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1779, 04 (5, 15, 25 avril)
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MERCURE
DE FRANCE
DÉDIÉ AUROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l'Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles;
les Causes célèbres; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers , &c. &c.
5 Avril 1779 .
A PARIS,
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou ,
rue des Poitevins .
Avec Approbation & Brevet du Roi.
TABLE.
PIÈCES FUGITIVES . Académie Royale deMu-
Vers à une belle Femme , fique ,
Portrait de S. A M. leP.Comédie Italienne ,
3 Comédie Françoise , 59
62
deL.... 4 Académie de Soiffons, 63
Les Saifons , Chanson , s VARIÉTÉS.
Description des Isles du LettredeM.dAlembert ib.
Cap Verd, 7 Extrait d'une Lettre écrite
Combien il est utile aux deLondres ,
Jeunes Artistes de co-
64
SCIENCES ET ARTS .
67
70
pier les Ouvrages des Aftronomie ,
Grands Maîtres , II Gravures ,
Portrait de l'Homme du Annonces Littéraires , 71
Jour , Epigramme , 16 JOURNAL POLITIQUE.
Romance , 17 Constantinople ,
Stockholm ,
Enigme & Logogryp. 20 Pétersbourg ,
NOUVELLES
LITTÉRAIRES . Hambourg ,
Recherches fur l'adminiſ- Ratisbonne ,
tration des terres chez les Livourne
Romains ,
0808
73
ibid.
74
79
82
83
85
ΙΟΙ
105
106
116
LePetitChanfonnier Fran- Etats-Unis de l'Amériq.
çois ,
21 Londres ,
34 Septent.
Paris ,
Collection Académique, 46 Versailles ,
SPECTACLES .
Concert Spirituel, 55 Bruxelles ,
APPROΒΑΤΙΟΝ.
FaArJ lu , par ordredeMonſeigneur le Gardedes
Sceaux , le Mercure de France , pour les Avril.
Je n'y ai rien trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreſ
ſion. A Paris , ce 4 Avril 1779. DE SANCY.
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT,
rue de la Harpe , près Saint-Come.
2
t
MERCURE
DE FRANCE.
5 Avril 1779.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
A UNE BELLE FEMME.
Tor qui , de la Divinité
Offre aux yeux la riante image;
Qui joins aux grâces du bel âge
L'eſprit , la taille & la beauté,
Aij
4 MERCURE
Dis-moi , l'indulgente Nature
T'a-t'elle fait préſent d'un coeur
Tendre , fincère & point parjure ?
Et, pour achever la peinture ,
Est-il formé pour le bonheur ?
As-tu reffenti cette ardeur ,
Ce feu,cette vive étincelle?
Hélas ! que ferois-tu ſans elle ?
Zéphir eſt tout pour une fleur
L'Amour est tout pour une belle.
PORTRAIT DE S. A. M. LE P. DE L....
AMANT & Guerrier tour-a-tour ,
Deux mots de Charlot font l'hiſtoire :
Le printemps le donne à la Gloire ,
Et l'hiver le rend à l'Amour.
Mais la paix qui vient de ſe faire
Double ſon rôle de moitié;
Et Charlot, qu'Amour fit pour plaire ,
Va plaire encore à l'Amitié,
(ParM. de laPlace.)
DE FRANCE.
S
LES SAISONS ,
CHANSON.
!
A MADEMOISELLE P. V.....
Sur l'Air : Tendrefruit des pleurs de l'Aurore.
T.o 1 que j'adore , ô ma Sophie !
Sois-moi fidelle , aimons toujours ;
C'eſt l'Amour qui de notre vie
Embellit & charme le cours.
LAISSONS murmurer la ſageſſe
Qui nous diroit de n'aimer pas ;
Sans l'Amour , ſans ſa douce ivreſſe ,
Quel bien peut avoir des appas ?
-4
MAIS le temps vient où la Nature
Se pare demille couleurs ;
On voit renaître la verdure ,
Nos prés ſont émaillés de fleurs.
Pour les roſes de la jeuneſſe
Il n'eſt , hélas ! qu'un ſeul printemps :
Mais pourquoi craindre la vieilleſſe ,
On peut aimer dans tous les temps ?
QUITTEZ votre tige chérie ,
Fleurs , vous aurez un ſort plus doux :
Ornez le ſein de ma Sophie ,
Et cachez-le aux yeux des jaloux .
,
A iij
MERCURE
i
VOIS -TU cet agréable ombrage ?
Le ſoleil brûle nos guérets :
Viens à l'abri de ce feuillage ,
Près de moi repoſer au frais.
Que le ciel tonne , ô ma Sophie,
Tes beaux yeux réglent mes deſtins
J'y trouve ou la mort ou la vie
Je ſuis heureux s'ils ſont ſereins.
On a recueilli dans nos granges
Les célestes dons de Cérès ;
Etdéjà le Dieu des vendanges
Vient nous prodiguer ſes bienfaits .
MAIS chante qui voudra ta gloire ,
O Bacchus , & ton jus divin ,
Il faut pour m'animer à boire
Que Sophie ait le verre en main.
Quor ! déjà la biſe cruelle
Ramène les fiers aquilons ?
Le froid ſevit ; Amour m'appelle ,
Je vole & brave les glaçons. 4
L'INDIFFÉRENT n'eſt point de même
Son oeil voit par-tout des frimats :
Il n'eſt point d'hiver quand on aime ;
Chaque Saiſon a ſes appas .
7
2
:
(Par M. Boutellier. )
DE FRANCE. ブ
DESCRIPTION des Isles du Cap - Verd ,
extraite d'un Voyage à l'Isle de France ,
qui n'a pas été imprimé.
LES Iſles du Cap-Verd font au nombre de
dix; ſavoir , Sant-Yago , où réſide le Gouverneur-
Général , Saint-Antoine , Saint-Nicolas
, de Feu , Bonne-Vue , Mai , Brave , de
Vel , Sainte-Lucie & Saint- Vincent. C'eſt un
des premiers établiſſemens des Portugais , &
elles appartiennent aujourd'hui à leur Compagnie
du Bréfil , qui y reçoit des bannis de
laMétropole: on y dépoſe comme un limon
impur, tout ce que cette même Métropole
ade plus abject & de plus pernicieux.
Ces Ifles méritoient un traitement plus
favorable: on y trouva , quand on les découvrir
, tout ce qui est néceſſaire à la vie.
Les beftiaux y étoient autrefois en fi grande
abondance, qu'en 1759 un boeuf ( à la vé
rité l'eſpèce en eſt petite ) ne s'y vendoit que
deux piaſtres. Les cochons étoient plus chers ,
& valoient deux piastres 1. Ces animaux
exiſtoient encore en 1774 , quoiqu'une ſéchereſſe
de trois ans , qui avoit détruit tous
les pâturages , en eût preſque éteint la race.
Les chèvres , dans la même année 1759 ,
étoient très-communes dans toutes les Ifles
&doivent l'être encore. Elles ont , en outre ,
:
:
:
Aiv
8 -MERCURE
des cheveaux , des ânes , des mulets , des
lièvres , des lapins , des faiſans , des perdrix ,
quantité de pintades , des pigeons ramiers &
autres , & de toutes fortes de volailles . L'illuftre
Auteur de l'Hiftoire Philofophique
croit qu'une mortalité conſidérable a fait
diſparoître les mulets en 1750 ; mais il ſe
trompe. Il eſt même certain que des Navigateurs
François en ont acheté en 1776 pour
l'uſage de la Martinique.
La Nature & l'induſtrie , en couvrant les
Ifles du Cap-Verd d'une ſi grande multitude
d'animaux, n'y ont pas ſemé les plantes avec
moins de libéralité. Sant-Yago , l'une des
plus fertiles, produit du maïs,du manioc, des
cannes à fucre, des palmiers , dattiers , cocotiers
, tamariniers , bananiers , des ananas ,
des grenades , des noix, des figues , des melons
, de gros abricots filandreux qu'on dit
venir d'Amérique ; enfin une prodigieuſe
quantité d'oranges , de citrons & de limons.
On y fait du vin ; & j'y ai vu fouler aux
pieds, parmi les plantes ſauvages , un fort bel
indigo. L'Iſle de Feu , quoiqu'en proie aux
fureurs d'un volcan , ou plutôt parce qu'elle
y eſt en proie , eſt encore plus féconde que
Sant-Yago. Saint - Antoine produit un vin
peu inférieur à ceux de Portugal ; on en recueille
auffi à S. Nicolas : Bonne-Vue , Vel
&Mai , paſſent pour être pierreuſes , & par
conféquent moins fertiles ; cependant au
Sel , dont les deux dernières abondent , l'une
DE FRANCE.
joint , dit-on , des chevaux sauvages , &
l'autre quantité de chèvres.
,
Mais l'Archipel entier a trois grands fléaux :
la pareſſe de ſes habitans , des ſechereſles fréquentes
, enfin l'abandon total de ſa Métropole.
Une de ces ſechereſſes qui , comme
je l'ai dit , duroit depuis trois ans , avoit ,
quand nous arrivâmes à Sant-Yago , occafionné
une famine épouvantable. Je tiens du
Gouverneur & des autres Adminiſtrateurs
que ſur une population d'environ 100,000
ames , blancs & noirs , dont Sant-Yago ſeule
poſſedoit plus de 26000 , ce terrible fléau
en avoit dévoré près de 7000. Frappé d'horreur&
d'étonnement , je hafardai à ce ſujet
quelques réflexions ; mais on me répondit
avec une franchiſe à laquelle je ne m'attendois
pas:
“ Que voulez-vous qu'on faſſe dans une
>> Colonie où l'on eſt abandonné de ſa Mé-
>>tropole ? Le triſte enfant qu'une mère
22 barbare a rejeté de ſon ſein, à qui elle
>> refuſe le lait de ſes mamelles , peut - il
>> attendre autre choſe que la mort ? Lis-
>> bonne ne ſonge point à nous,& les vils
>> monopoleurs de la Compagnie du Brétil
>> s'embarraffent peu d'un pays qui ne pro-
رد duit pas de diamans. La pareffe de nos
>>Portugais augmente encore le mal; & ſi ,
>> par un heureux haſard , quelqu'un d'eux
* veut travailler, on nous l'enlève. Ainfi fit-
» on en 1756: nous avions quelques bons
>Laboureurs , on les arracha , pour aina
i
Av
10 MERCURE
>> dire , des entrailles de cette Colonie pour
les porter à la Côte de Guinée » . ود
Les Ifles du Cap- Verd ſervent ſouvent de
relâche aux vaiſſeaux de toutes les Nations
qui vont dans l'Inde ou en Afrique. Le Bréfil
a avec elles une correſpondance fort active ;
il en reçoit quantité d'eſclaves que des bâtimens
, expédiés de la Côte de Guinée, tranfportent
d'abord à Sant-Yago , qui en eſt l'entrepôt
, & de- là ſur l'Amazone. Les étrangers
en achettent quelquefois ; quoique ce
foit une contrebande , on les troque pour
des denrées dans les temps de difette. L'Archipel
vend auflidu fel , des peaux de chèvres
très-bien préparées , des boeufs & des mulets.
Ces derniers , comme nous l'avons dit
plus haut , paffent aux Antilles , & paffoient ,
s'ils ne paffent encore , dans le Continent de
l'Amérique Septentrionale.
La pareſſe qui règne à Sant-Yago & dans
les autres Ifles , n'a pas empêché qu'on n'y
ait établi une manufacture de groffières
toiles de coton , qu'on appelle pagnes. Elles
ſervent pour la traite des Nègres , & font
compoſées de bandelettes larges de fix à ſept
pouces , longues de fix pieds , faufilées enſemble
au nombre de trois ou quatre. L'efpèce
de Commerçant noir qui achette la
pièce en gros , vend les bandes en détail à
d'autres noirs qui en couvrent ce que la pudeur
ordonné de cacher. Les ouvriers de
couleur qui fabriquent ces toiles font obligés
de les apporter à Sant-Yago , dans le magaſin
DE FRANCE. II
de la Compagnie. Elles font fort chères. J'ai
oui dire que les habitans de la Guinée fabri
quent aufli des pagnes.
( Par M. Millin de la Broffe , Capitaine
d'Infanterie , Auteur de l' Analyſe de la
Révolution des Etats- Unis , qui a paru
dans le Mercure dus Mars ).
COMBIEN il est utile aux jeunes Artistes de
copier les ouvrages des Grands-Maîtres *.
UNE Copie eſt un ouvrage qui , dans toutes
fes parties , eſt exécuté d'après un autre ouvrage
du même art , lequel , à cet égard , eſt
appelé un original. L'Artiſte qui fait un original
travaille d'après une image qu'il a conçuedans
ſon eſprit , ou que la Nature lui
met ſous les yeux. Dans l'exécution il eſt
conftamment occupé à chercher les moyens
de donner à fon ouvrage l'eſprit & la vie
que la Nature ou l'imagination de l'Artiſte
a imprimée au modèle. Ainſi l'ouvrage de
eet Artiſte eſt une invention perpétuelle ,
*Cet Article eſt extrait de la Théorie généraledes
Beaux-Arts, ouvrage Allemand de M. Sulzer, qui n'a
point encore été traduit en entier dans notre langue.
On en trouve ſeulement quelques morceaux très--
bien traduits dans le Supplément à l'Encyclopédie.
Celui-ci eſt de la même main.
Avj
12 MERCURE
!
:
1
:
fur-tout lorſque c'eſt un tableau qu'il peint
ou une eftampe qu'il grave. Car comme dans
ces cas-là ce n'eſt pas la choſe même qu'il
imite comme en Sculpture , mais fimplement
l'apparence de la choſe , chaque coup
de pinceau ou de burin ſuppoſe de l'invention.
Le Peintre voit des couleurs dans fon
modèle , c'eſt à lui à en imaginer d'autres
qui puiffent reffembler à celles-là. Il apperçoit
une lumière générale qui éclaire l'objet
naturel à la fois ,& de manière que quelques
parties en font plus éclairées , tandis que
d'autres reſtent dans l'obſcurité. Mais dans
fon ouvrage il eſt obligé d'incorporer à la
couleur propre le degré de clarté ou d'obfcurité
néceſſaire. Tous les objets qu'il voir
font des corps qui ont de la maffe & du
relief,&lluuii iill doit repréſenter cette rondeur
& ces faillies ſur une ſimple ſurface.
Le copiſte au contraire , n'imite qu'un ouvrage
du même genre ; il ne métamorphofe
rien; toutes les transformations ſont faites ,
il n'a qu'à bien ſaiſar ce qu'un autre a penſé,
pour lui.
