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1779, 06 (5, 15, 25 juin)
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Texte
MERCURE
R
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l'Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ;
les Caufes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers , &c. &c.
DU
CHATEA
5 Juin
1779
.
DEU
APARIS
Chez PANCKOUCKE , Hôtel
rue des Poitevins ,
Avec Approbation & Brevet da Ro
STORBRAR
TABLE.
PIÈCES
FUGITIVES . Comédie Françoiſe ,
Vers à Mlle d'Oligny , 3 Comédie Italienne ,
Ode Anceréontique ,
Le Bonheur-Rêve ,
5 Anecdote ,
6 Gravure ,
60
68
ibid.
69
Enigme & Logogryp. 13 Annonces Littéraires, 70
NOUVELLES
LITTÉRAIRES . JOURNAL POLITIQUE .
Recherchesfur la prépara-
73
74
2 75
76
tion que les Romains Conftantinople ,
donnoient à la Chaux , Copenhague ,
& c. 15 Stockholm
Traité de l'Éducation , Varfovie ,
17 Vienne ,
Mémoires de la Société Hambourg
Royale de Médecine, 30 Frankendal
L'Amour François , Co - Livourne
médie , 40 Londres ,
?
77
78
824
83
Effai fur l'Hiftoire de la Etats- Unis de l'Amériq.
Maifon d' Autriche , 44 Septent.
SPECTACLES . Versailles
Concert Spirituel , 48 Paris ,
Académie Royale de Mu- Bruxelles ,
85
98
101
103
118
"fique ,
sol
APPROBATIO N.
FAT lu , par ordre de Monfeigneur le Garde des
Sceaux , le Mercure de France , pour le S Juin
Je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion.
A Paris , ce 4 Juin 1779. DE SANCY.
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT,
rye de la Harpe , près Saint-Côme,
4
MERCURE
DE FRANCE
5 Juin 1779.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
A Mademoiselle D'OLIGNY , après l'avoir
vujouer dans Eugénie.
CE n'eft pas toi , c'eft Eugénie
Qui vient de parler à mon coeur :
Oui , c'eft elle dont la douleur
A touché mon ame attendrie ;
A ij
MERCURE
C'eft fur elle que j'ai pleuré
Lorfque j'ai vu couler tes larmes ,
Avec elle j'ai foupiré ,
Quand d'un bonheur ineſpéré
Elle goûtoit enfin les charmes ,
Que ton Art eft donc enchanteur ,
Doligni ! peins-tu la pudeur....
Ah ! fur ton front qu'elle colore
On voit monter une rougeur
Qui femble t'embellir encore ;
Si tu nous peins ce fentiment
Que ton coeur ne connoît qu'à peine ,
Mais qu'au Théâtre en te voyant
Nous éprouvons fi vivement ,
Tu nous fais envier la chaîne
Qui te lie au fort d'un amant.
Eh ! dans la pénible carrière
Où chaque jour t'offre un fuccès ,
Qui mieux que toi connut jamais
Le don d'émouvoir & de plaire !
Pourfuis : en nous laiffant jouir,
De tes talens pare la Scène :
Vas , le defir qui nous y mène
Ne s'éteint point par le plaifir ;
Pour mériter notre fuffrage
Ton Art au refte eſt ſuperflu ,
Il fuffit d'aimer la vertu
Four rendre un culte à fon image.
( Par M. Vigée. )
DE FRANCE.
S'
ODE ANACRÉONTIQUE.
LYSIS ÉG LÉ.
"
COMBIEN de maux l'Amour prépare !
Difoit un jour la jeune Églé :
Qu'il eft cruel ! qu'il eft barbare !
Répond Lyfis d'un air troublé .
ÉG LÉ.
Atys vint m'offrir ſon hommage ;
Hélas ! il fembloit fi conftant ! ..
LYSIS.
Avant que Daphné fut volage ,
Mes jours couloient comme un inſtant ! ..
ÉG LÉ.
L'or , les grandeurs , le diadême
N'ont rien qui puiffe me charmer ;
J'aurois à mes pieds l'Amour même ,
Je jure de ne plus aimer ...
LYSIS.
Fuyons , fuyons juſqu'à ſes traces ….
Vénus en vain , pour m'enflammer,
Me promettroit une des Grâces ,
Je jure de ne plus aimer ...
AH ! s'écrioit tout bas la belle ,
Qu'Atys n'a-t'il cu cette ardeur !
A iij
6 MERCURE
Lyfis difoit : mon infidelle
N'avoit point cet air de candeur !
TANT Églé fuit l'Amour encore ,
Tant Lylis craint de s'enflammer ,
Qu'en fecret chacun d'eux s'adore ,
En jurant de ne plus aimer.
(Par M. Maſſon de Morvilliers , Avocat. }`'
LE BONHEUR - RÊVE.
UN jour que l'ennui me poignardoit , je
m'avifai, de méditer fur le bonheur. Cette
méditation , qui ne me rendoit pas plus heureux,
ne me délivra pas de mon ennui ; enfin
men ennui me délivra de lui-même , car il
me conduifit au fommeil.
Je m'étois jeté fur mon lit âgé de feize
ans ; mais à peine commençois- je à fermer
la paupière , entre le repos & la veille , dormant
en un mot comme dorment les favoris
& les riches , je m'en vis tente - deux.
J'étois auprès de ma femme je la regardois
d'un cil mouillé des plus douces larmes
, préfenter fa mamelle à un enfant de
trois mois. Un vieillard entre ; je m'élance
entre fes bras , je m'écrie : mon père ! & je me
pame d'aife.
J'avois maintes fois parlé de mon père à
DE FRANCE.
mon épouſe. Je lui en avois fait l'éloge avec
toute la chaleur qu'y pouvoit mettre un fils
tendre , & toute la vérité de l'homme le plus
impartial. Elle ne fut pas plutôt quel eroit
celui dont la préfence l'avoit d'abord deconcertée
, que , faifant fuccéder l'empreffe
ment à l'embarras , & pofant dans le ber
ceau fon enfant qui venoit de quitter le
téton , elle vint l'embraffer en l'appelant fon
père.
Je la regardai un inftant : puis , tiens , ma
Julie , lui dis - je , tu as perdu un bon père &
une tendre mère : à moi auffi , la mort m'a
enlevé ma mère.... Et bien , en voilà un qui
vient nous confoler.
Quand nous fumes un peu remis de la première
émotion que nous avoit caufée cette
fcène attendriffante , nous nous afsîmes. Jemet
mis entre mon père & ma femme. Je tenois
une de leurs mains de chacune des miennes.
Je les preffois contre mon coeur & fur ma
bouche , & je les arrofois de mes larmes.

Enfin je pris la parole , & demandai à mon
père comment il étoit arrivé ? Pourquoi il
ne nous avoit pas prévenus ? Je lui dis que
j'efpérois qu'il venoit pour refter toujours
avec nous ; & tout cela avec une curiofité
qui ne me laiffoit pas le temps de l'écouter ,
& avec une rapidité qui ne lui permettoit
pas de me répondre.
Ma femme qui venoit de fortir , rentra
pour nous dire que le dîné étoit prêt. Mon
A iv
8 MERCURE
père dit qu'il avoit faim , & nous allâmes
diner. Pendant tout le repas je promenai
mes regards fur mon père & ma Julie. Je
voulois furprendre pour ainfi dire dans les
yeux du vieillard les réponſes aux queſtions.
que je lui avois faites , & faire connoître à
ma femme tout le plaifir que je reffentois.
Le dîné ne fut pas long ; car mon père avoit
bon appétit & mangea vîte : ma femme
mangea peu , & je ne mangeai pas , j'étois
ivre de joie.
Le dîné fini , nous repafsâmes dans la
chambre de mi femme. Je recommençai
mes queftions , & mon père y fatisfit .
Je fuis venu , nous dit- il , en me promenant.
C'est-à- dire, que vous avez fait quarante
lieues à pied pour nous venir voir . —
Oui fans doute. N'en vallez -vous pas la
peine ? Mon père , feroit-ce faute d'argent
? ... Je me le reprocherois toute ma
vie. Tandis que je jouis d'une molle aifance ,
mon père dans le befoin ! - Confole-toi . Si
je fuis venu à pied , d'abord c'eft que j'en ai
la force , & par conféquent je me porte
bien, & puis c'eft que cela m'a fait plaifir ;
& tu ne m'empêcheras pas de prendre mon
plaifir où je le trouve ? Mais mon père .
Mais tiens , pour te prouver que ce n'eft
pas faute d'argent , voilà la moitié de celui
que tu m'as envoyé chaque année depuis
huit ans. L'autre moitié a été employée à encourager
de pauvres familles qui n'avoient pas
de quoi cultiver leurs terres , & les laiffoient
DE FRANCE. 5
-
-
aller en friche. Pour moi , Dieu merci , j'ai
la force de gagner mon pain ; ainfi je ne veux
pas qu'on m'en faffe la charité. Il fera affez
temps d'avoir recours aux autres pour me
nourrir , quand je ferai trop foible pour conduire
ma charrue. En attendant , prends tes
400 louis. Vous les employercz mieux que
moi. Non , je ne connois plus perfonne
aux environs du village qui foit dans la misère;
& cette fomme-là eft trop groffe pour
moi elle me pèfe fur le coeur. Je deviendrois
avare fi je gardois tant d'argent. Je
commençois déjà à avoir peur des voleurs . Si
je le remportois , je ne pourrois plus dormir
tranquille Si vous le remportez....
Mais mon père , comptez-vous donc nous
quitter? Si la caducité vient , qui aura foin.
de vous dans votre retraite ?
compte bien ne pas m'en aller feul . Je prétends
que tu viennes dans mon village pour
recevoir mon dernier foupir & me fermer
les yeux. Je fus interdis par cette propofition
fans en être affligé ; & au lieu de répondre
je regardai ma femme. Je crus lire fur fon
vifage qu'elle defiroit plutôt que j'y acquiefçaffe
que de le craindre ; & je me raffurai . Mon
père s'appercevant de mon long filence ,
me dit: n'y confens-tu pas ? Vingt fois tu
m'as écrit que tu avois de quoi vivre. Eh
bien , au village tu trouveras , au milieu des
travaux champêtres , le loifir de goûter ta
félicité , & une tranquille folitude pour la
favourer à ton aife. Tu convertiras en terres.
Toi. Je
A v
10 MERCURÈ
on avoir ; tu fertiliferas les champs que ti
cultiveras ; & du fuperfu dont tu nourris
ici quelques valets inutiles , tu entretiendras
plufieurs familles d'honnêtes Laboureurs ...
Vois-tu je ne t'ai pas dit que j'avois envie
de venir , c'eft que je voulois avoir le plaifir
de lire dans le fond de ton coeur. Si tu
m'avois attendu , tu aurois compofe d'avance
ton vifage à la joie , & tes difcours à la
complaitance. Tu m'aurois par exemple
répondu oui dans ce moment- ci , & demain
u m'aurcis été chercher des fubterfuges
pour te dédire . N'avez - vous pas un jardin
dans votre maifon où l'on puifle faire la digeftion
? Ma femme prit la parole , pour lui
reprefenter qu'il devoit être bien fatigué ;
qu'il fercit mieux de refter dans la chambre ,
ou même de fe jeter far un lit pour fe repofer.
Le bon vieillard la remercia de cette
attention , & lui dit que c'etoit une courume
dont il ne fe départiroit pas , que de
faire après diner un tour de pron.enade. Il
lui demanda fi elle ne vouloit pas en être;
Julie répondit que fi fon enfant s'endormoit
elle viendroit nous rejoindre.
Quand nous fumes arrivés fous une grande
allée d'arbres fruitiers qui étoit au milieu de
mon jardin , jardin dont tout l'agrément confiftoit
dans la variété des objets d'utilité qui
у étoient raffemblés , où les arbuftes qui donnent
des fruits étoient jetés à l'aventure au
inilieu des herbes & des racines potagères ;
dès que nous y fumes arrivés , mon père me
DE FRANCE. 11
dit : je ne te gênerai pas ; tu viendras avec
moi fi tu veux : fi tu aimes mieux refter ici
tù y refteras ; j'en ferai fàché , mais je ne t'en
voudrai pas. Je viens pour partager le bonheur
que tu m'as dit goûter , & non pas
pour y mêler la moindre amertume. J'ai fatisfait
à tes queftions : mon fils , fatisfais à
celles que je vais te faire. Eftimes - tu ta femme
? Aimes- tu tes enfans ? Te plais - tu dans
ton ménage ? Quelles font tes occupations
& ta façon de penſer ? L'amour nous a
unis , & chaque jour la vertu augmente notre
tendreffe mutuelle. Nos enfans font notre
bonheur ; l'amitié que nous avons pour
eux ne fert qu'à fortifier celle que nous
avons l'un pour l'autre maintenant ils font
l'objet de la follicitude maternelle ; & bientôt
le foin de leur éducation fera la première
de mes occupations. Celles qui partagent
actuellement mon temps , font l'exercice
de ma place , l'étude de la Philofophie ,
& la recherche du bonheur.
-
Pour abréger , je dirai que je me réfolus
bientôt à fuivre mon père , que je me débarraflai
de ma place , & mis dans mes
affaires un ordre qui me permit de quitter
Paris deux mois après l'arrivée de mon père.
Nous profitâmes du beau temps pour nous
en aller , & nous arrivâmes heureuſement
& gaiement au village. J'employai le refte de
l'été à faire conftruire un logement com→
mode , mais fimple.
Je jouis dans ce réduir du bonheur le plus
A vj
12 MERCURE

}
parfait & le plus foutenu. Chéri de mon
père & de ma femme , de mes jeunes enfans
, je m'applique à leur rendre tous les
vrais plaifirs qu'ils me procurent . Je mêle
aux fublimes fpéculations de la Philofophie
la douce fatisfaction d'être utile. J'étudie les
moyens de rendre les hommes vertueux &
heureux , & je tâche de faire germer le bonheur
& les moeurs tout autour de moi . Quelquefois
j'élève mes méditations jufſqu'à la
politique qui affure la puiffance des États &
la félicité des peuples , & je répands une médiocre
aifance parmi quelques familles de
payfans qui , moins fatiguées par des befoins
preffans , peuvent perfectionner leur ame
& augmenter fa fenfibilité , accroître le
nombre de leurs plaifirs , connoître le bien ,
& s'y livrer par goût.
Cette vie vertueufe dura trois ans;;; mais
enfin cet enchaînement de voluptueuſes jouiffances
, de deffeins honnêtes & de fuccès
heureux fe rompit.
Je me réveille , & me trouve étendu fur
mon lis âgé de feize ans , orphelin , garçon ,
dégoûté du monde , lié , bien malgré moi
à ce monde par les chaînes de la reconnoiffance
.
Je regrettai fort mon rêve. Je regrettai
qu'on fe trouvât éveillé feul au milieu du
monde , ou qu'on n'y trouvât que des pères
durs , des femmes fauffes ou froides & de
l'indigence . Et je m'écriai : le bonheur n'eſt
donc qu'un fonge !
DE FRANCE. 13
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'énigme eft l'OEuf en général ;
celui du Logogryphe eft la Capucine , fleur ,
dont un Ordre de Religieufes porte aufli le
nom , où se trouvent Capucin , puce & âne.
ÉNIGM E.
Loin de moi le grand jour , je le fuis conſtamment
;
L'obſcurité me plaît , elle eſt mon élément :
Tantôt je ne fuis que gazée :
Tantôt d'un voile épais je ſuis environnée ;
Quelquefois , en fuivant une fauffe lueur ,
On penfe m'attraper , on tombe dans l'erreur.
Si pour me découvrir on a trop de conftance ,
On s'expofe fouvent à perdre patience.
Vous qui voulez favoir mon nom ,
Lecteur, plaignez ma deftinée.
Hélas ! ce n'eft pas fans raifon
Que je me tiens cachée ;
Découverte , bientôt je ſuis abandonnée.
( Par M. R... Chanoine à Châteaudun . )
14 MERCURE
LOGOGRYPHE.
DAN'S les Cours je fuis en uſage.;
Je fiége auprès du Trône & confeille les Rois ;
Et dans un autre fens j'exerce des emplois
Dans cet illuftre Aréopage ,
Qui du peuple foutient les droits.
Mais fi tu veux mieux me connoître ,
Défunis les dix piés qui compofent mon être :
D'abord tu trouveras ce métal précieux
Que l'avare Nature engendre en d'autres lieux ;
Un utile inftrument armé de dents pointues ;
Un fleuve ; un Prophète vanté ;
Un arbriffeau dont les feuilles touffues
Ceignent le front du Dieu du vin ;
Un meuble au Cavalier de grande utilité ;
Un ornement du fexe féminin ;
Celle dont le pouvoir , fagement defpotique ,
Fait dominer les Rois & rend le peuple heureux ;
Un légume fort fain ; deux notes de mufique ;
Les charmans compagnons des grâces & des jeux.
Mais non ; qu'ai je befoin d'en dire davantage ?
Lecteur , tu vois déjà mon bifarre affemblage.
*
DE FRANCE. 15
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
RECHERCHES fur la préparation que les
Romains donnoient à la Chaux dont ilsfe
fervoient pour leurs conftructions , & fur la
compofition & l'emploi de leurs mortiers.
Par M. de la Faye , Tréforier-Cénéral des
gratifications des troupes. A Paris , de
Imprimerie Royale 1777 , & le trouve
chez Mérigot le jeune , Libraire , quai des
Auguftins , au coin de la rue Pavée . Brochure
in- 8. Prix 1 liv. 10 fols .
MÉMOIRE pour fervir de fuite aux Recherches
fur la préparation que les Romains
donnoient àla Chaux , &c. Par le même.
Brochure in- 8 ° . Se vend aufli chez Mérigot.
Prix 1 liv. 10 fols.

L'AUTEUR de ces deux Mémoires , en préfentant
au Public les découvertes qu'il a faites
fur la manière de bâtir des anciens
beaucoup plus folide que la nôtre , a foin
de juftifier par les textes des Auteurs , les
procédés qu'il indique. Il a fait plus : il s'eft
affuré de leur fuccès par des épreuves multipliées.
L'utilité qui peut en réfulter pour nos for16
MERCURE
tifications , nos ports & nos édifices , doit
engager nos Artiftes à les répéter , afin d'en
tirer tout le parti poffible pour la perfection
de nos conftructions .
Dans le fecond Mémoire , M. de la Faye
traite des pierres factices ou briques crues
dont on s'eft fervi pour bâtir pendant au
moins quatre mille ans. Il parle des chemins
militaires & des terraffes Romaines qui ,
revêtus feulement en cailloutages & en mortier
, ne laiffoient pas de réfifter aux injures
de l'air , de même que les terraffes & les
chemins dont la fuperficie étoit conftruite en
pierres dures . Il indique les moyens de procurer
aux différens mortiers dont il donne la
compofition , la même dureté qu'on remarque
dans ceux des anciens . Il donne même
la manière de compofer des mortiers qui
acquierent en fort peu de tems la confiftance
de la pierre la plus dure , & deviennent
très -promptement impénétrables à l'eau .
Ces découvertes font d'une utilité fi prochaine
qu'on ne fauroit trop les conftater ,
& les perfectionner par de nouvelles épreuves
.
DE FRANCE.
17.
&
TRAITÉ de l'éducation des Femmes ,
Cours complet d'inflruction . Tome I , in-8 ° .
A Paris , chez Pierres , Imprimeur , rue
S. Jacques.
La multitude d'ouvrages qu'on publie chaque
jour fur l'éducation des femmes & des
hommes ; les prix que nos Académies propofent
depuis quelques années fur ce beau
fujet de philofophie & d'éloquence ; les
maifons d'Inftituteurs qui s'élèvent de toutes
parts dans nos Provinces , dans la Capitale ,
autour des Univerfités mêmes , foit pour en
corriger les abus , foit pour fuppléer à ce qui
leur manque ; les éducations particulières plus
multipliées que jamais , quoiqu'elles tendent
vifiblement à l'extinction de l'efprit focial
& patriotique , tout femble annoncer au
Légiflateur la néceffité d'une grande réforme
dans l'éducation nationale.
Si les femmes étoient parmi nous ce
qu'elles font en Turquie , leur éducation ne
mériteroit fans doute d'autres foins que ceux
qu'on emploie à conferver & à perfectionner
les races d'animaux domestiques ; mais
affranchies du joug de l'efclavage , deftinées à
nous fervir de compagnes , admifes au partage
du droit de Citoyen & de la plupart de
nos autres prérogatives , obligées , par état ,
d'être les premières Inftitutrices de tous ceux
qui rempliront un jour les différentes places
18 MERCURE
& du Gouvernement & de la Société , n'ontelles
donc befoin d'aucunes connoiffances re
latives à ces objets ? Qu'on fuive dans nos cercles
la femme qui a reçu l'éducation la plus
diftinguée ennemie de toute occupation
domeftique , de toute efpèce de dépendance
, livrée aux plus méprifables frivolités ,
enorgueillie de fes ridicules , traînant partout
la brillante misère , dominée par le jeu ,
par l'intrigue ou la parure , elle n'exifte ni
pour fon époux , ni pour des enfans , ni pour
fa patrie : exifte-t- elle feulement pour ellemême
?
A la vérité , parmi la foule , on commence
à découvrir des femmes qui réuniffent le bon
fens à la beauté , le favoir aux grâces & à la
modeftie , les vertus domeftiques aux charmes
de la jeuneffe & à l'éclat de l'opulence.
Ces femmes écoutent avant de parler , réfléchiffent
avant de porter un jugement ; on
peut les entretenir d'autres chofes que de
modes & de promenades : auprès d'elles , un
homme inftruit n'eft pas déplacé ; un coëffeur
à leurs yeux n'eft qu'un coëffeur à la vue
d'un ruban , elles ne s'extafient pas comme
au récit d'une belle action ; la mort d'un char
n'eft point un fujet de larmes & de défefpoir
comme devroit l'être celle d'un père ou d'un
fils unique : elles ne rangent point dans la
même claffe les devoirs de bienféance avec
ceux d'épouse & de mère. Plus fenfibles aux
careffes naïves de l'enfance , qu'aux foupirs
DE FRANCE. 19
d'un féducteur ; plus jaloufes d'acquérir des
vertus que d'ensbellir leurs défauts , elles s'inftruifent
, elles réfléchiffent , non pour briller
dans les cercles , mais pour fe connoître ellesmêmes
, pour étudier leurs rapports avec
ceux qui les environnent , avec les enfans .
dont elles s'appliquent à former le coeur ,
l'efprit & le caractère ; avec l'époux dont
elles font le bonheur & partagent les devoirs
& les follicitudes ; avec des ferviteurs dont
elles adouciffent l'esclavage & réforment les
mauvaiſes moeurs ; avec une famille dont
elles favent réunir les membres , & refferrer
tous les liens ; avec leurs amis , qu'elles ne
confondent jamais parmi leurs connoidances
d'un jour ; avec les différens ordres de Citoyens
, à chacun defquels elles favent diftribuer
la portion d'eftime ou d'honneur qui
leur eft dûe ; enfin avec le Gouvernement ,
qu'elles ont appris à révérer & chérir comme
une puiffance tutélaire qui veille nuit & jour
à la fûreté commune , à la conſervation de
nos biens , de nos droits , de notre honneur ,
qui toujours difpofé à nous tendre une main
fecourable , maintient le bon ordre & la juftice
dans tous les lieux où il nous plaît d'habiter .
Telle eft l'idée qu'on fe forme de la perfonne
qui a entrepris l'Ouvrage dont nous
allons analyfer le premier volume.
Il eft divifé en trois Parties. La première
s'étend depuis le moment de la naiſſance jufqu'à
l'âge de fept ans. La 2e , depuis fept ans
jufqu'à quatorze. La dernière eft confacrée
20 MERCURE
à former des femmes aimables , des mères
de famille & des Citoyennes.
L'Auteur n'exige d'abord que des foins
purement relatifs à la fanté & à la connoiflance
des inclinations des enfans. On rejette
avec M. de Buffon & J. J. Rouffeau l'ufage
barbare du maillot ; on veut qu'une
mère ne ceffe point d'être mère en livrant
fon enfant à un lait étranger ; mais dans le
cas où cela feroit impraticable , on exige les
plus grandes attentions dans le choix des
nourrices & des gouvernantes. L'Auteur
voudroit que ces dernières ( les gouvernantes
) « euffent affez d'intelligence pour lire
" tous les détails qui concernent la première
r
éducation , & qu'elles en cuffent reçu une
» affez paffable pour ne parler jamais qu'en
» bons termes à leur Elève : ce que l'on
" peut avoir à dire aux enfans eft fi fimple ,
qu'il femble facile de ne pas s'écarter des
32
39
règles du langage : cette attention pour-
" roit difpenfer par la fuite de leur appren-
» dre leur langue par principes , & leur
" rendroit infailliblement l'oreille délicate.
» Il faut auffi les exercer fur la prononcia-
» tion : nombre de femmes qui parlent gras
ou qui bégayent , doivent cette difgrace
bien moins à la nature , qu'au tort qu'on
" a eu de ne les pas habituer à bien articuler.
Un enfant à qui on ne donnera ce
qu'il demande avec impatience, que quand
il parlera diftinctement , réuffira bientôt
" à le faire entendre. »
ور
""
DE FRANCE. 21
23
L'Auteur remarque judicieufement qu'il
ne faut pas furcharger la mémoire des enfans
, dans la crainte de forcer les fibres
trop tendres de leur cerveau : fi on veut leur
apprendre quelque chofe , que ce foit moins
pour eux un travail qu'un amufement. " De
» même qu'on apprend à lire en jouant , je
» voudrois que , par une méthode à - peuprès
femblable , on montrât à bien lire
» la mufique , à chiffrer & compter ; l'un
» ne préfente pas plus de difficulté que l'au-
» tre , & n'applique pas davantage. J'ai vu
» un enfant de fept ans parler auffi bien
l'Anglois que le François , parce que le
père & la mère ne lui ont jamais parlé
» que chacun une de ces deux Langues. Il
apprend fans effort à les lire , plus tard
ç'eût été lui un travail. L'enfance eſt
» un de ces momens préfens dans lequel il
» ne faut voir que l'avenir . "....
39
">
ود
و ر
}}
33
ود
pour
.... » Jene prétends pas blâmer ceux qui
corrigent les enfans , mais feulement ce
qui a occafionné le befoin qu'ils ont de
» l'être , & la façon dont on s'y prend.
Quand on le voudra , la tendreffe mater-
» nelle fuffira à tout ; un baiſer fera une
récompenfe , la privation de ce baifer un
» châtiment : gardons- nous de blazer les enfans
fur la manière de fentir. Prodiguer
les careffes , infliger des peines dures ,
c'eſt donner dans les extrêmes ; le plus
fage eft toujours de calculer le moral d'après
le phyſique. La délicateffe des nerfs ,
و د
29
""
""
ور
22 MERCURE
ג כ
""
» & en général celle de tous les organes de
» ces petits êtres , nous eft garant de leur
fenfibilité ; ne l'énervons pas , ménageons-
» leur au contraire le plaifir de fentir toujours
vivement jufqu'aux petites choſes.
» Un enfant pris ainfi par la douceur & la
» raifon , entend au feul ton de la voix . »
"
Cette fage Inftitutrice exige avec raifon
de la droiture dans les jeux , & de l'exactitude
à remplir les moindres conventions.
C'est de-là qu'émanent les premières le-
" çons de probité , de juftice , d'équité , &
» de bonne- foi . Les leçons de bonté , d'a-
" ménité & de douceur font en activité
» continuelle envers les domeftiques ; mais
» celles de bienfaifance , de compaffion &
de générofité fe trouvent dans l'exemple
» feul. On l'a dit , ce n'eft point en faisant
» donner un enfant , qu'on le rend libéral
» c'eft en lui faifant deviner le plaifir qu'on
»y trouve foi-même. Montrez - vous conf-
" tamment,fenfible aux malheurs des autres ,
», & les enfans feront tous humains ; ....
» l'ame dure , le coeur froid font preſque
toujours notre ouvrage ; l'un & l'autre
paroiffent formés pour être tendres & fenfibles
. "
ور
A
Dans la feconde Partie , cette digne inftitutrice
conduit par la main fa jeune Elève à
travers les fentiers tortueux de la Géographie ,
de l'Hiftoire , de la Religion , des Langues
& des Beaux-Arts ; on ne peut faire
de progrès en Géographie fans la connoifDE
FRANCE.
23
ود
fance de l'Hiftoire ; mais l'étude de cette
fcience doit être différemment dirigée
à 10 ou 12 ans qu'à 30. « L'Hiftoire ,
» dans un âge fi tendre , ne peut être qu'une
efpèce de Chronologie de tems & de faits ,
» auſſi n'ai -je en vue que l'Hiftoire de France
» en abrégé , & elle ne contient véritable-
» ment que cela ; mais il ne s'agit que de
ود
و د
ور
"
و د
donner une première notion de l'origine
» de fon Pays , de ce qui s'y eft paffe ; & il
» eft reçu qu'il faut avant tout , en favoir les
anecdotes les plus mémorables. Lorfque
→ nous ferons parvenus au tems de perfectionner
notre ouvrage , nous trouverons
toujours cette ouverture de plus , pour
» étudier l'Hiftoire comme elle doit l'être
en raprochant les hommes des différens
» fiècles , leurs moeurs & leurs ufages. La
?? Géographie fera auffi confidérée fous un
point de vue hiftorique , & comme tout
, alors marchera d'un pas égal , nous verrons
que tout coulera de fource , fans au-
» cun effort,
"
""
"
Pour l'ordinaire on ne donne des Maîtres
de deffin aux jeunes perfonnes que comme
un objet d'amufement ; mais l'art d'une Inftitutrice
eft d'enchaîner les Beaux- Arts les
uns aux autres , de manière que la connoiffance
de l'un conduife toujours à la connoiffance
de l'autre. Ainfi le deffin , par les rapports
qu'il a avec la fculpture , la peinture ,
Ja gravure , & même l'architecture , doit
24
MERCURE
néceffairement conduire à la connoiffance
de ces Arts .
ود
"
Quant au goût qui décide des Cuvrages
» de Littérature , il s'acquerra avec l'âge
» en ne lifant que de bons Livres , & avec
» des gens inftruits...... Laiffez - leur fou-
» vent le choix dans les choſes à portée de
» leurs connoiffances ; accoutumez - les à
» avoir un fentiment à eux , en attendant
qu'ils foient affez formés pour avoir une
volonté. S'il arrive qu'ils fe trompent , en
» leur démontrant le pourquoi , leur goût fe
rectifiera le raifonnement , & il n'eft
» rien , fur quoi il n'importe de les habituer
» à raiſonner.
و د
ور
ور
"
33
par
"
Mais la jeune Elève vient à fentir enfin le
befoin de s'inftruire fur une foule de chofes
qu'elle ignore , tourmentée fans ceffe par le
défir de connoître , elle fait avec candeur
mille queftions naïves , fouvent fort embarraffantes
, doit - on la tromper ? « Il
» n'eft aucun cas , dit l'Auteur , où l'on ne
doive répondre vrai . Mais comme la quef-
» tion d'un enfant ne renferme pas toujours
» tout le fens qu'elle nous préfente , ne vous
preffez pas d'étendre fes idées. S'il fe con-
» tente d'une définition vague , il ne faut
» rien de plus pour le moment ; attendez-
" le : fi au contraire , il vous paroît occupé
de fon objet , cherchez des expreffions dé-
» centes , & preffez- vous de le fatisfaire ;
car l'imagination qui travaille pour trou-
» ver des à-peu-près , peut fe dérégler , & les
و د
ود
» vices
DE FRANCE. 25
92
"
vices , les écarts d'une mauvaiſe con-
» duite , n'ont fouvent pas d'autre fource.
Quoiqu'onneparlejamais que de ces chofes-
» là dans lafociété , dirai-je , il eft jufte ma
» chère petite , que vous vous adreffiez à moi
»pour éclaircir vos doutes, puifqu'ils vous in-
» quiétent ; mais actuellement que vous voilà
inftruite , ne fentez-vous pas que vous auriez
» honte de vous arrêter à ces penfées. "Perfua-
» dez aux enfans qu'ils aiment la modeſtic
» & la pudeur , lorfque quelques idées con-
» traires leur viendront , ils rougiront d'eux-
» mêmes , & les rejetteront. D'ailleurs , leurs
» diverfes queftions peuvent être feparées ,
» & il ne faut répondre précifement qu'à ce
» qu'ils demandent. Lorſqu'ils vous ſurpren-
» nent , ou que vous voulez éviter d'inftruire
» les autres , fans paroitre éluder , faites ,
» de votre réponſe , un objet d'émulation.
» dites à l'enfant , quand vous aurez bien
appris telle chofe , je fatisferai votre cu-
»riofité.
"
""›
"
L'Auteur , dans la troiſième partie , arrive
enfin à cet âge où une jeune perfonne fent ce
premier trouble de l'ame , ces detirs vagues ,
inquiets , où le coeur veut favoir & craint
dejà d'interroger , où l'on commence à attacher
de la timidité & de la honte aux chofes
qui avoient paru jufqu'alors innocentes.
C'eft ici que je regretterois de morceler
l'Ouvrage par des citations ; il faut le lire
tout entier & le méditer ; le fujet , le tems
les circonstances , tout est précieux. En effet,
s Juin 1779.
B
26 MERCURE
quel âge plus intéreffant ! Travailler àorner
la raifon en développant toute la juſtelle de
l'efprit ; épier les moindres mouvemens du
coeur, & fans celle perfectionner tout ce
qui eft fufceptible de perfection ; fufpendre
l'effervefcence des paflions , qui pourroient
devenir trop orageufes ; détourner l'amourpropre
de la route dangereufe qu'il vouloit
prendre ; le ramener vers le bien , & en faire
un véhicule plus puiffant pour nous rappro➡
cher de ce qui eft honnête ; donner un contrepoids
aux défauts indeftructibles ; fortifier &
établir une harmonie convenable entre l'humanité
, la justice , la compaffion , la bienfaifance
, telle est alors la charge aufli penible
que glorieufe d'une Inftitutrice. Mais
après avoir formé le coeur & l'efprit d'une
jeune perfonne , il eft encore d'autres devoirs
à remplir , devoirs facrés , puifqu'ils font
impofés par la patrie ; ceux d'époufe & de
mère. » Conduifez vous , dit cette fage
23
32
Inftitutrice à fon Elève , conduifez-vous
vis-à -vis de votre mari avec aménité ;
a mais obfervez que vous ne pouvez l'aimer
affez vivement d'abord , pour que les dé-
» monſtrations ne vous nuifent pas ; ce qui
flatte ne perfuade pas toujours , ou du
» moins pour toujours, L'ombre d'un doute
» induit à fe défier du préfent , par le peu de
» fondement que devoit avoir le paffé , &
22
c'eft un commencement de malheur. Ayez
2 affez de tact pour diftinguer les gens qui
DE FRANCE. 27
33
pourroient inquiéter votre mari. Evitez
» qu'il foit dans le cas de vous faire des ré--
préſentations ou de vous demander des
» facrifices ; quelques graces que vous y
puiffiez mettre , rien n'entraîne de plus
grands inconvéniens ; la récidive eft offenfante
, & le refus confirme le foupçon.
» Ne prodiguez point les careffes pour
obtenir , réservez - les pour ramener les
» unes tiennent de la fauffeté , les autres appartiennent
au fentiment ; elles font tou-
» jours honnêtes.
59
"3
93
32
.... Un objet nouveau eft toujours plus
piquant pour un homme ; vous le verrez
vif, empreffé ; n'efpérez pas que cela fe
>> foutienne , & n'en prenez point d'ombrage.
L'habitude & la facilité émouflent
tous les plaifirs ; c'eft à vous d'en retarder
" l'effet qu'une modefte réſerve lui pro-
» mette encore plus de charmes qu'elle ne
>> lui en découvre. Enchaînez -le enfuite par
» les marques de votre tendreffe & par la
» délicatefle des procédés ; c'eft le meilleur
» frein.
"
ގ
» Cependant , ma fille , fi vous êtes réfer-
» vée pour éprouver quelques humiliations ,
» n'employez ni plaintes ni reproches ; ba-
» niffez l'humeur ; laiffez deviner feulement
que vous feriez fenfible. Si votre mari eſt
» honnête , vous le retiendrez ; s'il ne l'eft
pas , vous l'obligerez du moins à obferver
certains ménagemens ce n'eft jamais que
Bij
28 MERCURE
"
"
la cerittude mal - adroite qu'affiche une
femme, qui difpenfe des égards » .
" S'il furvient entre vous de petites
altercations , fongez à modérer votre vivacité
, à appaifer la fienne , de manière
qu'il n'en refulte jamais d'aigreur . Vous
n'êtes point des Anges , ainfi vous aurez
des torts réciproques : mettez de la nobleffe
dans la façon de reconnoitre les
vôtres. Il ne faut pas s'humilier devant
ceux qui voudroient nous dominer ; ce
feroir perdre à leurs yeux une partie de
» notre confidération . Celui qui a raiſon
و ر
doit eftimer affez l'autre pour l'attendre ;
» mais que vos bras foient toujours prêts à
» s'ouvrir. On éloigne le defir de réparer en
rendant la réparation difficile ».
"
L'Auteur annonce dans un Profpectus ,
que ce volume fera bientôt fuivi de deux
autres, qui traiteront des fens , de la fanté ,
de l'ufage des organes corporels , de la métaphyfique
& de la phyfique expérimentale ; &
d'un troisième , où feront réunies les connoiffances
hiftoriques les plus néceffaires à
l'éducation des femmes. Cet Ouvrage nous
paroît digne , à tous égards , d'être accueilli
favorablement du Public ; les obfervations
qu'il renferme font à la portée de toutes les
claffes de Lecteurs ; on ne fauroit trop
encourager la Perfonne eftimable qui l'a
entrepris , à lui donner toute la perfection
dont il eft fuceptible , & à remplir la tâche
DE FRANCE.
qu'elle a fi heureufement commencée.
Si nous avions à parler d'une femme ordinaire
, nous n'ajouterions point les remar
ques fuivantes : 1 °. Les idées de l'Auteur
paroiffent quelquefois obfcures' lorfqu'if
s'agit d'objets purement intellectuels , ou de
la métaphyfique des arts & des fciences.
2º. Ses phrafes , moins chargées d'incifes &
d'épithètes , pourroient acquérir aifément
plus de nerf, fans nuire à la clarté des choſes.
3. Plufieurs des métaphores qu'on a haſardées
pour peindre certains rapports , auroient
été auffi intelligibles , peut-être même davantage
, avec le fimple mot propre. 4º . On
a fait imprimer en caractères italiques un
grand nombre de mots qui femblent annoncer
des chofes extraordinaires , & qui le plus
fouvent ne le font point : cette bigarrure de
caractères choque la vue , & fufpend Partention
du Lecteur fans aucune néceflité. Au
refte , ces taches légères ne tiennent point à
l'effence de l'ouvrage.
On trouve à la tête de ce premier volume
un avertiffement , dont nous croyons devoir
tranfcrire quelques lignes : " Une femme
fenfée eft un tréfor ; je le possède dans la
" mienne , & je n'ai pu me refufer au defir
qu'elle partage avec moi , de contribuer
» à faire goûter ce bien précieux aux autres .
» Ses idées fur les inconvéniens de l'éduca-
» tion actuelle m'ont paru juftes
» moyens qu'elle employe journellement
39.
> les
Biij
30
MERCURE
» pour y remédier , fi faciles & fi bien ordonnés
, que je l'ai engagée à entreprendre
ce travail. Ce ne fut point la vanité qui
la détermina , c'eft un motif bien plus
rare ; fa complaifance pour fon mari , &
» peut- être la vue de fe former un plan qui
affurât fa méthode. La gloire d'avoir une
» femme Auteur & bel efprit , m'eût fans
doute paru un ridicule , fi je ne me fulle
promis le fecret , & fi l'utilité publique
» ne méritoit pas de prévaloir fur nos préjugés
particuliers.... » .
MÉMOIRES de la Société Royale de
10 :
Médecine. Tome Premier.
Les Sociétés Littéraires , comme les Sar
vans, ne font jamais jugées que d'après leurs
Ouvrages. La protection des Rois , les grands
noms peuvent donner à un corps un éclat
emprunté & paffager ; mais fi les travaux
de ce corps ne juftifient pas la protection
du Prince , & ne répondent pas au nom
de ceux qui le compofent , cet éclat paſſera
bien vite.
Le premier Volume de la Société de Mé
decine vient de paroître, & le Public eft
maintenant à portée de prononcer entre fes
détracteurs & fes partifans. Peut- être cette
Société , agitée dès fa naiffance par des orages
qui , pour l'honneur de la Médecine ,
DE FRANCE. 31
ant trop éclaté , pourroit avec juſtice demander
qu'on attendit encore quelques Volumes
pour prononcer fur fon utilité ; mais
heureufement elle n'a point befoin de cette
indulgence , que peut- être elle n'eût point
obtenue.
Les épidémies fur les hommes , celles qui
en attaquant les animaux néceffaires à l'homme,
deviennent une calamité pour le peuple ;
l'examen des remèdes nouveaux , qui peuvent
quelquefois offrir des reffources inconnues
, & dont il eft plus fouvent utile de
faire connoître l'inutilité ou les dangers ; l'application
qu'on peut faire à la Médecine de
quelques agens phyfiques qui lui ont été
étrangers jufqu'ici ; l'examen des eaux minérales
, dont la théorie chimique & médicale
n'eft encore qu'ébauchée , & dont quelques-
unes dirent des remèdes que l'art ne
peut encore imiter parfaitement ; l'étude de
la conftitution phyfique des différentes Provinces
, c'eft-à-dire , des effets que produifent
fur l'économie animale , le climat , les
faifons , la poſition des habitations , leur forme,
la nourriture des habitans ; enfin les
ufages pernicieux introduits dans quelques
cantons , par la fuperftition ou la charlatanerie,
l'étude des maladies qui attaquent
les ouvriers deftiniés aux différens travaux
néceffaires aux befoins de l'homme , ou aux
fantaifies du riche ; les moyens enfin de
s'opposer à des maladies affreuſes , & juf
Biy
32
MERCURE
qu'ici incurables : tel eft le plan qu'embraffe
la Société de Médecine ; & il n'y a aucune
des parties de ce plan fur lequel ce premier
Volume ne nous offre des vues utiles ou des
recherches importantes.
Nous nous bornerons à en indiquer quelques
Mémoires , & nous les choifirons parmi
ceux qui peuvent le plus intéreffer tous
les Lecteurs.
M. l'Abbé Teffier a donné plufieurs Mémoires
fur la Sologne. La misère des habitans
de ce pays , la courte durée de leur vie ,
la petiteffe de leur taille , la couleur de leur
teint , la foibleffe des animaux domeſtiques ;
tout annonce dans ce pays une terre ftérile
& dangereufe pour ceux qui l'habitent . M.
l'Abbé Teffier regarde l'humidité du fol
comme une des caufes de ce malheur , &
heureufement il dépend des hommes de la
détruire; il ne faut que vouloir , & en peu
d'années la Sologne égalera en falubrité , &
peut-être en fécondité , les Provinces qui
l'avoifinent.
La ville de Bordeaux a été autrefois fujette
à des maladies peftilentielles ; deux fois le
Parlement fut obligé de fe tranfporter dans
une ville voifine ; ces maladies ont difparu
avec les marécages , qui alors altéroient la falubrité
de l'air.
Au contraire , la ville de Villeneuve - lès-
Avignon, eft devenue fujette à des épidémies
depuis que le rallentiffement d'un bras du
DE FRANCE. 33
Rhône a produit des marais , auprès de cette:
ville.
Tous ces faits , rapportés dans ce Volume ,
fe confirment mutuellement , & prouvent
les dangers des exhalaifons marécageufes. Les
deffechemens ne font pas fans doute aufli
fans quelque danger , mais ces dangers font
momentanés ; d'ailleurs , ils feroient prefque
nuls , fi le temps de ces deflèchemens étoit
bien choifi , s'ils étoient faits avec intelligence.
Cet objet feroit important encore:
quand même il n'y auroit qu'un petit nombre
d'hommes à qui cette intempérie put
être funefte. Mais le nombre de ceux qui y
font exposés dans les différentes Provinces eft:
plus grand qu'on ne le croit ; & dans beaucoup
de cantons, ces exhalaifons trop foibles.
pour produire des effets frappans qui excitent
des plaintes , nuifent cependant d'une
manière très-fenfible & à la durée de la vie
des hommes & à la fécondité du fol ; car ici
l'intérêt de la richeffe territoriale eft uni - à.
l'intérêt de la confervation des hommes ;. &
il y a peu d'objets plus dignes d'occuper férieufement
ceux qui font chargés du foin de
la profpérité publique.
39 On a nié le danger de ces exhalaifons ,
comme on a nié celui des exhalaifons putrides.
M. de Laffone a donné dans ce Volume
une preuve fingulière de l'effet de ces:
dernières exhalaifons. Un Couvent de Paris ,,
voifin d'un endroit où l'on avoit enterré
By .
34
3 MERCURE
beaucoup de beftiaux , fur attaqué d'une épidémie
dangereufe. M. de Laffonne eut le
bonheur de trouver un traitement qui fauva
les malades, mais la maladie ne ceffa qu'après
en avoir détruit la caufe.
A Seynes , dans le Diocèfe d'Embrun , les
enfans nouveaux nés font attaqués d'une maladie
fingulière ; leur voix change , ils perdent
la poffibilité de têter , ils éprouvent des
convulfions. La manière de les guérir eft de
frotter avec la mam les parties où les fymptômes
indiquent que la caufe du mal exifte.
Cette opération demande une certaine adreffe
que contractent des femmes qui ſe chargent
de ce foin. Après les frictions, les parties malades
fe couvrent de poils quelquefois noirs
& rudes , d'autres fois roux & plus flexibles ,
mais toujours terminés par une petite bulbe :
l'enfant eft alors guéri. Cetre maladie revient
plufieurs fois . M. Baffignot , Auteur du Mémoire
, a obfervé que des enfans plus âgés , &
m me une fille de 12 ans , avoient été guéris
-par des frictions fuivies de la fortie de cette
efpèce de poils , qu'on nomme crinons dans
le pays , de maladies chroniques qui paroiffoient
différentes de celles qui précèdent ordinairement
la fortie de ces crinons . L'enfant
meurt s'ils ne fortent pas,foit par les frictions,
foit , comme on l'a effayé avec fuccès , en enveloppant
l'enfant dans une pâte chaude
faite avec de la farine , des oeufs & du fel.
Les anciens recommandoient l'ufage du
DE FRANCE. 35
cautère actuel dans beaucoup de cas , &
fur tour pour détruire les bords des ulcères
rebelles & les difpofer à la cicatrifation.
Mais l'appareil effrayant de ce remède , la
douleur qu'il caufe , la difficulté de diriger
& de régler fon effet , l'avoient prefque fait
abandonner. M. le Comte propoſe ici de
le remplacer par l'ufage d'un verre ardent.
Ileft aife alors avec un peu d'adreffe de
porter le feu où l'on veut , & de ne le porter
que là ; on juge mieux de l'effet , on s'arrête
avec plus de promptitude , on porte plus
ailément le feu d'un endroit à l'autre , ilpeut
pénétrer plus profondément fans caufer
ni contufion , ni déchirement ; l'ofcillation
que produit le mouvement de la main de
l'opérateur n'a d'autre effet que d'agrandir
le foyer, & favorife encore l'opération. Ge
moyen a été employé avec fuccès par M. le
Comte, & même plus anciennement par
des gens de l'Art ; mais ces effais étoient peu
connus , & n'avoient point eu de fuite,
M.Mauduit rend compte dans ce Volume
de fes effais fur l'application de l'électricité
à la Médecine ; les expériences tentées juf-
-qu'ici , fembloient n'avoir fait naître des efpérances
que pour les détruire. Les guérifons
citées avoient pour la plupart cet air
miraculeux qui accompagne les remèdes
nouveaux , & qui les rend fufpects , même
aux Médecins Philofophes les moins difpofés
à croire que les anciens ont tout dir ,
B vj
16 MERCURE
& que la routine des écoles eft la borne de
la fcience. L'effet prodigieux de l'électricité ,
fur les êtres animés , effet qui va juſqu'à
tuer même de gros animaux ; l'obſervation
qui avoit montré dans les animaux électriſés,
en plus ou en moins , une tranſpiration plus
abondante ; les fecouffes que l'électricité
porte dans tous les corps , & qui femblent
propres à y ranimer l'irritabilité ou la fenfibilité
, tour annonçoit que l'électricité étoit
un agent très-puiffant , dont les effets pouvoient
être falutaires ou dangereux , dont il
falloit conftater l'effet par des expériences ,
& diriger l'action par un traitement méthodique
& fuivi .
C'est ce que M. Mauduit a fait : le merveilleux
a bientôt difparu ; l'électricité s'eft
montrée comme un remède efficace dans
quelques maladies , fur- tout dans celles ou
les engorgemens lymphatiques fufpendent
le mouvement ou détruifent la fenfibilité ,
dangereux peut-être dans d'autres efpèces de
paralyfie ; remède qu'il faut , comme les autres
, employer avec précaution ; qui , com→
me eux , au lieu de détruire le mal , ne fait
fouvent qu'en changer le fiége ; qui , comme
eux enfin , ne devroit être adminiftré que
par un Médecin fage & éclairé.
L'électricité a produit entre les mains de
M. Mauduit plufieurs guérifons ; il travaille
à en augmenter le nombre, & à conftater par
de nouvelles épreuves l'efficacité du remède,
DE FRANCE.
37
les moyens d'en rendre l'effet plus sûr , la
nature des maladies où il eft utile .
D'autres Médecins de la Société fe font
chargés de fuivre les effets d'un remède non
moins nouveau , l'aimant. Les effets violens
de l'électricité fur les corps animés ne pou
voient être revoqués en doute , & c'étoit un
premier fait qui devoit donner des efpérances.
Ici les effets même de l'aimant font
incertains & les maladies contre lefquelles
on l'emploie , & fur lesquelles l'ame
a tant d'empire , rendent cet effet bien diffi
cile à conftater ; car en ce genre , lorfque le
mal n'eft pas très - grave , une forte perfuafion
que l'on eft guéri, fuftit fouvent pour
guérir réellement , même pendant un eſpace
de temps affez long.
>
La rage eft une des maladies les plus
cruelles & les plus incurables ; fon effer fur
la raifon , ce changement de l'homme en
bête féroce malgré la réſiſtance de fa volonté ,
rend cette maladie plus effrayante que la
mort même , qui en eft la fuite prefque infaillible,
tandis que la crainte d'en être atteint
femble accélérer les effets du virus . La Société
Royale a propofé pour fujet d'un de
fes prix le traitement de cette maladie ;,
elle a cru devoir publier ce que les ouvrages
de Médecine contenoient fur ce sujet . On eft
effrayé de la quantité des recettes propofées.
Un très- petit nombre peuvent faire efpérer
des fuccès , telles font les préparations mer
$8
MERCURE
curielles , ou des infectes du genre des can
tharides , & qui ont les mêmes vertus. Si les
expériences nouvelles prouvent que le mer
cure eft le remède de la rage , ce fera une
anecdote honorable à la Médecine , mais
prefque unique dans fon Hiftoire ; car c'eft
par le raifonnement que les premiers Médecins
qui ont propofé ce remède , en ont
deviné l'efficacité.
Parmi le grand nombre des Charlatans en
tous genres , dont le peuple eft par- tout la
dupe & la victime , il y en a une efpèce qui
a excité dans quelques Provinces le zèle des
Magiftrats & du Clergé , & contre lefquels
la Société réclame la vigilance du Gouver
nement. Ce font les Chirurgiens herniaires
qui parcourent les campagnes , foumettant à
une opération cruelle des enfans , que des
foins & les efforts de la Nature auroient
guéris fans opération . Ces Charlatans cou
pent fouvent un tefticule , quelquefois même
l'hernie eft double , ils les retranchent tous
deux , & comprennent les cordons fpermatiques
dans les vaiffeaux qu'ils lient.
Il réfulte deux maux très-graves de cette
méthode d'opérer , dont les Charlatans cher
chent à cacher les conféquences par l'ufage
bifarre & fuperftitieux où ils font de faire
dévorer par un chien qui les fuit les parties
retranchées le premier , de nuire à la po
pulation; le fecond , de remplir la for
ciété d'individus , qui ayant le nom d'homme
DE FRANCE. 39
fans l'être, ont la foibleffe des femmes fans
enavoir la fenfibilité; qualité qui fupplée à la
force , & produit en elles des vertus plus
touchantes & un courage égal au nôtre ,
mais plus intéreffant. Ils font ce que feroit
une femme foible & froide , ufurpant dans
a fociété les fonctions d'un homme , & ne
rachetant par aucune des vertus aimables de
fon fexe fa pufillanimité , fon indolence & fa
fauffeté, fuites néceffaires de la foibleffe lorfque
la foibleffe eft forcée d'agir.
Des Obfervations de M. Paulet fur les
champignons vénéneux , fur la manière
de les diftinguer par des caractères conftans
, la nature du poifon qu'ils renferment,
& le traitement qui peut en arrêter les
effets des recherches de M. Bucquer fur les
afphixies , dans lefquelles il prouve que
l'alkali volatil n'agit dans ces maladies que
comme ftimulant , & peut être remplacé
par les acides volatils avec autant d'efficacité
& moins d'inconvéniens : des expériences
curieufes de M. Troja fur la régénération des
os dans les animaux : une methode meilleure
& plus sûre de faigner les moutons ,
par M. d'Aubenton : la manière de les guérir
de plufieurs maladies épidémiques qui les attaquent
dans la Sologne, par M. l'Abbé Teffier
: des expériences qui prouvent que le
mercure eft un remède utile pour le farcin
des chevaux : des obfervations fur l'irritas
bilité que M. Vicq- d'Azir a faites pendant
40 MERCURE
une épizootie , & qui conftatent ' des faits
demeurés incertains , malgré les nombreuſes
expériences de Haller , forment autant de
Mémoires intéreffans qu'on trouve dans ce
Volume. Nous nous arrêterons ici. On a
déjà vu dans un autre Mercure l'extrait des
Éloges de M. Vicq - d'Azir.
Il feroit difficile, après avoir lu ceVolume,
de révoquer en doute l'utilité de cette Société
nouvelle , monument de l'humanité
d'un Miniftre éclairé & vertueux. Elle a eu
le fort commun à toutes les nouveautés
utiles , d'éprouver des contradictions. Jufqu'ici
elle les a furmontées , en ne s'occupant
point à les combattre , en redoublant
de zèle à mefure qu'on redoubloit d'animofité
contre elle, en multipliant fes travaux ,
& en ne répondant aux épigrammes & aux
chanfons , que par des recherches utiles à la
vie des hommes ou au bien de la Nation.
L'Amour François , Comédie en un Acte &
en vers , par M. Rochon de Chabannes ,
repréfentée pour la première fois fur le
theatre de la Comedie Françoife le 17
Avril 1779. A Paris , chez la veuve Du
chêne , Libraire , rue S. Jacques.
M. Rochon de Chabannes a donné , avant
P'Amour François , cinq pièces , qui toutes
font reftées au théâtre. Dans Heureufement ,
qui a paru la première , il a reuni deux
DE FRANCE. 41
Contes de M. Marmontel , qu'il a dialogués
d'un ftyle léger & facile. Le joli rôle de
Lindor eft un de ceux qui marquèrent davantage
le caractère du talent de M. Molé
dans les jeunes amoureux. La Manie des Arts
roule principalement fur une hiftoire connue
d'un homme qui préfenta au Miniftre un placet
en vers & en mufique qu'il offrit de chanter
& de danfer , plaifanterie qui lui réuffit.
Les gens fenfes avoient vu avec peine que
M. Rochon , dans cette Pièce , d'ailleurs
agréable , eût avili le perfonnage d'un homme
de Lettres honnête , qui faifoit baffement
fa cour à un valet- de- chambre. Il a corrigé
, dit- on , cette efpèce d'indécence , & a
très- bien fait . Le fond de la Paftorale d'Hylas
& Silvie a paru un peu ufé , & c'eft des productions
de l'Auteur celle que nous aimerions
le moins. Les Valets- Maîtres font une pièce
de carnaval , une efpèce de farce qui remplit
fon bur , puifqu'il y a de la gaîté , &
qu'elle fait rire.
M. Rochon s'eft élevé au - deffus de ces
bagatelles comiques dans les Amans Généreux
, pièce en cinq Actes & en profe , dont
le fond eft tiré d'un ouvrage Allemand , &
dont l'intrigue eft foible & femble ne tenir
qu'à un fil , mais qui pourtant offre de l'intérêt
, un dialogue naturel & ingénieux , &
des caractères bien de finés , tels que celui de
Werner & du Comte de Bruxal . Cet ouvrage
annonçoit un vrai talent pour la Comédie ,
42 MERCURE
talent d'autant plus intéreffant , que l'Auteur
s'étoit préferve d'ailleurs de la corruption
du ftyle, aujourd'hui prefque univerfelle, &
que fa diction , éloignée du jargon & de la
recherche , étoit en général pure & facile.
D'après les Amans Généreux , on devoit
peut-être attendre un peu plus que l'Amour
Francois , & l'Auteur remplira fans doute
les efpérances qu'il a données.
On a vu par l'analyfe fuccincte que nous
avons faite de cette dernière pièce , dans un
des Mercures précédens , que l'intrigue n'en
étoit pas affez attachante , & que le fujet &
l'action y manquoient. Il eft affez indifférent
qu'un jeune homme époufe fa maîtreffe
avant ou après fes fix mois de garnifon , ou
même qu'un voyage d'un an retarde fon mariage.
Du moment où ce mariage eft cer
tain , un retardement d'un an ne peut pas
être un naud affez fort pour produire de
l'intérêt. Aufli la pièce ne s'eft- elle foutenue
que par l'agrément des détails qui dépofent en
faveur du talent de l'Auteur. Il y a des morceaux
bien écrits. Cependant nous croyons
devoir obferver , par intérêt même pour ce
talent , que l'Auteur , moins fage qu'auparavant
, tombe quelquefois dans la déclamation
; que fon ftyle n'eft pas toujours affez
analogue au genre , ni affez correct , & que
fon dialogue dégénère trop en differtation ,
fur-tout pour un ouvrage de fi peu d'étendue.
DE FRANCE.
Tous les refforts enfin de mon ame embrasée
Dépendent de vous feule ; & c'eft les brifer tous
Que d'ofer m'ordonner de m'éloigner de vous.
Les deux premiers vers , ces refforts d'une
ame embrafee qu'on brife , manquent à la
fois de naturel & de jufteffe ; & dans le dernier
, trois infinitifs de fuite font une trop
grande négligence. Ailleurs la Marquiſe dit
parlant de la déclaration d'amour que
Damis lui a faite :
L'air qui l'accompagnoit , & peignoit la pudeur.
Ce terme eft impropre. Le mot depudeur
en ce fens , ne convient qu'aux femmes.
Une femme peut écouter , avec l'air de la
pudeur , une déclaration d'amour faite avec
T'air de la modeflie. Cette même Marquife
dit encore , en parlant de fon amant : je veux
Que de fes actions , des faits de fa valeur ,
Et non de fon amour , il embrafe mon coeur.
Cet hémiftiche , & non de fon amour , eftil
jufte ? L'un ne doit point exclure l'autre, &
il n'y a point de femme qui dife , quand
elle aime , je ne veux point que mon amant
embrafe mon coeur de fon amour. Il falloit
dire , plus que de fon amour. Nous remarquons
ces taches , parce qu'elles font rares
& faciles à effacer . Nous pourrions citer un
bien plus grand nombre de vers louables.
On a retenu ces deux -ci :
44 MERCURE
Et le jour d'une affaire un jeune- homme eft bien neuf,
Échappé de Paris ou bien de l'oeil de boeuf.
On pourroit citer ceux- ci , fur les mariages
des jeunes gens , au milieu de la contagion
de nos moeurs :
L'époufe eft négligée , & d'abord fe défole ;
Mais le plaifir bientôt l'entraîne & la confole.
Madame tient maiſon , & Monfieur n'en tient plus.
Il va porter ailleurs fes voeux irréfolus ;
Et paffant chez Phriné le vuide de fa vie
L'ingrat dans fon hôtel , dont l'aſpect feul l'ennuie ,
Ne loge plus enfin auprès de fa moitié ,
Que fes chiens , fes chevaux & fes valets de pié , &c.
( Cet Article eft de M. de la Harpe ) .
ESS A1 furl'Hiftoire de la Maifon d'Autriche
par M. le Comte de G** ; dédié à la
Reine. 6 vol. in- 12. A Paris , chez Moutard
, rue des Mathurins , à l'Hôtel de
Cluny.
Cet Ouvrage renferme les principaux événemens
relatifs à cette Maiſon , dont les différentes
branches ont régné fur une grande
partie de l'Europe , des Indes & du nou-.
veau monde. Il commence à l'avénement
de Rodolphe de Habsbourg à l'Empire
& finit à l'année 1733. L'intention de
l'Auteur eft de le continuer jufqu'à l'époque ,
du Traité d'alliance du mois de Mai 1756 ,
DE FRANCE.
4.5
qui réunit deux Maifons long temps rivales ;
il y travaille actuellement.
Le premier volume prefente les événemens
de plus de trois fiècles , depuis 1273
juſqu'en 1981 , & n'eſt par confequent qu'unˆ
expofe rapide des principaux faits renfermés
dans cette longue periode. On y voit l'agrandiffement
prodigieux de la Maifon d'Autriche
à la fin du quinzième fiècle , & dans le cours
du feizième ; l'acquilition des Pays - Bas , de
l'Espagne , d'une grande partie de l'Italie,
des Royaumes de Hongrie & de Bohême ,
d'une etendue immenfe de . poffeilions en
Amérique , & enfin celle du Portugal , & des
établitfemens dependans de cette Monarchie
dans les quatre parties du monde.
Le fecond volume , embraffe un intervalle
de cinquante- quatre ans , & fe termine
à l'année 1735. La fin du règne de
Philippe Second ; fes efforts infructueux pour
réduire les rebelles des Pays-Bas , faire paffer
la Couronne de France dans fa Famille , &
anéantir la Puiffance Angloife ; le caractère de
ce Prince, le foible règne de fon fils , la révolu
tion qui dépouilla l'Empereur Rodolphe de
fes États ; une grande partie de la fameuſe
guerre de 30 ans y font écrits d'une manière
plus détaillée que les faits renfermés dans le
premier volume. En général , à mesure que
'Auteur avance dans fa carrière , fa narration
eft plus étendue ; & il a , autant qu'il
lui a été poffible , diminué la féchereffe d'un
précis hiftorique , par des anecdotes &
16 MERCURE
des notes relatives au fujet qu'il traite .
Dans le troifième volume , qui ne contient
que dix- neuf années , & finit à 1657 , on
voit la fuite de la guerre de 30 ans terminée
par les Traités de Veftphalie ; les révoltes de
la Catalogne & du Portugal ; les exploits
des Suédois fous le règne de la fameufe
Chriftine ; la mort & le portrait de l'Empereur
Ferdinand Second .
Le quatrième volume s'étend juſqu'à l'année
1692 ; on y trouve le Traité des Pyrénées,
qui décida la fupériorité de la Maiſon de
Bourbon fur celle d'Autriche; l'avénement
de Léopold à l'Empire ; fes démêlés avec
Louis XIV , terminés par le Traité de Nimègue
; les troubles de Hongrie ; le fiége de'
Vienne par les Turcs , & le commencement
de la guerre de 1688.
« Le cinquième volume s'étend depuis 1692
jufqu'en 1708. La fin de la guerre de 1688 ,
les Traités de Wisdick & de Carlowich ; les
intrigues pour la fucceffion de Charles Second;
la mort de ce Prince ; l'avénement de
Philippe V au trône d'Efpagne ; les efforts
d'une grande partie de l'Europe conjurée
contre lui ; & les fatales journées d'Hochfted ,
de Ramillies & de Turin , font les événemens
les plus intéreffans de ce volume.
L'extrémité où Louis XIV fe trouva ré
duit dans les dernières années de la guerre de
la fucceffion ; les Traités d'Utrecht & de Raf-?
tad ; les victoires du Prince Eugène fur les
Turcs ; les projets vaftes & bifarres du Car
DE3 FRANCE. 47
dinal Albéroni , & l'abdication de Phi
lippe V , font les morceaux les plus curieux
renfermés dans le fixième volume..
Il y a de l'exactitude , de l'ordre, de la
clarté dans l'expofe des faits , & beaucoup
de fageffe dans les réflexions. L'Auteur
ne s'eft pas borné à copier fervilement
les Hiftoriens qui ont traité le même,
fujet avant lui : l'exemple qu'on va citer
en eft la preuve. " Selon l'opinion commune
, confirmée par le témoignage de plufieurs
Hiftoriens très - connus , Louis XIV , en
reconnoiffant le fils de l'infortuné Jacques
Second en qualité de Roi de la Grande -Bre
tagne , révolta contre lui la nation Angloiſe
indignée de ce que le Monarque François
fembloit vouloir lui donner un Souverain
qu'elle avoit rejeté , & la détermina à lui dé
clarer la guerre. En confrontant les dates ,
on voit clairement que le Traité de la grande
Alliance , par lequel l'Angleterre & la Hollande
s'unirent à l'Empereur Leopold pour
travailler , de concert , à abattre la puiffance
de la Maifon de Bourbon , étoit figné avant
queJacques fut mort & que l'on eut reconnu
fon fils . On ne peut douter que Louis XIV
n'en fût inftruit , ainfi , loin d'avoir péché
dans - cette conjoncture , contre les règles de
la politique , il femble au contraire qu'il fe
conduifit comme il devoit fe conduire ; &
qu'en fe déclarant le protecteur & l'ami d'un
Prince dont les droits étoient inconteftables
agit felon que fon honneur & fes vérita
48 MERCURE
bles intérêts lui preſcrivoient d'agir , en faifant
voir aux partifans que l'héritier légitime
du trône d'Angleterre avoit été confervé, qu'il
étoit dans l'intention de le foutenir & de
l'aider à rentrer dans l'héritage de fes Ancêtres.
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL
Dujour de la Pentecôte.
LE Directeur de ce Spectacle , toujours
attentif à varier les plaifirs du Public , a
divife fon Concert en deux parties , précédees
de deux fymphonies à grand orchestre ,
l'une de la compofition de Slerkel , dont
le ftyle pittorefque & les beaux effets d'harmonie
font connus ; l'autre d'Amedeo Mofartz.
Peut-être eft-il aufli favant & auffi
majeftueux que le premier , mais il n'a pas
excité le même intérêt.
Mlle Girardin a chanté pour la première
fois un brillant motet de la compofition de
M. Deshaye. Un timbre pur , un gofier flexible
, une prononciation diftincte , une ma
nière aifee , gracieuſe , expreffive , la diftinguent
du grand nombre des autres débutantes.
Si elle parvient à donner aux fons aigus de
La
DE FRANCE. 49
fa voix la rondeur & le moelleux qu'elle a
dans les fons graves , nous ne doutons point
qu'elle n'arrive au premier rangdes Virtuofes .
M. Bréval , qui s'eft déjà fait entendre
avec fuccès dans ce Concert , y a exécuté
fur le violoncelle , différens petits airs qu'on
a fort applaudis. Quoiqu'il n'ait pas encore
le fini & le mâle caractère des Duport &
des Jannefon , il en montre déjà l'intelligence
, la nobleffe & la légèreté.
La ſcène Italienne de Mortellerany , qu'a
chantée Mde le Brun , a paru un peu froide.
Eft- ce à la longueur du récitatif qu'on doit
l'attribuer ? Eft-ce à la maigreur de la voix ,
ou au défaut d'expreffion de la Cantatrice ?
Nous n'effayerons point de réfoudre ce problême
.
Miles Girardin & Malpied ont chanté
avec MM. Petit & Moreau , un nouveau
motet de la compofition de M. l'Abbé Buce,
Maître de mufique de l'Églife de S. Martin de
Tours. L'Auteur de cet ouvrage mérite des
encouragemens : deux de fes morceaux ont
paru fort bien deffinés ; la mélodie en eft
claire & fimple ; mais l'enfemble eft peu
nourri : l'on y découvre plus fouvent les
formes de l'art , que les traits du génie. M.
Buce doit éviter fur-tout d'affocier au ftyle
moderne ces vieilles phrafes de Lutrin , dont
l'ufage de la mufique Italienne nous a abſolument
dégoûtés .
M. Pieltain , qui s'étoit fait connoître
avantageufement dans fon début , a exécuté
5 Juin 1779. C
MERCURE
un nouveau concerto digne à tous égards
d'accélérer fa réputation naiffante. Docile
aux obfervations des gens de goût , plus ja
loux d'être agréable qu'étonnant , il s'attache
à la mélodie , fuit un même caractère mufiçal
, & le furcharge rarement de chofes,
étrangères à ſon ſujet,
Mde le Brun a terminé le Concert par un
air Italien d'Anfoffi. Il femble que ce morceau
ait été fait uniquement pour développer
l'étendue & la légèreté de l'organe de
cette Cantatrice , dont le fauffet monte à
une hauteur extraordinaire & peut - être
jufqu'alors inouie ,
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
ON a continué les repréſentations d'Iphigénie
en Tauride avec une affluence extraordinaire
, malgré l'exceffive chaleur , & ,
comme on l'avoit annoncé , avec un fuccès
toujours croiffant . C'eft le fort de toutes les
compofitions de M. Gluck ; ce fera toujours
celui des ouvrages conçus avec force , médités
avec profondeur , exécutés avec enthoufiafme,
où les grands effets tiennent à
de vaftes combinaifons , & où l'ame , trop
fortement émue par les premières impreffions
de l'enſemble , a befoin de fe refroidir
un peu pour être en état d'appercevoir &
DE FRANCE.
d'analyfer les moyens de l'art , auxquels elle
doit fes émotions & fes plaifirs.
Nous n'avons fait qu'indiquer dans le dernier
Mercure la marche générale du Poëme ;
nous allons entrer dans quelques détails fur
le mérite de cet ouvrage.
La Tragédie lyrique a d'autres principes
que la Tragédie déclamée : ce font deux
Arts qui ne peuvent fe comparer. Celle- ci
demande fans doute plus de génie & de talent
; mais la première a des difficultés qui
lui font propres , qui ne font pas encore affez
connues, & que peut - être , avec beaucoup
d'efprit & de talent , un Poëte n'eft pas en
état de vaincre , s'il ne fe concerte avec un
Muficien qui joigne au génie de fon Art, une
grande connoiffance de l'Art dramatique en
général ,
Dans la Tragédie déclamée , le Poëte trouve
dans le récit des événemens , dans le développement
des caractères ; dans les nuançes
des fentimens , dans les réflexions adaptées
aux fituations , des relfources & des
beautés qui concourent à donner plus de
clarté à l'action , plus de vérité à la peinture
des moeurs , plus de gradation aux mouyemens
de la Scène , plus d'effet aux fitua→
tions. Dans la Tragédie lyrique , le Poëte eft
privé de toutes ces reffources ; la Mufique ne
parlant qu'aux fens & à l'ame , il doit écarter
tout ce qui ne s'adreffe qu'à l'efprit . Il faut
cependant que fon action foit claire , inté
Cij
52 MERCURE
reffante & graduée. On fent par -là que les
fujets très-connus font les plus propres à ce
genre. Les Spectateurs, déjà familiarifes avec
les principaux incidens & avec le caractère
des principaux perſonnages , n'ont pas befoin
d'autant de préparations & de développemens
pour fuivre la marche du Drame.
Auli les Poëmes des deux Iphigénies que
M. Gluck a mis en mufique font -ils trèsbien
choifis , & peut-être font-ils les vrais
modèles de la coupe générale qu'il convient
de donner à la Tragédie lyrique , pour laiffer
au Muficien le moyen de déployer toutes les
puiffances de fon Árt.
C'est une idée auffi heureuſe que nouvelle,
d'avoir débuté par une tempête qui tienne
lieu d'ouverture en commençant l'action
même ; mais l'imitation d'une tempête ne
feroit qu'un bruit harmonieux , uniquement
propre à amufer l'oreille , fi la frayeur
les plaintes & les invocations religieufes des
Prêtrelles répandues fur la Scène n'en faifoient
un tableau touchant & pathétique.
Le fonge d'Iphigénie , placé après cette tempête
, fait un plus grand effet , & fe lie bien
plus fortement à l'action que dans la Tragédie
d'Euripide & dans celles de fes imitateurs
, qui ont tous copié ce fonge . L'arrivée
d'Orefte & de Pilade ; Thoas , qui troublé
par des terreurs fuperftitieufes , preffe le facrifice
de ces étrangers , & la joie barbare
des Scythes , à la vue des victimes que le
fort leur envoie , annoncent dès le pitmier
DE FRANCE. 53
Acte une action tout à la fois fimple , claire
& du plus grand interêt.
Dans le fecond Acte , Orefte féparé de
Pilade , fe livre à tous les tranfports de la
fureur : il appelle fur fa tête la foudre des
Dieux ; puis accablé par l'excès même de
fa douleur , il tombe dans un fommeil profond
, pendant lequel les furies viennent le
tourmenter , lui reprocher fes crimes , lui
montrer l'ombre de fa mère égorgée par lui ,
& dégoûtante du fang qui coule encore de
fa bleffure. Voilà l'allégorie la plus fublime
du remords. Jamais la poélie n'a prefenté un
tableau plus frappant & plus terrible de la
douleur de l'ame & du trouble.de la confcience
; mais ce tableau ne peut appartenir
qu'au théâtre lyrique. Le Poëte qui l'a conçu
& qui en a tracé le deffin , le Muficien qui
lui a donné la couleur & la vie , partagent
l'honneur de cette belle conception.
Orefte fortant de cet accès , apperçoit
Iphigénie ; il s'écrie : encore frappé de l'image
du fpectre , il croit voir Clytemnestre fa
mère. Cette idée , fans être neuve , eft belle
& heureufement placée ; mais elle auroit
befoin d'être plus fortement prononcée pour
produire fon effet . La fcène fuivante , où
Iphigénie interroge Orefte fur fa naiſſance ,
fur le fort de la Grèce , où elle apprend le
meurtre d'Agamemnon & celui de Clytemneftre
, a été copiée auffi d'après Euripide
dans toutes les Tragédies d'Iphigénie en
Tauride. Nous croyons qu'en comparant les
C iij
54
MERCURE
différentes imitations , celle de M. Guillard
paroîtra la plus animée , la plus rapide , la
mieux adaptée à la fcène lyrique.
3
Dans le troifième Acte , Iphigénie fe détermine
à fauver l'un des deux prifonniers :
entraînée par un inſtinct fecret , elle choisit
Orefte. Cette fcène très-adroitement ménagée
par M. Guillard , amène le combat de
générofité entre les deux amis. On fait avec
quelle chaleur & quelle éloquence M.
Guimond de la Touche a traité cette belle
fituation ; mais l'éloquence de la fcène déclamée
tient à un développement d'idées , à une
progreffion de fentimens interdits à l'Auteur
d'une Tragédie lyrique. L'art de celui-ci confifte
à faifir les grands traits de la fituation, & à
leur donner une forme particulière. C'eſt au
Compofiteur à fuppléer , par l'éloquence &
le charme de fon art , aux beautés dont le
Poëte eft obligé de fe priver , & c'eſt ce que
M. Gluck a fait d'une manière fublime. Il
n'exifte aucun modèle d'un pareil effet en
mufique , & nous croyons qu'on l'admirera
d'autant plus qu'on en étudiera davantage les
détails & qu'on aura plus réfléchi fur les
moyens & fur les procédés connus de la mufique.
Le dénouement d'Iphigénie en Tauride a
toujours été l'écueil de ce fujet. Racine , qui
avoit voulu le traiter , y renonça par la
difficulté de trouver un cinquième Acte.
Celui de la Tragédie Françoife eft foible
& de peu d'effet : il eft fondé fur un
DE FRANCE. **
moyen trop romanefque & trop peu vraifemblable
; c'eft le fecours inattendu de cos
Grecs armés que Pilade ramène pour tuêr
Thoas & combattre les Scythes, M. Guillard
a cu recours au même moyen , & a ſuivi à
peu-près la même marche , mais ce dénouement
, peu propre à la Tragédie qui demande
toujours plus d'éloquence que de coups de
théâtre , convient mieux à l'Opéra , où la richeffe
du fpectacle , les choeurs en action &
le charme de la mufique , donnent aux tableaux
plus d'intérêt , de mouvement &
d'effet. M. Guillard , en plaçant la reconnoiffance
d'Orefte & d'Iphigénie au moment
même du facrifice , a peut-être affoibli le
pathétique de cette reconnoiffance qu'il a
été obligé de réduire à quelques vers ; mais
en le rapprochant ainfi du dénouement , il
a rendu fon quatrième Acte plus plein , plus
animé & plus rapide.
Le ftyle du Poeme auroit pu être plus foigné
; mais il a en général du naturel , du
mouvement & de la préciſion. Only a remarqué
quelques expreffions impropres ou peu
élégantes , que nous croyons inutile de relever.
Ces négligences font peu importantes
dans un genre de Poëme où un certain degré
d'élégance & d'harmonie eft une espèce
de luxe perdu pour l'objet principal de l'ouvrage.
Les fautes graves font celles qui nuifent
à l'effet de la mufique. Nous defirerions ,
par exemple , que dans la belle fcène des
Civ
76 MERCURE
deux Amis , l'Auteur changeât ce vers de
Pylade :
Ton coeur au mien n'eft
pas fermé peut-être.
Ce mot de peut-être , dur , fec & mal
placé, termine d'une manière choquante un
très- beau morceau de mufique. Mais ces défauts
font rares , & l'on voit que l'Auteur a
écrit fur- tout avec plus de foin les ſcènes
principales de fon Poëme. Nous ne citerons
qu'un morceau de la fcène d'amitié au troi
fième Acte.
PILAD E.
Que me demandes -tu ?
OREST E.
De me laiffer mourir.
PILAD E.
OREST I.
Non , ne refpère pas .
Cruel!
Orefte t'en conjure.
PILAD E.,
ENSEMBLE.
Dieux ! fléchiffez fon coeur ;
Rendez- moim on ami ; qu'il m'accorde fa grâces
Que tout mon fang vous fatisfaffe
Qu'il fuffife à votre rigueur !
OREST E.
Quoi ! je ne vaincrai pas ta conftance funefte !
Quoi ! ton ame toujours ſe refuſe à mes voeux !
DE FRANCE. 57
Ne fais-tu pas que pour Orefte
La vie eft un fupplice affreux ?
Ne fais-tu pas que ces mains parricides
Fument encor du fang que j'ai verſé ?
Ne fais-tu pas que l'enfer courroucé
Raſſemble autour de moi fes noires Euménides ,
Qu'elles m'obsèdent en tous lieux ? ...
Les voici : de ferpens leurs mains s'arment encore !
Où fuir ?... Eh quoi ! Pilade & me fuit & m'abhorre !
Il me livre à leurs coups !... Arrêtez ... Ah , grands.
Dieux !
( Il tombe dans les bras de Pilade. )
PILAD E.
Eh quoi ! méconnois- tu Pilade qui t'implore ?
OREST E.
Eh bien , Pilade , eft- ce à toi de mourir?
Ce dernier trait fi fublime , quoique fi
fimple, imité d'une ancienne Tragédie d'Iphigenie
en Tauride qui n'existe plus , n'a été fani
par aucun moderne . On doit favoir gré à M..
Guillard de l'avoir employé d'une manière li
heureuſe.
Nous nous propofions de donner une analyfe
des beautés les plus frappantes de la
Mufique de cet Opéra ; mais ce détail nous
meneroit trop loin: nous fommes obligés de
le renvoyer au Mercure prochain. Nous difons
feulement que M. Gluck n'a fuivi auli
rigoureufement dans aucune de fes compufitions
, le fyftême qu'il s'eft formné de la vé
Cw!
58
MERCURE
ritable Mufique Dramatique , fur- tout de
cette unité fi difficile & fi precieufe , le grand
principe de tous les Arts , qui conſiſte à fondre
& à enchaîner toutes les parties d'un
ouvrage, pour les faire concourir à un feul &
commun effet. Un connoiffeur qui venoit
d'entendre Iphigénie en Tauride , dit qu'il
y trouvoit plufieurs beaux morceaux de Mufique.
Il n'y en a qu'un , lui dit un homme
de goût. Lequel , demanda le premier? L'ouvrage
entier , répondit celui- ci . Cette idée
ne pouvoit venir à perfonne avant qu'on
eût entendu les ouvrages de M. Gluck.
Les Italiens n'ont jamais loué les Opéras
de leurs plus grands Compofiteurs , qu'en
difant qu'il y avoit deux ou trois beaux airs ,
un duo raviffant , une fuperbe finale , &c.
&c. M. Gluck a appris aux Compofiteurs
qu'on pouvoit faire un bel opera ; mais ce
qui eft plus difficile à apprendre , c'eſt l'art
de le faire.
Ce que nous devons encore à M. Gluck ,
c'eft de nous avoir fait jouir du talent rare
de Mlle le Vaffeur , méconnu jufqu'à lui ,
faute de rôle propre à le développer. Jamais
on n'a ſaiſi avec plus de jufteſſe l'efprit
d'un rôle qu'elle ne le fait dans celui d'Iphigénie
, & jamais on ne s'en eft plus profondément
pénétré. Toujours noble , touchante
& vraie dans fes mouvemens comme dans
fes accens, elle marque
toutes les nuances
fans rien affecter
, & fait paffionner
fon jeu fans perdre la grâce qui ne doit jamais abanDE
59
FRANCE.
donner fon fexe . Quoique fa voix fut encore
affoiblie par un rhume violent , dont elle
n'étoit pas encore entièrement rétablie , on a
trouvé fon chant pur , de bon goût , plein
d'ame & d'expreffion.
M. Larrivée femble s'être furpaffé lui -même
dans le rôle d'Orefte. Sa voix franche , diftincte
& facile fe prête aux inflexions les
plus variées & les plus extrêmes , & il a
l'art d'en varier le caractère fuivant le fentiment
qu'il veut peindre. La chaleur & la
vérité avec laquelle il rend les fituations violentes
de fon rôle , fuffiroit pour l'élever au
rang des grands Acteurs tragiques. On lui a
reproché de mettre dans fes mouvemens une
agitation trop continue , & d'outrer l'expreffion
de la douleur dans le fommeil . Il paroît
qu'il l'a fenti lui-même ; car à la dernière
repréfentation , il a fu modérer fon feu , &
mettre plus de repos & de nuances dans
l'expreffion de la fureur & du trouble inté
rieur des remords.
M. le Gros a parfaitement ſaiſi le rôle de
Pilade. Il eft fuperflu de louer la beauté &
la foupleffe de fon organe , le bon goût &
la perfection de fon chant ; nous ajouterons
qu'il a mis dans fon jeu autant de chaleur
que d'intelligence .
Une légère indifpofition ne lui ayant pas
permis de jouer à la feconde repréſentation ,
M. Lainés a pris le rôle de Pilade , & , quoiqu'il
ne l'eût pas répété , il l'a joué de manière
mériter les plus grands applaudiffemens .
C vj
MERCURE
M. Moreau a très -bien joué le rôle de
Thoas , & a chanté avec la plus grande expreffion
l'air fublime du premier Acte. Les
progrès fenfibles qu'il fair tous les jours annoncent
un talent précieux pour les premiers
rôles de ce théâtre ; on defireroit feulement:
qu'il donnât à fon récitatif un mouvement
plus doux , plus lié , plus parlant , pour nous
exprimer comme les Italiens.
On ne fauroit donner trop d'éloges à l'Orcheftre.
La chaleur , la précifion & l'intelligence
qu'on remarque dans l'exécution d'une
mufique toujours animée , expreflive , & dramatique
même dans la fymphonie , font
admirées de tous ceux qui font en état d'ent
apprécier le mérite & les difficultés . On ns
peut defirer qu'une attention plus fcrupuleufe
à ne couvrir jamais la voix dans lesmorceaux
de chant. Il ne faut jamais oublier
que les inftrumens font faits pour la voix ,,
& non la voix pour les inftrumens.
( Cet Article eft de M. S * .. ).
COMÉDIE FRANÇOISE..
MADE MADEMOISELLE LA CHATAIGNER AYE
débuté dans les rôles de Médée , de' Clytemnestre
, de Mérope & de Sémiramis . Ellea
une taille avantageufe , de la voix , & net
paroît pas manquer de fenfibilité ; mais cle
a beaucoup a réformer dans fon expreffion ,
qui eft fouvent au- deffous de la nobleffe tra
DE FRANCE. 61
gique , dans les mouvemens de fon vilage
qui la defigurent , dans le débit des vers ,
dont elle laiffe tomber toutes les finales d'une
manière monotone. Tous ces défauts peuvent
fe corriger , quand on a les qualités effentielles
à la Tragédie.
On a donné à ce Théâtre , le 31 Mai
pour l'anniverfaire de la mort de M. de
Voltaire , la Tragédie d'Agathocle , Ouvrage
pofthume de ce grand homme , qu'il fe propofoit
de faire jouer après Irène , & auquel
il travailloit encore quand la mort nous l'a
enlevé. Nous nous empreffons de donner
une idée fuccinte de cette Pièce , d'après la
première repréſentation.
Agathocle , tyran de Syracufe , a deux fils ,
Policrate & Argide , dont l'un , image de
fon père , a toute l'ambition & la férocité
qui peuvent faire un ufurpateur ; l'autre
a toutes les vertus qui peuvent faire pardonner
l'ufurpation. Tous deux font amoureux
d'Idace , jeune captive , faite prifonnière dans.
les guerres des Siciliens contre Carthage , &
fille d'Idafan , vieux guerrier , autrefois concitoyen
& compagnon d'Agathocle , mais
que les troubles de fa patrie ont banni de
Syracufe. Innemi de la tyrannie , il a fervi
dans les troupes de Carthage , & ne revient
and bords de l'Aréthufe , que pour apporter
la tange n de fa fille . Il apprend d'Egefte , un
ancied ami qu'il retrouve , que fa fille eft en62
MERCURE
fermée au temple de Cérès fous la garde
d'une Prêtreffe , qu'Agathocle , accablé d'années
, fe repofe de tous les foins de l'adminiftration
fur fon fils Policrate , objet de fes
préférences , qui femble deftiné à lui fuccéder
, & déjà revêtu de fon pouvoir. C'eſt à
lui qu'il faut s'adreffer pour obtenir la liberté
d'Idace. Idafan la demande en effet ; mais au
feul nom d'Idace , Policrate le fait éloigner.
Argide reproche à fon frère cette dureté
contraire aux loix de l'humanité , & même
au dernier Traité fait avec Carthage , ſuivant
lequel les prifonniers doivent être rendus
pour une rançon . Policrate ne diffimule point
l'intérêt qu'il prend à la jeune captive , les
deffeins qu'il a fur elle , & même la réfolution
où il eft de l'enlever. Argide lui montre
toute l'horreur qu'il a de cet attentat ,
& veut l'en détourner ; mais Policrate ne
voit en lui qu'un rival ; il le menace avec
fureur , & Argide répond avec fermeté. Un
moment après , Policrate fait enlever Idace
par des Soldats. Argide vole à fon fecours.
Le féroce Policrate s'élance fur fon frère , le
poignard à la main. Argide , obligé de défendre
fa vie , repouffe la force par la force ,
& Policrate tombe mort à fes pieds. Agathocle
inftruit de ce meurtre , & défefpéré de
la perte d'un fils , fon efpérance & fon idole ,
fait arrêter Argide , Idafan & fa fille , & ,
dans le premier mouvement de fa colère ,
les enveloppe tous trois dans le même arrêt
de profcription. Cependant l'amour paternel
DE FRANCE. 63
& les confeils d'Elpénor , fon confident intime
, les prières de la Prêtreffe de Cérès qui
attefte , la juftice des Dieux , font balancer
Agathocle , & fufpendent la fatale fentence
qu'il eft prêt à porter. Il fait affembler le
peuple pour la rendre plus folennelle , monte
fur fon trône , rappelle tout ce qu'il a fait
pour la gloire de Syracufe & pour la fienne.
Depuis long- temps las du pouvoir , la mort
affreufe de fon fils vient encore de rendre
plus pefant pour lui le fardeau de la Couronne
: il ne peut fe réfoudre à perdre le fils
qui lui refte : tout ce qu'il a entendu en
faveur d'Argide , l'a convaincu de l'innocence
de ce Prince. Agathocle enfin ne croit pouvoir
mieux expier l'injuftice qu'il lui a faite ,
qu'en lui remettant fa Couronne . Argide
Faccepte , & montant fur les degrés du
trône :
Peuple , ( dit-il ) j'ufe un moment de mon autorité;
Je règne .... Votre Roi vous rend la liberté.
Il dépofe auffi-tôt le diadême , defcend du
trône , & , fatisfait d'avoir rendu fes concitoyens
libres , il eft au comble du bonheur
en poffédant la main d'Idace , qu'Idafan lui
a accordée au moment où tous trois n'attendoient
que
la mort. Idace n'a pu s'empêcher
d'être fenfible aux vertus d'Argide , & n'a pu
même, lorfqu'elle s'eft crue prête à le perdre,
cacher fon penchant pour lui. Agathocle
, en remettant le diadême à fon fils , a
confenti à cet hymen; & Argide termine la
64
MERCURE
Pièce par ce vers , qu'il adreffe à ſa jeune
époufe :
Le peuple vous chérit , vous êtes plus que Reine.
Ce dénouement , qui eft très-noble , a eu
beaucoup de fuccès , & en général la Pièce a
été très - applaudie. Elle avoit été précédée
d'un Compliment prononcé par M. Brizard ,
& dont l'objet étoit de rappeler tout ce que
les Comédiens avoient cru devoir faire pour
la mémoire de M. de Voltaire , & tout ce
que le Public lui devoit de reconnoiffance .
Nos Lecteurs nous fauront gré , fans doute ,
de mettre fous leurs yeux ce Compliment ,
qui eft d'une main très - illuftre , noble &
touchant , & qui a été accueilli avec accla
mation.
On n'a pas été moins attendri de retrouver
dans un Ouvrage fait à 84 ans , la clarté ,
la facilité , la nobleffe de ftyle , cet éclat
d'imagination , & ce mêlange heureux de
poéfic & de philofophie qui caractériſent
M. de Voltaire. On a applaudi , dans cette
dernière production de fa vieilleffe , le con
trafte des deux fils du Tyran , le caractère
d'Idafan , de beaux vers , & un dénouement
neuf & impofant.
Sans entrer dans aucun dérail particulier
fur chacun des perfonnages , nous dirons
feulement qu'en général la Pièce a été bien
jouée , à l'exception du rôle d'Agarhocle ,
dans lequel M. Grandmont a trop fait fentir
le vieillard , & pas affez le roi & le guerrier :
DE FRANCE. 65
il corrigera fans doute cette nuance dans les
répréfentations fuivantes . Les rôles des deux
fils d'Agathocle ont été remplis , l'un par
M. Molé , qui jouoit Argide , l'autre par
M. Fleuri , qui jouoit Policrate ; celui d'Idafan
par M. Brizard ; celui de la Prêtreffe par
Madame Veftris , celui d'Idace par Mademoifelle
Saint-Val cadette ; ceux d'Égefte &
d'Elpénor , par MM . d'Orival & Florence.
DISCOURS prononcé par M. Brizard , avant
la repréfentation d'Agathocle.
MESSIEURS ,
" La perte irréparable que le Théâtre , les
Lettres & la France ont faite l'année dernière
, & dont le trifte anniverſaire * vous
raffemble aujourd'hui , a été depuis cette fatale
époque l'objet continuel de vos regrets,
Vous avez du moins eu la confolation de
voir ce que l'Europe a de plus grand & de
plus augufte, partager un fentiment fi digne
de vous ; & les honneurs que vous venez
rendre à cette ombre illuftre , vont encore
fatisfaire & foulager tour à la fois votre jufte
douleur . Pour donner à cette cérémonie funèbre
tout l'éclat qu'elle mérite , & que
vous defirez , nous avions penfé d'abord à
remettre fous vos yeux quelqu'une de ces
* M. de Voltaire eft mort la nuit du 30 au 31
Mai 1778.
66 MERCURE
Tragédies immortelles , dont M. de Voltaire
a fi long- temps enrichi la Scène , & que vous
vencz fi fouvent y admirer ; mais dans ce
jour de deuil, où le premier befoin de vos
coeurs eft de déplorer la perte de ce grand
Homme, nous croyons ajouter à l'intérêt
qu'elle vous infpire , en vous préfentant la
Pièce qu'il vous deftinoit quand la mort eſt
venue terminer fa glorieufe carrière. Vous
verrez fans doute , Meffieurs , avec attendriffement
, l'Auteur de Zaïre & de Mérope ,
accablé d'années , de travaux & de fouffrances
, recueillant tout ce qui lui reftoit de
force & de courage , pour s'occuper encore
de vos plaiſirs au moment où vous alliez le
perdre pour jamais ; vous connoîtrez tout le
prix qu'il mettoit à vos fuffrages , par les
efforts qu'il faifoit au bord même du tombeau
pour les mériter ; efforts qui , peut-être ,
ont abrégé une vie fi précieuſe. Un Peuple
dont le goût éclairé pour les beaux Arts revit
en vous , le Peuple d'Athènes , entouré des
chef- d'oeuvres que lui laiffoient en mourant
les Artiſtes célèbres , fembloit , au moment
de leurs obsèques , arrêter fes regards avec
moins d'intérêt fur ces productions fublimes ,
que fur les ouvrages auxquels ces hommes
rares travailloient encore * lorfqu'ils avoient
* L'Auteur de ce Difcours a fait une heureufe application
d'un beau paffage de Pline le Naturaliſte ,
fur les tableaux que les Apelles & les Protogènes
avoient laiffé imparfaits en mourant. Quippe in iis
DE FRANCE. 67
été enlevés à la patrie . Les yeux pénétrans de
leurs Concitoyens , lifoient dans ces refpectables
reftes toute la penfée du génie qui les
avoit conçus ; ils y voyoient encore attachée
la main expirante qui n'avoit pu les finir ;
& cette douloureuſe image leur rendoit plus
cher l'illuftre Compatriote qu'ils ne poffedoient
plus, mais qui, juſqu'à la fin de fa vie,
avoit tant fait pour eux. Vous imiterez ,
Meffieurs , cette Nation reconnoiffante &
fenfible , en écoutant l'ouvrage auquel M. de
Voltaire a confacré fes derniers inftans ; vous
appercevrez tout ce qu'il auroit fait pour le
rendre plus digne de vous être offert ; votre
équité fuppléera à ce que vos lumières pourroient
y defirer : vous croirez voir ce grand
Homme préfent encore au milieu de vous ,
dans cette même falle qui fut foixante ans le
Théâtre de fa gloire , & où vous - même
l'avez couronné par nos foibles mains avec
des tranfports fans exemple ; enfin vous pardonnerez
à notre zèle pour fa mémoire , ou
plutôt vous le juſtifierez , en rendant à ſa
cendre les honneurs que vous avez tant de
fois rendus à fa perfonne. Quel ennemi des
talens & des fuccès oferoit , dans une circonftance
fi touchante , infulter à la reconnoiffance
de la Nation , & en troubler les témoignages
? Ce fentiment vil & cruel ne
lineamenta reliqua , ipfaque cogitationes artificum
Spectantur ; atque in lenocinio commendationis dolor
eft ; manus cum id agerent, extinéta defiderantur.
68 MERCURE
peut être , Meffieurs , celui d'aucun Fran
çois , & feroit d'ailleurs un nouveau tribut
que l'envie pairoit , fans le vouloir, aux mânes
de celui que vous pleurez.
COMÉDIE ITALIENNE.
ON a joué avec fuccès le Petit Edipes
Parodie d' dipe chez Admète. Nous en parlerons
dans le prochain Mercure.
ENTRE
ANECDOTE.
NTRE tant de traits de barbarie occa
fionnés par la S. Barthélemy , les Hiftoriens
n'en ont confervé qu'un feul de générosité ,
qui même porte encore l'empreinte de la
férocité du fiécle. Vezins , Gentilhomme de
Quercy , étoit depuis long- tems brouillé avec
un de fes voifins nommé Regnier , Calviniſte
, dont il avoit plus d'une fois juré la
mort. Tous deux fe trouvoient à Paris , &
Regnier trembloir que Vezins , profitant de
la circonftance , ne fatisfit , aux dépens de fa
vie , la haîne invétérée qu'il lui portoit.Comme
il étoit dans ces alarmes , on enfonce la
porte de fa chambre, & Vezins entre l'épée
à la main , accompagné de deux Soldats : fuis
moi , dit-il à Regnier d'un ton dur & brufque;
celui-ci , confterné , paffe entre les deux
DE FRANCE. 69
fatellites , croyant aller à la mort. Vezins le
fait monter à cheval , fort de la ville en hâte ,
fans s'arrêter , fans dire un feul mot ; il le
mène jufqu'en Quercy , dans fon Château :
» Vous voilà en fûreté , dit-il , jaurois pu
profiter de l'occafion pour me venger ;
» mais entre braves gens , on doit partager
» le péril ; c'eft pour cela que je vous ai
» fauvé : quand vous voudrez vous me trou-
» verez prêt à vuider notre querelle comme
» il convient à des Gentilshommes » . Regnier
ne lui répondit que par des proteftations de
reconnoiffance , & en lui demandant fon
amitié je vous laiffe la liberté de m'aimer
» ou de me haïr , lui dit le farouche Vezins ,
» & je ne vous ai amené ici que pour vous
» mettre en état de faire ce choix Sans
attendre fa réponſe , il donne un coup d'éperon
à fon cheval , & part.
co
ADAM
GRAVURE.
39.
DAM ET ÉVE dans le Paradis Terrestre , Eftampe
gravée par David , d'après le tableau de Santerre
, de la Galerie de M, Beaujon . A Paris , chez
l'Auteur , rue des Noyers , vis-à- vis celle des Anglois
. Prix , 9 liv.
Les Amateurs qui ont ſouſcrit pour les premières
épreuves , font avertis qu'elles feront délivrées le
Lundi 31 Mai ; & celles avec la lettre le Lundi 14
Juin.
Cette Eftampe , qui réunit un beau deffin & un
burin précieux & brillant , fait pendant à la Sufanne
au bain , d'après le même Peintic.
MERCURE
ANNONCES LITTÉRAIRES.
PROSPECTUS de l'Hiftoire de tous les Peuples du
Monde , ou de l'Hiftoire des Hommes.
L'ACCUEIL dont le Public honore cet Ouvrage , en
a fixé l'existence ; & les Éditeurs ne craignent plus
aujourd'hui de confirmer des engagemens , que leur
enthouſiame pour les Arts leur avoit fait prendre
d'abord avec quelque témérité.
La lecture des premiers cahiers de cette Hiſtoire
univerfelle , a fait connoître affez le plan , les vues
& le ftyle de l'Ouvrage . "
On fait que l'objet des Gens de Lettres , qui , depuis
un grand nombre d'années , s'occupent de cette
Encyclopédie de l'Hiftoire , eft de peindre les hommes
qui ne font plus , pour l'inſtruction des hommes
qui vivent, ou qui font à naître,
On s'eft attaché à raffembler , à cet égard , tous
les faits les plus piquans qui nous ont été tranfmis
par des Écrivains dignes de foi ; les faits font la bafe
de l'Hiftoire comme de la Phyfique : fans eux on
ne connoît ni la nature ni les hommes.
Ce recueil immenfe de fairs fera accompagné de
coups-d'oeil rapides fur l'efprit des fiècles , de parallèles
entre les Nations , de confidérations philofophiques
fur le progrès des Arts , & de portraits des grands
hommes.
On n'avoit point encore fongé à faire marcher
ainfi d'un pas égal , l'Hiftoire prife en grand , &
l'Hiftoire fuivie dans tous fes détails .
Les Editeurs , occupés de l'enſemble de cet Ouvrage
, n'ont pas cru devoir en négliger le ftyle ; ils
ent tenté de le compofer pour les Savans , qui ne
DEFRA N.C E. FRANC 71
veulent que confulter les livres , & de l'écrire pour
les gens du monde , qui ne veulent que les lire .
Il paroît qu'on leur a déjà fu quelque gré de l'intérêt
qu'ils ont mis aux difcuffions arides qui commencent
l'Histoire du Monde primitif , ou des Atlantes
; & ils avoient befoin de cet encouragement pour
les affermir , dirai - je dans le courage , dirai - je dans
la témérité d'entreprendre l'Hiftoire du globe , avant
qu'il ait eu des Hiſtoriens.
On a fait beaucoup de recherches pour découvrir
quels étoient les Chefs de cette vafte entrepriſe litté
raire ; & jufqu'ici on n'a pu pénétrer qu'à demi dans
leur fecret. Il nous femble que ce voile de l'anonyme
fous lequel ils fe cachent , ne doit donner aucun préjugé
contre eux : il y a une noble fierté à vouloir être
jugé , non par fon nom mais par fon ouvrage.
Si cependant ces confidérations ne fuffifent pas
pour prévenir des recherches indifcrètes ; s'il fe trouve
encore des perfonnes qui n'encouragent les Arts que
par l'idée qu'ils fe forment des Artiftes , on peut
les
affurer qu'il n'y a aucun homme de lettres dans cette
entreprife , qui ne foit déjà connu par des ouvrages
qui ont eu plufieurs fois les honneurs de la preffe
foit en France , foit dans les pays étrangers. Des
mains vulgaires ne feroient pas dignes d'élever un
monument qu'on confacre à la raifon & à la vertu,
Des Lecteurs , preffés de jouir , ont demandé qu'on
fixât quel feroit le terme de cette entrepriſe.
Affurément l'Hiftoire des Hommes ne fera point
un abrégé ; les abrégés ne font bons que pour cette
claffe de Libraires fubalternes , qui ne favent que
commercer de nos penfées , ou pour ces Lecteurs
fuperficiels , qui veulent tout favoir fans rien apprendre.
On fe propofe encore moins de faire de l'Ouvrage ,
un de ces Recueils volumineux , qu'on ne lit point
& qu'on appelle pour cela Livres de Bibliothèque.
72
MERCURE
1
Mais puifqu'il faut au Public un objet de comparaifon
, on l'affure que cette Hiftoire des Hommes ,
quand elle fera terminée , fera de la moitié moins
volumineufe que l'Hiftoire univerfelle Angloife ;
core confacrera -t-on un tiers de ce petit nombre de
volumes , à ce que la Collection Argloife a oublié .
en-
La diftribution des Cahiers fe fera régulièrement
tous les quinze jours : on en donnera alternativement
qua re d'Hiftoire ancienne , & quatre d'Hiſtoire mo
derne : ces quatre Cahiers formeront un volume
Il y aura par année vingt - quatre Cahiers , dont
un tout entier de Cartes & de Gravures , exécutées
par les premiers Artiſtes de la Capitale. Il y en a
déjà neuf de publiés.
On ne vendra cet Ouvrage complet chez aucun
Libraire , & on ne pourra fe le procurer que par la
vcie de l'Abonnement.
Cet Abonnement , franc de port dans toute la
France , eft de vingt- quatre livres pour Paris , & de
trente livres pour la Province.
On fournira aux Soufcripteurs nouveaux tous les
Cahiers qui leur manquoient à la date de leur Abonnement
; mais feulement jufqu'à une certaine époque
qui fera fixée dans les Papiers publics.
On s'abonne à Paris , chez Couturier le père ,
Imprimeur , aux Galeries du Louvre ; Cloufier , Imprimeur
, rue S. Jacques ; Barbou , Imprimeur-
Libraire , rue des Mathurins ; & en Province , chez
Couret de Villeneuve , à Orléans ; de Livani , à
Châlons-fur-Saone , & la Mort , à Nancy.
Effai fur les différentes eſpèces d'Air , qu'on défigne
fous le nom d' Air fixe , par M. Sigaud de la
Fond , ancien Démonftrateur de Phyfique expéri
mentale en l'Univerfité de Paris. A Paris , chez
Gueffier, Imprimeur- Libraire , rue de la Harpe.
JOURNAL
JOURNAL
POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIE.
De
CONSTANTINOPLE, le S Avril.
LE Capitan Bacha a eu dernièrement une
audience du Grand - Seigneur , qui lui a fait
préfent d'une fourrure précieufe , & dont il a
pris les derniers ordres pour le châtiment des
Albanois ; il fait les préparatifs de fon départ
qui n'eſt pas éloigné. On prépare auffi les 12 vaiffeaux
que fon Lieutenant doit conduire en Mo
rée , & qui partiront prefque auffi- tôt que l'Amiral
, qui , comme nous l'avons dit, prendra fa
route par terre.
On dit ici que le traité conclu avec la Ruffie ,
fera publié dans deux mois. En attendant on
regarde comme un heureux effet de cet accommodement
, le libre exercice de leur Religion
accordé aux Catholiques Arméniens ; ils le doivent
aux follicitations de l'Ambaſſadeur de
France , qui a repréſenté que cette grace ne
pouvoit que les rendre plus affectionnés à la
domination Ottomane.Le Patriarche Grec,pour
jouir de la même faveur , vient , dit-on , de fe
réunir aux Catholiques Arméniens , & on compte
d'autant plus fur la folidité & la fincérité de
cette réunion , que l'on vient de détruire les
femences de haine qui fubfiftoient entr'eux
en rappellant Pietro.di-Zaccaria , qui avoit été
envoyé en exil aux Dardanelles.
´s
Juin 1779.
D
( 74 )
DANEMARCK.
De
COPENHAGUE , le 7 Mai.
L'ESCADRE deſtinée à protéger notre commerce
dans la mer Baltique & dans celle du
Nord , eft prefque entiérement prête. Les vaif
feaux de guerre l'Eléphant , la Princeffe-Sophie-
Frédérique , l'Ebenezer , le Holftein , le Jutland
& le Danebrog , & les frégates l'Alfen , la Faroë
& le Chriftianfoë , qui en font partie , ont été
fucceffivement en rade depuis le 5 de ce mois
jufqu'aujourd'hui . La frégate le Bornholm de 36
canons , Capitaine Vlengel , a mis à la voile
le 4 ; elle fe rend dans la Méditerranée pour y
protéger notre commerce .
Les derniers navires de la Compagnie de
Groenlande viennent de partir pour ces côtes &
pour le détroit de Davis ; parmi ces navires
dont le nombre monte actuellement à 30 , il y
en a 4 qui ont été conftruits à neuf cette année .
La Compagnie en a deux autres fur les chantiers
, qu'elle deftine à porter des mâts & du
goudron à Malte , & à être employés enfuite
au cabotage fur la Méditerranée .
S. M. par une ordonnance en date du 19 du
mois dernier , a affigné des primes à ceux qui
tranfporteront des munitions de bouche & d'autres
marchandifes dans les trois Ifles que nous
poffédons en Amérique . Le théâtre de la guerre
en s'étendant aux Antilles , y a occafionné une
confommation immenfe , qui fournit naturellement
aux Iſles neutres un débouché avantageux
pour leurs importations d'Europe.
( 75 )
SUED E.
De STOCKHOLM , le 10 Mai.
LA Cour est toujours à Ulrichsdahl , d'où
S. M. revint le 26 du mois dernier , & repartit
le 28 après avoir tenu le Chapitre annuel de fes
ordres . Le 2 de ce mois , elle donna à Ulrichsdahl
, une très -belle fête à l'occafion de l'anniverfaire
de la naiflance de l'Impératrice de Ruf.
fie. Elle y avoit invité elle -même le Baron de
Stroganoff , qui eft venu ici il y a un mois , féliciter
S. M. au nom de fa Souveraine , fur la
naiffance du Prince Royal. Toutes les perfonnes
de la nation Ruffe qui fe trouvent dans
cette Capitale , la principale nobleffe , à l'exception
des Miniftres étrangers , avoient été
auffi invitées. Le Roi parut ce jour - là vêtu
d'un habit très-riche d'étoffe de Ruffie verte &
rouge , couleur de cet empire , & décoré des
ordres de S. M. I. La fête commença à 6 heures
du foir par un fpectacle François ; on foupa
enfuite à 9 tables dreffées dans la même falle ;
celle du Roi étoit fur le théâtre ; le Baron de
Stroganoff eut l'honneur d'y être placé avec la
famille Royale. Vis-à-vis il y avoit un tableau
tranfparent , magnifiquement éclairé , repréfentant
un Autel fur lequel le feu facré brûloit
devant le chiffre de l'Impératrice de Ruffie . Le
plateau du deffert repréfentoit la Ville de Pétersbourg.
Le foupé fut fuivi d'un bal paré en
domino , qui dura jufqu'au matin. Le départ de
S. M. pour Carlscroon , eft fixé au 23 ou au 24
de ce mois ; le Duc de Sudermanie la précédera
de quelques jours , & s'embarquera fur l'efcadre
qui partira le 29 ou le 30 ; mais S. A. R.
n'ira que jufqu'à Gothenbourg.
D 2
( 76 )
POLOGNE.
De VARSOVIB , le 10 Mai.
LE Roi eft parti pour Kozienice , où l'on a
dù célébrer le 7 la fête de fon nom . A com
mencer du premier de ce mois , on a mis en
exécution le nouveau règlement pour la maifon
de S. M. ; c'eſt un règlement économique qui
fupprime quelques tables , & alloue à ceux en
faveur de qui elles étoient établies , une cer
taine fomme par mois,
Les troubles de l'Allemagne nous ont procuré
quelques avantages : plufieurs artifans de
la Bohême & de la Silétie fuyant les malheurs
de la guerre & les dévaftations qu'elle
porte toujours dans les lieux qui lui fervent
de théâtre , fe font réfugiés dans la Pologne ,
où l'on s'eft empreffé de les accueillir , & dé
les traiter de manière à les empêcher de regretter
leur ancienne patrie , & de defirer d'y
retourner , maintenant que la guerre ne les en
chaffe plus.
Les troupes Ruffes deftinées à agir en faveur
des Pruffiens , font en mouvement pour
s'en retourner ; la plupart prendront leur route
par la Lithuanie , & leur marche et déjà réglée
on dit cependant qu'elles ne fe mettront
en voyage qu'après que le Prince de
Repnin fera revenu dans cette Capitale. Celles
qui font cantonnées dans le Palatinat de Cracovie
, commencent à vendre leurs provifions.
"Nous ignorons fi toutes celles de cette Nation ,
qui font cantonnées dans divers lieux de ce
Royaume , l'évacueront enfin. La paix de l'Allemagne
, celle que la Ruffie vient de conclure
avec la Porte , l'état dans lequel nous
nous trouvons , femblent ne plus rendre leur
( 77 )
préfence néceffaire parmi nous. Le Gouvernement
demandera fans doute leur éloignement ;
la Nation ſe borne à faire des voeux pour
qu'il l'obtienne , mais jufqu'à ce moment fes
efpérances font bien foibles ; il paroît que
toutes les troupes nouvellement enrôlées rcfteront
dans la Galicie ; & les achats de grains
que de leur côté les Pruffiens continuent de
faire ici , femblent prouver que l'intention des
deux Puiffances eft de conferver leurs armées
fur pied.
ALLEMAGNE.
De
VIENNI , le 10 Mai.
TOUTES les difpofitions qu'on voit faire
depuis quelques jours , annoncent la certitude
de la paix prochaine ; plufieurs des régimens
de Cavalerie répartis dans la Bohême & la
Moravie , ont commencé à quitter ces Etats
pour retourner dans leurs anciens quartiers de
cantonnement. Un corps de Croates a paffé
dans cette Capitale en prenant la route de fon
pays , & on fe difpofe à vendre les chevaux
qui fervent à la pofte de campagne.
Le Général Comte Jofeph de Colloredo a
obtenu la place d'Infpecteur général de l'Artillerie
, vacante par la démiffion du Maréchal
Prince de Kinski. Le Général Comte de Harrach
a été nommé Commandant général des
troupes impériales de la Lombardie Autrichienne
. Les Généraux Brown & Fabris
dont le premier eft neveu du Feld - Maréchal
de Lafcy , ont été nommés Membres du
Confeil de guerre aulique , & y ont pris féance
en cette qualité. Le Général Langlois a
été nommé Gouverneur d'Anvers , en confervant
fon Régiment , & provifionnellement le
·D3

