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1779, 08 (7, 14, 21, 28 août)
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MERCURE
OTHER
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l'Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ;
les Caufes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers , &c. &c.
Samedi 7 Août 1779.
QUATRAT
A PARIS
Chez PANCKOUCKE , Hôtel
rue des Poitevins .
PALAIS
ROYAL
Avec Approbation & Brevet du Roi
STOR
BRAR
EW
-
Y
TABLE
Des Matières du mois de Juillet.
PIÈCES
FUGITIVES. Eloge de Milord Maré-
Vers à M. d'Orvilliers ,
-
chal ,
25
page 3 Eloge de Jeanne d'Arc , 106
S 113 , 301
- A Madame la Comteffe Entretiens fur l'Opéra ,
d'Héféque ,
Traduction des premiers Traité des Teftamens , 126
vers du Prædium rufti- Marine Militaire , 129
ibid. Afpect Philofophique, 130
-Sur le Printemps , 97 Lettres fur l'origine des
Caractère du Poëte , Ode , Sciences ,
cum
202
99 L'Ami de la Concorde ,
228 L'Alchymifte Chinois ,
Nouvelle , 100 Théâtre à l'Ufage des Jeu-
Epitre à un Jeune Philo- nes Perfonnes, 217 , 313
fophe , par M. Dorat , Eloge de M.Surian , 331
193 SPECTACLES.
Le Pouvoirde l'Harmonie, Académie Royale de Mu-
Poëmé Lyrique , 289 fique , 34 , 235
Enigmes & Logogryphes , Comédie Françoife , 36 ,
8 , 104 , 201 , 300 .
NOUVELLES
LITTÉRAIRES .
137.
Comédie Italienne , 139
334.
Éloges de Galilée , de Ca- SCIENCES ET ARTS .
valleri & de Neuton , 9 Mufique , 39
Euvres complettes de M. Gravures , 45 , 140, 238
de Belloy , 171
1
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT,
rue de la Harpe , près Saint-Côme.
MERCURE
DE FRANCE.
Samedi 7 Août
1779.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
Faits à Sellières , fur le tombeau de Voltaire.
LE
E voilà , ce grand Homme accablé par la gloire ;
Les Muſes font en pleurs , tous les Arts font en deuil ;
Dans le Nord on élève un temple à fa mémoire ,
Au fond de ces deſerts il n'a pas un cercueil.
O TOMBE que j'embraſſe ! ô vénérable terre !
Terre qui fous mes pas a femblé treffaillir !
Ouvre-toi , qu'en mon fein je puiffe recueillir
Les reftes précieux qu'enferme cette pierre !
DANS les lieux dont trente ans il fut le bienfaiteur ,
Que ne puis-je emporter fon génie & la cendre:
A i
MERCURE
Privé de ces devoirs que je ne peux lui rendre ,
Je vais les confoler en y portant fon coeur.
(Par M. le Marquis de Villette. )
VERS à une Femme très-aimable , à qui
l'Auteur avoit eu le malheur de déplaire
par des paroles un peu vives.
CALMEZ
AL MEZ le trouble où je vous vois ;
Sur les torts d'un ami montrez-vous moins févère ;
Si ce que je vous dis vous déplaît quelquefois ,
Ce que je dis de vous.cft bien fait pour vous plaire.
VERS de Mademoiſelle ***
› pour être mis
au bas du Portrait de fon père & de fa
mère , peint par elle-même.
DE s Auteurs de mes jours , fi mon pinceau fidèle
A fu repréfenter les refpectables traits ,
Si mon Art a fervi ma tendreffe & mon zèle ,
J'ai reçu de mon Art le plus grand des bienfaits .
DE FRANCE.
Sur l'Adminiftration Provinciale .
PERMETTRE
à des sujets de ſe régir eux- mêmes ,
Les rendre arbitres feuls de leur félicité ,
Du Dieu qui les fit tels , c'eft avoir la bonté,
C'eft favoir imiter fa fageffe fuprême.
( Par M. Georgelin , Sénéchal de Corlay ,
en Bretagne. )
LE GENTILHOMME ET LE VANNIER ,
CONT E.
L'HOMME ,
'HOMME , dans les fociétés policées , femble
attacher plus de prix à ce qui lui eft
étranger qu'à ce qui lui eft perfonnel . Les
diftinctions , les rangs , les richeffes , ces chimères
de convention que le haſard diſtribue
, & dont il tire tant de vanité , ne font
chez lui que des acceffoires , & ne le conftituent
pas. Laiffez à l'homme civilifé le
» temps de raſſembler ſes machines autour
» de lui , on ne peut douter qu'il ne furmonte
facilement l'homme fauvage . Mais
» fi vous voulez voir un combat plus inégal
» encore , mettez- les nuds & défarmés vis-
» à - vis l'un de l'autre » . Ce que Jean -Jacques
a dit au phyfique , peut s'entendre aufli
"
au moral.
cc
A iij
MERCURE
Les Illes de Salomon , répandues dans le
vafte Océan qu'on appelle la mer du Sud ,
ont reçu ce nom de la plus conſidérable de
ces Ifles , dont un homme de génie tira les
habitans de la longue barbarie dans laquelle
ils avoient vécu jufqu'à lui . Il les raſſembla ,
les poliça , leur donna des lois , leur fit connoître
les douceurs de la fociété , & leur ap
prit les premiers arts qui la rendent agréable.
Les peuples fenfibles reconnurent leur bienfaiteur
pour leur Roi . Ses defcendans marchant
fur les traces , perfectionnèrent fon
ouvrage , & régnèrent comme lui par les
bienfaits. Cette origine de la dignité fouveraine,
fut auffi celle des diftinctions dans l'Ifle
de Salomon. Les premiers nobles furent
ceux qui fecondèrent le fondateur de l'empire
dans l'exécution de fes projets ; & le
titre qu'ils acquirent & tranfinirent à leur
poftérité ne pouvoit être plus honorable.
Pendant plus de deux fiécles on ne vit
point dans cette Ifle heureufe & civilifée ce
que l'on voit fréquemment parmi les autres
Nations de la terre : des nobles , fiers de leurs
prérogatives , oublier que leurs ayeux n'étoient
fortis de l'égalité primitive que par
leurs talens & leurs vertus , dédaigner ces
titres précieux de leur nobleffe , & , contens
du hafard qui les avoit fait naître de ces
hommes vertueux , ne pas fentir qu'ils feroient
reftés confondus dans la foule , s'ils
avoient été à la place de leurs ancêtres.
DE FRANCE. 7
Önotama en donna le premier exemple 250
ans après la fondation de l'Empire de Salomon.
Il n'avoit que le mérite que lui donnoient
fes ayeux : fier de porter un nom refpecté ,
parce qu'il rappeloit un grand homme , il
crut ne devoir en foutenir l'éclat que par
l'orgueil, & l'oifiveté , dont il ne fortoit que
pour fe livrer à tous les plaifirs que de grandes
richeffes le mettoient en état de fe procurer.
La chaffe & la pêche étoient fes amufemens
favoris ; & pour les goûter plus facilement
& plus fréquemment , il paffoit la
plus grande partie de l'année dans une fuperbe
maifon de campagne fituée fur la côte
la plus agréable de l'Ifle.
Entre fa maifon & la mer , étoit une petite
portion de terrein bas & marécageux ,
couvert de joncs & de rofeaux , bordé d'une
haie épaiffe d'ofier. Elle appartenoit à un
pauvre habitant appelé Tayo , qui en tiroit
les matières premières qui fervoient à fon
métier de Vannier , dont il vivoit. Onotama
ne pouvoit fe rendre fur le bord de la mer
fans faire un détour , parce que ce terrein
étoit fur fon paffage ; lorfqu'il chafſoit , ſon
gibier s'égaroit fouvent au milieu de ces rofeaux
où il ne pouvoit pénétrer. Pour le débarraffer
de cet obftacle , qu'il n'éprouvoit
qu'avec impatience , il propofa plufieurs
fois à Tayo de lui vendre fon terrein ; mais
celui-ci ne pouvant fe réfoudre à fe défaire
d'un objet qui fourniffoit à fon travail , &
A iv
8 MERCURE
par-là à fa fubfiftance , le refufa conſtamment.
Onotama , indigné de la réfiftance qu'un
vil artiſan oppofoit aux defirs d'un homme
de fa fortune & de fon rang , éclata en menaces
. Un accident arrivé à fon chien favori
qui fe bleffa à la patte en pourfuivant une
pièce de gibier dans ces rofeaux , l'irrita à un
tel point qu'il réfolut de les exécuter. Il faifit
l'occafion d'un grand vent qui fouffloit , &
fit mettre le feu aux rofeaux qui furent entièrement
réduits en cendres .
Tayo ruiné par ce défaftre , fe plaignit en
termes très- vifs & plus conformes au fentiment
de l'injure qu'il avoit reçue , qu'au refpect
dû au rang de l'offenfeur . Cette im--
prudence lui fut encore funefte , & lui attira
de nouveaux outrages & des coups , dont
Onotama le fit accabler par fes gens .
Tayo battu & réduit à la mendicité , n'avoit
qu'une reffource pour le venger de fon
oppreffeur , & en obtenir une réparation. Il
fe rendit à la capitale , portant dans fes yeux
toutes les marques du défefpoir , & fur fon.
corps celles des plus mauvais traitemens . Il
fe jeta aux pieds du Souverain , lui montra
fes meurtriffures , & implora fa protection
& fa juftice. Le Roi , acceffible au dernier
comme au premier de fes fujets , l'accueillit
avec bonté, le plaignit , & fit venir Onotama ,
qui non moins étonné du meffage qu'indigné
du motif , déclara avec fierté qu'il n'avoit
fait à Tayo que le traitement que méritoit
DE FRANCE.
9
un vil ouvrier qui avoit oublié le refpe.t
qu'il devoit à un homme comme lui .
Un homme comme vous , lui répondit le
Roi ! Eh , dites - moi , quelle difference y
avoit- il entre cet Artifan dont vous parlez
avec tant de mépris , & l'ayeul de votre
grand - père , lorfqu'en récompenfe d'une
marque éclatante de courage & de fidélité
qu'il donna en défendant la vie de fon maître
, on le tira de la fonction fervile de couper
du bois pour le palais de mes ancêtres ?
Il dut à fes vertus les diftinctions dont on
l'honora. Quoique le premier noble de fon
fang , il le fut plus que vous ; il le fut par
l'ame & non par la naiffance ; fon mérite &
non le haſard fit fon titre ; il fut le premier
de vos ayeux , & vous n'en rappelez que le
nom. Je vois avec regret , continua le Monarque
, un homme comme vous ignorer
que la véritable nobleffe n'enrichit celui qui
en eft décoré , & ne le diſpenſe du travail
des mains , que pour qu'il puiffe fe livrer
tout entier à une occupation digne de lui :
celle d'employer fon coeur , fa tête & fon
bras à la protection de fes inférieurs , & non
à leur oppreffion .
-
Ce difcours , loin de faire rentrer en luimême
Onorama , ne fit que révolter fon orgueil.
De pareils principes font-ils faits
pour fe trouver dans la bouche d'un Roi ? Ne
feroit - ce pas donner trop d'importance au
peuple que de fuppofer envers lui des devoirs
A v
10 MERCURE
de la part de ceux qu'il doit fervir & reſpecter?
Le lot de l'infecte obfcur eft de ramper & de
s'anéantir devant l'aigle , dont il doit craindre
de bleffer l'oeil en fe montiant à fa
vue.
Il eft inutile , dit le Roi avec le fourire du
dédain , de raifonner avec l'infenfé incapable
de réflexion. L'homme égaré par l'orgueil
doit trouver fon châtiment & une leçon
dans cet orgueil même. Yanhumo ,
ajouta-t-il en fe tournant vers le Général de
fes Galères , prenez l'offenfeur & l'offenfé;
conduifez- les dans une des Ifles les plus éloignées
de celles- ci ; choififfez la plus barbare ;
expofez- les nuds fur le rivage pendant la
nuit , & abandonnez - les à leur fortune.
L'ordre fut exécuté fur le champ. Onotama
& Tayo furent faifis l'un & l'autre ,
conduits à travers les mers dans une Ifle fauvage
, dépouillés , débarqués & laiffés fur un
rivage folitaire.
Le lieu où on les mit à terre étoit couvert
de joncs & de rofeaux , dans l'épaiffeur
defquels le grand Seigneur fe propofa de fe
cacher pour fe dérober à fon compagnon ,
qu'ii accufoit d'être l'auteur de fon infortune
, dont la baffeffe , dans l'état d'humiliation
où il fe trouvoit lui- même , excitoit
toujours fes dédains , & avec lequel il auroit
été honteux d'être rencontré . Il exécuta ce
projet , & s'enfonça dans les rofeaux , réſołu
de n'en fortir que lorfque Tayo fe feroit
DE FRANCE. II
éloigné ; mais celui - ci, fans fonger à partir ni
à fon compagnon , ramafla des rofeaux &
en fit une haie , derrière laquelle il fe mit à
l'abri d'un vent du Nord qui fouffloit , &
s'endormit tranquillement en attendant le
jour. Son fommeil duroit encore lorfque
Onotama fortit de fa retraite , dans laquelle
il rentra fur le champ pour fe cacher ds
nouveau à l'artifan qu'il gémit de retrouver
fi près de lui.
Les flambeaux allumés fur la galère qui
les avoit débarqués pendant la nuit , avoient
été apperçus dans l'éloignement par les habitans
de l'Ile. Ignorant d'où venoient ces
feux , & craignant une invafion , ils avoient
paffé cette nuit à ſe raffembler & à s'armer ;
& lorfque le jour fut venu , ils prirent le
chemin du rivage pour faire la recherche &
la découverte des objets qui les avoient effrayés.
Ils étoient en grand nombre, armés de
maffues , d'arcs , de flèches & de frondes. Ils
pouffoient des cris menaçans qui portèrent
la terreur dans l'ame d'Onotama. Il leva fa
tête du milieu de fes rofeaux , & la cacha
incontinent à l'afpect de cette troupe qu '
jugea barbare & fans quartier. Il fentit que
la nobleffe de fon fang le défendroit mal
contre eux, & qu'ils ne reconnoîtroient pas
fa fupériorité. Nud , à demi - mort du froid
rigoureux de la nuit qu'il n'avoit jamais
éprouvé , tremblant de l'approche des Sauvages
dont il ne favoit comment calmer ou
détourner la férocité , plus timide dans fon
A vj
12 MERCURE
alyle où il étoit ifolé , il en fortit pour fe
rapprocher de Tayo ; & , avec un effroi plus
facile à imaginer qu'à décrire , il fe plaça
derrière lui , abandonnant volontiers le poſte
d'honneur à celui, qu'un moment auparavant,
il regardoit comme le dernier degré de l'opprobre
d'avoir pour compagnon.
Tayo , que la pauvreté de fa condition
avoit accoutumé depuis long-temps à fe paffer
de vêtemens , & à qui une fuite de befoins
& de maux phyfiques & moraux avoit rendu
la vie pénible , ne voyant pas la mort fous
un afpect fi redoutable , puifqu'elle devoit
être le terme de fes peines , conferva fon
fang- froid , fa force & fa fermeté. Se fouvenant
qu'il favoit un art abfolument ignoré
de ces Sauvages , il fe flatta qu'il pourroit fervir
à lui concilier leur amitié , & qu'il réuffiroit
peut-être à fe préferver de leur fureur ,
en leur faifant voir qu'il pourroit leur être
utile . Dans cette confiance , il continua
d'agir avec fáfroideur & fa liberté ordinaires ;
il arracha une braffée de rofeaux , & s'afféyant
à terre , fans laiffer paroître la moindre
émotion , il leur fit figne qu'il alloit leur
montrer quelque chofe qui méritoit leur attention
, & il fe mit à l'ouvrage en fouriant ,
& en y joignant les geftes d'un homme qui
leur préparoit un préfent digne d'eux. Les
Sauvages l'entendirent & s'arrêtèrent les
yeux fixés fur lui , dans l'attente de quelque
chofe d'important & de rare.
>
Le Vannier qui travailloit avec empreffe
DE FRANCE. 13
ment , eut bientôt fini un ouvrage de
fon metier ; c'étoit une efpèce de couronne
de rofeaux treffes avec art ; fe levant auffitôt
, & s'approchant des Sauvages d'un air
refpectueux & libre en même- temps , il la
pola fur la tête de celui qu'il jugea le principal
de la troupe. Cette parure fit tant de
plaifir à celui qui en étoit décoré & aux autres
qui la virent , que fe prenant tous par
la main , ils fe mirent à danfer autour de
l'auteur de cette invention nouvelle , eftimée
en raifon de fa nouveauté.
Tous les Sauvages ne manquèrent pas de
defirer d'être auffi braves que leur chef , &
ils témoignèrent leur envie d'une manière fi
claire & fi preffante , que Tayo fe remit au
travail au grand contentement de la troupe ,
pénétrée d'admiration pour fon adreffe , &
enchantée de la poffeffion prochaine d'un
ornement fi rare & fi nouveau .
En fe preffant autour de l'étranger , dont
l'induftrie excitoit leur vénération , & en lui
allant chercher les rofeaux néceffaires pour
hâter fa befogne , leurs yeux fe portèrent
par hafard fur fon illuftre compagnon , qui
jufques-là n'avoit pas attiré leur attention.
Étonnés d'abord de le voir oifif & les bras
croifés , tandis que l'autre s'occupoit avec
tant d'application & d'empreffement pour
leur fervice , ils finirent par le trouver mauvais
, & le regardant d'un oeil irrité , ils levèrent
leurs maffues pour en faire juftice ,
réfolus de le punir de fa négligence ou de
14
MERCURE
fon mépris , ou de le forcer à travailler.
Tayo , quoique attentif à fon ouvrage ,
apperçut cependant leur mouvement . La
pitié étouffa dans fon coeur le fouvenir de
fes injures . Il fe leva & courut au ſecours de
fon oppreffeur; il fe mit entre lui & les Sauvages
, leur faifant entendre par fignes que
ce n'étoit pas fa faute s'il ne travailloit point,
puifqu'il ignoroit fon art . Cet avis n'adoucit
point les infulaires , peu difpofes à des égards
pour un être qu'ils jugeoient leur être inutile
; lorfque le Vannier ajouta qu'il pouvoit
être employé à cueillir les rofeaux dont il
avoit befoin & à les lui apporter , pour ne
pas interrompre fa befogne , qui en iroit plus
vîte.
Cette dernière ouverture eut l'effet qu'il
en attendoit. Ils confentirent volontiers à le
charger d'une peine qu'ils avoient prife , &
dont leur goût pour l'oifiveté leur fit trouver
agréable de fe difpenfer , pour ne pas perdre
de vue l'habile ouvrier dont les mains travailloient
pour eux. Ils forcèrent le Gentilhomme
à fervir l'Artifan ; ils le confiderèrent
dès cet inftant comme un homme fort inférieur
à leur bienfaiteur , & ils le traitèrent
en conféquence.
Les hommes , les femmes , les enfans de
tous les cantons de l'Ile vinrent en foule
pour fe procurer une parure dont aucun infulaire
ne vouloit plus fe paffer . Ils employèrent
Onotama à couper des arbres , des
rofeaux , & à ramaffer de la terre & du gaDE
FRANCE. IS
zon , dont ils fe fervirent pour bâtir une jolie
hute à Tayo; ils lui apportoient journellement
toutes fortes de provifions , avec l'attention
de n'en jamais offrir la plus petite
partie à celui qu'ils jugeoient digne d'être
tout-au-plus fon valet , avant que le maître
n'eût choifi fa portion.
Onotama , pendant quelque- temps , ne fit
que gémir de la diftinction qu'on faifoit entre
le Vannier & lui . Son orgueil humilié
lui infpiroit fouvent l'envie de refifter aux
Sauvages ; la vue de leurs maffues , prêtes à
tomber fur les épaules , lui impoſoit la néceffité
de l'obéiffance. Il ne put que cèder &
fe défefpérer.
Trois mois écoulés dans cette trifte fituation
, firent prendre un nouveau tour à fes
réflexions ; les larmes que lui arrachoit fon
état actuel ſe tarirent ; le fentiment de fes
injuftices s'éveilla , & lui èn fit verfer de
nouvelles. J'ai mérité le châtiment que je
fubis , dit- il un jour à Tayo. J'ai été coupable
; mais je ne l'ai été que pour avoir manqué
de jugement. Né dans un rang que donne
le hafard , élevé au fein des richeffes & dans
la vanité qu'elles infpirent , j'ai dédaigné tout
homme qui n'avoit pas mes avantages , que
j'ai trop appréciés , & qui n'étant qu'accidentels
, pouvoient m'être ravis. Les diftinctions
de la fortune & des conventions font
bien au- deffous de celles que l'on ne doit
qu'à foi - même & à la Nature . Les feules
chofes utiles font véritablement honorables .
16 MERCURE
J'ai honte de moi - même quand je fonge à
ma méchanceté & à votre humanité. Mais fi
les Dieux me rappellent jamais à la poffeffion
de mon rang & de mes richeſſes , je
n'en jouirai point fans les partager avec vous.
C'eft de cette manière feule que je puis &
que je dois effacer le fouvenir de mon arrogance
, qui eft trop juſtement punie.
Onotama tint parole , quand le Roi de
Salomon envoya peu de temps après fur ce
rivage le même Capitaine qui l'y avoit débarqué.
Il apportoit des préfens pour les
Sauvages , & l'ordre de ramener les deux
exilés.
Depuis ce temps , l'ufage dans l'Ile de
Salomon eft de dégrader tout Gentilhomme
qui ne peut donner d'autre raifon pour juftifier
fon infolence & fon oifiveté , finon
qu'il eft né pour ne rien faire ; & le mot de
forme qu'on emploie dans la Sentence qui
le condamne ainfi , eft : qu'il prenne une leçon
du Vannier.
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LEE
mot de l'énigme eft Pinceau ; celui du
Logogryphe eft Grille , ( barreau de fer ou
de bois) dans lequel fe trouve gril , ( uftenfile
de cuiſine . )
DE FRANCE. 17
ENIGM E.
Nous fommes deux être égaux ,
Servant tous deux au même ufage ,
Mais différens de fexe & de condition ;
L'un de nous à la Cour flatte l'ambition
Des Dames du plus haut parage ;
L'autre flétrit l'honneur dans tous les Tribunaux.
Par M. Dracolff, à Strasbourg. )
LOGOGRYPHE.
'HABITE dans les champs ; je naquis loin des Cours ;
Soir & matin je vais quêter ma vie ;
Et dans mon trifte fort j'excite encor l'envie :
Je vois des Souverains s'armer contre mes jours.
Coupe un de mes fix pieds , je fuis un meuble utile ,
D'un long travail , heureux ou trifte fruit ,
Funefte quelquefois au bienfaiteur facile
Qui dans le monde me produit.
M'analyfant en fens contraire ,
Mille autres mots s'offriront fous ta main ;
Mais c'eft le comble du mystère ;
Noble , Bourgeois & Souverain ,
Tout homme en moi retrouvera ſa mère.
(Par une Dame de Verſailles. }
18
MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
PANTOMIME Dramatique , ou Effai fur
un nouveau genre de Spectacle. A Florence ;
& fe trouve à Paris , chez Jombert , fils
aîné , Libraire , rue Dauphine .
EN Poéfie , en Peinture , en Sculpture ,
celui qui ne connoitroit aucunement les Ouvrages
des grands Maîtres qui l'auroient précédé
, en feroit prefque à l'origine de l'art ,
de quelque génic que la Nature l'eût doué ;
fes compofitions pleines d'imagination , de
verve & de feu , manqueroient de goût , de
correction , & feroient barbares . En Foéfie
& en Sculpture , ce font les Grecs qui ont
formé les Romains. En Sculpture & en Poéfie ,
ce font les Romains & les Grecs qui nous
ont formés. C'eft aux Italiens que nous devons
les progrès que nous avons faits en Mufique.
Des bouffons paroiffent à Paris en
1751 ; mais ces bouffons nous font entendre
de l'excellente Mufique ; & la nôtre , pauvre ,
monotone & timide , s'affranchit de les fimites
étroites : le préjugé que la mélodie de
Lulli & de Rameau étoit la feule dont la déclamation
& la profodie de notre langue
pouvoient s'accommoder , tombe; & nous
avons des Opéras- Comiques qu'on applaudit
DE FRANCE. IS
fur tous les Théâtres de i Europe . Voilà le
fruit d'une première leçon fortuite.
Quelques morceaux pathétiques des grands
Compofiteurs pour lefquels Apoftolo- Zéno
& Métaftafe avoient écrit leurs Tragédies
Lyriques , furent bien ou mal intercallés
dans des Scènes bouffonnes. Un grand nombre
d'autres furent exécutés dans les Concerts
des Amateurs ; nos Muficiens feuilletèrent
les partitions des hommes de génie ; & cette
feconde leçon produifit Ernelinde , trop
forte pour un Public ignorant , mais dont
les Spectateurs inftruits annoncèrent le fuccès
avec le progrès de l'art ; & leur prédiction
s'eft accomplie. Quel chemin n'avons - nous
pas fait depuis la première repréfentation de
cet Opéra? Mais ne nous en refte- t'il plus à
faire ? C'eft une queftion que fe propoſe
l'Auteur de la Brochure dont nous rendons
compte ; & voici fa réponſe.
A
Le bon goût fe refufe au paffage difparate
du ton de la farce au ton pathétique. Veuton
intéreffer , émouvoir & plaire ? Il faut
que les accens d'une mélodie forte & grande
foient employés fur un genre de poéfie noble
& élevé. La fource de ce double intérêt
fe trouve dans les Poëmes de Métaftafe.
L'Auteur y a déployé tout ce qu'il avoit de
talent , & une foule de Muficiens célèbres ,
tout ce qu'ils avoient d'enthoufiafme . Mais
quel eft parmi nous l'Auditeur affez patient
pour fupporter un Spectacle de quatre heures,
dont un récitatif qu'on foutient à peine quel20
MERCURE
ques inftans dans les Opéras - Comiques
remplit les deux tiers de la durée ? Ce défaut
nuifible à un plaifir délicieux , feroit- il
fans remède ?
L'Auteur remarque qu'aucun genre dramatique
n'exclut la pantomime ; que c'eſt
une langue commune à toutes les Nations ;
que le cri & le gefte fe touchent ; & que le
filence rompu par les interjections feules de
la. douleur ou de la joie , produit fouvent
les plus grands effets .
Que le difcours parlé , le récitatif noté ,
& le chant d'expreffion , font trois teintes de
la palette du Muficien.
pre-
Qu'il comprend d'autant moins la raiſon
pour laquelle elle s'eft appauvrie de la
mière de ces teintes , le difcours parlé , que
de nos jours une Cantatrice l'a hafardée avec
les plus grands applaudiffemens ; & que le
difcours parlé conduit auffi naturellement au
récitatif noté , que le récitatif noté au chant
d'expreffion , & qu'il faut laiffer au Poëte ou
au Muficien le choix de ce qu'ils croiront
devoir être dit , ou récité , ou chanté , en obfervant
feulement la loi de l'harmonie préfente
à tous les beaux -Arts ; c'est-à - dire, que
le récitatif noté précède le chant & lui ferve
d annonce , à moins qu'un mouvement de
paffion violente , inattendue & fubite , circonftance
qui n'eft ni trop commune ni trop
rare , difpenfe l'Artifte de cette tranſition.
Un père qui apprend une faute grave de ſon
fils , entre tout - à - coup en colère. Un grand
DE FRANCE. 21
Colorifte jette quelquefois fur fa toile les
couleurs les plus tranchantes & les plus ennemies.
Il propofe à quelque Littérateur de génie ,
à un hardi facrilege, de s'emparer des Poëmes
de Métaftafe ; de depecer la Scène à fon gré;
de mettre en pantomime tout ce qui fe comprend
par les yeux , fans avoir befoin de l'interprétation
vocale ; de ne parler ou réciter
que pour écarter toute ambiguité , & de ne
réferver du dialogue que les chofes effentielles
à la conduite & à l'intelligence du
fujet , les traits fublimes & pathétiques , &
tous les morceaux de chant.
D'après ces changemens , il prétend former
un cadre fous lequel , après quelques
repréſentations d'un Poëme mis en mufique
par Pergolèfe , Laffone , Lanela , Iomelli ,
on nous faifoit entendre le même Poëme
mis en mufique par Galouppi , Terradellas ,
Traetta , Anfoffi , Piccini , Paiſiello , Sacchini
& Gluck.
Il croit que la comparaifon immédiate des
efforts d'une multitude de Compofiteurs ,
fur les mêmes paroles , deviendroit une
fource d'agrément & de curiofité pour les
Amateurs , d'émulation pour nos habiles
Compofiteurs , & une troisième leçon qui
ne feroit fans utilité pour eux & pour la
pas
Nation entière.
Le Poëme feroit exécuté dans la langue
Italienne ; mais cette langue a tant d'affinité
avec la nôtre , qu'un programme avec la
22 MERCURE
traduction litrérale des paroles confervées ,
les rendroit intelligibles au Spectateur le
plus borne, fur-tout fi , comme il eſt d'uſage ,
on prélifoit le Poëme avant que d'aller au
Spectacle.
Et afin que l'on ne rangeât pas fon projet
dans la claffe de ces idées chimériques dont
on en détrompe à l'execution , il en préſente
un effai fur le Démophoon , très - imparfait
fans doute , mais fuffifant pour montrer ce
que la chofe deviendroit entre les mains
d'un grand Poëte , qui feroit en même-temps
un peu Muficien.
Voici les premières Scènes de cet effai.
DÉMOPHO O N. Acte Premier.
La Scène repréſente un Temple , & l'ouverture
peint un orage. Un choeur de Prêtres
s'avance vers le fanctuaire. Le Roi & toute
fa Cour marche à leur fuite. Une multitude
de jeunes filles & d'autres fpectateurs les
accompagne. Tous fe profternent aux pieds
de la ftatue d'Apollon , dont l'oracle s'annonce
par de fréquens éclairs & des coups
de tonnerre redoublés. Un nuage deſcend ,
s'entrouvre , & laiffe appercevoir ces mots
tracés en caractères de feu.
сс
Apollon o donne que tous les ans , à
pareil jour , le fang d'une Vierge illuftre
» foit répa bu fur fon Autel. »
"
La terreur fe peint à l'inftant dans tous
les mouvemens & fur tous les viſages. On
apporte l'urne du fort. Les jeunes filles fré
DE FRANCE. 23
miffent d'horreur ; les Prêtres les arrêtent ,
s'en faififfent , les entraînent vers l'urne , les
uns avec férocité , les autres avec une tendre
compaffion. Ce font les jeunes fans doute.
сс
Cependant quelques interlocuteurs , placés
fur le devant de la Scène , expliquent cette
Pantomime qui fe paffe fur le fond. Ceft
une efpèce de choeur tout-à- fait à l'antique...
Quoi , l'ordre d'Apollon n'excepte pas
» même le fang royal ! ... Ah ! pere malheu-
" reux , fi le fort tomboit fur ta fille !... Il
» convient qu'il éprouve une fois la calamité
» commune.... Vois le défefpoir de celle-
" ci.... C'eft Dircée ; c'eft la fille de Ma-
» tufio.... Ah infortuné Matufio ! ... Qu'eſt-
و ر
il donc furvenu ? La fatale cérémonie s'in-
» terrompt.... Le Roi a arraché fa fille des
mains des Prêtres ! ... Matufio s'empare
» de la fienne .
"
>>
Tous font fortis. Matufio & fa fille font
reftés fur la Scène.
DIRCÉE. Ah , mon père , obéiffez au Roi ;
laiffez-moi périr , fi le fort l'ordonne.
MATUSIO. Suis-je moins père que lui ?
S'il eft Roi , qu'il donne à fes fujets l'exemple
de la foumiffion aux ordres du ciel.
DIRCÉE. Vous ne me fauverez pas ; &
vous vous perdrez.
MATUSIO. ( Aria, ) Non , non , dans un
fi grand péril je ne tremblerai pas feul. Celui
qui s'affied fur le trône partagera mon effroi.
Nous fommes deux pères tendres ; & l'amour
paternel ne parle pas avec moins de
24 MERCURE
force au fond de mon coeur qu'au fond du
fien.
Tout ce qui précède l'air de Matufio pourroit
être en duo.
Le Théâtre change , & montre une galerie
ou le veſtibule du palais de Démophon.
Le Roi , fuivi d'une Cour nombreuſe , entre
au bruit d'une mufique guerrière . Timante ,
fon fils , s'avance , entouré d'Officiers & de
Soldats. Il fléchit le genou devant fon père ,
& fait déposer à fes pieds des fceptres , des
couronnes , des cuiraffes brifées , des cafques
rompus , entourés des efclaves enchaînés.
Démophoon relève Timante fon fils &
l'embraffe. Cette Scène est toute pantomime;
mais pour n'y laiffer aucune obfcurité , le
père félicitera fon fils fur fes victoires ,
le Prince lui fera une courte réponſe . Rien
n'empêche que Timante ne chante ici un
air de bravoure.
&
Dircée entre , & fe trouve feule fur la
Scène avec Timante.
Celle- ci eft parlée , récitée & chantée ;
mais tout ce qui précède le chant eſt court.
On n'a confervé du Poëte que ce qui eft
grand & pathétique. Le difcours conduit tou
jours au récitatif, & le récitatif toujours au
chant.
Il n'y a pas un moment de repos . L'action
marche avec rapidité ; plus le chanteur prend
de temps , plus on en eft économe avec le
perfonnage qui parle ou récite. Celui- ci ne
dit
DE FRANCE. 25
dit jamais que ce qui eft ou effentiel à favoir
ou très- beau.
Combien un pareil ouvrage exige de faits
& de goût.
Le Démophoon eft ainfi traité depuis la
première Scène jufqu'à la dernière . Par- tout
le rôle du Poëte eft fubordonné au rôle du
Muficien. Je me garderai bien de prononcer
que cette forme eft la véritable , l'unique
qui convienne au genre Lyrique ; mais j'interrogerai
là -deffus les Auteurs qui ont confacré
leur talent à ce Théâtre. J'en appellerai
à l'experience ; je dirai , effayons &
jugeons.
Il me femble que ceux qui ont écrit nos
premiers Opéras-Comiques , & que ceux
qui écrivent aujourd'hui la Tragédie Lyrique
ont preffenti cette forme ; & qu'on n'imagine
pas que le Poëme en devienne plus facile.
Il ne s'agit pas de réduire le Métaftafe
à un fquélette habilement difféqué. Il faut
que la Scène courte produife tout l'effet de
la Scène filée . Il faut être clair , laconique
& intéreffant. Il faut marcher avec
rapidité , & fuivre cependant la chaîne des
idées & des fentimens ; car dans l'efprit &
dans le coeur , ainfi que dans la nature , rien
ne fe fait par faut . M. Sedaine a démontré
plus d'une fois que ce problême n'étoitt pas
infoluble.
A la manière dont l'Auteur parle de la
décoration de la Scène , on reconnoît unhomme
verfé dans les beaux Arts ; & à ce
Sam. 7 Août 1779.
B
26 MERCURE
qu'il dit des vêtemens de Théâtre , un homme
de grand goût .
Il nous rappelle les Spectacles intéreffans ,
& toutefois purement Pantomimes , de Servandoni.
Il ne lui faut pas un Décorateur
moins habile. Une fuite de Scènes ou de
grands tableaux , compofes , ordonnés &
peints comme il les defire , fuffiroit feule
pour remplir la falle de Spectateurs ; mais
où eft cet Artifte ? Où eft l'entrepreneur affez,
jaloux de nous plaire , pour oublier ſes intérêts
?
Il ajoute que dans l'exécution de fon projet
, un Spectacle vraiment noble & grand
interdit les tonnelets , les habits d'un goût
mefquin , & en exige d'autres où la richeffe
ne fe montre qu'avec une fage économie ,
où l'on remarque ce beau coftume qu'on
admire dans les ftatues antiques , & qui a
tant de grâces dans les compofitions du Pouf
fin. Il appelle à fon fecours , & l'homme de
génie qui fache menager à la Scène des plans
ingénieux , & donner aux grouppes des per-.
fonnages de la Pantomime , une difpofition
vraiment pittorefque,
Ceux qui ont affifté aux Pantomimes d'un
certain Nicolmi , je crois , & qui m'ont affuré
qu'ils n'avoient jamais vu de Spectacle
plus parfait , ne feront pas tentés de contredire
l'Auteur de la Brochure dont il s'agit.
Pour moi , qui ne défapprouve jamais la
critique , mais qui la veux honnête , inftructive
& modérée ; qui méprife & qui hais
DE FRANCE. 27
ces Cenfeurs éphémères , qu'on prendroit à
leur fuftifance pour des hommes fublimes ,
& à leurs invectives pour des ennemis perfonnels
de tout homme à talent ; qui fouffre
avec impatience qu'on chaffe de la Scène ,
avec des huées indécentes & cruelles , un
ouvrage fur lequel le malheureux Auteur
s'eft épuifé pendant des mois entiers jour &
nuit , occupé du deffein de nous plaire ; qui
fuis plus touché de dix beaux vers que
bleffe
de quatre Scènes mauvaifes ; qui aime à applaudir
, & qui n'improuve jamais que par
mon filence ; qui fens l'indignation & la
pitié fe fuccéder au fond de mon ame , lorſque
les fifflets ingrats déconcertent un Acteur
qui , le jour précédent , nous avoit tenus
dans l'enchantement ; je ne puis refufer mon
eftime & ma reconnoiffance à un Auteur
tel que celui de la Brochure dont je viens de
parler , qui s'eft propofé d'étendre la fphère
de nos plaifirs ; & je lui fouhaite joie , bonheur
, honneur & fanté.
( Cet Article eft de M. D. }
MÉMOIRES fur les Conducteurs , pour préferver
les Edifices de la foudre , par M.
l'Abbé Toaldo ; traduits de l'Italien , avec
des notes , des additions & des figures.
Par M. Barbier de Tinan. Vol. in- 8 ° . A
Strasbourg , chez Bauer & Treuttel , Libraires.
Cat Ouvrage peut être utile à deux for-
Bij
28 MERCURE
tes de Lecteurs : il fournira de nouvelles
lumières à ceux qui adoptent les idécs actuelles
des Philofophes , fur les phenomènes
du tonnerre , & fur fes analogies avec
nos machines électriques . Il pourra fervir
en même tems à diminuer les preventions
fuperftitieufes de cette multitude d'hommes
dominés par l'ignorance & l'habitude ,
qui aiment mieux être les victimes d'une
erreur ancienne , que de croire à une vérité
nouvelle , quand même elle tendroit à delivrer
leur ame d'un fentiment pénible , & à
garantir leur perfonne & leur afyle des accidens
les plus déplorables. L'Auteur y enfeigne
la manière de conftruire des conducteurs
pour les temples , pour les vailleaux ,
pour les magasins à poudre & pour les
maifons des particuliers.
" Sa méthode en général confifte à éta-
» blir au fommet des édifices une pyramide
» de pierres de taille ou de bois bien en-
» duite de peix on y maftique un cylin
» dre de verre folide d'un pouce de diamè
» tre , qui fe termine en pointe , & deborde
» la pierre ou le bois d'environ quatre pou-
» ces. Cette pointe fe recouvre d'une eſpèce
d'entonnoir renverfé , qui fe prolonge en
» un tube de fer- blanc ou de cuivre de
deux ou trois pieds de long , terminé
» en pointe. On maſtique bien folidement
ce tube à la faillie qui doit fe trouver au
cylindre de verre au-deffus de la pointe
» & il eſt bon qu'il forme une espèce de
DE FRANCE. 29
33
33
" fourreau qui l'embraffe bien exactement :
l'entornoir doit defcendre affez bas , &
être fufamment evafe. On attache à fes
bords des fils métalliques , qu'on peut ,
» pour plus d'elegance , faire en laiton , ou
dorer , ainfi que l'entonnoir. Il faut que
ces fils ayent la groffeur d'une ' plumme à
» écrire ou même du petit doigt , & on les
dirige le long des arêtes du toit , fans
» qu'ils y touchent , jufqu'aux angles du
bâtiment *.
ور
"3
""
ود
ود
33
و د
ود
» Arrivé à cet endroit , on eft maître de
faire defcendre le fil en dedans ou en de-
» hors du bâtiment , pourvu qu'il foit iſolé.
» Mais il paroît qu'il vaut encore mieux
qu'il paffe en dehors. On le fait tourner
» autour de la goûtière , ayant l'attention
d'empêcher qu'il ne touche ni aux tuiles ,
» ni à la corniche. On continue enfuite à
l'ifoler en établiffant fous la goûtière
» une pierre ou un morceau de bois , dans
lequel on fixe un fort tube de verre , à
» travers duquel paffe le fil. On renouvelle
» le même ifolement de diftance en diftance
jufques fous terre où étant arrivé , on
éloigne un peu le fil des fondemens , &
on le fait defcendre de trois à quatre
pieds en terre , encore mieux dans l'eau.
33
"9
"
"
و ر
,
د و
* Le Traducteur obferve qu'on peut fimplifier
cet appareil ; & qu'en général il ne faut autre chofe
qu'une chaine , qui du haut du bâtiment defcende
jufques dans l'intérieur de la terre.
Biij
30 MERCURE
Il remarque ailleurs qu'on doit avec le
plus grand foin établir une communication
entre le conducteur & tous les métaux
qui fe trouvent à l'extérieur du bâtiment
, & en faire autant pour toutes les
parties faillantes de l'édifice , telles que les
cheminées , les ftatues , les pyramides , les
goûtières , & c.
ود
ور
ec
Il croit auffi qu'on doit préférer les pointes
aiguës & très-élevées aux extrémités obtufes,
parce que les expériences faites avec
nos machines , prouvent qu'une pointe dépouille
de fon électricité de beaucoup
plus loin qu'un corps obtus ; & quoiqu'elle
excite auffi de plus loin l'étincelle
» & l'explosion , celle qu'elle excite eft
beaucoup plus foible ; elle affoiblit d'a-
» vance le feu du conducteur.
و د
ور
و ر
Une verge aiguë & élevée ouvre d'ailleurs
une communication entre la nuée & la terre ,
& décharge infenfiblement dans celle - ci le
feu de la première.
A l'appui defon fyftême , l'Auteur rapporte
un grand nombre de faits recueillis en Italie
, en Angleterre , en France & en Ainé-"
ique. Il donne en outre la defcription de
plufieurs conducteurs conftruits en Europe
fur des principes différens entre eux , &
il en difcute avec impartialité les inconveniens
& les avantages.
On trouve dans cet Ouvrage une Lettre
du célèbre Franklin , dans laquelle il dit qu'en
Amérique l'ufage des conducteurs eft mainDE
FRANCE. 31
tenant fi commun ,
و ر
qu'outre ceux des
Eglifes , des édifices publics , des maga-
» fins à poudre , & des châteaux des perfon-
» nes de diftinction à la campagne , on en
» voit dans les principales Villes beaucoup ,
» que des Particuliers ont élevés fur leurs
» maiſons. Les coups de foudre y font beau-
» coup plus fréquens qu'en Europe , & l'on
n'y a cependant pas d'exemple qu'une maifon
armée ait été endommagée par le ton-
» nerre. Chaque fois qu'il eft tombé fur une
» femblable maifon , la pointe en a reçu
l'exploſion & le conducteur l'a tranfmife.
» Nous en avons actuellement cinq exemples
authentiques .
ور
و د
و د ود
Cette Lettre eft du 8 Octobre 1772 .
TRAITÉ contre l'Amour des Parures & le
Luxe des Habits , petit in- 12 . de 228 pag.
A Paris , chez Lottin l'aîné , Imprimeur-
Libraire , rue S. Jacques.
L'Auteur de cet Ouvrage s'eft déjà fait .
connoître avantageufement par un Traité
contre la Danfe & les mauvaifes Chanfons.
Dans celui- ci , il entreprend de prouver par
l'Écriture , par les SS. Pères , & par les Souverains
Pontifes, combien l'ufage de la parure
eft dangereux & criminel ; combien il eſt
contraire à l'efprit de la Religion Chrétienne.
Jélus- Chrift a dit que perfonne ne peut
ajouter à fa taille la hauteur d'une coudée;
» & par la manière dont beaucoup de fem-
56
Biv
32 MERCURE
mes élèvent leurs cheveux & leurs coëffu-
» res , on diroit qu'elles veulent donner un
» démenti à Jésus- Chriſt.
و د
22
66
Que le joug de J. C. foit attaché à vos
têtes , dit Tertullien ; & par-là vous ferez
bien parées.... Revêtez -vous de la foie de
» la probité , du fin lin de la fainteté , & de
» la
pourpre de la chafteté ; je vous réponds
» qu'avec ces ajuſtemens & ces parfums
fpirituels , vous aurez Dieu même pour
» amateur de votre beauté.
و د
35
Le S. Efprit nous apprend ce qu'il faut
» penfer de la beauté , lorfqu'il dit dans le
» Livre des Proverbes , C. 11. V. 22. la
femme belle & infenfée eft comme un an-
» neau d'or au mufeau d'une truie.
و د
و ر
و د
""
L'anneau d'or qu'une truïe auroit au
» muſeau , ne l'empêcheroit pas de s'en fer-
» vir pour fouiller la terre , & de fe plonger
» dans la boue , & par- là elle faliroit cet
» anneau d'or , & en terniroit l'éclat. De
» même , une femme dans laquelle la piété ,
» la chafteté & la modeftie ne font pas join-
» tes à la beauté , fe roule dans la boue des
voluptés charnelles , & par -là elle desho-
» nore la beauté , &c.
""
ود
S. Clément d'Alexandrie L. 3 , p. 251 ,
» dit que comme un homme à qui on a mis
» un cataplafme fur la main eu un emplâtre
fur les yeux , fait voir par - là qu'il a quelmal
à la main ou aux yeux ; ainfi le
fard & les couleurs empruntécs , font
"
ور
que
DE FRANCE. 33
une marque évidente que l'ame eft ma-
» lade.
و د
Un autre Père raiſonne ainfi contre cet
ufage ridicule & bizarre , qui , comme une
épidémie incurable , règne juſques chez les
fauvages des mers du Sud. « Celles-là péchent
ود
33
contre Dieu , qui fe fardent le vifage ; car
» elles font voir par-là que l'ouvrage de
» Dieu en elles leur déplaît , & qu'elles
» trouvent à redire à ce qu'a fait le grand
» Ouvrier de toutes chofes. N'est- ce pas en
» effet y trouver à redire , que d'entreprendre
de le corriger , en y ajoutant ce qu'elles
» ont reçu d'un autre Cuvrier fon ennemi ?
» Cet Ouvrier , c'eft le Démon ; car quel
» autre apprendroit à defigurer le corps ,
» que celui qui, par le péché, à défiguré dans
» l'ame image du Créateur? Cette appli
» cation de couleurs étrangères fur le vifage
eft donc l'ouvrage du Diable. Ergo
quòd infingitur , Diaboli negotium ef.
">
"
"
» Attachons-nous donc ( c'eft une réflexion
» de S. Jean Chrifoftôme ) à la beauté fpirituelle
, afin que lorfque ce cri : voici
l'époux qui vient , fe fera entendre , nous
puiflions aller au- devant de lui avec des
» lampes allumées , & que nous foyons di-
» gnes d'entrer dans la falle du feftin des
"
33
noces. "
A la fin de l'Ouvrage , on rapporte une
Bulle publiée en 1770 par Clément XIV. II
ordonne aux Curés , Sacriftains , Confeffeurs
& tous autres Supérieurs de chaque Églife ,
Bv
34
MERCURE
de veiller au maintien de la décence dans les
habillemens : « Déclarant que , s'ils ufoient
jamais dans ce point de diffimulation &
de tolérance , par quelque refpect humain
» que ce foit , ils feront eux-mêmes foumis
» aux peines qu'ils mériteront fuivant les
» circonftances. »
La dernière réflexion de ce Traité , peint
d'une manière intéreffante le zèle , la réfignation
& l'humilité de fon pieux Auteur
: vertus caractéristiques du parfait
Chrétien. Je ne m'attends pas que ce
petit ouvrage obtienne les fuffrages du
plus grand nombre ; mais pourvu que
Dieu l'approuve & le rende utile à quelques
ames , mes defirs feront accomplis ,
» ma peine récompenfée , & mes prières
exaucées .
ود
03
وو
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALÈ DE MUSIQUE.
DIMANCHE 25 Juillet , Mlle Girardin
a joué pour la première fois le rôle d'Angélique
dans Roland , & elle a été plus applaudie
encore que dans celui de la Reine de
Golconde. Sa voix eft particulièrement propre
à rendre une mufique douce , facile &
brillante. Elle a joué avec intelligence &
avec fenfibilité ; fon action n'eft pas encore.
DE FRANCE. 3.5
affez animée , & n'a pas toute la variété qu'on
peut defirer ; mais on voit qu'il ne lui manque
que l'habitude du Théâtre, & qu'avec de
l'étude & du zèle , elle aura tout ce qu'il faut
pour devenir non-feulement une Cantatrice
fort agréable , mais même une Actrice diftinguée.
Le Mardi 27 , Mlle Dupuis débuta dans le
rôle d'Iphigénie en Tauride , qu'elle a joué
une feconde fois le Vendredi fuivant. Cette
Actrice eft déjà connue à l'Opéra , d'où elle
s'étoit retirée il y a quelques années ; mais elle
y reparoît avec un talent bien perfectionné.
Sa voix eft jufte , pure , agréable & fenfible;
elle chante de très -bon goût , & avec expreffion
; elle a fur- tout très - bien chanté le bel
air du ſecond Ace , O malheureufe Iphigénie,
& le grand air du quatrième Acte , Je t'implore
&je tremble. Elle joue avec nobleffe &
intelligence ; & l'on ne peut deſirer à ſa
figure qu'un peu moins d'embonpoint ; mais
pour tous les rôles qui ne demandent ni l'air
de jeuneffe ni l'élégance de la taille , elle paroît
annoncer un talent qui , avec du travail
& de l'encouragement , fera très- utile à ce
Spectacle.
Jeudi 29 , Mlle Georgi a débuté fur ce
même Théâtre par un air Italien qu'on a
ajouté à la fin du deuxième Acte de l'Amore
Soldato. On connoiffoit déjà la beauté , la
légèreté & l'étendue de la voix de cette Can-
B vj
36
.
MERCURE
tatrice , qu'on a applaudie plufieurs fois au
Concert Spirituel & à celui des Amateurs ;
mais elle paroît avoir fait encore des progrès
dans l'Art & le goût du chant. Elle a chanté
avec autant d'expreffion que de jufteffe &
de facilité le bel air de M. Sacchini , Son
regina ,fon amante.
Mardi 3 de ce mois , elle a chanté dans
Roland, un air François de la compofition
de M. Piccini , ajouté au divertiffement du
troifième Acte. Nous rendrons compte l'ordinaire
prochain du fuccès de cet effai ,
plus intéreffant encore pour le Public. Si elle
joignoit à la beauté de fon organe & à celle
de fa figure , la prononciation & le goût du
chant propre à notre langue , avec l'intelligence
de la Scène , ce feroit une acquifition
précieuſe pour ce Théâtre , où les talens du
premier ordre font fi rares.
COMÉDIE
FRANÇOISE.
LE Lundi 26 Juillet , M. de Courcelles a
débuté dans l'emploi des Pères , par le rôle
de Zopire , dans la Tragédie de Mahomet ;
& le Samedi fuivant , par celui de M. d'Orbeffon
, dans le Père de Famille.
Prefque tous les Comédiens qui débutent
fur nos Théâtres , font jugés communément ,
moins fur les efpérances qu'ils peuvent donner,
que fur la fenfation qu'ils produifent au
moment de leur début . Une manière de juger
DE FRANCE. 37
aufli hârée, aufli peu réfléchie, ne peut qu'e
trainer après elle des inconveniens funeftes
aux progrès du talent . La févérité avec laquelle
on a traité M. de Courcelles , nous a
infpiré cette réflexion. On reproche à cet
Acteur de la difficulté dans l'organe , de la
féchereffe dans la voix , de la roideur dans
les geftes , de la contrainte dans le maintien ;
enfin on fe plaint de ce qu'il donne à fon
ame une expreflion forcée. Tous ces defauts
font graves ; mais s'il eft difficile de les faire
abfolument difparoître , au moins eft- il poffible
de les atténuer ; d'ailleurs , ils peuvent
être balancés par des qualités réelles . La diction
de M. de Courcelles eft foignée , fage
& fouvent bien entendue. L'attention qu'il
apporte à la Scène , annonce non -feulement
du foin , du zèle , de l'étude , mais encore
de la connoiffance du Theatre , & une intelligence
louable . Ces qualités paroîtront
plus précieufes encore quand on faura que
l'Acteur qui fait l'objet de cet Article a trèspeu
joué la Tragédie , & qu'il n'a preſque
exercé fon talent que dans des Cours étrangères
. On conviendra qu'il eft infiniment
rare qu'on trouve là & de bons modèles &
des confeils utiles à un Comédien François.
Si les défauts de M. de Courcelles font à lui ,
fes qualités lui appartiennent auffi . Il feroit
donc au moins imprudent de prononcer fur
ce qu'il doit être , d'une manière définitive ;
il nous femble au contraire qu'avec du travail
& de la conftance , avec l'étude des
38
MERCURE
moyens propres à affouplir fon organe ,
donner de la rondeur à fa voix , de la grâce
à fes geftes , de l'aifance à ſon maintien , cet
Acteur pourra obtenit un jour les fuffrages
des gens éclairés .
( Cet article eft de M. de Cha.... )
VARIÉTÉ S.
EXTRAIT d'une Lettre écrite de Londres.

Vous favez combien les femmes de ce pays- ci
font avides d'amuſemens , & combien les fpectacles ,
les affemblées publiques , les bals , les concerts fe
font multipliés depuis quelques années. La guerre
n'a rien diminué de cette ardeur pour le plaifir. On
a propofé il y a quelque temps de donner une fête
extraordinaire : tout fe fait ici par foufcription ; celleci
a été bientôt remplie . On a chargé du ſoin de préparer
cette fête M. L. T. , que fon goût , fes talens
agréables & une conduite irréprochable ont mis fort
à la mode dans la bonne Compagnie de Londres. Il
s'eft acquitté à merveille de cette commiffion. Je vais
effayor de vous donner une légère idée de la fête .
Vous connoiffez le Panthéon , & vous ne ferez pas
furpris qu'on ait donné la préférence à ce charmant
édifice. On a refpecté la nobleffe de l'architecture ,
dont on s'eft bien gardé d'altérer la magnificence par
des ornemens fuperflus. On avoit feulement placé
deux tables de près de cinq cent couverts , qui fuivoient
l'octogone du bâtiment en forme de fer à
cheval. Ces deux tables étoient entourées de chaiſes .
en berceaux de fleurs. J'ai vu bien des fêtes ; je ne
me refouviens pas d'avoir jamais été frappé d'un auti
DE FRANCE. 39
beau fpectacle que de la vue du fouper , au moment
où l'on étoit à table ; il y avoit près de trois cent
femmes de la première qualité , dans le plus grand
étalage de la parure , couvertes de diamans parmi
lefquelles on pouvoit compter deux cent figures plus
jolies les unes que les autres , avec les habits les plus
élégans : les hommes étoient de même dans la plus
grande parure. Cette diverfité de couleurs dans ces
berceaux de fleurs ; le plateau courant des tables ,
qui étoit tout en fleurs naturelles ; les tables fervies
de tout ce qu'il y avoit de meilleur & de plus rare en
ananas , pêches , raifins , melons , abricots , figues
comme au mois de Septembre ; les vins les meilleurs
& de la première efpèce ; cet enfemble faifoit réellement
le plus beau fouper & le plus élégant que j'aye
vu de ma vie.
On s'eft raffemblé depuis neufheures jufqu'à onze ;
on avoit fait fermer les portes , & la compagnie étoit
obligée de monter dans les galeries à mesure qu'elle
arrivoit. Pendant cet intervalle , cent inftrumens de
mufique de toute eſpèce fe relevoient pour exécuter
différens morceaux de fanfares , beaucoup de
trompettes , timbales , mufique Turque , mufique
Militaire , &c. A onze heures on eſt deſcendu pour
fe mettre à table. Alors Cramer à la tête de toute la
mufique de l'Opéra , avec Fisher , Crofdil , Stamitz ,
tous les premiers Virtuofes de Londres , ont exécuté
pendant le fouper des morceaux de fymphonies , mufique
Angloife , mufique Françoife & mufique Italienne
; & alternativement douze excellens Chanteurs
Anglois chantoient des Catches & des Glees. ( Ce
font des espèces de canons que les Anglois aiment
beaucoup. ) Enfuite venoit la mufique Françoife : on
a joué la belle chaffe de Tom-Jones avec le choeur
Alali , Alali , & le choeur des Janiffaires dans les
Deux Avares : Ah qu'il eft bon , qu'il eft divin , vive
le vin. Ces morceaux ont eu un très - grand fuccès ,
40
MERCURE
& puis de la mufique Italienne exécutée par tout ce
que nous avons de mieux. Au moment où l'on a tervi
les glaces , on avoit fair monter tous les inftrumens
à vent dans le dôme. Là , fans être vus , ils ont exécuté
un air très -goûté dans ce pays - ci : on n'imaginoit
pas d'où pouvoit vepir cette mufique ; cela paroiffoit
réellement célefte & magique . Après le fouper , on a
ouvert les portes qui conduisent à cette falle d'en-bas ,
qu'on appelle Tea-room : ( chambre à thé ) vous la
connoiffez ; on y defcend les jours de concert pour
prendre le thé vous favez que cette chambre eft
précisément le deffous de la grande falle , & qu'elle
eft partagée par de lourds & maffifs pilaftres courts
& quarrés , qui en foutiennent le plancher. On avoit
métamorphofé tous ces pilaflres en vieux troncs de
chênes dont les branches couvroient le plafond , de
façon que cette chambre étoit devenue une forêt fort
fombre , éclairée feulement par des lanternes en tranfparent.
Dans le fond de cette forêt , on avoit pratiqué
une caverne habitée par des Druides d'un côté
on avoit placé une Sibylle rendant des oracles ; d'un
autre trois Égyptennes jolies comme l'Amour , l'une
Angloife , l'autre Françoife, & la troisième Italienne :
elles difoient la bonne aventure dans toutes les langues
Il y avoit une roue de loterie , tirée par un
charmant enfant , & chaque billet étoit un horofcope
ou un compliment flatteur aux Dames qui en demandoient.
Dans un autre coin du bois étoit un hermitage
, avec un vieil Hermite à la porte, qui jouoit de
cinq ou fix inftrumens differens , entre autres fupérieurement
de l'Armonica : d'un autre côté , fix
ou fept Catalans & Napolitains , fous une tente
grotefque , buvoient & chantoient en s'accompa
gnant de leurs mandolines , de la trompe-marine , de
la grande guittare Napolitaine , &c. Lorsqu'on eft
defcendu , tous les jeux ont commencé à - la - fois
afin de divifer l'affemblée ; fans cela tout le monde
:
DE FRANCE. 41
-fe feroit porté à la même place ; mais on ne favoit
à quoi donner la préférence : ils étoient tous enchantés ,
& ils avoient raiſon ; car cette clarté fombre faifant
un grand contrafte avec la grande quantité de bougies
qui éclairoient le fouper , la fraîcheur de ce lieu
prefque fouterrain , les feuilles qui donnoient une
odeur charmante , parce qu'on avoit choisi les feuillages,
& qu'on avoit mis beaucoup de rezéda, d'héliotropes
, &c. tout cela faifoit réellement un fpectacle
d'un genre neuf & tout-à - fait agréable . On eft refté
plus d'une heure dans ce bois , & l'on ne pouvoit
pas les en faire fortir . Pendant ce temps- là on ôtoit
la table intérieure , & on ne hiffoit fur la première
que les fruits & les fleurs. Toutes les chaifes en berceaux
étoient rangées en dedans de la table qui reftoit :
les Dames en remontant font venues s'y placer ; alors
on a entendu une nouvelle fymphonie d'inftrumens ,
'marchans à la tête des quadrilles compofés des meilleurs
Danfeurs & Danfeufes de l'Opéra , & qui exécutèrent
l'ouverture charmante du Déferteur ; car
dans tout cela on a pu remarquer une grande partialité
pour notre patrie , & pour les chofes excellentes
qui en viennent. Aulfi avons - nous eu le plaifir
d'entendre dire plus d'une fois : Ah ! c'eft charmant !
.... C'eft François ! .... Et c'étoit bien là le compliment
le plus flatteur qu'on pût faire à l'ordonnateur
de la fête. Après la danfe des quadrilles , qui repréfentoient
les quatre faifons , & qui furent danfées
avec une grande fupériorité , commença la danfe
générale qui dura jufqu'à fix heures du matin ,
l'on commença à fe féparer. Il y avoit près de cinq
cent perfonnes à trois guinées chacune' ; ce qui fait
tout de fuite une foufcription de près de 1500 guinées
payées comptant dans un pays où l'on crie misère ,
où perfonne ne paye ni n'eft payé ; cela ne prouvè
pourtant pas bien effentiellement le malheur des tems.
Il eſt vrai que la déclaration de l'Eſpagne n'étoit pas
οι
42 MERCURE
encore arrivée .... Maintenant on fonge à autre
choſe. Cela ne nous empêche cependant pas de fonger
à préparer quelques fêtes pareilles pour l'année
prochaine ; & en conféquence les propriétaires de
l'Opéra vont faire bâtir cet été de nouvelles falles ,
comme celles du bal d'Almack ou du concert de
Bach , & ont prié M. L. T. de conduire cette grande
affaire , &c.
SCIENCES ET ARTS.
VOYAGE pittorefque de l'Italie , premier
Volume , Royaume de Naples , cinquième
livraiſon. Se trouve à Paris , chez Lafoffe ,
Graveur , place du Carroufel ; chez Barbou,
Piffot , Ruault & Durand , Libraires ; &
chez les principaux Libraires du Royaume
& des pays étrangers.
AUJOURD'HUI , fans fortir de fon afyle , l'homme,
peut en quelque forte voyager , & jouir de ce que
la nature & les Arts ont formé de plus admirable.
Chaque jour variant la fcène de fes obfervations ,
il paffe en revue & les habitans des airs , & ceux que
l'Océan nourrit dans fes abyfmes , & les productions
cachées au centre des rochers , & celles des continens
& des climats les plus éloignés du fien. Les temples ,
les palais , les jardins , les ftatues , les tableaux , tous
les monumens du génie , attendent fes ordres pour
fe raffembler autour de fa perfonne , & multiplier
fes jouiffances en perfectionnant fon goût & fon
efprit. Eatre les ouvrages deftinés à remplir cer
bjet diftinguera fans doute celui dont le but
;
DE FRANCE. 43
eft de nous offrir ce que l'Italie renferme de plus
remarquable , foit dans les phénomènes de la nature ,
foit dans les anciens & les nouveaux chef- d'oeuvres
fortis de la main des hommes.
Les plus belles vues de Naples & de fes environs ,
celle de la Solfaterra , celles du Vefuve en repos &
du Vefuve en effervefcence , les grandes compofitions
du Pouffin , de Giordano , des Carraches & d'autres
. Peintres des beaux fiècles de l'Italie ; les antiquités
les plus curieufes d'Herculanum , le plan de fon magnifique
théâtre , fes freſques , meubles , vaſes , idoles
, inftrumens de mufique , &c.; les bains de Néron ,
différens temples de Vénus , de Mercure , de Jupiter ,
&c. compofent déjà les premiers cahiers d'une collection
, dont les Auteurs méritent à tous égards l'eftime
& les encouragemens du Public.
Nous avons fur-tout remarqué parmi les antiques
trois morceaux précieux. Le premier , connu fous le
nom de la Marchande- d'Amour d'Herculanum , avoit
été déjà copié par un de nos habiles Peintres ; mais
au lieu de conferver à cette compofition la fimplicité
qui la caractériſe , M. Vien s'eft permis de la furcharger
de bouquets , de vafes , de corbeilles , de
caffolettes , de parfums , de tapis , & d'autres ouvrages
de fculpture & d'Architecture qui dénaturoient l'idée
primitive. Ici , fans autre prétention que la fidélité
& la pureté du deffin , l'on ſe borne à retracer deux
jeunes perfonnes de la figure la plus belle & la plus
modefte, occupées à faire un choix entre trois Amours
qui font à vendre , & que leur préfente une Marchande
d'oiſeaux *. Le defir & l'embarras qui règnent
* Des connoiffeurs croyent avec quelque vraifemblance
, que dans cette compofition l'on a voulu peindre
les trois Grâces choififfant chacune l'Amour qui lui couvient.
44
MERCURE
fur ces deux charmantes figures , ont été faifis fort
heureuſement par le burin du Graveur.
Dans une feconde planche , on voit fufpendu au
milieu des airs une espèce de monftre marin , femblable
à la chimère des Poëtes . Une femme nue , qui
paroît être l'emblême de l'efpérance , eſt mollement
étendue fur le dos de l'animal ; elle foutient une
coupe d'une main , & de l'autre y verfe une liqueur
dont la chimère s'abreuve. Rien de plus féduifant
que l'air , les traits ,les contours & l'attitude de cette
femme. Elle eft , ainfi que les précédentes , delfinée
par Monnet , & gravée par le Mire.
La troifième offre l'image d'un centaure & d'une
centaureffe : celle - ci foutient un jeune homme, & femble
préfider à fon éducation ; l'autre , plus allégorique,
eft maîtrisé par une femme , & femble exprimer avec
énergie la domination tyrannique de l'Amour. Aux
grâces & à l'élégance de ces deux groupes aériens ,
les Éditeurs conjecturent que ce pourroit être un
ouvrage de Zeuxis. Lucien parle en effet avec éloge
d'un tableau de ce Peintre , qui repréſentoit une cen
taureffe allaitant fes petits. Au refte , il paroît que
ce mélange de deux natures exerça fouvent le pinceau
& le cifeau des fameux Artiftes de l'antiquité ,
foit qu'on voulut défigner par ces emblêmes l'adreffe
& l'audace des premiers hommes qui domptèrent le
cheval , foit que ces êtres fabuleux ferviffent à retracer
les peuples imaginaires qu'on croyoit avoir
autrefois habité la Theffalie .
Ce Voyage pittorefque de l'Italie eft l'entrepriſe
d'une Société d'Amateurs zélés pour le progrès des
connoiffances utiles . Parmi ceux qui dirigent la partie
des beaux -arts , on diftingue M. l'Abbé de Saint-Nom ,
dontle favoir & le goût font connus avantageufement.
M. de Faujas , également connu par fon hiftoire des
volcans du Velay & du Vivarais , eft chargé de la
partie qui concerne l'hiftoire naturelle. Outre les
DE FRANCE.
45
objets déjà recueillis par MM. Robert , Vernet &
Fragonard , les Éditeurs en pofsèdent un grand nombre
d'autres non moins précieux. M. Châtelet , Peintre
de payfages , MM . Defprés & Renard , Architectes
Penfionnaires du Roi à Rome , ont été envoyés dans
les lieux les moins fréquentés de l'Italie , tels que la
Calabre , la Sicile & Malthe , pour y deffiner , avec
la plus fcrupuleuse exactitude , les monumens dignes
d'être recueillis .
Indépendamment des objets repréſentés par la gravure
, on doit raffembler tout ce qu'ont écrit d'intéreffant
fur l'Italie , les Antiquaires , les Voyageurs &
les Hiftoriens. Cette partie de l'Ouvrage eft confiée
à deux plumes qui , depuis long-temps , honorent
la République des Lettres,
La partie pittorefque de l'Ouvrage aura quatre
volumes in - folio . Le volume eft divifé en deux
parties de chacune cent eftampes , indépendamment
des cartes géographiques & des plans de ville néceffaires
à l'intelligence du texte. Le premier volume
contient le Royaume de Naples , la Sicile , Malthe
& la Calabre connue fous le nom de grande Grèce ,
Rome & fes environs doivent compofer le fecond
volume. 4
Bologne , Milan , Florence & les principales villes
de la Lombardie , formeront le troifième.
Dans le quatrième , on trouvera tout ce que
peuvent offrir de remarquable les villes de Gênes ,
de Venife , de Parme , Plaifance , Turin , Mantoue
, &c.
Tous les mois on fait aux Soufcripteurs une livraifon
de huit eftampes. Le prix de chaque livraifon
eft de 12 liv.; vingt- cinq complettent un volume.
Chaque livraiſon eft accompagnée d'une notice relative
aux eftampes , en attendant l'impreffion du texte
qu'on publie à la fin de chaque volume , & qui doit
Eure diftribué gratis aux Soufcripteurs.
45
MERCURE
Cette collection figurera très -bien à côté du fuperbe
Voyage pittorefque de la Grèce , dont M. le
Comte de Choifeul vient d'enrichir le cabinet des
Amateurs. Les perfonnes qui defireront avoir des
détails plus particuliers fur cette entrepriſe , doivent
s'adreffer au fieur de Lafoffe , qui a mérité la confiance
des Éditeurs , & auquel on a remis la direction
générale de l'Ouvrage. Sa demeure eft place & rue
du Carroufel , vis-à-vis les Tuileries .
GÉOGRAPHIE.
CARTE des Ifles Britanniques , où ſont les Royaumes
d'Angleterre , d'Ecoffe & d'Irlande , que nous
appelons Grande-Bretagne , divifés en leurs principales
Provinces , & fubdivifés en Comtés avec les
Ifles qui en font proches , aiufi que les côtes de
Bretagne , de Normandie & de la Manche , aujour
d'hui le théâtre de la guerre.
On ajoute à cette Carte , fi néceffaire dans les
circonftances préfentes , les grandes routes des trois
Royaumes , avec les diftances en milles d'ufage dans
chaque Province , d'après les Auteurs Anglois les
plus récens & les plus eftimés.
Cette Carte en quatre feuilles eft très-bien détaillée :
elle fe vend 4 liv.; & collée fur toile , ployée pour
être dans la poche , 8 liv. A Paris , chez Defnos ,
Ingénieur - Géographe , & Libraire de Sa Majeſté
Danoife , rue S. Jacques , au Globe .
On peut le procurer auffi chez le même Géographe
l'Atlas Itinéraire d'Angleterre , avec le Recueil
des Villes & Ports de ce Royaume. Un vol. in- 4°•
24 liv.
Autre Atlas des Côtes Maritimes de la France , en
cinquante feuilles très - détaillées . Un vol. in -4 . relié
24 liv.
DE FRANCE. 47 .
ANNONCES LITTÉRAIRES.
L'ART du Diſtillateur & Marchand de Liqueurs ,
confidérées comme Alimens médicamenteux , par M. Dubuiffon
, ancien Maître Diſtillateur
. 2 vol. in-8°. A Paris , chez l'Auteur , vis-à - vis l'Imprimerie du Parlement
, rue Mignon ; M. Dubuiffon
fils , au Caveau du Palais Royal ; & M. Cufin , au Café Du- buiffon , vis-à-vis l'ancienne
Comédie
Françoiſe
.
Mémoires pour M. l'Archevêque de Paris , contre
les Officiers de l'Hôtel de Ville de Paris , les Receveurs-
Généraux du- Domaine , M. le Procureur-
Général , &c. fur cette queftion : l'emplacement de
l'Hôtel de Soiffons & de fes dépendances eft- il dans
la Cenfive de M. l'Archevêque ? Par M. Treilhard ,
Avocat au Parlement.
Nous plaçons ce Mémoire parmi les Livres ,
parce qu'il renferme un grand nombre de faits hiftoriques
, relatifs aux antiquités de Paris , & qu'il offre
d'ailleurs la réunion des principes les plus lumineux
fur le Domaine .
Lettres fur la Sicile , par un Voyageur Italien , à
un de fes amis. Volume in - 12 . Prix , 1 liv. 4 fols
broché,
Neutonianifme de M. de Voltaire , ou Entretiens
d'un Etudiant avec un Docteur Neutonien ,
S. P. Vol. in- 12 . Prix , 1 liv . broché.
par M.
Obfervations fur les incommenfurables , où l'on
prouve qu'il n'y a point de rapport numérique entre
la circonférence & le diamètre . in- 8 ° . Prix , 1 1. 4 £
Effais pour concilier les avantages de l'exportation
des Grains , avec la fubfiftance facile & la fécurité
48 MERCURE
des Sujets , par M. Frefnais de Beaumont , in- 8 %,
Prix , 15 fols.
La Nobleffe cultivatrice , par le même. in-8 °.
Prix , 1s fols.
La vraie manière d'apprendre une Langue quelconque
, vivante ou morte. Première Partie. in - 8 ° .
1 liv . 10 fols . Ces fix ouvrages fe trouvent à Paris ,
chez Morin , Imprimeur- Libraire , rue S. Jacques ,
à la Vérité.
Répertoire Univerfel & raifonné de Jurifprudence.
Tomes 27 & 28. A Paris , chez Dupuis , Libraire ,
rue de la Harpe , près la rue Serpente , & chez les
principaux Libraires de France.
TABLE,
VERS fur le Tombeau de pour préserver les Édifices
-