Il eſt donc incomparablement plus facile
de faire une bonne copie que de produire
un excellent original. On remarque en effet
que fouvent des Artiſtes très-médiocres copient
très-heureuſement. Mais il réſulte auſſi
de ce que nous avons dit , qu'une copie fera
toujours inférieure en beauté à ſon original.
Il n'est pas poflible que le copifte entre parfaitement
dans l'eſprit de fon modèle. La 1
DE FRANCE.
13
plus grande diverſité entre l'original & la
copie eſt dans le degré d'aiſance. L'original
eſt fait avec plus de liberté , d'une touche
plus sûre , tout y part de ſource. Le copiſte
eft contraint de plier ſon génie ſur celui d'un
autre . Celui-ci a pu trouver par hafard des
expédiens heureux qu'il ſeroit impoflible au
copiſte de deviner; il en choiſit d'autres , &
l'effet n'eſt plus exactement le même. L'un
travaille de tête , ſon eſprit eſt plus actif ,
ſon imagination plus échauffée , l'ouvrage en
acquiert plus de chaleur & de hardieſſe.
L'autre eſt froid , & doit l'être , pour ne
rien omettre ; ſon travail ſe reſſent de la
lenteur & du tâtonnement. Le copiſte renonce
à ſa manière & à ſon propre faire ,
pour ſuivre une manière qui lui eſt étran
gère. D'ailleurs, dans tous les beaux ouvrages
de l'Art , il y a diverſes beautés qu'on ne ſent
que confuſement; qu'on ne ſauroit expliquer
ni aux autres ni à ſoi -même , que l'Artifte
doit plus à ſon goût & à une heureuſe
impulſion qu'à ſes lumières. Ces beautés-là
ne fauroient paffer dans la copie ; il lui manquera
toujours la plus belle partie du feu &
de l'ame qui brillent dans l'original. Si c'eſt
untableau , il peut arriver encore que le plus
bel effet du coloris réſulte d'une couche inférieure
, qui perce au travers de la couleur
qu'on voit à la ſurface. Souvent le plus habile
Peintre ne fauroit deviner qu'elle eſt la
couleur qui eft cachée fous celle qu'il aps
14 MERCURE
perçoit;&dans ce cas-là il n'eſt pas poſſible
que la copie égale en effet fon original.
C'eſt à ces caractères que les fins connoiffeurs
ſavent deméler ce qui n'eſt qu'une copie
: il eſt rare qu'ils s'y trompent ; quelquefois
néanmoins il y a de fi bonnes copies qu'il
faut toute l'expérience d'un habile connoif
feur pour n'être pas duppé. La cupidité qui
avilit les talens , a produit une infinité de
copies qu'on vend pour des originaux. Les
Amateurs qui ne font pas bons connoiffeurs
s'y trompent tous les jours. La prudence
veut qu'on n'achette aucun tableau de prix ,
comme original , s'il n'eſt reconnu pour tel
fur le témoignage des meilleurs juges .
Les ſimples Amateurs tombent ſouvent
dans une autre erreur. Comme ils ont ouidire
que les copies des ouvrages des grands
Maîtres , font fort inférieures aux originaux ,
ils en conçoivent un mépris aveugle pour
tout ce qui eft copie. Ils préfereront un mau
vais original , une pièce ruinée par l'injure
du temps , à la plus excellente copie ; & à
la vue d'un tableau , au lieu d'en examiner la
beauté réelle , ils ne s'arrêtent qu'à la queſtion
, eſt-ce ici un original ou non ? Pour
peu qu'ils ſoupçonnent que ce n'eſt qu'une
copie, toute idée de beauté & de prix s'évanouit
auſſi - tôt. Les vrais connoiffeurs en
uſent autrement. Ils jugent d'un tableau fur
le rapport de leurs yeux , & non fur le nom
du Peintre. Rien de plus mince &de plus
DE FRANCE.
15
borné que le goût&les lumières d'un homme
qui n'a pas l'aſſurance de trouver beau ou
laid un ouvrage qu'il a ſous ſes yeux , avant
de ſavoir ſi ce qu'il voit eſt original ou
copie.
Aureſte , on ne fauroit trop recommander
aux jeunes Artiſtes de s'exercer à copier les
meilleurs morceaux des grands Maîtres. Il eſt
preſque impoffible de bien fentir toutes les
beautés & l'excellence d'un bon ouvrage
qu'en eſſayant de l'imiter. C'eſt alors ſeulement
qu'on apperçoit les difficultés , les
efforts & les réflexions qu'il a dû couter.
L'exercice de copier oblige d'examiner chaque
minutie avec le plus grand ſoin ; & l'on
découvre par ce moyen des beautés & des
défauts qu'on n'auroit point apperçus d'ailleurs.
Pour parvenir à rendre exactement ces
beautés , le copiſte eſt dans la néceffité de
faire des efforts d'eſprit qui l'initient aux
myſtères de l'Art. Il en acquiert l'habitudede
faifir du premier coup-d'oeil le beau & le défectueux.
Tous fes ſens ſe perfectionnent.
De l'aveu de plus d'un Artiſte , ce n'eſt
ſouvent qu'à la ſixième ou ſeptième copie de
certains ouvrages qu'on y découvre des beautés
qui avoient échappé au copiſte juſqu'à ce
moment. A force de copier les grands Maîtres,
on apprend inſenſiblement à penfer & à
travailler comme eux. Mais le copiſte qui
cherche par cer exercice à former ſon goût
&ſe rendre habile , ne doit pas copier d'une
manière fervile. Il doit moins s'attacher à
16 MERCURE
attraper l'induſtrie mechanique du maître ,
qu'à s'approprier ſon eſprit & fon goût. Un
bon copiſte n'eſt pas celui qui rend trait pour
trait tout l'extérieur de fon modèle , mais
celui qui fait en exprimer exactement l'eſprit
àſa propre manière.
PORTRAIT DE L'HOMME DU JOUR ,
Vorsà
PIGRAMME.
ois à trente ans cet être efféminé :
N'a-t'il pas l'air d'une vieille poupée ?
Chargé d'odeurs , de rouge enluminé ,
Comme il pâlit au nom ſeul d'une épée !
De bals , de jeux fa langueur occupée ,
Fait cent projets , les change en un moment.
Stérile ami , plus inutile amant ,
Il brode , il coud , parfon caquet aſſomme :
Quel eſt ſon ſexe ? On l'ignore vraiment ;
Mais la Nature en avoit fait un homme !
(ParM. Maffonde Morvilliers , Avocat auParl.)
2
:
DE FRANCE. 17
ROMANCE.
Je vois les fleurs de mon jeu -ne a-ge
ſe def- ſe - cher & ſe Aé trir ,
ſans re-gret je me ſens mou - rir ,
loin de mon a- man - te vo- lage.
A mes yeux qu'el-le a - voit d'appas
! que Li-ſe à mes yeux é toit
belle! a- t- el- le pu m'ê-tre in- fi-
:
18 MERCURE
del le?mon coeur du moins ne le
:
croit pas.
QUINZE printemps avoient vu naître
La roſe & les lys de ſon ſein,
Quand je lui fis part un matin
Du feu dont je n'étois plus maître.
Ames yeux qu'elle avoit d'appas !
Que Liſe à mes yeux étoit belle !
A-t'elle pu m'être infidelle ?
Mon coeur du moins ne le croitpas !
DANS ſon regard, dans ſon ſourire
Je cherchois l'aveu de ſon coeur.
Ah ! loin de blâmer mon ardeur
Elle aimoit à m'entendre dire :
Ames yeux que Life a d'appas !
Que Liſe à mes yeux ſemble belle!
Pourra-t'elle m'être infidelle ?
Mon coeur du moins ne le croit pas!
Dès que les rayons de l'aurore
Annonçoient la clarté du jour ,
Je lui parlois de mon amour
Et le ſoir je diſois encore:
;
DE
او
FRANCE.
Ames yeux que Liſe a d'appas !
Que Liſe à mes yeux ſemble belle !
Pourra- t'elle m'être infidelte ?
Mon coeur du moins ne le croit pas !
HEUREUX mille fois de lui plaire ;
Heureux de la moindre faveur ,
Je croyois lire dans ſon coeur ,
Qu'elle ne feroit point légère.
Ames yeux qu'elle avoit d'appas !
Que Liſe à mes yeux étoit belle !
A-t'elle pu m'être infidelle ?
Mon coeur du moins ne le croit pas!
INGRATE depuis & volage ,
Elle a cauſe tout mon malheur !
Mais je veux charmer ına douleur ,
Pour ne plus dire davantage :
Ames yeux qu'elle avoit d'appas !
Que Liſe à mes yeux étoit belle !
A-t'elle pu m'être infidelle ?
Mon coeur du moins ne le croit pas !
Explication de l'énigme & du Logogryphe
duMercure précédent.
Le mot de l'énigme eſt la Mort ; celui du
Logogryphe eft Chevrefeuil , où ſe trouvent
cerf, chevreuil , cri , cher , fièvre , chile ,
fléchir, chifre,flèche ,friche , cerfeuil.
20 MERCURE
i
ÉNIGM E.
A
Tu
Upeux me deviner , mais non pas ma naiſſance ;
Tu chercherois en vain , Lecteur , reſte en repos.
Écoute ſeulement qu'elle eſt mon influence : I
Rien ne réſiſte àma puiſſance ;
Le Prince , le Sujet , le Berger , les troupeaux
Humblement proſternés attendent ma préſence.
Sans m'épuiſer je diſpenſe
Les biens phyſiques & moraux.
Aupauvre quelquefois je donne l'abondance ;:
Vainpréſentqui ne peut guérir ſon indigence.
Du malheureux j'adoucis tous les maux.
Amille êtres divers je donne l'exiſtence ,
Et fais naître à la fois cent prodiges nouveaux.
Je mêle l'amertume , hélas , aux plus doux charmes.
J'ai ſouvent répandu la crainte & les alarmes
Dans l'ame de plus d'un Héros.
:
Je l'ai dit , on me trouve à la Cour , au Village ;
Mais pour m'avoir , des yeux il faut perdre l'uſage.
(Par M. M***. )
LOGOGRYPHE.
JEE ſuis un globe frais , &du plus beau vermeil;
Élastique au toucher , & charmant au coup-d'oeil ;
DE FRANCE. 21
Sans cauſer de délire
Je flatte plufieurs ſens ;
De Flore dans mon printems
J'embellis l'odorant empire.
Endiviſant les pieds qui forment mon effence ,
Je préſente un métal précieux aux mortels ;
Un animal utile; un grain qu'on enſemence;
Uneville Françoiſe ; un mal des plus cruels ;
Un habitant des Cieux; la cauſedes tempêtes;
La meſure des jours des hommes & des bêtes.
( Par M. de Villette. )
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
RECHERCHES hiſtoriques & critiques fur
l'Administration publique & privée des
terres chez les Romains , depuis le commencement
de la Républiquejusqu'aufiécle
de César, &c. A Paris , chez la Veuve
Duchêne , rue S. Jacques , au Templedu
Goût.
A
DAANnSs un tems où l'inſtruction fait tous
les jours des progrès , du moins en ſurface,
où tout homme qui fait lire & écrire eſt Auteur
ou Juge , où l'abondance , & la fatiéré
ontdonné naiſſance au goût ſuperbe & difficile
, où le public ſans intérêt & fans enthouſiaſine,
parle littérature,comme for la fin
22 MERCURE
d'un repas des convives raſſafiés ſe mettent
a differter ſur la bonne chère , il n'eſt pas
étonnant que non-feulement les individus ,
mais encore les Nations , les ſiècles même
foient ſouvent calomnies. Parmi les reproches
injuſtes qu'on fait au nôtre , le plus en vogue
, le plus ſouvent répété , c'eſt d'avoir
négligé : l'erudition , d'abord pour le bel efprit
& enſuite pour la Philofophie. Il ſeroit
aiſe , mais inutile & fur-tout trop long , de
rendre compte ici des circonſtances qui ont
donné plus ou moins de faveur à certaines
branches de la Littérature. Nous nous contenterons
d'obſerver que ce ſont peut - être
les chef-d'oeuvres du ſiècle de Louis XIV ,
qui ont le plus contribué à faire oublier ceux
des anciens ; mais nous avouerons en même-
tems qu'au commencement de ce ſiècle
l'eſprit-humain , trop fier de ſes richeſſes ,
trop épris de la liberté qu'il avoit acquiſe ,
eut l'injustice de dédaigner ſes Maîtres , à
peu-près comme un jeune homme, qui vient
d'entrer dans le monde , & qui croit y avoir
quelque ſuccès , mépriſe les leçons de ſes
inſtituteurs. Ce qu'il y a de ſingulier , c'eſt
que cette eſpèce de révolte eut pour chefs les
plus doux, les plus modérés des beaux eſprits
modernes, Lamotte & Fontenelle. L'aménité
de leur caractère, la politeſſe de leurs écrits,
&fur-tout l'avantage qu'ils eurent de trouver
de très bonnes raiſons en foutenant
une mauvaiſe cauſe , leur concilia les ſoffrages
,& le Public peu inſtruit, décida ſuivant
DE FRANCE.
23
l'uſage en faveur de l'Avocat qui plaidoit le
mieux.
Le combat auroit fini avec les principaux
combattans , s'ils n'avoient laiſſe après eux
un homme que ſon intérêt , plus encore que
ſon opinion, avoit enrôlé ſous leurs drapeaux.