( 78 )
commandement des Troupes dans l'Autriche
Supérieure .
L'Empereur voulant récompenfer les longs
& fidèles fervices que le Feld- Maréchal de
Lafcy a rendus à fa maifon depuis plufieurs an
nées , lui a fait expédier un décret par lequel
il lui conferve , pendant fa vie , les appointemens
attachés à fa charge en tems de guerre.
Le Général Caramelli , qui a été chargé de
lui porter ce décret , a reçu une augmentation
de penfion.
Le Lieutenant- Général Comte de Wurmfer
, de retour ici depuis quelques jours ,
a reçu de LL. MM. II . & RR. l'accueil le
plus gracieux. Le Peuple , qui témoigne le
plus grand empreffemenr de voir ce Général ,
s'affemble en foule autour de fon Hôtel , &
fait retentir l'air de fes acclamations auffi- tôt
qu'il fort. Ces témoignages bruyans , mais
flatteurs , font la véritable récompenfe de la
gloire , & valent bien les autres diftinctions
qu'on recherche peut- être trop , & dont fouvent
c'eft la faveur & la brigue qui difpofent.
La principale Nobleffe lui donna , le 4 de ce
mois , à l'Augarten , un grand dîner , fuivi d'un
bal.
De HAMBOURG , le 16 Mai.
LES variations & les incertitudes fur les négociations
qui fe faifoient à Tefchen , devoient
durer jufqu'à ce qu'elles fuffent conclues ; les
Cours intéreffées fembloient fe plaire à épaif
fir les ténèbres dont elles les enveloppoient &
à déconcerter les fpéculatifs empreffés de tout
prévoir , & qui devoient fe contenter d'attendre
; ils voyoient la Cour de Vienne ne pas fuf.
pendre les travaux des retranchemens qu'elle
faifoit élever en Bohême , & ne montrer aucune
difpofition à réduire les forces , montant ,
( 79 )
dit-on, à 395,000 hommes, qui lui occafionnoient
une dépenfe d'un million de florins par femaine.
Ils en inféroient que la paix étoit douteuse , &
que la campagne alloit fe rouvrir. Tout-à- coup
ils ont appris que le traité avoit été conclu &
figné le 13 de ce mois , ainsi que toutes les conventions
particulières concernant la fucceffion
de Bavière ; que le même jour il étoit parti de
Tefchen une multitude de couriers , chargés de
porter cette heureuſe nouvelle aux Cours inté
reflées & aux Puiffances amies. Les politiques
déconcertés dans une fpéculation ne fe corrigent
pas de fe livrer à de nouvelles . Satisfaits
fur l'iffue des négociations , ils s'occupent
à préfent du traité , & en attendant qu'il foit
publié , ils ne manquent pas d'en deviner les
difpofitions ; felon eux voici les conditions qui
regardent la Saxe.
» 1 ° . La Cour Electorale de Saxe reçoit 6 millions
d'écus , tant pour la fucceffion allodiale que pour
un dédommagement des frais de la guerre . 2 °. L'Electeur
Palatin en payant cette fomine , garde la
partie de la Bavière conteftée , excepté vingt villes
& cinq bailliages . 3 °. La Saxe acquiert tous les meubles
, équipages & fervices , tant dans la Réfidence
que dans les Châteaux , excepté ceux qui appartenoient
immédiatement au feu Electeur. 4°. Elle acquiert
auffi la Seigneurie de Schonbourg , à laquelle
la Bohême renonce pour toujours. 5 °. Elle fe défifte
de toutes prétentions ultérieures fur les biens
meubles & immeubles de la Bavière . 69. Elle contracte
avec la Pruffe une alliance offenfive & défenfive.
7º. Celle- ci conferve le droit de feconde géniture
fur les Margraviats d'Anfpach & de Bayreuth .
8. S. M. Pruffienne confent à diminuer de moitié ,
ou même des deux tiers , tous les droits impofés fur
les marchandifes qui pafferont par la Saxe. 9. La
Ruffie & la France font garantes du traité. 10 ° . La
maifon d'Autriche payera à la Saxe un million de
D 4
( 80 )
florins pour la dédommager des pertes occafionnées
par Les troupes dans le cours de la guerre de 1740
à 1745 inclufivement «.
Nous attendons le traité qui a concilié tant
d'intérêts fi grands & variés : nous le mettrons
fous les yeux de nos lecteurs.
La paix d'Allemagne , qui ne partage plus
l'attention générale , lui permet de fe porter à
préfent toute entière fur la guerre de la France
& de la Grande -Bretagne . Les Puiffances du
Nord paroiffent y prendre le plus vif intérêt ;
la conduite de l'Angleterre a déterminé le Danemarck
, la Suède & la Ruffie , à équipper des
efcadres , pour maintenir la liberté de leur
navigation , & pour protéger leur commerce.
Quoique ce foit-là l'objet avoué de leurs armemens
, on a lieu de penfer que leur motif
particulier eft de s'oppofer auffi aux menaces
que cette Puiffance a faites d'employer la force
files Nations du Nord continuent d'exporter
des munitions, navales à la France . On fait que
ces objets font la principale branche de leurcommerce
; & fi l'Amérique a refufé de fubor--
donner fes intérêts à ceux de la Grande-Bretagne
; fi l'Irlande murmure du même joug
fous lequel l'imprudence Angloife voudroit la
retenir , il feroit bien fingulier & bien étrange`
que des Nations indépendantes vouluffent s'y
foumettre. L'Angleterre ne peut pas s'en flatter
; quelque plaifir qu'elle ait pris à fe repréfenter
la Ruffie comme prête à prendre fon
parti , elle devoit s'attendre que cette Puiffance
ne jugeroit pas qu'il fût de fa dignité ni de
l'avantage de fes Sujets de faire en cette occafion
fciffion avec le Danemarck & la Suède.
On affure que M. de Mufchin Putfchkin , fon
Miniftre Plénipotentiaire à la Cour de Londres ,
a eu ordre de déclarer au Vicomte de Weymouth
, » que les repréfentations amicales de.
( 81 )
fa Souveraine , fur le droit que s'arrogent les
armateurs Anglois de viliter & de détenir tous
les navires appartenans à des Nations qui n'ont
aucune part aux différens fubfiftans entre la
France & l'Angleterre , n'ayant été fuivies
d'aucune fatisfaction ; qu'au contraire les mé :
mes procédés continuant , les navires neutres
étant toujours arrêtés en pleine mer , conduits
fouvent dans des Ports Britanniques , retenus
fous divers prétextes frivoles , alujettis à des
procédures longues & difpendieufes , & quelquefois
faifis. S. M. I. voulant mettre fin à.
ces excès , fe trouvoit dans la néceffité de
fuivre l'exemple du Roi de Suède & du Roi
de Danemarck , & d'équipper une Efcadre:
pour la protection du commerce de fes Sujets :
que fi un vaiffeau Anglois tentoit d'arrêter un
bâtiment portant pavillon Ruffe , les Officiers .
de S. M. I. auroient ordre de repouffer la
force par la force , & de traiter ce vaiffeau
comme pirate «. L'Impératrice , ajoute-t- on ,
obferve dans cette déclaration que le procédé -
des Anglois eft contraire au droit des gens , autraité
de commerce qui fubfifle entre les deux
Cours , & en vertu duquel la Grande-Bretagne
a joui d'un commerce parfaitement libre .
avec les Etats Ottomans , pendant qu'elle étoit
en guerre avec la Porte.
Cette déclaration , fi elle a été faite , ne
s'accorde guère avec les bruits que les Anglois
ne ceffent de répandre , qu'une Efcadre .
Ruffe , fous les ordres de l'Amiral Spiritoff ,
va venir dans leurs Ports pour les feconder.
» Ils s'imaginent peut-être , dit un de nos
papiers , que c'eft la meilleure manière dont
la Ruffie puiffe payer le fervice que la France
vient de lui rendre à Conftantinople , &
de répondre à la confiance que cette Puiffan
ce lui a montrée dans les négociations de
D 5
( 82 )
Tefchen . Cette manière de penfer eft peutêtre
digne d'eux ; mais ce n'eft pas ainfi que
penfe Catherine «<.
De FRAN ANKENDAL , le 16 Mai.
LE Canal auquel on travaille ici depuis quelque
tems , eft maintenant prefqu'achevé. Les
bâtimens du premier rang , tels qu'il y en a fur
le Rhin & le Necker , peuvent maintenant fortir
de ces rivières , entrer dans notre port
avec leurs cargaifons, & en fortir. Il en eft parti
quelques- uns ces jours derniers pour la première
fois ; ils fe rendent à Strasbourg , &
font chargés de grains . Plufieurs centaines
d'ouvriers font encore employés au baffin qu'on
creufe près de la porte du Rhin , & où l'on veut
réunir toutes les commodités poffibles. La
grande éclufe principale conftruite à l'embouchure
du canal dans le Rhin , eft un chefd'oeuvre.
Cette entrepriſe a détourné une gran
de quantité d'eaux qui innondoient les environs
de la ville où elles croupiffoient , & envoyoient
des exhalaifons infectes & malfaines.
» On a faifi , écrit - on de Vienne , deux des
meurtriers de l'aubergifte qui a été affaffiné dernièrement
; on a lieu d'efpérer qu'ils feront connoître
leurs complices ; ces meurtriers étoient au
nombre de cing «.
" On parle beaucoup , ajoute la même Lettre ,
d'un autre évènement. Il y a quelques femaires
qu'un homme , qu'on difoit muet , fe préfenta chez
un Miniftre étranger , avec une lettre de recom.
mandation très - preffante dans laquelle on invitoit S.
E. à prendre foin de cet infortuné qu'il pouvoit employer
en qualité de copifte , parce que s'il ne parloit
point , il peignoit bien . Le Miniftre le prità
fon fervice , & en parut très-content pendant 3 fe(
83 )
maines ; à leur expiration , le muet avoit trouvé
l'inftant favorable ; il s'étoit emparé de toute l'argenterie
, & avoit quitté la maison. Heureufement
pour le Miniftre , on vifita la charge du voleur à
la porte de la Ville ; il avoit repris l'ufage de la
parole , & fe donnoit pour un marchand du fauxbourg
; on ne conçut pas comment un marchand ,
qui n'étoit pas orfèvre , pouvoit avoir une fi grande
quantité de vaiffelle plate ; on l'arrêta ; l'argenterie
a été reftituée , & le voleur mis en prifon ici ".
ITALI E.
De LIVOURNE , les Mars.
» LE 22 du mois dernier , écrit-on de Rome ,
le Comte Don Romualdó Onefti , neveu du
Pape , eft arrivé ici de France ; il a été fur-lechamp
chez fon oncle qu'il a été très - touché de
voir fi fort déchu des forces & de l'embonpoint
qu'il lui avoit vus avant fon départ. Le S. Pere
en effet n'eft plus actuellement en danger ; mais
on craint qu'il ne traîne le refte de fa vie dans
une forte de langueur , ou qu'une maladie longue
& lente ne le mine infenfiblement. Son
eftomach eft très-foible ; il eft obligé , pour
jouir de quelque repos pendant la nuit , d'employer
le fecours dangereux de l'opium . L'hydropyfie
, à laquelle le mal paroit s'être déterminé
, s'eft jettée principalement fur les jambes
qui font enflées & ouvertes. La girandole qu'on
a coutume de tirer tous les ans à l'occafion de
l'anniverſaire du couronnementde S. S. , n'a pas
eu lieu cette année . L'époque de cette fête étant
arrivée pendant le Carême , on l'avoit remiſe au
premier de ce mois ; & les circonftances n'ont pas
permis de la donner. La Marquife de Puymontbrun
, nièce du Cardinal de Bernis , vient de
mourir à l'âge de 41 ans. Elle avoit été attaquée
D 6
( 84 )
de la petite vérole ; comme elle étoit de l'efpèce
la plus bénigne , les Médecins fe flattoient
qu'elle n'auroit aucune fuite fâcheufe ; une
fièvre , à laquelle il s'eft joint beaucoup de malignité
, eft furvenue , & elle a fuccombé en
très-peu de tems à cette complication de maux.
Elle a été inhumée dans l'Eglife de S. Louis
le de ce mois «.
3
Les lettres de Barbarie , portent que le Roi.
de Maroc a pardonné aux Maures de la garnifon
de Tanger , qui s'étoient foulevés . Il a accordé
leur grace aux follicitations du Cadi de
cette Ville . Il s'eft contenté d'ordonner qu'on
conduisit au camp de Ceuta 300 des principaux
mutins. Les deux fils de ce Prince font toujours
en prifon. Muley Abderaman , le plus riche de
ces Princes , a été privé non- feulement de fa
liberté , mais encore des biens confidérables &
des terres qu'il tenoit de fa mere . Tout a été
confifqué au moment de fa détention , avec un
grand nombre de chameaux , de chevaux , de
mulets , & de 500 fufils qu'il tenoit en réſerve .
Le Monarque Maure a adreffé à tous les Confuls
étrangers , réfidans à Tanger , la lettre fuivante
, écrite en Arabe , en date du mois de
Séfur , l'an 1193 de l'Egire , qui revient au 10 .
Mars dernier .
" Aux Confuls Anglois , Dancis , Suédois , Vénitiens
& Portugais : falut à ceux qui fuivent le vé-,
ritable fentier. Qu'il vous foit connu que j'ai réfolu
que les Algériens qui conduiront déformais dans.
mes ports des efclaves Chrétiens , me les remettront
en échange d'un pareil nombre de Turcs & de Maures
que je tiendrai prêts pour les remplacer. Ceuxci
feront livrés dans un délai de dix mois par l'Adminiſtrateur-
Général de mes Domaines , El-Hadgi-
Mahomet-El- Probe. Si cette remife n'a point lieu
il fera donné un cautionnement de 1000 piaftres for
tes pour chaque Chrétien , laquelle fomme fera éga
( 85 )
lementpayée par ledit Adminiftrateur , qui restera
refponfable , taut des efclaves que de l'argent. Si
les Algériens ne veulent point confentir à l'échange
des Chrétiens pour des Maures , ni recevoir au défaut
de ceux-ci la fomme fufmentionnée , les Confuls
certifieront que l'accord a manqué de fe conclure
par la faute des Algériens ; fur quoi ces derniers feront
avertis de nouveau , que s'ils ne veulent paš
s'en tenir à la réfolution , je leur donnerai de mon
propre chef une fûreté de iço piaftres fortes pour
chaque Chrétien qu'ils conduiront dans les ports de
mes Etats . S'ils refufent encore de fe conformer à
cette détermination , je ne les protégerai en rien ,
je ne leur ferai point rendre juftice für leurs plaintes
, lorfqu'ils viendront dans mes ports avec des
prifes ou des efclaves ; & il ne fera point permis à
mes fujets de les fecourir , lorfqu'ils feront pourfuivis
, ni même de tirer un feul coup pour les défendre
ou les délivrer «.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 30 Mai.
LA Gazette ordinaire de la Cour du 8 de
ce mois , & une extraordinaire publiée le 17,
n'ont appris au public que des détails fur l'expédition
infructueufe des François fur l'Ile de
Jerfey & de fes fuites. On a beaucoup exagéré
, felon l'ufage , les forces qu'ils avoient
employées pour cette invafion , à laquelle on
prétend qu'ils n'avoient pas conduit moins de
Sooo hommes , dont le débarquement devoit
être protégé par 5 vaiffeaux de guerre , tandis
que les avis les plus sûrs réduifent le nombre
des troupes à 2000 au plus , & la protection
qu'ils avoient à 2 frégates , une corvette , une
Alûte , 3 cutters & 3 chaloupes canonnières.
C'eft pour s'oppofer à ces forces , à qui les
( 86 )
vents n'ont pas permis de defcendre à terre ,
que l'Amiral Arbuthnoth a jugé à propos de fe
détourner de fa route avec une efcadre formidable
; les fuites de cette expédition , dont
on vante beaucoup les avantages , ſe réduiſent
à une apparition que quelques-uns de nos vaiffeaux
ont faite fur la côte de France devant
la Baye de Cancale , où ils ont enlevé la
Danaé , frégate Françoife de 34 canons ( elle
n'eft que de 32 ) , que fon équipage avoit aban
donnée ; brûlé la Valeur de 26 canons ( elle
n'eft que de 18 ) ; la Reclufe de 24 ( de 20 ) ;
brifé le cutter le Diepe de 16 ( il n'eft que
de 12 ) , & pris , en ſe retirant , le ſloop la Fleur,
de 40 tonneaux , avec 4 hommes ; un brigantin
d'environ 50 tonneaux , & un autre floop du
même port , mais ces derniers abandonnés de
leurs équipages. Le vaiffeau l'Expériment , qui
a été le plus expofé dans cette expédition , a
été fort endommagé , & a befoin de réparations
confidérables .
a
Voilà à quoi fe réduifent nos prétendus avantages
dans cette occafion ; quelque empreffement
que la Cour ait montré pour leur donner
un air d'importance , la Nation les apprécie
à leur jufte valeur , & fent que nos ennemis
en ont tiré de réels , en retardant le départ
de l'Amiral Arbuthnoth. L'approbation
que l'Amirauté a donnée à fa conduite
paru un peu extraordinaire , & fur- tout d'un
mauvais exemple , parce qu'elle laiffoit à des
Officiers chargés d'une miffion particulière , la
liberté de la remplir ou de fe tranfporter ailleurs
, s'ils venoient à juger que leur préfence
y étoit néceffaire. La Cour , pour détruire ces
impreffions , s'étoit empreffée de faire publier
que dès le 7 de ce mois , l'Amiral avoit remis
à la voile pour fa deftination , lorfque le 14 ,
le Comte de Briſtol , qui a déjà propofé plu(
87 )
fieurs fois aux Pairs affemblés , de demander
la démiffion du Comte de Sandwich , qui
avoit renouvellé cette propofition à l'occafion
de l'expédition de Jerfey , fit la lecture de la
lettre fuivante , écrite de Torbay le 9 , dont
il fe fervit pour remettre fa motion favorite
fur le tapis.
» Au moment où l'Amiral Arbuthnot prit le parti
d'aller avec ſon eſcadre au ſecours de l'ile de Jerfey
, il ordonna à la flotte marchande qu'il avoit
fous fon convoi , de fe mettre à l'abri dans notre
port. La retraite fubite des François , & l'arrivée
du Capitaine dans ces parages avec une force fuffifante
de frégates , chaloupes & autres petits bâtimens
, permirent bientôt à M. Arbuthnot de fuivre
fa première deftination . Toute l'efcadre , ayant
mouillé en conféquence à la vue de notre port ,
l'Amiral fit lever le fignal de défaffourcher ; mais
dans cet inftant on apperçut la plus grande confufion
à bord de la Défiance de 64 canons . Tout
l'équipage le révolta contre le Capitaine Jacobs
qui le commande, & ne voulant point partir avec lui ,
tous refusèrent unanimement de lever les barres pour
virer au Cabeftan. Plufieurs des mutius fe retirèrent
derrière deux canons de 36 livres , & , la mèche
allumée , jurèrent de tirer fur quelques foldats de
la marine qu'on avoit tirés des autres vaiffeaux pour
leur en impofer. On attribue ce mécontentement
à la trop grande rigueur du Capitaine qui a indifpofé
les officiers auffi-bien que l'équipage qui a
déclaré qu'il livreroit , à la première occafion
vaiffeau aux François , fi on le forcoit à partir.
Cet efprit de mutinerie a gagné une partie de la
flotte ; on a expédié un exprès à l'Amirauté pour
lui en donner avis , & on attend les ordres «.
le
Le Lord Sandwich trouva un peu fingulier
qu'on lui fit un crime de cette révolte ; il obferva
auffi qu'il feroit dangereux que le Parlement
s'en occupât , parce que cette attention
( 88 )
de fa part pourroit encourager la mutinerie ; il
déclara enfuite que celle - ci étoit appaifée .
Mais il en réfalte toujours que le 21 , l'Ami
ral Arbuthnoth n'étoit point encore parti ; qu'il
a perdu au moins 21 jours précieux , que les
vents peuvent lui en faire perdre encore , &-
qu'il eft à craindre qu'il n'arrive trop tard en
Amérique , où fa préfence & les fecours qu'il
y conduit deviennent fi néceffaires . On fe plaît
à repréfenter la fituation de nos troupes fur
ce continent , fous le point de vue le moins
favorable ; & s'il eſt vrai que le 12 de ce mois
la Cour en ait reçu des nouvelles , le filence
qu'elle garde ne peut que les faire préfumer
mauvaiſes.
»
Voici , dit un de nos papiers , les principaux
faits que les Miniftres n'ont point caché
aux perfonnes qui ont leur confiance , &
qu'ils ne fe difent qu'à l'oreille : il y a eu entre
le Général Prevolt & le Général Lincoln ,
deux efcarmouches dans lefquelles ce dernier
a eu l'avantage. Le Général Clinton ne recevant
aucun fecours > ne peut ni renforcer
le Général Prevoſt , ni agir offenfivement luimême.
On fait que c'eft par les ordres de Sir
Henri Clinton que le Colonel Campbell a
fait le voyage d'Angleterre , pour repréfenter
au Gouvernement qu'il eft impoffible que la
petite armée qui eft en Géorgie , reçoive des
renforts de New - Yorck. A ces repréfentations
le Colonel a ajouté des avis qui ont plus
affecté les Miniftres qu'aucun évènement poftérieur
à la capitulation de Saratoga. On à fu
de lui que les Américains raffembloient leurs
forces dans la Caroline méridionale , avec une
ardeur & une activité inconcevables ; que ces
troupes , lors de fon départ , montoient déjà à
12,000 hommes , & que le Congrès devoit y
faire paffer des forces plus confidérables encore;
( 89 )
que le Peuple de Charles-Town n'étoit point
du tout difpofé à fe foumettre aux armées du
Roi , & qu'enfin l'opinion générale tant des
forces de terre que de celles de mer qui fervent
en Géorgie étoit que cette campagne
n'auroit aucun fuccès en Amérique , fi l'on ne
prenoit pas le parti de porter l'effort de la
guerre dans les parties méridionales , & de
refter entièrement fur la défenfive à New-
Yorck. « Il réfulte de ces avis dit un autre
papier , que nos opérations fe réduiront à
changer le théâtre de la guerre , & non à
foumettre l'Amérique comme on perfifte
à s'en flatter. Il est bien à craindre qu'avant
l'arrivée des fecours dont on a un befoin
fi preffant en Géorgie , il n'arrive quelque
évènement malheureux . On ne peut s'empêcher
de comparer cette expédition à celle
du Général Burgoyne ; elle a commencé avec
autant d'éclat. La gazette de la Cour a
annoncé d'abord de grands avantages qui donnoient
de grandes efpérances ; elle fe tait depuis
long-tems , & on fe rappelle qu'un filence
femblable fuccéda aux relations des triomphes
du Général Burgoyne , & précéda celle de la
capitulation de Saratoga.
Nous ne fommes pas mieux inftruits de ce
qui fe paffe aux Antilles on avoit publié en
France que l'Amiral Byron & le Comte d'Eftaing
s'étoient battus que le premier avoit
été vaincu , & que fe vainquear n'avoit pas
furvécu à fa victoire ; cette nouvelle ne s'eft
pas confirmée. On difoit ici ces jours derniers
, qu'une partie de la flotte de l'Amiral
Byron , commandée par l'Amiral Barrington ,
a été attaquée par M. d'Estaing , & que notre
Amiral a perdu la vie ; cette nouvelle eft peutêtre
une feconde verfion de la première . Quelquefois
ces bruits fourds font les avant- cou
( 90 )
reurs de quelque action importante ; quoi qu'il
en foit , on ne laiffe pas d'être étonné ici de
ne recevoir aucun avis de ces mers ; ce
qui fait craindre qu'il ne foit arrivé quelque
malheur à notre flotte , ou que les François
n'aient intercepté les bâtimens chargés de dépêches
pour le Gouvernement. On commence
à reconnoître la fageffe du plan des opérations
du Miniftère François. On ne peut fe
diffimuler que M. d'Estaing , avec 12 vaiffeaux
a fu en tenir 20 des nôtres dans l'inaction ; ce
qu'il a fait avec 12 nous doit faire craindre
ce qu'il peut faire avec 16 ou 18 qu'il a actuellement
depuis la jonction de M. de Graffe ;
s'il eft vrai , comme on a lieu de le croire ,
que nos équipages fouffrent beaucoup des
maladies & de la difette des vivres.
Nos embarras & nos inquiétudes en Europe
augmentent tous les jours ; on s'attend inceffamment
à la déclaration de l'Efpagne ; s'il
faut en croire nos papiers publics , le Marquis
d'Almodovar eft à la veille de prendre congé.
Nous n'avons plus aucune eſpérance de fecours
de la part de la Ruffie ; elle vient de nous faire
déclarer qu'elle entendoit qu'on refpectât fon
pavillon , & qu'elle en vengeroit l'honneur ,
i on ofoit l'infulter. Le Danemarck & lá
Suède ont armé dans les mêmes difpofitions ,
& la partie fenfée de la Nation déplore la
folie que nous avons faite de prétendre à l'em.
pire de la mer. Toutes les Nations femblent
décidées à nous l'enlever ; le tems eft fans
doute favorable ; nous ne fommes plus dans
les circonftances où le feu Comte de Chatam
, alors Milord Pitt , difoit en préſence des
Ambaffadeurs étrangers , en confentant à la
reftitution d'un vaiffeau neutre pris pendant
la dernière guerre : Nous voulons être les
maîtres de la mer , & non pas les tyrans.
( 91 )
On travaille avec beaucoup d'activité à l'équi
pement de la flotte d'obfèrvation , dont Sir
Charles Hardy , qui eft à préfent parfaitement
rétabli , doit prendre le commandement. Il eſt
parti le 12 de ce mois pour Portsmouth , afin de
preffer les travaux . Sa flotte , dit- on , eft compofée
du Victory de 110 canons , du Royal
George & de la Bretagne de 100 , du Queen , du
Namur , du Duke , du Formidable , du Prince
George , du London & de l'Union de 90 ; du
Foudroyant de 80 ; du Vaillant , du Monarque ,
du Terrible , de l'Invincible , de l'Alexandre , du
Courageux , de la Réfolution , du Cumberland ,
du Ruffell , de la Défenfe , du Thunderer , du
Canada , de l'Alfred , du Culloden , du Triomph,
du Ramillies , du Centaure , du Berwick , de
l'Hector , du Shrewsbury , de l'Egmont & du
Bedford de 74 ; du Bienfaifant , de l'Intrépide &
de l'Amérique de 64 , total 36 , & de 3 frégates ,
3 brûlots , 3 cutters. Cette flotte , partagée en
trois divifions , eft fous les ordres de Sir Charles
Hardy , Commandant en Chef, qui devoit avoir
fous lui le Vice-Amiral Sir Kobert Harland ,
& le Contre-Amiral Robert Digby , lorsqu'on
a appris tout- à-coup que le Vice-Amiral avoit
donné fa démiffion. Le parti de l'Oppofition au
Parlement , toujours empreffé de faifir toutes
les occafions de témoigner fon mécontentement
au Comte de Sandwich , n'a pas manqué de
demander les raifons de cette retraite . Le Miniftère
, comme on s'y attend bien , a pouffé les
hauts cris à cette propofition , dont l'effet ferqit
de faire entendre aux Officiers mécontents , que
du moment où ils réfigneroient , le Parlement
prendroit connoiffance de leurs motifs , & d'encourager
la claffe particulière de ces hommes ,
toujours prêts à fomenter l'efprit de mécontentement
& de mutinerie , en leur faifant efpérer
qu'ils trouveroient de l'appui dans un des partis
( 92 )
du Parlement. Cette propofition fut rejettée
en conféquence dans les deux Chambres. On
prétend que le motif de la retraite de l'Amiral
Harland , eft le jugement du dernier Confeil de
guerre , tenu à Portsmouth : il a déclaré , diton
, dans fa lettre à l'Amirauté » qu'il lui étoit
impoffible de fervir fur une flotte où il pourroit
avoir fous lui deux Amiraux , dont les idées
au fujet de la fubordination militaire différoient
fi fort des fiennes , qu'il ne pouvoit en attendre
d'autre obéiffance que celle que M. Keppel
avoit trouvée dans le Chevalier Pallifer «. Čes
deux Amiraux qu'il ne nomme pas , font MM.
Darby & Digby. Ce dernier avoit déja le commandement
de l'efcadre bleue ; & il fe trouve
précisément que le premier eft celui que la
Cour a nommé pour le remplacer dans le commandement
de l'efcadre rouge. L'emploi de ces
Amiraux prouve combien le Ministère a approuvé
leur conduite ; on ne feroit pas étonné
d'apprendre bientôt que M. Pallifer eft employé
de nouveau ; c'eft lui-même qui apporta le premier
à Londres la nouvelle du jugement da
Confeil de guerre , & qui en fit part fur-le-champ
à l'Amirauté. Nous ignorons fi elle le croit juftifié
, s'il penſe l'être lui-même , mais on fait
que la Nation n'a pas la même opinion .
L'affaire des fubfides a occupé le Parlement
au commencement de ce mois ; fes délibérations
à cet égard , font toujours conformes au vou du,
Gouvernement . Le Lord North s'étant plaint
que les taxes impofées l'année dernière fur les
maifons & fur les domeftiques avoient beau
coup moins produit qu'on ne l'avoit efpéré en
les établiffant , puifque celui de la dernière ,
évalué à 100 mille livres fterl. , n'étoit pas à la
moitié , malgré les améliorations qu'on pour
roit faire dans fa perception , propofa de ren
voyer au Comité des fubfides la révifion des
( 93 )
actes paffés l'année dernière pour l'établiſſement
de ces impôts. Les Communes ont fupprimé en
conféquence l'ancienne taxe fur les maiſons , &
en ont impofé une nouvelle de 6 fols fterl . par
liv. fterl. fur les maifons de 5 à 20 liv, fterl . de
loyer par an , un de 9 fols fur les loyers de 20
à 40 liv. , & un d'un cheling fur les loyers de
40 liv, & au-delà ; cet impôt fera payé par les
locataires .
Le mécontentement de l'Irlande paroît toujours
menacer des fuites les plus férieuſes, La
réfolution prife à Dublin fous le nom de nonimportation
, eft du 16 du mois dernier , & eft
conçue ainfi :
נ כ » La manière injufte , peu généreuſe & véhémente
dont plufieurs perfonnes dans la Grande-
Bretagne , conduites par leur propre intérêt , fe font
oppolées à l'encouragement qu'on avoit proposé
de donner à l'induftrie & au commerce de ce
Royaume , tire fon origine de l'avarice & de l'ingratitude.
Réfolu que nous n'exporterons & que nous
n'emploicrons aucunes marchandifes qui foient du
produit ou des manufactures de la Grande- Bretagne,
& qui peuvent être produites ou fabriquées en Irlande
, jufqu'à ce qu'une politique éclairée , fondée
fur des principes de juftice , nous paroiffe animer
les habitans de différentes Villes manufacturières
de la Grande - Bretagne , qui ont pris une part fi
active dans l'oppofition formée contre les arrangemens
qui avoient été propofés en faveur du
commerce de l'Irlande , & jufqu'à ce que les mêmes
habitans témoignent des fentimens de refpect &
d'affection pour leurs co - fujets de ce Royaume ".
Cette réfolution prife par le Corps de Ville ,
en a fait prendre une pareille le 26 à tous les
habitans de Dublin , qui établirent un Comité
pour cet effet . Un Marchand qui avoit
tenté de vendre pour Irlandoifes des marchandifes
fabriquées en Angleterre , a reçu à cette
4
( 94 )
occafion des marques très - vives & très-fortes de
l'indignation de les compatriotes. Le Marquis
de Rockingham ufant du droit que la pairie
donne à tout Pair de demander une audience à
S. M. , eut avec elle un long entretien fur l'état
de l'Irlande ; il mit enfuite le 11 les griefs de ce
Royaume fous les yeux du Parlement. La lifte
militaire d'Irlande , en 1755 , n'alloit qu'à 800
mille liv. fterl. , la civile à 160,000 ; la fomme
totale de fes dépenfes montoient à 1,300,000 ,
de forte qu'avec un revenu d'1,100,000 , car le
fien ne va pas au- delà , & un crédit de 400,000 ,
elle étoit en état d'y faire face . En 1775, la lifte
militaire montoit à 900,000 liv. , la civile à
300,000 ; les dépenfes avoient augmenté , &
les revenus étoient diminués . En 10 ans , l'exportation
de l'Irlande à l'Ecoffe n'avoit pas
été de plus d'un million , tandis que celle de
l'Ecoffe à l'Irlande avoit été à 3. En 7 ans , l'Angleterre
y avoit porté pour 20 millions , & n'en
avoit importé que pour 14. Il en réſultoit que
les efpèces fortoient continuellement de ce
Royaume. La Nation mérite des éloges pour fa
fidélité ; mais de 2 millions d'habitans qui la
compofent , il n'y en a pas le quart qui ſoit attaché
à l'Angleterre par les liens d'une même
religion ; il y a d'ailleurs dans ce Royaume
10,000 hommes armés , affociés , fans paye , fans
ordre du Gouvernement , & qui peuvent reclamer
par la force ce que la juftice défend de leur
refufer. Ce tableau occafionna de longs débats ;
les Miniftres , en plaignant l'Irlande , objectè
rent que le moment actuel ne permettoit pas
de s'occuper de la foulager fur- le- champ ; ils
regardèrent les 10,000 hommes armés comme
un moyen de raffurer la Grande -Bretagne contre
une invafion de la part des François , s'ils en
tentoient une dans cette ifle ; mais voyant que
leurs raifonnemens n'étoient pas appuyés , même
( 95 )
par
par leur parti , ils fe rangèrent au voeu général ,
dont ils trouvèrent encore le moyen de reculer
l'effet ; on s'accorda à voter une adreffe
laquelle S. M. feroit fuppliée de confidérer
l'état d'appauvriffement de fon bon peuple d'Irlande
, & d'ordonner qu'il foit remis au Parlement
un état des particularités relatives au
commerce & aux manufactures de l'Irlande .
L'adreffe a été préfentée ; le Roi a promis de
faire remettre les papiers ; mais cela entraînera
du tems ; l'examen en exigera auffi ; & il faudroit
fans doute venir promptement au fecours
des malheureux qui fouffrent , qui comptent les
jours , & pour qui les heures s'écoulent lentement.
On ne pourra pas s'en occuper pendant ce
mois ; le Parlement eft en vacances , & ne re.
prendra fes féances que le 28.
Parmi les objets intéreffans dont la Chambre
des Communes s'eft occupée , nous ne devons pas
oblier l'Enquête faite fur la conduite du Général
& de l'Amiral Howe , & du Général Burgoyne.
Les Miniftres s'y étoient oppofés tant qu'ils l'avoient
pu ; forcés de céder , ils laifsèrent faire la Chambre
, qui s'occupa plus des premiers que du dernier
qui ne manqua pas de répéter fes plaintes ordinaires
, en récapitulant toutes les circonstances
de fa malheureufe expédition , l'ordre péremptoire
qu'il avoit reçu de forcer fon paſſage juſqu'à Albany
, la néceffité dans laquelle il s'étoit trouvé
en conféqnence de paffer la rivière d'Hudfon , la
néceffité plus preffante encore de capituler ,
n'ayant plus que 4000 hommes en état de combattre
, & le voyant enveloppé par plus de 20,000.
A tout ce qu'il dit pour déterminer à examiner fa
conduite , les Miniftres répondirent que ſon état
de prifonnier de guerre ne le permettoit pas ; la
Chambre parut de cet avis. Sir William Howe
demanda alors qu'on appellât & qu'on interrogeât le
Lord Cornwallis , le Lord Nugent s'y oppofa d'abord,
( 96 )
» Je n'ai jamais entendu dire , s'écria - t - il , ni dans
La Chambre , ni ailleurs , que les deux nobles frères
fuffent acculés de mauvaife conduite. J'ai vu tous
les Ordres de l'Etat le réunir pour louer ces braves
Commandans ; j'ai vu même l'Amiral Keppel , qui eft
fans contredit le plus grand homme de mer que l'Angleterre
ait actuellement , marquer quelque jaloufie
fur le compte du Lord Howe , & dire qu'il échan
geroit volontiers la réputation que lui ont acquife
fes fervices , pour la portion de gloire dont le
noble Lord s'eft couvert , par les manoeuvres favantes
qu'il fit à l'arrivée du Comte d'Estaing «.
» Ces oppofitions ayant ceffé , Lord Cornwallis
fut appellé il parut par les réponſes qu'il n'ap
prouvoit pas généralement la conduite du Général
Howe , puifqu'il refufa de s'expliquer fur toutes
les queftions qui tendoient à faire connoître fi les
partis qu'il avoit pris étoient les meilleurs qu'il eût
pu prendre ; mais il convint que tout ce qu'il avoit
fait en conféquence ne pouvoit & ne devoit pas
être fait autrement. Le Major Gray qui fut entendu
après lui , parla plus décifivement en faveur du
Général. L'Amérique , dit -il , coupée de bois , de
défilés , de criques, eft un pays très- difficile pour les
opérations de guerre ; on n'y en peut faire qu'une
de poftes , où tout doit être emporté par la fupériorité
du nombre , en s'expofant à des travaux infinis
, à beaucoup de haſards & de dangers . Il affura ,
ce qui étoit le plus important pour la défenfe du
Général , que les opérations dans les côtes occidentales
devoient avoir été préférées au parti de
Le porter fur les bords de l'Hudſon pour coopérer
avec l'armée de Burgoyne ; il détailla les inconvéniens
qui en auroient été la fuite . Quant au débarquement
à la fuite de l'armée dans la baye de
Cheſapeak , il fit voir qu'il devoit être préféré à
celui qu'on auroit pu entreprendre dans la Delaware
, felon quelques perfonnes qui n'en avoient
point vu les inconvéniens , ni les dangers , ni les
lenteurs".
( 97 )
lenteurs. » En général , ajouta- t-il , je pense qu'on
a fait tout ce qu'il étoit pollible de faire ; & j'affirme
qu'avec les forces que nous avions , il étoit
impoffible de fubjuguer l'Amérique . Ce défaut de
forces eft la caufe naturelle & unique du défaut
de fuccès. En m'exprimant ainfi , je ne prétends
pas infinuer qu'avec des forces plus confidérables
on auroit conquis l'Amérique ; je pense au contraire
que quelques formidables que puiffent être celles
qu'on y fera paffer , elles ne réuffiront pas . Les
Américains ne font pas des ennemis à méprifer :
ils ont donné des preuves multipliées de courage &
d'habileté ; je n'ai pas befoin d'autre preuve que la dé
faite de Brandywine : eût-on cru que vaincus , chaffés
de la Capitale , jugés difperfés , errans , ils auroient
éu la témérité de rejoindre & d'attaquer une armée.
victorieuſe ! «. Selon M. Gray les armées des Généraux
Howe & Washington étoient égales ; il y avoit
16000 hom. de troupes réglées de chaque côté. Sir
Edouard Hammond parla comme le Major Général .
Le Colonel Montrefor , Ingénieur en chef, affura
que les lignes des Américains à Rhode- Ifland étoient
très-fortes , bien deffinées , exécutées moins judicieufement
; mais inattaquables , parce qu'on n'avoit
ni faſcines , ni échelles ; on n'emporte pas d'ailleurs
d'affaut des ouvrages dont la nature exige qu'on falle
des approches régulières . Il lui parut qu'il étoit
impoffible de forcer Washington dans fon pofte fur
la montagne au- deffus de Quibbleton . C'étoit une
fituation rendue très -forte par la nature , & plus
forte encore par le fecours de l'art. Le Général
Howe , pour le forcer à l'évacuer , auroit dû prendre
une autre pofition ; mais il ne le pouvoit fans expofer
manifeftement New-Yorck , fans s'expofer à
voir couper la communication tant avec cette Ville
qu'avec la nouvelle rivière .
Ces dépofitions font toutes en faveur du Général
& de l'Amiral. Le Secrétaire privé du Lord George
Germaine dit qu'il conviendroit d'entendre auf-
S Juin E
1779.
( 98 )
files Officiers qui pourroient penfer différemment.
M. Burke ne manqua pas de s'élever contre
l'idée d'entendre tout l'univers fur cette affaire , &
de voir les Miniftres chercher à multiplier les témoins
après avoir fait tout ce qu'ils avoient pu pour
éluder l'Enquête. M. Fox s'étonna de la peine que
M. Burke fe donnoit de dire un mot à cette occafion.
L'Enquête eft commencée , ajouta - t - il
écoutons tout le monde , & recueillons des faits.
L'Amérique eft perdue. Cette maudite guerre qui
nous coûte plus de 30 millions , & une partie de
notre fang le plus pur ; fachons pourquoi nous
avons perdu tout cela «.
»
ÉTATS-UNIS DE L'AMÉRIQUE SEPT.
Philadelphie du 15 Mars . Pendant que nos
ennemis s'occupent à calomnier le peuple Américain
, & fur-tout le Congrès qui le repréfente ,
les fages qui compofent ce dernier , ne ceffent
d'oppofer des faits à leurs déclamations vagues .
Ils viennent de publier une réſolution priſe
l'année dernière , qui prouve leur juftice & leur
équité , & dont le contenu indiquera fuffifamment
l'objet.