Voltaire , def de la foudre , 27
A une Femme très aima- Traité contre le Luxe des hable
,
J
4
bits ,
31
A Mademoiselle *** ib. Académie Royale de Mufique,
Sur l'Adminiftration Provinciale
, Comédie Françoiſe ,
Le Gentilhomme & le Va- Variétés ,
nier , Conte ,
Enigme & Logogryphe
34
36,
138
ibid. Voyage pittorefque de l'Italie ,
17
Pantomime Dramatique , 18 Géographie ,
Mémoires fur les Conducteurs Annonce Littéraires ,
J'AI
AP PROBATION.
42
46
the
47
A lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 7 Août . Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris .
ce 6 Août 1779. DE SANCY.
MERCURE
DE FRANCE.
Samedi 14 Août 1779.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
Adreffes à Mlle DE CONB ... à l'occafion
de deux Volans.
MANON , qu'un volant eſt léger !
Il va , revient , s'en va ', retourne encore ;
Mon coeur , tout comme lui , fe plût à voltiger,
Il eft conftant depuis qu'il vous adore.
( Par le Vicomte de Chibaille. )
A UNE VIEILLE COQUETTE ,
Ode Anacreontique.
QU'EST devenu
ce teint d'albâtre ,
Jadis l'orgueil de ta beauté ?
Sam. 14 Août 1779. C
jo MERCURE
3
Qu'eſt devenu ce ris folâtre
Qui nous peignoit la volupté ?
Où ſont aujourd'hui tant de charmos ?
L'Amour enfin reprend les armes
Dont tu bleſſois tous les mortels.
Touchons-nous à l'hiver de l'âge ,
Il dédaigne , ce Dieu volage ,
L'encens qu'on brûle à ſes autels,
AUTREFOIS ta voix raviſſante
Par-tout éveilloit le defir ;
Autrefois ta gorge naiffante
Étoit le trône du plaifir :
Plus brillante que Cythérée
Et de mille amans entourée ,
Tu femblois partager nos feux ;
Tu nous vendoís ton inconftance ;
Et malgré ton indifférence .
Tu faifois encor des heureux.
J'AI vu folâtrer fur tes traces
L'effaim des Ris & des Amours ;
Mais les Plaifirs , les Jeux , les Grâces
S'éloignent de toi tous les jours.
Tout change , hélas ! dans la Nature ;
Cette fleur , belle fans culture ,
Dont fe couronnent les amans
Sur le déclin de la journée
Languit , fe defsèche , eft fanée;
Elle a régné quelques momens,
DE FRANCE.
A TON orgueil le temps s'oppofe ;.
Tu ne peux plus nous éblouir ;
Ton efprit eft a feule chofe
Dont nous puiffions encor jouir.
Ah! ne fois plus trifte & plaintive ,
Crois- moi , la beauté fugitive
Ne revient jamais fur les pas ; ...
Eh ! qu'importe fi tu fus belle ? ...
Eft-ce un droit être immortelle ,
pour
Puifque ( 1 ) R *** même ne l'eft pas ?
(Par M. Maffon de Morvilliers , Avocat. )
L'HEUREUX CHOIX ,
Épigramme.
CERTAIN Boucher plaidant contre la Ferme ,
Court au Palais pour confulter fon cas ;
Mais il lui faut un Docteur fage & ferme,
Dont les avis le tirent d'embarras :
L'un eft trop vieux , l'autre a le poil trop ras ;
Tel au coup- d'oeil n'eft qu'un efprit en friche.
Que fait mon homme ? Il s'adreffe au plus gras:
Un grand Seigneur eût choifi le plus riche.
(Par le même. )
(1 ) Amie de l'Auteur , morte depuis peu.
C₁
MERCURE
INPROMPTU contre les Détracteurs de
Voltaire , fait après la Lecture de deux
mauvaifes Pièces de Vers , dans lesquelles
cet Auteur étoit traité d'orgueilleux , de
plagiaire, &c.
PETITS cerbères déchaînés ,
ΕΤ
Qui fans ceffe contre Voltaire
Jappez des vers , auffi- tôt morts que nés ;
Vous le traitez d'orgueilleux plagiaire ,
D'ufurpateur des biens d'autrui :
Las ! mes amis , las ! pillez comme lui ,
Et trouverez le moyen de nous plaire ,
Que n'avez pu trouver jufqu'aujourd'hui ,
LETTRE de Miſſ*** à M. *** , Habitant
de Philadelphie , traduite du Pennſylvania
Magazine , imprimé à Philadelphie en
1775 .
MONSIEUR ,
&
Les différentes paffions qui agitoient mon
ame fe font enfin calmées , & je fuis main
tenant tranquille. Je me trouve feule ,
mon fort me laiffe efpérer que rien ne vien
dra troubler ma folitude. Les brillans adoDE
FRANCE.
53.
rateurs qui , comme les amours , fembloient
voltiger autour de moi , fe font retirés , &
leur départ ne me caufe aucun chagrin . Je
puis tout à loifir confidérer ce que j'ai été
& ce que je fuis : autrefois admirée , applaudie
, courtisée..... maintenant rebutée , méprifée
, ou tout au plus plainte..... Déplorable
viciffitude ! Cependant , quand je defcends
dans mon coeur , mon fort me paroît
moins affreux. J'ai été plus imprudente que
libertine , plus indifcrète que vicieuſe , plus
foible que corrompue. Si la vertu des femmes
confifte , comme on me l'a fouvent dit ,
dans la bonne opinion que les autres femmes
conçoivent d'elles , j'avoue que je ne
fuis plus vertueufe. Mais fi la vertu eft indépendante
des préjugés humains , je fens que
je lui fuis encore ardemment attachée , &
que mon coeur eft rempli de fes principes
les plus nobles. Les fils de l'ignorance ne
pourront me comprendre , & les enfans de
la malignité ne le voudront pas ; mais n'ambitionnant
point leur approbation , je fuis
loin de craindre leur cenfure.
J'avoue que mon coeur eft né fenfible ;
j'ai toujours éprouvé que la Nature le forma
pour tous les fentimens tendres ; mais il eft
également vrai que la délicateffe la plus pure
a toujours régné dans ce même coeur. Les
bofquets de *** peuvent témoigner que
toutes les fois que les amours préfidèrent à
nos plaifirs , les grâces décentes & chaſtes ne
furent jamais abfentes ; ces bofquets peu-
C iij
54
MERCURE
vent affurer qu'une timide pudeur donna.
toujours un frein à nos defirs dans le deliremême
de la volupté. Jamais je n'ai cherché
à obfcurcir mon jugement , & je ne me fuis
point fervi d'une philofophie fceptique &
impie pour m'aider à excufer mes malheu
reufes foibleffes. Quoique la Nature ait tou
jours eté ma feule divinite & mon unique
légifla rice , on ne m'a janais vue m'elever
contre les decifions des lois pofitives . Mes
principes étoient purs lors même que mon
coeur étoit dévore par les feux de l'amour;
& fi la foibleffe naturelle à mon fexe vous
valut la victoire vous deviez au moins
avouer que je cédai , comme Cefar , avec une
noble & décente dignité.
,
}
J'écris ceci , non pour me juftifier à votre
égard , vous ne le méritez pas , & même vous
ne me faites pas la grâce de le demander ;
mais je n'ouvre ici mon coeur que pour vous
engager à examiner le vôtre . Eh ! quelles
doivent être vos réflexions en vous rappelant
que vous avez à la fois violé les loix divines
& humaines ; que vous n'avez reſpecté aucun
principe de vertu , aucun lien d'humanité;
que vous avez méprifé la foi des fermens
, les droits de l'hofpitalité , & les conventions
fociales que doivent refpecter de
bors voifins ; enfin , que vous avez étouffé
la voix facrée de la fainte amitié. Mon but
ici n'eft point de vous couvrir de reproches ;
mais permettez- moi de vous faire une quef
tion : ne vous fuffifoit-il pas d'avoir grofi de
DE FRANCE.
55
'mon noi la liste de vos infâmes triomphes ?
(Je dis infâmes en dépit des fophifmes , du
prétendu bon ton , & de la mode regnante . )
Ne deviez-vous pas être plus que content
de m'avoir rangée dans la claffe de ces victimes
infortunees livrées à la misère & à
Fignominie ? Votre barbare coeur ne devoitil
pas être fatisfait de m'avoir privée de mon
père , mon unique confolation , ma plus
douce efpérance ? Je vous le répète , ne
m'aviez -vous pas accablée d'affez de maux ,
fans être affez méprifable & affez bas pour
ofer parler de moi publiquement dans des
termes dont tout homme bien né rougiroit
de fe fervir en parlant de la plus vile de ces
créatures qui refpirent l'air infect du quartier
S. Clément * ? Homme foible ! homme
malheureux ! fachez que je ne rougis point
de ma défaite ; réfléchiffez , & ofez en dire
autant de votre victoire.
Je fais que les loix du monde me condamnent
, & que je ne dois plus compter
fur fon amitié ; mais je n'attends ni ne recherche
fes faveurs. Je ne pardonnai jamais
moi-même des torts de cette forte ; mon fexe,
fur-tout , eft inexorable là - deſſus ; car jamais
femme n'a fu laiffer couler quelques larmes
de compaffion fur des malheurs femblables
au mien. L'infolenté familiarité des unes , la
réferve étudiée des autres , l'intérêt affecté de
* Quartier de Philadelphie habité par des filles
libertines.
Civ
56
MERCURE
celles-ci , la pitié fuperbe & dédaigneufe de
celles -là ; toutes ces chofes m'apprennent
affez ce que je dois attendre de leur amitié;
mais je ne la defire pas. Je confacre le refte
de mes jours à la retraite , & fi le ciel daigne
écouter le plus ardent de mes voeux , fi les
préfages de mon coeur & ma fanté languiffante
ne me trompent pas , ce refte fera de
peu de durée . Alors les Anges m'affocieront
conime une de leurs fooeurs , à leurs choeurs
fortunés , quoique mes foeurs de ce monde ,
par les principes d'une vertu outrée , évitent
ma fociété comme on éviteroit un lieu livré
aux horreurs de la pefte.
Cependant le foleil ne dorera jamais ma
pauvre chaumière de fes rayons bienfaifans ,
fans que je répande des larmes du plus fincère
repentir fur l'indifcrétion qui m'a privée
des doux charmes de la paix , & a plonge
toute ma famille dans le plus profond chagrin.
Quand la mort viendra terminer ma
carrière , fi un père irrité veut bien me ferrer
dans fes bras , & dire qu'il me pardonne ,
mon coeur s'ouvrira encore au plaifir , & la
joie étincellera pour la dernière fois dans les
yeux d'Éliza.
..
DE FRANCE. 507;
ROMANC
DIEU! que ma Zel - mire eft touchan
te ! Que j'aime cet air de
- can deur ! Sa voix ra - vit , fa voix
en- chan-te , Et toujours , toujours
aux dé- pens du coeur , aux dé-

pens du coeur. Zel- mi - re ément,
el- lein- té ref- fe ,
C v
58
MERCURE
bb
el le in té reffe , Son a-me emtel
lit la beau- té ; Ma Zelmi-
re or- ne la fa- gel- fe Des
ro
fes , Des ro
· fes d lá
vo - lup
té. Vou 1
fi xer no · tre bom .- ma
lez - vous
·
ge ? notre
hom- ma- ge , Dieux , qui vous plai- gnez
-H
des mor- tels , De Zel- mi- re emprun
H
DE FRANCE
19
tez l'i ma ge , Partout , Par - tour
Vous aurez des au tels. Da capo.
SOUVENT le coeur , quand il foupire ,
Par le remords eſt combatto ;
Mais en adorant ma Zelmire ,
Je fuis l'amant de la vertu.
( Paroles de M. Maffon de Morvilliers ,
Mufique de M. V **.
Explication de l'Énigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'Enigme eft le Tabouret & la
Sellette; celui du Logogryphe eft Lièvre ,
où fe trouvent livre & Eve.
ENIGM E.
CHACUN m'eftime peu ; que faire à ce malheur ?
Du foible & du petit c'eft le fort ordinaire.
Je n'ai pas , je l'avoure , une grande valeur ;
Mais je fuis très-utile , & même néceſſaire .
Le beau fexe fur- tout m'a toujours avec foi,
C vj
Go MERCURE
? Auprès de fon Iris , l'amant jeune & timide ,
Dans fon ame fouvent murmure contre moi.
Ne forçant point l'ordre de mon emploi ,
J'entre par-tout où chacun le décide ,.
Je fuis l'impulfion de la main qui me guide
Jufqu'à la tête , & non pas au - delà ;
Car ma tête une fois de mon corps féparée ,
Allant fans frein par-tout en égarée,
Je deviens inutile , & l'on me laiffe là.
LOGO GRYPH E.
MA famille eft de fept : on m'eftime en tous lieux ;
Je fuis l'ami de l'homme & l'ouvrage des Dieux.
Si quelquefois je me retire ,
Auffi-tôt on me trouve à dire :
Bref, on ne peut vivre ſans moi ,
Je n'en excepte pas le Roi.
Je tiens entre les bras mains objets d'importance ;
Je donne de quoi m'acheter ;
C'eft chez moi qu'on trouve diſpenſe
De ce qu'on ne peut acquitter ;
Dans les procès je ſuis fi néceffaire ,
Que fans moi l'on ne fait que très-mauvaiſe affaire ;
La ſageſſe des jeunes-gens
Me doit des autels & l'encens ;
Mais fans épines point de rofe ,
Hélas ! je tiens auſſi la fin de toute choſe.
( P.L. P. M.)
DE FRANCE. 61
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
HISTOIRE Naturelle des Oifeaux , in-4° .
Tome V. A Paris , de l'Imprimerie Royale ;
& fe trouve à l'hôtel de Thou , rue des
Poitevins.
ANNONCER un nouveau Volume de l'Hiftoire
Naturelle , n'eft- ce pas dire au Fublic
qu'une nouvelle fource de lumières & de
plaifirs lui eft ouverte ? La fortune de cer
Ouvrage eft trop bien établie pour exiger
déformais qu'on entre dans de longs détails
fur les objets qu'il renferme & fur la ma
nière dont ils y font prefentés . Il fuffira d'cbferver
que cette fuite d'Oifeaux a toujours
pour Hiſtoriens MM. de Buffon & de Montbeillard
. Les efforts d : ces deux Naturaliftes
femblent croître avec la confidération que
l'Europe entière leur accorde , & avec l'empreffement
qu'on a pour lire tout ce qui
fort de leur plume. On jugera , par les morceaux
que nous allons tranfcrire au haſard ,
fi ce Volume eft digne de figurer à côté des
précédens.
La Fauvette. " Le trifte hiver , faifon de
mort , eft le temps du fommeil , ou plutôt
de la torpeur de la Nature ; les infectes fans
vie , les reptiles fans mouvement , les végé62
MERCURE
taux fans verdure & fans accroiffement ;
tous les habitans de l'air détruits ou relégues
, ceux des eaux renfermés dans des prifons
de glace , & la plupart des animaux
terreftres confinés dans les cavernes , les
antres & les terriers ; tout nous préfente les
images de la langueur & de la dépopulation ;
mais le retour des oiſeaux au printemps eft
le premier fignal & lá douce annonce du
réveil de la Nature vivante ; & les feuillages
renaiffans & les bocages revêtus de leur nouvelle
parure , fembleroient moins frais &
moins touchans fans les nouveaux hôtes qui
viennent les animer & y chanter l'amour. »
" De ces hôtes des bois , les Fauvettes font
les plus nombreuſes , comme les plus aimables
vives , agiles , légères & fans ceffe remuées
, tous leurs mouvemens ont l'air du
fentiment ; tous leurs accens , le ton de la
joie , & tous leurs jeux , l'intérêt de l'amour.
Ces jolis oifeaux arrivent au moment où les
arbres développent leurs feuilles & com .
mencent à laiffer épanouir leurs fleurs ; ils fe
difperfent dans toute l'étendue de nos campagnes
; les uns viennent habiter nos jardins ,
d'autres préfèrent les avenues & les bofquets
; plufieurs eſpèces s'enfoncent dans les
grands bois , & quelques - unes fe cachent au
milieu des rofeaux. Ainfi les Fauvettes rempliffent
tous les lieux de la terre , & les animent
par les mouvemens & les accens de
leur tendre gaité.... C'est un petit fpectacle
de les voir s'égayer , s'agacer & fe pourſui
DE FRANCE. 63
vre ; leurs attaques font légères , & ces combats
innocens fe terminent toujours par quelques
chanfons. La Fauvette fut l'emblème
des amours volages , comme la Tourterelle
de l'amour fidèle ; cependant la Fauvette ,
vive & gaie , n'en eft ni moins aimante ni
moins fidellement attachée ; & la Tourterelle
trifte & plaintive , n'en eft que plus
fcandaleufement libertine * . Le mâle de la
Fauvette prodigue à fa femelle mille petits
foins pendant qu'elle couve ; il partage fa
follicitude pour les petits qui viennent
d'éclore , & ne la cuitte pas même après l'éducation
de la famille : fon amour femble
durer encore après fes defirs fatisfaits .....
Quelle fenfibilité ! quelle imagination ! quel
ftyle ! quelle douce mélodie ! Trouveroit - on
dans nos Poëtes , chez nos Peintres même ,
un tableau d'une compofition plus ingénieufe
, d'un deffin plus élégant , d'un coloris
plus fuave & d'un effet plus enchanteur
?
La Mefange. " En général toutes les Méfanges
, quoiqu'un peu feroces , aiment la
fociété de leurs femblables , & vont par troupes
plus ou moins nombreuſes. Lorfqu'elles
ont été feparées par quelque accident , elles
fe rappellent , & font bientôt réunies. Cependant
elles femblent craindre de s'approcher
de trop près , fans doute que jugeant
des difpofitions de leurs femblables par les
Voyez l'Art, de la Tourterelle , V. 2.
64
MERCURE
leurs propres , elles fentent qu'elles ne doivent
pas s'y fier : telie eft la fociété des mé--
chans. Elles fe livrent avec moins de défiance
à des unions plus intimes qui fe renouvellent
chaque année au printemps , & dont le produir
eft confidérable * ; car c'eſt le propre
des Mélanges d'être plus fécondes qu'aucun
autre genre d'oifeaux , & plus qu'en raifon
de leur petite taille. On feroit porté à croire
qu'il entre dans leur organifation une plus
grande quantité de matière vivante , &
qu'on doit attribuer à cette furabondance de
vie leur grande fécondité , comme auffi
leur activité , leur force & leur courage . Aucun
autre oifeau n'attaque la chouette plus
hardiment; elles s'élancent toujours les premières
, & cherchent à lui crever les yeux ;
leur action eft accompagnée d'un rendement
de plumes , d'une fucceflion rapide d'attitudes
violentes & de mouvemens précipités qui
expriment avec énergie leur acharnement &
leur petite fureur ; lorfqu'elles fe fentent
prifes , elles mordent vivement les doigts de
l'oifeleur , les frappent à coups de bec redoublés
, & rappellent à grands cris les oifeaux
de leur efpèce , qui accourent en foule , fe
prennent à leur tour , & en font venir d'autres
qui fe prennent de même. Aufli M. Lottinger
affure- t'il que fur les montagnes de
Lorraine, lorfque le temps eft favorable , il
ne faut qu'un appeau , une petite loge & un
* Elles produisent jufqu'à dix- huit ou vingt oeufs.
DE FRANCE. 65
bâton fendu pour en prendre quarante ou
cinquante douzaines dans un matinée. »
L'Alouette. " Elle eft du petit nombre des
oifeaux qui chantent en volant ; plus elle
s'élève , plus elle force de voix , & fouvent
elle la force à un tel point , que quoiqu'elle
fe foutienne au haut des airs & à perte de
vue , on l'entend encore diſtinctement , foit
que ce chant ne foit qu'un fimple accent
d'amour ou de gaîté , foit que ces petits oifeaux
ne chantent ainfi en volant que par
une forte d'émulation pour fe rappeler entre
eux. Un oifeau de proie qui compte fur fa
force & médite le carnage , doit aller feul ,
& garder dans fa marche un filence farouche
, de peur que le moindre cri ne fût pour
fes pareils un avertiffement de venir partager
fa proie , & pour les oifeaux foibles , un
fignal de fe tenir für leurs gardes ; c'eſt à ceuxci
à fe raffembler , à s'avertir , à s'appuyer
les uns les autres , & à fe rendre , ou du
moins à fe croire forts par leur réunion....
On m'avoit apporté, dans le mois de Mai ,
une Alouette qui ne mangeoit pas encore
feule; je la fis élever , & elle étoit à peine
fevrée lorsqu'on m'apporta d'un autre endroit
une couvée de trois ou quatre petits
de la même eſpèce ; elle fe prit d'une affection
fingulière pour ces nouveaux venus , qui
n'étoient pas beaucoup plus jeunes qu'elle ;
elle les foignoit nuit & jour , les réchauffoit
fous fes aîles , leur enfonçoit la nourriture
dans la bouche avec le bec ; rien n'étoit ca66
MERCURE
pable de la détourner de ces intéreffantes
fonctions ; fi on l'arrachoit de deffus ces pe
tits , elle revoloit à eux dès qu'elle étoit
libre , fans jamais fonger à prendre fa volée ,
comme elle l'auroit pu cent fois : fon affection
ne faifant que croitre , elle en oublia à ›
la lettre de boire & de manger ; elle ne vi
voir plus que de la becquée qu'on lui donnoit
en même-remps qu'à fes petits adoptifs ,
& elle mourut enfin confumée par cette efpèce
de paffion maternelle. »
La Bergeronette. " L'efpèce d'affection que
les Bergeronettes marquent pour les troupeaux
; leur habitude à les fuivre dans la
prairie , leur manière de voltiger , de fe promener
au milieu du bétail paiffant , de s'y
mêler fans crainte , jufqu'à fe pofer quelquefois
fur le dos des vaches & des moutons
leur air de familiarité avec le Berger qu'elles
précèdent & qu'elles accompagnent fans dé :
ance & fans danger , qu'elles avertiffent
-même de l'approche du loup ou de l'oiſeau
de proie , leur ont fait donner un nom approprié
, pour ainfi dire , à cette vie paſtorale.
Compagne d'hommes innocens & paifibles
, la Bergeronette femble avoir pour
notre efpèce ce penchant qui rapprocheroit
de nous la plupart des animaux s'ils n'étoient
repouffés par notre barbarie , & écartés par
la crainte de devenir nos victimes . Dans la
Bergeronerte , l'affection eft plus forte quela
peur; il n'eft point d'oifeau libre dans les
champs qui fe montre auffi privé, qui fuie
DE FRANCE. 67
moins & moins loin , qui foit aufli confiant ,
qui fe laiffe approcher de plus près , qui revienne
plutôt à portée des armes du Chaffeur
qu'elle n'a pas l'air de redouter , puifqu'elle
ne fait pas même fuir. »
On voit que M. de Buffon a toujours l'art ,
ainfi que fon Collégue , de fondre la morale
dans fes defcriptions phyfiques , par- tout ils
nous révèlent les fecrets de la Nature , nous
enfeignent à mieux l'obferver , à chérir ſes
Ouvrages , à nous approprier fes moyens , à
multiplier ou faire difparoître fes productions
utiles ou nuifibles.
Le Roffignol. " Il n'eft point d'homme
bien organifé à qui ce nom ne rappelle quelqu'une
de ces belles nuits de printemps , où
le ciel étant ferein , l'air calme , toute la Nature
en filence , & pour ainfi dire attentive ,
il a écouté avec raviffement le ramage de ce
chantre des forêts. On pourroit citer quelques
autres oifeaux chanteurs dont la voix
le difpute à certains égards à celle du Roffignol
: les Alouettes , le Serin , le Pinçon ,
les Fauvettes , la Linotte , le Chardonneret
,
le Merle commun , le Merle folitaire & le
Moqueur d'Amérique
fe font écouter avec
plaifir lorfque le Roffignol fe tait les uns
ont d'auffi beaux fons , les autres ont le timbre
auffi pur & plus doux ; d'autres ont des
tours de gozier auffi flatteurs ; mais il n'en
eft pas un feul que le Roffignol n'efface par
la réunion complette de fes talens divers , &
la prodigieufe
variété qui naît de cette réu68
MERCURE
njon; enforte que la chanfon de chacun de
ces oifeaux , priſe dans toute fon étendue ,
n'eft qu'un couplet de celle du Roffignol.....
Ce Coryphée du printemps fe prépare - t - il à
chanterl'hymne de la Nature , il commence
par un prélude timide , par des tons foibles ,
prefqu'indécis , comme s'il vouloit eflayer
fon inftrument & intéreffer ceux qui l'écoutent
; mais enfuite prenant de l'aflurance , il
s'anime par degré , il s'échauffe , & bientôt
il déploye dans leur plénitude toutes les reffources
de fon incomparable organe : coups
de gofier éclatans , batteries vives & légères ,
fufées de chant , où la netteté eſt égale à la
volubilité, murmure intérieur & fourd qui
n'eft point appréciable à l'oreille , mais trèspropre
à augmenter l'éclat des tons plus harmonieux
; roulades brillantes & rapides , articulées
avec force , & même avec une dureté
de bon goût; accens plaintifs cadencés avec
molleffe; fons filés fans art , mais enflés avec
ame ; fons enchanteurs & pénétrans , vrais
foupirs d'amour & de volupté qui ſemblent
fortir du coeur , & font palpitér tous les
coeurs , qui caufent à tout ce qui eft fenfible .
une émotion fi douce , une langueur fi touchante
; c'eft dans ces tons paflionnés que
l'on reconnoît le langage du fentiment qu'un
époux heureux adreffe à une compagne chérie,
& qu'elle feule peut lui infpirer ; tandis que
dans d'autres phrafes plus étonnantes peutêtre
, mais moins expreffives , on reconnoît
le fimple projet de l'amufer & de lui plaire ,
DE FRANCE. 69
ou bien de difputer devant elle le prix du
chant à des rivaux jaloux de fa gloire & de
fon bonheur.... "
Tous les Roffignols ne chantent pas également
bien. En Angleterre on préfère ceux
de la Province de Surry à ceux de Middleffex.
Cette diverfité de ramage dans les oiſeaux
d'une même eſpèce , a été comparée , avec
raifon , aux différences qui fe trouvent dans
les dialectes d'une même langue. « Un Roffignol
aura entendu par hafard d'autres oifeaux
chanteurs , les efforts que l'émulation
lui aura fait faire , auront perfectionné fon
chant , & il l'aura tranfmis ainfi perfectionné
à fes defcendans ; car chaque père eft le maître
à chanter de fes petits ; & l'on fent combien
dans la fuite des générations , ce même
chant peut être encore perfectionné ou modifié
diverſement par d'autres hafards femblables.
»
' M. Barrington , & avant lui le Jéfuite
Kirker , ont effayé de noter le chant du Roffignol
; mais exécutés par les plus habiles.
joueurs de flûte , leurs airs ne reffembloient
point au chant de cet oifeau . C'eft qu'avec nos
fignes de mufique on ne peut exprimer au
jufte ni la durée relative de chaque note , ni
faifir ce rhythme fi varié dans les mouvemens
, fi nuancé dans fes tranfitions , fi libre
dans fa marche , fi indépendant de toutes nos
règles de conventions , & par cela même fi
convenable au chantre de la Nature.
Quoique la voix du Roffignol n'ait qu'en790
MERCURE
viron une octave d'étendue , fon timbre eft
aufli puiffant que celui de l'homme ; il remplit
une fphère d'un mille de diamètre : phénomène
bien remarquable dans un oifeau
qui pèſe à peine une demi - once.
L'Auteur a vu un Roffignol âgé de dix-fept
ans ; il avoit commence à grifonner à fept ,
& à quinze il avoit des pennes entièrement
blanches aux ailes & à la queue ; fes jambes
avoient beaucoup groffi ; il avoit aux doigts
des efpèces de nodus comme les goutteux :
on étoit obligé de lui rogner de temps en
temps la pointe du bec fupérieur.
M. de Montbeillard obferve que ce Roffignol
n'avoit jamais été apparié ; » l'amour ,
dit-il , femble abréger les jours , mais il les
remplit , il remplit de plus le voeu de la
Nature ; fans lui , les fentimens fi doux de la
paternité feroient inconnus ; enfin il étend
l'existence dans l'avenir , & procure , au
moyen des générations qui fe fuccèdent , une
forte d'immortalité ; grands & précieux dédommagemens
de quelques jours de trifteffe
& d'infirmités qu'il retranche peut - être à la
vieilleffe. »
DE FRANCE. 71
PORTRAIT de J. J. Rouffeau , en 18 Lettres, '
qui préfentent une courte analyfe de fes
principaux Ouvrages , par M. de Longueville
, Écrivain public , au Palais Royal à
Paris. Extrait fait par lui-même,
Je fuis l'homme de France le plus occupé.
Je fuis Avocat , Écrivain public , Officier de
morale , Auteur , Libraire & Journaliste .
Pour connoître les occupations diverſes
auxquelles je me fuis devoué , & particulièrement
en quoi confiftent mes fonctions
d'Officier de morale * , je prie qu'on life les
Lettres imprimées que j'ai publiées , & que
je vends à ma Loge, ainſi que de Portrait de
Rouffeau.
J'ai fait moi-même l'analyse du N° . 3 de
mes feuilles dans le Mercure du 5 Novembre
dernier. La gaîté & la franchife que j'ai mifes
dans cet Extrait , m'ont procuré bien des témoignages
d'eftime dans Paris , & des lettres
flatteufes de nos Provinces & des pays étran
gers.
Je vais aujourd'hui rendre compte de mon
Portrait de Rouſſeau ; & d'abord je déclare
qu'en le faifant , je n'ai point écrit pour les
Gens de Lettres. Les Prédicateurs ne prêchent
* C'eſt dans le N ° . 2 que j'explique qu'elles pourroient
être les fonctions d'Officier de morale. Ce Nº.
& le premier font épuifés ; j'attends des fonds pour
Les réimprimer.
"
72 MERCURE
pas pour les Prédicateurs ; je n'ai point écrit
non plus pour les perfonnes qui lifent beaucoup
, & qui favent Rouffeau par coeur.
Je me fuis propofé de le faire connoître
aux hommes à qui une vie laboricufe ou
diffipée n'a jamais laiffé le temps de lire fes
Ouvrages ; je me fuis propofé de rendre la
lecture de Rouffeau fans inconvéniens pour
de jeunes perfonnes. La Demoiſelle élevée
par la mère la plus vertueule , peut lire mon
Portrait du Philofophe Genevois ; elle n'y
trouvera que des motifs de s'attacher encore
davantage à la vertu .
Il ne faut pas confondre mon petit ouvrage
avec les Recueils qui ont pour titre :
Penfees , efprit & maxime de J, J. Rouffeau.
Divers morceaux de ce grand Écrivain ,
dans ces Recueils , font coufus les uns aux
autres fans aucune obfervation , & fans dire
auquel de fes ouvrages ils appartiennent.
Je préfente au contraire une analyſe raifonnée
de fes principaux ouvrages féparément
; j'en rapporte des traits , dont je fais
enfuite remarquer les beautés. Par exemple,
il paroît qu'on eft généralement content de
la manière dont j'ai rendu compte de la
Nouvelle-Héloïfe.
J'obferverai en dernier lieu pour les perfonnes
qui aiment les lectures courtes , que
mon Portrait de Rouffeau , diftribué en 18
Lettres , n'a en tout que 150 pages , & que
les Recueils avec lefquels on pourroit le confondre
, en ont près de soo.
Dans
DE FRANCE. 73
Dans mon Portrait du Philofophe Génevois
, j'ar dit une impiété Littéraire dont frémiffent
les hommes qui penfent être les fou
tiens de la bonne Littérature , & dont il faut
que je m'accufe publiquement , ainfi que
cela fe pratiquoit dans la primitive Églife .
J'ai dit que Jean-Jacques Rouffeau étoit plus
Poëte que Jean - Baptifte ; j'ofe dépouiller
celui-ci du titre de grand Rouffeau , & le
deférer à Jean-Jacques.
Quelques perfonnes , après avoir lu cet
article , ont jeté ma Brochure loin d'elles
avec indignation. Quand je l'ai appris , j'ai
ri , non pas de dédain , mais de gaîté. Il faut
attacher bien du mérite à la rime , pour ne
pas fentir que Jean- Jacques Rouffeau étoit
à tous égards très - fupérieur à Jean - Baptiſte.
Leur genre n'eft different qu'aux yeux de
l'homme fuperficiel , tous deux ont couru
la carrière de l'éloquence.
J'avertis qu'en faifant l'analyfe de Jean-
Jacques , & principalement de fon Émile ,
j'ai fouvent employé fes propres expreffions;
ce qui eût été un plagiat dans un éloge Académique
, eft un mérite de plus dans un
Portrait.
Les trois premières Lettres & la dixhuitième
, où il n'y a pas une ligne de Rouffeau
, pourront faire préfumer que j'aurois
pu comme un autre me tirer d'un Difcours
oratoire ; je fuis fort content fur - tout de la
dix-huitième Lettre , où l'on trouve du nerf,
de la fenfibilité , du feu , des images & beau-
Sam. 14 Août 1779. D
74 MERCURE
coup de variété. Elle a pour titre : la Perfonne
de Rouffeau.
Les gens de goût pourront remarquer dans
ma Brochure quelques négligences de ftyle
qui me font échappées ; ce qui me confole
c'eft qu'ils n'en verront pas autant que j'en
apperçois moi - même. Tel eft le malheur
decrire , on fe blâfe fur ce qu'on a fait d'eftimable
, & la jufteffe de l'efprit ne répand
fa lumière importune que fur les defauts de
l'ouvrage.
Nota. J'ai vendu jufqu'ici mon Portrait de
Fouffeau 48 fols ; mais tant de perfonnes fe
récrient fur le prix , que je le réduis à 36 fols.
Un Philofophe ne doit pas fe laiffer foupçonner
d'aimer l'argent .
J'ai auffi changé le frontifpice : le nouveau ,
fait de mon Portrait de Rouſſeau , une Brochure
ifolée qui n'a point de liaiſon avec les
autres Lettres que j'ai publiées.
MODÈLE d'un bon Curé, ou Vie de M. de
Sernin , Curé d'un Village dans une Province
de France, A Paris , chez Valade ,
Imprimeur- Libraire , rue des Noyers . Vol.
in- i2.
Sans vouloir pénétrer le fecret de l'Auteur
ou de l'Éditeur fur l'existence de M. de Sernin
, nous nous bornerons à dire que , fi ce
Livre eft le fruit de l'imagination , il n'eſt
guère poffible de donner à la vraisemblance
DE FRANCE. 75
an air de vérité plus frappant ni de propofer
un modèle plus parfait à ce corps fi refpec
table d'hommes chargés de conduire , d'éclairer
& de fecourir les peuples. La Vie de
M. de Sernin eft écrite avec la fimplicité
de ftyle qui convient au fujet, On y re:
trouve par - tout un homme pénétré de
l'importance de fon ministère , unique-
'ment occupé de fes devoirs. , auffi éclairé
que vertueux , habile dans la fcience fi difficile
du coeur & des paffions qui l'agitent,
plus attentifà prévenir les fautes , que févère
à les punir , & toujours conduifant les hom
mes par la voie fi douce de la perſuaſion &
de l'exemple.
Les Lettres de M. de Sernin ont toutes un
objet important d'inftruction ou d'adminif
tration . On reconnoît également le bon
Paſteur dans celles où il ne fait que rendre
compte de fa vie privée , & qui ont toutes
le même caractère de vertu & d'indulgence.
Nous en avons fur- tout diftingué une où il
propofe les moyens d'établir une proportion
plus jufte entre les délits & les peines ,
& de prévenir les crimes pár la vigilance &
l'inftruction , mais ce n'eft que dans cette
Lettre , écrite avec l'énergie de la fenfibilité ,
qu'on peut prendre une idée des vues fages
de ce vertueux Citoyen .
Le morceau fur l'éducation ne nous a pas
fait moins de plaifir ; mais c'eft à l'ouvrage
entier que nous renvoyons nos Lecteurs , &
fur-tout ceux d'entre eux qui fe deſtinent à
I
Dij
7.6. MERCURE
remplir dignement les fonctions importantes
de Paſteur.
SPECTACLES
. ,
COMÉDIE FRANÇOIS E.
LE Lundi Août on a donné la premièrẹ

repréſentation
de Laurette
trois Actes & en vers libres.
Comédie en
Voilà , depuis dix ans , deux Pièces fur
le même fujet , tirées du Conte de M. Marmontel.
Ce Conte eft un des plus intéreffans
fans
de l'Auteur , & les deux Pièces ont paru
intérêt. La première n'eut qu'une repréſentation.
L'autre en a eu quelques- unes , mais .
avec peu de fuccès. C'eft pourtant la marche
du Conte exactement
fuivie ; le Dialogue
même en eft fidèlement emprunté , & l'Auteur
du Drame n'a fait le plus fouvent que
rimer la profe de M. Marmontel
; c'eſt qu'il
y a loin d'un Conte à une Pièce de théâtre ,
& qu'il faut , pour attacher dans celle-ci ,
d'autres refforts & un autre talent ,
Qu'un jeune homme très -amoureux , le
Comte de Luzi , enlève une jolie Payfanne
telle que Laurette ; que le père de cette jeune
perfonne vienne tirer fa fille des mains du
raviffeur , & parvienne à la ramener en
l'abfence de Luzi ; que celui - ci défefpéré
foupçonne un de fes amis d'être l'auteur
DE FRANCE.
77
de l'enlèvement , & foit en proie à toutes
les fureurs de la jaloufie ; qu'enfin inftruit
de tout ce qui s'eft paffe , il courre au village
où eft fa maitreffe , fe jette aux pieds du père ,
& , touché également de refpect pour cet
honnête vieillard , & d'amour pour Laurette ,
il offre de l'epoufer pour réparer fa. faute &
affurer fon bonheur : voilà la matière d'un
Conte intéreffant & moral ; & avec le mé-
Frite da ftyle & la vérité des caractères & des
circonftances , il n'y manquera rien pour le
plaifir du Lecteur, Mais quand on voudra
en faire un Drame , il faut un autre art ; il
faut nouer une intrigue ; il ne faut pas que
dès la première fcène la Pièce entière foit
prévue , & qu'il n'y ait aucun obftacle au
bonheur des deux perfonnages fur qui fe
porte l'intérêt. Luzi eft plein de refpect pour
Laurette , & pénétré de cet amour honnête
qui eft celui des belles aines. Il est trop
évident que Bafile n'aura rien de mieux à
faire que de lui donner fa fille. Si au contraire
il n'avoit encore été qu'étourdi &
paffionné fi la vertu de Laurette & le courage
du père l'euffent amené par degrés à
un mariage auquel il ne fongeoit pas ; fi le
père lui-même n'eût cédé à cette demande
qu'après une longue réfiftance ; alors il y
avoit un noeud & de l'intérêt ; encore auroitil
fallu y joindre plus de force dans le ftyle
& dans les caractères .
3
4'
M. Molé a joué le rôle de Luzi , M. Fleury
1
D iij
78 MERCURE
celui de Soligny , M. Vanhove celui de Bafile ,
M. Dugazon celui de Valet de Luzi ; Mlle
Doligni Laurette' , Mlle Luzi , la Suivante.
COMEDIE ITALIENNE.
LES repréſentations du Jeu de l'Amour
& du Hafard ont été accueillies par le Public
avec une indulgence proportionnée
au zèle qu'ont fait paroître les Comédiens
qui étoient chargés des rôles. Nous avons
promis quelques détails fur leur jeu ; nous
allons les donner , en priant nos Lecteurs
d'obferver qu'il feroit injufte de traiter avec
trop de févérité des Acteurs qui rentrent
dans un genre devenu prefque étranger pour
eux d'ailleurs , il eft encore bon de remarquer
que l'habitude de jouer & de chanter
les Pièces à Ariettes , ne peut que nuire
beaucoup aux moyens propres à jouer , &
fur- tout à parler la Comédie proprement
dite.
M. Rozières a rendu très- raifonnablement
le rôle d'Orgon , mais d'une manière un peu
froide. Si cet Acteur veut donner plus d'accent
à fa diction , plus de vie à fon jeu , il
peut remplir d'une manière très-fatisfaifante
l'emploi dont il eft chargé.
M. Michu , dans le rôle de Dorante , a
montré de l'intelligence , & une chaleur à
laquelle il ne manque que d'être plus réglée .
DE FRANCE.
Nous avons crù nous appercevoir que ce
· Comédien avoit de la difpofition à jouer fur
le mot , & à balbutier fur certaines fyllabes.
On ne peut que l'inviter à faire la plus férieufe
attention à ce défaut , devenu beaucoup
trop commun fur nos théâtres.
M. Menier a paru un peu gêné dans le
perfonnage de Mario ; mais on voit qu'avec
de l'étude il peut acquérir de l'aifance.
Mde Dugazon , en donnant moins d'éclat
à fa voix , ne laiffera rien à defirer des qualités
qui forment une excellente Soubrette .
Efprit , gaîté , fineffe , intelligence , naturel
tout , dans le rôle de Lifette , s'eft réuni
pour donner de fes talens l'idée la plus avantageufe.
>
Mlle Pitrot , jeune Actrice , qui a fait
deux débuts à la Comédie Françoife dans
les mois de Mars & Septembre 1775 , a
débuté dans cette Pièce par le rôle de Silvia .
Depuis fon départ de cette ville , fon intelligence
s'eft développée ; elle a pris de l'habitude
de la fcène , & fa diction eft devenue
raisonnable. Nous l'engageons , fi elle
veut devenir intéreffante pour le théâtre
auquel elle vient de s'attacher , à étudier avec
foin la profodie à laquelle elle manque quel
quefois , à ne pas dénaturer fon organe par la
recherche de tons qui lui font abfolument
étrangers , & principalement à donner à fa
phyfionomié une expreffion un peu moins
contrainte.
Div
80 MERCURE
M, Valleroy a débuté le même jour par
le rôle de Pafquin . Il a fait auffi un début à
la Comédie Françoife au mois d'Octobre
1775. Il jouoit alors les jeunes rôles de la
Tragédie , qu'il a quittés pour prendre l'emploi
des Valets . Nous attendrons , pour parler
de ce Comédien, qu'il ait paru dans une
autre Pièce. Ce n'eft pas dans un perfonnage
tel que Pafquin , travefti depuis le commencement
jufqu'à la fin , qu'on peut juger
du talent d'un Comique ; la charge offre des
reffources & des effets trop faciles. Nous
dirons feulement que nous avons cru appercevoir
en lui de l'intelligence , & une mar
the de fcène affez bien entendue .
( Cet article eft de M. de Cha... )
VARIÉTÉS.
LETTRE de l'Auteur des Entretiens fur
l'état actuel de l'Opéra , à M. S……….
LORSQUE
ORSQUE je faifois mon Ouvrage , Monfieur ,
j'étois loin de me flatter qu'il auroit l'honneur
de vous fâcher ; mais ce n'eft pas fans un perit retour
de vanité que j'ai vu dans votre Extrait la
mauvaise humeur qui perce malgré vous à chaque
ligne. Cette humeur & l'empreffement que vous
avez marqué de me répondre , l'affectation que vous
avez mise à retenir d'avance place dans le Mercure ,
la crainte même que vous avez eue qu'un autre que
vous n'y parlât le premier de mon Ouvrage , tout
DE FRANCE. 81
cela ne s'accorde guères avec le mépris que vous me
témoignez ; & vous ne fauriez croire , Monfieur ,
<quel avantage votre conduite m'a donné dans l'efprit
-de bien des gens.
:
Vous me traitez d'écrivailleur impertinent , d'Auteur
obfcur , inconnu , fans efprit , fans goût , fans
politeffe , d'agent d'une cabale aux abois , de pédant
fcolaftique vous m'accufez ( vaguement il eft vrai )
de petits menfonges , d'affertions fans preuves , &c.
Et pourquoi toutes ces invectives ? Parce que je ne
penfe pas comme vous en Mufique. Eft- ce là , Monfieur
, une leçon de politeffe que vous prétendez me
donner ? Vous conviendrez au moins que ce n'eſt
pas répondre ; que le Public connoît trop bien l'infatigable
défenfeur de M. Gluck pour s'en rapporter
entièrement à lui dans une pareille matière ; que
votre ton n'eſt pas propre à ranimer fa confiance ,
& que vous n'aviez que deux moyens de juftifier
votre dédain pour ma Brochure : le filence ou des
raifons.
Mon Ouvrage eft divifé en deux parties très-diftinctes
: les principes fur le goût , fur l'imitation , fur
l'effet théâtral en mufique , & les obfervations critiques
que je déduis de ces principes. Vous l'avez
bien fenti , Monfieur ; mais pourquoi n'avoir pas
fuivi cette divifion dans votre Extrait ? Pourquoi
n'avoir parlé qu'en paffant de ces principes , qui cependant
font très-effentiels , & font la bafe de l'Ouvrage
? Ou vous n'êtes pas de bonne foi , ou vous
n'avez pas apperçu la liaiſon qui fe trouve naturellement
entre eux & mes obfervations. J'aime mieux
-croire que vous ne l'avez pas apperçue ; j'aime mieux
fuppofer que des chofes qui ont paru claires à tout
le monde , ont pu être obfcures pour vous; & ce qui
me détermine à le fuppofer , c'est ce titre de pédant
fcolaftique que vous me donnez , qui , fans cela , ne
Dv
82 MERCURE
fignifieroit pas grand- chofe. Quand , pour vous répondre
, on s'eft fervi du langage des gens de lettres
& des gens du monde , vous avez dit que ces termes
vagues , & qui n'étoient pas ceux de l'Art , ne figni
fioient rien ; maintenant que j'emploie les termes de
l'Art , mon ftyle vous paroît fcolaftique & pédan
tefque: dites-moi , je vous prie , Monfieur , de quelle
langue faut-il donc fe fervir avec vous pour parler
Mufique , quand on a le malheur de n'être pas
Votre avis?
de
Je fuis un Auteur obfcur & inconnu. Hélas ! oui ,
Monfieur , je vis dans l'obfcurité ; mais j'aurai peutêtre
un jour le bonheur d'en fortir .
Je fuis l'agent d'une cabale aux abois . Ah ! Monfieur
, on ne vous croira pas. L'agent d'une cabale
eft un homme qui , livré tout entier au parti, dont il
eft l'écho , ne parle d'autre chofe dans les cafés , dans
les fociétés , dans les écrits ; qui , bornant à cet objer
fon exiftence littéraire & morale , ufurpe dans tous
les Journaux le droit exclufif de traiter cette matière ;
qui voudroit , s'il le pouvoir , fermer la bouche à
tous ceux qui ne partagent pas fon fanatisme. Et
moi , Auteur obfcur , inconnu , comme vous le dites ;
moi qui, à l'infçu de mes amis , de M. Piccinni , de
tout le monde , ai écrit , fans me fâcher , ma façon
de penfer fur un Art qui fait mes délices ; moi qui ,
avant la publication de mon Ouvrage, ne connoiñois
pas un feul homme de lettres ; moi qui ne veux oppofer
que la tranquillité , des raifons & des preuves
à toutes les clameurs de votre enthouſiaſme ; moi ,
Monfieur , je ferois l'agent d'une cabale ? Mais y
penfez-vous , quand vous accufez de cabale les Amateurs
de la Mufique Italienne ? Je lui connois à la
vérité un grand nombre de partifans, parmi lefquels
je pourrois citer ce que la Littérature a de plus célèbre.
S'ils font moins de bruit que vous , Monfieur ,
DE FRANCE. 83
1
c'eft qu'ils penfent que le meilleur moyen de vous
réfuter , eft d'inviter l'Artifte qu'ils admirent à travailler
& à combattre le mauvais goût par de nouveaux
chef- d'oeuvres . Mais appellerez - vous du nom
de cabale le cri de l'Europe entière , qui rit de la manière
dont vous marquez les rangs des Compofiteurs
en Mufique ; & cette prétendue cabale feroit aux
abois , Monfieur ? Il faudroit pour cela qu'il n'exiftât
plus de Sacchini , de Piccinni , de Paëfiello , que leur
école fut détruite , que la mémoire des Pergolèfe ,
des Durante , des Léo , des Jomelli , des Traëtta fût
éteinte ; que Haffe & Boranello dans leur vicilleffe
euffent eu le chagrin de voir leur Mufique oubliée
pour celle de M. Gluck ; que fur tant de ruines
toutes les Nations qui aiment la Mufique confentiffent
à élever le trône de votre Artifte favori , &
elles n'en font pas encore là . En attendant, que Paris
accorde plus ou moins de faveur aux Drames criés
de M. Gluck qu'aux Opéras chantés de M. Piccinni ,
les partifans de celui-ci feront corps avec l'Italie ,
l'Angleterre , l'Eſpagne , la Ruffie , & c. Et vous
m'avouerez qu'il n'y a pas de quoi être confondus.
"

La feule de vos raifons qui ait quelque apparence
de folidité , c'eft la recette de l'Opéra ; & quoique
la recette des Amours de Montmartre , du Dindon
rôti , & des Battus payent l'Amende * foit aufli
fort bonne , je vous confeille de vous en tenir à cette
preuve du mérite de M. Gluck . Elle eft excellente
pour la multitude & pour le moment ; mais comme
il y a eu dans tous les temps , & fur-tout à la naiffance
des Arts , de mauvais ouvrages qui ont eu de
la vogue , vous me permettrez d'aller plus loin , & de
ne pas m'en tenir au témoignage tant de fois vanté
2
* On en donnoit l'autre jour la cent - huitième repré
fentation.
D vj
84 MERCURE
du Caiffier de l'Opéra. Lorfque les Admirateurs de
Théophile & de Jodelle entendoient quelques
gens de bon fens parler avec peu d'eftime de leurs
Poëtes favoris , ils invoquoient auffi fans doute le
Caiffier de la Comédie. Scudéri difoit : quand Corneille
aura vu deux portiers étouffés à la porte de
fon fpectacle , je lui permettrai defe comparer à moi.
Corneille refte , & qu'eft devenu Scudéri ?
Vous comparez modeftement M. Gluck à M. de
Voltaire ; M. Gluck , dont la Mufique eft prefque
par-tout rebutée , à M. de Voltaire qui , de l'aveu
du monde entier , eft l'un des plus grands Poëtes que
la Nature ait produits depuis Homère jufqu'à nos
jours. Vous comparez auffi le goût des François en
Poéfie , goût formé depuis un fiécle & demi par
l'étude des plus grands modèles , au goût des François
en Mufique , tandis que , de leur aveu même ,
ils n'ont jamais eu de Mufique ; & fur ces deux fup
pofitions , qu'en Mufique M. Gluck eft égal à M. de
Voltaire en Poéfie , & que les François ont l'oreille
auffi exercée que les Italiens , vous raiſonnez ainfi :
" l'Écrivailleur qui diroit de Voltaire qu'il eft uh
» mauvais Poëte , feroit un impertinent ; l'Écrivain
qui dit de M. Gluck qu'il eft un Muficien mé-
» diocre , a donc la même impertinence. »
Faifons une fuppofition différente , & tranfportonsnous
à ces temps dont je parlois tout-à l'heure , où

Ronfard difoit :
Jodelle le premier , d'une plainte hardie ,
Françoiſement chanta la grecque Tragédie :
Puis en changeant de ton , chanta devant nos Rois
La jeune Comédie en langage François ;
Et fi bien les fonna , que Sophocle & Ménandre,
Zantfuffent-ilsfavans , y euffent pu apprendre.
DE FRANCE. 85
la multitude ne fe connoiffoit pas mieux en Poéfic
qu'elle ne fe connoît aujourd'hui en Mufique.
L'homme qui auroit dit alors aux François : « Quand
» votre oreille & votre goût auront été exercés par
» l'étude des bons modèles , quand vous ferez habitués
à entendre de la belle & bonne poésie ,
vous mépriferez la bourfoufflure & la barbaric
de Théophile & de Scudéri » , cet homme auroitil
dit une impertinence ?
J'ai ofé dire ce qu'un grand nombre de connoiffeurs
en France , & prefque toute l'Europe penfent comme
moi , que tout homme qui auroit bien comparé les
deux Mufiques , n'hésiteroit pas un inftant fur le
choix. Mon opinion , Monfieur , n'eft donc rien
moins qu'un paradoxe. M. Gluck , à la vérité , put
fe prévaloir des applaudiffemens de Paris ; mais eftce
fa Mufique ou fon Spectacle qui entraîne ? Une
action tragique , ferrée & rapide , ornée de tout l'acceffoire
de la repréſentation , peut émouvoir avec
une mauvaiſe Mufique : celle du ballet de Médée et
médiocre , ce ballet n'eft qu'une pantomime; & par
la force du fpectacle , il a eu beaucoup de fuccès.
Qu'à la pantomime on ajoute des paroles qui expliquent
le détail de l'action , qu'on y entaffe des
fituations & des tableaux pathétiques , & le ſpectacle
réuffira. Le grand nombre ne cherche pas à diftinguer
l'effet de l'action d'avec celui de la Mufique ;
lui fuffit d'être ému. Savez - vous , Monfieur
dans quels cas le Muficien a toute fa gloire ? C'eſt
lorfque dans une action fimple , comme celle du premier
Acte de Roland , il touche , il enchante , il
ravit par le feul preftige de fa Mufique. Si M. Gluck ,
dans Echo & Narciffe , produit de femblables effets ,
alors fa gloire fera complette & fans nuage , & c'eſt
F'épreuve ou je l'attends . Jufques- là je ne croirai pas
qu'il foit décidé , même en France , qu'il eft un ex86
MERCURE
cellent Muficien , mais feulement qu'il a pris un gente
qui fe paffe de bonne Mufique , & qui avec des cris ,
des plaintes & du mouvement , produit de l'effet fur
un peuple qui ne demande pas mieux.
Vous attaquez mon ſtyle , Monfieur; vous fuppofez
qu'un homme qui écrit mal n'eft pas fait pour
parler de Mufique. Il m'eft échappé , je l'avoue ,
bien des négligences ; mais des juges aflez févères ont
trouvé dans ma façon d'écrire affez de clarté , de
fimplicité & de naturel , & m'ont félicité d'avoir
évité l'emphafe & le galimatias des panégyriftes
de M. Gluck. Je n'ai pas cherché à montrer de l'efprit.
Quand j'y aurois tâché , je n'en aurois peut-être
pas mieux fait. L'efprit ne fert quelquefois qu'à prouver
aux autres ce qu'on ne croit pas foi-même. J'ai
écrit fans prétention ; & fi j'ai choiſi la forme du
dialogue , c'eft qu'elle m'a paru plus commode pour
enchaîner les objections & les réponſes. Mon Gluckifte
, dites-vous , eft un imbécille. Vous favez que
depuis les Provinciales juſqu'à la Soirée perdue ( & il
ya loin de l'un à l'autre de ces deux exemples ) l'ufage
eft établi de faire un fot de celui des deux interlocuteurs
qu'on deftine à faire briller l'autre. J'ofe affurer
pourtant que dans mon dialogue j'ai fait dire
de bonne-foi par l'Avocat de M. Gluck toutes les raifons
paflables que j'ai pu recueillir des propos & des
écrits ampoules de fes défenfeurs. Ce n'eft pas ma
faute fi le plus fouvent elles font frivoles ou ridicules.
Qu'on en produiſe de meilleures , je ne les
diffimulerai pas , Monfieur , mais je ne les trouve
pas encore dans votre Extrait. Avez- vous bien fongé
d'ailleurs à ce que vous difiez , quand vous avez
avancé que mon Oronte n'étoit pas`un fin compère ?
Montaigne dit quelque part : je ne cite pas toujours
les Auteurs dont j'emprunte , pour tenir en bride
la témérité des fentences hâtives : je veux qu'ils
DE FRAN C´E. 87
donnent une nafarde à Plutarque fur mon nez ,
& qu'ils s'échaudent à injurier Sénèque en moi.
Quand vous faurez qu'avant de commencer món
Ouvrage , j'ai lu & relu les longues & célèbres Lettres
de l'Anonyme de Vaugirard ; quand vous aurez
remarqué qu'Oronte dit tout ce qui fe trouve de fpécieux
dans ces Lettres , vous ferez peut-être fâché
d'avoir donné à ce pauvre Anonyme une nafarde fur
le nez d'Oronte.
Il eft fort fingulier , Monfieur , que vous n'em--
ployiez pour défendre le morceau peuvent- ils ordonner
qu'un père, précisément que les mêmes raifons
que je fais dire à cet Oronte , qui eſt un fi mauvais
compère. On ne vous croira pás , d'ailleurs , quand
vous direz que le rhythme dactylique n'eft pas dans
l'air peuvent-ils ordonner , quand vous affurerez que
cet air n'eft pas fautillant , quand vous chercherez à
juftifier les dactyles d'Agamemnon par les dactyles
d'un vers de Virgile qui exprime un fentiment rapide
& impétueux. Si Virgile a employé des dactyles pour
peindre la douleur , ce n'eft qu'en les mêlant avec
des fpondées ; & réellement ce rhythme mixte eft
très-propre à exprimer l'abattement de la trifteffe.
Il n'emploie le dactyle fréquemment redoublé ,
dans les mouvemens rapides ou légers de la pénfée
, du fentiment ou de l'image :
que
Vade , age , nate , vɔca zephires & labere pennis.
D'ailleurs , Monfieur , entre les dactyles de Virgile
& ceux de M. Gluck , il y a une petite différence
dont vous ne faites pas femblant de vous appercevoir
; c'eft que le plus fouvent , dans Virgile ,
le dactyle terminé au milieu du mot , elt foutenu par
la fyllabe fuivante. Effayez de composer un vers
Latin fans céfures , & dont chaque mot foit un dactyle
, comme dans l'air de M. Gluck , vous verrez
comme il fera fautillant .
88 MERCURE
Vous n'êtes pas heureux en comparaifons , Monfieur.
A propos du paffage il a tué fa mère, du ,
choeur des Euménides , vous citez ce fublime vers de
-Virgile :
Pallentes umbras erebi noctemque profundam .
Vous oubliez que le mérite de Virgile eft d'avoir
tout à- la-fois créé & le fujet & le caloris de fon tableau
, tandis que M. Gluck avoit fon canevas , fon
deffin même tracé dans le Poëme , & qu'il ne peut
-y avoir le même mérite à faire un beau vers ou à
faire trois mefures d'harmonie fombre. L'un eft
l'oeuvre du génie ; & pour faire l'autre , il fuffit
d'avoir remarqué l'effet d'une feptième diminuée ,
ou d'une autre diffonnance un peu dure. Si vous
daigniez , Monfieur , étudier la mufique Italienne ,
vous apprendriez qu'il n'eft ni difficile ni rare d'écrire
des traits d'expreffion paffagers , que le mérite de
l'art eft de les encadrer dans un chant heureux dont
les formes les faffent reffortir avec tout leur avantage
; vous fauricz que le trait en queſtion n'eft neuf
ni par le chant , ni par l'harmonie ; vous conviendriez
peut-être avec moi que ce n'eft qu'une heureufe
application , & qu'il ne falloit tout au plus que
-de l'efprit pour cela. Il n'y a donc pas plus de rapport
de M. Gluck à Virgile , que de M. Gluck à
Voltaire ; & quoiqu'on lui ait donné des éloges que
Voltaire & Virgile n'ont jamais obtenus , up homme
de fang froid n'entendra jamais fans rire nommer
-M. Gluck à côté de Virgile & de Voltaire.
Paffons , Monfieur , à vos autres remarques
mes critiques de détail.
fur
Un menuet ufé n'eft point un menuet connu :
pour qu'une mufique puiffe s'appeler uſée , il fuffit
que le deflin n'en foit pas neuf, & que fes phrafes,
n'offrent que des réminifcences , même vagues , de
chofes qui ont cent fois frappé l'oreille. Cela poſé ,
DE FRANCE. 89
je vous accorderai , fi vous voulez , qu'il n'en eft pas
de ce menuet comme de l'air de bravoure de l'Orphée
François , & comme de la marche des Prêtref
fes d'Alcefte , qui font vifiblement piliés ; mais en
Mufique comme en Littérature , un morceau peut
n'avoir rien de neuf, quoiqu'il ne foit pas copié.
La dernière fyllabe d'infernate eft un e muet ; je
reproche à M. Gluck de l'avoir fait longue . Vous me
demandez fi elle eft brève , je vous demande à mon
tour de m'indiquer un e muet final qu'il foit permis
de prolonger.
En parlant de l'air , ô toi qui prolongeas mes jours ,
vous me demandez comment il peut y avoir de la
monotonie , puifque cet air n'eft ni dans le même
ton , ni dans le même mouvement qui précède. C'eſt ,
Monfieur , parce que le chant n'en eft guères plus
faillant que celui du récitatif; parce que Porcheftre
qui l'anime , animoit déjà ce récitatif, & que , par
l'effet de cette teinte commune , il femble à peine
que l'on change de ton & de mouvement.
J'avois promis , dans ma réponse à la Lettre du
Journal de Paris du 11 Juillet , de rendre compte de
l'idée que je me fuis faite du rondeau. La voici : Un
rondeau dans l'acception commune , eft un morceau
compofé de plufieurs couplets , dont le premier revient
& forme le refrein après chacun des autres , comme
dans les anciennes rondes de table , dont le rondeau a
pris fon nom. Mais ce qui , felon moi , conftitue effentiellement
le rondeau , ce n'eft pas tant le nombre
des reprifes que le caractère même du chant du premier
couplet , qui , toujours terminé par une cadence
abfolument parfaite & finale dans le mode principal ,
forme à lui feul un fens abfolu , un tableau entier ,
qui pourroit le fuffire à lui -même , & fe paffer des
couplets fuivans , de forte que fans eux il formeroit
un air fimple comme celui d'une chanfon ; mais on
y joint un ou plufieurs couplets qui ramènent le pre+
90 MERCURE
mier, dès-lors c'eft un rondeau , dont le refrein , plus
ou moins répété , ne change pas la nature ; & cela
eft fi vrai , qu'il n'eft perfonne qui ne devine un
morceau de ce genre dès qu'il entend la cadence
finale du refrein, & avant même de ſavoir quel eft
le nombre des repriſes. Si dans le rondeau de la Colonie
, dès ce foir l'hymen m'engage , on fupprimoit la
feconde reprife, que Bé inde étoit charmante , le fens
mufical en feroir-il moins complet , moins terminé ;
l'oreille en feroit - elle moins fatisfaite ; regretteroitelle
cette repriſe fupprimée ? En général , le caractère
d'un morceau de mufique dépend du rapport de fes
parties , & non de leur multiplicité accidentelle , &
dont l'oreille peut fe paffer. Mais quelle fera donc la
différence d'un rondeau à une feule reprije , & de l'air
périodique qui a auffi fon retour fur lui-même ? La
voici. L'air périodique eft ordinairement compofé
de deux parties très -diftinctes ; chacune de ces parties
commence par le même trait de chant qu'on appelle
le motif. Mais bien différent du refrein du rondeau ,
ce motif ne fe fuffit pas à lui- même ; il ne fert , en
quelque manière , qu'à affurer le mode ; il n'a que le
caractère d'un prélude , d'une idée qui mérite confirmation
, qui exige un développement , & c'eſt ce
que les Italiens appellent très- énergiquement far la
prova. Lorfqu'après plufieurs phrafes acceffoires , on
revient à ce motif, ou il reparoît dans une autre
modulation , comme à la dominante dans les tons
majeurs , & à la tierce ou à la fixte dans les tons
mineurs ; ou s'il reparoît dans la même modulation ,
on ne peut en détacher ni ce qui le précède ni ce
qui le fuit , fans altérer le fens mufical. Je crains
bien , Monfieur , que ce langage ne foit pas affez
clair pour vous , mais les Muficiens m'entendront.
Pourquoi , Monfieur , en me faifant un crime de
n'attribuer l'illufion du Ballet des Scythes qu'à des
airs de Pont-Neuf mis en choeur , accompagnés de
DE FRANCE. 91
crotales & de triangles , avez - vous fupprimé le refte
fi effentiel de ma phrafe , & fur-tout à l'art des Noverre
& des d'Auberval ? Auriez - vous fenti que
Féloge que je me fuis avifé de donner à notre habile
Maitre de Ballets , n'étoit en fa faveur qu'une jufte
revendication fur M. Gluck ? Croyez - vous diffimuler
au Public que l'effet de ce tableau dépend uniquement
des attitudes féroces & vraies que M. Noverre
a prefcrites à fes Danfeurs , & que fur l'air du monde
le plus trivial , ce grand Peintre a pu le former ?
Ne voyez -vous pas , Monfieur , que vous ôtez à
vos louanges tout leur crédit & toute leur force lorfque
vous donnez à la Scène première du fecond Acte
le titre impofant de chef-d'oeuvre du génie & du goût ?
Gardez du moins ces exagérations pour la Scène du
combat des deux amis , qui a un peu plus de titres
pour exciter votre enthouſiaſme. Je ne fuis au refte
ni furpris ni fâché que vous traitiez d'incompréhenfibles
les reproches que je fais à cette Scène. Ce n'eft
pas vous affurément que j'ai voulu perfuader.
Pour juftifier la Scène des Euménides , vous me
citez le fpectacle des Grecs. Souvenez - vous , Monfieur
, que leur amphithéâtre étoit immenfe , que
l'action préfentée aux yeux de toute la Grèce affemblée
, n'étoit vue que de loin , qu'il falloit la peindre
à grands traits pour qu'elle fit fon impreffion . Mais
qui vous a dit que , fur ce Théâtre même , ce que
l'Iphigénie en Tauride nous préfente aujourd'hui de
fi près, fût encore plus horrible & qu'on l'ait adouci ?
Avez- vous vu dans Efchyle que le fpectre fanglant
de Clytemneftre fût préfent aux yeux des Spectateurs;
qu'Orefte , entouré d'une multitude de furies , y exprimât
fes tourmens par des convulfions horribles ?
Loin d'adoucir , Monfieur , on a tout exagéré ; on a
accumulé les détails les plus affreux de la Tragédie
des Euménides & de celle de l'Orefte ; on a montré
aux yeux ce qu'Efchyle dans l'enfance de l'art n'ofMERCURE
froit qu'à l'imagination , ce que ni Racine dans Ane
dromaque , ni Latouche dans fon Iphigénie , n'ont
cru devoir rendre vifible fur le Théâtre de la Tragédie
; & fi l'Opéra donne plus de licences , ce n'eft
pas , je crois , pour augmenter l'horreur des tableaux
que ces licences lui font données .
Quant aux vers de Boileau que vous me citez ,
Monfieur , vous auriez dû en retrancher les mots
d'un pinceau délicat & d'un objet aimable ; vous auriez
dû voir que ces mots vous condamnent , & qu'ils
me fervent de réponſe . Celui qui montre Orefte
mugiffant dans les convulfions de la rage ne fe vantera
pas fans doute d'avoir employé un pinceau délicat
pour en faire un objet aimable.
J'ai appelé duo une phrafe de récitatif chantée à
deux voix. Je fais très-bien que ce n'eft pas un duo
dans toute l'étendue du terme, comme le duo Viver
heureux loin d'elle ; mais dans le ftyle courant une
phrafe à deux voix peut s'appeler duo pour la dif-“
ringuer du récitatif à voix feule ; & cette petite chicane
de votre part ne fait que prouver l'attention
que vous avez donnée à mon ouvrage .
Sur les paroles , Je pourrois du tyran... De celui
de vous deux.... Dans Argos comme vous... j'ai
conftamment obfervé pendant les fix premières repréfentations
, auxquelles J'ai régulièrement affifté ,
les retours oifeux du même chant ; un trait de cette
force m'avoit trop frappé pour n'y pas mettre
toute mon attention , & j'écrivois mes remarques en
marge du Poëme à mefare que j'entendois les motecaux.
Quant au chant des paroles , jurez-moi qu'un
billet , je puis m'être trompé en le prenant pour du
récitatif: & qui peut fe douter qu'on ira mettre du
chant là-deffus ? J'en demande pardon à M. Gluck ,
mais fes chants font en vérité fi peu différens du
récitatif, qu'on eft bien excufable de s'y méprendre.
-Vous m'allurez qu'il n'y a rien qui reffemble' au
DE FRANCE. 93
1
mouvement allégro fur les paroles , mon ame ſe déchire.
A la bonne heure ; eh bien ! c'eft animé
que je devois dire , & cette différence ne vaut pas la
peine de difputer .
Le que m'importe que Pline vous a prêté pour
achever votre cenfure , eft un peu fier , Monfieur ;
mais ne pourrois-je pas le retourner , & vous dire
en finiffant : cur hac? Quia vifus es mihi annotaſſe
ut fublimia que ego tumida , aut audentia que ego
improba , aut plena que ego nimia vel egena arbitrabar?
Je fuis avec refpect , Monfieur ,
Votre très - humble ferviteur ,
l'Auteur des Entretiensfur l'état
actuel de l'Opéra de Paris.
Paris , ce 1 Août 1779 .
MUSIQUE.
Nouveautés publiées par le Bureau du Journal
de Mufique , rue Montmartre , vis-à- vis
celle des Vieux Auguflins , dans les mois
de Juin & Juillet 1779.
MYRTIL &LICORIS , Paſtorale en un Acte , mife
en Mufique par M. Déforméry , repréſentée pour la
première fois par l'Académie Royale de Mufique,
le Mardi 2 Décembre 1777 , & repriſe le 25 Avril
1779 , Prix , 18 liv. avec les parties féparées.
Iphigénie en Tauride , Tragédie en 4 Actes , par
M. Guillard , miſe en Mufique & dédiée à la Reine
par M. le Chevalier Gluck , repréfentée pour la première
fois le Mardi 18 Mai 1779. Prix , 24 liv.
94
MERCURE
Airs détachés d'Iphigénie en Tauride. Prix, 2 1. 8 f.
Airs détachés d'Agénor & Zulma , ou le Petit
Edipe , Comédie-Paftorale en un Acte en vers
mêlée d'ariettes & de vaudevilles , par M. Défaugiers.
Prix , 1 liv. 4 fols.
Le Printemps de Vivaldi , arrangé pour une flûte
fans accompagnement , par M. J. J. Rouſſeau en
1775. Prix , 1 div. 16 fols.
Trefonate per il cembaloc on violino ad libitum
da Sig. Félice Bambini , op. 6. Prix , 6 liv.
Sei duetti per duc Flauti da Sig. Freisleben op. 1 .
Prix , 6. liv.
Airs de Zémire & Azor , arrangés pour flûte ,
violon & baſſe , par M. Muffard , Maître de flûte.
Prix , 6 liv.
Six quatuorpour flûte & violon , ou deux violons,
alto & violoncelle , par F. H. Graaff, Euyre 5.
Prix , 9 liv. , 9
Journal d'Airs choifis , avec accompagnement de
harpe , par les meilleurs Maîtres . Année 1779. N°. 6.
Le prix de l'abonnement de ce Journal eſt de 15 liv.
pour Paris & pour la Province franc de port. Chaque
cahier fe vend féparément 1 liv. 16 fols.
Almanach Mufical 1779 , contenant les décoùvertes
, les Anecdotes & annonces des Spectacles
étrangers de, 1778 , la Notice de tous les Ouvrages
de Mufique de la même année , les Liftes des Compofiteurs
, Maîtres d'Inftrumens , Co, iftes , Graveurs ,
Marchands , &c.
DE FRANCE. 95
ANNONCES LITTÉRAIRES.
MEMOIRE fur l'importation du Géroflier , des
Moluques aux Ifles de France , de Bourbon & de
Sechelles , & de ces Ifles à Cayenne , par M. l'Abbé
Teffier , Docteur Régent de la Faculté de Médecine
de Paris , & de la Société Royale de Médecine.
Ce Mémoire a été fait à l'occafion des clous de
gérofle que M. l'Abbé Raynal a reçus de l'Ile de
France , & d'une branche de géroffier chargée d'un
bouquet de clous qu'il a auffi reçue de Cayenne . Cette
branche a été gravée d'après le deffin de Madame
la Comteffe d'Andlau , qui dans l'âge des plaifirs cultive
fa raiſon , étend fes connoiffances , & pratique
quelques -uns des Beaux-Arts avec fuccès.
Avis important aux Seigneurs & Propriétaires
de Ferres. in-8° . Prix , ' 10 fols . A Paris , chez Belin ,
Libraire , rue S, Jacques. "
Découvertes de M. Marat , Docteur en Méde
cine , fur le Feu , l'Électricité & la Lumière , conftatées
par des expériences nouvelles qui viennent d'être
vérifiées par MM. les Commiffaires de l'Académie
des Sciences. A Paris , de l'Imprimerie de Cloufier.
Le Bon Frère , Parodie de Caftor & Pollux , en
un Acte , en profe , mêlée de Vaudevilles , par M.
Nongaret. A Paris , chez l'Auteur , rue S. Jean- de-
Latran , & chez la Veuve Duchefne , Libraire , ruc
S. Jacques.
La Théorie & la Pratique du Jaugeage des Tonneaux
, des Navires & de leurs fegmens , par feu P.
Pezenas, Profeffeur Royal d'Hydraulique à Marfeille
. Seconde Édition , augmentée de deux Mémoires
fur la nouvelle iauge , par M. Dez , Pro96
MERCURE
feffeur Royal de Mathématique de l'École Royale
Militaire. AAvignon , chez Jean Aubert , Imprimeur-
Libraire , 1778 , 1 vol . in- 8 ° .
L'ufage de la nouvelle Jauge de M. Dez a été
ordonné par Lettres- Patentes du 22 Décembre 1775.
& fon Mémoire imprimé à l'Imprimerie Royale en
1777. Sa méthode pour jauger les Navires , auffi
prompte & facile qu'exacte , eft démontrée , & ne
peut manquer d'être de la plus grande utilité dans
les ports.
Catalogue d'une Collection confidérable de Tableaux
des meilleurs Maîtres , qui feront vendus au
plus offrant le Lundi 27 Septembre 1779 , & jours
fuivans , dans la maiſon de fondation de feu M.
Senckenberg , à Francfort fur le Meyn. Ce Catalogue
fe trouve à Francfort ; & à Paris , chez Joullain ,
Marchand de Tableaux & d'Eftampes , Quai de la
Mégifferie.
V
TABL E.
59
ERS à Mlle de Conb ... 49 Enigme & Logogryphe
A une Vieille Coquette , Ode Hiftoire Naturelle des Oi
Anacreontique , ibid. feaux , 61
L'Heureux Choix , Epigram- Portrait de J.J. Rouffeau , 71
me,
Impromptu contre les Détrac
teurs de Voltaire ,
Lettre de Miſſ*** à M/***
51 Modèle d'un bon Curé , 74
Comédie Françoife , 76
52 Comédie Italienne ,
Variétés .
78
93
57Annonces Littéraires , *95
Habitant de Philadelphie , ib . Mufique ,
Romance ,
APPROBATION.
J'ai lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 14 Août. Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris ,
se 1 Août 1779. DE SANCY,
MERCURE
DE FRANCE.
Samedi 21 Août 1779 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS fur Mademoifellc D....
HEUREU
EUREUX qui peut trouver une amante eſtimable ,
Fille de la candeur , belle fans le favoir ,
Pratiquant la vertu fans ceffer d'être aimable ,
Se livrant au plaifir fans manquer au devoir ;
Une amante en tout temps du même caractère ,
Dont le coeur , né fenfible , aimeroit pour aimer ;
Sachant , fans être prude , & parler & fe taire,
Qui même forceroit fon fexe à l'eftimer.
J'ai trouvé cet objet , & mon pinceau fidèle
En a fait , d'après toi , l'objet de mon amour.
O Nceris , aime moi ! qu'on puiffe dire un jour :
Pour prix de fon tableau , le Peintre cut le modèle.
( Par M. Jeannot , de Nancy. )
Sam. 21 Août 1779. E
98
MERCURE
-
MES DEUX DEUX AGES ,
Épître à M. G...
Au temps de mes jeunes amours ,
Dans l'âge heureux du printemps de ma vie ,
Où le bonheur filoit les jours
Que je paffois près de Sylvie ,
Je penfois moins , je favois mieux fentir .
Age charmant ! où tout plaît , tout amuſe ,
Où fans travail j'obtenois de ma Mufe
Ces vers heureux que dicte le plaifir !
Tout me rioit ; une joie innocente
Dans tous mes fens répandoit fes douceurs ;
La Nature pour moi n'étaloit que des fleurs ,
Je les cueillois , mon ame étoit contente.
Au feul afpect d'un beau matin ,
Au doux calme de la Nature ,
Je refpirois une volupté pure ,
Et cueillant la rofe & le thym ,
Je me difois , rien ne fut fait en vain ;
Ce bouquet fut créé pour fervir de parure
A ma Sylvie , & pour orner ſon ſein ; »
Ces oifeaux , pour chanter fes charmes ,
Et ce ruiffeau , pour répéter fes traits ;
Ce gazon , que l'aurore embellit de fes larmes ,
Pour nos amours fut fait exprès ;
DE FRANCE.
Les champs n'étoient peuplés que d'Hilas , de Silvandres
,
Mon coeur ému , partageoit leurs concerts ;
J'imaginois , fur les tons les plus tendres ,
Les voir fe difputer le prix des meilleurs airs ,
Et célébrer dans leurs faciles vers ,
L'un un ruban reçu de la jeune Thémire ,
L'autre , un barbeau placé ſur le ſein de Delphire.
Dieux ! que je chériffois ces riantes erreurs !
Heureux , dans ma douce folie ,
Par-tout la Nature embellie
Se paroit à mes yeux des plus riches couleurs.
Ce temps fut court ! une froide manie ,
Sous le nom de raiſon , vint glacer mes efprits ,
Etfon trifte flambeau me fit trop voir le prix
Des plaifirs , ou plutôt des peines de la vie.
Lors , de mon coeur la gaîté fut bannie ,
Tout fut changé pour moi , tout , juſqu'à ma Sylyie ¿
Sous les roſes d'amour j'apperçus le ferpent ,
J'appris à redouter ces flatteufes carreffes ,
Et ces ris féduifans , & ces larmes traîtreffes ,
Dont je vis que ce ſexe abuſe trop
Pour profiter de nos foibleſſes
Et régner fur nous en tyran.
Louvent
J'aimai pourtant , mais n'aimai qu'avec crainte ;
Le charme étoit détruit ! je ne fus plus heureux.
L'inquiétude & la contrainte
On fait fuir devant moi les plaifirs & les jeux.
Eij
100 MERCURE
Je me retrace en vain ces brillantes images ,
Que mon coeur autrefois favoit fi bien faifir !
Envain j'erre fouvent dans ces mêmes bocages,
Où je trouvois la paix & le plaifir ;
Mon oeil , qui ne fait plus jouir ,
Dans ce ruiffeau , ne voit qu'un précipice ;
Dans ce gazon , du foin ; dans ces oifeaux , du bruit 3
Brillante avec l'aurore , & morte avant la nuit ,
Je vois dans cette fleur qu'il faut que tout périffe,
De ma triste raiſon , voilà quel eft le fruit !
O douce volupté ! plaifir , bonheur , tendreffe !!
Êtes-vous donc pour moi difparus fans retour ?
En proie à ma fombre trifteffe ,
Mille foucis fâcheux m'affiégent tour- à- tour ,
Je m'endors accablé fous le poids qui m'oppreffe ,
Et c'eft en foupirant que j'ouvre l'oeil au jour.
( Par M. Davefne. )
LETTRE à l'Auteur du Nouveau Systêmefur
les Étymologies , publié dans le Mercure
du 15. Juin 1779.
MONSIEUR ,
Quoique je n'aye rien de commun avec
le Savant dont vous avez combattu les éty--
mologies , je prendrai cependant , à fon défaut
, la liberté de vous faire quelques objections.
Il fe peut que vous ayez rencontré
DE FRANCE. 101
la vérité ; mais votre fyftême contredit fi fingulièrement
les idées reçues , qu'il n'eſt pas
poffible de l'admettre fans examen .
Chacun fait que cet ancien Celtique ,
dont le Breton , le Bafque , le Gallois font
des reftes , a formé les langues du Nord ,
l'Allemand , & qu'il a auffi donné plufieurs
mots à notre langue ; mais comment croire
avec vous que cette belle langue dérive uniquement
d'une pareille fource ? Comment
croire que le barbare Celtique ait pu s'étendre
d'un bout de l'univers à l'autre , & produire
toutes ces langues dont vous faites
mention, ou feulement quelques-unes d'elles ?
Le Chinois , par exemple. J'ai toujours penſë
qu'avant que les vaiffeaux de notre moderne
Bretagne allaffent à Canton , la Chine n'avoit
jamais entendu parler ni des Celtes ni
de la Celtique.
Si vous ne fuppofez pas , comme le faifoit
un grand Homme , que la même cauſe
qui a produit de l'herbe dans tous les pays y
a aufli fait naître des hommes , vous croyez
fans doute qué , créé dans un lieu quelconque
, l'homme a commencé par l'habiter ;
que fa poftérité s'y eft multipliée ; & que
de-là , s'étendant de proche en proche , elle
a enfin mis le monde dans l'état où nous
le voyons. Dans cette hypothèfe , qui n'en
eft point une , la queftion de vos étymologies
fe réduit à ceci. La Celtique eft - elle ou
n'eft- elle pas
la première contrée qui ait eu
des hommes ? Car vous conviendrez appa-
E iij
102 MERCURE
remment qu'en quelque endroit que l'on ait'
commencé à parler , l'on y a néceffairement
formé la première langue.
Fondés fur ce principe , appuyés fur ce
roc inebranlable , interrogeons d'abord les
Chinois : ils nous diront que leur Hiftoireécrite
ne contient pas moins de quarante
fiécles , qu'à l'époque où ils la commencent ,
ils avoient labouré des champs , bâti des
villes, qu'ils obeiffoient à des Rois ; qu'ils ne
reconnoiffoient point de fondateurs ; toutes
chofes qui , comme vous voyez , leur donnent
encore une préexiftence confiderable.
Auprès d'eux , les Malabares & tous les
Indiens nous crient que , dès le temps d'Alexandre
, leur antiquité paroiffoit dejà trèsreculée.
Celle des Chaldéens , des Babyloniens
, des Affyriens eft atteftée par des
Hiftoires qui , pour être mêlées de fables ,
n'en font pas , pour le fonds , moins authentiques.
Les Hébreux qui les fuivent avec leurs
Livres de Moïfe , nous font voir le peuple
de Dieu commençant dans Abraham dès
l'an 2000. Vous favez qu'à ne les confidérer
même que comme des monumens profanes ,
ces Livres portent le caractère de la plus
haute antiquité.
Enfin les Grecs, beaucoup plus modernes ,
mais toujours fort anciens , puifque leur
origine remonte au- delà du fiége de Troyes ,
c'eft-à-dire , à plus de 3000 ans , reconnoiffent
pour leurs Auteurs , non les Celtes ,
DE FRANCE. 103
mais les Phéniciens & les Égyptiens. On les
voit de tout temps voyager chez ces der
niers , & y puifer ces grandes connoiffances
philofophiques , qui n'étant que le réſultat
de quantité d'autres connoiffances , font
par - là un des traits les plus caractériſtiques
de la vieilleffe d'une nation.
Et les Celtes , de quand font - ils ? Je
l'ignore , Monfieur , & je doute qu'à cet égard
vous foyez plus favant que moi . Mais fi l'on
fe rappelle que du temps de Céfar la Gaule
étoit couverte de bois , qu'on y avoit peu de
connoiffance des Arts utiles , enfin , que la
police des petites fociétés qui l'habitoient
étoit fort imparfaite , on ſera , fi je ne me
trompe , fort tenté de convenir qu'au temps
dont je parle , tout ce grand peuple , connu
fous le nom de Celtes ou de Gaulois , ne
pouvoit être que très- moderne.
Sans doute , Monfieur , vous répondrez à
tout cela ; car à quoi ne répond pas un habile
homme? Vous reffufciterez le fyftême
d'un Auteur très -eftimable , dont le Livre ,
très- bien écrit , a paru il y a quelques années ,
fous le titre de l'origine des premières Sociétés.
Cet Auteur faifoit tomber , pour ainfi
dire , des Pyrénées les premiers hommes &
la première langue. Qu'en eft- il arrivé ? Je
n'ofe vous le dire ; mais franchement , le
monde eft depuis quatre mille ans fi prévenu
en faveur des Crientaux & de leur primovité
, que je crains bien que vous ne foyez
venu trop tard pour le défabufer.
E iv
104
MERCURE
1
Le Public attend que je lui parle de vos
étymologies ; il faut donc en examiner quelques
- unes . Selon vous le mot alcove ne peut
venir de l'Efpagnol alcoba ; & la raifon que
vous en donnez , c'eft que le Breton alcof
fignifie niche. Vous faites la même obfervation
fur le mot accabler , que vous aimez
mieux tirer du Breton cablu , que du Latin
cabalus ou cabulus.
Mais , au nom de Dieu , Monfieur , pour
quoi tant de partialité en faveur de la Baffe-
Bretagne ? N'eft- il pas poffible que les Bre--
tons ayent pris les deux mots dont il s'agit ,
l'un des Romains & l'autre des Arabes qui
l'auroient corrompu de la langue Romaine ?
Les Romains qui ont poffédé les Gaules per
dant près de 500 ans , y ont répandu une
langue qui , dans les contrées où elle n'a pas
étouffé le Celtique , a dû au moins l'altérer.
Remarquez encore comme dans alcoba l'article
Arabe , al ou le , fe mêlant au Latin cabare
ou cubare , coucher , le coucher, comme
tout cela , dis- je , au moyen d'une petite
métonimie , préfente à l'efprit une idée
fimple & naturelle. Non , Monfieur , quoique
je partage avec grand plaifir le goût que
vous avez pour ces bons Celtes , quoique
Celte moi- même , fi , comme Boileau , je ne
fuis un Sicambre * , je ne puis adopter votre
alcof.
dir
* Longè alpes circa natus de patre Sicambro ,
Boileau de lui- même , dans le fragment d'une Satyre
Latine contre les Poëtes Latins modernes.
DE FRANCE.
IOS
3
"
Vous préfumez fans doute que je ne ferai
pas plus de votre avis fur l'origine que vous
donnez au mot acariâtre ; en effet , cette
feconde étymologie me paroît encore plus
forcée que la première. Elle l'eft tellement ,
que je ne conçois pas comment vous avez le
courage de fubftituer vos barbares hardd ou
hart car , à ce mot fi doux d'acarius , qui
conftruit fi bien l'adjectif acariâtre.
Que vous dirai-je encore du mot air , que
vous vous obftinez à faire venir du Bas-Breton
aer, tandis que vous convenez que le
Syriaque écrit air comme nous. Eh ! Monfieur,
quelles ne feront pas à ce fujet les clameurs
des habitans de Damas ou de Joppé * ? Ne
craignez -vous pas la docte & patriotique
furie de leurs Scioppius ** , de leurs Scaligers,
de leurs Ménages ? Et ne fentez-vous point
que le mot François air pourroit venir du
Syriaque air , comme les mots François
quafi , quidam , oremus viennent des mêmes
mots Latins ?
Laiffons ces difcuffions grammaticales ,
& venons à une objection qui ne me paroît
pas fans force. Si la langue Celtique eft, depuis
Breft jufqu'à la Chine & au Bréfil , la fource
cominune de toutes les langues , on doit retrouver
par-tout , non-feulement cette pre-
* Villes de Syrie.
** Scioppius fut appelé le chien de la critique ;
Scaliger ou l'Eſcale a fouvent mérité ce titre ; & l'on
aurait pu quelquefois le donner au bon Ménage.
Ev
106 MERCURE
mière langue , mais encore toutes celles qui
en font dérivées . La reffemblance , l'air de
famille des dernières doit fur - tout frapper
dans les mots qui défignent , ou les chofes
morales les plus communes , ou les chofes
phyfiques les plus néceffaires à la vie.
Cela pofé , daignez , je vous prie , m'expliquer
pourquoi le citoyen de Sparte ou
d'Athènes appeloit artas l'aliment que les
Latins ont nommé panis , que nous nommons
pain , que les bourgeois de Quimpercorentin
nomment bara ? Pourquoi l'amour ,
ce fentiment fi vif , fi univerfel , s'appelle en
Allemand liebe , en Grec eros , & en Latin
amor , terme que l'Italien , l'Eſpagnol , le
François ont adopté ? Haud en Celtique
fignifie main ; en Latin on dit manus , d'où
eft venu notre mot main . Quelle reffemblance
encore y a- t'il entre kommen ( venir )
& venire ; entre caput , tête & kopfe , qui
ex, riment tous trois la même chofe ? Je
pourrois pouffer plus loin ces obſervations ;
je pourrois vous prouver que notre langue
eft un véritable patois Latin , mêlé à la vérité
de Grec & d'un peu de Celtique ; mais
cela nous jetteroit dans une prolixité que le
Mercure ne peut admettre.
Vous dirai- je , avant de finir , ce qui m'effraye
le plus dans votre fyfteme ? C'eft la
néceffité où il nous met , ainfi que les Chinois,
les Indiens , les Juifs , les Bréfiliens , d'apprendre
le Celtique , ou du moins les jolies
langues qui en tiennent lieu. Cette néceffité
DE FRANCE.
107
eft évidente , puifqu'ayant avancé au commencement
de votre Lettre que , fans les
étymologies des termes , il n'eft pas poffible
de parler jufte , ni même d'entendre ce qu'on
dit , vous ajoutez , page fuivante , qu'on ne
voit & qu'on ne verra ces étymologies que
dans le Celtique. Mais en vérité , Monfieur ,
je ne crois pas que l'étude de cette langue
foit fort néceffaire , & je ne me fuis pas apperçu
que , faute de favoir croalfer les ker &
les ouen de la Baffe - Bretagne , les gens de
goût entendiffent moins bien cet Homère ,
ce Virgile , ce Tacite , qui font leurs délices
, ou ce Corneille , ces deux Rouffeau ,
ce Voltaire , qui ne leur plaiſent pas moins.
Quoi qu'il en foit , Monfieur , foyez , je
vous prie , perfuadé que fi , pour égayer la
matière , je me fuis permis quelques plaifanteries
, je n'en fuis pas pour cela moins pénétré
de toute l'eftime qui vous eft dûe ; j'ai
été , fi je ne me trompe , à portée d'en juger
l'hiver dernier. Vous vous en appercevrez
peut-être à ma fignature. Je defire fort de
m'inftruire dans votre Livre; mais je n'en ai
pas befoin pour comprendre les vérités que
je viens de vous dire ; & je fuis d'ailleurs
certain , en les difant , d'avoir parlé trèsconvenablement
, très-jufte.
J'ai l'honneur d'être , & c.
MIL. DE LA BR...
E vj
108 MERCURE
É PIGRAM M E.
UN. Moine avoit le Carême prêché
Aux Paroithens d'un fort nombreux Duché ,
heureuſe fortune , Sans pour cela , par
A leurs dîners avoir eu part aucune.
Advint le jour de faire fes adieux :
Las ! leur dit-il , j'ai prêché de mon mieux
Sur tous péchés , l'envie & la colère ,
Et catera , hormis la bonne chère ;
Car , de par Dieu , je ne fais , mes amis ,
Comment l'on traite en ce pays.
( Par M. Ruelle. )
Explication de l'Énigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'énigme eft Épingle; celui du
Logogryphe eft Froment , où l'on trouve
mer, or , Rome , forme , Mentor , mort.
JE
ÉNIGM E.
F fuis , Lecteur , d'une taille arbitraire ;
Gros ou petit , ma forme eft fingulière ,
Sans pieds , fans tête , auffi fans bras ,
Aveugle & fourd , ne parlant pas.
DE FRANCE. 109
De mon corps l'ovale ſtructure
S'énorgueillit d'une parure
Que le fexe enleva , par goût original ,
Aux fucceffeurs de Bucéphal.
Vêtu , galonné comme un Page ,
Je fuis tardif en mon jeune âge
Et me hâtes fur mon déclin.
"
Mais , hélas ! quel eft mon deftin :
Mes deux moitiés font toujours en difpute ;
Quand l'une veut planer , l'autre ordonne fa chûte.
Cette contrariété
M'attire calamité.
Sans égard pour ma gentillefe ,
On me frappe & repouffe avec impoliteffe ;
Allant & revenant à mes perfécuteurs ,
Ils m'entendent gémir fans croire à mes douleurs.
De m'accabler pourtant , ce n'eft pas leur envie ;
Car tout leur plaifir gît à prolonger ma vie.
Lecteur , je ne dirai plus rien ,
Sûrement tu me connois bien.
(Par M. B ***. )
LOGOGRYPHE.
Tous les matins je fuis blanc de figure ,
Même paffé midi ; mais lorfque vient le foir,
Sans que je change de nature ,
C'eft le diable , je fuis tout noir.
ΣΙΟ MERCURE
Dans cet état méconnoiffable
On me connoît , on fait mon prix ;
Ce n'eft qu'en reprenant ma couleur véritable
Qu'on ignore ce que je fuis.
Contemplez mes huit pieds , je tiens votre fortune ;
Mais j'ai d'ailleurs auffi de quoi vous noyer, tous ;
On trouve en moi ce que les fous
Jettent fouvent au nez de qui les importune ;
Deux notes de musique ; un article ; un poiſſon ; '
Une précieuse boiſſon ;
Ce dont Dieu fe fervit pour créer notre monde ;
Ce dont enfuite il penfa l'abyfmer ;
Enfin , Lecteur , j'ai ce qu'on doit aimer ,
Comme ce qu'il faut fuir une lieue à la ronde .
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
VOYAGE dans les Mers de l'Inde , fait par
ordre du Roi , par M. le Gentil , de l'Acadenie
Royale des Sciences. Imprime par
ordre de Sa Majefté. in 4° . avec fig. T. I.
A Paris , chez les Frères Debure , Libraires ,
Quai des Auguftins.
M. LE GENTIL , chargé par le Gouvernement
, fur la prefentation de l'Académie ,
d'obferver dans les Indes le paffage de Vénus
fur le Soleil en 1761 , ne put remplir
DE FRANCE. III
eette commiffion ; la guerre qui régnoit alors
dans l'Inde ne permit pas au vaiffeau qui le
portoit d'aborder fur la côte de Coromandel.
La crainte d'être accufé de négligence à
fon retour , ( car les accufations les plus injuftes
font encore à craindre ) le détermina
à attendre dans l'Inde le fecond paffage de
Vénus. Après avoir balancé entre Pondichéri
& Manille , il préféra Pondichéri , moins
par perfuafion que par déférence pour l'opinion
des Aftronomes Européens avec qui il
étoit en correfpondance. Un nuage , qui dans
ce climat eft pendant cette faifon un phenomène
extraordinaire , déroba à l'Aftronome
la vue du foleil le jour du deuxième paffage.
Heureufement M. le Gentilavoit rempli par
des recherches intereffantes dans plufieurs
-genres , les huit ans qu'il avoit paffés dans
differentes parties de l'Afie & de l'Afrique ;
& en voyant tout ce qu'il a raffemblé fans
y - être obligé , on ne pourra plus le foupçonner
d'avoir négligé ce qui étoit l'objet de
fon voyage.
C
Un grand nombre d'obſervations Aftronomiques
, Géographiques & Météorologiques
, la détermination de la longitude &
de la latitude de plufieurs points importans
, une carte des environs de Pondichéri ,
avec des nivellemens , des recherches comparatives
fur les différentes routes de navigation
dans les mers de l'Inde , fur les réfractions
aftronomiques , fur la longueur du
pendule , des obfervations fur les marées ,
12 MERCURE
fur l'aiguille aimantée , fur les caufes de la
lumière que produifent les eaux de la mer.
Tels font les objets principaux que M. le
Gentil a traités dans ce volume. Il y a joint
des détails intéreffans fur Manille , fur Pondichéri
, fur le commerce de l'Inde , fur les
moyens d'y établir un empire durable , &
fur tout fur les moeurs des Indiens & l'aftronomie
des Brames . C'eſt à ces dcux derniers
points que nous nous arrêterons.
La religion des Brames reffemble à toutes
les anciennes religions des grands peuples
un Dieu fuprême , & des Dieux moins puiffans
qui font fes enfans. L'hiftoire de ces
Dieux ; leurs fonctions font différentes , &
toujours cette hiftoire n'eft qu'une allégorie ,
dont le fens eft prefque par tout le même ,
mais dont les figures font très- variées . Les
petits peuples ont eu fouvent la modeftie de
le contenter d'un feul protecteur . Les Indiens
ont multiplié beaucoup les têtes de
leurs Dieux. Brama en a cinq, quelquefois
quatre, & alors la cinquième eft abattue à fes
pieds. Un autre Dieu en a jufqu'à trente-fix,
Les pagodes , dont l'intérieur eft fermé
aux profanes , font ornées de tours chargées
de petites ftatues multipliées à l'excès ;
ces tours reffemblent à nos portails gothiques
, & prouvent de même la patience , le
zèle & le mauvais goût du peuple qui les a
conftruites.
Avant la famille de Brama , les Indiens
adoroient un Dieu Baoult. M. le Gentil
DE FRANCE. 13
trouve des rapports entre ce Dieu , Sammonocodon
& Foé ; ce dernier eft , comme
on fait , le Dieu de la populace Chinoife . Il
y avoit autrefois une peuplade Chinoife dans
P'Inde . Cette ancienne exiftence des Chinois ,
dans un pays fitué entre la Chine & l'Égypte ,
peut fervir peut -être à expliquer les rapports
finguliers qu'un Savant célèbre a obferves entre
eux & les Égyptiens. Les fuperftitions des
Indiens , le mépris des premières caftes pour
les caftes inférieures font prefque les feuls
vices qu'on puiffe reprocher à ce peuple ; la
douceur de fes moeurs , fon humanité qui
s'étend jufques fur les animaux , fa fobriété ,
fon induftrie , fes vertus domeftiques le rendent
intéreffant . L'infidélité conjugale y eft
très-rare de la part des femmes. Il y a un
grand nombre de filles publiques ; ce font
des danfeufes qu'on nomme Bayadères : elles
paroiffent à toutes les fêtes , & même aux
fêtes religieufes. Ces danfeufes font à peuprès
dans l'Inde ce qu'étoient les courtifanes
chez les Grecs. La morale & la religion
les tolèrent ; il femble que ces peuples
aient cru comme les Grecs qu'il pouvoit être
utile d'établir dans l'opinion un milieu entre
des moeurs pures & des moeurs corrompues .
Les Indiens riches font très-voluptueux ;
mais cette volupté eft douce comme leur
caractère , & paroît ne caufer aucun défordre
: le climat femble l'infpirer ; & M. le
Gentil a prouvé , par des obfervations fingulières
& calculées ( pour ainfi dire ) , que
114
MERCURE
les moineaux Indiens font fort fupérieurs
au meaux d'Europe.
Les Indiens riches paffent une partie de
leur journée à fe faire mailer , c'est - à- dire ,
à fe faire pétrir les membres , & tirer l'une
après l'autre toutes les articulations , & enfuite
à jouir du calme qui refulte de cette
opération. Ce genre de volupte a éte connu
des Romains. Senèque & Martial en parlent
comme d'un rifinement ridicule de molleffe
& de debauche. Dans l'Inde , les femmes
même tubiffent cette fingulière operation ,
mais on n'y attache aucune idée d'indecence ;
& fi c'eft fouvent pour les riches un ufage
voluptueux comme celui du bain dans d'autres
nations , il paroît que dans l'origine c'é
toit un remède . M. le Gentil l'a employé
avec fuccès contre une roideur dans les articulations
qui l'empêchoit de marcher fans
douleur.
Les Indiens , foumis aux Mogols , opprimés
par les Européens , & pillés par les Marates
, ont peu perdu de leur induftrie & de
leur population ; le Tanjaour même n'a
point encore été foumis au joug étranger ,
c'eft un Brame qui y règne.
L'Aftronomie des Brames devoit piquer
la curiofité de M. le Gentil ; il a cherché à
s'en inftruire & y a réulli , quoiqu'il n'ait eu
pour maître qu'un Indien , inftruit par un
autre Indien qui avoit eu quelques leçons
d'un Brame .
Les Brames connoiffent la préceffion des
DE FRANCE. Irs
équinoxes , la font de 24000 ans , & emploient
dans leurs calculs les corrections que
ce mouement apparent des étoiles rend néceffaires.
M. le Gentil explique très- ingenieufement
par ce moyen des époques prétendues
hiftoriques des Brames , qui ne font
que des époques aftronomiques relatives à
cette révolution de 24000 ans .
Ils divifent le zodiaque en 27 conftellations
, cette divifion , analogue au mouvement
de la lune , annonce une grande antiquité : c'eſt
par-là qu'on a dû commencer ; on voit immédiatement
à quelles étoiles répond la lune ,
& il faut connoître un peu le ciel pour trou
ver celles auxquelles le foleil répond . La divifion
en douze fignes eft auffi connue dans
l'Inde depuis un temps immémorial.
Les méthodes pour calculer les éclipfes
font ingénieuſes , affez fimples & purement
pratiques. Elles annoncent fur le diamètre
du foleil & de la lune , & leur mouvement
apparent , des connoiffances qui prouvent ,
ou une théorie affez avancée , ou une longue
habitude d'obferver. Cette exactitude
en effet peut fubfifter avec la plus grande
ignorance fur le véritable fyftême du monde ,
parce que les corrections qu'emploient les
Brames peuvent être purement empyriques ,
' c'eft - à-dire , avoir été découvertes par le
feul befoin de fatisfaire aux obfervations .
L'art de charmer les ferpens , ou plutôt
de les manier impunément , eft connu dans
l'Inde. M. le Gentil a cru devoir l'appro116
MERCURE
fondir. Cette efpèce de ferpent eft - elle vraiment
venimeufe ? Lui arrache-t-on les vélicules
qui , dans les vipères & les ferpens de
ce genre en renferment le venin ? Ces deux
manières d'expliquer ce fait n'en font ni l'une
ni l'autre la vraie explication. La morfure du
ferpent capel , ainfi nommé de ce qu'il a une
efpèce de chaperon , eft fouvent mortelle.
Les Indiens qui font le métier d'enchanteurs
, ne lui arrachent pas les dents . Mais
ce ferpent eft naturellement timide ; on le
nourrit peu , & on le tient par- là dans un
état de foibleffe : voilà tout le fecret , auffi
n'eft-il pas sûr. Peu de temps après le départ
de M. le Gentil , le jeune Indien qui lui
montroit l'art de manier les ferpens , fut
bleffé par un des fiens , & mourut preſque
fubitement.
Nous terminerons ici l'Extrait de cet Ouvrage
, qui intéreffe également les Aftronomes
, les Phyficiens , les Érudits , & furtout
les Philofophes. M. le Gentil n'a porté
dans l'Inde aucun préjugé d'aucune eſpèce ,
ni la vanité de dire des chofes extraordinaires,
ni l'attachement exclufif à un fyftême
qui y fait rapporter les chofes qui s'y rapportent
le moins ne fe montrent dans
l'Ouvrage de M. le Gentil . On y voit au
contraire à découvert cette naïveté , cette
franchiſe cette exactitude même minutieufe
qu'on aime tant dans un Voyageur ,
parce qu'elles inſpirent la confiance. D'ailleurs
, les connoiffances de M. le Gentil dans
>