Cet homme avoit plus d'eſprit que de talent ,
plus de feu que d'imagination , plus de fagacité
que de juſteſſe , & fur-tout plus de
lumière que d'inſtruction . Malheureuſement
pour lui fon caractère étoit peu propre à ſa
miffion . Lamotte avoit cette aimable modeſtie
dont le doute & l'objection ne doivent
jamais être ſéparés : Duclos étoit impérieux
comme la ſcience ; il parloit avec chaleur ,
mais il décidoit avec préſomption ; c'eſt ce
qu'il falloit aux jeunes gens : des diſcours
agréables à entendre , & des jugemens aiſes
à retenir. On ne peut diffimuler qu'il n'ait eu
quelque influence pendant pluſieurs années ,
& qu'il n'ait cauſe quelque dommage à la
bonne littérature. Qui la défendit alors , qui
fut le maintenir par des exemples & des
préceptes ? C'eſt le grand homme qui vient
de nous être enlevé , & dont nous déplorons
amèrement laperte,ſans ſavoir encore tout ce
que nous lui devons. M. de Voltaire , zélé
partiſan des anciens , admirateur de Boileau ,
leur admirateur, de Racine , leur imitateur ,
M. de Voltaire ſoutint à lui ſeul le goût qui
chanceloit & qui imploroit ſon appui. Semblable
aux confidens des Rois , qui mieux
inſtruits des refforts qui font mouvoir les
24
MERCURE
Cours & les Empires , fourient aux dif
cours du Public & aux jugemens des Écrivains
politiques , il ſavoir que le génie ,
la ſcience &le bon goût n'étoient ni rivaux
ni ennemis. Il les fit triompher enſemble ; il
les fit triompher l'un pour l'autre. Le faux
bel-eſprit difparut , le paradoxe fut réduit
au filence ; les Claſſiques anciens & modernes
rentrèrent dans tous leurs droits ; & cependant
M. de Voltaire fut long-tems accufé
de tous les torts dont il étoit le vengeur ;
tant il faut compter ſur la reconnoiffance
de ſes Contemporains , lorſqu'on les fert
avec trop de ſuccès. Ne diſſimulons pas encore
, puiſqu'il s'agit de rendre à la vérité
tous ſes droits , qu'une aſſociation d'hommes
célèbres , aſſociation long - tems en butte à
la haine & à l'envie , & dont les travaux
ont enrichi le monde entier , a contribué.
infiniment à reſtituer & à propager le goût
de l'érudition ; que la Philofophie , loin de ſe
montrer ſon ennemie , paroît avoir contracté
une nouvelle alliance avec elle , alliance
heureuſe , qui rend la Philofophie plus favante
& l'érudition plus philoſophe. C'eſt
une obſervation qui n'a pas échappé à
cette illuftre Compagnie fondée par Louis
XIV & Colbert pour retrouver& conferver
toutes les richeſſes de l'antiquité. Ardente à
profiter de l'heureuſe diſpoſition des eſprits ,
elle a voulu que les prix qu'elle propofe ne
ſoient plus le vain eſſai d'une force qu'il eſt
tems d'employer , &comptant fur des progrès
DE FRANCE. 25
grès qui font en partie ſon ouvrage ; elle a
voulu qu'ils concouruſſent au grand objet
de l'utilité publique. En 1773 , elle annonça
que le prix de l'année 1774 ſeroit donné à
celui qui traitteroit mieux ce ſujet important
: Quel étoit l'état de l'Agriculture chez
les Romains , depuis le commencement de la
République juſques aufiècle de César , relativement
au Gouvernement , aux moeurs & au
Commerce. Ce Prix ne fut gagné qu'en 1776 ,
par la belle Diſſertation dont nous allons efſayer
de donner une idée. Nous la devons à
M.duMont,Auteur déjà connu par des Ouvrages
tous eftimables , tous dirigés vers le bien
public , tels que l'Histoire des Colonies & le
Tableau du Commerce de l'Angleterre , imprimés
il y a plus de 20 ans ; la Théorie du
Luxe , Ouvrage rempli d'idées neuves & ingénieuſes
, & pluſieurs Differtations couron
nées , entr'autres une ſur les deux premières
races de nos Rois , qui venoit d'obtenir le
Prix de l'Académie des Belles-Lettres , lorfqu'elle
propoſa celui- ci .
L'état de l'Agriculture chez les Romains ,
'& l'influence qu'elle pouvoit exercer ſur la
conſtitution & laproſpérité de leur Gouvernement,
doivent ſans doute offrir un vaſte &
intéreſſant objet de ſpéculation ; mais les réſultats
de cet examen font d'une utilité plus
immédiate que bien des gens ne pourroient
le penſer ; car en tout genre l'erreur la
moins dangereuſe en elle-même , eſt nuifible
parce qu'elle occupe la place d'une vé
$ Avril 1779 . B
Π
1
16 MERCURE
rité,&que dans le champ fécond, mais limi
té,des connoiffances humaines, ce n'eſtqu'en
arachant une herbe ſtérile qu'on obtient un
épi de plus. Les Romains ont foumis l'Univers;
donc ils ont eu les meilleures lois poſſibles
; chez eux l'Agriculture étoit encouragée
, honorée ; donc leur agriculture étoit
portée à ſa perfection ; c'eſt ainſi qu'on
a raiſonné pendant long-tems. Cependant
M. du M. ne craint pas de dire dans fon
Diſcours préliminaire : que pour peu qu'on
>>approfondiffe le fujet propoſé par l'Acadé-
>>mi>e Royale des Inſcriptions , on ne tarde
>> pas à reconnoître que les Romains n'excel-
>> loient pas à beaucoup près en tout ; que le
>>Gouvernement de Rome , entièrement oc-
** cupé de conquêtes , a porté fort loin l'art
>> de la politique & celui de la guerre , mais.
>>qu'il s'en faut bien que le régime intérieur
>> de laRépublique ait acquis un égal degré de
» perfection.
>>Pour fixer les idées ſur la queſtion propo-
>> fée, il falloitmettre le Lecteur lui-même en
état de la juger. En eſſayant de remplir les
vues de l'Académie , on s'eft donc cru obli-
>> gé d'aller au- delà ,&de donner une defcription
fuccincte des différentes branches de
>> culture dont les Romains fe font occupés » .
Ce travail exigeoit ſans doute une vaſte érudition.
L'antiquité nous a laiffé beaucoup de
matériaux à employer ; mais pour ne rien
négliger , pour ne rien hafarder , il falloit ſe
rendre difficile , & ne pas ſe contenter des
DE FRANCE. 27
-
Auteurs quiont traitéde l'Agriculture , quoiqu'ils
ſoient en grand nombre. Qui croiroit
qu'après la ſubverſion de la Républiquedouze
ſiècles s'écoulèrent avant que les hommes
fongeaſſent à écrire ſur cette matière importante
? Ce ne fut qu'à la fin du treizième
ſiècle qu'on vit paroître un Livre ſur l'économie
rurale. Crefcentius qui l'avoit compoſé
en Latin , le dédia à Charles II , Roi de
Sicile. Cet Ouvrage fut traduit en très-bon
Italien par Sébastien Roſſi , Membre de l'Académie
de la Cruſca ; & cette traduction
paſſe encore de nos jours pour un Ouvrage
Claſſique. " Mais tandis que l'Italie ſe livroit
» à des études ſolides , notre Patrie abondoit
>> enRomanciers, en Troubadours, en Chan-
>> fonniers , en Scholaſtiques fubtils. Vaine-
» ment Charles V , le plus ſage de nos Rois ,
>> afin d'inſpirer à ſes ſujets le goût d'une
>>utile imitation, fit traduire dans notre idio-
>> me le Livre de Crefcentius. La première
» Maiſon Rustique , compoſée par un Fran
>> çois , ne parut que ſous Henri II. D'autres
» Ouvrages de ce genre furent publiés depuis;
>>mais à de longues diſtances tous d'un
» mauvais ſtyle , pleins d'erreurs , & qui
>>prouvent dans leurs Auteurs un jugement
>> très-médiocre. » .
Il eſt vrai que depuis quelques années l'Agriculture
a été très à la mode ; mais n'at-
elle pas été trop ſyſtématique ? N'a- t- on
pas revêtu de formules abſtraites & inintelligibles
les leçons les plus néce faires aux
Bij
28 MERCURE
hommes ? N'a- t- on pas formé plus de Sectes
que d'Écoles , & trouvé plus de mots nouveaux
que de vérités nouvelles ? N'est-ce pas
plutôt de l'induſtrie & du concours des Citoyens
avec le Gouvernement , qu'on doit
attendre les progrès du plus important de
tous les Arts ? On auroit écrit long- tems fur
la grande & la petite culture avant que le
Berri fortít de l'état de langueur où il étoit.
On vient de lui donner une adminiſtration
Provinciale. Nul doute qu'il ne devienne
bientôt une Province floriſſante . C'eſt à ces
ſages meſures que M. du Mont rend hom--
mage avec toute la ſenſibilité d'un véritable
Citoyen. " Nous ne ſommes plus au tems
>> où des Miniſtres d'un génie borné redou-
>> toient l'examen de la Nation , & lui dé-
>> fendoient de les inſtruire. Un homme d'un
>> eſprit élevé tient aujourd'hui le timon des
>> Finances. Loin d'ordonner aux Peuples de
>> fermer les yeux , il leur preſcrit en quel-
>> que forte de les ouvrir. Son zèle pur n'eſt
>>point fouillé par un attachement orgueil-
>>leux à ſes propres idées. Pour travailler
>> plus fûrement au bonheur général , il in-
>>voque les conſeils de tous. Il ſouhaite que
>> le bien ſe faſſe , & ſemble préférer à la
>>gloire de l'opérer lui-même , le plaifir de
» le voir effectué. Au moment où j'écris ,
» des Laboureurs affis près des perſonnages
ود les plus illuftres par leur rang & par leur
>> naiſſance , apprennent avec une joie ref-
>> pectueuse , qu'inſpiré par çet autre Col
-
DE FRANCE. 29
>> bert , leur Souverain daigne eſſayer de les
>> confulter » . Heureux les peuples , continue
l'Auteur , lorſqu'élevant plus haut leurs regards,
ils voyent un Monarque dont l'autorité
ne ſe fait ſentir que par la protection ,
qui appelle à lui les Sages de la Nation , &
leur dit : Affemblez-vous ; éclairez mon autorité
, & concourons à la félicité commune!
Après avoir donné ainſi une idée de fon
travail & des heureux aufpices ſous leſquels
il l'offre au Public , M. du M. entre en matière.
Les premiers Chapitres ſont conſacrés
àtraiter du partage des terres chez les Romains
, dont il donne une idée plus juſte que
celle qui a prévalu juſqu'ici. Dès le temps des
Rois l'inégalité dans les propriétés étoit établie
, & cette fameuſe répartition de deux
journaux par tête ne fut jamais conſidérée
comme un lot ſuffisant à l'entretien d'une
famille , mais ſeulement comme la plus
petite portion de terre qu'un citoyen pouvoit
poſſéder. Ce qui est bien plus intéreſ--
fantque toutes ces idées chimériques , tant
fur la richeſſe de la culture à Rome , que fur
la frugalité du peuple, c'eſt de retrouver dans
ces anciens temps les premiers exemples du
reſpect qu'on doit à la propriété. La loi des
douze Tables avoit établi ce principe , qui a
été depuis conſervé dans les Pandectes , que
poſſeſſion vaut titre , & que celui à qui on
demande pourquoi il poſsède , n'a autre
choſe à répondre finon: parce queje possède.
On fait affez que Numa conſacra les limites
B iij
30 MERCURE
des héritages en inſtituant le culte du Dieu
Terminus. " Lorſque deux propriétaires voi-
ود
ود
fins pofoient une limite , ils pratiquoient
les cérémonies les plus impoſantes , & ils
>> prenoient les précautions les plus recher-
>> chées pour faire reconnoître à jamais ,
>>malgré les injures du temps , le lieu où ils
>> laplaçoient. Ils apportoient la pierre près
>> de la foſſe où ils devoient la planter; là ,
>> ils la couronnoient de fleurs , l'arrofoient
ود d'huile parfumée, & la couvroient d'un
>> voile ; enſuite environnés de flambeaux
allumés ils offroient en ſacrifice une hoftie ود
ود
1
ſans tache; après l'avoir égorgée , ils s'en-
>> veloppoient la tête mystérieuſement , &
>>égouttoient le ſang de la victime dans la
>> foffe; ils y jetoient de l'encens , des fruits
>>de la terre , des rayons de miel , du vin ,
>>& d'autres choſes qu'il étoit d'uſage de
conſacrer aux Dieux Termes. Ils mettoient
le feu à toutes ces matières; quand elles
étoient confumées , ils plaçoient la pierre
fur les cendres chaudes , & répandoient
du charbon autour , parce que le charbon
eft incorruptible. C'eſt pour cette raiſon
» que le Légiflateur avoit preſcrit que l'holocauſte
ſe fît dans la foſſe » .
ود
ود
ود
ود
23
Avec des idées ſi ſaines du droit de propriété,
il n'eſt pas étonnant que le droit de
parcours , qui lui eſt ſi contraire , ait été abſolument
étranger aux Romains. A la vérité ,
chaque canton ou village ( Pagus ) avoit une
commune pour faire pâturer les beftiaux.
DE FRANCE.
31
C'eſt ce qu'on appeloit ager compafcuus.
" Lorſque les Romains affermoient leurs
>> champs ; car ils les affermoient dans cer-
>> taines circonstances , c'étoit ordinairement
>>> pour cinq ans ; imitant l'adminiftration
>> publique , qui renouveloit les fermes de
l'État à chaque luftre. Ils impoſoient des
conditions ſemblables aux clauſes ordi-
>> naires des baux de nos fermes; par exem-
> ple , ils ne permettoient pas de femer
> deux ans de ſuite du blé , même dans les
> terres qui pouvoient en rapporter plu-
>> ſieurs années de fuite. Leur agriculture
>>>jouiffoit d'un avantage important. La
ود chaſſe étoit libre chez eux. Chacun pou-
> vant tuer le gibier , il y en avoit peu , &
>> par conféquent il faiſoit peu de dégât.
>> Ceux qui vouloient ſe donner le plaiſir
>> d'une chaſſe facile , ou faire ſervirhabituellement
de la venaiſon ſur leur table ,
> avoient des parcs où ils enfermoient des
ود
ود bêtes fauves de toute eſpèce, groffes &
>> petites. On appeloit ces enclos Leporaria,
» Vivaria. Le débit des denrées étoit favo-
ود riſépar la commodité des chemins. Per-
>>> ſonne n'ignore combien les Romains ſe
font occupés de cette partie. Leurs ou-
» vrages en ce genre étonnent encore aujourd'hui
les gens de l'art. Aucune loi
>> n'obligeoit de porter au marché, en forte
> que les particuliers pouvoient garder leurs
>>>denrées , & attendre les occaſions de les
vendre à un bon prix, même au double
Biv
32 MERCURE
ود
de leur valeur ordinaire . On étoit libre de
vendre ſur pied. Nulle loi n'interdiſoit le
>> commerce de Province à Province , &c.
» &c. » . On ne doit pas diffimuler que ces
encouragemens , accordés à l'agriculture ,
étoient compenſés par quelques prohibitions.