-
» Comme il nous a été repréſenté qu'un fénaut
nommé Notre Dame du Mont Carmel & Saint-
Antoine , appartenant à MM. Jean - Ignace . Oliveria
- Pereira & Antoine Dias dos - Santes , fujets
de S. M. T. F. , allant du Bréfil à Fayal ,
a été pris en pleine mer par un Armateur muni de
Commiffion des Etats - Unis , & qu'il a été envoyé
comme prife en l'Etat de Maffachufett's- Bay ; qu'après
des Procédures légales dans les Cours de Juftice
defdits Etats , ce bâtiment a été déclaré libre ;
mais qu'il ne s'eft point préfenté de propriétaire
pour le réclamer , le Patron & l'équipage ayant été
renvoyés chez eux , à bord d'un autre vaiffeau , à
leur propre requifition , par le Capitaine dudit Armateur
: « & comme il nous a été repréſenté ulté-,
( 99 )
cc
rieurement , » que divers effets , chargés à bord
dudit fénaut , font fujets à fe détériorer , fi l'on
laiffoit ce vaiffeau & fa cargaifon dans leur fituation
actuelle ; & qu'il feroit dangereux d'envoyer ledit
fénaut à l'endroit de fa première deftination , vu
qu'il pourroit être pris par des vaiffeaux au fervice
du Roi de la Grande- Bretagne ; « A CES CAUSIS , &
pour rendre juſtice en cette affaire , il a été réfolu ,
que le Burreau de Guerre de l'Etat de Maſachuſett's-
Bay fera requis de faire vendre , avec toute la promtitude
convenable , ledit fénaut & fa cargaifon , de
la manière la plus avantageufe & au plus haut prix
poffible ; d'en déposer le provenu net , déduction
faite de tous frais & dépenfes , dans le tréfor public
des Etats -Unis , & d'en envoyer un compte exact au
Comitté des affaires Etrangères ; que ledit Commité
fera parvenir ce compte avec les préfentes réfolutions
& copie des Procédures de la Cour d'Ami,
rauté , au fujet de ce fénaut , au Commiſſaire ou aux
Commiffaires des Etats- Unis , qui pourroient fe trouver
ou réfider alors à la Cour de S. M. T. C.; & que
ledit Commiffaire ou lefdits Commiffaires informeront
de ce que deffus l'Ambaſſadeur ou Miniftre de
S. M. T. F. , réfidant à ladite Cour , afin que les
propriétaires légitimes dudit fénaut & de fa cargai
fon , puiffent fe pourvoir de certificats convenables
& de preuves authentiques de leur propriété auxdits
navire & effets , & fe mettre par-là en état de le préfenter
, foit en perfonne, foit par Procureur duement
autorifé , pour demander & recevoir l'argent déposé
comme ci - deſſus avec les intérêts ; bien entendu
néanmoins , qu'aucune partie dés préfentes réfolutions
ne fera regardée comme mettant obſtacle à
l'action ou aux actions , que les propriétaires légiti
mes dudit fénaut & de fa cargaifon , voudroient
inftituer contre le maître ou les propriétaires dudit
Armateur ou contre aucun d'iceux , à raifon des
dommages qu'ils pourroient avoir effuyés par la
fufdite capture , & qu'ils voudroient répéter outre
Ez
( 100 )
l'argent dépofé comme deffus , nonobftant toute
claufe ou article , qui y feroit aucunement contraire.
D'Elifabeth-Town du 30 Mars. Nous attendons
avec impatience des nouvelles de la Georgie ;
les mouvemens que plufieurs corps de nos troupes
ont fait pour s'y rendre, nous font efpérer que les
avantages qu'ont eu d'abord nos ennemis dans
cette Province font à leur fin . Une gazette de
New-Yorck , nous apprend que la frégate du Roi
d'Angleterre l'Unicorne y eft arrivée dernièrement,
en 14 jours, ayant à bord Sir James Baird,
Colonel du 71e régiment , & l'un des chefs de
l'infanterie légère . Selon cette gazette , il arapporté
que la victoire remportée le 4 de ce mois
par les troupes Royales , a été beaucoup plus
confidérable qu'on ne l'avoit publié d'abord.
Cependant , malgré cette déroute d'un de nos
corps , & des avantages auffi brillans , il paroît
que la fituation du Général Prevolt n'eft pas
auffi bonne que nos ennemis voudroient le faire
entendre ; car pourquoi , après ce grand triomphe
, a-t-il demandé des renforts , & pourquoi
eft-il obligé d'envoyer un des Commandans qui
fervent fous fes ordres pour preffer leur départ ?
Cela prouve un befoin bien urgent. La néceffité
où fe trouve le Général Prevoft de fe refferrer
beaucoup de peur d'être enveloppé , perce dans
la lettre fuivante d'un Officier de marque , écrite
de Savanah le 10 Mars,
» A ma première arrivée ici, je vous ai informé de
la prife de cette ville. Depuis ce tems nous avons
été à Augufta avec un détachement aux ordres du
Colonel Campbell. Pendant que cet Officier occupoit
la ville , il m'envoya avec 100 hommes vers les
frontières , pour aller nous rendre maîtres de quel,
ques forts & donner protection aux Habitans . Nous
y réuffimes fans beaucoup de perte , quoiqu'une fois
nous nous trouvames entièrement enveloppés par
300 rebelles ; mais nous les obligeames de fe retirer
( 101 )
de
رگ
avec perte tués & de 7 bleffés : de notre côté,
nous eumes 6 tués & 4 bleffés. Avant que nous fu
mes de retour à Augufta , le Colonel Campbell
,
trouvant néceffaire
de quitter cette ville , nous avoit
déja envoyé ordre de le rejoindre ; & après une
marche forcée de 30 milles dans un feul jour , nous
eumes le bonheur de nous réunit au gros de nos
gens , le même foir qu'ils abandonnèrent
Augufta .
Notre but principal , en évacuant
la ville , étoit
d'engager
un combat : mais nous ne pumes y réuflir
avant le 3 Mars , lorfque nous mimes en déroute un
gros corps de Caroliniens
aux ordres des Généraux
Ashe & Bryant. Environ 250 prifonniers
, ont été
conduits du camp à bord des vaiſleaux . Nous attendons
le Général Vaughan avec un gros corps de
troupes de New-York . S'il débarque
dans l'une des
Carolines
; les Colonies Méridionales
fe foumettront
bientôt « .
FRANCE.
De VERSAILLES , le 31 Mai.
LA Cour eft de retour ici depuis le 22 de
ce mois. S. M. a nommé , le 9 , à l'Abbaye
de Cannes , Ordre de S. Benoit , Diocèfe de
Narbonne , l'Abbé de Vernon ; à l'Abbaye régulière
du Rivet , Ordre de Citeaux , Diocèfe
de Bazas , D. le Clerc de Buffay , Religieux
du même Ordre ; à celle de S. Martin du Canigou
, Ordre de S. Benoît , Diocèse de Perpignan
, D. Guimet de Montpic , Religieux du
même Ordre , Congrégation de Cluny ; & à
celle de Font-Gouffier , Ordre de S. Auguſtin ,
Diocèfe de Sarlat , la Dame de Pourroy , Religieufe
profeffe de l'Abbaye de Vernaifons ,
Diocèfe de Valence.
Le 16 les Ordres Royaux , Militaires &
Hofpitaliers de Notre-Dame du Mont- Carmel
E3
( 102 )
& de S. Lazare de Jérufalem , firent célébrer
dans l'Eglife Royale & Paroiffiale de S. Louis
un fervice pour le repos des ames de Louis XI
& de Henri IV . Monſieur aſſiſta à ce ſervice
avant lequel il tint un Chapitre , dans lequel
il nomma Commandeur Eccléfiaftique l'Evêque
de Lefcar , & Commandeur le Baron de Choifeul
, Ambaffadeur de S. M. auprès du Roi de
Sardaigne.
Le 23 , jour de Pentecôte , les Chevaliers ,
Commandeurs & Officiers de l'Ordre du S. ELprit
, s'étant affemblés vers les 11 heures & demie
du matin , dans le Cabinet du Roi , S. M.
tint un Chapitre , dans lequel elle nomma Prélat-
Commandeur de l'Ordre , l'Evêque de Senlis ,
fon premier Aumônier ; après cela elle fe rendie
à fa Chapelle , & en revint dans l'ordre
accoutumé. La Comtefle de Perigord fit la
quête pendant la Meffe , chantée par la Mufque
du Roi , & célébrée par l'Evêque de
Chartres , Grand-Aumônier de la Reine &
Prélat-Commandeur de l'Ordre.
La veille M. Comyn , premier Secrétaire
du Baron de Breteuil , Ambaffadeur extraordinaire
du Roi près LL. MM . II . & R. , étoit
arrivé de Tefchen , d'où il avoit apporté la
nouvelle de l'heureufe iffue des négociations
ouvertes dans cette Ville , où la paix a été
fignée le 13 de ce mois , entre l'Impératrice-
Reine & le Roi de Pruffe , ainfi que toutes
les conventions relatives à la fucceffion de Bavière
.
S. M. en confidération des anciens fervices
de M. d'Arimont , ancien Officier au corps des
Grenadiers de France , bien voulu lui accorder
le titre de Comte.
La Ducheffe de Doudanville & la Comteſſe
de Gontaut - Saint - Geniez , eurent l'honneur
d'être préfentées le 23 à LL. MM . & à la
´( 103 )
Famille Royale , la première par la Ducheffe
de Liancourt & la feconde par la Ducheffe
de Lauzun.
De PARIS, le 31 Mai.
ON attend toujours avec impatience des
nouvelles directes de M. le Comte d'Eftaing ;
à leur défaut la curiofité du public s'empreffe
de recueillir toutes celles que rapportent les
vaiffeaux qui viennent de ces contrées ; s'il
faut les en croire , le Vice-Amiral eft dans le
meilleur état à la Martinique : depuis la jonction
de M. de Graffe , il tient la mer & a
préfenté le combat à l'Amiral Byron , qui par
fa fituation n'a pas été en état de l'accepter.
On attribue l'inaction de celui- ci à l'état de
fes vaiffeaux , dont plufieurs font peu en état
defervir , aux maladies qui règnent parmi les
troupes & les équipages , dont il n'a pas été
exempt lui-même. Les vivres lui manquent ;
on lui a intercepté nombre de bâtimens munitionnaires
, tandis que par la libre communication
avec les Illes neutres l'abondance
règne à la Martinique , où les bâtimens arrivent
avec autant de facilité qu'en pleine paix.
Si ces détails' font vrais , la perte de Sainte-
Lucie , qui eft de peu de conféquence pour
nous , eft plus funefte qu'avantageufe aux Anglois.
» M. de la Mothe-Piquet , écrit-on de Rochefort
, qui étoit venu prendre ici le refte du convoi
qu'il doit conduire en Amérique , & que le
mauvais tems a forcé de refter 5 à 6 jours dans
la baie des Baſques , a enfin appareillé le 10 .
En entrant au mouillage deux des bâtimens de
fon convoi , dont l'un chargé de 200 foldats &
l'autre Boftonien , fe font perdus par la maladreffe
de leurs capitaines. 5o homines du pre-
E 4
( 104 )
mier ont péri ; l'équipage du fecond s'eft fauvé
& on a même trouvé le moyen d'amener le batiment
entre deux eaux dans le Port de la Rochelle.
Le même coup de vent a fait chavirer
un navire marchand , venant ici de Bordeaux ,
avec plufieurs autres , fous l'efcorte du Chevalier
d'Orléans , Lieutenant de Vaiffeau , qui
commande une Corvette , & qui a fauvé miraculeufement
, pour ainfi dire , 28 hommes ; il
en a péri 9. Ce bâtiment forçoit de voiles pour
éviter la pourfuite d'un corfaire Anglois , que
l'ouragan a empêché le Chevalier d'Orléans
de pourfuivre. L'Eſcadre de M. de la Mothe-
Piquet eft compofée de 2 vaiffeaux de 74 , de
3 de 64 & de 2 frégates & une corvette ; il a
mis en ligne en cas d'attaque le Fier Rodrigue,
autrefois l'Hyppopotame , de 52 canons , armé
pour le compte de quelques particuliers. On a
reçu la confirmation de la réunion de M. de
Graffe à M. d'Eftaing , qu'on affure avoir auffi
été joint par M. de Vaudreuil ; ces forces mettent
le Vice-Amiral en état d'entreprendre ,
il aura 25 vaiffeaux de ligne quand M. de la
Mothe-Piquet fera arrivé. Jufqu'à préfent la
Flotte de Breft doit être de 30 vaiffeaux ,
dont 20 de 74 & au-deffus , lorfque l'Hercule ,
le Scipion & le Pluton , qui font defcendus le
13 à la rade de l'Ifle d'Aix , où ils ne doivent
refter que le tems néceffaire pour achever
leur armement , l'auront jointe ; nous avons 6
vaiffeaux dans la Méditerranée & 5 dans l'Inde
; de manière que nous aurons pour cette
campagne 66 vaiffeaux à la mer & autant de
frégates «.
M. le Comte d'Orvilliers eft parti depuis
quelques jours , après avoir eu une audience
du Roi ; on dit qu'avant fon départ
été entendre la Meffe dans une Eglife pen
éloignée de la Halle , une troupe de poiffardes
ayant
( 105 )
:
accourut pour le complimenter & lui recom
mander de bien battre les Anglois ; il leur répondit
qu'il feroit de fon mieux , & elles l'accompagnèrent
jufqu'à fa voiture. Selon des lettres
de Breft , cet Officier Général a déja commencé
fon infpection , & l'armée doit être
prête pour le premier du mois prochain. On
a armé un vieux vaiffeau pour lui fervir d'hopital
on ignore abfolument quelle eſt ſa deftination
; tout ce que l'on fait , c'eft qu'on y
embarque beaucoup de raffraîchiffemens pour
les équipages & de l'argent pour les renouveller.
On a raffemblé auffi beaucoup de navires
de 200 tonneaux , dont on dit que le Miniftère
a accepté l'offre de fe fervir fur eftimation
, & d'armer aux frais du Gouvernement ;
on y travaille actuellement , & on en compte
25 à 30 , tant à S. Malo qu'à Honfleur ; on conftruit
auffi des chaloupes de débarquement. On
préfume qu'on embarquera des troupes ; le régiment
de Normandie , affure-t- on a eu ordre
de fe rendre à Breft , & a été prévenu
qu'il doit s'y embarquer. On ajoute à tous ces
détails , que l'on a fignifié à tous les Anglois
qui font dans nos Ports , qu'ils euffent à s'en
éloigner de 60 lieues.
>> Le 9 de ce mois , écrit-on de Saint-Malo
un courier extraordinaire apporta l'ordre de
renoncer à toute entrepriſe fur Jerfey ; en conféquence
, les bateaux furent difperfés , & le.
10 la Danaé , de 32 canons , la Valeur , de 18 ,
la gabarre l'Eclufe , de 20 , le cutter la Guêpe ,
de 16 , & 2 barques , partirent pour aller chercher
au Havre & à Cherbourg une huitaine
de bâtimens & les convoyer . Le lendemain
ils rencontrèrent 14 bâtimens Anglois , qui gardoient
le paffage entre l'Ile de Choré & la
terre. Un vaiffeau de 50 canons , 2 frégates de
32 , & de 22 canons en batterie , une corvette
Es
( 106 )
de 16 , une de 12 , & un lougre , fe détachérent
pour garder l'entrée de Saint- Malo , &
le 13 au matin furent à portée du canon de la
Diane , qui en fortoit ; elle effuya 2 volées &
rentra. Alors les Anglois dirigèrent leur route
vers Cancale , où la Danaé & les autres bâtimens
s'étoient réfugiés fous la protection de
3 canons de 12 liv. Un exprès fut détaché à
Saint-Malo , pour demander du fecours ; & à
midi soo hommes de la légion de Naffau , &
le régiment Royal Roufillon , fe mirent en
marche avec du canon ; mais déja à midi &
demi les 6 navires Anglois entroient à pleines
voiles dans la rade de Cancale ; la marée
étoit baffe & les favorifoit ; ils s'avancèrent
jufqu'à demi-portée du canon de la Danaé ,
qui avoit mis fes chaloupes & canots dehors
pour fe touer le plus près poffible de terre :
elle effuya un feu très-vif , & l'équipage ne
fe voyant pas fecouru fe jetta dans les canots
& chaloupes ; M. de Kergarion abandonna
auffi fa fregate au retour de fes canots , parce
qu'il fe trouvoit feul avec fes bleffés , & il
n'y mit pas le feu à caufe des malheureux
qu'il étoit forcé d'y laiffer : elle étoit échouée ,
& on y avoit fait une voie d'eau . Les Anglois
arrivèrent à tems pour la boucher , mirent la
frégate à flot & l'emmenèrent. La petite batterie
dont il a été parlé fut bientôt abandonnée
; un des trois canons avoit crevé. Les
équipages des autres bâtimens fe réfugièrent
à terre , & les Anglois en prirent poffeffion à
4 heures & demie . La mer perdant , les ennemis
s'éloignèrent de la côte , après avoir fait un
grand feu fur le rivage. Deux pièces de canon
arrivées de St-Malo , commencèrent alors à
tirer fur l'Ecluse , la Valeur & la Guêpe , que les
Anglois furent contraints d'abandonner après y
avoir mis le feu . Le gaillard d'arrière de
( 107 )
l'Eclufe fauta , mais bientôt on parvint à éteindre
le feu , & le bâtiment n'eft pas perdu fans
reffource ; on en doit la confervation aux Officiers
de la légion de Naflau , qui ont fait tout
ce qui étoit poffible pour fauver auffi la Valeur
; mais les Anglois y avoient envoyé des
hommes qui , après avoir totalement embrâfé
le bâtiment , l'abandonnèrent , & il a été totalement
confumé. Le feu s'éteignit à bord de la'
Guêpe , & le cutter a été fauvé par les foins de
M. le Chevalier de Langle , Lieutenant de
vaiffeau , & volontaire dans cette action , & de
M. du Fougerais , Officier auxiliaire qui le commandoit.
Les Anglois mouillèrent à 8 heures du
foir , appareillèrent le lendemain matin , ſe joignirent
au refte de la flotte , & pafsèrent à z
lieues de St- Malo , au nombre de 14 voiles , la
Danaé comprife , qui firent route à l'oueft ; le
foir on en compta 21 de l'ifle de Bréhat , où ils
donnèrent l'alarme ; le 15 ils difparurent , & on
n'en a plus entendu parler «<.
On apprend de Calvi , que la frégate la
Mignonne mouilla dans ce port le 6 de ce mois ;
elle étoit partie de Toulon le 27 Avril , convoyant
3 tartanes pour l'Ifle de Corfe ; le 3 ,
elle avoit rencontré un navire portant pavil
lon Vénitien , qui s'eft trouvé chargé pour
Milan , & à bord duquel il y avoit 6 Officiers
Anglois , dont un Lieutenant-Colonel , quatre
Officiers d'Artillerie , un Ingénieur , 30,000 liv .
en eſpèces , des draps & quelques autres marchandifes.
Ce bâtiment , qui eft de 150 tonneaux
, montoit 6 pièces de canons ; la Mignonne
s'en eft emparé ; les Officiers qui s'y
trouvoient , avoient traverfé la Hollande &
l'Allemagne , & étoient venus s'embarquer à
Venife. C'étoit avoir fait un bien long détour
, pour finir par fe faire prendre.
» On fait en Provence , écrit - on de Mar-
E 6
( 108 )
feille , beaucoup de préparatifs & fans bruit.
Plufieurs Officiers qui étoient ici , ont eu ordre
de fe rendre à Perpignan , pour y joindre
leurs Corps refpectifs qui marchent de ce côté.
Depuis plufieurs mois , on y a fait paffer quantité
de grains & de farine. Nombre de barques
font arrivées à Arles , chargées de munitions
de guerre de toute efpèce . Si les eaux
du Rhône ne leur permettoient pas de paffer ,
on les feroit débarquer pour les tranfporter
fur des alleges qui les rendroient à leur deſtination.
Les Tréforiers des troupes , des vivres ,
& c, ont leurs caiffes remplies d'or & d'argent
fans compter le papier qui doit leur en procurer
au befoin. On travaille depuis plus d'un mois
à faire des fauciffons , des fafcines & des gabions
, dont on ignore la vraie deſtination . Les
Efpagnols ne fauroient nous cacher plus longtems
leurs deffeins . Quel ufage vont-ils faire
de leurs préparatifs immenfes & des troupes
qui marchent de toutes parts «<?
Ce mystère ne peut tarder à fe dévoiler ;
felon une lettre de Morlaix , le bruit s'y répand
qu'un Négociant de cette Ville avoit ordre
de fournir a un Officier Efpagnol de la Marine
Royale , tout l'argent qu'il demanderoit ; cela
feroit croire que la flotte de Cadix pourroit
bien venir fur nos côtes. Les lettres d'Eſpagne
ne font pas fi poſitives .
» Nous fommes plus patiens que vous ,
écrit on
de Barcelonne , en date du 18 du mois dernier , &
le défaut de nouvelles certaines ne nous donne point
d'humeur. S'il falloit confulter les befoins & les defirs
des habitans de nos côtes , il n'y auroit rien de
plus preffé que de faire la guerre aux Algériens qui
viennent enlever nos bateaux de pêcheurs jufques
dans les petites anfes qui leur fervent d'afyle : la
Cour ne néglige point ces petits intérêts , puifque
les chébecks du Roi ont ordre de donner la chaſſe
( 109 )
aux corfaires Algériens qui infeftent nos parages ;
mais elle porte des regards encore plus attentifs fur
les grands évènemens qui doivent rendre mémorable
la campagne prochaine . Notre grande flotte de
Cadix , qu'on dit forte de 34 vaiffeaux de ligne &
de 12 frégates , eft prête à mettre à la voile , dès le
moment que les circonftances l'exigeront abfolument
, & il feroit peut être téméraire d'attribuer fon
long féjour dans cette rade à une autre raison , qu'à
des confidérations fupérieures de la politique . Si
l'Eſpagne conſerve encore l'efpérance d'être médiatrice
entre la France & l'Angleterre , n'eft - elle pas
dans le cas d'obſerver une neutralité qu'elle pourra
faire refpecter dans tous les tems ? Si l'Angleterre ,
qui fe ruine & s'affoiblit par fes longs efforts , achetoit
enfin par des facrifices confidérables cette même
neutralité , la politique avoueroit hautement notre
conduite. Mais ces conjectures ne font encore pas
déçifives ; comment peut-on penfer que des armemens
auffi formidables que coûteux ont été faits
fans aucun objet déterminé ? Nous n'ignorons pas
que la France travaille à détruire la fâcheufe fuprématie
de l'Angleterre , fans aucun deffein prémédité
de s'en emparer ; ainfi nous ſommes fans alarmes fur
le fort de notre allié naturel ; & fi jamais les efforts
lui faifoient courir le moindre danger , nous fommes
prêts à venir à ſon fecours. Si ce qu'on publie de la
nouvelle alliance des Anglois avec les Puiffances
d'Afrique , fe confirme , ce fera pour nous une raifon
de plus d'entretenir long-tems nos forces navales
dans un état refpectable , & à la première attaque que
nous feront les Africains , nous irons renverfer les
projets ambitieux de ces Pirates en détruifant leurs
navires dans leurs Ports. Quelques - uns de nos politiques
prétendent que les Anglois , en faifant cette
alliance , fe font ménagés de loin un échange contre
les places qu'ils occupent chez nous ou près de
nous , dans le cas que les évènemens de la guerre de
France ou d'Amérique les obligeront à nous céder
( 110 )
ces places ; mais fi cette prévoyance leur eft utile ,
nous n'ignorons pas combien elle nous doit être préjudiciable
, & nous ne négligerons rien pour en faire
échouer les effets . Au refte , les ordres donnés dans
tout le Royaume pour faire des levées de foldats &`
de matelots , le nombre immenfe de pièces d'artillerie
& de munitions de toute efpèce affemblées dans
nos Provinces méridionales , ne permettent pas de
douter que la politique agiffante va fuccéder à l'expectante
; & s'il ne faut qu'un dernier coup pour
abattre ce coloffe de puiffance maritime qui pèle fur
toutes les mers , nous fommes prêts à le porter,
dès le moment qu'il fera néceffaire .
Nos Armateurs continuent de faire de fréquentes
prifes. Le corfaire le Duc de Chartres ,
a conduit dernièrement à Saint-Malo un bâtiment
Anglois de 18 canons , & de 60 hommes
d'équipage , chargé pour New - Yorck , &
eftimé 200,000 liv . On dit que dans le partage
qui a été fait des 24,000 guinées trouvées dans
le paquebot le Prince d'Orange , les Commandans
des deux corvettes qui s'en font emparés
, ont eu chacun pour leur part 80,000 liv.
& les matelots environ 2000 .
Ces fuccès faits pour exciter l'émulation
doivent multiplier les armemens . On en annonce
un nouveau d'une frégate appellée la
Maréchale de Tonnerre , qui aura 140 pieds
de quille portant fur terre , & fera armée de
40 canons de 24 à 18 livres de balles &
montée de 450 hommes de troupes réglées ,
outre les matelots & gens néceffaires à la
manoeuvre ; elle fera affociée & marchera de
conferve avec la Parifienne. Cet armement
offre des avantages particuliers qui méritent
des détails . Jufqu'à préfent on n'a mis fur la
plupart des corfaires que des volontaires pris
au hafard , gens fans aveu , qui ne s'embar.
quent fouvent que par défceuvrement , faute
( III )
,
de favoir que faire , & afin d'avoir part aux
prifes. Dans l'armement propofé , il n'y aura
que des gens connus dont la plupart auront
fervi , & qui tous feront conduits par l'honneur
; on ne peut que s'en faire une haute
idée , en apprenant que M. le Chevalier
de Larminat , connu par fon zèle & fes fervices
, fera à la tête de cette Troupe . Ce brave
Officier qui , à l'âge de 24 ans, a mérité
la Croix de St. Louis , qui a fait la dernière
guerre en Canada , contre le Général Washingthon
, fous les ordres de MM. de Montcalm
, Dumas & de Vaudreuil , qui s'eft acquis
, à toute forte de titres , la confiance des
Généraux , la bienveillance des Miniftres , &
l'eftime du Public , a obtenu de M. de Sartines
la permiffion de lever le corps qui doit fervir
fur cet armement. M. le Maréchal de Tonnerre
lui a permis de faire porter fon nom à
ce Corps , & de le donner à la frégate . Tous
les Volontaires feront choifis par lui , & tous
intéreffés dans l'armement , à raifon de 30,000 1 .
par Compagnie de 160 hommes , de manière
que le quart de la mife hors qui pourra être
d'environ 360,000 liv. appartiendra aux Volontaires
qui défendront en même-tems leur vie
& leurs biens , & feront en conféquence dans
le cas d'obtenir un traitement favorable. Ce
fera une sûreté de plus pour les autres Actionnaires
; & les Matelots , ce corps fi précieux
dans une guerre de mer , feront bien
moins expofés , dès qu'ils feront défendus par
de braves Militaires , plutôt que par des hommes
qui n'en veulent qu'au butin , & qui n'ont
rien à perdre. M de la Corbiere , Armateur
à Paris , rue du Mail , délivrera des actions.
de telle fomme qu'on voudra ; les comptes feront
déposés au greffe de l'Amirauté de Dieppe ,
& chaque Actionnaire pourra en voir le dé-
?
( 112 )
tail chez M. de la Corbiere à Paris , qui fera
les répartitions à chacun au prorata de fa mife ,
en fe conformant à la Déclaration du Roi , du
24 Juin 1778. Les Volontaires feront choisis
parmi les jeunes gens d'une famille honnête
qui auront reçu une éducation capable de les
faire diftinguer , & en état de contribuer à
la maffe de l'habillement , armement & équipement.
Ils ne feront tenus à aucuns engagemens
, mais feulement affujettis à un enregiftrement
, pour les contenir dans cette eſpèce
de fubordination ſi néceſſaire au bien du fervice
, à la difcipline & au bon ordre , & pour
fervir à leur avancement à tour de rôle , en
remplacement des Officiers qui viendront à
manquer. Les jeunes gens qui ont déjà fervi ,
feront préférés pour remplir les fix premières
places , & feront les fonctions de Bas - Officiers.
On s'adreffera à M. le Chevalier de
Larminat , Commandant en chef , rue d'Argenteuil
, Butte S. Roch , la porte cochère ,
vis-à-vis la rue des Frondeurs , à Paris.
On fe rappelle les lettres circulaires que
M. de Sartine a écrites à tous les Officiers de
la Marine , pour leur recommander le célèbre
Capitaine Cook ; le Docteur Franklin vient
d'en adreffer une pareille à tous les Capitaines
& Commandans des vaiffeaux armés
naviguant avec commiffion du Congrès des
Etats- Unis d'Amérique , actuellement en guerre
avec la Grande - Bretagne . Cette attention
eft digne d'un Miniftre tel que M. Franklin ;
illuftre lui-même par des découvertes précieuſes,
il est fait pour fentir l'importance de celles du
Navigateur Anglois ; c'eft le premier acte public
de fouveraineté que le Congrès ait fait
en Europe par fes Commettans ; c'eft une raifon
de plus pour tranfcrire ici cette lettre. La
voici :
( 113 )
» MM. Avant le commencement de la guerre
préfente , il a été équipé en Angleterre , & il eft
parti de ce pays un vaiffeau deſtiné à décou
vrir de nouvelles terres dans des mers inconnues,
fous la conduite du Capitaine Cook , fi célèbre
par fes connoiffances dans l'art de la navigation ,
& par fes découvertes . Comme cette entreprife
eft vraiment louable en elle- même , vu que tout
accroiffement de lumières dans la Géographie tend
à faciliter la communication entre des Nations éloignées
, par l'échange de leurs productions utiles ,
ainfi qu'à l'avancement des arts , par lefquels les
jouiffances communes de la vie humaine font multipliées
& augmentées , & les fciences d'une autre
claffe font enrichies pour l'avantage général du
genre humain ; celle-ci eft pour recommander en
conféquence , de la manière la plus férieufe , à
tous & chacun de vous , qu'au cas que ledit vaiffeau
, qui eft attendu préfentement dans peu , de
retour dans les mers de l'Europe , tombe entre vos
mains vous n'ayez point à le confidérer comme
ennemi , ni à permettre qu'on pille en aucune manière
les effets qui s'y trouvent , ni à cinpêcher
fon retour direct en Angleterre , en l'envoyant à
quelqu'autre port d'Europe ou d'Amérique ; mais
qu'au contraire vous traitiez ledit Capitaine Cook
& fon équipage avec toute la politefle & tour
l'amour poffibles , en leur donnant , comme aux
amis communs du genre humain , tous les fecours
en votre pouvoir , dont ils pourroient avoir befoin
. En ce faifant , vous fatis ferez non-feulement
à la générofité de vos propres fentimens ; mais
auffi il n'y a aucun doute que vous n'obteniez
l'approbation du Congrès & de vos autres Proprié
taires Américains «<.
2
Le 18 de ce mois , le Parlement a jugé le procès
qui exiftoit entre les enfans du célèbre M. Gueau
de Reverſeaux , pour le partage de fa fucceffion.
Cette affaire a donné lieu à différens mémoires
( 114 )
tant de la part des mineurs qui revenoient contre
un partage fait en 1764 , que de la part de M.
Gueau de Reverfaux leur frère , qui en foutenoit la
validité. L'Arrêt a ordonné un nouveau partage.
M. Gueau de Reverfaux , qui étoit fon propre
défenfeur , s'étant plaint de ce que celui de fes
frères & foeurs ne lui avoit pas communiqué les
faits que fes Parties l'avoient chargé d'avancer ,
avant de les publier. M. de la Croix , leur Avocat
, lui a fait cette réponſe , qui nous a paru donner
une jufte idée de la profeffion des Avocats.
Où M. de Reverſeaux a t- il vu que des Jurifconfultes
dépofitaires des plus fécrètes pensées de
leurs cliens , duffent communiquer à leur Adverfaire
, quel qu'il foit , la défenſé qu'ils ont prépá- rée
pour eux , avant de la mettre au jour ? L'Orateur
célèbre qui lui a tranfmis un nom illuftre
au Barreau , a- t- il jamais avili la hauteur & l'indépendance
de fon miniftère , par une foumillion
auffi honteufe? Sans doute il est beau à un Avocat
de rapprocher les membres d'une famille divifée ,
d'étouffer dans le fecret de fon cabinet les querelles
que l'intérêt fomente & qui affligent la nature
; d'épargner à des citoyens délicats le défagrément
de le voir foumis à l'opinion publique ;
& qui ignore que c'eft la le but honnête de nos
confeils ; que prefque tous les Avocats paffent leurs
jours à calmer des peres irrités , à rapprocher des
époux défunis , à concilier , autant qu'ils le peuvent
, l'oppreffeur & l'opprimé , à fauver aux
grands le récit de leurs injuftices , qui leur attireroient
la haine de la multitude ; a épouvanter
des plaideurs téméraires . Combien n'en est- il pas
parmi nous dont les noms font à peine connus
parce que toujours occupés d'éteindre des procès
naiffans ils ont préféré l'eftime filencieuse à
l'éclat de la célébrité ; mais il y a loin de cet
efprit de paix à celui d'intrigue & de baffeffe ,
qui trahit la confiance , & compromet les inté
rêts qu'il doit défendre « .
( 115 )
M. Cadet , Membre du Collége de Pharmacie
de l'Académie Royale des Sciences , a
communiqué à cette Compagnie , dans la
Séance du 15 de ce mois , des détails qu'on ne
fauroit trop publier ; il faut fouvent mettre fous
les yeux du Public les accidens fàcheux qui
arrivent communément , lorſqu'on peut chaque
fois lui rappeller le remède qui fe trouve àfa
portée , qu'il oublie quelquefois , & dont il
fait ufage trop tard.
» M. Faure , Droguifte de Narbonne , a près
du rempart de cette Ville une maison occupée par
beaucoup de locataires , où le rez -de-chauffée fert
de manufacture de foierie , & les caves font employées
à une fabrique de verd- de gris . Dans un
des angles d'une des cours eft une foffe d'aifance d'une
grande contenance , devenue , par fa pofition , le
dépôt de nombre de matières étrangères à celles
qu'elle devoit naturellement recevoir
telles que
des vers à foie , leurs cocons , des fédimens "de
vert-de gris , &c. L'infection de cette foffe ayant
décidé à ne point la vuider , on en conftruifit
une nouvelle qu'on fouilla près de l'ancienne ; elle
avoit déja 1 8 pieds de profondeur , lorfque le 16 Avril
dernier , fur les 9 heures du matin , les matières
s'épanchèrent de la vieille foffe dans la neuve , plus
baffe déja de 9 pieds que l'autre . Un maçon & une
jeune fille de 12 ans qui lui fervoit de manoeuvre
tombent , & ne donnent plus de figne de vie ; de
2 autres maçons établis fur un échaffaud , l'on
tombe dans la foffe où les matières s'étoient déja .
élevées de 3 pieds ; l'autre fur les planches de fon
échaffaud. Le fils de ce dernier accourt , & eft
précipité dans la foffe. Un commerçant en laine y
defcend , s'évanouit & tombe. Il fe relève , & en
effet gagne l'échelle ; mais il tombe de nouveau.
Tant de malheurs épouvantent les affiftans ; aucun
n'ole s'exposer à defcendre dans un lieu dont on
ne revient plus. M. Faure n'écoutant que fon zèle ,
defcend dans la foffe meurtrière & s'évanouit . Un
( 116 )
:
cordonnier fe dévoue également à la mort. La
même deſtinée eft réservée à tous ceux qui tentent
d'y defcendre ; un tonnelier y périt encore. Le courage
, il en étoit tems , cède à la prudence ; on
ellaie , mais en vain ; plufieurs particuliers y renoncent
; à peine ont-ils le pied fur l'échelle , qu'ils
pâliffent & chancellent on les faifit par les habits ,
par les cheveux , & on les retire , la téte étonnée ,
la poitrine oppreffée . Ce qu'il y a de plus malheureux
, c'eft que vraisemblablement on avoit fous
la main le feul moyen de dénaturer fur- le - champ
cette vapeur meurtrière : de la chaux vive . Cependant
le Gouvernement a ordonné la publicité du
travail de MM. Laborie , Cadet le jeune & Parmentier
l'Ouvrage de ces trois Chymiftes a été
diftribué gratuitement , les Journaux en ont rendu
compte les Subdélégués devroient répandre dans
leurs départemens ces découvertes utiles , les Curés
les publier aux prônes étendre des vérités falu.
taires , ce feroit ajouter à l'honneur de leur miniitère.
Après un intervalle on fuppofe que la va
:
:
peur
fera moins meurtrière. M. de la Forgue , jeune
homme vigoureux , veut aller au fecours de M.
Faure , fon oncle ; on le lie fous les aiffelles , pour
pouvoir l'enlever au moment où il criera , précaution
fouvent inutile , le fon n'ayant point la faculté
de fe propager dans une pareille atmosphère. Il
defcend , trouve l'objet de fes recherches dans un
tas de morts & de mourans ; il défire , mais ne
peut plus donner de nouveaux fecours . Un grenadier
fe préfente ; deſtiné par état à facrifier la vie
pour les concitoyens
, il defcend , & retire toutes
ces victimes infortunées. Des 8 hommes & de la
jeune fille , M. Faure & un des maçons donnoient
feuls des fignes de vie : on leur donne des fecours ;
le maçon revient ; le vinaigre , de l'efprit volatil ,
de légères frictions , & fur- tout un air pur , rappelloient
infenfiblement
à la vie M. Faure , & alloient
peut être la lui fauver , lorfque trois Médecins
, envoyés par les Magiftrats , arrivent , ordon(
117 )
nent une faignée du bras , trois lavemens de décoction
de tabac dans l'efpace de deux heures , une
faignée à la jugulaire , 2 véficatoires aux jambes ,
des finapifmes aux pieds , des fangfues aux tempes ,
de l'émétique. Les accidens augmentant en proportion
de pareils fecours , nouvelle faignée à la jugulaire
, ventoufes sèches aux épaules , deux nouveaux
véficatoires aux bras , deux des jambes renouvellés .
Enfin l'art en quelque forte épuifé , les Médecins
confentent à abandonner pendant quelque tems le
malade aux reſſources de la nature : elle fait quelques
efforts ; les convulfions , les accidens en tout
genre qui s'étoient aggravés , fe rallentiffent ; la
refpiration devient plus libre , le pouls fe développe ,
les forces augmentent , lorfque tout-à - coup on redemande
du fang , & cette quatrième faignée fait
fuccomber la victime. C'est bien là mourir martyr
de la médecine ; mieux auroit valu mourir afphyxié.
Le maçon à qui on les a prodigués , & qui doit
la vie à cette fage économie , a déclaré qu'il n'avoir
éprouvé ni douleurs , ni fouffrance , ni oppreffion
, pas même l'impreffion de la mauvaiſe
odeur , & que dans l'intervalle peut-être de deux
minutes qu'il avoit joui de fa préfence d'efprit , il
n'avoit éprouvé qu'une immobilité qui l'empêchoit
de crier & d'aller au fecours de fes camarades
qu'il voyoit périr. Il s'eft rappellé qu'après avoir
perdu connoiffance , des idées à - peu- près triftes
s'étoient emparées de fon imagination : il fe croyoit
dans une Ville dont les maiſons crouloient , au milieu
d'une armée combattante , état , à tout prendre ,
qui n'a rien de trop cruel , & bien préférable à
celui de M. Faure , qui n'a fuccombé qu'au bout
de vingt-deux heures de tourmens.
Un évènement de même nature a eu lieu le 30
Avril , à Paris , rue Pachevin , près de celle des
Grands Auguftins . De trois ouvriers occupés à la
vuidange d'une foffe , deux ont manqué de périr ,
& le troisième a été frappé de mort. Ces évènemens
font très-fréquens & le plus fouvent ignorés ,
( 118 )
parce que la claffe d'hommes qui y font exposés
a peu de commerce avec la fociété , vu la nature
de les travaux ; parce qu'on ne fréquente guères
de tels atteliers , & qu'enfin les vuidangeurs exercent
leurs profeffion de nuit. Mais , graces à la
fageffe du Gouvernement , ces accidens n'auront
plus lieu . M. le Lieutenant de Police , frappé de
leur multiplicité , & convaincu de la néceffité d'y
remédier , a nommé Commiſſaires à cet effet MM.
la Borie , Cadet le jeune & Parmentier , Membres
du Collège de Pharmacie , &c. &c. Ces Chymiftes
font parvenus non feulement à prévenir tous les
dangers , mais encore à détruire la vapeur méphitique
qui s'élève des foffes d'aifance pendant leurs
vuidanges , & à la convertir en une vapeur capable
même de purifier l'atmosphère. Les moyens qu'ils
emploient font la chaux vive , & principalement le
feu appliqué fur le fiége d'aifance le plus élevé de
la maifon , ainfi que dans l'intérieur même de la
foffe , lorfque le méphitiſme y eft trop conſidérable.
L'importance de ce travail , l'approbation qu'y a
donné l'Académie , fous les yeux de laquelle ont
été répétées les expériences , l'avantage qui devoit
en résulter pour la fociété en général & pour l'humanité
en particulier , tous ces motifs ont déterminé
le Gouvernement à adopter les moyens propofés
par nos trois Chymiftes , & à fupprimer les
Vuidangeurs . En conféquence , S. M. vient de rendre
des Lettres - Pattentes enregistrées en Parlement ,
qui accordent à la Compagnie connue fous le nom
de Ventilateur , le privilège excufif pour la vuidange
des foffes d'aifance «.
De BRUXELLES le 31 Mai.
A préfent que la paix d'Allemagne eft conclue,
on s'occupe uniquement des armemens des
Puiffances en guerre , & de' celles qu'on fuppofe
prêtes à y entrer. Toutes les lettres d'Espagne
femblent confirmer que cette Cour ne tardera
( 119 )
pas à abandonner le fyftême de neutralité qu'elle
a confervé jufqu'à préfent. On aflure qu'elle a
expédié dans tous fes ports l'ordre de fufpendre
le départ des bâtimens marchands chargés de
productions & de manufactures de cette Puiffance
pour fes poffeffions en Amérique . Ce délai doit
avoir des motifs d'autant plus graves , qu'il dérange
les fpéculations des Négocians , & leur
caufe un préjudice confidérable . Une lettre de
Gibraltar vient à l'appui de ces nouvelles.
A en juger par les travaux qu'on fait , pour
augmenter les fortifications de cette place , il paroît
qu'on s'attend à quelque entrepriſe étrangère , ou
du moins que l'on veut fe mettre en garde contre
tout évènement poffible : L'on a achevé la nouvelle
batterie fur les fables- rouges ; & on l'a garnie de 30
pièces de groffe artillerie , qui commandent la baye ,
de façon que tout vaiffeau qui voudroit haſarder
une tentative contre la fortereffe de ce côté là , ſe
verroit expofé au feu le plus meurtrier . Il est d'autant
plus néceffaire de mettre la place en bon état de
défenfe , qu'elle femble pour ainfi dire abandonnée
à elle même , fans la protection d'une force navale
fuffifante pour la fûreté du commerce , beaucoup
moins pour écarter une flotte auffi confidérable que
celle qui s'eft raffemblée à Cadix . Comme dans
toutes les guerres précédentes la Grande - Bretagne
a tenu une efcadre plus ou moins nombreuſe dans la
Méditerranée , l'on attribue fa conduite préfente à
certains ménagemens politiques , que le tems pourra
développer. Les feuls navires du Roi que nous avons
actuellement dans nos parages , font les frégates
l'Alarme de 32 , le Levant & l'Entrepriſe de 28
canons cc .
Plufieurs lettres particulières de divers ports ,
préfentent la déclaration de l'Eſpagne comme
peu éloignée . » J'ai vu , écrit un Négociant
une lettre de Cadix , en date du 23 Avril ,
l'on dit : il vient d'arriver un Courier de Madrid
avec ordre à notre Amiral de mettre à la

( 120 )
voile le 25. S'il faut en croire ce que l'on débite ,
l'ordre a été exécuté . Un vaiffeau Hollandois ,
arrivé dans un de nos ports , a raconté qu'il avoit
été hêlé par 5 vaiffeaux de ligne & quelques
frégates , qui , après avoir examiné fes papiers ,
l'ont renvoyé , en lui difant qu'il étoit bienheu
reux d'être chargé pour la France . Le Capitaine
prétend ne favoir pas poſitivement de
quelle Nation font ces vaiffeaux , mais il les
foupçonne Eſpagnols ; on eft un peu étonné qu'il
n'ait pas pu les reconnoître ; il femble que les
habillemens , la langue , l'accent des hommes
qu'il a vus & qui l'ont interrogé , auroient fuffi
pour lui donner des lumières plus pofitives <<.
S'il faut en croire des lettres de France , M. le
Marquis de la Fayette fe propofe de retourner
en Amérique . Les armemens dans tous les ports
ne difcontinuent pas , & la traite des bois que
le Roi de Pruffe s'eft engagé de leur fournir &
d'y faire conduire , va s'exécuter. On ne préfume
pas que les Anglois rifquent de faifir les
vaiffeaux qui en feront chargés comme ils faififfent
ceux des autres Nations neutres.
» L'armée navale , écrit-on de Bretagne , a
ordre de fe tenir prête pour le premier de Juin ;
& alors on croit qu'elle ne tardera pas à fortir.
On y joint 6 brûlots , & on arme dans les ports
de St- Malo , du Hâvre , de Granville & c. , tous
les navires de 200 à 80 tonneaux . Le 17 de ce
mois , on en a frété 60 à St-Malo , de 150 tonneaux
& au- deffus ; on en comptoit alors so à
Granville , & 40 au Hâvre . Ces 150 bâtimens
peuvent porter 25,000 hommes ; ils doivent
tous être prêts pour le premier Juin . On conftruit
auffi 100 chaloupes de débarquement. Ces
travaux feront finis inceffamment. On médite
sûrement de grandes chofes ; la dépenfe que
l'on fait , & qu'on évalue à 14 millions , eft trop
confidérable pour qu'elle ne doive fervir qu'à
une épouvante «.
MERCURE
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
C NTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l'Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ;
les Caufes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers , &c. &c.
IS
Juin
1779.
A PARIS ,
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou ,
rue des Poitevins.
Avec Approbation & Brevet du Roi.
TABLE
PIÈCES FUGITIVES.
Versfur la mort de M. de
Voltaire ,
159
de Métaphyfique facrée
&profane,
123 Abrégé méthodique de la
AMadame la Comteffe Géographie ancienne&
de S *** ,
124
moderne ,
162
- Al Auteur d'un Traité Éloge de J. J.Rouſſeau , 167
125 SPECTACLES.
Impromptu à Mde G... ib. Concert Spirituel ,
fur le Bonheur,
Infcription ,
170
126 Académie Royale de Mu
Lettrefur l'inftinct des ani- fique ,
maux , 127 Comédie Italienne ,
ACADÉMIES.
-Sur les Étymologies
des Termes , 131 De Bordeaux,
172
181
183
La Parfaite indifférence , SCIENCES ET ARTS . 187
137 Annonces Littéraires , 190
Enigme &Logogryp. 141 JOURNAL POLITIQUE .
NOUVELLES
LITTÉRAIRES .
Conftantinople ,
Stockholm
La Louiféide , ou Hiftoire Vienne ,
de l'expédition de Sain Hambourg 2
Louis àla Terre- Sainte Ratisbonne ,
142 Livourne
3
193
195
196
197
208
210
211
toriques & Critiquesfur États- Unis de l'Amériq.
Difcours Politiques , Hif Londres
quelques Gouvernemens Septent.
de l'Europe , 150 Verfailles ,
Théorie des Etres infen- Paris ,
fibles , ou Cours complet Bruxelles ,
APPROBATION.
223
227
228
234
F'Alu , par ordre de Monfeigneur le Garde des
Sceaux , le Mercure de France , pour le 1 Juin
Je n'y ai rien trouvé qui puiffe en cinpêcher l'impreffion,
A Paris , ce 14 Juin 1779. DE SANCY,
MERCURE
DE FRANCE.
15 Juin 1779.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE
VERS
Sur la mort de M. DE VOLTAIRE.
DEPUIS
EPUIS long-temps abandonnée ,
Et gémiffant fur un cercueil *
Melpomene en habit de deuil ,
Du Théâtre François pleuroit la deftinée ;
* Sur le tombeau de Racine,
Fi
124 MERCURE
Enfin pour calmer fes douleurs
Les Dieux avoient formé Voltaire ;
Mais ce grand homme , hélas ! diſparu de la terre ,
A r'ouvert pour jamais la fource de ſes pleurs.
( Par M. l'Abbé Daumale. )
A Madame la Comteffe de S *** , accouchée
d'une Fille.
J'AVOIS juré de n'aimer de ma vie ,
De fuir l'Hymen & fes fâcheux débats.
Un Robin n'a pas la manie
De fe plaire aux combats
D'une femme en furie,
Mais jurer , c'eft folie,
J'ai vu l'Hymen & fes douceurs.
J'ai vu le tendre époux d'une épouſe adoréc
Bénir le Ciel en fes faveurs ,

Tel qu'un amant aux jours d'Aftrée,
D'Antoinette j'ai vu la Cour ;
Les Jeux , les Ris accourir fur fes traces,
Antoinette , mère des Grâces ,
Tu le deviendras de l'Amour,
Par M, du Pleffy , Lieutenant- Général
du Bailliage Prefidial d'Autun .
DE FRANCE. 125
A l'Auteur d'un Traitéfur le Bonheur.
Oro1!
Commentateur ſuprême ,
Qui définis la volupté ,
Qui fais du plaifir un fyftême ,
Et de l'amour un froid traité :
Calculateur infatigable ,
Dont la méthode infupportable
Defsèche en nous le fentiment ,
Laiffe repofer un moment
Ton fyllogifme inattaquable ,
Et ton invincible argument :
Un inftant de folie aimable
Vaut mieux qu'un bon raiſonnement.
( Par M. Courtois. ')
IMPROMTU à Madame G .... , après avoir
lu avec elle l'Héroïde de Sapho à Phaon ,
M. Blin de Saint- More.
par
JE relis de Sapho l'aventure cruelle ;
Et je pleure avec vous au récit de ſa mort.
Dans l'art des vers vous brillerez comme elle :
Mais vous êtes fi belle ,
Que vous ferez toujours à l'abri de fon forr.
Fiij
126 MERCURE
Célèbre au Fiede , à Paphos immortelle
On fait des malheureux , jamais un infidèle.
(Par M. de Rochette , Capitaine d'Infanterie. )
INSCRIPTIO N.
LES Maire & Échevins de la ville de
Senlis , ayant fait repréfenter an Roi que
la fomme deftinée à faire des mariages à
l'occafion de l'heureux Accouchement de la
Reine , auroit une utilité plus générale fi elle
étoit employée au profit d'une multitude de
pauvres fans travail , & à l'embelliffement
de la ville , Sa Majefté leur en a accordé la
difpofition. C'eft pour conferver la mémoire
de l'événement intéreffant qui'a donné lieu
à cette grâce , qu'ils ont fait élever un Cbélifque
fur le rempart , avec cette Inſcription :
LORSQUE le gage heureux d'uce flamme facrée
Eut couronné les feux d'une Reine adorée ,
Riche par fes bienfaits , l'indigence en ce jour ,
Sous les loix de l'Hymen connut auffi l'Amour.
Ici de fes Sujets , Louis le tendre père ,
A d'utiles travaux occupant lá misère ,
Du pauvre infortuné foulagea la douleur.
Puiffent nos voeux , tranfmis à la race future ,
Apprendre que ces lieux lui doivent leur parure ,
Comme la France fon bonheur !
( Par M. l'Abbé de Calignon , Chanoine. )
DE FRANCE 127
LETTRE fur l'Inftinêt des Animaux.
MONSIEUR,
Vous me demandez quel eft le principe
actif de l'inſtinct des animaux ? C'eft une
queftion fouvent difcutée, fans qu'elle ait
encore été fuffifamment éclaircie . Il femble
que la plupart des Naturaliftes ont recherché
dans l'organiſation intérieure & dans le mécanifme
de la conformation des animaux ,
les raifons de leur inftinct qui peuvent s'expliquer
plus fûrement par la fimple infpection
de leurs organes extérieurs..
Remarquons que les cinq fens paroiffent
être , en général , les refforts puiffans qui dirigent
les mouvemens des êtres vivans. Ces
organes font comme autant de touches que
la Nature fait jouer pour donner à l'animal
cette forte d'activité que l'on appelle inf
tinct. Lorfque ces touches organiques font
dans un parfait rapport entre elles , lorfqu'elles
font toutes dans un équilibre qui
les rend pareillement mobiles , lorfqu'elles
font harmonie , fans qu'aucune prédomine ;
il réfulte alors de cette admirable organifation
, des fenfations qui fe combinent avec
une égale énergie dans l'homme , & qui lui
donnent par leur accord & leur univerfalité
, indépendamment de fon ame , rayon
Fiv
1288 MERCURE
immortel de la Divinité , un inftinct plas
parfait & plus étendu que celui de tous les
autres animaux. C'eft donc de l'accord &
de l'égalité de fes cinq fens que l'homme
tire fa fupériorité & fa perfectibilité , tandis
que l'inftinct eft borne dans toutes les efpèces
d'animaux , quoiqu'avec un fens dominant
prefque toujours plus actif & plus élevé
que le même fens dans l'homme.
Cet organe impérieux eft ce qui conftitue
l'inftinct des animaux. Il varie dans chaque
efpèce ; il en fait le caractère diftinctif. Il ett
la caufe effentielle des mouvemens de l'animal
; il eft le principe déterminant de fes
actions , auxquelles il imprime une forte
d'uniformité , à raifon qu'il a plus ou moins
d'unité.
Ce fens dominant eft tellement approprié
à chaque efpèce , qu'il donne l'explication
de toutes les habitudes. Il peut fervir à faire
une nouvelle diftribution des animaux en les
claffant fous la dénomination des fens qui
les font agir. Cette divifion particulière &
nouvelle n'exclut point celles qui font adoptées
, mais elle fera utile pour faire connoître
& caractérifer les efpèces d'animaux par le
fens qui leur commande & qui fait leur
inftinct , comme les autres méthodes fervent
à indiquer leur forme ou leur nature
.
Il eſt manifefte , par exemple , que l'odorat
eft le fens dominant de l'espèce canine .
C'est par cet organe que le chien juge les
DE FRANCE. LINA
alimens qui lui font convenables , qu'il fait
le choix de fes amours , qu'il preffent l'arrivée
de fon maître , qu'il reconnoît les amis
de la maifon , qu'il fait retrouver les traces
du guide qu'il a perdu , qu'il découvre les
chofes qui ont touché les perfonnes de få
connoiffance , qu'il découvre la retraite
du gibier , qu'il diftingue l'animal que le
chaffeur pourfuit entre les autres de même
eſpèce , enfin c'eft l'odorat qui donne au
chien cet attachement , cette forte d'intelligence
, cet inftinct que nous aimons ,
que nous admirons fouvent.
La vue eft le fens dominant des oiſeaux .
Cet organe conftitue effentiellement leur inf
tinct , & en donne l'explication. Dans cette
claffe les oifeaux de proie tiennent le premier
rang par leur inftinct , comme par la
force de leur vue .
L'ouie eft l'organe dominant des animaux
qui ont les oreilles tapiffées en dedans de
poils très- déliés , els font les chats , les lapin
, les liévres , &c .
Le toucher eft le fens principal des reptiles
& des animaux qui font nus.
Enfin le goût eft le fens par excellence des
abeilles , des papillons , de tous les animaux
qui font organifes pour analyfer en quelque
forte les fucs de leurs alimens.
Au refte , ce fens dominant , qui fait l'inf
inct & le caractère de chaque efpèce d'ani
maux , n'exclut pas les fecours qu'ils tirent
des autres fens; mais ces derniers font dans
Fv
130 MERCURE
·
un degré fi inférieur au fens régiffeur de
l'inftinct , qu'ils ne peuvent tous enſemble
y fuppléer , & préferver l'animal de la langueur
& de l'anéantiffement où le jetteroit
la privation de fon organe favori.
Il y a des efpèces qui n'ont pas tous les
organes des fens. Il y en a même à qui un
feul paroît fuffire pour les befoins de leur
existence. Les polypes , beaucoup d'animaux
à coquilles , les pinnes-marines Temblent ne
jouir que de l'organe du toucher , les autres
fens font comme nuls pour ces efpèces. D'au
tres animaux n'ont que deux fens , que trois ,
que quatre. C'eft ce qu'on a pu remarquer
dans l'étude de l'Hiftoire Naturelle du Règne
Animal.
Cette manière d'envifager les efpèces
d'animaux feroit le fujet d'un ouvrage intéreflant.
On y recheicheroit le fens dominant
qui conftitue l'inftinct de chaque efpèce ; on
en déduiroit l'explication de ce qu'ils font
& de ce qu'ils peuvent faire. C'eft une vue
Philofophique que nous propofons à la fagacité
des habiles obfervateurs de la Nature
vivahte.
Je fuis , & c. J. L. A.
A Paris , ce 1 Mai 1779.
DE FRANCE. 131
LETTRE fur les Étymologies des Termes.
MONSIEUR
.
J'ai vu avec bien de la fatisfaction dans
votre Mercure du 25 Avril 1779 , p. 248 ,
qu'une Société de Savans s'occupe à inftruite
le Public de l'origine des termes de notre
langue : ce projet eft des plus intéreffans ; car
fans les étymologies des termes , il n'eft pas
poffible d'entendre ce que l'on dit , & mêine
de parler jufte ; & tout le monde convient
que c'eft l'origine & l'étymologie des mots
qui en fait comprendre la force & la fignification.
Ce n'est donc point une fcience arbitraire
& conjecturale , comme quelques fils d'Hyppocrate
le prétendent ; elle eft auffi régulière
& auffi réelle que toute autre fcience : elle a
fes principes , elle a fa méthode.
Mais de fiècle en fiécle notre langue Françoife
a fouffert tant d'altérations , foit par le
caprice , foit par le hafard , & les mots fe
font tant déguifés fur leur route , qu'il eft
prefque impoffible qu'un Étymologifte , s'il
n'a pas de bons guides , ne s'égare & ne
prenne une conjecture bizarre & imaginaire
pour une analogie jufte & préciſe.
C'eft le fort de tous ceux qui voudront
travailler d'après nos anciens Auteurs , qui
F vj
132 MERCURE
n'ont été rien moins qu'heureux pour les
étymologies .
MM. Ménage , Nicot , Borel , Saumaife ,
Voffius , Ferrari , Caffeneuve , Henri-Etienne ,
Tripot , les PP. Danie! & Labbe , tous ,
quoique très-favans d'ailleurs , n'ont dit que
des chofes très - minces & très-fuperficielles
fur les origines ; ils ont fait defcendre les
mots d'où ils ont voulu , ils ont pris leurs
conjectures pour des réalités ; de façon
qu'après les avoir lus , on ne fe trouve pas
plus inftruit fur la fignification & l'origine
des mots ..
C'eft cette raifon fans doute qui a fait
penfer à bien des gens que le mérite des étymologiftes
eft bien mince & bien fuperficiel.
Mais fi l'on rejette tous ces anciens Aureurs
, dira-t'on , qui pourra nous guider ?:
Dans quelles fources irons- nous puifer ?
On répond qu'on ne voit & qu'on ne
verra de véritables & fûres étymologies que
dans les racines de la langue Celtique , dont
le Grec , l'Arabe , le Chaldéen , le Runique ,.
l'Hébreu , le Flamand , l'Allemand , le Pruffien
, l'Italien , le Latin , le François , le Chinois
, le Malabar , l'Anglois , & principalement
le Theuton , ont tiré prefque tous
leurs mots ..
Cette langue Celtique ou Gauloife , eft la
feule capable de répandre du jour fur tour
ce qu'il eft important de favoir des mots &
DE FRANCE. 133

des noms employés dans prefque tous les
différens idiomes.
-
C'eft par le fecours de cette langue que
j'apprends l'origine des mots cités dans votre
Mercure du 25 Avril , & que je fais , à n'en
pas douter, 1. que le mot alcove , qui chez
nous fignifie un réduit pratiqué dans une
chambre pour y placer un , vient , ainfi
que le mot Efpagnol & Arabe alcoba , du
mot Bas-Breton alcof, qui fignifie alcove ,
niche propre à mettre un lit , l'f & l'u fe
fubftituant réciproquement en Celtique , ou
du mot Bafque alcoba , qui a ce même fens :
le b & lufe fubftituant auffi réciproquement
en Celtique . C'est elle qui m'apprend ,
2º. que le mot accabler ne vient point de
cabalus , mot Latin qui fignifie une efpèce
de machine propre à jeter des pierres ; mais
du mot Gallois cablu , qui fignific opprimer ,
accabler.
3. Que l'adjectif acariâtre , qui fignifie
homme d'une humeur opiniâtre , bizarre ,
au lieu de venir de S. Acaire , en Latin Acarius
, que l'on avoit la fimplicité d'invoquer
autrefois pour qu'il daignât , par fon interceffion
, faire changer le caractère des femmes
indociles & revêches , vient tout naturellement
& fans contrainte , & fans recourir à
aucun miracle , de deux mots Celtiques ; favoir
, du mot Gallois car ou cor, ( les voyelles:
fe fubftituent mutuellement en Celtique )
qui fignifie tête, & du mot Bas-Breton atr J
134 MERCURE
par tranfpofition pour hart ou hardd , qui
fignifie dur , difficile.
L'a qui eft la première lettre de ce mot,
fe met ou s'omet indifféreminent , & eft
paragogique ou fuperflu.
4°. Que le mot affiettes , en parlant des
uftenfiles de table , ne vient point de ce
que les affiettes marquent les places de ceux
qui s'y doivent affeoir , mais qu'il dérive du
Celtique , venant ainfi que l'Eſpagnol afiento,
du mot Bas - Breton affier , qui a ce fens.
5°. Que le mot air , en tant qu'il fignifie
air, mine, façon , extérieur d'une perfonne ,
ne vient point du mot Latin area , qui fignifie
aire , furface , mais bien du mot Gallois
& Bas Breton aer , qui fignifie mine , façon
, &c .
Que le mot François air , en tant qu'il
fignifie l'élément liquide & léger qui environne
leglobe, vient auffi de la même fource,
parce que ce mot Breton ar a auffi ce der
nier fens..
Que l'Hébreu aver , le Syriaque air, le
Grec & le Latin aer ,
l'Italien are , aria ,
l'Espagnol ayre , l'Anglois aire , le Croatien
aier , le Dalmatien aer , le Brésilien arre ,
qui tous ont les deux fens de notre mot François
, viennent du même mot Bas - Breton &
Gallois aer.
6 ° . Que le fobriquet Badaut de Paris ,
qu'on donne aux Parifiens , n'eſt point &
ne fut jamais un terme de mépris , comme
DE FRANCE. 135
l'a penfé & le penfe encore le vulgaire ,
mais qu'il fignifie fimplement l'application de
ce peuple à la navigation. Que ce mot Badaut
ne vient point de ce qu'ils ont été battus
au dos par les Normands, ni de l'ancienne
porte Baudaye ou Badaye , comme le penfe
le P. Labbe , mais qu'il dérive des mots Gallois
Badawr, Badwr , qui fignifient matelot
, batelier , & qui ont leur racine dans
le mot Gallois Bad ou Bat , qui fignifie barque
, bateau , & dans le mot Wr , qui en
Gallois , en Bas-Breton & en langue de Cornouailles
, fignifie homme.
Badwr, homme de bateau , batelier , matelot
.
C'eft elle enfin qui m'apprend que le vieux
mot angoife ou angoiffe , qui fignifie douleur
, trifteffe qui refferre le coeur , fâcheufe
extrémité , frayeur , agonie , vient , ainfi que
fon latin anguflia, du mot Bas- Breton ancou
ou angou ; car le c & leg fe fubftituent
mutuellement en Celtique , qui fignifie trépas
, angoife , agonie , chagrin , & c. & que
ce mot Bas-Breton eft formé des mots Bas-
Bretons and ou ang , qui fignifient étroit ,
preffé , vexé , ou des mots Gallois ing ,
yng , qui font les mêmes qu'ang , anc , &
qui fignifient la même chofe.
C'est donc dans cette feule fource qu'on
peut remarquer avec admiration que fans
donner des explications forcées , myftérieufes
& ridicules , la plupart de nos mots François,
tant anciens que modernes , ainfi que
136,
MERCURE
nos inots féquanois & vulgaires , fe trouvent
avoir toute leur valeur , tout le fens le plus
analogue à la chofe par la feule dérivation
du Celtique , par le feul rapport de la liaiſon
naturelle , de la reffemblance avec la langue
des Bas Bretons , des Baſques , des Gallois ,
des Écoffois , des Irlandois & de ceux du
pays de Cornouailles , tous riches dialectes
de la langue Celtique.
-
J'irois plus loin , fi je ne craignois de
paffer les bornes d'une fimple épître. J'ajoute
que fi le Savant qui fe propofe de mettre au
jour fes Amuſemens Etymologiques , exige
des preuves de ce que j'avance , & des
éclairciffemens fur mon fyftême , tout-àfait
contraire au fien , je ferai mes efforts
pour le fatisfaire par la voie du Mercure ,
avec toute la déférence dûe à fes talens &
à fon mérite, jufqu'à ce que j'aie rendu public
an Ouvrage relatif à cet objet.
Je fuis très -parfaitement , Monfieur ,
De Franche- Comté, ce
Votre très-humble & trèsobéiffant
ferviteur ,
1779.
*
DE FRANCE. 137
LA PARFAITE INDIFFÉRENCE ,
Imitation de l'Italien.
AH ! Zirphé , je reſpire ,
Grâce à ta cruauté ,
Les Dieux touchés de mon martyre
Ont mis un terme à ma captivité .
Enfin je renais , & la flamme
Qui confumoit mon coeur
N'eft au fond de mon ame
Qu'une foible lueur.
Ma liberté n'eft pas un fonge.
Jamais dans l'ombre de la nuit ,
Par un agréable menfonge ,
Tu ne règnes fur mon eſprit.
Ton nom frappe- t'il mon oreille ,
On ne m'apperçoit plus pâlir ;
Et ma raiſon , qui toujours veille ,
Ecarte loin de moi jufqu'au moindre defir.
Quand le foleil apporte la lumière,
Et que mes yeux commencent à s'ouvrir,
A mon réveil tu n'es plus la première
Où mon efprit ſe porte avec plaifir .
Si loin de toi je fais quelque voyage ,
C'eft fans defir de te revoir un jour.
Si j'apperçois les lys de ton viſage ,
Mon coeur calmé n'en reffent point d'amour.
138 MERCURE
ZIRPHÉ , je ne fens plus de fecouffe cruelle
En parlant des attraits qui m'avoient enchanté;
Et fans émotion ma mémoire fidelle
Retrace à mon efprit ton inhumanité.
Que dans mes traits pétille l'allégreffe ,
Que la douleur accompagne mes pas ;
Cette gaîté , cette trifteffe ,
Tu ne te l'attribueras pas .
Oui , fans toi je me plais dans la verte prairie ;
Sans toi j'y conduis mon troupeau ,
Qui bondit fur l'herbe fleurie
Aux fons harmonieux d'un tendre chalumeau.
TA préfence autrefois , le charme de ma vie ,
peut ranimer mon amour , Ne
Et , fans mentir , avec toi je m'ennuie
Dans un trifte féjour.
Zirphé , vois fi je fuis fincère.
Je trouve encore en toi quelques traits de beauté.
Hélas ! pourquoi n'es-tu plus ma Bergère ,
Tu ferois à mes yeux une Divinité.
Mais.... où m'égare une triſte penſée !
Depuis que j'ai brifé mes fers
Cette agréable erreur s'eft enfin diffipée.
J'ai reconnu que dans tout l'Univers
On peut trouver une mortelle
Qui t'égale en beauté ,
Qui foit auffi fidelle ;
Aucune , hélas , n'a tant de cruauté.
DE FRANCE. 139
Quandj'ai rompu ces noeuds , puifqu'il faut te le dire ,
Ces noeuds , que je croyois formés par les Amours ,
J'ai ſenti l'aſcendant que ton cruel empire
Avoit pris fur mes jours. ..
Oui , je brûlois d'une flamme imbécile ,
Je foupirois encor pour toi :
La raifon dans mon coeur ne trouvoit plus d'afyle ;
L'Amour , ce foible enfant , y commandoit en Roi .
Que ne fouffre-t'on pas pour ceffer d'être efclave ,
Pour être maître de fon fort ?
O douce liberté , pour toi , tout devient brave !
Le plus lâche , pour toi fait affronter la mort.
L'oifeau , pour s'échapper du gluau qui l'enchaîne ,
Gluau que l'Oifeleur avec art a placé
Sur les bords argentés d'une claire fontaine ,
Se dérobe au péril dont il eft menacé ,
Par l'abandon de fon brillant plumage.
Inftruit par le danger , il évite avec foin
Tout ce qui peut lui faire ombrage ;
Un filet le fait fuir bien loin ,
Et dans fon coeur fait pâlir l'allégreſſe.
PEUT-ÊTRE tes yeux fafcinés
A
Croyent voir en ces vers un refte de tendreffe ;
Et que fi je répète aux échos étonnés
Que Zirphé n'eft plus mon amante
C'eft que je cherche à me diffimuler
Ce feu brûlant qui me tourmente ,
Ce feu que nulle ardeur ne fauroit égaler.
140
MERCURE
Ah! défabufes- toi d'une erreur qui m'offenfe ,
Je fuis , en te parlant , ce mouvement fecret ,
Cet inftinct qui défend de garder le filence
Sur les malheurs auxquels on s'eft fouftrait.
Celui dont les cheveux ont blanchi fous les armes ,
Qui voit déjà la mort féjourner dans ſon flanc ,
Parle de fa valeur en répandant des larmes ,
Et voudroit pour l'État encor verſer ſon fang :
Il montre avec plaifir fes nobles cicatrices ,
Et cet afpect lui rend fon ancienne vigueur.
1
Je parle : & ne crains plus ces petits artifices
Qui connoiffoient fi bien le chemin de mon coeur.
Je parle , mais ce n'eft que pour me fatisfaire.
Je quitte une froide beauté ;
Pour toi , Zirphé , tu perds un coeur fincère ,
Un coeur peu digne , hélas ! de tant de cruauté.
(Par M. Bert de Pafcy. )
Explication de l'Énigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE
met de l'énigme eft Enigme ; celui
du Logogryphe eſt Confeiller , où le trouvent
or, fele , Loire, Elie , lièvre , felle, collier ,
Loi, ofeille, fi , ré, les ris.
DE FRANCE. 141
ÉNIGM E.
DE ce vafte Univers , réglant la deſtinée ,
Je vis toujours captive & toujours enchaînée ;
J'accouche chaque jour de deux fois douze enfans,
Qu'on peut dire fans crainte être les fils du Temps ;
Deux fois chaque foleil on les voit difparoître ,
Et deux fois on les voit & revivre & renaître ;
Si l'on brife ma chaîne , hélas ! quel triſte ſort !
Je fuis fans mouvement , on me donne la mort.
LOGOGRYPHE.
LECTEU
ECTEUR, je fuis mâle ou femelle ,
Selon le nom dont tu m'appelle ;
Mais comme je te crois du genre
maſculin ,
J'adopte , en ta faveur , le genre feminin ;
Ainfi regarde-moi déformais comme telle.
J'ai pour frère un tyran qui foumet à fes lois
Encore moins les Bergers , que les Grands & les Rois ;
Ce frère eft le defir , qui dévore & défole ;
Plus fenfible que lui , je flatte & je confole ;
Trop fouvent les tourmens ont pour lui des appas ;
La paix & les plaifirs accompagnent mes pas ;
Du fort des malheureux j'adoucis la trifteffe ;
·Des amans dédaignés je ſoutiens la tendreſſe ;
Fût-on trompé par mes erreurs ,
142 MERCURE
Même en les connoiffant , elles ont des douceurs.
Mais , Lecteur , tu penfes peut-être
Que je me peins trop mal pour me faire connoître ;
Eh bien , tu trouveras en me décomposant ,
Un nom que tu confacres à l'arbritſeau rampant ,
Qui donne au fortir de la treille
Le jus délicieux qui t anime & t'éveille ;
Ce que peut-être en moi tu trouve en ce moment ;
Le membre extérieur d'un vafe domestique ;
La liqueur qui plaît tant à tous gens de pratique ;
Ma dernière partie avec un feul accent
Enfin forme , le nom d'an Abbé pénitent.
( Par M. Joly de Bagneux. )
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LA Louifeïde , ou Hiftoire de l'expédition de
S. Louis à la Terre-Sainte , Poëme Épique.
A Paris , chez Nyon l'aîné , rue S. Jeande
-Beauvais , & au mois d'Octobre prochain
, conjointement avec M. Saillant ,
rue du Jardinet , quartier S. André- des-
Arcs. in-8 °. Prix , s liv. relié.
$
C'EST probablement la première fois qu'on
a réuni enſemble le titre d'Hiftoire & celui
r .
DE FRANCE.
143
de Poëme Épique. Ce n'eft pas la feule fingularité
qu'offre cet Ouvrge.
Qu'un homme fans efprit , fans connoiffances
, fans études , & qui devroit , comme
M. Jourdain , commencer par apprendre
l'orthographe , foit attaqué de l'épidémie régnante
, fe mette à écrire en vers ou en
profe , & écrive ridiculement , rien n'eſt
plus fimple ni plus commun ; mais qu'un
homme inftruit & éclairé , qui poſsède l'Hiftoire
, les langues anciennes , & même l'Hébreu
; qui montre dans fes notes & dans ſa
préface des vues faines , un efprit jufte , &
qui s'énonce en profe d'une manière fage
& précife , écrive avec méditation , & même
avec prétention , un volume de vers où il
eft au-deffous du Père le Moine , comme le
Père le Moine eft au-deffous de Virgile &
de Voltaire ; ce contrafte eft , en plus d'un
fens , digne de l'attention des hommes qui
réfléchiffent , & peut donner matière à des
obfervations morales , beaucoup plus qu'à
des remarques critiques.
L'Auteur de la Louiféïde commence par
fe juftifier de l'espèce de merveilleux qu'il a
employé dans fon Poëme ou dans fon Hiftoire
, c'est-à-dire , de l'intervention des efprits
infernaux. Il prétend que Boileau a eu
fur ce fujet des vues très-petites & trèsmefquines.
Nous croyons , avec beaucoup
d'autres , que ces vues font très-judicieuſes.
Boileau n'a pas dit que dans un Poëme Chrétien
on ne pût pas faire ufage des êtres intel144
MERCURE
lectuels , admis dans le Chriftianifme. Il a
paru penfer feulement qu'il eft difficile que
ces agens foient auffi poétiques que ceux de
l'ancienne mythologie. Il avoue en mêmetemps
que le Taffe en a tiré parti :
Le Taſſe , dira-t'on , l'a fait avec fuccès.
Mais il le blâme d'en avoir un peu abufé ;
& il penfe avec beaucoup de raiſon , à ce
qu'il nous femble , que toute fa magie &
toutes les proceffions auroient fort peu réuſſi
fans Clorinde & Armide. Nous avouons que
nous fommes entièrement de l'avis de Boileau
, en admirant beaucoup le beau Poëme
de la Jérufalem. M. de Voltaire , admirateur
du Taffe , n'a fait que répéter la même opinion
, quand il a dit :
De faux brillans , trop de magie,
Mettent le Taffe un cran plus bas ;
Mais que ne tolère- t'on pas
Pour Armide & pour Herminie?
L'Auteur , dans plus d'un endroit de fes
notes , revient encore à l'apologie de fes
diables & de fon enfer qu'il déchaîne contre
S. Louis. Il témoigne beaucoup d'humeur
contre l'efprit philofophique qui doit contribuer
à affoiblir l'effet de ces fictions , &
il marque d'avance un grand mépris aux critiques
qui ne les approuveront pas. Il n'a pas
l'air de fuppofer qu'on puiffe lui faire d'autre
reproche. En ce cas , il fera peut- être un
peu
DE FRANCE. 145
peu étonné ; car il eft vraisemblable que perfonne
ne lui fera le moindre reproche fur
fes démons ; & qu'au contraire on ne formera
qu'un regret , c'eft qu'il n'ait pas fait
ufage du Lutin qui dicte les bons vers.
Nous ne citerons point quelques vers pris
féparément , mais plufieurs morceaux entiers ,
fuivant notre méthode conftante , la feule
que n'employent jamais les critiqnes de mauvaife-
foi , parce que c'eft la feule qui montée
l'Auteur tel qu'il eft. Voici donc l'exorde du
Poëme.
Je chante un Roi pieux , qui voulant affranchir
Le fol que de fon fang an Dieu daigna rougir ,
Alla braver , d'un coeur faintement héroïque ,
La rigueur des tyrans & du ciel de l'Afrique. "
On trembla fous fon bras : fon bras porta des fers ;
Le barbare interdit refpecta les revets.
Sa vertu fubjugua les ames inhumaines
Des mortels affez vils pour le charger de chaînes.
Defcends , guide ma main , faint objet de mes chants ,
Tout don ' nous vient du ciel , dont tu parcours les
champs.
Mon héros eft affis dans le confeil des Anges.
Leur langage eft fa langue : il fied à mes louanges.
Mets le donc fur ma lèvre, & dicte-moi des vers ,
Qai, célébrant ton nom , inftruilent l'univers.
Protège ton Poëte , & travaille à ta gloire , &c.
7
Ce début eft un des endroits les mieux
15 Juin 1779.
G
146 MERCURE
écrits du Poëme. En voici quelques autres ,
choifis dans le même efprit. Commencement
du cinquième Chant,
Sur les faphirs des cieux , comme à nos yeux domine
La Reine de la Nuit , dans fa robe argentine ;
Tel portant d'un héraút les habits radieux ,
Un féraphin léger brille parmi les Dieux.
Azaphiel , c'eſt vous ! De fa main magnifique
L'Éternel prit plaifir à parer fa tunique.
En deux rameaux d'olive arrondis fur fon front ,
L'or qui ceint fes cheveux avec eux fe confond.
L'adolefcence en fleur , le doux feu du bel âge ,
L'excellente beauté ſourit fur fon vifage,
Son plumage immortel , par fa variété
Ravit & furprend moins que fon agilité..
Dans fa main droite il tient la verge impériale ;
D'une écharpe , tiffu d'hyacinthe & d'opale ,
Pend fon clairon d'argent , dont les fons entendus
Percent du ciel entier les confins étendus.
Quand Dieu veut des élus affembler le concile ,
Du vol le plus hardi , ce féraphin docile ,
Sufpendu fur l'Olympe à la même hauteur
Que celle du foleil qui n'a pas fa fplendeur ,
Fait entendre aux élus l'harmonie immortelle
Du fonore métal qui d'en-haut les appelle ;
Et des faints attentifs l'oeil fuit avec refpect
De fon fceptre émaillé le mouvement direct , &c .
Voilà quel eft l'Auteur , quand il écrit le
DE FRANCE.
9-147
C
mieux; mais il a le plus fouvent une manière
qui lui eft propre , & dont nous , citerons
des exemples curieux . Voici entre autres
l'énumération des fauffes Divinités qui compofent
le Confeil Infernal .
L'Ange qui fut Ifis , belie -foeur du Soleil ,
Remplit à fon côté fon fiége de vermeil .
14
Opas , l'un des grands Dieux , qui , déchu dans la
Grèce ,
Fut le mépris du Ciel orné par fon adreffe ; '
Le muet Harpocrate , & l'enfantin Horus ',
Ces monftres encenfés , Anubis , Ælurus ,
Bubafte , qui des Rois fut la Décffe pure ,
Le trifte Sérapis , Thaut , l'agile Mercure ,
L'humide Canopas , cet étoilé Mendez ,
Le Dieu de Paprémis , la Reine de Butės ,
Sur des fiéges ornés de marques diftinctives .
Prirent, felon leur rang, leur place en perspectives ,
Près d'eux fiégeoient ces Dieux qu'Ifraël détruifit ,
Et dont le culte impur fouvent le féduifit;
L'Androgyne Aftarté, dont l'umpur fanctuaire .
Brilioit entretenu d'un obfcène falaire ;
Dagon & Dercetto , par le fexe oppólés ,
Mais d'homme & de poiffon tous les deux compofès ;
Nergel , Marnas , Remphan , de Dieux foule innombrable
, ..
L'homicide Moloch , & Chamos l'exécrable ;
Le deftin de ces champs qu'ils chériront toujours ,
Difputés à Dieu même , attiroit leur concours.
Gij
148 MERCURE

