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1779, 09 (4, 11, 18, 25 septembre)
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MERCURE
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours ; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ;
les Caufes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces
; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers, &c. &c.
Samedi 4
SEPTEMBRE 1779 .
TH
BOTH
DU
BIR
Chez
PARI
CKOUCKE , Hôtel
rue des Poitevins.
AvecApprobation & Brevet duBAR
ASTORE
TABLE ·
Des Matières du mois d'Août.
PIÈCES ECES FUGITIVES. NOUVELLES LITTÉR.
Vers fur le Tombeau de Vol.
-
--
-
taire , 3
A une Femme très-aimable
,
A Mademoiſelle *** , ib.
Pantomime Dramatique , 18
Mémoires fur les Conducteurs
pour préferver les Edifices
de la foudre , 27
Traité contre le Luxe des habits
31
Sur l'Adminiftration Pro- Hiftoire Naturelle des Oivinciale
's ſeaux , 61
– A Mademoiſelle de Conb... Portrait de J. J. Rouſſeau , 71
49 Modèle d'un bon Curé , 74
Sur Mademoiſelle D*** .97 Voyage dans les Mers de
Sur les Epoques de la Na- Ï'Inde,
turede M. de Buffon , 145 Eloge de Voltaire
Mes Deux Ages , Épître à
M. G... 98
*Grande Chartreuſe , 146
A une Vieille Coquette , Ode
Anacréantique, 45
L'Heureux Choix , Épigram
me,
Autre
Autre ,
110
117
125
L'Art de rendre les Femmes
fidelles,
Des Moyens que la faine Médecine
peut employer pour
multiplier unfexe plutôt que
l'autre
,
Cours d'Education y
108 Defcription de l'Arabie ,
152 Euvres de Colardeau ,
129
132
133
Impromptu contre les Détrac- Hiftoire Nouvelle de tous les
521 Peuples du monde , ou Hif
toire des Hommes ,
teurs de Voltaire ,
Traduction des Vers François
de M. Marmontel , gravés
au bas du Portrait de M.
d'Alembert ,
149
Le Gentilhomme & le Vanier
, Conte ,
Lettre de Mif *** à M. ***
Habitant de Philadelphic , 52
A l'Auteur du nouveau
5
Syftêmefur les Etymologies ,
publié dans le Mercure du
15 Juin ,
100
SPECTACLES.
178
136
Concert Spirituel,
Académie Royale de Mufiq.34
Comedie Frans., 36 , 76 , 181
Comédie Italienne , 78 , 138
183.
Variétés , 38 , 80 , 185.
SCIENCES ET ARTS .
Voyage pittoresque de l'Italie
Géographie ,
Gravures ,
42
46
142, 181
150
57
Mufique , 93 , 143
17 ,
Annonces Littéraires , 47 , 25a
143 , 194,
Le Mafque Généreux , Nouvelle
,
Romance en Mufique ,
Enigmes & Logogryphes,
$2 , 102 , 13 .
MERCURE
DE FRANCE.
Samedi 4 SEPTEMBRE 1779.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
Pour être mis au bas de la repréſentation
d'un Maufolée érigépar Mde de ** , à la
gloire de M. de Voltaire.
LE plus grand de fon fiécle en fut le plus aimable.
Sur fes Écrits , fur les Difcours ,
La grâce répandit ce charme inexprimable ,
Qui fans nous fatiguer nous attache toujours .
Il épuifa la Gloire , il tourmenta l'Envie.
Chacun de fes travaux éternifa fa vie ,
Et fes bienfaits encore ont embelli fes jours.
Les Beaux -Arts éperdus , l'Amitié défolée ,
Voudroient lui dreffer un autel.
Cherchant un jour fon maufolée ,
L'Univers doutera s'il eût rien de mortel.
(Par M. Thomas . )
A ij
4
MERCURE
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LEE mot de l'Énigme eft Fiacre ; celui du
Logogryphe eft Maîtreffe , où le trouvent
misère , mi , ré, fi , Mai , mari , mariée
père , air, tri , Remi , Meſſe , Marie , Atis ,
*& c. &c. &c.
A
ÉNIGM E.
USSI commun que je ſuis néceſſaire ,
Tu ferois , cher Lecteur ,
cher Lecteur , trop malheureux
Si je manquois à tes repas , aux jeux ,
Plus de plaiſirs , & point de bonne chère.
Bien que de moi l'on ſe faſſè fête ,
L'on me craint , & c'eft bonne raiſon ,
pour
Je fais ravage dans l'occafion ,
Et tout eft perdu ſi l'on ne m'arrête .
Pris dans un fens à l'autre tout contraire ,
En m'employant , je puis très -bien aider
Tout Orateur à te perfuader ;
Et tout Poëte , fans moi , ne fauroit plaire,
(Par Mde de Mortemard )
DE FRANCE. S
LOGOGRYPHE.
JE fuis fait pour orner les Belles ,
Et je décore auffi les Grands.
De mes fix pieds mis en parcelles ,
Cherchez , vous trouverez dedans
Ce que l'on a près de la tête ;
Un mot chez nous bien ufité ;
L'on y voit auffi une bête ,
Modèle de fidélité ;
Ce que chacun de nous doit fuivre ;
L'oifeau facré chez le Romain ;
Ce qu'on n'eft pas las de pourfuivre
Puis le fond d'un tonneau de vin ;
Le rare travail d'un infecte ;
Une fougueule paffion ;
Une Nymphe qui fut ſuſpecte
A la trop cruelle Junon ;
Plus , une note de mufique ;
Ce que l'on a peine à monter ;
Et ce qui toujours le pratique ,
Pour d'un criminel s'affurer.
( Par la même. )
A iij
6 MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
L'ACADÉMIE FRANÇOISE avoit proposé
pour Sujet du Prix d'Eloquer.ce de cette
année 1779 , l'Eloge de Suger , Abbé de
S. Denis , Miniflre & Régent du Royaume
fous le règne de Louis VII , dit le Jeune.
Le Prix a été adjugé d'une voix unanime
au Difcours qui a pour devife : au
Il n'eft pas Roi , mon fils , mais il enfeigne à l'être.
L'Auteur eft M. Garat , Avocat au Parlement.
Son ouvrage , plein de fageffe , &
d'une éloquence philofophique , a été lu dans
la féance de l'Académie , par M. Ducis.
On a fait mention honorable d'un autre
Difcours , qui a pour devife:
Libertate potens , &c.
Salva
L'Auteur ne s'eft point fait connoître,
L'Académie avoit propofé pour Sujet du
Prix de Poëfie de cette année , un Cuvrage en
vers à la louange de cet Écrivain qui , après
avoir parcouru toutes les régions du monde
Littéraire , a laiffé partout des monumens de
fon génie. Pour rendre ce Prix plus confidérable
& plus digne de M. de Voltaire , un de
Les amis avoit prié la Compagnie de perDE
FRANCE.
/
mettre qu'il ajoutât fix cens livres à la valeur
ordinaire du Prix , qui a été adjugé d'une
voix unanime à la Pièce ayant pour devife :
Nec quifquam Ajacem poffit fuperare , nifi Ajax.
L'Auteur ne s'eft point fait connoître ;
mais une perfonne , depofitaire de fon fecret ,
a écrit à l'Académie que des raifons particulières
ne permettoient pas à cet Auteur de
fe nommer , qu'il n'avoit voulu que rendre
hommage à la mémoire d'un grand Homme ,
& mériter les fuffrages de l'Académie ; que
ces feuls motifs l'ayant engagé dans la lice ,
if efpéroit que la Compagnie voudroit bien
lui permettre de ne pas accepter la médaille
du Prix. En confequence cette médaille a eté
adjugée d'une voix unanime à la Pièce qui a
obtenu l'Acceffit avec éloge , & dont la
devife eft :
Yous feul pouvez parler dignement de vous-même.
L'Auteur eft M. de Murville , qui a déjà
remporté un Prix de Poélie en 1776 , & qui
a été nommé avec diftinction dans le concours
de l'année dernière .
Ces deux ouvrages ont été lus par M. de la
Harpe dans la même féance, & ont obtenu des
applaudiffemens unanimes. Le premier paroît
fur tout diftingué par la pompe & l'élévation
des idées , par les fentimens , les images &
les comparaifons les plus heureufes. Maître
de la langue poétique , l'Auteur fait en
varier à fon gré les mouvemens , les couleurs
A iv
MERCURE
& les formes ; il les employe avec un goût
exquis pour célébrer l'homme qui nous a
laillé des chef- d'oeuvres dans prefque tous
les genres de Littérature.
La lecture de cette Pièce n'a point nui à
l'intérêt que devoit produire celle de M. de
Murville. On y a remarqué de l'efprit , des
grâces , de la fenfibilité ; une poéfie noble ,
correcte, & d'une fimplicité affortie au genre
de l'Épître. On a vu avec plaifir les progrès
fenfibles d'un jeune Écrivain aufli recommandable
par fa modeftie , par la douceur
de fon caractère & l'aménité de fes moeurs ,
que par fes talens & fes connoiffances .
Parmi les autres Pièces qui ont concouru ,
aucune n'a été trouvée digne d'une mention
particulière. L'Académie a cru pourtant devoir
citer un très-beau vers qui fe trouve
dans une de ces Pièces , dont la deviſe eſt :
Atque omne immenfum peragravit mente animoque.
L'Auteur , à l'occafion de la Henriade ,
dit en parlant de Henri IV ,
Seul Roi , de qui le pauvre ait gardé la mémoire.
Cette Pièce eft de M. Gudin , déjà connu
dans la République des Lettres par des ouvrages
eſtimables en vers , & fur-tout en
profe.
L'Académie propoſe pour fujet du Prix de
Poélie de 1780 ; la Servitude abolie dans
les Domaines du Roi , fous le règne de
Louis XVI. Ce choix prouve combien l'AcaDE
FRANCE.
·
démie eft attentive à célébrer ce qui eft
louable ; & , quoi qu'en difent fes détracteurs
, lorfqu'elle garde le filence , ce n'eſt
pas fa faute.
Le genre du Poëme & la meſure des vers
font au choix des Auteurs . La Pièce fera de
cent vers au moins , & de deux cent au plus.
Les ouvrages feront envoyés avant le premier
jour du mois de Juillet prochain , &
ne pourront être remis qu'au fieur Demonville
, Imprimeur de l'Académie Françoiſe
rue Chriſtine , au coin de la rue des Grands-
Auguftins , aux Armes de Dombes : file
port n'en eft point affranchi , ils ne feront
point retirés.
L'Académie , voulant laiffer aux Auteurs
le temps
de faire les recherches néceffaires ,
propofe dès-à-préfent pour fujet du Prix
d'Eloquence qu'elle donnera le jour de Saint
Louis 1781 , l'Eloge de Charles de Saint-
Maure, Duc de Montaufier , Pair de France ,
Gouverneur du Dauphin , fils de Louis XIV.
M. le Comte de Montaufier , ancien Colonel
du Régiment d'Orléans Infanterie , &
dont M. le Duc de Montaufier étoit le trifaïeul
maternel , ayant appris que l'Académie
devoit propofer cet Éloge pour le Concours
, & defirant de contribuer à tout ce
qui peut honorer la mémoire de l'Homme
refpectable dont il porte le nom , a prié la
Compagnie de permettre qu'il ajoutât la
fomme de fix cens livres à la valeur ordinaire
du Prix. L'Académie a accepté l'offre
"
A v
ΤΟ MERCURE
de M. le Comte de Montaufier ; & ce Prix
fera en conféquencc une médaille d'or de la
valeur de douze cent livres.
Dans la même féance l'Académie a rendu
compte du legs que vient de lui faire feu
M. le Comte de Valbelle , & de l'ufage auquel
ce legs eft deftiné. Voici les termes de
fon teftament , en date du 26 Juin 1773 .
22
33
« Je prie MM. de l'Académie Françoife de
» Paris , de trouver bon que je leur laiffe la
» fomme de vingt- quatre mille livres une
» fois payée , pour la placer le plus avantageufement
& le plus folidèment que faire
» fe pourra ; les priant de vouloir bien , à la
pluralité des fuffrages , décerner tous les
» ans le revenu qui proviendra de ce capital
, à tel homme de Lettres , ayant
déjà fait fes preuves ou donnant feule-
» ment des efpérances , qu'ils jugeront à
propos ; pouvant le décerner plufieurs an
» nées de fuite au même , & y revenir après
" avoir difcontinué , felon qu'ils le trouve-
" ront bon & honnête à faire . »
"
La Compagnie ayant touché au mois d'Avril
dernier cette fomme de 24000 liv. , n'a
pas perdu un moment pour la placer conformément
aux intentions du Teftatear. II,
en réſulte une rente annuelle de 1200 liv.
que l'Académie donnera tous les ans à un
homme de Lettres , comme le teftament le
lui preferit ; mais cette rente , par les conditions
du contrat , n'étant payable chaque
année qu'au mois de Janvier , l'Académie
DE FRANCE. II
ne pourra toucher que neuf mois de la première
année , c'est- à- dire 900 liv . dont elle
difpofera fuivant les vues de M. le Comte
de Valbelle au mois de Janvier prochain. La
rente des années fuivante fera de 1200 liv. ,
& décernée de même au mois de Janvier de
chaque année.
La Compagnie voulant témoigner à M. le
Comte de Valbelle la reconnoiffance que les
Lettres lui doivent , a arrêté d'une voix unanime
que fon Éloge feroit fait dans une
Séance publique , par le Secrétaire de l'Académie
, & que fon bufte feroit placé dans la
falle des Affemblées ordinaires , avec cette
infcription : Jofeph- Alphonfe - Omer , Comte
deValbelle , bienfaiteur des Lettres . Ce bufte,
qui eft de la plus parfaite reflemblance , quoique
fait après la mort de M. le Comte de
Valbelle, a été mis fous les yeux de l'Affemblée
à la fin de la féance. C'eft l'ouvrage de M.
Houdon , Sculpteur du Roi , qui a déjà fait
pour l'Académie les buftes de Voltaire & de
Molière .
M. d'Alembert a fini la féance par l'Éloge
du Bienfaiteur des Lettres ; il a préſenté ,
fous les traits les plus intéreffans , l'efprit , le
caractère , les vertus fociales & patriotiques
de M. de Valbelle . Les réflexions du Pané
gyrifte & différentes Anecdotes non moins
honorables pour la Nation Françoife , que
pour le Citoyen diftingué qu'elle a perdu ,
ont mérité au Secrétaire del'Académie les applaudiffemens
unanimes de l'Affemblée ; fur-
A vj
12 MERCURE
tout lorfqu'il a prouvé par des faits que M. de
Valbelle ne reffembloit ni à ces hommes qui,
feignant d'aimer & d'accueillir les Grands
Écrivains , parce qu'ils en defirent le fuffrage ,
·les déchirent en fecret, & voudroient les voir
anéantis , parce qu'ils en redoutent le coupd'oeil
; ni à ces perfonnages qui , beaucoup
plus mal- adroits , ne rougiffent point de favorifer
la licence effrénée des ennemis da
génie & de la raiſon , quoiqu'ils ne puiffent
fe diflimuler que la gloire de la France , dans
le fiécle dernier , & la ſupériorité dont elle
jouit encore , tient uniquement aux lumières
, au goût des Arts & des Lettres que
l'Europe y vient puifer chaque jour. Mais les
protecteurs & les protégés n'ont pas eu lieu
jufqu'ici de s'applaudir de leurs fuccès ; ils
doivent reconnoître avec humiliation que ,
malgré leurs efforts , la faine partie du Public
montre plus d'empreffement que jamais à fe
rendre aux Affemblées de l'Académie Françoife
, & qu'on s'obítine à accorder les hommages
les plus flatteurs aux Écrivains qu'on
tourmente & qu'on outrage avec un fcandale
jufqu'alors inoui . On efpéroit fans doute ,
que ces Écrivains , entraînés par la vengeance ,
defcendroient dans l'arène pour y combattre
contre la plus vile populace , & qu'en
fe dégradant eux- mêmes , ils parviendroient
à dégrader la dignité de leur état : on s'eft abufé.
Les fages ne devroient jamais punir la calomnie
& la fottife que par le filence du mépris.
DE FRANCE. 13
AUX MANES DE VOLTAIRE , Dithyrambe
* qui a remporté le Prix aujugement
de l'Académie Françoife , en 1779.
QUEL eft donc ce Vieillard , ce Mortel adoré ,
Qui traîne fur fes pas tout un Peuple enivré ?
Sur lui tous les regards , tous les voeux fe confondent ;
Formant un même cri , mille voix fe répondent.
Jour qui va couronner les deftins les plus beaux !
Jour fait pour payer feul un fiécle de travaux !
O triomphe ! .... François , gardez -en la mémoire ;
C'eſt Voltaire , courbé fous foixante ans de gloire.
Il s'avance , à fon front les lauriers vont s'offrir ;
Tous , vous vous difputez le droit de l'en couvrir.
Jouiffez , il jouit : fa vieilleffe attendrie
Renaît pour refpirer l'encens de la Patrie.
Vos cris ont retenti dans fon coeur confolé ;
Vous avez vu fes pleurs , & vos pleurs ont coulé.
Du Génie & du Temps l'ouvrage fe confomme ,
* Quoique la Poétie Dithyrambique fût originairement
confacrée à Bacchus , l'Auteur a cru pouvoir , à l'exemple
de plufieurs Écrivains anciens & modernes , donner ce
nom à un Poëme Lyrique compofé de vers de différentes
mefures. Cette variété convenoit fur- tout à un fujet fufceptible
de tous les tons ; & d'ailleurs , le Dithyrambe
étoit une eſpèce de Poéfie triomphale , comme le défigne
fon étymologie grecque , qui fignifie double tiomphe ,
dispiacos. Pindare en fit fouvent ufage , comme l'at
tefte Horace : Seu per audaces nova Dithyrambos , &c.
14 MERCURE
Tous les coeurs font heureux des honneurs d'un grand
Homme.
De vos voeux réunis il reçoit les tributs :
Qu'il triomphe ! qu'il vive ! » Il l'entend....il n'eft
plus.
Il n'eft plus !... Prends ton vol , agile Renommée !
Aux bouts de la terre alarmée ,
Porte de tes cent voix le plus lugubre accent ;
Qu'on le répète en gémiſſant.
Annonce un jour de deuil à tout Être qui penſe ;
Et nous , quand Voltaire s'élance
Vers l'Olympe des demi-Dieux ,
Saluons par nos chants fes Mânes radieux.
Que la Nature entière , à fa perte attentive ,
Les Beaux-Arts orphelins , l'Humanité plaintive ,
Lui confacrent de longs adieux.
Les morts fe font émus , & les ombres célèbres
Ont paru s'ébranler fous les marbres funèbres.
Sous fa pierre ignorée Homère a treffailli.
Aux champs de Port - Royal Racine enfeveli ,
A d'un nouveau murmure attristé cette enceinte ,
Aujourd'hui défolée , & qui jadis fut fainte.
Du Capitole antique , où le Taffe erre en vain ,
Les rochers ont gémi , frappés d'un cri foudain.
Le laurier renaiffant , à Virgile fidelle ,
A courbé les rameaux fur fa tige immortelle.
Dans les caveaux facrés , dernier féjour des Rois ,
DE FRANCE. 15
Un écho lamentable a retenti trois fois ;
Trois fois , fous la noirceur des voûtes fépulcrales ,
S'élevant du milieu de ces tombes Royales ,
Une voix a redit dans ce morne féjour :
« Le Chantre de Henri vient de perdre le jour ! »
O Ror, l'honneur de la Nature !
Oh ! qu'il dût chérir les fuccès ,
Quand la main jeune , & déjà sûre ,
Offrit ton image aux François !
Il peignit tout un peuple en larmes ,
Jetant fes criminelles armes
Aux pieds d'un Vainqueur adoré ;
Et ton nom , l'amour de la terre ,
Quand il fut chanté par Voltaire ,
En devint encor plus facré.
LA , d'une fublime magic
Développant tous les fecrets ,
De la poétique énergie
Il fait animer fes portraits.
Je vois Charles docile au crime,
Inftruit à flatter fa victime ;
Médicis , favante à tromper ;
Mornay , dans les combats tranquille;
Coligny , la tête immobile
Sous le fer qui va le frapper.
C'EST-LA que fa douleur profonde ,
Pleurant les maux qu'on nous a faits ,
1
16 MERCURE
Dénonce aux arbitres du monde
Le Fanatifme & fes forfaits.
Aux vieux prodiges de la Fable
Préférant la fageffe aimable
Qui confole l'humanité ,
Il a , d'une main fortunée ,
Conduir Calliope étonnée
Sur les pas de la Vérité.
Du Tibre & des bords de la Grèce ,
Qui fe partageoient fa faveur ,
Vers nous cette fière Déeffe
Tourna fon vol confolateur .
France ! une Mufe fi hautaine
Vint chez les Nymphes de la Seine
Pour entendre un de ſes ſoutiens ;
Et dans leur demeure accueillie ,
Couvrit leur urne enorgueillie
D'un laurier qui manquoit aux tiens.
MAIS d'où partent ces cris ? Par quel fecret empire
Cet accent douloureux & m'effraie & m'attire ?
Mufe qui m'as conduit , où fuis-je tranſporté ?
Toi qui fais aux Dieux même adorer l'harmonie ,
Élève mon génie ,
Et de ces grands objets peins-moi la majeſté.
UN Temple ouvre à mes yeux fon enceinte facrée ,
De cyprès , de tombeaux & d'ombres entourée .
Deux Spectres font debout fur ce lugubre ſeuil :
DE FRANCE. 17
L'un , la tête inclinée , enveloppé de deuil ,
Exprimant fur fon front fes touchantes alarmes ,
Semble aimer fa douleur & fe plaire à fes larmes ;
Sa poitrine élevée eft pleine de fanglots :
Hélas ! c'eſt la Pitié , qu'attendriffent nos maux.
L'autre a le regard fixe & la bouche entr'ouverte :
L'image du péril à fes yeux femble offerte ;
Ses cheveux hériffés , fa finiftre pâleur ,
Tous les traits altérés me montrent la Terreur.
O du plus beau des Arts augufte Souveraine !
Voilà ton Sanctuaire : oui , c'eft toi , Melpomène ,
C'est toi ; je reconnois tes attributs divins ,
1
Le fceptre & le poignard qui brillent dans tes mains ,
Ces vêtemens pompeux dont l'éclat t'environne ,
Et ces feftons fanglans qui forment ta couronne.
Tes foutiens les plus chers , que toi -même as choifis ,
Tous , fur des fièges d'or , près de toi font affis.
Ah! combien je leur dois & d'encens & d'hommages !
Jefuis depuis long- temps heureux par leurs ouvrages.
Je les vois : le laurier qui ceint des cheveux blancs ,
M'annonce ce Vieillard qui triomphe à cent ans ,
Sophocle ! ... Près de lui , le voilà ce grand Homme ,
Qui porte fur fon front la majefté de Rome ;
Des Héros dans fes traits refpire la grandeur.
Moins fublime & plus doux , fon Rival enchanteur
Aux Grâces , à l'Amour emprunte tous leurs charmes ;
Entre Euripide & lui l'Amour verfe des larmes.
Auprès de Crébillon Efchyle ici placé ,
18 MERCURE
Le contemple , furpris de fe voir furpaffé.
Tous ces efprits divins que Melpomène affemble ,
Mortels devenus Dieux , qui jouiffent enfemble ,
Dans ce féjour célefte où brille leur fplendeur ,
Attendent aujourd'hui leur fameux Succeffeur.
La trompette à fonné : les voûtes en frémiſſent ;
Du Parvis ébranlé les portes retentiffent ,
Et l'enceinte facrée attend dans le reſpect.
Il paroît : un rayon parti du Sanctuaire
Se fixe fur Voltaire ,
Et cette Cour de Dieux fe lève à ſon aſpect.
SOUDAIN , conduit par Melpomène
Sous des lambris religieux ,
Qui des richeffes de la Scène
Gardent le dépôt précieux ,
Des tableaux qu'elle nous préfente
Il voit une fuite impofante ,
Que reproduit un art divin ;
Et nouvel hôte de ce Temple ,
Il fe retrouve & fe contemple
Dans les chef- d'oeuvres de fa main.
Ici ce Conful vénérable ,
Dans fa cruelle fermeté ,
Verfe le fang d'un fils coupable
Sur l'autel de la Liberté.
Gufinan , que l'Amérique abhorse ,
Tombant fous les coups de Zamore ,
DE FRANCE. 19.
Pardonne à fon fier Ennemi.
Vendôme , qu'un remords éclaire ,
Pleure , & tend les bras à fon frère ,
Qu'il reçoit des mains d'un ami.
LA , de fon épouſe fidelle
Déplorable & dernier appui ,
Zamti tremble en levant fur elle
Le fer qu'il ne craint pas pour lui.
Célar , qu'environne le glaive ,
Combat encore & fe foulève ,
Voit Brutus , & cède à fon fort.
Plus loin , l'amant d'Aménaïde
La fauve en la croyant perfide ,
Triomphe , & va chercher la mort *.
SORTANT de ces demeures fombres ,
Armé d'un fer enfanglanté ,
Ninias qu'appellent les Ombres,
Chancèle , & tombe épouvanté.
Le Ciel tonne : l'éclair rapide
Sur lui jetant un jour livide ,
De fon front montre la pâleur ;
Et parricide involontaire ,
Il n'apprend qu'au bruit du tonnerre
Quel eft fon crime & fon malheur.
MÉMORABLE & funefte exemple
D'un Fanatifme forcené ,
.... Et moi je vais chercher la mort, Tancrèdes
20 MERCURE
Séïde , aux marches de ce Temple ,
Frappe un vieillard infortuné.
La Nature s'indigne & crie ;
Un monftre a trompé ſa furie ,
D'un père il a percé le fein ;
Et ne pleurant que fur le crime,
Ce père qui meurt la victime ,
Embraffe encor fon affaffin.
Aux clartés des flambeaux funèbres ,
Auprès d'un cadavre fanglant ,
Je reconnois , dans les ténèbres ,
Orofmane égaré , tremblant.
Ouvrage ,
Le fang coule : il voit fon
Ce fein qu'a déchiré fa rage ,
Ce fein par l'amour animé ;
En vain il appelle Zaïre ,
Il la venge , s'immole , expire....
Malheureux ! il étoit aimé ! *
DE fang & de meurtre altérée ,
Où va cette femme en fureur ?
Quelle eft la victime ignorée
Que pourfuit fa fatale erreur ?
Une voix plaintive , éperdue ,
Arrête fa main fufpendue ,
Que la vengeance alloit tromper ;
Ce fils , objet de tant d'alarmes ,
* Sa foeur ! j'étois aimé. Zaïre .
DE FRANCE. 21
Que Mérope arrofe de larmes ,
Hélas ! elle alloit le frapper ! *
UNE foule attentive , avec des yeux avides ,
Voyoit fe fuccéder ces peintures rapides ,
Tantôt dans le filence , & tantôt dans les pleurs ;
Mon ame répétoit l'accent de leurs douleurs.
Tous s'écrioient, Voltaire ! ... A leur voix , l'Immortelle
Sur fon trône éclatant le fait affeoir près d'elle .
Son nom d'un Pôle à l'autre eſt ſoudain proclamé ,
Et le Temple , à grand bruit , eft fur lui refermé.
FUYEZ , illufions ! la Vérité m'appelle.
Mon oeil veut contempler la Nature éternelle :
En trompant ma recherche , elle l'irrite encor.
Sur le char du Soleil Newton prend fon effor ,
Dans les plus purs rayons obferve la lumière ,
Cherche des élémens la fubftance première ,
Pèfe cet Univers dans l'efpace emporté ;
Rival & confident de la Divinité ,
Le monde qu'elle a fait , c'eft lui qui le meſure ;
La vérité fuccède aux fonges de Piaton ;
Les Dieux à Newton feul expliquent la Nature ,
Et Voltaire aux humains fait expliquer Newton.
Jusqu'ou de fes travaux ne s'étend point la trace ?
Quels nombreux monumens ! & que d'objets embraſſe
* J'allois venger mon fils. Vous alliez l'immoler.
Mérope.
22 MERCURE
De fes efforts hardis l'infatigable ardeur !
Voyez fous les crayons que lui remet l'Hiſtoire ,
Ce Roi , trente ans heureux , & puni de ſa gloire ,
Qui créa pour la France un fiècle de grandeur,
DES coups de la fortune exemple plus terrible ,
Regardez ce Héros , qui long- temps invincible ,
Foule d'un pied fanglant les Trônes renversés ;
Regardez du malheur l'effroyable tempête ,
Frappant , fans la courber , fon orgueilleuſe tête ;
Et neuf ans de fuccès en un jour effacés !
VOLTAIRE étale encor des fpectacles plus vaftes
De l'Univers entier interroge les Faftes ;
Des fiécles écoulés il remonte le cours ;
Invoque aux pieds des Rois , d'une voix attendrie ,
Les droits qu'attefte en vain l'Humanité flétrie ,
Droits toujours réclamés , & méconnus toujours.
Il montre aux Nations , lentement éclairées ,
De leurs longues douleurs les fources révérées ,
Les Préjugés cruels , long-temps dominateurs ,
L'Autorité fans frein , les Loix fans protecteurs ,
La Superftition , qui forgeant des entraves ,
Pour enchaîner le Maître , enchaîne les Esclaves,
Et qui s'environnant de l'ombre des Autels ,
Ole attacher aux Cieux la chaîne des Mortels .
Il dévoue à l'opprobre , & l'orgueil tyrannique ,
Et l'hypocrite audace , & l'erreur fanatique ,
Du zèle intolérant les pieux attentats ;
DE FRANCE.
23
Au-deffus de leur Trône , il montre aux Potentats
Cet heureux fondement de la morale auguſte ,
Cette bafe des Loix , l'intérêt d'être jufte ,
Et Dieu , qui dans leurs coeurs vainement combattu ,
Par la voix des remords a prouvé la vertu.
L'énergique burin que Clio lui confie ,
Doit la nouvelle empreinte à la Philofophie.
L'homme y lit fes deftins , fes devoirs , fes malheurs ;
Il s'agite , éveillé du fommeil des erreurs.
Le jeune homme rougit des crimes de fes pères ;
Le vieillard voit s'ouvrir des fiécles plus profpères ,
Et tourne , fur la fin de fes jours écoulés ,
Vers un bonheur lointain , des regards confolés.
O de tous les talens affemblage admirable !
Le Poëte eft un Sage , & ce Sage eft aimable.
Des Grâces chaque jour il embellit l'Autel ,
Des fleurs de fon Génie il leur porte l'offrande ;
Elles en ont formé leur plus belle guirlande ;
Ses feuls délaffemens le rendroient immortel.
Du plus riant badinage
Il refpire la gaîté ,
Mêle avec facilité
Au poëtique langage,
La flatteufe urbanité.
Sa Mufe vive & légère ,
2
Prend tous les tons à fon choix
Du goût fait dicter les Lois ,
24 MERCURE
Chanter l'Amour & Glycère ,
Et jouer avec les Rois .
Mais cet art n'eft point frivole ;
La fageffe en eft l'appui ;
Les jeux ouvrent fon école ,
Dont ils écartent l'ennui ;
On l'écoute , & le temps vole.
Elle relit pour leçon,
Ces fruits de la fantaifie ,
Ces Écrits où la faillie
Egaya l'inſtruction ;
Zadig , fage auprès du Trône ;
Candide , dupe à Paris ;
Babouc , à Perfépolis ;
Amazan , dans Babylône ;
Les fottifes de Memnon ;
Et l'inftinct de la Nature
Dans le bon fens d'un Huron ;
Jamais plus riche impofture
N'a varié la
parure
Dont s'habille la raiſon.
Du Théâtre à la Cour , & du Pinde à Cythère ,
Signalant chaque pas de fa longue carrière ,
Il a donc des Beaux-Arts couru tous les fentiers ,
Orné tous les objets , cueilli tous les lauriers.
Et quel cadre affez grand pourroit à notre vue
Offrir de cet efprit l'étonnante étendue !
Fels font ( de fes talens , dans mes vers retracés ,
Cette
DE FRANCE. 25
Cette image du moins joint les traits difperfés )
Tels font ces monts fameux , de qui la chaîne antique
Unit , en fe courbant , l'une & l'autre Amérique.
Là fe perd dans les cieux leur fuperbe hauteur ,
Là s'abaiffe en vallons leur vafte profondeur.
Le foleil dont les feux frappent leur cîme altière ,
Sans ceffe y reproduit les jeux de fa lumière.
La foudre roule & gronde au creux de leurs rechers ;
Leurs coteaux ont redit les chanfons des Bergers.
Sublime en fes horreurs , en fes préfens pompeufe ,
La Nature , qui fuit leur pente tortucufe ,
Sur leur front , des forêts étend la majeſté ;
Plus loin , de la culture étale la beauté ;
Des fleuves dans leur fein a caché la naiffance ,
Des métaux dans leurs flancs épure la fubftance ,
Y creufe les volcans dans un brûlant foyer ;
Et leur contour immenfe embraffe un monde entier.
Du moins , fi les neuf Soeurs , arbitres de fa vie ,
Avoient dans leurs travaux renfermé fon génie ;
Si leurs feules faveurs avoient fait fes deſtins ! ...
Mais non : il fut quitter le Pinde & le Lycée ;
Rien ne fut étranger à fa vafte penfée ,
Et fon ame en tout temps -veilla fur les humains .
HELAS ! elle entendit & vengea l'innocence ,
Quand de Thémis trompée égarant la balance,
Le Fanatifme , encor nourri dans notre ſein ,
Changea le fer des Lois en un glaive affaffin.
Sam. 4 Septembre 1779.
B
26 MERCURE
O Juges de la terre ! ô lumière incertaine !
Déplorables erreurs de la juftice humaine !
Calas fur l'échafaud , Calas dans les tourmens
Meurt , appelant en vain le Dieu des innocens ;
Et fon fupplice injufte , & fa mort impunie ,
Du crime à fes enfans tranfmet l'ignominie.
Mais il exifte un Homme , attentifau malheur ;
Voltaire dans l'Europe élève un cri vengeur ,
Ranime de Calas la famille éplorée ,
Et rend des opprimés l'infortune facrée,
Sa voix au pied du Trône a porté leurs douleurs ;
Déjà d'auguſtes mains ont effuyé leurs pleurs,
11
DEJA la fuprême puiffance ,
Exerçant les plus heureux droits ,
Rend fon éclat à l'innocence ,
Et rétablit l'honneur des Lois.
Cet Arrêt, & tu peux l'entendre ,
O Calas ! confole ta cendre;
Il venge ta poftérité ;
Ta mémoire n'est plus ternie ,
Et la victoire du génie
Eft celle de l'humanité.
AINSI fes grandes deſtinées
Ont protégé les malheureux ;
Des palmes qu'il a moiffonnées ,
L'ombrage eft defcendu fur eux.
Créateur de tant de merveilles,
DE FRANCE. 27
Bienfaiteur du fang des Corneilles ,
Quel Mortel eut un fort plus beau ?
Par-tout il grava fa mémoire ,
Par-tout je rencontre ſa gloire………….
Et ines yeux cherchent
fon tombeau
.
ÉPITRE A VOLTAIRE , Pièce qui a·
obtenu l'Acceffit aujugement de l'Académie
Françoife en 1779. Par M. de Murville.
Toi , dont l'efpritheureux , fans déclin , fans foibleffe,
N'avoit point eu d'enfance , & n'eut point de vieilleffe,
O grand homme , ô Voltaire , alors que vers les Arts
Pour la première fois tu tournas tes regards ,
Leur flambeau pâliffoir , leur gloire étoit ternie.
Ces Favoris nombreux du Dieu de l'Harmonie ,
Qui , du Roi qu'ils chantoient partageant la fplcndeur
,
Des pompes du génie entouroient la grandeur ,
Avoient tous dans la tombe accompagné leur Maître ;
La France étoit en deuil ; tu nais , ils vont renaître,
Ce que n'ont point ofé ces célèbres Rivaux ,
-Tu l'ôfes ; le faccès couronne tes travaux :
François , & nous auffi , nous aurons un Virgile !
Tu marcheras du moins vers un but plus utile :
Ce Roi qui fut combattre , & conquérir la paix ,
Nous paroîtra plus grand fous tes pinceaux plus vrais :
Et tu réuniras dans ce fublime Ouvrage
Les tableaux du Poëte , & les leçons du Sage.
Bij
28 MERCURE
MAIS ce rang , où le Taffe avant toi fut monter
Ce rang eft-il le terme où tu dois t'arrêter !
Non fans doute ; & des Chants que formera Voltaire,
Nous verrons chaque Muſe à fon tour tributaire.
Des fiers Républicains les farouches vertus
Renaîtront fur la Scène , à la voix de Brutus.
Et vous , Sexe enchanteur , dont les yeux pleins de
charmes ,
21
S'embelliffent encore en répandant des larmes ,
Vous qui , dans ces tableaux au Théâtre étalés ,
Aimez à retrouver les feux dont vous brûlez,
Qui n'oublirez jamais cette langue divine
Que l'Amour vous parloit dans les vers de Racine ,
Il n'a point de fon ftyle emporté les fecrets ,
Ce Chantre harmonieux qu'honorent vos regrets ;
A votre ame , à vos fens il va parler encore :
Entendez Orofmane , & Vendôme , & Zamore ;
Et fil'illufion qui créa leurs malheurs ,
Vous arrache à la fois des foupirs & des pleurs ,
Avouez que des vers l'éloquente magic
N'a jamais peint l'Amour avec plus d'énergie ,
Et que la Tragédie agrandiſſant ſon art ,
N'a jamais plus avant enfoncé fon poignard.
Mais les pleurs de l'Amour inftruiront -ils la Terre ?
Tu leur imprimeras un plus grand caractère.
Tu feras contraſter aux yeux des Spectateurs
Les hommes , les climats , les cultes & les moeurs ;
Er Melpomène enfin , qui fe traînoit fans ceffe
DE FRANCE. 29
Au milieu des tombeaux de Rome & de la Grèce ,
Ira vers ces climats , où des cieux plus ardens
Ont noi; ci d'Ifmaël les nombreux deſcendans ,
Unir dans Mahomet , pour dompter l'Arabie ,
Et l'éloquence au glaive , & le crime au génie :
De ces champs , où Zamore a droit de s'étonner
Que le fils d'Alvarez apprenne à pardonner ,
Vengereffe des Rois , viendra dans Babylône
Révéler les fecrets de la tombe & du Trône ,
Et traçant les tableaux de cent Peuples divers ,
En fpectacle aux François montrera l'Univers.
Tu dois être par-tout où le trouve la gloire.
Tu corriges la Scène , & réformes l'Hiftoire.
Ah ! je crois voir Clio , dont l'auftère beauté
Brille à nos yeux fans faſte & non fans majeſtě ,
Ses crayons à la main , marcher vers ta retraite,
O, de la vérité courageux interprète ,
30
O toi qui doisjouir de l'honneur dangereux
D'éclairer les humains & de les rendre heureux ,
» Viens du monde avec moi parcourir les Annales.
» Vois ces Hiftoriens dont les plumes vénales
و د
» Ont placé les Nérons à côté des Titus ;
» Qui fans enthouſiaſme ont parlé des vertus ,
» Des malheurs fans pitié , des talens fans eftime ;
» Qui fans être indignés ont retracé le crime ;
» Je ne préfidai point à leurs lâches travaux .
כ כ
Viens , je te conduirai dans des fentiers nouveaux.
Biij
30
MERCURE
» Ainfi que tous les lieux embraffe tous les âges :
» Peius les Rois , les Tyrans , les Héros & les Sages :
De la Philofophie agrandis l'horifon 5
» Et de tant de fplendeur fais briller la Raiſon ,
» Que rien ne rende l'homme à ſes erreurs premières ;
» Rien ne puiffe arrêter le progrès des lumières ;
30. Et que même un Tyran fur fon trône abhorré ,
Qui pâlit à l'aspect d'un efclave éclairé ,
ככ
» Au gré du Fanatiíme & de l'Intolérance ,
» Nepuiffe à fes Sujets commander l'ignorance. »
Elle dit : & ces Rois , fi fiers de leur valeur ,
Que le Ciel n'a fait grands que pour notre malheur
Ceux qui , fans diadême , obſcurément utiles ,
Ont cultivé les champs , ont repeuplé les villes ;
Ceux qui , fans diadême , obfcurément cruels ,
Au nom d'un Dieu de paix ont armé les Mortels ;
Le Pontife abufant de fon pouvoir fuprême ,
Ces Miniftres des Rois plus fouverains qu'eux-même,
Sans égard pour les rangs , fur-tout fans préjugés ,
Sont à ton Tribunal entendus & jugés.
}
EH! qui pourroit te fuivre en ta courſe infinie?
Qui pourroit comme toi , fur le char d'Uranie ,
Auxcieux,qu'il fait mouvoir, accompagner Newton ;
Et changeant de langage , & de fphère , & de ton ,
S'élevantfans tomber , s'abaifant avec grâce ,
Dans les bois de Tibur defcendre avec Horace ?
Eh ! quel komme en effet , que celui dont la voix
Aux chanfons des neuf Soeurs intéreffoit les Rois
DE FRANCE.
31
Qui fans nuire au bon goût , honneur des bons Ouvrages
,
Et des Grands & du Peuple entraînoit les fuffrages ;
Infpiré par l'Amour dans fes vers immortels ,
Célébroit les Bouflers, les Gondrins *, les Martels ** ;
Tempéroit la fierté de fa Mufe hautaine ;
Nous charmoit en contant , même après La Fontaine ;
Et toujours naturel , & vrai dans les tableaux ,
Ainfi que fes couleurs varioit fes pinceaux ;
Qui favoit être grand , fans être gigantefque
Savoit être plaisant , fans paroître burleſque ;
Prouvoit par la gaîté qui règne en fes bons mots ,
Que l'on n'eft point méchant pour
fe moquer
fots ;
Compofoit à la fois & Nanine & Mérope ;
Et Rival de Platon , de Lucrèce & de Pope ,
Chéri de Melpomene , inſpiré par Momus ,
Au moment qu'il gravoit dans tous les coeurs émus
Les accens de Tancrède & ceux d'Aménaïde ,
A table avec ſix Rois faifoit fouper Candide !
FAUT-IL donc s'étonner fi , lorfqu'en ce féjour
Tous mes Concitoyens imploroient ton retour ,
Ce Peuple fatigué des clameurs de l'Envie ,
des
* Madame la Marquife de Gondrin , depuis Madame
la Comteffe de Toulouſe .
** Madame la Comteffe de Fontaine Martel , fameufe
par fa beauté , fon efprit , fon zèle pour les Arts
& fon amitié courageufe pour les Gens de Lettres.
2.
Biv
32 MERCURE
Qui crut voirloin des murs , où tú reçus la vie,
Le Parnaffe avec toi tout entier exilé ,
L'a cru voir avec toi tout entier rappelé ?
Hélas ! tu jouis peu de ces momens d'ivreffe !
Le deuil va fuccéder à nos chants d'allégreſſe :
Tu meurs ! Des bords du Styx , dont tu franchis les
eaux ,
Homère te conduit fous de rians berceaux ,
A ce trône , où Virgile avoit placé Mufée *,
Et te proclame Roi du paiſible Élysée.
Élysée! ô féjour de calme & de bonheur ,
Que l'homme vertueux trouve au fond de fon coeur :
Que l'homme de génie attend pour récompenſe :
Dans les derniers momens fa dernière eſpérance !
C'eft-là que vous irez , Poëtes enchanteurs ,
O vous , dont tant de fois les vers confolateurs
Ont banni de mes maux la mémoire importune ;
Ontfu me rendre heureux au ſein de l'infortune ;
Et qui , pour vos travaux , des fièclesà venir
N'attendez que des pleurs & qu'un doux ſouvenir !
Vous quittez , fans remords , le banquet de la vie ,
Où la voix du grand Etre un moment vous convie ;
Et tandis que le monde un moment défolé ,
*
1
Virgile , dans l'Élysée , a mis Muſée à la tête des
Poëtes :
Quique pii Vates , & Phæbo digna locuti.
Mufaum ante omnes. Virgile , Liv. 6.
DE FRANCE. 33
Dans fa douleur ftérile eft bientôt confolé ;
Que même , fans pudeur , l'injurieufe Envie
Veille encore fur la tombe où s'endort le Génie ;
L'homme qui vers la gloire , où tendent tous fes voeux ,
Guidé par vos confeils , s'avançoit fous vos yeux ,
Ofe d'un vil amas de Détracteurs profânes
Venger votre mémoire & défendre vos mânes.
Ceux qui bravent l'Envie & fes vaines clameurs ;
Qui mettent le talent fous la garde des moeurs ;
T'ont payé de leurs chants un tribut volontaire :
Et Frédéric lui- même a célébré Voltaire.
Aux accens du Génie , aux éloges des Rois ,
Je fais qu'il me fied mal d'unir ma foible voix ;
Que nul Ouvrage encor , nuls vers que l'on renomme ,
Ne m'ont acquis le droit de louer un grand Homme :
Mais fi de bataillons nos vaiffeaux font couverts ;
Si le fceptre de Mars pèfe fur l'Univers ;
Si j'entends les clairons mêlès au bruit des armes ;
N'ai-je pas quelque droit de répandre des larmes:
Et de dire : Il n'eft plus ce Mortel courageux
» Qui , plaidant feul pour l'homme en des jours ora
geux ,
» Cent fois a condamné ces projets fanguinaires :
» Et qui nous eût crié , N'égorgez point vos frères ? »
Il n'eft plus ; & tandis que , malgré nos regrets ,
Son tombeau n'eſt pas même ombragé d'un cyprès :
Que le nom de Voltaire eft ſa ſeule parure :
Le deuil des Nations répare cette injure ;
Bv
34
MERCURE
Ferney *, fur la Néva , reproduit par les Arts ,
Va de fon double afpect étonner les regards.
Ferney , retraite auguſte , où fur les bords du Rhône ,
Voltaire & le Génie avoient placé leur trône ;
Où d'un noble travail fon coeur peu fatisfait
Vouloit que fon repos fût encore un bienfait ,
Et qu'auprès du talent l'infortune appelée:
Nes'en retournât point ſeulement confolée.
Lorfqu'autrefois Anchife , & le fils de Vénus
Entraînés vers les bords où régnoit Hélénus ,
Eurent d'Épire enfin découvert le rivage ,
Tout parut d'Ilion leur retracer l'image **.
Ce fpectacle touchant renouveloit leur deuil :
De la porte de Scée ils embraffoient le feuil ;
Ce mont étoit l'Ida , ce ruiffeau le Scamandre
Du grand Laomedon là repofoit la cendre ;
Et les Troyens furpris croyoient errer encor
Sa Majesté l'Impératrice de Ruffie fait bâtir dans
fon Parc de Czarsko-Zélo un Château qui imitera , autant
qu'il fera poffible , la forme de celui de Ferney.
** Solemnes turn forte dapes , & triftia dona.
Ante urbem in luco falfi Simoentis ad undam
Libabat cineri Andromache , mancſque vocabat
Hectoreum ad tumulum , viridi quem cefpite inanem
Et geminas , caufam lacrymis , facraverat Aras.
Frocedo , & parvam Trojam , fimulataque magnis
Pergama , & arentem Xanthi cognomine rivum
Agnofco , Scaæque amplector limina porta.
Virgile , Liv. III.
DE 35 \ FRANCE.
1
Dans ces murs fi long-temps défendus par Hector.
Ainfi , quand vers ces champs voifins du char de
l'Ourfe
Des Voyageurs François dirigeront leur courſe ,
Ils croiront voir ce lac dont les flors toujours purs
De l'antique Ferney baignoient encor les murs ;
Ici , des Génevois s'étendoient les campagnes ;
Là le Rhône, en grondant, defcendoit des montagnes ;
C'est ici que Voltaire , en un jour folennel
Ordonna de bâtir un Temple à l'Éternel ;
Là dût être fa tombe ; & l'écho foiitaise
Retentira du nom , du grand nom de Voltaire.
ÉLOGE DE SUGER , Abbé de S. Denis
Miniftre d'Etat , & Régent du Royaume
fous le règne de Louis le Jeune ; Difcours
qui a remporté le Prix au jugement de
l'Académie Françoife en 1779 , par M.
Garat , Avocat en Parlement.
Il n'eft pas Rói , mon fils , mais il enfeigne à l'être.
VOLTAIRE.
A Paris , chez Demonville , Imprimeur-
Libraire de l'Académie Françoife , rue
S. Severin , aux Armes de Dombes.
La richeffe , comme on l'a remarqué il y a longtemps
, eft un moyen de s'enrichir , & ce que l'on a
acquis fert à acquérir encore. Il en eft de même du
talent , qui eft la richeffe de l'efprit ; il eft de fon
caractère d'aller toujours en croiliant ; & ce qu'il a
fait eft un gage certain de ce qu'il doit faire. M.
Garat avoit déjà annoncé dans fon premier Ou-
В vj
36 MERCURE
vrage ( l'Eloge de l'Hôpital ) beaucoup d'efprit & de
connoiffances , mais point affez de netteté dans les
idées & dans le ftyle. Plufieurs articles inférés dans
le Mercure avoient confirmé l'opinion avantageufe
que les Gens de Lettres avoient conçue de lui. La
couronne que l'Académie vient de lui décerner pour
l'Eloge de Suger , eft fans doute l'encouragement le
plus glorieux , comme fon Ouvrage eft la preuve
d'un progrès marqué dans fon talent. Il a lutté
contre l'aridité du fujet , & l'a furmonté dans
quelques parties ; la marche de fes idées eft plus
sure & plus diftincte qu'elle ne l'étoit auparavant ;
des réflexions fines ou profondes annoncent un
Écrivain qui penfe , & dans plufieurs morceaux il
s'élève à la véritable éloquence .
Ce n'eft pas que l'on prétende diffimuler tout ce
qui refte encore à defirer dans cet Ouvrage couronné
& dans la compofition de l'Auteur. On re-.
marquera même , par intérêt pour le talent , & par
refpect pour la vérité , une partie des défauts que
tant de gens feront empreffés à rechercher avec
cette févérité que l'on aime à oppofer aux fuffrages
d'une Compagnie Littéraire , en vertu du droit imprefcriptible
qui rend le Public juge des juges . Les
connoiffeurs s'appercevront aifément que la marche
du Difcours n'eft point affez oratoire ; que le plan n'cft
affez attachant , que
pas
l'Auteur manque de ces mouvemens
qui excitent l'intérêt , & foutiennent l'attention
; que fon ftyle n'eft pas encore affez formé ;
qu'il péche fouvent par l'embarras des conftructions
& le défaut d'harmonie ; qu'il eft quelquefois audeffous
de la dignité du genre. Il eft vrai qu'avec
les principes accrédités aujourd'hui chez une claffe
nombreufe de Littérateurs , rien n'eft fi facile que
d'excufer toutes ces fautes contre la langue , contre
l'oreille & le bon goût , ces inégalités , ces difpa
1
DE FRANCE. 37
rates , & même d'en faire un mérite ; on a répondu
à tout , lorsqu'on a dit que Boffuet étoit inégal ; mais
M. Gara: n'eft pas du nombre de ceux qui feignent
-de fe croire juftifiés par cette logique de l'impuillance
& de la mauvaiſe foi. Il a aflez d'efprit & de mérite
pour fentir qu'on a dû naturellement excufer quelque
chofe dans ces grands hommes qui créoient tour ;
mais que cent ans après eux , lorfqu'il eft fi rare & fi
difficile d'égaler leurs beautés , il n'eft plus permis
d'avoir leurs défauts M. Garat , qui eft très-capable
de fe corriger des fiens , eft trop intéreffé lui-mêine à
nepoint fe difpenfer de ce travail , qui eft le chemin
de la perfection ; & un homme de talent doit favoir
qu'il n'eft permis qu'aux mauvais Ecrivains de regarder
les fautes du génie comme les excufes de la
médiocrité.
Quand on dit que le plan de fon difcours n'eft
point affez marqué , ce n'eft pas que l'on croie
qu'une divifion foit toujours néceffaire ; mais il faut
que l'attention du Lecteur , qui veut toujours qu'on
le mène à un but , foit fixée fur des points principaux
auxquels tout le refte doit être ramené , comme acceffoire
ou développement : c'eft un art qu'il faut
avoir & qu'il faut cacher ; car le Lecteur ou l'Audiditeur
veut être conduit & ne pas trop s'appercevoir
qu'il l'eft. Il y a un autre art dans l'éloquence , qui
eft de procéder par mouvemens , toujours plus intéreffans
que les liaifons didactiques. Si M. Garat veut
être un Orateur , il faut qu'il étudie cette fcience , &
qu'il foit bien perfuadé que pour l'acquérir il ne fuffit
pas de cultiver fa penfée , mais qu'il faut auffi échauffer
fon in agination .
Il y a dans l'exorde des chofes bien pensées ;
mais le commencement n'ett- il pas un peu fec ?
Il y a fix cent ans que Suger n'eft plus. Prefque
rien au- tour de nous ne rappelle aujourd'hui
les fervices qu'il a rendus à la France , & c. » Ce
is MERCURE
30
ƉƆ
לכ
début a-t-il la nobleffe & l'élégance convenables ?
Cette première phrafe d'une ligne , ce ftyle coupé ,
ont- ils le caractère propre à un exorde ? La feconde
phrafe commence-t-elle heureufement par ces mots
prefque rien ? » Tout eft changé ; nous ne pouvons
plus recevoir aucune lumière de l'exemple de les talens.
Les défordres qu'il a réprimés ne font plus
» ceux qui font nos malheurs ; & les vertus qu'il a
fignalées , ne font plus celles dont nous avons
» befoin. » Recevoir aucune lumière de l'exemple ,
n'eft pas une phrafe élégante. Ce qui fuit eſt juſte
& réfléchi ; mais cette même jufteffe fe retrouve -t- elle
dans la conféquence que l'auteur en tire ? » L'hommage
public qui lui eft décerné aujourd'hui par la
» première Académie du Royaume , a donc quelque
chofe de plus touchant & de plus augufte encore
que ces tributs ordinaires que la réconnoiffance
» des peuples dépofe fur la tombe des Grands Hom-
» mes. » Pourquoi donc l'éloge de Suger feroit-il
plus touchant & plus augufte que tout autre ? Le
contraire feroit beaucoup plus probable. D'ailleurs ,
qu'est- ce que l'Auteurentend par ce tribut ordinaire ?
Si ce font les éloges décernés aux Grands Hommes
par l'Académie , rien n'eft moins ordinaire ; car
avant cet établiſſement , qui eft très-récent , cette
efpèce d'hommage public étoit inconnue en France .
M. Garat ajoute , comme une confirmation de ce
qu'il vient de dire : Cet éloge paroît être plus parti
culièrement deftiné à prouver à ces ames fublimes ,
qui femblent étendre leurs talens & leurs vertus à
proportion de la gloire qu'elles efpèrent , que leur
renommée doit fe répandre dans les fiècles beaucoup
plus loin encore que l'influence de leurs bienfaits.
Cette vérité commune , fuffisamment prou
vée par mille exemples , n'avoit pas befoin de l'éloge
de Suger pour être confirmée de nouveau , & ne le
rend point plus touchant & plus auguſte. Perſonne
DE FRANCE.
39
'ignore que la gloire du génie & de la vertu eft néceffairement
plus étendue que leur influence ; &
quand M. Thomas a fait un fi bel éloge de Marc-
Aurele , il y avoit long- temps que le monde ne ref
fentoit plus aucun effet de la Philofophic fublime de
cet Empereur.
C'eft en fe rendant compte à foi-même de fes
propres idées avec cette rigoureuse exactitude , qu'an
Auteur peut s'accoutumer à penfer jufte , & il ne
peut épargner ce travail à la Critique , qu'en le faifant
lui-même. Si M. Garat étoit porté à croire
qu'un pareil examen pourroit nuire aux Ouvrages
d'éloquence qui ont le plus de réputation , qu'il l'effaie
fur les véritables modèles de l'Art , & il trouvera
un réſultat tout contraire ; il aura de ces chefd'oeuvres
une plus grande idée qu'auparavant.
L'objet du Panegyrique eft d'y préfenter le Héros
fous le point de vue le plus favorable , fans bleffer
la verité ; & l'art confifte à fixer l'attention fur
les principaux traits de cette grandeur que l'on doit
peindre , de manière qu'ils fe reproduifent fans
ceffe , & que l'auditeur en remporte une profonde
impreffion. Cet effet dépend toujours de fa méthode
oratoire, qui enfeigne à propofer d'abord un grand
modèle , auquel les faits viennent enfuite s'appliquer
dans un ordre propre à les faire valoir les uns par
les autres ; & cette difpofition des parties eft un des
grands fecrets de l'Art , que M. Garat ne paroît pas
connoître encore. Par exemple , lorfque Suger
eft nommé Miniftre du Royaume , c'étoit - là le
moment de tracer d'abord la marche d'un génie fupérieur
à ſon fiècle , & de comparer enfuite la conduite
de Suger à ce modèle idéal. L'Auteur au contraire
retrécit lui - même fon plan , & inftitue un
parallèle mal choifi. » Nous allons le confidérer ,
dit-il , prefqu'à la fois dans le gouvernement d'un
Monaftère & d'un Etat. En voyant Suger occuper
20
40 MERCURE
33
23
» deux places fi différentes , & qui exigent des vertus
& des caractères prefque oppofés , on ne peut s'em-
» pêcher de craindre qu'il ne les rempliſſe pas éga-
» lement bien toutes les deux , & qu'il ne perde ou
» n'obſcurciſſe au moins dans l'une la gloire qu'il
» aura méritée dans l'autre . Qu'y a -t- il en effet de
» commun entre le Chef de quelques Religieux &
»´un Miniftre d'Etat , &c. ? »
Comment cette dernière réflexion , qui eſt ſi jufte,
n'a-t-elle pas fait fentir à M. Garat combien étoit
déplacé le rapprochement étrange qu'il venoit d'établir
, & combien il étoit mal - adroit d'en faire la baſe
de fon difcours? Quoi ! il place fur la même ligne
& dans le même degré d'importance la difcipline d'une
maiſon particulière & la deftinée d'un grand Etat !
Il fe propofe de fuivre Suger dans cette double route ,
comme fi , aux yeux de la postérité , l'une pouvoit
être auffi intéreffante que l'autre ! Sans doute , les
fonctions d'un Chef de Monaſtère font très refpectables
; mais peuvent- elles fe comparer à celles d'un
Régent de France ? Si l'Auteur y avoit réfléchi , il
auroit vu que d'après la nature même des objets , autant
que par un jufte intérêt pour la gloire même de
fon Héros , intérêt qui s'accorde avec la vérité , il
falloit montrer avec éclat le Régent qui a fait le bonheur
de la France , & mettre dans l'ombre , à un coin
du tableau , l'Abbé de Saint- Denis , qui a commis
quelques injuftices particulières. Voilà ce que lui prefcrivoient
également l'éloquerce & la philofophie . Il
a mis une eſpèce de fafte à annoncer qu'il feroit également
l'accufateur & le panégyrifte de Suger : mais
cette tournure empruntée de quelques Panégyriques
connus , n'eft bien placée que lorsqu'on en
peut tirer une grande leçon . Et qu'inrerte à la poftérité
que Suger ait cherché à enrichir fon Abbaye
aux dépens de quelques autres ! Il falloit Fen blâmer,
fans doute , mais en peu de mots , mais fans appareil ,
DE FRANCE. 41
en faifant difparoître , pour ainfi dire , ces fautes obfcures
& privées, dans le bien général qu'il avoit fait.
Alors on auroit rempli le but de l'Orateur , qui eft de
donner à la fois une idée grande & jufte de fon Héros
; on auroit pu même en déduire cette conféquence
morale , que ceux qui ont été les bienfaiteurs des
peuples , ont droit d'attendre de la poſtérité reconnoillante
le pardon & même l'oubli de leurs fautes.
Au contraire , M. Garat , après avoir loué la Régence
de Suger, détrait l'intérêt qu'il vient d'inspirer , en ap
puyant fur des détails aviliffans , plus faits pour un
mémoire juridique , que pour un Eloge oratoire. Il
avoue que la gloire de Suger a été fouillée ; il le peint
comme un raviffeur , un fauffaire ; & un moment
après , comme un homme de mauvaises moeurs ,
traîné dans la jeunelle par fes liaiſons avec l'Abbé de
Cluny & celui du Mont- Caflin , connus tous deux par
leurs goûts pour les voluptés & la licence. Il parta
gea bientôt leurs goûts , & quoiqu'il ne parût pas ý
avoir beaucoup de penchant , il ne fut pas réfifter
aux vices , lorfque l'amitié lui en donna l'exemple.
L'amitié & les vices ne devroient . pas être rappro
chés ainfi , & fur-tout ce n'étoit pas là les dernières
impreffions qd il falloit nous laiffer fur l'Abbé
Suger.
en-
Si ces fautes , dans le plan & dans les idées , ont
du nuire à l'effet du difcours de M. Garat , les incorrections
de ſtyle & le défaut d'harmonie n'ont pas
dû fe faire moins fentir ; car , qui peut ignorer combien
il eft important de flatter l'oreille pour pénétrer
jufqu'à l'ame ? M. Garat néglige trop de donner du
nombre à fa profe , & d'éviter dans les conftructions
tout embarras & toute obfcurité. « Pendant le onzième
fiècle (dit- il ) le monde entier parut fe plonger
à -la -fois dans les ténèbres ». Voilà qui eft très - bien. II
ajoute : Et l'on ne pouvoit attendre la lumière d'aucun
côté. Cette fin eft féche & défagréable . « On Pen42
MERCURE
» voya dans les écoles les plus célèbres du Royaume ;
» on croyoit alors qu'on y apprenoit quelque chofe » .
Ces expreffions ne font pas du langage oratoire . I
dit ailleurs que c'eft dans l'hiftoire que fe tiennent
les conférences des grands hommes de tous lesfiècles.
Cette phrafe n'eft guères plus noble que l'autre. Elle
eft recherchée , fans élégance. « Croyons plutôt que
nous nous yfommes mal pris dans nos Sociétés modernes
, &c. » Même défaut d'élégance. « Un Prévôt
entouré de chiens , de chevaux , &c . » Voici quelque's
phrafes obfcures & amphibologiques . « En obfervant
l'origine de nos inflitutions , je vois que les
plus fages & les plus heureufes ont pris leur fource
» dans ce goût des plaifirs & du luxe ; & je le dis
» fans vouloir & fans croire juftifier le luxe ; je
53
50
ferois plutôt tenté d'accufer nos vertus mêmes . »
J'avoue qu'il m'eft impoffible de deviner le fens de
ce dernier membre de phrafe. « L'empire même des
talens & des vertus paroît trop fouvent une ufur-
» pation de leurs droits à ceux qui font fur les degrés
» du trône ». A quoi le rapporte de leurs droits ?
Aux talens & aux vertus , ou à ceux qui font les degrés
du trône ? « Plus nos action t importantes ,
de force pour plus nos premières habitudes.
» décider de notre caractère ». Je n'entends pas non
plus cette phrafe. « L'autorité royale eft fi active &
» fi puiflante dans les mains de Suger , que tous
ceux qui ne connoiffent point l'énergie naturelle
» de la vertu , peuvent foupçonner qu'il la regarde
» comme une autorité perfonnelle
*.
A quoi le rapporte la ? A la vertu , à l'énergie nasurelle
de la vertu , ou à l'autorité royale ? « Miniſtre
» tour -à- tour de deux Rois qu'il aime également ,
» & dont il eft également chéri , il pleure l'un ,
& il
eft pleuré par l'autre. Il eft difficile à un Miniftre
» d'avoir une deftinée plus belle & plus heureufe. » Pourquoi eft- il fi heureux de pleurer un Rai dont on
DE FRANCE. 43
a été chéri ? Il femble qu'il feroit plus heureux de
n'avoir pas
à le pleurer. Ces idées ne font pas nettement
raffemblées.
Au refte, ces légères imperfections font faciles à
corriger ; mais fi elles font trop fréquentes , elles
jettent des nuages dans l'efprit du Lecteur.
M. Garat doit faire d'autant plus d'attention à la
clarté , qu'en général fon ftyle eft plus penfé. C'eft
un des mérites qui le caractérisent & qui balancent
fes défauts. Ce qu'il dit fur le luxe , ( entre autres
choſes ) paroît un apperçu nouveau.
ל כ
« Je fuis loin d'entreprendre l'apologie du luxe.
Il me fuffit de favoir qu'il eft funefte aux vertus
pour être affuré qu'il ne peut rien faire pour notre
» bonheur. Mais gardons- nous de croire qu'il ait eu
chez les peuples modernes les mêmes effets qu'il
» a produits chez les anciens. Ces peuples de l'antiquité
, qui , en périffant , l'ont accufé de leur ruine,
» avoient eu des vertus que le luxe avoit corrompues.
Nous n'avons jamais eu de moeurs publiques ;
sonous n'aurons jamais les mêmes reproches à lui
» faire. Il n'a détruit parmi les peuples modernes
que leur barbarie & leur férocité. »
Ces idées font d'un homme qui réfléchit. Ailleurs
ce qu'il dit de nos Rois que l'on élevoit à l'Abbaye
de Saint- Denis , eft d'une élévation & d'une énergie
vraiment oratoires. «< L'Abbaye de Saint - Denis , ou
ود
repofoient déjà les cendres de nos Rois , étoit alors
» l'école où l'on élevoit les héritiers du trône. On les
» inftruifoit de leurs devoirs près des tombeaux de
leurs ancêtres. On fentoit donc le befoin de rabaiffer
l'orgueil du rang fuprême dans ce fiècle même
où la Majefté Royale étoit fi fort humiliée. Mais
les demeures de ces ombres fouveraines parlent
trop encore de leur grandeur ; leurs fuperbes maufolées
féparent trop leur pouffière de celle du refte
44
MERCURE
» des hommes , & les tombeaux même ont appris
» à flatter les Rois ».
Voilà le vrai ſtyle du genre ; & fi tout ne peut pas
être de cette même force , tout doit au moins s'en
reffentir , & rien ne doit en être indigne . Et qui
doit être moins effrayé de cette tâche à remplir ,
que relui qui a tracé ce fuperbe portrait de Saint-
Bernard ?
כ כ
"
« Mais alors vivoit dans un Cloître , au fond
» d'un défert , un homme dont les dépofitaires du
pouvoir fuprême devoient ambitionner les fuffrages
autant que ceux d'un Sénat ou d'un peuple
légiflateur. À ce trait feul , on doit reconnoître
cet Abbé de Clairvaux devenu fi célèbre fous le
nom de Saint - Bernard. Nul homme n'a exercé
fur fon fiècle un empire auffi extraordinaire . En
» traîné vers la vie folitaire & religieufe par un de
» ces fentimens impérieux qui n'en laiffent pas d'au-
» tres dans l'ame , il alla prendre fur l'autel toute la
puiffance de la Religion . Lorfque fortant de fon
défert , il paroiffoit au milieu des peuples & des
" Cours , les auftérités de fa vie , empreintes fur des
» traits où la nature avoit répandu la grace & la
» beauté , rempliffoient toutes les ames d'amour &
» de refpect. Éloquent dans un fiècle où le pouvoir
& les charmes de la parole étoient abfolument
inconnus , il triomphoit de toutes les héréfies dans
» les Conciles ; il faifoit fondre en larmes les peuples
» au milieu des campagnes & des places publiques :
fon éloquence paroiffoit un des miracles de la
Religion qu'il prêchoit. Enfin , l'Eglife dont il
» étoit la lumière , fembloit recevoir les volontés
» divines par fon entremife : les Rois & leurs Miniftres
, à qui il ne pardonnoit jamais ni un vice ni
» un malheur public , s'humilioient fous fes répri-
» mandes comme fous la main de Dieu même ; &
les peuples dans leurs calamités alloient fe
90
95
ל כ
ranger
D.E FRANCE. 45
גכ
autour de lui comme ils vont fe jeter au pied des autels
. Egaré par l'enthouſiaſme meme de fon zèle , il
» donna à fes erreurs l'autorité de fes vertus & de
fon caractere , & entraîna l'Europe dans de grands
» malheurs. Mais gardons-nous de croire qu'il ait
» jamais voulu tromper , ni qu'il ait eu d'autre ambi-
» tion que d'agrandir l'empire de Dieu. C'est parce
» qu'il étoit trompé lui - même , qu'il étoit toujours ſi
puiflant. Il cût perdu ſon afcendant avec la bonne-
» foi. L'Eglife , malgré les erreurs qu'elle lui a recon-
» nues , l'a mis au rang des Saints ; le Philofophe ,
malgré les reproches qu'il peut lui faire , doit
» l'élever au rang des grands hommes. »
29
20
Ce morceau , qui feul méritoit un prix , qui réunit
le fublime de la pensée & de l'expreffion , & qui d'un
bout à l'autre eft du plus grand ton que puifle prendre
un Orateur , me paroît un des plus beaux qu'il y
ait dans notre langue. L'homme qui a pu atteindre
à ces beautés fupérieures , doit fentir que chaque fujet
ne fournit par lui - même qu'un petit nombre de ces
beautés ; & que pour plaire , attacher & émouvoir
dans tout un difcours , il faut le plus fouvent avoir
recours à fon imagination , & relever , par les couleurs
qu'elle fournit au ftyle , les objets qui ne font
pas
auffi heureux à traiter.
A ce morceau , qui prouve de l'élévation , il faut
en joindre un autre dont le mérite eſt tout différent ;
il eft plein de fenfibilité & de charme , & n'a pas été
moins applaudi que le précédent , quoiqu'il foit
moins parfait ; c'cft celui d'Héloïfe & d'Abélard , que
Suger eut le malheur de perfécuter , a A ces deux
noms on fe croit tranfporté dans un autre fiècle ,
» & on a peine à croire qu'on les trouve dans celui
» dont nous avons tracé le tableau . La deftinée
de ces deux amans a été afficufe , & le coeur les
» cherche cependant comme les feuls objets fur lefquels
il puiffe fe repofer dans cette époque dé46
MERCURE
30

plorable. Tous les maux que l'on fouffre autour
» d'eux épouvantent ou révoltent l'ame ; leurs infor-
» tunes l'attendriffent , & ce n'eft qu'avec eux que
so l'on peut pleurer dans le fiècle ou le genre- humain
» a été le plus malheureux. Tout ce qui a été appelé
grand , tout ce qui s'eft fait alors de mémorable
eft prefque oublié : les noms d'Héloïſe & d'Abélard
font dans la bouche de tout le monde. Elevés
» l'un & l'autre au-deffus de leur fiècle par les dons
» & les talens de l'efprit , ils l'ont er ore été davan-
» tage par leur amour . Pourquoi refuferions-nous
de reconnoître en effet une autre fupériorité que
» celle de la grandeur des idées ou des actions publiques
? Il en eft une qui tient de plus près encore
» à notre bonheur : nos paffions fe dégradent ou ſe
perfectionnent fuivant les fiècles , comme
23
כ כ
"
nos
efprits & nos caractères; & il eft des temps où un
» feul fentiment met une ame au-deffus de tout ce
» qui l'environne. Combien celles d'Héloïfe & d'A-
» bélard devoient être tendres & fublimes pour
» donner à leur amour , dans un fiècle groffier & bar-
» bare , cette délicateffe , cette moralité paſſionnée
qui en fait l'objet de notre admiration & de nos
» larmes ! De nos jours encore les talens les plus
» fenfibles & les plus heureux ont puifé dans l'ame
» d'Héloïfe & d'Abélard les expreílions les plus pro-
» fondes & les plus attendriffantes de l'amour. Com-
ל כ 33
33
25
bien ils devoient s'aimer ceux qui pendant leur
» vie entière ont confervé tous les tranfports de leur
paffion , après en avoir épuifé les délices , & même
après les avoirperdues fans retour! Que de verru
» & d'amour dut avoir cette Héloïfe , qui ne pouvant
faire le facrifice que la religion lui commandoit ,
trouva plus facile d'épurer & d'ennoblir affez fa
paffion pour avoir le droit de la conferver au pied
» des autels , & de s'en entretenir avec Dieu même,
fans trouble & fans remords ! »
35
DE FRANCE. 47
Pour perfectionner & abréger ce morceau , que
l'on peut trouver un peu long pour un épiſode , il eût
fallu retrancher l'avant- dernière phrafe , qui d'ailleurs
préfente des idées dont la modeftie délicate du
genre oratoire peut être bleffée ; il eût fallu aufli fupprimer
la moralitépaffionnée , expreflions recherchées
& précieufes , & d'autant moins faites pour ce difcours
, que l'Auteur , en général , eft éloigné de l'affectation
, & paroît fur-tout exempt de cette fauffe
chaleur, de cet abus de grands mots & de figures qui
a infecté tous les genres d'écrire. Cette fageffe dans
un jeune homme , & les morceaux frappans qu'on
vient de citer , donnent déjà plus que des efpérances ;
& fi M. Garat veut fe perfuader que du moment où le
talent fe manifefte, à celui où il fait faire un Ouvrage ,
y a encore de l'intervalle , nous pouvons compter
fur un bon écrivain de plus.
il
Cet Article eft de M. de la Harpe. Ses occupations
ne lui permettant plus de travailler au Mercure , il
avoit déjà remis l'Article des Spectacles à M. de
Charnois; & déformais il ne fera plus chargé d'aucune
partie de ce Journal.
GRAVURES.
Arc Royal de Louis XVI. Dans cette Eftampe ,
qui eft fort bien gravée , l'Auteur fait voir au Public
le projet d'un monument qu'il a conçu à la gloire du
Roi. Il voudroit l'élever à l'entrée du Fauxbourg
S. Honoré , en face de la Place de Louis XV. Cette
Eftampe fe vend 6 liv. A Paris , chez l'Auteur ,
M. Mathortie , Architecte , rue des Mathurins , visà-
vis celle des Maçons.
48
MERCURE
ANNONCES LITTERAIRES.
ERASTE , ou ! Ami de la Jeuneſſe, par M. Fillaffier ,
OU
in- 8 ° . 1 vol . du fonds de M. Vincent, fe vend actuellement
chez Méquignon l'aîné , Libraire , rue des
Cordeliers , vis-à- vis l'Églite de S. Côme.
Mémoires fecrets , tirés des Archives des Souve
rains de l'Europe , contenant le règne de Louis XIII ,
35 & 36 Parties. A Paris , chez Baftien , Libraire ,
rue du Petit- Lion.
Profpectus d'un traité général de Géographie Phyfique
, & particulièrement de celle du Royaume de
France , par M. le Baron de Marivetz & M. Goutlier ,
in-4° . A Paris , chez Quillau , Imprimeur- Libraire ,
rue du Fouare.
TABLE.
VERS pour être mis au bas
d'un Maufolée de M. de Voltaire
, 3
4
6
Enigme & Logogryphe ,
Séance de l'Académie Françoife
,
Aux Mánes de Voltaire , Dithyrambe
qui a remporté le
Prix au jugement de l'Académie
Françoise, en 1779 ›
27
ment de l'Académie Francoife
en 1779.
Eloge de Suger , Abbé de S.
Denis , Miniftre d'Etat , &
Régent du Royaume fous le
règne de Louis le Jeune ;
Difcours qui a remporté le
Prix au jugement de l'Académie
Françoife , en 1779,
13 Gravures ,
Epitre à Voltaire , Pièce qui Annonces Littéraires ,
a obtenu l'Acceffit au juge-
AP PRO BATIO N.
35
47
48
J'AL1 lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 4 Septemb. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreflion. A Paris ,
ce3 Septembre 1779. DE SANCY.
MERCURE
DE FRANCE.
Samedi 11 SEPTEMBRE 1779 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
A Madame la Ducheſſe DE LA VALLIÈRE ,
lejour defa Fête.
A vovos Amis vous êtes chère ,
Ils fentent le bonheur de vivre auprès de vous.
Les grâces & l'efprit ont un charme bien doux ,
Mais on ne plaît long- temps que par le caractère ;
C'eſt un don fortuné qui les ſurpaſſe tous ,
Et qui diftingue la Vallière ;
On adore fon coeur , fon goût & fa raiſon.
La touchante Beauté qui reçoit notre hommage ,
De fa couronne , hélas ! perd toujours un fleuron.
Le temps qui détruit fon ouvrage ,
En planant fur notre horiſon ,
Fait pâlir l'aftre du bel âge.
Sam. 11 Sept. 1779.
C
༼ . MERCURE
Qui ne poſsède rien eft alors ifolé ;
Il génit en fecret , & n'eft pas confolé.

Ce deuil n'eft point pour vous : Voltaire ſur ſa lyre
Chantoit vos agrémens & ne vous flattoit pas ;
Il fit votre Portrait , qu'on aime & qu'on admire * ;
Ce qu'il vantoit , le temps ne fauroit le détruire :
Quand on a l'art de plaire , on garde fes
Ah! que fouvent pour nous ce jour ſe renouvelle !
Que la fanté fe joigne à tous vos dous divers ,
Que l'on chériffe en vous des grâces le modèlę!
Puiffiez-vous & paffer l'âge de Fontenelle ,
Et recevoir de meilleurs vers !
appas.
(ParM. le Comte de Ch ***,)
L'ESPRIT DE PARTI ,
CONTE, auffi vrai que bien d'autres,
UN homme autrefois fit naufrage .
Ce fait eft vraisemblable , & le refte eft certain ;
Il fut pouffé vers un rivage
Peuplé d'heureux.... On va douter , je gage ;
L'homme par-tout, dit-on , doit être un peu chagrin.
Quoi qu'il en foit fur cette plage ,
Les coeurs font
purs & le ciel eft ferein.
* Le Portrait en vers de Madame la Ducheffe de la
Vallière , par M. de Voltaire , eft un modèle de
fection dans ce genre.
pers
DE FRANCE.
JI
Les Arts en font bannis auffi bien
l'étude ;
que
Le culte eft d'aimer Dieu , point de rangs , point de
droits ,
On fait tout fimplement le bien par habitude ,
Sans la peur des tourmens & fans le frein des lois.
Celui que fur ces bords envoya la tempête,
S'accoutume ailément aux douceurs du féjour.
Comme un concitoyen , on l'accueille , on le fête ;
Il dort , il chante , il fait l'amour ;
D'affaires , de devoirs , ne remplit point ſa tête ,
Et ne fe plaint jamais de la lenteur du jour.
« Ma foi , ce n'eſt qu'ici , difoit-il , qu'on refpire.
C'étoit un bon humain , vrai , joyeux, confiant ,
Et paffablement ignorant ,
Très-fociable enfiu.....s'il n'avoit pas fu lire.
Que la fcience eft un fatal préſent !
Deux ans s'étoient paſſés ; furvient un autre orage,
Qui jette fur ces bords un de ces novateurs ,
De ces doctes brouillons fe créant un langage ,
Législateurs fans frein , conquérans fans courage ,
Efpèce de brigands fous le manteau des moeurs.
Cet homme avoit fauvé fes livres du naufrage ;
C'étoient les Contes dangereux
De je ne fais quels fous , déterminés fectaires ,
Donnant fauffes lueurs pour rayons falutaires ,
Et plaignant tout mortel qui ne voit pas comme eux.
Du vrai , s'il faut les croire , ils font les feuls Apôtres.
Rêvent-ils? ... C'eſt un code utile aux Potentats
Cij
52
MERCURE
Et ces Meffieurs croiront cimenter les États ,
En récrépiffant mal ce qu'ont bâti les autres.
MAIS venons à mon but : roulant de grands projets
Mon drôle au loin promène un oeil fcientifique
Sur cette nation de mortels fatisfaits ,
Unis fans l'accord politique ,
Sans traité maintenant la paix ,
Amoureux fans métaphyſique ,
Jouiffant de tout fans procès ,
Contens , en un mot , fans logique ;
Et la pitié qu'excitent ces objets ,
Parle à fon coeur philofophique,
Le ciel m'appelle ici , j'en dois bannir l'erreur :
» Infortunés , dit-il , pour vous le jour va naître ;
» Sans les calculs , qu'est-ce que le bonheur ?
» Sentir n'eft rien ; l'homme eft fait pour connoître.
» Le fer même fléchit fous le coup des marteaux ;
Le chêne le plus dur cède aux dents de la ſcie
» Et moi je vais fouffler la vie
» Sur cet amas de végétaux ,
25
Il cherche , il invente , il combine
Les moyens les plus prompts d'exécuter fes voeux,
Et c'eſt l'autre étranger que mon favant deftine
A fermer avec lui fes venins dangereux ,
Et qu'il croit en état d'annoncer fa doctrine.
Les voilà donc qui travaillent tous deux
A préparer les maux & la ruine
DE FRANCE
53
D'un peuple d'ignorans... qui favoient être heureux...
Le jeune & crédule Séide
De ce burlesque Mahomet ,
En étourdi l'écoute , en dupe fe foumet ;
Derévo lutions fon eſpoir eſt avide ,
La gloire enfin qu'on lui promet ,
En flattant fon orgueil rend fon coeur intrépide.
Lui - même il brigue des leçons ,
Avale à longs traits l'impoſture ,
Abandonne une ame encor pure
Aux fureurs des opinions ,
Et s'enivre de leurs poiſons
Qui fermentent par la lecture.
Devenant fanatique , il ſe croit inſpiré ,
Veut créer , innover , donner un peuple au monde ;
Dans cette démence profonde ,
Il ceffe d'être bon , dès qu'il eft éclairé.
Plus de digues , plus de fcrupules ,
Du remords même il étouffe le cri ,
Cabale , intrigue , impofe aux plus crédules ,
Bavarde effrontément , comme un chef de parti.
La faction triomphe , & la guerre s'allume ;
Il faut un autre Dieu , d'autres moeurs , d'autres lois ;
Aurons-nous des Tribuns , des Confuls , ou des Rois ,
Ou des Commis ?... On s'arme , on ſe bat , le fang
fume ,
La nation eft aux abois ;
Le Laboureur raiſonne , & la faim le confame.
C iij
$4
MERCURE
Tous les noeuds font rompus , ou prêts à fe brifers
Bref, ces Citoyens fi tranquilles
Égarés par deux imbécilles
Confpirant à les diviſer,
De leurs favantes mains renverfent leurs afyles",
Enfanglantent leurs champs , brûlent leurs domiciles,
Et s'égorgent entre eux pour fe civilifer.
ROMANCE NOUVELLE ,
A Mademoifelle FINET.
JEU-NES Coeurs , qu'amour
en
gage
, Craignez fes ·fu-neí - tes loix ;
Crai
-gnez un char · mant langa-
ge , Craignez fur- tout voare
choix. Le Ber- ger le plus
1

DE FRANCE.
55
vo - la - ge A la plus trom- peufe
voix , A la plus trompeufe
Mater .
voix. A quinze ans , u- nene Berge-
re Pen-fe , a- git d'après fon
coeur ; Elle ai- me , & loin de le taire
, El- le fe rend au vainqueur
; L'in - no - cen- te ne fait
·
gue re Que tout A- mant
eft trom-
Civ
56
MERCURE
peur , Que tout A - mant
Mineur.
eft trompeur.
MAIS bientôt fon erreur ceffe ;
L'Amour a fu la trahir,
De la plus vive tendreſſe
Elle n'a qu'un fouvenir ;
Et pour un moment d'ivreffe ,
Qu'un éternel repentir.
Majeur.
Vous touchez , aimable Claire ,
A la faifon des amours.
Lorfque le defir de plaire
Occupera vos beaux jours,
Que les confeils d'une mère
Soient votre guide toujours.
Mineur.
LOIN de jamais lui rien taire ,
Épanchez -vous dans fon fein.
Si fon efprit vous éclaire ,
Si fa vertu vous foutien ,
Du Dieu qui règne à Cythère
Vous ne redouterez rien.
(Par M. Radet , Mufiq. de M. Arxhéaume.)
DE FRANCE.
57
Explication de l'Énigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'énigme eſt le Feu , dans le
fens phyfique & dans le fens moral ; celui du
Logogryphe eft Collier , où se trouvent
col , lié , lice , loi , oie , or, lie , cire , ire,
Io , ré, roc, lier.
ÉNIGM E.
Au fein d'un antre ténébreux
Ma voix prononce des oracles ,
Et leur effet n'eft point douteux :
Jamais Trophonius ne fit tant de miracles.
Souvent les Héros & les Rois
Daignent me confulter au fort de leurs exploits ;
Mon art qui n'eft jamais frivole
Prodigue à tous venans fes utiles ſecours ;
Aux muets je rends la parole ,
Mais je ne peux rien fur les fourds.
( Par M. B. D. L. )
LOGO GRYPH E.
CHAQUE jour me voit naître &paffer tour-à - tour ;
Chacun dans fon état célèbre mà naiſſance ,
L'un au fon de la cloche , & l'autre du tambour.
Prends-moi dans mon entier , je t'offre la ſubſtance
€ v
$8
MERCURE
D'une partie du jour ; fi l'on m'ouvre le fein
On découvre une note avec un mot latin.
Ma plume toujours trote ; alte- là babillarde :
Tu me connois , Lecteur , j'en ai trop dit ;
Car je fuis auffi clair , baiffe les yeux , regarde ,
Que le foleil en plein-midi.
(Par M. Prévôt de Moka , Américain. )
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
CONTES Orientaux , ou les Récits du fage
Caleb , Voyageur Perfan , par Mlle M...
A Paris , chez Mérigot le jeune , Libraire ,
Quai des Auguftins.
LES Contes Orientaux ont de l'attrait pour
le plus grand nombre des Lecteurs . Les ou
vrages de ce genre , qui font originaux &
qui ont été traduits de l'Arabe , nous attachent
par une peinture vraie , & la feule
peut-être que nous ayons des moeurs de l'Orient.
Nous aimons jufqu'au merveilleux qui
Y eft répandu ; car le plus grand beſoin de
P'homme eft d'être arraché à lui- même par
des objets nouveaux. Il en cherche hors desbornes
même de la Nature qu'il connoît ; &
fon orgueil eft en fecret flatté de voir des
Fées & des Génies s'occuper de fon fort , &
availler même à fes malheurs. Une aurre
DE FRANCE.
$2
fource d'intérêt dans ces Contes , ce font les
révolutions rapides & les changemens extrêmes
qui arrivent tout - à- coup dans le fort
des perfonnages ; effet naturel du defpotiſme ,
qui d'un clin -d'oeil élève ou abaiffe tout.
Enfin une forte d'amour inconnue dans nos
climats , ce tableau voluptueux & terrible
des férails de l'Orient , où les objets les plus
enchanteurs font fous la garde éternelle des
tyrans & des poignards , où la jaloulie eft
toujours teinte de fang , & où l'homme eft
jaloux par orgueil quand il ne l'eft point par
amour ; cette peinture intereffe également
parmi nous les deux fexes. Les femmes furtout
fentent mieux par le contraftè , la douceur
d'une liberté dont elles jouiffent fi bien ,
& le prix de cette fouveraineté que leur
donnent ici les moeurs & l'ufage.
Auffi le fuccès des véritables Romans
Orientaux en a fait naître parmi nous beaucoup
d'autres compofés d'après ces modèles.
Ceux de Mde d'Aunoy , de Mlle de la
Force , & de la Comteffe de Murat , font
connus. Toutes trois ont employé le merveilleux
de la féerie pour embellir quelques
leçons de morale ; & Mde de Murat , furtout
, a jeté dans les fiens la grâce naturelle
d'un efprit délicat & facile.
Le célèbre Hamilton s'eft exercé dans le
même genre. Le but de fes Contes paroît
avoir été beaucoup moins d'inftruire quer
d'amufer. Il femble même que ce foit une
Cvj
MERCURE
eipèce de parodie de ce genre, faite par un
homme d'efprit , qui fe moque lui - même
de fon ouvrage , à peu près comme Michel
Cervantes fit Don Quichotte , pour tourner
en ridicule les komans de Chevalerie ; mais
l'Auteur François n'a pas auffi bien réutfi que
l'Elpagnol . Dans Hamilton , le fond des
Contes eft extrêmement bizarre . Les détails
feuls & les peintures décèlent fon talent ,
& appartiennent encore au fameux peintre
du Chevalier de Grammont.
>
L'Auteur de l'Esprit des Lois annonça fon
génie à l'Europe par les Lettres Perfanes
dont une partie eft un véritable Roman
Oriental en Lettres , & dont l'autre eft deftinée
à peindre nos moeurs , nos ridicules &
nos vices , fouvent avec le ton , la manière
& le style de l'Orient. C'eſt le premier cuvrage
où le ſtyle Oriental ait été appliqué à
une peinture forte des moeurs , & à des vérités
philofophiques auffi neuves que profondes.
Cet affemblage nous plaît , quoiqu'il
ne foit peut-être point dans la Nature ,
& que le génie qui penfe comme Montef
quieu , foit aufli éloigné des figures & des
images de l'Orient , que le génie Oriental
l'eft de cette penfée mâle & profonde qui
caractériſe les grands . Ecrivains de l'Occident.
M. de Voltaire , qui a voulu de toutes ces
fortes de gloire , comme un Souverain à qui
fa volonté fuffit pour goûter de tous les plaifirs
, a fait aufli des Romans Orientaux .
DE FRANCE. 61
Zadig , Babouc , la Princeffe de Babylone
font de ce genre. Dans tous les trois il s'eft
permis le merveilleux ; mais les deux premiers
offrent un merveilleux fage , & qui tient à
l'allegorie. C'eft le merveilleux d'un Philofophe.
Dans le troifième , il a ufé plus librement
de fes droits de conteur. On fait qu'il a
tracé avec autant de légèreté que de grace ,
les moeurs de Paris dans celles de Babylone
& de Perfepolis. A l'égard du ftyle , il offre
plutôt de temps en temps des formules Orientales
, qu'il n'a le ton & la couleur générale
de l'Orient ; mais on padonne aifement à
M. de Voltaire de n'avoir pas toujours adopté
dans ces jolis Contes un autre ftyle au lieu
du fien.
Les Fables de Sadi , qui ne font point de
Sadi , mais de M. de Saint - Lambert , font
un des meilleurs ouvrages de ce genre. La
Philofophie en eft excellente , & quelquefois
très-fine , toujours préfentée d'une manière
piquante. Le ton en eft véritablement
afiatique ; mais cependant ménagé pour nous
avec art , comme les femmes Françoifes , en
adoptant quelquefois une mode etrangère ,
favent y mêler le goût qui leur eft naturel.
Perfonne peut être n'a mieux imité les formes
du ftyle Oriental , le choix d'images &
la tournure de maximes qui lui eft propre ,
l'union fréquente des idées religieufes & des
idées morales , enfin une certaine gravité ma
jeftuenfe qui tient à la fois à la fimplicité des
moeurs & à la pompe de l'imagination , >
62 MERCURE
deux caractères dominans des Orientaux .
Les nouveaux Contes que l'on annonce
ici , & qui font de la main d'une femme,
n'ont ni merveilleux , ni féerie ; ils font Orientaux
par le ftyle , par les moeurs & par le
lieu de la fcène ; on y retrouve par- tout ces
nuances d'une fenfibilité délicate , dont les
femmes, prefque feules, ont le fecret . Les dé
tails n'y font pas feulement indiqués . Ils font
peints. Chaque fituation offre un tableau.
La Poéfie , qui dans d'autres ouvrages en
profe pourroit paroître une efpèce de luxe ,
saffortit parfaitement ici avec le ton Oriental
, parce que ce ton n'eft lui-même que la
Poéfie naturelle d'un peuple à qui la chaleur
du climat , & un ciel doux & voluptueux
, donne plus de fenfations que d'idées ,
& qui exprime prefque toutes les idées
des images.
par
Ces deux Contes ont chacan un but moral
, vers lequel tous les événemens ſe rapportent.
Le premier eft intitulé : les aventures
de Dalimeck , ou la Bienfaifance..
Dalimeck , après avoir poffedé de grands
biens , veuve à la fleur de fon âge , fe retire
à la campagne pour vivre dans la folitude
& la retraite avec Zulima , fa fille , âgée de
12 ans , & un fils plus jeune encore , l'image
de l'époux qu'elle regrette . L'éducation de
ces enfans aimables , leurs vertus naiffantes ,
les foins induftrieux de la mère pour ne
laiffer approcher d'eux que des objets qui
puiffent les inftruire , les travaux comme les.
DE FRANCE. 63
plaifirs innocens de la campagne , fi propres
à faire naître & à entretenir des idées douces
dans ce premier âge , les prix qu'elle charge
fes enfans eux -mêmes de diftribuer à la vertu ,,
les fecours donnés à la vieilleffe , Fhofpitalité
exercée envers les voyageurs , tout cela
forme une fuite de tableaux touchans , &
deffinés avec grâce ; c'eft quelquefois l'heureux
pinceau de Gefner dans fes Idyles , &
une partie du charme qu'il fait répandre fur
fes peintures. Dalimeck a un caractère doux
& célefte , & une fageffe calme , qui infpire
une admiration mêlée de tendreffe . Ses enfans
croiffent autour d'elle pour l'imiter.
Déjà ils montrent cette efpèce d'empreffement
inquiet d'un naturel heureux , qui
s'effaye à faire le bien , & qui mer dans fes
vertus toute l'ardeur de fon âge , parce que
fes vertus font fes plaifirs.
>
Un tremblement de terre renverſe en
ane nuit , & la fortune & la maifon de Dalimeck
& prefque toutes fes efpérances . Som
fils lui - même périt. Un efclave vertueux &
reconnoiffant fauve Dalimeck & la jeune
Zulima . Elles échappent à la mort , & font
conduites à quelque diftance dans une ca
bane de Bergers. Zulima y trouve un afyle
avec la mère. On a vu jufqu'à préfent la richeffe
pleine d'humanite. Ici fuccède un
autre tableau , celui de la pauvreté bienfaifante
, tableau que la fociété peut -être
offre plus fouvent que l'autre, & qui a quelque
chofe de plus attendriffant & de plus
64
MERCURE
doux. Dalimeck , qui a prodigué toute fa
vie des fecours aux malheureux , en reçoit
maintenant de la bonne Fatime , à qui appartient
cette cabane , & qui partage avec elle
le lait de fes brébis.
Fatime eft veuve , & mère de deux fils ,
Nourzivam & Barhem , qui tous deux fortent
de l'enfance . Les deux frères n'ont pu
voir Zulima , & tant de charmes qui leur
étoient inconnus , fans éprouver un fentiment
auffi nouveau pour eux. Le trait qui
les frappe tous deux à la fois , cette inquiétude
vague , ce trouble intereffant dont ils
ignorent la caufe , la première émotion de
Žulima elle - même , & le choix que fon
coeur a fait fans le favoir , fent décrits avec
un intérêt & une naïveté pleine de charmes.
Barhem , le plus jeune des deux , eft celui
qui eft préféré. On le peint allant au lever
de l'aurore affembler des fleurs , dépouiller
les orangers de leurs fruits pour en
faire une offrande à l'Amour. « Il en
charge la corbeille que fes mains ont
tiffue , vole à la cabane où repoſe Zulima
, & penché fur fa porte , oſant à
peine refpirer , il écoute , il attend en
» filence le moment de fon réveil. Le moin-
» dre bruit le déconcerte & le trouble. Il
» craint , il defire , il eſpère , il jouit déjà du
" bonheur qui l'attend. Le bruit augmente ,
» & fon émotion redouble . Il arrange de
» nouveau la corbeille qu'il vient d'arranger.....
Zulima paroît plus fraîche , plus
"
و د
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وو
و ر
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و ر
'
DE FRANCE. 65
99
ور
ور
» vermeille à fon lever que la rofe cueillie
» avant le jour...... Barhem s'avance timidement
, & le coeur agité , la main trem-
» blante , attache aux bras de fa jeune maî-
» treffe des guirlandes nouvelles ; & fur les
charmes qui embelliffent fes dons , il
prend autant de baifers qu'il a pofé de
» Aleurs. Zulima rougit , & n'ofe regarder
» Barhem , qui craint d'arrêter fes yeux fur
» Zulima. Heureux enfans ! heureux âge !
» jours de l'innocence & de l'amour ! &c.» .
-
"
"
Nourzivam qui aime auffi Zulima , voit
trop que ce n'eft pas lui qui eft aimé. Son
coeur eft auffi vertueux que tendre ; mais fa
vertu ne le défend pas de la jalousie & du
trouble qu'elle entraîne : il eft malheureux.
" Tour m'aige. Je ne me reconnois plus,
» dit - il , la préſence de Barhem , de mon
frère, m'importune.... Zulima ! il a trop
bien deviné ; c'eft une enchantereffe....
Elle a tout charmé dans ces lieux , moi ,
» mon frère , & jufqu'aux chofes inanimées
qui l'approchent. Un foir j'ofai dans l'om-
» bre toucher fa robe flottante ; il en fortit ,
» je crois , des dards & des flammes. Je ne
" les vis pas , mais je me fentis bleffer. Je
» reftai long-temps à la même place , les fens
troublés , le coeur brûlant ; j'avois peine à
refpirer. Hier encore , au fortir du bois ,
» je découvris dans la campagne les murs
» qui récèlent Zulima , & je treffaillis ; je
les apperçus de loin , malgré la profonde
nuit qui cachoit à mes yeux jufqu'aux ar
"
33
"
""
66 MERCURE
bres que je touchois de la main , jufqu'au
" bloc de pierre où je vins me heurter. N'eftce
pas encore par enchantement que la
feuille morte du bambou qui couvre la
» cabane de Zulima , flatte & attire davan-
» tage mes regards que l'acacia chargé de
» fleurs que j'aimois tant à contempler ? ..
و ر
3
Quel pouvoir inconnu réfide dans cette
» porte que mes mains ont conftruite de
» branches entrelacées , & que mes mains
" ne peuvent plus toucher qu'en tremblant
? & c. »
"
Il veut vaincre fon amour. Son amour fe
nourrit par les efforts mêmes qu'il fait pour
le combattre ; mais toujours généreux dans
la jaloufie même qui le tourmente , il fe
' confacre aux plus pénibles travaux pour celle
qu'il aime , pour ce frère qui lui eft préféré,
& qu'il ne peut hair , même en enviant
fon bonheur. Enfin il prend le parti de s'éloigner
de Zulima , de Dalimeck , pour les
mieux fervir , & leur procurer une vie plus
douce. Il fe rend dans Alep. Un Marchand
dont Dalimeck avoit été la bienfaitrice , le
reçoit chez lui ; & touché de fes vertus , de
fon aimable jeuneffe , l'affocie à fon commerce
& à fa fortune. Bientôt il revole avec
fes richeffes vers la folitude où il naquit ,
où il a laiffé tout ce qu'il aime. Il revoit Zulima
, mais c'eft pour l'unir à fon frère , &
partager avec eux tous fes trésors . Ces deux
amans font enfin l'un à l'autre. Dalimeck
oublie fes malheurs paffes . L'amour , l'amitié ,
DE FRANCE. 67
fa vertu , la douce bienfaisance répandent
la félicité dans ce défert. Nourzivam voit
tous les heureux qu'il a faits , & il l'eft luimême.
Telle eft la marche de ce Conte , intéreſ=
fant fur-tout par le fentiment plein de douceur
& de charmes qui y règne , & par le
caractère aimable de tous les perfonnages.
On voudroit vivre avec eux , & partager leur
bonheur. Il n'y en a aucun qui n'ait des vertus.
Ce n'eft point- là fans doute un tableau
bien fidèle de la fociété ; mais ceux qui font
fatigués de la vue des ridicules & des vices ,
peuvent aimer quelquefois à s'entourer de
plus douces images ; les Romans font alors
une eſpèce d'afyle où l'on fe réfugie au moins
pour quelques inftans. On préfère d'aimables
illufions à une vérité cruelle. D'ailleurs ,
la peinture des vices ne fait fouvent que
nous raffurer fur les nôtres ; celle des vertus
élever & adoucir nos ames. Enfin c'eft
à celui qui peint la vertu à lui ôter l'air &
le caractère romanefques par la vérité du ſentiment
qu'il y joint ; & c'eſt un nouveau mérite
qu'on ne diſputera point à l'Auteur de
ces Contes.
peut
Le fecond eft intitulé : la Femme bien corrigée.
Son but eft de nous apprendre à ne pas
condamner trop vîte , & à nous défier dans
nos jugemens des premières apparences. Il
refpire d'un bout à l'autre une morale indulgente
& douce.
Aladabak , homme riche & vieux de Bag
68 MERCURE
dad qui , au milieu de tous les plaiſirs , a
lemalheur de n'en plus goûter aucun a
cru ranimer fes fens & fon ame flétrie , en
achetant avec fon or une belle eſclave Géor
gienne. La belle efclave ne peut l'aimer. Son
maitre croit la furprendre avec un amant
déguifé & la poignarde. Cette aventure tragique
eft le fondement du Conte. Il s'agit
de favoir fi Zirzile , ( c'eft le nom de l'efclave
) étoit coupable , & de guérir de ſa
prévention la jeune Farmé , qui avoit condamné
l'infortunée Géorgienne avec beaucoup
de rigueur . Une idée ingénicufe & piquante
, c'eft que l'époux de Fatmé , qui eft
le fage du Conte , & qui blâme beaucoup
la légèreté de Farmé dans fes jugemens , eft
lui- même prêt à fe laiffer féduire , par de
faufles apparences, fur la fidélité de fa femme.
Il eft comme celui qui s'emporte en prêchant
la douceur. Sa raifon & fes principes font
en contradiction avec fon caractère. A la
fin tout est éclairci . Le fage qui prêchoit la
raifon , revient de fon trouble ; & Fatmé
elle- même, qui ne fe piquoit point d'indulgence
pour les femmes , apprend à fes propres
dépens qu'il ne faut pas toujours juger
fur les apparences.
Ce Conte eft noué avec art : il a plus
d'action , plus de marche & d'intérêt que
l'autre , & il eft également remarquable par
une foule de détails heureux. Je ne citerai
que la fin d'une defcription de la Géorgie.
" C'eft le climat le plus doux , le plus temDE
FRANCE.
69
33
و ر
péré de la fertile Afie ; mais la Nature en
» fouriant y déploie en vain fa magnifi-
» cence. Le defpotifine que d'éternels foup-
» çons agitent au fein de la molleffe , &
que fa propre terreur rend cruel , défole
» ces belles contrécs ; là , tous les hommes.
" naiffent efclaves. Les femmes , dont le
fort eft d'être en tous lieux plus malheureufes
que leurs tyrans , y font à la fois
» efclaves du Prince , de leurs pères , de leurs
» maris , & victimes des moeurs . Que je te
» plains , ô Zirzile ! l'avarice va mettre un
prix à tes charmes ! »
"2
»
"
ور
"3
On voit que ces Contes font écrits avec
le plus grand foin . Le fentiment , la grâce ,
l'imagination des détails , l'harmonie & la
richelle du ftyle , l'art de peindre , en font
le principal caractère. Ce qui y manque
peut- être , c'eft une certaine rapidité dans
le récit ; mais le genre Oriental exclut cette
vivacité Françoiſe , qui fait le prix de plufieurs
Contes très- agréables dans notre langue.
Les moeurs & le caractère des Orientaux
font en général beaucoup plus tranquilles
que les nôtres . Prefque tous leurs
mouvemens font calmes. Ainfi , ce qu'on
feroit tenté de prendre ici pour un défaut ,
n'eft peut -être qu'une vérité de plus dans
l'imitation.
Ces deux effais annoncent dans Mile M....
un talent diftingué pour écrire , qu'elle peut
perfectionner encore en le cultivant. Nous
ofons l'inviter à fe livrer à un genre où elle
70 MERCURE
eft fûre d'avoir des fuccès ; & fon fexe ;
qu'elle honorera par fes talens , pourra lui
devoir encore des amuſemens. & des leçons
utiles.
( Cet Article eft de M. T..... )
N. B. La première Édition de ces Contes
a été rapidement enlevée ; la feconde paroît
depuis peu de jours , avec des corrections &
des changemens heureux.
DÉTAIL des fuccès de l'établissement que
la Ville de Paris a fait en faveur des
perfonnes noyées , & qui a été adopté dans
diverfes Provinces de France. Sixième
Partie. Années 1777 & 1778. Par M. Pia ,
ancien Échevin de la Ville de Paris.Un vol.
in- 12 . A Paris , chez Auguftin - Martin
Lottin l'aîné , rue Saint -Jacques , 1779.
Avec approbation & permiffion du Sceau.
f
Cet établiffement formé en France , à
l'exemple des Hollandois , fe confolide par
fes fuccès. Les Anglois en ont un pareil dont
ils tirent le même avantage ; & ce qui doit
donner une grande confiance à la méthode
que l'on fuit aujourd'hui pour rappeler les
noyés à la vie , c'eft qu'elle est devenue uniforme
à Amfterdam , à Paris & à Londres ,
& regardée comme ce qu'il y a de plus fûr
pour obtenir l'effet defiré. Elle confifte à
deshabiller le noyé , l'effuyer , l'envelopper .
DE FRANCE. 71
L'agiter , le frotter , lui faire avaler quelque
liqueur , lui fouffler dans la bouche en lui
pinçant les narines , lui faire refpirer de
T'alkali-fluor , lui introduire de la fumée de
tabac dans le fondement , & le faigner , s'il
eft néceffaire , ayant foin d'apporter dans
l'adminiſtration de ces fecours la plus grande
perfévérance , foutenue par le zèle le plus
éclairé ; car ce n'eft fouvent qu'après deux
ou trois heures d'un travail pénible & non
interrompu , que les premiers fignes de vie
commencent à. fe manifefter. On eft bien
dédommagé de tant de peines lorſqu'on a la
fatisfaction de voir un homme qui avoit
toutes les apparences de la mort , revenir à
la vie , pour reconnoître le fervice qu'on
Jui a rendu , ou au moins pour pouvoir fe
dire à foi- même que c'eft aux foins qu'on
a pris de lui qu'il doit fon exiftence actuelle.
Chaque détail que la ville de Paris fait
publier , ajoute de nouvelles lumières aux
précédentes , & contribue à la perfection d'un
établiffement rendu néceffaire par le grand
nombre d'accidens qui arrivent journellement.
Cette Sixième partie contient , après
la manière méthodique de fecourir les noyés ,
les moyens analogues que l'on peut employer
pour fecourir efficacement les perfonnes fuffoquées
par la vapeur du charbon , ou par
des vapeurs méphitiques quelconques , les
perfonnes gelées ou engourdies par un
froid exceffif , & même celles qui fe font
pendues. On indique enfin les moyens que
72. MERCURE
l'on croit les plus utiles pour rappeler à la
vie les enfans qui naiflent avec des apparences
de mort ; moyens confirmés par des expériences
réitérées avec le plus grand fuccès .
Il eft fûr qu'il y a une mort apparente qui
devient une mort réelle pour un grand nombre
de perfonnes , faute des fecours néceffaires
pour difliper ces funeftes fymptômes.
Le Public attend avec impatience l'ouvrage
de M. Thierry , Médecin- Conſultant
du Roi , fur la mort apparente , où il donne
le plan curatif général & particulier de cet
état extraordinaire.
Le tableau des perfonnes noyées & retirées
de l'eau pendant les années 1777 & 1778 ,
offre quatre-vingt fujets de l'un ou de l'autre
fexe rendus à la vie par les fecours qui leur
ont été administrés , & dont plufieurs auroient
été réputés & feroient reftés morts avant l'établiffement
formé en leur faveur. On ne
comprend point dans cette lifte un nombre
prefque auffi confidérable d'autres noyés
qui avoient à peine perdu la connoiffance
pendant leur fubmerfion , & à l'égard
defquels on n'a eu befoin d'employer
que des moyens ordinaires pour les remettre
tout-à-fait dans leur état naturel. Le
détail des fuccès obtenus dans les différentes
Provinces de France fur les noyés , n'eſt pas
moins confolant pour l'humanité , & prouve
combien cette partie de l'art de guérir fe
perfectionne dans les Provinces comme dans
la Capitale. Dans un temps où l'on fe plaint
avec
m
20221422&#2&E#
la
DE FRANCE. 73
avec raifon de la diminution de l'efpèce , on
ne fauroit trop encourager tous les er bliffemens
qui tendeat à conferver des Citoyens
à l'État.
DICTIONNAIRE Icoonologique , ou
Introduction à la connoiffance des Peintures
, Sculptures , Eftampes , Medailles ,
Pierres gravées , Emblêmes , Devifès , & c .
avec des defcriptions tirees des Poëtes
anciens & modernes ; par M. de Prezel .
Nouvelle édition , revue & confidérablementaugmentée.
2 vol . in-8° . petit format.
Prix , 4 liv. 4 fols broché. A Paris , chez
Hardouin , Libraire , rue des Prêtres Saint-
Germain- l'Auxerrois , vis-à- vis l'Églike.
Toutes les langues accentuées , ou qui fe
fervent d'accens vocaux , ont leur Dictionnaire
qui interprête , modifie ou déterioine
leurs différentes expreffions . Ce fecours paroit
également néceffaire à la langue allégorique
des Arts relatifs au deflin ; langue
muette , & qui , ne pouvant parler à l'ef
prit que par les yeux , eft obligée , pour
exprimer des idées morales ou intellectuel-
Ies , d'employer des types ou fymboles dont
Ia relitton ou l'analogie , avec l'objet répréfenté
, n'eft pas toujours bien fentie . Ce langage
eft d'ailleurs quelquefois obfcur , vague ,
indéterminé , & c'elt pour interpêter ce langage
, l'éclaircir , le fixer , que M. D. P. a
multiplie fes recherches . Elles ne feront point
Sam. 11 Sept. 1779.
D
74 MERCURE
infructueufes pour l'Amateur flatté de n'être
point abfolument étranger à la langue allégorique
des Arts , pour l'Artifte que le génie
de la poéfie écartera des routes battues de
l'hiftoire & de la fable , & pour le Poëte
même qui connoît tout le prix du langage
figuré. Lorfque les attributs ou les fymboles
hieroglyphiques ont manqué à l'Auteur , il
a cherché à caractérifer fon fujet par les circonftances
qui pouvoient y être le plus relatives,
C'eſt ainfi que dans la vue de nous
peindre la méditation , qu'il définit une prière
à la Divinité , pour obtenir de nouvelles
lumières : il nous repréſente la figure fymbolique
de la méditation affife & dans le plus
grand recueillement . Elle a la tête appuyée
fur une de fes mains ; fes yeux font fixés fur
l'objet de fes réflexions , & elle eft éclairée
par deux bougies , dont l'une fond & s'éteint
fans qu'elle s'en apperçoive. Une profonde
méditation nous dérobe en quelque forte à
tous les objets qui nous environnent.
L'image allégorique que l'Auteur nous
donne de la critique eft une leçon pour
ceux qui rempliffent cette efpèce d'office
littéraire, Comme la critique demande de
l'étude & des connoiffances , elle eft ici repréfentée
par une femme âgée , d'un maintien
auftère ; elle tient d'une main un faifceau
de traits mêlés de quelques lauriers , &
de l'autre un flambeau qu'elle allume à celui
du Dieu du Goût. On voit à fes pieds différens
livres , dont plufieurs feuillets font dé
DE FRANCE. -75
tachés. La critique , pour ne point révolter ,
doit joindre à fa cenfure quelques louanges :
c'eft ce que défignent les lauriers mêlangés
avec les traits . Il faut de plus qu'elle foit éclairée
par le Goût ; autrement fes obfervations
dégénèrent en pures cavillations ; c'eft pour
cette raifon qu'on la repréſente allumant fon
flambeau à celui du Dieu du Goût. Ce flambeau
allumé peut aufli marquer la lumière
qu'elle porte dans les ouvrages foumis à fon
examen.
Ce Dictionnaire eft précédé d'un Difcours
fur la nature & l'ufage de l'allégorie . Les
nouvelles réflexions que l'Auteur a répandues
dans ce Difcours Préliminaire & dans
plufieurs autres articles de ce Dictionnaire ,
ne peuvent avoir été dictées que par un
homme de goût , un Amateur zélé pour le
progrès des Arts . On verra avec intérêt dans
cette nouvelle Édition les articles allégorie ,
coftume , paffions , beauté, héroïfme, Mufcs ,
Dieux & Déeffes , Vénus , Anadgomène
Apollon , Mufagette , &c. L'Auteur s'eft fouvent
aidé des obfervations de M. Winkelmann
, célèbre Antiquaire , qui quelquefois
fe laiffe aller à une forte d'enthouſiaſme bien
pardonnable fans doute , lorfqu'on parle des
chef- d'oeuvres du cifeau grec..
Di
76 MERCURE
2400
LETTRE d'un Voyageur à Paris àfon Ami
Sir Charles Lovers', demeurant à Londres
fur les nouvelles Eftampes de M. Greuze
intitulées : la. Dame Bienfaifante , la
"Malédiction Paternelle , & fur quelques
autres Eftampes gravées d'après le même
Artifte , publiées par M. N *** . Brochure
in-8 ° . de 69 pages . Prix , 1 liv. 4 fols.
A Londres , & fe trouve à Paris , chez
Hardouin , Libraire , rue des Prêtres Saint-
Germain - l'Auxerrois , vis- à- vis l'Églife ,
& fous la voûte du Louvre qui conduit
aux tableaux.
La Gravure a eu rarement l'honneur d'être
l'objet d'une critique. Les Artiftes & lev
Amateurs doivent donc favoir grẻ à M. ***
d'avoir publié ces Lettres critiques d'un
Voyageur Amateur, On y verra plufieurs obfervations
fur les compofitions de M. Greuze.
L'Auteur de ces Lettres avoue avec plaifir
que les différentes Scènes que cet Artiſte a
fait graver d'après fes tableaux , rendent à
nous faire connoître la vertu & à nous la
rendre plus aimable. Ces Scènes font ordinairement
neuves , & le fujet en eft choifi
en homme d'efprit. Si l'exécution laiffe beaucoup
à - delirer , c'eft que l'art eft difficile .
DE FRANCE. **

, M. *** dans plufieurs
endroits de ces
Lettres , difcute cet Art , & notis n'y avons
apperçu que les remarques
quelquefois
un
peu fevères , d'un Amateur éclaire. M. ***
accorde volontiers
à M. Greuze le titre de
Peintre du fentiment . Dans ces mêmes Lettres
, il nous fait connoître
le talent du célèbre
Hogart , Artifte Anglois, que l'on pourroit
appeler le Peintre du ridicule. De tous
les Graveurs François , celui que notre Amateur
cite avec le plus de fatisfaction
, elt le
célèbre Gerard Audran , qui ne gravoit pas
en Copifte froid & fervile , mais en Artifte
confommé
dans la pratique du deffin. , La
première fois que les Eftampes des batailles
d'Alexandre
parvinrent
en Italie , un Amateur
diftingué
qui les avoit admirées
en
filence , jugeant que ces tableaux devoient
être encore bien fupérieurs
aux Gravures ,
s'écria avec amertume : notre Raphaël n'eft
plus le premier Peintre, mais lorfque , dans
un voyage à Paris, il vir ces mêmes tableaux ;
il dit : Raphaël eft encore le premier Peintre.
4
༣ ་ སྣུས
Düj
qzes
78 MERCURE
ÉLOGE de Monfeigneur le Dauphin , père de
Louis XVI, par M. Filaflier , des Académies
Royales d'Arras , de Lyon , &c.
in-8 °. Prix , 1 liv. 4 fols. A Paris , chez
Méquignon , Libraire , rue des Cordeliers.
En 1777 , un nouveau Tribunal Académique
s'eft élevé pour ranimer l'éloquencé
& le vrai talent par-tout où il exifte : ce
font les expreffions de MM . les Reftaura
teurs ; mais il paroît que cette Académie
naiffante fait déjà des mécontens. M. Filaffier
fe plaint de ce qu'elle n'a pas décerné le
prix du concours au mois de Juillet , comme
elle l'avoit promis ; il fe plaint de ce qu'on
n'a pas même publié les motifs d'une conduite
auffi irrégulière , il en conclut que ce
Sanhedrin littéraire a voulu par fon filence ,
laiffer aux concurrens la liberté de choisir le
Public pour juge ; & c'eft ce qui le détermine
à publierfon Eloge, fans néanmoins prétendre
par-là récufer un Tribunal où la fcience & la
religionfemblentjuger avec le bon goût.
En ce moment un fecond Éloge nous arrive
; mais loin de fe plaindre , l'Auteur anonyme
déclare que le même zèle qui lui fait
defirer très -fincèrement que d'autres le furpaf
fent dans la carrière où il eft entré , lui fait
efpérer qu'on excufera fa témérité d'ofer planterfon
lierre près des lauriers immortels qui
DE FRANCE. 79
couvrent la tombe de Monfeigneur le Dauphin.
Cet Éloge fe trouve chez Moutard , Imprimeur-
Libraire , rue des Mathurins , grand
hôtel de Cluny,
PORTRA
GRAVURES.
ORTRAIT de Mlle FANTER , de la Comédie
Françoise , deffiné par Moreau le jeune , & grave
par Saugrain , l'un de fes Élèves. Prix , 1 liv. 4 fols.
A Paris , chez M. Moreau , Cour de la Trésorerie
au Palais.
GÉOGRAPHIE.
GRANDE
ANDE & belle Carte de l'Amérique Septentrionale
& Méridionale , en quatre Feuilles , par le
fieur Robert de Vaugondy , Géographe Ordinaire
du Roi , & c. A Paris, chez Fortin , Ingénieur- Mécanicien
du Roi pour les Globes & Sphères , rue
de la Harpe , près la rue du Foin ,
Prix 4 liv.
C'eft à la même Adreffe que fe trouve l'Atlas
Britannique en feize feuilles , Prix relié en carton ,
18 liv,
Div
So MERCURE
"
cat ;
SPECTACLE S.sbt
1
DANS tous les temps l'emploi d'un Obfervateur
Dramatique fut épineux & delimais
s'il eft un moment où les dihcultés
de cet emploi deviennent prefque infurmontables
, c'eft fans doute quand , par
des circonfiances malheureufes , par des querelles
fatales au progrès de l'Art , les Comédiens
& les Amateurs du Theatre font
divifes entre eux. Alors chacun des deux
partis veut avoir un droit exclufifaux éloges ,
& dévoue à la critique celui qui lui eft contraire
. C'eft en vain que l'Obfervateur veut
tenir la balance égale ; en vain cherche- t'il à
rendre à chacun la justice qui lui eft dûe ;
des deux côtés on l'accufe de partialité , de
foibleffe ; on donne à fes remarques une interprétation
tout-à -fait oppofée à celle qui
Jeur eft propre , on va même juſqu'à vouloir
expliquer fon filence. Que faire dans
une telle conjoncture ? Sarmer de courage
, de vérité , de décence ; méprifer lès
efforts des cabales , fermer l'oreille aux injures
des fots , écrire pour les gens fages ,
pour les honnêtes-gens qui ne font d'aucun
parti , & attendre avec patience l'inftant où
la raifon avant ouvert les yeux de ceux qui
fe font laifles tromper par de fauffes appa
VI
DE FRANCE. --
rences , on pourra rendre à l'Art une partie
de font éclat , & à ceux qui te profeffent , la
tranquillité dont ils ont befoin.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
LE Vendredi 3 Septembre , on a remis
Myrtil & Lycoris , 'Paftorale , & l'Acte de
Théodore , tiré de l'Unich de l'Amour & des
Arts:
count cob
Dans le premier divertiffement de Myrtil ,
on a vu pour la première fois à ce Théâtre
Mlle Gervaife , jeime Danferfe , qui a débuté
avec fuccès à la Comedie Françoife il y a
quelque- temps . On lui a trouvé de l'à- plomb,
de la précifion , des grâces & de la vigueur.
Tout le monde s'accorde pour dire qu'elle a
les plus heureufes difpofitions ; & on la regarde
déjà comme un fujet fait pour être
utile à l'Académie & agréable au Public.
L'Acte de Théodore a été reçu & applaudi
avec enthoufiafme ; c'eft en effet de toutes
les compofitions de M. Floquet , celle qui ,
à notre avis , lui fait le plus d'honneur .
Mlle Theodoré , que des circonstances
avoient éloignée de l'Opéra pendant quelques
mois , a reparu dans cet Acte ; le Public
lui a prouvé de la manière la plus évidente
le plaifir qu'il avoit à la revoir. Son abfence
ne lui a rien fait perdre de fon talent , qui
paroît au contraire avoir pris un nouvel
effor.
Dv
81
MERCURE
,,,
COMÉDIE FRANÇOIS E.
LE Dimanche 29 Août , Mde Julien a
débuté dans l'emploi des Jeunes Amoureuſes
par le rôle d'Angélique dans la Gouvernante,
& de Betti dans la Jeune Indienne.
Les moyens de cette Actrice font extrê
mement foibles ; mais une jolie figure , de
l'ufage du théâtre , une intelligence fort éten
due , lui ont procuré des fuccès proportionnés
à fon talent.
COMÉDIE ITALIENNE.
E Le Vendredi 27 Août , on a remis à ce
Théâtre l'École des Mères , Comédie de
Marivaux , en profe & en un Acte .
Il y a des chofes charmantes dans cette
Comédie ; mais ces fcènes de nuit qui amènent
le dénouement , nous parciffent être
d'un comique forcé & prefque invraiſemblable.
D'ailleurs , la conformité qu'on remarque
entre Arnolphe & Mde Argante ,
entre Angélique & Agnès , réduit à bien peu
de chofe les éloges que cet Ouvrage a valu
à fon Auteur.
Tous les Acteurs qui ont repréſenté dans
cette Pièce ont joué leurs rôles d'une manière
fatisfaifante. Il faut principalement citer
Mde Gonthier , M. Valleroy & Mlle Pitrot.
La dernière confirme tous les jours les efpérances
qu'elle a données. Elle a rempli le
perfonnage d'Angélique avec une ingénuité
DE FRANCE. 83
que la nobleffe , la décence , les charmes de
la figure rendoient encore plus aimable.
On auroit defiré voir Mde Dugazon dans
le rôle de Lifette...
Le Jeudi 2 Septembre , M. Favart fils a
débuté dans l'emploi des Grimes par le rôle
de Caffandre dans le Tableau Parlant , &
de Mathurin dans les Trois Fermiers.
Tout s'eft réuni pour rendre intéreffant
le début de ce jeune Acteur ; le fouvenir
d'une mère qui pendant plus de vingt ans
a fait les délices des amateurs du théâtre ,
les talens d'un père qui a enrichi le répertoire
de la Comédie Italienne d'une foule
d'ouvrages dans tous les genres , qu'on ne
revoit jamais fans un nouveau plaifir , enfin
les qualités du fils , homme d'efprit lui-même ,
& qui n'eft pas moins recommandable par
fes moeurs & par fon caractère . Quand à de
pareils titres on ajoute un germe de talent
déjà très - développé , & qui promet de fe
développer davantage , on peut compter fur
des fuccès. Celui de M. Favart a été auffi
brillant que mérité. Ses moyens font peu
étendus , mais fon adreffe & fon intelligence
le font beaucoup. Il joue avec fineffe , avec
âme ; il chante avec goût : en un mot , on
ne peut lui reprocher que quelques défauts
inféparables de l'inexpérience & de l'embarras
d'un début.
Ces articles font de M. de Charnois , qui
déformaisfera lefeul chargé dans ceJournal
de tout ce qui concerne les Théâtres. )
Ab Daviolig
34
MERCURĖT
2.0
ACADÉMIE S.
PARMI le grand nombre de chofes dont nous
avons eu à parler en rendant compte des Séances
Académiques de la Saint - Louis , nous n'avons pur
faire mention du Panégyrique prononcé par M.
l'Abbé d'Espagnac à l'Oratoire , devant l'Académic
des Sciences : ce l'anégyrique mérite un article à
part.
On fait que M. l'Abbé d'Efpagnac en prononça un
il y a deux ans , avec beaucoup de fuccès , devant
Académic Françoife: une feconde Partie toute neuve ,
& des changemens très- considérables & très - heur ux
dans la première , en ont fait un Ouvrage tout nouveau
; l'impreffion qu'il a produite a été beaucoup
plus vive encore. Plufieurs fois , pour applaudir le
jeune Orateur , on a oublié la fainteté du lien où ik
parloit. Plus de deux mille Panegyriques de ce Monarque
ont fait de ce beau moment de notre bifo're
le lieu comman- le plus ufé de l'éloquence. M. l'Abbé,
d'Espagnac l'a rajeuni par une étude beaucoup plus
approfondie de la légiflation de Saint - Louis. C'eft
moins la vie d'un grand Roi que le ſpectacle de la
création d'une Société entière , qu'il a développé dans
fon difcours.
Après avoir publié fes lois conftitutives qui
créent une Société, Saint Louis public fes lois civiles
& criminelles qui la confervent , & par-tout il réalife
dans un fiècle de barbarie ce qui ne nous parcît que
la chimère du mieux poffible dans un fiècle de lumières
: les lois civiles ont toute la majefté des lois de
l'ancienne Rome , ayec une clarté & une fimplicité
DE FRANCE. 89
què les lois romaines n'curent jamais ; fes lois pénales
paroiffent avoir fervi de modele à cette jurifprudence
criminelle des Anglois , que toute l'Europe admire.
aujourd'hui , fans qu'aucune nation ait le courage ,
ou plutôt le bon fens de l'introduire dans fes tribunaux.
Dans la feconde Partie de fon Difcours , M. l'Abbé
d'Efpagnac repréfente Saint Louis comme adminif
trateur , c'eſt-à- dire , comme confervateur de l'Ordre
établi par fes lois . Ici le jeune Crateur s'eft permis
une espèce de nouveauté dans l'éloquence ; on compare
communément un homme à un homme ; il a
fait le parallèle des trois Mona ques dont la mémoire
eft la plus chérie parmi les François , de Saint Louis ,
de Louis XII & de Henri IV. M. l'Abbé d'Efpagnac
a rajeuni encore l'article des Croifades '; les belles vues
politiques de M. Robertfon fur cet objet , ont déjà
éré ufées dans nos chaires ; le nouvel Orateur n'en a
fait aucun ufage & les a même combattues quelquefois
il a repréfenté Saint Louis , non comme un
Prince chrétien qui veut arracher les faints lieux aux
Infidèles ; mais comme un Roi de France qui veut
rendre la liberté à cinquante mille François enchaînés
dans la Paleſtine . Il a dit enfin que les Croisades de
Saint Louis avoient eu pour objet de réparer les
maux produits par toutes les autres : s'il y en a eu de
jaſtes , ce devoit être en effet celles de Saint Louis.
:
Parmi le nombre des traits qui ont frappé dans
ce Difcours , on a retenu ceux-ci : en parlant des lois
pénales de Saint Lenis & de la procédure qui fe faifoit
devant le peuple ; ce n'e point cette Juftice cruelle
qui cherche le fecret & l'ombre , & fe cache pour punir
le crime comme le coupable pour le commettre. En
parlant de la fimplicité de la légiflation de Saint Louis :
mais cettefimplicité n'étoit pus celle demandoit
Louis XI , qui vouloit que l'Etat n'cút qu'une feule
boi , comme lefacceffeur de Tibère demandoit quel Etas
que
86 MERCURE
n'eût qu'une feale tête. Helas ! s'écrie l'Orateur dans
un endroit , à voir ceux que les Souverains prépoſent
fouvent à l'exercice de leur autorité, on diroit qu'ils
ont à punir leur peuple ; à voir ceux que choiftt Saint
Louis , on diroit qu'il a toujours à le récompenfer. -
Dans un autre endroit : O Rois , ayez donc toujours
Failfur les Agens de votre pouvoir , & que votre vigilance
les fuive de fi près , qu'elle les avertiffe prefqu'auffi
-tôt que leur confcience !
SCIENCES ET ARTS.
EXTRAIT d'une Lettre & d'un Mémoire
adreffés à M. Macquer , de l'Académie des
Sciences , par M. de Vaucocour , Ecuyer,
Seigneur du Cluzeau , près Bergerac en
Périgord , fur les moyens d'améliorer les
Vins par l'addition du Sucre dans leur
Moût; par M. Macquer.
QUEULELQQUUEE--TTEEMPs après la lecture que j'avois
faite dans une Affemblée publique de l'Académie des
Sciences , d'un petit mémoire contenant des idées &
quelques expériences fur l'avantage qu'on pouvoit
retirer de l'addition du fucre dans le moût des raifins
trop peu mûrs pour en faire de bon vin , je reçus de
M. de Vaucocour , que je n'avois pas l'honneur de
connoître , une lettre dans laquelle il me difoit des
chofes fort obligeantes ; 19. fur ce que j'avois bien
prévu que le moyen que je propofois , quoique
ignoré affez généralement dans les vignobles , étoit
cependant connu dans quelques endroits ; 2 ° . fur ce
que ce moyen avoir tout le fuccès que j'avois anDE
FRANCE. 87
noncé ; & pour le prouver , il m'apprenoit que cette
pratique étoit ufitée déjà depuis long- temps dans la
Province & avec un très -grand avantage. La lettre
de M. de Vaucocour m'ayant paru celle d'un Citoyen
aufli zélé qu'honnête , & ennemi du myftère quand
il s'agit du bien public , je le priai , dans la réponſe
que j'eus l'honneur de lui faire , de m'envoyer un
Mémoire dans lequel il inféreroit l'hiftorique de l'invention
& les détails des procédés ufités dans fa Province.
Ce Mémoire , que M. de Vaucocour ne m'a point
fait attendre , renferme tout ce que l'on peut defirer
fur l'un & l'autre objet ; ma première idée étoit de
le publier en entier , conformément à la permiflion
que m'en donnoit l'Auteur dans la lettre dont fon
Mémoire étoit accompagné ; & mon intention eft
bien certainement de ne rien laiffer ignorer au Public
de ce qu'il contient d'intéreffant ; mais confidérant
qu'il eft d'une étendue affez confidérable , & qu'il
contient des détails qui , à la vérité , font tous effentiels
fur la manière de faire le vin , mais dont plufieurs
n'ont pas un rapport direct avec l'amélioration
des vins par l'addition du fucre , j'ai cru devoir me
borner pour le préfent à ce qui concerne ce dernier
objet.
Suivant le Mémoire de M. de Vaucocour , au commencement
de ce fiécle les vins d'une petite contrée
d'environ fix lieues de long fur quatre de large , acquirent
affez de réputation pour que les Hollandois
vinſſent eux-mêmes en acheter. Cette petite contrée
eft traversée du Levant au Couchant par la Dordogne
, & divifée par cette rivière en deux parties ,
T'une en Périgord , l'autre en Agénois ; les villes
chef-lieu font Bergerac & Sainte-Foy.
En peu de temps le prix des vins de quelques habitans
de ce pays monta très-haut par leur induftrie ;
M. de Vaucocour dit même qu'il devint triple &
$$ MERCURE
quadruple de celui de leurs voifins : ceux-ci , trèsétonnés
de cette augmentation , en effet fort fur.
prenante , cultivant des vignes fituées auffi favorablement,
& redoublant d'attention dans la façon de
leurs vins , ne puremt jamais parvenir à en faire
d'auffi bons , & dont on voulut à beaucoup près
donner le même prix.
Cela fit foupçonner que les propriétaires de vi
gnes ou les vignerons dont les vins avoient pris ané
fi grande fupériorité , les amélioroient par quelqué
moyen particulier & fecret. Leurs voffins furent pl1-
fieurs années à les épier , & l'on découvrit entin
qu'il entroit pendant la nuit dans leurs chais * , de
groffes tonnes de fucre venant de Bordeaux.
M. de Vautocour obferve dans fon Mémoire que
ceux qui firent cette découverte , quoique bien convaincus
que c'étoit le fucre qui étoit la bafe du fecret
, fe trouvèrent très -embarraflés fur la manière de
l'employer , parce que dans les deux feules maifons
o l'on en faifoit ufage , on prenoit toutes les pré-
Cautions poffibles pour n'être pas découvert ; qué
les Maîtres feuls , aidés d'in Tonnelier de confiance ,
travailloient à l'opération pendant la nuit , toutes les
portes étant exactement fermées ; mais qu'enfin on
parvint à connoître le procédé , par l'infidélité d'un
Tonnelier qui avoit été chaffe de la maison où il
travailor , & qui fe laffa gagner par de l'argent 3
mais que malgré cela le fecrer fut plus de trente ans
à fe répandre , & n'étoit connu complettement à
cette époque que dans cinq ou fix maifons . Plufieurs
autres Tachant feulement en général que c'étoit par
l'addion du fuere qu'on parvenoit à augmenter con
fidérablement la bonté du vin , l'employoient chacun
"IIG D
* C'eft le nom qu'on donne dans le
où l'on fait le vin,
33 D
RAYS
aux endroits
DE FRANCE. &n
à fon idée & de la manière qui lui paroiffoit la plus
zavantageufe .
و
!
To Suivent le Mémeire dont je ne fais ici qu'un très-
(court cxtrait, ehviton en 1730 , un Gentilhomme
de cette Province , nommé M. d'Albat de la Gironniere
, fervant dans les Grands Gendarmes , homme
infruit , intelligent & entreprenant , ne fit que flerer
le fecret de fa patrie; & à l'aide de quelques éclaircillemens
que lui donna un Commiffionnaire de Roterdam
, qui avoit été en relation avec les premiers
inventeurs * , parvint en peu de temps à quadrupler
le prix de fon vin ; & comme fes compatriotes virent
qu'on ne faifoit aucun rebut dans les vendanges de
ce Gendarme , il fut généralement connu qu'on pouvoit
améliorer toute efpèce de vin par le moyen de
la caffonade ou du fucre ; tout le monde prit confiance
en ce moyen , & on ne chercha plus qu'à
T'employer de la manière la plus avantageuſe ; mais
il reftoit toujours de l'obfcurité & des incertitudes fur
ce dernier objet. Enfin , ajoute l'Auteur , il me prit
fantaisie à moi , M. de Vaucocour , qui ai l'honneur
de vous adreffer ce Mémoire , de développer tout ce
myflère , & de tirer du chaos la vraie façon d'adoucir
les vins. Je m'adreffai à ce premier Commiffionnaire ,
M. Duprat , qui me donna des notes & des indices
pour réuffir
Il résulte des inftructions données par M. Duprat
à M. de Vaucócour , & de ce que ce dernier a été
depuis dans l'ufage de pratiquer fort en grand , &
dont il rend compté dans fon Mémoire , que le bon
effet du ficre ou des matières faccarines pour l'amélioration
des vins de raifins verds ou verjutés , comme
il les, nomme , étant bien conftaté , il n'y a réelle-

* Ce commifionnaire fe nomme M. Duprat ; il eft
natif de Clairac en Agénois ; il exifte encare , & ' eft
âgé de 99 aus.
༡༠ MERCURE
ment aucun myſtère , aucun fecret dans fon emplois
que c'eft pour avoir cru mal-à- propos que cette opé
ration étoit affujétie à des dofes fixes & à des manipulations
particulières , que les habitans du Périgord
& de l'Agénois ont flotte très -long-temps dans l'in
certitude fur la manière de proceder; que la dofe
du fucre eft néceſſairement indéterminée & indéterminable
par la nature même de la chofe , puifqu'elle
eft entièrement relative à une chofe indéterminée
& très- variable , c'eſt-à - dire au degré de maturité
des raifins ; qu'il n'y a d'autre règle à fuivre
pour la quantité de fucre , qu'un tâtonnement , d'après
lequel on s'affure qu'on parvient à donner au moût
trop verd , trop peu fucré, la même faveur fucrée , la
même confiftance un peu poiffeufe, que s'il provenoit
des raifins de même efpèce parvenus à une pleine
& parfaite maturité ; que la manière de mêler le
fucre eft abfolument indifférente , pourvu qu'on le
faffe diffoudre dans le moût ou vin doux , avant
qu'il ait commencé à fermenter *.
* Pour fatisfaire un nombre de perfonnes beaucoup
plus confidérable qu'on ne le croiroit , qui ne peuvent
ſuppléer à rien , & qui croient qu'on ne leur apprend
rien , même dans un objet comme celui - ci , à moins
qu'on ne leur fixe des dofes en livres , onces & gros , j'avois
penfé à déterminer ces dofes par un pèfe-liqueur , qui
auroit fait connoître la pefanteur spécifique d'un moût
excellent de raifins parfaitement mûrs , & par le moyen
duquel on auroit pu , en ajoutant du fucre , ramener
les moûts inférieurs à cette même pefanteur ſpécifique,
Ce moyen feroit affez bon en effet , fi la pefanteur fpécifique
des moûts dépendoit uniquement de la quantité
de matière fucrée qu'ils contiennent ; mais il est trèscertain
qu'il n'en eft pas ainfi . & que la pefanteur
fpécifique des différens moûts dépend tout autant , &
DE FRANCE. 91
Comme M. de Vaucocour , quoique très-convaincu
de toutes ces vérités d'après la propre expérience, a cu
l'attention de détailler dans fon Mémoire ce qui fe pratique
dans fa Province , & ce qu'il a pratiqué lui-même
le plus communément pour les dofes de fucre dans les
années moyennes , & qu'il en résulte un à-peu-près
pour ces dofes , ce qui peut toujours fervir de guide
jufqu'à un certain point , je terminerai cet extrait de
fon Mémoire en expofant ce qu'il contient de plus
effentiel à ce fujet.
. م ت
Suivant M. de Vaucocour , la meilleure manière
d'améliorer le vin par le moyen du fucre, eft celle
du Gendarme dont il a été parlé. Elle confifte à fe
fervir toujours du plus beau & du meilleur fucre , &
à en faire un Syrop avec de l'eau ou avec du vins
mais M. de Vaucocour donne la préférence à l'eau.
On met dans une chaudière 30 liv. d'eau par quintal
de facre ; on le fait bouillir à petit feu jufqu'à la
confiftance qu'on appelle à la plume , ayant foin
d'écumer pendant la cuiffon. On peut ajouter à ce
Syrop un bouquet de fleurs de pêcher , ou autre pour
donner un peu de parfum agréable au vin , parce
que le fucre n'en donne aucun .
C'eft fous cette forme de Syrop qu'on mêlange le
fucre avec le moût qui en a befoin . Les dofes les
plus ordinaires font depuis 6 jufqu'à 12 livres de ce
Syrop de fucre par barrique. La barrique de Bert
gerac, qui eft le quart du tonneau , contient environ
-
peut-être encore plus , de la quantité de matières tarta
reufes & falines , étrangères au vin , que de leur principe
faccarin que par conféquént le pèfe liqueur feroit
inutile , infidèle & même capable d'induire dans des
erreurs très- préjudiciables ; & qu'enfin le goût , tout incertain
qu'il puiffe être , eft un guide encore plus für &
de beaucoup préférable.
92 MERCURE,
180 pintes ou 260 livres. On peut aisément calculer
d'apres cela la quantité de fucre pour les années
moyennes , elle eft depuis jufqu'à du moût';
bien entenda que cette quantité doit augmenter a
proportion que les climats & les années fort moins
favorables , & qu'on doit le régler toujours par là
faveur , comme le répète fouvent , & avec railon ,
l'Auteur du Mémoire.
Tout ce qui a été dit jufqu'à préfent concerne les
vins blancs ; M. de Vaucocour ajoute qu'ils fe per
fectionnent davantage dans les futailles que dans la
cuve , parce que dans cette dernière la raffe & le
marc des raifins diminuent l'adouciffement du vin .
A l'égard des vins rouges , ils exigent une manipulation
de plus ; mais en récompenfe il leur faut
communément moins de fucre. Le moyen de leur
-donner une belle couleur eft de prendre des raiſins
noirs ; la meilleure' efpèce eft celui qui a la queue
rouge , qu'on nomme en quelques pays pied de
perdrix , & en d'autres côte rouge . On en égrappe la
quantité dont on prévoit avoir befoin , on le fait
crever & cuire dans une chaudière , on le laiffe repofer
quand la peau a fourni toute fa teinture , on
exprime le jus à la preffe, & on le paffe à plufieurs reprifes
pour en féparer les parties groffières & inutiles.
On met à part ce vin cuit , épais & chargé de couleur
pour s'en fervir au befoin. Lorfqu'il eft queftion
de l'employer , conjointement avec le fucre pour
colorer & bonifier les vins rouges , il faut encore
avoir recours au tâtonnement ; M. de Vaucocour le
recommande expreffément , & dit qu'il faut aller
encore bien plus doucement pour le vin rouge que
pour le blanc. On peut commencer par un demi-pot ,'
ou deux livres de Syrop de fucre par barrique avec
8 , 10 ou 12 pots de Syrop de raifm cuit ; on verra
quinze jours après l'effet qu'aura produit ce mélange
fur une barrique de vin , foit pour la couleur , foit
DE FRANCE, 9.3
pour
le goût , ayant foin de le remuer & mêler de
temps en temps. On peut ajouter à ce Syrop de railin
un bouquet de framboifes * . M. de Vaucocour dit l'avoir
éprouvé avec fuccès, & avoir donnépar ce moyen
à fes vins rouges le bouquet des vins de Margot , &
autres vins fins de Bordeaux.
Telles font les obfervations importantes fur l'amé
lioration des vins par le moyen du fucre , dont le
public aura la principale obligation à M. de Vau
cocour. Elles prouvent , comme je l'avois bien foupçonné
, que certe, invention n'eft rien moins que
nouvelle ; mais cette pratique , & les avantages tres
confidérables qu'on en retire étoient renfermés dans
quelques petits cantons ou l'on en tiroit le plus grand
parti fans en faite de bruit ; ces objets n'étoient
point fuffifamment connus du Public , & ne l'étoient
même preſque pas , cu égard à leur importance. Le
feul mérite que j'aye pu avoir en publiant les idées
que la théorie & l'expérience m'avoient fait naître à
ce fujet , feréduit donc à avoir excité l'attention des
propriétaires de vignes & des vignerons fur une
matière qui les intéreffe très - effentiellement ; a avoir
échauffé , le zèle d'un eftimable Citoyen que cela a
engagé à facrifier généreusement fon intérêt parti
culier à l'intérêt général de la nation , & je n'em
bitionne affurément rien de plus,
: Après des faits, auffi décisifs que ceux qui font expofés
dans le Mémoire de M. de Vaucocour , je ne
crois pas qu'il puiffe refter le moindre doute à per
fonne fur l'avantage qu'il y a à bonifier nos vins par
l'addition du fucre ; on en fera encore plus convaincu
* Comme la faifon des vendanges n'eft pas celle des
framboifes , il est à préfumer que c'eſt le Syrop ou Rob dẹ
ce fruit qu'on doit employer quand on veut donner cette
forte de parfum ou de bouquet au vín.
1.
24
MERCURE
fi l'on confidère que par cette addition on ne leur
mêle point une fubftance étrangère ; qu'on ne fait
que leur rendre une de leurs parties effentielles &
conftituantes que la Nature ne leur refufe que trop
fouvent dans notre climat , mais qu'elleproduit en
abondance dans nos Colonies.
Je finis en faifant obferver qu'il n'eft point néceffaire,
comme le dit auffi M. deVaucocour, de convertir
le fucre en fyrop pour le mêler dans le moût ; que ,
quoiqu'il préfère le fucre rafiné à la catfonade ou au
fucre brut , j'ai peine à croire que cette préférence
foit bien effentielle , à moins que ce ne foit pour des
vins fins d'un très-haut prix ; qu'enfin fi l'opération
dont il s'agit a l'inconvénient qu'on ne puiffe fixer
les dofes avec une grande préciſion , elle a d'un autre
côté l'avantage qu'il n'y a aucun dommage fenfible
à craindre en péchant , foit par défaut foit par excès ;
car fi l'on a mis trop peu de fucre , eu égard à l'acidité
du moût , tout le mal qui en réfultera ſera
le vin , quoique toujours beaucoup meilleur que fi
P'on n'y avoit point du tout ajouté de fucre , n'aura
pas le degré de bonté qu'il auroit eu avec une dofe
mieux proportionnée à la nature de fon moût ; &
que fi au contraire l'on a mis plus de fucre que ne
Fexigeoit la maturité des raifins , pour un vin généreux
& fec , celui qui en réfultera , au lieu d'être fec ,
aura de la liqueur en proportion de la quantité de
fucre excédente ; ce qui , le vin étant d'ailleurs excellent
, n'eſt aſſurément pas un grand inconvénient.
que
Mais la meilleure preuve qu'on puiffe donner de la
facilité , du fuccès & du peu d'inconvénient de l'amélioration
des vins par le fucre , c'eſt le nombre de
perfonnes qui la mettent en pratique ; M. de Vaucocour
me mande qu'il y a actuellement dans fa
Province plus de fix mille particuliers qui l'ont
adoptée , & que lui - même a benifié dans certaines
années par cette méthode , plus de cinquante tonDE
FRANCE. 25.
neaux de vin. Le tonneau eft , comme je l'ai dit ,
de quatre barriques , chacune de 180 pintes. Que
penfer après cela d'un certain inconnu qui avoit l'air
de s'y connoître , lequel a été cité dans un Journal ,
& qu'on a dit avoir rejeté l'expédient dont il s'agit
comme impratiquable en grand ? Sinon qu'il y a fur
cet objet, comme fur bien d'autres , des gens qui
ont l'air de s'y connoître , & qui pourtant ne s'y connoiffent
guère.
MUSIQUE.
OUVERTURE de l'Amore Soldato , fuivie d'une
Ariette de ce même Opéra , accommodées pour le
clavecin ou le forté - piano , par M. M *** Prix ,
3 liv. A Paris , chez M. de Bar , de l'Académie
Royale de Mufique , au coin de la rue des Moineaux
& de la rue S. Roch , maiſon du Pâtiffier , & aux
Adreſſes ordinaires de Mufique .
Troisième Recueil de petits Airs choifis & variés
pour la Harpe , le Clavecin ou forté-piano , par M.
Charpentier , Organiſte de S. Paul . OEuvre XI .
Prix , 6 liv. 12 fols . A Paris , chez l'Auteur , paffage
S. Pierre , rue S. Antoine , & aux Adreffes ordinaires
de Mufique,
ANNONCES LITTÉRAIRES.
AMUSEMENS Littéraires , ou Mélanges de Pièces
Fugitives en vers & en profe , par M. François-
Marie Bourguignon de Saintes . A Paris , chez les
Libraires qui vendent des Nouveautés,
Le Vieillard Abyin , rencontré par Amlac , vol
in- 12 . A Paris , chez les mêmes .
96
T
MERCURE
Mémoires de l'Académie Royale de Prufe , concernant
l'Hiftoire Naturelle , la Botanique , la Phyfique
expérimentale & la Chimie , la Médecine &
L'Anatomie , par M. Paul , &c. 10 vol . in-12. avec
77 figures. A Paris, chez Lamy & Saugrain, Libraires,
Quai des Auguftins . Cet ouvrage , qui s'eft toujours
vendu 30 liv. , eft propofé à 15 jufqu'au mois de ༣༠
Novembre. Les mêmes Libraires offrent adh à
6 liv . , au lieu de 12 , le Traité Physique & Hiftorique
de Aurore Boréale , par M. de Mairan , leconde
Édition , augmentée de plufieurs éclairciffemens
, avec figures . Vol . in- 4°. de l'Imprimerie Royale .
Ce Volume fert de fuite aux Mémoires de l'Académic
des Sciences dé Paris , pour l'année 1731 .
L'Apologie du Commerce , par un jeune Négociant ,
in - 8 ° . A Paris , chez Nyon le jeune , quai des
Quatre-Nations.
TA BL E.
VERS à Mde la Ducheffe Estampes de M. Greuze, 76
de la Vallière, 49 Eloge de Mgr le Dauphin ,
Efprit de Parti , Conte , 50 père de Louis XVI,
Romance, 54 Gravures 2
Enigme & Logogryphe , 57 Spectacles ,
78
79
Contes Orientaux , ou les Ré- Académie Royale de Mufiq. 8 1
cits du fage Caleb , Voya- Comédie Françoife ,
8 Comédie Italienne ,
Académies ,
geur Perfan ,
Détail des fuccès de l'établif-
82
ibid.
84
fement que la Ville de Paris Extrait d'une Lettre & d'un
afait enfaveur des perfonnes Memoirefur les moyens d'a-
70 méliorer les Vins , noyées ,
Dictionnaire Icoonologique, 73 Mufique,
Lettre d'un Voyageur à Paris Annonces Littéraires ,
àfon Ami,furlesnouvelles
J'AI
APPROBATIO N.
86
95
ibid.
Alu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 11 Septemb. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris ,
ce 16 Septembre 1779. DE SANCY.
MERCURE
DE FRANCE.
Samedi 18 SEPTEMBRE 1779.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
AUNE JOLIE MORALISTE.
TA morale eft pleine de charmes ;
Elle pénètre au fond des coeurs ;
Ta raifon lui prête des armes ,
Ta main la couronne de fleurs .
Mais las ! une amoureuſe ivreffe
Dans tes yeux fe peint à ſon tour ;
fc
J'en crois tes yeux & leur tendreffe ;
Leur doux regard eft chaque jour
Un démenti pour la fageffe.
Sam . 18 Sept. 1779.
E
98
MERCURET
COUP - D'OEIL D'UN OBSERVATEUR.
EH quoi ! pour repouffer les traits
D'un impudent Zoïle , à la dent famélique
Pourquoi vouloir te mettre en frais
D'un écrit apologétique ?
J'ai toujours obfervé qu'un bâton bien noueux
་་་
Devient une arme affez cauftique ,
Quand il cft appliqué par un bras vigoureux
Sur les épaules d'un critique.
Pour peu qu'il foit diftrait , rêveur & foucieux
C'eft un argument fans réplique
Qui le rend attentif, & qu'il fent beaucoup mieux.
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'Enigme eft le Souffleur de la
Comédie ; celui du Logogryphe eft Midi ,
où fe trouvent mi , dü,
ÉNIGM E.:
ARBITRE fouvent jufte & toujours conſulté ,
Je foumets les mortels à mon obéiſſance ;
Au milieu de la Cour je dis la vérité ,
Et le Roi, ſous fon dais , reconnoît ma puiſſance,
DE FRANCE. 99
Grâce à mon double fceptre échappé de leurs mains,
Je fais agit , veiller & dormir les humains.
Ton amant, tendre Églé , dans fon impatience,
Accufant ma pareffe, & l'oeil fixé fur moi ,
Attend le figne heureux qui l'enverra vers toi.
Signe , ai - je dit: oui c'eſt mon ſtyle ,
Même en ne parlant point ; par-là j'en dis affez.
Et je fais voir , tranchant de la Sybille ,
Sur deux cercles noircis mes oracles tracés :
Agiffant au -dedans , au dehors immobile ,
Je cache à l'ail des refforts très-difpos ;
Nuit & jour à la chaîne , & jamais en repos ,
Tantôt je fuis trop lente & tantôt trop agile.
LOGOGRYPHE.
Six pieds forment mon nom : je m'établis ſouvent ,
Abri fréle & légèr , fur plus d'un chef branlant.
Ôn me voit à la Cour , à la Ville , en Province ,
Sur-tout j'aune à briller fur la tête d'un Prince.
De nombreux bataillens fuivent mon étendard .
Et leur teint eft vermeil fans le fecours du fard
Autrefois à Paris , du temps de la Régence ,
J'égayois le Public , & fervois la licence.
Enfin fitute plais à me décompofer,
J'ai de quoi t'enrichir , j'ai de quoi t'amuſer.
Réduite à la moitié , par moi l'on fait fortune
Sans mandier des Grands la faveur importune ;.
Eij
100
MERCURE
En fupprimant un pied , au bord d'un clair ruiffeau ,
Eglé , la jeune Églé , par moi prend un moineau.
Du Roi des animaux j'enchaîne ainfi la rage,
Et malgré les efforts , il connoît l'esclavage.
Tantôt j'offre le nom d'un Peintre fort gaillard
Tantôt contre les vents j'abrite le vieillard,
Si quelque chofe encor, ami Lecteur , t'arrête ,
Je ſuis dans un combat l'aſyle du poltroň , (varo
Et fouvent au vaincu j'ai fervi de prifon....
Mais c'eft trop , pour le coup , t'embarraſſer la tête,
(Par Madame ***. ).
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
de
AUXMANESDE VOLTAIRE , Dithyrambe
qui a remporté le Prix , au jugement
l'Académie Françoife , en 1779. A Paris ,
chez Demonville , Imprimeur-Libraire de
l'Académie Françoife , rue S. Séverin , aux
Armes de Dombes,
QUAND UAND j'accorde une grâce , difoit
Louis XIV , je fais un ingrat & vingt mécontens.
L'Académie Françoife , en donnant fes
Prix , fait peut- être auffi quelques ingrats
mais à coup sûr beaucoup de mécontens.
Les concurrens malheureux fe vengent de ce
peris revers fur le rival préféré & fur les
DE FRANCE. for
-
12
juges. Cette portion du Public , qui aime à
fronder tout ce qui a l'apparence d'autorité ,
& à caffer les jugemens auxquels elle n'a
point été appelée , fe joint aux mécontens.
Le Difcours couronné eft foumis à la critique
la plus rigoureufe , & l'Académie de
vient l'objet de la cenfure des beaux- efprits
de mauvaiſe humeur , & des plaifanteries
bonnes & mauvaiſes des oififs qui aiment
à s'amufer Heureufement le temps remet
tout à la place. Au bout de fix mois on ne
fe fouvient guères que des ouvrages couronnés
, & les autres reftent dans un profond
oubli. * QUA
Le concours de cette année a été marqué
par des circonftances particulières & extraordinaires.
L'Éloge de Voltaire , proposé pour
le Prix de Poéfie , ne pouvoit manquer
d'exciter plus vivement l'attention du Public
; & les ombres impénétrables dans lefquelles
s'eft enveloppé l'Auteur du Dithyrambe
, ont vivement piqué la curiofité. Le
Public , qui n'aime pas le mystère , s'eft livré
à toutes fortes de conjectures fur l'Écrivain
modefte qui fe cachoit ainfi , & s'eft arrêté ,
comme de raifon , fur celle qui prêtoit le
plus à la malignité. On a affecté de croire
que le Dithyrambe étoit d'un Écrivain qui ,
par fa place, n'avoit pas le droit de difputer
un Prix deftiné à exciter l'émulation & à
encourager les talens des jeunes Poëtes. Mais
outre qu'il eft injufte d'accufer un homme
d'avoir voulu , fans autre motif qu'une glo-
E iij
102 MERCURE
role puérile , violer une règle fage & refpectable
, compromettre fon Corps , &
attaquer le principe même d'une inftitution
utile aux Lettres; nous croyons que l'examen
attentif du Dithyrambe fuffira pour demontrer
que cet Ouvrage ne peut pas être d'une
main auffi exercée que celle à laquelle on fe
plait à l'imputer.
Cette confidération nous engagera à entrer
dans une analyfe détaillée & même févère
; mais fi la critique peut être utile , c'eft
lorfqu'elle s'exerce fur des Ouvrages qui fixent
Pattention du Public , parce qu'alors les principes
du goût & les règles de la faine criti
que qu'on rappelle , acquièrent plus d'éclat
& d'autorité.
On a eu raifon d'être étonné du titre de
Dithyrambe que porte cet Ouvrage. L'Auteur
, fans doute jeune encore , ignoroit que
chez les Anciens le Dithyrambe étoit carac
térifé par une marche impétueufe , affranchie.
de toute règle & de toute gene , par les élans
d'une imagination exaltée , par la diction la
plus audacieufe & la plus figurée. Ce caractère
ne peut convenir fans doute à une pièce
dont la marche eft fage , mais fimple & tran
quille , le ton noble , mais fans beaucoup
d'élévation ; la diction élégante , mais fans
aucune hardieffe ni dans les figures ni dans
les mouvemens. Le talent naturel du Poëte
femble le porter au ftyle tempéré, également
éloigné du fimple & du fublime ; mais rien,
en effet n'eft moins dithyrambique. Il paroît
DE FRANCE. 10%
avoir cru que le changement de rhythme
fuffifoit pour conftituer un Dithyrambe ; il
n'a pas fait attention que les Ép.tres de
Chaulieu feroient par - là autant de Dithyrambes.
21
Mais qu'importe le titre au mérite réel
d'un Ouvrage? Qu'on efface le mot de Dithyrambe
à la Pièce que nous analyſons , &
qu'on y fubftitue celui de Difcours en vers ,
& les Cenfeurs n'auront plus rien à dire,
La première idée de l'Auteur eft heureufe ,
& le moment où il fe place eft intérefiant.
Il repréfente Voltaire couronné par un
peuple fenfible , & mourant au moment
même de ce triomphe , le plus touchant &
le plus glorieux dont un Homme de Lettres
ait jamais joui depuis les beaux jours de la
Grèce. C'eft dommage que l'exécution de ce
début ne réponde pas à l'idée. Examinons
les premiers vers.
Quel est donc ce Vieillard , ce Mortel adoré ,
Qui traîne fur fes pas tour un Peuple enivré ?
Sur luitous les regards, tous les voeux fe confondent.
Formant un même cri , mille voix fe répondent.
Jour qui va couronner les deftins les plus beaux !
Jour fait pour payer ſeul un fiécle de travaux !
Otriomphe ! ... François , gardez-en la mémoire ;
C'eft Voltaire , courbé fous foixante ans de gloire
Il s'avance, à fon front les lauriers vont s'offrir ;
Tous , vous vous difputez le droit de l'en couvrir.
Eiv
104 MERCURE
7
Jouiffez , il jouit : fa vieilleffe attendrie
Renaît pour refpirer l'encens de la Patrie , &c.
Ce tableau auroit demandé un mouvement
plus animé & un ton plus fenfible.
On pourroit y relever bien des fautes.
1. Dans les vingt premiers vers , il n'y
en a que deux qui foient liés ; tous les autres
tombant un à un , font féparés par un fens
rabfolu , & pourroient fe tranfpofer à volonté
, fans aucun changement dans l'effet
total. Cette marche eft néceffairement froide ,
lente & dépourvue de cette harmonie périodique
qui , en enchaînant les idées , grouppe
les images & forme de grands tableaux.
2º. Examinez auffi combien la néceffité
de remplir la meſure & de trouver des rimes
, produit d'idées vagues & de mots
inutiles.
Que! eft donc ce Vieillard , ce Mortel adoré.
On fent que ce Mortel , loin de rien
ajouter à l'idée , affoiblit & rallentit le
vers.
Sur lui tous les regards , tous les voeux fe confondent.
Cette image eft froide & commune. Tous
les voeux font encore là pour la mefure,
D'ailleurs la même idée fe répète un peu
plus bas dans ce vers , moins heureux encore
,
14
De vos voeux réunis il reçoit les tributs . ». }
DE FRANCE. τός
Jour qui va couronner les deftins les plus beaux !
Jour fait pour payer feul un fiécle de travaux !
ཏྭཱ ། On voit encore que l'Auteur n'a fait ces
deux vers que pour trouver deux rimes. Un
feul vers eût exprimé plus heureuſement
route fon idée :
Jour qui va couronner un fiècle de travaux !
3. Tout ce morceau eft d'ailleurs plein
d'expreffions incorrectes.....
On dit bien enivré d'amour , de joie , d'admiration
; mais un peuple fimplement enivré
ne préfente qu'un peupleivre de vin,
Formant un même cri , mille voix fe répondent.
Si les mille voix fe répondent , elles ne
fe font pas entendre à- la-fois ; elles ne forment
donc pas un même cri .
Tous , yous vous difputez le droit de l'en couvrir
( de lauriers. )
Il est bien étrange qu'un Écrivain qui a
de l'oreille , commence un vers par tous
vous vous ; mais de plus , on ne pouvoit pas
fe difputer le droit de couvrir Voltaire de
lauriers ; il falloit dire l'honneur , le plaifir
, &c.
La vieilleffe attendrie
Renaît pour refpirer l'encens de la Patric.
Qu'est-ce que c'eft qu'une vieilleffe qui
renaît ? Cela n'exprime qu'une vieilleffe qui
recommence.
Εν
106. MERCURE
Du génie & du temps l'ouvrage fe confomme, tour
Du Qu'est- ce que l'Auteur a voulu dire ? Eftce
que le retour de Voltaire dans fa patrie ,.
après une abfence de trente ans , eroit l'ouvrage
du génie & du temps ?
Tous les coeurs font heureux des honneurs d'un grand
Homme.
Il falloit dire du bonheur d'ungrandhomme :
il eft vrai que cela eût été commun ; mais il
vaudroit mieux être commun & correct ,
que d'être incorrect fans celler d'être commun.
On ne peut pas dire les honneurs d'un
grand homme pour les honneurs que reçois
un grand homme. !
On : releveroit beaucoup de fautes de ce
genre dans tout le cours du dithyrambe couronné.
L'Auteur eft tombé trop ſouvent dans
un défaut ordinaire aux jeunes gens qui fe
livrent à la poéfie ; c'eft de fe laiffer féduire
par un certain bruit de mots fans y attacher
un fens bien net. Un autre défaut non moins
commun , c'eft une incohérence dans les idées
& dans les images , qui fuppofe peu de précifion
dans l'efprit & peu de véritable ima
gination. Il faudroit s'accoutumer à penſer
en profe avant d'écrire en vers , & commencer
par former dans fa tête le tableau bien:
diftinct des objets qu'on veut peindre , avant:
de le deffiner fur le papier..
Ce dernier défaut eſt encore très- fenfi--
ble dans le dithyrambe. Après avoir annoncé
la mort de Voltaire, l'Auteur a un mouve
DIE FRANCE. 107
ment qui eft heureux & poetique ; mais il
tombe au bout de quelques vers , & il ne
fait plus où il veut aller.
In'eft plus ! ... Prends ton vol , agile Renommée !
Aux bouts de la terre alarmée ,
Porte de tes cent voix le plus lugubre accent ;
Qu'on le répète en gémiſſant.
Annonce un jour de deuil à tout Etre qui penſe.
Et nous , quand Voltaire s'élance
Vers l'Olympe des demi -Dieux ,.
Saluons par nos chants fes Mânes radieux.
Que la Nature entière , à fa perte attentive ,,
Les Beaux-Arts orphelins , l'Humanité plaintive ,
Lui confacrent de longs adieux..
L'Auteur dans tout ce morceau femble
n'avoir pas eu le fentiment de ce qu'il exprimoit.
Pendant qu'aux bouts de la terre:
alarmée on gémira , on fera en deuil , parce
que Voltaire vient de mourir au milieu de
nous , il veut que nous chantions , parce
qu'il s'élance vers l'Olympe des demi-Dieux..
Pourquoi la terre eft - elle alarmée avant que
d'apprendre la mort de Voltaire ? Pourquoi!
les Chinois doivent -ils être plus défolés de:
la perte que les François ? Quel eft ce nouvel
Olympe des demi- Dieux ? Comment
un Poëte , qui a cu le temps de relire: fon
ouvrage, a -t'il pufe permettre leplus lugubre
accent , & cette épithète triviale des manes
radieux. Cet hemiftiche oifeux , à fa perte
A
E.vj.
108 MERCURE 1
attentive , n'eft véritablement fait que pour
achever le vers. Mais combien le trait qui
termine le couplet eft vague , froid & infignifiant
! il veut què la Nature , les Arts ,
Fhumanité confacrent à Voltaire de longs
adieux. Quel fentiment , quelle idée y a-til
dans ces paroles ? Pourquoi de longs adieux ?
& c. &c. & c.
Suivons encore quelques momens le Poëte.
Les morts fe font émus , & les ombres célèbres
Ont paru s'ébranler fous les marbres funèbres.
Sous la pierre ignorée Homère a treffailli.
Aux champs de Port-Royal Racine enfeveli ,
A d'un nouveau murmure attrifté cette enceinte
Aujourd'hui déſolée , & qui jadis fut fainte.
Du Capitole antique , où le Taffe erre en vain , &c.
Toutes ces images font encore malheureuſement
vagues & communes ; mais ce
n'eft pas le feul défaut. Pourquoi les morts
font-ils émus , tandissque les ombres célèbres
n'ont fait queparoître s'ébranler? Quelle eft la
différence des morts avec les ombres célèbres ?
Qu'est-ce que c'eſt que ce nouveau murmure
de Racine? Que veut exprimer l'Auteur par
cette enceinte aujourd'hui défolée , & quijadis
fut fainte ? Qu'y a -t'il là de furprenant ? S'il
y avoit profanée au lieu de défolée cela auroit
un fens. Pourquoi le Taffe erre-t'il en vain
autour du Capitole où il alloit être couronné
quand il eft mort ? C'eft ce défaut trop continu
de préciſion dans les idées , de netteté
dans les images , qui rend tant d'ouvrages en
DE FRANCE. 109
vers fi vagues fi vuides , fi dépourvus
d'effet verfus inopes rerum. On trouvera
cette critique bien rigoureufe ; mais nous
croyons qu'elle eft jufte , & qu'elle peut
être utile. Que l'Auteur du Dithyrambe
foumette à la même épreuve des morceaux
de Racine , de Boileau , de Voltaire , ou
même de nos meilleurs Poëtes vivans , dè
M. l'Abbé de Lille , par exemple ; il verra
que les beaux vers font ceux qui flattent
l'oreille, qui plaifent à l'imagination, en ſatisfaifant
l'efprit & la raifon.
Revenons au Dithyrambe. L'Auteur change
tout-à-coup de rhythme , & prend le ton &
-la forme de l'Ode pour célébrer la Henriade
: il y emploie quatre ftrophes qui ne
préfentent aucune idée heureuſe , qui man
quent de l'harmonie propre au genre lyrique ,
& qui ont tous les défauts que nous avons
remarqués dans les vers précédens. Il dit de
Voltaire :
Aux vieux prodiges de la Fable
Préférant la ſageſſe aimable
Qui confole l'humanité ,
Il a , d'une main fortunée ,
Conduit Calliope étonnée
Sur les pas de la Vérité.
Ainfi l'on voit que Voltaire a préféré à la
fable la fageffe aimable , qui confole l'humanité;
comme fi la fable avoit défolé l'humanité
, & tout de faite on le voit d'une main
fortunée, ( quelle épithète ! ) conduire Calliope,
110 MERCUREqui
eft pourtant un perfonnage de la fable..
La ſtrophe ſuivante eft plus extraordinaire.
encore.
1 よ
2.5
TE
Du Tibre & des bords de la Grèce ,
Qui fe partageoient fa faveur ,
Vers nous cette fière Déelle
Tourna fon vol confolateur..
France ! une Mufe fi hautaine
Vint chez les Nymphes de la Seine
Pour entendre un de fes foutiens ;,
Et dans leur demeure accueillie ,,
Couvrit leur urne énorgueillie
D'un laurier qui manquoit aux tiens .
Il eft difficile de réunir plus de fautes en
moins d'efpace , & ces fautes ne font rachetées
par rien.
Pourquoi Calliope eft-elle une fière Déeffe
& une Mufe hautaine ? Pourquoi conduite
par Voltaire dans la précédente ftrophe ,
vole-t'elle dans celle- ci ? En quoi fon vol
eft-il confolateur ? Cette fière Déeſſe vient
chez les Mufes de la Seine pour entendre un
defes foutiens ! On fuppofe d'ordinaire que
la Mufe inſpire le Poëte; ici le Poëte chante ,
& c'eft la Mufe qui vient pour l'entendre ,
& le Poëte eft appelé un des foutiens de la
Mufe. Quel ftyle pour des ftrophes lyriques !
& dans leur demeure accueillie , ce vers n'eft
qu'une cheville , & l'on ne fait fi c'eſt la
demeure ou la Mufe qui eft accueillie. Couvrit
leur urne énorgueillie ; fi l'Auteur avoit lu
tout haut ce vers , il auroit eu quelque.
DE FRANCE. IIR
peine à le prononcer ; d'un laurier qui manquoit
aux tiens que ce mot couvrit eſt vague
& pauvre ! parer une urne d'un laurier feroit
une image plus jufte ; mais quelle image encore
que le laurier de la Poefie épique pofé
fur l'urne des Nymphes de la Seine ? D'ail
leurs eft- ce l'urne qui eft enorgueillie du laurier
, ou couverte du laurier ? Un laurier qui
manquoit aux tiens , termine le couplet d'une
manière digne de ce qui précède.
Le Poëte , qui jufques - là n'eft pas forti de
fa place , fe trouve tout - à- coup conduit à la
fois & transporté dans le temple de la Tra
gédie.
Deux Spectres font debout fur ce lugubre feuil.
Il n'a pas encore parlé de feuil.
L'un la tête inclinée , enveloppé de deuil.
Defpréaux a repréſenté l'Élégie en longs
habits de deuil , cela peut fe peindre ; mais
enveloppé de deuil ne fait point d'image.
Semble aimer fa douleur & fe plaire à fes larmes..
Cela pourroit convenir à la mélancolie
autant qu'à la pitié , dont la douleur eft fouvent
pénible; maisfe plaire à fes larmes n'ek
pas François. On dit fe plaire à verfer des
larmes ; le plaire dans fa douleur, & non à
fa douleur.
Exprimant für. fon front les touchantes alarmes.
La pitié n'éprouve point d'alarmes ; il
falloit referver ce trait pour la terreur , que
le Poëte peint enfuite avec auffi peu de ſuccès..
L'image du péril à fes yeux femble offerte..
112 MERCURE
"L'Auteur n'abufe pas affurement du droit
des Poëtes qui affirment ce qu'ils imaginent
comme s'ils le voyoient. Notre Poëte s'exprime
avec toute la timidité d'un Hiſtorien
Philofophe. Les ombres ont PARU s'ébranler z
la pitié SEMBLE aimer la douleur ; l'image
SEMBLE offerte , & c.
Tous les traits altérés annoncent la terreur.
L'altération des traits ne caractériſe pas
plus la terreur que la pitié; & ces fons rapprochés
de traits , altérés , terreur , ne caractérifent
pas une oreille affez délicate.
Il s'adreffe enfuite à Melpomène : Je reconnois
, dit- il , ces vêtemens pompeux dont
Peclat t'environne : image un peu fingulière ,
Tes foutiens les plus chers , que toi -même as choiſis
Tous , fur des fiéges d'or , près de toi font affis.
Ces foutiens font Sophocle & Euripide ,
Corneille & Racine , & ces foutiensfont tous
affis. Que fignifie d'ailleurs cet hémiſtiche ,
que toi-même a choifis ?
Il peint Corueille par des traits bien communs
& d'un ftyle bien négligé.
Le voilà ce grand Homme ,
Qui porte fur fon front la majefté de Romez
Des Héros dans fes traits refpire la grandeur.
*
Porter la majefté fur fon front ; la
grandeur qui refpire dans les traits d'un
grand homme: cela n'eft pas heureux,
Auprès de Crébillon , Efchyle ici placé ,
eft remarquable pour l'harmonie. Les quaDE
FRANCE.
tre vers fuivans ne le font pas moins par les
images & par le ftyle.
Tous ces efprits divins que Melpomène affemble ,
Mortels devenus Dieux , qui jouiffent enſemble ,
Dans ce féjour célefte où brille leur fplendeur ,
Attendent aujourd'hui leur fameux Succeffeur.
Des efprits divins , qui font des Mortels
qui font devenus Dieux ; & une fplendeur
qui brille ; & ces hémiftiches oifeux , que
Melpomène affemble , qui jouiffent enfemble,
où brille leur fplendeur , & ce fameux fucceffeur
qu'on attend , tout cela eft d'une foibleffe
déplorable.
Nous ne poufferons pas plus loin cette
analyfe , parce qu'elle ne nous préfenteroit
que les mêmes fautes à relever ; nous ne
citerons plus qu'un morceau défectueux ,
parce qu'il donnera lieu à une obfervation
qui peut être de quelque utilité.
* Nous devons relever encore un contre- fens
bien extraordinaire dans ces vers du Dithyrambe.
Du moins , fi les neuf Soeurs , arbitres de fa vie ,
Avoient dans leurs travaux renfermé ſon génie ...
Mais non il fut quitter le Pinde & le Lycée ;
Rien ne fut étranger à fa vafte penfée , &c.
:
Ce Du MOINS ne peut exprimer que le regret
que Voltaire ne fe foit pas livré uniquement aux
travaux des Mufes , & fe foit occcupé à fervir l'humanité
& venger l'innocence. Ce n'eft pas aſſurément
ce que le Poëte vouloit dire.
114 MERCURE 10
Le Poëte invoque la Vérité pour peindre
les découvertes de Newton que Voltairefait
expliquer aux humains.
Sur le char du Soleil Newton prend fon effor ,
Dans les plus purs rayons obferve la lumière ,
Cherche des élémens la fubftance première ,
Péfe cet Univers dans l'efpace emporté ;
Rival & confident de la Divinité ,
Le monde qu'elle a fait , c'eft lui qui le mefure.
Ces fix vers prouvent que l'Auteur n'a
aucune idée de phyfique , & n'a pas lu
l'Ouvrage de Voltaire qu'il veut louer.
Quand on invoque la vérité & qu'on parle
du vrai fyftême du monde , il ne faut pas
faire voler Newton fur le char du Soleil
parce que le Soleil qui eft immobile dans
ce fyftême , n'a plus de char. Newton n'obfervoit
pas la lumière dans les rayons du
Soleil ; il décompofoit la lumière , & c'é
toient les couleurs primitives qu'il obfervoit
dans les rayons du Soleil , qui font tous
également purs. Il n'avoit garde de perdre
fon temps à chercher la fubftance primitive
des élémens ; il ne fongeoit pas davantage
à pefer l'Univers du haut du char du Soleil ,
On n'eft pas lerival de la Divinité pour mefu
rer le monde qu'elle a fait , pas plus qu'on ne
feroit le rival de Perrault pour avoir mefuré
la colonnade du Louvre.
Ce n'eft pas ainfi que Voltaire parloit de
phylique envers; mais il avoit étudié ce qu'il
DE FRANCE. 119
vouloir peindre ; il avoit fenti de bonne
heure qu'un Poëte devoit exercer fa penſée ,
s'enrichir des connoiffances de fon fiècle , fe
familiarifer avec les idées générales de la Phi
lofophie & des Arts , s'il vouloit fortir des
routes ordinaires , aggrandir la fphère de la
poésie , faifir la Nature fous des afpects nouveaux
, & donner à fes ouvrages un caractère
plus impofant & plus durable : voilà ce
que ne fentent guères les jeunes gens qui fe
livrent à la poélie , & qui croyent qu'il fuffit
pour acquérir de la réputation , de lire & de
faire beaucoup de vers.
Nous n'avons cité jufqu'ici que des faures
du Dithyrambe couronné, & l'on nous demandera
comment il fe peut faire qu'avec
tant de défauts cette Pièce ait mérité le Prix
de l'Académie ? Notre réponfe fera fimple ;
c'eft que c'étoit , à ce qu'il paroît , la meil
leure qui eût concouru , & que l'Académie y
a vu fans doute affez de mérite & de beaux
vers pour mériter un Prix : en effet , quoiqué
le ftyle de l'Auteur foit lent & incorrect ,
furchargé d'épithètes & de petites phrafes incidentes
, fouvent oifeufes , il a en général de
la nobleffe & de l'élégance ; au milieu des
mauvais vers qui offenfent l'oreille & embarraffent
l'efprit , il en a beaucoup d'heureux
& de bien tournés. Il a très-bien conçu fon
fujer , & la embraffe dans toute fon étendue
; il a confidéré Voltaire fous tous fes rapports,
& l'a loué avec nobleffe : li fes idées
fur les talens de ce grand homme manquent
116 MERCURE
il y a
d'originalité & de profondeur , elles font du
moins juftes & faines . L'Auteur montre prek
que par-tout un bon efprit & un goût fage ;
d'ailleurs dans fon ouvrage des morceaux
d'une grande beauté : la comparaifon
du génie univerfel de Voltaire avec la chaîne
des Cordillières , qui préfentent tous les
afpects de la Nature & embraffent un monde
entier , a été généralement applaudie ; & à
l'exception de deux ou trois vers qui la déparent,
la poéfie en eft harmonienfe & l'effet
impofant.
زا
On pourroit citer plufieurs vers ifolés dont
l'idée eft belle & l'expreffion heureuſe.
Ce Roi trente ans heureux , & puni de fa gloire ...
Mais il exiſte un homme attentif au malheur
Le trait qui termine l'ouvrage eft ingénieux
, fimple & touchant :
Par-tout il grava fa mémoire,
Par-tout je rencontre la gloire....
Et mes yeux cherchent fon tombeau.
* Mais ce qui mérite d'être diſtingué dans ce
Dithyrambe , ce qui prouve un talent fort
au deffus du médiocre , c'eſt le morceau
entier où l'on rappelle les ouvrages hiftoriques
de M. de Voltaire : nous n'en citerons
que la première moitié :
gida
Des fiècles écoulés il remonte le cours ;
Invoque aux pieds des Rois , d'une voix attendrie,
Les droits qu'attefte en vain l'humanité flétrie ,.
Droits toujours réclamés , & méconnus toujours.i
DE FRANCE. 117
Il montre aux Nations , lentement éclairées , &
De leurs longues douleurs les fources révérées , VETE
Les préjugés cruels , long- temps dominateurs ,
L'autorité fans frein , les loix fans protecteurs ,
La fuperftition qui , forgeant des entraves ,
Pour enchaîner le maître , enchaîne les efclaves ,
Et qui , s'environnant de l'ombre des autels ,
Ofe attacher aux cieux la chaîne des mortels.
Cette dernière image , imitée d'Homère,
mais embellie , eft fur- tout admirable , &
fuffiroit pour mériter un Prix d'Académie,
་་་
11
( Cet Article a été envoyé aux Rédacteurs du
Mercure. )
SPECTACLES
.
215 CONCERT SPIRITUEL.
Le jour de la Nativité il y eut , felon
l'ufage , un Concert Spirituel au château des
Tuileries, On en fit l'ouverture par une
fymphonie de Hayden , qui fut très-applau
die , & qui méritoit de l'être : noble & véhément
, toujours gracieux , toujours varié ,
legénie
de ce
Compofiteur
1 en effet
inépuifable : parmi le grand nombre d'Ouvrages
qu'il a publié , aucun ne fe reffemble ;
chacun a fon caractère diftinctif; & le plus
fouvent on ne reconnoît Hayden qu'à fes
menuets. Il femble même avoir le fecret
718
MERCURE
d'animer les Muficiens ; l'orcheftre paroît fe
complaire & s'identifier avec lui ; jamais il
n'est plus attachant que dans l'exécution de
fes chefs- d'oeuvres.
. M. Moreau chanta enfuite un Motet de
la compofition de M. Candeille ; l'un &
l'autre obtinrent les applaudiffemens des
Amateurs du ftyle François qui , chaque jour ,
fe perfectionne en fe rapprochant de la ma
nière Italienne.
2 M. Perronard exécuta , pour la première
fois , un Concerto de violon , compofe par
Jarnovick. Ce nouveau Muficien qui paroît
à peine âgé de quinze ou feize ans , annonce
un talent rare. Son exécution ferme & brillante
, fuppofe un grand exercice , une bonne
méthode , des doigts nerveux & flexibles ,
une tête bien organifée. Il fe fit entendre
une feconde fois , avec deux de fes frères
encore plus jeunes que lui , & non moins
extraordinaires par leurs talens , l'un pourla
harpe, & l'autre pour le clavecin. Tous trois
exécutèrent une fymphonie concertante , de
la compofition de M. Adam . Mais la harpe,
inftrument de chanibre , toujours déplacé
dans une vafte enceinte , feconda mal le
favoir & la bonne volonté de celui qui avoit
cette partie , l'humidité de l'atmosphère fir
détendre & rompre les cordes fous fes
doigts , & priva l'affemblée du plaifir de
l'admirer. La partie principale fat très - bien
exécutée fur un clavecin à pédales , qui , fuivant
l'annonce, eft d'une nouvelle conftruéDE
FRANCE. 119
tion : il fe peut que cette découverte offre
quelque avantage au Clavecinifte , mais les
Auditeurs ne remarquèrent aucune différence
fenfible entre la qualité du fon de
cet inftrument & celle des clavecins déjà
connus.
Mademoiſelle Girardin , fecondée par
MM, Moreau & le Gros , répéta le nouveau
Motet de M. Goffec , qu'on avoit redemandé
, & qui fut encore mieux apprécié que
dans le Concert précédent. Le Public manifefta
, de la manière la plus flatteufe pour
l'Auteur , les émotions que lui causèrent
différens morceaux de chant & d'harmonie
faits pour plaire à Naples & à Veniſe comme
à Paris,
M. Baer obtint à fon tour des applaudif
femens unanimes , en exécutant un nouveau
Concerto de clarinette de fa compofition
.
On entendit pour la dernière fois Mademoiſelle
Giorgi chanter deux airs Italiens ,
l'un de Bach , & l'autre de Sacchini. Cette
Cantatrice , ainfi que Madame le Brun &
Madame Todi , a fu fixer cette année l'at
tention des connoiffeurs. La première , douée
d'un organe enchanteur , ſemble réunir tous
les moyens phyfiques que peut donner la
nature. Elle feroit vraisemblablement parvenue
au premier rang des virtuofes , fi fes
talens , dès l'enfance , euffent été dirigés par
un habile maître , & foutenus par l'exemple
& l'émulation des grands modèles. Sa rivale
120 MERCURE
Madame le Brun , née avec les plus foibles
moyens , eft parvenue , à force de travail , à
ſe créer une voix , mais incapable de parler .
au coeur , en y excitant des émotions tendres
ou pathétiques , elle s'eft attachée à ſubjuguer.
l'efprit par des tours d'adreffe & de
force , en imitant le caractère & les difficultés
de quelques - uns de nos inftrumens.
Madame Todi , plus favorifée de la nature,
joint à la beauté de l'organe une ame fenfible
, un goût exquis , tout ce que l'expérience
& l'art peuvent donner ; auffi eft-elle
la feule des trois , qui chante le récitatif avec.
autant de fuccès que les airs les plus mélodieux.
SCIENCES ET ARTS.
LETTRE d'un Italien fur le Sallon.
M.
Vous connoiffez mon goût pour les Arts de deffin ;
& comme je fuis de leur ancienne patrie , & élevé au
milieu de leurs merveilles , vous exigez que je vous
rende compte des fenfations que j'ai éprouvées à la
vue des nouvelles productions qui viennent d'être
expofées au Louvre.
O François ! puiffiez-vous jouir de tous les genres
de gloire fous les aufpices du jeune Monarque qui
fait votre félicité ! C'eſt à vous de pacifier les Nations
rivales , de défendre les droits de la liberté opprimée
de
I
DE FRANCE. 128
de fubjuguer vos fuperbes ennemis , & de faire aimer
partout l'empire de votre génie. Ce font vos Poëtes
qui ont des théâtres dans toutes les Cours de l'Europe ,
vos Sculpteurs qui élèvent des trophées aux Héros
bienfaiteurs du monde , vos Peintres qui embelliff at
les palais des Souverains ; & je vois le temps où l'on
viendra vous demander auffi des maîtres d'harmonie .
Déjà l'Europe entière & l'Italie même recherchent
tous les Ouvrages d'un de vos Compofiteurs , & en
font leurs délices ... Mais quel plus brillant fpectacle
que celui dont j'ai à vous entretenir aujourd'hui ! On
n'a jamais vu un concours plus admirable de talens , "
fe difputer avec une noble émulation l'honneur des
regards & des fuffrages du Public amateur.
Une obfervation qui n'a point échappé , c'eft que
le genre impofant de l'hiftoire domine cette année
fur les autres genres de fantaiſie ou d'ornement . C'eft
P'hiftoire qui donne enfin le fceptre des Arts à l'École
Françoife. L'Académie doit cette faveur à M. le
Comte d'Angiviller , fon illuftre bienfaiteur , qui a
déterminé le Roi à commander tous les deux ans à
fes Artiftes des Statues & des Tableaux .
Je fuivrai l'ordre du Catalogue imprimé , en vous
traçant l'efquiffe légère que vous defirez au moins
avoir des principaux objets expofés dans ce beau
Salon des Arts .
M. HALLÉ a payé fon tribut par deux Tableaux
de chevalet , dont il vous fuffira de connoître les
traits hiftoriques.
1º . Cornélie , mère des Gracques , recevant la
vifite d'une Dame Campanienne qui tiroit vanité de
fes parures , lui dit en préfentant fes deux fils qui
revenoient des écoles publiques : « Pour moi , voilà
mon fafte & mes ornemens . »
T
2º. Un ami d'Agéfilas , Roi de Sparte , l'ayant
trouvé à chevalfur un bâton , jouant avec fes enfans ,
Lui en marqua fa furpriſe . Le Roi lui répondit : « Ne
Sam. 18 Sept. 1779.
F
122
MERCURE
parlez de ce que vous voyez que lorsque vous ferez
père.
ל כ
M. VIEN , Directeur de l'Académie de France à
Rome , a envoyé un Tableau de dix pieds de haut
fur huit de large , repréfentant Hector qui détermine
Paris fon frère à prendre les armes pour la défenfe
de la patrie.
Cette magnifique compofition attefte un grand
talent formé par l'étude des meilleurs Maîtres de
l'Italie , & des beaux monumens de l'antiquité. On
y admire un ftyle noble , un coloris vigoureux
une favante diftribution des ombres & des clairs ,
joints à un goût de deffin fier & majeftueux . L'ordonnance
en eft grande & fuperbe. Une riche architecture
occupe le fond de ce Tableau , Un trophée
d'armes eft fufpendu à une colonne ; Pâris y tient fes
regards fixés , tandis qu'Hector lui parle , ce qui indique
fuffifamment l'action repréſentée .
Les femmes qui environnent le tranquille Pâris ,
concourent à l'ornement & à l'intelligence de cette
fcène. Cependant , fi l'on pouvoit defirer quel que
chofe dans ce beau travail , c'eft que la pofition
d'Hector fût moins indécife , & qu'il ne fût pas repréſenté
dans l'action d'une courfe ; c'eft que l'efféminé
Pâris , le plus beau des Grecs , fût tel que les
Anciens en ont donné l'idée.
Ces remarques font bien légères , & prouvent
d'autant plus que ce Tableau de M., Vien eſt une
des plus parfaites productions de la Peinture.
On voit du même Maître un Tableau de chevalet
bien précieux : La toilette d'une jeune mariée dans le
coftume antique Cette compofition eft remarquable
par une exécution correcte & pleine de graces , par
un choix épuré de la belle Nature , par des figures de
l'expreffion la plus aimable , par un deffin dont les
contours font coulans & les formes élégantes , par
nne heureufe négligence des ajuftemens , par la fraî
*
DE FRANCE. 123
cheur des carnations & le brillant du coloris ; enfin
par cette fublime fimplicité , ennemie de tous les
ornemens fuperflus. Voulez - vous vous en former
une idée affez exacte ? Repréfentez-vous un de ces
beaux bas - reliefs antiques animé & embelli de la
magie du pinceau.
M. DE LA GRENÉE L'AINÉ a exposé un Tableau
de 13 pieds de large fur ro de haut , qui repréfente
Popilius envoyé en Ambaffade à Antiochus Epiphanes
, pour arrêter le cours de fes ravages en Égypte.
Vous connoiffez le trait de ce fier Républicain
qui n'étant point content de la réponſe & de l'indécifion
du Roi , l'enferme dans un cercle qu'il trace
fur le fable , & lui dit : « Ne fortez point de cette
enceinte que je ne fache i vous êtes l'ami ou
l'ennemi de Rome. Le Monarque étonné promet
» auffi -tôt de ceffer toute hoftilité . »
Ce grand Tableau eft un des dix commandés
pour le Roi.
Les Tableaux de chevalet de M. de la Grenée
l'aîné , font d'un genre dans lequel ce Maître eft plus
exercé. Ils fe font remarquer par des penfées ingénieufes
& poëtiques , par les grâces & le fini du pinceau
, par un deffin gracieux. On peut placer ces
compofitions à côté de l'Albane , qui ne les auroit
pas défavouées. Le Salon en offre un bon nombre
à partager entre plufieurs Amateurs diftingués qui
en feront furement leurs délices. Je me borne prefque
à vous les citer.
Mithridate étant à table avec fes femmes , devient
amoureux de la belle Stratonice , qui chante devant
lui. Il y a dix femmes toutes charmantes , fans fe
reffembler. Stratonice eft intéreffante. Ses rivales
paroiffent inquiètes. Mithridate eft dans l'admiration.
La Salle du feftin eft fuperbement ornée. C'eſt
à tous égards un tableau précieux , quoiqu'en général
n peu monotone .
Fij
124
MERCURE
Quatre petits Tableaux repréfentant l'Éducation
de l'Amour, Compoſitions délicates & dignes du
fujet.
Les Grâces lutinées par l'Amour, Les Grâces qui
reprennent leur revanche. Jeux d'Enfans . Vénus &
Amour. Diane & Actéon. Une Sainte Famille,
Loth & fes filles, La Charité. Pan & Syrinx.
Que de fujets aimmables & variés , dont l'exécution
brillante annonce beaucoup de facilité , de goût &
de talent b
M. VANLOO , Peintre du Roi de Pruffe , a donné
une Allégorie dans un Tableau de 8 pieds 8 pouces
de haut , furs pieds 8 pouces de large . Le Temps
découvre les Vertus ; la Sageffe détruit les Vices
le Soleil anime la Nature. Cette allégorie eft à
Phonneur de la France & du Souverain qui fait
fa gloire & fon bonheur,
L'invention eft poëtique & ingénieufe dans les
détails , l'exécution brillante & pittorefque dans les
"effets ; un bon goût de deffin , la belle couleur &
l'intelligence du tout enfemble, s'y font remarquer.
On efpéroit de M. DOYEN, Peintre de MONSIEUR
& de Mgr le COMTE D'ARTOIS , quelques grandes
compofitions dignes de fon talent & de fon pinceau ,
telles qu'il en a autrefois compofées avec fuccès. A
leur défaut , il a efquiffé plufieurs pensées , ou petits
Tableaux faits de pratique avec beaucoup de facilité
& de légèreté. En voici les fujets dont quelques- uns
peuvent vous être connus , ayant été faits en Italie ,
& même expofés dans un des Salons publics.
Anacréon chante une Ode à la louange de Vénus ;
Amour accorde fa lyre ; la Déeffe defcend du ciel
& couronne le Poëte de mirthe & de rofes. La Colombe
de Vénus vient boire dans la coupe d'Anacréon.
Une Nymphe enivre l'Amour.
Une Nymphe a volé un nid d'Amours. Bacchantes
endormies. Deux Carayanes. L'Apothéofe
DE FRANCE. 115
de Saint Louis , efquiffe d'un grand Tableau, qui
devoit être exécuté dans la Sacriftie, de la Chapelle
de PÉcole Royale Militaire..
Beau deffin au biftre d'Hector reporté par Priam
après l'avoir retiré des mains d'Achille.
5
M. L'ÉPICIÉ a repréſenté Régulus fortant de Rome
pour fe rendre à Carthage. « Ce Conful n'ignore
» pas quels fupplices lui deftinent fes cruels ennemis .
Cependant il écarte fa famille & fes amis qui s'op-
» pofent à fon paffage ; il s'embarque d'un air fatif
fait , & donne par cette fermeté le plus grand
exemple de patriotifme. » Tableau de 10 piés de
haut fur 13 de large . C'eſt un des Tableaux ordonnés
pour le Roi.
55
$
Il y a dans cette grande compofition de beaux détails
bien traités . L'enſemble auroit peut - être plus
d'effet s'il y avoit moins de foule , & fi , en diminuant
le nombre de fes figures , l'Artifte leur avoit donné
plus de grandeur & plus de caractère. Il auroit cu
auffi l'avantage de diftribuer des maffes plus étendues
d'ombres & de clairs qui fe perdent dans des parties
trop multipliées . J'expofe mon fentiment fans prétendre
donner des avis ; mais il me femble que les
plus célèbres Peintres de ma patrie , les Caraches ,
les Tintoret , les Paul Veronefe & d'autres , s'attachent
plus à la grandeur des figures qu'à leur nombre dans
ces vaftes machines où il faut des repos & de l'impofant.
Le même Maître a expofé l'Amour & Flore ,
deux petits Tableaux , & le Jardinier en bonne humeur.
On a la plus vive fatisfaction à promener fes
regards dans l'intérieur d'une grande halle. C'eft- là
que l'étonnante variété des petits grouppes , & la diverfité
des figures fingulières attachent & amufent le
Spectateur.
Nous avons de M. BRENET , Metellus fauvé par
༥༣:དངོ , ཀཚོ་ ༤
Fiij
126 MERCURE
fonfils , grande compofition comme les précédentes ,
également deftinée pour le Roi.
3
30
te On amène devant le Tribunal d'Octave un
guerrier accablé par le poids des ans & de la misère
, ennemi juré d'Oftave. L'un des Juges reconnoît
Métellus , fon père , dans ce criminel. Il court
» à lui ; & le tenant embraffé dans ſes bras , il dit à
Céfar : Sauves- le à caufe de moi , ou donne-moi la
mort avec lui. Célar accorde fa grâce.
55
Ce fujet eft traité d'un ſtyle févère : les traits des
principaux perfonnages font fortement prononcés ;
le coloris en eft auftère ; tout annonce l'intention du
Maître , de porter fa compofition à un grand degré
d'énergie. Refpectons les principes , qui font ceux
d'un Artifte favant.
On voit encore de M. Brenet un excellent Tableau
de chevalet repréſentant Cincinnatus créé Dictateur
lorfqu'il étoit occupé à labourer fon champ ; & plufieurs
autres morceaux où cet Artiſte a fu varier fa manière.
Qui ne connoît le combat d'Entelle & de Darès ,
fi bien décrit dans le cinquième Livre de l'Énéïde ?
C'eft un des grands fujets exécutés par M. DUKAMEAU.
On frémit en regardant les coups que fe portent
avec des gantelets de plomb , ces deux figures étrangement
longues & coloffales .
00
Ce Maître a fait encore une autre compofition de
la même grandeur confacrée à la piété filiale de
Cléobis & Biton. « Ces deux frères voyant que les
→ animaux qui devoient traîner le char de leur mère ,
grande Prêtreffe de Junon , tarderoient trop , s'attelèrent
eux-mêmes , & la conduifirent au Temple .
Là , cette mère demanda à la Déeffe de donner à
fes fils , pour récompenfe de leur piété filiale ,
ce que le ciel peut accorder de plus heureux aux
→ hommes . Le lendemain ils furent trouvés morts . >>
On eft affez d'accord de préférer cette compofition
ס כ
DE FRANCE. 127
à la précédente, foit pour la difpofition , foit pour le
' coloris.
M. DE LA GRENÉE LE JEUNE a exécuté un des
grands Tableaux ordonnés par le Roi. Son fujet eft
la fermeté de Jubellius-Tauréa.
ג כ
20
Fulvius-Flaccus , Conful , dans le moment qu'il
» faifoit exécuter fous fes yeux les principaux Sénateurs
de Capoue , coupables de révolte contre les
» Romains , reçoit des lettres du Sénat qui lui or-
» donnent de fufpendre. Alors Jubellius - Tauréa ,
Campanien , s'avance vers lui , & lui dit : Pourquoi
, Fulvius , n'appaifes -tu pas la foif que tu as
» de répandre notre fang ? En verfant le mien , tu
pourrois te vanter d'avoir fait périr un homme
plus courageux que toi. Je le ferois , lui répond
Fulvius , fi l'ordre du Sénat ne m'arrêtoit. Pour
moi , répond Tauréa , qui n'ai point reçu d'ordre
» du Sénat , je vais te donner un fpectacle digne de
ta cruauté , & un exemple au-deffus de ton cou-
» rage. A ces mots il poignarde fa femme , fes
enfans , & fe tue lui-même. »
"3
"
30
On fent combien le fpectacle de ces meurtres étoit
ingrat à traiter en peinture : cependant vous y admirerez
un beau grouppe ; mais les yeux ont de la
peine à fe repofer fur un pareil fujet : ils font bien
plus fatisfaits lorfqu'ils s'arrêtent fur ces charmantes
compofitions où l'Artifte a rendu d'un pinceau délicat
& moelleux , & d'un deffin facile & élégant ,
une Diane au bain ; Mercure qui , voulant entrer
chez Herfé , eft arrêté par Aglaure , & la change
en Statue ; des Jeux d'Enfans ; un repos en Egypte ;
trois petites Vierges ; une Vierge avec l'Enfant Jéfus
affisfur un mouton ; l'Arche dans le Temple de Dagon
caufant la pefte chez les Philiftins ; l'efquiffe d'un
Plafond exécuté à Trianon dans la Salle de la Comédie
de la Reine. On voit encore du même Maître
quelques deflins qui font d'un bon effet.
Fiv
128
MERCURE
ޑހ
1 ༩ ༈
Si les Tableaux de chevalet de M. DE TARAVAD
n'ont point la magie de l'art qui captive les regards
de l'Amateur , on ne peut du moins leur refufer la
fageffe de la compofition , la pureté du deffin & un
bon emploi des couleurs . C'eft la juftice qu'on rend
au mérite de ce Maître , en voyant ce qu'il a expofé
au Salon ; l'inftruction d'unejeune Grecque fortant du
bain , ou la Nouvelle Mariée ; un Médecin d'Urine ;
μn Souffleur ou Chimifte.
M. CHARDIN , âgé de 80 ans , vient encore de
donner les vrais modèles de fon Art , & les meilleures
leçons de la couleur dans fes favantes études
au Paftel. Que n'êtes- vous à portée , Monfieur
d'admirer avec quelle vérité cet habile Maître fait
apprécier les fonds qui conviennent à fes Tableaux
& en détacher fes Portraits par des dégradations infenfibles
, comme celles de l'air.
J
C'eſt la nature elle -même que M. VERNET fait
comme on l'a dit dans un autre fens , prendre fur
"le fait , & fixer par une magie dont il a le fecret.
Ses Tableaux en font comme le miroir. Ils font ornés
de figures touchées très-fpirituellement , & brillans
du coloris que ce Maître a l'art de tirer de la lumière
même des ciels qui fe reflètent fur tout le charap de
fes compofitions . J'ai été un jour témoin d'un éloge
bien naïf de cet Artifte. Un habitant de la campagne
qui étoit venu au Salon , & à qui on montroit un
Matin , un Lever du Soleil , un Payfage éclairé du
Soleil Couchant , tels que M. Vernet fait les réaliſer ,
dit fans étonnement & par le pur inftinct du fentiment
: « Eh ! c'eft-là ce que je vois tous les jours dans
» notre campagne. » C'eft en effet l'impreffion que
fait fon talent enchanteur ; il vous tranfporte fur le
lieu même de la fcène. Un Marin en voyant la mer
calme qui réfléchit le clair de la Lune , ou une mer
calme par un temps de brouillard , dira : « c'eft ce
» que j'ai vu cent fois fur le rivage " ou fur mon
» bord. Le Voyageur ne croira-t -il pas aufli être »
DE FRANCE. 129
transporté devant les cataractes du Rhin à Lauffenbourg
en Suiffe, en les retroavant dans les Tableaux
de M. Vernet ?
M ROSLIN a expofé les portraits de la Ducheffe
de Saxe- Tefchen , du Prince & de la Princeffe Orloff,
du Comte de Panin , tous brillans de couleur , & remarquables
par les acceffoires , par les magnifiques
draperies , par l'or & même les diamans dont ils font
enrichis. On doit principalement des éloges au portrait
du Chevalier Linnée , célebre Botanilte , peint d'une
telle vérité qu'il femble entrer en fociété avec le
Spectateur.
Je vous ai fouvent entendu , Monfieur , vanter le
charme de la compofition , & l'effet piquant de couleur
qui diftinguent les Tableaux de M. LE PRINCE :
c'est bien autli ce que l'on remarque dans ceux où il
a repréſenté un Marché afiatique ; un Payfage dans
lequel on voit des Laboureurs ; un Payfage où une
mère donne à tetter à fon enfant ; l'intérieur d'un Cabaret;
des Joueurs de boule; des Joueurs de petits palets;
des Marionettes ; une Auberge; un Cabaret ; un ancien
Pont , tous morceaux agréables , peints avec
beaucoup d'efprit & de facilité , qui ne feroient pas
déplacés à côté des bons ouvrages des Maîtres de
l'Ecole Flamande.
M. RENOU a peint un des grands fujets commandés
par le Roi c'eft Agrippine qui débarque à
Brindes, portant l'urne de Germanicus , fon époux ;
elle fort du navire accompagnée de deux enfans ;
alors, hommes & femmes fe précipitent enfoulefurfes
pas avec une trifteffe morne &filencieufe . Tibère avoit
envoyé au-devant d'elle deux cohortes Prétoriennes
&fur fon paffage on brûloit , en l'honneur du Prince ,
des parfums & des vêtemens.
Cette grande machine eft recommandable par la
fageffe de la compofition , & par une belle diftribution
des grouppes & des couleurs.
1
Fy
130 MERCURE
On voit de M. PERONNEAU, plufieurs Portraits
de femmes en pastel ; & de M. FAYRAY , la rue de
l'Hippodrome , à Conftantinople , où l'on peut s'amufer
à confidérer la fingularité du fite , & d'une
grande quantité de figures d'états différens. -
M. CASANOVA , dont vous aimez le talent , a
reparu au Salon , & l'a orné de plufieurs compofitions
dans lesquelles vous reconnoîtriez la liberté de fon
pinceau & fon adreſſe à fondre ſes touches en les
noyant dans un glacis qui couvre les tableaux , & leur
donne le ton d'une vapeur légère . Il a repréſenté dans
cette manière , que l'on peut comparer à celle de
CLAUDE LORRAIN , un paffage d'animaux dans
l'eau , au coucher du foleil ; un paysage orné d'ani
maux ; deux Cavaliers ; deux pendants , dont l'un
reprefente un coup de vent, l'autre un coup de tonnerre.
Plufieurs Tableaux de gibier , de fleurs & fruits ,
font de M. BELLENGE. On a de M. GUÉRIN unc
Junon , & quelques autres Tableaux.
Vous ne pourriez vous méprendre aux compofitions
auffi aimables qu'ingénieufes de M. ROBERT ,
qui toutes appellent le Spectateur , & lui font un
plaifir délicieux par la facilité de l'exécution , par le
brillant & la féduction de la couleur , par l'illufion de
l'optique , par la variété & la richeffe des fites , ornés
de belles fabriques ou de fuperbes ruines antiques , &
animés de petites figures touchées très -fpirituellement,
Dans l'un de ces tableaux , c'eſt une Pêche fur un
canal couvert d'un brouillard ; dans l'autre c'eſt un
grand jet d'eau dans un Jardin d'Italie , & fur l'avantfcène
, desfemmes qui jouent à la main chaude.
Il a repréſenté une partie de la Cour du Capitole,
ornée de Muficiens ambulans près d'une fontaine ;
l'entrée d'un Temple ; des Portiques & des Colonnades
au milieu de Jardins entourés d'eau ; une Fontaine
antique ; un Palais ruiné , fous l'arcade duquel on
apperçoit dans l'éloignement la Coupole de Saint-
3
DE FRANCE.
131
› Pierre de Rome ; une vue de Cascade d'Italie ; une
vue de Normandie ; des Arcades fur un plan circulaire
, une pièce d'eau au milieu , & le Colifée de
Rome dans le fond ; Ruines d'Architecture avec une
Statue équeftre fur le devant.
Différens Deffins coloriés repréſentans des vues de
monumens antiques & modernes , tant d'après nature
que de compofition. Il y a même efprit , même facilité
, même intelligence de couleurs , avec un effet
non moins pittorefque que dans fes Tableaux.
M. LOUTHERBOURG a reprefenté un Port de
mer où l'on voit un embarquement. Ce Tableau ,
peint avec beaucoup de vigueur , eft étincelant des
feux rougeâtres d'un foleil couchant.
Le nud que les Peintres font quelquefois dans
l'ufage de repréfenter pour faire connoître leur étude
de la nature , eft tolérable & même agréable dans certaines
compofitions de médiocre grandeur ; mais
l'Hiftoire peut- elle admettre deux grandes académies,
ou figures coloffales nues , avec un Amour , pour
repréfenter Hercule chez la Reine Omphale , fujet
d'un Tableau de 10 pieds de haut für 8 de large , de
M. HUET? Neft- ce pas au moins ici une faute de convenance
, quel que foit d'ailleurs le talent du Maître.
Le Portrait de Madame la Comteffe d'Artois ,
peinte en émail , avec les attributs de Cérès.
Le Portrait de M. de Voltaire , auffi en émail.
Plufieurs autres Portraits ou têtes d'études en
émail , en pastel & en huile , font des ouvrages eftimables
de M. PASQUIER.
Je fais combien vous aimez le talent de Mademoiſelle
VALAYER , dont les compofitions délicates
font placées par les Amateurs à côté de celles de la
célèbre Rofalba. Votre goût eft bien juftifié par les
Tableaux qu'elle a expofés cette année. Une Veftale
couronnée de rofes , & tenant une corbeille de fleurs ;
des fleurs dans un vafe de lapis ; de petits Tableaux
#
F vj
1
132 ར་ MER CURE
defleurs & de fruits ; deux têtes defantaisie ; le por
trait de M. le Comte de M....
M. BEAUFORT a peint la mort de Calanus , Philofophe
Indien ; grande compofition pour le Roi.
L'inftant du Tableau eft celui où Calanus , Philofophe
âgé de 83 ans , va monter fur le bûcher , vou
lant purifier par lesflammes les fautes que fon corps
peut avoir commifes. Alexandre , qui aimoit Calanus,
a de lapeine à confentir à ce facrifice s cependant il
cède à fes inftances, & tout étant préparé , il luifait
demander s'il n'a rien à lui dire avant de mourir :
non , repond Calanus ; je compte le revoir dans trois
mois à Babylone réponse qui fut regardée comme
une prédiction de la mort d'Alexandre , arrivée en
effet trois mois après à Babylone.
Néron , tourmenté par fes remords , dit unjour à
un defes Affranchis , que les nuits lui étoient affreufess
qu'il fe croyoit déchiré par les Furies à coups de
fouets & deferpens , & qu'il lui fembloit entendrefa
mere elle - même lui reprocher fon parricide. Autre
Tableau du même Maître. }
1
Il y a beaucoup de Tableaux de M. JOLLAIN: le
retabliffement de la Marine ; l'Ordre remis dans les
Finances ; Gabrielle de Vergy ; Arethufe , Renaud
& Armide, Anacreon , Vertumne & Pomone; Toilette
de Venus ; le retour de Mars ; Thétis confiant
Achille , fonfils , au Centaure Chiron ; Apollon & la
Sybille de Cumes , Zeuxis peignant Glysère ; enfin
"Philopamen , Général des Achéens. « Ce grand
» homme , invité à diner chez un ami , s'y étant
» rendu feul & le premier , fut pris par la femme de
fon ami , qui ne le connoiffoit pas , pour un des
efchaves du Général qu'elle attendoit , elle le pra
» de fendre du bois : l'ami arrivant , lui dit : Eh !
que faites - vous là , Philopamen ? Je Supporte ,
dit-il , la peine de ma mauvaife mine »,
در
M. PÉRIGNON a donné cette année des Deffins
DEFRANCE, 133
5
coloriés des vues de Suiſſe , de Naples , de Rome &
de Tivoli.
Un bon goût de deffin , des touches libres & légères
, un coloris fuave & piquant , la reffemblance
parfaitement faifie , vous feroient reconnoître les
Portraits peints par M. DUPLESSIS ; il a rendu avec
le pinceau de l'hiftoire , le Portrait de MONSIEUR ,
Frère du Roi ; beau caractère de tête , & vrai comme
la nature .
Ce Maître a peint Madame la DucheffJee ddee Chartres
, dans le repos d'une folitude champêtre & dans la
méditation de la lectare : compofition d'une noble
fimplicité , à laquelle les Vertus & les Graces femblent
avoir préfidé.
Vous applaudiriez auffi le Portrait du Prince ' de
Marfan ; celui du Comte d' Angivillers , Directeur &
Ordonnateur- Général des Bâtimens ; l'on peut ajouter
le Bienfaiteur des Arts : celui de M. Franklin , célèbre
dans les faftes de la Nature , qu'il a défarmée
de fon tonnerre , & dans les Mémoires de fa Patrie ,
qui lui devra fa liberté ; celui de M. Fontanel , peint
9. dans la manière de Vandik , & digne de fon pinceau ;
plufieurs autres Portraits de Dames, & c. Il nous femble
que cet habile Maître ne laifferoit rien à defirer
a s'il vouloir quelquefois donner un peu plus d'attention
au fond & aux champs de fes Tableaux , pour
en détacher les objets repréſentés.
M. AUBRY a peint un Fils repentant de retour à
la maifonpaternelle. L'Artiſte a obfervé dans ce Tableau,
fait à Rome , le coftume d'Italie ; il a placé
Ja fcène dans une ruine antique.; Peut-être a - t - il
employé un coloris trop fombre , qui nuit à l'effet de
fa belle compofition.
C'eft aflurément un Portrait recommandable par
le deffin & par la couleur , que celui repréfentant
M. le Belle, peint en paftel fur cuivre , par M.
LOIR , pour fon morceau de réception.
134
MERCURE
On a de M. PARROCEL , une efquiffe de la multiplication
des pains ; & de M. OLLIVIER un Tableau
dans lequel il a repréſenté Télémaque & Mentor
conduits prifonniers devant Alcefte , Roi de Sicile ,
qui , fans les connoitre , les condamne à l'esclavage.
Télémaque , indigné , fe nomme auffi -tôt le peuple
demande qu'on immole ces deux Grecs fur le tombeau
d'Anchife ; mais le fage Mentor prevenant Alcefte
d'une irruption prochaine des Barbares dans fes états ,
fauve par cette prédiction , fa vie & celle de Télémaque.
M. BOUNIEU a fu varier les agrémens de fa
compofition & les graces de fon ftile dans les différens
Tableaux où il a repréfenté d'un pinceau gracieux
, des femmes au bord d'un ruiffeau , qui fe dif
pofent à prendre le bain ; un enfant qui repofe ; une
tête de jeune fille ; Dors mon enfant , ( ſujet de la
Romance de M. Berquin ) ; une femme que l'on
faigne au pied ; le fupplice d'une Veftale ; un pointdevue
du Jardin des Tuileries ' ; la naissance de
Henri IV. avec ces circonftances. « Si - tôt que ce
» Prince fut né , fon Ayeul le prit dans fes bras , le
baifa ; il donna à ſa mère une chaîne d'or , qu'il
» lui mit au cou , & fon teſtament enfermé dans une
boîte d'or , en lui difant : voilà qui eft à vous , &
» lui montrant l'enfant , voici ce qui eſt à moi » .

Jamais on n'a traité la Miniature avec autant de
liberté de pinceau , avec un fi bel effet de couleur , &
d'une manière auffi large ; j'ai prefque dit auffi en
grand que l'a fait M. HALL : fes petits Tableaux
ont toute la magie de l'art , & fes portraits font dans
le genre de l'hiftoire , par les beaux caractères de
tête, par une reffemblance vivante , par le choix des
pofitions , par le goût des ajuftemens , & par l'intele
ligence des acceffoires & des fonds. Ce Maître a
peint avec un égal fuccès en huile , en paſtel , en
email , en miniature ; il a expofé cette année , une
DE FRA N-C E. 135
collection très -brillante dans ces différens genres de
peintures , où les tons de fa couleur , font portés au
même degré d'énergie. Que ne pouvez vous avoir
fous les yeux le Portrait de Voltaire , peïnt d'un vérité
frappante , dans le jour le plus convenable , avec
tout le feu & l'ame que ce grand homme mettoit dans
fes regards & dans fa phifionomie !
C'eft M. ROBIN , qui s'eft chargé de l'éxécution
du Tableau ordonné par la Ville , à l'occafion du rétabliſſement
du Parlement & de la remife des droits
du Joyeux-avènement à la couronne : fujet intéreffant ,
mais difficile à traiter , & qui demandoit un plus grand
talent.
Vous aimeriez à détailler le Tableau dans lequel
M. WILLE le fils a repréſenté le Seigneur indulgent
&le Braconnier ; & vous verriez avec plaifir ceux où
il a peint une jeune Dame lifant une lettre ; des
Dames de la ville allant boire du lait à la campagne;
un JuifPolonois.
M. VAN - SPAENDONCK nous reproduit le rare
talent & le pinceau brillant de Vanhuyfum , dans
fes précieux Tableaux de fleurs & defruits.
Vous retrouveriez la grande manière de l'école
d'Italie dans les compofitions de M. VINCENT. Son
Tableau , qui repréfente le Préfident Molé ,faifi par
les factieux au temps des guerres de la Fronde , eft
une des compofitions commandées pour le Roi. La
fierté du deffin , la vigueur du coloris , le beau
choix des caractères , l'intelligence des grouppes ,
la belle ordonnance de l'action fe font admirer dans
ce fuperbe ouvrage. On ne peut y trouver à reprendre
qu'un défaut de jufteffe dans le fecond plan qui ,
ſe confondant avec le premier , nuit un peu à l'effet
général. C'eſt encore une grande machine & un beau
travail que la guérifon de l'Aveugle né.

Le même Maître a donné le Paralytique guéri à la
pifcine , & plufieurs études.
\136
MERCURE

Les deux magnifiques compofitions què M.
MÉNAGEOT a expofées , la Juftification de Sufanne ,
& la Pefte de David , font du ftyle le plus noble ,
du coloris le plus harmonieux & de l'exécution la
plus heureufe. Elles atteftent en lui le génie de fon
Art & les excellens principes . Sa manière de graduer
fes plans eft d'un effet impofant.
M. BERTHELEMY à peint l'action courageufe d'Euf
tache de Saint- Pierre au Siége de Calais . C'eſt un
des grandsTableaux commandés pour le Roi L'Artiſte
a choifi le moment où Edouard fe laiffe fléchir, &
accorde aux inftances de la Reine fon épouse ce qu'il
avoit refufé à fon fils & à toutefa Cour. Beau fujet ,
traité d'une manière intéreflante avec beaucoup d'intelligence
& de talent.
Le mêine Maître a repréſenté le Martyre de S.
Pierre , grande compofition , où une favante ordonnance
des grouppes , de beaux caractères de têtes
l'heureuſe diftribution des couleurs , & le bon effet
du tout ensemble fe font également admirer.
Ses autres Tableaux font , la Pefte de Milan , où
S. Charles porte le Viatique aux Malades , Efquiffe
d'un plafond , & deux Portraits ou études.
Le Portrait en pied de grandeur naturelle de Mgr
Le Comte d'Artois , Tableau de 7 pieds 8 pouces de
haut fur 5 pieds 2 pouces de large , par M. CALLET.
Ce Tableau eft fuperbe de couleur , & très- riche
par les belles draperies & par les acceffoires . M.Caller
a cru fans doute qu'il ne pouvoit mieux faire que
de confulter le magnifique Portrait de Louis XV par
Vanloo ; & for imitation , fans être ſervile , eft
faite avec intelligence. Mais on defireroit que la
reffemblance du Prince fut plus vraie & plus fenfible.
M. BARDIN a expofé deux grandes compofitions
eſtimables , Pune la difpute de Sainte Catherine ;
cette Sainte , en préſence de Maximilien', Empereur
d'Orient , convertit par fon éloquence grand nombre
DE FRANCE. 137
de Philofophes à la Religion Chrétiennes L'autre ,
S. Bernard qui fe difpofe à traduire le Cantique des
Cantiques af us and w
I
Ce Maîtrea auffi donné,outre plufieurs beaux deffins,
quatre Efquiffes coloriées . Dans l'une , c'eft Henri IV
qui , étant dangereufement malade à Monceau , témoigne
à Sully combien il regretteroit de quitter la
vie fans avoir témoigné à fes peuples , en les gouvernant
bien & les foulageant , qu'il les aime comme
fes enfans. Dans l'autre , c'eft Salomon facrifiant aux
idoles ; les deux dernières repréfentent le jour & la
nuit.
On voir trois fuperbes compofitions , chacune de 10
pieds de haut, qui font honneur au talent & au génie de
M. SUVÉE . Il a repréſenté , 1 ° . la Nativité ou l'Adoration
des Anges ; 2 ° . la Naiffance de la Vierge; 3 °.
Herminie fous les armes de Clorinde , rencontre un
vieillard , & s'étonne de fa tranquillité au milieu des
horreurs de la guerre . Le vieillard lui répond , ce n'eft
point fur les rofeaux , c'eft fur les chênes que la
foudre tombe.
Ce Maître a encore expolé un Philofophe ayant
une main appuyée fur un livre, & une jeune fille à
côté de lui ; un S. Sébastien , un Soldat , & quelques
Académies.
M. LE NOIR a fait plufieurs Portraits bien peints ,
foit en huile foit en paftel . M. DESHAYS a expofé
aufli quelques Tableaux , & ferme la lifte des
Peintres .
Si vous êtes étonné , M. , de ne point voir parmi
ces noms MM. Greuze & Fragonard , dont les heureux
talens & plufieurs beaux ouvrages vous font
connus , c'eft qu'ils préfèrent chacun de tenir un
Salon particulier , dans lequel ils n'admettent que
leurs amis ou leurs admirateurs. Cependant des Artiftes
de leur mérite ne devroient pas craindre la
concurrence ni l'épreuve du grand jour. On fait
138 MERCURE
1
qu'Appelle lui même ne dédaignoit point d'expofer
fes ouvrages fous les yeux du Public , afin de profiter
de fes avis & de mériter fes fuffrages .
La Sculpture n'a pas été moins brillante ni moins
féconde que la Peinture. Elle a produit cette année ,
à l'admiration des connoiffeurs , de fuperbes morceaux
qui augmenteront la célébrité de l'École Françoife.
Que n'êtes-vous à portée , M. , de voir l'éloquence
facrée , caractérisée dans cette belle Statue de
Boffuet , de fix piés de proportion , exécutée en marbre
pour le Roi , par M. PAJOU . Quel noble ca
ractère de tête , quelle pureté de defiein , quel beau
travail dans toutes les parties & dans les acceffoires
de ce chef-d'oeuvre de l'Art ! Le même Maître a
reudu avec un cifeau non moins élégant le magnifique
bufte du Roi en marbre ; celui de M. de Trudaine
; un Philofophe ; & en terre cuite , les Portraits
de M. Andouillet & de M. Ducis ; il a encore expofé
de charmantes efquiffes repréfentant la Fidélité
, le Pouvoir de l'Amour , une Bacchante , avec
un Enfant & une Chèvre , une Charité.
C'est bien une oeuvre de génie & une des plus
parfaites productions de la Sculpture , que la Statue
de Pierre Corneille , repréſenté affis . M. CAFFIERRI
a choifi le moment où ce Poëte méditant une de fes
belles Tragédies , paroît dans l'enthouſiaſme de la
compofition ; & le Sculpteur n'a pas été moins inf
piré que le grand Corneille dans ce beau caractère
de tête qu'il a fu animer du féu de la Poéfie. Cette
Statue en marbre eft une de celles commandées pour
le Roi . On admire encore de ce Sculpteur un Buſte
de La Fontaine , & plufieurs Portraits en terre cuite.
M Gois a expofé un modèle en marbre & en
bronze , repréfentant la Charité ; un bas relief en
terre cuite , dont le fujet eft Télémaque racontant
fes aventures à Calypfo ; le Portrait très -reffemblant
de Mgr le Comte d'Artois , modelé en terre cuite ;
DE FRANCE. 139
plufieurs autres Portraits , & quelques Deffins d'une
belle compofition : tous morceaux eftimables.
M. BERKUER a travaillé une des quatre Statues
deſtinées pour le Roi. Il a repréfenté le Chancelier
d'Agueffeau , & lui a donné un caractère tranquille ,
tel qu'il convient à un Légiflateur. Cet Artifte l'auroit
repréſenté fans doute avec plus de feu s'il avoit
choifi le moment où ce grand Homme prononçoit
fes Difcours éloquens.
On voit de M. HOUDON plufieurs Portraits tous
recommandables par la reffemblance & par la beauté
du travail. Il a fait les Buftes en marbre de M. de
Nicolaï & de M. de Caumartin ; & en terre cuite,
les Buftes de Molière , de J. J. Rouffeau , de M.
Franklin. Il peut être appelé le Sculpteur de Voltaire,
aucun n'ayant repréfenté ce grand Poëte plus fouvent
ni avec plus de vérité. Il en a exposé deux
Buftes , & une admirable Statue en petit bronze doré.
C'eſt un charmant ouvrage de Sculpture que la
Statue de Méléagre , exécutée en marbre par M.
BOIZOT, fils , pour fon morceau de réception . Cet
Artiſte a fait auffi un beau Bufte de Racine en marbre
; une Dame en bacchante ; en plâtre , déux
Buftes d'enfans , & en terre cuite le Portrait de
Mde Chalgrin , très- reſſemblant , & par conséquent
très- agréable .
Le Gladiateur mourant , figure en marbre , &
morceau de réception de M. JULIEN , lui fait le plus
grand honneur. Il a compofé en plâtre un charmant
bas relief des Nymphes coupant les aîles de l'Amour
endormi. Tête de Femme par le même Artiſte .
M. Joux a donné pour fon morceau de réception
un Saint-Sébaſtien ; il a auffi exécuté en marbre
deux Têtes , l'une Efculape , l'autre . Hygis fa
fille. Tous ces ouvrages font du plus grand mérité.
M. MONNOT a fait avec fuccès le modèle d'un
Amour foulant aux pieds l'Aigle de Jupiter z celui
140 MERCURE
d'un Enfant , & le Portrait de Mde Duplant , dans
le rôle de Clytemnestre. f
Le célebre Montefquieu a été repréſenté par M.
CLOPION . C'eft une des Statues deſtinées. pour le
Roi. Elle n'eft encore qu'en plâtre , parce qu'il ne
s'eft pas trouvé de bloc de marbre convenable . Cet
habile Artiſte trouvera peut-être que cette figure eft
trop tourmentée , & que fon attitude eft trop res
tournée: Eh! qui peut mieux que lui conduire ce
bel ouvrage à la perfection en travaillant le marbre !
Vous reconnoîtriez le Sculpteur des Grâces dans fon
bas relief, qui repréſente le Triomphe de Galatée ,
dans fes bas reliefs des Arts , dans ceux qui ornent
des vafes , dans deux perites figures charmantes , & c .
M. Foucou a expofé le beau Bufte en marbre
de Regnard , pour la Comédie Françoife ; un Mer-.
cure , un Be gee , & deux Torchères.
On a de M. SERGELL une étude fuperbe & de
l'expreffion la plus admirable . C'eſt Othryadès Lacedémonien
, qui refté feul fur le champ de bataille
& bleffe mortellement , dreffe à Jupiter un
trophée , fur lequel il écrit avec fon fang.
Après la Peinture & la Sculpture vient la Gravure ,
ce bel Art inconnu des anciens , l'interprète & le
traducteur en quelque forte des deux premiers qui ,
en multipliant & répandant leurs productions , en
éternife le génie & les beautés.
Vous n'exigez pas fans doute , M. , que j'entre
dans le détail des ouvrages de ce genre que vous
pouvez d'ailleurs vous procurer ; il vous fuffira dè
favoir que les Maîtres dont on a vu des Eftampes
dans ce nouveau Salon des Arts , font MM. Lebas ,
Wille, le Vaffeur , Moitte , Lempereur , Beau
variet , Duvivier, Graveur de Médailles , Cathelin¸*
Miger, Aliamet , de Saint- Aubin , de Launay.
Puiffe ce fimple Expofé vous donner une idée ſufffante
d'un fpectacle qui , étant fait pour les yeux ,
DE FRANCE. 141
peut difficilement être tranfmis par le difcours . Auffi
c'est votre abfence qui m'autorife à vous entretenir
des plaifirs & des fentimens que j'ai éprouvés à l'alpect
de ces beaux Arts ; car nos opinions , nos éloges
& nos critiques font bien inutiles pour ceux qui peuvent
jouir & juger de leurs productions.
17 2 .
27
VARIÉTÉS.
LETTRE aux Rédacteurs du Mercure ,
concernant les Annales Linguet.
JEE n'ai point envie , Monfieur , d'entrer dans la
fice des difputes littéraires : j'avouerai même mon
infuffifance. Sans efprit de parti , j'aime le talent
par-tout où je le trouve ; j'ai toujours admiré haute
ment celui de M. Linguet ; mais en regrettant bien
fincèrement qu'il ne fit prefque jamais pour la vérité
les efforts de courage qu'il proftitue ſouvent au
menfonge.
Quand M. Linguet n'a fait la guerre qu'à la litté- ´
rature & à ce qu'il appelle la Philofophie , qu'il a vu
des armées d'ennemis où il étoit feul ennemi de luimême
, & qu'il a créé des phantômes pour avoir la
gloire de les combattre , il n'y a jamais eu un grand
danger à lui laiffer ufer toutes les reffources de l'a
mour- propre révolté , & d'un défefpoir impuiffant.
La belle Littérature & la faine Philofophie font éga
lement à l'abri de fes coups. Mais quand M. Linguet,
enporté par la plus fougueufe paffion , fabrique une
impoſture & une espèce de faux pour alarmer la na
tion fur la confiance qu'elle doit au premier corps de
l'État , chargé de la vérification & du dépôt des Loix ,
& effentiellement lié à la conftitution de notre Mo
narchie , tous les Citoyens qui peuvent faire enten142
MERCURE
dre la vérité , doivent élever la voix pour raffurer le
public .
M. Linguet dans le n° 46 de fes annales , copie
l'Édit du mois d'Août dernier , portant abolition du
droit de main-morte & de fervitude dans les Domaines
du Roi , & abolition générale du droit de fuite
fur les ferfs & main-mortables. Après des réflexions
à fa manière fur ce monument de la bienfaiſance
du Roi , autant au-deffus de fes éloges que de fa
critique , M. Linguet s'exprime ainfi pag. 361 &
362. Il a été préſenté au Parlement de Paris pour
yfubir laformalité de l'enregistrement : il paroítra
bien fingulier aux étrangers fur- tout , d'apprendre
que ce Tribunal y ait ajouté une modification qui
l'annulle dans une de fes parties : il est enregistré à
la charge qu'il ne pourra nuire ni préjudicier aux
droits des Seigneurs ; mais dès que ce droit defuite
eft une prérogative Seigneuriale , l'Édit qui tend à
l'abolir eft donc annéanti lui -même par cette reftriction.
Siles volontés Parlementaires doivent l'emporterfur
les volontés Royales , fi les hommes appelés
pour juger au nom du Prince peuvent éluder
vertu de cette miffion , les règles établies par le
Prince même , qu'y aura- t - il donc de ftable & de
fixe dans le Royaume ? Un main- mortable décédé
dans un lieu franc , laiffera une fucceffion opulente :
les enfans , en vertu de la Loi , voudront la recueillir
: le Parlement , en vertu de fa modification , les
déclarera non-recevables , & adjugera l'héritage au
Seigneur fuivant. C'eft la millionième des inconféquences
de ce genre dont notre Législation & notre
Jurifprudence offrent des exemples : on ne les corrige
pas toutes ; mais celle - ci eft fifrappante & fi
inconcevable qu'elle ferafans doute réformée.
> en
Ceux qui font accoutumés à croire M. Linguet
fur la parole , ( car il en eft encore quelques- uns )
me s'attendent pas à trouver dans cet endroit la caDE
FRANCE. 143
lomnic la plus téméraire qu'aucun Écrivain ait jamais
pû hafarder : cependant il ne faut que jeter les
yeux fur l'Arrêt d'enregiftrement de cet Édit , &
l'on voit qu'il eft enregistré fans que fes difpofitions
puiffent nuire ni préjudicier aux droits des Seigneur's
QUI SEROIENT OUVERTS AVANT L'ENREGISTREMENT
DUDIT ÉDIT.
Le Parlement , par cette clauſe , n'a fait que déclarer
une difpofition de droit , fuivant laquelle les
Loix n'ont point d'effet rétroactif, & ne font obligatoires
que du jour de leur publication . Que fait
M. Linguet ? Il imprime que l'Édit eft enregistré , à
la charge qu'il ne pourra nuire ni préjudicier aux
droits des Seigneurs , il fupprime quiferoient ouverts
avant l'enregistrement ; & au moyen de cette falfification
, ne faifant voir que le droit de fuite aboli
par l'Édit , & confervé par l'enregistrement , il fe
met à portée de tirer fes conféquences , & de fe livrer
àla plus fcandaleufe déclamation. Si la calomnie
étayée par le faux devient un crime , c'eft fans
doute lorfqu'elle tend à inculper la première Cour
Souveraine du Royaume , & à rendre odieux des
Magiftrats que la Nation doit aimer & refpecter.
Que pourra alléguer M. Linguet pour fe difculper
? Il ne pourra pas dire qu'il a été trompé par une
fauffe notice. Il a copié littéralement l'Édit & l'Enregiſtrement
, & il ne s'eft arrêté qu'aux mots qui
feroient ouverts avant l'Enregistrement , parce qu'ils
écartoient toute idée de modification & de reftriction
, & qu'ils faifoient évanouir fon projet.
Mais allons plus loin , & examinens la propofition
de M. Linguet dans la Thèle générale. M.
Linguet , grand Jurifconfulte & grand Publicifte ,
comme l'on fait , regarde une modification appofée
à une loi par une Cour fouveraine comme une
contradiction à la loi & une inconféquence. Il affecte
d'ignorer que ce droit des Cours , ainsi que celui
144 MERCURE
de faire des Réglemens qui ont force de loi , n'eft
qu'une émanation de la fouveraine puiſſance de nos
Rois qui ont penfé , d'après l'expérience des temps,
que , fur bien des objets , les Cours étoient plus
portée qu'eux-mêmes de favoir ce qui étoit le plus
utile à leurs peuples , & qu'il ne pourroit jamais y
avoir d'inconvéniens à leur communiquer cette portion
de leur pouvoir , pour l'exercer provifoirement
& fous le bon plaifir de la Majefté Royale. Ainfi
ce témoignage vivant & bien précieux de la fageffe
de nos Rois & de la fidélité des Magiftrats du
Royaume eft , dans un trait de plume de M. Linguet
, travefti en une abfurdité & une inconféquence.
Voilà cependant les tours d'adreffe & de force
qui font des Partifans à M. Linguet , & qui leur
font publier qu'il opérera une révolution dans les
efprits infana hominum mentes !
J'ai l'honneur d'ètre , & c. Signé CROIZIER.
TABLE.
VERS à une jeune Mord- demie Françoise, en 1979 »
97
100
117.
ralifie ,
Coup-d'ail d'un Obfervateur , Concert Spirituel ,
98 Lettre d'un Italien fur le Sa
Enigme & Logogryphe , ib. lon , 120
Aux Mánes de Voltaire , Di- Lettre au Rédacteur du Merthyrambe
qui a remporté le cure , concernant les Annales
Prix au jugement de l'Aca- Linguet ,
APPROBATION.
141
J'Alu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France, pour le Samedi 18 Septemb . Je n'yai
rien trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreſſion. A Paris.
ee 17 Septembre 1779. DE SANCY.
1
-1
MERCURE
DE FRANCE.
Samedi 25 SEPTEMBRE 1779 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
BILLET en réponse à celui de Mlle C…………,
qui avoit loué l'Auteur dans unfoupé.
Oui , toujours , oui , quand vous voulez .
UI ,
Je n'ai de defir que le vôtre ;
Et , lorfque vous me défolez ,
Mon mal vaut le plaifir d'un autre¿
Mais un froid éloge de moi ,
Venant de vous , me déſeſpère.
Dites-én rage , pour bien faire ;
Mon coeur en aura moins d'effroi ,
Que me font difcours fans myftère,
Qu'à l'indifférence je doi?
Mieux aimerois votre colère :
Le courroux s'appaife , je croi ,
Et ce feroit-là mon affaire.
Sam. 25 Sept. 1779.
746
MERCURE
ENCORE un grief! ... Trouvez bon
Qu'il excite auffi mes alarmes.
Auffi piquante que Ninon ,
Vous comptez , parmi d'autres armes ,
Dangereux fourire , oeil fripon ,
Pied très -Chinois , très-court jupon ,
Bouche que l'on juge à fes charmes
N'avoir jamais pu dire un non.
Dès qu'on vous voit , un air de fête .
Gagne , étourdit juſqu'au barbon ;
Dans votre effor , que rien n'arrête ,
Vous avez une ambition
Qui met conquête fur conquête ;
A force de féduction
Vous m'avez fait tourner la tête ,
Et vous m'ordonnez la raiſon !
C'en eſt trop , l'Amour en appelle.
Il vous dit par moi grand merci.
Avec la morale éternelle
La raiſon n'a que faire ici.
Le Dieu qui vous forma fi belle ,
Comme moi l'abjure aujourd'hui ;
Et , fuffiez -vous toujours rébelle ,
J'aime mieux fouffrir avec lui
Que de m'ennuyer avec elle.
S
DE FRANCE.
14岁
IMPROMPTU à Madame TODI , qui eft
venue chanter à Ferney.
TA voix enchanteroit les Hommes & les Dieux
Orphée eut le pouvoir de ranimer les ombres ,
Et fi tu defcendois dans les royaumes fombres ,
Todi , tu nous rendrois le Maître de ces lieux.
( Par M. le Marquis de Villette. }
CRISPIN NÉGOCIATEUR ,
SCÈNE ÉPISODIQUE .
CRISPIN E T LISETT E.
LISETT E.
ALLONS LLONS , mon cher Crifpin , tu vois la
défolation de ton pauvre maître ; il eft perdu
fans toi. Le cas eft embarraffant , je l'avoue ;
mais tu en auras plus de gloire de venir à
bout de tes projets.
CRIST N.
Il feroit beau vraiment qu'un homme qui
a joué un rôle fi confidérable dans les affaires
de l'Europe , eût befoin de toutes les reffources
pour une vétille comme celle -là !
LISETTE.
Que veux-tu dire avec ton rôle confidé
rable ?
G
148 MERCURE
CRISPI N.
Comment , eft- ce que tu ignores que j'ai
tenu dans mes mains la deftinée de trois ou
quatre Puiffances ? Rien de plus vrai pourtant ,
LISETT E.
Qui , toi ? tu ne m'as pas trop la mine
d'un Plénipotentiaire.
CRISPI N.
Ingrate que tu es ! tu as joui long - temps
des avantages de la paix , fans favoir que
c'étoit à moi que tu en étois redevable, ainfi
que toute l'Europe.
LISETTE.
Je t'avoue que je ferois curieufe d'apprendre
comment elle & moi pouvions
t'avoir cette obligation .
CRISPI N.
Tu n'as donc pas vu dans les Papiers Publics
qu'un des Seigneurs envoyés dans une
Cour étrangère , pour la négociation du dernier
traité , m'avois pris à fa fuite ?
LISETT E.
En qualité de Gentilhomme ?
CRISPIN.
Non pas tout -à-fait ; pour lui rendre parci
par- là quelques fervices d'ami.
DE FRANCE. 149
LISETT E.
C'eft- à- dire que tu étois fon Valet-dechambre.

CRISPI N.
Fi donc ! comme tu dégrades les choſes..
Son ami de confiance , Lifette. Un honnêtehomme
qu'il étoit bien- aife de voir à fon
lever & à fon coucher.
LISETT E.
Oui , oui , j'entends , ... N'importe , allons
pourfuis.
CRISPI N.
Me voilà donc l'ami de confiance de ec
Seigneur , dépofitaire des plus grands fecrets
de l'État , ayant la direction des dépêches qui
me paffoient toutes par les mains.
LISETT E.
Oui ; mais cachetées.
CRISPIN.
Que fait un morceau de cire à l'affaire ?-
J'accompagnois Monfeigneur dans toutes les
conférences qu'il avoit avec les autres Miniftres
; & il n'a pas tenu à mon zèle que les
chofes ne fe foyent fouvent arrangées dans
l'anti -chambre entre les amis de confiance
de ces Meffieurs & moi.
LISET TE.
Vous formiez- là un Congrès bien refpes-
G iij
150
MERCURÈ
table . Toute l'Europe avoit les yeux fur vous
pour en attendre fa deftinée.
CRISPI N.
Il falloit voir avec quelle chaleur je fourtenois
les intérêts de ma patrie. Je ne te parlerai
pas d'un coup de pied dans le ventrė
que je donnai à l'ami de confiance Anglois ,
au fujet d'un petit démêlé que nous eûmes
fur l'un des préliminaires. Je paffe tout de
fuite à cette action d'éclat qui m'immortaliſe.
Tu fauras donc qu'un jour , après avoir
paffé plufieurs heures dans l'affemblée , mon
maître & moi nous prenions le frais fur une
terraffe. Tout-à-coup la galerie contre laquelle
il étoit appuyé vint à s'écrouler. It
alloit la fuivre , lorfque je le faifis bravement ,
par le derrière de fon habit , & le tirai aves .
tant d'intrépidité , que je le fauvai de ce
péril. Tu fais que fans l'extrême prudencè
de ce Seigneur , le Traité n'auroit jamais eu
lieu ; fans moi cet homme- là n'étoit plus.
Ainfi il eft facile de conclure que je fuis
l'auteur principal de cette paix fi defirée.
LIS ETT E.
*
Vraiment on auroit dû récompenſer tes
talens pour la négociation.
CRISPI N.
Ne crois pas badiner , j'étois en affez
bonne paffe pour cela.
DE FRANCE. ISI
AIR: le Jour de S. Crépin
J'ARPENTOIS d'un grand train
Le chemin
Qui mène à la fortune.
Mais qui voit ton air fin
Et mutin ,
i
N'en cherche plus aucune
Que ta main.'
Et c'eft mon deftin ,
Ma bonne ,
Mon deſtin.
Et c'est mon deſtin ,
Ma bonne.
LISETT E.
C'est bien flatteur pour moi.
CRISPI N..
Cela va fans doute t'enorgueillir ; mais je
ne puis m'empêcher de te le dire : je ferois
plus fier de conclure une ligue fecrète avec
toi , que de former le plus beau Traité avec
le Mogol même.
LIS ETT E.
Ton génie heureux fait prendre toutes les
formes. Tantôt politique , tantôt galant. Tu
es en vérité un homme admirable. Mais laiffons
un inſtant la balance de l'Europe pour
en venir aux affaires de la maiſon.
CRISPIN.
Parbleu , pour éprouver tes talens , il me
prend envie de te laiffer conduire cette af-
Giv
152 MERCURE
faire . Si elle te réuffit , je rentre dans une carrière
où j'aurai un fi habile fecond , & je te
deftine d'avance à la première Ambaffade.
LISETTE.
Ma foi , écoute , d'autres en ont eu , fans
mériter autant que moi , le titre d'Ambaffa--
deur Extraordinaire.
CRISPI N.
Tu as raifon . Mais voyons comment tu
fauras aujourd'hui te tirer d'intrigue . Pour
moi je me borne à fonder les écueils qui
nous environnent . Ce fera à toi à conduire
notre nacelle. Le parage eft mauvais , la mer
eft orageufe. Il faut gouverner le timon avec
bien de l'adreffe. Adieu , charmant Pilote ,
pour nous conduire à bon port , guide-toi
par la bouffole de mon génie & par le fanal
de mon expérience .
LISETTE.
Oh c'eft trop me pouffer à bout. Je veux
te faire voir qu'on eft auffi capable que toi
d'un coup de génie. ( Ellefort. )
CRISPIN , feul
Ah je ferois bien aife de voir un tour de
fa façon ! Que dis-je , pauvre fot que je fuis ?
C'est bien prudent à moi d'aller affiler fon
efprit pour qu'elle s'en ferve un jour contre
moi-même. En vérité un homme eft bien
embarraffé dans le choix d'une femme,
PRENEZ une femme d'efprit ,
Que de tours elle vous apprête !
DE FRANCE.
A
Prenez une femme un peu bête ,
Dieu fait comme on la dégourdit.
L'embarras n'eft pas fi petit ; )
Et j'ai beau me creuſer la tête ,
Dois-je prendre une femme bête ,
Prendrai -je une femme d'efprit ?
( Par M. Berquin. )
IMITATION de l'Ode XL d'Anacreon.
SUR un
OUR un taillis Amour perché
Apperçur un jour une rofe ,
Et le voilà qui fe propoſe
D'en parer le fein de Pfyché..
Il la cueille. Quelles alarmes !
Une abeille en fortant foudain ,
Le pique ; il voit s'enfler fa main ,
Et fes yeux s'inondent de larmes.
« C'eft fait de moi ... cruel deſtin ! » ›
Dit-il dans la douleur amère ;
Il court , il appelle ſa mère :
Un ferpent trompeur & malin ,
que moi battant de l'aîle ,
» Et qu'aux champs abeille on appellé ,
inhumain.
» Ainfi
» M'a porté ce coup
» Je meurs , hélas ! » ....Enfant volage.,,
Si tu pleures de ta douleur ,
Combien doit pleurer davantage
Celui dont tu bleffes le coeur !
Gov
154
MERCURE
MES SOUVENIRS.
ROMANCE.
AIR: Que ne fuis - je la fougère..
LIEUX charmans , belle retraite ,
Temple fecret du bonheur ,
C'est ici que mom Annette
Me fit préfent de fon coeur ;
C'est ici que fa tendreffe
Répondit à mes amours ,
Et qu'à ma jeune maîtreffe
Je jurai d'aimer toujours.
Tour m'offre ici ſon image
Et rappelle mes plaifirs.
Tout ici reçut l'hommage
De quelqu'un de mes foupirs.
Ici je lus dans fon ame
Le plus tendre des äveux ;
Ici le prix de ma flamme
Fut un regard de fes yeux.
Au retour de la lumière ,
Je cueillois dans ce jardin ,
Le bouquet qu'à ma Bergère
Je donnois chaque matin.
C'eft ici que , moins farouche
Et laffe de refufer ,
DE FRANCE.
155
Elle perinit à ma bouche
De lui voler un baiſer.
Voici le bois folitaire
Où le plaifir de rêver ,
Sous la garde du myſtère ,
L'invitoit à fe trouver.
Je l'y furpris , & fa fuite
M'enlevoit un bien fi doux ;
Mais courant encor plus vîte
J'eus ma grâce à fes genoux.
JOURS que j'ai paffés près d'elle ,
Jours heureux de mon printemps !
Votre fouvenir fidèle
Charmera mes derniers ans.
Je mourrai digne d'envie
Si j'emporte fes regrets ;
Et je quitterai la vie
En penfant à fes attraits.
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE
E mot de l'Énigme eft Montre ; celui du
Logogryphe eft Calotte , où fe trouvent
lot , lacet , Calot , cotte , cale.
ÉNIGM E.
Tu ne peux me voir ni m'entendre ;
Je te parle & n'ai point de voix ;
G vj
156 MERCURE
Et je t'ai dit plus de cent fois
Le parti que tu devois prendre.
On a peine à dormir fans moi ;
Je règne , par momens , fur la terre & fur l'onde .
Le Courtifan me garde auprès du Roi ;
Et je fuis-là le mieux du monde.
DANS l'air un fouffle mé détruit ;
T'habite avec plaifir la grotte folitaire ,
J'aime à me retirer dans certain Monaſtère ;
Mais j'en échappe au moindre bruit.
TOUTE femme en naiffant me déclare la guerre ;
Chacun , pour lui faire fa cour ,
La fait jafer en lui parlant d'amour,
Et rien ne m'eft auffi contraire.
LA danfe & la musique augmentent mes enmuis.
Ami Lecteur , j'en ai trop dit pent- être ;
Mais non, à mon babil tu dois me méconnoître
;
Je ceffe, en te parlant
, d'être
ce que je fuis.
JE
( Par M. Moulet de Cauffade. )
LOGOGRYPH E.
E fuis de la vertu l'acte le plus pénible ,,
Et de l'amour un garant trop parfaite.
Du chos des paffions inévitable effet ,
DE FRANCE.
157
On ne me connoît point dans un état paifible.
Le moment où je fers eft un moment terrible ;
Mais de moi naît bientôt ce plaifir bien fenfible
Qui fuit le devoir fatisfait.
Sur mon être , Lecteur , voilà quelques lumières :
Mais pourfuivons ; je veux l'analyfer ,
Et te l'offrir pour t'amuſer
Sous d'autres faces fingulières .
D'abord je trouve en moi l'habit d'un élégant ;
Un carroffe qui ne l'eft guère ;
Ce qui tue un malade ou le fauve à l'inſtant ;
Le fceau de tous les droits qui placent fur le Trône ;
Le figne du plaifir , celui de la douleur ,
Un terme de mépris , une pièce bouffonne ,
Un fruit de goût exquis & de vive couleur ,
Un inftrument de guerre aujourd'hui hors d'uſage ,
Ce qui fert à ferrer l'argent & les procès
Cette Divinité , dont l'infâme breuvage
Penfa du mortel le plus fage
Faire un vil animal , habitant des forêts ,
Ce qui diffout les os , & ce qui les partage ,
Ce qui fait qu'un fecret voyage
Sans rien craindre des indifcrets.
Mais je n'en dis pas davantage :
Mon nom n'eft plus pour toi du nombre des fecrets.
758 MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
EssAis Hiftoriques , Littéraires & Critiques
fur l'Art des Accouchemens , ou Recherches
fur les Coutumes , les Maurs & les Ufages
des Anciens & des Modernes dans les Accouchemens
, l'état des Sages - Femmes ,
des Accoucheurs & des Nourrices chez les
uns & les autres ; Ouvrage dans lequel on
a recueilli les faits les plus intéreffans & les
plus utiles fur cette matière , avec un grand
nombre de Notes curieufes & d'Anecdotes
fingulières , par M. Sue le jeune , ancien
Prevôt du Collège de Chirurgie , & c . A
Paris , chez Baftien , Libraire , rue du Petit-
Lion , Fauxbourg Saint - Germain , 1779.
2 vol. in- 8 ° . de plus de 700 pag. chacun .
CE titre feul pourroit tenir lieu d'analyſe .
On ne conteftera pas à l'Auteur le mérite de
la patience & du travail pour puifer dans les
fources d'érudition que lui ont offertes ,
comme il en convient , les favans Écrits de
Bartholin ; la Bibliothèque des Auteurs de
Médecine , par M. de Haller ; l'Hiftoire de
l'Anatomie & de la Chirurgie , par M.
Portal , &c. &c. Les Dictionnaires Hiftoriques
, les Voyageurs , les Auteurs qui ont
le moins penfé aux Accouchemens , ont été
mis à contribution par la follicitude de
DE FRANCE. 159
M. Sue. Il traite dans la première partie de
fon ouvrage, de l'Art des Accouchemens chez
les anciens & chez les modernes. A l'égard
des premiers on le confidère chez les Hébreux
, les Égyptiens , les Grecs , chez les
Romains & les Arabes. Quant aux modernes
, la France eft le premier objet de l'attention
de l'Auteur ; mais il revient bientôt
aux anciens , & expofe les ufages particuliers
qu'ils obfervoient pendant la groffeffe , pendant
l'accouchement & après la naiffance de
l'enfant. L'hiftoire des Dieux & des Déeffes
que les anciens invoquoient dans les accouchemens
, eft tirée de la Mythologie. Les
coutumes fuperftitieufes des différens peuples
font extraites de l'Hiftoire des Voyages ; il
y
a auffi quelques Anecdotes modernes , dont
rien ne garantit la vérité , telles font celles
qui concernent les Demoifelles Rochois de
l'Opéra , & Duclos de la Comédie Françoife.
Lully fit faire une fauffe- couche à la Dlle
Rochois , par un coup de pied dans le ventre ;
mouvement brutal excité par l'indignation
de ce Muficien , en apprenant l'état de cette
Actrice , qui l'empêchoit de remplir fon devoir.
On ne fera peut-être pas faché de voir
l'hiftoire de la Dlle Duclos , racontée parl'Auteur
même , & avec quelle precifion
elle figure dans les Effais Littéraires fur l'Art
des Accouchemens .
cc
Ariane , Tragédie de Thomas Corneille
, qu'il fit en 17 jours , & en 40 felon
d'autres , étoit le triomphe de Mlle Duclos ,
160 MERCURE
célèbre Actrice. Un jour que le parterre redemanda
cette Pièce , Dancourt , Orateur
de la Troupe des Comédiens , qui s'étoit
avancépour en annoncer une autre , fe trouva
embarraffé , parce qu'un certain fafdeau que
Mlle Duclos n'avoit pas reçu des mains de
l'hymen , & qui touchoit au terme preſcrit
par la Nature , l'empêchoit de jouer. Comment
annoncer cet état au parterre , fans
bleffer la délicateffe de l'Actrice ? Lorſque le
tumulte des cris eft tombé , Dancourt s'avance ,
fe répand en complimens & en excuſes , cite
une maladie de Mlle Duclos , & par un
gefte adroit , défigne le fiége du mal. A l'inftant
Mile Duclos , qui étoit préfente , & qui:
l'obfervoir , s'élance rapidement des couliffes
, vole fur le bord du théâtre , appuie un
foufflet fur la joue de l'Orateur ; & le tournant
vers le parterre , avec le inême feu ,
dit : Meffieurs , à demain Ariane. »
L'Auteur femble fe complaire au récit des
faits où il eft queftion de foufflets .. Les Gaulois
, dit-il , avoient les femmes enceintes
fort en recommandation ; mais la déférence
des Eſpagnols pour cet état des femmes , furpaffe
tout ce qu'on peut dire. Ce n'eft pas
dans le peuple qu'il cherche des exemples ,
ce font les Rois mêmes qui les lui fourniffent.
Telle eft l'Anecdote fuivante. " Unepremière
Dame d'Honneur de la Reinet
d'Efpagne , femme de Charles II , mort en
1700 , fit tuer deux perroquets que la Reine
aimoit beaucoup , mais que la Dame d'HonDE
FRANCE. 161 .
>
meur ne pouvoit fouffrir , parce qu'ils parloient
François. La Reine , juftement irritée
d'une telle audace , appela cette Dame &
comme elle s'approchoit pour lui baifer la
main , ainſi qu'il eft d'ufage , elle lui appliqua
les deux meilleurs foufflets qu'elle eût peutêtre
reçus de fa vie. Celle- ci , outrée d'un
affront fi fenfible , fort , va avec fes parens
porter fes plaintes au Roi , & demande la
réparation de cet affront. Le Roi en parle à
la Reine , qui lui dit qu'elle n'avoit pas été
la maîtreffe de fon action ; que ç'avoit été
pour fatisfaire une forte envie de femme
groffe : en ce cas là, Madame , reprit le Roi ,
fi deux foufflets ne fuffifentpas , appliquez-luien
, je vous en prie , deux douzaines . M. Sue
ne dit pas d'où il a tiré ce fait ; il ajoute que
cette feule raiſon fatisfit plus la Dame
d'Honneur que toutes les excufes qu'on auroit
lui faire pu . »
A propos de Charles II, l'Accoucheur Theo
ricien renvoye à une note où il nous apprend
que c'eft ce Prince qui , par fon teftament , a
appelé au Trône d'Efpagne le Duc d'Anjou ,
petit- fils de Louis XIV ; & là , il établit une
conjecture politique fur le danger où a été la
Maifon de Bourbon de perdre entièrement
cette puiffante Monarchie.
Le nom de Charles II fe retrouve encore
dans la longue table des Auteurs cités dans
ces Effais fur les Accouchemens , avec un
grand nombre d'autres , tels que Boileau &
162 MERCURE
Bourdaloue , qui fans doute feroient fort
étonnés de fe rencontrer- là .
M. Sue , emporté par le torrent de fes
penfées morales , s'apperçoit quelquefois de
fes écarts , mais alors il en avertit fes Lecteurs
; il leur dit : « je m'écarte infenfiblement
de mon fujet , & de fimple rédacteur
de faits , je m'érige prefqu'en prédicateur ; & ,
pour parler le langage de Boileau , en finge
de Bourdaloue. Revenons donc fur nos
pas. ››
Mais au lieu d'y revenir , il ajoute encore
deux notes , l'une fur Boileau , l'autre fur
Bourdaloue.
66
Boileau , ( Nicolas ) plus connu fous le
nom de Defpréaux , a été furnommé affez ,
mal , felon moi , l'Horace François , parce
que les feuls ouvrages par lefqucis il ait ,
imité , égalé & même furpaffé , fi l'on veut ,
le Poëte Latin , c'est par fes Satyres & fon
Art Poétique ; & que quand il a voulu courir
la même carrière que lui dans les Odes , il
s'eft trouvé bien inférieur à fon modèle ,
comme on en peut juger par fon Ode fur la
prife de Namur. Il reste encore à favoir fi ,
pour les Épîtres , fes Satyres , & fur- tout fon
Art Poétique , il a bien mérité le furnom
d'Horace François. C'et ce que je laiſſe à décider
à de plus habiles que moi , & entre
autres à M. de la Harpe , qui a écrit fur ce
fujet d'une manière à faire voir que le mé
rite de Boileau ne lui avoit pas tellement
DE FRANCE
16 ;
fafciné les yeux , qu'il n'eût diftingué fes
défauts. "
Dans fon article de Bourdaloue , M. Sue
n'eft le finge de qui que ce foit ; il eft vraiment
original. Après avoir tracé l'éloge des
fermons de cet Orateur , il ajoute qu'il auroit
mauvaiſe grâce de vouloir fonder les décrets
immuables de la Providence fur la deftruction
de la Société des Jéfuites ; je n'entre ,
dit-il , dans aucune des raifons qui l'ont néceffitée.
Je plains la Littérature , je plains
l'Églife. Alors M. Sue s'arrête tout- à-coup ,
& finit ainfi :.... un moment.... n'allons
pas plus loin ; c'eſt bien- là le cas de dire
avec Virgile :
Incedo per ignes , cineri dolofofuppofitos.
Ce n'eft fûrement pàs à l'ancien Collége
de Louis-le -Grand que M. Sue a appris, à
citer Virgile pour Horace , & à eftropier
cet Auteur pour faire de deux de fes vers
une ligne de profe. Horace dit à Pollion ,
qui s'occupe de l'Histoire des Guerres Civiles
, que c'eft une entrepriſe hafardeufe &
difficile , & qu'il marche fur un feur caché
fous des cendres trompeufes.
Periculofa plenum opus alea
Tractas , & incedis per ignes
Suppofitos cineri dolofo.
On doit favoir gré à l'Auteur de ce nouveau
Traité des Accouchemens , d'avoir
donné à fon Livre le titre modefte d'Efais,
164
MERCURE
Il auroit pu l'intituler : CHEF - D'OEuvre.
C'eft en effet un modèle rare pour compofer
un ouvrage volumineux , fans avoir la moindre
connoiffance de la matière qui doit y
être traitée.
Il faut efpérer que la poftérité ne fera pas
de reproche à notre fiécle , d'après les Effais
prétendus Littéraires de M. Sue fur l'Art des
Accouchemens. On n'a pas jugé de la Littérature
du dix - feptième fiécle d'après les
productions de Scudéri , dont Boileau trouvoit
avec raifon que les Écrits ,
Sans force & languiffans ,
Semblent être formés en dépit du bon fens.
TABLE Analytique & Raifonnée des
Matières contenues dans les XXXIII
Volumes in - folio du Dictionnaire des
Sciences , des Arts & des Métiers , & dans
fon Supplément. Tome I. in-folio de 844
pages. A Paris , chez Panckoucke , hôtel
de Thou , rue des Poitevins.
Plus les connoiffances humaines fe multiplieront
, & plus on fentira le befoin d'en
rapprocher les parties & d'en fimplifier les
élémens. L'Europe eft aujourd'hui furchargée
d'une multitude énorme de Livres qui traitent
des mêmes matières , & dans la plupart
defquels on rencontre à peine quelques pages
qui méritent d'être confervées : chaque jour
nos bibliothèques s'agrandiffent ; mais il s'en
DE FRANCE. 165
faut bien que le nombre des idées fuive la
progreffion du nombre des volumes.
Ce fut pour remédier à ces inconvéniens
qu'on entreprit en France un Dictionnaire
Encyclopédique ; il excita d'abord les plus.
vives clameurs : cenfures , calomnies , profcriptions
, tout fut mis en oeuvre pour le
décrier & l'anéantir dès fa naiffance . On
croyoit même pouvoir dès- lors affurer qu'une
partie de l'ouvrage refteroit à jamais enſevelie
chez les Imprimeurs. En effet , fi la critique
, la cabale & l'intrigue pouvoient influer
fur le fort d'un Livre utile , il eft indubitable
qu'on n'eût point fini l'Encyclopédie ;
mais le Public juge en dernier reffort &
des ouvrages & des Écrivains , & de leurs
détracteurs. Le Public ayant lu & difcuté les
pièces de cette grande affaire , décida que
l'Encyclopédie , malgré fes défauts , remplif
foit une partie de fon but. Depuis vingt ans
on la réimprime en France , en Suiffe , en
Hollande , on y a fait des Supplémens , &
ee livre a trouvé place dans nos Bibliothèques
les plus diftinguées. Cette année
même il s'eft préfenté huit mille Soufcripteurs
pour la nouvelle Édition in- 4° . entreprife
à Genève ; il eft donc à préfumer que
cet ouvrage n'eft pas auffi déteftable qu'on
vouloit le faire croire ; on fait qu'il n'eft d'ail
leurs fufceptible que d'une perfection relative
& paffagère ; car chaque génération devant
fans ceffe ajouter aux connoiffances
des hommes qui l'ont précédée , il eft im166
MERCURE
poffible qu'un ouvrage de cette nature ne
renferme un grand nombre d'obſcurités , de
contradictions & d'erreurs. Tout n'eft point
dit & ne le fera de long-temps ; le mot de
la Bruyère , fi fouvent répété , n'eft déjà plus
digne d'une réfutation férieufe ; une feule
découverte , une feule vérité nouvelle peut
faire rentrer dans l'abyfme des milliers de
volumes , aujourd'hui très - précieux , & en
faire naître un millier d'autres qui rendront
nuls les travaux des Écrivains les plus eftimés
jufqu'à cette époque . Les Mémoires de l'Académie
des Belles- Lettres , ceux de l'Académie
des Sciences fe trouveront peut-être un
jour réduits à deux ou trois volumes.
Les Auteurs de l'Encyclopédie ont fait
les premiers pas ; leur collection ne tient pas
lieu de tous les ouvrages fur les Sciences &
les Arts ; mais elle y fupplée à bien des
égards , & rend inutiles une grande multitude
de Livres. Il eft vrai qu'au milieu de cet immenfe
répertoire , un Lecteur novice fe
trouve fouvent embarraffé ; les analogies lui
échappent ; les indications tantôt font infidelles
, tantôt incomplettes : errant au hafard
, il fent le befoin d'un guide pour diriger
fa marche , pour le conduire d'un lieu à
un autre où les communications manquent;
pour lui efquiffer des tableaux , où d'un coup- .
d'oeil il puiffe faifir l'enſemble d'une queſtion
traitée , foit dans plufieurs articles , foit dans
un article trop étendu , & fur- tout pour le
mettre en garde contre les erreurs & les con
DE FRANCE. 167
trariétés qui fe trouvent entre différens articles
relatifs à une même matière.
On trouvera ces fecours dans la Table
analytique & raiſonnée qu'on vient de publier
; elle eft exécutée avec une intelligence
& une exactitude rares. Après la Table raifonnée
de l'Eſprit des Lois , laquelle paffe ,
à juste titre, pour un chef- d'oeuvre en ce
genre , nous n'en connoiffons point d'auffi
bien faite que celle -ci. Un ouvrage de cette
nature , qui exige une parfaite unité dans le
plan , & des liaiſons à l'infini entre les parties
, ne pouvoit être exécuté que par un feul
homme ; & il falloit que cet homme pût
réunir affez de courage , de favoir & de méthode
, pour lire , analyfer & combiner les
objets renfermés dans 33 volumes in-folio.
Un favant Miniftre de l'Églife Françoiſe à
Bafle, M. Mouchon , a entrepris cette tâche effrayante
; il y a confacré le temps néceffaire
pour mériter la reconnoiffance du Public.
On jugera de l'étendue & de l'importance de
fon travail par les indications fuivantes :
elles fervent de Préface à fon premier volume.
19. Dans cette Table , les Supplémens de
l'Encyclopédie ne font plus qu'un même
corps avec l'ouvrage principal.
2°. On a établi entre les volumes de Planches
& les volumes de Difcours , une correfpondance
qui étoit auparavant très- défectueufe.
3 °. Divers articles placés dans ce Diction
168
MERCURE
naire fous un mot fcientifique , font préfentés
maintenant, fous leur dénomination.
vulgaire.
4°. Plufieurs articles qui n'exiftent point
formellement dans l'Encyclopédié , ont été
créés de matériaux épars dans l'ouvrage , &
placés dans la Table à leur rang alphabétique :
tels font les articles , RÈGNE , ( Hiſt. Nat. ) ,
MONADE, ( Hift. de la Phy. ) , Progrès des
CONNOISSANCES , & c. & c.
5°. Cette Table rapproche les articles qui
fervent de Supplément les uns aux autres ,
qui s'éclairent , s'expliquent & fe dévelop
pent mutuellement ; elle réunit les obfervations
& les corrections qui ont rapport à un
même article , & que le Lecteur, ne ſoupçonne
pas , ou ne pourroit découvrir qu'avec
beaucoup de peine. Ainfi , par exemple , on
trouvera qu'après avoir lu l'article Arus-
LOCUTIUS , on doit lire l'article CASUISTE ,
quoique le premier ne renvoie point au fecond
; qu'après l'article ARSENIC on doit recourir
à l'article ORPIMENT , où le même
objet eft traité d'une manière plus exacte &
plus étendue. On trouvera de même , dans
l'article HISTOIRE , par M. de Voltaire , la
critique d'une propofition renfermée dans
l'article CERTITUDE . On verra auffi que
l'article FERME DU ROI fe trouve réfuté fous
le mot SUBSIDE.
6°. Plufieurs articles de Philofophie & de
Métaphyfique étant fort étendus dans l'Encyclopédie
, on en a préſenté une analyfe qui
donne
DE FRANCE. 169
donne au Lecteur une idée générale de la matière
, lui rappelle l'enchainement des idees
principales developpées dans le texte , & lui
facilite le moyen de trouver à l'inftant la
penfee , le fait , ou l'obfervation particulière
dont il a befoin..
7°. L'impoffibilité de mettre fous chaque
mot tout ce qui s'y rapportoit , a rendu les
tranfpofitions inévitables dans le Dictionnaire
Encyclopédique. La Table abrège fingulièrement
les recherches à cet égard . Nonfeulement
elle indique fous un feul mot tout
ce qui eft relatif à ce mot dans les differens
volumes ; mais à l'aide des renvois qui portent
également fur la Table même , & fur
le corps de l'Encyclopédie , & à l'aide des
analyfes qu'elle renferme , on fournit au
Lecteur un moyen très - expéditif de fatisfaire
fa curiofité fans recourir à l'ouvrage .
8°. L'Encyclopédie étant un Dictionnaire
de Sciences & d'Arts , on n'y a fait aucun
article pour les noms d'hommes , quoiqu'il
y
ait peu d'hommes célèbres dont on ne faſſe
mention dans ce Livre : pour y fuppléer , on
indique dans la Table les différens articles où
il eft parlé d'un Homme illuftre ou de fes
ouvrages .
9°. L'Encyclopédie renferme auffi des contradictions
; on n'a point voulu les diffimuler :
il étoit en quelque forte impoflible de les
évirer dans un ouvrage où tant de mains différentes
ont travaillé , où l'on a même été
forcé de défendre des préjugés reçus , & d'in-
Sam. 25 Sept. 1779. H
170 MERCURE
troduire des erreurs pour affoiblir l'éclat de
certaines vérités. Ces contradictions rapprochées
pourront amufer les Lecteurs vulgaires
, & inftruire les fages.
10. En fuppofant que l'ordre alphabétique
foit un inconvénient de l'Encyclopédie
cette Table y rémédie efficacement , puifqu'elle
offre un moyen facile de tirer
de chaque article des traités fur chaque
matière , auffi complets que la nature de
l'ouvrage peut le permettre. Elle eft précédée
d'un Tableau généalogique de toutes les connoiffances
humaines , fuivi d'une Table de
-tous les Arts & Métiers , traités dans l'Ouvrage
& dans fes Supplémens.
MÉLANGES tirés d'une grande Bibliothèque.
A. Premier volume , contenant Bibliothèque
Hiftorique à l'ufage des Dames ,
avec un Catalogue raifonné de tous les
Livres néceffaires pour faire un cours complet
d'hiftoire en langue Francoife ; fuivi
d'un extrait de l'hiftoire de la conquête de
Conftantinople , par Geoffroy de Villehardouin
, & de celui de la Vie de S. Louis
par le Sire de Joinville , in-8 ° . d'environ
400 pages. A Paris , chez Moutard , Imprimeur-
Libraire de la Reine , rue des Mathurins
, Hôtel de Cluny , 1779 .
On lit dans un Avertiffement , que ce
volume eft le premier de vingt-quatre qui
paroîtront ſucceſſivement . Le ſecond , qui
DE FRANCE. 171
doit être publié fous peu de temps, contiendra
un Manuel des Châteaux, ou Confeils, 1 ° . pour
former ane Bibliothèque de Romans ; 2°. pour
diriger une Comédie de Société ; 3 ° pour diverfifier
fes amusemens dans un faion. C'eft
bien-là faire fuccéder l'agrément à l'utile
fuivant le précepte d'Horace , utile dulci .
On peut s'aflurer que cet alphabet de
mélanges formera une fuite de volumes intéreffans
, varies & tous recommandables
par la nouveauté ou par le choix des objets ,
par leur utilité & par leur agrément . Nous
avons pour garant la fource inépuisable en
tous genres de fciences & de littérature , de
livres rares & de manufcrits précieux , d'où ces
mélanges feront fouvent tirés ; mais on doit
s'en rapporter principalement au goût , aux
connoiffances , au zèle & aux recherches
mêmes de l'illuftre propriétaire du Mufæum
le plus magnifique , le plus complet & le
mieux ordonné qu'un particulier ait encore
poffédé.
Ce premier volume des mélanges que nous
annonçons , renferme d'abord une Lettre
fervant de préface ou d'introduction à ce
recueil , que l'Éditeur , M. Contan - d'Orville
, adreffe à M. le M. de P. M. d'E. Il
trace le plan de cette collection , dont les
volumes diftingués par les lettres A. B.
C. D. &c. contiendront des pièces intéreffantes
relatives aux grandes claffes ; favoir ,
1º. les Sciences & les Arts , y compris la
Théologie & la Jurifprudence ; 2 ° . les Belles-
Hij
172
MERCURE
Lettres ; 3 ° . l'Hiftoire proprement dite ;
40. 1'Hiftoire Littéraire. Il a jugé avec raifon
qu'il ne pouvoit mieux commencer que
par un Mémoire très - inftructif redigé par
M. le M. D. P. lui -même , fur l'ordre que
les Dames Françoifes & les gens du monde
peuvent mettre dans la lecture des livres d'hif
toire écrits en notre langue. Les bornes de ce
Journal ne nous permettent que de donner
une idée très - légère de cet excellent Mémoire
, dont il n'y a rien à négliger..
" La lecture de beaucoup de livres , dit
» l'Auteur , procure beaucoup d'ennui , &
» ne jette bien fouvent que de la confufion
" dans nos idées : c'eft le choix judicieux
و د
99
qu'on fait des fources dans lefquelles on
» doit puifer , qui affure le fruit qu'on doit
» tirer de cette belle étude ( de l'hiſtoire . )
» Il s'agit d'en écarter les épines , & l'on y
parvient avec facilité en choififfant fur
chaque partie de l'hiftoire , les Auteurs
qui en ont traité avec le plus de clarté &
» de préciſion . Je vais par ordre vous indiquer
ces Ouvrages : je vous préparerai par
quelques remarques au degré d'eftime &
» de confiance que vous pouvez leur accor-
» der , & je conviendrai ingénuement avec
» vous des points hiftoriques , des règnes ,
>>
»
des vies d'hommes illuftres fur lefquels
» nous manquons de fecours , ou qui auroient
» eu befoin d'être mieux traités. Je vous pré-
→ viendrai de même fur les livres qui ayant
DE FRANCE. 173
le mérite d'être bons au fonds , n'ont pas
» celui d'être bien écrits. >>
par
C'eft en effet ce que M. de M. de P. a
exécuté avec beaucoup de fuccès dans cette
Bibliothèque hiftorique , qui ne peut être
trop confultée les Dames , par les gens
du monde , & par tous ceux qui veulent
rendre utile l'amufement de la lecture , &
qui ont befoin d'un guide fûr & éclairé
pour mettre de l'ordre & une fuite raifonnée
dans l'étude de l'hiftoire. L'Auteur
fait ainfi paffer en revue & dans le meilleur
ordre poffible , les Ouvrages à raffembler
pour étudier la Géographie , la Chronologie,
I'Hiftoire Univerfelle , l'Hiftoire Ancienne ,
les Généalogies , fur- tout celles des Maiſons
Souveraines , la Diplomatique , l'Hiftoire
des Juifs , l'Hiftoire Eccléfiaftique & l'Hiftoire
Moderne , foit de France , foit des
autres Gouvernemens. On peut s'en rapporter
aux notices claires , préciſes & judicieufes
dont tous les Ouvrages font accompagnés
pour former la Bibliothèque hiftorique
, finon la plus ample , du moins la
mieux choifie en livres François modernes.
Il eft fans doute à defirer que M. le M.
de P. qui fait fi bien apprécier le mérite des
livres , & qui n'en parle que d'après l'examen
de ces Ouvrages , nous communique de
même les Bibliothèques ou Catalogues raifonnés
des autres genres de Littérature. Ce
travail , qui demande autant de faine critique
que de profonde érudition , eft , dit- on , déjà
Hiij
174
MERCURE
exécuté par lui - même , & répandu fur les
Livres & fur les Catalogues de fon immenſe
Bibliothèque ; lui feul peut enrichir notre
Littérature de ces jugemens & de ces réfultats
, fruits d'une lecture prodigieufe & d'un
efprit vafte & lumineux. Nous ne citons
point , parce qu'il faudroit tout citer . Nous
obferverons pourtant qu'il s'eft gliffe dans ce
Catalogue quelques erreurs légères , en trèspetit
nombre , fur les Ouvrages & les Auteurs
, mais auxquelles il eft facile de fuppléer.
La Bibliothèque hiftorique eft fuivie dans
ce premier volume d'une Table alphabétique
des noms des Auteurs & des Ouvrages anonymes
contenus dans le Catalogue raiſonné ;
Table infiniment commode pour ceux qui
ne veulent pas former une Bibliothèque ,
mais feulement un choix de bons livres dans
certaines branches de l'Hiftoire. Quelques
mots ajoutés à ces différens articles, les caractérifent
& les font fuffifamment apprécier,
L'Auteur déclare qu'il regarde comme inutiles
tous les livres dont il ne parle point
dans ce Catalogue : cependant il nous femble
que parmi les Ouvrages qu'il a omis , il y en
a plufieurs qui ne méritent point cette profcription.
Nous croyons auffi que l'on peut
appeler de quelques - uns de fes jugemens
pour en modérer la févérité . Au refte , M. le
M. de P. expoſe fon opinion avec franchiſe ,
& ne prétend pas en faire une loi irrévocaDE
FRANCE.
175
ble , quoiqu'en général ſes décifions paroiffent
juftes & impartiales .
ر
Ce premier volume , tout confacré à l'hiftoire
, ne pouvoit être plus heureuſement
terminé que par les précis de deux Ouvrages
importans , l'un de l'Hiftoire de la Conquête ,
en 1198 , de la ville de Conftantinoplepar les
François & les Vénitiens , que Geoffroy de
Villehardoin Maréchal de Champagne
,
Auteur contemporain , nous a tranfmife ;
l'autre de l'Hiftoire de Saint Louis par le
Sire de Joinville. Ces extraits intéreffans ,
quoique très concis , de deux énormes
volumes in -folio écrits il y a plus de cinq
cent ans dans un langage difficile à entendre
& d'un ſtyle diffus , font encore un genre de
travail que nous espérons voir ſe renouveler
dans la fuite de ces mélanges. C'eft le moyen
de nous faire connoître les âges & les progrès
du ftyle de l'hiftoire & de la langue
Françoife , & ce font des connoiffances hiftoriques
d'autant plus précieuſes , qu'elles remontent
à leur fource.
On ne peut qu'inviter M. le M. de P. de
nous faire de femblables préfens , perfonne
n'étant plus à portée & plus capable de
rendre ce fervice à la Nation & à la
Littérature. Ses preuves à cet égard font
dans ces deux analyfes , qu'on ne peut lire
fans un fentiment de refpect pour les deux
plus anciens Hiftoriens François , & fans un
fentiment de reconnoiffance pour l'homme
de goût qui nous les fait fi bien connoître.
Hiv
. 176
MERCURE
HISTOIRE Générale de Provence , dédiée aux
États. Deux vol. in - 4° . A Paris , chez
Moutard , Imprimeur-Libraire de la Reine ,
rue des Mathurins , à l'hôtel de Cluny.
Prix , 24 liv.
L'Auteur préfente d'abord le point de vue
fous lequel on doit envifager l'Hiftoire Générale
d'une Province , & commence par la
Chorographie qu'il divife en deux parties.
La première traite des peuples & des villes
dont il eft parlé dans les Auteurs Romains.
A l'occafion des anciennes villes , il rapporte
les infcriptions les plus intéreffantes qu'on y
a trouvées , & il prend foin d'expliquer tout
ce qui regarde les ufages , les cérémonies
Religieufes , les différens corps d'Artiſans ,
les Affranchis , les Prêtres & les Officiers
municipaux dont elles font mention . Cette
partie , jointe à l'explication des anciens monumens
& au traité des médailles , contient
tout ce qu'on peut defirer fur les antiquités
de la Provence , dont l'Auteur fait connoître
enfuite le climat & fes variations par des
obfervations météorologiques, & par un catalogue
raifonné des plantes indigènes les plus
remarquables , & des plantes exotiques qui
s'y font naturalifées.
La feconde Partie renferme , outre quelques
détails fur l'état actuel des villes Épifcopales
, un abrégé chronologique des Évêques
, & la fondation des anciennes Abbayes.
DE FRANCE.
177
Ces faits tenant à la religion , l'Auteur ne
pouvoit mieux faire que de les raffembler
dans un Ouvrage deſtiné à contenir tout ce
qui s'eft palle de mémorable dans la Province
, & de préfenter en même-temps un
tableau de ce que chaque Diocèle offre de
plus intéreffant en matière d'Hiftoire Naturelle
& d'antiquités . Nous ne le fuivrons pas
dans tous ces détails , qui ont exigé des recherches
infinies. Ces objets n'étant guères
fufceptibles d'un extrait , il faut les parcourir
dans l'Ouvrage même , & nous y renvoyons
nos Lecteurs .
Un des événemens les plus mémorables
de l'Hiftoire de Provence , eft la fondation
de Marfeille. On l'attribue communément
à une Colonie de Phocéens qui , fous la conduite
d'Ariftarque , Prêtreffe de Diane , entrèrent
dans le Golfe , où ils bâtirent cette
ville. Leur premier foin en y arrivant fut de
gagner les bonnes grâces du Prince qui régnoit
dans la contrée. Protis , l'un des Chefs
des Phocéens , fut chargé de le voir & de
faire alliance avec lui. « Il arrive à la Cour
» avec quelques perfonnes de fa fuite , le
jour que le Prince devoit marier fa fille
Gyptis. C'étoit l'ufage que les parens affemblaffent
pour cette cérémonie les
jeunes-gens d'une condition égale à la leur ,
» & qu'ils acceptaffent pour gendre celui à
qui leur fille préfentoit une coupe reraplie
d'eau. Tous les Seigneurs du pays
» s'étoient rendus à la Cour , où ils atten-
Hy
و د
"3
ود
178 MERCURE
و ر
ود
و د
و ر
doient que la Princeffe déclarât fon choix,
quand Protis arriva. Sa bonne mine , fon
habillement , fes manières lui attirèrent
» tous les regards. Gyptis elle - même en fut
frappée ; & fans faire attention aux in-
» convéniens qu'il pouvoit y avoir à fe dé-
» cider pour un étranger , elle lui préfente
» la coupe. Son père , ravi du choix , en
témoigne fon contentement par l'abandon
- qu'il fait aux Phocéens d'un terrein où ils
» s'établiſſent . ››
و د
""
و ر
93
و ر
Quoique cet événement femble tenir un
peu du romanefque , nous ne nous permettrons
aucune réflexion à ce fujet. Seulement
nous nous contenterons de dire que l'on ne
pouvoit arriver fous de plus heureux aufpices.
Les Phocéens en profitèrent ; mais plus
inftruits que les Gaulois dans la connoiffance
des befoins qu'ont les hommes réunis en
fociété , loin de fe loger comme eux dans des
chaumières éparſes & ifolées , ils formèrent
une ville , l'entourèrent de murailles , élevèrent
une citadelle pour contenir les peuples
voifins , & tournèrent enſuite toute leur attention
du côté de l'agriculture . Le Gouvernement
Ariftocratique , fous lequel ils
avoient vécus dans l'Afie mineure , fut celui
qu'ils choifirent par préférence , comme étant
le plus conforme à leur génie & à leurs intérêts.
Les lois furent gravées fur des tables , affichées
dans les places publiques , & l'autorité
fut remiſe entre les mains de quelques Citoyens
vertueux , dont un petit nombre ſufDE
FRANCE. 179
fifoit alors pour gouverner une Colonie
naiffante. Ces lois étoient fimples , & toutes
dirigées vers le bien public. Cependant les
Marſeillois confervèrent l'ufage barbare , introduit
dans prefque toutes les villes de
l'Afie , de fe donner la mort quand on étoit
las de vivre. Mais un homme capable de
prendre cette réfolution infenfée , n'étoit pas
le maître de l'exécuter fans le confentement
de la République. Il falloit qu'il exposât aux
Magiftrats les raifons qu'il avoit de ne pas
vivre plus long - temps ; & fi elles étoient
approuvées , on lui donnoit du fuc de cigüe
que l'on gardoit tout préparé dans l'endroit
où fe tenoient les affemblées publiques.
Cette loi fut fans doute établie pour rendre
le fuicide moins commun ; car le fyftême de
la métempfycofe , adopté à Marſeille , devoit
faire regarder la mort comme un remède en
certains cas.
Quoi qu'il en foit , les moeurs fe confervèrent
, parmi les Marfeillois , dans leur première
fimplicité durant plufieurs fiécles , par
le foin qu'ils eurent d'éloigner & les arts
qui les énervent , & les gens oififs qui les
corrompent. Au milieu de ces occupations
utiles la Colonie ſe vit tout - à - coup menacée
par ces mêmes peuples qui , peu
d'années auparavant
, lui avoient fi généreuſement
digué les devoirs de l'hofpitalité. « Leur Roi
» Nanus étoit mort , & fon fils , Coman ,
» moins favorable aux Marfeillois , prend
la réfolution de les chaffer ,fur les confeils
pro-
H vj
180 MERCURE
ور
ر د
d'un Ligurien , qui lui repréfente que ces
» étrangers , après s'être établis fur les côtes
» à titre de fupplians , pourroient bien finir
» par s'en rendre entièrement les maitres ....
» Le Roi choifit pour l'exécution de fon
" projet , le jour où l'on devoit célèbrer la
» fête de Flore . Il y envoie quelques jeunes-
» gens d'élite , comme s'ils étoient unique-
» ment attirés par la pompe de la céré-
33
"3
"
33
ود
ود
و د
ود
monie , en fait entrer d'autres cachés fur
» des chariots couverts de broffailles , &
va lui - même fe mettre en embuscade dans
» les bois voifins .... Son deffein étoit de
» s'introduire dans la ville avec le refte de
» les troupes , & de maffacrer les habitans
lorfqu'ils feroient plongés dans le vin &
» le fommeil . Mais l'amour divulgua le
» fecret de la confpiration , & fauva Mar-
» feille. Une femme , proche parente du
Roi , aimoit un jeune Marfeillois d'une
beauté peu commune... Dans l'excès de
fon trouble , elle lui révèle le complot , &
» le conjure de ne pas s'expofer au danger.
» Le jeune homme effrayé , vole chez les
Magiftrats , & leur dit ce qu'il vient d'apprendre.
Auffi - tôt on s'empare de toutes
» les avenues , les Gaulois qui étoient dans
» la ville font arrêtés , & l'on prend de fi
» juftes meſures , que le Roi lui -même eft
attaqué au moment qu'il s'y attend le
moins , & perd la vie dans le combat avec
fept mille hommes des fiens . »
""
ور
33
ور
ور
20
"
ور
Cet événement fut en quelque forte l'époDE
FRANCE. 181
que de la grande influence qu'eurent depuis
les Marſeillois dans toute la Contrée . Bientôt
il n'y eut point de ville dans toutes les
Gaules qui pût égaler fa puiffance maritime.
Admife dans la fuite à l'alliance des Romains ,
elle commença à tenir un rang diftingué parmi
les Républiques , & dès - lors elle envoya des
vaiffeaux au Levant , en Afrique , en Efpagne
& en Augleterre . Elle faifoit ce commerce
avec le plus grand avantage. Les Efpagnols
n'ayant encore ni arts ni induſtrie ,
attachoient peu de prix aux richeffes qu'ils
tenoient immediatement de la Nature ; ils
eftimoient au contraire beaucoup les chofes
de nulle valeur , que les Marfeillois , plus
habiles , avoient foin de leur faire regarder
comme très- précieufes. C'eft ainfi que ces
derniers s'enrichiffoient fans appauvrir les
autres. Ils avoient tous les avantages que les
Nations éclairées & policées ont fur les peuples
ignorans & groffiers.
Il est vrai que dans les commencemens
Marſeille ufa d'une politique admirable.
Menacée d'un côté par les Carthaginois , &
de l'autre par les Salyes , jaloux de fa puiffance
, elle s'attacha les Romains par une
fidélité inviolable ; elle leur donnoit des avis
fecrets fur tout ce qui fe paffoit dans les
Gaules , avant qu'ils en entrepriffent la conquête.
Quand ils l'eurent commencée , elle
leur fournit des vivres , des voitures , de
l'argent , en un mot elle payoit , & les Romains
intéreffés à la défendre , combattoient
182 MERCURE
pour elle. Voilà comment cette ville parvint
à fe rendre fi floriffante dans les Gaules. Elle
fit ce que font les Républiques foibles &
commerçantes , elle s'éleva , & fe foutint par
fon or & fes intrigues .
Cependant Marſeille ne tarda point à
éprouver elle - même jufqu'où pouvoit fe
porter l'ambition des Romains. Céfar &
Pompée fe difputoient l'empire de la capitale
du monde. Dans une circonftance auffi
critique , il étoit naturel de ne fe déclarer
ni pour l'un ni pour l'autre ; mais foit que les
Marſeillois cruffent les droits du dernier plus
fondés , foit qu'ils lui fuffent plus attachés
par les liens de la reconnoiffance , ils reçurent
Domitius Anobardus , fon Lieutenant.
Céfar diffimula , dans l'eſpérance de ramener
les efprits par la douceur . Les Marſeillois
reftèrent opiniâtrément attachés à leur parti .
Le fiége commença , & l'on fait quelles en
furent les fuites & la durée. Malgré la plus
vigoureuſe défenſe , malgré l'activité de leur
courage & l'habileté de leurs manoeuvres
dans les combats fur mer , ils ne purent tenir
contre les efforts redoublés des affaillans ;
& réduits à la dernière extrémité , ils prirent
enfin le fage parti de fe rendre à difcrétion.
Céfar les reçut avec bonté. L'ancienneté de
la ville & la célébrité qu'elle s'étoit acquife
par fa politeffe & par fon goût pour les
Sciences & les Arts , furent caufe qu'il lui
épargna les horreurs du pillage ; « mais il lui
» enleva les villes de fa dépendance & fes
1
DE FRANCE. 183
ور
ود
» Colonies , dont elle ne conferva que Nice.
» Il détruifit les machines de guerre & les
fortifications , fe fit livrer les armes & les
vaiſſeaux avec tout l'argent de l'épargne ,
» & mit deux légions en garnifon dans la
ville. Quant aux habitans , content de les
» avoir défarmés , il leur laiffa la liberté de
» vivre fous leurs loix , & de jouir en paix
» des avantages du Commerce & des dou-
» ceurs de la Littérature. »
Depuis cette époque , jufqu'au temps où
Augufte , vainqueur de fes rivaux , demeura
feul maître de Rome , il ne ſe paffa rien de
mémorable dans la.Province. Les fecouffes
violentes qui ébranlèrent l'Empire , ne s'y
firent prefque pas fentir ; elle vit feulement
les armées de Lépide & d'Antoine ſe réunir
à Fréjus ; mais l'orage alla fondre au - delà des
Alpes.
Augufte peu de temps après en fit une
Province de l'Empire ; & les Romains , jaloux
de faire adopter à ce peuple leurs lois &
leurs maximes , ne tardèrent pas à y introduire
une nouvelle forme de Gouvernement.
Ils mirent dans la plupart des villes des
Décurions , des Duumvirs , des Curateurs ,
des Infpecteurs de Police , &c. Les Citoyens
furent divifés en plufieurs claffes , celle des
Nobles , des Propriétaires des terres , des
Artifans , des Affranchis & des Efclaves .
Tous les ans il fe tenoit dans chaque ville
des affemblées générales , où l'on traitoit des
matières de la plus grande importance. Outre
184 MERCURE
cela , la République Romaine , intéreſſée à
maintenir le bon ordre , envoyoit de temps
à autre des Commandans pour avoir l'oeil
ouvert fur l'adminiſtration de la justice &
fur les finances. Ils tenoient , ou par euxmêmes
ou par leurs Députés , des affemblées
dans les différens Diftricts , pour écouter les
plaintes des particuliers , rappeler à leurs
devoirs les Magiftrats qui s'en écartoient , &
terminer les differends qui s'elevoient au
fujet de la répartition des impôts.
Les Provençaux furent heureux tant
qu'ils eurent à leur tête des Chefs intègres ;
mais bientôt l'efprit de rapine & d'injuftice
fe fit fentir les ufurpations devinrent fréquentes
; des Magiftrats avides cherchèrent à
s'enrichir à force de contributions ; le peuple
fut écrâfé fous la maffe des impôts , & le
plus grand nombre des Citoyens fe vit en
peu de temps dépouillé de ſes biens & de
La liberté.
C'eſt à cette trifte époque que fe termine
la partie Hiftorique du premier volume .
L'Auteur donne enfuite une lifte raifonnée
des grands Hommes qui ont illuftré la Provence.
Peut- être eût -on defiré qu'il les eût
fait connoître durant le cours de la narration
, en fuivant l'ordre chronologique . Peutêtre
auffi fon Hiftoire eût elle perdu du côté
de la clarté , en interrompant trop fouvent
le fil des événemens politiques. S'il y a des
occafions où l'on peut placer d'une manière
intéreffante ce qui regarde particulièrement
DE FRANCE. 185-
quelques Hommes illuftres , il y en a beaucoup
d'autres où tout l'art de l'Auteur ne
pourroit parer les inconvéniens de ces digreffions.
( Nous donnerons l'Extrait du fecond
Volume dans un des Mercures fuivans. )
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
MADEMOISELLE ADEMOISELLE BEAUMESNIL , que des
raifons particulières avoient éloignée de ce
Theatre pendant quelque temps , y eft rentrée
le Vendredi 10 de ce mois , par le rôle d'Iphigénie
en Tauride.
Si l'efprit , l'adreffe , l'ame & l'intelligence
ne peuvent obvier à tous les inconvéniens
qui peuvent réfulter de l'abſence des
moyens vigoureux que femble exiger la repréſentation
de ce perfonnage , au moins une
Comédienne douée des qualités que nous
venons de détailler , peut- elle en faire difparoître
la plus grar.de partie : c'eft ce qu'a fait
Mlle Beaumefnil. Elle a joué fon rôle avec
beaucoup d'intérêt , de décence ; & dans la
partie du chant , le goût a fuppléé à l'étendue
de la voix. On lui a reproché de la froideur
dans la Scène du Sacrifice ; mais peut - être
n'a-t'on pas fait affez d'attention à la manière
dont cette Scène eft filée jufqu'au moment
186 MERCURE
de la reconnoiffance du frère & de la four.
Rien de plus difficile que d'y concilier la
chaleur avec la vérité . Iphigénie levant le
poignard fur Orefte , & tenant fon bras fufpendu
pour lui laiffer le temps de ſe faire
reconnoître , ne peut produire qu'un effet
ridicule : Mlle Beaumefnil a évité cet écueil.
Il eft vrai que pour l'éviter , elle a donné à
la Scène une marche un peu lente ; aufi
cette fituation n'admet-elle que ddeeuuxx moyens,
de la chaleur fans vraisemblance , ou de la
vraisemblance fans beaucoup de chaleur ;
c'eft aux Amateurs éclairés à prononcer fur
celui d'entre eux qui mérite la préférence.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE Samedi 11 Septembre , Mlle Raucour ,
qui depuis trois ans étoit retirée de ce Théâtre
, y a reparu par le rôle de Didon. Le Lundi
elle a joué celui de Phèdre , & c . & c.
13
On fe rappelle les premiers fuccès de cette
Actrice ; on fe fouvient que la foule des faux
connoiffeurs , chez qui l'admiration & la
critique font également exagérées , la regardoit
comme la meilleure Comédienne qu'on
eût jamais vue fur la Scène Françoife . Les
gens fenfés fuivirent fes débuts , examinèrent
fon talent , & lui trouvèrent de très-heureuſes
difpofitions. Malgré les fept années qui ſe
font écoulées depuis ce moment , on peut
encore en efpérer beaucoup . L'abfence lui
DE FRANCE. 187
a fait perdre un peu d'habitude ; avec du
travail , de l'étude & du zèle , elle en regagnera
facilement. Nous l'invitons à s'arrêter
moins fréquemment fur les premiers hémiftiches
des vers qu'elle récite ; à foutenir
davantage fes finales , qui font fouvent perdues
pour le Spectateur ; à lier les différens
membres d'une même phrafe d'une manière
plus marquée , & fur-tout à apporter dans
les momens qui exigent l'expreffion de la
fenfibilité , un peu plus de cet abandon , fans
lequel le Public ne fauroit partager les impreffions
que doit éprouver l'Actrice . Au
refte , il n'eft guères poffible de jouer avec
autant d'efprit & plus d'intelligence , de
fuivre la Scène avec une attention plus
vraie , & de l'animer par un jeu muet mieux
entendu .

COMÉDIE ITALIENNE.
Le Jeudi 9 de ce mois , Mlle Clavarean
Dorceville a débuté pour la feconde fois
par le rôle de Roxelane dans les Trois
Sultanes.
Quand on vient de jouer la Comédie
dans une Cour étrangère , quand on arrive
d'un pays où il eft , au moins , très - difficile
de rencontrer des modèles de ce qu'on appelle
en France le bon ton & la bonne compagnie
, il y a de la mal -adreffe à choiſir
pour débuter fur le Théâtre de la Capitale,"
188 MERCURE
un rôle qu'on ne peut bien rendre qu'autant
qu'on eft douée de toutes les qualités , qu'on
pofsède toutes les manières qui entourent
une Françoife des charmes de la feduction .
C'eft fans doute au choix de ce rôle qu'on
peut attribuer le peu de fuccès de l'Actrice
dont nous parlons. Le rôle de Silvia , dans
le Jeu de l'Amour & du Hafard , lui a fait
beaucoup plus d'honneur que celui de Roxelane.
Malgré les défauts qu'on lui reproche ,
on ne peut lui refufer de l'efprit & beaucoup
de connoiffance du Théâtre.
Le Vendredi 17 du même mois , on a
repréſenté pour la première fois les Bourgeois
duJour, Comédie en cinq Actes & en profe ,
par M. le Chevalier de Rutlidge.
Il y a environ dix -huit mois que cette
Comédie fut lue dans une des affemblées de
la Comédie Françoife , & prefque unanimement
refufée. Mécontent de ce refus , comme
on le croira fans peine , M de Rutlidge la
fit imprimer peu de temps après , & mit en
tête une Préface très- vive contre les Comédiens.
La malignité s'amufa un moment des
chagrins & de la vengeance de l'Auteur ;
mais l'Ouvrage n'en fut pas moins regardé
comme une production très médiocre. Enfin ,
la Comédie Italienne ayant repris le genre
de fpectacle qu'elle avoit abandonné depuis
dix ans , la Pièce y fut portée , lue , reçue &
repréſentée.
Tr
Quelques vérités dures , mais du genre
de celles que le Public aime à entendre ;
DE FRANCE. 189
d'autres plus finement apperçues & plus heureufement
exprimées ; de l'efprit , quelques
mots plaifans , ont fait applaudir les deux
premiers Actes. Les trois derniers ont eu
un fort tout différent. Une intrigue mal
tiſſue , une action lente , des caractères communs
, des incidens ufés , ont infenfiblement
ennuyé les Spectateurs , qui ont fait éclater
leur dégoût de la manière la plus marquée .
Nous entrerons inceffamment dans de plus
grands détails , en rendant compte de l'Ouvrage
, que nous avons fous les yeux. i
Cette Pièce n'a pas été auffi bien jouée
que celles dont nous avons rendu compte
depuis quelque temps. Les rôles étoient mal
fus , & la repréſentation manquoit d'accord.
On doit pourtant des éloges à M. Rozières ,
qui a mis beaucoup de naturel dans le rôle
de Bertholin ; à M. Michu , qui a joué trèsfagement
le rôle de Renaud ,& à Mlle Pitrot ,
qui a fu rendre très - intéreffant le petit rôle
de Marianne.
VARIÉTÉS.
LETTRE de M. d'Alembert aux Rédacteurs
du Mercure. Paris , ce 18 Sept. 1779.
ON dit , Meffieurs , que plufieurs amis de feu
M. Rouffeau ( qui méritent qu'on leur réponde ) révoquent
en doute la vérité de ce que j'ai dit dans l'Éloge
de Milord Maréchal , fur les fujets de plainte que le
Philofophe Genevois lui avoit donnés, Ceux qui mè
190 MERCURE
connoiffent favent que je fuis incapable d'avancer
légèrement un pareil fait ; je crois pourtant devoir
me défendre , en imprimant en entier ce qui m'a
´été écrit de Berlin fur ce fujet . C'eft avec regret que
je fuis obligé de rendre publics plufieurs traits de
cette Lettre , que j'avois fupprimés par ménagement
pour celui qui en eft l'objet , tant j'étois éloigné de
vouloir aggraver les torts.
و د
33
35
« Feu M. Rouffeau écrivit un jour à Milord Ma-
» réchal , qu'il étoit fort content de fon fort , mais
qu'il gémiffoit fur celui de fa femme , qui , s'il
» venoit à mourir , feroit dans la misère ; qu'il
» feroit content , fi par fon induſtrie il pouvoit feule-
» ment lui acquérir une rente de 600 liv. de France.
» Milord Maréchal , dont le coeur étoit toujours ou-
» vert à la bienfaiſance , étant fort attaché à Rouſ-
» ſeau , prit cette plainte pour une infinuation ,
» & affura à Jean-Jacques & à ſa femme une rente
» de 30 louis d'or. Rouffeau n'y répondit pas avec
gratitude ; quelque temps après il fit une querelle
» au bon Lord Maréchal , lui dit des injures , &
garda la penfion. Ceci est bien poftérieur à l'affaire
» de David Hume , que Milord aimoit beaucoup
» & qu'il appeloit toujours le bon David. Milord
» Maréchal avoit joué un rôle dans cette fameufe
querelle. J'en possède toutes les lettres en propre
original. Il blâmoit beaucoup Rouffeau , difant
qu'ilfaifoit des folies pour faire parler de lui. Feu
» Lord Maréchal m'avoit donné cette correfpondance
, avec ordre de ne pas ouvrir le paquet de
fon vivant. De fréquens voyages m'ont empêché
d'y penfer après la mort * . Je dois rendre la juf-
» tice à la mémoire de Lord Maréchal , que malgré
les juftes plaintes qu'il avoit contre Jean-Jacques ,
35
+55
"
a
50
Cette Lettre eft du 21 Novembre 1778 ; Milord
Maréchal étoit mort le 25 Mai précédent.
DE FRANCE. 191
jamais je ne lui ai entendu dire un mot qui fût à
» fon défavantage. Il me montra feulement la der-
» nière lettre qu'il en reçut , & me raconta hiftonriquement
l'affaire de lapenfion . Aufli par fon tef
» tament il lui a légué la montre qu'il portoit toujours
, & qui a été envoyée à fa veuve. »
ל כ
Cette Lettre , dont je conferve l'original , m'a été
écrite par M. Muzell Stofch , que je dois nommer ici
pour fa juftification & la mienne , qui depuis vingt
ans étoit l'ami de Milord Maréchal , qui jouiffoit de
toute fa confiance , qui eft connu à Berlin pour un
homme d'honneur & de probité , & qui n'ayant
jamais rien eu à demêler avec M. Rouffeau , ne
peut être foupçonné d'avoir voulu lui imputer des torts
qu'il n'auroit point eus . Je n'ai donc pas le moindre
doute fur la vérité des faits que cet honnête-homme
m'a mandés. Ceux qui n'en feroient pas convaincus
comme moi , faute de connoître M. de Stofch , peuvent
s'adreffer directement à lui , s'ils le jugent à
propos.
Je fuis , &c. D'ALEMBERT.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
OURS d'Hiftoire Univerfelle , par M. Luneau de
Boisjermain , 3 vol. in- 8 ° . A Paris , au Bureau de
l'Abonnement Littéraire , rue & à côté de l'ancienne
Comédie Françoiſe , 1779.
Ce Cours d'Hiftoire Univerfelle eft divifé en deux
Parties , les petits & les grands élémens. Les petits
élémens font compofés de tablettes féculaires , où
les événemens font placés avec clarté & fimplicité ,
en forte que la mémoire peut les embraffer fans
effort. On obfervera le même ordre pour les grands
élémens qui ne paroiffent pointencore. Cette feconde
192 M.ER.CURE
partie fera un développement des événemens dont on
aura donné une indication générale : ils y auront
l'étendue convenable pour former un corps complet
de chronologie.
Traduction de Tacite , par de Dotteville. 2 vol.
in- 12 rel. liv.
Hiftoire de l'Églife , tomes 5 & 6 , rel . 6 liv.
La feconde Parties de la Bibliothèque des Dames ,
in- 89 . br. 3 liv. A Paris , chez Moutard , Imprimeur-
Libraire , rue des Mathurins , Hôtel de Cluny.
Sophie , ou Lettres de deux amies , publiées par
un Citoyen de Genève. Deux Parties in - 89 .
Traité de la Petite Vérole , augmenté d'un Traité
fur les Remèdes Domestiques , par M. Graffin
Duhaume , Docteur en Médecine de la Faculté de
Paris. Vol . in- 12 . A Paris , chez d'Houry , Imprimeur-
Libraire , rue de la Vieille - Bouclerie .
TABLE.
BILLET en réponse à celui Arts & Métiers , & de fon
145 Supplément ,
164
147 Mélanges tirés d'une grande
Bibliothécue ,
de Mlle C....
Impromptu ,
Crifpin Négociateur , Scène
Epifodique ,
170
ib. Hiftoire Générale de Proven-
Imitation de l'Ode XL d'Ana- ce ,
176
186
187
créon , 153 Académie RoyaledeMufi. 185
Mes Sovenirs , Romance , 154 Comédie Françoife ,
Enigme & Logogryphe , 15 Comédie Italienne ,
Effaisfur l'Art des Accouche- Lettre de M. d'Alembert aux
158 Rédacteurs du Mercure, 189
Table analytique & raisonnée Annonces Littéraires , 191
du Dictionnaire des Sciences,
mens,
A
APPROBATION.
J'ai lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France, pour le Samedi 25 Septemb. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris.
ce 24 Septembre 1779. DE SANCY.-
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIE
DE SMYRNE , le 10 Juillet.
,
LES fauterelles qui ont fait tant de ravages
dans nos Cantons les ont enfin abandonnés
pour aller dévafter d'autres contrées.
On affure qu'il en a péri une grande quantité
dans la mer ; mais nous craignons , qu'en
nous quittant , elles n'ayent laiffé ici leurs
ceufs. A peine débarraffés de ce fléau , nous
avons effuyé , le premier de ce mois , unc
fecouffe de tremblement de terre qui a renouvellé
toutes nos allarmes . Si elle n'a
caufé aucun dommage , elle nous annonce
que la terre n'eft pas encore raffermie.
Le Dragoman du Capitan- Bacha eſt´arrivé
ici , le 7 de ce mois , avec trois vaiffeaux.
Sa miffion eft de lever les tributs
annuels. Les nouvelles que nous avons apprifes
par cette voie , de fon expédition , font
qu'il eft actuellement dans la Morée , où il
a répandu la terreur en faifant faire des
exécutions fanglantes de tous les rebelles
qui tombent entre fes mains.
La frégate Françoife la Pleyade , com-
4 Septembre 1779.
( 1194 )
mandée par le Chevalier de Forbin , après
avoir conduit heureuſement dans toutes les
échelles , les vaiffeaux qu'elle efcortoit , eft
entrée dans ce port le 2 de ce mois avec
plufieurs bâtimens de Marſeille . Le Corfaire
Anglois le Renard , Capitaine Hill , qui
mouilloit à l'entrée du Golfe , voyant quelques-
uns des bâtimens marchands en arrière,
& fe flattant d'en prendre une partie ,
laiffa paffer la frégate , & ne la vit pas
plutôt dans la rade , qu'il ſe diſpoſa à lever
Pancre. Le Capitaine d'une Caravelle Turque
qui mouilloit à peu de diftance , ayant
pénétré fon deffein , lui fit dire que s'il ne
laiffoit pas paffer tranquillement tout le convoi
François , il le couleroit à fond. Cette
menace qui auroit été infailliblement fuivie
de l'exécution , en impofa au Corfaire , &
le convoi eſt tout entier dans notre Port.
1: 1
RUSSI E.
1
De PETERSBOURG , le 27 Juillet.
MM. de Simolin & de Groff , nommés
Miniftres de S. M. I. , l'un à Londres , &
l'autre près du Cercle de la Baffe - Saxe
font partis à la fin de la femaine dernière ,
pour fe rendre à leurs deftinations refpectives.
On mande de Twer , que le jour anniverfaire
de l'heureux avènement de l'Impératrice
au Trône , y a été célébré par l'ouverture
d'une Maifon d'Education . Le nombre
des Elèves de ce nouvel établiffement
fera toujours de cent vingt ; on n'y en ad-
- mettra aucun qui ne foit noble . Les premiers
qui viennent d'y entrer , y ont été
introduits , avec beaucoup d'appareil , par
le Chevalier de Turolmin , Major - Général
Gouverneur de la Province , accompagné
des Maréchaux de la Nobleffe.
SUÈDE.
DE STOCKHOLM , le 6 Août.
D. Sébastien de Llano , Envoyé d'Efpagne
a préſenté dernièrement au Roi 4 très- beaux
chevaux Andalous de la part de S. M. C.
Le Roi a fait préfent à ce Miniftre d'une
bague de brillans , & d'une tabatière d'or ,
ornée de fon portrait & enrichie de diamans.
Il a fait donner à chacun des conducteurs de
ces chevaux , les frais de leur retour & une
gratification de 160 écus.
A la réquifition de la direction de l'Ordre
Equeftre , S. M. a ordonné qu'à l'avenir ceux
qui feront créés Comtes , payeront en-fus
des taxes ordinaires , une augmentation de
33 rixdahlers & 15 fchell.; ceux qui feront
élevés à la dignité de Barons , payeront pareillement
83 rixdahlers & 16 ſchell. On dit
que ces fommes doivent être employées à la
fondation d'une école deftinée pour un certain
nombre de cadets nobles. Guftave Adolphe
avoit déja formé le projet d'un établiffement
de ce genre , & S. M. actuellement
régnante fe propofe de l'exécuter.
a 2
( 196 )
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 10 Août.
LE Comte Jofeph de Kaunitz Rietberg ,
Miniftre Plénipotentiaire de S. M. I. à Pétersbourg
, va paſſer à Madrid , où il relevera
le Comte Dominique de Kaunitz , fon frère.
Le Comte de Cobentzel , ci -devant Miniftre
à Berlin , eft nommé pour le remplacer en
Ruffie ; on ignore celui qui fera choisi pour
réfider auprès du Roi de Pruffe ; la voix publique
nomme le Baron de Rewitzki , Ènvoyé
en Pologne , le Major- Général de Brechainville
, ou le Comte de Metternich. Le
Comte de Hardig , Miniftre de notre Cour à
Munich , doit aufli paffer en la même quali
té à celle de Drefde,
*
La cure de l'Archiduc Maximilien , qu'on
croyoit déja fort avancée , femble devoir être
encore fort longue ; le 7 de ce mois , on a
été obligé de lui faire une nouvelle incifion
à la jambe , ce qui l'a obligé à garder encore
fon appartement.
Le 8 , vers less heures de l'après- midi , on
a effuyé ici un orage affreux mêlé de grêle ,
qui a ravagé toute la campagne des environs.
Les eaux tombant avec violence du haut des
montagnes , ont formé plufieurs torrens qui
ont emporté les plus beaux pieds de vigne
avec leurs grappes ; la grêle a haché tous les
grains , dépouillé les arbres de tous leurs
fruits , & brifé la plupart de leurs branches .
( 197 )
&
Ces torrens ont dirigé leur cours vers quelques-
uns de nos fauxbourgs , où ils ont endommagé
plufieurs maifons. Heureufement
cet orage eft arrivé pendant le jour , & on
a pu porter des fecours aux habitans des maifons
dégradées , dont on a fauvé une partie
des meubles que les eaux entraînoient avec
elles .
Parmi les récompenfes que l'Empereur a
accordées aux Officiers qui fe font diftingués
pendant la dernière guerre , nous ne devons
pas oublier celle qu'a obtenue le Major
d'Affowich; elle confifte en une fuperbe mé
daille d'or , & une gratification de 200 fé
quins. La manière dont ce préfent› lui a été
fait , eft d'un prix encore fupérieur . Cebrave
Officier l'a reçu dans les environs d'Auffig ,
fur le lieu même où il s'étoit diftingué dans
la première campagne , & par lequel il paffoit
à la tête du corps qu'il avoit commandé
dans cette occafion , & qu'il ramenoit dans
fes quartiers.
On parle plus que jamais du voyage de
l'Empereur en Italie , & on dit qu'il partim
après le 18 de ce mois.
ALLEMAGNE.
De HAMBOURG , le 15 Août.
SELON les lettres de Saxe , on travaille avec
beaucoup d'activité à la réparation des for
tifications des places frontières de cet Electorat
, tant dans les montagnes que dans le
a 3
( 198 )
Cercle de Mifnie & dans la Haute-Luface.
On prétend que des Militaires expérimentés ,
difent que l'on n'auroit pas fait tant de dégâts
dans le pays , fi elles avoient été mieux couvertes.
On tire une quantité prodigieuſe de
pierres des carrières de Kanigftein & de
Schandau , pour remplir cet objet. On fortifiera
également les dernières frontières de la
Saxe près d'Adorf dans le Voigtland , & près
de Zittau dans la Luface. Aucune des Puiffances
de l'Empire n'a entièrement défarmé.
Nos fpéculatifs , qui ne s'occupent que de
projets de paix lorfque le feu de la guerre eſt
allumé , ne rêvent non plus en tems de paix
que des motifs qui peuvent renouveller la
guerre.
» Il paroît , difent - ils , que chaque Puiffance
confidérable obſerve avec attention toutes les autres
, & il peut naître de cette obfervation attentive
une circonvolution d'intérêts oppofés , dont
les effets font à craindre. Ce n'eſt pas que le veu
de la plupart des Souverains ne foit pour la paix 3
mais un fyftême général de commerce fondé fur
l'égalité eſt fi difficile à confolider ! Un coup de
canon tiré dans la Manche retentit juſqu'aux vivages
de la mer Baltique & de la mer Noire ; & l'Angleterre
ne ceffe de répéter aux Etats du Continent
mon Ifle ne touche & ne peut toucher à
vos poffeffions . Pouvez - vous me craindre , moi
qui veux feulement , par un grand commerce
fuccéder aux fecours que la Hollande vous a donnés
de tout tems. Cette modération apparente peut
fatter les Etats , qui n'ont pas un grand commerce
maritime ; mais elle n'eft pas vue de même cil
par les Nations actives & induftrieufes qui veulent
commercer elles-mêmes. Auffi les voeux généraut
( 199 )
de l'Europe le partagent aujourd'hui pour ou contre
l'Angleterre ; en jettant les yeux fur une carte,
géographique de cette partie du monde , il eſt aisé
de voir quels font les Etats qui doivent être Anglois
, & quels font ceux qui doivent être François.
Pour concilier des intérêts fi oppofés , un
grand nombre d'Etats puiffans font encore neutres
, & peuvent applanir les difficultés . Si l'Angleterre
montre de la modération dans certaines
Cours , elle laiffe cependant entrevoir à d'autres.
qu'il lui en coûteroit infiniment d'abandonner l'em ,
pire des mers. Sa conduite envers les Etats- Généraux
& la faifie des bâtimens neutres qui fré
quentent les Ports de fes ennemis , femblent trèspropres
à faire fufpecter la bonne foi , Les démarches
de la France, au contraire , font uniformes ;
elle laiffe à tous fes alliés anciens & nouveaux , la
liberté de faire des traités de commerce avec fes
ennemis mêmes ; & fi elle travaille à détruire
feulement la fuprématie fâcheufe que la Grande-
Bretagne exerçoir fur les mers , il femble qu'on
doit ajouter foi à fes paroles , lorfqu'elle promet
de ne pas s'en emparer «.
Les Corfaires Britanniques continuent de
commettre toutes fortes de brigandages ; on
apprend de Copenhague , qu'un Corſaire
de Liverpool , monté de 22 canons , a pillé
un vaiffeau Danois dans les mers voisines ,
dépouillé l'équipage de tout ce qu'il poffédoit
, & enlevé pour environ 3000 écus de
marchandifes. Le Capitaine Danois a reçu
un coup d'épée dans le corps , & heureuſement
la bleffure n'a pas été mortelle . Si l'Angleterre
defiré que les Nations , dont la
France ne demande que la neutralité , pren
nent un parti , elle ne doit pas fe flatter , avec
a 4
( 200 )
de pareils procédés , de leur en voir prendre
un en fa faveur.
» Le nombre de recrues qu'on a faites dans
cet Electorat , écrit - on de Hanovre , depuis le
commencement de la guerre d'Amérique , a été
fi confidérable , qu'il eft prefqu'impoffible aujourd'hui
d'en faire de nouvelles. Les enrôleurs
font fort embarraffés pour le procurer les hommes
qu'ils ont ordre de lever encore . Le Gouvernement
a reçu de par -tout des requêtes pour obtenir
que les habitans chargés d'une nombreufe famille ,
& qui ne peuvent fubfifter que de leur travail
foient exemptés des enrôlemens. On affure auffi
que dans plufieurs diftricts on s'eft foulevé contre
les Recruteurs , & le défordre a été fi grand , que
la Régence a cru devoir en inftruire la Cour de
Londres «.
Les lettres de Berlin portent que le Roi
ne fera point de voyage cette année ; ainfi
celui qu'il devoit faire dans la Nouvelle
Marche n'aura pas lieu ; il a fait préfent au
Duc Ferdinand de Brunfwick , d'une fuperbe
tabatière d'or , enrichie de brillans , de diverfes
pièces de porcelaines , & d'une pendule
qu'il avoit fait faire pour le dernier
Hofpodar de Moldavie. On ajoute qu'il a
joint à ces préfens une fomme de 72,000
rixdahlers , qui font douze ans des appointemens
attachés au Gouvernement de Magdebourg.
» Le voyage des deux fils du Lord North
ici , mande- t-on de Vienne , & le féjour qu'ils
doivent y faire , & qu'on dit devoir être de plufieurs
mois , étonnoient beaucoup de perfonnes qui
ne concevoient pas comment ce Miniftre avoit pu
fe priver de fes enfans dans un moment où il fem(
201 )
ble avoir le plus befoin de confolation & d'appui.
Cela est tout fimple , leur dit un Anglois , qui
voyage auffi , mais non avec ces Meffieurs. On ne fait
pas quelle eft la tournure que prendront les affaires
; il pourroit s'élever des troubles dans ma pa.
trie. Le Lord North , qui ne doute pas que la Nation
rejettera fur lui la caufe de tous fes malheurs ,
eft un très bon pete , & en cette qualité il a dû
mettre les enfans à l'abri de l'orage «.
De RATISBONNE , le 18 Août.
Le décret de commiffion Impériale apporté
par un Courrier de Vienne le 8 de ce
mois , a été porté le 9 à la dictature , & eit
conçu ainfi.
>
»Le Principal Commiſſaire & Plénipotentiaire de
notre très-gracieux Empereur & Seigneur Jofeph II ,
près la Eière-Générale , Charles- Anfelme , Prince
du Saint-Empire Romain , de la Tour & Taxis ,
Comte de Valfina , &c. fait favoir aux excellens
Confeillers , Envoyés & Miniftres ici, préfens , de
la part des Electeurs , Princes & Etats de l'Empire :
Qu'attendu que par la lettre de S. M. A. l'Impératrice-
Douairière , Reine de Hongrie & de Bohême.
en date du 2 de ce mois ci - jointe fous Nº. I
ainfi que par celle de S. M. le Roi de Pruffe , en
date du 21 du mois dernier , fous Nº . II ,
celles de L. A. E. Palatine & de Saxe , des 17 &
23 du même mois , fous les Nº . III & IV , par
celle de S. A. le Comte Palatin , Duc de Deux-
Ponts , en date du 25 du même mois , fous Nº. V.
S. M. l'Empereur des Romains a reçu la commu
nication du Traité de paix conclu à Tefchen le 13
Mai de l'année courante , figué par les Plénipotentiaires
refpectifs , & fucceffivement ratifié , concernant
la fucceffion du feu Electeur Maximilien-Joteph
de Bavière , avec les conventions particuliè
as
par
( 202 )
res & autres articles y relatifs ; & attendu que
conformément au XIVme. article dudit Traité de
paix , S. M. a été duement requife de prendre les
mefures néceffaires pour que ledit Traité de paix &
tous les actes & conventions , qui en font partie ,
fuffent munis de fon approbation & confentement
en qualité de Chef- Suprême de l'Empire , ainfi que
de l'acceffion & de l'agrément de l'Empire ; en con
féquence S. M. I. en a voulu faire par la Préfente
la très - gracieufe ouverture aux Electeurs ,
Princes & Etats de l'Empire , afin qu'il lui foit
remis inceflamment un avis de l'Empire à cet
égard , pour communiquer enfuite fes intentions
en qualité de Chef Suprême fur ledit objet. Au
refte , M. le Principal Commiffaire Impérial al
fure les Excellens Confeillers , Envoyés & Minif
tres affemblés ici , de fes fentimens d'amitié & d'affection
«.
Comme il s'écoule ordinairement 7 à 8.
femaines avant que les Miniftres puiffent
recevoir les inftructions de leurs Cours fur les
objets qui exigent leur concours , la Dière a
terminé fes féances le ti en arrêtant qu'elle
les reprendroit le 15 Novembre prochain . Le
Prince de la Tour-Taxis eft déja parti pour
fes terres de Suabe ; quelques autres Miniftres
ont profité auffi des vacances pour retourner
chez eux vacquer à leurs affaires.
44
Parmi celles qui ont été portées à la
Diète cette année , & qui font fufpendues
jufqu'à l'arrivée des décrets de commiffion
Impériale , on remarque celles-ci.
de
1º . » Réquifition de S. A. S. E. de Trèves ,
la part de l'Evêché d'Augsbourg , pour lui conférer
les Seigneuries de Schwabec & de Hohenf
chwangau , de Lechrin & la Ville de Schongau,
Fiefs de l'Empire , vacant par la mort du défunt
( 203 )
Electeur de Bavière , fur lefquels elle a formé une
prétention il y a quelque tems .
{ .
2º. » Réquifition de S. A. M. l'Archevêque de
Saltzbourg , pour obtenir fatisfaction fur les prétentions
à la fucceffion de Bavière , marquées dans
le mémoire qu'elle a fait diftribuer en cette Ville
le 29 Janvier dernier.
3º. » Réquifition des Etats du Cercle de la
Souabe , avec un mémoire pour reftituer à l'Empire
& au Cercle de Souabe , la Ville de Donauwerth
, que la Maiſon de Bavière a poffédée depuis
l'année 1607 .
ל כ
4. Réquifition de M. Rheinhard- Bourchard-
Rutger , Comte de Rechteren , pour conférer à fa
Mailon les Fiefs de l'Empire , que les Comtes deWol
ftein avoient poflédés autrefois , nommément les Sei
gneuries de haut & bas Sultzbourg & de Pyrbaum ,
avec leurs dépendances , vacans par la mort du défunt
Electeur de Bavière , dont le Comte Adolphe-
Henri de Rechteren , Seigneur d'Almelo & de Vrie-
Lenveen , avoit reçu l'expectance pour lui & fes defcendans
mâles en 1708 , par l'Empereur Joſeph I ,
& qui fut confirmée depuis par le confentement du
College Electoral en 1712 ,
""
5. Réquifition de S. A. S. le Prince régnant
Frédérich-Augufte d'Anhalt-Zerbft , pour lui conférer
la Charge de Général-Grand- Maître d'Artillerie
de l'Empire , de la Religion Proteftante.
69. » Enfin , un mémoire de la Chambre Impériale
, auquel font jointes des pièces juftificatives
, par lequel elle repréfente que le fonds de fa
caiffe de 2 mille 133 écus 2 Creutzers , n'étant
pas fuffifant pour entretenir les huit Affeffeurs dont
la Chambre Impériale devoit être augmentée , felon
l'avis de l'Empire du 23 Octobre 1775 , fi les
contributions pour fon entrerien ne font pas mieux
payées qu'elles l'avoient été jufqu'ici , elle remet
à la difpofition de S. M. I. & de l'Empire ' , de
réduire ce nombre à la moitié « .
( 204 )
On apprend de Wetzlar que le 14 de ce
mois , à minuit , le feu prit à la maifon du
Confeiller Schick ; une heure après elle fe
trouva toute en feu ; les flammes s'étendirent
avec tant de rapidité , que malgré les fecours
apportés par les habitans de la ville & les
gens de la campagne accourus au bruit du
tocfin , tout le marché fut brûlé. Parmi les
édifices confumés fe trouve l'hôtel- de - ville ,
dont la chûre aécrafé beaucoup de perfonnes
& en a bleffé un plus grand nombre , on
ignoroit encore au départ de la lettre le
nombre des uns & des autres ; le feu duroît
encore ; peu d'effers ont été fauvés , & la
perte étoit déja évaluée à plus de 200,000 fl.
***
ITALIE.
De LIVOURNE , le 18 Août.
LES lettres de Rome ne raffurent pas
encore tout-à-fait fur la fanté du Pape ; le
premier de ce mois il a cependant dit la
Meffe dans la Chapelle du Quirinal pour la
première fois depuis fa convalefcence; mais
il a toujours l'eftomach foible , & les Médecins
paroiffent embarraffés à trouver des
remèdes capables de le foulager. Il faut qu'il
foit d'un tempérament bien fort & d'une
conftitution bien robufte pour avoir pu
réfifter à une maladie auffi longue.

" On ne peut dire encore pofitivement , écrit -on
de Ragufe , fi le Capitan Bacha eft parti de Lariſſe,
ni combien de troupes il a ramaffées dans cet en
droit. Le délai qu'il met à entrer en Morée , & à
( 205 )
feconder la flotte Otomane qui eft déja fur les
côtes , fait préfumer qu'il n'a pas des forces fuffifantes
à oppofer aux rébelles , ou qu'il a d'autres
vues du côté du Golfe Adriatique . Quelques perfonnes
penfent qu'un certain Curt Bacha , riche &
puiffant dans l'Albanie , eft entré dans le parti de
Les concitoyens ; & que fi les Bachas de Cavaja de
d'Elvin , ainfi que d'autres Albanois diftingués s'uniffent
à lui , la guerre pourroit devenir plus férieufe
, & durer pendant plufieurs campagnes. Il
eft certain du moins , que fi les Albanois n'ont pas
quelque chef qui les foutienne , ils feront réduits
à la fin. Jufqu'à -préfent ils font maîtres de Patras
& de la fortereffe , ainfi que d'une bonne partie de
la Morée. Les Mainotes paroiffent difpofés à faire
caufe commune avec eux , & en cas d'échec , ils
leur affurent une retraite dans les montagnes de
Maina. Selon quelques avis les Albanois ont envoyé
au Capitan Bacha , un Mémoire dans lequel
ils lui expofent que c'eft injuftement que la fubli
me Porte envoie contre eux des forces auffi formidables
; que loin d'être rébelles à leur fouverain ,
ils l'ont toujours refpecté ; qu'ils font prêts à évacuer
la Morée & à fe retirer dans leur patrie ,
pourvu qu'on leur paye un million de piaftres qu'ils
ont avancées autrefois aux Grecs , pour payer leur
tribut , & qu'on leur donne toutes les füretés pof
fibles pour s'embarquer & fe retirer tranquillement.
Ils finiffent par protefter que fi on leur refuſe ces
juftes demandes , ils en appellent au Dieu tour
puiffant , & au commun Prophéte , fi on les force
à tremper leurs mains dans le fang Muſulman , &
à faire main baffe fur tout ce qu'ils rencontreront
& fi pour leur propre défenſe ils dévaſtent &
duifent en cendres ce qui refte de la Morée . On
ne dit pas ce que le Capitan Bachá a répondu à
ce mémoire «<,
ré(
206 )
ESPAGNE.
De CADIX , le 10 Août.
Nous avons vu arriver fucceffivement
dans le courant du mois dernier , plufieurs
navires très-richement chargés , venant de
Montévideo , de la Havane & de la Véra-
Cruz ; la cargaifon de la N. D. de la Conception
, Capitaine D. Juan de Zavaletta ,
entré dans ce Port le 26 , eft eftimée plus
de 2 millions de piaftres fortes. Il avoit
rencontré à 40 lieues à l'Eft du Cap de St-
Vincent , une frégate Angloife de 22 canons
un paquebot & un brigantin de la
même Nation , armés en courfe. Ils arborèrent
pavillon Américain & s'avancèrent
comme pour le héler. Le Capitaine qui
avoit été heureufement inftruit par un bâtiment
Danois , de la rupture entre notre
Cour & celle de Londres , les attendit bien
préparé & bien réfolu de fe défendre jufqu'à
la dernière extrémité. La frégate s'étant
avancée , à la portée du fufil , lui lâcha toute
fa bordée. D. Juan y répondit avec la même
vivacité , foutint le combat le plus opiniâtre
pendant plus de 3 heures , & rendant inutiles
, par fes manoeuvres habiles , tous les
efforts des ennemis , pour le mettre entre
leurs feux , les força enfin de l'abandonner
après les avoir très- maltraités . Il auroit
effayé de les pourfuivre & de s'en emparer ,
fi la prudence ne lui avoit pas défendu d'ex(
207 )
pofer fa riche cargaifon à d'autres rifques.
Les paffagers qui fe trouvoient fur fon bord ,
& parmi lefquels il y a plufieurs perfonnes
diftinguées , donnent les plus grands éloges
à fa bravoure , à fa conduite & à celle de
l'équipage. Cette Ville ayant réfolu d'armer
20 vaiffeaux pour protéger fon commerce,
a choifi D. Juan & fon navire qu'on armera
de 60 canons , pour cominander cette
efcadre .
Le Général Mendoza notifia , le 22 Juin ,
au Général Elliot , Gouverneur de Gibraltar ,
qu'il avoit reçu ordre de couper toute communication
& toute correfpondance avec
cette place , & d'arrêter par conféquent le
cours de la pofte , qui y arrivoit régulièrement
le lundi ou le mardi . Le 6 Juillet
fuivant , M. Elliot rendit une ordonnance
pour autorifer les repréfailles contre les
vaiffeaux Efpagnols . Ce qu'on a publié en
quelques endroits , des approvifionnemens
de cette place , ne paroît pas exact ; nous
fommes certains à préfent qu'ils font en
médiocre quantité , & qu'elle n'en recevra
point de Maroc . La lettre fuivante de Méquinez
joint à ces nouvelles intéreffantes ,
des détails qui prouvent qu'en effet la Cour
de Londres nous a cherché des ennemis en
Barbarie .
» Le Général Elliot & le Vice- Amiral Duff, qui
monte le vaiffeau de guerre Anglois le Panthère ,
de 60 canons , qui mouille dans la Baye de Gibraltar
, écrivirent fur la fin de Juin au Roi de
Maroc deux lettres écrites en arabe , que le Con(
208 )
1
ful Britannique M. Logie , remit à ce Prince. Ils
lui faifoient part de la déclaration de guerre de
l'Espagne , & le prioient de permettre de tirer de
fes Etats une certaine quantité de grains & de
fourrages pour cetre place , & de bois pour faire
des fafcines & des paliffades . S. M. Maure fir lire
ces lettres publiquement dans une audience qu'il
donna à fes fujets . Il déclara qué la ftérilité qui
avoit affligé cette année les campagnes de fes
Etats , ne lui permettoit pas d'accorder l'exportation
d'aucune eſpèce de grains ; que quant à celle
du bois , il ne pouvoit pas y confentir non plus .
Après la lecture de ces lettres , on en lut une autre
du Conful , qui avoit offert à ce Prince , au nom
du Roi fon maître , le nombre de troupes , d'attillerie
, d'ingénieurs & de munitions de guerre dont
il auroit befoin pour attaquer les préfides Efpagnols
fur la côte d'Afrique , & qui lui confeilloit
vivement cette entreprife , en lui repréfentant combien
la conjoncture actuelle étoit propre à en affurer
le fuccès. Le Roi de Maroc rejetta cette propofition
avec le plus noble défintéreffement , en déclarant
de la manière la plus pofitive & la plus for
melle , que jamais il ne confentiroit à troubler la
bonne intelligencé qui fubfifte entre lui & la Cour
de Madrid. & qu'il ne tenteroit rien contre fes
poffeffions , fur-tout dans un moment où elle étoit
en guerre avec une autre Puiffance. Il joignit à
cette déclaration les témoignages les plus expreffifs
du cas qu'il fait de l'amitié de S. M. C. & de
fon inclination fincère à montrer particulièrement
fes fentimens dans la circonstance préfente. Pour
prouver ces difpofitions , il a rendu la liberté à vingt
Efpagnols qui fe trouvoient prifonniers fur les
corfaires Algériens , détruits par l'efcadre de D.
Juan de Araoz , & qu'il n'avoit pas permis aux
Algériens d'emmener hors de fes Etats . Il a étenda
à la France cette même démonſtration d'amitié ,
( 209 )
en brifant les fers de quelques paffagers François
qui avoient été pris dans cette occafion.
On avance avec la plus grande activité
tous les préparatifs néceffaires pour pouffer
vivement le fiége de Gibraltar ; l'artillerie
deftinée pour le camp de St - Roch , y arrive
journellement , & 600 ouvriers font occu
pés à réparer les chemins qui y condui
fent de cette Ville , & qui n'ayant point été
entretenus , parce qu'ils n'étoient pas fréquentés
, étoient devenus impraticables.
Ce fut le 21 & le 22 du mois dernier
que les flottes combinées s'apperçurent en
mer ; le 23 elles prirent leurs pofitions refpectives
, & les deux Commandans s'acquittèrent
des formalités preferites. Ils fe communiquèrent
enfuire réciproquement les ordres
de leurs Cours , & prirent les mesures
les plus propres pour les exécuter. On ne
fauroit exprimer la joie & la fatisfaction
générale. Les Généraux , les Officiers , les
Equipages s'empreffèrent , à l'envi les uns
des autres , de témoigner le meilleur accord
& l'harmonie la plus étroite.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 20 Août. ›
Le filence que la Cour continue de garder
fur les dépêches que lui ont apportées le
Chevalier Erskine & le Général Jones , accrédite
les nouvelles de nos défaftres fur le
( 210 )
Continent de l'Amérique. L'efprit de parti
a pu en groffir les détails ; mais il n'en paroît
pas moins vrai que l'expédition de la Georgie
eft manquée , & que fi le Général Prévoſt
n'a été ni battu , ni pris enfuite avec le
refte de fon armée , il a été forcé de fe retirer
fur l'Ifle de St-Jean , pour y attendre le renfort
quidoit lui arriver de Ste-Lucie, & avec lequel
il fe propofe de tenter de nouveau la conquête
de Charles-Town. Il ne l'a manqué ,
dit- on , que par une imprudence ; cette ville ,
fommée de fe rendre , ayant demandé trois
jours pour délibérer , a reçu pendant ce tems
des fecours confidérables , que le Comte
Pulawski lui amenoit , & dont l'arrivée a
redonné la fupériorité aux Américains , &
forcé leurs ennemis de céder tout le terrein
qu'ils avoient gagné jufques- là , & dont ils
paroiffoient fi vains.
Le Général Clinton n'a pas été plus heureux
fur l'Hudfon. Après s'être rendu maître
du fort la Fayette , & s'en être promis les
plus grands avantages , ainfi qu'il l'avoit
écrit à la Cour , il a été contraint de fe
replier avec fes 7000 hommes fur New-
Yorck. L'approche du Général Washington ,
à la tête de 10,000 hommes , avec lesquels
il avoit paflé le 20 Juin la rivière du Nord ,
dirigeant fa marche dans la Province de
New-Yorck , pour y occuper fon ancien
pofte de Kings-Bridge , tandis que le refte,
de fon armée, qui étoit confidérable , bordoit
la rive de l'Hudfon , du côté des Jer-
.
( 211 )

feys , a néceffité ce mouvement rétrograde.
Il paroît par ces nouvelles , que nous venons
de changer de rôle avec les Américains.
Les dépêches de nos Généraux les
ont toujours préfentés fuyant par-tout devant
eux ; nous commençons à en faire de
même. Il eſt à craindre qu'après s'être tenus
fi long-tems , & avec tant de fuccès , fur la
défenfive , ils ne foient auffi heureux en entre
prenant, Le Général Putnam eft , dit - on ,
pofté à New - London , & le Général Gates ,
dont le nom ne doit pas flatter agréablement
l'oreille de nos Généraux , fe difpofe
à attaquer Rhode Iſland avec 6000 hommes ;
d'un autre côté , on affure que le Colonel
Clark , Américain , s'eft emparé du fort
Duquefne , dont toute la garniſon a été
faite prifonnière de guerre avec le Capitaine
Hamilton , au moment où elle fe difpofoit
à fe rendre en Virginie ; il a auffi faifi
80 bateaux armés , chargés de proviſions
pour cette garniſon.
Le défaut de nouvelles de nos Ifles n'eft
pas moins inquiétant , fur - tout dans un
moment où l'on fait que le Comte d'Eſtaing
eft forti de la Martinique , avec toutes fes
forces , ce qui nous fait préfumer que cet
Officier , actif & entreprenant , qui n'avoit
employé que trois frégates à la prife de
Saint-Vincent , médite quelques conquêtes
plus importantes. Dans cet état d'incertitude
accablante , on compte le nombre de
vaiffeaux que l'Amiral Byron a à lui oppo(
212 )
fet ; il doit avoir la Princeffe- Royale , de 90
canons; la Princeffe de Galles , le Suffolck,
l'Albion , le Cornwal , l'Elifabeth , la Fame
le Grafton ,le Magnifique , le Chêne- Royal ,
le Sultan , le Boyne , le Lion , de 74 ; le Montmouth
, le Nonfuch , le Stirling- Castle , lẻ
Trident , l'Yarmouth , le Vigilant , de 64 ; le
Medway , de 60; le Prefton & le
enturion,
de so. Total 22 vaiffeaux & 13 frégates &
8 chaloupes. On fait que le Comte d'Estaing
a 25 vaiffeaux de ligne , bien approvifionnés
, bien réparés , & que les nôtres qui ont
fouffert , en différens tems , par les tempêtes
, ont été mal réparés , & n'ont pu
trouver aucun fecours pour les mettre en
état pendant leur long féjour à Sainte-Lucie ,
dont l'air a été fi nuifible à nos Matelots ,
que la mort & les maladies ont fort aftoiblisvero
*
i
* .
En attendant des détails ultérieurs , on dit que
la Grenade a été prife le 27 Juin , & que le Lord
Macartney fon Gouverneur , a été fait prifonnier
de guerres on a imputé cette perte à la conduite
qu'il a tenue avec les habitans qu'il a méconten
tés. A la première nouvelle de la prife de la Dominique
par les François , les habitans de la Grenade
prirent les armes ; ils formèrent un corps de
1400 hommes compofé de milice & de compagaies
franches ; il s'éleva enfuité quelques difputes
entre ces différens Corps , qui refusèrent de faire
le fervice fous d'autres chefs que leurs Officiers.
Lord Macartney , au lieu d'employer la raiſon &
la douceur , les révolta par l'ufage qu'il voulut
faire de l'autorité ; ces démêlés allèrent fi loin
qu'il réfolut de défarmer la milice , qui fe fépara ,
( 213 )
& qui peut très - bien avoir refufé de fe raffembler
enfuite.
Au milieu de ces nouvelles affligeantes
qu'on exagère peut-être , mais que le filence
de la Cour ne détruit pas , on a annoncé
la prife de la frégate la Prudente par le Ruby,
1'Eolus & le floop la Jamaïque ; on publie
auffi , avec beaucoup d'emphafe , que la
Colonie du Maryland a refufé d'accéder à
la confédération des Etats- Unis , ce qui eft
au moins douteux , & que le Chevalier Erskine
& le Général Jones ont apporté des
ouvertures d'accommodement de la part de
plufieurs Colonies , parce qu'il falloit bien
qu'ils apportaffent quelque chofe. Nos pa
piers miniftériaux fe font empreffés de don
ner ces affurances , ceux de l'Oppoſition n'ont
pas manqué de les réfuter , & le Miniſtère
n'étoit pas fâché de voir leur controverfe
qui amufoit la Nation , & qui l'empêchoit
de porter fon attention ailleurs.
Tout à coup des intérêts plus preffans ,
ont fait oublier les plus éloignés ; on a
appris l'entrée des flottes combinées , de
France & d'Espagne , dans la Manche. Le
premier avis qu'on a eu de leur mouve
ment , eft du 17 de ce mois.
" Sir Jacob Wheare , premier Lieutenant du
Marlborough , arrivé le 16 au foir au Bureau de
l'Amirauté , lui a remis une lettre de fon Capitaine
, portant en fubftance : que ce vaiffeau étant
en mer Samedi dernier , pour joindre Sir Char
les Hardy , decouvrit au fud de Scilly une flotte
confidérable , qu'il reconnut pour être celle des
*
( 214 )
-
Puiffances alliées ; qu'ayant été découvert luimême
prefqu'en même tems , il avoit été fait
un fignal en conféquence duquel cinq vaiſſeaux
ennemis lui avoient donné chaffe ; que regagnant
la côte à toutes voiles , il avoit rencontré le Southampton
, l'Ifis , le Cormorant , qui l'avoient
fuivi de leur mieux ; que les vaiffeaux François
l'avoient poursuivi avec toute la vivacité poffible ,
& n'avoient abandonné la chaffe qu'à quatre lieués
de Land's - End. On a fu depuis que l'lfis a gagné
Plymouth , & que le Marlborough s'eft réfugié à
Mounts- Bay ; mais on ne fait pas encore où eft
le Southampton ; on n'eft pas moins inquiet du
Ramillies , que l'on dit avoir été pris , & cette
nouvelle ne s'eft pas encore démentie « .
Depuis ce moment tous nos papiers n'ont
été remplis que de détails de defcente &
d'invafion en divers endroits ; différens
avis ont fixé les opinions fur le lieu menacé.
C'est devant Plymouth qu'on affure que les
ennemis ont paru.
» Un Exprès , arrivé, hier de ce.Port , dit un de
nos papiers , a rapporté que les flottes de France
& d'Elpagne ont paru Mardi dernier avec 150 bbâ
timens de tranfport ; que la place étoit dans la dernière
confternation ; que la plupart des Habitans
avoient déferté pour fe retirer dans l'intérieur des
terres , que cependant les troupes des environs
s'affembloient avec toute la célérité poflible , &
que la garnifon , déja nombreufe par elle-même ,
prenoit toutes les mesures imaginables pour faire
face à l'ennemi. Selon d'autres , l'on bombardoit
déja Plymouth. Une bombe tombée fur un magafin
à poudre y avoit mis le feu , & l'exploſion
avoit caufé une infinité d'accidens. L'Ardent , vaiffeau
de 64 canons , qui alloit joindre l'Amiral Hardy
, avec un convoi de vivres , a été pris à la vue
de ce Port «.
( 215 )
Tous ces détails vagues & peu circonftanciés
prouvent , qu'à l'exception de la prife de
PArdent qui eft confirmée , on ne fait encore
rien de pofitiffur les opérations de l'ennemi ;
mais qu'il eft arrivé , & que les inquiétudes
font générales. On fe demande où eft
l'Amiral Hardy ? Comment il fe fait qu'après
avoir paffé tout l'été à croifer entre Plymouth
& Torbay , il ait choifi pour s'éloigner de la
côte le moment précis où l'ennemi venoit
la vifiter . On fent à combien de plaintes & de
farcafmes donnent lieu fon abſence , & l'ignorance
où l'on eft de l'endroit où il fe
trouve. Le Capitaine Barkeley a , dit - on ,
demandé au Lord Shuldam , qui commande
dans le port de Plymouth , la permiffion de
parcourir la côte jufqu'à ce qu'il ait trouvé
un vaiffeau bon voilier dans lequel il puiffe
s'embarquer , & aller à la quête de l'Amiral
pour l'informer de ce qui fe paffe . On affure
que la permiffion eft accordée , & cette circonftance
fingulière où l'on voit un Marin
obligé de monter à cheval pour chercher un
vaiffeau quelque part fur la côte , fait préfumer
qu'en effet Plymouth eft bloqué par
mer. La flotte Françoife forme , dit-on ,
une ligne depuis ce port jufqu'à Edinfton-
Rok , de manière qu'elle eft à portée d'intercepter
tous les navires marchands qui
pourront fe préfenter , tous les renforts qu'on
voudra envoyer à l'Amiral Hardy & empêcher
celui-ci de revenir dans nos ports fans
rifquer un combat qui , vu l'inégalité des
( 216 )
,
forces , ne peut que donner les plus vives
inquiétudes. Si l'iffue de ce combat eſt malheureuſe
, nos ennemis maîtres de la mer
depuis la Méditerranée jufqu'à la Manche ,
& de la Manche même , feront libres d'éxécuter
le projet de defcente , & nous doutons
que nos efforts puiffent l'empêcher . Une fois
débarqués , rien ne les arrête , & leur but
étant de détruire & non pas de conquérir
fera trop facilement rempli ; ils peuvent
nous faire un mal dont nous ne nous releverons
pas de cent ans , & s'affurer une paix
que l'impuiflance nous empêcheroit de rompre
pendant tout ce tems . Il eft vraiſemblable
que l'Europe inftruite de leurs vues , &
intéreffée peut - être à notre abaiffement ,
les laiffera faire , & que nous n'obtiendrons
nulle part l'appui que nous follicitons partout.
Auffi dans ces conjonctures allarmantes
, le voeu général eft - il pour le fuccès
des foins qu'on dit que fe donne la Ruffie
pour amener un accommodement , & dont
il eft douteux qu'une des principales conditions
ne foit la reconnoiffance de l'indépendance
de l'Amérique , confeillée fi fouvent
& rejettée avec tant de hauteur.
En attendant on a envoyé dans tous les
ports l'ordre de faire partir tous les vaiffeaux
qui feront prêts pour joindre l'Amiral Hardy ;
mais il eft à craindre que cet ordre n'ait été
expédié trop tard , & qu'aucun de ces vaiffeaux
, s'il y en a de prêts , puiffe mettre à
la voile fans danger. Les troupes des divers
camps
( 217 )
camps ont reçu celui de fe tenir prêtes à
marcher au premier avis ; & le Roi , dans
une anxiété plus facile à imaginer qu'à décrire,
attend des Couriers expédiés d heute en heure
vers toutes les villes inaritimes d'où il eſt
probable que l'ennemi a été apperçu .
Au milieu de la confternation générale , quelques
papiers cherchent à nous raflurer par des bravades
qui ne féduifent perfonne. » Ii eft heureux ,
difent ceux du Miniſtère , que nos ennemis foient
venus fe placer entre notre flotte & nos forts ; nous
n'aurons pas la peine de les chercher comme l'année
dernière.... Les Lords de l'Amirauté , lit - on dans
quelques-uns , doutent fi peu da triomphe de l'Amiral
Hardy , qu'ils font préparer deja a l'hopital de
Greenwich les lampes deftinées pour les illuminations
«. Les papiers de l'Oppofition effayent auffi
d'infpirer de la confiance ; mais ils le font toujours
à leur manière. » Quelle que foit l'iffe du com
bat , devenu inévitable , difent- ils , les Miniftres
doivent, perdre leurs têtes poor avoir réduit leur
pays à l'extrémité funefte de voir que les deftine
de l'Empire dépendent d'une feule bataille .
On ne manque pas de rappeller à cette
occafion la découverte de l'Amiral Hardy ,
la conftruction de fes brûlots de forme nouvelle
& dont l'effet , comme on s'eft empreffé
de l'annoncer , doit être fi terrible. Voici le
moment , dit - on , d'en fire ufage ; s'ils
répondent aux voeux de l'Inventeur , s'ils
tiennent ce qu'il s'en eft promis , ferons nous
juftifiés par la crife où nous fommes de les
avoir employés.
» Il eſt à craindre , dit un de nos papiers , que
nous n'en tirions pas plus d'avantage que de gloire.
4 Septembre 1779.
( 218 )
Montefquieu a dit quelque part , que fi on trouvoit
un moyen de détruire les hommes , plus terrible
que les bombes & le canon , il faudroit étouffer
l'auteur d'une telle invention avec ſon ſecret.
C'eft fans doute d'après ce principe d'humanité ,
& en fuivant les mouvemens de fon coeur fenfible
, que Louis XV voulut bien faire faire devant.
lui l'épreuve d'une liqueur chymique qui confumoit
les navires du moment qu'elle étoit lancée ſur eux
par jets , & a qui l'eau donnoit une nouvelle activité
; mais après une épreuve bien vérifiée , l'au
teur de ce fecret infernal difparut , & malgré les
événemens d'une guerre malheureuſe , attendu l'infériorité
de les forces maritimes , ce Prince dédaigna
de faire ufage de cette reffource « .
On compte que le Commodore Johnstone ,
depuis qu'il eft de retour de fon expédition
infructueufe fur les côtes de France , a joint
l'Amiral Hardy , & on ne manque pas d'ajoûter
qu'il en a porté la flotte à 40 vaiffeaux ;
mais cela ne l'a augmenté que d'un vaiffeau
de so canons & de quelques frégates , ou
autres petits bâtimens qui compofoient fa
divifion , & cela ne valoit peut- être pas la
peine d'être compté quand on fait que nos
ennemis ont 66 vaiffeaux de ligne.
On ne remarque pas encore que le befoin géné
ral ait réuni les partis oppofés qui reftent toujours
divifés ; envain les Miniftres recommandent l'intelligence
devenue fi néceffaire à préfent ; il y a toujours
des hommes qui cherchent à entretenir la
difcorde , & leurs partifans même ne font pas les
plus prudens ; l'un d'eux vient de publier une brochure
fous le titre d'Hiftoire de l'Oppofition pendant
la dernière féance du Parlement. Le but de
L'Auteur eft de perfuader au peuple que c'eft à
( 219 )
l'Oppofition , (c'est- à - dire , au parti Whig , à qui
la maifon de Brunſwick doit le trône de la Grande
Bretagne , ) qu'il faut attribuer tous les revers que
la Nation éprouve actuellement. La profufion avec
laquelle on en a répandu des exemplaires par - tout ,
le nombre même de ceux qu'on a donnés , font
croire que la Cour a quelque part à cette publication
; & fi cela eft , on doit convenir qu'elle n'a
pas fait un acte de prudence ; cette brochure ne
peut qu'aigrir les efprits , qu'il faudroit réunir ; &
on pourra en éprouver les triftes effets d'ici à la
féance prochaine du Parlement , qui , prorogé
d'abord aus de ce mois , l'a été enfuite au 16 du
mois prochain , & qui ne s'affemblera que le 26
Octobre fuivant. Et d'ici à ce tems , de combien
de dangers ne femmes-nous pas menacés ?
ÉTATS-UNIS DE L'AMÉRIQUE SEPT.
De Philadelphie le 19 Juin. Nos nouvelles
ne fauroient être plus avantageufes. Le
peu de monde qu'avoit avec lui le Général
Prévost , la difficulté de tirer les vivres néceffaires
, la néceffité où il étoit de traîner
après lui ceux dont il avoit befoin , les obftacles
que nos troupes lui offroient à chaque
pas , & qui retardoient fa marche & l'affoibliffoient
, ont donné le tems au Major- Général
Pulawski d'arriver à Charles- Town
avec le fecours qu'il y conduiſoit . S'il faut
en croire plufieurs avis , il a été battu par le
Général Lincoln , & forcé de retourner fur
fes pas. Cette nouvelle , dont nous attendons
des détails ultérieurs & officiels , nous
vient d'Annapolis dans le Maryland , où
l'on a fait des réjouiffances à l'occafion de
b 2
( 220 )
cet heureux évènement. Il en a été fait de
pareilles dans toutes les villes du même Etat ;
& ces témoignages généraux démentent les
bruits que nos ennemis ne ceffent de répandre
de la défection prochaine de plufieurs
provinces , & entr'autres de celle- ci.
On attend auffi des nouvelles de l'armée du Géral
Washington ; on dit qu'elle a forcé le Géné
ral Clinton à renoncer à l'entrepriſe qu'il avoit
formée de s'emparer de nos forts fur l'Hudſon ,
Les Anglois eux-mêmes s'attendoient à y trouver
une grande réfiftance . » Notre Général , dit un des
principaux Officiers Angiois , dans une lettre dont
on a ici des copies , après avoir traversé la rivière
& pris le fort la Fayette , s'eft avancé vers le principal
fort appellé le Défi de la Grande- Bretagne ,
fitué a quelques milles plus haut fur la rivière.
Nous avons qu'il y a une garnison de 2000 hommes
& qu'il eft d'une force exceffive à laquelle
l'art & la nature ont également contribué. Comme
fa poffellion nous affureroit le commandement abfolu
de la rivière feptentrionale , nous devons no si
attendre qu'il fera bien défendu , & nous ne ferions
pas étonnés que cette entreprife n'engageât une action
générale , parce que M. Washington a deja
fair quelques mouvemens qui annoncent qu'il viendra
à fon fecours. J'ignore ce que fera norte Général ;
mais je ne vois pas que nous foyons en état de
q er une bataille « .
Nous apprenons de Baltimore , que les
Repréfentans du Comté de Prince - William.
dans la Virginie , ont reçu récemment de
leurs conftituans l'inftruction de propofer à
la Chambre des Députés de cet Etat de paffer
une loi , en vertu de laquelle , avant de
fiéger en Congrès , chaque Membre de ce
7221 )
corps fera ferment qu'il n'eft ni médiatement
ni immédiatement intéreffé dans aucun
commerce étranger ou domeftique , que tant
qu'il fera membre de ce corps , il n'en aura
point ; & que ceux qui refuferont de prêter
ce ferment foient déclarés incapables de fervir
en Congrès.
De Bofton le 20 Juin. Plufieurs lettres
reçues des parties méridionales , confirment
le rapport qui avoit déja couru du fuccès des
mefures que le Congrès avoit priſes pour
rétablir le crédit de notre papier monnoie.
On a détruit déja dans cet Etat & brûlé
pour près d'un demi- million de Dollars en
papiers , créés le 20 Mai 1777 , & le 11
Avril 1778 , & mis hors de circulation , en
vertu d'une réſolution du Congrès.
La Chambre des Députés de Virginie a
pris plufieurs réfolutions dont voici le précis.
Ceux des habitans qui fe trouvoient audelà
de la mer , lorfque les hoftilités commencèrent
à Lexington , & qui depuis par
des actes ouverts , n'ont point adhéré à l'ennemi
public , doivent toujours être regardés
comme citoyens de cet état , & être libres d'y
rentrer. Ceux qui ont abandonné cet Etat &
joint les ennemis depuis les hoftilités , doivent
être confidérés comme s'étant rangés
par choix au nombre des fujets de la Grande-
Bretagne , & en conféquence comme étran
gers ; leurs biens feront vendus , & l'autorité
légiflative fixera l'emploi du prix qui en
proviendra.
b3
( 222 )
...Les Négocians & autres intéreffés au commerce
de cette ville , dans une affemblée du
16 de ce mois , ont arrêté que le prix d'aucunes
marchandifes , à compter du premier
Juillet prochain , ne fera pas porté plus haut
qu'il l'étoit le premier Mai dernier. Que l'on
le baiffera enfuite de mois en mois , fi les au
tres villes de l'Etat conſentent à faire de même ;
qu'ils n'acheteront ni ne vendront ni or ni
argent , ni rien à prix d'or ou à prix d'argent ;
qu'ils dénonceront ceux qui , à leur connoiffance
, auront demandé le prix de quelques
marchandiſes en efpèces fonnantes , pour
qu'ils foient punis comme infracteurs à l'acte
contre le monopole. Dans une autre affemblée
tenue le lendemain , ils ont dreffé des
lettres circulaires pour inviter les autres
villes de cet Etat à prendre la même réfolution
.
La Fête de l'Anniverfaire de notre Alliance avec
la France , retardée par l'abſence du Général Wafhington
, a été enfin célébrée à Pluck'emin. Elle
fut annoncée par 13 coups de canon , & commença
par un dîner élégant qui conduifit jufqu'au foir
qu'on tira un fuperbe feu d'artifice. La décoration
représentoit un Temple de 100 pieds de long , fur
une hauteur proportionnée : fur le frontifpice s'élevoient
13 arches , fur chacune defquelles étoit
un tableau tranfparent ; ils étoient difpofés ainfi
& repréfentoient :
1º. Le commencement des hoftilités à Lexing
ton , avec cette inſcription : la scène ouverte.
2. La démence Angloife , repréſentée par l'ia
cendie de Charles - Town , de Falmouth , de Nor
folk & Kingston,
( 223 )
3. L'Amérique fe détachant de la Grande- Breta
gne , repréfentée par une arche magnifique brifée
dans le centre , avec cette légende : Par votre tyrannie
à l'égard du peuple de l'Amérique , vous
avez brifé la grande arche d'un Empire étendu.
4. La Grande- Bretagne comme un Empire en
décadence par la vue d'un pays en friche , d'arches
brifées , de pyramides en ruines , de vaiffeaux
abandonnant les rivages , d'oifeaux de proie planant
au-deffus de fes cités réduites en poudre , & da
fombre coucher d'un foleil.
5
5. L'Amérique comme un Empire qui s'élève
par la vue d'un pays fertile , de ports , de rivières
couvertes de vaiffeaux , de nouveaux canaux ou-,
verts , de villes s'élevant dans des bois , & d'un foleil
radieux , fortant d'un brillant horifon , aved
cette devife : De nouveaux mondes fortent du
cahos où rentrent les anciens qui en reffortiront
à leur tour.
6°. Portrait en grand ( en tranfparent ) de
Louis XVI , le protecteur des Lettres , le confer
vateur des droits de l'humanité , l'allié & l'ami du
Peuple Américain.
7. L'Arche du centre , les Peres confcrits , en
Congrès , avec ce mot : Nil defperandum Reipublica.
18°. Le Philofophe Ambaffadeur Américain , extrayant
l'éclair des nuages.
9
9. La Bataille du 7 Octobre 1777 près de Saratoga.
10°. La Convention de Saratoga .
11. Une repréfentation du combat naval devant
Oueffant , entre le Comte d'Orvilliers & l'Amirat
Keppel.
12 °. Warren , Montgomery , Mercer , Woofter,
Nash , & une foule de héros , qui dans le cours
de la conteftation Américaine font tombés dans
l'Eliſée , recevant les éloges de Brutus , Caton &
b 4
( 224 )
des autres ombres auguftes , qui dans tous les fiècles
ont glorieufement lutté contre les tyrans & la
tyrannie , avec ce mot : ceux qui ont répandu leur
fang pour une pareille caufe vivront à jamais.
13 ° . La paix environnée de tous les biens qui
compofent fa fuite , tenant de la main droite une
branche d'olivier , les honneurs de la moiſſon à fes
pieds dans le fond du tableau on diftinguoit des
cités florillantes , des ports remplis de vaiffeaux ,
& d'autres emblêmes d'un empire étendu & d'un
commerce fans restriction.
Après le feu d'artifice la compagnie retourna dans
La falle du feftin , & la fête fut terminée par un bal
très -fplendide.
La nouvelle que le Congrès venoit de recevoir
de l'adhésion de la branche Eſpagnole de la Maiſon
de Bourbon , étant parvenue au moment de la célébration
, rien ne pouvoit furvenir plus à propos
pour ajouter à la gaieté de la compagnie , & rendre
plus vives encore les expreffions animées du
plaifir qu'infpiroit l'occafion.
FRANCE.
De VERSAILLES , le 31 Août.
LE 18 Août le Roi nomma Grands-
Croix de l'Odre de, Saint-Louis le Comte
d'Affry , le Duc de Laval , le Comte de
Marbeuf, le Baron d'Efpagnac , & les Comtes
de Montazet , de Flavigny , de Diesbach ;
il nomma auffi Commandeurs de l'Ordre le
Marquis de Traifnel , le Comte de Choifeul-.
Beaupré , M. d'Invilliers , le Comte de la
Roque de Frugy , le Marquis de Molac , le
A( 225 )
Marquis de Sommyevre , le Marquis d'Entragues
, le Comte de Langeron le Comte
de Mazancourt , M. de Phryfie , le Chevalier
de Panat , M. de Poulhariés , le Chevalier
de Balleroy & le Marquis d'Antichamp.
Le Comte de Couzage- la - Rochefoucault ,
fut auffi nommé Grand Croix pour le
fervice de mer. S. M. reçut le 25 , jour de
Saint Louis , les Grands Croix & les Commandeurs
qui étoient préfens.
La fête de S.. M. fut célébrée avec les
cérémonies ordinaires ; elle reçur les refpects
des Princes & Princeffes , & des Seigneurs &
Dames de la Cour.
Le Roi a nommé fon Ambafladeur en Portugal
M. O- Dune , ci- devant fon Miniftre
Plénipotentiaire à la Cour Palatine , où il
eft remplacé par le Comte de Montézan
ci-devant Miniftre. Plénipotentiaire près l'Electeur
de Cologne. Le Comte de Chalon , &
le Chevalier de Corberon , vont réfider en
la même qualité , l'un auprès de l'Electeur
de Cologne , & l'autre auprès du Duc des
Deux Ponts.
Le Marquis de Baffompierre , premier
Gentilhomme de la Chambre du feu Roi
de Pologne , Duc de Lorraine & de Bar,
Maréchal des Camps & Armées du Roi ,
a eu l'honneur d'être préfenté au Roi , à
la Reine & à la Famille Royale.
Le 22 Août , L. M. & la Famille Royale
fignèrent le contrat de mariage du Comte
de Créqui , ancien Maréchal- Général des
bs
( 226 ).
logis des Camps & Armées du Roi , avec
Mademoiſelle de Souci.
Le même jour , le Corps-de -Ville de Paris ,
ayant à fa tête le Duc de Coffé , Gouverneur
de Paris , eut une audience de S. M. , à laquelle
il fut préfenté par M. Amelot , Secrétaire
d'Etat , ayant le département de Paris , &
conduit par M. de Watronville , Aide des
cérémonies. MM . Pochet & Blacque , nouveaux
Echevins , prêtèrent le ferment , dont
M. Amelot fit la lecture , ainfi que du fcrutin
qui fut préſenté par M. de Sartine ,
Avocat du Roi au Châtelet . Le Corps-de-
Ville eut auffi l'honneur de rendre les refpects
à la Reine & à la Famille Royale.
Le 23 , M. de Boucheporne , Intendant
de Corfe , a été préfenté au Roi par let
Prince de Montbarey , Miniftre & Secrétaire
d'Etat au département de la guerre.
Le Roi , par fon Ordonnance du 28
Décembre 1777 , ayant inftitué un prix
d'honneur en faveur des perfonnes qui feroient
des découvertes importantes pour le
commerce & les manufactures , & dont
P'expérience auroit prouvé l'utilité ; le Bureau
général du commerce s'eft affemblé chez le
Miniftre des finances , pour examiner les
titres de ceux qui ont concouru à cette
marque de diftinction . Il lui a été rendu
compte d'un grand nombre de travaux utiles
& intéreffans , & le prix a été décerné à M.
de la Salle , Chevalier de l'Ordre de St(
227 ))
Michel , Deffinateur & Fabricant de Lyon,
qui a inventé & établi avec fuccès divers
métiers infiniment utiles au progrès & à la
facilité de la fabrication des étoffes. M. de
la Salle a été préfenté au Roi , Dimanche
dernier , par M. Necker , Directeur général
des finances. Cette faveur , que S. M. a bien
voulu accorder à ceux qui reinporteroient
le prix , ne peut qu'exciter de plus en plus
le zèle & l'induſtrie.
De PARIS , le 31 Août.
Les nouvelles reçues de l'armée com
binée , annoncent enfin pofitivement qu'elle
entra dans la manche le 15 du mois dernier
, & que le 17 elle étoit dans le parage de
Plymouth. Elle a répandu l'allarme dans cel
port & delà fur une partie de la côte d'Angleterre.
Elle a auffi intercepté tous les
vaiffeaux des ennemis qui fortis de Chatham
ou de Portſmouth , alloient le réunir à la
flotte de l'Amical Hardy. Quelques uns ont
eu le bonheur de fe retirer dans différens
ports ; l'Ardent , vaiffeau de 64 canons , n'a
pas été auffi heureux.
Ne s'attendant pas à trouver notre flotte fi près
il s'amufoit a fouiller un bâtiment Dañois ;, cela,
donna le tems au Chevalier de Marigny , Commandant
de la frégate la Junon , qui l'avoit apperçu
, de courir un bord , de s'élever dans le
& de fe mettre dans fes eaux ; il avoit auparavant
averti par un fignal M. de la Touche- Tréville
vent
b 6 *
( 228 )
S
Commandant l'efcadre légère , qui fait partie
de l'armée combinée . L'ennemi fit tous fes efforts
pour échapper à la frégate qui fuivit tous
fes mouvemens & les indiq a par des fignaux à
Fefcadre légère qui manoeuvra d'après les indications
. L'Anglois s'étant décidé à faire route vent.
arrière , M. de Marigny manoeuvra pour lui couper
le chemin . L'ayant vu revenir brufquement fur un
bord & prendre des ris dans fes huniers , il douta
un inftant fi ce n'étoit point un vaiffeau de l'efcadre
dobfervation fous les ordres de D. Louis de ,
Cordova ; il s'affura bientôt que ce n'en étoit pas
in en faisant le fignal de reconnoiffance , auquel il
ne fut pas répondu. Il jugea que le délai qu'il apportoit
à mettre fa couleur , n'avoit point d'autre
motif que l'efpoir de n'être point attaqué tant qu'il
ne feroit pas reconnu , & d'avoir le tems de fe préparer
à combattre , il fe hâta de le prévenir ; il
n'avoit pas lâché deux bordées à l'ennemi qu'il fut
joint par la frégate la Gentille , commandée par
le Baron de Mengaud de la Hage , qui avoit forcé
de voile auffi- tôt qu'il avoit apperçu le fignal d'un
vaiffeau ennemi , & qui , arrivé à portée fit le feu
le plus vif.Le vaiffeau Anglois amena fon pavillon,au
mome it on arrivoient encore les frégates la Bellone
& la Gloire commandées par MM. de Gonidec &
de Bavre. M. de la Touche - Tréville qui amenoit
toute l'efcadre légère , n'eut pas beſoin de tirer un
feul coup de canon L'artillerie de ce vaiffeau , qui
eft l'Ardent , Capitaine Boteler , confifte en 26 canons
de 24 à la première batterie , 26 de 18 à la
feconde, 12 de 9 fur les gaillards & 12 pierriers ,
C'eſt le premier vaiffeau de ligne pris dans
cette guerre , & ce font les Anglois qui l'ont
perdu ; l'action s'eft paflée au S. S. O. de
Plymouth , à 6 lieues de la côte, L'équipage
compofé de 523 hommes , dont 4 ou 5 ont
( 229 )
,
été tués & 7 ou 8 bleffés , a été transporté fur.
Actif, qui a dû le conduire à Brest . Comme
le vaiffeau eft neuf, M. le Comte d'Orvilliers
l'a gardé & joint à la flotte . M. de Marigny en
eft , dit - on , nommé Commandant ; le
Prothée qui a effuyé quelques dommages
en mer , y a été réparé fans quitter
la florte , augmentée d'un vaiffeau . Cette .
nouvelle intéreſſante & qui eft de.
bon augure pour celles auxquelles elle .
prépare , eft arrivée ici la veille de
Saint Louis , & c'eft un petit bouquet
que le Miniftre a eu à préfenter au Roi
S'il faut en croire , les lettres de Londres
le Ramillies , de 74 canons , eft auffi tombé
dans une divifion de notre armée ; mais lest
Couriers qui fe fuccèdent rapidement de
la flotte à St - Malo , de St- Malo à Versailles,'
n'ont pas encore parlé de cette prife.
·
On s'attend à recevoir inceffamment des
détails plus importans ' ; on a déja eu avis
que l'Amiral Hardy , qui étoit allé croifer
vers les Sorlingues , voulant revenir dans
la Manche , a trouvé notre flotte qui lui
en fermoit l'entrée. Les armées , au départ 1
de l'exprès , étoient en préfence ; le combat
étoit inévitable , & M. d'Orvilliers fe prépa-?
roit à l'engager lorfqu'an calme plat eft furvenu
& a réduit les deux flottes à l'inaction
. La confolation des François eft que le
calme ne permettra pas à l'ennemi de s'éloigner
, & on fe propoſe de profiter du pre- b
mier foufle de vent qui permettra d'agir.
( 230 )
L'ennemi a , dit- on , 30 vaiffeaux ; l'on prétend
que la flotte eft de 41 ; que les 11 qui
font restés en arrière auront en tête les 16.
de M. le Marquis de Cordova . La frégate la
Magicienne , commandée par M. de Boade ,
chargée d'apporter des paquets pour la Cour,
a , dit- on , remis en même tems une lettre
de M. le Comte d'Orvilliers à M. le Comte
de Vaux , à qui l'on affure qu'il écrit ces
détails , en ajoutant que dès que le tems le
permettra il cherchera à combattré & à
ouvrir le chemin pour les opérations ultérieures.
Ce n'eft qu'après ce combat que l'embarquement
projetté pourra être exécuté ; on
fe flatte plus que jamais qu'il aura lieu inceffamment
, & en effet les évènemens qui
doivent le décider & le faciliter ne peuvent
être beaucoup retardés.
$ Les gros équipages des troupes , écrit- on, de
St-Malo , font embarqués , & l'on s'occupe à préfent
de l'embarquement des chevaux. La quantité
des vivres eft immenfe , & nous avons l'air de gens
également deftinés à une expédition militaire & à
fonder une Colonie . M. de Vaux eft arrivé ici avec
la plus grande partie de fon Etat - Major. Il montera
la Néréide , frégate de 26 canons ; les troupes..
ont ordre de fe tenir prêtes à marcher , à toute
heure de jour & de nuit ; rien n'égale leur impatience
; tous les yeux font tournés du côté de la
mer ; le premier vaiffeau qui arrivera de la Manche
fixera fans doute le moment fouhaité , & 12
heures fuffiront pour porter les troupes fur les côtes
d'Angleterre ,
La frégate l'Athalante , commandée par
( 231 )
le Baron de Durfort , Capitaine de vaiffeau
arriva dans le port de Breft le 17 du mois
dernier avec une corvette Efpagnole de 1 2
canons . Celle - ci a dû entrer dans le baffin
pour le réparer & prendre un mâtde beaupré.
Elles ont pris le corfaire de Jerfey le Sprigthly,
de 16 canons , 12 pierriers , 35 hommes d'équipage.
La manière dont elles s'en font em
paré mérite des détails .
Pennem
l'arrière
Le calme qui régnoit les empêchoit de joindre
le corfaire & de s'en approcher à la portée du ca- |
non. Le Baron de Darfort propofa de l'aller prendre
à l'abordage avec la chaloupe & le canot ; l'équipage
répondit à cette propofition par des cris
répétés de vive le Roi ; dans un inftant la chaloupe
& le canot furent à la mer ; les Efpagnols,
de leur côté y mirent leur chaloupe avec autant
de célérité ; ces trois bâtimens gagnèrent le corfaire
à force de rames ; ils effuyèrent un feu
très-long & très-vif qui ne produifit aucun effet ;
ils y répondirent par celui de leur moufqueterie ,
qui tua plufieurs hommes à forçant de
rames au même inftant , ils atteignirent
du corfaire avant qu'il pût recharger fon canon
& furent bientôt fur le bord ; ils combattirent
à l'arme blanche avec tant d'avantage , que 24 ennemis
furent en un inftaut hors de combat . Le
Capitaine qui refufoit de fe rendre perdit la vie ,
& fa mort décida la victoire. On ne peut donner
trop d'éloges à la conduite des François & des
Efpagnols , & à l'harmonie qu'ils ont mis dans
cette affaire. C'eft un François qui a monté le premier
fur le vaiffeau ennemi & c'eft un jeune,
Garde- Marine Efpagnol qui a tué le Capitaine au
moment où il alloit mettre le feu aux poudres,
3
( 232 )
On fait que les Caraïbes ont contribué à
la prompte reddition de l'île de St - Vincent ,
en fe joignant aux volontaires de Percin ; on
ne fait pas de même qu'à la prife de la Dominique
un esclave nègre donna les mêmes
marques d'attachement pour la Nation Francoife.
Ce fait , quoique moins nouveau , eft
intéreffant & mérite d'être cité. Nous le
tirons d'une lettre écrite par un Officier
qui en a été le témoin.
M le Marquis de Bouille s'étoit préfenté devant
la Dominique ; nous étions defcendus à terre .
ayant à notre tête M. Dert , dont les Gazettes ont
déja parlé ; nous marchions en bon ordre & avec
viteffe pour gagner une éminence fortifiée par un
feul canon chargé à mitraille. Deux Nègres gardoient
ce pofte , l'un étoit Anglois & l'autre appartenoit
à un François refté à la Dominique depuis
la dernière guerre ; le Nègre Anglois nous appercevant
veut mettre le feu au canon , ( obligés de
paffer deux à deux pár un fentier étroit , pas un
de nous ne feroit échappé ) le Nègre François attaché
à la Nation d'un Maître qui avoit mis tous
fes foins à adoucir fon efclavage , voit le danger,
qui en menace les compatriotes. Il veut par fes
difcours détourner fon camarade de mettre le
feu au canon ; il lui demande cette preuve de
l'amitié qui les unifloit ; l'Anglois n'écoute rien
prend la mèche , le François oublie l'amitié , ne fe
fouvient plus que de l'attachement qu'il a voué à
la Nation de fon Maître , & d'un coup de fufil ,
dont il étoit armé , étend fon camarade & fon ami
à fes pieds ; toujours animé du même zèle , il
court au devant de nous agité de tous les fentimens
qui occupoient fon ame , tranfporté de ce
qu'il vient de faire , il tombe à nos pieds fans pou(
233 )
voir proférer une parole ; nous avions apperçu
ce qu'il avoit fait pour nous , nous nous empreffions
de lui marquer notre fatisfaction & notre reconnoiffance
; revenu à lui , il fe relève , mais c'cft
pour fe mettre à notre tête & nous fervir de guide ;
il avoit été notre fauveur , il devint notre compagnon
& partagea tous les dangers que nous eûmes
encore à effuyer pour nous rendre maîtres de l'Ifle .
La Dominique rendue , la capitulation figuée , no- "
tre Général s'eft fait rendre compte de ceux qui
s'étoient diftingués . M. Dert , à la tête des Créoles
qui avoient partagé la gloire dont il venoit de fe
couvrir , préfenta le Nègre courageux & rendit
compte de fon action . Notre Général connoiffant
mieux que perfonne le prix de fa bravoure , parce
qu'il eft brave lui- même , fit offrir , au nom du Roi , -
au Maître de ce Negie 4000 livres pour lui donner
la liberté il a accepté cette fomme pour en ›
faire préfent à fon Nègre , dont il ne pouvoit trop
reconnoître l'attachement. Il jouit de fa liberté
mais il l'emploie à fervir un Maître qu'il aime & ,
dont il eft aimé «.
On a reçu la confirmation de la prife que'
M. de Tronc - Joly a faite dans l'Inde de
4 vaiffeaux venant de Bombay , eftimés 14
millions , & qu'il a conduits au Cap- debonne
Efpérance.
La nuit du 8 au 9 d'Août , écrit-on de Belle-Ifleen-
Mer , une chaloupe chargée de paffagers qui .
alloient d'Auray à Belle - Ifle ou aux environs , a
échoué fur la pointe d'un rocher à trois lieues de
ce port. Tous défefpéroient de leur vie , lorfque
M. Dumouftier de Lafond , Capitaine d'Artillerie ,
leur demanda fi un d'entr'eux vouloit courir les
rifques d'aller chercher du ſecours ; aucun n'accéda
à la demande , iln'y eut que cet Officier qui , plein
!
( 234 )
de courage & d'humanité , traverfa les rochers &
la mer pour aller chercher un bateau , qu'il fit conduire
lui-même à cette chaloupe qui n'a eu aucun mal .
» Le 19 , écrit- on de Toulon , la frégate
l'Aurore , commandée par M. de Flotte ,
Lieutenant de vaiffeau , eft entrée dans cette
rade avec quatre prifes Angloiſes , qu'elle a
faites fur la côte d'Alger. M. de Flotte avoit
eu ordre d'aller à Alger pour engager le Bey
à ne point envoyer de vivres à la garniſon
de Gibraltar. Il étoit chez le Bey & caufoit
avec le Conful Anglois , lorfqu'on vint dire
qu'il paroiffoit 4 voiles Angloifes . Le Conful
lui dit que ces 4 bâtimens étoient armés
moitié guerre moitié marchandiſes , & lui
demanda s'il les attaqueroit ; M. de Flotte
répondit qu'il n'en auroit pas la témérité.
Dans ce moment il reçut un billet de fon
fecond , qui lui faifoit favoir qu'il découvroit
4 voiles Angloifes , & qu'il lui envoyoit
un canot. M. de Flotte prit fur-lechamp
congé du Bey , qui ne vouloit pas
le laiffer embarquer , parce que la mer étoit
fort groffe , regagna fa frégate , & pour ne
pas perdre un moment , coupa fes cables ,
abandonna fes ancres , & appareilla. Ayant
confervé toute la nuit ces 4 bâtimens , & ſe
trouvant le matin au vent d'eux , il porta fur
eux , & après quelques coups de canon , les
fit tous amener. Après avoir amariné fest
prifes , il retourna prendre fes ancres à
Alger , d'où il eft revenu ici . Comme ces 4
bâtimens font en quarantaine , on ne ſait
( 235 )
point quelle en eft la cargaiſon . On fait feule
ment qu'entr'eux quatre ils portoient 82
canons de 3 à 4 livres de balle. Leurs équipages
étoient peu nombreux , le plus fort
n'ayant que 23 hommes.
M. de Flotte eft le même Officier qui
l'année paffée Commandant la barque du Roi
l'Eclair, a fait beaucoup de prifes , & plufieurs
actions hardies .
Les travaux du port continuent avec
activité ,& l'on travaille les Fêtes & les Dimanches;
la conſtruction du Terrible , avance
ainfi que celle des deux frégates qui feront
bientôt mifes à l'eau. Le Triomphant , le
Hardi , & un autre vaiffeau de 64 canons
font en armement. Le Souverain de 54 ,
actuellement dans le baffin , fera bientôt auffi
en état d'être armé. Le Lion de 64 canons
mouillé actuellement aux Ifles d'Hières, avec
la frégate la Flore , doit faire partie de
cette efcadre.
Le même jour un petit corfaire qui étoit
mouillé à la Saine , petit port de l'autre
côté de la rade a pris feu & a fauté. Heureuſement
il n'a péri perfonne , & les environs
n'ont fouffert aucun dommage.
Par le réfultat des recherches que M. l'Abbé
d'Expilly fait depuis long-tems , pour évaluer au
jufte l'état actuel de la population en France , &
dont il a préfenté un tableau , au Roi le 4 du mois
dernier , le total des Habitans eft de plus de 24
millions dans les 32 Généralités . Comme le tra
vail de MM. les Intendans , ainfi que celui de
( 236 )
M. Moheau , donnent prefque le même réfultat ,
il ne doit plus être queftion de ces calculateurs
qui ne portoient ce total qu'à 16 & au plus 20
millions ; leur erreur à l'égard des Provinces eft
d'autant plus forte , que M. l'Abbé d'Expilly réduit
a 600 mille le nombre des Habitans de Paris
qu'ils eftimoient être de 800 mille ; dans une Epitre
au Roi , qu'il a jointe à fon tableau , il rap
pelle qu'il a été le premier à découvrir qu'année
commune les récoltes de ce Royaume en grain
deftiné à faire du pain , étoient beaucoup inférieures
a l'eftimation que l'on en faifoit .
» On prétend d'abord , dit- il , qu'année commune
il fe recueilloit en France du grain pour fuffire pendant
18 mois à la fubfiftance de les Habitans , cette
quantité fut depuis réduite à 15 mois ; cependant
malgré les défrichemens peut- être trop confidérables
qui ont eu lieu depuis quelque-tems , des terres
en pâturages ayant été facrifiées à ce fujer , je
puis , Sire , certifier à V. M. qu'année commune il
ne fe recueille de grain que pour environ 13 mois ,
c'eft a -dire environ 50 millions de feptiers.
» Cet excédent , Sire , d'environ un mois ceffe
quelquefois ; il arrive même que les récoltes fe
trouvent réellement infuffifantes , mais ce n'eſt jamais
que par la faute des (péculateurs ou trop avi
des ou point allez intelligens , &c. « .
Si cette obfervation eft auffi exacte qu'il y a lieu
de le préfumer , elle fait fentir le danger du fyftême
de ces Economistes qui vouloient livrer les
greniers & l'exportation des bleds à la feule vo-
Jonté des avides monopoleurs , par une fuite nécef
faire de la liberté indéfinie du commerce,
Le Géroflier , porté d'abord des Mo
Jacques aux îles de France , de Bourbon &
de Sechelles , n'a pas moins réuffi lorfqu'on
( 237 )
en a tranfporté enfuite de ces îles à Cayenne;
On en a envoyé à M. l'Abbé Raynal une
branche chargée de cloux & provenant de
cette nouvelle plantation qui profpère aufli
bien que les auties .
» La femme du nommé Vigeon , nous écrit
Mle Selier , Chirurgien- Accoucheur à Bavay en
Hainault , la nuit du 22 au 23 Août , eft accouchée
de trois enfans mâles , très bien portans &
de la meilleure conftitution ; le travail de la mère
n'a été ni long ni douloureux ; mais quelques jours
avant elle étoit couverte par-tout le corps de boutons
dartreux , qui lui caufoient une extrême dé
mangeaifon ; aujourd'hui elle fe porte bien & nour
rit elle-même fes enfans : ils furent baptifés en
Eglife Paroitale du lieu le 23. Mademoiſelle le
Cérifier , à qui on avoit fait part d'une fécondité
auffi rare , voulut donner le nom à un des nou
veaux-nés & affifta elle - même au baptême « .
M. Bardou , Lieutenant confervateur des
chaffes de Monfeigneur le Comte d'Artois ,
à Vierzon en Berry , fous les ordres du Mirquis
du Hillay , premier Veneur de ce
Prince , vient de fire deux chaffes aux
loups , & dans lefquelles il en a été détruit
fept depuis deux ans que ce canton eft
confié à cet Officier , il a détruit trente.
cinq renards , trois chats - putois , & nom
bre d'oifeaux de proie.
Chriſtophe de Collart , Marquis d'Elpiés
Meftre de Camp de Cavalerie , eft mort le
20 de ce mois , dans la 58e année de fon
âge , au château d'Omecourt , chez le Mar
quis d'Efpiés , Maréchal- de-Camp.
( 238 )
-
François Gafpard Embly , Marquis des
Ayvelles , âgé de 86 ans , eft mort le 29
Juillet à Bar le Duc.
Le Marquis de Cugnac eft mort le 3 Août
au château de Sermet , en Périgord.
De BRUXELLES , le 31 Août.
TOUTES les nouvelles d'Efpagne confirment
le blocus de Gibraltar , & la vivacité.
avec laquelle on en prépare le fiége , qui
peut-être eft déjà commencé. Le prétendu
échec que , felon les papiers Anglois , le
Chef d'efcadre Barcelo avoit effuyé devant
cette place , n'a aucun fondement ; les Anglois
avoient bien tenté d'intercepter un
convoi de munitions qu'il conduifoit par
mer aux affiégeans ; mais ils ont été forcés
de fe retirer , fans avoir pu l'entâmer ; &
la Cour de Madrid , fatisfaite de la conduite
de ce brave Officier , l'a nommé , diton
, Commandant en chef de toutes les
forces maritimes d'Efpagne dans la méditerranée.
Tout ce que les Anglois diſent de
l'état de Gibraltar , des approvifionnemens
qui s'y trouvent , & qui le mettent en état
de foutenir un long fiége , paroît démemi
par le foin avec lequel le Gouverneur s'eft
empreffé de renvoyer soo prifonniers François
qui étoient dans cette ville , ainfi que
toutes les bouches inutiles. D. Barcelo en
( 239 )
bloque le port , tandis qu'elle eſt étroitement
refferrée du côté de terre , & il eft
difficile que la garnifon tienne long -tems ;
s'il eft vrai , comme on l'affure , que les
Efpagnols aient découvert l'unique fource
qui lui fournit de l'eau ; elle n'auroit alors
que la reffource des puifards & des eaux
de pluie , & la longue féchereffe les a taris.
La curiofité eft maintenant fixée toute
entière fur les nouvelles qu'on attend de la
Manche , à préfent que les flottes combinées
y font entrées , que l'on fait que l'Amiral
Hardy les a trouvées entre lui & la côte
d'Angleterre , où il ne peut arriver fans
un combat que la prudence & les ordres
fecrets qu'il avoit fans doute reçus lui prefcrivoient
d'éviter , mais que la circonſtance
rend inévitable , & dont l'évènement ne peut
qu'être décifif.
» Cet appareil effrayant , difent nos fpéculatifs ,
ne peut qu'amener une prompte paix. Il eft vraifemblable
que le but des Puiffances liguées contre
l'Angleterre , eft de la difpofer & de la forcer à
foufcrire aux conditions que les Puiffances médiatrices
lui propoferont. Si tel a été en effet le projet
fage & généreux de la maifon de Bourbon en
réuniffant fes forces , il eft difficile de croire que
la Grande-Bretagne , réduite à elle- même par la politique
habile de fes ennemis ait affez de confiance
en fes propres forces , fes reffources & fon
courage pour le refufer à des conditions dont quelmais
que
ques-unes pourront lui paroître dures
toute l'Europe - paroît intéreffée à lui dicter , & cela
à la vue des dangers éminens & réels qui la me(
240 )
nacent ; au moment où une armée formidable eft
prête à defcendre fur les côtes , où fa flotte , à laquelle
elle a pour ainfi dire confié les deftins , va
être écrasée par une fupériorité trop marquée pour
efpérer que la bravoure & l'intelligence puitlent
fuppléer au nombre ; au moment , enfin , où celleci
abandonnée de toutes les Puiflances de la terre ,
que fon orgueil & fon ambition ont aliénées , elle
fe doit croire trop heureuſe fi fes anciens alliés
veulent bien fe charger du foin de la retirer du
précipice où elle alloit tomber , en négociant pour
elle une paix qui lui eft néceffaire , qui lui coûtera
des facrifices bien douloureux , fans doute , mais
qu'elle ne peut acheter à un trop haut prix «<.
Toutes les nouvelles des ports de France piquent
trop la curiofité dans ce moment intéreifant , pour ne
pas les recueillir, quand quelques-unes feroient hafardées.
à
St -Malo , 23 , à 10 heures du foir. La frégate la
Magicienne eft à la vue du port cù le calme la retient.
Le Capitaine , porteur d'ordres , vient de defcendre.
On defire qu'il apporte celui d'embarquer les tronpes.
L'armée Angloife eft , dit - on , à la voile à 6 lieues de
Plymouth , forte de 33 34 vaifleaux , faifant route
autant qu'elle peut à caufe du calme , pour s'enfoncer
dans la Manche , en tirant vers Torbay , où M.
d'Orvilliers voudroit qu'elle s'arrêtât . On a donné ore
dre de faire sooo facs qui doivent être prêts vendredi
.
St Malo , du 26. M. d'Orvilliers eft à 4 lieues
de l'ennemi , près de la baye de Plymouth. Il n'attend
qu'un peu de vent & le premier mouvement
de l'ennemi , pour engager une action ; fon
projet eft de l'acculer dans la baye. Il a fépaié 11
vailleaux de la flotte de l'Amiral Hardy qui eft
de 41. Ces vaiffeaux coupés faifoient route par le
canal de St- George , & D. Louis de Cordova étoit
prêt à les attaquer.
3. . *
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIE.
De CONSTANTINOPLE , le 17 Juillet.
M. de Stachieff a eu ces jours derniers
une Audience publique du Grand- Vifir ,
à qui il a remis , de la part de l'Impératrice
de Ruffie , la ratification du dernier
Traité de paix , & les préfents qui lui étoient
deftinés , ainfi que ceux qui le font pour le
Grand- Seigneur. Ceux- ci n'ont point été expofés
felon l'ufage ; on fait feulement qu'ils
font très-riches , & qu'ils confiftent principalement
en divers bijoux précieux par
la matière , le travail & les diamans. Il
y a entr'autres une aigrette magnifique &
d'un grand prix .
Le Comte de St - Prieft ayant reçu de fa
Cour la permiſſion de porter les marques
de l'Ordre de St- André , dont l'Impératrice
de Ruffie lui a fait préfent , s'eft revêtu
de cette décoration le 10 de ce mois ,
en préſence du Miniftre Ruffe , & de M.
le Baron Van - Haften , Ambaffadeur des
Etats-Généraux des Provinces- Unies.
11 Septembre 1779- C
( 50 )
Il eft arrivé ici , le 12 , deux bâtimens.
François venant de Marfeille , & très-richement
chargés ; ils avoient été précédés ,
peu de jours auparavant , de quelques autres
de la même Nation ; ce qui fait penfer
que les corfaires Anglois , qu'on dit
croifer dans l'Archipel , ne font pas en auſſi
grand nombre qu'on en a fait d'abord courir
le bruit.
Après une forte pluie on a découvert
hier , à Bujukdere , à l'entrée de la mer
noire , un Veau marin d'une groffeur monftrueufe
; plufieurs pêcheurs fe font réanis, &
ont réuffi à le prendre vivant ; ils le promènént
à préfent dans cette Ville , où ils cherchent
à fe dédommager de leurs peines en
retirant une rétribution de la curiofité.-
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 10 Août.
LA Compagnie Afiatique a reçu des nouvelles
du vailleau le Prince Royal , deſtiné
pour Tranquebar & la Chine , il est arrivé
heureufement au Cap de Bonne - Efpérance ,
d'où il a dû continuer fa route le 12 Avril.
A cette époque on n'avoit encore vu aucun
des vailleaux François & Anglois destinés
pour l'Inde , & on ne croyoit pas que cette
dernière Nation en expédiât cette année pour
la Chine.
Quarante-cinq voiles Angloifes font parties
du Sund le 7 de ce mois fous l'escorte de 2
20
(51)
,
frégates. Le lendemain il y eftarrivé 20 autres
bâtimens marchands qui attendent un convoi
fans lequel ils n'ofent pas s'expofer. Ils favent
que quelques corfaires François ont établi
leur croifière dans ces parages. L'un d'eux
armé de 22 canons , a pris dernièrement
près de Schaegen , deux bâtimens Anglois
qu'il a renvoyés après les avoir rançonnés
il en a enlevé trois autres qui avoient été
chargés à Pétersbourg & qu'il a conduits
dans un port de Norwège. On dit que l'équipage
d'un de ces derniers s'étoit fauvé avec
la chaloupe , mais que s'étant approché fucceffivement
d'un vaiffeau Danois & d'un
Hollandois que la crainte de s'attirer des
difficultés ont empêché de le recevoir, il avoit
été forcé d'aller chercher un afyle à terre.
On mande de Prefch , dans le Holftein ,
que le 3 de ce mois , il y a cu un incendie à
Schomberg qui a réduit en cendres l'égliſe
du lieu , & 141 , tant maifons que granges
& écuries. Les habitans infortunés n'ont
rien pu fauver ; & tout a été la proie des
flammes.
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 10 Août.
LA flotte Suédoife , mouillée à Gothembourg
, a remis à la voile pour la mer du
nord ; les deux frégates ftationnées dans le
Sund, & deftinées à fervir d'eſcorte , ont reçu
1
C2
( 52 )
ordre d'attendre l'arrivée d'un grand nombre
de nos bâtimens partis de différens ports de
la Baltique où ils font retenus par les vents
contraires .
On mande de Larsbo , dans le Helſingland ,
qu'on y a reffenti le 24 du mois dernier une
fecouffe de tremblement de terre ; elle n'a
caufé heureuſement aucun dommage ; mais
elle a été fuivie d'un froid très - âpre qui a
duré plufieurs jours , pendant lefquels la
terre a été gelée & les arbres couverts de givre. 1
Les lettres de la Fionie contiennent les détails
affligeans des dommages qu'ont causés au
grain la longue durée de l'hiver , & fur tout la
gelée tardive du printems. On n'avoit pas
cru d'abord qu'elle auroit les fuites funeftes
qu'on apperçoit aujourd'hui.
; POLOGNE.
De VARSOVIE , le 16 Août.
M. Axt , nouveau Réfident de la Cour de
Berlin a eu le 8 de ce mois fa première
audience du Roi , à qui il a remis fes lettres
de créance. M Blanchot , qu'il remplace , a
pris le même jour congé de S. M. qui lui a
fait préfent d'une fuperbe tabatière & d'une
belle bague évaluée à 1000 ducats.
Les Pruffiens s'attachent dans leurs nouvelles
acquifitions à ouvrir toutes fortes de
branches de commerce ; ce Royaume profitéra
fur-tout des établiffemens qu'ils font fur
nos frontières ; nous les imiterons peut- être
1
( 53 )
un jour , & nous n'aurons pas à regretter
d'avoir payé les fruits de leur induftrie fi
leur exemple parvient à réveiller la nôtre.
Ils ont conftruit deux fours à chaux fur les
confins de la Grande-Pologne ; la profondeur
& la direction des rivières offrant des moyens
de faciliter le tranfport de cette denrée dans
plufieurs de nos provinces où l'on en a befoin ,
& où il nous feroit fi facile de nous en procurer
, ont eu part à leur spéculation. Ils fe
propofent auffi de l'exempter de tout impôt
& cette attention lui affurera la préférence
fur celle qu'on tiroit d'ailleurs.
Il y a eu depuis peu de grands orages dans
différens endroits ; un voyageur qui arrive
d'Elbing rapporte qu'il a vu le feu dans onze
endroits différens fur fa route. On dit même
que la foudre eft tombée à Elbing , qu'il y
a eu quelques maifons brûlées à cette occafion.
La Société des Jéfuites luttant contre
l'Arrêt de fa deftruction , a réuffi à conferver
un refte d'exiſtence dans la partie de la Lithuanie
qui eft actuellement foumife à l'Empire
Ruffe. Elle vient de faire un pas plus
décifif encore pour y conferver & y perpétuer
cette exiſtence fous l'autorité de la Jurifdiction
ordinaire & avec l'agrément du Saint- Siége.
M. Staniflas - Siettrzencewicz de Bohufz >
Evêque de la Ruffie - Blanche , Délégué Apof
tolique , vient , en vertu d'un décret du Pape
du 15 Août 1778 , de permettre à ces Religieux
qui ont confervé leurs maifons & Phabit
j
C 3
( 54 )
a
"
de leur Ordre dans la Lithuanie Ruffe , d'ou
vrir des Noviciats & de recevoir des Novices.
La lettre paftorale qu'il a publiée à cet effet
eft du jour de la Fête de St Pierre & St- Paul ;
elle commence ainſi :
· Dans l'Empire de Catherine II , Impératrice &
Autocratrice de toutes les Ruffies , notre trèsgracieufe
Souveraine Staniflas Siestrzencewicz de
Bohufz , par la Miféricorde Divine , Evêque de
la Ruffie Blanche , Délégué Apoftolique , Ċhevalier
des illuftres Ordres de l'Aigle - Blanc & de
Saint - Staniſas , au Vénérable Clergé Séculier &
Régulier , ainfi qu'à notre Troupeau Catholique
Romain , du Ric Latin , par tout l'Empire : Salut
& Bénédiction.
Comme le Pape Clément XIV , de très - célèbre
mémoire , avoit fi fort à coeur de faire plaifir à
Impératrice de Ruffie , notre très-gracieufe Souveraine
, qu'en confidération de S. M. il ne fit
point exécuter dans les Domaines de fon Empire ,
la Bulle qui commence par ces mots : Cum Redemptor
nofter ; & que notre très - faint Seigneur
le Pape Pie VI , heureufement régnant , ne manifelte
pas d'une manière moins diftinguée le defis
de feconder les intentions de S. M. en n'empêchant
point que les Clercs Réguliers de la Société
de Jefus , ne retiennent leur état , leur habit , & leur
nom dans les Etats de S. M. , nonobftant ladite
Bulle ; nous , qui fommes obligés à tant de titres ,
à la même Impératrice très augufte , notre trèsgracieufe
Souveraine , tant en notre nom qu'en
celui d'un fi grand nombre d'Eglifes Catholiques
dans fon très - vafte Empire , nous à qui elle a
ordonné de bouche & par écrit de faire jouir
Jefdits Clercs Réguliers de la Société de Jefus , de
toutes les faveurs qui dépendront de nous , & de
pourvoir de plus à la continuation de leur exif-
·
9
( ( 55 )
tance Y nous n'avons pu manquer de remplir notre
devoir envers Elle , ni négliger de faire ce qui lui
étoit agréable dans une affaire qui étoit en notre
pouvoir : Et attendu qu'il a été trouvé , que par
la diminution fenfible de leur nombre , d'autant
que jufqu'à préfent n'ayant point de Noviciat en
ce pays , ils devenoient hors d'état d'exercer leur
miniſtère à l'utilité des Citoyens , nous avons pen.
fé à leur donner la faculté de recevoir des Novices
. A cette fin , &c.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 17 Août.
On ne parle plus du voyage que l'Empe
reur devoit faire en Italie. Il a changé l'ordre
de fa marche ; il fe rendra en Bohême. Son
deffein eft , dit- on , de vifiter les frontières
de ce Royaume , & de juger par lui-même
du plan des nouvelles fortifications qu'on
doit y élever dans quelques endroits. En
quittant la Bohême , on affure qu'il fe rendra
dans les Pays- Bas , qui font les feules
provinces Autrichiennes qui n'ont pas encore
eu le bonheur de voir leur Souverain .
On ajoute qu'il y paffera en revue les troupes
qui y font réparties , & qui pourront
former une armée d'obfervation , fi les conjonctures
la rendent néceffaire.
S'il faut en croire quelques lettres de la
Haute- Siléfie , les dommages que la ville de
Troppau a effuyés pendant la dernière guerre ,
ne fe montent pas à moins de 170,000 A.
Les ordres ont été expédiés pour les réparer ;
& on a envoyé en même- tems les fecours
C 4
( 56 )
néceffaires ; l'Impératrice - Reine a deſtiné
auffi 40,000 florins pour rétablir la ville de
Jagerndorf.
Il y a eu beaucoup d'orages dans nos environs
; celui qui est tombé à Purkerftorff ,
a été le plus confidérable , & a fait le plus
de mal ; il a tellement groffi la Vienne qu'elle
s'eft débordée ; les eaux ont dévasté la campagne
des environs , & endommagé un grand
nombre de maifons ; elles ont emporté auffi
une quantité confidérable de cordes de bois .
On apprend de Hermanſtadt , capitale de
la Tranfylvanie , que le 17 Juillet, às heures
du matin , le feu prit à un magafin à poudre
; il n'y en avoit que deux quintaux. Le
toît fauta en l'air avec un fracas épouvantable
; heureuſement il n'a péri perfonne , &
le magafin ifolé étoit affez éloigné de toute
habitation pour ne pouvoir nuire à aucune.
Selon des lettres de Hongrie , on a trouvé
dans le Bourg de Sariffar , à 4 milles de Bude ,
les reftes d'un ancien bain , ainfi que les
fources d'une eau falubre qui , comme l'affure
un habile Médecin , égalent en bonté
celles de Spa . Ce qui refte de ce bâtiment eft
d'une architecture Romano gothique . On a
découvert auffi près du village d'Efen une
chauffée Romaine qu'on n'auroit pas Loupçonnée
dans cet endroit.
De RATISBONNE , le 20 Août.
ON s'occupoit encore le 18 de ce mois à
éteindre le feu de l'incendie qui fe manifeſta
( 57 )
le
14
à Wetzlar ; les flammes continuoient
de fortir de deffous les décombres , & attaquoient
quelques maiſons peu éloignées . A
préfent , on affure que cet incendie a été
allumé par un fcélérat , dans la maiſon duquelil
fe manifefta d'abord ; c'eft un charron
qui ayant fait de mauvaiſes affaires , & ayant
vu faifir fa maifon par fes créanciers , avoit
voulu les empêcher d'en profiter en y mettant
le feu. On l'accuſe du moins de cette
atrocité dont la ville eft la victime ; les feules
preuves qu'on a jufqu'à préfent , font des
reftes de mèches qu'on a trouvées , & qui
montrent qu'il en a été fait ufage ; la dépofition
de fes effets dans une cave profonde &
bien voûtée , dont les foupiraux étoient
exactement bouchés avec du fumier, pardeffus
lequel il y avoit une maçonnerie encore
nouvelle. Tant de précautions pour les
préferver , femblent annoncer en effet des
deffeins.
L'Electeur Palatin vient de faire publier
dans tout le Duché de Bavière un Edit en Ir
articles , portant défenfe de fe battre en duel.
Quiconque ofera defier fon adverfaire , fera›
condamné à perdre la tête ou à être pendu ,
felon les cas , fans diftinction de perfonnes ;
les foufflets , les injures , les querelles , feront
punis par 6 , 8 oa 10 ans de prifon.
L'Envoyé de Bavière à la Cour de Berlin
eft de retour à Munich ; lorfqu'il prit con--
gé de S. M. P. , elle lui fit Faccueil le plus
Hatteur : J'efpère , lui dit-elle , avoir la fatis
CS
(58 )
"
faction de vous revoir ici danspeu de tems.
On a frappé ici , écrit-on de Drefde
une grande quantité de médailles relatives à
la paix ; il y en a plufieurs d'or & d'argent
qu'on a diftribuées à la nobleffe & à la principale
bourgeoifie . On en a frappé auſſi un
grand nombre d'étain & de cuivre pour la
bourgeoisie ordinaire , & même pour les gens
de la campagne. Il y en a de cinq eſpèces
différentes , diftinguées par des devifes Allemandes
& rimées . Celle qui mérite le plus
d'attention , offre la deviſe ſuivante en vers
Allemands : Le lien de la paix honore trois
Souverains réunis par la médiation de la
Ruffie , &fur-toutpar celle de la France.
ITALIE.
De NAPLES , le 10 Août.
UNE nouvelle éruption du Véfuve , plus
terrible qu'aucune de celles dont on a confervé
la mémoire , & à laquelle on ne peut
comparer celle qui arriva vers le tems de
l'expulfion des Jéfuites , a répandu ici la
confternation & l'effroi ; elle a commencé,
le 8 de ce mois , fur le foir ; la Cour étoit
alors au théâtre des Florentins ; tout le
monde quitta le fpectacle ; on entendoit
diftinctement le fracas horrible que faifoit
le volcan , en lançant dans les airs , à la
plus haute élévation , des torrens de feu ,
une incroyable quantité de pierres , dont
plufieurs étoient d'une groffeur prodigieufe .
( 59 )
La terreur caufée par cette explofion fubite,
força les Religieufes de fept Communautés
voifines du volcan , de fe réfugier dans
cette Ville , où elles furent bientôt fuivies'
de tous les malheureux habitans des environs
, qui abandonnèrent à la hâte leurs
demeures & leurs effets. La Principauté
d'Ottajano , éloignée d'une lieue de la montagne
, a été très - maltraitée ; on n'y compte
pas moins de cent cinquante perfonnes ,
ou enfévelies fous les ruines de leurs mai-*
fons , ou écrasées par les pierres que vomiffoit
le volcan. La belle plaine de Caccia-
Bella , où le Roi avoit fait conftruire un
pavillon de rendez-vous de chaffe , n'offre
plus aux yeux qu'un amas confus de pierres
& de cendres. La colonne de feu qui s'éleva
de la bouche du volcan , & dont , felon
différentes eſtimations , la hauteur étoit d'environ
deux mille pas , jettoit une lumière
fi éclattante , qu'un des Princes Borghèſe ,
qui fe trouvoir à une diſtance de trente
milles , écrivoit qu'on pouvoit lire facilement
une lettre à fa clarté. La confterna
tion du peuple eft plus facile à imaginer
qu'à décrire ; on l'entendit demander à
grands cris , que l'on portât fur - le - champ
en proceffion les reliques de St. Janvier ;
le Roi , touché de fes inftances , envoya
quelques Seigneurs à l'Archevêque , pour l'avertir
du væu général ; mais ce Prélat jugea
qu'il étoit prudent de différer , jufqu'au retour
du jour , cette pieufe cérémonie ; elle
C 6
( 34 )

1
de leur Ordre dans la Lithuanie Ruffe , d'ouvrir
des Noviciats & de recevoir des Novices.
La lettre paftorale qu'il a publiée à cet effet
eft du jour de la Fête de St Pierre & St Paul ;
elle commence ainfi :
Dans l'Empire de Catherine II , Impératrice &
Autocratrice de toutes les Ruffies , notre trèsgracieufe
Souveraine Staniflas Siestrzencewicz de
Bohulz , par la Miféricorde Divine , Evêque de
la Ruffie Blanche , Délégué Apoftolique , Chevalier
des illuftres Ordres de l'Aigle - Blanc & de
Saint - Staniſlas , au Vénérable Clergé Séculier &.
Régulier , ainfi qu'à notre Troupeau Catholique
Romain , du Rit Latin , par tout l'Empire : Salut
& Bénédiction .
Comme le Pape Clément XIV , de très - célèbre
mémoire , avoit fi fort à coeur de faire plaifir à
PImpératrice de Ruffie , notre très- gracieufe Souveraine
, qu'en confidération de S. M. il ne fit
point exécuter dans les Domaines de fon Empire ,
Ja Bulle qui commence par ces mots : Cum Redemptor
nofter; & que notre très - faint Seigneur
le Pape Pie VI , heureufement régnant , ne manifelte
pas d'une manière moins diftinguée le deſir
de feconder les intentions de S. M. en n'empêchant
point que les Clercs Réguliers de la Société
de Jefus , ne retiennent leur état , leur habit , & leur
nom dans les Etats de S. M. , nonobftant ladite
Bulle ; nous , qui fommes obligés à tant de titres ,
à la même Impératrice très - augufte , notre trèsgracieufe
Souveraine , tant en notre nom qu'en
celui d'un fi grand nombre d'Eglifes Catholiques
dans fon très - vafte Empire nous à qui elle a
ordonné de bouche & par écrit de faire jouir
Jefdits Clercs Réguliers de la Société de Jefus , de
toutes les faveurs qui dépendront de nous , & de
pourvoir de plus à la continuation de leur exif
( ( 55 )
tance , nous n'avons pu manquer de remplir notre
devoir envers Elle , ni négliger de faire ce qui lui
étoit agréable dans une affaire qui étoit en notre i pouvoir Et attendu qu'il a été trouvé , que par
la diminution fenfible de leur nombre , d'autant
que jufqu'à préfent n'ayant point de Noviciat en
ce pays , ils devenoient hors d'état d'exercer leur
ministère à l'utilité des Citoyens , nous avons penfé
à leur donner la faculté de recevoir des Novices.
A cette fin , & c.
ALLEMAGNE.

.
De VIENNE , le 17 Août.
On ne parle, plus du voyage que l'Empe
reur devoit faire en Italie. Il a changé l'ordre
de fa marche ; il fe rendra en Bohême. Son
deffein eft , dit - on , de vifiter les frontières
de ce Royaume , & de juger par lui-même
du plan des nouvelles fortifications qu'on
doit y élever dans quelques endroits. En
quittant la Bohême , on affure qu'il fe rendra
dans les Pays - Bas , qui font les feules
provinces Autrichiennes qui n'ont pas encore
eu le bonheur de voir leur Souverain .
On ajoute qu'il y paffera en revue les troupes
qui y font réparties , & qui pourront
former une armée d'obfervation , fi les conjonctures
la rendent néceffaire.
S'il faut en croire quelques lettres de la
Haute- Siléfie , les dommages que la ville de
Troppau a effuyés pendant la dernière guerre,
ne fe montent pas à moins de 170,000 A.
Les ordres ont été expédiés pour les réparer ;
& on a envoyé en même tems les fecours
с 4
( 56 )
néceffaires ; l'Impératrice - Reine a deſtiné
aufli 40,000 florins pour rétablir la ville de
Jagerndorf.
Il y a eu beaucoup d'orages dans nos environs
; celui qui eft tombé à Purkerſtorff ,
a été le plus confidérable , & a fait le plus
de mal ; il a tellement groffi la Vienne qu'elle
s'eſt débordée ; les eaux ont dévasté la campagne
des environs , & endommagé un grand
nombre de maifons ; elles ont emporté auffi
une quantité confidérable de cordes de bois.
On apprend de Hermanftadt , capitale de
la Tranfylvanie , que le 17 Juillet, às heures
du matin , le feu prit à un magafin à poudre
; il n'y en avoit que deux quintaux. Le
toît fauta en l'air avec un fracas épouvantable
; heureuſement il n'a péri perfonne , &
le magafin ifolé étoit affez éloigné de toute
habitation pour ne pouvoir nuire à aucune.
Selon des lettres de Hongrie , on a trouvé
dans le Bourg de Sariſſar , à 4 milles de Bude ,
les reftes d'un ancien bain , ainfi que les
fources d'une eau falubre qui , comme l'affure
un habile Médecin , égalent en bonté
celles de Spa. Ce qui refte de ce bâtiment eſt
d'une architecture Romano gothique. On a
découvert auffi près du village d'Efen une
chauffée Romaine qu'on n'auroit pas foupçonnée
dans cet endroit.
De RATISBONNE , le 20 Août.
ON S'Occupoit encore le 18 de ce mois à
éteindre le feu de l'incendie qui fe manifeſta
( 57 )
le 14
à Wetzlar ; les flammes continuoient
de fortir de deffous les décombres , & attaquoient
quelques maifons peu éloignées . A
préfent , on affure que cet incendie a été
allumé par un fcélérat , dans la maiſon duquel
il fe manifefta d'abord ; c'eft un charron ,
qui ayant fait de mauvaifes affaires , & ayant
vu faifir fa maifon par fes créanciers , avoit
voulu les empêcher d'en profiter en y mettant
le feu. On l'accuſe du moins de cette
atrocité dont la ville eft la victime ; les feules
preuves qu'on a juſqu'à préſent , font des
reftes de mèches qu'on a trouvées , & qui
montrent qu'il en a été fait ufage ; la dépofition
de fes effets dans une cave profonde &
bien voûtée , dont les foupiraux étoient
exactement bouchés avec du fumier , pardeffus
lequel il y avoit une maçonnerie encore
nouvelle. Tant de précautions pour les
préſerver , ſemblent annoncer en effet des
deffeins .
L'Electeur Palatin vient de faire publier
dans tout le Duché de Bavière un Edit en Ir
articles , portant défenfe de fe battre en duel.
Quiconque ofera defier fon adverſaire , fera
condamné à perdre la tête ou à être pendu ,
felon les cas , fans diftinction de perfonnes ;
les foufflets , les injures , les querelles , feront
punis par 6,8 oa 10 ans de prilon.
L'Envoyé de Bavière à la Cour de Berlin
eft de retour à Munich ; lorfqu'il prit congé
de S. M. P. , elle lui fit Faccueil le plus
flatteur : J'espère , lui dit-elle , avoir lafatis.
CS
(58 )
faction de vous revoir ici dans peu de tems.
» On a frappé ici , écrit- on de Drefde
une grande quantité de médailles relatives à
la paix ; il y en a plufieurs d'or & d'argent
qu'on a diftribuées à la nobleſſe & à la principale
bourgeoifie . On en a frappé aufli un
grand nombre d'étain & de cuivre pour la
bourgeoisie ordinaire , & même pour les gens
de la campagne. Il y en a de cinq efpèces
différentes , diftinguées par des devifes Allemandes
& rimées. Celle qui mérite le plus
d'attention , offre la devife fuivante en vers
Allemands : Le lien de lapaix honore trois
Souverains réunis par la médiation de la
Ruffie , &fur- tout par celle de la France.
ITALIE .
De NAPLES , le 10 Août.
UNE nouvelle éruption du Véfuve , plus
terrible qu'aucune de celles dont on a confervé
la mémoire , & à laquelle on ne peut
comparer celle qui arriva vers le tems de
l'expulfion des Jéfuites , a répandu ici la
confternation & l'effroi ; elle a commencé
le 8 de ce mois , fur le foir ; la Cour étoit
alors au théâtre des Florentins ; tout le ,
monde quitta le fpectacle ; on entendoit ,
diftinctement le fracas horrible que faifoit
le volcan , en lançant dans les airs , à la ,
plus haute élévation , des torrens de feu,
une incroyable quantité de pierres , dont
plufieurs étoient d'une groffeur prodigieufe.
( 59 )
La terreur caufée par cette explofion fubite ,
força les Religieufes de fept Communautés
voifines du volcan , de fe réfugier dans
cette Ville , où elles furent bientôt fuivies
de tous les malheureux habitans des environs
, qui abandonnèrent à la hâte leurs
demeures & leurs effets. La Principauté
d'Ottajano , éloignée d'une lieue de la montagne
, a été très - maltraitée ; on n'y compte
pas moins de cent cinquante perfonnes ,
ou enfévelies fous les ruines de leurs mai-*
fons , ou écrasées par les pierres que vomiffoit
le volcan. La belle plaine de Caccia
Bella , où le Roi avoit fait conftruire un
pavillon de rendez-vous de chaffe , n'offre
plus aux yeux qu'un amas confus de pierres
& de cendres . La colonne de feu qui s'éleva
de la bouche du volcan , & dont , felon
différentes eſtimations , la hauteur étoit d'environ
deux mille pas , jettoit une lumière
fi éclattante , qu'un des Princes Borghèſe
qui fe trouvoit à une diftance de trentemilles
, écrivoit qu'on pouvoit lire facilement
une lettre à fa clarté. La confterna
tion du peuple eft plus facile à imaginer
qu'à décrire ; on l'entendit demander à
grands cris , que l'on portât fur - le - champ
en proceffion les reliques de St. Janvier ;
le Roi , touché de fes inftances , envoya
quelques Seigneurs à l'Archevêque , pour l'avertir
du væu général ; mais ce Prélat jugea
qu'il étoit prudent de différer , jufqu'au retour
du jour , cette pieufe cérémonie ; elle
C 6
( 60 )
a eu lieu en effet hier matin. L'éruption
a diminué ; mais point encore affez pour
diffiper entièrement les alarmes .
Pendant que nous éprouvons ici ce fléau ,
nous apprenons que la Ville de Bologne
eft encore expofée aux tremblemens de
terre , & qu'elle a effuyé quelques nouvelles
fecouffes au commencement de ce
mois ; il s'en eft fait fentir auffi dans quelques
autres contrées de l'Italie. Le premier
de ce mois il y en eut une très - forte à
Cesène ; on en éprouva également une plus
confidérable à Imola , & enfin à Caftro.
S. Pietro , où elle fut terrible.
De LIVOURNE , le 15 Août.
SELON des lettres de Gènes , on y a
reçu des nouvelles du vaiffeau qui en eft
parti il y a quelque tems pour Riga avec
une cargaifon de fel & de vin ; le Capitaine
mande que le 11 Juin , fe trouvant
à la hauteur du Cap Ortegal , il rencontra
un navire de 18 canons , qui ayant arboré
pavillon Anglois , s'approcha à la portée
du canon , lui fit différentes queſtions , &
finit par lui envoyer une volée de toute fon ar
tillerie. Le Génois fe mit auffi- tôt en défenſe
& tirant à mitrailles fur l'Anglois , il l'empêcha
de venir à l'abordage , & le contraignit
de s'éloigner avec une perte confidérable .
La conduite des Anglois eft uniforme vis-àvis
de tous les pavillons , & ne peut qu'achever
d'indifpofer toutes les Nations qui ne
( 61 )
font plus de voeux que pour l'abbaiffement
de ces fiers infulaires .
,
» Il est entré depuis peu ici , écrit-on de Porto-
Ferrajo , 8 navires François fous l'escorte d'un
chébec ; ils y avoient été chaffés par un grand
vent de fud oueft , & avoient à bord deux régimens
Suilles , qui , joints à plufieurs autres , font ,
à ce qu'on dit , deſtinés à faire le fiége d'une place
Angloife. Huit jours auparavant le mauvais tems.
avoit forcé une frégate & un chébec François à
venir jetter l'ancre dans ce port ; ils avoient pris
un bâtiment Anglois , chargé de foieries , de draps ,
de mouffelines & de cuirs , pour la valeur d'environ
40,000 piaftres . Cette prife a été laiffée dans
le port de Baftia
& le Capitaine Anglois a été
amené ici à bord du chébec «.
>
>
On apprend de Cafcina en Toſcane ,
qu'une femme mordue , en Juin , par un
chien enragé y eft morte le IS Juillet
fuivant , dans les accès d'une fièvre violente
accompagnée de convulfions terribles. Elle
mordit , à la main , fa fille qui la foignoit , au
moment où elle effuyoit l'écume qui fortoit
de fa bouche. On a commencé des remèdes
pour effayer de guérir cette jeune infortunée
; on ne parle pas de ceux qu'on a employés
pour la mere , & qui ayant été fans
effet , ne peuvent qu'effrayer fur le fort de la
fille ; il eft bien affligeant pour l'humanité
qu'on n'en ait point encore trouvé d'infail
libles ; il ne l'eft pas moins que les recettes
découvertes depuis quelques années , publiées
par les Gouvernemens , après avoir reconnu
qu'elles étoient quelquefois efficaces ,
( 62 )
ne foient pas du moins répandues , adoptées
& confignées dans tous les dépôts publics .
Le Capitan Bacha , écrit-on d'Albanie , en dare
du 25 du mois dernier , a pris poſte à Lariffe
dans la Theffalie , pour être en état de faire avancer
les Troupes de tous les côtés à la fois contre
les rebelles . Il a formé un camp dans ces vaftes
plaines , où font déjà accourus plufieurs révoltés
demandant à rentrer en grace & à fe ranger
fous les drapeaux . Les autres fe font joints aux
Dulcignotes , ce qui pourroit rendre leur réduction
plus difficile , puifque ces derniers font , pourainfi
dire , indépendans de la Porte , & que leurs
déprédations continuelles ont forcé quelques Puiffances
actuellement en paix avec le Grand- Seigneur ,
à traiter féparément avec eux pour mettre le commerce
& la navigation de leurs Sujets à couvert
de leurs violences. La flotte du Capitan Bacha ,
commandée en fon abfence par fon Kiaja , eſt
partagée en trois divifions ; l'une fe tient dans le
Golfe de Napoli de Romanie , l'autre dans celui
de Livadie , & la troifième à la hauteur de Patraff «.
Des lettres d'une date postérieure nous appren
nent que le Capitan Bacha eft entré dans la Morée ,
& qu'il a établi fon quartier général à Tripolizzaz
par les mefires qu'il a prifes , aucun des mutins ne
peut , dit on , lui échapper par la fuite ; tout paffage
leur eft fermé par mer & par terre . Pluneurs
arrêtés ont déjà fubi la peine de mort , & leurs
biens ont été confifqués . Le Général Ottoman ſe
propofe , dit-on , de paffer le refte de l'année dans
la Morée , pour y mieux rétablir la tranquillité. -
ESPAGNE.
De MADRID , le 17 Août.
LES villes de Séville & de Grenade , empreſſées
de montrer au Roi leur loyauté ,
( 63 )
leur amour & leur refpect dans la circonf
tance préfente d'une guerre avec l'Angle
terre , viennent de lui offrir leurs perfonnes ,
leurs biens & ceux des deux Corps de Ville
pour que S. M. en faffe l'uſage qu'elle jugera
convenable. Le Roi , touché de cette preuve
éclatante de zèle & de fidélité , a eu la bonté
d'écrire aux deux villes pour les en remercier
, & les inftruire qu'elle difpofera avec
confiance de leurs fervices dans les occafions.
qui fe préfenteront.
Le Marquis de Vado a renouvellé auffi les
mêmes offres qu'il a déja faites en différens
tems , en mettant aux pieds du Roi fa perfonne
, fa famille , tous les biens qu'il poffède ,
en reconnoiffance des graces fignalées que
S. M. a accordées à fa Maiſon , & parmi lefquelles
il comprend celle du commandement
d'une puiffante efcadre confiée au Lieutenant-
Général Dom Louis de Cordova , fon oncle.
L'occafion s'étant préfentée de couper une
portion d'arbres pour le fervice de Partillerie ,
fur les terres , dans le diſtrict de Xeres , il en
a fait non-feulement préfent au Roi , mais il a
offert généreufement tous ceux qui reftoient
fé croyant affez payé de la fatisfaction de lui
en faire l'hommage.
On travaille avec beaucoup d'activité à
la petite efcadre de 20 vaiffeaux que le Confulat
& la ville de Cadix fe propofent d'armer
pour la courfe , 10 feront en état de réfifter
à toutes les frégates de guerre quelle que
foit leur force ; ils croiferont pendant toute
( 64 )
·
la guerre pour protéger le commerce de la
Nation ; il y en a déja trois en mer ; 3 autres
doivent les joindre inceffamment.
Ce zèle général a gagné tous les rangs des
Citoyens ; les dames de Cadix fe font empreffées
de manifefter aufli le leur ; elles ont
demandé la permiffion d'armer & d'entretenir
à leurs frais pendant la guerre un vaiffeau
de force contre les ennemis de l'Etat , S. M. ,
en applaudiffant à ce projet , a ordonné qu'on
leur fournît tous les moyens poffibles pour
le mettre à éxécution .
» Un chébec Mahonois , de 12 canons & de 90
hommes d'équipage , écrit- on de Valence , prit le
23 du mois dernier , près de Capi - Corp , deux
barques de cette Ville , & une barque de pêcheurs
avec 6 hommes ; il remit les équipages en liberté.
Le 24 , il rencontra vis-à- vis de Gandia , deux
faïques Catalanes commandées par les Patrons
Gabriel Anfina & Luc Boada , venant de la Havanne ,
& richement chargées de fucre & de cuirs en
poils. Il leur donna la chaffe jufqu'à ce qu'il fût
à la portée du canon. Les faïques fe défendirent
& foutinrent pendant deux heures & demie le feu
le plus vif & le plus continu. Les Patrons defiroient
voir l'ennemi venir à l'abordage , mais il
n'ofa pas le tenter , & fe voyant exceffivement maltraité
, il vira de bord , & abandonna le combat.
Les bâtimens Efpagnols le poursuivirent jufqu'à
ce qu'un calme plat qui furvint , & la certitude
qu'ils avoient que les Anglois étoient meilleurs
voiliers , les déterminèrent à fe retirer ; ils mouillèrent
le lendemain à la plage de Grao «.
On apprend que D. Antoine 'Bucherelli ,
Vice-Roi du Mexique , natif de Toſcane , &
Chevalier de l'Ordre de Malthe , eft mort en
( 65 )
Amérique. Sa famille eft établie à Séville , &
on ne doute pas qu'il ne lui ait laiffé des richeffes
immenfes . Il avoit 14 frères dont il ne
refte plus que cinq qui occupent chacun des
places diftinguées dans l'Etat.
nez ,
Les efpérances qué les Anglois avoient fondées
fur le Roi de Maroc , écrit- on de Mequifont
entièrement évanouies. Ce Prince , décidé
à donner au Roi d'Efpagne des preuves nonéquivoques
de fon eftime & de fa fidélité à fes
engagemens , a envoyé dans tous fes Ports la
défenfe expreffe d'y embarquer un feul bâton pour
Gibraltar. Le Conful Anglois ayant reçu par un pe.
tit bâtiment 135 barils de poudre & 101 quintaux
de balles , s'eft empreflé de les préſenter au Prince
Maure , en lui vantant les fecours de fon Maître ,
les efforts qu'il fe propofe de faire en armant une
Aotte de 90 vaiffeaux de ligne , dont 20 doivent
être chargés de venir épier lefcadre Espagnole. Ne
voyant pas que ce tableau fit aucune impreffion
fur le Roi , il lui montra une lettre dans laquelle
on lui annonçoit que quelques corfaires Espagnols
s'étant emparés , près de Mogador , de deux bâtimens
Anglois , qui alloient à la côte de Guinée
avoient pouffé l'inhumanité jufqu'à arracher les ongles
& les dents aux matelots des équipages. S. M.
Join de donner quelque confiance à cette fable atroce
& fans vraisemblance, n'a marqué que du mépris pour
les moyens qu'on employoit pour le féduire , ce qui
ne pouvoit nuire qu'aux intérêts de la nation , en
faveur de laquelle on en faifoit ufage «.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 25 Août.
Les nouvelles de l'Amérique font tou
jours vagues & contradictoires ; les dernières
( 66 )
avoient annoncé la retraite du Général
Clinton , forcé de renoncer à fon entreprife
fur l'Hudfon , & fon retour à New-Yorck.
Tout- à- coup on a publié qu'il avoit remporté
une victoire complette fur l'armée
du Général Washington ; mais le filence de
la Cour, qui fe tait fur cet évènement inattendu
, comme elle s'eft tue fur le bruit de
fa retraite que trop d'avis confirmoient , fait
douter d'un triomphe qui auroit fuivi de
bien près fon échec , & auquel rien ne préparoit.
Le doute fubfiftera jufqu'à ce qu'elle
fe donne la peine de parler.
Il feroit à fouhaiter que la même incertitude
régnât fur la fituation du Général
Prévoft. S'il n'a pas été fait prifonnier de
guerre avec fon armée , toutes les nouvelles
s'accordent du moins à le repréſenter dans
une pofition devenant de jour en jour plus
critique ; contraint de renoncer à s'emparer
de Charles-Town , il avoit rétrogradé pour
fe réfugier vers l'Ifle St- Jean ; pourſuivi
par les Américains , il avoit été obligé de
quitter encore ce pofte avec perte d'une
partie de fon artillerie & de fes bagages ,
& de fe retirer à Beaufort , où il fe flatte
de fe foutenir , en attendant les renforts
qu'il efpère recevoir de Sainte - Lucie , &
avec lesquels il compte reprendre fes opérations
dans la Caroline & la Virginie. On
a lieu de craindre que cette repriſe ne lui
devienne impoflible. Le fort Pont - Chartrain,
entre les lacs Erie & Huron , à l'ar(
67 )
1
rière de la Penfylvanie , enlevé d'un côté ,
& de l'autre , l'entrée des Eſpagnols dans -
la Floride , qui commence à fe répandre ,
doit le mettre dans des embarras fâcheux ;
& bien des gens croient que s'il s'eft réellement
échappé à Beaufort , fi l'on ne confond
pas le corps d'armée avec un détachement
qu'il en avoit féparé avant l'attaque
infructueufe de Charles - Town , &.
qui a pu gagner ce fort , il n'a fait que
retarder fon malheur , & que tôt ou tard
on apprendra qu'il a été réduit à la néceffité
de prendre un parti femblable à celui du
Général Burgoyne.
On ne fe flatte pas de recevoir des nouvelles
plus fatisfaifantes des Ifles ; le Gouvernement
montre moins d'inquiétude qu'il
n'en a réellement fur les projets du Comte
d'Estaing. Il s'empreffe de faire publier que ,
comme il a profité de l'absence de notre
flotte pour s'emparer de l'Ifle St-Vincent , &
tenter quelqu'autre conquête, l'Amiral Byron
n'a pu manquer d'en être inftruit à fon retour
, & que fans doute il s'eft mis à fa
pourfuite pour déconcerter fes deffeins &
le forcer à combattre . Mais on fe demande
ici , s'il est bien vrai que notre Amiral foit
en état de remplir ce double objet . On
n'ignore pas l'état de fes forces ; & s'il fe
confirmoit , comme le bruit s'en répand
qu'il a renvoyé en Europe cinq de fes
vaiffeaux qui ont mouillé à Lisbonne , combien
lui en refteroit-il? L'état de ces vaiffeaux
( 68-)
qui ne pouvoient tenir la mer plus longtems
, en le juſtifiant de s'en être privé
augmente nos alarmes fur ceux qui lui
reftent , & ne nous permettent pas de douter
de notre infériorité fur ces mers , où nos
ennemis dominent , après nous en avoir
atraché l'empire que nous ne pouvons plus
leur difputer. Quels projets ne peuvent-ils
pas former & exécuter.
» Le Comte d'Estaing , lit-on dans un de nos papiers
, eft parti le 30 Juin de la Martinique avec
une flotte de 24 vaiffeaux de ligne , dans le meilleur
état , bien équippés , bien apprivifionnés , &
chargés de troupes de débarquement. Où va-t - il ?
On affure qu'il a écrit au Ministère François qu'il'
partoit pour une expédition importante , qu'il ne
faifoit point connoître ; mais dont il fe promettoit
que le Roi , fon maître , feroit content. Tous nos.
Commentaires à cette occafion ne préfentent rien
qui ne foit allarmant. Parmi fes 24 vaiffeaux , il
y en a quelques-uns qui ont été à la Havane , d'où
il paroît qu'il en peut venir quelques autres . On
fait que le Commodore Parker , retiré à la Jamaïque
avec s vaiffeaux de ligne , n'a pas mis cette lfle
à l'abri d'un coup de main : c'eft donc à la Jamaïque
que fe dirigent les opérations des François ;
ils pourroient attaquer auffi la Grenade & Tabago ;
mais ces Ifles n'ont pas affez de moyens de défenſe
pour qu'on employe à les réduire des forces auffi
confidérables «<.
En attendant que ces conjectures fe confirment
, on lit ici une lettre de Kingſton
dans la Jamaïque ; mais comme fa date eft
du 19 Juin , & que le Comte d'Estaing
n'eft parti que le 30 , elle n'offre aucun
des détails qui intéreffent le plus la curiofité.
( 69 )
Nous avons été jufqu'à préfent à l'abri des
malheurs de la guerre , dont les Ifles fous le
vent font devenues le théâtre ; nous nous préparons
cependant à tout évènement , d'autant plus
que cette Ifle eft un des premiers objets que l'Efpagne
peut avoir en vue en cas de rupture. Le
régiment des Bleus de Liverpool a porté les troupes
réglées de cette Ifle à 2500 hommes , le total
des milices des compagnies indépendantes de la
cavalerie bourgeoife , eft d'environ 12,000 . On les
exerce autant qu'il fe peut. On arme ici la frégate
la Prudente , dont le vaiffeau le Rubis , de 64 canons
, la frégate l'Eole , de 32 , & la chaloupe la
Jamaïque , le font emparés le 2. Cette acquifition
remplace la perte que la Marine vient de faire de
la frégatte le Glasgow, de 24 canons. Le feu y a pris
par l'imprudence d'un Commis des vivres , qui étoit
defcendu à fond de cale avec une chandelle pour
tirer du rhum . Le Capitaine Lloyd , fes Officiers ,
l'Equipage , après avoir fait de vains efforts pour
l'éteindre , firent jetter la poudre hors de bord ;
précaution qui a fauvé les autres navires qui étoient
dans ce Port , & la Ville même qui a été fort allarmée
: elle en a été quitte pour quelques boulets
qui partirent fucceffivement des canons de la frégate
, qui étoient tous chargés , à mesure que le
feu les gagnoit. Comme ils étoient du côté de la Ville,
ils endommagèrent quelques maifons ; cependant
ils ne bleffèrent perfonne. Cet évènement funefte
coûte la vie qu'au Maître d'Equipage , qui , re
ré des flammes à demi-brûlé , eft mort le lendemain
«.
Nous commençons à revenir un peu des
allarmes que nous a caufé l'apparition fubite
des flottes Françoife & Eſpagnole devant
Plymouth. Toutes les nouvelles qui ont
été débitées dans le premier moment fe
( 70 )
reffentent de la terreur générale inſpirée par
le danger , & qui en avoit exagéré les fuites,
On devoit préfumer que les ennemis ne
trouvant pas , dans la Manche , l'Amiral
Hardy qu'ils étoient venus y chercher , ne
manqueroient pas d'en reflortir pour marcher
fur les traces ; un combat doit néceffairement
précéder leurs projets ultérieurs ;
& loin de nous plaindre de l'éloignement
de notre flotte , nous devons nous en féliciter
; fon abfence l'a garantie d'une deftruction
peut-être inévitable , ou du danger
d'être acculée dans nos ports & réduite
à l'inaction , tandis que les François , maîtres
de la mer , auroient pu exécuter tout de
fuite le débarquement qu'ils projettent . Son
abfence l'a du moins retardé , & fi l'on
peut parvenir à gagner encore quelque tems ,
il pourra l'être encore davantage , parce
que la faifon avance , & que la mer ne
fera plus long tems praticable.
» La principale perte que nous avons faite , &
qui eft en effet bien fenfible , dans un moment où
il est avéré que la lifte faftueufe de notre Marine
ne confifte , outre les vaiffeaux déja en mer , qu'en
vieux bâtimens ufés qui ne font plus bons qu'à
déchirer , eft celle de l'Ardent , vaiffeau de
canons. Nos papiers , pour effacer peut- être les détails
humilians de nos terreurs , dont ils ont été
remplis pendant quelques jours , n'ont pas manqué
de donner une relation pompeufe du combat qu'il
a foutenu ; attaqué , difent-ils , par 2 groffes frégates
Françoifes , il les a repouffées , ainfi qu'un
vaikeau de 74 canons , qui a rejoint la flotte ennemie
après avoir été très - maltraité ; il ne s'eft
( 71 )
rendu qu'après avoir foutenu un combat très long
contre 2 autres vaiffeaux de 70 canons , & après
avoir en toute fa mâture & fes agrès emportés,
La vérité eft qu'il ne s'eft point battu , qu'une
feule frégate Françoiſe l'a d'abord attaqué , qu'elle
a été jointe enfuite par une 2e , & qu'il n'a pas
attendu l'arrivée de 2 autres pour amener fon
pavillon. Ce vaiffeau , loin d'avoir fouffert , a
été joint fur- le-champ à la flotte Françoiſe , qui
n'a eu qu'à en retirer l'équipage pour en former
un nouveau , ce qui lui a été aifé parce que les
hommes ne lui manquent pas “,
On a remarqué que ceux qui affectoient
de méprifer leurs ennemis lorfqu'ils étoient
éloignés , & qui ont perdu la tête auffitôt
qu'ils les ont vus fi près de leurs côtes
ont repris leur caractère orgueilleux & vain
auffi tôt qu'ils les ont vus à la quête de
l'Amiral Hardy , ils n'annoncent rien moins
qu'un triomphe prochain ; mais ils font bien
loin d'infpirer une confiance qu'une trop
grande infériorité ne permet pas , que
nous fommes hors d'état de détruire faute
de vaiffeaux , & n'ayant peut- être pas même
la certitude de pouvoir envoyer , à l'Amiral
, le peu de mauvais bâtimens qu'on
a réparés du mieux qu'on a pu , & qui font
les feuls renforts qu'il doit attendre . Notre
feule efpérance , eft qu'il parviendra peutêtre
à éviter une action décifive ; nous ne
doutons pas du moins qu'il ne fe dérobe , autant
qu'il pourra , à la vue des flottes combinées
; il peut y réuflir . Le chemin de la mer
eft large. Le hafard nous a fouvent fervi ,
( 72 )
& tous nos voeux font pour ce fuccès , le
feul qu'a préfent nous puiffions raiſonnablement
efpérer , & fans lequel nous fome
mes menacés d'une nouvelle vifite , dont
les effets feroient fans doute plus , terribles
que ceux de la première.
Ceux qui après avoir le plus tremblé cherchent
à fe raffurer maintenant contre la
poffibilité d'une defcente à Plymouth , obfervent
que la côte eft un rocher à pic :
mais on fait que ce fut à Darmouth que
prit terre le célèbre Comte de Warwick ;
que cette Ville a été brûlée deux fois par
les François ; que le Prince d'Orange , en
1688 , avec cinquante vaiffeaux de guerre ,
defcendit à Torbay , & que ces deux ports
font voifins de Plymouth.
Dans une conjoncture auffi critique , les
voeux généraux le réuniffent pour que quelque
médiation efficace nous tire du danger
dans lequel nous nous trouvons ; les yeux fe
tournent toujours du côté de Berlin & de
Pétersbourg ; on ne fe déguife plus qu'on
ne doit en attendre aucun fecours ; on les
a follicités au moins de fe charger d'une
pacification , dont la néceffité ne fauroit
être plus preffante , mais dont le Gouvernement
prévoit déjà avec peine les conditions
; elles ne peuvent pas être de nature
à contenter la Nation , & il eft difficile
qu'on en obtienne d'autres dans un moment
où nos ennemis ont pour eux le voeu
de l'Europe , & où nous avons lieu de penfer
que
( 73 )
que les médiateurs font difpofés d'avance
à nous y faire confentir , & qu'ils font bien
éloignés d'appuyer , comme nous le defirerions
, quelques - unes de celles que nous
aurions intérêt d'y fubftituer.
En attendant , le Ministère fait tous fes
efforts pour pouffer la guerre avec vigueur ;
aux préparatifs pour notre défenſe en Europe
, il en joint d'hoftiles en Amérique ;
c'eft de ce côté fur- tout qu'il lui paroît effentiel
de faire les plus grands efforts , ou
pour balancer les échecs qui paroiffent inévitables
en Europe , ou pour déterminer les
Colonies à un accommodement , qu'il feroit
peut-être important de faire avec elles avant
une paix générale ; il vaudroit fans doute
mieux reconnoître de bonne grace leur indépendance
, fans y être forcé , comme il
eft vraisemblable que nous ne tarderons pas
à l'être. On affure qu'on a porté au Congrès
de nouvelles propofitions de paix ; on
en ignore l'efpèce ; mais quelque favorables
qu'elles puiffent être aux Américains ,
nous avons peut- être trop attendu ; & le
moment où les voilà appuyés par la France
& par l'Espagne , qui fi elle n'a pas traité
avec eux , agit toujours en leur faveur en
nous combattant , les rendra-t-il plus difficiles
. On dit qu'il eft queftion , fi l'on ne
réuffit pas , d'envoyer en Amérique , l'année
prochaine , 18,000 Hanovriens.
Nous nous plaignons beaucoup des Hollandois
, & nous oublions que nous avons
11 Septembre 1779. d
( 74 )
tout fait pour les aliéner. On les voit occupés
à mettre St-Eustache & Curaçao en
état de défenfe. Preffés entre nous qui ne
voulons pas de leur neutralité , & la France
qui la demande , il n'eft pas douteux qué
ces précautions font prifes plutôt contre
nous que contre nos ennemis. Elles annoncent
d'autant moins de confiance en notre
Miniftère , qu'ils font en même - tems un
armement pour la protection de leurs établiffemens
, où ils n'ont pofitivement rien
à craindre de nos ennemis. La lenteur avec
laquelle ils s'expliquent dans la crife actuelle,
peut faire naître de violens foupçons für
leur véritable manière de penfer.
Le Lord Mount Stuart , fils du Comte de
Bute , doit partir inceffamment pour fon
ambaffade à la Cour de Turin ; on dit qu'il
eft chargé d'une commiffion fort importante
dans la conjoncture actuelle , où Gibraltar
eft attaqué & Minorque menacé.
» L'Amiral Sir Edouard Hugues , lit-on dans une
lettre particulière , après avoir fait de l'eau & pris
des vins à Madère , en remit en mer le 25 Avril
pour une expédition fecrette avec 6 vaiffeaux de
ligne , 2 frégates & 1200 hommes de troupes de
débarquement ; il conduifoit avec lui 13 vaiffeaux
de la Compagnie des Indes qu'il efcortoit. Peu de
jours auparavant il avoit détaché la frégate l'Hyene
avec un cotter , ainfi que la Vengeance de 74 canons
, qui devoit aller joindre l'Amiral Byron à
Sainte-Lucie , avec un nombre de bâtimens de tranf
ports , & les galiotes à bombes l'Etna & le Vefuve ;
chacune de ces dernières étoit accompagnée de 3
allèges. On eft fort curieux d'apprendre quelle eft
( 75 )
T'expédition qu'il médite ; en attendant , on foupçonne
qu'il a des projets ou contre l'Ile de France
ou contre Manille «.
> >
On travaille actuellement à équiper une
petite efcadre deftinée pour le Détroit , &
dont on dit que le commandement fera confié
à Sir Hugh Pallifer , qui , comme on l'a
prévu , devoit reprendre fervice dans la
marine , & qui , commençant par un commandement
peu important , pourroit bien
fervir un jour à la tête de notre flotte , fi
nous pouvons nous flatter de la , conferver.
On a mis auffi en ftation le long des côtes d'Effex
& de Kent 6 cutters de 10 & de 18 canons
avec ordre de faire à la première apparition de
l'ennemi , des fignaux qui feront répétés du faîte
de diverfes tours entre le Naize & le camp de
Warley. Plufieurs navires ont été placés en mêmetems
dans les bancs de fable qui fe trouvent en
grand nombre entre Harwich & le Nore , avec ordre
de couper les bouées à l'approche de l'ennemi ,
& d'en fubftituer d'autres dont l'objet eft de le
tromper dans la navigation difficile de cette partie
de la côte ; mais croit-on qu'il ignore les difficultés
qu'elle offre , & que fon point d'attaque ne
foit pas déja arrêté pour quelque endroit que nous
ignorons. Tout cela prouve que fon projet nous
inquiète beaucoup , que nous jugeons l'exécution
poffible , & qu'à préfent qu'elle est prochaine , nous
nous tourmentons en efforts , dont nous n'eſpérons
pas un grand fuccès.
"
On dit que le Roi a réfolu de réunir au tréfor
le produit des poftes qui fait partie du revenu héréditaire
de la Couronne. » Il feroit à fouhaiter
obferve à cette occafion un de nos papiers , que
les Pairs & les Communes du Royaume vouluffent
imiter le Souverain & facrifier au bien public
d 2
( 76 )
leur privilége illimité de contre - figner , qui fait
année 'commune un objet de 120,000 livres ſterl,
fomme qui dans tous les tems & fur- tout dans
celui-ci , qui en eſt un de pauvreté & de détreffe,
n'eft pas fans importance . Le produit des poftes
après la paix , en 1764 , fut de 357,200 - liv. ft.
Celui des lettres pour les pays
étrangers , de
22 *
9
Total de la recette . ·
Si l'on y eût joint les lettres
contre- fignées , elles feroient un
objet de •
On auroit eu un total de
186,500
$43,700
170,070.
• • 713,770.
ÉTATS-UNIS DE L'AMÉRIQUE SEPT.
De Philadelphie le 20 Juin. Les différens
avis que nous avons reçus de la Caroline ,
confirment tous la défaite du Général Préyoft.
En attendant des détails plus précis , en
voici qu'on dit avoir été apportés par un
marin , qui a fervi long - tems fur un vaiffeau
appartenant à l'Etat de Rhodes- Ifland ,
& qui eft arrivé hier de Charles-Town , d'où
il étoit parti le 12 Mai , lendemain mêmę
du jour où nos ennemis avoient donné l'affaut
à cette ville .
Selon fes rapports , l'ennemi après avoir paffé la
rivière d'Ashley , à 8 milles en arrière de la ville ,
avoit détaché un gros corps fur la rive occidentale
pour s'emparer du fort Johnfton dans l'ifle
James ; mais on avoit eu la précaution de le rafer
auparavant. Il étoit venu enfuite dans l'après- midi
devant Charles-Town , & avoit donné fur le champ
( 77 )
I'affant à la place ; mais il fut reçu par un feu
très- vif d'artillerie & de moufqueterie , foutenu
par celui de plufieurs bâtimens armés qui mouilloient
dans l'Ashley & la Cooper , de manière qu'il
fut repouffé , & forcé de fe retirer vers le foir avec
perte de 65 morts. Celle de la garniſon a été
médiocre , on ne comptoit pas 40 morts ; mais
on regrette infiniment le Major Hugger , Officier
eftimé , tué par l'erreur d'une fentinelle , quelques
heures après la déroute des troupes Angloiſes ; elles
s'étoient retirées entre les deux rivières ; & en envoyant
quelques bâtimens armés dans l'Ashley & en
faifant quelques autres difpofitions , on fe flattoit det
les empêcher de repaffer celle- ci & de rejoindre
le détachement envoyé dans l'ifle James , dont elles
étoient coupées , & de parvenir jufqu'au bord de
la mer. On avoit lieu d'efpérer de les forcer à fe
rendre prifonnières de guerre. On ne fe flattoit pas
d'y réduire auffi aifément le détachement de l'ifle
James , parce qu'il avoit des chaloupes à bord defquelles
il pourroit s'échapper. Le Général Pulawski
étoit arrivé à Charleftown avec fa légion peu de
jours avant la venue des Anglois ; & il s'étoit déja
fignalé par une petite expédition dans laquelle il
avoit pris 180 hommes de leur avant - garde. On
fut , ajoute- t-on , obligé de pendre 40 de ces prifonniers
qui avoient entrepris d'exciter une révolte
dans la ville pendant que l'ennemi lui donnoit l'affaut.
D'autres avis , mais qui ne font pas confirmés
, annoncent que l'armée a mis bas les
armes comme celle du Général Burgoyne ;
cet évènement n'eft pas impoffible ; on ne
tardera pas à favoir ce qui en eft ; en attendant
, c'est toujours beaucoup que l'expédition
du Général Prévost foit manquée ; nous
n'avons pas licu de craindre qu'il foit jamais
dz
( 78 )
en état de la tenter de nouveau. Le Général
Lincoln eft en force , on affure que les Efpagnols
s'avancent par la Floride ; la priſe du
fort Détroit lui coupe toute eſpèce de fecours
du côté de la Virginie ; heureux dans notre
défenfive , nous fommes en état d'entreprendre
; le Général Clinton eft trop occupé ;
retiré à New -Yorck , il a été forcé de renoncer
à fes projets fur l'Hudfon ; le Canada eſt
ruiné ; les fortifications de Crown-Point &
de Ticonderago ont été détruites après le
défaftre du Général Burgoyne ; le pofte le
plus avancé eft à la pointe au Fer , à 17 milles
de St-John ; la difette règne dans le Canada ,
où l'on attend avec impatience les bâtimens
munitionnaires partis de Londres , & dont
l'arrivée eft incertaine , ou du moins trèslente.
Tout femble prendre une face de plus
en plus favorable pour nous ; & il peut s'écouler
peu de tems pour que les Anglois ,
qui fe fattoient de nous affervir , foient totalement
chaffés de ce Continent.
Les obfervations fuivantes peuvent donner une
idée de l'état des défenfes de la Caroline Méridionale
. » En 1755 , le Roi obtint une fomme de
62,134livres fterl. 16 fchel . 10 pences , tant pour
rétablir les anciennes fortifications de cette Province
que pour en conftruire de nouvelles . En 1758 ,
on pala pour le même objet une fomme de
17,022 livres fterl . 14 fchel . & 8 pences . En 1768 ,
une autre de 7,312 liv. fterl . fut pallée encore par
l'affemblée . Depuis le commencement de la guerre
actuelle , le Congrès a voté 22,000 dollars pour la
sûreté de cet Etat. Toutes ces fommes ayant été
employées , on ne conçoit guères comment nos
( 79 )
ennemis fe font flattés d'emporter avec une poignée
d'hommes une Province fortifiée avec tant
de dépenfes & une application fi fuivie «.
Environ fix cens des principaux habitans'
de cet Etat & de plufieurs autres , ont figné
une Requête au Congrès , pour affurer de
leur concours le plus ferme & le plus affidu
dans toutes les mefures qu'il jugera à propos
de prendre , outre celle de la taxation ,
pour rétablir le crédit du papier monnoie
Continental, Dans une affemblée qu'ils ont
tenue dernièrement , ils ont prié M. Jofeph
Reed , Préfident de cet Etat , M. Jean Bayard ,
leur Orateur , le Colonel Smith , Membre
du Confeil , & quatre autres pérfonnes diftinguées
de la préſenter au Congrès. Ils s'acquittèrent
hier de cette commiffion. Les Repréſentans
de l'union Américaine , ont vu
avec la plus grande fatisfaction cette démar
che patriotique & la manière dont elle a été
exécutée .
FRANCE.
De VERSAILLES , le 7 Septembre.
,
LE 29 du mois dernier le Rui a nommé à
l'Evêché de Grenoble l'Evêque de St-Flour
& à l'Evêché de Saint-Flour l'Abbé de Rufo ,
Vicaire-Général du Diocèfe de Grenoble.
LL. MM. & la famille Royale fignèrent le
Contrat de Mariage du Comte de Malartic ,
premier Préfident du Confeil Souverain de.
Rouffillon , avec la Comteffe de Chaftenays ,
d 4
( 80 )
Chanoineffe de Neuville , & celui du Marquis
de Vaffé avec Mlle de Broglie , fille du
Comte de Broglie.
La Comteffe de Crequi eut l'honneur
'd'être préſentée le 29 à LL. MM. & à la famille
Royale par la Princeffe de Liftenois.
De PARIS, le 7 Septembre.
LES nouvelles qu'on attendoit avec tant
d'empreflement n'arrivent point encore ; le
filence qui a fuccédé tout-à- coup fur la pofifition
des flottes combinées , n'excite point
d'inquiétudes , mais beaucoup d'impatience ;
au défaut des nouvelles pofitives , la curiofité
du public fe nourrit de conjectures ; parmi
celles auxquelles on fe livre , voici les plus
vraisemblables. L'apparition de la flotte dans
la Manche n'avoit point pour objet d'effrayer
les Anglois , ni d'attaquer immédiatement
leurs côtes ; M. le Comte d'Orvilliers cherchoit
l'Amiral Hardy pour le combattre &
pour affurer les opérations ultérieures quine
peuvent guère avoir lieu que lorsque l'ennemi
aura difparu de deffus les mers. Ne
l'ayant pas trouvé , il a dû fortir du canal.
où il n'étoit pas , pour le chercher où il
étoit , & fur une route auffi large , a dé
couverte d'un ennemi qui a intérêt de fe
cacher ; & qui y apporte tous les foins , n'eft
pas toujours ni auffi prompte ni auffi facile
que ne le croient ceux qui n'ont jamais perdu
la terre de vue. Le vent , les brumes , les
( 81 )
brouillards , font autant d'objets qui peuvent
fervir à l'an & nuire à l'autre. Quelques
perfonnes prétendent , d'après quelques pa
piers publics , que l'Amiral Hardy a trouvé
le moyen de rentrer dans la Manche , & de
fe mettre à l'abri dans la rade de Plymouth;
il fe pourroit que l'on prît pour fa flotte les 11
vaiffeaux qu'il en avoit détachés , qui revenoient
par le canal de Saint- George , & que
D. Louis de Cordova fe préparoit à attaquer
lorfqu'il en fut empêché pai le calme & enfaite
par un coup de vent violent qui furvint
pendant la nuit , & le força de s'éloigner . On
connoît l'impétuofité des vents qui règnent
fréquemment dans la Manche , & qui ne
permettent pas toujours d'y refter ; lorfque
l'armée y fut entrée & qu'elle eut paru le 17
devant Plymouth , un vent d'eft , accompagné
d'orage , la força le lendemain de revenir à
l'entrée , & ce ne fut que le 20 qu'elle reparut
devant Plymouth. Ce fut dans cette circonftance
que le Prothée reçut quelque dommage
par la foudre qui tomba fur ce vaiffeau de 64
canons , dont elle endommagea le grand mât ,
qui , comme nous l'avons dit , fut réparé fur
le champ en mer .
Depuis cette époque on n'a point reçu , ou
du moins on n'a point publié de nouvelles ;
ce que l'on fait , d'après des rapports qu'on
ne peut garantir , c'eft que le 27 la flotte fut
apperçue à la hauteur d'Oueflant ; l'Espiègle ,
cotter entré à Breft , n'a rien rapporté que
ce qu'on fait déja , & ce dont on ne doute pas,
ds
( 82 )
que l'union la plus parfaite règne entre les
François & les Espagnols . On fe rappelle que
D. Louis de Cordova , lors de fa jonction à
M. d'Orvilliers , lui dit que les deux armées
ne reconnoîtroient qu'un Chef, qu'il donneroit
lui-même l'exemple de l'obéiſſance , &
qu'il avoit laiffé fes titres & fes patentes en
Efpagne . Il vient nouvellement de s'exprimer
fur le même ton . M. le Comte d'Orvilliers
li ayant propofé , dit- on , d'aller chercher
les troupes de Saint- Malo & du Havre , il
répondit que les François connoiffant mieux
leurs côtes que lui , devoient être chargés de
préférence de cette commiffion ; mais il offrit
de les remplacer dans la ligne qu'ils quitteroient
, en ajoûtant qu'il fe faifoit une gloire
de fe foumettre lui -même aux ordres de M.
d'Orvilliers. Un dévouement auffi marqué
n'a pu que flatter infiniment l'Amiral François.
On ignore ce qu'il a réfolu d'après cette
réponſe , mais aucune de nos divifions n'a
encore paru devant Saint-Malo ni devant le
Havre ; les troupes font prêtes à s'embarquer
& n'attendent que les vaiffeaux qui doivent
les protéger.
Les chofes font toujours au même état , écrivoit-
on du Havre en date du 31. Rien ne paroît
du côté de mer , fi ce n'eſt 10 à 12 voiles ennemies
qui font continuellement fur ces parages.
M. de Villepatour eft parti il y a deux jours
pour Saint-Malo. La chaleur exceffive qui règne
depuis quelques jours , a obligé de retirer quelques
bêtes à cornes des bateaux où on les avoit
mifes , & où elles étoient trop preffées. Le bruit
( 83 )
court ici que pour ne pas laifler les troupes oifives
, elles iront s'emparer de Jerſey & de Guernesey ;
ce feroit une entreprife facile ; & lorfque la grande
expédition s'effectueroit , on ne laifferoit rien
derrière foi ; mais tout ceci n'eft peut-être qu'un
bruit , & d'un moment à l'autre on peut recevoir
des ordres relatifs aux premières vues « .
S'il faut en croire un bruit qui fe répand , ce moment
approche , un Courier extraordinaire , arrivé
le 6 à midi , a apporté la nouvelle que le 2 ,
les
armées combinées avoient eu connoiffance de l'Ami
ral Hardy ; M. d'Orvilliers le fuivoit de près &
faifoit toutes les difpofitions néceffaires pour qu'il
ne pût lui échapper & le forcer au combat ; les
armées étoient alors dans la Manche entre Plymouth
& Sainte-Hélène .
>
En attendant des nouvelles importantes de ces parages
, on vient d'en recevoir de M. le Comte d'Ef
taing ; elles ont été apportées par M. du Chilleau ,
commandant la frégate la Diligente , arrivé le 6
à Verſailles . L'efcadre Françoiſe , partie le 30 Juin de
la Martinique , parut , le 2 Juillet , à la vue de la
Grenade , & mouilla , le foir , devant l'Anfe Molénier
, où le Vice-Amiral débarqua fur-le-champ 1 300
hommes qui , fous les ordres du Comte de Dillon ,
occupèrent les hauteurs voisines. La nuit , le Comte
d'Estaing , avec une partie de ces troupes , tourná le
morne de l'Hopiral , où les Anglois avoient mis leurs
principales forces & toutes leurs efpérances ; le 3 on
reconnut ce morne , dont la pente très - étroite , embarraffée
de pierres entailées , étoit fortifiée d'une palif
fade au bas & de 3 retranchemens l'un fur l'autre.
Le Général n'avoit point de canons , il eût éré long
d'en faire venir , l'Amiral Byron pouvoit furvenir ;
il réfolut de profiter de la nuit fuivante pour enlever
ce pofte de vive force . Il fit fes difpofitions pour
attaquer , fur trois colonnes , la partie de l'Eft qui
tient aux hauteurs , pendant qu'on feroit une fauffe
d 6
( 84 )
attagne fous l'Hopital , du côté de la rivière St-Jean
Dans l'après midi , il fit fommer de fe rendre le
Lord Macartney, qui répondit qu'il ignoroit les forces
des François , qu'il connoiffoit les fiennes , & qu'il
feroit tout ce qui dépendroit de lui pour défendre
fon Ifle. Les Commandans des divifions reconnurent
les retranchemens avant la nuit & le chemin qu'elles
devoient fuivre. Le détachement d'artillerie n'ayant
point de canons à fervir , demanda à marcher à la
tête des colonnes . A minuit elles fe mirent en marche.
Celle de la droite étoit fous les ordres du
Vicomte de Noailles. Celle du centre fous ceux du
Comte Edouard Dillon , & celle de la gauche
fous celle du Comte Arthur Dillon , M. d Eltaing
étoit à celle-ci , & marchoit à la tête des Grenadiers. 1
Le Comte de Pondevaux , chargé de la fauffe
attaque , la commença à 2 heures après minuit. Les
colonnes débouchèrent par les routes qui leur -
avoient été indiquées ; quand on fut près du retranchement
, il en partit un feu très- vif ; le bâtiment
du Roi d'Angleterre l'Yorck , mouillé dans
le carénage , incommoda beaucoup les troupes ,
en tirant à cartouches fur la colonne du Comte de
Dillon , qui paffoit à portée : ni fon feu , ni celui
des retranchemens , ni la difficulté des lieux , rien
ne put rallentir l'ardeur des troupes , par la préſence
du Général , qui fauta dans les retranchemens avec
les premiers grenadiers ; en moins d'une heure om
fut maître du morne , où l'on trouva 4 pièces de
24 , deux de 8 , quatre de 6 , I de quatre , &· 6 ·
mortiers. Lord Macartney qui fe croyoit inexpu
gnable dans ce pofte , y avoit fait porter la vaiffelle
fon argenterie , fes bijoux , fes effets les plus précieux
, & fes principaux Officiers en avoit fait autant.
Dès qu'il fut jour on tourna une pièce de 24
contre le Fort ; au premier coup un Officier parut
avec Pavillon blanc'; il trouva le Général dans la
batterie qui , tirant fa montre , donna une heure &
( 85 )
V
demie au Gouverneur pour faire fes propofitions ;
il fe rendit à difcrétion , & le lendemain nos troupes
prirent poffeffion du Fort ; on a fait 700 prifonniers
, tant troupes réglées , que volontaires & matelots.
On a pris 3 drapeaux , 102 canons & 16
mortiers. Notre perte va à 3 hommes tués & 71
bleffés. On ne doit pas oublier un trait également horable
pour le Général , qui fait récompenfer la valeur
, que pour le brave homme qui en eft l'objet.
Le fieur Horadou , dit Languedoc , Sergent de gre
nadiers au Régiment de Hainault , étoit à l'avantgarde.
Après avoir montré pendant l'action la plus
grande intrépidité , il fauta dans la dernière batterie.
du morne , & s'élançant à travers les foldats ennemis
, il fauva la vie à M. Vence qui le précédoit.
Le Comte d'Estaing , fous les yeux de qui ce Sergent
avoit combattu , arrivant l'inftant après dans
la batterie , l'embraffa , en lui déclarant qu'il le faifoit
Officier.
Cette attaque avoit été brufquée , parce qu'on
s'attendoit à voir arriver l'Amiral Byron au fecours
de l'lfle . On ne s'étoit pas trompé ; deux jours après ,
c'est-à- dire le 6 Juillet , il parut devant la Grenade
il avoit 21 vaiffeaux de ligne. Le combat s'engagea ,
il fut fort vif. Plufieurs vaiffeaux ennemis furent
défemparés ; ils prirent la fuite ; on ne put les pourfuivre
, parce qu'ils avoient le vent d'ailleurs ,
M. d'Estaing ne pouvoit pas s'expofer à paffer fous.
le vent ; car alors les bâtimens de tranfport que
l'Amiral Byron avoit amenés avec lui , auroient pu
jetter dans la Grenade 4000 hommes qu'ils por
toient. M. d'Estaing s'attacha à conferver fa conquête
Nos feux pendant la nuit , les deux bords
que nous avons courus dans les mêmes eaux , le
mauvais état dans lequel étoient plufieurs vaiffeaux
de l'Amiral Byron , fa conftance à tenir le vent
dans le tems qu'un de fes vaiffeaux coupé le fépa
roit de lui en fuyant vent arrière , & lorfqu'un
י נ
}
3
( 86 )
autre auroit eu un auffi grand befoin de fecours , fa
retraite ; enfin l'abandon qu'il a fait du champ de
bataille , la prife d'un tranfport chargé de 150 foldats
& une Colonie perdue , ne laillent point de
doute fur le fuccès des armes du Roi : il auroit
été plus grand sil eût été poffible de développer
les 25 vailleaux , d'avoir le vent , d'approcher davantage
l'ennemi , & de le faire entemble ; mais
il en eft plus glorieux , puifque les vaiffeaux du
Roi , qui ont combattu en même-tems & en ligne ,
ont toujours été réellement inférieurs en nombre à
l'armée Angloife , qui eft venue attaquer toute formée
, & avec l'avantage du vent « Ces deux actions
font également glorieufes pour les troupes
du Roi , & le Général a donné les plus grands
éloges à tous les Officiers qui l'ont fecondé fur
terre & fur mer. Les relations qui nous ont fourni
ces faits ont été imprimées au Fort St - George de la
Grenade.
Aux détails que l'on fait déjà de la priſe de
l'Ardent , on joint ceux - ci que l'on dit tenir
de M. de Marigny. Ce vaiffeau venoit d'être
conftruit à neuf & eft doublé en cuivre ;
on étoit fi éloigné de penfer qu'il le fût rendu ,
que les deux frégates qui vinrent prendre
part au combat , lui envoyèrent une volée.
Ce ne fut que lorfqu'il eut calé toutes fes
voiles , & aux cris de l'équipage , qu'on reconnut
qu'il avoit amené. La fécurité du
Capitaine Anglois , qui n'étoit pas préparé
au combat , eft inconcevable ; on ne peut
l'expliquer qu'en fuppofant que les Officiers
Anglois font encore dans l'opinion que nous
ne pouvions les attaquer dans la Manche.
Ce combat doit un peu déranger leurs idées.
( 87 )
La frégate l'Athalante & la corvette Efpagnole
, qui étoient entrées à Breft le 17 du
mois dernier , en font parties le 22 à huit
heures du foir pour rejoindre l'armée ; dans
le même moment , le Chevalier de Roquefeuil
, Lieutenant de Vaiffeau , commandant
le lougre le Mutin , de quatorze canons de
trois livres , y entra avec un corfaire Anglois
de 20 canons de 6 , dont il s'étoit emparé.
» Une frégate de l'armée avoit pris quelques
jours auparavant un bâtiment fur lequel s'étoient
trouvées plufieurs expéditions des fignaux de l'ennemi.
Le Chevalier de Roquefeuil , qui en avoit
une , s'en fervit fi adroitement & fi à propos devant
le corfaire Anglois , qu'il le crut de fa Nation . Celuici
trompé par les fignaux , s'approcha pour parler
au lougre , à une demi- portée de fufil ; alors le
Chevalier de Roquefeuil démafqua fa batterie de
canons de 3 livres , fit fa décharge prefqu'à bout
touchant, Le corfaire fut pris à l'improvifte , & ne
penfa plus à fe défendre. Une grande partie de
l'équipage fe jetta à fond de cale ; le Commandant
François profitant de cette terreur , fauta
à l'abordage avec tout fon monde , & s'empara fans
beaucoup de perte d'un bâtiment fort fupérieur au
fien par la force des canons & le nombre des
hommes «<.
On lit dans une lettre de Rouen , du 27,
que toutes celles qu'on avoit reçues de
Bordeaux la veille , annonçoient la prife
du Jupiter , dont deux de nos frégates s'étoient
emparées , & qu'elles avoient conduit
à Lisbonne , cette nouvelle eft encore douteufe
; une qui ne l'eft pas , c'eſt que nos
frégates ont conduit à Nantes quatre gros
( 88 )
corfaires Anglois . On dit que l'équipage de,
l'un d'eux , furieux de ce que le Capitaine
avoit voulu tenir tête à l'une des frégates
l'a poignardé au moment qu'il amenoit .
Les corfaires que M. de Flotte a pris de
vant Alger , & qu'il a amenés à Toulon ,
avoient , dit-on , formé le deffein de le prendre
lui-même. Il y en avoit deux de 20 canons
, un de 16 & un de 10.
Aux détails que nous avons donnés dans le tems
( Journal du 14 Août ) des ravages de la trombe
terreftre , aux environs de Tournay , nous join- ·
drons encore ceux-ci . Elle paffa fur le village de
Nivelle , dont elle renverfa l'Eglife , plufieurs maifons
& le Presbytèrę , au moment où le Curé ,
heureufement pour lui , reconduifoit à quelque dif
tance un ami qui l'avoit vifité. Elle ne refpecta de
tout le bâtiment de Château- l'Abbaye , que le réfectoire
où les Religieux étoient alors affemblés. En
culbutant la tour , elle emporta deux ou trois clo-'
ches à une diſtance confidérable. On n'a pas appris
que perfonne ait péri dans ces endroits. Le
village de Fontenoy ne fut pas fi heureux , il у
eat environ foixante maifons de renversées , & il
périt un nombre à peu près égal de perfonnes.
On mande d'Aix en Provence , que dans
la démolition de la grande tour du palais ,
où l'on avoit déja trouvé une urne , on en
avoit découvert une autre ; cette dernière
étoit emboîtée dans deux groffes pierres
creuſes. L'urne eft de marbre blanc , beaucoup
plus belle & mieux travaillée que la
précédente. La forme de fon couvercle eft
pyramidale ; elle renfermoit quelques os calcinés
, des parfums & une médaille dont on
( 89 )
n'a ni reconnu le métal , ni pu lire l'inf
cription.
Parmi les effets finguliers de la foudre , on en a
remarqué un à Coëx en Bas-Poitou , que nous fournit
l'Affiche de cette Province. » Le 17 Juillet ,
après plufieurs coups de tonnerre , qui , fans
être très-fort , gronda depuis 2 heures après minuit
jufqu'à 5 du matin , il s'éleva fubitemenr un
tourbillon de vent affez confidérable , qui fe cal
ma au bout de 3 minutes , & à l'inftant il fit , un
coup de tonnerre terrible. La foudre tomba fur
un chêne qu'elle fendit & fépara en trois parties
exactement égales ; 3 boeufs qui paiffoient près
de là , effrayés , viennent pour le mettre à l'abri
fous les branchages du même arbre , la foudre y
tombe une feconde fois & deux de ces animaux
font tués. Un payfan , témoin de cet accident
accourt pour ſecourir ces deux bêtes qu'il voit
renversées , & pour chercher la 3e qui n'a pas
eu de mal . Une troisième chute de la foudre fur
le même lieu arrête fa marche , &, il fe fent pouffé
avec violence à plufieurs pas de-là , où il tombe fans
connoiffance & y refte une demi-heure ; il en eft
quitte pour la peur , il n'a pas eu de mal & le
troifième boeuf auffi «.
Philiberte-Blanche de Ricard , veuve de
Jacques François de Berulle , Seigneur de St-
Mandé- lès Paris & autres lieux , eft morte
le 19 du mois dernier , Paroiffe St -Sulpice ,
où elle a été préfentée pour être portée enfuite
dans l'églife des Prêtres de l'Oratoire ,
où eft la fépulture de fon mari .
Les numéros fortis au tirage de la Loterie :
Royale de France du premier de ce mois ,
font : 55,76 , 18 , 59 , 62.
( 90 )
» Arrêt du Confeil d'Etat du Roi concernant
les péages établis fur les grandes routes , & fur
les rivières navigables , du 15 Août dernier.
Le Roi s'occupant avec intérêt , des moyens de
bienfaisance envers fes Peuples , que le retour de
la paix pourra lui procurer , croit devoir ordonner
à l'avance les recherches & les travaux propres
à feconder l'exécution de fes deffeins. Entre les
principaux objets de ce genre qui ont fixé fon attention
, S. M. a fortement à coeur de délivrer la
Nation de ces nombreux péages établis à la fois &
fur les grandes routes & fur les rivières naviga-'
bles. Elle eft inftruite que cette perception arrête &
fatigue le commerce ; que n'étant point réglée par
des tarifs uniformes , leur complication & leur
diverfité exigeoient une véritable étude de la part
des Marchands & Voituriers ; que cependant des
difficultés s'élevoient fans ceffe , & qu'il étoit
même une infinité de petites vexations que l'adminiftration
générale la plus attentive ne pouvoit
ni furveiller ni punir ; que tous ces droits , enfin ,
nés , pour la plupart , des malheurs & de la confufion
des anciens tems , formoient autant d'obſtacles
à la facilité des échanges , ce puiffant encouragement
de l'agriculture & de l'induſtrie.
S. M. fur-tout a été frappée de la partie confidérable
de ces droits , dont la navigation des
rivières eft furchargée , & qui fouvent ont contraint
le commerce à préférer les routes de terre.
Cet abus d'adminiſtration a paru à S. M. d'autant
plus important , que fon excès ne tendroit à rien
moins qu'à rendre inutiles cette diverfité & cette
heureufe diftribution des rivières , fi propres à.
contribuer effentiellement à la prospérité du
Royaume , bienfait précieux de la nature , dont le
Gouvernement doit d'autant plus faciliter la jouiffance
, qu'il préfente l'avantage ineftimable de
ménager les grandes routes , de diminuer la né(
91 )
ceffité des corvées ou des contributions qui les
remplacent , & d'arrêter les progrès de ce nombre
excellif d'animaux de tranfport , qui partagent avec
l'homme les fruits de la terre .
S. M. , pour ne pas étendre trop loin les rembourfemens
qu'elle auroit à faire , ne comprend
point dans les péages qu'elle a deffein de fupprimer
ceux établis fur les canaux ou fur les par
ties de rivières qui ne font navigables que par
des éclufes ou d'autres ouvrages d'art , puifque ce
font des navigations pour ainfi dire acquifes &
confervées au prix d'une induftrie , dont la rétri
bution , bien loin d'être un facrifice onéreux pour
le commerce , eft la jufte récompenfe d'une ens
treprife utile à l'Etat .
S. M. a vu avec fatisfaction que tous les autres
péages , quoiqu'infiniment multipliés , ne formoient
pas un produit affez confidérable , pour qu'il ne
für aifé de le remplacer par quelqu'autre revenu
beaucoup moins à charge à fes peuples ; c'étoit
même un des foulagemens que S. M. fe propofoit
de leur accorder en entier , fi la guerre n'étoit
pas venue confumer le fruit de fes foins & de
fon économie.
2
Quoiqu'il en foit , comme c'eft encore un véritable
bienfait d'adminiftration que de changer &
de modifier les impôts qui nuifent à l'Etat & con
trarient la richeffe publique , S. M. veut connoître
exactement quelle eft la partie des péages
dont la fuppreffion donneroit ouverture à des rembourfemens
ou à des indemnités : & comme cette
liquidation exige du tems pour être faite avec
foin , S. M. a jugé à propos de prefcrire , dès - àpréfent
, le travail néceffaire à cet égard , afin qu'au
moment où la paix permettra l'exécution des projets
généraux d'amélioration que la guerre tient
fufpendus , le Roi puifle , en aboliffant tous les
péages , faire marcher d'un pas égal ſa juſtice en(
92 )
vers les particuliers , & fa bienfaiſance envers l'E.
tat. A quoi voulant pourvoir , &c. Cet Arrêt eft
compoſé de fix articles .
Articles extraits des Papiers étrangers qui entrent
en France.
Le Saint Père paroît vivement affecté de la
» conduite de la Cour de Naples , qui depuis quel-
» tems a fait , dit- on , publier une Ordonnance ,
dans laquelle elle annonce qu'elle eft dans l'in-
» tention de difpofer à l'avenir des Evêchés vacans
, ainfi que des Bénéfices , biens Eccléfiafti-
» ques , & de nommer les fujets deftinés à remplir
les places qui , dans la fuite , viendront à
∞ vaquer , fans qu'il foit néceflaire pour confirmer
» ces nominations , du confentement de S. S. , qui
» jufqu'à préfent s'eft attribué ce droit , qu'il paroît
» qu'on ne regarde pas comme inconteftable «.
Gazette d' Amfterdam , No. 67.
» On dit que nous avons ici ( à Breft ) un particulier
qui connoît parfaitement les côtes d'Angleterre
, pour avoir resté très -long- tems dans
» ce Royaume , & qu'on deftine à fervir de guide
» à notre expédition . Voici ce qu'on en raconte :
» il arriva ici , il y a environ un an , à bord d'un
vaiffeau portant pavillon Anglois ; il fut d'abord
» arrêté & conduit dans la rade , & fon bâtiment
regardé comme une prife. Mais ayant mis pied
à terre habillé en matelot , ainfi qu'un camarade
qui lui fert aujourd'hui d'aide de camp , il
» trouva le Comte d'Orvilliers prevenu de fon ar-
» rivée . Ce Général ordonna auffi- tôt qu'il fût mis
و ر
en liberté , & qu'on lui donnât tous les fecours-
» néceffaires. Depuis ce tems il a travaillé pluſieurs
» fois avec M. d'Orvilliers ; & on croit qu'il a
été chargé de correfpondre avec lui , parce qu'il
a refté prefque toujours à bord de la frégate la
( 93 )
Gloire. Aujourd'hui ce même Officier porte l'uni
forme de Colonel , & le public fe perd en con-
»jectures fur cet homme extraordinaire , qui pa
» roît inftruit de beaucoup de chofes inconnues
» aux autres , quoique rien ne puiffe faire croire
qu'il eft avoué par le Gouvernement.
33
ןכ
... On
dit qu'il y auffi à Saint- Malo un Officier du Génie ,
» mais connu & avoué , qui a paffé plufieurs an-
» nées en Angleterre , qui connoît parfaitement
» tous les moyens d'attaque & de défenſe des côtes
» de ce Royaume , & qui confère habituellement
>> avec le Comte de Vaux fur les opérations de
la campagne projettée «. Courier d'Avignon ,
No. 66.
Les Anglois cherchent beaucoup à fe raffurer
» contre une invafion , & ils croient faire changer
d'avis en publiant avec affectation tous les incon
» véniens qui peuvent le rencontrer à une defcente ,
& fur-tout qu'ils ont eu l'atrocité d'inventer des
» machines à boulets rouges ; mais cela épouvante
peu les troupes qui doivent defcendre. On public
» des notices fur les petits Ports de toute la partie
des côtes d'Angleterre , qui fait face à la
France..... En général tous les Ports de cette
partie de côte , qui aujourd'hui font barrés , font
très-propres pour y tenter une defcente avec des
bateaux , fous l'efcorre des frégates qui appra-
» cheront beaucoup plus près de la barre que ne
" pouroient le faire de gros vaiffeaux ; on peut
» remarquer que le nombre de ces Ports barrés
» eft confidérable ; ce ſont autant d'endroits d'où
» ne peuvent approcher les gros vaiſſeaux Anglois
ל כ
chargés de les défendre , tandis qu'ils font ac-
» ceffibles à des barques chargées de troupes de
débarquement. Au furplus fi la France échoupit
» dans ce projet , après l'avoir tenté , ce feroit
» fans doute un malheur ; mais elle ne cefferoit
" pas pour cela d'être une grande & redoutable
Nation ; elle ne cefferoit pas d'avoir des amis
( 94 )
& des reffources ; au lieu que fi elle réuffiffoit ,
» ne fùt - ce même qu'en partie , l'Angleterre cft
perdue , & le trouve à la merci des vainqueurs
qui heureufement pour elle font auffi éclairés
» que généreux , & qu'ils fe montrent ardens à
» la pourfuite de leurs juftes droits «. Supplément
à la Gazette d'Utrecht. n° . 67.
"
De BRUXELLES , le 7 Septembre.
>
Les nouvelles qu'on attend des opérations
des flottes combinées de France & d'Espagne
ne fauroient être plus importantes ; elles
font à la pourfuite de celle d'Angleterre , &
peut être dans ce moment à la veille de l'attaquer
& de donner fur mer , le fpectacle
inoui depuis long- tems de 200 voiles aux
prifes & portant 8 à 9000 pièces de canon
vomiffant la mort & le feu , pour décider
vraisemblablement fans retour de l'empire
des mers & du fort de la guerre actuelle.
L'Europe impatiente & dont les voeux , ne
paroiffent point partagés , en attendant que
fa curiofité foit fatisfaite , tourne les yeux du
côté de Gibraltar , dont le blocus ne fauroit
tarder à être converti en fiége.
annoncent
» Les difpofitions concertées entre D. Barcelo ,
qui commande par mer , & D. Martin Alvarez ,
qui commande par terre le blocus de Gibraltar ,
écrit-on d'Alger en date du 10 Avril ,
que le bombardement de cette place commencera
le 18 au plus tard . Suivant la dépofition des déferteurs
, la garnifon manque d'eau , les citernes
ont tari , & les habitans de la ville , ainfi que les
troupes , font réduits à une ſeule ſource éloignée ,
( 95 )
>
qui ne donne que cinq à fix lignes d'eau . Les
vivres y font affez rares , pour que déjà on ne donne
aux troupes que les deux tiers de la ration ordinaire
; enfin on ajoute que les Hanovriens font
très mécontens. La petite efcadre Angloife qui
mouille fous Gibraltar , va de tems en tems à la
maraude , & enlève par ci par- là quelques bâtimens
chargés de vivres qui s'égarent exprès dans
ces parages. C'eft pour parer à cet inconvénient
que S. M. a nommé D. Barcello , Commandant-
Général du Blocus par mer , avec pouvoir de deftituer
& de remplacer les Officiers de tout grade
dont il fera mécontent. Depuis que ce Chef
d'Efcadre a reçu cette marque flatteufe de la confiance
du Roi , il fera mieux fecondé qu'auparavant
, & il y a lieu de croire qu'il punira très -févérement
tout Officier qui par négligence ou autrement
, laifferoit introduire aucune espèce de fecours
dans la place « .
Une lettre d'Oftende contient les détails
fuivans.
ود
» Ce matin ( 17 Août ) un bâtiment Anglois
, qui étoit une prife faite par les François
dans la iner du Nord , eft venu jetter
l'ancre dans notre rade. Notre corvette pi
lote y envoya dabord un pilote pour le conduire
dans notre port. Mais un cotter Anglois
qui fe trouvoit dans le port , s'approcha
du bâtiment qui étoit déja fous voile
pour entrer ; l'équipage qui étoit foible ,
craignant avec raifon la fupériorité de
l'Anglois , fauta dans la chaloupe , &
effaya de fe fauver à terre. Le cotter lui lâcha
quelques coups de canon , & le contraignit
( 96 )
de revenir & de fe rendre avec la prife.
L'Anglois renvoya le pilote , qui alla fur-lechamp
avec plufieurs autres perfonnes témoins
de ce qui s'étoit paffé , en rendre
compte à notre Commandant & à notre Magiftrat
; ils ont dépêché fur-le- champ un Exprès
au cotter qui eft encore en rade , pour
lui redemander la prife , mais on doute qu'il
fe prête à cette réquiſition ".
"
Les marins Anglois font trop accoutumés
maintenant à ces fortes de violences ; l'impunité
qu'ils ont trouvé jufqu'ici femble
leur faire regarder comme au- deffous d'eux
la foi des traités & le droit des gens , qu'ils
prétendent devoir être obfervés à leur égard ,
mais qu'ils n'obfervent eux-mêmes qu'autant
que leurs intérêts le permettent ; l'hiftoire
de cette guerre n'en fournit déja que trop de
preuves.
" On voit ici , écrit-on d'Amfterdam , des
lettres de Canton en Chine , en date du 7
Janvier dernier , où l'on lit ce qui fuit.... Les
Anglois ont infulté le pavillon François à
Canton , en entreprenant de le jetter bas à
coups de hache ; ils ont encore plus maltraité
celui de leurs amis les Hollandois ; ils
ont renversé le mât de pavillon établi devant
Bancanffeaux à Wampon ; ils l'ont foulé
aux pieds & traîné dans la rade à la queue
d'un canot , en criant : vive le Roi ".
Cette manière de traiter fes amis n'eſt pas
propre à les engager à prendre fon parti auſſi
chaudement qu'on le defireroit.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIE
De CONSTANTINOPLE , le 28 Juillet.
CETTE ville vient d'éprouver un nouvel
incendie qui y a répandu la confternation
; il a commencé hier à 8 heures du
foir , & a continué fans interruption avec
la plus grande violence pendant 17 heures
. On eft enfin parvenu à l'éteindre ; mais
il a fait des ravages immenfes ; on ne compte
pas moins de 7000 maifons & de 17
de nos principales mofquées qui ont été
réduites en cendres ; on évalue le dommage
à environ 20 millions de piaftres ; nous
defirons que la terreur & la confternation
exagèrent la perte ; demain nous en ferons
mieux inftruits. Le Grand- Seigneur eft forti
du ferrail pendant la nuit , & s'eft tranfporté
lui- même dans les endroits où les
fecours étoient les plus preffans pour y
donner les ordres néceffaires , & animer les
travailleurs par fa préfence. La fréquence
de ces incendies , dont aucun ne peut être
médiocre dans une ville comme celle - ci .
où la plus grande partie des bâtimens font
18 Septembre 1779.
e
( 98 )
en bois , fait croire qu'ils ont été allumés
par des fcélérats , qui fe portent à ces excès
horribles pour s'affurer la facilité de piller
impunément pendant le tumulte & le défordre
inévitables dans ces circonstances.
Cet évènement nous occupe urfiquement,
& nous fait perdre de vuc , dans ce moment
, l'expédition du Capitan Bacha , dont
on n'a pas reçu des nouvelles , mais qu'on
croit actuellement dans la Morée .
RUSSIE.
De PÉTERSBOURG , le 12 Août.
LA fête de la Grande- Ducheffe Marie
Foederowna a été célébrée le 2 de ce mois
à Peterhoff avec la pompe ordinaire. Il y
eut à cette occafion à la Cour un dîné de
125 couverts , le foir bal mafqué , & les
jardins du Château furent illuminés. L'Impératrice
en partit le 5 , avec le Grand- Duc
& la Grande-Ducheffe , pour ſe rendre à
Czarsko- Selo , où elle fe propofe de paffer
le refte de la belle faifon.
Le bruit court ici qu'un des frères de la
Grande - Ducheffe doit venir inceffamment.
pour faire une vifite à l'Impératrice & à LL,
AA. II.
Le Sénat Dirigeant a envoyé hier à tous
les Tribunaux , un décret par lequel il les
inftruit que le Roi de Pruffe a nommé M.
Maaff , négociant , fon Conful général dans
toute l'étendue de cet Empire , qu'ils doivent
le reconnoître en cette qualité , & lui
1
( 99 )
.1
donner , toutes les fois qu'ils en feront requis
, l'affiftance que la juftice & les loix
du pays le mettront en droit d'exiger .
Le Comte de Solms , Miniftre de Pruffe
en cette Cour , fe difpofe à retourner à
Berlin , & fait tous les préparatifs qui annoncent
un départ prochain.com
SUÈDE.
*
DE STOCKHOLM , le 20 Août.
SIDI - HADGI - ABDERAMAN- AGA , Envoyé
extraordinaire du Dey de Tripoli , eft arrivé
ici depuis quelques jours ; pendant
qu'il fe remet des fatigues de fon voyage ,
on examine les objets de fa négociation
qui , à ce que l'on peut prévoir , ne fera
pas longue ; elle prolongera moins fon féjour
dans cette capitale , que fa curiofité.
On apprend de Gothenbourg que les frégates
le Spreng-Porten , le Trolle & l'Aigle
noir , qui y étoient arrivées au commencement
de ce mois , ayant trouvé raffemblés
les navires marchands qu'elles devoient efcorter
, font parties il y a quelques jours
avec ce convoi.
»
+
Un Américain , ajoutent les mêmes
lettres , qui étoit arrivé l'année dernière
dans cette ville , y vendit fon vaiffeau &
fe rendit à Copenhague où il difpofa quelques
marchands à s'unir à lui pour équiper
un navire deſtiné à la pêche fur les côtes
du Bréfil . Ce navire parti l'année dernière ,
e 2
( 100 )
H
& fur lequel s'étoit embarqué l'Américain
comme marchand & directeur de la pêche
projettée , eft revenu depuis peu après avoir
fait un heureux voyage. Il a pris 8 cachalots
& 3 baleines , dont il a rapporté 120 quartauts
de blanc de baleine & d'huile &
environ 2400 livres de fanons ".
ALLEMAGNE,
De VIENNE , le 25 Août.
>
· L'EMPEREUR eft parti le 18 de ce mois
pour la Moravie & la Bohêine ; le 19 il eft
arrivé à Brunn d'où il eft parti le lendemain
pour Olmutz ; on ne l'attend de retour en
cette Capitale qué pour la Fête de Sainte-
Thérèfe . On parle toujours du voyage qu'on
dit qu'il doit faire dans les Pays - Bas à fon
retour de Bohême. On prétend que les régimens
Charles - Lorraine , Teutonique &
Preyfach , qui font ici en garnifon , doivent
s'y rendre avec quelques autres corps.
Les pluies confidérables que nous avons eu
pendant quelques tems ont confidérablement
groffi les eaux du Danube ; elles ont emporté
le 15 de ce mois 2 arches du pont qui eft en
face de la porte Thérèfe. Le paffage a été
fermé pendant quelques jours qu'il a fallu
employer pour le réparer ; & perſonne
heureuſement , n'a péri .
On fe plaint dans la plupart des campagnes
voifines de cette Capitale , des maladies qui
attaquent les payfans ; fi elles ne les emportent
( 191 )
pas , elles les affoibliffent confidérablement ,
& leurs bras ne peuvent plus fuffire aux travaux.
On les attribue aux fruits & aux légumes
qu'on a trouvés rongés de vers . La Police
après avoir confulté la Faculté de Médecine ,
en a fait jetter plufieurs chariots dans le
Danube .
و د
Le 6 de ce mois , écrit- on de Semlin , le
Baron de Hertberg , Internonce de notre Cour
à Conftantinople , eft arrivé dans cette ville
avec toute fa fuite ; il y eft entré au bruit du
canon & de la moufqueterie de nos troupes.
Le 9 , ce Miniftre a continué fa route pour
Belgrade , où il a été reçu par le célèbre Ofman
Effendi , & le Commiffaire des Guerres ,
accompagné d'une brillante efcorte deTurcs.
Ce Miniftre en eft reparti le 12 pour ſe rendre
à Conftantinople ".
De RATISBONNE , le 25 Août.:
L'ELECTEUR Palatin qu'on s'attendoit
à voir quitter inceffamment la Bavière , y
prolonge fon féjour & s'y occupe de règlemens
politiques & économiques dont l'objet
eft d'aflurer le bien-être des habitans de ce
Duché , outre l'Edit contre les duels , il en
a fait publier plufieurs autres. Le but de l'un
eft de rappeller les Artifans & les gens de
la campagne à leurs travaux journaliers les
jours de fêtes abrogées. Un fecond ordonne
que les enfans & les adultes affiftent exactement
au Catéchisme , & recommande trèsc
3
( 102 ) ...
férieufement aux parens de les y envoyer.
Un troisième s'élève contre le ridicule , de fe
parer de titres vains & de qualités auxquelles
on n'a pas de droit ; il reftraint , entr'autres ,
le titre d'Excellence , qui eft en général bien
prodigué dans l'Empire , aux quatre Miniftres
d'Etat & aux deux Feld -Maréchaux Généraux
Il vient de paroître ici une brochure ayan
pour titre, Remarquesfur la Paix de Tefcher.
L'Auteur obferve que l'Allemagne , depuis
quelques années , étoit dans un état de crife
qui auroit infailliblement allumé la guerre,
quand même la fucceffion du feu Electeur de
Bavière n'auroit pas été ouverte ; il affure
que le Congrès de Tefchen ne s'eft pas borné
à l'arrangement des affaires de cette fucceffion
; & il s'attache à prouver combien il
étoit important de prendre des mefures
efficaces pour détruire les méfintelligences &
les prétextes de guerre , que tôt ou tard la
fucceffion d'Anfpach & de Bareuth , & celle
de Juliers & de Berg , n'auroient pas man
qué d'occafionner.
On mande de Hanau que le feu a pris dans
cette ville la nuit du 30 au 31 du mois dernier
, & y a fait de grands ravages ; le défordre
& la confternation inféparables de ces fortes
de cataſtrophes n'ont pas permis d'en donner
fur- le- champ des détails bien exacts ; &
on craint que ceux qu'on recevra ne foient
d'une nature très- effrayante.
2 " On vuide , écrit-on de Drefde , tous les lieux
où il y avoit des magaſins , & on abat toutes les
( 103 )
paliffades. On travaille en même-tems, à des for
tifications autour de Fridérifchtadt. Plufieurs
milliers de facs , chargés fur des poutons , & appartenans
aux Pruffiens furent renversés dans
l'Elbe , par un ouragan furieux , le 1 de ce mois .
Cet ouragan a caufe peu de dommages ici ; mais
>
dans les environs il en a fait de confidérables ; les vignes
ont été entièrement détruites , plufieurs arbres
déracinés , & la campagne ravagée, Plufieurs
filles s'étoient réfugiées fous un pin qui s'eft
fendu en éclats , & qui en a tué deux. Le tourbil
lon étoit fi fort , qu'il enleva un charriot chargé
de feigle , & le pouffa , avec les deux chevaux qui
le tiroient , à vingt-deux pas de diftance «.
ITALI E.
De ROME , le 20 Août.
DEPUIS quelque tems l'Etat Eccléfiaftique ,
& fur- tout les deux provinces maritimes ,
font infeftés par un nombre prodigieux de
bandits. Le Pape , pour les détruire autant
qu'il eft poffible , vient de renouveller la
Bulle de Sixte V , commençant par ces mots :
Hoc noftri Pontificatus initio, & c. publiée en
1585 , & tous les Edits rendus fucceffivement
le 23 Août 1664 , le 17 Juin 1707 , le
2 Avril 1727 , le 15 Septembre 1756 , & le
18 Août 1761 , qui ordonnent plufieurs mefures
pour l'extirpation de ces malheureux ;
comme de fonner le tocfin par tout où ils fe
montreront , de faire marcher contre eux la
milice & de tirer fur eux ; avec défenſe fous
les plus groffes peines de leur donner aucune
affiftance , ou de leur fournir les moyens
d'échapper à la juftice.bony hin
€ 4
( 104 )
T
Il vient d'arriver à Ripa-Grande une bar
que chargée de 63 milliers péfant d'un al
bâtre aufli beau que celui des Anciens. Il a
été tiré de la montagne de St-Félice , ou promontoire
de Circé , fous les aufpice du Pape
régnant , & fous la direction du Docteur
Onefti , Gouverneur de ce fief fubordonné
au Tréforier- Général.
ן כ »Lesdéfordresinouisdelajeuneffedecette
ville , écrit-on de Triefte , ont excité l'animad.
verfion du Gouvernement , qui vient de rendre à
cer égard une Ordonnance applaudie de tous les
honnêtes gens ; elle doit faire renaître cette espèce
de Magiftrature domeftique , plus fufceptible que
toute autre de prévenir le mal par la vigilance
qu'elle eft à portée d'exercer ; il a rendu les parens
refponfables pour les enfans de l'un & de l'autre
fexe ; les tuteurs pour leurs pupilles , & les maitres
, pour les jeunes valets qu'ils auroient à leur
fervice. On y enjoint , aux Profeffeurs & Régens
d'avoir l'oeil fur les élèves ; & à tous les jeunes
gens , d'affifter aux exercices , religieux , & d'embraffer
quelque profeflion ou état relatifs à leur
pofition & à leurs talens ; enfin en décernant de
graves punitions à ceux qui s'écarteront de la rè.
gle & du bon ordre , on promet des récompenfes
ceux qui travailleront à fe rendre utiles cr
L'effroi qu'a caufé à Naples l'éruption du
Véfuve du 8 de ce mois , commence à fe calmer
; cependant , à en juger par les détails
fuivans contenus dans une lettre en date du
14 , on ne devoit pas encore y
être raffuré.
.» Un peu de lave qui avoit coulé lentement
du flanc de la montagne , dans le mois de Mai
dernier, le feu qui fe manifeftoit de tems- en-tems
au cratère , & d'une manière plus décidée far la
( 105 )

>
fin de Juillet , le bruit intérieur qui fe fit entendre le
trois de ce mois , la fumée qui s'éleva le 4 ›
tout fembloit préparer à l'éruption terrible dont
nous avons été les témoins , & dont on a donné les
détails. Le 9 , jour de la Proceffion où l'on promena
les Reliques de S. Janvier , fuivies d'une foule
innombrable de peuple , parmi laquelle fe trouvoit
une femme âgée de so ans , qui , en vertu
d'une tradition dont on ne fait pas trop le fondement
, paffe pour être de la famille du Saint , la
montagne fut tranquille jufqu'à midi , que l'éruption
recommença avec autant de violence & d'élévation
; mais elle n'effraya point , parce qu'il
étoit jour, qu'on ne voyoit pas le feu , & qu'on
n'entendoit point de bruit. Le ro il plut beaucoup
, le ciel fut couvert de nuages . Le 11 , à une
heure après -midi , l'éruption fe renouvella comme
& ne fit pas plus de fenfation . Le 12 , on
entendit un grand bruit. Le 13 ; tout fembloit
avoir ceffé ; mais le foir , on apperçut dans les
nuages , au deffus du fommet , des reftes du feu
intérieur du cratere , & aujourd'hui on en voit for.
tir une fumée noire , qui annonce que la monta
gne n'eft pas encore tranquille ; & en effet , malgré
la fécurité des habitans , il eft difficile de fe
perfuader que la caufe n'étant pas détruite , l'effet
puiffe ceffer fans retour , puifque depuis ces grandes
éruptions , il ne s'eft point échappé de lave
affez confidérable pour avoir purgé fuffisamment
le volcan ".
le 9 ,
De LIVOURNE , le 18 Août.
UN chébec François , qui croifoit dans
nos eaux , prit le 15 de ce mois , du côté du
Ponent , le brigantin Anglois la Marguerite ,
Capitaine Frenck , qui étoit parti d'Irlande
avec une cargaifon. Comme l'équipage de
es
( 106 ) 1
l'Anglois confiftoit en peu de perfonnes , le
Capitaine le fit defcendre dans fa chaloupe ,
& fe réfugia à terre en abandonnant fon
bâtiment.
Un bâtiment arrivé de Gênes en deux
jours , nous a appris que le chébec Anglois ,
commandé par le Capitaine Spinetto , Mahonois
, a été coulé à fond fur le cap de Noli
par un chébec François , après une vigoureufe
défenſe , & que tout l'équipage a péri.
» Un navire Vénitien , venu de Corfou en
18 jours , écrit- on de Triefte , a dépofé que
le Capitan-Bacha étoit déja fort avancé dans
la Morée ; bloquant cette péninfule avec 8
vaiffeaux de guerre , plufieurs galères & fé
louques. S'il faut en croire fon rapport , il
doit avoir eu avec les Albanois rebelles une
ou deux actions très- fanglantes , qui l'ont
engagé à fe départir de fa févérité habituelle ,
& à chercher à employer la douceur pour
ramener un peuple auffi courageux & auffi
brave que celui qu'il a à combattre ".
ESPAGNE.
De CADIX , le 10 Août.
GILBRALTAR eft actuellement étroite..
ment refferrée par mer & par terre. L'arrivée
de toutes les troupes deftinées à renforcer lecamp
de St Roch , celle des convois d'artillerie
& de munitions de guerre , les mouvemens
de l'armée , annoncent que les opérations
du fiége ne tarderont pas à être com
17
( 107 )
mencées. Du côté de la mer D. Antonio Barcelo
eft en ftation à l'embouchure du Détroit
avec une Efcadre de chébecs , tandis que
D. Felix de Texada mouille avec des vaiffeaux
de guerre dans la baie d'Algéſiras , vis à-vis
le Port de Gibraltar , de manière qu'il eft im
poffible qu'aucun bâtiment puiile échapper à
leur vigilance pour fe rendre dans cette place.
Ils ont repris dernièrement une barque Efpagnole
, qui alloit de la Havane à Cadix , avec
un.chargement de 10,000 cuirs , & qui avoit
été prife par un armateur Anglois qui la conduifoit
à Gibraltar ; ils fe font emparés auffi
d'une polacre Napolitaine , chargée de draps,
quincaillerie , plomb & autres marchandifes
d'Angleterre , avec une deftination apparente
pour Naples.
L'ordre par lequel D. Antonio Barcelo a
été revêtu du commandement en chef de
toutes les forces navales , deſtinées à bloquer
Gibraltar , eft conçu ainfi :
" Le Roi étant informé que les forces qui font à vos
ordres ne font pas fuffifantes pour vous oppofer à
celles des ennemis devant la place de Gibraltar ,
& que vous vous trouvez par là dans l'impoffibilité
de la bloquer exactement par mer , il a réſolu
de réunir trente bâtimens de guerre fous vos ordres
, afin que vous en difpofiez de la façon que
vous jugerez la plis convenable pour la réuffite
des intentions de S , M. , qui vous ont été com-."
muniquées ; elle vous accorde en même-tems la
faculté de caffer tout Officier de guerre à vos ordres
, qui ne fe comporteroit pas fuivant vos de
firs ; je vous en donne avis de fa part , S. M.
ayant une entière confiance en votre conduite mie6
( 108 )
fitaire , déjà connue par les preuves fans nombre
de vos bons fuccès dans toutes les commiffions
dont elle vous a chargé «.
Cet ordre & les renforts que D. Barcelo
a reçus en conféquence , & qui augmentent
journellement fes forces , l'ont mis en état
d'exécuter tous les arrangemens qu'il a jugés
néceffaires. Il s'eft emparé de prefque tous
les navires qui fe rendoient à Gibraltar , &
entr'autres de plufieurs bâtimens Portugais ,
Napolitains & d'un Hollandois , qui fe rendoient
dans cette place avec des vivres , &
qu'il a envoyés ici. Le 24 du mois dernier
une frégate Suédoife , qui faifoit route vers
la baie de Gibraltar , fut d'abord fuivie par
2 de nos frégates & un chébec. La Suédoife
ayant refufé de s'arrêter , on tira fur elle , elle
répondit par un coup de canon ; mais manoeuvra
en même- tems avec tant d'habileté
qu'elle entra en bon état dans la baie ; le 27
'elle en fortit , & fut prife par M. Barcelo ,
qui l'envoya à Malaga , & expédia un exprès
à la Cour pour l'informer de ce qui s'étoit
paffé. Maintenant aucun bâtiment Anglois
n'ofe fortir de Gibraltar ; & il feroit à fouhaiter
que l'Amiral Duff voulût tenter une
petite courfe comme celle qu'il fit le 10 Juillet
dernier ; il ne s'en tireroit affurément pas
auffi heureufement.
L'Efcadre aux ordres du Brigadier D. Juan
de Langara , compofée de 3 vaiffeaux de ligne
, 2 frégates & un paquebot , parut le
20 du mois dernier à peu de diſtance de
( 109 )
l'entrée de cette baie. Un de ces vaiffeaux y
relâcha pour quelques réparations dont il
avoit befoin ; il eft reparti & a rejoint ſon
efcadre , à laquelle s'eft encore réunie une
divifion d'un vaiffeau de guerre & de 2 frégates
, aux ordres de M. Doz , Brigadier des
armées navales. On écrit ici que les deux
divifions établiront féparément leur croifière
, la première fur les Caps St - Vincent
& Ste-Marie , & la feconde fur le Cap
Spartel ; de cette manière celle- là occupant
la pointe la plus méridionale du Portugal ,
celle- ci , l'extrémité feptentrionale de la
côte d'Afrique , elles garderont , de conl'embouchure
de la Méditerranée
où il ne fera pas aifé d'entrer fans être apperçu
de l'une ou de l'autre.
cert
» On obferva la nuit du 20 au 21 du mois
dernier , à Tolofa en Guipufcoa , un très - belle aurore
boréale , qui dura depuis onze heures jufqu'à
minuit. Sa lumière étoit très- variée & trèsbrillante
; on découvrit auffi à l'horifon , du côté
de lorient & de l'occident , une eſpèce de
rayon lumineux, L'extenfion de ce météore étoit
d'environ 60 degrés , & fon élévation de 40 ; il
s'en élança trois grands jets de lumière qui éclatèrent
à un quart- d'heure de diftance l'un de l'autre
, & durèrent chacun une minute. Pendant ce
tems , il fouffloit un vent doux accompagné d'une
brume légère , dirigée de la même partie boréale
vers les montagnes voifines . Cette dernière circonftance
eft un phénomène rare dans une belle
nuit , & doit inviter les Phyficiens à en rechercher
les cauſes.
F
( 110 )
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 3 Septembre.
Le filence que continue de garder la gazette
de la Cour , a fait tomber le bruit de
la prétendue victoire du Général Clinton
fur le Général Washington , & paroît généralement
une confirmation authentique de
P'échec du Général Prévost , trop - heureux
d'avoir pu réulir à fe retirer à Beaufort
avec une partie de les troupes ; elles montoient
à 3000 hommes effectifs à fon départ
de Savanah ; il en a perdu 800 qui ont été tués
ou faits prifonniers dans les différentes attaques
; elles ont été diminuées d'un nombre aut
moins égal par la défertion & les maladies
qui ont forcé de laiffer beaucoup de foldats
fur la route dans différentes maifons de campagne
, où l'humanité leur affure des fecours ,
mais où la politique les fera retenir après
leur rétablillement , de manière que c'eſt
autant de perdu pour notre armée .
On attendoit ces jours derniers avec la
plus vive impatience dès nouvelles de nost
ifles ; nous les attendons aujourd'hui avec
inquiétude. On n'a pas douté , lorfqu'on a
appris que le Comte d'Estaing étoit forti de
la Martinique , qu'il formeroit quelqu'entreprife
contre quelqu'un de nos établiffemens
, & que l'Amiral Byron fe hâteroit de
le fuivre pour s'y oppofer ; on affure aujour
d'hui que le Comte d'Estaing a rempli fes
( 111. )
vues , mais que notre Amiral n'a rempli ni
les fienues ni nos efpérances . La Grenade
vient d'être conquife ; notre flotte battue par
les François a été forcée de fuir , & n'a évité
une perte confidérable qu'à la faveur des
vents & des courans qui la favorifoient ;
on préfume qu'elle aura été fe réparer à la
Jamaïque , & le mettre en état de défendre
cette ifle , fi , comme il y a lieu de le préſu→
mer , nos ennemis victorieux entreprennent
de pourſuivre de ce côté le cours de leurs
conquêtes. Nous devons craindre de nous
voir dans l'impuiffance de nous y oppofer ,
s'ils ont été renforcés par plufieurs vaiffeaux .
Efpagnols qui leur affurent une fupériorité
qu'il nous eft impoffible de leur difputer
dans des circonstances où ce qui fe paffe en
Europe mérite toute notre attention.
On n'a encore aucune nouvelle pofitive de
l'Amiral Hardy ; quelques-uns de nos papiers
s'empreffent de publier qu'il eft rentré le
29 du mois dernier à Plymouth , mais ce
n'eft encore qu'un bruit , & fi cette nouvelle a
étoit sûre , il y en auroit tant de témoignages
qu'il ne feroit pas poffible d'en douter. En
attendant , on fe permet toutes fortes de
fanfaronnades ; l'Amiral Hardy ayant été inf
truit de l'apparition des ennemis dans la
Manche , avoit fait tous fes efforts pour y
rentrer ; les vents d'Est l'ont empêché de
remplir cet objet avec toute la diligence né--
ceffaire , & ont donné à l'ennemi le tems .
de regagner l'Océan ; c'eft dire , à- peu- b
( 112 )
près que 66 vaiffeaux de ligne ont fui
devant 37 ; car malgré nós liftes pompeufes
, on ne croit pas que nous en ayons
davantage ; on en a bien envoyé 6 , mais
on ignore s'ils ont rejoint , & dans ce cas
notre flotte monteroit à 43 vaiffeaux. Voici
le tableau qu'on en donne."
L'avant-garde , commandée par l'Amiral Digby ,
eft compofée des 14 vaiffeaux fuivans : Prince-
George , Queen Union , de go canons ; Alexandre,
Alfred, Ajax , Bedfort , Berwich , Canada
Centaure , de 743 Bienfaifance , Intrépide , Prudent
, Trident , de 74....
·
Le centre de l'armée aux ordres de l'Amiral Hardy,
ayant fous lui Sir John Lockhart Roff, eft compofé
de 15 vaiffeaux , favoir : Victory & Royal
George de 100 canons ; Océan , Namur & Londres
de 90 ; Foudroyant de 80 ; Courageux , Culloden ,
Cumberland, Défence , Egmont , Hector , Invin
cible , Marlborough & Montague de 74.
L'arrière garde eft de 14 vaiffeaux , commandée
par l'Amiral Derby. Britannia ico canons ; Blen
heim , Duke , Formidable de go ; Ramilies , Réfolution
, Shrewsbury , Terrible Thunderer
Triumph , Vaillant de 743 América de 64y Romny,
Jupiter de so.
Le nombre des vaiffeaux , felon cet état ,
eft de 43 , & celui des canons de 3312 .
La fupériorité des François eft de 23 vaiffeaux
& de 1470 canons . Notre infériorité ,
bien fentie par le Ministère , ne lui a pas
permis de fonger à nous expofer à un combat
dont l'effet eût été décifif , & qui
auroit vraisemblablement mis fin à la guerre,
en nous mettant dans l'impuiffance de nous
relever ; l'Amiral Hardy , en conféquence ,
>
( 113 )
n'a rien négligé pour éviter nos ennemis ;
on fe flatte qu'il y réuffira avec le même
fuccès , & la faifon qui avance vient à l'appui
de cette efpérance , qui eft notre unique
reffource. Il eft permis à nos papiers
publics de parler d'une manière différente ,
d'annoncer l'invifible Hardy comme un
Amiral entreprenant , cherchant lui- même
l'armée combinée & fe flattant de la battre ;
le papier fouffre tout ; & d'ailleurs , cela
amufe lá Nation , & peut ranimer fon courage
en exaltant fon imagination ; elle a
montré qu'elle en avoit befoin . Tant que
la flotte ennemie a refté dans la Manche ,
elle a répandu par - tout l'effroi ; depuis fon
éloignement on s'eft raffuré , & les habitans
de Plymouth qui avoient quitté la
ville avec leurs familles & leurs effets , y
font rentrés & ont pris les armes ; fecours
important dans un moment où l'on n'a pas
befoin de s'en fervir , & que l'on craint
bien de ne pas retrouver lorfqu'il fera néceffaire
.
.
En attendant , on fait dans cette place tous les
préparatifs poffibles pour la mettre dans un état
de défenſe proportionnée à fon importance. 700
manoeuvres travaillant dans les mines d'étain du
Comté de Cornouailles , Y font accourus , & ont
demandé à fervir . Les Généraux ayant décidé que
les fuperbes avenues d'arbres qui entourent la
maifon de campagne du Lord Edgelcombe , pourroient
favoriser l'ennemi , s'il defcendoit de ce
côté , il a bien voulu permettre qu'on les abattît ;
dans l'incertitude où l'on eft du lieu où fe fera
le deſcente , on multiplie les dégats dont la
( 115 )

plupart feront inutiles , & la terreur fait porter la
coignée dans bien des endroits où l'on regret
tera de l'avoir employée. L'embarras qui règne
dans les Confeils , le nombre des lieux que nos
Généraux croient qu'on peut menacer & qu'il
faut en conféquence défendre , ne peuvent que
nous alarmer. La néceflité de divifer nos forces ,
d'en porter une quantité fuffifante fur des points
très-éloignés les uns des autres , les affoiblit partout
; & quoique nous ayons , à ce qu'on affure ,
80,000 hommes , nous fentons qu'il nous fera impoffible
d'oppofer nulle part une réfiſtance proportionnée
à l'attaque de nos ennemis. On fent
bien qu'ils n'entreprendront pas la conquête de
ce Royaume ; leur expédition a un objet moins
alarmant pour l'Europe & plus inquiétant pour
nous ; celui de dévafter , de brûler , de détruire
nos richeffes & nos reffources , & on fent qu'il
eft très -aifé à remplir , dans un pays où il n'y a
point de places fortes , & où nous n'avons guère
que des milices indifciplinées à oppoſer à des troupes
réglées.
Les mêmes lettres portent que les prifonniers
François , qui fe trouvoient en
grand nombre à Plymouth , y donnèrent
le plus grand embarras ; dès que la flotte
parut , ils fe foulevèrent , plufieurs trouvèrent
le moyen de s'échapper , de gagner
le rivage & de s'emparer de quelques petites
barques , à l'aide defquelles ils tentèrent
de fe fauver ; mais le vent & la groffe
mer les en empêchant , on les a tous repris ;
& pour s'en affurer davantage , on s'eft
déterminé à les envoyer ailleurs ; ils font
actuellement à Exter , où les habitans ont
pris les armes pour les garder.

3
( 116 )
*
Dans ce moment alarmant , on fe demande
toujours où eft notre flotte , ce rempart
de la Grande-Bretagne , qui y avoit
mis toute fa confiance pour la défendre
d'une invafion ; elle a été forcée d'abandonner
aux vents le falut ou la perte de l'Angleterre
; fi les vents d'Eft l'ont empêchée
de venir à notre fecours , ceux d'Ouest peuvent
la renfermer dans nos ports , conduire
nos ennemis à leur entrée où ils la
bloqueront , tandis que nos côtes & nos
campagnes fe couvriront de leurs bataillons.
Les plaifans , dont les circonstances
ne fufpendent point la gaieté , ont fait afficher
le placard fuivant à la Bourfe. » Une
livre & un denier fterling à gagner pour
celui qui retrouvera l'efcadre Angloife &
un certain jeune Prince. L'efcadre , compofée
de 38 vaiffeaux de ligne , eft commandée
par un Amiral portant perruque en
bonnet , la jambe enveloppée de flanelle ,
avec des fouliers tailladés ; on eft d'autant
plus furpris qu'il ſe foit égaré , qu'il aime
prodigieufement le port ".
On ne s'égaie pas moins fur la manière
dont les Miniftres reçurent la première nouvelle
de l'apparition des François dans la
Manche. Lord Sandwich n'en voulut d'abord
rien croire ; il fe moqua de ceux qui
la lui apporrèrent ; il dit à un député , il
faut que vous foyez bien fimple : ne voyezvous
pas que c'eft la flotte Angloife ? En
effet , répondit le député , vous devez avoir
"
JV
( 116 )
raifon ; vous nous avez affuré dans le Par
lement que notre efcadre feroit du double
plus forte que celle de nos ennemis ; &
c'eft à quoi reffemble celle que j'ai vue.
Cette incrédulité fingulière ne dura pas , &
le trouble qui lui fuccéda donna lieu au
tableau fuivant inféré dans tous nos papiers.

» Le premier mouvement à la Cour, Voici
comment quelques - uns accueillirent la nouvelle
de l'arrivée de l'ennemi à la vue de nos côtes.
Le Roi frappa du pied , mordit fes ongles , &
demanda Milord Bute. La Reine fe mit à pleurer
, en criant : eh mon pauvre fils ! Milord
Mansfield alla donner des ordres à fa caiffe Milord
Bute laiffa tomber un vafe étrufque , & défendit
fa porte ; Milord North fourit & ronfia ;
Milord Weymouth prit fa plume , la trempa dans
l'encre , fe recueillit un moment & n'écrivit point ;
Milord Sandwich jura & fredonna un petit air ;
Milord Germaine courut à une petite porte , &
s'enferm1 ; M. Rigby fonna le garçon de la Ta
yerne pour une autre bouteille «
En attendant des nouvelles pofitives de.
notre flotte & de celles de France & d'Elpagne
, un Officier dépêché de Gibraltar à
l'Amirauté a apporté la nouvelle du blocus
de cette place & des difpofitions qu'on faifoit
pour le fiége qui , dans ce moment , eft fans
doute commencé ; la Cour s'eft empreffée de
publier une lettre de l'Amiral Duff, qui,
avec le Panthere & l'Entreprife, les deux feuls
vaiffeaux que nous ayons à Gibraltar , en
fortit le 10 Juillet & y rentra le 12 après
avoir pris quelques convois efcortés par des
chébecs Espagnols, qui fe trouvèrent heureu(
117 )
2
-
fement chargés de vin & d'eau- de- vie , mais
de très -peu de pain , provifions qu'il feroit
très intéreffant de réunir en plus grande
abondance dans la place. Les nouvelles que
la Cour a publiées ne s'étendent pas plus
loin , & depuis cette époque , on a appris
que Gibraltar eft refferré fi étroitement qu'il
n'a plus d'autre reffource que ce qui s'y trou
voit déja. On parle ici de fecourir cette place
& qu'on va armer , pour cet effet , onze vaiffeaux
de ligne , dont s de 90 canons , 3 de
74 , autant de 64 , outre plufieurs de so
des frégates & des chébecs . On ignore où
l'on prendra ces vaiffeaux , car on n'en
connoît actuellement que 1o qui ne foient
pas employés , favoir le Barfleur & le Sandwich
, de 90 canons ; il n'y en a pas davantage
de cette force, & ils ne font pas encore prêts ;
la Princeffe Amélie , de 80 , qui eft employé
comme vaiffeau de garde à Stokesbay , le
Royal Villiam , de la même force , l'Arrogant
, le Dublin , l'Alcide & l'Edgar , de 74; le
Buffalo , de 60 , & l'Ifis de so. Voilà tout
ce dont nous pouvons difpofer. On fent bien
la néceffité d'avoir une efcadre dans la Méditerranée
, mais on ne fent pas auffi bien
comment le Gouvernement fe la procurera ;
en attendant qu'elle foit prête en tout ou en
partie , on en donne le commandement à fir
HughPallifer. Sa miffion eft d'aller défendre
Gibraltar & Minorque qu'on croit égalemenr
menacé ; mais il fe pourroit qu'il en eût une
autre plus près de nos côtes ; malgré tout ce
( 118 )
qu'on publie du courage de l'Amiral Hardy,
de fa réfolution à attaquer les Aottes ennemies
, le Ministère paroît difpofé à lui donner
un fucceffeur , & fa confiance repoſe entiè
rement fur Pallifer ; il a lieu d'efpérer de
la faire partager à la Nation , qui dit déja que
ce Vice-Amiral peut avoir fait une mauvaiſe
chicanne au célèbre Keppel & n'en être
pas moins un grand homme de mer. Il eft
vraisemblable que ce dernier ne fera pas
employé de nouveau , à moins que fes fervices
ne deviennent néceffaires , & peut - être la
fituation défefpérée des affaires l'empêcherat
elle de les donner lorfqu'on les réclamera.
On ne croit pas non plus que l'Amiral Howe
foit mis à la tête de notre flotte , comme la
Natión le défireroit '; on raconte qu'il s'eft
trouvé le 26 du mois dernier au lever du Roi
qui ne lui a pas dit un mot.
ככ
Au milieu de ces mouvemens de guerre , on
ne laiffe pas de parler encore de paix. Quoique
toute communication , écrit -on de Douvres , foit
fermée entre ce port & Calais , il n'y a prefque
point de jours qu'il ne paffe & repaffe ici des
dépêches de Paris à Londres ; elles arrivent par
la voie de Fleffingue ; cette circonftance fait croire
ici que l'on a entamé quelque négociation pour
la paix . Dans ce cas , il n'y auroit point de com.
bat entre notre flotte & la flotte combinée de
France & d'Espagne ; & qu'elle fe conclue ou
non , nous aurons obtenu un grand avantage , celui
de gagner du tems pendant le refte de cette
année , & de nous mettre en état de faire mieur
l'année prochaine.
Le Parlement d'Irlande s'affemblera à la
fin de ce mois ; on dit que les premiers objets
( 119 )
dont il s'occupera font , 1 °. Une adreſſe à
S. M. pour la fupplier d'accorder plus d'éten
due au commerce de ce Royaume & de
fupprimer les reftrictions & les entraves qui
le gênent. 2°. Un Bill concernant les milices.
3 °. Un fecond Bill , en vertu duquel les
volontaires qui ont pris les armes fans y être
autorifés , feront légalement incorporés. Il
paroît que les villes principales d'Irlande ,
font déterminées à ne pas fe départir de la
réfolution d'obtenir des adouciffemens qu'elles
font en droit d'efpérer , & que les circonftances
actuelles ne permettent guère de
leur refufer ; ces difpofitions percent dans
les réfolutions prifes dans le Comté de
Waterford.
Le Grand Shériff , les Grands Jurés & les principaux
habitans s'étant affemblés pour prendre en
confidération l'état où fe trouvent le commerce &
les manufactures , ainfi que le déclin alarmant
qui fe manifefte dans le prix & la valeur des
chofes qui font du produit de ce Royaume regardant
comme de leur devoir indifpenfable ,
tant à l'égard de leur pays que d'eux - mêmes
d'employer tous les moyens qui font en leur pouvoir
pour arrêter les progrès d'un mal qui s'accroît
tous les jours , ont pris les réfolutions fui
vantes , au bas defquelles ils ont figné au nombre
de 166 .
2 "
}
Réfolu que nous nos familles & tous ceux
fur lefquels nous avons quelque influence , à dater
d'aujourd'hui , porterons & ferons ufage des
étoffes fabriquées dans ce pays , & dans ce pays
feul , jufqu'au moment où toutes ces reftric
tions partielles impofées fur notre commerce
par la politique étroite & mefquine du Royaume
notre focur , feront fupprimées ; mais fi en confé(
120 )
quence de cette réfolution que nous prenons , les
Manufacturiers ( dont nous avons plus immédiatement
les intérêts à coeur ) fe conduifoient frauduleuſement
& cherchoient à duper le public , nous
cefferons de nous confidérer comme étant dans
l'obligation de les foutenir.
"
Refolu que nous ne ferons point d'affaires
avec aucun négociant ou marchand boutiquier
que l'on découvrira en aucun tems à dater de
ce jour , vendant des marchandifes de fabrique
étrangère , pour être fabriquées dans ce
pays .
On n'a plus entendu parler du Juif Avendoix
, dont nos papiers ont d'abord fait
tant de bruit ; on parle à préſent d'une
aurre hiftoire qui n'en fait pas moins &
qui s'oubliera peut - être de même.
» Le Capitaine Hutchins , du 62me. régiment ,
a été accufé d'entretenir une correſpondance criminelle
avec les Américains. Le Capitaine Grant
du Régiment Américain le Prince de Galles , étant
à Margate , a , dit- on , découvert que M. Hutchins ,
fecondé par les nommés Peisley & Burdy , donnoit
avis aux ennemis de l'Etat de tout ce qui
fe palloit. Sur la dénonciation , Peisley a été arrêté
au moment où il alloit s'embarquer pour,
Oftende ; on a faifi fes papiers , que perfonne n'a
pu déchiffrer ; on a arrêté enfuite Burdy & le Capitaine
Hutchins , qui ont été examinés & dont
on n'a pu tirer aucun éclairciffement ; enforte que
leur délit confifte à avoir été faifis avec des papiers
écrits en chiffres. On les garde étroitement
féparés les uns des autres , dans l'efpérance d'en
tirer quelque chofe de plus inftructif. En 1763 ,
le Capitaine Hutchins étoit Lieutenant dans le
premier bataillon des Royaux Américains , fous
le Général Boquet , qu'il accompagna dans une
expédition
?
( 121 )

expédition contre les Indiens ; il eft natif des
Bas - Comtés fur la Delawarre ; mais ce qui le
rend plus fufpect encore c'eft qu'il eft connu
par fon habileté à lever les plans & il a pu
blié des cartes très - exactes qu'il a tracées dans
le tems fur les lieux. Peisley eft connu pour avoir
le même talent «<.
,
ÉTATS-UNIS DE L'AMÉRIQUE SEPT .
De Bofton le 27 Juin. Toutes nos nouvelles
de la Caroline confirment la retraite
du Général Prévoſt , qui après avoir échoué
devant Charles -Town a été forcé de gagner
Beaufort avec beaucoup de précipitation ,
harcelé fans ceffe par le Général Lincoln , &
avec des troupes bien affoiblies par les fatigues
, les maladies , les accidens & les défertions.
Il eft incertain s'il fera affez heureux
pour nous échapper de cet afyle , d'où il ne
peut guère fortir que la bayonnette à la main.
Il n'eft pas à fe repentir de s'être embarqué
dans une expédition auffi difficile que celle
qu'il a tentée fur la foi des réfugiés & des
déferteurs qui l'y ont déterminé. La plupart
ne font que des gens obfcurs , qui n'ont
cherché à fervir fous les drapeaux Britanniques
, que dans l'efpoir d'y faire un chemin
qui leur étoit fermé fous ceux des Etats-
Unis où ils étoient trop connus. Ils ont cru
fe faire valoir par leur zèle , en indiquant
comme aifée une entrepriſe dont ils ne fentoient
pas les difficultés . Voilà quels font les
18 Septembre 1779-
f
( 122 )
hommes qui trahiffent leur patrie , & dont
l'acquifition a paru fi intéreflante aux Anglois
, & dont ils ont annoncé la foumiffion
avec tant d'emphaſe.
Nos déferteurs du côté de New-Yorck
reffemblent en tout à ceux de la Georgie ; ce
font pour la plupart des Ecoffois & des Irlandois
dont nous n'avons pas lieu de regretter
la perte ; nous ne devons pas regretter
davantage le petit nombre de nationaux
qui ont été capables de les imiter. Ils ne feront
ni une diminution dans nos forces , ni une
augmentation fenfible dans celles de nos ennemis.
Selon tous les avis de New- Yorck ,
Sir Henri Clinton paroît avoir renoncé à
l'efpérance d'une campagne favorable ; après
avoir tenté fans fuccès de la commencer en
attaquant , il fe voit forcé de fe tenir fur la
défenfive , & de borner tous ſes voeux à
trouver une occafion d'attaquer le Général
Washington avec avantage ; mais ce brave
Général dont la prudence a fu modérer notre
impatience & norre courage , a pris fans
doute les meſures les plus efficaces pour prévenir
toute action décifive. Sa conduite depuis
le commencement de la guerre étoit la
plus fage que nous puffions defirer dans nos
Chefs. Si l'on a quelquefois murmuré de fa
lenteur , l'expérience a prouvé qu'il connoiffoit
mieux ce qui nous convenoit ; peutêtre
un autre auroit - il plus cherché à
combattre , & la perte d'une bataille
( 123 )
eût répandu le découragement par-tout,
& ruiné les fondemens de cette liberté
que le tems a affermie , & que les Etats reconnoîtront
toujours qu'ils doivent au prudent
Washington.
De Philadelphie , 19 Juillet. Un exprès
arrivé dans le moment , nous apprend que
le Général Clinton vient d'être refferré , &
qu'on lui a fermé les paffages d'où il itroit fes
vivres. Le Général Wayne , à la tête de 620
hommes , furprit , la nuit du 15 au 16 de ce
mois , le fort de Stony- Point , bâti récemment
par les Anglois , l'emporta la bayonnette
au bout du fufil , & fit prifonnier foo foldats
qui étoient fous les ordres du Colonel Johnftone
. Le Général Sinclaire s'eft emparé d'un
fecond fort ; l'un & l'autre ouvroient l'entrée
des Jerfeys.
Il y a eu une autre affaire importante à
Glafcow-Bay. Les Anglois y avoient envoyé
800 hommes avec un vaiffeau de so canons,
2 frégates & un bâtiment armé. Ils alloient y
couper du bois de conſtruction . Les Boſtoniens
en ayant eu avis , ont ramaffé ce qu'ils
ont pu trouver de bateaux , chaloupes , &c.
& ont enlevé les troupes & les vaiffeaux . On
attend de nouveaux détails de cette expédition
, dont on croit que M. Hopkins
étoit.
f2
( 124 )
FRANCE.
De VERSAILLES , le 14 Septembre.
LES Députés des Etats de Languedoc eurent
l'honneur d'être admis le premier de ce
mois à l'audience du Roi , où ils furent conduits
par M. de Nantouillet , Maître des
cérémonies , & M. de.Vatronville , Aide des
cérémonies. Le Maréchal de Byron , Gouverneur
de la Province , & M. Amelot , les
préfentèrent. La députation étoit compofée ,
pour le Clergé, de l'Evêque de St- Papoul qui
porta la parole ; pour la nobleffe , du Marquis
de Brifon & du Baron de Tornac , & pour le
tiers -Etat de MM. Fornier , Diocéfain de Carcaffonne
& de la Serre , Syndic du Diocèfe
de Narbonne , & de la Farge , Syndic Général
de la province ; la députation eut enfuite
audience de la Reine & de la Famille Royale.
Le 7 de ce mois le Baron de Breteuil , Ambaffadeur
extraordinaire du Roi près l'Empereur
& l'Impératrice-Reine de Hongrie & de
Bohême , de retour en cette Cour par congé
eut l'honneur d'être préfenté au Roi par le
Miniftre des affaires étrangères.
Le même jour Dom Prêcheur , Procureur-
Général de la Congrégation de St-Vaft , eut
l'honneur de préſenter au Roi des chiens de
chaffe & des faucons au nom de l'Abbaye de
St-Hubert. Ce préfent que l'Abbé de St-
Hubert eft dans l'ufage de faire annuellement
à S. M. , fut reçu par le Marquis de Forget ,
Capitaine du Cabinet du vol du Roi.
( 125 )
De PARIS , le 14 Septembre.
DANS l'incertitude où l'on est toujours
de la pofition des flottes combinées de France
& d'Espagne , on ne peut que recueillir
les bruits qui viennent de nos ports .
» Selon une lettre du Havre , en date dus , M.
le Comte d'Orvilliers avoit trouvé l'Amiral
Hardy près des Sorlingues & l'avoit chaffé
pendant 24 heures ; mais l'Amiral Anglois
pouvant fe réfugier vers les côtes de l'oueft ,
& la mer devenant groffe , M. d'Orvilliers
avoit abandonné la chaffe ; dans ce moment
les vaiffeaux de l'arrière fignalèrent un convoi
, on porta fur lui : on reconnut qu'il
étoit Hollandois . L'armée , ajoute -t-on , n'a
pas abandonné la Manche ; elle a été vue
le 3 à la hauteur de Portland : le Capitaine
qui a fait ce rapport eft , dit-on , fort connu ,
& fa dépofition ne peut être fufpecte.
» Le 3 de ce mois après midi , écrit-on
de Breft , la frégate la Néreïde , commandée
par M. de Vigny , Lieutenant de vaiffeau
, & le cotter l'Expédition , par M. le
Vicomte de Rocquefeuil , Enfeigne de vaiffeau
, entrèrent dans ce Port avec le convoi
d'eau & de vivres , parti de St-Malo , qu'ils
étoient chargés de conduire à l'armée . Ne
l'ayant pas trouvée fur Plymouth , ils ont
rangé la côte d'Angleterre jufqu'aux Sorlingues
, où ils ont trouvé la flotte Angloiſe
au nombre de 45 à so navires , tant vaiffeaux
de guerre que frégates & autres bâtif3
( 126 )
mens armés. Les frégates Angloifes les ont
chaffés jufqu'à l'entrée de la nuit ; ils ont
été affez heureux pour les éviter. Le lendemain
ils ont rencontré le convoi d'eau &
de rafraîchiffement , parti de Brest pour la
feconde fois le 26 du mois dernier , qui étoit
dans le même embarras pour trouver l'armée
, ils ont pris le parti de revenir enfem-:
ble. Le dernier convoi eft en dehors du
Goulet , dans la rade de Berthome , où il
attend les ordres du Commandant de la Marine
, & des nouvelles de la poſition certaine
de la flotte ; des nouvelles poſtérieures
annoncent le départ de ce convoi “.
y a
Les mêmes lettres portent qu'on y a conduit
fucceffivement les prifonniers de l'équi
page de l'Ardent ; le Capitaine Boteler
été amené par la corvette le Sénégal . L'Efpiegle
, commandé par M. Duclefmeur , a
auffi paru dans ce Port pour faire de l'eau.
Ce fut cet Officier qui offrit à M. le Comte.
d'Orvilliers d'aller jufqu'à l'entrée du port
de Plymouth , pour s'informer de ce qui s'y
paffoit , & qui exécuta cette commiſſion hardie
en mettant pavillon Anglois , & s'avança
jufqu'au Goulet fans être foupçonné ; il paſſa
fous toutes les batteries fans être inquietté ,
& revint rendre compte à l'Amiral François
de l'état du Port.
Selon d'autres rapports la frégate l'Etourdie
, de 20 canons , commandée par M. de
Blanchon , entrée à Breft le 2 de ce mois
avoit quitté l'armée le 28 : elle étoit alors à
60 lieues d'Oueflant. Le 30 , par une brume
( 127 )
fort épaiffe , l'Etourdie tomba à 20 lieues
d'Oueſſant , au milieu de la Flotte Angloife
, & s'en dégagea heureuſement . M. de
Blanchon ne compta que 27 vaiffeaux de
ligne , ce qui feroit préfumer que les 11 à
12 autres font encore dans le canal de St-
George , où l'on dit qu'ils avoient été pour
protéger les vaiffeaux des Indes Orientales ;
dans ce cas M. de Cordova pourroit avoir
repris fa première ftation , & les empêcher
de revenir dans la rade de Plymouth.
C'eft fur- tout à St-Malo & au Havre qu'on
recueille avec le plus de foin tous les rapports
qui fe débitent ; les troupes qui y font
raffemblées , perfuadées qu'un combat naval
doit précéder leur embarquement , l'attendent
avec impatience & faififfent tout ce
que l'on dit de la pofition refpective des
Flottes , pour juger de la poffibilité d'une
rencontre qui doit amener une action générale
, qui , fi leur voeux font exaucés , aura
lieu avant l'Equinoxe , qui s'approche , &
qui les fera vraisemblablement rentrer dans
les Ports.
» On a publié la liſte ſuivante des Officiers morts
& bleffés à la Grenade. A l'attaque de l'lfle on a
perdu MM. Patrice Maheshachy , Lieutenant en fecond
au Régiment de Dillon ; le Chevalier de la
Bretonnière , Major ; & Dubourg , Capitaine de Grenadiers
du Régiment de la Martinique «.
MM. de la Pelin , Capitaine de Grenadiers
du Régiment de Hainault ; Duggan & Morgan ,
Sous-Lieutenant ; Dely , cadet , du Régiment de
Dillon ; le Chevalier de Kergus , Lieutenant ; &
f 4
( 128 )
Gauthier de Kerveguen , Aide - Maréchal général
des Logis de celui de la Martinique , ont été
bleffés ".
»Dans le Combat Naval , les morts , font MM.
de Champorcin , Capitaine de vaiffeau , commandant
la Provence ; Ferron Duquengo , Capitaine commandant
l'Amphion ; de Gotho , Chevalier de
Gotho , de Marquerie , Jaquelot , de Compredon ,
Lieutenants de vaiffeau ; de Montaut , Capitaine
commandant le Fier Rodrigue ; de Fremont , Capitaine
au régiment de Foix ; de Clairan , Lieutenant
au régiment d'Auxerrois ; Bernard de la Tureneliere
, & Tuffin de Ducis , Gardes de la Marine
«.
» Les bleffés , font MM. de Caftel , de Dampierre
, de Cillart, de Suville , le Chevalier de Retz ,
Capitaines de vaiffeau ; le Normand de Victor ,
de Maffilian , Defgleraux , de Vaffal , de Carnet ,
Lieutenants de vailleau ; Scoftierna , Officier Suèdois
, Enfeigne furnuméraire , de Reynies , de Barras-
Melan , de Briarg , Gardes de la Marine ; de
Bonlouvard , de Barentin , de la Martiniere , le
Roy , Froffard , Buiffon , Jugau , Officiers auxiliaires
; Comte Edouard de Dillon , Colonel en fecond ;
Chevalier de la Meth , Capitaine de Cavalerie ;
Chevalier de Peyrelongue , Officier d'Artillerie' ;
Pluquet , Officier au régiment de Walch ; Rafin
& de Mary , l'un Capitaine , & l'autre Sous-Lieutenant
au régiment d'Auxerrois « .
+
Aux détails que nous avons déja donnés
de cette expédition glorieufe , qui a
donné lieu au premier Te Deum chanté
à Notre-Dame , le 12 de ce mois , nous joindrons
les fuivans contenus dans les lettres
particulières de quelques Officiers , appor
tées en même tems que les dépêches du
Comte d'Estaing par la frégate la Diligente.
» A l'attaque du morne un Grenadier donnoit la
( 129 )
main à M. le Comte d'Eflaing pour l'aider à gravir
un pas fort difficile , ce brave foldat parvenu le
premier aux retranchemens , fut emporté par un
bouler de canon . Mes amis , s'écria le Général en
fe retournant vers les Grenadiers , il faut venger
ce brave homme ; fuivez -moi & vive le Roi. Toute
$
la troupe , animée
par fon exemple , répéta cette
acclamation
, & força le retranchement
. Tout ce
qui fut trouvé dans cette fortereffe
, que le Gouverneur
croyoit
imprenable
, & où il avait déposé
fes effets les plus précieux , & ceux des plus riches
habitans , fut la proie du foldat ; on en vit un
revêtir un des habits du Lord Macartney
, avec la
Plaque de l'Ordre du Bain & le porter pendant un
jour ; le Général
trouvoit
qu'il alloit fi bien à ce
foldat qu'ilfembloit
avoir été fait exprès pour lui.Les
équipages
des vaiffeaux
ont eu un butin non moins
confidérable
; on leur a abandonné
tout ce qui étoit
dans le port , & il y avoit 30 navires , dont 20
étoient
chargés
en marchandifes
, & 10 corfaires
.
Pendant le combat
naval , les Anglois , animés par
la prefence
de Byron , fe foulevèrent
; mais ils
furent contenus
; comme
ils avoient
infulté le Pavillon
François
, le leur fut jetté dans un des
foffés du fort , où il refta jufqu'au
12 , & le
Pavillon
blanc , élevé fur un mât fait exprès
car le Général
ne voulut pas fe fervir de celui
qui avoit porté le Pavillon
ennemi , domina
fur
toute la Grenade.
Si M. d'Eftaing avoit pu déployer toutes fes
forces dans le combat naval , ajoutent ces avis ,
il n'eft pas douteux qu'il ne fe fût emparé d'une
grande partie de l'efcadre Angloife. Neuf de fes
vailleaux ne purent prendre part au combat ; &
malgré l'inégalité avec laquelle il a combattu ,
malgré l'avantage du vent qu'avoit toujours l'ennemi
, il l'a forcé à une retraite précipitée ; fes
frégates l'ont fuivi jufques vers les dix heures du
( 130 )
foir , qu'elles l'ont perdu de vue. Les vaiffeaux
de notre efcadre qui ont le plus fouffert , font
le Céfar , la Provence , l'Annibal : le Tonnant,
commandé par M. de Breugnon , s'eft battu longtems
contre le vaiffeau que montoit Barrington :
cet Amiral Anglois s'eft attaché enfuite au Diadême
, commandé par M. de Dampierre. M. Edouard
de Dillon étoit fur ce vaiffeau , il a été bleffé par
un éclat de bois , qui bleffa en même tems cinq
hommes de l'équipage.
On prétend que M. d'Estaing n'a donné
que 8 jours aux Capitaines des vaiffeaux pour
fe réparer , & que le 15 il appareilla avec
toute fa flotte pour une autre expédition.
M. du Chilleau , qui a apporté ces nouvelles
, n'eft parti qu'après lui ; fa traverſée a
été fort longue , puifqu'elle a été de 49 jours ;
il a amené avec lui Lord Macartney , qu'il a
laiffé à la Rochelle. Les drapeaux ont été
apportés par M. de Cheldon , Capitaine à la
fuite du régiment de M. Dillon , fon parent ;
il a été fait Colonel . On elpère recevoir bientôt
des nouvelles ultérieures de ces parages ,
& de l'expédition pour laquelle eft parti M.
d'Eftaing; en les attendant on fera bien aife
de trouver ici quelques détails fur la conquête
qu'il vient de faire.
» Cette Ifle fituée à 22 degrés de latitude Septentrionale
& à 61 d. 40 m . de longitude Occidentale
eft à environ 30 lieues au S. O. de la Barbade , pref
que à la même diftance au N. de la nouvelle Andaloufie
ou du Continent Eſpagnol , & a 30 milles de
Fongueur fur 16 milles de largeur. L'expérience a démontré
que fon fol étoit très- propre à produire
du fucre , du tabac & de l'indigo ; & en général il
( 131 )
à 400 tonneaux
feroit aifé d'en faire proportionnellement à fa grandeur
une Colonie auffi floriffante qu'aucune autre
des Ines. Il y a au milieu de l'lfle une montagne
fur le fommet de laquelle eft un lac , d'où fortent
plufieurs ruiffeaux qui ornent & fertilifent le pays.
Autour de l'Ifle fe trouvent plufieurs baies & havres
, de quelques-uns defquels on pourroit tirer
un grand avantage en les fortifiant , & qui la rendent
très-propre à la navigation. Son principal Port
appellé Louis a un fond de fable , & il eft fi vaſte
& fi sûr que ro00 vaiffeaux de 3
peuvent y mouiller à l'abri des tempêtes , & que
100 vaiffeaux du plus grand port en tonneaux peuvent
être amarés dans fon havre. Ses principales
productions confiftent en une grande quantité de
bois de différentes efpèces , des fruits excellens ,
gommes précieufes , bois de teinture , huiles , raifins
, baumes , & c. On y trouve quantité d'oiſeaux
& de gibier , & beaucoup d'animaux excellens à
manger , qu'on rencontre rarement dans les autres
Ifles. Le fucre y eft d'un grain beaucoup plus fin
que celui de la Martinique ou de la Guadeloupe ;
l'indigo qui y croît eft d'une qualité infiniment fupérieure
à celle d'aucune des Inles des Indes Occidentales.
Quelques perfonnes prétendent qu'on y
trouve auffi la véritable canelle & la mufcade. Au
Nord de la Grenade , il y a d'autres petites Ifles .
appellées Grenadines ; les productions en font les
mêmes «.
Lorfque cette Ifle fut conquife par l'Angleterre
, fes produits fe réduifoient à peu de
chofe ; en 1762 fes importations montoient
à 26,560 liv. 16 f. 9. fterl. en 1763 , époque du
traité qui lui en affura la poffeffion , elles
montèrent tout-à- coup à 261,552 liv . 3 f. : depuis
cette époque elles ont encore augmenté ,
& en 1773 on les évaluoit à 445,041 liv.
9 den. f 6
( 132 )
On fe rappelle l'Arrêté que le Congrès de l'Amérique
Unie avoit fait de charger fon Miniftre
Plénipotentiaire en France , de faire faire une
épée , & de la préſenter de fa part à M. le Marquis
de la Fayette. M. Francklin vient d'exécuter
cette commiffion ; l'épée eft d'or ; d'un côté du
pommeau font les armes de l'Officier François ;
de l'autre , une lune en fon croiffant réfléchifant
les rayons de fa lumière fur un pays en partie
couvert de bois , en partie cultivé , fymbole
des Etats - Unis , avec cette devife : Crefcam ut
profim. On a voulu exprimer ainfi modeftement ,
1º. la médiocrité actuelle du nouvel Etat ; 2 ° . l'eſpérance
de fa grandeur future ; 30. celle de devenir
en même-tems toujours plus utile au genre
humain ; 4° . l'empreffement avec lequel il reconnoît
que la lumière qu'il répand , il la doit
lui- même à une autre plus grande lumière de
Fautre hémisphère , favoir , le Roi de France :
fur la tranche on lit cette légende ; From the
American Congres , to the Marquis de la Fayette
1779. Deux médaillons ornent la poignée ; on
voit dans l'un une femme & un François , à qui
elle préfente une branche de laurier ; dans l'autre ,
un François qui terraffe un lion . Sur la plaque deffus
& deffous , font repréfentées féparément , 1 °.
l'affaire de Glocefter ; 2 °. la retraite , de Rhode-
Ifland ; 3 °. la bataille de Monmouth ; 40. la retraite
de Barren- Hill ; la grande belière eft furmontée
d'une Renommée ; la lame eft de bataille ,
de ville , à deux tranchans ancienne , & dorée au
talon. Ce témoignage flatteur de l'eftime du Cou
grès a été adreffé à M. de la Fayette au Havre ,
avec la lettre fuivante :
Le Congrès fentant tout le mérite des fervices
que vous avez rendus aux Etats - Unis , mais ne
fe trouvant pas en état de vous offrir une récompenfe
proportionnée , a réfolu de vous faire
( 133 )
préfent d'une épée , comme une marque de fa
gratitude reconnoiffante. Il a ordonné que cette
gratitude fût embellie de quelques ornemens convenables.
Quelques-unes des principales actions de
la guerre , dans lesquelles vous vous êtes diftingué
par votre bravoure & votre conduite , y font
repréſentées en conféquence ; elles en font le plus
grand prix avec quelques figures emblématiques ,
toutes admirablement exécutées. Je trouve qu'à
l'aide des Artiſtes excellens que la France fournit
, il eſt aiſé d'exprimer toute chofe , excepté
les fentimens dont nous fommes pénétrés à l'égard
de votre mérite & des obligations que nous
vous avons. Pour les faire connoître , des figures ,
des paroles mêmes , fe trouvent infuffifantes . J'ajouterai
donc feulement que c'eft avec l'eftime
la plus parfaite & avec refpect , que j'ai l'honneur
, &c.
>
Aux détails que nous avons donnés précédemment
du fuccès des arbustes d'épiceries
tranfplantés dans le Jardin de Monplaiſir , à
l'Ile de France , nous joindrons ceuxci
, tirés d'une lettre de M. Céré , Directeur
de ce Jardin , en date du S5 Janvier dernier.'
» En 1776 on eut 2500 cloux de gérofle , 5000 en
1777 , & infiniment davantage en 1778. La plupart
de ceux- ci font tombés avant ou après l'épanouiffement
de la fleur ; mais il en rette un gros nombre
fur les arbres deftinés ou réſervés pour baies. Treize
Gérofliers fleurirent la première année , treize la
deuxième & trente-un la troifième . Il y en a un Creol
des baies de 1776 , & il en refte 200 de fauvés des
baies de 1777. A trois mois ils étoient plus forts que
celui de l'année précédente. Cloux , baies , plans , en
général , tout ce qui provient de nos gérofliers n'eft
pas encore fi fort qu'aux Moluques , par la raifon
que nos arbres , quoique fuperbes, bien verds & bien
( 134 )
vigoureux , ne font encore que des enfans eux-mêmes ;
mais cela viendra & ne m'inquiète plus : nous ne
fommes pas fi avancés pour le mufcadier , nous n'avons
que le nombre de femelles reconnues , c'eft à - dire 8 ,
& que celui planté par M. Poivre : de fes floraifons
fubféquentes il n'a rien noué. Il y a apparence que
la floraiſon à fruits n'arrivera qu'une fois par an dans
le mois de Février. La mufcade envoyée au Roi a 9
mois 10jours de floraiſon , une autre 1 mois 11 jours :
les quatre autres deſtinées à être plantées , je les laifferai
s'ouvrir & tomber , & je les planterai avec des
remarques & des obſervations .
On nous mande de Dun- le - Roi un fait
bien extraordinaire ; comme il peut fervir
d'avertiffement aux voyageurs , nous nous
emprefferons de le citer , & nous laifferons
parler la perfonne qui nous l'a envoyé , &
que nous remercions de nous l'avoir écrit.
» J'allois à cheval de Paris à Orléans pour me
rendre à Dun-le- Roi , en Brie , où je fuis directeur
de la Pofte aux Lettres. Je rencontrai à Angerville,
à quatre lieues d'Etampes , deux hommes
bien vétus & bien montés. Ils voyagèrent longtems
à côté de moi fans me parler . Enfin ils faifirent
une occafion , & leur converfation m'infpira
affez de confiance pour dîner avec eux . A l'Hôtellerie
il fe trouva un autre voyageur qui me
parut ne point connoître les deux qui m'avoient
accofté. Le hafard en apparence lui faifoit faire la
même route ; il s'en félicita , & nous demanda la
permiffion de fe mettre à notre Table . Nous répartîmes
tous quatre. Après quelques lieues de
chemin , durant lefquelles ils mirent en ufage tout
ce que l'hypocrifie & la perfidie peuvent inſpirer
de plus adroit ; l'un d'eux , avant d'arriver à Sercote
, propofa de fe rafraîchir d'une bouteille de
bière. Il faifoit très-chaud . On accepta , & auſſi
( 135 )
tôt il part en avant , pour la faire , dit- il , mettre'
au frais. Nous arrivons à l'Hôtellerie , & fans
defcendre de cheval , chacun de nous boit un coup
de bière. Mon verre paffe dans deux mains , &
ne me parvient que par force d'honnêteté . Je bois
& nous repartons. Une heure après je me fentis
foible , je me plaignis ; les trois coquins qui m'avoit
empoisonné , m'aidèrent , me confolèrent , &
feignirent la douleur la plus vive & le plus grand
embarras . Cependant je perdis connoiflance ; alors
ils me tranfportèrent fur mon cheval , dans la
forêt que nous avions dépaffée , & ils m'enterrèrent
fous des branchages , après s'être affuré , fans : doute
, en me meurtriffant le vifage , que je n'exiftois
plus. Je reftai pendant 24 heures dans mon af-
Toupiffement , & deux jours avec l'efprit perdu ,
& je dois à la force de mon tempérament &
divers évènements heureux , qui ont fuccédé à
mon malheur , d'avoir réfifté au poifon & aux
coups de mes affaffins . Ils me prirent mon cheval ,
argent , ma valife , dans laquelle
étoient des papiers de conféquence , qu'ils m'ont
renvoyés à mon adreffe , timbrés de Paris . J'ai
fu que mon cheval a été vendu peu de jours
après à Paris , & tout me porte à croire que ces
trois voleurs & empoisonneurs,fuivent les voyageurs
à la fortie de Paris. C'eft un de ces crimes que laforce
ni la prudence des loix ne peut prévenir. CHARTON « .
ma montre mon
?
Le 27 du mois d'Août dernier , par Sentence
du Parc - Civil du Châtelet de Paris ,
le Marquis de Molac & le Comte de
Carcado ont obtenu , que dans les Hiftoires
& Généalogie de la Demoiſelle Déon , il
ne fera fait aucune mention du Nom & de
la Maifon de Le Sénéchal.
>>
La Société Royale de Médecine avoit proposé
dans fa Séance publique , du 20 Octobre 1778 , pour
fujet d'un prix de la valeur de 300 liv. dû à la bien(
136 )
·
faifance de M. L'Epecq de la Clôture , affocié régnicole
de la Société à Rouen , la queftion fuivante :
Existe-t-il véritablement une fièvre milliaire effentielle&
diftinéte des autres fièvres exanthématiques
& dans quelle conftitution doit-elle être rangée.
Ce prix a été adjugé à M. Aufauvre , Docteur en
Médecine de l'Univerfité de Montpellier , réſident à
Vichy , en Bourbonnois.
Parmi les Mémoires envoyés pour concourir au
prix de la valeur de 600 liv. propofé fur la gonorrhée
& la galle , un feul a fixé l'attention de la
Compagnie. Elle a nommé des Commiffaires pour
faire , avec toute la prudence poffible , l'effai de la
Méthode annoncée pour la guérifon de la galle , &
fur l'efficacité de laquelle elle prononcera dans fa prochaine
Séance publique.
La Société a vu , avec la plus grande fatisfaction
les heureux effets de l'émulation répandue dans les
Provinces , les Médecins & Phyficiens fe font livrés
avec autant de zèle que de fuccès aux travaux pour
lefquels elle a propofé des prix d'encouragemens.
Le premier prix fur la Topographie Médecinale ,
conſiſtant en un double jeton d'or , a été donné à M.
Raymond , afſocié régnicole à Marseille , qui a envoyé
un Mémoire très - détaillé fur la fituation de
cette ville , fur le tempérament & les maladies de
fes habitans . Le fecond confiftant en un jeton d'or ,
l'a été à M. Didelor , Chirurgien , Correfpondant de
la Société à Remiremont , Auteur d'une bonne defcription
Topographique & Médecinale des Volges. M.
Barrere , Médecin de l'Hopital Militaire à Montlouis,
a eu le premier Acceffit , & le fecond a été partagé
entre M. Villars , Médecin très-verfé dans la Botani .
que , & correfpondant de la Société à St - Bonnet , en
Dauphiné , & M. Flaugergens , fils , Médecin à Viviers
en Vivarais .
La Société avoit demandé un tableau des maladies
auxquelles les hommes & les beftiaux font fujets
( 137 )
dans chaque Pays. M. Gaftelier , afſocié régní
cole à Montargis , a obtenu le premier Prix d'en
couragement , confiftant en un double jeton d'or.
M. Gallot , Médecin Correfpondant de la Société
à St -Maurice- le- Girard , en bas Poitou , le fecond ,
confiftant en un jeton d'or ; & M. Didelot , Chi
rurgien à Remiremont , l'Acceffit .
La Société qui avoit annoncé en 1778 , pour
fujet d'un Prix qui devoit être diftribué en 1780 ,
la queftion fuivante : Etablir 19. par l'Analyse
Chymique , quelle eft la nature des remèdes antifcorbutiques
, proprement dits : 2 °. Par l'obferva
tion , quel doit être leur ufage & leur combinaiſon
dans les différentes espèces & complication du fcorbut.
L'époque de la diſtribution a été reculée d'un an ,
conformément aux intentions de Mlle Guérin , qui a
deftiné dans fon teftament une fomme de 600 liv.
pour cet ufage. Les Mémoires feront remis avant le
1er de Juin 1781 .
La Société defire toujours de ceux qui voudront
concourir aux Prix d'encouragement, des Mémoires :
1º. Sur la Defcription Topographique & Médicale
des différentes Villes & Cantons de la France.
2. Sur l'analyfe & les effets des Eaux minérales.
3º. Sur les maladies des Artifans. 4°. Sur les maladies
aiguës & chroniques auxquelles les Beftiaux
de toute eſpèce font exposés.
Les Prix feront proportionnés au mérite & au
nombre des Mémoires qui auront été envoyés.
La Société a fait diftribuer un ſecond avis au
Public , concernant les remèdes pour lesquels on
demande des permiffions ou brevets : cet avis , trèsdétaillé
, contient l'extrait des rapports faits fur un
grand nombre de remèdes , qu'elle a examinés &
rejettés. Elle fe fait un devoir de faire connoître
au Public , par la voie de l'impreffion , tous les
jugemens qu'elle porte àà ccee ffuujjeett ,, foit afin de
prévenir les abus énormes. qui résultent de l'adminiftration
de préparations dangereufes & mal admi(
138 )
niftrées , foit afin de recevoir elle-même des éclairciffemens
fur les objets dont la connoiſſance lui a
été attribuée par le Gouvernement.
Marie - Auguftine - Alexandrine de Crequi
Hemond , veuve du Comte de Tiercelin de
Broffe , eft morte au Château de Beaumont
en Picardie , le 23 du mois dernier.
De BRUXELLES , le 14 Septembre.
LES nouvelles de Hollande contiennent
toujours des plaintes de la manière dont les
vaiffeaux de la République font traités par
les Anglois , qui en follicitant les fecours
de cet Etat , n'en traitent pas les individus
de manière à s'affurer leurs voeux & leurs
voix , & dont les réclamations peuvent in
fluer fur les réfolutions du Gouvernement.
>
» Le Capitaine Kortryck , écrit- on d'Amfterdam ,
arrivé depuis peu à Calais , rapporte qu'il rencontra
le & le 12 à la hauteur de Gibraltar ,
fix chébecs Espagnols ; que le 31 du même mois ,
étant à 9 ou 10 lieues du Cap Finistère , il fut
attaqué par un corfaire Anglois , portant pavillon
Américain , qui lui lâcha deux coups de canons
le força de fe rendre à fon bord avec les paffagers ,
& le déclara de bonne prife auffi-tôt qu'il fut arrivé.
Le corſaire fit paffer 4 de fes hommes fur
le navire Hollandois , & leur donna ordre de le
fuivre. Le Capitaine Kortryck changea de cours
la nuit fuivante qui étoit très - obfcure , quoi qu'il
eut 4 Anglois à bord . Le lendemain , ayant apperçu
à 7 heures , au nord du Cap Lézard , un
vaiffeau de guerre , il avoit fait force de voiles ,
hiffant pavillon Hollandois ; il le joignit , & le .
reconnut pour le vaiffeau le Walcheren , aux ordres
du Capitaine Haringſman , qui ayant appris ce
qui s'étoit paffé , fic paffer fur fon bord les quatre
}
( 139-)
4
Anglois , & remit ainfi en liberté le bâtiment du
Capitaine , Kortryck «<,
Selon les lettres de Toulon , on preffe la
conftruction de tous les bâtimens de guerre
qui font fur les chantiers ; on les croit deftinés
à rendre libres & sûres les mers du
Levant. C'eft de Mahon & des ports neutres
de la Méditerranée que partent les corfaires
Anglois qui paroiffent encore fur ces
mers & dans les Echelles. L'Angleterre , diton
, a obtenu la neutralité dans le midi.
où elle lui eft utile ; mais dans le nord ,
elle lui feroit nuifible , elle employe tout
jufqu'aux menaces pour la faire ceffer ; fi la
France n'étoit pas plus équitable qu'elle , il
ne refteroit que Mahon pour afyle unique
aux corfaires de fes ennemis .

>
On eſt toujours dans l'attente de ce qui
fe paffera entre les flottes combinées de
France & d'Espagne & de l'Angleterre. On
dit que cette dernière eft rentréeà Plymouth ,
& il paroît fingulier à quelques perfonnes
que ces armées formidables fe foient trouvées
fi près l'une de l'autre fans pouvoir
combattre ; mais on fait à combien d'incidens
le ſervice de mer eft fujet , & combien le
tems & les vents peuvent apporter d'obf
tacles aux projets les mieux combinés . On
ne croit pas que les flottes tiennent la mer
pendant l'équinoxe. On dit que dans le cas
où elles gagneront le port , celle d'Eſpagne
paffera dans ceux de France , pour être prêre
à fortir avec celle de cette Nation auflitôt
que le tems le permettra.
( 140 )
Privés de nouvelles politives , forcés de remplir
une tâche que cette difette rend difficile , nous nous
arrêterons in inftant fur une brochure piquante qui
vient de paroître , & qui rentre naturellement dans
notre plan de recueillir tous les matériaux qui peuvent
fervir à l'hiftoire de la guerre actuelle. Ce font
des lettres imprimées d'abord à Philadelphie , traduites
enfuite en François & réimprimées en Hollande
, d'où il en a paffé à Paris quelques exemplaires
que l'on trouve chez les Libraires qui vendent des
nouveautés. Elles ont pour objet le traité de commerce
conclu entre la France & les Etats - Unis
d'Amérique , qui a fervi de bafe à tous les reproches
de perfidie que l'Angleterre s'eft permis. Des .
injures ne font pas des raifons . On pourroit demander
fi la politique ne permet pas d'humilier un ennemi
irréconciliable, de lui ôter les moyens de nuire ,
& fur- tout un empire dont il ne s'eft faifi que pour
en abuſer , de venger enfin des revers , des injures .
& des infultes. Outre ces motifs , la France a encore
été inftruite que l'on vouloit armer les Colonies
contre elle , ' que c'étoit à cette condition que
l'Angleterre s'accommodoit : la faine politique lui
prefcrivoit de prévenir ce coup , & de leur préter
fon affiftance. Elle eft donc juftifiée ; la véritable
perfidie cût été d'exciter les Américains à la révolte ;
mais c'eft le Ministère Anglois lui - même qui s'en
eft chargé ; la France , fpectatrice tranquille de ces
démêlés , n'y a pris d'abord aucune part ; non-feulement
elle n'a point favorifé les Américains par
-des fecours directs ; elle a défendu à fes fujets de
leur en donner ; & fi quelques particuliers attirés
par l'appas du gain ont enfreint cette défenſe , il ne
faut pas reprocher aux François ce qu'ont fait toutes
les autres Nation de l'Europe. L'Auteur de ces
Lettres paffe enfuite à une grande & délicate queftion
, s'il exifte des cas dans lefquels un peuple
peut fe foulever légitimement contre fon Souverain
, & fe fouftraire à fon empire. Elle ne peut
( 141 )
être difcutée qu'en Angleterre , où la conftitution
dont on s'applaudit eft l'ouvrage d'une révolution ,
& en Amérique où un peuple combat pour fa liberté.
» De deux chofes l'une , dit l'Auteur que nous
nous contenterons de tranſcrire , ou la révolution de
1688 a été une rebellion manifefte , un renversement
de toutes les loix, un fyftême révoltant de perfidie ; &
à Dieu ne plaife que de pareilles idées fe préfentent
jamais à notre efprit : ou notre Nation a reconnu fofemnellement
& déclaré maximes fondamentales &
immuables de notre conftitution les principes fuivans.
1°. Que les droits refpectifs de la Couronne & du
Peuple d'Angleterre fe fondent fur un contrat.
2 °. Qu'il fuffit que le Prince viole quelque loi de
I'Etat , même de celles qui ne font point partie des
loix fondamentales , pour encourir le reproche d'avoir
rompu ce contrat originaire.
3 °. Qu'un Roi d'Angleterre , qui rompt ce contrat
par abus de pouvoir , eft cenfé abdiquer la Couronne
& peut en être dépouillé,
4°. Que la Nation peut ne point s'arrêter aux réparations
qu'il lui offre , ni aux engagemens qu'il
prendroit de fe conformer à l'avenir rigoureuſement
aux loix de l'Etat.
5 °. Qu'elle peut changer dans ce cas juſqu'à la
forme de fucceffion & exclure du trône ceux que les
conftitutions fondamentales y appelloient.
6. Qu'elle peut tenir pour cet effet des affemblées
extraordinaires & fe former en convention .
7°. Que des Puiffances étrangères peuvent légitimement
protéger ces révolutions , & fournir aux
mécontens les fecours néceffaires pour la confommer
, &c. «
On juftifie la conduite des Américains par l'appli
cation de ces principes à leur caufe ; on obferve enfuite
qu'aucun peuple n'a le droit de fe mêler du
Gouvernement de l'autre ; ce feroit faire injure à fon
indépendance que de s'ériger en Juge de fon admi(
142
niftration ; ce feroit la dernière des injuftices
que de lui fufciter des troubles domeſtiques. Si ces
troubles augmentoient , on ne pourroit s'en mêler
que pour offrir la médiation & chercher à rétablir
la paix ; le droit des gens condamne toutes les démarches
qui tendroient à nourrir la diſcorde.
"
Mais quand un tyran foule aux pieds les loix
de l'humanité , quand un Souverain ambitieux ébranle
la conftitution de fon Etat , qu'il en attaque &
viole fans retour les loix fondamentales , qu'il immole
à fon defpotifme les droits de fes peuples ;
quand la Nation opprimée , après avoir vainement
employé des moyens plus doux , eft enfin
réduite à brifer les liens qui l'attachoient à fon
Souverain , qu'elle fe rende indépendante de fon
autorité , & qu'en un mot l'Etat eſt diffous , les
Puiffances étrangères peuvent certainement porter
leur jugement fur le mérite de la caufe , & affilter
le parti qui leur paroîtra avoir le bon droit de
fon côté «.
La ville de Lubeck lorfqu'elle mit Guſtave Vala
enétat de venger fa Patrie des cruautés de Chriftierne
II , la France en fecourant les Belges excédés
des traitemens atroces du Duc d'Albe , en défendant
la liberté expirante des Princes d'Allemagne contre
ledefpotifme, ne violèrent point le droit des gens ,
& cette dernière a pu foutenir auffi les Etats- Unis
dans l'état d'indépendance qu'ils ont embraffé . L'Angleterre
, plus qu'aucune autre Nation , s'eft prévalu
en toute occafion de cette faculté , fans même
fe donner la peine d'obſerver les ménagemens , &
de ſe renfermer dans les bornes que la Juftice & le
Droit des gens lui prefcrivoient. Au milieu de la paix
profonde qui régnoit entr'Elle & la France , depuis
le milieu du 16e. fiècle , ceffa-t - elle un moment de
donner des fecours aux Proteftans foulevés ? n'en
envoya-t-elle pas aux Rochellois fouftraits à l'autorité
de Louis XIII ? ne favorifa -t- elle pas la Mai.
fon de Bragance ? Elifabeth ne fomenta- t - elle pas les
( 143 )
troubles des Pays - Bas ? ne foutint-elle pas pendant 20
ans les Provinces-Unies , en proteftant toujours
qu'elle étoit la bonne amie & l'alliée de Philippe II ?
» Si , à la place de la note Ministérielle du 13
Mars , l'Ambaffadeur de France à Londres eût remis
au Lord Weymouth une déclaration , portant
que l'humanité frémiffoit des cruautés inouies
auxquelles les troupes de S. M. B. & leurs Alliés
s'étoient portées contre les citoyens paisibles de
l'Amérique Septentrionale , que le coeur fenfible
du Roi de France étoit autant révolté de la dévaftation
effroyable des provinces où les armes
Angloifes avoient pénétré , que fon amour pour
la juftice étoit bleffé par les efforts de l'Angleterre
pour détruire les franchiſes de ce vafte Continent
; qu'indépendamment de ces raifons fi chères
à toute ame honnête , S. M. T. C. étoit fpécialement
obligée de foutenir les Etats-Unis, de l'Amérique
dans la défenfe de leurs prérogatives continuelles
, parce qu'il n'y avoit que ce moyen de
conferver aux François. la liberté de la pêche de
Terre-Neuve , & de garantir les poffeffions Françoifes
d'Amérique , des invafions funeftes que
l'Angleterre auroit la plus grande facilité à y
faire , fi jamais elle réduifoit les Colonies fous
l'obéiffance abfolue de la Métropole ; qu'en employant
toutes les forces pour la défenſe des
Etats-Unis , le Roi ne feroit d'ailleurs que remplir
fes engagemens contractés par le Traité de
Paris en 1763 ; que ce Traité n'a pas été conclu
entre deux Souverains feulement , mais auffi entre
leurs Royaumes & leurs Etats refpectifs ; qu'en
s'obligeant à procurer à l'Angleterre en toute
occafion tout ce qui pourra contribuer à la gloire
, aux intérêts & aux avantages de cette Puiffance
, & à faire reffentir aux Etats & Sujets Britanniques
les effets de l'amitié fincère & conftante
qui venoit d'être rétablie , la France s'étoit engagée
formellement à contribuer à la gloire , aux
intérêts & aux avantages des Colonies Angloiſes ,
( 144 )
1
& à cultiver avec elles une bonne & fincère ami.
-tié , & qu'ainfi en protégeant ces provinces contre
un injufte defpotifme , elle ne faifoit exactement
que remplir la feconde partie de fes enga
gemens , fans contrevenir en aucune manière à ce
qu'elle devoit au Roi d'Angleterre & au refte des
Etats Britanniques. Si la Déclaration du Marquis
de Noailles eût été conçue ainfi , quelles qualifications
odieufes , l'éloquence mâle de nos Miniftres
n'auroit-elle pas donnée à la conduite de la
France ! De quels reproches affreux les deux
Chambres du Parlement Britannique n'auroientelles
pas hériffé leurs humbles & fidèles adreffes
à S. M. ? Cette Déclaration , cependant , conçue"
dans les termes que je viens de tranſcrire , n'auroit
été qu'une parodie rigoureuſe , une copie
fervile du manifefte que notre Reine Elifabeth a
publié en 1585 , pour juftifier l'alliance défenfive
qu'elle venoit de conclure les 2 & 10 Août ,
avec les Etats-Généraux des Provinces - Unies des
Pays-Bas.
Les fept Provinces - Unies des Pays - Bas n'ont
pas cu plus de droit en 1585 , de fe déclarer li
bres & indépendantes , que les treize Provinces-
Unies d'Amérique n'en ont eu à faire la même
déclaration en 1776. Cependant notre Augufte
Reine Elifabeth a conclu inceffamment avec eux
une Alliance offenfive & défenfive , & il eft boa
d'obferver que le plein pouvoir des Députés
• Hollandois portoit expreflément ce motif , que les
Provinces- Unies avoient fecoué entièrement le joug
-de l'Espagne , & qu'elles s'étoient déclarées libres
& indépendantes de fa Souveraineté. Cette déclaration
appuyée d'une poffeffion de liberté & de
fouveraineté encore fort précaire ayant fuffi à
Elifabeth pour s'allier étroitement avec la République
naiffante , pouvons-nous reprocher à la Frånce
un fimple Traité de Commerce conclu avec une
nation qui s'eft pareillement déclarée libre & indépendante
, & qui eft dans la poffeffion la plus
abfolue de la fouveraineté , &c, «.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TUR QUI E.
De CONSTANTINOPLE , le 3 Août.
OnN n'avoit point exagéré la perte cauſée
par l'incendie du 28 du mois dernier. C'eft
peut être le plus affreux que cette Capitale ait
effuyé depuis le règne d'Ofinan ; plufieurs perfonnes
ont péri ; le Grand- Seigneur lui nime
a couru le rifque d'être tué ou d'être du
moins bleffé dangereuſement , par la chûte
d'un fer ardent qui eft tombé à côté de
lui. Les effets & les marchandifes retirés
des flammes ont été pillés , & un grand
nombre de familles fe trouvent réduites à la
mendicité.
Pendant que nous nous affligions de ce défaftre
, & que le Ministère inquiet de no recevoir
aucune nouvelle de la Morée , craignoit
que nos armes n'y euffent éprouvé quel
qu'échec , nous avons vu arriver trois Tartares
& un Agaffa , expédié par le Capitan-
Bacha pour nous inftruire d'un avantage qu'il
a remporté fur les Albanois. Ils s'étoient reirés
à Tripolizza , l'Amiral , en feignant de
fuir les a attirés hors de la fortereffe , & tout
25 Septembre 1779. g
( 146 )
à- coup a rebrouffé chemin, eft tombéfur eux,
& en a fait un carnage confidérable ; ceux
qui y ont échappé font rentrés dans Tripolizza
, dont il fe propofe de faire le fiége. On
affure que les têtes qu'il a fait couper pour
les envoyer ici fuivant l'ufage , comme un
témoignage de fa victoire , font en fi grand
nombre, qu'il a été obligé de fréter un navire
dont elles forment l'unique cargaiſon. Cerécit
, s'il paroît extraordinaire , ou du moins
exagéré , prouve du moins l'importance de
fa victoire. Parmi fes prifonniers , il compte
le Bacha de la Morée , qui , révolté depuis
peu , s'étoit joint aux rebelles Albanois.
RUSSIE.
De PETERSBOURG , le 17 Août.
L'IMPERATRICE revenue avant-hier de
-Czarsko-Zelo , a célébré aujourd'hui la fête
du régiment des gardes de Preobagentskoi ;
elle a dîné en public avec les Officiers de
l'Etat-Major de ce régiment , & eſt partie
enfuite pour se rendre dans une terre du
Prince de Potemkin , fituée en Finlande , où
elle verra manoeuvrer quelques régimens de
cavalerie & d'infanterie que ce Prince y a
fait raffembler .
Les ordonnances de Police , émanées du
trône en 1774 , font actuellement en pleine
vigueur dans la plupart des provinces de cet
Empire. L'intention de S. M. I. eft qu'elles
foient auffi mifes à exécution ici ; les ordres
( 147 )
relatifs à cet objet ont été expédiés . & M.
Wolkow , Maître- Général actuel de Police ,
a été nommé Namelnick , & chargé en cette
qualité de régler , ordonner & arranger tout
ce qui convient pour les faire exécuter. II
eft occupé maintenant à parcourir ce gouvernement
, qui doit être divifé en plufieurs
provinces où l'on bâtira quelques nouvelles
villes.
On affure que l'on a expédié à tous nos
Miniftres réfidens dans les Cours étrangères
& qui s'en trouvent abfens par congé , ordre
de fe rendre à leurs poftes refpectifs dans un
tems fixe ,fous peine de perdre leurs appoinfemens.
Une maladie furvenue au fecrétaire du
Comte de Solms qui doit refter ici chargé
des affaires en attendant l'arrivée de fon fucceffeur
, fufpend à préfent le départ de ce
Miniftre.
SU, È D E.
DE STOCKHOLM , le 28 Août.
LE Comte de Falkenberg , Sénateur , Confeiller
de la Chancellerie du Royaume , Préfident
de la Commiffion pour le maintien
des Loix , & chargé de la direction des affai
res étrangères pendant l'abſence du Comte
Ulrich de Scheffer , donna le 21 de ce mois
audience à l'Envoyé de Tripoli. Le Sénateur
habillé dans le coftume national , le reçut
affis , le chapeau fur la tête , & écouta la hag
2
( 148 )
rangue du Tripolitain qui parloit Turc ; il
lui répondit en Suédois. Il fe leva enſuite ,
lui fit fervir des raffraîchiffemens , & s'entretint
avec lui à l'aide d'un interprète pen
dant quelque- tems. Le lendemain , comme
il y avoit cour au château de Drottningholm ,
l'Envoyé Tripolitain s'y rendit , & fut préfenté
à LL. MM. , il dîna enfuite à une table
qui lui avoit été préparée , après quoi il fut
préſenté au Prince Royal & à la Famille
Royale.
M. de Thoff , Lieutenant- Colonel au fervice
de Pologne , eft arrivé ici de Copenhague
en qualité de Député de la part des
Diffidens , & fur-tout de la Nobleffe Protef
tante de ce Royaume , chargé de réclamer la
protection de cette Cour & de celles de
Ruffie & de Danemarck pour le maintien -
des priviléges qui leur ont été accordés dans
les dernières Diètes de 1767 & 1775. Il vient
auffi folliciter la permiffion de faire ici une
collecte pour la conftruction de quelques
églifes , & l'établiffement de plufieurs écales
à l'ufage de ceux de leur religion , dont ils
ont été privés faute de deniers. Ils comptent
également fur la protection & la charité des
trois Cours qui fe font rendues garantes de
leurs priviléges.
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 30 Août.
Le Roi eft de retour dans cette Capitale
avec toute la Cour ; les tribunaux de la Dière
*
( 149 )
ont été ouverts , & on croit qu'ils ne tarderont
pas à terminer leurs féances. La fameufe
affaire du Baron Julius doit être enfin décidée.
lundi prochain. On attend avec impatience.
le jugement qui fera prononcé .
Les Diffidens de la petite - Pologne & de
Maſurie viennent d'ouvrir un fynode provincial
à Sielotz ; on dit que les affaires qui
en ont occafionné la convocation , font de la
dernière importance .
Des lettres de l'Ukraine portent que le
nouveau port que l'Impératrice de Ruffie a
fait conftruire à l'embouchure du Nieper eft
achevé , que déja l'on y a vu arriver des
bâtimens Turcs chargés de marchandiſes , &
que des Ruffes en font fortis pour aller faire
le commerce fur les côtes voifines.
Un de nos Magnats , endetté comme la
plupart des grands Seigneurs , a été obligé
de vendre une de fes terres , & de prendre
en payement pour 24,000 ducats de fucre &
de café qu'il fait actuellement expofer en
vente , c'eft-là ce qu'on appelle ici comme
ailleurs faire des affaires.
ALLEMAGNE..
1
De VIENNE , le 3 Septembre.
Le mouvement annoncé depuis quelque
tems dans les Ambaffades , commence à
s'exécuter ; le Comte Jofeph de Kaunitz-
Rietberg , Miniftre de S. M. I. à la Cour
de Ruffie , va relever à Madrid le Comte
g 3
( 150 )
Dominique fon frere , avec le titre d'Ambaffadeur.
Le Comte Louis de Cobent
zel , paffe en Ruffie en qualité d'Envoyé
extraordinaire & de Miniftre Plénipotentiaire
; le Comte de Hartig , Confeiller intime
actuel , va fe rendre à Drefde en la
même qualité.
Une partie des bagages de l'Envoyé de
Pruffe eft arrivé dans cette capitale , où le
Baron de Riedefel , qui eft revêtu de ce caractère
, eft attendu à la fin de ce mois.
L'Impératrice ayant bien voulu tenir fur
les Fonds de Baptême la fille dont eft ac
couchée l'épouse de M. de Rofenthal , Archivifte
, a affigné une penfion de 400 florins
à l'enfant nouveau né ; elle fera continuée
à fes defcendans.
Les lettres de Hongrie portent qu'il y a
eu le 9 du mois dernier a Edembourg un
orage furieux mêlé de grêle & de tonnerre ,
qui a haché en partie , & en partie emporté
les vignes du voisinage .
De HAMBOURG , le 8 Septembre.
LES fortifications que l'Electeur de Saxe
fait élever fur fes frontières au commentement
de la paix dont jouit l'Allemagne ,
excitent l'attention de nos fpéculatifs , qui
devroient fentir que ce moment eft précifément
celui où l'on peut s'occuper des
moyens de mettre un pays à l'abri des incurfions.
C'eft pendant la paix qu'il convient
de préparer des défenſes , auxquelles
(+151 )
il n'eft plus tems de fonger quand la guerre
eft déclarée . Ils demandent auffi avec beaucoup
de curiofité pourquoi cette Cour négocie
avec celle de Berlin pour prendre à
fon compte les magafins Pruffiens qui font
dans l'Electorat ? Pourquoi le Roi de Pruffe
forme une armée d'obſervation qui fera
compofée de 35 à 40,000 hommes , tirés
de tous les régimens , dont chaque compagnie
fournira environ 15 hommes ? Mais
avant de rechercher les motifs de ces
difpofitions il faudroit s'affurer fi ces
nouvelles font ffoonnddééeess ;; oonn en parle
beaucoup depuis long- tems , rien he les
,
conftate encore .
Leurs inquiétudes ne le bornent pas à
ce qui fe paffe auprès d'eux ; leurs conjectures
s'exercent auffi fur ce qui arrive en
Turquie. Le dernier incendie de Conftantinople
, qu'on croit l'effet d'un complot
formé par des brigands qui n'ont voulu que
fe faciliter les moyens de piller , leur paroît
l'ouvrage d'une claffe de fcélérats plus
dangereux ; ils comptent neuf incendies qui
ont précédé celui- ci , & qu'ils croient tous
avoir été allumés par des gens mécontens
de la dernière paix ; mais ils oublient que
plufieurs ont eu lieu avant cette paix . Ils
partent delà pour craindre qu'elle ne foit
pas de durée ; & ils citent à cette occafion
une lettre de Conftantinople que nous rapporterons
, parce qu'elle contient des faits ,
& nous fupprimerons leurs commentaires.
g 4
( 152 )
"
&
Les Ruffes ont déjà voulu profiter de la liberté
du paffage de la Mer Noire dans la Mer Blanche ,
qui leur a été affuré par le Traité de Kainardgi &
par la convention qui s'en eft fuivie ; on a vu
en conféquence arriver à Conftantinople un de
leurs bâtimens marchands , chargé de fer & deftiné
pour Smyrne. Le Capitaine voulut continuer fa
route fans être vifité & fans payer les droits ordinaires
de tranfit . Mais le Grand - Douanier prétendit
que la charge de fon navire étoit compriſe
dans les marchandifes de confommation , qui ne
peuvent entrer dans cette Capitale ni paffer par
elle fans être déchargées , & fans payer préala
blement les droits. L'Envoyé de Ruffie , informé
de ce différend , s'adreffa auffi - tôt à la Porte ,
demanda , en vertu dudit Traité , le paffage libre
tant de ce navire que de tous les autres de fa Nation
, qui pourront arriver par la fuite. Les Miniftres
répliquèrent qu'il étoit bien vrai que par
le Traité l'on avoit accordé à la Ruffie ta libre
navigation fur la Mer Noire , mais qu'on avoit aufli
ftipulé dans la convention qui avoit fuivi ce Traité ,
que l'on détermineroit par la fuite jufqu'où cette
liberté pourroit s'étendre , tant par rapport au
tranfit , que relativement aux marchandifes qui
pourroient être tranfportées d'une mer à l'autre ,
ce qu'ils croyoient par conféquent devoir être préa
lablement réglé , & laifler en attendant les autres
points indécis. L'Envoyé de Ruffie infifta ; il fe
laiffa enfin perfuader de fe contenter provifionnellement
d'un ordre du Grand- Seigneur , qui accorde
à ce navire la liberté de pourfuivre fon voyage
pour l'Archipel. Mais afin d'éviter pour le préfent
toute explication ultérieure , il n'eft pas queftion
dans cet ordre de la cargaiſon , article fur lequel
le Miniftre de Ruffie avoit le plus infifté , & l'on
a , fous main , infinué au Grand- Douanier de Conftantinople
d'ordonner aux Prépofés des Douanes
( 153 )
aux Dardanelles , de laiffer paffer le bâtiment fans
Faire attention aux marchandiſes qu'il a à bord.
Comme le Commandant ne parle que de ce feul
bâtiment , il eft à préfumer que chaque fois qu'il
fe préfentera d'autres navires de cette Nation pour
pafler de la Mer Neire dans l'Archipel , il y aura
de nouvelles difficultés & que le Ministre de
Ruffie infiftera fur le libre paffage , fans quoi la
navigation fur la Mer Noire ne peut pas être fort
avantageuſe à ſa Nation «.
>
De RATISBONNE , les Septembre.
LE Prince Gallitzin , Ambaffadeur de l'Impératrice
de Ruffie auprès de LL . MM . II . & R.
arrivé ici le 26 du mois dernier , a paflé deux
jours dans cette ville , après quoi il eft parti
pour Munich, où il fe propofe de paffer quel
ques jours .
On vient d'imprimer ici & de publier les
pièces jointes au décret de commiffion Impériale
pour l'acceffion de l'Empire au Traité
de Paix de Tefchen. Ces pièces , qui forment
21 feuilles d'impreffion , font entr'autres les
lettres de réquifition de S. M. l'Impératrice
Reine , de S. M. le Roi de Pruffe ; de LL. AA.
SS. l'Electeur Palatin , l'Electeur de Saxe &
leDuc des Deux-Ponts ; la copie ou les extraits
du Traité de Paix de Tefchen , & les conventions
pour la fucceffion de la Bavière & du
Palatinat , entre le feu Electeur de Bavière &
l'Electeur Palatin , faites en 1766 , 1771 .
& 1774.
On a reçu les détails fuivans de l'incendie
de Hanau.
GS
( 154 )
" Le 30 Août , vers les 9 heures du foir , le feu
prit dans la nouvelle Ville , près la porte du canal ,
& dura jufqu'à 4 heures du matin. Il avoit d'abord
attaqué un tas de bois , d'où il fe commu
niqua à une grange remplie de paille , de foin,
& de grains. Ses progrès furent fi rapides , que
tout fut en flammes avant qu'on pût venir au fe
cours. Le danger étoit éminent , & une partie de
la ville auroit été peut-être réduite en cendres , f
le vent ne fûr tombé. Les fecours ne manquèrent
point ; on vit arriver un grand nombre d'hommes
des environs à un mille à la ronde , avec des ſceaux
& des pompes. Le Prince héréditaire de Hanau accourut
auffi- tôt qu'il fut informé du danger , & ne
contribua pas peu par fa préfence & par les or
dres à éteindre le feu. Le 1 de ce mois il duroit
encore , mais les précautions qu'on avoit priſes ne
laiffoient aucune inquiétude «.
ITALI E.
De NAPLES , le 20 Août.
L'ÉRUPTION du Véfuve a ceffe ; les
fpectacles font rouverts , les allarmes diffipées
& on a pu examiner plus attentivement les
dommages qu'elle a occafionnés ; ils font peu
confidérables du côté de Portici , où la lave
ne s'eft pas répandue en grande quantité ; la
grêle de pierres embrâfées s'eft portée princi
palement fur la partie fupérieure de la montagne
où il n'y a point d'arbres . C'eft du
côté d'Ottajano & de Somma qu'ils ont été
immenfes.
Dans les environs , les campagnes ont été dé
vaftées , les mai fons & les arbres ont été enfévelis
fous la cendre & fous les pierres ; parmi ces der
CASS )
nières , on en a trouvé qui pefoient 90 livres , &
qui formoient des maffes énormes , attendu leur
légèreté , ces pierres calcaires étant de l'efpèce de
la pierre- ponce. La plupart des habitans de ce canton
qui voulurent fortir de leurs maiſons , furent
contraints d'y rentrer pour échapper à cette grêle
de pierres qui fondoient fur eux , & de fe réfugier
dans les endroits les plus sûrs. Le Palais du Prince
d'Ottajano Médicis a été exceffivement endommagé ;
& l'on évalue à 300,000 ducats le dégât qui a
eu lieu dans fa terre & dans celle de Somma. Les
tourbillons de cendres pouffés par les vents furent
portés jusqu'à Benevent & jufques dans la Pouille.
Un phénomène déjà remarqué dans les grandes
éruptions de ce volcan , mais dont les Phyficiens
ont peu parlé , a paru dans celui- ci ; c'eſt une
rofée très-chaude , formée fans doute par l'ébulli
tion des eaux qui fe trouvent dans le foyer du
volcan. Cette rofée couvre en groffes gouttes les
plantes & les arbres , & elle tue abfolument toutes
les fubftances végétales qu'elle touche.
Les efclaves faits par nos chébecs fur les
corfaires barbarefques dont ils fe font emparés
, ont été conduits ici , on en a vendu
partie à différens particuliers , on a employé
les autres aux travaux publics . Le Receveur
de Malthe en avoit acheté 40 qu'il avoit fait
enchaîner & embarquer fur un bâtiment
Génois où il n'y avoit que 22 hommes d'équipage.
Une tempête violente s'étant élevée
on crut devoir détacher quelques uns de ces
efclaves pour aider à la manoeuvre ; cette
imprudence a été funefte. Les efclaves libres
ont bientôt rompu les fers de leurs camarades ,
qui fe font emparé des armes blanches , ont
maffacré tous les Génois , à l'exception d'un
g 6
( 156 )
feul qui s'eft jetté à la mer, & qui a eu le bon
heur de fe fauver à la nage ; c'eft de lui qu'on
a fu ce cruel évènement. Un de nos chébecs
eft parti pour aller à la pourfuite des révoltés.
Deux de nos frégates de guerre ont mis à
la voile le 17 de ce mois pour ſe rendre à
Carthagêne , où l'une doit être radoubée . S. M.
a profité de cette occafion pour envoyer au
Roi d'Espagne , fon père , un ſervice de trèsbelle
porcelaine de fa fabrique , & au Prince
des Afturies un attelage de 8 fuperbes chevaux
de fes harras. Le Capitaine Marocain & les
26 efclaves pris fur un pinque de Salé , qui
alloit à Tripoli , auxquels Ș. M. a rendu la
liberté , & qu'elle envoie au Roi d'Eſpagne ,
fe font embarqués fur ces frégates.
De LIVOURNE , le rer. Septembre.
ON apprend de Florence qu'hier matin , à
une heure après minuit , la Grande- Ducheffe
de Tofcane eft accouchée heureuſement d'un
Prince.
Le Grand - Duc vient de ftatuer que les
Cures qui dépendent des Monaftères feront
déformais adminiftrées par des Prêtres fécu
liers, & qu'à l'avenir les Religieux ne pourront
y être préfentés , ni y avoir aucun autre droit
que celui de collation . S. A. R. veut rendre
général dans tous fes Etats , le fyftême qu'elle
a adopté à l'égard de quelques Monaftères .
17 Les lettres de Bologne portent que le
& le 18 du mois dernier , on y reffentit.
encore une fecouffe de tremblement de
( 157 )
de terre qui a renouvellé les allarmes des
habitans , qui courent en foule dans les
Eglifes , pour demander au Ciel la ceffation
de ce Aléau.
.
» Il s'eft élevé de nouveaux différens entre la
Cour de Rome & celle de Naples , écrit - on de
Ferrare ; un des principaux fujets eft , dit-on , une
dépêche Royale , en date du 12 Juillet , par laquelle
S. M. ordonne qu'à l'avenir tous les revenus
des Evêchés , des Abbayes & autres Bénéfices
appellés de libre collation , qui viendront à vaquer
dans le Royaume , feront adminiftrés par des Economes
Royaux , pour être employés à l'acquit des
aumônes d'ufage , & répartis entre les pauvres des
lieux ; à fatisfaire à toutes les charges intrinsèques
de l'Eglife ; à la quote-part qui doit revenir à l'Ho
pital Général de Naples , jufqu'à ce que les Eglifes
étant pourvues de Pafteurs & de Miniftres , les
comptes de ces revenus leur foient mis fous les
yeux par lefdits Adminiſtrateurs , avec le reftant de
ces revenus. Cette dépêche Royale , fi elle a été
donnée en effet , eft fondée fur les motifs les plus
facrés , l'efprit de l'Evangile & les loix fondamentales
du Royaume , la nature des biens Eccléfiaftiques
, qui font le patrimoine des pauvres , &
leur deftination primordiale. Auffi , ajoute- t- on ,
le Roi ordonne qu'elle fera obfervée fans altération
comme une loi fondamentale du Royaume.
Par cette loi , le Nonce du Pape à Naples eft privé
de 1500 ducats napolitains de revenu annuel ,
la Chambre Apoftolique , de plufieurs milliers de
ducats cc.
ESPAGNE.
De MADRID , le 25 Août.
UN courier extraordinaire arrivé de Cadix ,
vient d'apporter la nouvelle d'un combat
( 158 )
livré à la hauteur de ce port par 3 de nos
frégates à frégates Angloifes de l'efcadre
de D. Langara , qui croife dans le détroit.
On ne fait point d'autres détails , finon que
l'action a été très- vive , qu'elle a duré 20
heures , a coûté beaucoup de fang de part
& d'autre , que les 3 frégates Angloifes ont
été prifes & conduites à Cadix , mais fi maltraitées
qu'elles font hors d'état de faire
aucun fervice .
S'il faut en croire une lettre de Malaga ,
en date du 2 , deux autres de nos frégates fé
font emparé d'une frégate Suédoise de 30
canons , chargée de munitions de guerre ,
& faifant voile de Gibraltar à Mahon. C'eft
fans doute la même dont on a parlé précédemment.
Les lettres du camp de Saint-Roch , por
tent que les troupes qui doivent être chargées
du fiege de Gibraltar y font arrivées ,
ainfi que la plus grande partie des trains
d'artillerie & des munitions de guerre. Le
Prince de Caftro - Pignano , Lieutenant- Général
, s'y eſt rendu pour fervir en qualité
de volontaire , & le Prince de Montfort ,
Colonel , s'eft mis à la tête de fon régiment.
On croit que le fiege ne tardera pas à commencer
, & que les premières opérations
auront lieu au plus tard au commencement
du,mois prochain.
La place , du côté de la mer , eft fi refferrée
depuis que D. Barcelo a le commandement
général des forces navales , qu'il ne
( 159 )
peut plus rien y entrer. On a intercepté
déja une grande quantité de bâtimens chargés
de vins ; parmi ces derniers , on en
compte un Portugais qui avoit à bord 35
boeufs , 5 moutons & beaucoup de volailles.
ANGLETERRE...
De LONDRES , le 7 Septembre.
APRÉS beaucoup de bruits vagues & de
vives inquiétudes fur le fort de notre flotte ,
nous avons enfin appris qu'elle eft rentrée
à Portsmouth ; on fait que le 3.0 elle rencontra
celles de France & d'Espagne qui
lui donnèrent chaffe & la fuivirent jufqu'au
2 de ce mois , que l'Amiral Hardy ne jugeant
pas qu'il fût prudent de s'expofer devant
des forces fi fupérieures , fit force de
voiles pour chercher un abri dans nos ports.
Tout ce qu'on a publié de fa réfolution de
combattre , de la difpofition manifeftée par
tous les Officiers de fa flotte dans un confeil
de guerre tenu à bord du Victory , ne
s'eft point confirmé , s'il avoit en effet eu
autant d'envie de fe battre , il a eu toutes
les occafions les plus favorables pour la fa-.
tisfaire. Il eft arrivé le z à Portsmouth ,
3
& les on l'a vu à la Cour , où il s'eft empreffé
de fe rendre , & où il a eu l'honneur
de baifer la main de S. M. Son abſence fait
préfumer que les ennemis font éloignés ; il
n'eft pas vraisemblable en effet , que s'ils
( 160 )
l'avoient fuivi , il eût quitté Portsmouth
pour venir rendre compte lui-même d'une
campagne dont les opérations n'ont pas répondu
à fa longueur & à l'attente de la Nation
, & pendant laquelle , fi nous avons
bien fait courir les François nous les avons
fait courir après nous..
Nous ignorons encore fi notre flotte remettra
bientôt en mer , on peut le préfumer
fi les François ont befoin de rentrer dans
leurs ports ; alors elle fera libre , & nous
pourrons y paroître fans danger ; car quoi
qu'on en ait dit , le nombre de nos vaiffeaux
en rentrant à Portsmouth , n'étoit guère que
de 37 fans compter quelques navires de so
canons. Il eſt aifé d'enfler les liftes qu'on en
donne ; mais fi elles en impofent au gros de
la Nation , les perſonnes inftruites du véritable
état de notre marine , demandent ce
que c'eft que plufieurs - vaiffeaux , dont les
noms ont été toujours inconnus. On affure
qu'avant peu de tems l'Amiral Hardy en aura
so fous les ordres ; le Ministère l'affure mais
on cherche où on les prendra , & comment
on formera encore l'eſcadre deſtinée à
paffer dans la Méditerranée ; & une feconde
qu'on fe propofe d'envoyer auffi dans la mer
du Sud , pour y attaquer les poffeffions
Efpagnoles. On nomme déja le Commo
dore Johnſtone pour le charger de cette
expédition à laquelle on ne croit pas cependant
qu'on puiffe fonger de fi-tôt. Il feroit en
effet bien fingulier dans un moment où la
( 161 )
défenfive à laquelle nous fommes réduits
exige toute notre attention , nous penfaffions
à aller porter la guerre au loin & dans des endroits
où les Efpagnols prévenus ont fans
doute fait des préparatifs pour nous rece
voir . Il eft vraisemblable que le Commodore
Johnſtone s'il paroît dans la mer du Sud , n'y
fera rien de mieux que ce qu'on lui a vu faire
fur les côtes de France.
La néceffité urgente de défendre Gibraltar,
& fans doute Minorque , eft mieux fentie &
demande nos foins les plus preffans. On
craint bien que le paffage du Détroit ne foit
impraticable à toutes les forces que nous
pourrons y envoyer. On trouve en général
qu'on s'en occupe un peu tard , & il s'en
faut de beaucoup auffi que l'on approuve le
choix de Sir Hugh Pallifer pour la conduite
d'une expédition fi délicate & fi néceffaire.
Les papiers miniftériaux s'empreffent d'exalter
ce Vice-Amiral , de le peindre comme le
feul qui mérite la confiance de la Nation ; &
on s'attend bien que ceux de l'Oppofition le
traitent avec une extrême févérité.
» Si cet arrangement a lieu , on devroit attacher
Sandwich à fa voiture & le conduire à Tower-
Hill ! certainement le public ne lui permettra pas
de confier à Sir Hugh Pallifer un commandement
de quelqu'importance pour la Nation : fon égarement
iroit - il au point d'en provoquer la vengeance
n'étoit - il pas affez humiliant de voir
les flottes de France & d'Efpagne triompher fur nos
côtes , folliciter envain le champion minifteriel , Sir
Charles Hardy , de leur livrer combat ? Sera- t il permis
encore à Sandwich d'infulter le public en don(
162 )
nant un commandement à Sir Hugh Pallifer ? A- t-on
des piéges à tendre à quelqu'autre Amiral Whig!
Forme- t-on une feconde confpiration contre la vie
de l'Amiral Keppel ? Si Sandwich avoit l'imprudence
de donner un commandement à Pallifer , tous les
Officiers de la marine devoient jeter leurs commiffions.
L'accufation qu'il a intentée contre Keppel,
a été prouvée fauffe , mal-fondée & malicieuſe ,
un homme capable d'intenter une accufation pareille,
un Officier capable de former une confpiration
contre fon Commandant en Chef ne doit jamais
être employé au fervice du public ; celui qui a
trahi fon ami , trahiroit fon pays . Il faut quil
ait une belle portion de modefte affurance pour
hafarder d'accepter un commandement ; celui qui
court après un emploi , ayant l'infamie à fes
talons , doit avoir un vifage d'airain & un
coeur de pierre à fufil «.
On dit aujourd'hui que l'on n'a parlé de Sir
Hugh que pour fonder le public , & que ne
lui trouvant pas des difpofitions favorables ,
ce Vice-Amiral eft remplacé par M. Jonhftone
, qui cependant ne partira que quand
on aura des vaiffeaux , & que Sir Charles
Hardy aura dit j'en ai affez .
Les préparatifs de défenſe occupent toujours
l'attention du Gouvernement ; on a
renforcé les garniſons des principales places
qu'on croit menacées , on a creufé des mines
à Plymouth ; les troupes exercées continuellement
à faire des courfes de différens côtés
pour les accoutumer à marcher promptement
au fecours des endroits où l'on verra
paroître l'ennemi , fe fatiguent & s'excèdent
peut-être au point de ne pouvoir plus agir
( 163 )
lorfqu'on aura befoin d'elles. On remarque
le plus grand mécontentement dans les différens
camps ; les foldats ont environ le tiers
de leur paye qui eft arriéré ; & la déſertion ,
malgré la vigilance des Commandans , eft
encore très-fréquente.
» Un Officier , ajoute à ces détails un de nos
papiers , s'eft plaint du règlement qu'on a fait
fur la manière d'armer nos Troupes ; il prétend
qu'en leur ôtant leur épée , on les affoiblit toutà-
fait pour le moment le plus chaud d'une action.
Cet ufage a été introduit par un perfonnage fort
important fans doute , mais qui n'a jamais vu d'armée,
& qui a voulu préférer la bayonnette à l'épée
; il eft conftant qu'à la première charge la
bayonnette au bout du fufil doit réuffir ; mais dès
l'inftant que l'action devient plus chaude , & elle
le deviendra lorfqu'il s'agira de repouffer une defcente
, le foldat ne peut plus manier un inftrument
auffi lourd , & doit tomber fous le bras d'un
lofte Tout foldat Francois fait fe
fervir de fon épée , même dans le moment où il
eft le plus ferre. Charles XII eft le premier de
notre fiècle qui ait introduit l'ufage de l'épée. Le
Roi de Pruffe l'a auffi adopté conftamment ; nous
fommes la feule Puiffance de l'Europe qui y a tenoncé
, & cela dans un moment où les annales militaires
font remplies de faits qui prouvent l'avantage
de cette arme, Si l'on demande quel est l'auteur
de ce changement , qu'on fache que c'eſt le Général
- né du Royaume «,
L'arrivée de l'Amiral Hardy , & l'ignorance
où l'on eft du cours qu'ont pris les flottes ,
nous font craindre à chaque inftant d'apprendre
qu'elles ont paru à l'improviſte
dans quelque endroit où elles auront pu
faire beaucoup de mal . Dans cette incerti(
164 )
tude, les moindres avis font des fujets d'allar
mes , & tout mouvement extraordinaire eft
fur-le- champ exagéré par des hommes qui
ne rêvent plus qu'une defcente , & qui voient
dans tout ce qu'on débite , les ennemis au
milieu du Royaume. Cette difpofition des
efprits eft auffi générale en Irlande qu'ici .
on
" Le 27 Août , écrit- on de Dublin , un exprès
àtriva au Château , & le bruit fe répandit auſſi- tôt
que 7000 François étoient defcendus à Beautry
dans le Comté de Kerry , & qu'ils devoient être
joints par 20,000 , fous le convoi des flottes
combinées. Après des recherches plus exactes ,
a fu que le fameux Paul Jones , le même qui pilla,
il y a quelque tems , le maifon du Comte de Selkirck
, fur la côte d'Ecoffe , qui ellaya de mettre
le feu à la ville de Whitehaven , & qui s'empara
du floop de guerre le Drake , a paru fur nos cotes
avec 3 vaiffeaux de ligne fous fes ordres ;
qu'ayant befoin d'eau & de provifions , il a débarqué
un certain nombre d'hommes qui ont enlevé
des moutons & des vaches , qu'ils ont géné
reufement payés aux propriétaires ; après quoi il a
levé l'ancre fans commettre aucune forte d'hoſtilité
contre les habitans. Le projet de cet aventurier
eft vraisemblablement d'intercepter nos vaiffeaux
chargés de draps & quelques-uns de ceux de la flotte
des Indes , qui doivent arriver inceffamment à
Corke. Il paroît qu'il a ordre de ferrer de près la
terre , & d'obſerver ce qui fe paffe dans nos ports,
pour en donner avis aux flottes combinées «.
Le filence de la Cour fur les nouvelles de
l'Amérique , produit fon effet ordinaire ; on
ne doute plus maintenant de la défaite du
Général Prévost ; & on n'eft pas moins per(
165 )
fuadé que le Général Clinton eft réduit à
l'inaction ; on prétend qu'il ne demande pas
moins de 40,000 homines pour faire quelque
chofe l'année prochaine , ce qui fuppoſe la
campagne abſolument manquée , & combient
nous devons avoir peu d'eſpérance en une
nouvelle , puifque nous fommes hors d'état
de lui envoyer l'armée qu'il demande.
Du côté des ifles , nous fommes encore
plus malheureux ; la perte de la Grenade a
fuivi de près celle de St - Vincent ; la flotte
de l'Amiral Byron a été battue ; & cette nouvelle
a été apportée par l'Amiral Barrington
lui-même , arrivé à bord du vaiffeau de guerre
l'Ariane , & fi affoibli par fes bleffures , qu'il
a été hors d'état de faire le voyage du port
ici pour donner lui- même à la Cour ces funeftes
avis. On ne publie point encore d'autres
détails que ceux-ci.
Lord Macartney à l'arrivée des François , fe
hâta d'en envoyer avis à l'Amiral Byron , qu'on
trouva avec 22 vaiffeaux de ligne , 30 bâtiments
de tranfport chargés de troupes de terre , avec lef
quels il s'approchoit de Saint- Vincent , pour effayer
de reprendre cette Ife ; il courut à la Grenade qu'il
trouva déjà prife. On n'accorde guère la fuperbe
défenfe qu'on prétend qu'elle a faite , avec la rapidité
que M. d'Eftaing a mis dans cette conquête ;
arrivé le 2 Juillet au foir , il fut maître de l'Ine
le 4 , & cetre brave garnifon n'a obtenu d'autre
traitement que de ſe rendre à difcrétion dans un mo,
ment , où en attendant deux jours de plus , elle
eût vu l'Amiral Byron arriver à fon fecours. Le
combat s'engagea entre les deux flottes ; nos vail(
166 )
feaux en ont été confidérablement endommagés ,
forcés de fuir , & après en avoir perdu vrailemblablement
deux , qu'on croit avoir coulé à fond
dans la retraite. Celui de l'Amiral Barington a prodigieufement
fouffert ; il a perdu 100 hommes tués ;
il a eu plus de bleffés encore , & l'Amiral eft luimême
au nombre de ces derniers. On prétend
qu'outre ces fâcheufes nouvelles , il apporte auffi
des plaintes très-vives contre l'Amiral Byron , dont
on accufe l'imprudence ; on ne dit pas où il eſt
allé ; il avoit befoin de réparations , & n'en pouvoit
guère trouver qu'à la Jamaïque , où l'on ne
favoit s'il pourroit arriver , & où il faudra qu'il
refte longtems , tandis que le Comte d'Estaing eft
parti le is de la Grenade , pour tenter , apparemment
quelques nouvelles conquêtes. On ſuppoſe déja
Tabago pris. On craint pour la Jamaïque qu'on dit
n'être pas en bon état de défenſe. Les troupes qui y
font confiftent , dit- on , en 1000 hommes des volontaires
de Liverpool , 560 hommes du 1er. bataillon
du 6e. Régiment , 200 du corps du Colonel d'Alrymple
, qui fait en tout 1760 hommes , qu'on
réduit à 1200 en défalquant les morts & les malades.
Les vaiffeaux qu'on y a font : le Ruby de 64 canons ,
le Bristol de 50, le Janus de 40 , l'OEolus , le Niger
, & 3 autres frégates.
Ileft tout fimple que dans cette pofition des
affaires , on faffe des voeux pour le retour de
la paix , que l'on tourne les yeux vers toutes
les Puillances dont la médiation peut nous
la procurer , & qu'on cherche à fe flatter de
ce qu'on defire fi vivement. On prétend en
conféquence que l'Impératrice de Ruffie , le
Roi de Pruffe & la Hollande fe réuniffent
pour offrir leur médiation. On en efpère un
( 167 )

heureux fuccès;mais à quelles conditions l'obtiendrons-
nous ? c'eft une queftion à laquelle
ne peuvent répondre que ceux qui tiennent
le timon de l'Etat. Peut - être dans ce moment
feroient-ils encore embarraffés. Nos fpéculatifs
le paroiffent moins ; ils règlent déja
davance les articles préliminaires , & ils ne
manquent pas d'y comprendre ceux - ci . » Gibraltar
& Minorque feront cédés à l'Eſpagne ,
qui en échange remettra à l'Angleterre Ceuta
fitué fur la côte d'Afrique. Le Canada fera
reftitué à la France , qui rendra les ifles qu'elle
a enlevées dans les Indes occidentales , & qui
confentira non-feulement à renoncer à fon
alliance avec les Etats-Unis de l'Amérique
feptentrionale , mais emploiera fes bons offices
pour opérer une réconciliation entr'eux
& l'Angleterre ".On ne conçoit pas comment
nos politiques ont pu rêver ce dernier article .
La France a donné trop de preuves de fa
bonne-foi dans les traités , de fon exactitude à
les remplir , pour qu'on puiffe fe flatter de la
déterminer à abandonner fes alliés , dont
l'indépendance doit être reconnue avant tout,
& qui , cet article accepté & fur lequel il ne
paroît pas qu'elle change jamais , pourra , par
amour pour la paix , fe rendre moins difficile
fur les autres.
En attendant que le tems développe la nature
des arrangemens qui pourront opérer la
paix , on a fait le tableau fuivant des dépenses
qu'a occafionné la guerre d'Amérique.
» Les calculs les plus exacts & fur la préciſion
defquels on peut compter , les font monter ,
à la
( 168 )
:
clôture des feffions dernières du Parlement , à 40
millions cet argent eft perdu à jamais , fans probabilité
& efpoir de retour. Les Actions , avant
les troubles actuels , étoient à 88 ; elles font aujourd'hui
à 61 ; voilà une perte de 30 millions pour les
Actionnaires . Les terres fe vendoient à cette époque
au taux de 32 années d'acquifition ; elles font au
jourd'hui à 24 ; différence de huit années d'acquifition
, dans la valeur de toutes les terres de la
Grande- Bretagne , objet qu'on peut modérément
évaluer à 160,000,000 ; liv . Conféquemment la
perte occafionnée par les dépenfes de la guerre
étant de 40,000,000 ; celle des Actions de 30,000,
ooo ; & celle des terres de 160,000,000 : le total
eft 230,000,000. La Nation a donc fouffert une
perte évidente de 230 millions de liv. fterl,, & de
douze Provinces dans le Continent le plus beau
du globe. Pour le former une idée de l'énormité
des dépenfes occafionnées par la guerre d'Amérique ,
il ne faut que jetter les yeux fur les objets des
Contrats de MM. Mure , fils , & Atkinſon. Les
voici d'après l'état extraordinaire, des guerres ,
depuis le 31 Janvier 1778 jufqu'au rer. Février
1779 , foumis à la conſidération de la Chambre
des communes. Frêt & tranfports 246,000 , dito
41,095 liv.; bâtiments pris par les Américains
6905, dito 2490 , dito 3034, dito 2537 ; entre
tien des extra- Matelots 43,195 ; rum 101,500 ;
ftarie 2627 ; vinaigre 2099 ; avoine 32,202 , dito
3896 ; chandelles 1737 ; canons 2855 ; poudre à
canon 1495 total 493,658 . D'où l'on peut auffi
conclure que fi près d'un demi- million paffe par les
mains d'une feule maifon de Commerce pendant
le courant d'une année , fes profits qu'on ne peut
évaluer au plus bas , moins de 15 pour cent
forment un objet de près de 75,000 liv . fterl «
Le tableau fuivant eft celui des dépenses
de l'armée .
Marine
( 169 )
$775
1776
1777
1778

1779
·
4,590,458
4,005,895
4,589,069
·
Marine.
• 2,496,538
4,153,214
Troupesde terre.
· ·

2,206,457
4,799,008
4,003,948
2,842,557
Artillerie,
451,230 1. fter.
• •
• ·
122,360
620,594
• • 382,816
• • 3,440,543 • • • 917,373
17,292,5 13 2,894,373 19,835,174
De ces 40,022,060 liv. fterl. 20 millions ont été
empruntés à 3 & à 4 pour 100 , & ajoutés à la malle
de la dette Nationale. Leur intérêt montant annuellement
à 1,087,500liv. fterl , on a créé les impôts fuivans
: en 1777 , une guinée par an fur chaque Domeftique
mâle, ce qui rapporte 100,000 liv . fterl.; une
augmentation des droits fur le verre , 45,000 ; fur le
timbre 55,000 ; fur les ventes à l'enchère 37,500.
Total , 227,500. En 1778 , un droit de pence fur
chaque liv. fterl. de loyer des maifons , faifant
284,000 liv. fterl. ; 8 guinées par tonneau de vin de
France , & 4 fur ceux de Portugal 78,088 . Total
356,088 . En 1779 , augmentation de 5 pour 100
fur les droits d'excife 282,111 liv. fterl. ; un penny
par mille pour les chevaux de pofte 36,000 . Total
482,361 . Dans ces trois ans l'impôt annuel & additionel
fe trouve être monté à 1,313,449 liv. fterl.
L'arrivée heureufe de quelques vaiſſeaux
de la Compagnie des Indes , qui font arrivés
au commencement de ce mois , ont fait un
peu de diverfion aux allarmes générales ; on
efpère que le hafard qui les a fauvés , fauvera
auffi les autres qu'on attend ; ils font encore
au nombre de 13 , dont 6 viennent de
la Chine , 5 font chargés de marchandiſes en
balles , un l'eft tout entier de poivre , & le
dernier vient de Bombay. On ne peut pas fe
diffimuler , que malgré ces évènemens heureux
& nos fuccès dans l'Inde , notre com-
25 Septembre 1779.
h
( 170 )
merce y décheoit confidérablement ; on &
fait le tableau fuivant de la recette & de la
dépense de la Compagnie , & on ne voit pas
ce que pourroient y oppofer ceux qui prétendent
que fes gains font immenfes.

Recette. Dépenfe
• 152 Laks de roupie. 132
En
1772
1773
· •
1774 :
• I54
Iso
· • 135
• 229
1775
· 144 • · • 138
1776 · 130 •
1777 • · • 129 •
160
• 162
1778 104 · • • • 168
"
·
Le lak de roupie équivaut à 300,000 liv. tournois.
Le bruit fe répand que les troupes de Madras,
fous les ordres du Colonel Braithwaite,
fe font emparées de Mahé , qui s'eft rendu
le 20 Mars dernier ; les particuliers , felon la
capitulation , ont confervé leurs biens. Si
cette nouvelle eft vraie , car on n'en a reçu la
nouvelle que de Baffora , où on l'avoit apprife
de Tellichery , par un bâtiment qui la
tenoit encore de quelqu'autre port , les Fran
çois n'ont plus un pavillon dans l'Inde.
ÉTATS-UNIS DE L'AMÉRIQUE SEPT.
DE Philadelphie le 20 Juillet. Le Major
Rice , arrivé de Charles-Town au commencement
de ce mois , nous a apporté la nouvelle
de la retraite du Général Prévost de
devant cette ville ; un nouvel exprès , arrivé
le 18 de ce mois , & parti le 23 du mois
dernier , nous a appris que le 15 les ennemis
whe
( 171 )
OPP étoient fortis de leurs retranchemens pour
Fattaquer le Général Lincoln , qui marchant
au-devant d'eux , les repouffa deux fois dans
leurs lignes , où il les força de fe renfermer.
Le 20 , il s'approcha de leurs retranchemens
jufqu'à 20 pas , & leur préfenta le combat à
fon tour ; ils firent une fomie ; mais le parti
qui en fut chargé fut prefqu'entièrement
détruit. La perte de notre côté , dans cette
occafion , a été de 1 so hommes tués & de 25
Officiers bleffés . Le 22 , deux galères de l'Etat
en attaquèrent 2 Angloifes qui couvroient les
ponts de communication entre les ifles différentes
, où les ennemis étoient poftés , & qui ,
dit- on , ont été prifes. Les ponts ont été détruits
& par ce moyen on a féparé 1000 Anglois
du gros de leur armée. Ils font fur l'ifle de
St-Jean , où lejour du départ de l'exprès , le
Général Lincoln devoit avancer à la tête de
1700 volontaires pour tâcher de les enlever.
Ce Général fe propofoit auffi de renouveller
l'attaque contre le gros de l'armée , & on
attend des nouvelles de cet évènement . S'il
faut en croire quelques bruits , il a déterminé
l'ennemi à fe retirer à Beaufort à 70 milles de
Charles -Town.
C
Selon d'autres nouvelles nos troupes n'ont
pas été moins heureufes fur le lac Onondagao;
les Indiens qui en habitent les bords & qui en
portent le nom , armés par nos ennemis , &
fe rendant coupables de toutes fortes d'excès
fous leur bannière , ont été furpris à la fin
du mois d'Avril dernier & forcés de fe retirer
h 2
( 172 )
dans les bois . On a détruit leurs habitations
au nombre de so , & on a enlevé les armes ,
les munitions & les provifions que les Anglois
leur avoient données. Nos troupes n'ont pas
perdu un feul homme , & ont ramené 30
prifonniers.
-
Le Général Washington , après l'heureuſe
expédition du Général Wayne fur le fort de
Stony Point , a fur -le - champ porté fon
armée fur la rivière du nord , dans le deffein
de chafler les ennemis de tous les poftes qu'ils
ont dernièrement occupés aux environs de
cette rivière. Leurs projets de campagne
pour cette année paroiffent terminés ; ils font
hors d'état d'entreprendre ; ils fe bornent à
de petites expéditions dont l'objet unique eſt
de remplir les ordres de leur Cour par la
dévastation la plus entière , New Haven ,
dans le Connecticut , en a été la victime ; &
nous ne nous occupons plus à préfent qu'à
chercher & à faifir les moyens de les en
punir.
-
Nos ennemis s'amufent à nous peindre
dans un état de détreffe que nous n'éprouvons
point ; cependant ils ne peuvent s'empêcher
de convenir qu'il n'apporte aucun
changement à nos difpofitions , & que nous
fommes décidés irrévocablement à ne jamais
nous foumettre au Gouvernement Britannique.
S'il a eu cette efpérance pendant quelques
momens , ce tems eft paffé , & celui où
ils doivent defirer la paix avec nous & reconnoître
notre indépendance , eft arrivé.
81739
L'Etat de Virginie a paffé plufieurs actes
importans dans fon affemblée du mois de
Mai dernier.
» Actes : à l'effet d'établir un Bureau de la Guer
're. Un Bureau de Commerce. Un Bureau des Poftes
de traverſe. Pour affurer la demi-paye aux Of
ficiers. Pour lever un Corps de Cavalerie & un
corps de Volontaires , deftinés l'un & l'autre à la
défenfe de la République. A l'effet d'autorifer le
Bureau du Tréfor à mettre en circulation un million .
Pour faire prêter certains ferments & permettre les
affirmations . ( De la part des Quakers qui ne font
point de ferments ) . Pour faire des amendements
dans les loix relatives aux Milices , & aux invafions.
Pour ouvrir le Bureau relatif à la propriété
foncière. Pour conftater les prétentions de divers
particuliers à la poffeffion des terres de derrière.
Pour indemnifer ceux qui ont fouffert lors de la
dernière invafion. Pour faire des amendements
dans la loi concernant la répartition des taxes «.
FRANCE.
De VERSAILLES , le 21 Septembre.
LE Prince de Montbarrey & M. de Sartine
préſentèrent le 8 de ce mois au Roi , MM. de
Scheldon , Capitaine dans le régiment de
Dillon , & Colonia , Enfeigne de vaiffeaux ,
chargés par le Comte d'Estaing d'apporter à
S. M. les drapeaux pris aux troupes Angloifes
à la Grenade , & les pavillons enlevés des
ports de cette ifle & de celle de Saint-
Vincent.
Le Roi vient de difpofer de la place de
Secrétaire Général des Suiffes & Grifons ,
-
h 3
( 174 )
vacante par la démillion de M. de Martanges ,
Maréchal des Camps & Armées du Roi , en
faveur du Baron de Dietrich , Membre du
Corps de la Nobleffe immédiate de la Baffe-
Alface , & Correfpondant de l'Académie
Royale des Sciences. Il eut l'honneur de faire
le 13 de ce mois fes remerciemens à S. M.
à qui il fut préſenté par Mgr le Comte
d'Artois.
Le Marquis de Bercy , Capitaine de cavalerie
au régiment de Royal Cravates , ayant
obtenu de Mgr le Comte d'Artois la charge
de Capitaine des Gardes de la Porte de ce
Prince , vacante par la mort du Marquis de
la Muzancheres , eut l'honneur de prêter
ferment entre les mains , & d'être préſenté
par ce Prince au Roi & à la Famille Royale.
Le 9 , la Marquife de Roche - Lambert
Thevalles , eut l'honneur d'être préſentée au
Roi & à la Reine par Madame Adélaïde de
France , en qualité de Daine pour accompa
cette princeffe.
>
Le 12 , LL. MM. & la Famille Royale
fignèrent le Contrat de Mariage du Vicomte
d'Amplemann de la Creflonière , Officier aux
Gardes Françoifes , avec Mlle Guillemin.
MM. Née & Mafquelier préfentèrent à LL.
MM. & àlla Famille Royale la 3ime livraiſon
de leurs Tableaux Pittorefques , Phyfiques ,
Hiftoriques, Moraux, Politiques & Littéraires
de la Suiffe.
-
De PARPS , le 21 Septembre."
DEPUIS les dernières nouvelles pofitives
( 175 )
que l'on a reçues de l'armée navale aux
ordres de M. le Comte d'Orvilliers , & qui
nous ont appris la rentrée de la flotte Angloife
dans fes ports après avoir été chaffée
24 heures , pendant lefquelles les deux armées
ont couru 30 lieues marines à l'eſt ,
on a appris qu'elle a mouillé à Breft , le 144 de
ce mois. Les vaiffeaux François & les Elpagnols
, au nombre de 67 vaiffeaux de ligne ,
y compris l'Ardent , dont l'armée s'eft emparé
, font réunis dans cette rade , où ils
fe pourvoient des vivres & des rafraîchiffemens
néceffaires pour remettre en mer.
La fanté de M. le Comte d'Orvilliers ne
lui permettant pas de continuer la campa
gne , fur la permiffion qu'il a demandée
au Roi de fe démettre de fon Commandement
, S. M. a nommé , pour le remplacer ,
M. le Comte du Chaffault , Lieutenant - Général
de fes armées Navales.
L'état de la fanté de M. le Comte d'Orvilliers
ramène naturellement l'attention
aux pertes fucceffives & rapides qu'il a
faites , & que la fenfibilité de la Nation doit
s'empreffer de partager. Ce brave Général ,
avant de s'embarquer , avoir perdu fa fille.
Il a vu mourir en mer , fous fes yeux , fon
fils unique ; fi fon courage s'eft foutenu
s'il a renfermé la douleur paternelle pour
ne s'y livrer qu'après la campagne , il va
apprendre à fon retour une dernière perte
qui ne peut qu'aggraver fon affliction. Il vient
dit- on , d'être privé de la trifte eſpérance de
,
14
( 176 )
porter les larmes d'un père dans le fein
d'une époufe , & d'y chercher des confolations
; Madame la Comteffe d'Orvilliers
n'a pas furvécu long tems à la nouvelle de
la mort de fon fils.
On a fu à Londres , prefque en mêmetems
qu'à Paris , tout ce qui s'étoit paffé
aux Antilles pendant les premiers jours de
Juillet. On attend avec impatience la gazette
de la Cour qui doit rendre compté
de ces évènemens. On eft curieux de voir
comment l'Amiral Byron & le Lord Macartney
y feront traités. S'il faut en croire
tous les bruits qui courent fur la défenſe
qu'a faite ce dernier , il fera difficile à la
Cour de Londres de l'excufer . S'il n'a pu
oppofer une barrière à la bravoure & à l'im
pétuofité Françoife , il pouvoit du moins
vendre plus chèrement ſon iſle.
71 paroit par toutes les lettres des Officiers qui
étoient de cette expédition , & par les rapports de
l'équipage de la Diligente , que les vainqueurs &
les vaincus ont eu lieu d'être mécontents de ce Gouverneur.
Il s'eft permis plufieurs propos indécens ,
que fa fituation a pu feule faire excufer , mais qu'en
même-tems elle rendoit plus ridicules. Telle eft
entr'autres , la réponse qu'on dit qu'il fit à M. le
Comte d'Estaing . Ce Général lui ayant offert généreufement
de lui faire rendre les effets qui pou
voient lui être utiles , & qui avoient été pillés à
la prife du fort. » Je ne veux rien tenir des François
, répondit -il ; je recouvrerai ce qui m'a appartenu
lorfque l'Ifle fera reprife ; ce qui ne peut
pas tarder «. M. d'Eftaing lui tourna le dos , & fe
contenta de le plaindre . Dans la traverſée , on prés
( 177 )
tend qu'il a donné un plus libre cours à fon hu
meur , au point que M. Duchilleau fut obligé plu
fieurs fois de lui rappeller qu'il étoit fon prifon.
nier. Il ne ceffoit de répéter que la frégate n'arriveroit
jamais en France , & qu'elle feroit infailliblement
la proie des bâtimens Anglois . » M. l'ancien
Gouverneur , répondit le Capitaine , ennuyé
de ces propos ; je ne puis pas vous dire fi je def
cendrai dans un port étranger ; mais je puis vous
garantir que ni vous , ni moi n'aborderons en Angleterre
. On dit qu'une conduite auffi extraor
dinaire a fait qu'on n'a point accordé à M. Macartney
la permiffion de venir à Paris , comme
il l'avoit demandée , & qu'on l'a mis dans la fortereffe
d'Angoulême.
Ce n'eft pas d'aujourd'hui que cet Offcier
a donné des preuves de fon animofité
contre la France. Une perfonne à qui l'on
racontoit les détails qu'on vient de lire ,
a affuré , dit - on , que dînant avec lui à
Ferney, chez M. de Voltaire , lorfque la nouvelle
de la malheureuſe affaire de Rosbash
y arriva , M. Macartney s'écria , il ne faut
pas s'étonner de cela , les foldats François
font la lie des troupes de l'Europe . Sa Ñation
en a une toute autre opinion. On ſeroit
en droit de lui demander , ce qu'il veut
que l'on penfe des 700 foldats qu'il commandoit
, & qui , retranchés jufqu'aux dents , ont
été écrasés par 1300 de ces foldats François ?
L'impatience avec laquelle on attend des
nouvelles de M. le Comte d'Estaing , ne
peut fe comparer qu'à la haute idée que
l'on de fon activité , de fa bravoure &
de fon zèle pour le fervice du Roi. L'opihs
( 178 )
nion la plus générale & la moins fondée ;
peut-être , eft qu'il va attaquer Antigoa.
Toutes les lettres de l'armée contiennent
l'éloge de ce Général . M. de la Mothe- Piquet,
qui commande l'Annibal , qui s'eſt ſi bien
battu , & dont le témoignage ne fauroit
être fufpect , finit fa relation par ces mots :
M. d'Estaing eft fur ma parole un très-brave
hommefur mer & fur terre.
Nous favons par d'autres lettres , qu'il a fait
tout ce qui dépendoit de lui pour combattre le
vaiffeau de l'Amiral Byron . Mais la Princeſſe de
Galles n'a jamais voulu approcher le Languedoc,
malgré toutes les avances que celui - ci lui a faites ;
& comme elle avoit le vent , il lui a été facile
de le fuir . L'un des gros vaiffeaux , qui dans cette
journée , a paru furpaffer l'idée qu'on avoit de fa
force , eft le Tonnant. M. de Breugnon qui le
commande , & qui étoit à toute extrémité , s'eſt
fait porter fur le pont , dans un fauteuil . La préfence
des ennemis lui ayant rendu toute fa vigueur
, il a foudroyé Barington , de manière à
Tui faire quitter la ligne. Les ennemis ne manqueront
pas , felon leur coutume , de diminuer leur
perte , & d'augmenter la nôtre ; mais il faudra
voir fi neuf jours après le combat , ils ont été
réparés comme l'efcadre de M. d'Eftaing , de manière
à faire douter fi ce n'étoit pas une flotte toute
neave qui fortoit du port. En attendant de fes
nouvelles , le bruit fe répand , & ce n'eft encore
qu'un bruit , qu'il s'eft emparé de Tabago , & que
le Marquis de Bouillé a profité de l'abfence de
Byron , pour reprendre Sainte-Lucie «<.
On voit ici quelques Officiers Généraux
de l'armée de M. le Comte de Vaux qui
ont obtenu la permiffion de s'abfenter pendant
quelques jours ; de ce nombre eft M,
( 179 )
1
de Villepatour , que l'on foupçonne être
venu prendre de nouvelles inftructions ;
car on ne perd pas de vue la defcente , &
l'on travaille toujours à cet objet dans nos
ports avec autant d'activité que fi elle devoit
avoir lieu dans 8 jours.
» Dans la quit du 20 au 21 du mois d'Août ,
écrit-on de Marfeille , trois petits corfaires Mahonois
, s'emparèrent à l'embouchure du Rhône ,
de cinq tartanes d'Agde , qui retournoient de ce
port en Languedoc ; après les avoir prifes , deux
corfaires continuèrent leur croifière , & confièrent
au troifième le foin de conduire les cinq tartanes
à Mahon. Mais ce dernier fut rencontré le 22 par
les Capitaines Ferrand & Icard de Marfeille , allant
l'un aux Ifles , & l'autre en Espagne. Le Capitaine
Ferrand attaqua aufli - tot le Mahonois , &
après un combat affez vif , le mit en fuite.
Dans le même tems le Capitaine Icard s'empara
d'une des cinq prifes , & facilita la fuite des quatre
autres , qui profitèrent de la nuit pour le retirer
en lieu de fûreté «.
Les lettres de Toulon portent que l'efcadre
de M. de Sade eft en rade , & qu'elle
pourroit bien appareiller fans attendre les
frégates ; elle eft compofée des vaiffeaux le
Triomphant , le Souverain , le Héros , le
Jafon , & le Lion. Le Hardi , que l'on répare ,
fera bientôt en état de les fuivre . On croit
que ces vaiffeaux iront croifer à l'entrée du
Détroit.
Selon les lettres de Cadix , on vient de
conduire au camp de St - Roch 300 canons &
100 mortiers ; le Chef- d'efcadre , D. Barcelo ,
a quitté fon chébec , & arboré fon pavillon
fur le St. Jean-Baptifte , vailleau de 70 canons .
( 180 )
Sa vigilance eft telle que , depuis un mois , il
n'eft pas entré un feul bateau dans le port de
Gibraltar , & il s'eft emparé de tout ce qui
a tenté d'en fortir.
M. Barbier , le jeune , Peintre diſtingué
par fes talens , & dont le patriotifme & le
défintéreffement méritent les plus grands
éloges , fait graver une Eftampe , d'après fes
deffins , par M. le Vaffeur , de l'Académie
Royale de Peinture ; elle aura 16 pouces de
haut fur 12 large , & en voici la defcription
allégorique.
Le Roi , au milieu de la Cour , environné de
fes Gardes , & d'un Peuple confidérable , honore
du titre de Brave-homme , Bouffard , que lui préfente
la Ville de Dieppe, caractérisée par l'Ecuffon & par la
Couronne murale ; elle tient les faftes de ſon hiftoire ,
où elle va graver les paroles du Roi . A côté de
ce Brave homme , dont l'attitude exprime la reconnoiffance
& le plus profond refpect , eft la Vertu
héroïque , qui prend , pour le couronner , des mains
de l'Amour de la Patrie , la Couronne civique
qui fait ici allufion à la penfion & aux bienfaits
dont le Roi l'a comblé . Dans le fonds du Palais , l'on
apperçoit les Médaillons du Prince bienfaifant , tels
que Titus & Henri IV , que le Roi prend pour
modèles ; & l'on voit , fous celui de Henri IV ,
la place qui lui eft réservée. La Renommée s'élève
fur un nuage , & va publier les bienfaits du Roi
à l'Univers .
Un fujet auffi beau a déterminé M. Barbier le
jeune à renoncer , de la manière le plus noble , au`
bénéfice de cette Soufcription , de quelque nature
qu'il puiffe être. Il efpère que tous les Ordres de
la Nation fouferiront à un Ouvrage dont le produit ,
les frais indifpenfables de gravure déduits , fera
partagé en deux parts égales , dont la première
( 181 )
fera deſtiné à récompenfer tous les Matelots françois ,
au fervice des Bâtiments Corfaires , qui auront
fait quelque action de courage & d'intrépidité
éclatante , atteftée du Capitaine & des Officiers des
Vaiffeaux, & confirmée par M. de Sartine , Miniftre &
Secrétaire d'État au Département de la Marine. Sur
ces atteftations , M. le Barbier le jeune leur fera
délivrer la fomme de 300 liv. La feconde fera
deftinée au foulagement des Veuves chargées d'enfants
de Matelots qui feront morts en combattant
contre les Ennemis de l'Etat , de la manière la
plus valeureufe ; & fur ces atteftations , comme
ci-deffus , il leur fera auffi délivré la fomme de
300 liv. Les noms des Perfonnes de la Capitale &
des Provinces , qui auront ſouſcrit & contribué à ces
actes de patriotifme , feront rendus publics fur une
Lifte que l'on fera imprimer avant que de délivrer
l'Eftampe. M. le Barbier le jeune ofe efpérer qu'une
Soufcription , qui a tant de titres pour intéreffer ,
& qui unir à la jouiffance de pofféder une trèsbelle
Eftampe la douce fatisfaction de contribuer
à multiplier les gratifications accordées à la valeur ,
& de foulager l'indigence , fera accueillie de la
Nation avec empreffement. Le prix fera , pour les
Soufcripteurs , de 9 liv. & de 12 liv. pour les
perfonnes qui n'auront pas foufcrit . L'on foufcrit ,
à Paris , chez M. Hamel , Notaire , rue Neuve-
Saint-Merry , où feront dépofés les fonds de la
Recette générale.
Le 9 de ce mois on a tiré dans le Presbytère
de S.Séverin la Loterie inftituée par M. Arçon ,
en faveur des filles fages de cette Paroiffe.
Ce monument de bienfaifance , de patriotifme
& de vertu , attire tous les ans un grand
nombre de Spectateurs qu'il édifie , & pour
lefquels ce fpectacle eſt une proteſtation de
la vertu , contre la publicité , le triomphe &
les fuccès momentanés du vice.
( 182 )
" Les Mayeur , Echevins , Confeil , & c. de cette
ville , écrit - on de Lille , ayant reconnu que les fors
qu'ils fe font donnés dans tous les tems pour procurer
& entretenir la falubrité de l'air dans cette
ville , où le nombre des habitans , la quantité des
fabriques , l'enfoncement du fol , & la lenteur habituelle
du cours des eaux , y apportent déjà beau
coup d'obſtacles , ne peuvent être qu'illufoires , tant
qu'on y laiffera fubfifter le foyer d'une corruption ,
d'autant plus à craindre , qu'elle porte particulièrement
fur l'efpèce humaine , dont elle peut multiplier
la deftruction , fe font occupés depuis 6 ans des
moyens de transférer hors de la ville les cimetières,
que fes aggrandiflemens fucceffifs & le befoin de
loger un peuple confidérable , avoient infenfiblement
refferrés au milieu des citoyens . Ces Magiftrats
après avoir applani tous les obftacles que les efprits
prévenus avoient fait naître contre le rétabliffement
des anciennes loix données à ce fujet , ont obtenu le
Mandement de l'Evêque de Tournay , en date du 31
Juillet dernier , par lequel il approuve l'établiſſement
d'un cimetière hors des murs de la ville ; ce
qui eft conforme d'abord à la Déclaration du Roi
du 10 Mars 1776 , & à l'Arrêt du Parlement du 11
Janvier 1777. Ce cimetière étant achevé , les Mayeur ,
Echevins , Confeil , & huit hommes de la ville de
Lille , ont publié le 11 de ce mois une Ordonnance
compofée de 21 articles , relatifs à la confidération
due aux anciens cimetières , jufqu'à ce qu'ils foient
profanés , foit à la forme & à la police extérieure
des enterremens, ſoit enfin à l'intérêt des fabriquesa..
On nous a prié d'inférer dans ce Journal
le fait fuivant , & nous nous y prêtons d'autant
plus volontiers que cela peut fervir à
faire découvrir les auteurs d'un crime.
On a découvert , le 25 Août , dans les
environs de Charoux une malle couverte de
cuir , de l'efpèce de celles qu'on met derrière
.
( 183 )
les voitures , fermée à clef & cachée dans une foffe.
Un payfan qui l'a forcée , au lieu d'effets précieux
n'y a apperçu que les cadavres de deux perfonnes
dont on n'a pu diftinguer les fexes , tant la corruption
étoit avancée. Les Officiers de Juftice s'y
font tranfportés avec Médecin & Chirurgien ; la
chevelure de ces deux cadavres étoit , l'une en
queue, & l'autre en cathogan. Par les recherches
qu'on a faites , on s'eft affuré qu'un Marchand d'indienne
, de la province d'Auvergne , nommé Ferret ,
& un Marchand Bijoutier , logés le 17 ou le 18
Juillet , à l'auberge des trois Piliers , de Sivray ,
partirent le foir à 8 heures pour Charoux. Le
Marchand d'indienne avoit 4 malles dans un chariot
attelé d'un cheval gris -pommelé . Ils s'étoient fait
frifer avant de partir , & les cheveux de l'un
avoient été mis en queue , ceux de l'autre en cathogan
on a tout lieu de foupçonner que ce font
eux qui ont été affaffinés . On trouva le lendemain
à quelques lienes de - là , à la pointe du jour , quatre
hommes conduifant un chariot attelé d'un cheval
gris -pommelé , dans lequel étoit trois malles «<,
Une lettre de Saverne , en date du 9 de
ce mois contient les détails fuivans .
1.
.
» Le fuperbe Château de Saverne n'eft plus qu'un
amas de décombres & de cendres ; on n'a pas fauvé
un meuble , tout a été la proie des flammes ; l'incendie
s'eft manifefté la nuit du 7 au 8 , à trois
heures & demie du matin : un Boulanger de la
Ville en fe leyant apperçut des flammes , cria au
feu , & courut au Château ; en 20 minutes le Comble
dans toute fa longueur parut en feu , les débris
enflammés de la charpente , les plombs qui couloient
, empêchoient les fecours 3 M. le Cardinal
logoit feul avec les gens dans un quartier du
Château , le foyer étoit près de fui ; fon chien
couché dans une chambre voiſine , aboie , les valets
de- chambre s'éveillent , courent chez le Prince
, où la flamme pénétroit déjà par le plafond ;
( 184 )
& n'a que le tems , en traverfant rapidement fon
appartement , de faifir quelques papiers ; il fort précipitamment
, en chemife , pieds nuds , defcend le
grand efcalier déja couvert de décombres embrafés.
Cinq minutes après , fon appartement , l'escalier par
où il a paflé font enfevelis dans les flammes . M.
le Cardinal fe revêt d'habits d'emprunt , vole partout
avec calme & lang froid pour donner des ordres
; peu occupé de lui , de la perte de fon châ
teau , tous fes foins tendent à ce que perfonne ne
foit victime du zèle. Il fait heureufement couper
une communication entre le Château neuf & le
Château vieux où font les archives : il étoit tems ,
le vent portoit la flamme de ce côté ; la Ville qui
touche au Château vieux auroit été en danger.
Par une fuite de précautions , on a préfervé les
écuries «.
Le feu a pris par une chandelle allumée , oubliée
dans une chambre où il y avoit du linge
près du grenier ; ce vafte grenier avoit dans toute
fa longueur , fur des perches , des toiles & des fi
lets ; le feu s'eft promené le long de ces toiles &
a embrafé tous les combles en même- tems «<.
» Un pan de mur en croulant , a écrasé deux
malheureux ; cinq autres font bleffés , dont deux
dangereufement ; M. le Cardinal s'eft chargé de
pourvoir à la fubfiftance de ces familles défolées ,
& à l'éducation des enfans. Son courage n'a pas
tenu contre ce malheur , il fe confoloit de la perte
de fon Château évaluée à quatre à cinq millions ,
il ne fe confole pas de la perte de ces infortunés.
La joie qu'a caulé fa confervation prefque miraculeufe
a amorti la profonde fenfation que devoit
caufer cet affreux défaftre «.
M. Fortin , Ingénieur en inftrumens de
Mathématique & de Phyſique , vient d'inventer
une machine Pneumatique nouvelle ,
fort fupérieure à toutes celles qu'on a imaginéesjufqu'à
préfent. Le rapport des Commif(
185 )
faires de l'Académie Royale des Sciences ,
nommés pour l'examiner , nous difpenfe
d'entrer dans des détails .
#
» La conſtruction , difent- ils , eft très -ingénieuſe &
d'ailleurs entièrement nouvelle. Elle a fur les autres
un grand avantage , en ce que les foupapes ne communiquent
point avec le récipient : nous nous fommes
affurés , d'après un grand nombre d'expériences
, qu'elle gardoir le vuide pendant plufieurs jours
auffi exactement qu'on peut le défirer. Quant à
l'exactitude nous pouvons affurer qu'elle eft fupérieure
à toutes celles déjà connues du Public , que
nous avons mifes concurremment en expérience , &
parmi lesquelles étoit une très - bonne Machine Angloife
de Smeton. En nous fervant d'excellentes
éprouvettes , nous fommes quelquefois parvenus à
abaiffer le mercure à une diſtance du niveau que
nous avons eftimé être d'un quart de ligne au plus
précision à laquelle la Machine de Smeton n'a jamais
pu atteindre. Cette Machine nous paroît donc trèspropre
à intéreffer les Phyficiens par fa nouveauté ,
fon exactitude & fa fimplicité . Nous croyons en
conféquence qu'elle mérite l'approbation & les éloges
de l'Académie , &c .
Un de nos abonnés nous adreffe la lettre
fuivante ; nous nous empreffons d'annoncer
fon projet , & nous y ajoutons des voeux pour
fon fuccès.
» Je choifis votre Journal de préférence pour faire
part à mes concitoyens d'un projet que je crois digne
de ma Nation & fait pour être exécuté ſous le règne
du Prince bienfaifant qui nous gouverne. Perſonne
n'ignore que la reftauration faite depuis deux ans aux
trotoirs du Pont-Neuf néceflite celle du piédeſtal de
la ftatue de Henri IV. Les perfonnes de goût ont
toujours regretté de voir des efclaves enchaînés
aux pieds de ce grand Roi , & les Artiftes ont
toujours trouvé ces figures d'une proportion
( 186 )
mefquine. Je ne crains point d'être défavoué par met
compatriotes en demandant qu'il foit libre à tout Fran
çois de pouvoir contribuer à la reftauration de cemo
nument. Et en propofant aux Princes de l'Augufte fang
d'Henri IV. de fe mettre à la tête de la foufcription .
Les nouvelles figures allégoriques que l'on fubftitueroit
pouroient être au-devant du piédeftal de la
ftatue & de même proportion qu'elle . Une d'elles
représenteroit la France , tenant d'une main Louis
XVI , digne héritier de l'amour d'Henri IV pour fon
peuple , & exprimant par les regards fa tendreffe pour
ces Rois ; l'autre feroit la Clémence , ou plutôt Sully,
ce Miniftre vertueux, fi digne de l'amitié de fon maître,
& fait pour n'en être féparé jamais . Ce Monument
nouveau auroit le mérite d'exprimer l'amour des
François pour la mémoire de ce bon Prince & d'attefter
à la postérité l'enthoufiafme qu'ils ont fait éclater à
l'avènement de Louis XVI à la Couronne.
Il n'eft , je crois , aucun François qui ne contribue
avec plaifir à ce nouvel homage rendu à la mémoire
d'un Prince pour lequel il conferve un espèce de culte
religieux. Les Etrangers même nous envieront cet
honneur , & il feroit injufte de leur refuſer d'avoir
part à la foufcription ; Henri IV & Titus font faits
pour être aimés dans l'univers par-tout où il y a des
coeurs vertueux & fenfibles .
Cet hommage public de l'univers rendu à la mémoire
d'Henri IV, près de deux fiècles après la mort , feroit
le plus bel éloge des vertus de ce Prince, un Monument
facré de l'amour des François pour leurs Rois & une
grande leçon à tous les Souverains des vertus qui
feur concilient à jamais l'amour & la vénération des
peuples. La nouvelle infeription feroit à Henri IV ,
du règne de Louis XVI.
J'espère , Monfieur , que vous voudrez bien inférer
cette lettre dans votre plus prochain Journal , c'eft
une invitation aux Artistes de l'Académie Royale de
Peinture & de Sculpture d'expofer aux yeux du Public
de petits modèles de cette reftauration nouvelle ,
( 187 )
L'Académie des Siences & Belles Lettres
de Rouen propofe pour le fujet du Prix de
Belles Lettres qu'elle diftribuera l'année prochaine
: Quels avantages réfulteroient pour
la province de Normandie de l'établiſſement
d'une adminiftration provinciale telle que celles
formées dans les provinces du Berry , du Dau
phiné ,& pour la Généralité de Montauban.
Elle remet encore à l'année 1781 la Notice
critique & raifonnée des Hiftoriens anciens &
modernes de la Neuftrie & Normandie , depuis
l'origine connue jufqu'à ce fiècle ? qu'elle a
déja demandé deux fois fans avoir été fatiffaite
le Prix fera triple , c'eſt - à - dire de
900 livres.
:
Dans la partie des Sciences , elle propofe
pour 1780 d'affigner , d'après une théorie
étayée par des expériences décifives , les dif
férences entre la Craie , la Pierre à Chaux,
la Marne , & la Terre des Os , que la plupart
des Chymiftes ont jufqu'à préfent confondu
dans la claffe de terres Calcaires.
Les Mémoires lifiblement écrits en François
ou en Latin feront adreffés , francs de
port , & avant le premier Juillet de chaque
année , pour les Belles - Lettres , à M. Hailler
de Couronne , Lieutenant-Général Criminel
du Bailliage , Secrétaire Perpétuel ; & pour
les Sciences , à M. L. A. Dambourney, Négociant
, Secrétaire perpétuel. Quatorze concurrens
ont traité le fujer propofé l'année
dernière , qui confiftoit à indiquer les moyens
les moins difpendieux pour couper fous l'eau,
( 188 )
dont il eft couvert, un rocher qui interrompt
ou inquiète la navigation de la Seine auprès
de Quilleboeuf. M. David , Inſpecteur des
travaux publics du Languedoc , a obtenu le
prix , qui eft une Médaille d'or de soc liv.
ans ,
Selon des lettres de Metz , on y compte plufieurs
centenaires ; mais ce qui paroît le plus remarquable
, c'eſt le grand âge de 7 frères & foeurs , favoir
s garçons & 2 filles , qui faifoient ci - devant entr'eux
561 ans , & qui en font encore aujourd'hui
411. Ce n'eft que depuis 2 ans qu'il en eft mort
deux , un garçon de 83 ans & une fille de 75. Voici
quel eft le tableau de leur âge. Le premier a 76
le fecond 79 , le troifième 80 , le quatrième
83 , le cinquième 93. Ces vieillards n'approchent
pas de celui qui vient de mourir à Ocana , en Efpagne
; c'étoit un Religieux de Saint- Dominique ,
nommé Francifco de S. Jacinto , né à Villa- Mayor ,
dans la Manche , en 1668 , & mort à 110 ans ;
il ne s'étoit fervi de lunettes ni de canne ,
pas
avoit joui de fa raifon jufqu'au troifième jour de
ja paralyfie , dont il eft mort. Il en est mort un
autre dans la vallée de Luferne , en Piémont , âgé
de 118 ans , il étoit Prieur de Tours, & avoit exercé
les fonctions de Curé dans différentes Paroiffes pendant
82 ans. On dit qu'il a un frère qui vit encore
dans la même Paroiffe , qu'il appelloit fon aîné. On
compte plufieurs autres centenaires dans la même
vallée , & on fe fouvient qu'il y en mourut un il y
a quelques années âgé de 132 ans.
&
Louis - François de Montclair , Marquis de
la Muzanchere , Capitaine des Gardes de la
Porte de M. le Comte d'Artois , eſt mort le
premier de ce mois.
Les numéros fortis au tirage de la Loterie Royale
de France, du 16 de ce mois , font : 78,39,75 , 24,26 .
( 189 )
Il paroit deux Edits du Roi , donnés à Verfailles
au mois d'Août dernier , enregistrés au Parlement
, le 27 , dont l'un fixe au nombre de deux
les Notaires établis à Poiffy. L'autre rétablit
le fiége de la Prevôté Royale de Langeac , qui
avoit été fupprimé par Edit du mois d'Août 1771 " ,
» Un Arrêt du Confeil d'Etat du Roi , en date
du 26 Mars , & Lettres Patentes fur icelui , enregiftrées
à la Chambre des Comptes le 12 Mai ,
nomment M. de Morainbert , à la place de Tréforier
des Communautés des filles religieufes du
royaume ".
» Un fecond , en date du 3 Mai , prononce fur
le commerce des grains & farines , relativement
aux bannalités «.
» Et un troisième , en date du 31 Juillet , nomme
des Commiffaires pour la liquidation des dettes
des Communautés du Rouffillon « .
» Lettres- Patentes du Roi , en forme de Décla
ration , données à Versailles , le 27 Juin dernier ,
enregistrées en la Cour des Monnoies , le 4 Août
fuivant , qui fupprime les Communautés d'Orfèvres
& autres ouvriers employant des matières d'or &
d'argent , dans les Villes du reffort du Parlement
de Rouen , & réuniffent les Profeffions d'Orfèvres ,
Lapidaires , Jouailliers & Horlogers , pour ne former
à l'avenir qu'une feule Communauté dans les
Villes du Reffort «,
du
Autres du 30 Juillet , en interprétation de celles
9 Mai dernier , portant établiſſement d'une Adminiftration
Provinciale dans la Généralité de Bour
ges. L'intention de Sa Majefté , en établiffant par
Lettres- Patentes du 9 Mai dernier une Adminif
tration Provinciale dans la Province de Berry , a
été que les pouvoirs attribués à cette Adminif
tration , ou à fa Commiffion , s'étendiffent fur
toutes les Paroiffes qui compofent aujourd'hui la
Généralité de Bourges ; en conféquence Elle a fait
( 190 )
expédier toutes les Commiffions pour la réparation
de la taille de l'année prochaine 1780 , qui s'expédioient
chaque année pour toute cette Généra
lité ; cependant elle a été informée qu'au moyen
de l'énonciation inférée du terme Province de Berry ,
au lieu de Généralité de Bourges , il pourroit naître
quelqu'incertitude à cet égard , fur - tout d'après
l'Arrêt d'enregistrement du 15 Mai dernier , par
lequel il n'eft ordonné l'envoi deſdites Lettres-Patentes
qu'aux Bailliages de la Province de Berry ,
& non aux différens Bailliages Royaux également
compris dans la Généralité de Bourges , quoique dépendans
fous d'autres rapports des Provinces voi
fines ; ordonne en coniéquence S. M. que l'établiffement
de l'Adminiſtration Provinciale , autorifé
par les Lettres- Patentes du 9 Mai dernier , ait
lieu fur toute la portion de fon Royaume qui
compofe dans le moment actuel la Généralité de
Bourges. Veut que la dénomination de Province
de Berry , inférée dans lefdites Lettres - Patentes ,
ne puiffe s'entendre que de ce qui compofe actuellement
l'arrondiffement de ladite Généralité dans
fon intégrité , & qu'en conféquence elles foient
exécutées dans toute l'étendue de la Généralité de
Bourges , fuivant leur forme & teneur « ,
De BRUXELLES , le 21 Septembre.
ON s'attendoit chaque jour , il y a quelque
tems , a des actions meurtrières fur les
mers ; l'impoffibilité dans laquelle la flotte
combinée de France & d'Espagne s'eſt trouvée
de rencontrer celle des Anglois , ce qu'il
faut attribuer à l'attention avec laquelle celleci
a cherché à éviter celle -là , à l'inconftance
des vents & des mers qui l'ont favorisée , aux
( 191
)
brouillards qui ont régné fi long-tems , &
qu'on dit avoir été fi épais du côté des
Sorlingues , que les flottes ont pu entendre
leurs fignaux réciproques , fans pouvoir fe
diftinguer , en trompant limpatience générale
, a fourni à nos fpéculatifs un nouveau
texte aux rêves dont ils s'occupent. S'il faut
les en croire , l'Impératrice de Ruffie , au
milieu de la paix dont elle jouit , fonge férieuſement
à la procurer à la puiffance à laquelle
elle la doit ; elle s'eft déja jointe au
Roi de Pruffe pour cet effet , & l'un & l'autre
ont follicité une troifième Puiffance alliée
de l'Angleterre pour qu'elle uniffe fes efforts
aux leurs ; on nomme déja en Hollande les
Miniftres qui doivent paffer à Verſailles , à
Madrid & à Londres , & l'on n'eft pas fans
efpérance de fuccès , lorfque l'on fe rappelle
qu'à la première nouvelle qu'on publia des
efforts qu'on alloit faire pour pacifier l'Alle
magne , on parut douter de leur prompte
réuffite. Peut - être l'ouvrage qu'on entreprend
ici eft- il encore plus difficile . L'objet
actuel de la guerre , eft l'indépendance de
l'Amérique & la liberté de tous les pavillons ;
l'Angleterre n'eft armée que pour conferver
la fuprématie des mers & de l'Amérique ; &
en voyant fes efforts incroyables pour retenir
ces deux objets fi effentiels pour elle , on ne
s'attend pas qu'il foit fi facile de la déterminer
à les abandonner par un traité .
Dans les autres guerres dont ce fiècle a été le
témoin , obfervent nos Politiques , le but des Puiſ(
192 )
fances armées , n'étoit pas à beaucoup près auffi
clair , auffi pofitif que celui de la guerre actuelle ;
auffi au bout de quelques campagnes , l'humanité ou
l'épuisement des Princes , la misère des Peuples leur
faifoient tomber les armes des mains , & fi l'on peut
s'exprimer ainfi , une quote mal taillée terminoit le
procès. Aujourd'hui c'eft tout autre chofe . Alliés .
ennemis & neutres , ont également eu à fouffrir de
l'empire maritime univerfel de la Grande- Bretagne ;
c'eft pour le circonfcrire qu'un Souverain jufte &
éclairé a pris les armes ; les voeux de toute l'Europe
ont été pour les fuccès , & on ne peut difconvenir
que les Puiffances même dont on appelle la médiation
les ont partagés. Si elles s'occupent réellement
de la paix , elles doivent afpirer à la gloire d'en faire
une durable;& ce qui peut l'affurer en effet pour longtems
, c'eſt le rétabliſſement de l'égalité entre les
Puiffances commerçantes ; on fait que c'eſt le commerce
qui a allumé prefque toutes les guerres que
nos pères & nous , nous avons vu naître ; il faut
pour en détruire le germe , leur procurer & les
mettre en état de jouir des avantages dont une fuprématie
fâcheuſe les a privées juſqu'à préſent «.
» On commence à s'inquiéter , écrit- on de
France , de ne pas voir arriver MM. de Belcombe
& Chevreau , les deux chefs de Pondichéry
, qui aux termes de la capitulation
devroient être déja rendus ici ; on craint que
les Anglois , qui ayant fait ce fiége avant
d'être certains de la guerre , & uniquement
en repréſailles des hoftilités indirectes qu'ils
nous reprochoient , en donnant des fecours
à leurs Colonies , avoient accordé des
conditions honnêtes , inftruits depuis peu
d'une rupture éclatante , ne ſe foient cru
felon leur ufage , difpenfés de les tenir ".
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le