" Varron nous apprend qu'elle avoit été
» gênée par des lois qui défendoient de
>> convertir en prés les terres labourables. Il
>> eſt vrai qu'il nous apprend auſſi que de
ود ſon temps , ces loix , fans avoir été abo-
» lies , n'étoient pas obſervées » . D'un autre
côté, les Fêtes pendant leſquelles il étoit défendu
de travailler, étoient très nombreuſes ;
mais les gens ſenſés ne ſe croyoient pas obligés
de les obſerver ſtrictement , & ils fe contentoient
de ſaiſir l'eſprit de la loi , qui avoit
eu deux objets , l'un de ménager au peuple
le loiſir de vaquer aux affaires publiques ,
l'autre de donner aux eſclaves quelques
momens de repos . C'eft ainſi que pluſieurs
établiſſemens religieux ont eu d'abord un
motif politique ; motif qui a diſparu enſuite
lorſque les Prêtres ont acquis du crédit , &
que la ſuperſtition a pris la place de la législation.
Ceci nous prouve encore qu'on ſe
trompe quelquefois en condamnant l'eſprit
de certaines inſtitutions dont il ne faudroit
condamner que l'abus. Par exemple , le
même Gouvernement qui agit ſagement en
retranchant les Fêtes dans un pays où le travail
eſt libre , auroit peut-être tort de les
abolir dans celui où le travail eſt commandé,
1
DE FRANCE.
,
33
comme à Saint-Domingue , & dans tous lleess
pays où la culture eſt livrée aux eſclaves.
Nous compterons encore parmi les erreurs
du Gouvernement Romain toutes les lois
prohibitives , comme celles qui fixoient le
nombre des beftiaux qu'on pouvoit entretenir
ſur chaque héritage , l'uſage de taxer
les commeſtibles , celui de donner les domaines
publics à bail , & pour des termes
très-courts qui ne permettoient aux Fermiers
de faire aucune avance pour l'amélioration
des terres: politique vicieuſe en elle-même ,
mais inhérente au Gouvernement populaire
, parce qu'il n'aime pas les établiſſemens
fixes , parce qu'il eſt , de ſa nature , jaloux &
inconſtant,& qu'il aime à faire & à défaire. Ce
qui eſt encore bien moins raiſonnable , c'eſt
d'un côté le nombre des corvées& des preſtations
de toute eſpèce qui étoient exigées des
gensdela campagne;&de l'autre l'autoritéarbitraire
de ceux qui gouvernoient les Provinces ;
car le Gouvernement Républicain, bien inférieur
, à certains égards , aux Gouvernemens
mixtes, a fur-tout cet inconvénient, que ſi la liberté
exiſte dans le premier moteur , dans la
partie du peuple qui repréſente le Souverain,
le deſpotiſme ne ſe trouve que trop ſouvent
dans l'autorité une fois déléguée , dans tous
les Magiſtrats auxquels le pouvoir exécutif
eſt confié ; de forte qu'on peut aſſurer qu'il
n'y a rien de ſi deſpotique que les Magiſtrats
des Républiques. Je n'en veux pour exemple
que les Prêteurs & les Pro-confuls chez les
Bv
4
MERCURE
Romains; & parmi les modernes, les Baillifs
du Canton de Berne , & les Gouverneurs ,
foit des ifles , ſoit de terre ferme , chez les
Vénitiens. Quoi qu'il en ſoit, il faut convenir
avec M. du M. , que les Romains
connoiffoient mieux les pratiques de l'économie
rurale que les principes de l'économie
politique.
د
Nous ſommes obligés de reſerver à un
fecondExtrait l'analyſe du reſte de l'Ouvrage.
Fin du premier Extrait.
Le Petit Chanfonnier François , ou Choix
des meilleures Chanfonsfur des airs connus.
A Genève , & ſe vend à Paris , chez la
Veuve Ducheſne , rue S. Jacques , au
Temple du Goût.
La Chanſon a toujours été en vogue
parmi nous , depuis Tacite , qui diſoit de
mos ancêtres , cantilenis infortunia fua folantur
, ils ſe conſolent de leurs infortunes
en chantant , juſqu'au Cardinal de Retz ,
qui commandoit à Blot & à Marigny ,
ſuivant les circonstances , des couplets
propres à opérer tel ou tel effet ſur les efprits
, & qui regardoit le Vaudeville comme
un des refforts de ſa politique. Il nous connoiffoit
bien. Tel Miniſtre qui a réſiſté à
une puiſſante cabale , n'a pu réſiſter au ridi
cule d'un bon couplet.
Toutlemondeſaitque les fabliaux furent la
première Poéſiede nos ayeux; & la naïveté
1
i
L
:
DE FRANCE.
35
qu'ony remarque n'a pas perdu tous ſes charmes
pour nous , malgré la différence du langage.
Henri IV fit des couplets très-jolis. Le bon
goût de la Courde Louis XIV porta ce genre à
ſa perfection , comme tant d'autres. Il prir
une tournure plus libre &moinsdélicate ſous
la Régence ; &depuis, la mode étant devenue
générale , de chanter fes amours & de chanformer
fes ennemis , la galanterie& la fatyre
ont produit une infinité de ces bagatelles
plus ou moins heureuſes , parmi leſquelles
les Amateurs éclairés ſe ſont réſervé la liberté
de choiſir.
Le Recueil qui paroît aujourd'hui après
tant d'autres , & qui , ne formant qu'un
petit volume , ſembleroit ne devoir contenir
que des morceaux d'élite , eſt pourtant,
comme tous les Recueils qu'on a faits
juſqu'ici , mêlé de bon & de mauvais , &
n'en eſt pas moins d'un uſage commode &
agréable.
Une des premières Pièces eſt de La Fonraine.
On l'y reconnoît , fur-tout au refrein
qui eft gracienx. Elle fut faite pour une
petite fille de douze ans qui lui avoir
adreffé des couplets.
PAULE , vous faires joliment
Lettres & chanſonnettes;
Quelques grains d'amour Toulement,
Elles ſeroient parfaites.
Quandſes ſoins au coeur ſont connus,
UneMuſe fait plaire.
:
1
Bvj
86 MERCURE
1
Jeune Paule , trois ans de plus
Font beaucoup à l'affaire .
Vous parlez quelquefois d'Amour ,
Paule , ſans le connoître ;
Mais j'eſpère vous voir un jour
Ce petit Dieu pour maître.
Le doux langage des ſoupirs
Eſt pour vous lettre cloſe.
Paule , trois retours de Zéphirs
Font beaucoup à la choſe.
Si cet enfant dans vos Chanſons
Ades grâces naïves ,
Que ſera-ce quand ſes leçons
Seront un peu plus vives ?
Pour aider l'eſprit en ces vers ,
Le coeur est néceffaire.
Trois printemps ſur autant d'hivers ,
Font beaucoup à l'affaire.
A
Pourquoi les Éditeurs , à qui l'on doit
ſavoir gré d'avoir recueilli cette Chanſon de
La Fontaine , n'y ont-ils pas joint celle qu'il
a miſe dans le Roman de Pfiché , & qui eſt
un chef-d'oeuvre ?
Tour l'Univers obéit à l'Amour.
Jeune beauté , ſoumettez-lui votre ame .
Les autres Dieux à ce Dieu font la cour ,
Et leur pouvoir eſt moins doux que ſa flamme,
:
DE FRANCE. 37
Des jeunes coeurs , c'eſt le ſuprême bien ;
Aimez , aimez , tout le reſte n'eſt rien.
Sans cet Amour tant d'objets raviſſans ,
Lambris dorés , & jardins & fontaines ,
N'ont point d'appas qui ne ſoient languiſſans ;
Et leurs plaiſirs font moins doux que ſes peines.
Des jeunes coeurs c'eſt le ſuprême bien ;
Aimez , aimez , tout le reſte n'eſt rien.
La Fontaine met ces ſtances dans la bouche
de l'Amour. Qui que ce ſoit des deux
qui les ait faites , l'Amour ou La Fontaine ,
elles font dignes de leur Auteur .
Le couplet ſuivant , qui eſt anonyme , eſt
une imitation de ces vers charmans du
Paftor- Fido , ſi ſouvent cités & ſi ſouvent
traduits :
SE'L peccar'è ſi dolce
E'l non peccar ſi neceffario , otroppo
Imperfetta natura
Che repugni a la legge !
Otroppo dura legge
Che la natura offendi !
De la Nature un doux penchant
Nous porte à la tendreſſe ;
Et l'on dit que la loi défend
D'avoir une maîtreſſe .
Mais la Nature eſt foible en foi ,
Ou bien la loi trop dure.
:
MERCURE
r
Grands Dieux! reformez votre loi ,
Ou changez la Nature.
On connoiffoit déjà cetre traduction beancoup
plus fidelle des vers du Guarini : T
Sansdoute ou la Nature eft imparfaite en ſoi ,
Qui nous donne un penchant que condamne la loi ,
Ou la loi doit ſembler trop dure ,
Qui condamne un penchant que donne la Nature.
M. de Voltaire a refferré cette idée en un
feul vers , dont le mouvement eſt très-beau ,
&dont le couplet qu'on vient de lire n'eſt
qu'une paraphrafe:
Dieux! changez la Nature ou révoquez la loi.
:
On ferabien-aiſe de trouver ici une Chanfon
de M. de Malezieux , homme dont l'efprit
a été célèbre par les Sociétés où il a vécu,
&par les ouvrages où il eſt cité.
TRÊVE aux Chanſons, ne vous déplaiſe,
Je ne ſaurois boire à mon aiſe
Quand il faut arranger des mots.
Gardons, fuivant l'antique uſage,
Parmi les verres & les pots ,
La libertéjuſqu'au langage.
ÉVITONS toute ſervitude,
Et fuyons la pénible étude
De rimailler hors de ſaiſon,
C'eſt uneplaiſante maxime
:
DE FRANCE 39
Quand il faut perdre la raiſon ,
De vouloir conſerver la rime.
Le Janſeniſte Racine le fils s'humaniſoit
quelquefois juſqu'à faire des vers galans ,
comme on le voit par cette Chanſon fort
connue , quoique affez médiocre , adreſſee
à la femme d'un Officier qui enroloit pour
fon mari:
Vous faites des ſoldats au Roi ,
Iris , eſt-ce là votre emploi ? &c.
On aimera mieux le couplet de M. de
Coulange , que l'on trouve après , ſur l'origine
de la Nobleſſe.
D'ADAM nous ſommes tous enfans;
La preuve en eſt connue ,
Et que tous nos premiers parens
Ont mené la charrue.
Mais las de cultiver enfin
La terre labourée ,
L'un a dételé le matin ,
L'autre l'après dîněc .
On eſt un peu étonné de lire à la page
Luivante des couplets tels que ceux-ci:
C'EST un charmant pays
Que l'Ifle de Cithère :
Allons-y , mon Iris ,
Tout à notre aiſe faire
L'amour
Lanuit& lejour.
40 MERCURE
Il y a quelque apparence que ces couplets
d'un bel- efprit du Pont- neuf, n'auroient pas
été chantés chez Madame de Sévigné , ni au
Palais de Sceaux .
Le Poëte Rouſſeau , qui a beaucoup fait
uſage des idées d'autrui dans pluſieurs des
genres de Poéſie qu'il a traités , paroît avoir
imité une fable de La Fontaine dans les
ſtances que l'on va lire , & qui ont plus de
correction que de grace.
ARRÊTEZ jeune bergère ,
Je ſuis un amant fincère.
Un amant vous fait- il peur ?
Je n'ai qu'un mot à vous dire :
Et tout ce que je defire ,
C'eſt de vous tirer d'erreur.
Le temps vous pourſuit fans ceſſe;
L'éclat de votre jeuneſſe
Sera bientôt effacé.
Le temps détruit toutes choses ;
Et l'on ne voit plus de rofes
Quand le printemps eſt paſſé.
Un peu de tendre folie
Fait d'une fille jolie
Le plaifir & le bonheur ;
Et dans le déclin de l'age ,
Un dehors fier & ſauvage
Lui rend la gloire & l'honneur,
DE FRANCE. 4
PAR cette leçon fidelle ,
Tircis preſſoit une belle
D'avoir pitié de ſon mal.
Son diſcours la rendit fage ;
Mais elle n'en fit uſage
Qu'au profit de fon rival.
N'est-ce pas là précisément la Fable de
Tircis& Amarante? Mais combien la Fable
eſt au-deſſus de la Chanſon ! & combien
la Chanſon eſt au-deſſous de celles d'Horace!
Tout le monde ſait par coeur les Lendemains
de ce Dufreſny , qui avoit tant d'efprit
& d'originalité. Voici des couplets de
lui qui ne font pas ſi parfaits , mais qui ,
malgré quelques fautes ſont très-ingénieux.
PARDEVANT le Dieu de Cythère ,
4
Qui pour le moins vaut un Notaire ,
Iris , voulez-vous contracter
Une promeſſe reſpective ;
Moi , de vivre pour vous aimer ,
Vous , de m'aimer pour que je vive ?
De tout mon coeur je ſacrific
Atous les plaiſirs de la vie.
Le bonheur d'être aimé de vous ,
Sur quelque eſpoir que l'on fe fonde ,
Eſt le moindre péché de tous ,
Et le plus grand plaifir du monde.
L'Abbé de Lattaignant , qui eut pendant
42 MERCURE
trente ans une réputation de Chanfonnier ,
qu'il perdit en huit jours , dès qu'il voulut
avoir celle d'Auteur , ſur quatre volumes de
très-mauvaiſes Chanſons , a fait une douzaine
de couplets paſſables. On n'a pas toujours
choiſi les meilleurs dans leRecueil dont
nous rendons compte. Qu'on en juge par
ceux-ci :
Vous me devez depuis deux ans
Trente baifers des plus charmans.
Je vous les ai gagnés à l'hombre.
J'en veux calculer l'intérêt.
Vous en augmenterez le nombre ,
Que vous me payerez , s'il vous plaît.
Trente baifers , charmante Iris ,
N'étant payés qu'au denier dix ,
Valent bien cinq baiſers de rente.
Trente baiſers de capital ,
Dix d'intérêt joints à ces trente ,
Sont quarante pour le total.
ACQUITTEZ -VOus , car il eſt temps ;
Payez-moi mes baiſers comptants ,
Et le principal & la rente;
Car ſans Huiſſiers ni ſans Recors ,
Si vous en êtes refuſante ,
Je vous y contraindrai par corps.
Je doute qu'on trouve ce bordereau fort
lyrique , ni cet exploit fort galant.
DE FRANCE.
43
On attribue ici à M. de Voltaire une
Chanſon qui finit par ces vers :
La raiſon faisoit pafſage
Auplaifir dufentiment.
Il eſt évident que M. de Voltaire n'a jamais
pû chanter la raiſon faiſant paſſage au plaifir
duſentiment. Ce n'eſt pas là ſa langue.
Il n'y a guères de Recueils où l'on n'ait
imprimé la Romance de Lucrèce , qui n'en
eſt pas meilleure. Les idées& les expreſſions ,
tour y eſt faux. L'Auteur eſt ſuppoſé lire
d'antiques caractères :
:
C'étoit la triſte aventure
De Lucrèce & de Tarquin.