Tous ces Dieux, chez l'Arabe, inventeurs du Sabiſme,
D'Autels dépoffédés par le Mahométiſme ,
Viennent voir fi lui-même éclipfé par la Croix ,
Leur fein qu'il conquit perdra ſes vaftes droits,
Alzohara qui tint dans Sanaa ſon ſiége,
Temple qui promettoit la mort au facrilège ,
Dont le bras détruiroit fon feuil fanctifié ;
Sur le Calife Othman arrêt vérifié ;
La Driade Aluzza dans un arbre adorée ,
Dont Mohammed trancha la racine facrée , &c.
On vit tous ceux enfin dont le culte tomba ,
Quand uu culte nouveau foumit la Caaba , &c. &c.
Nous ne pouvons pas nous refufer au
plaifir de tranfcrire encore la deſcription
d'une machine de guerre.
Sur ce fond quatre mâts que des vergues traverſent
Soutiennent un plancher , une hune qu'ils percent ,
Et couverte de peaux que de laine on remplit ,
Que préferve du feu l'eau qui les affouplit.
Sur ce donjon portoit une mobile échelle ;
Huit Fantaffins de front peuvent monter fur elle,
A ſes extrémités de mordaces harpons , Í 23-mai
L'attachent aux créneaux faifis par leurs crampons,
Deffous fur des pivots tourne un pont circulaire ,
S'ouvrant par le milieu de la tour angulaire .
Il doit ferrer les flancs , en butte au choc alors ,
Du bélier élancé par de puiffans offorts. Ach
Ainfi fur la machine , induſtrieux chef-d'oeuvre ,
DE
$49
FRANCE.
Et d'un art meurtrier & d'habile manoeuvre ,
Quand l'échelle pefante & chancelant dans l'air ,
Dreffoit contre le mur fes bras armés de for ,
Mûs par le jeu favant des caliornes puillantes ,
Des cabeftans maffifs & des vis gémiſſantes ;
Quand on efcaladoit , tout couvert d'affaillans ,
Le pontjoint à la tour travailloit fur les flancs.
Sur le château de Proue & fur celui de Pouppe,
D'Archers les plus adroits eft une agile troupe
Placée à l'avantage , elle bat les remparts ,
Inondés , éclaircis par la grêle des dards ;
Et protége l'ardeur de ceux qui , fur l'échelle ,
Entre les deux dangers d'une chûte mortelle ,
Ou d'un fanglant trépas , fur les créneaux altiers ,
Vont graver fans écus , expofés tout entiers.
De robuftes Rameurs une galère armée ,
Qui porte contre l'huile & l'étoupe enflammée ,
Le fecours éprouvé , le fûr préſervatif ,
Remorque contre flot le bâtiment mallif.
C'eft l'Auteur de ces vers qui dit dans une
note : Vous aimez le Jupiter & la Vénus
d'Homère; pardonnez-moi mon Père éternel
& mes Anges Il n'a certainement pas emprunté
la Vénus d'Homère , avec qui le féraphin
Azaphiel , dont on vient de voir le
portrait , ne paroît pas avoir rien de commun.
Voyons fon père éternel, après avoir
vu fes anges. Il parle au commencement du
huitième Chant .
Giij
MERCURE
Olympe , écoute-moi : Terre , voici ton forts .
Je t'ai prouvé long- emps que j'étois le Dieu fort.
La Victoire a jadis été mon interprète ,
Jtj'ai fait exalter mon hom par fa trompette ,
Le glaive des combats par mes mains fut guidé ;
Sur l'efclave terreur mon règne étoit fondé , &c.
La marche du Poëme eft, omme le titre l'in
dique, une Hiftoire exacte , un récit purement
didactique.
( Cet Article eft de M. De la Harpe.)
DISCOURS Politiques , Hiftoriques &
Critiques fur quelques Gouvernemens de
Europe , par M. le Comte d'Albon.
Vol. in- 8° . A Neuchâtel.
Le but de cet Cuvrage eft de retracer les
principaux événemens de l'Hiftoire , de faire
connoître les bons & les mauvais principes
des Gouvernemens , les moeurs , les ufages
les lois , la population , l'agriculture , le
commerce , les finances , les impôts , la
Littérature & les Arts des Nations que l'Au
teur a voulu obferver lui- même. Il déclare
que s'il s'eft trompé dans fon travail , ce
n'eft ni par préjugé , ni par mauvaiſe foi.
« La vérité , dit-il , eft au milieu des hom-
» mes ; je l'ai cherchée dans mes voyages
& je la préſente telle que je crois l'avoir
» trouvée. »?
>
Dans ce premier volume , on trouve deux
difcours fur l'Angleterre , un fur la Hollande
7
DE FRANCE...
& un autre fur la Suiffe. Dans le fecond ,
on aura deux difcours fur l'Italie , & un fur
l'Eſpagne & le Portugal . Ce fecond volume
doit paroître inceffamment ; & nous cfons
croire qu'après la lecture du premier , il fera
defiré & favorablement accueilli du Public.
Il eft beau de voir un homme de qualité
ambitieux d'acquérir une nobleffe perfonnelle
, confacrer fa fortune & fa jeuneffe
pour s'inftruire & devenir utile à fa patrie.
Nos Anglomanes ne feront peut-être point
d'accord avec lui fur la manière dont il ap
précie l'efprit , la Légiflation , & les autres
parties du Gouvernement Britannique : ils
diront qu'il a obfervé ce peuple avec les
yeux d'un François qui chérit le Gouvernement
fous lequel il eft né , & qui ne peut
être impartial à l'égard des ennemis de fa
patrie , mais ils lui rendront au moins juſtice
à l'égard de fes autres difcours fur la Hollande
& fur les différens corps qui compofent
la confédération Helvétique.
Le difcours fur la Hollande eft divifé en
deux parties : la première traite des obſtacles
qui s'oppofent conftamment à la fortune & à
l'élévation des Hollandois ; & la feconde , des
moyens que ce peuple emploie conſtamment
pour triompher de ces obftacles. M. le
Comte d'Albon les découvre dans l'air empoifonné
qu'ils refpirent ; dans la mer orageufe
qui les environne , & qui tend nuit &
jour à les engloutir ; dans les impôts dont
on furcharge les biens-fonds ; dans la nature
Giv
352 MERCURE
du fol qui eft ftérile aux environs de la mer ,
& qui , plus loin , languit fans culture, faute
d'encouragemens ; dans l'inconféquence de
ées Républicains , qui accordent la liberté de
religion à toutes les fectes , & même aux
Juifs , & la refufent aux Catholiques ; dans
un grand nombre d'inconvéniens attachés à
leur conftitution civile & politique.
Mais à tous ces principes de deftruction ,
le Hollandois oppofe une activité , une intelligence
& un courage infatigable. Des
moeurs fimples , une vie frugale , une grande
loyauté le diftinguent entre les autres Nations
commerçantes. Les habitans des campagnes ,
& même ceux des villes , ne vivent que de
racines , de laitage & de quelques viandes
falées. Les matelots & les autres gens de
mér , vêtus des étoffes les plus groffières
fe contentent pour toute nourriture du poiffon
qu'ils pêchent eux-mêmes , ou de quelques
légumes cuits dans l'eau. « Ce font
ود
eux qui tranfportent en Provence les den-
» rées de la Bretagne & de la Normandie ,
& ils trouvent encore à gagner en les cé-
» dant à plus bas prix que ne pourroient le
faire les François eux-mêmes. Partout les
ports leur font ouverts , partout on leur
» accorde des exemptions & des priviléges
و و
parce qu'ils amènent partout l'abondance
5 & le bon marché. Le cabotage eft la
première branche de leur commerce : auffi
la République veille- t'elle à cet objet avec
le plus grand foin ; elle l'a principalement
2
DE FRANCE. 153
"
"
. و و
133 ""
en vue dans tous fes Traités de commerce.
En vain nous effayerions de leur difputer
une prééminence qui tient uniquement à
l'économie & à la frugalité : « Ivres de fafte
» & de luxe , occupées à fe faire encore
plus de befoins factices qu'elles n'en ont de
réels , toutes les Nations les appellent fans
ceffe à leur fecours , leur fourniffent toujours
de nouveaux moyens de groffir leur
» fortune ; & , dans la néceffité d'acheter ,
elles fe félicitent de trouver des hommes
» qui les fervent bien , & leur donnent à
» meilleur marché de quoi fatisfaire leurs
befoins , leurs fantaiſies & leurs caprices.
Quoiqu'ils n'ayent point de bois , ils conftruilent
jufqu'aux bâtimens néceffaires pour
le tranfport des marchandifes , & même
jufqu'aux vaiffeaux de guerre : ils font un
grand commerce de cette conftruction . Les
habitans de Sardam vendent aux autres
Nations des bâtimens de toute efpèce ; ils ont
des magafins immenfes , où l'on trouve toutes
prêtes les différentes pièces d'un navire. On
prétend ( ce qui eft difficile à croire ) qu'ils
peuvent réunir & monter toutes ces pièces
en un jour. Le matin vous ne verrez aucun
" ouvrage commencé dans les chantiers , &
» le foir on vous y montrera un gros bâti-
" ment parfaitement conftruit , & fur le
» point d'être lancé.

"
k
"
Un des points fur lequel les Hollandois
veillent avec le plus d'attention , c'eft fur
leur crédit. La banque d'Amfterdam en eft
Gv
154
MERCURE
pour ainfi dire la colonne centrale : on y
tient en dépôt la fortune de la plupart des
Marchands nationaux , & même celle d'un
grand nombre de Négocians étrangers. Des
Écrivains difent qu'on y compte jufqu'à trois
mille tonnes d'or en nature. Pour le payement
d'une fomme qui excède 300 florins ,
il faut avoir recours à la banque. Defimples
écritures raffurent les Marchands pour les plus
groffesfommes: on fait même plus de cas de
papiers écrits , que des espèces monnoyées. A
toute heure on peut avoir de l'argent comp
tant pour de l'argent en banque , & de l'argent
en banque pour de l'argent comptant.
Depuis plus de cent cinquante ans que cette
banque fubfifte , fon cours n'a jamais été
fufpendu.
L'exactitude de la République à remplir
fes engagemens eft imitée par les individus .
Des Réglemens qui chaque jour font perfectionnés
, mettent un frein à la mauvaiſe
foi. On pourfuit les Banqueroutiers avec la
plus grande févérité ; chaque Province fuit
à cet égard l'efprit des États-Généraux. En
1776 , les Députés de Zélande affemblés à
Middelbourg , déclarèrent que pour être réputé
Banqueroutier frauduleux , il fuffiroit
d'avoir cherché à fe fouftraire aux pourfuites
légitimes de fes Créanciers, ou d'avoir tranfporté
fecrètement fes marchandiſes ,
ou
d'avoir pris la fuite fans mettre ordre à fes
affaires , ou fans fournir l'état de fes dettes ,
ou fans avoir conftaté les pertes & les malDE
FRANCE.
Iss
heurs qui auroient occafionné la faillite.
Quand même les Créanciers auroient été
pleinement fatisfaits par la vente des effets
détournés frauduleufement , le coupable n'en
eft pas moins puni , & fes complices le
font de même. L'Auteur termine l'article
du crédit par cette réflexion : " Un pays qui ,
» proportion gardée , eft le plus commer-
» çant de l'Europe , qui peut fe vanter d'être
» le pays du négoce où l'on parle le moins
» de faillites , & où les banqueroutes frau-
» duleufes font plus rares & prefque inouies ,
» mérite bien la confiance , à laquelle il doit
» fa profpérité.
33
و ر
"
M. le Comte d'Albon combat ceux qui
prétendent que le luxe mine déjà les fondemens
des Provinces-Unies. « Les Citoyens
"3
il
opulens y vivent d'une manière plus douce
» & plus commode que leurs ancêtres ,
» eft vrai ; mais c'eft à mesure que leur for-
» tune croît , & qu'ils ajoutent à leurs gains
» & à leurs revenus. Qu'ils faffent plus de
"
23
dépenfes en devenant plus riches , il n'y
" a tien là de contraire à l'ordre , pourvu
» que l'augmentation de dépenfes n'excède
» pas , ne rende pas nul , ne contrebalance
même pas l'accroiffement des richelles
» & lui foit toujours fubordonnée. Or ,
», voilà précisément la marche fage & cir-
" confpecte que fuivent les Hollandois. De
quelque rang , de quelque état ou condi-
» tion qu'ils foient , une règle dont ils ne
fe départent pas , eft que l'ordre règne
"
Gvj
15.6 MERCURE
و ر
» toujours dans leurs affaires ; & qu'après
avoir fourni à leurs befoins , entretenu
leur famille , foutenu les chocs du com-
» merce , effuyé des pertes , foulagé les indigens
& payé les charges publiques , il
» leur refte entre les mains , au bout de
chaque année , un fuperflu plus ou moins
» confidérable , un bénéfice proportionné à
leurs entrepriſes & à leurs travaux ... "
C'est à tort qu'on les taxe de luxe : plus opulens
que leurs ancêtres , ils doivent être plus
magnifiques ; fans cela , que feroient- ils de
ees richeiles ? Ils épargnent habituellement :
ils font donc encore bien éloignés de donner
dans le luxe , car le luxe ne commence que là
où les dépenfes perdent une jufte proportion
avec les gages , les falaires , les gains , les
revenus. Pour n'avoir pas fait ces obfervations
effentielles , des Auteurs connus ne préfentent
fur la Hollande que des obfervations
faulles.
Telles font les idées de M. le Comte
d'Albon fur le luxe des Hollandois. Il envifage
de même leurs manufactures, leur pêche,
leurs colonies & leur politique à l'égard des
autres Nations. Chacun de ces objets difcuré
avec méthode , approfondi avec clarté , dirigé
toujours vers le bien général , toujours
foutenu par une imagination brillante & par
un ftyle beaucoup mieux foigné que fes premiers
écrits , peut également intereffer &
ceux qui veulent s'inftruire , & ceux qui ne
veulent que s'amufer.
DE FRANCE. 157
Nous terminerons l'extrait de ce Difcours
fur les Provinces- Unies , par un tableau de
leur politique : "Voyez , dit l'Auteur , comme
elles ont l'art de fe foutenir dans la meilleure
intelligence avec les Princes d'Allemagne ;
comme elles fe rendent conftamment favorables
aux Cours du Nord ; comme elles
cherchent & obtiennent la faveur de la
Maifon d'Autriche ; comme elles fe lient
prefque toujours d'intérêt avec l'Angleterre ;
comme elles refpectent la France , & craignent
de s'en attirer l'inimitie ; comme elles
préviennent l'Espagne , & contrebalancent
prefque aujourd'hui le crédit des Anglois en
Portugal . Si elles n'ont pas affez de force
pour le rendre redoutables , elles ont encore
moins la folle ambition de la faire craindre.
Cependant , malgré les bornes de leur puiffance
, elles ne laiffent pas d'avoir une grande
influence fur les divers intérêts de l'Europe .
Dans les troubles qui agitent le Continent ,
l'Angleterre peut difficilement embraffer un
parti , fi la Hollande garde la neutralité, La
détermination de la première dépend prefque
toujours de la détermination de la feconde ;
& alors quel poids énorme de ce côté ! Jufte-
Lipfe comparoit la République au petit
Ifthme , qui , feparant la mer Égée de la mer
Jonienne , les empêche de rouler leurs flots
les uns contre les autres , de fe mêler enfemble
, & de ne faire plus qu'une mer.
*
Ad German. Epift, 29 :
158
MERCURE
Ainfi , quoique bornées dans leur étendue ,
les Provinces- Uuies arrêtent les plus grandes
Puiffances , tiennent pour ainfi dire captive
leur ambition , les empêchent de fe heurter
avec fureur , de fe brifer avec fracas , & de
donner à l'Europe des lois ou des fers. En
pouffant la comparaifon jufqu'au bout , on
pourroit dire que la République craint auffi
peu de tomber au peuvoir de l'une ou de
l'autre de ces Puiffances , qu'il eſt peu à
craindre que l'Ifthme ne foit englouti par
la mer Égée , ou par la mer Ionienne. »
Il faut convenir que de tous les peuples
anciens & modernes , avec auffi peu de
moyens , avec autant d'obstacles à furmonter
, aucun n'a joué un rôle auffi intéreflant ,
& n'a préfenté des phénomènes auffi extraordinaires
que la Hollande. L'édifice de fa
grandeur
eft un des monumens les plus
beaux , les plus finguliers , les plus étonnans
qu'ait jamais élevé la main des hommes :
les colonnes qui le foutiennent font éparfes
dans les quatre parties du monde ; & quoique
tout femble concourir à fa deſtruction ,
rien julqu'ici n'a pu l'ébranler ; ni l'océan
qui s'élève jufqu'à vingt pieds au- deffus du
fol de la République ; ni la ftérilité de ce fol
qui ne peut nourrir la population nombreuſe
dont il eft couvert ; ni la difette abfolue des
matières néceffaires pour alimenter fes manufactures
; ni les taxes accumulées fur le
peuple ; ni les dépenfes énormes de l'État ;
ni fa dette nationale qui s'eft élevée jufqu'à
DE FRANCE. 1594
un milliard de florins ; ni fes guerres longues
& fanglantes ; ni fa forme de Gouvernement,
la moins propre à rendre un Empire
floriffant ; ni la concurrence , la rivalité , les
oppofitions & les continuels efforts des
Puiffances qui l'environnent.
La fuite au prochain Mercure.
( Cet Article eft de M. l'Abbé Remy. )
THÉORIE des Êtres infenfibles , ou Cours
complet de Métaphyfiquefacrée & profane,
mife à la portée de tout le monde , avec
une table alphabétique des matières , qui
fait de tout cet ouvrage un vrai Diction
naire de Métaphyfique ou de Philofophie
par M. l'Abbe Para du Phanjas. 3 vol.
in- 8 . d'environ 2,000 pages. A Paris , chcz
Cellot & Jombert , Libraires , rue Dauphine.
Nous ne pouvons donner une idée plus
favorable de cet Ouvrage , qu'en difant qu'il
eft dédié à Monfieur , Frère du Roi , jeune
Prince ami des Lettres & des vraies lumières ;
& en tranfcrivant le début de la Préface ,
qui fert d'analyfe aux trois volumes.
"
" Dans un fiéclé où une fauffe Philofophie
, en s'enveloppant de milie & mille
» infidieux fophifmes , s'efforce avec un fanatique
acharnement , de fapper tous les
» fondemens de la religion , de la morale &
» de l'ordre politique & focial , il ne paroîtra
point inutile peut - être , de pré
งว
160
MERCURE
22
"
» fenter & de montrer , dans un nouveau
goût , & avec une lumière nouvelle , fous
» fes traits propres & caractériſtiques , la
» vraie Philofophie ; de la faire defcendre
de fes trop fublimes hauteurs , & de la
» mettre , autant que la chofe eft poffible ,
» à la portée de tous les efprits éclairés ,
» pour leur en faire bien connoître &
» bien fentir les vrais principes & les vraies
confequences ; & tel eft le but de l'Ou-
» vrage que nous donnons ici au Public Philofophe
».
و د
"3
M. Para du Phanjas a divifé fon Livre en
fept grands traités , qu'il foudivife en paragraphes
& en fections. Le premier , divife en
15 paraphes , a pour objet la Théorie générale
des Etres. " Là , dit l'Auteur , nous fe-
» rons luire le flambeau philofophique fur
» l'abſtraction métaphyfique , fur les pre-
» miers principes des fciences , fur l'art
fcientifique des démonftrations , fur la
» vérité des chofes , fur leurs poffibilités ,
» leurs effences , leurs modifications acci-
» dentelles , leurs attributs , leurs genres .
leuis efpèces , fur leurs relations effentielles
& accidentelles , leurs diftinctions
réelles & formelles , &c. fur l'objet générique
des fciences & leur état d'individuation
, &c. &c. ».
"
و د
ور
Le deuxième traité a pour objet la Théorie
de la certitude fondé fur le témoignage du
fentiment intime , fur celui des idées , fur
celui des fenfations & fur celui des homDE
FRANCE. 161
?
mes. Le troisième a pour objet la Théorie
du raifonnement ; le quatrième , la Théorie
de Dieu ; les cinquième & fixième , la Théo
rie de l'ame, dans lefquels on développe le
Principefenfitif,la Puiſſance intellective ,
Puiffance affective & la Puiffance motrice.
nfin le feptième a pour objet la Théorie
métaphyfique de la matière.
و ر
"
66
la
Tel eft , felon M. Para du Phanjas , &
l'objet & le plan de cet Ouvrage philofophique
, dont le but général eft d'établir
» les vrais principes des connoiffances humaines.
Unique dans fon genre , c'eft ou
» une analyſe développée, ou un cours analyfé
de tout ce qu'il y a de plus fublime
» & de plus intéreffant dans cette partie de
la philofophie , qui éclaire l'efprit hu-
» main par la voie des fpéculations & des
,, raifonnemens , digne peut- être, & par fon
» objet & par la manière , d'être applaudi &
recherché par une infinité de perfonnes
d'efprit & de goût dans tout âge & dans
ود
و
ر د
ود
ور tout état ».
Nous n'ajouterons rien à ce jugement :
l'Auteur eft d'ailleurs fort connu depuis longtemps
par les Principes de la faine philofophie
conciliés avec ceux de la religion , en
deux volumes in- 12 .; & par fa Théorie des
Etres fenfibles , ou Cours complet de Phyfiquefpéculative,
expérimentale , fyftématique
& geométrique , mife à la portée de tout le
monde, en quatre volumes in-8 ° . d'environ
600 pages chacun ; enfin par fon Cours com162
MERCURE
plet de Mathématiques , mifes à la portée de
tout le monde , & enrichi de toutes les
» figures fenfibles & parlantes au mieux gra
» vees , que peut exiger l'étude du calcul &
» de la geométrie , en un grand volume
» in-8°. d'environ 700 pages , à 7 livres
» 16 fols » .
ABRÉGÉ méthodique de la Géographie ancienne
& moderne , avec des Cartes de fix
pieds de hauteur , pour l'inftruction publique
de la Jeunelle › par M. PAbbé
Boutillier , Profeffeur en l'Univerfité de
Paris. Prix , 3 liv. relié. Chez l'Auteur , au
Collége de Louis- le-Grand ; Barbou , Imprimeur-
Libraire , rue des Mathurins ;
Brocas , Libraire , rue S. Jacques ; Lattré ,
Graveur du Roi , même rue; & Nyon ,
Libraire , dans un des pavillons du Collégé
Mazarin.
3
C
Le Public defire depuis long- temps que
les Profeffeurs des Colléges enfeignent l'Hiftoire
& la Géographie à leurs Élèves ; mais ,
il faut l'avouer , il ne leur a point été juſqu'ici
aifé de remplir ce vou . En effet , on ne fau
roit mettre entre les mains de la Jeunelfe
des ouvrages volumineux , dont l'acquifition
demande beaucoup de dépenfe , & l'étude
beaucoup de temps. Pour parvenir à ce but ,
il falloit des abrégés bien faits & peu coûteux.
Ces dernières années en ont vu éclorre
quelques-uns de cette eſpèce ; tel eft encore
DE FRANCE. 163
celui que nous annonçons. Il renferme dans
an volume ordinaire ce qu'il faut favoir de
Géographie ancienne & moderne pour enendre
les Auteurs Claffiques de toutes les
langues , & lire l'Hiftoire avec fruit, Il eft
Iccompagné de grandes cartes , gravées en
ros caractères , & très propres à faire fur les
fprits les plus légers une impreffion vive &
lurable.
2
"
a
1
Donner , dit l'Auteur dans fa Préface ,
à un enfant des cartes de fix pieds
de grandeur , où les objets bien efpacés ,
bien diftingués fe préfentent au premiere
coup d'oeil ce fpectacle attirera fes regards
, agrandira fon imagination , & imprimera
dans fa mémoire unplan raccourci
de notre globe, qui ne s'effacera jamais.
Aidée de ces cartes , l'étude de la Géogra
phie , loin de retarder celle des Belles-
Lettres , ne fera qu'en hater les progrès...
Un autre avantage , non moins précieux ,
ce fera d'enfeigner l'Hiftoire avec plus de
fuccès , & d'être d'une utilité plus générale
à nos Élèves. En effet , l'art de parler ,
l'art d'écrire , l'art de penfer , qui font
avec l'étude des langues , les grands objets
de l'enfeignement public , font des arts
» profonds & difficiles , qui demandent
beaucoup d'intelligence , beaucoup de mé
moire, beaucoup de jugement ; en un mot,
» de grands talens & un ggooûûtt décidé pour le
travail d'efprit. Or , parmi les jeunes- gens
que l'on confie à nos foins, combien s'en
3

33
33
»
164 MERCURE
ود
"
ور
1 .
ور
trouve- t'il qui puiffent fe flatter de remplir
ces conditions effentielles pour faire
» des progrès marqués ? De-là tant de fujets
" foibles , qui fe traînent languiffamment
» dans la carrière des études , & qui fortent
de nos mains avec fi peu de connoiffances,
» & des connoiffances fi imparfaites. L'Hif
toire , accompagnée de la Géographie &
de la Chronologie , qui en font les deux
" yeux, peut en grande partie remédier à ce
» mal. Cette étude eft à la portée des efprits
» les plus communs………. ». D'un autre côté
les meilleurs fujets en profiteront encore
davantage. Ils apprendront à parler pertinemment
de tout ; leurs compofitions ne
feront plus de vaines déclamations , des amplifications
de collége , vuides de chofes ;
les faits intéreffans dont ils auront la mémoire
enrichie , viendront à l'appui de leurs
raifonnemens , & la prudence anticipée
qu'ils auront acquife , donnéra à leur éloquence
toute la folidité dont elle peut-être
fufceptible.
Pour effayer le goût du Public , l'Auteur
donne deux cartes , l'Hémisphère oriental &
la Grèce ancienne. J'ai vu la première , qui
m'a paru gravée avec beaucoup de foin &
de netteté , & qui produit une agréable fur- i
prife fur les yeux accoutumés à nos petites
cartes chargées & confufes.
Comme un abrégé de Géographie n'eft
point fufceptible d'analyfe , je tranſcrirai un
morceau qui fera connoître la méthode
DE FRANCE. 165
& le ftyle de l'Auteur. C'eft la defcription
de l'Achaie.
"
1
"L'Achaie s'étend de l'Oueft à l'Eft, dé-
» puis la mer Ionienne jufqu'au golphe Saronique
, qui fait partie de la mer Égée ;
, au Nord elle eft bornée par le golphe de
› Corinthe , & au Sud par l'Élide , l'Arcadie
, & l'Argolide.
» Les principaux fleuves font , de l'Oueſt à
l'Eft , le Lariffe , le Mélas , l'Afopus & le
Nemea.
"
» Sur la côte , & toujours dans le même
ordre , Dyme , Olenus , à l'embouchure du
Mélas , Patra , Rhium , près du promontoire
de même nom.... Sicyone & Corinthe.
» Patra , aujourd'hui Patras , ville célèbre
& commerçante dans l'antiquité , Colonie
Romaine fous Auguſte .
Sicyone , ville très- ancienne , fituée
fur une montagne près de l'Afopus , &
dans un terroir fertile en olives , difputoit
à.Corinthe la gloire de la peinture , de
la fculpture & des autres beaux arts.
» Corinthe , & plus anciennement Ephyre ,
fituée au débouché méridional de l'Ifthme
de ,inême nom , à peu de diftance des
deux mers , avoit fur l'une le port de
→ Léchée , & fur l'autre le port de Cen
chrée. Cette fituation unique en fit lentrepôt
du commerce de FOccident avec
» FOrient , & lui procura d'iminenfes richeffes
, qui la corrompirent & causèrem
166 MERCURE
»
fa ruine. Cette ville fuperbe & volup
» tueufe , où la pauvrete honnête ne pouvoit
le montrer , ofa infulter les Ambaffadeurs
du peuple Roi. Auffitôt le Conful
Mummius paroit à la tête des légions Ro
' maines : Corinthe eft vaincue , dépouillée ,
» livrée aux flammes & rafee ; fes tableaux ,
» fes ftatues & fes autres chef- d'oeuvres
» des Arts , vendus à l'encan , ou réſervés
pour enrichir & décorer la maîtreffe du
" monde , & c. »
"
A ce morceau , tiré de la géographie ancienne
, il faut en ajouter un de géographie
moderne.
"
"
66
Les rivières de la Bourgogne font , au
Nord , l'Yonne, l'Admançon & la Seine
qui y prennent leur fource ; à l'Occident
la Loire, & à l'Orient la Saône. »30
par
En remontant l'Yonne , Auxerre , Évêché,
& Crévant , petite ville célèbre ไม่
bataille donnée près de les murs fous le règne
de Charles VI , près d'Auxerre , Coulanges
les-Vineufes ..
Dans l'intérieur de la Bourgogne , fur la
lifière occidentale , Autun , Évêché , Cha
rolles , petite ville , Capitale du Comté de
Charollois , & Sémur.
Autun eft une ville ancienne , où l'on
voit encore de beaux reftes de la magnifi
cence Romaine .
On fait que la Bourgogne eft fertile en
bons vins. Les plus eftimés font ceux de
Nuits , de Beaune , du clos de Vougeaux ,
DE FRANCE. 167
de Pommard , de Chambertin , & en géné
ral les vins de la côte , qui commence un
peu au - deffus de Dijon , & s'etend vers le
midi jufqu'à Challagne , dans une longueur
de douze à treize lieues. Les vins de feconde
& troisième qualité font ceux de Mâcon ,
d'Auxerre , & c. ....
Les cartes font compofées de fix feuilles
de papier grand aigle , & fe vendent 2 liv.
la feuille. Si on veut les avoir toutes collées
fur toile , montées de gorges & de rouleaux ,
& garnies d'anneaux pour les fufpendre aux
murs des claffes ou à un porte-carte , quand
les murs ne feront pas convenablement difpofés
, elles coûteront 24 livres, Cette dépenfe
, qui eft confiderable en elle même ,
étant partagée entre tous les fujets d'une
claffe , fe reduira à très - peu de chofe , &
une fois faite , on en jouira quatorze &
vingt ans , fans qu'il en coûte rien à perfonne.
D'ailleurs , MM. les Adminiftrateurs
des Colleges bien rentés , imiteront fans
doute ceux de Louis - le - Grand , qui ont
arrêté d'en fournir gratuitement toutes les
claffes d'humanités.
ELOGE de Jean Jacques Rouffean , par
M. D. L. C. , Avocat. Brochure in- 8 °.
A Paris , chez le Jay , Libraire , rue
S. Jacques.
Occupé de Jurifprudence par érat , &
de Litterature par goût & par délaffement ,
168 MERCURE
l'Auteur n'a voulu que jeter quelques fleurs
fur la tombe folitaire du Philofophe de Genève
, & remplir par- là le devoir facré de
la reconnoiffance.
66
Écrivain fublime & vertueux , s'écrie-
» t-il , oui , tu as été mon bienfaiteur ; tu as
» fait plus pour moi que n'auroit
pu faire
» le riche , qui n'a que de l'or à donner ,
» que l'homme en place , qui n'accorde que
» de ftériles faveurs : tu as relevé mon ame "
dans la trifteffe ; tu l'as fortifiée contre le
» malheur & l'injuftice ; tu l'as pénétrée
» d'une douce fenfibilité ;;
tu l'as purifiée :
oui , j'en fais l'aveu ; je te dois & mes
plaifirs & mes vertus. »
و د
M. de L. C. parcourt les principes écrits
de Rouffeau ; il les apprécie , & tâche de
concilier ou de juftifier les difparates qu'on
remarque entre plufieurs , & fouvent même .
entre la morale de ces ouvrages & la conduite
de leur Auteur. « Nous voudrions ,
» dit- il , pouvoir diflimuler que cette imagination
exaltée , qui avoit quelquefois
la férénité d'un beau ciel , étoit fouvent
obfcurcie par une eſpèce de mifantropie
qui donnoit à Rouffeau l'apparence de
la dureté , & lui faifoit repouffer l'amitié
» qui ofoit à peine s'offrir à lui . Ses en-
» nemis ont prétendu qu'elle prenoit fa
"9
fource dans une vanité concentrée , que
rien ne pouvoit fatisfaire : pourquoi ne
» l'attribuerions- nous pas plutôt aux dou-
» leurs
DE FRANCE. 169
» leurs aigues qu'une maladie incurable lui
» faifoit reffentir ?
"
"
"
» Oui , j'aime à le croire , ce furent d'abord
fes fouffrances , & enfuite fes chagrins
intérieurs qui aigrirent fon_caractère
, qui troublèrent fa raiſon , & le ren-
» dirent injufte envers un illuftre étranger ,
incapable d'avoir conçu le projet de l'avilir
» aux yeux de l'Angleterre , comme il l'en
accufa. Hélas ! il faut donc , quelle quefoit
la jufteffe de fes penfées , la fublimité de
» fon génie , que l'homme fe trahiffe , &
» décèle fon imperfection par quelques foi-
❞ bleffes ! »
On peut reprocher à M. de L. C. d'avoir ,
dans fon ftyle , multiplié les qui , les que &
les mots d'une même confonnance ; défauts
choquans pour une oreille fenfible , & qu'on
pouvoit facilement éviter. Peut -être auffi
lui reprochera- t- on d'avoir trop légèrement
traité la partie littéraire & philofophique
de fon fujet ; mais il prévient ce reproche ,
en déclarant qu'il a feulement voulu répandre
quelques fleurs fur le tombeau d'un
homme auquel il doit fes vertus & fes
plaifirs.
15 Juin 1779:
H
170 MERCURE
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL
Du jour de la Fête-Dieu.
CE Concert a commencé par une fymphonie
à grand orcheftre , de la compo
ition d'Amedeo Mozards. On a remarqué
dans les deux premiers morceaux un grand
caractère , une grande richeffe d'idées , &
des motifs bien fuivis. A l'égard du troifième
, où brille' toute la fcience du contrepoint
, l'Auteur a obtenu les fuffrages des
Amateurs d'un genre de mufique qui peut
intéreffer l'efprit , fans jamais aller au coeur.
Mde le Brun a chanté , pour la dernière
fois , deux airs Italiens , compofés , l'un par
fon mari , l'autre par Sacchini. Quoique cette
Cantatrice ait toujours réuni en fa faveur le
plus grand nombre des fuffrages , cependant
nous croyons qu'on s'égareroit en la prenant
pour modèle ; car au lieu d'imiter les Italiens,
qui favent fondre avec art dans leur voix
naturelle , les fons principaux du fauffer ,
Mde le Brun a fuivi précisément la méthode
contraire ; elle a cultivé fon fauffet , & n'y
a réuni les fons naturels de fa voix , que
comme un fimple acceffoire ; enforte que
fes fons , qui , pour être expreffifs , devroient
DE FRANCE. 171
fortir du fond de la poitrine , où le trouve le
foyer des paffions , femblent tous fortir de
la tête , & font abfolument dénués de chaleur
& d'intérêt . Tel que la mélodie d'une fecinette
, fon chant ne paroît animé que par
le froid méchanifme d'un fouffler : qu'on lui
ôte le mérite de la nouveauté & celui de
quelques difficultés vaincues , il ne reftera
plus rien qui foit digne d'attention .
Le mérite de M. le Brun eft bien différent :
loin de dénaturer fon inftrument , il eft parvenu
à lui donner , fur- tout dans les hauts ,
un moelleux , une douceur dont on ne le
croyoit point fufceptible. Son exécution eft
d'un fini tare ; & fa compofition , toujours
affortie au genre du hautbois , réunit l'élégance
, la richeffe & la variété. Son dernier
concerto a paru fur- tout recommandable
par la correction du deffin , par la marche
favante des modulations , & par un carac
tère de gaieté qui fait le charme principal de
la mufique.
On a auffi entendu pour la dernière fois
Mlle Defchamps ; elle a exécuté fort agréablement
fur le violon , un des plus beaux
concerto de fon Maître , M. Capron. Le
Maître & l'Élève ont partagé les applaudiffemens
unanimes de l'Affemblée.
M. Wounderlick n'a pas dû , pour cette
fois , être auffi content de lui, que du Public.
Sa Alûte étoit féche , fon fouffle pénible , fa
langue & les doigts engourdis. Son concerto
Hij
172 MERCURE
d'ailleurs n'offroit rien de neuf , rien de
faillant , rien qui pût émouvoir.
Mlle Girardin a foutenu l'idée avantageufe
qu'elle avoit donnée le jour de fon début :
elle a chanté avec Mde Joinville , dont le
timbre eft plus grave & l'articulation moins
diftincte , mais qui a plus d'art & d'expé
rience.
Dans le Te Deum de M. Goffer , on a
remarqué beaucoup de mouvemens & de
grands effets d'harmonie. Ne pouvant aujourd'hui
entrer dans les détails de cette
compofition brillante , nous nous contenter
rons d'obferver que l'Auteur a prefque tou
jours confondu les tranfports de l'allégreffe
avec ceux de la fureur. Eft- ce à la mufique ,
eft- ce au Muficien qu'on doit attribuer cette
confufion ? Les grands Maîtres de l'Art ont
feuls le droit de réfoudre un problême qui
fe préfente fréquemment à l'efprit , quand
on entend des Motets & des Opéras.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE:
L
Es repréſentations d'Iphigénie en Tauride
ont continué d'attirer la même affluence
& d'exciter les mêmes tranfports . Il y a
même eu plufieurs morceaux qui ont été
mieux fentis & plus vivement applaudis aux
dernières repréfentations qu'aux premières.
Un grand nombre de perfonnes , qui jufques
DE FRANCE. 173
là avoient peu goûté la mufique de M. Gluck,
ont été forcées à l'admiration par ce nouveau
chef- d'oeuvre ; & en effet, le caractère en eft fi
impofant , les beautés y font fi multipliées &
d'un effet fi puiffant , que fi nous ne confultions
que le fentiment dont nous fommes
pénétrés , nous aurions de la peine à concevoit
que tout le monde n'en fût pas frappé
commenous; nous ferions tentés d'appliquer
aux détracteurs de M. Gluck ces paroles de
Cicéron : Quas aures habeant , aut quid in
his homini fimile fit nefcio. Mais il faut fe
défendre avec foin de cet enthouſiaſme exclufif;
il faut fe fouvenir que depuis Homère
jufqu'à Racine, aucun homme de génie n'a
réuni tous les fuffrages ; que le goût eft bien
rare , & que les faux jugemens tiennent éncore
bien moins au défaut de goût qu'aux
erreurs de l'efprit ; que la multitude eft égarée
par des préventions d'ignorance ou d'habitude
; mais que ces préventions font bien
moins opiniâtres que les préjugés d'opinion ,
de prétentions ou de parti qui égarent les
gens d'efprit ; enfin , que de tous les hommes
qui fe font frayé de nouvelles routes dans
un art , & qui en ont reculé les limites , aucun
n'a obtenu des honneurs & des fuccès
plus prompts , plus univerfels & plus flatteurs
que M. Gluck.
Nous avions promis d'entrer dans quelque
détail fur les beautés musicales de cet
Opéra qui nous ont le plus frappés ; une
lettre qui nous eft tombée entre les mains
Hiij
174 MERCURE
nous difpenfe de ce travail . Nous allons en
donner l'extrait. On y reconnoîtra aisément la
main d'un homme de Lettres , bien digne de
parler des Arts, parce qu'il joint le goût à
l'imagination , les lumières à la fenfibilité.
On va en juger.
و د
"Vous medemandez , Monfieur , Fanalyſe
» des beautés muficales de l'Iphigénie enTau-
» ride ; je fuis encore trop près de ce chef-
» d'oeuvre , j'en fuis trop pénétré, trop ému
» pour être en état de vous fatisfaire : mal-
» heur aux ouvrages de fentiment & d'ima-

gination qui , au moment où ils paroiffent,
» fe laiffent analyfer ; attendez que mes
premières impreffions fe foient affoiblies ,
-& -fur-tout fongez à la difficulté ou plutôt
» à l'impoffibilité de réuffir dans une pareille
entrepriſe , fans avoir la partition fous
les yeux. Je me bornerai donc à vous tra-
» cer l'efquiffe de deux morceaux , qui fuffi-
» ront , fi je ne me trompe , pour faire fentir
à quel point M. Gluck et tout à la fois
» Peintre & Poëte.
» Je commencerai par l'ouverture , qui
» n'eſt autre chofe que le tableau même de
» l'orage , par lequel le Poète a ouvert la
» Scène. Vous favez que les tempêtes en mufique
ne font fouvent que du bruit , &
qu'il en eft de ces fortes d'imitations
» comme de ces peintures gothiques , où
» l'on ne reconnoît les figures qu'à la faveur
» d'un écriteau.
""
DE FRANCE. 175
93
» Pour donner à fon tableau plus d'éner
gie & de vérité , M. Gluck le fait précéder
par un morceau de mufique d'une dou
» ceur d harmonie & de melodie qui , en
peignant le calme de la Nature , le porte
" au fond de nos coeurs. Un coup de timbale
» détruit ce tableau , & change toute la
» fituation ; l'orchestre fe trouble , & fré-
» mit fourdement ; l'orage eft déjà formé
» mais il ne menace encore que de loin ; il
» avance , il croît par degrés ; les cors &
» les trompettes , qui d'abord ne fe faifoient
» entendre que de temps en temps , comme
pour en annoncer l'approche & la vio
» lence , s'uniffent au fond de l'orchestre
» devenu bruyant & terrible : l'orage éclate.
» Imitateur attentif & fidèle de la nature ,
» le Muficien donne à la tempête quelques
» momens de relâche , & profite de cet
» intervalle pour faire entendre les voix
gémillantes d'Iphigénie & des Prêtreffes
qui, fe répandant en défordre fur le théâ-
» tre , implorent la clémence des Dieux.
» Mais loin de s'appaifer , Forage ne fait
» que s'accroître : l'Orcheſtre plus cour
» roucé , plus perçant & plus aigu , pré-
» fente à- la- fois mille images effrayantes ;
il peint & le mugiffement des flots & le
fifflement des vents , & les rapides feux
» des éclairs , & le murmure du tonnerre ,
& fes épouvantables éclats. Iphigénie
» & fes compagnes recommencent leur
prière, & leur prière eft toujours repouffée.
33.
"
»

و ر
23
HIV
176 MERCURE
ود
ور
و ر
ور
و ز
» Ici ne croyez pas que le Compofiteur
épuifé fe contente de faire paffer par des
» modulations nouvelles , les traits & les
paffages dont il s'eſt déjà ſervi ; un des
grands mérites de M. Gluck eft d'aller
» toujours au-delà des idées communes , &
» de varier , de fortifier & d'accroître l'expreffion
par des moyens qui , jufqu'à lui ,
» étoient demeuré cachés dans les fecrets de
» l'art. Enfin l'orage perd de fa force ; il
s'étoit accru par degrés , il tombe infenfi-
» blement : les fons deviennent plus graves ,
» les mouvemens plus tranquilles , & l'har-
» monie plus rapprochée & plus douce : il
» ne fubfifte plus que quelques reftes d'agitation
, exprimés de loin en loin par les
» flûtes. La fédition ceffe ; la paix & l'ordre
fe rétabliffent ; tout reprend fa place , &
» le calme eft rendu à la nature.
و د
ور
و ر
« M. Gluck va ſe montrer auffi grand
» Poëte qu'il vient de fe montrer grand
Peintre. Après fes premiers accès de fureur
, Orefte tombe anéanti fur un banc
» de pierre , & chante ces paroles :
Le calme rentre dans mon coeur....
Mes maux ont donc laffé la colère céleſte !
Je touche au terme du malheur.
Dieux juftes ! Ciel vengeur !
Vous laiffez refpirer le parricide Oreſte.
» Mais écoutez les inftrumens , ils vous
» diront que c'eft- là de l'accablement , &
DE FRANCE. '177
و ر
و ر
33
""
» non du repos : ils vous diront qu'Orefte
» a perdu , non le fentiment de fes peines ,
» mais feulement la force de les faire éclater.
» En effet , fon chant d'autant plus admira-
» ble , d'autant plus vrai , qu'il ne parcourtqu'un
très -petit nombre de cordes & que
» fur-tout il n'a rien de périodique , fon
» chant eft accompagné par des alto - violes
» qui peignent la voix fourde & menaçante
des remords, pendant que les violons expri-
» ment une agitation profonde , mêlée de
foupirs & de fanglots . C'eft ainfi qu'après
» une violente tempête , on voit les flots fe
» mouvoir & fe balancer long-temps , avant
» de fe calmer & de s'applanir . A ces traits
» neufs & hardis , on reconnoît fans peine
» le génie & la touche de l'Artiſte qui , dans
» le premier Acte d'Iphigénie en Aulide , fait
repouffer par l'Orchestre , devenu l'Interprête
de Diane , la prière que Calchas
» adreffe à cette Divinité ; qui , dans le fe-
» cond Acte d'Armide , tranfporte tout - à-
» coup l'effet principal à l'Orcheſtre , &
» change un tableau d'hiſtoire en un payſage
charmant , dont Renaud contemple les
» différentes beautés ; qui , dans le fecond
Acte d'Alcefte , attache à un air de divertiffement
de danſe , un chant plein de
» douleur & de larmes. Voilà des con-
» ceptions véritablement fublimes : voilà des
» beautés dont l'Auteur n'a trouvé nulle part
» le modèle . S'il eft aujourd'hui du bon ton
" & du bon air de dédaigner les difcuffions
و ر
""
ور
"
و ر
"
Hv
178 MERCURE
2
"
"
22
23
و ر
fur la mufique , n'en accufons que les
Muficiens , dont la plupart mettent tout
leur talent à amufer l'oreille par de petites
formules
, par de vaines chanfonnettes ,
par le fon de trois ou quatre voyelles plus
» ou moins richement brodées. Qu'à l'exemple
du Chevalier Gluck , on faffe fervir ce
» bel art à remuer l'ame , à peindre les paf-
» fions , à réveiller des fentimens & à exercer
la penfée ; & , quelque prix que
ncus attachions aux chofes de pur efprit
& de pur agrement , les Muficiens , malgré
le dédain d'une claffe de perfonnes qui ne
favent pas affez que la vraie politelle ,
celle des maurs , eft le fruit de la culture
& de la perfection des Arts , les Muficiens
iront fe placer à côté des plus grands
Pottes , & c. »
29
و د
Aux premières repréfentations d'Iphigénie
en Tauride , il n'y avoit de ballet que
celui du premier Acte , car on ne peut pas
donner ce nom à la Pantomime des Furies
qui viennent tourmenter Orefte dans fon
fommeil au fecond Acte. Quoique le goût
du Public pour ce genre de divertiffement
paroiffe plus vifque jamais ; quoique ce goût
foit bien juftifié par la perfection à laquelle
la danfe eft portée parmi nous , & par le
grand nombre d'excellens Sujets que nous
poffedons , on ne fe feroit pas apperça que
la danfe manquât au nouvel Opéra , s'il avoit
rempli la durée ordinaire du fpectacle. On
a cru devoir y fuppléer en ajoutant au 4º A&¢
DE FRANCE. 179
un ballet qui femble tenir à l'action de la
Tragedie. Ce font des Scythes de l'un & l'autre
fexe, qu'on préfente enchaînés à Oreste ,
& à qui il rend la liberté. Ils danfent pour
exprimer leur joie & leur reconnoiffance ,
& les Grecs viennent enlever la ftatue de
Diane.
Ce ballet eft compofé par M. Noverre
ainfi que celui du premier Acte & la Pantomime
des Furies .
Le premier , quoique d'une grande fimpli
cité, eft digne de ce celebre Compofiteur ; il
peint avec vérité & avec force la joie cruelle
d'un peuple fauvage , qui amène en triomphe
ces deux victimes , & fe réjouit d'avance de
voir bientôt couler leur fang. Il eſt très- bien
exécuté par tous les Danfeurs, & principalement
par MM. Gardel & Dauberval, qui rendent
à merveille , par des pas & des mouvemens
fimples , mais énergiques & bien caractérifés
, la danfe de deux Chefs de Sauvages.
La Scène Pantomime des Furies eft en général
très bien conçue ; mais elle auroit , à
ce qu'il nous femble , encore plus d'effet , fi
les Danfeurs y danfoient moins ; s'ils mettoient
plus de repos & plus de variété dans
les tableaux , & s'ils obfervoient plus fcrupuleufement
les intentions de la mufique, qui
nous paroir indiquer les momens où les Furies
doivent fe précipiter fur Orefte , & ceux
où ils doivent reculer avec une forte d'horreur.
Nous foumettons cette critique au
H vj
180 MERCURE
goût & aux lumières fupérieures de M. Noverrè
.
Le dernier ballet rem plit l'objet qu'on s'eft
propofé. L'idée en eft naturelle & heureuſe ,
& l'exécution en eft parfaite. Il fuffit de dire
que les différentes entrées font exécutées par
Meſdemoiſelles Heinel , Guimard , Allard. &
Pelin , & par MM. Veftris père & fils , pour
annoncer la réunion de tous les talens & de
toutes les grâces dont la danſe eſt ſuſceptible.
La Mufique eft de M. Goffec ; elle nous a
paru digne de ce Compofiteur célèbre , dont
la réputation eft établie fur des Ouvrages
d'un ordre fupérieur.
Jeudi 10 de ce mois , on a donné la première
repréſentation de l'Idolo Cinefe ou
l'idole de la Chine , intermède qui a eu
beaucoup de fuccès en Italie. La Mufique
eft de M. Paëfiello ; mais on y a joint plufieurs
airs de M. Piccini , & de quelques
autres Compofiteurs Italiens . Le temps ne
nous permet pas de rendre compte de cette
nouveauté , dont nous parlerons l'ordinaire
prochain.
( Cet Article eft de M. S *. )
DE FRANCE. 181
COMÉDIE ITALIE NN E.
Le Samedi 22 Mai , on a repréſenté , pour
la première fois , le Petit Edipe , Comédie
en un Acte & en vers , mêlée d'Ariettes &
de Vaudevilles.
Cet Ouvrage n'eft pas , à proprement
parler , une Parodie d'Edipe chez Admette ,
comme on l'avoit d'abord annoncé. L'intrigue
a bien quelque rapport à celle de la
Tragédie , & dans quelques paffages on rencontre
des allufions affez marquées ; mais
cela ne fuffit pas pour conftituer une Parodie .
Voici une légère analyſe du Petit Edipe.
L'Amour & l'Hymen font exilés des Cieux.
Ils arrivent l'un & l'autre , le premier conduit
par la Folie , dans une ifle de la Grèce ,
habitée par cent jeunes filles. Un feul homme
nommé Agénor eft toléré dans cette ifle ,
parce qu'il a bien voulu leur tracer des
lois quand elles ont renoncé au culte de
l'Amour, pour ne plus adorer que la Félicité.
Une tendre amitié unit Agénor & Zulma ,
la première d'entre les habitantes de l'ifle.
Un Oracle a menacé Agénor de l'esclavage ,
& Zulma lui difpute fes fers. C'eft dans cette
circonftance que l'Amour & l'Hymen demandent
un afyle : le jeune homme le leur
accorde , & les engage à fe cacher ; mais ,
malgré leurs foins , ils ont découverts. On
182 MERCURE
veut les chaffer de l'ifle ; Agenor les prend
fous fa protection , jufqu'au moment où , fe
préfentant au temple de la Félicité avec
Zulma , qui veut toujours fe foumettre à
l'efclavage pour fon jeune ami , l'Amour fe
découvre à eux , & lear apprend que fon
aveuglement & fon exil devant finir au moment
où il naîtroit un enfant plus charmant
que lui , & Mercure lui ayant annoncé la
naiffance de cet enfant , il recouvre la vue &
la liberté. Bientôt le Dieu fait rentrer fous
fes lois les habitantes de l'ifle , & fait aborder
cent jeunes Grecs , que l'Hymen leur
donne pour époux .
Il y a dans ce petit ouvrage de la facilité ,
de la gaîté & de l'efprit. L'Auteur eſt trèsjeune
, & mérite d'être encouragé.
La mufique eft de M. des Augiers . Il étoit
plus difficile qu'on ne penfe de ne pas s'écarter
du genre des Vaudevilles femés dans le
cours de l'Ouvrage : il y a parfaitement réuflì .
Les accompagnemens qu'il a faits pour les
airs déjà connus , ont de la fraîcheur , de
l'agrément , & annoncent de l'adreffe & de
l'intelligence. Il eft à defirer qu'un debue
auffi heureux.engage M. des Augiers à fe
faire connoître dans des ouvrages d'un genre
plus décidé; ou nous nous trompons fort ,
ou nous croyons pouvoir lui promettre des
fuccès.
DE FRANCE. 18
ACADÉMIE S.
PRIX propofépar l'Académie de Bordeaux,
lex Mai.
UN Citoyen de cette Ville , zélé pour le bien
I
public , a remis à l'Académie une fomme de 1 200 liv.
pour fervir de prix à la folution d'une queſtion utile
à l'humanité.
moyen
L'Académie a cru ne pouvoir mieux entrer dans
fes vues qu'en propofant le fujet fuivant : le
de prévenir , dans l'ufage ordinaire d'allaiter les
enfans trouvés , les dangers qui en résultent , foit
pour ces enfans , foit pour leurs nourrices , & , par
une fuite néceffaire , pour la population en général ,
ou bien que l'on indique la meilleure méthode , &
en méme-temps la plus économique , de fuppléer au
Lait defemme pour la nourriture de ces enfans.
En propofant le dernier Membre de cette question ,
l'Académie n'ignore point que des Médecins célèbres
s'en font occupés en divers temps ; que de zélés
Administrateurs en ont fait l'objet de leur follicirude
( 1 ) ; que des Citoyens refpectables en ont fait
celui de leurs recherches ; qu'an Magiftrat , dont les
vues patriotiques rendront à jamais la mémoire chère
à l'humanité , avoit à fes dépens fait à ce fujet leutreprife
la plus digne d'un grand coeur ( 2 ) . Elle
6
(1) En 1680 , les Adminiftrateurs de l'hôpital des
Enfans-Trouvés de Paris.
En 177 les Adminißrateurs de celui d'Aix en Provence
.
(2 ) M. de Chamoufet , Maître des Comptes , mort le
27 Avail 1773►
184 MERCURE
n'ignore pas que même chez des Nations étrangères
le premier des devoirs maternels eft facrifié à l'ufage
d'élever des enfans fans nourrices ( 1 ) .
Cette Compagnie fait que des Auteurs , prétendant
que tout lait en général étant ſujet à s'aigrir facilement,
pouvoit auffi donner des tranchées & la diarrhée
aux enfans , & être regardé comme la cauſe de
tous les maux auxquels ils font ſujets , ont voula
l'exclure abfolument de leur nourriture , & lui fubftituer
des bouillies faites ou avec la fleur de farine ou
avec du pain dans de l'eau , ou de la petite bière ( 2 ) ...
que d'autres , profcrivant feulement le lait de femme
comme plus fufceptible de s'altérer par les cauſes
phyfiques & morales , & regardant celui des animaux
comme moins fujet à cette altération , ont voulu qu'on
fubftituât ce lait à celui des nourrices ( 3 ) .
Mais elle fait que , contre le fyftême des premiers ,
on a objecté que les bouillies , de quelque efpèce
qu'elles foient , formoient un aliment trop indigefte
pour les enfans nouveaux nés , auxquels il faut un
chyle , pour ainfi dire tout formé , qui féjourne peu
dans leur eftomac ; & que cette nourriture , du moins
jufqu'à ce qu'ils ayent atteint l'âge d'environ huit
mois , n'étoit propre qu'à leur donner le carreau ou
des coliques convulfives des plus violentes ( 4) .
Elle fait que , contre l'opinion des feconds , on a
relevé
que les animaux n'étoient pas moins fujets à
des paffions vives , également propres à altérer leur
lait ; qu'on nuifoit à la qualité de cet aliment , fi on
(1 ) En Angleterre , dans la Bavière , &c.
( 2) Van-Helmont : infantis nutritio ad vitam longam...
( 3 ) Brouzet , eſſai ſur l'éducation médicinale des enfans.
Vandermonde , effai fur la manière de perfectionner
l'espèce humaine.
(4) M. Lorry, traité des alimens ,
DE FRANCE. 185
1
gardoit les mères dans les étables , & que fi on les
laiffoit paître dans les prairies , elles s'y nourriffoient
fouvent d'herbes dangereufes , telles que les tithymales
, &c. qui changeoient le goût de leur lait d'une
manière fenfible , & pouvoient le rendre funefte ; que
d'ailleurs , en faifant chauffer ou cuire ce lait pour
en faire de la bouillie , on lui faifoit perdre les principes
les plus fubtils & les plus balfamiques ; inconvénient
inévitable toutes les fois que le lait ne paffe
pas immédiatement de l'animal qui le fournit dans
la bouche de l'enfant qui le reçoit ( 1 ) .
L'Académie a donc vu des doutes fubfifter encore
fur cette matière ; des inconvéniens préfentés de
toutes parts ; & l'incertitude fur le meilleur moyen
d'élever les enfans fans nourrices , errer toujours
autour de leur berceau . Elle a vu les gens de l'art
demander & attendre encore la réponſe de l'expérience
(2 ) ; & elle a cru devoir exciter un nouveau
zèle fur cet objet , & inviter à de nouveaux efforts
qui puiffent enfin affurer , pour les enfans -trouvés ,
une nourriture exempte de tout danger , dans le cas
où il ne feroit pas poffible d'éviter tous ceux qu'on
a plus particulièrement aujourd'hui à redouter du
feul aliment que la nature fembloit avoir préparé
pour ces êtres infortunés.
M. Dupré de Saint-Maur , Intendant de Bordeaux ,
inftruit du deffein de cette Compagnie , & frappé de
l'importance de la queftion qu'elle vouloit propofer ,
a defiré de concourir auffi à la jufte récompenfe qui
(1 ) M. Defeffartz , traité de l'éducation corporelle
enfans en bas- âge .
des
(2 ) Confultation de la faculté de Médecine de Paris ,
en 1680 ... Voyez le Journal des Savans , année 1680 ...
& le Journal de Médecine , année 1775 , tom. 44. page
307.
186 MERCURE
feroit due à l'Auteur qui la réfoudroit avec fuccès
& il a fait en conféquence remettre à l'Académie une
fomme de Sco liv. pour être ajoutée aux 1200 liv.
qui devoient former le prix ; en forte que ce prix fera
de 2000 liv.
L'Académie en fera la diftribution le 15 Août
1781. Mais elle defire que les Auteurs qui voudront
concourir , lui faffent parvenir leurs ouvrages dès le
mois de Janvier de la même année . Elle les prévient
authi qu'elle n'accueillera aucun des moyens qu'ils
pourront avoir à propofer pour fatisfaire à fa de
mande , qu'autant qu'ils feront établis fur l'expé
rience , & que les fuccès en feront bien & duement
certifiés.