DE FRANCE. 117
les fciences phyfiques , font connues depuis
long- temps ; & il étoit intéreffant que l'Inde ,
obfervée par des Philofophes Érudits , le
fut aufli par un Philofophe Phyficien . Nous
n'ofons prononcer que les Aftronomes ſe
croyent dédommagés par le morceau fur
laftronomie des Brames , de la perte de deux
obfervations du paffage de Vénus ; mais
toutes les autres claffes de Lecteurs regarderont
comme un bonheur l'accident qui a
empêché M. le Gentil d'obferver le premier
pallage , & fans lequel tout ce que l'Ouvrage
de M. le Gentil renferme d'obfervations
piquantes dans tous les genres , auroit
été perdu pour eux ,
و
ÉLOGE DE VOLTAIRE , prononcé dans la
Loge Maçonique des Neuf Soeurs par
M. de la Dixmerie . A Genève , & fe
trouve à Paris chez Valeyre l'aîné , rue de
la Vieille Boucleric.
M. de Voltaire a été membre de la Loge
des Neuf Soeurs ; le jour où on l'a reçu , a
été fans doute le jour le plus mémorable de
cette Loge. Le Philofophe dont les Écrits
ont prêté le plus de charmes à la morale ,
devoit honorer de fon nom une Société qui
a pour objet de réunir les hommes par les
plaifirs attachés à l'exercice de toutes les
vertus ; & la Loge des Neuf Sours devoit
4
MERCURE
avoir à la tête l'homme étonnant , qui a
réuni dans fon génie tous ces dons de l'efprit ,
tous ces talens de l'imagination , que les Anciens
n'ont pu concevoir que partagés entre
neuf Divinités.
Cet hommage rendu à Voltaire par la
Loge des Neuf Soeurs , eft de M. de la Dixmerie,
connu dans la Littérature par un grand
nombre d'Ouvrages eftumables , & fur tout
par des Contes Moraux que le Public a favorablement
accueillis , même après ceux de
M. Marmontel , & des Dialogues des Morts
où l'on a remarqué de l'efprit , après ceux
de Fontenelle.
"
La première idée & le premier fentiment
qu'exprime l'Auteur de cet Éloge , ont du fe
préfenter à tout le monde à la mort de Voltaire.
La perte que nous déplorons n'eft
» point un de ces événemens paffagers bien- ´
tôt effacés par quelque autre qui fera lui-
" même fubitement oublié. C'eft une calamité
publique & durable ; un défaftre qui
» s'étend fur vingt nations comme fur la
» nôtre , & qui plonge dans le deuil l'uni-
» vers éclairé. Quand le ciel veut confterner
» la terre , il n'en eft pas réduit à foulever
» les élémens , à les armer contre nous , à
,, creufer des volcans fous nos pas ; en un
" mot , à femer , à reproduire la mort fous
mille formes différentes : il frappe un
» grand homme , & fon fatal objet eft
rempli.
ور
"3
"
"
L'Auteur parcourt enfuite fucceffivement
DE FRANCE. IT
tous les beaux Ouvrages & toutes les belles
actions du grand homme qu'il célèbre. Voltaire
, comme on fait , commença la Herriade
à la Baſtille. « Virgile étoit comblé des
» bienfaits d'Augufte lorfqu'il entreprit de
» chanter la gloire des ayeux de cet Empe-
» reur & celle de fa patrie. Voltaire opprimé
, captif dans la fienne , chante les exploits
d'un Roi qui fit fon bonheur après
» l'avoir conquife , & qui l'aima comme fi
» elle s'étoit donnée.
"
23
" "
Ce rapprochement eft heureux , & pourroit
donner lieu à beaucoup de réflexions. Il
'me femble que les Anciens , qui , comme les
Modernes , ont perfécuté fouvent les Philofophes
, ont été bien moins fouvent injuſtes
envers les grands Poëtes : eft-ce parce que
nos Poëtes font plus Philofophes , ou parce
que les Anciens favoient mieux fentir & juger
la poéfie ?
Parmi les obfervations de goût qu'on
trouve dans ce Difcours fur toutes les Tragédies
de Voltaire , nous croyons qu'on diftinguera
celles qui regardent Brutus .
وو
Sa Tragédie de Brutus , pièce écrite dans
le plus haut ton de Corneille , & avec une
pureté dont Corneille s'éloigna trop fou-
» vent , fut , comme c'eft prefque toujours
l'ufage , accueillie & cenfurée. Le comble
» de l'art dans cet Ouvrage , c'eft que Titus
adore la liberté en s'armant contre elle ;
c'eft qu'il approuve fon père , même en
» le trahiffant ; c'eft qu'il ne cède qu'à
120 MERCURE
30
"
و ر
l'amour ; c'eſt qu'il abhorre Tarquin pref
» que autant qu'il idolâtre fa fille. S'il eût
regardé Tarquin comme fon Roi légiti-
» me , Titus ne devenoit plus à fes yeux , &
» même aux nôtres , qu'un rébelle puniffa-
» ble. D'autre part , fi Brutus paroilloit infenfible
à l'étonnant facrifice qu'il fait à
» fa patrie , s'il condamnoit d'un oeil fec
fon fils à la mort , il révolteroit les fpec-
» tateurs. Mais il gémit en prononçant ce
fatal arrêt. Il pleure, & Titus eft tranquille.
» L'Auteur a fu rendre touchant & noble
» un acte de rigueur , qui , dans nos moeurs
actuelles , ne peut guère être enviſagé que
» comme un acte de barbarie. »
و د
83
39
"
M. de la Dixmerie fait apprécier égaleament
ces riens charmāns ,
De la nature enfans ingénieux ,
Où l'art ne trouve rien à dire.
Il fait fentir d'une manière très- délicate
comment Voltaire montroit un eſprit fupérieur
jufques dans ces bagatelles. " C'eſt
Apollon devenu Berger chez Admète : il
» a dépofé fa lyre , mais il tire de fon cha-
» lumeau des fons qui pourroient trahir font
déguisement .
93
ور و د
L'Auteur de ce Difcours nous permettrat
-il de joindre quelques obfervations critiques
à la justice que nous venons de lui rendre
avec tant de plaifir ? Il a parcouru &
apprécié tous les Ouvrages de Voltaire , fuivant
l'ordre des temps où ils ont paru . Cette
marche
DE FRANCE. I2Y*
marche a de grands inconvéniens ; elle fépare
des objets qui devoient être réunis, & mêle enfemble
des chofes qui devoient être féparées.
Lorfqu'on entend ou qu'on lit l'éloge d'un
grand homme qui a réuni plufieurs genres de
talens , on aime à voir à- la-fois le tableau de
tous les Ouvrages au moins du même genre.En
jugeant Voltaire comme Auteur tragique , il
nous paroît qu'il étoit convenable de faire
voir quel caractère de génie , & quel ſyſtêmé
dramatique réfulte de toutes fes belles Tragédies
confidérées à - la - fois. De même ,
en parlant de fes Hiftoires , de fes Romans
, &c. & c. &c. *
* Telle a été la marche de M. Ducis dans l'Éloge
de Voltaire , qu'il a prononcé à fa réception à l'Académie
; & ce n'eft point là le plus grand mérite de
fon Difcours. Le Public l'a applaudi avec tranfport
pendant cinq quarts- d'heure qu'en a duré la lecture ;
mais ce n'eft guère que dans le filence du cabinet
que l'on peut bien fentir le mérite fupérieur qui le
diftingue ; ce n'eft que la réflexion qui nous dé-.
couvre quelle prodigieufe étendue de goût & d'efprit
il falloit avoir , pour juger Voltaire dans tous les
genres de Littérature , comme il l'a été par M. Ducis.
On diroit qu'il a cultivé lui-même nous les genres ,
& que le Panégyrifte a un talent auffi univerfel que
le grand Homme qu'il célèbre. La plupart des
Éloges qu'on fait des Ecrivains , ne font guère
qu'exprimer , plus ou moins heureuſement , l'effet
total & toujours un peu vague , des impreffions
qu'on a reçues de leurs Ouvrages. M. Ducis a pénétré,
pour ainfi dire , dans les qualités les plus intimes &
Sam. 21 Août 1779. F
122
MERCURE
En difculpant Voltaire des erreurs qu'on
a reprochées à fes Hiftoires , « le célèbre
» Robertfon , le, Salufte des Anglois , dit
» M. de la Dixmerie , vient de juftifier fur
» ce point notre éloquent Tacite. »
و ر
On peut obferver ici que l'Hiftorien Anglois
& l'Hiftorien François font également.
mal caractérisés par les noms qu'on leur
donne. Salufte eft diftingué parmi les Hiftoriens
Latins par une precifion très - énergique
, & par une certaine affectation de fe
fervir de mots furannés : rien ne reffemble
inoins à M. Robertfon. La clarté dans les
idées , & des développemens heureux dans
les vues politiques , font le mérite qu'on lui
reconnoît. La monotonie & la prolixité dans
le ftyle , font les défauts qu'on lui reproche.
M. de Voltaire ne reffemble pas davantage
à Tacite. Ils n'ont rien de commun dans
les plus fecrettes du génie de M. de Voltaire , & ces
raits vraiment caractériſtiques qui pourroient le dérober
au commun des Lecteurs par leur profondeur
ou par leur fineffe, il les rend fenfibles à tous les efprits
par les couleurs brillantes & les expreffions neuves de
fon ftyle. Ce n'eft guère encore que dans le cabinet
que l'on peut découvrir cette connoiffance de la Littérature
de tous les fiécles , qui ſe fond fi heureu→
fement dans ce Difcours , qu'on la fent toujours
plutôt qu'on ne l'apperçoit ; elle eft quelquefois dans
une feule expreffion , & quelquefois dans un rapprochement
fi naturel & fi heureux , que l'érudition
même a tout l'agrément de l'eſprit & de l'imagis
nation.
DE FRANCE. 123
leur manière d'écrire , & on pourroit dire
qu'ils font abfolument oppofes dans leur
manière de juger les hommes & les chofes ;
en général , il nous femble qu'il ne faut pas
chercher à établir des comparaifons entre
les Hiftoriens anciens & les Hiftoriens modérnes.
Les événemens qu'ils ont eus à raconter
, & les peuples qu'ils ont dû peindre ,
ont été fi différens , qu'ils devoient avoir néceffairement
une manière très - différente de
voir & d'écrire l'hiftoire . Il vaudroit mieux ,
peut-être , chercher en quoi confifte cette
difference , & faire voir ce qui l'a rendue indifpenfable.
En parlant de ces beaux Difcours en vers ,
qui font sûrement l'un des plus beaux titres
de la gloire de Voltaire, M. de la Dixmerie fe
contente de dire , « Difcours que Pope eût
» énviés à la France , & qui confolent la
» France de n'avoir point vu naître Pope,
18
Ce n'eft point affez , peut- être ; cet endroit
fembloit demander plus de détails. )
M. de la Dixmerie eût pu nous faire voir
comment celui de tous les Poëtes Anglois
qui a le plus imité la fageffe & le goût délicat
de nos Poëtes , a été pourtant celui qui
a fervi de modèle à Voltaire , lorfqu'il a
voulu revêtir des couleurs de la poéfie les
grandes vérités d'une philofophie générale.
Il eût été très -intéreffant encore de
comparer
ces deux grands hommes dans le même
genre de poélie ; de faire voir que Pope , qui
probablement méditoit plus fes Ouvrages ,
Fij
124 MERCURE
donne plus d'inftruction à fes Lecteurs ;
même en développant des fyftêmes incertains
; car c'eft fur-tout lui
*
¿ Qui , de la vérité ſavant Obſervateur ,
De fa raiſon féconde enrichit fon Lecteur .
Un autre avantage encore que le Poëte Anglois
femble devoir à une plus forte méditation,
c'eft cette foule d'expreffions profondes.
& hardies qui-impriment à jamais fes penfées
dans l'efprit qui les a une fois entendues.
C'eft ce talent de graver les idées , qui eft
autre chofe encore que le talent de les exprimer
heureuſement , ou de les peindre avec
éclat. Voltaire , au contraire , qui attendoit
davantage des mouvemens fpontanées de la
compofition , anime plus fes Ouvrages &
de ces traits d'efprit qui naiffent comme de
la vivacité d'un entretien , & de ces émotions
de l'ame qu'on éprouve au moment
même qu'on apperçoit l'idée ou l'objet que
l'on va peindre. C'eft de Voltaire fur- tout
que l'on peut dire qu'il nous rapproche de
lui
Par un pouvoir qu'on aime ,
Et pour nous être cher , nous parle de nous-même.
DE FRAN CE.. 125
L'ART de rendre les Femmes fidelles. Ouvrage
imprimé à Paris en 1717 , remis au
jour & commenté avec des Anecdotes ,
tant anciennes que modernes. Deux
Parties. Vol. in- 12 . A Paris , chez Baſtien ,
Libraire , rue du Petit-Lion.
Ne choifir que des perfonnes élevées par
des parens vraiment Chrétiens , & qui ne
foient ni belles , ni laides , ni prudes , ni coquettes
, ni favantes , ni joueufes ; n'époufer
que des femmes d'une condition égale ou inférieure
à celle de l'homme ; & fe bien convaincre
que l'or ne compenfe jamais la nobleſſe ,
ni le rang la fortune ; donner conftamment
à fon épouſe l'exemple des bonnes moeurs ;
point de mots équivoques , nulles converfations
licentieufes , nul commerce avec les
femmes fufpectes ; conferver une grande
égalité d'humeur , un air propre & galant ,
jamais de langueur ; être toujours le même
après comme avant le mariage ; point d'attentions
ni de bontés exceffives pour fa femme
; lui perfuader que tous les amans font
indifcrets & volages ; que les autres femmes ,
calomniées dans le monde , font preſque
toutes rigides obfervatrices de la foi conjugale
; applaudir fouvent à la fagelle des
Législateurs qui ont porté des lois rigoureufes
contre celles qui la violent ; avoir des
domeftiques incorruptibles , dévoués aux
Fiij
726 MERCURE
intérêts du mari ; fermer l'entrée de fa maifon
aux nourrices & aux veuves , parce
» que les unes ont les complaifances des
» mères pour leurs nourriffons fans en avoir
» les fcrupules ; & que les autres , trop l-
» bres dans les difcours de galanterie , font
» trop favantes à parler des détours d'une
» intrigue amoureufe , fe font bientôt choisir
» pour confidentes , & donnent fouvent
» des leçons à une femme qui ne tendent
qu'à duper le mari . Voilà les principaux
moyens imaginés en 1717 pour rendre
les femmes fidelles .
" ".)
Après avoir mis tous ces moyens en oeu
vre , fi quelqu'une s'égare , l'Auteur veut
qu'on emploie d'abord la douceur des remontrances
, qu'on la réduife enfuite au
fimple néceffaire , en lui interdifant les parures
& les plaifirs ; & qu'enfin on la menace
d'être féqueftrée. Si tout cela n'opère rien fur
fon ame & fa conduite , alors il faut croire
» que c'eft plutôt un diable travefti qu'une
"
femme ; & plutôt l'abandonner à fon
» mauvais fort , que s'affliger de fes vices.≫
Nous omettions deux rufes de guerre fort
ingénieufes qu'on peut employer contre une
femme foupçonnée . « Si la conduite de vo-
" tre époufe devient fufpecte , d'abord après
» votre retour de la ville , ou après le re-
" tour de votre femme , appelez dans votre
» chambre un de ceux qui auront reſté au
logis en votre abfence , ou qui auront
DE FRANCE. B 127
fuivi Madame dans fes vifites ; que ce
ferviteur appelé vous trouve occupé à
lire , à écrire , ou à quelque autre chofe
» femblable ; & après l'avoir laiffe un mo-
» ment dans votre chambre , renvoyez - le
» fans lui avoir rien demandé , ni donné
23
"
aucun ordre. Madame , craintive & cu-
» rieufe , voudra favoir d'abord pourquoi
» il aura été mandé ; & ne croyant pas ce
qu'il lui répondra , c'eft- à -dire , qu'il a été
mandé pour rien , elle ne doutera point
qu'il ne la trahiffe; & le prenant pour un
fidèle efpion de fes actions , elle s'abftien-
» dra de tout ce qui pourroit en desho-
» norer le rapport. "
"
"
Seconde rufe. “ Tâchez d'apprendre fe-
» crètement & fans affectation , de quelqu'un
de ceux qui auront été de jour à la
> compagnie où votre femme fe fera trouvée,
» ce qui ce fera dit ou paffé ; le lendemain
» matin faites entendre à votre femme
» qu'elle parle en dormant , & qu'elle a dit
» telle & telle chofe ; & toutes les fois que
» vous aurez quelque pareille connoiffance
"
fecrette , qu'elle croye que vous la tenez
» de les rêves; vous lui perfuaderez facile-
» ment qu'elle eft fujette à de tels récits ,
d'autant qu'il n'y aura rien qui puiffe la
» défabuſer , ni faire foupçonner votre artifice
; .... & fi Madame eft une fois
» perfuadée de ces révélations nocturnes ,
» vous n'en aurez plus rien à craindre .
Fiv
128 MERCURE
Cet Ouvrage eft commenté par un unfati
gable jafeur , tout à la fois férieux & plaifant.
Ses obfervations marchent au hafard ,
& fans autre but que celui d'écrire : il cite ,
il raifonne , il fronde , il moralife , il perfiffle
; & femblable aux jeunes Ecrivains ,
montre plus d'imagination que de goût, plus
de connoiffances que de jugement ; quelquefois
même fa vivacité l'emporte au- delà des
bornes de la bienséance .
DES Moyens que la faine Médecine peut
employer pour multiplier un fexe plutôt
que l'autre , par M. Saury , Docteur en
Médecine , & Correfpondant de l'Académie
des Sciences de Montpellier. Sixième
Partie de fes Opufcules.
Quod medicorum eft promittant medici.
Prix , 1 liv . 10 fols broché , & 1 liv. 16 f.
franc de port par la pofte pour la Province ,
en affranchiffant le port des lettres & de
l'argent. A Paris , chez l'Auteur , Collége
des Tréforiers , rue de Richelieu-Sorbonne.´
Parmi les différentes opinions des Phyficiens
fur la génération , il n'en eft pas de plus
fatisfaifantes que celles du célèbre Auteur de
l'Hiftoire Naturelle ; & c'eft celles là qu'embraffe
M. Sanry. De cette théorie & de plufieurs
obfervations qu'il rapporte , il conclud
que chez les hommes & les animaux , celui
DE FRANCE.- 129
des deux individus qui a la faculté généra
tive plus puiffante dans le moment de la conception
, donne fon fexe au produit de la
génération ; mais il prétend qu'on ne doit
pas confondre la force générative avec la
force abfolue du corps : un homme pourroit
être en même- temps fort robufte & peu
propre à la génération , comme on l'obſerve
à l'égard des tempéramens flegmatiques.
Mais quel que foit le tempérament , l'Auteur
affure qu'on peut lui donner du moins
pour quelque temps une force générative
fupérieure à celle de l'autre individu , & par
conféquent obtenir un foetus mâle ou femelle
, comme on le fouhaitera . Il propoſe
des moyens de deux efpèces , & croit que
leur ufage feroit de la plus grande utilité ,
fur- tout pour les familles illuftres , & même
pour l'État.
Ec
Premier Moyen Phyfique.
Suppofons qu'un mari d'un tempérament
moins porté à l'amour que fa femme ,
foit bien aile d'obtenir un garçon.... fa
femme fe nourrira de végétaux , de potages
très -délayés , s'abftiendra de vin , & n'en
boira que très- peu ; de cette manière fes
forces & fa vigueur diminueront au point
qu'elle recevra fon mari avec moins d'ardeur
qu'auparavant. A l'égard de l'homme ,
il fera ufage d'un excellent vin , mêlé avec
affez d'eau , mangera du mouton rôti , des
E v
130 MERCURE
perdreaux rôtis , & c . prendra le tiers d'une infufion
faite avec un gros de racine de ginſeng
dans une livre d'eau , tous les matins avant
le déjeûner , autant avant le diner & avant
le fouper ; s'il eft d'un tempérament trèsfroid
, après treize ou quatorze jours de ce
régime , il pourra entreprendre l'ouvrage , en
évitant tout excès , & il obtiendra l'objet de
fes defirs ». Au défaut de ginfeng , on peut
employer une décoction de quinquina , ou
une infufion de bois amer de Surinam .
« Si au contraire on vouloit avoir une
fille , le mari devroit obferver le régime
qu'on vient de prefcrire pour la femme,
& celle - ci adopter le régime prefcrit à
l'homme. »
Deuxième Moyen Phyfique.
«Un homme qui eft dans la première vigueur
de l'âge , s'il veut avoir des garçons ,
doit époufer une femme beaucoup plus âgée
que lui ; car un Agronome de Silefie s'eft convaincu
, par une expérience de vingt ans , que
dans cette contrée il naiffoit beaucoup plus
de bêtes à cornes , de bêtes à laine , de poulets
& d'oiseaux femelles que de mâles.....
Les vieilles vaches lui donnèrent conftamment
plus de mâles ; les vieux taureaux plus
de femelles ; un jeune coq , deux dindonneaux
pour une poule dinde.... Le fiuit de
tous ces accouplemens reffembloit d'ordimaire
à la plus jeune des bêtes accouplées ;
DE FRANCE. 15
& lorfque les mâles & les femelles étoien
du même âge , ils engendroient à-peu - près la
même quantité de femelles & de mâles .
Si la difference réciproque des âges influe fi
puillamment fur les fexes des animaux engendrés
, la Nature enfeigne donc à l'homme
le moyen de multiplier un fexe plutôt qu'un
autre.
Tels font les moyens phyfiques propofés
par M. Saury. Nous ne dirons rien de fes
moyens moraux ; il faut laiffer au Public le
plaiſir de les lire dans l'ouvrage même.
COURS d'Éducation par M. Wandelaincourt
, Préfet du Collège de Verdun . A
Verdun , de l'Imprimerie
de Chriftophe ;
& à Paris , chez Durand neveu , Libraire ,
rue Galande , 1779. Avec approbation &
privilége du Roi. Brochure in- 12 . Prix ,
15 fols. On y a joint les Particules Latines
du même Auteur , pour fervir de fuite à fa Méthode Latine.
Ce Cours d'études eft partagé en trois
parties. Dans la première , il n'eft queſtion
que de la tendre enfance , des enfans de la
campagne & de l'éducation des filles . La
feconde eft un cours d'études complet , propre
à former le jeune homme pour tous
les états. Les jeunes gens depuis huit ou
neuf ans jufqu'à feize , font exercés à l'étude
des Langues & des Sciences . On s'occupe
L
E vj
32 MERCURE
pendant ce temps à leur apprendre leur
Religion , l'Hiftoire - Naturelle , l'Histoire
ancienne & moderne , la Philofophie & la
Littérature , avec le François & le Latin :
ce qui eft divifé en cinq claffes . Le troifième
cours eft deſtiné à la fcience propre à l'état
que chacun veut embraffer. Ainfi , le jeune
Eccléfiaftique s'adonnera aux fciences théologiques
, l'Avocat au droit , le Négociant
aux fciences mercantiles , &c. Mais cette
partie demande des études particulières qui
ne font plus du reffort du fimple Inftituteur.
Il fuffit à M. Wandelaincourt d'avoir donné
aux jeunes gens des connoiffances dont ils
deviennent capables à mefure que leurs facultés
intellectuelles fe développent & fe
perfectionnent. Sa méthode d'enfeignement ,
qui a été couronnée de fuccès non équivoques
, a l'avantage précieux d'économifer les
plus belles années de la vie , & de convertir
les travaux de la jeuneffe en amuſement , par
l'heureufe union de l'étude des Sciences avec
celle des Langues.
1
DE FRANCE. 133
DESCRIPTION de l'Arabie , d'après les
obfervations & les recherches faites dans
le même pays , par M. Niebuhr , Capitaine
d'Ingénieurs , Membre de la Société
Royale de Gottingen. Nouvelle édition ,
revue & corrigée. Deux volumes in-4° .
A Paris , chez Brunet , Libraire , rue des
Écrivains , 1779. Prix , 30 liv.
Cette Defcription de l'Arabie , d'abord
imprimée en Danois à Copenhague , fut
enfuite traduite en François ; mais cette traduction
, faite par un étranger , préfentoit'
des fautes groflières , des mots impropres ,
une conftruction fouvent vicieufe , & ce
qu'elle contenoit d'Arabe étoit très-incorrect.
Comme cet Ouvrage eft plein de connoiffances
précieufes , il méritoit qu'une main
plus habile en corrigeât la traduction , & lui
rendît au moins en partie le mérite de l'original.
C'eft ce qu'a fait M. de Guignes ,
de l'Académie des Belles Lettres , Savant trèsverfé
dans l'hiftoire & les langues orientales ,
il l'a revue & corrigée , & a rétabli les mots
Arabes qui fe trouvoient défigurés. Par fes
foins , cette traduction a atteint la perfection
dont elle étoit fufceptible , & notre Littérature
a acquis un Ouvrage utile.
Le Roi de Danemarck , Frédéric V , avoit
en Arabie , en 1761 , un Médecin , un Naturálifte
, un Antiquaire , un Deffinateur , &
334
MERCURE
M. Niebuhr , Géographe & Aftronome. Le
Livre que nous annonçons eft le reſultat
des obfervations de ces cinq Voyageurs.
On y trouvera des recherches fûres , des
remarques intéreffantes , des conjectures
plauſibles , des réflexions judicieuſes fur plufieurs
coutumes extraordinaires qui fervent
à nous convaincre de la variété infinie qui
règne dans le caractère des différens peuples ,
fur la Religion & les différentes fectes Mahométanes
répandues dans les diverſes contrées
de l'Arabie , & particulièremeut fur une
nouvelle fecte fort en vogue dans la Province
d'Elred , qui pourra caufer avec le
temps des changemens confidérables dans
la croyance , auffi bien que dans le gouvernement
des Arabes ; fur les diverfes manières
de circoncire l'un & l'autre fexe , & les
motifs de cette circoncifion ; fur la nobleffe
des Arabes ; fur la chronologie des Orientaux
, & la manière de fupputer des Chrétiens
Coptes d'Égypte , comparée à celle des
Égyptiens ; fur la population , la polygamie ,
la pratique du Levirat , qui confifte à époufer
laveuve de fon frère ; fur les fciences occultes
des Arabes , & c. M. Niebuhr s'eft fort étendu
fur l'hiftoire naturelle ; & en décrivant les
différens arbres & arbuftes des corrées qu'il
a parcourues , il nous apprend que les habitans
du pays d'Isfahan recueillent fur des
buiffons épineux , une forte de manne femblable
à celle dont les Ifraëlites furent nourris
DE FRANCE
135
dans le défert du mont Sinaï . Ce Savant nous
découvre la caufe de l'erreur où font tombes
ceux qui ont avancé qu'il y avoit des ferpens
volans à Bafra. Ses recherches fur les fameufes
fauterelles de l'Orient font curieufes &
intéreffantes .
Les Lecteurs éclairés jugeront de l'érudition
& de la critique de l'Auteur par l'endroit
où il entreprend de prouver que les
Ifraelites pafsèrent la mer Rouge à Kollum ,
bras du golfe d'Arabie , qui eft le même que
le Clyfma d'Eusèbe , & par la dénomination
de ce golfe qui , felon lui , a été nommé
Mare Idumaum , & de-là mer Rouge , à
caufe du Royaume d'Édom.
Le Chapitre deftiné à la langue Arabe &
à fes dialectes , offre des obfervations inftructives
fur la variété de la prononciation
d'un grand nombre de mots , fur l'altération
que la langue Arabe a éprouvée , fur l'ancien.
Copte appelé la langue de Pharaon , fur le
Syriaque qu'on ne doit pas mettre au nombre
des langues mortes , fur les monumens
d'ancienne écriture Arabe confervée dans des
infcriptions de monnoies , & fur l'origine ,
des nouveaux caractères dont fe fervent les
Mahométans qui ont aufli une écriture courante
, & des efpèces d'hieroglyphes pour
les livres de comptes.
Cet Cuvrage contient encore un grand.
nombre d'autres recherches importantes ,
que nous n'entreprendrons pas d'indiquer.
136 MERCURE
Nous en avons dit affez pour piquer la curiofité
du Lecteur , que nous fatisferions
mal par des extraits .
Ces deux Volumes ont été imprimés chez
Michel Lambert , dont les preffes ont produit
un grand nombre de belles Éditions , & qui
feul , parmi les Imprimeurs de la Capitale ,
a des caractères Arabes.
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL
Du jour de l'Alfomption.
LA grande chaleur n'a pas empêché les
Amateurs de ſe rendre au Château des Tuileries
, pour y admirer les Virtuoſes étrangers
& François que M. le Gros y avoit raffemblés.
On a débuté par une fymphonie del Signor
Toëfchi. Quoique ce morceau fut déjà connu,
la belle exécution de l'Orcheſtre l'a pour ainfi
dire rajeuni. Aucun Symphoniste d'ailleurs
n'écrit mieux que ce Compofiteur . Ses ouvrages
, il eft vrai , ont un air de famille
qui approche quelquefois de la monotonie
quand on les compare ; mais chacun en particulier
préfente le plus charmant tableau .
Tous fes fujets, pleins de grâces & de nobleffe,
font foutenus & variés par une imagination
brillante & par un goût exquis. Ce qui le
DE FRANCE. 137
diftingue de la plupart des autres Symphoniftes
, c'eft fur-tout l'art de faire dialoguer
les inftrumens , & de les mettre tour à tour
en fcène , fans jamais nuire à l'expreffion ni
à la transparence de fa mélodie.
M. Petit a chanté enfuite un nouveau
Motet de fa compofition , qui a fait plaifir.
M. Neveu , Clavecinifte de Mgr le Comte
d'Artois , a exécuté pour la première fois ,
fur le piano-forté organifé , un concerto d'un
genre agréable. On a vu avec peine que
les accompagnemens de l'Orchestre empêchoient
de faifir la légèreté & le fini de fon
jeu . L'on a feulement obfervé que dans fes
trois points d'orgue , il n'a mis aucune
variété , & qu'il y a parcouru trois fois l'échelle
chromatique.
Mlle Georgi , qui avoit débuté avec diftinction
dans ce Concert en 1776 , y a reparu
avec un talent perfectionné par un des plus
célèbres Maîtres de l'Italie . Elle a chanté
deux grands airs , l'un de Sacchini , & l'autre
de Bach qui nous prépare , dit- on , l'Opéra
d'Amadis des Gaules. Accablée par l'exceffive
chaleur de la falle , cette Cantatrice n'a pu
développer l'étendue , la légèreté , les nuances
de fa voix , comme elle l'a fait aux dernières
repréſentations de Roland & de l'Amour
Soldat.
Mlle Girardin , qui eft entrée à l'Opéra
depuis fon débur au Concert fpirituel , y eft
venue recevoir de nouveaux encouragemens.
-138 MERCURE
Elle a chanté avec MM . le Gros & Moreau
dans un Motet nouveau , de la compoſition
de M. Goffet. On a fu rendre hommage &
aux talens des trois Acteurs, & au génie fecond
du Compofiteur.
Un des plus beaux concerto du célèbre
Punto , a été exécuté par MM. Palfa &
Tierfchmiedt ; le fecond morceau, d'une compolition
très- fimple & d'une expreffion fombre
, a obtenu le fuffrage des Amateurs éclairés
: mais le dernier, fait dans le vrai genre du
cors - de - chaffe , & vraiment pittorefque ,
a reçu des applaudiffemens unanimes.
Le Public a revu avec le plus tendre intérêt
une jeune perfonne qu'on avoit annoncée
pour la dernière fois dans le Concert
précédent. Elle y avoit fait entendre fur le
violon un charmant concerto de Jarnowick ;
( nous nous étions trompés en attribuant ce
concerto à M. Caperon :) elle en a exécuté
un autre de la compofition de Bach , avec
la même aifance , la même légèreté , la même
délicateffe & la même perfection.
COMÉDIE ITALIENN E.
LE Jeudis de ce mois , une Actrice déjà
connue en cette ville , a debuté par le rôle
de Cécile dans la Rofière.
Nous ignorons pourquoi cette Actrice a
choifi l'emploi des Jeunes Amoureufes préférablement
à tout autre ; fa figure , fa voix ,
DE FRANCE. 139
4
fa taille , en un mot tous les moyens , fauf
peut- être quelque goût & un peu d'adreffe
dans le chant , font abfolument étrangers
à ceux qu'exigent les rôles dont elle s'eft
chargée. Nous ne ferons point d'autre obfervation.
Aux repréfentations du Jeu de l'Amour &
du Hafard , ont fuccédé celles des Fauffes
Confidences , Comédie en trois Actes & en
profe , de Marivaux , & de l'Epreuve , Comédie
du même Auteur , auffi en profe &
en un Acte. On a revu avec plaifir ces deux
Ouvrages , dont le fond eft peu de choſe ,
mais dans lefquels on trouve , comme dans
tous ceux de leur Auteur , des Scènes filées
avec art , de l'agrément & des fituations plaifantes,
C'eft à l'inftant même où l'on croit
qu'il a épuife fa matière , qu'on le voit fe
replier fur lui- même , amener un incident
par un mot placé avec adreffe , & reculer fon
dénouement. Il eft vrai que c'eft quelquefois
aux dépens de la nature & de la vérité ; mais
c'eft prefque toujours de manière à faire admirer
les reffources de fon efprit.
On ne peut que donner de nouveaux éloges
aux foins & au zèle de MM . les Comédiens
Italiens ; nous croyons pourtant néceffaire
de leur offrir quelques obfervations.
Mde Gonthier a joué les rôles de mère
dans les deux Pièces. Nous avons été fachés
de lui trouver le même ton & le même jeu
140 MERCURE
pour lefquels nous lui donnâmes des éloges
dans le rôle de Marotte , lors de la remife
des Caquets. Nous l'exhortons à quitter cette
diction aigre & faccadée, qui dépare fon talent
que le Public aime , & qu'il a raifon d'aimer .
Les rôles de Dorante & de Lucidon ont
fait honneur à M. Michu. On ne peut que
l'inviter à ne plus faire ufage des exclamations
, des voyelles parafites , dont il entrecoupe
fes phrafes, quand il veut prendre l'ex- .
preffion du fentiment. C'eft une petite reffource
avec laquelle on cherche à produire
de l'effet , & elle le détruit .

L'intérêt qu'infpire le talent jeune & aimable
de Mille Pitrot , nous engage à lui
recommander l'étude de la profodie , ainfi
que de veiller au jeu de fa phyfionomie ,
qui eft quelquefois trop apprêtée . Elle a fait
le plus grand plaifir dans nombre d'endroits
des rôles d'Araminte & d'Angélique .
M. Valleroy a joué le rôle de Dubois , de
manière à donner fur fon talent de trèsgrandes
efpérances . Il a de la vérité , du naturel
, de l'intelligence , de la diction. Son
mafque eft un peu froid ; il eft quelquefois
monotone ; mais ces légers défauts peuvent
aifément difparoître ; & nous ne doutons
pas que , de jour en jour , il ne fe rende plus
digne des fuffrages du Public.
M. Carlin eft charmant dans le rôle d'Arlequin.
Son talent ne vieillit point , c'eft
toujours lui .
DE FRANCE. 141
Le rôle de Liſette a été très- agréablement
joué par Mde Dugazon.
Dans une des repréfentations des Fauffes
Confidences , ( le Vendredi 13 ) M. Sennepart,
Acteur de Province , a débuté par le rôle de
M. Remy. Avec de l'efprit , de l'intelligence
& un jeu affez bien entendu , quoiqu'un peu
fec , cet Acteur aura de la peine à fe faire
aimer à ce Théâtre , fi , comme on nous l'a
affuré , l'enrouement de fa voix eft un mal
incurable.
pre- Le Jeudi 12 , on a repréſenté pour la
mière fois Lamentine , Pièce Comi -Tragique
en deux Actes & en vers.
On ne s'attend pas , fans doute , à trouver
ici une analyſe de cette rapfodie , faite dans
le genre d'Arcagambis , avec infiniment
moins d'efprit & beaucoup plus d'indécence.
Il eſt bien étonnant que MM. les Comédiens
Italiens aient accepté & joué un pareil ouvrage
, au moment où ils reprennent le
genre noble & honnête de la bonne Comédie.
Ce n'eft point s'enrichir , c'eſt le ruiner
que de faire de pareilles acquifitions . Nous
les engageons , au nom de tous les gens de
goût , au nom même de leur intérêt , à ne
plus faire paroître fur leur Théâtre des Pièces
d'un genre revendiqué par les trétaux des
remparts.
( Cet article eft de M. de Charnois . )
142
MERCURE
SCIENCES ETET ARTS.
GRAVURES.
PORTRAIT de Montesquieu , par Savart . A Paris ,
chez l'Auteur , hôtel Chamoufet , Quai S. Bernard.
Prix , 3 liv.
Troisième Cahier de Têtes de différens caractères ,
deffinées par J. B. Greuze. A Paris , chez le Tellier ,
rue de Grenelle Saint- Honoré , près du Marchand
de Mufique. Prix , 1 liv. 4 fols.
Plan de la Ville & des Forts de Gibraltar , & de
la Baye d' Algefiras , par M. Maugein , Ingénieur-
Géographe . A Paris , chez l'Auteur , rue des Francs-
Bourgeois , porte S. Michel , maifon d'un Arquebufier
, & à l'hôtel Soubife , au magaſin de Géographie.
Prix , 1 liv. 16 fols.
Cette Carte , faite pour la circonftance préſente ,
indique les mouillages , les fondes , & tout ce qui
concerne un fiége par terre & par mer .
Plantes nouvellement découvertes , récemment dénommées
& claffées , avec leurs defcriptions , pour
fervir d'intelligence à l'Hiftoire Générale & Économique
des trois Règnes , par M. Buchoz . in folio.
Prix , 15 liv . A Paris , chez l'Auteur , rue de la Harpe ,
vis-à-vis la place de Sorbonne.
DE FRANCE.
143
MUSIQUE.
CONCERTO
ONCERTO pour le Clavecin , ou le Forté piano ,
avec accompagnement de deux violons , alto & baffe ,
deux flûtes , deux cors ad libitum , compofé par
M. W. G. Hauff, OEuvre V °. Prix , 6 liv. A Bruxelles
, chez MM . Van - Ypen & Mechtler , & à
Paris , chez Cornouaille , Montagne Ste Geneviève..
Concerto pour le Clavecin ou le Forté-piano , avec
accompagnement de deux violons , alto , violoncelle ,
contre- baffe , deux flûtes & deux cors , compofé par
Ferdinand Staes . OEuvre VI . Prix , 6 liv. A Paris &
à Bruxelles aux adreffes ci - deffus.
Six Quartetto pour deux violons , alto & violoncelle
obligés , compofés par W. G. Hauff. OEuvre
IV . Prix , 9 liv. A Paris & à Bruxelles aux adrefles
ci - deffus.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
DISCOURS
ISCOURS fur la véritable gloire du Chirurgien ,
prononcé aux Écoles de Médecine , pour l'ouverturé
folennelle des Écoles de Chirurgie , le 29 Novembre
1778 , par M. Etienne Groffin Dubaume ,
Docteur-Régent en l'Univerfité de Paris. A Paris ,
chez d'Houry , Imprimeur - Libraire de Mgr le Due
d'Orléans & Mgr le Duc de Chartres , rue de la
Bouclerie , 1779. in-4º , de 20 pages.
Ce Difcours annonce un Médecin éclairé , pénétré
de l'amour de fes concitoyens , zélé pour la gloire &
les progrès d'un Art utile aux humains , & capable
de faire des Élèves dignes de la confiance pulique.
1
1
144
MERCURE
Dictionnaire Hiftorique & Géographique de la
Province de Bretagne , précédé d'un Difcours Préliminaire
, d'un Itinéraire & d'un Abrégé chronologique
, par M. Ogée , Ingénieur - Géographe de
cette Province. Tomes I & II. in- 4° . A Nantes ,
chez l'Auteur , & chez Vatar , fils aîné , Imprimeur
du Roi ; & à Paris , chez Delalain , rue Saint-
Jacques.
Éloge de Monfeigneur le Dauphin , père de
Louis XVI , par M. Filaffier , des Académies Royales
d'Arras , de Toulouſe , de Lyon , de Marſeille , &c .
avec cette épigraphe :
Ilfut homme de bien fans vouloir le paroître.
Brochure in- 8 ° . A Paris , chez Méquignon l'aîné ,
Libraire , rue des Cordeliers , vis-à-vis S. Côme.

TABLE.
ERS fur Mlle D....
Mes Deux Ages , Epitre
M. G...
971 fidelles ,
125
98
Des Moyen que la faine Médecine
peut employer pour
multiplier unfexe plutôt que
l'autre,
128
131
Lettre à l'Auteur du nouveau
Systêmefur les Etymologies,
publié dans le Mercure du Cours d'Education ,
100 Defcription de l'Arabie , 133
Juin,
Epigramme, 108 Concert Spirituel . 136
Enigme & Logogryphe ,
ib. Comédie Italienne , 138
142
l'Inde, 110 Mufique ,
143
Eloge de Voltaire , 117 Annonces Littéraires , ib.
L'Art de rendre les Femmes
Voyage dans les Mers de Gravures ,
APPROBATION.
J'ai lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le AI
Mercure de France , pour le Samedi 21 Août . Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion. A Paris ,
ce 20 Acût 1779. DE SANCY.
MERCURE
DE FRANCE.
3177
Samedi 28 Août 1779.
12..
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSEI
VER gun rich ak
Faits en lifant les Époques de la Nature de
L
M. DE BUFFON.
A ME de la Nature a paffé dans fon ame ,
C'eft-elle qui l'infpire. O Buffon ! ... ô Buffon ..
Tu n'es point un mortel , tu n'en as que le nom. ,
Que ton Livre divin m'agrandit & m'enflamme !
Quelle élévation & quelle profondeur !
Je reconnois la main fuprême ,.
L'ordre & le plan du Créateur.....
Eft- ce toi que je lis , Buffon ?... Eft- ce lui-même ?
( Par M. L. de Bagneux. )
Sam. 28 Août 1779. G
146 MERCURE
GRANDE CHARTREUSE.
DE MIS chagrins profonds , fecrets dépofitaires ,
Grotte obfcure , antres fourds , campagnes folitaires ,
Où dans un long effroi la Nature fe tait ,
Cavernes du filence ou la douleur fe plaît,
Tombes qu'elle éleva dans ce lugubre afyle ,
Etangs filencieux , forêt morne & tranquille ,
Sapins fi triftement élancés jufqu'aux cieux ,
Dérobéz , sil fe peut , l'Univers à mes yeux,
De tout ce qu'on y voit, mon ame importunée
A ce coin de la terre eft à jamais bornée ,
Je puis errer en paix dans ce lieu plein d'horreurs
Tout eft calme & défert , la Nature & mon coeur.
TOUT me fuit , tout eft mort , je le fuis à moi-même ;
Je le fuis au plaifir qui fut mon bien fuprême ,
Att charme de la gloire , à cet inftinct brûlant ,
Ame de l'héroïfme , & foyer du talent,
La première candeur , préfent de l'innocence ,
La conftante amitié , même la bienfaifanee ,
Ce rayon émané de l'aftre qui nous luit ,
Hélas ! j'ai tout perdu , le monde a tout détruit.
Lemonde , affreux chaos d'intrigue & d'injuftices ,
Où l'intérêt confond les vertus & les vices ,
Où l'orgueil infolent dégénère en fureur ,
Où reprit perfonnel a defféché les coeurs......
DE FRANCE. 147
O monde ! je te hais .... J'ai tiré lè rideau ,
Et j'échappe au danger par l'horreur du tableau.
Jeté dans les détours , j'ai vu la perfidie ,
Par fon impunité baffement enhardie ,
De mes crédules voeux cherchant à s'emparer ,
S'approcher de mon coeur pour le mieux déchirer.
J'ai vu des êtres bas , infolens & perfides ,
A force d'être vils , devenus intrépides ,
De honte enveloppés , méchans avec frcideur ,
Tourner à leur profit juſqu'à leur déshonneur.
J'ai connu l'envieux & fes pâles alarmes ,
Tous mes foibles fuccès ont fait couler des larmes.
La gloire me trompant ne me fuffifoit pas ,
Mes amis les plus chers furent les plus ingrats.
Je méprifai la haine , & je fus fa victime :
On détefte encor plus l'ennemi qu'on eſtime,
Dieu ! combien de ferpens , réchauffés dans mon féin ,
Pour le prix de mes foins , m'ont foufflé leur venin !
C'eft alors que traînant ma vague inquiétude ,
J'ai dans le tourbillon trouvé la folitude.
Il fallut craindre , hélas ! ce que j'avois aimé :
J'ai détourné les yeux , & mon coeur s'eft fermé.
MAIS , pourquoi retracer ces funeftes images ?
Laiffons dans le lointain gronder les noirs orages ;
Entraîné par le cours de ces mourantes eaux
Au défaut de bonheur faififfons le repos.
Le repos !... Doux menfonge , agréable chimère,”
>
Gij
148 MERCURE
Nous te cherchons en vain; tu n'es pas fur la terre.
Jecrus toucher au calme , & ce calme eſt affreux :
Les cours paffionnés font toujours malheureux .
L'imagination , trop fouvent importune ,
Sait , par les fouvenirs , prolonger l'infortune ;
Et ce coeur douloureux , à lui-même livré ,
Emporte tous les traits dont il fut déchiré.
DESTIN ! à mes ennuis permets que je fuccombe ;
La vie eft un ſommeil qui finit dans la tombe ,
Et l'ame qu'enflammoient des defirs vertueux ,
Comme un rapide éclair prend fon vol vers les cieux.
Je në redoute rien ; il eſt un Être jufte
Dont la voix me rappelle à ſon effence augufte.
Il ne détruira pas l'ouvrage de, fes mains :
Mon ame va jouir , elle échappe aux humains.
Oui , je crois au bonheur , mon dernier jour s'élève .
L'exiſtence pour moi fat un pénible rêve ;
Il finit : ah ', grand Dieu ! je bénis mon trépas ;
L'ami de la vertu doit tomber dans tes bras.
TROP heureux le vieillard , dont l'heure enfin arrive ,
Qui de la mort trop lente entend la voix tardive !
Sur la tombe paifible , où dorment fes douleurs ,
Plus d'un infortuné viendra verfer des pleurs.
Après de courts plaifirs , il rend aux deftinées
Des fiécles de tourmens qu'il nommoit des années.
Mais cent fois plus heureux qui tombe avant le temps
Moiffonné fur des fleurs au jour de fon printemps !
DE FRANCE. 149
S'il n'a pas ceint le myrthe , ornement de nos fêtes ,
Il n'a point de la haire éprouvé les tempêtes.
Ses fens , par le malheur n'ont point été flétris ;
Ainfi dans nos jardins , où folâtrent les Ris ,
Se détache une rofe , efpérance de Flore ,
Et qui s'ouvroit à peine aux rayons de l'aurore .
TRADUCTION des Vers François de
M. Marmontel , gravés au bas du Portrait
de M. d'Alembert.
COULLTTOORR amicitiæ, fimul & contemptor honorum
Quæritat hic tenebras invidiamque fugit ;
Quem comes ingenii fecura modeftia velat ,
Virtutifque foror candida fimplicitas .
Par M. Coffon , Profeſſeur au Col. Mazarin. )
*
>
Gji
MERCURE
LE MASQUE GÉNÉREUX ,
NOUVELLE.
UNE
NE des jolies femmes de Bordeaux regrettoit
fon mari , qui s'étoit embarqué dans
an vaiffeau qui avoit , dit- on , fait naufrage.
Plufieurs foupirans , attirés
attirés par fa jeuneffe
& par fes charmes , attendoient
, pour lui
offrir leur main , qu'elle eût des nouvelles
plus certaines de la perte qu'elle pleuroit.
Cette Dame obfervoit beaucoup de régularité
dans fa conduite ; cependant , voulant
répondre aux politeffes de fes amies , elle
leur donna une petite fête chez elle un des
derniers jours du carnaval . On étoit au jeu
quand un mafque inconnu , déguiſé en Génie ,
fe préfenta , & fe mit à jouer avec la Dame.
Il perdit ; il demanda fa revanche ; il perdit
encore. La chance lui parut contraire dix ou
douze fois de fuite , parce qu'il brouilloit les
dez avec tant de promptitude
, & de façon
qu'il les faifoit toujours tourner contre lui.
D'autres joueurs voulurent tenter fortune ,
mais ils n'y trouvèrent
pas leur compte. La
Dame recommença , & gagna un argent immenfe
que le mafque perdit avec une gaîté
& un plaifir qui étonnoient
les fpectateurs.
Quelqu'un
dit affez haut pour fe faire entendre
, que c'étoit donner avec prodigalité
& non pas jouer. Alors le mafque élevant
la voix , dit qu'il étoit le démon des richeffes ,
DE FRANCE
151
qu'il ne les aimoit que pour en faire part à
fa Dame , & qu'il ne difoit rien qu'il ne
s'offrit à juftifier par les effets. En mêmetemps
il tira plufieurs bourfes pleines d'or ,
& d'autres remplies de diamans , qu'il mit
devant la maîtreffe du logis , propofant de
les jouer en un feul coup contre la moindre
chofe qu'elle voudroit hafarder. La Dame ,
embarraffée de cette déclaration , renonça
au jeu. On ne favoit que penfer de cette
aventure , lorfqu'une vieille Dame de la
compagnie dit à fa voifine que ce maſque
étoit le Diable , & que fes richeffes , fes habillemens
, fes difcours & fes fubtilités au
jeu le faifoient affez voir. Le joueur généreux
entendant ce difcours , en profita . Il prit le
ton & les manières d'un Magicien . Il dit plu
fieurs chofes qui ne pouvoient être connues
que par la Dame ; il parla plufieurs langues
inconnues , fit quelques tours d'adreffe , &
termina fon rôle en difant qu'il venoit demander
une perfonne de la compagnie qui
s'étoit donnée à lui , proteſta qu'elle lui appartenoit
, & qu'il alloit s'en emparer pour
ne la plus quitter , tel obftacle qu'on pût lui
oppofer. Chacun regarda la Dame , qui ne
favoit que penfer de cette aventure. Les
femmes trembloient , les hommes fourioient ,
le Génie continuoit à s'amufer. Cependant la
fcène continua affez de temps pour qu'on
fit venir des gens d'un caractère grave qui
intérogèrent le Démon , & qui étoient pros
de l'exorcifer.
Giv
192 MERCURE
Le mafque tourna le tout en plaifanterie
avec tant d'efprit , qu'il avoit les rieurs de
fon côté. Enfin comme il vit qu'on com-'
mençoit à ne plus entendre raillerie , il ôta'
fon mafque , ce qui amena le dénouement
de cette petite Pièce , par un grand cri de
joie que fit la Dame du logis. C'étoit fon
mari qui , ayant été en Espagne , s'étoit enfuite
rendu au Pérou , s'y étoit enrichi , &
en revenoit chargé de trefors . Il avoit appris
en arrivant que fa femme regaloi fes amis
particuliers. La faifon favorable aux dégui
femens lui fit naître l'envie de le mettre de
la fête fans être connu ; il avoit pris pour
cela l'habillement le plus bizarre qu'il put
trouver. Toute l'affemblée , compofée er
grande partie de fes parens & de fes amis ,
le félicitèrent de fon heureux retour , & lui
abandonnèrent la Dame fort aimable &
fort fatisfaite , qu'il avoit dit avec tant de
raifon lui appartenir.
ÉPIGRAM ME.
Est - 11 un fort comme le mien ?
Difoit une certaine Dame ,
J'ai tâché d'amaffer du bien ,
D'être toujours honnête femme ,
Je n'ai pu réuffir à rien.
(Par M. de C ***. )
DE FRANCE.
1st
Explication de l'Énigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
Le mot de l'Enigme eft Volant ; celui du
Logogryphe eft Arlequin , où fe trouvent
quinze , Nil , urine , ré , la , le , requin , vin,
rien , eau , vie , ire.
ÉNIGM E.
ON vous propofe une maiſon
A louer en toute faifon.
Elle a deux portes , trois fenêtres ;
Elle peut loger quatre maîtres ,
Et même cinq en un befoin ;
Deux caves , un grenier à foin ;
Peut-être le quartier pourroit vous en déplaire ?
En ce cas le propriétaire ,
Avec fa verge d'enchanteur ,
Et certains mots qui vous font peur ,
Enlevera maiſon , meubles & locataire ,
Qu'auffi-tôt il tranſportera
Dans le quartier qu'il vous plaira.
On reconnoît l'hôtel célèbre
Afon écriteau fingulier ,
Tiré de Barême & d'Algèbre.
On voit dans le calendrier
Son nom & celui du forcier.
G v
154
MERCURE
LOGOGRYPH E.
Au Peuple , aux Artifans , aux Magiſtrats , aux U
Rois ,
De mon règne fouvent je fais fentir le poids
Mais plus fouvent auffi je le rends agréable ;
J'ai pour garants ce fiécle , & l'hiftoire & la fable. ·
Lecteur , fi tu ne peux à ces traits me connoître ,
Dans mes neuf pieds combinés quinze fois ,
Tu me verras bientôt paroître.
D'abord , j'offre à tes yeux l'état pire de tous ;
Trois notes ; un beau mois ; une femme , un époux ;
Un ficuve en Dauphiné ; dans l'Allemagne un autre ;
Un élément ; un jeu ; de la France l'Apôtre ;
Un facrifice faint ; la Mère du Sauveur ;
Un fils du Roi Créfus , qu'une fatale erreur
Envoya chez les morts par la main de fon frère.
Continuons , Lecteur ; car en mainte manière
Je puis encor t'amufer un inftant.
Mais non , tu me maudis peut-être en ce moment.
( Par M. de C. , Abonné au Mercure, )
DE FRANCE. 155
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
EUVRES DE COLARDEAU , de l'Académie
Françoiſe , avec cette Épigraphe :
Hunc quoquefumma dies nigro fummerfit Averno ;
Effugiunt avidos carmina fola rogos . Ovide.
A Paris , chez Balard , Imprimeur- Libraire
du Roi , rue des Mathurins ; le Jay , Libraire
, rue S. Jacques . 2 vol. grand in-8° .
Prix , 18 liv . broché.
CETTE Édition , qui eft fort belle , enrichie
de gravures & du portrait de l'Auteur , contient
le peu d'Ouvrages qu'une fanté fragile
& une carrière trop courte lui ont permis
d'achever. Le premier volume renferme
trois Pièces de Theatre , deux Tragédies ,
Aftarbé & Califte , qui ont été repreſentées ,
& lesPerfidies à la Mode , Comédie en cinq
Actes & en vers , que l'Auteur ne voulut pas
faire jouer. Dans le fecond , on a réuni différens
morceaux de Poélie , l'Épître d'Héloïfe
à Abélard , celle d'Armide à Renaud , le
Patriotifme , l'Épître à Minette , une Ode
fur la Poésie , une Traduction en vers des
deux premières Nuits d'Young , celle du
Temple de Gnide , une Epître à M. Duhamel
, un petit Poëme intitulé , les Hommes
G vj
756 MERCURE
de Promirhée , & des Pièces Fugitives. L'Epitre
d'Hé ïfe à Abelard , ouvrage plein de
charme & d'intérêt , malgré fes inégalités &
fes negligences , a fuffi pour confacrer la
mémoire de M. Colardeau . C'eſt-là que s'eft
manifefté d'abord fon talent poétique , qui
confiftoit fur-tout dans une heureufe tournure
de vers , & dans une harmonie douce
& facile. Ce talent n'a jamais été plus loin
que le premier pas ; & la feconde heroide de
l'Auteur , Armide à Renaud , quoiqu'il y
eut le fecours du Taffe & de Quinault , fit
voir que pour réullir , il avoit befoin de
travailler fur un fonds qui ne fût pas le fien.
Cet Écrivain , qui avoit fait parler à l'Amour
un langage fi tendre & fi pallionné quand
il l'empruntoit à Pope , parut n'avoir plus
aucune connoiffance du coeur & des paflions ,
quand il voulut ne tirer que de lui - même
les difcours qu'il mit dans la bouche d'Armide
.
Farouche Européen , qui , des rives du Tibre ,
Viens au fein de la paix troubler un peuple libre ;
Et qui dans tes fureurs nous préparant des fers ,
Veux à tes préjugés foumettre l'Univers ,
Déteftable Croisé , &c.
Quoi de plus contraire à la vérité qu'un
pareil début ? Que font- là les préjugés de
Renaud ? Ces idées philofophiques peuventelles
s'accorder avec le défeſpoir d'ane
amante abandonnée Les faits d'ailleurs font
DE FRANCE. 157
auffi faux que les idées . Qu'eft ce que ce
peuple libre dont on vient troubler la paix ?
Les Sarrafins étoient- ils un peuple libre ? Solime
, fous la domination des Soudans de
Syrie , étoit- elle libre ? Et quand elle l'auroit
été , c'eft bien de cela qu'il s'agit. On ne
peut trop infifter fur ce genre de fautes , le
plus grave de tous. Tout ce qui eft faux n'eft
pas excufable aux yeux d'un Lecteur fenfible
; & il n'y a rien de pis que de mentit
au coeur. Quand Armide dit , en parlant de
Renaud .:
Qui croiroit qu'il fut né feulement pour la guerre !
Il femble être fait pour l'amour. Quinault.
il n'y a perfonne qui ne fente combien cè
mouvement eft vrai , & combien la tournure
de ces deux vers eft intéreffante dans la
fimplicité. M. Colardeau a mis ces deux vers
en un feul , & les a gâtés.
Il eft fait pour l'amour , & non pas pour
3
la
guerre.
Quelle différence ! Qu'Armide en regardant
Renaud ne puiffe pas croire qu'il ne
foit né que pour la guerre , & qu'il lui femble
être fait pour l'amour , rien n'eſt plus
naturel ; & c'eſt ainſi qu'a dû s'exprimer
une femme qui aime un héros ; mais qu'elle
affirme crument qu'il n'eft pas fait pour la
guerre, & qu'il l'eft pour l'amour , voilà la
mefure paffée ce n'eft plus Armide qui
parle , c'eft un écolier qui fait une antithèle ,
& qui rend faux & froid ce qui étoit vrai &
158
MERCURE
touchant. Ceux qui favent que la première
qualité en tout genre d'écrire eft la vérité
des idées & des expreffions , fentiront cette
remarque , & ce n'eft que pour eux que l'on
écrit.
M. Colardeau , dont le premier effai en
poélie avoit été juftement accueilli , ne put
fe garantir du piége où tant de jeunes verfificateurs
font venus tomber. Il ne put réfifter
à la feduction du théâtre ; il fit des
Tragédies , qui malgré l'excelfive indulgence
qu'on prodiguoit à l'Auteur , ne purent reuffir.
La Nature lui avoit abſolument refufé tout
ce qui demande de la force , & la Tragédie
en exige de toutes les fortes , celle de l'imagination
qui invente , celle de la tête qui
combine , celle de la raifon qui fait parler
les perfonnages. Le défaut de toutes ces facultés
fe fait fentir à tout moment dans
Aftarbé & dans Califte ; deux fujets trèsmalheureux
, fur- tout le premier , & qui
n'offrent aucun intérêt. Dans la première ,
c'eft une femme atroce qui fait mourir un
Tyran imbécille ; dans la feconde , une fem
me violée , déplorant pendant cinq Actes un
malheur irrémédiable. Rien de tout cela
n'eft théâtral ni tragique , & le plan de ces
Pièces ne montre d'ailleurs aucune connoif
fance de l'Art. Il y a plus , le ftyle en eft facile
, mais foible. On y trouveroit , parmi
beaucoup de fautes , quelques vers bien
tournés , pas un de fituation , pas un morceau
de fentiment , pas un d'éloquence draDE
FRANCE. 159
matique. Le dialogue manque prefque toujours
de jufteffe , defaut prefque inévitable
quand les caractères font mal deffinés , &
les fituations mal motivées. Nous n'avons
trouvé dans Califte qu'un feul endroit où la
diction nous ait paru tragique , & il eft traduit
d'Otwai :
Que ne puis-je , Lucile , au bout de l'Univers ,
Habiter des rochers , des antres , des déferts ;
Là , de mon lâche amant expier les outrages ;
N'entendre autour de moi que le bruit des orages ;
Ne voir à la clarté d'un ciel chargé de feux ,
Que des monftres fauglans , que des fpectres hideux ,.
Des mânes , des tombeaux , où quelque infortunée ,
Aux larmes , comme moi , par l'amour condamnée !
Ce dernier mouvement , où quelque infortunée
, & c. eft naturel & heureux , mais ces
vers font de la Califte Angloife , qui fans
être, à beaucoup près , une bonne Tragédie ,
vaut mieux que la Pièce de l'Imitateur François
, parce que les caractères de la première
font plus raifonnables.
On trouve dans un Recueil de vers imprimé
cette année , fous le titre de Tribut des
Muſes , un jugement fur M. Colardeau , qui
eft bien peu réfléchi . « M. Colardeau ,
ور
( dit- on ) eft un exemple frappant de la
» manière bizarre dont le Public diftribue
» les réputations . Il donna d'abord une Imi-
» tation de la Lettre d'Héloïfe par Pope;
» & cette foible copie d'un original plein
160 MERCURE
و د
و د
» de force , eut un fuccès prodigieux. Il lui
fit fuccéder fept ou huit ouvrages qui lui
» étoient fupérieurs pour l'invention , &
" même pour le ftyle ; ils ne firent que très-
» peu de fenfation . Ce même Public , qui
» avoit admiré les vers d'une héroïde infé-
» rieure à celle de Pope , ne fit pas atten-
" tion que les vers d'Aftarbé & de Califte
égaloient ceux de Racine , & annonçoient
» un fucceffeur de ce grand Homme , fur un
» trône que, depuis lui , Voltaire avoit exclufi-
» vement occupé. L'élégance continue des
» vers du Temple de Gnide, ne fut apperçue
» que par quelques Amateurs fort difcrets qui
ne la firent appercevoir à perfonne. L'Épî-
» tre à M. Duhamel , ouvrage fupérieur ,
» felon nous , aux Épîtres de Boileau , parce
qu'il y règne un abandon de ſtyle , une
fenfibilité , une grâce que n'a point ce dernier
; cette Épître , difons- nous , fut prô-
» née feulement par quelques Journaliſtes
fans goût , qui gâtent tout ce qu'ils touchent
; & ce morceau précieux & char-
» mant fut dès - lors rélégué au nombre des
» mets falis par les harpies. Les Traductions
» des Nuits d'Young & les Hommes de Prométhée
, doués du même mérite que la
Pièce précédente , eurent à peu-près le
» même fort. Perfonne n'en parloit ; le Pu-
» blic éroit pour M. Calardeau , fans yeux ,
» fans oreilles & fans langue , &c, "
و ر
و ر
و ر
و ر
و د
Quand nous ne faurions pas que ce morceau
eft d'un jeune-hoiume , nous l'aurions
DE FRANCE. 161
deviné à ce ton tranchant , à cette manière
de décider fans appel , & de prononcer fans
preuves ; de condamner le Fublic en tout ,
Fans avoir fur quoi que ce foit l'air du moindre
doute ; enfin , de compromettre fi témérairement
les noms de Racine , de Boileau
& de Voltaire. Tel eft le ftyle aujourd'hui à
la mode parmi les jeunes Écrivains , même
parmi ceux qui annoncent de l'efprit & du
talent , & qui ne fongent pas affez que cette
extrême confiance nuit beaucoup à l'un & à
Pautre .
Avant d'examiner ces arrêts fi légèrement
rendus , & ces reproches adreffés au Public ,
qui nous donneront occafion de jeter un
coup d'oeil fur les Poéfies de M. Colardeau ,
nommées dans le morceau qu'on vient de
lire , nous propoferons une réflexion à ceux
qui font aujourd'hui fi prompts à juger des
Ouvrages confacrés par une longue vie , &
à leur comparer des productions qui vienhent
de naître. Il n'y a rien fans doute qui
ne puiffe être ou égalé ou furpaffé ; & marquer
des bornes en ce genre à la nature &
au génie , ce feroit ne connoître ni l'un ni
l'autre. Mais quand il eſt queſtion d'ouvrages
qui ont fait les délices de plufieurs générations
, tout efprit éclairé par le goût , tout
homme inftruit par l'expérience fe dira qu'ils
ont fubi l'épreuve la plus forte de toutes , & ,
fans comparaifon , la plus décifive , celle du
temps. En effet , qu'est- ce qui nous pénétré
d'une fi jufte admiration pour les grands
162 MERCURE

Écrivains , pour les Auteurs devenus claffi
ques? C'eft lorfqu'après les avoir lus , relus
dans toutes fortes de circonftances , dans
toutes les fituations de la vie, après avoir
comparé l'impreflion qu'ils nous faifoient à
tel âge , & celle qu'ils nous font encore aujourd'hui
, nous leur rendons ce témoignage ,
que dans tous les momens ils ont parle à
notre ame, & fatisfait notre efprit. C'eft
alors que nous fentons la raiſon fupérieure
qui les a dictés , l'heureux naturel qui les
animoit; alors nous nous appercevons quec'eft
fur-tout à ces deux qualités qu'ils doivent
le charme qui les rend toujours nouveaux
; alors on apprend à les diftinguer de
cette foule d'écrits , qui ont eu d'abord un
fuccès fupérieur à leur mérite ; fuccès dépendant
de la nouveauté , des circonstances,
de la difpofition des efprits , de mille caufes
différentes , qui toutes perdent leur effet avec
le tems. Le tems ; voilà le grand juge ; & fans
lui , quelle reffource refteroit - il au grand
talent qui doit naturellement rencontrer tant
d'obſtacles & d'ennemis ? C'eft le temps qui
amène pour le génie le moment du triomphe
, pour la médiocrité celui de la justice ,
pour l'envie celui du filence .
Sans doute Racine a été de fon vivant
apprécié par Defpréaux & par quelques elprits
de cette trempe ; mais qui l'a mis dans
place qu'il occupe aujourd'hui , du plus
parfait des Écrivains Tragiques ? Le temps ,
qui a fait fentir aux connoiffeurs tout le méDE
FRANCE. 163
rite d'un ftyle qu'on admire toujours davantage
à mesure qu'il eft plus médité. Et quelle
fera dans la poftérité la plus grande gloire de
Voltaire ? C'est peut- être d'avoir balancé le
mérite unique de cette perfection, par fa fupériorité
dans d'autres parties où il femble
avoir furpaffe Racine , au jugement des hommes
raffemblés .
Et à côté des chef d'oeuvres de cet inimitable
Racine , que la Nature avoit doué d'un
fi grand fens & d'une fenfibilité fi précieuſe ,
on fe permet de citer Aftarbé & Califte !
Plus il eft rare & glorieux d'approcher de la
perfection , plus il eſt révoltant de lui voir
comparer ce qui en eft à une fi prodigieufe
distance. Le jeune homme qui a fait cet
étrange parallèle, ne feroit-il pas un peu confus
, fi, en effayant l'examen de ces deux
Pièces , on lui faifoit voir les contre-fens de
fcène en scène , un dialogue vague , incorrect
, découfu , fans expreflion , fans effet ;
enfin , fi on lui propofoit de citer une feule
page que l'on puiffe comparer de très loin à
une page quelconque des Tragédies de Racine
foit pour la diction , foit pour les
fentimens ? Nous n'exceptons pas même
Efther , ouvrage écrit d'une manière fublime ,
quoique le fujet en foit mal choifi , & pen
propre au Théâtre.