J'en ai traduit la peinture.
Puiſſe la race future
Me ſavoir gré du larcin !
Le larcin ne paroît pas heureux
Un jour tout parfumé d'ambre ,
Méditant d'heureux efforts ,
Il la ſurprit dans ſa chambre :
On n'avoit point d'antichambre ;
On nefiffloit point alors.
LUCRÈCE reſte muette ;
Mais prenant un autre ton ,
Elle court àfafonnette.
Il en avoit en cachette
Exprès coupé le cordon.
44 MERCURE
1
Paſſons la rime de chambre & d'anti- chambre
, quoique le ſimple ne rime pas avec fon
compofe; mais comment concevoir que l'on
fûtparfumé d'ambre , & qu'on eût des cordons
de fonnette , lorſqu'on n'avoit point
d'anti-chambre, & qu'on nefiffloit point à la
porte ? Cela eſt aſſez difficile à accorder.
L'ambre & les cordons de ſonnette ne font
pas du temps de Tarquin .
TARQUIN devint téméraire ,
Lucrèce cut recours aux cris .
Elle tombe en ſa bergère.
Le pied gliſſe d'ordinaire
Sur unparquet ſans tapis ..
Le remords trouble ſon ame ,
Jusqu'au plaisir , tout l'aigrit ;
Unpoignard éteintſaflamme.
Dans notre fiécle une femme
Aplusde force d'eſprit.
C'eſt au Lecteur à juger d'un poignard qui
éteint uneflamme, & du mérite de ces plaifanteries.
On ne goûtera pas davantage un couplet
anonyme qui finit ainſi :
Non , je ne puis comprendre
Qu'un fi beau feu puiſſe mourir.
Eh! remuons- en la cendre.
Comme il n'y a guères d'Écrivain qui
n'ait fait en ſa vie quelques-unes de ces baDE
FRANCE. 45
gatelles de ſociété , on doit bien s'imaginer
que la plupart des noms célèbres en tout
genre , ont une place dans le petit Chanfonnier
François, MM. Thomas , St-Lambert ,
Marmontel, Saurin , le Duc de N ** , le
C. de B. &c. &c . On ne cite point ces morceaux
, dont la plupart font trop connus
pour en faire mention. Une des plus jolies
Chanſons de ce Recueil eſt celle qui le termine.
Elle est d'une femme , Madame la
Marquiſe de L. F. fur l'air des Trembleurs .
Un amant léger , frivole ,
D'une jeune enfant raffole.
Doux regard , belle parole ,
Le font choiſir pour époux.
Soumis quand l'hymen s'apprête ,
Tendre le jour de la fête ,
Le lendemain il tient tête....
Il faut déjà filer doux.
SITOT que du mariage
Le lien ſacré l'engage ,
Plus de voeux , pas un hommage ;
Plaiſirs , talens , tout s'enfuit.
En vertu de l'hyménée ,
Il vous gronde à la journée ,
Baille toute la ſoirée ,
Et Dieu fait s'il dort la nuit.
Sa contenance engourdie ,
Quelque grave fantaisie ,
46
MERCURE
Son humeur , ſa jalouſie ,
Oui , c'eſt - là tout votre bien ;
Et pour avoir l'avantage
De reſter dans l'eſclavage ,
Il faut garder au volage
Un coeur dont il ne fait rien .
( Cet Article eft de M. de la Harpe. )
Collection Académique , compoſée de l'Hiftoire
& des Mémoires , Actes & Journaux
des plus célèbres Académies & Sociétés
Littéraires de l'Europe , concernant l'Hftoire
Naturelle , la Phyſique expérimentale,
la Chimie , la Médecine , l'Anatomie ,
&c. avec cette épigraphe : Ita res accedunt
lumina rebus. Lucret. Tome XIII de la
partie étrangère , contenant l'Histoire &
les Mémoires de l'Académie Royale des
Sciences de Turin , traduits & rédigés par
feu M. Paul , Correſpondant de la Société
Royale des Sciences de Montpellier , M.
Vidal , Docteur en Médecine de la Faculté
de Montpellier , & M. Robinet , Cenſeur
Royal , Editeur , in-4°. avec figures ,
1779. A Liége , chez Clément Plomteux ,
Imprimeur des États ; & à Paris , chez
l'Éditeur, rue S. Dominique , près la rue
d'Enfer. Prix , 12 liv. en feuilles.
La Collection Académique , compoſée de
ce qu'il y a de plus curieux & de plus inté
DEFRANCE. 47
reffant dans l'Hiſtoire , les Mémoires , Actes
&Journaux des plus célèbres Académies de
l'Europe , concernant l'Hiſtoire Naturelle ,
la Phyſique , l'Aſtronomie , la Méchanique ,
laChimie , la Médecine , la Chirurgie , l'Anatomie
,&c. a été interrompue pendant quelques
années. La mort de M. Paul , Médecin ,
principal Auteur des derniers volumes , en a
été la cauſe. Paſſant en de nouvelles mains ,
on nous fait eſpérer qu'elle ſera continuée
exactement & avec plus de célérité qu'auparavant.
On ne donnoit ci- devant qu'un
volume par année ; on nous en promet au
moins deux ; ſavoir un volume de la partie
étrangère & un volume de la partie Françoiſe.
On inſinue même qu'on tâchera de
publier chaque année deux volumes de la
partie étrangère , afin de fatisfaire l'imparience
des Savans , & de completter plus
promptement cette Collection précieuſe , où
l'on n'a rien négligé pour renfermer beaucoup
de choſes en peu de mots , & beau-
-coup de mots en un petit eſpace.
Les Recueils Academiques font immenfes;
l'acquiſition en ſeroit extrêmement coûteuſe.
Il n'y a pas en Europe une ſeule Bibliothèque
où l'on ſoit parvenu à les raffembler
tous. Mais fuffent-ils tous raſſemblés ,
quel homme feroit en état de les lire ? Écrits
dans les langues étrangères , ils exiſtent inutilement
pour la plupart des Lecteurs ; ils ne
pourroient ſe mettre en état d'en profiter
48 MERCURE
qu'en apprenant une partie des langues
vivantes , & qu'en donnant à l'étude des
mots un temps qu'il vaut beaucoup mieux
employer à l'étude des choſes. Le but de
la Collection que nous annonçons , & qui
peut-être complettée en peu d'années , eſt
d'abreger ces Recueils immenfes , & d'en
rendre la lecture plus facile & plus générale ,
par une traduction Françoiſe de tous les
Mémoires écrits en langue étrangère , ſoit en
Latin , Italien , Anglois , Allemand , Suédois
, Ruſſe , &c. Un autre avantage conſidérable
de cette traduction abrégée ſur les originaux
, eſt de ſupprimer les répétitions , qui
ne peuvent manquer de ſe trouver dans les
Mémoires faits ſur les mêmes matières , de
combiner les mêmes expériences & les mêmes
découvertes faites dans différens endroits ,
pour ne préſenter au Lecteur que ce qu'elles
ont de réel & de conſtaté ; de renvoyer d'un
article à un autre qui le confirme & l'éclaircit;
de donner des réſultats qui s'impriment
mieux dans l'eſprit que de longues differtations
, ſouvent pleines de digreffions ; de
ſuivre d'une manière plus préciſe & plus
sûre les progrès de l'eſprit humain dans les
Sciences , de conduire directement au vrai ,
fans paffer par les doutes , les tâtonnemens ,
les mépriſes , au prix deſquels on achette
ordinairement la moindre vérité .
Il vient un temps où la fécondité du génie
eſt à charge aux Savans , & peut retarder
l'avancement
:
DE FRANCE.
49
T'avancement des Sciences. Elle leur offre
des volumes infinis en nombre à lire & à
étudier, pour ſe mettre au fait de l'état acthel
des connoillances humaines. Ils paffefont
les jours & les nuits à les feuilleter , &
la mort les ſurprendra avant qu'ils en aient
parcouru la moitié. C'eſt donc leur rendre
un ſervice eſſentiel que d'extraire & d'abréger
les productions des fiécles paffes , & de
leur rendre un compte exact & precis des
travaux , des expériences & des découvertes
de leurs prédéceſſeurs , c'eſt nous donner
toute leur ſcience , que nous ne pourrions
acquérir autrement , c'eſt nous mettre en
état d'avancer dans la carrière qu'ils nous
ont ouverte , & où tous nos pas font inutiles
au progrès de la Science , fi nous ne
partons pas du point où ils font parvenus.
M. Berryat , Docteur en Médecine ,
commença la Collection Académique en
1752 ; mais long-tems auparavant , l'illuftre
Boerhaave en avoit conçu le projet. Il ſentoit
combien la réunion d'une infinité de vérités
phyſiques , éparſes dans une quantité
énorme de volumes, les rendroit plus lumineuſes
& plus fécondes ; c'eſt donc , pour
ainſi dire , ſous les auſpices de ce grand
Homme , que ce Recueil projeté par luimême
parut dans le monde littéraire , les
deux premiers volumes de la partie Françoiſe
en 1754 , &les trois premiers volumes
de la partie étrangère en 1755 & 1756. Aufli
$Avril 1779. こ
C
so
MERCURE
fut-il reçu avec le plus grand accueil , &
la réimpreſſion de ces premiers Tomes put
à peine ſuffire à l'empreſſement des Savans.
Cependant M. Berryat étoit mort dans le
cours de l'impreſſion ; & ſes mânes ſeuls
recueillirent le tribut de louanges que méritoient
ſes travaux. M. Gueneau de Montbeillard
, le digne Aſſocié de M. de Buffon
dans la continuation de l'Hiſtoire Naturelle ,
reprit le travail de M. Berryat , & lui donna
une grande perfection. C'eſt à ce ſavant Editeur
que nous devons l'excellent Difcours
Preliminaire qu'on lit à la tête du premier
volume de la partie étrangère ; dans lequel ,
après avoir ſuivi & développé , avec autant
de ſagacité que de précifion , les progrès de
l'eſprit humain dans la ſcience de la Nature ,
il fait fentir la néceſſité de la Collection Académique
, & en trace le plan. Elle étoit indiquée
, dit M. Gueneau , par les plus anciennes
& les plus célebres Académies de
l'Europe , & defirée par les hommes les plus
conſommés dans les Sciences Naturelles.
C'eſt une compilation ; mais une compilation
néceſſaire , & dont la néceſſité s'accroît
tous les jours avec le nombre des Académies.
D'ailleurs elle offre tous les avantages des.
compilations ordinaires ſans en avoir les défauts.
En réduifant la phyſique à ce qu'elle a
de réel , c'est-à-dire , aux faits bien obſervés
&aux vérités expérimentales , elle leur ôte
cette vaine enflure qui l'exagérant inutileDE
FRANCE.
SI
-
ment , fatigue les bons eſprits & rebute les
mediocres ; & quoiqu'elle retranche preſque
tout ce qui n'est qu'opinion & ſyſtême , elle
renferme cependant les germes de toute
bonne théorie ; germes précieux & féconds ,
/ qui n'attendent pour éclore que les regards
du Philofophe. D'un autre côté , en expofant
les obſervations dans tous leurs détails ,
elle facilite les études ſolides , fans favorifer
les études ſuperficielles . Quiconque donnera
àla lecture réfléchie de cette Collection tout
le temps que lui laiſſeront ſes vrais devoirs ,
ſes vrais plaiſirs & fon vrai repos , y prendra
des notions juſtes & approfondies de la Nature
; & celui même qui la confultera ſans
ordre & fans vues , tombera néceſſairement
fur des vérités utiles. Il n'eſt point de vérités
qui ne foient applicables à nos beſoins ; leur
ſtérilité eſt toujours la ſuite & l'effet de leur
difperfion. Cette Collection Académique ,
qui les réunit , ne peut done manquer de les
rendre fécondes , & de contribuer , plus
qu'aucun traité ſcientifique , au progrès de la
ſaine Phyſique , dont elle contient toutes les
richeſſes . C'eſt la principale raiſon qui a
déterminé les Gens de Lettres qui y ont travaillé
, à ſe livrer à cette entrepriſe : c'eſt
elle encore qui engage ceux qui y travaillent
aujourd'hui à reprendre la continuation d'un
ouvrage néceſſaire, que les Savans ſe plaignoient
avec raiſon de voir interrompre. Pluſieurs
d'entre eux pourroient acquérir plus
Cij
12
MERCURE
d'honneur par des travaux auxquels le génie
auroit plus de part; ils préfèrent la gloire
moins brillante de ſe rendre utiles.
La Collection Académique forme actuellement
18 volumes in- 4º . Savoir :
Cinq volumes de la partie Françoiſe , qui
font l'extrait de l'Hiſtoire & des Mémoires
de l'Académie Royale des Sciences de Paris ,
depuis ſon établiſſement en 1666 juſques en
1725 incluſivement. La continuation de cette
partie eſt confiée à des Académiciens du premier
mérite.
Treize volumes de la partie étrangère ,
dont:
Le premier volume renferme , 1º . tout ce
que l'Académie del Cimento de Florence a
publié ſous le titre d'Eſſais d'expériences .
Phyſiques , avec les additions du Docteur
Mufſchenbroek , miſes en notes, Ces additions
contiennent les obſervations poſtéricures
comparées avec celles des Phyſiciens
de Florence , & un grand nombre de découvertes
du Docteur Muſſchenbroek lui-même
fur toutes fortes de matières Phyſiques , fur
la formation de la glace , l'expanſion des folides
caufée par l'action de la chaleur , l'effervefcence
de différens mélanges, &c . 2º ,
L'Extrait de toutes les pièces des douze premières
années du Journal des Savans , qui
ont rapport à l'objet de cette Collection .
Le deuxième volume comprend les quatorze
premières années des Tranſactions Phi
DE FRANCE.
53
lofophiques de la Société Royale de Londres
, & la Collection Philoſophique que le
Docteur Hook publia pour remplir une lacune
de près de cinq ans , qui fe trouve dans
la ſuite des Tranſactions depuis 1678 juſqu'en
1683 . 2
Le troiſième eſt compoſé des première
& troiſième Décuries des Éphémérides des
curieux de la Nature d'Allemagne : ce qui
comprend un eſpace de dix-sept ans , depuis
1678 juſqu'à la fin de 1686 .
Le quatrième contient , 1º. un Supplé
ment aux Tranfactions Philofophiques , &
un autre aux Éphémérides d'Allemagne ; 2 ° .