Au refte , quoiqu'elle ait circonfcrit dans de certai
nes bornes le fujet auquel on s'arrête , elle verroit avec
plaifir les Auteurs étendre auffi leurs recherches , &
propofer leurs vues fur le meilleur régime à faire
obferver aux enfans-trouvés au fortir du premier
âge , & fur la manière de les conduire & de les
élever la plus propre à les conferver à l'État , en préfentant
de nouvelles idées fur ces objets en particu
lier , ou en perfectionnant celles qui peuvent être con
nues , ils acquéreroient d'autant plus de droits à la
reconnoiffance publique , que l'Académie n'a pas cru
devoir leur impofer cette obligation .
* Four l'année 1780 , elle aura auffi le prix courant
à diftribuer , pour fujet duquel elle propofe aujour
d'hui ces deux queftions : 1º. Quel eft la Loi hy
draulique qui , en fixant la hauteur d'eau néceffaire
pour le jeu des machines , préferveroit les fonds riverains
d'inondations ; & s'il n'existe point de Loi pareille
qui puiffe être générale & s'appliquer à toutes
' les différentes espèces de moulins à eau placés fur
quelque rivière que ce foit , quelles font les Loix par-'
ticulières qui conviendroient à chaque cfpèce ? 2º. Les '
circonftances du poids de l'eau , de fon volume & dei
0
DE FRANCE. 187
fe pente étant données , de quelle eſpèce doit être un
moulin pour produire le plus grand effet ? Le prix eft
de la valeur de 300 livres.
Les Ouvrages pourront être écrits en François ou
en Latin ; on n'en recevra point dans d'autres langues
, & les Auteurs font priés de ne point fe faire
connoître ; ils mettront feulement leur nom , avec
leurs qualités dans un billet cacheté , joint à leur
Ouvrage.
Les paquets pourront être envoyés à M. l'Intendant
, qui les fera remettre à l'Académie ; ou
adreffés , francs de port , à M. de Lamontaigne ,
Confeiller au Parlement , & Secrétaire -Perpétuel de
l'Académie.
I
SCIENCES ET ARTS.
PEINTURE..
E2 Mai , M. Bachelier , Profeffeur de l'Académie
Royale de Peinture & de Sculpture , préfenta
à l'Affemblée les Ouvrages du fieur Suvée, fon Élève,
Peintre d'Hiftoire. Une couleur faave , vraie & har
monieufe , de la grâce dans l'attitude de fes figures
& dans le jet de les draperies , beaucoup d'intelligence
dans la diftribution des maffes de clair & d'ombre
; enfin une connoiffance approfondie des différentes
parties de fon art , & une exécution très -aimable
, lui ont obtenu l'unanimité des fuffrages.
Si cet Artifte , comme il eft à préfumer , acquiert
de la réputation , il eft à croire qu'étant établie fur
un vrai favoir , elle ne s'évaporera pas en fumée , &
n'aura pas la deftinée de ces fleurs qu'un jour voit
maître & mourir.
188 MERCURE
GRAVURES.
LA MORT DE TURENNE , gravée par T. Chambars
, d'après Palmieri. Cette Eftampe , qui a été
propofée par Soufcription , fe vend à Paris chez le
Noir, Marchand du Cabinet des Eftampes du Roi ,
au Louvre , & rue du Coq S. Honoré.
Achille prêt à être fubmergé par le Xanthe & le
Sinois , eft fecouru par Junon & Vulcain , Eftampe
de 18 pouces 6 lig. de largeur , fur 16 pouces 3 lig.
de hauteur , gravée par P. H. L. Parifeau , d'après
en tableau peint par J. B. Deshays , & qui avoit commencé
la réputation de ce jeune Artifte , qu'une mort
prématurée à enlevé à la Peinture .
Cette Eftampe eft gravée dans la manière du lavis ;
mais dans une manière différente de celle de quelques
Artiftes qui ont donné diverfes Eftampes à peu-près
dans le même genre. La méthode de M. Parifeau
nous paroît propre à rendre les grands effets du clair
obfcur , & à réunir dans les détails la vigueur & la
légèreté Prix 6 liv.
L'Espérance nourrit l' Amour , & la Perfévérance
le couronne; l'Amour confolé par l'Amitié , deux
petites Eftampes , compofées & gravées pat le même
P. H. L. Parifeau , dans la même manière du lavis.
Prix , 1 liv. 4 fols chaque. A Paris , chez l'Auteur ,
rue des Foffés M. le Prince , paffage du Riche Laboureur.
I

Partrait de Charles de Linné, Chevalier de l'Étoile
Polaire , &c. peint par M. Roflin , & gravé par M.
Bervic , fe vend à Paris , chez M. le Chevalier Roflin ,
aux Galeries du Louvre , & chez Bervic , rue Saint
Étienne des Grès , Collège Montaigu . Prix , 2 liv.
DE FRANCE. 1S9
Tombeau du Général de Montgommery. C'eft la
gravure d'un monument ordonné par les Treize
Etats- Unis Américains , & dirigé par M. Franklin ,
pour
fervir de tombeau à Richard de Montgommery,
Major- Général des Armées des États - Unis de l'Amérique
, tué au fiége de Québec le 31 Décembre 1775,
âgé de 38 ans , & deftiné à être placé dans la grande
falle où fe tiennent les États - Généraux à Philadelphie.
Ce monument , le premier qui ait été élevé à la gloire
des Défenfeurs de la Liberté en Amérique , a été
compofé & exécuté en marbre de dix pieds de proportion
, par J. J. Caffiery , Sculpteur du Roi , en
1777. L'Eftampe , de 10 pouces de haut fur 7 pouces
de large , fe vend chez A. de Saint-Aubin , Graveur
du Roi & de fa Bibliothéque , rue des Mathurins S.
Jacques , & aux adreffes ordinaires .
Portrait de Poullain de Saint- Foi , peint par
Saint-Aubin, & gravé par le Mire, Prix , 2 liv. chez
la Veuve Duchêne , Libraire , rue S. Jacques.
Portrait d'Alexandre Pope , peint par Knelles ,
& gravé par le Beau . Prix , 2 liv . à la même adreſſe.
COURS PUBLIC.
M. MARCADE , Interprète de Langues , & Pro-
*
feffeur de Littérature , ouvrira Mercredi 16 de ce
mois , à neuf heures du matin , & continuera aux
heures les plus commodes pour les Auditeurs , deux
Cours de Langue Grecque , l'un purement élémentaire
, l'autre hiftorique & fcientifique , dans lequel
il donnera des notions préliminaires & des differtations
curieufes fur les langues mortes & vivantes
comparées enfemble. Rue S. André - des- Arcs , la
porte- cochère en face de la tue Gît-le- Coeur ,
190 MERCURE
ANNONCES LITTÉRAIRES.
Les Élémens de la Langue Angloiſe , développés
ES
dune manière nouvelle , facile & très coucife , en
forme de Dialogues , où la prononciation eft eufeignée
par un affemblage de lettres qui forme des
fons fimilaires en François , & où la jufte melure
de chaque fyllabe, eft déterminée , avec des phrafes
familières , des Dialogues & un Vocabulaire trèsintéreffant
pour ceux qui fouhaitent parler Anglois
correctement & en peu de temps. Nouvelle Édition ,
revue , corrigée & enrichie de plufieurs nouvelles
règles & remarques , fervant à écarter les difficultés
qui retardent les progrès des Étrangers . Par V. Peyton.
Linguarum diverfitas alienat hominem ab homine ;
&propter folam linguarum diverfitatem , nihil prodeft
ad confociandos homines tanta fimilitudo natura.
S. Auguft. de Civit . Dei . A Londres , & fe trouve à
Paris chez Piffot & Barrois le jeune , Libraires , quai
des Auguftins , 1779.
Le titre de cet Ouvrage en fait fuffifamment connoître
le plan & l'étendue. C'eſt un des plus utiles
qu'on puiffe recommander à ceux qui veulent apprendre
la langue Angloife. Les Dialogues ren
ferment prefque tous les détails qui peuvent entrer
dans le difcours familier & dans tous les idiômes ;
c'eft le langage familier qui eft le plus difficile à bien
entendre. Les règles de la prononciation nous ont
auffi paru très -clairement expofées , & exprimées par
des fignes auffi précis qu'il eft poffible de le faire .
Septième & huitième cahiers de l'Hiftoire nouvelle
de tous les Peuples du Monde. On s'abonne
chez Cloufier , Imprimeur , rue S. Jacques , & chez
Couturier père , Libraire , aux Galeries du Louvre.
DE FRANCE. 191
Efai fur Hiftoire Générale des Tribunaux des
Peuples , tant anciens que modernes , ou Dictionnaire
Hiftorique & Judiciaire , contenant les Anecdotes
piquantes & les Jugemens fameux de tous les
temps & de toutes les nations ; par M. Defeffarts ,
Avocar , Membre de plufieurs Académies. Tome IV
in-8° . Prix , 4 liv. A Paris , chez l'Auteur , rue de
Verneuil ; Mérigot le jeune , Libraire , quai des Auguftins
, au coin de la rue Pavée ; Durand neveu ,
Libraire , rue Galande , & Nyon l'aîné , Libraire ,
rue S. Jean-de- Beauvais.
Ce nouveau Volume contient , outre une multitude
d'Anecdotes , de Procès & de Jugemens , l'Hif
toire des Tribunaux de la Hollande , de la Hongrie ,
du Japon , de l'Inquifition , de Lacédémone , de la
Laponie , de Loango , de Lucques , de Malabar.
des Maldives , de Maroc , de Milan , de Monomotapa
, &c.
Le cinquième Volume eft fous preffe , le fixième
& dernier paroîtra à l'époque fixée par l'Auteur .
Tomes 25 & 26 du Répertoire Univerfel & raifonné
de Jurifprudence , civile , criminelle , canonique
, &c. mis en ordre & publiés par M. Guyot.
A Paris , chez Panckoucke , Hôtel de Thou , rue
des Poitevins ; chez Dupuis , Libraire , rue de la
Huchette , maifon du Commiffaire , & chez les principaux
Libraires de France .
y en
Les Deux Frères , ou la Famille comme il
a tant , par M. Imbert. A Paris , chez Baftien , Libraire
, rue du Petit-Lion .
Teftament Paternel , ou avis d'unpère à fes enfans,
par M. Palas , Lieutenant- Général du Bailliage de
Toul , & de l'Académie de Nancy. 2 Parties . A
Paris , chez le même.
Du Commerce des Sciences & des Arts avee
192 MERCURE
chez
'les Nations étrangères , Poëme , par M. Mouzon ,
Profeſſeur en l'Univerfité de Bourges. A Paris ,
le même.
On a mis en vente à l'Hôtel de Thou , rue des
Poitevins , le Tome V de l'Hiftoire Naturelle des
Oifeaux , in- 4 ° . avec fig. 15 1. en blanc , 17 l. rel .
Le XIV Cahier des Animaux Quadrupèdes enluminés.
Prix , 7 liv. 4 fols,
Académie des Sciences , années 1773 & 1774,
fans la partie mathémarique , in- 12. 4 vol. 10 liv.
en bl. 12 liv. rel.
à
Les Toines V & VI des Tables de la même Académie
, in- 12 . comprenant les années 1751
Prix 5 liv en bl. 6 liv. rel .
1770 .
Cours d'Hiftoire Univerfelle , par M. Luneau de
Boisjermain , 3 vol . in- 8 ° . Prix , 13 liv . 10 fols . A
Paris , chez l'Auteur , hôtel de la Fautrière , rue &
à côté de l'ancienne Comédie Françoife , au Bureau
de l'abonnement Littéraire. Le troifième volume fe
vend féparément 4 liv. 10 fols aux perfonnes qui
ont acheté la première ou la feconde édition des deux
premiers volumes de cet Ouvrage.
Faute à corriger dans le Mercure du 25 Mai dernier.
C'eft l'on a dit dans une note ,
par mépriſe que
page 304 , que le Tome VI du Dictionnaire des
Sciences Politiques n'avoit pas encore paru. Nonfeulement
ce Tome VI a été publié au temps promis ;
mais le VII a paru depuis , il y a plus de deux mois ,
& le VIII fera délivré inceffamment aux Soufcripteurs
. Nous rectifions d'autant plus volontiers cette
méprife , que les Rédacteurs de cet important Ouvrage
méritent les plus grands éloges , tant pour fon
mérite intrinféque , que pour leur exactitude à remplir
leurs engagemens envers le Public . Nous donnerons
des extraits de tous ces volumes.
JOURNAL
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUI E.
De CONSTANTINOPLE , le 17 Avril.
ON dit qu'une des conditions du Traité que
nous devons à la médiation de la France , règle
que la fortereffe d'Oczakow & fes dépen
dances , refteront dans l'état où elles fe trouvent
, au Grand- Seigneur , qui les tiendra en
état de défenfe , & mettra par ce moyen la
Ruffie à couvert des incurfions des Tartares de
ce côté. Cette paix fi néceffaire à la Porte ,
lui permet de porter fon attention fur les troubles
qui ont éclaté dans plufieurs Provinces de
l'Empire. L'Egypte & la Syrie ne font pas
moins agitées que la Morée ; trois Beys défolent
actuellement le premier de ces pays , qui depuis
long-tems ne tient à l'Empire Ottoman , que
par le foible lien d'une obéiffance précaire. Le
Bacha qui y gouverne au nom de la Porte , &
dont l'autorité eft nulle , fomente fous - main
les divifions des trois Beys , dans l'efpérance de
faciliter la foumiffion du dernier vainqueur , que
fes triomphes même fur fes deux compétiteurs
auront affoibli , & mis hors d'état de réfifter.
Dans la Syrie les Grands ont ſecoué toute dépendance
, & refuſent de payer à S. H. les
tributs ordinaires. Le Bacha de Seyde a frété
cent petits bâtimens , qui doivent être employés
15 Juin 1779.
I
( 194 )
à faire le cabotage pour fon compte ; & il a
notifié aux Marchands étrangers , que s'il arrivoit
quelque malheur à l'un de ces bâtimens ,
il s'en prendroit à eux pour fe dédommager
fur leurs biens & fur leur vie même . Zapan-
Oglou & Ali - Bacha de Sivas , fe font la guerre
en Natolie . Cette anarchie s'eft étendue jufqu'aux
Provinces voifines de cette Capitale ;
on affure que le Séraskier Abdoulah , chargé
du commandement de l'armée affemblée l'année
dernière , près d'Ifmaïl , pour obſerver
les mouvemens des Ruffes fur le Danube , employe
, aujourd'hui que la paix eft conclue ,
cette même armée pour Tes intérêts particuliers.
Ces défordres que la Porte , long - tems
occupée de fes démêles avec la Ruffie , n'a pu
empêcher de naître , & que fa négligence a
laiffé groffir , demandent des remèdes prompts ;
fa première attention fe tourne vers la Morée ;
le Capitan - Bacha eft parti ce matin pour s'y
rendre , avec une fuite de 4000 hommes ; il a
été nommé Séraskier ou Capitaine - Général
de la Morée , & de toutes les Provinces qui fe
trouvent fur fon paffage ; & fes pouvoirs font
fi étendus , que fes ordres doivent être exécutés
comme ceux du Souverain , depuis Ponte-
Piccolo , à milles de cette Capitale , jufqu'à
l'extrémité de la Romélie. Il trouvera fur fa
route 30,000 hommes , que 8 Pachas ont eu ordre
d'affembler ; 12 vaiffeaux de ligne & plufieurs
autres bâtimens de moindre grandeur ,
mettront à la voile après demain fous les ordres
de fon Kiaya. On ne doute point qu'après avoir
mis les Arnautes à la raifon , il n'aille en Syrie
& en Egypte . La Porte en appaifant les troubies
de ces côtés , remplira le vou des Nations
qui commercent dans le Levant , exercera en
même-tems fes troupes de terre & de mer , &
occupera un Officier dont le génie inquiet &
( 195 )
actif, abfolument oppofé à celui de paix , qui
domine actuellement dans le Divan , pourroit
caufer de nouvelles inquiétudes.
Hier , le Chevalier Gradenigo , ancien Baile
de la République de Venife , s'eft embarqué
avec toute fa famille pour retourner dans fa
Patrie. Le même jour , à 4 heures & demie
du matin , on a reffenti 2 fecouffes de tremblement
de terre ; la feconde a été affez forte
pour réveiller tout le monde ; mais l'une &
Pourr
l'autre n'ont caufé que de l'effroi .
SUEDE.
De STOCKHOLM , le 15 Mai.
LE Duc de Sudermanie eft parti d'ici le 8 de
ce mois pour fe rendre à Carlfcroon , où l'on
affure aujourd'hui qu'il prendra le commandement
de la flotte ; S. M. s'y rendra le 24 pour
la paffer en revue avant qu'elle mette à la voile.
A fon retour , elle ira à Ulrichfthal , où elle fe
propofe de paffer l'été avec toute la Cour. Le
Prince Royal y a été tranfporté le 9.
Les lettres de Danemarck , portent que l'efcadre
qu'on y équipe fera prête à mettre à la
voile à la fin de ce mois ; les vaiffeaux à mefure
qu'ils font prêts , fe rendent à la rade . Il
eft arrivé dans le port de Copenhague , 3 vaiffeaux
de guerre appartenant à l'efcadre Ruffe
qui a croifé dans la Méditerranée ; ils attendent
dans le Sund un vent favorable pour paffer à
Cronstadt ; la Ducheffe de Kingſton, qui va faire
quelque féjour à la Cour de Ruffie , eft à bord
d'un de ces vaiffeaux . On compte actuellement
dans le Sund , 128 bâtimens , dont 78 Anglois ,
y compris 3 frégates qui les efcortent.
I 2
( 196 )
ALLEMAGNE.
De VIENNE › le 20 Mai.
C'EST le 13 de ce mois , jour anniverſaire de
la naiffance de l'Impératrice . Reine , que la
paix a été fignée à Tefchen. Pour ne pas
prolonger davantage le féjour déjà long des
Plénipotentiaires dans cette Ville , l'échange
des ratifications fe fit le lendemain 14 ; cette
nouvelle nous a été apportée le 17 par le Baron
Leonard de Collenbach , Secrétaire de la
légation impériale & royale au Congrès , à
qui l'Impératrice a fait préfent d'une bague de
brillans. Le Roi de Pruffe a fait préfent de
fon portrait , enrichi de brillans , au Prince de .
Repnin ; d'une tabatière , ornée également de
fon portrait , au Baron de Breteuil ; & d'une
femme de mille louis d'or à chacun des Miniftres
impériaux , le Comte de Cobenzel &
le Baron de Riedefel . S. M. I. a fait un pareil
préfent aux Miniftres Pruffiens.
La paix fera publiée le 24 ; on fe contentera
de chanter un Te Deum en actions de
graces , il n'y aura point de gala , ni aucun
autre appareil. Tous les foldats des armées
Impériales doivent recevoir le creutzer d'augmentation
de paie par jour , jufqu'au moment
de la publication de la paix ; les Officiers conferveront
pendant trois mois leurs appointemens
de campagne ,
On a parlé de l'accueil diftingué que le Général
de Wurmfer a reçu ici ; l'Impératrice-
Reine vient d'y joindre une marque bien flatteufe
d'eftime & de bienveillance ; elle lui a
envoyé dernièrement un de fes Chambellans
pour l'affurer de fa faveur , & lui dire de fa
part qu'ignorant comment elle pourroit lui
( 197 )
prouver fes fentimens , elle defiroit qu'il de
inandât lui- même ce qui lui feroit plaifir. La
réponſe du Général eft digne de lui . Pénétré
des marques de bonté de fa Souveraine , certain
de faire toujours tout ce qui dépendra de
lui pour la mériter , il la fupplioit de lui conferver
la bienveillance dont elle l'honoroit
dans le cas même où la fortune ne lui feroit
pas auffi favorable que pendant la dernière
campagne.
La fanté de l'Archiduc Maximilien fe rétablit
& fe fortifie de jour en jour ; ce Prince
fe promène fréquemment à cheval dans le
Prater.
On apprend d'Illava , que le 4 de ce mois
ce bourg qui eft affez confidérable , a été entièrement
réduit en cendres ; l'incendie a commencé
par la maifon des Peres Trinitaires
qui a été la proie des flammes , ainſi que le
Château , qu'on n'a pu conferver.
Les lettres de Presbourg portent que les on
y a effuyé un ouragan qui a caufé beaucoup de
ravages ; un malheureux couvreur qui étoit
fur une maifon , en a été précipité , & a eu le
corps fracaffé.
De
HAMBOURG , le 25 Mai.
LA paix fignée à Tefchen le 13 de ce mois ,
a dû être publiée maintenant par - tout. Le
traité & tous les actes qui y font relatifs
ont été imprimés en françois & en allemand
1st forment 20 pages in-4. Nous nous empref-
- fons de tranfcrire ici ces pièces intéreffantes
qui appartiennent à l'hiftoire ; c'eſt le réſultat
des négociations qui ont terminé une guerre
dont les fuites pouvoient allarmer l'Allemagne.
Ces pièces font au nombre de onze , & ont
été toutes fignées le même jour. 130
( 198 )
Traité de Paix entre S. M. l'Impératrice Reine
de Hongrie & de Bohême & S. M. le Roi de Pruffe.
Au nom de la Très- Sainte Trinité , Père , Fils
& Saint- Esprit. Soit notoire à tous préfens &
à venir , à qui il appartient , ou appartiendra ;
Que le feu de la guerre s'étant malheureuſement
allumé à l'occafion des différens furvenus fur la
fucceffion de Bavière , entre S. M. la féréniffime
& très-puiffante Princeffe Marie-Thérèſe , Impératrice-
douairière des Romains , Reine de Hongrie
& de Bohême , &c . & c. ; & S. M. le féréniffime
& très-puiffant Prince Fréderic , Roi de Pruffe ,
Electeur de Brandebourg , &c. &c ; L. dites M.
ne s'en font pas moins occupées depuis lors des
moyens d'en arrêter les progrès & de rétablir entre
elles , le plutôt poffible , l'amitié & la bonne in
telligence , que venoit d'altérer ce fâcheux évènement.
Par une fuite de leurs intentions & de leurs
fentimens réciproques , L. dites M. ont établi &
repris à cette fin entre elles plufieurs négociations
pacifiques ; mais comme le fuccès n'en a point été
favorable , & qu'elles ont jugé moyennant cela ne
pas pouvoir continuer à travailler directement au
rétabliffement de la paix , perfiftant néanmoins à
la defirer fincèrement de part & d'autre , elles fe
font déterminées à réclamer pour cet effet la médiation
de leurs alliés refpectifs ; perfuadées qu'elles
pouvoient mettre la confiance la plus entiére dans
les fentimens d'équité & d'impartialité qu'ils leur
avoient témoignés dans tout le cours de cette occurence.
Elles les ont donc requis en conféquence ;
& S. M. I. de toutes les Ruffies , ainfi que S. M.
T. C. , ayant bien voulu s'en charger , il a réfulté
enfin de la louable réunion des foins de L. dites M.
T'heureuſe réconciliation entre les hautes Parties
belligérantes , lefquelles ayant donné les mains au
plan de pacification qui leur a été proposé par les
Puiflances médiatrices , S. M. A. l'Impératricedouairière
, Reine de Hongrie & de Bohême ,
( 199 )
nommé en conféquence pour Plénipotentiaire de fa
part le fieur Jean - Philippe Comte de Cobenzel ,
Baron de Profek , &c . , fon Chambellan , Confeiller
d'Etat intime actuel , Confeiller d'Etat d'épée aux
Pays- Bas , Vice- Préfident de la Députation minif
térielle de la Banque ; & S. M. le Roi de Pruffe de
fon côté, le fieur Jean-Hermann Baron de Riedefel ,
fon Chambellan ; lefdits Miniftres fe font affemblés
dans la ville de Tefchen , où L. M. l'Impératrice de
toutes les Ruffies & le Roi Très - Chrétien ont auffi
envoyé leurs Plénipotentiaires , pour affifter aux
conférences de paix ; favoir le fieur Nicolas
Prince de Repnin , Général en chef des armées de
S. M. 1. de toutes les Ruffies , Gouverneur- Général
de Smolensko , Bielgorod & Orel , Sénateur , Lieutenant-
Colonel des Gardes- du Corps & Chevalier
des Ordres de St. Alexandre-Newsky , de l'Aigle
Blanc , de Ste. Anne & de l'Ordre militaire de St.
George ; & le fieur Louis- Augufte Baron de Breteuil ,
Chevalier des Ordres de S. M. T. C. , Brigadier
de fes armées & Gouverneur de Gergeau ; le travail
infatigable de ces deux Plénipotentiaires médiateurs
á eu un fuccès fi heureux , que les fufdits Plénipotentiaires
de S. M. I'Impératrice Reine de Hongrie
& de Bohême & de S. M. le Roi de Pruffe , après
s'être dûment communiqué & avoir échangé leurs
pleins pouvoirs refpectifs , ont arrêté définitivement
& réduit en forme folemnelle les articles de
paix ci-après , favoir :
I. Il y aura à l'avenir & pour toujours une paix
folide & inviolable , ainfi qu'une vraie & fincère
amitié entre S. M. l'Impératrice - Reine & S. M le
Roi de Pruffe , leurs héritiers & fucceffeurs , leurs
Royaumes & Etats , fujets & vaffaux , de quelque
qualité & condition qu'ils foient.
II. Pareillement , il y aura un oubli perpétuel
de tout ce qui a été commis de part & d'autre ,
avant ou depuis le commencement de la préfente
guerre. Les fujets des hautes Parties contractantes ,
I 4
( 200 )
3
fans nul excepter , jouiront auffi d'une amniftie générale
& de tous les effets , nonobftant toutes lettres
évocatoires ; & en conféquence , main-levée
leur fera accordée des biens , effets & revenus
faifis , confifqués ou détournés , fans qu'ils puiffent
être inquiétés fous aucun prétexte dans leurs perfonnes
, biens , honneurs & droits quelconques ;
mais devant au contraire être laiffés & rétablis en
leur poffeffion & jouiffance paifible .
III. Les hoftilités ayant ceffé depuis la fufpenfon
d'armes , dont on eft convenu , chacune des
deux hautes Parties contractantes évacuera immédiatement
& dans l'efpace de 16 jours après la
fignature du préfent Traité de paix & reftituera à
l'autre , fans aucune réferve , les provinces , villes ,
lieux & places qu'elle peut avoir occupé fur l'autre ;
bien entendu que les villes & places foient délivrées
de part & d'autre dans l'état où par rapport
aux fortifications , à l'artillerie & aux munitions
elles étoient au moment de l'occupation.
IV. Tous les prifonniers de guerre & les fujets
refpectifs détenus pour caufe de la guerre , feront ,
fans diftinction ni réſerve & fans aucune rançon ,
délivrés & reftitués de part & d'autre , dans fix
femaines au plus tard après l'échange des ratifications
du préfent Traité , en payant toutefois préa
lablement les detres qu'ils auront contractées pendant
leur captivité. L'on renoncera réciproquement
à ce qui leur aura été fourni , ou avancé pour leur
fubfiftance & entretien , & l'on en ufera en tout
de même à l'égard des malades & bleffés d'abord
après leur guérifon ; à quelle fin feront inceffamment
nommés des Commiffaires de part & d'autre
pour procéder à l'exécution de cet article.
V. Les contributions , livraiſons , fournitures &
preftations quelconques de guerre ceferont du jour
de la fignature du préfent Traité . Tous les arrérages
dus à cette époque , ainfi que les billets &
promeffes donnés pour caufe de la guerre , font
( 201 )
déclarés nuls & de nul effet à jamais ; & l'on eft
convenu de plus , que tout ce qui aura été exigé
pris ou perçu après l'époque fufdite , foit d'abord
rendu gratuitement & de bonne foi.
VI. L'on eft convenu auffi de fe rendre mutuellement
les fujets de l'une des hautes Parties contractantes
qui pourroient avoir été obligés d'entrer
dans le fervice de l'autre , & l'on s'entendra apiès
la paix amiablement fur les metures néceffaires à
prendre pour exécuter cette ftipulation avec l'exactitude
& la réciprocité convenables .
VII. La convention fignée entre S. M l'Impératrice-
Reine , tant pour elle même que pour les hé
ritiers & fucceffeurs , & M. le Duc des Deux -Ponts ,
qui y a pris part comme Partie principale contrac
tante , également pour lui , fes hériters & fucceffeurs
, fera annexée au préfent Traité ; elle fera
cenfée en faire partie , comme fi elle y étoit inférée
de mot à mot , & elle fera garantie par les Puiffances
médiatrices , ainfi que le Traité de paix même,
VIII. Les hautes Puiffances contractantes & médiatrices
du préfent Traité font convenues de garantir
& garantiffent formellement à toute la mai,
fon Palatine , & nommément à la ligne de Birckenfeld
, les Traités & pactes de famille de 1766 ,
1771 & 1774 , en tant qu'ils font conformes au
Traité de paix de Weftphalie , & qu'il n'y eft pas
dérogé par les ceffions faites par le préfent Traité
& conventions , ainfi que l'acte figné aujourd'hui
entre le féréniffime Electeur Palatin & M. le Duc
des Deux Ponts fur l'obfervation & l'exécution
de leurs fufdits pactes de famille , lequel eft annexé
au préfent Traité , & cenfé en faire partie ,
comme s'il y étoit inféré mot à mot.
?
IX . La convention particulière d'aujourd'hui ,
par laquelle les prétentions du féréniffime Electeur
de Saxe , fubftitué aux droits de Mde . l'Electrice
douairière fa mère , héritière allodiale du feu Elec
tear de Bavière , ont été réglées & fixées entre les
I s
( 202-)
parties intéreffées , fera pareillement annexée au
préfent Traité , dont elle fera centée faire partie ,
comme fi elle y étoit inférée mot à mot , & fera
garantie par L. M. l'Impératrice-Reine & le Roi
de Pruffe ; elle fera également garantie par les
Puiffances médiatrices , ainsi que le Traité de paix
même.
X. Comme on a élevé des doutes fur le droit
que S. M. Pruffienne a de réunir à la primogéniture
de fa maifon les deux principautés de Bareuth &
d'Anfpach , en cas d'extinction de la ligne qui pofsède
actuellement ces deux Principautés و S.M.
l'Impératrice- Reine s'engage pour elle & pour fes
héritiers & fucceffeurs à ne jamais mettre aucune
oppofition à ce que lesdits pays d'Anspach & de
Bareuth paiffent être réunis à la primogéniture de
l'Electorat de Brandebourg , & qu'elle puiffe en
difpofer à fon gré.
XI. Et attendu que lesdites Principautés contiennent
d'un côté dans leur territoire des fiefs dépendans
de la Couronne de Bohême , tandis que
de l'autre ces Margraviats ont dans leur mouvance
des fiefs fitués fur territoire d'Autriche , L. M.
l'Impératrice- Reine & le Roi de Pruffe confentent
dès-a -préfent à renoncer , lorfque le cas écheoira
de la réunion prévue dans l'article précédent , à
tous droits & hauteurs , fous quelque dénomination
qu'ils foient défignés , ainfi qu'à toute dépendance
de ces fiefs & parties de fiefs , & à faire
ceffer refpectivement tout lien féodal , fans nulle
réferve.
XII. Les Traités de Weftphalie & tous les Traités
conclus depuis entre L. M. Impériale & Pruffienne ,
& nommément ceux de Breflau & de Berlin de
-1742 , de Drefde de 1745 , & de Hubertsbourg du
15 Février 1763 , font expreffément renouvellés &-
confirmés par le préfent Traité de paix , comme
s'ils y étoient inférés mot à mot.
XIII. S. M. l'Impératrice Reine fe joindra à S.-M.
( 203 )
Pruffienne , à M. l'Electeur Palatin , & à M. le Duc
des Deux Ponts , pour requérir S. M. l'Empereur
& l'Empire , de vouloir bien conférer à S .. A. E. P. ,
tant pour elle que pour toute la maiſon Palatine , les
fiefs de l'Empire fitués , tant en Bavière qu'en Souahe
, tels qu'ils ont été poffédés par le feu Electeur ;
& pour convaincre d'autant plus l'Electeur Palatin
de la fincérité de fes intentions pour la perfonne &
en faveur de fa maifon , elle promet de s'employer
auffi à faire abandonner l'adminiftration defdits fiefs
à S. A. E. , immédiatement après la ratification du préfent
traité de paix.
XIV . S. M. l'Empereur & l'Empire , font requis
par toutes les parties intéreffées & contractantes ,
d'accéder au préfent traité & aux actes & conventions
qui en font partie , & de donner leur confentement
plénier à toutes les ftipulations qui y font
Contenues.
XV. Finalement S. M. l'Impératrice Reine interpofera
volontiers , conjointement avec S. M, Pruf-
Tienne , fes bons offices auprès de S. M. l'Empereur
pour le porter à accorder à la maiſon Ducale de
Mecklenbourg , le privilége de non appellando il
limité , lorfqu'elle l'aura demandé ſelon l'uſage.
XVI. L. M. l'Impératrice de Toutes - les - Ruffies
& le Roi Très- Chrétien , ayant le plus contribué à
l'heureufe réuffite de cette pacification , par leur
intervention amicale & leur médiation efficace &
équitable , L. dites M. font requifes par toutes les
parties contractantes & intéreffées , de fe charger
auffi de la garantie du préfent traité , ainfi que de
toutes les conventions & ftipulations , qui en font
parrie.
XVII. Les ratifications du préfent traité expédiées
en bonne & due forme , feront échangées en
cette ville de Tefchen , dans l'espace de 14 jours ,
ou plutôt , s'il eft poffible , à compter du jour de
fa fignature. En foi dequoi nous fouffignés Minif
tres plénipotentiaires avons figné , en vertu de nos
16%
( 204 )
pleins pouvoirs , le préfent traité , & y avons fait
appofer le cacher de nos armes . Fait à Tefchen , le 13
Mai 1779. ( L S. ) Jean Philippe , Comte Cobenzeł .
(L. S. ) Jean Herman , Baron de Riede el.
No is lénipotentiaire de S. M l'Impératrice de
Toutes-les- Ratlles ,, & nous plénipotentiaire de S. M.
le Roi Très-Chrétien ( 1 , ayant fervi de médiateurs
à l'ouvrage de la pacification , déclarons , que le
trai é de paix ci deffus entre L. M. l'Impératrices
Reine & le Roi de Prufle , avec les conventions ,
articles parés , acte particulier & féparé , acte
d'acceffion & d'acceptation , y annexés , & qui en
font partie , de même qu'avec toutes les claufes ,
conditions & ftipulations , qui y font contenues , a
été conclu par la médiation & fous la garantie de
S. M. 1. de Toutes les - Ruffies , & de S. M. T. C.
En foi de quoi , nous avons figné les préfentes de
notre main , & y avons fait appofer le cachet de
nos armes. Fait à Tefchen , le 13 Mai 1779. ( L. S. )
Nicolas , Prince Repnin. ( L. S. ) Le Baron de Brereuil.
Articleferaré entre l'Impératrice-Reine & l'Electeur
de Saxe.
Le Séréniffime Electeur de Saxe eft compris dans
ce traité de paix & de réconciliation , comme partie
contractante ; $ . A. S. E. jouira de tous les effets de
cette paix , qui peuvent la regarder ; elle s'engage
anli de fon côté pour elle , fes héritiers & fucceffeurs
, d'obferver religieufement la paix & de s'y
conformer en tout. Cet article féparé aura de part &
d'autre la même force & vertu , que fi dans le traité
(1 ) On a expédié deux exemplaires originaux de ce
traité , ainfi que des actes annexés , dans l'un de quels
on a donné la préférence aux titres de S. M. l'impéra
trice de Toutes - les - Ruffies , & de fon Miniftre-plénipotentiaire
, & dans l'autre aux titres de S. M. T. C. , &
de fon Miniftre- plénipotentiaire.
( 205 )
depaix il étoit fait mention expreffe de S. A. S. l'Elec
teur de Saxe , & fera ratifié en même tems que Idit
traité . En foi de quoi nous fonffignés Plénipotentiaires
de S. M. l'Impératrice Reine de Hongrie &
de Bohême , & de S. A. S. l'Electeur de Saxe , en
vertu de nos pleins pouvoirs , avons figné le préfent
article féparé , & y avons fait appofer le cachet de
nos armes Fair à Teſchen , le 13 Mai 1779. ( L. S. )
Jean Philippe Comte Cobenzel. L. S. ) Fréderic
Augufte , Comte de Zinzendorff & Pottendorff,
Convention entre S. M. l'impératrice Reine &
S. A. Electorale Palatine.
S. M. l'Impératrice Reine Apoftolique de Hon.
grie & de Bohême , & S. A. S. E. P. s'étant
déterminées à s'arranger avec le concours de M. le
Duc des Deux - Ponts , au fujet de la fucceffion délaiffée
par feu l'Electeur de Bavière , fadite Majef é
d'une part & M. l'Electeur Palatin pour lui & fes
agnats d'autre part , font convenus des articles fuivans
:
Art. I. L'Electeur Palatin rentrera avec, fmaifon
, aux conditions énoncées dans les articles 4 ,
5 & 6 , en poffeffion de tous les diftricts , qui font
actuellement occupés par la maifon d'Autriche , tant
en Bavière que dans le Haut- Palatinat , en renonçant
à toutes prétentions quelconques , qu'il pourroit for
mer du chefde cette occupation ; & S. M. l'Impératrice
Reine de fon côté , délie M, l'Electeur Palalatin
de la convention du 3 Janvier 1778 , en renonçant
par le préfent article & de la manière la plus
formelle & la plus obligatoire pour elle & pour fes
héritiers & fucceffeurs à perpétuité , à toutes les
prétentions qu'elle a formées , ou pourroit former,
à quelque titre que ce puiffe être , fur aucune partie
de la fucceffion du défunt Electeur.
II. Par une fuite de fon affection particulière pour
M. T'Electeur Palatin , S. M. l'Impératrice Reine ,
pour elle & fes fuccefleurs , cède à M. l'Electeur
A
( 206 )
pour lui , fes héritiers & fucceffeurs , la feigneurie
de Mindelheim. Elle lui cède également tous les
droits quelconques de la Couronne de Bohême fur
les Seigneuries de Glaucha , Waldenbourg & Lichtenſtein
, avec leurs dépendances appartenantes aux
Comtes de Schoenbourg , pour faciliter l'arrangement
des prétention allodiales de la maison de Saxe ,
& S. M. confent enfin à conférer à M. l'Electeur
Palatin , & à toute la maiſon Palatine , les fiefs de
la Couronne de Bohême fitués dans le Haut- Palatinat
, tels qu'ils ont été poffédés jufqu'à préfent par
les électeurs de Bavière.
III. Promet également S. M. l'Impératrice Reine
Apoftolique , de requérir S. M. l'Empereur de vouloir
bien conférer à S. A. E. P. tant pour elle , que
pour toute la maifon Palatine , les fiefs de l'Empire ,
fitués tant en Bavière qu'en Souabe , nouvellement
acquis par la branche Wilhelmine , tels qu'ils ont
été poffédés par le feu électeur de Bavière ; & pour
convaincre d'autant plus M. l'Electeur Palatin de la
fincérité de fes intentions pour fa perfonne , & en
faveur de la mailon , S M. promet de s'employer
auffi à faire abandonner l'adminiſtration defdits fiefs
à S. A. E. , immédiatement après la ratification de la
préfente convention.
IV. En échange , M. l'Electeur Palatin , pour répondre
à ces marques d'affection de S. M. l'Impératrice
Reine , cède & abandonne en même tems
pour lui , fes héritiers & fucceffeurs à fadite Majefté
& à fes héritiers & fucceffeurs , dans l'état où ils font
actuellement , les baillages de Wildshut , de Braunau
, avec la ville de ce nom , de Maurkirchen , de
Frybourg , de Mattighoven , de Ried , de Scharding
, & en général toute la partie de la Bavière ,
qui eft fituée entre le Danube , l'Inn & la Salza , faifant
partie de la généralité ou régence de Bourghaufen.
V. Les rivières mentionnées dans l'article précédent
, feront communes à la maifon d'Autriche &
( 207 )
à l'Electeur Palatin , en tant qu'elles touchent les pays
cédés ; aucune des deux parties contractantes ne pour
ra y altérer le cours naturel des rivières , ni empêcher
la libre navigation & le libre paffage des ſujets , des
marchandiſes , denrées & effets de l'autre ; & il ne
fera permis à aucune d'elles , d'y établir de nouveaux
péages & aucun autre droit , quel nom qu'il
puiffe avoir ; les ftipulations ci- deffus auront également
lieu pour la partie de l'Inn , qui coule entre le
bailliage de Scharding & le Comté de Neubourg ,
relevant de la maiſon d'Autriche.
VI. Le pays compris dans les limites indiquées
par l'article IV , appartiendra à l'impératrice Reine
& à fes fucceffeurs , avec tous les droits de fupério
rité territoriale & tous autres , fans rien excepter ;
bien entendu , qu'en aucun tems & fous aucun titre
S. M. l'Impératrice Reine , ni fes héritiers & fucceffeurs
, ne pourront former des prétentions fur aucune
autre partie des états de Bavière , foit à titre
d'appartenance ou de dépendance , ou à quelque autre
que ce puiffe être. S. M. l'Impératrice Rein, déclare
en outre , qu'elle ne prendra part ni à la Diete de
l'Empire , ni au cercle de Bavière , aux droits de
féance & de fuffrages des ducs de Bavière , & qu'elle
abandonne tous ces droits à M. l'Electeur Palatin
à fes héritiers & fucceffeurs , lequel de fon côté
prend fur lui , ainfi que pour les héritiers & fucceffeurs
toutes les charges quelconques , qui y font
affectées .
VII. S. M. l'Impératrice Reine , & S. A. E. P. ,
fe feront remettre & délivrer les papiers , lettres ,
documens & archives , appartenans , ou relatifs aux
Pays , villes & lieux , qu'elles fe cèdent réciproquement
par la préfente convention .

VIII. Seize jours après la fignature de cette convention
, les troupes de S. M. l'Impératrice Reine
évacueront la partie de la Bavière , qui en vertu de
l'article Ier. doit être reftituée à la maiſon Palatine ,
& fadite M. I. & R. entrerà en même tems en pof(
208 )
feffion de la partie du diftrict de Bourghauſen , qui
lui eft cédée par l'article IV de cette convention .
IX. Les ratifications de la préfente convention ,
expédiées en bonne & due forme , feront échangées
dans la ville de Tefchen , dans l'espace de quatorze
jours ou plutôt s'il eft poffible , à compter du jour
de fa fignature .
En foi de quoi nous , fouffignés miniftres plénipotentiaires
, avons figné , en vertu de nos pleins
pouvoirs , la préfente convention & y avons fait
appofer le cachet de nos armes . Fait à Tefchen , le
13 Mai 1779. ( L. S. ) Jean Philippe , Comte de
Cobenzel. ( L. S. ) Antoine , Comte de Terring
Seefeld,
La fuite à l'ordinaire prochain.
De
RATISBONNE , le
25 Mai.
C'EST le 17 de ce mois , à une heure après
minuit , que trois couriers arrivés fucceffivement
à l'Electeur Palatin , lui ont apporté la
nouvelle de la lignature de la paix à Tefchen ;
il a donné fur-le-champ des ordres pour remettre
, conformément aux conditions de cette paciacion
, les diftris de Bourghaufen aux Commiflaires
Impériaux , & pour faire occuper par
les troupes Electorales la partie du Duché de
Bavière , dont les Autrichiens avoient pris poffefion
. Ceux- ci viennent d'évacuer Stadam-
Hof , fauxbourg de cette Ville , où la compagnie
bourgeoile a pris pofte jufqu'à l'arrivée du
détachement Bavarois , qui eft venu Ingolftadt.
On dit que les habitans des Pays que les
Autrichiens doivent évacuer , payeront les charges
& les autres impositions à S. M. I. & R. juf.
qu'au 28 de ce mois.
On dit ici que la fucceffion de Berg & de Juliers
a été au li réglée au congrès de Tefchen ,
& cela eft vraisemblable ; mais comme cette
( 209 )
H
fucceffion n'eft pas encore ouverte , il eft vrai
femblable auffi que ce qui a été fait à cet égard
ne fera pas encore publié.
Les lettres de Trèves portent que M. de
Hontheim , auteur du fameux livre publié fous
le nom de Febronius , a donné fa demiffion de
fa place de Doyen du Chapitre de S. Siméon ,
& que fon neveu a été élu unanimement pour
le remplacer on regarde cet arrangement
comme une fuite de fa rétractation . On fait que
l'impreffion de cette rétractation a été défendue
dans plufieurs Etats ; cette défenſe ſemble
prouver qu'elle n'y eft pas approuvée , & bien
des perfonnes en ont inféré qu'elle avoit été
arrachée à M. de Hontheim ; on leur oppoſe la
lettre fuivante , qu'il vient d'écrire à l'Electeur
de Trèves .
» Monfeigneur c'eft avec le plus grand
étonnement que j'apprends , par la voie des
gazettes , combien de peine on fe donne pour
perfuader un certain public , que malgré la con
damnation folemnelle que j'ai faite à différen
tes repriſes des livres Febroniens , je ne les rejettois
pas en effet de coeur comme de bouche
, & que leur condamnation n'eft que l'effet
d'une intrigue odieufe . Je ferois inconfolable
Monfeigneur , fi V. A. E. pouvoit feulement
penfer que j'ai pu donner occafion à de te's
bruits par quelque indifcrétion : il me fuffit ,
Monfeigneur , d'affurer du contraire V. A. E.
avec cette fincérité & cette franchiſe dont je
crois fans vanité avoir toujours fait profeffion
pendant les cinquante années que j'ai paffées
au fervice de cet Archevêché . Je fuis , avec
la plus parfaite foumiffion , jufqu'au tombeau ,
& c «.
Les lettres de Pétersbourg portent que la
Grande-Ducheffe eft heureufement accouchée
le 8 de ce mois d'un Prince .
( 210 )
ITALIE.
De LIVOURNE , le 10 Mai.
» UN Corfaire de Tripoli , écrit- on de Naples
, monté de 14 canons & de 4 pierriers , a
pris dernièrement une tartane Génoife auprès
du port de Cortonne , où fe trouvoient nos trois
chébecs ; l'équipage de la tartane s'étant fauvé
dans la chaloupe , donna avis de cette prife au
Commandant , qui leva auffi-tôt l'ancre , &
donna chaffe au Tripolitain. Il ne put le joindre
qu'à la nuit tombante . Pendant l'obfcurité , les
Barbarefques tentèrent de venir à l'abordage ,
& furent repouffés. Le combat commença avec
le jour. Le Reis fe défendit vigoureufement ,
mais fon vaiffeau étant criblé de coups , &
n'ayant plus que la moitié de fon équipage , il fe
rendit. Il demanda pour toute capitulation , que
lui & fes Officiers ne fuffent pas dépouillés ; ce
qui leur fut accordé . Le nombre des prifonniers
eft de 128 hommes. La tartane qui a été repriſe ,
fera rendue au propriétaire . En revenant dans le
port , les chébecs furent féparés par les courans
du fare ; & comme ils apprirent qu'il paroiffoit
deux autres Corfaires , deux des chébecs allèrent
leur donner la chaffe . Le Commandant en
Chef de ces chébecs a été fait Capitaine de
vaiffeau avec 200 ducats de penfion . S. M. en a
accordé une de 150 à chacun des autres Commandans
; elle a ordonné en même- temps que
le prix de la vente du Corfaire & des efclaves ,
feroit réparti entre les équipages des chébecs ".
Selon les lettres de Lifbonne , les différens
élevés en Afrique , au fujet de la ceffion des
Inles d'Annobon & de Ferdinand , faite par cette
Cour à celle d'Eſpagne , ne font pas terminés.
Les peuples de ces Illes qui n'ont point été con(
211 )
quis , & qui fe foumirent volontairement au
grand Roi , c'eft ainfi qu'ils appellent le Roi de
Portugal , refufent aujourd'hui de paffer fous la
domination de l'Efpagne. Il faudra peut-être
employer la force pour les foumettre. Il y
a deux vaiffeaux Portugais prêts à fe rendre
dans ces Ifles , & qui n'attendent pour partir que
l'arrivée de 4 vaiffeaux de guerre Espagnols qui
doivent les accompagner.
On a frappé à Florence une médaille à l'occafion
de l'Ambaffade de l'Empereur de Maroc
au Grand-Duc , pour affermir la paix ; l'on y
voit d'un côté le bufte de S. A. R. , avec cette
infcription : Leopoldo A. A. P. Z. H. C. Magno
Duci Etruria optimo Principi. De l'autre le mole
de Livourne , la vue de la mer & des frégates
fur le rivage ; le Grand-Duc fortant d'un pavillon
militaire , ayant à fes pieds le lion de Tofcane ;
l'Ambaffadeur de Maroc , préfentant fes lettres
de créance ; des Maroquins à genoux , d'autres
à quelque diftance , avec leurs préfens. On lit
autour cette légende : Mauritania obfequium &
foedus virtuti oblatum. Florentia 1778.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 31 Mai.
LE filence que la Cour continue de garder
fur les dépêches que le Capitaine Simmonds
arrivé de New-Yorck , lui a remis le 10 de ce
mois , allarme de plus en plus la Nation ; elle.
craint que le bruit qui s'eft répandu de l'avantage
remporté par le Général Lincoln fur le.
Général Prevolt en Géorgie , ne foit trop
réel. On prétend que ce dernier a écrit que
loin de pouvoir faire des progrès dans le pays ,
ainfi qu'il s'en étoit flatté au moment de fon
expédition , il avoit été forcé de rétrograder ,
& qu'il lui feroit difficile de conferver le peu de
( 212 )
terrein qu'il avoit d'abord gagné , s'il ne re.
çoit pas de prompts fecours. On affure qu'on
fui a envoyé les troupes qui avoient été conduites
à Sainte-Lucie ; il n'eft pas vraisemblable
qu'il puiffe en recevoir à tems d'Europe . Le
départ de ces fecours , retardé d'abord par
l'empreffement avec lequel l'Amiral Arbuthnot
s'eft rendu à Jerfey , lorfque fa préſence n'y
étoit plus néceffaire , puifque les François
avoient déjà renoncé à leur expédition , dont
le but paroît avoir été plutôt un coup de main
& le pillage de cette ifle , que fa conquête ,
l'a été encore par la révolte à bord de la Défiance
, & par d'autres circonftances. Il eft certain
que le 30 , l'Amiral n'étoit point encore
parti ; & s'il faut en croire quelques papiers ,
il a reçu ordre de ne pas s'éloigner , parce
qu'on a appris qu'une efcadre fupérieure étoit
fortie du port de Breft pour l'intercepter. On
dit auffi qu'on a jugé fa préfence néceffaire
en Europe , jufqu'à ce que la flotte d'obferva.
tion fous les ordres de Sir Charles Hardy ,
foit entièrement équipée , & qu'en conféquence
chaque vaiffeau , à mefure qu'il le fera
, fortira de la rade pour former une efpèce
de chaîne depuis Portsmouth jufqu'à Tor
bay , afin de pouvoir raffembler au befoin &
dans le moment de quelque attaque imprévue,
une efcadre plus ou moins forte , qui fe portera
par-tout où on en aura befoin. D'après
cette fuppofition , M. Arbuthnot ne feroit pas
maître de partir de quelque tems. S'il s'éloi
gne , nos forces en Europe ne feront pas en
état de s'oppofer aux François auffi promptement
qu'on le defireroit , & qu'il feroit néceffaire ,
s'ils font quelque entreprife . Notre flotte dont
on a exagéré la force , confifte en 31 vaiffeaux
, dont 14 font à Spithead , & 17 à Torbay.
De ces derniers , il y en a 4 deftinés pour
( 213 )
New-Yorck , 12 , autres ont ordre de les efcorter
avec le convoi de tranfport jufqu'à une
certaine hauteur , après quoi ils reviendront fe
joindre à la flotte d'obfervation , qui , pendant
leur abfence , fera réduite à 15 , & ne
montera qu'à 27 lorfqu'ils feront réunis .
Après un filence auffi long & non moins inquiétant
fur ce qui fe paffe aux Antilles la
Cour a publié enfin le 29 de ce mois , l'extrait
d'une lettre de l'Amiral Byron , en date
du 2 Avril , à bord de la Princeffe Royale ,
devant Sainte- Lucie , arrivée par le vaiffeau
le British-King , au fervice du bureau de la
Tréforerie . Il apprend que l'Amiral Rowley
arrivé le 12 Février , avoit été détaché le
19 avec 8 vaiffeaux , pour croiſer au vent de
la Martinique , & intercepter le fecours que
M. de Graffe conduifoit d'Europe , & rappellé
quelques jours après , fur l'avis qué l'Amiral
Byron avoit reçu de l'arrivée de M. de
Graffe à la Martinique. Depuis ce tems , des
détachemens de la flotte avoient croifé les
uns au vent de la Martinique , les autres_entre
cette Ifle & celle de Sainte - Lucie. L'Amiral
rend compte des mouvemens qu'il a faits
pour engager au combat les François , qui
l'ont toujours évité ; il ajoute que les frégates
qui fervent dans cette ftation , ont toujours
croifé , & n'ont fait aucune prife de conféquence
, à l'exception d'un Armateur Améri
cain de zo canons & de so hommes d'équipa
ge. Cette lettre eft fuivie d'un avis envoyé
par le Vice- Amiral Sir Peter-Parker , Commandant
des vaiffeaux de S. M. à la Jamaïque
, & qui annonce que depuis le 18 Mai
1778 , jufqu'au 24 Janvier dernier , il a fait 60
prifes.
A ces nouvelles publiées par la Cour , on
en oppofe quelques-unes reçues par des Particuliers.
L'Amiral Byron, lit-on dans une, avoit
ןכ
( 214 )
détaché l'Amiral Rowley avec 8 vaiffeaux
pour croifer dans les parages , d'où il étoit
impoffible que l'on n'apperçût & n'interceptât
pas le Comte de Graffe . Quiconque a navigué
dans ces mers , fait que le hafard feul ,
ou le malheur marqué & foutenu de l'Amiral
Byron , pouvoit fauver les François ; la
funefte étoile de Byron les a fauvés ; un démon
lui fuggéra de rappeller Rowley , &
20 heures après ce rappel, M. de Graffe arri-,
va avec fes vaiffeaux , fes tranfports , & entra
à la Martinique fans perdre un feul bateau «<,
On fe trompe , dit-on dans une autre lettre ,
fi l'on croit que les François manquent de vivres
; il eft de fait qu'ils en ont plus qu'ils n'en
peuvent confommer & qu'ils en reçoivent
fans ceffe de Saint-Euftache . Comme ils payent
tout très-cher , il eft certain que les Hollandois
ne leur laifferont manquer de rien.
Ces nouvelles ont fait tomber celle de la
prétendue victoire de l'Amiral Byron , annon
cée dans tous nos papiers avec une bonne foi
rare , malgré le détour qu'elle avoit fait pour
venir en Europe , puifqu'elle avoit été d'a
bord envoyée à New-Yorck , d'où elle avoit
été apportée à Londres , & malgré les dé
tails qui portoient à 14 le nombre de vaif
feaux pris ou détruits à M. d'Eftaing , qui ne
pouvoit en avoir que 12 à la date du combat.
Nous avons ceffé de parler de ce triomphe ,
& nous n'avons confervé que nos inquiétudes
que nous ne fommes pas à la veille de voir
finir ; elles ne peuvent qu'augmenter ; s'il eft
vrai , comme on l'a dit dans quelques-uns de
nos papiers qu'il y a de la méfintelligence
entre les Amiraux Byron & Barrington
» C'eſt à cela , ajoutent-ils , que l'on doit at
tribuer en grande partie leur inaction apparente
& la négligence des croifeurs , qui ont laiflé
paffer les munitions , les foldats & les pro(
215 )
vifions que les François ont reçus , & qui font
que les flottes & les les Françoifes font à
préfent bien fournies , & que les nôtres manquent
de tout.
Tout femble annoncer que la fcène qui va
s'ouvrir en Europe , fera plus fanglante cette
année que la précédente ; nous ne doutons
prefque plus que l'Efpagne ne prenne part à
la guerre actuelle . » Les propofitions , dit-on
dans un de nos papiers , que le Marquis d'Almodovar
avoit faites a notre Cour , font les
fuivantes : Une ceffation d'armes entre la France
, l'Angleterre & PAmérique ; pendant ce
tems , on travaillera à la paix , & l'Amérique
fera réputée indépendante tant que durera
l'armiftice. Notre Cour a répondu qu'elle
fe prêteroit volontiers à une négociation de
paix générale , fi l'honneur & l'intérêt de l'empire
Britannique n'exigeoient la dépendance
& l'obéiffance de toutes les Colonies , qui
en conféquence , ne peuvent en être difpehfées
, fous quelque condition que ce foit
Si cette réponſe a été faite , il faut en conclure
que nos Miniftres fe flattent encore de
foumettre l'Amérique . Tous les Officiers qui
reviennent de cette partie du monde , font
d'une opinion différente , & ce qui fe paffe
depuis fong- tems , femblé en démontrer l'impoffibilité.
On avoit annoncé , à l'entrée de
nos troupes dans la Géorgie , la foumiffion
de cette Province & des deux Carolines , &
que la Géorgie étoit difpofée à fuivre cet
exemple. Toutes ces Provinces font encore
indépendantes , & nous fommes à la veille
d'être chaffés de la première. On a dû remarquer
que l'on a tenu le même langage , chaque
fois que nos troupes ont paru dans un endroit
; on a toujours dit que ce canton étoit
foumis , & que le refle alloit fe foumet(
216 )
tre, Les difpofitions générales des Américains
font prouvées par le choix qu'ils ont
fait des Membres qui compofent à préfent
le Congrès. Les nouveaux font beaucoup plus
éloignés que leurs prédéceffeurs de toute
idée de réconciliation avec nous , & plus animés
encore à maintenir l'indépendance . Cette
élection démontre clairement ce qu'il faut penfer
des partifans que l'on dit que nous avons
en Amérique . On fait que les Electeurs font
précisément les habitans de nos anciennes Colonies
, qui jouiffent de plus de fortune & de
confidération dans leurs Provinces. Nos Miniftres
ne veulent point faire ces obfervations
; & après avoir confeillé aveuglément
la guerre de l'Amérique , ils veulent la continuer
avec la certitude de la faire fans fruit
& d'achever la ruine de la Nation , Les difpofitions
de l'Efpagne ne fe manifefteront que
pour la hâter. On eft perfuadé que M. d'Al
modovar eft à la veille de fon départ ; plufieurs
perfonnes de fa fuite ont déjà pris les
devants , & on dit qu'il a écrit la lettre fuivante
au Comte de Weymouth. » Le Marquis
d'Almodovar ne peut pas quitter l'Angleterre
fans affurer de fes refpects le Lord Weymouth ,
dont la politeffe & l'honnêteté répondent
fes grands talens , comme Négociateur. Il s'ef
timeroit très- heureux , s'il avoit pu réuffir à
rétablir la paix entre la France & l'Angleterre
; mais comme fes ouvertures ont été
malheureufement rejettées , il ne peut que regretter
d'être obligé de quitter la Cour de
Londres auffi promptement ; il craint que le
Roi fon Maître ne foit dans la néceffité in
difpenfable de remplir fes engagemens avec
la maifon de France , en vertu du pacte de
famille «.
Nous n'ignorons pas les forces de cette Puif
fance ;
( 217 )
fance ; fi elle fe déclare contre nous , comment
réliſterons- nous à fes forces réunies avec
celles de la France , après avoir eu de la peine
à maintenir l'égalité avec cette dernière feule ?
Nous fommes encore étonnés des efforts qu'elle
a faits , & ils nous montrent ceux qu'elle peut
faire encore . On affure qu'avant le ministère de
M. de Sartine , fur environ vingt vaiffeaux
qui fe trouvoient dans les ports de Breft &
de Rochefort , il n'y en avoit pas plus de fept
en état de tenir la mer . Celui de Toulon én
offróit encore un moindre nombre . Peu de
tems a fuffi à un Miniſtre éclairé , qui vouloit
rétablir la marine , pour la porter au point où
elle eft. Nous fommes forcés d'admirer fon
génje , & nous ne pouvons que gémir de n'avoir
pas eu un homme comme lui à la tête de
la nôtre.
Ces réflexions qui reviennent fouvent , parce
que les faits & les circonftances les amènent ,
donnent lieu à une multitude de farcafmes
'contre le Ministère actuel.
» Nos Miniftres , dit un de nos papiers , voulant
ufer de la plus grande économie , ont réfolu de ne
plus entretenir d'Efpions dans les pays étrangers .
C'eft felon eux le moyen infaillible de ne pouvoir
être trompé. Il leur feroit cependant aifé de favoir
d'avance & d'une manière certaine , les projets que
forme l'ennemi ; mais on aime mieux attendre qu'il
ait effectué fon invafion dans quelque partie du
Royaume ; dès qu'il y fera defcendu & qu'il nous
aura fait le plus de mal qu'il aura pu , on pourra fe
flatter d'avoir la nouvelle certaine de fon arrivée ;
' cela eft peut-être moins éloigné qu'on ne le croit.
Mais la Nation paroît moins craindre cet évènement
que jamais. Elle a été fi cruellement maltraitée
par les Adminiftrateurs , qu'elle paroît s'inquiéter
fort peu de ceux qui la gouverneront à l'avenir.
15 Juin. 1779. K
( 218 )
Il eft certain qu'elle peut être mieux gouvernée , &.
il ne l'eft pas moins qu'elle ne fauroit perdre au
change «<.
» Dans toutes les parties de l'adminiſtration , dit un
autre papier , on ne voit que des pillages perpétuels
; depuis le premier Miniftre jufqu'au dernier
'qu'il employe , tous femblent chercher à faire ce
qu'on appelle leur main. Pendant que le Général
Gage étoit à Boſton , il tira fur la trésorerie pour
800,000 liv . fterl . pour fes dépenfes fecretres dans
le cours d'une année feulement ; on feroit curieux
de favoir où cette fomme exhorbitante a paffé . Le
Bureau du Secrétaire d'Etat au département du Nord,
vient de s'arroger une espèce de cafuel en impolant
fur tous ceux qui paffent fur le continent une fomme
de 2 livres 2 fols 6 den. fteri . pour droit de paſſeport.
Ce cafuel qui d'abord ne paroît pas confidérable
, monte cependant à 30,000 guinées par an ;
où va cet argent ? eft-ce dans la poche d'un individu
, ou dans celle du public ? Il ne feroit pas difficile
de répondre à cette queftion.
» On attribue à différentes caufes , ajoute le
même papier , le dépériffement rapide des vaiffeaux
, qui donne lieu à tant de plaintes . Le principal
de ces motifs eft fans doute que plutôt les vaiffeaux
pourriffent , plus les émolumens de certaines
places augmentent ; cela provient auffi de la précipitation
avec laquelle on conftruit , & de ce que le
merrein n'a pas le tems de fécher. Depuis plufieurs
années la difette de bois de conftruction en Angleterre
, a été funefte à la Nation & à la Marine ;
le bois étranger eft très - cher , & il s'en faut de beaucoup
qu'il foit auffi durable. En fuppofant qu'on
puiffe compter fur la probité des adminiftrateurs ,
il faut doubler en cuivre tous les vaiffeaux de la
marine Royale ; c'eft le moyen le plus für de les
conferver le plus long - tems poffible ; fi on connoit
quelqu'autre méthode d'en prolonger encore la
durée , l'Amirauté ne doit pas liéfiter d'en faire ufa(
219 )
·
.ge ; car dans la difette actuelle des bois de conftruction
, on ne peut en être trop économe «.
On a fait le calcul fuivant des prifes faites fur
le commerce Britannique depuis l'année 1775
jufqu'à préfent. Celui des Ifles de l'Amérique a
perdu 2,212,000 liv. fterl.; celui de Terre-
Neuve 76,000 , d'Afrique 213,000 , d'Irlande
13,000 , de la Méditerranée 86,000 , des particuliers
106,000 ; ajoutez à ces pertes , celles
faites en bâtimens de tranfport , vivriers & munitionnaires
,évaluées à 346,000 . Total 3,052,000
liv. fterl .
Les befoins fans ceffe renaiffans du Gouvernement
, & qui ne peuvent qu'augmenter encore
, obligent le Lord North à multiplier tous
les expédiens dont il peut s'avifer pour y fournir.
Après avoir obtenu les changemens qu'il
demandoit qu'on fit à la taxe impofée l'année
dernière fur les maifons , & contre lefquels la
ville a fait des repréfentations , il a propofé un
bill pour continuer la Compagnie des Indes
dans la poffeffion de fes acquifitions territoriales
dans cette partie du monde , mais cela pour
un temps limité , & à de certaines conditions.
Les principales claufes de ce bill font , qu'il fera
en force pendant un an , à compter du 5 Avril
dernier. La Compagnie ne portera pas fes dividendes
à plus de 8 pour cent ; fes débourfemens
feront reftraints ; les comptes de la demi- année
feront faits régulièrement & tranfmis au tréfor.
Le but de ce bill eft de procurer au Gouvernement
des fonds dont il a befoin cette année , en
attendant qu'au renouvellement de la charte qui
doit avoir lieu l'année prochaine , il tire de la
Compagnie d'autres fommes confidérables , &
peut-être qu'il lui enlève fes poffeffions territoriales
. Les intéreffés affemblés à cetteoccafion ,
n'ont pas manqué de fe plaindre . Ils avoient
d'abord propofé une pétition au Parlement ,
K2
_( 220 )
aux fins de mieux affurer les poffeffions de la
Compagnie ; ils fe font réduits à faire faire les
remontrances néceffaires aux Miniftres dans les
conférences qu'ils auront avec les Directeurs.
La Compagnie objecte qu'un acte du Parlement
de la troisième année du règne de George II ,
porte expreffément qu'au moyen de 200,000 liv.
iterl . qu'elle payera au Gouvernement , elle
jouira des produits de toutes fes poffeffions préfentes
& à venir dans les Indes Orientales ; mais
il paroit qu'elle fera obligée de céder , & que
tout ce qu'elle peut fe promettre , c'eft de faire
enforte qu'on la traite le moins durement qu'il
fera posible. C'eft à fes travaux , c'eſt à fes dépenfes,
qu'elle doit la fortune dont elle jouit dans
' Inde , & il lui paroit dur d'être dépouillée de la
portion la plus importante & la plus précieuſe.
L'enquête entamée fur la conduite du Général
& de l'Amiral Howe en Amérique , a été
terminée à leur fatisfaction ; ils ont été parfaitement
juftifiés ; & les Repréfentans de la Nation
font convaincus de l'impoffibilité de faire rentrer
l'Amérique dans le devoir . On vouloit terminer
là cette enquête ; le Général Burgoyne
s'y eft oppofé ; il a demandé avec inftance qu'on
recherchat auffi fa conduite ; envain on lui a
objecté que fa fituation de prifonnier ne le permettoit
pas , puifque s'il étoit coupable , on ne
pouvoit le punir ; il a répondu qu'on pouvoit l'expulfer
, qu'on pouvoit remplir la capitulation de
Saratoga , & enfuite le foumettre à un Confeil
de guerre ; il a parlé avec tant de chaleur , que
l'Oppofition a ceffé , & que cet examen a été
entamé le 20 .
Il a commencé par prononcer un difcours trèslong
, où il a donné le précis de fa conduite depuis
le moment où il avoit follicité le commandement
donc il s'eft chargé ; on ne le confia pas à Sir Gui
Carleton , parce qu'étant l'ancien du Général Howe ,
( 221 )
arrivé hors des limites du Canada , il auroit pris
le commandement de l'armée qu'on vouloit con
ferver à celui - ci ; il fe récria beaucoup fur la mauvaife
foi avec laquelle les Miniftres avoient mis
fous les yeux de la Chambre des lettres particulières
qu'il leur avoit écrites , & avec des lacunes qu'ils y
avoient faites , & qui pouvoient le préfenter fous
un jour défavorable. Il s'attacha à prouver qu'il
avoit reçu des ordres exprès & pofitifs de s'ouvrir
un paffage jufqu'à Albany. Comme on l'a accufé d'imprudence
& de témerité , il a rappellé une Anecdote
curieufe , qui felon lui peut avoir donné lieu à ce
reproche. Il fervoit dans la derniere guerre en Por
tugal fous le feu Comte de la Lippe. Il s'agifloit
de défendre toutes les frontières de Portugal avec
6000 Anglois & un corps de troupes nationales
indifciplinées contre un corps infiniment fupérieur
de troupes Françoifes & Efpagnoles. La ligne étoit
fi étendue , que ces troupes ne fuffifoient pas pour
former la chaîne des poftes de manière à entretenir
une communication ouverte . Il inſtruifit le
Comte de la Lippe de ces difficultés. Il lui répondit
par l'ordre pofitif , non de fe replier fur lui ,
mais de tenir ferme à un paffage , de le défendre
jufqu'à ce qu'il ne lui reftât plus un homme , quelque
nombreux que pût être l'ennemi , quelque
improbable que pût paroître le fuccès . L'ordre étoit
fûrement téméraire , on n'accufa pas le Comte de
la Lippe de témérité , on en accula Burgoyne qui
n'étoit que fubordonné , & qui ne faifoit qu'obéir.
Lorsque le Général Burgoyne cut terminé fon dif
Cours on interrogea Sir Gui Carleton dont les
réponses le juftifièrent. Il en fut de même de celles
du Comte de Balcarras & du Capitaine Money ;
on s'attend que les autres ne lui feront pas moins
favorables. Jufqu'ici on attribue à la mauvaiſe conduite
d'un bataillon de Brunswick la perte d'un
combat qui entraîna la capitulation de Saratoga ,
On ne doit pas imputer à un Général les évène-
>
K 3
( 222 )
mens malheureux lorfque dans fa conduite on remarque
qu'il a fait tout ce qu'il pouvoit pour les
éviter ; mais pour décider fi M. Burgoyne eft à
excufer ou à blâmer , il faudroit favoir sûrement
fi l'ordre de prendre telle route à l'exclufion de
toute autre lui a été donné , & c'eft ce qu'on ne
pourroit favoir qu'en voyant fa correfpondance
avec le Général Carleton en 1776 & en 1777; la
Chambre des Communes avoit d'abord demandé
qu'on la mît fous fes yeux ; mais après quelques
débats , cette propofition fut rejettée , & les incertitudes
qu'on voudroit fixer fubfifteront.
Une remarque qui naît naturellement de cette
enquête fur la conduite des Généraux Howe &
Burgoyne , c'eft que tous deux s'accordent à don
ner les plus grands éloges aux Américains ; ils font
aflez naturels dans la bouche de deux hommes dont
l'un s'étoit flatté de les foumettre , & ne l'a pas pu ,
& l'autre a été vaincu par eux ; mais on fe rappelle
auffi qu'avant qu'on leur fit un crime de n'avoir
pas réuffi , ils parloient comme les Miniftres
des troupes Américaines , & ils avoient épuifé toutes
les qualifications odieufes . Il eft piquant fans doute ,
après avoir lu dans les lettres du Général Burgoyne
que les Américains étoient des gens lâches , toujours
prêts à fuir , & n'attaquant que lorfqu'ils
étoient à couvert , de lui entendre dire au Parlement
: » Je ne conçois pas qu'il puiffe exifter nulle
part de meilleures troupes que celles que les Amécains
appellent Continentales , c'eft - à - dire , leurs
troupes réglées ; il n'en eft point de plus propres
à tenir ferme dans une ligne ; quant à leurs Milices
, comme troupes légères , elles font propres
à tout , & \valent des troupes vétéranes dans tous
les cas poffibles , excepté dans celui où il faut tenir
ferme dans une ligne. Je dois la même juftice à
leurs talens pour les fortifications ; ils favent élever
en très peu de tems des ouvrages campagne auffi
folides , auffi-bien entendus , qu'il eft poflible d'en
avoir nulle part «.
2
de
( 223 )
ÉTATS -UNIS DE L'AMÉRIQUE SEPT.
Philadelphie , du 20 Mars. Nous nous flattons
de recevoir bientôt des nouvelles intéreffantes
de la Géorgie ; les troupes que nous avons
raffemblées fur les frontières de cette Provin
ce font à la veille d'agir , & nous ne tarderons
pas à apprendre les détails de leurs opérations.
Nous favons déja que le Général Lincoln refferre
de très-près le Général Prevoft , qui avec
peu de forces ne peut pas être en état de tenir
long-tems devant lul ; nous fommes sûrs qu'il ne
peut recevoir des fecours de la part du Général
Clinton , qui a lui-même beaucoup de peine à
fe foutenir dans New-Yorck où il eft réduit
à l'inaction ; il ne peut en recevoir que d'Eu .
rope ou des Antilles , fi les forces qu'on y a
détachées n'y font pas néceffaires , & que dans
ce cas on pourroit lui envoyer ; il y a lieu d'ef
pérer que nos troupes auront fait quelque chofe
avant leur arrivée , & que les Anglois en debarquant
trouveront la Géorgie évacuéc par
leurs compatriotes , & nos braves milices prêtes
à les recevoir. Ils fe font vantés de la foumiffion
prochaine des deux Carolines , & de
la bonne difpofition des habitans. Le difcours
prononcé par le Préfident de l'affemblée de
la Caroline Méridionale , à l'ouverture de la
féance à Charles-Town , le 20 Janvier dernier,
peut faire voir combien leurs efpérances font
peu fondées. Cette féance eft la première que
cette affemblée a tenue felon la nouvelle con
ftitution qui rapproche le gouvernement de
cet état de la forme démocratique , plus qu'il
ne l'étoit les deux premières années de la
révolution .
>> Honorables Membres du Sénat , M. l'Orateur
, & MM. de la Chambre des Repré-
K 4
( 224 )
fentans , je vous félicite fur cette première
Séance
, que vous tenez,comme affemblée générale
fous votre nouvelle conftitution &
forme de Gouvernement ; je me flatte que
par votre attention conftante & votre égard
pour les règles & les principes fur lefquels
cette conftitution eft fondée , & par l'emploi
convenable que vous ferez de vos pouvoirs
aux fins & aux objets pour lefquels elle a été
formée , vous rétablirez folidement & affurerez
à vous-mêmes & à votre poftérité après
vous , tous les avantages & les bénédictions
qui refultent naturellement d'un fyftême de
gouvernement fage , bien tempéré , & bien
dirigé. Permettez donc Meneurs
que je
"
1.
vous faffe remarquer que chaque page des
regiftres qui contiendront le détail de vos
procédés , fera regardée comme un tréfor &
un dépôt facré , auquel la Poftérité aura recours
comme à l'interprête le plus sûr & le
plus digne de foi , pour expliquer & illuftrer
le fens vrai , original & non corrompu de votre
conftitution . Il eft par confequent laute
ment de votre devoir d'être dans votre préfente
Séance première , plus particulièrement
circonfpects qu'en d'autres occafions , & extrê
mement prudens à coucher vos réfolutions ,
qui feront confultées à perpétuité comme des
exemples de la plus haute autorité , & refpec
tées comme des règles pour toutes les déci
fions futures.
» Notre ennemi invétéré & endurci , ayant
échoué dans les Etats Septentrionaux , &
ayant été obligé par la valeur & la bonne
conduite des habitans , à y abandonner fes efpérances
de conquête , a tourné fes armes
plus immédiatement contre nos Contrées Méridionales
, fe flattan: d'y avoir un fuccès plus
heureux. Il eft actuellement en poffeffion de
( 225 )
Savanah , Capitale de la Géorgie , d'où il
pourroit aifément paffer dans ce pays , fi l'on
ne s'oppofoit à fes deffeins . Cette dangereufe
fituation demande , Meffieurs , votre attention
la plus férieufe. Il faut employer toutes nos
forces , développer toutes nos reflources, pour
arrêter les progrès de l'ennemi. Il convient
de revêtir le Gouvernement des pouvoirs les
plus amples , pour le mettre en état d'agir
avec vigueur & d'une manière décifive dans
la conjoncture préfente . La loi concernant la
milice a befoin d'une révifion & d'une correction
immédiate , pour l'adapter aux circonftances
où nous nous trouvons. L'on ne
devroit laiffer rien de douteux , rien qui fùt
fujet à des fubterfuges , dans un réglement fi
utile , fi néceffaire pour la sûreté publique .
Toute mefure qui tend à contrarier & à rendre
illufoires les projets & les vues de l'ennemi
, devroit être embraffée & adoptée avec
empreffement & célérité.
» Je me flatte toujours , Meffieurs , qu'une
amniftie générale rameneroit un grand nonbre
d'habitans trompés ou féduits , & dont
les anciens préjugés n'ont été caufés que par
des gens artificieux , dans la vue de les porter
à abandonner la caufe de leur Patrie . Un
tel acte de générofité de la part de leurs concitoyens
, qu'ils ont fi grièvement offenfés
toucheroít du moins ceux qui ont quelque fentiment
de gratitude ou de repentir , & les engageroit
à racheter leur faute par quelque fervice
fignalé , rendu à l'Etat . En même-tems il
laifferoit les autres fans aucune excufe , s'ils
deviennent les victimes , dont la Juftice démandera
le facrifice à la rigueur des Loix .
»Sur l'avis de l'intention , que l'ennemi avoit
de faire une invafion en cet Etat , j'ai cru neceffaire
de retenir dans nos Ports , pour notre
K5
( 226 )
propre défenſe , les plus grandes forces poffibles
; & pour cet effet , de l'avis de notre Confeil-
Privé , j'ai mis un embargo général , & ai
défendu à tous vaiffeaux de faire voile d'aucun
des ports de notre Etat , durant l'espace de
trente jours , à l'expiration defquels j'ai continué
l'embargo pour trente autres jours , lequel
dernier terme eft échu le 12 du courant.
Il a été mis pareillement un embargo fur l'exportation
des provifions , conformément à la
recommandation du Congrès.
» Comme la milice de cet Etat eft par-tout
en mouvement , & que bientôt elle pourra être
dans le cas d'agir conjointement avec les
troupes réglées & la milice des autres Etats
j'ai jugé qu'il étoit tems & qu'il feroit avantageux
au fervice public, de nommer des Brigadiers
-Généraux , en vertu des actes pour régler
lalevée de la milice. En conféquence , de l'avis
de notre Confeil-Privé , j'ai donné des Commiffions
aux Honorables Richard Richardfon ,
Etienne Bull & André Williamfon , Ecuyers ,
pour être Brigadiers-Généraux de la milice de
cet Etat ; & j'ai affigné à chacun d'eux des Régimens
& des diftricts particuliers , qui feront
fous leur commandement immédiat , jufqu'à ce
qu'on puifle faire un arrangement plus mûr &
une divifion plus parfaite.
» Le choix des Officiers pour remplir les différens
départemens de l'Etat eft , Meffieurs , une.
affaire importante que vous devez prendre aujourd'hui
en conſidération , avant que la nouvelle
conftitution puiffe recevoir la dernière
main , & que la grande machine du Gouvernement
puiffe être mife en mouvement ainfi
qu'il convient. Le vafte intérêt qu'implique un
objet de fi grand poids , & l'importance réelle
dont il eft à cette époque critique ', vous infpiseront
fans doute des fentimens proportionnés,
( 227 )
& s'attireront toute votre attention . Comme ,
felon toute probabilité , vos affaires feront dirigées
à préfent plus par les armes que par les
confeils , & que vos fuccès dépendront en trèsgrande
partie des talens militaires & de l'expérience
, il ne fauroit échapper à votre difcernement
& à votre pénétration de faire choix
d'un Chef Magiftrat , dont la capacité réponde
aux circonftances où vous vous trouvez en ce
moment. Je fuis affez malheureux , Meffieurs ,
pour me voir , avec la meilleure volonté pour
fervir ma patrie , fi navré par le fentiment dé
ma propre incapacité & de mon impuiffance à
remplir le pofte éminent où je me trouve actuellement
placé , que mon plus grand plaifir
& ma fatisfaction eft dans l'efpoir d'une prom-
-te démiffion , avant que l'inftant critique n'arrive
où ma patrie pourroit fouffrir par mon
infuffifance «
FRANCE.
De
VERSAILLES , le 10 Juin.
LE 30 du mois dernier , LL. MM . & la Famille
Royale ont figné le contrat de mariage
de, M., de Bérulle , premier Préfident du Parlement
de Grenoble , en furvivance , avec
Mademoiſelle de Miromefnil. Le même jour
la Vicomteffe de Rochambaut a eu l'honneur
d'être préfentée à LL. MM. & à la Famille
Royale , par la Comteffe de Rochambaut.
Les Députés des Etats de Bourgogne furent
admis le 1 de ce mois à l'Audience du
Roi la députation étoit compofée pour le
Clergé de l'Evêque d'Autun , qui porta la
parole pour la Nobleffe du Marquis d'Argenteuil
, pour le Tiers - Etat de M. Giles ,
Maire de Nuis , & de M. Jarrin , Syndic de
la Province ; ils furent préfentés par le Prince
K 6
( 228 )
de Condé , Gouverneur de la Province , &
par M. Amelot , Secrétaire d'Etat , ayant le
Département de Paris , & conduits par M. de
Wattronville , Aide des Cérémonies ; ils eurent
enfuite une audience de la Reine & de la
Famille Royale.
M. de St.-Martin , premier Syndic - Général
des Etats de Breffe, & M. de Combet , premier
Syndic-Général de la Province du Bugey , &
du pays de Gex , eurent l'honneur de préſenter
le même jour à S. M. , les cahiers refpectifs de
leurs Provinces , & faifant partie de la députation
.
MM. Née & Mafquelier ont préſenté à
LL. MM. & à la Famille Royale la 29e
livraifon des Tableaux Pittorefques , Phyfiques,
Hiftoriques , Moraux , Politiques & Littéraires
de la Suiffe.
De PARIS , le 10 Juin.
LES nouvelles que l'on reçoit de la Martinique
, par la voie de St-Euftache & de la Hollande
, repréfentent toujours M. le Comte
d'Estaing ayant acquis la fupériorité fur ces
mers , depuis la jonction de M. de Graffe ,
& tenant en échec , avec 16 vaiffeaux , l'Amiral
Byron , qui en a 23 , mais en fr mauvais
état que l'Albion & la Renommée doivent être
renvoyés en Angleterre. Selon ces lettres
le Vice-Amiral s'eft emparé de l'Ifle St-Chriftophe
, & a repris celles de St- Martin & de
St-Barthélemy ; ce font des frégates qui ont
été chargées de cette expédition , peu importante
en elle - même à la vérité , mais qui
prouve fa fupériorité. S'il n'en a point tenté
d'autre c'eft , dit - on , pour ne point affoiblir
fes forces en les divifant , & en fe
mettant dans la néceffité de placer des garnifons
au loin. Il règne fur la Flotte unie
( 229 )
difcipline & un ordre qui fait l'admiration
des Anglois eux-mêmes. Ces nouvelles paroiffent
d'autant plus sûres qu'elles viennent auffi
de Londres , où on ne les défavoue point.
» Le départ de l'armée , écrit-on de Breft ,
en date du 31 Mai dernier , paroit très-prochain.
M. le Comte d'Orvilliers couche à
bord ; & les 28 vaiffeaux & 20 frégates ou
corvettes n'attendent que le fignal pour appareiller.
On dit ici qu'il ſe rendra au Ferrol où
les vaiffeaux la Bourgogne & la Victoire font
encore , & où ils femblent l'attendre ; on fait
en conféquence de grandes fpéculations ; & en
effet , il n'iroit pas dans ce Port prendre deux
vaiffeaux , qui auroient pu venir le joindre facilement
, s'il n'y avoit pas quelqu'autre projet
qui pourroit gro ir notre Flotte d'un plus grand
nombre de vaiffeaux «.
Un courier , arrivé de Breft , a apporté la
nouvelle du départ de la Flotte , qui a mis à la
voile le 3 de ce mois ; elle étoit fous voile le 4 ,
par un joli frais de vent d'Eft , très-beau tems
& le plus favorable pour aller chercher la côte
d'Espagne.
On écrit de Nantes qu'il y étoit arrivé un
navire Efpagnol , dont le Capitaine a , dit-on ,
dépofé que le 16 Mai , il a rencontré à la
hauteur du Cap Ortegal , l'Efcadre de M. de
la Mothe- Piquet , & la Flotte qu'il convoie ,
& qu'alors il avoit pris deux frégates ou corfaires
Anglois.
Les préparatifs qui fe font fur nos côtes
de la Méditerranée , écrit-on de Toulon , font
les mêmes que ceux qui ont lieu fur celles de
l'Océan , & annoncent de grands projets. Si
la paix n'en empêche pas l'exécution , ils feront
appuyés par l'Efcadre qui fera prête à la
fin du mois prochain ; elle fera compofée du
Triomphant , de 80 canons , du Souverain & du
Héros , de 74, du Lion , du Hardi & du Jajon ,
( 230 )
de 64 , & des frégates la Précieufe , la Flore,
la Lutine & la Sérieufe , de 32. On continue de
travailler avec beaucoup d'activité à la conftruction
du Terrible , de 110 canons «<.
Nous avons parlé, des foins que le Chevalier
Gras de Préville , Commandant la frégate
l'Engageante , s'eft donné pour fauver la flotte
arrivée dernièrement de la Martinique ; fa inanoeuvre
hardie auroit fait échapper tout le con
voi , fi les ennemis , moins avides de gloire que
d'argent , avoient, pourfuivi les frégates & la
Corvette qui l'efcortoit , & qu'ils auroient pu
prendre , au lieu de 6 ou 7 vaiffeaux marchands
dont ils fe font emparés. Les Directeurs du
Commerce de la Province de Guienne , ont
écrit la lettre fuivante à ce brave Officier , &
nous nous empreffons de publier ce témoignage
de leur reconnoiffance , M. , malgré l'injufte
préjugé qui , le plus fouvent , n'attache la gloire
qu'aux fuccès , la reconnoiffance de la patrie
n'eft pas moins due au Militaire intrépide qui
fait tous les efforts poffibles pour prévenir des
revers , & fecourir fes compatriotes. C'eſt à ce
titre que le Commerce s'empreffe de vous faire
fes juftes remerciemens , du zèle & des talens
que vous avez développés dans la conduite du
Convoi de la Martinique . C'étoit le premier qui,
depuis les hoftilités , feroit arrivé à bon port
fans, la rencontre funefte des vaiffeaux ennemis.
Votre manoeuvre favante en cette occafion ayant
mérité les plus grands éloges , nous nous fommes
fait un devoir de l'annoncer à M. de Sartine , &
de prier ce Miniftre de reconnoître ce fervice
par quelque faveur éclatante . Nous apprendrons
avec une véritable fatisfaction , que notre recommandation
n'ait pas été ftérile , & que vous
ayez agréé le témoignage de notre vive reconnoiffance.
Nous fommes avec refpect &c. «.
Selon des lettres de St-Domingue , le Cor-.
faire le Correcteur a pris ou brûlé , dans une croi(
231 )
fière des femaines , 23 navires Anglois , dont
19 corfaires .
» M. le Chevalier de Glandevez , écrit- on
du Pont-St-Efprit , a fait une levée de matelots
fur la côte du Rhône ; & par-tout il a trouvé des
gens de bonne volonté , qui fe font engagés
gaiment. Mais le zèle & le courage de nos jeunes
gens , ont fur-tout éclaté à Villeneuve-les-
Avignon , où cet Officier a fait 25 hommes.
Parmi ces derniers , il s'eft préfenté deux frères.
Celui qui a été choifi paroiffoit rêveur , lorfque
l'autre s'approchant de M. de Glandevez , lui a
parlé ainfi : Mon Général , mon frère paroft
trifte , & il a raifon ; il a une femme pauvre &
plufieurs enfans , dont fon travail aflure la fubfiftance.
Pour moi , j'ai , Dien merci , époufé une
femme à fon aife , qui m'a donné un enfant ; &
fi je meurs au fervice du Roi , ma famille n'eft
pas dans le cas de périr de misère . Ainfi , M.
prenez-moi , & laiffez mon frère à fa famille
qui a abfolument befoin de lui ; avec du courage
& du contentement , foyez affuré que mon
fervice fera profitable. L'échange a eu lieu «.
On vient d'exécuter à Bicêtre , par ordre de
M. le Lieutenant- Général de Police , des moulins
inventés nouvellement par M. Berthelot
& faits pour fuppléer à ceux qui fe meuvent
par l'eau ou par le vent. Ces moulins occupent
peu d'efpace , & ne reviennent pas à plus de
cent louis ; ils peuvent fe placer dans les maifons
mêmes ou greniers . Trois ou quatre hommes
peuvent fuffire à moudre quatre feptiers par
jour ; or la mouture de bled valant depuis 2 liv .
jufqu'à 3 liv . , chacun de ces moulins peut rapporter
8 à 12 liv . par jour , & ce travail n'eft pas
plus pénible que de battre en grange , de la
bourer à la charue . On conçoit combien de pareils
moulins peuvent devenir néceffaires dans
bien des circonftances ; par exemple , dans un
fort afliégé , dans les temps de féchereffes où
( 232 )
une partie des moulins à eau , pofés fur des
ruiffeaux , reftent dans l'inaction : dans les hopitaux
où il y a tant de bras inutiles. C'eft furtout
cette dernière confidération qui a déterminé
M. le Lieutenant-Général de Police à faire
conftruire plufieurs de ces moulins à Bicêtre.
Six fuffiront à la confommation de cette maifon,
toute vafte qu'elle eft ; ils occuperont 48 hommes
, M. le Lieutenant-Général de Police ayant
préféré qu'on multipliât les bras , afin d'arracher
à l'oifiveté une plus grande quantité de prifonniers
, & d'adoucir leur fort en leur accordant
une légère rétribution , celle de 5 ou 6 fols par
jour , ce qui familiarifera au travail ceux dont.
la captivité a un terme , & qui n'ont pour la plupart
troublé l'ordre de la fociété que par une
fuite de l'oifiveté.
Les Etats du Mâconnois ont délibéré dans
leur affemblée de cette année , d'établir fur la
partie de la grande route de Paris à Lyon , qui
traverfe le Mâconnois , 12 manoeuvres ftationnaires
, dont l'occupation journalière fera de réparer
, chacun dans fa ftation , les dégradations
å mefure qu'il s'en fera , de manière que cette
partie de route , qui eft de 25,477 toifes , fera
toujours en bon état. Par cette délibération' fi
fage , & dont il eft à defirer què l'exemple foit
fuivi généralement ces 12 manoeuvres , qui
feront répartis fur fix ftations , deux fur chacune ,
font obligés de parcourir journellement leur
ftation refpective , de veiller à la sûreté de la
grande route , & d'offrir fur-le-champ , & fans
rétribution quelconque , tous les fecours qui
dépendront d'eux aux voyageurs qui éprouveront
des accidens.
Marie de Renconnel de Royan , Dame ,
Comteffe de Kerfolanon , eft morte à Rennes
le 6 de ce mois , âgée de 26 ans.
Dame Henriette de Mombel de Méré , ancienne
Abbeffe de l'Abbaye Royale de Mou(
233 )
chihumiere , Ordre de Citeaux , filiation de ,
Clairvaux , eft morte le 30 du mois dernier
âgée de 83 ans.
Dame Marie de Vaulx , veuve de Pierre '
Emé de Guiffrey de Monteynard , Comte de
Marner , Chevalier , Grand- Croix de l'Ordre
Royal & Militaire de Saint- Louis , Commandeur
de celui de Saint-Lazare , & Doyen des
Lieutenans- Généraux des Armées du Roi , eft
morte à Grenoble le 1er de ce mois , âgée de
85 ans.
Le Roi , par une Déclaration en date du 6
Mars , & enregistrée au Parlement le 23 du.
même mois , a réuni en une feule les Communautés
, jufqu'à préfent féparées , des Papetiers-
Colleurs-Relieurs & des Cartiers - Pape
tiers , fous la dénomination de Papetiers-Cartiers-
Relieurs..
Des Lettres-Patentes , en date du 8 Novembre
dernier , & enregistrées au Parlement le
23 Avril de cette année portent ratification
de la convention pour l'abolition du Droit
d'Aubaine , enue la France & les De
Dents de
la Reine de Portugal & des Algarves .
Un autre Arrêt du Confeil , rendu le même
jour , porte établiſſement d'une Adminiftration
particulière dans le Dauphiné . Il eft compofé
de neuf articles ; nous en tranfcrirons le préam
bule . » S. M. , par fon Arrêt du 12 Juillet de
l'année dernière , a fait connoitre les difpofi
tions où Elle étoit d'établir dans fon Royau
me , des Adminiftrations provinciales pour la
répartition & le recouvrement des impofitions ,
pour la confection des canaux & des routes ,
ainfi que pour telle autre partie d adminiftration
que S. M. jugeroit à propos de leur confier
: En conféquence , S. M. a déja ordonné
l'établiffement d'une Administration provinciale
dans le Berry , où 48 propriétaires , pris dans
les différens Ordres , fe font affemblés au mois
( 234 )

de Novembre dernier , & doivent fe réunir
encore inceffamment pour travailler au bien
de la Province , dans les parties dont S. M.
leur a atribué la connoiffance & remis la direc
tion . S. M. a vu avec fatisfaction le zèle qui
les a guidés dans leurs premiers travaux : Et
quoiqu'une plus longue expérience foit fans
doute néceffaire pour perfectionner cet établif
fement , & juger plus sûrement des avantages
qui en réfulteront & qu'on a lieu d'en attendre ;
cependant S. M. confidérant qu'un pareil effai
dans une province où les impofitions font établies,
fur des principes différens , ne pourroit
qu'être infiniment utile à fes vues ; & S. M.
ayant d'ailleurs égard au vou de fa Province
de Dauphiné , qui lui a été manifefté , & par
fon très- cher & très-amé coufin le Duc d'Orléans
, Gouverneur de la Province , & par fon
Parlement de Grenoble , & par les Villes principales
de la Généralité ; S. M. a bien voulu éta
blir dès-à-préfent dans le Dauphiné , une Adminiftration
provinciale laquelle fera compofée de
12 Membros de 811
meres du Cierge , de 18 Gentilshommes
propriétaires , & de 30 Membres du Tiers-Etat ,
tant députés des Villes que propriétaires habitans
des campagnes le Roi verra avec la plus
grande fatisfaction , que cette Adminiftration
réponde aux efpérances que la Province en a
conçues , & aux vues de bienfaifance envers
fes Peuples , qui feules déterminent en cette
occafion S. M.
Les numéros fortis au tirage de la Lotterie
Royale de France , du i de ce mois , font 75 ,
16 , 30 , 88 , 56.
De BRUXELLES , le 10 Juin.
» LES Anglois , écrit - on d'Efpagne , n'ont
pas encore ofé nous attaquer directement ; les
forces redoutables raffemblées à Cadix
Ferrol & à la Corogne , leur en impofent ;
au
1
I
( 235 )
mais ils cherchent à nous fufciter des embar
ras , en négociant avec les barbares d'Afrique .
Il paroit qu'ils ont réuffi auprès de l'Empe
reur de Maroc à le décider à ne plus vivre
en bonne intelligence avec nous ; il vient du
moins de projetter un traité avec les Algériens
, relativement à l'échange des efclaves
chrétiens qu'ils amènent dans fes Etats. Comme
ila notifié le projet de ce Traité à tous les Confuls
étrangers , à l'exception du nôtre & de
celui de France ; il femble que Maroc & Al
ger ne feront plus que des efclaves de l'une ou
de l'autre Nation ; cette préférence nous indique
affez clairement celle qui a dicté le plan ;
elle voudroit fufciter des ennemis à notre
commerce dans la Méditerranée ; mais ce qui
nous confole , c'eft que nous fommes en état de
châtier les Barbares qui entreprendront de le
troubler , & peut-être ceux qui les excitent
contre nous «.
L'indécifion de l'Efpagne , dont la durée a
fi long-tems étonné & déconcerté les politiques
eft , dit-on. à la veille de finir ; on prétend
que les ouvertures d'accommodement , qu'on
affure qu'elle avoit faites à la Cour de Londres,
n'ayant point été acceptées , elle va prendre un
parti. » Les nouvelles , écrit-on de Bilbao , en
date du 15 Mai , fe fuccèdent & fe détruifent
journellement ; mais il eft très-sûr que le 23 du
mois dernier , D. Louis de Cordova , qui commande
notre Flotte de Cadix , reçut ordre de
fe tenir prêt à partir au premier avis , & cepen
dant il est toujours en rade ; que notre efcadre .
du Ferrol , forte de 12 vaiffeaux & 4 frégates
eft prête à faire voile ; qu'il y a eu dans la
marine une promotion de 8 Lieutenans- Généraux
, 3 Chefs- d'Eſcadre , & c . ; qu'on lève des
Matelots dans tout le Royaume & fur la côte
d'Italie ; que depuis trois femaines on refufe
des paffe-ports à tous les navires marchands ;
2
( 236 )
qu'on continue à tranſporter de l'artillerie &
des munitions de guerre de toute eſpèce à Ca.
dix & dans les lignes de St- Roch , & qu'enfin
il arrive fréquemment à Madrid des couriers
François & Anglois « .
La conduite des Anglois , vis-à-vis des Eſpagnols
, n'eft pas plus jufte que celle qu'ils tiennent
vis-à-vis des autres Nations neutres , & il
ne feroit pas étonnant que cette Nation , qui eft
en état de s'en venger ne fe décidât à la reffentir
comme elle le doit. Selon une lettre de
St- Domingue , capitale de la partie de l'Ifle
qui appartient aux Efpagnols , il y étoit arrivé
la faïque la Sainte-Rofalie , qui venoit fe réparer
des dommages confidérables qu'elle avoit
foufferts dans un combat qu'elle avoit foutenu
contre un corfaire Anglois ; celui- ci l'avoit atta
quée dans les eaux des petites Inles la Mora &
El Marito , fituées entre Saint- Domingue &
Puerto-Ricco. Ces actes d'hoftilités par des par
ticuliers , précèdent prefque toujours de la part
des Anglois , & amènent fouvent celles que
fait le Gouvernement ; il y a long- tems qu'il
s'attend à une rupture avec cette Fuiffance , &
ii ne feroit pas étonnant qu'il eût expédié d'a
vance des ordres pour l'attaquer fur ces mers
éloignées , comme il en avoit envoyé dans
l'Inde avant que les hoftilités euffent commencé
en Europe : on a lieu de croire que ce fera
dans cette partie du monde que fe porteront
les plus grands efforts pendant la campagne
qui va s'ouvrir. Des lettres de Londres portent
que M. le Marquis d'Almodovar eft fur fon dé
part , & que déja plufieurs perfonnes de fa
fuite font parties. Si cette nouvelle fe confirme
le moment décisif ne fauroit être éloigné.
Les lettres de Paris femblent annoncer cet
évènement attendu depuis fi long-temps. » La
nouvelle du jour , écrit- on de cette ville , étoit
hier 6 , que M. le Comte d'Aranda avoit été
( 237 )
éveillé la nuit précédente par un Courier ;
qui lui a apporté l'adhéſion de l'Efpagne. Ce
même Courier , ajoute - t - on , chargé d'aller
rappeller le Comte d'Almodovar , eft parti fur
le- champ pour Londres. Ce Miniftre s'atten
dant à fon rappel , a déjà envoyé ici plufieurs
perfonnes de fa fuite. On ne doute plus que
cette Puiffance ne joigne bientôt une de fes
efcadres à celle de M. le Comte d'Orvilliers ;
& on ne feroit pas étonné que ce Général l'allât
joindre , en fortant du port de Breft , d'où
il a peut-être déjà mis à la voile «<
La réfolution que viennent de prendre les
Etats -Généraux , d'accorder des convois aux navires
marchands de la République , écrit on de la
Haye , a un peu contribué à calmer la fermenta
tion qui commençoit à fe faire fentir dans les ef
prits , & dont les gens fages & prévoyans redou
toient les fuites. Dans cette pofition des choſes
trois objets fixent particulièrement notre attention
& excitent notre curiofité. Les capitaines chargés
de convoyer les bâtimens Hollandois , auront - ils
férieufement ordre de faire refpecter leurs convois ?
Les Anglois effectueront - ils la menace qu'ils ont
faite de vifiter nos convois , malgré les escortes
qu'on pourroit leur donner ? La France révoquerat-
elle fon règlement , portant une impofition de 15
pour cent fur les marchandifes que les vaiffeaux
Hollandois apporteront dans fes Ports ? Au premier
égard , les opinions font fort partagées ; & l'évè
nement feul en apprendra plus que toutes les conjectures
, tous les raifonnemens qu'on pourroit former.
A la feconde queftion , les perfonnes qui connoiffent
le génie des Anglois , n'hésitent pas d'affirmer
qu'ils vifiteront nos vaiffeaux , quoiqu'il
puiffe en arriver. Quant à la révocation du tarif ,
on croit que la France voulant donner aux habitans
des villes d'Amfterdam & de Harlem , une
marque efficace de la fatisfaction qu'elle a de leur
conduite dans ces circonftances , elle laiſſera ſubſiſ.
( 238 )
·
ter un règlement qui ceferoit de leur être avanta
geux , fi les faveurs dont il les fait jouir , deve
noient communes aux autres villes de la Républi
que ; & qu'à la demande de fupprimer fon tarif, le
Ministère de Versailles répondra que c'est trop
tard. D'ailleurs , il lui importe peut-être d'entrete
nir la rivalité & l'efpèce de jaloufie , utiles à fes
vues & à fes deffeins que la différence du traitement
qu'elle fait aux villes commerçantes de la
République a occafionné entr'elles .
Le 19 du mois dernier , les Négocians
d'Amfterdam & de Rotterdam , ont préfenté
des Requêtes aux Etats- Généraux ; les premiers
fe plaignent de la réponse que leur a
faite l'Amirauté , qui leur a fait dire qu'elle
n'avoit pas reçu ordre d'accorder des convois
illimités. Ils rappellent que fi la réfolution du
20 Janvier dernier annulle celle prife le 19
Novembre 1778 , qui exclut du droit d'être
convoyés les bois de conftruction , cette réfolution
l'avoit été à fon tour par la dernière ,
en date du 26 Avril. Ils repréfentent que ce
n'eft pas pour être ainfi fruftré de fes efpé.
rances , que le Commerce a confenti à payer
extraordinairement un double droit d'entrée &
de gabelle .
On dit que LL. HH. PP. ayant fait demander
à la Cour de Londres , en vertu de
l'article XII du Traité de 1674 , la réviſion
des jugemens prononcés en Angleterre fur les
prifes hollandoifes , elle leur a répondu que
les loix du Royaume ne permettent pas cette
révifion. En faudroit - il conclure , ajoute une
lettre de La Haye , que les Anglois fe croient
difpenfés d'obferver les traités , tantôt parce
qu'ils ne leur conviennent plus , tantôt parce
que leurs loix s'y oppofent ? Voudroient - ils
prétendre que leur Nation , la Nation par
excellence , n'eft pas obligée de garder la foi
aux autres.
( 239 )
Les circonftances dans lefquelles fe trouvent
entr'elles les villes de la République par le tarif
que la France vient de faire publier , a
donné lieu à plufieurs écrits. On en diftingue
entr'autres un , fous le titre de lettre d'un Négociant
Hollandois , actuellement à Paris , à ſon
affocié à Rotterdam . Comme cette pièce eft
très-courte , & qu'elle peut fervir à faire connoitre
un peu plus particulièrement les véritables
intérêts des Négocians de cette République
, nous la tranfcrirons.
כ כ

J'apprends , mon cher affocié , que le tarif
annoncé par l'édit du Roi de France , fera publié
fous peu de jours . C'en eft donc fait de notre
commerce . Notre ville fi opulente va devenir bien
malheureuſe. Si le défaftre qui nous menace de fi
près doit être fenti immédiatement par les maifons
les plus riches , que n'éprouvera pas le peuple ?
Que vont devenir tous les ouvriers qui ne vivoient
que du falaire que nous leur donnions
& que nous ferons forcés de leur refufer ? Que
deviendront leurs femmes , leurs enfans ? Une fois
privés de nos relations en France , par l'effet de la
faveur exclufive accordée aux Amfterdamois & aux
Harlemois , qui pouvant remplir à meilleur prix
que nous les commiffions dont ils feront chargés ,
les enleveront toutes , nous ne pouvons pas efpérer
de foutenir nos autres branches de commerce.
Envain nous dira- t-on que nous conferverons celai
de l'Angleterre , mais ce n'eft pas nous qui le
Efaifons , ce font les Anglois eux mêmes. Et pourquoi
abondent - ils à Rotterdam ? c'eft que nous
confommons ce qu'ils nous apportent ; mais quand
la fource effentielle de nos revenus fera tarie ,
qu'aurons - nous à confommer ? Nous perdrons
même le commerce d'Angleterre , parce que notre
misère éloignera de nous les Anglois ? Eh ! qui a
réduit , mon cher affocié , à ce trifte état , tous
les habitans d'une grande ville ? car nous fommes
tous frappés du même coup. Mandez - moi , je
( 240 )
t
KW
vous prie , fi je dois croire ce qu'on m'a écrit à
ce fujer. On m'aflure que nous ne devons nous
en prendre qu'à nos propres Magiftrats , qui n'ont
pas foutenu nos intérêts dans l'aflemblée de la province
, comme ceux d'Amfterdam ont défendu la
caufe de leurs concitoyens ; que s'ils avoient protefté
contre la fufpenfion des convois , la France
nous auroit confervé tous les avantages dont
elle nous prive avec raifon , puifque nous n'y
avons d'autre droit que par la bienveillance
& qu'ils nous en ont rendus indignes ,
en fe
prêtant à une lâche complaifance pour l'Angleterre.
Ils nous diront , m'ajoute- t - on , qu'ils ont dernie
rement adhéré au fentiment des Amfterdamois ;
mais il n'étoit plus tems , l'Edit étoit publié & exécuté.
Au furplus , mon cher affocié , envain eſpérerions-
nous qu'à la paix les difpofitions rigoureufes
du Roi de France feront révoquées . Le Miniftre a
déclaré à notre Ambaſſadeur , qui me l'a répété luimême
, qu'il ne falloit pas y compter. Ainfi c'eſt à
jamais que nous ferions profcrits , fi nous n'employons
pas le feul remède qui nous refte. Je fais
bien pofitivement , que fi la Province d'Hollande
exécute la dernière réfolution qu'elle a prife , &
qu'elle fe décide à donner elle- même des convois
illimités , l'Edit fera fur- le- champ arrêté. C'eſt à
cette détermination qu'il faut porter notre Province.
C'eft à notre ville principalement à l'y exciter. La
pluralité qui a dicté la dernière réfolution , doit
prononcer encore celle qui peut feule nous fauver.
Forçons donc nos Magiftrats à exprimer notre
vou. Adreffons-nous nous-mêmes aux Etats nos
fouverains. Elevons vers eux nos plaintes & nos
réclamations. Réuniffons- nous tous , grands & petits
, riches & pauvres négocians & ouvriers.
Que toutes les claffes tiennent le même langage ,
puifqu'elles ont le même intérêt : & ne ceffons de
renouveller nos efforts , jufqu'à ce que nous ayons
obtenu la fatisfaction , fans laquelle nous fommes
tous menacés d'une ruine prochaine « .
MERCURE
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI , AURO
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l'Annonce & Analyfe des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ;
les Caufes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers , &c. &c.
25
Juin
1779.
A PAR IS
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou
rue des Poitevins .
Avec Approbation & Brevet du Roi.
TABLE.

PIÈCES FUGITIVES. SPECTACLE S.
Epitre à Madame la Com- Comédie Françoife , 298
teffe de Maurepas , 243 Comédie Italienne , 298
Traduction libre de la 35° ACADÉMIES .
Ode du premier Livre De Marseille ,
d'Horace, 246 De la Rochelle ,

300
301
Le Comted Olsbach, Dra- VARIÉTÉ 8.
ibid. Lettre de M. Beaupréau , me,
Vaudeville du Petit Edipe,
Maître en Chirurgie de
252
Paris , āc. 302
Enigme&Logogryp. 255 Apocauchus ou Apocau-
NOUVELLES
LITTERAIRES.
que , Anecdote Orientale
, 304
Les Fauffes Apparences , Annonces Littéraires, 311
ou l'Amant Jaloux , Co JOURNAL POLITIQUE.
257 Conftantinople ,
médie ,
Dictionnaire Univerfeldes Pétersbourg,
Sciences Morale , Eco- Copenhague,
313
314
nomique , &c. 267 Stockholm ,
-315
316
317
318
320
331
Suite de l'Extrait des Dif Varfovie ,
cours Politiques , Hif- Vienne ,
toriques & Critiques fur Hambourg ,
quelques Gouvernemens Rome ,
de l'Europe , 283 Londres ,
Effaifur laplusgrandeper- Verſailles
fection poffible d'un Qu - Paris ,
vrage quelconque , 293 Bruxelles ,
APPROBATION.
333
348
349
357
'A lu , par ordre de Monfeigneur le Garde des
Sceaux , le Mercure de France , pour le 25 Juin
Je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impref
fion. A Paris , ce 24 Juin 1779. DE SANCY.
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT,
rue de la Harpe , près Saint-Côme.
MERCURE
DE FRANCE
25
Juin 1779
.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
ÉPITRE
A Madame la Comteffe DE MAUREPAS ,
àfon arrivée à Pontchartrain.
DANS ANS cette aimable folitude ,
De mon fort je fens la douceur;
Le repos fatisfait le coeur ,
L'efprit cft nourri par l'étude.
Lij
244
MERCURE
Tout orne ces paifibles lieux :
C'est le féjour de la décence ;
On n'y voit jamais l'inconftance ;
Tout y charme & flatte les yeux.
Ici , les fleurs & la verdure
Décorent nos prés , nos coteaux
On entend le chant des oiſeaux
On voit renaître la Nature.
Les Bergers , fur leurs chalumeaux ,
Célèbrent , dans leur douce ivreffe ,
Le Dieu qu'on adore à Paphos ;
Ils font conduits par la Sageſſe ,
Et ne connoiffent point les maux
Qu'à la Cour font la jalouſie ,
La trahison , la perfidie ,
La difcorde & la vanité ;
Par leur heureufe obfcurité
Ils font à l'abri de l'Envie.
Dans les palais on voit l'erreur ,
La fauffe gloire & le caprice;
C'eft-là qu'habite l'artifice .
Sous le chaume on voit la candeur ,
On trouve dans ce beau boccage
Les Mufes , Flore & les Zéphirs ,
L'Amour y reçoit notre hommage,
Nous lui confacrons nos loiſirs ,
Nous n'avons point d'autre eſclavage.
Tout enchante & ravit nos fens ;
Les Grâces , tes Ris , les TalensDE
FRANCE. 245
Viennent égayer notre vie ;
Et de cette rive chérie
On bannit la pompe & les rangs.
Du port , nous voyons le naufrage ,
flots nous bravons le courroux ,
Nous fommes bien près de l'orage ,
Mais il ne peut tomber fur nous.
Par la foupleffe & par la feinte ,
Par les revers ni par la crainte ,
On ne craint pas d'être abattu ;
Et ce n'eft point par la contrainte
Que nous encenfons la vertu.
Minerve arrive en ce féjour ,
Les Ris fuivent toujours fes traces ,
Les Vertus , les Jeux & les Grâces
Décorent fa brillante Cour ;
L'illuftre Patron du rivage
Y reçoit un pur hommage ,
Il méprife les vains honneurs ,
Du rang le faftueux étalage ;
Un Miniftre prudent & fage
Ne defire d'autre avantage
Que de régner fur tous les coeurs,
( Par M. de Chennevières. )
Liij
246 MERCURE
TRADUCTION libre de la trente-cinquième
Ode du Premier Livre d'Horace,
O Venus Regina Gnidi , &c.
REINE de Gnide & de Cithère !
Délices des humains ! Souveraine des Dieux!
Vifite aujourd'hui ma Glicère ;
Elle t'invoque , & brûlant de tes feux
Elle t'offre avec joie un encens précieux.
Amène- lui ton fils , les Grâces fans ceinture ,
Les Jeux , les Ris , les folâtres Ébats ;
Amène-lui la Jeuneffe & Mercure ,
La Jeuneffe fur-tout , qui te doit tant d'appas.
( Par M. M. D. L. Capitaine d'Infanterie. )
LE COMTE D'OLSBACH ,
Drame Allemand en cinq Actes , de Brandes,
joué en 1770.
LE Comte d'Olsbach s'étoit acquis une
grande confidération dans la carrière politique
& dans celle des armes . Son Prince
l'avoit comblé d'honneurs & de récompenfes
, & fes fervices l'auroient conduit aux
grades les plus éminens du' Ministère ou de
l'Armée, fi l'Amour n'étoit venu traverſer
DE FRANCE. 247
fa haute fortune. Il avoit été mis en quartier
d'hiver dans une petite ville conquife de la
Flandres , avec un corps de troupes qu'il
commandoit. Ce fut- là qu'il eut occafion de
connoître la belle Émilie , fille du Chevalier
de Terville , Officier François . Elle
étoit venue chez une parente où la guerre
la retenoit , l'empêchant de retourner à un
Couvent fort éloigné. Le Comte , qui s'appeloit
Orlheim avant qu'il eut hérité da
Comté d'Olsbach , l'aima & s'en fit aimer
avec paffion. Leur projet étoit d'attendre la
fin de la guerre pour célébrer leur union ;
mais l'Amour eft impatient ; il ne leur permit
point de différer leur bonheur. Ces
amans , ennemis par état , furent donc obligés
de fe marier dans le plus grand fecret.
Le Comte s'étoit déterminé d'autant plus facilement
à cette alliance , qu'il ne doutoit
point d'obtenir l'approbation de fa mère.
La naiffance , la beauté , les vertus de fon
épouſe étoient des titres qui devoient juftifier
fon choix ; mais que le malheur eft fouvent
près de la félicité ! La nuit même où
l'Amour couronnoit leurs defirs , on entend
un grand bruit d'armes dans la ville. C'étoit
l'ennemi qui étoit venu furprendre la garnifon
Allemande. Le Comte s'arrache auffitôt
des bras de fon époufe , & vole à la défenfe
des fiens. Il n'étoit plus temps. La
négligence d'un parent , à qui il avoit confié
pour cette nuit le commandement de la
place , avoit laiffé aux François l'occaſion de
Liv
248 MERCURE
faire trop de progrès ; & le défordre & l'épouvante
avoient forcé les Allemands de
reculer . Dans ce défaftre , quelques foldats
avoient mis le feu dans plufieurs quartiers
de la ville , pour faciliter leur fuite en augmentant
la confufion : la maifon d'Émilie
avoit été auffi la proie des flammes , & le
Comte , entièrement occupé à favorifer la
retraite de fes troupes , ne put fecourir fon
épouſe ni favoir ce qu'elle étoit devenue.
Il fit des recherches qui , loin de le raffurer ,
ne fervirent au contraire qu'à augmenter fes
craintes. Enfin une lettre mit le comble à
fes malheurs , en lui apprenant qu'Emilie
étoit périe dans l'incendie de la maiſon. Le
Comte , tout entier à fa douleur , forma dèslors
le deffein de confacrer dans la folitude le
refte de fa vie à pleurer le fort d'Émilie &
le fien. Il donna la démiffion de fes places ,
& vint fe réfugier dans le fein de fa famille.
La mère & la four du Comte , qui l'aimoient
tendrement , le prefsèrent de leur
découvrir la caufe de fes ennuis ; il fut
obligé de céder à leurs vives inftances , &
de leur faire l'aveu du fatal fecret qu'il auroit
voulu emporter avec lui dans le tombeau.
Elles employèrent tous les motifs d'ef
pérance & de confolation , & ne négligèrent
aucun moyen de le diftraire & de lui
marquer leur tendreffe ; mais elles ne purent
lui faire abandonner fa réfolution d'aller
vivre dans une retraite profonde.

DE FRANCE. 249
Wernin , le Confident du Comte , ne
put rien gagner pareillement fur fon efprit ;
il vit bien qu'il perdroit fon ami , s'il ne lui
rendoit fon époufe. Il ne l'avoit pas connue ,
ayant été obligé de fervir dans une autre
ville que celle où le Comte commandoit. Il
avoit fait déjà des informations qui le laiffoient
fans eſpérance ; mais ne fe fiant qu'à
lui-même, en quelque forte , du foin de vérifier
tout ce qu'il apprenoit , il étoit fans
ceffe en voyage, remontant à la fource des
bruits. Enfin le hafard lui fit rencontrer dans
une auberge d'Allemagne un Officier qui lui
paroiffoit malheureux. Cet Officier avoit
avec lui une jeune perfonne , fa fille . Wernin
parvint à gagner fa confiance. Il connut
fes malheurs & fes befoins fans favoir encore
qu'il étoit le père d'Émilie. Il prit toutes
les précautions néceffaires pour qu'il eut
abondamment tout ce qu'il pouvoit defirer
dans fa pofition ; & , touché du fort de ces
deux infortunés , il s'empreffa de fe fervir du
crédit de fes amis , & particulièrement de
celui du Comte d'Olsbach , pour tâcher de
rétablir leur fortune.
La mère & la foeur du Comte marquèrent
le plus grand empreffement de connoître cet
Officier & fa fille. Wernin fut chargé de les
engager de fe rendre à leurs defirs . Terville
arriva le premier, craignant encore d'amener
avec lui la fille. Le Comte lui fit beaucoup
d'accueil ; fon air , fes fervices , fes malheurs
le rendoient refpectable. Ils ne fe reconnu
Lv
1250
MERCURE
rent point , & ne pouvoient fe reconnoître ,
Terville ayant pris un nom Allemand pour
n'être pas inquiété dans un pays ennemi , &
ne tachant point qu'Orlheim fur le même
Comte d'Olsbach chez lequel il fe trouvoit.
La mère du Comte & Julie fa foeur demandent
au vieillard où eft fa fille , & le preffent
de la faire venir. Les deux jeunes femmes ne
tardèrent point de concevoir l'une pour l'autre
les fentimens les plus tendres, Émilie
raconta fes infortunes, & tout en les racontant
ne pouvoit fe laffer d'admirer les traits de
reffemblance qu'elle remarquoit dans Julie
& fon époux. Julie de fon côté réfléchiffoit
fur la conformité de fes malheurs avec ceux
de fa belle-feur . Cependant le funeſte accident
de l'incendie lui ôtoit fes espérances ;
inais Émilie leva ce nouvel obftacle , en difant
de quelle manière elle s'étoit fauvée ,
& déplorant le fort d'une parente qui avoit
été devorée par les flammes . C'étoit cette
parente , fans doute , dont la cruelle deſtinée
avoit donné lieu au bruit de la mort d'Émilie.
Une émotion fubite fit foupirer ces femmes.
Émilie s'écria , en répandant des pleurs , ô
mon cher Orlheim ! mon cher Orlheim ! A
cette exclamation la mère & la foeur du
Comte lui demandèrent comment elle le
connoiffoit ? Eh ! c'eft , leur dit- elle , mon
malheureux époux ! Je n'ai pu découvrir encore
ce qu'il eft devenu ! La mère & la
fou transportées de joie , l'embraſsèrent
avec tendrelle , & promirent de lui rendre
DE FRANCE. 251
fon bonheur. Elles formèrent en mêmetemps
le projet de furprendre agréablement
le Comte. Wernin gagna fur fon ami qu'il
différât fon départ d'un jour. La mère & la
foeur d'Olsbach le badinèrent fur le parti
qu'il avoit pris de vivre dans la folitude , &
l'engagèrent , en riant , de fe marier avec la
fille de l'Officier , dont elles lui vantèrent les
charmes , la douceur & les excellentes qualités
. D'Olsbach rejeta ce confeil avec humeur;
& fe rappelant fes chagrins , il tomba
dans le plus grand abattement. Sa mère lui
dit que puifque fon parti étoit pris , & qu'il
perfiftoit à vouloir les quitter , elle defiroit
lui faire au moins un prefent avant fon départ.
Elle va chercher alors Émilie , qu'elle
ramène auffi-tôt , & la place de façon à
n'être pas apperçue de fon époux. Le Comte
n'y fait pas attention. La mère prend la main
de fon fils , la met dans celle d'Émilie , &
les retenant toutes deux , leur dit : mes enfans
voilà le lien qui doit vous fixer avec nous.
Le Comte & Émilie , également oppreffés
par la furpriſe & par la joie , ne purent exprimer
leur raviffement. Ils n'ofent en croire
leurs yeux ; ils craignent que leurs fens ne
les abufent. Enfin les époux & les deux familles
réunies , le père d'Émilie , & le généreux
Wernin , leur ami , goûtèrent un plaifir
d'autant plus vif, qu'il avoit été préparé
les alarmes & par le malheur.
252 MERCURE
VAUDEVILLE DU PETIT DIPE.
Vous craig-nez de me ren- dre homma
ge , Je m'af- fi geois de Votre
er-reur , Vous me ju- gie z fur
mon i .- mage , fans me cher cher
dans VO - tre coeur. Ef fa-yez du bonheur
fu- prê - me Et tâ- chez d'en jou-

fr toujours ; Ce n'eft que de l'inf
DE FRANCE. 253.
+
tant qu'on aime , Que l'on voit naître
d'heureux jours. Me fe-
+
ras- tu tou- jours fi del- le ; L'a- ~
mi-tié nous ten- dit heu reux : Si l'A-
+
mour la prend pour mo-- de - le ,
Sans
ef froi je ce de à · tes feux. Jouif-
fons du bonheur fu prê- me , ·
Dans nos bois fi-xons- le tou-jours ; Ce
254
MERCURE
n'eft que de l'inf- tant qu'on ai- me ,
Que on vot naî tre d'heu-reux jours.
AGÉNO
R. Majeur.
ZULMA , que ton coeur fe raffure ;
L'Amour n'eſt point un Dieu méchant ,
C'eft refifter à la Nature
Que de combattre ſon penchant.
Jouiffons du bonheur fuprême ,
Dans nos bois fixons- le toujours.
Ce n'eft que de , & c.
L'HYMEN A L'AMOUR. Mineur.
QUE j'ai de grâces à te rendre ,
L'Hymen connoîtra les plaifirs ;
Je fuis changé , mon coeur eft tendre ,
J'aime , je fens , j'ai des defirs..
J'abjure aujourd'hui mon ſyſtême ,
Déformais je dirai toujours :
Ce n'eft que de , &c.
MERCURE.
Majeur.
POUR mener d'amoureux myſtères ,,
On fait combien je fuis adroit ;
Et fi Vulcain a des confrères,
DE FRANCE. 255
C'eft à Mercure qu'il les doit ;
Mais aimez-vous toujours de même ,
Et paffez-vous de mon fecours.
Ce n'eft que de , & c.
LA FOLIE AU PARTERRE. Majeur.
UN Auteur eft un autre Edipe
Lorfque fur la Scène il paroît ;
Le zèle en vain fut fon principe ,
Souvent le zèle eft indifcret.
Pour clore à jamais fa paupière ,
Il ne faut qu'un coup de fifflet;
Mais il recouvre la lumière ,
Meffieurs , fi fon Ouvrage plaît.
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'énigme eft Montre ; celui
du Logogryphe eft Espérance , où le trouvent
cep , áne , anfe , encre , Rancé.
ÉNIGM E.
J'HAB
fur la terre,
'HABITE dans les cieux , dans les eaux ,
Dans le centre du feu , mais jamais dans les airs ;
L'on me voit en tout temps précéder les éclairs,
Concourir à former l'orage & le tonnerre.
256 MERCURE
Sans avoir d'ennemis je fuis toujours en guerre.
Quoiqu'en Chine , en Afrique & dans toutes les mers,
Je ne quitte jamais Verfailles ni Tonnerre.
Sans être dans Paris , l'on me voit en tout lieu.
Lecteur , m'as -tu trouvé ? ... Quoi ! pas encore ?
écoute :
Sans être Médecin , je termine la goute ;
Enfin , prends un fleur , je fuis dans fon milieu.
( Par Mademoiselle Séry. ) .
J
LOGOGRYPHE.
E fuis de nature légère ,
Et très-utile affurément ,
Sur-tout quand on fait bonne chère.
Si tu défais l'arrangement
Qui de mon corps fait l'édifice ,
Tu trouveras un bénéfice ;
Mais il doit refter une dent.
( Par M. Mefnard du Montelet. )
DE FRANCE.
257
*
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
LES Fauffes Apparences ou l'Amant Jaloux ,
Comedie en trois Actes , mêlée d'Ariettes ,
repréſentée devant Leurs Majeftés à Verfailles
, en Novembre 1778. Prix 2 liv.
10 fols. A Paris , chez la Veuve Duchesne ,
rue S. Jacques.
Nous avons donné une analyſe exacte de
cette Pièce , Scène par Scène , dans le temps
de fa nouveauté. Il ne nous reste qu'à dire
un mot du genre de cet ouvrage , & de
l'efpèce de mérite qui en a fait le fuccès.
C'eſt un de ces anciens cannevas du Théâtre
Efpagnol & Italien , de ces imbroglio fondés
fur des méprifes & des déguiſemens , & qui
ent fourni des fujets à nos Poëtes dramatiques
du fiécle dernier , lorfque notre littérature
naiffante prenoit encore fes modèles
en Eſpagne & en Italie , avant d'en prodaire
elle-même de meilleurs . Molière lui- même
fit fes premières Pièces dans ce goût , qui eft
celui de l'Étourdi , du Dépit - Amoureux , de
l'École des Maris ; mais fort perfectionné
dans cette dernière , où la vraisemblance eſt
mieux obfervée , & où le comique commence
à être fondé fur des caractères . La
bonne Comédie , quand elle a été connue ›
258 MERCURE
a fait tomber dans le difcrédit ces fortes de
cannevas , relégués depuis ce temps fur le
Theatre Italien. La dernière Pièce de ce
genre qui eut quelque fuccès , fut celle des
Contre- temps de la Grange * , jouée en 1736 ;
& c'eft de-là que M. d'Héle paroît avoir
emprunté la fienne , qui a paru nouvelle ,
parce que celle de la Grange eft oubliée , &
qui a réuffi comme d'anciennes modes rereprennent
quelquefois faveur. Sans détailler
ici toute l'intrigue des Contre- temps , qui
en total eft beaucoup plus ingénieufe & plus
approfondie que celle des Fauffes Apparences
, nous marquerons feulement le point
principal par lequel ces deux Drames ſe rapprochent.
Dans les Contre- temps , Angelique
donne un rendez- vous à Valère , fon
amant , dans l'appartement de Conſtance ,
fon amie , qui lui en a donné la permiffion ,
& qui lui a promis le fecret le plus inviolable.
Avant qu'on ait pu faire fortir Valère ,
arrive Damis , amant de Conftance , qui
vient à bout de fe convaincre qu'il y a un
homme caché dans le cabinet de fa maîtreffe.
Conftance , forcée de l'avouer , & réfolue à
ne pas trahir le fecret de fon amie , imagine
plufieurs prétextes plus adroits les uns que
les autres & enfin trouve moyen de faire
une hiftoire fi plaufible , que Damis revient
de fes foupçons , lorfqu'une Suivante vient
dire étourdiment à Conftance : Madame
>
* Ce n'eft pas la Grange Chancel
DE FRANCE. 259
enfin notre amant eft parti. Ce mot équivoque
rallume toute la fureur de Damis ,
qui ne veut plus rien entendre , & qui même ;
ne croit pas la vérité lorſqu'on la lui dit , &
ne fe rend qu'à la vue d'Angélique & de Valère
, qui lui expliquent tout ce qui s'eft paffé.
On fent qu'il y a de l'intérêt dans la fituation
de Conftance , obligée de tromper fon amant
pour garder le fecret de fon amie. M. d'Héle ,
en empruntant cette intrigue , l'a fort affoiblie.
Chez lui , c'eft une Ifabelle qui , enlevée
par un Tuteur amoureux , & tirée de fes
mains par un Officier François , nommé Florival
, fe réfugie chez Léonore , fon amie &
fa voifine , qui la cache dans fon cabinet au
moment même où Alonze, amant de Léonore,
& amant jaloux , vient pour vifiter fa maîtreffe.
Il a entendu du bruit dans ce cabinet ,
& veut fe le faire ouvrir par force , lorfqu'on
en voit fortir une femme voilée. Il
demande pardon de fa violence , & vient à.
peine de l'obtenir & de promettre qu'il ne
fera plus jaloux , qu'on entend une guittare
fous les fenêtres , & une voix d'homme qui
chante Léonore . C'eft Florival, devenu amoureux
d'Ifabelle , & à qui une Suivante de la
maifon a fait croire par méprife qu'Ifabelle
fe nomme Léonore. Alonze devient plus
jaloux que jamais , mais avec beaucoup moins
de fondement qu'auparavant. Ici l'Imitateur
eft bien au- deffous de l'original . Dans
les Contre- temps , la fituation devient plus
260 MERCURE
forte à tout moment , parce que les efforts
mêmes que fait Conftance pour fe juftifier ,
n'aboutiffent qu'à la faire paroître plus coupable
, quand un feul mot d'une fuivante
vient détruire tous les menfonges qu'elle
avoit fu perfuader à fon amant ; & c'eſt
avec raifon que cet amant devient alors incrédule
, même à la vérité. Voilà du comique
de fituation , & une marche dramatique.
Ici au contraire l'incident de la guittare eſt
infiniment plus foible que celui du cabinet ,
& l'intérêt diminue au lieu de croître. Car
n'eft- il pas très - poffible qu'on joue de la
guittare fous les fenêtres de Léonore , &
même qu'on la chante , fans qu'elle foit
coupable ? Cependant , fur cet indice fi
foible la brouillerie recommence plus
forte que jamais ; mais pourquoi cet incident
produit- il de l'effet au Théâtre ? Cet effet
appartient tout entier à la mufique. C'eſt
qu'immédiatement après le duo de raccommodement
:
>
Léonore est toujours conftante....
Ton Alonze n'eft plus jaloux....
Ce fimple accompagnement de guittare
produit un moment de furpriſe & de filence ,
fuivi d'une repriſe très heureuſe des dernières
mefures de ce même duo , que les deux perfonnages
répètent ironiquement. Rien ne
prouve mieux combien , dans le mélodrame
, le chant foutient l'action quand il
eft bien placé. Cette Scène dans une ComéDE
FRANCE. 261
die paroîtroit froide & le moyen petit ; l'un
& l'autre ont réuffi dans un Opéra Comique.
C'est encore la mufique qui a fervi à excufer
une faute de vraisemblance dans le
troisième Acte. Florival & Alonze , qui ſe
rencontrent tous deux dans le jardin à la
même heure , s'apostrophent dans les mêmes
termes , & fe répondent par le même mot.
ALONZ E.
Seigneur , fans trop être indifcret ,
Ne pourroit-on s'inftruire
Du fujet
Qui vous attire
En ce féjour ?
FLORI VA L
L'amour.
Alonze répète avec furprife ce mot ,
l'amour! & Florival lui fait la même queftion:
Seigneur , fans trop être indifcret ,
Ne puis-je auffi m'inftruire
Du fujet
Qui vous attire
En ce féjour ?
Et Alonze a fon tour répond auffi :
L'amour.
Jufques-là tout va bien ; mais un moment
après Lopez , le père de Léonore , arrive au
bruit, & dit auffi les mêmes paroles :
262 . MERCURE .
Meffieurs , fans trop être indifcret , &c.
Et après lui , la Suivante Jacinthe répète pour
la quatrième fois la même queftion :
Meffieurs , feroit -il indifcret
De chercher à s'inftruire , & c.
Pour le coup le fpectateur peut croire que
c'eft une gageure , & qu'on s'eft donné le
mot pour parler dans les mêmes termes , ce
qui n'eft nullement vraisemblable de perfonnes
qui arrivent fucceffivement , & qui
ne fe font pas entendues ; mais la mufique
vient encore au fecours de l'Auteur. Cette
quadruple répétition , cette eſpèce de rondeau
produit un effet plaifant , & la Scène
fait rire. Otez le chant , & l'on n'y verra
qu'une farce , une charge qu'on ne tolèreroit
pas à la lecture. Auffi des ouvrages de
cette efpèce ne font-ils pas faits pour être
vus hors de leur cadre , & de femblables paroles
ne peuvent pas être féparées de la mufique.
Effayez de lire les Fauffes Apparences ,
& vous trouverez tous les vers dans le goût
de ceux-ci :
Il renverfe , il terraffe ;
Mon tyranperd l'audace ;·
Et faifi de terreur
Prend la fuite ;
>
Et moi , fous la conduite
Du François généreux ,
Je vole vers ces lieux.
DE FRANCE. 263
Ce n'eft pas qu'on veuille rien ôter à l'Auteur
du fuccès d'une Pièce dont la repréfentation
eft très- agréable , ni juger un étran
ger, quelque naturalifé qu'il foit parmi nous ,
comme un Poëte François , lorfque lui-même
fans doute ne prétend pas à l'être ; mais nous
devions faire fentir le ridicule de certains
Journaliſtes , qui , voués jufqu'à l'excès à l'efprit
de parti , en répétant jufqu'au dégoût le
mot d'impartialité, ont affecté de louer ce
petit ouvrage avec une exagération offenfante
pour tous ceux qui ont travaillé dans
le même genre , & fur-tout pour ceux qui
l'ont perfectionné. On a ofé imprimer que
les Fauffes Apparences étoient ce qu'on avoit
vu de meilleur au Théâtre Italien depuis vingt
ans. Sans vouloir parler des autres , il n'eft
pas difficile de deviner quel eft l'Écrivain
que l'on cherchoit fur-tout à rabaiffer; &
jamais cette affertion n'auroit eu lieu , fi
l'Auteur de Lucile , de Silvain , de l'Ami de
la Maifon , de Zémire & Azor n'eût été
l'objet de l'infatigable haine des admirateurs
de M. d'Héle , accoutumés à ne rien louer
& à ne rien blâmer que par de femblables
motifs ; mais le Public vraiment impartial ,
& les vrais connoiffeurs n'en regarderont
pas moins M. Marmontel , comme celui qui
a enrichi le Théâtre Italien des productions
qu'on aime à y revoir le plus fouvent , &
qui a donné les meilleurs modèles du ſtyle
qui convient à ce genre d'ouvrage. Sans doute
une mufique telle que celle de M. Grétey
2
264 MERCURE
les a beaucoup embellis ; mais qu'on le confulte
lui - même , & il avouera que nul
Poëte n'a fu mieux fervir le Muficien , &
lui fournir un fonds plus heureux. Quelle
féerie plus charmante que celle de Zémire
& Azor? L'idée du tableau magique n'eftelle
pas une des plus théâtrales qu'on ait exécutées
dans ce genre de fiction ? L'Ami de la
Maiſon eft plein de grâces & de fineffes , &
Lucile & Silvain font d'un intérêt qui fait
verfer des larmes. D'ailleurs , le dialogue
en eft ingénieux , fait pour plaire fans le
fecours du Muficien , & la verfification d'une
facilité élégante. Un dialogue tel que celui
d'Agathe & de Célicour dans l'Ami de la
Maifon , aura toujours un mérite indépendant
du chant .
Tout ce qu'il vous plaira ;
Mais ce refus me bleſſe.
Tout ce qu'il vous plaira ;
Mais le foupçon me bleſſe.
Si c'eft une foibleffe ,
L'Amour l'excufera.
Si c'eſt une foibleſſe ,
L'Amour vous guérira.
Et fil'on m'aime , on me plaindra ;
Et fi l'on m'aime , on me croira ;
Mais qu'eſt- ce qu'il en coûte
D'appaifer for amant ?
Jufqu'à l'ombre d'un doute
' Eft un crime en aimant.
Vous
DE FRANCE.
265
Vous me voyez tremblant ,
Et de m'être infidelle
Vous faites le femblant !
Si ce n'eft qu'un femblant,
Et fi je fuis fidelle ,
Ne foyez plus tremblant.
Eн bien , je t'en croi ;
Sur ta bonne-foi
Mon coeur fe repoſe ,
Je n'ai plus de doute avec toi.
C'EST affez pour moi.
Sur ma bonne - foi
Ton coeur fe repoſe ;.
Je n'ai plus de fecret pour toi.
Voilà de ces Scènes où l'art du Poëte ,
pour être fenti , n'a pas befoin de celui du
Muficien.
Nous pourrions citer encore , comme un
exemple de précifion , le duo de Silvain :
DANS le fein d'un père
Ton coeur va voler.
Au nom de mon père
Je me fens troubler.
Mais dût fa colère
Cent fois m'accabler ,
T'aimer fut mon crime ;
25 Juin 1779.
M
266 MERCURE.
Je fuis la victime
Qu'il doit s'immoler,
Sa voix
menaçante
Dira : fois foumis.
Ma voix gémiſſante
Dira : j'ai promis.
O mon bien fuprême !
Moitié de moi - même !
Je tremble, j'espère ,
Qu'un juge , qu'un père ,
Qu'un juge terrible ,
Qu'un père fenfible
N'ait la rigueur
N'aura pas la rigueur
De m'arracher ton coeur.
Sans prétendre rien diminuer du mérite
dęs Auteurs qui ont travaillé dans le même
genre , on peut affirmer qu'on n'y verra rien
qui approche de ces morceaux. Encore une
fois , nous ne prétendons pas faire ce mérite
plus grand qu'il n'eft ; mais nous croyons
devoir d'autant plus le faire fentir , qu'on a
plus affecté de le méconnoître,
( Ces Article eft de M. de la Harpe ),
DE
FRANCE.
267
DICTIONNAIRE Univerfel des Sciences
Morale ,
Economique , Politique & Diplomatique
, ou Bibliothèque de l'Homme
d'Etat & du Citoyen , mis en ordre & publié
par M. Robinet , Cenfeur Royal ,
Tome Ve in-4° . A Paris , chez l'Éditeur ,
rue de la Harpe , à l'ancien Collège de
Bayeux , 1778.
Nous avons donné des Extraits détaillés
des quatre premiers volumes de ce grand
ouvrage. Les Tomes V , VI & VII ont paru
fucceffivement . Nous apprenons que le VIII
va paroître. Le Public nous reproche notre
lenteur à les faire
connoître ; & ce reproche
eft d'autant mieux fondé , que le
mérite particulier
de ce Livre ne nous laille aucune elpèce
d'excufe.
L'utilité de ces vaftes
Collections , où l'on
raffemble dans un ordre
alphabétique toutes
les
richeffes de l'efprit humain , ne peut être
conteſtée que par le petit nombre d'hommes.
privilégiés qui ont
l'avantage de vivre dans
les grandes villes & dans la fociété des gens
de Lettres ; également à portée & des bibliothèques
où ils trouvent tous les ſecours dont
ils ont befoin , & des Savans qui leur indiquent
les fources où ils doivent puifer , ils
ne
connoiffent ni la pauvreté ni
l'embarras
des richeffes. Mais dans la plupart des Provinces

l'inftruction , loin d'être vulgaire ,
eft encore très-rare , & même prefque nulle ;
Mij
268 MERCURE
mais chez quelques nations étrangères qui ,
participant plus ou moins au progrès général ,
tendent toutes vers le même but , comment
fe paffer de ces magaſins de Science ou de
Littérature qui tiennent lieu de bibliothèques
, qui fatisfont la curiofité fur un grand
nombre de points , & qui la dirigent fur tous
les autres ? La moitié de l'Europe eft dans
l'ignorance ; plus des trois quarts de l'aurre
moitié ne pofsède encore qu'une faulle
fcience; & on fe plaindroit de la multiplicité
des livres deſtinés , je ne dis pas à l'inftruc
tion ultérieure des hommes déjà éclairés ,
mais à l'inſtitution de ceux qui ne lifent pas
du tout ! On trouve quelquefois ces Collections
trop volumineuſes ; mais il faudroit
en compenfer l'étendue à la fubftance qu'elles
renferment . On les trouve difpendieuſes ;
mais il faudroit calculer ce qu'il en coûte
journellement pour des livres achetés au hafard
, la plupart inutiles , fouvent nuiſibles ,
parce qu'ils fe contredifent , parce qu'ils
jettent l'efprit dans la confufion & dans l'embarras
; & que, s'ils ne parviennent pas à infpirer
le dégoût de l'étude , ils fubftituent le
goût ftérile de la lecture au goût précieux de
l'inftruction . On objecte encore que les
grandes entreprifes de Librairie font des
piéges tendus au Public , qu'elles ne fe foutiennent
pas long- temps , qu'elles dégénèrent
ou reſtent fans exécution ; mais le Diction ‹
naire Univerfel des Sciences Morale , Éco
nomique , Politique & Diplomatique eft
DE FRANCE. 266
la preuve du contraire ; ce n'eft plus une
foufcription : on n'en paye les volumes qu'à
mefure qu'on les reçoit ; ces volumes fe fuc
cèdent avec une rapidité & une exactitude
dont jufqu'ici on n'a pas eu d'exemple.
1
Le cinquième volume que nous avons
annoncé depuis long-temps , & dont nous
allons effayer de donner une idée légère ,
commence par la fuite de l'article ANGIETERRE
, qui préfente les objets les plus
intéreffans , fur- tout dans les circonftances
actuelles , toutes les branches du Commerce
des Anglois , un tableau hiftorique
de leur Marine , la defcription de leurs
Colonies , enfin fes principaux Actes par lefquels
le Parlement a réglé le Gouvernement
de ces peuplades & leur commerce , tant
d'importation que d'exportation . Après avoir
donné à la Marine Angloife les éloges qu'elle
mérite , on termine ainfi ce morceau : "C'eft
» dommage que cette marine fi nombreuſe ,
fi bren montée , fi bien entretenue , fi fa-
» vante , fi aguerrie , foit employée aujour
» d'hui à fubjuguer , difons mieux , à détruire
» des Colonies qui faifoient la gloire & la
» force de l'Angleterre , & qui cauferont
» peut-être fa ruine ». Du refte , les Rédacteurs
de cet Article ne touchent qu'en paffant
la querelle de la Grande- Bretagne avec
fes Colonies. Cet objet eft réſervé pour PAtticle
ÉTATS-UNIS DE L'AMÉRIQUE , où l'on
nous promet l'Hiftoire de la Révolution qui
s'avance , & qui doit changer à bien des
93
M iij
270 MERCURE
égards le fyftême politique de l'Europe.
Suit l'Hiftoire de l'ÉGLISE ANGLICANNE :
on y voit fon origine & fes révolutions ; elle
eft même précédée d'un tableau politique
de la religion des Druïdes , où l'on montre
comment ces habiles impoftears avoient ſu
rendre la puiffance légiflative inféparable
du pouvoir facerdotal , fubjuguer le peuple ,
& faire trembler les Grands. Avant de perdre
de vue les Illes Britanniques , on donne une
leçon importante fur cette admiration exclufive
que quelques efprits ont conçue pour
l'Angleterre : enthouſiaſme bizarre , qui leur
fait refufer à toutes les autres nations , à leur
patrie même , tout ce qui peur rendre un
peuple refpectable , & qu'ils ont pouffé dans
ces derniers temps juſqu'à préférer aux chefd'oeuvres
du génie & du goût , des farces
monftrueufes , qu'ils auroient fiftlées G elles
avoient été enfantées en France. Mais nous
ne nous arrêterons pas à l'Article ANGLOMANIE
, parce que nous l'avons donné en
entier dans un de nos précédens Mercures.
ANNUITÉ. « On entend par Annuité une
» rente qui n'eft payée que pendant un cer-
» tain nombre d'années , de forte qu'au
ور
و د
bout de ce temps le débiteur fe trouve
» avoir acquitté fon emprunt avec les intérêts
, en donnant tous les ans une même
fomme ». On traite des avantages que la
France peut tirer de la création de ces rentes
tournantes. Les principes font tellement liés
aux conféquences dans cet Article , qu'on ne
ور
DE FRANCE. 271
pourroit en donner une idée fans le citer en
entier , & fon extrême préciſion ne permet
pas de l'analyfer ; nous y renvoyons le Lecteur.
ANOBLIR , ANOBLISSEMENT . Que celui qui
a défendu fa patrie, que celui qui l'a éclairée ,
que celui qui l'a enrichie foient élevés au
rang des Nobles ; l'envie feule en murmurera
, & les gens de bien , les gens fenfés
donneront , par leurs fuffrages , un nouveau
prix à cette récompenfe . Mais qu'un homme
enrichi par des moyens peu eftimables , peutêtre
même malhonnêtes , achette la Nobleffe
comme on achette un meuble , c'eft ce qui
ne peut être excufé par les extrêmes befoinsde
l'État. Les réflexions fuivantes feront
même voir que l'État doit rarement adopter
cette dangereufe reffource , qu'elle ne lui
procure qu'un bien momentané, & qu'elle
lui prépare pour l'avenir des maux réels , &
qui ne peuvent qu'aller en croiffant. « L'ano-
» bliffement devient néceſſairement une furcharge
pour le reste des fujets roturiers.
Qu'on faffe attention aux priviléges , exemp
» tion de tailles & autres , dont jouit la pof-
» térité des anoblis de 1715 ; que l'on mette
» dans la balance le prix de cette Nobleffe
"
"
و ر
- " achetée , & encore celui de la confirma-
» tion de 1771 , avec le produit de foixante
années de tailles , de franc-fief peut- être ,"
» & d'autres impofitions qu'auroient payées
» toutes ces familles anoblies , & ce qu'elles
» devroient payer par la fuite , & que l'on
Miv
272
MERCURE
» voie combien l'État y perdra. Si l'on dit
» que, malgré ces anobliffemens , & la pof-
» térité des anoblis toujours croiffante , la
" taille des villages a été portée au même
" taux , de forte, que la cottifation des
""
exempts a été reportée fur les taillables ,
» ces anoblis ont donc acheté le droit de
charger leurs voifins d'un furcroît de taille ,
» & c'eft le Gouvernement qui les y a invi-
» tés . Ce ne font donc pas ces anoblis qui,
» ont payé leurs Lettres de Nobletfe , ce
font leurs voifins , c'eft tout un village qui
» s'eft cottifé , & qui fe cottifera chaque,
» année pour les faire jouir des privileges,
» de la Nobleffe ». Nous recommandons la
lecture de cet Article dans un temps où tout,
le monde veut être noble , & où le Royaume
entier le feroit fi l'on accueilloit toutes les
demandes qui fe font chaque jour en ce
genre . Il ne faut point laiffer avilir le titre
de
ebeien ; c'eft l'avilir que de le dédaigner
dès que l'on eft riche ou que l'on a
rendu quelques fervices à l'État .
ود
X
ANTI -MACHIAVEL . Analyfe de l'ouvrage
du Philofophe- Roi , qui ambitionna tous les
genres de gloire , Légiflateur , Guerrier
Poëte , Hiftorien , & dont la vie n'eft pas.
moins inftructive que les ouvrages . « Peu de
» Livres ont eu un auffi brillant fuccès.
» C'étoit un enthoufiafme . Il étoit beau de
» voir un jeune Prince monter fur le trône
fous d'auffi heureux aufpices , montrer à
la face de l'Univers les fentimens d'unc
39
? 273 DE FRANCE.
" ame vertueufe , & prendre ainfi l'engage-
» ment folennel de gouverner les hommes
و ر
en Roi jufte & bienfaifant. » Cependant
la cenfure n'épargna point l'Anti- Machiavel .
Quoi qu'il en foit , cet ouvrage , fans être
parfait, contient la plus excellente morale
politique. « Les raifonnemens n'en font pas
» toujours précis , ni de ce ton frappant qui
parle à la fois à l'efprit & au coeur; rare-
» ment font- ils appuyés de ces traits hiſtoriques
qui rappellent toute l'attention d'un
" Lecteur , & que Machiavel fait choisir &
"
و د
و ر
employer fi heureufement ; mais on lui
» pardonnera ces défauts , peut-être exagérés ,
» en faveur de la pureté de fa morale. On lui
" pardonnera même fes déclamations contre
Machiavel , lorfqu'on verra que, le croyant
plus coupable qu'il n'eft , cette perfuafion
» lui donne lieu de développer une politique
falutaire que les Rois ont de la peine à
comprendre , & qui feule cependant peut
» faire leur bonheur & celui de leurs fujets.....
33
"2
""
و د
2
Prévenu ainfi contre le Secrétaire de
" Florence , fon critique le réfute chapitre
" par chapitre , afin que l'antidote foit à côté
»-du poifon. Il commence par blâmer Ma-
"
chiavel d'avoir marqué les différences des
» Gouvernemens avant que d'examiner leur
» origine , & de difcurer les raifons qui ont
» pu engager les hommes libres à fe donner
» des maîtres. Peut-être , ajoute - t'il , Machiavel
auroit- il eu mauvaiſe grâce de dire
My
27.4
MERCUKE
»
que les peuples ont trouvé néceffaire pour
» leur repos & leur confervation , d'avoit
» des juges pour régler leurs différends, des
protecteurs pour les maintenir contre leurs
ennemis dans la poffeffion de leurs biens
des Souverains pour réunir tous leurs dif-
» férens intérêts en un feul intérêt commun ;
qu'ils ont d'abord choisi d'entre eux ceux
qu'ils ont cru les plus fages , les plus équitables
, les plus défintéreſſes , les plus
humains , les plus vaillans, pour les gou-
>;
22
""
>> verner.
» C'est donc la juftice qui doit faire le
» principal objet du Souverain ; c'eft donc le
bien des peuples qu'il gouverne, qu'il
» doit préférer à tout autre intérêt . Que
» deviennent alors ces vaines idées d'intérêt,
» de grandeur , d'ambition , de defpotifme ?
"
ور
Il fe trouve que le Souverain , bien loin
» d'être le maître abfolu des peuples qui
» font foumis à fa domination , n'en eft lui-
» même que le premier ferviteur » .... Voilà
le langage d'un Roi .
ور
ور
ور
Il fe trouve des Princes qui changent de
Miniftre avec une légèreté infinie , puniffant
avec trop de rigueur la moindre irrégularité.
Les Miniftres qui travaillent im-
» médiatement fous les yeux du Prince ,
lorfqu'ils ont été quelque temps en place ,
ne fauroient déguifer leurs défauts . Pour
peu qu'il foit pénétrant , il doit connoître
le fond de leur ame . Les Souverains , qui
ne font pas Philofophes , s'impatientent
و ر
"
DE FRANCE. 275
, כ
"
facilement. Ils ne peuvent fupporter lest
» foibleffes de ceux qui les fervent ; ils les
» difgracient. Les Princes , qui raifennent
plus profondément , connoiffent mieux
» les hommes ; ils favent qu'ils font tous
» marqués au coin de l'humanité , qu'il n'y a
» rien de parfait en ce monde, que les gran-
» des qualités font quelquefois en équilibre
» avec les grands défauts , & que l'homme
» fage doit tirer parti de tout. C'eft pourquoi
( à moins de prévarication ) ils gar-
» dent leurs Miniftres avec leurs bonnes &
» leurs mauvaiſes qualités ; & ils préfèrent
» ceux qui ont de l'expérience aux nouveaux
» qu'ils pourroient élever à leur place.
23
» Les Princes qui ont été hommes avant
» d'être Rois , peuvent fe reffouvenir de ce
» qu'ils ont été; ils ne s'accoutument pas
و ر
auffi facilement aux alimens de la flatterie
" que ceux qui ont régné toute leur vie .
Ceux- ci , ayant toujours été nourris d'en-
» cens comme les Dieux , mourroient d'ina-
» nition s'ils manquoient de louanges....
» Il feroit quelquefois plus jufte de plain-
» dre les Rois que de les condamner. Ce
font les flatteurs , ce font les calomniateurs
e qui méritent la haine du public , ainfi que
» ceux qui font affez ennemis des Princes
" pour leur déguifer la vérité. Mais il faut
"?
ود
diftinguer la louange de la flatterie . Trajan
» étoit encouragé à la vertu par le panegyrique
de Fline , Tibère étoit confirmé dans
» le vice par les flatteries des Sénateurs .....
و ر
M vj
176 MERCURE
"
Il ne faut point abufer de la rufe & de
» la fineffe ; il en eft comme des épiceries ,
» dont l'ufage trop fréquent dans les ragoûts
» émoulfe le goût , & leur fait perdre ce
piquant qu'un palais qui s'y accoutume ne
» fent plus à la fin .
22
23
La probité, au contraire , eft pour tous
» les temps ; elle eft femblable à ces ali-
» mens fimples & naturels qui conviennent
» à tous les tempéramens , & qui rendent
» le corps robufte fans l'échauffer.Un Prince
dont la candeur fera connue , fe conciliera
infailliblement la confiance de l'Europe ;
» il fera heureux fans fourberie , & puiſſant
» par fa feule vertu…………. »
Ces citations fuffifent pour faire connoître
cette analyſe de l'Anti -Machiavel : elle contient
en dix pages le précis de cet ouvrage.
"
APPROVISIONNEMENT. Extrait du Traité
des Approvisionnemens , qui fait partie de
celui de la Police du Commiffaire de Lamare ;
nous n'en citerons que le commencement.
" Le peuple Romain n'étoit pas le ſeul auquel
on pût appliquer ce mot célèbre de
l'Empereur Aurélien : Populo Romano
faturo nihil eft latius , nihil tranquillius.
La populace de Paris & des principales
villes de France , a du moins ce trait de
» reffemblance avec lui ; c'eft un enfant
» doux, aimable , careffant dès qu'il eſt raffaffié
; hargneux , grimaçant , querelleur
» dès qu'il a faim. On ne peut condamner
» fes murmures ; la plainte, même injuſte, eſt
"
وو
39
DE FRANCE. 277
""
permife à l'être qui fouffre. Mais le mal-
» heureux qui , dans un inftant de difette ,
» voudroit bouleverfer tout l'État , tout brû
" ler, tout détruire pour avoir du pain , a-
» t- il jamais fongé combien de reffources il
» faut créer , combien de canaux il faut fe
» ménager , combien de Provinces il faut
» mettre à contribution , combien de cir-
"
"
גכ
»
ود
»
conftances il faut prévoir , combien d'obf-
» tacles il faut applanir pour fournir à la
fubfiftance d'une ville qui renferme un
million d'habitans , d'une ville où le
luxe multiplie les befoins , où le furperflu
» eft devenu néceffaire , où l'on confomme
» en un jour ce que d'autres villes confom-
» ment en une année , d'une ville entourée .
» d'autres villes qui , a fon exemple , ont
» des befoins factices , & de villages enfin
qui reffemblent à des villes. Si le peupleréfléchiffoit
fur tous ces objets , il feroit
plus étonné de trouver ſa ſubſiſtance , que
furieux lorfqu'il en manque. On ne peut
» mieux appliquer l'apologue politique de
» l'eftomach & des membres , qu'à la ville-
» de Paris & aux Provinces » . La fuite de
cet Article nous offre l'hiftoire des différentes
Ordonnances ou de la Légiflation
Françoiſe fur le commerce des denrées , avec
une analyſe des principes des Économistes.
- fur les approvifionnemens publics.
23
ود
"
Les Articles APPLICATION , APPRÉCIA
TION , APPRENDRE , APPROFONDIR , contiennent
d'excellentes leçons d'Adminiſtra278
MERCURE

"
"
tion. En voici quelques -unes. " Apprécier
» avec jufteffe le merite reel d'un homme ,
» eft un grand talent dans l'homme d'État ;
» mais cela n'eft pas facile. Il faut avoir
» bien étudié cet homme , avoir fuivi long-
» temps fes démarches , fa manière d'agir
» & de procéder , fur-tout dans les affaires
» delicates , dans les circonftances décifives ...
» Mais eft - il donc néceffaire de connoître
fi intimement les hommes pour les employer?
Demandez- le à ces Miniftres dont
» la confiance a été fi fouvent trompée ; qui,
» avec la plus exacte probité & la meil-
» leure intention du monde , ont mal fait
» le bien , parce qu'ils y ont employé des
» agens peu propres à feconder leurs vues
honnêtes ; qui fe font enfin perdus par la
» facilité avec laquelle ils fe font livrés à des
" gens qu'ils croyoient connoître affez pour
» compter fur leur vertu , & dont toute la
» vertu n'étoit que l'art de cacher leurs vices
» fous une apparence vertueuſe....
ود
"
» On ne doit point rougir d'apprendre ce
" que l'on ignore. Si l'on n'a eu qu'une édu-
» cation négligée , fi le temps de la jeune fe
» s'eft vainement écoulé dans l'oifiveté & la
diffipation , il est toujours louable de re-
» venir fur fes pas ; d'étudier à quarante ans
» comme à quinze , pour acquérir les con-
» noiffances dont on a befoin . Si la faveur
» & l'intrigue vous ont élevé , au défaut du
mérite , faites du moins cet honneur à la
faveur, de la juftifier par de nobles efforts
ور
23
DE FRANCE. 279
» pour vous rendre digne de votre éléva-
» tion ; fuppléez par l'étude , aux connoif-
» fances & à l'expérience qui vous man-
" quent; apprenez ce que vous devriez fa-
" voir. Que votre affiduité au travail , votre
2
23
application aux affaires , votre attention à
» confulter les gens inftruits , falfent ou- -
blier l'intrigue qui vous a fait donner une
place que d'autres fujets avoient méritée,
» Par cette conduite , vous parviendrez ,
peut-être , au point que l'on dife de vous :
» le Prince commit une indifcrétion en lui
donnant ce pofte ; mais aujourd'hui il fe-
» roit une faute en le lui ôtant .....
»
*
"
>
»
;
" Les hommes fuperficiels s'arrêtent à
l'écorce des chofes , & n'approfondiffent
» rien. Aufli ne favent- ils rien que très- imparfaitement.
C'eft que pour approfondir,
» il faut un efprit capable de réflexions fuivies
, de conftance & de combinaifons ;
une tête bien meublée d'idées , & où elles
foient arrangées dans un rel ordre, qu'elles
puiffent fur le champ fe préfenter lorfqu'on
en a befoin ; une pénétration vive ,
une étendue de génie qui faififfe plufieurs
» rapports à la fois , & découvre dans l'énergie
d'une caufe prefque tous les effets
qu'elle peut produire. Le peuple qui vit
» au jour la journée , l'homme du monde
qui gliffe légèrement fur la furface des ob-
» jets , le gros des citoyens qui ne s'occupent
» que de leurs affaires particulières dans les
diverfes profeffions qu'ils exercent , n'ont
"
>>
280 MERCURE
و ر
23
و د
guères befoin de cette méditation profonde
» fur les objets qui les concernent . Un bon
» fens ordinaire leur fuffit ; & quoiqu'une
» connoiffance plus intime & plus réfléchie
pût fouvent leur être utile , elle n'eft pas
" communément néceffaire. Mais il faut tout
» approfondir dans le maniement des affaires
publiques. L'efprit de pénétration & de
» combinaiſon eft d'une néceffité indifpenfable
à tous ceux qui y ont quelque part ;
" & c'est parce qu'il leur manque , que nous
» les voyons faire tant de fauffes opérations
» dans les différentes branches du Gouver-
" nement. C'eft faute d'avoir fuffifamment
23
"
23
> approfondi les maximes qu'ils adoptent
qu'ils en changent fi fouvent. Quelquesuns
fe font égarés dans de belles théories
de finance qui ont échoué à l'exécution ,
" parce que , ne les enviſageant qu'en grand ,
» ils n'ont pas fu percer jufqu'aux détails qui
» en rendoient la pratique impoffible ou
dangereufe. D'autres ont porté des lois
qu'il leur a fallu réformer prefqu'auffi-tôr
qu'elles ont été portées , faute d'en avoir
" combiné les inconvéniens réels avec les
» avantages prétendus qu'ils y voyoient.
» Combien de Magiftrats fe trompent tous
» les jours dans les réglemens qu'ils font ,
» parce qu'ils ne connoiffent pas affez à fond
» les vrais principes de la Police & de l'Ad-
» miniftration municipale ! C'eft encore par
» la même raiſon que l'efprit de réforme
» dégénère en un efprit de bouleverſement &
ود
29
DE FRA N. CE. 281
و د
و ر
"9
ود
و د
» de deftruction. Avec affez de pénétration
» pour voir les abus , on en manque pour
appercevoir les remèdes & les moyens de
" les appliquer ; l'on détruit ce qu'il ne fal-
» loit que corriger. Dans la politique exté-
" rieure , fi l'on n'approfondit pas avec le
plus grand foin tous les rapports de l'État
avec les Puiffances étrangères , ce qu'il a à
craindre des uns & à efpérer des autres ,
» fes forces réelles & fes forces relatives ,
» fes engagemens , fes alliances , fes reffour-
» ces , l'état de fa population , de fes finances,
» de fon commerce , de fa marine , de fon
» militaire , on rifquera de fe tromper dans
» l'appréciation de fes véritables intérêts politiques
, & cette première mépriſe en occafionnera
beaucoup d'autres . Les efprits
» volages , indolens , inappliqués , accoutumes
à traiter légèrement toute eſpèce
» d'affaires , ne font donc pas propres au
" gouvernement d'une Nation , ni d'une
Province , ni d'une Ville , ni même d'une
» Communauté. Nous voyons qu'ils font
ordinairement mal leurs affaires dans le
monde ; comment feroient -ils celles d'au-
›› trui ?
ל כ
و د
ود
» C'eſt la marque d'une infigne légèreté ,
que de regarder les formes politiques ,
» comme des machines artificielles où l'on
» peut rejeter un vieux reffort , fi l'on en dé
» couvre un plus exact & plus commode ;
& où , quoique le fuccès foit douteux , on
peut toujours faire des épreuves. Les épreu
282 MERCURE
33
و ر
و د
و د
""
ves en fait d'Adminiſtration font trop dan.
gereufes. Une forme établie a des avan-
» tages infinis fur toute autre , par cette feule
» circonstance qu'elle eft établie ; les efprits
" y font faits ; le peuples'en accommode ; elle
» a la recommandation de la coutume & de
l'ancienneté , qui compenfe les inconvé-
" niens qu'elle peut avoir. Ainfi , un ſage
Magiftrat , un fage Miniftre ne fe hafar-
» dera jamais à effayer des projets qui n'au-
» ront d'autre fondement que quelques fuppofitions
ou quelques raifonnemens philofophiques.
Toute innovation un peu con-
» fiderable déroute les efprits efclaves de
» l'habitude , & comme c'eft le grand nombre
, il faut ménager leur foibleffe ; elle indifpofe
ceux qu'elie gêne , & leur mécon-
» tentement n'eft pas toujours à mépriſer ;
» elle caufe des déplacemens dangereux , des
bouleverfemens odieux ; quelquefois même
elle arrête le mouvement de la machine
politique , au moins dans la partie où fe
fait le changement. Il n'en faut pas tant
pour empêcher le bien dont on fe flattoit
» mal à-propos , parce qu'on ne faifoit
" ces confiderations.
ود
>>
לכ
"
"
و ر
pas
ni
» L'Homme d'État , vraiment digne de ce
» nom , n'adopte ni projet, ni fyftême , ni
réforme ; ne fait ni loi , ni réglement ,
alliance , ni traité , qu'il ne les ait bien médités
& approfondis ; c'eft-à-dire , qu'il
» n'en ait examiné toutes les circonftances ,
» qu'il n'en ait recherché & préparé tous les
و د
DE FRANCE. 28;
ور
» moyens d'exécution , qu'il n'en ait calculé
» les avantages & les inconvéniens avec les
» reffources qu'il a en main pour étendre les
» uns & parer les autres , & que par fa fagefle
» & fa prudence il ne fe foit rendu maître
» des fuites qui peuvent en réſulter. Alors &
feulement alors , il pourra fe flatter d'avoir
fait un ouvrage durable ; mais un efprit qui
» n'a point de confiftance , ne fauroit en don-
» ner à fes opérations » .
و ر
SUITE de l'Extrait des Difcours Politiques ,
Hiftoriques & Critiques fur quelques Gouvernemens
de l'Europe , par M. le Comte
d'Albon.
Dans fon Difcours fur la Suiffe , l'Auteur
examine d'abord ce que la nature a fait pour
la défenſe des Treize - Cantons ; il démontre
que la chaîne de montagnes dont ils font
environnés , & la difficulté des paffages par
lefquels on entre dans l'intérieur du pays ,
arrêteroient à chaque pas les armées d'un
Conquérant , & le mettroient dans une forte
d'impoflibilité de le fubjuguer.
M. le Comte d'Albon examine- enfuite
la population de la Suiffe. Un grand nombre
d'Écrivains prétendent qu'elle eft furchargée
d'hommes : ils vont même juſqu'à
dire qu'elle eft obligée d'en faire un objet
de commerce , & de vendre des foldats aux
Puiffances de l'Europe qui font aſſez riches
pour les bien payer. Notre Auteur réfute
284
MERCURE
و د
و د
cette opinion : « Tout le monde fait , dit-il ,
» que les Suiffes fervent en France , en
Hollande , en Savoie , dans les Domaines
» du S. Siége & dans d'autres États ; mais
» elle ne fournit des régimens qu'aux Princes
" & aux États qui lui font unis par des
» Traités d'alliance. Elle n'a jamais fouffert
qu'on fît dans fes États des levées de troupes
» pour le fervice étranger , fans y être for-
» mellement autorifé par le Gouvernement .
» C'eſt même ici une loi promulguée , &
» qu'on ne pourroit enfreindre fans être fé-
» vèrement puni.
" Quand ceux de fes Alliés qui ont à leur
folde des troupes Suiffes , fe font mutuel-
» lement la guerre , ils ne peuvent s'en fervir
و د
que pour le défendre. La Nation exige
» qu'ils ne les faflent jamais agir d'une ma-
» nière offenfive ; & , ce qui doit détruire
» toute idée de trafic , c'eft que les Cantons
» ne reçoivent aucun fubfide , aucun dédom-
» magement du Prince & de l'État qu'ils
» autorifent , felon les Traités , à lever des
» troupes chez eux . Ils leur font gratuite-
>> ment cette faveur , & ne veulent que pro-
≫curer à leurs fajets un fervice avantageux ,
» en obligeant leurs Alliés. »
ود
93
M. le Comte d'Albon prouve également
que c'est une erreur d'imaginer qu'il y a
dans la Suiffe un excès de population , car
on ne ceffe de s'y plaindre du défaut de bras.
Outre les terres à mettre en plus grande valeur
, les Suiffes ont encore de grandes éten
DE FRANCE. 285
و د
dues de terrein à défricher. « Quand ils rap-
» pelleroient dans le pays les troupes qui
fervent les Puiffances étrangères , & qu'ils
» transformeroient tous ces braves foldats
» en cultivateurs laborieux , il reſteroit en-
» core long-temps des terres incultes , qui ,
» pour produire , n'ont befoin que d'ouvrir
» leur fein à la bêche & à la charrue. »
Les vraies caufes des émigrations des
Suilles fe trouvent dans la dureté de leur
climat , qui paffe rapidement du froid exceflif
à la plus intolérable chaleur ; dans les innondations
des torrens & des rivières qui , après
avoir comblé leur lit de graviers & de roches
, emportent les terres cultivées , & enfeveliffent
même des villages entiers fous
des tas de pierres , de fable & de limon ;
dans la modicité des falaires , qui n'eſt point
en proportion avec la dureté des travaux
enfin dans la misère d'une partie du peuple ,
qui n'achète une nourriture groffière qu'au
prix de fes fueurs continuelles. Voilà ce qui
les détermine à quitter en foule & fans
regret une terre ingrate , pour aller s'établir
fous un beau ciel , & y jouir d'un meilleur
fort , avec moins de peine & moins de frais.
L'Auteur , après avoir donné le dénombrement
des Cantons Catholiques qui font
les plus foibles , & des Cantons Proteftans ,
où la population doit être beaucoup plus
nombreufe , fait voir combien la liberté peut
ajouter au courage & à l'induftrie des peuples.
"Un pays fauvage , que la nature deftinoit ,
286 MERCURE
:
ود
"2
» en quelque forte , à refter toujours défert
» ou inculte , offre pourtant une terre fer-
» tilifée par un nombre prodigieux d'excel-
» lens Cultivateurs , & frappe encore plus
" par la multitude de fes habitans . Le Defpotifme
n'y a donc pas érigé fon trône ?
>> Il ne jouiroit pas long- temps de fon triom.
phe ; on verroit bientôt ce peuple irrité
» defcendre avec précipitation de fes montagnes
, fe difperfer chez les différentes
» Nations , s'incorporer avec d'autres peuples
, & ne point faire de mouvement
» pour retourner dans une patrie où il auroit
perdu le feul bien qui pouvoit l'y attacher.
La terre que le Defpotiſme habite
femble dévouée à la ftérilité , quelque
» fertile qu'elle puiffe être de fa nature.
» Sous l'empire de l'arbitraire , je ne vois
que des champs maudis , qui portent à
peine des épics épars & defféchés , dignes
fruits de l'homme avili qui les sème , &
» du maître impérieux qui les recueille.
"
33
ور
"
2
"
Nous regrettons de ne pouvoir tranfcrire
la fuite de ce morceau concernant la liberté
de la Suiffe : c'eft un des plus intéreffans de
l'Ouvrage ; il eft digne d'être lu & médité
par tous les Souverains , & par les hommes
d'État ce font des faits , & des faits qui ,
fans doute , agiront plus puiffamment fur
eux , que des maximes générales & des difcours
philofophiques .
:
Les Treize-Cantons ne dépendent en aucune
manière les uns des autres : ils n'ont
DE FRANCE. 287
gers ,
aucun Tribunal dont les déciſions ayent force
de loi , comme dans les Provinces- Unies &
dans la République Germanique . Chaque
Canton fait battre monnoie à fon coin , fe
gouverne d'une manière abfolue , modifie
& abolit fes lois à fa volonté , conclut ou
rompt fes alliances avec les Princes étran-
& leur envoie des Ambaffadeurs quand
il le juge à propos : chacun a fa Milice , fes
Magiftrats , fon tréfor public. Parmi les
Treize-Cantons , fix ont un Gouvernement
purement démocratique , & les fept autres ,
Zurich , Berne , Lucerne , Baile , Fribourg ,
Soleure & Chaffoufe , font gouvernés par
une espèce d'Ariftocratie , mêlée de Démocratie.
Notre Obfervateur croit que « les
Républiques de Suiffe , où le peuple gou-
» verne , dureront plus long-temps que celles
» où la Puiffance Souveraine réſide dans un
» certain nombre de Citoyens dont le choix
dépend des Bourgeois de la Capitale , &
» de quelque autre ville. On ne voit point
» de parti , de divifion , de jaloufies dans les
» premières. L'inégalité des Citoyens dans
» les fecondes , eft une fource perpétuelle
» d'animofité , de difcorde. Il eft faux que
» dans les unes , le Gouvernement Démocra
tique foit jamais tombé dans l'Anarchie
quoiqu'il fubfifte depuis plufieurs fiècles
» & il eft très-vrai que dans les autres , l'Arif-
» tocratie dégénère en Oligarchie.
""
33
"
"
.sa
Rien n'eft plus intéreffant que le tableau des
Cantons d'Uri , d'Undervald & de Schwitz,
288
MERCURE
M. le Comte d'Albon les compare aux anciens
Spartiates : même défintérellement dans
les deux peuples ; la vie dure & fimple des
uns , retrace la fobriété des autres : rien de
grand , rien d'admirable dans l'ancienne République
, qu'on ne retrouve aujourd'hui dans
çes trois Démocraties , & fouvent même à
un degré fupérieur. Ici l'Agriculture eft un
honneur ; la rufe & la diflimulation ne s'y
montrent jamais : là , le Citoyen croyoit
s'avilir en portant la main à la charrue ; il
fe repofoit entièrement fur des efclaves du
foin de la culture des campagnes ; là , la
fourberie , l'art de voler avec adreffe , une
vie confacrée aux armes & à une oifiveté
honteufe , formoient toute l'éducation des
Spartiates.
e
Nos Suiffes , fans lois fomptuaires , méprifent
le luxe , fe font gloire d'être fimplement
vêtus , groffièrement nourris , modeftement
logés les jeunes gens n'aiment &
n'ont rien de frivole , & regardent comme
le plus beau de tous les ornemens , les armes
qu'ils portent pour la patrie. Le préfent dont
ils font le plus jaloux , eft la hallebarde qu'ils
reçoivent des mains de leurs pères , dès qu'ils
font en état de la porter : le grand objet de
leur émulation eft de remporter à la lutte
à la courfe & dans les autres exercices du
corps , les prix qui leur font diftribués aux
frais & au nom de l'Etat. Après les rudes
travaux de la campagne , ils ne veulent d'au
tres délaffemens que des jeux & des exer-
TV
cices
DE FRANCE. 289
ices militaires : le dernier terme de leurs
defirs , eft de fe voir enrôlés fous l'étendard
de la patrie fans recevoir de folde , & uniquement
pour l'honneur de la fervir & la
défendre.
Liés par la plus étroite union , ces trois
Etats ont pour Souverain le peuple affemblé ,
non dans les villes , ainti que le pratiquoient
les anciennes Républiques , mais en raze campagne
, fous les enfeignes déployées , & avec
le plus grand appareil militaire. Les Citoyens
des Trois-Cantons décrivent un vafte cercle
; le chef Magiftrat préfide à l'Affemblée
à cheval , ainfi que les principaux Officiers
de l'Etat il fe place au centre , tenant en
main le glaive , attribut de l'autorité fuprême.
Là on propofe les fujets de délibération .
Dans les Républiques de la Grèce & de
Rome , les affemblées du peuple dégénéroient
fouvent en tumulte , fe terminoient
même quelquefois par la violence : la haine ,
la jaloufie , l'orgueil , l'ambition armoient
cent fois le peuple contre le Sénat , le Citoyen
contre le Citoyen. Ici tout le fait avec
la plus grande harmonie , quoique le domeftique
y foit l'égal du maître , quoique les
jeunes gens , dès leur feizième année , y jouiffent
du droit de Citoyen , & que leur voix
pèfe autant dans la balance que le fuffrage
des vieillards ; quoique le payſan ſe trouve
affis à côté de fon Seigneur , & que tous les
états foient confondus , jamais on n'entend
de difputes , jamais on ne voit de confufion ."
25 Juin 1779.
N
290
MERCURE
On entre en filence dans l'Affemblée , & l'on
en fort de même. Il eft inoui que ce mêlange
d'hommes de tout âge , de toute condition
ait jamais entraîné le moindre défordre , &
que le grand nombre des jeunes gens ait occa
fionné quelques délibérations inconfidérées ou
précipitées, Ces peuples ont cependant abro
gé d'anciennes lois , ils en ont fait de nouvelles
, ont conclu des Traités d'alliance , élu
de nouveaux Magiftrats , fait rendre compte
aux Anciens de l'adminiſtration qu'on leur
avoit confiée , &c.
ور
Le mérite & les vertus élèvent ſeuls aux
emplois & aux dignités. « Souvent un ſimple
payfan, réputé pour un homme d'un fens
droit , d'une probité à toute épreuve , eft
élu Magiftrat , & prend en main l'adminiftration,
Sa nouvelle dignité ne l'enfle
pas ; il ne penfe à répondre au choix dont
on l'honore , qu'en rempliffant avec courage
& avec équité fes pénibles & délicates
fonctions. A pied , un bâton à la main ,
» il va plufieurs fois la femaine , à deux ou
trois lieues de fon habitation ruſtique ,
prendre féance dans le Confeil d'Etat
.

C'eft auffi quelquefois de l'ordre des payfans
que la Nation tire fes Députés pour
મ les envoyer dans les Monarchies les plus
puiffantes de l'Europe . On eft étonné chez
l'étranger , de voir un fimple Laboureur
traiter d'égal à égal avec le Maître d'un
Hvafte Royaume , fe couvrir devant lui ,
lui parler librement & avec franchiſe ,
DE FRANCE 291
"
"
difcuter de grands intérêts , foriner des
oppofitions , conclure ou refufer des al-
» liances , accepter ou refufer des offres
felon qu'il les croit utiles ou pernicieuſes ,
» contraires ou favorables à fa patrie. »
"
Telle eft la peinture que M. le Comte
d'Albon nous trace des trois Etats Démocratiques
d'Undervald , d'Uri & de Schwitz.
Il n'offre pas les autres Cantons fous des
couleurs auffi favorables. Les foulèvemens
& les troubles n'y font pas inconnus , furtout
dans celui de Berne , où l'inégalité des
Citoyens eft plus marquée. Quoique ce
Canton forme lui feul un tiers de la Suiffe ,
la Capitale gouverne tout ; & dans cette
Capitale , où l'on compte plus de trois cent
foixante familles , on n'en trouve pas audelà
de quatre- vingt qui ayent part au Gouvernement.
Dans les fix autres Cantons Ariftocratiques
, les Citoyens de la Capitale font en
poffeffion du pouvoir Souverain. Cet ordre
de chofe excite la jaloufie & le mécontentement
du refte de la Nation. Plus nombreuſe
& plus forte , n'eft-il pas à craindre qu'elle
ne cherche & ne trouve l'occafion de fe rendre
redoutable aux habitans de la Capitale , &
qu'elle ne cherche à les fubjuguer àfon tour?
"L'arrangement actuel étoit excellent , naturel
, néceffaire dans la naiffance de ces
» Républiques , parce qu'alors leur territoire
refpectif ne s'étendoit pas beaucoup audelà
des murs de chaque ville principale.
ود
Nij
292 MERCURE
Cette forme de Gouvernement convient encore
aux Cantons de Balle & de Chaffoufe ,
qui ont peu d'étendue ; mais elle ne convient
plus à ceux qui ont acquis de grandes poffeffions
& des revenus conſidérables .
Les Treize Cantons poſsèdent en commun
& par indivis neuf Comtés ou Bailliages
qu'ils ont conquis fur la Maiſon d'Autriche
& fur d'autres Princes.
و ر
"
Plufieurs petits Etats voifins de la Suiffefe
font auffi confédérés avec elle ; chacun ,
d'eux a fon gouvernement particulier ; mais
ils ne font même, pour la plupart , affociés
qu'à ceux dont la Religion eft la même que
la leur. M. le Comte d'Albon parcourt chacune
de ces Puiffances alliées ; & après avoir
fait connoître leur force & leur foiblefle ,
il s'arrête & termine ainfi fes obfervations :
" J'ai devant moi le tableau du corps Helvétique
; je compte les Treize-Cantons ; je
» diftingue leurs Etats refpectifs ; je compte-
» un à un leurs Alliés. Il me femble que j'ai
fous les yeux un grand édifice , mais le plus
irrégulier qu'on puiffe imaginer. J'ai beau
» l'envifager de tous les côtés , je n'y apper
çois ni ordre, ni fymmétrie , ni enſemble ,
" nul . Architecte qui en ait tracé le plan,
» Jointes , unies , ou plutôt accollées les
» unes contre les autres par les mains du
» hafard , les parties qui le compofent ne
paroiffent avoir entre elles aucune liaiſon ,
» & n'offrent qu'une maffe énorme. Ce font
différens corps de bâtimens conftruits à ·
و د
22
""
"
DE FRANCE. 293
و د
و د
و د
» différentes époques ; les uns font anciens ,
» les autres plus nouveaux , tous entière-
» ment difparates pour la forme , la ftruc-
» ture , la hauteur , la grandeur , & que le
» moindre choc peut détruire. Cependant
» les fiècles ont emporté les monumens les
plus folides , & ce frêle édifice a réfifté. "
Il faut lire dans l'Ouvrage même les caufes
qui l'ont préfervé & doivent le préſerver
encore d'une deftruction qui , au premier
coup-d'oeil , paroît fi menaçante. On connoîtra
les moyens que la Suiffe emploie pour
fe conferver , & comment , en moins de
vingt- quatre heures , elle peut avoir une
armée de trois cent mille hommes aufli
bien difciplinés que ceux des Puiffances les
plus formidables de l'Europe.
( Cet Article eft de M. l'Abbé Remy. )
ESSAI fur la plus grande perfection poffible
d'un Ouvrage quelconque , par M. Sicard
de Roberti , Ingénieur ordinaire du Roi.
Brochure in-8 ° . Se vend à Avignon , chez
François-Barthélemi Mérande , Imprimeur-
Libraire ; & à Paris , chez Belin , Libraire ,
rue S. Jacques , près celle du Plàtre . Prix ,
is fols.
Le titre de cet Effai n'annonce pas avec
affez de préciſion le deffein de l'Auteur , qui
eft de venger l'art militaire du préjugé barbare
qui femble le condamner à un ſtyle ſec
Niij
294
MERCURE

& pefant , & de faire voir que la fcience de
la guerre ne fera des progrès rapides , que
lorfqu'un génie heureux en aura embelli les
principes par le coloris le plus brillant &
les idées les plus faillantes. Comme il s'agit
de faire fentir la néceffité de réunir l'agréable
à l'utile dans l'expofition de la théorie de la
guerre , M. Sicard de Roberti remonte aux
trois facultés de l'entendement humain , la
- mémoire , la raifon & l'imagination , & fait
voir que chacune de ces facultés , abandonnée
à elle-même & dénuée du fecours des
deux autres , ne peut produire en mêmetemps
des idées utiles & des idées agréables.
Des exemples fenfibles & fans réplique , démontrent
que les matières les plus abftraites
font fufceptibles d'un ftyle fleuri , & que les
principes de l'art de la guerre peuvent être
préfentés fous des dehors attrayans : c'eft ce
que doit opérer le concours des trois facultés .
de l'entendement humain. Mais pour y réuffir
, il eft à propos de cultiver fa mémoire ,
fa raifon & fon imagination. Il faut leur
donner toute l'énergie , toute l'activité dont
elles font fufceptibles. Augmenter l'étendue
de fa mémoire , la folidité de fa raifon , la
vivacité de fon imagination , c'eſt prendre
les moyens les plus propres à donner à un
ouvrage quelconque la plus grande perfection
poffible ; & l'Écrivain qui réunira une
vafte mémoire , un efprit jufte & une imagination
brillante , eft für de répandre les fleurs
d'une diction élégante fur les branches les
DE FRANCE. 295
plus arides des ſciences. Tel eft le précis dé
čette brochure.
SPECTACLES.
COMÉDIE
FRANÇOISE.
LE Samedi 12 Juin , on a remis à ce
Théâtre le Droit du Seigneur , Comédie de
Voltaire , en trois Actes & en vers de dix'
fillabes.
Cet ouvrage étoit d'abord en cinq Actes ,
& fut repréfenté le 18 Janvier 1762 , fous le
titre de l'Écueil du Sage. Dès l'année ſuivante
la Pièce fut imprimée fous le titre du
Droit du Seigneur , qui lui convenoit beaucoup
mieux que le premier ; & depuis l'Auteur
a cru devoir la refferrer en trois Actes.
Voici quelques détails fur la Fable de cette
Comédie.
Mathurin , riche Fermier , a promis à Colette
de l'époufer ; mais depuis il eft devenu
amoureux d'Acante , crue fille de Dignant ,
ancien Domestique du Marquis du Carrage.
Berthe , feconde femme de Dignant , a donné
fa parole à Mathurin , elle a forcé fon mari
à lui donner la fienne ; le Bailli trouve le
mariage afforti ; en conféquence le Fermier
abandonne Colette , & preffe le moment qui
doit l'unir à Acante. Colette pleure , non pas
Niv
296 MERCURE
la perte de Mathurin , mais celle d'un mari.
Acante gémit fur la néceffité d'époufer Mathurin
qu'elle n'aime pas. Il leur refte cependant
une reffource . Le Marquis eft fur le
point d'arriver ; il eft poffible qu'il ne confente
pas à l'hymen propofé , & Colette fe
flatte qu'il lui rendra juftice . M. du Carrage
arrive en effet ; il eft accompagné du Chevalier
Gernance , fon parent , jeune écervelé à
qui il paroît plaifant d'enlever la future à
l'inftant du mariage . Tout le Bourg vient
préfenter fes refpects au Marquis ; on lui
parle de l'établiffement d'Acante & des voeux
de fa famille ; il confent qu'ils foient remplis ;
mais depuis un temps immémorial , le Seigneur
de ce Village a le droit de refter feul
un quart-d'heure avec chacune des filles qui
fe marient : Acante doit ſe ſoumettre à l'ufage
. Elle y confent d'autant plus volontiers
qu'elle fe promet de lui ouvrir fon coeur &
d'implorer fa protection contre le lien qu'on
lui fait former. L'efprit , la décence , la fenfibilité,
les qualités d'Acante touchent M. du
Carrage , qui prolongeroit le tête - à-tête fans
l'attention de Mathurin , qui vient les interrompre
, & réclamer la loi. Acante fort
triftement. A peine a- t'elle quitté le château,
qu'on vient apprendre au Marquis qu'elle a
été enlevée. Celui-ci donne ordre à fes gens
de courir après le raviffeur. Pendant qu'on
s'empreffe à lui obéir , le vieux Dignant lui
demande ce qu'il penfe des papiers qu'il lui a
fait remettre par Acante ; & fur ce qu'il
DE FRANCE. 297
apprend que le paquet n'a pas encore été ouvert
, il frémit au fouvenir de l'enlèvement
d'Acante . Enfin le Marquis ouvre le paquet ;
& la lecture des papiers qu'il renferme lui
apprend que Laure , fille noble & vertueufe,
indignement trompée par le père de Gernance
, a donné le jour à Acante . Gernance
arrive le remords dans l'ame & la honte fur
le front. Son crime n'a fervi qu'à faire briller
les vertus & la fermeté d'Acante . Quand il apprend
que fa foeur eft l'objet qu'il a cherché
à deshonorer , il reste anéanti ; mais cette
leçon lui ouvre les yeux , il détefte fes erreurs ,
& confent à époufer Dormène , pour laquelle
il avoit eu autrefois du goût , & qui a donné
une retraite à la malheureufe Laure. De fon
côté , M. du Carrage n'a pu réfifter aux charmes
& aux vertus d'Acante ; elle éprouve les
mêmes fentimens & elle en fait l'aveu. Le
Marquis lui donne fon coeur & fa main , après
avoir forcé Mathurin à époufer Colette.
On a applaudi dans cette Comédie la gaîté
du rôle de Colette, la Scène de l'interrogatoire
du Bailli qui eft plaifante , des détails agréables
& intéreffans dans le rôle du Marquis , les
remords de Gernance. La fable en eſt un peu
romanefque , & fi les trois derniers Actes
avoient été trouvés autrefois trop longs , ici
les événemens font peut-être trop précipités
& furchargent le dernier Acte.
M. Molé jouoit le Marquis ; M. Fleury ',
Gernance ; M. Dugazon , le Bailli ; Mile
N v
298 MERCURE
Doligny , Acante ; Mlle Luzy , Colette ; M.
Défellars , Mathurin.
COMÉDIE ITALIENNE.
EPUIS un mois les Débuts fe font multipliés
à ce Théâtre. Nous allons en rendre
compte , pour fatisfaire à l'emprellement de
ceux qui defirent qu'on les entretienne de
tous les événemens qui fe paffent à nos Spectacles.
1
Le Lundi 17 Mai , M. Déformeaux a dé- .
buté dans l'emploi des baffes- tailles , par le
rôle du Huron. Cet Acteur a des moyens &
de l'intelligence ; cependant , foit timidité ,
foit inhabitude de la Scène , fon jeu eft prefque
toujours embarraffe , & fon chant manque
fouvent de jufteffe ; ces deux défauts
réunis produifent un effet défagréable , mais
il n'eft pas impoffible de les vaincre. Si M.
Déformeaux peut y parvenir , il méritera
d'être diftingué dans l'état qu'il a embraffé.
Le Samedi 29 Mai , M. Manyer a débuté
par le rôle de Mathurin dans les Trois
Fermiers.
Les applaudiffemens prodigués par l'ignorance
& la cabale , à la charge & à la bouffonnerie
, ont engagé plufieurs Acteurs de
mos Provinces à fe livrer à ce mauvais genre ,
DE FRANCE. 299
qui eft la perte du talent. M. Manyer en eft
un exemple frappant. On voit de temps en
temps qu'il lui étoit poffible d'obtenir des
applaudiffemens par des moyens plus dignes
d'un Comédien . Nous l'engageons , s'il
en eft temps encore , à renoncer au genre
qu'il a adopté , & nous croyons qu'alors
il pourra mériter les fuffrages des connoiffeurs.
Le Samedi Juin, la Demoiſelle Lefebvre
a débuté dans l'emploi des Duègnes , par le
rôle de Marguerite , dans les Femmes & le
Secret.
Les moyens de cette Actrice font foibles;
fon chant annonce peu de goût & de méthode.
Au refte , le choix de fes rôles de
début annonce de la modeftie ; on peut
en augurer qu'elle eft capable d'écouter les
bons confeils & de travailler à perfectionner
fon talent. Nous l'engageons donc à redoubler
fes études fur le goût du chant , & à
donner à fa phyfionomie une expreffion plus
variée.
Le Lundi 14 de ce mois , M. Petit a débuté
dans l'emploi des hautes- contres , par le rôle
de Cliton , dans l'Ami de la Maifon.
Il y a environ quinze ans que cet Acteur
chantoit avec quelque fuccès fur le Théâtre
de l'Opéra. Son organe eft agréable ; mais il
n'en tire pas le parti le plus avantageux. Il a
de la préciſion & de la jufteffe , mais point
Nyj
300
MERCURE
alfez de flexibilité . Quant à la partie du jeu,
il n'eft guères plus Acteur qu'il ne l'étoit au
temps dont nous parlons.
(Cet Article eft de M. **. )
ACADÉMIES.
PRIX proposé par l'Académie de Marseille ,
Li
le 22 Avril.
E 14 de ce mois , l'Académie des Sciences
Belles- Lettres & Arts , tint fon Affemblée publique
pour la partie des Sciences , dans la grande falle
de l'Hôtel-de- Ville. M. Raymond , Directeur , fit
Fouverture de la féance par un Diſcours relatif au
fujet de l'Affemblée , & annonça que deux Mémoires
fur les moyens les plus propres à vaincre les obftacles
que le Rhône oppofe au cabotage entre Arles &
Marfcille , & à empêcher qu'il ne s'en forme de
nouveaux , dont l'un par M. Bernard , & l'autre par
M. de la Lauzire , ancien Officier aux Gardes Françoifes
, & ancien premier Conful d'Arles , avoient
partagé le prix . Ces deux Mémoires furent lus dans
Ï'Affemblée , & M. le Directeur termina la féance
par un Difcours fur les caufes qui influent fur la
ftature , la forme & le tempérament des habitans de
la haute-Provence.
L'Académie propofe pour le prix les fujets ſuivans,
déjà annoncés les années dernières :
Pour 1780 : Un Mémoire fur les avantages & les
inconvéniens de l'emploi du charbon de terre ou de
bois dans les Fabriques ; la defcription des différentes
mines de charbons qui font en Provence , &
leurs qualités. Prix double.
DE FRANCE.
301
Pour 1781 : Un Mémoire fur les caufes qui peuvent
diminuer la profondeur du Port de Marſeille ,
les moyens d'en prévenir les effets , & d'y remédier.
Pour 1782 Un Mémoire complet fur la culture
de l'olivier ; la manière de le tailler , pour qu'il rapporte
annuellement des fruits en quantité plus égale :
la meilleure manière d'extraire l'huile des olives ,
tant pour la quantité que pour la qualité, & une
notice des différens noms qu'on donne à chacune des
différentes espèces d'olive dans les différens lieux de
la Provence.
Pour 1783 Un Mémoire fur les moyens de renouveler
les bois en Provence.
Et pour 1784 , fujet propofé cette année :
: Quellesfont les espèces de vers marins qui attaquent
les navires - dans les divers Ports de la Provence
, & quelle feroit la méthode de les en préferver.
L'Académie demande des faits conftatés par des
expériences. Chacun de ces prix eft une médaille
d'or de la valeur de 300 liv. , portant d'un côté le
baite du Duc de Villars , qui les a fondés , & au
revers ces mots : Doctarum pramia frontium .
On adreffera les Ouvrages à M. Mouraille , Secrétaire
perpétuel de l'Académie de Marſeille. On affranchira
les paquets , fans quoi ils ne feroient point
retirés. Les Auteurs marqueront à M. le Secrétaire
ane adreffe à laquelle il fera parvenir fon récipiffé.
SEANCE publique de l'Académie de la
Rochelle , le 23 Mai.
én
L'ACADÉMIE
' ACADÉMIE tint fon Affemblée publique le 28
Avril dernier, M. l'Abbé Gervaud , Directeur ,
fit l'ouverture par un Difcours dans lequel il rendit
compte des événemens intéreffans pour l'Académie ,
arrivés depuis la féance dernière ; ce qui amena l'Eloge ,
302 MERCURE
de M. l'Abbé de Rouffy, Doyen de l'Eglife de la Rochelle
& Vicaire - Général , & celui de M. de Voltaire,
que l'Académie a perdus dans le cours de cette année.
M. l'Abbé de Gaſc , Chancelier , lut enfuite une
Differtation , où il examina le ſentiment de Tite-
Live fur Alexandre & les Romains.
M. de la Villemarais , Avocat , lut un Difcours fur.
l'union qui doit régner dans les Sociétés Littéraires
des Provinces entre l'étude des Belles - Lettres & celle
des Sciences. Ce Difcours fut fuivi d'un Parallèle de
la vie humaine avec la mer , imitation libre d'une
Elégie Latine de Sidronius- Hofchius , Poëte Flamand.
Ces vers de M. Arcère de l'Oratoire , Doyen de
l'Académie , & Affocié de celle des Infcriptions &.
Belles- Lettres , fuivis d'un Adieu aux Mufes , furent
lus par M. le Chevalier de Longchamps.
M. l'Abbé Mouffaud lut enfuite des Réflexionsfur
le plaifir &fur le beau , confidérés dans leur origine.
M. le Chevalier de Malartie , Chevalier de Saint-
Louis , termina la fèance en récitant une Epitre en
vers fur la Diverfité.
VARIÉTÉ S.
LETTRE de M. Beaupréau , Maitre en
Chirurgie de Paris & Dentifte , à M.
Spalaroffa , Docteur en Médecine , &
Profefleur de Chirurgie à l'Hôpital de
Cadix , &c. &c.
Vous paroiffez defirer , Monfieur , que je vous
communique tout ce que l'expérience peut m'avoir
appris fur les moyens d'entretenir la propreté des
dents. Je vous avouerai avec ingénuité que le hafard ,
fécond en découvertes Phyfiques, m'a mieux fervi
DE FRANCE. 303
que les méditations les plus profondes. Voici le fait :
Une Actrice de Province , qui depuis la plus tendre
jeuneffe faifoit ufage de beaucoup de blanc.
éprouva à la fuite l'accident ordinaire à celles qui
s'en fervent , c'eft-à - dire , que fes dents devinrent
noires fur toute leur furface , fans néanmoins aucune
altération à leur propre ſubſtance.
Ayant effayé , comme plufieurs autres Dentiſtes
de les nétoyer avec l'inftrument , fans avoir réuſſi ,
je me rappelai que , pour enlever les taches d'encre
fur le linge , ainfi que pour diffiper la noirceur des
dents occafionnée par les eaux minérales , cerneaux ,
artichauds à la poivrade , &c. &c . on employoit
avec fuccès les acides végétaux , fur - tout l'ofeille &
fon fel. J'en fis préparer fur le champ ; l'expérience
m'ayant réuffi a confirmé mes conjectures ; on s'eft
bien trouvé de fes effets , même les perfonnes qui
éprouvent l'agacement qui réfulte de l'inftrument ,
ou qui ont un préjugé contraire à fon ufage.
Ce qui doit raffurer dans l'adminiſtration de cette
liqueur , c'eft que répandue fur le marbre , elle ne
l'altère point , & par conféquent elle ne peut agir
fur l'émail des dents : l'acide d'ofeille ne détruit pas
le tartre qui couvre une partie de leur furface , mais
il en empêche la formation , & enlève les taches
noires & vertes qui fe trouvent vers le col des dents ,
& les font paroître cariées. Ce moyen me paroît fupérieur
au vinaigre diftillé , à la liqueur de Grunhout
, fi vantée en Angleterre , & à tant d'autres
préparations dentifiques , telles que les poudres &
opiats , dont l'effet eft de nétoyer les dents par un
frottement plus ou moins réitéré.
J'ofe me flatter que les perfonnes éloignées des
fecours de l'art, me fauront gré de cette découverte ,
qui produit autfi d'excellens effets fur les gencives
gonflées & molles.
J'ai l'honneur d'être , &c.
304
MERCURE
APOCAUCHUS ou APOCAUQUE ,
ANECDOTE ORIENTALE.
APOCAU
POCAUQUE , Grec de naiffance , que la
fortune éleva de l'état le plus obfcur aux
première dignités de l'Empire de Conftantinople
, nous montre combien un homme,
eft indigne des grandes places , & incapable
d'en porter le poids , lorfqu'il n'a , pour tout
mérite , qu'un génie fouple , intrigant , ambitieux
, entreprenant. Cet homme de néant
commença par être Sous-Commis dans les
Finances ; bientôt fon adreffe le mit en état
de pouvoir affermer lui - même quelques'
revenus de l'Empire. Il fut fe rendre utile à
Andronic le jeune , & s'infinuant tous les jours
de plus en plus dans les bonnes graces de cet
Empereur , il fut fucceffivement Quefteur,
Gouverneur de la Cour , Grand-Duc , & enfin
tout ce que pouvoit être un homme audeffous
du Souverain. Cependant Andronic ,
qui l'elevoit fi haut & lui confioit les emplois
les plus importans , le regardoit
comme un miférable , comme une ame vile
& méprifable ; ce qui ne nous donne pas
une idee plus avantageufe d'un Prince capable
de faire , à fon efcient , un fi mauvais
choix. Un Roi peut fe tromper dans le choix
de fes Miniftres ; élever aux charges des
hommes qu'il croit doués d'une capacité
DE FRANCE.
505
qu'ils n'ont pas ; mais combler d'honneurs
des gens vils , pour lefquels il n'a que du
mépris ; leur confier les parties les plus importantes
du Gouvernement , c'eft avilir les
dignités ; c'eft montrer une indifférence coupable
pour le bonheur public ; c'eft expofer
I'Etat à tous les défordres d'une adminiftration
vicieuſe ; c'eft encourir les juftes reproches
de la nation , qu'on livre à l'avarice ,
à l'injuftice ; c'eft fe montrer prefqu'auffi
méchant que les tyrans
.
Andronic le jeune eut pour fucceſſeur à
l'Empire Jean Paléologue , qui n'avoit que
neuf ans lorfqu'il monta fur le trône. Dans
la plupart des États , la minorité des Rois
eft un tems orageux : celle de Jean Paléologue
fut très- agitée. Apocauque , dont l'ambibition
étoit enflammée par la grandeur peu
méritée à laquelle il étoit parvenu , ofa
porter fes vues , finon fur la couronne , au
moins fur l'autorité qui en eft l'apanage. Il
jugeoit fans doute qu'il y avoit moins de
diftance entre fon élévation préfente & le
rang fuprême , qu'il n'y en avoit eu entre fa
première condition & celle à laquelle il étoit
parvenu , & qu'ayant heureufement franchi
l'une , il ne lui feroit pas impoffible de franchir
l'autre. Il tâcha de mettre dans fes intérêts
Jean Cantacuzène , Régent de l'Empire , en
cherchant à lui infpirer l'envie d'ufurper
lui - même le trône. Cantacuzène rejeta avec
horreur cette propofition . Apocauque ,
trompé dans fon attente , lui voua dès - lors
306 MERCURE
une haine éternelle , le noircit tant qu'il put
dans l'efprit de l'Impératrice - Mère, & engagea
le Patriarche de Conftantinople ,
homme avide , méchant , fourbe & ambitieux
, à demander la principale adminiftration
des affaires. Cantacuzène s'oppola fortement
à cette demande , & déclara que
jamais il ne ſouffriroit qu'on lui ravît aucune
partie de l'autorité dont il étoit feul
dépofitaire. Les troupes fecondèrent fa mâle
réliftance ; il demeura feul Régent . Apocauque
furieux , réfolut de le faire affaffiner ,
d'enlever le jeune Empereur , de l'enfermer,
& d'obliger l'Impératrice à lui céder le Gouvernement
des principales villes. Mais l'un
de fes complices le trahit ; la confpiration
fut découverte , & Apocauque fe retira dans
la tour de Péribate , qu'il avoit fait conftruire
près de Conftantinople. Le traître
méritoit la mort ; il y eût été condamné fi
Cantacuzène , par une politique qu'on a
peine à comprendre , ou par une générosité
imprudente , n'eût intercédé pour lui , & à
force de follicitations , engagé l'Impératrice
à lui pardonner , & même à lui permettre
de venir à Conftantinople reprendre l'exercice
de fes dignités.
Moins fenfible à la générofité de Cantacuzène
, qu'enchanté d'avoir encore la liberté
de former contre lui de nouvelles intrigues ,
Apocauque n'eut pas plutôt reparu à la
Cour , qu'elle fut remplie de brigues. Il
étoit toujours fort lié avec le Patriarche de
DE FRANCE. 307
Conftantinople , qui , comme lui , avoit des
obligations effentielles à Cantacuzène . Les
méchans , incapables de porter le poids d'un
bienfait , font toujours prêts à nuire à ceux
auxquels ils doivent de la reconnoiffance .
Envieux l'un & l'autre de la puiffance dont
jouiffoit leur bienfaiteur , ils tramèrent de
concert un nouveau complot , qui devoit
être également funefte au Miniftre & au
Souverain. Le Patriarche ſe chargea du rôle
infâme de calomniateur. Son rang & fon
hypocrifie lui donnoient un libre accès auprès
de l'Impératrice. Il ne balança pas à lui
infpirer des foupçons défavantageux contre
le Régent ; il eut l'audace de l'accufer d'avoir
formé le projet de l'égorger , elle & fes enfans
, pour s'emparer du trône. Il fe flattoit ,
en portant le trouble & la terreur dans
l'ame de cette Princeffe , qu'ajoutant foi à ces
affreufes délations , elle préviendroit celui
qu'on lui peignoit de fi noires couleurs , & feroit
poignarder un homme dont elle avoit tout
à craindre. Apocauque feconda , avec toute la
perfidie dont fon ame atroce étoit capable , les
dénonciations du Prélat ; il lesfit appuyer par
quelques Seigneurs de la Cour qu'il avoit
engagés dans la confpiration. Áſan , luimême
, beau-père du Régent , fe montra l'un
des plus ardens dénonciateurs de fon gendre ,
& acheva de féduire l'Impératrice . Qui
n'eût été trompé par cette foule d'accufateurs
dont un feul homme avoit dicté les
dépofitions ? Les Princes qui liront ce trait
308 MERCURE
d'hiftoire , apprendront à ne s'en pas rappor
ter aux délations des hommes , même les
plus refpectables en apparence , & en confidérant
combien de gens peuvent être inté
reffés , en cent manières differentes , à la
chûte d'un homme en place , ils ne le croiront
coupable que d'après l'évidence la
plus fenfible.
L'Impératrice ne douta point de la vérité
des accufations portées contre Cantacuzène ;
elle donna ordre à la Nobleffe de prendre
les armes pour défendre la Famille royale
contre les attentats du Régent , que des affaires
d'Etat retenoient pour lors à Dydimotique
, & qui ne fe doutoit pas des crimes
dont il étoit publiquement accufé. Quelques
amis lui donnèrent avis de ce qui fe paffoit.
Sa furpriſe fut extrême : il fit porter à l'Impératrice
une lettre dans laquelle il proteftoit
de fon innocence , fuppliant cette Princeffe
de nommer des Juges pour inftruire fon procès
fuivant les formes de la justice . Ces
propofitions , toutes raifonnables qu'elles
étoient, furent rejetées ; enforte que Cantacuzène
, qui n'avoit jamais conçu le coupable
deffein d'ufurper le trône , qui même
avoit reçu avec horreur les infinuations
qu'Apocauque lui avoit faites à cet égard ,
fe vit réduit , par l'Impératrice même, à la
néceffité de périr ou de régner. Il balança
quelque tems. Son devoir étoit de s'immoler
à la tranquillité publique. La honte de fuccomber
victime des intrigues déteftables de
DE FRANCE. 309
es ennemis , le détermina pour l'autre alternative
, parce qu'il fe fentit en état de la
outenir. Il fe fit proclamer Empereur :
c'étoit juftifier les calomnies des Conjurés ;
mais leur atrocité , & l'impoflibilité où on
e mettoit de prouver fon innocence , le
Forçoient d'être coupable. La fuite fit voir
que c'étoit à regret qu'il fe portoit à cette
démarche violente. Plufieurs villes fe déclarèrent
en fa faveur , & l'armée ne voulut reconnoître
que lui pour fon chef. Malgré tant
d'avantages , Cantacuzène , pour épargner
le fang que cette guerre civile alloit faire
couler , envoya des Députés à Conftantinople
, pour faire des propofitions de paix ; ils
furent mal reçus . Les Conjurés , craignant
une réconciliation qui devoit leur être funefte
, s'emparèrent tellement de l'efprit de:
l'Impératrice , qu'elle eut la foibleffe de:
s'engager par ferment à ne rien conclure fans
l'avis d'Apocauque : ce mauvais génie fembloit
poffeder tous les efprits.
Jufqu'alors Cantacuzène avoit vu fon
parti fupérieur à celui de fes ennemis : ceux- ci .
corrompirent par leurs émiffaires une partie
de fon armée ; & dès la première campagne
, Cantacuzène fut abandonné par un
tiers de fes troupes . Cette défection le furprit
& ne le déconcerta pas ; il fut inſpirer aux
Soldats qui lui étoient reftés fidèles , le zèle
& le courage dont il étoit lui- même animé..
Il reçut quelques fecours de Servie , & le
310 MERCURE
Sultan de Lydie fe joignit à lui avec une
armée de trente mille hommes.
Apocauque comptoir beaucoup moins fur
la force des armes , que fur le fuccès des trahifons
qu'il mettoit en ufage. Il eut recours
aux moyens les plus lâches , les feuls dignes
de lui. Il paya des affaffins qui pafsèrent dans
le camp de Cantacuzène pour le poignarder.
Ils furent découverts , & Cantacuzène les
renvoya avec mépris , dédaignant d'immoler
ces victimes ignobles à fa jufte vengeance.
Cependant , tandis qu'Apocauque cherchoit
, par toutes fortes de voies iniques , à
applanir le feul obſtacle qui s'oppofoit à fes
projets ambitieux , il reçut le châtiment que
méritoient tant de forfaits. Un jour qu'il étoit
allé à la tour de Péribate , où il faifoit renfermer
tous ceux qui avoient le malheur de
lui être fufpects , un prifonnier , nommé
Raoul , courut fur lui , armé d'une maſſue ,
dont il lui donna plufieurs coups. Quelques
amis d'Apocauque voulurent le fecourir ; le
refte des prifonniers fe joignirent à Raoul ,
& affommèrent celui qui les retenoit dans
les fers , & dont la méchanceté caufoit les
malheurs publics. Ils exposèrent fa tête au
bout d'une pique au haut de la tour , & attachèrent
fon corps à un gibet.
La fin tragique de ce traître fit faire de
férieufes réflexions à ceux qu'il avoit entraînés
dans fon crime . Le Patriarche , craignant
le même fort , rejeta tout l'odieux de fa
conduite fur Apocauque . La conjuration
DE FRANCE.
311
n'avoit plus de chef ; elle fut bientôt diflipée.
Cantacuzène refta tranquille poffeffeur
de la Couronne Impériale, Comme la néceffité
de fe défendre , plutôt que l'ambition de
régner , l'avoit porté à fe faire proclamer
Empereur , il refuſa de porter ſeul une couronne
que les circonftances avoient mife fur
fa tête , & voulut que le jeune Paléologue
la partageât avec lui . Il fit plus : après quelques
années d'un règne glorieux , il abdiqua
l'Empire , pour finir fes jours dans la retraite ,
rendant ainfi à Paléologue un trône qu'il
n'avoit point eu envie de lui ôter.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
TRAITES fur les Coutumes Anglo - Normandes ,
publiées en Angleterre depuis le onzième juſqu'au
quatorzième fiécle , par M. Houdard , Avocat au
Parlement. Tomes 3 & 4 in-4 °. A Rouen , chez le
Boucher le jeune , Libraire , rue Ganterie , & à Paris ,
chez Durand , rue Galande. Les quatre volumes de
cet ouvrage doivent être regardés comme un Supplément
à l'Hiftoire de la Légiflation Françoife. Ils
rempliffent la lacune qui fe trouvoit entre le Recueil
de nos Capitulaires & les Ordonnances du Louvre,
Réflexions Critiques fur la caufe de l' Accouchement,
par M. Campas , ancien Démonftrateur de Phyfique ,
&c. Volume in- 12 . A Paris , chez Méquignon , rue
des Cordeliers , & chez Didot le jeune , quai des
Auguftins.
Anacreon , Sapho , Bion , Théocrite , Mufée , la
Veillée des Fêtes de Vénus , choix de Poéfies de Ca
-312 MERCURE
tulle, d'Horace, & de différens Autes. Seconde
édition , par M. Montonnet de Clairfons , 2 volumes
in- 12. A Paris , chez Boucher , Libraire , au coin du
Pont-au-Change.
Pratique des Négocians , Financiers , Banquiers ,
Agents de Change , Agents d'Affaires , &c . par M.
Louis Gayot , Avocat au Parlement. Vol. in- 12.
Prix , 3 liv . A Paris , chez l'Auteur , rue du Jour-
Saint-Euftache , chez M. Cayez , Notaire ; chez
de Laguette , Imprimeur- Libraire , rue de la Vieille
Draperie ; chez Jombert , Libraire , rue Dauphine ,
& chez Leſclapart , Libraire , Quai de Gêvres.
Les Priviléges des Suiffes , enfemble ceux accordés
aux villes Impériales & Anféatiques , & aux habitans
de Genève réfidens en France , avec des obfervations
fur la juftice des Suiffes , fondées fur les
principes du droit , publiés par M. V. G. J. D. G. S.
nouvelle édition . A Paris , chez Saugrain , Libraire ,
quai des Auguſtins. Volume in- 4° . Prix , 12 liv.
AVIS.
Une perfonne de confidération croit faire plaifir
au Public , en faifant connoître les talens décidés
d'un jeune Artiſte , âgé de feize ans , qui excelle
dans le genre du portrait en miniature. Il faifit
promptement la reffemblance & l'air de la phyfionomie
. Il joint à cela un procédé agréable , un pointillé
fuave & moelleux , qui fait plaifir aux yeux des
Connoiffeurs. Il demeure chez M. Pourvoyeur , fon
père qui eft auffi Artifte pour le portrait dans le
genre de l'huile & du paftel ) rue Saint-Hyacinthe ,
la première porte cochère à droite en entrant par
la place Saint-Michel, à Paris. :
JOURNAL
JOURNAL POLITIQUE
EX
DE BRUXELLES.
TURQUI E.
De CONSTANTINOPLE , le 25 Avril.
LA flotte deſtinée à feconder l'expédition
du Capitan - Bacha dans la Morée , fous les
ordres du Lieutenant de cet Amiral , eft compofée
de 6 vaiffeaux de ligne , de 4 frégates
& de 2 galères. Le Commandant prit le 22
de ce mois congé du Grand - Seigneur , &
fortit de la ville avec la pompe ordinaire . Le
Grand -Vifir lui donna ce qu'on appelle le re.
pas d'adieu , à Dolona- Baktchi . Il s'embarqua
le même foir , & il n'attend plus qu'un vent favorable
pour mettre à la voiſe.
8 Le 15 de ce mois , vers les heures du foir ,
$
il fe manifefta ici un incendie dans le quartier
d'Aher- Capi. Quoique le tems fût très - calme ,
& qu'on s'empreffat d'y porter les fecours les
plus prompts , on ne put arrêter les progrès des
Hammes qui continuèrent avec violence jufqu'à
deux heures après midi du lendemain . Le dommage
a été immenfe ; on ne porte pas à moins
de 2000 le nombre des maifons qui ont été
réduites en cendres , parmi lesquelles on en
compte soo de très belles , appartenant aux
principaux Turcs , & la plupart des hôtels des
Ambaffadeurs Etrangers qui ont été forcés de
fe retirer à la campagne , où ils refteront jufqu'à
ce qu'elles foient rebâties. Le quartier dé-
25 Juin 1779 .
-
O
( 314 )
truit eft un des plus beaux de cette Capitale ;
il étoit élevé & dominoit fur la mer , de ma.
nière que ceux qui l'habitoient avoient le fpectacle
qu'offrent les vaiffeaux qui arrivent de
l'Afie , ou qui s'y rendent par la mer Blanche.
Le prix de la viande augmente confidérablement
; & on commence à manquer d'eau
parce que depuis 2 mois il n'eft pas tombé de
la pluye. Les citernes font épuiſées , & les
campagnes & les prairies defféchées comme
au mois d'Août. Notre unique confolation eft
que la peſte a ceffé fes ravages , & qu'il n'y a
plus aucun malade .
RUSSI E.
De PÉTERS BOURG , le 15 Mai,
a
LA naiffance du Prince dont la Grande-
Ducheffe eft accouchée le, 8 de ce mois
caufé à la Cour & à toute la Nation , une joie
d'autant plus vive , que la fucceffion Impériale
fe trouve à préfent affermie fur trois têtes , ce
qui n'avoit point eu lieu depuis deux fiècles.
Le Prince nouveau né a été baptifé & nommé
Conſtantin.
L'Impératrice a nommé le Major Thier, pour
porter à Conftantinople la ratification de l'accommodement
qui a terminé les différends qui
fubfiftoient entre les deux Puiffances. Les préfents
qu'il doit porter pour le Grand-Seigneur , la
Sultane fa favorite , le jeune Sultan né le 17
Mars , le Grand-Vifir & les autres Miniftres
de la Porte , font eftimés 300,000 roubles.
S. M. I. en reconnoiffance du zèle & du fuc..
cès avec lefquels M. le Compte de Saint-Prieft ,
Ambaffadeur de France , s'eft employé pour
opérer l'heureux ouvrage de la paix , lui a expédié
la ſemaine dernière , par un Courier , les
( 315 )
marques de l'Ordre de Saint-André , une tabatière
d'or garnie de brillans , de fuperbes fourrures
& une très-belle bagué d'un feul brillant
pour Madame l'Ambaffadrice . Elle avoit aupaavant
fait prier S. M. T. C. de permettre à fon
Ambaffadeurd'accepter ces préfens qu'on évalue
ici à so mille roubles . Elle a donné auffi à M. de
Stachief , une terre & 1000 payfans.
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 25 Mai.
LA Cour eft partie depuis quelques jours
pour Friedensbourg , où fon intention eft de
paffer l'été. S. M. avant fon départ a créé fix
Chevaliers de l'Ordre de Danebrog , & nommé
un Confeiller de conférence & 19 Confeillers
d'Etat.
Le vaiffeau de guerre l'Ebenezer , a mis à
la voile pour fe rendre à Eckenford , dans le
Holſtein , où il va chercher des Matelots qui
manquent encore pour completter les équipages
de l'efcadre armée pour la protection de
notre commerce ; le Vice-Amiral de Fontenay,
qui doit la commander , vient d'arborer fon
pavillon à bord du vaiffeau l'Eléphant de 70
canons.
Tous les vaiffeaux deſtinés pour la mer du
Nord , ont quitté le Sund ces jours derniers ;
ils étoient au nombre de 145 , y compris 3 frégates
Angloifes de guerre , efcortant 75 bâtimens
de cette nation ; une feule eft reftée dans
le Détroit pour prendre fous fon convoi un navire
venant de Stockholm , & chargé de poudre
à canon. Depuis leur départ , il eſt arrivé
fos autres navires de différentes Nations , qui
n'attendent qu'un vent favorable pour fe rendre
auffi dans la mer du Nord ; outre ces vaif-
O2
( 316 )
feaux , il y a une efcadre Ruffe , venant de
Revel , compofée des vaiffeaux le Wenceslas
& le Preftauw de 74 canons , de 2 frégates
de 36 , & d'une de 24. Cette efcadre en paffant
devant cette ville , a envoyé au Chargé
d'affaires Ruffe , des dépêches dont on ignore
le contenu .
SUÈD E.
De STOCKHOLM , le 25 Mai.
>
HIER , le Roi eft parti pour Carlscroon , où
il arrivera le 27 , & fera le 29 la revue de la
flotte qui doit inceffamment fortir de ce port ,
fous les ordres du Contre - Amiral de Gerdten .
Les vaiffeaux qui la compofent ont fucceffive_
ment mis en rade depuis le commencement de
ce mois à mesure qu'ils étoient prêts . Parmi
ces vaiffeaux , il y en a un , le Vafa de 60 canons
, qui a été conftruit fur un nouveau plan
qui doit fervir de modèle pour tous ceux qu'on
conftruira dans la fuite , fi l'épreuve qu'on en
va faire répond à tous égards à l'attente. Le
Contre- Amiral Gubbe , le Colonel Chapman ,
Conftructeur en chef , le Major Klent & un
conftructeur en fecond , doivent s'y embarquer.
Les vaiffeaux de guerre ont des provifions pour
4 mois , & les frégates pour 6. Les ordres por
tent expreffément de ne permettre la vifite
d'aucun des bâtimens qui font fous leur protection,
de la part des vaiſſeaux de guerre étrangers
ou des armateurs particuliers. Les navires chargés
de munitions navales ne font point exclus de
cette protection illimitée. Dans la lifte des marchandifes
exclues , on n'a porté que celles qui
font ordinairement cenfées de contrebande .
L'affaire du fieur Haldin dont nous avons
parlé précédemment , & qui a été arrêté à
l'occafion d'une pièce très-vive fur les brafferies,
( 317 )
Royales , a pris pour lui une tournure plus férieufe
qu'on ne le croyoit. Le Tribunal ordinaire
de juftice l'avoit condamné à 3 femaines
de prifon , au pain & à l'eau , & l'Éditeur &
l'Imprimeur à la même peine , quoique pour
un temps plus court. Le Sénat a évoqué cette
affaire , caffé le premier jugement , déclaré le
Sr. Haldin coupable du crime de lèfe-majefté ,
& l'a condamné à perdre la tête. Cet Arrêt
a été rendu à la pluralité de 4 voix contre 3 ;
le Roi n'écoutant que fa clémence & fa modération
, a bien voulu l'adoucir. M. Haldin a été
remis en liberté.
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 25 Mai.
DEPUIS quelques jours , le Roi eft revenu
de Kozienice . Pour récompenfer les fervices
que M. Boufquet du Laurens lui a rendus , ainfi
qu'à la République , il l'a nommé fon Chambellan
actuel .
La commiffion nommée par la République
pour veiller à la liquidation de fes dettes , a fait
notifier publiquement , que quiconque auroit
des prétentions à fa charge , euffent à les produire
avant le 24 Septembre prochain , qu'elle
commencera fes féances pour faire l'examen
de ces prétentions.
On affure que le Comte Unruth , Directeur
des Monnoies , qui fe trouve actuellement à
Spa , doit fe rendre de là en Hollande , pour
y acheter une partie confidérable d'argent en
barre , deftinée pour la monnoie de ce Royaume.
On fe flattoit que la paix d'Allemagne éloigneroit
de ce Royaume les troupes Ruffes qui
s'y trouvent encore ; on ne remarque pas qu'elles
faffent aucun mouvement pour s'éloigner ; on
croit même que toutes ne partiront pas , & qu'il
pas ,
( 318 )
reftera quelques Régimens dans l'Ukraine , parce
qu'on attend , dit-on , en Galicie , un plus grand
nombre de troupes Autrichiennes qu'on n'y en
entretient d'ordinaire en tems de paix.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 27 Mai.
LE Baron de Breteuil arriva ici le 20 , de
retour de Tefchen , & eut le même jour une
audience de l'Impératrice Reine , qui en reconnoiflance
des foins qu'il s'eft donnés pour
la pacification de l'Allemagne , lui a fait préfent
de fon portrait enrichi de diamans , eftimé
, dit - on , 30,000 florins. Elle deftine au
Prince de Repnin une épée enrichie de díamans
& d'une valeur auffi confidérable.
Ce fut le 23 de ce mois que LL. MM. II.
& R. accompagnées des Archiducheffes & du
Duc de Saxe -Tefchen , & précédées par leurs
Chambellans , fe rendirent à la métropole de
S. Etienne , où elles furent reçues par le Chapitre
en corps ; elles affiftèrent au fervice divin ,
à l'iffue duquel on chanta le Te Deum en actions
de grace de l'heureux rétabliffement de la
paix , au bruit de trois décharges de la moufqueterie
, qui avoit pris les armes , & à chacune
defquelles répondit l'artillerie de nos
remparts.
Le Général de Terzi a reçu les marques
les plus flatteufes de la fatisfaction qu'a donné
fa conduite ; it a été décoré par fon Souverain
de la Croix de Commandeur de l'Ordre de
Marie Thérèſe ; il commandoit les troupes Autrichiennes
dans le Comté de Glatz ; le Roi
de Pruffe lui a auffi envoyé , par un de ces
Aides-de-camp , une tabatière d'or émaillée ,
comme un témoignage de fon eftime.
( 319 )
On affure que l'Empereur a fait adreffer à
tous les Colonels une lettre circulaire par la.
quelle il leur promet de les récompenfer en
tems & lieu de la fidélité dont ils lui ont donné
des preuves non équivoques , & des fervices
qu'ils lui ont rendus. Cette lettre fera , diton
, lue publiquement à la tête de chaque régiment.
Le Prince de Kaunitz- Rietberg , chancelier
d'Etat & Confeiller- Privé , Baron de Binder ,
qui eft fous lui , à la tête de la Chancellerie , ont
demandé l'un & l'autre leur démiffion à caufe
de leur âge & de l'état de leur fanté. LL. MM .
II. & R. remplies d'eftime pour le premier de
ces Miniftres , lui ont témoigné , dans les termes
les plus flatteurs , qu'elles le verroient avec
plaifir continuer les fonctions de fa charge ; &
pour le foulager dans la geftion d'un département
auffi étendu , elles lui ont permis de fe
donner un Adjoint ; il a choifi en conféquence
le Comte Philippe de Cobentzel , qui a été
revêtu à Tefchen du caractère de Miniftre Plénipotentiaire
de notre Cour ; LL. MM. ont
agréé ce choix , & ont donné au Comte de
Cobentzel le titre deVice- Chancelier.Le Prince
de Kaunitz a informé de cet arrangement les
Miniftres étrangers par une note en date du 22
de ce mois , en les prévenant de s'adreffer déformais
au Vice - Chancelier pour les affaires
qu'ils avoient coutume de lui communiquer.
Quant au Baron de Binder , il ne pourra obtenir
fa démiffion qu'après avoir affifté encore pendant
quelque -tems le Comte de Cobentzel de
fes confeils & de fes lumières.
L'Archiduc Maximilien a déja paru plufieurs
fois à la Comédie , & fe rétablit infenfiblement.
Cependant il ne peut pas encore
faire ufage de fa jambe , il eft obligé de fe
faire porter par-tout où il veut aller ; on croit
0 4
( 320 )
que pour achever fa guérifon , il ira à la fin de
cette femaine prendre les bains de Baaden.
On dit qu'il eft queftion de réunir à la Hongrie
les deux Royaumes de Gallicie & de
Lodomérie .
De HAMBOURG , le 30 Mai.
LES démêlés de la France & de la Grande-*
Bretagne font à préfent les feuls qui occupent
la curiofité publique ; le commerce qui s'y trou
ve généralement intéreffé par la gêne qu'il peut
éprouver quelquefois , & par la liberté & l'extenfion
qu'il peut acquérir , a auffi fixé l'attention
des Puiffances du nord . La Cour de Stockholm
eft la première qui a pris la réfolution de
protéger efficacement le fien ; elle en fit part à
celles de Pétersbourg & de Copenhague , en
les invitant à s'unir avec elle pour cet effet.
L'Impératrice répondit au mois de Mars qu'elle
y étoit difpofée ; mais qu'il ne lui fembloit pas
néceffaire de conclure pour cet objet un Traité
formel d'Alliance , qui attireroit indubitablement
l'attention des deux Puiffances en guerre ,
& pourroit entraîner des fuites qui forceroient
les trois couronnes à fe départir du fyftême de
neutralité ; elle déclara qu'elle feroit fortir au
printems du port d'Archangel une efcadre de
3 ou 4 vaiffeaux de guerre , & de quelques frégates
, qui croiferoient fur les côtes de la Ruffie
jufqu'au Cap-Nord . Elle propofa en même- tems
de faire remettre par les Miniftres des trois
Puiffances à Verfailles & à Londres une note
pour notifier à ces Cours leurs intentions , qui
étoient de protéger efficacement leur navigation
& celle des étrangers dans les mers du
nord , & d'en éloigner tous les corfaires fans
exception , & de quelque Nation qu'ils fuffent.
Le Roi de Suède répondit qu'il défiroit que
( 321 )
S. M. I. étendit davantage la protection qu'elle
vouloit accorder , parce que les principales vexations
dont le commerce Suédois avoit à fe plaindre
, avoient moins lieu fur les côtes du Royaume
que dans les autres mers où il fe fait fous la
garantie des Traités & du droit des gens ; qu'en
conféquence , en adhérant au projet qu'a l'Impératrice
d'éloigner tous les corfaires , il croyoit
devoir en même- tems une protection plus étendue
encore au commerce de fes fujets ; il ajouta
dans fa réponſe une partie de fes griefs contre
Ja Cour de Londres , qui a adopté & autorifé
fes Armateurs à adopter des maximes oppreffives
du commerce de toutes les Nations neutres
en violation des ftipulations faites dans les
Traités , & de ce qui a été pratiqué jufqu'à
préfent dans les tems de guerre entre la France
& la Grande-Bretagne , Sa réfolution , au refte ,
continua-t-il , lui paroiffoit conforme aux inté
rêts de l'Empire Ruffe , dont les productions
font les mêmes que celles de la Suède , & que
S. M. I. ne pouvoit ignorer que plufieurs cargaifons
de chanvres , de fer , &c. , que des
navires Suédois avoient prifes à Pétersbourg ,
& en d'autres ports de Ruffie , avoient été faifies
par les Anglois & déclarées de bonne
prife par leur Tribunal d'Amirauté avant l'époque
du 10 Novembre de l'année dernière. La
Cour de Danemarck ne s'eft pas conformée toutà-
fait à l'ad'héfion de celle de Suède à la propofition
de la Ruffie . Elle croit répugner aux
principes de la neutralité d'éloigner de fes ports
les corfaires des deux Nations belligérantes ,
& de fe mêler de protéger la navigation étrangère.
Les trois Cours , d'après ces notes , n'ont
pas les mêmes idées fur l'étendue qu'il faut
accorder aux droits de neutralité & für la manière
de les exercer ; il paroît que chacune
fuivra fur ce fujet fes propres idées. Celle de
( 322 )
Suède a déja envoyé des convois . Le premier
de ce mois une vingtaine de bâtimens de cette
Nation , dont plufieurs font deſtinés pour les
ports de France , ont paffé le Sund fous l'efcorte
de deux frégates , l'une de 40 & l'autre de 34
canons ; on eft très - impatient de voir.fi les
vaiffeaux de guèrre ou les Armateurs Britanniques
exécuteront à leur égard la menace de
viliter même par force les bâtimens neutres ,
fans refpecter leur efcorte. Il eft certain que
de toutes les Puiſſances la Suède paroît la moins
difpofée à le fouffrir.
Acte d'acceffion de M. le Duc des Deux- Ponts , à
la convention fignée dans la ville de Tefchen ,
par les Miniftres plénipotentiaires de S. M. l'Impératrice
Reine de Hongrie & de Bohême , & du
Séréniffime Electeur Palatin , & de l'acceptation
de cette acceffion de la part de Sadite Majefté.
Les Miniftres plénipotentiaires de S. M. l'Impératrice
Reine Apoftolique de Hongrie & de Bohême ,
& de S. A. S. l'Electeur Palatin , ayant conclu &
figné en cette ville de Tefchen , le 13 de ce préfent
mois de Mai , une convention , de laquelle la teneur
s'enfuit : ( Ici la convention précédente eft inférée en
entier ). Et lefdits Miniftres pénipotentiaires ayant
amiablement invité le Miniftre plénipotentiaire de
S. A. le Duc des Deux-Ponts , d'y accéder au nom
de fadite Alteffe : les Miniftres plénipotentiaires
fouffignés ; favoir de la part de S. M. l'impératrice
Reine Apoftolique de Hongrie & de Bohême , le
fieur Jean Philippe , Comte de Cobentzel , Baron de
Profeck , &c. fon Chambellan , Confeiller d'état
intime actuel , Confeiller d'Etat d'Epée aux Pays-
Bas , Vice- Préfident de la députation Miniftérielle
de la Banque & de la part de S. A. S. M. le Duc
des Deux-Ponts , le fieur Chrétien de Hofenfels ,
fon Confeiller intime actuel , en vertu de leurs
pleins -pouvoirs , qu'ils fe font communiqués , font
convenus de ce qui fuit ;
( 323 )
Que S. A. S. M. le Duc des Deux- Ponts défirant
contribuer & concourir à affermir l'amitié & la
bonne intelligence entre S. M. A. l'Impératrice
Reine de Hongrie & de Bohême , & S. A. S. E. P.
& toute fa maifon , accède en vertu du préſent acte
à ladite convention , fans aucune réferve ni exceprion
, dans la ferme confiance que tout ce qui y eft
promis à S. dite M. & à S. dite A. E. , fera accompli
de bonne foi , déclarant en même-tems &
promettant qu'elle accomplira de même de la meilleure
foi tous les articles , claufes & conditions
qui y font contenus. De même S. M. A. accepte
la préfente acceffion de S. A. S. M. le Duc des
Deux-Ponts , & promet également d'accomplir ,
fans aucune réferve ni exception , tous les articles ,
claufes & conditions contenus dans la convention cideffus
inférée . Les ratifications du préfent acte feront
échangées en cette ville de Tefchen dans l'efpace.
de 15 jours à compter du jour de fa fignature , ou
plutôt fi faire fe peut..
En foi de quoi nous fouffignés Miniftres plénipotentiaires
avons figné , en vertu de nos pleinspouvoirs
, le préfent acte d'acceffion , & y avons
fait appofer le cachet de nos armes. Fait à Tefchen
le 13 Mai 1779. ( L. S. ) Jean - Philippe Comte de
Cobentzel. ( L. S. ) Chrétien de Hofenfels.
Convention entre L. A. S. l'Electeur Palatin &
l'Electeur de Saxe , avec le Duc des Deux-
Ponts.
,
Les féréniffimes Parties contractantes pour la fucceffion
allodiale du dernier Electeur de Bavière étant
convenues de s'arranger à l'amiable & fans difcuffion
des droits avec le concours du féréniflime
Duc des Deux- Ponts , par les foins & fous la garantie
des hautes Puiffances médiatrices , de même
que fous celles des hautes Puiſſances contractantes
du Traité de paix de ce jour , ont pourvu à cet
effet des pléins-pouvoirs néceffaires leurs plénipo-
06
( 324 )
tentiaires au Congrès de Telchen , lefquels , après
les avoir échanges , ont arrété les articles fuivans .
I. S. A. S. l'Electeur Palatin , pour fatisfaire
entièrement aux prétentions allodiales de S. A. S.
l'Electeur de Saxe , formées en vertu de la ceffion
faite par S. A. R. Mde. l'Electrice douairière de
Saxe , fa mère , promet & s'engage pour lui , fes
héritiers & fucceffeurs , de la manière la plus obligatoire
, de lui accorder la fomme de fix millions
de florins , argent d'Empire , le marc fin à vingtquatre
florins , payables à Munich , en groffe monnoie
, en douze années , fans intérêts , à raifon de
cinq cens mille florins par an , en deux termes
égaux , de fix mois en fix mois , de deux cens
cinquante mille florins , à commencer du 4 Janvier
1780 , & à continuer de la même manière juſqu'à
l'acquit total de ladite fomme , réglée pour équivalent
& affurée par cet article à titre d'hypothèque générale
& fpéciale fur toute la maffe fidéi -commitaire
mobilier & immobilier de Bavière , à l'effet de
pouvoir faire faifir légalement , où bon lui femblera
les revenus des fufdits pays , juſqu'à la
concurrence de la fomme reftante , en cas que ledit
paiement ne fe feroit pas aux termes dont on
eft convenu .
II. Cède & transfère S. A. S. E. P. , fans réſerve
aucune , pour elle & fes fucceffeurs , tous les droits
quelconques que la Couronne de Bohême a exercés
jufqu'ici fur les Seigneuries de Glaucha , Waldenbourg
& Lichftentein , appartenantes aux Comtes
de Schoenbourg , & fituées dans le territoire de
l'Electeur de Saxe , de la même manière qu'ils lui
ont été cédés pour faciliter le préfent arrangement
par l'article 2 de la convention fignée aujourd'hui
entre S. M. l'Impératrice-Reine & $. A. S. E. P. ,
& que dès ce moment & à jamais il ne puiffe être
rétabli & exercé contradiction & oppofition quelconque
, par qui que ce puiffe être , contre tous
les droits de l'Electeur de Saxe fur lefdites Seigneuries.
( 325 )
III . S. A. S. l'Electeur de Saxe de fon côté , étant
fatisfait par cet arrangement pour fes prétentions
en fa qualité de ceffionnaire de S. A. R. Madame
l'Electrice douairière de Saxe , unique héritière allodiale
de Bavière , renonce pour lui , fes héritiers
& fucceffeurs , de la manière la plus formelle & ,
folemnelle que ce puifle être , à toutes les prétentions
qu'il a eues , ou pu former fur la totalité de
l'alleu de Bavière en terres & biens , mobilier , &
immobilier , provenant des ancêtres & nouvellement
acquis , fans exception & fans égard à quelque
qualité féodale ou allodiale , & il eft ftipulé de plus,
que cet alleu paffera à la fubftitution perpétuelle.
affectée fur tous les Etats électoraux Bavaro-Palatins ,
réunis maintenant dans l'ancienne ligne électorale ,
& en une feule maffe fidéi-commitlaire. En même- .
tems S. A. S. E. P. lui promet & garantit
l'immunité de toutes les charges & obligations .
provenantes de la fucceffion de Bavière , de façon
que S. A. S. E. de Saxe ne fera jamais redevable
ni refponfable d'aucunes dettes paffives ou autres.
charges affectées à ladite fucceffion , fous quelques
denominations ou titres que ce puiffe etre.
IV. S. M. l'Empereur & l'Empire font fuppliés
& requis par les féréniffimes Parties contractantes
de la préfente convention , ainfi que par le féréniffime
Duc des Deux-Ponts , d'y accéder , & de?
donner leur confentement plénier à toutes les fti
pulations qui y font contenues.
V. Les hautes Puiffances contractantes & médiatrices
du Traité de paix font requifes par L. A.
S. E. & le Duc des Deux-Ponts , de vouloir bien
fe charger auffi de la garantie de la préfente con .
vention. La préfente convention fera ratifiée par
les féréniffimes Parties contractantes , & les ratifications
feront échangées en cette ville de Tele
chen , dans l'efpace de quinze jours , ou plutôt fi
faire le peut , à compter du jour de la fignature.
En foi de quoi la préfente convention a été dref(
326 )
fée en double par les Plénipotentiaires des deux
Parties contractantes , qui ont figné & fcellé de
leurs armes chacun un exemplaire & les ont
échangés. Fait à Tefchen , le 13 Mai 1779.
Ces exemplaires font fignés , l'un : ( L. S. ) Fréderic-
Augufte Comte de Zinzendorff & Pottendorff;
& l'autre ( L. S. ) Comte de Terring- Seefeld.
Article féparé. Il a été convenu & arrêté que
les titres employés , ou omis de part & d'autre ,
à l'occafion de la préfente négociation , dans les
pleins-pouvoirs ou autres actes , ou par- tout ailleurs ;
ne pourront être cités , ni tirer à conféquence , &
qu'il ne pourra jamais en réfulter aucun préjudice
pour aucune des parties intéreffées . Le préfent article
féparé aura la même force que s'il étoit mot pour
mot inféré dans la convention , & il fera également
ratifié par les féréniffimes parties contractantes. En
foi de quoi , &c.
( L. S. ) Antoine , Comte de Terring - Seefeld ;
( L. S. ) Frédéric Augufte , Comte de Zinzendorff
& Pottendorff.
Acte d'acceffion de M. le Duc des Deux-Ponts ,
à la convention entre la Maiſon Palatine &
la Maifon de Saxe.
de
Les Miniftres plénipotentiaires des férénifumes
Parties contractantes fur l'alleu de Bavière ayant
conclu & figné en cette ville de Teſchen , -le 13
de ce préfent mois de Mai , une convention ,
laquelle la teneur s'enfuit : ( Ici la convention
précédente eft inférée en entier ) . Et lefdits Miniftres
plénipotentiaires ayant amiablement invité
le Miniftre plénipotentiaire de S. A. S. le Duc des
Deux-Ponts , d'y accéder au nom S. dite A.: les
Miniftres plénipotentiaires fouffignés ; favoir , de la
part de S. A. E. P. , le Sr. Antoine , Comte de Terring-
Seefeld , fon Chambellan, Confeiller-intime actuel ,
Chevalier de l'Ordre de St. George ; & de la part
de S. A. S. le Duc des Deux- Ponts , le Sr. Chre--
( 327 )
tien de Hofenfels , fon Confeiller - intime - actuel ,
en vertu des pleins pouvoirs qu'ils fe font communiqués
, font convenus de ce qui fuit :

Que S. A. S. le Duc des Deux - Ponts , defirant
contribuer & concourir à affermir l'amitié & la
bonne intelligence entre les deux féréniflimes Electeurs
& toute la Maiſon Palatine , accède en vertu
du préfent acte à ladite convention , fans aucune
réferve , ni exception , dans la circonftance , que
tout ce qui eft promis réciproquement , fera accompli
de bonne foi ; déclarant en même-tems &
promettant , qu'elle accomplira de même de la
meilleure foi tous les articles , claufes & conditions
qui y font contenues . De même S. A. S. E. P. accepte
la préfente acceffion de S. A, S. le Duc des
Deux - Ponts , & promet également d'accomplir ,
fans réſerve ni exception , tous les articles , claufes
& conditions contenues dans ladite convention cideffus
inférée. Les ratifications du préfent acte feront
échangées en cette ville de Tefchen dans l'efpace
de 15 jours , à compter du jour de fa fignature
, ou plutôt , fi faire fe peut. En foi de
quoi , &c. ( L. S. ) Antoine , Comte de Terring-
Seefeld. ( L. S. ) Chrétien de Hofenfels. ( L. S. )
Fréderic- Augufte , Comte de Zinzendorff.
Acte féparé entre S. A. S. E. P. & M. le Duc des
Deux - Ponts.
Suivant la demande de S. A. S. E. & de S. A.
le Duc des Deux -Ponts , pour la garantie des pactes
de famille de leurs Maifons , des années 1766 ','
1771 & 1774 , les hautes Puiffances médiatricés
ayant bien voulu garantir lefdits pactes , L. A. font
convenues de la manieère la plus formelle & la
plus obligatoire de les obferver , exécuter , & de
n'y contrevenir en aucune manière. Les ratifications
du préfent acte feront échangées en cette ville
de Tefchen , dans le même tems que celles du
Traité de paix & des conventions. En foi de quoi ,
( 328 )
&c. ( L. S. ) Antoine , Comte de Tetring Seefeld.
( L. S. ) Chrétien de Hofenfels .
Acte d'acceffion de S. M. l'Empereur.
Jofeph fecond , par la grace de Dieu , Empereur
des Romains , toujours augufte , Roi d'Allemagne
& de Jérufalem , Corégent & héritier des Royaumes
de Hongrie , de Bohême , de Dalmatie , de Croatie
& d'Esclavonie , &c . , Archiduc d'Autriche , Dac
de Bourgogne & de Lorraine , Grand- Duc de Tofcane
, Grand- Prince de Tranfylvanie , Duc de Milan
& Bar , &c. , Comte d'Habsbourg , de Flandres &
de Tyrol , &c. &c. &c. Comme nous avons été
amiablement invités d'accéder en notre qualité de
Corégent & héritier des Etats de S. M. l'Impératrice
Reine Apoftolique de Hongrie & de Bohême ,
Madame notre mère , au Traité de réconciliation ,
de paix & d'amitié qui a été conclu & figné dans
la ville de Tefchen , le 13 Mai de l'année courante ,
par les Miniftres plénipotentiaires de S. dite M. &
de S. M. le Roi de Pruffe , lequel Traité eft de
la teneur fuivante : ( Ici eft inféré le Traité de paix) .
Nous , défirant de contribuer à affermir l'amitié &
la bonne intelligence heureuſement rétablies entre
les Cours de Vienne & de Berlin , nous nous fommes
déterminés avec plaifir d'accéder , & par la préfente
accédons formellement audit Traité de réconciliation
, de paix & d'amitié & aux actes &
conventions y annexés , en notre qualité de Co.
régent & d'héritier des Etats de S. M. l'Impératrice-
Reine Apoftolique de Hongrie & de Bohême
, Madame notre mère ; voulons que tous
& chacun de ces articles & conditions aient la
même force & vertu à notre égard que fi nous étions
nommément compris dans ledit Traité & dans les
actes & conventions y annexés , auxquels
feulement nous ne ferons ni permettrons qu'il soit
fait aucun empêchement ; mais au contraire les accomplirons
fidèlement. En foi de quoi , &c . JOSEPH.
Prince Colloredo. De Leykam.
с
non(
329 )
Atte d'acceptation de S. M. le Roi de Pruffe.
Fréderic , par la grace de Dieu , Roi de Pruffe ,
Marggrave de Brandebourg , Archi-Chambellan &
Prince- Electeur du Saint- Empire Romain, Souverain-
Duc de Siléfie , Souverain Prince d'Orange , Neufchatel
& Valengin , comme auffi de la Comté de
Glatz , Duc de Gueldre , de Magdebourg , Cleves ,
Juliers , Berg , Stettin , Pomeranie , des Caflubes
& Vandales , de Mecklenbourg , comme auffi de
Crofne , Bourgrave de Nuremberg , Prince de Halberſtad
, de Minde , Camin , Vandalie , Suérin , de
Ratzebourg , Oftfrife & Meurs , Comte de Hohenzollern
, de Ruppin , de la Marck , de Vavensberg
, Hobenftein , Tecklenbourg , Suerin , Lingue,
Bure & Leerdam , Seigneur de Ravenſtein , de Roftock
, Stargard , Lauebourg , Butau , Arlay & Breda ,
& c. & c. Savoir faifons : Comme S. M. P'Empereur
a bien voulu accéder formellement , en fa
qualité de Corégent & héritier des Etats de S. M.
l'Impératrice- Reine Apoftolique de Hongrie & de
Bohême , au Traité de réconciliation , de paix &
d'amitié conclu & figné dans la ville de Tefchen ,
le 13 Mai de l'année courante , par un acte authentique
figné de fa main & revêtu de fon fccau ,
duquel la teneur s'enfuit ici mot à mot : ( Ici eft
inférée l'acceffion précédente ) . Nous , animés dun
defir égal de refferrer de plus en plus les liens de
l'amitié & d'affermir la bonne intelligence , heureufement
rétablie entre la Cour de Vienne & nous ,
avons pour agréable & acceptons formellement ladite
acceffion ; voulons que tous & chacun des articles
& conditions du fufdit Traité & des actes & conventions
y annexées aient la même force & vertu à l'égard
de S. M. I'Empereur , comme Corégent & héritier
des Etats de S. M. l'Impératrice-Reine Apoftolique
de Hongrie & de Bohême , de même que fi elle
étoit nommément compriſe dans ledit Traité &
dans les actes & conventions y annexés , auxquels .
( 330 )
non-feulement ne ferons ni permettrons qu'il foit
fait aucun empêchement ; mais au contraire les accomplirons
fidèlement. En foi de quoi , & c. FREDERIC .
Finkenſtein, E. F. de Hertzberg,
Acte de garantie des Puiffances médiatrices.
La paix ayant été conclue & rétablie aujourd'hui
entre S. M. l'Impératrice - Reine & S. M. le Roi
de Pruffe , par la médiation de S. M. T. C. , &
de S. M. 1. de toutes les Ruffies , à la réquifition
des deux Parties belligérantes ; l'une & l'autre defdites
Parties défirant avec une égale fincérité tout
ce qui peut conferver & affermir la tranquillité
publique , ont encore requis amiablement les hautes
Puiffances médiatrices , de vouloir affurer par leur
garantie l'exécution d'un ouvrage fi défiré , & à
la confommation duquel elles ont employé des
foins fi efficaces . Sur quoi L. M. T. C. & I. de
toutes les Ruffies , animées du même defir d'affurer
le repos public , fe font volontiers prêtées à un'
moyen qui tend uniquement à un but fi falutaire ;
& nous ayant à cet effet munis de leurs pleinspouvoirs
, nous fouffignés Plénipotentiaires de L.
dites M. , faifant les fonctions de Médiateurs pour
le rétabliffement de la paix , déclarons & affurons
par le préfent acte , en vertu de nos pleins -pouvoirs,
que S. M. le Roi Très-Chrétien , & S. M. l'Impératrice
de toutes les Ruffies , garantiffent le Traité
de paix qui a été conclu en date d'aujourd'hui entre
S. M. l'Impératrice-Reine & S. M. le Roi de Pruffe ,
dans toute fon étendue , avec les conventions fpéciales
, ainfi que les articles féparés , acte d'acceffion
& d'acceptation qui y font annexés & en font partie ,
& toutes les conditions , clauſes & ftipulations qui
y font contenues , en la meilleure forme que faire
fe peut ; & que L. dites M. T. C. & I. de toutes
les Ruffies feront auffi expédier & délivrer des ratifications
particulières de cet acte de garantie. En
foi de quoi , &c. ( L. S. ) Le Baron de Breteuil.
( L. S. ) Nicolas , Prince de Repnin.
( 331 )`
Acte d'acceptation de 'S. M. le Roi de Pruffe.
La paix ayant été conclue & rétablie aujourd'hui
par la médiation de S. M. T. C. , & de S. M. I.
de toutes les Ruffies , après en avoir été requises
par toutes les Parties contractantes & intéreflées ,
ont de plus accordé leur garantie à toutes les ftipulations
qui font partie du Traité de paix figné
aujourd'hui entre S. M. l'Impératrice - Reine & S. M.
le Roi de Pruffe le foufligné Miniftre plénipotentiaire
de S. M. le Roi de Pruffe , en vertu de
fes plein pouvoirs , déclare que S. M. le Roi de
Pruffe reçoit avec reconnoiffance l'acte de garantie
qui lui a été délivré aujourd'hui par les Plénipotentiaires
médiateurs au nom de L. M. le Roi Très-
Chrétien , & l'Impératrice de toutes les Ruffies ; &
S. M. le Roi de Pruffe défirant tout ce qui peut
affermit & conferver la tranquillité publique , promet
& s'engage de fon côté de reinplir exactement
& d'exécuter fans réferve quelconque toutes les
conditions du fufdit Traité de paix , & de toutes
les ftipulations qui en font partie , en tant que cela
peut la regarder ; & que S. dite M, le Roi de Pruffe
fera auffi expédier & délivrer des ratifications paiticulières
de cet acte d'acceptation. En foi de quoi ,
& c. ( L. S. ) Jean Herman , Baron de Riedefel .
Les deux cours médiatrices ont auffi fait expédier
des garanties particulières fur toutes les
autres conventions annexées au traité de paix.
Il eft inutile d'ajouter ici les pleins pouvoirs &
les ratifications de tous ces traités , qui font conçus
felon les formules ordinaires.
ITALIE.
De ROME , le 25 Mai.
LA fanté de S. S. fe rétablit ; Dimanche dernier
, elle entendit la meffe, pour la première
( 332 )
fois depuis. fa convalefcence. On parle d'un
prochain Confiftoire , fixé au 14 du mois prochain
, dans lequel elle créera 2 nouveaux Cardinaux
, & nommera ceux qui ne font encore
noinmés qu'in petto.
Il continue de régner ici une féchereffe extraordinaire
, qui occafionne beaucoup de maladies
, & qui fait craindre pour la récolte . Cette
allarme , qui eft générale , a donné lieu à l'ordre
de fermer tous les ports de l'état Eccléfiaftique
, & de défendre fous les peines les plus
févères , de laiffer fortir des grains hors du pays.
On apprend de Cadix , que le vaiſſeau marchand
l'Hercule a fait voile de cette baye pour
Manille & la Chine . C'eſt le premier bâtiment
marchand Eſpagnol qui ait entrepris directement
ee voyage , en doublant le Cap de Bonne- Efpérance.
Autrefois ces expéditions fe faifoient par
Acapulco , & ce n'eft que depuis peu d'années
que les vaiffeaux de guerre Efpagnols qui partent
de Cadix pour les Philippines , s'y rendent
auffi en droiture par la même route.
» Le Roi , écrit- on de Madrid , a nommé à
plufieurs emplois Civils & Militaires en Amérique
; & dans cette nomination , on trouve plufieurs
natifs Américains. Depuis le Ministère de
D. Galvez , le faux fyftême qui écartoit de l'Adminiſtration
de ces vaftes contrées les naturels
du pays , a fait place à un fyftême infiniment plus
propre à faire naitre des fentimens patriotiques
dans le Nouveau- Monde ; l'obéiffance & la fidélité
des Américains font déformais pour eux un
titre qui les appelle à l'Adminiſtration de leur
patrie . On fe dit tout bas , ajoutent les mêmes
lettres , qu'une divifion de la flotte de Cadix a
reçu ordre de mettre à la voile ; mais fa deftination
est toujours un myftère , quoiqu'il ne foit
plus douteux que l'Angleterre a rejetté abfolument
les propofitions d'accommodeinent qui lui
( 333 )
ont été faites de la part de notre Cour. Le fecret
obfervé dans tous les projets de notre cabinet
, ne permet encore que des conjectures ;
le temps feul peut les vérifier «.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 10 Juin.
ON attend toujours des nouvelles du Continent
de l'Amérique ; & on craint bien que les
premières qu'on en recevra ne foient de la na
ture la plus fâcheuſe ; on a raiſon d'être inquiet
de l'état où trouvera les affaires à fon arrivée
l'Amiral Arbuthnot qui a enfin mis à la voile , &
qui y conduit des fecours de renforts & de provifions
qui pourroient être inutiles , par ce qu'ils
ont été trop retardés . Toutes les belles eſpérances
que nos Miniftres confervent encore de la
foumiffion de l'Amérique , ne prennent point
dans le refte de la Nation ; le témoignage de
tous les Officiers qui en reviennent lui a appris
à les apprécier ; le Général Howe vient encore
de la confirmer dans fa défenſe , en déclarant à
la Chambre des Communes , que pour fe flatter,
de faire une campagne réellement avantageufe
en Amérique , il faudroit que le Général en
Chef eût au moins 45,000 hommes fous fes ordres
, fans en compter environ 20,000 qui feroient
employés à des expéditions particulières.,
Nous fommes bien loin d'avoir de pareilles forces
dans le Nouveau-Monde , & nous fommes
hors d'état d'y en envoyer de fi confidérables.
Notre fituation en Europe nous prefcrit d'y
conferver de quoi faire les plus grands efforts
& ceux que nous pouvons y faire , ne font peutêtre
pas proportionnés à nos befoins . Malgré
tous nos foins , la flotte de l'Amiral Hardy n'a
pu être prête auffi-tôt que nous l'aurions defiré.
( 334 )
La preffe rigoureufe qui a eu lieu fur prefque
toutes nos côtes , n'a pas fuffi à en completter
les équipages ; & elle a attendu pour cela la
flotte de la Jamaïque , dont elle devoit protéger
l'arrivée , & qui fans ce fecours eft arrivée
heureufement à Portland ; c'eft cette flotte qui
vient de fournir à la marine Royale les bras qui
lui manquoient encore , & on fé flatte que l'efcadre
fera en état de mettre inceffamment à la
voile , à moins que la crainte d'une invaſion de
la part des François ne la retienne fur nos côtes.
Les préparatifs qu'ils ont faits dans tous leurs
ports , le grand nombre de bâtimens de tranfport
que le Gouvernement a frétés , celui des
bateaux plats qu'il a fait conftruire , femblent
annoncer ce deffein , & nos allarmes fe font
renouvellées . » Le 25 du mois dernier , écriton
de Whitehaven , l'Officier qui commande
ici , a été averti officiellement qu'il étoit parti
de Breft une flotte confidérable avec un grand
nombre de vaiffeaux de tranfport & de troupes
de débarquement , dont la deftination n'eft pas
connue , mais qui ont fait juger néceffaire d'avertir
les Officiers qui commandent fur cette côte
de fe tenir fur leurs gardes. Deux compagnies
de la milice de Weft-Moreland , en garnifon à
Carlifle , & deux autres compagnies de celle
de Derbyshire , en garnifon à Cockermouth , fe
font mifes en marche pour Whitehaven le 26
& le 27 ".
S'ilfaut en croire quelques papiers , le Gouvernement
eft informé que l'invafion dont nous
fommes menacés , fe fera fur la côte de Dorfetshire
; les Comtés de Suffex & de Kent font
dans un tel état de défenfe , qu'il n'y a aucun
danger de ce côté ; mais les Comtés de Hamp ,
de Dorfet & de Devon , font d'autant plus expofés
, que des armées pourroient y débarquer
facilement.
( 335 )
L'attaque que l'on peut faire chez nous n'eft
as notre feule inquiétude , nous avons lieu d'en
voir également pour l'Ile de Minorque ; on
'ignore pas les préparatifs qui fe font à Touon
, & que nous n'avons aucune force dans la
Méditerranée . Les habitans de Mahon follicient
vainement depuis long-tems des renforts
pour leur défenſe , & des navires pour protéger
leur commerce ; ils font forcés de fe mettre fous
le canon de 2 vaiffeaux Ruffes , qui restent dans
cette mer pour la protection de celui de leur
Nation ; & c'eft à l'apui des étrangers , que les
fujets de la prétendue dominatrice des mers font
obligés de recourir. Le Gouvernement , qui a
paru jufqu'à préfent faire peu d'attention à leur
requête , femble perfuadé que les François ne
peuvent rien entreprendre contre cette Inle fans
le fecours de l'Efpagne , parce qu'ils ont retiré
leurs forces de la Méditerranée ; mais eft - il
également convaincu que l'Efpagne ne fe joindra
point à eux , quand même il auroit réellement
fait dire à cette Cour , que fi elle entreprend
de nous faire la guerre , il prendra des
mefures pour faire attaquer fes Etats par cent
mille Maures ? il eft vraisemblable qu'il entreprendroit
alors des négociations peut - être déja
commencées pour cet effet ; mais il eft au moins
douteux que cette menace en impoſe à l'Efpagne.
Le parti qu'ont pris les Puiffances du nord de
protéger la navigation de toutes les Nations fur
leurs mers , donne lieu à de juftes inquiétudes.
La Ruffie nous a fait part de cette réſolution par
la déclaration fuivante , dont on n'avoit pas
d'abord donné une juſte idée , & que pour cette
raiſon nous tranſcrivons ici .
S. M. I. de Toutes les Ruffies , confidérant que
la navigation de la mer du Nord dans les parages ,
qui n'ont plus d'autre terme ni d'autre objet que
( 336 )
les côtes & ports de l'Empire de Raffie ou ceux de
Danemarck & de Suède , demande une protection
immédiate de fa part & de celle de ces deux Couronnes
, d'autant plus que l'année dernière un Corfaire
Américain a pris où détruit plufieurs vaiffeaux ,
allant ou venant d'Archangel , en troublant ainſi un
commerce, pour lequel cette partie fe trouve ex,
clufivement réservée par la nature , s'eft déterminée
à faire croiſer au Printems prochain dans cette mer
vers le Cap-Nord , une efcadre de fes vaiffeaux de
ligne & frégates , à laquelle il fera enjoint de pro.
téger d'une manière efficace le commerce & la navigation
, en éloignant de ces parages tous Corſaires
de quelque nation que ce foit , fans exception , qui
viendront s'y préfenter. S. M. I. en faifant part de
cette réfolution à la Cour de Londres , requiert de
fon amitié & la prie , dans la vue d'obvier à tout
mal-entendu ou défagrémens qui pourroient réſulter
de fon exécution , de vouloir bien enjoindre à tous
& un chacun des vaiffeaux de fes fujets , munis de
lettres de marque , qu'ils s'abftiennent de pouffer
leur croifière & de courir fus à aucun vaiſſeau dans
l'étendue defdits parages de la mer du Nord , où la
navigation n'eft plus douteufe , mais uniquement
deftinée pour le commerce des trois Couronnes.
S. M. I. fe fatte de plus , que la Cour de Londres
reconnoîtra dans cette mefure , qu'elle a dû adop
ter , un avantage manifefte pour fa propre navi.
gation.
Nous avons moins lieu de nous plaindre de
cette réfolution de la Ruffie que de celle de la
Suède , qui ne limite pas ainfi la protection
qu'elle veut & qu'elle eft en droit de donner à
fon commerce ; mais il eft à craindre que la
juftice & la raison qui , comme nous ne pouvons
nous le diffimuler , ne font pas de notre côté ,
ne la déterminent à fuivre l'exemple de la
Suède. Le parti qu'ont pris les Hollandois de
fe fouftraire aux loix tyranniques de notre Amirauté
,
( 337 )
>
rauté n'eft pas moins inquiétant. Les armemens
qu'ils font font contidérables , & ils ne
comptent pas avoir moins de 22 vaiffeaux de
guerre au mois de Juillet prochain. Le Chevalier
Yorck , chargé de leur faire des repréfentations
répétées , n'a pu en tirer d'autre réponſe
que celle qu'ils ont toujours faite . Nous armons
, parce que toutes les Puiffances font la
même chofe. » Le Corfaire l'Aventure de ce
port , écrit - on de Liverpool , avoit pris un
gros vaiffeau Hollandois , eftimé 70,000 liv .
fterling ; cinq jours après , comme il étoit prêt
à entrer dans ce port , il a rencontré un vaiffeau
Hollandois de 74 canons , qui a repris le bâtiment
& l'a envoyé au Havre ; il a pris auffi &
envoyé à Rotterdam quatre des gens du Corfaire
; ils y refteront prifonniers jufqu'à ce qu'on
ait rendu la liberté à quatre Hollandois pris par
l'Aventure ".
La Chambre des Communes s'eft occupée
fucceffivement du fubfide pendant plufieurs
jours ; parmi les fommes qu'on lui avoit propofé
d'accorder , il y en avoit une de 5650 l . fterl .
pour l'établiffement civil de Sénégambie fur la
côte d'Afrique. M. Townshend ne manqua pas
de s'y oppofer ; en effet , il étoit fingulier qu'on
fongeât à difpofer d'une portion de l'argent de la
Nation , pour un établiffement qui peut-être
n'étoit point au nombre des poffeffions de la
Grande - Bretagne . On fe flatte que l'Amiral
Hughes l'aura repris en s'en allant aux Indes-
Orientales ; mais on n'en a aucune nouvelle . Cet
Amiral parti le 9 Mars , fut apperçu le 21 à 1
degré au fud du Cap Finistère ; cependant , felon
les lettres du 30 du même mois , on n'y avoit
point encore vu fa flotte. La Chambre , en conféquence
de cette obfervation , arrêta fur la
propofition du Lord North , que S. M. feroit
fuppliée de défrayer provifionnellement les dé-
25 Juin 1779.
P
( 338 )
penfes de cet établiffement , s'il étoit reconquis ,
& affurée d'être remboursée de ces dépenfes
On accorda auffi une fomme de 60,527 l.fterl. ,
pour rembourfer au Roi pareille fomme payée
en penfions à des perfonnes expulfées de l'Amérique
à caufe de leur attachement pour la
Grande-Bretagne . Il y eut à cette occaſion bien
des débats inutiles. Plufieurs demandèrent la
lifte de ces réfugiés qui fut refufée , parce
qu'elle pourroit les compromettre ; fur quoi le
Colonel Barré ne manqua pas d'obferver que
cette délicateffe étoit hors de faifon , puifque
les Américains Royalistes ayant déja tout perdu
dans leur pays , où leurs fentimens étoient connus
, il n'y avoit aucun danger pour eux à publier
leurs noms. On remarqua auffi que la
Grande-Bretagne doit à ces mêmes réfugiés ,
gratifiés aujourd'hui de penfions fi confidérables ,
une partie de fes malheurs , puifque ce font
eux qui par leurs informations erronées , & leurs
confeils fecrets , ont engagé la Nation dans la
guerre qui fépare à jamais l'Amérique de la
Grande- Bretagne .
Ce fut le 31 Mai , que le Lord North expofa
le détail de fes opérations de finances. C'eft
ainfi qu'un de nos papiers rend compte de ce
travail & des débats qui en furent la fuite.
» Voici un phénomène en finance , l'oeuvre du
fécond génie de Milord North : les Boyle , les
Walpole , les Polham , les Legge , n'ont jamais
imaginé plus d'un Budget pour une année. Milord
North , toujours occupé de faire briller fes relfources
, vous en donne jufqu'à trois , l'un après
l'autre. Vous en avez vu un du 24 Février , puis
un fecond du 1er Mai , & il vient enfin d'en produire
un troisième qui annulle les deux précédens.
C'est dans la Séance du Lundi 31 Mai que la
Chambre des Communes a admiré ce prodige ,
& a reconnu avec fon Miniftre chéri que , fi un
( 339 )
Budget étoit une bonne chofe , deux Budgets valoient
encore bien mieux , & que trois par conféquent
devoient mettre le comble au bonheur de
la Nation Angloiſe .
Dans ce dernier , il a fait une récapitulation
de tous les articles de dépenfe de l'année 1779 ,
qui en porte le total à 15,200,000 liv . ft . ( 349 ,
600 , 000 liv. argent de France ) . Pour y fatisfaire
il n'a encore que la taxe de 2,750,000 liv . ft. fur
les terres & la drèche , & fon emprunt de fept millions.
C'eft donc une fomme de 3,450,000 liv . ft.
qui lui eft néceſſaire. Il avoit compté trouver un
huitième million dans la bourfe de ceux qui ont
fait des profits fi énormes fur les fept qu'ils lui
ont prêtés. Toutes les complaifances qu'il a eues
pour eux , toutes fes promeffes n'ont pas pu les
toucher ; ils ont fait leur coup , ils font contens ;
qu'il s'en tire comme il pourra. Les nouvelles
taxes fur les domeftiques & fur les maifons n'ont
pas rendu ce qu'elles devoient rendre. Il trouve
une vive oppofition . Quant à la dernière dans la
ville de Londres même qui ne peut point fe faire
à l'idée qu'un jardin n'eft point de la terre , &
qui foutient qu'en taxant les jardins à perpétuité
on taxe la terre à perpétuité , tandis qu'elle l'eft
déja annuellement , & ne peut l'être qu'annuellement
; le droit qu'il comptoit lever fur les baptiftes
étrangères , il eft obligé d'y renoncer , & de
faire fon thême d'une autre façon , pour ne pas
foulever contre lui les villes d'Ecoffe. Toutes ces
difficultés l'embarrafferont- elles ? Non. Il anticipera
fur le revenu du fonds d'amortiffement , & même du
fecond quartier de 1780. Par ce moyen , le fonds
d'amortiffement lui fournira deux millions . Il lâchera
un million & demi de billets de l'Echiquier
pour retirer la même quantité de ceux de l'année
dernière , & de plus cinq cens mille livres pour payer
les lots de la Lotterie , & dont la Banque fe chargera
volontiers. Il lui manque encore douze à quatorze
P 2
( 340 )
cens mille livres . Il auroit bien pu les trouver
dans les coffres de la Compagnie des Indes , qui
les donneroit pour le renouvellement de fa chartre;
mais de fortes raifons , fur lefquelles il ne lui
convient pas de s'expliquer , le décident à renvoyer
cette affaire à l'année prochaine . La Banque y fuppléera
, o n'y fuppléera point : peu lui importe.
S'il ne les trouve point de ce côté - là , il fera pour
1,400,000 liv. de plus de billets de l'Echiquer , ou
de billets de la Compagnie des Indes , & voilà
fes cinq millions trois ou quatre cens mille livres
trouvés , & même avec un expédient qui fera le
produit de ce qu'on appelle dans le ſtyle élevé qui
convient à la finance angloife , les raclures de l'Echiq
er & cet excédent fera de 71,000 - liv. de
plus que les quinze millions de dépenfes.
"
-
Milord North a négligé , comme de raiſon , divers
points de moindre importance , dont on comptoit
qu'il auroit parlé ; comme les forces & les
préparatifs de la France , les difpofitions & les intentions
de l'Espagne , le plan de l'Angleterre pour
la prochaine campagne en Amérique. En revanche ,
M. Hartley & M. Burke les ont bien difertement.
traités . Le premier a prouvé que les quinze millions
fterling de dépenfes annoncées par Milord
North pour cette année , pafferoient vingt millions.
Il a prouvé de plus que fi la guerre finiffoit comme
il le faudroit bien dès que l'Espagne ſe ſeroit déclarée
contre l'Angleterre , la dette non fondée
dont celle-ci refteroit chargée , feroit de vingt ou
vingt deux millions fterling , en - fus de tous les
millions qu'elle a fondés ( autrement pour leſquels
elle a établi des impôts ) de quatre années de fon
fonds d'amortiffement prifes en entier pour cette
guerre infenfée , & de quinze millions que coûtera la
campagne de 1779. Il foutient que les forces navales
de la France étoient prefque égales à celles de la
Grande-Bretagne en Europe & en Amérique que
Efpagne tenoit la balance & que le côté pour "
-
.
( 341 )
fèquel elle fe décideroit , feroit celui qui l'emporteroit.
Il déclara que l'Angleterre ne domineroit plus
fur les mers qu'autant qu'il plairoit à la Maifon
de Bourbon que fi les quarante vaiffeaux de ligne
de l'Efpagne fe joignoient à ceux de la France ,
cette Maiſon auroit la fupériorité décidée contre
l'Angleterre , tant en Europe qu'en Amérique ces
affertions firent lever le Lord Nugent , pour dire
avec une forte d'emportement , qu'il ne fouffriroit
jamais qu'on osât avancer devant lui que l'Angleterre
ne tenoit plus l'empire des mers que fous
le bon plaifir de la Maifon de Bourbon «.
כ כ
de
M. Burke répliqua au Lord Nugent , en décla
rant que M. Hartley n'avoit rien avancé qui ne
fût vrai. Celui - ci tira de fa poche deux liftes de
la Marine d'Efpagne ; l'une de Septembre 1777 ,
qui faifoit monter le nombre des vaiffeaux de Cadix
à 40 vaiffeaux de ligne ; & l'autre de la fin
1778 , où l'on voit que cette annéec - là cette Marine
a été augmentée d'un vaiffeau de 80 C. , de
5 de 74 ; & de 2 de 64. Il cita le témoignage
d'un homme qui eft entré dans chacun de ces vaiffeaux
, & il s'offrit à faire paroître cette perfonne
pour le certifier à la Chambre , fi elle le defiroit .
M. Burke reprit la parole pour appuyer tout ce
que yenoit de dire M. Hartley. Milord North ,
ayant annoncé qu'il comptoit tirer l'année prochaine
un million & demi de la Compagnie des
Indes ; M. Burke pria la Chambre d'obferver que
cela dépendoit de l'état où fe maintiendroit le crédit
public ; & que fi les évènemens lui étoient
contraires , il feroit bien impoffible d'obtenir de
la Compagnie un fecours auffi confidérable . Il
parla des préparatifs de defcente qui ſe font actuellement
en France , & qui femblent menacer
l'Irlande . » Au milieu des troubles qui agitent ce
Royaume , dit-il , que ne devons - nous pas craindie
s'il eft attaqué par l'ennemi ? « Quant à l'Espagne ,
il allura à la Chambre que fa négociation avec
P3
( 342 )
Angleterre pour une médiation étoit rompue depuis
quelques jours , qu'il la regardoit comme un
troifieme ennemi de l'Angleterre , qui alloit fe
joindre aux deux autres ; qu'il étoit certain qu'actuellement
l'Espagne coopère avec la France pour ,
affifter l'Amérique ; qu'il ne défefpéroit pourtant
point de l'Angleterre fi le Rei vouloit changer de
Miniftres ; mais qu'il doutoit feulement qu'on
pût jamais réduire l'Amérique. Il défia le Miniftre
de nier tout ce qu'il avoit avancé au fujet de l'Eſpagne.
Mylord North ne proféra pas une parole , &
M. Hartley ajouta que puifque M. Burke paroiffoit fi
certain du nouveau parti qu'a pris l'Espagne de fe
joindre à la France en faveur de l'Amérique , il ne
pouvoit plus être queftion de négociation avec les
Américains. Il eft donc trop tard , dit- il , mais je
fuis pourtant bien fûr qu'on auroit pu le tenter avec
fuccès , il n'y a encore que quelques jours « .
La propofition de Mylord North , paffa fans aller
aux voix , malgré le difcours fuivant de M. Bull.
Je crois que les Membres de cette Chambre
ont eu ci - devant des idées de leur devoir , trèsdifférentes
de celles que plufieurs d'entre nous entretiennent
aujourd'hui. Quelques- uns des derniers
Parlemens ( autant que je puis en juger parleur conduite
) fe font confidérés plutôt comme les repréfentans
de la Couronne , que comme ceux du peuple
; & nous ferons heureux , M. , à l'égard de notre
réputation , fi l'on ne nous fait fubir avec juftice la
même cenfure . Il paroît même que nous avons dégénéré
totalement de la vertu fevère de nos ancêtres
, & que nous regardons une foumiffion fans réferve
aux clins - d'oeil d'un Miniftre , un humble
acquiefcement à tous les défirs de la Couronne ,
comme faifant la gloire de notre caractère . Nous
ne fommes pas envoyés ici pour difpofer , par forme
de compliment ou d'échange , des droits , des
libertés , de la propriété du peuple , mais pour les
défendre & les protéger. Il eft donc de notre devoir
( 343 )
de n'accorder pas plus d'argent à la charge du peuple
qu'il ne nous paroît néceffaire pour le fervice public.
Le caractère & les principes du tems préfent juftifient
le foupçon , que l'argent public eft employé à
des objets particuliers & perfonnels , à des objets de
la corruption la plus vile. Si le Gouvernement s'efforce
de garder le fecret fur la manière dont il
employe l'argent du Peuple , fon procédé fait naturellement
naître la plus forte défiance , & fi après
l'expérience que nous avons cue de la conduite de
l'adminiſtration , nous n'avions aucun foupçon fur
fes principes & fes deffeins , cela prouveroit que la
dégénération eft totale ; & le monde feroit convaincu
, que nous avons perdu toute vertu publique
, tout patriotisme , & même le fens commun.
Nous fommes encore engagés dans la guerre Américaine
, cette guerre la plus cruelle , la plus dénaturée
, la plus malheureuſe qui ſe foit faite jamais ;
une guerre , qui nous déshonorera comme nation
jufques chez la poftérité la plus reculée ; une guerre
qui fait accroître fans ceffe nos dépenfes à un taux
immodéré, fans que nous ayons la perfpective même
la plus éloignée de nous en rembourfer jamais , vu
que l'iffue en eft très - incertaine. Dans de telles circonftances
pouvons-nous nous juftifier auprès de nos
commettans , fi nous leur impofons de nouveaux
fardeaux , fçachant qu'ils font dejà chargés au- delà
de leurs forces ? Pouvons-nous avec la moindre affurance
les regarder en face & leur dire : nous avons
accordé votre Argent pour des objets , dont plufieurs
nous font abſolument inconnus , & au sujet
defquels nous n'attendons même aucune information
? Un Parlement , qui difpofe de l'argent de la
nation , fans avoir duement recherché fon emploi ,
& fans s'en faire rendre un compte particulier , trahit
la confiance qui a été mife en lui : il eft traître à
fes commettans : il renverfe la baſe & détruit l'objet
de fon établiffement. Le pouvoir de la Couronne
s'eſt étendu au- delà de fes bornes , & par une mul-
P 4
( 344 )
titude de circonftances il s'eft trop agrandi. A quoi
fi ce n'eft à ce pouvoir arbitraire devenu exceffif ,
devons nous attribuer la fervilité des Parlemens
modernes , compofés de gens en place , de penfionnaires
, de traitans fans nombre ? A quoi devonsnous
cette corruption fans bornes & fans fin ? Avant
donc d'augmenter encore les moyens d'une telle
corruption , en accordant fommes fur fommes aux
dépens de nos commettans , réfléchiffons fur les
taxes nombreuſes , fur les impôts multipliés , fous
lefquels ils gémiffent dès-à - préfent ! recommandons
l'entière fuppreffion d'une longue lifte de places auffi
difpendieufes que peu néceffaires & de penfions proftituées
! Infiftons fur une réduction des falaires énormes
, attachés à d'autres places réellement néceffaires
! Ce moyen produira un fubfide très- ample :
il convaincra le peuple de notre attention pour cette
économie , dont il a oui tant parler , mais dont il a
peu vu. En adoptant plus de prudence , plus de
difcrétion dans l'adminiſtration future des affaires
publiques , & en retournant à ces règles de Gouvernement
généreufes & équitables , qui - on tant contribué
au bonheur & à l'union de cet Empire jadis
fi étendu , fi puiffant ; enfin , par un changement total
de conduite , nous prouverons le mieux notre
fidélité au Roi , nous regagnerons la confiance de la
nation , & nous mériterons véritablement le nom de
repréfentans non corrompus & défintéreſſés « !
,
L'état de l'Irlande a auffi occafionné de grands
débats au Parlement dans les dernières féances .
» Il n'y a pas de tems à perdre , dit le Comte
de Bristol , c'eft cette nuit cette nuit même
qu'il faut que la motion fe faffe . L'Irlande ne
peut pas apprendre trop tôt que nous nous occupons
de fa fituation , & que notre intention -
eft de la foulager le plutôt poñible ; dans la
fituation allarmante où fe trouvent nos affaires
en général , gardons - nous fur - tout de traiter
l'Irlande comme nous avons traité l'Amérique ;
( 345 )
de
de rejetter fes pétitions & fes juftes requêtes ,
dans un moment où la France & l'Espagne
liguées n'attendent pour fondre fur nous , que
la première occafion favorable que leur en fourniront
l'inactivité , les délais & les mefures
ruineufès de l'adminiftration . Je fais , à n'en
pouvoir douter , que l'Efpagne vient de rejetter
la réponſe que nous avons faite à fes propofitions
; qu'elle a finalement rompu toute efpèce
négociation , qu'elle a contracté avec la France
une nouvelle alliance , & qu'elle va joindre fes
flottes : or , ce qui m'afflige le plus , c'eft que dans
le moment où je ne puis douter de ce fait , je
ne puis me diffimuler non plus , que nous n'avons
pas dans ce moment - ci pour la défenſe du
Royaume une flotte égale à celle de la France
feule ; que fera - ce donc lorfque celles de la
France & de l'Efpagne n'en feront qu'une ?
Je fomme le premier Lord de l'Amirauté de
me contredire ; qu'il le faffe , s'il l'ofe , je l'en
défie «. Lord Sandwich ne répondit rien ; la
motion fut rejettée à la pluralité de 61 voix
contre 32 , parce que l'on devoit attendre les
papiers demandés à la Cour , & que celle- ci
avoit promis de donner. On fait qu'il s'eft tenu
un confeil à la Cour au fujet des affaires de
ce Royaume ; mais le réfultat des délibérations
a été , fans rien décider fur les moyens de le
foulager , d'augmenter de 4000 hommes les
forces qui s'y trouvent déja , pour le mettre
à l'abri de l'invafion dont on le croit menacé.
Le bruit fe répand cependant qu'on a exécuté
un plan d'union entre ce Royaume & la Grande-
Bretagne ; que ce plan eft regardé au Parlement
comme très- propre à faire ceffer toute
jalousie entre les deux nations ; mais tout ce
qu'on en dit eft très- vague , & on fe borne
à l'annoncer fans parler des moyens qui doivent
amener cette conciliation fi défirable .
PS
( 346 )
Au moment où l'on croyoit l'affaire du fubfide
abfolument finie après le travail du Lord
North , & le confentement de la Chambre
à toutes fes vues , ce Miniftre a porté le premier
de ce mois le meffage fuivant.
33
George Roi , S. M. fe repofant fur les marques
répétées de zèle & d'affection que lui ont donné fes
fidèles Communes , & confidérant que dans l'état
critique des affaires actuelles , il peut naître des événemens
de la plus haute importance , & dont les
fuites pourroient être de la plus dangereufe conféquence
, fi l'on n'employoit pas immédiatement
les moyens les plus propres de s'y fouftraire ; défile
que cette Chambre le mette en état de fournir aux
dépenfes extraordinaires déja faites ou à faire à
raifon de fervices militaires pour l'année 1779 , &
de prendre toutes les mefures que la nature & le cours
des affaires pourront exiger «<
On renvoya au lendemain à prendre ce meffage
en confidération . Le Lord North propoſa
donc le 2 d'accorder au Roi un million fterling
pour le mettre en état de défrayer les dépenfes
extraordinaires qu'il pourroit juger néceffaires
pour le fervice de cette année , & de
prendre les mefures qu'il croiroit avantageufes
à l'Etat . MM . Townshend , Fox & Burke ne
manquèrent pas , felon leur ufage , de faifir
cette occafion de faire un tableau très- allarmant
de l'état de la Nation qui s'épuifoit par
des dépenfes énormes , & à qui il furvient tous
les jours de nouveaux ennemis. Leurs difcours
n'empêchèrent pas la Chambre de voter en faveur
de la demande du Lord North. » On ne
fait , dit un de nos papiers , fi c'eſt une prochaine
guerre avec l'Eſpagne une defcente
des François en Irlande , ou un foulèvement
dans le pays ou tous ces évènemens , qui ont
donné lieu au meffage du Roi ; tout ce que
l'on fait , c'eft qu'on craint tous ces malheurs
?
( 347 )
qu'on prévoit. On difoit que les François étoient
defcendus dans le Comté d'Antrim ; mais
cette nouvelle ne s'eft pas confirmée . Celle
que l'on a pris les armes dans cette partie de
ce Royaume , paroît plus fondée , puifque la
Cour même l'avoue , en ajoutant , cependant ,
que l'objet de cette affociation eft de repouffer
les François s'ils fe préfentent . Il en refulte
que nous fommes vivement allarmés , & que
nous avons raifon de l'être «< .
L'enquête fur la guerre d'Amérique fe continue
toujours ; les témoins entendus ont tous dépofé
en faveur du Général Burgoyne ; on diſtingue
fur-tout la dépofition du Colonel Kingſton ;
elle a paru fi décifive au Général qu'il a déclaré
qu'il ne produiroit plus de témoins. On
attend à préfent la défenſe du Lord George
Germaine. On prévoit d'avançe l'iffue de ces
recherches ; elle juftifiera le Général : on dit
à préfent dans la nation que les enquêtes &
les confeils de guerre ne peuvent manquer
d'être favorables aux accufés ; on les a vu laver
également l'Amiral Keppel & Sir Hugh Pallifer
, les deux frères Howe ; il eft tout fimple
que le Général Burgoyne en éprouve les effets .
Mais de tous ces Généraux de terre & de mer
accufés & blanchis , il n'y a que Sir Pallifer
que la Cour défire employer ; on affure qu'il
fera chargé du commandement d'une divifion
dans l'efcadre de l'Amiral Hardy ; & on ne
feroit point étonné de lui voir commander
toute cette efcadre , fi la fanté de Sir Charles
oblige de lui donner un fubftitut .
On parle toujours d'un changement dans le
Miniſtère ; mais ces bruits ont été répandus fi
fouvent fans effet , qu'on y fait à préfent trèspeu
d'attention. Le Lord Sandwich a , dit-on ,
demandé fa retraite fans avoir pu l'obtenir.
é crit que le Lord Stormont , aux confeils
P 6
( 348 )
duquel l'adminiftration doit fes derniers fuccès
dans les Indes va être nommé Secrétaire
d'Etat à la place du Lord Suffolck.
On ignore encore quelles font les intentions.
du Ministère relativement à la Compagnie des
Indes ; on croit cependant que fa charte fera
renouvellée , mais à des conditions moins
avantageufes que la précédente ; felon quelques
perfonnes le Gouvernement a le projet
d'impofer 2 millions fterlings fur les revenus
territoriaux qu'elle a acquis dans l'Indoftan
& qu'à l'avenir les affaires civiles & militaires
feront adminiftrées par des Officiers de la Cour
conjointement avec ceux de la Compagnie.
FRANCE.
De
VERSAILLES le 20 Juin.
LE 6 de ce mois le Roi a nommé à l'Ab
baye Régulière du Tréfor , Ordre de Citeaux ,
Diocèfe de Rouen , la Dame de Ganges , Religieufe
profeffe de l'Abbaye de Noningues
de même Ordre ; & à celle de S. George ,
Ordre de S. Benoit , Diocèfe de Rennes , lá
Dame Bareau de Girac , Religieufe profeffe de
1 Abbaye de Ste - Croix de Poitiers , du même
Ordre.
Le même jour LL. MM. & la Famille Royale
ont figné le Contrat de Mariage du Chevalier
de Lordat , Meftre- de - Camp de Cavalerie ,
Lieutenant-Colonel des Carabiniers , Baron des
Etats de Languedoc , avec Dlle de Montagnac ;
celui du Marquis de Laizer avec Dlle de
Malleret de S. Mexant , & celui de M. de
Blanville , Maître des Requêtes , avec Dlle de
la Bove.
( 349 )
De PARIS , le 20 Juin.
L'ARMÉE navale , commandée par M. le
Comte d'Orvilliers , & partie de Breſt le 3 de
ce mois , étoit compofée de 28 vaiſſeaux , un
grand nombre de frégates , de corvettes , de
brûlots & de bombardes. Elle fera jointe en
mer par les vaiffeaux la Victoire & la Bourgogne
, arrivés à Breft le 8 de ce mois dans le
meilleur état , ainfi que leurs équipages , &
prêts à remettre à la voile auffi-tôt que le vent
le permettra. Selon plufieurs lettres , elle pourroit
être augmentée. On affure que deux vaiffeaux
de ligne François ont paffé le détroit de
Gibraltar le 21 Mai ; on ignore quels font ces
vaiffeaux . Il eft vraisemblable qu'ils viennent
de Toulon. L'efcadre de M. d'Orvilliers eft
partagée en trois divifions ; la première eft fous
les ordres de ce Commandant en Chef, la feconde
fous ceux de M. de Guichen , & la troifième
fous ceux de M. de la Touche-Tréville .
On apprend de l'Ile d'Aix que la frégate la
Médée , qui a accompagné M. de la Mothe-
Piquet , eft de retour ; elle rapporte que le vaiffeau
de guerre Anglois , le Jupiter , s'étoit emparé
, à 100 lieues au - delà du cap de Finistère ,
d'un navire du convoi , & avoit combattu penune
heure une de nos frégates ; M. de la Mote-
Piquet envoya auffi -tôt deux vaiffeaux , qui dégagerent
la frégate , reprirent le navire & forcèrent
le Jupiter à fuir. Selon les rapports de
cette frégate , M. de la Mote - Piquet a pris
une frégate Angloife qu'il emmene avec lui ,
& qu'il a armée & mife en état de fervice .
» Les vaiffeaux de ce département , écrit- on
de Rochefort , fe font rendus à Breft en 36
heures de traverfée . Le foufflage a fait merveille
à ces bâtimens. Les Capitaines qui les ont
( 350 )
effayés à toutes les allures en font très-contens ;
ils marchent fupérieurement , portent très-bien
la voile , gouvernent parfaitement , & ont 5
pieds 2 pouces de batterie. Ce font enfin de trèsbons
& très-beaux vaiffeaux .
» La frégate du Roi l'Hermione , ajoute la
même lettre , commandée par M. de la Touche ,
Lieutenant de vaiffeau , a amené dans la rade
de la Rochelle 2 corfaires Anglois qu'elle a pris
au nord & au fud de la Corogne . L'un monte
20 canons , l'autre 18 , & en tout 192 hommes
d'équipage ; celui de 20 canons s'appelle la Ré-
Jolution des Dames de Londres ; il eft neuf, fupérieurement
outillé ; il ne faifoit que fortir &
avoit pour trois mois de vivres . Sans le calme
M. de la Touche eût pris trois autres corfaires
qui fe font fauvés à l'aide de leurs avirons .
L'Hermione eftfupérieure par la marche à toutes
les frégates de notre marine ; le 4 elle eſt retournée
croifer avec la Médée , & il y a apparence
que cette croiſière fera auffi heureufe «.
On dit que M. le Comte d'Estaing, dans fes dépêches
en date du 10 , dit que M. de Vaudreuil
lui avoit dépêché des ifles du Cap- Verd une
corvette pour le prévenir qu'il comptoit arriver
avec fa petite efcadre à la Martinique , cing
ou fix jours au plus tard après l'arrivée de fá
lettre . Sa jonction doit être effectuée , & plufieurs
lettres particulières de différens ports l'ont
déja annoncée ; on croit que M. de la Motte-
Piquet a la même deftination , & fon arrivée à
la Martinique doit nous affurer dans ces mers
la fupériorité que nous avons déja , puiſqu'avec
un plus grand nombre de vaiffeaux , l'Amiral
Byron n'a pu rien entreprendre & n'a fait jufqu'ici
que fe confumer inutilement , & perdre
beaucoup de monde à Ste-Lucie,
» Le premier de ce mois , écrit- on d'Oftende ,
il entra dans ce port une prife Angloife , ve(
351 )
nant de Riga avec une cargaifon de bois. Deux
cotters Anglois qui la pourfuivoient , la forcèrent
de venir fe réfugier dans ce port , d'où
elle eft partie la nuit fuivante pour Dunkerque .
Le Capitaine Antoine- Salvator Gill , qui la commandoit
, a rapporté que le Capitaine Baert de
Dunkerque , qui s'en eft emparé , avoit fait
fept autres prifes , toutes chargées de mats &
de bois de conftruction , que deux avoient été
reprifes par un pinque Anglois de 16 canons ;
mais que le reste avoit été conduit fûrement à
Dunkerque avec une rançon de 1500 liv. fter. «.
Deux frégates Françoifes ont pris le 22 Février
dernier , à l'oueft du Cap de Bonne-
Efpérance , l'Ofterley , vaiffeau de la Compagnie
des Indes richement chargé & évalué à 300000 !.
fterl. , qu'elle a conduit à l'Ile-de-France ; il
ne faut pas confondre cette priſe avec celle
d'un vaiffeau portant pavillon Danois , mais chargé
pour le compte de l'Angleterre de canons
de boulets , &c. & d'une partie de roupies , qui
a été conduit auf à l'Ile-de-France & dont la
priſe a été annoncée dans le N° . 46 du Courier
de l'Europe . » Pendant que la guerre maritime
en Europe & en Amériqne expofe les gens
de mer à une longue navigation , il eft utile de
leur indiquer un préfervatif bien fimple contre
cette maladie cruelle , le fcorbut , qui afflige fi
fouvent les équipages. Il confifte à manger tous
les jours à jeûn une ou deux pommes de terre
crues. L'expérience en a été , dit-on , faite par
un Navigateur Anglois ; quand ce fuccès ne
feroit pas auffi certain qu'on le dit , l'eſſai n'en
n'eft ni difficile , ni pénible , ni coûteux. On
fait combien les armées Romaines avoient attention
autrefois à fe pourvoir de vinaigre
& de l'employer comme anti-fcorbutique ; le
remède indiqué aujourd'hui fera peut - être
auffi utile aux armées navales « .
( 352 )
Extrait d'une lettre de Berlin du 1 Juin. « Le
Roi , à fon arrivée dans cette ville , a été reçu
avec les plus grandes & les plus vives acclamations
; ce Prince , avec la fimplicité d'un grand
homme , a demandé ce que fignifioient ces applau
diffemens après une fi courte abfence , pendant laquelle
il ne s'étoit paffé , diſoit-il , rien de remarquable.
On lui a répondu que fon peuple , dont
il étoit l'amour , avoit beaucoup craint pour fa perfonne
, & que tous lui témoignoient leur joie de
le revoir , & leur admiration , ainfi que leur reconnoiffance
, de ce qu'il étoit le pacificateur de
l'Allemagne. Le Roi a été fenfiblement touché de
ces marques d'affection ; & il eft vrai que jamais
il n'a été autant adoré de fes peuples que dans ce
moment fi cher & glorieux pour lui.
» Pendant fon féjour à Breslau , ce Prince a defiré
de voir un Recteur , qui paffe pour très - favant.
Ce Recteur a fait au Roi un éloge pompeux des
anciens , en ajoutant que les Auteurs modernes ne
font que des gâte - métier mot qui en Allemand
a une énergie particulière . Le Roi a beaucoup ri
de cette naïveté , quoiqu'il foit par les écrits au
nombre des plus illuftres modernes. Dans la même
converfation , ce favant a témoigné fort férieufenent
fa furprife au Roi , de ce que Sa Majefté
ignoroit qu'il venoit d'être élevé au grade de Recteur
; le Roi a répondu fur le même ton , qu'étant
étranger à Breflau , cette ignorance étoit excufable
, & méritoit l'indulgence de M. le Recteur «,
» Pendant ce même féjour à Breslau , le Roi a eu
de fréquens entretiens avec un Philofophe Allemand
, M. Garbe , qui a beaucoup de réputation ,
& que le Monarque a fort goûté. Il lui a propolé
de venir à Berlin remplacer dans l'Académie M.
Sulzer qui vient de mourir. M. Garbe n'a pu accepter
cette place à caufe de fa mauvaiſe fanté .
, Le Roi qui aimoit & honoroit infiniment
Milord Maréchal , mort ici année dernière peu
( 353 )
après le départ de Sa Majefté pour la Bohême ;
a lu avec beaucoup d'intérêt l'éloge que M. d'Alembert
en a fait ( 1 ) ; Milord Maréchal lui a para
peint dans cet éloge avec beaucoup de vérité , &
Sa Majesté a eu la bonté d'en témoigner de la manière
la plus obligeante toute fa fatisfaction à l'Auteur.
Cet éloge renferme plafieurs traits de ce grand
Monarque , qui ne lui font guères moins d'honneur
que la paix qu'il vient de conclure avec tant de
gloire , & qui eft peut- être , comme le dit l'Auteur
de l'éloge , la plus belle époque d'un fi beau
règne. On dit que le même homme de Lettres a
écrit au Roi au fujet de cette paix ; Vous jouiffez ,
Sire , en ce moment , de tout ce qu'un grand Roi
& un grand homme peut defirer , la gloire & les
bénédictions ; ces deux chofes , Sire , ne vont pas
toujours enfemble , & Votre Majefté mérite bien
qu'elles fe réuniffent en fa faveur. Le Roi qui honore
depuis long tems M. d'Alembert de fes bontés ,
lui a , dit- on , témoigné dans fa réponſe le defir
qu'il a que la paix lui procure occafion de le revoir
encore une fois . On defire beaucoup ici que
la fanté de M. d'Alembert lui permette ce voyage.
Ce qui pourroit s'y oppofer , c'eft que le Roi fera
peu fédentaire ici pendant la belle faifon , & qu'il
en employera une grande partie à visiter les Etats
de Pruffe , de Pomeranie & de Pologne , qui demandent
& defirent la préfence. Quelques perfonnes
même prétendent qu'il ira aux eaux de Spa ou
d'Aix - la - Chapelle ; mais cette nouvelle eft pour le
moins très hafardée. Celle qu'on a débitée du prétendu
voyage qu'il doit faire à Paris , ne mérite
aucune croyance « .
M. le Prince de Gallitzin , vient de faire des expériences
curieufes fur l'Electricité , & il les a adreffées
à l'Académie Impériale des Sciences de St. Pé-
(1) Cet éloge fe trouve à Paris chez les Libraires qui
vendent les Nouveautés.
( 354 )
tersbourg , avec des réflexions favantes fur plufieurs
objets de cette partie intéreffante de la Phyfique.
Entr'autres faits intéreffans , nous faifirons celuici.
» M. le Prince de Gallitzin ayant pris quatre ceufs
de Poule , de huit qui étoient couvés depuis neuf
jours , il les a Electrifés l'efpace d'une demi-heure
par jour ; au bout de douze jours il eft forti des
pouffins tous noirs de ces quatre oeufs , & ce ne fut
que vingt - quatre jours après que les oeufs non
Electrifes purent éclore ; il y avoit cette différence
que les pouffins de ces derniers étoient blancs. On
favoit combien l'Electricité accéleroit la végétation
& la tranſpiration ; mais on n'étoit pas encore parvenu
au point de foupçonner qu'elle pût accélérer le
développement du foetus dans l'oeuf «.
Le même papier d'où nous tirons ce trait
nous fournit encore une Anecdote intéreflante
que nous nous empreffons de tranſcrire :
D
Un Gentilhomme reconnu pour tel depuis plus
de deux fiècles , & dont prefque tous les Ancêtres
ont porté les armes pour la Patrie ,
né avec
un défaut naturel qui ne lui a pas permis de fe
préfenter dans la feule carrière ouverte à un Gentilhomme
François , a vécu & vit encore retiré &
ignoré dans fa Province , marié & devenu père de
trois enfans ; il eſt infenfiblement tombé dans la
dernière indigence : il alloit fe trouver réduit par
l'impérieufe néceffité à l'horreur de mendier fa fubfiftance
& celle de ſes enfans , ou de ſe livrer aux
plus finiftres effets du défefpoir , lorsqu'il a trouvé
un généreux protecteur , non dans la claffe des hom.
mes privilégiés , à qui la Providence a accordé les
moyens de fecourir les malheureux , mais dans la
perfonne d'un journalier , père lui- même de cinq
enfans.
ל כ
François Grou , habitant de la Paroiffe de M....
Diocèle de S. Election d'A . . . . eſt le fauveur
de la famille de ce Gentilhomme. Sa femme .
a donné fon lait à deux de fes enfans , & depuis
'( 355 )
plufieurs années , ce Paylan refpectable partage avec
cette famille infortunée le pain à peine fuffifant
qu'il gagne pour la fienne à la fueur de fon front.
» Un des derniers jours du mois de Mai , François
Grou a entendu fon ami bénir la mémoire
de l'Augufte Prédéceffeur de notre Monarque , qui
a établi l'Ecole Royale Militaire ; il a entendu les
voeux ardens qu'il formoit pour les enfans : il eft
parti fur le champ , il eft arrivé à Verſailles le
2 de ce mois ; & fe préfentant à M. le Prince de
Montbarey avec cette modefte affurance qui brille
fur le front de l'homme de bien , il l'a fupplié
d'obtenir du Roi pour les enfans de fon ami deux
places à l'Ecole Militaire. Jufte appréciateur de tous
les genres d'héroïfme , le Miniftre qui a immor
talife la récompenfe dans la famille du Chevalier
d'Affas , ne pouvoit qu'accueillir bien favorablement
François Grou . Le dévouement eft l'effort impétueux
& fublime d'une grande ame , c'eft l'extrême
du courage & de la générofité ; la privation journalière
d'une portion de fa propre fubfiftance pour
la partager pendant des années avec une famille
malheureufe , eft l'exercice habituel , mais pénible
de la plus douce des vertus , c'eſt l'extrême de la
fenfibilité & de la bienfaiſance.
M. le Prince de Montbarey a rendu compte au
Roi de la demande de François Grou . S. M. a ordonné
que l'aîné des enfans feroit admis à l'Ecole
Royale Militaire ; elle a accordé au Gentilhomme
une penfion de 300 liv. & une de 200 liv . à François
Grou cc.
La nuit du 15 au 16 de ce mois le feu a
pris au Palais Royal dans les manfardes de
l'aîle gauche , fur la cour des jardins . Le Garde-
Meuble feul a été brûlé . Les toîts déja embrâfés
faifoient craindre que le feu n'attaquât
l'appartement de la Ducheffe d'Orléans , la ga.
lerie des tableaux , mais les prompts fecours
qu'on y a portés , l'ardeur avec laquelle les
pompiers , les gardes françoifes & fuiffes , &
( 356 )
même des particuliers ont travaillé , n'ont pas
permis à cet incendie de faire de grands progrès,
& il a été éteint en moins de 3 heures «.
» La veille de la Fête -Dieu , écrit- on de Bayeux ,
le feu prit entre midi- & une heure à une maison
de cette ville ; cet accident très - fâcheux par-tout
L'eft beaucoup plus ici , où l'on n'a aucune reſfource
contre les incendies . Point de pompes , point
de réservoir d'eau & nulle troupe deſtinée à porter
des fecours dans ce cas là . Heureufement que le
Régiment d'infanterie d'Orléans s'eft trouvé ici dans
cette malheureuſe circonftance. Il a été raſſemblé
avec la plus grande célérité , & le zèle des foldats ,
animé par celui des Officiers , eft parvenu à arrêter
les progrès de cet incendie ; de forte qu'il n'y
a eu que très- peu de maiſons brûlées , quoique toutes
les circonstances fiffent craindre l'évènement le plus
défaftreux. Les travaux & l'activité des foldats font
ordinaires à tous les Régimens qui font employés
en pareille occafion ; mais ce qui ne l'eft pas toujours
, c'eft le bon ordre qui a régné par les foins
& la fageffe des chefs de ce corps . On voyoit M.
le Comte de Barbançon & M. le Marquis de Lufignan
, qui en font Colonels , animer les foldats.
par leur préfence , & non moins occupés à prévenir
la propagation du feu qu'à en arrêter les effets ,
joindre la force de leur exemple à celle de leurs
ordres. M. le Comte du Prat , Lieutenant- Colonel
, fe portoit aux endroits les plus périlleux avec
une ardeur qui n'étonnoit que ceux qui ne connoilloient
par l'énergie de fon ame & fon amour
pour l'humanité ; on l'a vu plufieurs fois monter
fur les maifons & diriger les fecours avec une activité
, que feule égaloit la jufteffe de fes ordres.
Plufieurs fois on a été obligé de le retirer du mi.
lien du danger , où fon exemple & fa voix attiroient
les foldats , qui ce jour- là nommoient leurs
chefs leurs camarades , comme ils les appellent
tous les jours leurs pères . Ils ont fi bien répondu
au zèle de M. de Barbançon , qu'il leur donna fur
( 357 )
le champ une fomme d'argent confidérable . Il n'eſt
pas douteux que c'eft à fes foins que nous fommes
redevables de ce que cet évènement n'a pas eu les
fuites les plus funeftes . Lorfque le feu fut arrêté ,
les Magiftrats firent diftribuer des rafraîchiffemens
aux foldats , & leur donnèrent une gratification
pécuniaire ; mais ceux- ci , après l'avoir acceptée avec
reconnoiffance , prièrent ces Meffieurs de la recevoir
de leur part pour la joindre aux indemnités
qu'on devoit diftribuer à ceux dont les maiſons
avoient été brûlées . Cette générofité n'a pas été
fans récompenfe , les Officiers ont rendu aux foldats
ce qu'ils avoient donné . D'ailleurs les chefs & les
particuliers de ce corps ont beaucoup contribué au
foulagement des malheureux ruinés par le feu ; une
loge de Francs-Maçons établie dans le Régiment a
fait une charité particulière ; enfin il n'eft perfonne
dans la ville qui , par quelque bienfait , n'ait fuivi
l'exemple de M. l'Evêque de Bayeux ; ce Prélat a
chargé le Curé de la Paroiffe incendiée de diftribuer
de fa part une aumône confidérable « .
Les numéros fortis au tirage de la Lotterie
Royale de France , du 16 de ce mois , font 65 ,
7 , 69 , 90 , 76.
De BRUXELLES , le 20 Juin.
» ON a beaucoup parlé , écrit - on de Paris ,
d'un nouveau voyage que M. le Marquis de la
Fayette devoit , dit-on , faire en Amérique ; il
n'en eft plus queftion à préfent , & l'on croit que
les ballots qu'il a fait embarquer fur différens
vaiffeaux de force qu'on arme pour le Continent
de l'Amérique - Septentrionale , ne renferment
que des préfens pour les Membres du
Congrès , le Général . Washington , & divers
Officiers auxquels il veut donner une marque de
fon amitié & de fon fouvenir. Ce qui fait préfumer
que ce voyage n'aura pas lieu , c'eft qu'on
croit actuellement les affaires des Anglois défefpérées
en Amérique . M. Franklin vient ,
( 358 )
dit -on , de recevoir des lettres du Général
Lincoln , qui lui écrit qu'il répond du Général
Prevoft qu'il inveftit & affame dans la Georgie ,
où il fera bientôt contraint de mettre bas les
armes. D'un autre côté , on affure que le Général
Washington a écrit auſſi qu'il avoit plus
de troupes que l'Angleterre ne peut en envoyer
en Amérique. Ces nouvelles femblent rendre
inutile le départ du corps de troupes que l'on
difoit que M. le Marquis de la Fayette devoit
conduire en Amérique «<,
Ces nouvelles paroiffent confirmées par celles
qui viennent de Hollande . On aſſure qu'il eſt
arrivé au Texel trois vaiffeaux Américains ,
dont l'un parti le premier Mai de Baltimore pour
le Cap de la Virginie , d'où il a mis à la voile le
6 , a raporté qu'un corps de troupes Angloiſes ,
s'étant avancé dans la Georgie pour attaquer
les Américains qui s'y trouvoient , avoit été
battu & obligé de fe retirer en défordre à Savanah
, avec perte de tous fes bagages & d'en.
viron 150 morts , fans compter les bleffés & les
prifonniers , dont on ignoroit encore le nombre ;
qu'un exprès avoit été expédié au Congrès pour
l'informer de cet avantage. Il a rapporté auffi
que le Général Washington avoit fait avertir les
États de Virginie & de Maryland de fe tenir
fur leurs gardes , & de faire marcher leurs milices
, parce qu'il étoit inftruit que le Général
Clinton méditoit quelqu'entrepriſe par mer
quoiqu'on n'eût cependant foupçonné d'abord à
ce Général d'autre intention que celle de faire
paffer des renforts au Général Prevoft dans la
Georgie.
» Malgré le fecret fur les déterminations ultérieures
de notre Cour , écrit- on de Madrid ,
le redoublement d'activité & de mouvement
fur nos côtes & dans tous nos ports , fait penfer
que nous allons ceffer enfin d'être fpectateurs
dans la grande querelle entre la France & l'An(
359 )
gleterre . On a dit que nous ne pouvions pas en
bonne politique favorifer l'indépendance de
l'Amérique - Septentrionale ; mais il ne s'agit
plus aujourd'hui de favoir fi cette indépendance
aura lieu ; c'eft une affaire décidée ; nous n'y fervirons
ni nous n'y nuirons par notre adhéſion ou
par notre refus ; la bonne politique eft de prendre
le parti qui l'emporte ; il s'agit de favoir à
préfent fi l'empire des mers continuera d'appartenir
à la Grande- Bretagne feule , ou s'il fera
enfin partagé entre les Puiffances maritimes de
l'Europe. Le moment eft favorable pour repren
dre la portion qui nous convient de cet empire ;
les moyens ne nous manquent pas , & les dernières
opérations de notre Miniftère prouvent qu'il
s'est toujours occupé de ce grand objet «.
Selon d'autres lettres , le filence de l'Espagne
va ceffer ; elle déclarera la guerre à l'Angleterre
en fon nom & pour fon compte , pour
venger fes propres outrages , fans faire mention
dans fon manifefte du pacte de famille , ni de
l'indépendance de l'Amérique . Voilà ce que
l'on débite.
» On ignore , écrit- on de Breft , la deftination
de l'armée ; mais on a lieu de bien augurer
de l'expédition dont elle peut être chargée par
l'union qui y règne & la bonne volonté qui
anime tout le monde . Bien des circonftances
ont paru indiquer que M. le Comte d'Orvilliers
déployera en mer un nouveau pouvoir ,
fous un grade plus élevé ; fa proue dorée , le
nombre des gardes du pavillon , fa chambre
ornée comme celle d'un Amiral femblent l'annoncer
; & nos fpéculatifs , car nous en avons
dans cette ville comme à Paris , & peut - être
ne font-ils pas mieux inftruits , partent de - là
pour fe livrer à toutes fortes de conjectures ;
celle qu'on adopte le plus vivement , parce
qu'on connoît le voeu général , eft qu'on a voulu
le mettre en état de commander à toutes les
( 360 )
forces qui pourroient fe joindre aux nôtres ;
on aime à préfumer qu'il va au- devant de la
flotte Efpagnole , & que ce n'eft pas nour rien
que nos équipages ont pris des cocardes blanches
& rouges «.
Une lettre de Cadix femble venir à l'appuide
cette conjecture que nous ne donnons cependant
encore que comme une conjecture .» Lede
la Cour, écrit-on de ce port , en date aai ,
vient d'arriver pour que l'armée mette à la voile,
le 2 du mois prochain ; cet ordre porte que c'eft
pour faire des évolutions ; mais il n'eft pas croyable
qu'une flotte , compofée de 32 vaiffeaux
de ligne , 6 frégates , deux brûlots , un paquebot
, une corvette , un hopital & un navire ,
n'ait un objet plus important & plus analogue
aux circonftances . Nos incertitudes feront fixées
dans la quinzaine , & fi , comme on le
penſe , l'Eſpagne fe joint à la France , on ne
peut que faire une campagne glorieufe , &
forcer les Anglois à une paix générale. Lorſque
la flotte fera partie , il reftera encore dans ce
port plufieurs belles frégates & cinq vaiffeaux
de ligne , dont deux fortiront du baflin au premier
jour , & deux feront prêts à être ememployés
au premier befoin ; on embarque les
poudres , & les Chirurgiens , ainfi que les Aumôniers
, ont ordre de fe rendre à bord « .
Dans ces circonftances , où l'on ne peut don
ner aucune nouvelle pofitive , on nous faura
gré , du moins , de recueillir tout ce qu'on publie
. » Nous venons de recevoir le bulletin de
Cadix , écrit - on de Bayonne , en date du 5 ,
il porte que quatre paquebots , ou avifo , font
partis pour l'Amérique Espagnole , & que l'on
mande du Ferrol que 9 vaiffeaux , trois frégates
& deux goëlettes n'attendent que la poudre
pour mettre à la voile . La fortie de toutes
ces forces annonce , fans doute , de grands évènemens
«.
( 381 )
P.S. du 22 Juin. La pofte de Londres vient
d'arriver ; s'il faut en croire les lettres qu'elle a .
apportées , le 16 au matin l'Ambaffadeur d'Ef.
pagne remit au Lord Weimouth la Déclaration
de guerre ou manifefte du Roi fon Maitre . Il
contient les griefs dont le Roi d'Eſpagne a à ſe
plaindre , & finit ainfi . » S. M. fe trouve dans la
» néceffité défagréable de faire ufage de tous
» les moyens que le Tout- Puiffant lui a donnés ,
» da e elle-même la juftice qu'elle a folli
ain «.
- La féance de la Chambre des Communes , à
cette nouvelle , a été orageufe. M. Burke a
commencé fon difcours par ce vers foudroyant :
Le voilà donc connu ce fecret plein d'horreur ! Il
vouloit qu'on décrétât fur-le-champ le Lord
North ; mais l'Orateur eft parvenu à tout appaifer.
. La flotte Angloife eft fortie le 16 ; elle n'eft
que de 28 vaiffeaux , dont 9 à 3 ponts ; le troifième
fils du Roi , le Prince Willam-Henri , eft
dans cette armée , il monte le vaiffeau le Prince
George , Capitaine Digby , de 90 canons.
Une lettre de Cadix du 28 Mai contient ce
qui fuit : » Lundi dernier , 24 , Don Louis
Cordova , Commandant l'efcadre , reçut ordre
de faire defcendre à l'entrée de la baie 32
vaiffeaux de ligne , 10 frégates & 4 fénauts.
L'ordre étoit conçu dans ces termes : Eu égard
aux hoftilités qui ont éclaté entre la France
& l'Angleterre , le Roi m'ordonne de prévenir
V. E. de faire partir au plutôt 32 vaiſſeaux
de ligne , 10 frégates , & autres bâtimens néceffaires
pour protéger le commerce de fes
fujets & faire des évolutions en mer «<.
» Le 27, à 4 heures du matin , eft arrivé
un autre Courier portant ordre de mettre à la
voile le 2 Juin au plus tard «.
L'efcadre partie , il refte dans la baie 5 vaiffeaux
tout prêts à faire voile , 10 au Ferrol &
*
( 362 )
3 à Carthagène , avec 9 frégates , 2 galiotes à
bombes & 12 gros chébecks .
Quatre paquebots armés & équippés pour un
long voyage , & nombre de bâtimens légers pour
porter des ordres le long des côtes , répéter les
fignaux , &c. , font prêts à mettre à la voile.
On arme toutes les batteries des forts de Cadix
& de la côte « .
1
Selon des lettres de Bayonne , le Commandeur
de Marine fréta le 7 de ce mois deux
bons chaffe - marées qu'on tient tout prêts au
bas de la rivière . On les croit deftinés à pórter
des avis & à faire des fignaux le long des
côtes d'Espagne. -
On écrit de Madrid qu'il eft arrivé au Ferrol
un petit bâtiment dépêché par M. de la Motte-
Piquet , portant avis que ce Chef- d'efcadre avoit
dépaffé tous les caps avec fon convoi.
Il est arrivé à Bordeaux deux Eſpagnols ,
dont un rapporte ce que l'on favoit , déja par
les lettres de St-Ander , du combat d'une frégate
Françoiſe contre une Angloife qu'elle a pris.
Suivant le rapport d'un Capitaine Brémois ,
arrivé le 10 il a vu le 4 & le 5 du courant
la flote de M. d'Orvilliers faifant voile au
fud & à l'oueft , & ayant plutôt l'air de croifer
que de faire route.
"
» Tout annonce ici , écrit-on de St- Malo , un
embarquement prochain d'environ 15,000 hommes
, les troupes arrivent journellement , l'artillerie
, les tentes , & c. Les bâtimens plats s'achèvent
, les navires fortent fucceffivement du
port pour mettre fur les rades , & tout fera prêt
dans ce mois.
8000 hommes arrivés dans la même ville font
diftribués de manière à être embarqués en peu
d'heures. Les chemins font couverts d'équipages,
d'artillerie , de munitions & c. Il y a 63 navires ,
& 80 bâtimens propres à débarquer de la cavalerie
& de l'infanterie.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le