Les Perfidies à la Mode , Comédie en
cinq Actes & en vers , ne valent pas mieux
que les deux Tragédies dont nous venons de
parler. Il n'y a ni plan , ni caractères , ni in164
MERCURE
térêt , ni comique ; & le ftyle, quoiqu'affez
pur , n'offre pas un morceau remarquable.
Encore une fois , le talent de l'Auteur n'étoit
nullement dramatique. Ce talent étoit beaucoup
plus propre aux peintures gracieuſes ,
aux images de la volupté. C'eft le mérite
qu'il a dans la traduction en vers du Temple
de Gnide , & dans les Hommes de Prométhée,
petit Poëme dont la fiction confifte à marquer
les progrès du fentiment & de l'amour
dans les deux premières créatures que Prométhée
ait animées du feu célefte . Ce tableau
rappelle celui d'Adam & d'Éve dans Milton ;
mais il n'en a ni l'originalité ni l'intérêt ;
c'eft-là cependant que l'on retrouve avec
plaifir cette élégante facilité , cette molleffe
voluptueufe , cette harmonie féduifante qui
ont fait de M. Colardeau un de nos Poëtes
les plus aimables , dans le peu d'écrits où il
a confulté le genre de fon talent . Tel eft ce
portrait de Pandore , de l'épouſe du premier
des humains , repréſentée dans un tableau
qui eft fuppofé être fous les yeux du Poëte,
Sa moitié près de lui , fous un maintien timide ,
Laiffe voir plus de grâce & des attraits plus doux.
L'Artifte n'avoit point fous un voile jaloux ,
De la belle Pandore enfeveli les charmes ;
L'innocence étoit nue , & l'étoit fans alarmes.
Elle s'enveloppoit de fa feule pudeur ;
La beauté n'a rougi qu'en perdant ſa candeur ;
Er près de fon berceau , pure encor & célefte ,
DE
165
FRANCE.
Dans la nudité même elle eut un front modefte .
Pour rendre tant d'appas , l'Artiſte moins hardi
D'une main plus légère avoit tout arrondi .
D'un pinceau careffant les touches adoucies ,
Sembloient avoir gliffé fur les fuperficies.
Le fang qui reflétoit fa pourpre & fon éclat ,
Coloroit de la peau le tiffu délicat.
Par-tout d'heureux replis , & des formes riantes ;
On voyoit les cheveux de leurs treffes mouvantes ,
Ombrager , couronner un front calme & ferein ;
Leurs noeuds abandonnés rouloient fur un beau fein .
Sur deux touffes de lis , figurez-vous la rofe ,
Lorfqu'au lever du jour , timide , demi- clofe ,
Et commençant à peine à fe développer ,
Du bouton le plus frais elle va s'échapper.
Tel eft ce fein , ce fein , la première parure
Que reçoit la beauté des mains de la Nature.
Demi- globe enchanteur , dont le double contour
Palpite & s'embellir fous la main de l'Amour.
Pour mieux peindre en un mot ce ſexe qu'on adore,
Le goût a raffemblé dans les traits de Pandore
Ce que mille beautés auroient de plus charmant ;
C'eſt la grâce naïve unie au fentiment.
Pandore , dans la main de l'époux qui la guide,
Laiffe comme au hafard tomber la main timide .
Sur le cours d'un ruiffeau fon beau corps eft penché ;
De fon humble paupière un regard détaché
Y fuit furtivement l'image qu'elle admire
166 . MERCURE

A fes propres attraits on la voyoit fourire ;
Et l'Art repréfenta , par cet heureux détour,
L'amour-propre naiffant au berceau de l'Amour.
On trouveroit dans le Temple de Gnide
beaucoup de morceaux du même agrément
mais toujours mêlés plus ou moins des
mêmes négligences & des mêmes fautes de
correction & de jufteffe , que tout Lecteur
inftruit a pu remarquer dans celui que nous
avons cité. L'élégance continue tient fur- tout
à la propriété des termes ; & ce mérite trèsrare
fuppofe toujours un degré d'attention
& de travail qu'il ne paroit pas que l'Auteur
ait jamais eu. Un Ecrivain qui foigneroit
fon ftyle , ne laifferoit pas un regard
détaché d'une paupière , une cheville telle
que l'heureux détour , quand il eft queftion
d'une adreffe de Peintre. On pourroit citer
un grand nombre de ces fautes , & de beaucoup
plus graves ; mais il fuffit d'avoir prouvé
par un des plus beaux endroits du Poëte ,
que l'élégance continue qu'on lui attribue
dans le jugement cité ci- deffus, ne lui appartient
pas . L'exacte juftice confifte à juger
toujours un Écrivain par ce qu'il a de meilleur
; c'eft une méthode que nous avons
conftamment fuivie , & un exemple qui a
été bien rarcanent imité.
C'eft avec auffi peu de fondement que
l'Auteur de la note reproche au Public le
peu d'accueil qu'il a fait à fept ou huit ouvrages
, fupérieurs , dit-il , pour dit-il , pour l'invention
DE FRANCE. 167

à la Lettre d'Héloïfe , & même pour le ftyle.
De qu'elle invention veut-il parler ? M. Colardeau
n'a jamais fait aucun ouvrage qui en
fupposât. Il a traduit en vers la profe de
Montefquieu & les vers d'Young. Cette
dernière entrepriſe étoit peu analogue au
talent de l'Auteur , & ce fut celle qui lui
réuffit le moins. Il n'y avoit aucun rapport
entre la manière d'Young & la fienne ; & ce
choix fingulier prouve feulement le befoin.
qu'il avoit de travailler fur les idées d'autrui.
A l'égard du ftyle , c'eft contredire l'opinion
générale que de mettre au- deffus de la
Lettre d'Héloïfe quelque autre produc-'
tion que ce foit du même Auteur ; il n'a
rien fait où il y eut plus de beautés & moins
de fautes. Il est bien étrange qu'un Panégyrifte
fi outré de M. Colardeau , prétende que
cette Traduction d'Héloïfe , le plus beau
titre de fa gloire , eft une foible copie d'un
original plein de force. Il eft vrai , & nous
l'avons obfervé il y a long- temps , que l'Imitateur
François eft refté au - deffous de Pope
dans deux ou trois morceaux d'une touche
fombre & forte ; mais dans tout le refte , il
lui eft au moins égal pour la fenfibilité , &
il paroît avoir plus de grâces & de charme.
Le Public a été jufte en confacrant cette heurenſe
production ; & pourquoi ne l'auroitil
pas été pour M. Colardeau ? Il étoit pour
lui , ( dit l'Auteur de la note ) fans yeux,
fans oreille , fans langue, Comment accorder
cette plainte avec ce que dit M., Colar-
I
T
168 MERCUREA
و و
30

deau lui- même dans la Préface d'un de fes
derniers ouvrages ? " Mes productions , quel
» que foibles qu'elles foient , ne m'en pa
roiffent pas moins,agréablement reçues du
» Public , qui les recherche avec un em
preffement marqué . ,» Suppofons que le
Poëte aimât un peu à fe flatter , & que l'Au,
teur de la note aime à fe plaindre , & cherchant
la vérité entre deux extrêmes , nous
verrons que le Public accueilloit toujours
les différens effais de M. Colardeau avec
bienveillance , & les trouvoit toujours audeffous
de fon attente , depuis le premier
ouvrage qu'il donna. Ces épreuves, multipliées
purent faire appercevoir enfin les limites
où fon talent étoit renfermé ; mais
cette connoiffance qui pouvoit rendre le
Public un peu froid , ne le rendit point injufte
; & jamais M. Colardeau n'eut à fe
plaindre de n'être pas à la place .
8
}
Il eft infiniment plus facile d'égaler les
Épîtres de Boileau que les Tragédies de Racine
; mais l'Auteur de la note n'en eft pas
plus fondé à mettre au-deffus de ces Épîtres
celle de M. Colardeau à M. Duhamel. Des
ouvrages qu'il a tirés de fon propre fonds ,
c'eft en effet le meilleur ; mais il eft encore
inégal , long & vague. On reconnoît l'imagination
riante de l'Auteur dans des vers tels
que ceux-ci :
J'aime à voir le Zéphir agiter dans les eaux ,
Les replis ondoyans des joncs & des rofeaux,
Er
DE FRANCE. 169
Et ces faules vieillis , de leur mourante écorce
Pouffer encor des jets pleins de féve & de force.
Ici tout m'intéreffe & plaît à mes regards :
Sur les bords du ruiffeau ces papillons épars ,
Avant que mes efprits démêlent l'impofture ,
Me paroiffent des fleurs que foutient la verdure :
Déjà ma main féduite eft prête à les cueillir ;
Mais alarmé du bruit , plus prompt que le Zéphir
L'infecte , tout-à-coup détaché de la tige ,
S'enfuit , & c'eft encor une fleur qui voltige.
Cette imagination s'exerce fur de petits
objets ; mais ils deviennent précieux par le
mérite de l'expreffion poétique , qui eſt particulièrement
celui de M. Colardeau.
Lorfqu'enfin terminant de fi douces orgies ,
Le rayon du matin fait pâlir les bougies , &c.
Voilà de ces vers qui appartiennent au
Poëte , & l'on en rencontre de ce genre dans
tout ce qu'a fait l'Auteur. Cependant fi nous
rapprochons cette Épître fur la campagne de
celle que Boileau a adreffée fur le même fujet
à M. de Lamoignon, nous verrons dans celle-ci
un choix bien plus heureux d'idées & d'images
; & quant à l'efpèce de fenfibilité que ce
genre exige , n'eft - elle pas dans ces vers fi
bien imités d'Horace , Orus ! quando ego te
afpiciam.
.
O fortuné léjour ! ô champs aimés des cieux !
Que , pour jamais foulant vos prés délicieux ,
Sam. 28 Août 1779. H
170 MERCURE
Ne puis-je ici fixer ma courfe vagabonde ;
Et, connu de vous feuls , oublier tout le monde !
D'ailleurs on ne relevera pas dans Boileau
des vers auffi froids , auffi dénués de fens que
cclui- ci :
Par l'orage effrayé , j'en admire l'horreur ;
Le Philofophe obferve , & l'homme feul a peur.
Que fignifie l'homme feul a peur , quand il
s'agit d'exprimer le plaifir qui fe méle à l'impreffion
de terreur que produit un orage ?
Et cet hémiftiche , le Philofophe_obferve
comme il eft fec dans un pareil fujet , où
tout doit être fait de verve & d'épanchement
! Les Maîtres ne commettent point de
pareilles fautes , & c'eft pour cela qu'il faut
bien prendre garde à ce qu'on leur compare .
Il y en a d'étranges dans cette Épître à M.
Duhamel.
Je faurai fi la terre , en fes noirs fouterrains ,
Contient le réfervoir de ces eaux inconnues ,
Ou bien fi ce tribut & de l'air & des nues ,
Par l'éponge des monts , goutte à goutte filtré , &c.
L'éponge des monts ! Que diroit Boileau
d'une pareille expreffion ? Que diroit- il de
Ce vers :
Calculer les rapports de laproue à la poupe.
Et de ceux- ci :
Quand Life , fimple encor , mais fine en fon minois ,
Sourit à fon amant qui lui ferre les doigts ;
DE FRANCE. 171
1
& de beaucoup d'autres qu'il feroit trop long
de citer ?
On a rapporté ces jugemens peu mefurés ,
parce que l'abus de la louange eft aujourd'hui
auffi commun que celui de la fatyre , & n'eft
pas moins dangereux. A l'égard de M. Colardeau
, l'Auteur de cet article , qui ne l'a
jamais connu que par fes Ouvrages , ne lui
devoit que la vérité. Il l'a toujours dite ,
-même dans les occaſions où l'on eft le plus
excufable d'en manquer un peu , par exemple,
dans un Difcours Académique. Quand il fit
l'éloge de M. Colardeau , auquel il fuccédoit
, il ne fit mention que de l'Épître d'Héloïfe
; & cependant cet éloge fut reçu avec
beaucoup d'applaudiffemens : c'eft que la
louange n'a de prix que lorfqu'elle eſt légitime
& même févère.
( Cet Article eft de M. De la Harpe. )
HISTOIRE Nouvelle de tous les Peuples du
monde , ou Hiftoire des Hommes. Partie de
l'Hiftoire Ancienne, Tomes I & II . A Paris,
de l'Imprimerie de Cloufier , rue Saint-
Jacques.
Les premiers fiécles du monde étoient
depuis long - temps couverts de fi épaiffes
ténèbres , que l'homme raifonnable ne daignoit
plus en faire un objet d'étude . Idolâtres
de leurs chimères , énorgueillis de leurs généalogies
, les Perfans , les Indiens , les Chi-
Hij
172 MERCURE
nois , les Égyptiens , les Grecs eux-mêmes
n'offroient aux yeux du fage qu'un vaſte amas
de fables , de dates & d'allegories , où l'on
entrevoyoit à peine quelques lueurs de vérités
, quelque apparence de tradition ; mais
il fembloit impoflible de lier jamais ces traditions
à aucun fait antérieur qui pût leur
donner le degré de vraisemblance néceffaire
pour être adoptées. Auroit - on foupçonné
que la Phylique faciliteroit une telle entreprife
? Ce font cependant des Phyficiens
des Aftronomes , des Naturaliſtes qui , dans
des recherches étrangères à l'Hiftoire Civile ,
nous ont ouvert une route inconnue pour
parcourir la haute antiquité , & pour en débrouiller
le chaos. L'influence de leurs découvertes
fe manifefte déjà d'une manière
fortheureufe dans l'Hiftoire Universelle, dont
nous allons analyfer le cinquième numéro.
" Le fpectacle que nous préfente la terre
» n'eft plus le même qu'il étoit il ya cin-
» quante fiécles ; mais c'eft le théâtre feul
qui a changé de décorations : hier il repré-
» fentoit une mer agitée , aujourd'hui c'eſt
» une campagne riante , demain ce fera un
"
défert. » Les Géographes modernes font
dans un étrange embarras lorfqu'il s'agit de
concilier leurs cartes de la terre avec celles
des Strabon & des Ptolomée, L'Auteur de
Hiftoire des Hommes leur fournit le moyen
d'expliquer un grand nombre de faits qu'on
avoit placé jufqu'ici au rang des chimères . Il
démontre que l'Océan & les autres mers
DE FRANCE. 173.
n'ont plus la même étendue qu'autrefois , &
qu'il exifte aujourd'hui des nations fur plufieurs
points du globe qui étoient auparavant
enfevelis fous les eaux . Strabon ne donnoit
que 8 ftades de circonférence à l'Ile
de Tenedos ; Tournefort a prouvé , dans fon
Voyage du Levant , qu'elle en a maintenant
140. Les anciens ports de Ravennes & de
Brindes font aujourd'hui à plufieurs lieues
de la mer ; elle ne baigne déjà plus les murs
de Cadix ni de Copenhague ; notre ancien
port de Fréjus , & la rade d'Aigues - mortes ,
fi célèbre par la croifade de S. Louis , font
à plufieurs milles dans les terres ; Memphis ,
d'où fortirent tant de flottes formidables ,
eft éloignée de la mer de 25 lieues . Le Bofphore
fe comble de jour en jour ; & dans
plufieurs endroits , fa largeur offre à peine
800 pas ; Gibraltar , qui n'a plus que 5000
pas dans les lieux où fon courant eft le plus
rapide , fubira tôt ou tard le même fort ; la
Méditerranée & la mer Noire ceffant un jour
de communiquer avec l'Océan , on croira
fabuleux les voyages des flottes Rulles à
Conftantinople , comme nous doutons que
le Carthaginois Hannon ait pu commercer
avec l'Amérique.
» A deux ou trois journées du Nil , à
» l'Oueft de l'Égypte , on voit enfevelis dans
» les fables des débris d'édifices publics &
» de fortereffes ; on ne peut douter que ce
» ne foient des reftes d'anciens ports de
» mer , puifqu'on voit toujours à peu de
Hiij
174
MERCURE
ל כ
33
» diftance & dans le même alignement , des
baffins entourés de rochers , qui fervoient
évidemment d'afyle aux navires ; ces rui-.
» nes , éloignées entre elles de plufieurs
» lieues , fe prolongent graduellement dans.
» les terres , quand on les parcourt en for-
» tant de la Méditerranée . Il femble que les
peuples , fentant le befoin qu'ils avoient
» de la mer , s'en foient toujours rapprochés.
» à mesure qu'elle les abandonnoit . La pofi-
» tion de la principale de ces ruines femble
indiquer aux Géographes la ville où étoit
le fameux temple de Jupiter Ammon .
ود
و د
و د

» Cette conjecture fi vraisemblable eft
appuyée de la tradition des Africains qui
» habitent ces contrées . On y appelle encore
» mer de Barca , mer de Cyrène , mer
» d'Ammon , les plaines de fable qui leur
» ont fuccédé. La plus célèbre de ces mers
» defféchées eft à deux journées du Caire ;
les Arabes la nomment Bahar- Bellomah ,
» c'est- à-dire , mer fans eau. » Pockoke &
Tournefort difent qu'au commencement de
ce fiécle on y rencontroit encore des navires
pétrifiés.
La diminution de la mer Rouge & de la
mer Cafpienne , n'eft pas moins étonnante.
Les vaiffeaux qui venoient à Suez il y a 80-
ans , font obligés de mouiller aujourd'hui à
16 milles plus bas ; & le fameux port de
Colzum , dont les annales Mahometanes
font fi fouvent mention , « feroit , s'il exiftoit
encore , à plus de dix lieues de la mer
DE FRANCE. 175
Rouge cette mer a fûrement couvert
l'Ifthme de Suez ; & on n'a peut-être point
» avancé un paradoxe , quand on a dit que
» les reftes de ce baffin , prolongé en Eu-
» rope , formoient le golphe de Venife. »
cc
A l'égard de la mer Cafpienne , l'Auteur
invoque d'abord le témoignage du célèbre
Omar , qui foutenoit par fes lumières l'Académie
de Samarcande il y a plus de 500 ans.
Ses cartes géographiques formoient un fi
grand contrafte avec celles qu'avoient dreffées
, 2000 ans auparavant , les Aftronomes
de l'Inde & de la Perfe , fon fyftême d'ailleurs
étoit fi peu d'accord avec les textes de
PAlcoran , que les enthoufiaftes de Maho-
» met l'accusèrent devant fes Inquifiteurs ,
& le Galilée de la Tartarie fut obligé de
fe bannir de Samarcande pour n'être point
» réduit à demander pardon dans une Mof-
» quée , d'avoir été meilleur Philofophe que
» fes perfécuteurs. » La mer Cafpienne , au
commencement du deuxième fiécle , avoit ,
fuivant les obfervations de Ptolomée , 600
lieues d'Orient en Occident. Au quatorzième
fiécle , elle n'avoit , felon Abulféda , que
350 lieues. En 1720 , lorfque le Czar Pierré
en fit lever la carte , elle n'avoit plus que
300 lieues de long & so de large . Bufching ,
le Strabon de l'Allemagne , affure que depuis
le fiécle dernier, elle s'eft encore retirée ;
les voyageurs Ruffes penfent de même , &
difent qu'on ne rencontre dans fes environs
que de longues bruyères & une grande quan-
ל כ
Hiv
176 MERCURE
tité de fel cryfiallifé comme des glaçons.
Après avoir établi l'ancienne communication
de la mer Cafpienne au Pont -Euxin ,
l'Auteur en conclut la poflibilité d'une ancienne
correfpondance de ces deux grands
lacs à notre Océan atlantique par la mer
Noire , qui coule dans la Méditerranée par
le baffin de Marmora , & dont les eaux
s'uniffent à leur tour à celles de l'Océan par
le détroit de Gibraltar. Il croit auffi que
l'Ifthme de Suez ne tient pas à l'organiſation
primitive du globe , & que l'Afrique n'a pas
toujours été réunie au refte de l'ancien
monde.
2
93
"
66
L'Arabie , entourée prefque circulaire-
» ment par le golphe Perfique , par la mer
Rouge & par l'Océan Indien , fut évidem-
» ment une Ifle avant de devenir une péninfule.
La grande prefqu'Ile de l'Inde &
celle d'Italie ne paroiffent pas tenir de
» temps immémorial à leurs continens .
Examinons , à une extrémité de notre Eu-
» rope , cette vaſte contrée qu'on connoît
fous le nom de Couronnes du Nord :
voyons- la baignée , prefqu'en tous fens ,
» par l'Océan Septentrional & par la mer
Baltique ; eft il vraisemblable que cette
langue de terre , par laquelle elle tient à
» la Ruffie , ait toujours exifté ? Les lacs
Ladoga & Onega , ne font - ils pas les reftes
» vifibles de l'ancienne union du golphe de
Finlande à la mer Blanche ? »
وو
33
"
»
,,
23
ود
L'Auteur penfe que cette divifion du globe
DE FRANCE. 177
en Ifles primitives peut jeter de grandes lumières
fur l'Hiftoire, & qu'on pourroit même
fixer l'âge des peuples par l'examen des pays
qu'ils cultivent : ceux qui de tems immémorial
, habitent le centre d'un continent , feroient
les plus anciens ; après eux viendroient
les habitans des péninfules , & à leur fuite
les infulaires qui feroient les plus nouveaux.
" Ce principe donne la clef de l'Hiftoire,
» Ancienne on voit que l'habitant du
Caucafe & du Plateau de la Tartarie , a pu
fe croire Autochtone ; que celui des pref-
"
"
30
qu'Iles de l'Inde & de l'Arabie n'a dû
» céder qu'au peuple primitif le privilége
» de l'antériorité; & que les dernières fo-
» ciétés du globe ont dû ſe former aux Mal-
» dives , aux lles auftrales & au Nouveau-
» Monde....
و د
22
»
De- là eft venu le refpect des anciens pour
les Illes. " Veulent- ils oppofer les Sauvages ,
qui n'ont que des moeurs , aux peuples ci-
» vilifés qui n'ont que des lois , ils font def-
» cendre le Scythe Abaris de l'Ifle des Hyperboréens
? Qui eft ce qui a tranfmis en caractères
d'or fur une colonne , les exploits
» de Saturne , d'Uranus & de Jupiter * ?
و ر
* Oannes , le Légiflateur des Chaldéens , fut un
étranger qui defcendit de l'Euphrate dans la plaine
où fut bâtie Babylone ; il étoit tout fimple que des
Sauvages priffent pour un poiffon le premier homme
qui arriva chez eux monté fur un navire . Les Péraviens
prirent de même les Eſpagnols à cheval pour
Hv
1-8 MERCURE
و د
» Ce font les infulaires de la Panchare
» d'Evhémère . Où refide le bonheur fur le
globe ? Chez les infulaires d'Élixos . Quelle
» fut la patrie du peuple primitif ? L'Iſle
" Atlantide. »
C'eft fur-tout à la recherche de ce peuple
primitif que l'Auteur s'attache particulièrement
: il découvre l'empreinte de fes pas fur
differens points du globe ; fur le vaſte plateau
de la Tartarie; fur le mont Altas qui traverſe
l'Afrique d'Orient en Occident , depuis le
Royaume de Fez jufqu'à la mer Rouge , &
fur cette chaîne fameufe du Caucafe qui
fepare aujourd'hui la mer Cafpienne , de la
mer Noire , dont la nature femble avoir fait
une barrière entre l'Europe & l'Afie : chaîne
immenfe qui , fous le nom des Pyrenées ,
prend naiffance en Efpagne, traverfe la France
& fépare l'Italie fous le nom d'Alpes ; de- là
s'étend en Allemagne , en Dalmatie & en
Arménie , devient enfuite le Caucafe , le
Taurus & l'Immaüs , & ne finit qu'à la mer
de Tartarie.
« Parmi ces Ifles , on fent que l'une a dû
des centaures ; & les Sauvages des terres auftrales
regardèrent les premiers vaiffeaux Anglois comme
des monftres marins. Fohi & tant d'autres , qu'on a
mis au rang des Dieux , ne furent vraisemblablement
que des navigateurs qui abordant dans des Ifles ,
au milicu des peuplades groffières , déployèrent à
leurs yeux les merveilles des Arts , & les réunireno
ca fociété.
DE FRANCE. 179
-
» être la Métropole , & les autres les Colo-
» nies. Mais avant de propofer des conjec-
» tures fur ce fujet , il faut examiner s'il eft
» vrai que le peuple primitif y ait laile par-
» tout également des monumens de fon paffage.
" "
,
Ici l'Auteur appelle à fon fecours les Anciens
& les Modernes , les traditions des
peuples , les dénominations d'Atlas & d'Atlantique
confervées encore à l'Océan , à
différentes montagnes , & à plufieurs points
du globe très - éloignés les uns des autres. Il
partage en trois époques l'existence de ce
peuple primitif qu'il nomme Atlan
te , d'après le nom d'une de fes Colonies .
La première époque embraffe le temps of
ces homines vivoient fur les hauteurs du
Caucafe ; la feconde , celui où ils vécurent
en Afrique au fommet des Atlas ; & la troifième
, qui eft connue par les éloges de Diodore
& de Platon , il la place dans l'ancienne
Étrurie ou la Tofcane. « Diodore dit en
propres termes que Saturne , un des Héros
» des Atlantes , fut Roi de Sicile , d'Italie
& d'Afrique. Or , en plaçant l'Atlantide
auprès de la Sardaigne , Saturne fe trouve
au centre de fon Empire : on concilic Platon
avec Diodore fans altérer la géographie
& fans bleffer la raifon . L'on n'eft
» même plus embarraffé à faire commercet
les Atlantes avec l'Egypte , & à faire com
battre fes guerriers avec les Athéniens &
» les Grecs de l'Archipel. »
33
לכ
33
H vj
180 MERCURE
Mais comment s'eft opérée la fubmerfion
de l'Atlantide ? « Il eft affez probable que
» la Méditerranée , grothie à- la- fois par les
» Alots de la mer Noire qu'elle reçoit par
» le détroit des Dardanelles , & par ceux de
» l'Océan que lui fait paffer le détroit de
و د
ود
و ر
و ر
ور
"
Gibraltar , a pu augmenter de furface &
» couvrir de fes eaux furabondantes une
partie de fon Archipel . Les golfes de
» Lyon , de Gênes & de Tarente , la mer
Adriatique même , malgré fon étendue ,
font des monumens authentiques des ir-
» ruptions de la Méditerranée dans les
» terres. Le Pline de la France fuppofe avec
» Diodore que l'Archipel de la Grèce a été
» en partie noyé par les caux furabondantes
» de la mer Noire ; mais ce qui eſt arrivé
» à l'extrémité orientale de la Méditerranée , a
» dû avoir un effet encore plus fenfible dans
» le baffin qui regarde l'Italie & l'ancienne
Carthage , parce que fes eaux s'y trouvent
plus comprimées par les deux mers. Ainfi
» la même caufe qui n'a fait que divifer
phyfiquement les Républiques de la Grèce ,
» a pu détruire l'Empire des Atlantes. »
و ر
ود
ود
ود
و د
Tel eft le fystême de l'Auteur fur l'Atlantide
& fur les révolutions de notre planète .
Il feroit difficile d'imaginer un plus ingénieux
moyen de concilier l'ancienne géographie
avec la moderne. Son Ouvrage fuppofe
une grande variété de connoiffances , & furtout
l'étude des premiers monumens de l'hiftoire
, étude fans laquelle on marche en
DE FRANCE. 181
aveugle , & l'on ne fait qu'entaffer erreurs
fur erreurs , loin d'en diminuer la maffe.
GRAVURES.
PLAN Topographique de la Ville de Gibraltar,
fituée au détroit de ce nom . Cette Carte offre de plus
la vue de la ville & de la montagne en perspective
& par élévation ; on y voit auffi le plan de la ville
de Ceuta , fituée dans le même détroit , du côté d'Afrique.
On y trouve des détails qui , dans les circonftances
préfentes , peuvent fatisfaire la curiofité. Ce
qui la diftingue de toutes les autres , c'eft une montagne
voifine de Ceuta , & fameufe par un fiége de
34 ans qu'elle foutint autrefois contre les Maures.
Cette montagne préfente à la vue fept fommets ,
qu'on appelle les fept ' frères , à caufe de leur fingulière
reffemblance , dreffée par M. D. F. Elle fe
vend à Paris , chez Defnos , Ingénieur - Géographe
du Roi de Danemarck , rue S. Jacques , au Globe.
Prix , 1 liv. 4 fols en blanc , & 3 liv. enluminée.
SPECTACLES.
COMÉDIE FRANÇOIS E.
LE Samedi 14 de ce mois , Mademoiſelle
Conftance Cholet , première Danfeufe de ce
Théâtre , a débuté dans l'emploi des Jeunes
Amoureufes par le rôle d'Ifabelle dans l'École
des Maris. Elle a joué , depuis , quelques autres
rôles du même emploi .
La figure & la taille de cette Débutante
182
MERCURE
vont bien aux rôles qu'elle a choifis . Sa diction
a de la vérité , de la fageffe & de l'intelligence
; on peut cependant lui reprocher
de la fechereffe. Son jeu eft froid & monotone
; ce défaut peut tenir à la timidité ou à
Finexpérience : fon maintien , fa demarche
font contraints & même maniérés ; ceci tient
aux habitudes de fon premier état . Au refte ,
elle a de la modeftie , de la docilité & du zèle ;
elle cherche à fe rendre utile : ces qualités
réclament l'indulgence ; & c'eft avec une
vraie fatisfaction que nous avons vu le Public
applaudir à fes premiers effais .
Quoique l'article confacré aux Spectacles
dans ce Journal , ait plutôt pour objet les
nouveautés qui paroiffent fur nos theâtres ,
que le cours des repréfentations ordinaires ,
nous ne croyons pourtant pas devoir nous dif
penfer de parler de la Tragédie de Tancrède ,
jouée le Samedi 21 .
Mademoiſelle Sainval cadette , qur avoit
été quelque temps fans paroître fur la Scène ,
y eft rentrée par le rôle d'Aménaïde. Il n'eft
guères poffible , dans la repréſentation d'un
perfonnage tragique , de faire un uſage
mieux entendu des qualités faites pour en
traîner les fuffrages . Énergie , nobleffe , vérité
, intelligence , chaleur , force , fenfibilité
, tels font les moyens qu'a déployés l'Actrice
dont nous parlons . La fin du quatrième.
Acte & le commencement du cinquième
ont été rendus par elle d'une manière qué
nous pourrions nomnier fublime , fans crainte
DE FRANCE.
d'être contredits . Les Amateurs éclairés , c'està-
dire , ce petit nombre de gens de goût que
la prévention n'aveugle point , & qui ne fe
laille jamais entraîner par la paffion , lui ont
néanmoins reproché des diffonnances , des
intonations fauffes , & fur- tout de l'exagération
, foit dans le gefte foit dans l'expreffion
. Ces reproches font fondés , mais à peine
les défauts fur lefquels ils tombent ont - ils
été apperçus parmi les beautés du premier
ordre qu'on étoit forcé d'admirer tour-à-tour.
Nous avons vu avec plaifir MM. la Rive
& Ponteuil dans les rôles de Tancrède &
d'Orbaffan. Leur rivalité a beaucoup ajouté
à la vérité & à la nobleffe de la repréſentation.
La Seène de défi qui termine le troifième
Acte , a produit un très-grand effet.
Les bornes de ce Journal ne nous permettent
pas d'autres détails.
COMÉDIE ITALIENNE.
LE Vendredi 20 Août , on a remis la
Mère Confidente , Comédie de Marivaux ,
en trois Actes & en profe.
Bien des gens préfèrent cette Pièce aux
autres productions dramatiques de fon Au²
teur cette préférence n'eft pas fans fondement
; car fi d'un côté l'ou y trouve des
invraiſemblances , des répétitions , un ftyle
manièré , du faux efprit , des pensées plus
brillantes que folides ; de l'autre , la tendreffe
184 MERCURE
active & éclairée de Mde Argante ; l'ingénuité
, la vertu , la fenfibilité d'Angélique ;
la candeur , la générofité de Dorante , offrent,
dans des fcènes préparées avec adreffe &
filées avec intelligence , des fituations réellement
faites pour plaire au coeur & à l'efprit.
D'ailleurs , il y règne un fentiment plus vrai
que dans les autres Comédies de Marivaux
& l'intrigue en eft plus naturelle.
>

Mde Gonthier a joué pendant plufieurs
années , avec beaucoup de fuccès & de talent ,
les rôles des Soubrettes & des Duègnes . Les
études qu'exigent ces emplois n'ont aucun
rapport avec celui des Mères Nobles . En
fuppofant d'ailleurs un peu d'efprit à un
Comédien on doit préfumer qu'il a
choifi des rôles analogues à fes moyens .
D'après cela , Mde Gonthier , dans le perfonnage
de Mde Argante , avoit à combattre
la nature & l'habitude : on doit donc lui
favoir gré du parti qu'elle en a fu tirer ; c'eſt,
de tous les rôles de ce genre qu'elle a joués
depuis peu , celui dans lequel elle a déployé
le plus de décence & de vérité .
Des études continuelles & des repréſentations
fréquentes n'ont pas laiffé à Mlle Pitrot
le temps de travailler beaucoup fur les petits
défauts que nous lui avons reprochés ; cependant
nous avons vu avec plaifir que fon talent
prenoit à chaque nouveau rôle un effor plus
marqué. Le rôle d'Angélique qu'elle a joué ,
a répondu aux efpérances que nous en avons
conçues.
DE FRANCE. 185
Nous ne dirons rien de M. Michu dans
le rôle de Dorante . Mêmes éloges , même
critique que dans les précédens articles.
M. Menier a plutôt récité que parlé le
rôle de Lubin. Il a joué la fin de fon rôle
avec plus de franchife & daifance que le
commencement.
L'habitude de parler une langue fort accentuée
, de jouer un genre de Comédie dont
les effets portent prefque toujours aux éclats ,
& dont la Pantomime eft confidérablement
chargée , devoit faire craindre que Mde Bianchi
ne fût un peu outrée dans le rôle de Lifette
on a le défaut contraire à lui reprocher.
M. Suin a joué le rôle d'Ergaſte d'une
manière tout-à-fait originale. Ce perfonnage
a beaucoup d'analogie avec le Philinte du
Glorieux.
( Ces deux articles font de M. de Charnois.)
VARIÉTÉS.
LETTRE au Bréveté du Mercure.
M.
En vous chargeant du Mercure , vous lui avez
donné une forme nouvelle qui le met en état de fatisfaire
la curiofité du Public . Le ſuccès a furpallé votre
attente Votre Journal a 6000 Soufcripteurs , ce qui
fait plus de 40coo Lecteurs. C'eft un avantage dont
1
186 MERCURE
le livre le plus ingénieux ne peut être affuré lorsqu'il
paroft , & qu'il faut diriger vers l'utilité publique.
Tout homme qui s'occupera plus de fervir l'humanité
que d'acquérir ou d'ufurper le nom d'Auteur , doit
donc s'empreffer de vous communiquer toutes les
idées qui ne demandent qu'à être énoncées , & qui
n'ont pas befoin d'un grand développement. Il en
eft de même de tous les faits qu'il eft important de
publier. Aeux titres , je vous demande une
place pour l'article fuivant.
La France eft un pays riche & fécond , qui profpère
& s'améliore tous les jours par les progrès du
commerce & de l'agriculture . Les chemins fe multiplient
, l'adminiftration fe perfectionne , & cependant
il y a beaucoup de pauvres. Une partie du peuple
car je ne dirai pas le peuple en général , n'eft pas
heureufe . A quoi cela tient -il ? aux impofitions. Elles
peuvent y contribuer , inais elles n'en font pas certainement
la caufe unique . La raifon en eft que la
pauvreté du peuple ne fe trouve nulle part en proportion
avec le poids des impôts , & que le citoyen le
plus pauvre eft toujours le journalier dont le principal
de la taille n'eft guères évalué qu'au prix de deux de
fes journées , ce qui avec la crue ne fait pas la fomme
de quatre journées . Eft - ce au défaut de circulation ,
au manque de travail ? Il faudroit pour cela que la
pauvreté n'approchât pas des grandes Villes , & furtout
de la Capitale. Eft - ce au bas prix des falaires ?
Oui fans doute , & c'eft le mal auquel il eft important
d'apporter quelque remède. Mais les falaires ne fontils
pas en proportion des denrées ? Non , & je fuis
en état de prouver que non-feulement dans les différentes
Provinces de la France , mais encore dans plufieurs
pays étrangers , il n'exifte nulle proportion
conftante entre les falaires & le prix des denrées ,
entre le prix de tel travail & celui de tel autre , à induftrie
égale , &c. Mais , qui peut donc décider du prix
DE FRANCE. 187
:
des falaires ? Quelques circonftances politiques &
mille circonftances morales qu'il feroit trop long
d'énumérer. Difons feulement qu'il n'y a que dans
les livres qu'on peut fe contenter de maximes générales
, telles que les rapports conftans établis entre les
falaires & les prix des denrées , les prix même des
chofes réglées par la concurrence , & c. Contentonsnous
de rappeler un principe connu dans un des ouvrages
les plus ingénieux que notre fiècle ait produits.
Le riche s'eft rendu le tyran du pauvre. Le propriétaire
a fait la loi à l'ouvrier ( 1 ) . Or ces cauſes ont
agi dans toute leur énergie ; le peuple eft refté pauvre
les falaires ont été trop bas. Ces cauſes , il eft
vrai , n'ont pas agi également partout ; mais , comme
il a été dit dans un autre ouvrage moderne ( 2 ) , les
anciennes habitudes ont confervé leur influence , &
le paylan François , originairement ferf affranchi , a
toujours eu trop peu d'idée de lui-même , & s'eft laiffé
opprimer. Repofons- nous fur l'adminiſtration éclairée
, qui non-feulement protège le peuple , mais l'appelle
encore à la difcuffion de fes intérêts ; repoſonsnous
, dis-je , fur cette adminiſtration , de tout ce que
les loix peuvent opérer pour le bonheur public . Mais
il eft des chofes qui échappent néceffairement à leur
influence , parce que le caractère des loix eft d'être
générales & abfolues , & qu'elles iroient contre tout
leur objet , fi jamais elles venoient à toucher de op
près à la propriété & à la liberté. Il eft des fubftances
qu'on ne peut ni polir ni nétoyer avec le fer , parce
qu'il offenfe fouvent ce qu'il veut améliorer. Que les
Citoyens , invités par le Gouvernement à s'occuper
comme lui de la profpérité publique , partagent donc
avec lui ce foin important. Il s'agit d'affranchir le
pauvre de la tyrannie du riche . Mais pourquoi eft- il
(1 ) Réflexions fur le commerce des grains .
( 2 ) De la félicité publique , feconde édition .
188 MERCURE
efclave ? C'eft qu'il n'eft pas propriétaire . Tel journalier
, obligé de mandier du travail , & de l'accepter .
au prix qu'on veut y mettre , feroit peut- être en état
de faire la loi , du moins de traiter au pair s'il avoit
quinze jours de fubfiftance devant lui. Quelle trifte
population ! quel fpectacle affligeant que celui de
ces vaftes Villages des environs de Paris , & de plufeurs
de nos Provinces où l'on ne trouve pas un payfan
qui possède un pouce de terre , & pas une cabane .
entourée d'un jardin ; où trois ou quatre Fermiers
poſsèdent toutes les terres , toutes les richeffes , &
font les maîtres de l'habitant comme du fol ! Mais
comment remédier à cet inconvénient ? Peut- on empêcher
le riche d'acquérir ? N'eft- ce pas même l'attachement
qu'on prend aux terres confidérables , qui
contribue au progrès de l'agriculture ? Le commerce
lui- même n'a-t-il pas pour moteur principal le defir
qui porte le Négociant à devenir propriétaire , à
acquérir des fonds qu'il ne manquera pas d'améliorer
? Plus ces objections ont de force & de jufteffe ,
plus elles rendent néceffaires les deux feuls moyens
qui nous reftent pour multiplier le peuple cultivateur .
L'un de ces moyens eft entre les mains du Gouvernement;
c'eft le partage des communes : l'autre dans
celles des particuliers , c'eft le partage des fermes en
lots de terres plus ou moins confidérables , loués à
des payfans qui les font valoir. Je préfente ces moyens
avec d'autant plus de confiance , que ce n'eft pas une
nouveauté qu'il s'agit d'introduire , mais une chofe
déjà éprouvée qu'il faut faire connoître & rendre
plus générale. Le Journal de Paris a parlé des mefures
que les États d'Artois ont prifes il y a quelques
années , relativement au partage des communes. L'excellente
adminiſtration de ces États , les lumières fi
actives & fi reconnues de celui qui les préfide , font
un préjugé bien favorable pour cette opération. Le
même Journal a parlé auffi du fuccès qui a couronné
DE FRANCE. 189
les vues bienfaifantes de M. le Maréchal de Mouchy ,
lorfqu'il a vivifié une de fes terres en partageant une
ferme générale , & la donnant à cultiver à tous les
payfans qui lui en ont demandé quelque partie. Je
vais , Monfieur , vous faire connoître un exemple
encore plus intéreffant , parce que la même perfonne
a employé dans fa terre les deux moyens que nous
propofons pour le foulagement du peuple. M. d'Agueffeau
, Doyen du Confeil , avoit dans fa terre
de Frefnes , célèbre par l'exil de M. le Chancelier
d'Agueffeau, fon père , une commune affez étendue
le long de la petite rivière appelée la Brevonne. Deux
moulins bâtis fur cette rivière à l'extrémité de fon
parc , y retenoient les eaux à une hauteur qui expofoir
la commune à de fréquentes inondations. Il y a
quatre ou cinq ans qu'il prit le parti de détruire ces
deux moulins & de n'en faire qu'un très-beau , &
qui mérite même d'être exaininé , par les nouveaux
principes économiques fur lefquels il eft conftruit.
Ce moulin , placé plus bas que les autres , a donné
le moyen d'augmenter la pente de la rivière , & de
deffécher la commune. Cette opération faite , il a
affemblé les habitans , & leur . a propofé le partage
de cette commune. Les deux tiers des voix ayant été
pour le partage , la diftribution a été homologuée
au Confeil & l'ampliation envoyée à la communauté
, fans qu'il lui en coûtât aucun frais . Un Arpenteur
, aidé de quatre Députés choifis par les habitans ,
a levé le plan de la commune & a fait le partage.
Chaque habitant eft devenu propriétaire fous le joug
d'une fubftitution perpétuelle . Nul ne peut aliéner
fa portion, dont le revenu feul eft faififfable par les
créanciers , & pour la vie feulement. A la mort de
l'ufufruitier , la portion fe partage entre les enfans ,
pourvu que chaque part puiffe être d'un demi- arpent ;
finon elle eft poffédée par indivis , à moins que l'ané
Le récompenfe fes frères. Dans tous les cas la veuve
190
MERCURE
jouit fa vie durant. Aujourd'hui , Monfieur , cette
commune , que les beftiaux fouloient fans y trouver
de quoi pâturer , eft devenue une fuite de jardins
auffi bien cultivés que les marais de nos fauxbourgs.
Elle eft traversée par un fentier de droite & de gauche
on voit les petites portions entourées de haies &
de foffés ; on y cultive du chanvre , du lin , du bled ,
des légumes de toute eſpèce ; on y voit même des
arbriffeaux à fleurs . C'eft fur- tout le foir qu'il faut
voir ce fpectacle. Après leur journée finie, le Charron ,
le Maréchal , le Menuifier viennent dans leur jardin
travailler une heure ou deux , ou plutôt ſe délailer
d'un travail pénible par un amufement agréable . Le
Seigneur du lieu a dans fon partage le tiers de la
commune , & ce tiers étant dans un endroit un peu
plus élevé , eit enfemencé , & produit de bonnes récoltes
. Ainfi ce terrein de plus de cent arpens a
centuplé de revenu. La même opération a été faite
par M. d'Agueffeau dans fa terre de Compans ( 1 ) .
Mais il nous refte à parler du partage des grandes
fermes , & nous ne fortirons pas du même lieu pour
en trouver l'exemple. M. d'Agueffeau ayant acheté
prix confidérable la terre de Précy , adjacente
à celle de Frefnes , a attendu que le bail d'une ferme ,
qui faifoit prefque tout le revenu de cette terre , fut
expiré. Alors il a éconduit le Fermier , & a propofé
des lots de terres aux paysans qui en voudroient
prendre à bail, Prefque tous fe font préfentés , & on
n'étoit embarraffé que de trouver de quoi contenter
tout le monde. L'un a pris dix arpens , l'autre cinq ,
l'autre quatre ; & depuis trois ans que cet arrangement
a licu , le propriétaire eft très -bien payé ; le
( 1 ) M. le Comte d'Efville , qui avoit donné précédemment
un Mémoire aux États d'Artois fur le partage
des communes , a préfidé aux arrangemens qui fe font
faits fur le même plan à Frefnes & à Compans,
DE FRANCE. 191
revenu de la terre a augmenté de plus d'un tiers , &
le village de Précy eft beaucoup plus riche & plus
heureux qu'auparavant.
en-
Je fais , Monfieur , que cet arrangement ne peut
être facile dans les
que
où il pays Y a de l'argent , &
où le payfan eft folvable. Mais dans des pays plus
éloignés & moins heureux , le Fermier n'eft pas toujours
plus fur. D'ailleurs , avec un peu d'indulgence
& de patience , on peut obtenir un peu plus tard ce
qu'on obtient aux environs de Paris dès la première
année. D'ailleurs , tout réagit dans le fyftême politique
, tout effet devient caufe à fon tour. Ici vous
profiterez de l'aifance pour appeler la richelle , ailleurs
vous profiterez du travail pour appeler l'aifance :
d'un autre côté , en diminuant le nombre des fermes
aux environs de la Capitale , vous ne diminuerez ni
les capitaux ni l'induftric des Fermiers. Ils iront les
porter plus loin . Ils les emploieront dans la Marche ,
le Berry , le Limofin , &c. & lorfque de grandes er
treprifes y auront introduit l'aifance, le payfan viendra
à fon tour entrer en partage des profits de la culture.
Partout l'habitant des campagnes aura quelque petite
propriété , ou quelque exploitation qui l'attachera à
fon domicile . L'habitude d'un travail utile lui infpifera
le goût du travail : tantôt cultivateur, tantôt journalier
& même artifan , il appartiendra à-la-fois au
commerce & à l'agriculture. Il reffemblera à ces
plantes qui , tirant leur nourriture de l'athmosphère
& des eaux du ciel , ont encore befoin d'une petite
bafe pour jeter leur racine & attirer de-là les influences
étrangères. Mais c'eft en dire affez pour un fimple
avertiffement. Je doute que ces idées trouvent des
contradicteurs. S'il s'en préfente , on pourra difcuter
avec eux dans des ouvrages ad hoc , & on aura rempli
fon objet , qui eft d'attirer l'attention du Public, -
J'ai l'honneur d'être , &c. GHILOLANS .
192 MERCURE
ANNONCES LITTÉRAIRES.
PRECIS des Loix du Goût, ou Rhétorique raiſonnée,
in- 12. A Paris , chez Nyon le jeune , Quai des
Quatre-Nations . Prix , 2 liv. 5 fols.
Principes de Style , ou Obfervations fur l'Art
d'Ecrire. Vol. in- 12 . Prix , 2 liv. 10 fols relié . A
Paris , chez les Frères Étienne , Libraires , rue Saint
Jacques.
Le Voyageur Naturalifte , ou Inftructions fur
les moyens de ramaffer les objets d'Hiftoire Naturelle
, & de les bien conferver , par M. Coakley
Lettfon , traduit de l'Anglois . Vol . in- 12 . A Paris ,
chez Baftien , Libraire , rue du Petit - Lyon.
Tome cinquante-fixième des Caufes Célèbres , où
fe trouvent une Accufation d'Adultère , un Procès
pour Duel, & une troifième fur cette queſtion : le
Senatus- Confulte Velleien autorife- t'il les femmes à
tromper ceux dont elles ont furpris la confiance ?
V
TABLE.
155 ERS fur les Epoques de la Enigme & Logogryphe , 153
Naturede M. de Buffon , 145 Euvres de Colardeau ,
Grande Chartreuse , 146 Hiftoire Nouvelle de tous les
Traduction des Vers François Peuples du monde , ou Hif
de M. Marmontel , gravés _toire des Hommes ,
au bas du Portrait de M. Gravures ,
d'Alembert, 149 Comédie Françoise
Le Mafque Généreux , Nou Comédie Italienne ,
velle ,
Epigramme
,
150 Variétés ,
152 Annonces Littéraires ,
APPROBATION.
171
181
ib.
183
185
192
J'ai lu , par ordre de Mgr le Garde des Sceaux , le
Mercure de France , pour le Samedi 28 Août . Je n'y ai
rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion , A Paris,
se 27 Août 1779. DE SANCY.
JOURNAL
POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUI E.
De CONSTANTINOPLE , le 18Juin .
ON attend toujours l'arrivée du Courier
qui doit apporter de Pétersbourg , la ratification
de la convention conclue entre cette
Cour & la Porte ; quelques mal - intentionnés
ont cherché à répandre des nuages fur
la caufe de ce retard qui n'en a pas d'autre
que le tems qu'ont exigé les préparatifs des
préfens deftinés au Grand -Seigneur. Ceux
qu'a reçus le Comte de St. - Prieft , ne permettent
pas de douter de la fatisfaction de
l'Impératrice de Ruffie ; & l'exprès arrivé
dernièrement de Crimée , expédié à M. de
Stachieff par le Réfident Ruffe , auprès du
Kan , prouve fon empreffement à remplir
les conditions du traité. Sahin Guéray a convoqué
tous les Myrfes ou chefs des Tartares ,
qui l'ont élu de nouveau , & reconnu pour
leur Kan indépendant, Ils ont enfuite procédé
à l'élection des Députés qui font actuellement
en route pour demander à S. H. au
nom du Kan , l'inveftiture de la Crimée.
Tout dans cette prefqu'Ifle commence à
7 Août 1779. A
( 2.)
s'établir fur le pied dont on eft convenu ici ;
les troupes Ruffes partagées en trois divifrons
, fe difpofent à l'évacuer ; & conformement
à la convention , il n'y en aura plus
dans trois mois , à compter du jour où elle
a été fignée.
S'il faut en croire des nouvelles d'Egypte ,
Ifmael- Bacha , ci- devant Reis- Effendi , eft
parvenu à y rétablir la tranquillité ; la bonne
harmonie qui règne entre lui & Sheibi-Belib
, autrefois fon efclave , aujourd'hui Com
mandant du Caire , fait efpérer qu'elle fera
de durée , & que la Porte recevra les tributs
qui ne lui ont pas été payés depuis 4 à 5 ans.
Ifmael-Bey , dont on fe rappelle les anciens
fervices en Egypte , le mécontentement
qu'il témoigna de n'être pas récompenfé
affez promptement , & la fuite , vient
d'être arrêté au moment où il fe difpofoit à
paffer à Tripoli de Syrie ; on l'a enfermé dans
un des Châteaux des Dardanelles ; fes biens
ont été confifqués , & il eft encore incertain
s'il confervera fa tête. La mort de Kerim
-Kan , Régent de Perfe , les efforts heureux
, du moins quant à préfent , de fon fils ,
pour le faifir du pouvoir , & la réponſe de
Baffora par le Bacha de Bagdat , font pleine,
ment confirmés.
RUSSIE.
De PETERSBOURG , le r Juillet.
LE 20 du mois dernier , le Comte de
( 3 )
Kaunitz , Miniftre Plénipotentiaire de la
Cour de Vienne , reçut la ratification de
l'acte par lequel le Comte de Cobentzel
avoit accepté , au nom de S. M. I. & R. ,
la garantie de l'Impératrice de Ruffie : le
courier qui la lui a apportée , étoit chargé
en même tems d'une fuperbe boîte d'or ,
garnie de diamans , qui a été remife au
Prince de Repnin , de la part de l'Impératrice
Reine , comme une marque de fa
fatisfaction des fervices qu'il a rendus en
qualité de Médiateur.
-
-
On voit à Mofcou un nouveau monument
de la bienfaifance de notre Souvèraine.
C'eſt un Hofpice deſtiné à des Officiers
& bas-Officiers invalides . La dépenfe
annuelle montera à 6679 roubles , pour 25
invalides , dont chacun , outre le logement
& la nourriture , aura 73 roubles d'appointemens
fixes , & 60 pour fon habillement.
On n'y admettra que, des Officiers qui auront
fervi fidèlement , & qui rendus par
l'âge ou par les bleffures , incapables de continuer
, n'auront point de fortune. Dans.
le cas où quelques - uns , après avoir été reçus
dans cet Hofpice , viendroient à acquérir par
héritage ou autrement de quoi mener une
vie aifée & indépendante , ils feront libres
de le quitter avec l'agrément des chefs ; mais
il ne leur fera pas permis de rien emporter
avec eux .
A 2
(4)
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 19 Juillet.
L'ESCADRE Suédoife , arrivée le 29 du
mois dernier à Gothembourg , y eft restée
jufqu'au de ce mois. Le Duc de Sudermanie
n'elt point defcendu à terre , où l'on
avoit fait beaucoup de préparatifs pour le
recevoir. Il eft parti avec l'efcadre lorfqu'elle
a remis en mer pour aller croifer
dans la mer du Nord ; mais elle a fait peu
de féjour dans cette mer. Deux vaiffeaux
feulement y font reftés ; les autres font retournés
à Gothembourg , d'où la Sophie-
Albertine & l'Adolphe-Frédéric , de 70 canons
chacun , ont repris la route d'Helfingor
pour repaffer à Carlſcrona.
On mande de Bergen en Norwege , qu'un
corfaire François , Capitaine le Comte de
Kerguelain , y a conduit deux priſes Angloifes
, l'une chargée de planches , & l'autre
de fel & d'eau - de - vie. La dernière a été
rançonnée pour la fomme de 1000 rixdalers.
L'épizootie qui défoloit l'ifle de Langeland
a beaucoup diminué. On attribue cet avantage
à la précaution qu'on a priſe d'inoculer
les bêtes à cornes. L'expérience a
montré les bons effets de cette pratique
que l'obfervation peut encore perfectionner,
& dont le fuccès étendra fans doute l'uſage.
Cette maladie a également ceffé fes ravages
( 5 )
8
dans l'ifle d'Eroë , & il n'en eft plus queftion
dans celles de Falfter , de Fuhum &
de Laland,
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 15 Juillem
LE 10 de ce mois la Cour s'eft rendue de
Laxembourg à Schonbrun. M. de Petzold ,
Réfident de Saxe , eft de retour dans cette
Capitale , où l'on attend inceffamment le
Baron de Riedelel , Miniftre Plénipotentiaire
du Roi de Pruffe , dont les équipages
font déja arrivés. Une nouvelle attaque de
goutte a retardé le départ du Comte de Cobentzel
, qui doit retourner réfider à Berlin.
L'exploſion du Magafin à poudre a donné
lieu à de nouvelles difpofitions , relatives
à la pofition de ces dépôts néceffaires , dont
l'incendie a fouvent des effets fi terribles ;
on n'en placera plus à l'avenir que dans des
endroits affez éloignés des habitations , pour
ne laiffer aucune crainte. On a déja tranſporté
ailleurs , & partagé dans différens dépôts
le plus grand des magafins qui fe trouve
encore ici ; il contenoit plufieurs milliers
de quintaux de poudre , & fi par malheur
le feu y eût pris , la moitié de la ville eût
été abîmée . On dit qu'il y avoit dans celui
qui a fauté , 99,158 cartouches à balles ,
1251 quintaux de poudre , 48 liv. de mèches
, & 129,137 petits boulets . On avoit
fort exagéré les défaftres qu'il avoit occa
A 3
( 6 )
fionnés ; felon une lifte exacte , le nombre.
des morts eft de 67 , & des bleffés de 97.
Les premiers ont été enterrés aux frais de
S. M. I. , qui a daigné venir au fecours des
familles de quelques- uns de ces infortunés .
Le grand pont du Danube a couru , il y a quelque
tems , le plus grand rifque d'être réduit en
cendres. Le nombre inconcevable de chariots , de
caiffons pefans , de trains d'artillerie qui l'ont tra '
verfé fucceffivement & fans relâche , en avoit tel.
lement échauffé les ferrures , que déja le feu s'allumoit
entre deux poutres , lorfqu'heureuſement un
particulier s'en eft apperçu , & en a averti aſſez à
tems pour pouvoir arrêter le dommage .
La plupart de nos troupes font maintenant
dans leurs quartiers. Selon des lettres
de Presbourg , un bâtiment tranſportant des
Croates dans leur pays , a péri malheureufement
, & on n'a pu parvenir à fauver que
quatre perfonnes & un cheval.
De RATISBONNE , le 20 Juillet.
Le Comte de Hartig , qui avoit été chargé
d'adminiftrer au nom de l'Empereur les fiefs
vacans de la Bavière , vient de les remettre
au Comte Fugger de Zinneberg , qui en
a pris poffeffion au nom de l'Electeur Palatin.
La Patente de l'Empereur , qui conftitue
le Duc de Bavière Adminiftrateur de
tous ces fiefs avec la jouiffance pleine &
entière des revenus , le droit d'y faire rendre
la justice en fon nom , &c. , eft du 24
Mai dernier. Cette extradition a commencé
par la Seigneurie de Haag , & a fini par celles
1
( 7 )
de Sulzbourg & de Pyrbaum , dans le Landgraviat
de Leuchtemberg. M. de Maganetta ,
Commiffaire Impérial , a été chargé de faire
la remife des fiefs moins importans à M.
de Strach , Secrétaire de l'Electeur,
M. de Biornftierna que le Roi de Suède a
chargé , conjointement avec M. de Greiffenheim
, du fuffrage de la Poméranie antérieure
à la Diète , préfenta fes lettres de créance le
18 de ce mois ; le 9 , il fe rendit à l'affemblée
avec la pompe en ufage dans ces occafions
, & le 18 , il fit fa vifite de cérémonie
au Prince de la Tour Taxis , principal Commiffaire
Impérial . Il étoit vêtu dans le coftume
national de fa patrie , & cette nouveauté
attira un grand nombre de Curieux
fur fon paffage.
Les routes , dans l'Electorat de Saxe , font
actuellement ouvertes & dégagées des abbatis
dont on les avoit embarraffées pendant
la guerre dernière . La gelée qui s'y eft fait
fentir le 4 de ce mois , a fait beaucoup de
tort dans les campagnes , & on remarque
qu'elle a été plus vive dans les vallées que
fur les montagnes. Le tems , depuis ce tems ,
a changé ; il y a eu plufieurs orages qui heureufement
n'ont pas été accompagnés de
grêle. Le tonnerre eft tombé le 17 fur les
écuries de l'Electrice - Douairière , & n'a
heureuſement qu'endommagé légèrement les
toîts.
Les lettres de Berlin portent que le 11 de ce mois on
a commencé à y faire des prieres à l'occafion de la
groffeffe de S. A. R. , épouse du Prince Auguſte-
1:
A 4
78 )
Ferdinand de Pruffe. Elles ajoutent que le Roi d'Efpagne
a fait remettre à M. Bufching , connu avantageufement
par fa Géographie,les ouvrages fuivans:
Mich. Cafiri Bibliotheca Arabico- Hifpana Efcurialenfis
, 2 vol. in -fol . Joh. Iriarte collectio critica
Codicum Gracorum MS. Regia Bibliotheca
Matritenfis. Ces ouvrages font d'autant plus précieux
qu'ils ne peuvent être acquis à prix d'argent.
Ils ont été imprimés aux frais de S. M. C.
Sur le bruit qui s'étoit répandu de la découverte
d'un fecret pour donner au fable la dureté & la
folidité de la pierre , & pour le rendre ainfi propre
à faire des colonnes & des ftatues , le Roi de
Prufſe ordonna à fon Académic , en 1776 , de propofer
un prix extraordinaire fur ce fujet . Il a été
remis fucceffivement d'année en année ; l'Académie
invite de nouveau à faire des recherches fur ce
fujet ; mais elle ne fixe aucun terme ; lorfqu'elle
recevra , il n'importe en quel tems , un mémoire
contenant l'expofition claire & nette du procédé
qu'il faut fuivre , & accompagné d'un échantillon
qui foutienne les épreuves requifes , elle remettra
à l'Auteur le prix confiftant en 60 Frédérics d'or
ITALIE.
De RO ME , le 8 Juillet.
ON annonce encore pour lundi prochain ;
12 de ce mois , le Confiftoire renvoyé déja
plufieurs fois. D. Bonaventure Calcagnini ,
& le P. Jofeph Breffa , nommés l'un aux
Evêchés réunis d'Atri & de Penne , l'autre
à celui de Concordia , doivent être examinés
demain . On croit que S. S. nommera
Cardinal M. de Hertzan , Auditeur de Rote
pour l'Allemagne , & en réfervera un autre
in petto.
( 9 )
Un navire Vénitien > arrivé à Civita-
Vecchia , a apporté à la Tréforerie d'Efpague
120,000 piaftres fortes envoyées par
S. M. C. pour payer les penfions des Ex-
Jéfuites de fes Etats.
La féchereffe qui continue dans plufieurs
parties de l'Etat Eccléfiaftique , a tellement
ruiné les campagnes , qu'un grand nombre
de Fermiers abandonnent la moiffon aux
Propriétaires. Le fourrage manque fur-tout ,
& force l'Agriculteur de fe priver de fes
animaux de labour pour les envoyer fur la
montagne où l'herbe eft moins rare ; de
manière qu'il ne peut travailler les terres
pour l'année fuivante. Cette fécherelle ,
en tariffant les fources d'eau , donne lieu
à beaucoup de conteftations ; chacun en
cherche de petits filets pour les conduire
fur fon terrein. On a envoyé d'ici deux Experts
pour prononcer fur la propriété de
ces eaux que le plus induftrieux & le plus
voifin s'approprie , au préjudice des autres ,
& fur tout du Fermier de l'Alun de la Jolfa ,
qui fera peut-être forcé d'abandonner ce
travail par le défaut d'eaux & de fourrages
néceffaires aux bêtes de tranfport.
Nous apprenons de Gènes que la République
a fait publier un édit de neutralité
pendant la guerre actuelle entre la France
& Angleterre , conformément à ce qui
s'eft pratiqué ici & dans les autres Etats
d'Italie .
Les fuccès de notre marine , écrit on de Na-
AS
( 10 )
ples , répondent aux foins que le Gouvernement
y a apportés depuis quelque tems. Par les dernières
lettres de Meffine , nous avons appris que la
frégate la Sainte- Claire , aux ordres de D. Nicolas ,
Efpluga , ayant rencontré le 15 de ce mois , à 30
milles de la Pantellerie , un chébec Saletin de 10
canons , s'en eft emparé après un combat qui a
peu duré il étoit chargé de grain , d'huile & de
beurre falé ; il a été conduit à Meffine. Cette priſe
eft la quatrième que nous avons faite en peu de
femaines. Les deux chébecs , commandés par MM.
Gonzales & Cantor , remirent à la voile le 28 du
mois dernier ; & les deux autres , aux ordres da
Chevalier Adami & de M. Slop , qui ont été dernièrement
à Longone & à Gênes , en font partis le
lendemain pour continuer leur croiſière «.
De LIVOURNE , le 10 Juillet.
DEPUIS quelques jours il eft arrivé dans
ce port un gros bâtiment portant pavillon
de l'Impératrice-Reine ; il arrive de l'Inde ,
avec une cargaiſon eftimée plus d'un million
; entr'autres articles il appporte 222
balles de foie écrue Le vaiffeau le Jofeph
& la Therefe , qu'il a laiffé dans l'Inde ,
devoit le fuivre deux mois après , & on
efpère le voir arriver inceffamment.
Selon les lettres de Barbarie , le Roi de
Maroc s'occupe à réprimer & à punir les
excès commis par les Montagnards noncivilifés
& par les habitans des Provinces
de Shahuguia & de Saguihayna ; le 2 du inois
dernier il fortit de Fez , & fe rendit avec
fon armée dans cette dernière , où il donna
un exemple de la févérité la plus rigou(
11 )
reufe. Il fit paffer 2000 hommes au fil de
l'épée , couper la tête à 300 ,
& 500 furent
chargés de fers ; après cette exécution fanglante
, il fe difpofa à en aller faire une
pareille dans d'autres diftricts .
و د
L'Alcaïde Ben Elzerak , écrit-on de Tetuan
arrive de Ceuta , où il a remis au Gouverneur ECpagnol
quelques déferteurs . On affure que l'ordre
qu'il avoit reçu du Roi de Maroc , pour cet effet ,
porte de rendre tous les transfuges qui avoient
paffé de cette Place dans fes Etats , quand même ils
auroient embraffé la loi de Mahomet. Outre les
déferteurs Eſpagnols , cet Alcaïde a conduit en même-
tems à Ceuta un esclave François , qui avoit été
envoyé au Roi de l'intérieur de fes Etats , un Napolitain
, dont les Algériens lui avoient fait préfent , &
une dame veuve avec fes deux fils & fa fille . Il fe
loue beaucoup de l'accueil que lui ont fait les Efpagnols
; & les égards du Prince Maure , pour cette
Nation , femblent contredire les bruits qu'on s'eft
empreffé de répandre fur le deffein de ce Prince , de
renouveller la guerre contre les Espagnols . Ils donnent
plutôt de la probabilité à celui qui court depuis
quelques jours , qu'il veut envoyer un Ambaſſadeur
à Madrid , pour préfenter en fon nom à S. M. C. les
prifonniers qui fe trouvoient à bord des chébecs
Algériens , détruits fur fes côtes , & qu'il fe propole
de mettre en liberté «.
ESPAGNE.
De MADRID , le 10 Juillet.
LA Cour eft de retour d'Aranjuez en cette
Capitale depuis le 3 de ce mois. Le blocus de
Gibraltar eft , dit- on , commencé ; les troupes
&-l'artillerie deftinées à renforcer celles qui
A. 6
( 12 )
fe trouvent déjà devant cette place , font
en marche de tous côtés ; une divifion de
la flotte de Cadix a dû prendre la roure du
Détroit ; & ce font vraisemblablement les
circonftances & les opérations qui auront
lieu fur mer , qui décideront file blocus
fera converti en fiége .
On dit toujours ici que les Anglois intriguent
fourdement en Afrique , pour engager
le Roi de Maroc & les autres Etats
Barbarefques à tenter une invafion dans ce
Royaume; ce feroit une diverfion puiflante
en leur faveur. Quoique le fuccès de leurs
négociations foit fort incertain , on ne laiffe
pas de prendre des précautions pour pourvoir
aux évènemens. On s'occupe de la
défenfe de nos côtes , fur lefquelles on
fait , dit-on , porter cent pièces de canons
& autant de mortiers. On affure aufli que
8000 hommes , aux ordres du Lieutenant-
Général Baron de Lens , doivent former un
camp fur la côte de Grenade , & tirer un
cordon depuis les côtes de Catalogne jufqu'au
détroit.
» Tous les bâtimens de guerre de S. M. , armés
dans ce Port , écrit- on de Cartagêne , confiftant en
2 vaiffeaux de 70 canons , 2 frégates de 34 , § chébecs
de 26 jufqu'à 34 , & 7 galiotes , ont fait voile
le 25 du mois dernier pour joindre la divifion de
l'Eſcadre de Cadix , qui doit croiſer dans le Détroit
où D. Barcelo fe trouve déja avec 2 vaiſſeaux de
ligne de 70 canons , 2 frégates , 2 chébecs , 4 galiotes
& 3 bateaux plats , armés chacun d'un canon
de 24 liv. de balle. On dit qu'une divifion de l'Efcadre
de Cadix a appareillé pour le Cap Saint-Vincent
c .
( 13 )
Les Banquiers de cette Ville viennent ,
dit - on , de prêter au Roi un million de
piftoles d'or às pour 100 , en aflurant S.
M. qu'ils avoient des fommes encore plus
confidérables à ſon fervice , & qui feroient
prêtes au moment où il les defireroit .
Les lettres de Cadix portent que nos
frégates y ont conduit dernièrement quatre
priſes Angloiſes , parmi lesquelles on nomme
l'Expériment , corfaire heureux , qui avoit
pris , depuis le commencement des hoftilités
, un grand nombre de bâtimens François
; elles ajoutent que deux vaiffeaux de
,70 canons , ont mis à la voile pour aller
jufqu'aux Açores , à la rencontre des bâtimens
que l'on attend d'Amérique .
On dit que D. Raphaël de Efpana , premier
Officier de la Secrétairerie des Finances
, vient d'être exilé à Burgos où il eſt
né ; on prétend que la caufe de fa difgrace
eft d'avoir hafardé un propos très - léger
vis- à-vis du fieur Muro , Conful d'Angleterre
en cette Ville .
» On mande de Carmona , en Andaloufie , une
nouvelle preuve des bons effets de l'emploi de l'alkali
volatil fluor , dont on peut multiplier l'ufage
dans bien des cas . Un villageois fut piqué pendant
la nuit par une tarentule ; on fut obligé de le tranfporter
le lendemain matin à la ville , où les Médecins
ordonnèrent de le faire adminiftrer à fon arrivée
: il fouffroit des douleurs aiguës dans toutes les
articulations. D. Francifco-Diaz de Ojeda , déterminé
par l'indication de la nature acide du venin de la
tarentule , fit appliquer fur la piquure & fur toutes
les articulations douloureufes des compreffes trem(
14 )
pées dans l'alkali volatil fluor ; il en fit prendre au
malade 6 gouttes étendues dans 2 onces d'eau commune
. Le foulagement , qui en fut la fuite , l'enga
gea à lui en donner jufqu'à 1 s gouttes dans une plus
grande quantité d'eau. Trois heures de ce traitement
fuffirent pour faire difparoître les grandes douleurs ;
le malade dîna avec appétit ; une évacuation extraordinairement
abondante'd'urine acheva la guérifon
du villageois , qui deux jours après retourna à fon
travail «.
ANGLETERRE..
De LONDRES , le 24 Juillet.
LES nouvelles du Continent de l'Amérique
ont beaucoup varié depuis la publication
des lettres reçues de New-Yorck ;
on a dit fucceffivement que le Général Prévoſt
avoient pris Charles-Town , pénétré
dans la Caroline , & qu'il avoit été chaffe
de ces Provinces , ou réduit à fubir le fort
du Général Burgoyne . Toutes ces variations
prouvent feulement que nous ne favons
rien de pofitif , & qu'il faut fe défier également
de tous les bruits qui courent à
cette occafion ; on ne doit pas compter davantage
fur ce qu'on dit des difpofitions des
Américains , à fe raccommoder avec nous ;
ceux qui en jugent fur celles des habitans de
nos Colonies , que leur attachement à la
Métropole a forcés de venir fe réfugier ici
ne méritent pas qu'on fe donne la peine de
leur répondre ; il eft tout fimple qu'ils montrent
le plus grand zèle , & qu'ils affectent