FExtrait du Journal de l'Abbé Nazari ; 3 °,
l'Abrégé des Actes de Copenhague ; 4° ,
l'Extrait d'une favante Differtation de Stenon
fur les corps folides qui font naturellement
contenus dans d'autres corps folides;
5° . l'Abrégéde toutes les OEuvres de François
Rhedi , & l'Extrait de l'ouvrage de Willis ,
fur l'ame des bêtes .
Le cinquième eſt la traduction des deux
volumes in-folio du Biblia Natura de Swammerdam
; ouvrage curieux , riche en obfervations
& en découvertes microſcopiques.
Le fixième offre la ſuite des Tranſactions
Philofophiques de Londres , avec la nouvelle
Théorie de la lumière par Newton; la ſuite
du Journal des Savans , des Éphémérides
d'Allemagne , des Actes de Copenhague , de
ceux de Léipfick; le tout juſqu'en 1702. Ce
Ciij
54
MERCURE
volume eſt terminé par l'Extrait des OEuvres
de Paſcal , & une liſte chronologique des
éruptions de volcans ,des tremblemens de
terre & phénomènes météorologiques &
autres , arrivés depuis les premierstemps jufqu'en
1760 incluſivement.
Le ſeptième contient une infinité de faits
d'obſervations de Médecine , d'Anatomie , de
Chirurgie , de Phyſiologie , recueillis des Mémoires
Académiques , des Journaux & autres
ouvrages périodiques publiés juſqu'au commencement
de ce fiécle.
Les huitième , neuvième & douzième volumes
contiennent l'Abrégé de l'Hiſtoire &
des Mémoires de l'Académie des Sciences
de Pruffe , depuis ſon établiſſement juſqu'en
1760.
Le dixième eſt l'Extrait de l'Hiſtoire & des
Mémoires de l'Inſtitut de Bologne.
L'onzième comprend en abrégé les 28 vo-
Jumes de l'Histoire &des Mémoires de l'Académie
Royale des Sciences de Stockholm ,
depuis 1740 juſqu'en 1768 .
Le treizième volume , celui que nous
annonçons , & dont nous donnerons un
Extrait détaillé , eſt la traduction & rédaction
de tout ce que la Société Royale
des Sciences de Turin a publié juſqu'en
1769.
Cette récapitulation ſuccinte ſuffit pour
faire ſentir le mérite de la Collection Académique,
& combien il importe à l'avance
DE FRANCE.
55
ment des Sciences Naturelles qu'elle ſoit -
continuée & achevée promptement.
Les volumes ſuivans de la partie étrangère
contiendront l'Abrégé de l'Hiſtoire &
des Mémoires de l'Académie des Sciences
de Pétersbourg , de la Société Royale d'Upfal
, de celle de Gottingue , de l'Académie
de Sienne, & des autres Académies juſqu'en
1780.
La longueur de cette Notice nous oblige
de renvoyer à un autre Mercure l'Extrait des
Mémoires de la Société Royale de Turin;
mais nous avons cru néceſſaire de remettre
ſous les yeux du Public le contenu de cette
Collection , fi importante & fi utile aux
Savans.
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL.
DANS les Concerts du 23 , du 25 , du 28
& 29 Mars , on a entenduM. Jannfon lejeune,
qui a exécuté ſur le violoncelle un concerto
de la compoſition de ſon frère ; M. le Brun ,
toujours admirable , même dans les chofes
qu'il répète ; M. Baër, non moins intéreffant
fur la clarinette , que l'autre ſur le hautbois
; M. Vounderlich , qui a déployé ſur la
Giv
56 MERCURE
Hûte des talens qu'on avoit mal appréciés à
fon début , & qui lui ont enfin mérité des
applaudiſſemens unanimes ; M. Pieltain
élève de M. Jarnowick , qui chaque jour ſe
montre plus digne de remplacer ſon Maître ;
enfin M. Antoni , qui a ſu tirer du baffon ,
inftrument ſec & lugubre , les fons les plus
moëlleux & les plus agréables. On auroiz
ſeulement defiré que ſa muſique offrît autre
choſe qu'un torrent de notes précipitées
les unes fur les autres. Son air de guinguette,
qui du moins avoit un ſens appréciable , lui
a vallu des applaudiſſemens faits pour l'engager
à mieux choiſir ſes morceaux d'exécution.
Un Motet de la compoſition de M. Floquet
a paru d'un ſtyle plus ſage & moins
heurté que ſes autres ouvrages du même
genre ; mais on apperçoit que l'Auteur eft
toujours plus riche en réminiſcences qu'en
traits de génie ; & que ſes efforts, pour deve
nir ſimple , lui donnent quelquefois l'apparence
d'un peintre fans coloris , ſans mouvement
, & fans caractère diſtinctif.
L'Oratorio de M. Cambini , & celui de
M. Rigel , annoncent deux têtes organiſées
pour les grandes compoſitions muſicales. La
manière de l'um ne reſſemble point à la manière
de l'autre : dans le premier on admire
→ les formes gracieuſes & touchantes des écoles
Italiennes ; dans le ſecond , un mélange heureux
de celles - ci avec le genre François &
DE FRANCE.
57
Allemand. M. Rigel a plus de force & de
véhémence ; M. Gambini plus d'eſprit &
d'aménité; mais tous deux ſont ſoutenus
variés , pittoreſques ; & fi l'on a foiblement
applaudi aux productions de leur génie , ſi le
Public a manifeſté plus d'enthouſiaſme pour
des cadences , des roulades & des batteries
vagues , c'eſt que le public , encore dans une
forte d'enfance à l'égard de cet art enchanteur
, ne fait pas diftinguer un ouvrage qui
ſuppoſe un plan & des combinaiſons profondes
, d'avec les ſimples ſaillies d'une imagination
déſordonnée , qui n'exigent que le
méchaniſme du ſouffle & des doigts .
La voix de Mde le Brun , & celle de
M. Amantini , ont exécuté pluſieurs ſymphonies
concertantes , auxquelles on avoit
adapté des fyllabes Italiennes propres à
conduire leurs voix , & à les repoſer ſur
les voyelles les plus favorables à ce nouveau
genre de chant. Après avoir lutte contre
il Signor Amantini , Mde le Brun a oſé défier
un hautbois dans une autre eſpèce de
concertodialogué. Sa voix , non moins rapide
que l'inſtrument , auſſi juſte dans ſes intonations
, aufli hardie dans ſes écarts , s'eſt élancée
à la même hauteur , & y a battu les
mêmes cadences. Jamais les tranſports du
public n'ont été plus bruyans ni plus unanimes.
L'imagination toujours féconde en ces..
momens d'ivreffe nous repréſentoit l'orcheftre
comme un théâtre décoré de feux d'arti-
Cy
58 MERCURE
fices où l'on voyoit des gerbes , des fufées ,
des ferpentaux , des tourbillons étincelans,
enfin le bouquet que les connoiffeurs nomment
le Point-d'Orgue , & que les ignorans
appellent le Gloria-Patri.
Ces étranges phénomènes n'ont pas empêché
qu'on ne rendit hommage à la ſageffe
&à l'expreffion du chant de Mde Todi ,
fur-tout lorſque ſa voix plaintive & tendre
fait retentir au fond des coeurs le cri de la
nature , & met en action tous les refforts
de l'ame.
ACADÉMIE Royale de mUSIQUE.
DAANNSS les quinze derniers jours qui ont
précédé la clôture , Theſee , Caftor &Pollux ,
Armide , Iphigenie en Aulide , le Jaloux à
l'Épreuve , & la Bonne-Fille , ont été repréfentés
tour-a-tour fur le Theatre de POpéra.
Une nouvelle finale ajoutée au troiſième
Acte de la Bonne-Fille , a donné une nouvelle
preuve de la richeſſe , de la fecondité
des reffources du genie de M. Piccini.
• Mile Durancy a joué une fois le rôle de
Médée,dans l'Opéra de Thefee. Quoiqu'elle
yait laffe quelque choſe à defirer , on a remarqué
qu'elle avoit faili le caractère de cette
fameufe Magicienne. Elle a mérité de nouDE
FRANCE.
19
veaux éloges dans le perſonnage de Clitemneſtre
, où elle a toujours produit le plus
grand effet. La ſituation du troiſième Acte ,
où la Reine d'Argos entend le choeur des
Prêtres qui conduiſent Iphigenie à l'autel,
eſt rendue par Mlle Durancy avec une vérité,
une intelligence , qui ne décèlent pas moins
une ſenſibilité profonde , qu'une grande connoiſſance
des effets du Théâtre.
M. Larrivée a mis dans le rôle d'Agamemnon
autant de nobleſſe que de chaleur.
Le rôle d'Iphigénie a été rendu avec intérêt
parMlle le Vaſſeur.
Toutes ces repréſentations , & même
celles qui ont été données pour la capitation
des Acteurs , n'ont pas amené une
grande affluence, ſi on excepte celle du Samedi
20 Mars , jour de la clôture.
COMÉDIE FRANÇOISE.
ONa donné pour la clôture de ce Théître
une repreſentation de l'Orphelin de laChine,
& la dix-ſeptième des Muſes Rivales. L'Acteur
nouveau jouoit le rôle de Gengiskan ,
dans lequel il a été très-applaudi; Mlle Sainval
cadette , celui d'Idamé , où elle n'a pas été
moins accueillie du Public équitable. :
Entre les deux Pièces, M. Fleury , Comédien
intelligent & laborieux , a fait le compliment
d'uſage. Nous l'imprimons ici en
entier.
Cvj
1
60 MERCURE
MESSIEURS ,
Le defir de vous plaire eſt l'objet de nos
travaux , & le bonheur d'y réuſſir en eſt la
récompenſe. Animés par vos regards , excités.
par l'eſpoir de mériter vos fuffrages , nous
bravons les difficultés d'un Art qui n'a point
encore de règle certaine ; où l'on peut ſe prapoſer
des modèles , mais où l'on ne doit avoir
d'autre Maître que la Nature ; un Art enfin ,
où même en imitant il faut ſavoir créer..
Heureux qui peut vaincre ces obſtacles ,
d'autant plus difficiles à ſurmonter , qu'ils
naiſſent ſouvent d'une cauſe indépendante&
de l'ame & de l'intelligence. Vous voyez aux
-priſes , Meſſieurs , & le talent naiſſant & le
talent exercé. Juges équitables , placés au
bout de la carrière , c'eſt- là que vous attendez
les Athlètes; vos mains y couronnent le
vainqueur ; mais ce laurier périſſable ſe flétrit
bientôt ſur ſa tête , s'il rallentit un inſtant
l'ardeur qui lui mérita fon triomphe. Le
vaincu , quelquefois humilié , mais confervant
encore de l'eſpoir , reparoît ſur l'arène ,
recommence le combat , & s'inftruit par fa
défaite à remporter la victoire. Tel fut le
fort d'un Acteur qui vous fut cher , & que
nous avons perdu. Un zèle infatigable , une
affiduité conſtante , l'exactitude la plus ſcrupuleuſe
à fes devoirs , la nobleſle de fon
jeu, l'originalité qu'il fut mettre dans pluſieurs
rôles dont il fut le créateur , l'entente
-
1
DE FRANCE. 61
générale de la Scène , l'aifance de fon maintien
, le jeu qu'il prêtoit ſans ceffe aux Acteurs
qui l'environnoient ; voilà les qualités
qui vous firent diftinguer Bellecour , qui
vous rendirent fes talens agréables , & ces
talens étoient votre ouvrage. Puiffent ceux
qui lui ſuccèdent, dociles à vos leçons comme
lui , comme lui mériter un jour & votre eftime
& vos fuffrages! Si nous ne pouvons
parvenir tous à obtenir une célébrité qui
n'appartient qu'au mérite éminent , nous
pouvons au moins tout entreprendre pour
vous plaire. Varier vos plaiſirs en eft le plus
sûr moyen. Heureux, lorſque des nouveautés
brillantes viennent feconder nos efforts !
Edipe chez Admète a fait couler vos pleurs ;
vous avez applaudi avec tranſport à la piété
d'Antigone , aux remords de Polinice , à la
vertu d'Admète , au noble dévouement d'Alceſte.
Combien l'émotion de vos coeurs ,
combien vos larmes ne doivent-elles pas encourager
l'Auteur, qui, noble émule du Sophocle
de la Grèce , ſuccède au Sophocle
François , à ce Voltaire qui connut des rivaux
, mais qui peut - être n'aura jamais
d'égal ! Les Muſes ſe ſont diſputé devant vous
l'honneur de couronner fon front ; toutes ,
en vers charmans , ont difcuté leurs droits;
toutes ſe ſontréunies pour donner à l'homme
univerſel , digne objet de leurs débats , & le
premier rang au Parnaffe , & la couronne
immortelle qui n'appartient qu'au Génie.
Vos applaudiſſemens ont confirmé leur arrêt ,
MERCURE
1
62&lapostéritén'appellera point de votre jugement.
En lifant les chef- d'oeuvres de Voltaire,
ellen'oubliera point celui qui fut les
apprécier, qui par un peuple entier raſſemblé
dans le Cirque, fit répéter avec acclamation
lenomdu plus grand Homme dont s'honore
notre Patrie. Permettez - nous d'eſpérer ,
Meſſieurs , qu'à la mémoire immortelle de
Voltaire , ſe joindra quelquefois le ſouvenir
du Roſcius François.
COMÉDIE ITALIENNE.
LE Jugement de Midas , de M. d'Hell , &
Arlequin Hulla , Comédie en un Acte & en
profe, par Dominique & Romagnéſie , ont
formé le Spectaclede ce Théâtre, le jour de ſa
clôture.
Depuis pluſieurs années les Comédiens
Italiens ont pris l'habitude de faire leurs
complimens au Public dans de petites Scènes
mêlées de vaudevilles. M. Anſeaume , Souffleur&
Répétiteur de ce Spectacle , qui outre
pluſieurs ouvrages agréables , a déjà fait
pluſieurs complimens de cette nature, eft
encore l'Auteur de celui dont nous parlons.
Il a été fort bien reçu ; on y a trouvé de
l'efprit &de la facilité.
DE FRANCE. 63
ACADÉMIES.
LAA
Société Royale d'Agriculture de Soiſſons ,, atenu
Ion aſſemblée publique le 13 Mars dernier. Elle avoit
propoſépour ſujet du Prix de cette année , cette queftion
importante : Quels font les moyens de détruirela
mendicité , deſecourir les Pauvres valides , & de
les occuper utilement dans la Ville de Soiffons , &c.
La Compagnie, après avoir examiné les différensMémoires
qui lui ont été adreſſés ſur ce ſujet , a adjugé
le prix à celui d'un anonyme qui portoit pour devile:
De mendico male meretur qui dat ei quod edat
& bibat, nam & illud quod dat perdit , & producit illi
vizam ad miferiam. Depuis l'ouverture des cachets ,
on ſait que l'Auteur du Mémoire couronné eſt M.
P'Abbé de Montlinot de Lifle , le même qui obtint
le premier Acceffit de l'Académie de Chalons , &
dont il eſt fait une mention honorable dans le ré
fumé des Mémoires ſur la mendicité , ouvrage que
cette Académie vient de préſentet au Roi.
La Société Royale d'Agriculture de Soiffons a cru
devoir diftinguer le Mémoire de M. Briſſon , Infpecteur
du Commerce & des Manufactures de la
Généralité de Lyon , ainſi que celui de M. de Lange.
VARIÉTÉS.
LETTRE de M. d'Alembert au Rédacteur
duMercure.
J'AI dit , Monfieur , dans l'Éloge deM. Deſtouches ,
que très -jeune encore, il avoit été quelque-temps
Comédien. Je l'ai avancé , non-ſeulement d'après
64
MERCURE
une tradition fort répandue parmi les Gens de Lettres,
mais d'après des garans que j'ai eu lieu de croire
bien informés. La Famille de cet Académicien célèbre
s'infcrit en faux contre mon récit. Elle y oppoſe
des faits dont elle garantit la certitude , & d'où
il réſulte , que ceux qui ont cru comme moi juſqu'à
préfent le fait dont iill s'agit , ont ajouté foï à des
relations peu fidelles. Cette Famille reſpectable deſire
que j'inſtruiſe le Public de ſa réclamation , & de la
réſolution que j'ai priſe en conféquence , de ſupprimer
dans une autre Édition cet endroit de l'Éloge
de M. Deſtouches.
Je ſuis , &c . D'ALEMBERT.
AParis , ce 27 Mars 1779 .
EXTRAIT d'une Lettre écrite de Londres
le 24 Février 1779-
SII les Anglois n'aiment pas la Muſique , ce n'eft
pas en vérité faute d'en entendre ; ils font tout ce
qu'ils peuvent pour apprendre à s'y connoître & à
en jouir. Il y a plus de Concerts à Londres que
dans le reſte de l'Europe enſemble. On y paye magnifiquement
les virtuoſes de tous les genres , au
grand crêve-coeur de tous les vrais patriotes & francs
Rofsbiffs ; on y entretient tout l'hiver un Théâtre
Lyrique , où l'onjoue des Opéras Italiens , ſérieux &
bouffons , compoſés par les premiers Maîtres d'Italie ,
exécutés par d'habiles Chanteurs & Cantatrices , ornés
de Ballets & de Danſes. Ce Théâtre a pris une
nouvelle activité depuis l'année dernière que les Entrepreneurs
en ont confié la direction à un François ,
hommed'eſprit & de goût , très- connu à Paris par
des talens agréables qui y ont eu beaucoup d'éclat,
DE FRANCE. 65
-
que les fautes ont fixédepuis quelques années dans
ce pays , où il employe aujourd'hui ſes talens à les
réparer , & où la bonne conduite, depuis qu'il y eſt ,
lui a mérité la bienveillance des perſonnes les plus
diftinguées en tout genre.
Malgré ſon activité & ſon intelligence , l'Opéra
ne ſe ſoutient ici que par artifice , & doit fon ſuccès
au bon air bien plus qu'au bon goût. Il n'y a point
de lieu où les Anglois écoutent moins & parlenz
davantage. D'ailleurs ils ont l'oreille plus exercée que
ſenſible ; & il y a dans les Arts qui parlent aux ſens
une certaine délicateſſe de goût qui ne ſemble pas
propre à ce peuple , trop inquiet à la fois & trop ré-
Aéchiffeur pour être vivement affecté des plaiſirs de
pure ſenſation. Il ſe paſſionne peu , & le dégoûte
vite. Vous conviendrez qu'avec cette difpofition ,
un Théâtre de Muſique n'eſt pas aiſé à foutenir. It
faut dire la vérité ; ce n'eſt pas tout à fait la faute des
Anglois. Cette belle Muſique Italienne perdra la Mufique
, ſi la Providence n'y met ordre , & ne nous envoye
un réformateur. Moi qui l'aime à la folie , je
ſens que mon goût s'égare en ſe blafant. Je trouve
dans preſque toute la Muſique moderne une trop
grande monotonie dans le fond de l'harmonie ; un
retour trop fréquent des mêmes formes de chant ;
un divorce trop complet entre les fons & la parole ;
d'ailleurs ces grands Opéras ſérieux font trop longs ,
trop nuds , trop froids , & les Opéras bouffons trop
reſſemblans aux Opéras ſéricux. Il faut aimer à la
rage laMuſique comme Muſique , pour n'en être pas
promptement rafſafié.
Vivent vos bons Opéras Comiques. Si la Mufique
n'y a pas toute la verve , l'originalité , la mouſſe pétillante
de quelques chef-d'oeuvres de nos grands
Maîtres d'Italie , elle gagne par la vérité & l'expreffion,
& par fon affociation avec des Drames intéref
fans , ingénieux & bien conduits , beaucoup plus
66 MERCURE
qu'elle ne perd du côté de la facture. C'eſt un
luxe ruineux ſacrifié au goût& à laconvenance.
Les Opéras- Comiques de M. Grétry ſont aujourd'hui
applaudis ſur tous les théâtres de l'Europe ,
même ſur ceux d'Italie , & ils ſurvivront aux plus
beaux ouvrages des B ** , des P ** , des S **, &c .
car ce qui ne flatte que les ſens ne les flatte qu'un
certain temps ; mais ce qui attache l'eſprit & intéreſſe
le coeur, en flattant l'oreille , eſt de tous les temps.
C'eſt ce qu'a très-bien conçu M. L. T. , Directeur
de notre Opéra. Il a vu qu'on commençoit à ſe dégoûter
de ces terribles airs de bravoure ; de ces longs
&monotones récitatifs ; de ces infignifians cantabiles,
ſouvent fort beaux , mais plus ſouvent encore ennuyeux
; de ces variations à l'infini qui dénaturent
un air au point d'en faire oublier le motif & d'en
confondre les modulations. Il a ſenti enfin qu'il falloit
réveiller par des nouveautés le goût émouſſé de
ſon auditoire.
Vous ſavez ou vous ignorez que le charmant
Opéra de Zémire& Azor a été traduit en Italien par
Verazzi , & a été exécuté à Manheim avec le plus
grand ſuccès : les airs en ont été ſcrupuleuſement
conſervés , & le dialogue a été mis en récitatif par
Holtzbawer. M. L. T. s'eſt procuré cet Opéra , &
vient de le faire exécuter ſur le théâtre de Hay-
Market.
Vous imaginez bien que dans un pays libre comme
oclui-ci , où tout devient affaire de parti , cette nouveauté
n'a pas manqué d'élever deux grandes factions
pour & contre. Les G* , les R* , tous les
ini poffibles & tous leurs Partiſans ont fait ce qu'on
appelle ici une oppoſition; mais les gens les plus
éclairés& les plus raisonnables , preſque toute la
grande Nobleffe , les femmes ſur- tout les plus aimables
, ayantà leur tête la charmante D. de D **,
ſe ſontdéclarés pour le nouveau genre , qui leur pro-
-
DE FRANCE. 67
met de nouveaux plaiſirs , & qu'on ſera toujours à
temps de profcrire s'il ne tient pas tout ce qu'on en
attend. Cette grande affaire fait une puiſſante diverfionà
cellede l'Amiral Keppel.
Enfin la repréſentation ſi long-temps attendue a
eu lieu hier. La Salle étoit comble. Malgré la difpoſition
des eſprits , on a écouté avec beaucoup d'attention.
La Pièce a été en général bien jouée , & encore
mieux chantée. La Muſique a été trouvée charmante
, & l'on a redemandé à grands cris l'air de
Rofe chérie , & celui de la Fauvette. Le Directeur
n'avoit rien épargné pour rendre le ſpectacle riche &
varié. L'effet total a été un très-grand plaifir , & les
critiques de l'oppofition ont été étouffées par les applaudiſſemens
de la majorité. Je ſuis perfuadé que
les repréſentations ſuivantes iront encore mieux ;je
vous en manderai le ſuccès , &c .
SCIENCES ET ARTS.
ASTROΝΟΜΙΕ.
DEUX grands Planisphères célestes , projetés ſur le
plan de l'équateur, avec un abrégé d'Astronomiepour
leur usage ; dédiés & préſentés au Roi , imprimés avec
tApprobation & ſous le Privilége de l'Académie
Royale des Sciences de Paris , par leP. Chryfologue
deGy , en Franche- Comté , Capucin. A Paris , chez
Mérigot l'aîné, quai des Auguſtins ; & chez Perrier &
Verrier , Géographes, Élèves & Succeſſeurs de Julien,
àl'Hôtel de Soubife.
L'Auteur s'eſt propoſé deux objets dans cet Ouvrage
, le premier regarde principalement les Aſtronomes
, &peut leur abréger des recherches qui leur
demanderoient beaucoup de tems , dont ils ontbe
68 MERCURE
foin pour des opérations plus importantes. Il a raffemblé
pluſieurs fautes & variantes qu'il a trouvées
dans les Catalogues & fur les Cartes célestes à l'égard
des conftellations de quelques étoiles en particulier,
&des lettres attribuées aux étoiles. Le Catalogue de
Flamftéed fait le fond de fon Ouvrage ; il a cependant
tiré auſſi beaucoup d'étoiles de celui d'Hévélius
& du Britannique , qui ne font pas dans celui de ce
fameux Aftronome , & qu'il a diftinguées par des
lettres. Il a remarqué & diftingué de même les étoiles
nouvellement déterminées par MM.le Monnier ,
Tobie-Mayer , de laCaille & Meffier. Enforte qu'if
a placé ſur ſes Planisphères 4466 étoiles , & 79 nébuleufes
toutes bien vérifiées & conftatées .
La partie auſtrale du globe céleste demandoit un
foin particulier. On y avoit ſubſtitué , par erreur
, des lettres aux anciennes ; on en avoit changé
d'autres exprès , pour des raiſons de convenance ; on
y avoit donné la même lettre à pluſieurs étoiles d'une
même conſtellation. Ces changemens pouvoient
tromper les Obfervateurs. L'Auteur a rappelé les anciennes
lettres à leur première inſtitution , & a marqué
les fauſſes : il a placé les nouvelles à côté des
anciennes , quand les unes & les autres font admiſes
par quelques Aftronomes ; & il a déſigné les différens
Auteurs d'où ſont tirées les étoiles qui ont une
même lettre dans une même conſtellation. Par ce
moyen on reconnoît la même étoile dans pluſieurs
Auteurs , quoique marquée différemment , & on dif
tingue pluſieurs étoiles , quoique marquées de la
même manière. Les principales variantes , que l'Auteur
a difcutées plus au long , font à l'égard du & du
bélier , de l'o des poiſſons , de l'o d'Endroméde , de
la chaiſe de Caffiopée, & de toute la conſtellation du
vailleau .
Le ſecond objet de cet Ouvrage regarde ceux qui
veulent apprendre à connoître les étoiles , & en tirer
DE FRANCE. 69
quelques avantages. Cette connoiffance , qui paroît
difficile & qui dégoûte , dans les commencemens ,
ceux qui voudroient avoir quelques notions d'Aſtronomie
, devient facile par différens cercles que l'Auteur
a ajoutés ſur les Planiſphères , & par la ſolution
fort détaillée des problêmes expliqués dans ſon abrégé
d'Aſtronomie. Le premier Problême enſeigne la
manière de trouver l'état du ciel ſur ſes Planiſphères
pour tous les endroits & tous les momens propoſés .
Il ne faut pour cela qu'une feule & fimple opération ,
qui confifte à mettre le jour propoſé ſur l'heure donnée
: on connoît alors le point qui répond au zénith ,
& on voit les conſtellations autour de ce point dans
les mêmes proportions qu'elles ont dans le ciel autour
du zénith de l'Obfervateur ; enforte qu'on peut
déjà , par ce ſeul moyen , les connoître facilement.
L'Auteur enſeigne de plus la méthode de trouver le
vertical & la hauteur ſur l'horiſon de chaque étoile
en particulier de manière qu'avec un ſimple quartde-
cercle on peut connoître chaque étoile & la diftinguer
de toute autre. Il applique enfuite ces connoif-
Tances à la Géographie & à la Navigation. Il a cé
pour cela , au -dehors de ſes Planiſphères , un cercle
des longitudes terreſtres , au moyen duquel on trouve
, pour chaque moment , fur quel point de la terre
répond chaque étoile , à quel vent ce point de la
terre eſt ſitué , ſa diſtance à l'endroit où ſe trouve
l'Obfervateur. On lit ainſi la Géographie dans le ciel
en quelque manière , & on peut s'orienter & ſe diriger
fur terre & fur mer par toutes les étoiles comme
les anciens Navigateurs ſe dirigeoient par la polaire:
la méthode de trouver l'heure par les étoiles
très-utile auſſi aux Navigateurs , eſt expliquée de
même fort au long dans cet Ouvrage. On y trouve
auffi pluſieurs autres problêmes pour les ufages plus
ordinaires , particulièrement la manière de trouver
la méridienne , le lever & le coucher des étoiles , leur
,
70
MERCURE
paſſage au méridien , leur diſtance mutuelle ; le nonagéſime
& ſa hauteur ſur l'horiſon ; les étoiles que
l'on ne voit jamais , & celles que l'on voit toujours
fur an horifon , celles qui paſſent chaque jour , ſucceffivement
au zénith d'une latitude donnée.
La plupart de ces uſages ſuppoſent , pour plus
grande facilité , que l'intérieur des Planiſphères tourne
dans le cercle des heures ; c'eſt pourquoi l'Auteur
enſeigne fort exactement la manière de les monter;
il a fait graver pour cela pluſieurs figures.
Ceux qui étant à Paris voudront voir ſes Planiſphères
montés , & ſe convaincre par eux-mêmes de la régularité
& de la facilité de leurs uſages , pourront s'adreffer
a lui , au Couvent des Révérends Pères Capucins
dela rue S Honoré. On le trouve ordinairement
toutes les après-dînées , depuis environ les trois heures
juſqu'au foir. Prix de l'Abrégé d'Aftronomie 2 1. ;
celui des Planiſphères en feuilles 10 liv. ; & celui deş
Planiſphères montés avec l'Abrégé d'Aſtronomie 24 1.
Ceux qui voudront bien faire attention au grand travail
, aux frais , & aux avantages particuliers & nouveaux
de ces ouvrages , n'en trouveront pas le prix
trop fort.
L'Auteur a profité de la projection favorable de ſa
Mappemonde , pour y tracer le voyage que le Capitaine
Cook vient de faire autour du pole auſtral. II
y a ajouté auſſi pluſieurs Iſles nouvellement découvertes
dans ce voyage ; & il en a changé d'autres ,
dont les poſitions ont été rectifiées.
GRAVURES.
TEMPÊTE , gravée par M. Ouvrier , d'après le
tableau original peint à Rome par G. de la Croix ,
des Académies des Arcades de Rome & de Florence ,
&de l'Inſtitut de Bologne.
Cette eſtampe , intéreſſante par les détails & par
i
DE FRANCE.
71
l'effet général , ſe trouve à Paris , chez l'Auteur ,
Place Maubert , au Soleil d'or . Le prix eſt de 6 1.
Portrait de Louis - Philippe d'Orléans , Duc de
Chartres , deffiné & gravé par Chevillet. A Paris ,
chez l'Auteur , rue des Maçons , maiſon de M. le
Vaffeur.
Nous avons reçu la Notice ſuivante , à laquelle
nous n'avons pas cru devoir rien changer.
Carte Philofophique & Mathématique , contenant
le Calendrier magique & perpétuel , la contemplation
des choses les plus profondes & les plus fecrettes ,
avec la connoisſſance complette de la Philofophie ;
de plus , le miroir de toute la Nature , l'harmonie
du macrocosme avec le microcoſme ; la ſcience cabaliſtique
, numérique & théoſophique ; par M. Touray
du Chenteau , Mathématicien.
Cette Carte porte 10 pieds de haut fur 2 pieds 7
pouces de large , imprimée ſur du grand Louvois.
Elle eſt remplie d'emblêmes & figures hiéroglyphiques
, &contient tout ce que l'eſprit humain peut
avoir produit de curieux fur les Sciences occultes qui
ont les nombres pour baſe : la Carte de Tycho-
Brahé ſur les nombres , s'y trouve incluſe en entier.
On fait l'extrême rareté de cette Carte , qui ne ſe
trouve pas dans les plus fameuſes Bibliothéques .
Le prix eft de 36 liv. Elle ſe trouve chez l'Auteur ,
rue des Martyrs , vis-à-vis la Penſion Militaire de la
jeune Nobleſſe , à Paris .
ANNONCES LITTÉRAIRES.
ON mettra en vente le ro , à l'Hôtel de Thou ,
tue des Poitevins :
Le TomeVe &dernier des Supplémens à l'Histoire
72 MERCURE
Naturellede M. le Comte de Buffon, in-4°. contenant
les Époques de la Nature. Prix , 15 liv, en feuilles.
OEuvres complettes de M. de Buffon , in-4° . Tome
VIS , Première Partie , contenant aufli les Époques
de la Nature. Prix , 15 liv. en feuilles ; les OEuvres
complettes in - 4" . ont actuellement 7 vol . , fix de
Matières générales, & un Tome Ier des Quadrupèdes.
Les Tomes IX , X & dernier des Supplémens à
Histoire Naturelle , contenant les Époques de la Nature
, in - 12 . Prix , 6 liv, en feuilles.
Ces deux volumes forment la ſuite de l'Édition
en 32 vol. avec la partie Anatomique , & de celle
en 13 vol. , fans la partie Anatomique.
OEuvres Complettes de M. de Buffon , Tomes
XXI , XXII , ou Tomes XII , XIII , Première
Partie . Prix , 6 liv. en feuilles.
La Table des OEuvres complettes , in-12. Prix ,
5 liv. en feuilles. Cevolume , qui forme le dernier
des oeuvres complettes , ſe vend avec les 2 vol.
ci-deſſus. L'Édition in- 12 . des OEuvres de M. de
Buffon , eft actuellement complette , & eſt compoſée
de 23 volumes.
Histoire Naturelle des Oiseaux , par MM. de
Buffon & Gueneau de Montbeillard , Tome V ,
grand in-folio . Prim , jo liv. en feuilles.
Le même petit in-folio , 24 liv . en feuilles .
Le même avec 98 planches enluminées , 85 liv.
Le Quarantième cahier des Oiseaux enluminés ,
grand papier. Prix , 24 liv.
Le même , petit papier , 15 liv.
Il y aura encore deux cahiers qui completteront
cette riche & immenſe Collection.
JOURNAL
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLE S.
TURQUIE.
De CONSTANTINOPLE , le 31 Janvier.
LE froid qui s'est fait fentir ici pendant tout
le cours de ce mois , & qui dure encore , paroît
àpluſieurs perſonnes qui ont paflé des hivers à
Stockholm , auſſi rigoureux que celui qu'elles y
ont éprouvé. Le 28 & le 29 , il a monté à 8 degrés
,& a furpaffé celui de 1754. Une partie du
port eft tellement priſe de glace , que l'on la
paſſe à pied , ce qui n'eſt pas arrivé 3 fois en 100
ans. Le peuple en fouffre beaucoup , parce qu'il
n'a pas toutes les reſſources que les habitans du
Nord employent pour s'en garantir ; il manque
decouverture &de bois de chauffage . Son effet
a purifié l'air , & on n'entend plus parler de la
peſte ; mais il a été en même tems funeſte au
bétail. 15,000 moutons font morts dans les environs
de cette capitale . La rigueur de la ſaifon
en a fait périr 40,000venant de la Walachie,
& 16,000 venant de l'Afie pour l'approvifionnement
de cette Ville , où la viande abeaucoup
renchéri.
3
RUSSIE.
De PÉTERSBOURG , le 10 Février.
:
La Cour a expédié la ſemaine dernière un
CourieràConftantinople ; il yporte une réponſe
5Avril 1779 . D
1
(74)
aux dernières propoſitions de la Porte , & nous
avons lieude croire que les différends qui depuis
quelques années faifoient craindre une rupture ,
feront bientôt arrangés graces aux bons offices
de la France . Nous nous flattons auſſi que la médiation
de cette Puiſſance & la nôtre réunies
parviendront à rétablir la paix en Allemagne . Il
part fréquemment d'ici des Couriers pour Vienne
&pour Breſlau. Si les négociations n'ont pas
l'effet defiré,l'Impératrice eſt diſpoſée à prendre
le parti du Roi de Pruſſe , &les troupes qu'elle
a en Pologne font prêtes à joindre les armées
de fon allié.
S. M a fait dernièrement une promotion nom.
breuſe dans ſes armées de terre & de mer. Elle
a nommé entr'autres , Généraux-Majors , M. de
Muller , Colonel d'Artillerie , & le Prince de
Baratajew ; Brigadier , le Colonel Prince Shachowskoy
, & premiers Commiſſaires de guerre
, MM. Konownitzge & d'Ofipow . Elle a
élevé au grade de Lieutenant-général de ſa
Marine , le Major - général de Hannibal ; le
Contre-amiral de Barſch à celui de Vice-amiral ,
le Brigadier de Putſchin à celui de Contreamiral
; & les Capitaines de Chemetewekoy ,
deTifchewskoy , de Pafinkow , de Krionzew ,
de Iljin , de Wakſel , de Cruis , de Suchoten
&de Koujaruw , à celui de Majors-généraux
delaMarine.
Conformément à l'Ordonnance rendue par
S. M. I. le 21 Septembre dernier , on a levé
dans toute l'étendue de l'Empire , un homme
fur soo capables de porter les armes ; ce qui a
procuré , dit-on , au-delà de 40,000 hommes.
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 1 Mars.
La Cour part aujourd'hui pour Ulrichſthal
( 75 )
où elle va paſſer quelques jours , & profiter du
beau tems , dontnousjouiffons dans ce moment.
Nous avons eu un hiver très -doux ; la communication
de ce Royaume avec la Ruſſie , n'a point
été interrompue par mer , ce qui eft preſque
ſans exemple.
Nous apprenons de Gripsholm , que la fabrique
d'eau-de-vie qui y étoit établie , & qui
étoit la plus belle & la plus conſidérable du
Royaume , a été réduite en cendres le 28 du
mois dernier. Malgré la promptitude & l'activité
des ſecours , en dix minutes le bâtiment fut
enflammé de toutes parts. On ignore encore à
combien on doit évaluer la perte faite à cette
occafion.
Nous avons donné dans le tems le diſcours
par lequel le Roi a ouvert l'aſſemblée des Etats
duRoyaume ; voici celui par lequel il en a fait
la clôture.
» MM. & citoyens Suédois. Je fais aujourd'hui
la clôture d'une Diète que nos annales peindront de
couleurs bien différentes de celles des Diètes précédentes
. Les anciennes loix Suédoiſes reſſuſcitées
ont fait revivre la façon de penſer Suédoiſe : toutes
vues étrangères ont été exclues de nos Conſeils ; &
ſi la diverſité d'opinions a excité quelquefois une
chaleur un peu plus grande dans les délibérations ,
elle n'a ſervi qu'à mieux éclaircir les objets importans
qui ſe traitoient , ou à vous convaincre , que
vous pouviez dire librement votre penſée , & exercer
tous les droits qui vous ſont aſſurés par la conftitution.
Si les Diètes des tems précédens ont ſouvent
été remarquables par l'oppreſſion des citoyens , la
méſintelligence entre le Roi & le Peuple , & des haî
nes domeſtiques ; celle que nous terminons aujourd'hui
a conſolidé une nouvelle époque , où toutes
les anciennes ſemences de la diſcorde , qui a partagé
durant près de 70 ans , notre Suède en deux peuples
, différant également l'un de l'autre en vues
D2
( 76)
politiques , & plus d'une fois également coupables ,
ont été déracinées , & où le repos & la fureté publique
ont été ſolidement établis .
Après le cours de près d'un ſiècle, je ſuis, MM. , le
premier de vos Rois qui ait pu congédier des Etats
libres , ſans les voir opprimer , ou ſans être opprimé
par eux ; & je m'aſſure que vous quitterez cette
falle , avec la confiance que je ſerai toujours le
protecteur de votre liberté & des loix , puiſque j'ai
été celui qui vous les ai données de mon propre
mouvement , & par une vraie conviction de ma conf.
cience. Oui , je le ſais , vous êtes perfuadés que je
regarde comme mon plus grand honneur d'être
non-ſeulement le fondateur , mais auſſi le promoteur
& le défenſeur de la liberté : vous porterez cette façon
de penſer à vos frères dans les Provinces , ils
prendront plus d'amour pour la préſente forme de
Gouvernement , & plus de confiance en moi. Les
liens qui nous uniffent tous , & qui aſſurent le repos
& le bien-être du Royaume , ſeront rendus plus
forts , plus indiſſolubles que jamais .
Si les cauſes , qui ont donné lieu à votre convo
cation, ont été très-différentes de celles qui ont occaſionné
preſque toujours les Diètes précédentes ,
le cours de nos délibérations n'a été marqué auſſi
que par des efforts communs pour établir le bienêtre
d'une chère patrie commune ; & j'ai reçu de
vous les preuves les plus touchantes de gratitude &
dedévouement , tant pour moi & ma maiſon , que
pour une digne épouſe , qui a rempli pendant votre
ſéance le comble de mes defirs , en me donnant un
fils , un précieux appui de mon Trône. La part vivement
ſentie , que vous avez priſe à ma joie , les
liaiſons étroites où vous êtes entrés avec lui , ont
redoublé , s'il ſe peut , celles qui m'attachent à vous ,
mes chers ſujets , & que je ne faurois trop reſſerrer.
Il ne me reſte aujourd'hui d'autre voeu à former , que
de voir cet enfant mériter les ſentimens que vous
lui avez montrés à ſon entrée en cette vie : qu'il les
( 77 )
conſerve durant le cours de ſa carrière ! Que le
nom illustre que vous lui avez donné , lui rappelle
fans ceſſe les devoirs qui lui ſont impoſés ! Qu'il ne
lui ſerve jamais de reproche des vertus , que vous
attendez de lui , & que vous avez droit d'en exiger !
Pour moi je n'épargnerai ni ſoins ni peines pour l'élever
dans ces principes ; & ma ſollicitude la plus cordiale
ſera de faire entrer dans ſon tendre coeur , ce
même amour dont le mien eſt rempli pour vous.
Ce fut , MM. , dans de tels ſentimens que j'ouvris
la Diète : c'eſt avec la même affection, la même
confiance que j'en fais la clôture: retournez à préfent
chacun chez vous , reprenez vos vacations refpectives
,& en les exerçant réjouiſſez vous de l'heureuſe
ſituation où ſe trouve la patrie.
MM. de l'Ordre Equestre & de la Nobleſſe , vous
qui avez vu rétablir dans la préſente Séance , les
loix que l'immortel Gustave - Adolphe vous avoit
données , & qui les avez de nouveau ratifiées de
concert avec moi , portez aux autres membres de
votre corps le témoignage de ma cordialité envers
vous , de l'eſtime que j'ai vouée à un Ordre , auquel
la bravoure & l'honneur ont afſuré le premier rang
dans le Royaume ; eſtime que j'ai eu l'occaſion de
lui montrer plus que mes derniers prédéceſſeurs.
N'oubliez point , que ſi l'heureuſe paix , dont l'Etat
jouit à préſent , ne demande pas de vous l'exemple
du courage mâle que votre Ordre a ſi ſouvent donné
fous le regne de més ancêtres , j'ai cependant droit
d'exiger que vous encouragiez vos concitoyens , &
que vous ſoyez les premiers à leur faire voir quelle
eſt votre affection pour moi , & avec quelle confiance
vous vous repoſez ſur ma façon de penſer.
▲ MM. du Clergé , c'eſt avec bien de la ſatisfaction
que je vous fais mes remercimens pour toutes les
marques d'amour & d'attachement que vous m'avez
données durant cette Séance . J'ai reconnu en vous
avec joie cette fidélité , ces ſentimens que le Clergé
Suédois a constamment montrés à ſes Rois : incul-
D3
( 78)
quez les mêmes principes aux autres membres de
votreOrdre dans les Provinces. Elevé par la providence
ſur le Trône de Gustave I , qui fut animé par
le zèle le plus vif pour les dogmes Evangéliques ,
mon premier ſoin ſera de les conſerver dans toute
leur pureté.
MM. de l'Ordre de la Bourgeoiſie , votre zèle&
votre dévouement pour moi m'ont été d'autant plus
agréables , que je regarde l'amour de mes ſujets
comme la plus grande récompenſe , l'encouragement
le plus efficace , l'adouciſſement le plus confolantdu
fardeau de ma Couronne. