours été décidées en faveur des Evêques.
( 89 )
Récemment encore celui de Poitiers a triomphé de
fon Chapitre , en vertu d'un Arrêt du Confeil .
Loin d'être effrayé par ces exemples , le Curé de
Digni fe refuſe au paiement de les frais ; le procès
en a occafionné, pour 30,000 liv. que la Tournelle .
avoit condamné l'Evêque à payer . Il s'agiffoit dans
ce procès d'un Prêtre qui avoit confeffé fans autre
approbation que celle du Curé de Digni . Le Confeil
a décidé que hors les cas de néceffité, aucun Prêtre
non autorisé par l'Evêque Diocéfain , ne pouvoit
adminiftrer le facrement de Pénitence . On a envoyé
l'Arrêt à tous les Evêques du Royaume , & il en a
été donné avis à la Chambre des Vacations . C'eft
M. l'Evêque d'Autun qui doit officier à la Meffe
Rouge , lors de la rentrée du Parlement.
Le Clergé doit s'affembler l'année prochaine , &
accorder un don gratuit proportionné aux dépenſes
que la guerre occafionne.
Tout le monde fe rappelle les prétentions
des Marquis & Comte de Lur - Saluces . Les
Tribunaux en ont retenti ; tous les papiers
publics en ont rendu compte. Ils demandoient
15 millions à l'Etat , comme defcendans
d'Augufte de Saluces & de Marie Boette ,
fa feconde femme. Le Procès s'inftruifoit au
Confeil depuis dix ans . Il a été jugé au mois
de Juin dernier ; ils ont été déboutés de leurs
demandes , & le Roi a ordonné le rempla
cement de la rente de 6600 livres dont
ils jouiffoient depuis la mort d'Augufte ,
arrivée en 1587. Les defcendans du premier
mariage n'avoient aucun droit à cette
rente dont Augufte n'avoit pu difpofer
qu'en faveur de ſes héritiers régnicoles , ainfi
que l'ordonnent expreffément les lettres de
Naturalité obtenues en 1566. Les enfans du
90
)
premier lit étoient reftés en Italie , & leur
qualité d'Etrangers les excluoit de la fucceffion
de leur père en France , ils ont recueilli
celle qu'il a laiffée en Piémont : voici le
difpofitif de l'Arrêt.
» Le Roi étant en fon Confeil , en préſence & de
l'avis des Commiſſaires , faiſant droit fur l'inſtance ,
a ordonné & ordonne que le remplacement de la
rente de 6600 livres conftituées par Lettres-Patentes
du 28 Février 1580 , à Augufte de Saluces , comme
étant rente propre & acquife pour lui , fes enfans &
defcendans , il fera délaillé au Marquis & Comte de
Lur Saluces , des fonds du Domaine', jufqu'à la concurrence
de la fomme de 6600 1. de revenu annuel ,
toutes charges déduites , pour jouir defdits fonds ,
& être poffédés au même titre que la rente ; veut
en conféquence S. M. que ladite rente foit & demeure
éteinte , fupprimée & rejettée des états des finances ,
à compter du jour auquel lesdits Marquis & Comte
de Lur- Saluces entreront en jouiffance des fonds qui
leur feront délivrés en vertu du préſent Arrêt. A
S. M. débouté & déboute lesdits Marquis & Comte
de Lur-Saluces , de leurs demandes , fins & conclufions
, le réſervant toutefois de leur accorder , en
confidération de leurs fervices & de leurs ancêtres
telle récompenfe qu'elle aviſera bon être , &c. «
MM. de Lur- Saluces comptent fur les
bontés du Roi ; ils follicitent , dit - on , la
jouiffance d'une forêt & demandent à S. M.
de tenir de fes bienfaits le revenu qu'elle
produira au delà des 6600 liv. , & d'en
jouir à titre d'engagemens . On ignore fi cette
faveur leur fera accordée.
Bonaventure Bauyn , Evêque d'Uzès en
Languedoc , Doyen des Evêques de France ,
eft décédé en fon Palais Epifcopal , le 18 du
mois dernier , dans fa 80° . année .
( 91 )
De BRUXELLES , le 9 Novembre.
و
Les nouvelles de Danemark portent qu'à
la réquifition de M. Eden , envoyé extraordinaire
de S. M. B.; le Roi a ordonné que
les deux bâtimens de tranfport dont une des
frégates de l'efcadre de Paul Jones s'étoit emparée
, & qu'elle avoit conduits à Berg en
Norwege , fuffent rendus aux Anglois , &
pour empêcher la frégate de s'en emparer de
nouveau , S. M. a , dit on , ordonné en
même temps qu'elle fût retenue pendant 24
heures après le départ de ces bâtimens qui
font la Betzi de Liverpool , & l'Union de
Londres , deftinées pour Québec & New-
Yorck où ils tranſportent des munitions de
guerre & de bouche pour le compte de
S. M. B.
·
On ignore fi en Hollande les réclamations
du ministère Anglois auront autant
de fuccès ; elles n'en avoient encore eu au
cun , le 31 du mois dernier. La veille , le
Chevalier Yorcke avoit préfenté aux Etats-
Généraux un fecond Mémoire pour redemander
les navires le Séraphis & la Comteffe
de Scarborough , ainfi que leurs équipages
pris & conduits au Texel. On fait que
ces vaiffeaux y font encore ; il ne leur a pas
été poffible de profiter pour fe retirer du
temps que leur ont laiffé les délais que les
Etats ont mis dans leur réponſe ; la prudence
ne leur permet pas de s'éloigner dans
ce moment , où ils favent qu'ils font attendus
en mer par des vaiffeaux de guerre An(
92 )
glois. Suivant le rapport d'un pilote côtier
arrivé au Texel , il y a en croifière à la Hauteur
de Camperduin , une efcadre angloife
de 8 vaiffeaux de guerre ; & un patron de
navire arrivé dans la Ville a auffi déclaré en¸.
avoir vu 4 croifant à la hauteur de ce port. ↑
9
Auffi -tôt après que l'Amirauté , écrit- on de
Londres , eut reçu la lettre du Capitaine Pearſon
fur le combat entre le Serapis , la Comteffe de
Scarborough & l'Efcadre de Paul Jones , nos Minif
tres envoyèrent au Chevalier Yorke , à la Haye ,
un Mémoire en termes très-forts & très-menaçans
pour qu'il le préfentât aux Etats- Généraux , & requit .
en même-tems L. H. P. de faire arrêter Paul Jones &
fes équipages , & de les livrer , ainfi que les vaiffeaux
qui font fous fon commandement , aux Officiers
Anglois qu'on enverroit pour les conduire
en Angleterre . Ils chargeoient M. Yorke d'ajouter
qu'au cas où les Etats Généraux ne fatisferoient pas
à cette Requête , leur refus feroit regardé comme
une déclaration de leur part , & que S. M. donneroit
auffi - tôt des ordres pour faire des repréfailles fur
leurs vaiffeaux & leurs Sujets , &c. M. Yorke parut
très-faché d'être chargé d'une pareille commiffion s'
& connoillant parfaitement les difpofitions de L. H. P.
& de la Nation Hollandoife , il renvoya le Meffager
d'Etat avec des repréſentations contre l'impropriété
du Mémoire , demanda au moins qu'on lui permit
de changer quelques expreffions qu'il trouvoit trop
dures & trop peu mefurées. Il le tint en conféquence
le 15 un Confeil Privé à St - James , au fortir duquel
on dépêcha un autre Meffager d'Etat avec de nous
velles inftructions . Si le premier Mémoire avoit été
préfenté , tel qu'il avoit été fait d'abord , il auroit
déterminé les Etats -Généraux à faire une réponse
qui n'auroit point du tout été favorable «<.
La Suite du Manifefte de l'Espagne à l'ordinaire
prochain.
( 93 )
PRÉCIS DES GAZETTES ANGL. , du 30 Oct. au 2 Nov.
Si l'Irlande obtient la liberté du commerce , elle
fera en état dans quelques années de contribuer
pour fon quart aux depenfes générales de la Grande-
Bretagne. Elle contient environ treize millions d'ar
cres ( meſure de plantation ) qui répondent à vingt
millions d'acres en Angleterre. En fuppofant qu'ils
ne rapportent l'un dans l'autre que cinq fchellings
par acre ( eftimation très -certainement au- deffous
de leur valeur réelle ) une taxe de deux fchellings
par livre produiroit 400,000 livres . Ce revenu ,
joint à un accroiffement de navigation & de commerce
, donneroit en peu d'années à ce Royaume les
moyens de contribuer aux dépenfes générales de l'em ,
pire par un contingent au moins de deux millions &
demi ; ce qui fait un quart de l'établiffement du
tems de paix , y compris les intérêts payés aux
créanciers de la Nation
Il faudroit auffi révoquer la Loi dite de Poyning,
qui exifte depuis le règne de Henri VII , en vertu
de laquelle nul acte du Parlement n'a de force jufqu'à
ce qu'il foit approuvé par le Confeil privé
du Roi d'Angleterre. Lorfque les articles principaux
d'un bill ont été difcutés dans les deux Chambres ,
& approuvés par le Lord Lieutenant & le Confeil
privé d'Irlande , ils font envoyés en Angleterre à
I'Avocat- Général dont la haute fageffe décide s'ils
font propres ou non à être mis fous les yeux du Roi .
S'il les défapprouve , il les jette au panier & il n'en eft
plus queftion ; s'il en juge autrement il les préfente.
Ainfi les réfolutions de tout un Royaume font à la
difcrétion d'un feul homme , qui fouvent ne connoît
point du tout les principes qui y ont donné lieu ,
& font exposées à une partialité à laquelle les Jurifconfultes
de la Couronne ne font que trop fujets ,
Voici quelle a été l'origine des affociations armées
qui fe font formées en Irlande . Dans l'avant
dernière ceffion . du Parlement , M. George Ogle
député pour le Comté de Wexford , propofa un
plan de milice qui paffa avec quelques amendemens
après quelques débats , dans lesquels le manifefta
la mauvaiſe volonté du parti miniftériel , le bill ,
( 94 )
conformément à la loi dite de Poyning , fut envoyé
en Angleterre pour avoir l'approbation du Roi,
c'eft à-dire de l'Avocat-Général . Ce Magiftrat jugeant
ce plan dangereux dans fes effets , le rejetta;
mais il n'ofa le faire purement & fimplement , &
il y fit des changemens de nature à en dégoûter
le Parlement d'Irlande . Ainfi mutilé , il fut renvoyé ,
& produifit l'effet attendu . Ceux qui l'avoient propolé
ne voulurent pas en avoir le démenti , prétendant
qu'ils pouvoient fe donner une milice ,
indépendamment du bon plaifir de la Grande - Bre
tagne. M. Ogle enrégimenta fes tenanciers & fes
amis , dont il forma un corps refpectable dans le
Comté de Wexford . Son exemple fut fuivi d'une
affociation pareille à Wicklow , & peu peu dans
tout le refte du Royaume . On tentera peut-être
dans le Parlement Britannique , de faire difcuter le
point important d'une union avec l'Irlande , comme
l'expédient le plus propre à terminer tous les
différens entre les deux Royaumes ; mais il paroît
certain que la propofition en feroit très - défagréa
ble aux Irlandois , & il paroît que l'embarras où
font les Miniftres , fera proroger encore l'ajourne
ment du Parlement à un terme plus éloigné que
le premier Novembre.
Nos Miniftres ont toujours attendu le moment
critique pour s'occuper des précautions qui auroient
dû le prévenir ; ou plutôt ils n'ont commencé
à prendre quelques mefures qu'après la ceffation du
danger , heureufement écarté par des circonstances
fortuites. Ils n'ont fongé à mettre en état de dé
fenfe la ville & le port de Plymouth que quand
les flottes combinées eurent quitté le Sound. On
n'avoit rien fait pour garantir Portſmouth avant
qu'elles fuffent hors de la Manche ; le Château d'Edimbourg
n'a reçu aucunes munitions avant que
Paul Jones eût quitté le Firth ; ce n'eft qu'après
fa fortie du Humber , qu'on a commencé à travailler
à la fûreté des bâtimens qui étoient à
Hull . Il n'a été envoyé d'efcadre à fa pourfuite
qu'après la prife du Séraphis & de la Comteffe de
Scarborough. Aucun vaiſſeau n'est parti pour ef
( 95 )
corter les bâtimens de l'Inde & des Ifles de l'Amérique
, que quand ils ont été arrivés fans accident
à Corke & à Limerick . Les renforts pour les
Ifles de l'Amérique font partis lorfqu'elles ont été
perdues , & quoique Gibraltar foit bloqué , on ne
fait aucuns préparatifs pour le fecourir . On n'en
a fait aucuns pour protéger nos troupes dans la
Baye de Penobſcot , que lorfqu'elles ont été invelties
par les Américains ; & ce n'eft qu'après
que le fort de Stoney- Point a été emporté d'affaut
qu'on s'eft occupé des moyens de défendre ce
pofte. On n'a envoyé des renforts à Prévost que
lorfqu'il a été en fûreté à Saint-Jean ; & ce n'eſt
qu'à la fin de la campagne que notre armée à
New - Yorck a reçu ceux qu'elle demandoit depuis
fi long-tems.
Lorfque les flottes combinées parurent devant
Plymouth , d'où l'on voyoit les chaloupes rangées
le long des vaiffeaux , il partit différens Couriers
pour annoncer à Londres que l'ennemi débarquoit ;
on y apprit en même-tems qu'une autre divifion
venant de Dunkerque , prenoit également terre du
côté de l'eft. L'Officier Commandant au Camp de
Coxheath reçut ordre de détacher un Major- Général
avec quelques bataillons ; ce corps fe mit
auffi-tôt en marche pour Haftings. Le Major furpris
de ne trouver perfonne , renvoya demander des
ordres pour favoir fi en cas de defcente & d'attaque
, il devoit fe replier fur le gros de l'Armée
ou fe maintenir dans fon pofte & s'y défendre jufqu'à
la dernière extrémité . Le Lieutenant-Général répondit
qu'il ne lui en pouvoit donner , mais qu'il en
demanderoit au Commandant en chef. Ceci fe paffoit
le famedi. Le Commandant en chef écrivit au Lieu.
tenant-Général que le moment n'étoit pas favorable
, attenda que le Parlement n'étant point affemblé
, il n'y auroit point de lever à Saint-James avant le
mercredi fuivant, & que comme S. M. étoit à Windfor
, il ne pourroit la voir & lui demander fes
intentions avant ce tems- là . Pauvre Angleterre !
Le fameux lord Kelly , étoit à Saint -James lorfqu'on
y reçut la première nouvelle de notre défaite
€ 96 ).
Stoney-Point ; on prétendoit que cette affaire étoit
fort avantageufe pour les Américains : pas trop
pas trop , s'écria le Lord ; & qu'est - ce que c'est
que la perte d'un fort , vis-à-vis de trois villes que
nous avons prifes. Et quelles fout ces trois villes ,
lui demanda - t - on ? Mais , ce font celles que le
Chevalier George Collier a réduites en cendres.
Il est vraiment fingulier que toute l'Europe s'intéreffe
en quelque forte à l'Amérique. Les fujets
des Gouvernemens les plus defpotiques , & qui n'ont
pas même une idée de la liberté relativement à
cux-mêmes , la defirent vivement pour les Améri
cains ; ce fentiment a moins fa fource dans l'amitié
qu'ils leur portent , que dans la haîne que leur ont
infpiré l'orgueil & le fafte des Anglois dans la
plupart des Etats du Continent.
Lorfque le Crieur public en annonçant l'élection
de M. Wood , octogénaire , en qualité de l'un des
deux Repréfentans du Comté de Middlefex termina
fa proclamation , fuivant l'ufage , par ces mots :
Dieu fauve le Roi : plufieurs voix ajoutèrent , & le
Royaume.
L'épuisement de tous les départemens fait imaginer c
qu'avant tout , le Parlement s'occupera des fubfides .
On doit s'attendre à voir le Miniftre employer divers
artifices pour faire un meilleur marché avec le Public .
Depuis trois mois fon imagination n'a ceffé de travailler
Four foutenir les 3 pour 100 , confolidés à
61 & demi pour 100 , afin qu'ils puiffent être évalués
à 60 1. ( prix de la dernière année ) à l'ouverture da
Parlement. Cependant ceux qui font dans le fecret
craignent que le Lord North ne foit pas en état d'y
réufir ; il a été fait des paris confidérables que les 3
pour 100 confolidés tomberont au-deffous de 60
avant la fin du mois , & que le Miniftre dans fa nouvelle
opération nepourra faire paffer lefdites annuités
que fur le pied de 57 & demi pour 100. Son plan de
finances pour l'année prochaine eft , dit - on ,
12,000,000 liv. à 3 pour 100 confolidés ; une annuité
à vie de 3 liv. 10 f. pour chaque fomme de
100 liv. , & une Loterie de 60,000 billets billets
pour chaque Soufcripteur de 1000 liv.
S >
EX
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES ( 1 ).
RUSSIE.
De PETERSBOURG , le Is Octobre.
LE Major de Tier qui étoit parti au commencement
de Juin dernier pour Conftantinople
avec la ratification du traité de paix
de la part de cette Cour , & des préfens ,
eft de retour depuis quelques jours avec la
ratification de la Porte & les préfens du
Grand - Seigneur pour l'Impératrice.
Le commerce entre la Ruffie & la Chine ,
qui fe fait depuis long - tems par des caravanes
qui paffent par la Sibérie & ſe rendent
par terre dans ce dernier Empire , avoit
(1 ) L'Auteur du Journal intitulé Affaires de l'Angleterre
& de l'Amérique , ayant jugé convenable de ceffer
cet ouvrage , le Breveté du Mercure de France s'elt empreffé
de lui demander fa correfpondance pour la réunir
à la partie politique du Mercure de France ; & comme les
nouvelles piquent fingulièrement la curiofité dans ce
moment-ci , on s'eft déterminé , pour en donner la
fraîcheur au Public , à joindre à chaque Mercure , autant
que les circonftances & les matières le permettront,
un article à la fin des Nouvelles Politiques qui fera intitulé:
Précis des Gazettes Angloifes , & qui contiendra à
mefure toutes les nouvelles des Papiers Anglois . Nous
efpérons que le Public nous faura gré des nouveaux
efforts & des dépenses excédentes que nous faifons pour
répondre à l'accueilqu'il témoigne à cet Ouvrage Périodique
& à la nouvelle forme que nous lui avons donnée,
20 Novembre 1779.
( 98 )
été interrompu par quelques différens furvenus
il y a 3 ou 4 ans ; le Collège de
Commerce vient de notifier que ces difficultés
ayant été levées , la communication entre les
deux Empires eft de nouveau ouverte.
Les différens avis qu'on reçoit des divers
Gouvernemens de cet Empire portent que
la récolte a été très- abondante dans plufieurs.
Dans ceux où elle a été plus confidérable on
a fait de gros magaſins de bled afin d'en avoir
toujours pour les cas de néceffité . Il n'y a
que quelques années que l'on prend cette
précaution dont l'expérience a prouvé l'utilité.
Elle a déja mis quelquefois en état de
fubvenir aux befoins des provinces où la
récolte a manqué.
DANEMARC K.
De COPENHAGUE , le 23 Octobre.
LE Chambellan Van Eyben , que le Roi
avoit défigné fon Miniftre à la Cour d'Eſpagne
, ayant demandé fa démiſſion , S. M. a
nommé à fa place le Comte de Reventlau.
On apprend qu'une frégate marchande
Suédoife , venant de Pétersbourg avec une
cargaifon de froment deftinée pour Barcelone
, a eu le malheur de périr par le feu
près d'Eland .
Un navire Danois de 106 tonneaux &
demi , nommé les Trois - Soeurs , a paſſé
dernièrement le Sund pour fe rendre directement
à St-Euftache. C'eft le premier de
( ༡༡ )
nos navires qui ait fait voile pour cette
ifle. Sa charge confifte en 400 tonneaux de
harengs pêchés & falés fur nos côtes , 947
de boeuf falé , 113 tonneaux & 29 demitonneaux
de farine de froment , 139 tonneaux
de beurre , 200 de pois , 49 rouleaux
de cordages , 3000 livres de chandelles ,
175 cailles de cloux , 314 rouleaux de toile
à voile , 197 pièces de toile d'Ofnabrug
100 paires de bas de foie , fix pièces d'étoffe
de foie pour des veftes , & 25 paquets de
poiffon fec nommé grofly.
"
L'épizootic qui ravageoit la Seeland , les Ifles
de Sunnen , de Falfter , de Laland & d'Arroë a enfiu
difparu entièrement ; fes effets ne fe font plus
fentir que dans quelques endroits du Bailliage de
Tundern , dans le Duché de Slefwick . L'inoculation
des bêtes à cornes a contribué à faire ceffer ce
fićau ; le tableau fuivant paroît le démontrer. Dans
les terres du Comte de Budifin , Duché de Holſtein ,
fur 466 bêtes inoculées il en eft mort 56 ; dans
l'Ile de Langeland , depuis le 5 Décembre dernier
jufqu'au 4 Juillet , il y a eu 640 bêtes inoculées
217 font mortes ; dans l'Ifle de Laland 132 bêtes
inoculées , 85 mortes ; dans l'Ile de Seeland 940 ino
culées mortes 395 ",
,
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 23 Octobre.
T
LE grand baffin qu'on a creufé à Carlscroon
, eft généralement regardé comme
un chef- d'oeuvre d'architecture & d'hydraulique.
Il contiendra 22 à 24 loges , dans
lefquelles chaque navire fera à fec & à coue
2
( 100 )
vert , & pourra en être retiré promptement
par le moyen de l'eau qu'on fera entrer féparément
dans chacune de ces loges , &
porté enfuite dans une grande forme pour y
être équipé. Ce baffin eft renforcé par deux
éclufes où pafferont les navires pour entrer
en mer. Tout cet ouvrage s'exécute dans le
roc vif, on croit que malgré l'activité de
11 à 1200 hommes qu'on y employe journellement
, il faudra 30 années & autant
de tonnes d'or pour l'achever. L'Ingénieur
Tunberg qui en a l'entrepriſe & la direction
, s'eft acquis beaucoup de réputation
tant par le plan qu'il en a donné , qu'en ima
ginant de faire fauter les rochers fous l'eau
au moyen de la poudre. Il eſt auffi l'inventeur
d'une lunette , à l'aide de laquelle on
découvre fous l'eau la nature du fond de la
mer.
>
Selon les lettres de ce port , il y a actuellement
20 ou 22 navires de guerre , frégates ,
& moindres bâtimens , fans compter 2 vaiffeaux
de ligne qu'on y eft occupé à conſtruire ,
& ceux qui font employés . Des vingt à 22
navires ci- deffus , on en équippe quatre qui
feront dans peu de temps en état de fe joindre
à l'efcadre qu'on a armée,
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 30 Octobre,
LE Baron de Rewitzki , Chambellan de
Impératrice- Reine , Commandeur de l'Or
( 101 )
dre de S. Etienne , & fon Miniftre auprès
du Roi de Pologne , vient d'être nommé
pour aller réfider en la même qualité auprès
de S. M. Pruffienne.
On attend l'Empereur pour les premiers
jours du mois prochain. Le 18 , il eft parti
de Prague , dirigeant fa route fur Budweis &
Lintz en Bavière. S. M. I. ne mange nulle
part , n'accepte aucune invitation , & tient
toujours table elle-même. Toutes les femaines
, il part de cette Capitale , un Garde-
Noble Hongrois , quelquefois deux chargés
de lui remettre des dépêches & de recevoir
les fiennes ; ils lui portent auffi un paquet
de 4000 ducats que ce Prince deftine à des
actes de bienfaifance . Les fommes qu'il a déja
diftribuées aux familles qui ont le plus fouffert
de la dernière guerre , montent à plus
de 400,000 florins.
La bienfaifance de l'Impératrice - Reine
vient d'ouvrir des Etabliffemens d'éducation.
dans les campagnes de la Bohême & de la
Moravie. Elle joint à ces Etabliſſemens l'abolition
fucceffive du joug odieux de la ſervitude
, fous laquelle les peuples de ces contrées
gémiffoient depuis tant de tems. Les
habitans , sûrs à préfent de la propriété de
leurs champs, les vont cultiver avec une nouvelle
ardeur , qui produira , fans doute , les
plus heureux effets pour ces Provinces .
» On a parlé des progrès de la culture de la foie
dans le Royaume de Hongrie , la Croatie & l'Eſclavonic.
On peut s'en faire une jufte idée d'après le
e 3
( 102 ) 1
tableau fuivant. Ce fut en 1765 qu'on commença à
donner quelqu'attention à cet objet important ; on
recueillit cette année - là 183 livres de foie. L'année
fuivante 383 liv. ; la 3e. année , 527 ; la je. , 1694 i
la 6c. , 1800 ; la 7e. , 2371 ; la 8e . , 1412 ; ` la 9e. ,
16533 la 10e. , 2026 ; la 11e. 21833 la ize. ,
>
3111 ; la 13. , 4085 ; la 14e . , 5133 ; & enfin
cette année 7513. Cette quantité jointe au produit
des précédentes , forme un total de 31,101 livres de
foie.
De HAMBOURG , le 1er. Novembre..
LES dernières nouvelles des frontièrés
de la Turquie , portent que les Turcs cantonnés
aux environs de Choczim , & parmi
lefquels on n'avoit ceffé de remarquer depuis
quelque tems de fréquens mouvemens ,.
s'étoient enfin repliés ; comme ce changement
de pofition n'a eu lieu que depuis
la publication de la nouvelle de la défaite
des Albanois , on ' préfume , avec affez de
vraisemblance ,,
que les troupes qui inquiétoient
les fpéculatifs , n'avoient été raffemblées
que pour fe trouver plus en état de matcher
vers la Morée , s'il eût été néceffaire
de faire paffer des renforts au Capitan Bacha.
lin
» Le 16 Octobre , écrit - on de Peterwaradin , il
arriva un Muſulman de diftinction , c'étoit le Tefterdar
ou Tréforier de Belgrade qui , avec fa fuite , a
dû fe foumettre à une quarantaine. Il fe rend à Sem.
demander
, pour au Baron de Sturm , Commandant
du Cordon Impérial , la permiffion de faire
acheter , dans nos Cantons , environ 15,000 feptiers
de grains , qui doivent être tranfportés à Belgrade &
dela plus loin ; il doit à cet effet paffer des contrats de
vente avec des Juifs . Ileft aufli arrivé de Belgrade à
( 103 )
Semlin deux autres Turcs de diftinction , nommés
Hagi All & Méhémet Aga. L'un d'eux n'a que fon
fils & deux domeftiques avec lui ; l'autre a une plus
grande fuite. Le 4 Octobre ils prirent tous la route
de Vienne , où ils conduifent des chevaux d'une
beauté extraordinaire «.
S'il faut en croire quelques lettres de Cologne
, il s'eft élevé de nouveaux différens
entre l'Electeur & le Magiftrat de la ville ,
tant à l'égard du conflit de Jurifdiction , que
relativement aux droits de S. A. S. E. à la
Haute-Juftice Criminelle. On dit que l'Electeur
a fait publier une Ordonnance , par laquelle
il ordonne de faire arrêter & conduire
à Bonn le premier Officier de Juftice de Cologne
qui ofera fe préfenter fur fon territoire.
ITALIE.
De NAPLES , le 8 Octobre.
LE Gouvernement vient d'ordonner que
les Noviciats des différentes familles de Religieux
de l'Ordre de S. François reſteront
fermés pendant 10 ans ; le but de cette Loi
eft de réduire ces Religieux au nombre que
l'on croira être le plus expédient & le moins
onéreux .
On a parlé du Décret Royal * qui défend
d'envoyer à Rome les revenus des Bénéfices
de ce Royaume pendant leur vacance ; on
fera bien aife de trouver ici cette loi intéreffante.
* Voyez le Journal du 25 Septembre , page 157.
€ 4
( 104 )
» Le Roi , porté par fon inclination paternelle
à procurer le plus grand bien des peuples que la
Divine Providence lui a confiés , & à favoriſer -ſpécialement
tous les moyens qui tendent au foulagemént
des pauvres ; preflé en même - tems par les
mouvemens de fa religion & de fa piété à remplir
fes obligations , foit de défenfeur du droit public
qui doit être inviolable , & des droits régaliens
attachés à la Couronne ; foit de protecteur & de
vengeur des Saints - Canons & de la difcipline exté
rieure de l'Eglife de J. C. , a vu avec déplaifir l'inobfervation
d'une des loix primordiales & des plus
falutaires de la Monarchie , fur la garde des biens
& des fruits des Eglifes vacantes ; quoique cette
loi ait été observée fcrupuleufement durant tant de
fiecles , conformément à la plus pure difcipline Eccléfiaftique
& aux maximes de l'Eglife univerfelle ,
recommandées dans tous les Conciles Ecuméniques
, prefcrites dans leurs Canons , reconnues
enfin par beaucoup de Papes. S. M. pour fatisfaire
aux devoirs indifpenfables de fa confcience ,
réfolu de renouveller la difpofition des anciens Canons
de l'Eglife , ainfi que l'obfervation exacte &
imprefcriptible des loix du Royaume , conformes
à la vraie difcipline Eccléfiaftique & à l'esprit de
l'Evangile & de notre Sainte- Religion. En conféquence
elle a jugé devoir fupprimer un abus trèspréjudiciable
au bien de fes peuples , au foulagement
des pauvres , à l'entretien des Eglifes , au
culte Divin & au droit même des Miniftres du
Sanctuaire. Déférant aux prieres de l'Avocat de la
Couronne , à fes repréfentations du 3 Mars dernier
, à la confulte de la Chambre Royale du 21
Juin 1775 , elle s'eft décidée fouverainement à ne
plus admettre les Collecteurs , Sous -Collecteurs &
Adjudicataires des fruits des Eglifes vacantes ,
titués par la Chambre Apoftolique , au préjudice
des droits du fouverain & de ceux des miniftres
des églifes. Elle renouvelle donc & déclare loi
a
inf(
105 )
F
"
fondamentale du royaume celle qui fe lit dans les
conſtitutions du royaume , du titre des Adminiftrateurs
des chofes eccléfiaftiques après la mort des
Prélats loi promulguée par le Roi Roger , fondateur
de la Monarchie , & obfervée fans interruption
durant plufieurs fiècles. Pour que cette
loi , uniquement dirigée au plus grand bien des
Eglifes & des peuples , s'obferve à l'avenir invariablement
& dans toute fon étendue , le Roi veut
qu'arrivant la vacance d'une Eglife Cathédrale ,
quelle qu'elle foir les Gouverneurs des lieux en
informent fur le champ S. M. afin qu'elle deftine
trois des plus fages & des plus fidèles fujets de
cette Eglife à prendre foin de fes biens & revenus
, jufqu'à la prife de poffeffion du Prélat futur , à
accquitter toutes les charges de cette Eglife , à la
pourvoir des ornemens néceffaires , à faire les aumônes
d'ufage envers les pauvres du lieu & l'Hopital-
Général établi dans cette capitale ; après quoi ,
fur le rapport de ces Economes royaux , S. M.
pourvoira à la jufte diftribution du furplus en
faveur des Eglifes & des pauvres , fuivant leurs
befoins. Le Roi veut auffi que le préfent renouvellement
& déclaration de la loi primordiale du
Royaume , s'étende à toutes les Eglifes d'un ordre
inférieur , aux Abbayes & Bénéfices appellés de
libre collation ; chargeant les Gouverneurs de donner
avis de la vacance de ces Bénéfices , afin qu'il foit
propofé un Econome royal , tant à la garde des
biens , qu'à la diftribution des fruits , en la manière
preferite ci- defius : les fruits des Eglifes & des
Bénéfices étant le patrimoine des pauvres , au
foulagement defquels le Souveraia confacre fes
foins paternels , forfqu'il conferve fous fa main
& protection toutes les Eglifes de fes Etats. Quant
au furplus des revenus , qui fe trouvera exifter
lors de la prise de poffeffion des nouveaux Prélats
, S. M. veut qu'il lui en foit rendu compte ,
es
( 106 )
comme cela fe pratique par rapport à la dépouille
des Prélats apès leur mort. Elle ordonne que lefdits
Economes & Adminiftrateurs royaux lui rendent
ces comptes . Et lorfque les Eglifes feront pourvues
de leurs Pafteurs & Miniftres , les comptes de ces
Eglifes feront mis fous leurs yeux , & ils feront
indifpenfablement obligés de référer à S. M. tout
ce qui les concernera , afin d'obvier par là aux
fraudes , & d'employer les plus exactes précautions
pour fauver un patrimoine que l'Etat , les fidèles
& la charité de l'Eglife ont confacré au foulagement
des pauvres . Le Roi veut , que fa préfente
réfolution Souveraine foit obfervée , fans altération
comme loi fondamentale du Royaume.
Les papiers étrangers ont rapporté une
prétendue Lettre de M. Garampi , ci-devant
Nonce en Pologne , par laquelle ce Prélat
avertiffoit l'Evêque de Warmie , de la part
de feu Clément XIV , de laiffer fubfifter les
Jéfuites dans fon Diocèfe , malgré le Bref
de fuppreffion. La Cour de Rome vient de
faire annoncer dans les Gazettes de cette
Ville , que jamais le Nonce n'a écrit cette
Lettre , & que tout ce qui s'eft dit à ce fujet
eft faux & controuvé.
ESPAGNE.
t
De CADIX , le 15 Octobre.
LES preuves d'amour , de zèle & de fidélité
que les fujets du Roi s'empreffent de lui,
donner , fe multiplient journellement. Le
Cointe de Clonard vient de lui offrir une
frégate , & d'entretenir vingt foldats armés
tant que durera la guerre ; D. Félix Pafter
( 107 )
lui a offert de faire conduire soo bêtes à
cornes au Camp de S. Roch , & de payer
pour les frais de la guerre pendant qu'elle
durera 100,000 réales tous les ans . D. Joachim
Brunos de Baena , a prié S. M. d'agréer
fes poffeffions & fes terres où fe trouvent
de gros arbres propres à la marine Royale ;
D. Vincent Bernardez , Grand Alcade de
Mazeda a donné 80,000 réaux ; & l'Abbelle
de la riche Abbaye Royale de Las
Huelgas , a abandonné le revenu de tous
les biens , droits & autres émolumens de
la Maifon nommée l'Hopital du Roi , ainſi
que ceux que cette Communauté tient en
dépôt à Madrid .
» D. Juan de Langara eft rentré dans ce port le
de ce mois , à bord de la frégate la Ste Catherine,
fuivi du vaiffeau le St- Léandre , & de la frégate la
Ste-Thérèfe , amenant le navire Anglois le Bienvenude
26 canons de 9 liv. , de 98 hommes d'équipage ,
& armé en guerre & en marchandiſe. Ce Chef- d'Ef
cadre a eu le malheur de perdre le vaiffeau le Puiffant
qu'il montoit , & qu'il a été obligé d'abandonner ,
parce qu'il avoit une voie d'eau qui faifoit 42 pouces
d'eau par heure , fans pouvoir en fauver autre chofe
que la caifle des ornemens de la Chapelle. On dit
qu'à fon arrivée il a demandé un Confeil de guerre
pour examiner fa conduite «
Les travaux du Camp de S. Roch continuent
avec la même activité ; on ne s'y donne
pas la peine de répondre encore aux coups
de canon, que les ennemis s'amufent à tirer
fur les travailleurs. D. Barcelo continue d'intercepter
tous les bâtimens qui tentent de
jetter des vivres dans la Place. Dernièrement
e é
( 108 )
il s'eft encore emparé d'un gros bâtiment
Hollandois chargé de vivres & de munitions
. Rien n'égale l'activité de ce Chefd'Eſcadre
, à la vigilance duquel il n'eft pas
facile d'échapper.
2
Il y a des gens finguliers dans le monde , écriton
de Pampelune , & qui voient d'une manière bien
extraordinaire. D. Bucarelly , Vice- roi de Navarre ,
a écrit aux Alcades de fa Province une lettre
circulaire , pour qu'ils recrutent tous les oififs de
leurs Villages . L'un d'eux a répondu au Vice-roi ,
qu'il n'y avoit de vraiment oififs dans fa paroiffe
que lui Alcade & deux Gentillâtres . Nouvelle lettre
auffi -tôt de la part du Vice- roi , qui tance l'Alcade
far fa bêtife , & qui lui mande que parmi les
oififs , il ne doit prendre que les gens nuifibles. Alors
l'Alcade s'eft recueilli , & après une réflexion de
deux jours , il a fait faifir & conduire bien liés ,
à Pampelune, trois particuliers qui exerçoient dans
fa paroiffe la Médecine & la Chirurgie. On attend
que ces trois fujets foient examinés pour décider
fi l'Alcade eft , ou n'eft pas un homme de bon
fens «.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 7 Novembre.
LA Cour continue de garder le filence fur
ce qui fe paffe en Amérique ; les lettres
particulières que l'on reçoit de tems en tems
fourniffent quelques nouvelles qui ne font
rien moins que favorables.
» Pendant que l'armée royale , aux ordres du
Général Prévost , écrit-on de Savanah , étoit employée
à l'expédition contre la Caroline méridionale
, les Américains s'étoient remis en poffeffion de
La Géorgie , à l'éxception feulement des trois poftes ,
( 109 )
de Savanah , d'Ebenezer & de Bunburg ; les troupes
royales qui tentèrent de les chaffer , effuyèrent quelques
pertes ; elles étoient trop peu nombreuſes pour
pouvoir faire des détachemens avec quelques fuccès ;
plufieurs furent enlevés , & entr'autres celui du Capitaine
Muller , compofé de so hommes. Depuis
que le Général Prévolt eft rentré en Géorgie , on
fe flatte qu'il prendra fa revanche ; mais pour cela,
il a befoin de ſecours. Le Chevalier James Wright,
Gouverneur de Virginie , arrivé le 13 Août à Savanah
, a , dit-on , appris au Général Prévost que la
Cour étoit mécontente de fon expédition dans la
Caroline méridionale qu'il avoit entamée trop tôt ,
& pour laquelle il devoit attendre les renforts néceffaires.
C'eft ainfi qu'à 2000 lieues de nous , on juge
de nos opérations par leur iffue «<
A ces nouvelles les papiers Américains
qui viennent d'arriver joignent les fuivantes.
La déclaration de l'Efpagne dont on n'a reçu
la première nouvelle authentique en Amérique que
le 21 Août , a tranfporté tous les habitans de la
joie la plus vive. Sur la requête adreffée au Congrès
par un Efpagnol , D. Juan Miffales , dont le vaiffeau
avoit été pris par un Américain , & qu'appuyoit le
Miniftre de France , le Congrès a arrêté qu'il feroit
donné toute la fatisfaction poffible au pavillon Efpagnol
, s'étant fait la plus haute idée de la loyauté
& du pouvoir de cette nation & de fon Souverain .
Les Américains ont ratifié de nouveau leur union
pour donner encore plus de folidité à leur indépendance
; ils comptent fur les plus heureux fuccès
contre leur ancienne métropole, d'après ce qu'ils
favent des difpofitions de deux Puiffances auffi refpictables
que la France & l'Espagne «.
» Un paquebot de Penſacola pour l'Angleterre ,
a été pris & conduit à Salem. Il portoit des dépêches
du Gouverneur de la Floride occidentale , pour Mylord
Germaine ; elles ont été envoyées au Congrès.
( 110 )
Tous les Anglois commencent à avoir de grandes
appréhenfions pour New-Yorck ; il fe débite , d'un
a tre côté , des nouvelles très -fatisfaifantes des expéditions
des Généraux Sullivan & Maxwel dans le
pays des Sauvages «< .
Toutes ces nouvelles ne fauroient être
plus récentes ; les papiers Américains qui
nous les apprennent portent la date du 12
Septembre. Le Miniſtère , toujours empreffé
de détourner l'attention des véritables objets
d'inquiétudes , fait publier aujourd'hui
fourdement que l'Amiral Arbuthnot , pour
le fort duquel on craignoit beaucoup , avoit
fait voile pour les Indes occidentales ; dans
ce cas , fi nos troupes font menacées fur
le continent à New Yorck & dans la
Géorgie , les ifles des François font à l'abandon
, & nos flottes prêtes à s'en emparer ; il
vaut mieux , fans doute , y prendre notre.
revanche que de laiffer l'Amiral Arbuthnot
expofé à fubir le fort dont on craint que le
Général Clinton ne puiffe fe garantir. Mais
eft-il en effet parti de New-Yorck ? & les
efpérances qu'on nous donne ont- elles quelque
fondement.
·
Le tems feul , dit à cette occafion un de nos
papiers , pourra découvrir fi l'Angleterre aura obligation
, ou non , au Comte d'Estaing de ce qu'il
va mettre fin à la guerre d'Amérique. Car s'il eft.
vrai qu'il a fait voile avec 23 vaiffeaux de ligne &
10 frégates , New-Yorck , Rhode- Ifland , & méme
la flotte d'Arbuthnot tomberont au pouvoir des
François. Si notre Ministère avoit en la fageffe
d'évacuer New-Yorck & Rhode - Inland avane cet
évènement , s'il avoit envoyé des troupes à la Ja
( 111 )
maïque & aux Ifles fous le vent , il auroit préfervé
nos poffeffions , & nous aurions même pu reprendre
les Ines que nous avons perdues. Mais fous un règne
aufli pieux & auffi glorieux que celui - ci , on doit
s'attendre à voir arriver l'indépendance de l'Améri
que & la perte de les Illes «<.
Il y a toujours des écrivains falariés par les
Miniftres , qui s'efforcent de perfuader au Public
que l'Angleterre prendra bientôt fa revanche avec
ufure contre les ennemis , qui n'ont eu jufqu'ici
quelques avantages fur elle que parce qu'elle eft ra
rement heureuse dans le début d'une guerre. Ils ne
veulent pas voir que nous fommes à notre cinquième
année de guerre.
On difoit l'Amiral Hardy, rentré à Torbay,
& quefa fortie annoncée avec tant de bruit
qui devoit être fuivie d'un combat qu'il avoit
l'ordre pofitif de donner , s'eft bornée à
protéger la rentrée des 8 navires des Indes qui
ont fait un fi long féjour dans le Shannon .
Certe nouvelle ne s'eft pas confirmée , les
navires n'ont pas encore paru , & on croit
cet Amiral croifant fur les Sorlingues.
་
Il étoit impoffible que les bâtimens pour
la Jamaïque fuffent prêts & rendus le premier
de ce mois à Spithead ; la plupart font
encore dans la Tamife , plufieurs fur leur
left , d'autres font gréés , & tous fans matelots
, finon 7 , au plus , qui auront pu
profiter du convoi . S'il eft parti , le Gouvernement
ne pourra pas fe difpenfer d'en
accorder un autre ; & on y compte d'autant
plus que les on a tranſporté de la tour de
Londres , pour ces bâtimens , des armes
pour 2000 hommes , qui ont été levés
depuis peu dans cette ifle.
( 112 )
Les affaires de l'Irlande excitent toujours
la plus vive attention du Miniſtère. Les adreffes
des deux Chambres ont été préſentées au
Roi.
Nous recevons , y difent- elles , avec des coeurs
remplis de gratitude , la très -gracieuſe déclaration
de V. M. que les foins & les follicitudes infépara
bles d'un état de guerre ( expreffions du difcours
du Vice-roi d'Irlande ) ne l'ont pas empêché de
porter fon attention royale vers les intérêts &
les malheurs de ce Royaume , avec la douleur la
plus affectionnée ; attention dont nous reconnoiffons
que la fomme d'argent ( elle monte à 450 guinées )
envoyée récemment en ce pays pour fa défenſe ,
lorfque l'Angleterre avoit lieu de craindre une
attaque immédiate des plus formidables , fournit
une preuve convaincante. Cependant nous prions
qu'il nous foir permis de représenter à V. M. que ce
n'eft point par des expédiens momentanés , mais
uniquement par un commerce libre , que cette nation
peut être actuellement fauvée d'une ruine éminente
..... Permettez - nous d'affurer V. M. que nous
fommes entièrement difpofés à aller auffi loin que
les facultés de la nation le permettront , dans les
moyens de pourvoir au maintien honorable du Gouvernement
de V. M. Mais avec des coeurs brûlans ,
des voeux les plus ardens pour la prospérité & la
gloire de l'Empire Britannique , remplis de zèle
contre l'ennemi commun , nous avons la mortification
de trouver que l'état limité de notre navigation
& de notre commerce , doit , en rétreciffant
nos refſources , mettre également à notre libéralité
des bornes beaucoup plus étroites que notre inclination
cordiale «.
On ignore encore quelle eft la réponſe
du Roi ; on dit feulement qu'il a été réfolu ,
dans un confeil fecret tenu chez Mylord
( 113 )
North , que S. M. fe déterminera fur les
defirs de fon bon peuple d'Irlande , après
avoir pris l'avis de fon Parlement de la
Grande- Bretagne . On ne croit pas que cette
réponſe fatisfaffe les Irlandois ; & on s'en
appercevra fans doute lorfqu'il fera queſtion
des fubfides . La fomme qu'ils doivent payer
pour les deux années prochaines , y compris
les extraordinaires des deux dernières
années & des deux prochaines , montera
à 2,200,000 liv. fterling . On cherche des
moyens de les déterminer à confentir à une
reftriction dans la liberté du commerce qu'ils
réclament. On parle de députations pour
ce Royaume avec lequel on effayera d'entrer
en compofition fur une demande qui allarme
tous les Commerçans de la Grande-Bretagne.
On eft difpofé à lui abandonner plufieurs
points très- importans , comme une diminution
dans les penfions à fa charge ; une taxe
fur ceuxde fes propriétaires qui confomment
leurs revenus ailleurs , & l'exportation libre
de quelques articles ; quant à la liberté abfolue
on ne veut point en entendre parler.
Le Marchand Anglois eft convaincu qu'il
ne pourroit foutenir nulle part la concurrence
du manufacturier Irlandois qui a
beaucoup moins de taxes à payer , qui ne
contribue à la défenfe d'un vafte Empire ,
que par un foible établiffement pour la
fienne propre , qui eft infiniment mieux fitué
pour le commerce , & chez qui la maind'oeuvre
coûte peu . Si l'Irlande réunit tous
( 114 )
ces avantages , la ruine du commerce Anglois
eft certaine ; il fera impoffible que les
impôts qu'il fupporte produifent de quoi
payer les intérêts de la dette ; la banqueroute
deviendroit inévitable ; ceux qui ont des
fonds en Angleterre ne doivent pas dormir
tranquilles.
De leur côté , les Irlandois fentent leurs
befoins , & leur fituation exige qu'ils mettent
la plus grande fermeté dans la réfolution
qu'ils ont prise de fe faire affurer des foulagemens
dont la néceffité eft indifpenfable.
" Les habitans de l'Irlande , dit-on dans une adreſſe
en faveur des Manouvriers de ce Royaume , forment
deux claffes , les riches & les pauvres, il n'y en a point
d'intermédiaire. J'ai récemment fait une tournée dans
les parties méridionales ; j'y ai vérifié que le prix ordinaire
du travail d'un payfan eft 4 pence ( 8 f. tournois)
par jour avec ce falaire il a une femme à nourfit
, affez communément 4 ou s enfants , quelquefois
un pere ou une mère aveugle & tombée en
décrépitude : cela paroît difficile au premier coup
d'oeil , & le paroîtra bien davantage fi l'on confidère
les déductions à faire fur cette petite fomme.
L'année eft compofée de 365 jours , mais il faut
en retrancher , 52 dimanches , environ une fête par
femaine , parce que les payfans , en général Catho
liques -Romains , ont beaucoup de fêtes , ce qui fait
104 jours il faut encore défalquer ceux où l'on
manque d'ouvrage , où la maladie ou le mauvais
tems empêchent de travailler , & qu'on peut porter,
à 65 , refte 200 , qui à 4 pence chacun , produifent
dans l'année 3 liv . fterl . 6 shellings 8 pence c'eftà
dire , environ 2 pence 1 farthing , ( 4 fols &
demi ) par jour , lefquels divifé par .6 nombre
commun des têtes qui compofent une famille , fe
:
"
( 115 )
réduifent , pour chaque individu , à un farthing &
demi ( 3
liards ) par jour. C'eft ainfi que vivent
en Irlande plufieurs milliers de payfans. Mais comment
? Leur habitation eft une mauvaiſe cabane
conftruite avec de la boue , couverte de chaume
avec une ouverture au haut qui fert de fenêtre &
de cheminée ; leur nourriture eft la pomme de
terre & le petit- lait : ce dernier article manque
fouvent
le ruiffeau voifin fournit leur boiffon ; leur
garde- robe , pire encore , confifte en haillons rarement
affez rapprochés les uns des autres , pour
couvrir leur nudité : leurs enfans font nuds ; j'ai
fouvent vûs oa 6 de ces petits fauvages bondiffant ,
fe trémouffant devant le trou de leur clapier comme
des lapins. Dans le pays où le gros & le menu
bétail font en abondance , le payfan goûte rarement
de la viande dans un pays qui produit plus
de laine qu'il n'en faut pour vêtir fes habitans
il a à peine ce quil faut pour couvrir ſa nudité ;
dans un pays enfin abondant en grains , en toutes
les chofes néceffaires à la vie , il eft aux pommes
de terre & au petit- lait pour toute nourriture . L'Arabe
errant dans les déferts du Levant , le Nègre fauvage
de l'Occident , font- ils auffi mal partagés ? En
parcourant les bois , en plongeant dans les eaux ils
trouvent de meilleurs aliments : la loi ôte au malheureux
Irlandois ces moyens naturels de ſubſiſtance :
prefque tous les payfans étant Catholiques Romains ,
il leur eft défendu de porter des armes pour leur
propre défénfe ; ils , n'ont pas la liberté de tuer le
gibier fur les terres mêmes qu'ils afferment : quant
à la pêche dans l'intérieur des terres ,
c'eft une
atraire de monopole ; foit pour quelques communautés
, foit pour des particuliers «.
L'Angleterre prouvera difficilement à l'Ir
lande qu'elle ne doit pas jouir des avantages
de fa fituation , de peur d'appauvrir fa foeur ;
mais ce feroit payer bien cher l'honneur
( 116 )
d'appartenir à ce Royaume , & peut - être
lui infpirer le défir de s'en féparer. Il ne
paroît pas non plus qu'elle fe prête à une
union qui la rendroit province de la Grande-
Bretagne , & dans fa dépendance abfolue ,
la priveroit de fon Parlement , aux repréfentations
duquel on fait déja trop peu d'attention
pour qu'elle pût fe flatter qu'on en
fit beaucoup au petit nombre de les Députés
qui fiégeroient dans celui de la Grande-
Bretagne , où ils feroient perdus & oubliés
dans la foule.
» Pour apprécier la foi nationale d'un peuple quel
conque , & préjuger la conduite qu'il pourra tenir à
l'égard des engagements qu'il contractera , le moyen
le plus für eft de confidérer celle qu'il a tenue à
l'égard des engagements qu'il a contractés : remon
tons donc à l'époque de l'union de l'Ecoffe , &
voyons fi dans les engagements contractés , avec ce
Royaume , le Parlement d'Angleterre lui a renu
parole ? Trois ans après la conclufion du pacte
folemnel , il fut décidé dans ce Parlement qu'au
cune partie dudit pacte ne pouvoit être altérée ,
à l'exception des claufes ayant rapport à la religion
& aux impôts publics ! Quatre ans après , ce prin.
cipe , qui n'avoit été que pofé , fut mis en exécution
un acte du Parlement foumit l'Ecoffe au
paiement d'un impôt fur le malt. Or il eſt à noter
que ce cas avoit été particulièrement prévu , &
qu'un des articles du pacte d'union s'oppofoit expreffément
à l'impofition de cet impôt : on demande
fi cet exemple eft encourageant pour l'Irlande ? quelle
sûreté pourroit la raffurer contre la crainte de voir
violer les conventions les plus facrées qui pourroient
être ftipulées entre- elle & l'Angleterre « ?
A Poccafion de ces difcuffions on lit l'anecdote
fuivante dans un de nos papiers :
( 117 )
On repréfentoit , le 6 de ce mois , dans une fociété
nombreufe de perfonnes de la première diftinction
, la pièce de Shakeſpeare , intitulée : le Mar
chand de Venife . Il partit foudain de longs &
bruyans applaudiflemens , après une tirade du Juif
Shylock , dont toute l'affemblée fit unanimement
l'application au parti pris par l'Irlande , de ne point
octroyer de fubfides qu'elle n'ait obtenu le redreffement
le plus complet de fes juftes griefs . » Plus
d'une fois & à diverfes reprifes , dit le Juif, paffant
fur le Rialto , vous m'avez provoqué par des infultes
; vous m'appelliez vilain , infidèle , chien de
coupe- gorge ; vous crachiez fur ma gabardine Juive.
Que n'avez-vous pas fait pour pouffer ma patience
à bout ? A tout cela , je n'ai fait que hauffer
Les épaules. Eh bien , il paroit aujourd'hui que vous
avez beſoin de mon fecours : retirez -vous . Il vous
convient bien de venir me clchercher & me dire :
Shylock , nous voudrions avoir de l'argent . Ah !
vous vous adreffez à moi pour de l'argent , vous
qui vous plaifiez à inonder ma barbe de vos flegmes
impurs ; vous qui me croffiez au pied , comme un
chien inconnu qu'on veut écarter de fa porte ; &
pour toutes ces gracieufetés , vous pensez que je
vous prêterai de l'argent «< !
сс
On écrit de Portsmouth que les agens des
vaiffeaux de guerre le Ramillies & le Terrible
fe font rendus à bord de ces vaiffeaux , il y a
quelques jours , pour diftribuer aux équipages
l'argent provenant de la prife des vaiffeaux
de Saint- Domingue . Mais la part que nos
agens ont retenu pour eux eft fi énorme ,
que les Officiers ont refufé d'accepter ce qui
leur reyenoit. Les prifes ont été vendues
300,000 liv. ft. fur lesquelles les agens ont
eu la modeftie d'en déduire 66,000 pour leur
commiffion. Tant qu'on fera fupporter de
( 118 )
pareilles impofitions à nos matelots , qui
ont combattu courageufement pour leur
pays , il n'eft pas étonnant qu'on foit obligé
de recourir au déteftable moyen de la preffe
pour équiper nos flottes .
לכ » Il eft arrivé ici ces jours derniers , écrit-on de
Seaford en Suffex , un bateau fans pont , de 12
pieds de long , venant de France , avec trois Anglois
qui fe font fauvés des prifons , & ont fait
cette traverfée en 24 heures. Ils n'avoient que trois
`rames , un morceau de civadière , ( voile qui s'oriente
fur le beaupré ) & point de gouvernail ni
d'autres provifions que trois pains. Le bateau a été
vendu 37 Shillings , qu'ils ont partagés , & ils font
partis chacun pour leur pays «. c.
La Patente de Chevalier Baronnet que le
Roi a accordé au fils aîné du Capitaine
Farmer , devoit lui coûter 300 liv. fterl.
dont S. M. a bien voulu le gratifier fur fa
caffette. Cette grace eût été fans cela onéreuſe
à ce jeune Officier , dont la mère vient
de mettre au monde fon feptième enfant.
On connoîr la licence de nos papiers. On
fait qu'en tems de paix , ils ne refpectent pas
toujours les Puiffances étrangères ; on fent
bien qu'ils ont encore moins de ménagement
pour celles avec lefquelles nous fommes en
guerre. Cette indécence a donné lieu au
Pamphlet fuivant .
"
» Pendant la guerre entre Alexandre & Darius ,
un foldat de l'armée des Perfes , commandée par
Memnon , croyant apparemment faire fa cour à ce
Général , tint un jour en fa préfence les difcours
les plus injurieux fur le compte d'Alexandre ; mais
il fut trompé dans fon attente , car Memnon in(
119 )
digné de cet excès d'impudence & de folie , don
na un fouflet à ce vil détracteur , en lui difant qu'il
étoit payé pour fe battre contre Alexandre , &
non pour l'infulter «.
» Tel eft le fentiment que doivent éprouver toutes
les ames honnêtes ; quand on entend un lâche coquin
aux gages du Gouvernement , répandre fans
motif & fans pudeur tout le fiel de fa langue
envenimée contre quelqu'un des Potentats étrangers
, actuellement en guerre avec la Grande- Bretagne
«.
» Avant de porter un oeil fi curieux & fi lévère
fur l'étranger , ces cenfeurs devroient bien commencer
par examiner ce qui fe paffe dans l'intérieur
même de la Grande- Bretagne. Parmi les
différens fouverains de l'Europe , n'y a- t-il pas un
Roi que l'on peut accufer d'orgueil & d'opiniâ
treté , à bien plus jufte titre ? n'ont- ils pas fous
leurs propres yeux un Prince qui , loin d'avoir
aucun égard à toutes les Adreffes & à toutes les
Requêtes de fes fujets , les a traités avec un orgueil
& un mépris jufqu'alors fans exemple ? Les
Rois qu'ils dépeignent ont-ils perdu aucune partie
de leurs valtes Domaines ? Ne poffedent- ils pas .
actuellement l'eftime & les affections de leurs
Peuples ? ce
و د
Quel eft celui qui par fon opiniâtreté à fui-,
vre les déteftables confeils de la plus déteftable
partie de fes fujets , a perdu à-peuprès le tiers de
fes Domaines , & voit tous les jours le refte li
échapper , fans pouffer un foupir ou la moindre
plainte , ou plutôt avec cette infenfibilité d'un homme
riche , à qui on enlèveroit quelques arpens de
terre , dont le produit n'excéderoit pas deux à trois
cents livres par an «< ?
33
Quel eft celui dont l'avènement au trône a
été marqué par les tranfports & les acclamations
de tous les fujets , & qui peut le vanter d'être
( 120 )
actuellement l'homme d'Angleterre le moins agréa
ble à la Nation «< ?
Lorfque ces vils ftipendiaires auront répondu
d'une manière fatisfaifante à ces questions , je pourai
leur permettre alors de fe moquer de tous
les Princes étrangers qui auront le malheur de
leur déplaire ".
Le cèlèbre Doyen de Glouceſter , le Docteur
Tucker , vient encore de publier un
Pamphlet politique dans le London Chronicle,
du 28 Octobre , il s'adreffe aux deux partis
qui divifent la Grande -Bretagne , & donne
tort à l'un & à l'autre de ce qu'ils ont pour
principe que des Colonies font néceffaires
pour le foutien , le maintien & l'accroiffement
du commerce. Suivant lui , c'eſt une
erreur. Il y a long - tems qu'il s'attache à
développer le principe contraire ; fi on l'avoit
youlu croire , l'indépendance de l'Amérique
feroit déja reconnue ; comme il eft bon
homme , fes idées politiques ne lui ont fait
aucune querelle à la Cour , où il eft bien
reçu , & où l'on fe contente d'en rire : vous
avez beau faire , lui dit un jour le Roi ;
l'Amérique eft un objet trop intéreffant
pour qu'on puiffe fe réfoudre à l'abandonner
, comme vous le confeillez . Si vous
aviez un Evêché , confentiriez - vous à y
renoncer fi facilement ? Je ne puis pas répondre
, répondit le Docteur ; je n'ai jamais
été dans le cas ; mais il dépendroit de V. M.
de m'y mettre. Le Roi fourit ; le Doyen crut
que ce fourire lui annonçoit une place dans
la première promotion ; mais il y a deux ans
qu'il l'attend . Nous reviendrons à fon Pamphlet
( 121 )
phlet dont nous donnerons ici une courte
analyfe.
» Il nie que les manufactures Angloifes vendues
aux Colonies Angloifes rapportent plus de profit
aux Manufacturiers que fi elles étoient vendues à
d'autres. Il demande pourquoi , l'Angleterre n'a pas
des Colonies par toute la terre , fi elle croit acheter
de fes Colons à meilleur marché , puifque les
productions de tous les climats lui font néceffaires
".
פ כ
Rien de plus abfurde ajoute- t-il , que ce qu'il
appelle le fyftême des Clefs , comme d'avoir dans
Gibraltar la clef de la Méditerranée. Puiſque de
parcilles clefs font fi utiles , pourquoi ne pas avoir
celles de la Baltique , celles de Babel - Mandel ?
Pourquoi ne pas reprendre fur les François celle de
Calais , qui fut perdue par la Reine Marie ? Comment
fe fait-il que l'Angleterre commerce avec la
Norvege & Archangel , où elle n'a ni clefs ni
Colonies ? A cette occafion il affirme , que fur 20
vaiffeaux qui viennent en tems de paix , de ces pays
en Angleterre , à peine y en a-t -il un qui ne foit
pas Anglois «.
" On fe méprend groffièrement quand on cherche
à augmenter le nombre des gens de mer , par
d'autres moyens que l'augmentation des Manufactures
; le fameux Acte de Navigation , eft un monopole
dont le commerce Anglois fouffre le plus grand
préjudice , en ce qu'il prive l'Angleterre du bien
que pourroient lui faire les étrangers , s'ils étoient
admis à s'y établir avec leurs vaiffeaux & leurs équipages
étrangers . Il ne conçoit point qu'aucune augmentation
de territoire en quelque partie que ce foit
du globe , puiffe accroître les forces naturelles , &
la fureté de la Grande-Bretagne. Les Colonies utiles
font celles dont l'entretien ne coûte rien , &
qui n'occafionnent point d'émigrations . Il eft à regretter
que l'Angleterre n'ait pas plutôt travaillé
20 Novembre 1779. f
( 122 )
-
à peupler fes déferts , que ceux de l'Amérique. Dáns
quatorze Provinces en Angleterre , toutes dans la
partie la plus voifine des côtes de France , il y a plus
de marais , de dunes , de bruyères , de communes,
de landes , de forêts , de chaffes & de friches
que dans tout le refte de l'Angleterre . - Si on s'étoit
attaché à peupler ces pays , la taxe des terres
fcroit plus aifée à lever , fes produits feroient plus
confidérables , & le pays mieux défendu en cas
d'attaque. Il évalue toutes ces terres vaines & vagues
à un million d'acres , ou au moins à 500,000 ,
qui nourriroient 250,000 habitans de plus , & donneroient
au befoin au moins 25,000 foldats . Le
pays plus habité , plus coupé de haies , de murs ,
de feutiers , &c. , feroit plus impénétrable , plus
impraticable à un ennemi «.
-
Il prétend que dans la querelle actuelle entre
l'Angleterre & l'Irlande , on prend l'ombre pour
la fubftance. - Les Irlandois ont eu de tout tems
la plus entiere liberté de manufacturer pour leur
propre consommation. Ils n'en ont point fait ufage
, parce que le Marchand Anglois leur fourniffoit
à fi bon compte , & avec tant de facilités ,
qu'ils auroient perdu à manufacturer. Pourquoi donc
s'allarme- t- on en Angleterre de la demande des
Irlandois , comme fi leur concurrence pouvoit être
inquiétante chez l'étranger , tandis qu'elle ne peutpas
l'être chez eux- mêmes «<.
" Quant aux Irlandois , quel ufage feront- ils de
la liberté d'exporter leurs lainages ; & fi on la leur
refuſe , comment puniront - ils l'Angleterre , en
s'abftenant d'importer chez eux les marchandiſes ,
s'il leur en coûte pour fe paffer de cette importation
? Comment enfin , s'ils trouvent du profit
à acheter chez eux les marchandifes Angloifes
efpéreront-ils les fupplanter par les leurs chez l'étranger
? Le Docteur Teuker veut qu'on cherche
d'autres caufes à la détreffe actuelle de l'Irlande «.
H femble qu'on lui pourroit répondre ,
( 123 )
au moins pour l'Irlande , que fi elle cût eu
la liberté d'exporter , elle auroit beaucoup
manufacturé , que la quantité tenant les
prix plus bas , les marchandiſes auroient été
moins chères que celles des Anglois , & que
c'eft ce qui arrivera quand elle fe fera procuré
cette liberté de gré ou de force.
Il faut , dit un autre de nos papiers , que la
paffion du jeu foit bien en vogue dans le Canada.
Un Marchand de Londres a reçu ordre du petit
pofte du Détroit , où il y a au plus cent hommes de
garnifon & quelques habitans , d'y envoyer cent
douzaines de fixains de cartes : toutes ces cartes
n'ont point la marque.
>
FRANCE.
De VERSAILLES , le 19 Novembre.
Le Roi a nommé à l'Evêché d'Uzès ,
l'Abbé de Béthify de Mezières , Vicaire
général de Reims ; à l'Abbaye de Grand-
Selve , Ordre de Cîteaux , Diocèle de Touloufe
, l'Abbé de Crillon , ancien Agent Général
du Clergé , à celle de St- Romain de
Blaye , ordre de faint Auguftin ; Diocèle de
Bordeaux , l'Abbé de Meffey , Vicaire Général
du Diocèfe d'Aix ; à l'Abbaye régulière
de Grosbois , Ordre de Câteaux , Diocèfe
d'Angoulême , D. Chupiet , religieux
Profès du même Ordre , & à l'Abbaye de
Sainte-Croix , Ordre de faint Benoît , Diocèfe
de Poitiers, la dame de Bourbon Buffet
Prieure du Cherche- Midi , Diocèfe & Ville
de Paris , fur la préſentation & nomination
de Monfeigneur le Comte d'Artois , en vertu
de fon appanage.
f 2
( 124 )
Le Comte de Grosberg-Bavière , Co onel
au fervice de France , eut l'honneur d'être
préfenté au Roi , à la Reine & à la Famille
Royale le 7 de ce mois.
L'heureux fuccès de l'inoculation de Madame
Elifabeth , pratiquée avec autant d'habileté
que de prudence par M. Goëtz , Chirurgien
- Major de la Citadelle de Strasbourg ,
a fait défirer à plufieurs perfonnes de faire
inoculer leurs enfans. Madame Elifabeth a
bien voulu accorder fa protection à 12 pauvres
enfans , & leur procurer tous les fecours
néceffaires pendant le cours du traitement.
M. Goëtz a exécuté cette opération
le 8 de ce mois fur 7 filles & s garçons qu'il
avoit préparés convenablement.
De PARIS , le 16 Novembre.
ON ignore encore les difpofitions ultérieures ,
de notre flotte & de l'armée de terre qui avoit
reçu ordre de fe tenir prête à marcher vers nos
ports. On a fu jeudi par un Courier extraor
dinaire que D. Cordova a appareillé le 9 avec
15 vaiffeaux; à 2 heures après midi , cette divifion
étoit hors du Goulet. On ne doute pas
qu'elle ne fe rende à Cadix ; il nous refte 2 1
vaiffeaux Eſpagnols prêts à mettre à la voile
avec les nôtres.
Le vaiffeau l'Intrépide qui venoit de l'Orient
, a touché, en entrant au port , & eft
entré dans le baffin pour y réparer le dom--
mage qui n'eft pas confidérable .
A la date de ces lettres , on n'avoit rien
appris de la mer , quoique nous ayons plu-
L
( 125 )
fieurs frégates qui croifent en dehors du
Goulet , à l'entrée de la Manche , pour obferver
les mouvemens de l'ennemi qu'on
croit à Spithead ou à Torbay,
Les Officiers & l'équipage de la Surveillante
, & du cutter P'Expédition , viennent
de recevoir les graces & les récompenſes
que S. M. leur a accordées. On favoit déja
que M. de Couëdic avoit été fait Capitaine
de vaiffeau , & que M. de la Bintinaye avoir
eu la Croix de S. Louis , & 1000 livres de
penfion. Il en a été accordé une de 300 à
M. de Loftange , Enfeigne , qui a eu un
oeil emporté. Il auroit eu la Croix de S.
Louis , s'il n'avoit pas été Chevalier de
Malthe. Le Vicomte de Roquefeuil , Enfeigne
, commandant le cutter , a eu la Croix
de S. Louis. Les deux Officiers auxiliaires
de la Surveillante ont été faits Lieutenans
de frégates.
Le troifième Pilote de cette frégate a reçu
une Médaille d'or , & a été avancé dans fon
état , pour une action de la plus grande bravoure.
S'étant apperçu pendant le combat
que le pavillon avoit été emporté d'un coup
de canon , il en prit fur- le- champ un autre ,
& monta fur les haubans du côté de l'ennemi
, qui n'étoit qu'à portée du piſtolet , & -
tint le pavillon en l'air à la main pendant
qu'on repaffoit un autre pavillon à l'arrière.
de la frégate. Cette action avoit été admirée
des Anglois mêmes , felon le rapport du
Capitaine en fecond , pris & échappé du
£
3
( 126 )
naufrage. Les foldats & les équipages de ces
deux bâtimens , ont eu chacun so écus pour
les dédommager de la perte de leurs facs &
hardes ; & les bleffés ont eu des demi - foldes
& des gratifications .
Après le combat , le Miniftre de la Marine
écrivit la lettre fuivante à M. de Couëdic.
ל כ
>
Après le combat glorieux que vous venez
Monfieur , de foutenir , & qui a pénétré le Roi -
d'admiration & d'attendriffement , il ne refte à defirer
à S. M. que de vous voir furvivre à vos bleſſures ,
pour profiter de la grace bien méritée qu'il a faite en
vous élevant au grade de Capitaine de vailleau . L'honneur
que vous avez acquis à fon pavillon dans cette
circonftance, lui donne un grand intérêt à conferver
un Officier auffi valeureux à fon fervice. J'attends
le détail plus étendu que M. le Comte du Chaffault
me promet , pour prendre les ordres de S. M. fur
les récompenfes à accorder aux Officiers & aux
équipages de votre frégate ; mais je n'ai pas voulu
différer un inftant à vous annoncer toute la fatisfaction
de S. M. & combien elle eſt touchée de votre
fituation , de celle de vos Officiers & des grandes
preuves de zèle & de courage qui ont éclaté dans ce
jour-là. J'ai l'honneur , & c. «
( P. S. de la main du Miniftre ) . Je vous tranf
mets avec grand plaifir la fatisfaction de S. M. Je
ferai des voeux pour qu'elle vous conferve à fon
fervice , & je vous affure que j'ai pour vous beaucoup
d'eftime ; ne vous occupez que de votre
fanté , & jouiffez de la gloire que vous avez acquife
; le Roi veut avoir de vos nouvelles.
1
La ville de Quimperlay , qui a vu naître
M. le Chevalier du Couedic , s'eft empreffée
de lui montrer la part qu'elle prend à fa
bleffure & à la gloire qu'il s'eft acquife,
Elle a arrêté , par une Délibération confignée.
( 127 ).
dans fes Regiftres , en date du 18 Octobre ,
de le complimenter ; & le Maire a eu ordre
de lui adreffer la Délibération priſe à cet
égard. Nous joindrons ici la Lettre fuivante
d'un Officier de la frégate la Surveillante .
» Une lettre du Capitaine du Rambler , inférée
dans la Gazette de Withéal , n'eft pas moins propre
à étonner les prifonniers Anglois que nous avons
amenés , après les avoir fauvés du plus affreux danger
, qu'elle nous a furpris nous- mêmes . On y fait
dire à cet Officier , que nous avons tiré fur la
chaloupe qu'il envoyoit au fecours des malheureux
qui s'étoient jettés à la mer , & on cherche par-là
à nous représenter comme les plus barbares des
hommes.
55
Que le Ministère Anglois , à qui on a déjà reproché
avec fondement de tronquer & de dénaturer
même les rapports de fes Généraux & de fes
Commandans , cherche à enlever aux militaires
François la gloire qu'ils fe font acquife dans un
combat auffi égal & auffi bien foutenu de part &
d'autre , nous rirons de fes vains efforts ; mais qu'il
attaque notre générofité & notre humanité , c'eft ce
que nous ne fouffrirons jamais , & nous lui dirons
à la face de toute l'Europe , que rien n'eft plus
faux que le prétendu empêchement que nous avons
mis , dit - il , à la manoeuvre de la chaloupe du
Rambler. Nous lui dirons encore que l'équipage de
la frégate le Québec jugeoit bien plus favorablement
de nous , lorfque s'appercevant que le feu
qui prenoit à notre beaupré nous obligeoit de nous
éloigner d'elle , il nous crioit : braves François ,
fauvez-nous , nous périffons ; le danger étoit trop
preffant pour que nous reftaffions bord à bord de
la frégate Angloife ; mais à peine en fumes - nous
dégagés que nous mimes en ufage tous les moyens
de fauver le plus de monde poffible . Notre chaloupe
& les cordages que nous jettions , condui
£ 4
( 128 )
frent heureusement à notre bord 45 Anglois , &
nous regrettames de ne pouvoir les fauver tous «‹.
» Il paroît au refte que l'invraisemblance n'arrête
point les correcteurs des rapports faits à l'Amirauté ;
car comment concilier les fecours que nous donnions
aux gens du Québec avec les prétendus obftacles
que nous mettions à ceux que leur envoyoit
he Rambler ? Notre cutter avoit ceffé exprès de le
combattre. Quant à nous , joignant à la générofité
Françoife , le caractère de la vérité , nous n'avons
pas hésité à rendre hommage à la bravoure de l'équi
page Anglois , & nous aurions defiré de retrouver ,
dans le nombre des hommes qui nous doivent la
vie , le Capitaine Farmer dont la conduite mérite
tant d'éloges ; mais nous avons appris qu'il avoit été
bleffé & enfuite tué dans le combat. Nous espérons
être affez heureux pour fauver le brave M. du Couëdic
pour fervir encore fous fes ordres , & pour mettre
plus d'une fois le Ministère Anglois dans le tort que
nous lui reprochons aujourd'hui , & que fa Nation
généreufe eft dans le cas de lui reprocher comme
nous cc.
On apprend que non-feulement il n'a été
accordé aucun congé de femeftre aux Officiers
de l'armée de Bretagne , mais ceux qui
avoient eu la permiffion de quitter leurs
Corps pour un terme limité , à raiſon de
quelques affaires preffées , ont reçu , le 10
ce mois , l'ordre de rejoindre , enforte qu'on
croit encore que les opérations qui doivent
terminer la campagne auront lieu.
» Le convoi destiné pour l'Inde , & qui doit partir
de ce port , écrit-on de l'Orient , fera plus confidérable
qu'on ne l'avoit cru . On lui donnera pour efcorte
4 vaiffeaux de ligne , le Caton , l'Indien , l'Actionnaire
& le Solitaire . Il paffe pour conftant que la plus
grande partie de la légion de Lauzun y féra embar(
129 )
quée.Lorfque toutes ces forces feront réunies à celles
que nous avons déja à l'Ifle- de France , nous pourrons
, à notre tour , attaquer les Anglois dans leurs
plus riches poffeffions.
» Quelques Officiers de la Compagnie Angloife
font arrivés depuis peu à Londres par la voie de
Suez : ils fe taifent fur le fort de M. de Bellecombe ,
que nous favons être retenu à Madras ; mais ils ont
détruit le bruit de la mort de M. Chevalier , qu'on
avoit dit avoir péri dans la mer rouge . Ils favoient à
leur paffage au Caire , qu'il étoit fur les côtes de l'A- ,
rabie , d'où il lui feroit aifé de gagner Alexandrie « .
Les feules nouvelles que nous ayons depuis
huit jours fur le fort des bâtimens de
Saint-Domingue , viennent de la Corogne.
On mande de ce Port qu'il y eft entré ún
brigantin , & le navire la Jeune Mimi , tous
deux dans le plus mauvais état. Le vaiffeau
Boſtonien arrivé à Cadix , & qui a apporté
les nouvelles de M. d'Estaing , dont nous
avons parlé , n'a vu aucun de ces bâtimens
fur les atterrages de la Nouvelle Angleterre ,
quoiqu'il foit parti 10 jours après le coup
de vent , ce qui donne lieu de croire que
la plupart feront retournés aux Ifles du vent.
M. le Comte d'Aranda eft de retour à
Paris depuis le 4 ; il étoit refté à Brest ,
croyant toujours qu'il pourroit voir appareiller
l'armée combinée ; mais les vents ne
paroiffant pas devoir changer , il a été obligé
de revenir , fans jouir du fpectacle qu'il avoit
efpéré de voir.
On affure que M. Necker a pris fes mefures
pour fubvenir au fervice de l'année
prochaine , fans impofitions nouvelles ; il y
fs
( 130 )
pourvoit par un emprunt viager , qui ne fera
pas , comme quelques - uns le penſent , une
charge pour l'Etat , parce que fa durée eft
limitée. Il falloit fe procurer de quoi payer
les arrérages , & ce Miniftre en trouve les
moyens & au-delà dans les économies qu'il
a faites ci- devant & dans celles dont il s'occupe.
Celles - ci confiftent , dit - on , dans la
réduction de gros intérêts que touchoient les
Fermiers & les Régiffeurs - Généraux pour
leurs fonds d'avance ; dans la fuppreffion
des frais que coûte la Régie générale , qui
n'eft , au fait , que la Régie particulière de
quelques droits défunis de la Ferme , ou
analogues à ceux qui compofent les parties
de cette Ferme , connues fous le nom d'Aides
, Domaines , &c. & dans l'extinction
annoncée par le Règlement du 22 Décembre
1776 , des croupes & penfions fur les
produits de ce Bail , dont celui qui va être
renouvellé fera dégagé. Le Gouvernement
débarraffé de toutes les dépenfes inutiles ,
bénéficiera en outre de l'amélioration des
produits des droits qui forment la Régie
générale , fous laquelle ils ont fouffert par
l'infuffifance de fa manutention en plus
grande partie confiée aux Employés de la
Ferme. Ces reffources , qui pour être obtenues
, n'ont eu befoin que du coup d'oeil
pénétrant du Miniftre , & de la fermeté
qu'il déploie d'après la confiance qui lui
eft accordée , ne laifferont pás appercevoir
au Royaume qu'il foutient une guerre très-
-
( 131 )
difpendieufe depuis 2 ans ; & elles le mettront
en état de la prolonger pendant plufieurs
autres , fi l'Angleterre s'obſtine à la
foutenir , & perfifte dans le refus de fe départir
de la tyrannie du commerce de l'Europe.
Il eft reconnu aujourd'hui que le fort
des Etats de cette partie du monde , dépend
en dernière analyfe , de la fituation de leurs
finances , & que l'avantage eft pour celui
qui reffent le plus tard l'épuifement de fes
moyens. Ceux de la France font à peine
entamés. Le nouveau Bail y offre de nouveaux
fecours dans l'augmentation de fon
prix , qui feule fuffira au paiement des fonds
qui font à rembourfer aux Régiffeurs- Généraux
, & à celui des intérêts de l'emprunt
qui va s'ouvrit. On ne peut trop admirer
la fageffe d'un Miniftre qui , en fe bornant
à fimplifier les opérations & à y mettre de
l'ordre & de la clarté , a ménagé à l'Etat de
fi grands avantages. Il leur donnera toute
l'étendue dont ils font fufceptibles , fi comme
il fe l'eft propofé , en renouvellant le Bail de
la Ferme générale , il parvient à n'employer
que des perfonnes inftruites & capables
d'un travail utile.
On écrit de Pont- de - Vaux en Breffe , que le Comte
de Montrével , poffeffeur de plufieurs terres dans la
Franche-Comté , le Mâconois , la Breffe & la Bourgogne
, dont la plus grande partie des affignaux eft
en main-morte , voulant donner au Roi des preuves
de fon refpect , de fa foumiſſion & de fa déférence ,
& voulant répondre aux vues bienfaisantes de S. M.
qui la première a donné la liberté à tous les emphyf6
( 132 )
théotes , vient de faire publier , imprimer & répandre
dans toutes les dépendances , que tous vaffaux ,
cenfitaires , emphythéotes , ferfs , taillables & mainmortables
des terres & feigneuries à lui appartenantes
dans les Provinces ci-deйus , peuvent s'adreffer en
toute confiance à lui pour en recevoir l'affranchiffement
de toute eſpèce de main-morte , foit perfonnelle
, afin de jouir par la fuite de toutes leurs facultés
, franchiſes & libertés.
Selon des lettres de Rennes , le 15 du mois
dernier il a été fignifié au Procureur- Général
& au Comte Defgrées - du-Lou , un Arrêt du
Confeil qui caffe celui du Parlement de
Bretagne du 23 Août précédent , & annulle
tout ce qui s'en eft fuivi . Les motifs de caffation
font , dit on , que l'Arrêt du 23
Août eft contraire à un autre rendu antérieurement
par le même Parlement au mois
de Novembre , lequel n'avoit été attaqué ni
entrepris par perfonne , pas même par le
Comte Defgrées. Le Roi , en caffant le deuxième
Arrêt du Parlement de Bretagne , laiffe
à ce Tribunal la connoiffance de cette
affaire .
Le Bureau académique d'Ecriture préfidé par M.
Lenoir , Confeiller d'Etat , Lieutenant - Général de
Police , & M. Moreau , Procureur du Roi au Châtelet
, fit , le 4 de ce mois , dans la Grand'falle des
Mathurins , l'ouverture publique de fes féances M.
Harger , Secrétaire , ouvrit la féance par la lecture
d'un Mémoire fur les cinq parties dont le Bureau eft
chargé par les Lettres -Patentes de fon érection ; lef
quelles font la perfection de l'écriture , le déchiffre
ment des anciennes écritures , les calculs , la vérifica
tion des écritures & la grammaire françoiſe relative
à l'orthographe. M. d'Autrepe fit enfuite la lecture
d'un Mémoire fur la néceffité d'une bonne écriture ,
( 133 )
fur les inconvéniens ou les dangers d'une mauvaife ,
& fur la diffemblance des caractères néceffaires à la
fûreté publique.
M. l'Abbé de B ***, nous a adrefé la lettre
fuivante de Genève ; elle contient des détails
qui pourront intéreſſer la plupart de nos lecteurs
, & que nous nous empreffons de tranf
crire.
» Je viens , Monfieur , de faire en Bourgogne
quelques recherches littéraires , dont je m'étois
chargé . Ce que j'ai vu d'agréable & d'intérellant
dans cette Province , m'a infpiré le defir d'aller plus
loin j'ai voulu contempler la nature & les hommes
dans un pays où la terre s'élève jufqu'aux Cieux ,
& où les hommes tiennent un peu du fol , comme
par-tout ailleurs .
:
J'avois toujours ardemment defiré de voir un des
afyles les plus célèbres du génie : ce motif , quand
je n'en aurois pas eu d'autres , fuffifoit bien pour
me conduire à Ferney : j'y ai paffé quelques jours.
Le premier objet de mon admiration a été d'y
rencontrer des étrangers qui venoient , comme autrefois
, des extrémités de l'Europe , vifiter cette
maiſon confacrée aux Mufes & à la Philofophie :
on veut tout voir , on interrog avec avidité ceux
qui ont eu le bonheur d'approcher le grand homme
qu'on y cherche encore : on aime à s'inftruire
des plus petits détails de fa vie privée , on éprouve
un attendriffement involontaire lorfqu'on entre dans
fa chambre : elle eft confervée telle qu'il l'occupoit
; & jufqu'à fon lit , qui femble encore prêt à
l'y recevoir , on ne s'eft pas permis d'y déranger
la moindre chofe ; mais on fe fent fur - tout frappé
d'un faififfement dont on n'eft pas le maître , lorfqu'on
jette les yeux fur l'urne funéraire où repofe
Lon coeur.
C'eſt une pyramide quadrangulaire contre laquelle
eft adoffé un autel compofe d'un fimple tron(
134 134
)
çon de colonne cannelée ; cette pyramide eft ceinte ,
au tiers de fa hauteur , d'une corniche faillante ,
foutenue aux angles par quatres confoles antiques ,
& porte une urne fépulcrale fur chaque face ; une
couronne de lauriers termine la pyramide tronquée,
c'eft le feul attribut caractéristique qui y foit exprimé
; & fur l'autel eft placé un couffin de velours
où repofe un coeur, fymbole de celui qui eft dans
l'intérieur du monument.
Cet enfemble , compofé de trois marbres , le
blanc , le noir & le verd antique , de la hauteur
d'environ fept pieds fur trois & demi de largeur à
fa bafe , eft placé dans l'intérieur d'une niche drapée
en noir , & porte dans l'ame l'idée doulourcufe .
du génie & de la mort.
On a décoré cette chambre de quelques portraits
qui fe trouvoient dans le château de Ferney
, & pour lefque M. de Voltaire avoit le
plus de prédilection ; l'Impératrice de Ruffie , le
Roi de Pruffe , la Princeffe de Bareith , la Marquife
du Châtelet , le célèbre le Kain , M. d'Alembert
, M. le Comte de Maurepas , M. d'Argental
, M. & Mme la Marquife de Villette , & c. On
y lit cette infcription : mes manes font confolés ,
puifque mon coeur eft au milieu de vous.
L'Académie Royales des Sciences fe trouvant en
état de difpofer d'un fond propre à donner un prix
tous les deux ans , prit , en 1777 , la réſolution d'en
joindre un de Phyfique à ceux de Mathématique & de
Phyfico-Mathématique , qu'elle eft dans l'ufage de
propofer annuellement. On trouvera fon programme
dans la Partie Littéraire du Mercure. Nous nous con- .
tenterons d'obſerver ici que ce fond confifte dans l'abandon
que le Secrétaire de l'Académie & les Commilaires
des prix fondés par M. de Meſlai , ont fait
des honoraires que M. Rouillé de Meflai leur avoit
deftinés ; qu'ils ont fait cet abandon en 1777 ; & que
c'eft en 1779 qu'on s'eft avifé de leur reprocher ces
honoraires.
( 135 )
Patrice , Comte d'Arcy , Chevalier de
Saint - Louis , Maréchal des Camps & Armées
du Roi , Chevalier - Commandeur &
Confeiller de l'Ordre de Saint-Lazare & de
Notre-Dame- de -Mont- Carmel , Membre de
l'Académie royale des Sciences , eft mort en
- fon hôtel , fauxbourg du Roule , le 18 Octobre
de cette année .
François Bournac , Ecuyer , ancien Ingénieur
des Camps & Armées du Roi , Scelleut
héréditaire en la Chancellerie établie près du
Parlement de Metz , &c. eft mort à Metz le
25 Octobre , dans la 100e. année de fon âge ;
il étoit né à Verdun le 9 Février 1680 : avoit
fervi fous les ordres du Maréchal de Vauban ,
en qualité d'Ingénieur , au fiége de Briffac
en 1703.
Les Numéros fortis au tirage de la Lotterie Royale
France , font : 90 , 79 , 6 , 23 , 33 .
>
Ordonnance du Roi , concernant l'Ordre de
Saint- Louis , du 21 Août. » S. M. s'étant fait repréfenter
fon Edit du mois de Janvier dernier , concernant
l'Ordre royal & militaire de Saint- Louis
Elle a confidéré que la portion affectée aux Officiers
de la Marine de S. M. , dans la dotation de
l'Ordre , par l'Edit de 1693 , n'étoit plus proportionnée
à l'augmentation progreffive de ce Corps ,
à ſon état actuel , ni au fupplément ajouté en 1719
à la dotation de l'Ordre ; & Elle a réfolu d'y pourvoir
, de manière que fes bontés pour les Officiers
de fa Marine , fuffent non-feulement un témoignage
de la fatisfaction qu'Elle a de leurs fervices , mais
encore un motif pour eux d'en mériter de nouvelles
. S. M. a voulu auffi expliquer particulièrement
fes intentions fur l'article XVII de l'Edit de Jan.
vier dernier par lequel il eft dit que les vingt
( 136 )
derniers des quatre - vingts Commandeurs fixés par
eet Edit , ne jouiront de la penfion de 3000 liv.
attachée à cette dignité , qu'à meſure de l'extinction
des penfions des foixante anciens : Et voulant
donner en même-tems à l'Ordre , fur d'autres objets
, de nouveaux témoignages de l'attention dont
Elle l'honore : Art. fer . Elle a fixé à la fomme de
75,000 liv. la portion dont les Officiers de fa Marine
jouiront dans la dotation & dans le fupplément
de la dotation de l'Ordre. Art. II . Attenda
que cette fomme de 75,000 l . ne fuffit pas encore
pour remplir le montant des penfions que les Of
ficiers de la Marine ont dans l'Ordre , & celui
des dépenfes de Croix , frais de comptabilité , &
autres dépenfes communes de l'Ordre auxquelles
la Marine doit contribuer , S. M. veut bien s'obliger
de faire paffer & céder à l'Ordre de Saint-
Louis inceffamment 45,459 liv . 16 f. de rente ,
&c. Art. III . De ces deux fommes réunies , il y
aura 95,000 liv . qui feront deftinées à toujours
& réparties aux Officiers de Marine de S. M.
Art. IV. S. M. entend que des vingt derniers
Commandeurs qui ne doivent jouir de la penfion
de 3000 liv. qu'à meure de l'extinction de celles
des foixante plus anciens Commandeurs , il y ait
feize de fes Officiers de fes Troupes de terre &
quatre des Officiers de fa Marine fans penfion.
Art. V. Les Officiers de Terre & de Marine qui
feront promis de la dignité de Chevalier à celle
de Commandeur fans penfion , continueront à jouir
de celle qu'ils avoient comme Chevaliers , jufqu'à
ce qu'ils entrent en jouiffance de celle de Commandeur
, & alors S. M. difpofera de leur penfion
de Chevalier. Les VI , VII & VIIIe articles ftatuent
fur des objets de police particulière de l'Ordre.
Par le IXe le Roi veut & entend que le Dépôt
& la confervation des Archives de l'Ordre , fera
étábli dans celle des Salles de l'Hôtel royal des
( 137 )
Invalides , qui fera jugée la plus convenable , &
à la proximité de la Salle du Confeil. Par le Xe &
dernier , S. M. entend que les veuves , enfans ,
héritiers ou créanciers des Grands - Croix , Commandeurs
& Chevaliers dudit Ordre , renvoient
les Croix , auffi-tôt après le décès des Officiers ,
au Secrétaire général de l'Ordre , &c «.
Par une autre Ordonnance du 24 ſeptembre , S.
M. voulant régler la force du Corps des Volontaires
d'Afrique , & en déterminer la formation de la manière
la plus utile à la défenfe du Sénégal & de fes
autres établiſſemens fur la côte occidentale d'Afrique ,
a fait dans cette vue plufieurs difpofitions , & ordonne
entr'autres que ce Corps foit porté à fix compagnies
de cent hommes , y compris une compagnie
de Canonniers-Bombardiers.
*
" La Compagic de l'Armement de fix frégates
& deux corvettes , annoncé à Nantes , inftruit fes
Actionnaires , que d'après le réfultat de la confultation
générale qu'elle avoit faite dans tous les
Ports , pour aprécier la jufteffe & le mérite des
obfervations qui lui furent adreflées à la fin de
Juillet dernier , pour l'engager fur des motifs
de plus grandes facilités pour elle , & d'économie
pour les Actionnaires , qui y font déduits , à donner
la préférence au Port de Grandville , pour la conftruction
& armement de quelques unes de les frégates
; elle s'est déterminée à en faire promptement
conftruire deux de 44 canons du plus fort calibre
dans ce Port , où elle a fait paffer dès le 15 Septembre
un chargé de fes pouvoirs pour la diriger en
fon nom , & qui en preffe l'exécution avec d'autant
plus de vivacité qu'il a maintenant tous les
Charpentiers du lieu à fa difpofition . Cette Compagnie
efpére annoncer encore fous peu , l'achat
d'une troisième frégate toute conftruite qui pourra
être mise à la mer fous un mois du jour de fon
* Voyez le Journal du 7 Août
( 138 )
acquifition , & qui formera avec les deux autres
& une corvette la première divifion de cet armement
".
›
De BRUXELLES , le 16 Novembre.
SELON les lettres de Lisbonne , la Cour
de Portugal ne paroît point diſpoſée à laiffer
inquiéter fon commerce par les Corfaires
Anglois. Il fe paffe peu de mois où l'on n'ait
à
porter des plaintes de leurs excès : il y a
peu de temps qu'un de ces Corfaires trèsmaltraité
ayant à bord beaucoup de bleſſés ,
mouilla dans le Tage : on ne tarda pas à apprendre
qu'il avoit été battu par un navire
Portugais qui alloit à la Baie de tous les
Saints , & auquel il avoit donné chaffe . On
dit que la Cour a ordonné de lui faire fon
procès comme forban , pour avoir infulté
contre le droit des gens un pavillon neutre.
La Reine a donné ordre d'armer 4 vaiffeaux
de ligne & deux frégates pour protéger le
commerce de fes fujets contre ces infultes
réitérées.
Selon les mêmes lettres , il a été envoyé
deux Officiers de Juftice au lieu d'exil du
Marquis de Pombal , pour faifir tous fes papiers:
quelques perfonnes penfent qu'ils ont
auffi ordre de l'arrêter , & qu'il doit être enfermé
dans une tour , où il attendra la fin
de les jours.
On mande d'Amfterdam que l'efcadre de
vaiffeaux de guerre Américains , avec commiffion
des Etats -Unis , aux ordres du Commodore
Paul Jones , a été admife comine
( 139 )
telle fous pavillon Américain , pour relâcher
& fe radouber à la rade du Texel , &
que cette adiniffion a été confirmée fucceffivement
de l'avis des Amirautés par réfolutions
des Etats de Hollande & des Etats-Généraux
, en conféquence du Réglement de
L. H. P. de 1756 , au fujet de tous vailleaux
de guerre ou capres étrangers. Dans ce cas ,
ce Réglement fervira à-peu-près de réponſe
aux mémoires préfentés par le Chevalier
Yorcke contre l'admiffion de Paul Jones dans
le Texel.
» Un des principaux objets de fpéculation momentanée
pour la nation Angloife & pour les écrivains
, dit un papier public , eft la conduite
que tient
la république des provinces- Unies dans la pofition
délicate où elle fe trouve. On pourroit former un
volume , fi l'on vouloit recueillir tout ce qui s'imprime
à ce fujet . On fe contentera d'extraire l'article
fuivant , qui a été copié dans prefque tous les
papiers Anglois. La grande époque de 1779 ,
fournira à l'hiftoire un fyftême curieux de la po
litique Hollandoife ; la conduite de cette nation , depuis
que Sir Jofeph Yorke a délivré fon premier
mémoire , eft pleine de fineffe & décèle des vues
fecrettes. Temporifons eft fa dévife ; tout Négociant
qui fréquente la Bourfe fait parfaitement
que depuis cette époque , les Hollandois ont emporté
de ce pays dans le leur , & continuent d'exporter
tous les jours , tout l'or & l'argent en
lingot qu'ils peuvent amaffer : il fait également ,
qu'à l'aide de divers artifices , ils ont trouvé le
fecret de faire hauffer les fonds publics de 3 &
même quelquefois de 4 p. 100 , dans la vue de
vendre au plus grand avantage , ou du moins à
la moindre perte poflible : ce fait , quand il ne feroit
pas accompagné d'autres circonftances indicat ives
( 140 )
-
,
fuffiroit pour faire connoître les difpofitions des
Etats Généraux : il eft fuperflu de leur demander
des déclarations qui fe trouvent clairement & explicitement
énoncées dans la teneur de leur conduite
laiffez les faire ; dès qu'ils auront à -peup.
ès tiré leur épingle du jeu , dès qu'ils auront
mis ordre à la partie des finances , la cataſtrophe
politique jettera plus de lumière qu'on n'en défire
fur leurs véritables intentions : alors Sir Jofeph Yorke
obtiendra enfin la réponſe cathégorique qu'il follicite
envain depuis fi long- tems ; les Miniftres
affecteront d'être étonnés ; ils ne le feront pas au
fond , & quiconque connoît la politique Hollan
doife dira : je favois bien •que cela finiroit
ainfi. On remarque qu'en général , depuis quel
que tems les papiers Anglois , & fur-tout ceux
qui font le plus dévoués au Ministère , traitent les
Hollandois d'un ton fort lefte & fort cavalier. On
remarque autfi , de temps à autre dans ces papiers ,
divers extraits de lettres écrites de Hollande &
contenant des plaintes amères contre le Ministère
Britannique , que l'on blâme de négliger la fûreté
des paquebots , ces agens effentiels du Commerce :
il paroit encore que l'Ambaffadeur de Hollande
paffe fon temps à faire des répréſentations à la
Cour de St-James , tandis que celui d'Angleterre
négocie avec auffi peu de fuccès à la Haye en
forte que les deux partis loin de fe rapprocher
paroiffent s'aigrir réciproquement. On ne croit pas
cependant que les chofes en viennent aux extrémités
mais il y a apparence qu'après avoir gardé le filence
auffi long-tems qu'il aura été poffible de le
faire , les Etats- Généraux finiront par s'expliquer
ainfi notre intention eft de refter neutres & de
nous déclarer contre la Puiffance qui nous forcera
de renoncer à la neutralité «.
>
La Suite du Manifefte de l'Espagne à l'ordinaire
prochain.
( 141 )
PRÉCIS DES GAZETTES ANGL. , du 5 au 8 Novembre.
Avis à ceux qui ont des capitaux dans nos fonds
publics L'Adminiftration cherche envain à déguiſer
le vrai fens de la réponſe des Etats - Généraux au dernier
Mémoire du Chevalier Yorke ; il eft certain que
les difpofitions des Hollandois ne nous annoncent
rien que de finiftre. Ils entendent trop bien leurs
intérêts pour s'engager dans une querelle qui les
priveroit d'une des branches les plus lucratives de
leurs profits ; le bénéfice que leur procure la guerre
d'Amérique excède infiniment celui qu'ils peuvent
tirer de leurs intérêts dans nos fonds , fur - tour à
préfent qu'ils travaillent fecrètement & peu- à-peu
à retirer leurs capitaux , ce qui les mettra hors d'embarras
fans avoir fait de grandes pertes . Alors , que
deviendra la Nation Britannique ? Ne doit- elle pas
s'attendre qu'on paffera l'éponge fur la dette Nationale
? Le Docteur Price a démontré , par des calculs
malheureuſement trop juftes , que cette Puiffance
marchoit à grands pas vers une banquerouté générale
, & il y a tout lieu de craindre. que le moment
ne foit enfin arrivé.
Non -feulement l'Irlande a pris fes mesures pour
repouffer la force par la force , mais elle propofe
ouvertement les conditions auxquelles feules elle peut
confentir à mettre bas les armes . Quoique les Ecoflois
ou , pour mieux dire , quelques individus de cette
Nation aient été les principaux moteurs des opérations
qui ont réduit la Grande- Bretagne à l'état de
détreffe & de danger où nous la voyons , le voeu
général de ces peuples eft de profiter de nos embarras
même pour
s'affranchir de tout ce qu'ils trouvent de
gênant pour eux dans les Loix émanées d'une légif
lation dont le fiége eft hors de leur pays . Cet évènement
eft malheureufement trop à craindre , & déją
plufieurs perfonnes offrent de parier dix contre un
qu'il ne tardera pas à fe manifefter. Telles font ,
pourtant , les funeftes conféquences de la guerre
d'Amérique. Ce qu'a produit l'aveuglement d'un
homme qui s'applaudit encore de fon ouvrage &
d'une obftination criminelle qu'il décore du beau
nom de fermeté.
L'Adminiſtration du Comte de Buckingamshire,
( 142 )
Vice- Roi actuel d'Irlande , eft la plus économique
qu'ait eu ce Royaume ; cependant les dépenfes excedent
annuellement fes revenus d'une fomme de
60,000 liv. Pour remédier à ce mal il faut diminuer
Les dépenfes , ce qui eft impraticable , ou augmenter
Les moyens , ce qu'un commerce libre peut feul
effectuer. Mais comme il y a des millions d'hommes
en Angleterre dont le fort dépendra de la réfolution
qui fera prife à cet égard par le Gouvernement , il eſt
à croire qu'on ne fe décidera pour la négative ou pour
l'affirmative qu'après les plus mûres délibérations.
Diverfes Gazettes Ministérielles ont invité les
Villes , Bourgs & Villages d'Angleterre , que cette déçifion
peut affecter , à le hâter de préfenter des Mémoires
au Parlement qui ne prononcera définitivement
qu'après avoir entendu tout ce qu'il y a à objecter
dans les Provinces que l'on croit devoir le plus fouf.
frir des effets de cette demande de l'Irlande . Plufieurs
Manufacturiers déclarent qu'ils n'en appréhendent
aucun préjudice , parce que les Irlandois , loin de
ceffer de fe fournir chez eux , feront même aller
avec plus de vivacité les Manufactures Angloifes
pour profiter de leurs nouveaux avantages ; ils
craignent au contraire que d'après de fauffes vues du
Gouvernement , cette liberté ne foit refusée à l'Irlande
, & qu'il n'en réfulte , qu'à l'exemple des Amé
ricains , cet Etat fe déclare indépendant , & retire
tout-à-fait fa correfpondance mercantile à l'Angleterre.
Elle a indifpenfablement befoin de 400,000 1.
pour défrayer les dépenfes de l'intérieur du Royaume.
On n'eft encore sûr que de la moitié de cette fomme.
La Lotterie qu'on fe propoſe de tirer au mois de Juin
prochain, à fuppofer même qu'elle fe rempliſſe , n'en
devroit produire que 200,000.
Sa dette fe montera , en y comprenant l'emprunt
de cette année , à près d'un million un quart. Il y
a quelques années que ce Royaume , loin d'être endetté
, avoit 300,000 liv . de refte dans fes coffres .
La querelle entre la faction Ecoffoife & celle de
Bedford s'eft envenimée au point que les deux partis
font devenus ennemis irréconciliables. Le Roi qui
fait caufe commune avec les Ecoffois , a fait dire au
Lord Carline que s'il n'eft pas content de la trésorerie
(
143
de la Chambre , il n'aura rien du tout ; il a pareillement
donné à entendre aux Lords Gower & Weymouth,
que dans le cas où ils croiroient avoir à fe
plaindre , ils peuvent fe retirer , le Duc de Chandos
& Wedderburne étant prêts à prendre leurs places.
Si les Membres du parti de Bedford ont affez de fermeté
pour donner la démiffion de leurs emplois , &
fe joindre à l'Oppofition , ils convaincront bientôt
le Lord Bute que la G. B. n'étoit pas faite pour être .
facrifiée à une faction , ni pour être gouvernée par
un tripot d'Ecoffois. Le Lord Chancelier & M. Rigby
ont déclaré qu'ils fuivroient fidèlement la deftinée du
parti Bedford. De fon côté , le Lord Bute eft déterminé
à ne point lâcher les rênes du Gouvernement ,
dût- il nous mener à tous les Diables . Pauvre Angleterre
!
Le 4 Juillet 1779 , jour anniverfaire de l'indépen
dance de l'Amérique-Unie , fut célébré à Philadelphie
, dans la Chapelle du Miniftre Plénipotentiaire
de France. Le Congrès y affifta , ainfi que le Préfident
& le Confeil d'Etat & nombre de perfonnes de
confidération qui y avoient été invitées. Le Te Deum
y fut chanté après un difcours prononcé par le Chapelain
de France , qui parut faire le plus grand plaifir
à l'auditoire. Nous en rapporterons le paffage fui.
vant.
-->> C'est ce Dieu puiffant qui vous a éclairés , lorf
» que vous manquiez de confeil , qui , lorſque vous
» n'étiez point armés , a combattu pour vous avec
» l'épée de fa juftice éternelle , qui , au fort de vos
» adverfités , a rempli vos coeurs de fon efprit de
» courage , de fagefle & de force , qui enfin vous
» a fufcité un défenfeur dans un jeune Souverain ,
» dont les vertus font le bonheur & la gloire d'une
» Nation fenfible & généreufe . Cette Nation ne dif-
» tingue plus fes intérêts d'avec les vôtres , ni fes
» fentimens de vos fentimens. Elle participe à tous
» vos fujets de joie , & aujourd'hui elle unit fa voix
» à la vôtre , aux pieds des autels du Très-Haut ,
» pour célébrer la glorieufe révolution qui a placé
» les enfans de l'Amérique au nombre des Nations
» libres & indépendantes de la Terre « .
La réfolation actuelle du cabinet cft de ne point
( 144 )
Ju
traiter avec l'Amérique , tant qu'elle infiftera fur l'in
dépendance. On prépare les opérations pour une
nouvelle campagne. On croit même , d'après le nombre
d'Officiers , tant de terre que de mer , qu'on voit
aller & venir dans nos Bureaux , qu'on va nommer
de nouveaux Commandans pour exécuter ce nouveau
plan.
༣ Le Chevalier Henri Clinton ne tardera pas
arriver d'Amérique . Les ouvriers travaillent à doubles
journées à préparer la maison qu'il doit occuper
ici dans la rue de Burlington, Les Miniftres
débitent qu'il ne vient que pour des affaires de famille
, & que le Lord Cornwallis ne prendra fon
commandement que par interim.
On croit que le marché du Miniſtère avec le
Prince d'Anfpach eft conclu ; ce Prince fournira
4000 hommes , qui feront envoyés vers le Prin
tems en Amérique , avec 3000 du Duc de Strélitz ,
& 7000 de recrues Angloifes.
3
On affure qu'il a été arrêté dans le dernier Confeil
, qu'on feroit détruire Porto-Rico , parce que
ce Port Espagnol offre un afyle trop commode abx
Corfaires ennemis , qui détruifent notre commerce
dans les Indes Occidentales : c'eft l'Amiral Arbuthnot
qui fera chargé de cette expédition .
Comme la grande Efcadre , aux ordres du Che
valier Hardy , ne tiendra point la mér cet hiver ,
on en va détacher plufieurs vaiffeaux pour les Ifles
du vent & la Jamaïque , d'où reviendront ceux des
Efcadres de Rowley & des deux Parker , qui font
le plus fatigués.
Les gens clairvoyans ont de la peine à fe rendre
compte de la conduite des Marchands , qui font le
commerce de la Jamaïque ; au lieu de porter aux
pieds du Trône de juftes plaintes contre des Minif
tres qui ont abandonné leur Ifle ; au lieu de s'affo-,
cier avec ce courage que donne une loyauté éclairée
, ils font baffement leur cour anx Miniftres
fans s'appercevoir que journellement ils donnent
de nouveaux fujets de reffentiment à une nouvelle
Puiffance , dont l'amitié leur avoir toujours été
précieufe , & qui , très-probablement , dominera
bientôt fur toutes nos anciennes poffeſſions dans
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUI E.
De CONSTANTINOPLE , le 4 Octobre.
LA tranquillité continue dans cette Capitale
; le Grand - Vifir gagne infenfiblement
tous les jours la faveur du peuple & de
la milice ; des libéralités répandues à propos
ont détruit les reproches d'avarice qu'on lui
faifoit , & il n'eft plus queſtion aujourd'hui
des 10 millions de piaftres qu'on l'accufoit
d'avoir amaffés pendant les deux ans
qu'il a paffés au Serrail en qualité de Sélictar
Aga. Son attention à entretenir la diminution
du prix des vivres , n'y a pas peu contribué.
L'heureuſe arrivée de plufieurs navires
chargés de grains ramène tous les efprits
; & l'on a lieu de fe flatter de ne pas
voir renaître les troubles.
Les Députés des Tartares de la Crimée
s'étant acquittés de leur commiffion , ſe difpofent
à retourner dans leur pays. Ils emportent
plufieurs préfens en montres , caf.
fetans & autres effets précieux , & unc
fomme de 10,000 piaftres que la Porte leur
27 Novembre 1779. g
( 146 )
a fait donner pour leur voyage. Elle a ratifié
tous les articles de la convention , & les
arrangemens faits enfuite avec la Ruffie , relativement
aux Tartares & à leur Chef ;
mais le Miniftre Ruffe n'a pu obtenir qu'on
les traitât en public comme les Envoyés d'un
Prince indépendant.
Le Baron de Herbert , nouvel Internonce
de la Cour de Vienne , eft arrivé ici le 27
du mois dernier. Le lendemain il en a donné
avis à la Porte qui lui a fait rendre les honneurs
dus à fon caractère.
La pefte qui s'étoit manifeftée dans le
quartier des Grecs , n'a eu heureuſement
aucune fuite , par les fages meſures qui ont
été prises auffi-tôt .
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 6 Novembre.
LA Cour ne tardera pas à revenir dans
cette capitale. Il y aura pendant l'hiver appartement
le lundi , & Cour le vendredi.
Ces deux jours il y aura Comédie.
Un Corfaire François de 12 canons a pris
dans la mer du nord deux bâtimens chargés
de lin & de chanvre , & les a conduits à
Mandahl en Norwège . Un autre Corfaire de
la même Nation a conduit 15 prifes à Chriftianfand.
Du 31 Août au 23 Octobre , il est arrivé
dans ce port 16 vaiffeaux chargés des produits
( 147 )
de nos ifles de Ste Croix & de St -Thomas en
Amérique.
Deux des vaiffeaux de ligne & frégates
Ruffes , arrivées depuis quelque-tems dans
ce port , en ont remis à la voile.Le 3. vaiffeau
de ligne ayant beſoin d'être réparé eſt
encore ici.
Le Duc Ferdinand de Brunswick , accompagné
du Comte Marfchal , eft arrivé hier
au foir en cette capitale. Ce Prince avoit
paffé à Wybourg le 3 de ce mois , & y avoit
été reçu au bruit de l'artillerie du pont de
bateaux , & au fon des timballes & des trom.
\ pettes ; il avoit trouvé la ville entièrement
illuminée:
ALLEMAGNE.
}
De VIENNE , les Novembre.
8
ON fe flatte de revoir inceffamment l'Empereur
; il eft attendu journellement , on fait
que le 26 du mois dernier , il eft parti de
Lintz. Il a vifité foigneufement toutes les
parties de la Bohême ; & aucun endroit remarquable
, foit par quelqu'évènement ou
par des pofitions avantageufes dans les guerres
précédentes , foir par la force de la fituation
, ne lui a échappé. Si le feu de la guerre
fe rallume jamais dans ces contrées , il a acquis
fur le local des connoiffances qui le
inettent en état d'agir d'après fon propre jugement.
Déja l'on parle de fortifications ordonnées
dans des endroits dont l'expérience
8 2
( 148 )
1
de la campagne de 1778 a démontré l'importance.
Cependant ce n'eft pas le feul
avantage que la Bohême a retiré du voyage
de fon Souverain. Il a répandu des bienfaits
par-tout où il a trouvé l'indigence . On éva
lue à un million les fommes qu'il a fair diftribuer
; il y a joint 28,000 chevaux qui ont
été donnés aux cultivateurs de ce Royaume.
On apprend de Tockay , que le feu y à
pris le 7 du mois dernier , & a réduit en
cendres 79 maifons , dont 36 étoient con
fidérables.
De RATISBONNE , les Novembre.
LES Etats du Duché de Mecklenbourg
follicitent vivement la dière de ne point
confirmer le privilége illimité contre les
appels , accordé à la Maifon Ducale par le
Congrès de Tefchen ; parce que , difent- ils ,
ils craignent de fe voir privés par-là de l'unique
reffource qu'ils ont contre les atteintes
que le Prince peut porter à leurs droits
& à leurs prérogatives . Ils fe fondent fur le
pacte de fucceffion des Ducs de Mecklen
bourg de 1755 , par lequel ils ont ſtipulé la
confirmation du droit de recourir aux Tribunaux
Suprêmes de l'Empire dans tous
leurs différends avec le Prince . Cette oppofition
qu'il paroît qu'on veut pouffer vivement
, fait beaucoup de bruit ici ; chacun
en raifonne d'une manière différente ; mais
ceux qui fongent que la promeffe de procu
rer ce privilége au Duc de Mecklenbourg
( 149 )
x
eft tout ce que le Congrès a accordé à ce
Prince pour qu'il fe défiftât de fes prétentions
fur le Landgraviat de Leuchtemberg ,
ne croient pas qu'elle puiffe fufpendre les
délibérations de la diète.
On mande, de Berlin que le Roi a envoyé
à la Chancellerie & aux autres départemens ,
l'ordre de ne plus mettre à la tête des Edits ,
Ordonnances , ou autres Actes , que le fimple
titre de Frédéric , par la Grace de Dieu ,
Roi de Pruffe &c. &c. , en fupprimant tous
les autres & même ceux d'Electeur &
d'Archi-Chambellan de l'Empire.
7
#
Le départ des Miniftres refpectifs des cours
de Vienne & de Berlin a été long- temps retardé,
M. Jacobi , Réfident du Roi de Pruffe
à Vienne y eft retourné dès le 12 du mois
dernier , & M. de Rothenbourg , Secrétaire
de légation de LL. MM . II . & R. eft arrivé
le premier de celui ci , à Berlin , où il a annoncé
que le Baron de Réwitzki a été nommé
pour réfider en cette Cour à la place du
Comte de Brechainville qui avoit été d'abord
défigné.
ITALI E.
A
De LIVOURNE , le 1er. Novembre.
G 1: 7
ON mande de Bagnone un évènement intéreffant.
Le 22 du mois dernier , une femine
de la Paroiffe de Colleffino , qui dépend de
ce diftrict , apprit que le feu étoit à la maifon.
Le falut de quatre enfans qu'elle y avoit
g 3
( 150 ).
1 ይ
laiffés , la fit voler à fa chaumière , qu'elle
trouva déjà toute en feu . Rien n'arrête une
mere tendre ; elle s'élance à travers les flam
mes , prend fes enfans dans les bras , & revient
avec cès quatre infortunés qu'elle venoit
d'arracher à la mort , en s'y dévouant
elle - même. Le ciel a récompenfé cet acte
courageux ; elle n'a eu ainfi que fes enfans ,
que quelques brûlures peu dangereufes en
différentes parties du corps : le nom de cette
digne mere eft Marie , femme de Paul Paolini.
» Le commerce , écrit on d'Alexandrie en Egypte ,
que des négocians Anglois avoient établi entre la mer
rouge & la Méditerranée , pour fournir l'Europe des
productions de l'Inde par l'ancienne voie qu'elles
prenoient , court rifque d'être étouffé dans la naiffance
par les dangers multipliés & les vexations auxquels
il eft expolé Sept. Négocians & une dame de
cette Nation qui fe trouvoient ici pour paffer aux
Indes par la voie du Caire & Suez, furent informés ,
il y a quelques jours , que le Pacha du Caire avoit
fait arrêter , le 28 Juillet , la caravane à laquelle ils
avoient deſſein de fe joindre ; qu'il avoit fait faifir le
fieur Murray qui étoit alors à la Douane , & l'avoit
fait enfermer au Château. 12 Négocians auxquels ap+
partenoit le riche chargement de la caravane , dont
le fieur Murray étoit le Facteur , avoient pris auffi-tôt
la fuite , dans la crainte d'être traités comme lui.
Les 7 Anglois & la dame qui étoient ici , fe prépa
roient , fur ces nouvelles , à renoncer à la route
par l'Egypte , & à prendre celle d'Alep & de Baf
fora , pour le rendre au lieu de leur deftination
lorfqu'ils ont appris par un exprès envoyé par leurs
compatriotes du Caire , que le Pacha au moyen d'une
forte fomme d'argent , avoit permis à la caravane de
( 151 )
fe mettre en route , & relâché fon Agent. D'après
cet avis , ils vont partir pour le Caire afin de profiter
de l'occafion . Les vaiffeaux arrivés cette année de
l'Inde à Suez , font au nombre de 4 ; favoir 2 paquebots
Anglois repartis depuis peu & 2 bâtimens
Danois. Ces derniers avoient auffi été arrêtés par
ordre du Pacha , qui les a fait relâcher enfuite. La
caravane fe propofe d'en profiter. Ces périls à ces
traverfes que l'amour feul du gain fait braver , concourent
au voeu de la Compagnie des Indes , qui ne
regarde pas , fans quelque jaloufie , les entreprifes
de fes compatriotes qui pourroient , dans la fuite ,
préjudicier à fes interêrs . Les troubles de l'Egypte
feront toujours auffi un obftacle au fuccès de ce
commerce qui ne peut acquérir de la folidité que
lorfqu'il n'éprouvera aucune gêne «.
ESPAGNE.
De MADRID , le 20 Octobre.
IL fe paffe peu de jours qu'on ne voie de
nouveaux témoignages de zèle & de fidélité
de la part des fujets du Roi : la ville de St-
-Sébastien , à l'offre des biens & des vies de
tous fes habitans , a joint le don gratuit provifionnel
de 500,000 réaux. D. Antonio
Faſtez , habitant de la même Ville , a fupplié
S. M. d'accepter 9 bâtimens de 24 canons
& au-deffous , qui peuvent être armés
en courfe , & qu'il tient actuellement bien
pourvus de tout dans différens ports du
Royaume. Il lui a auffi offert plufieurs forges
& de grandes quantités de fer qu'il pofsède
, en la fuppliant d'agréer , 11,500 quintaux
de munitions de guerre de la meilleure
g 4
( 152 )
qualité. D. Pedro Alcantara Perez de Meca ,
Régidor perpétuel de la Ville de Lorca , &
fon fils aîné D. Antonio Perez de Meca ,
fe font engagés à entretenir à leurs dépens
les fortifications & la garnifon du port important
de las Aguilas.
ככ
L'efcadre de Toulon , écrit- on de Cadix , eft
toujours dans notre Baye , où elle attend les bâtimens
qui doivent porter des munitions de toute
efpèce à notre grande armée. Il en eft forti ces
jours derniers ou 10 de ce port , ils étoient deftinés
pour le camp de S, Roch. Les derniers avis que
nous recevons de cet endroit , portent que D. Barselo
s'eft emparé d'un goëlette qui fortoit de Gibraltar.
On prétend qu'il a découvert une lettre
coufue dans de vieilles hardes , qui l'ont inftruit
de l'état de la place & de la difette des vivres qu'éprouve
la garnifon . Quelques jours après , malgré
la garde rigourenfe de fes chébecs , un bâtiment
Vénitien chargé de riz s'eft coulé dans la place à
l'aide des courans. Nous apprenons auffi que la
batterie élevée par les ennemis fur la hauteur qui
domine les nôtres , a été montée avec les canons du
Panther , vaiffeau de 62 canons , le feul qu'ils euffent
dans le port ; pour fe mettre à l'abri des bombes
qui vont tomber fur eux , ils ont conftruit au
quartier de l'hopital une efpèce de petit village où
ils pourront le réfugier ; il y a déjà 18 à 20 petites
maifons de bâties pour cet effet . On remarque
qu'ils font auffi dans la montagne des excavations
profondes , dans, le deffein fans doute d'y chercher
un abri dans l'occafion «c.
Suite du Manifefte de l'Espagne.
18. S. M. C. continua fes offices auprès du Roi ·
T. C. pour procurer la paix non-feulement parce
que fes fentimens de religion & de piété , ainſi que fa
tendreffe pour les Sujets & les principes d'humanité
( 153 )
lai dictoient cette conduite , mais auffi parce que la
Cour de Londres continuoit à montrer le defir d'un
arrangement ou accommodement avec la France. En
effet , à peine le Marquis d'Almodovar fut- il arrivé à
Londres , qu'il écrivit en Eſpagne , le 14 Septembre
1778 , que dans un long entretien qu'il venoit d'avoir
avec le Vicomte de Weymouth , ce Miniftre avoit
fini en difant , » que le Roi fon maître connoiffoit les
favorables difpofitions de S. M. C.; qu'il étoit tou
ché des preuves d'amitié qu'il en recevoit , & qu'il
défireroit bien fincerement mettre fin par la médiation
de S. M. C. à la guerre actuelle , ne doutant pas
qu'on ne parvint à fauver l'honneur de la Couronne
de la Grande- Bretagne , fans faire le moindre tort à
celui de la France «.
•
D'après les mêmes principes , Weymouth pria,
Almodovar d'éviter dans fa dépêche , comme il affura
qu'il feroit dans la fienne , d'employer ces mots ,
demander la médiation , au lieu defquels il falloit
mettre , défirer la médiation , & accepter l'interpofition
des bons offices de S. M. C. dans cette affaire.
Le Baron de Grantham s'expliqua en fubftance dans
les mêmes termes à Madrid , & en conféquence le
Roi Catholique fit remettre à cet Ambaſſadeur , le
28 du même mois de Septembre , une note ou Mémoire
dont il fut envoyé copie au Marquis d'Almodovar
, pour qu'il en inftruisît le Gouvernement Anglois
. Il a paru indifpenfable de copier ici la réponse
contenue dans ledit Mémoire : elle donnera des lumières
pour l'intelligence, du progrès de cette négociation,
» Le Roi , ( ce font les termes du Mémoire , ).
d'après ce qu'écrit fon Ambaſſadeur le Marquis d'Almodovar,
excité par fes principes d'humanité , aufli
bien que par le défir d'entretenir l'amitié avec les
Rois de France & de la Grande-Bretagne , & pour
qu'on ne puiffe jamais lui reprocher d'avoir refufé de
contribuer à la tranquillité de l'Europe , en ce qui
g S
( 154 )
pouvoit dépendre de lui , a réfolu de déclarer à l'une
& à l'autre Cour , que fi elles veulent fincerement
entrer en négociation pour un arrangement par la
médiation de S. M. , fans que l'honneur de l'une ou
de l'autre puiile fouffrir par des avances qu'elles auroient
faites , le moyen le plus convenable & le plus
décent feroit que chacune fît remettre , fans délai ,
& dans le même tems , entre les mains du Roi , les
points ou articles qu'elle voudroit obtenir ou s'affu
rer par le traité que le Roi Catholique communiqueroit
refpectivement à chaque Cour ce que l'autre
aura expofé , pour qu'elle puiffe modifier ou contredire
, & en général manifefter ſa penſée : que fur la
connoiffance que S. M. aura des intentions de l'une &
de l'autre , elle propoferoit fon plan de pacification
pour terminer l'accommodement : qu'on feroit entrer
dans cette Négociation la manière de s'arranger avec
les Colonies , ce qui eft indifpenfablement néceffaire
pour la tranquillité qu'on défire : & enfin qu'en même-
tems on traiteroit & on concluroit entre l'Efpagne
& l'Angleterre les points relatifs aux intérêts de
ces deux Couronnes . Le Roi Catholique verroit avec
peine qu'on ne le conformât pas dès - à-préfent à ce
plan , ou qu'on n'entamât pas fincerement certe négociation
, puifque malgré le défir de S. M. de procurer
la paix , elle prévoit que les circonstances de
guerre actuelle la forceront à prendre un parti ,
fur- tout attendu les dommages réels & les dépenfes
que lui occafionnent les armemens qu'il a fallu faire
pour faire respecter fon Pavillon & les droits ; & que
nonobftant ces armemens , on ne ceffe de répéter des
infaltes préjudiciables à fes Suiets «
la
La conclufion de cette réponſe ne laiffa pas de
caufer quelque inquiétude à la Cour de Londres ;
cela ne l'empêcha cependant pas d'expédier une frégate
qui entra le 10 Novembre dans le port de la Corogne
, avec des paquets pour le Baron de Grantham ,
contenant fa réponſe , que ce Miniftre remit le 14
de Novembre. Son contenu fe réduisoit à accepter
( 155 )
C
avec reconnoiffance la médiation de S. M. C. pour
concilier les différends entre l'Angleterre & la France
, en propofant que cette Puiffance retirât les fe
cours qu'elle prêtoit aux Colonies . Quant aux points
relatifs aux intérêts réciproques de la Grande- Bretagne
& de l'Espagne , on déclaroit dans cette réponfe
, que , dans tous les tems , S. M. B. étoit prête
d'entrer dans cette difcuffion , ayant la plus grande
envie de terminer ces différends , de manière à confolider,
une union avantageufe aux deux Empires.
Le Roi Catholique , pour remplir la promeffe qu'il
avoit faite aux deux Cours , leur communiqua , le
20 Novembre , les prétentions , propofitions & onvertures
qu'on avoit refpectivement faites ; s'effor
çant de leur perfuader , par diverfes raifons , de chercher
les moyens ou tempéramens les plus capables
de produire une conciliation auffi fincère qu'honora
ble. En méme-tems on écrivit au Marquis d'Almodovar
ce qui fuit.
à
» Pour ce qui eft d'un arrangement fur nos propres
intérêts , V. E. eft également autorisée à en
traiter , & il convient qu'elle emploie pour cet objet
important les derniers efforts de fon zèle . Le Roi
defirant fincèrement de conferver la paix , reffentira
la plus vive fatisfaction de voir tous ces différends
terminés. Pour y parvenir , V. E. rappellera au Miniſtère
Anglois le zèle que l'Espagne a mis , quelques
critiques que fuffent les circonftances actuelles ,
faire éclater fon impartialité . Mais ne manquez pas
de repréfenter en même tems , combien la Marine
Angloife y a mal répondu , & continue d'y répondre
mal , ainfi que le prouvent les infultes prefque journalieres
qu'effuyent nos vaiffeaux dans toutes les
mers , & même jufque fur les côtes & dans les ports
de la Péninfule . Le Miniftère Anglois doit fentir qu'après
des excès auffi répétés , & qui n'ont jamais été
ni repouffés ni châtiés , les plus belles proteftations
de fa part perdent toute leur force , fur tout quand
g 6
( 156 )
il y a déjà plufieurs années que nous ne ceffons d'expofer
nos plaintes dans les termes les plus honnêtes.
V. E. n'ignore point ce qui eft réglé par les Préliminaires
du Traité de Paris de 1763 , article 16 ,
concernant les établiſſemens des Anglois dans la baye
de Honduras , & dans les territoires adjacens, On y
a ftipulé en termes exprès qu'ils démoliroient auffitôt
toutes les fortifications quelconques qui auroient
été conftruites , & qu'on ne toléreroit que quelques
habitations ou magafins , en obfervant de ne pas les
troubler dans la coupe & le tranſport du bois de
teinture dans les lieux où on les en a laiffé précédemment
jouir , & qui ont toujours été reconnus pour
être du territoire Efpagnol «.
Non- feulement on n'a point exécuté cette démolition
; mais on a même ajouté aux anciennes forrifications
. Elles font défendues par de l'artillerie &
des troupes , de forte que ces peuplades font deve
nues un Gouvernement militaire avec Patentes & autoriſation
de la Cour de Londres. Enfin c'est aujour
d'hui une Colonie permanente , qui a ufurpé le ter
rein qu'elle occupe , par une contravention formelle
aux Traités.
» Les Anglois ont tenté d'autres entrepriſes femblables
fur diverses parties de cette vafte côte , comme
vous le verrez par les papiers de l'ambaffade
Vous pourrez y remarquer l'artifice des Anglois , en
armant les Indiens contre les Espagnols . Comme on
ne pourroit pas établir une amitié fincere & folide ,
fans remédier à des préjudices auffi notoires , & fans
faire en forte qu'ils n'ayent plus lieu par la fuite, il
faudroit régler de bonne foi tous ces points , & paffer
enfuite à d'autres avec la même franchiſe , & dans
Ja perfuafion qu'on ne trouvera jamais de meilleures
difpofitions que dans notre augufte Souverain .
ככ
Déjà plus d'une fois , j'ai informé V. E. ( ainſi
que j'avois fait vis- à-vis de votre prédéceffeur ) des
outrages de toutes espèces que nous avons effuyés
du côté de la Louifianne , où on nous a débauché
( 157 )
les Indiens nos amis , en leur donnant des armes &
des munitions pour agir contre nous ,
où on a
infulté nos établiſſemens , où enfin on a menacé avec
d.s vaiffeaux de guerre la capitale même , fous des
prétextes auffi frivoles que mal fondés. Je dirai
feulement à cet égard que les extorfions n'ont point
ceffé de ce côté la , & qu'il y faut un prompt re
mède «.
! מ
Enfin , V. E. eft bien informée des infultes que
nous avons effuyées , & des ménagemens que nous
méritons , tant pour notre conduite paffée que pour
notre conduite préfente. D'après cela , V. E. fera
valoir nos droits avec beaucoup de cordialité & de
modération , pour que le Ministère Anglois foit bien
convaincu de la franchiſe & de la fincérité avec laquelle
nous agiffons , ainfi que de la néceffité qu'il
y a de régler une fois pour toutes tous nos diffé
rends & nos intérêts , en arrachant jufqu'aux racines
de tous démêlés futurs , pour le bien réciproque des
deux Nations. A cet égard je me réfere aux inftructions
données à V. E. Vous avez fur ces objets
tous les pouvoirs poffibles ; & on vous donnera
encore tous ceux que vous demanderez , & qui
vous feront néceffaires pour confolider l'amitié entre
les deux Cours ; c'eft ce point important , ainfi
que la pacification générale qui font l'objet des defirs
du coeur généreux du Roi. Je fuppofe auffi que
V. E ne perdra pas de vue que nous ne pouvons
nous compromettre en rien contre la France , dont
nous devons toujours conferver l'amitié «.
Après tous les faits & toutes les dépêches qu'on
vient de rapporter , it doit être inutile dinfifter pour
faire rendre juftice à la circonfpection , à la fincérité
& à la vivacité avec lesquelles le Roi Catholique
s'eft efforcé d'établir la paix fur des fondemens
folides , & d'obtenir de l'Angleterre la réparation
de ces innombrables infultes on y aura vu auffi
l'artifice avec lequel la Cour de Londres affecte au-
:
( 158 )
jourd'hui d'être furprife du parti que S. M. vient de
prendre , quoique cette Cour n'ait point ceflé de
répéter les infultes , fans en avoir jamais donné de
fatisfaction , ou même fans en avoir laiffé eſpérer
aucune.
19. Les propofitions de l'Angleterre en réponſe
aux offices de S. M. ( du 20 Novembre 1778 ) ,
n'arrivèrent à Madrid , que le 13 Janvier 1779.
Elles étoient le réſultat d'une conférence du 28
Décembre entre le Marquis d'Almodovar & Ic
Vicomte de Weymouth.
On peut juger de la conduite du Miniſtère An .
glois en cette occafion par les expreffions fuivantes
d'une dépêche du Ministère Efpagnol , en réponse
audit Almodovar , en date du 20 Janvier.
J'ai lu au Roi ce font les propres termes de
la dépêche ) toute la lettre de V. E. , ainfi que la
pièce que vous a remife le Lord Weymouth , &
j'ai informé en même- tems S. M. de tout ce que
le Baron de Grantham m'a communiqué fur ce
même fujet. Cet Ambaffadeur m'a remis une copic
de la pièce que le Miniftre d'Etat Anglois vous
avoit donnée. Mais on ne trouve , ni dans les explications
du Lord Grantham , ni dans la dépêche
qu'il vient de recevoir de fa Cour , les ouvertures
& les expreffions précifes qu'on a employees
à Londres , en parlant à V. E. pour engager le
Roi à propofer lui-même les moyens qui peuvent
conduire à une conciliation .
כ כ
Malgré cela , je ferai part à V. E. avec franchife
& exactitude , des réflexions que le Roi a
faites , de la réfolution que S. M. a prife , & de
la manière dont vous devez vous conduite pour
la communiquer à Londres & pour en obtenir la
réponſe , fur quoi cette dépêche vous fervira d'int
truction.
La fuite à l'ordinaire prochain .
( 159 )
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 1S5 Novembre.
ON attend avec impatience la première
gazette de la Cour , pour juger des nouvelles
qui font arrivées hier du Canada ; fi elles
font favorables , on ne manquera pas de les
publier. En attendant , on a de vives inquié
tudes. Selon des lettres particulières de
Québec , plufieurs des bâtimens de tranfport
, ayant à bord une grande quantité de
poudre à canon & quelques milliers de
fufils , ont fait naufrage dans le golfe de St-
Laurent , fans qu'on ait pu fauver leur cargaifon.
On craint que cette province , menacée
par les armes des Américains , ne foit
difpofée à rentrer fous la domination Françoife
, ou plutôt à fe réunir avec les autres
Colonics féparées . Ce dernier évènement ne
peut qu'arriver tôt ou tard ; & la guerre
actuelle , de la manière malheureuſe dont
elle fe fait , l'accélérera fans doute. Le commerce
y languit ; les campagnes n'ont point
été cultivées cette année , parce que le malheureux
laboureur a été employé à relever
des fortifications qui avoient befoin d'être
réparées. La récolte en conféquence a été
mauvaife , & la difette fe fait déja fentir. Les
premiers bâtimens qui prendront cette deftination
, y conduiront avec des vivres un
nombre confidérable d'ouvriers dans les différentes
branches de conſtruction . On en
( 160 )
doit auffi faire paffer à Halifax , où on les
occupera a élever de nouvelles fortifications
& à réparer & augmenter les anciennes. On
n'a point de nouvelles des autres parties de
l'Amérique , pour lefquelles nos allarmes
croiffent de jour en jour ; on dit que le Gé
néral Clinton fe difpofe à fe rendre dans la
Caroline avec sooo hommes , tandis que le
refte fera différentes attaques dans le nord
de l'Amérique , entre Boſton & la Nouvelle-
Angleterre. Mais cela fuppofe que le Comte
d'Estaing n'aura point paru à New-Yorck ,
& ne nous aura point porté de ce côté quelque
grand coup qu'il eft difficile que nous
puiffions parer , & auquel nous ne remédie-
'rons jamais fi nous échouons. Si cet Officier
actif& entreprenant a réellement eu ce projet
, il doit être exécuté à préfent ; les premières
nouvelles font attendues avec impa-,
tience. Le Ministère ne paroît pas défelpérer
encore ; il vient de paffer des marchés pour
20,000 habits , autant de grandes redingottes.
& une grande quantité de lits . Tous ces ar
ticles font néceffaires pour l'hiver , & on ne
manque pas de fe plaindre de la prévoyance
des Miniftres qui n'ont pas fongé à les faire
partir plutôt.
Quelques- uns de nos papiers citent la lettre
fuivante d'un Officier du régiment des
montagnards de M' Donal , à un de fes
amis à Edimbourg , datée du camp de Belford
à Long-Ifland le 4 Septembre ; elle ne
donne pas une idée favorable de notre poftion
& de nos efpérances.
( 161 )
Nos affaires dans ce pays vont plús mal de
jour en jour. Jufqu'à préfent cette campagne n'a été
marquée que par nos pertes réitérées fur terre & fur
mer. Le 17. Régiment , avec les compagnies de
Grenadiers du 71 , ont été pris dernièrement à
Stony-Point , Fort fur la rivière d'Hudſon , & qui
paffoit pour imprenable. Enfin à en juger par l'ini
mitié que nous portent les habitans de ce pays ,
& par le défordre général qui règne ici dans chaque
département , ce ne fera que par un miracle
que nous parviendrons à réuffir dans quelques-unes
de nos entreprifes fur les parties intérieures de ce
continent. On dit que dans quelques jours le Colonel
Leslie commandera une expédition contre une
des Colonies méridionales. Je ne préfume pas
qu'on y envoie aucun des nouveaux corps. Les provifions
de toute eſpèce font énormément chères «.
Le 3 de ce mois , l'Ainirauté a dépêché à
Plimouth un exprès chargé de dépêches pour
l'Amiral Parker , & qu'on a fait embarquer
fur-le champ. On dit qu'on envoie de nouvelles
inftructions à cet Amiral , & on le prévient
qu'on va lui faire paffer inceffamment
quelques vaiffeaux de ligne. L'Amital Rodney
doit les conduire à la Jamaïque. Il a dû
partir les de ce mois ; mais la plupart des
vaiffeaux marchands deftinés pour cette ifle ,
ont été obligés de refter dans la Tamife ,
faute de matelots ; il eft impoffible d'en
avoir à quelque prix que ce foit . La prefle
fe fait toujours avec la plus grande activité.
On ne refpecte que les bâtimens qui
font le commerce du charbon ; on a enlevé
tous les apprentifs matelots arrivant de
la Baltique , & fans confidérer que la plu
( 162 )
part n'avoient encore été qu'un an à la mer.
Le Public eft prévenu par les écrits de quelques
marchands de la Jamaïque , de ne point juger des
fentimens de tous ceux qui ont des relations avec
cette Ifle , par les foufcriptions de quelques fanatiques
, pour le foutien du Miniſtère Anglois. Ils
prient d'obferver que les moindres fommes font
données par les négociants les plus riches , & qui
ne tiennent aucun marché du Gouvernement , &
que les plus fortes le font par les créatures des
Miniftres Atkinfon , Mure , Robert - Mure & Hutchins
, ou qui ont tiré des profits confidérables de
la perte même que la Jamaïque a faite de fon commerce
avec les Américains , & qui ayant gagné
30,000 liv . ft. , pour fournir à l'Amérique , le
Rum des Ifles , peuvent bien fe fignaler en don
nant 300 liv. ft. au Gouvernement , tandis que les
Dawkins , les plus riches des correfpondants de cette
Ifle , en Angleterre , n'ont foufcrit que pour 100.
Il s'élève un doute fur l'effet que produiront ces
foufcriptions à la Jamaïque. L'affemblée de cette
Ifle eft convoquée , parce que l'argent a manqué
pour le prêt des troupes , & qu'il a fallu que le
Gouverneur , au rifque de perdre fa place , ( ce
qui va arriver , ) eût recours à l'affemblée
que dans toute autre circonftance il n'auroit eu
garde de convoquer. N'eft-il pas à craindre que
cette affemblée , qui a déjà fait des rémontrances
contre la guerre d'Amérique , ne trouve fingulier
que des marchands de Londres empiètent fur fes
priviléges , & lèvent des troupes fans fon confentement.
On demande encore s'il eft bien prudent
d'en lever à Londres , fans le concours du Parlement
, pour une Colonie auffi éloignée « ?
»Il paroît que le fieur Dalling , Gouverneur dé
la Jamaïque , fera remplacé par le Colonel Archi
bald- Campbell , qui s'engage à lever en Ecoffe , un
régiment de deux bataillons , pour la défenfe de
cette Ifle.
( 163 )
Onignore toujours où eft l'Amiral Hardy :
on continue de répandre beaucoup de
bruits vagues fur les renforts qu'il a reçus &
fur ceux qu'on lui deftine. On dit , entre autres
, qu'il a été envoyé à Plimouth l'ordre.
de charger les différens vaiffeaux armés qui
s'y trouvent , d'un grand nombre de bombes
& de grenades deftinées pour la flotte .
En même tems on hâte par- tout les conftructions
; on a fur les chantiers à Woolwich un
vaiffeau de 90 canons , à Chatham un de 70 ,.
à Portſmouth. un de 74 , & un de 60 à
Plimouth. Il y en a encore 3 autres qu'on
conftruit dans des chantiers particuliers , à
Hull, à Southampton , & à Harwich . On fe
fert actuellement , dit- on , de cloux de cuivre.
pour attacher les plaques de ce métal aux
carênes des vaiffeaux , parce qu'on a obſervé
que ceux de fer , en fe rouillant , élargiffoient
leurs trous , au moyen de quoi les
plaques de cuivre fe relâchoient , & les
vers fe gliffant entre elles & le bois , rendoient
cette partie du vaiffeau aufli mauvaife
que fi elle n'eût pas été doublée. Cet
article feul ajoute 30,000 liv . fterlings aux
dépenfes des réparations annuelles de la
Marine.
Les affaires de l'Irlande occupent férieu- .
fement la Nation ; nos papiers publics ne.
manquent pas de prévoir une révolution
importante qu'elles annoncent felon eux
voici le développement des refforts fecrets
qui l'ont préparée.
( 164 ))
Nous apprenons d'Irlande que les intérêts de
ce Royaume y ont été facrifiés aux intrigues d'une
faction Irlandoife , très-dangereufe & très-puiffante
, connue pour être à la dévotion du Duc de
Richmond. Cette faction s'eft donné tant de mouvement
qu'elle a déterminé l'Adminiftration au
choix du Vice-Roi actuel , ( le Comte de Buckinghamshire
) , quoi qu'il eût dans le Pays des liaifons
de famille. La même faction prétendoit que
fi on nommoit tout autre que ce Seigneur , les
affaires publiques languiroient , que le défordre ou
peut-être la rébellion gagneroit tout le Royaume ,
& que fans un appui dans le Pays , il ne feroit
pas fage de s'expofer aux dangers de l'oppofition
qu'on trouveroit dans un nouveau Parlement c
» Ces repréfentations ont malheureufement eu
trop de poids. Le Lord Buckinghamshire a été
nommé , & a été fi bien fecondé par la faction en
queftion , que toutes les opérations ont été appayées
par une majorité qui n'avoit point eu d'exemple
depuis la révolution «.
» La faction , pour parvenir à l'exécution complette
de fes deffeins , affecta d'éloigner pendant
quelque tems les , partifans du Miniftère , mais à
la fin elle voulut bien permettre à deux de fes
créatures bien connues , ( M. Huffey- Burg & le
Chevalier Henry-Cavendish , ) de s'enrôler dans
le parti de l'Adminiſtration . La faction joua de
fineffe jufqu'au dernier moment, quoiqu'on sûr qu'elle
intriguoit avec le parti des Propriétaires des terres
& qu'elle avoit même concerté le premier l'amendement
propofé à l'adreffe par M. Grattan pour
requérir la liberté abfolue du Commerce. En effet
, elle attendit que le débat fût bien échauffé
& alors M. Burch fe leva tout - à - coup , & quoi .
qu'il fut connu pour être le Miniftre ou le grand
conducteur de la Chambre des Communes , il propofa
une modification à l'amendement , laquelle ne
..
( 165 )
tendoit à rien moins qu'à mettre ce Pays dans un
état d'indépendance , directement contraire à fa
conftitution , & aux loix paffées & reconnues
le Parlement des deux Royaumes «.
par
Ce qui fuit fera mieux connoître ce qu'on
doit entendre par cette faction.
Le Duc de Leinster , neveu de M. Conolly ,
dont la Femme eft aujourd'hui Milady Buckinghamshire
, & qui par fon feul , crédit influe fur
la nomination de douze Membres pour fiéger dans
la Chambre. Le Lord Bellamont , maiié à la
four du Duc de Leinfter, M. Pomfonby , beaufrere
du feu Duc de Devonshire , & frere du Lord
Besboroug. Le Lord Shannon , marié à la fille
de M. Ponfomby , & qui influe fur la nomination
de virgt Membres . M. Connoly , homme qui jouit
d'une fortune immenfe & d'un grand crédit dans
la partie feptentrionnale de l'Irlande . Il eft beau-
- frere du Lord Lieutenant d'Irlande , & Meffieurs
Daly , French , Ogle , Banc , & c . Les deux premiers
ont au-delà de vingt mille livres fterl. de revenue ,
Pour affurer le fuccès de l'entrepriſe , on n'a
-négligé aucun des moyens qui pouvoient divifer
& dégoûter les partifans de la Souveraineté de
la Grande- Bretagne , & lorfque M. Burgh , l'A-
-gent du Ministère , dans la Chambre des Commu-
-nes , propofa fa modification à l'amendement .
-plufieurs d'entr'eux fe Jevèrent & fortirent , ne
-voulant avoir au débat , bien perfuadés Poulant plus avoir part
que fi l'on levoit les voix , ils fe trouveroient dans
une minorité humiliante «.
On dit que les Priviléges fur lefquels on fe
propofe d'infifter , font une révocation de la Loi
qui défend l'exportation de toute efpèce de Marchandifes
de laine , excepté pour la Grande- Bre
tagne , & de l'exportation & importation directe ,
relativement à toutes les parties de l'Empire Bri
tannique , à l'exception des Indes Orientales «,
( 166)) ~
*
C
On lit dans un papier publié à Dublin , le
20 du mois dernier , le paragraphe fuivant :
» Il eſt enfin arrivé le moment qui doit décider
du deftin de l'Irlande . Notre Parlement eft affenblé
; la Nation demande à hauts cris le redreffement
de les griefs . Nous voici à l'ouverture de
la feffion la plus importante dont nos annales faf-
-fent mention. Puiffe ce malheureux Royaume ne
" plus être bercé de vaines efpérances ! Puiffe - t- il
* enfin obtenir une fatisfaction complette & voir fes
droits affurés, fes libertés bien établies, dût ce triomphe
coûter la vie à plufieurs milliers d'habitans «.
1
Le Parlement d'Irlande dans fa Séance du
premier Novembre a reçu la réponſe fuivante
du Roi à fes adreffes.
S. M. a reçu avec la plus grande fatisfaction
l'adrefle foumife & loyale de la Chambre des Communes
, les affurances qu'elle lui donne de ſon affection
pour la perfonne & fon Gouvernement , &
fes félicitations relatives à l'accroiffement furveņu
dans fa famille. S. M. compte avec la confiance la
plus ferme , que la Chambre des Communes pourvoira
à la liquidation de la dette nationale , ainfi
qu'au foutien honorable de fon Gouvernement , &
qu'elle manifeftera fon zèle contre les ennemis de
fa Couronne & de fon Empire. Elle peut être affurée
de la part fincère que prend S. M. aux détreffes
de fon Royaume d'Irlande , & de fon atten
tion affectueule pour tout ce qui regarde les intérêts
, & fa difpofition conftante à concourir dans
toutes les mesures , qui après une mûre confidération,
paroîtront tendre plus efficacement au bien être
de tous fes fujets " . i
Lorſqu'on eut lu la réponſe du Roi , on
vota une adreffe de remerciment ; un Com
-mité chargé de la rédiger , l'apporta le 2 .
Ily étoit dit , entre autres , que S. M. pou(
167 )
2
V
voit compter que fes fideles Communes accorderoient
les fubfides néceffaires au foutien
de fon Gouvernement . M. Yelverton
objecti qu'on ne pouvoit faire cette promeffe
.
Le peuple d'Irlande, continua ce Membre , eft
déjà fi ruiné , fes reffources font tellement épuisées ,
qu'il a beau pouffer la loyauté jufqu'à l'enthou
fiafme , c'eft précisément ce principe qui produit
fon impuiffance, parce qu'il eft la caufe de la
ruine , de la famine , de la dévaſtation qui l'ont
réduit aux extrémités dans lesquelles il fe trouve :
ni la mauvaiſe adminiſtration dont nous avons les
preuves fous les yeux , ni la cruauté , ni l'oppreffion
déchaînées contre nous au - delà de la mer , rien
n'a pû encore ébranler la loyauté des Irlandois ;
mais tant qu'il me restera un nerf pour foutenir
mon bras , tant qu'il me reftera un organe pour
donner du mouvement à ma langue , j'emploierai ces
facultés à prouver que nous demander des fubfides
c'eſt infulter à notre mifère , dans des circonf.
tances fur tout où nous fommes privés de tous
les moyens d'y pourvoir par ceux- mêmes qui cherchent
à nous arracher le dernier fouffle de la vie.
Nous avons à payer des arrérages de dette , auxquels
il ne peut être pourvu par aucun nouvel impôt :
tout ce qui eft de premiere néceffité ou de fuper-
Auité eft déja taxé mettrez-vous un impôt fur le
cuir dans un pays où les malheureux habitants n'ont
pas le moyen de porter des fouliers en mettrezvous
un fur le fuif dans un pays où l'on ne brûle
point de chandelles ? en mettrez- vous un fur le
commerce dans un pays où ces mêmes habitants
font à la veille de fe voir entiérement effacés du
monde commerçant , fans qu'il refte la moindre
trace qui indique que leur commerce a jamais exifté ?
pouffés aux extrémités du befoin & du défeſpoir ,
·
( 168 )
ces habitans feront-ils efpérer à S. M. qu'ils puiferont
dans le fein de la mendicité les fubfides
qu'on leur demande ? ou bien , comme le malheureux
condamné à la roue , donneront- ils ce qui reftera
après leur mort au bourreau qui les aura rompus
vifs ? en vérité ce n'eft pas à ce comble de mifère
que la nature appelloit l'Irlandois ; elle lui avoit
donné un heureux climat , une fertilité abondante ,
des Ports qui fembloient inviter le commerce du
monde à vifiter leur enceinte. Serións- nous , comme
les Juifs , maudits de génération en génération ,
& uniquement nés pour voir les habitans favorifés
de la Grande- Bretagne nous enlever notre commerce
, & nous laiffer attendre l'exiſtence de fa charité
précaire ? Non ! Dans les circonftances où nous nous
trouvons , nous n'avons de moyen de fatisfaire les
demandes de la Grande- Bretagne que celui de voter
un bill pécuniaire de courte durée , & de la contraindre
ainfi à fubvenir à nos befoins ; l'Irlande
verfera la dernière goutte de fon fang plutôt que
de reconnoître aucun acte paflé par le Parlement
d'Angleterre ! Au refte fi les Miniftres fe propoſent
d'apporter de l'adouciffement à nos maux , que
ne commencent-ils par foulager l'établiſſement civil ,
par nous débarraffer de ces gens à places , de ces
penfionnés , de ces reptiles d'Etat , de cette vermine
de la conftitution ? Comment peuvent - ils fe
promettre de tirer de nous des fubfides lorfqu'ils
favent qu'il ne nous refte aucun moyen d'y pourvoir?
Quant à moi , j'ai fait une étude particulière
des neuf Beatitudes , & je puis dire dans la fincérité
de mon coeur : Bien-heureux celui qui n'attend
rien , car il ne fera jamais déçu dans fon attente «.
M. Yelverton , finit par propofer l'amendement
fuivant au paffage de l'adreffe que nous avons citée,
plus haut. » V. Maj . peut compter fur notre appui
autant que les facultés de ce pays appauvri pourront
le permettre «,,
Cependant
( 169 )
>
Cependant plufieurs Membres auffi véhémens
opinoient à laiffer l'adreffe telle
qu'elle étoit. Cet Avis prévalut & la Chambre
s'ajourna au 9.
On remarque qu'au moment même où le Parlement
d'Irlande fait des demandes que jufqu'ici
aucun des Parlemens précédens n'auroit ofé faire ,
les adreffes que les Lords & les Communes préfentent
au Roi font remplies de proteftations de
devoir & de foumillion , de gratitude pour les
faveurs du Roi , & du plus inviolable attachement
à fon Trône & à fa Perfonne. C'eſt ainfi que
fous le règne de Charles I , dans le tems que le
Parlement d'Angleterre avoit pris les armes contre
le Roi , & cherchoir journellement à attaquer fa
puiffance & fon influence dans les affaires , fes
adreffes à S. M. refpiroient la plus ftricte fidélité
& le refpect le plus profond pour fa perfonne
facrée «.
On prévoit que cette grande affaire va
occafionner bien des débats à la rentrée du
Parlement elle influera fans doute fur les
fentimens de cette Affemblée , qui ne peut
voir fans peine les embarras de la Nation.
augmenter tous les jours. On dit , en attendant
, qu'auffi- tôt que l'affaire des voies &
des moyens fera terminée dans la Chambre
des Communes, le Lord- North préſentera le
bill pour régler le commerce d'Irlande ; il
fera imprimé , & on en remettra l'examen
jufqu'après les fêtes de Noël , afin que les
Membres du Parlement aient le temps de le
prendre en confidération , & que la Nation
puiffe auffi en juger.
Nos papiers pour remplir le vuide que
27 Novembre 1779.
h
( 170 )
laiffent les Séances du Parlement jufqu'à fa.
rentrée , font remplis de traits amers contre
le ministère .
·
Un Député au Parlement pour une des Pro
vinces du Nord de l'Angleterre , travaille à un
Mémoire où il démontre que les Propriétaires de
terres ne peuvent fe difpenfer de diminuer les ren,
tes de leurs Fermiers ; le tableau du prix des grains
arrêté à la Saint-Remy , de chaque année , dans
la Ville de New-Caſtle , fait voir par une comparaifon
des années 1771 , 1772 & 1779 , que le
grain eft actuellement au deffous du prix néceffaire
pour que le Fermier puiffe payer la taxe
les journées , payer fon Propriétaire , & avoir de
refte de quoi vivre , s'il n'obtenoit pas une diminution
fur le prix de fon bail. La différence eſt.
près de moitié dans les prix . Le boiffeau de froment
qui fe vend aujourd'hui 3 f. 6 den. , fe
vendoit dans les deux autres années 6 f. 4 d.
& les autres grains à proportion. Toute Ferme à
grains , dont on rend 150 liv. par an , doit rapporter
au moins mille boiffeaux de grains. La perte
de trois fchillings par boiffeaux , fait jufte le
montant de la rente ".
» Comme le Roi a jugé à propos de donner une
place de Secrétaire du Roi au Lord Stormont , il
faut efpérer qu'il aura la modeftie de regarder l'expectative
d'un titre de Comte en Angleterre , * comme
une récompenfe bien honnête des fervices qu'il
a rendus à l'Etat , en l'informant fi-tôt des deffeins
formés par la Cour de France , en détournant les
coups que la Maifon de Bourbon vouloit nous
porter , & en maintenant la paix entr'elle & la
Grande-Bretagne dans un moment auffi critique que
celui où nous nous trouvons par la révolte de nos
Colonies. Cette préfomption eft d'autant plus ex-
Le Lord Stormont eft Ecoffois .
( 171 )
cufable que le nouveau Miniftre a déjà la place de
Chef de Juftice ( Juftice général ) en Ecoffe , laquelle
rapporre 6000 liv . fterl. par an ; la place de
Greffier des plaids dans la Cour du banc du Roi ,
qui en vaut 3000 auffi par an ; & la place de Secrétaire
d'Etat, dont le revenu annuel eft de 12000 l.
ce qui fait en tout un miférable objet de 21,000 l.
fterl. par an , indépendamment d'un petit fervice
en vaiflelle d'argent , qui lui fut donné lors de fa
nomination à l'Ambaffade de France , cadeau qui
a été évalué à 5000 liv. , & qui , comme on voit,
eft par conféquent très - peu de chofe , & enfin fans
compter le préfent de la même efpèce , qui lui a
été fait à l'occafion de fon entrée dans le Ministère.
Le pauvre hommé !
כ כ
Quand on voit qu'un homme comme le Lord
Stormont , déjà accablé fous le faix des places les
plus lucratives du Royaume , eft encore nommé:
un emploi tel que celui qui vient de lui être donné
, on ne doit plus être furpris que notre malheureufe
nation foit ruinée.
» On parle beaucoup d'un traité qui fe négocie
très-fecrettement entre les Cours de Londres , de :
Pétersbourg & de Copenhague ; & on affure que
ien n'en arrêteroit la conclufion , fi le Roi con
Lentoit à renvoyer fes Miniftres , qui infpirent
auffi peu de confiance aux Puiffances du nord qu'aux
Américains. On dit qu'il y a des pour-parler entre
la faction de la Cour & celle de Rockingham &
de Shelburne , & que celle de Bedford fera facrifiée
, le Miniftre & les Ecoffois s'étant réunis con
tr'elle. Il refte à favoir fi la faction de Bedfort fe
jettera dans les bras de l'Oppofition , ou fi celle- ci
fe réunira au parti de la Cour ; mais il paroît décidé
que nous n'acquerrons point d'amis que le
Ministère ne foit changé.
» On a parlé de remettre en place le parti de Rockingham
; mais on doute aujourd'hui qu'il lui ait
h 2
( 172 )
été fait de nouvelles propofitions . Peu après la clôture
de la dernière ceflion , ce parti fut fondé par
l'offre de cinq , des fept places dont eft compofé
le Cabinet ; mais il ne voulut entendre parler de
rien , parce que les deux places rélervées devoient
être pour la faction Ecoffoife , & que le Comte de
Bute refteroit toujours derrière le rideau.
» Il pourra bien , dir une de nos Gazettes ,
être queftion au Parlement d'un enquête fur le
mauvais état de défenſe où a été laiſſée l'Ife
de Grenade. On parle d'un certain Général Trapand
, qui publie part tout que dès le 15 Mai
dernier il a informé verbalement le Lord Germaine
du plan des François contre cette Ifle , &
qui fe plaint que le Miniftre a , comme on dir ,
rompu les chiens , quoique ce Général lui fit
fentir combien il feroit impoffible que l'Ifle tînt
plus de 24 heures , & que cependant c'étoit la plus
précieufe des acquifitions faites par l'Angleterre
dans la dernière guerre.
»Une autre enquête encore , qui paroit inévitable ,
c'est celle de l'allarme de Plimouth , fur laquelle
l'Oppofition le promet de faire entendre le Che
valier David Lindlay.
לכ »IlcourtdemauvaisbruitsfurlefieurBoteler,
Capitaine de l'Ardent . Ses Officiers ont écrit ici
qu'il s'étoit rendu aux deux frégates Françoiles
feulement , à la grande furpriſe de fon équipage « .
A ces détails le même papier joint les
réflexions fuivantes :
20
Quoiqu'il y ait encore bien des gens qui taxent
d'injuftice la condamnation de l'Amiral Byng , on
convient cependant affez généralement que la févérité
, dont on a uſé envers lui , a excité le courage
de nos Officiers , & les a portés à faire ces actions
éclatantes, qui tiendront une place fi diftinguée dans
les faftes de la Grande- Bretagne. C'eft ainſi que Rome
prévint fa ruine , que devoient naturellement entraî(
173 )
"
ner les batailles qu'Anaibal avoit gagnées dans la
feconde guerre punique . Il n'étoit par même permis
aux femmes Romaines de pleurer la perte de
leurs plus proches parens. Le Sénat ne voulut point
racheter les prifonniers. Il envoya les miférables
débris de l'armée en Sicile , & s'opiniâtra à refufer
toute récompenfe & tous honneurs militaires , jufqu'à
ce qu'Annibal fût entièrement chaffé d'Italie.
Il feroit bien à fouhaiter que notre Parlement imitât
le Sénat de Rome , & qu'il ne permît à aucun de
nos Commandans , tant de terre que de mer , de
revenir à Londres & de s'y plonger dans un luxe
effréné , avant d'avoir fait preuve de leur conduite
, non par des difcours fleuris, & des fauffetés
infidieufes , mais par des actions honorables &
tendantes à la gloire de la Nation «,
La Compagnie des Indes a , dit-on , reçu
par la voie de terre des nouvelles de Bombay.
Le bruit court que le vaiffeau le Hilsborough
parti de Spithéad en Décembre 1777
pour Madras & la Chine , doit avoir péri
ou avoir été pris , parce qu'on n'en a plus
entendu parler depuis qu'il a quitté Madras.
Il n'eft donc pas du nombre de ceux qui font
attendus inceffamment de Sainte-Hélène. Il
avoit été dit cependant qu'on l'avoit vu à
Canton le 10 Janvier 1779.
» La ruine foudaine d'un nombre de marchands ,
caufée par l'incendie qui a défolé ce Port , occafionne
l'envoi d'un exprès en Europe , dont je profite
pour écrire à mes amis. La femaine dernière un
funefte embrafement confuma le tiers environ de
cette Place , détruifant magafins , échaffauts & échalats
pour fécher le poiffon , provifions de toute
efpèce , à la ruine totale des plus gros marchands
& autres. L'on croit , qu'il refte à peine dans toute
h3
( 174 )
I'Ile de quoi nourrir les habitans pendant fix femaines
; & l'on craint , que tous les articles néceffaires
à la vie ne montent à un prix plus exorbitant
encore qu'ils n'étoient l'hiver paffé , durant
lequel le bifcuit fe vendit conftamment deux guinées
le quintal . Déjà un petit baril de porc falé
coûte quatre guinées , la viande fraîche un chelin
fix deniers fterling la livre : heureux encore qui
peut en trouver. Ajoutez à cela la perte du plus
grand nombre des vaiffeaux qui avoient fait voile
fous le premier convoi d'Europe : un feul marchand ,
de fix navires , en a perdu cinq : ainfi les captures
que font fur nos bancs des effains d'Armateurs Américains
, dont on a vû fortir de Salem vingt-quatre
dans l'efpace d'une heure , & F'énorme affurance de
trente pour cent , feront tout aller ici de mal en
pis. Vu cette trifte perfpective , plufieurs marchands
fe préparent à quitter le Pays . D'autres , établis
en Angleterre , ont envoyé de là ordre à leurs Agens
de vendre leurs effers ; & l'opinion générale eft ici ,
que le commerce de cette Ife eft à l'extrémité .
Pas un feul des Pêcheurs du Banc ne veut mettre
en mer pour cette faifon : il n'y aura que so barques ,
qui devront completter la quantité de poiffon , qu'il
faut pour les Indes Occidentales ; mais on fuppofe ,
que l'année prochaine , fi la guerre continue , aucun
bâtiment ne fortira « .
ÉTATS - UNIS DE L'AMÉRIQUE SEPT .
De Bofton , le 29 Juillet. Les Toris ont
fait depuis peu des incurfions dans le Connecticut
où ils fe font livrés à des excès
dont les Sauvages même n'auroient pas été
capables . "On a dit pour les excufer , que ce
n'étoit de leur part qu'une jufte repréſaille
• des violences exercées contr'eux en les dé-
(
( 175 )
pouillant de leurs poffeffions . Mais ne fontce
point les Toris eux- même qui au mépris
des loix de la nature & de l'humanité , ont
pris les armes contre l'Amérique long- tems
avant la confifcation de leurs biens . Leur
Patrie n'a - t - elle pas requis leur affiſtance
dans le commencement des troubles , &
n'étoient - ils pas obligés de la fecourir ?
Peut-on attribuer à autre caufe qu'à la perverfité
de leurs coeurs , non-feulement la
lâcheté qu'ils ont eu d'abandonner leurs
Compatriotes dans une querelle auffi glorieufe
, mais encore l'empreffement avec
lequel ils fe font joints aux plus injuftes
& aux plus cruels des ennemis dont l'hiftoire
faffe mention ? Les Anglois fe feroient-
ils engagés dans cette guerre , l'auroient
- ils continuée fi long - tems & avec
une telle barbarie fans les inftigations & les
encouragemen's des Toris ? Enfin , ces Toris
ne nous ont- ils pas donné les preuves les
plus révoltantes d'une animofité particulière
avant la confifcation de leurs biens ?
Cette confifcation a donc été la conféquence
& non la caufe des excès auxquels ils fe font
portés contre leur Patrie ; elle en a été le
jufte châtiment & non la provocation , &
on ne peut difconvenir que ce ne foit une
peine bien légère pour un crime fi noir ? Il
n'eft pas douteux que la vengeance ne foit
devenue actuellement une des paffions infernales
qui tourmentent leurs coeurs forcenés
, mais ce n'eft ni la première ni la plus
forte. h 4
( 176 )
On a prétendu auffi à l'occafion de cette
expédition dans le Connecticut , que les Anglois
s'y étoient montrés moins barbares que
les Allemands & les Toris . En ce cas , c'eſt
plutôt l'effet de leur politique que de leur
humanité ; parce que très - certainement il
ne tenoit qu'à eux de prévenir toutes ces
horreurs , né font- ce pas le Anglois qui
font & conduifent cette guerre ? Tryon &
fes Officiers n'ont- ils pas été témoins de
ces fcènes affreufes ? n'en ont-ils pas favouré
le fpectacle ? Les Allemands ont - ils fait autre
chofe dans toutes les atrocités qu'on
leur reproche qu'obéir aux ordres de l'Angleterre
, qui ne les paye que pour cela ?
Les Toris ne font- ils pas les vils efclaves des
Anglois ? Auroient -ils ofé faire un pas fans la
permiffion de leurs maîtres ? Sans doute , ils
s'efforceront d'animer de plus en plus la fureur
de leurs maîtres , mais ils n'auront jamais
la hardieffe de rien hafarder fans leur
aveu. Il est donc évident que la maniere dont
fe fait la guerre en Amérique , quoique fi infâme
& fi déshonorante pour l'humanité ,
eft réellement Angloife , & voilà ce qui a
imprimé fur l'honneur de cette nation une
tache dont les fuccès les plus brillans , ni
les fophifmes les plus ingénieux ne pourront
jamais laver la honte ni même la pallier
.
་
( 177 )
FRANC E..
De VERSAILLES , le 23 Novembre.
Le Roi a nommé à l'Abbaye d'Origny ,
Ordre de Saint - Benoît , Diocèfe de Laon , la
dame de Narbonne Lara , Religieufe- Profeffe
du Prieuré de Prouilhan , Diocèle de Con--
dom , & à celle de Mont- de- Sion , Ordre de
Cîteaux , Diocèfe de Marſeille , la Dame
d'Achy , Religieufe Profelle de Sainte-Elifabeth
de la même Ville.
Le 7 M. Taffard , Maître des Requêtes ,
nommé à l'Intendance de Saint -Domingue
a eu l'honneurd'être préfenté au Roi parM.
de Sartine, Miniftre & Secrétaire d'Etat au département
de la Marine , & de prendre congé
de S. M.
Le 14 LL. MM . & la Famille Royale ,
ont figné le contrat de mariage du Marquis
de Travanet Meftre-de-Camp de Dragons ,
avec Demoiſelle de Bombelles , & celui du
Comte d'Argenteuil , Lieutenant- Général en
furvivance des provinces de Champagne &
de Brie , avec Demoiſelle de Roncée.
MM . Née & Maſquelier , graveurs , ont
eu l'honneur de préfenter à LL. MM . & à
la Famille Royale la 33 ° . Livraiſon des Tableaux
Pittorefque , Phyfiques , Hiftoriques
Moraux , Politiques & Littéraires de la Suiffe.
que
De PARIS , le 23 Novembre.
" On eft fort étonné ici , écrit-on de Nantes ,
les Négociants de Londres ayent pu croire
h5
( 178 )
un moment à la prife de la Jamaïque ; tandis qu'ils
ont reçu tant d'avis que M. d'Estaing ne menaçoit
que l'Amérique - Septentrionale. Sans doute le
rapport du Capitaine Random , paiti le 20 Août de la
Jamaïque, eft très croyable; tout étoit alors en confufion
dans cette Ifle , & cela devoit être, parce que l'Amiral
Parker qui croifoit devant le Cap, ayant eu avis
des préparatifs qu'on y faifoit , fes frégates ayant
pu voir tous les bâtimens qu'on y avoit ratfemblés
, & qui n'étoient autres que ceux de la malheureufe
flotte difperfée , n'aura pas manqué de
jetter l'allarme. Il ignoroit que cette réunion de
tant de navires n'avoit pas été ordonnée à l'occafion
de quelque expédition militaire ; & il n'en a
pas fallu davantage pour faire croire que la Jamaïque
non-feulement avoit été attaquée , mais
même qu'elle avoit été prife . Les Espagnols de
leur côté n'ont pas , à ce qu'il femble , des forces
affez confidérables ni à la Havanne , ni à Saint-
Domingue, pour tenter quelqu'entrepriſe fur cette
poffeffion importante. Il paroît que les premiers
coups qu'ils porteront à leurs ennemis dans le
nouveau monde , tomberont fur les établiffemens
de la Floride ; on eft perfuadé qu'il y a un arrangement
pour cet objet entr'eux & les Etats-
Unis ; car la Cour d'Efpagne , pour mettre les
Américains en état de la feconder , a , dit- on , envoyé
au Congrès , dix -huit millions , fecours preffant
, & dont il avoit befoin «.
"
Une lettre du Cap François en date du
14 Août , annonçoit le départ de M. le
Comte d'Estaing pour le lendemain & y
joignoit quelques détails qui répandent beau
coup d'incertitude fur fes véritables projets.
" Il part demain matin pour fa nouvelle expédition
; on ne doute pas qu'il n'en revienne victorieux
. Chacun des corps de troupes qu'il cm(
179 )
mêne eft muni de tentes , d'échelles , & c . , & l'on
affure qu'ils ne font pas pourvus d'habits d'hiver ,
ce qui fait préfager qu'il ne va pas dans le nord « .
La déclaration de l'Espagne a été rendue publique
ici le 10 Août. M. d'Estaing a donné à
cette occafion , un dîner de 120 couverts à bord du
Languedoc ; cette nouvelle a redoublé la joie univerfelle.
Les troupes ont arboré dans leurs cocardes
, les couleurs de France & d'Espagne , mipartie
blanche & rouge « .
M. de Breugnon , Chef- d'Efcadre , qui commandoit
le Tonnant , ne pourra fuivre M. d'Eftaing .
L'état de maladie où il fe trouve , le force de
refter ici . On affure que M. de Barras , auffi Chefd'Efcadre
, le remplace dans le commandement du.
Tonnant «.
Le bruit avoit couru que nos Corfaires
s'étoient emparé de plufieurs vaiffeaux ennemis
venant de la Baltique ; mais il n'en eft arrivé
qu'un feul dans nos ports chargé de
bois de conſtruction , prife faite par l'Eſpérance
Corfaire de Boulogne.
On a beaucoup parlé des maladies de
Breft ; la lettre fuivante d'un Membre de la
Société Royale de Médecine qui y avoit été
envoyé peut fervir à rectifier les bruits pu
blics.
» Dès mon arrivée , on m'a mis en poffeffion de
250 malades , dont je vois avec plaifir diminuer le
nombre aujourd'hui. On a publié qu'il y avoit ici
une maladie épidémique , même peftilentielle , cela
eft faux ; la preuve en eft que tous les Médecins &
Chirurgiens qui font morts ont eu des maladies
différentes de celles qu'ils traitoient . On doit la dépopulation
à l'impéritie de beaucoup de Chirur- -
giens , à l'encombrement des équipages , aux gros
h 6
( 180 )
tems , qui ont obligé de tenir fouvent les fabords
des vaiffeaux fermés , au long tems qu'on eft resté
à la mer , au défaut des fecours néceffaires & de
prévoyance pour un fi grand nombre de malades , au
manque de bons infirmiers qu'on eft forcé de pren
dre dans la claffe la plus abjecte , celle des forçats.
Il y a réellement une épidémie dans les environs de
Breft , & j'ai paflé dans un endroit où le Chirur
gien n'avoit pas trouvé de meilleur remède que de
faire couper la tête aux ânes du pays , pour en
faire des décoctions..... Malheureufement la fienne
n'en étoit
pas .....c
L'ouverture du Parlement s'eft faite le
12 de ce mois avec les cérémonies accoutumées.
Il y a eu Meffe folemnelle , célébrée
par l'Evêque d'Autun . M. d'Aligre , premier
Préfident , y a affifté avec toutes les Chambres.
M. le Comte d'Angiviller , Directeur
Général des bâtimens &c. , ayant pris les
ordres de S. M. pour l'exécution des ftatues
des grands hommes de la France qui feront
expofés dans deux ans , comme à l'ordinaire ,
au fallon du Louvre , S. M. a défigné le Maréchal
de Catinat ; cette ftatue fera exécutée
par M. de Joue ; de Montaufier , par M. de
Mouchy , le Maréchal de Tourville , par M
Houdon ; Paſcal, par M. Pajon . Le Roi a encore
ordonné qu'on plaçât dans une des falles
de fon jardin des Plantes , le bufte de B. de
Juffieu , célèbre Botanifte , mort il n'y a pas
long - tems.
" I - » vient de fe paffer ici , écrit on de
» Strasbourg un évènement horrible. Une
ל כ
» veuve déjà avancée en âge , & jouiffant d'une
( 181 )
>> fortune honnête , de concert avec fa fille
jeune perfonne de 18 ans , animée d'une haine
implacable , & dont on ignore le motif , contre
fon fils , Négociant , établi ici & marié , conçut
le deffein de l'empoifonner. Cette mère dé-
» naturée n'habitoit pas la même maiſon
que fon
» fils , & il falloit conféquemment un prétexte
» pour s'introduire chez lui , & trouver ainfi le
» moyen d'y mettre fon projet à exécution . La
>
fille feignant de vifiter fon frere , s'introduit
» dans la matinée chez lui , pénètre jufqu'à la
» cuifine ; & là , n'étant apperçue de perfonne
» jette à la hâte dans le bouillon une dofe de poi-
" fon capable de faire périr so perfonnes . Cet
» acte de fcélérateffe achevé , & le monftre qui
» l'avoit commis , forti fans avoir été vu , la fer-
לכ
ဘ
ככ
"
vante de la maifon vient pour goûter le bouil
» lon ; à peine en a-t- elle avalé une cuillerée
» qu'elle fe fent à l'inſtant ſaiſie de douleurs aiguës .
Comme perfonne ne s'avife d'en foupçonner la
» caufe , on croit que le meilleur moyen de les appaifer
eft de lui faire prendre une plus grande
quantité de ce même bouillon , dont le goût n'of-
» froit rien d'extraordinaire . Tandis que ceci fe
paffoit , la foupe avoit été fervie fur la table
» du maître de la maifon , qui s'empreffa de la
» manger d'autant plus avidement qu'elle lui
» fembloit être plus poivrée que de coutume , &
qu'il aimoit fort le poivre. Mais il n'avoit pas
» encore achevé tout- à-fait fa première alliette ,
» que fa femme , qui n'en avoit heureufement
» avalé que deux cuillerées , voit avec le dernier
» étonnement fon mari tomber fur le plancher.
Frappée de cet accident , elle quitte à l'inftant
fon potage , & fe fent cependant elle-même intérieurement
déchirée par de cruelles douleurs.
» L'alarme ſe répand dans la maiſon ; on ſe hâte
d'appeller la mere & la four qui contrefaifant
habilement la douleur & le défcfpoir ,
55
כ כ
ל כ
27 ,
( 182 )
93
כ כ
» témoignent prendre la part la plus vive à la
trifte fituation de ceux dans le fein defquels elles
» viennent de porter l'inftant d'avant le principe de
» la mort. Sur ces entrefaites , la Juftice infor-
» mée du cas , fe tranfporte fur les lieux. Tout
annonçoit de la manière la plus vifible les traces
» du poifon ; & l'embarras toutefois eft extrême
» pour parvenir à en découvrir les auteurs : en
» vain emploie t-on pendant ce tems-là tous les
» fecours de l'art pour arracher à la mort les
» victimes de ce forfait ; le mari meurt le lendemain
, tandis que fa femme , enceinte de quel-
" ques mois , échappe à la malignité du poiſon
dont elle avoit , à la vérité , pris une dofe
» moins forte que fon mari. Quant à la ſervante,
» elle n'eft pas encore hors de danger ; mais ce
qui n'eft pas moins heureux , c'eft que fur
quelques indices , la Juftice ayant fufpecté la
» mere , l'a fait arrêter ; & ce qui a paru fur le
champ juftifier cet acte de févérité , a été la fuite
précipitée de fa fille , qui a été reprise hier en-
» delà du Rhin , & conduite dans les prifons de
» cette ville «.
, כ
33
כ כ
5)
, כ
M. Necker a adreffé la lettre fuivante aux
différentes Chambres de Commerce du
Royaume.
» Je vous ai marqué , Meffieurs , par ma lettre
du zo du mois dernier , que le Roi avoit décidé
1 que le Droit de 15 pour cent ne feroit pas perçu fur
les marchandifes portées d'un Port du Royaume à
un autre par bâtimens Hollandois non privilégiés :
Sa Majefté , par fuite des mêmes vues de bienfaifance
pour le commerce , vient également d'approuver
que ce même Droit n'ait pas lieu fur les
marchandifes étrangères chargées en tout autre
Pays étrangers que la Hollande , & apportées en
France pour le compte des Négocians étrangers ,
autres que les Hollandois non privilégiés. Vous
( 183 )
voudrez bien faire connoître , dans votre départe
ment , ces nouvelles difpofitions .
J'adteffe , en conformité , des ordres aux Fermiers
généraux , & je les autorife même à faire le rembourfement
aux Négocians du montant des perceptions
que leurs prépotés ont exigé jufqu'à préfent , dans les
deux cas ci deffus « .
On cherche par tout des remèdes contre
la rage ; on n'en a découvert aucun qui foit
toujours efficace ; les recettes fe multiplient
& l'humanité peut profiter de quelques -unes ;
c'eft une raifon de rappeller ici qu'on a éprou
vé dernièrement avec fuccès en Espagne l'alkali
volatil fluor. L'hydrophobie commençoit
à fe déclarer , lorfqu'on s'avifa de mettre
fur la morfure une compreffe trempée
dans l'alkali ; on fit prendre au malade pendant
4 jours 12 gouttes du même alkali délayées
dans 3 onces d'eau ; cela fit difparoître
les fymptômes de la rage ; & la plaie s'eft
enfuite nettoyée & guérie.
Le 6 de ce mois , écrit-on de Rouen , fur les h .
après midi , M. Perrier , Entrepreneur des Pompes à
feux pour fournir d'une manière nouvelle l'eau de la
feine dans les maifons de Paris , étoit ici pour faire
faire le rembarquement des tuyaux deſtinés à l'ufage
de cette machine. Comme cet Entrepreneur
paffoit d'un bord à l'autre , il tomba dans la rivière
entre deux bateaux . Il étoit à peine tombé , que
le nommé Henri Roguet , fils d'un toilier demeurant
au pied du Mont - Triboudet , jeune enfant de
14 ans , aprentif charpentier chez le fieur Caplet ,
& qui étoit alors fur le même batean , fe jetta
tout-à -coup après le fieur Perrier , & le faifit par
fes habits dans le moment où il étoit prêt à pafller
fous le bateau. Tous les fpectateurs failant des cris
& des voeux infructueux , furent faifis au même
( 184 )
inftant de crainte & d'admiration , en voyant un
adolefcent oppofer fa foibleffe courageufe à la force
d'un homme qui lutte en vain contre l'élément qui
va l'engloutir ,
Les hommes de rivière , occupés alors à foutenir
une pièce énorme , ne pouvoient quitter pour donner
de plus efficaces fecours.
Le feul Henri Roguet , parvint à foulever le fieur
Perrier , & le mit à même d'être retiré de la rivière
par ceux qui fe penchèrent de deffus le bateau pour
le recevoir , après quoi l'enfant gagna le large &
courut changer d'habillemens .
Revenu à lui -même , M. Perrier & fon jeune.
libérateur offrirent aux fpectateurs la feène la plus
attendriffante. Ce premier , après mille embraffemens
accompagnés de larmes , offrit fa bourse au jeune
homme , en difant que , puifqu'il lui étoit redevable
de la vie , il étoit jufte qu'il l'en récompenfât.
Cette générofité fut repouflée par ces paroles : M. ,
je ne recevrai rien & je n'ai fait que mon devoir ;
de plus je n'ai besoin de rien . Mon cher ami , vous
appartenez peut- être à de pauvres parens , & ce que
je vous offre leur pourra être utile. M. , mes parens
font pauvres , mais comme ils ne fe font jamais
attendus à ce que je viens de faire , ils ne
doivent pas non plus compter fur votre générofité ,
& leur travail les fait vivre. Eh bien , mon cher
ami , dès que vous refuſez ma bourſe , vous ne
me refuferez pas le plaifir de vous prendre avec
moi , afin que je m'occupe de votre bonheur tant
que dureront les jours que vous m'avez confervés.
Cet entretien fini , M. Perrier fut trouver le pere
de ce jeune enfant ; & après lui avoir raconté cette
action & l'avoir prévenu de ce qu'il alloit faire
pour lui , il fe retira en laiffant 10 louis for la
table .
?
M. Perrier eft parti pour Paris le neuf de ce mois
& fon libérateur partit par la Diligence , la nuit du
neuf au dix. Cet enfant fut invité à louer au
( 185 )
Bureau- Général des meffageries . Il eft impoffible de
rendre la tendreffe & les expreffions du pere & du
fils au moment de leur féparation ; des larmes de
joie couloient des yeux de toute l'aiſemblée .
Les Officiers des chaffes de l'apanage de
Monfeigneur le Comte d'Artois , fous les
ordres du Baron de Courville , ont détruit
depuis environ 15 mois , 33 vieux loups ,
dont 11 femelles , la plupart pleines. Il y en
avoit trois enragés qui n'ont pas eu le tems
de faire de grands ravages , ayant été tués
heureuſement des premiers.
Le fieur Habert , premier Apothicaire du
Roi & de Monfeigneur le Conite d'Artois ,
eft mort le 4 de ce mois ; fa place de premier
Apothicaire du Roi eft remplie par M. Brogniard,
Membre du Collège de Pharmacie, &
Démonftrateur de Chymie au jardin du Roi.
Louis-François-Marie-Honorine de Rochechouard
Ponville , Vicomte de Rochechouard
, ancien Cornette de la première
compagnie des Moufquetaires , Brigadier des
Armées du Roi , &c. eft mort en cette ville
le 25 Octobre , âgé de 46 ans.
-
De BRUXELLES , le 23 Novembre.
Les nouvelles de Lisbonne parlent toujours
de la détention du Marquis de Pombal
, qui eft , dit - on , condamné à une
prifon perpétuelle ; elles ajoutent qu'il
étoit attaqué d'une maladie dangereufe ;
qui n'a pas empêché les deux Confeillers ,
chargés de fe rendre auprès de lui d'exécuter
leur commiffion . On dit qu'on lui a ôté
tous fes domeftiques , & que fa priſon' eſt
( 186 )
entourée de gardes , qui ne laiffent entrer mi
fortir perfonne.
Selon des lettres d'Espagne , voici l'état de
Gibraltar : la garnifon eft compofée de 10
Compagnies de 45hommes du 12º Régiment,
450 du 63º , 450 du 39° autant du 38 ° 10
Compagnies de 100 hommes , chacune du
72.3 Régimens Hanovriens de 6 Compagnies
de 72 chacune , 6 Compagnies d'Artillerie
de 60 , & une d'Ingénieurs de 100.
Total 4556 hommes de garnifon ; les habitans
font au nombre de 3110 , tant Chrétiens
que Maures & Juifs. Il y a 62 pièces de
canons de bronze depuis 36 liv . de balle jufqu'à
12 ; 380 pièces de canons de fer , 30
mortiers de bronze de différens calibres ; 12
de fer , & 10 coulevrines.
Les Etats Généraux des Provinces-Unies ,
lorfque le Chevalier Yorck leur préſenta fon
premier Mémoire , pour réclamer le Seraphis
& la Comteffe de Scarborugh , avoient
pris la réfolution fuivante.
» Lundi 25 Octobre 1779. L'on a oui le rapport
de MM. Pagniet & autres députés pour les affaires
de la marine , qui , conféquemment & pour fatisfaire
à la réfolution de L. H. P. en date du 13 du
courant , ont examiné un mémoire de M. le Chevalier
Yorke , Ambaſſadeur extraordinaire & Plénipotentiaire
de Ș . M. le Roi de la Grande-Bretagne ,
concernant l'affaire des deux vaiffeaux de Sa
dite Majefté , le Séraphis & la Comteffe de Scarborough
, qui ont été attaqués & pris par force
par un nommé Paul Jones , fujet de S. M. , &
qui fe trouvent actuellement à la rade du Texel ,
ainfi qu'il eft plus amplement détaillé dans ledit
mémoire examiné en même tems une lettre du
( 187 )
College de l'Amirauté à Amfterdam , datée en ladite
Ville le 12 du courant , contenant fon rapport &
fes confidérations au ſujet dudit mémoire : oui &
pris fur le tout les confidérations & l'avis des
Commiffaires des Colléges refpectifs de l'Amirauté
actuellement préfens ici : fur quoi délibéré , il a
été réſolu & arrêté de répondre au fus- dit mémoire
de M. le Chevalier Yorke.
"
ב כ
"
Que L. H. P. ont été informées , qu'il eft entré
récemment au Texel trois frégates , favoir deux
frégates Françoifes & une troifième foi- difant Américaine
, commandées par Paul Jones & amenant
avec elles deux prifes , faites par elles en pleine
mer & nommées le Séraphis & la Comteffe de
Scarborough, défignées dans le mémoire de M. l'Am
baffa deur : que , L. H. P. aiant obfervé depuis plus
d'un fiecle fans interruption & ayant notifié par des
placards fucceflifs , » qu'elles ne défirent point s'arroger
en aucune façon le jugement fur la légalité
ou l'illégalité des actions de ceux qui ont pris en
pleine mer des vaiffeaux , lefquels ne naviguoient
point de ce pays , & qui les amènent dans les
ports ou havres de cette République ; qu'elles ne
leur ouvrent leurs Ports que pour leur donner
» un abri contre les tempêtes ou autres défaftres ; &
qu'elles leur font reprendre le large avec leurs
prifes , fans y toucher , les décharger , ni les
aliéner , mais en tel état qu'il font entrés avec
elles «. L. H. P. ne fauroient s'immifcer dans un
examen , fi les prifes , amenées par les trois fufdites
frégates , appartiennent aux François ou aux Américains
, nifi elles font des prifes légales ou illégales ;
mais qu'elles doivent laiſſer la connoiffance du tout
au juge compétent à cet égard ; & qu'elles les feront
remettre toutes en mer , afin qu'étant fujettes à la
repriſe , comme si elles n'étoient jamais entrées dans
un port de ce pays , elles puiffent être jugées par
le Juge compétent , d'autant que M. l'Ambaffadcur
( 188 )
voudra bien reconnoître , qu'il croiroit n'avoir pas
moins le droit de reclamer les fufdits vaiſſeaux , Gi
c'étoient des vaiffeaux Anglois particuliers , qu'à
préfent qu'ils font directement des vaiſſeaux du Roi ,
& qu'ainfi L. H. P. n'en font pas autorifées davantage
à faire juger lefdites prifes par les tribunaux de
ce pays , non plus que la perfonne de Paul Jones :
que, pour ce qui regarde des actes d'humanité ,
L. H. P. ont déjà fait voir à M. l'Amballadeur ,
combien elles font prêtes à les exercer à l'égard des
bleffés des fufdits vaiffeaux , & qu'elles ont donné
des ordres en conféquence : qu'extrait de la préfente
réfolution fera remis à M. le Chevalier Yorke
par l'Agent van der Burch de Spierixhoek : qu'au
furplus il fera répondu au Collège de l'Amirauté à
Amfterdam : que L. H. P. agréent les procédés , &
qu'inhérant leur placard du 3 Novembre 1756 par
lefquel il est défendu. » de toucher aux prifes ou
» à leurs cargaifons ou de rompre ces dernières ,
au moyen de quoi elles feroient fouftraites à la
reptile , l'on reconnoîtroit dans le preneur le droit
» d'en difpofer , « & perfiftant auffi dans ces défenfes
à l'égard des prifes le Séraphis & la Comteffe
de Scarborough , L. H. P. aurorilent ledit College
à diriger la chofe de façon , que les fufdites 5 frégates
remettent en mer le plutôt poffible , & qu'il ait
foin , » qu'il ne leur foit point fourni ni apporté
» des munitions de guerre ni autres munitions navales
finon , celles dont elles , ont befoin pour
» tenir la mer & pour atteindre le premier Port
étranger qu'il leur fera poffible , afin de prévenir
» tout foupçon quelconque à l'égard de leur équi-
→ pement en ce pays ".
و د
"
כ כ
Ce fut en conféquence de cette réfolution
que l'Ambaffadeur d'Angleterre préfenta fon
fecond Mémoire ; & on ne doute pas qu'il
ne reçoive la même réponſe.
( 189 )
PRÉCIS DES GAZETTES ANGL. , du 15 au 18 Nov.
La flotte de la Jamaïque , qui entroit dans la
Manche le 28 Octobre , venant de Corke , a te .
nu le large le plus qu'elle a pû pour ne pas allarmer
la côte de Plimouth , où la fièvre prend
encore aux Habitans dès qu'un vaiffeau paroît
s'approcher. Sans cette précaution elle eût fort inquiété
le Chevalier Hardy , que le gros tems avoit
obligé de le réfugier à Torbay avec fon efcadre.
Il vient de fe faire deux commémorations remarquables
dans le parti oppofé à la Cour , tant
à Londres que par toute l'Angleterre , & vrailemblablement
auffi en Irlande par l'Armée indépendante.
L'une eft celle de la naiffance & du Mariage
de Guillaume III , le 4 Novembre , l'autre de
la confpiration des Poudres , le 5. Ces anniverfaires
fe célèbrent tous les ans ; mais jamais on
ne l'avoit fait avec autant de folemnité '; & cette
affectation indique le prodigieux accroiffement que
prend chaque jour le mécontentement des Peuples ,
fur le danger dont ils voyent leur liberté menacée
, & le nouveau crédit que la Religion Romaine
paroit prendre dans tous les établiflemens Britanniques
, depuis le fameux Afte qui l'a rendue
dominante en Canada.
Quelqu'un a obfervé que le goût des affociations
militaires fe répand comme un mal contagieux
dans les trois Royaumes . On veut en avoir
parce que les voifins en ont. C'est ainsi qu'à Londres
il y a 20 cotteries calquées fur la Chambre
des Communes . On y joue au Parlement comme
Les petits garçons jouent à la Chapelle , & les
petites filles à la Madame.
Un Libraire de Londres débite par milliers des
exemplaires d'un Pamphlet intitulé : la Vie & les
Aventures furprenantes du Capitaine Paul Tones.
L'Auteur eft un Matelot Irlandois qui s'eft fauvé
à la nage de deffus le Bonhomme- Richard , & qui
eft arrivé à la côte tenant ſon manuſcrit entre
( 190 )
•
fes dents. En tête , on voit le portrait de Paul
Jones , où tout le monde reconnoît une vieille planche
, faite anciennement pour le Général Paoli , &
qui depuis a fervi pour Pugawſchet.
--
Un écrivain effaye de perfuader la Nation , dans
une Gazette du 8 Novembre , de demander M.
Fox pour Miniftre , & répond d'avance aux ob .
jections qu'on pourra lui faire. Il a de grands
défauts : mais qu'est-ce que cela vous fait s'il a
les plus rares talens ? Votre barque enfonce &
vous ne voulez point être fauvé par un homme
qui n'a pas lavé les mains ! C'eſt un diffipateur.—
Eft-ce lui qui vous a diffipé 13 Colonies , 50,000
hommes & 50 millions fterl ? Il eft obéré de
dettes. Et payez - les pour qu'il acquite les vôtres
avec les Américains , qui font réfolus à ne jamais
compter avec vos Miniftres actuels . 20,000 livres
fterl. que vous avez confacrés à élever un monument
fans goût à Mylord Chatam , dont le nom
n'en avoit que faire , vous auroient acquis ce digne
& zèlé ferviteur. C'eft le feul homme dont le génie
tranfcendant puiffe relever l'efpoir de la Nation;
je lui paffe tout pour un fervice auffi grand que
celui de fauver fa patrie ! On ne pouvoit pas
faire un tableau plus effrayant de la détreſſe ou l'Angleterre
eft réduite.
-
Le patti de l'Oppofition femble ne point trop
applaudir à la démiffion que le Général Burgoyne
a donné de fon grade en Amérique , qui lui rapportoit
to liv. ft. par jour , de fon Régiment &
de fon Gouvernement. Il eût dû fe laiffer deftituer
par le Ministre , & ne lui répondre que laconiquement
; au lieu de lui écrire une longue lettre ,
qui , comme la proclamation Américaine , donnera
des armes contre lui . Les emplois & le revenu qu'il
a rendus au Gouvernement ne font qu'ajouter aux
moyens de fes perfécuteurs. On eft furpris que
voulant conferver fon rang de Lieutenant- Général
, & étant fujet à un Confeil de guerre , il ..
( 191 )
ole propofer un cartel , en oubliant même le danger
qu'il courroit à fe battre , comme prifonnier
fur la parole.
On remarque , au fujet des levées de troupes ,
qui fe font par les Marchands intéreffés au commerce
de la Jamaïque , qu'il n'y a point d'exemple
que l'établiffement d'un corps militaire , indépendant
du Gouvernement , ait reçu enfuite la
fanction du Parlement , depuis les guerres civiles
du regne de Charles Ier , où la conftitution s'épelloir
avec la bayonnette.
L'Irlande va nous retirer fon obéiffance , parce
que notre Gouvernement lui a retiré fa protection
rien de plus naturel , l'un ne va point
fans l'autre. L'année derniere les Irlandois du
Nord , où fe manufacturent toutes les toiles
feule reffource laiffée à ce Royaume , repréfentèrent
qu'ils craignoient une invafion de la France ,
& les expéditions défultoires des Corfaires : on
leur répondit , » vous avez une compagnie de cavalerie
, une compagnie d'invalides : fi ce n'eſt
» pas allez défendez- vous vous- mêmes. « La même
chofe a été dite aux Marchands qui commercent
avec la Jamaïque. » Nous n'avons point de troupes
pour votre Ifle ; mais fi vous voulez en faire la
dépenfe on vous louera trois Régimens «<,
ל כ
Le langage des Irlandois étonne beaucoup ici :
il fembleroit qu'ils ont appris leur gamme des
Américains. Les gazettes Hibernoifes ne parlent
plus que de défendre & maintenir les droits du
Royaume , & d'établir fa liberté , fût- ce même
au prix du fang que des milliers de fujets Irlandois
font prêts à verfer pour elle . Leurs Ecrivains
fe vantent que c'eft chez eux que fe fera la feconde
explofion du feu célefte de la liberté.
L'Irlande va en quelque forte encore plus loin
que l'Amérique , qui ne réclamoit point contre
l'acte de navigation , mais feulement contre le
droit que l'Angleterre prétendoit avoir de la taxer ,
( 192 )
quoiqu'elle n'eût point de repréfentans au Parlement.
Si l'Irlande obtient la liberté du commerce ,
c'en eft fait de celui de l'Angleterre , puifqu'elle
perdra jufqu'à la marque des toiles d'Irlande , qui
donnoit lieu à une infinité de commiffions qui ne
viendront plus.
On offre cent guinées à celui qui comptera plus
de trois compagnies de Dragons dans tout le Comté
oriental de Lothian en Ecoffe, & un feul vaiffeau
de guerre fur la côte , depuis Berwick jufqu'à Leith .
Ce trait fatyrique contre le Gouvernement paroît
annoncer que l'Ecofle eft abfolument dénuée de
défenfeurs , & il ne feroit pas étonnant qu'on s'y
occupât de demander au Gouvernement une milice
nationale.
Il fe débite qu'on a arrêté ces jours- ci , dans les
falles des Gardes du Roi , un François portant leur
uniforme , & qu'aucun d'eux ne s'eft trouvé connoître.
Ce n'est pas la première fois que cela lui
arrive. En Juillet il y fut pris de même , mais on
le renvoya faute de preuves. Il ne veut répondre à
aucune question.
Dans la dernière quinzaine d'Octobre il a été
enregistré à la Douane une prodigieufe quantité d'ar
ticles pour l'exportation . Jamais les commis n'ont
eu autant d'ouvrage dans un pareil efpace de temps.
Ce phénomène eft aifé à expliquer. C'eft que les
Hollandois ont fait beaucoup de chargement pour
les Etats - Unis , & qui leur pafferont par la voie de
l'île de Saint-Euftache , de Surinam , & c.
t arrêté
Le ris fe vend à Londres cinq deniers fterling la
livres parce que les Hollandois chez qui il ne fe
vend que deux deniers auffi fterling , en ont
Ja fortie par un fort impôt fur l'exportation. Il eft
fingulier que les Hollandois aient un fi grande abondance
de cette denrée , dont il ne tirent que fort
peu de l'Inde. Eft - ce que les Hollandois auroient
affez peu de confcience , & d'égard pour nous ,
pour recevoir le ris de nos fujets révoités d'Amérique
DE FRANCE
2000 V
DÉDIÉ AU ROI
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
ONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; Annonce & Analyfe des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Décou
vertes dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ;
Les Caufés célèbres; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers , &c. &c. 1990 vt a rep
112
བ་ ་ །
SAMEDI 6 NOVEMBRE 1779 .
BOT
ព
APARIS
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou ,
rue des Poitevins .
Avec Approbation & Breget du Ro
STOR
TABLE
Des Matières du mois d'Octobre.
PIÈCES IECES FUGITIVES . Dela Paffion du Jeu ,
Vers récités fur le Théâtre
-
--
Eloge de Suger ,
Echo & Narciffe ,
d'une Société Littéraire, 3 Recherches fur les affections
-A M. le Comte d'Estaing 49
Sur le mariage de M. le
Marquis Dar... & de Mde
de Mond...
-A Mlle Doligni ,
11t
157
164
Hypocondriaques , 172
Conches , Poëme, 180
97
$ 8
Dictionnaire Géographique &
Portatif, 183
145
147
Au bas de la Gravure de
- A Mlle de
- A Mile C ***
-
Mlle Fanier ,
Hymne à Vénus,
148
S
Mémoires concernant l'Hif
toire, les Sciences , &c. des
Chinois , 206
216 Voltaire , Poëme ,
Bibliothèque du Nord , 225
Imitation du Pervigilium Ve- Suite de l'Extraitfur la Paf
neris ,
193
Le Voyageur & l'Habitant
de Ferney, Dialogue , so
Billet à M. le Comte de Sch.
L... , 99
6
Le Roi, le Paysan & Hermite
, Conte.
Le mort revenant , Nouvelle, 8
La Jambe de Bois , 51
Lettre de M. B. à Mde P. 101
A l'Editeur du Mercure 148
Abouzaid, Conte Oriental 196
Romance en Mufique , 152
Enigmes & Logogryphes , 11 ,
fion duJeu ,
VARIÉTÉS.
228
Remarques fur le 7e Livre de
37 Pline,
Lettre au Rédacteur
de la partie
Littéraire
du Mercure
.
71
Réponse de l'Auteur de l'Extrait
du Dithyrambe , 133
SPECTACLES.
Académie Royale de Mufi. 43,
90, 184 , 232.
Comédie Françoife , 94 , 235
Comédie Italienne , 44 , 186
SCIENCES ET ARTS.
Second Mémoire fur la multiplication
des animaux étrangers
,
59,109,155,204 ,
NOUVELLES LITTER .
Voyage en diverfes parties de
l'Europe , de l'Afrique & de
P'Amérique ,
13
Eloge de M de Voltaire , 17
Eirennes du Parnage , 25 236.
de Etranger 32 Mufique ,
1. ema
341
Expériences fur le Zinc , 235
Gravures , 44 , 94 , 143 , 189,
46, 190
Grand-Duc de Annonces Littéraires , 47, 95
60 143 , 190 , 238.
Aus beams de Poltaire , .67
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 6 NOVEMBRE 1779 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ÉPITRE
A M. B'*** ( 1 ) , qui , après un long
filence , a fucceffivement écrit plufieurs
Lettres à l'Auteur.
APRÈS une longue diette
Vous me traitez fplendidement ;
Après une affreufe diſette
Vous me parez fuperbement :
Depuis l'une & l'autre miffive
Dont vous m'avez gratifié ,
Je rends grâces à l'amitié
De tout le plaifir qui m'arrive.
(1) A Paris.
A ij
4
MERCURE
-
Mon cher Arifte , pourſuivez :
Depuis long-temps , oui , vous favez
Que vos Écrits , sûrs de me plaire ,
Ont l'art de charmer mon ennui ;
Plus près de vous je n'en eus guère.
Les temps font changés aujourd'hui.
Sous la houlette paftorale
Je conduis un nombreux troupeau ;
Docteur de la faine morale ,
Je fuis placé fur le boiffeau :
3
Tous les yeux , toutes les lorgnettes ,
Suivent la trace de mes pas ;
Examiné du haut en bas
Vous jugez fi les chansonnettes
Les petits vers , les jolis riens
Sont l'ame de mes entretiens ?
Un front ridé par la trifteffe ,
Des yeux d'Argus fur mes brebis ;
Cheveux très-courts , très -longs habits ! ...
On diroit un Sage de Grèce
Ou le plus grave des Dervis.
Sous cet accoûtrement auſtère
Érato ne me connoît plus ;
Car ce n'eft pas au presbytère
Que fe plaît la Cour de Phébus . A
Un tas de regiſtres gothiques ,
Quelques prônes foporifiques ,
Voilà les volumes étiques
DE FRANCE.
Dont s'honore mon Muſéon.-
Ce fut meilleure compagnie
Qui forma le riant génie
De l'immortel Anacréon.
Ces vers nombreux & pleins de grâce ,
Ces enfans du divin Horace ,
Dont le Parnaffe eft embelli ,
C
Prouvent mieux que mes foibles rimes,
Combien peu fes accords fublimes
Sont d'un Curé de Tivoli.
L'heureux mortel fur la carrière
Sema des fleurs pour les cueillir ;
Chantant tour-à-tour fa Glycère ,
Le vin & l'enfant de Cythère ,
Il ne changeoit que de plaifir.
Le plaifir ! qu'ai-je dit , Arifte ?
J'ignore , hélas ! s'il en exifte.
Quel nom olois-je prononcer !
Aux poétiques bagatelles ,
Aux ris innocens , aux nouvelles ,
Il me faut ici renoncer.
Quel pays, bon Dieu ! mais que fatte ?
Les ronces de mon miniſtère
Empêchent les fleurs d'y pouffer.
Avons-nous la paix ou la guerre ?
Rien jufqu'à moi ne peut percer.
Dans l'un & dans l'autre hémisphère ,
Fabry , d'Eſtaing & d'Orvilliers
A jij
MERCURE
Moiffonnent-ils force lauriers ?
Voltaire a-t'il dans l'Élysée
Embraffé Jean-Jacques Rouffeau ?
Les talens du Père Élifée
Brillent- ils d'un éclat nouveau ?
De ces Lettres intéreffantes ,
1
Dont l'humble Caraccioli
Fait hommage à Ganganelli ,
Sur les preuves les plus conftantes ,
Le fert eft-il bien établi ?
Des François , de leur Souveraine
Les voeux ardens font- ils remplis ?
Et le moderne Séfoftris ,
Ce Prince chéri de la Seine ,
Se voit-il renaître en fon fils ?
Eh ! de grâce , daignez m'apprendre
Ces auguftes événemens ,
Je fortirai des monumens ;
Et vous ranimerez ma cendre
Au fon flatteur de vos accens.
( Par M. l'Abbé Dourneau , Curé ,
S. D *.* .
DE FRANCE. 7
IMPROMPTU A LISE , que j'avois reconnue
dans une promenade , après plufieurs années
d'abfence.
Oui , je viens de la voir , c'eft elle , c'eft ma Life ,
On ne fauroit tromper fon coeur :
Hélas ! ne fut-ce qu'une erreur ,
Je chéris jufqu'à ma mépriſe ,
Elle m'a fait fentir un inftant le bonheur.
(Par M. Davefne. )
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'Enigme efſt la Serviette ; celui
du Logogryphe eft Hallebarde , où fe trouvent
halle ( place ) , Halle ( ville fameufe par
fon Univerfité ) , Barde ( Poëte Gaulois ) , &
barde d'un âne.
ÉNIGM E.
OBSTACLE à l'amoureux regard ,
Ou du coeur muet interprète ;
Piquant arrangement de l'art ,
Ou fignal de votre conquête ;
A iv
MERCURE
Tour- à-tour il peut vous flatter,
Et tour-à-tour il vous couronne.
Le François voudroit vous l'ôter
Et le Mufulman vous le donne.
( Par M, D. )
LOGO GRYPH E.
LECTEUR , je fuis puiffante , & le fus en tout tems.
Noble , Artiſan , Bourgeois , Moine , Jurifconfulte ,
Sont tous gens qui fouvent m'honorent de leur culte .
Toi qui , pour me trouver , agites tous tes fens ,
Peut-être chaque jour je reçois ton encens.
Mais fi de mes neuf pieds tu défais la ſtructure ,
Alors tu me verras , l'effroi de la Nature ,
Détruire les projets du Pilote envieux ,
Et devenir enfuite un fruit délicieux ;
Enfin regarde au- deffus de ta tête ,
Tu me verras régner au célefte lambris ;
Baiffe les yeux , Lecteur , & tu feras furpris
De ne trouver en moi qu'une chérive bête.
DE FRANCE.
,
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
HISTOIRE de l'Académie Royale des
Sciences , année 1775 , avec les Mémoires
de Mathématique & de Phyfique pour la
même année , tirés des Regiftres de cette
Académie , in-4 . A Paris , de l'Imprimerie
Royale , 1778 .
CHAQUE
HAQUE Volume de l'Académie des
Sciences eft compofé , comme on le fait , de
deux Parties. Dans la première , le Secrétaire
, fous le nom d'Hiftoire , donne l'extrait
des Mémoires qui en font fufceptibles , là
relation de certains faits , ou obfervations
ifolées , qui ne peuvent pas fournir la matière
de Mémoires particuliers , & enfin les
éloges des Académiciens morts dans le cou
rant de l'année ; la feconde Partie contient
pour chaque année , les Mémoires tels que les
Auteurs les ont lus aux Affemblécs de l'Aca
démie.
M. le Marquis de Condorcet , Secrétaire
de l'Académie depuis cinq à fix ans , en écrit
l'Hiftoire d'une manière qui lui eft abfolument
propre. Il faifit dans chaque objet le
point capital, & le développe avec toute la
clarté & la préciſion poffibles ; fans lieux
communs , fans remonter aux connoiffances
élémentaires que fes Lecteurs font fuppofés
Αν
10 MERCURE
poffeder ; mêlant prefque toujours à fes analyfes
des réflexions neuves & ingénieufes.
Son ftyle , fans ceffer jamais d'être elégant &
pur , eft noble , facile , naturel , le vrai modèle
de celui qu'on doit employer dans les
matières Philofophiques . Géomètre du premier
ordre , l'Auteur entend & parle égale
ment bien toutes les autres langues de l'Académie.
Le Volume que nous annonçons contient
, indépendamment de l'Hiftoire , trentefix
Mémoires, fur les différens objets dont
s'occupe l'Académie. Préfentons -en une idée
générale .
Sous le titre de Phyfique générale , on
trouve un Mémoire fur les moyens de conduire
à Paris une partie de l'eau des rivières
de l'Yvette & de la Bièvre, par M. Perronet,
On fait combien M. de Parcieux s'eft occupé
du projet d'amener l'eau de l'Yvette à
Paris : M. Perronet fuit les mêmes vues , en
propofant de joindre à l'eau de l'Yvette une
partie de celle de la rivière de Bièvre ; il a
nivelé tout le terrein où doivent paffer les
eaux dont il s'agit , & il a dreffe des plans &
des devis eftimatifs de tous les ouvrages à
faire pour l'exécution complette de ce projet.
Suivant fes calculs , la dépenfe monteroit
à huit millions environ , fans y comprendre
celle de la diftribution dans les diffé
rens quartiers de Paris.
Nous rangeons fous le même titre les obfervations,
Botanico -météréologiques , faites
DE FRANCE. II
à Denainvilliers , en Gâtinois , par M. Dùhamel.
La partie Anatomique offre deux Mémorres
; le premier , qui eft de M. Portal , a
pour objet les effets des vapeurs méphitiques
; il a été compofe à l'occafion de la
mort du Sr le Maire , Marchand de Modes ,
& fa femme , qui furent étouffés en 1774 ,
par là vapeur du charbon , qu'un Baigneur
avoit allumé fous une cheminée qui communiquoit
avec celle de la chambre où couchoient
ces deux infortunés. M. Portal appelé
, mais trop tard , pour les fauver , a
voulu du moins publier , d'après fes obfervations
, les moyens qu'il croit les plus propres
à fecourir promptement & à fauver
ceux à qui le même malheur pourroit arriver.
Ces moyens font la faignée , l'expofition
à un air frais & renouvelé , l'appli
cation de l'eau froide , l'infufflation de l'air
dans les poumons , l'ufage des ftimulans ,
&c. M. Portal veut fur- tout que l'on effaye
de fouffler l'air par un tuyau adapté à l'une
des narines , tandis que l'autre eft bouchée ;
l'air pénètre plus sûrement alors dans le
poumon.... Si ce moyen eft infuffifant , M.
Portal confeille l'ouverture de la trachée
artère ; la répugnance que cette opération
inſpire aux afliftans eft un préjugé ; mais les
malheurs qu'elle peut caufer , fi un Chirur
gien peu exercé ofe l'entreprendre, font un
inconvénient réel ; aulli cette opération ne
doit être tentée qu'après l'inutilité reconnue
A vi
12 MERCURE
des premières tentatives. Il ne faut pas fe
rebuter fi les efforts pour ranimer le malade
paroiffent d'abord infructueux ; fouvent
les apparences de la mort ont duré des
jours entiers.
Le ſecond Mémoire Anatomique contient
l'obfervation d'une Hernie des membranes de
la veffie , avec des réflexions fur la formation
de cette maladie , par M. Bordenave.
Un Soldat Invalide , fujet à des rétentions.
d'urine , étant mort d'une autre maladie ,
fon cadavre fut deftiné à des épreuves relatives
à la lithotomie. On incifa le corps de
la veffie au-deffus du pubis pour y mettre
une pierre ; après avoir fait au périnée l'incifion
ordinaire pour le grand appareil , &
après avoir introduit par la plaie les tenettes
dans la veffie pour faifir la pierre , on ne la
trouva pas ; & on en fut d'autant plus furpris
qu'on l'y avoit touchée un moment au
paravant avec la fonde ; en changeant le
cadavre de fituation , la pierre fe fit de nouveau
fentir au toucher : mais dès qu'on vou¬
lut la faifir elle échappa de nouveau. M.
Bordenave , furpris de cet accident , difféqua
le cadavre ; il trouva que la veffie paroiffoit
double , ou formée de deux poches qui fe
communiquoient par une ouverture latérale
; mais il s'affura qu'une feule de ces
poches étoit la veffie ; que l'autre poche ,
privée des membranes extérieures , étoit
formée par une hernie des membranes intérieures
de la veffie à travers fes membranes
DE FRANCE. +3
extérieures , dont les fibres formoient une
eſpèce d'anneau élastique autour de l'endroit
par lequel les membranes extérieures s'étoient
échappées , & où fe trouvoit l'orifice de cette
feconde poche.
La Chimie a fourni huit Mémoires. Le
premier a pour titre : Mémoirefur la nature
du principe qui fe combine avec les métaux
pendant leur calcination , & qui en augmente
le poids. M. Lavoifier , qui en eft l'Auteur ,
avoit déjà prouvé que les metaux , en fe calcinant
, abforboient de l'air , & que c'étoit
à cet air qu'ils devoient l'augmentation réelle
de leur poids , puifque la portion de l'air ,
abforbé par la calcination , eft égale en poids
à l'excès du poids que le métal acquiert par
la calcination. Mais comme on ne peut pas
regarder l'air de l'atmosphère comme un
fluide abfolument pur , ou comme un élément
fimple, il reftoit à déterminer quelle eft
parmi les fubftances qui entrent dans la compofition
de l'atmofphère , celle qui fe combine
avec les métaux lorfqu'ils paffent à l'état
de chaux. C'est l'objet que fe propoſe aujourd'hui
M. Lavoifier : Telon le réſultat de
fes expériences , l'air abforbé par la calcination
eft le fluide aëriforme , que M.
Prieftley appelle air déflogistiqué , & M. Lavoifier
, air éminemment pur.
Le fecond & le troifième Mémoires Chimiques
, qui contiennent de nouvelles obfervations
& de nouvelles expériences fur la nature
& les propriétésfalines du zinc , revêtu de
14 MERCURE
fa forme métallique , ou réduit en chaux , font
de M. de Laffonne. Dans ces deux Mémoires
, l'Auteur examine la combinaiſon de
Falkali-volatil avec le zinc , foit dans l'état
métallique , foit dans l'état de chaux , & les
divers phénomènes qui réſultent de cette
combinaiſon. Quelques Chimiſtes avoient
déjà connu la diffolubilité du zinc dans l'alkali-
volatil ; mais aucun ne l'avoit conftatée
par des expériences auffi préciſes & auffi détaillées
que celles de M. de Laffonne. On
trouve dans ces deux Mémoires plufieurs
autres recherches intéreffantes fur la nature
dú zinc.
Le quatrième Mémoire Chimique , qui eft
encore de M. de Laffonne , eft l'examen des
combinaifons de l'alkali -volatil avec l'acide
du vinaigre , avec la crême de tartre , avec
l'acide nitreux , avec l'arfenic , avec le fel
fédatif. On juge combien un pareil fujet doit
produire d'expériences & de remarques importantes
entre les mains d'un Chimifte tel
que M. de Laffonne .
Le cinquième Mémoire Chimique , dont
l'Auteur eft M. Tillet , eft l'expofition du
procédé qu'on emploie aux affinages de la
monnoie de Paris , pour la fonte de la chaux
de cuivre qu'on yretire des eaux-fortes , après
l'opération du départ ; & le détail d'une expérience
particulière que l'Auteur a faitepour
retirer du dépôt du blanchiment des flaons de
Billon , une partie des déchets qu'ils éprouvent
toujours dans ce blanchiment. Ce Mémoire,
DE FRANCE. IS
intéreffant par fon objet & par la forme , eft
une preuve fenfible que le moyen le plus
efficace d'augmenter le progrès des Arts , eft
de réunir l'expérience à la Théorie. Celle - ci
peut éclairer l'Art en plufieurs occafions , &
l'Art à fon tour fert à vérifier la Théorie.
Le fixième Mémoire Chimique , qui eft
de MM. Cadet & Briffon , roule fur la propriété
de révifier les chaux métalliques ,
attribuée à l'électricité. De favans Phyficiens.
avoient publié des expériences qui leur paroiffoient
prouver que l'action de l'électricité
révifie les chaux métalliques. MM . Cadet &
Briffon prouvent , par une fuite de nouvelles
expériences , que ces Phyficiens fe font trom- .
pés , & indiquent la fource de leur erreur.
Le feptième Mémoire Chimique contient
des obfervations fur la décompofition de l'or
fulminant , par M. Sage.
Enfin le huitième , qui eft encore de M.
Sage , eft une manière de rendre une partie
de la pierre calaminaire foluble dans l'eau
comme le beurre de zinc.
A la Botanique fe rapportent deux Mémoires.
Le premier , de M. Linnæus , contient
la defcription du cycas , efpèce de plante
qui , par fa grandeur & par fa forme extérieure
, femble s'approcher de la claffe des
palmiers , & que cependant M. Linnæus croit
devoir placer dans la claffe des fougères.
M. Duhamel , Auteur du fecond Mémoire
de Botanique , y rend compte d'une monftruofité
fingulière qu'il a obfervée fur un
16 MERCURE
pommier greffé en écuffon : à l'endroit , de
f'infertion , il s'eft montré un bouton qui a
produit des feuilles & une tige ; le pédicule
des feuilles , la tige elle-même , fe font trouvés
d'une fubftance charnue , abfolument
femblable , pour le goût & l'odeur , à la chair
d'une pomme verte.
La Minéralogie nous offre un Mémoire
de M. de Laffonne , qui contient la defcription
des grès cryſtallifés de Fontainebleau.
L'Aftronomie a produit dix-huit Mémoires
, dans lefquels MM. de la Lande , Meffier ,
Caffini , Jeaurat , le Monnier , le Gentil & le
Préſident de Saron , ont donné de nouvelles
preuves de leur application & de leur fagacité.
On peut rapporter à la Géométrie un Mémoire
de M. de la Place , fur les ofcillations
d'un fluide qui recouvre un fphéroïde ; & un
Mémoire de M. du Séjour , fur l'inflexion
des rayons folaires. Ces deux écrits auront
une fuite , que l'on trouvera dans les volu
mes fuivans.
Ce volume eft terminé par un Mémoire
de M. Poujet , Membre de la Société des
Sciences de Montpellier , fur les attériffemen's
des côtes du Languedoc.
Il y a encore dans la partie hiftorique de
ce volume , quelques obfervations d'Anatomie
ou d'hiftoire naturelle , l'extrait des
ouvrages des Académiciens , qui ont paru
féparément en 1775 , les titres des Mémoires
DE FRANCE. 17
préfentés par les Savans étrangers , & approuvés
par l'Académie , & c.
Cette même année 1775 , l'Académie prit
la réfolution de ne plus examiner aucune
folution des problêmes de la duplication du
cube , de la trifection de l'angle & de la
quadrature du cercle. Tous les Géomètres
favent que de ces trois problêmes , les deux
premiers ne peuvent pas fe réfoudre en n'employant
que la ligne droite & le cercle , mais
qu'ils fe conftruiſent par l'interfection de la
ligne droite avec une courbe du troisième
ordre , ou par l'interfection de deux fections
coniques : ils ne peuvent donc pas fournir
matière à de nouvelles recherches. Quant à
la quadrature du cercle , elle n'eft pas , à la
vérité , démontrée impoffible ; mais les tentatives
infructueufes qu'on a faites jufqu'ici
pour la trouver , font une preuve prefque
équivalente à la démonftration , que les quadrateurs
futurs ne feront pas plus heureux ;
& l'Académie a pris un parti très fage de ne
plus perdre de temps à réfuter leurs paralogifmes
, & de les renvoyer au tribunal du
Public. Nous fait ffons cette occafion de détruire
un bruit ridicule que certains Journaliftes
ont tâché d'accréditer. Plufieurs perfonnes
croient , fur la foi de ces Journalistes ,
que M. Rouillé de Meflai a fondé un prix
pour la folution du problême de la quadrature
du cercle. Rien n'eft plus faux & plus
abfurde, M. Rouillé de Mellai a fondé deux
prix dont l'Académie des Sciences eft juge ;
18. MERCURE
l'un relatif à l'Aſtronomie-phyſique , ou aux
principes généraux du mouvement , au fyftême
du monde , l'autre au progrès de la marine:
& l'Académie propofe alternativement
des prix fur ces deux objets , comme on peut
le voir par le Programme qu'elle diftribue
tous les ans dans fon affemblée publique de
Pâques.
RECHERCHES fur la Rage , feconde
édition , par M. Andri , de la Société
Royale de Médecine. A Paris , chez
Merres , Imprimeur-Libraire de la Société
Royale , rue Saint- Jacques.
L'objet de cet ouvrage eft de raffembler
les obfervations fur la Rage , & les traitemens,
ou même les recettes pour la guérir , qui fe
trouvoient difperfées dans différens Auteurs.
Ce grand nombre de remèdes , dont plufieurs
préfentent en leur faveur des obfervations
affez concluantes , paroît fe réduire à
trois claffes principales ; des remèdes mercuriels
, qui produifent , par la falivation , une
efpèce de crife ; des fudorifiques , qui agiſſent
par les fueurs ; enfin des cantharides ou des
nfectes du même genre , qui portent fur les
'oies urinaires.
Les remèdes mercuriels paroiffent les plus
ûrs. L'expérience de l'Hôtel - Dieu de Paris
rouve que les frictions font un remède
refque certain , mais feulement lorfque
hydrophobie n'eft pas encore déclarée. M.
DE FRANCE. 19
Errhman , Médecin de Strasbourg , a donné
un traitement par lequel , en combinant les
frictions avec l'ufage interne du mercure &
celui des calmans , ila guéri même des hydrophobes.
Tous les Auteurs s'accordent à recommander
de retarder , autant qu'il eft poffible
, la cicatrisation des plaies faites par
F'animal enragé. La nature indique cette précaution
, puifqu'il arrive prefque conftamment
aux malades , qui font attaqués de la
rage après la cicatrifation , d'éprouver , pour
premier fymptôme du mal , des douleurs &
de l'inflammation aux environs de la cicatrice.
Voici à cet égard un fait dont nous avons
été témoins. Une louve enragée mordit fix
perfonnes , deux femmes , trois hommes &
un enfant . Aucun ne fut traité méthodiquement
, ou même ne prit de remèdes qui puffent
être vraiment efficaces . Les deux femmes
& deux hommes moururent hydrophobes
; des deux autres , l'un , qui n'avoit été
que légèrement mordu au bras & à travers
fon habit , n'a point été attaqué de la rage ,
& n'a depuis 26 ans éprouvé d'autres accidens
extraordinaires , que des accès violens
de mélancolie , portés jufqu'à la manie. Le
dernier , fort jeune quand il a été mordu ,
avoir une large plaie à la tête : cette plaie ,
plutôt par hafard que par l'effet de l'art ou
des précautions , ne fe referma compl ttement
qu'après plufieurs années , & le jeune
homme a joui conftamment d'une fanté ro20
MERCURE
bufte , a fervi , s'eft marié , & n'a jamais
éprouvé aucun ſymptôme qu'on pût regarder
comme une fuite de fon ancienne bleffure.
M. Andri , en raffemblant avec beaucoup
de foin tout ce qui a été dit fur la Rage , a eu
pour but de faciliter aux Médecins , qui voudroient
travailler pour le prix que la Société
de Médecine a propofé fur ce fujet , des recherches
qui leur auroient coûté en pure
perte beaucoup de temps & de peines Cet
ouvrage fera d'ailleurs très- utile à tous les
Médecins. Dans le cas où ils feroient obligés
de traiter des hommes ou des animaux mor- `
dus , ils trouveroient , dans un ouvrage fort
court , toutes les reffources que l'art puiffe
offrir jufqu'ici ; & quoique M. Andri n'ait
prononcé ni fur le mérite d'aucun traitement ,
ni fur l'efficacité d'aucun remède , la manière
claire & précife avec laquelle il expoſe les
obfervations & les faits , fuffit pour apprendreà
un Médecin éclairé quels font les remèdes
qui peuvent infpirer quelque confiance.
ANACREON , Sapho , Théocrite , &c.
feconde Édition , revue & corrigée , par
M. Montonnet de Clairfons. A Paris
chez le Boucher , Libraire , au coin du
Pont-au-Change.
Qu'il eft infenfé , qu'il eft dupe ,
Celui qu'attrifte fon talent !
Tant qu'il amufe , il eſt charmant ;
Il perd fon prix dès qu'il occupe.
›
DE FRANCE. 21
Il femble que l'Auteur ingénieux de ces
jolis vers ait voulu faire allufion au vieillard
de Téos . Telle eft en effet l'idée que
réveille Anacréon . Telle fut la Philofophie
de ce Poëte aimable , qui fut appelé Sage
pour avoir fu boire , aimer & faire des
chanfons qui , en célébrant fes jouiffances ,
voulut que la Poéfie fut pour lui une jouiffance
de plus ; & , comme l'a fi bien dit M.
de la Harpe , qui s'eft immortalifé par fes
plaifirs , lorfque tant d'autres n'ont pu l'être
par leurs travaux.
Necfi quid olim lufit Anacreon
Delevit atas.
Ses Odes font les productions de l'imagination
la plus riante & la plus voluptueule.
Le Dieu du vin fut pour lui le Dieu des
vers. Les Grâces furent les Mufes qui l'infpirèrent.
Il n'eut pour Pinde qu'un berceau
de fleurs , pour pupître qu'une table environnée
d'amis ; & fi fes vers font le fruit
de fes veilles , c'eft qu'il veilloit avec les
Plaifirs.
Quelle élégance naïve ! quelle molleffe
aimable ! quelle facilité originale dans les
tours qu'il emploie , & qui prefque tous lui
font fuggérés par le fentiment le plus délicar
& le plus exquis ! quelle douce Philofophie
il a fu mêler aux badinages de fa Mufe!
quelques-uns ont femé de fleurs les précepres
arides de la morale ; lui , par un goût
22 MERCURE
plus délicat & plus rafiné , s'eft fervi des
leçons de la fagelle pour rendre plus piquantes
les leçons de la volupté ; ou du moins
on peut dire que dans fes vers l'apologie du
plaifir n'eft autre chofe que la morale même.
Les perfonnes qui ne peuvent lire Anacréon
dans le grec , feront bien étonnées de fa réputation
, & trouveront fans doute beaucoup
à rabattre aux éloges que nous venons
de faire de fes chanſons , auffi délicates qu'ingénieufes
, fi elles n'en jugent que par la verfion
en profe , revue & corrigée , dont il eft
ici queftion. Il eft certain qu'Anacréon nepeut
être bien traduit qu'en vers ; & pour effayer
avec quelque fuccès de le reffufciter dans
notre langue , il ne faudroit rien moins que
le talent de la Fontaine ou de Chaulieu , &
peut- être même l'un & l'autre enfemble.
Mais il faut convenir auffi que s'il eft difficile
de le bien traduire en vers , il feroit difficile
de le traduire plus mal en profe. La
verfion de M. Montonnet de Clairfons eft
en général incorrecte , languiffante , & quelquefois
triviale. Elle eft entièrement dénuée
des grâces & de l'enjouement de l'original ;
& l'on y cherche en vain ce nombre & cette
harmonie que la profe comporte , & qui eft
au moins une foible image de celle qui a
tant de charmes dans la Poéfie . Elle péche
fur-tout par une platte exactitude. Elle eft
en un mot d'autant plus infidelle qu'elle eft
plus littérale. On ne peut trop le dire & le
DE FRANCE. 23
répéter ; il n'en eft pas du Traducteur comme
du Peintre qui copie ; & ce n'eft pas ici que
l'on peut appliquer ce précepte d'Horace , ut
pictura poëfis erit.Un tableau fcrupuleufement
calquée eft néceffairement une copie fidelle ;
mais une traduction qui feroit pour ainfi
dire un calquage , ne peut être juſtement
comparée qu'à un revers de tapifferie . Voici
la première Ode d'Anacréon dans la traduction
de M. Montonnet de Clairfons.
« Je veux célébrer les Atrides : je veux
» chanter Cadmus ; mais les cordes de mon
» luth ne réfonnent que le feul Amour. Der-
» nièrement je changeai les cordes & même
la lyre toute entière. Je chantai alors les
" travaux d'Hercule, & ma lyre rébelle ne
foupira que les Amours. Héros, je vous dis
adieu pour jamais ; ma lyre ne chante que
» les feuls Amours » .
و ر
On fent combien cette verfion eft foible
& fervilement littérale. Avec un peu plus de
goût M. Montonnet de Clairfons eût compris
que célébrer n'eft pas ici le mot propre ;
réfonner le feul amour est un hellénifme que
le génie de notre langue réprouve. Réfonner
eft un verbe neutre , qui par conféquent
n'admet point un régime affujéti ; & d'ailleurs
, que le feul : quelle étrange locution !
quelle harmonie ! Voici une faute bien plus
grave. Changer une lyre entière ne fignifie
point changer de lyre. Et pour dernière
24 MERCURE
obfervation , dernièrement est trop pro-
Laïque.
1
Au furplus , Fuzelier a imité cette Ode
dans les Fêtes Lyriques , & l'Imitateur a confervé
quelque chofe des grâces de l'original.
Ce font au moins des vers pour des vers.
Des Zéphirs que Flore rappelle
Je voulois chanter le retour?
Je vis Chloé qu'elle étoit belle !
Je ne
:
pus chanter que l'Amour.
Je lui confacrai dès ce jour
Tous mes voeux , mes vers & ma lyre.
C'est pour Chloé que je refpire :
Je ne chante qu'elle & l'Amour.
Le Tranflateur qui cite ces vers auroit pu
rappeler auffi une autre imitation qui eft
plus libre , mars qui n'eft pas moins délicate
ni moins agréable. C'eſt le début de l'Art
d'aimer du gentil Bernard.
J'ai vu Coigni , Bellone & la Victoire : `
Ma foible voix n'a pu chanter la gloire.
J'ai vu la Cour j'ai paffé mon printemps
Muet aux pieds des idoles du temps ,
J'ai vu Bacchus fans chanter fon délire.
Du Dieu d'Iffé j'ai dédaigné l'empire.
J'ai vu Plutus : j'ai méprifé fa Cour. 45
J'ai vu Daphné: je vais chanter l'Amour.
4
Les fragmens de Poeſie dont M. Montonnet
de
DE FRANCE. 25
de Clairfons a enrichi fa Collection , en font
le principal agrément ; & il feroit à fou
haiter qu'il eût connu , ou du moins qu'il
eût eu le goût de choifir les meilleures pièces
en ce genre. Pourquoi , par exemple , n'avoir
pas laiffé dans l'oubli , où elle étoit tombée
depuis long- temps , la mauvaife Cantate de
Mile Louvencourt , intitulée : l'Amourpiqué
par une Abeille , tandis qu'il pouvoit orner
fon Recueil d'une autre pièce fur le même
fujet, beaucoup meilleure , & très - peu connue
? Elle eft , fi je ne me trompe , de l'Abbé
Régnier des Marêts ; & le Lecteur nous faura
gré de réparer cette omiffion.
Le tendre Amour cueillant un jour des fleurs ,
Fut par hafard piqué par une Abeille ,
Cachée au fond d'une rofe vermeille.
Au même inftant il s'en va tout en pleurs
Dire à Vénus : ma mère , je me meurs ;
Je fuis piqué d'une vipère aîlée ,
Qui dans ces lieux Abeille eft appelée :
Je n'en puis plus ; je me meurs , je me meurs.
Si d'une Abeille , ô mon fils , la piqûre ,
Répond Vénus , vous fait tant de douleur ,
Quelle douleur croyez-vous donc qu'endure
Un malheureux dont vous percez le coeur ?
On a pu s'appercevoir que ces vers n'ont
pas l'élégance de la préciſion , mais ils ne
manquent pas de naturel , & méritoient
d'être cités au moins comme une traduction
Sam. 6 Novemb. 1779 . B
26 MERCURE
fidelle d'Anacréon . L'Ode des Souhaits eft
encore une de fes plus jolies bagatelles lyriques.
Voici d'abord la Verfion de M. Montonnet
de Clairfons .
»
ور
و د
33
0
"La fille de Tantale fut changée en rocher
fur les montagnes de Phrygie ; & la fille
de Pandion, metamorphofée en hirondelle,
fendit les airs. Pour moi , jeune beauté ,
que ne fuis-je ton miroir , tu me fixerois
fans ceffe ! ta tunique , tu me porterois tou-
» jours ! je voudrois être l'onde pure dans
» laquelle tu baignes tes appas. Que ne fuisje
effence ! je te parfumerois ; la bandelette
» qui preffe ton fein , les perles de ton col-
» lier ! jeune beauté , que ne fuis - je au
» moins ta chauffure , tu me foulerois de tes
pieds délicats » . Nous n'entrerons dans
aucun détail fur cette profe. Il fuffit de dire
que ce n'eft point - là Anacréon. Mais veuton
retrouver à peu de chofe près la grâce ,
fon élégance , fon rhythme ? Qu'on life la
Pièce fuivante .
ود
ود
De la fille de Tantale
La Fable a fait un rocher ;
De l'amante de Céphale
Le mari devint cigale ;
Moi je voudrois me cacher
Sous quelque forme amoureuſe.
Que n'eft-il en 'mon pouvoir
D'être cette glace heureufe
Où vous aimez à vous voir !
DE FRANCE.. 27
Cette lyre harmonieufe
Qui vous plaît par fes accords !
Cette onde voluptueufe
Qui baigne votre beau corps !
Ou cette robe envieuſe
Qui couvre tant de tréfors !
Ruban , je releverois
Votre écharpe ou votre treſſe :
Écharpe , je prefferois
Votre gorge enchantereffe :
Perle , je vous ornerois :
Fleur , je naîtrois fur vos traces :
Cothurne , au moins je ferois
Foulé par le pied des Grâces.
Voilà le ton d'Anacréon ; voilà fa facilité
fimple & gracieufe. Le Traducteur en profe ,
loin d'offrir cette Pièce charmante à fes
Lecteurs , n'en parle même pas . Peut-être
a-t'il penſé qu'en la citant , il eût été diſpenſé
de la retraduire ; & il a mieux aimé remplir
fa tâche de profe. Il cite néanmoins les Souhaits
de la Motte, & il trouve que les Stances
de ce dernier renferment plus de délicateffe ,
plus de volupté que l'Ode d'Anacréon . Quoique
nous trouvions les Stances de la Motte
charmantes , nous fommes loin de les préférer
aux vers du Poëte Grec ; & nous allons
mettre nos Lecteurs à portée d'en juger euxmêmes.
Ces fortes de comparaifons ne peu-
Vent que fervir à former le goût ; elles ap-
Bij
28 MERCURE
prennent à difcerner le talent de ce qui n'eft
que bel-efprit , & à faifir ces nuances légères
qui échappent aux demi- connoiffeurs , &
qui ne font bien fenties que par le très-petit
nombre des vrais.
Voici les Stances de la Motte.
QUE ne fuis-je la fougère
Où fur le foir d'un beau jour ,
Se repoſe ma Bergère ,
Sous la garde de l'Amour !
QUE ne fuis-je le Zéphir
Qui careffe fes appas ,
L'air que fa bouche reſpire ,
La fleur qui naît fous fes pas!
QUE ne fuis-je l'onde pure
Qui la reçoit dans fon fein !
Que ne fuis-je la parure
Qu'elle met fortant du bain!
Que ne fuis-je cette glace
Où les charmes répétés
Offrent à l'oeil une Grâce
Qui fourit à fes beautés !
QUE ne fuis -je la fauvette
Qu'avec plaifir elle inftruit,
Et qui fans ceffe répète :
Baifez , baifez jour & nuit.
Je fens tout le prix de cette jolie Imita
DE FRANCE. 29
tion. Elle a de la grâce & de la précifion ;
mais comparons- la à la traduction de M. de
Sivry. Quelle différence ! combien celle- ci
refpire le goût antique ! La dernière Stance
de la Motte n'eft que galante , tandis que ces
vers où M. de Sivry a été obligé de furpaffer
en quelque forte Anacréon pour l'égaler ,
Cothurne , au moins je ferois
Foulé par le pied des Grâces.
font de l'expreffion la plus amoureufe & la
plus délicate. Malheur à celui qui n'en fentiroit
pas le charme. Qu'il ne life pas Anacréon
; mais fur-tout qu'il fe garde bien de
le traduire.
N. B. Sapho , Théocrite , Bion , Mofchus ,
Catulle , Horace , & c. feront la matière du
fecond Extrait pour l'ordinaire prochain.
•pour
MÉLANGES tirés d'une grande Bibliothèque.
B.ouVolumefecond. Manuel des Châteaux,
ou Lettres contenant des Confeils , 1 ° .
former une Bibliothèque Romanefque; 2
pour diriger une Comédie de Societé; 3°.
pour diverfifier les plaifirs d'un Salon.
in-8°. d'environ 370 pages . A Paris , chez
Moutard , Imprimeur - Libraire , rue des
Mathurins , hôtel de Cluny , 1779.
Nous avons rendu compté du premier
Volume de ces Mélanges , dans lequel M. le
Mude P, nous a donné un choix raifonné de
3
Bij
30
MERCURE
Livres François pour étudier utilement l'Hif "
toire , avec deux analyfes intéreffantes des
ouvrages de nos deux plus anciens Hiftoriens.
Le fecond Volume que nous annonçons
aujourd'hui eft moins grave , & particulièrement
confacré à l'amufement. Il indique
toutes les reffources qu'une Société
peut fe procurer pour varier fes délaffemens
à la campagne.
Le château dans lequel l'Auteur raffemble
fa Compagnie , doit avoir trois pièces principales.
La première eft un falon deftiné pour
les jeux & la converfation . La deuxième eft
un boudoir ou petite bibliothèque qui puiffe
contenir fix cens volumes . La troifième eft
une Salle de Spectacles.
Le Manuel des Châteaux expofe d'une
manière intéreffante , & même quelquefois
avec une érudition légère & gaie , les différens
moyens de varier les amufemens de la
campagne.
Pour les Livres que l'on aime à trouver
dans un château , il n'y en a point qui foient
plus du goût général que les Romans. Le
connoiffeur qui a fait le choix de ceux que
l'on trouve ici indiqués , peut bien nous parler
de cette claffe d'ouvrages. Il a fait à cet
égard fes preuves dans un Ouvrage Périodique
qu'il a créé , dirigé & compofé en
plus grande partie depuis fon origine , en
Juillet 1775 , jufqu'à la préfente année 1779.
Auffi eft-ce le premier Recueil de Romans qu'il
confeille. Il donne enfuite des notices auffi
DE FRANCE. 31
agréables qu'inftructives , & une lifte d'environ
foixante autres volumes de ce genre.
Ses obfervations fur la manière dont on
doit jouer la Comédie en Société , & le répertoire
motivé des Pièces qui conviennent
aux troupes d'Amateurs , ne peuvent être
préfentées avec plus de connoiffance du théâtre
, d'efprit & d'agrément. L'Auteur propofe
des proverbes & différens fujets nouveaux
à remplir , qui ne manqueront pas
d'être faifis. Il nous fait part enfuite de quelques
anecdotes dramatiques de Société ; & il
y en a de vraiment plaifantes & fingulières.
Les vaudevilles qui terminent cette feconde
partie font dans le bon genre de la gaîté
Françoife.
La troifième offre le tableau de tous les
amuſemens d'un vafte falon de maifon de
campagne ; jeux d'exercice , jeux fédentaires,
jeux de hafard , tant de cartes que de dez ,
divination par les cartes , jeux d'efprit où il
y a des gages à payer . Pour ne pas rendre la
nomenclature de ces jeux trop sèche , on y a
mêlé des anecdotes curieufes. On voit que
ce Manuel des Châteaux eft bien nommé. Il
n'y a point de Livre qui doive être plus
agréable à la bonne compagnie , & qui fourniffe
des expédiens plus sûrs & plus aimables
pour faire écarter l'ennui , & pour diverfifier
les plaifirs à la campagne. Après avoir eu
le bonheur d'inftruire les hommes , on ne
peut leur rendre un plus grand fervice que
de leur apprendre à s'amufer .
Biv
32 MERCURE
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL.
Du jour de la Touffaint.
QUEL UEL QUE foit natre empreffement à faifir
les occafions de rendre hommage au zèle
du Directeur de ce Concert , nous ne
pouvons cependant lui diffimuler que fon
fpectacle manque d'intérêt & de variété :
on y répète trop fouvent les mêmes
chofes ; & fon Orcheſtre paroît un peu
maigre , depuis que nous avons pour objet
de comparaifon le Concert des Amateurs.
Aujourd'hui qu'il y a plus d'enfemble parmi
nos Symphoniſtes , & qu'ils pofsèdent beaucoup
mieux qu'autrefois l'art de phrafer &
de nuancer , on devroit deformais rendre
l'Orcheſtre au moins auffi nombreuſe qu'elle
l'étoit avant la réforme de M. Gaviniés : réforme
néceffaire alors , mais qui a ceffé de
l'être depuis que les Muficiens du premier
ordre fe font multipliés.
On a exécuté pour ouverture une nouvelle
fymphonie de Hayden , où les grands
effets font plus rares que dans plufieurs autres
du même Auteur. On a fur-tout applaudi
à la fingularité du dernier morceau.
Mlle Girardin a chanté avec plus d'aifance
DE FRANCE.
33
que d'expreffion un air de Traetta , & l'on
a remarqué que fon organe n'a point dégénéré
depuis qu'elle eft au rang des Actrices
de l'Opéra.
M. Bréval a fait entendre enfuite un
concerto de violoncelle de fa compofition .
Quelques intonations fauffes , & les fons
nafillards du medium de fon inftrument
n'ont pas empêché que le Public ne lui
donnât des encouragemens.
Il Signor Andrien a chanté pour la première
fois un air de Paefiello : fa voix eft
moëlleufe, étendue & d'un affez beau timbre ;
il a montré de l'intelligence & de l'expreffion
dans le récitatif comme dans l'air qui l'a
fuivi. Nous ne doutons pas qu'il ne figure
avec fuccès dans le Concert des Amateurs.
On avoit déjà entendu plus d'une fois le
concerto de clarinette que M. Baër a exécuté
pour faire fes adieux à la Capitale . Quoiqu'il
Y ait peu de fécondité dans les compofitions
de ce Virtuofe , on a conftamment admiré fes
fujets , fes paffages heureux , & fur-tout fa
belle exécution..
Mlle Duchâteau a chanté un air Italien
d'un ftyle agréable. On auroit defiré que
l'Auteur , il Signor Farti , eût laiffé entrevoir
plus d'idées neuves que de réminifcences.
M. Bertheaume a été fort applaudi dans
un concerto de violon ; mais fon coup d'archet
nous a paru dur , & fa compofition
furchargée de phraſes difparates. On pourroit
lui demander fi fon dernier morceau eft
Bv
34 .
MERCURE
un preſto , ou un rondeau , ou une fuite de
caprices , & fi les paffages de force qui fuivoient
fon chant principal en étoient des
variations ou des acceffoires , ou des développemens
bien naturels .
Le Concert a fini par la fortie d'Égypte ,
Oratorio François de la compofition de
M. Rigel. Ayant déjà parlé deux fois de cet
Ouvrage eſtimable , nous ajouterons feulement
que la marche qui en fait une des
parties principales , eft une des plus heureufes
productions du génie de l'Auteur , &
qu'elle mérite une place diftinguée parmi les
beaux morceaux de ce genre.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE Mercredi , 27 du mois dernier , on a
joué à ce Théâtre , Adélaïde du Guefclin
tragédie de M. de Voltaire , dans laquelle
M Monvel a repréfenté le Duc de Vendôme.
'C'eſt par ce rôle que l'illuftre le Kain a
terminé la carrière. Malgré un laps de près
de deux années , l'efprit s'étonne , le coeur
s'émeut encore au fouvenir des impreffions
qu'il y fit éprouver. Une ame brûlante ; une
intelligence aggrandie par l'étude , par la
réflexion & par l'expérience ; une connoiffance
profonde des paffions & de leurs
nuances ; beaucoup d'énergie , de nobleffe
& de vigueur ; en un mot la réunion de toutes
les qualités néceffaires à la parfaite repréſentation
d'un Héros en proie à l'égareDE
FRANCE. 35
ment, à toutes les fureurs de l'amour : c'eft
avec de tels moyens que ce fublime acteur
a fu entraîner tous les fuffrages & mériter le
dernier fuccès dont il a joui.
Ileftbien glorieux pour M. Monvel d'avoir
excité des tranſports auffi vifs , des applaudiffemens
auffi nombreux que ceux qui furent
alors prodigués à le Kain , & nous ne
pouvons que l'en féliciter.
COMÉDIE ITALIENNE.
LE Mardi 26 Octobre , on a repréſenté
pour la première fois , l'Abbé de Plâtre
Comédie en un Acte & en profe.
M. de Saintival fils , amoureux d'Agathe ,
fille de M. de Lormon , a vainement cherché
les moyens de déclarer fon amour à l'objet
qui l'a fait naître..M . de Lormon a fait venir
de Paris une ftatue , repréfentant un Abbé
affis & lifant ; le Valet de Saintival , imagine
de revêtir fon maître d'un coftume
exactement femblable à celui de la ftatue ,
d'enterrer celle -ci , & de faire occuper fa
place par le jeune homme. Ce projet s'exécute
; Agathe vient fe promener dans le bofquet.
Saintival chante fa déclaration ; Agathe
furprife , en cherche l'Auteur ; fes yeux
fe tournent fur la fauffe ftatue , qui tombe
à fes genoux , & qui y eft furpriſe par M. de
Lormon. Comme dans cette pofition , Saintival
, les yeux fixés fur fon livre , garde un
B vj
36
MERCURE
filence profond , le bon- homme croit que fa
fille a fait tomber la ſtatue ; il gronde ; il or
donne à fon Jardinier Laurent de la remettre à
fa place ; mais tandis qu'il a donné fes ordres,
Saintival a repris fa première pofition , &
Laurent fe moque de fon maître , qui refte
confondu.Cependant un Payfan a vu enterrer
l'Abbé de Plâtre , il a été faire une dépofition ,
accufer Saintival & fon Valet d'un affaffinat ,
& la Maréchauffée cherche les affaffins. M.
de Saintival père , qui avoit demandé Agathe
pour fon fils à fon infçu , & qui avoit
obtenu le confentement de M. de Lormon ,
vient dépofer fes chagrins dans le fein de fon
vieil ami : dans l'objet où Lormon ne voit
qu'une ftatue , il reconnoît fon fils qui avoue
fon ftratagême, & reçoit la main d'Agathe.
L'idée de cette bagatelle eft heureuſe ,
mais l'Auteur n'en a pas tiré tout le parti
dont elle étoit fufceptible. La dépofition du
Paifan qui a vu enterrer la Statue , pouvoit
produire des fcènes plaifantes : elle produit
un effet contraire , parce qu'elle n'eft pas
préparée. En général , cet ouvrage péche par
les développemens , l'intrigue n'eft pas filée
avec affez d'art ; en un mot , dans l'état où
il eft , c'eft plutôt un très-joli Proverbe de
fociété qu'une Comédie.
Les rôles font joués par Mlle. Pitrot , par
MM. Ménier , Michu , Valleroy , Suin &
Rozieres. Ce dernier a mis beaucoup de
comique dans le rôle de M. de Lormon
DE FRANCE. 37.
9 Le même jour , Mlle. Dufayelle a effayé
fes talens dans l'emploi des Soubrettes , par
le rôle de Lifette dans l'École des mères.
Cette actrice eft douée d'une figure trèsagréable
, mais elle manque d'expreſſion ;
elle récite plutôt qu'elle ne parle , fa vivacité
n'eft guère que de l'étourderie : ce n'eft
pas avec de tels moyens qu'on peut réuffir
dans un emploi qui exige beaucoup de naturel
, de fineffe , & de vérité.
VARIÉTÉS.
RÉPLIQUE de M. Croizier
des Annales de Linguet.
au Nr. 49
4.7
LORSQUE ORSQUE j'ai relevé l'infidélité de M. Linguet fur
l'enregistrement de l'Édit du mois d'Août , concernant
le Droit de Main-Morte , je l'ai fait avec cette
franchife qui doit caractériſer un défenfeur de la
vérité outragée. Il y eût eu bien de la foibleffe à être
arrêté par la crainte d'un miférable perfifflage , ou
de quelques injures groflières.
Il eft à-propos , une fois pour toutes , de fixer les
idées de M, Linguet fur mon compte. Je ne fuis
d'aucune fecte ; je ne fuis dominé par aucun efprit
de parti ; & je penfe & j'écris d'après moi -même . Il
fembleroit , au premier coup-d'oeil , que ce feroient
autant d'avantages qu'il devroit avoit fur moi ; mais
je le préviens de ne pas s'y laiffer tromper : cette
fituation me donne un calme de raifon bien fupérieur
à tous les emportemens d'un Énergumène en38
MERCURE
tièrement livré au fophifme , au préjugé & à la
paffion.
Il faudra bien que je cherche à me confoler du
malheur de n'être pas connu de M. Linguet ; il a
oublié que , je l'ai vu folliciter une Place que je
quittois : cela eft ici fort indifférent. Je n'ai jamais
été & ne ferai jamais ennemi de fa perfonne ; mais
je le fuis à outrance de fes erreurs & de fa mauvaiſefoi
Littéraire ; & j'espère le convaincre de la fincérité
de ma proteftation .
On fe rappellera toujours avec attendriffement cet
Edit mémorable , portant fuppreffion du Droit de
Main-Morte & de Servitude dans les Domaines du
Roi , & abolition générale du Droit de Suite fur les
Serfs & Main-mortables. Le Parlement a reçu cette
Loi avec toute la fenfibilité qu'infpirent toutes les
vues bienfaifantes du Monarque ; & pour prévenir
les mauvaiſes conteftations que pourroient fufciter
quelques hommes induits en erreur par l'efprit
de chicane , il a déclaré que la difpofition de l'Édit
qui aboliffoit le Droit de Suite pour l'avenir , n'anéantiffoit
pas les Droits de Suite qui fe trouveroient
échus à l'époque de la publication de la Loi . En conféquence
l'Edit eft enregistré fans que fes difpofitions
puiffent nuire ni préjudicier aux droits des Seigneurs
QUI SEROIENT OUVERTS AVANT L'ENREGISTREMENT.
L'on a encore préfente l'apostrophe violente de
M. Linguet contre le Parlement , apoftrophe qui n'a
pour toute bafe que la fuppreffion de cette feconde
partie de la phrafe , qui feroient ouverts avant l'enregistrement
; car voici comment il raifonnoit : l'Edit
a fupprimé le droit de Suite fur les Serfs appartenant
aux Seigneurs ; il eft enregistré à la charge
qu'il ne pourra nuire ni préjudicier aux droits des
Seigneurs ; l'Edit eft donc anéanti lui-même par cette
reftriction. Les volontés Parlementaires l'emporteront
DE FRANCE. 39
donc fur les volontés Royales. Qu'y aura-t'il donc de
fixe & de ftable dans le Royaume , fi les règles établies
par le Prince font anéanties par les hommes
appelés àjuger en fon nom ? Ilfaut réformer ces in-
Conféquences , les punir , &c. &c.
Ayons actuellement le courage de parcourir le
galimatias que M. Linguet décore du beau titre de
fa juftification , pour foudroyer tous fes ennemis à
la fois. C'eft dans le N° . 49 que fe trouve cette pièce
vraiment curieuſe.
Il commence par témoigner beaucoup d'humeur
de ce qu'il retrouve dans ma Critique que le Par
lement de Paris eft le premier Corps de l'État effentiellement
lié à la Conſtitution de notre Monarchie.
Suivant la nature du Gouvernement où nous avons
le bonheur de vivre , le Roi gouverne par des Leis
fondamentales : il n'y auroit bientôt plus de Lois s'il
n'y avoit un dépôt de Lois ; & les dépofitaires des
Lois font les Corps politiques qui les annoncent lorfqu'elles
font faites , & les rappellent lorfqu'on les
oublie. Le Parlement de Paris , qui eft le premier .
de ces Corps , eft donc effentiel à notre Monarchie.
M. Linguet fe trompe bien gauchement , quand il
dit qu'il n'y a qu'au Clergé , à la Nobleffe & au
Tiers- Etat qu'on puiffe appliquer cette dénomination
de Corps del'Etat, car différentes Ordonnances de nos
Rois défendent expreffément à ces trois Ordres de former
des Affemblées, & defaire Corps. Les États - Généraux
étoient formés des trois Ordres du Royaume , &
même encore de nos jours, pour les Provinces régies par
leurs Etats , ce font les Trois Ordres de ces Provinces
qui les compofent , & non pas les trois Corps. Mais il eft
tout fimple que celui qui fait de fi prodigieux efforts
pour dénaturer les chofes , cherche auffi à changer l'acception
des mots. Je perfifterai donc à dire que le
Parlement de Paris , la Cour des Pairs , que M. Lin .
40 MERCURE
guet attaque avec tant d'audace , eft le premier
Corps de l'Etat lié effentiellement à la Conſtitution
de notre Monarchie. Je fais bien que ces maximes
contrarient fingulièrement les opinions de cet Ecrivain
forcené ; mais elles n'ont jamais pu étre mifes
en question , ni agitées férieufement que par lui ou
les adhérens à fes principes qui , fort heureuſement
pour nous , ne font pas en grand nombre , & ne
feront jamais de profeélytes parmi les Citoyens raifonnables.
Suivant la doctrine du N°. 49 des Annales , l'intention
, l'efprit , la lettre de l'Edit dont il s'agit , indiquent
spécialement un effet rétroactif. C'eft -ce voeu
de la Loi qui fe trouve très -réellement annulé par l'enregistrement.
L'obfervation contenue au N°. 46 ne
dit pas autre chofe ; conféquemment elle eft juste. Ce
n'eft pas M. Linguet qui afait la fuppreffion de cette
partie dephrafe , QUI SEROIENT OUVERTS AVANT
L'ENREGISTREMENT. Ceft, dit-il, unefaute de Copifte
ou d'Imprimeur que le fens de la remarque réparefuffifamment.
Et au furplus , la mutilation difparoîtroit
en ajoutant après ces mots ,
SEIGNEURS , un fimple &c. pour indiquer que ,
dans la citation , la phrafe n'es pas finie.
AUX DROITS DES
Voilà donc M. Linguet parfaitement inftruit de.
la claufe de l'enregistrement dans fon entier , puifque
fon obfervation felon le fens qu'il veut lui donner
pour un inftant ) ne porte & ne peut porter que fur
la partie de la phraſe mutilée par le Copifte où l'Imprimeur
, & qu'il confeille très-plaiſamment de fup--
pléer par un &c. &c .
:
M. Linguet oubliant tout de fuite qu'il vient de
conftater la connoiffance qu'il a cue de l'Edit & de
l'enregistrement dans leur entier , nous dit la
violence & la promptitude avec laquelle ce prétexte a
étéfaifi , m'a fait faire des réflexions : j'ai vérifié la
NOTICE d'après laquelle j'ai travaillé cet article : j'ai
DE FRANCE. 41
&
té bien furpris de n'y pas trouver la phrafe dont
Tomiffion m'attire une trasafferie fi chaude : je nepeux
qu'en accufer l'infidélité de mon Correspondant , que
mes ennemis auront corrompu pour me tendre ce
piège ; &jeſuis entouré d'embûches de cette eſpèce
dont je ne me doutepas.
M. Linguet a donc vu la phrafe entière; & dans
le même inftant , il n'en voit plus que la première
partie. En vérité c'eft quelque chofe de bien étrange
que tous ces fubterfuges.
Au refte il a vu où n'a pas vu . S'il a vu , il affiche
l'ignorance des premières règles du Droit ; car une
loi n'a jamais d'effet rétroactif qu'en certains cas
finguliers expreffément portés par la loi même qui
détermine clairement l'efpace du temps antérieur
qu'elle veut embraffer ; & ces exceptions font fi rares
& fi bien motivées , qu'elles ne font qu'invariablement
confirmer la règle. Mais M. Linguet égaré par
l'ignorance des principes les plus fimples de la légiflation
, auroit dû être ramené du moins par la connoiffance
de la langue. Quand le Légiflateur a dit a
nous ne pouvons différer d'arrêter & de prévenir
Pexercice de ce Droit de Suite fur les Serfs , il a prévenu
l'équivoque fur laquelle M. Linguet paroît infifter
avec tant de complaifance ; car prévenir l'exercice
d'un droit , c'eft interdire la faculté d'exercer ce
droit , & non pas détruire le droit exercé.
Si M. Linguet n'a pas vu , il a été bien téméraire
car au lieu de cette agitation de la violence la plus
effrénée , il n'avoit qu'à propofer un doute prudent
& refpectueux qui l'eût conduit à la vérité.
Ainfi dans les deux cas il eft répréhenfible
d'avoir ,youlu élever autorité contre autorité , &
chercher à rétablir , pour ainfi dire , les chaînes de
ces malheureux Serfs Main -mortables , après leur
avoir montré le grand bienfait de la liberté.
'42 MERCURE
Mais par cette contradiction directe , fon embarras,
fes tergiverſations & les aveux qui lui échappent ,
M. Linguet ne rétablit-il pas lui -même le vrai fens
de fa diatribe contre le Parlement ? N'eft-il pas évident
qu'il avoit reçu un exemplaire de l'Édit qu'il a copié littéralement
& d'après LE TEXTE dans le n° .46 des Annales
; que c'eft d'après un fyftême réfléchi d'outrager
toute la Magiftrature du Royaume , que , faififfant
avec enthouſiaſme le fens que lui a préſenté la phraſe
ainfi falfifiée , il a vu que c'étoit une belle occafion de
faire une fortie vigoureufe contre le premier Corps
de l'État , l'objet de fa haine & de fa vengeance ? II
avoit bien prévu ce qu'une faine partie du public lui
diroit avec fon prétendu Correfpondant , M. le
Marquis de P.: Ilfaut que vous foyezfou pour hafarder
un menfonge , non-feulement auffi facile à confondre
, mais auffi impoffible à cacher. N'importe : cette
réflexion n'eft pas , capable de l'arrêter. IL FAUT
TOUJOURS CALOMNIER.
Avec les gens qui ne font pas capables d'examiner
ce qu'ils lifent , nous dit- il , j'ai l'espoir bienfondé de
conferver fur eux l'empire que me donne la crédulité
&l'ignorance. Si quelqu'un réclame , je crierai plus
fort que lui. Je ferai un tapage horrible . Je dirai aux
uns que c'eft une faute de mon Copifte ou de mon
Imprimeur , une mutilation , qu'une fimple addition
d'un &c. pouvoit très-facilement rectifier. Je dirai aux
autres que j'ai été trompé par le fait d'un Correfpondant
infidèle qui avoitfouftrait cette partie de la claufe
de l'enregistrement. Je prendrai même ces deux faux
fuyans à- la-fois , quoique diamétralement oppofés ,
& puis je chercherai à diftraire l'attention de l'odieux
de mon manège en faifant plufieurs contes ridicules
& puériles. J'amuferai les enfans & leurs bonnes en
leur faifant un conte de revenans. Je leur dirai qu'un
Vifionnaire m'avoit écrit de Verſailles , d'un Bureau
de Miniftre , qu'il avoit vu à la Cour M. le ChanDE
FRANCE. 43
celier de Maupeou , lors des couches de la Reine
que s'il fe conduifoit , bien , il y reft eroit ; c'étoit
un Correfpondant de mife bien répandu , & , qui
plus eft , bien payé par moi . Tels font les efforts du
génie qu'employe le fougueux Auteur , d'un Libelle
pour juftifier fes fotifes périodiques.
En vérité , s'il nous donne cela pour des raifons , il
doit avoir un grand mépris pour le jugement de fes
Lecteurs.
ANECDOTES.
I.
DANS la Comédie du Babillard de Boiffy ,
il y avoit ce vers ,
Colonel autrefois, & maintenant Gendarme.
* 7
Ce contrafte ne fut pas du goût des Gendarmes.
Une vingtaine , comme députés du
Corps , vinrent enſemble à la Comédie , dans
l'intention de faire leurs remercîmens à l'Auteur.
L'Acteur Quinault , qui repréſentoit le
rôle du Babillard , craignant auffi pour lui ,
changea le - vers , & fubftitua le nom de
Médecin à celui de Gendarme. Ce changement
amena la paix.
II.
Le Cardinal de Fleuri , Premier Miniftre ,
avoit à fa table quelques perfonnes de Robe
qui venoient de fouffrir des difgrâces de la
Cour à caufe de leur réfiftance à fes volontés,
44 7 MERCURE
Ces Meffieurs ne purent s'empêcher de fou
rire en voyant qu'un dindon occupoit la
place du milieu d'un fervice . Le Cardinal
fourit auffi , & leur dit : Meffieurs , ces animaux
font excellens , mais ils veulent être un
peu mortifiés.
D
V
I I I.
Louis XV venoit de combler de faveurs
l'Archevêque de Vienne, & de le nommer fon
Premier Aumônier. Il lui demanda en riant ,
la première fois que ce Prélat prit poffeffion
de fa Charge , s'il fauroit bien dire le benedicite
; non , Sire , répondit M. de Vienne ,
janefais que rendre grâces.
I V.
Voltaire croyant avoir à fe plaindre de la
Demoiſelle Lecouvreur , qui avoit joué le
rôle de Mariamne , dans les premières repré
ſentations de la Tragédie de ce nom , il en fit
une parodie , où , faiſant alluſion à l'Actrice ,
il difoit :
Elle a le né pointu ; mais l'eût-elle eu encore
Mille fois plus pointu , cher ami , je l'adore.
Mais l'Auteur & l'Actrice fe reconcilièrent
& la parodie ne parut point.
V.
Madame la Princeffe de Carignan préfentant
un jour fon fils à M. Fontenelle , lui
dit : Monfieur , cet enfant n'a pas l'honneur
de vous connoître , mais il nefait pas lire.
DE FRANCE. 45
GRAVURE S.
LA Nymphe Io changée en vache , ſe fait reconnoître
d'Inachus fon père , & de fes foeurs : Eftampe
exécutée par M. Miger , Graveur du Roi , d'après
le Tableau de M. Hallé.
L'effet , le ton , l'harmonie , l'expreffion de ce
grand morceau , ne peuvent qu'ajouter à la réputation
de l'Artifte ; il mérite d'être encouragé à continuer
un genre de Gravure qu'on abandonne depuis
quelque-temps , pour fe livrer à des espèces de miniatures
, où les talens & le génie ne fe déployent
qu'à demi,
Cette Eftampe eft de même grandeur que celle
d'Apollon & de Marfias , du même Auteur. Elle fe
vend 6 liv.
La Valeur récompenfée , Eftampe allégorique à la
guerre préfente , gravée par Janinet , d'après Barbier .
Se vend liv . 4 fols. A Paris , chez Janinet , Place
Maubert , hôtel de la Limace.
Le Chevalier de Beaurain , Géographe & Pen-.
fionnaire du Roi , Auteur d'une Carte très-détaillée
de la Manche , & d'un Tableau Hidrographique des
Ports ' d'Angleterre , vient de publier une nouvelle
Carte des Royaumes d'Angleterre , d'Ecoffe & d'Ir-
Lande , divifée & fubdivifée en Provinces , Comtés
& Baronnies , avec le tracé des routes principales ,
& des Bayes , Ports , Hâvres , Pointes , Bancs de
fables les plus confidérables.
Cette Carte eft de feuille grand aigle , & dédiée à
M. le Prince de Montbarey , Miniftre de la Guerre.
Prix , 4 liv.
Carte nouvelle de la Baye de Breft , & la Côte
46. MERCURE
depuis Porfaljufqu'à Quimper , avec l'Ile d'Oues
Jant , par M. Moithey , Ingénieur - Géographe du
Roi , & Profeffeur de Mathématiques de MM. les
Pages de LL. AA. SS. Mgr & Madame la Princeſſe
de Conty.
Cette Carte , qui eft rédigée & gravée avec beaucoup
de foin & de nettete , fe vend à Paris , chez
l'Auteur , rue de la Harpe , porte -cochère vis-à-vis
la Sorbonne. Prix , 1 liv. 10 fols.
Plan de la Ville de Breft , faifant fuite à la Carte
ci -deflus. A Paris , chez le même. Prix , I liv. 4 fols.
MUSIQUE.
RECUEIL d'Airs choifis pour la Harpe , par
P. P. Dufeuille . Prix , 7 liv. 4 fols . A Paris , chez
Nanderman , Luthier , rue d'Argenteuil , butte Saint-
Roch.
Deuxième Recueil d'Airs , avec accompagnement
de Guittare , par M. Boyé , Maître de Chant & de
Guittare. OEuvre III . Prix , 6 liv. A Paris , chez
Couĥineau , Luthier , Breveté de la Reine , rue des
Poulies.
L'Amant Jaloux , Comédie en trois Actes , dédiée
à M. le Noir , Confeiller d'État , Lieutenant- Général
de Police , mife en mufique par M. Grétry , partition
gravée avec les paroles , 18 liv. , & les parties fépa
rées pour
les accompagnemens , 12 liv. A Paris ,
chez l'Auteur , & aux Adreſſes ordinaires de Mufique
, 1779.
Le fuccès prodigieux & conſtant de cette Comédie
lyrique en attefte le mérite & la perfection. La mufique
en eft vraiment dramatique & pittorefque , avec
lun chant toujours agréable , expreffif & varié. Ce
DE FRANCE. 47
nouveau chef- d'oeuvre du génie fécond qui en a
produit tant d'autres , plaît & revit dans les concerts
de même que fur le théâtre ; preuve bien fenfible que
la bonne mufique eft comme les bons vers , dont tout
le charme ne dépend point de l'illufion de la fcène.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
OD
DE fur les Armemens de la France & de l'Efpagne
, par M. Barcis. A Nevers , de l'Imprimerie de
la Veuve Lefebvre.
Mémoire Hiftorique fur la Maladie fingulière de
la Veuve Mélin , A Paris , chez Méquignon , Libraire
, rue des Cordeliers.
Mémoirefur la découverte du Magnétiſme animal
par M. Mefmer , Docteur en Médecine. A Paris ,
chez Didot le jeune , Imprimeur- Libraire , Quai des
Auguftins. in- 12. Prix , i liv. 4 fols.
La Mère de Famille , Drame en cinq Actes & en
profe , par M. Suremain. A Paris , chez Cailleau ,
Imprimeur-Libraire , rue S. Severin.
Abrégé élémentaire des Sections coniques , par
M.... de l'Univerfité de la Flèche. A Paris , chez
Pierres , Imprimeur-Libraire , rue S. Jacques , in-8 °,
Prix , 1 liv. 10 fols.
Difcours fur les avantages de la fection de la
Simphyfe , par M. Sigault , Docteur en Médecine.
A Paris , chez Méquignon l'aîné , Libraire , rue
des Cordeliers. Prix , ï liv.
Dictionnaire Hiftorique & Géographique de la
Province de Bretagne , par M. Ogée. Tome I. in-4° .
A Nantes , chez Vatar .
48 MERCURE
Commentairefur les Coutumes du Maine & d'Anjou,
ou Extrait raisonné des autorités , Édits & Déclarations,
Arrêts & Réglemens qui ont rapport à ces deux
Coutumes, par M. Olivier de St-Vaſt , Avocat , in-8°.
T. IV. A Alençon, chez Malaffis , Imprimeur du Roi,
Lettres de M. R... Efq... au Comte de D... touchant
le Traité de Commerce conclu entre la France
& les États-Unis d'Amérique . in- 8° . A Paris , chez
Efprit , Libraire , au Palais Royal . Dans cette Brochure
, on voit enfin l'heureufe application des principes
du pacte focial , contre lefquels on s'étoit d'abord
récrié avec autant de fureur que de mauvaiſefoi.
La troifième Lettre mérite fur - tout d'être lue
avec attention.
Dix-huitième Cahier de l'Hiftoire Universelle des
Hommes , formant le Tome II de l'Hiftoire Moderne
. A Paris, chez Cloufier , Imprimeur-Libraire ,
rue S. Jacques.
EPITRE
TABLE.
PITRE à M. B *** , 3 Concert Spirituel,
Impromptu à Life ,
Comédie Françoiſe ,
Enigme & Logogryphe , ibid. Comédie Italienne ,
32
34
35
Hiftoire de l'Académie Royale Réplique de M. Croizier aux
des Sciences , année 1775 , 9
Recherchesfur la Rage , 18 Anecdotes ,
Annales- Linguet,Nº 49.37
43
45
46
47
Anacreon , Sapho , Théocrite , Gravures ,
&c. 20 Mufique ,
29
Mélange d'une grande Bi- Annonces Littéraires ,
bliothèque ,
APPROBATION.
J'ai lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 6 Novembre. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreſſion. A Paris,
ces Novembre 1779. DE SANCY.
える。
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 13 NOVEMBRE 1779 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
A M. VANLO , fur le couronnement de
fon Tableau allégorique de la France *.
VANLO
ANLO, ta magique Peinture
Préfente à nos yeux éblouis ,
Sous les traits taïonnans du Roi de la Nature ,
Le fidèle Portrait du Monarque des Lys.
.. Si -les vertus & les bienfaits
Nous font aimer un Prince à la fois jeune & fage ,
L'Artifte , en exprimant ſes traits ,
Nous devient cher par fon Ouvrage.
( Par M. Guérin , Avocat . )
* Ce couronnement repréſente le Soleil qui , réflécht
un miroir , forme le Portrait du Roi.
Sam. 13 Novemb. 1779 . C
so
MERCURE
LE MARIAGE D'HÉBÉ ,
Élégie.
OUT dort ; l'aftre des ténèbres Tou
Luit en paix fur ces coteaux ;
Moi feul de mes cris funèbres
Je fatigue les échos.
HELAS ! mes clameurs font vaines ,
Mes foupirs font fuperflus !
Celle qui caufe mes peines ,
Mon Hébé ne m'entend plus.
JE fuis trahi ; la parjure
Vit pour un autre que moi ;
Four conftater fon injure ,
L'Hymen l'arrache à ma foi..
Deux ans d'ennuis & de larmes ,
Deux ans paffés fans la voir ,
De mon coeur plein de ſes charme
N'avoient pu bannir l'eſpoir.
Di mon ingrate maîtreffe
Je meplaignois tous les jours ;
Tous les jours , de fa tendreffe
J'attendois quelques retours.
A L'INFORTUNE préfente
J'oppofois d'anciens plaifirs ;
DE FRANCE.
J'étois , malgré l'inconftante ,
Heureux par mes fouvenirs.
SES rigueurs , fes mépris même ,
Ses mépris fi déchirans !
Me fembloient un ftratagême
Pour mieux tromper fes parens.
Au charme de la défendre ,
Eh ! qui n'eût pas fuccombé ?
Quel coeur fut jamais plus tendre
Que celui de mon Hébé !
COMBIEN de fois mon abfence
Lui fit répandre des pleurs !
Combien de fois ma préſence
Calma foudain ſes douleurs !
LES voilà de mon amante ,
Ces lettres , gages chéris !
Ah ! trompé dans mon attente ,
Rendons mépris pour mépris.
Je peux, d'un coeur qui m'offenſe
Troubler la paix à mon tour ;
3..
Mais en fervant ma vengeance
Je blefferois mon amour.
Now , d'un amant qui t'adore ,
Hébé , ne crains jamais rien.
Ton bonheur m'eft cher encore
Quand tu n'arraches le mien.
Cij
52 MERCURE
-1
Je n'ai pas même la force
D'aller te porter ces vers ;
Ils refteront fur l'écorce
Des arbres de ces déferts.
MAIS qui fait ? Un jour , peut-être ,'
Se promenant dans ces lieux ,
Hébé pourra reconnoître
Mon coeur tendre à ces adieux.
Er les yeux (j'aime à le croire )
Donneront , en ce moment ,
Quelques pleurs à la mémoire
De fon malheureux amant.
( Par M. B **. )
Épitaphe de NEWTON , inferite fur fa
Tombe, dans l'Abbaye de Wefminfther.
L'É' ÉPPAAIISSSSEE nuit régnoit fur le monde encor brut.
Dieu dit : «que Newton foit » , foudain le jour parut.
Pour fecond Créateur tout l'univers le nomme.
Interrogez le Ciel , la Nature & le Temps ;
C'est un Dieu , diront-ils , qui ne craint rien des ans !...
Hélas ! ce marbre feul attefte qu'il fut homme.
( Par M. Dorat. )
DE FRANCE
. 53
*
OBSERVATIONS
en faveur des Loteries ,
adreffées aux Auteurs du Mercure , par
M. A.
MESSI ESSIEURS , URS ,
Je ne fuis pas Joueur ; je lis avec empreffement
les Ouvrages nouveaux de Littérature,
& je ne prends de billets à aucune Loterie.
Ma conduite eft raifonnée ; je ne joue pas ,
parce que je n'aurois nul plaifir à perdre
mon argent , ni à gagner celui que d'autres
perdroient avec regret ; je gagne certainement
celui que me coûteroient des billets
de Loterie , c'eft un profit affuré . En cela je
dois plaire à M. Dufaulx , qui , dans fon
Traité de la Paffion du Jeu , fe déchaîne vi
vement contre cette manière de jouer , toute
protégée qu'elle eft par le Gouvernément
.
J'ai lu fon livre avec attention ; mais j'ai l'habitude
de ne pas porter de jugement préciles
gens de
pité; j'attends ordinairement
que
l'art aient prononcé , & je tâche de trouver
dans la diverfité de leurs opinions , quels
motifs ont pu rendre leurs décifions favorables
ou contraires à l'Auteur. Il me femble
qu'on a parlé diverfement de cet Ouvrage
dans le monde , & qu'il eft parfaitement
analyfé dans votre premier extrait. Je vais
propofer à M. Dufaulx quelques obfervations
fur la partie de fon Ouvrage qui con-
Ciij
54
MERCURE
cerne les Loteries , qu'il regarde comme trèspréjudiciables
aux particuliers qui s'y ruinent,
& même à l'État, qui en tire profit. Je ref
pecte les talens de M. Dufaulx ; on dit qu'il
eft perfonnellement très - eftimable ; cela ne
doit pas empêcher qu'un homme qui n'a jamais
mis aux Loteries , ne prenne leur dé
fenfe , & n'oppofe aux paralogifmes qu'on
a avancés pour les profcrire, des raifons trèsfolides
pour en maintenir l'établiffement.
Vers la fin du XVe fiècle , la Loterie de
Bruges fur l'eccafion d'un célèbre cas de
confcience qui fut réfolu par l'un des plus
favans & des plus habiles Théologiens de oe
temps- là , c'eft le fameux Jean Briard , Docteur
en Théologie , & Vice- Chancelier de
l'Univerfité de Louvain , dont les Ouvrages
furent imprimés à Paris en 1527 , à la fin
des queftions quolibétiques du Pape Adrien."
Ce qu'il dit dans la differtation fur les Loteries
fe réduit à deux points : le premier met
les Loteries à couvert de tout reproche pour
le fonds , & le fecond pour la manière.
A l'égard du premier point , les Loteries
ne font point injuftes ; elles ne bleffent aucune
loi ni divine ni humaine , ni naturelle
ni pofitive.
La raifon générale qu'en donne le Docteur
Briard , c'eft que Dieu même les a approu
vées dans la divifion de la Terre promife .
Les lois humaines , civiles & eccléfiaftiques ,
qui défendent les jeux de hafard , ne regardent
pas les Loteries , où le hafard n'eft
DE FRANCE, "s
point accompagné des excès que condamnent
les lois , & qui portent les Joueurs de profeffion
aux dernières extrémités , qui ruinent
les familles & font perdre le temps , la réprtation
& la confcience. Les Loteries ne
font point non plus contre la loi naturelle :
elles ne font tort à perfonne. Ceux qui font
heureux profitent de ce que le hafard , ou
plutôt la Providence , leur fait tomber. Perfonne
ne s'en plaint , ni n'a droit de s'en
plaindre. Tous ceux qui mettent aux Lore
ries font d'accord fur ce point, & leur accord
n'eft point l'effet d'une néceflité . Il eft
libre d'y jouer ou de n'y point jouer ; l'efpérance
d'un gain confidérable , qui en eft le but,
ne les rend point criminelles , non plus que
le defir modéré d'accommoder fes affaires ne
rend point criminel le négoce fur terre & fur
où certainement l'on ne s'engageroit.
pas
fi rien n'intéreffoit.
Sur le fecond point , le Docteur Briard
prend la défenfe des Loteries en difant qu'il
n'eft perfonne qui ne fache de quelle manière
les chofes fe paffent. La foi publique eft
fcellée , pour ainfi dire , de l'autorité du
Prince. La piété , la religion , la juftice ,
s'uniffent comme de concert pour rendre les
Loteries en quelque façon facrées. On a en
vue de foulager des hôpitaux ou de pauvres
familles , de bâtir ou de rétablir des édifices
publics. Les tirages fe font avec toute la
bonne- foi & l'authenticité imaginables . Des
Prélats d'un mérite diftingué , les premières
Civ
16 MERCURE
perfonnes de l'État , les premiers Magiſtrats
du Royaume , font à la tête des Loteries ; ils
en font les protecteurs & les difpenfateurs.
N'en peut-on pas conclure avec le Théologien
de Louvain , contre nos rigoriftes , que
rien n'eft plus innocent que le commerce
les Loteries , & que , comme ceux qui n'y
gagnent pas doivent fe confoler de la perte
modique qu'ils font , ceux qui , gagnent ont
les meilleures raifons du monde de fe réjouir
, & de remercier le ciel de la bonne
fortune qu'il leur envoie , & que le bien qui
arrive par cette voie, eft de tous les biens le
moins fujet à fcrupule & à reftitution.
Cette conféquence eft tirée mot à mot
d'une Hiftoire des Loteries , ou Differtation
critique fur leurs ufages , imprimée à Paris
en 1706 , chez Claude Cellier , rue Saint-
Jacques , in- 12 de 29 pages. Le principe fur
lequel porte cette differtation , eft que le fort
fait l'effence des Loteries , & qu'on doit regarder
comme Loteries toutes les opérations.
de commerce où le fort & le hafard entrent
pour quelque chofe . Ce principe une fois pofé,
l'Auteur fait voir que rien n'eft plus ancien
ni plus univerfellement reçu que ces fortes
d'établiffemens. Chez les Égyptiens , les Grecs
& les Romains , le fort décidoit dans la diftribution
des champs , des Colonies , &
même des plus importantes charges de la
République , & c.
DE FRANCE
$7
CHANSON
-Faité pour un dîner donné à M. B. Franklin.
Sur l'Air : Lampons , lampons , &c.
Qu
UE l'Hiftoire fur l'Airain
Grave le nom'de Franklin ; '
Pour moi , je veux à fa gloire
Faire une Chanfon à boire :
Le verre en main ,
Chantons notre Benjamin.
2 EN politique il eft grand
A table joyeux & franc,
Tout en fondant un Empire
Vous le voyez boire & rire.
Le verre en main , & c.
COMME un aigle audacieux
a volé juſqu'aux cieux ,
Et dérobé le tonnerre
Dont ils effrayoient la terre,
Le verre en main , & c .
L'AMERICAIN indompté
Conferve fa liberté ;
Moitié de ce bel ouvrage
Eft encor de notre Sage,
Le verre en main , &c.
Cv
MERCURE
3
On ne combatrit jamais
Pour de plus grands, intérêts ,
Ils veulent l'Indépendance
Pour boire des vins de France .
Le verre en main , &c.
L'ANGLOIS fans humanité ,
Vouloit les reduire au thé ;
Franklin fait à l'Amérique
Boire du vin catholique .
Le verre en main , & c.
Ce n'eft point mon fentiment
Qu'on faffe un débarquement ;
Que faire de l'Angleterre ,
On n'y boit que de la bière.
Le verre en main , &c.
CES Anglois font grands efprits,
Profonds dans tous leurs écrits
Ils favent ce que l'air pèfe ;
Mais leur cuifine eft mauvaiſe.
Le verre en main , & c.
ON les voit affez fouvent
Se tuer de leur vivant .
Qu'y feront les moraliſtes ?
Faute de vin ils font ftes.
Le verre en main , &c.
fx
DE FRANCE.
$9
Puiffions- nous dompter ſur mer
Ce peuple jaloux & fier ;
Mais après notre victoire
Nous leur apprendrons à boire.
Le verre en main , &c.
Explication de l'Enigme & du Logogryphe .
du Mercure précédent .
LE mot de l'Enigme eft le Mouchoir ;
celui du Logogryphe eft Ignorance , où fe
trouvent orage , orange , Angé & âne.
ENIGM E.
JE fuis propre à beaucoup d'emplois ,
Je fers au Peuple comme aux Rois ,
Et l'on m'attribue à Dieu même.
Je n'ai pour m'exprimer bouche , langue , ni voix ,
Je parle cependant , & l'on m'entend de même ;
De deux côtés fouvent on m'emploie à la fois.
Tantôt par mon fecours l'homme dans les fureurs
A caufé les plus grands malheurs ;
Tartôt , quand l'infortune accable fon courage ,
Il me trouve toujours prêt à fécher fes pleurs.
J'ai bien des frères , point de foeurs ;
Et le bien & le mal font fouvent mon ouvrage .
Mais de notre deftin grande eft la différence ;
Efclaves , fouvent en fouffrance ,
Les uns jouiffent peu de la clarté du jour ,
Cvj
60 MERCURE
Et ce n'eft jamais tour- à -tour,
Sur les mêmes toujours retombe tout le faix,
Mais j'ai trop détaillé mes traits ,
Et je me rends trop facile à connoître .
Lecteur , toi qui cherche mon nom ,
Je gagerois , fans te frotter le front
Que tu le tiens déjà peut -être.
LOGOGRYPHE.
TANTOT
ANTÔT Amant , tantôt Guerrier ,
Entre Mars & Vénus je partage ma gloire .
Variant les douceurs d'une aimable victoire ,
Du myrte je vole au laurier.
D'une mère inquiète & d'un époux en tranfe ,
Je fais en me jouant tromper la vigilance.
Mon nom feul eft d'abord l'effroi
De la timide & fenfible innocence ;
Mais pas à pas prenant de l'affurance ,
La beauté s'accoutume & fe plaît avec moi.
Si tu me décompofes
Dans mes huit pieds , Lecteur ,
Tu trouveras une fleur ;
L'origine de toutes chofes ;
Un élément trompeur ; de la mufique un ton ;
Ce qui de chaque efpèce eft la diftinction ;
Ce que brave à plaifir celui que rien n'étonne ;
Le temps qu'un Souverain a porté la Couronne.
( Par M. Rétaux , Gendarme- Dauphin.)
DE FRANCE,
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
AN ACREON , Sapho , Théocrite , Mofchus
&c. feconde Édition , revue & corrigée,
par M. Montonnet de Clairfons. A Paris ,
chez le Boucher , Libraire , au coin du
Pont-au- Change.
SECOND EXTRAIT..
SAPHO excella , comme Anacréon , dans la
Poéfie érotique , & mérita d'être furnommée
la dixième Mufe. Son nom , qui intéreffera
toujours ce petit nombre d'efprits délicats
& cultivés , qui chériffent d'autant plus le
talent des vers qu'ils le rencontrent dans une
femme , ne fera jamais lu ni prononcé fans
attendriffement par tous ceux qui ont éprou
vé les tourmens d'une paffion malheureuſe,
Et qui n'a pas connu tout ce que peut
l'Amour & tout ce qu'il coûte ! Sapho aima
& ne fur point aimée. M. de la Harpe a trèsbien
faifi cette idée touchante dans fon'
Épître fur les Grecs anciens & modernes.
Mytilène t'attend, lieu jadis plein de charmes :
Les mânes de Sapho te demandent des larmes.
Elle aima dans Lesbos , elle aima fans retour.
Donne en quittant Lesbos , un foupir à l'Amour.
Au reste , c'eft à cette fenfibilité qui fit
MERCURE
1"
les malheurs de fa vie , préfent à la fois fu
nefte & defirable , qu'elle dût fans doute
cette imagination vive , enflammée & féconde
, dont l'antiquité la loue : avec un
coeur moins fenfible , elle eût peut- être eu
moins de génie . On lui doit l'invention
de ce mètre coulant & harmonieux ,
qui de fon nom fut appelé Saphique' : elle
avoir compoféneuf Livres d'Odes , qui étoient
encore connus à Rome au temps d'Auguſte ,
mais qui ne font point venus jufqu'à nous .
Il ne nous refte d'elle que quelques fragmens '
& deux pièces entières. On y retrouve cette
chaleur de ftyle , cette expreflion tendre &
voluptueufe d'une ame paffionnée , dont parle
Horace :
Spirat adhuc amor
Vivuntque commiffi calores
Eoliafidibus puella.~
Nous allons citer l'Ode que Catulle a traduite
en Latin , & Defpréaux en vers François
, moins pour relever les fautes de la
nouvelle verfion en profe , que parce que
cette citation donnera matière à quelques
cbfervations de goût , utiles aux jeunes gens.
Je regarde comme l'égal des Dieux ,
» mortel qui, placé près de toi , écoute tes
paroles enchantereffes , & te voit douce-
» ment lui fourire. Ce font tous ces charmes
» qui jettent le trouble au fond de mon-
» ame. Dès que je te vois , la parole expire
"
" le
fur mes lèvres , ma langue eft muette , je
DE FRA NECE. 63)
» fens courir de veine en veine un feu brú
» lont; mes yeux s'obícurciffent ; je n'entends
qu'un bruit cor.fus ; unefueur froide le re
» pand fur tout mon corps ; je tremble , je
» friffonne , je pâlis , je refpire à peine , il,
» femble queje vais mourir. »
On fent combien cette dernière phrafe eft
languiffante. La première règle dans les tra
ductions en profe d'un Poëte , & celle que.
M. Montonnet de Clairfons a le moins ob
fervée , c'eft l'obligation de ne permettre àl
fa profe aucun mot , aucune phraſe , preſque,
aucun tour qui ne pût être admis en bonne
Poelie. Unefroide fueur manque abfolument
d'elegance, Et plus haut : je regarde comme
égal aux Dieux le mortel qui ; ce font ces
charmes qui , &c. Toutes ces locutions font
traînantes & profaïques; & il n'y a rien de
plus oppofé au ftyle noble & animé du genre
lyrique. Voyez Catulle,
Ille mi per effe Deo videtur;
Ille ,fi fas eft , fuperare divos ,
-Que d'ame dans ces vers ! quelle gradation
progreffive de fentiment dans ille répété
avec tant de grâce !
Quifedens adversùs identidem te
Spectat & audit
Dulce ridentem , mifero quòd omnes
Eripitfenfus mihi , &c.
Quelle tranfition rapide dans ce quòd
64
MERCURE
placé fi heureufement après mifero ! que de
inots dans la phrafe Françoife pour ce mo-.
nofyllabe : ce font ces charmes qui. Je conviens
qu'il eft très difficile de faire paffer
dans notre langue toutes ces nuances délicates
, & que même pour les fentir, il faut
plus de goût & d'imagination qu'on ne penſe.
Mais auflis pourquoi vouloir traduire les
anciens fans avoir leur génie ? Pourquoi furtout
retraduire en profe ce que Defpréaux a ſi
bien mis en vers?
HEUREUX qui près de toi , pour toi ſeule foupire !
Qui jouit du plaifir de t'entendre parler !
Qui te voit quelquefois doucement lui ſourire !
Les Dieux dans fon bonheur peuvent-ils l'égaler ?
Je fens de veine en veine une fubtile flamme
Courir par tout mon corps fitôt que je te vois ;
Et dans les doux tranfports où mon ame s'égare
Je ne faurois trouver de langue ni de voix.
UN nuage confus ſe répand fur ma vue.
Je n'entends plus, -- je tombe en de douces langueurs; -
Et pâle, fans haleine, interdite -éperdue ,
- V
Un friffon me faifit , — je tremble ,
―
je meurs.
Chaque mot refpire ici la paflion & la volupté.
Comme la repétition , près de toi ,
pour toi feule eft amoureufe ! comme ces relatifs
qui jouit , qui te voit , font elegans en
cette rencontre ! comme ils enchainent heuDE
FRANCE.
65.
reufement tous les mouvemens de la phraſe !
Les Dieux dans fon bonheur peuvent-ils l'égaler ?
qu'il y a de goût à avoir rejeté cette idée à
la fin , du moins en François ! & dans la dermière
Stance , avec quel art le Poëte , ne pou
vant répéter fept fois la même particule
comme Sapho l'a fait dans le Grec , a-t'il fu
y fuppléer par des repos fréquens & fucceffifs
qui imitent la défaillance voluptueufe
d'une perfonne qui fe pâme infenfiblement.
A l'égard de Théocrite , dont les Idylles :
font partie de la Collection que nous aunonçons
, nous nous contenterons d'obferver
que c'eft de lui fur- tout qu'il eft vrai de
dire ce que l'on a dit en général des Poëtes
Grecs , que les traduire en François , c'eft :
les traduire en ridicule. Comment rendre en
effet toutes les grâces naïves , champêtres ,
je dirois prefque ruftiques de ce Poëte bucolique
? Il faudroit pour cela poffeder au
même degré que Virgile , dans une langue
bien inférieure à la fienne , ce molle atque
facetum, cet art d'écrire fi rare ,
Qui dit fans s'avilir les plus petites chofes ,
Fait des plus fecs chardons des oeillets & des rofes ,
Et fait inême au difcours de la rufticité ,
Donner de l'élégance & de la dignité.
Er peut- être vaudroit - il mieux encore lejuger
intraduifible.
Et
qua
Desperat tractata niteſcere poffe , relinquit.
66% MERCURE '
On fait que M. de Chabanon a donné une
traduction très-exacte des Idylles de ce Poète ,
& qu'il s'eft même exercé à en mettre quelques-
unes en vers François. Sa diction en
vers & en profe eft correcte , élégante &
pure. On voit qu'il pofsède également bien
la langue de fon original & la fienne , &
cependant , qu'il nous permette de le dire
ce n'eft point-là Théocrite.
'
"
Les Idylles de Bion & de Mofchus font
moins rébelles à la traduction ; elles font
plus ingénieufes & plus délicates ; elles n'ont
nulle rufticité , & au contraire beaucoup.
L'agrément & de galanterie.
On les accufe
, dit Fontenelle , d'avoir un ftyle trop
Heuris & j'en conviendrois bien à l'égard
d'un petit nombre d'endroits ; mais je ne
fais pourquoi les Critiques ont plus de
penchant à excufer la groffièreté de Théo- .
crite , que la délicateffe de Mofchus &
» de Bion : il femble que ce devroit être
» tout le contraire. »
"
99
M. Montonnet de Clairfons a recueilli
auffi plufieurs Épigrammes de l'Antologie ;
mais ces Épigrammes , qui par elles - mêmes.
ne font que chatouiller le goût plutôt qu'elles
ne le piquent , deviennent tout-à- fait fades .
dans une verfion en profe. Elles juftifient le
mot de Racan , à qui Ménage traduifit quelues
Épigrammes Grecques , qui lui parurent:
infipides & fi plates , que fe trouvant à
ôté de celui- ci à une table où l'on fervit un
DE FRANCE. 67
potage qui avoit un goût fade : voilà , lui
dit- il , un potage à la grecque.
CATULLE eft celui de tous les Poëtes Latins
qui a le mieux faifi la tournure naïve des
Grecs. Son ftyle eft pur & délicat ; mais il
s'en faut de beaucoup que fes idées y répondent
toujour's ; ce qui a donné lieu à cette
efpèce de jeu de mots : qui écrit comme Catulle
, vit rarement comme Caton. On trouve
dans le Recueil de M. Montonnet de Clairfons
toutes les Pièces de Catulle qui étoient
fufceptibles d'être traduites , à l'exception
d'une feule , qui néanmoins eft une des plus
agréables. Nous avons effayé de la rendre en
vers ; bien entendu qu'il n'y a point d'autre
manière de traduire un Poëte.
LES REGRETS DE CATULLE , Élégie
adreffée à lui-même.
Si de fa propre confcience
Les témoignages confolans
Sont pour le coeur des vrais amans :
Une dernière jouiffance ,
La volupté de nos vieux ans
Quelle douce joie, ô Catulle!
Amant trop tendre, amant crédulę ,
Amant trop mal récompenfé ,
Faut-il que ta vicilleffe efpère
Des reffouvenirs du paffé !
Eft- il rien , rien qui puiffe plaire,
Doux parler, foins officieux 21:
68
MERCURE
Que ton amour induſtrieux
3:
3A
N'ait tâché de dire ou de faire ?
BOGOTAO .
T
Hélas ! les Dieux en font témoins ; zait
Tu femois dans une ame ingrate, not
Tu perdis le fruit de tes foins. 4 m.
Eh bien donc , quelle erreur te flatte ?
Veux-tu , de toi-même ennemi ,
Ramper aux piés de l'inhumaine ?
Allons: d'un Coeur
coeur plus raffermi
Ofe à la fin brifer,ta chaîne , a
Et ne fois plus libre à demi,
Mais , ah ciel! quel effort pénible
Dé dépouiller foudain un coeur
D'un amour , hélas ! trop fenfible ;
すかお
b
I 21:01 401
D'un amour fi long- temps vainqueur ! a and
Sans doute , l'effort eft horrible ,
Affreux , mais non pas impollible ;
Mais enfin il faut triompher , 2
Ce penchant n'eft pas invincible ;
Et fût if encor plus terrible ,
Il faudroit encor l'étouffer .
O Vénus ! c'eft à ta puiffance ','
Oui , c'eft à toi que j'ai rècours ' ;'
Si la jeuneffe & la conftance
Qnt quelques droits à ton fecours
Ote - moi malgré moi ma flamme ,
Ote-moi mes cruels ennuis :
Rappelle la joie en mon ame ,
Diffipe l'horreur où je fuis,
DE
* 69
FRANCE.
Non , non ; lorfque ma voix t'implore ,
Vénus , je ne demande pas
Que l'infidelle m'aime encore ,
Qu'elle pérde un de fes appas:
Je meurs d'une fièvre fecrette ;
Je meurs , fauve-moi du trépas :
Calme cette ardeur inquiette ,
Ce poifon qui brûle mes fens ;
Vénus , je t'offre mon encens
L'encens promis à la cruelle ;
Hélas ! j'aurois voulu qu'il eût brüfé pour elle.
"
Outre les Traductions d'Anacréon , de
Sapho , de Théocrite, de Bion , de Mofchus
de plus de vingt Epigrammes de l'Antologie
& de plufieurs Pièces de Catulle ,
les
deux Volumes de M. ,Moutonner de Clairfons
renferment encore les Odes galantes
d'Horace , & un grand nombre de Poefies
érotiques de différens Auteurs modernes Latins
& Italiens , tels que Jean-Second, Sannazar
, Guarini , Manfredi , Méraftafe , Marulle
, & c. Mais quelque variée que foit
cette Collection , la manière du Traducteur
eft par-tout la même; & nous nous hâtons
de finir pour n'avoir pas toujours à faire les
mêmes obfervations.
70 MERCURE
DÉCOUVERTES de M. MARAT , D. M. &
Médecin des Gardes-du-Corps de Mgr le
Comte d'Artois , fur le Feu , l'Électricité
& la Lumière , conftatées par une fuite
d'expériences nouvelles , qui viennent d'être
vérifiées par MM. les Commiffaires de
l'Académie des Sciences. A Paris chez
Cloufier , Imprimeur -Libraire , rue Saints
Jacques , 1779% : rom tilla ' st
Le feu , ce puiffant agent de la Nature ;
dont les effets font fi variés , & dont l'énergie
tient fi fort du prodige , fixa de tout tems
l'attention des Philofophes ; quelques uns
même en firent l'objet particulier de leurs
recherches.
> Rok sb 2 7.
Nous ne dirons rien ici des anciens ; leurs
ouvrages de Phyfique ne furent jamais qu'un
tiffu de rêveries ; quant aux modernes , tous
fe font efforcés d'arracher à la Nature fon
fecret. <
Comme le feu eft , pour ainfi dire , fans
ceffe fous nos yeux , la facilité extrême d'obferver
fes effets fembloit donner celle de
connoître fa nature ; cependant tour ſe réduifoit
encore à de fimples hypothèfes. Au
lieu de confulter l'expérience , les Phyficiens
s'étoient abandonnés à leur imaginative ; &
leurs efforts n'avoient abouti qu'à d'ingénieufes
fpéculations , fuivies de réfultats obfcurs.
Pour ceux même qui avoient le plus
DE FRANCE. 71
étudié ce fujet , le feu étoit une émanation
du foleil , & la chaleur un attribut de la lumière.
Tel étoit l'état de cette belle branche
de la Phyfique , lorfque M. Marat entreprit
d'y porter le flambeau de l'expérience.
De l'examen réfléchi des phénomènes connus
, il avoit inféré que la chaleur & le feu
font des modifications du mouvement d'un
fluide particulier ; mais pour connoître la
nature de ce mouvement , ou plutôt celle de
ce fluide , il falloit le rendre vifible au mo
ment où il s'échappe avec violence des matières
inflammables qu'il confume , ou qu'il
fe dégage paiſiblement des corps qu'il a pénétrés.
Notre Auteur en forma le deffein .
On fent bien que pour l'exécuter , il a dû fe
frayer une route nouvelle. Avant lui l'ufage
du microfcope folaire étoit fort reftreint :
perfonne n'ignore que , par la manière ordinaire
de s'en fervir , l'objet eft placé au foyer;
on ne pouvoit donc examiner que de petits
objets ; encore falloit- il qu'ils fuffent diaphanes;
mais entre les mains de M. Marat , le
microſcope folaire eſt devenu l'inſtrument
de Phyfique le plus univerfel. Egalement
propre à examiner les corps d'une grande
ou d'une petite étendue , opaques ou tranfparens
, il fert encore à rendre vifibles leurs
plus fubtiles émanations ; & pour cela il ne
s'agit que de l'armer de fon objectifſeul, &
de placer l'objet dans un point convenable
du cône lumineux . On va voir quel vafte
champ cette méthode fimple & ingénieufe.
72 MERCURE
Whe
K
d'obferver dans la chambre obfcure , ouvre
à des expériences d'un genre auffi frappant
"que nouveau .
Lors donc que l'on expofe dans le cône lumineux
( formé par les rayons folaires devenus
divergens ) une bougie allumée , on
voit fur la toile s'élever autour de la mèche
un cylindre allongé , diaphane , ondoyant;
dans ce cylindre, on diftingue l'image de la
flamme ; elle parott fous la forme d'une navette
rouffe , qui en circonfcrit une autre moins
colorée , au centre de laquelle brille un petit
jet fort blanc. Ce cylindre eft bordé d'une
raie fort brillante , jufqu'au fommet qui fe
divife en plufieurs jets tourbillonnans , bordés
chacun d'une faie brillante plus petite. Ainli
"cette flamme , fi tranquille en apparence .
fe trouve toujours dans une agitation prodigieufe.
Du centre de fa fphère d'activité
elle lance au loin, de toutes parts , des flots de
fluide igné qui fe diffipent en tourbillonnant.
Lorfqu'à laflamme d'une bougie on fubftitue
un charbon embrâfé, un fer rouge , & c. on
voit leur ombre environnée d'une raie brillante
, &furmontée d'une touffe de jets moins
brillans mais formant de même mille virevoltes.
ا ر
? Sià ces corps incondefcens on en fubftitue
d'autres , tels que l'or & l'argent affines , la
porcelaine du Japon , le cryftal de roches les
cailloux du Rhin , mais rougis dans un creufet
fous la mouffle d'un fourneau de coupelle , de
manière à n'avoir aucun contact avec les
effleuves
DE FRANCE. 73
་
effleuves du charbon ; les mêmes phénomènes
auront lieu , à cela près que l'image projetée
fur la toile fera plus nette , plus brillante.
Ce font ces émanations tranfparentes que
M. Marat regarde comme la matière pure
du feu , le feu élémentaire ; mais afin de
lever à cet égard jufqu'au moindre doute ,
il fait voit que lorfqu'une matière déflagre
fous un récipient qui adhère à fon fupport
, les vapeurs les plus fubtiles y font
retenues ; au lieu que les émanations ignées
s'en échappent à travers les parois. Il fait voir
auffi " que ces émanations ne font pas moins
abondantes dans le vuide qu'en plein air ;
enfin qu'elles produifent une impreffion
de chaleur fur le tact , fondent les métaux ,
& enflamment les combuftibles à une grande
diftance du corps d'où elles proviennent ».
Effets caractéristiques du feu qu'elles ne
produiroient point , fi elles n'en étoient le
véritable principe .
Ces faits fondamentaux bien conftatés ,
c'eft par des expériences plus recherchées
que notre Auteur travaille à découvrir les
différentes propriétés de cet étrange fluide .
On avoit confondu la matière ignée avec
la matière électrique ; il prouve que ces fubftances
font entièrement diftinctes. On avoit
de même confondu la matière ignée avec la:
matière lumineufe ; il prouve que ces fubftances
font entièrement diftinctes auffi ; &
ce qu'il y a de bien étrange , il démontre que
le principe de la chaleur ne fe trouve point
Sam. 13 Novemb. 1779.
D
74 MERCURE
dans les rayons folaires . Voici les expériences
fur lefquelles porte fa démonftration,
Après avoir obfervé d'une part que lefluide
igné émane visiblement de tous les corps enflammés,
incandefcens , oufimplement chauds ;
de l'autre , que fes émanations les plus légeres
font toujours ombre fur la toile , il fait
paller lefoyer d'un miroir ardent par les différens
points du cône lumineux. Qu'en refultetil?
Loin que lefoyer de ces rayons paroiffe
environné d'une athmosphère de fluide igné ,
comme cela devroit arriver s'ils étoient brú
Lans , on n'y en découvre pas même le moindre
veftige. Lorfqu'on expofe à ce foyer diffé
rens combuftibles , on voit ce fluide s'échapper
de ces corps en quantitéproportionnelle au
temps où ils y font expofes , & au degré de
chaleur dont ils font fufceptibles . Quand on
couvre d'un voile l'objectif , ce fluide continue.
à s'échapper de ces corps jufqu'à ce qu'ils
foient confumés ou revenus à la température
de l'air qui les environne. D'où il faut inférer
que fi les rayons folaires produifent la chaleur
, ce n'eft qu'en excitant dans les corps le
mouvement du fuide igné.
Après avoir déduit des faits les différentes
propriétés du nouveau fluide , & la forme
qu'affecte à l'air libre fa fphère d'activité ;
M. Marat prouve , contre l'opinion reçue ,
que ce n'eft pas en vertu des lois de l'hydroftatique
que la flamme monte. Il fait voir
enfuite l'action de l'air fur le fluide igné;
& prouve , contre l'opinion reque , que
DE FRANCE.
75
1
l'air ne fert point d'aliment au feu puis il
confidère les degrés d'activité de la chaleur ;
& il prouve encore , contre l'opinion reçue ,
que la flamme eft beaucoup plus ardente que
le brafier, & toujours d'autant plus ardente
qu'elle eft plus légère , de forte que celle de
l'efprit-de-vin très-rectifié, qu'on regardoit
comme ayant àpeine quelque chaleur , tient
cet égard le premier rang.
Nous ne fuivrons pas plus loin cette analyfe
; car elle deviendroit bientôt plus valumincufe
que l'ouvrage dont nous nous
fommes propofé de rendre compte ; les dé-
Couvertes qu'il contient font peut- être de
nature à faire époque dans l'Hiftoire des
Sciences ; c'eſt aux Phyficiens & au temps à
en décider.
ÉPITOMEfur l'état civil de la France , &c,
par M. Percheron de la Galézière . A Paris ,
chez Knapen & fils , Imprimeur-Libraires
au- bas du Pont -Saint -Michel ; Debure ,
frères , & Mérigot jeune , Quai des Auguſtins.
1779 .. 2 volumes in-12 , le premier
de 16 & l'autre de 550 pages. Prix § liv · រ
brochés.
Il y a beaucoup plus de bons livres que de
livres bienfaits , difoit l'ingénieux Fontenelle :
celui que nous annonçons ne peut être placé
dans aucune de ces claffes. L'Anteur , en
donnant un plan quelconque à fon ouvrage,
en évitant l'affectation , en s'exprimant
Dij
6 MERCURE
comme tout le monde s'exprime , & ne
faifant ufage que de fes connoiffances réelles ,
eût peut-être fait un bon livre ; mais il a
voulu briller par de l'efprit , par des
phraſes impofantes ; il a entaffé des détails
inutiles , il a voulu être Hiftorien & Publicifte
, Littérateur agréable & Savant profond ,
& a fini par publier un gros livre où la langue
n'eft pas plus refpectée que la faine logique
& l'hiftoire , où l'ordre & la préciſion manquent
; en un mot , il a fait une compilation
plus ennuyeufe qu'inftructive . A commencer
par fon titre, n'eft- ce pas afficher un pédantiſme
ridicule que de fe fervir du mot Epitome, qui
n'eft pas François ? Qui a jamais vu un Epitome
fur l'état civil de la France , contenir
l'origine , les lois , les ufages , les coutumes ,
les moeurs de tous les peuples des Empires
& Républiques d'Orient & d'Occident ?
C'eft une fingulière manière d'abréger l'hiftoire
d'un pays , que de l'accompagner de
l'hiftoire de tous les peuples d'Orient & d'Occident.
Mais parcourons l'avertiffement :
peut-être l'Auteur nous inftruira-t-il de fon
but , peut-être nous rendra-t- il raifon de fa
manière.
" Dans l'immenfité des connoiffances néceffaires
aux hommes , les recueils fommaires
fur chaque matière offrent des
» notions utiles fous le titre de Dictionnaire ;
& fi la forme alphabétique y confond
toutes les parties d'une fcience fublime ,
parce que les principes & les règles y font
?J
DE FRANCE. 27
"
"
néceffairement intervertis , c'eft un affemblage
bizarre d'une multitude d'extraits
épars & difparates , qui font cependant
» néceffaires pour rappeler les idées qui
s'effacent d'une mémoire furchargée &
affoiblie ; on trouve ainfi l'objet de fes
recherches , ou dans un grand nombre de
» volumes , ou dans la réunion de ce qui a
» rapport à cette matière ».
و د
33
→
"
Je demande à M. Percheron ce qu'il a
voulu dire par cette phraſe. La fuite ne me
paroît pas plus claire.
و د
A
30
» Mais il y a des hommes qui voudroient
» tout voir d'un coup d'oeil , & tout entendre
» par unfentiment d'unité qui embraffe tout.
» Ils veulent tout pénétrer dans un inſtant ;
» ils s'étonnent des chofes dont ils ne con-
» noiffent pas le principe le principe ou dont ils igno-
" rent la création & l'existence , comme fi
» l'Univers pouvoit fe concentrer en chaque
individu. Ainfi tout ce qui préſente de
grands détails , tout ce qui eft ſyſtèmati-
» que , arbitraire ou indéterminé , ne fera
point un tableau national, & moins en-
" core un plan général où les hommes
puiffent voir l'état civil de toutes les Na-
» tions de l'Univers , en un inflant ou en un
feul jour. Un ouvrage volumineux n'eft
fouvent que l'objet de la fpéculation &
» le partage de l'opulence , il ne remplit pas
» le voeu économique & l'épargne du temps ,
fi précieux dans toutes les claffes des
a citoyens .
و د
ود
לכ
و د
D iij
78
MERCURE
On fe laffe de tranfcrire un pareil galima
tias , que l'Auteur feroit fans doute fort
embarraffé d'expliquer lui-même . Le refte de
fon avertiffement eft écrit fur ce ton-là , &
l'on cherche en vain à s'y inftruire des deffeins
de M. Percheron. Tout ce qu'on y apprend ,
c'eft qu'un grand nombre d'Auteurs célebres ,
des livres très rares , des manufcrits précieux
d'anciens monumens , & des perfonnes connues
par leur profonde érudition , lui ont
fourni desfaits intéreffans , des principes reconnus,
& desobfervatious propres à former un
enfemble de connoiffances générales , qui ,
dans toutes les claffes de la fociété civile ,
décident de la confidération & de l'eftime publiques.
Il donne cet ouvrage comme un effai
fufceptible d'une perfection à laquelle , dit-il,
nous n'ofons nous flatter de parvenir. En ac-
"cordant à la modeftie de M. Percheron , les
éloges qu'elle mérite , nous ofons douter que
fon Effai foit fufceptible de perfection , &
nous croyons qu'il faut en brifer le moule.
On pourra s'en convaincre par l'idée que
nous allons donner de la diftribution de
cet ouvrage , en nous conformant aux intentions
de M. P. , qui renvoie à fa table des
matières.
Dans le premier chapitre, qui a lui- même
cinq parties ou foudivifions , il traite des
premiers peuples ; dans le deuxième , il parle
du gouvernement politique de la Judée ;
dans le troifième , du gouvernement politique
des Grecs ; dans le quatrième , de
DE FRANCE. 79
l'adminiftration politique des Romains
dans le cinquième , des caufes de la deftruction
de la république Romaine : ce n'eft
qu'au fixième qu'il eft queftion du gouvernement
des Gaules fous fes Rois. Alors commence
une forte d'hiftoire des Rois de
France , qui fe termine au foixante -treizième
chapitre , inclufivement. Les deux autres
chapitres de ce premier volume traitent de
Yefprit national, confidéré dans fes progref
fions depuis l'origine de la Monarchie Francoife,
& de la connoiffance de l'hiftoire & des
loix. Avant de tracer le contenu du fecond
volume , nous citerous quelques traits du
premier , fur le règne de Charlemagne ;
cet article comprend 27 pages , & peur
être regardé comme un des meilleurs de
l'ouvrage : cependant l'Auteur n'y a pas dit
tout ce qu'il pouvoit dire , & a commis
quelques fautes qu'il nous faura gré de relever
, puifqu'il avoue lui -même que fon
Effai n'eft point parfait. Dès la première
année de fon règne , dit- il , Charlemagne
eft artaqué par Didier , Roi des Lombards ,
» bientôt toute l'Italie eft foumife à la ..
France, &c. ». Il nousfemble que cela n'eft
point exact. Nous n'avons lu dans aucun
Ammalifte que Charlemagne ait été attaqué
par Didier dès la première année de fon règue.
Il est vrai que Didier n'étoit pas trop
Tami de Charlemagne dans ce temps-la ;
qu'il prévoyoit d'avance combien la valeur
& Tambition de ce Prince feraient un jour
Div
80 MERCURE
redoutables pour lui , & que , pour affoiblir
la puiffance établie par Pépin , il chercha
à entretenir la divifion de Charlemagne
& de fon frère Carloman ; mais nous ignorons
qu'il ait ofé attaquer ces deux Princes . Or, il fe
paffa encore quatre ans avant que Charlema
fût feul maître de la Monarchie
gne
la
mort de fon frère . Il tenta enfuite fa première
expédition contre les Saxons , qui
dura à peu près deux ans . Ce ne fut qu'en
774 qu'il commença & finit fon entrepriſe
-
contre Didier.
par
Les guerres contre les Saxons forment une
partie effentielle du règne de Charlemagne ;
elles ont confidérablement influé fur les
moeurs , les ufages , les loix , puifqu'elles ont
donné lieu à des établiffemens de tribunaux
inconnus jufqu'alors , à des ordonnances
nouvelles , & c. Cependant M. P. n'en parle
qu'en paffant , & fe contente de dire qu'elles
durèrent 33 ans , & qu'elles furent terminées
par la tranflation qui fut faite d'une partie
confidérable des Saxons en Suiffe & en
Flandre. Il ne dit pas un mot du maſſacre de
Werden , de la Cour Vehmique , & c. , qui
prouveroient , à la vérité contre lui , que
Charlemagne n'eut pas toujours cette modération
, cette fageffe & cette charité qu'il lui
attribue. C'étoit fans contredit un grand
homme ; mais il étoit né avec un caractère
impétueux auquel il s'abandonna trop fouvent
pour fa gloire.
Louis le débonnaire s'occupa trop de la
DE FRANCE. 81
réforme de l'Eglife , & pas affez du Gouvernement
de l'État , qui fut ébranlé fous fon
règne par des guerres civiles odieuſes . Sa dévotion
peu éclairée , & fa foibleffe , le rendirent
le jouet de fes Courtifans , comme
l'avoue lui-même M. P. Comment cela s'accorde-
t-il avec ce qu'il dit de ce Prince au
commencement & à la fin du Chapitre.
" Louis le débonnaire avoit montré des
و د
qualités héroïques , que Charlemagne
» avoit tellement reconnues , qu'il l'avoit
fait couronner.... Il fe montra généreux ,
» vaillant , plein de zèle & de clémence.....
» Sa valeur éprouvée , un efprit bienfaiſant ,
» une douceur facile , &c. formoient fon caractère
*
ל כ
و د
"
37
ور
و ر
c6
.
Philippe I , placé ſur le trône , promène
» fes regards fur les erreurs du monde , qui
égaroient les Souverains , les Héros , les
Guerriers & les peuples , pour les conduire
dans des terres inconnues , où une
» mort prématurée , & toujours violente &
cruelle , étoit , dès ce temps , la gloire &
le partage du plus grand nombre.... La
première croifade fut ordonnée ſous ce
règne Philippe I , qui en avoit apperçu
les motifs , ne jugea pas qu'il fût du devoir
» du Souverain de fortir de fes États pour
» foutenir une guerre oppofée à l'efprit d'or-
» dre du gouvernement politique , & même aux
ور
ور
و ر
ود
"3
règles apoftoliques . Il eft plus que vraiſem
blable que Philippe I n'a pas eu une feule des
idées que M. P. lui prête fi gratuitement ;
Dv
$2 MERCURE
u il faudroit fuppofer que tous les Souvetains
de l'Europe fes contemporains , furent
auffi Philofophes que lui , car aucun d'eux
n'alla à cette première croifade.
وو
"
ود
ود
"3
Philippe-le-Bel fut toujours triomphant
dans fes guerres ; il fut victorieux à la célèbre
bataille de Bouvines , avec cinquante
mille François contre deux cent mille
Flamands , Anglois & Allemands .......
» Sa ftatue équeftre eft depuis ce temps dans
l'Eglife de Notre-Dame de Paris , où il
» entra tout armé pour rendre graces à
» Dieu » . M. P. nous permettra de lai
reprefenter que Philippe- le- Bel ne fut pas
toujours triomphant ; la bataille de Courtrai ,
qu'il perdit en 1302 , fait une terrible exception
à ce toujours , & elle eft affez mé
morable pour obtenir une place dans l'État
civil de la France , puifque Philippe , après
cette défaite , impofa le cinquième fur tous
les revenus de fes fujets , & augmenta les
monnoies. De plus , il ne fut jamais vainqueur
à Bouvines , & c'eft en mémoire de la
victoire de Mons en Puelle , remportée fur
les Flamands le 18 Août 1304 , qu'on éleva
à Notre Dame une ftatue équestre de ce
Prince. Quant à la bataille de Bouvines , elle
fur gagnée en 1214 par Philippe-Augufte fur
Empereur Othon & fes Alliés , dont l'ar
mée formoir environ cent cinquante mille
hommes.
-
Il nous refte maintenant à indiquer le contenu
du fecond volL'Auteur ne manque pas de
DE FRANCE.
>
s'étendre beaucoup fur l'adminiftration civile
des Hébreux , des Égyptiens , des Grecs , des
Romains , ce qui lui tournit neuf Chapitres .
Il traite enfuite de l'adminiftration civile des
Romains dans les Gaules ; de l'origine de la
magiftrature en France ; des lois des Francs ,
de l'origine des lois féodales ; de l'origine de
la féparation des fiefs d'avec les juftices patrimoniales
; des formes judiciaires & de la
création d'Offices dans les XII & XIII fiècles ;
de l'origine du Châtelet de Paris ; des principes
de l'ordre judiciaire , appliqués aux ufages
réformés dans les Provinces de France ;
des attributions , refforts des Juridictions
Royales & des Juftices fubalternes ; des Juftices
feigneuriales ; de l'origine des Parlemens;
de l'établiffement des Chambres des
Comptes & Bureaux des Finances ; de l'érablitlement
du Grand-Confeil , de la Cour
des Aides & des Préfidiaux. Il palle de-là au
Domaine public & à la manfe populaire ,
examine l'efprit des ordonnances fur l'aliénabilité
du Domaine public , les avantages
des aliénations perpétuelles , des terres &
droits domaniaux de la Couronne, & de
Kamortiflement de toutes les charges réelles.
Il traite de tout ce qui a rapport aux policfhons
& à la juridiction ecclefiaftiques & à la
police publique.
Il faut convenir que cette partic de POuvtage
de M. P. annonce des connoillances
fur la Jusifprudence & les lois nationales
Dv
84 MERCURE
Elle eft auffi beaucoup mieux écrite , parce
qu'elle l'eft plus fimplement . S'il s'étoit contenté
de l'étendre & de la perfectionner ; s'il
avoit omis tout le premier volume & la
moitié du fecond , qui eft confacrée aux
fciences & aux arts , il n'eût pas fait un gros.
livre , mais il eût fait un livre utile.
DISSERTATIONfur les Maurs, les Ufages,
le Langage , la Religion & la Philofophie
des Indiens , fuivie d'une expofition générale
& fuccinte du Gouvernement & de
l'état actuel de l'Indoftan , ouvrages traduits
de l'Anglois. A Paris , chez Saugrain ,
Lamy& Barrois l'aîné , Libraires , Quai des
Auguftins . 1 vol. in- 12 de 213 pages.
En 1767 , M. Alexandre Don publia en
Anglois , en 2 vol, in-4° . une Hiftoire de
l'Indoftan , qu'il avoit traduite en grande
partie de l'original Perfan de Mahummud
Caffim Favishta de Dalhi. Cette Hiftoire ,
qui d'ailleurs eft un monument curieux , eft
trop remplie de fables , d'événemens ordinaires
, de révolutions qui n'ont rien produit
; en un mot de faits qui ne peuvent intéreffer
que les nationaux , pour qu'une traduction
complette eût pû avoir quelque fuccès
parmi nous. Le Traducteur , M. B ***
en a détaché les deux morceaux les plus effentiels.
Le premier a pour objet les moeurs ,
les ufages , le langage , la religion & la philoDE
FRANCE. 85
fophie des Indous ; le fecond regarde l'état
de l'Indoftan en 1768.
ود
" On nomme ordinairement Bédas les
» Livres qui contiennent la religion & la
philofophie des Indous . Ils font au nom-
» bre de quatre ; & traitent non- feulement
» des devoirs religieux & moraux , mais en-
» core de toutes les connoiffances philofophiques
.
ود
ود
» Les Brahmines ont un fi grand refpect
» pour les Bédas , qu'ils n'en permettent
point la lecture à d'autre fecte que la
» leur.... & qu'on regarderoit comme un
péché irrémiffible de fatisfaire fa curiofité
fur ce point , quand même on en auroit
la facilité. Les Brahmines , eux-mêmes ›
» font aftreints par les noeuds de la religion
les plus forts , à tenir ces écrits renfermés
» dans leur feule tribu , de manière que fi
quelqu'un d'entre - eux étoit convaincu de
» les avoir communiqués à d'autres , il feroit
و د
auffi-tôt excommunié. Cette punition chez
» eux eft pire que la mort même ; non- feu-
» lement le coupable eft précipité de l'ordre
» le plus relevé, dans la cafte la plus abjecte ;
» mais fa poftérité devient incapable d'être
» jamais réintégrée dans fon ancienne dignité
....
"
39
Cependant on a prétendu que le Savant
Feizi , frère du célèbre Abul Fazil , premier
Secrétaire de l'Empereur Akbar ,
avoit lu les Bédas , & avoit dévoilé à ce
$6 MERCURE
>> Prince fameux les principes religieux qu'ils
» contiennent. Comme l'Hiftoire de Feizi
fait grand bruit dans l'Orient , il eſt à
propos d'en rapporter ici les particula-
» rités .
»
Mahammud Akbar , Prince d'un génie
vafte & elevé , dégagé de tous préjugés , le fit
un point capital d'examiner en detail tous
les fyftêmes de Théologie , foit par un motif
de curiofité , foit pour fe choir une reli-
"gion. Comme toutes les religions admettent
le profelytifme , rien ne s'oppofa à fon deffein
; mais quand il en fut venu à celle des
Indous , fes propres fujets , il trouva des
difficultés , parce qu'ils ne reçoivent point
de convertis , & difent que chacun peut aller
au ciel par un chemin particulier . Tout le
crédit d'Akbar ne lui fervit de rien; il fallut
donc avoir recours à l'artifice : il imagina , de
concert avec fon premier Secrétaire Abul-
Fazil , de faire remettre entre les mains des
Brahmines le jeune Feizi , comme un pauvre
orphelin de leur tribu . On l'envoya à Bénarès
, & la chofe fut conduire fi adroitement ,
qu'un fayant Brahmine prit chez lui le jeune
homme , & l'éleva comme fon propre fils.
Après dix ans d'étude , Feizi fut inftruit :
l'Empereur prit fes mefures pour affarer fon
retour ; mais Feizi , pendant fon fejour chez
le Brahmine , avoit été touché de la beauté
de fa fille unique , le vieux Brahmine appronvoit
cette pallion & lui offrit la fille en maDE
FRANCE.
riage. Feizi tombe à fes genoux , lui découvre
la trahifon , & le fupplie de la lui par
donner. Le vieillard faifit un poignard qu'il
portoit à la ceinture , & veut s'en frapper :
Feizi l'arrête & veut foufcrire à tout. Le
Brahmine, fondant en larmes , exigea , pour
prix du pardon , que Feizi lui promit deux
chofes : Feizi n'héfita point ; " & ces deux
» chofes furent que jamais il ne traduiroit
» les Bédas ni ne révéleroit la croyance des
..» Indous. On ne fait pas jufqu'à quel point
Feizi garda le ferment qu'il avoit fait de
» ne point révéler à Akbar la doctrine des
» Bédas..... il eft feulement certain que ,
depuis ce temps , Akbar fe montra trèsfavorable
à la foi des Indous.... ».
39°
"
Nous avons choisi ce morceau comme
faifant une digreffion intéreffante ; & quoique
nous ayons des livres plus nouveaux & plus
complets fur cette même matière nous
croyons que celui-ci peut encore intéreller.
SPECTACLES.
>
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
LE Dimanche 31 Ottobre , M. Lahis a
débuté dans l'emploi des Baffes - tailles
par le rôle de Théophile , dans l'Acte de
Théodore.
· 88 MERCURE
Cet Acteur n'a encore aucune connoiffance
du Théâtre ; mais fur cet objet , à peine
mérite-t'il des reproches , puifqu'il eft entré
dans cette carrière depuis très-peu de temps.
Sa voix , quelquefois agréable dans les morceaux
de chant , l'eft beaucoup moins dans
le récitatif. Cependant il a été fort bien accueilli,
& les encouragemens du Public doivent
l'engager à fe rendre digne des applaudiffemens
qu'on a cru devoir à fes efforts.
Le même jour Mlle Dorival , qu'une maladie
avoit écartée de ce Théâtre pendant
quelque temps , a reparu dans le premier
Ballet de ce même Acte , pour y danfer le
pas de Mlle Guimard.
Elle a été reçue avec une diſtinction proportionnée
à l'étendue de fes talens , qui
depuis long-temps la font jouir du plus grand
nombre des fuffrages.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LED
E Dimanche 7 Novembre , on a donné à
ce Théâtre une repréſentation du Barbier de
Séville , Comédie en quatre Actes & en profe ,
par M. de Beaumarchais , dans laquelle M.
Molé a joué le rôle du Comte Almaviva .
Depuis la mort de Bellecour cet Ouvrage
n'avoit point été repréfenté ; aufli l'affluence
des Spectateurs a-t'elle été très -nombreuſe.
M. Molé , accueilli d'abord par des applau
DE FRANCE.
diffemens , dont l'hommage eft dû à fon mérite
, à fon zèle & à fes fervices , a fans
doute été très - flatté de ceux qu'il a obtenus
dans le cours du nouveau rôle dont il étoit
chargé. Bellecour s'y étoit fait une réputation;
la perte de ce Comédien eft récente ; le
fouvenir des talens qu'il déployoit dans ce
perfonnage , a dû gêner quelquefois M. Molé ;
il y a néanmoins mérité beaucoup d'éloges ;
& nous ne doutons pas que les repréſentations
qui fuivront celle dont nous parlons ,
ne lui faffent acquérir de nouveaux droits aux
fuffrages des connoiffeurs .
COMÉDIE ITALIENNE.
LE Mardi 2 de ce mois , Mlle Algaroni a
débuté dans l'emploi des Amoureufes de la
Comédie , par le rôle de Silvia , dans le Jeu
de l'Amour & du Hafard .
Beaucoup de timidité , de jeuneſſe &
d'inexpérience ; quelquefois du naturel , fouvent
de l'intelligence ; une figure agréable ,
mais peu fufceptible d'expreffion : voilà tout
ce que nous avons apperçu dans cette Comédienne
, dont nous parlerons plus en détail
quand nous l'aurons entendue dans d'autres
rôles.
Nous faifirons cette circonftance pour dire .
quelque chofe du Jeu de l'Amour & du
Hafard , Comédie de Marivaux , dont nous
96 MERCURE
n'avons point donné d'analyfe ; & nous
ferons en même-temps celle d'une Pièce du
Theatre Danois , dont il eft probable que
l'Auteur François a eu connoiffance.
Le Jeu de l'Amour & du Hafard a été
donné pour la première fois en 1730.
Le père de Silvia & celui de Dorante fe
font promis de refferrer les liens de leur
vielle amitié par le mariage de leurs enfans ,
fans toutefois vouloir géner leurs incimations.
Les deux jeunes gens ont formé
Je projet bizarre de fe préfenter aux
yeux l'un de l'autre , fous les habits & en
contrefaifant le perfonnage , l'un de fon
Valet , l'autre de fa Femme - de - chambre ,
tandis que Liferte & Arlequin ( on a fait de
ce perfonnage un Valet ordinaire , fous le
nom de Frontin ) pafferont pour leurs Maitres.
Les deux pères ont approuvé l'idée de
leurs enfans. De ce quadruple déguisement
réfultent des Scènes très- piquantes , & qui le
feroient davantage fi elles n'avoient pas
beaucoup trop de reffemblance entre elles.
Dorante & Silvia , tout en rougiffant de la
paffion qu'ils croient reffentir , l'une pour
un Valet , l'autre pour une Soubrette , s'attachent
infenfiblement l'un à l'autre ; Lifette
& Arlequin , malgré la furpriſe de la première
, qui croit infpirer de l'amour à un
Gentilhomme ; malgré celle du fecond , qui
'croit en inſpirer à une fille de qualité ; malgré
l'inquiétude que leur caufe le moment de
A
DE FRANCE. 91
J'explication , imitent leurs Maîtres dans la
facilité avec laquelle ils cèdent à leurs tendreffes.
Enfin Dorante fe fait connoître à
Silvia , qui garde fon fecret jufqu au moment
où le jeune homme lui a prouvé qu'il
l'aimoit véritablement pour elle , elle fe
nomme à ſon tour. Les deux Valets s'expliquent
aufli , tout le découvre & les deux
mariages le font,
La Pièce Danoife eft intitulée Henri &
Perrine, elle eft de Louis Holberg , né à
Bergue , cu Norwege , en 1684 , mort en
1754 , laiffant une fortune confidérable.
Nous ignorons la date de la première repréfentation
de cet Ouvrage, mais la Bibliothèque
du Théâtre François de M. le D. D. L.
V. nous apprend que la traduction en fut
imprimée à Copenhague en 1712. En voici
le fujet.
Léandredoit époufer Éléonore , fille de M.
Jérôme, ila envoyé Henri , fon valet , à Copenhague
pour y louer un hôtel , acheter des
équipages , & engager de nouveaux domeftiques.
Léandre ne devoit arriver que quinze
jours après Henri ; celui-ci s'eft avifé de prendre
le nom de fon Maître , & de courir la
ville avec fon train & fes habits. Éléonore,,
qui de fon côté eft allée à la campagne en
attendant le jour des noces , a laille à la
ville Perrine fa fille de chambre; l'hôtel loué
par Henri eft fitué en face de la Maifon de
M. Jérôme , Perrine a vu Henri , en eft de92
MERCURE
venue amoureufe , s'eft revêtue des habits
de fa Maîtreffe , & a reçu les foins du prétendu
Léandre fous le nom d'Éléonore ; enfin
, croyant fe tromper mutuellement , ils
conviennent de s'époufer au plus tôt. Sur ces
entrefaites Léandre eft arrivé à la ville , &
Éléonore eft revenue de la campagne ; ils
demandent l'un après l'autre à leurs domeftiques
la raiſon de leur déguiſement . Henri
& Perrine , trompés par les apparences ,
racontent leur aventure. Le premier en donne
pour preuve le portrait d'Éléonore qu'il
a reçu de Perrine , & celle-ci une bague de
Léandre qu'elle a reçue de Henri. A cette
vue ils s'indignent , ils s'enflamment de colère
, & pour fe venger l'un de l'autre , ils
accélèrent le moment de l'union . Elle s'achève.
Cependant M. Jérôme , père d'Éléonore,
qui étoit auffi à la campagne, revient à
Copenhague. Les plaintes de Léandre &
d'Éléonore le jettent tour-à- tour dans le plus
cruel embarras ; enfin tous les perſonnages fe
trouvent en préfence les uns des autres ; on
'découvre la caufe de la double erreur ; on
appaiſe la fureur de Henri & de Perrine qui
ne vouloient point fe pardonner leur fupercherie
; & Léandre reçoit la main de ſa maîtreffe.
Cette Comédie , comme elle eſt écrite ;;
ne feroit pas fupportable fur nos théâtres ;
mais l'intrigue en eft très-comique & bien
plus raifonnable que celle de Marivaux ; il
DE FRANCE. 93
eft fâcheux que cet Auteur , s'il l'a connue ,
n'en ait pas tiré plus de parti .
Le Vendredi , cinq du même mois , on a
donné la première repréſentation d'Arlequin
Roi , Dame & Valet , Comédie en trois
Actes.
Un orage a fait échouer Lélio , Arlequin
& Argentine fur les bords d'une île inconnue,
dont le Roi vient de mourir ; la loi de cette
île eft qu'à la mort du Roi , le premier étranger
qui y aborde eſt mis à ſa place . Arlequin
eft nommé Roi ; mais la même loi porte
qu'il faut époufer la veuve du Prince ou
renoncer à la Royauté. L'amour d'Arlequin
pour Argentine ne lui permet pas d'écouter
les propofitions de la Reine douairière . Sur
le refus d'Arlequin , la Reine raffemble des
troupes , le combat & le défait. Il prend la
fuite , fe revêt des habits d'une femme , afin
d'échapper aux recherches. Malgré fes foins
on le reconnoît ; il va fubir la mort , quand
Lélio , fon maître , abordé comme lui dans
l'île , nommé par la Reine géneral de fes
armées , & choifi par elle pour partager fon
Trône , retrouve en lui fon Valet , obtient
fa grâce , & lui fait époufer Argentine.
Cette Comédie n'a point eu de fuccès ,
parce qu'une plaifanterie de cette nature ne
pouvoit le foutenir pendant trois Actes , On
ya trouvé des chofes très-agréables , & des
MERCURE
1
idées qui prouvent que l'Auteur eft fait
pour traiter un genre plus élevé.
PORTRA
GRAVURES.
ORTRAIT de Georges Washington , Commandant
en Chefdes Armées Américaines , format grand in -4 °.
pour fervir de pendant à celui de Benjamin Franklin ,
deffiné par M. Cochin , & gravé par Aug. de Saint-
Aubin. Se trouve à Paris , chez M. Cochin , aux
Galeries du Louvre , & chez Aug. de Saint-Aubin ,
Graveur du Roi & de fa Bibliothèque , demeurant
actuellement rue Thérèſe , butte S Roch , & à la
Bibliothèque du Roi. Prix ,, 2 liv. 8 fols.
Cette Gravure a été faite fous les yeux de M.
Franklin , d'après un Portrait fait d'après nature , &
vérifié fur celui que M. de la Fayette a apporté en
France.
Voyage Pittorefque de l'Italie , premier Volume ,
Royaume de Naples , huitième Livraiſon.
Quatorzième Cahier de Planches enluminées
fervant de fuite à la Collection des Plantes les plus
ares & les plus curieufes qui fe cultivent , tant dans
les jardins de la Chine que dans ceux d'Europe. Prix ,
24 liy. A Paris , chez M. Buchoz , Médecin , rue de
la Harpe , vis -à-vis la Sorbonne.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
CONDUITS ONDUITE pour la première Communion , avec la
vie d'un Enfant après fa première Communion , pour
en conferver le fruit , par demandes & par réponfes.
DE FRANCE
95-
Vol. in - 8. Prix rel . 1 liv. 15 fols. A Paris , chez
Morin , Imprimeur- Libraire , rue S. Jacques.
Numéro 18 du Tome III de l'Hiftoire Ancienne.
A Paris , chez Cloufier , Imprimeur Libraire , rue
S. Jacques.
Madrigaux de M. de la Sablière , troifième Edit.
in- 18 . Prix , 1 liv. 4 fols. A Paris , chez la Veuve
Duchefne , Libraire , rue S Jacques
Lettres choifies de M. de Voiture , vol. in- 12. A
Paris , chez la même .
Calcul fait des pieds de fer , fuivant leur épaiſſeur
& largeur, à l'ufage des Serruriers , Architectes &
Toileurs , & c. par M. Bablet. Vol, in- 12. Prix,
2 liv. A Paris , chez Morin , Imprimeur-Libraire
rue S. Jacques ; & chez Edme , rue Saint-Jean-de-
Beauvais.
Évélina , ou l'entrée d'une jeune Perfonne dans le
monde , ouvrage traduit de l'Anglois. 3 vol. in- 12 .
Prix , 4 liv. Lo fols. A Paris , chez le Jay, Libraire ,
rue S. Jacques.
Tome cinquante-huitième des Caufes Célebres. A
Paris , chez Mérigot le jeune , Libraire , Quai des
Auguſtins.
Compofition du Remède de M. Daran , Chirurgien
ordinaire du Roi , publiée par lui - même. Vol.
in- 12. Prix 2 liv. broché & 2 liv . 10 fols relié. A
Paris , chez Didot , Cailleau & Méquignon
Libraires.
Relation du grand Prix rendu à Beaune , en Août
1778. Vol. in- 8 ° , Prix , 1 liv. A Dijon , chez Cauffe ,
Imprimeur du Parlement , rue S. Etienne.
MERCURE
Culture de la groffe Afperge , dite de Hollande
par M. Filaffier , in - 8 °. A Paris , chez Méquignon >
rue des Cordeliers.
· Exercices de Traductions de diverfes Langues.
Langue Angloife . Brochure in - 12. A Paris , chez
Mérigot , quai des Auguftins ; le Jay , rue S. Jacques
, & chez les Auteurs , rue S. Honoré , vis- à -vis
le Cloître ; & à Verſailles , chez Dorez , Libraire ,
fur l'efcalier de marbre. Nous rendrons compte de
cette entrepriſe , dont les Auteurs méritent la confiance
& l'encouragement du Public .
La Coquette Punie , Comédie en un Acte & en
vers , par Madame Bourette. A Paris , chez Baftien
rue du Petit-Lion . Prix , 12 fols.
TABLE.
VERS à M. Vanlo , 49 70
Le Mariage d'Hébé , Elégie Epitome fur l'état civil de la
Lumière ,
So France , &c.
Epitaphe de Newton , 52
Obfervations en faveur des
Differtation fur les Maurs
les Ufages ,
53
diens ,
Loteries
Chanfon
75;
&c. des In-
84
57 Académie Roy. de Mufiq. 87
Enigme & Logogryphe, 59 Comédie Françoife ,
Anacréon, Sapho , Théocrite , Comédie Italienne,
Mofchus , &c. 61 Gravures ,
Découvertes de M. Marat , Annonces Littéraires ,
1 fur le Feu , l'Electricité & lal
APPROBATIO N.
88
89
94
ibid.
J'AT lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 13 Novemb. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion . A Paris .
se 12 Novembre 1779. DE SANCY,
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 20 NOVEMBRE 1779 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS écrits par le Comte DE TRESS ,
fur un Exemplaire de fa Traduction de
l'Amadis de Gaule , en le remettant à la
Marquife DE MAUP *** , fa fille.
DE l'Amadi
E l'Amadis je te dois bien l'hommage.
Toi , dont je fus l'unique précepteur ,
Dieux ! qu'il m'eft doux de te voir à ton âge
Etre ma gloire & faire mon bonheur !
O mon enfant , ton efprit enchanteur ,
Ton goût exquis veillèrent fur l'Ouvrage ,
Tu le parois fouvent de quelques fleurs :
Quand je t'ai peinte en ma Briolanie ,
On voit qu'aux moeurs d'une Chevalerie ,
Qui des Amours fut toujours l'âge d'or
Je defirois ramener Galaor.
Sam. 20 Novemb. 1779. E
98
MERCURE
GARDE ce Livre , & conferve les traces
De cette main qui te fit commencer
D'heureux effais avoués par les Grâces ;
Car tu ne dois qu'à toi l'art de penſer..
De cette faulx qui fait tout difparoître ,
Ma tête approche & ne craint point les coups ;
Dans mes enfans je me fuis vu renaître.
Du long fommeil ils me défendent tous.
Du vieux Neftor , fans avoir la fageffe ,
J'espère bien atteindre à de longs jours ,
Mais j'ai besoin des plus rians fecours ..
-Je veux te voir & t'adorer fans ceffe ,
Me promener fur les bords du Permeffe ,
Boire , chanter... à de jeunes Amours
Bien innocens , voler quelque careffe ,.
Les amufer & m'amuſer toujours.
Nota. Nous ne pouvons nous empêcher de faire
partager au Public notre ſurpriſe , qu'un homme de
foixante-quatorze ans , accablé depuis dix ans d'un
furieux accès de goutte, ait fait ces vers enun moments
DE FRANCE. 99
IMPROMPTU à Mlle G.... , furfa Montre
*
qui avançoit beaucoup.
SI devançant le temps d'une aiguille preffée ,
Votre Montre l'abrège , elle eft fecrettement
L'interprète de ma pensée :
Une heure près de vous n'eft pour moi qu'un moment.
( Par M. de Saint- Ange. )
VIEILLE Épigramme de Martial
rajuſtée à la moderne.
QUEL UEL eft , Monfieur , ce joli bavard -là ,
Cet Adonis blafard , qui fait tant d'étalage ,
Ce fat , à l'oeil mourant , ce héros d'Opéra * ,
Qui pindariſe fon langage ,
>
Traîne un grand nom qu'il enfevelira ,
Et reffemble à Narciffe , adorant fon image ? -
Monfieur , c'eſt un oracle ; il vous le foutiendra,
Tout fier de fon docte ramage ,
Babillant en comère , il croit parler en fage.
Au befoin même il frondera
Les meilleurs endroits d'un ouvrage ,
Dira de graves riens , puis fe
A perfiffler enfin il montre du
rengorgera ;
courage ,
Mais il n'en a que pour cela.
Scenicus heros.
Eij
100 MERCURE
APOLOGUE ORIENTAL.
DANS ANS une Ifle de la mer des Indes , vivoit
autrefois un peuple, enfant gâté de la Nature,
dont la main liberale lui avoit prodigué, tous
les biens qui peuvent conftituer le bonheur
de l'humanité. Les hommes étoient robuftes
& bien faits , les femmes belles & modeftes.
Un efprit enjoué , une imagination vive , une
gaîté brillante , & un bon-fens qui n'étoit pas
méprifable , caractérifoient également les
deux fexes. Leur pays étoit un véritable paradis
terreftre. On n'y voyoit aucun animal
dangereux ou féroce. Le boeuf laborieux ,
l'infatigable chameau , l'éléphant docile , le
noble courfier, la pailible brebis , le chien
fidèle , le troupeau fémillant des faons , des
gazelles , des daims , obéifoient tous à la
voix de l'animal , roi de la création , & dans
lequel feul la raifon s'exprime par l'organe
de la parole, La mufique douce & touchante
des oifeaux charmoit l'oreille , pendant que
le poiffon fans crainte réjouiffoit la vue , en
jouant dans les ondes claires des ruiffeaux
qui ferpentoient de toutes parts.
L'orgueil , cette fource de maux , fe gliffa
parmi ces êtres heureux. Ils commencèrent
à fe regarder comme les feuls habitans de la
terre qui méritaffent le foin du ciel. Les préfens
dont les combloit la Nature , leur
paru
DE FRANCE. 101
rent une dette qu'elle acquittoir; & dans cette
ivreffe de vanité , jetant un oeil de mépris fur
tout ce qui les entouroit , ils imaginèrent
que les animaux , regardés par leurs ancêtres
comme des compagnons & des amis , étoient
nés pour être leurs efclaves , & devoient être
traités comme tels.
L'éperon fut inventé pour animer le cheval
; l'aiguillon pour exciter le boeuf , & les
fouets & les chaînes furent fufpendus autour
d'eux pour leur châtiment. Si la laffitude forçoit
le rapide courfier à rallentir fou pas ,l'acier
eruel déchiroit auffitôt fes flancs ; une pointe
aigue s'enfonçoit dans celui du boeuf qui ,
attaché à la charrue , s'arrêtoit un inftant
pour reprendre haleine ; & fouvent le chien
vigilant étoit battu fur le feuil de la porte, à
la fûreté de laquelle il veilloit.
Ce peuple vain ne borna pas à ces injuftices
l'abus du pouvoir qu'il avoit ufurpé.
Bientôt il ne trouva pas d'amufement plus
doux & plus noble que de tourmenter toutes
ces créatures qu'il devoit protéger. Il força
les timides habitans des bois , que les pères
avoient rendus fociables , à reprendre leur
vie fauvage , pour avoir le plaifir de les
chaffer. Les oifeaux tombèrent dans les piézes
qu'il leur tendoit ; & leurs vains & foibles
efforts , pour le dégager de leurs liens , parurent
avoir plus de charme pour lui que la
mélodie de leurs voix . Ces tyrans cefsèrent
d'admirer l'agilité du poiffon : fes mouve
E iij
102 MERCURE
mens dans les filets du pêcheur , & fon ago
nie fur le fable , étoient un fpectacle plus
agréable pour leurs yeux ou pour leur vanité ;
car ils fe glorifioient de l'art d'appefantir leur
empire fur les animaux dans tous les élémens.
Les cris de ces innocentes victimes provoquèrent
enfin la juftice fuprême. Un meffager
célefte , dépêché à un Sage , lui ordonna
d'exhorter fes concitoyens trompés à changer
de conduite , & de leur déclarer que s'ils ne
vouloient pas traiter les animaux avec la
tendreffe que tous les êtres fe doivent les uns
aux autres , ils feroient privés dans fix jours
de leur fociété & de leurs fervices.
Le fage fe hâta de leur délivrer ce meffage
décifif. L'étonnement dans lequel il les plongea
, ne leur permit pas d'abord de manifeſter
leur indignation. Cabul , qui , dans leurs affemblées
, avoit pris le plus grand afcendant ,
fe leva enfin , & leur dit : renoncerions-nous
à la dignité de notre nature , dans la crainte
de quelques inconvéniens auxquels notre induftrie
peut aisément fuppléer ? Que plutôt
tous ces animaux qu'on ofe nous comparer,
difparoiffent de leurs élémens refpectifs ,
La multitude fut aisément féduite. Plufieurs
défièrent le fort dont on les menaçoit.
Il y en eut qui en defirèrent l'accompliffement
par curiofité. Tous applaudirent. Auffitôt
le ciel s'enveloppa de ténèbres épaiffes ;
mais la confternation fut inexprimable, quand
au retour de la lumière , ils fe regardèrent les
'
+
DE FRANCE. 103
wns les autres , & fe virent demi-nuds & dé
pouillés de leurs fuperbes vêtemens.
Comme ils n'avoient pas imaginé que cette
infortune fût compriſe dans les menaces du
ciel , ils en furent très- affectés . Les Dames
fur-tout ne foutenoient pas la perte des ornemens
qui relevoient leur beauté , & dont
elles avoient fait provifion . Elles n'avoient
cru confentir qu'à une privation future , &
ne s'étoient pas doutées qu'elle dût avoir un
effet rétroactif : c'étoit pour leurs filles , &
non pour elles - mêmes , qu'elles avoient renoncé
à ces vanités.
Cependant tout ce qui avoit appartenu
aux animaux s'étoit évanoui avec eux. On
perdit en même- temps que leur fecours , la
foie , la laine , les fourrures , les plumes , les
perles , l'yvoire , l'écaille , enfin tout ce qu'on
avoit reçu jufques - là de ces innocentes créatures
, tant par don que par héritage. Le défefpoir
fut d'abord général ; les cris de douleur
qu'il infpiroit , paffant à travers un vuide
immenfe , retentirent à leurs oreilles avec un
fracas épouvantable , qui les inftruifit d'un
nouvel effet de leur châtiment. Le mouve→
ment infenfible , mais continu , de cette multitude
d'êtres qui rempliffent les quatre élémens,
& dont quelques- uns font impercep
tibles à nos yeux , ne rompoient plus , ne
modifioient plus la voix humaine : toute har
monie avoit difparu.
>
Quand le premier étonnement & la con-
E iv
104
MERCURE
7
fufion furent un peu appaifés , obligés de fe
foumettre à leur deftinée , ils cherchèrent des
confolations auprès de Cabul . Sa fierté opiniâtre
leur en fournit de conformes à fes
confeils. vani 291oge
Regardez , leur dit-il , ces gerbes dorées ,
qui fe courbent fous le poids précieux des
epis ; c'eft la récompenſe de l'induftrie de
l'homme. Seul il fait préparer le grain , &
en faire une nourriture agréable , avec las
quelle il ne craint pas le befoin. Voyez ces
grappes qui nous promettent un jus délicieux ,
ces arbres chargés d'olives , ces fruits exquis ,
ces racines falutaires , & ne regrettez point:
l'infipidité du lait , des oeufs & du miel.
Il eft vrai que nous fommes privés de nos
riches vêtemens ; mais qui nous empêche de
mêler notre coton avec l'or , & d'ajouter à
fa blancheur un éclat au- deffus de celui de la
plus belle foie ? Ces mines de diamans , ces
pierres précieufes fuppléeront amplement à
ce que nous avons perdu , & fieront mieux
fur la tête des maîtres du globe. Quant au
travail que nous ferons obligés d'entreprendre
, il fera un exercice falutaire , & même
ane occupation agréable , lorfque nous nous
rappellerons que par -là nous avons confervé
notre dignité.
Animés par les encouragemens
, ils effayerent
leurs forces qu'ils n'avoient point encore
éprouvées , & fe difposèrent
aux travaux
néceffaires pour arracher fes préfensà la terre.
DE FRANCE. Tot
ils
Quoiqu'ils manquaffent de fecours & d'inftrumens
, ils exécutèrent , avec une apparente
fatisfaction , les ouvrages différens preferits
par la néceflité, ou défignés par le luxe. Mais
quand la faifon de labourer fut venue ,
perdirent tout leur courage. Les animaux
fur lefquels tomboit la partie la plus pénible
de cette tâche , furent regrettés fincèrement ,
& l'agriculture ne parut plus une occupation
agréable.
Les fillons tracés par l'homme n'avoient
pas la moitié de la profondeur de ceux que
les boeufs imprimoient auparavant dans la
terre, Ils n'étoient plus engraiffés par ces
milliards d'infectes & de reptiles qui y naiffoient
, y vivoient & y mouroient pour les
fertilifer, La moiffon ne payoit qu'à demi
les efforts qu'elle avoit coûtés , & fourniffoit
à peine à la provision de l'année. Les arbres
éprouvoient la même ftérilité , les fruits &
les racines avoient perdu leur faveur : cette
multitude de créatures invifibles , que la fageffe
divine avoit créées , ceffant de fenourrio
fobrement fur les plantes , ne les préparoin
plus à recevoir la bénigne influence du foleil..
La prévoyance de la Nature, qui proportionne :
fes productions au nombre de fes enfans , avoit
auffi fupprimé une abondance , inutile à une
fenle efpèce d'êtres , dont l'ingratitude avoit:
mérité d'ailleurs un châtiment..
3: *
La difette des fubfiftances décourageanon
feulement les arts, elle excita encore envie ,,
Ey.
106 MERCURE
l'injuſtice & la défiance. Celui qui avoit entaffé
plus de provifions que fes voiſins , étoit
dans la crainte perpétuelle de fe les voir enlever.
Sa maifon n'étant plus fous la garde
du chien fidèle , il étoit obligé d'ajouter des
veilles pénibles aux fatigues du jour. On ne
pouvoit acheter le fecours d'aucun mercenaire
, dans un pays où l'argent , inutile , ne.
repréfentoit pas des alimens dont chacun
craignoit de manquer.
C'est ainsi que parla Sadi.
Explication de l'Énigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'énigme eft le Doigt; celui
du Logogryphe eft Gendarme , où le trouventgrenade
, germe , mer , ré, genre , danger,
règne.
ÉNIGM E.
JE fuis grand , je fuis gros , ou même imperceptible ;
On m'accufe de dureté ,
On me trouve pourtant quelquefois trop flexible.
Rien n'eft mieux établi que mon utilité ;
J'ai des frères fans nombre , & de toutes les tailles :
On nous voit à Paris , au Village , à Versailles ;
Souvent je fuis l'objet le plus vil , le plus bas ,
Même d'un animal j'accompagne les pas ;
DE. FRANCE. 107
>
D'autres fois , par un fort qui peut-être t'étonné ,
Je m'élève , Lecteur , jufques à la Couronne;
Ma chûte, en plus d'un lieu, foit de jour, foit de nuit
A caufé grand dommage & fait beaucoup de bruit :
J'affecte de douleur l'endroit où je me place ;
Enfin mon nom jouit des plus brillans deſtins ;
Parmi les Pairs , parmi les Saints,
Si tu veux me chercher tu trouveras ma place .
LOGOGRY PHE.
JEE fuis un être maſculin ,
Commun , utile , néceffaire ,
Inanimé pour l'ordinaire ;
Mais qui , fans l'aide de Merlin ,
Peut quelque jour voir la lumière.
Je me traîne fur quatre pieds ;
Pour peu que vous les obferviez ,
Sans vous trop mettre à la torture ,
Vous Y verrez un élément
Qu'on craint , qu'on aime également ;
Un ornement d'Architecture ;
Le nom de maints individus
Qui furent & qui ne font plus ;
Un terme propre à la Rubrique ,
De même qu'à l'Arithmétique ;
Une dure interjection
E vj
MERCURE
*
Qui prouve de l'affliction. "
Bref, dans peu mon Lecteur , peut-être ,
En m'avalant , va me connoître
Puis en riant dira mon nom.com 1
Abonné au Mercure ( Par M. Ch .
)..
à Clermont-Ferrant , en Auvergne. ).
Q BU VO 313
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
ANNALES DE TACITE , en Latin & en:
François , par J. H. Dotteville , de l'Oratoire.
A Paris , chez Moutard , Imprimeur--
Libraire de la Reine , de Madame , & de
Madame la Comteffe d'Artois , hôtel de
Cluny , rue des Mathurins, dat
DISON'S la vérité : on ne fait pas bien encore
ce que c'eft que traduire . Il faut avouer
que ce n'eft pas une petite affaire que de
rendre dans notre langue , d'une manière à
la fois exacte & originale , les beautés de:
ftyle des grands Écrivains de l'antiquité. A
Dieu ne plaife que nous prétendions égaler
le mérite du Traducteur à celui de l'Autent
qui invente . L'invention eft fans doute le
premier de tous les talens . Mais il n'en eft
pas moins certain qu'il eft plus difficile , du
moins en François, de traduire les penfees dee
DE FRANCE. 109
anciens
*
que de traduire fes propres penfées.
On en appelle aux perfonnes qui ont
pris la peine d'en faire l'épreuve. Ce n'eft
point un jugement de caprice & de fantaisie :
il eft fonde fur la raifon & fut l'expérience..
La Bruyère , Traducteur de Théophrafte ,
qu'un profateur foible , & qui n'a rien
erde commun avec la Bruyère ,, peintre des
moeurs de fon fiécle..On.cherche en vain dans.
fa verfion ce ſtyle nerveux & précis , ces expreffions
vives & énergiques , ces tours fins
& élégamment familiers qui rendent fa compofition
originale fi neuve & fi piquante.
L'Hiftorien qui fait le fujet de cet article ,
offre encore un exemple non moins remar
quable. L'Abbé de la Bletterie , qui eft fi loin
de la manière de Tacire ,. comme Traducteur
, femble en quelque forte s'en être rapproché
comme continuateur ; quoiqu'il n'en
foit pas moins vrai de dire que la manière
de cet Auteur eft inimitable.. Chaque . phrafe
eft de la précifion la plus exacte.. " Point de
figne fuperflu , dit M. Thomas dans fon
Effai fur les Éloges , point de cortège
inutile. Les penfees fe preffènt & entrent
Ileft à propos qu'on ne me comprenne pas à
demi. Par traduction , je n'entends pas une verfion
littérale ou une imitation plus ou moins rapprochée
de l'original. Ce travail n'offre pas de grandes diffi
cultés , & nous avons en ce genre quelques ouvrages
eftimables. Mais avons-nous en profe une bonne tradaction
proprement dite ? Je ne me charge pas de la .
réponſe.
-110 MERCURE
"
» en foule dans l'imagination ; mais elles la
rempliffent fans la fatiguer jamais ». En
effet , il emploie toujours le terme le plus
propre , c'est-à- dire , celui qui , outre l'idée
principale , rappelle le plus d'idées acceffoires
convenables à la circonftance ; ou
plutôt l'emploi des mots eft chez lui une
véritable création. Voilà la magie de fon
ftyle ; & voilà ce qui doit faire à jamais le
défeſpoir de tous les Traducteurs . Semblable
à ces vins , dont un peu d'amertume rend la
sève plus recommandable , fon ſtyle a je ne
fais quelle humeur qui ajoute encore à fon
énergie. A cet égard l'éloquent Genevois a
beaucoup d'analogie avec le caractère d'efprit
de Tacite ; & il femble qu'il eût été plus,
capable qu'un autre de le traduire , fans l'affoiblir
, & de rendre fon laconifme fans tomber
dans la féchereffe.
Au furplus , entre les Cenfeurs qui trouvent
quelque chofe à redire à la manière de
cet Hiftorien , il n'y en a point de plus excufables
que ceux qui fe plaignent fimplement
de fon obfcurité. Effectivement , pour ceux
même qui possèdent le mieux la langue Latine
, fon fens eft quelquefois difficile à comprendre.
Il étoit donc à defirer que quelque
Latinifte habile fe chargeât d'interpréter fidè
lement fon texte , & de faciliter une étude
auffi importante. Telle eft l'obligation que
nous avons au Père Dotteville , qui mérite
d'autant plus d'éloges , qu'il paroît plus défintéreffé
à cet égard , & qu'il femble n'avoir
DE FRANCE. MIR
eu d'autre but que de fe rendre modeftement
utile. On en va juger par fon Avertiffement
, qu'il eft à propos de tranfcrire en
entier.no
" Comme l'édition du règne de Tibère ,
» par M. de la B. , eft entièrement épuifée ,
» & que je me fuis fait un plan différent du
fien, dans les Volumes que j'avois deſtinés
» ày fervir de fuite , j'ai cru pouvoir rif-
» quer une nouvelle traduction de ce com-
» mencement des Annales de Tacite. Mon,
» intention n'eft ni de lutter contre le célè-
» bre Académicien , ni de réformer ſon ou-
» vrage. Malgré les défauts qu'on y a pu
» reprendre , ( & quel ouvrage eft exempt,
» de défauts ! ) j'ai pris le parti de le copier
» en plufieurs endroits , me trouvant dans
l'impoffibilité de faire mieux ; mais j'ai
» été plus fouvent encore obligé de l'aban-
» donner , parce qu'il n'a pas cru devoir
" rendre la brièveté de fon Auteur. C'eft ce,
,,
qu'il déclare lui- même en termes équiva
» lens , pages 38 , 39 & 40 de la Préface., .
" Si j'ai atteint le but que je me fuis pro-
"
pofé , mon travail , quoiqu'inférieur au
≫fien , à bien des égards , fera plus propre à
» donner une idée du ftyle , & quelquefois
» même des pensées de Tacite. Au furplus ,
»ic'eft au Public à redemander le Tibère de
M. de la B. , fi l'on juge que le nombre
» des exemplaires déjà répandus , n'eſt pas
» fuffifant.
i
وو
Nous propofons cet Avertiffement pour
172 MERCURE C
modèle & pour leçon à ces Écrivains qui ,
ne pouvant fe diffimuler qu'il n'y a qu'un
très - petit nombre de poffeffeurs des talens
Pauci quos aquus amavit
th supto ubiqal
Cup : 9197 Jupiter
.
"gone dal zigioning
inter
cherchent
à les remplacer par le charlata
nifme littéraire , & par les fauffes prétentions
de la médiocrité orgueilleufe . L'exemple
du Père Dotteville doit leur apprendre
qu'ils entendroient beaucoup mieux leurs vé
ritables intérêts , s'ils vouloient le borner à
être des Littérateurs inftruits , & à faire ref
pecter la profeflion des Lettres par ce ton
d'honnêteté & par cet efprit de juftice . L
Au refte , ce même Avertiffement indique
affez quel eft le travail du Père Dotteville
fur les Annales de Tacite, Il fuffira d'une
courte citation pour mettre le Lecteur à
portée d'en juger lui-même. Nous n'entrerons
dans aucun détail de critique. Il eft des Lit
érateurs refpectables & modeftes envers left
quels la cenfure doit être indulgente pour
être équitable. Nous nous bornerons à met
tre en regard la traduction du même pallage
par M. d'Alembert.. C'eft fur-tout en ma
tière de traduction que la comparaifon eft ,
la méthode la meilleure pour juger avec une
entière connoiffance de caufe."
Urbem Romam à principio reges habuere.
Eibertatem & Confulatum L. Brutus inftituit:
Dictature ad tempus fumehantur : negle
Decemviralis poteftas ultrà bienniunt , neque
DE FRANGE. 113
Tribunorum militum Confulare jus diù valuit.
Non Cinna , non Sulla longa dominatio : &
Pompei Craffiquepotentia , citò in Cafarem ;
Lepidi atque Antonii arma in Auguftum cefsére,
qui cuncta difcordiis civilibus felfas
nomine principis fub imperium accepit.
LE P. DOTTEVILLE.
Rome fut d'abord
4
foumile à des Rois.
Brutus y établit le
Confulat & la liberté.
On ne recouroit à la
Dictature qu'au befoin.
La puillance des
Décemvirs ne fut reconnue
que pendant
deux années. Les Tribuns
militaires , revê
tus du pouvoir des
Confuls durèrent
peu , ainfi que la domination
de Sylla &
que celle de Cinna.
L'autorité de Pompée
& de Craffus ne tarda
pas à paffer toute entière
à Cefar , & le
pouvoir militaire de
Lépide & d'Antoine
à Augufte , qui , pro-
* M. D'ALEMBERT.
د
Rome fut d'abord
foumife à des Rois.
Brutus lui donna la
liberté & les Confuls.
On créoit au befoin des
Dictateurs paffagers.
Le pouvoir des Décemvirs
ne dura que
deux ans. Les Tribuns
Confulaires cefsèrent
bientôt. Cinna & Sylla
régnèrent peu. Le
fort des armes fitpaf
fer rapidement l'au
torité de Pompée
de Craffus à Céfar ,
de Lépide & d'Antoi
ne'd Augufte , qui ,
fous le nom de Chef
devint le maître de
l'État , épuisé par les
guerres civiles.
fitant de l'abattement où la Diſcorde avoit
jeté la République , réunit tous les genres de
114
MER CURE .
pouvoir en fa perfonne fous le nom de Prince.
On voit affez que le Père Dotreville n'a voulu
qu'interpréter Tacite, & que M. d'Alembert
s'eft propofé de le traduire. La verſion de l'Oratorien
a une exactitude laborieufe & trop
foumife aux procédés de la langue originale.
Mais l'Écrivain Philofophe, fi digne de tenir la
plume à l'Académie Françoife, a véritablement
fait parler notre langue à Tacite : il a furendre
toutes les beaurés de fon ftyle , & imiter à la
fois fa préciſion & fon élégance. On a beaucoup
à regretter qu'il ne fe foit exercé à tra
duire que des fragmens ; les perfonnes qui
n'entendent pas la langue Latine auroient pu
fe confoler de ne pouvoir pas lire dans le
texte le premier de tous les Hiftoriens. Un
autre Écrivain , dont l'élocution eft brillante
, & qui eft d'autant plus propre à bien
traduire , que la Nature femble l'avoir doué
d'une imagination capable de produire , travaille
à nous donner en François les Annales
de Tacite. L'Auteur de cet Article ofe pro
mettre d'avance au Public une bonne traduction
; il ofe même affurer qu'elle fera excellente
, pourvu que le nouveau Traducteur
n'ait pas trop fouvent recours aux équivalens ,
& qu'il fe défende de l'ambition dangereufe
de furpaffer fon original , ce qui néceffairement
le rendroit infidèle .
Nil defperandum.
* M. Dureau de la Malle.
DE FRANCE. 115
ESSAIS fur la Minéralogie & la Métallurgie ,
par M. le Marquis de Luchet , Confeiller
Privé des Légations de S. A. S. Mgr le
Landgrave de Heffe- Caffel , des Académies
de Marfeille , d'Erfurht , Secrétaire-
Perpétuel de la Société des Antiquités de
Gaffel, &c.
aln
Itum eft in vifcera terra';
Quafque recondiderat Stygiifque admoverat umbris ,
Effodiuntur opes , irritamenta malorum. Ovide.
A Matricht , chez Jean-Edme Dufour ,
& Philippe Roux , Imprimeurs-Libraires
Affociés , 1779. in- 8°.
On n'auroit pas une idée jufte de cet
Quvrage , fi on le regardoit comme un Livre
élémentaire fur la Minéralogie & la Métallurgie
, c'eft , à proprement parler , une introduction
à ces Sciences , dans laquelle l'Auteur
indique les connoiffances qu'il faut
avoir pour les étudier & les pratiquer avec
fuccès ; mais on peut dire que les avis qu'il
donne à ce fujet , d'après fa propre expérience
, font dans un fens , encore plus inporrans
& plus utiles que la Science même
la plus profonde.
Dans la première des trois parties dont ces
Effais font compofés , M. le Marquis de Lu
chet dit les chofes les plus fenfées fur ce que
doit favoir un Minéralogifte avant de jeter
les fondemens d'une exploitation de mines ;
116
MERCURE
il expofe & réfute les objections contre ces
fortes d'entreprifes ; il indique un petit nombre
des meilleurs Auteurs , dans lefquels on
doit puifer les connoiffances effentielles ; il
recommande avec raifon l'étude de la Phyfique
, de l'Hiftoire Naturelle , des principes
de la Géométrie, de la Mécanique , du Deffin ,
de la Chimie , & fait fentir l'utilité des
voyages & le danger des fyftêmes .. and
On ne trouve pas moins d'intérêt dans ce
que M. le Marquis de Luchet dit dans la feconde
Partie , fur les efpèces de mines fue
lefquelles il convient d'exercer fes connoiffances
; dans les excellens avis qu'il donne fur
l'attention qu'on doit faire au climat , au
caractère des habitans , à l'état des chemins ,
à l'abondance des pacages , aux eaux ; aux
forêts , au prix des denrées , aux fêtes , aux
droits , & à plufieurs autres acceffoires
utiles.len
L'Auteur fait dans cette feconde Parrie
une énumération excellente de nos principales
mines de France ; & ce qu'il dit à cette
occafion de nos rivières aurifères , eft un
morceau d'Hiftoire Naturelle , contenant des
obfervations auffi neuves que curieufes , &
qui méritent d'autant plus d'attention , que
l'Auteur ajoute en finillant : c'est par moimême
quej'ai vu je n'ai pas fait deux expériences
, mais cent ; ce n'eft pas pendant quel
ques mois , c'eft pendant cinq années.... &
tout prouve qu'il ne dit en cela que la plus
exacte vérité.
DE FRANCE 117
Les objets de la troisième partie font la
manière dont un Minéralogifte doit exercer
Les connoiffances , l'Auteur y traite de la calcination
ou du grillage des minéraux , de la
fonte , de l'affinage , & finit par quelques additions
, éclairciffemens & obfervations.
Cette dernière Partie eft encore plus intéresfante
& plus importante que les deux pre
mières , en ce qu'elle contient des vues neuves
, des projets bien entendus de réformation
, d'amélioration , d'économie , fondés
, non fur des idées fyftématiques , mais
fur des faits bien conftatés , fur des expérien
çes faites avec foin & intelligence , & enfin
fur la pratique confommée d'un obſervateur
auffi exact que favant , qui ne conſeille
que ce qui lui a réuffi . On peut dire que par
ce mérite , malheureufement fort peu com
mun , cet ouvrage devient d'une nécellité indifpenfable
pour tous ceux qui veulent employer
leur fortune à l'exploitation des
mines.
Parmi les Auteurs que cite M. le Marquis
de Luchet , & qui la plupart font modernes ,
il y en a peu dont il ne faffe quelque critique
; mais cette critique , toujours honnête
& jufte , quoique quelquefois un peu févère ,
ne paroît dictée que par l'amour du bien &
du vrai , & ne peut par confequent offenfer
ceux qui en font l'objet.
Enfin un avantage affez rare dans les
Livres de Sciences & d'Arts , c'eft celui
d'un ftyle qui attache & fait lire l'ouvrage
118 MERCURE
entier avec plaifir & intérêt ; on en pourra
juger par le tableau fuivant.
« Nous avons vu au mois de Septembre
" 1772 , dans les montagnes des Cevennes ,
» un fleuve égaré , ne fachant où porter fes
» eaux , rouler avec fracas , à travers les'
» campagnes , d'énormes rochers , dont le
poids feul détruifoit les maifons ; 'des
» murs rompus & non démolis , emportés
» par la rapidité des eaux , alloient briſer
» en un moment des digues que la main des
» hommes avoit cru oppofer au temps ; des
» prairies entières ne faifoient qu'épaiffir les
ور
و د
""
ور
eaux , & laiffoient nue la roche qui leur
» fervoit de bafe ; les troupeaux effrayés s'efforçoient
de gravir les montagnes ; mais
» renverfés par les arbres détachés de leur
» fommet , ils groffiffoient les débris qui al-
» loient annoncer au loin la défolation. Les
» cadavres fortans d'un cimetière délayé ,
» flottoient dans les rues d'une ville. »
L'ART du Diftillateur & Marchand de
liqueurs , par M. Dubuiffon ancien
Maître Diftillateur . 2 vol. in- 8°. Prix
7 liv . 4 fols. A Paris , chez l'Auteur
rue Mignon ; M. Dubuiffon fils , au caveau
du Palais Royal ; & M. Cufin , au
Café Dubuiffon , vis-à- vis l'ancienne Comédie
Françoife.
Un Apothicaire de cette Capitale , M. de
Machi , a déjà donné fur le même fujet un
DE FRANCE. 119
Ouvrage , pour fervir de fuite à la grande
collection des Arts & Métiers , entrepriſe
depuis quelques années fous les aufpices de
l'Académie des Sciences .
M. Dubuiffon a cru que la matière n'y
étoit point approfondie ; qu'on pouvoit y
ajouter un grand nombre d'obfervations nouvelles,
& que fon prédéceffeur en avoit hafardé
plufieurs qui devoient être ou rectifiées
ou rejetées. Dans la plupart des critiques de
l'Auteur , on apperçoit combien l'expérience
a de fupériorité lorfqu'elle attaque un Théoricien
qui n'a fait des épreuves qu'en petit,
& dont le favoir eft fondé prefque tout entier
fur les fables mouvans de la métaphy 1
fique & de l'analogie.
La perfection de l'Art du Diftillateur confifte
fur-tout dans la manipulation & dans
le choix des inftrumens & des matières premières
: M. Dubuiffon s'attache à tráiter ces.
objets avec la clarté dont ils font fufceptibles
; il conduit l'Artifte dans les différentes.
routes qu'il a parcourues lui- même pendant
quarante ans , fait remarquer à l'inexpérience
les inconvéniens & les avantages de chaque
méthode , lui rend compte des tentatives.
qu'il a faites , des obftacles qu'il a rencontrés
& des moyens qu'il a mis en oeuvre pour
les furmonter.
Ses idées fur l'eau-de- vie en général , fur
les matières hétérogènes qui dégradent celle
du commerce , fur les réfrigérans néceffaires
pour la rectifier , fur l'efpèce d'étamage dont
120 MERCURE
on doit revêtir l'intérieur des vaiffeaux diftillatoires
, fur la caufe de la faveur empyreumatique
que contracte ordinairement cette
liqueur quand on la diftille , & fur les moyens
d'y remédier , méritent l'attention & la reconnoiffance
des gens de l'Art .
Les articles concernant le thé , le café ,
le chocolat , fuppofent une multitude de
recherches non moins intéreffantes pour
ceux qui font ufage de ces fubftances , que
pour ceux qui les préparent , ou qui en font
un objet de commerce. L'Auteur penfe qu'il
feroit poffible de rendre le café de nos Ifles
de Bourbon & de Java , & même ceux de
la Martinique , aufli bons , auffi odoriférans
que ceux qui nous viennent de l'Arabie.
L'infériorité & les différences entre nos cafés
proviennent , 1 ° . de ce qu'on les cueille
avant qu'ils aient atteint leur maturité parfaite.
2 °. De ce qu'on expofe à l'ardeur du
foleil cette graine trop fraîchement mondée
de fon enveloppe. Il propofe de la laiffer
fécher dans fon enveloppe , pour faciliter la
concentration des parties odorantes. Il voudroit
aufli que les planchers qui fervent de
féchoirs fuffent conftruits avec des clayes
qui , laiffant à l'air un cours plus libre , faciliteroient
l'évaporation de l'humidité contenue
dans cette graine.
La manière de fécher les amandes du
cacao , de les torréfier , de les réduire en
pâte , de les unir au fucre , l'art de préparer
la canelle , la vanille & l'ambre , pour en
compofer
1
DE FRANCE. 121
compofer nos chocolats ; le moyen de diftinguer
les bons des médiocres , & ceux ci
des mauvais , forment une des parties les
mieux vués du traité de M. Dubuiffon...
A tous ces détails purement relatifs à
l'Art , on trouve encore les propriétés médicinales
de chaque compofé. L'Auteur paroft
avoir recueilli avec beaucoup de foin
tout ce qui eft épars fur ces différens objets ,
dans les ouvrages des Chimiftes , des Pharmaciens
& des Médecins les plus célèbres.
Ne pouvant
ivre
M. Dubuiffon dans la
multitude de procédés qu'il développe , foit .
pour confire , diftiller & conferver les fruits ,
foit pour compofer toutes les espèces de
liqueurs , foit pour faire les glaces , les
forbets , les crêmes , les émulfions & les
diverfes pâtes qui font du reffort de fon
Art , nous dirons avec M. Macquer , Cenfeur
de l'Ouvrage , & plus capable que nous
d'en apprécier le mérite , qu'il renferme une
grande quantité de bonnes obfervations , &
qu'il eft digne d'être favorablement accueilli
du Public.
1
C
oo ibina
uh peritro
Sam. 20 Novemb. 1779.
122 MERCURE
SPECTACLES.
COMÉDIE ITALIENNĖ.
LE Samedi 13 de ce mois , on a repréſenté
pour la première fois , les Événemens Impré
vus , Comédie en trois Actes , mêlée de mufique.
Cet ouvrage eft de M. d'Héle. Il avoit été
joué à Verſailles devant Leurs Majeſtés , le
Jeudi précédent avec beaucoup de fuccès ,"
& n'a pas été moins bien accueilli fur le
Théâtre de la Comédie Italienne. Nous en
rendrons compte dans le N° prochain , à l'article
des Nouvelles Littéraires.
La Mufique eft de M. Grétry , compofiteur
plein d'efprit & de grâces , qui juſqu'ici
a compté fes fuccès par le nombre de fes
ouvrages. Cette nouvelle compofition paroît
avoir été faite dans l'idée de lutter ou de
fe rapprocher du genre des Auteurs Italiens,
dont on exécute les Opéras bouffons fur le
Théâtre de l'Académie Royale de Mufique.
Si telle a été fon intention , il la fouvent
remplie à la fatisfaction des amateurs . La
finale du premier Acte ; le Duo dialogué
du fecond entre Lifette & René ; le commencement
de la finale du même acte , jufqu'au
moment où la Comteffe arrive ; le Duo de la
fcène cinquième du troisième acte, entre LaDE
FRANCE. 123
fleur & René : tous ces morceaux font bien
faits , écrits dans le ftyle qui leur convient ,
& ont mérité tous les fuffrages qu'ils ont obtenus.
Nous avons trouvé de la confufion &
des oppofitions un peu brufques dans le quatuor
du fecond acte : Ah ! que je fuis à plaindre
; nous aurions defiré plus d'ordre, & une
diftribution mieux entendue dans les parties
de chant qui terminent la finale du fecond
acte. On eft en quelque façon convenu de
ne chercher que des effets de musique dans
les Opéras bouffons Italiens ; nous ne croyons
pas qu'on ait encore fait , ni qu'on puiffe.
faire cette convention pour les ouvrages qui
appartiennent à notre Théâtre. Il eſt donc
effentiel que nos Muficiens n'emploient
qu'avec la plus grande économie ces effets
bruyans & prolongés qui rallentiffent l'action
, privent le Spectateur de l'intelligence du
Drame , & nuifent par conféquent à l'intérêt.
M. Grétry eft plus fait qu'un autre pour fentir
la jufteffe de ce principe , auquel il nous
femble qu'il a manqué de tems en tems ,
dans l'ouvrage dont il s'agit .
Les rôles ont été joués par MM. Michu ,
Clairval , Suin , Trial ; par Mdes Billioni
Colombe , Gonthier. Mde Dugazon 2
rempli le perfonnage de Lifette avec beaucoup
de vérité & d'intelligence . M. Ménier ,
dans le rôle de René, a prouvé qu'ils'occupoit
de fon état & de mériter les applaudiffemens
du Public. Nous engageons M. Rozières à
Le fouvenir que le moyen de ceffer d'être
Fij
124
MERCURE
comique , eft de fe livrer à la charge. Il a
trop de talent pour ne pas réfléchir fur cette
obfervation , & pour n'en pas profiter.
ACADÉMIE.
L'ACADÉMIE des Sciences a tenu le Samedi 13 , la
Séance publique de la Saint- Martin. Après la lecture
de deux Programmes pour les Prix , dont on
trouvera l'annonce dans la partie politique , on y a
lu huit Mémoires .
1º. Sur une méthode de reconnoître la fineffe
des laines , par M. Daubenton . Ce font les . fils
les plus gros de chaque efpèce de laine qui doivent
en déterminer l'efpèce , parce qu'il n'y a pas
de flocon de laine groffe qui ne contienne des
fils de la première fineffe. La groffeur des fils eft
mefurée avec une espèce de micromètré dont M.
Daubenton donne la defcription. Après avoir trouvé
par cette méthode un certain nombre de claffes de
laines , on peut en placer des échantillons fur une
étoffe noire , & alors l'infpection feule fuffira pour
ranger une laine propofée dans la claffe qui lui appartient.
Cette méthode ainfi conſidérée , réunit à
l'exactitude d'une méthode phyfique , la fimplicité
& la promptitude qu'on exige d'une méthode
ufuelle.
2º. Sur les réfractions , par M. le Monier. L'objet
de ce Mémoire eft de prouver par les obfervations
faites à la Nouvelle Zemble par les Hollandois
en 1597 , que la condenſation de l'athmosphère
produite par le froid, augmente les réfractions horifontales
d'une quantité confidérable , & qu'ainfi on
doit avoir égard à cet élément dans les calculs qu'on
fait en mer pour déterminer le lieu du navire.
3° . Sur un inftrument propre à meſurer la denfité
}
DE FRANCE. 125
de l'air, par M. de Fouchy. Le baromètre donne le
'poids d'une colonne entière de l'athmosphère. L'inftrument
de M. de Fouchy donne les variations du poids
de la couche d'air où l'on place fon inftrument. Le
principe en eft fimple. Une boule , remplie d'an air
dont on confidère la denfité comme l'unité , eft mife
en équilibre avec une balle de plomb , la denfité de
la couche d'air de l'athmofphère où le trouve l'inftrument
, étant la même que celle de l'air qui remplit
la boule : fi l'air fe raréfie , l'équilibre eft rompu , &
la boule d'air devient plus pefante ; s'il fe condenfe
c'eft le plomb qui l'emporte. Pour mefurer la quan
tité de ces variations , M. de Fouchy place la boule
& le plomb aux deux extrémités du fléau d'une
balance ; le fléau eft ajusté fur une courbe qu'on
pofe fur un plan uni ; lorfque l'équilibre fe rompt , le
Aéau quitte la direction horizontale ; mais alors le
point d'appui change , jufqu'à ce que l'équilibre foit
rétabli , & la courbe eft calculée de manière que
les changemens dans la denfité de l'air foit proportionnels
aux angles que le fléau doit faire avec l'horizon
pour être en équilibre.
4° . Sur la comète dont on attend le retour vers
1789 , par M. Pingré. Cette comète a paru en 1661
& en 1532 : mais n'a - t-elle été observée que ces deux
fois ? Et dans les années qui répondent à cette période
d'environ 128 ans , a-t- elle paffé fans être apperçue ?
M. Pingré a examiné fous ce point de vue la lifte
de toutes les comètes , & de 1532 à l'année 11
avant notre ère , il en a trouvé 10 dont l'apparition
s'accorde avec les époques des retours de la comète
de 1661 .
5. Sur la réfiftance des fluides , par M. l'Abbé
Boffut. Ce Mémoire renferme une nouvelle loi pour
les réfiftances obliques : loi que l'on avoit inutilement
cherchée jufqu'ici . M. l'Abbé Boffut a fait ces
expériences avec un de fes confrères ; mais la décou
Fij
116 MERCURE
verte de cette nouvelle loi appartient , fans partage ,
au Savant Profeffeur d'Hydrodinamique.
6. Sur des Lunettes à double , image , par M.
Jeaurat . Les images des Aftres paroiffent doubles
dans ces lunettes ; elles font égales & oppofées. Cette
conftruction peut faciliter un grand nombre d'obfervations
, & même en procurer qui auroient été
impoffibles avec les conftructions ordinaires.
7. Sur l'organe de la voix , par M. Vicq d'Azir.
Ce Mémoire renferme la defcription comparée du
Jarinx de prefque tous les gentes d'animaux. Il en ré-
Sulte que ceux dont le larinx eft de la ftructure la
plus compliquée , font ceux dont la voix eft la moins
agréable pour nos oreilles . Les oifeaux , dont la voix
eft la plus harmonieufe , felon nous , ont au contraire
le larinx de la ftructure la plus fimple . En exa.
minant les larinx de l'âne , du finge hurleur , du paragoa
( oifeau d'Amérique ) , &c. il eft impoffible
de fe flatter que се foit pour nous que la Nature air
pris tant de peine. Les larinx de la grenouille & du
crapaud paroiffent mieux difpofés pour l'harmonie
que ceux du roffignol & du ferin . Ce Mémoire n'eft
que le commencement d'un grand travail que M.
Vicq d'Azir a entrepris fur l'organe de la voix , de
concert avec M. Vandermonde ; & nous pouvons efpérer
de ce travail tout ce que le génie de l'Anatomie
& celui des Mathématiques unis à des connoiffances
profondes en mufique , peuvent produire de découvertes.
:
8. M. Bucquet a lu un Mémoire fur les airs in-
-flammables il n'en reconnoît qu'un feul , plus on
moins pur , & c'eft à fon mélange avec d'autres airs
qu'il faut rapporter les phénomènes différens qu'il
produit , felon qu'il a été tiré de la terre des marais
ou des métaux , &c.
DE FRANCE. 127
JE
VARIÉTÉ S.
LETTRE au Rédacteur du Mercure.
E ne lis jamais , Monfieur , les Annales de M.
Linguet , parce que je n'ai pas de temps à perdre ;
mais en parcourant ces jours- ci la Feuille des Affiches
de Paris , No. 30s , j'y ai vu citée une phrafe de cet
Auteur qui m'a beaucoup fait rire. M. Linguet dit
qu'en conféquence du tremblement de terre de Lisbonne
de 1755 , l'Angleterre & les Provinces de
France qui l'avoifinent font peut - être devenues plus
Septentrionales ; & il foupçonne très - plaifamment
que c'eft la raifon pour laquelle le vin de Champagne
eit devenu moins bon , felon lui , depuis cette épo
que . Si M. Linguet avoit les plus minces notions !
d'Aftronomie & de Phyfique , il fauroit qu'un lien de
la terre ne peut devenir plus feptentrional ou plus ,
méridional fans que l'axe du globe change fenfiblement
; & il rougiroit de croire que le tremblement
de terre de Lisbonne ait pu produire un tel effet ;
mais s'il avoit au moins la plus légère teinture des
élémens de Géographie , il fauroit que dans le cas où
un lieu de la terre deviendroit plus feptentrional ou
plus méridional , on s'en appercevroit fur le champ ,
& très - aifément , par le changement de la latitude ;
& le plus petit écolier en ce genre lui auroit appris
que depuis 1755 , la latitude de Londres & celle de
Paris n'ont point changé. Il a cru pouvoir hafarder
impunément cette fottife commé beaucoup d'autres ,
& ne s'eft pas douté , grâce à fes profondes connoiffances
, qu'il étoit fi facile de la tourner en ridicule.
Cette preuve , un peu fâcheufe de l'ignorance la
plus groffière , pourra caufer quelque mortification à
Fiv
128 MERCURE
M. Linguet ; mais il doit en être bien dédommagé
par le rare éloge que lui donne dans la même Feuille
un Archivifte de Corbie , grand juge à coup fûr en
matière de goût. Cet Archivifte nous apprend que
M. Linguet eft le premier Ecrivain de la France ,
puifque J. J. Rouffeau n'eft plus. Ce n'étoit pas toutà-
fait l'opinion de M. de Voltaire , qui , comme le
fayent tous fes amis , appeloit M. Linguet le premier
Écrivain des Charniers fans conteftation. Tel
eft auffi l'avis unanime de tous ceux qui fe connoiffent
tant foit peu en ftyle , & qui ne prennent pas
des métaphores ridicules pour de l'imagination , des
injures groffières pour de l'efprit , & les hurlemens
d'un forcené pour de l'éloquence ; mais cet avis
unanime doit céder , comme de raifon , à celui
d'un lifeur de vieux parchemins. On peut voir dans
les oeuvres de M. de la Harpe , Tom . V. pag. 153
& fuiv. , des échantillons curieux du beau ftyle de
M. Linguet , échantillons qu'il feroit facile de multiplier
à l'infini , fi la chofe en valoit la peine , &
s'il n'étoit pas jufce de laiffer cet Écrivain des Charniers
jouir en paix du fuffrage des Archiviſtes Picards.
Je fuis , & c .
OBSERVATIONS concernant M. de S. P. ,
& MM. les Journalistes de Paris & des
Savans.
M. DE S. P. , Auteur de l'Ouvrage intitulé le
Neutonianifme de Voltaire , s'eft égayé aux dépens
de cet homme illuftre . Le Journal des Savans , du
mois de Novembre dernier , s'eft égayé à l'exemple
de M. de S. P. , & MM. les Journaliſtes de Paris
ont fuivi les traces du Journal des Savans. Au milieu
de cette gaieté générale , je n'ai pu m'empêcher de
DE FRANCE. 129
rire auffi ; mais ce n'eft pas aux dépens de M. de
Voltaire.
Son Critique lui reproche trois abfurdités trèsplaifantes
; la première fur la caufe de l'afcenfion des
liqueurs dans les tubes capillaires ; M. de Voltaire
l'attribue , dir le Critique , à l'attraction de la feule
partie fupérieure du tube ; & là- deffus il étouffe de
rire. Malheureufement cette opinion n'eft pas de M.
de Voltaire , mais de Clairaut ; & cette abfurdité
eft une des vérités phyfiques les mieux prouvées.
M. de Voltaire diftingue deux eſpèces de forces attractives
également générales , l'une en raifon inverfe
des quarrés des diftances , & c'eft la feule qui agiffe fenfiblement
fur les corps céleftes ; l'autre, en raiſon inverfe
des cubes des diſtances , ou même d'une puiffance plus
élevée ; celle- ci , infenfible dans les grandes diftances
, devient la plus forte dans les diſtances trèspetites.
Ces deux attractions font un nouveau fujet
de rire ; mais aux dépens de qui ? De Keil , fans doute ,
qui a cru que l'on ne pouvoit , fans admettre cette
feconde force , expliquer par l'attraction la cohésion
des molécules des corps , & les phénomènes chimiques.
Les furfaces des corps & le nombre des points
de contact doivent alors entrer dans le calcul. Nous
ne décidons point fi ces idées de Keil font bien ou
mal fondées ; mais il n'y a pas-là de quoi donner un
ridicule à un Géomètre Anglois , mort depuis longtemps
, fort eftimé de Newton à la vérité , mais dont
certainement la gloire ne peut plus offenfer perfonne.
Quant à la troisième abfurdité , reprochée à M.
de Voltaire , & qui a pour objet la manière d'expliquer
la réflexion de la lumière , c'eft fur la joue
de
Newton lui-même que le foufflet a porté.
On a voulu fe moquer d'un grand Poëte ; & point
du tout , c'eft de trois Géomèties que l'on s'eft moqué.
Il ne feroit pas jufte néanmoins que toutes les
fois qu'on rendra de nouveaux honneurs à M. de
Fv
130 MERCURE
Voltaire , M. de S. P. fe crût en droit de fe moquér
de Clairaut , de Keil ou de Newton . Si M. de S. P.
s'ennuie à Mahomet ou à Zaire , qu'il n'y aille pas ;
mais qu'il laifle en repos le traité de la figure de la
terre , & l'optique de Newton.
Quant à MM. les Journaliſtes , y auroit-il trop
de malice à les foupçonner d'en avoir fait une à M.
S. P. Ils connoiffent certainement trop bien l'Hiftoire
des Sciences pour avoir donné férieuſement ,
comme des abfurdités propres à M. de Voltaire , des
pinions qu'il a prifes dar s les ouvrages de Newton ,
& des Neutoniens les plus célèbres.
n'a
J'ai cru qu'il ne feroit pas inutile de publier ces
courtes réflexions fur l'ouvrage de M. de S. P. ,
non pour défendre la gloire de M. de Voltaire , qui
pas befoin de défenſe , mais pour la conſolation
de ceux qui , regardant un grand Homme comme
-un objet facré , éprouvent un fentiment douloureux
toutes les fois qu'ils voient employer contre lui le ton
de la dérifion & du mépris.
LE zèle courageux de M. de la Blancherie , pour
établir une Correfpondance entre les Savans & les
Artifies de toutes les Nations , ayant obtenu les
fuffrages de l'Académie des Sciences , nous croyons
devoir entrer dans quelques détails fur un établiſſement
qui fe confolide chaque jour , & qui mérite à
tous égards de fixer l'attention des Étrangers comme
des François. Voici le tableau que l'Auteur en a tracé
lui -même.
La Correfpondance générale fur les Sciences & los
Arte renferme deux objets principaux. Le premier ,
eft l'Affumblée ordinaire des Savans & des Artifies ;
le deuxieme ca l'Ouvrage Périodique , ayant pour
DE FRANGE. 131
: tre les Nouvelles de la République des Lettres & ·
des Arts.
L'Affemblée a trois objets : le premier , de fervir
de rendez-vous , de point de réunion & de communication
à tous les Savans , les Gens de Lettres , les
Artiftes , les Amateurs & les Voyageurs diftingués
nationaux ou étrangers qui fe trouvent dans cette
Capitale .
Le fecond , de réunir fous leurs yeux les livres ,
les tableaux , les pièces de mécanique , les morceaux
d'hiftoire Naturelle , les modèles de fculpture , &
enfin toutes fortes d'ouvrages anciens qu modernes ,
dont on voudra faire connoître ou apprendre promptement
l'existence , la valeur ou l'Auteur.
Le troifième enfin , de procurer les moyens d'éten→
dre une Correfpondance & des relations dans toutes
les parties du monde , & fur tous les objets des
Sciences & des Arts .
Rendez - vous.
Le rendez-vous a lieu chez M. de la Blancherie ,
le Mercredi de chaque femaine. Lorfque le Mercredi
eft Fête , la féance eft remiſe au lendemain.
Le but de l'Affemblée indique affez quelles font
les perfonnes qui doivent la fréquenter. Tous les
hommes connus par leur rang , leurs dignités , &
par la profeffion publique des Sciences , des Lettres
& des Arts. Nul autre n'eft reçu , s'il n'eft préfenté
par des perfonnes ci-deflus défignées , ou annoncé
par une lettre de leur main , dont il eft porteur.
Les étrangers & les voyageurs ne font admis
qu'autant qu'ils font revêtus d'un caractère public ,
ou préfentés , ou annoncés de la manière qui vient
d'être défignée *.
L'Agent Général de Correfpondance ne fe charge de
faire aucune recommandation en faveur de qui que ce
F vj
132 MERCURE
On annoncé dans le bulletin des Affemblées , dont
il fera parlé ci - après , les Savans , les Gens de Lettres
& les Artiftes étrangers feulement qui font venus
au rendez -vous , après, avoir pris fur cela leur confentement.
L'avis qui eft donné ainfi de leur féjour
dans cette Capitale , a produit des effets utiles.
Expofition.
Le même jour ( le Mercredi ) depuis huit heuresjufqu'à
midi , les Artiftes ou les particuliers qui ont
un intérêt quelconque à mettre fous les yeux de
l'Affemblée des ouvrages en différens genres , foit
qu'ils en foient Auteurs ou propriétaires feulement ,
foit pour en faire jouir le Public , foit pour s'en procurer
le débit , peuvent difpofer des falles deftinées
à cet ufage pour les y placer d'une manière avantageufe
. On n'y reçoit que des Livres approuvés ; & en
fait de Peinture & de Sculpture , que des ouvrages
de la plus grande décence .
Comme les femmes nefont point admifes aux heures
de l'Affemblée , elles font reçues depuis midi jufqu'à
trois heures ; elles ont ce temps qui a été demandé
par des Dames de la plus haute confidération , pour
fatisfaire leur curiofité , à l'occafion des objets expofés
, que leur réunion & leur utilité rendent également
intéreffans pour elles.
Le Muficien qui veut faire connoître fes talens
pour un inftrument , eft admis pour en jouer foir &
matin.
On peut de même y répéter une expérience quelfoit
, s'il ne lui eft connu ou préfenté de la même ma- ›
nière. Il ne néglige rien pour faciliter aux Savans , Artiftes
& Amateurs diftingués , les moyens de voyager utilement
& agréablement , foit en France , foit dans les
pays étrangers .
DE FRANCE. 133
conque de Phyfique , par exemple , fur laquelle on
defire avoir l'avis de plufieurs Phyficiens.
Moyens de Correfpondance.
L'Agent Général de Correfpondance pour les
Sciences & les Arts , eft donc aux ordres de tous les
Gens de Lettres , Artiſtes , Amateurs , Nationaux &
Étrangers qui s'adreffent à lui pour prendre des
`renfeignemens relatifs à leurs travaux ou à leurs
goûts , ou pour connoître des perfonnes qui les intéreffent.
Ainfi il leur eft utile , foit qu'ils voyagent ,
foit qu'ils reftent dans les lieux de leur réſidence ordinaire.
Il remplit les mêmes devoirs envers toutes les
Compagnies Littéraires ; & il eft d'autant plus en
( état de fubvenir aux obligations qui font énoncées
ci-deffus , que par les fervices qu'il rend à chaque
particulier , il acquiert le droit de lui en demander ,
ayant foin fur-tout de ne faire jamais acquitter les
fiens. Et c'eft pour l'indemnifer des dépenfes , que
toutes les parties de cet établiffement entraînent ,
qu'eft propofée la Soufcription de la Feuille Hebdomadaire
dont il va être queſtion , & dont le produit
lui eft attribué.
Nouvelles de la République des Lettres &
des Arts.
Les Nouvelles de la République des Lettres & des
Arts paroiffent fous le format in -4 ° . quelques-jours
après chaque affemblée . Elles offrent d'abord la notice
des différens ouvrages qui viennent d'être publiés
ou qui font fur le point de l'etre dans les différentes
parties du monde ; des découvertes intéreffantes
pour les Arts , des jugemens des Académics fur ces
découvertes , des Séances de ces mêmes Académies
des anecdotes fur la vie des Savans & des Artiftes, &c.
›
134
MERCURE
La feuille eft terminée par un réfumé de tous les
objets qui doivent être expofés à l'aifemblée.
L'objet de ces nouvelles , n'eft point de faire aucune
espèce de critiques des Ouvrages qui y font
annoncés , l'unique but eft d'inftruire les Savans ,
les Gens de Lettres , les Artiftés , & les Amateurs du
fujet des Ouvrages prêts à paroître , de l'époque de
leur publication , & de l'impreffion qu'ils ont faite
dans les différentes nations ; en forte qu'il eft parlé de
ces Ouvrages à trois différentes époques , fans qu'il
foit porté jamais aucun jugement perfonnel , genre
de plan qui rend la partialité impoffible .
On porte la précaution plus loin ; chaque notice
paffe d'abord fous les yeux du Miniftre de la Nation
d'où elle eft parvenue , afin de prévenir tout
ce qui pourroit bleffer les vues du Gouvernement
qu'il repréfente ; & avant d'être inférée dans les nouvelles
, elle cft revue pour la partie Littéraire , par
trois Savans ou Artiftes du genre qu'elle annonce.
Toutes perfonnes qui ayant des correfpondances ,
furtout dans les Pays étrangers , en font paffer habituellement
des détails utiles à l'ouvrage, reçoivent un
exemplaire gratis, & font nommées , fi elles le permettent.
Le prix de la foufcription eft de 24 liv . pour
Paris , & 30 liv. jufqu'aux frontières . On s'abonne
tous les jours au Bureau de la Correſpondance ,
rue de Tournon , maiſon neuve.
Les paquets * , lettres , & envois doivent tous
* Les perfonnes qui auront à envoyer des Provinces
ou des Pays étrangers des tableaux , machines utiles ou
curieufes , ou autres ouvrages des Arts pour être expofés ,
voudront bien les adreffer à quelqu'un de confiance chargé
de les recevoir , d'en répondre & d'en acquitter tous les
frais.
DE FRANCE. 135
être francs de port , & à l'adreffe de M. de la
Blancherie , Agent général , &c , rue de Tournon.
Le Roi & la Reine , Monfieur , Monfeigneur la
Comte d'Artois , Madame , Madame la Comteffe
d'Artois & Madame foeur du Roi , ont daigné autorifer
& encourager cet établiffement , en prenant
chacun plufieurs foufcriptions.... Des Miniftres &
une grande partie de la Cour ont fuivi cet exemple.
Un grand nombre de Citoyens de cette Capitale
ne fe font pas moins empreffés à applaudir à ces
vues , & à en faciliter l'exécution. Les Artiftes même
de toutes les claffes ont concouru avec le plus
grand défiutéreffement à la difpofition & à l'ornement
des lieux deftinés aux aſſemblées .
Cette entreprife pouvant êrte auffi utile aux étrangers
qu'aux François , il eft à defirer que les Cours étran
gères, à l'exemple de la famille Royale de France , y
contribuent par leurs foufcriptions ; c'est ainsi que
les Savans & les Artistes recevroient une récompenfe
flatteufe de leurs travaux , étant affurés que leurs
ouvrages annoncés dans les nouvelles , auroient fur
le champ pour Juges les hommes les plus faits pour
les connoître & les protéger.
à
Les affemblées , après les vacances d'automne
continueront de fe tenir dans la maison neuve ,
côté de l'hôtel de Nivernois , rue de Tournon , le 24
Novembre.
On recevra d'ici à ce temps les ouvrages
que l'on voudra difpofer dans le fallon. MM . les
Artiftes font priés d'en faire faire une notice courte
& foignée , & MM . les Libraires de faire écrire
fur le verfo du frontifpice de chaque livre , ce qu'il
coûre broché ou rélié , &c.
136 MERCURE
EXTRAIT des Regiflres de l'Académie
Royale des Sciences , du 20 Mai 1778 .
L'ACADÉMIE nous ayant nommés , M. Franklin
M. le Roi , M. le Marquis de Condorcet & moi ,
pour lui rendre compte du projet de M. de la
Blancherie pour une correfpondance générale fur
les Sciences , la Littérature & les Arts , & la vie
des Gens de Lettres & des Artiftes de tous les
pays , dont les détails doivent être dorénavant publiés
tous les huit jours , fous le titre de nouvelles de la
République des Lettres & des Arts ; nous avons pris:
une connoiffance plus détaillée du plan qu'il a formé,
& dés moyens d'exécution qu'il s'eft procurés ; nous
avons affifté à fes affemblées hebdomadaires ; nous
y avons vu des Savans , des Artiftes & des Amateurs
de prefque toutes les parties de l'Europe ; nous
avons vu dans fes Regiftres les preuves d'une corref
pondance qu'il n'a pu former qu'avec beaucoup de
temps & de peine , & nous avons été témoins d'une
activité & d'un zèle qui font très - rares , & qui ne
peuvent être que très utiles au progrès des Sciences
& des Arts . Cette affemblée ouverte tous
les Mercredis à tous les Voyageurs diftingués , à
tous les Savans , les Gens de Lettres , les Antiftes &
les amateurs dignes de ce nom , préfente un point
de réunion & de communication qui eft intéreffant.
Les uns y trouvent les moyens de tirer de
leurs voyages , foit à Paris & en France , foit dans
Pays où M. de la Blancherie établit des
correfpondances , toute l'utilité & tout l'agrément
qu'ils peuvent defirer. Les autres ont l'avantage d'é
tendre leurs connoiffances fur l'état des Sciences &
des Arts dans les Pays étrangers , foit par les Voyageurs
avec lefquels ils fe rencontrent , foit par les
relations de M. de la Blancherie , tandis que
les autr
les ouDE
FRANCE.. 137 vrages en différens genres , tant de France que des
Pays étrangers , expofés fucceffivement
fous les yeux de l'affemblée
, donnent lieu à des difcuffions
égale- ment profitables
en même- temps qu'ils fatisfont la
curiofité.
On doit rendre cette juftice à M. de la Blancherie ,
que devenant , felon fon plan , l'Agent général
des Savans , des Gens de Lettres , des Artiftes & des
Etrangers diftingués , il a déjà eu plufieurs occafions
de mériter leur reconnoiffance. Plus il fera encouragé
, plus il deviendra utile , foit aux François , foit
aux étrangers à qui il veut épargner les embarras
d'une correfpondance à laquelle beaucoup de Gens
de Lettres font très -peu propres , qui fatigue beaucoup
les autres , & qui leur fait perdre beaucoup de
temps , faure d'avoir à leur portée les moyens , les
relations & les fecours que M. de la Blancherie a fu
fe procurer. On ne fauroit trop favorifer les corref
pondances qui font un des grands moyens d'accélé
rer les progrès des connoiffances humaines ; en conféquence
nous croyons que le projet de M. de la
Blancherie mérite d'être encouragé , & que l'Académie
ne pourra voir qu'avec plaifir le fuceès de cet
établiffement. Signé , FRANKLIN LE ROI ,
le Marquis DE CONDORCET , DE LA LANDE.
Certifié , le Marquis DE CONDORCET , Secrétaire.
,
ANECDOTE fur J. J. Rouffeau.
UN jeune homme d'une famille honnête ,
mais pauvre , s'éprit de l'amour le plus tendre
pour l'objet le plus aimable. Il eut le
bonheur d'en être aimé. Mais l'amour qui ne
connoît point de rangs , fut bientôt forcé
d'en déplorer les triftes conventions . Les
138
MERCURE
•
propofitions d'alliance furent refufées des
parens de la Demoiselle , & la difproportion
de naiffance & de fortune s'oppoſa au bonheur
du plus fidèle amant. C'eſt alors que
cet amour fi tendre devint le plus violent
irrité par les obftacles. Que faire dans cette
affreufe conjoncture ! On éloigne le jeune
homme , croyant que la diftance des lieux
pourroit diffiper fa douleur ; on le confie
aux foins d'un vieux Domeftique , qui démentoit
par fa fidélité l'opinion qu'on a communément
de ces mercenaires . On l'envoie
à Paris , cette ville , où le tumulte des paffions
en abforbe les délices. Il y voit desgens
, pour ainfi dire , blâfés fur toutes les
jouiffances les plus délicieufes , effayer de
lui démontrer la folie de la conftances &
vouloir lui prouver par les fophifines les
plus abfurdes , qu'il n'appartient qu'aux fous.
d'aimer un feul objet ; mais loin de guérir
cet infortuné , on ne fit que l'irriter ; &
bientôt le délire de l'amour au défefpoir fe
changea en frénéfie la plus violente . Que
fait-on ? On appelle la Faculté , & c'eft alors
que le martyr de l'amour alloit le devenir
d'Hippocrate & de Galien . Heureufement
logeoit dans la même hôtellerie un homme
vraiment digne de porter ce nom : c'étoit
J. J. Rouffeau. Il s'informe quel eft cet
homme que la Faculté va traiter. On lui dit
& le nom & le fujer de fa maladie. Il monte
précipitamment dans la chambre du jeune
infortuné , qui déjà alloit être en proie à la
DE FRANCE. 139
"
ور
"
Science. Il arrête l'impétuofité des Docteurs,
& leur dit : « Meffieurs , on m'a inftruit de
» la caufe du délire de ce jeune homme. Si
» c'étoit fon phyfique feul qui fût malade
» je veux croire que vous pourriez le rétablir
» en fanté; mais ici , c'eft une autre affaire.
Ainfi , ayez pour agréable de fortir au
plus vite . Je réponds de fes jours , & ferai
moi-même fa garde-malade . » Ce difcours
ne plût point à la Faculté , mais , bon gré ,
-malgré , il fallut fortir .
ود
و د
ود
Alors J. J. Rouleau s'établit au chevet
du lit du malheureux amant , auquel le
défefpoir ôtoit l'ufage des fens . Rouffeau qui
ne bougeoit point de fon pofte , s'apperçut
au bout de quelques jours d'un peu de mieuxêtre
dans fon malade. A fon tour le jeune
homme oublia un inftant fa douleur pour
s'informer quel étoit cet inconnu qui le foi- `
gnoit avec tant d'affiduité. On lui dit fon
nom. A ce nom de Jean-Jacques Rouffeau ,
il fut pénétré de la plus vive reconnoiffance
des foins de cet homme illuftre , qui abandonnoit
un temps auffi précieux que celui
qu'il employoit à dicter les devoirs de l'humanité
, un temps , dis - je , où l'Europe attendoit
ce chef- d'oeuvre d'Émile , & cela ,
pour remplir l'office de garde- malade. C'eſt
alors que le jeune amant lui dit , avec ce ton
navré de douleur & de réconnoiffance , que
les gens vicieux n'entendent point , mais qui
fait treffaillir les ames fenfibles. " Homme
» divin ! je vous reconnois à ce trait de bien140
MERCURE
» faifance. Je vous promets d'emporter avec
" moi le fouvenir d'une action aufli belle .
» Je vois que votre deffein eft de ranimer
" ma raifon affoiblie ; mais jamais , non ja-
» mais je n'aurai un inftant de bonheur ni
» de repos , la fource m'en est ravie. »
Loin de fe rebuter des obftacles , Rouffeau
ne douta plus que le jeune homme ne
fût capable de guérifon. Il refta pendant plus
de fix mois dans la même chambre , ne le
quitta ni jour ni nuit. Pendant ce temps le
jeune homme eut une fièvre putride , occafionnée
par la fermentation d'un fang aigri
par la douleur , Jean - Jacques ne l'abandonna
point.
Cependant Rouffeau ne venoit point à
bout de perfuader au jeune homme que le
bonheur dépend uniquement de la fagetfe
de nos defits , & que l'impoffibilité de les
fatisfaire doit éteindre dans un être raifonnable
ces mêmes defirs , tels violens qu'ils
foient. Le jeune homme entendoit bien tout
cela ; mais que peut la raifon quand le fentiment
parle ? Il fallut donc avoir recours à
d'autres moyens , le mal étoit dans le coeur.
Quel homme, mieux que Rouffeau , connoif-
.foit cet idiôme qui lui convient ? Il l'employa
avec fuccès. Et au bout de quelque temps
l'ufage de la raifon revint à cet amant malheureux,
qui reconnut en Jean-Jacques Rouffeau
fon libérateur , fon ami , fon père ,
enfin celui à qui il devoit fa raifon & fa
vie.
DE FRANCE. 141
GRA V. UR E S.
PORTRAIT DE SULLY , gravé par P. Fricſelhem ,
d'après le Tableau original de Probus. A Paris , à la
Ville de Rouen , rue S. Jacques .
Portrait de J. J. Rouſſeau , gravé par Ingouf le
jeune, d'après le bufte . A Paris , chez l'Auteur , rue
S. Jacques , maifon de la Veuve Duchefne .
Portrait de Mlle Colombe l'aînée , deffiné & gravé
par Patas , rue du Plâtre , au coin de la rue Saint-
Jacques.
Domino Mufical. AParis , chez Bigant , Graveur ,
Quai des Auguftins , près de l'Eglife ; & chez Bigant
fils , rue S. Jean -de- Beauvais.
t
N. B. Dans l'Annonce des Gravures faites par
M. Miger , on a oublié d'y joindre fon adreffe . Il
demeure place de l'Eftrapade , au coin de la rue des
Poftes.
SOLFÈGES
MUSIQUE.
OLFÈGES d'Italie , avec la Baffe chiffrée , compofés
par Léo , Durante , Scartati , Haffe , Porpora ,
Mazzoni , Caffaro , David , Perez , &c. recueillis
par les Sieurs Levêque & Bèche , Ordinaires de la
Mufique du Roi .
Cet Ouvrage , le plus complet & le meilleur qui
exifte en ce genre , eft divifé en quatre parties ,
qui peuvent fe relier féparément. La première contient
les Élémens de la Mufique , avec des Solfèges
du chant le plus fimple , accompagnés d'une baffe
également fimple , & très-propre à difpofer l'oreille
#
MERCURE 142
•
des Élèves à l'harmonie. La feconde offre les différentes
clefs , les trois mefares en ufage , avec leurs
compofés. La troifième préfente des Solfèges fur
tous les tons , fuivant l'ordre des dièzes & des bémols
, dans lefquels fe fuccèdent graduellement
toutes les intonations , toutes les modulations &
toutes les espèces de difficultés. La quatrième renferme
douze Solfèges en trio , compofés chacun de
crois morceaux.
Dans cette nouvelle Édition les Auteurs ont rectifié
toutes les fautes qui s'étoient gliffées dans celle
de 1772 ; ils ont fubftitué de nouveaux morceaux à
ceux qui avoient paru trop anciens , & ont gradué
les leçons dans un ordre plus naturel. L'ouvrage eft
compofé de 300 planches & de 226 leçons . Il fe vend
18 liv. chez Blaifot , Libraire à Verfailles , rue Satori
; chez le Sieur Levêque , Maître des Pages de la
Mufique du Roi , rue des Bourdonnois à Paris ; &
chez Coufineau , Luthier ordinaire de la Reine , rue
des Poulies. Les perfonnes de Province peuvent
s'adreffer à ce dernier pour avoir cette méthode , en
affranchiffant leurs lettres & l'argent , & il fe charge
de la leur faire parvenir.
On trouve chez le même Luthier , 1 ". les deux
derniers Recueils d'Airs choifis , avec accompagnement
de Harpe , par le S. Couarde , Maître de Harpe
& de Chant. Prix , 9 liv. 2 °. Le premier Recueil des
plus jolies Arriettes , avec accompagnement de
Harpe , par M. Deleplanque , Maître de Harpe.
Prix , 7 liv. 4 fols. 3 ° . Un autre Recueil d'Airs
chcifis pour le Ciftre ou guittare Allemande , par M.
Devillers fils , Maître de Ciftre . Frix , 6 liv. Les Airs
de ces trois ouvrages font bien choifis , & leurs accompagnemens
faits avec goût.
DE FRANCE, 143
1
ANNONCES LITTÉRAIRES.
ON a mis en vente à l'Hôtel de Thou , rue ' des
Poitevins , à Paris , les Tomes IX , X de l'Hiftoire
Naturelle des Oifeaux in - 12 . Prix , 7 liv. 4 fols rel .
6 liv. br.
Le Quinzième Cahier , Quadrupedes enluminés.
Prix , 7 liv . 4 fols.
* Tomes XXIX & XXX du Répertoire Univerfel
de Jurifprudence , ouvrage de plufieurs Jurifconfultes
, mis en ordre par M. Guyot. A Paris , hôtel
de Thou , & chez Dupuis , rue de la Harpe , près
de la rue Serpente.
Suite des Épreuves du Sentiment , par M. d'Arnaud.
Tome V. Troifième Anecdote , Valmiers.
in-8°. Prix , 3 liv. A Paris , chez Delalain , Libraire ,
rue S. Jacques.
Cette Anecdote n'eſt pas moins intéreffante que
les précédentes. L'Auteur y combat deux préjugés
populaires , qui trop fouvent portent le trouble dans
les familles , & font le maikeur d'un grand nombre
de Citoyens eftimables. On rendra compte de cette
nouvelle production de M. d'Arnaud.
Tome Cinquante-neuvième des Caufes Célebres
mois de Novembre 1779. A Paris , chez Mérigot le
jeune , quai des Auguſtins.
Numéro Dix- neuvième de l'Hiftoire Ancienne. On
s'abonne à Paris , chez Couturier , Imprimeur-
Libraire , rue S. Thomas du Louvre , & chez Clou-
-fer , Imprimeur-Libraire , rue S. Jacques,
Voyages de Geneve & de Touraine , fuivis de
144 MERCURE
quelques opufcules. Vol . in- 12 . A Orléans , chez la
Veuve Montant , Imprimeur.
Recueil d'Inftructions économiques , par M. de
Maffac ; feconde Édition corrigée & augmentée.
Vol . in -8 . A Paris , chez M. de Maflac , frère de
l'Auteur , rue des Noyers , au coin de celle de Saint-
Jean- de-Beauvais .
Mémoires fur la réforme des Thermomètres , par
M. L. A. B... Vol . in- 8 ° . A Tours , chez Vauquier,
Imprimeur ; & à Paris , chez M. Court de Gebelin ,
rue Poupée, où l'on trouve des Thermomètres faits
fuivant la méthode de l'Auteur.
Conférences Ecclefiaftiques du Diocèse d'Angers ,
Tome XX , contenant ce qui a été ajouté dans l'Édition
de 1778. Vol. in- 12 . Prix , 3 liv. 12 fols relié.
A Paris , chez Gueffier , Imprimeur- Libraire , de
la Harpe.
TAB L E.
VERS écritspar le Comte de Académie ,
Treff... ,
rue
124
97 Lettre au Rédacteur du Mer-
Impromptu à Mlle G... 99 cure, 127
Vieille Epigramme de Mar- Obfervations à M. de S. P. &
tial,
ibid.
100
108
Apologue Oriental ,
Enigme & Logogryphe , 106
Annales de Tacite,
Effais fur la Minéralogie & la
Métallurgie ,
à MM. les Journalistes de
Paris & des Savans , 128
Correfpondance entre les Savans
& les Artiftes de toutes
les Nations ,
L'Art du Diftillateur & Mar Gravures ,
chand de Liqueurs ,
Comédie Italienne ,
130
115 Anecdote , 137
141
118 Mufique ,
ibid
122 Annonces Littéraires , 143
J'AI
APPROBATION.
A lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 20 Novemb . Je n'y i
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris ,
ce 19 Novembre 1779. DE SANCY.
MERCURE
DE FRANCE.
SAMEDI 27 NOVEMBRE 1779 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE,
RÉPONSE à des Vers très -flatteurs de
Madame de L ** , qui invitoit l'Auteur
à cultiver la Poefie,
AININSI votre talent facile
En fejouant me fait la loi ;
Votre Épître de bon aloi
Coule d'une veine fertile ;
Les rimes marchent à la file ,
Le fens les embellit , & moi ,
Je ne fuis qu'un arbre fterile ,
Et mon pégale un palefroi .
Jaloux de vous fuivre à la trace ,
Et de vous atteindre , encor plus ,
J'invoque les Dieux du Parnaffe :
Mes vaux , hélas ! font fuperdus ;
Sam, 27 Noyemb, 1779.
746
MERCURE
Vous feule auprès d'eux trouvez grâce :
Mettez à profit des faveurs
Si précieuſes & fi rares ;
Il eft trop jufte qu'entre foeurs
१
Les Mufes ne foient point avares.
Savourez l'innocent plaifir
De parler leur divin langage ;
Mais rendez -vous à mon defir ,
Ne me louez pas davantage ;
L'encens prodigué par vos mains
M'humilie autant qu'il m'honore ;
Les rimeurs font bien affez vains :
Eh ! pourquoi les flatter encore ?
Transfuge du docte féjour
Où règne le fils de Latone ,
J'ai pris congé de cette Cour ,
Et je n'y connois plus perſonne.
Autrefois en fuivant l'attrait
Que je tenois de la Nature ,
D'un madrigal & d'un couplet
Je connoiffois la contexture .
Zulmé , j'ai perdu mon fecret....
L'art des vers veut de la culture.
Un Pafteur n'eft plus un Berger:
1
Aux devoirs de fon miniſtère
On doit plier fon caractère....
Comme les temps il faut changer.
Toi , par qui l'homme facrifie
Ses goûts au bonheur des mortels ,
DE FRANCE.
$47
Ofublime Philofophie !
Mon coeur t'élève des autels .
Pour une ame fenfible & pure ,
Eft-il plus douce volupté ,
Que d'aller fous une mâlure
Y fecourir l'infirmité ,
Et confoler la pauvreté
De l'homme expirant,fous la bure ?
Lorfque dans fon humble réduit
Je trouve un Sage vénérable
Que le fort injufte pourfuit,
L'humanité qui m'y conduit.
Lui tend une main fecourable ,
Et le bon vieillard me bénit.
D'après ces tableaux pathétiques ,
Tableaux toujours chers à mon coeur,
Et les triomphies poétiques ,
Et les palmes Académiques
Sont pour moi d'un prix peu flatteur.
Si , loin du Temple de Mémoire ,
Je vis en obfcur Citoyen ,
Qu'importe ? J'aurai fait le bien ;
Ce plaifir-là vaut bien la gloire .
( Par M. l'Abbé Dourneau,
Curé à S. D ** . )
Gij
148
MERCURE
AVIS AUX GRUES.
JE vous y prends , maudites Grues :
Vous venez donc dans ces climats
Nous ramener du haut des nues
Les ouragans & les frimats ,
DE Borée aidant la furie ,
N'est-ce pas vous qui préſidiez
A l'enlèvement d'Orithie ,
Et qui , bêtement fur vos pieds ,
Humez les brouillards de Scythie ?
VIRS Patis , fuyez fans délai....
Dans quelque dote coterie
Où l'on prônera quelque niais ,
Opinez en cérémonie ;
Figurez en loge aux Erauçais ,
Lorſqu'on jouera la tragédie 2
Avec des poufs & des plumets ;
A l'Opéra tenez féance
En petit jufte Polonais :
C'eft-là votre lieu de plaiſance ,
Et parbleu je vous y promets
Bien du monde de connoiffance,
Mais pourquoi diable vous montre
DE FRANCE. 149
Dans ces bois , dans ces avenues
Ou l'enjouement ne laiffe entrer
Que gens qui font la chaffe aux Grues ,
Et qui font las d'en rencontrer .
( Par le Curé de la Magdeleine ).
VERS à Madame D **.
Air : Jefuis Lindor.
UN Dieu qui fait qu'une Vénus m'enchante ,
Blond comme vous , & qu'avant tout je fers ,
Et qui pourtant n'eft pas le Dieu des Vers ,
Belle Chloé , veut que ma voix vous chante
MAIS VOS yeux bleus & votre fin fourire ,
Vos doux propos , votre aimable bon fens ,
Pour qui reçut de l'efprit & des fens ,
Parlent bien mieux que je ne peux écrire.
J'AUROIS voulu vous peindre en récompenfe
Mes fentimens & mes voeux empreffés ;
Mais en difant plus que vous ne pensez ,
Mes vers diroïent bien moins que je ne penſe.
Par M. de Saint-Ange. ) -
Giij
150
MERCURE
CAUSE intéreffante & Nationale.
Il a été un temps parmi nous où les au-
4
diences de nos Cours Souveraines de Juftice
étoient , de tous les Spectacles de la Société ,
celui qui attiroit le concours le plus nombreux
de toutes les claffes de Citoyens. On fe
rendoit aux temples où la vertu fait entendre
les oracles des Lois , comme à ceux où les
Miniftres de la Religion nous entretiennent
de nos deftinées immortelles. Eh ! quel fpectacle
, en effet , plus impofant & plus augufte
, plus propre à laiffer dans les ames de
grandes & falutaires impreffions , que celui
où l'on voit à la fois , & cette puiffance redoutable
de l'éloquence , qui fait paroître
& difparoître tour- à- tour devant les efprits
les lueurs incertaines de la vérité , & cette
juftice prévoyante & univerfelle du Législateur
qui , plufieurs fiécles d'avance , a décidé
toutes les conteftations qui peuvent naître ;
& la préfence de ce pouvoir fuprême de la
Magiftrature , qui prononce à chaque inftant
fur le fort des hommes ? Cependant les
beaux jours du Barreau François femblent
prêts à s'éclipfer. Les féances de la Juftice deviennent
de jour en jour plus folitaires. Les
Citoyens ne s'y rendent plus que dans ces
Caufes rares , qui forcent l'attention publique
par des événemens extraordinaires , ou
DE FRANCE. 151
par les noms de quelques grands perfonnages.
Mais l'efprit feul d'obfervation , qui n'eſt
pas rare parmi nous , devroit nous porter
plus fouvent à être témoins des difcuffions
judiciaires. Là on apprendroit à connoître
l'homme mieux que fur nos théâtres , où les
traits fous lefquels on le repréfente , font
quelquefois auffi imaginaires que l'intrigue &
l'action qui fervent de cadre aux tableaux
dramatiques. C'eft- là que dans les combats
continuels des paffions & de la juftice , on
verroit d'un côté tout ce que le coeur & l'eſt
prit humain peuvent avoir d'artifice & de
malignité ; & de l'autre , tout ce qu'ils ont
de pénétration , de fageffe & de bienfai
fance.
Il fe plaide quelquefois des Caufes qui
préfentent des objets plus intéreffans encore.
Nos Avocats & nos Juges ne font pas tou→
jours renfermés dans les vues peu vaftes des
Lois civiles. Il eft des procès qui font naître
les queftions les plus importantes du droit
naturel , du droit public & du droit des gens.
Il arrive fouvent dans ces Caufes qu'il n'exifte
aucune Loi pofitive ; & s'il eft beau d'interpréter
celles qui font faites , il eft plus beau
encore d'indiquer celles qu'on devroit faire.
Élevés avec les objets qu'ils traitent , les Avocats
ne peuvent plus alors être diftingués de
ces Philofophes qui plaident devant les peuples
la Caufe de l'humanité , répandent dans
Giv
152 MERCURE
les efprits qu'ils éclairent , les germes des
Lois qui doivent faire la félicité des généra→
tions futures , & font pour les Législateurs ce
que les Législateurs font pour les peuples.
La Caufe dont nous allons donner une
notice au Public , & qui a été jugée dans un
Parlement de Province ( à Bordeaux ) , préfente
une de ces queftions importantes ; &
nous croyons que la manière dont elle a été
difcutée & jugée,fera une nouvelle preuve
des progrès que la véritable Philofophie fait
tous les jours dans le Barreau & dans la Magiftrature.
Voici le réſumé des faits qui ont fait naître
cette Cauſe.
Samuel Lichigaraï , né d'une famille
d'Ortez en Béarn , avoit été conduit en Angleterre
par quelques événemens de fa jeuneffe.
Il y avoit établi une maifon de commerce
, & s'y étoit marié ; mais il étoit
toujours François dans le coeur ; c'eft en
France qu'il vouloit venir jouir de fa fortune
dès qu'elle feroit faite ; c'eft en France
qu'il faifoit élever fes enfans. Deux de fes fils
étoient venus dans cet objet chez un de fes
frères , l'un des Négocians les plus diftingués
de la ville de Bayonne. Ce frère meurt , &
laiffe fa fortune à l'un de fes neveux , quis'en
met en poffeffion fans que perfonne
s'avife de la lui contefter. Le neveu meurt
Jui même quelque temps après , & laiffe fa
fucceffion , par teftament , à fon frère , qui
étoit retourne en Angleterre. Samuel LichiDE
FRANCE.
153
garaï ( c'est le nom du frère ) revient en
France pour recueillir les biens auxquels il
fuccède , & pour ſe fixer à jamais dans fa
patrie. Alors des collatéraux , à un degré
très-éloigné , l'attaquent devant un tribunal
de Bayonne , & entreprennent de prouver
qu'il eft , par nos Lois , incapable d'hériter
de la fortune de fon frère. Et voici à peu
près comment ils foutiennent cette prétention
fingulière à Bayonne & au Parlement de
Bordeaux , où l'affaire a été portée par évocation.
Ils lui difent : 1º . « Votre père s'étoit éta-
» bli & marié en Angleterre ; il y eft mort;
» il avoit donc renoncé à la France , fa patrie
naturelle : il a donc vécu & il eft donc
» mort Anglois . Vous êtes Anglois comme
» lui , puifque vous êtes fon fils . Vous êtes
donc un étranger , un aubain. Nos Lois ne
» permettent pas aux aubains de recueillir
des fucceffions en France. Épargnez - vous
» la peine d'invoquer en votre faveur la
Loi naturelle & les dernières volontés de
» Vorre frère. Ce n'eſt pas la Loi naturelle,
c'eft la Loi civile qui doit prononcer entre
» nous ; & des morceaux de Philofophie &
d'Eloquence n'auront pas fans doute plus
» d'autorité auprès de nos Juges , que la lé-
» giflation dont ils font les interprètes.
و د
'99
» 2. Quand vous pourriez prouver que
votre père n'étoit pas devenu Anglois en
s'établiffant , en fe mariant , en vivant &
en mourant a Londres , vous auriez torr
Gy
154
MERCURE
و د
و د
» encore de prétendre à l'hérédité de votre
frère. Votre père étoit au moins un François
réfugié en pays étranger. Or , vous
» connoiffez nos Lois contre ceux qui ont
fui leur patrie : elles les condamnent aux
galères. Votre père a donc été mort civilement
pour la France du moment qu'il
» l'a quittée : il n'a donc pu vous tranfinettre
» une exiſtence & une patrie qu'il avoit per-
» dues lui- même ; quel que foit aujourd'hui
» votre pays , & à ſuppoſer même que vous
و ر
"
"
n'apparteniez à aucune nation étrangère ,
» il eft donc au moins démontré que vous
» n'êtes pas François . Vous parlerez encore
» contre la rigueur de ces Lois , & vous
» voudrez nous rendre odieux , nous qui les
» réclamons . Mais lorfque le Législateur a
» cru qu'il étoit de fa fageffe de dicter une
" Loi , il eft du devoir du Citoyen de fe
» croire obligé à la faire exécuter toutes
les fois que l'occafion s'en préfente ; &
» nous n'avons pas la prétention d'être plus
défintéreffés & plus fages que le Légis-
وو
و د
, כ
» lateur.
"
ور
Samuel Lichigaraï a répondu.
ود
1. Si je fuis fils d'un Anglois , & Anglois
moi-même , je puis même à ce titre
» recueillir toute la fucceffion mobiliaire de
mon frère. Les temps ne font plus où les
nations fe faifoient encore la guerre par
leurs Lois , lorfqu'elles dépofoient leurs
glaives & leurs foudres. Tous les peuples ,
à peu près, conviennentaujourd'hui qu'on
ود
و ر
DE FRANCE.
155
ور
"2
n'eft pas difpenfé d'être jufte envers un
» homme , parce que cet homme aura reçu
» la vie fur une terre féparée de la nôtre par
» un fleuve , par un bras de mer ou par une
» montagne. Ces fentimens fi naturels ont
pénétré enfin dans les Traités même des
nations rivales. Il a été décidé par le Traité
» d'Utrecht , que tout Anglois pourroit re-
» cueillir des fucceffions mobiliaires en France
, & tout François en Angleterre . Il eſt
fâcheux pour vous que vous ne foyez pas
» nés dans ces temps où quelques - unes
» de nos Lois étoient auffi injuftes & auffi
barbares que vous - mêmes ; mais tous les
bons Citoyens auroient eu trop à gémir fi
" vous aviez pu confacrer votre iniquité par
une erreur de nos Lois.
ود
ود
و د
و د » 2º. Vous dites que mon père étoit de-
» venu Anglois , & par conféquent étranger
» à la France , fa patrie naturelle ; & la
» preuve que vous en donnez , c'eſt qu'il a
» vécu & qu'il eft mort en Angleterre : cette
» preuve ne fuffit pas. Vous confondez le
» domicile avec la cité. On forme un domicile
و ر
"3
par- tout où l'on fe tranfporte avec le
" deffein d'y établir fa demeure . Il faut d'au-
» tres folennités pour acquérir une nouvelle
patrie , une cité nouvelle. Il faut , ou que
le peuple chez lequel on fe tranfporte
vous adopte pour un de fes enfans , &
c'eft ce qui fe fait par des lettres de natu
ralifation , ou qu'il vous élève à quelqu'une
de ces dignités , de ces fonctions
و ر
23 y
Gvj
258 MERCURE
ور
و ر
publiques , dont la patrie ne peut décorer
» que des Citoyens . Sans l'un de ces moyens
» on ne peut le faire une cité nouvelle , &
l'on conferve toujours l'ancienne , à moins
» qu'on n'y ait renoncé par une abdication
» expreffe & formelle ; & il eft poſſible ,
وز
ور
39
33
ל כ
par exemple , d'avoir fon domicile en An-
» gleterre , & la cité en France. L'Orateur
Romain , Cicéron , a le premier établi ces
principes dans un de ces Difcours im-
» mortels qu'il prononçoit devant un peuple
Législateur ; & confacrés depuis par toute
» la fuite des Lois Romaines , ces principes
» ont pallé dans les Ouvrages de nos plus
» célèbres Publiciftes , & dans les Arrêts de
nos Cours Souveraines de Juftice. Mon
père a toujours confervé tant d'amour
» pour fa patrie naturelle , qu'il a paffé pref-
» que toute la vie chez un peuple libre , où
» il faifoit la fortune , fans avoir jamais eu
l'idée de s'y faire naturalifer. Il auroit refufe
les fonctions les plus honorables , les
dignités les plus brillantes à Londres
» parce qu'en les acquérant , il eût perdu le
» titre & le nom de François , qui lui étoit
» bien plus cher , & qui lui paroiffoit bien
plus honorable. Au milieu de l'Angleterre
» il a vécu François , & il eft defcendu François
dans le tombeau. Est - ce donc - là
» l'homme qui feroit devenu un aubain , un
» étranger pour vos Lois ? Eft- ce-là l'homme
dans lequel la France méconnoîtroit un de
* fes enfans
و ر
DE FRANCE. 117
30
»
93
•
" 3 Vous prétendez que tout François
» qui va s'établir en pays étranger , fans la
permiffion de fon Roi , eft dépouillé du
» nom François par une Ordonnance du
» mois d'Août 1669 ; & que ni lui ni fes
enfans ne peuvent plus fe faire réhabi-
» liter en France . Il est vrai , cette Loi
» exifte. Elle précéda l'Édit de 1685 , qui
révoqua l'Édit de Nantes ; elle annonça
des révolutions défaftreufes pour les dernières
années du règne de Louis XIV ; elle
» fut le premier ſignal des dragonades . Vous
triomphez fans doute , en fecret , de m'a-
» voir mis dans une fituation où il peut
» être plus dangereux que difficile de fe défendre.
Vous vous trompez encore ; il ne
m'eft pas impoffible de concilier ma défenfe
avec le reſpect que tout- Citoyen
» doit à une Loi qui n'eft pas encore révo¬
quée. D'abord l'Ordonnance de 1669 ne
dépouille du nom François que ceux qui
» fe font établis fans retour en pays étran-
" ger , & qui y ont acquis des immeubles.
Or , mon père a toujours confervé un
efprit de retour pour fa patrie , & il n'a
» jamais acquis d'immeuble en Angleterre.
» Secondement , cette Ordonnance , quoiqu'elle
femble faite indiftinctement pour
» tous les François , n'eut réellement que les
» Proteftans en vue ; elle eut pour objet d'en
empêcher les émigrations qui , à cette
époque , commençoient à enlever à la
» France un quart de fa population . Pour que
33
93
33
ور
15.8. MERCURE
» cette Loi condamnât mon père & fa pof-
» térité , il faudroit donc que mon père eût
» été Proteftant. Où en avez - vous la preuve ?
" Moi je vous déclare qu'il ne l'étoit point ,
» que je ne le fuis point. Eft - ce votre affer-
» tion ou la mienne qui peut le mieux conf-
» tater la foi de mon père ? Et lorfque je
" veux bien confentir à vous faire connoître
» des fentimens dont je ne dois compte qu'à
» Dieu même , oferiez - vous dire que je
» cache dans mon coeur cette Religion que
» ma bouche dément ? A cela je ne répon-
» drai qu'un mot ; ce n'eft pas devant l'In
ן כ
33
ود
33
quifition , c'eft devant un Parlement de
" France que vous plaidez . Mon père , dites-
» vous , a été condamné par nos Lois à une
peine qui ote l'exiſtence civile . Quel Tribunal
l'a jugé , quel Tribunal l'a condamné ,
quel Tribunal au monde a entendu une
accufation contre mon père avant que
» vous ayez ofé élever la voix contre fa mé-
» moire pour avoir le droit de dépouiller
» fes enfans ? Certes , il feroit trop affreux
» qu'une accufation fût à la fois la preuve
» du délit & la prononciation de la peine.
Cette forme de procédure eft inconnue
» en France. Une fois l'Avocat - Général Lizet
» la propofa dans le procès de Charles de
» Bourbon ; mais on fait de quelles couleurs
» le vénérable M. de Thou a peint le génie
& le caractère de l'Avocat - Général Lizet.
Je fuis donc né d'un François , & je le
» fuis moi-même ; j'en donne en ce moment
93
:
DE FRANCE.
159
» une preuve , à laquelle les ames fenfibles
» croiront fans peine : ' pour vivre & pour
» mourir en France , je renonce à jamais aux
» lieux où mon père a depofe fes cendres . »
Telle eft l'analyfe très- abregee des reponfes
que M. Samuel Lichigaraï a faites à
fes adverfaires. Cette défenfe eft l'ouvrage
de M. de Polverel , l'un des premiers Avocats
du Parlement de Bordeaux. On y voit
par-tout un efprit qui s'élève toujours fans
effort aux grandes confidérations du droit
naturel & du droit public . Toutes les analyfes
qu'il fait des Lois , préfentent les développemens
les plus intéreffans des vues qui
les ont dictées , & leur application à la cauſe
qu'il difcute , eft apperçue auffi- tôt que leur
efprit eft connu. On voit que M. de Polverel
eft de riveau avec fon fiécle dans les lumières
que quelques hommes de génie ont répandues
fur les vrais principes de la Légiſlation.
Et ce qui doit furprendre davantage dans un
Avocat de Province , c'eft que fon ftyle a
toujours de la clarté , de la préciſion & de la
nobleffe . On peut , & l'on doit dire , fans
doute , qu'un homme de ce mérite feroit
fait pour remplir une des premières places
dans le Barreau de la Capitale .
Un homme a joué dans la même Cauſe
un rôle que on n'a guère vu jouer dans les
difcuffions du Palais. Lorfque ce n'eft pas la
mauvaiſe - foi ou l'erreur qui y demandent
des chofes injuftes , c'eft au moins la justice
160
MERCURE
qui exige avec rigueur tout ce qu'elle a droit
d'obtenir. Ici c'est un homme généreux qui
combat des principes qui peuvent lui donner
une grande fortune , & ne montre fes droits
que pour déclarer combien il feroit malheureux
de les voir confacrés par la juſtice .
L'homme qui a donné cet exemple , peutêtre
unique dans les Annales du Barreau , eft
M. Pétri Lichigaraï , Avocat de Bayonne.
Parent du Teftateur , du côté de la branche
aînée , à laquelle les Lois du pays donnent
exclufivement la préférence , même à des
degrés plus éloignés , il eft intervenu dans le
procès , pour dire aux collatéraux qui vouloient
envahir la fucceffion :
25
"
ود
(6
Ce que les Lois permettent n'eft pas
toujours honnête : chargées feulement de
punir le crime , elles font forcées de to-
» lérer les paffions viles qui y conduifent ;
» & l'on peut être un très - mal honnête
» homme avant qu'elles aient le droit de
» nous punir. La confcience a des principes
santérieurs à ceux de la Législation , & le
Citoyen n'en eft pas moins coupable lorfqu'il
abufe d'une erreur des Lois pour com
mettre impunément une injuftice . Si nos
" Lois , comme vous le prétendez , dépouil
€
"
.
loient un frère du bien de fan frère pour
99 le donner à des parens très - éloignés , je
» croirois me déshonorer en réclamant la
» fortune qu'elles m'offriroient ; & quoique
ود
vous en difiez , nos Magiftrats jetteroient
DE 161
*.
FRANCE
"28
}
un regard d'eftime & de bonté fur le Citoyen
qui une fois auroit été plus jufte que
» le Légiflateur. Mais je crois , mais il m'eft
démontré que l'injuftice eft dans votre
» coeur & non pas dans nos Lois. Samuel
Lichigaraï eft aufli François que nous ,
qui fommes les parens. La même Puif-
» fance qui veille fur nos biens & fur nos
» vies , doit protéger fa fortune & fon exiftence.
Cet homme que vous alliez dépouiller
comme votre parent , vous êtes
donc forcé de le refpecter comme votre
compatriote. Je crois encore , il m'eſt encore
démontré qu'à fuppofer même que
notre parent fût Anglois , nous n'aurions
» pas le droit d'ufurper les biens qui lui ap-
2 partiennent en France. Vous citez des Lois
» portées en des temps de barbarie ; on vous
"
ود
و د
oppofe le Traité d'Utrecht , qui a été figné
» par les deux nations dans une époque de
» raifon , de douceur & d'humanité.
"
» Mais quand même ce que vous dites de
» notre Légiflation feroit vrai , en la récla-
» mant vous vous feriez chargés ici d'un
opprobre inutile. Si Samuel Lichigaraï ne
» peut pas hériter des biens de fon frère , ce
» n'eſt pas à vous , c'eſt à moi que ces biens
» appartiennent ; & moi , qui frémis de l'en
» voir dépouillé , moi qui joins ma voix à
» la fienne pour détourner cette injuſtice , je
» les demande ces biens , uniquement pour
ne pas les voir paffer dans vos mains , uni-
"
162 MERCURE
و د
و د
" quement pour vous enlever le fruit de
" votre crime. Vous n'entreprendrez pas
» même de contefter la fupériorité de mon
droit : fon parent comme vous tous , jė
fuis le feul qui le fois du côté de la branche
aînée ; & cette branche dans notre
» Coutume donne l'exclufion à toutes les
» autres. S'il faut donc que dans un fiécle de
lumière , l'injuftice fe commette encore
» au nom des Lois , les Citoyens & les Ma-
" giftrats auront moins à gémir de la voit
» commife en faveur d'un homme qui a
» combattu de toutes fes forces ces mêmes
» Lois qui devoient l'enrichir .
39
ود
On n'imagineroit pas comment on a réfuté
ce plaidoyer d'une efpèce fi nouvelle :
on a dit que M. Pétri Lichigaraï ne demandoit
la fucceffion que pour la donner à Samuel
Lichigaraï , & tromper ainfi les Lois ,
pour lefquelles il montroit fi peu de refpect.
Heureux l'homme qu'on ne peut inculper
qu'en l'accufant de la plus fublime vertu !
M. Garat plaidoit pour M. Pétri Lichigarai.
Son plaidoyer eft rempli du fentiment
qui animoit l'homme jufte & vertueux qu'il
a défendu . Il eft plein de chaleur , de mouvement
, & de ces expreffions qui ne ſe trouvent
que dans une ame profondément affectée.
C'eft lorfqu'il s'animé le plus que fes
raifonnemens fe fuccèdent avec le plus de
méthode & de clarté : & c'eft - là peut-être
le caractère du véritable talent , du talent
DE FRANCE. 163
naturel , d'être plus précis & plus lumineux
dans les momens où il a le plus de chaleur
& de véhémence. La fauffe chaleur , au contraire
, eft pleine de confufion & de longueur
; auffi l'homme d'un vrai talent ne
tombe-t- il jamais dans ce défaut. La difpofition
des preuves & le ton du ftyle , tout annonce
dans cette défenfe un ouvrage qui a
été débité à une affemblée nombreuſe ; en
lifant M. Garat , on croit le voir & l'entendre
; & c'eft- là une illufion qui ne peut être
produite que par un homme qui eft né
Orateur.
L'Arrêt du Parlement de Bordeaux a déclaré
Samuel Lichigaraï habile à fuccéder
aux biens de fon frère , à la charge par lui
de n'avoir d'autre patrie que la France. Cet
Arrêt a reçu les applaudiffemens des deux
Provinces du Béarn & de la Guienne , qui
fembloient le folliciter par leurs voeux.
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'énigme eft Clou ; celui du
Logogryphe eft uf, où le trouvent feu
ove , feu , l'Antienne appelée O , o zéro ,
ouf,fou.
164
MERCURE
JE
ENIGM E.
E fuis , Cloris , un tribunal fameux ,
Où la Beauté décide en Souveraine
Du bien , du mal, & du pire & du mieux ,
Comme fon goût ou la guide , ou l'entraîne.
Je fuis encore un autel enchanté ,
Où par un fort fatal , inconcevable ,
On n'approche en tremblant de la Divinité ,
Qu'avec le voeu fecret de devenir coupable.
Enfin , Cloris , qu'on recueille avec foin
Les arrêts , l'artifice & les vaines promeffes ,
Dont tant de fois je fuis muet témoin ,
On y verra l'empire , à côté des foibleffes .
DU
( Par M. le M..., Secrétaire du Roi. J
LOGOGRYPHE.
U cordon bleu quelquefois décoré ,
Je ne puis être un inſtant ſans mes pages ,
Faire des libertins , des favans & des fages ;
C'eſt-là le but où fouvent j'afpirai.
A ces traits , cher Lecteur , tu dois me reconnoître ;
Mais ne m'épargne pas , décompofe mon être.
De Bethfabée on trouve en moi l'époux ;
Trois villes , un pays des États de Neptune;
Le Synonyme de courrour ;
Ce que demande un mortel fans fortune ;
DE FRANCE
165
Un nom qui lui convient quand il s'eſt enivré ;
Plufieurs infinitifs ; un Canton dans la Suiffe;
Un vil animal qui fe gliffe ;
Dans la ville un chemin très-fouvent rencontré
Un inftrument divin ; un ton de la Mufique.
Tu me tiens , cher Lecteur , je me fuis trop montré
Et n'ai plus rien d'énigmatique .
(Par M. l'Abbé Marcelle. )
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
RÉPONSE à la Lettre que M. d'Alembert à
inférée dans le Mercure pourjuftifier l'Article
qui regarde J. J. Rouffeau dans l'Éloge
de Milord Maréchal , in-8 ° , A Paris , chez
les Libraires qui vendent les Nouveautés,
M. d'Alembert a avancé dans l'Éloge de
Milord Maréchal , que feu M. Rouffeau ,
après avoir eu les plus grandes obligations à
cet homme refpectable , & en avoir même
reçu des bienfaits , a fini par lui faire une
mauvaife querelle , lui écrire une lettre d'injures
, & garder les bienfaits, Ce fait eft atteſté
par un ami intime de Milord Maréchal ,
qui eft connu à Berlin pour un très-honnête
homme , & qui a vu & lu cette Lettre d'injures.
L'Apologifte répond , 19. qu'il eft impoffible
que M. Rouffeau ait été ingrat envers
Milord Maréchal , puifqu'il n'eft jamais plus
166 MERCURE
eloquent que lorqu'il parle dans fes Ouvrages
de les bienfaiteurs. Il feroit à fouhaiter que
fa conduite à cet égard eût toujours été conforme
à fes écrits : or , en mettant à part ſes
procédés à l'égard de Milord Maréchal , tout
le monde fait , par malheur , à quel point le
Philofophe Genevois a manqué de reconnoif-
Lance pour le fage & vertueux M. Hume ,
qui lui avoit donné tant de marques d'attachement
& d'intérêt.
L'Apologiſte ajoute que M. Rouffeau a
exprimé fa reconnoiffance pour Milord Maréchal
en plufieurs endroits de fes Ouvrages.
Il feroit à fouhaiter encore que les expreflions
de ce fentiment fe fuffent foutenues juſqu'à
la fin , & n'euffent pas été terminées par une
lettre injurieufe. Le Défenfeur de M. Rouffeau
ne nie pas l'exiftence de cette Lettre ,
atteftée par un témoin oculaire & digne de
foi ; mais voici comme il effaie de la juſtifier.
و د
-Si, dans la difpute avec M. Hume,
» Milord Maréchal , qui avoit des raifons de
ménager le Philofophe Anglois , fe hâte de
» condamner la conduite de J. J. Rouſſeau ,
» eft- il étonnant que le coeur de ce Philofophe
fe foulève , & que , dans ce premier
mouvement de douleur & d'indignation ,
il lui écrive une Lettre qui en peint tout
» l'emportement »
ود
Mais les torts de M. Rouffeau , à l'égard
de M. Hume , étoient fi grands & fi notoires,
que Milord Maréchal , fans avoir aucune
DE FRANCE.
167
raifon de ménager le Philofophe Anglois , a
pu & dû les repréfenter au Philofophe de
Genève : fi ce dernier a répondu par des injures
à de fi juftes repréfentations , & n'en a
pas fait à fon bienfaiteur une réparation authentique
, il nous femble qu'on peut bien
dire qu'il a été coupable d'ingratitude envers
lui comme il l'avoit été envers M. Hume.
Nous fommes fachés que ces mots , coupable
d'ingratitude , bleffent tant l'ami de M.
Rouffeau ; mais nous croyons que c'est l'expreffion
propre en pareille circonftance .
Selon l'Apologifte , c'eft manquer d'égards
pour la mémoire de Milord Maréchal que
d'accufer d'ingratitude à fon égard feu M.
Rouffeau , à qui il a légué fa montre par fon
teftament; il nous femble , au contraire , que
c'eft honorer la mémoire de ce vertueux
bienfaiteur, que d'apprendre au Publicjufqu'à
quel point il a porté l'indulgence pour celui
qui l'avoit outragé , & dont M. d'Alembert a
d'ailleurs raconté les torts fans haîne & fans
amertume.
M. Rouffeau fut fans doute un Écrivain du
premier ordre , & , à cet égard , il n'eſt aucun
de fes Lecteurs qui ne puiffe le juger. Ceuxqui
l'ont particulièrement connu peuvent
feuls juger fa perfonne ; & , fur cet article ,
les avis nous paroiffent au moins très partagés.
On affure que dans fes Mémoires il s'accufe
lui-même de fautes très-graves en diffé
rens genres , & que , dans une Lettre trèsconnue
, écrite à un homme refpectable , il
168 MERCURE
convient qu'il eft né ingrat : de tels aveux ,
appuyés , comme ils le font , par des faits ,
pourroient balancer ( au moins en partie )
l'éloge donné par l'Apologiſte aux vertus de
cet illuftre Écrivain. Telle eft à fon fujet
notre manière de penfer , que nous croyons
pouvoir avouer avec franchife , également
éloignés & du fiel de fes ennemis , & du fanas
tifine de fes admirateurs.
DE LA SANCTION de l'Ordre Naturel,
Vol. in- 12 . ayant pour Épigraphe :
Le plus grand bonheur eft la jouiffance de l'objet
de fon amour. Tiré du fond du coeur , au Chap. I.
Nous ne pouvons donner une idée plus
favorable & plus exacte de cet ouvrage ,
qu'en citant l'analyfe que l'auteur en a donnée
lui-même, Dans la première Partie , on
» prouve 1º, que l'irréfiftible fentiment que
» chacun a de fon exiftence , n'eft point un
rêve ; que ce qui , dans nous , fent , eft
» néceffairement intelligent & créé. 2º;
» Qu'il eſt donc un Créateur ; qu'il eft
» donc un Dicu, 3 ° . Jufqu'à quel terme
" la feule raifon peut nous donner connoiffance
de la nature de Dieu , »
"2
39
» La fecondé Partie a pour objet de prou-
» yer par une route qui , jufqu'à préſent
» n'eſt pas frayée , mais qui n'eft point interdite
, l'existence de la Religion révélée
depuis qu'il y a des hommes , par la démonftration
de l'indifpenfabilité dont elle a
» toujours
"
DE FRANCE. 169
» toujours été pour eux , & par les monu-
» mens de fon exiftence antérieurement à
» la Religion Chrétienne , & même Ju- .
» daïque.
» La troiſième eft l'expofition de l'ordre .
» naturel , ou grande Science , fous les
» quatre points de vue dont doit être confidérée
la vie de l'homme .... avec l'explication
du comment il convient d'aimer
fon prochain. "
30
" La quatrième eft la preuve de la Reli-
" gion révélée par le fait de l'existence de
" la Religion Chrétienne , & l'expofition de
» la Sanction envers les êtres libres qu'elle
» feule peut fuffifamment donner à l'ordre
» naturel . »
و ر
و د
و د
ور
"
On établit d'abord que la grande Science
confifte dans l'exemple. » Uniquement occupés
de faire leur charbon , les charbon-
" niers doivent fe confier à l'exem le public
tout de même pour ce qui eft des
» devoirs de la Société, comme à la parole
» de leur Curé pour ce qui eft de la Reli-
» gion.... Le grand nombre ne peut, fe
régler que fur l'exemple des claffes plus
» riches & plus aifees ; les villages fur les
» villes , les petites fur les grandes , les
grandes fur la Capitale , la Capitale fur
» la Cour , & la Cour fur le Souverain ,
» fur fa famille , & fur tout ce qu'il ap-
» prouve. L'exemple enfin , l'exemple , eft
» le véritable éducateur. »
"2
"
و ر
Voilà le premier principe des Chinois
Sam. 27 Novemb. 1779.
H
170 MERCURE
lettrés , ajoute l'Auteur ; leur Empereur eft
le fils de l'Empirée , l'Empirée eft identifie
avec le Créateur , l'Empereur doit imiter
les premiers Empereurs , & tous les fu
jets leur Empereur.
ور
و د
Pour démontrer puiffamment l'utilité de
la Sanction de l'ordre naturel, l'Auteur emploie
une formule algébrique à laquelle il
Leroit difficile de répondre » Soit fuppofé
l'appui fenfuel avec l'attrait de la
coutume & des mauvais exemples , être
» la force A 100 ; que la connoiffance de
» l'ordre & le bon exemple des chefs foient
», la force B = 100 ; que la Sanction don-
» née par la Religion , la menace des pei-
» nes en l'autre vie , & les récompenfes pronifes
foient X. Si B , ayant pu recevoir l'ad-
» dition de X, l'a immanquablement reçue,
il s'enfuivra que B +X fera néceffairement
plus fort que A. Et fi X 100 , B + X
و د
ود
22
. ג נ
23
200.
" Mais pourquoi feroit - ce feulement une
» addition B + X ? Pourquoi ne feroit - ce
" pas B ×X ? Alors ce dernier produit fera
» de 10,000 , & , par conféquent , d'autant
plus fort que le quarré eft plus grand
" que fa racine. Enfin toutes les fois que
" AB , il eft certain au moins que B + X
» eft plus grand que A. Donc tout partifan
apparent de l'ordre , mais détracteur cependant
de la Religion , n'eft qu'un igno-
» rant dont les moeurs corrompues le font
chercher , par des fubterfuges , à s'aveugler
ود
•
DE FRANCE. 171
de plus en plus , & à entraîner les autres
» avec lui ; ou bien donc c'eft un traître &
» un impofteur , mû par l'orgueil , par la
cupidité , par une fauffe & vaine gloire,
" par l'envie de faire parler de lui , un
» enragé enfin , un Eroftrate. "
""
L'Auteur eſt également lumineux & profond
lorfqu'il differte fur les droits & les
devoirs de l'homme tirés de l'ordre & des
befoins naturels . Voici le début du premier
paragraphe de la première fection de la troihème
Partie intitulée , PRINCIPES DE LA
GRAND SCIENce .
"9
» Dieu nous a mis au monde pour le
connoître , l'aimer & le fervir , & par
ce moyen obtenir la vie éternelle. Or, la
voie qui eft donnée à l'homme pour fer-
» vir Dieu dans fes occupations purement
temporelles , c'eft d'obéir exactement à
» l'ordre naurel , autrement dit , à cet or-.
35
לכ
dre de la nature que nous pouvons re-
» connoître par notre raifon éclairée ....
" Et c'eft le befoin qui nous annonce clai-
» rément cet ordre . Certainement le befoin
» demande à l'homme de manger , dormir ,
» fe repoſer , ſe vêtir , & faire en un mot
» tout ce que fa nature exige . . . . Ce même
» beſoin lui indique auffi les moyens qu'il
a pour remplir ces devoirs. It eft vrai que
» d'abord , pour manger & dormir , il lui
و د
fuffit d'avoir faim & fommeil , & qu'il
» fembleroit peut-être que le befoin ne
* peut donner que cela ; mais comme il
Hij
172
MERCURE
93
ور
faut avoir de quoi manger pour vivre , il
» faut auffi avoir mangé pour dormir après .
» Or les moyens que l'homme a pour remplir
le devoir de vivre , c'eft ..... fes
3)
avances.
Le fecond paragraphe a pour titre les
Avances. Nous nous difpenferons de le
tranferire , perfuadés que nous en avons
affez fait entrevoir pour infpirer le defir
d'acheter l'ouvrage. Il fe vend à Paris , chez
Nyon , Libraire , rue du Jardinet. On verra
fans doute avec peine qu'un livre aufli riche
en idées neuves , eft imprimé en vieux
caractères , & fur un papier commun,
ANALYSE des Fonctions du Syflême nerveux,
pour fervir d'introduction à un examen
pratique des maux de Nerfs ; par M. de
la Roche , Docteur en Médecine de la
Faculté de Genève . A Genève , chez du
Villard fils , & Nouffer , 1778. 2 vol . in-8 ° .
L'étude de la Médecine eft fi étendue &
fi compliquée , qu'il doit y avoir beaucoup
d'avantage à en traiter féparément les différentes
branches ; mais il faut avoir la ſageſſe
de ne jamais perdre de vue leur dépendance
mutuelle. Tout eft lié dans l'économie animale.
Les modifications des organes fecrétoires
tiennent de près à l'état des vailleaux
fanguins ; & fi les mouvemens du coeur &
des artères font produits & dirigés par l'influence
nerveufe, celle- ci eſt à ſon tour ſou-
1
DE FRANCE. 173
tenue & conftamment animée par la circulation
du fang , par la refpiration , par la
chaleur , &c. Cela n'empêche pas cependant
qu'on ne puiffe analyfer à part les fonctions
de tel ou tel tystême d'organes , pourvu qu'on
falle remarquer en même-temps fes relations
avec les autres . Il doit même en réfulter
plus de netteté dans les idées générales , plus
d'exactitude dans les détails , & plus de liai--
fon dans tout l'enfemble ; car dans toutes
les Sciences , lorfqu'on veut examiner des
objets un peu compofés , ce n'eſt que par
l'analyfe qu'on peut parvenir à en acquérir
une connoiffance un peu approfondie. Pour
appliquer ceci à l'étude du corps humain , il
n'eft point d'organe dont les fonctions méritent
plus l'attention des Médecins & des
Philofophes que les nerfs , puifqu'ils font
pour ainfi dire les conducteurs de toutes nos
fenfations & de tous nos mouvemens. L'Auteur
du Livre que nous annonçons y a été
conduit par le defir de raffembler en un feul
corps d'ouvrage , les principales découvertes
que l'on a faites jufques à préſent dans l'étude
des maladies nerveufes ; ouvrage dont il s'occupe
depuis long- temps , & qu'il ſe propoſe
de donner au Public ; mais pour n'être pas
arrêté par le défaut de principes Phyfiologiques
univerfellement admis , il a cru devoir
faire précéder , en forme d'introduction
, le développement de ceux qu'il a
adoptés. Il lui a donné le titre d'Analyſe des
fonctions du Systême nerveux , parce qu'en
Hiij
174
MERCURE
effet les principales fonctions du cerveau &
des nerfs y font traitées analytiquement .
Tout l'Ouvrage eft divifé en quatre Parties.
Les trois premières , qui comprennent
les généralités les plus effentielles fur le fyftême
nerveux , les lois des fenfations & celles
des mouvemens mufculaires , font tenfetmées
dans le premier volume. L'Auteur dif
tingue fur- tout deux fortes de fenfations ,
celles d'impreffion & celles qu'il nomme
fenfations de confcience , lefquelles confiftent
principalement dans le fentiment intérieur
que l'ame a de fes propres modifications
, & qui , par conféquent , peuvent être
produites par l'abfence d'impreflions accoutumées,
aufli bien que par la communication
directe de quelques mouvemens excités dans
les extrémités fenfibles des nerfs. En parlant
des principales cauſes qui mettent les fibres
mufculaires en contraction , M. de la Roche
tire de cette diftinction une réflexion qui
auroit mérité d'être plus développée par la
grande application dont elle nous paroît ſufceptible
dans la doctrine des maladies nerveufes
: c'eft que les caufes des fenfations de
confcience peuvent fouvent exciter la contraction
de muſcles très - éloignés de l'organe
fur lequel elles agiffent immédiatement , &
cela fans l'intervention du fenforium , &
fans produire cependant aucune fenfation ;
de la même manière qu'il arrive fouvent que
des caufes irritantes , telles que les vers , la
pierre ou d'autres corps étrangers, produiſent
DE FRANCE. 175
de très-violens fpafmes dans des parties trèséloignées
, fans l'intervention d'aucune fenfation
d'impreffion. N'est - ce point ainfi
qu'on peut fouvent expliquer cet adage fi
connu en Médecine , & fi contraire en apparence
aux lois du mouvement , que l'atonie
engendre le fpafme?
Tout le fecond Volume eft employé à la
quatrième Partie , qui eft en effet la plus intéreffante
& la plus neuve. L'Auteur y développe
avec beaucoup de fineffe & de clarté
les fonctions du cerveau , confidéré comme
centre de réunion de tout le fyftême des
nerfs . Il s'attache particulièrement à prouver
que fous ce point de vue le cerveau eft fufceptible
de deux états contraires qui fe fuccèdent
alternativement , & font ordinairement
proportionnés l'un à l'autre. Sans prétendre
remonter à leur caufe phyfique , il
leur donne les noms arbitraires d'état d'excitement
& d'état d'affaiſſement , en avertiffant
que fon intention n'eft point d'indiquer
par ces expreflions aucune modification de
la fubftance médullaire propre à les pro-
>duire ; mais feulement de défigner ainfi le
plus ou le moins d'énergie du principe vital
dans le cerveau; à peu-près comme les Phyficiens
ont affecté les noms d'électricité pofitive
& négative aux différens états du fluide
électrique dans les corps qui en font imprégnés
, felon qu'ils préfument que ce fluide y
eft plus ou moins abondant , ou plus ou
moins en mouvement , que dans l'état ordi
7
Hiv
176 MERCURE
naire de ces corps . Quoi qu'il en foit de cette
dénomination, M. de la Roche penfe que l'exiftence
de ces deux états , leur fucceffion régulière
& alternative, le rapport qui fubfifte entr'eux
, tiennent à une loi générale de la nature
, commune peut- être à tous les corps
organifés & fufceptible d'une application
très- étendue , non-feulement dans la pratique ,
mais encore pour l'explication de plufieurs
phénomènes phyfiologiques regardés juſques
à préfent comme inintelligibles. Il entre en
particulier , à cette occafion , dans un allez
grand détail fur l'état de fommeil , fur celui
de veille , fur les différentes caufes de mort ,
&c. Il en tire de nouvelles preuves de fa
théorie , en même-temps qu'il en démontre
l'ufage. Il termine fes recherches par
une hypothèfe fur la nature du fluide nerveux
, qu'il regarde comme inhérent aux
nerfs , de la même manière que le fluide
magnétique eft inhérent au fer , & qu'il croit
n'être que l'éther de Newton , modifié d'une
façon particulière par la fubftance médullaire
des nerfs : mais nous ne le fuivrons pas plus
loin dans fes conjectures fur ce fujet. Ceux
de nos Lecteurs qui s'occupent de ces objets,
trouveront dans cet Ouvrage de la méthode ,
des vues neuves & intérellantes , de l'érudition
fans étalage , une bonne logique fans pédanterie,
unftyle fimple & correct; en un mot,
nous fommes perfuadés qu'on ne le lira pasfans
intérêt & fur-tout fans inftruction.
DE FRANCE. 177
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
LE Mardi 16 de ce mois , Mlle l'Escoufier ,
âgée de 13 ans , & Elève de M.Veftris le Père,
a débuté dans le Ballet du quatrième Acte
d'Iphigénie en Tauride. Il n'eft pas poflible ,
dans un âge fi peu avancé, d'annoncer un talent
plus décidé ; cependant il eft à craindre
que le travail exceflif auquel on l'a engagée ,
que cette ardeur prématurée peut-être de
furmonter les plus grandes difficultés de l'Art,
n'atténuent infenfiblement les moyens , &
ne la privent peu - à - peu de cette facilité
charmante , premier mérite d'un Danfeur
& le principe de la grâce . L'intérêt qu'infpire
le vrai talent , nous a engagés à rendre
publique cette obfervation
qu'on peut
adreffer à plus d'un Maître , & qui peut devenir
utile à plus d'un Élève de M. Veftris.
,
Le Jeudi fuivant , on a repréfenté pour la
première fois Mirfa , Ballet en action , de
la compofition de M. Gardel l'aine , Maitre
des Ballets du Roi.
Ce petit Drame Pantomime eft divifé en
trois Actes. Au premier , le Theatre repréfente
un fallon prepare pour , un Concert.
Hv
178 MERCURE
Mirfa , fille de Mondor , Gouverneur d'une -
Ifle Américaine , écrit à Lindor , Colonel d'un
Régiment François , & fon amant aimé : elle
remet fa lettre à une Négreffe , la gouvernante
tout à la fois & fa confidente. Bientôt
après le Gouverneur, fon époufe, un Officier
Corfaire , & plufieurs autres perfonnes viennent
affifter au Concert , qui ne tarde pas à
commencer. L'Officier Corfaire aime Mirfa ,
dont il eft dédaigné ; lorfque Lindor arrive ,
il remarque le trouble des deux amans , &
ne peut qu'à peine diffimuler fa jaloufie.
Cependant Mirfa attire fur elle tous les yeux
& tous les hommages par le talent qu'elle
déploie fur la harpe. Un pas qu'elle exécute
enfuite lui concilie de nouveaux fuffrages. Le
Gouverneur enchanté danfe avec fa femme.
On avertit qu'on a fervi , on fe lève ; Lindor
profite du tumulte pour remettre une lettre
à Mirfa , & reçoit la fienne des mains de la
Négreffe. L'Officier Corfaire offre fa main à
la fille du Gouverneur ; celle- ci prend un
prétexte pour la refufer , refter & lire le billet
de Lindor. Dans ce billet fon amant lui demande
un rendez vous ; elle invite fa Négreffe
à l'y accompagner ; ce n'eft qu'après
les plus grandes inftances que celle - ci confent
à fatisfaire Mirfa , qui fort alors pour
réjoindre fon père.
Le Théâtre change au fecond Acte : il représente
une campagne , la mer dans le fond ,
un pont de bois qui en traverſe un petit bras.
Mirfa , précédée de fa Gouvernante , vient
DE FRANCE. 179
pendant la nuit , au rendez-vous que Lindor
lui a indiqué. Le Colonel s'y rend un moment
après. Leurs tendres careffes font interrompues
par le bruit d'un combat que
foutient un feul Officier pourfuivi par plufieurs
Nègres. Lindor vole à fon fecours , &
repouffe les affaffins . Quelle eft fa furpeife
lorfque dans l'homme dont il a fauvé la vie
il reconnoît le Corfaire fon rival ! L'étonnement
de celui-ci n'eft pas moins grand quand
il reconnoît Lindor & enfuite Mirfa. Lindor
exige de lui qu'il gardera le fecret fur cette
aventure ; le Corfaire le promet , mais en
fortant il fait un gefte qui annonce quelque
projet de vengeance. Le tambour bat la
chamade ; l'Officier François eft obligé de
quitter la maîtreffe , au bras de laquelle il
attache fon portrait. A peine eft- il parti que
le Corfaire revient , fuivi de quelques Soldats
; il leur ordonne de ſe faifir de la Négreffe
, tandis qu'il enlevera la fille du Gouverneur
elle cherche à lui échapper par la
fuite , & va fuccomber , quand fon amant ,
attiré par fes cris , vole à fon fecours , arrête
le Corfaire , le force au combat , le défarme ,
eft défarmé à fon tour , faifit fon adverfaire
au corps , lui arrache fon épée , le pourfuit
fur le pont , & lui porte un coup mortel.
Le Corfaire en fuiant avoit faifi l'épée du
Colonel , il la jette du pont fur la terre ,
fe précipite dans les flots. Mirfa , tourmentée
par fon inquiétude , revient pour chercher
Lindor. A la vue de fon chapeau & de fon
&
H vj
180 MERCURE
épée , à la vue du fang dont la mer eft teinte ,
elle ne doute pas que fon amant n'ait perdu
la vie ; dans fon déſeſpoir , elle tourne le fer
fatal contre fon coeur ; Lindor l'arrêté , le
faififfement qu'elle éprouve la fait tomber
évanouie dans fes bras. Le Colonel effrayé
appelle du fecours. Mondor & fa femme arrivent;
la mère s'occupe de rappeler fa fille
à la vie , tandis que Lindor cherche à calmer
l'indignation , la colère du Gouverneur.
Mirfa fe précipite aux genoux de fon père ,
qui la repouffe. La femme de Mondor attendrie
, fe joint aux deux amans , & leurs fupplications
réunies défarment enfin fa rigueur;
il pardonne à fa fille , reçoit Lindor pour fon
gendre , & rentre avec eux dans fon château.
Le troifième Acte eft confacré tout entier
aux fêtes deftinées à célébrer l'union de
Mirfa & de Lindor. La Scène fe paffe dans
une efplanade immenfe , fituée devant une
des terraffes du jardin de Mondor. Cette
terraffe eft occupée par la famille , entourée
d'une foule d'Américains , de Créoles
& de Nègres. Le Régiment de Lindor défile
& manoeuvre fous les yeux de fon Colonel
; un corps d'Américains vient enfuite
fe placer en face du Régiment François.
Le Gouverneur fait faire aux deux Troupes
le fimulacre d'un combat , enfuite duquel
il unit Lindor & Mirfa , au bruit du
canon & des inftrumens militaires. Les
Officiers Américains , les femmes Américaines
exécutent plufieurs danfes , ce qui
DE FRANCE. 181
forme une fête dans le genre de danfe du
pays. Une contredanfe générale termine le
troifième Acte & le Ballet,
Cette pantomime a eu le plus grand fuccès ;
on peut aflurer qu'elle en eft digne. On a dit
avec raifon que l'intrigue étoit peu de
chofe ; peut -être auroit- on dû ajouter qu'une
intrigue trop compliquée ne fauroit convenir
à un ballet ; qu'une action imple , facile
à développer par la fucceffion des fcènes , où
le fecours de la gefticulation n'eft employé
que pour peindre des chofes & non pas des
mots , doit feule être admife dans des Ou-
'vrages de cette eſpèce : peut-être devoit- on
ajouter encore que l'Auteur a eu l'art d'em-
-ployer très - habilement les contraftes , de
préfenter des tableaux d'un genre oppofé ,
fans bleffer les convenances & fans fortir-de
fon fujet. On rit au premier acte , au fecond
on eft vivement ému ; au troifième , on eft
partagé tour à tour entre l'admiration & la
joie il nous femble qu'on ne peur exiger
rien de plus d'un Compofiteur. Il y auroit
fans doute quelques nuances à defirer encore,
quelques retranchemens à faire ; car, où la perfection
fe trouve- t- elle ? Le choix des airs qui
font mis en action , eft fait avec beaucoup
d'efprit & de difcernement ; on ne peut pas
en dire autant du choix des airs de danfe.
Malgré ces obfervations critiques , M. Gardel
n'en méritera pas moins les applaudiffemens
qu'il a obtenus & les fuffrages du Public
François , dont il connoît l'efprit & le goût ,
182 MERCURE
& qu'il a fu attacher par des moyens qui lai
conviennent.
On ne doit pas de moindres éloges aux
fujets chargés des perfonnages de cette Pantomime.
Mlle Guimard a joué le rôle de
Mirfa avec toute l'intelligence , toutes les
grâces qui lui font particulières. Rien de plus
gai , de plus vrai , de plus agréable que M.
Dauberval dans la forlane qu'il danfe au premier
acte ; il a parfaitement faifi le coftume ,
le ton , les manières d'un vieil Officier qui
cherche à remettre en oeuvre la fouplelle ,
l'aifance , les habitudes de fa première jeu→
neffe. M. Veftris fils a rendu avec beaucoup
de chaleur , d'intérêt & de dignité , le moment
où il arrête le Corfaire cherchant à
enlever Mirfa; & dans le grouppe qui termine
le fecond acte , la vérité de fes attitudes , fon
expreffion , ont été faifies & applaudies
comme elles le méritoient. Nous n'oublierons
pas M. Nivelon , jeune danfeur dont
nous avons encouragé les effais dans un autre
Journal , & qui , depuis ce moment , a fait
des progrès très-fenfibles. Son action pendant
le combat avec Lindor , fon ardeur , la colère
avoient quelque chofe d'effrayant ; il a fuivi
la fcène avec la même intelligence jufqu'au
moment où , fur le pont , il reçoit une bleffure
mortelle , & fa chûte dans la mer a produit
fur tous les Spectateurs une vive im
preffion de terreur.
Les divertiffemens ont été fupérieurement
exécutés par MM . Gardel l'aîné & Nivelon;
DE FRANCE. 183
Mlles Allard , Pelin & Dorival . Mlle Théodore,
toujours applaudie, mérite toujours de
l'être ; nous ne connoiffons point de danfeufe
qui réuniffe plus de précifion , plus
d'élégance & plus de grâces. Ce qu'il faut remarquer
en elle , c'eft que la grâce n'a ni
morgue, ni afféterie , reproche qu'on pourroit
hafarder auprès de certains fujets , sil
étoit poffible de fe faire entendre ; c'est la
nature déjà charmante , perfectionnée par le
goût le plus pur.
Les évolutions militaires ont été rendues
comme on pouvoit l'attendre de l'expérience
qu'acquièrent tous les jours nos troupes en
cette partie. Elles ont été dirigées par M.
Faydieu , Sergent au Régiment des Gardes ,
homme très-intelligent , & qui a déjà fait
preuve de talent dans quelques- uns de nos
Opéras.
Dans le Concert du premier Acte , on a
diftingué les folo de violon & de flûte exécutés
par MM.Berthéaume & Rault ; le Public
leur a témoigné par des fuffrages très-flatteurs,
combien leurs talens lui étoient agréables.
Le même jour , M. Victor a débuté par
un pas de Nègre dans le troisième Acte de
cette Pantomime.
Ce jeune homme annonce des talens . Il
eft depuis un an entre les mains de M.
Gardel l'aîné , qui a jugé affez favorablement
de fes difpofitions pour le retirer des
Ballets de la Comédie Françoife , où il étoit
depuis onze ans , & pour le deftiner au
184 MERCURE
Théâtre de l'Opéra, M. Deshayes , Maître des
Ballets du Spectacle François , a été fon premier
Maître : ce n'eft pas le premier Elève
de cet agréable Compofiteur que nous
voyons paffer avec fuccès à l'Académie
Royale de Mufique ; nous en pourrions
citer plufieurs. Nous profiterons de cette
occafion pour rétablir une omiſſion que
nous avons faite en rendant compte des repréfentations
d'Echo. Le troifième Acte de
cet Opera commence par un Ballet de Zéphirs
très agréablement deffiné & for: bien
exécuté par quelques enfans du Théâtre des
Elèves. Ce Ballet eft de M. Deshayes , à qui
M. Noverre avoit bien voulu en laiffer le
foin. Nous parlerons de M. Victor d'une
manière plus détaillée , quand nous l'aurons
vu dans un genre moins ingrat & plus propre
à développer les grâces d'un danfeur , que
celui dans lequel il vient de faire les nouveaux
Ellais.
COMÉDIE ITALIENNE.
Nov ous avons promis de voir Mlle Algaroni
dans quelques rôles , & d'entrer dans
de nouveaux details fur fon talent . Nous
l'avons vue , & nous n'avons rien trouvé
de plus à en dire ni en critiques , ni en
éloges.
DE FRANCE. 185
*
SCIENCES ET ARTS.
NOUVELLES Expériences fur la réfiſtance
des Fluides *.
LE's expériences que nous fimes fur la réfiſtance
des fluides en 1775 , M. d'Alembert , M. le Marquis
de Condorcet & moi , & dont nous avons rendu
compte dans un Ouvrage particulier , avoient pour
-objet principal de comparer la réfiftance des fluides
indéfinis en étendue , avec celle des fluides contenus
dans des canaux étroits ou peu profonds. On fait
qu'elles furent ordonnées par le Gouvernement , pour
favoir fi le projet d'un canal fouterrein qui a eu une
célébrité éphémère , ne joignoit pas à une foule d'autres
vices , celui d'exiger pour le tirage des bateaux ,
une plus grande force qu'il ne la faut , proportion
gardée , fur les rivières ou fur les canaux larges &
profonds. Il paroît que nos recherches ont fixé fur ce
point l'opinion de cette partie du Public, qui n'a d'autre
intérêt que de connoître & de recevoir la vérité.
Parmi ces expériences , il s'en trouve plufieurs fur
la réfiſtance oblique des fluides ; mais nous avouames
dès - lors que cette branche importante du problême
avoit befoin d'être encore examinée . Er conféquence ,
M. le Marquis de Condorcet & moi , avons fait l'année
dernière en cette ville , fur le réfervoir des eaux ,
fitué à l'extrémité nord de la vieille rue du Temple ,
une longue fuite d'expériences tendantes principale-
* Mémoire lu à l'Affemblée Publique de l'Académie
Royale des Sciences , du 13 Novembre 1779 , par M,
l'Abbé Boffut .
186 MERCURE
´ment à découvrir la loi fuivant laquelle diminue la
réfiftance d'une proue angulaire , à meſure que l'angle
de cette proue devient plus aigu. MM. Dez ,
d'Agélet & Vercavein , Profeffeurs de Mathématiques
à l'École Royale Militaire , ont bien voulu nous ſeconder
avec un zèle que nous ne pouvons trop reconnoître
. Voici en peu de mots le réſultat de ce nouveau
travail.
On fent qu'il n'eft pas poffible de décrire ici , en
détail , les machines employées aux expériences dont
il eft queſtion : bornons-nous donc à les indiquer d'une
manière générale. La principale de ces machines eft
un tour horisontal , foutenu en l'air par deux montans
dont la bafe eft placée fur le bord oriental du
baffin. Une longue corde , qui tire horizontalement
fous l'eau le bateau qu'on veut mouvoir , fe coude au
pied des montans , au moyen d'une poulie de renvoi ,
& va s'envelopper autour de la roue du tour , tandis
qu'un poids attaché à une autre corde , roulée d'abord
autour du cylindre , defcend par fa pefanteur , & fait
marcher le bateau avec plus ou moins de viteffe ,
felon que ce poids eft plus ou moins grand . Un autre
tour , placé fur le bord occidental du baffin , fert à
ramener le bateau en arrière pour faire une feconde
expérience : ainfi de fuite.
Cet appareil établi , nous avons fait courir fucceffivement
fur l'eau quinze bateaux prifmatiques ,
ayant une proue ifofcèle , dont l'angle du fommet
varie de 12 degrés en douze degrés , depuis l'angle
de 180 ° , c'est -à- dire depuis le fimple plan , jufques à
l'angle de 12 degrés ; & par-là nous nous fommes
mis en état de comparer immédiatement la réſiſtance
directe avec la réfiftance oblique , par des expériences
qui forment , pour chacun de différens poids
moteurs , une fuite compofée de quinze termes . En
appliquant le calcul numérique à ces fuites , nous
avons vu d'abord , ce qu'on favoit déjà , que les
DE FRANCE. 187
réfiftances obliques n'obfervent pas entr'elles la loi
réfaltante de la théorie ordinaire , ou qu'elles ne diminuent
point en même raison que le quarré du finus
de l'angle d'incidence du fluide fur le plan. La
queftion , abfolument neuve jufqu'ici , étoit de trouver
une formule qui pût fatisfaire aux phénomènes ,
& produire en même-temps des réſultats fimples &
facilement appliquables à la pratique car , fi nous
ne nous étions propofé qu'une recherche générale &
fpéculative , nous aurions pu nous contenter de conftruire
une courbe parabolique , dont les ordonnées
auroient repréfenté les réfiftances effectives ; nous
aurions pu encore parvenir plus élégamment au même
but , en employant les méthodes que M. de la
Grange & M. le Marquis de Condorcet ont données
pour déduire en général les lois des phénomènes
d'après les obfervations . Mais tous ces moyens exigent
des calculs qui , par la nature de la chofe mine,
font trop compliqués pour pouvoir fervir de bafe à
une théorie élémentaire & ufuelle .
L'examen attentif & réfléchi de la fuite des réfiftances
effectives , nous a fait appercevoir qu'on
pouvoit la décompofer en deux autres , dont l'une eft
celle que donneroit la théorie ordinaire ; la feconde
eft une fuite afcendante & telle que chacun de fes
termes eft fenfiblement proportionnel à la puiffance
trois & un quart du complément de l'angle d'incidence
du fluide fur chaque face de la proue. D'où l'on voit
que le terme général de la fuite des réfiſtances effectives
eft fort fimple , & qu'à cet égard la queſtion eft
réfolue avec tous les avantages qu'on pouvoit defirer
pour la pratique : ainfi , par exemple , le calcul de
l'impulfion directe ou oblique d'une eau courante ,
contre les aîles d'une roue hydraulique , n'a plus au- ,
cune difficulté.
Ce premier pas fait , nous avons cherché à étendre
la même loi aux proues polygones ou curvilignes,
188 MERCURE
Malheureufement nous n'avons pu jufqu'ici trouver
de paffage d'un cas à l'autre . Il réfulte de plufieurs
expériences que nous avons faites avec des proues
compofécs de parties planes & de partics angulaires ,
& avec des proues circulaires , qu'en général la réfiftance
des proues polygones ou curvilignes , eft
moindre , proportion gardée , que celle des proues
angulaires fimples . C'eft ainfi , par exemple , que la
réfiftance d'une demi- circonférence de cercle , qui ,
felon la théorie , devroit être les deux tiers de celle du
diamètre , n'en eft , fuivant l'expérience , qu'un pen
plus de la moitié. Il paroît donc que, relativement à la
réfiftance des proues polygones , on ne peut guères
efpérer de perfectionner l'architecture navale qu'en
faifant directement des expériences fur des proues
polygones ou curvilignes d'un grand nombre d'efpèces.
Mais on fent combien un pareil travail eft
long , pénible & difpenilieux . Peut-être fera - t - il plus
court & non moins exact , d'étudier avec attention ,
dans les vaiffeaux déjà conftruits , les propriétés dépendantes
de la réfiftance du fluide , & de combiner
l'effet de cette réfiftance avec la forme de la carène.
Des tables , dreffées fur de femblables obfervations
variées & multipliées , ferviroient à régler la figure
& les dimenfions de chaque vaiſſeau , à raifon de fon
objet. A quoi on peut ajouter que le plus fouvent les
défauts prefque inévitables qui fe feroient gliffés
dans la conftruction du vaiffeau , pourroient être
rectifiés par l'arrimage.
Entraînés par la fécondité de notre fujet , nous
avons encore examiné , par la voie de l'expérience ,
plufieurs queftions importantes à la navigation ; telles
font celles-ci : la poupe plus ou moins allongée d'un
vaiffeau , influe -t- elle fenfiblement , toutes chofes
égales d'ailleurs , fur la viteffe du fillage ? La longueur
du vaiffeau eft - elle indifférente pour la marche
, en fuppofant que la furface préfentée au choc du
DE FRANCE. 189
Auide foit toujours la même ? Quel changement produira-
t-on dans la viteffe du fillage , fi l'on arme d'une
pointe triangulaire la próue ou la poupe d'un vaiffeau ?
L'expérience nous a appris , par rapport à la première
queftion , que la proue demeurant toujours la
même , fi l'on allonge la poupe en pointe jufques
à une certaine limite , on fera diminuer fenfiblement
l'effet de la réfiftance : cette diminution peut aller ,
pour la réfiftance directe , à la quinzième partie de la
totalité.
La feconde queftion eft en quelque forte comprife
dans la précédente , & fe réfoud par les mêmes
moyens. Il eſt conſtant , par nos expériences de 1775 ,
que , fous même viteffe , les réfiitances - perpendiculaires
de différentes furfaces planes , font fenfiblement
proportionnelles aux étendues de ces furfaces
mais nous obfervâmes dès ce tems- là , que cette loi
n'a lieu que pour des vaiffeaux qui ont une certaine
longueur. Les expériences de l'année dernière prouvent
la même chofe d'une manière plus claire & plus
précife.On y voit que fi le fluide écarté par devant n'a
pas une liberté fuffifante de s'étendre & de venir occuper
le creux qui fe forme à l'arrière , la réſiſtance
de l'avant en eft augmentée. Il existe donc , dans tous
les cas , un certain rapport entre la largeur & la
longueur d'un vaiffeau , pour que la vîteffe du
fillage foit un maximum. Mais quel eft ce rapport ?
Il dépend vifiblement en partie de la direction des
molécules fluides , en partie de la forme de la carène¸
& en partie de la viteffe même du fillage Vainement
on entreprendroit de le foumettre aux formules
de l'analyfe les élémens de la queſtion font trop
compliqués , trop peu appréciables , trop mêlés enfemble.
Mais en combinant les unes avec les autres ›
nos expériences qui peuvent fe rapporter à ce sujet ,
on voit que pour la réfiftance directe & pour des
viteles de deux ou trois pieds par feconde , la lon-
:
190 MERCURE
geur du vaiffeau doit être au moins triple de fa lar
geur , fi l'on veut que la vîteffe du fillage acquière
toute la plénitude dont elle eft fufceptible. Si la
viteffe étoit plus grande , le rapport de la longueur à
la largeur feroit auffi plus grand. Nous n'avons pas
befoin d'ajouter que la longueur du vailleau étant
fuffifante pour la viteffe du fillage , on ne pourroit
que diminuer cette vîteffe en augmentant la longueur
du vaiffeau , puifqu'on augmenteroit par-là le frottement
le long de fes côtés ; mais il faut avouer que
ce frottement eft peu fenfible , & qu'il ne le deviendroit
que fur des longueurs confidérables.
La troisième queftion : ce qui arrivera dans la vîteffe
du fillage , en couvrant d'une pointe triangulaire le
milieu d'une proue plane ou d'une poupe plane ,
comprend deux parties. Ce qui a donné lieu au premier
de ces problêmes , eft que le fluide allant choquer
perpendiculairement les parties latérales &
planes de la proue , doit fe détourner moins facilement
de fa direction que fi ces deux parties étoient
enlevées , & que la partie angulaire & centrale de la
proue fubfiftât feule ; d'où il paroît s'enfuivre que la
réfiftance de cette dernière partie doit augmenter :
l'expérience prouve que cette conjecture eft fondée.
Quant à la feconde partie de la queſtion , elle rentre
dans celle où nous avons examiné l'effet d'une poupe
allongée ; & toutes les expériences qui ont été faites
fous ce point de vue , fe confirment mutuellement.
Tels font les réfultats dont nous mettrons les preu
ves & les pièces juftificatives fous les yeux de l'Aca
démie , dans nos affemblées particulières. Plus on ap+
profondit le problême de la réfiftance des fluides ,
plus les difficultés qu'il renferme fe multiplient & fe
font fentir. Nous ferons trop payés de notre travail
fi nous fommes parvenus à en éclaircir quelques-unes ;
nous applaudirons les premiers aux efforts des
DE FRANCE; 19.1.
Géomètres & des Phyficiens qui poufferont plus loin
la même recherche.
GRAVURES.
VUE d'un Port de Mer après la Tempête , gravé
d'après un tableau original de la Croix , par J.
Ouvrier. Cette belle Eftampe fait le pendant de la
Tempête du même Auteur , que nous avons annoncée
précédemment. Elle fe vend chez lui , place Maubert,
maifon d'un Marchand Bonnetier , au Soleil
d'Or.
Recherches Hiftoriques fur la Ville d'Angers
avec le Plan afajéti à fes accroiffemens , embellif
femens & projets , par le Sieur Moithey , Ingénieur-
Géographe du Roi. A Paris , chez l'Auteur , rue de
la Harpe , vis-à-vis la Sorbonne.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
LE Sieur Defnos , Ingénieur - Géographe & Li-
S
braire , demeurant rue S. Jacques , a mis en vente
les Almanachs fuivans : 19. Etreunes des Saifons
ou Extraits des plus beaux endroits de tous les
Poëmes connusfur les Saifons ; 2 ° . Les Dangers de
l'Amour , fes peines & fes tourmens , aux Amans
malheureux & rebutés , avec tablettes économiques ;
3 °. L'Indicateur Fidèle , enfeignant toutes les routes
Royales & particulières de France , & les chemins de
communication qui traverſent les grandes routes , &c.
contenant un grand nombre de Cartes très-nettes &
bien enluminées. Prix , 7 liv . 15 fols relié en maroquin.
4 ° . Nouvel Almanach intéreſſant pour les circonftances
préfentes , enrichi de Cartes hydrographi
ques , dreffées d'après celles de la Marine , &c.
144
MERCURE
Chanfons & autres Poéfies pofthumes de M. l'Abbé
de l'Attaignant , contenant des annotations fur
chaque Pièce , fuivies des particularités fingulières
de la vie de Madame de C.... vol. in - 12 . A Paris ,
chez la Veuve Duchefne , rue S. Jacques.
Numéro XX de l'Hiftoire Ancienne. On foufcrit
ehez Cloufier , Imprimeur-Libraire , rue S. Jacques .
Voyages de Genève & de Touraine , fuivis de
quelques opufcules. Vol. in- 12 . A Orléans , chez la
Veuve Montaut , Imprimeur ; & à Paris , chez
Onfroy , Libraire , rue du Hurepoix .
Mémoires fur la réforme des Thermomètres , par
M. L. A. B ... Vol . in-8 ° . A Tours , chez Vauquier,
Imprimeur ; & à Paris , chez M. Court de Gebelin ,
rue Poupée , où l'on trouve des Thermomètres faits
fuivant la méthode de l'Auteur ; & chez Onfroy ,
Libraire , rue du Hurepoix.
TABLE.
REPONSE à des Vers de
Madame de L **
Avis aux Grues ,
Vers à Madame D **
>
turel , 168
145 Analyfe des Fouctions du
Système nerveux ,
148 172
149 Académie Roy. de Mufiq. 177 .
184
Caufe intéreffante & Natio- Comédie Italienne ,
nale , 150 Nouvelles Expériences fur la
réfiftance des Fluides , 185 . Enigme & Logogryphe , 164
Réponse à la Lettre de M. Gravures ,
d'Alembert ,
191 .
165 Annonces Littéraires , ibid.
Dela Sanction de l'Ordre Na-
APPROBATION.
J'ai lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 27 Novemb. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris ,
ce 26 Novembre 1779. DE SANCY.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIE.
De CONSTANTINOPLE , le 17 Septembre.
N commence à fe raffurer fur les troubles
qu'on craignoit de voir naître dans cette
Capitale ; le Grand -Vifir , s'il n'a pas entièrement
diffipé les mécontentemens , eft parvenu
du moins à les affoupir ; il a réuffi à
faire baiffer le prix de toutes les denrées , &
à fe réconcilier avec les Ulemas ou gens de
Loi qui étoient fes plus grands ennemis . La
dépofition de l'Aga des Jannillaires qui a été
exilé le 13 de ce mois , a rétabli la tranquilli
ré dans ce corps qui a reçu fa paye & des
gratifications qui l'ont empêché de murmurer.
On efpère que ce calme fe foutiendra
mais on n'eft pas encore fans quelqu'inquiétude.
On a vu plus d'une fois le peuple
mécontent s'appailer à l'approche du Ramazan
qui eft le Carême des Turcs , dont la
durée eft de 30 jours , & fe foulever pendant
le Bairam qui eft leur Pâque .
Une des femmes du Grand - Seigneur eft
heureuſement accouchée le 9 de ce mois
d'un Prince qui a été nommé Muftapha. C'eft
6 Novembre 1779.
( 2 )
le troisième fils vivant de S. H. qui touchée
des malheurs & des pertes qu'ont effuyés les
principaux Officiers de l'Empire , par les
derniers incendies , les a difpenfés des préfens
qu'ils font dans l'ufage de faire aux Sultanes
qui ont donné le jour à un enfant mâle.
La mort de Kérim - Kan , Régent de Perfe ,
annoncée depuis quelques mois , eft enfin
confirmée par des lettres de Bagdat , qui annoncent
qu'elle eft arrivée à Schiras le 15
Mars dernier , & qui ajoutent les détails fuivans,
Son fils aîné Abolfat- Kan , dirigé par les con
feils de Zeki-Kan & de Sadid-Kan fes oncles , ayant
renu cette mort cachée pendant deux jours , manda
au Palais , au nom du Régent , les principaux Kans ,
Sultans & autres Chefs du Pays , qu'il foupçonnoit
d'être contraires à fes intérêts , & il les fit mallacrer ,
fans épargner même les Généraux Nazarali -Kan &
Kalbali-Kan , coufins de Kérim-Kan . Après cette
exécution fanglante , il fit mettre aux arrêts , dans
Je Palais , Manérola Mirza qui , par fa mère étant
petit-fils du Sophi Nadircha , pourroit , en cette qualité
, avoir des droits au Trône ; & fecondé par un
corps de 10,000 hommes de troupes affidées , il fe
fit déclarer Régent de Perfe , & choifit fes deux
oncles pour être fes Généraux & fes Miniftres .
Ce Prince eft âgé de 24 ans. Prefque tous les Géné
rauxdes Villes , & les Chefs des Hordes , depuis la
ner Cafpienne jufqu'au golfe Perfique , lui ont
déja envoyé des préfens & l'ont reconnu. La Perfe
eft auffi tranquille qu'elle l'a été fous le règne de fon
père , & l'on bat monnoie à Ifpahan au nom du
nouveau Régent. Le Bacha de Bagdat a même envoyé
un Officier Turc pour féliciter Albofat- Kan
de fon avènement à la Régence ; comme les troupes
(3 )
92 Perfannes fe font retirées de Baffora , il y a fait paffer
auffi un Muffelim pour en prendre le Gouvernement
au nom du Grand- Seigneur «.
RUSSI E.
De PETERSBOURG , le 28 Septembre.
LA Cour a reçu par un Courier de Conftantinople
dépêché par M. de Stachief, la
nouvelle de la dépofition du Grand-Viſir , &
de l'élévation du Sélictar Aga. On affure que
ce changement n'en apportera aucun dans
le fyftême pacifique de la Porte , & que les
difficultés furvenues au fujet de la libre navigation
de la mer Noire par la mer Blanche ,
feront applanies inceffamment par un accommodement
auquel on travaille dans ce
moment.
Le Prince de Wurtemberg , frère de Madame
la Grande- Duchèffe , eft arrivé ici le 26
de ce mois, LL. AA. II . avoient été au- devant
de lui jufqu'à Czarsko-Zelo. Il a eu l'honneur
d'être préfenté auffi- tôt à l'Impératrice qui
lui a fait l'accueil le plus gracieux.
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 5 Octobre.
Le Baron de Linden , Envoyé extraordinaire
des Etats-Généraux des Provinces Unies,
à la Cour de Suède , eft parti ces jours derniers
d'ici pour fe rendre à Stockholm.
70 navires marchands , parmi lesquels on
en compte 25 Anglois , ont mis depuis peu à
2 2
( 4 )
la voile fans eſcorte. Peu après leur départ ,
i en eft arrivé 94 dans le Sund , parmi lefquels
il y en a 70 deftinés pour l'Angleterre ,
qui n'attendent qu'un vent favorable pour
en fortir.
Le Navigateur Kuhn de Konigsberg , & le
Capitaine Bery de Finlande , eurent , le 7 du
mois dernier , le malheur de voir périr leurs
vaiffeaux dans la mer de l'Ouest , à 2 lieues
de Thufradtt : les équipages ont été fauvés ,
& font arrivés à Helfingor ; mais la cargaifon
du premier de ces bâtimens qui confiftoit en
foo lafts de froment , a été entièrement perdue
; on n'a confervé que très - peu de chofe
de celle de l'autre , confiftant en fer deftiné
pour Hull.
35
Il vient d'entrer dans ce port , écrit - on de
Bergue en Norwege , en date du 21 du mois
des Armateurs Améri- dernier , prifes faites par
cains l'efcadre de M. Paul Jones ) ; elles font mont
tées chacune de 20 à 22 canons. L'une qui eft un
vaiffeau prefque neuf, nommé l'Union , alloit de
Londres à Québec avec des dépêches pour le Gouverneur
Haldimand , & une cargaifon confiftant en
vivres & en matériaux pour la conftruction de 7
vaiffeaux. L'autre qui étoit chargé de provifions de
bouche , alloit de Briſtol à New-Yorck. On a envoyé
un exprès à la Cour , pour demander des
inftructions fur la conduite à tenir à l'égard de ces
prifes , & particulièrement
pour favoir fi l'on en
doit permettre ici la vente «.
SUÈDE.
1..
De STOCKHOLM
, le 8 Octobre.
¡LE Duc d'Oftragothie
, revenu ici de fon
(5)
ehâteau de Tullgarn , à la fin du mois dernier
, malade d'une fièvre tierce fort commune
ici depuis quelque tems , commence
à fe rétablir , & fe propofe d'aller joindre inceffamment
la Cour à Gripsholm.
Le Roi vient de recevoir Chevalier de
l'Ordre de l'Epée , le Chambellan & le Major
de Steiding , le Major de Nordenfchiold ,
ainfi que plufieurs autres Officiers Suédois au
fervice de France .
Les nouvelles de toutes les parties du
Royaume , annoncent que la récolte y a été
fort abondante ; il a été ordonné en conféquence
d'en rendre de publiques actions de
graces à l'Être Suprême.
On vient d'apprendre par quelques lettres ,
que la frégate Suédoife deftinée à porter au
Roi de Maroc les préfens de notre Cour , a
été arrêtée par l'efcadre de D. Barcelo , près
de Gibraltar , & conduite à Malaga . On dit
ici que cela n'eft arrivé que par l'avidité d'un
Officier fubalterne , que le Capitaine avoit
chargé de la conduire à Ceuta , pendant
qu'il étoit à la Cour de Maroc , & qui a
voulu profiter de l'occafion pour jetter des
vivres dans Gibraltar , où l'on devoit les lui
payer fort cher.
On écrit de Marianſtadt que le 12 Août
dernier , un coup de tonnerre a renversé une
femme & 3 hommes. La première frappée
à la tête est morte fur le champ ; les autres
atteints légèrement n'ont été qu'étourdis , &
ont échappé à la mort.
a 3
( 6 )
ALLEMAGNE.
De
VIENNE , le 14 Octobre.
LE 12 de ce mois l'Impératrice Reine , la
Famille Impériale , & toute la Cour , font
revenues dans cette Capitale . La veille S. M. I.
& R. avoit reçu à Schonbrunn la députation
des Etats de la Balle - Autriche , qui , précédée
du Maréchal de la Diète , étoit venue pour
entendre fes demandes. L'Affemblée de ces
Etats eft fixée au 25 de ce mois .
Un Courier arrivé de Milan le i de ce
mois à apporté la nouvelle que l'Archiducheffe
Marie - Beatrix d'Eft , époufe de l'Archiduc
Ferdinand , eft accouchée heureufement
d'un Prince le 6 de ce mois. Il y a cu à
cette occafion gala à la Cour.
De FRANCFORT , le 15 Octobre.
SELON des lettres de Mayence , le chargé
des affaires de France auprès de l'Electeur a
demandé des paffe- ports pour 2000 chevaux
deftinés pour la cavalerie Françoife , qui
viennent de Pologne , & qui doivent paſſer
inceffamment les douanes de cet Electorat ,
établies en Thuringe .
On dit que le Prince de Wurtemberg , qui
eft actuellement à Pétersbourg , doit époufer
à fon retour la Princeffe , fille aînée du Prince
Héréditaire de Brunſwick.
On vient de renouveller dans le Palatinat
les Règlemens de 1759 & 1760 , relativement
( 7)
aux chiens , pour prévenir on du moins rendre
plus rares les accidens funeftes caufés par ces
animaux.
4
» 1º . Perfonne , d'après les Règlemens , ne peut ,
fans payer un droit , avoir des chiens , finon lés
Bateliers , Voituriers ; Cochers , Bergers , Chaffeurs ,
les perfonnes qui ont des Chaffes en propre, & les
Bouchers. 2 °. Ces derniers , ne peuvent en avoir
plus de deux , qui doivent être attachés dans la maifon,
& être tenus en leffe quand ils font en Ville
ou aux champs. 3 °. Les Chaffeurs & ceux qui ont
des Chaffes , doivent leur donner un collier &c. 4°
Tout particulier qui voudra avoir un ou plufieurs
chiens , quel que foit fon état ou fa condition , fera
tenu d'en faire la déclaration au Chef de Police
& de payer pour chaque chien dix écus d'Empire par
année , excepté ceux qui réfident dans des Villages
&c. 5. Défendu tout Bourgeois d'avoir aucun
chien de chaffe , d'arrêt , levrette &c . 6. Ceux
à qui il eft permis d'en avoir , ne les laifferont pas
courir par les rues. 7 ° . Le Maître des baffes- oeuvres
fera deux fois par femaine le tour de la Ville , & thera
les chiens qui feront fans leur maître . 8 °. Si le Propriétaire
d'un chien le laiffe courir , il fera mis à
l'amende par la Police. 9. Tout chien qui entrera
dans la Ville fans maître , fera tué par les Senti
nelles. 10. Les gardes doivent être munis d'un
gros bâton , arme d'une pique de fer , afin que fi
un chien , non attaché , venoit fur eux , ils puiffent
le jetter à terre d'un coup de leur bâton. 11 .
Au cas que l'on ait arrêté un chien enragé , on doit
chercher à connoître le maître , & le citer devant le
Magiftrat , qui le condamnera à une peine pécu
niaire , ou même corporelle , felon les circonftances.
129. Dans le cas où un chien enragé le trouvera
dans un lieu , on en avertira par le fon de la cloche :
on aura foin de faire retirer les enfans de la rue. 13
•
2 4
( 8 )
Dès que la cloche fonnera , deux hommes à che
val , armés d'un fufil , fe mettront à l'enquête dans
la Ville , Village ou lieu où fera le chien enragé ,
le pourfuivront jufqu'à ce qu'ils l'aient atteint &
mis à mort. 14°. Si , malgré toutes ces précautions ,
il arrive qu'un chien enragé morde une ou plufieurs
perfonnes , quelque légère que puiffe être la
morfure , il y aura trois endroits dans l'étendue
des Terres de S. A. S. , où ces perfonnes feront
conduites & traitées , & d'où les mordus he fortiront
qu'après qu'on fe fera affuré de leur parfaite
guérifon &c. *
ITALIE.
De NAPLES , le 8 Octobre. ·
Le Roi , qui a paffé quelques jours à
Caccia Bella , y a été faigné pour une petite
fluxion qui , heureufement , n'a point eu de
fuites. Il eft revenu dans cette Capitale .
Le Gouvernement continue d'employer
les moyens les plus efficaces pour le rétabliffement
de la fûreté publique. Le Guet fait
toutes les nuits une patrouille exactequi arrête
les vagabonds & les perfonnes fufpectes dont
cette capitale etoit exceffivement remplie
depuis quelque tems ;
Le nombre des Moines Mendians s'étoit
fort augmenté ; il en étoit arrivé fur- tout
beaucoup d'étrangers qu'on voyoit fans ceffe
dans les rues aux portes de toutes les maifons
où ils follicitoient la charité publique. Le
Gouvernement a fait fignifier à ces derniers
l'ordre de retourner aux endroits d'où ils
étoient venus. La Chambre de Ste- Claire a
( 9 )
reçu celui de fe faire repréfenter une lifte
exacte du nombre des Monaftères du Royaume
& des individus qui s'y trouvent. On
prendra enfuite des arrangemens fur ce
fujet.
La nuit du 30 du mois dernier on a reffenti
ici une légère fecouffe de tremblement de
terre.
Mardi dernier , écrit-on de Rome , les Miniftres
du Tribunal du Gouvernement , ont trouvé dans
la cour d'une maiſon auprès du Séminaire Romain ,
un cadavre d'homme fans tête , mutilé de la manière
la plus indécente , il étoit dans un fac fur lequel on
avoit attaché un billet , où l'on lifoit en gros caractères
: adulterfciat , avis aux adultères. Cette infcription
annonce que ce meurtre eft l'effet de la vengeance
d'un jaloux . On fait des recherches pour en
découvrir l'auteur .
Le magazin qui a fauté à Civita-Vecchia , ajoutent
les mêmes lettres , contenoit vingt milliers de
poudre. Le dommage a été confidérable ; l'Architecte
Navona eft parti , par ordre de S. S. , pour
faire les réparations néceflaires «.
ESPAGNE.
De CADIX , les Octobre.
La plupart des villes du Royaume fe font
empreffées de donner au Roi des preuves de
leur zèle pour le maintien de fes droits &
Phonneur de fa Couronne. Les Corps & les
Particuliers imitent à l'envi cet exemple. Le
Doyen & le Chapitre de Soria ont fupplié
S. M. d'agréer les fonds & l'argenterie de
leur Collégiale , & ont offert de confacrer
as
( 10 )
au fervice de l'Etat tous leurs biens & leurs
revenus. Le Grand -Commandeur & le Chapitre
des Commandeurs de l'Hopital Royal
Extra-Muros de la ville de Burgos , lui ont
repréſenté que fans manquer aux obligations
de leur inftitut , ils étoient en état de mettre
à fes pieds une fomme affez confidérable ,
& notamment un million de réaux qu'ils
ont dans les fonds des Corps de Métiers de
Madrid. D. François - Antonio Arbeleta , qui
avoit obtenu récemment la Cure de Villaverde
, évaluée à rooo ducats de revenus ,
en a offert la plus grande partie pour les dépenfes
publiques. D. Gafpard de Morales y
de Los Ríos , Chevalier de l'Ordre de St-
Jacques , demeurant à Cordoue , & D. Jofeph
de Mirantes , Adminiftrateur des revenus du
Roi à Guadalaxara , ont fupplié auffi S. M.
d'accepter , l'un 2000 ducats du revenu de
fes biens , l'autre la même fomme à laquelle
montent fes appointemens. Le Marquis de
Benameji , en priant le Souverain d'agréer
fes fervices , & ceux de fes fils , a deftiné à
T'ufage de l'Artillerie Royale les bois de haute
fataye de fa Seigneurie près de Cafa- Fuerte de
Tomillos.
» Deux matelots du vaiffeau Anglois la Panthère ,
écrit on du camp de St-Roch , en date du 3 de ce
mois , ont déferté & font venus ici avec un Catholique
Hanovrien qui s'eft échappé . On leur a fait bien
des queftions. Ils s'accordent affez fur les befoins de
la place. Les troupes y font à demi - ration , & commencent
à faire du feu pour leur cuifine avec certains
meubles de cèdre & de prix . On donne â'cha(
11 )
que travailleur 2 livres de pain pour trois jours &
une livre de viande. Tel eft le rapport de l'Hanovrien .
La garnifon a du riz . Elle fabrique , dit-on , de mauvaile
poudre , n'ayant que du charbon de pin & de
farment , & manquant de foufre. Elle a du falpêtre
en abondance ; mais la poudre qu'elle en fait ne peut
fervir, & brûler qu'autant qu'on la mêle avec de la
bonne . On vient de prévenir le Général , que la nuit
paffée une bombe eft tombée dans le corps-de- garde
de St- Philippe ; 4 foldats Catalans qui foupoient
dans ce moment ont été grièvement bleffés « . >
On mande de la Corogne que la frégate
courière du Roi le Magellan , de 16 canons
& de 60 hommes d'équipage , fortie de la
Havanne le 13 Août , eſt arrivée dans ce
port le 25 du mois dernier. Son Capitaine ,
M. de Farioga , rapporte que le 17 Septembre
à 9 heures du matin , il apperçut ୨ un navire
revirant de bord par la proue , qui le
pourfuivit & le canonna fans pavillon vers 6
heures du foir. Le courier ripofta , & le feu
continua jufqu'à 10 heures & demie que l'ennemi
fe retira , fans doute pour fe réparer.
Le jour fuivant le même navire lui donna la
chaffe pendant toute la journée , & le foir
il arbora pavillon Eſpagnol , à la vue d'un
autre vaiffeau qui s'en approcha , & avec
lequel la frégate le laiffa fe canonnér. Le 24 ,
à 2 heures après midi , il apperçut à la vue
de Camarinas , une frégate Angloife de 26
canons qui le canonna pendant un quart
d'heure par un feu fort vif, auquel ayant
répondu avec la même vivacité , fe trouvant
à la portée du fufil , il le coula à fond , & il
2 6
A S
( 12 )
lui fut impoffible de fauver aucun homme
de l'équipage ennemi , parce que dans le
premier combat , il avoit coulé bas fa chaloupe
, fon canot & fon ancre . Le Capitaine
donne les plus grands éloges à la valeur de
fes Officiers & de fon équipage dans ces deux
occafions. Il n'a eu que 2 matelots bleffés.
" Le 16 Septembre , écrit- on d'Ayamonte , à 7
lieues de la côte de Cadix , trois barques de Pêcheurs
étant en mer , une d'elles vit un bâtiment
qui leur faifoit figne d'arriver & qu'elle prit pour
quelque navire Eſpagnol ou Portugais qui cher
choit du poillon : elle s'en approcha , mais elle
reconnut bientôt que c'étoit un Corſaire Anglois
de 41 canons , de 10 pierriers & de 80 hommes
d'équipage. Le Corfaire fit venir à bord celui de la
barque , qui confiftoit en 8 hommes . Quelques Anglois
, revêtus des habits des Pêcheurs qu'ils venoient
de prendre , pafsèrent enfuite dans la barque
Efpagnole , & joignirent les deux autres bateaux ,
dont les Mariniers , trompés par l'apparence , furent
enlevés comme leurs camarades ; ils étoient au nom.
bre de 12 hommes & de 5 mouffes , qui furent conduits
au bâtiment Anglois. Bientôt ils y furent
dépouillés de tout ce qu'ils avoient d'argent & de
toutes leurs hardes ; on s'empara de même des filets ,
rames , cordages & autres uftenfiles dés bateaux . Les
Anglois en enfoncèrent deux & brûlèrent le troiſième ,
chargèrent de chaînes leurs prifonniers , & formerent
le projet d'aller les vendre fur la côte d'Alger
soù ils dirigeotent en effet leur courfe , lorsqu'un
vent contraire les força de gagner le cap St-Vincent.
Un bâtiment Danois qui s'y trouva , fut forcé par le
Corfaire Anglois de fe charger des prifonniers dont
il étoit embarraffé , & qui pendant deux jours qu'ils
pafsèrent avec les Danois , en reçurent le meilleur
traitement. Le Capitaine les remit à une barque
"
( 13 )
Portugaife qui les porta à la barre de la Fofete ,
d'où ils revinrent ici le même jour . Leur malheureuſe
aventure y à caufé la plus grande indignation
, & au traitement qu'ils ont éprouvé , on a moins
reconnu des hommes civilisés que de vrais
Pirates ".
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 20 Octobre.
RIEN n'a tranfpiré encore des nouvelles
que l'Amiral Byron a apportées des ifles ; &
on en conclut naturellement qu'elles ne font
rien moins que favorables . Tout ce que l'on
fait , c'eft que cet Amiral a laiffé en partant
9 vaiffeaux de ligne à la Barbade , fous les
ordres du Contre- Amiral Hyde Parker ,
après en avoir détaché 10 autres fous ceux
du Contre- Amiral Rowley qui a dû joindre
le Vice-Amiral Sir Péter Parker à la Jamaïque.
On efpère qu'au moyen de ces difpofitions
, cette ille eft en sûreté ; on ne peut cependant
fe diffimuler que file Cointe d'Ef
taing s'en approchoit avec toutes fes forces ,
l'efcadre qui eft chargée de la défendre courroit
de grands périls ; mais on croit qu'il ne
nous menace pas en ce moment de ce côté ;
on ne doute plus qu'en partant de St - Domingue
, il n'ait pris la route de l'Amérique-
Septentrionale , avec 23 vaiffeaux de ligne ,
10 frégates , plufieurs Armateurs Américains ,
& un corps de troupes réglées. Parmi les projets
qu'on lui fuppofe , le premier eft de prêter
la main aux Efpagnols pour la conquête de
( 14 )
>
la Floride , de remonter enfuite la côte vers
le nord , en détachant une efcadre de vaiffeaux
légers , pour aider le Général Lincoln
à réduire le Général Prévost , & de finir par
bloquer New-Yorck du côté de la mer
tandis que le Général Washington y preffera
l'armée royale par terre. Quoiqu'il en foir
de ce plan que les vents & d'autres accidens
imprévus peuvent déranger , il eft certain
que nous n'avons pas à New-Yorck des forces
fuffifantes pour réfifter à M. d'Eftaing.
L'Amiral Arbuthnot qui y eft arrivé le 25
Août , après un trajet de 13 femaines , n'y a
conduit que 6 vaiffeaux de ligne & une
frégate , pour joindre le feul vaiffeau de ligne
& les frégates qui s'y trouvoient fous les
ordres du Chevalier Collier.
S'il faut en croire quelques- uns de nos
papiers , le Comte d'Estaing a déja commencél'exécution
de fon plan... Le Colonel Pye ,
dit une de nos gazettes du 18 de ce mois ,
arrivé le 16 de New-Yorck , a apporté la
nouvelle du blocus de cette place par les
François. Cet avis a été porté fur- le- champ
à S. M. à Kew ".
Selon d'autres papiers le bruit vient de fe
répandre que le corps de troupes aux ordres
du Général Prévost , a été attaqué par le Général
Lincoln , en fe retirant de Stono- Ferry
vers Beaufort ; que les troupes royales ont
eu dans cette occafion' beaucoup de monde
tué , bleffé & prifonnier ; à la fuite de cer
échec , ajoute-t-on , le Général Prévost s'eft
( 15 )
$
•
retiré dans l'ifle de Port- Royal avec le refte
de fon monde ; fi cette nouvelle eft vraie
on ne doit pas tarder à en recevoir la confirmation.
>> S'il faut en croire le London Evening-Poft , il
y a deux lettres de Bofton , dont la dernière eft du
26 Août elles portent que parmi les vaiffeaux détruits
à Pénobscot , il n'y en avoit qu'un de l'Amérique
, & que tous les autres étoient des bâtimens
de la marine Angloife qui avoient été pris & armés
par des Boftoniens . Elles ajoutent que l'armée Américaine
eft retournée par terre à ce pofte , & que le
Colonel Mac - Léan y eft affiégé de nouveau. Le
Général Gates , dont l'armée eft toujours à la Providence
, attendoit une divifion de la flotte Françoiſe
pour entreptendre , avec elle , le fiége de Rhode-
Ifland ; le Général Sullivan fe portoit du côté du
Détroit & de Niagara ; le Général Washington
s'approchoit de New -Yorck , pour coopérer avec le
Comte d'Eftaing attendu à Shandy- Hook les derniers
jours d'Août ; le Général Lincoln pourfuivoit
le Général Prévoft , & le Commodore Hopkins à
la tête de 4 vaiffeaux de guerre Américains , &
joint par z frégates Efpagnoles de la Havane , fe
portoit fur la rivière de Miffiffipi pour y attaquer la
partie intérieure de la Floride de l'Eſt «.
On cherche à douter encore de ces détails
, d'autant plus allarmans , qu'il n'eft pas
poffible de fonger à envoyer des fecours dans
ces contrées où , quand nous pourrions nous
paffer ici de quelques- uns de nos vaiffeaux ,
ils ne pourroient arriver que trop tard . Le
départ de l'Amiral Rodney eft encore fufpendu
par la néceffité où nous fommes de
conferver toutes nos forces pour nous défendre
en Europe. Cette néceffité impérieuſe
( 16 )
a empêché le gouvernement de donner au
Gouverneur Johnſtone la petite efcadre qu'il
demandoit pour aller tenter dans la mer du
Sud une expédition contre les établiſſemens
Efpagnols ; il follicite aujourd'hui une petite
divifion pour aller croifer fur la côte de Pórtugal
. Cette croifière , une des plus lucratives
par le nombre des prifes , pourroit lui pro
curer une partie des richeffes qu'il s'étoit
promiſes , par le pillage du Pérou & du
Chili ; mais les mêmes raifons qui ont empêché
de le mettre en état de tenter la première
expédition , ne permettent pas encore
de fonger à la feconde.
La flotte de l'Amiral Hardy eft toujours
prêre à partir. Le fignal de défafourcher a
été fait à bord du Victory dès le 15 ; elle peutinettre
à la voile au premier moment ; cependant
il y a bien des perfonnes qui croient
qu'elle ne tiendra pas la mer avant le printems
, à moins que la flotte Françoiſe & Efpagnole
ne forte ; mais la faiſon avance , &
elle n'a point encore paru .
La gazette de la Cour qui fe tait fur ce qui
fe paffe dans les Indes Occidentales , a publié
une lettre du Commandant du Séraphis.
Elle eft datée du Texel , où il fe plaint d'être
retenu à bord par fes vainqueurs , fans avoir
pu obtenir la permiffion d'écrire au Chevalier
Yorck , Ambaffadeur de S. M. B. à la
Haye ; il rend compte du combat qu'il a
foutenu , & de la néceffité où il s'eft trouvé
de fe rendre. Le Commandant du Scarbo(
17 )
rough qui a fubi le même fort , a auffi envoyé
des détails à la Cour qui les a publiés. Elle
a fait imprimer encore la lettre du Commandant
du cutter le Rambler , datée de Spithéad
le 9 de ce mois , & adreffée à l'Amiral
Hardy.
>
» Le Capitaine Farmer & lui découvrirent le 6
ce mois , à 15 milles d'Oueffant , une groffe frégate
& un cutter François. A 10 h. le Capitaine Farmer
commandant la frégate le Québec arbora fon
pavillon , & répondit au feu des François ; mais
il évita de commencer le combat , avant qu'il leur
eût préſenté le côté. Je hiffai d'abord auffi mon
pavillon , ajoute le Commandant du Rambler , &
me plaçai entre la frégate françoife & le cutter ,
pour couper tout fecours à ce dernier , & le contraindre
pareillement à entrer en action , ce qui
me réuffit. L'engagement commença le matin à
11 heures , & dura jufqu'à 2 de l'après - midi
lorfque le cutter ennemi mit toutes les voiles au
vent & s'éloigna , fans qu'il me fut poffible de le
pourfuivre avec avantage , tant j'étois endommagé
dans mes mâts , mes voiles & mes agrêts ....
Dans ce même tems voyant le Québec en feu , je
tâchai de m'en approcher dans l'efpérance de fauver
quelque partie de l'équipage ; mais le calme
me permit feulement de mettre à la mer la chaloupe
dans laquelle étoit le Maître & cinq hommes armés.
Ils fauvèrent le Pilote , 2 Cadets & 14 Matelots.
Mais comme les François faifoient feu fur
la chaloupe , je jugeai inutile de la renvoyer , &
vers les fix heures , la frégate fanta en l'air « .
On a été fort étonné de lire dans cette lettre
que les François tiroient fur la chaloupe du
Rambler , tandis que le rapport unanime de
tous ceux que cette chaloupe a fauvés , &
de 14 hommes qui l'ont été encore par un
( 18 )
bâtiment Pruffien , eft que le cutter François
n'abandonna le combat avec le Rambler que
pour lui laiffer le moyen de fauver ces malheureux
; que la frégate Françoife , qui ne
pouvoit mettre à la mer fes chaloupes fort
endommagées , s'empreffa de jetter de groſſes
pièces de bois pour fournir aux Anglois les
moyens de s'y attacher , & des cordes avec
lefquelles on en tira 43. Il y a lieu de croire
que
M. George
, c'eft le nom du Commandant
du Rambler
, fe rétractera
; il auroit
mieux
fait de ne pas le mettre
dans ce cas
& d'imiter
la générofité
de M. du Chilleau
,
Commandant
de la frégate
la Minerve
, qui
a conduit
le Lord
Macartney
en France
, &
qui ayant
appris
qu'on
débitoit
que ce Gou
verneur
avoit
tenu
des propos
offenfans
.
contre
les vainqueurs
pendant
la traverfée
,
s'eft empreffé
de détruire
ces bruits
, & d'en
faire connoître
la faufferé
. Mer
9
C
Le Général Burgoyne a donné la démiffion
de fon régiment & de tous les autres emplois
militaires. Une fuite continuelle d'injuftices
l'a déterminé à prendre ce parti. Il a cru
que fon honneur ne lui permettoit point de
recevoir l'argent du Public lorfqu'on lui
refufoit la permiffion de fervir fa Patrie dans
un moment auffi critique. Il a pareillement
refufé un Confeil de Guerre qu'il avoit
d'abord follicité avec la plus vive inftance.
Le bruit qui s'eft répandu fi fouvent d'un changement
dans le Miniſtère , vient de fe renouveller.
On dit qu'il y en aura un avant la convocation du
Parlement , & l'on défigne déjà le Lord Stormont
( 19 ) )
*
& le Vicomte de Hilsborough , comme devant
être nommés Secrétaires d'Etat . Le Lord Weymouth
fera Préfident du Confeil. On dit même qu'on appellera
au Ministère quelques Membres du parti de
l'Oppofition ; ces arrangemens qu'on fuppofe devoir
être du goût de la Nation , pourront ramener parmi
elle ; ainfi que dans les Confeils de l'affemblée du
Parlement , cette unanimité de fentiment & de
vues, fi néceffaire dans la crife où se trouve la
Grande-Bretagne ; cependant on s'attend encore à
des orages. La manière dont le Ministère vient de
fe conduire au fujet de l'élection d'un Membre
pour le Comté de Middlefex , peut lui fufciter encore
bien des embarras de la part de l'Oppoſition.
Il a voulu faire élire le Colonel Tuffnell ; cette rai
fon fit donner la préférence à M. Byng ; comme
tous deux font déjà Membres du Parlement , que
les loix ne permettent pas de choisir le repréfentant
d'un Comté quelconque pour en repréfenter
un autre , à moins qu'il ne perde fa qualité de
Membre , & ne rentre dans la claffe des Candidats ;
pour faciliter cette métamorphofe , le Ministère
donne à ceux qu'il veut favorifer quelques places
incompatibles avec la qualité de Membre du Parlement
, qui n'ont aucune conféquence , & qui fe
bornent à donner à un Membre la faculté de ceffer
de l'être. M. Tufnell en avoit obtenu une. Les
Electeurs avoient prié le Lord North d'accorder
la même faveur à M. Byng. Elle a été
refufée parce que le Miniftre a prétendu que M.
Tuffnell & fes amis ne regardoient pas la première
affemblée comme ayant déclaré les fentimens des
habitans de Middleſex . Cette raiſon a révolté les
Electeurs. Il s'eft tenu le 18 une affemblée dans
laquelle on a rejetté le Colonel Tuffnell , parce
qu'il avoit l'aveu des Miniftres , & M. Byng parce
qu'il ne pouvoit être élu ; & on' a nommé M. Wood.
M. Townshend , célèbre par fa fermété dans les
(·2·0 )
-débats du Parlement , parla dans cette occafion
avec fa chaleur & fa vivacité ordinaires .
" Il eft vrai, dit-il , que Lord North garde la ferrure
de la porte de fer du pouvoir ; mais il en a remis laclef
au Colonel Tuffnell ; au refte ce Miniftre a acquis le
droit de vous traiter ainfi : la gloire de fon adminiftration
donne une fanction jufte à l'infolence & à
l'orgueil ; l'état floriffant de votre pays , la préſervation
de vos Ifles , fes égards pour votre Comté , lui
donnent le droit de vous traiter ainfi : rappellez-vous ,
Meffieurs , le bill concernant la taxe fur les maifons ,
bill en vertu duquel S. S. fe propofoit de lever 260
mille liv. fterl.; il en mit 180 mille fur les épaules
du Comté de Middlefex feul , & 5 mille fur toute
l'Ecoffe : tel eft le feul exemple de fon égard pour
vous combien n'a- t- il pas été foigneux à vous marquer
plus d'attention qu'il n'en a eu pour les habitans
& les Négociants de la Jamaïque ! Lorque les Négocians
de la Jamaïque le font adreflés à lui , & lui
ont-demandé des troupes pour la défenſe de cette lle ,
il leur a répondu qu'il ne pouvoit que leur laiffer entièrement
ce foin ; qu'il ab liquoit le Gouvernement
de l'ffle , qu'ils devoient fe défendre eux mêmes ;
lorfque le Comté de Middlefex l'a prié de le fecon
der dans le choix d'un homme en qui il avoit placé fa
confiance , le même Miniftre a répondu :
donnez aucune peine à cet égard , je la prendrai entièrement
fur moi ; foyez tranquilles , je vous donnerai
un repréſentanta . Si , pour conferver les Ifles des
Indes Occidentales , Lord North eût pris la moitié
des peines qu'il s'eft données pour efcamoter une
élection , nous n'en euffions pas perdu un fi grand
nombre , & les autres ne feroient pas réduites à leur
état actuel de détreffe «e.
he vous : לכ
M. de Simolin , revêtu du caractère
d'Envoyé Extraordinaire & Miniftre Plénipotentiaire
de l'Impératrice de Ruffie , arrivé
ici le 11 , a eu le 13 fa première audience de
( 21 )
S. M. On n'a pas manqué de rappeller toutes
les anciennes efpérances qu'on a déja conçues
plus d'une fois de la part de la Ruffie , foit
pour une réconciliation prochaine , foit pour
des fecours dont le befoin eft vivement
fenti.
" Quant à cette dernière efpérance , dit un de
nos papiers , il feroit bien extraordinaire que la
Nation s'y livrât ; peut- on fe perfuader que la Cour
de Pétersbourg ait le moindre penchant à prendre,
un parti qui la mettroit dans l'obligation de s'écarter
du plan pacifique qu'elle vient, d'adopter tout
récemment pour elle-même ? Elle n'a pas jugé à
propos de pourfuivre une guerre dans laquelle il
s'agifloit de fes intérêts perfonnels , elle iroit de
gaieté de coeur en entamer une autre pour une
caufe qui affurément la touche plus foiblement , &
où elle rifqueroit pour le moins la perte de la
tranquillité dont elle jouit , fans que ce facrifice
pût être compenfé par aucun équivalent. N'ou
blions pas non plus que c'eft par l'entremife de
la France qu'elle a fait fon accommodement avec
la Porte ".
Le Miniſtère Anglois a fait auffi une
réponſe à l'expofé des motifs de l'Espagne ,
& un Mémoire juftificatif de fa conduite en
arrêtant les navires étrangers & les munitions
de guerres deftinés pour les Américains. On
eft fort curieux de voir ces pièces dont la
publication ne peut être éloignée. En attendant,
celle par laquelle elle répond à la France
ne produit pas à beaucoup près ici l'effet
qu'on s'en promettoit. On s'appuie principalement
furce que les difpofitions pacifiques
du Roi d'Angleterre étoient connuespour être
( 22 )
fincères à l'époque où la France a commencé
àformer des liaifons fecrètes & enfuite publiques
avec les Colonies ; mais pourroit - on
garantir à l'Europe la certitude que lorfque
nous aurions fubjugué nos Colonies , nous
n'aurions plus fongé pour l'avenir à faire
la guerre à nos rivaux , à empiétér fur leurs
droits & fur leurs territoires ? Pour peu qu'on
Toupçonne qu'il étoit poffible que devenus
plus puiflans & plus ambitieux par l'afferviffement
de nos Colonies , nous euffions été
tentés d'employer à de nouvelles conquêtes
fur nos voifins la furabondance des forces
que nous nous ferions fentis , il étoit prudent
à ces voifins de nous prévenir , & à leur
place nous l'aurions fait.
On annonce dans nos papiers , comme
devant être publiées inceffamment , des obfervations
fur la réponſe du Roi de la Grande-
Bretagne à l'expofé de la Cour de Ver
failles réponse improprement intitulée
Mémoirejuftificatif. Par un Whight indépen
dant ; en attendant ces obfervations nous
continuerons ici le Mémoire. if
Pendant les difputes qui s'allumoient entre la
Grande- Bretagne & fes Colonies , la Cour de Ver
failles s'étoit appliquée avec l'ardeur la plus vive &
la plus opiniâtre , à l'augmentation de fa Marine,
Le Roi ne prétend pas régner en tyran fur toutes
mers , mais il fait que les forces maritimes ont
fait dans tous les fiècles la sûreté & la gloire de fes
Etats ; & qu'elles ont fouvent contribué à protéger
la liberté de l'Europe contre la Puiffance ambitieufe
qui a fi long- temps travaillé à l'affervir. Le fentiment
་ ་ * ༣
( 23 )
de fa dignité & la jufte connoiffance de fes devoirs
& de fes intérêts engageoient S. M. à veiller d'un oeil
attentif fur les démarches de la France , dont la politique
dangereufe , fans motif & fans ennemi , précipi
toit dans tous les Ports la construction & l'armement
de vaiffeaux , & qui détournoit une partie con
fidérable de fes revenus , pour fubvenir aux frais
de préparatifs militaires , dont il étoit impoffible
d'annoncer la néceffité ou l'objet. Dans cette conjoncture
le Roi n'a pu fe difpenfer de fuivre les
confeils de fa prudence & l'exemple de fes voifins ;
l'augmentation fucceffive de leur marine a fervi de
règle à la fienne ; & fans bleffer les égards qu'Elle
devoit aux Puiffances amies , S. M. a publiquement
déclaré à fon Parlement affemblé , qu'il convenoit
dans la fituation actuelle des affaires , que la défenfe
de l'Angleterre fe trouvât dans un état reſ,
pectable. Les forces navales qu'Elle augmentoit avec
tant de foin , n'étoient deftinées qu'à maintenir la
tranquillité générale de l'Europe , & pendant que le
témoignage de fa confcience difpofoie le Roi a ajou
ter for aux profeflions de la Cour de Verſailles , il
fe préparoit à ne point craindre les deffeins perfides
de fon ambition, Elle ofe maintenant fuppofer
qu'au lieu de fe borner aux droits d'une défenfe légitime
, le Roi s'étoit livré à l'efpérance des conquêtes
, & que la réconciliation de la Grande-Bretagne
avec fes Colonies annonçoit de fa part un projet
formé de les rallier à fa Couronne , pour les armer
contre la France. Puifque la Cour de Verſailles
ne peut excufer les démarches qu'à la faveur d'une
fuppofition deftituée de vérité & de vraisemblance ,
le Roi eft en droit de la fommer à la face de l'Europe
, de montrer la preuve d'une affertion auffi
odicule qu'elle eft hafardée , & à développer fes
opérations publiques , ou fes intrigues fecrettes qui
puiffent autorifer les foupçons de la France , que la
Grande-Bretagne , après un combat long & pénible ,
' a offers la paix à fes Sujets que dans le deffein
( 24 )
d'entreprendre une guerre nouvelle contre une Puiffance
refpectable avec laquelle Elle confervoit tous
les dehors de l'amitié . Après avoir fidèlement expofé
les motifs frivoles & les griefs prétendus de
la France , on rappelle avec une affurance juftifiée
par la raifon & par les faits , cette première propofition
fi fimple & fi importante , » qu'un état de paix
fubfiftoit entre les deux Nations , & que la France
étoit liée par toutes les obligations de l'amitié & des
traités envers le Roi , qui n'avoit jamais manqué à
fes engagemens légitimes «. Le premier article du
Traité , figné à Paris le 10 Février 1763 , entre
L. M. Britannique , Très Chrétienne , Catholique &
Très-Fidèle , confirme de la manière la plus folempelle
les obligations que le droit naturel impoſe à
toutes les Nations , qui fe reconnoiffent mutuelle ,
ment pour amies ; mais ces obligations font détail
lées & ftipulées dans ce Traité par des expreffions
aufli vives qu'elles font juftes. Après avoir renfermé
dans une formule générale tous les Etats & tous les
fujets des hautes Parties contractantes , elles annon,
cent leur réfolution ', non-feulement de ne jamais
permettre des hoftilités quelconques , par terre ou
par mer , mais encore de fe procurer réciproque ,
ment dans toute occafion , tout ce qui pourroit con
tribuer à leur gloire , intérêts ou avantages mutuels,
fans donner aucun fecours ou protection , directement
ou indirectement , à ceux qui voudroient porter
quelque préjudice à l'un ou à l'autre des hautes
Parties contractantes . Tel fut l'engagement facré
que la France contracta avec la Grande-Bretagne ,
& on ne fçauroit fe diffimuler qu'une femblable
promeffe doit s'appliquer avec plus de force encore
& d'énergie aux rebelles domestiques qu'aux Etrangers
des deux Couronnes. La révolte des Américains
a mis à l'épreuve la fidélité de la Cour de Verfailles
, & malgré les exemples fréquens que l'Europe
a déja vus de fon peu de refpect pour la foi des
Traités ,
( 25 )
Traités , fa conduite dans ces circonftances a étonné
& indigné toutes les Nations , qui ne font pas aveuglément
dévouées aux intérêts & même aux caprices
de fon ambition. Si la France s'étoit propofée de
remplir fes devoirs , il lui étoit impoſſible de les
méconnoître l'efprit auffi bien que la lettre du
Traité de Paris lui impofoit l'obligation de fermer
fes Ports aux vailleaux des Américains , d'interdire
à fes fujets tout commerce avec ce peuple rebelle ,
& de ne point accorder fon fecours ni fa protection
aux Ennemis domeftiques d'une Couronne , à la
quelle Elle avoit juré une amitié fincère & inviolable.
Mais l'expérience avoit trop bien éclairé le
Roi fur le fyfteme politique de fes anciens ailverfaires
, pour lui faire elpérer qu'ils fe conforme
roient exactement aux principes juftes & raiſonnables
qui affurent la tranquilité générale.
Auffi -tôt les Colonies révoltées curent con- que
fommé leurs attentats criminels , par la déclaration
ouverte de leur indépendance prétendue , Elles fongèrent
à former des liaifons fecrettes avec les Puiffances
les moins favorables aux intérêts de la Mère-
Patrie , & à tirer de l'Europe les fecours militaires
, fans lesquels il leur auroit été impoffible de
foutenir la guerre qu'elles avoient entrepriſe. Leurs
agens effayèrent de pénétrer & de fe fixer dans les
Etats de l'Europe ; mais ce ne fut qu'en Frances
qu'ils trouvèrent un afyle , des espérances & des
fecours. M ne convient pas à la dignité du Roi
de vouloir rechercher l'époque , ou la nature de
la correfpondance qu'ils eurent l'adreffe de lier'
avec les Miniftres de la Cour de Verſailles , &#
dont on vit bientôt les effets publics dans la li--
berté générale , ou plutôt dans la licence effrénée
d'un commerce illégitime . On fait affez que la vis
gilance des loix ne peut pas toujours prévenir la
contrebande habile , qui fe reproduit fous mille
formes différentes , & à qui l'avidité du gain fait
6 Novembre 1779. b .
( 26 )
::
braver tous les dangers & éluder toutes les précautions
; mais la conduite des négocians François ,
qui faifoient paffer en Amérique , non-feulement
les marchandifes utiles ou néceffaires , mais en .
core le falpêtre , la poudre à canon les muninitions
de guerre , les armes , l'artillerie , annonçoit
hautement qu'ils étoient affurés non- feulement
de l'impunité , mais de la protection même & de
la faveur des Miniftres de la Cour de Veríailles .
On ne tentoit point une entrepriſe auffi vaine & auffi
difficile que celle de cacher aux yeux de la Grande-
Bretagne , & de l'Europe entière , les démarches d'une
Compagnie de Commerce , qui s'étoit affociée pour
fournir aux Américains tout ce qui pouvoit nourrir
& entretenir le feu de la révolte. Le Public inftruit
nommoit le Chefde l'entrepriſe dont la Maiſon étoit
établie à Paris fes Correfpondans à Dunkerque , à
Nantes , à Bordeaux étoient également connus. Les
magafins immenfes qu'ils formoient & qui le renouvelloient
tous les jours , furent chargés fucceffivement
fur les vaiffeaux qu'ils conftruifoient , ou qu'ils
achetoient, & dont on effayoit à peine de diffimuler
l'objet de la deftination. Ces vailleaux prenoient ordinairement
de fauffes lettres de mer pour les Ifles
Françoifes de l'Amérique , mais les marchandifes
dont leurs cargaifons étoient compofées , fuffifoient
avant le moment de leur départ pour laiffer entrevoir
la fraude & l'artifice : ces foupçons étoient bientôt
confirmés par la direction du cours de ces vaiffeaux ;
& au bout de quelques femaines l'on apprenoit fans
furprife qu'ils étoient tombés entre les mains des
Officiers du Roi qui croifoient dans la mer de l'Amérique
, & qui les arrêtoient à la vue même des côtes
des Colonies révoltées. Cette vigilance n'étoit que
trop bien juftlfiée par la conduite de ceux qui eurent
le bonheur ou l'adreffe de s'y dérober ; puifqu'ils
n'abordèrent en Amérique que pour livrer aux rébelles
les armes & les munitions de guerre dont ils
( 27 )
eroient chargés pour leur fervice. Les indices de ces
faits , qui ne pouvoient être confidérés que comme
une infraction manifefte de la foi des Traités ,
fe multiplioient toujours , & la diligence de l'Ambaffadeur
du Roi à communiquer à la Cour de Verfailles
fes plaintes & fes preuves , ne lui laiffoit pas
même la refource honteufe & humiliante de paroître
ignorer ce qui fe paffoit & le répétoit continuellement
au coeur de fes Erats . Il indiquoit les noms ,
le nombre & la qualité des vaiffeaux , que les Agens
du Commerce de l'Amérique faifoient équiper dans
les Ports de la France , pour porter aux rebelles
des armes , des munitions de guerre , & même des
Officiers François qu'on avoit engagé au fervice des
Colonies révoltées . Les dates , les lieux , les per
fonnes étoient toujours défignés avec une précifion
qui offroit aux Miniftres de S. M. T. C. les
plus grandes facilités pour s'affurer de la vérité de
ces rapports , & pour arrêter , pendant qu'il en étoit
tems , le progrès de ces armemens illicites . Parmi
une foule d'exemples qui accufent le peu d'attention
de la Cour de Verſailles à remplir les conditions de
la paix , ou plutôt fon attention conftante & foutenue
à nourrir la difcorde & la guerre , il eft impoffible de
tout dire , & il est très- difficile de choisir les objets
les plus frappans . Les neuf gros vaiffeaux équipés &
frétés par M. Beaumarchais & fes Affociés , au mois
de Janvier de l'an 1777 , ne font point confondus
avec le vaiffeau l'Amphitrite , qui porta en mêmetems
une grande quantité de munitions de guerre &
30 Officiers François , qui pafsèrent impunément au
fervice des rebelles. Chaque mois , & prefque tous
les jours fourniffoient de nouveaux fujets de plainte ,
& une courte notice du mémoire que le Vicomte de
Stormont , Ambaffadeur du Roi , communiqua au
Comte de Vergennes , au mois de Novembre de la
même année , donnera une idée jufte , mais très imparfaite
, de l'eſpèce des torts que la Grande-Bretagne
b 2.
( 28 )
و د
כ כ
tés
avoit fi fouvent effuyés . Il y a à Rochefort un
» vaiſſeau de 60 pièces de canon , & à l'Orient un
» vaiffeau des Indes percé pour 60 canons. Ces deux
» vaiffeaux font deſtinés pour l'uſage des rebelles . Ils
feront chargés de différentes marchandifes , & fré-
MM. Chaumont , Holken & Sabatier. Le
par
»vaiffeau l'Heureux eft parti de Marſeille , fous un
» autre nom , le 26 de Septembre. Il va en droiture
» à la Nouvelle-Hampshire , quoiqu'il prétende aller
>> aux Ifles. On y a permis l'embarquement de trois
» mille fufils & de deux mille soo livres de foufre ,
» marchandiſe auffi néceſſaire aux Américains qu'elle
» eft inutile dans les Ifles. Ce vaiffeau eft com-
» mandé par M. Lundi , Officier François de diftinc-
» tion , ci-devant Lieutenant de M. de Bougainville .
L'Hippopotame , appartenant à M. Beaumarchais ,
» doit avoir à fon bord 14 mille fufils & beaucoup
לכ
55
3
ဘ
de munitions de guerre pour l'ufage des rebelles. Il
≫y aenviron so vaiffeaux François qui fe préparent à
»partir pour l'Amérique- Septentrionale , chargés de
» munitions de guerre,& de différentes marchandifes,
» pour l'ufage des rebelles. Ils partiront de Nantes ,
de l'Orient de St-Malo , du Havre , de Bordeaux ,
» de Bayonne & de différens autres Ports. Voici les
» noms de quelques -uns des principaux intéreffés :
» M. Chaumont , M. Mention , & ſes Affociés &c . «.
Dans un Royaume où la volonté du Prince ne trouve
point d'obſtacle , des fecours fi confidérables , fi publies,
f long-tems foutenus ,fi néceffaires enfin à l'en
tretien de la guerre en Amérique , annonçoient affez
clairement les intentions fecrettes des Miniftres du
Roi T, C.; mais ils portèrent bien plus loin l'oubli
& le mépris des engagemens les plus folemnels , &
ce ne fut point fans leur permiffion qu'une guerre
fourde & dangereufe fortoit des Ports de la France ,
fous le mafque trompeur de la paix , & le pavilon
prétendu des Colonnies Américaines. L'accueil favo
rable , que leurs agens trouvèrent auprès des Minif
( 29 )
tres de la Cour de Verfailles , les encouragea bientôt
à former & à exécuter le projet audacieux d'établir
une place d'armes dans le pays qui leur avoit
fervi d'afyle. Ils avoient apporté , ou ils firent fabriquer
des lettres de marque , au nom du Congrès
Américain , qui a eu la hardieffe d'ufurper tous les
droits de la Souveraineté. Les Affociés , dont les
vûes intéreffées fe prêtoient fans peine à tous leurs
deffeins , firent équiper des vaiffeaux qu'ils avoient
conftruits ou achetés. On les arma pour aller en
courfe dans les mers de l'Europe , & même fur les
côtes de la Grande- Bretagne. Pour fauver les apparences
, les Capitaines de ces corfaires arboroient
le pavillon prétendu de l'Amérique : mais leurs équipages
étoient toujours compofés d'un grand nombre
de François , qu'on enrôloit avec impunité fous les
yeux même des Gouverneurs & des Officiers des
Provinces Maritimes : un effaim nombreux de ces
corfaires , animé par l'efprit de rapine , fortoit des
Ports de France , & après avoir couru les mers
Britanniques , ils rentroient , ou ils le réfugioient ,
dans ces mêmes Ports. Ils y ramenoient leurs prifes ,
& à la faveur de l'artifice groffier & foible , qu'on
daignoit quelquefois employer , la vente de ces prifes
fe faifoit affez publiquement , & affez commo
dément , fous les yeux des Officiers royaux , toujours
difpofés à protéger le commerce de ces Négocians
qui violoient les Loix , pour fe conformer
aux intentions du Ministère François . Les corfaires
s'enrichiffoient des dépouilles des fujets du Roi, &
après avoir profité d'une liberté entière de réparer
leurs pertes , de pourvoir à leurs befoins , & de fe
procurer toutes les munitions de guerre , la poudre ,
les canons , les agrêts qui prouvoient fervir à de
nouvelles entrepriſes , ils fortoient librement des
mêmes Ports , pour fe remettre en mer & en courſe.
L'histoire du corfaire la Repréfaille peut fe citer parmi
une foule d'exemples , qui montrent au jour la
b3
( 30 )
conduite injufte , mais à peine artificieufe , de la Cour
de Verfailles. Ce yaiffeau , qui avoit amené en Europe
M. Franklin , Agent des Colonies révoltées ,
fut reçu avec les deux prifes qu'il avoit faites en
route ; il refta dans le Port de Nantes auffi long.
tems qu'il convenoir à fes vûes , fe remit deux fois
en mer pour piller les fujets du Roi , & fe retira tranquillement
à l'Orient avec de nouvelles prifes qu'il
venoit de faire. Malgré les repréfentations les plus
fortes de l'Ambaffadeur du Roi , & les affurances
les plus folemnelles des Miniftres François , on permit
au Capitaine de ce corfaire de demeurerà l'Orient
tout le tems dont il avoit befoin pour radouber fon
vaiffeau , de fe pourvoir de 50 bariques de poudre
à canon , & de recevoirfur fon bord tous les Matelots
François qui vouloient bien s'engager avec lui . Muni
de ces renforts , la Repréfaille fortit pour la troisième
fois des Ports de fes nouveaux alliés , & forma bientôt
une petite Efcadre de pirates , par la jonction
concertée du Lexington & du Dolphin , deux Armateurs
, dont le premier avoit déjà conduit plus d'une
prife à la rivière de Bordeaux , & dont le fecond ,
armé à Nantes , & monté par un Equipage entièrement
François , n'avoit rien d'Américain que le nom
& fon commandant : ces trois vaiffeaux , qui jouiffoient
fi publiquement de la protection de la Cour de
Verfailles , s'emparèrent en très peu de tems de quinze
Navires Anglois , dont la plûpart furent ramenés &
fecrettement vendus dans les Ports de France. De
pareils faits , qu'il feroit aifé de multiplier , tiennent
lieu de raifonnemens & de reproches ; l'on peut fe
difpenfer de reclamer dans cette occafion la foi des
Traités , & il n'eft point néceffaire de démontrer
qu'une Puiffance alliée
peut jamais permettre la guerre , fans violer lå
Paix.
> ou même neutre , ne
Les principes du droit des gens refuferoient fans
doute à l'Ambaffadeur de la Couronne la plus refpectable
ce privilége d'armer'des corfaires , que la Cour
( 31 )
de Verfailles accordoit fourdement aux Agens des
rebelles dans le fein de la France. Dans les Ifles , la
tranquillité publique fut violée d'une manière encore
plus audacieufe , & malgré le changement du Gou-*
verneur , les Ports de la Martinique fervoient toujours
d'afyle aux corfaires qui couroient les mers ,
fous un pavillon Américain , mais avec un Equipage
François M. Bingham , Agent des rebelles , qui jouiffoit
de la faveur & de la confiance des deux Gouver
neurs fucceffifs de la Martinique , dirigeoit l'armement
des corfaires & la vente publique de leurs prifes.
Deux vaiffeaux Marchands , le Lancashire- Héro &
l'Irish-Gimblat , qui devinrent la proie du Revenge ,
affurent que fur 125 hommes d'Equipage il n'y avoit
que deux Américains , & que le propriétaire , qui
l'étoit en même tems de ii autres corfaires , étoit
reconnu pour habitant de la Martinique , où il étoit
respecté comme le favori & l'Agent fecret du Gouverneur
même. Au milieu de tous ces Actes d'hofti:
lité , qu'il eft impoffible de qualifier d'un autre nom ,
la Cour de Verfailles continuoit toujours de parler le
langage de la paix & de l'amitié , & fes Miniftres
épuifèrent toutes les reffources de l'artifice & de la
diffimulation pour calmer les juftes plaintes de la
Grande-Bretagne , pour tromper fes foupçons & pour
arrêter les effets de fon reffentiment. Depuis la première
époque des troubles de l'Amérique jufqu'au
moment de la déclaration de guerre par le Marquis
de Noailles , les Miniftres du Roi T. C. ne ceffoient
de renouveller les proteftations les plus fortes & les
plus expreffes de leurs difpofitions pacifiques ; & fi
la conduite de la Cour de Verfailles étoit propre à
infpirer une jufte défiance , le coeur de S. M. lui fourniffoit
des motifs puiffans pour croire que la France
avoit enfin adopté un fyftême de modération & de
paix , qui perpétueroit le bonheur folide & réciproque
des deux Nations. Les Miniftres de la Cour de Verfailles
tâchèrent d'excufer l'arrivée & le féjour des
b,4
( 32 )
Agens des rebelles par l'afurance la plus forte qu'ils
ne trouveroient en France qu'un fimple aſyle fans diftinction
& fans encouragement. La liberté du commerce
& l'avidité du gain fervirent quelquefois de
prétexte pour couvrir les entrepriſes illégitimes des
fujets François , & dans le moment qu'on alléguoit
vainement l'impuiffance des Loix , pour prévenir des
abus que des Etats voifins favoient fi bien réprimer ,
on condamna , avec toutes les apparences de la fincérité
, le tranfport des armes & des munitions de
guerre , qui fe permettoit impunément , pour le fervice
des rebelles. Aux premières repréſentations de
l'Ambaffadeur du Roi , au fujet des corfaires qui s'armoient
fous le pavillon de l'Amérique , mais dans les
Ports de France , les Miniftres de S. M. T. C. répondirent
par des expreffions de furprife & d'indignation ,
& par la déclaration pofitive , qu'on ne fouffriroit
Jamais des entreprifes auffi contraires à la foi des
Traités & à la tranquillité publique. La fuite des
événemens , dont on a déjà vû un petit nombre ,
montra bientôt l'inconftance ou plutôt la fauſſeté de la
Cour de Versailles , & l'Ambaffadeur du Roi fut chargé
de mettre devant les yeux des Miniftres François
les conféquences férieufés , mais inévitables , de leur
politique . Il remplit fa commiffion avec tous les égards
qui font dûs à une Puiffance refpectable , dont on défireroit
de conferver l'amitié , avec la fermeté digne
d'un Souverain , & d'une Nation , peu accoutumés à
faire ou à fupporter des injuftices . La Cour de Verfailles
fut fommée de s'expliquer,fans délai & fans dé
tour , fur fa conduite & für fes intentions , & le Roi
lui propofa l'alternative de la paix ou de la guerre :
Elle choifit la paix , mais ce ne fut que pour bleffer
les ennemis d'une manière fûre & fecrette , fans avoir
rien à craindre de leur juftice . Elle condamna févére
ment ces fecours & ces armemens , que les principes
du droit public ne lui permettoient pas de juftifier:
elle déclara à l'Ambaffadeur du Roi , qu'elle étoit
réfolue à faire fortir fur le champ les corfaires Amé
( 33 )
ricains de tous les Ports de France , pour n'y jamais
rentrer , & qu'on prendroit déformais les précautions
Jes plus vigoureuſes pour arrêter la vente des prifes
qu'ils auroient faites ur les fujets de la Grande Bre- .
tagne Les ordres qui furent donnés pour cet effet ,
étonnèrent les partifans des rebelles , & femblèrent
arréter le progrès du mal : mais les fujets de plaintes
renaiffoient tous les jours , & la manière dont ces
ordres furent d'abord éludés , violés enfuire , &
enfin tout à fait oubliés par les Négocians , les corfaires
, & même par les Officiers royaux , n'étoit
point excufée par les proteftations d'amitié dont la
Cour de Verſailles accompagna ces infractions de la
paix , jufqu'à ce moment qu'elle annonça par fon
Ambaffadeur à Londres , le Traité d'alliance qu'elle
venoit de figner avec les Agens des Colonies révoltées
de l'Amérique.
Si un ennemi étranger , reconnu parmi les Puiffances
de l'Europe , avoit fait la conquête des Etats du
Roi dans l'Amérique , & que la France eût confirmé ,
par un Traitéfolemnel , un acte de violence qui dépouilloit
, au milieu d'une paix profonde , le voilin
refpectable dont elle fe difoit l'ami & l'altié , l'Euro
pe entière fe feroir foulevée contre l'injuftice d'un
procédé qui violoit fans pudeur tout ce qu'il y a
de plus faint parmi les hommes. La première décou
verte , la poffeffion non interrompue de 200 ans
& le confentement de toutes les Nations , auroient
fuffi pour conftater les droits de la Grande -Bretagne
aux Terres de l'Amérique - Septentrionale ,
& la Souveraineté fur le Peuple qui s'y étoit formé
des Etabliffemens avec la permiffion & Lous
le Gouvernement des prédéceffeurs du Roi. Si
ce peuple même a ofé fecouer le joug de l'autorité
ou plutôt des Loix , s'il a ufurpé les Provinces
& les prérogatives de fon Souverain , &
s'il a recherché l'alliance des étrangers pour
appuyer fon indépendance prétendue , ces étrangers
bs
( 34 )
ne peuvent accepter fon alliance , ratifier fes
ufurpations & reconnoitre fon indépendance ,
fans fuppofer que la révolte a des droits plus
étendus que ceux de la guerre , & fans accor
der aux fujets rebelles un titre légitime aux
conquêtes qu'ils n'avoient pû faire qu'au mépris de
la justice & des Loix .
La fuite à l'ordinaire prochain.
ÉTATS - UNIS DE L'AMÉRIQUE SEPT
>
Boſton , 9 Août. Une frégate Françoiſe
montant 32 canons , eft arrivée ici de
France Mardi dernier ; elle avoit à bord
le Chevalier de la Luzerne , Miniftre Plénipotentiaire
de S. M. T. C. près des Etats-
Unis , fon Secrétaire , & l'honorable John
Adams , Ecuyer , ci - devant l'un des Commiffaires
de ces Etats à la Cour de France.
S. E. avec fa fuite , mit pied à terre fur le
quai du Général Hancock , où un Comité
du Confeil de cet Etat l'attendoit avec des
carroffes pour la recevoir au moment où
elle prit terre , elle fur faluée de 13 coups
de canon tirés de la fortereffe de Fort-Hill ;
on lui donna d'ailleurs toutes les autres
marques de refpect que les circonstances
rendoient praticables .
New- London , 26 Août. Samedi dernier
les frégates continentales la Providence , le
Queen ofFrance & le Ranger , font arrivées
à Bofton ; dans le cours de leur croifière , elles
ont rencontré une flotte de la Jamaïque , mon.
tant à plus de 100 voiles , fous l'escorte de
plufieurs frégates : elles tirèrent parti de cette
( 35 )
,
rencontre favorable autant que les circonftances
pouvoient le permettre , & enlevèrent
9 des vaiffeaux & un bric , chargés
de rum , fucre , &c.; 9 de ces prifes font
arrivées fauves dans nos ports , & l'on dit
que le rum & le fucre qu'elles avoient à
bord , montent à plus de 5000 tonneaux .
FRANC
E.
De VERSAILLES , le 2 Novembre.
LA Cour eft revenue de Marly ici le 31
du mois dernier.
5.
Madame Elifabeth , après avoir été préparée
convenablement éré inoculée le
23 à Choify - le - Roi , vers le midi . L'infertion
a été faite en deux endroits à chaque
bras ; les deux premiers jours , il ne
parut rien d'extraordinaire autour de chaque
petite plaie . Le 26 , on commença
appercevoir un petit cercle rouge autour
de chacune ; l'éruption a eu enfuite fon
cours ; cette Princeffe a continué fon régime
, & l'opération continue d'avoir tout le
fuccès qu'on peut défirer.
De PARIS , le 2 Novembre.
*
LES lettres de Breft du 23 du mois dernier
, portoient que les frégates de l'armée
commençoient à appareiller , & que l'on
croyoit que le lendemain les vaiffeaux les
fuivroient . On eft perfuadé ici que la flotte
n'a pu mettre en mer que le 26 ou le 27 ,
parce que , dit - on , le courier chargé des
"
4b6Gj
( 36 )
dernières inftructions de la Cour , n'est parti
de Verfailles que le 22. Les Bulletins de
B eft ne s'accordent pas fur le nombre des
vaiffeaux qui compofent l'armée ; les uns ne
les font monter qu'à f1 , d'autres les portent
à St , & à 56. On eft toujours perfuadé que '
les flottes combinées fe rendront dans la
Manche , où elles occuperont la rade de
Sainte - Hélène , pour protéger la defcente.
Selon des avis particuliers d'Angleterre
l'Amiral Hardy a appareillé avec 36 vaiffeaux
, & il fe trouvoit le 21 du mois dernier
entre Portsmouth & Plymouth. Si cette
nouvelle fe confirme , il y a lieu de préfumer
que la campagne ne fe finira pas fans quelque
action .
» Un petit bâtiment , ggrréééé en goélette , écriton
de Belle Ifle , venant de la Martinique en 35
jours , chargé pour le compte des Négocians , &
portant des lettres de M. le Marquis de Bouillé ,
a mouillé le 12 dans notre citadelle ; le 14 , il eft
arrivé dans notre rade un vaiſſeau marchand de la
Rochelle , qui faifoit partie d'un convoi de 68 ou
69 bâtimens deftinés pour les Ports de France. Le
Capitaine à déclaré qu'ayant effuyé à 40 lieues ou
environ des Ifles Bermudes , un coup de vent af
freux , accompagné de tonnerre , plufieurs de ces
bâtimens avoient été difperlés & obligés de relâcher
ou de faire côte à l'Amérique Septentrionale.
Quelques-uns ont péri ; celui qu'il montoit avoit
cu fon mâr d'artimon caffé & emporté par la mery
Le lendemain de cet ouragan , il rencontra deux
vaiffeaux du même convoi , dont l'un couloit bas
& l'autre qui avoit été frappé de la foudre , étoit
tout en feu ; il n'eut que le tems de fauver l'équil
page du premier , & quelques malheureux du fe
( 37 )
cond, qui avoient encore affez de force pour s'aider.
Ils font tous fur fon vaiffeau , qui appareilla le
15 pour la Rochelle «.
La frégate l'Aimable , arrivée fous l'Ifle
de Grouais , dans un état déplorable , difent
quelques lettres de Nantes , a confirmé que
Fouragan du 16 & du 17 Septembre , a été
un des plus terribles qu'on ait effuyés en
pleine mer 10 navires font entrés depuis
dans différens ports de la Bretagne ; 3 autres
de la Rochelle ont mouillé à Belle - Ifle.
Selon les mêmes lettres , il eft arrivé à
Nantes un navire Américain , dont le Capitaine
affure que le Comte d'Eftaing étoit le
7 Septembre devant New - Yorck. Celles
de Londres , au contraire , affurent que ce
Vice - Amiral a été rencontré le 15 du même
mois à 100 lieues de New Yorck , & qu'il
pourroit bien avoir fouffert le lendemain
du coup de vent qui fe fit fentir dans ces
parages.
" On arme avec la plus grande célérité , écrit- on
de Toulon , trois frégates que l'on croit destinées
à eſcorter so ou 60 bâtimens qui doivent fortir
de Marfeille pour approvifionner nos Iftes d'Amé
rique . Nous n'avons point de nouvelles de l'efcadre
de M. Sade ; il y a apparence qu'elle s'arrêtera
quelque tems au détroit «.
» On apprend de Marfeille que depuis le 28
Septembre jufqu'au 1 Octobre , il y eft arrivé 35
bâtimens venans de différens ports , chargés principalement
de, bled , de farine , de riz , d'orge , de
foude & de diverfes autres marchandiſes «.
On lit dans l'Affiche de Poitiers les détails
fuivans d'un accident qui peut fervir de
leçon , & que nous rapporterons à ce titre.
( 38 )
» Un Particulier du Bourg de S. André-fur?
Sevre , avoit environ 3 livres de poudre à
canon qui fe trouva mouillée faute d'avoir
été couverte avec foin dans le tranſport.
Pour la faire fécher , il imagina de la mettre
dans un plat fur le feu ; il la remua de tems
en tems ; à la fin elle s'enflamma & fit explofion.
Il ne fe trouvoit pas heureuſement
auprès ; mais fa domeftique qui étoit dans
la chambre , dont toutes les vîtres furent
caffées , fut affez grièvement bleffée au vifage
".
Nous avons offert , dans ce Journal , les
réſultats de quelques - uns des Calculs de M.
l'Abbé d'Expilly ; on vient de nous adreffer
la lettre fuivante , qui contient quelques
obfervations auxquelles ce Savant ſeul peut
répondre.
" J'ignore , M. , fi les calculs de M. l'Abbé d'Expilly
fur la population , font exacts ; je n'ai jamais
été à portée de prendre des connoiffances un peu
approfondies fur cet objet ; mais je trouve qu'il
s'eft fi fort trompé fur la récolte des grains , que
J'ai peine à le croire fur le refte : comment peutil
dire que la France contient 24 millions d'habitans
, & ne recueille que so millions de feptiers ,
tandis que chaque individu en conſomme trois me.
fures de Paris chaque année , ce qui fait 22 millions
de plus que la récolte qu'il fuppofe. Voici un calcul
bien fimple , quoique très - différent du fien ,
& auquel je crois difficile de répondre. La France a
200 lieues de large fur 225 de longueur ; qui font
45 mille lieues quarrées , ou de fuperficie ; multipliez
45 mille lieues par 900 , qui eft le nombre
d'arpens que contient une lieue quarrée , vous aurez
40,500,000 arpens : defquels diminuant la moi(
39 )
tié pour les vignes , les prairies , les villes , les
villages , les grands chemins ( beaucoup trop larges ),
les rivières , les foffés , les landes & les montagnes
, reftera 20,500,000 arpens , qui multipliés
par , donnent un produit de 101 millions 500
mil feptiers de tout grain , qui ne fuffifent pas pour
la fubfiftance de 24 millions d'habitans , mais qui
excèdent de 7 millions 500 mille celle qu'il faut à
20 millions. ( On remarquera que la récolte à s
pour de l'orge & de l'avoine , eft la plus mé
diocre poffible ; qu'ordinairement elle eft de 8 à
10 ) : reftera donc à vendre 7 millions soo mille
feptiers qui , à un louis le feptier , feront autres
180 millions tous les ans dans le Royaume ; mais
il s'en faut bien que nous faffions un commerce
auffi étendu : & quelque liberté qu'on donne à l'exportation
, les befoins de nos voifins ont à peine
été jufqu'à préfent à un million de feptiers ; d'ou
l'on peut conclure qu'il n'y a aucun danger & beaucoup
d'avantages , démontrés dans nombre d'écrits
fur cette matière , à laiffer libre cette branche de
commerce.
M. L'Abbé d'Expilli me dira peut-être je vous
accorde votre calcul' , accordez-moi le mien , fur : lequel
vous convenez avoir peu de connoiffance ;
puifqu'il faut 72 millions de feptiers pour nourrir
mes 24 millions d'habitans , il s'en faudra
millions 300 mille feptiers que vous en ayez affez .
Je réponds , ab actu poffibili : on a vendu du bled
& il n'a jamais manqué , par conféquent il y en a
affez & même trop dans le Royaume ; que plus
le bled fera cher , mieux on le cultivera , & plus il
y en aura ; que telle terre qui ne rapporte que 5
pour I , rapportera 7 & 8 ; qu'on défrichera davantage
par la certitude du profit : Que fous le
règne de Louis XV , quand la liberté du commerce
des grains fut accordée , malgré les accaparémens
le muid de bled , mefure de Paris , ne paffa pas ,
ou du moins que momentanément le prix de
( 40 )
.
300 liv. ; c'est-à-dire , qu'il refta toujours à un
fol la livre au-deffous du prix que le Parlement
avoit fixé en enregiſtrant l'Edit , qui étoit 12 liv.
10 fols les cent livres. Cependant malgré les mauvaifes
années , le peuple a vécu , les impôts ont
été payés , & l'on a vu moias de pauvres que jamais
dans les campagnes , & beaucoup plus de
moyens pour les foulager , parce que tout le monde
étoit plus riche. Que le bled reste au prix qu'il
eft , à environ 200 liv. le muid , les fermes diminueront
d'un tiers , il faudra diminuer les im- ·
pôts en même raifon , & le Royaume tombera de
l'état d'aifance où il étoit avant la guerre , dans
l'état de découragement & de mifere où on l'a vu
avant la liberté du commerce des grains .
» Comme j'excéderois les bornes d'une lettre , en
fuivant les détails où cette matière peut conduire
je finis ici , en, difant que fi M. l'Abbé , d'Expilli
veut me répondre , je fuis prêt à entrer en com
merce avec lui , foit fans me nommer , par la voie
de votre Journal , foit en me nommant & Jui
envoyant mes lettres directement à l'adreffe qu'il
m'indiquera".
» La cérémonie de la rentrée du Châtelet s'eſt faite
le 25 du mois dernier. M. de St - Fargeau , l'un de
MM. les Avocats du Roi , a prononcé un difcours
auquel il ne manquoit qu'un auditoire plus nombreux.
L'Orateur y a développé l'importance des
moeurs dans le Magiftrat , pour former , par l'autorité
de fes exemples , le fupplément des Loix dont
il eft l'organe & le miniftre. Il n'appartient pas à tout
le monde de parler des bonnes moeurs ; il faut en
éprouver foi -même le charme pour les faire aimer ; il
faut les retracer dans fa conduite , pour ne pas offrir
le plus dangereux peut être des fcandales , celui d'un
contrafte public entre fes principes & les actions !
Quand on fe rappelle le nom du jeune Orateur , on
conçoit qu'il a dû puifer dans fa propre famille les
modèles qu'il avoit à peindre ; & fi l'on peut s'éton
( 41 )
ner ici de quelque chofe , c'eft de voir le fils retra
cer de fibonne heure la dignité des fentimens du père.
Il eft encore une autre reffemblance que l'on pourroit
préfager entre ce jeune Magiftrat & celui que la Magiftrature
a perdu l'année dernière , & dont la France
confervera toujours la mémoire , celle des talens &
des études vaftes & folides . Les gens de bien ont pú
reconnoître leurs coeurs dans les tableaux qu'il leur
a préfentés ; & les gens de goût , les qualités dont la
réunion forme le bon écrivain & l'homme éloquent !
des idées juftes & bien liées , de la facilité dans leur
développement , d'heureux mouvemens , des expreffions
fenfibles & animées , & en général , à quelques
taches près , un ſtyle fouvent très-noble & prefque
toujours élégant. On ofe dire que rien n'y trahiffoit
la jeuneffe de l'Auteur , fi bien faite cependant
pour obtenir grace pour des défauts , en donnant plus
de prix aux beautés , que ce fentiment des graces , &
cette morale douce & aimable , qui naiffent des paffions
du jeune âge , pour les épurer & les embellir ,
qu'il faudroit conferver dans la vieilleffe , qui tempèrent
la févère majefté des fonctions de la Magiftra
ture , & qu'on fe plaît fur- tout à retrouver dans le
panégyrifte des bonnes moeurs. On ne fera pas
ici l'analyfe du Difcours de M. de St - Fargeau.
Une analyſe fans citations eft froide & sèche , & les
citations de mémoire font de trop peu d'effet ; on ſe
contente de retracer l'impreffion qu'il a faite. On
dira feulement , pour entrer dans un des voeux les
plus chers de l'Orateur , qu'un des morceaux de fon
Difcours qui a le plus intéreflé fa Compagnie & le
Public , eft celui qui renferme l'hommage authi vrai
que touchant qu'il a rendu aux vertus de M. le Licutenant.
Civil
Le nommé Pierre Caffon , natif de Moumon
, Diocèle d'Oleron , vient de mourig
au Pont- de-Vert , âgé de 102 ans. Il avoit
fervi le Roi pendant toute la guerre de la
( 42 )
Succeffion ; il étoit dans Crémone lors de
la furpriſe de cette Place par le Prince
Eugène , & n'a jamais eu de maladie que
celle dont il eft mort , & dont il n'a été
attaqué que 3 jours auparavant.
» Dame Jeanne Palabo , veuve de M. Etienne,,
Procureur du Roi au Grenier à Sel de Cuffet en Bourbonnois
, y eft morte le 4 Mai dernier , fa fucceffion
eft vacante par l'abfence de les deux fils , que l'on
croit établis en Italie , aux environs de Rome ;
il eft effentiel qu'ils fe préfentent pour recueillir
cette fucceffion , ou qu'ils adreffent leurs procurations
aux perfonnes de leur connoiffance fur les
lieux , afin d'éviter les frais de Juftice , & pour la
vente de leurs meubles & immeubles c .
Les Numéros fortis au tirage de la Lotterie Royale
de France , font : 2 62 , 67 , 60 , 34.
Arrêt du Confeil d'Etat du Roi . » Le Roi s'étant
fait rendre compte des travaux de la Régie
des poudres & falpêtres , S. M. a vu avec fatisfaction
que cette poudre avoit procuré à fes finances ,
à fon fervice & à fes peuples , les avantages qu'elle
s'en étoit promis ; que les bénéfices précédemment
abandonnés à des Fermiers , avoient tourné
en entier au profit du Tréfor royal ; que les Régiffeurs
avoient augmenté , par l'établiffement des
nitrières artificielles , & par la découverte des terres
naturellement falpêtrées , la récolte en falpêtre
dans le royaume ; en forte qu'on peut espérer de
pouvoir fucceffivement fe paffer de la refource
onéreufe & incertaine des achats à l'étranger ,
pour cette matière indifpenfable à la défente de
I'Etat qu'enfin les peuples avoient été affranchis
de la recherche du falpêtre dans les caves ou
celliers , & des fournitures gratuites ou à vil prix ,
des bois , voitures & logement aux Salpêtriers.
S. M. youlant affurer de plus en plus les avantages
de cette Régie , donner aux Régiffeurs des
témoignages de fa fatisfaction , & réunir dans ce
( 43 )
règlement les principales difpofitions faites par
S. M. & par les Rois fes prédéceffeurs ,
l'exploitation des poudres & falpêtres , &c.
, pour
De BRUXELLES , le 2 Novembre.
LE vaiffeau de guerre Anglois le Chatam
de so canons , étoit forti du port de Lisbonne
le 18 Septembre , peu de tems après que
• l'on eut levé l'ordre qui l'y retenoit ; il étoit
accompagné d'un paquebot de fa nation , &
n'avoit pris fous fon convoi aucun des bâtimens
marchands Anglois qui fe trouvoient
dans le Tage. Il ne s'éloigna pas beaucoup
car on le vit rentrer le 20 ; il avoit rencontré
2 vaiffeaux Espagnols qui l'avoient pourfuivi
jufqu'à Sécubal .
Le décret rendu dans l'affaire du Marquis de
Pombal , dont on a parlé ci - devant , ajoutent les
lettres de Lisbonne , paroît avoir des fuites ; on a
faifi les papiers de cet Ex-Miniftre , & on les a tran
portés dans cette Capitale. L'objet de cette faifie
n'excite pas moins d'attention que l'ordre qu'on
affure avoir été donné de mettre dans 15 jours 4
vaiffeaux de ligne en état d'appareiller. On craint
que le Portugal n'éprouve des difficultés à conferver
la neutralité c .
Le fameux Paul Jones avoit envoyé deux
de fes prifes en Norwège ; on a publié enfuite
que la Cour de Danemarck les avoit
fait rendre à l'Angleterre ; on apprend à préfent
qu'il n'y a rien de fi faux. On eft inftruit
auffi d'un autre côté , que la Hollande eft
difpofée à laiffer fortir ce brave Capitaine du
Texel , lorfqu'il fera réparé.
Le 22 du mois dernier , le Comte d'Almodovar
eft parti de Paris pour retourner à
( 44 )
Madrid. Il fera nommé Grand- d'Eſpagne en
arrivant à la Cour , où la conduite qu'il a
tenue pendant la courte durée de fon Ainbaffade
, a reçu les plus grands éloges.
Les lettres de Cadix , en date du 8. Octo.
bre , n'annoncent pas encore que les Efpagnols
aient commencé leur feu devant Gi
braltar. Ils travaillent toujours à l'épaulement .
de leurs batteries. Celles des mortiers font
achevées ; ils ne font guère inquiétés par le
feu de la place.
•
" A en juger par les lettres du Havre , de Saint-
Malo , de Honfleur , de Breft & de Grandville ,
qui fixent toutes à peu de jours la fortie des armemens
de chacun de ces ports , on eft autórifé
à préfumer que les bâtimens qui auront à bord
des troupes de débarquement , le joindront à la
grande flotte à une hauteur défignée pour le ralliement
, & qu'ils feront voile, fous la protection
de M. du Chaffault obfervant toujours de les
couvrir de fa ligne ; de forte que s'il rencontre la
flotte Angloife , il lui livrera le combat , & il
profitera des avantages qu'il en efpère pour tenter
la defcente ; & dans l'hypothèſe contraire , il s'oc
cupera feulement du débarquement que dix vaiffeaux
de guerre & autant de frégates protégeront ,
tandis que la flotte croifera en avant , pour s'oppofer
à l'approche de l'Amiral Hardy ou Rodney <<
Précis des Gazettes Angl. , du 23 au 26 Oct. 1779-
Les deux Chambres du Parlement d'Irlande
ont arrêté unanimement le 12 & le 13 , de déclarer
au Roi dans les adreffes en remerciment de fon
gracieux difcours , que fon Royaume d'Irlande ne fe
contentera plus de la promelle du redrellement de fes
griefs ; que la Grande Bretagne ne peut espérer de
conferver fes-iaifons avec ce Royaume qu'en lai
abando mant au platôt une liberté abfolue pour fon
commerce. Le parti Miniftériel , dans les Communes
( 45 )
fit d'inutiles efforts pour faire difcuter la queſtion
dans un Comité , ce qui auroit fait avorter le projet.
Plufieurs des députés qui tenoient des places de
la Cour , ont eu le courage , dans ce moment de
crife , de feconder le voeu général de leur Pays , &
de lui facrifier leurs intérets perfonnels. La Cham
bre a voté le lendemain des remercimens aux aſſocia
tions militaires. Ce font ces affociations , & celles
des confommateurs de diverfes Provinces pour ne
rien tirer des Manufactures Angloifes , qui ont été le
fignal de ce foulèvement Parlementaire. Le Miniſtère
Britannique a dédaigné ces murmures : il s'eft félicité
de voir une armée puiffante , fe former en Irlande
fous le prétexte de défendre ce Royaume contre les
invafions. Son obftination & ſon aveuglement vont
coûter à l'Angleterre les plus grands facrifices , pour
que les vailleaux de l'Irlande ne prennent point la
route des ports étrangers , & que fes ports ne s'ouvrent
point à l'Europe entière , dont le Gouvernement
Anglois avoit juré de reftreindre éternellement le
commerce. Les deux Chambres le font ajournées
pour le premier Novembre.
Les affociations armées & indépendantes d'Irlande
au nombre de 40,000 hommes actuellement fur pied ,
& journellement exercés , ont déclaré hautement ,
par la bouche de leurs Commandans volontaires ,
que rien ne fatisferoit l'Irlande , fi ce n'eft un commerce
abfolument libre avec toute la terre , & qué
cette indépendance feule pourroit l'empêcher de fe
détacher de la Grande- Bretagne.
Les Affociés de Dublin formant un corps de 800 h. ,
ayant à leur tête le Duc de Leinster qui les avoit
affemblés , ont bordé le paffage des Repréfentans qui
fe rendoient au Parlement avec les Adreffes au Roi
pour demander cette indépendance.
Dans les fameufes féances du 13 : & du 14 du Parlement
d'Irlande , la Chambre des Communes reffembloit
plus à un Confeil de Guerre qu'à un Sénat .
Prefque tous les Députés y ont paru en uniforme ,
chacun portant celui d'un des corps d'aſſociation .
( 46 )
Des perfonnes qui étoient dans la Gallerie pour
entendre les débats , ont avoué que ce coup-d'oeil &
la connoiffance qu'on avoit de la réſolution prife par
cette augufte Affembléé , de fe faire rendre une
prompte juftice par un Gouvernement tyrannique ,
tenoit tous les Affiftans dans un refpect religieux , &
tout rappelloit ces tems anciens où les Barons obtenoient
, les armes à la main , le redreffement des
griefs Nationaux.
Il a échappé à quelques perfonnes du parti Minif
tériel de dire que ce foulèvement de l'Irlande contre
l'Angleterre , dans les circonftances actuelles , étoit
le coup de pied de l'âne .
La Cour a été très-nombreuſe à Windſor le 25
O&obre , jour anniverſaire de l'avènement du Roi
au Trône. Lorfque Charles II . voyoit à fon lever
plus de monde qu'à l'ordinaire , il difoit à fes Confidens
que c'étoit pour fui le fignal de quelque mauvaife
nouvelle. Lauderdale , un jour , l'ayant fupplić
de lui en dire la raifon : c'eft que mes Miniftres ,
répondit - il , favent qu'au milieu d'une foule on fent
moins fon mal.
Les dépenfes extraordinaires de l'armée , pour
l'année préfente , fe montent , dit - on , à plus de
7 millions fterlings , fans y comprendre le fervice
extraordinaire de l'artillerie . Le total , de cette année
s'eft monté à près de 17 millions fterlings."
Pour l'année prochaine , il fera au moins de 25
millions. Dans la dernière année de l'autre guerre
il montoit à peine à 17 millions , quoique l'Angleterre
vit triompher fes armes fur toutes les parties du
globe , & qu'elle eûr des armées de terre & de mer
beaucoup plus confidérables qu'aujourd'hui.
2
Les emplois militaires du Général Burgoyne ont
été partagés entre le Colonel Faucit , qui a négocié
les traités pour les troupes Allemandes , & le Général
Vaughan , fameux par l'incendie & la dévaftation
du riche Canton d'Efopus , fur la rivière
d'Hudſon.
( 47 )
Le Roi a accordé une penfion viagère de 200 1. ft.
la veuve du Capitaine Farmer , dont le vaiffeau le
Québec a fauté dans fon combat avec la Surveillan
Le & une de 25 à chacun de fes fept enfans. Le
Capitaine Farmer commandoit aux Hles Malouines
il y a quelques années , lorfque les Espagnols en
chafsèrent les Anglois , & retirèrent le gouvernail
de la frégate de guerre qui s'y trouvoit On dit auffi
que fon fils aîné , qui eft aux Ecoles d'Eton , fera
créé Chevalier Baronet.
Un fameux Graveur de Londres a annoncé qu'avant
peu il mettroit en vente le portrait de Paul
Jones . A peine cette annonce a-t- elle été connue qu'il
lui eft venu en deux jours huit mille & quelques cen
taines de foufcriptions .
Les Polices d'affurance , pour la flotte attendue
de Québec , portent qu'elle mettra à la voile le 25
Octobre ; ainfi elle pourra être dans les mers Britan
niques vers la fin de Novembre.
Le 7 Août l'Amiral Péter Parker appareilla de la
Jamaïque avec un vaiffeau de ligne & plufieurs fortes
frégates pour aller croifer devant le Cap François
. Le 9 , une efcadre Espagnole fe montra devant
l'Ifle. L'allarme fut générale pendant 48 heures,
L'efcadre prit enfuite le large.
Le 20 Octobre , les fonds de la Compagnie des
Indes ont tombé de deux pour cent , fur la nouvelle ,
peu certaine cependant , que les Marattes le font emparés
de la côte de Malabar , & ont enlevé aux Anglois
pour cinq ou fix millions ſterl . d'effets.
On débite que la Compagnie des Indes n'attend
plus de vaiffeaux que vers la fin de Janvier ou le
commencement de Février de l'année prochaine. Ce
bruit pourroit n'avoir été imaginé que pour empê
cher les ennemis de fe placer fur leur route ; plufieurs
doivent être arrivés en Mai à l'Ile de Ste-Hélène ,
& pourroient être rendus en Europe vers le com➡
mencement de Décembre en fuppofant qu'ils aient
attendu quelques femaines pour voir s'il ne leur
( 48 )
viendroit pas de convoi. Ces vaiffeaux font : le Verelt
le Godefroy , l'Hilsborough , le King Georgele
Royal George , le Glatton , le Schrewbury & le
Mountftuart.
Rib : 35pINIJON MORGAN
#
Au 26 Octobre, les dernières nouvelles que l'on
avoit reçues de New -Yorck étoient du 6 Septembre ,
* & de Halifax du 15. Deux des bâtimens de tranf
sports du convoi de l'efcadre d'Arbuthnot , fur lef
quels étoient cinq compagnies du 8 ze régiment , ont
été pris par les Américains & conduits à Boſton. La
grande armée des Etats- Unis , commandée par le
Général Washington , eft forte de 37,000 hommes
parfaitement exercés , & dont la plupart ont fait les
&& dontla p
dernières campagnes dans les diverfes parties du
-
Continent .
Depuis le départ de l'efcadre on a appris qué les
équipages étoient défolés par les maladies , & qu'elle
avoit envoyé à terre un nombre prodigieux de maté
lots hors d'état de faire la campagne. C'eft le manque
d'hommes qui a empêché le Sandwich , de go can.,
de fe joindre à l'efcadre lorfqu'elle a appareillé . Il eft
entièrement armé .
On a des nouvelles fachenfes du nouvel établiſſes
sment formné par les Anglois à l'ifle de Gorée. Il y eft
more cent fix hommes du 75e Régiment , le Lieute
nant-Colonel Rook , qui commandoit quatre Com
pagnies de ce Régiment en arrière fur la frégate!
Atalante. Is'étoit embarqué fur l'efcadre du Che
valier Edouard Hughes . Le Sénégal n'eft point repris
&l'Angleterre n'a point dans cette partie des forces
capables de nous faire rentrer dans une poffeffion
aufli importante.
Voici une expreffion remarquable du Roi de
Tanjour , dans la dernière lettre aux Directeurs de
la Compagnie des Indes . Déformais je ne rendrai
plus mes adorations qu'au puillant Dieu Ashur &
»à la Compagnie Angloiſe «.
La Suite du Manifefte de l'Eſpagne à l'ordinaire
prochain.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIE.
De CONSTANTINOPLE , le 20 Septembre.
LA tranquillité continue de régner dans
cette Capitale ; le peuple qui fe plaignoit
beaucoup du Sélictar Aga , a tout- à - fait changé
de ton depuis qu'il eft élevé au premier
pofte de l'Empire. Les largeffes du Grand-
Vilir qui ne fort jamais fans faire diftribuer
de l'argent fur fon paffage , ont opéré cette
révolution dans les efprits. Il affecte de fe
montrer libéral & ce moyen eft efficace
fur la multitude. Ses murmu es précédens
lui étoient infpirés par des mécontens ; le
Grand - Vifir en eft inftruit ; il connoît les
principaux , & il a déployé contre eux la plus
grande févérité. Il s'eft fait depuis quelquetems
beaucoup d'exécutions , tant publiques
que particulières ; ceux qui les portent à
1500 les exagèrent fans doute ; mais cela
prouve en même tems qu'elles ont été trèsnombreuſes.
On affure que l'Aga des Janniffaires
, dépofé & exilé dernièrement , a été
13 Novembre 1779.
( 50%)
décapité, comme atteint & convaincu d'avoir
été l'inftigateur des troubles & des incendies
auxquels cette ville a été expofée depuis
quelque tems.
On dit que la République de Veniſe arme ,
tant par terre que par mer ; mais on préfume
que cet armement eft uniquement deſtiné
contre les Monténégrins.
Nous venons de recevoir de l'Egypte les
nouvelles fuivantes :
» Hallan Bey-Jeddahoui , après avoir , dans la
révolution du mois de Juin dernier , fauvé la vie par
fon adreffe & fa valeur , obtenu fa grace , & été
enfuire exilé à Jedda , s'étoit embarqué pour s'y
rendre für un vaiſſeau qu'il avoit pris à Suez. Dans la
route , ayant corrompu fans doute une partie de l'é
quipage, il fe rendit maître du Capitaine , lui coupa
la tête , s'empara d'une fomme confidérable qui le
trouvoit à bord , & retourna à Suez , d'où il paffa en
Août dans la haute Egypte. Quelques- uns de fes an
ciens partifans , exilés comme lui , l'y ont rejoint ;
plufieurs autres arrêtés en cherchant à les imiter ont
été mis à mort.
ila
» Abder-Akman- Aga , de la fuite d'Ifmaël-Bey , a
auffi tenté de paſſer dans la haute Egypte avec 4 ou
500 hommes. Ayant été obligé de côtoyer le Caire ,
il s'étoit mis à l'arrière- garde de la troupe pour contenir
ceux qui feroient tentés de prendre la fuite $
cette précaution même a caufé fa perte par ce que
fe trouvant , par- là , féparé du gros de fess gens ,
été entouré par les Arabes qui l'ont arrêté , & qui
lui ont tranché la tête , conformément aux ordres des
Grands du Pays , qui craignoient que s'il paroiffoit au
Çaire , l'eftime qu'il s'y étoit conciliée, ne le dérobâr
à leur reffentiment. Ifmael-Bey , après cette cataftrophe
, défefpérant de pouvoir joindre Haffan , a été
s'embarquer à Jaffa fur un bâtiment Vénitien avec
toutes les richeffes ; il à relâché en Chypre , où il
annonce qu'il veut aller à Conftantinople. Son def
fein eft de fe rendre en Barbarie pour gagner delà
J'Egypte ; il eft difficile qu'il réuffiffe ; on y a envoyé
2 Beys qui doivent lui en fermer l'entrée « .
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 1§ Octobre.
L'AMIRAUTÉ vient d'apprendre que le
vaiffeau de guerre le Holftein , parti d'ici aut
mois d'Août dernier , avoit effuyé un gros
tems qui l'avoit fort endommagé & forcé de
relâcher à Lisbonne.
La Cour a pris Dimanche dernier le deuil
pour quinze jours , à l'occafion de la mort de
la Ducheffe Chriftianne Imgard d'Holftein-
Ploen , née Comteffe de Reventlau. Le Roi,
par cette mort , épargne une penfion de 12,000
rixdahlers qu'il faifoit à la feue Ducheffe .
Le Contre-Amiral Ruffe Chmetewskoy
eft arrivé dans cette rade avec 3 vaiffeaux de
ligne & 5 frégates de guerre de fa Nation. Le
Contre-Amiral , après avoir croifé cet été dans
les mers Blanche & du Nord avec 2 vaiffeaux
de ligne & 3 frégates , avoit été enfuite prendre
à Archangel z vailleaux de guerre & trois
frégates nouvellement conftruits ; il devoit
les amener ici ; mais un des vaiffeaux ayant
été endommagé dans le trajet , a été obligé
de relâcher dans un des ports de Norwège ,
où M. de Chmerewskoi a auffi laiffé une
frégate pour le fecourir.
C 2
( 52 )
J
POLOGNE.
De VARSOVIE, le 15 Octobre.
Jusqu'a ce moment dans ce Royaume ,
on avoit refufé de croire à la poffibilité de
rappeller les noyés à la vie. Deux faits qui
viennent ,de fe paffer ici depuis quelques
jours , ont forcé l'incrédulité à céder. Une
veuve excédée de douleur , & on doit ſuppofer
de la perte de fon mari , s'étoit jettée dans
la Viftule , d'où elle ne fut retirée qu'après
d'affez longues recherches. MM . Eppongier ,
Chirurgien , & Piotroffski , Apoticaire du
Roi , lui adminiftrèrent avec beaucoup d'intelligence
les fecours prefcrits en pareille circonftance
, & la rappellèrent à la vie. Un
domeſtique en voulant puifer de l'eau dans
un puits , y fut entraîné par le poids du fceau ;
il n'en fut retiré qu'une heure après ; on le
croyoit mort fans retour ; M. Piotroffski
effaya cependant les remèdes , & le fuccès
qui les fuivit excita l'admiration des fpectateurs
. Deux cures comme celles- là , faites feulement
il y a 20 ans , par quelqu'un foi -difant
infpiré , auroient fait crier au miracle
dans un pays où l'on croit encore fermement
aux revenans & aux forciers.
Le Prince de Radziwill , Paltin de Wilna ,
a fait dans le mois dernier une grande chaffe
dans les forêts voifines de Wilna ; elle a duré
15 jours ; 6 à 700 payfans battoient le
bois , avec une grande quantité de chiens
( 53 )
Ie Prince a tué dans cette chaffe to ours ,
60 daims , 70 fangliers & 100 loups.
On raconte qu'à la première pluie abondante
qui fuccéda à la longue féchereffe que
la Pologne a éprouvée au printems , dernier ,
un de nos Magnats dit à un de fes payfans
ferfs. Voilà de l'or qui tombe ! Oh parbleu ,
non , répondit le paylan , car vous me forceriez
de le ramaffer pour vous.
ALLE MAGNE.
De VIENNE , le 20 Octobre.
ON fe flatte de revoir inceffamment ici
l'Empereur; il arriva le 6 de ce mois à Prague ,
& defcendit au Palais Royal. Le lendemain
matin il vilita les Cafernes , le Parc d'Artillerie
& les nouvelles fortifications ajoutées
à cette place l'année dernière. Il jouit d'une
parfaite fanté.
M. Jacobi , réfidant de S. M. Pruffienne.
en cette Cour , & qui étoit parti l'année
dernière à caufe des troubles furvenus entre
les Cours de Vienne & de Berlin , eft de
retour depuis le 12 de ce mois dans cette
Capitale où il a repris fes fonctions.
Le 13 , vers les 3 heures après - midi , le
R. P. Everard de Rackerburg , Général des
Capucins , Grand, d'Efpagne de la première
Claffe , arriva ici par eau. Par- tout où il a
paffé il a refufé modeftement les honneurs
qu'on a voulu lui rendre' ; il n'a pas voulu
également ufer ici du carroffe à fix chevaux
c 3
( 34 )
que S. M. I. & R. avoit envoyé au - devant de
lui , & il s'eft rendu à pied au Couvent de
fon Ordre.
›
On affure que l'Archiduc Maximilien
partira dans peu pour fon voyage d'Italië
& que l'Impératrice deftine une fomme
de 40,000 ducats pour les frais du voyage
de ce Prince.
Il y a eu fur la fin du mois dernier à Verlach
, lieu de la Carinthie , où l'on fabrique
des armes à feu , un incendie confidérable.
Quarante maiſons , fans compter les granges
& l'Eglife , avec toute l'argenterie & les
ornemens ont été réduites en cendres. Les
cloches ont été fondues. Plufieurs milliers
de fufils ont été détruits , & les deux tiers des
habitans fe trouvent réduits à la dernière
misère.
De HAMBOURG , le 25 Octobre.
Le bruit court que plufieurs des régimens.
Pruffiens qui doivent paffer la revue à
Magdebourg , prendront enfuite le chemin
de la Weftphalie. Ce mouvement qui n'a
vraisemblablement pour objet que de faire
changer de garnifon à quelques corps , ne
manque pas de fournir des conjectures à
nos fpéculatifs , & nos papiers , faute de
faits pofitifs , s'empreffent de les copier ; on
fent bien que le retard du départ des Ambeffateurs
refpectifs des cours de Vienne ,
de Berlin & de D efde , entre pour quelque
chofe dans ces fpéculations , qui annoncent,
( 55 )
en même temps qu'on travaille avec beaticoup
d'activité en Saxe à de nouvelles fortifications.
Il feroit peut-être aifé de raffurer
ces politiques timides , fur tous les
points ; en attendant ils peuvent l'être fur
un par la lettre fuivante de Drefde.
" Quoique tous les plans pour l'augmentation des
fortifications de cette Capitale aient été formés &
levés , & même que les piquets pour les aligne
mens aient été déjà difpofés , cependant jufqu'à
ce moment -ci les travaux n'ont pas encore été com
mencés. La plupart des palidades plantées pendant le
cours de la dernière guerre , avec tant de précipita
tion , qu'on n'avoit pas même pris le tems de les brutler
par le bout qui devoit être enfoncé en terre ,
comme il eft d'ufage de le faire pour les préferver
de la pourriture, viennent d'être arrachées & dépofées
dans les magafins. Cependant tous les terreins
qui , ayant été jugés néceffaires , avoient été
pris pour l'augmentation des fortifications , n'ont
point été rendus à leurs propriétaires ; S. A. S. E.
leur en a fait rembourfer la valeur «.
» Selon des lettres particulières de la Sniffe , lit- on
dans quelques - uns de nos papiers , il eſt ſurvenu
des difficultés entre le Sénat & la Bourgeoilie de
la ville de Genève. Les Bourgeois , difent ces
lettres , ayant remarqué que le Sénat cherchoit à
reftreindre leurs priviléges , ont demandé à voir
les loix par lefquelles les droits réciproques font
fixés , afin d'être en état de juger fi la conduite
du Sénat y étoit conforme. Mais celui- ci n'ayant
pas voulu les fatisfaire fur ce point , ce refus a caúfé
beaucoup de foupçons & de mécontentemens , &
on craint qu'il n'en résulte des fuites fâcheufes pour
le repos de cette République «.
Des lettres de Genève même & poftérieures
à celles qu'on prétend avoir reçues
C 4
( 56 )
de la Suiffe , ne contiennent pas un mot
qui annonce ces fermentations.
» Le Nonce du Pape , écrit - on de Cologne ,
continue de te plaindre vivement des thèſes publiées
depuis peu à Bonn contre l'autorité du Souverain
Pontife. Il nomme , dit-on , l'auteur de ces thèfes ,
execrabilis homo , & cherche à lui faire ôter fon
emploi. De fon côté , l'auteur qui s'eft mis fous
la protection des Cours de Vienne & de Bonn
vient , ajoute-t- on , d'obtenir la permiffion de faire
réimprimer fes thèſes fans y faire aucun changement
"
On apprend que les Curés & Prêtres du
Diocèfe de Strasbourg ont fait propofer par
Députés au Cardinal de Rohan , de fe cottifer
jufqu'à la concurrence de 100,000 liv .
pour aider S. E. à reconſtruire fon château
de Saverne ; mais ce Prince en témoignant .
fa fenfibilité aux offres de fon Clergé , a
répondu aux Députés , que dans les revenus
de fes bénéfices , il trouveroit des fonds pour
réparer fes pertes , avec le temps , fans être
à charge à des Pafteurs qui ne pourroient
d'ailleurs réalifer leurs offres qu'au préjudice
des indigens de la province d'Alface ,
qui ont befoin d'être fecourus .
ITALIE.
De LIVOURNE , le 13 Octobre.
S. S. parfaitement rétablie de fa maladie ,
fort tous les jours pour le promener tantôt
à pied tantôt en voiture ; elle va auli
quelquefois à la campagne : dernièrement.
( 57 )
elley alla prendre le divertiffement de la
chaffe aux filets.
Le cadavre trouvé dernièrement auprès
du Séminaire Romain , a fait tous ces joursci
l'entretien des oififs de cette Capitale , où
ils ne font pas moins nombreux que dans
les autres. Les locataires d'une maifon peu
éloignée allèrent dépofer devant le Tribunal
du Gouvernement que le Prêtre Dominique
Ceracchi qui habitoit la maifon voifine de la
leur , ne paroiffoit plus, depuis quelques
jours. Les Officiers de juftice s'y tranfportèrent
auffitôt ; ils forcèrent la porte de l'appartement
qu'on leur indiqua pour celui de
FEccléfiaftique les murs & le plancher
étoient teints de fang : on trouva fur un petit
toît contigu , la robe- de- chambre de Ceracchi
, & undhappe; l'une & l'autre étoient
à demi brûlées. La domeftique du défunt
qui ne demeuroit pas dans la maifon , & qui
n'y paroiffoit plus depuis le meurtre , fut:
appelée & interrogée. Elle déclara qu'elle
avoit été renvoyée par le frere de fon maître ,
qu'il lui avoit die parti pour un voyage : les
foupçons Irombèrent naturellement fur ce
frere qui a été arrêté. Le public attend avec
une égale impatience le jugement de ce procès
& la punition de ce crime atroce ; il n'eft pas
moins curieux des circonstances , & fur-tout
de ce qu'entendoir l'affaffin par , fon écri
teau Avis aux adultères. Peut - être cette recherche
barbare , avec laquelle il avoit mu
( 58 );
tilé le cadavre , lui avoit elle paru propre à
cacher fon crime.
t
» La foudre tomba , le ri du mois dernier , dans
la ville de Rivadavia ; s'étant divifée , une partie
fe dirigea fur le clocher de l'églife de St. Jacques,
& fit tomber évanoui le Sacriftain qui y étoit Elle
partagea en deux un petit garçon qui l'accompagnoit,
& dont le corps devint tout noir . L'autre partie
tomba dans un bofquet où elle ne fit aucun doms
mage ; mais un grand vent & la grêle qui fuivirent
l'orage , firent beaucoup de dégâts dans les vignes
du pays ".
ESPAGNE.
De CADIx , le 11 Octobre.
LE Chef d'efcadre D. Ulloa , qui avoit
mouillé ici le 6 avec les vaiffeaux le Phénix:
le Saint Julien , le Diligent & le Gaillard,
n'y a pas fait un long féjour. Il eft fortile &
pour fe joindre à D. Barcelo : il a laiffé le
Gaillard , qui a befoin de quelques réparations.
Les nouvelles du camp de Saint - Roch ,
font que les Anglois cherchent à établir de
nouvelles batteries fur les hauteurs qui do-,
minent nos lignes . Si l'on en croit le rapport
d'un transfuge qui a été affez heureux que
d'échapper à 5oo coups de fufil qu'on lui a
tirés , le Gouverneur de Gibraltar , à qui
quelques perfonnes repréfentoient de ménager
un peu plus la poudre à canon , a répon
du qu'il falloit l'ufer en même temps que
les vivres , parce que ceux ci venant à manquer
, l'autre devenoit inutile.
( 59 )
La veuve Dona Mariane de Colmenares,
qui poffede quelques maifons & jardins aux
environs du village de Cabra , contigu au
camp de St-Roch , s'eft préſentée devant D.
Martin Alvarez qui le commande , & lui a
offert fes poffeffions pour l'ufage de l'armée ,
en lui faifant obferver que fon époux avoit
déjà fait un pareil emploi de fes biens pour le
fervice de S. M. pendant le fiége de Gibraltar.
Cette offre généreufe a été acceptée.
D. Pedro de Leyba , commandant la frégate
du Roi la Sainte-Magdeleine , eſt entré
ici le 1. de ce mois avec un lougre Anglois
nommé le Duc de Cornouailles , dont il s'eft
emparé à la hauteur du Cap Saint-Vincent.
D. Pedro s'étant apperçu que le corfaire
Anglois étoit excellent voilier , fit fermer fes
fabords pour cacher fon artillerie , ordonna
à la plus grande partie de fon équipage dé
ne pas fe montrer , & feignit de mancuvrer
comme un navire marchand. Cependant
il s'approcha du corfaire jufques à la
portée du canon ; il fut hélé ; mais dans le
moment il força de voiles ; & malgré la
chaffe que l'Anglois prit trop tard , il l'atteignit
& le força de fe rendre à la première
bordée. Ce lougre eft armé de 10 canons
& de 4 pierriers.
» Dans le cours des fix premiers mois de cette
année , écrit- on de la Vera-Cruz , en date du premier
Juillet , il eft entré dans ce Port trente- deux
navires venant de différens Ports , tant de l'Efpagne
que des Indes , & dans ce nombre il y avoit quelques
C 6
:)
( 60 )
vaiffeaux de guerre. Durant ce tems , il en eft parti
trente-cinq pour différentes deſtinations «.
» Depuis deux mois , il règne une épidémie affez
générale de petite vérole & de fièvres malignes . On
a auffi reffenti , les Février , dans la ville d'Oribaza ,
à trente deux lieues d'ici , un tremblement de terre ,
qui n'a point caufé de dommages . Cet accident y
arrive ailez fréquemment à caufe di voifinage d'un
volcan qui brûle continuellement fur le Pic , ou la
montagne d'Oribaza , fur la pente de laquelle la ville
eft fituée. L'élévation de ce volcan eft fi grande , que
les navigateurs le découvrent à foixante lieues en
mer, & qu'il leur fert de fanal pour diriger leur
route «.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 31 Octobre.
DEPUIS le 16 de ce mois les nouvelles de
l'Amérique - Septentrionale ont beaucoup
varié , la Cour reçut ce jour - là des dépêches
apportées par le paquebot le Granville
parti de New Yorck le 6 Septembre & arrivé
à Falmouth le 13 Octobre après une traverſée
orageufe dans laquelle il a été attaqué par
2 Armateurs Américains qu'il a repouffés
après un combat de 3 heures. Ses dépêches
n'ont fourni aucune gazette extraordinaire ,
& pas même un feul article à la gazette
ordinaite de la Cour ; cela n'a pas empêché
les papiers Ministériels d'annoncer l'embarquement
du Chevalier Clinton avec 6 à
7000 hommes pour aller au fecours du
Général Prévot , pendant que: le Général
Comte de Cornwallis cominandoit en fon
x
( 61 )
abfence à New-Yorck. L'Amiral Arbuthnot
devoit escorter les bâtimens de tranfport
avec toute l'efcadre ; mais comment cette
efcadre , dont on connoît la foibleffe , réfiftera
t-elle à la fupériorité du Comte d'Eftaing
elle vient à avoir le malheur de la rencontrer
?
Le filence gardé fur de nouvelles dépêches
expédiées de New-Yorck par le vaiffeau le
Commerce a fait répandre des nouvelles
d'une nature bien oppofée ; loin de pouvoir
porter des fecours au Général Prévoft
le Général Clinton doit être entièrement
occupé de fa propre défenfe. Le Comte
d'Estaing eft arrivé devant New-Yorck , &
voici , dit- on , le plan projetté pour l'attaque
de cette ville.
» Dès que les Francois feront maîtres du Sound ,
un corps de milice tel que M. Washington jugera a
propos de le former , s'affemblera à Fairfield , &
Norwalk ( Villes détruites depuis peu ) , fe rendra de
là à Long -Ifland , ( traveffée qui n'eft que de s
heures ) , & marchera auffi - tôt droit à Brooklyn
vis-à- vis de New York ; de ce poffe ce corps peurs
à l'aide des vaiffeaux François , bombarder &
brûler la ville , pendant que le Général Washington,
avec le gros de l'armée , attaquera Kings - Bridge .
Deux vaiffeaux feulement envoyés au Général Gates ,
fuffiront pour faciliter fon débarquement ; de forte
qu'avant que le Parlement s'affemble , toute l'affaire
de l'Amérique fera probablement terminée .
Depuis l'embrafement de Fairfield & de Norwalk
dans le Connecticut , l'indignation des habitans
de la nouvelle Angleterre , s'eft tellement accrue ,
que la feule Province de Connecticut , a offert au
Congrès 30,000 hommes , pour chaffer entièrement
de l'Amérique les Anglois & les Allemands.
7)
)
( 62 )
Les Américains font fiperfuadés que cette guerre
finira bientôt & que nous reconnoîtrons leur indépendance
, que le Congrès , dans une délibération fecrète
, a déja défigné celui qui fera envoyé à Londres
en qualité de Miniftre des États- Unis «.
On fait les reproches les plus fanglans
aux Miniftres , dans une lettre écrite de
Savanah , le 11 Août.
» On nous avoit promis un renfort de 2500 hommes
que devoit nous amener le Général Grant . Si on
nous eûr tenu parole , la guerre feroit finie au moins
dans toute cette partie Méridionale de l'Amérique.
On a mieux aimé employer ces troupes à prendre
Ste-Lucie pour les y enterrer par milliers. Ce climat
meurtrier nous a emportés 2000 hommes. Pour
avoir voulu faire deux expéditions à la fois , nos Mi.
niftres ont manqué l'une & l'autre. La campagne aura
coûté tout de même 4 millions fter! Mais qu'eft ce
que cela leur fait ? Ils lèvent l'argent fi aisément par
des foufcriptions & en mendiant aux portes ! C'eſt à
l'indécifion de nos Miniftres , à l'inftabilité de nos
Confeils & à l'abfurdité de leurs ordres que nous
devons imputer tous nos malheurs « .
Pour affoiblir , s'il eft poffible , nos allar
mes fur l'état de nos affaires à New-
Yorck , on a répandu que le Comte d'Estaing
avoit été à la Jamaïque ; c'eft nous en donner
fur cette ifle où nous ignorons abfolument
ce qui fe paffe. Nos Négocians en attendent
des lettres depuis deux mois. Les paquebots
le Halifax & le Lord Hide n'arrivent point ;
le Cumberland , parti de cette ifle en Juin ,
y a été renvoyé des ifles du Vent avec des
dépêches de l'Amiral Byron ; & s'il eft arrivé
quelque accident à ces paquebots , on fera
encore fix femaines fans recevoir des nou(
63 )
velles. Jufqu'à ce moment nous ferons dans
l'inquiétude ; la précipitation avec laquelle
on veut fure partir le ' convoi deſtiné pour
cette ifle , eft faite pour l'augmenter. C'eſt
le 29 de ce mois qu'ont dû être affemblés au
nore la fortie de la Tamife les bâtimens
qui doivent y tranſporter des troupes , 10,000
barils de poudre , autant de barils de grappes
de raifin , de boulets ramés , & c. Le s
Novembre prochain eft fixé , dit-on , pour
leur départ , nos Négocians qui voudront
profiter de l'efcorte qu'on donnera à ce
convoi ont été prévenus , & le font plaints
de ce qu'on leur donnoit fi peu de tems. On
leur a répondu qu'on avoit les plus puiffantes
raifons pour preffer leur départ ; cela prouve
que nos Minifttes ont reçu les avis les plus
alarmans. Cependant on ne croit pas que
le convoi mette fitôt à la voile. L'Amiral.
Rodney s'est bien rendu à Portſmouth ; mais
il n'eft pas fûr que les vaiffeaux qu'il doit
emmener avec lui foient encore prêts. Les
befoins de l'Amiral Hardy s'opposent à ce
qu'on puiffe former l'efcadre des ifles auffi
promptement qu'il feroit néceffaire. Il a
mis à la voile avec 37 vaiffeaux de ligne ;
mais le 22 au foir il a reparu devant Ply
mouth , d'où on lui a envoyé un renfort de
4 vaiffeaux de 74 canons & de 2 frégates de
32. Nos papiers en infèrent que fa flotte fe
trouve par ce moyen portée à 41 vaiffeaux ;
mais ils oublient qu'il a été forcé d'en
renvoyers à Spithéad , qui font le Blenheim ,
( 64 )
de go , le Monarque , le Canada , l'Arrogant ,
Intrépide , de 74. Les circonftances peuvent
exiger qu'on lui en donne encore , & dans
ce cas il eft difficile de laiffer partir le Chevalier
Rodney.
» C'eft un fait , dit un de nos papiers , que le fervice
fecret des divers Départemens s'eft monté dans
l'année préfente aux fommes fuivantes.
ག
2
Le Lord Weymouth , Secrétaire d'Etat du
Sud.
Lord Sandwich , Miniſtre de
la Marine .
Lord Amherst , Généraliffime
de terre.
Lord North , Miniftre des
1 Finances...
46,850 liv. ft.
37,500
16,800
169,750
42,600,
• 203,500
Lord Germaine , pour l'Amé
rique.
TOTAL..
•
Si l'on cherche dans les évènemens le profit qui a
été fait par cette énorme dépenfe ; on fera tenté
d'imaginer que ce font la France , l'Espagne & l'Amérique
qui en ont fait les fonds. Si l'on jette un
coup d'oeil fur le tableau de comparaifon fuivant
des pertes refpectives des Puiffances belligérantes ,
cette idée paroîtra encore plus vraisemblable.
Perte de la Grande-Bretagne.
Ferret , de 14 , pris à la Jamaïque , vaiff. & équip.
Pomona , de 28 , à Antigoa , idem.
Repulfe , de 32 , en allant de New-York aux,
Indes Occidentales
, idem .
Acteon , de 28 , brûlé près de Charles - Town
après s'être échoué fur la côte.
Augufta , de 64 , près de Philadelphie.
Veſtal , de 20 , Pegafus , de 16 , perdus aux
bancs de Terre- Neuve , vaiffeaux & équipages.
( 65 )
Merlin , de 18 , brûlé près de Philadelphie , équipage
fauvé.
Cruifer , de 8 , fur la côte de la Caroline , équipage
fauvé.
Savage , de 20 , perdu près de Louisbourg ,
équipage fauvé , à l'exception d'un homme.
Sommerfer , de 64 , près de Boston , avec une
partie de l'équipage.
Minerva , de 32 , prife par une frégate Françoife
près de la Jamaïque.
"
Flora , de 32 , Juno , de 32 , Lark , de 20 , Orpheus
, de 32 , Cerberus , de 28 , King's Fisher
de 16 , brûlés à Rhode- Iſland , pour empêcher
qu'ils ne tombaffent entre les mains du Comte d'Eftaing
, équipages fauvés.
Mermaid , de 28 , perdue près de Philadelphie ,
en tâchant d'échapper à l'efcadre Françoiſe , équipage
fauvé.
Liverpool , de 28 , près de New- York , équipage
fauvé.
Syren , de 28 , près de Rhode Ifland , idem.
Active , de 28 , pris près de la Jamaïque par 2
frégates Françoifes .
Fox , de 32 , dans la Manche par une frégate
idem .
Trial , de 16 , idem.
Lively , de 24 , par des frégates Françoifes.
Mercury , de 24 , perdu près de New-York ;
équipage fauvé.
Otter , de 10 , près de St- Auguftin , idem.
Sénégal , de 20 , pris par le Comte d'Estaing ,
près de Rhode Iſland.
Thunder , bomb. Idem.
Drake , de 16 , par Paul Jones , près de Belfaſt.
Serapis , de 44 , Countess of Scarborough , de
20 , par le même , près de Hull.
Zephir , de 10 , par les François , dans la Méditerranée
.
Ardent , de 64 , près de Plymouth,
( 66 )
Quebec , de 32 , brûlée dans un combat avec la
Surveillante , près d'Oueffant.
Montréal , de 32 , pris par les François , dans la
Méditerranée.
Arethufa , de 32 , perdue près de Breft , équipage
fauvé.
%
Supply, de 26 , Glaſgow , de 20 , brûlés dans
les Indes Occidentales , équipages fauvés..
Cerès , de 16 , prife près d'Antigoa par une frégate
Françoife.
Weazle , de 14 , près de St- Euftache.
York , de 16 , par le Comte d'Estaing à la Grenade.
Zebra , de 16 , près de Bofton.
Swift , de 16 , près de la Virginie.
Total , 44 vaiffeaux de guerre , non compris
plufieurs navires armés , dont le nombre eft à vue
d'oeil de 15 à 17.
Perte des Américains .
Delaware , de 32 , prife près de Philadelphie
par les troupes de terre.
』
Hancok , de 32 , près d'Hallifax par le Rainbow
, de 44 canons.
Randolph , de 36 , fautée en l'air près de la
Barbade , dans un combat contre l'Yarmouth , de
64 canons .
Raleigh , de 32 , pris près de Boſton par l'Expériment
, de so canons & l'Unicorn de 20 .
Warren , de 26 , brûlé à Penobſcot par Sir Geor
ge Collier , avec 16 autres navires armés.
१ Bonne-Homme-Richard , de 40 , coulé bas après
le combat foutenu par Paul Jones contre le Serapis.
Perte des François.
le Cou-
La Licorne , de 32 , la Pallas , de 329
reur , de 14 , pris dans la Manche avant que les
hoftilités fuffent commencées
La Sartine , de 26 , par Sir Edward Vernon dans
les Indes Orientales.
( 67 )
La Prudente , de 36 , par le Ruby , de 64 canons
près de la Jamaïque.
La Danaë , de 32 , par Sir James Wallace , dans
la baie de Cancalle.
L'Oifeau , de 26 , dans la Manche par l'Apollo ,
de 32 canons.
Perte des Efpagnols.
Santa Ammonica , de 26 , prife près des Açores
par la Pearl , de 32 canons.
Total , 14 vaiffeaux de guerre tout compris .
La balance eft , comme on le voit contre l'Angleterre
, dans la proportion de 3 à 1.
Ce fut le 15 de ce mois que l'Amiral Byron
parut , pour la premiere fois , à la Cour ,
fa
fanté ne lui avoit pas encore permis de s'y
préfenter depuis fon retour des Indes Occidentales.
On dit qu'il fut reçu de S. M. de
la maniere la plus gracieufe ; la conférence
qu'il eut avec elle dura jufqu'à 5 heures &
demic . On prétend qu'il s'eft plaint du Lord
Macartney qu'il accufe d'avoir fait trop peu
de défenfe dans l'ifle de la Grenade . Celuici
eſt attendu pour ſe juſtifier ; il a obtenu
de la Cour de France la permiffion de s'abfenter
fur fa parole.
Le Régiment de Cavalerie légère que comman
doit le Général Burgoyne , vient d'être donné au
Colonel Harcourt qui enleva , il y a deux ans
le Général Lée en Amérique. Le revenu des emplois
militaires de ce Général , étoit de 500 liv. fterl.
Voici ce que dit un de nos papiers de la caufe de
fa démillion. Il n'eft pas vrai , comme on l'a
dit , qu'il l'ait donnée parce qu'il avoit reçu du Roi
l'ordre précis de retourner en Amérique. Les Miniftres
fe font bien gardés de lui faire donner un
pareil ordre. La lettre qu'il en a reçue portoit atteinte
93
( 68 )
à fon honneur , & c'est ce qui l'a décidé à demander
le Confeil de guerre qui lui a été refufé. On
a dédaigné auffi l'offre qu'il a faite de fes fervices
pour la défenfe de fon pays . Dans cette pofition , il
a jugé indigne de lui de recevoir plus long tems
du public un falaire qu'il ne pouvoit pas fe flatter
de gagner. Il fera publié inceffamment un Mémoire.
pour inftruire la Nation de fon affaire!
Les Armateurs de Pool ont reçu de fâcheufes
nouvelles de Terre -Neuve. Leur
pêcherie a fort mal réuffi cette année. Les
François & les Américains ont enlevé prefque
la moitié de leurs vaiffeaux , & fait les
plus grands dégâts fur les côtes de l'ifle . Le
profit leur a été enlevé par les affurances ; &
les habitans font actuellement défolés par la
famine.
Une lettre de Bencole , dans les Indes orientales
en date du 17 Décembre dernier , porte que cette
Ifle a été dans le plus grand danger par une conf
piration tramée par les habitans qui avoient réfolu
de malacrer to is des Anglois qui s'y trouvoient, Le
Raja Elam étoit le principal auteur de cette conf
piration ; elle a été heureufement découverte peu
de tems avant fon exécution ; on s'eft faifi de ce
Raja , qui a été mis en prifon pour être transporté
en Angleterre fur le vaiffeau de la Compagnie des,
In des Orientales The Queen , aux ordres du Capitaine
Donglas.
Les Miniftres n'ont ceffé de nous faire affurer
par les papiers publics , que Gibraltar
étoit dans le meilleur état de défenſe . Cepen
dant il eft de fait que le Panthère de 60 ca-
, le feul vaiffeau que nous ayons actuel.
lement dans la Méditerranée , a été obligé de
donner tous fes canons pour établir une batnons
,
( 69 )
terie fur le roc , tant la place étoit dénuée
d'artillerie en état de fervir. Des Miniftres
capables de laiffer Plymouth dans l'abandon
où nous l'avons vu , n'ont pas dû prendre
plus de foin de Gibraltar.
Au milieu des embarras qui nous enveloppent
au dehors , nous en éprouvons au- dedans
qui ne font pas d'une nature moins allarmante.
L'Irlande que nous n'avons ceffe
de mécontenter , & avec laquelle nous avons
cherché à temporifer , paroît aujourd'hui
décidée à fe faire rendre la juftice qu'elle eft
en droit d'attendre. On a remarqué qu'elle a
commencé , comme l'Amérique , par deman
der le redreffement de quelques griefs ; elle à
fait pafler fucceffivement un grand nombre
de requêtes & de fuppliques auxquelles on
n'a fait que des réponses vagues ; on lui a
donné des espérances éloignées , quand fa
fitúation exigeoit des fecours prochains .
Ces lenteurs , d'autant plus défagréables que le
peuple en fouffroit , ont donné de l'humeur , & caufe
les , affociations pour ſe paffer de toute efpèce de
marchandifes d'Angleterre , ce qui , fans foulager
les Irlandois , a occafionné un deficit dans le débit
des manufactores de celle- ci . Il s'eft fait enfuite
des affociations militaires pour la défenſe du Royaume
, dans lequel le Gouvernement Britannique cft
obligé d'entretenir 12,000 hommes qui s'étoient
trouvés réduits à 2000 fous l'adminiftration du
Come d'Harcourt. Ces allociations ont formé des
compagnics indépendantes qui , felon les derniers
états envoyés à la Cour , ne montent pas à moins
de 46,000 hommes . L'Irlande , avec ces forces
en état de s'oppofer aux attaques qu'elle pourroit
?
( 70 )
•
éprouver du dehors ou du dedans , a fenti qu'elle
pouvoit faire valoir fes droits. Elle demande la
liberté abfolue du commerce , comme le feul moyen
de faire finir la mifère fous laquelle fes habitans
font opprimés ; elle a fur- tout cru pouvoir exprimer
fortement ce qu'elle penfoir depuis long tems ,
que ce n eft pas du Parlement d'Angleterre qu'elle
doit recevoir des loix ; qu'elle a un Parlement ,
féparé , des Cours de Juftice féparées ; que la Nation
affemblée doit par elle même établir des loix
pour étendre , améliorer fon commerce , fe refufer
aux loix reftrictives de la Grande- Bretagne ; qu'elle
eft indépendante de ce Parlement étranger , & que
le pouvoir exécuteur qui réfide dans la perfonne
du Roi , ne peut donner d'exercice dans le Royaume
à aucune autre loi qu'à celles rédigées par le Parlement
d'Irlande.
Avant l'ouverture de ce Parlement , le
Comté de Gallovay avoit arrêté des inftructions
à fes représentans , par lefquelles il
leur eft recommandé de ne voter aucun fubfide
pour un terme plus long que celui de 6
mois. La ville de Dublin avoit pris la même
réfolution ; d'autres lieux les ont imités ; tous
femblent avoir prévu que l'affaire du fubfidé
pourroit paffer avant la réponſe du Roi à la
demande qui lui a été faite de la liberté du
commerce. Le Comté de Vexford a auffi arrêté
que tout marchand qui tirera du dehors
un feul des articles qui peuvent fe manufac→
turer en Irlande , fera regardé comme l'ennemi
de fon pays , & qu'on s'interdira toute
communication avec lui. Le même anathême
a été prononcé contre quiconque , le pouvant,
ne prendra point parti dans quelqu'un des
( 71 )
corps d'affociations militaires , ou n'y four
nira pas un homme à fa place.
rea
Si le Roi , lit on dans une lettre de Dublin ,
fufoit de ftatuer fur nos demandes pour attendre qu'il
eût confulté le Parlement Britannique ; le nôtre s'ajourneroit
de huitaine en huitaine , jufqu'à ce qu'il
eût reçu une réponſe définitive . Il ne traiteroit pendant
ce tems aucune affaire , & n'octroyeroit pas un
feul cheling pour les frais de l'administration ; fi la décifion
tardoit quelques mois à venir, alors tous les impôts
cefferoient au 25 Décembre , excepté ceux dont
les produits font hypothéqués à des emprunts ; l'armée
du Roi en Irlande feroit licentiée , ou obligée
de vivre comme elle pourroit «.
S'il faut en croire quelques amis des Miniftres
, on fera bientôt d'accord de part &
d'autre. Plufieurs taxes oppreffives feront retirées
. On fubviendra à certains deficit par
des taxes fur les terres , & fur les biens dont
les propriétaires vivent hors du Royaume ;
& moyennant quelques équivalens pécuniaires
que l'Irlande fera compter à la trésorerie ,
on l'admettra à participer aux avantages de
l'Angleterre dans le commerce & les manufactures.
On ne doute pas qu'en effet le Miniſtère
ne fonge à fatisfaire ce Royaume. Il a
fous les yeux les effets funeftes de fon
obftination à mécontenter les Colonies ; il les
a détachées pour jamais de l'Empire Britannique
; & l'Irlande n'y tient peut être actuel,
lement que par un fil facile à couper ; la manière
dont elle parle , fa fermeté , fes forces
qu'on ne peut fe déguifer , & qui font réellement
celles de la Nation & non celles du
Gouvernement , tout impofe la loi d'em(
72 )
ployer à fon égard la modération dont il feroit
à fouhaiter qu'on eût ufé à l'égard de
'Amérique , mais cet accommodement fi
néceffaire , par les conféquences du refus
paroît dur à la Grande-Bretagne.
» On commence déja à infinuer aux Irlandois ,
qu'il n'eft pas poffible qu'on leur accorde une parfaite
& abfolue liberté de commerce ; & que s'ils veulent
obtenir les redreffemens qui leur font réellement dûs
à titre de juftice & de reconnoiffance , de la part de
la Grande- Bretagne , il faut qu'ils fouffrent quelques
reftrictions à cette liberté , comme par exemple une
limitation dans le nombre de leurs bâtimens de com
merce ainfi que dans le tonnage de ces bâtimens. La
pofition des ports d'Irlande donne à ce Royaume
un avantage prodigieux pour le commerce, fur ceux
la Grande Bretagne , pour les parties les plus intéreffantes
du globe. Les vaiffeaux auroient fait la moitié
de leur route avant que ceux de Londres , démarrés
à la même heure , fuffent fortis de la Tamife. Si on
joint à cette confidération le bas prix des provifions
& de la main - d'oeuvre en Irlande , on voit qu'il
feroit impoflible aux Anglois de foutenir la concurrence
«<.
Fin du Mémoire Juftificatifde la Cour de Londres,
Les ennemis fecrets de la paix de la Grande- Bre-.
tagne , & peut-être de la France même , eurentcependant
l'adreffe criminelle de periuader à S. M.
Très-Chrétienne qu'elle pouvoit , fans vicler la foi
des Traités , déclarer publiquement qu'elle recevoir
au nombre de fes Alliés les fujets révoltés d'un
Roi , fon voifin & fon allié . Les profeffions d'ami-,
tié , dont on accompagna cette Déclaration que le
Marquis de Noailles fut chargé de faire à la Cour
de Londres , ne fervoient qu'à aggraver, l'infolte
par l'injure , & il étoit réſervé à la France de fe
vanter de fes difpofitions pacifiques dans l'inſtant
même que fon ambition lui infpira d'exécuter &
d'avouer
( 73 )
و د
d'avouer un acte de perfidie fans exemple dans l'hif
toire des Nations. Cependant tel eft le langage
» que la Cour de Verfailles ofe encore fe permettre ;
cependant ce feroit s'abufer de croire que c'eſt la
» reconnoiflance que le Roi a fait de l'Indépendance
» des Treize Etats - Unis de l'Amérique- Septentrioɔnale
, qui a irrité le Roi d'Angleterre ; Ce Prince
n'ignore pas fans doute tous les exemples de ce
genré que fourniffent les Annales Britanniques , &
5 même fon propre règne «. Jamais ces exemples
prétendus n'ont exifté . Jamais le Roi n'a reconnu
Hindépendance d'un peuple qui avoit fecoué le joug
de fon Prince légitime ; & il eft trifte fans doute
que les Miniftres de S. M. Très- Chrétienne aient
furpris la Religion de leur Souverain , pour couvrir
d'un nom auffi refpectable des affertions fans fondement
& fans vraisemblance , qui font démenties
par le fouvenir de l'Europe entière.
Au commencement des difputes qui s'élevoient
entre la Grande- Bretagne & fes Colonies , la Cour
de Verfailles déclara qu'elle ne prétendoit point être
juge de la querelle ; & fon ignorance des principes
de la Conftitution Britannique , auffi - bien que
des priviléges & des obligations des Colonies , auroit
dû l'engager à perfifter toujours dans une déclaration
auffi fage & modefte. Elle fe feroit épargné
la honte de tranferire les Manifeftes du Congrès
Américain & de prononcer aujourd'hui , » que les
ود
procédés de la Cour de Londres forcèrent les anciennes
Colonies de recourir à la voie des armes
» pour maintenir leurs Droits , leurs Priviléges &
» leur Liberté «. Ces vains prétextes ont déja été
refutés de la manière la plus convaincante , & les
Droits de la Grande- Bretagne fur ce peuple révolté ,
fes bienfaits , & fa longue patience , ont été déja
prouvés par la raifon & par les faits . Il fuffit ici de
remarquer , que la France ne peut fe prévaloir de
l'injuftice qu'elle reproche à la Cour de Londres
13 Novembre 1779.
'd
( 74 )
fans introduire dans la Jurifprudence de l'Europe des
maximes auffi nouvelles qu'elles feroient fauffes &
dangereufes ; fans fuppofer que les difputes qui
s'élèvent au fein d'un Etat indépendant & Souverain
font foumises à la jurifdiétion d'un Prince étranger,
& que ce Prince peut évoquer à fon Tribunal
fes Alliés, & leurs fujets révoltés , pour juftifier la
conduite du peuple qui s'eſt affranchi des devoirs de
l'obéiffance légitime. Les Miniftres du Roi Très-
Chrétien s'appercevront peut-être un jour que l'am
bition leur a fait oublier les intérêts & les Droits
de tous les Souverains. L'approbation que la Cour
de Versailles vient de donner à la révolte des Colonies
Angloifes , ne lui permettroit pas de blâmer le
foulèvement de les propres fujets dans le Nouveau
Monde , ou de ceux de l'Espagne , qui auroient des
motifs bien plus puiffans pour fuivre le même exemple
, s'ils n'en étoient point détournés par la vue des
calamités dans lesquelles ces malheureufes Colonies
fe font précipitées. Mais la France elle- même paroît
fentir la foibleffe , le danger & l'indécence de ces
prétentions , & fe relâchant dans la Déclaration du
Marquis de Noailles , auffi-bien que dans le dernier
Manifefte fur le Droit de l'Indépendance , elle fe
contente de foutenir que les Colonies révoltées
jouiffoient dans le fait de cette Indépendance qu'elles
s'étoient donnée ; que l'Angleterre même l'avoit
en quelque forte reconnue elle - même , en laiſſant
fubfifter des Actes qui tiennent à la Souveraineté , &
qu'ainfi la France , fans violer la paix , pouvoit conclure
un Traité d'Amitié & de Commerce avec les
Etats- Unis de l'Amérique- Septentrionale . Voici de
quelle manière la Grande-Bretagne avoit reconnu
cette Indépendance également imaginaire dans le
Droit & dans le Fait , Deux ans ne s'étoient pas en❤ -
core paffés , depuis le jour que les Rebelles avoient
déclaré leur Réfolution criminelle de fecouer le joug
de la Mère-Patric , & ce terme avoit été rempli par
les évènemens d'une guerre fanglante & opiniâtre.
( 75 )
Les fuccès avoient été balancés ; mais l'Année du
Roi qui occupoit les plus importantes des Villes
maritimes , continuoit toujours de menacer les Provinces
intérieures ; le pavillon Anglois régnoit fur
toutes les mers de l'Amérique ; & le rétabliſſement
de fa dépendance légitime étoit pofé comme la condition
indifpenfable de la paix que la Grande Bretagne
offroit à des fujets révoltés , dont elle refpec
toit les Droits , les Intérêts & même les Préjugés.
La Cour de Verfailles qui annonce avec tant de fimplicité
& de franchiſe , le Traité figné avec ces prétendus
Etats de l'Amérique , qu'elle trouvoit dans
une fituation indépendante , avoit feule contribué
par fes fecours clandeftins à nourrir le feu de la révolte
, & ce fut la crainte de la paix' qui engagea la
France à fe fervir du bruit de cette Alliance , com
me du moyen le plus efficace pour enflammer les
efprits des peuples qui commençoient déjà à ouvrir
les yeux fur les fuites malheureufes de la révolte ,
la tyrannie de leurs nouveaux Chefs , & les difpofi
tions paternelles de leur Souverain légitime .
Dans ces circonftances il eft impoffible de nier ,
fans infulter trop groffierement à la raiſon & à la
vérité , que la déclaration du Marquis de Noailles
du 13 Mars de l'année derniere , ne dût être reçue
comme une véritable déclaration de guerre de
du Roi Très - Chrétien ; & les affurances ,
qu'il avoit pris des mefures éventuelles avec les
» Etats- Unis de l'Amérique , pour foutenir la li-
»berté d'un Commerce , qui avoit tant de fois excila
part
ל כ
té les plaintes légitimes de la Grande-Bretagne , «
autorifoient le Roi à confidérer dès ce moment la
France au nombre de fes ennemis. La Cour de
Verſailles ne peut pas s'empêcher de reconnoître
que le Roi d'Angleterre après avoir rappellé fon
Ambaffadeur , dénonça à fon Parlement la dé.
marché de S. M comme un acte d'hoftilité , com-
» me une agreffion formelle & préméditée «. Telle
d2
( 76 )
fut , il eft vrai , la déclaration que l'honneur & la
juftice exigèrent du Roi , & qu'il communiqua fans
délai à tous fes Miniftres dans les différentes Cours
de l'Europe , pour juftifier d'avance les effets d'un
reffentiment légitime. Dès lors il eft affez inutile
de rechercher les ordres qui furent envoyés aux
Indes Orientales , de marquer le jour précis auquel
les flottes d'Angleterre , ou de France fortirent de
lears Ports refpectifs , ou d'examiner les circonftances
de la prife de la Belle- Poule & de deux
autres frégates qui furent effectivement enlevées
à la vue même des côtes de la France . Dès-lors le
reproche qu'on fe permet de faire au Roi d'avoir
fi long-tems fufpendu la déclaration formelle de la
- Guerre , s'évanouit de lui-même. Ces déclarations
ne font que des moyens dont les Nations font réciproquement
convenues pour éviter la trahison &
la furprife ; mais les cérémonies qui annoncent ce
changement terrible de la paix & de la guerre
les hérants , les proclamations , les Manifeftes ,
ne font jamais néceffaires , & ne font pas toujours
les mêmes. La déclaration du Marquis de Noailles
fut le fignal de l'infraction publique de la paix :
le Roi proclama fúr-le-champ à toutes les Nations
qu'il acceptoit la guerre que la France lui offroit
les démarches ultérieures de S. M. étoient du reffort
de fa prudence , plutôt que de fa juftice , &
'Europe peut juger maintenant fi la Cour de Londres
manquoit de moyens pour juftifier une déclaration
de guerre , & fi elle n'ofoit pas accuſer
publiquement la France d'être l'Agreffeur. Puifque
l'alliance de la France avec fes Colonies révoltées
de l'Amérique avoit été une infraction manifefte
de la paix & le motif légitime de la guerre , la
Cour de Verfailles devoit naturellement s'attendre
qu'à la premiere propofition d'un accommodement
eutre les deux Couronnes , le Roi exigeroit de
fa part qu'on lui accordât une jufte fatisfaction
fur un objet fi important , & que la France re(
77 )
nonçar à ces liaifons qui avoient forcé S. M.
prendre les armes . La furprife affectée les
que
Miniftres du Roi Très- Chrétien font paroître aujourd'hui
fur la fermeté de la Cour de Londres
cft affez conforme à l'orgueil qui leur dicta les
conditions de paix que les plus grands fuccès auroient
à peine juftifiées ; & la propofition qu'ils
hazardèrent pour engager le Roi à retirer les trous
pes de l'Amérique , & a reconnoître l'indépendance
de fes Sujets révoltés , ne pouvoit qu'exciter l'étonnement
& l'indignation de S. M. Le peu d'ouverture
que la Cour de Verfailles trouva à une
efpérance aufli vaine , l'obligea bien - tôt à fe replier
d'une autre manière ; elle a proposé par l'entremiſe
de la Cour de Madrid , un projet d'accommodement
moins offenfant peut- être dans la forme
, mais auffi peu admiffible par le fonds Le
Roi Catholique , avec le confentement de la France
, communiqua aux Miniftres du Roi la propofition
d'une trève à longues années , ou bien d'une
fufpenfion générale & indéfinie de toutes hoftilités ,
pendant laquelle les Colonies révoltées , les prétendus
Etats-Unis de l'Amérique- Septentrionale,
feroient traités comme indépendans de fait. La réflexion
la plus fimple fuffit pour découvrir l'artifice
de ce projet infidieux , & pour juftifier aux
yeux de l'Europe le refus du Roi . Entre les Souverains
qui fe reconnoiffent , mais qui fe combattent
, les trèves à longues années , les fufpenfions
d'hoftilités font les moyens doux & falutaires
pour applanir les difficultés qui s'opposent à
l'entière , conclufion d'une paix qu'on renvoie fans
difgrace & fans danger à un moment plus favorable.
Mais dans la querelle domeftique de la Grande-
Bretagne & de fes Colonies , la Souveraineté
même , l'indépendance de droit ou de fait , eft
l'objet de la difpute ; & la dignité du Roi ne -iui
permettoit point d'accepter ces propofitions qui
d 3
( 78 )
accordoient dès l'année de la négociation , tout ce
qui pouvoit contenter l'ambition des Américains
rebelles , pendant qu'elles exigèrent de S. M. que
fans aucune ftipulation en fa faveur , elle fe défiftât
pendant un terme long ou indéfini des prétentions
les plus légitimes. La Cour de Verſailles
daignoit , il eft vrai , confentir , que celle de Londres
traitât avec le Congrès , foit directement ,
foit par l'entremife du Roi d'Eſpagne. S. M. affurément
ne s'abbaiffera point jufqu'à fe plaindre
de cet orgueil , qui femble lui accorder comme une
grace la permiflion de traiter directement avec les Stjets
rebelles. Mais fi les Américains eux- mêmes
ne font pas aveuglés par la paffion & la prévention
, ils verront clairement dans le procédé de
la France que leurs nouveaux alliés deviendront
bientôt leurs tyrans ; & que cette indépendance prétendue
, achetée par tant de malheurs & tant de
fang , feroit foumife à la volonté defpotique d'une
Cour étrangère.
Si la France pouvoit vérifier cet empreffement
qu'elle attribue à la Cour de Londres , à rechercher
la médiation de l'Espagne , un pareil empreffement
ferviroir à prouver la jufte confiance.
du Roi dans la bonté de fa cauſe , & fon eftime
pour une Nation généreufe qui a toujours méprifé
la fraude & la perfidie. Mais la Cour de
Londres eft forcée à convenir que la médiation
lui fut offerte par les Miniftres du Roi Catholique ,
& qu'elle n'a d'autre mérite que celui d'avoir fait
paroître dans toutes les occafions une inclination
vive & fincère de délivrer fes Sujets & même tes
ennemis du fléau de la guerre. La conduite de la
Cour de Madrid pendant cette négociation fit bientôt
connoître au Roi qu'un médiateur qui oublioit
fés intérêts les plus chers pour fe livrer à l'ambition
& au reffentiment d'une Puiffance étrangere ,
feroit incapable de propofer un accommodement
für ou honorable. L'expérience confirma ces foup(
79 )
çons : le projet injufte & inadmiffible qu'on vient
d'expofer fut le feul fruit de la médiation. Et l'inftant
même que les Miniftres du Roi Catholique
offroient avec les profeffions les plus défintéresfées
, fa Capitale , fes bons offices , la garantie pour
faciliter la conclufion du Traité , ils laiffèrent entrevoir
dans le fonds de l'obfcurité , de nouveaux
fujets de difcuffion qui regardoient particulièrement
l'Espagne , mais fur lefquels ils refufèrent
toujours de s'expliquer. Le refus de S. M. d'ac
céder à l'Ultimatum de la Cour de Madrid fut
accompagné de tous les ménagemens & de tous
les égards convenables ; & à moins que cette Cour
ne s'arrogeât le droit de dicter les conditions de
paix à un voifin indépendant & refpectable , il
ne fe paffa rien dans cette conjoncture qui dût altérer
l'harmonie des deux Couronnes . Mais les démarches
offenfives de l'Espagne , qu'elle n'a jamais
pu revêtir des plus foibles apparences de l'équité,
montrèrent bien-tôt que fa réſolution étoit déjà prife,
& qué cette réfolution lui avoit été infpirée par
le Ministère François , qui n'avoit retardé la déclaration
de la Cour de Madrid , que dans l'efpérance
de porter fous le mafque de l'amitié
coup mortel à l'honneur & à l'intérêt de la Grande-
Bretagne.
4
un
Tels font les ennemis injuftes & ambitieux qui
ont méprifé la foi des traités pour violer la tranquillité
publique , & contre lefquels le Roi défend
maintenant les droits de fa Couronne & de fon
Peuple. L'évènement eft encore dans la main du
Tout-Puiffant ; mais S. M. , qui fe confie avec une
affurance ferme , mais humble , dans la protection
divine , fe perfuade que les voeux de l'Europe appuyeront
la juftice de fa caufe , & applaudiront
au fuccès de fes armes , qui n'ont point d'autre
objet que de rétablir le repos des Nations fur
une bafe folide & inébranlable «<.
d 4
( 80 )
FRANCE.
De VERSAILLES , le 9 Novembre.
و
MADAME Adélaïde , Madame Victoire &
Madame Sophie de France ont été paffer quelques
jours à Choify , d'où elles retourneront
à leur château de Bellevue où elles refteront
jufqu'au 25 de ce mois.
La petite vérole de Madame Elifabeth a
eu fon cours ordinaire. L'éruption s'eft faite
paiſiblement , le 2 elle étoit complette , les
boutons ont groffi , & ont paffé par tous les
degrés de la manière la plus favorable qu'on
pouvoit fouhaiter .
Le jour de la Touffaint , le Roi , la Reine ,
Monfieur , Madame , Monfeigneur le Comte
& Madame la Comteffe d'Artois , affiftèrent
dans la Chapelle du château à la Grand'Meffe
qui fut chantée par la Mufique du Roi . L'Evêque
de Fréjus officia pontificalement ; la Comteffe
de Cayla fit la quête. L'après - midi la
Cour affifta aux Vêprès après avoir entendu
le fermon prononcé par l'Abbé Faucher.
De PARIS , le 9 Novembre.
LES Vents contraires ont retenu les flottes
combinées à la rade de Breft , & les ont empêché
de fuivre les frégates la Diane , la
Terphicore , la Néreïde , l'Aigrette & la Gentille
qui avoient appareillé le 23 du mois
dernier. Dès le lendemain tout étoit prêt ; il
n'y avoit plus que le dernier fignal à donner
( 81 )
au premier vent favorable. L'armée a cette
fois à fa fuite un vaiffeau de 64 canons deſtiné
à lui fervir d'hopital ; il eft , dit - on , commandé
par un Capitaine marchand qui n'a
ni grade ni uniforme , & a à bord 3 Méde- 3
cins & 30 Chirurgiens. Le courier qui doit
apporter ici la nouvelle de fon départ , eft
attendu de jour en jour. D. Louis de Cordova
, à la fin de la campagne , ne retournera
, dit-on , à Cadix qu'avec 12 vaiffeaux ,
les 24 autres refteront en France.
On dit que l'efcadre Angloife , fous les
ordres de l'Amiral Hardy , après avoir appareillé
le 22 Octobre , eft rentrée le 25 à Plymouth.
On a donné les détails du combat de la
Surveillante avec le Québec ; celui du cutter
du Roi l'Expédition , commandé par le Vicomte
de Roquefeuil , qui accompagnoit
la Surveillante , contre le cutter Anglois le
Rambler , offre les fuivans :
Le combat s'engagea entre les deux cutters un
peut avant midi , à la portée du piftolet : leur artillerie
étoit à peu-près égale ; mais le Rambler avoit
une moufqueterie très - fupérieure par le nombre ; la
proximité des bâtimens & l'élévation de fon bord
en augmentoient encore l'effet . L'action ſe foutint avec
une grande vivacité de part & d'autre. A une heure
un quart les frégates fur lefquelles le Vicomte de Roquefeuil
avoit toujours les yeux , furent l'une & l'autre
complettement démâtées : le feu du Rambler
commençoit à diminuer fenfibleinent, celui de l'Expédition
fe foutenoit malgré le nombre des bleffés ;
mais le Vicomte de Roquefeuil crut devoir abandonner
l'avantage du combat pour aller au fecours de
d5
( 82 )
la Surveillante , à qui il fut de la plus grande utilité
pour la remorquer jufqu'au port de Breft. L'Expér
dition a eu 3 hommes tués & 14 bleffés. Du nombre
des premiers eft M. le Prince , Lieutenant de frégate
auxiliaire , embarqué fur ce bâtiment en qualité de
fecond.
Les frégates la Concorde & la Gloire , commandées
par le Chevalier de Cardaillac & le fieur de
Bauvre , Lieutenans de vaiffeau , fe font emparées ,
dans une croiſière , d'un cutter de Douvres , de 18
canons & 72 hommes d'équipage , qui a été conduit
au port de Breft .
Les Colonels qui viennent d'être nommés ,
font MM. le Prince de Broglie , Comte François
d'Efcars , Chevalier de Baffompierre ,
Comte de Reuilly , Vidame Vaffé , Chevalier
de Damas , Chevalier de Raftignac , Marquis
de Nicolaï , Marquis de Praflin , Comte
du Canillac ,Vicomte de Rochainbau , Comte
de Chabot , Marquis de Lameth , Chevalier
de Puifégur , Comte de Marmier & Marquis
de Champcenet.
Les fervices effentiels , écrit. on de Dunkerque ,
`qu'a rendus dans fes différentes croifières M. Royer,
Capitaine du corfaire le Commandant de Dunkerque,
les preuves de bravoure & d'intelligence qu'il a don-
-nées , le grand nombre de Matelots ennemis qu'il a
amenés dans nos Ports , ont porté S. M. à le nommer
Lieutenant de les frégates , avec 800 liv. d'appointement.
Une récompenfe auffi honorable ne manquera
pas d'exciter la plus vive émulation parmi les
Officiers de nos corfaires . Les troupes qui formoient
le camp voifin de cette ville , ont été cantonnées dans
les environs ; elles peuvent être raffemblées au premier
avis ; car nous croyons qu'on peut defcendre
en Angleterre en tout temps. Le Quartier général
cft toujours à St - Omer «.
( 83 )
On eſt toujours dans la même incertitude
au fujet du vaiffeau de guerre le Fier , ainfi
que des autres bâtimens de la flotte de St-
Domingue ; on fait feulement qu'il eft arrivé
à St-Ander un navire de ce convoi , ayant à
bord quelques hommes des équipages des
deux vaiffeaux qui ont péri.
Selon quelques nouvelles , il s'eft fait ſentir
à la Martinique le 28 Août dernier un
ouragan qui a caufé beaucoup de domimages ,
mais moins confidérables cependant qu'on
ne les a d'abord peints. Le quartier de St-
Pierre eft , dit- on , celui qui a été le plus maltraité,
quoique le Fort-Royal ait peu fouffert.
Les lettres de Cadix parlent toujours des
préparatifs faits pour le fiége de Gibraltar ;
il paroît que le feu des Efpagnols ne commencera
pas auffi-tôt qu'on l'avoit penfé ; les
batteries ne feront prêtes que pour le lendemain
de la Touffaint.
Nos Lecteurs fe rappellent l'aventure fingulière
& funefte de M. Charton , Directeur
de la Pofte à Dun- le - Roi , dont nous avons
rendu compte ( 1 ) . On vient de nous adreffer
de Sens les détails d'un évènement ſemblable
, arrivé le 29 Janvier 1776 , à M. Lionne
& à fon frère. Les fcélérats dont ils furent
les victimes , font vraisemblablement les
mêmes qui ont dépouillé M. Charton . Nous
nous empreffons de tranfcrire cette Relation
, comme un avis aux voyageurs de fe
défier des inconnus qu'ils rencontrent fur
( ) Journal du 18 Septembre , page 134 .
d 6
( 84 )
leur route , & qui cherchent à fe lier avec
eux. Nous laillons parler M. Lionne.
Nous ne faifions que fortir d'Auxerre , mon
frere à pied , & moi à cheval , pour nous rendre à
Sens , où je fuis établi , lorfque nous fumes accoftés
de deux Cavaliers , dont l'un nous dit qu'il lui fembloit
connoître mon frère pour un Marchand de la
Ville que nous quittions . L'honnêteté apparente , &
la mife avantageufe de ces Meffieurs , nous infpirèrent
de la confiance pour les confirmer dans cette
opinion ; l'autre Cavalier fe donnant pour un riche
Fabriquant , nous dit qu'il feroit dans le cas de
fournir à mon frere des marchandifes à très-bon
compte. Nous continuions la même route , en converfant
ainfi fur le commerce , lors qu'à deux lieues
plus loin , un troifième Cavalier , courant bride abattue
, laiffa tomber fon chapeau par terre après nous
avoir paffés de quelques pas ; ce léger accident lui
fervit de prétexte pour lier converfation , & continuer
la route avec nous , fans paroître de la connoiffance
des deux premiers. Chemin faifant , ces
Meffieurs parloient fouvent de jeux & de gageures ,
& le propofèrent plufieurs fois des paris de cent pièces
d'or , à qui fe rendroit le plus vite aux différens endroits
que nous rencontrions fur la route. Ils s'arrêtèrent
pour dîner , à Ville - Chien , où nous ref
tames long-tems ; mais comme ni moi ni mon frere
D'avions voulu rien prendre , fuivant notre ufage ,
ces Meffieurs propofèrent de nous réchauffer au
moins d'une rôtie de vin avec du fucre , afin de
pouffer notre journée gaiment jufqu'au foir. Cela
étant accepté, mon frere & moi bûmes de cebreuva
ge fatal , dans des verres que ces Meffieurs nous préfentèrent
avec les mêmes cérémonies qu'ils ont préfenté
le verre de biere empoisonnée à M. Charton . Quel
ques inftans après , nous nous remimes en route ;
mais à trois quarts de lieues plus loin , & comme
le jour commençoit à finir ; mon frere qui avoit bu
dans un plus grand verre qie . moi , fè trouva le
( 85 )
à
&
premier incommodé. Auffi-tôt ces Meffieurs feignant
de le fecourir , l'entourèrent tous les trois , le prénant
fous les bras , le couchent , le relèvent ,
dans ce moment lui prennent une très -belle montre
d'or , un couteau-de - chaffe garni en argent , & 38
louis d'or qu'il avoit fur lui , fans que je me doutaffe
de ce qu'ils faifoient , ayant déjà moi- même la
raifon troublée , & étant dans un état femblable à
un homme à moitié éveillé ; cependant comme jë
ne leur parroiffois pas apparemment affez pris , &
que j'étois d'ailleurs muni d'un piftolet d'arçon , ils
ne jugèrent pas propos de me faire dans ce moment
la même opération ; ils mirent mon frere en
croupe derrière l'un d'eux , & comme un inftant
après nous nous trouvames dans Ville- Vaillier , ils
nous y laiffèrent à la porte d'un Aubergifte , à qui
ils dirent que nous étions incommodés d'un excès de
débauche. Depuis ce moment non- feulement , je
ne fais ce que font devenus ces trois fcélérats , mais
je pourrois même à peine rendre compte de ce qui
s'eft paflé jufqu'au lendemain après-midi que nous
nous trouvâmes mon frere & moi dans les prifons
-de Sens , où l'on nous avoit conduits comme des
voleurs. Le poifon que nous avions pris , étoit un
filtre qui nous avoit fait perdre entièrement la raifon.
Tantôt nous tombions comme évanouis , tan,
tôt nous fortions de l'engourdiffement par des frayeurs
terribles , croyant voir des ombres & des fantômes
, qui nous faifoient entrer dans d'étranges
accès de fureur . Dans la chambre que l'Aubergifte ,
nommé Guéranger , nous avoit donnée , nous ne
nous reconnoiffions plus , mon frere & moi ; nous
nous femblions des fpectres & des fantômes , &
dans cette épouvante mutuelle , nous avons manqué
plufieurs fois de nous tuer . Cependant , je ne fais
à quelle heure du foir , je fus ému par le fon de
la voix de mon frere , dont les cris en- dehors avoient
frappé mes oreilles : fans favoir où j'étois , ni ce
que je faifois , je fautai par une fenêtre à 8 ou 9
( 86 )
pieds du fol , pour aller à fon fecours ; mon frere
étoit en effet entre les mains de plufieurs hommes
qui fembloient vouloir le fuir , en difant que nous
étions des voleurs , & ces brutaux dans cette opinion
, l'avoient affommé de coups ; je m'imaginois
que ces gens étoient eux-mêmes des voleurs , &
le piftolet à la main je les conjurois de lâcher mon
frere ; mais je perdis à l'inftant la raiſon & le fentiment
; ces gens devenus nos maîtres , nous renfermèrent
à la clef dans notre chambre , où nous
paflames une nuit fort agitée. Dans le délire où
nous étions , le Cabaretier imbécille , nous prenant
pour des voleurs , avoit envoyé, avertir la Maréchauffée
de Joigny , qui arriva avant le jour. Comme
nous n'étions pas en état de rendre aucune raifon
de nos malheurs , fur les foupçons de l'Aubergifte ,
& fur les plaintes qu'il fit du bruit que nous avions
caufé inocemment dans fa maiſon , nous fumes conduits
à demi morts dans les prifons de Sens , d'où
à la vérité nous fortimes dès l'inftant que nous
fumes reconnus , & réclamés , ou plutôt dès que
nous pûmes nous reconnoître nous - mêmes. Notre
jeuneffe & les bons foins nous ont , grace à dieu ,
tirés de tous ces périls , mais nous n'en fommes
pas moins refté un mois entier entre la vie & la
mort , tant par les effets du poifon , que par la
fuite des coups & des malheurs de toute efpèce
que nous avions éprouvés dans notre Auberge , de
la part de ceux qui auroient dû nous apporter des
fecours. Cette aventure bizarre eft connue de toute
la Ville de Sens , mais comme il paroît que les
mêmes trois fcélérats continuent leurs manoeuvres
perfides & abominables , en courant les Provinces
, & qu'ils y font fans doute d'autres victimes
oubliées , vous ferez fans doute bien aife d'ajouter
ce récit à l'hiftoire de M. Charton , pour la
plus grande inftruction des voyageurs , & pour
hâter , s'il eft poffible , la punition due à des coquins
fi dangereux «.
( 87 )
Comme il feroit inutile de donner ici le fignalement
de ces fcélérats , qui ont fans doute changé
d'habits & de chevaux depuis cette époque ,
je me contenterai de vous dire que l'un eft blondin ,
âgé d'environ 28 à 30 ans , & ailez grand ; le
fecond , d'environ 5 pieds 2 pouces , cheveux noirs ,
teint brun foncé , nez long , avec trois taches au
vifage ; enfin le troifième , courtaud , vifage plein ,
d'environ 48 à 50 ans , contrefailant l'étranger
& muni alors de deux Paffeports , l'un de M. le
Gouverneur de Paris , pour aller en Angleterre , &
l'autre pour vendre des Marchandifes par - tout le
Royaume , avec une fimple feuille de papier , imprimée
, portant permiffion de M. le Prevôt de
I'Hôtel , pour faire le voyage de Fontainebleau
& y vendre des Bijoux . J'ai l'honneur d'être , &c.
Signé. LIONNE «.
-
9
On mande de Limoges une aventure àpeu
près femblable. Le Commis d'un
Négociant de cette ville revenant d'un
voyage , & ne s'en trouvant plus qu'à
quelques lieues , fut accofté également par
deux inconnus , céda aux inftances qu'ils
lui firent de fe rafraîchir , but avec eux ,fe
remit en route , perdit connoiffance quelques
momens après , & fut dépouillé d'une fomme
confidérable dont il étoit chargé , & abandonné
fur le chemin.
Les rufes des filoux fe multiplient &
fe varient à l'infini ; On raconte encore
celle- ci .
»Ces jours derniers , des filoux traveftis en Commiffaires
& en Clercs font arrivés en voiture à la
porte d'un particulier fort riche qui étoit à la campagne
, & dont l'appartement étoit gardé par une feule
fervante. Ils lui ont exhibé une prétendue lettre du
Juge du lieu où fon maître étoit mort , avec priëre
!
( 88 )
au Commiffaire de mettre chez lui les fcellés. La fervante
, défolée de cette mort inattendue , a ouvert
toutes les portes à M. le Commiffaire , & ſous prétexte
de vifiter les armoires , il a fait enlever les effets
les plus précieux ; mais en fidèle obfervateur des formalités
, il a dreffé procès - verbal de fes opérations &
l'a fait figner par la fervante , en la nommant gardienne
aux fcellés . Cette formalité longue a été funeſte
à ſes auteurs ; car au moment qu'ils fe retiroient
avec quantité d'effets , ils ont été confifqués euxmêmes
par un véritable Commiffaire furvenu avec
le Guet , & qui a fait conduire les filoux au Châtelet «.
Nous apprenons , écrit- on de Cadix le 20 Octobre
, par le Capitaine d'un navire Américain arrivé
ici avant- hier de Bofton en 21 jours de traversée , que
le Comte d'Estaing avoit paffé aux Attérages de la
Virginie , le 15 Septembre , & qu'il s'avançoit vers
New-Yorck. A fon approche l'Amiral Arbuthnot s'étoit
réfugié à Newport , où l'on comptoit que M.
d'Eftaing iroit l'attaquer avant d'entreprendre quelque
chofe fur New-Yorck . Le Général Washington ,
inftruit d'avance de fes projets , avoit rafflemblé toutes
fes troupes pour le feconder dans l'attaque de cette
dernière Ville ; les corps des Généraux Gates & Sullivan
s'approchoient pour le même objet ; toute l'Amérique
fe promettoit les plus grands fuccès de ces for
ces réunies. Le rapport de ce Capitaine confirmé par
fon équipage a tout le caractère de vérité qu'on
peut exiger d'une nouvelle auffi importante «<.
L'Arrêt du Confeil d'Etat qu'a obtenu M. l'Evêque
de Chartres , Grand - Aumônier de la Reine , qui
caffe celui de la Tournelle de Paris , fait une certaine
fenfation dans le Public. Ses motifs ne font que la
conféquence des principes fi fouvent manifeftés par
le Gouvernement pour le maintien de l'ordre hié.
rarchique. On a vu que les conteftations relatives à
cet objet , qui ont été élevées dans plufieurs Diocèfes
, tels que ceux de Lifieux , de Cahors , &c.
ont toujours été décidées en faveur des Evêques.
( 89 )
Récemment encore celui de Poitiers a triomphé de
fon Chapitre , en vertu d'un Arrêt du Confeil .
Loin d'être effrayé par ces exemples , le Curé de
Digni fe refuſe au paiement de les frais ; le procès
en a occafionné, pour 30,000 liv. que la Tournelle .
avoit condamné l'Evêque à payer . Il s'agiffoit dans
ce procès d'un Prêtre qui avoit confeffé fans autre
approbation que celle du Curé de Digni . Le Confeil
a décidé que hors les cas de néceffité, aucun Prêtre
non autorisé par l'Evêque Diocéfain , ne pouvoit
adminiftrer le facrement de Pénitence . On a envoyé
l'Arrêt à tous les Evêques du Royaume , & il en a
été donné avis à la Chambre des Vacations . C'eft
M. l'Evêque d'Autun qui doit officier à la Meffe
Rouge , lors de la rentrée du Parlement.
Le Clergé doit s'affembler l'année prochaine , &
accorder un don gratuit proportionné aux dépenſes
que la guerre occafionne.
Tout le monde fe rappelle les prétentions
des Marquis & Comte de Lur - Saluces . Les
Tribunaux en ont retenti ; tous les papiers
publics en ont rendu compte. Ils demandoient
15 millions à l'Etat , comme defcendans
d'Augufte de Saluces & de Marie Boette ,
fa feconde femme. Le Procès s'inftruifoit au
Confeil depuis dix ans . Il a été jugé au mois
de Juin dernier ; ils ont été déboutés de leurs
demandes , & le Roi a ordonné le rempla
cement de la rente de 6600 livres dont
ils jouiffoient depuis la mort d'Augufte ,
arrivée en 1587. Les defcendans du premier
mariage n'avoient aucun droit à cette
rente dont Augufte n'avoit pu difpofer
qu'en faveur de ſes héritiers régnicoles , ainfi
que l'ordonnent expreffément les lettres de
Naturalité obtenues en 1566. Les enfans du
90
)
premier lit étoient reftés en Italie , & leur
qualité d'Etrangers les excluoit de la fucceffion
de leur père en France , ils ont recueilli
celle qu'il a laiffée en Piémont : voici le
difpofitif de l'Arrêt.
» Le Roi étant en fon Confeil , en préſence & de
l'avis des Commiſſaires , faiſant droit fur l'inſtance ,
a ordonné & ordonne que le remplacement de la
rente de 6600 livres conftituées par Lettres-Patentes
du 28 Février 1580 , à Augufte de Saluces , comme
étant rente propre & acquife pour lui , fes enfans &
defcendans , il fera délaillé au Marquis & Comte de
Lur Saluces , des fonds du Domaine', jufqu'à la concurrence
de la fomme de 6600 1. de revenu annuel ,
toutes charges déduites , pour jouir defdits fonds ,
& être poffédés au même titre que la rente ; veut
en conféquence S. M. que ladite rente foit & demeure
éteinte , fupprimée & rejettée des états des finances ,
à compter du jour auquel lesdits Marquis & Comte
de Lur- Saluces entreront en jouiffance des fonds qui
leur feront délivrés en vertu du préſent Arrêt. A
S. M. débouté & déboute lesdits Marquis & Comte
de Lur-Saluces , de leurs demandes , fins & conclufions
, le réſervant toutefois de leur accorder , en
confidération de leurs fervices & de leurs ancêtres
telle récompenfe qu'elle aviſera bon être , &c. «
MM. de Lur- Saluces comptent fur les
bontés du Roi ; ils follicitent , dit - on , la
jouiffance d'une forêt & demandent à S. M.
de tenir de fes bienfaits le revenu qu'elle
produira au delà des 6600 liv. , & d'en
jouir à titre d'engagemens . On ignore fi cette
faveur leur fera accordée.
Bonaventure Bauyn , Evêque d'Uzès en
Languedoc , Doyen des Evêques de France ,
eft décédé en fon Palais Epifcopal , le 18 du
mois dernier , dans fa 80° . année .
( 91 )
De BRUXELLES , le 9 Novembre.
و
Les nouvelles de Danemark portent qu'à
la réquifition de M. Eden , envoyé extraordinaire
de S. M. B.; le Roi a ordonné que
les deux bâtimens de tranfport dont une des
frégates de l'efcadre de Paul Jones s'étoit emparée
, & qu'elle avoit conduits à Berg en
Norwege , fuffent rendus aux Anglois , &
pour empêcher la frégate de s'en emparer de
nouveau , S. M. a , dit on , ordonné en
même temps qu'elle fût retenue pendant 24
heures après le départ de ces bâtimens qui
font la Betzi de Liverpool , & l'Union de
Londres , deftinées pour Québec & New-
Yorck où ils tranſportent des munitions de
guerre & de bouche pour le compte de
S. M. B.
·
On ignore fi en Hollande les réclamations
du ministère Anglois auront autant
de fuccès ; elles n'en avoient encore eu au
cun , le 31 du mois dernier. La veille , le
Chevalier Yorcke avoit préfenté aux Etats-
Généraux un fecond Mémoire pour redemander
les navires le Séraphis & la Comteffe
de Scarborough , ainfi que leurs équipages
pris & conduits au Texel. On fait que
ces vaiffeaux y font encore ; il ne leur a pas
été poffible de profiter pour fe retirer du
temps que leur ont laiffé les délais que les
Etats ont mis dans leur réponſe ; la prudence
ne leur permet pas de s'éloigner dans
ce moment , où ils favent qu'ils font attendus
en mer par des vaiffeaux de guerre An(
92 )
glois. Suivant le rapport d'un pilote côtier
arrivé au Texel , il y a en croifière à la Hauteur
de Camperduin , une efcadre angloife
de 8 vaiffeaux de guerre ; & un patron de
navire arrivé dans la Ville a auffi déclaré en¸.
avoir vu 4 croifant à la hauteur de ce port. ↑
9
Auffi -tôt après que l'Amirauté , écrit- on de
Londres , eut reçu la lettre du Capitaine Pearſon
fur le combat entre le Serapis , la Comteffe de
Scarborough & l'Efcadre de Paul Jones , nos Minif
tres envoyèrent au Chevalier Yorke , à la Haye ,
un Mémoire en termes très-forts & très-menaçans
pour qu'il le préfentât aux Etats- Généraux , & requit .
en même-tems L. H. P. de faire arrêter Paul Jones &
fes équipages , & de les livrer , ainfi que les vaiffeaux
qui font fous fon commandement , aux Officiers
Anglois qu'on enverroit pour les conduire
en Angleterre . Ils chargeoient M. Yorke d'ajouter
qu'au cas où les Etats Généraux ne fatisferoient pas
à cette Requête , leur refus feroit regardé comme
une déclaration de leur part , & que S. M. donneroit
auffi - tôt des ordres pour faire des repréfailles fur
leurs vaiffeaux & leurs Sujets , &c. M. Yorke parut
très-faché d'être chargé d'une pareille commiffion s'
& connoillant parfaitement les difpofitions de L. H. P.
& de la Nation Hollandoife , il renvoya le Meffager
d'Etat avec des repréſentations contre l'impropriété
du Mémoire , demanda au moins qu'on lui permit
de changer quelques expreffions qu'il trouvoit trop
dures & trop peu mefurées. Il le tint en conféquence
le 15 un Confeil Privé à St - James , au fortir duquel
on dépêcha un autre Meffager d'Etat avec de nous
velles inftructions . Si le premier Mémoire avoit été
préfenté , tel qu'il avoit été fait d'abord , il auroit
déterminé les Etats -Généraux à faire une réponse
qui n'auroit point du tout été favorable «<.
La Suite du Manifefte de l'Espagne à l'ordinaire
prochain.
( 93 )
PRÉCIS DES GAZETTES ANGL. , du 30 Oct. au 2 Nov.
Si l'Irlande obtient la liberté du commerce , elle
fera en état dans quelques années de contribuer
pour fon quart aux depenfes générales de la Grande-
Bretagne. Elle contient environ treize millions d'ar
cres ( meſure de plantation ) qui répondent à vingt
millions d'acres en Angleterre. En fuppofant qu'ils
ne rapportent l'un dans l'autre que cinq fchellings
par acre ( eftimation très -certainement au- deffous
de leur valeur réelle ) une taxe de deux fchellings
par livre produiroit 400,000 livres . Ce revenu ,
joint à un accroiffement de navigation & de commerce
, donneroit en peu d'années à ce Royaume les
moyens de contribuer aux dépenfes générales de l'em ,
pire par un contingent au moins de deux millions &
demi ; ce qui fait un quart de l'établiffement du
tems de paix , y compris les intérêts payés aux
créanciers de la Nation
Il faudroit auffi révoquer la Loi dite de Poyning,
qui exifte depuis le règne de Henri VII , en vertu
de laquelle nul acte du Parlement n'a de force jufqu'à
ce qu'il foit approuvé par le Confeil privé
du Roi d'Angleterre. Lorfque les articles principaux
d'un bill ont été difcutés dans les deux Chambres ,
& approuvés par le Lord Lieutenant & le Confeil
privé d'Irlande , ils font envoyés en Angleterre à
I'Avocat- Général dont la haute fageffe décide s'ils
font propres ou non à être mis fous les yeux du Roi .
S'il les défapprouve , il les jette au panier & il n'en eft
plus queftion ; s'il en juge autrement il les préfente.
Ainfi les réfolutions de tout un Royaume font à la
difcrétion d'un feul homme , qui fouvent ne connoît
point du tout les principes qui y ont donné lieu ,
& font exposées à une partialité à laquelle les Jurifconfultes
de la Couronne ne font que trop fujets ,
Voici quelle a été l'origine des affociations armées
qui fe font formées en Irlande . Dans l'avant
dernière ceffion . du Parlement , M. George Ogle
député pour le Comté de Wexford , propofa un
plan de milice qui paffa avec quelques amendemens
après quelques débats , dans lesquels le manifefta
la mauvaiſe volonté du parti miniftériel , le bill ,
( 94 )
conformément à la loi dite de Poyning , fut envoyé
en Angleterre pour avoir l'approbation du Roi,
c'eft à-dire de l'Avocat-Général . Ce Magiftrat jugeant
ce plan dangereux dans fes effets , le rejetta;
mais il n'ofa le faire purement & fimplement , &
il y fit des changemens de nature à en dégoûter
le Parlement d'Irlande . Ainfi mutilé , il fut renvoyé ,
& produifit l'effet attendu . Ceux qui l'avoient propolé
ne voulurent pas en avoir le démenti , prétendant
qu'ils pouvoient fe donner une milice ,
indépendamment du bon plaifir de la Grande - Bre
tagne. M. Ogle enrégimenta fes tenanciers & fes
amis , dont il forma un corps refpectable dans le
Comté de Wexford . Son exemple fut fuivi d'une
affociation pareille à Wicklow , & peu peu dans
tout le refte du Royaume . On tentera peut-être
dans le Parlement Britannique , de faire difcuter le
point important d'une union avec l'Irlande , comme
l'expédient le plus propre à terminer tous les
différens entre les deux Royaumes ; mais il paroît
certain que la propofition en feroit très - défagréa
ble aux Irlandois , & il paroît que l'embarras où
font les Miniftres , fera proroger encore l'ajourne
ment du Parlement à un terme plus éloigné que
le premier Novembre.
Nos Miniftres ont toujours attendu le moment
critique pour s'occuper des précautions qui auroient
dû le prévenir ; ou plutôt ils n'ont commencé
à prendre quelques mefures qu'après la ceffation du
danger , heureufement écarté par des circonstances
fortuites. Ils n'ont fongé à mettre en état de dé
fenfe la ville & le port de Plymouth que quand
les flottes combinées eurent quitté le Sound. On
n'avoit rien fait pour garantir Portſmouth avant
qu'elles fuffent hors de la Manche ; le Château d'Edimbourg
n'a reçu aucunes munitions avant que
Paul Jones eût quitté le Firth ; ce n'eft qu'après
fa fortie du Humber , qu'on a commencé à travailler
à la fûreté des bâtimens qui étoient à
Hull . Il n'a été envoyé d'efcadre à fa pourfuite
qu'après la prife du Séraphis & de la Comteffe de
Scarborough. Aucun vaiſſeau n'est parti pour ef
( 95 )
corter les bâtimens de l'Inde & des Ifles de l'Amérique
, que quand ils ont été arrivés fans accident
à Corke & à Limerick . Les renforts pour les
Ifles de l'Amérique font partis lorfqu'elles ont été
perdues , & quoique Gibraltar foit bloqué , on ne
fait aucuns préparatifs pour le fecourir . On n'en
a fait aucuns pour protéger nos troupes dans la
Baye de Penobſcot , que lorfqu'elles ont été invelties
par les Américains ; & ce n'eft qu'après
que le fort de Stoney- Point a été emporté d'affaut
qu'on s'eft occupé des moyens de défendre ce
pofte. On n'a envoyé des renforts à Prévost que
lorfqu'il a été en fûreté à Saint-Jean ; & ce n'eſt
qu'à la fin de la campagne que notre armée à
New - Yorck a reçu ceux qu'elle demandoit depuis
fi long-tems.
Lorfque les flottes combinées parurent devant
Plymouth , d'où l'on voyoit les chaloupes rangées
le long des vaiffeaux , il partit différens Couriers
pour annoncer à Londres que l'ennemi débarquoit ;
on y apprit en même-tems qu'une autre divifion
venant de Dunkerque , prenoit également terre du
côté de l'eft. L'Officier Commandant au Camp de
Coxheath reçut ordre de détacher un Major- Général
avec quelques bataillons ; ce corps fe mit
auffi-tôt en marche pour Haftings. Le Major furpris
de ne trouver perfonne , renvoya demander des
ordres pour favoir fi en cas de defcente & d'attaque
, il devoit fe replier fur le gros de l'Armée
ou fe maintenir dans fon pofte & s'y défendre jufqu'à
la dernière extrémité . Le Lieutenant-Général répondit
qu'il ne lui en pouvoit donner , mais qu'il en
demanderoit au Commandant en chef. Ceci fe paffoit
le famedi. Le Commandant en chef écrivit au Lieu.
tenant-Général que le moment n'étoit pas favorable
, attenda que le Parlement n'étant point affemblé
, il n'y auroit point de lever à Saint-James avant le
mercredi fuivant, & que comme S. M. étoit à Windfor
, il ne pourroit la voir & lui demander fes
intentions avant ce tems- là . Pauvre Angleterre !
Le fameux lord Kelly , étoit à Saint -James lorfqu'on
y reçut la première nouvelle de notre défaite
€ 96 ).
Stoney-Point ; on prétendoit que cette affaire étoit
fort avantageufe pour les Américains : pas trop
pas trop , s'écria le Lord ; & qu'est - ce que c'est
que la perte d'un fort , vis-à-vis de trois villes que
nous avons prifes. Et quelles fout ces trois villes ,
lui demanda - t - on ? Mais , ce font celles que le
Chevalier George Collier a réduites en cendres.
Il est vraiment fingulier que toute l'Europe s'intéreffe
en quelque forte à l'Amérique. Les fujets
des Gouvernemens les plus defpotiques , & qui n'ont
pas même une idée de la liberté relativement à
cux-mêmes , la defirent vivement pour les Améri
cains ; ce fentiment a moins fa fource dans l'amitié
qu'ils leur portent , que dans la haîne que leur ont
infpiré l'orgueil & le fafte des Anglois dans la
plupart des Etats du Continent.
Lorfque le Crieur public en annonçant l'élection
de M. Wood , octogénaire , en qualité de l'un des
deux Repréfentans du Comté de Middlefex termina
fa proclamation , fuivant l'ufage , par ces mots :
Dieu fauve le Roi : plufieurs voix ajoutèrent , & le
Royaume.
L'épuisement de tous les départemens fait imaginer c
qu'avant tout , le Parlement s'occupera des fubfides .
On doit s'attendre à voir le Miniftre employer divers
artifices pour faire un meilleur marché avec le Public .
Depuis trois mois fon imagination n'a ceffé de travailler
Four foutenir les 3 pour 100 , confolidés à
61 & demi pour 100 , afin qu'ils puiffent être évalués
à 60 1. ( prix de la dernière année ) à l'ouverture da
Parlement. Cependant ceux qui font dans le fecret
craignent que le Lord North ne foit pas en état d'y
réufir ; il a été fait des paris confidérables que les 3
pour 100 confolidés tomberont au-deffous de 60
avant la fin du mois , & que le Miniftre dans fa nouvelle
opération nepourra faire paffer lefdites annuités
que fur le pied de 57 & demi pour 100. Son plan de
finances pour l'année prochaine eft , dit - on ,
12,000,000 liv. à 3 pour 100 confolidés ; une annuité
à vie de 3 liv. 10 f. pour chaque fomme de
100 liv. , & une Loterie de 60,000 billets billets
pour chaque Soufcripteur de 1000 liv.
S >
EX
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES ( 1 ).
RUSSIE.
De PETERSBOURG , le Is Octobre.
LE Major de Tier qui étoit parti au commencement
de Juin dernier pour Conftantinople
avec la ratification du traité de paix
de la part de cette Cour , & des préfens ,
eft de retour depuis quelques jours avec la
ratification de la Porte & les préfens du
Grand - Seigneur pour l'Impératrice.
Le commerce entre la Ruffie & la Chine ,
qui fe fait depuis long - tems par des caravanes
qui paffent par la Sibérie & ſe rendent
par terre dans ce dernier Empire , avoit
(1 ) L'Auteur du Journal intitulé Affaires de l'Angleterre
& de l'Amérique , ayant jugé convenable de ceffer
cet ouvrage , le Breveté du Mercure de France s'elt empreffé
de lui demander fa correfpondance pour la réunir
à la partie politique du Mercure de France ; & comme les
nouvelles piquent fingulièrement la curiofité dans ce
moment-ci , on s'eft déterminé , pour en donner la
fraîcheur au Public , à joindre à chaque Mercure , autant
que les circonftances & les matières le permettront,
un article à la fin des Nouvelles Politiques qui fera intitulé:
Précis des Gazettes Angloifes , & qui contiendra à
mefure toutes les nouvelles des Papiers Anglois . Nous
efpérons que le Public nous faura gré des nouveaux
efforts & des dépenses excédentes que nous faifons pour
répondre à l'accueilqu'il témoigne à cet Ouvrage Périodique
& à la nouvelle forme que nous lui avons donnée,
20 Novembre 1779.
( 98 )
été interrompu par quelques différens furvenus
il y a 3 ou 4 ans ; le Collège de
Commerce vient de notifier que ces difficultés
ayant été levées , la communication entre les
deux Empires eft de nouveau ouverte.
Les différens avis qu'on reçoit des divers
Gouvernemens de cet Empire portent que
la récolte a été très- abondante dans plufieurs.
Dans ceux où elle a été plus confidérable on
a fait de gros magaſins de bled afin d'en avoir
toujours pour les cas de néceffité . Il n'y a
que quelques années que l'on prend cette
précaution dont l'expérience a prouvé l'utilité.
Elle a déja mis quelquefois en état de
fubvenir aux befoins des provinces où la
récolte a manqué.
DANEMARC K.
De COPENHAGUE , le 23 Octobre.
LE Chambellan Van Eyben , que le Roi
avoit défigné fon Miniftre à la Cour d'Eſpagne
, ayant demandé fa démiſſion , S. M. a
nommé à fa place le Comte de Reventlau.
On apprend qu'une frégate marchande
Suédoife , venant de Pétersbourg avec une
cargaifon de froment deftinée pour Barcelone
, a eu le malheur de périr par le feu
près d'Eland .
Un navire Danois de 106 tonneaux &
demi , nommé les Trois - Soeurs , a paſſé
dernièrement le Sund pour fe rendre directement
à St-Euftache. C'eft le premier de
( ༡༡ )
nos navires qui ait fait voile pour cette
ifle. Sa charge confifte en 400 tonneaux de
harengs pêchés & falés fur nos côtes , 947
de boeuf falé , 113 tonneaux & 29 demitonneaux
de farine de froment , 139 tonneaux
de beurre , 200 de pois , 49 rouleaux
de cordages , 3000 livres de chandelles ,
175 cailles de cloux , 314 rouleaux de toile
à voile , 197 pièces de toile d'Ofnabrug
100 paires de bas de foie , fix pièces d'étoffe
de foie pour des veftes , & 25 paquets de
poiffon fec nommé grofly.
"
L'épizootic qui ravageoit la Seeland , les Ifles
de Sunnen , de Falfter , de Laland & d'Arroë a enfiu
difparu entièrement ; fes effets ne fe font plus
fentir que dans quelques endroits du Bailliage de
Tundern , dans le Duché de Slefwick . L'inoculation
des bêtes à cornes a contribué à faire ceffer ce
fićau ; le tableau fuivant paroît le démontrer. Dans
les terres du Comte de Budifin , Duché de Holſtein ,
fur 466 bêtes inoculées il en eft mort 56 ; dans
l'Ile de Langeland , depuis le 5 Décembre dernier
jufqu'au 4 Juillet , il y a eu 640 bêtes inoculées
217 font mortes ; dans l'Ifle de Laland 132 bêtes
inoculées , 85 mortes ; dans l'Ile de Seeland 940 ino
culées mortes 395 ",
,
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 23 Octobre.
T
LE grand baffin qu'on a creufé à Carlscroon
, eft généralement regardé comme
un chef- d'oeuvre d'architecture & d'hydraulique.
Il contiendra 22 à 24 loges , dans
lefquelles chaque navire fera à fec & à coue
2
( 100 )
vert , & pourra en être retiré promptement
par le moyen de l'eau qu'on fera entrer féparément
dans chacune de ces loges , &
porté enfuite dans une grande forme pour y
être équipé. Ce baffin eft renforcé par deux
éclufes où pafferont les navires pour entrer
en mer. Tout cet ouvrage s'exécute dans le
roc vif, on croit que malgré l'activité de
11 à 1200 hommes qu'on y employe journellement
, il faudra 30 années & autant
de tonnes d'or pour l'achever. L'Ingénieur
Tunberg qui en a l'entrepriſe & la direction
, s'eft acquis beaucoup de réputation
tant par le plan qu'il en a donné , qu'en ima
ginant de faire fauter les rochers fous l'eau
au moyen de la poudre. Il eſt auffi l'inventeur
d'une lunette , à l'aide de laquelle on
découvre fous l'eau la nature du fond de la
mer.
>
Selon les lettres de ce port , il y a actuellement
20 ou 22 navires de guerre , frégates ,
& moindres bâtimens , fans compter 2 vaiffeaux
de ligne qu'on y eft occupé à conſtruire ,
& ceux qui font employés . Des vingt à 22
navires ci- deffus , on en équippe quatre qui
feront dans peu de temps en état de fe joindre
à l'efcadre qu'on a armée,
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 30 Octobre,
LE Baron de Rewitzki , Chambellan de
Impératrice- Reine , Commandeur de l'Or
( 101 )
dre de S. Etienne , & fon Miniftre auprès
du Roi de Pologne , vient d'être nommé
pour aller réfider en la même qualité auprès
de S. M. Pruffienne.
On attend l'Empereur pour les premiers
jours du mois prochain. Le 18 , il eft parti
de Prague , dirigeant fa route fur Budweis &
Lintz en Bavière. S. M. I. ne mange nulle
part , n'accepte aucune invitation , & tient
toujours table elle-même. Toutes les femaines
, il part de cette Capitale , un Garde-
Noble Hongrois , quelquefois deux chargés
de lui remettre des dépêches & de recevoir
les fiennes ; ils lui portent auffi un paquet
de 4000 ducats que ce Prince deftine à des
actes de bienfaifance . Les fommes qu'il a déja
diftribuées aux familles qui ont le plus fouffert
de la dernière guerre , montent à plus
de 400,000 florins.
La bienfaifance de l'Impératrice - Reine
vient d'ouvrir des Etabliffemens d'éducation.
dans les campagnes de la Bohême & de la
Moravie. Elle joint à ces Etabliſſemens l'abolition
fucceffive du joug odieux de la ſervitude
, fous laquelle les peuples de ces contrées
gémiffoient depuis tant de tems. Les
habitans , sûrs à préfent de la propriété de
leurs champs, les vont cultiver avec une nouvelle
ardeur , qui produira , fans doute , les
plus heureux effets pour ces Provinces .
» On a parlé des progrès de la culture de la foie
dans le Royaume de Hongrie , la Croatie & l'Eſclavonic.
On peut s'en faire une jufte idée d'après le
e 3
( 102 ) 1
tableau fuivant. Ce fut en 1765 qu'on commença à
donner quelqu'attention à cet objet important ; on
recueillit cette année - là 183 livres de foie. L'année
fuivante 383 liv. ; la 3e. année , 527 ; la je. , 1694 i
la 6c. , 1800 ; la 7e. , 2371 ; la 8e . , 1412 ; ` la 9e. ,
16533 la 10e. , 2026 ; la 11e. 21833 la ize. ,
>
3111 ; la 13. , 4085 ; la 14e . , 5133 ; & enfin
cette année 7513. Cette quantité jointe au produit
des précédentes , forme un total de 31,101 livres de
foie.
De HAMBOURG , le 1er. Novembre..
LES dernières nouvelles des frontièrés
de la Turquie , portent que les Turcs cantonnés
aux environs de Choczim , & parmi
lefquels on n'avoit ceffé de remarquer depuis
quelque tems de fréquens mouvemens ,.
s'étoient enfin repliés ; comme ce changement
de pofition n'a eu lieu que depuis
la publication de la nouvelle de la défaite
des Albanois , on ' préfume , avec affez de
vraisemblance ,,
que les troupes qui inquiétoient
les fpéculatifs , n'avoient été raffemblées
que pour fe trouver plus en état de matcher
vers la Morée , s'il eût été néceffaire
de faire paffer des renforts au Capitan Bacha.
lin
» Le 16 Octobre , écrit - on de Peterwaradin , il
arriva un Muſulman de diftinction , c'étoit le Tefterdar
ou Tréforier de Belgrade qui , avec fa fuite , a
dû fe foumettre à une quarantaine. Il fe rend à Sem.
demander
, pour au Baron de Sturm , Commandant
du Cordon Impérial , la permiffion de faire
acheter , dans nos Cantons , environ 15,000 feptiers
de grains , qui doivent être tranfportés à Belgrade &
dela plus loin ; il doit à cet effet paffer des contrats de
vente avec des Juifs . Ileft aufli arrivé de Belgrade à
( 103 )
Semlin deux autres Turcs de diftinction , nommés
Hagi All & Méhémet Aga. L'un d'eux n'a que fon
fils & deux domeftiques avec lui ; l'autre a une plus
grande fuite. Le 4 Octobre ils prirent tous la route
de Vienne , où ils conduifent des chevaux d'une
beauté extraordinaire «.
S'il faut en croire quelques lettres de Cologne
, il s'eft élevé de nouveaux différens
entre l'Electeur & le Magiftrat de la ville ,
tant à l'égard du conflit de Jurifdiction , que
relativement aux droits de S. A. S. E. à la
Haute-Juftice Criminelle. On dit que l'Electeur
a fait publier une Ordonnance , par laquelle
il ordonne de faire arrêter & conduire
à Bonn le premier Officier de Juftice de Cologne
qui ofera fe préfenter fur fon territoire.
ITALIE.
De NAPLES , le 8 Octobre.
LE Gouvernement vient d'ordonner que
les Noviciats des différentes familles de Religieux
de l'Ordre de S. François reſteront
fermés pendant 10 ans ; le but de cette Loi
eft de réduire ces Religieux au nombre que
l'on croira être le plus expédient & le moins
onéreux .
On a parlé du Décret Royal * qui défend
d'envoyer à Rome les revenus des Bénéfices
de ce Royaume pendant leur vacance ; on
fera bien aife de trouver ici cette loi intéreffante.
* Voyez le Journal du 25 Septembre , page 157.
€ 4
( 104 )
» Le Roi , porté par fon inclination paternelle
à procurer le plus grand bien des peuples que la
Divine Providence lui a confiés , & à favoriſer -ſpécialement
tous les moyens qui tendent au foulagemént
des pauvres ; preflé en même - tems par les
mouvemens de fa religion & de fa piété à remplir
fes obligations , foit de défenfeur du droit public
qui doit être inviolable , & des droits régaliens
attachés à la Couronne ; foit de protecteur & de
vengeur des Saints - Canons & de la difcipline exté
rieure de l'Eglife de J. C. , a vu avec déplaifir l'inobfervation
d'une des loix primordiales & des plus
falutaires de la Monarchie , fur la garde des biens
& des fruits des Eglifes vacantes ; quoique cette
loi ait été observée fcrupuleufement durant tant de
fiecles , conformément à la plus pure difcipline Eccléfiaftique
& aux maximes de l'Eglife univerfelle ,
recommandées dans tous les Conciles Ecuméniques
, prefcrites dans leurs Canons , reconnues
enfin par beaucoup de Papes. S. M. pour fatisfaire
aux devoirs indifpenfables de fa confcience ,
réfolu de renouveller la difpofition des anciens Canons
de l'Eglife , ainfi que l'obfervation exacte &
imprefcriptible des loix du Royaume , conformes
à la vraie difcipline Eccléfiaftique & à l'esprit de
l'Evangile & de notre Sainte- Religion. En conféquence
elle a jugé devoir fupprimer un abus trèspréjudiciable
au bien de fes peuples , au foulagement
des pauvres , à l'entretien des Eglifes , au
culte Divin & au droit même des Miniftres du
Sanctuaire. Déférant aux prieres de l'Avocat de la
Couronne , à fes repréfentations du 3 Mars dernier
, à la confulte de la Chambre Royale du 21
Juin 1775 , elle s'eft décidée fouverainement à ne
plus admettre les Collecteurs , Sous -Collecteurs &
Adjudicataires des fruits des Eglifes vacantes ,
titués par la Chambre Apoftolique , au préjudice
des droits du fouverain & de ceux des miniftres
des églifes. Elle renouvelle donc & déclare loi
a
inf(
105 )
F
"
fondamentale du royaume celle qui fe lit dans les
conſtitutions du royaume , du titre des Adminiftrateurs
des chofes eccléfiaftiques après la mort des
Prélats loi promulguée par le Roi Roger , fondateur
de la Monarchie , & obfervée fans interruption
durant plufieurs fiècles. Pour que cette
loi , uniquement dirigée au plus grand bien des
Eglifes & des peuples , s'obferve à l'avenir invariablement
& dans toute fon étendue , le Roi veut
qu'arrivant la vacance d'une Eglife Cathédrale ,
quelle qu'elle foir les Gouverneurs des lieux en
informent fur le champ S. M. afin qu'elle deftine
trois des plus fages & des plus fidèles fujets de
cette Eglife à prendre foin de fes biens & revenus
, jufqu'à la prife de poffeffion du Prélat futur , à
accquitter toutes les charges de cette Eglife , à la
pourvoir des ornemens néceffaires , à faire les aumônes
d'ufage envers les pauvres du lieu & l'Hopital-
Général établi dans cette capitale ; après quoi ,
fur le rapport de ces Economes royaux , S. M.
pourvoira à la jufte diftribution du furplus en
faveur des Eglifes & des pauvres , fuivant leurs
befoins. Le Roi veut auffi que le préfent renouvellement
& déclaration de la loi primordiale du
Royaume , s'étende à toutes les Eglifes d'un ordre
inférieur , aux Abbayes & Bénéfices appellés de
libre collation ; chargeant les Gouverneurs de donner
avis de la vacance de ces Bénéfices , afin qu'il foit
propofé un Econome royal , tant à la garde des
biens , qu'à la diftribution des fruits , en la manière
preferite ci- defius : les fruits des Eglifes & des
Bénéfices étant le patrimoine des pauvres , au
foulagement defquels le Souveraia confacre fes
foins paternels , forfqu'il conferve fous fa main
& protection toutes les Eglifes de fes Etats. Quant
au furplus des revenus , qui fe trouvera exifter
lors de la prise de poffeffion des nouveaux Prélats
, S. M. veut qu'il lui en foit rendu compte ,
es
( 106 )
comme cela fe pratique par rapport à la dépouille
des Prélats apès leur mort. Elle ordonne que lefdits
Economes & Adminiftrateurs royaux lui rendent
ces comptes . Et lorfque les Eglifes feront pourvues
de leurs Pafteurs & Miniftres , les comptes de ces
Eglifes feront mis fous leurs yeux , & ils feront
indifpenfablement obligés de référer à S. M. tout
ce qui les concernera , afin d'obvier par là aux
fraudes , & d'employer les plus exactes précautions
pour fauver un patrimoine que l'Etat , les fidèles
& la charité de l'Eglife ont confacré au foulagement
des pauvres . Le Roi veut , que fa préfente
réfolution Souveraine foit obfervée , fans altération
comme loi fondamentale du Royaume.
Les papiers étrangers ont rapporté une
prétendue Lettre de M. Garampi , ci-devant
Nonce en Pologne , par laquelle ce Prélat
avertiffoit l'Evêque de Warmie , de la part
de feu Clément XIV , de laiffer fubfifter les
Jéfuites dans fon Diocèfe , malgré le Bref
de fuppreffion. La Cour de Rome vient de
faire annoncer dans les Gazettes de cette
Ville , que jamais le Nonce n'a écrit cette
Lettre , & que tout ce qui s'eft dit à ce fujet
eft faux & controuvé.
ESPAGNE.
t
De CADIX , le 15 Octobre.
LES preuves d'amour , de zèle & de fidélité
que les fujets du Roi s'empreffent de lui,
donner , fe multiplient journellement. Le
Cointe de Clonard vient de lui offrir une
frégate , & d'entretenir vingt foldats armés
tant que durera la guerre ; D. Félix Pafter
( 107 )
lui a offert de faire conduire soo bêtes à
cornes au Camp de S. Roch , & de payer
pour les frais de la guerre pendant qu'elle
durera 100,000 réales tous les ans . D. Joachim
Brunos de Baena , a prié S. M. d'agréer
fes poffeffions & fes terres où fe trouvent
de gros arbres propres à la marine Royale ;
D. Vincent Bernardez , Grand Alcade de
Mazeda a donné 80,000 réaux ; & l'Abbelle
de la riche Abbaye Royale de Las
Huelgas , a abandonné le revenu de tous
les biens , droits & autres émolumens de
la Maifon nommée l'Hopital du Roi , ainſi
que ceux que cette Communauté tient en
dépôt à Madrid .
» D. Juan de Langara eft rentré dans ce port le
de ce mois , à bord de la frégate la Ste Catherine,
fuivi du vaiffeau le St- Léandre , & de la frégate la
Ste-Thérèfe , amenant le navire Anglois le Bienvenude
26 canons de 9 liv. , de 98 hommes d'équipage ,
& armé en guerre & en marchandiſe. Ce Chef- d'Ef
cadre a eu le malheur de perdre le vaiffeau le Puiffant
qu'il montoit , & qu'il a été obligé d'abandonner ,
parce qu'il avoit une voie d'eau qui faifoit 42 pouces
d'eau par heure , fans pouvoir en fauver autre chofe
que la caifle des ornemens de la Chapelle. On dit
qu'à fon arrivée il a demandé un Confeil de guerre
pour examiner fa conduite «
Les travaux du Camp de S. Roch continuent
avec la même activité ; on ne s'y donne
pas la peine de répondre encore aux coups
de canon, que les ennemis s'amufent à tirer
fur les travailleurs. D. Barcelo continue d'intercepter
tous les bâtimens qui tentent de
jetter des vivres dans la Place. Dernièrement
e é
( 108 )
il s'eft encore emparé d'un gros bâtiment
Hollandois chargé de vivres & de munitions
. Rien n'égale l'activité de ce Chefd'Eſcadre
, à la vigilance duquel il n'eft pas
facile d'échapper.
2
Il y a des gens finguliers dans le monde , écriton
de Pampelune , & qui voient d'une manière bien
extraordinaire. D. Bucarelly , Vice- roi de Navarre ,
a écrit aux Alcades de fa Province une lettre
circulaire , pour qu'ils recrutent tous les oififs de
leurs Villages . L'un d'eux a répondu au Vice-roi ,
qu'il n'y avoit de vraiment oififs dans fa paroiffe
que lui Alcade & deux Gentillâtres . Nouvelle lettre
auffi -tôt de la part du Vice- roi , qui tance l'Alcade
far fa bêtife , & qui lui mande que parmi les
oififs , il ne doit prendre que les gens nuifibles. Alors
l'Alcade s'eft recueilli , & après une réflexion de
deux jours , il a fait faifir & conduire bien liés ,
à Pampelune, trois particuliers qui exerçoient dans
fa paroiffe la Médecine & la Chirurgie. On attend
que ces trois fujets foient examinés pour décider
fi l'Alcade eft , ou n'eft pas un homme de bon
fens «.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 7 Novembre.
LA Cour continue de garder le filence fur
ce qui fe paffe en Amérique ; les lettres
particulières que l'on reçoit de tems en tems
fourniffent quelques nouvelles qui ne font
rien moins que favorables.
» Pendant que l'armée royale , aux ordres du
Général Prévost , écrit-on de Savanah , étoit employée
à l'expédition contre la Caroline méridionale
, les Américains s'étoient remis en poffeffion de
La Géorgie , à l'éxception feulement des trois poftes ,
( 109 )
de Savanah , d'Ebenezer & de Bunburg ; les troupes
royales qui tentèrent de les chaffer , effuyèrent quelques
pertes ; elles étoient trop peu nombreuſes pour
pouvoir faire des détachemens avec quelques fuccès ;
plufieurs furent enlevés , & entr'autres celui du Capitaine
Muller , compofé de so hommes. Depuis
que le Général Prévolt eft rentré en Géorgie , on
fe flatte qu'il prendra fa revanche ; mais pour cela,
il a befoin de ſecours. Le Chevalier James Wright,
Gouverneur de Virginie , arrivé le 13 Août à Savanah
, a , dit-on , appris au Général Prévost que la
Cour étoit mécontente de fon expédition dans la
Caroline méridionale qu'il avoit entamée trop tôt ,
& pour laquelle il devoit attendre les renforts néceffaires.
C'eft ainfi qu'à 2000 lieues de nous , on juge
de nos opérations par leur iffue «<
A ces nouvelles les papiers Américains
qui viennent d'arriver joignent les fuivantes.
La déclaration de l'Efpagne dont on n'a reçu
la première nouvelle authentique en Amérique que
le 21 Août , a tranfporté tous les habitans de la
joie la plus vive. Sur la requête adreffée au Congrès
par un Efpagnol , D. Juan Miffales , dont le vaiffeau
avoit été pris par un Américain , & qu'appuyoit le
Miniftre de France , le Congrès a arrêté qu'il feroit
donné toute la fatisfaction poffible au pavillon Efpagnol
, s'étant fait la plus haute idée de la loyauté
& du pouvoir de cette nation & de fon Souverain .
Les Américains ont ratifié de nouveau leur union
pour donner encore plus de folidité à leur indépendance
; ils comptent fur les plus heureux fuccès
contre leur ancienne métropole, d'après ce qu'ils
favent des difpofitions de deux Puiffances auffi refpictables
que la France & l'Espagne «.
» Un paquebot de Penſacola pour l'Angleterre ,
a été pris & conduit à Salem. Il portoit des dépêches
du Gouverneur de la Floride occidentale , pour Mylord
Germaine ; elles ont été envoyées au Congrès.
( 110 )
Tous les Anglois commencent à avoir de grandes
appréhenfions pour New-Yorck ; il fe débite , d'un
a tre côté , des nouvelles très -fatisfaifantes des expéditions
des Généraux Sullivan & Maxwel dans le
pays des Sauvages «< .
Toutes ces nouvelles ne fauroient être
plus récentes ; les papiers Américains qui
nous les apprennent portent la date du 12
Septembre. Le Miniſtère , toujours empreffé
de détourner l'attention des véritables objets
d'inquiétudes , fait publier aujourd'hui
fourdement que l'Amiral Arbuthnot , pour
le fort duquel on craignoit beaucoup , avoit
fait voile pour les Indes occidentales ; dans
ce cas , fi nos troupes font menacées fur
le continent à New Yorck & dans la
Géorgie , les ifles des François font à l'abandon
, & nos flottes prêtes à s'en emparer ; il
vaut mieux , fans doute , y prendre notre.
revanche que de laiffer l'Amiral Arbuthnot
expofé à fubir le fort dont on craint que le
Général Clinton ne puiffe fe garantir. Mais
eft-il en effet parti de New-Yorck ? & les
efpérances qu'on nous donne ont- elles quelque
fondement.
·
Le tems feul , dit à cette occafion un de nos
papiers , pourra découvrir fi l'Angleterre aura obligation
, ou non , au Comte d'Estaing de ce qu'il
va mettre fin à la guerre d'Amérique. Car s'il eft.
vrai qu'il a fait voile avec 23 vaiffeaux de ligne &
10 frégates , New-Yorck , Rhode- Ifland , & méme
la flotte d'Arbuthnot tomberont au pouvoir des
François. Si notre Ministère avoit en la fageffe
d'évacuer New-Yorck & Rhode - Inland avane cet
évènement , s'il avoit envoyé des troupes à la Ja
( 111 )
maïque & aux Ifles fous le vent , il auroit préfervé
nos poffeffions , & nous aurions même pu reprendre
les Ines que nous avons perdues. Mais fous un règne
aufli pieux & auffi glorieux que celui - ci , on doit
s'attendre à voir arriver l'indépendance de l'Améri
que & la perte de les Illes «<.
Il y a toujours des écrivains falariés par les
Miniftres , qui s'efforcent de perfuader au Public
que l'Angleterre prendra bientôt fa revanche avec
ufure contre les ennemis , qui n'ont eu jufqu'ici
quelques avantages fur elle que parce qu'elle eft ra
rement heureuse dans le début d'une guerre. Ils ne
veulent pas voir que nous fommes à notre cinquième
année de guerre.
On difoit l'Amiral Hardy, rentré à Torbay,
& quefa fortie annoncée avec tant de bruit
qui devoit être fuivie d'un combat qu'il avoit
l'ordre pofitif de donner , s'eft bornée à
protéger la rentrée des 8 navires des Indes qui
ont fait un fi long féjour dans le Shannon .
Certe nouvelle ne s'eft pas confirmée , les
navires n'ont pas encore paru , & on croit
cet Amiral croifant fur les Sorlingues.
་
Il étoit impoffible que les bâtimens pour
la Jamaïque fuffent prêts & rendus le premier
de ce mois à Spithead ; la plupart font
encore dans la Tamife , plufieurs fur leur
left , d'autres font gréés , & tous fans matelots
, finon 7 , au plus , qui auront pu
profiter du convoi . S'il eft parti , le Gouvernement
ne pourra pas fe difpenfer d'en
accorder un autre ; & on y compte d'autant
plus que les on a tranſporté de la tour de
Londres , pour ces bâtimens , des armes
pour 2000 hommes , qui ont été levés
depuis peu dans cette ifle.
( 112 )
Les affaires de l'Irlande excitent toujours
la plus vive attention du Miniſtère. Les adreffes
des deux Chambres ont été préſentées au
Roi.
Nous recevons , y difent- elles , avec des coeurs
remplis de gratitude , la très -gracieuſe déclaration
de V. M. que les foins & les follicitudes infépara
bles d'un état de guerre ( expreffions du difcours
du Vice-roi d'Irlande ) ne l'ont pas empêché de
porter fon attention royale vers les intérêts &
les malheurs de ce Royaume , avec la douleur la
plus affectionnée ; attention dont nous reconnoiffons
que la fomme d'argent ( elle monte à 450 guinées )
envoyée récemment en ce pays pour fa défenſe ,
lorfque l'Angleterre avoit lieu de craindre une
attaque immédiate des plus formidables , fournit
une preuve convaincante. Cependant nous prions
qu'il nous foir permis de représenter à V. M. que ce
n'eft point par des expédiens momentanés , mais
uniquement par un commerce libre , que cette nation
peut être actuellement fauvée d'une ruine éminente
..... Permettez - nous d'affurer V. M. que nous
fommes entièrement difpofés à aller auffi loin que
les facultés de la nation le permettront , dans les
moyens de pourvoir au maintien honorable du Gouvernement
de V. M. Mais avec des coeurs brûlans ,
des voeux les plus ardens pour la prospérité & la
gloire de l'Empire Britannique , remplis de zèle
contre l'ennemi commun , nous avons la mortification
de trouver que l'état limité de notre navigation
& de notre commerce , doit , en rétreciffant
nos refſources , mettre également à notre libéralité
des bornes beaucoup plus étroites que notre inclination
cordiale «.
On ignore encore quelle eft la réponſe
du Roi ; on dit feulement qu'il a été réfolu ,
dans un confeil fecret tenu chez Mylord
( 113 )
North , que S. M. fe déterminera fur les
defirs de fon bon peuple d'Irlande , après
avoir pris l'avis de fon Parlement de la
Grande- Bretagne . On ne croit pas que cette
réponſe fatisfaffe les Irlandois ; & on s'en
appercevra fans doute lorfqu'il fera queſtion
des fubfides . La fomme qu'ils doivent payer
pour les deux années prochaines , y compris
les extraordinaires des deux dernières
années & des deux prochaines , montera
à 2,200,000 liv. fterling . On cherche des
moyens de les déterminer à confentir à une
reftriction dans la liberté du commerce qu'ils
réclament. On parle de députations pour
ce Royaume avec lequel on effayera d'entrer
en compofition fur une demande qui allarme
tous les Commerçans de la Grande-Bretagne.
On eft difpofé à lui abandonner plufieurs
points très- importans , comme une diminution
dans les penfions à fa charge ; une taxe
fur ceuxde fes propriétaires qui confomment
leurs revenus ailleurs , & l'exportation libre
de quelques articles ; quant à la liberté abfolue
on ne veut point en entendre parler.
Le Marchand Anglois eft convaincu qu'il
ne pourroit foutenir nulle part la concurrence
du manufacturier Irlandois qui a
beaucoup moins de taxes à payer , qui ne
contribue à la défenfe d'un vafte Empire ,
que par un foible établiffement pour la
fienne propre , qui eft infiniment mieux fitué
pour le commerce , & chez qui la maind'oeuvre
coûte peu . Si l'Irlande réunit tous
( 114 )
ces avantages , la ruine du commerce Anglois
eft certaine ; il fera impoffible que les
impôts qu'il fupporte produifent de quoi
payer les intérêts de la dette ; la banqueroute
deviendroit inévitable ; ceux qui ont des
fonds en Angleterre ne doivent pas dormir
tranquilles.
De leur côté , les Irlandois fentent leurs
befoins , & leur fituation exige qu'ils mettent
la plus grande fermeté dans la réfolution
qu'ils ont prise de fe faire affurer des foulagemens
dont la néceffité eft indifpenfable.
" Les habitans de l'Irlande , dit-on dans une adreſſe
en faveur des Manouvriers de ce Royaume , forment
deux claffes , les riches & les pauvres, il n'y en a point
d'intermédiaire. J'ai récemment fait une tournée dans
les parties méridionales ; j'y ai vérifié que le prix ordinaire
du travail d'un payfan eft 4 pence ( 8 f. tournois)
par jour avec ce falaire il a une femme à nourfit
, affez communément 4 ou s enfants , quelquefois
un pere ou une mère aveugle & tombée en
décrépitude : cela paroît difficile au premier coup
d'oeil , & le paroîtra bien davantage fi l'on confidère
les déductions à faire fur cette petite fomme.
L'année eft compofée de 365 jours , mais il faut
en retrancher , 52 dimanches , environ une fête par
femaine , parce que les payfans , en général Catho
liques -Romains , ont beaucoup de fêtes , ce qui fait
104 jours il faut encore défalquer ceux où l'on
manque d'ouvrage , où la maladie ou le mauvais
tems empêchent de travailler , & qu'on peut porter,
à 65 , refte 200 , qui à 4 pence chacun , produifent
dans l'année 3 liv . fterl . 6 shellings 8 pence c'eftà
dire , environ 2 pence 1 farthing , ( 4 fols &
demi ) par jour , lefquels divifé par .6 nombre
commun des têtes qui compofent une famille , fe
:
"
( 115 )
réduifent , pour chaque individu , à un farthing &
demi ( 3
liards ) par jour. C'eft ainfi que vivent
en Irlande plufieurs milliers de payfans. Mais comment
? Leur habitation eft une mauvaiſe cabane
conftruite avec de la boue , couverte de chaume
avec une ouverture au haut qui fert de fenêtre &
de cheminée ; leur nourriture eft la pomme de
terre & le petit- lait : ce dernier article manque
fouvent
le ruiffeau voifin fournit leur boiffon ; leur
garde- robe , pire encore , confifte en haillons rarement
affez rapprochés les uns des autres , pour
couvrir leur nudité : leurs enfans font nuds ; j'ai
fouvent vûs oa 6 de ces petits fauvages bondiffant ,
fe trémouffant devant le trou de leur clapier comme
des lapins. Dans le pays où le gros & le menu
bétail font en abondance , le payfan goûte rarement
de la viande dans un pays qui produit plus
de laine qu'il n'en faut pour vêtir fes habitans
il a à peine ce quil faut pour couvrir ſa nudité ;
dans un pays enfin abondant en grains , en toutes
les chofes néceffaires à la vie , il eft aux pommes
de terre & au petit- lait pour toute nourriture . L'Arabe
errant dans les déferts du Levant , le Nègre fauvage
de l'Occident , font- ils auffi mal partagés ? En
parcourant les bois , en plongeant dans les eaux ils
trouvent de meilleurs aliments : la loi ôte au malheureux
Irlandois ces moyens naturels de ſubſiſtance :
prefque tous les payfans étant Catholiques Romains ,
il leur eft défendu de porter des armes pour leur
propre défénfe ; ils , n'ont pas la liberté de tuer le
gibier fur les terres mêmes qu'ils afferment : quant
à la pêche dans l'intérieur des terres ,
c'eft une
atraire de monopole ; foit pour quelques communautés
, foit pour des particuliers «.
L'Angleterre prouvera difficilement à l'Ir
lande qu'elle ne doit pas jouir des avantages
de fa fituation , de peur d'appauvrir fa foeur ;
mais ce feroit payer bien cher l'honneur
( 116 )
d'appartenir à ce Royaume , & peut - être
lui infpirer le défir de s'en féparer. Il ne
paroît pas non plus qu'elle fe prête à une
union qui la rendroit province de la Grande-
Bretagne , & dans fa dépendance abfolue ,
la priveroit de fon Parlement , aux repréfentations
duquel on fait déja trop peu d'attention
pour qu'elle pût fe flatter qu'on en
fit beaucoup au petit nombre de les Députés
qui fiégeroient dans celui de la Grande-
Bretagne , où ils feroient perdus & oubliés
dans la foule.
» Pour apprécier la foi nationale d'un peuple quel
conque , & préjuger la conduite qu'il pourra tenir à
l'égard des engagements qu'il contractera , le moyen
le plus für eft de confidérer celle qu'il a tenue à
l'égard des engagements qu'il a contractés : remon
tons donc à l'époque de l'union de l'Ecoffe , &
voyons fi dans les engagements contractés , avec ce
Royaume , le Parlement d'Angleterre lui a renu
parole ? Trois ans après la conclufion du pacte
folemnel , il fut décidé dans ce Parlement qu'au
cune partie dudit pacte ne pouvoit être altérée ,
à l'exception des claufes ayant rapport à la religion
& aux impôts publics ! Quatre ans après , ce prin.
cipe , qui n'avoit été que pofé , fut mis en exécution
un acte du Parlement foumit l'Ecoffe au
paiement d'un impôt fur le malt. Or il eſt à noter
que ce cas avoit été particulièrement prévu , &
qu'un des articles du pacte d'union s'oppofoit expreffément
à l'impofition de cet impôt : on demande
fi cet exemple eft encourageant pour l'Irlande ? quelle
sûreté pourroit la raffurer contre la crainte de voir
violer les conventions les plus facrées qui pourroient
être ftipulées entre- elle & l'Angleterre « ?
A Poccafion de ces difcuffions on lit l'anecdote
fuivante dans un de nos papiers :
( 117 )
On repréfentoit , le 6 de ce mois , dans une fociété
nombreufe de perfonnes de la première diftinction
, la pièce de Shakeſpeare , intitulée : le Mar
chand de Venife . Il partit foudain de longs &
bruyans applaudiflemens , après une tirade du Juif
Shylock , dont toute l'affemblée fit unanimement
l'application au parti pris par l'Irlande , de ne point
octroyer de fubfides qu'elle n'ait obtenu le redreffement
le plus complet de fes juftes griefs . » Plus
d'une fois & à diverfes reprifes , dit le Juif, paffant
fur le Rialto , vous m'avez provoqué par des infultes
; vous m'appelliez vilain , infidèle , chien de
coupe- gorge ; vous crachiez fur ma gabardine Juive.
Que n'avez-vous pas fait pour pouffer ma patience
à bout ? A tout cela , je n'ai fait que hauffer
Les épaules. Eh bien , il paroit aujourd'hui que vous
avez beſoin de mon fecours : retirez -vous . Il vous
convient bien de venir me clchercher & me dire :
Shylock , nous voudrions avoir de l'argent . Ah !
vous vous adreffez à moi pour de l'argent , vous
qui vous plaifiez à inonder ma barbe de vos flegmes
impurs ; vous qui me croffiez au pied , comme un
chien inconnu qu'on veut écarter de fa porte ; &
pour toutes ces gracieufetés , vous pensez que je
vous prêterai de l'argent «< !
сс
On écrit de Portsmouth que les agens des
vaiffeaux de guerre le Ramillies & le Terrible
fe font rendus à bord de ces vaiffeaux , il y a
quelques jours , pour diftribuer aux équipages
l'argent provenant de la prife des vaiffeaux
de Saint- Domingue . Mais la part que nos
agens ont retenu pour eux eft fi énorme ,
que les Officiers ont refufé d'accepter ce qui
leur reyenoit. Les prifes ont été vendues
300,000 liv. ft. fur lesquelles les agens ont
eu la modeftie d'en déduire 66,000 pour leur
commiffion. Tant qu'on fera fupporter de
( 118 )
pareilles impofitions à nos matelots , qui
ont combattu courageufement pour leur
pays , il n'eft pas étonnant qu'on foit obligé
de recourir au déteftable moyen de la preffe
pour équiper nos flottes .
לכ » Il eft arrivé ici ces jours derniers , écrit-on de
Seaford en Suffex , un bateau fans pont , de 12
pieds de long , venant de France , avec trois Anglois
qui fe font fauvés des prifons , & ont fait
cette traverfée en 24 heures. Ils n'avoient que trois
`rames , un morceau de civadière , ( voile qui s'oriente
fur le beaupré ) & point de gouvernail ni
d'autres provifions que trois pains. Le bateau a été
vendu 37 Shillings , qu'ils ont partagés , & ils font
partis chacun pour leur pays «. c.
La Patente de Chevalier Baronnet que le
Roi a accordé au fils aîné du Capitaine
Farmer , devoit lui coûter 300 liv. fterl.
dont S. M. a bien voulu le gratifier fur fa
caffette. Cette grace eût été fans cela onéreuſe
à ce jeune Officier , dont la mère vient
de mettre au monde fon feptième enfant.
On connoîr la licence de nos papiers. On
fait qu'en tems de paix , ils ne refpectent pas
toujours les Puiffances étrangères ; on fent
bien qu'ils ont encore moins de ménagement
pour celles avec lefquelles nous fommes en
guerre. Cette indécence a donné lieu au
Pamphlet fuivant .
"
» Pendant la guerre entre Alexandre & Darius ,
un foldat de l'armée des Perfes , commandée par
Memnon , croyant apparemment faire fa cour à ce
Général , tint un jour en fa préfence les difcours
les plus injurieux fur le compte d'Alexandre ; mais
il fut trompé dans fon attente , car Memnon in(
119 )
digné de cet excès d'impudence & de folie , don
na un fouflet à ce vil détracteur , en lui difant qu'il
étoit payé pour fe battre contre Alexandre , &
non pour l'infulter «.
» Tel eft le fentiment que doivent éprouver toutes
les ames honnêtes ; quand on entend un lâche coquin
aux gages du Gouvernement , répandre fans
motif & fans pudeur tout le fiel de fa langue
envenimée contre quelqu'un des Potentats étrangers
, actuellement en guerre avec la Grande- Bretagne
«.
» Avant de porter un oeil fi curieux & fi lévère
fur l'étranger , ces cenfeurs devroient bien commencer
par examiner ce qui fe paffe dans l'intérieur
même de la Grande- Bretagne. Parmi les
différens fouverains de l'Europe , n'y a- t-il pas un
Roi que l'on peut accufer d'orgueil & d'opiniâ
treté , à bien plus jufte titre ? n'ont- ils pas fous
leurs propres yeux un Prince qui , loin d'avoir
aucun égard à toutes les Adreffes & à toutes les
Requêtes de fes fujets , les a traités avec un orgueil
& un mépris jufqu'alors fans exemple ? Les
Rois qu'ils dépeignent ont-ils perdu aucune partie
de leurs valtes Domaines ? Ne poffedent- ils pas .
actuellement l'eftime & les affections de leurs
Peuples ? ce
و د
Quel eft celui qui par fon opiniâtreté à fui-,
vre les déteftables confeils de la plus déteftable
partie de fes fujets , a perdu à-peuprès le tiers de
fes Domaines , & voit tous les jours le refte li
échapper , fans pouffer un foupir ou la moindre
plainte , ou plutôt avec cette infenfibilité d'un homme
riche , à qui on enlèveroit quelques arpens de
terre , dont le produit n'excéderoit pas deux à trois
cents livres par an «< ?
33
Quel eft celui dont l'avènement au trône a
été marqué par les tranfports & les acclamations
de tous les fujets , & qui peut le vanter d'être
( 120 )
actuellement l'homme d'Angleterre le moins agréa
ble à la Nation «< ?
Lorfque ces vils ftipendiaires auront répondu
d'une manière fatisfaifante à ces questions , je pourai
leur permettre alors de fe moquer de tous
les Princes étrangers qui auront le malheur de
leur déplaire ".
Le cèlèbre Doyen de Glouceſter , le Docteur
Tucker , vient encore de publier un
Pamphlet politique dans le London Chronicle,
du 28 Octobre , il s'adreffe aux deux partis
qui divifent la Grande -Bretagne , & donne
tort à l'un & à l'autre de ce qu'ils ont pour
principe que des Colonies font néceffaires
pour le foutien , le maintien & l'accroiffement
du commerce. Suivant lui , c'eſt une
erreur. Il y a long - tems qu'il s'attache à
développer le principe contraire ; fi on l'avoit
youlu croire , l'indépendance de l'Amérique
feroit déja reconnue ; comme il eft bon
homme , fes idées politiques ne lui ont fait
aucune querelle à la Cour , où il eft bien
reçu , & où l'on fe contente d'en rire : vous
avez beau faire , lui dit un jour le Roi ;
l'Amérique eft un objet trop intéreffant
pour qu'on puiffe fe réfoudre à l'abandonner
, comme vous le confeillez . Si vous
aviez un Evêché , confentiriez - vous à y
renoncer fi facilement ? Je ne puis pas répondre
, répondit le Docteur ; je n'ai jamais
été dans le cas ; mais il dépendroit de V. M.
de m'y mettre. Le Roi fourit ; le Doyen crut
que ce fourire lui annonçoit une place dans
la première promotion ; mais il y a deux ans
qu'il l'attend . Nous reviendrons à fon Pamphlet
( 121 )
phlet dont nous donnerons ici une courte
analyfe.
» Il nie que les manufactures Angloifes vendues
aux Colonies Angloifes rapportent plus de profit
aux Manufacturiers que fi elles étoient vendues à
d'autres. Il demande pourquoi , l'Angleterre n'a pas
des Colonies par toute la terre , fi elle croit acheter
de fes Colons à meilleur marché , puifque les
productions de tous les climats lui font néceffaires
".
פ כ
Rien de plus abfurde ajoute- t-il , que ce qu'il
appelle le fyftême des Clefs , comme d'avoir dans
Gibraltar la clef de la Méditerranée. Puiſque de
parcilles clefs font fi utiles , pourquoi ne pas avoir
celles de la Baltique , celles de Babel - Mandel ?
Pourquoi ne pas reprendre fur les François celle de
Calais , qui fut perdue par la Reine Marie ? Comment
fe fait-il que l'Angleterre commerce avec la
Norvege & Archangel , où elle n'a ni clefs ni
Colonies ? A cette occafion il affirme , que fur 20
vaiffeaux qui viennent en tems de paix , de ces pays
en Angleterre , à peine y en a-t -il un qui ne foit
pas Anglois «.
" On fe méprend groffièrement quand on cherche
à augmenter le nombre des gens de mer , par
d'autres moyens que l'augmentation des Manufactures
; le fameux Acte de Navigation , eft un monopole
dont le commerce Anglois fouffre le plus grand
préjudice , en ce qu'il prive l'Angleterre du bien
que pourroient lui faire les étrangers , s'ils étoient
admis à s'y établir avec leurs vaiffeaux & leurs équipages
étrangers . Il ne conçoit point qu'aucune augmentation
de territoire en quelque partie que ce foit
du globe , puiffe accroître les forces naturelles , &
la fureté de la Grande-Bretagne. Les Colonies utiles
font celles dont l'entretien ne coûte rien , &
qui n'occafionnent point d'émigrations . Il eft à regretter
que l'Angleterre n'ait pas plutôt travaillé
20 Novembre 1779. f
( 122 )
-
à peupler fes déferts , que ceux de l'Amérique. Dáns
quatorze Provinces en Angleterre , toutes dans la
partie la plus voifine des côtes de France , il y a plus
de marais , de dunes , de bruyères , de communes,
de landes , de forêts , de chaffes & de friches
que dans tout le refte de l'Angleterre . - Si on s'étoit
attaché à peupler ces pays , la taxe des terres
fcroit plus aifée à lever , fes produits feroient plus
confidérables , & le pays mieux défendu en cas
d'attaque. Il évalue toutes ces terres vaines & vagues
à un million d'acres , ou au moins à 500,000 ,
qui nourriroient 250,000 habitans de plus , & donneroient
au befoin au moins 25,000 foldats . Le
pays plus habité , plus coupé de haies , de murs ,
de feutiers , &c. , feroit plus impénétrable , plus
impraticable à un ennemi «.
-
Il prétend que dans la querelle actuelle entre
l'Angleterre & l'Irlande , on prend l'ombre pour
la fubftance. - Les Irlandois ont eu de tout tems
la plus entiere liberté de manufacturer pour leur
propre consommation. Ils n'en ont point fait ufage
, parce que le Marchand Anglois leur fourniffoit
à fi bon compte , & avec tant de facilités ,
qu'ils auroient perdu à manufacturer. Pourquoi donc
s'allarme- t- on en Angleterre de la demande des
Irlandois , comme fi leur concurrence pouvoit être
inquiétante chez l'étranger , tandis qu'elle ne peutpas
l'être chez eux- mêmes «<.
" Quant aux Irlandois , quel ufage feront- ils de
la liberté d'exporter leurs lainages ; & fi on la leur
refuſe , comment puniront - ils l'Angleterre , en
s'abftenant d'importer chez eux les marchandiſes ,
s'il leur en coûte pour fe paffer de cette importation
? Comment enfin , s'ils trouvent du profit
à acheter chez eux les marchandifes Angloifes
efpéreront-ils les fupplanter par les leurs chez l'étranger
? Le Docteur Teuker veut qu'on cherche
d'autres caufes à la détreffe actuelle de l'Irlande «.
H femble qu'on lui pourroit répondre ,
( 123 )
au moins pour l'Irlande , que fi elle cût eu
la liberté d'exporter , elle auroit beaucoup
manufacturé , que la quantité tenant les
prix plus bas , les marchandiſes auroient été
moins chères que celles des Anglois , & que
c'eft ce qui arrivera quand elle fe fera procuré
cette liberté de gré ou de force.
Il faut , dit un autre de nos papiers , que la
paffion du jeu foit bien en vogue dans le Canada.
Un Marchand de Londres a reçu ordre du petit
pofte du Détroit , où il y a au plus cent hommes de
garnifon & quelques habitans , d'y envoyer cent
douzaines de fixains de cartes : toutes ces cartes
n'ont point la marque.
>
FRANCE.
De VERSAILLES , le 19 Novembre.
Le Roi a nommé à l'Evêché d'Uzès ,
l'Abbé de Béthify de Mezières , Vicaire
général de Reims ; à l'Abbaye de Grand-
Selve , Ordre de Cîteaux , Diocèle de Touloufe
, l'Abbé de Crillon , ancien Agent Général
du Clergé , à celle de St- Romain de
Blaye , ordre de faint Auguftin ; Diocèle de
Bordeaux , l'Abbé de Meffey , Vicaire Général
du Diocèfe d'Aix ; à l'Abbaye régulière
de Grosbois , Ordre de Câteaux , Diocèfe
d'Angoulême , D. Chupiet , religieux
Profès du même Ordre , & à l'Abbaye de
Sainte-Croix , Ordre de faint Benoît , Diocèfe
de Poitiers, la dame de Bourbon Buffet
Prieure du Cherche- Midi , Diocèfe & Ville
de Paris , fur la préſentation & nomination
de Monfeigneur le Comte d'Artois , en vertu
de fon appanage.
f 2
( 124 )
Le Comte de Grosberg-Bavière , Co onel
au fervice de France , eut l'honneur d'être
préfenté au Roi , à la Reine & à la Famille
Royale le 7 de ce mois.
L'heureux fuccès de l'inoculation de Madame
Elifabeth , pratiquée avec autant d'habileté
que de prudence par M. Goëtz , Chirurgien
- Major de la Citadelle de Strasbourg ,
a fait défirer à plufieurs perfonnes de faire
inoculer leurs enfans. Madame Elifabeth a
bien voulu accorder fa protection à 12 pauvres
enfans , & leur procurer tous les fecours
néceffaires pendant le cours du traitement.
M. Goëtz a exécuté cette opération
le 8 de ce mois fur 7 filles & s garçons qu'il
avoit préparés convenablement.
De PARIS , le 16 Novembre.
ON ignore encore les difpofitions ultérieures ,
de notre flotte & de l'armée de terre qui avoit
reçu ordre de fe tenir prête à marcher vers nos
ports. On a fu jeudi par un Courier extraor
dinaire que D. Cordova a appareillé le 9 avec
15 vaiffeaux; à 2 heures après midi , cette divifion
étoit hors du Goulet. On ne doute pas
qu'elle ne fe rende à Cadix ; il nous refte 2 1
vaiffeaux Eſpagnols prêts à mettre à la voile
avec les nôtres.
Le vaiffeau l'Intrépide qui venoit de l'Orient
, a touché, en entrant au port , & eft
entré dans le baffin pour y réparer le dom--
mage qui n'eft pas confidérable .
A la date de ces lettres , on n'avoit rien
appris de la mer , quoique nous ayons plu-
L
( 125 )
fieurs frégates qui croifent en dehors du
Goulet , à l'entrée de la Manche , pour obferver
les mouvemens de l'ennemi qu'on
croit à Spithead ou à Torbay,
Les Officiers & l'équipage de la Surveillante
, & du cutter P'Expédition , viennent
de recevoir les graces & les récompenſes
que S. M. leur a accordées. On favoit déja
que M. de Couëdic avoit été fait Capitaine
de vaiffeau , & que M. de la Bintinaye avoir
eu la Croix de S. Louis , & 1000 livres de
penfion. Il en a été accordé une de 300 à
M. de Loftange , Enfeigne , qui a eu un
oeil emporté. Il auroit eu la Croix de S.
Louis , s'il n'avoit pas été Chevalier de
Malthe. Le Vicomte de Roquefeuil , Enfeigne
, commandant le cutter , a eu la Croix
de S. Louis. Les deux Officiers auxiliaires
de la Surveillante ont été faits Lieutenans
de frégates.
Le troifième Pilote de cette frégate a reçu
une Médaille d'or , & a été avancé dans fon
état , pour une action de la plus grande bravoure.
S'étant apperçu pendant le combat
que le pavillon avoit été emporté d'un coup
de canon , il en prit fur- le- champ un autre ,
& monta fur les haubans du côté de l'ennemi
, qui n'étoit qu'à portée du piſtolet , & -
tint le pavillon en l'air à la main pendant
qu'on repaffoit un autre pavillon à l'arrière.
de la frégate. Cette action avoit été admirée
des Anglois mêmes , felon le rapport du
Capitaine en fecond , pris & échappé du
£
3
( 126 )
naufrage. Les foldats & les équipages de ces
deux bâtimens , ont eu chacun so écus pour
les dédommager de la perte de leurs facs &
hardes ; & les bleffés ont eu des demi - foldes
& des gratifications .
Après le combat , le Miniftre de la Marine
écrivit la lettre fuivante à M. de Couëdic.
ל כ
>
Après le combat glorieux que vous venez
Monfieur , de foutenir , & qui a pénétré le Roi -
d'admiration & d'attendriffement , il ne refte à defirer
à S. M. que de vous voir furvivre à vos bleſſures ,
pour profiter de la grace bien méritée qu'il a faite en
vous élevant au grade de Capitaine de vailleau . L'honneur
que vous avez acquis à fon pavillon dans cette
circonftance, lui donne un grand intérêt à conferver
un Officier auffi valeureux à fon fervice. J'attends
le détail plus étendu que M. le Comte du Chaffault
me promet , pour prendre les ordres de S. M. fur
les récompenfes à accorder aux Officiers & aux
équipages de votre frégate ; mais je n'ai pas voulu
différer un inftant à vous annoncer toute la fatisfaction
de S. M. & combien elle eſt touchée de votre
fituation , de celle de vos Officiers & des grandes
preuves de zèle & de courage qui ont éclaté dans ce
jour-là. J'ai l'honneur , & c. «
( P. S. de la main du Miniftre ) . Je vous tranf
mets avec grand plaifir la fatisfaction de S. M. Je
ferai des voeux pour qu'elle vous conferve à fon
fervice , & je vous affure que j'ai pour vous beaucoup
d'eftime ; ne vous occupez que de votre
fanté , & jouiffez de la gloire que vous avez acquife
; le Roi veut avoir de vos nouvelles.
1
La ville de Quimperlay , qui a vu naître
M. le Chevalier du Couedic , s'eft empreffée
de lui montrer la part qu'elle prend à fa
bleffure & à la gloire qu'il s'eft acquife,
Elle a arrêté , par une Délibération confignée.
( 127 ).
dans fes Regiftres , en date du 18 Octobre ,
de le complimenter ; & le Maire a eu ordre
de lui adreffer la Délibération priſe à cet
égard. Nous joindrons ici la Lettre fuivante
d'un Officier de la frégate la Surveillante .
» Une lettre du Capitaine du Rambler , inférée
dans la Gazette de Withéal , n'eft pas moins propre
à étonner les prifonniers Anglois que nous avons
amenés , après les avoir fauvés du plus affreux danger
, qu'elle nous a furpris nous- mêmes . On y fait
dire à cet Officier , que nous avons tiré fur la
chaloupe qu'il envoyoit au fecours des malheureux
qui s'étoient jettés à la mer , & on cherche par-là
à nous représenter comme les plus barbares des
hommes.
55
Que le Ministère Anglois , à qui on a déjà reproché
avec fondement de tronquer & de dénaturer
même les rapports de fes Généraux & de fes
Commandans , cherche à enlever aux militaires
François la gloire qu'ils fe font acquife dans un
combat auffi égal & auffi bien foutenu de part &
d'autre , nous rirons de fes vains efforts ; mais qu'il
attaque notre générofité & notre humanité , c'eft ce
que nous ne fouffrirons jamais , & nous lui dirons
à la face de toute l'Europe , que rien n'eft plus
faux que le prétendu empêchement que nous avons
mis , dit - il , à la manoeuvre de la chaloupe du
Rambler. Nous lui dirons encore que l'équipage de
la frégate le Québec jugeoit bien plus favorablement
de nous , lorfque s'appercevant que le feu
qui prenoit à notre beaupré nous obligeoit de nous
éloigner d'elle , il nous crioit : braves François ,
fauvez-nous , nous périffons ; le danger étoit trop
preffant pour que nous reftaffions bord à bord de
la frégate Angloife ; mais à peine en fumes - nous
dégagés que nous mimes en ufage tous les moyens
de fauver le plus de monde poffible . Notre chaloupe
& les cordages que nous jettions , condui
£ 4
( 128 )
frent heureusement à notre bord 45 Anglois , &
nous regrettames de ne pouvoir les fauver tous «‹.
» Il paroît au refte que l'invraisemblance n'arrête
point les correcteurs des rapports faits à l'Amirauté ;
car comment concilier les fecours que nous donnions
aux gens du Québec avec les prétendus obftacles
que nous mettions à ceux que leur envoyoit
he Rambler ? Notre cutter avoit ceffé exprès de le
combattre. Quant à nous , joignant à la générofité
Françoife , le caractère de la vérité , nous n'avons
pas hésité à rendre hommage à la bravoure de l'équi
page Anglois , & nous aurions defiré de retrouver ,
dans le nombre des hommes qui nous doivent la
vie , le Capitaine Farmer dont la conduite mérite
tant d'éloges ; mais nous avons appris qu'il avoit été
bleffé & enfuite tué dans le combat. Nous espérons
être affez heureux pour fauver le brave M. du Couëdic
pour fervir encore fous fes ordres , & pour mettre
plus d'une fois le Ministère Anglois dans le tort que
nous lui reprochons aujourd'hui , & que fa Nation
généreufe eft dans le cas de lui reprocher comme
nous cc.
On apprend que non-feulement il n'a été
accordé aucun congé de femeftre aux Officiers
de l'armée de Bretagne , mais ceux qui
avoient eu la permiffion de quitter leurs
Corps pour un terme limité , à raiſon de
quelques affaires preffées , ont reçu , le 10
ce mois , l'ordre de rejoindre , enforte qu'on
croit encore que les opérations qui doivent
terminer la campagne auront lieu.
» Le convoi destiné pour l'Inde , & qui doit partir
de ce port , écrit-on de l'Orient , fera plus confidérable
qu'on ne l'avoit cru . On lui donnera pour efcorte
4 vaiffeaux de ligne , le Caton , l'Indien , l'Actionnaire
& le Solitaire . Il paffe pour conftant que la plus
grande partie de la légion de Lauzun y féra embar(
129 )
quée.Lorfque toutes ces forces feront réunies à celles
que nous avons déja à l'Ifle- de France , nous pourrons
, à notre tour , attaquer les Anglois dans leurs
plus riches poffeffions.
» Quelques Officiers de la Compagnie Angloife
font arrivés depuis peu à Londres par la voie de
Suez : ils fe taifent fur le fort de M. de Bellecombe ,
que nous favons être retenu à Madras ; mais ils ont
détruit le bruit de la mort de M. Chevalier , qu'on
avoit dit avoir péri dans la mer rouge . Ils favoient à
leur paffage au Caire , qu'il étoit fur les côtes de l'A- ,
rabie , d'où il lui feroit aifé de gagner Alexandrie « .
Les feules nouvelles que nous ayons depuis
huit jours fur le fort des bâtimens de
Saint-Domingue , viennent de la Corogne.
On mande de ce Port qu'il y eft entré ún
brigantin , & le navire la Jeune Mimi , tous
deux dans le plus mauvais état. Le vaiffeau
Boſtonien arrivé à Cadix , & qui a apporté
les nouvelles de M. d'Estaing , dont nous
avons parlé , n'a vu aucun de ces bâtimens
fur les atterrages de la Nouvelle Angleterre ,
quoiqu'il foit parti 10 jours après le coup
de vent , ce qui donne lieu de croire que
la plupart feront retournés aux Ifles du vent.
M. le Comte d'Aranda eft de retour à
Paris depuis le 4 ; il étoit refté à Brest ,
croyant toujours qu'il pourroit voir appareiller
l'armée combinée ; mais les vents ne
paroiffant pas devoir changer , il a été obligé
de revenir , fans jouir du fpectacle qu'il avoit
efpéré de voir.
On affure que M. Necker a pris fes mefures
pour fubvenir au fervice de l'année
prochaine , fans impofitions nouvelles ; il y
fs
( 130 )
pourvoit par un emprunt viager , qui ne fera
pas , comme quelques - uns le penſent , une
charge pour l'Etat , parce que fa durée eft
limitée. Il falloit fe procurer de quoi payer
les arrérages , & ce Miniftre en trouve les
moyens & au-delà dans les économies qu'il
a faites ci- devant & dans celles dont il s'occupe.
Celles - ci confiftent , dit - on , dans la
réduction de gros intérêts que touchoient les
Fermiers & les Régiffeurs - Généraux pour
leurs fonds d'avance ; dans la fuppreffion
des frais que coûte la Régie générale , qui
n'eft , au fait , que la Régie particulière de
quelques droits défunis de la Ferme , ou
analogues à ceux qui compofent les parties
de cette Ferme , connues fous le nom d'Aides
, Domaines , &c. & dans l'extinction
annoncée par le Règlement du 22 Décembre
1776 , des croupes & penfions fur les
produits de ce Bail , dont celui qui va être
renouvellé fera dégagé. Le Gouvernement
débarraffé de toutes les dépenfes inutiles ,
bénéficiera en outre de l'amélioration des
produits des droits qui forment la Régie
générale , fous laquelle ils ont fouffert par
l'infuffifance de fa manutention en plus
grande partie confiée aux Employés de la
Ferme. Ces reffources , qui pour être obtenues
, n'ont eu befoin que du coup d'oeil
pénétrant du Miniftre , & de la fermeté
qu'il déploie d'après la confiance qui lui
eft accordée , ne laifferont pás appercevoir
au Royaume qu'il foutient une guerre très-
-
( 131 )
difpendieufe depuis 2 ans ; & elles le mettront
en état de la prolonger pendant plufieurs
autres , fi l'Angleterre s'obſtine à la
foutenir , & perfifte dans le refus de fe départir
de la tyrannie du commerce de l'Europe.
Il eft reconnu aujourd'hui que le fort
des Etats de cette partie du monde , dépend
en dernière analyfe , de la fituation de leurs
finances , & que l'avantage eft pour celui
qui reffent le plus tard l'épuifement de fes
moyens. Ceux de la France font à peine
entamés. Le nouveau Bail y offre de nouveaux
fecours dans l'augmentation de fon
prix , qui feule fuffira au paiement des fonds
qui font à rembourfer aux Régiffeurs- Généraux
, & à celui des intérêts de l'emprunt
qui va s'ouvrit. On ne peut trop admirer
la fageffe d'un Miniftre qui , en fe bornant
à fimplifier les opérations & à y mettre de
l'ordre & de la clarté , a ménagé à l'Etat de
fi grands avantages. Il leur donnera toute
l'étendue dont ils font fufceptibles , fi comme
il fe l'eft propofé , en renouvellant le Bail de
la Ferme générale , il parvient à n'employer
que des perfonnes inftruites & capables
d'un travail utile.
On écrit de Pont- de - Vaux en Breffe , que le Comte
de Montrével , poffeffeur de plufieurs terres dans la
Franche-Comté , le Mâconois , la Breffe & la Bourgogne
, dont la plus grande partie des affignaux eft
en main-morte , voulant donner au Roi des preuves
de fon refpect , de fa foumiſſion & de fa déférence ,
& voulant répondre aux vues bienfaisantes de S. M.
qui la première a donné la liberté à tous les emphyf6
( 132 )
théotes , vient de faire publier , imprimer & répandre
dans toutes les dépendances , que tous vaffaux ,
cenfitaires , emphythéotes , ferfs , taillables & mainmortables
des terres & feigneuries à lui appartenantes
dans les Provinces ci-deйus , peuvent s'adreffer en
toute confiance à lui pour en recevoir l'affranchiffement
de toute eſpèce de main-morte , foit perfonnelle
, afin de jouir par la fuite de toutes leurs facultés
, franchiſes & libertés.
Selon des lettres de Rennes , le 15 du mois
dernier il a été fignifié au Procureur- Général
& au Comte Defgrées - du-Lou , un Arrêt du
Confeil qui caffe celui du Parlement de
Bretagne du 23 Août précédent , & annulle
tout ce qui s'en eft fuivi . Les motifs de caffation
font , dit on , que l'Arrêt du 23
Août eft contraire à un autre rendu antérieurement
par le même Parlement au mois
de Novembre , lequel n'avoit été attaqué ni
entrepris par perfonne , pas même par le
Comte Defgrées. Le Roi , en caffant le deuxième
Arrêt du Parlement de Bretagne , laiffe
à ce Tribunal la connoiffance de cette
affaire .
Le Bureau académique d'Ecriture préfidé par M.
Lenoir , Confeiller d'Etat , Lieutenant - Général de
Police , & M. Moreau , Procureur du Roi au Châtelet
, fit , le 4 de ce mois , dans la Grand'falle des
Mathurins , l'ouverture publique de fes féances M.
Harger , Secrétaire , ouvrit la féance par la lecture
d'un Mémoire fur les cinq parties dont le Bureau eft
chargé par les Lettres -Patentes de fon érection ; lef
quelles font la perfection de l'écriture , le déchiffre
ment des anciennes écritures , les calculs , la vérifica
tion des écritures & la grammaire françoiſe relative
à l'orthographe. M. d'Autrepe fit enfuite la lecture
d'un Mémoire fur la néceffité d'une bonne écriture ,
( 133 )
fur les inconvéniens ou les dangers d'une mauvaife ,
& fur la diffemblance des caractères néceffaires à la
fûreté publique.
M. l'Abbé de B ***, nous a adrefé la lettre
fuivante de Genève ; elle contient des détails
qui pourront intéreſſer la plupart de nos lecteurs
, & que nous nous empreffons de tranf
crire.
» Je viens , Monfieur , de faire en Bourgogne
quelques recherches littéraires , dont je m'étois
chargé . Ce que j'ai vu d'agréable & d'intérellant
dans cette Province , m'a infpiré le defir d'aller plus
loin j'ai voulu contempler la nature & les hommes
dans un pays où la terre s'élève jufqu'aux Cieux ,
& où les hommes tiennent un peu du fol , comme
par-tout ailleurs .
:
J'avois toujours ardemment defiré de voir un des
afyles les plus célèbres du génie : ce motif , quand
je n'en aurois pas eu d'autres , fuffifoit bien pour
me conduire à Ferney : j'y ai paffé quelques jours.
Le premier objet de mon admiration a été d'y
rencontrer des étrangers qui venoient , comme autrefois
, des extrémités de l'Europe , vifiter cette
maiſon confacrée aux Mufes & à la Philofophie :
on veut tout voir , on interrog avec avidité ceux
qui ont eu le bonheur d'approcher le grand homme
qu'on y cherche encore : on aime à s'inftruire
des plus petits détails de fa vie privée , on éprouve
un attendriffement involontaire lorfqu'on entre dans
fa chambre : elle eft confervée telle qu'il l'occupoit
; & jufqu'à fon lit , qui femble encore prêt à
l'y recevoir , on ne s'eft pas permis d'y déranger
la moindre chofe ; mais on fe fent fur - tout frappé
d'un faififfement dont on n'eft pas le maître , lorfqu'on
jette les yeux fur l'urne funéraire où repofe
Lon coeur.
C'eſt une pyramide quadrangulaire contre laquelle
eft adoffé un autel compofe d'un fimple tron(
134 134
)
çon de colonne cannelée ; cette pyramide eft ceinte ,
au tiers de fa hauteur , d'une corniche faillante ,
foutenue aux angles par quatres confoles antiques ,
& porte une urne fépulcrale fur chaque face ; une
couronne de lauriers termine la pyramide tronquée,
c'eft le feul attribut caractéristique qui y foit exprimé
; & fur l'autel eft placé un couffin de velours
où repofe un coeur, fymbole de celui qui eft dans
l'intérieur du monument.
Cet enfemble , compofé de trois marbres , le
blanc , le noir & le verd antique , de la hauteur
d'environ fept pieds fur trois & demi de largeur à
fa bafe , eft placé dans l'intérieur d'une niche drapée
en noir , & porte dans l'ame l'idée doulourcufe .
du génie & de la mort.
On a décoré cette chambre de quelques portraits
qui fe trouvoient dans le château de Ferney
, & pour lefque M. de Voltaire avoit le
plus de prédilection ; l'Impératrice de Ruffie , le
Roi de Pruffe , la Princeffe de Bareith , la Marquife
du Châtelet , le célèbre le Kain , M. d'Alembert
, M. le Comte de Maurepas , M. d'Argental
, M. & Mme la Marquife de Villette , & c. On
y lit cette infcription : mes manes font confolés ,
puifque mon coeur eft au milieu de vous.
L'Académie Royales des Sciences fe trouvant en
état de difpofer d'un fond propre à donner un prix
tous les deux ans , prit , en 1777 , la réſolution d'en
joindre un de Phyfique à ceux de Mathématique & de
Phyfico-Mathématique , qu'elle eft dans l'ufage de
propofer annuellement. On trouvera fon programme
dans la Partie Littéraire du Mercure. Nous nous con- .
tenterons d'obſerver ici que ce fond confifte dans l'abandon
que le Secrétaire de l'Académie & les Commilaires
des prix fondés par M. de Meſlai , ont fait
des honoraires que M. Rouillé de Meflai leur avoit
deftinés ; qu'ils ont fait cet abandon en 1777 ; & que
c'eft en 1779 qu'on s'eft avifé de leur reprocher ces
honoraires.
( 135 )
Patrice , Comte d'Arcy , Chevalier de
Saint - Louis , Maréchal des Camps & Armées
du Roi , Chevalier - Commandeur &
Confeiller de l'Ordre de Saint-Lazare & de
Notre-Dame- de -Mont- Carmel , Membre de
l'Académie royale des Sciences , eft mort en
- fon hôtel , fauxbourg du Roule , le 18 Octobre
de cette année .
François Bournac , Ecuyer , ancien Ingénieur
des Camps & Armées du Roi , Scelleut
héréditaire en la Chancellerie établie près du
Parlement de Metz , &c. eft mort à Metz le
25 Octobre , dans la 100e. année de fon âge ;
il étoit né à Verdun le 9 Février 1680 : avoit
fervi fous les ordres du Maréchal de Vauban ,
en qualité d'Ingénieur , au fiége de Briffac
en 1703.
Les Numéros fortis au tirage de la Lotterie Royale
France , font : 90 , 79 , 6 , 23 , 33 .
>
Ordonnance du Roi , concernant l'Ordre de
Saint- Louis , du 21 Août. » S. M. s'étant fait repréfenter
fon Edit du mois de Janvier dernier , concernant
l'Ordre royal & militaire de Saint- Louis
Elle a confidéré que la portion affectée aux Officiers
de la Marine de S. M. , dans la dotation de
l'Ordre , par l'Edit de 1693 , n'étoit plus proportionnée
à l'augmentation progreffive de ce Corps ,
à ſon état actuel , ni au fupplément ajouté en 1719
à la dotation de l'Ordre ; & Elle a réfolu d'y pourvoir
, de manière que fes bontés pour les Officiers
de fa Marine , fuffent non-feulement un témoignage
de la fatisfaction qu'Elle a de leurs fervices , mais
encore un motif pour eux d'en mériter de nouvelles
. S. M. a voulu auffi expliquer particulièrement
fes intentions fur l'article XVII de l'Edit de Jan.
vier dernier par lequel il eft dit que les vingt
( 136 )
derniers des quatre - vingts Commandeurs fixés par
eet Edit , ne jouiront de la penfion de 3000 liv.
attachée à cette dignité , qu'à meſure de l'extinction
des penfions des foixante anciens : Et voulant
donner en même-tems à l'Ordre , fur d'autres objets
, de nouveaux témoignages de l'attention dont
Elle l'honore : Art. fer . Elle a fixé à la fomme de
75,000 liv. la portion dont les Officiers de fa Marine
jouiront dans la dotation & dans le fupplément
de la dotation de l'Ordre. Art. II . Attenda
que cette fomme de 75,000 l . ne fuffit pas encore
pour remplir le montant des penfions que les Of
ficiers de la Marine ont dans l'Ordre , & celui
des dépenfes de Croix , frais de comptabilité , &
autres dépenfes communes de l'Ordre auxquelles
la Marine doit contribuer , S. M. veut bien s'obliger
de faire paffer & céder à l'Ordre de Saint-
Louis inceffamment 45,459 liv . 16 f. de rente ,
&c. Art. III . De ces deux fommes réunies , il y
aura 95,000 liv . qui feront deftinées à toujours
& réparties aux Officiers de Marine de S. M.
Art. IV. S. M. entend que des vingt derniers
Commandeurs qui ne doivent jouir de la penfion
de 3000 liv. qu'à meure de l'extinction de celles
des foixante plus anciens Commandeurs , il y ait
feize de fes Officiers de fes Troupes de terre &
quatre des Officiers de fa Marine fans penfion.
Art. V. Les Officiers de Terre & de Marine qui
feront promis de la dignité de Chevalier à celle
de Commandeur fans penfion , continueront à jouir
de celle qu'ils avoient comme Chevaliers , jufqu'à
ce qu'ils entrent en jouiffance de celle de Commandeur
, & alors S. M. difpofera de leur penfion
de Chevalier. Les VI , VII & VIIIe articles ftatuent
fur des objets de police particulière de l'Ordre.
Par le IXe le Roi veut & entend que le Dépôt
& la confervation des Archives de l'Ordre , fera
étábli dans celle des Salles de l'Hôtel royal des
( 137 )
Invalides , qui fera jugée la plus convenable , &
à la proximité de la Salle du Confeil. Par le Xe &
dernier , S. M. entend que les veuves , enfans ,
héritiers ou créanciers des Grands - Croix , Commandeurs
& Chevaliers dudit Ordre , renvoient
les Croix , auffi-tôt après le décès des Officiers ,
au Secrétaire général de l'Ordre , &c «.
Par une autre Ordonnance du 24 ſeptembre , S.
M. voulant régler la force du Corps des Volontaires
d'Afrique , & en déterminer la formation de la manière
la plus utile à la défenfe du Sénégal & de fes
autres établiſſemens fur la côte occidentale d'Afrique ,
a fait dans cette vue plufieurs difpofitions , & ordonne
entr'autres que ce Corps foit porté à fix compagnies
de cent hommes , y compris une compagnie
de Canonniers-Bombardiers.
*
" La Compagic de l'Armement de fix frégates
& deux corvettes , annoncé à Nantes , inftruit fes
Actionnaires , que d'après le réfultat de la confultation
générale qu'elle avoit faite dans tous les
Ports , pour aprécier la jufteffe & le mérite des
obfervations qui lui furent adreflées à la fin de
Juillet dernier , pour l'engager fur des motifs
de plus grandes facilités pour elle , & d'économie
pour les Actionnaires , qui y font déduits , à donner
la préférence au Port de Grandville , pour la conftruction
& armement de quelques unes de les frégates
; elle s'est déterminée à en faire promptement
conftruire deux de 44 canons du plus fort calibre
dans ce Port , où elle a fait paffer dès le 15 Septembre
un chargé de fes pouvoirs pour la diriger en
fon nom , & qui en preffe l'exécution avec d'autant
plus de vivacité qu'il a maintenant tous les
Charpentiers du lieu à fa difpofition . Cette Compagnie
efpére annoncer encore fous peu , l'achat
d'une troisième frégate toute conftruite qui pourra
être mise à la mer fous un mois du jour de fon
* Voyez le Journal du 7 Août
( 138 )
acquifition , & qui formera avec les deux autres
& une corvette la première divifion de cet armement
".
›
De BRUXELLES , le 16 Novembre.
SELON les lettres de Lisbonne , la Cour
de Portugal ne paroît point diſpoſée à laiffer
inquiéter fon commerce par les Corfaires
Anglois. Il fe paffe peu de mois où l'on n'ait
à
porter des plaintes de leurs excès : il y a
peu de temps qu'un de ces Corfaires trèsmaltraité
ayant à bord beaucoup de bleſſés ,
mouilla dans le Tage : on ne tarda pas à apprendre
qu'il avoit été battu par un navire
Portugais qui alloit à la Baie de tous les
Saints , & auquel il avoit donné chaffe . On
dit que la Cour a ordonné de lui faire fon
procès comme forban , pour avoir infulté
contre le droit des gens un pavillon neutre.
La Reine a donné ordre d'armer 4 vaiffeaux
de ligne & deux frégates pour protéger le
commerce de fes fujets contre ces infultes
réitérées.
Selon les mêmes lettres , il a été envoyé
deux Officiers de Juftice au lieu d'exil du
Marquis de Pombal , pour faifir tous fes papiers:
quelques perfonnes penfent qu'ils ont
auffi ordre de l'arrêter , & qu'il doit être enfermé
dans une tour , où il attendra la fin
de les jours.
On mande d'Amfterdam que l'efcadre de
vaiffeaux de guerre Américains , avec commiffion
des Etats -Unis , aux ordres du Commodore
Paul Jones , a été admife comine
( 139 )
telle fous pavillon Américain , pour relâcher
& fe radouber à la rade du Texel , &
que cette adiniffion a été confirmée fucceffivement
de l'avis des Amirautés par réfolutions
des Etats de Hollande & des Etats-Généraux
, en conféquence du Réglement de
L. H. P. de 1756 , au fujet de tous vailleaux
de guerre ou capres étrangers. Dans ce cas ,
ce Réglement fervira à-peu-près de réponſe
aux mémoires préfentés par le Chevalier
Yorcke contre l'admiffion de Paul Jones dans
le Texel.
» Un des principaux objets de fpéculation momentanée
pour la nation Angloife & pour les écrivains
, dit un papier public , eft la conduite
que tient
la république des provinces- Unies dans la pofition
délicate où elle fe trouve. On pourroit former un
volume , fi l'on vouloit recueillir tout ce qui s'imprime
à ce fujet . On fe contentera d'extraire l'article
fuivant , qui a été copié dans prefque tous les
papiers Anglois. La grande époque de 1779 ,
fournira à l'hiftoire un fyftême curieux de la po
litique Hollandoife ; la conduite de cette nation , depuis
que Sir Jofeph Yorke a délivré fon premier
mémoire , eft pleine de fineffe & décèle des vues
fecrettes. Temporifons eft fa dévife ; tout Négociant
qui fréquente la Bourfe fait parfaitement
que depuis cette époque , les Hollandois ont emporté
de ce pays dans le leur , & continuent d'exporter
tous les jours , tout l'or & l'argent en
lingot qu'ils peuvent amaffer : il fait également ,
qu'à l'aide de divers artifices , ils ont trouvé le
fecret de faire hauffer les fonds publics de 3 &
même quelquefois de 4 p. 100 , dans la vue de
vendre au plus grand avantage , ou du moins à
la moindre perte poflible : ce fait , quand il ne feroit
pas accompagné d'autres circonftances indicat ives
( 140 )
-
,
fuffiroit pour faire connoître les difpofitions des
Etats Généraux : il eft fuperflu de leur demander
des déclarations qui fe trouvent clairement & explicitement
énoncées dans la teneur de leur conduite
laiffez les faire ; dès qu'ils auront à -peup.
ès tiré leur épingle du jeu , dès qu'ils auront
mis ordre à la partie des finances , la cataſtrophe
politique jettera plus de lumière qu'on n'en défire
fur leurs véritables intentions : alors Sir Jofeph Yorke
obtiendra enfin la réponſe cathégorique qu'il follicite
envain depuis fi long- tems ; les Miniftres
affecteront d'être étonnés ; ils ne le feront pas au
fond , & quiconque connoît la politique Hollan
doife dira : je favois bien •que cela finiroit
ainfi. On remarque qu'en général , depuis quel
que tems les papiers Anglois , & fur-tout ceux
qui font le plus dévoués au Ministère , traitent les
Hollandois d'un ton fort lefte & fort cavalier. On
remarque autfi , de temps à autre dans ces papiers ,
divers extraits de lettres écrites de Hollande &
contenant des plaintes amères contre le Ministère
Britannique , que l'on blâme de négliger la fûreté
des paquebots , ces agens effentiels du Commerce :
il paroit encore que l'Ambaffadeur de Hollande
paffe fon temps à faire des répréſentations à la
Cour de St-James , tandis que celui d'Angleterre
négocie avec auffi peu de fuccès à la Haye en
forte que les deux partis loin de fe rapprocher
paroiffent s'aigrir réciproquement. On ne croit pas
cependant que les chofes en viennent aux extrémités
mais il y a apparence qu'après avoir gardé le filence
auffi long-tems qu'il aura été poffible de le
faire , les Etats- Généraux finiront par s'expliquer
ainfi notre intention eft de refter neutres & de
nous déclarer contre la Puiffance qui nous forcera
de renoncer à la neutralité «.
>
La Suite du Manifefte de l'Espagne à l'ordinaire
prochain.
( 141 )
PRÉCIS DES GAZETTES ANGL. , du 5 au 8 Novembre.
Avis à ceux qui ont des capitaux dans nos fonds
publics L'Adminiftration cherche envain à déguiſer
le vrai fens de la réponſe des Etats - Généraux au dernier
Mémoire du Chevalier Yorke ; il eft certain que
les difpofitions des Hollandois ne nous annoncent
rien que de finiftre. Ils entendent trop bien leurs
intérêts pour s'engager dans une querelle qui les
priveroit d'une des branches les plus lucratives de
leurs profits ; le bénéfice que leur procure la guerre
d'Amérique excède infiniment celui qu'ils peuvent
tirer de leurs intérêts dans nos fonds , fur - tour à
préfent qu'ils travaillent fecrètement & peu- à-peu
à retirer leurs capitaux , ce qui les mettra hors d'embarras
fans avoir fait de grandes pertes . Alors , que
deviendra la Nation Britannique ? Ne doit- elle pas
s'attendre qu'on paffera l'éponge fur la dette Nationale
? Le Docteur Price a démontré , par des calculs
malheureuſement trop juftes , que cette Puiffance
marchoit à grands pas vers une banquerouté générale
, & il y a tout lieu de craindre. que le moment
ne foit enfin arrivé.
Non -feulement l'Irlande a pris fes mesures pour
repouffer la force par la force , mais elle propofe
ouvertement les conditions auxquelles feules elle peut
confentir à mettre bas les armes . Quoique les Ecoflois
ou , pour mieux dire , quelques individus de cette
Nation aient été les principaux moteurs des opérations
qui ont réduit la Grande- Bretagne à l'état de
détreffe & de danger où nous la voyons , le voeu
général de ces peuples eft de profiter de nos embarras
même pour
s'affranchir de tout ce qu'ils trouvent de
gênant pour eux dans les Loix émanées d'une légif
lation dont le fiége eft hors de leur pays . Cet évènement
eft malheureufement trop à craindre , & déją
plufieurs perfonnes offrent de parier dix contre un
qu'il ne tardera pas à fe manifefter. Telles font ,
pourtant , les funeftes conféquences de la guerre
d'Amérique. Ce qu'a produit l'aveuglement d'un
homme qui s'applaudit encore de fon ouvrage &
d'une obftination criminelle qu'il décore du beau
nom de fermeté.
L'Adminiſtration du Comte de Buckingamshire,
( 142 )
Vice- Roi actuel d'Irlande , eft la plus économique
qu'ait eu ce Royaume ; cependant les dépenfes excedent
annuellement fes revenus d'une fomme de
60,000 liv. Pour remédier à ce mal il faut diminuer
Les dépenfes , ce qui eft impraticable , ou augmenter
Les moyens , ce qu'un commerce libre peut feul
effectuer. Mais comme il y a des millions d'hommes
en Angleterre dont le fort dépendra de la réfolution
qui fera prife à cet égard par le Gouvernement , il eſt
à croire qu'on ne fe décidera pour la négative ou pour
l'affirmative qu'après les plus mûres délibérations.
Diverfes Gazettes Ministérielles ont invité les
Villes , Bourgs & Villages d'Angleterre , que cette déçifion
peut affecter , à le hâter de préfenter des Mémoires
au Parlement qui ne prononcera définitivement
qu'après avoir entendu tout ce qu'il y a à objecter
dans les Provinces que l'on croit devoir le plus fouf.
frir des effets de cette demande de l'Irlande . Plufieurs
Manufacturiers déclarent qu'ils n'en appréhendent
aucun préjudice , parce que les Irlandois , loin de
ceffer de fe fournir chez eux , feront même aller
avec plus de vivacité les Manufactures Angloifes
pour profiter de leurs nouveaux avantages ; ils
craignent au contraire que d'après de fauffes vues du
Gouvernement , cette liberté ne foit refusée à l'Irlande
, & qu'il n'en réfulte , qu'à l'exemple des Amé
ricains , cet Etat fe déclare indépendant , & retire
tout-à-fait fa correfpondance mercantile à l'Angleterre.
Elle a indifpenfablement befoin de 400,000 1.
pour défrayer les dépenfes de l'intérieur du Royaume.
On n'eft encore sûr que de la moitié de cette fomme.
La Lotterie qu'on fe propoſe de tirer au mois de Juin
prochain, à fuppofer même qu'elle fe rempliſſe , n'en
devroit produire que 200,000.
Sa dette fe montera , en y comprenant l'emprunt
de cette année , à près d'un million un quart. Il y
a quelques années que ce Royaume , loin d'être endetté
, avoit 300,000 liv . de refte dans fes coffres .
La querelle entre la faction Ecoffoife & celle de
Bedford s'eft envenimée au point que les deux partis
font devenus ennemis irréconciliables. Le Roi qui
fait caufe commune avec les Ecoffois , a fait dire au
Lord Carline que s'il n'eft pas content de la trésorerie
(
143
de la Chambre , il n'aura rien du tout ; il a pareillement
donné à entendre aux Lords Gower & Weymouth,
que dans le cas où ils croiroient avoir à fe
plaindre , ils peuvent fe retirer , le Duc de Chandos
& Wedderburne étant prêts à prendre leurs places.
Si les Membres du parti de Bedford ont affez de fermeté
pour donner la démiffion de leurs emplois , &
fe joindre à l'Oppofition , ils convaincront bientôt
le Lord Bute que la G. B. n'étoit pas faite pour être .
facrifiée à une faction , ni pour être gouvernée par
un tripot d'Ecoffois. Le Lord Chancelier & M. Rigby
ont déclaré qu'ils fuivroient fidèlement la deftinée du
parti Bedford. De fon côté , le Lord Bute eft déterminé
à ne point lâcher les rênes du Gouvernement ,
dût- il nous mener à tous les Diables . Pauvre Angleterre
!
Le 4 Juillet 1779 , jour anniverfaire de l'indépen
dance de l'Amérique-Unie , fut célébré à Philadelphie
, dans la Chapelle du Miniftre Plénipotentiaire
de France. Le Congrès y affifta , ainfi que le Préfident
& le Confeil d'Etat & nombre de perfonnes de
confidération qui y avoient été invitées. Le Te Deum
y fut chanté après un difcours prononcé par le Chapelain
de France , qui parut faire le plus grand plaifir
à l'auditoire. Nous en rapporterons le paffage fui.
vant.
-->> C'est ce Dieu puiffant qui vous a éclairés , lorf
» que vous manquiez de confeil , qui , lorſque vous
» n'étiez point armés , a combattu pour vous avec
» l'épée de fa juftice éternelle , qui , au fort de vos
» adverfités , a rempli vos coeurs de fon efprit de
» courage , de fagefle & de force , qui enfin vous
» a fufcité un défenfeur dans un jeune Souverain ,
» dont les vertus font le bonheur & la gloire d'une
» Nation fenfible & généreufe . Cette Nation ne dif-
» tingue plus fes intérêts d'avec les vôtres , ni fes
» fentimens de vos fentimens. Elle participe à tous
» vos fujets de joie , & aujourd'hui elle unit fa voix
» à la vôtre , aux pieds des autels du Très-Haut ,
» pour célébrer la glorieufe révolution qui a placé
» les enfans de l'Amérique au nombre des Nations
» libres & indépendantes de la Terre « .
La réfolation actuelle du cabinet cft de ne point
( 144 )
Ju
traiter avec l'Amérique , tant qu'elle infiftera fur l'in
dépendance. On prépare les opérations pour une
nouvelle campagne. On croit même , d'après le nombre
d'Officiers , tant de terre que de mer , qu'on voit
aller & venir dans nos Bureaux , qu'on va nommer
de nouveaux Commandans pour exécuter ce nouveau
plan.
༣ Le Chevalier Henri Clinton ne tardera pas
arriver d'Amérique . Les ouvriers travaillent à doubles
journées à préparer la maison qu'il doit occuper
ici dans la rue de Burlington, Les Miniftres
débitent qu'il ne vient que pour des affaires de famille
, & que le Lord Cornwallis ne prendra fon
commandement que par interim.
On croit que le marché du Miniſtère avec le
Prince d'Anfpach eft conclu ; ce Prince fournira
4000 hommes , qui feront envoyés vers le Prin
tems en Amérique , avec 3000 du Duc de Strélitz ,
& 7000 de recrues Angloifes.
3
On affure qu'il a été arrêté dans le dernier Confeil
, qu'on feroit détruire Porto-Rico , parce que
ce Port Espagnol offre un afyle trop commode abx
Corfaires ennemis , qui détruifent notre commerce
dans les Indes Occidentales : c'eft l'Amiral Arbuthnot
qui fera chargé de cette expédition .
Comme la grande Efcadre , aux ordres du Che
valier Hardy , ne tiendra point la mér cet hiver ,
on en va détacher plufieurs vaiffeaux pour les Ifles
du vent & la Jamaïque , d'où reviendront ceux des
Efcadres de Rowley & des deux Parker , qui font
le plus fatigués.
Les gens clairvoyans ont de la peine à fe rendre
compte de la conduite des Marchands , qui font le
commerce de la Jamaïque ; au lieu de porter aux
pieds du Trône de juftes plaintes contre des Minif
tres qui ont abandonné leur Ifle ; au lieu de s'affo-,
cier avec ce courage que donne une loyauté éclairée
, ils font baffement leur cour anx Miniftres
fans s'appercevoir que journellement ils donnent
de nouveaux fujets de reffentiment à une nouvelle
Puiffance , dont l'amitié leur avoir toujours été
précieufe , & qui , très-probablement , dominera
bientôt fur toutes nos anciennes poffeſſions dans
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUI E.
De CONSTANTINOPLE , le 4 Octobre.
LA tranquillité continue dans cette Capitale
; le Grand - Vifir gagne infenfiblement
tous les jours la faveur du peuple & de
la milice ; des libéralités répandues à propos
ont détruit les reproches d'avarice qu'on lui
faifoit , & il n'eft plus queſtion aujourd'hui
des 10 millions de piaftres qu'on l'accufoit
d'avoir amaffés pendant les deux ans
qu'il a paffés au Serrail en qualité de Sélictar
Aga. Son attention à entretenir la diminution
du prix des vivres , n'y a pas peu contribué.
L'heureuſe arrivée de plufieurs navires
chargés de grains ramène tous les efprits
; & l'on a lieu de fe flatter de ne pas
voir renaître les troubles.
Les Députés des Tartares de la Crimée
s'étant acquittés de leur commiffion , ſe difpofent
à retourner dans leur pays. Ils emportent
plufieurs préfens en montres , caf.
fetans & autres effets précieux , & unc
fomme de 10,000 piaftres que la Porte leur
27 Novembre 1779. g
( 146 )
a fait donner pour leur voyage. Elle a ratifié
tous les articles de la convention , & les
arrangemens faits enfuite avec la Ruffie , relativement
aux Tartares & à leur Chef ;
mais le Miniftre Ruffe n'a pu obtenir qu'on
les traitât en public comme les Envoyés d'un
Prince indépendant.
Le Baron de Herbert , nouvel Internonce
de la Cour de Vienne , eft arrivé ici le 27
du mois dernier. Le lendemain il en a donné
avis à la Porte qui lui a fait rendre les honneurs
dus à fon caractère.
La pefte qui s'étoit manifeftée dans le
quartier des Grecs , n'a eu heureuſement
aucune fuite , par les fages meſures qui ont
été prises auffi-tôt .
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 6 Novembre.
LA Cour ne tardera pas à revenir dans
cette capitale. Il y aura pendant l'hiver appartement
le lundi , & Cour le vendredi.
Ces deux jours il y aura Comédie.
Un Corfaire François de 12 canons a pris
dans la mer du nord deux bâtimens chargés
de lin & de chanvre , & les a conduits à
Mandahl en Norwège . Un autre Corfaire de
la même Nation a conduit 15 prifes à Chriftianfand.
Du 31 Août au 23 Octobre , il est arrivé
dans ce port 16 vaiffeaux chargés des produits
( 147 )
de nos ifles de Ste Croix & de St -Thomas en
Amérique.
Deux des vaiffeaux de ligne & frégates
Ruffes , arrivées depuis quelque-tems dans
ce port , en ont remis à la voile.Le 3. vaiffeau
de ligne ayant beſoin d'être réparé eſt
encore ici.
Le Duc Ferdinand de Brunswick , accompagné
du Comte Marfchal , eft arrivé hier
au foir en cette capitale. Ce Prince avoit
paffé à Wybourg le 3 de ce mois , & y avoit
été reçu au bruit de l'artillerie du pont de
bateaux , & au fon des timballes & des trom.
\ pettes ; il avoit trouvé la ville entièrement
illuminée:
ALLEMAGNE.
}
De VIENNE , les Novembre.
8
ON fe flatte de revoir inceffamment l'Empereur
; il eft attendu journellement , on fait
que le 26 du mois dernier , il eft parti de
Lintz. Il a vifité foigneufement toutes les
parties de la Bohême ; & aucun endroit remarquable
, foit par quelqu'évènement ou
par des pofitions avantageufes dans les guerres
précédentes , foir par la force de la fituation
, ne lui a échappé. Si le feu de la guerre
fe rallume jamais dans ces contrées , il a acquis
fur le local des connoiffances qui le
inettent en état d'agir d'après fon propre jugement.
Déja l'on parle de fortifications ordonnées
dans des endroits dont l'expérience
8 2
( 148 )
1
de la campagne de 1778 a démontré l'importance.
Cependant ce n'eft pas le feul
avantage que la Bohême a retiré du voyage
de fon Souverain. Il a répandu des bienfaits
par-tout où il a trouvé l'indigence . On éva
lue à un million les fommes qu'il a fair diftribuer
; il y a joint 28,000 chevaux qui ont
été donnés aux cultivateurs de ce Royaume.
On apprend de Tockay , que le feu y à
pris le 7 du mois dernier , & a réduit en
cendres 79 maifons , dont 36 étoient con
fidérables.
De RATISBONNE , les Novembre.
LES Etats du Duché de Mecklenbourg
follicitent vivement la dière de ne point
confirmer le privilége illimité contre les
appels , accordé à la Maifon Ducale par le
Congrès de Tefchen ; parce que , difent- ils ,
ils craignent de fe voir privés par-là de l'unique
reffource qu'ils ont contre les atteintes
que le Prince peut porter à leurs droits
& à leurs prérogatives . Ils fe fondent fur le
pacte de fucceffion des Ducs de Mecklen
bourg de 1755 , par lequel ils ont ſtipulé la
confirmation du droit de recourir aux Tribunaux
Suprêmes de l'Empire dans tous
leurs différends avec le Prince . Cette oppofition
qu'il paroît qu'on veut pouffer vivement
, fait beaucoup de bruit ici ; chacun
en raifonne d'une manière différente ; mais
ceux qui fongent que la promeffe de procu
rer ce privilége au Duc de Mecklenbourg
( 149 )
x
eft tout ce que le Congrès a accordé à ce
Prince pour qu'il fe défiftât de fes prétentions
fur le Landgraviat de Leuchtemberg ,
ne croient pas qu'elle puiffe fufpendre les
délibérations de la diète.
On mande, de Berlin que le Roi a envoyé
à la Chancellerie & aux autres départemens ,
l'ordre de ne plus mettre à la tête des Edits ,
Ordonnances , ou autres Actes , que le fimple
titre de Frédéric , par la Grace de Dieu ,
Roi de Pruffe &c. &c. , en fupprimant tous
les autres & même ceux d'Electeur &
d'Archi-Chambellan de l'Empire.
7
#
Le départ des Miniftres refpectifs des cours
de Vienne & de Berlin a été long- temps retardé,
M. Jacobi , Réfident du Roi de Pruffe
à Vienne y eft retourné dès le 12 du mois
dernier , & M. de Rothenbourg , Secrétaire
de légation de LL. MM . II . & R. eft arrivé
le premier de celui ci , à Berlin , où il a annoncé
que le Baron de Réwitzki a été nommé
pour réfider en cette Cour à la place du
Comte de Brechainville qui avoit été d'abord
défigné.
ITALI E.
A
De LIVOURNE , le 1er. Novembre.
G 1: 7
ON mande de Bagnone un évènement intéreffant.
Le 22 du mois dernier , une femine
de la Paroiffe de Colleffino , qui dépend de
ce diftrict , apprit que le feu étoit à la maifon.
Le falut de quatre enfans qu'elle y avoit
g 3
( 150 ).
1 ይ
laiffés , la fit voler à fa chaumière , qu'elle
trouva déjà toute en feu . Rien n'arrête une
mere tendre ; elle s'élance à travers les flam
mes , prend fes enfans dans les bras , & revient
avec cès quatre infortunés qu'elle venoit
d'arracher à la mort , en s'y dévouant
elle - même. Le ciel a récompenfé cet acte
courageux ; elle n'a eu ainfi que fes enfans ,
que quelques brûlures peu dangereufes en
différentes parties du corps : le nom de cette
digne mere eft Marie , femme de Paul Paolini.
» Le commerce , écrit on d'Alexandrie en Egypte ,
que des négocians Anglois avoient établi entre la mer
rouge & la Méditerranée , pour fournir l'Europe des
productions de l'Inde par l'ancienne voie qu'elles
prenoient , court rifque d'être étouffé dans la naiffance
par les dangers multipliés & les vexations auxquels
il eft expolé Sept. Négocians & une dame de
cette Nation qui fe trouvoient ici pour paffer aux
Indes par la voie du Caire & Suez, furent informés ,
il y a quelques jours , que le Pacha du Caire avoit
fait arrêter , le 28 Juillet , la caravane à laquelle ils
avoient deſſein de fe joindre ; qu'il avoit fait faifir le
fieur Murray qui étoit alors à la Douane , & l'avoit
fait enfermer au Château. 12 Négocians auxquels ap+
partenoit le riche chargement de la caravane , dont
le fieur Murray étoit le Facteur , avoient pris auffi-tôt
la fuite , dans la crainte d'être traités comme lui.
Les 7 Anglois & la dame qui étoient ici , fe prépa
roient , fur ces nouvelles , à renoncer à la route
par l'Egypte , & à prendre celle d'Alep & de Baf
fora , pour le rendre au lieu de leur deftination
lorfqu'ils ont appris par un exprès envoyé par leurs
compatriotes du Caire , que le Pacha au moyen d'une
forte fomme d'argent , avoit permis à la caravane de
( 151 )
fe mettre en route , & relâché fon Agent. D'après
cet avis , ils vont partir pour le Caire afin de profiter
de l'occafion . Les vaiffeaux arrivés cette année de
l'Inde à Suez , font au nombre de 4 ; favoir 2 paquebots
Anglois repartis depuis peu & 2 bâtimens
Danois. Ces derniers avoient auffi été arrêtés par
ordre du Pacha , qui les a fait relâcher enfuite. La
caravane fe propofe d'en profiter. Ces périls à ces
traverfes que l'amour feul du gain fait braver , concourent
au voeu de la Compagnie des Indes , qui ne
regarde pas , fans quelque jaloufie , les entreprifes
de fes compatriotes qui pourroient , dans la fuite ,
préjudicier à fes interêrs . Les troubles de l'Egypte
feront toujours auffi un obftacle au fuccès de ce
commerce qui ne peut acquérir de la folidité que
lorfqu'il n'éprouvera aucune gêne «.
ESPAGNE.
De MADRID , le 20 Octobre.
IL fe paffe peu de jours qu'on ne voie de
nouveaux témoignages de zèle & de fidélité
de la part des fujets du Roi : la ville de St-
-Sébastien , à l'offre des biens & des vies de
tous fes habitans , a joint le don gratuit provifionnel
de 500,000 réaux. D. Antonio
Faſtez , habitant de la même Ville , a fupplié
S. M. d'accepter 9 bâtimens de 24 canons
& au-deffous , qui peuvent être armés
en courfe , & qu'il tient actuellement bien
pourvus de tout dans différens ports du
Royaume. Il lui a auffi offert plufieurs forges
& de grandes quantités de fer qu'il pofsède
, en la fuppliant d'agréer , 11,500 quintaux
de munitions de guerre de la meilleure
g 4
( 152 )
qualité. D. Pedro Alcantara Perez de Meca ,
Régidor perpétuel de la Ville de Lorca , &
fon fils aîné D. Antonio Perez de Meca ,
fe font engagés à entretenir à leurs dépens
les fortifications & la garnifon du port important
de las Aguilas.
ככ
L'efcadre de Toulon , écrit- on de Cadix , eft
toujours dans notre Baye , où elle attend les bâtimens
qui doivent porter des munitions de toute
efpèce à notre grande armée. Il en eft forti ces
jours derniers ou 10 de ce port , ils étoient deftinés
pour le camp de S, Roch. Les derniers avis que
nous recevons de cet endroit , portent que D. Barselo
s'eft emparé d'un goëlette qui fortoit de Gibraltar.
On prétend qu'il a découvert une lettre
coufue dans de vieilles hardes , qui l'ont inftruit
de l'état de la place & de la difette des vivres qu'éprouve
la garnifon . Quelques jours après , malgré
la garde rigourenfe de fes chébecs , un bâtiment
Vénitien chargé de riz s'eft coulé dans la place à
l'aide des courans. Nous apprenons auffi que la
batterie élevée par les ennemis fur la hauteur qui
domine les nôtres , a été montée avec les canons du
Panther , vaiffeau de 62 canons , le feul qu'ils euffent
dans le port ; pour fe mettre à l'abri des bombes
qui vont tomber fur eux , ils ont conftruit au
quartier de l'hopital une efpèce de petit village où
ils pourront le réfugier ; il y a déjà 18 à 20 petites
maifons de bâties pour cet effet . On remarque
qu'ils font auffi dans la montagne des excavations
profondes , dans, le deffein fans doute d'y chercher
un abri dans l'occafion «c.
Suite du Manifefte de l'Espagne.
18. S. M. C. continua fes offices auprès du Roi ·
T. C. pour procurer la paix non-feulement parce
que fes fentimens de religion & de piété , ainſi que fa
tendreffe pour les Sujets & les principes d'humanité
( 153 )
lai dictoient cette conduite , mais auffi parce que la
Cour de Londres continuoit à montrer le defir d'un
arrangement ou accommodement avec la France. En
effet , à peine le Marquis d'Almodovar fut- il arrivé à
Londres , qu'il écrivit en Eſpagne , le 14 Septembre
1778 , que dans un long entretien qu'il venoit d'avoir
avec le Vicomte de Weymouth , ce Miniftre avoit
fini en difant , » que le Roi fon maître connoiffoit les
favorables difpofitions de S. M. C.; qu'il étoit tou
ché des preuves d'amitié qu'il en recevoit , & qu'il
défireroit bien fincerement mettre fin par la médiation
de S. M. C. à la guerre actuelle , ne doutant pas
qu'on ne parvint à fauver l'honneur de la Couronne
de la Grande- Bretagne , fans faire le moindre tort à
celui de la France «.
•
D'après les mêmes principes , Weymouth pria,
Almodovar d'éviter dans fa dépêche , comme il affura
qu'il feroit dans la fienne , d'employer ces mots ,
demander la médiation , au lieu defquels il falloit
mettre , défirer la médiation , & accepter l'interpofition
des bons offices de S. M. C. dans cette affaire.
Le Baron de Grantham s'expliqua en fubftance dans
les mêmes termes à Madrid , & en conféquence le
Roi Catholique fit remettre à cet Ambaſſadeur , le
28 du même mois de Septembre , une note ou Mémoire
dont il fut envoyé copie au Marquis d'Almodovar
, pour qu'il en inftruisît le Gouvernement Anglois
. Il a paru indifpenfable de copier ici la réponse
contenue dans ledit Mémoire : elle donnera des lumières
pour l'intelligence, du progrès de cette négociation,
» Le Roi , ( ce font les termes du Mémoire , ).
d'après ce qu'écrit fon Ambaſſadeur le Marquis d'Almodovar,
excité par fes principes d'humanité , aufli
bien que par le défir d'entretenir l'amitié avec les
Rois de France & de la Grande-Bretagne , & pour
qu'on ne puiffe jamais lui reprocher d'avoir refufé de
contribuer à la tranquillité de l'Europe , en ce qui
g S
( 154 )
pouvoit dépendre de lui , a réfolu de déclarer à l'une
& à l'autre Cour , que fi elles veulent fincerement
entrer en négociation pour un arrangement par la
médiation de S. M. , fans que l'honneur de l'une ou
de l'autre puiile fouffrir par des avances qu'elles auroient
faites , le moyen le plus convenable & le plus
décent feroit que chacune fît remettre , fans délai ,
& dans le même tems , entre les mains du Roi , les
points ou articles qu'elle voudroit obtenir ou s'affu
rer par le traité que le Roi Catholique communiqueroit
refpectivement à chaque Cour ce que l'autre
aura expofé , pour qu'elle puiffe modifier ou contredire
, & en général manifefter ſa penſée : que fur la
connoiffance que S. M. aura des intentions de l'une &
de l'autre , elle propoferoit fon plan de pacification
pour terminer l'accommodement : qu'on feroit entrer
dans cette Négociation la manière de s'arranger avec
les Colonies , ce qui eft indifpenfablement néceffaire
pour la tranquillité qu'on défire : & enfin qu'en même-
tems on traiteroit & on concluroit entre l'Efpagne
& l'Angleterre les points relatifs aux intérêts de
ces deux Couronnes . Le Roi Catholique verroit avec
peine qu'on ne le conformât pas dès - à-préfent à ce
plan , ou qu'on n'entamât pas fincerement certe négociation
, puifque malgré le défir de S. M. de procurer
la paix , elle prévoit que les circonstances de
guerre actuelle la forceront à prendre un parti ,
fur- tout attendu les dommages réels & les dépenfes
que lui occafionnent les armemens qu'il a fallu faire
pour faire respecter fon Pavillon & les droits ; & que
nonobftant ces armemens , on ne ceffe de répéter des
infaltes préjudiciables à fes Suiets «
la
La conclufion de cette réponſe ne laiffa pas de
caufer quelque inquiétude à la Cour de Londres ;
cela ne l'empêcha cependant pas d'expédier une frégate
qui entra le 10 Novembre dans le port de la Corogne
, avec des paquets pour le Baron de Grantham ,
contenant fa réponſe , que ce Miniftre remit le 14
de Novembre. Son contenu fe réduisoit à accepter
( 155 )
C
avec reconnoiffance la médiation de S. M. C. pour
concilier les différends entre l'Angleterre & la France
, en propofant que cette Puiffance retirât les fe
cours qu'elle prêtoit aux Colonies . Quant aux points
relatifs aux intérêts réciproques de la Grande- Bretagne
& de l'Espagne , on déclaroit dans cette réponfe
, que , dans tous les tems , S. M. B. étoit prête
d'entrer dans cette difcuffion , ayant la plus grande
envie de terminer ces différends , de manière à confolider,
une union avantageufe aux deux Empires.
Le Roi Catholique , pour remplir la promeffe qu'il
avoit faite aux deux Cours , leur communiqua , le
20 Novembre , les prétentions , propofitions & onvertures
qu'on avoit refpectivement faites ; s'effor
çant de leur perfuader , par diverfes raifons , de chercher
les moyens ou tempéramens les plus capables
de produire une conciliation auffi fincère qu'honora
ble. En méme-tems on écrivit au Marquis d'Almodovar
ce qui fuit.
à
» Pour ce qui eft d'un arrangement fur nos propres
intérêts , V. E. eft également autorisée à en
traiter , & il convient qu'elle emploie pour cet objet
important les derniers efforts de fon zèle . Le Roi
defirant fincèrement de conferver la paix , reffentira
la plus vive fatisfaction de voir tous ces différends
terminés. Pour y parvenir , V. E. rappellera au Miniſtère
Anglois le zèle que l'Espagne a mis , quelques
critiques que fuffent les circonftances actuelles ,
faire éclater fon impartialité . Mais ne manquez pas
de repréfenter en même tems , combien la Marine
Angloife y a mal répondu , & continue d'y répondre
mal , ainfi que le prouvent les infultes prefque journalieres
qu'effuyent nos vaiffeaux dans toutes les
mers , & même jufque fur les côtes & dans les ports
de la Péninfule . Le Miniftère Anglois doit fentir qu'après
des excès auffi répétés , & qui n'ont jamais été
ni repouffés ni châtiés , les plus belles proteftations
de fa part perdent toute leur force , fur tout quand
g 6
( 156 )
il y a déjà plufieurs années que nous ne ceffons d'expofer
nos plaintes dans les termes les plus honnêtes.
V. E. n'ignore point ce qui eft réglé par les Préliminaires
du Traité de Paris de 1763 , article 16 ,
concernant les établiſſemens des Anglois dans la baye
de Honduras , & dans les territoires adjacens, On y
a ftipulé en termes exprès qu'ils démoliroient auffitôt
toutes les fortifications quelconques qui auroient
été conftruites , & qu'on ne toléreroit que quelques
habitations ou magafins , en obfervant de ne pas les
troubler dans la coupe & le tranſport du bois de
teinture dans les lieux où on les en a laiffé précédemment
jouir , & qui ont toujours été reconnus pour
être du territoire Efpagnol «.
Non- feulement on n'a point exécuté cette démolition
; mais on a même ajouté aux anciennes forrifications
. Elles font défendues par de l'artillerie &
des troupes , de forte que ces peuplades font deve
nues un Gouvernement militaire avec Patentes & autoriſation
de la Cour de Londres. Enfin c'est aujour
d'hui une Colonie permanente , qui a ufurpé le ter
rein qu'elle occupe , par une contravention formelle
aux Traités.
» Les Anglois ont tenté d'autres entrepriſes femblables
fur diverses parties de cette vafte côte , comme
vous le verrez par les papiers de l'ambaffade
Vous pourrez y remarquer l'artifice des Anglois , en
armant les Indiens contre les Espagnols . Comme on
ne pourroit pas établir une amitié fincere & folide ,
fans remédier à des préjudices auffi notoires , & fans
faire en forte qu'ils n'ayent plus lieu par la fuite, il
faudroit régler de bonne foi tous ces points , & paffer
enfuite à d'autres avec la même franchiſe , & dans
Ja perfuafion qu'on ne trouvera jamais de meilleures
difpofitions que dans notre augufte Souverain .
ככ
Déjà plus d'une fois , j'ai informé V. E. ( ainſi
que j'avois fait vis- à-vis de votre prédéceffeur ) des
outrages de toutes espèces que nous avons effuyés
du côté de la Louifianne , où on nous a débauché
( 157 )
les Indiens nos amis , en leur donnant des armes &
des munitions pour agir contre nous ,
où on a
infulté nos établiſſemens , où enfin on a menacé avec
d.s vaiffeaux de guerre la capitale même , fous des
prétextes auffi frivoles que mal fondés. Je dirai
feulement à cet égard que les extorfions n'ont point
ceffé de ce côté la , & qu'il y faut un prompt re
mède «.
! מ
Enfin , V. E. eft bien informée des infultes que
nous avons effuyées , & des ménagemens que nous
méritons , tant pour notre conduite paffée que pour
notre conduite préfente. D'après cela , V. E. fera
valoir nos droits avec beaucoup de cordialité & de
modération , pour que le Ministère Anglois foit bien
convaincu de la franchiſe & de la fincérité avec laquelle
nous agiffons , ainfi que de la néceffité qu'il
y a de régler une fois pour toutes tous nos diffé
rends & nos intérêts , en arrachant jufqu'aux racines
de tous démêlés futurs , pour le bien réciproque des
deux Nations. A cet égard je me réfere aux inftructions
données à V. E. Vous avez fur ces objets
tous les pouvoirs poffibles ; & on vous donnera
encore tous ceux que vous demanderez , & qui
vous feront néceffaires pour confolider l'amitié entre
les deux Cours ; c'eft ce point important , ainfi
que la pacification générale qui font l'objet des defirs
du coeur généreux du Roi. Je fuppofe auffi que
V. E ne perdra pas de vue que nous ne pouvons
nous compromettre en rien contre la France , dont
nous devons toujours conferver l'amitié «.
Après tous les faits & toutes les dépêches qu'on
vient de rapporter , it doit être inutile dinfifter pour
faire rendre juftice à la circonfpection , à la fincérité
& à la vivacité avec lesquelles le Roi Catholique
s'eft efforcé d'établir la paix fur des fondemens
folides , & d'obtenir de l'Angleterre la réparation
de ces innombrables infultes on y aura vu auffi
l'artifice avec lequel la Cour de Londres affecte au-
:
( 158 )
jourd'hui d'être furprife du parti que S. M. vient de
prendre , quoique cette Cour n'ait point ceflé de
répéter les infultes , fans en avoir jamais donné de
fatisfaction , ou même fans en avoir laiffé eſpérer
aucune.
19. Les propofitions de l'Angleterre en réponſe
aux offices de S. M. ( du 20 Novembre 1778 ) ,
n'arrivèrent à Madrid , que le 13 Janvier 1779.
Elles étoient le réſultat d'une conférence du 28
Décembre entre le Marquis d'Almodovar & Ic
Vicomte de Weymouth.
On peut juger de la conduite du Miniſtère An .
glois en cette occafion par les expreffions fuivantes
d'une dépêche du Ministère Efpagnol , en réponse
audit Almodovar , en date du 20 Janvier.
J'ai lu au Roi ce font les propres termes de
la dépêche ) toute la lettre de V. E. , ainfi que la
pièce que vous a remife le Lord Weymouth , &
j'ai informé en même- tems S. M. de tout ce que
le Baron de Grantham m'a communiqué fur ce
même fujet. Cet Ambaffadeur m'a remis une copic
de la pièce que le Miniftre d'Etat Anglois vous
avoit donnée. Mais on ne trouve , ni dans les explications
du Lord Grantham , ni dans la dépêche
qu'il vient de recevoir de fa Cour , les ouvertures
& les expreffions précifes qu'on a employees
à Londres , en parlant à V. E. pour engager le
Roi à propofer lui-même les moyens qui peuvent
conduire à une conciliation .
כ כ
Malgré cela , je ferai part à V. E. avec franchife
& exactitude , des réflexions que le Roi a
faites , de la réfolution que S. M. a prife , & de
la manière dont vous devez vous conduite pour
la communiquer à Londres & pour en obtenir la
réponſe , fur quoi cette dépêche vous fervira d'int
truction.
La fuite à l'ordinaire prochain .
( 159 )
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 1S5 Novembre.
ON attend avec impatience la première
gazette de la Cour , pour juger des nouvelles
qui font arrivées hier du Canada ; fi elles
font favorables , on ne manquera pas de les
publier. En attendant , on a de vives inquié
tudes. Selon des lettres particulières de
Québec , plufieurs des bâtimens de tranfport
, ayant à bord une grande quantité de
poudre à canon & quelques milliers de
fufils , ont fait naufrage dans le golfe de St-
Laurent , fans qu'on ait pu fauver leur cargaifon.
On craint que cette province , menacée
par les armes des Américains , ne foit
difpofée à rentrer fous la domination Françoife
, ou plutôt à fe réunir avec les autres
Colonics féparées . Ce dernier évènement ne
peut qu'arriver tôt ou tard ; & la guerre
actuelle , de la manière malheureuſe dont
elle fe fait , l'accélérera fans doute. Le commerce
y languit ; les campagnes n'ont point
été cultivées cette année , parce que le malheureux
laboureur a été employé à relever
des fortifications qui avoient befoin d'être
réparées. La récolte en conféquence a été
mauvaife , & la difette fe fait déja fentir. Les
premiers bâtimens qui prendront cette deftination
, y conduiront avec des vivres un
nombre confidérable d'ouvriers dans les différentes
branches de conſtruction . On en
( 160 )
doit auffi faire paffer à Halifax , où on les
occupera a élever de nouvelles fortifications
& à réparer & augmenter les anciennes. On
n'a point de nouvelles des autres parties de
l'Amérique , pour lefquelles nos allarmes
croiffent de jour en jour ; on dit que le Gé
néral Clinton fe difpofe à fe rendre dans la
Caroline avec sooo hommes , tandis que le
refte fera différentes attaques dans le nord
de l'Amérique , entre Boſton & la Nouvelle-
Angleterre. Mais cela fuppofe que le Comte
d'Estaing n'aura point paru à New-Yorck ,
& ne nous aura point porté de ce côté quelque
grand coup qu'il eft difficile que nous
puiffions parer , & auquel nous ne remédie-
'rons jamais fi nous échouons. Si cet Officier
actif& entreprenant a réellement eu ce projet
, il doit être exécuté à préfent ; les premières
nouvelles font attendues avec impa-,
tience. Le Ministère ne paroît pas défelpérer
encore ; il vient de paffer des marchés pour
20,000 habits , autant de grandes redingottes.
& une grande quantité de lits . Tous ces ar
ticles font néceffaires pour l'hiver , & on ne
manque pas de fe plaindre de la prévoyance
des Miniftres qui n'ont pas fongé à les faire
partir plutôt.
Quelques- uns de nos papiers citent la lettre
fuivante d'un Officier du régiment des
montagnards de M' Donal , à un de fes
amis à Edimbourg , datée du camp de Belford
à Long-Ifland le 4 Septembre ; elle ne
donne pas une idée favorable de notre poftion
& de nos efpérances.
( 161 )
Nos affaires dans ce pays vont plús mal de
jour en jour. Jufqu'à préfent cette campagne n'a été
marquée que par nos pertes réitérées fur terre & fur
mer. Le 17. Régiment , avec les compagnies de
Grenadiers du 71 , ont été pris dernièrement à
Stony-Point , Fort fur la rivière d'Hudſon , & qui
paffoit pour imprenable. Enfin à en juger par l'ini
mitié que nous portent les habitans de ce pays ,
& par le défordre général qui règne ici dans chaque
département , ce ne fera que par un miracle
que nous parviendrons à réuffir dans quelques-unes
de nos entreprifes fur les parties intérieures de ce
continent. On dit que dans quelques jours le Colonel
Leslie commandera une expédition contre une
des Colonies méridionales. Je ne préfume pas
qu'on y envoie aucun des nouveaux corps. Les provifions
de toute eſpèce font énormément chères «.
Le 3 de ce mois , l'Ainirauté a dépêché à
Plimouth un exprès chargé de dépêches pour
l'Amiral Parker , & qu'on a fait embarquer
fur-le champ. On dit qu'on envoie de nouvelles
inftructions à cet Amiral , & on le prévient
qu'on va lui faire paffer inceffamment
quelques vaiffeaux de ligne. L'Amital Rodney
doit les conduire à la Jamaïque. Il a dû
partir les de ce mois ; mais la plupart des
vaiffeaux marchands deftinés pour cette ifle ,
ont été obligés de refter dans la Tamife ,
faute de matelots ; il eft impoffible d'en
avoir à quelque prix que ce foit . La prefle
fe fait toujours avec la plus grande activité.
On ne refpecte que les bâtimens qui
font le commerce du charbon ; on a enlevé
tous les apprentifs matelots arrivant de
la Baltique , & fans confidérer que la plu
( 162 )
part n'avoient encore été qu'un an à la mer.
Le Public eft prévenu par les écrits de quelques
marchands de la Jamaïque , de ne point juger des
fentimens de tous ceux qui ont des relations avec
cette Ifle , par les foufcriptions de quelques fanatiques
, pour le foutien du Miniſtère Anglois. Ils
prient d'obferver que les moindres fommes font
données par les négociants les plus riches , & qui
ne tiennent aucun marché du Gouvernement , &
que les plus fortes le font par les créatures des
Miniftres Atkinfon , Mure , Robert - Mure & Hutchins
, ou qui ont tiré des profits confidérables de
la perte même que la Jamaïque a faite de fon commerce
avec les Américains , & qui ayant gagné
30,000 liv . ft. , pour fournir à l'Amérique , le
Rum des Ifles , peuvent bien fe fignaler en don
nant 300 liv. ft. au Gouvernement , tandis que les
Dawkins , les plus riches des correfpondants de cette
Ifle , en Angleterre , n'ont foufcrit que pour 100.
Il s'élève un doute fur l'effet que produiront ces
foufcriptions à la Jamaïque. L'affemblée de cette
Ifle eft convoquée , parce que l'argent a manqué
pour le prêt des troupes , & qu'il a fallu que le
Gouverneur , au rifque de perdre fa place , ( ce
qui va arriver , ) eût recours à l'affemblée
que dans toute autre circonftance il n'auroit eu
garde de convoquer. N'eft-il pas à craindre que
cette affemblée , qui a déjà fait des rémontrances
contre la guerre d'Amérique , ne trouve fingulier
que des marchands de Londres empiètent fur fes
priviléges , & lèvent des troupes fans fon confentement.
On demande encore s'il eft bien prudent
d'en lever à Londres , fans le concours du Parlement
, pour une Colonie auffi éloignée « ?
»Il paroît que le fieur Dalling , Gouverneur dé
la Jamaïque , fera remplacé par le Colonel Archi
bald- Campbell , qui s'engage à lever en Ecoffe , un
régiment de deux bataillons , pour la défenfe de
cette Ifle.
( 163 )
Onignore toujours où eft l'Amiral Hardy :
on continue de répandre beaucoup de
bruits vagues fur les renforts qu'il a reçus &
fur ceux qu'on lui deftine. On dit , entre autres
, qu'il a été envoyé à Plimouth l'ordre.
de charger les différens vaiffeaux armés qui
s'y trouvent , d'un grand nombre de bombes
& de grenades deftinées pour la flotte .
En même tems on hâte par- tout les conftructions
; on a fur les chantiers à Woolwich un
vaiffeau de 90 canons , à Chatham un de 70 ,.
à Portſmouth. un de 74 , & un de 60 à
Plimouth. Il y en a encore 3 autres qu'on
conftruit dans des chantiers particuliers , à
Hull, à Southampton , & à Harwich . On fe
fert actuellement , dit- on , de cloux de cuivre.
pour attacher les plaques de ce métal aux
carênes des vaiffeaux , parce qu'on a obſervé
que ceux de fer , en fe rouillant , élargiffoient
leurs trous , au moyen de quoi les
plaques de cuivre fe relâchoient , & les
vers fe gliffant entre elles & le bois , rendoient
cette partie du vaiffeau aufli mauvaife
que fi elle n'eût pas été doublée. Cet
article feul ajoute 30,000 liv . fterlings aux
dépenfes des réparations annuelles de la
Marine.
Les affaires de l'Irlande occupent férieu- .
fement la Nation ; nos papiers publics ne.
manquent pas de prévoir une révolution
importante qu'elles annoncent felon eux
voici le développement des refforts fecrets
qui l'ont préparée.
( 164 ))
Nous apprenons d'Irlande que les intérêts de
ce Royaume y ont été facrifiés aux intrigues d'une
faction Irlandoife , très-dangereufe & très-puiffante
, connue pour être à la dévotion du Duc de
Richmond. Cette faction s'eft donné tant de mouvement
qu'elle a déterminé l'Adminiftration au
choix du Vice-Roi actuel , ( le Comte de Buckinghamshire
) , quoi qu'il eût dans le Pays des liaifons
de famille. La même faction prétendoit que
fi on nommoit tout autre que ce Seigneur , les
affaires publiques languiroient , que le défordre ou
peut-être la rébellion gagneroit tout le Royaume ,
& que fans un appui dans le Pays , il ne feroit
pas fage de s'expofer aux dangers de l'oppofition
qu'on trouveroit dans un nouveau Parlement c
» Ces repréfentations ont malheureufement eu
trop de poids. Le Lord Buckinghamshire a été
nommé , & a été fi bien fecondé par la faction en
queftion , que toutes les opérations ont été appayées
par une majorité qui n'avoit point eu d'exemple
depuis la révolution «.
» La faction , pour parvenir à l'exécution complette
de fes deffeins , affecta d'éloigner pendant
quelque tems les , partifans du Miniftère , mais à
la fin elle voulut bien permettre à deux de fes
créatures bien connues , ( M. Huffey- Burg & le
Chevalier Henry-Cavendish , ) de s'enrôler dans
le parti de l'Adminiſtration . La faction joua de
fineffe jufqu'au dernier moment, quoiqu'on sûr qu'elle
intriguoit avec le parti des Propriétaires des terres
& qu'elle avoit même concerté le premier l'amendement
propofé à l'adreffe par M. Grattan pour
requérir la liberté abfolue du Commerce. En effet
, elle attendit que le débat fût bien échauffé
& alors M. Burch fe leva tout - à - coup , & quoi .
qu'il fut connu pour être le Miniftre ou le grand
conducteur de la Chambre des Communes , il propofa
une modification à l'amendement , laquelle ne
..
( 165 )
tendoit à rien moins qu'à mettre ce Pays dans un
état d'indépendance , directement contraire à fa
conftitution , & aux loix paffées & reconnues
le Parlement des deux Royaumes «.
par
Ce qui fuit fera mieux connoître ce qu'on
doit entendre par cette faction.
Le Duc de Leinster , neveu de M. Conolly ,
dont la Femme eft aujourd'hui Milady Buckinghamshire
, & qui par fon feul , crédit influe fur
la nomination de douze Membres pour fiéger dans
la Chambre. Le Lord Bellamont , maiié à la
four du Duc de Leinfter, M. Pomfonby , beaufrere
du feu Duc de Devonshire , & frere du Lord
Besboroug. Le Lord Shannon , marié à la fille
de M. Ponfomby , & qui influe fur la nomination
de virgt Membres . M. Connoly , homme qui jouit
d'une fortune immenfe & d'un grand crédit dans
la partie feptentrionnale de l'Irlande . Il eft beau-
- frere du Lord Lieutenant d'Irlande , & Meffieurs
Daly , French , Ogle , Banc , & c . Les deux premiers
ont au-delà de vingt mille livres fterl. de revenue ,
Pour affurer le fuccès de l'entrepriſe , on n'a
-négligé aucun des moyens qui pouvoient divifer
& dégoûter les partifans de la Souveraineté de
la Grande- Bretagne , & lorfque M. Burgh , l'A-
-gent du Ministère , dans la Chambre des Commu-
-nes , propofa fa modification à l'amendement .
-plufieurs d'entr'eux fe Jevèrent & fortirent , ne
-voulant avoir au débat , bien perfuadés Poulant plus avoir part
que fi l'on levoit les voix , ils fe trouveroient dans
une minorité humiliante «.
On dit que les Priviléges fur lefquels on fe
propofe d'infifter , font une révocation de la Loi
qui défend l'exportation de toute efpèce de Marchandifes
de laine , excepté pour la Grande- Bre
tagne , & de l'exportation & importation directe ,
relativement à toutes les parties de l'Empire Bri
tannique , à l'exception des Indes Orientales «,
( 166)) ~
*
C
On lit dans un papier publié à Dublin , le
20 du mois dernier , le paragraphe fuivant :
» Il eſt enfin arrivé le moment qui doit décider
du deftin de l'Irlande . Notre Parlement eft affenblé
; la Nation demande à hauts cris le redreffement
de les griefs . Nous voici à l'ouverture de
la feffion la plus importante dont nos annales faf-
-fent mention. Puiffe ce malheureux Royaume ne
" plus être bercé de vaines efpérances ! Puiffe - t- il
* enfin obtenir une fatisfaction complette & voir fes
droits affurés, fes libertés bien établies, dût ce triomphe
coûter la vie à plufieurs milliers d'habitans «.
1
Le Parlement d'Irlande dans fa Séance du
premier Novembre a reçu la réponſe fuivante
du Roi à fes adreffes.
S. M. a reçu avec la plus grande fatisfaction
l'adrefle foumife & loyale de la Chambre des Communes
, les affurances qu'elle lui donne de ſon affection
pour la perfonne & fon Gouvernement , &
fes félicitations relatives à l'accroiffement furveņu
dans fa famille. S. M. compte avec la confiance la
plus ferme , que la Chambre des Communes pourvoira
à la liquidation de la dette nationale , ainfi
qu'au foutien honorable de fon Gouvernement , &
qu'elle manifeftera fon zèle contre les ennemis de
fa Couronne & de fon Empire. Elle peut être affurée
de la part fincère que prend S. M. aux détreffes
de fon Royaume d'Irlande , & de fon atten
tion affectueule pour tout ce qui regarde les intérêts
, & fa difpofition conftante à concourir dans
toutes les mesures , qui après une mûre confidération,
paroîtront tendre plus efficacement au bien être
de tous fes fujets " . i
Lorſqu'on eut lu la réponſe du Roi , on
vota une adreffe de remerciment ; un Com
-mité chargé de la rédiger , l'apporta le 2 .
Ily étoit dit , entre autres , que S. M. pou(
167 )
2
V
voit compter que fes fideles Communes accorderoient
les fubfides néceffaires au foutien
de fon Gouvernement . M. Yelverton
objecti qu'on ne pouvoit faire cette promeffe
.
Le peuple d'Irlande, continua ce Membre , eft
déjà fi ruiné , fes reffources font tellement épuisées ,
qu'il a beau pouffer la loyauté jufqu'à l'enthou
fiafme , c'eft précisément ce principe qui produit
fon impuiffance, parce qu'il eft la caufe de la
ruine , de la famine , de la dévaſtation qui l'ont
réduit aux extrémités dans lesquelles il fe trouve :
ni la mauvaiſe adminiſtration dont nous avons les
preuves fous les yeux , ni la cruauté , ni l'oppreffion
déchaînées contre nous au - delà de la mer , rien
n'a pû encore ébranler la loyauté des Irlandois ;
mais tant qu'il me restera un nerf pour foutenir
mon bras , tant qu'il me reftera un organe pour
donner du mouvement à ma langue , j'emploierai ces
facultés à prouver que nous demander des fubfides
c'eſt infulter à notre mifère , dans des circonf.
tances fur tout où nous fommes privés de tous
les moyens d'y pourvoir par ceux- mêmes qui cherchent
à nous arracher le dernier fouffle de la vie.
Nous avons à payer des arrérages de dette , auxquels
il ne peut être pourvu par aucun nouvel impôt :
tout ce qui eft de premiere néceffité ou de fuper-
Auité eft déja taxé mettrez-vous un impôt fur le
cuir dans un pays où les malheureux habitants n'ont
pas le moyen de porter des fouliers en mettrezvous
un fur le fuif dans un pays où l'on ne brûle
point de chandelles ? en mettrez- vous un fur le
commerce dans un pays où ces mêmes habitants
font à la veille de fe voir entiérement effacés du
monde commerçant , fans qu'il refte la moindre
trace qui indique que leur commerce a jamais exifté ?
pouffés aux extrémités du befoin & du défeſpoir ,
·
( 168 )
ces habitans feront-ils efpérer à S. M. qu'ils puiferont
dans le fein de la mendicité les fubfides
qu'on leur demande ? ou bien , comme le malheureux
condamné à la roue , donneront- ils ce qui reftera
après leur mort au bourreau qui les aura rompus
vifs ? en vérité ce n'eft pas à ce comble de mifère
que la nature appelloit l'Irlandois ; elle lui avoit
donné un heureux climat , une fertilité abondante ,
des Ports qui fembloient inviter le commerce du
monde à vifiter leur enceinte. Serións- nous , comme
les Juifs , maudits de génération en génération ,
& uniquement nés pour voir les habitans favorifés
de la Grande- Bretagne nous enlever notre commerce
, & nous laiffer attendre l'exiſtence de fa charité
précaire ? Non ! Dans les circonftances où nous nous
trouvons , nous n'avons de moyen de fatisfaire les
demandes de la Grande- Bretagne que celui de voter
un bill pécuniaire de courte durée , & de la contraindre
ainfi à fubvenir à nos befoins ; l'Irlande
verfera la dernière goutte de fon fang plutôt que
de reconnoître aucun acte paflé par le Parlement
d'Angleterre ! Au refte fi les Miniftres fe propoſent
d'apporter de l'adouciffement à nos maux , que
ne commencent-ils par foulager l'établiſſement civil ,
par nous débarraffer de ces gens à places , de ces
penfionnés , de ces reptiles d'Etat , de cette vermine
de la conftitution ? Comment peuvent - ils fe
promettre de tirer de nous des fubfides lorfqu'ils
favent qu'il ne nous refte aucun moyen d'y pourvoir?
Quant à moi , j'ai fait une étude particulière
des neuf Beatitudes , & je puis dire dans la fincérité
de mon coeur : Bien-heureux celui qui n'attend
rien , car il ne fera jamais déçu dans fon attente «.
M. Yelverton , finit par propofer l'amendement
fuivant au paffage de l'adreffe que nous avons citée,
plus haut. » V. Maj . peut compter fur notre appui
autant que les facultés de ce pays appauvri pourront
le permettre «,,
Cependant
( 169 )
>
Cependant plufieurs Membres auffi véhémens
opinoient à laiffer l'adreffe telle
qu'elle étoit. Cet Avis prévalut & la Chambre
s'ajourna au 9.
On remarque qu'au moment même où le Parlement
d'Irlande fait des demandes que jufqu'ici
aucun des Parlemens précédens n'auroit ofé faire ,
les adreffes que les Lords & les Communes préfentent
au Roi font remplies de proteftations de
devoir & de foumillion , de gratitude pour les
faveurs du Roi , & du plus inviolable attachement
à fon Trône & à fa Perfonne. C'eſt ainfi que
fous le règne de Charles I , dans le tems que le
Parlement d'Angleterre avoit pris les armes contre
le Roi , & cherchoir journellement à attaquer fa
puiffance & fon influence dans les affaires , fes
adreffes à S. M. refpiroient la plus ftricte fidélité
& le refpect le plus profond pour fa perfonne
facrée «.
On prévoit que cette grande affaire va
occafionner bien des débats à la rentrée du
Parlement elle influera fans doute fur les
fentimens de cette Affemblée , qui ne peut
voir fans peine les embarras de la Nation.
augmenter tous les jours. On dit , en attendant
, qu'auffi- tôt que l'affaire des voies &
des moyens fera terminée dans la Chambre
des Communes, le Lord- North préſentera le
bill pour régler le commerce d'Irlande ; il
fera imprimé , & on en remettra l'examen
jufqu'après les fêtes de Noël , afin que les
Membres du Parlement aient le temps de le
prendre en confidération , & que la Nation
puiffe auffi en juger.
Nos papiers pour remplir le vuide que
27 Novembre 1779.
h
( 170 )
laiffent les Séances du Parlement jufqu'à fa.
rentrée , font remplis de traits amers contre
le ministère .
·
Un Député au Parlement pour une des Pro
vinces du Nord de l'Angleterre , travaille à un
Mémoire où il démontre que les Propriétaires de
terres ne peuvent fe difpenfer de diminuer les ren,
tes de leurs Fermiers ; le tableau du prix des grains
arrêté à la Saint-Remy , de chaque année , dans
la Ville de New-Caſtle , fait voir par une comparaifon
des années 1771 , 1772 & 1779 , que le
grain eft actuellement au deffous du prix néceffaire
pour que le Fermier puiffe payer la taxe
les journées , payer fon Propriétaire , & avoir de
refte de quoi vivre , s'il n'obtenoit pas une diminution
fur le prix de fon bail. La différence eſt.
près de moitié dans les prix . Le boiffeau de froment
qui fe vend aujourd'hui 3 f. 6 den. , fe
vendoit dans les deux autres années 6 f. 4 d.
& les autres grains à proportion. Toute Ferme à
grains , dont on rend 150 liv. par an , doit rapporter
au moins mille boiffeaux de grains. La perte
de trois fchillings par boiffeaux , fait jufte le
montant de la rente ".
» Comme le Roi a jugé à propos de donner une
place de Secrétaire du Roi au Lord Stormont , il
faut efpérer qu'il aura la modeftie de regarder l'expectative
d'un titre de Comte en Angleterre , * comme
une récompenfe bien honnête des fervices qu'il
a rendus à l'Etat , en l'informant fi-tôt des deffeins
formés par la Cour de France , en détournant les
coups que la Maifon de Bourbon vouloit nous
porter , & en maintenant la paix entr'elle & la
Grande-Bretagne dans un moment auffi critique que
celui où nous nous trouvons par la révolte de nos
Colonies. Cette préfomption eft d'autant plus ex-
Le Lord Stormont eft Ecoffois .
( 171 )
cufable que le nouveau Miniftre a déjà la place de
Chef de Juftice ( Juftice général ) en Ecoffe , laquelle
rapporre 6000 liv . fterl. par an ; la place de
Greffier des plaids dans la Cour du banc du Roi ,
qui en vaut 3000 auffi par an ; & la place de Secrétaire
d'Etat, dont le revenu annuel eft de 12000 l.
ce qui fait en tout un miférable objet de 21,000 l.
fterl. par an , indépendamment d'un petit fervice
en vaiflelle d'argent , qui lui fut donné lors de fa
nomination à l'Ambaffade de France , cadeau qui
a été évalué à 5000 liv. , & qui , comme on voit,
eft par conféquent très - peu de chofe , & enfin fans
compter le préfent de la même efpèce , qui lui a
été fait à l'occafion de fon entrée dans le Ministère.
Le pauvre hommé !
כ כ
Quand on voit qu'un homme comme le Lord
Stormont , déjà accablé fous le faix des places les
plus lucratives du Royaume , eft encore nommé:
un emploi tel que celui qui vient de lui être donné
, on ne doit plus être furpris que notre malheureufe
nation foit ruinée.
» On parle beaucoup d'un traité qui fe négocie
très-fecrettement entre les Cours de Londres , de :
Pétersbourg & de Copenhague ; & on affure que
ien n'en arrêteroit la conclufion , fi le Roi con
Lentoit à renvoyer fes Miniftres , qui infpirent
auffi peu de confiance aux Puiffances du nord qu'aux
Américains. On dit qu'il y a des pour-parler entre
la faction de la Cour & celle de Rockingham &
de Shelburne , & que celle de Bedford fera facrifiée
, le Miniftre & les Ecoffois s'étant réunis con
tr'elle. Il refte à favoir fi la faction de Bedfort fe
jettera dans les bras de l'Oppofition , ou fi celle- ci
fe réunira au parti de la Cour ; mais il paroît décidé
que nous n'acquerrons point d'amis que le
Ministère ne foit changé.
» On a parlé de remettre en place le parti de Rockingham
; mais on doute aujourd'hui qu'il lui ait
h 2
( 172 )
été fait de nouvelles propofitions . Peu après la clôture
de la dernière ceflion , ce parti fut fondé par
l'offre de cinq , des fept places dont eft compofé
le Cabinet ; mais il ne voulut entendre parler de
rien , parce que les deux places rélervées devoient
être pour la faction Ecoffoife , & que le Comte de
Bute refteroit toujours derrière le rideau.
» Il pourra bien , dir une de nos Gazettes ,
être queftion au Parlement d'un enquête fur le
mauvais état de défenſe où a été laiſſée l'Ife
de Grenade. On parle d'un certain Général Trapand
, qui publie part tout que dès le 15 Mai
dernier il a informé verbalement le Lord Germaine
du plan des François contre cette Ifle , &
qui fe plaint que le Miniftre a , comme on dir ,
rompu les chiens , quoique ce Général lui fit
fentir combien il feroit impoffible que l'Ifle tînt
plus de 24 heures , & que cependant c'étoit la plus
précieufe des acquifitions faites par l'Angleterre
dans la dernière guerre.
»Une autre enquête encore , qui paroit inévitable ,
c'est celle de l'allarme de Plimouth , fur laquelle
l'Oppofition le promet de faire entendre le Che
valier David Lindlay.
לכ »IlcourtdemauvaisbruitsfurlefieurBoteler,
Capitaine de l'Ardent . Ses Officiers ont écrit ici
qu'il s'étoit rendu aux deux frégates Françoiles
feulement , à la grande furpriſe de fon équipage « .
A ces détails le même papier joint les
réflexions fuivantes :
20
Quoiqu'il y ait encore bien des gens qui taxent
d'injuftice la condamnation de l'Amiral Byng , on
convient cependant affez généralement que la févérité
, dont on a uſé envers lui , a excité le courage
de nos Officiers , & les a portés à faire ces actions
éclatantes, qui tiendront une place fi diftinguée dans
les faftes de la Grande- Bretagne. C'eft ainſi que Rome
prévint fa ruine , que devoient naturellement entraî(
173 )
"
ner les batailles qu'Anaibal avoit gagnées dans la
feconde guerre punique . Il n'étoit par même permis
aux femmes Romaines de pleurer la perte de
leurs plus proches parens. Le Sénat ne voulut point
racheter les prifonniers. Il envoya les miférables
débris de l'armée en Sicile , & s'opiniâtra à refufer
toute récompenfe & tous honneurs militaires , jufqu'à
ce qu'Annibal fût entièrement chaffé d'Italie.
Il feroit bien à fouhaiter que notre Parlement imitât
le Sénat de Rome , & qu'il ne permît à aucun de
nos Commandans , tant de terre que de mer , de
revenir à Londres & de s'y plonger dans un luxe
effréné , avant d'avoir fait preuve de leur conduite
, non par des difcours fleuris, & des fauffetés
infidieufes , mais par des actions honorables &
tendantes à la gloire de la Nation «,
La Compagnie des Indes a , dit-on , reçu
par la voie de terre des nouvelles de Bombay.
Le bruit court que le vaiffeau le Hilsborough
parti de Spithéad en Décembre 1777
pour Madras & la Chine , doit avoir péri
ou avoir été pris , parce qu'on n'en a plus
entendu parler depuis qu'il a quitté Madras.
Il n'eft donc pas du nombre de ceux qui font
attendus inceffamment de Sainte-Hélène. Il
avoit été dit cependant qu'on l'avoit vu à
Canton le 10 Janvier 1779.
» La ruine foudaine d'un nombre de marchands ,
caufée par l'incendie qui a défolé ce Port , occafionne
l'envoi d'un exprès en Europe , dont je profite
pour écrire à mes amis. La femaine dernière un
funefte embrafement confuma le tiers environ de
cette Place , détruifant magafins , échaffauts & échalats
pour fécher le poiffon , provifions de toute
efpèce , à la ruine totale des plus gros marchands
& autres. L'on croit , qu'il refte à peine dans toute
h3
( 174 )
I'Ile de quoi nourrir les habitans pendant fix femaines
; & l'on craint , que tous les articles néceffaires
à la vie ne montent à un prix plus exorbitant
encore qu'ils n'étoient l'hiver paffé , durant
lequel le bifcuit fe vendit conftamment deux guinées
le quintal . Déjà un petit baril de porc falé
coûte quatre guinées , la viande fraîche un chelin
fix deniers fterling la livre : heureux encore qui
peut en trouver. Ajoutez à cela la perte du plus
grand nombre des vaiffeaux qui avoient fait voile
fous le premier convoi d'Europe : un feul marchand ,
de fix navires , en a perdu cinq : ainfi les captures
que font fur nos bancs des effains d'Armateurs Américains
, dont on a vû fortir de Salem vingt-quatre
dans l'efpace d'une heure , & F'énorme affurance de
trente pour cent , feront tout aller ici de mal en
pis. Vu cette trifte perfpective , plufieurs marchands
fe préparent à quitter le Pays . D'autres , établis
en Angleterre , ont envoyé de là ordre à leurs Agens
de vendre leurs effers ; & l'opinion générale eft ici ,
que le commerce de cette Ife eft à l'extrémité .
Pas un feul des Pêcheurs du Banc ne veut mettre
en mer pour cette faifon : il n'y aura que so barques ,
qui devront completter la quantité de poiffon , qu'il
faut pour les Indes Occidentales ; mais on fuppofe ,
que l'année prochaine , fi la guerre continue , aucun
bâtiment ne fortira « .
ÉTATS - UNIS DE L'AMÉRIQUE SEPT .
De Bofton , le 29 Juillet. Les Toris ont
fait depuis peu des incurfions dans le Connecticut
où ils fe font livrés à des excès
dont les Sauvages même n'auroient pas été
capables . "On a dit pour les excufer , que ce
n'étoit de leur part qu'une jufte repréſaille
• des violences exercées contr'eux en les dé-
(
( 175 )
pouillant de leurs poffeffions . Mais ne fontce
point les Toris eux- même qui au mépris
des loix de la nature & de l'humanité , ont
pris les armes contre l'Amérique long- tems
avant la confifcation de leurs biens . Leur
Patrie n'a - t - elle pas requis leur affiſtance
dans le commencement des troubles , &
n'étoient - ils pas obligés de la fecourir ?
Peut-on attribuer à autre caufe qu'à la perverfité
de leurs coeurs , non-feulement la
lâcheté qu'ils ont eu d'abandonner leurs
Compatriotes dans une querelle auffi glorieufe
, mais encore l'empreffement avec
lequel ils fe font joints aux plus injuftes
& aux plus cruels des ennemis dont l'hiftoire
faffe mention ? Les Anglois fe feroient-
ils engagés dans cette guerre , l'auroient
- ils continuée fi long - tems & avec
une telle barbarie fans les inftigations & les
encouragemen's des Toris ? Enfin , ces Toris
ne nous ont- ils pas donné les preuves les
plus révoltantes d'une animofité particulière
avant la confifcation de leurs biens ?
Cette confifcation a donc été la conféquence
& non la caufe des excès auxquels ils fe font
portés contre leur Patrie ; elle en a été le
jufte châtiment & non la provocation , &
on ne peut difconvenir que ce ne foit une
peine bien légère pour un crime fi noir ? Il
n'eft pas douteux que la vengeance ne foit
devenue actuellement une des paffions infernales
qui tourmentent leurs coeurs forcenés
, mais ce n'eft ni la première ni la plus
forte. h 4
( 176 )
On a prétendu auffi à l'occafion de cette
expédition dans le Connecticut , que les Anglois
s'y étoient montrés moins barbares que
les Allemands & les Toris . En ce cas , c'eſt
plutôt l'effet de leur politique que de leur
humanité ; parce que très - certainement il
ne tenoit qu'à eux de prévenir toutes ces
horreurs , né font- ce pas le Anglois qui
font & conduifent cette guerre ? Tryon &
fes Officiers n'ont- ils pas été témoins de
ces fcènes affreufes ? n'en ont-ils pas favouré
le fpectacle ? Les Allemands ont - ils fait autre
chofe dans toutes les atrocités qu'on
leur reproche qu'obéir aux ordres de l'Angleterre
, qui ne les paye que pour cela ?
Les Toris ne font- ils pas les vils efclaves des
Anglois ? Auroient -ils ofé faire un pas fans la
permiffion de leurs maîtres ? Sans doute , ils
s'efforceront d'animer de plus en plus la fureur
de leurs maîtres , mais ils n'auront jamais
la hardieffe de rien hafarder fans leur
aveu. Il est donc évident que la maniere dont
fe fait la guerre en Amérique , quoique fi infâme
& fi déshonorante pour l'humanité ,
eft réellement Angloife , & voilà ce qui a
imprimé fur l'honneur de cette nation une
tache dont les fuccès les plus brillans , ni
les fophifmes les plus ingénieux ne pourront
jamais laver la honte ni même la pallier
.
་
( 177 )
FRANC E..
De VERSAILLES , le 23 Novembre.
Le Roi a nommé à l'Abbaye d'Origny ,
Ordre de Saint - Benoît , Diocèfe de Laon , la
dame de Narbonne Lara , Religieufe- Profeffe
du Prieuré de Prouilhan , Diocèle de Con--
dom , & à celle de Mont- de- Sion , Ordre de
Cîteaux , Diocèfe de Marſeille , la Dame
d'Achy , Religieufe Profelle de Sainte-Elifabeth
de la même Ville.
Le 7 M. Taffard , Maître des Requêtes ,
nommé à l'Intendance de Saint -Domingue
a eu l'honneurd'être préfenté au Roi parM.
de Sartine, Miniftre & Secrétaire d'Etat au département
de la Marine , & de prendre congé
de S. M.
Le 14 LL. MM . & la Famille Royale ,
ont figné le contrat de mariage du Marquis
de Travanet Meftre-de-Camp de Dragons ,
avec Demoiſelle de Bombelles , & celui du
Comte d'Argenteuil , Lieutenant- Général en
furvivance des provinces de Champagne &
de Brie , avec Demoiſelle de Roncée.
MM . Née & Maſquelier , graveurs , ont
eu l'honneur de préfenter à LL. MM . & à
la Famille Royale la 33 ° . Livraiſon des Tableaux
Pittorefque , Phyfiques , Hiftoriques
Moraux , Politiques & Littéraires de la Suiffe.
que
De PARIS , le 23 Novembre.
" On eft fort étonné ici , écrit-on de Nantes ,
les Négociants de Londres ayent pu croire
h5
( 178 )
un moment à la prife de la Jamaïque ; tandis qu'ils
ont reçu tant d'avis que M. d'Estaing ne menaçoit
que l'Amérique - Septentrionale. Sans doute le
rapport du Capitaine Random , paiti le 20 Août de la
Jamaïque, eft très croyable; tout étoit alors en confufion
dans cette Ifle , & cela devoit être, parce que l'Amiral
Parker qui croifoit devant le Cap, ayant eu avis
des préparatifs qu'on y faifoit , fes frégates ayant
pu voir tous les bâtimens qu'on y avoit ratfemblés
, & qui n'étoient autres que ceux de la malheureufe
flotte difperfée , n'aura pas manqué de
jetter l'allarme. Il ignoroit que cette réunion de
tant de navires n'avoit pas été ordonnée à l'occafion
de quelque expédition militaire ; & il n'en a
pas fallu davantage pour faire croire que la Jamaïque
non-feulement avoit été attaquée , mais
même qu'elle avoit été prife . Les Espagnols de
leur côté n'ont pas , à ce qu'il femble , des forces
affez confidérables ni à la Havanne , ni à Saint-
Domingue, pour tenter quelqu'entrepriſe fur cette
poffeffion importante. Il paroît que les premiers
coups qu'ils porteront à leurs ennemis dans le
nouveau monde , tomberont fur les établiffemens
de la Floride ; on eft perfuadé qu'il y a un arrangement
pour cet objet entr'eux & les Etats-
Unis ; car la Cour d'Efpagne , pour mettre les
Américains en état de la feconder , a , dit- on , envoyé
au Congrès , dix -huit millions , fecours preffant
, & dont il avoit befoin «.
"
Une lettre du Cap François en date du
14 Août , annonçoit le départ de M. le
Comte d'Estaing pour le lendemain & y
joignoit quelques détails qui répandent beau
coup d'incertitude fur fes véritables projets.
" Il part demain matin pour fa nouvelle expédition
; on ne doute pas qu'il n'en revienne victorieux
. Chacun des corps de troupes qu'il cm(
179 )
mêne eft muni de tentes , d'échelles , & c . , & l'on
affure qu'ils ne font pas pourvus d'habits d'hiver ,
ce qui fait préfager qu'il ne va pas dans le nord « .
La déclaration de l'Espagne a été rendue publique
ici le 10 Août. M. d'Estaing a donné à
cette occafion , un dîner de 120 couverts à bord du
Languedoc ; cette nouvelle a redoublé la joie univerfelle.
Les troupes ont arboré dans leurs cocardes
, les couleurs de France & d'Espagne , mipartie
blanche & rouge « .
M. de Breugnon , Chef- d'Efcadre , qui commandoit
le Tonnant , ne pourra fuivre M. d'Eftaing .
L'état de maladie où il fe trouve , le force de
refter ici . On affure que M. de Barras , auffi Chefd'Efcadre
, le remplace dans le commandement du.
Tonnant «.
Le bruit avoit couru que nos Corfaires
s'étoient emparé de plufieurs vaiffeaux ennemis
venant de la Baltique ; mais il n'en eft arrivé
qu'un feul dans nos ports chargé de
bois de conſtruction , prife faite par l'Eſpérance
Corfaire de Boulogne.
On a beaucoup parlé des maladies de
Breft ; la lettre fuivante d'un Membre de la
Société Royale de Médecine qui y avoit été
envoyé peut fervir à rectifier les bruits pu
blics.
» Dès mon arrivée , on m'a mis en poffeffion de
250 malades , dont je vois avec plaifir diminuer le
nombre aujourd'hui. On a publié qu'il y avoit ici
une maladie épidémique , même peftilentielle , cela
eft faux ; la preuve en eft que tous les Médecins &
Chirurgiens qui font morts ont eu des maladies
différentes de celles qu'ils traitoient . On doit la dépopulation
à l'impéritie de beaucoup de Chirur- -
giens , à l'encombrement des équipages , aux gros
h 6
( 180 )
tems , qui ont obligé de tenir fouvent les fabords
des vaiffeaux fermés , au long tems qu'on eft resté
à la mer , au défaut des fecours néceffaires & de
prévoyance pour un fi grand nombre de malades , au
manque de bons infirmiers qu'on eft forcé de pren
dre dans la claffe la plus abjecte , celle des forçats.
Il y a réellement une épidémie dans les environs de
Breft , & j'ai paflé dans un endroit où le Chirur
gien n'avoit pas trouvé de meilleur remède que de
faire couper la tête aux ânes du pays , pour en
faire des décoctions..... Malheureufement la fienne
n'en étoit
pas .....c
L'ouverture du Parlement s'eft faite le
12 de ce mois avec les cérémonies accoutumées.
Il y a eu Meffe folemnelle , célébrée
par l'Evêque d'Autun . M. d'Aligre , premier
Préfident , y a affifté avec toutes les Chambres.
M. le Comte d'Angiviller , Directeur
Général des bâtimens &c. , ayant pris les
ordres de S. M. pour l'exécution des ftatues
des grands hommes de la France qui feront
expofés dans deux ans , comme à l'ordinaire ,
au fallon du Louvre , S. M. a défigné le Maréchal
de Catinat ; cette ftatue fera exécutée
par M. de Joue ; de Montaufier , par M. de
Mouchy , le Maréchal de Tourville , par M
Houdon ; Paſcal, par M. Pajon . Le Roi a encore
ordonné qu'on plaçât dans une des falles
de fon jardin des Plantes , le bufte de B. de
Juffieu , célèbre Botanifte , mort il n'y a pas
long - tems.
" I - » vient de fe paffer ici , écrit on de
» Strasbourg un évènement horrible. Une
ל כ
» veuve déjà avancée en âge , & jouiffant d'une
( 181 )
>> fortune honnête , de concert avec fa fille
jeune perfonne de 18 ans , animée d'une haine
implacable , & dont on ignore le motif , contre
fon fils , Négociant , établi ici & marié , conçut
le deffein de l'empoifonner. Cette mère dé-
» naturée n'habitoit pas la même maiſon
que fon
» fils , & il falloit conféquemment un prétexte
» pour s'introduire chez lui , & trouver ainfi le
» moyen d'y mettre fon projet à exécution . La
>
fille feignant de vifiter fon frere , s'introduit
» dans la matinée chez lui , pénètre jufqu'à la
» cuifine ; & là , n'étant apperçue de perfonne
» jette à la hâte dans le bouillon une dofe de poi-
" fon capable de faire périr so perfonnes . Cet
» acte de fcélérateffe achevé , & le monftre qui
» l'avoit commis , forti fans avoir été vu , la fer-
לכ
ဘ
ככ
"
vante de la maifon vient pour goûter le bouil
» lon ; à peine en a-t- elle avalé une cuillerée
» qu'elle fe fent à l'inſtant ſaiſie de douleurs aiguës .
Comme perfonne ne s'avife d'en foupçonner la
» caufe , on croit que le meilleur moyen de les appaifer
eft de lui faire prendre une plus grande
quantité de ce même bouillon , dont le goût n'of-
» froit rien d'extraordinaire . Tandis que ceci fe
paffoit , la foupe avoit été fervie fur la table
» du maître de la maifon , qui s'empreffa de la
» manger d'autant plus avidement qu'elle lui
» fembloit être plus poivrée que de coutume , &
qu'il aimoit fort le poivre. Mais il n'avoit pas
» encore achevé tout- à-fait fa première alliette ,
» que fa femme , qui n'en avoit heureufement
» avalé que deux cuillerées , voit avec le dernier
» étonnement fon mari tomber fur le plancher.
Frappée de cet accident , elle quitte à l'inftant
fon potage , & fe fent cependant elle-même intérieurement
déchirée par de cruelles douleurs.
» L'alarme ſe répand dans la maiſon ; on ſe hâte
d'appeller la mere & la four qui contrefaifant
habilement la douleur & le défcfpoir ,
55
כ כ
ל כ
27 ,
( 182 )
93
כ כ
» témoignent prendre la part la plus vive à la
trifte fituation de ceux dans le fein defquels elles
» viennent de porter l'inftant d'avant le principe de
» la mort. Sur ces entrefaites , la Juftice infor-
» mée du cas , fe tranfporte fur les lieux. Tout
annonçoit de la manière la plus vifible les traces
» du poifon ; & l'embarras toutefois eft extrême
» pour parvenir à en découvrir les auteurs : en
» vain emploie t-on pendant ce tems-là tous les
» fecours de l'art pour arracher à la mort les
» victimes de ce forfait ; le mari meurt le lendemain
, tandis que fa femme , enceinte de quel-
" ques mois , échappe à la malignité du poiſon
dont elle avoit , à la vérité , pris une dofe
» moins forte que fon mari. Quant à la ſervante,
» elle n'eft pas encore hors de danger ; mais ce
qui n'eft pas moins heureux , c'eft que fur
quelques indices , la Juftice ayant fufpecté la
» mere , l'a fait arrêter ; & ce qui a paru fur le
champ juftifier cet acte de févérité , a été la fuite
précipitée de fa fille , qui a été reprise hier en-
» delà du Rhin , & conduite dans les prifons de
» cette ville «.
, כ
33
כ כ
5)
, כ
M. Necker a adreffé la lettre fuivante aux
différentes Chambres de Commerce du
Royaume.
» Je vous ai marqué , Meffieurs , par ma lettre
du zo du mois dernier , que le Roi avoit décidé
1 que le Droit de 15 pour cent ne feroit pas perçu fur
les marchandifes portées d'un Port du Royaume à
un autre par bâtimens Hollandois non privilégiés :
Sa Majefté , par fuite des mêmes vues de bienfaifance
pour le commerce , vient également d'approuver
que ce même Droit n'ait pas lieu fur les
marchandifes étrangères chargées en tout autre
Pays étrangers que la Hollande , & apportées en
France pour le compte des Négocians étrangers ,
autres que les Hollandois non privilégiés. Vous
( 183 )
voudrez bien faire connoître , dans votre départe
ment , ces nouvelles difpofitions .
J'adteffe , en conformité , des ordres aux Fermiers
généraux , & je les autorife même à faire le rembourfement
aux Négocians du montant des perceptions
que leurs prépotés ont exigé jufqu'à préfent , dans les
deux cas ci deffus « .
On cherche par tout des remèdes contre
la rage ; on n'en a découvert aucun qui foit
toujours efficace ; les recettes fe multiplient
& l'humanité peut profiter de quelques -unes ;
c'eft une raifon de rappeller ici qu'on a éprou
vé dernièrement avec fuccès en Espagne l'alkali
volatil fluor. L'hydrophobie commençoit
à fe déclarer , lorfqu'on s'avifa de mettre
fur la morfure une compreffe trempée
dans l'alkali ; on fit prendre au malade pendant
4 jours 12 gouttes du même alkali délayées
dans 3 onces d'eau ; cela fit difparoître
les fymptômes de la rage ; & la plaie s'eft
enfuite nettoyée & guérie.
Le 6 de ce mois , écrit-on de Rouen , fur les h .
après midi , M. Perrier , Entrepreneur des Pompes à
feux pour fournir d'une manière nouvelle l'eau de la
feine dans les maifons de Paris , étoit ici pour faire
faire le rembarquement des tuyaux deſtinés à l'ufage
de cette machine. Comme cet Entrepreneur
paffoit d'un bord à l'autre , il tomba dans la rivière
entre deux bateaux . Il étoit à peine tombé , que
le nommé Henri Roguet , fils d'un toilier demeurant
au pied du Mont - Triboudet , jeune enfant de
14 ans , aprentif charpentier chez le fieur Caplet ,
& qui étoit alors fur le même batean , fe jetta
tout-à -coup après le fieur Perrier , & le faifit par
fes habits dans le moment où il étoit prêt à pafller
fous le bateau. Tous les fpectateurs failant des cris
& des voeux infructueux , furent faifis au même
( 184 )
inftant de crainte & d'admiration , en voyant un
adolefcent oppofer fa foibleffe courageufe à la force
d'un homme qui lutte en vain contre l'élément qui
va l'engloutir ,
Les hommes de rivière , occupés alors à foutenir
une pièce énorme , ne pouvoient quitter pour donner
de plus efficaces fecours.
Le feul Henri Roguet , parvint à foulever le fieur
Perrier , & le mit à même d'être retiré de la rivière
par ceux qui fe penchèrent de deffus le bateau pour
le recevoir , après quoi l'enfant gagna le large &
courut changer d'habillemens .
Revenu à lui -même , M. Perrier & fon jeune.
libérateur offrirent aux fpectateurs la feène la plus
attendriffante. Ce premier , après mille embraffemens
accompagnés de larmes , offrit fa bourse au jeune
homme , en difant que , puifqu'il lui étoit redevable
de la vie , il étoit jufte qu'il l'en récompenfât.
Cette générofité fut repouflée par ces paroles : M. ,
je ne recevrai rien & je n'ai fait que mon devoir ;
de plus je n'ai besoin de rien . Mon cher ami , vous
appartenez peut- être à de pauvres parens , & ce que
je vous offre leur pourra être utile. M. , mes parens
font pauvres , mais comme ils ne fe font jamais
attendus à ce que je viens de faire , ils ne
doivent pas non plus compter fur votre générofité ,
& leur travail les fait vivre. Eh bien , mon cher
ami , dès que vous refuſez ma bourſe , vous ne
me refuferez pas le plaifir de vous prendre avec
moi , afin que je m'occupe de votre bonheur tant
que dureront les jours que vous m'avez confervés.
Cet entretien fini , M. Perrier fut trouver le pere
de ce jeune enfant ; & après lui avoir raconté cette
action & l'avoir prévenu de ce qu'il alloit faire
pour lui , il fe retira en laiffant 10 louis for la
table .
?
M. Perrier eft parti pour Paris le neuf de ce mois
& fon libérateur partit par la Diligence , la nuit du
neuf au dix. Cet enfant fut invité à louer au
( 185 )
Bureau- Général des meffageries . Il eft impoffible de
rendre la tendreffe & les expreffions du pere & du
fils au moment de leur féparation ; des larmes de
joie couloient des yeux de toute l'aiſemblée .
Les Officiers des chaffes de l'apanage de
Monfeigneur le Comte d'Artois , fous les
ordres du Baron de Courville , ont détruit
depuis environ 15 mois , 33 vieux loups ,
dont 11 femelles , la plupart pleines. Il y en
avoit trois enragés qui n'ont pas eu le tems
de faire de grands ravages , ayant été tués
heureuſement des premiers.
Le fieur Habert , premier Apothicaire du
Roi & de Monfeigneur le Conite d'Artois ,
eft mort le 4 de ce mois ; fa place de premier
Apothicaire du Roi eft remplie par M. Brogniard,
Membre du Collège de Pharmacie, &
Démonftrateur de Chymie au jardin du Roi.
Louis-François-Marie-Honorine de Rochechouard
Ponville , Vicomte de Rochechouard
, ancien Cornette de la première
compagnie des Moufquetaires , Brigadier des
Armées du Roi , &c. eft mort en cette ville
le 25 Octobre , âgé de 46 ans.
-
De BRUXELLES , le 23 Novembre.
Les nouvelles de Lisbonne parlent toujours
de la détention du Marquis de Pombal
, qui eft , dit - on , condamné à une
prifon perpétuelle ; elles ajoutent qu'il
étoit attaqué d'une maladie dangereufe ;
qui n'a pas empêché les deux Confeillers ,
chargés de fe rendre auprès de lui d'exécuter
leur commiffion . On dit qu'on lui a ôté
tous fes domeftiques , & que fa priſon' eſt
( 186 )
entourée de gardes , qui ne laiffent entrer mi
fortir perfonne.
Selon des lettres d'Espagne , voici l'état de
Gibraltar : la garnifon eft compofée de 10
Compagnies de 45hommes du 12º Régiment,
450 du 63º , 450 du 39° autant du 38 ° 10
Compagnies de 100 hommes , chacune du
72.3 Régimens Hanovriens de 6 Compagnies
de 72 chacune , 6 Compagnies d'Artillerie
de 60 , & une d'Ingénieurs de 100.
Total 4556 hommes de garnifon ; les habitans
font au nombre de 3110 , tant Chrétiens
que Maures & Juifs. Il y a 62 pièces de
canons de bronze depuis 36 liv . de balle jufqu'à
12 ; 380 pièces de canons de fer , 30
mortiers de bronze de différens calibres ; 12
de fer , & 10 coulevrines.
Les Etats Généraux des Provinces-Unies ,
lorfque le Chevalier Yorck leur préſenta fon
premier Mémoire , pour réclamer le Seraphis
& la Comteffe de Scarborugh , avoient
pris la réfolution fuivante.
» Lundi 25 Octobre 1779. L'on a oui le rapport
de MM. Pagniet & autres députés pour les affaires
de la marine , qui , conféquemment & pour fatisfaire
à la réfolution de L. H. P. en date du 13 du
courant , ont examiné un mémoire de M. le Chevalier
Yorke , Ambaſſadeur extraordinaire & Plénipotentiaire
de Ș . M. le Roi de la Grande-Bretagne ,
concernant l'affaire des deux vaiffeaux de Sa
dite Majefté , le Séraphis & la Comteffe de Scarborough
, qui ont été attaqués & pris par force
par un nommé Paul Jones , fujet de S. M. , &
qui fe trouvent actuellement à la rade du Texel ,
ainfi qu'il eft plus amplement détaillé dans ledit
mémoire examiné en même tems une lettre du
( 187 )
College de l'Amirauté à Amfterdam , datée en ladite
Ville le 12 du courant , contenant fon rapport &
fes confidérations au ſujet dudit mémoire : oui &
pris fur le tout les confidérations & l'avis des
Commiffaires des Colléges refpectifs de l'Amirauté
actuellement préfens ici : fur quoi délibéré , il a
été réſolu & arrêté de répondre au fus- dit mémoire
de M. le Chevalier Yorke.
"
ב כ
"
Que L. H. P. ont été informées , qu'il eft entré
récemment au Texel trois frégates , favoir deux
frégates Françoifes & une troifième foi- difant Américaine
, commandées par Paul Jones & amenant
avec elles deux prifes , faites par elles en pleine
mer & nommées le Séraphis & la Comteffe de
Scarborough, défignées dans le mémoire de M. l'Am
baffa deur : que , L. H. P. aiant obfervé depuis plus
d'un fiecle fans interruption & ayant notifié par des
placards fucceflifs , » qu'elles ne défirent point s'arroger
en aucune façon le jugement fur la légalité
ou l'illégalité des actions de ceux qui ont pris en
pleine mer des vaiffeaux , lefquels ne naviguoient
point de ce pays , & qui les amènent dans les
ports ou havres de cette République ; qu'elles ne
leur ouvrent leurs Ports que pour leur donner
» un abri contre les tempêtes ou autres défaftres ; &
qu'elles leur font reprendre le large avec leurs
prifes , fans y toucher , les décharger , ni les
aliéner , mais en tel état qu'il font entrés avec
elles «. L. H. P. ne fauroient s'immifcer dans un
examen , fi les prifes , amenées par les trois fufdites
frégates , appartiennent aux François ou aux Américains
, nifi elles font des prifes légales ou illégales ;
mais qu'elles doivent laiſſer la connoiffance du tout
au juge compétent à cet égard ; & qu'elles les feront
remettre toutes en mer , afin qu'étant fujettes à la
repriſe , comme si elles n'étoient jamais entrées dans
un port de ce pays , elles puiffent être jugées par
le Juge compétent , d'autant que M. l'Ambaffadcur
( 188 )
voudra bien reconnoître , qu'il croiroit n'avoir pas
moins le droit de reclamer les fufdits vaiſſeaux , Gi
c'étoient des vaiffeaux Anglois particuliers , qu'à
préfent qu'ils font directement des vaiſſeaux du Roi ,
& qu'ainfi L. H. P. n'en font pas autorifées davantage
à faire juger lefdites prifes par les tribunaux de
ce pays , non plus que la perfonne de Paul Jones :
que, pour ce qui regarde des actes d'humanité ,
L. H. P. ont déjà fait voir à M. l'Amballadeur ,
combien elles font prêtes à les exercer à l'égard des
bleffés des fufdits vaiffeaux , & qu'elles ont donné
des ordres en conféquence : qu'extrait de la préfente
réfolution fera remis à M. le Chevalier Yorke
par l'Agent van der Burch de Spierixhoek : qu'au
furplus il fera répondu au Collège de l'Amirauté à
Amfterdam : que L. H. P. agréent les procédés , &
qu'inhérant leur placard du 3 Novembre 1756 par
lefquel il est défendu. » de toucher aux prifes ou
» à leurs cargaifons ou de rompre ces dernières ,
au moyen de quoi elles feroient fouftraites à la
reptile , l'on reconnoîtroit dans le preneur le droit
» d'en difpofer , « & perfiftant auffi dans ces défenfes
à l'égard des prifes le Séraphis & la Comteffe
de Scarborough , L. H. P. aurorilent ledit College
à diriger la chofe de façon , que les fufdites 5 frégates
remettent en mer le plutôt poffible , & qu'il ait
foin , » qu'il ne leur foit point fourni ni apporté
» des munitions de guerre ni autres munitions navales
finon , celles dont elles , ont befoin pour
» tenir la mer & pour atteindre le premier Port
étranger qu'il leur fera poffible , afin de prévenir
» tout foupçon quelconque à l'égard de leur équi-
→ pement en ce pays ".
و د
"
כ כ
Ce fut en conféquence de cette réfolution
que l'Ambaffadeur d'Angleterre préfenta fon
fecond Mémoire ; & on ne doute pas qu'il
ne reçoive la même réponſe.
( 189 )
PRÉCIS DES GAZETTES ANGL. , du 15 au 18 Nov.
La flotte de la Jamaïque , qui entroit dans la
Manche le 28 Octobre , venant de Corke , a te .
nu le large le plus qu'elle a pû pour ne pas allarmer
la côte de Plimouth , où la fièvre prend
encore aux Habitans dès qu'un vaiffeau paroît
s'approcher. Sans cette précaution elle eût fort inquiété
le Chevalier Hardy , que le gros tems avoit
obligé de le réfugier à Torbay avec fon efcadre.
Il vient de fe faire deux commémorations remarquables
dans le parti oppofé à la Cour , tant
à Londres que par toute l'Angleterre , & vrailemblablement
auffi en Irlande par l'Armée indépendante.
L'une eft celle de la naiffance & du Mariage
de Guillaume III , le 4 Novembre , l'autre de
la confpiration des Poudres , le 5. Ces anniverfaires
fe célèbrent tous les ans ; mais jamais on
ne l'avoit fait avec autant de folemnité '; & cette
affectation indique le prodigieux accroiffement que
prend chaque jour le mécontentement des Peuples ,
fur le danger dont ils voyent leur liberté menacée
, & le nouveau crédit que la Religion Romaine
paroit prendre dans tous les établiflemens Britanniques
, depuis le fameux Afte qui l'a rendue
dominante en Canada.
Quelqu'un a obfervé que le goût des affociations
militaires fe répand comme un mal contagieux
dans les trois Royaumes . On veut en avoir
parce que les voifins en ont. C'est ainsi qu'à Londres
il y a 20 cotteries calquées fur la Chambre
des Communes . On y joue au Parlement comme
Les petits garçons jouent à la Chapelle , & les
petites filles à la Madame.
Un Libraire de Londres débite par milliers des
exemplaires d'un Pamphlet intitulé : la Vie & les
Aventures furprenantes du Capitaine Paul Tones.
L'Auteur eft un Matelot Irlandois qui s'eft fauvé
à la nage de deffus le Bonhomme- Richard , & qui
eft arrivé à la côte tenant ſon manuſcrit entre
( 190 )
•
fes dents. En tête , on voit le portrait de Paul
Jones , où tout le monde reconnoît une vieille planche
, faite anciennement pour le Général Paoli , &
qui depuis a fervi pour Pugawſchet.
--
Un écrivain effaye de perfuader la Nation , dans
une Gazette du 8 Novembre , de demander M.
Fox pour Miniftre , & répond d'avance aux ob .
jections qu'on pourra lui faire. Il a de grands
défauts : mais qu'est-ce que cela vous fait s'il a
les plus rares talens ? Votre barque enfonce &
vous ne voulez point être fauvé par un homme
qui n'a pas lavé les mains ! C'eſt un diffipateur.—
Eft-ce lui qui vous a diffipé 13 Colonies , 50,000
hommes & 50 millions fterl ? Il eft obéré de
dettes. Et payez - les pour qu'il acquite les vôtres
avec les Américains , qui font réfolus à ne jamais
compter avec vos Miniftres actuels . 20,000 livres
fterl. que vous avez confacrés à élever un monument
fans goût à Mylord Chatam , dont le nom
n'en avoit que faire , vous auroient acquis ce digne
& zèlé ferviteur. C'eft le feul homme dont le génie
tranfcendant puiffe relever l'efpoir de la Nation;
je lui paffe tout pour un fervice auffi grand que
celui de fauver fa patrie ! On ne pouvoit pas
faire un tableau plus effrayant de la détreſſe ou l'Angleterre
eft réduite.
-
Le patti de l'Oppofition femble ne point trop
applaudir à la démiffion que le Général Burgoyne
a donné de fon grade en Amérique , qui lui rapportoit
to liv. ft. par jour , de fon Régiment &
de fon Gouvernement. Il eût dû fe laiffer deftituer
par le Ministre , & ne lui répondre que laconiquement
; au lieu de lui écrire une longue lettre ,
qui , comme la proclamation Américaine , donnera
des armes contre lui . Les emplois & le revenu qu'il
a rendus au Gouvernement ne font qu'ajouter aux
moyens de fes perfécuteurs. On eft furpris que
voulant conferver fon rang de Lieutenant- Général
, & étant fujet à un Confeil de guerre , il ..
( 191 )
ole propofer un cartel , en oubliant même le danger
qu'il courroit à fe battre , comme prifonnier
fur la parole.
On remarque , au fujet des levées de troupes ,
qui fe font par les Marchands intéreffés au commerce
de la Jamaïque , qu'il n'y a point d'exemple
que l'établiffement d'un corps militaire , indépendant
du Gouvernement , ait reçu enfuite la
fanction du Parlement , depuis les guerres civiles
du regne de Charles Ier , où la conftitution s'épelloir
avec la bayonnette.
L'Irlande va nous retirer fon obéiffance , parce
que notre Gouvernement lui a retiré fa protection
rien de plus naturel , l'un ne va point
fans l'autre. L'année derniere les Irlandois du
Nord , où fe manufacturent toutes les toiles
feule reffource laiffée à ce Royaume , repréfentèrent
qu'ils craignoient une invafion de la France ,
& les expéditions défultoires des Corfaires : on
leur répondit , » vous avez une compagnie de cavalerie
, une compagnie d'invalides : fi ce n'eſt
» pas allez défendez- vous vous- mêmes. « La même
chofe a été dite aux Marchands qui commercent
avec la Jamaïque. » Nous n'avons point de troupes
pour votre Ifle ; mais fi vous voulez en faire la
dépenfe on vous louera trois Régimens «<,
ל כ
Le langage des Irlandois étonne beaucoup ici :
il fembleroit qu'ils ont appris leur gamme des
Américains. Les gazettes Hibernoifes ne parlent
plus que de défendre & maintenir les droits du
Royaume , & d'établir fa liberté , fût- ce même
au prix du fang que des milliers de fujets Irlandois
font prêts à verfer pour elle . Leurs Ecrivains
fe vantent que c'eft chez eux que fe fera la feconde
explofion du feu célefte de la liberté.
L'Irlande va en quelque forte encore plus loin
que l'Amérique , qui ne réclamoit point contre
l'acte de navigation , mais feulement contre le
droit que l'Angleterre prétendoit avoir de la taxer ,
( 192 )
quoiqu'elle n'eût point de repréfentans au Parlement.
Si l'Irlande obtient la liberté du commerce ,
c'en eft fait de celui de l'Angleterre , puifqu'elle
perdra jufqu'à la marque des toiles d'Irlande , qui
donnoit lieu à une infinité de commiffions qui ne
viendront plus.
On offre cent guinées à celui qui comptera plus
de trois compagnies de Dragons dans tout le Comté
oriental de Lothian en Ecoffe, & un feul vaiffeau
de guerre fur la côte , depuis Berwick jufqu'à Leith .
Ce trait fatyrique contre le Gouvernement paroît
annoncer que l'Ecofle eft abfolument dénuée de
défenfeurs , & il ne feroit pas étonnant qu'on s'y
occupât de demander au Gouvernement une milice
nationale.
Il fe débite qu'on a arrêté ces jours- ci , dans les
falles des Gardes du Roi , un François portant leur
uniforme , & qu'aucun d'eux ne s'eft trouvé connoître.
Ce n'est pas la première fois que cela lui
arrive. En Juillet il y fut pris de même , mais on
le renvoya faute de preuves. Il ne veut répondre à
aucune question.
Dans la dernière quinzaine d'Octobre il a été
enregistré à la Douane une prodigieufe quantité d'ar
ticles pour l'exportation . Jamais les commis n'ont
eu autant d'ouvrage dans un pareil efpace de temps.
Ce phénomène eft aifé à expliquer. C'eft que les
Hollandois ont fait beaucoup de chargement pour
les Etats - Unis , & qui leur pafferont par la voie de
l'île de Saint-Euftache , de Surinam , & c.
t arrêté
Le ris fe vend à Londres cinq deniers fterling la
livres parce que les Hollandois chez qui il ne fe
vend que deux deniers auffi fterling , en ont
Ja fortie par un fort impôt fur l'exportation. Il eft
fingulier que les Hollandois aient un fi grande abondance
de cette denrée , dont il ne tirent que fort
peu de l'Inde. Eft - ce que les Hollandois auroient
affez peu de confcience , & d'égard pour nous ,
pour recevoir le ris de nos fujets révoités d'Amérique
Qualité de la reconnaissance optique de caractères