( 15 )
de croire qu'un grand nombre de leurs compatriotes
le partagent fans ofer le témoigner ;
mais il eft au moins douteux que cela foit
en effet. Ils ont préfenté dernièrement une
adreffe au Roi , dans laquelle ils n'ont pas
manqué de donner ces affurances confolantes
, & il paroît que la Cour les a reçues
avec plaifir , puifqu'elle a fait publier dans
fa Gazette l'adreffe qui les contenoit , &
que douze de ces réfugiés ont été préfentés
dernièrement à S. M. , à laquelle ils ont eu
l'honneur de baifer la main. Quoiqu'il en
foit , dans les circonftances critiques où
l'on fe trouve en Europe , le Gouvernement
n'eft pas fâché de préfenter au moins
une perfpective heureufe en Amérique ;
pour lui donner quelque confiftance , on
expédie à Sir-Henri Clinton , une commif
fion fcellée au grand fceau le 15 de ce mois ,
pour l'autorifer ainfi que tout autre Commandant
en chef des troupes de S. M. en
Amérique , à publier les proclamations qu'il
jugera nécellaires avec des offres de pardon
, fans restriction , à tous ceux qui voudront
rentrer fous l'obéiffance . Quoique
l'expérience ait fuffifamment prouvé le peu
d'effet de ces proclamations , on ſe flatte
toujours que celles - ci en produiront de plus
grands & de plus heureux.
Tout ce qu'on avoit débité des fuccès de
l'Amiral Byron , ne s'eft point confirmé.
La Cour en a reçu des dépéches le 15 de
ce mois , & elles ne font pas encore pu(
16 )
bliées. Le public , felon l'uſage , augure peu
favorablement de ce filence. S'il a écrit , en
effet , que le Comte d'Estaing étoit trop
fort pour qu'il pût rien entreprendre contre
lui de cet été , n'ayant que des vaiffeaux en
mauvais état , des équipages malades , &
qu'il fe voyoit contraint par la néceffité
d'aller raffraîchir ceux- ci , & caréner ceuxlà
à Antigoa ; le fecret gardé fur les dépêches
ne doit point étonner.
Selon quelques avis , les Efpagnols ont
fait paffer aux Indes Occidentales des renforts
fuffifans pour affurer la fupériorité au
Comte d'Estaing. S'il faut les en " croire , 7
vaiffeaux font partis de la Havanne pour St.-
Domingue , ou M. de la Mothe Piquet doit
les joindre & aller tenter avec eux la conquête
de la Jamaïque qui n'a pour toute
défenſe qu'un vaiffeau de 64 canons , un
de so & 2 ou 3 frégates fous les ordres de
Sir Peter-Parker. Pour raffurer la nation allarmée
fur le fort de cette Ifle , on prétend
que l'Amiral Arbuthnot , au lieu de fe rendre
à New-Yorck , avoit l'ordre fecret de
prendre la route de la Jamaïque ; mais dans
ce cas fes forces navales confiftant en 3 vaiffeaux
de ligne , un de so canons , & 2 ou 3
frégates , feroient trop inférieurs aux François
& aux Eſpagnols réunis , pour donner
de grandes efpérances ; les troupes de terre
qu'il conduifoit confiftent en 2 régimens
Ecoffois de 1160 hommes chacun , 180
recrues pour les gardes , 580 Allemands , en
( 17 )
tout 3080 hommes , & il eft difficile de croire
qu'on prive le Général Clinton d'un fecours
fi néceffaire , follicité ſi ſouvent , & attendu
depuis fi long-tems .
Le rappel de l'Amiral Byron eft , dit - on , décidément
réfolu. Le malheur qui l'a toujours accompagné
, femble avoir rendu fes talens inutiles. En
partant de l'Amérique feptentrionale , il fut contrarié
& maltraité par les vents qui retardèrent fa
marche & divisèrent fa flotte ; il ne fut pas plus
heureux dans ces parages , & auffi - tôt qu'il a paru
dans les Ifles occidentales , le tems a tourné à l'orage
; fes matelots lui ont donné le furnom de Jacques
Tempête.
On craint fort ici que l'Amiral Hardy ne
foit pas plus heureux ; il étoit rentré le s
à Torbay , && en étoit reparti le 14 , & non
le 11 , comme on l'avoit dit : cette dernière
croifière n'a duré que peu de jours ,
puifque le 18 il eft revenu à Plymouth où
il eft actuellement . Lorfqu'il rentra la première
fois , on prétendit qu'il n'étoit revenu
que pour prendre des rafraîchiffemens.
Tous nos papiers ne parlent que du defir
général de la flotte , de rencontrer les François
& les Espagnols ; ils racontent même
que l'Amiral croifant devant le Golfe , ayant
envoyé à bord du Prince George , pour
s'informer de la fanté du fils du Roi qui
eft fur ce vaiffeau , le jeune Prince lui répondit
: » je me porte auffi bien que peut le
» permettre le chagrin que j'ai de n'avoir
pas encore vu l'ennemi. Mais j'espère avoir
bientôt l'occafion de féliciter l'Amiral de
» la défaite des François , s'ils ont l'audace
ور
و د
( 18 )
» de nous attaquer ". Trois acclamations de
l'équipage du vaiffeau fuivirent cette réponſe
. Mais cette ardeur de combattre paroît
avoir fort diminué . L'apparition de 52 vaiffeaux
ennemis qui , dit-on , bouclent la Manche
, a changé toutes les idées , & la flotte n'a
rien eu de plus preffé que de chercher un
abri à Plymouth où elle attend des renforts ,
dont on preffe l'armement avec la plus
grande vivacité , & qu'on ne croit pas pouvoir
être prêts avant le 15 ou le 20 du
mois prochain ; alors l'efcadre fera de 41
à 42 vaiffeaux de ligne , encore faut- il que
les Matelots attendus par les flottes des
Ifles & de la Jamaïque foient arrivés ; &
fi la Manche eft fermée , comment arriveront
- ils , à moins qu'ils n'aient été prévenus
, & qu'ils ne tournent l'Irlande pour
débarquer dans d'autres ports.
Tous les efforts de la preffe fe font réduits
jufqu'à préfent à nous procurer un peu plus
de 6000 Matelots , & ce fuccès n'eſt dû
encore qu'à la précaution qu'on avoit eue
de la faire précéder d'un embargo fur tous
les bâtimens prêts à fortir des ports. Elle
a eu des fuites fâcheufes , qui ont redoublé
l'effroi qu'infpire cette manière de lever
des troupes. On a expofé dernièrement à
Tower Hill douze cadavres pour que leurs
familles vinffent les reconnoître. C'étoient
ceux de quelques jeunes gens qui , après avoir
été preffés , avoient été mis à bord de l'Aigle,
bâtiment confacré à contenir ces victimes ,
( 19 )
& qui y avoient été étouffées. S'il faut ,
difent quelques papiers publics , que les
citoyens foient arrachés ainfi de leurs mai- ;
fons , enlevés à leurs familles , on doit du
moins les dépofer dans un lieu où ils puiffent
refpirer , & ne pas les enfermer dans
une allége étroite & mal faine.
non ,
La crainte d'une defcente , qu'elle foit fondée ou
affecte toutes les claffes des Citoyens , & le
Gouvernement n'en eft pas exempt ; parmi les précautions
que l'on prend , on fe propofe de lever un
Régiment de Cavalerie légère qui ne fortira pas
d'Angleterre , & qui fera répandu le long des côtes
pour donner l'alarme , en cas que l'ennemi paroiffe ,
& avertir nos troupes de fe mettre en marche vers
les lieux où il voudroit tenter un débarquementǝ
Cette terreur générale a tourné l'attention fur tous
les exemples d'invafion qu'offre l'Hiftoire de la
Grande-Bretagne. D'après le relevé qu'on en a fait ,
on en compte 44 depuis Guillaume le Conquérant
& dans ce nombre , 32 ont réuffi ; 12 feulement ont
été malheureuſes ; encore , parmi ces dernieres
compte-t-on les efforts que fit à plufieurs repriſes
le Prétendant pour le remettre en poffeffion du trône.
» Tout le monde fait , ajoute l'Auteur de ces Recherches
, qu'au commencement de la guerre de
1756 , le Ministère Britannique propofa à un Confeil
d'Amiraux de déclarer fi une defcente en Angleterre
étoit praticable. Is dirent alors expreffément
que jamais ils ne répondroient d'empêcher.
une defcente fur nos côtes , même quand ils auroient
deux fois plus de forces navales que leurs
ennemis. Ce fait eft avéré. La même queſtion faite
en 1770 , cut la même réponſe. Le Duc d'Argyle ,
ayeul du Duc actuel , le Chevalier Wager , le Chevalier
Norris , tous Officiers célèbres , ont répété
plufieurs fois en plein Parlement , qu'il peut le ren
1
( 20 )
contrer fréquemment à la mer des difpofitions & des
conjonctures qui donnent à une armée ennemie tous
les moyens imaginables de débarquer en Angle
terre , fans que les vaiffeaux Anglois , fuffent - ils
tous raffemblés , puffent garantir les côtes & empêcher
la defcente «.
Il y aura cette année 7 camps , favoir , à
Coxheat , Brompton , Hartings , Warley en
Effex , Salisbury, Soutbfca - Common & Plymouth
; le nombre des troupes qui les formeront
pourra monter à 45000 hommes . Ceux
de Coxheat & de Warley font déja affemblés .
On s'y plaint beaucoup de la déſertion , &
on craint qu'elle n'augmente avec le tems.
Les troupes commettent auffi des défordres
.
» Dernièrement , lit-on dans une lettre de Coxheat
, 4 foldats , dont 3 de troupes réglées , & un
milicien , furent ramenés par la garde du Prévôt qui
les avoit trouvés à 3 miiles du camp dans une ferme,
où ils faifoient cuire quelques volailles qu'ils
avoient volées. Le propriétaire de cette volaille eft
venu avec eux , & il paroît réfolu de les faire juger
fuivant la rigueur de la loi , aux premières affifes
de Maidſtone. En ce cas , leur crime eft capital «.
On a expédié à Plimouth & Portsmouth
l'ordre de doubler les gardes dans les chantiers
; on a auffi augmenté le nombre des
chaloupes qui fervent dans ces ports depuis
le foleil levant jufqu'au foir , chaque
bâtiment étant obligé d'en envoyer une avec
un Officier , 8 Matelots & 6 foldats de marine
pour ce ſervice.
La Cour vient de recevoir l'expofé des
motifs de la conduite du Roi de France en(
21 )
vers l'Angleterre. Nous ne nous arrêterons
pas à tranfcrire ici les différentes conjectures
qu'on fait déja fur les principaux objets
de la réponſe qu'y fera notre Miniftère
; nous attendons cette réponſe ; celle
qu'il vient de publier , à la déclaration du
Marquis d'Almodovar , peut donner en attendant
une idée de fa manière ; il n'y a
rien de plus aifé que de nier plufieurs faits ,
d'en paffer quelques uns fous filence
& dé répliquer vaguement à quelques autres.
,
» Le Marquis d'Almodovar , ci- devant Ambaffadeur
de S. M. C. eft parti fubitement , laiffant au
Vicomte Weymouth , Secrétaire d'Etat de S. M. B.
une déclaration de guerre foutenue d'un exposé des
motifs que fa Cour met en avant pour juftifier
une démarche auffi violente. Dans cet expofé
L'Espagne affecte de fe plaindre en général du peu
de défir du Roi de maintenir la paix , & en particulier
des infultes faites au pavillon Eſpagnol , & de
la violation du territoire de S. M. C. Comme
rien n'étoit plus éloigné des intentions du Roi
que de violer l'amitié qui fubfiftoit entre la Gran
de-Bretagne & l'Espagne , c'eft par les ordres de
S. M. que ledit Comte Weymouth va repréſenter
les matières dont il eſt queſtion dans la fufdite Déclaration
, de manière à mettre dans le plus grand
jour la fincérité avec laquelle S. M. cherche à
maintenir la tranquillité publique. L'éloignement
qu'on fuppofe au Roi pour la paix , fe déduit de
la conduite qu'on attribue à la Grande - Bretagne
durant la dernière négociation . Après des profef
fions de l'impartialité de S. M. C. & un expofé de
l'offre de fa médiation entre la Grande Bretagne &
la France , & de l'acceptation qui en fut faite ; la
Déclaration affirme qu'on a fait les démarches
( 22 )
les plus énergiques , & celles qui devoient preduire
le plus d'effet , pour ramener les deux Puiſ-
Lances à un accommodement honorable pour les
deux Parties : qu'à cette fin on a propofé de fages
tempéramens ; mais que quoique ces propofitions
aient été conformes à celles qu'en d'autres tems la
Cour de Londres elle- même avoir jugées convenables
pour un accommodement , elles ont été rejettées
d'une manière qui prouve bien le peu de défir
qu'a le Cabinet Britannique de rendre la paix à
l'Europe , & de conferver l'amitié du Roi Catholique
.
Les conditions propofées par la France étoient au
dernier point injurieufes & inadmiffibles , & le Roi
avoit expreflément déclaré qu'il les regardoit comme
telles. Il étoit clair que le tempérament propofé
par l'Espagne tendoit inévitablement à affurer
& à rendre effectives ces mêmes conditions
injurieufes qui avoient été auparavant déclarées
inadmiffibles . Les pernicieufes conféquences du
tempérament propofé , avoient été expliquées à la
Cour d'Efpagne , par les ordres du Roi , de la manière
la plus amicale , & on l'avoit expreffément
rejetté : fi cela eût été autrement , il n'y auroit
point eu de raison pour un ultimatum ; & ce ne
fut pas fans étonnement qu'après cette première
réponſe le Roi reçut un ultimatum de la Cour d'EC
pagne , contenant les mêmes propofitions qui avoient
été rejettées , énoncées feulement avec très - peu de
variation dans la forme.
» La Déclaration fait entendre que la Cour d'Efpagne
avoit annoncé , le 28 de Septembre dernier ,
aux Puiffances belligérantes , qu'au cas où la négociation
ne produiroit aucun effet , elle prendroit
fon parti.
» Si le parti que l'Eſpagne prend ouvertement aujourd'hui
, eft celui que dès ce tems- là même elle
étoit fecrètement dans l'intention de prendre , il
eût mieux convenu à la Dignité de l'avouer dès(
23)
A
fórs , & de fe ranger ouvertement fous les bannières
de la France. Au lieu de cette conduite , la
Cour de Madrid affectant l'impartialité , a offert de
négocier par fa médiation , & non pas de dicter
les conditions de paix , promettant à chaque Cour
la communication des conditions exigées par l'autre
, afin qu'elles puffent être modifiées , expliquées
ou bien rejettées . Quand les conditions propofées
par la France eurent été rejettées , qu'on
déclara à l'Efpagne que les tempéramens ne pou
voient être acceptés , & qu'elle retirât ſa médiation
, cette démarche même a été accompagnée
d'afurances que l'amitié fubfiftante entre les deux
Nations n'en feroit point interrompue. Cela eft fi
vrai , que même dans la déclaration actuelle , qui
déclare des hoftilités de la part de l'Espagne , on
n'a pas ofé prétendre que la non-acceptation des
tempéramens propofés , foit une des caufes de
guerre; fi on l'infinue , c'eft une raifon de plus qu'a
S. M. de fe plaindre de l'injuftice d'une femblable
prétention.
>
Les caufes de guerre que l'Efpagne a jugé à propos
de mettre en avant font les infultes contre
fon pavillon , & la violation faite à fon territoire.
Quant aux premières , voici les termes du
Mémoire : on a fait des prifes , on a viſité & pillé
des bâtimens , on a fait feu fur un grand nombre
qui ont été forés de fe défendre , on a ouvert &
mis en pièces les regiftres & les paquets de la
Cour même , trouvés à bord des paquebots Couriers
de S. M. C.
» Toutes fortes de navires Américains ont été reçus
dans les ports de l'Espagne ; ils ont été munis de
fauffes lettres de mer & ont porté le pavillon
Efpagnol ; leurs Corfaires ont pillé fans diftinction
de pays ; & telle a été l'induftrie du Ministère Efpagnol
à accumuler des griefs , qu'il a repréſenté
ces déprédations même comme des injures reçues
de la part de la Grande - Bretagne , Ces plain(
24
tes , qui en tout n'ont pas été au-delà de vingtquatre
, ne fpécifioient fouvent aucun auteur de
l'infulte fuppofée reçue ; celles qui l'ont fait , étoient
fouvent mal- fondées , & en général frivoles. On
convient cependant que les réponſes ont été amicales.
Le Roi penfoit qu'il étoit digne de lui nonfeulement
d'employer les précautions les plus propres
à prévenir les défordres qui pourroient bleffer
les Nations neutres , mais encore de faire
tous les efforts pour les punir & les réparer . Tell
a été fa conduite toutes les fois qu'il a été poffible
de découvrir & de convaincre les coupables . Parmi
des opérations auffi vaftes que l'ont été celles de
cette guerre , il n'eft pas étonnant qu'il fe foit
commis quelques irrégularités ; mais quand de tels
cas ont été prouvés , reftitution a été faite avec
d'amples dommages , & tous les frais .
» On a avancé que S. M. C. a déclaré formellement
à la Cour de Londres , dès que la France a
commencé les hoftilités , que la conduite de la
Grande-Bretagne feroit la règle de celle de l'Eſpa
gne. Néanmoins trèize vaiffeaux Anglois ont été
faifis , & l'on eft encore à apprendre fous quel prétexte
, ou par quel ordre , quoique le Roi ait ordonné
qu'on fit les repréfentations qui font d'ufage
en pareil cas entre les Nations qui font en
amitié ; ce que S. M. a fait , parce qu'elle n'a pas pu
attribuer ces faifies à un deffein perfide & ennemi
jufqu'à ce que la Déclaration préfente eût expliqué
la conduite de la Cour de Madrid.
» La violation prétendue du territoire de l'E
pagne fe réduit à quatre chefs différens : 1º. On
a menacé les domaines de la Couronne Eſpagnole
en Amérique , fans articuler les tems , les
lieux , ni les circonſtances. 2º . On a foulevé les
Nations Indiennes contre les innocens habitans de
la Louifiane , qui auroient été la victime de leur
fureur , fi les Chactas eux - mêmes ne fe fuffent repentis
& n'euffent révélé le complot . Il eſt avéré
que
( 25 )
que le Gouverneur de la Nouvelle- Orléans a tâché
de féduire les Chactas , & qu'il a reçu avec amitié
les peuplades qui dévaftoient les poffeffions Angloifes
occidentales. Ces peuplades ont eté ramenées ,
mais elles n'ont pas été excitées contre le territoire
Efpagnol , on ne l'a point tenté, on n'en a point
eu l'idée. La Déclaration annonce que ces différens
griefs ont été formellement repréfentés à la Cour
de Londres ; & vu la nature équivoque & les expreffions
peu affurées de ces deux derniers articles ,
de telles repréfentations étoient fpécialement néceffaires
à l'obſervation exacte de la bonne foi que
fe doivent l'une à l'autre des Nations en amitié ;
mais il n'eft pas vrai qu'on ait fait aucune repréfentation
à cette Cour fur l'un ou fur l'autre des
articles précédens , auxquels il eût été aifé de faire
les réponſes les plus amples & les plus fatisfaifantes.
3º. On a ufurpé la Souveraineté de S. M. C.
dans la province de Darien , & fur la côte de St-
Blas , le Gouvernement de la Jamaïque ayant accordé
à un Indien la Patente de Capitaine Général
de nos Provinces . Une pareille plainte avoit été
portée le 8 Avril dernier , fuivant la manière ufitée
par les Nations qui font en amitié . Aucune information
de cette affaire n'ayant été tranſmiſe de
la Jamaïque , on a écrit pour avoir des éclairciffemens
fur ce fait , mais le tems n'a pas encore
permis de recevoir la réponſe. 4°. On a violé le
territoire de la Baye d'Honduras , en y exerçant
des actes d'hoftilité contre les Espagnols , qu'on a
emprifonnés , & dont on a envahi les maifons ,
& que la Cour de Londres a jufqu'ici négligé d'accomplir
ce que ftipule relativement à cette côte l'ar
ticle 18 du Traité de Paris.
>
" Ce qui regarde la fréquentation de la Baie d'Honduras
par les fujets d'Angleterre , a été réglé par
l'article qu'on cite , & finalement arrangé avec la
Cour d'Espagne en 1764. Depuis ce tems , il n'y
a eu aucune plainte de part & d'autre , & cone
7 Août 1779. B
( 26 )
Cour ignore qu'il en exifte aucun fujet. Ce n'eſt
point certainement ici un de ces griefs que la Déclaration
fuppofe avoir été détaillés dans des Mémoires
remis au Miniſtère de Londres , ou à l'Ambaffadeur
du Roi à Madrid .
» Telles font les caufes alléguées par la Cour
d'Espagne au nom de S. M. C. comme juſtifiant
devant Dieu & devant l'Univers le commencement
des hoftilités contre la Grande Bretagne. Le Roi
s'en rapporte à la pofition actuelle des Affaires , la
même que celle qui fubfifte depuis la conclufion
du dernier Traité , comme à une preuve effective ,
qu'aucun motif n'a pu exciter en lui la difpofition
á violer ce Traité. Il s'en rapporte à la fuite toujours
uniforme de fa conduite depuis cette époque
pour fournir des preuves également fortes qu'il a
tâché de maintenir avec toute l'affiduité & tout le
foin qu'exigeoient de lui , & fpécialement à la
fufdite Déclaration de la Cour d'Espagne , pour
fournir la dernière preuve & la néceflité à laquelle
il eft réduit de défendre les droits de fa Couronne
& de fon Peuple , contre un projet décidé de les
envahir ; projet auquel la Cour d'Espagne participe
enfin ouvertement , fans même donner la moindre
raifon qui puiffe colorer un tel procédé « .
On affure ici que les Efpagnols ont envoyés
vaiffeaux de guerre & un bâtiment
munitionnaire avec dés troupes , & tout ce
qui eft néceffaire pour former un établiſfement
régulier à Falkland . Cette ifle , par
fa proximité de la mer du Sud , a été pendant
quelque tems une pomme de difcorde .
Si nous en étions actuellement les maîtres ,
nous pourrions en tirer les plus grands avantages.
Les Savans font fort inquiets fur le fort
du célèbre Capitaine Cook , qui cherche
( 27 )
fi conftamment , & avec tant de fatigues ,
un paffage par l'oueft. On n'a eu aucune
nouvelle de lui au Cap de Bonne - Efpérance ,
qui cependant fe trouve directement fur fa
route. Comme il ne pouvoit guère ſe diſpenfer
d'y paffer dans le cours de fon voyage
s'il ne lui étoit arrivé aucun accident , on
craint bien pour le fort de ce hardi Voyageur.
On voit dans un de nos papiers la comparaifon
fuivante de la Marine d'Angleterre & de celle de
France. En 1755 il y avoit :
EN ANGLETERRE . EN FRANCE .
Vaiffeaux Canons. Hommes. Vaiffeaux. Canons.
I
S
13
8
5
29

60
• ·
480 • ·
ΓΙΟ · · 1100 6 • • 80 .
• · 100 .. • 1000 21 • 74 .
· • 700 I · 72.
80 600 · 70.
74 · 500 3 •
64 .
• 70 • 2 · 60 .
400 6 • sa.
• 54 · 350
• • 300
4 • 44 · · 250
103 voiles .
35 40 • 250
42 20 · · • 140
ΙΟ • • 100
39 •
3 %
28 ·
·
32 frégates.
31 de 18 à .
243 voiles.
L'Angleterre avoit alors 140 voiles de plus que la
France. Aujourd'hui la balance eft différente .
Forces navales Forces de la maison de
Angloifes,
Vaiff. de lign.
Frégates , Sloops .
Cutters , &c.
Bourbon.
· .. 78
104
France. 89 Vaiff. de 1.
Espagne. 49 idem.
Frégates. 97.
-
182 voiles. 235 voiles.
B2
( 28 )
La Maiſon de Bourbon a 53 voiles de plus que
l'Angleterre.
Parmi les préparatifs que l'on fait dans nos ports ,
quelques-uns de nos papiers annoncent les fuivans.
5) Il y a fur les chantiers à Portſmouth , s brûlots de
conftruction nouvelle de l'invention de Sir Charles
Hardy , qui doivent être en état de joindre la flotte à
la fin du mois , & dont l'effet fera terrible . On conftruit
à Portſmouth un grand navire de 600 tonneaux
qui portera 6 pièces de 36 , qui feront tirées
à boulets rouges ; les grils à rougir les boulets ,
tant ordinaires que ramés , font exécutés fur un
plan nouveau , fupérieurs , dit-on a tout ce qui
s'eft pratiqué dans ce genre. Les boulets fimples
doivent mettre le feu au corps des vaiffeaux ; les
ramés , détruire , emporter , confumer les agrès.
>
Pour la défenſe fur terre , on fabrique 400
mille hallebardes ou lances de 4 , 6 & 9 pieds de
long , la partie d'acier eft longue de 14 pouces ;
on les diftribue dans toutes les Eglifes des Provinces
maritimes , ou à la première alarme les ha❤
bitans iront les prendre pour s'armer. Pour les
troupes & les milices , chaque homme aura 60
coups à tirer. Elles font divifées en deux parties ,
dont l'une relève l'autre de 8 heures en 8 heures ".
ÉTATS-UNIS DE L'AMÉRIQUE SEPT.
De Philadelphie le 20 Mai. Le Commandant
Anglois aux Bermudes a expédié ici
une goëlette pour folliciter un fecours de
vivres dont on manque tellement dans ces
ifles , que leurs habitans , depuis plus de 3
femaines , n'ont pas mangé de pain . Après
avoir prié la Cour de Londres avec les inftances
les plus preffantes & le plus fouvent
répétées de fournir à leur fubfiftance
( 29 )
puifqu'elle leur avoit interdit toute communication
avec le continent qui les alimentoit
, fe voyant négligés , abandonnés à
toutes les horreurs de la famine , ils ont
recours au Congrès. Cette affemblée refpectable
, touchée de leur fituation , fe difpofe
à leur envoyer les approvifionnemens
qu'ils demandent . On doit rappeller à cette
occafion que le Congrès a précédemment
fait obferver la neutralité à l'égard des Bermudes
; fa modération antérieure , & fon
humanité actuelle , ne peuvent que nous
attacher de plus en plus les habitans de ces
ifles , qui par reconnoiffance , ferviront fans
doute un jour , d'échelle pour faciliter la
navigation de ces États-Unis avec l'Europe.
On auroit defiré d'entretenir les mêmes
liaifóns avec les ifles de Bahama ; on s'en
flattoit après en avoir fait enlever au commencement
de la guerre le Gouverneur
Montfort- Brown ; mais ce Commandant ,
qui a fervi enfuite dans l'armée Angloiſe de
New-Yorck à la tête des Américains qu'il
avoit débauchés pendant qu'il étoit priſonnier
dans le Connecticut , eft revenu dans
ces ifles où il a fait des difpofitions hoftiles
contre les Etats- Unis. Ses procédés déterminèrent
le Congrès à prendre au commencement
du mois dernier , la réfolution fuivante
:
» Attendu que les Ifles de Bahama font actuellement
pourvues de garnifon par & fous le gouvernement
militaire du Roi de la Grande- Bretagne , &
que les habitans defdites Inles ont récemment équi-
B 3
( 30 )
pé nombre de corfaires & de bâtimens armés pour
croifer fur les côtes de ces Etats-Unis , & que de
tels corfaires ou bâtimens armés ont déja effectivement
pris différens vaiffeaux appartenans aux habitans
de ces Etats , fur la côte de la Caroline-Méridionale
: arrêté , que la réfolution du Congrès du
24 Juillet 1776 , entant qu'elle concerne les fufdires
Ifles de Bahama , foit révoquée , & qu'à compter
de la date de la préfente réfolution elle foit nulle
& de nulle valeur ".
L'affemblée générale de l'Etat de Maffachuffett's-
Bay vient de palfer & de publier
la loi fuivante :
» Attendu que plufieurs perfonnes ci-après mentionnées
ont méchamment confpiré contre la conftitution
du gouvernement de la ci- devant Province
de Mallachufett's- Bay , telle qu'elle avoit été
établie par la chartre convenue entre leurs défuntes
Majeftés Guillaume & Marie , pour lors Roi
& Reine d'Angleterre , &c. d'une part ; & les habitans
de ladite Province , actuellement Etat de
Maſſachuſett's-Bay , de l'autre part ; qu'elles ont
tenté de foumettre lefdits habitans au pouvoir
abfolu & à la domination du Roi actuel & du
Parlement de la Grande-Bretagne ; & qu'autant
qu'il étoit en leur pouvoir elles ont aidé & affifté
ledit Roi & ledit Parlement dans les efforts qu'ils
ont faits pour établir un gouvernement defpoti .
que fur lefdits habitans. Il eft ftatué par le Confeil
& la Chambre des repréfentans affemblés en
Cour générale , que Francis Bernard , Baronet ;
Thomas Hutchinſon , ci - devant Gouverneur de la
ci-devant Province , aujourd'hui Etat de Maſſachufett's-
Bay ; Thomas Olivier , ci - devant Lieutenant-
Gouverneur , Harrifon Gray , ci-devant Tréforier ;
Thomas Flucker , ci-devant Secrétaire ; Peter Oliver
, ci- devant Grand- Jufticier ; Fofter Hurchinfon
, John Erving , Junior ; George Erving , Wil(
31 )
liam Pepperell , Baronet ; James Butineau , Joshua
Loring , Nathaniel Harch , William Browne , Richard
Lechmere , Jofiah Edfon , Nathaniel Rea
Thomas , Timothy Ruggles , John Murray , Abijah
Willard & Daniel Leonard , ci- devant Confeillers
mandamus de la ci-devant dite Province ; Wil.
liam Burch , Henri Hulton , Charles Paxton & Benjamin
Hollowell , ci -devant Commiflaires de la
Douane ; Robert Auchmuty , ci-devant juge de la
Cour de Vice-Amirauté ; Jonathan Sewall , ci-devant
Procureur- Général ; Samuel Quincy , ci - devant Solliciteur
- Général ; Samuel Fitch , Solliciteur ou Confeiller
ès Loix au Bureau des Commiffaires , ont
juftement encouru la confifcation de toute leur propriété
, de leurs droits & libertés qu'ils tenoient du
Gouvernement , & des loix de cet Etat ; & que toutes
& chacune des perfonnes ci - deffus mentionnées
& décrites , feront regardées , prifes , réputées &
jugées comme ayant abdiqué & perdu toute relation
civile & politique avec cet État & les autres
Etats -Unis d'Amérique , qu'en conféquence elles
feront confidérées comme étrangères.
» Il eſt ſtatué , en vertu de l'autorité fufdite ,
que tous les effets & biens , droits ou prétentions ,
terres , tenemens & héritages de toute eſpèce , que
chacune des perfonnes ci - deſſus nommées & décrites
, poffédoit ou étoit en droit de pofféder , dont
elle jouifloit ou prétendoit jouir de fon propre
droit , ou dont toute autre perfonne fubftituée à
fes droits s'eft trouvée ou fe trouve faifie & en
poffeffion , échéront & feront appliqués au feul
ulage & profit du Gouvernement & du peuple de
cet Etat ; qu'en conféquence ils font déclarés par
le préfent acte ainfi échus & appliqués , & que
ledit Gouvernement , ainfi que ledit peuple feront
pris , réputés & adjugés , & font en conféquence
déclarés par le préfent acte être en poffeffion réelle
& actuelle de tous les effets & biens , droits ou
prétentions , terres , tenemens & héritages ainfi
B4
( 32 )
défignés , fans qu'il foit befoin ci -après d'enquête
ultérieure , d'autre adjudication ou détermination
nonobſtant tout ce qui pourroit être énoncé à ce
contraire , dans un acte intitulé : Acte à l'effet de
confifquer les biens de certaines perfonnes communément
appellées abfentes , ou dans toute autre
loi , ufage ou coutume «.
» Il est toujours entendu que la confiſcation ne
fera pas fuppofée s'étendre & opérer fur les effets ,
biens , droits , prétentions , terres , tenemens ou
héritages , dont les perfonnes ci deſſus nommées
& décrites , ou d'autres perfonnes fubftituées à
leurs droits & prétentions , n'ont pas été en poffellion
, ou n'ont pas eu le droit de pofféder
/comme eft dit ci -deffus , depuis le 19 Avril de
l'an du Seigneur 1775.
» Il eft ftatué encore par l'autorité fufdite , que
toute fomme juftement due par aucune des perfonnes
ci- deffus nommées & décrites , à aucun
des fujets des Etats -Unis de l'Amérique avant ledit
jour 19 Avril 1775 , fera payée fur le produit
des confifcations refpectives ; que toute époufe ou
veuve d'aucune des perfonnes ci-deffus nommées
& décrites , qui fera reftée fous la jurifdiction
d'aucun defdits Etats - Unis , & dans quelque partie
du pays foumis actuellement à l'autorité d'aucun
defdits Etats- Unis , aura droit à un tiers des reve.
nus provenans des biens perfonnels de fon mari ,
les dettes prélevées ; & en jouira pendant fa vie ,
tant qu'elle réfidera dans lefdits Etats : à l'égard de
fon douaite , il fera affigné fur lefdits biens par le
juge de la validité des teftamens de même que
fon mari étoit mort inteftat & fidèle fujet de cet
Etat ".
" fi
Il eft ftatué encore , en vertu de l'autorité fufdite
, que fi quelqu'une des perfonnes dont les
biens font adjugés par cet acte , échus comme eft
dit ci-deſſus , n'a ni épouſe ni veuve appellée en
vertu de cet acte ou partage defdits biens pour
( 33 )
un tiers , mais fe trouve avoir quelques parens
( excepté les collatéraux ) hors d'état de fe foutenir
, dans le cas où on ne leur paſſeroit pas une
portion des biens de la perfonne à laquelle ils aptiendroient
, comme eft dit ci - deffus le juge de
la validité des teftamens ayant droit de nommer
des agens pour l'adminiſtration deſdits biens confifqués
, fera & par le préfent acte eſt autorisé à
paffer de tems à autre une fomme convenable
pour l'entretien des parens qui fe trouveront dans
ledit cas , ayant égard à la valeur defdits biens
confifqués «
M. Jai , Préfident du Congrès , a écrit la lettre
fuivante à M. Gérard . » M. comme l'acte ci - inclus
fournit une preuve non équivoque de l'attachement
du Congrès pour les fujets de leur grand & bon
Allié , je fuis perfuadé que vous aurez autant de
plaifir à le recevoir , que j'en ai à vous le tranfmettre.
Tant que les deux Alliés continueront ainfi
d'époufer refpectivement leurs différentes caufes ,
une confiance mutuelle donnera de la confiftance
à leurs traités , de la vigueur à leurs efforts ; &
de la tablature à leurs ennemis communs , & c. «
» En Congrès. D'autant qu'il a été repréſenté au
Congrès que l'ennemi , lors & depuis qu'il a mis
pied à terre dans la Virginie , a commis des noirceurs
fans néceffité , & des cruautés outrageantes ,
tant envers des Citoyens de cet Etat , qu'envers
plufieurs fujets de Sa Majefté Très- Chrétienne ,
réfidans dans cette partie du Continent , en mettant
à mort , de propos délibéré & de fang froid ,
plufieurs d'iceux , quoiqu'ils fe fuffent rendus , &
en abufant des femmes & défolant le pays par le
feu «.
» Réſolu , que le Gouverneur de la Virginie fera
requis de faire les enquêtes les plus promptes ,
afin de reconnoître la vérité des repréfentations cideffus
, & de tranfmettre au Congrès l'évidence
qu'il pourra recueillir à ce fujet «
BS
( 34 )
» Réfolu , que le Congrès rendra la pareille pour
les cruautés & infractions aux Loix , commifes dans
ces Etas , contre les fujets de Sa Majefté Très-
Chrétienne , de la même manière , & en ufant des
mêmes mefures que l'ennemi a employées contre
les Citoyens du fufdit Etat , & que la protection
du Congrès s'étendra en toute occafion également
pour les deux cc.
FRANC E.
De VERSAILLES , le 3 Août.
LE Comte d'Apchon , Capitaine de vaiffeau
, commandant le Protecteur , revenu de
la Martinique par Saint- Euſtache pour caufe
de maladie , a eu l'honneur de faire fa révérence
au Roi.
M. du Vivier , qui remplace en qualité
de Miniftre Plénipotentaire près des Princes
& Etats de la Baffe Saxe , le Baron de la
Houſe qui paffe en Danemarck, a eu l'honneur
de faire fes remerciemens à S. M. le 18.
de ce mois.
Le 25 , le Comte O - Kelly , ci- devant
Miniftre Plénipotentiaire près le Duc des
Deux- Ponts , nommé pour remplacer en la
même qualité le Marquis de Claufonnet
près l'Electeur de Mayence , eut auffi l'honneur
de remercier S. M.
La Marquise de Genlis , l'une des Dames
pour accompagner Madame la Ducheffe de
Chartres , eut l'honneur d'être préſentée au
Roi & à la Famille Royale par cette Princeffe
, en qualité de Gouvernante des Prin(
35 )
ceffes fes filles . La Marquife de Grammont
& la Vicomtelle le Veneur eurent auffi l'honneur
d'être préfentées le 25 à LL. MM. &
à la Famille Royale par la Marquiſe de Bourbon-
Buffet , Dame d'Atours de Madame la
Comteffe d'Artois ; & la Marquiſe d'Eſtourmel
, Dame , pour accompagner Madame
Victoire de France.
Le 15 , LL. MM. & la Famille Royale
fignèrent le Contrat de mariage du Prince
de Ligne , premier Lieutenant au Corps du
Génie au fervice de LL. MM. II . , avec la
Princeffe Maffalska.
Y
>
S. M. a nommé Coadjuteur de l'Evêché de Perpignan
, l'Abbé d'Agay , Vicaire général de l'Evêché
d'Autun. A l'Abbaye d'Auberive , Ordre de
Cîtcaux , diocèle de Langres , l'Abbé du Fumal ,
Vicaire général du diocèle de Cambrai ; à celle de
Beauport , Ordre de Prémontré , diocèle de Saint-
Brieux , l'Abbé de Goyon , Vicaire général du diocèle
de Rouen ; à celle d'Effone , Ördre de Saint-
Auguftin , diocèfe de Soiffons , l'Abbé de Caftellanne
de Mazaugues , Aumônier du Roi ; à celle de Lille-
Dieu , Ordre de Prémontré , diocèse de Rouen
l'Abbé de Vintimille , Aumônier du Roi ; à celle
de Saint - Aubin - des - Bois , Ordre de Cîteaux , diocèfe
de Saint- Brieux , l'Abbé de Nays de Quemadeuc
, Vicaire général du diocèfe de Châlons - fur-
Saône ; & à celle de Bofchaud , Ordre de Citeaux ,
diocèfe de Périgueux , l'Abbé d'Efcairac , Vicaire
général du diocèfe de Saint - Claude . Il a accordé
l'Abbaye de Saint- Cibar , Ordre de Saint - Benoît ,
diocèle d'Angoulême , à l'Abbé de Pradines , Vicaire
général d'Alby , Aumônier de Madame la
Comtefe d'Artois , fur la nomination & préfentation
de Monfeigneur le Comte d'Artois , en vertu
de fon Appanage
. B6
( 36 )
De PARIS, le 3 Août.
Le bruit qui s'eft répan du depuis quelques
jours que M. d'Orvilliers étoit à l'entrée de
la Manche , prend toujours plus de confiftance
; & la rentrée fubite de l'Amiral Hardy
dans le port de Plymouth , où il a mouillé
le 18 , fait penfer qu'en effet il a été averti
de l'approche de M. le Comte d'Orvilliers ,
dont la flotte eft forte , à ce que l'on affure ,
de 52 vaiffeaux de ligne. Les ordres qu'on
a reçus le 23 à St. Malo , donnent lieu de
croire , en effet , que les armées combinées
n'étoient pas alors éloignées , & que l'embarquement
ne fera pas retardé.
» Le 22 , écrit - on du Havre , cinq bâtimens
chargés de poudre à canon pour l'expédition projettée
, font fortis pour aller à la rade , où on aime
mieux les voir que dans le Port. Pour effayer les
navires deftinés au tranfport des chevaux , on a
embarqué ceux d'une Compagnie de la Rochefoucault
, & enfuite on les a mis à terre.
» M. le Duc de Chartres partit d'ici le 19 en ha
bit de Lieutenant-Général ; comme il n'avoit point
été annoncé , on ne lui rendit aucun honneur. Il
a été à Fécamp faire la revue des Huffards de Chamborand
, & il eft revenu le 22 au foir ; il doit fe
rendre à Saint- Malo ; fon intention paroit être de
s'embarquer.
» L'armée du Comte de Vaux eft partagée en 4 divifions.
La première , commandée par le Marquis
de Langeron , Lieutenant- Général , le Comte de
Melford & le Marquis de Vaubecourt , Maréchaux
de camp , eft compofée des Régimens de Navarre,
Vexin , Bourbonnois , la Couronne , du Maine &
1
( 37 )
Boulonnois , faifant 12 bataillons . La feconde aux
ordres du Duc du Châtelet & du Duc d'Ayen , Maréchaux
de Camp , eft auffi de 12 bataillons formés
par les Régimens du Roi , Barrois , Limofin
& Conty. La troifième , aux ordres du Marquis
de Lugeac , Lieutenant- Général , & des Marquis
de Caraman & de Cruffol , Maréchaux de camp ,
eſt composée des Régimens de Touraine , Orléans
, Savoie , Saintonge , Royal Vaiffeaux , Beauce,
faifant aufli 12 bataillons. La quatrième compofée
d'un pareil nombre de bataillons , des régimens de
Normandie,, Lorraine , Royal - Conty , Flandres ,
Royal & Royal Deux - Ponts , eft commandée par
le Duc de Harcourt Lieutenant - Général , les
Comtes de Durfort & de Walt , Maréchaux de
camp.

" L'avant-garde aux ordres de M. de Rochambault
,
& qui s'affembla le quatorze à Saint-
Brieux , fera formée de fix bataillons de Grenadiers
& de Chaffeurs , des régimens qui étoient
à Breft & aux environs , & qui ont fervi à l'embarquement
de l'armée navale & de partie de la
Légion de Naffau. Il y a encore deux régimens d'Artillerie
& deux bataillons du Régiment de Paris ,
pour le fervice de l'Artillerie , qui confifte en 212
pièces de canons de campagne , mortiers , obufiers,
un train d'Artillerie de fiège avec des fafcines
& gabions , balles de laine & outils de toute efpèce
; on embarque les chevaux néceffaires à ce
fervice ; l'ambulance eft pourvue de tout ce qu'il
faut pour coucher 3000 perfonnes .
,
» Les approvifionnemens font très - conſidérables;
on a embarqué , dit- on , 530 boeufs vivans , quantité
de moutons , go mille rations de fourrage , 7000 facs
d'avoine , 300 coups à tirer par pièce & par homme
; du bifcuit pour un mois de nourriture par
homme , & des farines pour le mois.
» On dit ici que l'embarquement fe fera à la fin
du mois , & qu'il s'exécutera ainfi 35 batail(
38 )
lons à Saint -Malo , 8 à Honfleur , y compris le régiment
du Roi ; 14 ici , y compris les deux régimens
d'Artillerie & les deux bataillons de celui de
Paris.
» Le parc d'artillerie & l'ambulance s'embarqueront
ici fur 200 bâtimens de tranſport , qui joints
à 30 à Honfleur , & à 300 à Saint-Malo , forment
530 bâtimens.
Selon une autre lettre du même Port , les
10 frégates Angloifes qui avoient paru le 24 ,
ne fe font pas approchées ; elles font reftées
à deux ou trois lieues de la côte juſqu'au 25
au foir qu'elles ont difparu. » Un Capitaine
de gabarre du Roi, mouillé à l'Ifle de Brehan ,
avoit mandé ayoir entendu le 12 une forte
canonnade & de longue durée ; mais on n'a
pas encore fçu ce que
c'étoit.
כ ל
"
L'Actif de ce Port , écrit- on de Marſeille , armé
de 8 canons a été pris après avoir foutenu un
combat très -long & très-opiniâtre , contre un chébec
de Mahon , de 24 canons & de 180 hommes
d'équipage. Le frère du Capitaine , percé de coups ,
ayant perdu un bras , fe défendoit encore vigoureufement
, lorfqu'un boulet l'a renverfé aux pieds de
fon frère ; une balle a atteint celui -ci à l'eftomac ,
& il eft refté trois jours fans connoiffance. L'équi .
page , malgré cela , a continué le combat pendant
plufieurs heures , & ne s'eft rendu que lorfque le
bâtiment étoit prêt à couler bas , ayant huit hommes
tués , huit grièvement bleffés. Le fecond Lieutenant
, âgé de 17 ans , a reçu deux coups de feu ,
deux coups de fabre , & a eu le poignet coupé,
Tous ont reçu les plus grands éloges de l'ennemi
en arrivant à Mahon «.
On apprend de Toulon , que la barque du
Roi l'Eclair , commandée par M. de Flotte ,
montée de 10 canons , vient de conduire aux
( 39 )
Ifles d'Hieres , un corfaire Anglois de 26
canons qu'elle a pris à l'abordage après un
long combat. M. de Flotte a demandé au
Commandant de Toulon de lui envoyer des
Chirurgiens pour foigner fes bleffés , qui
font en grand nombre.
On mande de Lyon du 22 , que depuis
un mois que le Chevalier de Ricard , Colonel
d'Infanterie , y a formé un établiffement de
recrues de Matelots Novices , il eſt parti de
cette Ville soo Matelots pour le port de
Toulon ; que le travail de cette recrutation
fe continue avec le plus grand fuccès , malgré
la févérité qu'on met dans le choix des fujets ,
& que l'ardeur pour le fervice de mer eft
portée à un tel degré, qu'il fe préſente chaque
jour deux fois plus de volontaires qu'on ne
peut en admettre . Le même avis porte , qu'il
y a dans le nombre de ces Volontaires
Matelots plufieurs jeunes gens de Famille ,
dont quelques - uns ont depuis vingt mille
jufqu'à foixante mille livres de bien acquis ;
& que loin d'employer aucune eſpèce de
rufe dans les enrôlemens , on rend , au contraire
, les engagemens à ceux qui les demandent
, même fans exiger d'indemnité.
On peut comparer ces faits avec les excès
odieux de la preffe Angloife , dont ni l'or
de la Grande - Bretagne , ni l'habitude du
fervice de mer , ni le prétendu patriotiſme
de cette nation , ne peuvent détruire la pratique
ni la néceffité.
Tous les préparatifs pour l'approvifionnement
du Camp de Saint - Roch , écrit-on de Cadix , fe font
( 40 )
1
avec la plus grande célérité. On dit qu'on a reçu de
l'Empereur de Maroc l'affurance qu'il ne fournira
aucun rafraîchiffement aux Anglois , & l'offre de
faire paffer à nos troupes tout ce qui leur ſera nécelfaire
; & on prétend qu'en conféquence on lui a envoyé
une perfonne diftinguée , pour le remercier de
fes intentions , & l'entretenir dans ces bonnes difpofitions
".
» On apprend de la Corogne , ajoute la même
lettre , que la corvette l'Hirondelle , Capitaine Carbonneau
, partie de la Martinique le 20 Mai , y
vient d'arriver. Un Officier a mis fur le champ pied
à terre pour porter des dépêches à la Cour. Tout
ce qu'on a pu favoir , c'eft que M. d'Eſtaing eſt toujours
au Fort-Royal & en très - bon état . Il n'attendoit
plus que l'arrivée de M. de la Mothe- Piquet pour
attaquer l'Amiral Byron. On avoit appris au départ
de la corvette que M. de Graffe ne tarderoit pas à
fortir pour aller au- devant de Vaiffeaux de guerre
Efpagnols que l'on attendoit de la Havane. Dans
tous les rapports de l'Equipage , il n'a pas été queftion
de la moindre approche des deux Flottes Françoiſe
& Angloife , & encore moins que deux Vaiffeaux
de M. d'Estaing ayent touché , comme les Anglois
l'ont publié. Ses Frégates continuent de tenir la mer
& s'emparent de tous les corfaires ennemis qui ofent
paroître dans ces parages ",
MM . Defgranges & Compagnie ont
reçu dernièrement des Obfervations dont
l'Auteur , qui ne s'eft pas fait connoître , les
invite à préferer le port de Grandville pour
y faire conftruire une frégate de 40 canons
& de 400 hommes d'équipages . Les avantages
qu'il expofe pour les décider font :
1. Tous les moyens qu'on y trouve de pouvoir
fe
procurer , à très-bonne compofition , les matières
propres à la conftruction , armement , & avitaillement
des Vaiffeaux, 2º . La commodité des ouvriers
( 41 )
4
qu'on y a , à bien meilleur compte que dans les
autres ports de Normandie , même de beaucoup
d'autres du royaume. 3. La facilité de pouvoir y
former des équipages de bons marias , familiarifés
depuis long - tems à une navigation laborieufe
& périlleufe. 4° . Enfin , fa pofition qui offre des
moyens très-intéreffants de croiſière , preſqu'à la
fortie du Port.
A ces obfervations on a joint une eſtimation du
corps de la Frégate préfumée & comparée aux dernières
conſtructions faites dans ce port ; il en réfulte
qu'une Frégate de 141 pieds de longueur abfolue
, de tête en tête , c'est à dire 124 pieds de
quille coupée , 17 pieds d'élancement de terre & de
quête d'étambor , 35 pieds de face , & des autres
proportions conformes , coûteroit tout compris ,
prête à mettre en mer , 317,000 liv .
MM. Defgranges & Compagnie lui répondent
par l'avis fuivant, en date du 28 Juillet ; » que n'ayant
aucunes raifons perfonnelles pour donner d'exclufion
à ce port , pourvu qu'ils y trouvent autant de
moyens intéreffans qu'on leur en préfente , & furtout
, que le plus grand intérêt de leurs Actionnaires
s'y rencontre , ils ont auffi-tôt fait paffer ces
obfervations dans tous les ports de l'Océan & de la
Manche , pour en faire apprécier le mérite ; & que
fi le réſultat de cette confultation , qu'ils attendent
fous une quinzaine au plus tard , réunit le fuffrage
général , ils ne perdront pas un inftant pour y faire
mettre fur quille au moins une de leurs frégates
& profiter avec empreffement de la prompte exécution
qu'on leur affure. S'ils n'y en mettent pas
davantage , ce fera pour ne pas donner d'exclufion
aux autres ports , où des circonftances peuvent leur
procurer de plus grandes facilités , & encore dans
la crainte d'affoiblir les moyens qu'ils voudroient
affecter à l'achat de plufieurs vaiffeaux tout conftruits
, pour lefquels ils ont des marchés ouverts «.
>
( 42 )
La Société Royale d'Agriculture d'Auch ,
dans fa féance publique du 10 Mai , a décerné
le Prix d'Honneur , confiftant en une
Gerbe éparfe d'argent , de 15 pouces de
hauteur , à un Mémoire , ayant pour devife :
femper honos nomenque tuum , &c.
L'Auteur et M. Gentil , Prieur de Fontenet
, Ordre de Citeaux , près de Montbard
, en Bourgogne ; il avoit déja donné
en 1777 un Ouvrage ayant pour titré : La
Diététique Générale des Végétaux , & Application
de la Chymie à l'Agriculture. Il a été
honoré du titre d'Affocié Honoraire.
I
Les numéros fortis au tirage de la Lotterie Royale
de France , du i de ce mois , font 20, 81 , 43 , 17, 70.
Article extrait des Papiers étrangers qui entrent
en France.
>
» Le bruit s'eft répandu ici ( à Bilbao ) que l'ef
cadre du Ferrol aux ordres de D. Antonio de
Arce , avoit paffé fous ceux de D. Jofeph Solano ,
qui la commandoit en fecond . Voici comme on
débite cette nouvelle . A peine le Comte d'Orvilliers
fut- il arrivé à la hauteur de la Corogne , qu'il
envoya à M. de Arce une invitation de venir le
joindre avec fon efcadre. Peut- être les ordres que
celui- ci avoit reçus n'avoient pas tout prévu. M.
de Arce fit demander à M. d'Orvilliers qui commanderoit
les flottes combinées . M. d'Orvilliers
répondit qu'il avoit reçu du Roi de France un pa
quet qu'il ne devoit décacheter que lorsqu'ils fe
trouveroient enſemble à une certaine hauteur , &
qu'il ne pouvoit s'élever aucune difficulté entre
deux Officiers dont le principal devoir & le premier
mérite , devoient être d'obéir à leurs Souverains
relpectifs . Sur cela il fut envoyé de part &
d'autre des couriers extraordinaires à la Cour ; &
( 43 )
le Roi , malgré les repréfentations de l'Ambaffadeur
de France , ordonna que M. de Arce fût démonté
, & remplacé par D. Jofeph Solano . On prétend
que depuis M. de Arce a cherché à fe juftifier
fur le peu de clarté des ordres qu'il avoit reçus ,
& que le Roi a ordonné au Comte de Florida-
Bianca , Miniftre d'Etat , de vifer toutes les expéditions
& tous les ordres émanés au département
de la marine. Quoique ces détails foient confignés
dans différentes lettres de Madrid , ils peuvent n'être
pas exacts. Enfin la jonction s'eft faite dix jours
plus tard , & on croit que les efcadres combinées
fe font portées fur les côtes d'Angleterre , ainſi
qu'une divifion de 12 vaiffeaux de ligne de Cadix . ce
Courier d'Avignon , Nº . 59.
و د
Des
» On apprend que la Cour de Lisbonne a donné
des ordres pour que l'on eût à équiper au plutôt
plufieurs vaiffeaux & frégates de guerre , afin de
ne pas fe trouver au dépourvu dans les circonftances
des troubles actuels furvenus en Europe «.
Supplément à la Gazette d'Amfterdam , No. 60 .
» On eft dans la plus vive impatience ( en France )
d'apprendre des nouvelles authentiques de nos armées
de mer. Le Miniſtère s'en procure par des
voies que le public ne peut deviner. Plufieurs bâtimens
qui ont été expédiés de Breft à M. le
Comte d'Orvilliers , n'y font pas revenus .
malades de fon armée qui ont été amenés dans
ce port , n'ont été débarqués qu'avec des précautions
la nuit , & il a été mis un cordon de troupes
autour de l'hopital pour empêcher qu'il n'y
entre & qu'il n'en forte perfonne. Le Capitaine
de la frégate la Gloire qui eft rentrée , après avoir
été plufieurs jours en mer n'a voulu laiſſer defcendre
qui que ce foit de fon équipage , & il eft
allé mouiller à Berthome pour être plutôt prêt à
partir avec les paquets de la Cour. On prend fur
la flotte des précautions femblables pour cacher la
route qu'elle tient ; car quelques époules de Capi-
,
( 44 )
taines de vaiffeaux ont bien reçu de leurs maris
des lettres , mais fans date ; elles indiquent feulement
qu'elles viennent de l'Efpagne , foit que
l'armée ou une fimple divifion y ait été. On affure
comme un fait pofitif , que le dernier paquet de la
Cour étoit adreffé à M. le Comte d'Orvilliers
commandant l'armée combinée à la mer. « Supplé
ment à la Gazette d'Utrecht , No. 60.
» On mande de Nimègue que les Etats du pays
de Gueldres ayant été affemblés pour délibérer fur
le contenu du Mémoire préſenté en dernier lieu par
M. le Duc de la Vauguyon , ont réfolu à la pluralité
des voix dans chacun des trois quartiers : qu'on
augmentera préalablement les forces de terre , qu'on
rétablira les fortifications , & qu'on délibérera en
fuite fur le fujet des convois . Ce n'eft pas fans peine
que le parti de la Cour eft parvenu à faire conduire
cette affaire à ce point. Les Barons de Deelen de
Druete , Niwenheim de Wiel , Niwenheim de Dort ,
du quartier de Nimègue ; Harfolt d'Yersh , Van
Reede de Parkler , du quartier de Véluwe ; Vander
Capelle , Van March & Lattmer , ont été contre la
réfolution prife. Au refte les Politiques font fingu
lièrement furpris de voir que les provinces de la
République qui ont tout à craindre de la part de la
France , fe chargent des intérêts de l'Angleterre ;
tandis que la province de Hollande qui n'a à craindre
que l'Angleterre feule , eft portée pour la France ".
Courier du Bas- Rhin , nº. 59 . 1
De BRUXELLES , le 3 Août.
Les rembourfemens par voie de loterie ,
ordonnés par les Arrêts du Confeil , des
13 Novembre & 2 Décembre 1770 , 10
Février 1772 & 7 Décembre 1777 , s'exécutent
en France avec la plus grande exactitude.
Ceux qui doivent avoir lieu pendant
le cours de la préfente année , & qui s'ef(
45 )
f.
fectuent très-régulièrement de mois en mois,
enfuivant l'ordre la fortie des numéros , font,
felon le relevé des tirages des différens effets
de 642,950 liv. en actions de la Compagnie
des Indes ; 3,600,000 1. en billets des fermes ;
3,037,113 1.8 1.7 d,, en refcriptions & affignations
; 2 , 100 , 000 liv . de l'emprunt de
l'année 1777 , total 9 , 380 , 063 liv. 8 fols
7 deniers. Quand on voit la France , au
milieu de la guerre actuelle , fans avoir
befoin de recourir à de nouveaux emprunts,
s'occuper des moyens d'éteindre ainfi fucceffivement
des capitaux confidérables , &
les trouver , on ne fauroit douter du bon
état de fes finances ; & lorfqu'on la voit ,
bien loin de perdre de vue les arrangemens
de cette eſpèce , les obferver auffi fidèlement
, & avec tant de ponctualité , on ne
peut s'empêcher de reconnoître la fageffe
& la juftice qui dirigent fon adminiſtration
actuelle , ni refufer d'y prendre la
plus grande confiance.
Il eft fort queftion , écrit-on des côtes de ce
Royaume , de conftruire un port du Roi fur la
Manche ; la nature en a fait un en partie à peu de
diſtance de Caen , dans un endroit appellé la Foffe-
Colleville , On préfume cependant que ce n'eft pas
avant 2 ou 3 ans qu'on pourroit le mettre en état •
de recevoir une armée navale. On fent plus que ja- .
mais l'importance d'un port ainfi placé , il nous eft
abfolument néceffaire fi nous voulons attaquer les
Anglois dans la Manche ; car outre qu'ils y ont plus
communément les vents favorables , ils ont auffi la
facilité d'y trouver de toutes parts des afyles après
une défaite , tandis que pour en avoir un sûr , il
nous le faut chercher jufqu'à Breft , & que pour rega
( 46 )
gner ce port il faut néceilairement plufieurs jours ,
même avec un tems favorable «.
Les lettres de Londres ne parlent que
des préparatifs que l'on fait fur toutes les
côtes pour les mettre à l'abri d'une defcente;
il paroît que l'alarme y eft générale ;
ceux qui cherchent à fe raffurer , en criant
qu'il faut menacer à leur tour leurs ennemis ,
& leur faire craindre à eux - même une
invaſion , ne peuvent pas fe diffimuler qu'il
n'en eft pas de l'Angleterre comme de la
France , où l'on ne peut percer qu'en forçant
une triple barrière de places qui font
des chefs- d'oeuvres de l'art. Les Anglois ont
mis toute leur confiance dans leurs citadelles
flottantes ; mais quand cette eſpèce
de fortification n'eft plus que défenfive ,
ce font des murailles que le fouffle des vents
fait quelquefois difparoître , & alors le pays
eft ouvert ; & l'ennemi , une fois débarqué ,
il ne trouve plus rien qui puiffe l'arrêter ;
pas une place qui demande un fiége. On le
fent , & on cherche par-tout des fecours ;
mais on ne voit pas encore de quel côté il
en viendra. On attend avec impatience le
retour des Couriers dépêchés , au moment
de la déclaration de l'Eſpagne , aux Cours
de Berlin , de Copenhague & de Pétersbourg ;
on s'eft hâté d'envoyer des ordres au Chevalier
Yorke , Ambaffadeur à la Haye. Le
mémoire qu'il a préfenté , le 22 du mois
dernier , aux Etats- Généraux , eft conçu ainfi :
» Hauts & Puiffants Seigneurs , depuis que la
France par fa Déclaration faite à Londres le 13 Mars
de l'an paffé , a achevé de développer les vaftes &
( 47 )
dangereux deffeins , que le Pacte de Famille avoit
déja annoncés à l'Europe ; celle ci a été témoin de
la conduite fage & modérée du Roi de la Grande-
Bretagne , qui a tâché d'éloigner le fléau de la guerre ,
évitant autant que poffible d'y envelopper les voifins
& alliés.
» Une conduite pareille , fondée fur la modération
la plus marquée , parut avoir enhardi la Cour
de Versailles au point , qu'après avoir encouragé des
fujets rebelles , fous le mafque trompeur de liberté
de commerce & d'indépendance , à plonger le poignard
dans le fein de leur patrie , non contente d'un
procédé auffi hoftile , la France vient encore , après
avoir entraîné l'Eſpagne dans fes vues , fans aucune
querelle nationale , & fans pouvoir même alléguer
aucun motif plaufible pour colorer fa conduite ,
de faire éclater de plus en plus fes projets dange
reux contre la Grande - Bretagne méme , & d'annoncer
, avec tout l'appareil impérieux de fon ambition
reconnue , une invafion dans les Ifles Britanniques.
»A la nouvelle de ces préparatifs extraordinaires
& multipliés , V. H. P. auront d'avance juftifié les
inftances preffantes & réitérées que le Roi de la
Grande- Bretagne n'a pu fe difpenfer de leur faire au
fujet des munitions navales , & fe trouveroient par le
danger notoire de l'Angleterre , juftifiées pleinement
vis-a- vis de cette partie de leurs fujets qui réclame
contre toute reftiiction , que l'amitié & la juftice
follicitent également , en faveur de la demande de
ma Cour.
» Mais les moyens qui ne font dans le fond que
des palliatifs pour prévenir un mal futur , ne font
plus de faifon ; le danger eft devenu preffant , le remède
doit être prompt. Les ftipulations d'un traité
fondé fur l'intérêt de commerce feul , doivent céder
à celles qui font fondées fur les intérêts les plus
chers aux deux Nations . Le moment eft venu pour
décider fi la Grande- Bretagne qui a tant répandu de
fang & de tréfers pour fecourir les autres , & pour
( 48 )
verra
maintenir la liberté & la religion , n'aura d'autres
reffources , contre la malice & l'envie de fes ennemis ,
que fon courage & fes propres forces ; fi elle fe
abandonnée fes plus anciens amis & alliés , par
aux vues ambitieufes de la maifon de Bourbon , qui
veut tout écraser pour dominer fur tout ; & fi l'Europe
en général & V. H. P. en particulier verroient
avec indifférence établir un fyftême qui détruiroit
évidemment cet équilibre , qui eft feul le garant de la sûreté de leur commerce , de leur liberté & de
leur exiſtence même .
a
» Le Roi , H. & P. S. , a une trop haute opinion
des lumières , de la bonne foi & de la fageffe de la
République , pour douter un moment des fentimens
de V. H. P. en pareille occafion ; une Nation , dont
les faftes ne contiennent prefque que le récit des
l'ambition de la France à fait naître fuc- dangers que
ceffivement , dont les beaux jours font marqués par
l'union la plus intime avec l'Angleterre , une Nation ,
enfin , accoutumée à exiger l'exécution littérale &
rigoureuſe d'un traité onéreux , a trop de générofité
pour manquer à ceux qui ont réuni les intérêts des
deux Nations depuis plus d'un fiècle,
» C'eft dans cette perfuafion , jointe à ce qu'il y
a de plus facré entre les hommes , que le fouffigné
Ambaffadeur extraordinaire & plénipotentiaire du
Roi de la Grande- Bretagne a, par ordre exprès, l'honneur
de notifier à V. H. P. que le danger qui menace
fes Royaumes , met S. M. dans la néceffité de réclamer
fans perte de tems , les fecours ftipulés par les
traités de 1678 & autres ; & dont le Cafus Faderis
eft fi clairement expliqué dans l'article féparé de
1716. Elle attend avec la confiance d'un voifin qui n'a
jamais manqué à fes engagemens , & fe confie au refte
dans la bénédiction divine fur la justice de fa cauſe &
fur la fidélité & la valeur de fes fujets . Le fouffigné
attendra avec impatience , une réſolution préciſe ,
prompte & favorable , & eft prêt à conférer avec les
députés de V. H. P. fur les mefures ultérieures à
prendre cc.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUI E.
De CONSTANTINOPLE , le 20 Juin.
ON attend avec impatience des nouvelles
de l'expédition du Capitan Bacha qu'on fuppofe
actuellement arrivé dans la Morée. Lors
des derniers avis qu'on en a reçus , il étoit
campé fous les murs de Salonique , tant
pour faire repofer fes troupes que pour rétablir
la tranquillité dans cette ville , où la
difette de farine avoit caufé une émeute
que fa févérité avoit d'abord calmée en faifant
mourir 40 des principaux mutins , dont
les têtes ont été envoyées ici & expofces pendant
trois jours fur les murs du ferrail.
On dit que la défenſe faite aux Anglois
de porter leurs marchandifes des Indes à
Suez , a été follicitée par leur Ambaffadeur ,.
à la prière de la Compagnie , qui perdoit
par--là le droit de 30 pour cent qu'elle retire
fur toutes celles qu'on tranfporte directement
d'Afie en Angletterre. Les Employés
qui faifoient autrefois ce commerce à Gedda ,
où ils paycient un droit au profit de la Mofquée
de la Meque , mais que les Bachas s'ap-
14 Août 1779.
( 50)
proprioient , rebutés de plufieurs avanies ,
l'avoient porté à Suez , où il s'étoit confidérablement
étendu . Il n'y eft pas encore ar
rêté. Les ordres du Grand-Seigneur ne font
pas toujours exécutés dans les lieux éloignés
où il les envoie. Quatre bâtimens Anglois ,
arrivés , dit- on , dernièrement à Suez , avec
une cargaifon de 4 millions , ont obtenu au
moyen d'un préfent de quelques milliers de
piaftres , la permiffion de l'y débarquer.
RUSSI E.
De PETERSBOURG , le 7 Juillet.

LE 4 de ce mois , l'Impératrice eft revenue
ici de Czarsko-Selo , avec toute la Cour ; le
lendemain on a lancé à l'eau 3 vaiſſeaux de
guerre nouvellement conftruits. L'un , de 74
canons , a été nommé le Conftantin , à l'honneur
du Prince nouveau né ; les noms des
deux autres , qui font de 64 , font le David
& le Spiridon. S. M. I. fe difpofe à fe rendre
à Péterhoff , où elle paffera le refte de la
belle faifon.
L'établiſſement fait depuis quelque tems
d'une maiſon d'inoculation à Irkursk , en
Sibérie , a beaucoup de fuccès. Les ravages
qu'y avoit fait la petite vérole , en avoient
donné l'idée ; on écrit que dans le cours de
F'année dernière , on a inoculé , tant dans la
ville que dans les environs , 5749 perfonnes ,
dont cinq feulement font mortes , par des
accidents étrangers à cette opération falutaire
.
( 51 )
On s'occupe avec beaucoup d'activité &
de fuccès à peupler le pays que nous avons
pris aux Turcs pendant la dernière guerre ;
il eft fitué entre le Dnieper & le Voy. On y
compte déja plufieurs milliers d'habitans qui
ont formé quelques villages confidérables .
Le libre exercice accordé à toutes les religions
, y attire un grand nombre d'Etrangers
; le pays eft fertile , & le bois & les
matières néceffaires pour bâtir y abondent.
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 18 Juillet.
LA Cour eft toujours au Château de Drottningholm
, où le Comte de Kageneck , Envoyé
extraordinaire de LL. MM. II . & R. ,
qui fe difpofe à partir , alla le 15 recevoir fon
audience de congé .
Le 10 , S. M. étoit venue ici pour voir la
ftatue équestre du Roi Guftave Adolphe , qui
vient d'être achevée. Ce monument qui eft
d'une feule pièce , tant la ftatue que le piédeftal
, a été fondue par M. Meyer , célèbre
Artifte Suédois , Chevalier de l'Ordre de
Wafa ; il pèfe environ 36 milliers.
On mande de Marftrand , qu'il y eft arrivé
dernièrement un vaiffeau de la Virginie. Sa
cargaifon confifte , entre autres articles , en
So mille livres de tabac , & mille livres d'indigo.
Le Capitaine de ce bâtiment a rapporté
qu'il y en avoit neuf autres en route , &
qu'il ne pouvoit les avoir devancés que de
C 2
( 52 )
peu de jours. Celui ci eft le 7 vaiffeau des
Etats-Unis qui foit arrivé jufqu'à préſent dans
ce port.
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 18 Juillet.
ON vient d'expédier au Grand - Chancelier
de la République , & au Prince Adam
Czartoriski , Général de la Podolie , des
Couriers pour preffer leur retour dans certe
Capitale , où des affaires , dont on ne dit pas
l'objet , mais qu'on affure être très - importantes
, exigent leur préfence.
Les troupes Ruffes qui étoient depuis fi
long-tems dans ce Royaume , fe difpofent à
reprendre le chemin de leur pays ; celles qui
étoient en Wolhynie font déja en route ; elles
font regrettées par les habitans de cette province
, par ce qu'elles y faifoient une grande
confommation , & qu'elles payoient tout
comptant. On a publié les états de leurs
dépenfes dans ce Royaume ; & il eft prouvé
, dit-on , que le feul corps aux ordres du
Général Romanus , a coûté d'entretien plus
de 400,000 ducats , qui ont paffé dans ce
pays. On croit que le corps d'armée Ruffe
qui reftera encore fur les terres de la République
, fera plus nombreux qu'on ne
l'avoit préfumé.
On dit que le Roi eft dans l'intention de
racheter plufieurs de fes terres qu'il avoit vendues
au Comte Potocki , Grand-Ecuyer Tranchant
de la Pologne , & qui font fituées dans
( 53 )
le district qui a paffé fous la domination Autrichienne
, en conféquence du traité de partage.
Des payfans , en fouillant dernièrement la terre
dans un lieu peu éloigné de cette Capitale , ont
trouvé une caifle remplie d'argent monnoyé . Comme
elle étoit trop grande & trop pefante pour pouvoir
l'emporter , ils fe font chargés d'autant de pièces
qu'ils ont pu , & ont difparu enfuite. Ils ont été
forcés d'en laiffer plufieurs milliers . Elles font marquées
au coin de Sigifmond I & d'Albert , prémier
Duc de Pruffe . La terre où l'on a fait cette
découverte , appartient au Colonel Oborski , qui
fe donne beaucoup de mouvemens pour retrouver
les payfans & l'argent qu'ils ont emporté : car I ufage
& la loi attribuent par- tout au poffeffeur du fol
le tréfor qui s'y trouve caché , & non à celui qui
le découvre.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 20 Juillet.
ON a remercié le ciel dans plufieurs églifes
, de ce qu'il a permis que les fuites de
l'explofion du magafin à poudre n'aient pas
été plus funeftes , l'intention de l'Impératrice-
Reine eft auffi de faire bâtir une Eglife fur la
place même qu'occupoit le magazin ; la bénédiction
s'en fera le jour anniverſaire de cé
funefte évènement. A ces marques édifiantes
de piété & de religion , LL . MM . II . en ont
joint plufieurs de bienfaifance qui ne font pas
moins touchantes . Elles ont fait foigner avec
beaucoup de foin les perfonnes qui ont été
bleffées , & l'Archiducheffe Elifabeth s'eft
C 3.
( 54 )
chargée d'une petite fille de 5 ans qui a perdu
fes parens dans cette trifte occafion.
L'Impératrice , voulant épargner aux , Proteftans
les dépenfes fouvent onéreufes qu'ils
étoient obligés de faire pour aller prendre
le degré de Docteur dans les pays étrangers
, vient d'ordonner qu'à l'avenir ils pourront
le recevoir librement dans tous fes
Etats Héréditaires. M. de Sibek , iffu d'une
ancienne famille noble de Hongrie , eft le
premier Proteftant qui a déja reçu celui de
Docteur en Médecine , dans l'Univerfité de
cette Capitale.
Il y a quelque-tems que l'on parle d'un
nouveau voyage de l'Empereur ; on dit aujourd'hui
que c'eft à Florence qu'il fe propofe
de fe rendre cette année. L'Impératrice doit
partir inceffamment pour Presbourg , où l'on
préfume qu'elle paffera le refte de l'été.
L'Ambaffadeur d'Eſpagne vient de communiquer
à la Cour , avec toutes les formalités
ordinaires , la déclaration de guerre du
Roi fon maître contre l'Angleterre , il a fair
enfuite une vifite de congé au Miniftre de
cette Puiffance , qui la lui a rendue ; & jufqu'à
la paix , les deux Miniftres , felon l'ufage ,
ne fe verront plus que dans les maifons tierces
où ils pourront ſe rencontrer.
La pluie qui tombe ici depuis quelques
jours a fait beaucoup de bien aux campagnes,
& fur-tout aux vignes des environs ; comme
le Danube a confidérablement groffi , on pré(
55 )
fume qu'il y a eu auffi de fortes pluies dans
divers autres endroits .
De HAMBOURG , le 25 Juillet.
LA multitude de Couriers qu'on voit paffer
fucceffivement de Pétersbourg à Copenhague
, à Berlin , à Paris & à Londres ,
excitent l'attention générale ; & quelques fpéculatifs
femblent craindre que les troubles
du midi ne refluent jufques dans le nord ,
qui cependant ne paroît jufqu'à préfent difpofé
à y prendre d'autre part que celle de
la médiation. On publie avec affectation
que le Roi de Pruffe a renouvellé fes marchés
avec divers Entrepreneurs qui s'engagent
à fournir , un mois après la première
réquifition , des chevaux étrangers pour le
fervice de l'artillerie ; mais cette nouvelle ,
outre qu'elle vient de Hanovre , où on la
publie avec affectation , & des commentaires
qu'on cherche à faire paffer ailleurs ,
n'annonce que ce que la Cour de Pruffe
eft accoutumée de faire fouvent dans le tems
même de la plus profonde paix , & ces arrangemens
tiennent au fyftême de fe tenir
toujours prêt à entrer en campagne.
On oublie les évènemens récens qui femblent
avoir affuré la neutralité du nord , &
que dans un moment où les Puiffances en
guerre combattent , l'une pour le privilége
exclufif des mers , & l'autre pour le faire
partager , le voeu de toutes doit être pour
celles qui prennent leurs intérêts . Le Dane-
C 4
( 56 )
marck , occupé de protéger fon commerce
en Europe , paroît fonger à l'étendre en
profitant de celui qui vient d'être ouvert
avec l'Amérique Septentrionale , & le 7 de
ce mois la frégate la Moën , de 36 canons ,
a fait voile pour les Indes occidentales
avec un convoi de bâtimens marchands.
L'armée de Hanovre , augmentée fucceffivement
, va , dit - on , l'être encore ; les
nouvelles levées qui , le mois dernier , ne
devoient être que de io, 000 hommes , vont
être portées à 20 , 000. On ne dit pas où ces
troupes feront tranfportées ; on fent bien
qu'elles ne refteront pas dans l'Electorat, dans
un temps où l'Angleterre en a un fi grand befoin
, tant en Europe qu'en Amérique.
1
» On parle beaucoup , écrit.on de Drefde , d'un
évènement très-fingulier. Un payfan du village de
Streifen envoya fon garçon avec deux chevaux pour
travailler par corvée au château de l'Electeur. Cè
garçon paffant par un grand jardin , attacha fes
chevaux à un arbre , leur donna un peu de foin
& entra dans un cabaret où il demanda de la biere ;
pendant qu'il buvoir , fes chevaux fe détachérent
& marcherent vers un beau pâturage auprès duquel
étoient quelques ruches ; l'un piqué par une abeille
fe mit à courir , s'approcha des ruches qu'il renverfa
, & fut couvert auffi- tôt , ainfi que fon camara
le , d'une multitude de mouches à miel ; le
premier tomba mort en peu de tems. Le garçon
étant accouru retira le fecond : mais il ne put le
fauver ; il fut lui- même fi maltraité qu'il périt quelques
jours après. S. A. E. informée de cet accident
a fait venir à Pillnitz le propriétaire des ruches
qu'il a dedommagé ; fes bontés fe font étendues
au payfan de Streifen «.
($7 )
De RATISBONNE , le 25 Juillet.
SELON les lettres de Munich , on s'y
flatte de conferver l'Electeur Palatin ; les
affaires qui restent à régler dans le Duché
de Bavière , depuis l'époque qui a décidé
du fort de ce pays , paroiflent devoir l'y
retenir encore quelque temps . Il fe propofe
du moins de paffer l'été au château de Nimphenbourg.
Les anciens Miniftres de feu l'Electeur
Maximilien Jofeph fe retirent fucceffivement
; le Baron de Hompefch a demandé
fa démiffion , ainfi que le Comte de
Seinsheim qui , fous le règne précédent ,
étoit Grand-Maître & premier Miniftre : ce
dernier eft remplacé par le Baron de Vieregg ,
Grand Ecuyer de l'Electeur Palatin.
Dans un confeil de guerre préfidé par S. A. E.
on a réglé la répartition des régimens actuellement
en garnifon dans la Bavière & dans les Duchés de
Neubourg & de Sulzbach Au mois de Septembre
prochain , ils feront diftribués ainfi . Le régiment
des Gardes- Palatines , ceux de Holftein & de Herold ,
infanterie , refteront à Munich ; ceux de Denx - Ponts
& de Daun à Ingolstadt ; le Prince Electoral à
Neubourg ; la Rolée , infanterie , à Amberg ; Wahl
à Straubing ; Haguemberg à Bourghaufen ; & les
compagnies d'invalides à Donawerth, Rothembourg
Landsberg , Stattamhoff & Hilpolstein . Total ,
régimens d'infanterie . Celui de Rofée , dragons ,
fera réparti dans Neumarck , Sultzbach & Weiden
celui de Wahl , dragons , à Wafferbourg ; le Prince
d'Ifembourg , cuiraffiers , à Landshut , & le Prince
Taxis à Neuen- Octting. Total , 4 régimens de cavalerie.
**
( 58 )
On mande de Culm , dans la Pruffe occidentale
, qu'il y eft arrivé environ 1200
hommes des bataillons francs Pruffiens , congédiés.
Une partie y reftera ; les autres iront
à Graudenz , où ceux qui voudront apprendre
des métiers , pourront le faire aux frais
du Roi.
ITALIE.
De ROME, le 20 Juillet.
LE Confiftoire s'eft tenu le 12 de ce mois,
ainſi qu'il avoit été annoncé . Le Pape , après
avoir propofé les fujets défignés pour les
fiéges vacans , nomma Cardinal M. de Hertzan
, Auditeur de Rotte pour l'Allemagne ;
il déclara enfuite qu'il créoit un autre Cardinal
, mais qu'il fe le réfervoit in petto . Le
même foir & le lendemain , il y eut des illuminations
& des réjouiffances au fujet de
cette promotion .
Le neveu du S. Père fe livre tout entier
à l'étude des loix depuis quelque tems ; c'eſt
M. Gaëtan Criſtallini qui a été chargé par S.
S. de le former aux affaires de la Cour de
Rome.
La terre n'eft pas encore raffermie à Bologne
, où les alarmes des habitans s'entretiennent
par les fecouffes qui fe répètent
fréquemment. Le 14 de ce mois , vers le
coucher du foleil , on y en éprouva une
nouvelle , plus violente que toutes celles
qui l'avoient précédée. On vit fortir des
( 59 )
entrailles de la terre , des exhalaifons enflammées
qui ajoutèrent encore à l'effroi
général. La plupart des habitans ont quitté
la ville , pour le réfugier dans la plaine ,
où ils le croient à peine en sûreté. Cette
dernière fecouffe a abattu plufieurs cheminées
, & endommagé un grand nombre de
maifons. Perfonne , heureuſement, n'a péri ,
mais quelques -unes ont été bleffées, & même
grièvement , par la chûte des pierres & des
tuiles .
» Le pinque le Saint- Ferdinand , écrit - on de
Naples , eft entré dans ce port avec 165 esclaves ,
dont 65 Algériens , qui étoient à bord d'une galiote
échouée pendant la nuit fur la côte de Gallipoli ;
75 fur la prife faite près du Cap Sainte- Marie par
les 2 chébecs du Roi , aux ordres de MM. Coral
& Mendiez ; & enfin 25 autres fur le chébec Saletin.
Ces efclaves , tant noirs que blancs , ont été
achetés en grande partie par divers Seigneurs , qui
les ont bien vétus & qui en ont grand foin « .
ESPAGNE.
De MADRID , le 20 Juillet.
LE 11 de ce mois , le Marquis de Florida
Bianca a fait remettre la Lettre fuivante à
tous les Miniftres réfidens ici de la part des
Puiffances maritimes.
و د
,
» M. Quoique le Roi fe fût borné à rompre tout
commerce & toute communication entre les fujets
& ceux du Roi de la Grande- Bretagne n'ayant
d'autre but que de réparer les graves infultes qu'a
reçues fa Couronne , & de fe faire lui- même la
juſtice qu'il n'a pú obtenir du Ministère Anglois ;
c6
( 60 ).
Sa Majefté a fu que la Cour de Londres a autorife
fes vaiffeaux de guerre & fes Armateurs à exercer
toutes fortes d'hoftilités contre la Nation Efpa.
gnole. Elle s'eft vue en conféquence dans la néceffité
d'ordonner que par voie de repréfailles , il
en foit agi de même de la part de l'Efpagne contre
les fujets de Sa Majefté Britannique.
» Une des mesures qu'a prifes Sa Majefté en
cette occafion , eft le blocus de la place de Gibraltar
par terre & par mer. J'ai l'honneur de
vous en faire part , conformément à fon ordre ,
& par un effet de la bonne harmonie & de l'amitié
qui règne heureufement entre cette Couronne
& N. N. afin qu'il foit notoire que , felon ce qui
eft établi par les Traités , & autorisé par la pratique
de toutes les Nations , on ne permettra l'en--
trée du port de Gibraltar à aucun vaiffeau de guerre ,
ou de commerce , fous quelque Pavillon que ce
puiffe être que l'on reconnoîtra ceux qui feront
rencontrés naviguant , fuivant un rhumb qui paroîtroit
fe diriger vers ce port ; & qu'on déclarera
comme bonne prife ceux qui fuivront cette direction
contraire à l'objet du blocus , à la teneur
même des Traités & aux droits des gens «.
On ne doute pas ici que Gibraltar ne foit
refferrée à préfent auffi exactement par mer
que par terre , mais on ne fair point fi partie
de l'efcadre de Cadix eft employée à ce blocus.
Tout ce que l'on fait , c'eft que le 22
du mois dernier , elle fortit du port , à la
vue duquel les vents contraires la retinrent
pendant quelques jours. On ignore fi elle a
été fe joindre toute entière à la flotte Françaife.
Ce qui le feroit préfumer , c'est que
trois jours après , les vaiffeaux le Puiffant
& le St- Domingue de 70 canons , le St-Léan
dre de 56 , les frégates la Ste-Barbe & le
Rofaire , & 2 paquebots , fous les ordres
de M. de Langara , mirent à la voile du
même port , où l'on équipe encore 2 vaif
feaux de 70 canons , 2 flûtes ou bombardes
de 40 , & 2 frégates de 365 que l'efcadre **
de M. de Langara, jointe aux vaiffeaux fortis
de Barcelone & Carthagène , & à celle
de D. Barcelo, compofée feule de 7 vaiffeaux
de 70 canons , peut fuffire pour garder le
Detroit , tandis que les flottes combinées
de France & d'Espagne retiendront celle
d'Angleterre dans fes ports , & protégeront
les troupes qui doivent porter la guerre dans
cette ifle même.
Les 2 5 29 & 30 du mois dernier , & les 1
& 2 de celui- ci , les navires le St-Pierre , le
St- Paul, le Machabée , le St-Jofeph , la Portovelane
, le brigantin le St- Jofeph & une fregate,
font arrivés dans la baye de Cadix . Leurs
cargaifons , tant pour le compte du Roi que
pour celui des particuliers , confiftent en
370,185 piaftres fortes en or & en argent;
2798 livres de tabac en poudre & en carrottes
97,564 arobes de fucre ; 708 arobes
de cacao ; 21,272 arobes d'anil ; 8270 arobes
de bois de campêche ; 1847 arobes de coton ;
75 arobes de falfepareille ; & demi de
carrey; 2272 cuirs en poil & autres effets.
On évalue toutes ces cargaifons à 1,065,339
piaftres fortes. Il eft arrivé les 2 , 3 & S
de ce mois , des cargaiſons auffi riches à Malaga
& au port de St - André dans la Bifcaye.
1
1
( 62 )
ANGLE TERRE.
De LONDRES , le 30 Juillet.
En attendant des nouvelles de l'Amérique ,
les partifans du Gouvernement s'empreffent .
de concevoir les efpérances les plus brillantes
, & deflatter la nation qu'elles feront réalifées
par les premières dépêches qu'on recevra
de ces contrées. S'il faut les en croire, l'Amiral
Arbuthnot , arrivé à New-Yorck , y a débarqué
les troupes & les provifions deſtinées
pour l'armée Royale , qui a dû , dès le commencement
du mois de Juin dernier , fe mettre
en marche pour attaquer le Général
Washington , rétablir la communication avec
le Canada , & conquérir tout le pays fitué
entre la Nouvelle- Angleterre & les autres
Colonies , projet vafte , conçu & annoncé tous
les ans au commencement de la campagne ,
& dont l'exécution a toujours fouffert des
difficultés infurmontables.La Cour a , dit-on ,
reçu la nouvelle de ce beau plan , par un
Exprès arrivé le 19 de ce mois ; mais elle en
a différé la publication jufqu'au moment ,
fans doute , où il fera exécuté.
Des lettres particulières de New-Yorck
préfentent un tableau bien oppofé ; elles regardent
l'expédition de Georgie manquée
comme elle le fut en 1776, & elles l'attri
buent à la jaloufie du Général Clinton , qui
n'a pas voulu qu'une entrepriſe importante
réufsît fous un autre , après avoir échoué
fous lui , & qui , en conféquence , n'a point(
63 )
envoyé les renforts que le Général Prévost
lui demandoit ; la crainte que l'on en fit
paffer enfuite de Virginie , eft , dit - on , la
raifon qui lui a fait abandonner auffi cette
conquête.
La Cour a appris par le même Exprès ,
quoiqu'elle n'en ait pas fait part au public
par fa gazette , que l'Amiral Arbuthnot , auffitôt
après avoir débarqué les renforts qu'il
avoit conduits à M. Clinton , a remis à la
voile pour gagner les Ifles des Indes Occidentales
, où il affurera la fupérioté à l'Amiral
Byron ; mais tout le monde ne juge pas
de même ici de cette fupériorité ; fon efcadre ,
jointe à la flotte de Ste-Lucie , ne la portera
qu'à 25 ou 26 vaiffeaux ; & il eft vraisemblable
que M. de la Mothe-Piquet , parti avant
lui , a porté maintenant celle de France à 24 ,
en meilleur état & mieux équipés que les
nôtres. On craint toujours que l'Amiral
Byron n'ait été forcé auparavant de combattre
ou de s'éloigner , & que les Eſpagnols ,
joints aux François fur les mers d'Amérique
comme fur celles d'Europe , ne nous en ayent
arraché fans retour l'empire.
Nous fommes ici dans l'attente des plus
grands évènemens ; & notre pofition eft fans.
doute de jour en jour plus inquiétante. Sir
Charles Hardy , forcé , dit- on , par les vents
contraires de rentrer à Plymouth , le 17 ,
eft refforti avec ordre de chercher les flottes
réunies de la France & de l'Eſpagne ; ordre
affurément fingulier & fans vraisemblance ,
en
( 64 )
qu'il eft impoffible qu'on ait eu l'imprudence
de donner ; cela n'empêche pas que cette idée
n'ait été adoptée avidement par ceux qui
ont une confiance ou une foi robuſte ; ils annonçoient
déja que les flottes étoient en préfence
le 22 ou le 23 de ce mois , & que le
27 elles avoient célébré l'anniverfaire du
combat d'Oueffant , dans lequel on fent bien
que l'avantage étoit pour nous ; lorfque toutà-
coup on aappris que Sir Charles Hardy étoit
rentré ce mêine jour , 27 , à Plymouth ; toute
la bourfe eft dans la défolation ; les cris fe
multiplient contre le Ministère ; fes partiſans
ellayent de le juftifier , en difant que le gros
tems & les dommages qu'ont fouffert le Terrible
& le Berwick , ont forcé l'Amiral à revenir.
Mais , leur répond on , Hawke & Bofcawen
, qui paffoient les hivers entiers dans
le golphe de Bifcaye , auroient- ils ramené
dans nos ports toute notre armée pour un
ou deux vaiffeaux maltraités ? On pourroit
repliquer que les circonstances font bien
différentes ; mais on gliffe autant que l'on
peut fur notre infériorité ; & cela n'empêche
pas que la Nation ne la voie avec effroi. On
dit que la flotte enneinie eft forte de 66 vaif
feaux de ligne ; & elle doit être de 74 , fi celles
de Cadix & du Ferrol ont joint la Françoife ,
tandis qu'il en refte encore 15 en Espagne ,
fans compter une divifion de 8 frégates.
Ceux qui cherchent à la raffurer ont effayé
de faire, un tableau des chefs qui comman
dent cette armée formidable , & apprécient
ainfi , à leur manière , le dégré de danger
( 65 )
qui doit être en raifon des talens & de l'expérience
des Généraux .
» M. le Comte d'Orvilliers , difent-ils , a mieux
manoeuvré l'année dernière qu'aucun de fes prédéceffeurs
& que nos Amiraux même ; mais
heureufement il a cette année fous fes ordres
des vaiffeaux de deux Nations différentes ; les
fignaux feront mal entendus , par conféquent
mal obéis ; de- là , de la confufion , &c. Il n'y a
point de mal que M. Duchaffault ne foit pas à
bord de la Flotte ; c'eft toujours un excellent Officier
de moins ; il n'y en auroit pas eu non plus
que la Ville de Paris eût été hors d'état de fervir
; ce vaiffeau s'eft fingulièrement diftingué au
combat d'Oueffant . Quant aux Commandans Efpagnols
, nous ne connoiffons guère fur mer que
D. Antonio de Ulloa , qui eft le feul qui ait fervi
: il commandoit un vaiffeau de guerre en 1740 ,
fut prisonnier en 1748 ; on le connoît pour un
brave & intelligent Officier. Il eft l'auteur d'un
Voyage dans l'Amérique Méridionale , Ouvrage
où il parle de fa captivité en Angleterre , & fait
la mention la plus avantageufe de la générosité &
de l'humanité Angloife a.
Tous ces tableaux multipliés par l'imagination
féconde de nos nouvelliftes , ne produifent
pas l'effet qu'ils s'en promettent. La
nation ne fera raffurée que lorfqu'elle verra
un nombre égal de vaiffeaux à opposer à
fes ennemis ; mais malheureuſement nous
fommes encore bien éloignés de cette égalité
. Sir Charles Hardy n'en a encore que
34 , & il paroît que nous fommes hors
d'état de les porter au- delà de 46 ; encore
faut- il des Matelots pour les monter ; nous
n'en attendons que par l'arrivée des flottes
du Détroit & du Portugal , de Lisbonne &
( 66 )
d'Opporto , de la Méditerranée & du Levant.
Mais comment pafferont- elles , fi la
flotte combinée ferme la Manche ? Comment
celle du Levant páffera-t - elle le détroit
de Gibraltar qu'on dit bloqué fi exactement
?
» En général , dit -on dans un de nos papiers ,
on regarde Sir Charles Hardy comme pallablement
embarraffé ; il a le commerce de l'Empire &
l'Empire lui-même à protéger contre des forces
fupérieures. On ne lui connoît guère d'autre reffource
que celle de croifer environ à 10 lieues
de l'Eft de Scylly ; de cette ftation il couvriroit
l'embouchure de la Manche , & protégeroit àpeu
-près le retour des flottes marchandes. Il
avoit pris cette ftation avant de venir à Torbay ,
& on n'a pas manqué de lui faire un crime de
l'avoir quittée : on préfumoit qu'il l'avoit repriſe.
Là , fes croifeurs peuvent l'informer de l'approche
d'un ennemi fupérieur , & le même vent qui favoriferoit
l'entrée de la Flotte combinée dans la
Manche , faciliteroit fa retraite à Torbay , où il
combattroit avec une forte d'égalité des forces
mêmes fupérieures ; s'il étoit trop inférieur , il
pourroit gagner Ste-Hélene , y former la ligne de
bataille. Si enfin il ne pouvoit y tenir , il pourroit
entrer dans la Tamife où il feroit en sûreté.
Mais s'il y étoit enfermé une fois , comment
s'opposer à une defcente qui s'exécuteroit fi aifément
, fous la protection du canon des Flottes
combinées ? Et que fera-t-il à préfent , comment
reffortira-t-il de Plymouth fi les ennemis font fi
près de nous «.
*
Les préparatifs que l'on fait de tous côtés
pour s'opposer à toute defcente font voir
que le Gouvernement la craint , & qu'il ne
partage pas la confiance qu'il cherche à inf(
67 )
pirer. C'eft fur-tout contre Portmouth qu'il
femble croire que les efforts de l'ennemi
fe dirigent ; il fait , en conféquence , élever
des retranchemens autour de cette ville &
de celle de Gofport , nétoyer les foffés &
réparer les fortifications auxquelles on ajoute
de nouveaux ouvrages. Les autres points qui
peuvent être menacés attirent auffi fon attention
; on a garni de gros canons , tirés
de la tour , les côtes de Briftol & de Plymouth
, & les perfonnes chargées du tranfport
de cette groffe artillerie , ont eu ordre
de marcher jour & nuit juſqu'à ce qu'elle
fût arrivée à fa deſtination.
On ne travaille pas avec moins d'activité
en Irlande ; mais les fortifications exigent
des foins & des dépenfes confidérables , &
fur- tout beaucoup de tems ; on les a telleinent
négligées jufqu'à préfent qu'il n'y en
a point qui ne foit en très- mauvais état , Le
port de Corke , qui eft la feconde ville de
ce Royaume , eft tout-à-fait hors d'état de
nuire à un ennemi qui entreprendroit de
remonter la rivière. On n'a guère à compter
pour la défenſe de ce pays que fur le zèle
des habitans ; on s'en défioit il y a quelques
mois ; on y a aujourd'hui la plus grande
confiance ; c'est l'effet de l'adreffe préſentée
par la ville de Dublin , & qu'on s'eft em
preffé de publier ; il y a peu d'autres villes .
du Royaume qui n'aient donné de pareils
témoignages de leur fidélité & de leur empreffement
à fervir la patrie. On cite avec
enthoufiafine beaucoup de Lords & de fim(
68 )
ples Particuliers , qui jouiffent d'une grande
fortune & qui fe font chargés de lever des
troupes à leur frais."
Au milieu de ces exemples de patriotisme ,
dit un de nos papiers , il y a trois claffes qui
ne s'empreffent pas de les imiter , & qi ferment
leurs bourſes dans ce moment de criſe & de danger.
Le Corps Municipal & les Communes de la
Cité de Londres , ne fe foucient pas d'employer
à lever des matelots ou des follats , l'argent qu'ils
dépenfent pour manger de la tortue & du daim ;
le Clergé & les Univerfités , qui vivent aux dépens
de l'Etat , devroient contribuer à fes befoins
& les Dames de tous les états , pourroient le
fecourir utilement , en confacrant à la patrie ce
qu'elles dépensent aux cartes , anx affemblées , à
Jeur toilette. Mais les Dames ne veulent pas renoncer
à la parure ; les François feroient aux por
tes de Londres qu'on Alderman ne quitteroit pas
fa tortue & fon gigot de daim. Quant au Clergé
la feule Univerfité d'Oxford a ouvert une foul
eription .
On ne remarque pas , en effer , beaucoup
d'unanimité dans les efforts qui font bien
loin d'être généraux , & qui ne font pas auffi
brillans en réalité qu'ils le paroiffent fur le
papier. La Nation ne fe diffimule pas qu'elle
eft réduire à fes feules forces ; envain on
cherche à lui faire efpérer des fecours étran
gers , & en particulier de la part de la Ruffie;
mais il y trop peu de tems que le Lord
North a déclaré lui - même qu'il n'y avoit
point d'efpérance de ce côté , pour qu'elle
puiffe l'avoir oublié fitôr ; & la conduite du
Ministère prouve affez qu'il affez qu'il ne cherche des
refources qu'en lui-même. La preſſe a eu
encore lieu le 21 de ce mois ; & le monde.
( 69 )
pour
19
qu'elle a fourni a éte fi confidérable que les
Alléges destinées à ce fervice n'ont pas fuffi
le contenir. Cette manière de lever des
matelots chez un peuple libre donne lieu à
des plaintes chaque fois qu'elle fe renouvelle.
Elle fournit l'occafion de rappeller les
excès coinmis précédemment . On le fouvient
de la levée faite dans la foule que l'on avoit
eu le fecret d'affembler près de la Tour
de Londres , où l'on difoit que le Lord North
alloit être conduit . » Une mère éplorée , à
qui , dit un de nos papiers , on avoit fubtilifé
ainfi deux de fes enfans , roffoit le lendemain
à coups de point le troifième qui lui reftoit ,
& lui difoit dans l'amertume de fon coeur :
coquin , reffouviens- toi bien de ceci ; & que
fur- tout , lorfqu'enfin on conduira les Miniftres
à Tyburn , je te défens de les aller
yoir paffer ".
La néceffité de retenir ici nos forces & de les
augmenter , ne nous permet pas de faire de grands
efforts pour la défenſe de Gibraltar. Nos Miniftres
affectent de détourner l'attention du public en dou-"
tant du fiége de cette place , & en en regardant du
moins la prife comme impoffible. » Il n'eſt pas
vraisemblable , difent - ils , ou font-ils dire à ceux
qui parlent pour eux , que l'Efpagne brife contre
un rocher imprenable des forces dont elle peut
faire ailleurs un ufage plus efficace au détriment
de l'Angleterre. Lorfque fous le règne de la Reine
Anne , Sir George Rock & le Prince de Baden
s'emparerent de certe fortereffe , ils dûrent plus leur
fuccès à la furprife qu'à la force. Il n'y avoit que
100 hommes , & cette foible garnifon fecondée
par la force naturelle de la place , fit une belle
défenfe , jufqu'à ce qu'un nombre fupérieur de ma
( 70.)
telots ayant gravi au haut du rocher , de manière
à dominer fur cette poignée de braves Eſpagnols ;
ceux-ci fe voyant affaillis par une flotte & une
armée , fe trouvèrent réduits à la néceffité de capituler
. On en conclut que Gibraltar mieux fortifié
aujourd'hui , pourvu d'une garniſon affez forte ,
ayant des vivres & pouvant en tirer en tout tems
de Barbarie , peut défier toutes les forces réunies
de la France & de l'Espagne «<,
Il faut favoir fi , comme on le dit , cette
place eft fi bien pourvue de vivres ; & s'il
fera facile d'en tirer de Barbarie lorfqu'elle
fera bloquée.
Les nouvelles qu'on reçoit de divers endroits
ne permettent pas de fonder de grandes espérances
fur les fervices de la milice dans ces momens de
crife ; nulle part on ne peut la plier à la difcipline
militaire. Le 10 de ce mois , écrit- on , de Southampton
, le régiment de milice de la partie orientale
du Comté de Kent , en quartier dans cette ville ,
irrité de quelques châtimens que la néceffité de la
difcipline lui avoit fait infliger , s'eft mutiné à la
parade. Une partie des grenadiers a voulu s'avancer.
contre les Officiers la bayonnette au bout du fufil ;
mais l'Officier Commandant eft parvenu à les ap.
paifer , & ils ont même confenti à laiffer arrêter
quatre des principaux mutins. Après la parade , il
s'éleva entre les Officiers & quelques habitans une
altercation qui caufa pendant quelque tems une efpèce
d'émeute. Mais la préfence des Magiftrats de
la ville en prévint les fuites , & le peuple ne tarda
pas à fe difperfer fans avoir fait d'autre mal que
de brifer les fenêtres des Adjudans. Les quatre foldats
font actuellement dans les prifons de la ville ,
& un confeil de guerre général doit inſtruire inceffamment
leur procès «,
Pendant que nous fommes fort inquiets
fur le fort de nos flottes marchandes du Le(
71)
a
vant & du Portugal , le bruit fe répand qu'une
de celles qui nous viennent des ifles à été
vue à la portée de nos côtes , & on la regarde
déja comme en fûreté. Si cette nouvelle
fe confirme , elle ne pouvoit arriver
plus à propos ; outre qu'on la dit confidérable
par les cargaifons , elle nous ramène
des matelots dont la marine Royale manque
encore .
On attend avec impatience la réponſe de notre
Cour à l'expofé des motifs de la conduite du Roi
de France . On fent bien que les gazettes Minifle !
rielles ont vomi des torrens d'injures contre cet
expofé ; mais des injures ne font pas des réponses ,
& on eft curieux d'en voir une. Les papiers de
F'Oppofition interpellent les Miniftres de la donner,
» On les repréfente , difent-ils , comme des hommes
rufés , artificieux & entreprenans ; en vérité
on leur fait bien de l'honneur. Ces gens - là ont-ils
rien vu , rien prévu ? Lorfqu'ils ont entrepris la
guerre de l'Amérique , ils n'ont pas douté du fuccès :
voici cependant ce qu'elle nous coûte.
En efpèces fonnantes en cinq ans , & dont la nation
paye les intérêts . 50,000,000 liv . fterf.
» Déficit de Douanes & de
denrées d'Accifes Ainéricaines
à quatre millions par an. 20,000,000
»Pour 50,000 têtes chacune
à 30 liv. fterl. d'après l'eftimation
d'un Brunswickois ,
qui apparemment ne valoit
pas la poudre ni le plomb... 1,500,000
»Pour les fommes accordées
aux Américains incendiaires
refugiés ici.
TOTAL..
3,000,000
54,500,000 liv. fterk.
( 72 )
» C'eſt après cette dépense que les Miniſtres nous
engagent dans une guerre contre toute la Maiſon
de Bourbon «<
Ces cris de l'Oppofition affectent & inquiètent
la Nation ; les armateurs feuls , occupés de leurs
intérêts , s'applaudiffent d'une guerre avec l'Efpagne
, & fe flattent de gagner beaucoup ; l'idée des
richeffes qu'elle tire tous les ans de l'Amérique
excite leur cupidité ; & l'espoir de s'emparer d'un
galion qui les enrichiroit , va les multiplier confidérablement
; mais il eft vraisemblable que les
Elpagnols qui s'y attendent ayant tant de vaiffeaux
en mer , pendant que les nôtres font ou dans nos
ports , ou bornés à croifer dans la Manche , ne
Te laifferont pas faite des prifes de conféquence.
Quoique l'on dife , depuis l'adreffe de la ville de
Dublin au Roi , que l'Irlande oublie fes mécontentemens
dans ces momens critiques , & le réunit
pour la défenfe de la patrie contre nos ennemis
communs , on ne laiffe pas de fe défier des Catholiques
de ce Royaume. Ce qui les rend fufpects ,
c'est que l'on a remarqué que malgré la permiflion
qui leur a été accordée par les derniers actes du
Parlement d'acheter des biens fonds , il ne s'en eft
prefque encore préfenté aucun pour en acquérir ,
quoique l'on en connoiffe plufieurs qui ont en portefeuille
des fortunes de 100,000 liv . fterl .
On lit dans un de nos papiers l'anecdote fuivante.
» Lorfque l'Amiral Hardy eut accepté le commandement
de la flotte , le Lord Sandwich fit venir le
Capitaine Elliot , qui détruifit , dans la dernière
guerre , l'efcadre du célèbre Thurot , & lui dit
qu'il le nommoit Capitaine du pavillon Amiral.
Je ne puis accepter , répondit M. Ellict , je fuis
prêt à attaquer avec mon vaiffeau telle force ennemie
qu'on voudra ; mais je n'entends rien aux
manoeuvres d'une ligne de bataille ; le brave Officier
qu'il faut choifir eft le Capitaine Kempenfeld. Lord
Sandwich témoigna qu'il craignoit un refus de la
part
( 73 )
part de cet Officier , & M. Elliot reprit : on n'a
rien fait pour lui à la vérité ; il peut fe croire négligé
mais voici ce qu'on peut faire . Le Roi
m'a fait l'honneur de me nommer Colonel des
troupes de la marine ; je vais réfigner cette place ,
& je vous prie de la lui donner. On dit que le
Miniftre accepta cette réfignation ; mais que le Capitaine
Kempemfeld flatté du témoignage que lui
rendoit fon ami , n'a pas voulu le dépouiller , &
a accepté le commandement du pavillon Amiral
fans qu'on ait eu befoin de joindre l'appas de l'intérêt
à l'influence de la fenfibilité « .
Le même papier nous fournit le trait fuivant.
Il y a dans le Comté de Surry une Demoifelle
âgée, qui dans fa jeuneffe , éprife d'un voifin qui ne
put devenir fon époux , fe détermina à finir fes
jours dans la retraite , & jura de ne voir jamais ,
d'homme & de ne fe laiffer voir par aucun. Ily
a 30 ans que le ferment eft fait , & il n'a jamais
été violé. Sa fortune qui eft confidérable , l'oblige
d'avoir un Intendant & beaucoup de domeftiques
mâles ; mais aucun ne l'aborde . Retirée dans fon
appartement , elle donne fes ordres à des femmes
qui les portent aux hommes logés loin d'elle ;
& lorfqu'elle prend l'air , c'eſt dans un jardin dont
les murs ont 30 pieds de haut «.
ÉTATS- UNIS DE L'AMÉRIQUE SEPT.
De Philadelphie le 25 Mai. L'expédition
que nos ennemis ont faite en Virginie ,
a été marquée par toutes les horreurs que
peut commettre la férocité. Le Gouverneur
de cette Province en a envoyé les détails
au Congrès ; le Chevalier d'Amnours , Conful
de France à Baltimore , a auffi fait paffer
les fuivans à M. Gerard , Miniftre Pléni-
14 Août 1772.
d
( 74 )
potentiaire du Roi , auprès du Congrès des
Etats-Unis.
» M. Il n'eft malheureuſement que trop vrai qu'un
détachement des forces de New-Yorck eft entré
en cette Baye ; parmi tout ce qu'on débite on
s'accorde affez fur le nombre des ennemis , qu'on
fait monter à 2500 hommes & 200 Dragons , qui
fùrement n'ont été montés qu'avec les chevaux
dont ils le font emparés après leur débarquement.
La Flotte eft de 28 à 30 voiles , fous l'eſcorte d'un
Vaiffeau de 64 , une Frégate de 40 , une de 30 ,
& une troisième de 24 ; le refte eft compofé des
Corfaires qui depuis fi long-tems défoloient nos
côtes , & de tranſports médiocrement grands ; famedi
8 , elle entra dans la rivière Elifabeth , &
mouilla à quatre heures après -midi à quatre milles
du fort de Portſmouth : malheureuſement on n'étoit
rien moins que préparé à la recevoir , & le Dimanche
9 , les Troupes débarquèrent fans la moindre
oppofition & marchèrent au fort , qui avoit été
évacué plufieurs heures auparavant par l'Officier
Américain qui y commandoit ; environ 60 ou 70
François , que je fuppofe avoir fait partie des équipages
de quelques Bâtimens marchands de leur nation
, alors en rade devant cette Ville , s'y étoiene
réfugiés & ne le quittèrent qu'à l'approche d'uné
Troupe trop nombreuſe pour pouvoir lui réfifter ,
& fur-tout après avoir encloué les canons qu'ils
étoient forcés de laiffer derrière eux . Le Commandant
Américain s'étoit replié fur un pofte appelé
Great bridge, fitué à moitié chemin de Portſmouth
à Suffolck; l'ennemi l'y pourfuivit le jour fuivant ,
& arriva le lendemain à cette dernière place , après
une marche de 30 milles en 48 heures . Il la brûla
le même jour , & ne laifa d'entier que l'Eglife &
la Court-houſe. Un de leurs détachemens a fait
une tentative fur Ham-ton , mais fans fuccès , &
même avec quelque perte. Le feu , la violence &
( 73 ).
les déprédations de toute nature , marquent leutpaffage
. Les femmes même ne font point épargnées
, & on en nomme plufieurs qui ont été en
levées & mifes à bord des Vaiffeaux , où la plus
odieufe licence leur a fait des outrages de tous les
genres . Parmi les horreurs qui accompagnent cette
expédition , je dois vous rapporter deux traits de
cruauté qui me font affirmés de toute part , & auxquels
je feus que vous prendrez le plus vif intérêt.
Le premiet concerne fept François arrêtés fans armes
près du pofte de Great- bridge , demandant la
vie , & maffacrés de fang froid. Le deuxième eft
relatif à la prife d'un Vaiffeau Américain , dont
le Capitaine , l'Equipage & environ ſept à huit
paffagers étoient François : Après une défenfe vigoureufe
, qui lui auroit mérité l'eftime de tout
autre ennemi , il a fuccombé au nombre un peu
plus que quintuple de celui qu'il avoit à bord, &
chacun d'eux a été mis à mort : on ajoute que le
Capitaine conduit à bord du Vainqueur , y a été
maffacré , contre le droit des Nations . Je ne vous
préfente qu'une foible efquiffe de l'horrible tableau
que nous font ceux qui viennent de Virginie , de
tout ce qui s'y paffe , & je ne m'arrête qu'aux faits
qui me parroiffent le mieux prouvés , &c «<,
Ces excès ne font pas faits pour ramener
les efprits que cette nation a aliénés
dans ces contrées , & qu'elle fe plaît à repréſenter
comme difpofés à rentrer dans la
dépendance de fes tyrans & de fes bourreaux
; on a donné les ordres les plus précis
d'ufer de repréfailles contre eux ; l'humanité
s'y eft refufée jufqu'à préfent ; mais ce feroit
manquer à ce que nous nous devons , que de
l'écouter davantage ; & il faut étouffer le
tygre qu'on ne peut point enchaîner.
De Bofton , le 25 Mai. Le Commodore Hopd
2
( 76 )
kins a conduit ici le 18 du mois dernier les prifes
qu'il avoit faites le 6 & le 7 du même mois . Elles
confiftent en une goëlette l'Hibernia venant de
New-Yorck , avec 45 hommes ; le Jafon , très.
beau bâtiment de 20 canons & de 150 hommes
d'équipage , efcortant une flotte qui alloit de New-
Yorck en Géorgie ; le Meriah , lettre de marque ,
de 16 canons , 84 hommes ; les brigantins le Patriote
, le Prince Ferdinand , le John , le Batchelor,
& la goëlette la Chance. On y a trouvé 1800
barrils de farine , des provifions de toute efpèce ,
des armes , des accoutremens complets de toute forte
pour un régiment de cavalerie , 24 officiers de divers
grades ; on regarde ces prifes , vu les circonstances
& leurs conféquences , comme propres à balancer
tous les avantages de nos ennemis en Géorgie , d'où
nous nous flattons d'apprendre bientôt qu'ils ont été
chaffés , & on évalue les effets à 80,000 liv. fterl.
La Société conftitutionnelle qui s'eft formée
à Philadelphie , vient de publier les
principes qui règleront fa conduite , & les
articles dont elle eft convenue, pour les foumettreà
la confidération de ceux qui aiment
& qui foutiennent le Gouvernement civil.
Cette pièce intéreffante eft conçue ainfi :
» Nos réflexions ſur la décadence des Gouvernemens
civils dans le monde ancien , nous condui
fent à en examiner les caufes & à fuivre les pas
qu'ils ont faits pour tomber de l'ordre dans l'anarchie
, de la liberté , dans l'oppreffion : on peut placer
parmi ces caufes cet efprit de relâchement , ce défaut
d'attention de la part des habitans des nations refpectives
qui les ont empêché de conferver par la
fermeté & la vigilance ce qu'ils avoient acquis par
la fageffe & la magnanimité : après avoir acquis ils
fe font négligés , & ils fe font laiffé enlever les
b'ens qu'ils ne gardoient pas avec foin ; c'eſt à
nous à recueillir le fruit de l'expérience.
( 77 )
55 Jufqu'à-préfent nous avons vu le jour de l'épreu
ve , & nous lui avons furvécu ; n'ayant à fatisfaire
aucune paffion incompatible avec le bonheur général ,
à remplir aucune vue d'intérêt incompatible avec le
bien commun ; défirant ardemment que tous les hontmes
jouiffent des douceurs de la liberté , dé l'amitié ,
de la paix & de la profpérité , nous avons réfolu de
nous former en corps de fociété , qui , ci-après , fera
appellée & connue par le nom de Société Conftitutionnelle.
» Citoyens d'un même Etat, foumis , ainfi que tous
les autres habitans libres de cette heureuſe République
, à la même conftitution , aux mêmes loix ,
il n'y a , il ne peut rien y avoir de bon ou de mauvais
dans la conftitution actuelle qui ne nous intéreffe
, qui ne nous affecte également tous ; ce qui eft
bon pour nous , eft bon pour les autres ; ce qui eft
mauvais pour les autres , ne peut qu'être mauvais
pour nous comme fous cette conftitution nous
n'éprouvons point de griefs , que nous jouiffons au
contraire avec fécurité de nos droits & de notre
propriété nous - déclarons en qualité de propriétaires
& de foutiens adjoints d'une liberté conftitutionnelle
& commune , que dans aucun cas ,
nous ne demandons à être plus libres que les autres
ne doivent l'être , & que nous fommes déterminés
à ne pas l'être moins .
» En faiſant cette déclaration , nous défirons que
l'on fache que ceux qui originairement ont formé
le plan de cette Société , font du nombre des Citoyens
les plus éminents ; que dans toutes les occafions
ils ont été les premiers à établir , enſuite à
foutenir l'indépendance des Etats- Unis .
» En conféquence , Nous , les Membres de cette
Société , convenons de nous unir , & nous uniffons
dans les principes ci-deffus énoncés , en y ajoutant
les règlemens fuivans & tels autres que cette Société
trouvera néceffaire d'y ajouter dans la fuite , de tems
d 3
( 78 )
à autre. 1. Comme bons & fidèles Citoyens nous
fupporterons tout droit naturel & conftitutionel. 2º.
Dans nos poftes divers nous développerous tous les
efforts poffibles pour maintenir l'indépendance des
Etats-Unis. 3. Chacun en particulier , & tous enfemble
, nous tâcherons de préferver le droit important
d'élire par ballot nos repréfentans dans l'AGfemblée
, les Membres du Confeil , les Magiftrats ,
&c. 4°. Nous ne formerons point de partis pour
nous oppofer à tels hommes ou à telles mefures ,
parce qu'elles feroient propofées ou fecondées par
des perfonnes qui ne feroient pas en connexion formelle
avec nous. 5 ° . Des piques & des animofités
particulières ne nous empêcheront point de donner
notre fuffrage à un Candidat , dont nous ferions
fondés à croire les principes bons , & à penser que
la conduite fera droite , ainfi que doit l'être celle
du repréfentant d'un penple libre. 6º . C'est avec
chagrin que nous remarquons par une expérience
journalière , le déclin de la décence & de la vertu
publique , l'inondation du vice , de la fraude & de
l'extorfion ; nous ne fommes que trop fondés à penfer,
que les richeffes du public font la proie de la
mauvaife foi , & que le pays entier eft dupé par les
monopoleurs ; nous défirons n'avoir pas pour Membre
de cette Société quiconque n'a pas les intérêts
du public à coeur auffi-bien que les fiens , quiconque
ne feroit pas tout ce qui feroit en fon pouvoir pour
remédier aux abus & en punir les auteurs ; nous
croyons donc qu'il eft de notre devoir , & nous
déclarons que notre intention eft de veiller , autant
qu'il dépendra de nous , tant aux intérêts communs
des Etats - Unis en général , qu'à ceux de cet Etat en
particulier , de concourir à découvrir , à expofer &
à faire punir toute perfonne qui fe rendra coupable
de quelque attentat contre l'intérêt & la profpérité
de cet Etat & des Etats-Unis en général « .
( 79 )

1
FRANCE.
De VERSAILLES , le 10 Août.
Le premier de ce mois LL. MM. & la
Famille Royale ont figné le contrat de mariage
du Comte de Gironde avec Mademoifelle
de Caumont .
Le même jour le Marquis d'Entraigues-
Latis , Miniftre Plénipotentiaire du Roi ,
auprès de l'Electeur de Saxe , de retour
ici par congé , eut l'honneur d'être préfenté
au Roi , par le Miniftre des affaires étrangères.
Le Baron de Marivetz , Ecuyer honoraire
du Roi , a eu l'honneur de préſenter à S.
M. & à la Famille Royale le difcours préliminaire
d'un Traité général de Géographie-
Phyfique , d'après les principes de la Phyfique
céleste , d'une Carte phyfique & hydrographique
du Royaume de France , avec des
Mémoires fur cette Carte , & un Traité théorique
& pratique des Canaux , dédié au Roi.
De PARIS , le 10 Août.
Le public est toujours dans l'impatience
d'apprendre des nouvelles des flottes combinées
de France & d'Efpagne ; au défaut
de détails pofitifs , nous nous emprefferons
de recueillir ce que l'on mande de différens
ports.
» Il est arrivé , écrit - on de Breft , plufieurs letttres
d'Officiers de la Marine , à bord de la flotte de M.
d 4
( 80 )
"
le Comte d'Orvilliers ; elles viennent toutes d'Efpagne
, & font datées de la rade de la Corogne
les 4 & 6 du mois dernier. Elles ont appris
que notre armée étoit alors depuis le 11 Juin ,
fur la côte d'Espagne , vis-à-vis de la Corogne ,
ne faisant que courir des bords à terre , & au
large , pour attendre la réunion des Espagnols ;
que le 3 , dix vaiffeaux de guerre l'avoient jointe
de la Corogne , & qu'on attendoit d'un jour à
l'autre 12 vaiffeaux partis de Cadix le 22 Juin.
Nous devons enfuite , ajoute une de ces lettres, faire
route pour chercher l'armée Angloife & lui livrer
bataille ; Dieu veuille que nous la rencontrions ,
car tout notre monde eft parfaitement diſpoſé , &
il eft impoffible de montrer plus de zèle & de bonne
volonté chaque individu n'afpire qu'au moment
de combattre , & de donner au Roi des preuves
de fon attachement & de fon zèle pour fon fervice
, fa gloire & l'honneur de la Nation . Deux
de nos vaiffeaux , continuent-elles , font entrés à
la Corogne pour y dépofer les malades qui font
en petit nombre , les Officiers & les équipages
étant dans le meilleur état poffible ; ces vaiffeaux
ont pris à la place des malades une pareille quantité
de bons Matelots frais «.
Il paroît qu'on ne fait pas mieux en Efpagne
qu'en France la route qu'ont pris les flottes
combinées & leur force; quelques-uns fuppofent
que toute l'efcadre de Cadix a joint M.
le Comte d'Orvilliers , & que le blocus de
Gibraltar a été fait par d'autres vaiffeaux
tirés de différens ports , & qui fe font réunis
au Détroit , où ils forment une efcadre de
12 vaiffeaux de ligne , fans compter ceux
qui croifent dans divers parages , & ceux
qui font prêts à fortir des ports où on les a
armés.
4
( 81 )
Suivant une lettre d'un Banquier de Londres
, une frégate rentrée dans un port d'Angleterre
a rapporté qu'elle avoit vu la flotte
combinée , & compté 66 voiles ; un bâtiment
neutre , entré dans un de nos ports ,
a fait , dit- on , le même rapport ; mais on
ne dit point quel jour ni à quelle hauteur ces
bâtimens ont vu la flotte qu'on croit pourtant
prête à entrer dans la Manche , fi elle
n'y eft déja .
» Les travaux , écrit-on de Saint- Malo , continuent
avec la même activité ; à peine les 12 barques
que l'on préparoit ont été en état de fe mettre
en rade , qu'on a reçu ordre de joindre à la
flotte de nouveaux bateaux plats auxquels on travaille
jour & nuit avec la plus grande célérité.
Les derniers bâtimens que nous attendions de Granville
au nombre de 21 , ont mouillé hier , 31 Juillet
, à Cancale . Tous ces apprêts promettent que
l'expédition fera encore plus férieufe & plus importante
qu'on ne l'avoit imaginé , & perfonne ne
doute plus que l'embarquement n'ait lieu fous peu
de jours , tant on eft perfuadé de l'approche de
M. le Comte d'Orvilliers . Il n'y a pour ainfi dire
point de troupes dans la Ville , elles font toutes
dans les environs ; & il ne leur faudra que vingtquatre
heures pour être raffemblées & embarquées .
Leur nombre eft ici de 17000 hommes effectifs «<,
Les lettres du Havre y annoncent les mêmes
préparatifs .
» Nous n'avons point revu les flottés Angloifes ;
les convois arrivent , & les nouvelles de la mer
ne nous, difent pas ce qu'elles font devenues . Il
eft dommage que celle qui fembloit avoir envie
de nous venir rendre vifite , n'ait pas voulu s'approcher
à la portée où M. de Ville- Patour la fou
haitoit. On ne devoit tirer que lorsqu'elle feroit à
DS
( 82 )
400 toiles , & la chaïque s'eft toujours tenue à
15 & à 1800. Les mouvemens du Port & les ordres
qu'on envoie dans différens endroits de la
Côte , font croire que M. d'Orvilliers, ne tardera
pas à paroître dans la Manche. Quelques perfonnes
, en voyant débarquer dernièrement quelques
tonneaux de farine qui commençoient à fe maronner,
& en voyant paffer la rivière au bétail , craignoient
que l'expédition ne fût renvoyée ; mais
elles ont été bientôt détrompées , en voyant remplacer
fur le champ les provifions qui avoient été
détériorées .
Ce qui prouve que la mer eft abſolument
libre malgré l'apparition de quelques bâti
mens Anglois , c'eft la facilité avec laquelle
arrivent à leur deftination tous les convois
d'approvifionnement pour le Havre & pour
St- Malo . Celui qui étoit parti de Breft dans
le mois dernier , eft entré heureuſement
dans ce dernier port , avec 2 chaloupes canonnières
armées chacune de 3 pièces de
canon de 24 liv. , fans avoir été entamé
d'aucune façon.
,
M. le Prince de Montbarrey , après s'être
rendu de Breft à St-Malo, où il avoit examiné
tous les préparatifs d'embarquement qui
font entièrement finis & prêts à mettre à la
voile en repartit le 24 du mois dernier
pour fe rendre au Havre ; il a ordonné de
conftruire dans une ifle de la rade de Cancale
, un fort qui rendra cette rade un afyle
sûr contre tous les évènemens & contre
toutes les forces qu'on pourrait y oppofer.
» Une Goëlerte de la Martinique , difent quelques
lettres , ayant joint l'armée fur les côtes
( 83 )
Efpagne , a rapporté pour nouvelle que toutes
les divifions expédiées pour renforcer M. le Comte
d'Estaing , fe font toutes rendues au Fort- Royal ,
fans coup férir ; M: de la Motte Piquet y eft arrivé,
de manière que la flotte Françoiſe eft forte à
préfent de 24 vaiffeaux de ligne ; ces renforts
ajoute- t- on , font arrivés d'autant plus facilement
que les Anglois ne paroiffent plus dans ces parages ;
& ne fortent pas même de Sainte- Lucie , quoiqu'ils
aient vingt-fix vaiffeaux de ligne ; les épidémies
mortelles & la défertion qui règnent parmi eux ,
les ont mis dans l'impuiffance d'agir ; ils ont plus
de 400 Matelots à la Martinique , qui fe font engagés
de bonne volonté pour fervir fur les vaiffeaux
François , & il fe trouve en cutre fur la flotte
de M. d'Estaing , sà 600 prifonniers faits fur les
Corfaires , pris par nos frégates « .
Des avis de Hollande ajoutent encore à
ces détails on y a appris , dit - on , par la
voie de St Euftache , que le Comte d'Estaing
ayant été informé que l'Amiral Byron étoit
parti de l'ifle de Ste-Lucie , pour aller convoyer
jufques par - delà les ifles une flotte /
marchande de 250 voiles fortie de St Chriftophe
, il s'étoit porté fur le champ à l'ifle
de St - Vincent dont il s'étoit emparé , &
avoit fait voile enfuite pour la Grenade dont
il étoit allé auffi tenter la conquête.
S'il faut en croire le rapport d'un petit
bâtiment Américain arrivé de Boſton à l'Orient
le 21 du mois dernier après 21 jours
de traversée , la défaite prévue & annoncée
du Général Prevoft eft confirmée . Il n'auroit
pas évité le fort du Général Burgoyne
ajoute le même avis , s'il n'avoit eu fur la
d 6
( 84 )
rivière des bâtimens fur lefquels il a fait embarquer
le peu de troupes qui ont échappé à
l'épée des Américains .
ود
» L'arrivée du Dauphin , écrition de l'Orient ,
a répandu la joie dans ce Port. Ce vaiſſeau , commandé
par M. Dumont , de St -Malo , avoit été armé
, il y a environ 18 mois par M. de Grandelof
meflay ; fon échantillon eft celui d'un vaiſſeau de
64 pièces de canons ; mais il n'en a que 38 en batterie
, compris les gaillards . Le Capitaine ignoroit
la guerre actuellement allumée : il ne s'en eſt pas
moins mis en état de défenſe , & bien lui en a
pris ; car il fut attaqué le 21 du mois dernier par
une frégate de 24 canons , qu'il obligea de prendre
la fuite après une heure de combat. Le Capitaine
du Dauphin s'étant apperçu d'un grand mouve
ment fur la frégate & de beaucoup de fumée , a
préfumé que le feu y avoit pris ; ce qui eft d'autant
plus vraisemblable , qu'ils fe font battus à
portée de la moufqueterie : il a eu 2 hommes de
tués & 8 de bleffés fur environ 100 hommes dont
fon équipage eft compofé. Il y a fix mois qu'il eft
parti de la Chine ; il n'a fait aucune relâche & a
très- peu de malades. Sa cargaifon eſt évaluée à 4
millions «.
On écrit de Breft qu'un Capitaine Suédois
, ayant acheté dans ce port la frégate
la Sincère de 26 canons , y avoit laiffé le
bâtiment qu'il montoit auparavant , & étoit '
parti avec le nouveau pour aller chercher
des bois de conftruction dans fon pays. A
fon retour , étant près d'arriver , il a rencontré
vers Oueffant une frégate Angloife
qui l'a forcé d'aller relâcher à Portfmouth ,
& d'yrecevoir la valeur de la cargaiſon qu'il
nous deftinoit.
M. de Montalembert , Maréchal- de - Camp ,
( 85 )
lit - on dans une lettre de Rochefort , vient de
faire exécuter ici un nouvel affut de canon , conftruit
fur les principes de celui dont il a donné les
plans , planche 14 du 1er vol . de fon Ouvrage fur
la Fortification perpendiculaire. L'épreuve en a été
faite le 9 Juillet dernier , en préfence de M. la
Touche , Lieutenant - Général des Armées Navales ,
Commandant la Marine à Rochefort , de M. le
Baron de Bombelles , Capitaine de Vaiffeau , Directeur
des travaux de l'artillerie de la Marine au
même Port , & des Ingénieurs & Officiers d'Artillerie
, aux ordres de M. de Montalembert , & de
plufieurs autres perfonnes : elle a parfaitement réuffi.
Cet affut , au moyen d'un chaffis fur lequel il eft
pofé , donne la facilité de fervir avec 3 hommes
feulement une pièce de canon du calibre de 36 ; &
une pareille pièce , montée fur un affut marin
exigeoit jufqu'à 15 hommes pour fon fervice , qui
fe fait avec beaucoup plus de célérité par cette
nouvelle méthode «.
» Le procès du Comte de Lally fe pourſuit à
Rouen , & le Chevalier de Chaponay , un des principaux
accufés , a publié un mémoire court & précis ,
où il répond aux fix chefs d'accufation fur lesquels
il fut condamné au blâme le 10 Mai 1766. Ces
chefs font : 19. D'avoir reçu de Raja - Zaeb les
préfens envoyés aux Aides - de-Camp du Comte de
Lally, R. Le Chevalier de Chaponay n'a été Aidede-
Camp que deux ans après la promotion de Raja-
Zaeb , donc , &c.
33
2º. D'avoir vendu des vivres des magafins . R. Un
fieur Mariol déclare d'avoir oui dire qu'il a été
vendu des vivres , fans accufer le Chevalier de Chaponay
, d'avoir vendu fans ordre & d'avoir appliqué
le produit de la vente à fon profit.
» 3 °. D'avoir vendu des fufils . R. Toujours des
oui , dire. C'eft un Commis du Fermier qui l'a oui
dire ; c'est ce même Mariol qui l'a oui dire de ce
Commis , & ce Mariol qui , n'en ayant pas écrit
( 86 )
aux fupérieurs dans l'Inde , le dénonce en Europe.
» 4°. D'avoir commis des violences contre des
Marchands Malabarės. R. R. M. de Leyrit , mort
avant la dépofition , a dû déclarer ce fait à un feul
témoin affez fou pour affurer que le Chevalier de-
Chaponay auroit menacé les Malabares de les faire
fauter , eux , le fort , lui & fes gens pour un léger
intérêt.
» 5º. D'avoir fuborné des témoins. R. Deux des
Gardes du Comte de Lally dépofent qu'un particulier
attaché à ce Mariol , a tué M Dubois ,
Intendant
de larmée ; dénonciation encore du feul
Mariol qui eft au moins partie dans ce procès contre
le Chevalier de Chaponay.
» 6°. D'avoir négocié pour vendre Pondichery aux
Anglois. R. Ce chef paroît plus férieux , & eft
le moins prouvé de toute l'affaire. On reproche au
Chevalier de Chaponay de s'être abfenté , il prouve
qu'il a été fait prifonnier ; il a recouvert depuis
fa condamnation la lettre originale du Colonel
Coot , traitant de fon échange avec le fieur d'Azelourde
; il a été rendu en Septembre 1760 , la
capitulation de Pondichery a été fignée en Janvier
1761 ; il n'y a pas même lieu au foupçon d'une
négociation , donr les preuves ont difparu pendant
4 mois , & ont échappé à la vengeance active des
ennemis du Chevalier de Chaponay «.
C'eft , au refte , d'après fon mémoire , que l'on
rend compte ici des objections aux différens chefs
d'accufation qui paroiffent avoir déterminé le jugé
ment rigoureux prononcé contre lui .
Il fe préfente aujourd'hui au Barreau du Parle
ment de Paris , une cauſe à peu près ſemblable à
celle qui fut jugée en 1769 , en faveur du Sr. Quoi
nat , Prémontré. Un Religieux Auguftin réclame
contre fes voeux , & demande qu'ils foient déclarés
nuls par deux raifons ; la première , parce qu'il
étoit lié au fervice du Roi lorfqu'il les a prononcés s
la feconde , parce que la crainte d'être dénoncé
( 87 )
comme déferteur , l'a déterminé à fuivre la volonté
impérieufe de la mère , qui a exigé de lui ce facrifice
afin de pouvoir établir plus avantageufement fa fille ,
objet unique de fa tendreffe. Ce Réclamant n'a maintenant
d'autre Adverfaire à combattre fa foeur.
que
M. de la Croix fon défenfeur , préfente ainfi ſa cauſe.
» Un citoyen dont les plus belles années fe font
écoulées dans un état qui lui eft étranger , fous des
vêtemens que la crainte de la mort lui a fait recevoir,
& qu'il n'a regardés que comme un utile déguifement
, demande aujourd'hui à la Juftice d'être
rendu à fa veritable exiſtence Tant d'infortunés font
condamnés à languir douloureufement dans les Cloîtres
où la féduction , l'inexpérience les ont conduits
, que toutes les fois que la Juftice peut en diminuer
le nombre , fans porter atteinte à la loi qui
élevant entr'eux & le monde une barrière infurmontable
, affure le repos des familles , elle fe hâte de
brifer leurs liens .... Peu lui importe alors l'âge du
Réclamant , & les conventions qui ont pu être faites
à fon préjudice , elle trouve tant de plaifir à rendre
un captif à la liberté , à reffufeter un citoyen frappé
d'une mort civile , qu'elle n'écoute qu'avec peine le
murmure de l'intérêt qui voudroit s'opposer à ce
fuperbe ufage de fon pouvoir ... C'eft après bien des
années de contradiction , de fouffrance , d'esclavage ,
que le Frère Bourtyl vient vous fupplier de mettre
fin à fa misère & à fa fervitude ; il a pour Adverfaire
une foeur. Hélas ! il doit en être moins affecté après
avoir été immolé par une mère « . Ce n'eft que depuis
la mort de cette mère que le Sr. Bourtyl a protefté
contre fes voeux ; tant qu'elle a vécu , il
étouffé les réclamations & furmonté les dégoûts.
Son Ordre a pris le parti généreux de refter neutre
dans cette caufe , & de s'en rapporter à la prudence
de la Cour.
Nous tirons d'une Affiche de Province
qui nous fournit fouvent des articles intéreffans
, un projet d'aumône univerfelle qui
( 88 )
mérite d'être connu , & qu'il feroit à fouhaiter
de voir adopté.
»On divife chaque Paroiffe , où on voudroit l'établir
, en cinq claffes . On en fuppofe une , par exemple
, compofée de 250 perfonnes en état de faire
une aumône proportionnée à leurs facultés . so des
plus pauvres ne donneront qu'un liard par femaine ;
ce qui , à la fin de l'année , produiroit un fonds
de 32 liv. 10 fols . 75 qui vivent de leurs travaux
un fol par femaine , ce qui feroit au bout de l'an
107 liv. 10 fols. so qui ont quelque aifance , cinq
fols par femaine , par an 650 liv . so tout-à - fait
aifées , dix fols par femaine ; par an 1300 livres.
25 des plus riches , vingt fols par ſemaine ; par an
1300 liv. Le total des cinq claffes fera par au
3470 liv. On choifira cinq perfonnes de probité
& intelligentes pour recueillir & diftribuer cette
aumône. La fomme fera divifée en cinq parties
égales de 694 liv. La première partie fera mife en
bled , pour fournir du pain , fuivant le befoin , aux
pauvres de la Paroiffe. La deuxième fera employée
pour la viande & les remèdes néceffaires aux befoins
des malades. La troifième , en linge & habillement
pour les Pauvres. La quatrième , à ache
ter les chofes néceffaires pour les faire travailler.
Et enfin la cinquième fera donnée à l'Hopital le
plus voifin , qui fera chargé de recevoir les vieillards
les infirmes les malades incurables , &
ceux de longue durée , de la Paroiffe .
,
C
» On doit l'idée de ce projet humain & patriotique
, à M. Fillon , Notaire , Procureur , & Contrôleur
des actes à Challans , en Bas-Poitou puiffent
les voeux de ce Citoyen eſtimable être exaucés
« !
1 Le 22 Juillet , écrit- on de Valenciennes , vers
les 6 heures du foir , après un orage mêlé de pluie ,
le ciel étant couvert de nuages agités fouvent en
fens contraires par des vents violens , il fe forma
dans les environs de l'Abbaye de Saint-Amand1 &
( 89 )
auprès du village de Nivelle , une colonne de va
peurs extrêmement noire & épaiffe , qui touchoit
à la terre Elle avoit environ 30 ou 40 toiles de
hauteur fur une largeur d'environ 60 ou 80. La
violence du vent étoit alors extrême ; le mouvement
de la colonne étoit circulaire & rapide : elle
tournoit fur elle même ; & fi l'on peut s'en rapporter
à ce que difent des fpectateurs , très - effrayés
, elle n'étoit point compofée de vapeurs inflammables,
elle n'étoit point accompagnée d'éclairs ,
& ne renfermoit aucun feu vifible ; le tonnerre
avoit ceffé. Cette malle d'air a caufé beaucoup de
dommages dans les différens villages & dans les
campagnes qui font entre Saint - Amand , Nivellé
& Mortagne. Elle a abbatu grand nombre de maifons
, déraciné des arbres , difperfé des grains :
elle a palé fur Château-l'Abbaye , & en moins
d'une minute deux Eglifes neuves & folides , la
baffe- cour , un corps de logis ont été détruits . Les
charpentes & les toits de la maiſon Abbatiale &
du logemement des étrangers ont été enlevés , &
tous les arbres renversés dans la clôture . Aucun
des Religieux , aucun des domeftiques qui les fervent
n'a péri , par un eſpèce de miracle. Les Reli
gieux & l'Abbé n'ont pas actuellement une feule
chambre qui puifle leur fervir d'afyle. De toute
leur Eglife , qui étoit vafte & belle , il ne refte que
les murailles d'une petite Chapelle ; on fe preffe
d'en rétablir le toit , & ce fera en ce feul lieu que
les Religieux pourront fe raffembler en sûreté pour
remplir les devoirs de leur état.
L'Académie Royale de Peinture , Sculpture &
Architecture de Touloufe diftribue tous les ans ;
onze Médailles d'or ou d'argent à ceux de fes
Elèves qui durant le cours de l'année Académique ,
fe font diftingués par leurs talens & par leur affiduité
aux écoles ; & lorfqu'il fe trouve une plus
grande quantité d'ouvrages qu'il n'y a de récompenfes
, elle y fupplée en donnant des Prix d'ému.
A
( 90 )

lation & d'encouragemens. Ils confiftent pour les
Elèves de la claffe de Géométrie -pratique relativement
au Deffin & à l'Architecture , en une Médaille
d'argent. Pour le grand prix d'Architecture
une d'or de 300 liv. Celui de Peinture & celui de
Scuplture. Id. Pour les deux prix de la Figure, d'après
J'Eftampe , deux Médailles d'argent. Celui du Deffin
d'Anatomie , une d'argent. Ceux de Perſpective ,
de la Ronde- Boffe ; d'une Académie , d'après le modèle
vivant ; des Ornemens , Deffin de la Carte &
du Payfage au Lavis ; pour les Elèves de la claſſe
d'Anatomie , idem.
Cinq Prix ont été remportés cette année par cinq
Dames qui fe font déclarées les Auteurs des Ouvrages
auxquels ils avoient été adjugés ; le premier
, deftiné à un Deffin , d'après l'Eſtampe , a été
donné dans la Séance du 11 Juillet , à Madame la
Marquife de Gabaret , qui joint à toutes les vertus
& à toutes les graces de fon fexe , l'applica
tion , la force d'imagination du nôtre. Mademoiſelle
d'Aoffon , Angloife , a remporté un Prix de Deffin ,
d'après la même Eftampe ; celui du Deffin de Ronde-
Boffe , d'après un Bufte de Lemoine , a été adjugé
à Mademoiſelle Rigaud ; un fecond Prix pareil ,
d'après le même Bulte , à Mademoiselle Barbet ; &
un Prix de Peinture en Miniature , à Mademoiſelle
Cammas.
Ces Dames au fortir de la Séance fe rendirent
à la Comédie , où elles parurent avec leurs Médailles
& furent généralement applaudies du Public.
François - Antoine , Baron de Zuckmantel ,
P'un des Directeurs du corps de la Nobleffe
immédiate de la Baffe-Alface , Maréchal des
Camps & Armées du Roi , Commandeur
de l'Ordre Royal & Militaire de St - Louis , Ambaffadeur
de S. M. près LL. MM. T. F. ,
eft mort ici le 19 du mois dernier dans la
foixante- quatrième année de fon âge.
( 91 )
Articles extraits des Papiers étrangers qui entrent
en France.
2

» Une certaine claffe de nos politiques reut croire
qu'en conféquence de la rupture de l'Espagne avec
» l'Angleterre , la Cour de Vienne affemble une armée
» d'obfervation dans les Pays- Bas,où 40,000 hommes
» de troupes Impériales doivent fe rendre de Bohême.
soOn ajoute même que fix régimens d'infanterie &
quelques bataillons de grenadiers ont ordre de fe
o tenir prêts à partir «. Gazette de la Haye , No. 91 .
ן כ
On apprend par des lettres de Lisbonne , que
les Efpagnols ont jetté de fortes garnifons dans
» les villes frontières du côté du Portugal. On craint
» ici , ( à Londres , ) que cette mefure ne détermine
» cette dernière Cour à fe joindre à la maifon de
Bourbon , dans le cas où des engagemens antérieurs,
contractés lors du féjour de la Reine Douairière à
Madrid , n'auroient pas accéléré cette détermina-
» tion «..Courier de l'Europe , No. 7.
» En Angleterre , on donne des éloges outrés
à la générofité Britannique , fur les ordres en
vertu defquels les vaiffeaux Efpagnols chargés
dans les ports de la Grande- Bretagne , avant la
» rupture furvenue entre les Cours de Londres &
» de Madrid , peuvent retourner librement en Ef-
» pagne , en demandant des Paffe - Ports. Là-deffus
les papiers publics de Londres ne ceffent d'exal-
» ter la douceur & la rare modération du Roi . C'eſt
» en effet un trait de générofité vraiment royale
» & auquel nous applauditions de toute notre puiffance
, fi nous n'étions pas informés que quand
cet ordre fut expédié , il y avoit dans les ports
d'Angleterre & d'Irlande , environ 30 Bâtimens
» Espagnols , la plupart floops & felouques , dont
le plus grand nombre appartient à la République
» de Venile , & commandés par des officiers Vé-
» nitiens , tandis qu'en Eſpagne , à Cadix , Alicante ,
לכ
( 92 )
39
599
ود
Malaga , & le Ferrol , il y avoit plus de 60 Vaic-
» feaux Anglois , dent plus de la moitié du port de
240 à 300 tonneaux ; enforte que l'Angleterre
rifqueroit au moins 10 contre 2 à ne pas envoyer
» cet ordre , dont le motif fuppofe un calcul affez
exact , & non pas comme on dit un rare défin-
» tereffement «. Gazette des Deux -Ponts , No. 60.
» Quelles que foient les conjectures fur la def-
» cente projettée en Angleterre , il règne beaucoup
» d'ardeur parmi les troupes . Le bruit même fe
répand que la neutralité de la Hollande va être
» décidée , & que dans ce cas , les régimens qui
» forment l'armée de Flandres , feront employés à
une feconde expédition fur les côtes d'Angleterre .
» La terreur eft , dit-on , générale dans ce Royaume ,
» & on y craint l'évènement de cet aphorifine poli-
» tique qui a été fi fouvent débité au Parlement , que
les François peuvent jouer à jeu égal quelques
vaiffeaux contre la ville de Londres «. Gazette
d'Utrecht , Nº . 61 .

כ
ןכ
C'estune chofe qui paroît auffi fingulière qu'incompréhenfible
, que dans le Public perfonne ne puiffe
pofitivement affirmer qu'il ait eu des nouvelles fürcs
& directes de la flotte de M. le Comte d'Orvilliers.
Auffi à combien de conjectures de toutes les
eſpèces ne fournit pas matière une pareille incer-
» titude ? Dans une fi grande variété d'opinions
» doit-il donc paroître furprenant qu'il fe rencontre
» des gens qui aient même offert de parier que la
» deftination de cette flotte n'étoit autre qué pour
l'Amérique ? En effet , difent-ils , près de fix fe-
» maines fe font déja écoulées depuis le départ de
» cette Efcadre , & l'on n'entend pas dire le plus
petit mot de fes opérations ; mais , objectent ceux
qui refufent d'ajouter foi à cette conjecture , M.
» d'Orvilliers a dû attendre beaucoup de tems la
» jonction de l'Eſcadre Eſpagnole du Ferrol , au-
» devant de laquelle il a même été , au moins fi l'on
en doit croire les rapports de ceux qui affirmèrent
ɔɔ

( 93 )
ל כ
"
35
ל כ
dans le tems , avoir vu l'Efcadre Françoife vers
le Cap Finistère , & c'eft l'unique raifon pour
» laquelle l'Amiral François eft refté jufqu'à ce mo-
» ment dans l'inaction. A cela , répliquent les pre-
» miers , nous répondrons que , outre qu'il paroît
»peu vraisemblable qu'une flotte de 30 vaiffeaux de
ligne & de quantité d'autres bâtimens de guerre
ait dû prévenir l'arrivée d'une Efcadre auxiliaire
de 10 vaiffeaux , en allant la chercher juſques dans
fes ports , c'eft qu'en effet qui que ce foit ne peut
» attefter phyfiquement cette jonétion , qui peut être
révoquée en doute , tant qu'on n'en aura pas reçu
d'avis pofitif & circonftancié : d'ailleurs , ajoutentils
, à quoi bon avoir pris pour quatre mois de
» vivres , 200 hommes de troupes fur chaque vaiffeau
, au-delà du nombre qu'on eft accoutumé d'y
embarquer , & bien d'autres mefures encore qui ne
» peuvent que faire foupçonner le deffein d'un voya-
" ge beaucoup plus long que celui de Breft à Ouef-
»fant , ou vers l'embouchure de la Manche ? n'eft- il
"pas plus naturel de foupçonner que la France voulant
frapper un coup décifif en Amérique , y a envoyé
" tout d'un coup des forces affez confidérables , pour
écrafer plus fûrement la puiffance maritime de
l'Angleterre , affurer l'indépendance des Etats-
» Unis , & tenter enfuite la conquête de toutes les
" poffeffions Angloifes au Nouveau- Monde , qui au
» moment où elles fe trouveront privées du fecours
» de leurs flottes , doivent tomber infailliblement au
pouvoir des vainqueurs . Tels font les raifonne-
» mens de ceux que la vraisemblance d'une expé-
» dition en Amérique a frappés ; ont- ils raifon ?
paroiffent- ils même l'avoir ? C'eft au Public inftruit
à prononcer fur une queftion , dont le fond
aura beaucoup de peine à ne pas fembler chimé-
» rique à bien des gens « . Supplément à la Gazette
d'Amfterdam , No. 61 .
ל כ
ל כ
و د
(94)
.
De BRUXELLES , le 10 Août.
LES lettres des côtes de Bretagne & de
Normandie annoncent que tout l'attirail de
l'armée destinée à une expédition fecrette
eft embarqué , & qu'il ne refte plus que
les hommes. On parle d'un double projet
de defcente : l'un , pour les ports delà la
Manche , & l'autre pour ceux du Golfe ;
le premier aura lieu , dit - on , fi l'on bat
complètement l'armée Angloife , & le fecond
peut s'effectuer , même fans cet avantage.
Le fiége de Gibraltar , dont les Anglois
affectent de douter encore , paroît avoir été
commencé auffi tôt après la déclaration de
P'Espagne.
Les difpofitions de nos troupes de terre , écriton
d'Algéfiras , ont été fi bien concertées entre les
Généraux qui commandent les deux camps , qu'il eft
déformais impoffible qu'il entre rien par terre à Gibraltar.
Don Alvarez , du côté du camp de St- Roch ,
& M. O Conor de notre côté , ont formé un cordon
de troupes qui bloque exactement cette place. On
ne doute point qu'il ne foit queftion de la ferrer de
plus près , puifqu'il arrive journellement de la groffe
artillerie , & qu'on a déja envoyé plufieurs fois la
nuit des Ingénieurs jufques fous le canon de la place ,
pour examiner les endroits où on pourroit placer
avec fuccès des batteries à bombes.
» Du côté de la mer , dont Antonio-Barcelo a
placé les différens bâtimens de guerre , de manière
qu'il eft impoffible à tout petit bateau d'y porter du
fecours ; & quoique les vents puiffent déranger fon
plan , il y a tout lieu de croire que ce plan eft bon
puifque les affiégés ont pris le parti de mettre dehors
les bouches inutiles qui auroient pu affamer
la garnison . Les équipages des navires François qui
( 95 )
' avoient été conduits à Gibraltar , ont paffé au camp de
St-Roch au nombre de 1500 hommes : fuivant leur
rapport la garnifon confifte en sooo hommes , la
plupart Hellois & Hanovriens ; ce nombre eft plus
que fuffifant pour confommer dans peu la petite
quantité de vivres dont la place eft pourvue. Ils
ajoutent encore qu'il règne peu d'intelligence entre
les Officiers Anglois & ceux de Heffe & de Hanovre;
de forte que fi la garnifon n'eft pas rafraîchie par
mer , on compte qu'elle ne tiendra pas long- tems.
D'après le rapport de ces prifonniers , on croit
ici que nous perdrons le moins de tems poffible pour
prévenir la faifon où les vaiffeaux ne pourront plus
tenir en fûreté devant ou dans la Baie. Ceux qui défendent
l'entrée du détroit , nous raffurent aufli contre
toute furprife ; enfin les efcadres combinées doivent
les retenir loin de nos mers , affez long-tems
pour que les mesures déja prifes aient tout le fuccès
défiré .
Les lettres reçues de la Havane , par la voie de
Cadix , confirment que le Chef- d'efcadre Don de
Bonnet , uni avec s vaiffeaux de ligne François
commandés par M. de la Mothe- Piquet , eft parti
dans les premiers jours de Mai pour aller faire une
expédition fur la Jamaïque «.
Selon des lettres de Breft , on va examiner
l'affaire concernant l'incendie du Roland ,
& celle dont l'objet eft la rebellion qu'il y
a eu fur le St-Michel. Cette affaire , qui ne
fit aucun éclat dans le tems , fut , dit - on ,
excitée par un foldat mutin qu'on voulut
punir , en le mettant dans les haubans. Ses
camarades prétendirent avec lui qu'on ne
pouvoit lui infliger ce genre de punition.
Le Lieutenant de vaiffeau qui commandoit
alors en l'abſence du Capitaine , fe fit obéir ;
quelques. foldats furent mis aux fers , & ce
( 96 )
font eux qu'on doit juger. M. le Chevalier
de Fautras , Major du Corps Royal de la
Marine de Breft , eft , dit - on , chargé de
cette commiffion .
On apprend de Gravelines , qu'il y a paffé derniè
rement 200 prifonniersFrançois qui fe font fauvés des
prifons d'Angleterre ; ils étoient heureufement arrivés
à Oftende deux jours auparavant fur un bâtiment
dont ils s'étoient emparés. Les mauvais traitemens
qu'ils effuyoient les ont déterminés à prendre la
fuite. L'inhumanité de leurs ennemis ne doit pas
étonner après ce qui vient de fe paffer en Virginie.
Selon des lettres de Londres , il s'eft manifefté
quelques incendies dans les magafins & arfenaux de
Plymouth ; on foupçonne que le dernier a été allumé
par des incendiaires , & on a arrêté plufieurs perfonnes
fufpectes. Au refte , le dégât fe réduit à peu
de chofe , parce que le feu a été arrêté promptement.
»On s'occupe beaucoup ici , écrit- on de la Haye ,
du Mémoire préfenté par l'Ambaſſadeur d'Angleterre ,
qui voudroit nous engager dans une querelle , à laquelle
notre intérêt nous défend de prendre part.
Malgré les déclamations de la Grande Bretagne , nous
ne fommes ni bien perfuadés, ni bien allarmés des prétendues
vues ambitieufes de la maifon de Bourbon ;
& nous ne croyons pas que le commerce , la liberté ,
l'existence même de la République fuffent compromis
, fi par l'évènement , les Anglois venoient à être
obligés de fe relâcher de quelques - uns des droits illimités
qu'ils s'arrogent.
ERRAT A.
Le nom de l'Officier que M. le Comte de Vaux a
reçu Chevalier de Saint-Louis au Havre , qui avoit
perdu un bras à l'affaire de Rhode- Ifland , & dont nous
avons parlé dans le Journal du 31 du mois dernier
page 373 , eft M. de Toufard , & non de Tonfure.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TUR QUI E.
De CONSTANTINOPLE , le 30 Juin .
Tous les bruits qu'on avoit effayé de
répandre pour infpirer de la défiance fur
les difpofitions de la Ruffie , fe font évanouis.
La ratification du dernier Traité de Paix eft
arrivée de Pétersbourg le 20 de ce mois ,
avec les préfens destinés au Grand - Seigneur
& au Grand Vifir. Ces derniers ne tarderont
pas à être expofés , ainſi qu'il eſt d'uſage , à
la vue du public. L'Officier Ruffe chargé de
les apporter , a , dit-on , remis encore au
nom de fa Souveraine , à M. le Comte de
St-Prieft , deux nouvelles lettres-de - change
de 15000 rixdahlers .
M. de Stachieff qui juſqu'à préſent n'avoit
point encore eu de traitement fixe à cette
Cour , vient d'obtenir la garde ordinaire
d'honneur ; & S. H. lui a affigné 105 piaftres
par jour.
Une des Sultanes eft accouchée le 20 de
ce mois d'un enfant mort ; cet évènement a
d'autant plus affligé le ferrail que cet enfant
21 Juillet 1779.
1
( 98 )
étoit un Prince , & que c'eft pour la troifième
fois que la même Sultane a fait une couche
auffi malheureufe.
L'Aga des Janniffaires a été dépofé le 26 ;
on ignore encore la caufe de fa diſgrace ; fon
Lieutenant a été nommé pour le remplacer
.
On apprend de Smyrne que les fauterelles
continuent d'y ravager les campagnes ;
elles y font en fi grande quantité , ajoutent
les lettres que nous en recevons , qu'il s'en
élève quelquefois des nuées qui cachent le ,
foleil pendant quatre heures entières .
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 23 Juillet.
Le Duc de Sudermanie eft de retour de
fa croifière. Trois vaiffeaux de ligne & trois
frégates l'avoient conduit à Gothembourg
où il débarqua le 15 de ce mois. Il arriva ici
avant-hier & il en repartit fur - le- champ
pour ſe rendre au château de Drottningholm
où le Duc d'Oftrogothie étoit déjà arrivé.
L'un & l'autre ont dû affifter hier à la fête.
fuperbe qui a été donnée dans ce château
à l'occafion de la fête du nom de la Reine.
Les vaiffeaux qui avoient eſcorté S. A. R. a
Gothenbourg ont dû remettre à la voile pour
continuer leur croifière dans la mer du
nord.
>
Le Comte d'Ulfon Ambaffadeur de
France en cette Cour , fe difpofe à profiter
( 99 )
d'un congé qu'il a obtenu pour retourner
en France où l'appellent les affaires particu
lières ; on attend le Chevalier de Sainte-
Croix qui doit refter ici chargé des affaires
en attendant fon retour.
Le moulin à poudre fitué près de Marienfried
a fauté en l'air dernièrement. Il n'y
avoit heureuſement perfonne lorfque cet
évènement eft arrivé. Le feu s'eft porté
fur une maifon qui en étoit éloignée de
100 pas , & féparée par un rempart fort
élevé. Comme le vent étoit très violent
la flamme s'eft communiquée à quelques autres
édifices qui ont été réduits en cendres
malgré tous les efforts qu'on a faits pour l'éteindre.
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 23 Juillet.
IL défile de plufieurs côtés des Régimens:
Ruffes qui , conformément aux ordres qu'ils
ont reçus , évacuent ce Royaume ; on a vendu
déjà quel es uns de leurs magaſins ; on ne
confervera que ceux qui font néceffaires pour
les troupes, qui refteront encore fur les terres .
de la République ; le bruit général eft que le
Comte Potemkin eft chargé de les commander
, & qu'il viendra relever ici le Général.
Romanus.
*
Le Comte de Pac , ci - devant Maréchal
de la Confédération de Lithuanie , eft attendu
inceffamment dans cette Capitale il
vient fe foumettre , & réclamer le pardon
e 2
( 100` )
du Roi , & l'indulgence de la République.
ALLEMAGNE .
De VIENNE , le 30 Juillet.
DEPUIS que les troupes Impériales font
rentrées dans leurs quartiers refpectifs , on
en a réglé la réduction de la manière fuivante,
Les Compagnies d'Infanterie qui fe
trouvent portées à 200 hommes , en renverront
60 , tous nés fujets de LL . MM. II. &
R. , dans leurs pays , où ils pafferont dix
mois; ils conferveront leurs armes , l'uniforme
du Régiment & fix florins de folde.
A leur retour au corps , ils recevront leur
folde entière , & une petite fomme pour
chaque mille de chemin qu'ils auront eu à
faire pour rejoindre. On donnera des congés
illimités à 40 autres foldats par Compagnies
; mais en retournant chez eux , ils
n'auront ni uniforme , ni paie; ils resteront
cependant engagés , & feront obligés de
revenir à leur Régiment , par - tout où il
fera , auffi - tôt qu'ils en recevront l'ordre.
Par cet arrangement , les Compagnies en
fervice actuel aux drapeaux , feront compofées
en grande partie d'étrangers ; on
n'accordera aucun congé à ces derniers ,
que dans le cas où ceux qui voudront les
obtenir, pourront fournir une caution de
so florins par homme. Dans la Cavalerie ,
qui n'eft prefque compofée que de nationaux
, il n'y aura que 19 hommes par Com(
101 )
pagnie qui pourront obtenir la permiffion
de retourner chez eux.
L'Ambaffadeur de Tripoli , qui fe rend
à Copenhague & à Stockholm , eft arrivé
ici avec un de fes parens. L'Ambaſſadeur
de France lui a donné à dîner. On dit que
ce Miniftre Africain a fait entendre qu'il
étoit autorifé à faire un traité d'alliance avec
notre Cour , fi on y étoit difpofé ; & on ne
feroit pas étonné qu'on entâmât une négociation
de ce genre , fur- tout depuis qu'on
affure que le Prince de Caunitz a eu déjà
quelques conférences avec lui.
Le feu prit , le 18 de ce mois , dans la
petite Ville de Tulle , à quatre lieues de
cette capitale ; le dommage a été immenſe ;
on ne compte pas moins de 80 maifons réduites
en cendres.
S. M. I. & R. , par une ordonnance , en
date du mois dernier , a permis , dans la
Ville de Trieſte & dépendance , l'exportation
à l'étranger , de toutes fortes de bétail ,
les chevaux feuls exceptés.
De HAMBOURG , le 30 Juillet.
Ce n'eft qu'en Angleterre qu'on cherche
à douter encore de la neutralité du Nord ,
& cette nation a fans doute fes raiſons ; elle
voit avec peine l'empire des mers prêt à
lui échapper ; elle oublie qu'elle n'étoit parvenue
à l'ufurper que par la négligence des
puiflances maritimes ; l'abus qu'elle en a fait
les a revoltées ; fi leur impuiffance le lui a
e3
1 ( 98 )
étoit un Prince , & que c'eft pour la troisiè
me fois que la même Sultane a fait une couche
auffi malheureufe.
L'Aga des Janniffaires a été dépofé le 26 ;
on ignore encore la caufe de fa difgrace ; fon
Lieutenant a été nommé pour le remplacer.
On apprend de Smyrne que les fauterelles
continuent d'y ravager
ravager les campagnes ;
elles y font en fi grande quantité , ajoutent
les lettres que nous en recevons , qu'il s'en
élève quelquefois des nuées qui cachent le
foleil pendant quatre heures entières.
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 23 Juillet.
Le Duc de Sudermanie eft de retour de
fa croifière. Trois vaiffeaux de ligne & trois
frégates l'avoient conduit à Gothembourg
où il débarqua le 15 de ce mois. Il arriva ici
avant-hier & il en repartit fur - le- champ
pour se rendre au château de Drottningholm
où le Duc d'Oftrogothie étoit déjà arrivé.
L'un & l'autre ont dû affifter hier à la fête
fuperbe qui a été donnée dans ce château
à l'occafion de la fête du nom de la Reine.
Les vaiffeaux qui avoient efcorté S. A. R. a
Gothenbourg ont dû remettre à la voile pour
continuer leur croifière dans la mer du
nord.
>
Le Comte d'Ulfon Ambaffadeur de
France en cette Cour , fe difpofe à profiter
( 99 )
d'un congé qu'il a obtenu pour retourner
en France où l'appellent les affaires particu
lières ; on attend le Chevalier de Sainte-
Croix qui doit refter ici chargé des affaires
en attendant fon retour.
Le moulin à poudre fitué près de Marienfried
a fauté en l'air dernièrement. Il n'y
avoit
heureuſement perfonne lorfque cet
évènement eft arrivé. Le feu s'eft porté
fur une maison qui en étoit éloignée de
100 pas , & féparée par un rempart fort
élevé. Comme le vent étoit très violent
la flamme s'eft communiquée à quelques autres
édifices qui ont été réduits en cendres
malgré tous les efforts qu'on a faits pour l'éteindre.
POLOGNE.
De
VARSOVIE , le 23 Juillet.
IL défile de plufieurs côtés des Régimens
Ruffes qui ,
conformément aux ordres qu'ils
ont reçus, évacuent ce Royaume ; on a vendu
déjà quel es uns de leurs magaſins ; on ne
confervera que ceux qui font néceffaires pour
les troupes, qui refteront encore fur les terres.
de la République ; le bruit général eft que le
Comte Potemkin eft chargé de les comunander
, & qu'il viendra relever ici le Général
Romanus.
Le Comte de Pac , ci - devant Maréchal
de la
Confédération de Lithuanie , eft attendu
inceffamment dans cette Capitale il
vient fe foumettre , & réclamer le pardon
e 2
( 100 )
du Roi, & indulgence de la République.
ALLEMAGN.E.
De
VIENNE , le 30 Juillet.
DEPUIS que les troupes Impériales font
rentrées dans leurs quartiers refpectifs , on
en a réglé la réduction de la manière fuivante.
Les Compagnies d'Infanterie qui fe
trouvent portées à 200 hommes , en renverront
60 , tous nés fujets de LL. MM . II . &
R. , dans leurs pays , où ils pafferont dix
mois ; ils conferveront leurs armes , l'uniforme
du Régiment & fix florins de folde .
A leur retour au corps , ils recevront leur
folde entière , & une petite fomme pour
chaque mille de chemin qu'ils auront eu à
faire pour rejoindre. On donnera des congés
illimités à 40 autres foldats par Compagnies
; mais en retournant chez eux , ils
n'auront ni uniforme , ni paie ; ils reſteront
cependant engagés , & feront obligés de
revenir à leur Régiment , par - tout où il
fera , auffi- tôt qu'ils en recevront l'ordre.
Par cet arrangement , les Compagnies en
fervice actuel aux drapeaux , feront compofées
en grande partie d'étrangers ; on
n'accordera aucun congé à ces derniers ,
que dans le cas où ceux qui voudront les
obtenir , pourront fournir une caution de
so florins par homme. Dans la Cavalerie ,
qui n'eft prefque compofée que de nationaux,
il n'y aura que 19 hommes par Com-
50
( 101 )
pagnie qui pourront obtenir la permiffion
de retourner chez eux .
L'Ambaffadeur de Tripoli , qui fe rend
à Copenhague & à Stockholm , eft arrivé
ici avec un de fes parens. L'Ambaffadeur
de France lui a donné à dîner. On dit que
ce Miniftre Africain a fait entendre qu'il
étoit autorifé à faire un traité d'alliance avec
notre Cour , fi on y étoit difpofé ; & on ne
feroit pas étonné qu'on entâmât une négociation
de ce genre , fur- tout depuis qu'on
affure que le Prince de Caunitz a eu déjà
quelques conférences avec lui..
Le feu prit , le 18 de ce mois , dans la
petite Ville de Tulle , à quatre lieues de
cette capitale ; le dommage a été immenſe;
on ne compte pas moins de 80 maiſons réduites
en cendres .
S. M. I. & R. , par une ordonnance , en
date du mois dernier , a permis , dans la
Ville de Trieſte & dépendance , l'exportation
à l'étranger , de toutes fortes de bétail ,
les chevaux feuls exceptés.
De HAMBOURG , le 30 Juillet.
Ce n'eft qu'en Angleterre qu'on cherche
à douter encore de la neutralité du Nord ,
& cette nation a fans doute fes raifons ; elle
voit avec peine l'empire des mers prêt à
lui échapper ; elle oublie qu'elle n'étoit parvenue
à l'ufurper que par la négligence des
puiflances maritimes ; l'abus qu'elle en a fait
les a revoltées ; fi leur impuiffance le lui a
e3
( 102 )
fait conferver trop long- tems , cette impuiffance
ne pouvoit pas durer , & elle devoit
s'attendre aux efforts qu'elles feroient tôt
ou tard pour le lui arracher. Les meſures
prifes de concert par la Ruffie , le Danemarck
& la Suède , pour affurer la liberté
de la navigation dans leurs parages , les efforts
de cette dernière Cour pour protéger
la fienne fur toutes les mers , ne lui laiffent
aucune espérance . Forcée de lutter feule contre
les ennemis redoutables qu'elle s'eft attirés
, ne comptant pas fur le Nord pour
les fecours dont elle a befoin , elle dirige
fes principales follicitations du côté de fes
voifins , les Hollandois ; & fi les particuliers
qui ont des fommes confidérables dans
fes fonds publics , les liaifons étroites d'amitié
qui exiftent entr'elle & la Cour de La
Haye , parlent en fa faveur , l'intérêt général
de la République s'élève contr'elle. Il y à
peu de nations commerçantes auxquelles
elle ait plus fait fentir la hauteur dans les
jours de la prospérité , elle a voulu les obliger
toutes à faluer fon pavillon par-tout où
l'on le rencontreroit , & quelques - unes s'y
font foumifes ; elle a défendu chez elle l'entrée
de la plupart de leurs marchandiſes , ou
ce qui équivaut à une prohibition , elle les
a furchargées de droits énormes. Il n'en eft
donc point qui ne faffe des voeux pour fon
abaiffement & pour la voir réduite à n'exercer
qu'en concurrence avec elles le commerce
des deux hémisphères ; & ce voeu fem103
)
ble devoir être en particulier celui de la République.
Pendant que les Puiffances commerçantes
font intéreffées à la diminution de fon pouvoir
, les autres femblent voir la guerre entrepriſe
pour cet effet avec une indifférence
que la fageffe & la politique de la Cour de
France ont fait naître, & dont il eft vraiſemblable
qu'elles ne fortiront point , malgré
les déclamations de la Grande - Bretagne , qui
renouvelle ces anciennes imputations d'ambition
qui allarmoient autrefois l'Europe ,
& fur lesquelles la modération bien connue
de fa rivale , ne laiffe aucune inquiétude.
La nouvelle qui s'étoit répandue il y a quel
que tems , que des corps Pruffiens alloient
marcher à Hanovre pour occuper & défendre
ce pays pendant que l'Angleterre en
employeroit les troupes ailleurs , n'a aucun
fondement.
Selon des lettres de Berlin , le Roi de
Pruffe , après avoir vifité à Neuftadt fur la
Dofle , les nouvelles Colonies qu'il y a établies
depuis quelques années , & où il a envoyé
les foldats des corps francs qui ont été
réduits à la paix , & fur-tout les hommes
qui par leur taille , n'étoient pas propres à
entrer dans les anciens Régimens , eft retourné
le 24 de ce mois à Potsdam , où il
attend le Duc Ferdinand de Brunfwik , qu'il
a fait inviter à le venir voir.
On a découvert dernièrement dans la petite
ville de Liatz , écrit- on de Vienne , une Secte fanatique
qui a renouvellé les erreurs des Multiplians .
€ +
( 1041 )
La Cour inftruite de ce défordre a nommé une Commiffion
pour informer contre les coupables & les .
punir févèrement, L'Evêque de Saltzbourg en eft
Préſident : c'eſt dans les montagnes voisines de cette
Ville que cette erreur s'étoit fur-tout propagée , &
il y a été envoyé deux bataillons four furveiller &
contenir ces Fanatiques «.
Les Lettres de Stockolm , en date du 23 de ce
mois , contiennent une Anecdote affez fingulière :
Il eft arrivé ici , lundi dernier , un particulier , qui,
quoique fans aucune fuite , a jugé à propos de fe
dire l'Electeur de Trèves , & de fe faire annoncer en
cette qualité au Gouverneur de cette Capitale. Sur
des foupçons fondés , on s'eſt d'abord aſſuré de la
perfonne de ce prétendu Souverain , & l'on a découvert
que l'impofteur n'eft qu'un Moine défroqué
Allemand de Nation dont la tête eft dérangée
«.
>
De RATISBONNE , le 30 Juillet.
L'ÉLECTEUR Palatin a fait notifier ces
jours derniers à la Diète , que l'Empereur lui
avoit accordé l'adminiftration provifoire des
fiefs de Bavière , relevans de l'Empire.
Toutes les parties intéreffées au traité de
paix de Tefchen , ont adreffé à l'Empereur
leurs lettres réquifitoriales , pour lui demander
la confirination de cetraité. On croit que
le décret de commiffion , rendu fur ce fujet
par le Chef de l'Empire , fera expédié inceffamment.
Il y a déja quelque-tems qu'on a parlé de la
création d'un neuvième Electorat , pour
( 105 )
remplacer dans ce Collége le feu Electeur de
Bavière ; ce bruit fe renouvelle maintenant ;
mais on ajoute qu'il n'en fera férieufement
queftion à la Diète qu'après les vacances.
Parmi les Princes qui fe mettent fur les rangs
pour obtenir cette éminente dignité , on dit
que le Landgrave de Heffe Caffel eſt un des
principaux , & qu'il pourroit bien l'emporter
fur fes compétiteurs.
ITALI E.
De LIVOURNE , le 30 Juillet.
La récolte des grains a été très abondante
dans la Tofcane ; dans la plus grande partie
de l'Italie , la faifon n'a pas été moins favo
rable , & l'on fe flatte de voir bientôt diminuer
par-tout le prix de cette production fi
néceffaire à la vie.
Les corfaires de Mahon continuent de fe
montrer fur nos mers ; ils ont fait dernièrement
quelques prifes Eſpagnoles de peu de
valeur ; on avoit répandu il y a quelques
jours , que cinq de ces corfaires réunis avoient
attaqué & pris un navire de cette Nation de
50 canons ; mais cette nouvelle jufqu'à préfent
ne s'eft pas confirmée .
» On a trouvé dernièrement dans le Tibre , écriton
de Rome , le cadavre d'une Dame ' , avec les yeux
es
( 106 )
bandés , les mains & les cuiffes liées , un fac attaché
an cou & quelques bleffures à la gorge ; on n'a pu
découvrir qui elle étoit. Ces meurtres attroces &
fecrets femblent fe multiplier ; on apprend de Venife
qu'on y a trouvé auffi le cadavre d'un homme d'environ
26 ans , coupé en plufieurs morceaux qu'on
avoit jettés en divers endroits . La tête a été expofée
pendant 3 trois jours fans avoir pu être reconnue.
Le Gouvernement après l'avoir fait embaumer
, l'a envoyée dans les Villes voifines pour tâcher
d'éclaircir cet horrible mystère , plufieurs perfonnes
Loupçonnent que c'eft un étranger «<,
Les nouvelles de Bologne annonçent toujours
les mêmes allarmes parmi les habitans ,
quoiqu'il n'y ait eu aucune fecouffe depuis
celle du 14 , qui ait pu les renouveller ; la
plupart des habitans campent encore dans la
campagne ; & quelques - uns fe font retirés à
Ferrare , pour ne retourner dans leur patrie
que lorfqu'ils croiront pouvoir y être en
sûreté.
Les vaiffeaux de guerre le Phénix & la Galatée
de 80 canons chacun , écrit - on de Venife , ont fait
voile pour l'Ile de Corfou , d'où l'on apprend que
tous les Confuls Francs qui réfidoient à Patras ou
dans d'autres Ports de la Morée , fe font retirés pour
paffer dans les Ifles de la domination de la République.
Ils ont craint de s'expofer au malheur d'être
enveloppés dans les troubles dont cette prefqu'île va
être la victime. La plus grande dificulté que le Capitan
- Bacha éprouve contre les Albanois , eft l'infubordination
qui règne dans tout l'Empire Ottoman.
Le Bacha de Scutari n'a pas obéi à l'ordre de
faire avancer par mer & par terre les troupes de.fon
département pour agir contre les rébelles . Au nombre
des têtes envoyées à Conftantinople eft celle du
Bacha de Lariffe. La République continue de fet
( 107 )
mettre en défenfe , & il ne ceffe d'arriver à Venife
des recrues de la Terre- Ferme , de l'Iftrie & de la
Dalmatie «. <
ESPAGNE.
De MADRID , le 30 Juillet.
MILORD Grantham,qui n'avoit point paru
en public depuis la rupture furvenue entre
cette Cour & celle de Londres , & qui avoit
fait ôter les armes d'Angleterre placées audeffus
de la porte de fon hôtel , eft parti depuis
quelques jours avec le Conful de fa Nation.
Il a , dit-on , pris fa route par la France .
Les principaux griefs qui ont déterminé
S. M. C. à rompre avec la Grande-Bretagne ,
font tirés de la conduite des Gouverneurs ou
Commandans dans les établiffemens de cette
Nation , voiſins de la Louifiane . La gazette
de cette Capitale contient à ce fujet les détails
fuivans , qui fe lifent dans un article de
la Havane , en date du 15 Avril dernier.
Les informations que nous venons de recevoit
ici de la part des perfonnes les plus dignes de foi ,
de Saint Auguftin , dans la Floride , par des Lettres
du 29 Mars dernier , font voir , qu'on y étoit perfuadé
que la rupture de l'Espagne avec l'Angleterre ,
étoit non- feulement inévitable & prochaine , mais
aufi qu'elle étoit déjà actuellement déclarée à
Londres , & que les 1500 hommes de vieilles Troupes
arrivés d'Europe à Penfacola , y étoient venus
dans le deffin de conquérir la Province de la
Louifiane , avant qu'on pût y porter du fecours .
Quelques perfonnes prétendent même que l'Offi
cier Anglois , qui commande ce corps , étoit inf
сб
( 108 )
truit du jour qu'il devoit commencer les hoftillités ,
fans attendre d'ordres ultérieurs . Ces lettres ajoutent
que , pour mieux réuffir dans l'entrepriſe , le
Brigadier Jean Stuart tenoit des conférences avec
tous les Indiens de ce Continent , & paroiffoit avoir
rempli fon but , de les exciter contre la nation Efpagnole.
Effectivement des lettres de la Lonifiane ,
reçues en même- tems que celles de la Floride ,
nous apprennent , qu'on y avoit été informé de
l'arrivée d'un corps de troupes Angloifes à Penfacola
, aux mois de Décembre & de Janvier derniers ;
que les A glois avoient établi fur le Miffiffipi &
travailloient à conftruire plufieurs Forts en front
des Poffeffions Efpagnoles ; que M. Henri Hamilton
, Lieutenant - Gouverneur du Détroit , avoit écrit
une lettre , en date du Fort de Vincennes , le 13
Janvier , remplie de menaces , & notifiant la réfolution
formelle de violer le Territoire d'Efpagne
, d'autant que M. Hamilton y déclaroit , que ,
fi les Rébelles de Kaskafquias fe réfugioient dans
aucun des Forts ou Poftes Efpagnols fur le Miffiffipi
, il fe croiroit dans l'obligation de les en déloger
. Enfin ces mêmes avis portent , que trois
Régimens de la garnifon de Penfacola fe difpofoient
à paffer fur la rivière de Milliflipi «<.
Dans une note fur ce dernier pallage , l'on
remarque , » qu'en même tems que les Anglois exécutoient
tot ce que deffus , & qu'on venoit de découvrir
la fédaction , pratiquée à l'égard des Indiens
pour les porter à masacrer les habitans de
la Louifiane , ( ainfi qu'il a déjà été avancé dans la
Déclaration de l'Espagne , ) le Ministère Anglois
ne ceffoit de donner de fréquentes affurances d'amitié
, & de fuivre la négociation de paix , avec
une bonne foi apparente «. Enfuite , la Gazette de
Madrid continue en ces termes. » Nonobftant toutes
ces difpofitions du Gouvernement Anglois , les
mêmes lettres affurent , que l'union & le courage
régnoient parmi les habitans de la Louifiane , pour
( 109 )
maintenir & défendre la domination Espagnole. En
preuve de ces difpofitions , quoique les habitans
foient prefque tous François de naillance , la plûpart
des principaux Colons de la Nouvelle - Orléans
, Capitale de la Province , s'étoient affemblés
la veille de Saint- Mathieu , ( Fête dont le père du
Gouverneur actuel porte le nom , ) & accompagnés
de leurs femmes & d'une bande de Muficiens , ils
s'étoient préfentés au Gouverneur , vêtus dans le
coftume Efpagnol , & l'avoient affuré , que ce feroit
deformais leur habillement , afin de montrer , même
par leur extérieur , qu'ils étoient Efpagnols de coeur
& d'inclination. Par cette raifon , les Vaiffeaux qui
y étoient arrivés , avoient vendu leurs Taffetas
avec beaucoup d'avantage , cette Etoffe de Manufacture
Espagnole ayant la préférence fur les Etoffes
étrangeres ; & fi toutes les femmes de la Ville
n'étoient pas encore vêtues de cet habillement Ef
pagnol , c'étoit qu'on ne pouvoit plus trouver de
Taffetas. Telle eft la force du bon exemple , donné
par des perfonnes de marque , qui préferent le
bien public aux caprices de la mode «<,
L'Ordonnance par laquelle S. M. prefcrit
à tous ceux de fes fujets qui voudront faire.
la courfe contre fes ennemis , les règles
qu'ils doivent fuivre , eft du 15 de ce mois.
Le Roileur accorde fa protection fouveraine
& fes fecours pour l'armement & l'équipement
de leurs vaiffeaux , les exempte de tous
droits , & leur abandonne la jouiffance libre
& entière de la valeur des prifes qu'ils feront.
S. M. déclare en outre qu'elle accordera des
honneurs à ceux qui fe feront diftingués par
des actions particulières , des gratifications à
ceux qui remporteront des avantages fur les
ennemis , & qu'elle pourvoira à l'affiſtance
( 110 )
& à l'entretien des bleffés , & des veuves
de ceux qui périront en combattant.
» La faïque Catalane , la N. D. de la Solitude ,
écrit- on de Cartagêne des Indes , partie le 22 Janvier
de Malaga , avec une cargaifon de différentes
marchandifes & de vivres , entra dans notre Port
le 8 Mars , après un voyage très-heureux , quoique
le port de ce navire ne monte pas à 100 ton.
neaux , & qu'il n'ait pas eu de pilote depuis fon
départ de Cadix. C'eft le premier arrivé ici depuis
que le Roi a accordé le commerce libre des
Ports d'Espagne à ceux des Indes. On eſpère qu'il
fera fuivi de plufieurs autres , & on s'en promet
de grands avantages.
» La Nation Chinila eft actuellement pacifiée
& foumife à la domination du Roi`; elle occupe
dans la Province de Ste-Marthe une étendue de
60 lieues en longeant les bords de la rivière de la
Madeleine , depuis la côte de la mer jufqu'à la ville
de Mompox ; cette pacification n'a rien coûté au
tréfor royal ; elle eft l'ouvrage de quelques particuliers
qui fe font attachés à étendre les poffef
fions qu'ils ont dans cette Province , & la fuite des
mefures prifes par le Vice-Roi actuel de la nouvelle
Grenade , & par fon prédéceffeur , pour les
appuyer.
Les bâtimens des Inles de Cuba & de St-Domingue
, qui trafiquent fur cette Côte , nous apprennent
qu'on éprouve à la Jamaïque la plus
grande difette de vivres , de forte que le tonneau
de farine qui en d'autres tems s'y vendoit 7 à 8 piſ
toles en coûte actuellement 35 «.
ANGLETERRE.
De LONDRES , les Août.
Nous fommes toujours dans l'attente des
>
nouvelles de l'Amérique ; le 27 du mois dernier
, deux Officiers partis de Québec le 10
Juin , ſont arrivés avec des dépêches du Général
Haldimand pour les Miniftres ; le vaiffeau
qui les a conduits n'avoit pas à bord
moins de 10,000 lettres pour les particuliers.
Dans ce nombre , affurément extraordinaire ,
mais qui le paroîtra moins , fi l'on fonge que
depuis 7 mois il n'étoit point venu de malle
du Canada , on ne voit rien de neuf, pas un
fait qui puiffe piquer la curiofité . Deux chaloupes
de guerre arrivées de la Floride
Orientale , le 23 , ont auffi remis des dépêches
à Lord Germaine ; & on fuppofe
qu'elles ne contiennent rien d'effentiel
puifque la Cour n'en à rien publié. Cela
n'empêche pas qu'on n'ait annoncé ces jours
derniers que la défaite du Général Prévoft
étoit deftituée de fondement , & qu'il s'étoit
emparé au contraire de Charles-Town , &
par conféquent de la Caroline & des provinces
qui en dépendent. On demande où
l'on a pris ces détails intéreffans ? ce qu'il y
a de sûr , c'eft que depuis la première arrivée
du Général Prévoft en Georgie , on n'en
a reçu aucune lettre , & que toutes les informations
qui font parvenues au Gouvernement
qui a bien voulu les publier , ſe réduifent
à des rapports vagues , mandés de
New-Yorck par le Général Clinton , ou par
le Capitaine Henri , qui l'un & l'autre n'ont ,
rendu compte que de ce qu'ils avoient oui
dire. A côté de ces grands avantages rempor(
112 )
tés en Georgie , on parle d'un échec qui a dú
déconcerter un peu les mefures du conquérant
; c'eft la perte de 13 bâtimens chargés
de vivres & de munitions pour le Général
Prévoft , qui ont été pris avec leur eſcorte ,
aux caps de Virginie , par une frégate Américaine
de 40 canons , & 2 autres frégates
de moindre force.
On ne doit peut- être pas faire plus de fondement
aujourd'hui fur ce que l'on débite
des progrès du Général Clinton , qui , diton
, s'eft emparé de prefque tous les forts
que les Américains ont fur l'Hudíon , & qui
fe trouve actuellement près d'Albany , dont
il compte fe rendre maître inceffamment.
Nos papiers ne fe bornent pas à annoncer
ces grands avantages fur le Continent ; s'il
"faut les en croire , nous n'en avons pas obtenu
de moins intéreffans aux Antilles. Le
Comte d'Estaing eſt toujours renfermé à Fort
Royal de la Martinique , évitant tous les
efforts de nos Amiraux pour l'engager à un
combat , auquel il ne feroit peut - être pas
difficile de le forcer s'ils en avoient autant
d'envie qu'on le dit , puifque en menaçant
quelques ifles Françoifes , il eft vraisemblable
qu'on le feroit fortir de la rade d'où il
les brave. Les frégates , le Rubis & l'Eole ,
ajoute-t-on , ont conduit à la Jamaïque la
frégate Françoife la Prudente ; & le Grafton ,
de 74 canons a pris un vaiffeau de la
même force ; il eft vrai que l'on ne nomme
pas ce vaiffeau, & qu'en oppofition à ces nou-
"
( 113 )
velles vagues , on affure d'une manière plus
pofitive , que nous venons de perdre l'ifle
de St. - Vincent, dont M. de la Motte- Piquet
' s'eft emparé après 3 jours de fiége , &
que ce Chef-d'Efcadre va attaquer quelques
autres ifles . La proximité de St.-Vincent
& de Ste - Lucie , ne permettoit guere
à nos Généraux de ne pas prévoir ce coup
de main , ou du moins d'en être inftruits à
tems ; & fi la conquête qu'on annonce eft
réelle , & qu'ils ne l'aient pas empêchée , il
faut que leur pofition foit un peu différente
de celle dans laquelle on nous les repréſenté..
Une nouvelle plus pofitive & bien intéreffante
, c'eft l'arrivée de la grande flotte
marchande des Antilles , forte de 280 voiles
, efcortée par les vaiffeaux le St- Alban
de 60 canons , l'Ifis de so , partie de St-
Kitt le 1 Juin dernier , & qui a mouillé à
l'ifle de Wight. Elle a relevé l'espoir de nos
négocians ; maintenant nos inquiétudes
tombent fur celle de la Jamaïque dont elle
nous a annoncé le départ , & qui pourroit
entrer dans nos ports dans le courant de ce
mois , fi elle n'éprouvoit point d'obftacles.
Mais tous les momens font actuellement
précieux ; fi la flotte combinée de France
& d'Espagne a tardé à paroître dans nos parages
, on doit s'attendre à l'y voir inceffamment
; & comment alors cette flotte
marchande lui échappera-t elle ? Notre unique
efpérance eft dans la fortune qui nous
a fecondés jufqu'à préfent. Le chemin de la
( 114 )
mer eft large ; la nuit , les brumes peuvent
favorifer nos vaiffeaux & diffiper nos alarmes;
mais elles dureront juſqu àleur arrivée.
Nous ne nous diffimulons point la foiblefle
de l'Amiral Hardy , qui ne peut pas
s'expofer raifonnablement devant des forces
auffi fupérieures que celles qu'il a à combattre
, & que cette raiſon , malgré les af
furances contraires de la part du Gouvernement
, les ordres pofitifs de mettre à la
voile , qu'on dit lui avoir été expédiés , paroît
retenir à Plymouth , plus que le mauvais
tems auquel on attribue fon féjour dans
ce port. On travaille avec la plus grande
activité à le renforcer ; & le befoin eft d'autant
plus preffant , que quoiqu'on en dife ,
il n'a de vaiffeaux propres à tenir la mer
que ceux avec lefquels il eft forti la premiere
fois , & qui ne montent qu'à 30 ; tous les
autres qui l'ont joint fucceffivement , font
'de vieux bâtimens condamnés depuis longtems
, qu'on á réparés comme on a pu , &
dont on n'attend qu'un foible fervice. Ses
équipages ne font point encore complets ;
la flotte des Antilles ne pouvoit arriver
plus à propos ; on dit qu'elle ne lui fournira
pas moins de 8000 matelots ; il en auroit befoin
d'un plus grand nombre ; la plupart de
ceux qu'il a , font des hommes enlevés par
la preffe , exercés à des arts fédentaires , &
qui n'ont jamais vu la mer. Les véritables
matelots font rares ; on en compte 10,000 ,
qui pour éviter la preffe fe font éloignés des
côtes , & fe cachent dans l'intérieur du
Royaume. L'espérance de les ramener a fait
prolonger jufqu'au 30 Septembre prochain ,
les primes offertes fi fouvent & fi vainement
à ceux qui s'engagent volontairement.
L'état de la fanté de Sir Charles Hardy ,
inquiete toujours ceux qui le voient chargé
de la défenfe de la nation , & c'eft peut- être
cette inquiétude feule qui a donné lieu aux
bruits qui ont couru , & qui fe renouvellent ,
que l'Amiral Howe pourra bien prendre le
commandement de la flotte.
Tout ce qu'on avoit débité pendant la croiſière
de l'Amiral Hardy , de fa rencontre avec les flottes
Françoife & Efpagnole , ne s'eft point con
firmé on a été long- tems fort occupé à deviner
la caufe de la canonnade entendue à Alderney , & on
a enfin appris qu'elle n'en avoit pas d'autre qu'une
fauffe alarme que le Général Conway , Gouverneur
de Jerfey , avoit donnée pour tenir les forces Angloiles
dans ces quartiers fur le qui - vive. » Il
n'eft point fage , dit un de nos papiers , de donner
ainfi de faffes alarmes , fous le prétexte d'exer
cer les peuples à fe défendre. On doit fe rappeller
l'histoire de ce berger , qui s'étant amulé à
crier au loup , fans fujet , n'eut point de fecours
lotfque le loup parut. On n'a pas dû oublier que
le Lord Macartney , Gouverneur de l'Isle de Grenade
, s'amufa il y a quelques mois à jouer à ce
jeu - là . Les colons accoururent en armes de tous
les quartiers de l'Isle , & dans les meilleures difpofitions
pour repoulſer un envahiffeur. Le Gouverneur
les retint trois ou quatre femaines , en leur
faifant faire journellement des marches , des contre-
marches , des parades , &c. Ils en furent fi ennuyés,
& fi fatigués , qu'ils l'abandonnèrent tous
en jurant de ne pas revenir , quelque chofe qu'il
( 116 )
(
put faire , & quelque fujet qu'il eût pour les raffembler
de nouveau.
La défiance qu'on avoit des Catholiques
d'Irlande , paroît diminuée depuis l'adreſſe
qu'ils ont préfentée au Roi , & qui vient d'être
publiée dans la Gazette de la Cour ; elle eft
exactement calquée fur toutes les pièces de
ce genre , & le tems apprendra jufqu'à quel
point il faut compter fur les difpofitions
qu'ils y annoncent. En attendant , on affure
aujourd'hui que ce Royaume eft dans le
meilleur état de défenfe , que l'on a fait
marcher des troupes à Carrick- Fergus & à
Corke , par où l'on croit que l'on tentera d'abord
une defcente. On doit détacher auffi 3
vaiffeaux de ligne & 4 frégates pour croifer
fur ces côtes & veiller à leur protection.
Mais ils ne pourront partir fans affoiblir
d'autant la flotte d'obfervation que l'on croit
condamnée à refter dans nos ports jufqu'à
ce qu'elle foit en état de fe meſurer avec
plus d'égalité contre les forces de nos ennemis.
Les nouvelles de nos camps ne font mention
que des exercices journaliers que l'on
fait faire aux troupes qui y font raffemblées ;
les patrouilles fe relèvent pour marcher
fans ceffe ; on ne prendroit pas plus de précautions
fi les François étoient en effet à la
vue de nos côtes. Le Lord Amherſt a fait
fucceffivement la revue de tous les camps ;
le jour qu'il arriva à celui de Coxheat , le
Chapelain du Général Pierfon prononça un
fermon fur ce texte : moi , le Seigneur , je
( 117 )
tiendrai ta main droite en difant : ne crains
rien , je tiens ta main droite . Is AI. LXI. 13 .
Son objet étoit d'exciter l'émulation & le
zèle du fervice qui paroît n'être pas général ,
car on fe plaint par -tout des défertions ; elles
font portées à un tel point qu'on a été obligé
de promettre 10 liv. fterl. de récompenfe
à quiconque arrêteroit un déferteur. Les
plaintes qu'on avoit faites l'année dernière
fur la mauvaife qualité du pain qu'on donne
aux troupes , fe font renouvellées cette année.
Le Lord Amherst reçut à ce sujet au
camp de Varley - Common une Requête
fignée par 8 , tant Colonels que Lieutenans ,
6 Majors , & 23 Capitaines,
La néceffité où nous fommes de veiller à
la défenſe de nos foyers menacés , a fait dire
que l'on alloit appeller les troupes Hanoyriennes
, & que 10,000 hommes étoient
déjà à Stade , où ils n'attendoient que leurs
derniers ordres pour s'embarquer. Mais il ne
paroît guère poffible dans ce moment d'éxécuter
ce projet fi on l'a conçu . La mer n'eft pas
libre , ou ceffera bientôt de l'être , & nous
n'avons pas des forces fuffifantes à détacher
pour escorter ces troupes . Les préparatifs que
fait la France pour une invafion , quand ils
feroient fans effet , en auront toujours produit
un bien intéreffant pour elle cette année
; celui de nous forcer à retenir toutes
nos forces autour de nous , & de nous empêcher
de tenter aucune entrepriſe contre
les établiffemens de nos ennemis . Ils profi(
118 )
tent de cet intervalle pour mettre les leurs
en état de défenfe. Nous favons qu'il y a
actuellement à la Havanne 8 régimens de
troupes réglées , s vaiffeaux de ligne & 12
frégates ; 2 vaiffeaux de 90 & 60 canons
prêts à être lancés , & plufieurs autres afſez
confidérables fur les chantiers. Ces forces ,
jointes à celles des François peuvent tenter
de grands coups , pendant que nous fommes
ici dans l'impoffibilité de les prévenir.
Le Duc de Glocefter a offert fes fervices
au Roi dans tous les emplois quelconques
auxquels S. M. jugeroit à propos de les
employer. S. M. a paru fenlible à cette marque
de zèle ; elle a déclaré de nouveau à cette
occafion , qu'en cas d'invafion , elle étoit
décidée à prendre elle- même le commandement
de fon armée .
Au milieu des efforts que l'on fait ici pour
fe mettre en état de repoutfer l'ennemi qui
nous menace , on ne remarque ni cette unanimité
ni cet accord que quelques-uns de
nos papiers ont annoncés comme un effet
de la déclaration de l'Espagne qui avoit
réuni tous les partis ; il s'en faut de beaucoup
qu'ils le foient en effet. L'Oppofition
eft toujours active , & femble chercher à
fe tenir en haleine pour agir avec plus de
force à la prochaine féance du Parlement.
» Les principaux Officiers du Comté de Suffex
s'étant affemblés pour concerter les mesures à
prendre en cas d'invafion , le Duc de Richmond
Lord-Lieutenant de ce Comté , fit l'ouverture de la
e
C
le
te
V
P
δ
( 119 )
!
léance en leur communiquant une lettre qu'il avoit
reçue du Lord Amberft , Commandant en Chef des
troupes actuellement fur pied dans la Grande- Bre
tagne ; & une autre du Général Pearfon : il leur
lut la Proclamation du Roi pour faire conduire
dans l'intérieur des terres les beftiaux , bêtes de
fomme , &c. qui fe trouveroient à portée des côtes
où l'ennemi pourroit fe préfenter , & un plan
annexé , indiquant les arrangemens à prendre dans
le cas prévu par la proclamation. La lecture finie ,
le Duc s'attacha à faire remarquer les fautes commiles
dans la rédaction de la proclamation , les
bévues qui fourmilloient dans la difpofition du
plan d'arrangement ; il obferva qu'aux termes de
cette proclamation , à la première apparence de
l'ennemi tout Officier civil & militaire étoit autorifé
à faire enlever les beftiaux ,
enforte que
premier Magiftrat d'un Comté & le dernier des
Juges de paix avoient un pouvoir égal : que l'effet
de cette égalité feroit néceffairement de mettre le
peuple dans l'embarras de favoir à qui obéir lorfle
que les terreurs
d'un Officier lui fuggéreroient
l'ordre
d'abandonner
le pays , & la fermeté
d'un autre
lui infpireroit
celui de tenir ferme jufqu'à ce
que la néceffité
de lâcher pied fût démontrée
; qu'une
ignorance
profonde
des moindres
circonstances
ca-
Tactérifoit
les arrangemens
concertés
par le Gouvernement
: » par exemple
, ajouta le Duc , il eft dit
qu'à l'approche
de l'ennemi
on éloignera
de la côte
tous les beftiaux
& tous les vivres
l'on
que
pourra
emporter
! Les effets de cet arrangement
font de
deux fortes , l'une : fi les habitans
reftent fur la
côte il faut qu'ils meurent
de faim ; s'ils fuivent
leurs beftiaux
& leurs vivres , ils n'ont point de
tentes pour le mettre à l'abri de l'inclémence
de
l'air ; point de fours pour cuire du pain ; on envoie
plufieurs
milliers
d'habitans
à Weft Grinstead
,
petit village conſiſtant
en 3 ou 4 maiſons
; cela ne
s'appelle
pas pourvoir
à leurs befoins : la feule
( 120 ).
précaution à prendre eft d'éloigner de la côte les
chevaux & les boeufs ; les habitans devroient ref
ter dans leurs paroifles refpectives , où on leur
fourniroit des armes & des munitions ; de forte que
non - feulement ils feroient en état de défendre leurs
pofleflions ; mais dans un pays naturellement fort , ils
formeroient une barrière qui couvriroit la Capitale
; à l'égard des lettres dont vous venez d'entendre
la lecture , celle du Lord Amberft porte que
l'on a jugé néceffaire de divifer le Royaume en
diftricts militaires , & que le Comté de Suffex
étant le diftrict où le Général Pearfon commande ,
le Lord-Lieutenant ou fon député eft prié de fe
rendre à Coxheath , pour conférer avec le Général
fur la nature des metures à prendre. Je ne ferai
certainement point planche dans une circonstance
fi délicate , je ne donnerai point l'exemple fatal à
la conftitution de mon pays , de me rendre auprès
du Général Pearfon en qualité de Lord Lieutenant ;
je ne concevrai jamais que le Magiftrat civil d'un
Comté puiffe recevoir des ordres de la part d'un
Officier Général. Comme particulier , dont le premier
objet eft le bien public , je me rendrai à Coxheath
& je donnerai au Général tous les fecours qui
feront en mon pouvoir «.
Lorfque le Duc cut ceffé de parler , tout k
monde ( fans diftinction de partis ) fut générale
ment d'avis qu'il étoit contraire à l'efprit de la
conftitution de reconnoître l'autorité du Général
Pearſon le Duc s'étant rendu certain des difpoftions
de l'affemblée , propofa que l'on préfentât
au Roi une adrefle à l'effet de mettre fous les yeux
de S. M. les diverfes défectuofités du plan arrêté
par le Ministère , & d'en préfenter un autre d'une
utilité réelle. La propofition fut accueillie par la
majorité ; mais comme il s'éleva quelques objec
tions , le Duc déclara qu'il n'infiftoit point ,
alors l'affemblée prit unanimement les réfolutions
fuivantes.
» Réfola
( 121 )
2
לכ Réfolu que l'opinion de cette Affemblée eft , que
les lettres du Général Amherft & du Lieutenant-
Général Pearfon , lefquelles nous ont été communiquées
, & font adreffées au Lieutenant de S. M.
pour ce Comté , ne peuvent être regardées comme
des ordres auxquels il doive obéir ; & que les
pouvoirs civil & militaire de ce Comté , pouvoirs
auxquels la proclamation attribue le foin d'éloigner
les beftiaux , &c . ne peuvent être légalement confiés
à un Officier Commandant l'armée , tant que la
loi martiale n'aura pas lieu.
Réfolu que le Lieutenant de S. M. pour ce Comté
fera prié de recommander au Gouvernement , comme
une mefure qui probablement feroit d'une grande
utilité pour la défenfe de ce Comté , rempli de
poftes forts , que l'on fourniffe aux habitans , avec
les règlemens convenables , des armes & des munitions
«.
On attend avec la plus grande impatience
la réponſe des Etats - Génétaux des provinces-
Unies au Mémoire que leur a préfenté le Chevalier
Yorck. Le 29 du mois dernier, il arriva
fur le foir à S. James un Courier de cet Ambaffadeur.
Il faut que fes dépêches aient été
bien preffantes puifqu'il a été réexpédié avec
la réponſe deux heures après fon arrivée. En
attendant que l'on ache à quoi s'en tenir
fur les difpofition de cette puiffance , nous
tranfcrirons l'article fuivant qu'on a lu dans
un de nos papiers.
» On nous flatte ici que la Hollande ne pourra
fe refufer à la juftice d'une demande fondée for la
teneur des traités les plus formels ; mais fi elle s'y
refufoit , alors la guerre deviendroit générale &
embraferoit toute l'Europe; la Pruffe ne manqueroit
pas de fe déclarer pour la Grande- Bretagne : alors
les intérêts de l'équilibre armeroient toutes les
21 Août 1779. f
7
( 122 ).
Puiffances , alors , & c..... Plus on nous parle de
guerre générale , moins nous pouvons croire que
Ïa guerre particulière qui commence à peine foit
de longue durée : l'année dernière , tandis que le
Gouvernement Britannique prenoit bien de la peine
à cacher au Parlement la négociation pacifique entamée
fous la médiation de l'Eſpagne , nous avons
eu la fatisfaction d'annoncer à diverfes fois que
cette négociation étoit ou interrompue ou reprife :
aujourd'hui nous apprenons par le même canal ,
par conféquent nous annonçons avec plus de confiance
encore , que non-feulement l'Impératrice de
Ruffie a offert fa médiation aux Puiflances belligé
rantes , mais même que l'on travaille déja fous les
aufpices auguftes au grand ouvrage de la pacification
générale ; nous difons plus , il y a déjà eu des
réponles données de part & d'autre aux propofitions
préliminaires , & la perfonne à qui nous fommes
redevables d'une information fi précoce , nous affure
que jamais paix n'a été précédée par des cir
conftances qui duſſent ſi probablement la procurer
cc.
Il y a quelque tems que l'on nous donne
ces efpérances ; on ne l'a jamais fait d'une
manière auffi pofitive ; mais elles font
en effet fondées , elles détruifent celles qu'on
avoit conçues de recevoir des vaiffeaux &
des troupes de la Ruffie & de la Pruffe ;
elles confirment ce que la paix de la Turquie
& celle de l'Allemagne nous avoient
fait déja prévoir , que nous n'avons à attendre
d'elles d'autre fecours efficace que celui
de leur médiation .
ÉTATS-UNIS DE L'AMÉRIQUE SEPT .
De Bofton le 25 Mai. Nous apprenons
( 123 )
de l'armée du Général Washington , que
M. Gerard , Miniftre Plénipotentiaire de S.
M. T. C. auprès du Congrès de ces Etats-
Unis , arriva dans ce camp le 21 du mois
dernier ; il étoit accompagné par un Gentilhomme
Espagnol qui réfide depuis quelque
tems à Philadelphie , par le Général
Green & plufieurs autres Cfficiers de
diftinction . Le Général Washington & tous
les Officiers- Généraux qui fe trouvoient auprès
de lui , allèrent au-devant du Miniftre
jufqu'à fix milles du camp . M. Gerard qui
étoit venu dans un carroffe à fix chevaux , en
defcendit auffi-tôt qu'il apperçut la tête de
la garde de Cavalerie qui accompagnoit le
Commandant en chef, qui defcendit également
de cheval . Ils fe faluèrent réciproquement
, & continuèrent enfuite leur marche
jufqu'au camp , où ils furent reçus par
plufieurs brigades fous les armes , au bruit
d'une falve de treize coups de canon . Ce
jour-là il y eut grand dîner au quartiergénéral
, le lendemain à Pluckemin ; & le
troiſième jour , l'armée défila devant le Miniftre
François , auquel elle rendit tous les
honneurs dus à fon caractère.
Le défaut de numéraire , les inconvéniens
réfultans des moyens même pris pour y
fuppléer , le déchet du papier- monnoie , la
cherté qu'ont éprouvé tous les objets de
première néceffité , & qui n'a pu qu'augmenter
fucceffivement , font peut - être un
des principaux obftacles que l'union Améf
2
( 124 )
ricaine a éprouvés jufqu'à préfent ; le Congrès
, occupé des moyens d'y remédier , a pris
les réfolutions les plus fages & les plus falutaires
; il a ordonné une levée d'argent dans
tous les Etats , & leur a adreffé la lettre
fuivante :
Amis & Concitoyens. » L'état actuel des affaires
publiques demande votre attention la plus ſérieuſe ;
& la chûte confidérable de votre papier-monoie ,
laquelle augmente tous les jours , exige les efforts
immédiats , vigoureux , & réunis de tous les
anis de leur patrie , pour empêcher l'extenfion des
maux qui ont déjà réfulté de cette fource. L'Amérique
, fans armes , fans munitions , fans difcipline
, fans revenus , fans gouvernement , fans
alliés , prefqu'abfolument dénuée de commerce , &
dans la foibleffe de fon premier âge , n'ayant , pour
ainfi dire , qu'un bâton & une fronde , ofa , au
nom du Dieu des Armées , entrer en combat avec
un adverfaire gigantefque , préparé en tout point ,
fe vantant de fa ffoorrccee ,, & que des guerriers même
puiffans redoutoient beaucoup «<,
» Pour fubvenir aux dépenfes de cette guerre ,
vos repréfentans en Congrès furent obligés de
faire entrer en circulation du papier-monnoie ;
expédient que vous fçavez avoir été pratiqué auparavant
généralement & avec fuccès fur ce Continent.
Ils fentoient très - bien les inconvéniens , que
des émiffions trop fréquentes entraîneroient ; & ils
tâcherent de les éviter. Pour cet effet ils établirent
déjà en Octobre 1776 , des Bureaux d'Emprunt
; & depuis ce tems ils vous ont itérativement
& férieufement follicité de leur prêter de l'argent
fur le crédit des Etats- Unis . Les fommes , reçues
par cet emprunt , n'ont pas été proportionnées aux
befoins publics. Nos ennemis pourfuivant la guerre
par mer & par terre avec une fureur implacable ,
& quelques fuceès , il fut également impraticabic
( 125
de taxer en dedans , & d'emprunter au-dehors. De
là la néceffité de continuer de nouvelles émiffions «.
» Mais ce n'eft pas à cette cauſe feule , que nous
attribuons le mal fus-mentionné : nous n'avons que
trop lieu de croire , qu'il eft dû en partie à l'ar
tifice de gens , qui fe font hâtés de s'enrichir par
le monopole des objets néceffaires à la vie , & à
la mauvaile conduite d'Officiers inférieurs , employés
au fervice du public. La variété & l'importance des
affaires confiées à vos Délégués , & leur préfence
affidue au Congrès , les mettent néceffairement hors
d'état de rechercher des défordres de cette nature :
Comme ils les craignoient avec raiſon , ils recommandèrent
par leurs différentes réfolutions des 22
Novembre & 20 Décembre 1777 , des ; & ୨ Fé
vrier 1778 , aux Affemblées , revêtues du pouvoir
législatif & exécutif dans ces Etas , de donner une
attention convenable à ces objets intéreffans . Nous
n'entreprendrons pas de décider jufqu'où l'on s'eft
conformé à ces recommandations , mais nous nous
croyons obligés par devoir de déclarer , qu'on a
été auffi diligent à découvrir & à réformer ces
abus , qu'on l'a été à les commettre ou à s'en plaindie
".
" Quant aux Monopoleurs , nous fommes d'avis ,
que des taxes mifes judicieufement fur les articles
devenus les objets de leur monopole , & perçues
plufieurs fois , opéreroient contre l'effet pernicieux
de pareilles pratiques . Quant aux Officiers inférieurs
employés au fervice du Public , nous nous
empreffons de vous exhorter à veiller avec l'attention
la plus exacte fur leurs procédés , & à porter
des Loix pour infiger des punitions exemplaires
tous délinquans «,
» Nous fommes fâchés d'apprendre que quelques
perfonnes affez mal inftruites de leurs propres in
térêts , fuppofent qu'il leur eft avantageux de vendre
le produit de leurs Fermes à un prix énorme ,
tandis qu'un peu de réflexion les convaincroit ,
f£ 3
( 126 )
que ce procédé nuit autant a leurs intérêts particuliers
qu'au bien-être général . S'ils croyent parlà
acheter avec plus d'avantage pour eux les marchandifes
importées , ils fe trompent , puifqué les
Marchands bien inftruits qu'ils ne peuvent pren--
dre leurs retours en or , en argent , ni en Lettres
de change , que leurs vaiffeaux font chargés ici ,
doivent l'être des productions du pays , haufferont
le prix de ce qu'ils auront à vendre à proportion
da prix de ce qu'ils auront à acheter ; & par conféquent
le Fermier ne pourra pas le procurer une
plus grande quantité de marchandifes étrangères
pour la même quantité de fes productions , qu'il
ne le pouvoit auparavant. Cependant ce n'eſt pas
encore à ce point que le mal s'arrête. Le Fermier ,
en fe conduifant d'après ce faux calçul , ne fait
que travailler à accumnler une dette immenfe , en
augmentant les dépenfes publiques , pour le payement
defquelles les terres font engagées , & à
embarraffer toutes les mefures , adoptées pour défendre
fa liberté & affarer la prospérité ,
» Comme la récolte de cette année , dont grace
au Ciel tour annonce l'abondance , va bientôt être
raſſemblée , & qu'on apris en confidération quelques
nouvelles mesures , relativement à vos liaitons
étrangères , ainfi que quelques . nouveaux arrangemens
concernant vos intérêts domestiques , dont
nous attendons les effets les plus avantageux , nous
nous Rattons que vos affaires acquerront un degré
beaucoup plus grand d'ordre & d'énergie : mais nous
ferions criminels fi nous ne vous déclarions que ces
efpérances ne font pas fondées entièrement fur nos
propres procédés : votre vertu , votre fagelle & votre
diligence doivent les appuyer. Les places , dont
vons nous avez honorés au Confeil National , nous
mettent dans le cas de voir les premiers la perſpective
agréable de nombre de bénédictions qui s'approchent
de notre chère Patrie : mais votre patriotiſme
doit les y introduire & les y fixer. En vain vos
( 127 )
>
Délégués formeroient des plans d'économie ; en vain
ils tâcheroient de mettre un terme aux émiflions par
voie de taxation ou d'emprunt , fi vous ne coopé
rez avec eux de manière à effectuer leurs deffeins
& fi vous n'ufez de toute votre induftrie pour empêcher
la perte inutile de l'argent dans les dépenfes
, comme votre fituation refpective dans les différens
endroits vous met à portée de le faire. En rempliffant
ce devoir & en vous conformant aux recommandations
pour fournir de l'argent , vous mettrez
le Congrès en état d'affurer promptement le Public
qu'il ne fe fera plus d'émiffion ; & par - là vous détournerez
cette caufe de la décadence du papiercourant.
» Vos Gouvernemens étant à préfent folidement
établis , & votre pouvoir de réfifter à vos ufurpateurs
prouvé par les faits , nous avons jugé , après la plus
mûre délibération , qu'il étoit indifpenfablement néceffaire
de vous demander 56 millions de Dollars ,
outre les IS millions demandés par la réfolution du
Congrès du 2 Janvier dernier , pour être payés les
dits 55 millions à la Tréforerie Continentale avant
le 1er. Janvier prochain , dans la même proportion ,
relativement au quotes des Etats refpectifs , que ladite
fomme de 15 millions . Il nous a paru convenable
de fixer le 1er. Janvier prochain pour le payement
du tout : mais comme il eft probable que quelques
Etats , finon tous , leveront une partie de cette fomme
d'une ou d'autre manière avant ce tems , nous recommandons
avec la plus grande inftance d'en remettre
le plutôt poffible tout ce qu'on aura pu raffembler
à la Trésorerie Continentale » .
La fuite à l'ordinaire prochain.
FRANCE.
De VERSAILLES , le 17 Août.
LE 30 du mois dernier , le Roi a nommé
f
( 128 )
à l'Abbaye de Vauluifan , Ordre de Cîteaux ,
Diocèfe de Sens , l'Abbé de la Rochefoucault
, Agent- Général du Clergé. Le premier
de ce mois , il a nommé à l'Abbaye de Soreze ,
Ordre de St- Benoît , Diocèfe de Lavaur ,
l'Abbé d'Agay , nommé Coadjuteur de l'Evêché
de Perpignan , & à celle de Bocherville
, Ordre de St-Benoît , Diocèle de Rouen,
l'Abbé du Cheylar , ancien Aumônier ordinaire
de la Reine .
Le 8 , M. Perrenay de Grosbois a prêté
ferment entre les mains de S. M. , pour la
place de Premier Préfident du Parlement de
Befançon , en furvivance de M. Perrenay de
Grosbois fon père.
S. M. voulant donner à M. Colleau ,
Préſident de la Commiffion établie à Valence ,
une marque de fa bienveillance & de la fatisfaction
qu'elle a de fes fervices depuis 39
ans , l'a honoré d'un brevet de Confeiller
d'Etat.
Le Roi a accordé un brevet de Dame à la
Comtelle de Chainaye-de-Boifragen .
M. de la Foffe , Graveur , eut l'honneur
de préfenter le 8 à LL. MM. & à la Famille
Royale , la feptième livraiſon du Voyage
Pittorefque de l'Italie.
De PARIS, le 17 Août.
LES nouvelles qu'on attendoit avec tant
d'impatience de M. le Comte d'Orvilliers ,
font enfin arrivées le 11 de ce mois. Les
premières dépêches , en date du 6 , à 17
( 129 )
lieues à l'Ouest d'Ouellant , ont appris que
les flottes combinées font dans le meilleur
état depuis la jonction'; il règne la plus
parfaite intelligence entre les Officiers des
deux nations. Les Eſpagnols ont très-bien
faifi nos fignaux & nos évolutions ; la répé
tition en a été faite avec la plus grande
exactitude , & l'on eft refpectivement fans
inquiétude fur les manoeuvres réciproques.
Les vaiffeaux Eſpagnols font au nombre de
35 , dont un de 114 canons , 8 de 80 , &
le refte de 74 & de 70 ; M. d'Orvilliers
aflure qu'on en trouveroit difficilement de
plus beaux , de mieux conftruits , de mieux
équipés & de mieux manoeuvrés. La flotte
combinée fe trouve compofée de 65 vaiffeaux
de ligne , 20 frégates & 15 corvettes.
Six jours avant la date de fa lettre , le
Commandant en chef avoit eu le malheur
de perdre fon fils unique , Lieutenant de
Vaiffeau , qu'il avoit pris fur fon bord , &
qu'une maladie , qui lui a fait fouffrir les
douleurs les plus aiguës , a emporté. On
fent combien cette perte a dû être fenfible
à ce brave Officier ; il a , dit - on , été hors
d'état de commander l'armée pendant les
deux jours qui l'ont fuivie. Qu'on fe repréfente
fa pofition , à la tête d'une armée
formidable , à la veille d'évènemens que la
Nation , remplie de confiance en fes talens ,
attend avec fécurité , & l'on plaindra un
père qui perd , dans les honneurs qui doivent
récompenfer fes fervices , l'efpérance
"
f s
( 130 )
douce & flatteufe de les faire rejaillir fur
fon fils. La Nation ne peut que partager fes
regrets , en faifant des voeux pour les fuccès.
Tout femble lui en promettre; il eft actuellement
dans la Manche , où il a dû entrer
le 6 ou le 7 de ce mois ; la mer libre permet
l'exécution de tous les projets de defcente ;
& s'il faut en croire le bruit général , l'embarquement
préparé depuis fi long- tems , eſt
actuellement fait , il a , dit on , commencé
le à St- Malo & le 12 au Havre ; l'accord
de toutes les lettres fur ce point , ne
permet guères de douter de cette nouvelle
intéreffante dont on efpère que le Courier
prochain apportera la confirmation.
Depuis les de ce mois , tout étoit prêt
au Havre ; les Hullards étoient arrivés ce
jour- là ; & depuis ce temps ils paffoient
prefque toutes les nuits avec leurs chevaux
à bord des bâtimens fur lefquels ils devoient
s'embarquer. On engageoit tous les jours des
Ouvriers que l'on payoit chérement , & dont
les fervices ne peuvent être utiles que lorfqu'on
aura mis pied à terre.
On favoit dans ce même port , dès le 7 de
ce mois , la jonction des Efpagnols , & l'approche
de l'armée navale. Un Capitaine Danois
arrivé ce jour-là , avoit dépoſé l'avoir
vue le deux & le trois ; il avoit auffi rencontré
l'Amiral Hardy qu'il avoit laiffé la
veille à la hauteur de l'ifle de Portland , faifant
voile vers Portfmouth , & ce rapport
s'accorde parfaitement avec tout ce que nous
( 131 )
avons appris depuis de la marche , des armées
& de leur pofition.
ל כ »L'approchedel'arméeFrançoife,écrit-ondu
Havre, a fait difparoître les vaiffeaux ennemis qui
fe font montrés pendant quelque tems à la vue de
ce port ; mais a une diftance prudente . Les Anglois
dans leurs papiers fe font amufés à dire qu'ils
avoient caufé de grandes allarmes , & beaucoup
fatigué nos troupes en les faifant courir le long de
la côte pour s'oppofer à une defcente dont ils n'étoient
guère tentés , & qu'ils n'étoient pas en état
d'exécuter. Tous les exploits du Commodore
Johnſtone , car c'est lui qui s'eft montré dans nos
parages fe font réduits à la prife d'un bateau pêcheur
avec deux hommes. Il n'a pas nui un moment
à la navigation & tous les bâtimens de tranfport
partis dici , ou qui y ont été envoyés font
arrivés fans obftacle à leur deſtination . On fe fouvient
que ce Commodore s'étoit vanté de prendre avec
2 frégates un vailleau de ligne de quelque force qu'il
fut ; les marins rient de cette bravade , ce qui montre
que ce n'eft pas un marin qui a tenu ce langage «.
Les lettres de Toulon portent qu'à mefure
que les vaiffeaux font armés dans ce port , ils
mettent à la voile ; il n'y avoit plus au commencement
de ce mois que le Souverain & le
Triomphant , & on croyoit qu'ils ne tarderoient
pas à aller joindre les vaiſſeaux qui
croiſent fur la côte d'Espagne.
» L'efcadre qui croife dans nos parages , mandet-
on de Cadix , vient de tems en tems à la vue de
ce port on ne dit pas quelle ait rencontré quelque
chofe; un bâtiment entré ici le 27 , a vu deux
vaiffeaux de guerre François & trois frégates , croi
fant à la hauteur de Malaga ; il a été hêlé , & il
appris que ces vaiffeaux étoient le Jafon & le Lion
qui font fortis il n'y a pas long- tems de Toulon
£ 6
( 132 )
Nous en avons envoyé quatre avec quelques frégates
aux Açores , de manière qu'à-préfent il fera
difficile aux ennemis de ne pas rencontrer dans
tous les parages des forces fupérieures à celles
qu'ils peuvent oppofer. Il vient d'arriver un bâtiment
parti de la Vera- Cruz chargé de cochenille &
de 2 millions de piaftres. Ce riche navire a foutenu
un combat fort opiniâtre contre un corfaire Anglois
qu'il a forcé de quitter la partie. Le commerce
de cette ville ayant réfolu d'armer en toute diligence
20 bâtimens pour la courſe , a choiſi celuici
, auquel on donnera 6c canons , comme le plus
digne d'être à la tête de cette nouvelle efcadre , dont
on fe promet les plus grands avantages. Les balandres
& les brigantins Anglois ' on tenté dernièrement
de fortir du port de Gibraltar ; mais le chef
d'efcadre D. Barcelo eft fi vigilant , qu'ils ont été
obligés deux ou trois fois de retourner fur leurs
pas. Cette place eft actuellement bloquée de manière
à ne pas craindre quelle puiffe recevoir ou fe proenrer
le moindre rafraîchiffement , ou le plus petit
fecours «.
Le Comte d'Estaing s'étant propofé de s'emparer
de l'Ile de St-Vincent , fit dans les premiers
jours de Juin , toutes les difpofitions néceffaires
pour cette entreprife. Le Chevalier du Rumain ,
Lieutenant de vaiffeau , commandant la frégate du
Roi le Lively , chargé en chef de l'expédition ,
eut fous fes ordres , les corvettes l'Elis , comman
dées par M. de Fonteneau ; le Weazle , par M de
Chantoifeau ; le bricq le Repréfal & une goëlette :
ces Bâtimens portoient un détachement du régiment
de Champagne , commandé par M. Baris
tault ; un de Viennois , par M. de Germiny ; un
du régiment de la Martinique , par le Chevalier
de Lice ; deux détachemens des Volontaires des
Antilles , le premier , par M. de Canonge , le
fecond , par M. du Hauffay ; & les Volontaires
de Percin , par le Chevalier de Percin ; ces diffé
( 133 )
1
rens détachemens formoient au total , un Corps
de 300 hommes , dont M. de Canonge avoit le
commandement particulier , fous les ordres du
Chevalier du Rumain.
Tous les Bâtimens appareillèrent de la Cazenavire
, dans la nuit du neuf au dix de Juin . La
navigation de cette petite flotte fut contrariée par
les vents & les courans , qui s'opposèrent aux
premieres difpofitions du Chevalier du Rumain .
Le bricq le Repréfal , qui portoit un des détachemens
des Volontaires des Antilles , fe , fépara de
la flotte pendant une nuit ; & l'on ignore encore
quel aura été le fort de ce bâtiment.
Ce ne fut que le 16 , que le Chevalier du Rumain
put mouiller dans la baye de Young-Iſland de
St-Vincent , entre Caliaqua & King's -Town. Le dé
barquement fut fait , & le Chevalier du Rumain
ayant fous fes ordres M. de Canonge fe porta en
avant avec les 300 hommes de troupes. Le pofte
de Caliaqua , défendu par fix Soldats & deux canons,
fe rendit à leur approche. On marcha vers King's-
Town , & on parvint au Morne Hartley , d'où l'on
découvroit la ville de King's - Town , & les ennemis
qui étoient renfermés dans le Fort , au nombre
de 60 ou 80. Le Chevalier du Rumain fe décida à
aller attaquer le Fort. Au même inftant , on vit
paroître fur les hauteurs , les Caraïbes , au nombre
de 600 , qui arrivoient en jettant de grands cris à
leur manière. Leur averfion pour les Anglois eft
connue , & leur inclination pour la Nation Fran
çoiſe ne s'eft jamais démentie. Le Fort demanda à
capituler & fes propofitions furent écoutées .
Pendant qu'on régloit les articles , le Chevalier
du Rumain apperçut deux bâtimens qui venoient
dans la baye à toutes voiles : il laiffa à M. de
Canonge le foin de rédiger la capitulation , fe jeta
dans une pirogue & appareilla avec la frégate. Il
s'empara des deux bâtimens , après quelques coups
de canons tirés de part & d'autre , & revint à St-
Vincent.
1
( 134 )
Le Chevalier de Percin avoit été chargé de l'at
taque du pofte de Calonery , garni de 16 canons
de petit calibre , & gardé par 26 hommes de troupes
, commandées par un Officier. Après avoir
elluyé le feu pendant quelque temps , il marcha vers
le Fort & l'emporta d'affaut , en montant par la
gorge , fans perdre un feul homme ; les ennemis
eurent un Sergent & trois Soldats tués , & le reſte
fut fait prifonnier.
Le 18 & le 19 , tous les poftes furent évacués
par les troupes Angloifes : Le Chevalier du Rumain
s'occupa à réprimer les pillages des Caraïbes
qui s'étoient répandus dans les habitations .
Le 19 au foir , ayant fait embarquer fur le Lively
& l'Elis , 70 Matelots provenant des deux prifes ,
& 60 Soldats de la garnifon Angloife , avec un
Officier , il mit à la voile , laiffant ordre à la corvette
le Weazle , d'aller en parlementaire à Antigues
, pour y porter le refté de cette garnifon qui
confiftoit en 287 hommes , tant du Northen- régiment
, que Soixantième , fans compter la Milice :
on a trouvé dans l'Ile so pièces de canon.
Le Chevalier du Rumain donne les plus grands
éloges au zèle & à l'intelligence des Officiers qui
conduifoient les troupes fous fes ordres , & reconnoît
que leurs confeils lui ont été très - utiles ;
il ne fe loue pas moins de la bonne volonté des
troupes. La perfévérance du Chevalier du Rumain
à pourfuivre l'entrepriſe , après une première tentative
infructueufe , lui fait beaucoup d'honneur ,
ainfi que la prudence de fes difpofitions dans la def
cente , & fon activité dans les opérations de terre &
de mer.
Les mêmes Lettres portent que l'Elcadre aux
ordres de M. de la Motte-Piquet , Chef- d'Eſcadre
des Armées navales , compofée des vaiffeaux & F
frégates , mouilla le 27 Juin au Fort Royal , après
48 jours de traverfée , où elle a remis Te convoi
confidérable qu'elle avoit pris fous ſon eſcorte en
( 135 )
partant de France ; & que le Comte d'Estaing
Vice-Amiral , a appareillé de la Martinique le 30
du même mois , ayant 24 Vaiſſeaux de ligne fous
fon pavillon.
Nous avons rendu compte du dernier
combat foutenu par le Capitaine Royer ( 1 ) ,
Commandant le Corfaire le Commandant de
Dunkerque , contre 7 bâtimens Anglois ; M.
de Calonne , Intendant de la Province , en
ayant rendu compte à M. de Sartine , ce Miniftre
a écrit la lettre fuivante à M. Royer ,
qui avoit déja mérité & obtenu une diftinction
.
ל כ

J'aprends avec plaifir , M. , que vous juſtifiez
la grace que le Roi vous a précédemment faite par
le don d'une épée , & que vous foutenez la répu
tation de bravoure que vos premières actions vous
ont acquifes. J'ai mis fous les yeux de Sa Majeſté
les nouvelles preuves que vous venez d'en donner
dans le combat que vous avez livré à 7 pinques
Angloifes , dont S font tombées en votre pouvoir,
après une réfiftance opiniâtre , & malgré des forces
très fupérieures ; Sa Majesté en eft très-fatisfaite
Elle m'a chargé de vous le marquer , en
vous annonçant de fa part , une gratification de
300 livres , que M. d'Anglemont vous fera payer.
Je fuis M. , votres très dévoué. DE SARTINE «<,
:
A M. Royer , Capitaine du Cuter le Comman
dant de Dunkerque , à Dunkerque.
M. le Comte de Chabo , après avoir reçu
fes dernières inftructions , eft parti pour St-
Omer, qu'on peut regarder comme fon quar
tier général . Son armée fera plus confidérable
qu'on ne l'avoit cru , puifqu'elle vient , dit-
( 1 ) Le Combat de M. Royer eft dans le Journaldu 31 Juil,
( 136 )
on , d'être augmentée de 10,000 hommes ; il
y a grande apparence qu'elle fuivra de près
celle de M. de Vaux ; car il y a fur les côtes
où elle s'affemble , comme à Dunkerque ,
Calais , Boulogne &c. , autant de bâtimens
qu'il en faut pour embarquer 15 à 20,000
hommes.
Ón mande de Breft que la fentinelle du
Roland , qui par fa négligence a caufé la
perte de ce vaiffeau , a été condamnée aux
galères pour 3 ans ; les foldats du St-Michel
en ont été quittes pour la priſon qu'ils ont
fouffert , & vraisemblablement , ils n'étoient
pas auffi coupables qu'on l'avoit prétendu.

M. le Marquis de Peruffe d'Efcars , mi
neur , a gagné le procès pour la ſubſtitution
perpétuelle de Louis de Bourbon Malauſe ,
après la mort de la Comteffe de Poitiers ; aux
termes de la fubftitution , celui qui y eſt appellé
doit prendre le nom de Bourbon Malaufe
, fi le Roi veut bien le permettre.
On a trouvé près de notre Ville , écrit-on d'Aix ,
un cadavre pétrifié dans un rocher qu'on a fait
Lauter avec un petard : il y a apparence que c'étoit
une terre devenue rocher. Le cadavre qui y avoit
été enterré a fubi le changement qu'elle a éprouvé .
On diftingue parfaitement les os , & dans les ruptures
on voit la moëlle transformée en matière
cryftalline. On appelloit ce rocher le rocher du
Dragon il y avoit autrefois une Chapelle. Le
Chapitre de S. Sauveur y va tous les ans faire
une itation «,
:
Les Intendans du commerce ont fait favoir
le mois dernier aux Négocians , que pour faciliter
la circulation par mer , des grains na(
137 )
tionaux , pendant que durera la guerre , la
ferme vient d'être autorifée à donner des
ordres à fes Employés dans les ports , de ne
point exiger le droit de frêt ou de tonnelage.
Une Ordonnance du même mois , de M.
de Calonne , Intendant de Flandres , porte
que l'abondance & le bas prix des grains
dans la plupart des provinces ayant détermi
né le Roi a én permettre la fortie à l'étranger
, & s'étant affuré qu'il en exifte en Flandres
& en Artois une quantité fupérieure
aux befoins des habitans , il juge convenable,
pour le foulagement du cultivateur , autant
que pour l'intérêt du propriétaire , de faciliter
le débouché de cette denrée , en conféquence
, il défend à toute perfonne d'apporter
des obftacles à l'exportation des grains ,
& à leur libre circulation.
+ » La nuit du 29 au 30 du mois dernier , écriton
de Courvaudon , à environ une heure après
minuit , on apperçut derrière les Montagnes du
Mont-Pinçon & de Brémoi , diocèle de Bayeux ,
Baffe-Normandie , pays de Bocage , une nuée épaiffe,
chargée d'éclairs , d'où fe faifoit entendre un tonnerre
continuel , accompagné d'éclats terribles .
Un vent impétueux précédoit l'orage qui , arrivé
fur ces montagnes , qu'on croit les plus hautes de
la Province , fe partagea en trois branches. La
première fuivant la chaîne qui nous couvre du
couchant d'hiver , au levant d'automne , a , dans
fa traversée , dévasté une étendue de plus de Is
lieues de terrein , fur une de large. La feconde fe
répandant fur le large Vallon qui commence à
Aunay , & femble fe terminer à Caën , y lança
une grêle abondante , qui quoique moins forte que
celle de la première divifion , a cependant affligé.
( 138 ).
plufieurs Patoiffes . La troisième prit la direction
vers le nord , fuivir la rivière de Seulles en paſ.
fant aux environs de Bayeux , & a caulé beaucoup
de dommages. La foudre a mis le feu à plufieurs
Fermes qui ont été réduites en cendres dans
les environs de Caën . La grêle ſemblable au cryftal
le plus tranfparent & le plus incifif , peſoit 2
à onces. Le lendemain , 30 du même mois , à
deux heures après - midi , un nouvel orage en moins
de dix minutes , couvrit d'eau & de grêle plufieurs
Paroiffes. La moitié de celle de Courvaudon a
été très- maltraitée. Deux Fermiers , fur-tout , perdent
confidérablement . Il n'y a point d'habitans
qui ait quelqu'exploitation , dont les récoltes n'aient
été endommagées «.
Depuis 1765 jufqu'à ce jour , Courvandon
femble être le lieu où viennent s'abîmer les tempêtes
& tes orages. On ne fauroit peindre la défolation
qu'il elluya le 4 Octobre 1769 , par un
quragan , qui renverfa quantité de mailons , d'ar
bres fruitiers & autres la perte que la Paroiffe
fit cette année , fut évaluée à plus de 10,000
livres. Le 15 Mai de l'année fuivante , un autre
ouragan dont la direction étoit du couchant au
levant , abîma tout dans un espace d'environ un
quart de lieue ; 60 hêtres d'une hauteur & d'une
groffeur peu communes , furent renversés , & l'un
de so pieds de tige , fauta en l'air. En 1767 ,
nouveaux malheurs . Jufqu'en 1777 , on n'éprouva
que des ravages
ordinaires , mais vers le mois
d'Avril , une tempête accompagnée de tonnerre ,
endommagea l'Eglife du lieu , les habitations , les
plans, les bois de hautes futayes ; on s'épuifa pour
réparer. On ne refpiroit pas encore , qu'une vio-
Lente fecouffe de tremblement de terre fe fit fentir
; peu de tems après , une autre tempête conftitua
la Paroiffe dans une dépenfe confidérable ,
pour réparer la nef de l'Eglife , que la foudre &
le gros tems avoient endommagée «.
( 139 )
»Nous gémiffons fous les fléaux continuels que
nous affligent : vous êtes prié d'inftruire le public
de nos difgraces , nous avons droit à la commifération
, & fi les circonftances ne permettent point
qu'on nous foulage , les ames fenfibles nous plaindront
du moins «.
;
·
Le Bourg de Luzarche a éprouvé auffi un orage
le 30 Juillet. La grêle eft tombée pendant un
quart- d'heure les grains , les uns ronds , les autres
ovales ou longs , étoient de la groffeur d'un
oeuf , & quelques uns pefoient quatre onces
& plus ; les champs & les vignes ont beaucoup
fouffert. Les moiffonneurs qui étoient à travailler
dans la campagne , furent obligés de fe coucher
yentre à terre , & de fe couvrir la téte de gerbes ;
il y a eu au Château de Baillon , 140 carreaux de
vitres caffés , un très-grand nombre au Château de
Chaumontel , ainfi que toutes les cloches fur les
couches. On eftime la perte qu'ontfouffert les grains
& la vigne fur le terroir de Luzarches , à 30,000
livres au moins «.
Les numéros fortis au tirage de la Lotterie Royale
de France , du 16 de ce mois , font 86,39,17 , 24,47.
Edit du Roi donné à Verſailles au mois d'Août
& enregistré le 10 Août au Parlement. »> Louis , &c.
Conftamment occupé de tout ce qui peut intéreffer
le bonheur de nos peuples , & mettant notre
principale gloire à commander une Nation libre
& généreuse , Nous n'avons pu voir fans peine les
reftes de fervitude qui fubfiftent dans plufieurs de
nos Provinces ; Nous avons été affectés , en confidérant
qu'un grand nombre de nos fujets fervilement
encore attachés à la glèbe , font regardés
comme en faisant partie , & confondus , pour ainfi
dire , avec elle : que privés de la liberté de leurs perfonnes
& des prérogatives de la propriété , ils font
mis eux- mèmes au nombre des poffeffions féodales ;
qu'ils n'ont pas la confolation de difpofer de leurs
biens après eux ; & qu'excepté dans certains cas rigi(
140 )
dement circonfcrits , ils ne peuvent pas même tranímettre
à leurs propres enfans le fruit de leurs tra
vaux que des difpofitions pareilles ne font propres
qu'à rendre l'induftrie languiffante , & à priver la Société
des effets de cette énergie dans le travail , que le
fentiinent de la propriété la plus libre eft feul capable
d'infpirer.
» Juftement touchés de ces confidérations , Nous
aurions voulu abolir fans diftinction ces veftiges
d'une féodalité rigoureufe ; mais nos finances ne
nous permettant pas de racheter ce droit des mains
des Seigneurs , & retenus par les égards que nous
aurons dans tous les tems pour les loix de la propriété
, que nous confidérons comme le plus fûr
fondement de l'ordre & de la juftice , Nous avons
vu avec fatisfaction qu'en refpectant ces principes ,
Nous pouvions cependant effectuer une partie du
bien que nous avions en vue , en aboliſſant le droit
de fervitude , non-feulement dans tous les domaines
en nos mains , mais encore dans tous ceux engagés
par nous & les Rois nos prédéceffeurs ; autorifant à
cet effet les Engagiftes qui fe croiroient lélés par
cette difpofition , à nous remettre les domaines dont
ils jouiffent , & à réclamer de nous les finances fournies
par eux ou par leurs auteurs.
כ כ » Nous voulons de plus, qu'en cas d'acquifition ou
de réunion à notre Couronne , l'inſtant de notre entrée
en poffeffion dans une nouvelle terre ou Seigneurie
, foit l'époque de la liberté de tous les Serfs
ou Main-mortables qui en relèvent : & pour encourager
,, en ce qui dépend de nous , les Seigneurs de
fiefs & les Communautés à fuivre notre exemple ; &
confidérant bien moins ces affranchiſſemens comme
une aliénation , que comme un retour au droit naturel
, Nous avons exempté ces fortes d'actes des for
malités & des taxes auxquelles l'antique févérité des
maximes féodales les avoit aſſujettis.
» Enfin , fi les principes que nous avons dévelopés
nous empêchent d'abolir fans diſtinction le droit de
و
( 141 )
fervitude , nous avons cru cependant qu'il étoit un
excès dans l'exercice de ce droit,que nous ne pouvions
différer d'arrêter & de prévenir ; Nous voulons parler
du droit de fuite fur les Serfs & Main-mortables ,
droit en vertu duquel des Seigneurs de fiefs ont quelquefois
poursuivi , dans des terres franches de notre
Royaume & jufques dans notre Capitale , les biens
& les acquêts des Citoyens éloignés depuis un grand
nombre d'années du lieu de leur glèbe & de leur
fervitude ; droit exceflif que les Tribunaux ont hélité
d'accueillir , & que les principes de juftice fociale ne
nous permettent plus de laiffer fubfifter . Enfin nous
verrons avec fatisfaction que notre exemple , & cet
amour de l'humanité , fi particuliér à la Nation françoife
, amènent , fous notre règne , l'abolition générale
des droits de Main-morte & de fervitude , &
que nous ferions ainfi témoins de l'entier affranchiffement
de nos Sujets , qui , dans quelqu'état que la
Providence les ait fait naître , occupent notre follicitude
& ont des droits égaux à notre protection & à
notre bienfaisance.
Articles extraits des Papiers étrangers qui entrent
en France.
33
ן כ
פ כ
» On écrit de Berlin que S. M. Pruffienne a fait
→ aſſembler dans le Port d'Embden une grande
quantité de bois de conftruction pour la marine ,
qui a été vendu à la France , & qui fera tranfporté
à Breft fur des navires portant pavillon
» Pruffien. Quoique ces navires ne foient point
» armés , & qu'ils n'aient point d'escorte , on eſt
» fans inquiétude fur leur fort , parce que la Cour
» de Berlin eft abfolument neutre dans la guerre
» actuelle entre la France & l'Angleterre ; & qu'en
» outre le Roi de Pruffe a fait , dit-on , part de cet
» envoi au Ministère Britannique , en lui témoi-
» gnant fon defir pofitif de voir arriver ces bois à
leur deftination. On a tout lieu de croire que les
» Cours de Londres & de Hanovre auront le plus
grand égard à cette réquifition puiffante , &
( 142 )
squ'elles ne fuivront pas , dans cette occurrence ,
leur ufage ordinaire , qui confifte à fe faifir des
» cargaisons qui leur conviennent dans les bâtimens
neutres , & à les payer felon l'évaluation qu'elles
» enfont elles- mêmes « . Courier d'Avignon, n ° . 62.
» Plufieurs Officiers des Troupes Impériales &
Royales ont, dit-on , demandé la permiffion d'al-
» ler fervir en France , fous condition que fi le cas
» le requiert , & que leurs fervices deviennent né-
» ceffaires dans leur Patrie , ils y repafferont fur le
champ «. Supplément à la Gazette d'Amfterdam, 35
n°. 62.
» On a été furpris ici ( à Lisbonne ) de lire dans
» la gazette de Madrid , le manifefte de S. M. C.
» par lequel elle déclaré les motifs qui l'ont enga-
" gée à déclarer la guerre à l'Angleterre , & des
gens prétendent avoir obfervé que la Cour en
étoit peu fatisfaite , fur-tout depuis l'arrivée du
» courier ordinaire d'Espagne , qui eft arrivé un
jour plus tard que le courier de France ; mais
peut-être que cette conjecture eft auffi peu fondée
que la nouvelle qui fe répand , qu'il auroit
» été enjoint au Gouverneur des Châteaux qui
» ferment l'entiée de notre Port , d'y laiffer en-
» trer jufqu'à vingt vaiffeaux de guerre Espagnols
»
לכ
»
à la fois , & que le Gouverneur auroit fait dif.
» ficulté d'exécuter cet ordre , difant qu'il en
» avoit un autre qui lui ordonne expreffément de
ne pas laiffer entrer dans le Port plus de fix
» vaiffeaux de guerre à la fois de la même Na-
» tion ". Supplément à la gazette d'Utrecht, n°.62 .
» Nous apprenons que dans le Mexique , il y a
» eu dernièrement une très- vive révolte , à la tête
» de laquelle étoit , dit-on , un Officier de haute dif-
» tinction : bien des gens refufent d'ajouter foi à ce
» récit , qui en effet eft fort étonnant «. Gazette
de Deux-Ponts , nº. 62 ,
99
33
» Cinq Officiers Anglois font ici ( à Cadix ) depuis
quelque tems ; ils y étoient venus avec
permiſſion ; mais ils ont paru très - curieux , ils
( 143 )
» ont fait tant de queftious , & paroifoient fi fort
» ambitieux de s'inftruire , que quand ils ont voulu
» s'en retourner , on leur a refufé leurs palleports ,
» & ils refteront dans cette Ville jufqu'à ce qu'il
>> nous vienne des ordres de la Cour même «
Même n°. 62.
gazette ,
De BRUXELLES , le 17 Août.
ON apprend d'Oftende que Milord
Grantham , ci -devant Ambaffadeur de la
Cour de Londres à celle de Madrid , &
M. Munro , Conful Général de la Grande-
Bretagne en Espagne , y arrivèrent le 31
du mois dernier ; S. E. qui avoit pallé par la
France étoit dans le plus grand incognito ;
elle a continué fur le champ fa route en
s'embarquant par le paquebot qui fe rend
d'Oftende à Douvres.
,
>
D. Antonio Barcelo , écrit- on d'Algefiras , a été
pourfuivi dans le Détroit par le vailleau Anglois
le Panthere & par 2 frégates de cette Nation ,
qui l'ont d'abord forcé de fe retirer à Ceuta ; mais
ayant été bientôt joint par 2 vaiffeaux Espagnols
il est revenu devant la place qu'il tient bloquée
très-étroitement. On affure qu'elle n'eſt pourvue de
vivres que pour quelques mois , que le Roi de
Maroc a promis au Roi d'Eſpagne de n'y envoyer
auctin fecours , & que S. M. C. va envoyer un
Miniftre au Prince Africain , pour l'entretenir dans
ces difpofitions amicales. Elles font d'autant plus
effentielles dans la circonftance préfente , que le
long rocher de Gibraltar offre de tous côtés des
moyens faciles d'approvifionner cette place par
mer , tandis que par terre elle ne préfente à l'attaque
qu'un feul point eſcarpé élevé de plus de 1200
toiles. On dit cependant que dans un Confeil
d'Officiers d'Artillerie & du Génie , tenu aux ligues
de St-Philippe , M. Dumont , Capitaine aux
( 144 )
Gardes Vallones, a propofé de nouveaux moyens d'attaque
, qui ont été extrêmement goûtés & dont on fe
promet les plus grands fuccès , il faut les attendre «.
Les Anglois font fort inquiets du parti que
prendront les Etats-Généraux , ils fe plaignent
avec beaucoup d'amertume des levées d'hommes
qui fe font en Hollande pour être envoyés
dans les établiſſement de cette puiffance
aux Indes orientales , & des ordres
qui ont été auffi donnés aux Gouverneurs
de Curaçao & de St- Euftache de mettre ces
Ifles en état de défenſe , & d'armer la milice
& tous les habitans en état de fervir.
Ils fe plaignent fur-tout de ce qu'on ne leur
rend aucun compte de ces préparatifs . Ils
n'ignorent pas que la plupart des villes réclament
la neutralité & les convois illimités
; la fupplique des députés des Négocians
de Dort & de Rotterdam préfentée au Stathouder
le 13 du mois dernier , ne laiſſe
aucun doute fur les difpofitions de ces
villes ; les Négocians teneurs de livres &
propriétaires des vaiffeaux de la Frife ont
auffi préfenté le 26 aux Etats-Généraux ,
une requête tendante au même but : il eft
difficile qu'au milieu de ces mémoires réitérés
qui annoncent fi clairement le voeu &
l'intérêt de la République en général , on
faffe à l'Angleterre la réponſe qu'elle defire.
ERRAT A.
L'Arrêt de la Chambre de la Tournelle , rendu fur une
plainte en diffamation , portée par M. Montigny contre
leSr. D.... dont nous avons rendu compte dans le Journal
du 24 Avril , défend bien au Sr. D .... ( dont le nom ne
porte.point cette initiale ) de récidiver ; mais non fous
peine de punition corporelle.
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIE,
De CONSTANTINOPLE , le 3 Juillet.
LES mouvemens de nos troupes vers la
Morée , ont donné des inquiétudes aux
Vénitiens , qui ont cru devoir armer pour
protéger leurs ifles voifines de cette penin-
Tule. Leur Baile en cette Cour , chargé de
demander le but de nos préparatifs , a reçu
une réponſe qui a diffipé tout fujet de défiance.
Ils n'ont pour objet que le châtiment
des rebelles Arnautes. Les chefs des
troupes Ottomanes ont défenfe de s'approcher
des établiffemens de la République , &
la Porte a déclaré qu'elle ne s'écartera en
rien de ce qui a été réglé par le traité de
paix conclu à Pafforavitz .
Les pluies qui ont fuccédé à la longue
féchereffe que nous avons éprouvée pendant
un mois , nous faifoient eſpérer une
récolte abondante ; les fauterelles qui fe font
répandues dans nos campagnes , où elles
ont rongé les grains , les vignes & l'herbe
des prairies , ont ruiné nos eſpérances . Ces
infectes voraces & terribles par lour quan-
28 Août 1779. g
( 146 )
tité , ont ravagé d'abord l'Afie , & ont paffé
enfuite dans nos cantons , où nous fommes
menacés de manquer des denrées de première
néceffité . Outre ce fléau , nous en
avons éprouvé un autre plus effrayant ; en
moins de quinze jours , il eſt mort un grand
nombre de perfonnes qui , pour fuppléer
à la viande & aux légumes qui font chers ,
avoient cherché leur nourriture du côté de
la mer. Les coquillages & les poiffons qu'ils
ont mangés , en ont fait périr plufieurs . Pour
s'affurer de leurs mauvaifes qualités , on en
a donné à différens animaux qui font morts
un quart- d'heure après en avoir mangé. On
croit que ces poiffons font attaqués de quelque
maladie ; il n'en faut peut - être attribuer
la caufe qu'à l'ufage où l'on eft , dans
les tems de pefte , de jetter fouvent dans
la mer , des cadavres de peftiférés , & de
ne pas interdire enfuite la pêche pendant
quelque tems. Quoi qu'il en foit , dans toutes
les Eglifes Grecques & Arméniennes
on a averti les habitans de ces effets , &
on leur a confeillé de s'abftenir de ces alimens
empoisonnés .
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 30 Juillet
.
3
NOTRE Cour vient de faire notifier à
celle de Copenhague , que la croiſière de
fon efcadre , dans la mer du Nord , eeſftt
finie , & nous nous attendons à la voir
( 147 )
bientôt revenir à Carlscron. Cela n'empêchera
pas que les convois annoncés & promis
n'aient lieu dans le temps auquel on
a fixé leur départ.
On apprend que les Anglois ont faifi ,
prefqu'à la vue du port de Dunkerque , un
navire de Gothenbourg , chargé de bois de
conftruction , & l'ont conduit dans un de
leurs ports . C'eft le premier vaiffeau de Gothenbourg
qu'ils ont arrêté. On eſpère qu'il
fera relâché , & qu'on dédommagera les
propriétaires , comme on l'a déjà fait en
d'autres occafions .
Les lettres d'Elfeneur portent qu'il eft
entré dans le Sund un navire marchand
Génois , portant 36 canons , chargé de fel ,
& deftiné pour Riga , où il va charger des
mâts. C'eſt le premier vaiffeau de Gênes qui
ait jamais paffé le Sund.
» Vous avez vu à Stockholm , écrit-on d'Upfal ,
un infenfé qui a pris le nom de l'Electeur de Trèves
; un fou d'une efpèce plus dangereufe , a donné
ici un fpectacle effrayant ; c'eft un Etudiant
de notre Univerfité , dont le cerveau étoit dérangé
depuis quelque tems , & qu'on avoit l'imprudence
de laiffer aller & venir fur fa bonne-foi. Il
entra ces jours derniers dans la cathédrale , où
l'Archevêque étoit occupé à confacrer 14 candidats .
Il tire auffi-tôt fon épée , s'élance fur le Prélat ,
lui difant que fa dernière heure eſt venue , l'Archevêque
, pour éviter la pointe , fe renverfe fur
un fiége qui étoit près de lui , & fe défend auffibien
qu'il peut ; les candidats & les Miniftres préfens
, effrayés , n'ofoient d'abord lui porter du fecours.
Le bedeau feul fe jettant fur l'Etudiant , qu'il
en
8 2
( 148 )
faifit par derrière , parvint à le terraffer ; fon courage
en donna aux affiftans qui l'aidèrent à lier ce
furieux ; on lui trouva dans la poche deux grands
couteaux bien affilés. On prétend qu'une heure
avant cette fcène , il avoit cherché deux de fes
camarades fans les trouver , & qu'il avoit dit enfuite
, qu'il comptoit bien que fon épée ne feroit
pas inutile , & qu'elle feroit bientot teinte du fang
de quelque grand perfonnage. Pour prévenir de
pareilles fcènes , on l'a conduit aux petites - maiſons ,
où il eft enfermé «.
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 31 Juillet.
LES élèves du Collége noble ont fubi
dernièrement les examens annuels , auxquels
le Roi a affifté , & dont il a paru très-fatiffait.
Les Pères des Ecoles pies qui ont la
direction de ce Collége , ont demandé à
cette occafion à S. M. la permiflion de faire
imprimer le refte du corps Diplomatique
Polonois , qui leur a été accordée.
Le bruit qui s'étoit répandu , il y a quelques
jours , que les Officiers Autrichiens
avoient mefuré les environs de la Ville de
Lublin , eft fans fondement ; ce qui peut
y avoir donné lieu , c'eft que des Ingénieurs
Impériaux ont pris une parfaite connoiffance
des environs de Zamofc , fortereffe
importante pár fa belle pofition.
Les Francs-Maçons établis dans cette Ville
fous la protection du Roi , ont célébré dernièrement
la fête du Couronnement de
( 149 )
I'Impératrice de Ruffie , & celle du nom
du Grand-Duc , par une affemblée extraordinaire
tenue dans leur Loge de Catherine ,
à l'Etoile du Nord. A cette occafion ils ont
affilié à leur ordre plufieurs Dames de la
première diftinction . Le Comte de Hulfen ,
Palatin de Mifcizlaw , en fa qualité d'Adminiftrateur-
Général de la Loge , donna enfuite
chez lui une fête aux Dames nouvellement
affociées ; l'Ambaffadeur de Ruffie
affifta. Le jardin de la maiſon étoit illuminé.
On voyoit au fond des allées divers emblêmes
relatifs à la folemnité , relevés par le
chiffre de l'Impératrice de Ruffie. La fête fut
terminée par un bal.
On dit que deux Dames de la première
qualité fe propofent de faire cette année un
voyage en France & en Italie , & qu'elles
ont deftiné aux frais de ce voyage une
fomme de 30,000 ducats .
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le s Août.
LA Cour Impériale s'eft rendue le 29 du
mois dernier de Laxembourg à Schonbrun ,
où elle fe propofe de paffer le refte de la belle
faifon; la fanté de l'Archiduc Maximilien fe
rétablit , & les douleurs qu'il éprouvoit au
genouil difparoiffent infenfiblement.
On avoit cru que l'Envoyé de Tripoli aux
Cours de Suède & de Danemarck , pourroit
faire quelque féjour ici , & y conclure un
g 3
( 150 )
Traité de commerce ; mais il eft parti le 29
pour se rendre à fa deftination.
La veille , la famille du Duc d'Ahrenberg
étoit partie pour retourner dans les Pays- Bas.
Elle a reçu de la part de la Cour toutes fortes
de marques de faveur & d'affection . L'Impératrice
a fait aux deux Ducheffes des préfens
magnifiques , & a étendu fa munificence à
toutes les perfonnes qui font attachées au
fervice du Duc.
Le Chevalier de Keith , Envoyé extraordinaire
d'Angleterre , reçut le 30 la réponſe du
Roi fon maître à la déclaration de la Cour
de Madrid ; il en porta auffi-tôt une copie
au Prince de Kaunitz , avec lequel il eut une
conférence .
Les deux fils du Lord North , premier
Miniftre de S. M. B. , font arrivés ici depuis
quelques jours , ils fe propofent d'y paffer
le tems néceffaire pour vifiter ce que cette
Capitale offre de plus curieux .
On dit qu'on a arrêté à Erdberg deux malheureux
qui ont été furpris pofant des mèches
à un magafin à poudre , fitué dans les
environs. On croit que ce font des déferteurs ,
qui comptoient profiter du défordre qu'eût
caufé l'éruption.
De HAMBOURG , le 8 Août.
PEN DANT qu'on affure que par des articles
fecrets du dernier traité de paix de Tefchen ,
on eft parvenu à étouffer le germe des divifions
qui pouvoient replonger l'Allemagne
( 151 )
dans les calamités de la guerre , on voit tous
les Princes de l'Empire augmenter le nombre
de leurs troupes & les mettre fur un
pied fur lequel elles n'ont jamais été en tems
de paix. Peut- être cette augmentation n'a - telle
d'autre but que la confervation de la
paix , qui n'eft jamais plus fûre que quand
on eft par - tout préparé à la guerre. » Les
Généraux de Zerchwitz & de Wurmfer
écrit- on de Prague , parcourent toute la Bohême
pour inſpecter les troupes & les faire
manoeuvrer. Nous apprenons que les Pruffiens
font de même en Siléfie , où M. de
Tauentzien a fait exercer toutes celles qui
fe trouvent depuis Cofel jufqu'à Glogau. Le
Comte d'Anhalt eft , dit -on , chargé de vifiter
auffi les troupes Saxonnes cantonnées
dans le Voigtland , à OElnitz & à Plauen ,
& dans la Luface à Gorlitz & à Zittau ".
>
» On parle par-tout de la manière dont on lève
les Matelots en Angleterre , écrit- on d'Elfeneur ;
ce procédé , qui paroît fingulier & nouveau à tous
les étrangers , ne fembloit pas devoir être mis en
pratique par ce peuple libre , ailleurs que chez lui :
une frégate Angloife vient de nous détrømper
& il n'a pas tenu à elle que nous n'ayons joui en
perit d'une repréſentation du fpectacle de la preffe.
La Médée , frégate Angloife de 28 canons commandée
par le Capitaine Montague , entra le 1 de
ce mois dans le Sund ; le 2 , elle envoya fa chaloupe
vers une lettre de marque de Liverpool
pour y preffer des Matelots. Le Capitaine de Liverpool
ne croyant pas devoir être foumis à cette
violence dans une rade étrangère , & ayant befoin
de tout fon monde , refufa de laiffer monter ſur
,
"
8 4
( 152 )
fon bord les Officiers de la frégate. M. Montague
lui fit dire qu'il lui enleveroit fes Matelots de
force , s'il ne les lui cédoit pas de bonne grace.
Le Capitaine embarraffé porta fes plaintes au
vaiffeau Danois Garde- côte , de so canons , dont
il réclama la protection. Le Commandant lui dit
qu'il ne pouvoit pas fe mêler de cette affaire , &
qu'il falloit qu'il cherchât à s'accommoder à l'amiable
avec M. Montague , mais cependant que s'il
ne réuffiffit pas , il l'en informât . Le corfaire fuivit
fon confeil ; le Capitaine de la frégate ne voulut
entendre à aucun arrangement & armant
deux chaloupes , fe difpofa à aller fe placer auprès
du bâtiment de Liverpool , pour le preffer.
Le Commandant Danois s'approcha auffi de fon
côté , chargea fes canons , & fit fignifier à M.
Montague que , chargé de veiller à prévenir tout
défordre dans le Sund , il feroit fâché d'être forcé
d'employer la violence pour l'empêcher d'en commettre
. Le Capitaine Anglois fe retira fur le champ ,
mais avec beaucoup d'humeur , & jurant de porter
Les plaintes à la Cour de Copenhague «.
"
On lit dans une feuille périodique publiée
par M. Bufching , un article intéreffant fur
l'Efpagne . C'eft le tableau précis d'une partie
de ce que le Roi d'Efpagne actuellement
régnant a fait de grand & d'utile dans ce
Royaume.
Il a acquitté les dettes de Philippe V & celles de
fes prédéceffeurs , qui n'avoient pas été payées ; les
impofitions fur les habitans de la campagne ont
été diminuées , & quelques - unes totalement fupprimées
; les cultivateurs que l'inclémence des faifons
& la misère des tems ont mis dans l'impoffibilité
de payer leurs redevances , ont été déchar
gés & gratifiés de fommes confidérables . L'agriculture
a été encouragée , éclairée par l'établiſſement
d'Académies économiques , & le commerce
( 153 )
des grains débarraffé de toute efpèce d'entraves .
On a amélioré les grandes routes , difpofé des
paquebots entre l'Espagne & l'Amérique , fupprimé
les anciennes douanes , & autorifé tous les fujets
à commercer librement avec les habitans de Cuba
& des autres Isles. Madrid a été extrêmement
embelli , & cette Capitale défagréable & mal -faine
par la mal-propreté des rues , eft devenue , par le
nouvel ordre établi , auffi commode & auffi falubre
qu'elle l'étoit peu auparavant . Des colonies
nombreuſes tirées en partie de l'Allemagne , ont
peuplé & cultivé les déferts de la Sierra-Morena .
L'Imprimerie commence auffi à fleurir . Les lithurgies
qu'on imprimoit ci-devant en pays étranger
fe font actuellement dans le Royaume. La fonte
des canons a été perfectionnée ; on a établi une école
d'Artificiers dans le Château de Ségovie ; on a
porté au plus haut point de perfection l'art militaire
& la conftruction des vaiffeaux . On a augmenté
les gages des Soldats , les appointemens des
Officiers civils , & on a affigné des penfions aux
veuves & aux enfans des Officiers , tant militaires
que civils «.
De RATISBONNE , le 10 Août.
C'EST ' le 9 du mois dernier que la ville
de Meindelheim a été rendue à l'Electeur-
Palatin , le détachement Impérial du régiment
de Binder , qui y étoit en garnifon , l'a évacuée
, & s'eft retiré à Guntzbourg.
On mande de Landshut que le Magiftrat
craignant que la Régence établie dans certe
ville ne foit transférée ailleurs , a envoyé à
Munich des perfonnes pour faire des repréfentations
contre ce projet , fi en effet il a
été formé. Elles font chargées en même-
% 5
( 154 )
tems de propofer l'érection d'une Univerfité
qui pourroit être établie dans le Couvent
des Dominicains , qui n'ayant que cette
maifon dans toute la Bavière , feroient répartis
dans des Couvens étrangers à leur
ordre.
Le projet de l'Electeur eft d'introduire
dans tous les corps de fes troupes l'exercice
Palatin ; pour cet effet plufieurs Officiers du
Palatinat doivent entrer dans les corps Bavarois
, & un pareil nombre d'Officiers de
ces derniers paffera dans les troupes Palatines.
On parle auffi d'étendre ces difpofitions
à tous les Dicaftères dont les Membres
feront compofés de fujets de Bavière
& de fujets du Palatinat.
On écrit de Berlin que le Duc Ferdinand
de Brunſwick eſt arrivé à Portſmouth le 31
du mois dernier. Le Roi l'a accueilli avec
les témoignages de l'eftime & de la tendrelle
les plus flatteuſes . Ce Prince devoit le 10 fe
rendre à Berlin , en partir le lendemain pour
aller faire une vifite à la Reine , & retourner
enfuite à Potfdam le 25 , jour auquel
la Ducheffe de Brunfwick y eft attendue .
Le Roi , pendant l'abfence de S. A. S. , doit
faire un voyage dans la nouvelle Marche
pour visiter les nouveaux établiſſemens que
M. le Confeiller - Privé de Brenkenhoff a fait
conftruire le long de la Wartha & de la
Netze .
( 155 )
ITALI E.
De LIVOURNE , les Août.
SELON les lettres de Rome ; le Cardinal
que S. S. a créé in petto , dans le dernier
Confiftoire , eft M. Gregori , fils du Marquis
de Squilace , Ambaffadeur d'Eſpagne à
Venife . Le Cardinal de Hertzan reçut le
chapeau le 15 du mois dernier , avec les
cérémonies accoutumées ; il ſe diſpoſe à partir
pour Vienne. Le préſent qu'il a fait au
Pape , eft un grouppe d'or mallif , repréſentant
la flagellation du Sauveur. La baſe en
eft auffi d'or ; la colonne eft de Lapis lazuli
, couronnée d'une treffe de diamans.
» Les mêmes lettres portent que l'Abbé Emmanuel
Anguilla , Officier de la Daterie , convaincu
d'avoir expédié de fauffes Bulles , tant pour
des affaires matrimoniales que des féculières , condamné
folemnellement par un décret de la Daterie
à être dégradé & livré au bras féculier , a été
décapité le 24 du mois dernier dans la place du
Peuple. Comme il étoit fort connu , ajoutent ces
lettres , que malgré fes malverfations il s'étoit fu
mériter l'eftime du public , on avoit pour préve
nir tout tulmute , fait garnir cette place d'un nombre
fuffifant de foldats. On aflure que c'eft aux
preffantes inftances de quelques cours , que celle de
Rome s'eft déterminée à cette exécution «.
-On apprend de Barbarie qu'une frégate de
guerre Danoife de 18 canons , arrivée à Alger
le 6 Juin , y débarqua les préfens ordinaires
de la Cour de Danemarck à cette Régence
; ils confiftent en 400 tonneaux de
g 6
( 156 )
poudre , 4c0c boulets du calibre de 24 ;
autant du calibre de 12 , & 30 gros cordages.
Cette frégate remit à la voile le is , pour fe
rendre à l'Ifle de Ste- Croix , dans les Indes-
Occidentales.
35
Il vient d'arriver dans cette ville , écrit- on de
Milan , un de ces évènemens bifarres que toute
la prudence humaine ne peut prévoir , & dont la
fable d'Edipe femble avoir fourni le premier canevas.
Un jeunne homme reçu dans une maison où il y
avoit deux filles , en fit demander une en mariage.
Piqué d'un refus pofitif , il crut qu'il s'en confoleroit
en adreffant fes voeux à la fervante , dont
la figure , la bonne conduite & le caractère lui
parurent propres à faire fon bonheur. Son pere &
fa mere confentirent avec peine à ce mariage ; mais
convaincus bientôt des excellentes qualités de leur
bru , ils ne l'aimèrent pas moins que leur fils . Cette
famille éoit auffi heureufe que bien unie , lorfque
fon bonheur fut troublé & détruit par une maladie
dangereufe , dont la jeune épouſe fut attaquée . Les
médecins appellés , ordonnèrent qu'on lui appliquât
les ventoules. Pendant cette opération à laquelle la
belle -mère voulut préfider ; quelle fut la farprife
& la douleur de celle- ci , en découvrant fur les
épaules de fa bru , un figne diftinctif qui lui fit
reconnoître la propre fille , mife dès l'enfance &
abandonnée dans l'hopital de cette ville ! à cette
découverte elle s'évanouit ; tout fut en rumeur dans
la maifon ; lorfqu'elle fut revenue à elle- même
à travers les fanglots & les larmes de toute cette
famille , elle découvrit & vérifia cette étrange aventure.
On en inftruifit bientot les fupérieurs eccléfaftiques
, qui ordonnèrent provifoirement la féparation
du frère & de la four ; & on a informé
enfuite la cour de Rome de cet évènement extraordinaire
«.
( 157 )
ESPAGNE.
De MADRID , le 7 Août.
La nouvelle de la jonction de notre flotte
à celle de France , vient enfin d'arriver ; cet
évènement intéreffant avoit été déja annoncé
par plufieurs bâtimens arrivés dans différens
ports ; la barque Américaine le Phénix , entrée
dans la rade de Bilbao le 23 , avoit vu
le 20 au matin une flotte de 45 vaiffeaux de
ligne , & l'après-midi elle en avoit apperçu
une autre de 20 qui faifoit des fignaux à la
première qui les répétoit . Cette barque étoit
partie de Newbury le 24 Juin ; elle a raconté
que le 23 on avoit appris de Boſton
que les troupes Américaines avoient attaqué
& battu l'armée Angloiſe à 2 lieues de Charles
- Town , qu'elles avoient tué ou pris
1400 hommes , & qu'au moment de fon
départ , il avoit entendu tirer des falves en
réjouiffance de cet heureux évènement .
» Toute certe côte ajoutent nos lettres de
Bilbao , eft fort incommodée par la piraterie
de quelques corfaires de Guernesey . Le Con
fulat de cette ville a propofé au Capitaine
du bâtiment Américain le Général Stark.
de mettre en mer , & lui a offert 1000 piaſtres
pour chaque Corfaire qu'il prendroit
ou couleroit à fond. L'Américain a mis furle-
champ à la voile , & peu de momens après
fa fortie , il avoit déja pris & envoyé ici un
de ces écumeurs de mer , ayant 10 canons ",
( 158 )
Tous les citoyens s'empreffent de donner
dans ce moment des preuves non équivoques
de leur zèle ; le corps des commerçans
de Cadix a offert 4 millions tournois au Roi
pour contribuer aux frais des armemens maritimes
; les négocians & les fabricans de
cette Capitale font conftruire à leurs dépens
3 vaiffeaux & 2 frégates , & ont fait porter
en outre 3 millions au tréfor de la Marine.
Plufieurs grands ont fuivi cet exemple , & la
Comteffe de Tépa , affure- t -on , a donné io
millions , pris fur les biens immenfes qu'elle
poſsède tant en Europe qu'en Amérique.
Il paroît un Edit du Roi , qui augmente
de 6 trois quarts pour cent la valeur numéraire
des espèces d'or qui ont cours. Les
pièces de 4 piftoles font actuellement fixées
à 16 piaftres fortes au lieu de 15. Les pièces
de 2 piftoles , les écus & les duros font hauf
fés à proportion. Le but de cet Edit eft de
prévenir l'exportation des eſpèces d'or , qui ,
quoique févèrement défendue , a été fi forte
depuis quelque-tems , qu'il y a eu une eſpèce
de difette d'or. Il met le cours des espèces
en égalité avec la valeur intrinsèque , & peutêtre
vaut-il quelque chofe de plus.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 30 Août.
Les nouvelles de l'Amérique font toujours
incertaines & contradictoires ; celle de la
conquête de Charles - Town & de la Caro(
159 )
line ne s'eft pas foutenue ; le bruit de la défaite
du Général Prevoft , dans deux affaires
fanglantes qui ont eu lieu le 13 & le 14 Juin ,
eft celui qui prévaut aujourd'hui. S'il eſt
fondé , nos troupes ont donné dans la Georgie
une répétition du fpectacle qu'elles
avoient déja donné à Saratoga ; le Général
Prevoft ayant perdu 1000 hommes , accablé
par le nombre , a été forcé de fe rendre prifonnier
de guerre avec 3000 hommes qui lui
reftoient , & les Américains Royalistes qu'il
avoit armés. On craint bien que le Chevalier
W. Erskine & le Général Jones , arrivés dernièrement
de New-Yorck , n'ayent apporté
cette nouvelle fâcheufe ; & le filence de la
Cour fur l'objet de leur voyage qui a dû néceffairement
en avoir un , n'eft pas propre à
calmer nos inquiétudes.
· Elles nous repréfentent nos affaires à New-
Yorck dans une pofition auffi défavantageufe
qu'en Georgie ; des Lettres du 16 Juin annoncent
que le Général Clinton , qui avoit
paffé l'Hudſon le 18 Mai , s'étoit emparé du
fort la Fayette , & menaçoit le fort Defi , qui
n'en eft pas éloigné , & que le Général Washington
avoit fait faire des mouvemens à fon
armée pour le défendre ; les avis préparoient
à quelqu'action ; & on dit aujourd'hui qu'on
a fu , par des nouvelles poftérieures , que les
milices Américaines font arrivées en fi grand
nombre fur les deux bords de la rivière , que
le Général Clinton s'eft vu obligé de redefcendre
le 4 Juin au- deffous de Peek's- Hill , &
( 160 )
que le Général Washington a établi fon camp
fur la rive occidentale , près de Fishkill ,
tandis qu'il tenoit un gros corps fur la rive
orientale.
Ces nouvelles allarmantes , quoiqu'on
cherche à en douter encore , ne font pas
propres à relever les effets publics que celle
de la prife de St-Vincent avoit fait bailler.
Ce n'eft point M. de la Mothe- Piquet qui a
fait cette conquête ; les François n'y ont employé
que 3 frégates & un bricq , le Lively,
l'Ellis , le Weazle & le Repréfal ; ils ont
précisément choifi pour nous enlever cette
poffeffion , 4 bâtimens qu'ils nous avoient
pris. Cette expédition , exécutée avec tant
de facilité , la fortie de M. le Comte d'Eftaing
de Fort-Royal , à la tête de 25 vaiffeaux de
ligne , pour nous aller porter des coups encore
plus fenfibles ailleurs , prouvent le degré
de confiance que nous devons avoir aux
tableaux que les papiers Miniftériaux n'ont
ceffé de nous préfenter de la pofition refpective
de l'Amiral François & de l'Amiral
Byron aux Antilles. Toutes les lettres apportées
par la flotte arrivée dernièrement , contiennent
les plaintes les plus amères contre
ce dernier , qui , avec de grands talens , diton
, mais peut-être plus propres à faire un
Commandant en fecond qu'un Commandant
en Chef, a perdu une multitude d'occafions
, dont un autre auroit pu profiter. La
perte de St- Vincent , que l'on croit devoir à
fon imprudence , vient à l'appui de ces
( 161 )
plaintés. On n'en fait pas moins contre le
Gouvernement , depuis qu'on a fu que les
Caraïbes s'étoient déclarés pour les François
à leur arrivée ; & nos papiers publics ont
tous copié à cette occafion les obfervations
fuivantes.
;
» Les Caraïbes , habitans originaires du pays
après avoir changé plufieurs fois de maîtres , paffèrent
fous la domination Angloife , en vertu du
traité de 1763 , on ne tarda pas à les tracaffer
on s'empara de leurs établiſſemens , on nomma
des Cominiffaires pour morceler leurs terres , dont
la propriété s'adjugeoit aux nouveaux maîtres ; ces
peuples , braves & d'un caractere fingulièrement
indépendant , fe révoltèrent , chaffèrent les Commiffaites
& leurs fatellites , & par cet acte de
fermeté , indifpofèrent le Gouvernement , qui fit
paffer à St-Vincent deux régimens , pour en renforcer
deux autres qui s'y trouvoient déja la
miffion de ces troupes avoit pour objet la réduc
tion des Caraïbes à quelque prix que ce fut , &
de les tranfporter au befoin hors de leur patrie.
Ces ordres , quoique donnés fecrettement , parvinrent
à la connoiffance des Communes , qui ordonnèrent
une enquête à la barre de leur Chambre :
on y traira les procédés du Gouvernement d'expédition
militaire , injufte , déshonorante pour la
Grande- Bretagne , contraire aux droits naturels du
genre-humain , particulierement contraire à la
proclamation faite en 1746 , au nom du Roi , en
faveur des Caraïbes dès cette époque la majorité
étoit affidée à la Cour , & les remontrances de
l'Oppofition furent fans effet ; les malheureux Caraïbes
fe trouvèrent à la difcrétion de la foldatefque
; & de tout ce qu'ils poffédoient , il ne leur refta
le fouvenir : on fe rappelle avec peine que
le Lord Hillsborough , que l'on met aujourd'hui
fur les rangs pour remplacer le Comte de Suffolk ,
que
( 162 )
étoit à la tête du département qui dirigea toutes
ces mesures : & l'on n'a pas oublié que la guerre
que le Colonel Dalrymple fit fous fes aufpices à
ces braves Infulaires , coûta à l'Angleterre 4 ou 5
cent mille liv. fterl « .
Maintenant on craint que la Grenade ,
Tobago , la Jamaïque même ne fubiffent le
fort de l'Ifle de St -Vincent ; on ne fe diffimule
point que les forces de M. d'Estaing font bien
fupérieures aux nôtres ; on connoit fon courage
, fon audace & fon activité ; & l'adreffe
avec laquelle il a empêché Byron de profiter
de fa fupériorité , & l'a tenue dans une longue
inaction , jufqu'à ce qu'il l'eût perdue ,
n'annonce pas moins de prudence . On n'ignore
pas non plus que les François peuvent
fe paffer en Europe des 25 vaiffeaux qu'il a
fous fes ordres , & s'il fe rendoit en Amérique
, que deviendroient les Clintons & les
Vaughans ?
Nos embarras & nos pertes au loin font
peut-être encore moindres que ce que nous
Tommes fur le point d'éprouver en Europe.
L'arrivée de la flotte des Ifles a procuré des
matelots ; Lord Sandwich avoit dit , quelques
jours avant la clôture de la feffion du
Parlement , qu'il ne lui manquoit que des
hommes ; à préfent il nous dit qu'il n'a pas
de vaiffeaux. En effet , rien n'eft plus vrai ;
malgré tous les efforts qu'on a faits , on n'a
encore pu parvenir à porter ſa flotre qu'à 35
vaiffeaux de ligne , & on ne voit guères où
l'on prendra les 14 qui devoient être prêts
au mois de Septembre , à moins qu'on n'en
( 163 )
prenne de très -mauvais , qui ne font pas
feulement propres à garder l'entrée de nos
ports.
» Lord Sandwich , écrit un Officier , a-t- il pu
fe perfuader qu'en mettant en commiſſion de vieilles
carcaffes , il a fait tout ce qu'on a droit d'attendre
de lui qui empêche qu'il ne donne juf
qu'à 100 vaiffeaux , s'il les donne en auffi mauvais
ordre ? Il n'y a pas un marin qui ignore que la
Princeffe Amélie , le Marlborough , le Blenheim ,
le Sandwich & le vieux Alcide ne peuvent point
fe préfenter dans un combat. Des 31 qui , le 10
Juillet , compofoient l'efcadre , il y en a 8 qui
nous ont donné les plus vives inquiétudes pendant
les 48 heures de mauvais tems que nous avons
eu. Avec des vaiffeaux en cet état , dirons- nous encore
qu'un Anglois ne craint pas deux François ?
Je gémis de voir que nos gazettes mettent ces galconnades
ou d'autres propos auffi vains dans la bouche
du jeune Prince qui vient faire avec nous fes
premières armes . Il eft bien cruel de vouloir le
couvrir de ridicule , & le perdre dans l'opinion de
toute l'Europe en lui prêtant des propos qu'il eft
trop fage pour avoir tenus «.
C'eſt avec cette flotte que nous nous préparons
, dit-on , à aller au- devant de hos
ennemis ; mais on paroît perfuadé ici qu'elle
ne s'écartera pas beaucoup pour avoir la
facilité de fuir à leur apparition . Et nos Plaifans
ne manquent pas d'obſerver à cette occafion
que l'on ne pourra pas reprocher à
fir Hardy comme à l'Amiral Keppel , d'après
fon aveu , d'avoir craint de s'approcher des
côtes , puifque depuis le 15 Juin qu'il eft
forti , il ne les a pas quittées. Cet Amiral ,
chargé peut-être du commandement le plus
( 164 )
difficile & le plus délicat dans les circonftances
préfentes , eft en butte à toutes fortes
de farcafmes. L'adreffe du Comté de Cornouailles
au Roi a fourni le texte de beaucoup
de plaifanteries fur fon compte & fur
celui des habitans ; ils ont remercié férieufement
le Roi d'avoir armé à grands frais une
puiffante eſcadre & d'en avoir donné le
commandement à un de fes plus célèbres
Amiraux , pour protéger leur pêcherie de
fardines , qui s'est faite avec beaucoup de
fûreté , puifque fir Hardy n'a pas quitté
leurs côtes depuis le 16 Juin. » Le Roi ,
un de nos papiers , déterminé par ce fu
frage impofant , a ordonné l'expédition d'une
Patente du grand Sceau d'Angleterre pour
autorifer le Chevalier Charles Hardy à changer
fon nom en celui de Tardy & à porter
les armes de cette ancienne famille , qui
font une ancre fur laquelle s'appuye l'Efpérance
".
dit
On est toujours ici dans la crainte d'une
defcente ; quoique les papiers ministériels
s'attachent à publier qu'il eft impoffible d'en
effectuer une , le Gouvernement ne négliget
rien pour la prévenir ; il ne paroît pas avoir
en cette impoffibilité la confiance que cherche
à infpirer le Doyen de Glocefter qui
relève avec beaucoup d'emphaſe les obftacles
que nos ennemis doivent vaincre d'abord
; le principal de ces obftacles eft notre
flotte , & on ne croit pas qu'il foit infurmontable
; nos forces de terre ne font pas
( 165 )
invincibles , & il nous femble qu'il feroit
plus facile encore aux François de nous
envahir à une diſtance de 20 lieues au plus ,
qu'il ne nous l'a été d'envahir l'Amérique
à plus de 1500. On a la même opinion à
Plymouth , & on écrit de ce port qu'on
ne doute pas que ce ne foit de ce côté que
leurs efforts fe dirigent.
Il y a ici tant de chofes qui les favoriferoient ,
qu'il faudroit qu'ils fuffent bien mal informés s'ils
n'en profitoient pas . La Sonde offre un mouillage
à leur flotte , à celle d'Espagne , & même au beſoin
à deux fois ce nombre de vaiffeaux ; ils s'y trouveroient
hors de la portée du canon d'aucun fort.
Ils peuvent débarquer d'un côté ou de l'autre fans
trouver les moindres ouvrages qui s'opposent à
leur débarquement , & à une trop grande diftance
de la garnifon de Saint-Nicolas. L'arfenal eft fi
expofé , que le rivage oppofé où ils peuvent le
porter une heure après avoir pris terre , le domine
entièrement , & ils ne trouveroient rien qui s'opposât
à leur marche. Il eft vrai que pour empêcher
leur approche , on travaille actuellement à
quelques retranchemens , & on élève quelques batteries
fur une éminence ; inais cette précaution produiroit
peu d'effets , & l'ennemi emporteroit les ouvrages
fans grande perte. S'il s'en emparoit , toutes
les troupes feroient faites prifonnières , parce
qu'elles ne pourroient fe retirer de l'autre côté pour
joindre l'armée principale , à caufe de la rivière
qu'elles auroient à traverler. Les François en débarquant
& en fe bornant à ruiner l'arfenal , ce
qui ft très- facile , nous cauferoient une perte prodigieufe
, non-feulement à raifon de l'immenfité des
approvifionnemens , mais en nous privant encore
des baffins néceffaires pour radouber & carener les
-vaifleaux
( 166 )
Occupés de notre défenſe fur nos propres
foyers , nous ne fommes pas fans inquiétude
fur le fort de Gibraltar ; les partiſans du
Ministère ne négligent rien pour nous raf
furer.
;
» La garniſon , difent-ils , eft nombreuſe , elle
a des vivres pour 9 mois les plus habiles Ingé
nieurs regardent fes fortifications comme impre
nables tout cela , dit un de nos papiers , eſt bon
pour endormir le roi ; il faut au peuple Anglois
quelque chofe de plus vrai ; il n'aime point qu'on
l'endorme , & il auroit beaucoup d'humeur à fon
réveil . Suivant les derniers états , la garnifon ne
confiftoit qu'en 3800 hommes effectifs & 388 non
effectifs. Le nombre néceffaire pour relever trois fois,
en cas d'attaque par mer & par terre à la fois , devoit
être de 6000 hommes, avant qu'on eût ajouté aux où.
vrages , un fort & une galerie couverte . Ce fort
& le corps des cafernes , l'un & l'autre à l'épreuve
de la bombe , demandent un bataillon de plus
que les 6000 hommes. Il faudroit encore outre
cela un bataillon d'artillerie ; & on ne croit pas qu'il y
ait plus de 260 hommes pour ce fervice . Les ouvrages
du côté de la mer font foibles & ne font point
achevés. Il faut que les provifions fraîches arrivent
à la place par le rocher & les galeries en pierre ,
d'où on gagne les batteries qui commandent les
lignes Efpagnoles : les défenfes du côté de la mér
ne tiendront pas 10 jours contre 10 vaiffeaux de
ligne. Tout le fyftême des fortifications de cette
place eft calculé d'après l'idée qu'elle fera toujours
défendue par des forces navales fupérieures : elle
n'eft inexpugnable que du côté de terre «.
Attaqués aux loin , menacés par-tout &
fur nos propres foyers , nous cherchons tant
que nous pouvons des alliés étrangers ; nous
ne comptons plus fur la Hollande ; la hau(
167 )
teur avec laquelle nous avons réclamé fes fecours
n'étoit pas propre à nous les procurer ;
les inquiétudes que nous avons eflayé de lui
infpirer fur l'ambition de la France n'ont
pas pris ; & en effet nous aurions été fort
embarralfés s'il avoit fallu détailler les avantages
immenfes que nous leur avons dit
que le Pacte de Famille avoit procurés à la
Maifon de Bourbon. Nous doutons avec
raifon que la même réclamation ait autant
de fuccès à la Cour de Ruffie où l'on affure
que le Lord Mount Stuart , fils du Comte
de Bute , va folliciter l'Impératrice de nous
fournir à tout prix une vingtaine de vaiffeaux
dont nous avons grand befoin.
» On veut nous faire croire , dit-on dans un de
nos papiers , que le Roi de Pruffe eft difpofé à
foutenir notre caufe ; mais on ne nous dit point
fi on eft difpofé à lui payer une fomme de
$ 70,000 liv. fterl . pour la dernière année de fon
fubfide , qui lui a éré conteftée & refufée . On
ne nous apprend point non plus s'il s'engagera à
nous foutenir jufqu'à la fin de la guerre ; en effet
, il eft en droit de mettre dans les conditions
qu'il fuivra l'exemple de fon bon & fidèle allié
qui le laiffa dans le plus grand épuisement faire
comme il pourroit avec la Maifon d'Autriche «.
Ce moment n'eft pas celui où nous pouvons
payer le fubfide arriéré . On connoît
l'état de nos Finances , celui de notre dette ,
& les circonftances préfentes ne peuvent que
l'augmenter. La paie & l'habillement des
nouveaux corps qu'on lève actuellement
employeront en entier le vote d'un million
fterl. accordé au Roi lors de la clôture de la
( 168 )
dernière féance du Parlement. Les engage
mens qu'on donne aux recrues dont on a
befoin pour completter/ les anciens corps ,
font portés à un prix où ils ne l'ont jamais
été ; ils ne font pas moins de 10 guinées ,
& on croit qu'ils ne tarderont pas à aller
jufqu'à 20. Le peu d'ardeur qu'on marque
pour le fervice , & la quantité d'hommes
dont on a befoin ne permettent pas d'offrir
moins. On peut juger du nombre de recrues
qu'il nous faut par l'état du 57me. ré
giment arrivé dernièrement d'Amérique ;
fon départ il étoit de 1100 hommes ; il n'en
avoit plus que so à fon retour.
On a calculé que les fubfides pour l'année prochaine
monteront à 24 millions fterl. outre les fept
qu'il faut payer aux créanciers publics , en intérêts
de leurs avances ; cela fait en tout 31 millions
fterl. c'est- à - dire , 7 de plus qu'il n'en a coû.
té dans les années les plus glorieufes de la guerre
dernière. On s'inquiète d'avance de la manière dont
on fe procurera ces fonds immenfes ; parmi les
moyens qu'on employera , on parle d'une capitation
qui fera pour les femmes comme pour les
hommes , depuis l'âge de 18 jufqu'à 80 ans ,
La campagne de plaifance , car c'eft ainfi qu'on
l'appelle ici , du Gouverneur Johnſtone , pour
lorgner les Ports de Saint-Malo & du Havre , a ',
dit- on , coûté au Gouvernement 60,000 liv. fterl.
( c'eft un million & demi de France ) .
Les ouvriers employés aux manufactures de
fufils font des journées d'un quart plus fortes qu'à
l'ordinaire , afin d'être en état de répondre aux
demandes confidérables qu'occafionnent la formation
des nouveaux Corps. En même-tems plufieurs
Agens
( 169 )
Agens font partis pour la Hollande , afin d'acheter
de la poudre à canons , du falpêtre , & des muni
tions navales & militaires qu'ils doivent apporter
le plutôt poffible en Angleterre , où nous en avons le
befoin le plus urgent.
Les lettres de Coxheat , portent que la
déſertion y continue toujours ; le 26 Juillet
on comptoit 33 déferteurs depuis 24 heures ;
on a publié des Ordonnances pour l'arrêter.
Il paroît que c'eft dans les milices enrégimentées
qu'elle eft plus fréquente , parce
qu'on leur a fait croire qu'on finiroit par
les incorporer toutes dans les corps de troupes
réglées , pour les envoyer fervir hors .
de l'Angleterre , on s'eft empreffé de les raf-
5 furer , & on a promis 20 liv. fterl . à quiconque
découvriroit ceux qui fomentent
de pareilles infinuations , fi ce font des Anglois
, & 100 fi ce font des Etrangers. Les
1 mêmes lettres contiennent le fait fuivant.
Le premier de ce mois le Prevôt informa les
Généraux Pierfon & Hall , & les Majors Généraux
Morris & Frafer , que la veille , il avoit arrêré
un homme fufpect ; que le jugeant un efpion
ou un émillaire chargé d'exciter les foldats à la défertion
, il lui avoit déclaré poliment qu'il ne :
pouvoir fe difpenfer de le faire fouiller ; que le
prifonnier effaya de fe défaire de quelques papiers
qu'on avoit faifis , ainfi que des inftrumens néceffaires
pour deffiner & lever des plans ; que fommé
de dire fon nom , il s'étoit contenté de répondre
qu'il étoit un voyageur étranger ; qu'il parloit
mauvais Anglois , & paroiffoit l'entendre af
fez bien. Le 3 de ce mois les Lords Amherſt & :
Weymouth étant arrivés au camp , eurent une
longue conférence avec le Général Pierfon ;
28 Août 1779. h
( 170 )
on fit venir le Prifonnier devant eux. Lord Am.
herft lui ayant fait quelques queſtions préliminaires ,
lui repréfenta fes papiers dont on lui fit lecture ,
& qu'il reconnut avoir écrits de fa main. Ils contenoient
un état exact du camp , des arfenaux de
Sheernel & de Chatam , du camp de Fairlight-
Down , des régimens nouvellement levés , & des
détails fur la manière dont on augmentoit la milice
, le mécontentement de la nation , la facilité
d'une invafion ; il recommandoit aux Capitaines
Lebas & la Touraine , Commandants de 2 gros
armateurs de Dunkerque , de defcendre à environ
un mille & demi , à l'eft de Brightelmftone , en
leur promettant qu'ils feroient un butin confidérable
, & que peut - être ils emmeneroient prifonniers
quelques- uns des principaux feigneurs du royaume.
On dit que les plans des arfenaux font complets ,
ainfi que les fondes de la rivière , depuis North-
Foreland jufqu'à Chatam ; mais il eft probable
que long- tems avant , les François les connoiffoient.
Il répondit à l'accufation d'être le chef des émiffaires
que l'ennemi employe dans les divers camps ,
qu'il étoit François ; le lendemain il reparut devant
le comité , qui lui déclara que quoique la
guerre ne fût pas formellement déclarée , il avoit
mérité la mort , fuivant le droit des gens & des
armes ; mais que comme on l'avoit mis hors d'état
d'accomplir les projets , il pourroit mériter fon
pardon en révélant tout le complot , & en nommant
fes confédérés ; il demanda du tems pour
réfléchir fur cette propofition . Le foir il écrivit au
comité auquel on dit que fon écrit a paru donner
beaucoup de fatisfaction ; le 6 ,
il a été conduit
à la prifon de Maidſtone. On l'appelle Jacob
Avandois , on le dit Juif François ; il a l'air dif
tingué , la taillle eft des pieds 10 pouces. Tant
qu'il a refté au camp , il a été fervi de la table
du Général «.
( 171 )
ÉTATS-UNIS DE
L'AMÉRIQUE SEPT.
"
De Bofton le s Juin. Nous attendons avec
impatience des nouvelles de Georgie , où il
doit fe paffer bientôt des évènemens intéreflans
, s'ils n'ont pas eu lieu déjà , & que
ce que nous favons des difpofitions du Général
Lincoln , de l'ardeur de fes troupes
& de celles des milices en marche pour le
joindre , nous font efpérer être favorables.
Nous ne fommes pas moins curieux d'en
recevoir de l'Hudfon ; le Général Clinton
eft forti de New- Yorck , mais comme les
vaiffeaux de guerre & les bâtimens armés
d'un certain tirant d'eau , ne peuvent pas
remonter la rivière au- delà de Highlands ,
il n'eft pas poffible qu'il avance plus haut ,
fans que chaque pouce de terrain qu'il voudra
occuper à l'oueft ne lui coûte du fang.
S'il eft obligé de féparer fes forces pour
garnir les deux bords de la rivière , ilfera
exposé à être attaqué , d'un côté , par le Général
Washington , & , de l'autre , par le
Général Gates avec la milice de la Nouvelle
Angleterre ; en fe jettant du côté de cette
Province , il lui fera difficile de conferver fa
communication avec la rivière , & fes fubfiftances
feront à notre merci ; il en fera
de même s'il prend la route oppofée . Il ne
peut faire des progrès qu'avec des forces
confidérables , & fon
éloignement l'expofe
à être coupé de New- Yorck , ou à ne pouvoir
y revenir que par eau ; il ne peut
h 2
( 172 )
d'ailleurs dégarnir ni cette place , ni les
ifles voifines qu'il occupe ; il n'a que 10,000
hommes en tout.
Suite de l'Adreffe du Congrès aux Etats- Unis .
33
Quoiqu'il foit manifefte que des taxes modérées
en tems de paix rétabliront le crédit de votre papiermonnoie
, l'encouragement que vos ennemis retirent
de fon déchet & les befoins de la préfente conjoncture,
demandent cependant des efforts prompts &
efficaces. Nous fommes perfuadés, que vous ne négli
gerez pas, en travaillant à avander le bien général , de
ne troubler que le moins qu'il fera poffible l'aifance
& le repos des Individus : mais , quoiqué la levée de
ces fommes ne puiffe manquer d'être un pefant fardeau
pour quelques - uns de nos commettans , néanmoins
les obligations que nous avons à votre vénérable
Clergé , & ce que nous devons aux Veuves
& aux Orphelins réellement deftitués de tout fecours,
à vos braves & généreux Officiers & Soldats , qui ont
tant mérité de la Patrie , la foi publique & le bienêtre
commun , nous preflent d'une manière irréfiftible
, de tenter de remettre en valeur votre papiermonnoie.
ל כ » C'eſt à nos Commettans que nous foumettons
l'utilité & la pureté de nos intentions , bien convaincus
qu'ils n'oublieront point , que nous ne leur impofons
aucun fardeau dont nous ne portions nousmêmes
notre part avec eux .... Une multitude de
foins , une multitude de travaux , & ( ne pouvonsnous
pas l'ajouter ? ) une multitude de reproches font
notre partage particulier. Ce font- là les émolumens
des poftes que nous occupons fans les avoir follicités
: ce font- là les avantages dont nous nous contentons
, pouryu que notre conduite foit récompenfée
de votre approbation . Si vous croyez nous la
devoir refufer , nous rentrerons dans l'état d'hommes
privés fans autre regret que celui de ne vous
( 173 )
·
avoir pas fervis auffi-bien & auffi utilement que nous
l'avions fouhaité & tâché , quoiqu'avec autant de
bonne volonté & de fidélité qu'il étoit en notre pouvoir.
» Ne penfez pas que nous défefpérions de la Répu
blique , ou que nous voulions nous retirer à la vue
des difficultés. Non , votre caufe eft trop bonne; les
objets pour lesquels vous combattez , font trop facrés
pour
être abandonnés . Nous vous difons des
vérités , parce que vous êtes de hommes libres ,
dont les oreilles peuvent les fouffrir , & qui ne
craignent point d'en profiter. Qu'elles parviennent à
Ja connoiflance de nos ennemis , ces vérités ! nous ne
fommes point allarmés des fuites ', parce que nous
n'ignorons ni leurs reffources , ni les nôtres . Que
Votre propre bon - fens en juge par comparaifon : que
leurs efprits , même avec leurs préjugés , en décident
; & ne craignez point qu'ils prononcent contre
vous. Quels que foient les avantages fuppofés , dont ',
au moyen de plans de rapine , de projets de fang , de
fonges de domination , ils peuvent avoir amufe juf
qu'ici leurs imaginations échauffées , la conduite d'un
feul Monarque , l'Ami & le Protecteur des Droits
du Genre humain , a fi fort tourné la chance contr'eux
, que leurs projets vifionnaires s'évanouiflent
comme les vapeurs mal-faines de la nuit devant l'influence
bénigne du foleil.
L'alliance entre S. M. T. C. &, ces Etats , a été
conclue fur la bafe de l'égalité & à l'effet de
maintenir par des moyens efficaces leur liberté ,
leur fouveraineté , & leur indépendance abfolue &
illimitée , tant en matières de Gouvernement que
de Commerce. La conduite de notre bon & grand
Allié envers nous , tant en cette occafion qu'en d'autres
, a fi pleinement manifefté ſa fincérité & fa
bienveillance , qu'elle doit exciter de notre part des
fentimens de confiance & d'affection qui y correfpondent.
Ayant remarqué que les intérêts de fon
h3
( 174 )
Royaume , fur lefquels il portoit fon attention
autant par inclination que par devoir , étoient liés
avec ceux de l'Amérique , & que la réunion des uns
& des autres s'accordoit avec les vues bienfaiſantes
de l'Auteur de la Nature , qui a fans doute deſtiné
les hommes à jouir également de certains droits &
de certaine portion de félicité , S. M. fe convain
quit que l'accompliffement de fes vues étoit fondé
fur la propofition feule & unique d'une féparation
entre l'Amérique & la Grande- Bretagne.
» Le relſentiment & la confufion qu'en ont mar
qué vos ennemis , vous prouvent l'opinion que vous
devez avoir de la magnanimité & de la fageffe confommée
de S. M. T. C. Ils s'apperçoivent , que diftinguant
cette idée auffi jufte que grande parmi toutes
les autres idées trompeufes , qui auroient pu
égarer ou féduire un jugement moins fain ou une
vertu moins pure & fatisfaite des avantages qui
doivent réfulter de cet évènement feul , Elle a cimenté
l'harmonie entre Elle & ces Etats , non- feulement
en établiffant une réciprocité d'avantages ,
mais auffi en déracinant toute caufe de jaloufie ,
tout germe de foupçon. Ils voient auffi avec une
émotion non moins vive , que la modération de
notre Allié , en ne defirant point un accroiffement
de domaine fur ce Continent , ni l'excluſion des autres
Nations d'avoir part à fes avantages commerciaux
qui lui étoient fi utiles , a empêché que ces
Nations ne priffent l'alarme , & a effectué , au contraire
, qu'elles fe font intéreffées à la réuffite de
T'entreprise généreufe d'anéantir le monopole , que
la Grande- Bretagne faifoit de ce commerce , lequel
a déja fi fort contribué à l'élever au dégré de pouvoir
& de hauteur où elle fe trouve , & qui menaçoit
, s'il eût continué , de faire monter la puiffance
& fa fierté à un comble infupportable pour le
refte de l'Europe.
»En un mot leurs Politiques & leurs Ecrivains les
plus inftruits , avouent que votre cauſe eſt extré
( 175 )
:
mement favorisée par les Cours & les Peuples de
cette partie du monde , tandis que celle de vos
adverfaires eft également défaprouvée ils tirent
delà la conclufion auffi fatale pour eux que bien
fondée , que l'évènement final doit être malheureux
pour ces derniers. En effet , nous avons les
raifons les plus plaufibles de croire , que nous formerons
bientôt d'autres alliances , fur des principes
honorables & avantageux à ces Etats.
» Quelqu'infatués que vos ennemis aient été dès
le commencement de la conteftation , croyez - vous
qu'ils fe flattent à préfent de l'efpérance de vous
conquérir , à moins que vous ne foyez traîtres à
vous mêmes ? Lorfque , fans y être préparés , fans
difcipline , fans fecours , vous refiftâtes à leurs flottes
& à leurs armées réunies en pleine force , alors
vous pouviez craindre d'être conquis. Mais quel
progrès ont ils fait au moyen de leurs efforts vio-
Tents & non interrompus ? Jugez - en par leur propre
conduite. Après vous avoir condamnés à l'esclavage ,
vainement prodigué leur fang & leur argent pour
réufir dans cette entreprife déshonorante , ils ont
enfin daigné offrir des conditions d'accommodement
, en s'adreffant refpectueufement au Congrès ,
à ce Corps naguères fi méprifé , & dont ils avoient
rejetté avec dédain les humbles fupplications , qui
n'avoient pour objet que d'obtenir paix , liberté &
sûreté , fous prétexte que c'étoit une affemblée inconftitutionale.
Il y a plus defirant de vous féduire
, de vous écarter du fentier de la droiture
dont ils étoient fi fort & fi témérairement éloignés
, ils vous ont fait les offres les plus fpécieuſes
pour vous corrompre au point de violer la foi que
vous avez donnée à votre illuftre allié. Leurs artifices
ont été auffi peu efficaces que leurs armes.
Déçus de nouveau , furieux de la méprife & aigris
par l'envie , ils n'ont eu d'autre alternative que de
renoncer à cette conteftation honteufe & ruineuſe ,
h 4
( 176 )
ou de reprendre leur ancienne manière de la pouffer
:ils ont choifi le dernier parti . Les Sauvages
ont été excités une autre fois à maffacrer de la manière
la plus horrible les femmes & les enfans ;
les domeftiques ont été encouragés à affaffiner leurs
maîtres ; nos braves & infortunés fières condamnés
à périr miférablement dans des cachots ou au
fond de cale des vaiffeaux , où ils font renfermés.
Pour completter leur fyftême fanguinaire , toutes
les extrémités de la guerre ont été dénoncées contre
vous par autorité ....
» Défefpérant néanmoins du fuccès de leurs forces
réunies contre notre principale armée , il les ont
divifées , comme fi leur deffein étoit de vous ha
1affer par des opérations pillardes & vagabondes.
Si vous profitez de l'occafion , Saratoga pourra ne
pas être le feul endroit de ce continent qui aura
donné un nouveau nom aux troupes fubjuguées
d'une Nation qui fe glorifie , d'une manière offenfante
pour l'Etre Suprême , dans les idées qu'elle
fe forme à elle - même de fa toute-puiffance.
Prenez donc une nouvelle vigueur , afin que cette
campagne termine le grand ouvrage que vous avez
fi noblement pouffé pendant les années qui viennent
de s'écouler. Quelle Nation , engagée dans une conteftation
fi importante , fous une telle complication
de défavantages , en a jamais furmonté fi promp
tement un fi grand nombre ? Quelle Nation , dans
un fi court espace de tems , a jamais eu une perf
pective fi certaine d'une conclufion promte & heureufe
? Nous ofons affurer , qu'il n'existe point dans
les annales du genre humain d'exemple auffi remarquable.
Nous n'oublierons jamais votre réfolution
au commencement de cette guerre : vous vîtes l'immenfe
différence qu'il y avoit entre votre pofition
& celle de vos ennemis : vous futes , que dans cette
querelle vous ne rifquiez pas moins que vos vies ,
vos libertés , & vos biens. Tous ces objets , vous
les hafardates généreufement , réfolus de mourir
(177 )
plutôt hommes libres que vivre efclaves : & la juftice
obligera le monde impartial à avouer , que vous
avez uniformément agi fur le même principe magnanime
. Confidérez combien vous avez déja fait ; &
combien peu il vous refte à faire pour que le fuccès
couronne vos travaux. Perfévérez ; & vous affurez
paix , liberté , fùreté , gloire , fouveraineté
à vous- mêmes , à vos enfans & à vos neveux .
כ כ
Encouragés par les faveurs déja reçues de la
Bonté infinie , les reconnoiffant avec gratitude , en
implorant la continuation avec ferveur , tâchant
conftamment de vous les concilier en réformanc
votre vie & en vous réglant fur la volonté Divine ,
remplis d'une humble confiance dans fa protection
fi fouvent& fi merveilleufement éprouvée , employez
avec vigueur les moyens que la providence a placés
entre vos mains pour achever vos travaux. Complettez
vos bataillons ; mettez-vous par-tout en pofture
pour répouffer les incurfions de vos énnemis ;
fourniffez vos quotes refpectives à latrésorerie Continentale
; prêtez votre argent pour l'ufage du pu
blic ; éteignez les émiflions de vos états refpectifs ;
pourvoyez efficacement à expédier les approvifionnemens
néceffaires pour vos armées & vos flottes ,
& pour vos alliés ; empêchez que les productions ,
du pays ne foient achetées en monopole ; veillez foigneufement
fur la conduite des Officiers publics ;
contribuez affidument à l'avancement de la piété ,
de la vertu , de l'amour fraternel , du favoir , de la
frugalité , de la modération ; & que le Tout- Puiffant
vous juge dignes de fes bénédictions , & dont
vous jouirez , fi nos voeux les plus humbles & les
plus ardens font exaucés ! Fait en Congrès d'un confentement
unanime , le 26 Mai 1779.
hs
( 178 )
FRANCE.
De VERSAILLES , le 24 Août.
LE 8 de ce mois , le Roi a nommé à
l'Abbaye de St - Pierre de Lagny , Ordre de
St - Benoît , Diocèfe de Paris , l'Abbé de
Gréen de St-Marfault , premier Aumônier
de Madame Adelaïde de France .
Le 15 , LL. MM . & la Famille Royale
ont figné le contrat de mariage du Comte
Legendre d'Ofembray avec demoiſelle de
Tolofan de Monfort , & celui du Comte
Collier de la Marliere , Capitaine des Levrettes
de Monfieur , avec demoiſelle d'Olempies.
Le même jour , M. de Bridat , Brigadier
des Chevaux-Légers de la Garde du Roi ,
fut préfenté à S. M. par le Marquis de
Sourches , Lieutenant- Général d'épée de la
Prévôté de l'Hôtel du Roi , grande Prévôté
de France.
Le 17 , l'Evêque de Meaux prêta , pendant
la meffe , ferment de fidélité entre les mains
du Roi.
On a accordé à Mademoiſelle Dauxy ,
fille du feu Comte d'Hauvoille , ancien
Colonel de Dragons , le titre de Dame ,fous
le nom de la Marquife d'Auxy.
De PARIS, le 24 Août.
En attendant des nouvelles des opérations
de l'armée navale , dont les vents contraires
- ( 179 )
ont retardé la marche , & qu'on croit actuellement
dans la Manche , on fera bien aife
de trouver ici un tableau de fa difpofition
qu'on dit être exact. Le corps d'armée , com
pofé de 45 vaiffeaux de ligne , eft partagé
en neuf divifions.
Efcadre Blanche & Bleue.
PREMIERE DIVISION .
Le Citoyen . · · •
74
· • •
• · · ·
70
80
St. Miguel ..
L'Augufte.
Le Protée.
St. Pablo . ·
SECONDE DIVISION .
L'Eveillé ..
Arrogante.
• ,0 64
· 70
· 64

Ville de Paris .
Le Glorieux .
Serio. . . .
· • •
· 70
100
· • • •
74
· 70
TROISIEME DIVISION.
L'Indien .
St. Pedro.
S. Jofeph.
. •

Le Palmier..

La Victoire. .
M. M.
Marquis de Nieul .
D. Carlos Morero.
De Rochechouard , Chef
de la Divifion.
De Cacqueray.
D. Carlos de la Villa.
M. M.
De Bafleroy.
D. Lopez.
De Guichen , Chef.
De Bauffer.
D. Xavier Morales.
M. M.
64 La Grandiere. · •
• 70
70
· · • •
Francifco Beanes.
D. Ant . Oforno Herrera
, Chef.
74 De Reals .
• 74 Albert de St. Hypolite .
La frégate l'Aigrette de 32 canons , Commandant
, Vicomte de Mortemart , attachée à la première
divifion . Les corvettes la Favorite & le
Pilote , Capitaine MM . de Kerfaint cadet , & le
Tourneur ; la frégate la Surveillante , Capitaine ,
M. de Coedic ; & les bombardes le Pluvier &
le Saumon , l'une de 400 , & l'autre de 300 tonneaux
, fous les ordres de MM. de Vautron & de
h 6
( 180 )
Viard , font attachéés à la feconde. La frégate la
Bellone de 32 , capitaine , M. de Gonidec , & les
brûlots le Ménager , le Dafwood , le Londres ,
Santa-Rofa , Jupiter , Emeralda , le font à la
troifième.
Efcadre Blanche.
QUATRIEME DIVISION.
Le Zodiaque..
Guerrero.
M. M.
• · 74
• 70
La Porte-Vexin.
D. de Lava.
· • 80
· · · 74
• • , 74
St. Vincente.
Le Scipion.
Le Bien- Aimé.
CINQUIEME DIVISION. M. M.
L'Actif. · • • · • 74
St. Carlos. •
·
• 80
100 LaBretagne.
Le Neptune.
Vincedor.. • • •
SIXIEME DIVISION.
Le 'Deſtin ·
St. Joaquin.
Sa. Ifabel.
La Bourgogne.
Le Solitaire. •
·
• · 74
70
74
·

·
70
70
· 74
D. de Arce , en Chef.
Comte de Cherifey .
Daubenton.
Baraudin .
D. Pablo Lazana.
Comte d'Orvilliers , ( Gé
néral ).
Hettor.
D. Louis Ramiren.
M. M.
Defpinoufe.
D. Carlos de Torres.
D. Ant. Pofada , Chef.
De Marrin.
64 De Monteclair.
Corvette attachée à la quatrième divifion ,
la Grana , de 10 canons , frégate l'Aſſomption de
32. Corvettes de la cinquième , le Chaffeur de 8 ,
la Curieufe de 10 , l'Efpiegle de 6 , Capitaines ,
MM . de Villebouquet , de Maurville , du Clef
meur ; frégates , l'Attalante , la Junon , la Concorde
de 32 , Capitaines , MM . Baron de Durfort,
de Marigny cadet , de Cadillac. Flûtes pour les
vivres , la Regla , l'Annonciation . Frégates de la
fixième , l'Etourdie , 20 canons , Capitaine , M.
de Blanchon ; l'hopital , Santa- Rita.
( 181 )
Efcadre Bleue.
SEPTIEME DIVISION .
L'Hercule.
Septentrion .
Le St. Efprit..
L'Intrépide.

• 74
74
• • 80
74
St. Angel. de la Guardia.
M. M.
Comte d'Amblimont.
D. Ant. Oforio Funes.
Cheval . de Ternay,Chef.
Beauffier.
70 D. Gordon .
HUITIEME DIVISION.
Le Bizarre .
M. M.
· .. 64
· • 74
Saint Riveul.
De Monteil. Le Conquérant.
Rayo.
St. Damas .
L'Actionnaire.
• • .80 D. Miguel Gafton , Chef.
D. Borla
L'Archantel .
NEUVIEME DIVISION.
L'Alexandre .
Brillante..
St. Louis..
Le Caton.
Le Pluton .

·
• · • 70
64
M. M.
64 De Tremignon .
• D. Cordero.
·
70
80
64
D. Solano , Chef.
Seillans .
74 Deftouches.
Frégate attachée à la feptième divifion . La Diane.
de 32 , Capitaine , M. de Chamberteaud . Lougres
atrachés à la huitième , le Sénégal , le Mutin ,
Santa Catarina de 10 canons . Frégate Na. Sa
del Carmen de 26. Frégate de la neuvième , la
Magicienne de 30.
D. Louis de Cordova commande l'Efcadre d'Obfervation
, forte de 16 vaiffeaux de ligne , & 2
frégates , avec laquelle fon intention eft de marcher
en échiquier fur la ligne oppofée à l'ordre
de bataille de la grande armée , au vent de celleci
, en obfervant de prendre le vaiffeau le Citoyens
placé à l'extrémité de la ligne , pour point de
relèvement. Ses vaiffeaux font la Santa- Trinidad ,
de 114 canons , qu'il monte , S. Nicolas de 80 ,
Monarca , S. Pafcal , S. Rafael , S. Eugenio ,
Princefa , Atlante , S. Fra. d'Affife , S. Fr. de
Paula , Velafco, Gallica , S. Ifidro , Oriente ,
3
( 182 )
S. Yfidoro , Aftuto , de 70 chacun , fous les ordres
de MM. D. Ventura Merena , Antonio Cantin , D.
Ignace Pereta , D. Juan Poftego , Antonio Domonte ,
Jofeph Donias , Jof. de Rivas , Louis Munoz ,
Juan de Clavifera , D. Diégo Quiroga , Domingo
Piller , Antonio Riquelme , Thomas Vallecilla.
Ses frégates font la Santa- Gertruda , Santa- Ruffina
, & la Gentille , de 32 canons chacune.
Il y a encore une Efcadre légère fous les or
dres de M. de la Touche Tréville , compofée de
la Couronne de 80 canons , qu'il monte , de l'Ef
pana & du Migno de 70 , du Saint-Michel &
du Triton de 64 , Capitaines , MM . la Biochaye,
D. Parter Real , Efcavella , la Clochetterie. Il fe
propofe de marcher dans l'ordre de l'échiquier ,
fur la ligne oppofée à l'ordre de bataille de la
grande armée , en obfervant de fe tenir au vent
autant que la circonftance le permettra , ayant
pour point de relèvement le Pluton , placé à l'extrémité
de la ligne de bataille.
D'après ce tableau , la flotte eft compofée
de 66 vaiffeaux de ligne & de 101
voiles en tout , dont 54 Françoifes & 47
Efpagnoles . Le total des canons eft de 5450.
Par cette difpofition , M. le Comte d'Orvilliers
eft au centre ; M. de Guichen , à
l'avant-garde , & D. Louis de Cordova , à
l'arrière- garde. Les frégates doivent ſe tenir
à une portée du canon des vaiffeaux , pavillons
du côté oppofé aux ennemis. Les
corvettes feront près du Commandant de
l'efcadre à laquelle elles font attachées ,
& les lougres & les cotters fe tiendront entre
les vaiffeaux & les corvettes ; ce qui doit
avoir lieu également , lorfque l'armée marchera
fur trois colonnes , en obfervant que
les trois frégates , chargées de répéter les
( 183 )
fignaux , fe trouveront toujours au vent de
l'efcadre , quand même les Généraux marcheroient
à la tête.
» On prétend , écrit- on de Breft , que l'armée
étoit encore à Queffant le 11 de ce mois ; la Terpficore
a appareillé le 13 pour lui porter des paquets
de la Cour arrivés le même jour ; on fit partir
auffi -tôt un courier pour Saint - Malo. Les régimens
de cavalerie qu'on attendoit aux environs de
ce port y arrivent fucceffivement , & ils trouveront
affez de bâtimens pour être bientôt embatqués.
Ceux qui prétendent qu'ils pafferont en Irlande
ou du moins vers la pointe de Cornouailles
avec la divifion de Saint - Malo , ne parlent guère
qu'au hafard «.
Les lettres de Saint- Malo du 16 , portent que
tout y étoit au même état , & qu'on s'attendoit à
recevoir inceffamment des ordres ; on préfumoit auffi
que la divifion des troupes raffemblées dans cette
ville mettroit à la voile avant celle du Havre , qui ne
peut fortir que le 27 ; la quantité des troupes qui
s'avançoient vers Breft , confiftant la plupart en cavalerie
, faifoit penfer qu'on pourroit attaquer l'Angleterre
en même- tems fur plufieurs points depuis la
Tamife jufqu'au cap Lézard «.
L'armée qu'on affemble en Flandres eft
compofée des Régimens de Béarn , Auvergne,
Anjou , Bretagne , la Fère , Anhalt , la
Mark & Chartres , Infanterie ; de Royal
Navarre , Royal Normandie , Cuiraffiers ;
Royal Etranger & Berry , Cavalerie , &
d'Orléans . Monfieur, Languedoc , Dragons.
Les Officiers de cette armée font M. le
Comte de Chabot , Lieutenant - Général ,
Commandant en chef; MM. le Comte de
Thyanges , Comte d'Apchon , Marquis de
2
( 184 )
Conflans , Comte de Talleyrand , Maréchaux .
de camp. Le Marquis de Crenolles de Breil ,
Colonel du régiment de Béarn , en eft Major-
Général , il a pour adjoint M. le Marquis
de Bouzzols de Beaune , Colonel du régiment
de Lyonnois. Aides-Majors Généraux ,
M. le Comte de Conway, Colonel d'Infanterie
; M. Meunier , Lieutenant - Colonel ;
Maréchal - Général des logis , M. le Chevalier
de Coigny ; Aide - Maréchal- Général
des logis , M. le Prince de St - Mauris ; Maréchal-
Général des logis de la Cavalerie ,
M. le Marquis de Clermont- Gallerande.
Le brave Royer , écrit-on de Dunkerque , qui
nous a amené le 2 de ce mois une autre riche
prife , vient de donner de nouvelles preuves de fon
courage. Le 8 fe trouvant en compagnie de 2 autres
petits corfaires de ce port , il apperçut une flotille
de 9 navires Anglois armés ; quoiqu'il recon
nût qu'ils étoient au moins deux fois plus forts ,
il réfolut de les attaquer , & les corfaires qui étoient
avec lui ne balancèrent pas à le fuivre ; il en prit
s à lui feul après un combat fort opiniâtre. Un de
ces bâtimens ayant amené , & Royer étant le long
de fon bord pour l'amariner , l'Anglois tira de nouveau
, tua 4 hommes , en bleffa grièvement autant .
Le brave Royer ne fut plus maître de contenir fon
équipage qui , fautant à bord de l'Anglois , vengea
fur tous ceux qu'il rencontra la mort de fes compagnons.
En convoyant ces prifes ici , nos corfaires
furent coupés à dix lieves du port par 2 groffes
frégates & 2 cutters qui les forcèrent de les aban
donner . M. Royer eit revenu la nuit du 11 au
12 avec perte de plufieus hommes . Sans les bienfaits
dont le Roi a daigné le gratifier , ce brave
homme feroit très -malheureux , puifqu'il n'a Tu
toucher encore que le produit des is charbonniers
( 185 )
qu'il a pris à la fin du mois paffés ; les deux riche
prifes qu'il a faites en Février & en Mars lui font
toujours conteftées , & il y a lieu de croire qu'il
aura encore un procès pour celle qu'il a faite le
2 de ce mois , quoique l'on dife que le Capitaine
a pris un faux nom , qu'il a fait plus de 70 fauffes
fignatures , que fes expéditions font doubles & fon
chargement frauduleux . Il fe préfentera des perfonnes
pour réclamer le navire & la cargaifon
cc.
-Les fuccès de nos Armateurs , les encouragemens
donnés par le Gouvernement , & l'on peut ajouter le
patriotifme de plufieurs bons Citoyens , ont excité
l'émulation & multiplié les armemens . Parmi ces
derniers on en annonce un nouveau qui ne peut qu'être
intéreflant ; il confiftera en une fiégate de 40 canons
, 2 de 30 , & 2 corvettes , l'une de 12 & l'autre
de 18 , actuellement en conftruction M. Fortier ,
Armateur à Nantes , eſt à la tête des affaires de la Société
qui annonce cette nouvelle entrepriſe. On ne
développe point dans le Profpe &us les vues & les
moyens fur lefquels elle porte. Ce feroit avertir l'en
nemi intéreffé à la traverfer. On fe contente de dire
qu'elle embraile tous les objets du commerce maritime
actuel , & deux établiffemens nouveaux dans
deux différentes parties du monde ; que le commerce
en tems de paix rapporte cent pour cent de bénéfice
aux autres Nations , & qu'en tems de guerre il eft
encore plus avantageux . Ces vaiffeaux conftruits de
manière à braver un ennemi ordinaire & à échapper
par leur vîteffe à un ennemi fupérieur , ne tenteront
aucune entrepriſe haſardeufe , ne combattront que
quand cela fera néceffaire pour l'avantage du
commerce On affure que les rapports des deux
établiffemens feront très - confidérables . Les actions
font de 30,000 liv. , & fe fubdiviferont en 10e . ,
Ise. , 30e & 60e. d'actions , portant intérêts à s
pour 100 fans retenue , les intérêts payables tous les
ans , & les répartitions après la vente des marchandifes
importées . Le capital entier fera de 2,100,000 l
( 186 )
Aucun des affociés ne fera tenu que de fa mife ; il n'y
aura jamais de contribution par appel. Ceux qui
voudront prendre quelques-unes des actions qui reſtent
à remplir, s'adrefferont à MM . Tourton & Baur ,Banquiers
à Paris , rue des Deux- Portes St - Sauveur , & à
M. Thierion , Notaire , rue de Bourbon , au coin
de celle du Petit-Carreau ; ils y trouveront , ainfi qu'à
l'Hôtel de la Compagnie Maritime , rue Simon-le-
Franc , tous les éclairciffemens qu'on peut leur don
ner fans compromettre le fecret & le fuccès de l'entrepriſe.
On affure que le Cardinal de Rohan s'occupe
des moyens d'augmenter le nombre
des infortunés reçus à l'hofpice des
Quinze - Vingts , & de leur faire un fort
affez heureux pour qu'ils n'aient plus befoin
de mandier pour vivre ; ils doivent être
transférés à l'hôtel des Moufquetaires Noirs.
On lit dans une affiche de Province , une
recette bien fimple & dont il feroit intéreffant
de faire l'effai . » Dans une de ces vaftes
paroiffes des montagnes de la Franche-
Comté , il y avoit un homme qui poflédoit
un remède contre toutes les maladies du bétail
, au point qu'il paffoit pour forcier dans la
contrée. Son remède confiftoit en une poignée
de fuie de cheminée , détrempée dans de
l'urine qu'il faifoit avaler à la bête malade ;
il n'a confié fon fecret qu'à fa mort.
à
Le 6 de ce mois , après un bruit fouterrein trèseffrayant
, il s'eft formé tout-à- coup dans le jardin
du Château de Maifon-blanche , Paroiffe de Gagny,
13 lieues de Paris , un entonnoir d'enviton 60
pieds de large , & d'une profondeur à - peu - près
égale , dans lequel on a mefuré 45 pieds d'eau , qui
ont forcé le Seigneur à abandonner fon habitation ,
dans la crainte qu'elle ne fe trouve minée par ces
( 187 )
eaux. Une ancienne tradition du pays , & même
de vieux titres , à ce qu'on dit , rapportent qu'autrefois
il y a eu dans cet endroit un abîme du
même genre , qui fans doute à la fuite des tems
avoit été rempli par les terres. On obfervera auffi
que la Paroiffe de Gagny eft fituée dans une eſpèce de
gorge , refferrée vers le nord & l'orient , & qu'il
coule au bas du village une fontaine qui va fe rendre
dans la Marne , & qui probablement eft un
filet des eaux qui viennent de fe manifeſter.
Les derniers accidens caufés par les vapeurs méphytiques
, ont engagé l'Académie Royale des Sciences
à charger MM. Morand , Portal & Vicq d'Azir ,
-de réunir dans une nouvelle inftruction , les moyens
de les prévenir : il faut , avant que les Vidangeurs
defcendent , employer le ventilateur , jetter dans la
foffe de la chaux en poudre , y faire diverfes afper
fions d'eau , la découvrir le plus qu'il fera poffible ;
il faut expofer les malades au grand air , faire des
afperfions d'eau froide fur leurs corps , & principalement
fur le vifage , pouffer de l'air dans les роц
mons , à la faveur d'un tuyau introduit dans le nez
-ou dans la bouche , placer fous le nez des vapeurs
ftimulantes , telles que le vinaigre des quatre voleurs
, l'efprit volatil de fel ammoniac , avec la précaution
de les empêcher de pénétrer dans la bouche ;
auffi-tôt que la deglutition pourra s'exécuter , introduire
dans la bouche quelques cuillerées d'eau fraî
che où l'on aura ajouté du vinaigre ou quelqu'autre
acide. Quand les mouvemens viraux recommencent
, faire des frictions fur tout le corps avec
de la flanelle imbibée de vinaigre ou de quelqu'autre
ſtimulant. S'il y a des fignes de pléthore , ou que
le fujet fe foit bleſſé en tombant , recourir à la faignée
, & la varier fuivant l'exigence des cas . Les lavemens
un peu irritans font néceffaires ; ceux préparés
avec le favon & le fel de cuifine , conviennent
beaucoup dans ce cas . Les potions cordiales & l'émétique
ne doivent jamais être employés ; on pourroit
au plus donner l'émétique en lavage , fi le malade,
( 188 )
avoit beaucoup mangé avant fon accident.
» Il paroit plufieurs Edits du Roi , enregiſtrés
le 27 du mois dernier. Le premier donné à Verfailles
au mois de Juin 1778 , porte création d'un
cinquième Office de Procureur poftulant au Bailliage
de Bourg- l'Argental . Le fecond donné à Verfailles
au mois de Février dernier , autoriſe dans
les Duchés de Lorraine & de Bar , la formalité des
décrets en faveur des créanciers , des détenteurs
des fonds & droits domaniaux . Le troisième donné
à Versailles , au mois de Mars , porte réduction
du nombre des Notaires à Angers , Le quatrième
& le cinquième donnés à Marly , portent l'un fixation
du nombre des Procureurs , & l'autre réduction
du nombre des Notaires à Aurillac,
» Une déclaration du Roi , du 23 Juin dernier ,
enregistrée le 27 Juillet fuivant au Parlement , concerne
les Communautés d'Arts & Métiers pour
la Ville de Troye «.
» Lettres Patentes en date des 24 Mars & 23
Juin derniers , enregistrées au Parlement le 27
Juillet ; les premières ordonnent la tranflation du
Marché de la Place- Maubert , fur le terrein formant
le pourtour de la nouvelle Place aux Veaux ;
les fecondes portent établiſlement de deux Com .
munautés de Tondeurs à grandes forces , & de Cordiers
dans la Ville de Troye «.
» Une Ordonnance de Police du 31 du mois
dernier défend à tous Marchands & Artifans , à
peine de 100 livres d'amende , d'étaler , vendre
aucunes Marchandiles , fur les remparts , dans les
rues & places publiques de cette Ville , fi ce n'eſt
dans le cas porté dans l'article 34 de l'Edit du mois
d'Août 1776 , & après avoir rempli les formalités
prefcrites par cet Edit ; défenfes aux Fruitiers , regratiers
, Jardiniers , & Habitans de la campagne ,
a peine de 10 livres d'amende , & inême de prifon
en cas de récidive , de faire pareillement aucun
étalage ; ordre à eux de fe retirer dans les
balles & marchés , fi mieux n'aiment débiter
( 189 )
leurs fruits & herbages en parcourant les rues
fans s'arrêter en place fixe ; défenfes aux Propriétaires
& principaux Locataires de maifons , de laiffer
étaler devant elles , ni de recevoir pour cet effet
aucune rétribution , à peine de 200 livres d'ameude
; il eft également défendu aux Propriétai-
= res , Fermiers & Placiers des marchés , de rece-
= voir aucun droit que pour les places de l'intérieur
des marchés , de permettre les étalages dans les
environs , d'accepter aucune rétribution pour cet
effer , à peine de 500 livres d'amende , & d'être
pourfuivis extraordinairement ",
Articles extraits des Papiers étrangers qui entrent
en France
לכ
ود
A peine la paix de Tefchen fut-elle fignée , que
l'on prévit que S. M. l'Impératrice de Ruffie interpoferoit
la médiation pour réconcilier également
la France , l'Espagne & l'Angleterre....
» On apprend , en effet , aujourd'hui par une voie
affez certaine , qu'on travaille déja à une paci-
» fication générale , fous les aufpices de cette Augufte
Souveraine , qui fera à jamais bénír fon
» nom & fa mémoire par la génération préfente
& par la poftérité fi elle atteint un but fi falu
» taire . On affure qu'il y a eu déja des réponſes
données de part & d'autre , & que la négocia
» tion fera pouffée avec toute l'activité poffible dès
l'arrivée de M. Simolon , nommé Miniftre de
25 S. M. I. à la Cour de Londres , lequel a dû partir
de Pétersbourg , vers le milieu du mois der
» nier. Courier du Bas - Rhin , No. 65 « .
On affure que dans le mois d'Août actuel ,
» le Prince héréditaire de Brunswick fe rendra
» à Potsdam où il fera nommé par S. M. Feld-
Maréchal de l'armée Pruffienne ; on ajoute qu'il
pafferá de fuite en Angleterre ; mais bien des gens
en doutent.
23
» S. M. I'Impératrice de Ruffie a donné ordre
à 30,000 hommes de fes troupes de fe tenir prêtes
( 190 )
» à marcher au premier ugnal. Gazette des Deux-
» Ponts , No. 65 «.
»
» Ii a été commandé tant ici ( Marſeille ) qu'à
» Toulon , 3000 tentes , qui doivent être livrées
très-promptement. On enleve ici tous les Charpentiers
& tous les Calfats qui s'y trouvent , &
on les fait paffer à Toulon. Ceux qui fuyent
»font punis par la garniſon qu'on met chez eux,
» Ces préparatifs annoncent quelque opération im-
» portante dans nos mers , & que les nouvelles de
nos parages vont être bientôt auffi intéreflantes
» que celles du Nord du Royaume « . Gazette d'U.
trecht , no. 66.
» On apprend que tous les Officiers Suiffes , tant
» au fervice de l'Espagne que de la France , en femeftre
, font retournés à leurs régimens refpectifs
, après en avoir reçu l'ordre.
05
Suivant des avis reçus de Cadix & de. Malaga
le Chef- d'Efcadre D. Antonio Barcelo , qui con-
» duifoit un convoi à Algefiras , a été , dit-on , atta-
» qué dans le détroit par quelques vaiffeaux Anglois,
qui lui ont enlevé une partie de ce convoi : il ne
» s'eft retiré que lorsqu'un vaiffeau de ligne Anglois
, forti de Gibraltar avec 2 frégates de la
méme Nation , eft venu au fecours de ceux qu'il
combattoir , malgré leur fupériorité . On ajoute
que le Chef d'Efcadre à porté les plaintes au Roi
» & au Commandant du Camp de St- Roch , de ce
» que 2 vaiffeaux de ligne de la divifion de Carthagène
qui pouvoient venir à fon aide n'y font
pas venus «. Courier d'Avignon. n° . 65.
ל כ
De BRUXELLES , le 14 Août. 24
Les lettres d'Efpagne ne permettent pas de
douterque le blocus de Gibraltar n'ait été converti
en fiége, & que cette place ne ſoit actuel
lement attaquée en règle ; au départ des dernières
, on annonçoit qu'on avoit établi deux
( 191 )
batteries de 15o canons , & une de so mortiers
.L'évènement nous apprendra fi , comme
les Anglois l'annonçent , cette fortereffe eft
imprenable ; on doute qu'il y en ait aucune
qui le foit , depuis les progrès qu'a fait l'art
de la guerre ; on fe rappelle que M. de Vallière
, à qui l'on peut fans doute s'en rapporter
fur cette matière , ne jugeoit pas
comme le refte de l'Europe de la force de
cette place ; il avoit fait , dit- on , un plan de
fiége , dans lequel il avoit prefcrit jour par
jour les travaux à faire jufqu'à la reddition ,
dont il avoit fixé le terme , en fuppofant que
les affiégés ne feroient aucune faute dont les
affiégeans puffent profiter. Ce plan fut envoyé
au Roi d'Eſpagne dans le tems , & on
ne feroit pas étonné de le voir exécuter aujourd'hui.
S'il faut en croire les Anglois , ce n'eft
pas fur Gibraltar feul que les Efpagnols ont
des vues ; ils difent , & ils le craignent du
moins , que la Cour de Madrid a envoyé 3
vaiffeaux de guerre & un bâtiment munitionnaire
avec des troupes , & tout ce qui
eft néceffaire pour former un établiſſement
régulier à Falkland. On fait que cette Ifle
par fa proximité avec la mer du Sud , a été
pendant long-tems une fource de difcorde ;
& fi les Efpagnols s'en rendent aujourd'hui
les maîtres , ils pourront en tirer les plus
grands avantages.
Pendant qu'ils tremblent pour la clef de
la Méditerranée , qui paroît prête à retourner à
Les maîtres naturels , ils ne font pas fans in
( 192 )
quiétude fur Minorque , & celles qui les occupent
chez eux ne leur permettent guère de
porter fur tous les point où ils font menacés
autant de foin & d'attention qu'il feroit né
ceffaire . Ceux qui affectoient de penser que
l'expédition de Normandie & de Bretagne
n'étoit qu'un épouvantail , pour empêcher
la Grande- Bretagne de fe dégarnir de vaiffeaux
& de troupes , commencent à croire ,
depuis la réunion des Efpagnols , que cette
expédition fera très férieufe , & que tandis
que l'armée navale combinée arrêtera la
flotte Angloife dans quelque points de la
Manche , celle de terre travaillera à dévafter
le port que l'Amiral Hardy aura abandonné.
Ce port , dans le moment actuel , eft celui de
Portſmouth , & on n'ignore pas qu'il eft le
premier & le plus important département
de la marine Britannique ".
" » Notre Ministère écrit-on de Londres , n'a
point encore répondu à l'expofé de la conduite du
Roi de France relativement à l'Angleterre ; en attendant
, cet expofé eft examiné , critiqué , commenté
par tous nos écrivains politiques . Mais c'eſt
de ceux qui ont donné lieu à cet exposé qu'on at
tend une réponse ; elle devient néceffaire pour en
détruire l'effet ; on juge ici qu'elle eft difficile , &
qu'on fe contentera de raffembler les meilleures
raifons qu'on trouvera dans les pamphlets que cet
écrit a fait naître ; fans la dernière guerre d'Allemagne
, où les Puiffances belligérantes ont mis à
la mode de juftifier leurs prétentions à l'aide d'une
faine logique , nous ne ferions pas réduits à la néceffité
de faire aujourd'hui l'apologie pénible de notre
conduite vis - à- vis de tous nos ennemis qui font
aſſez nombreux , puifque nous regardons comme
tels tous ceux qui n'embraffent pas notre caufe «
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le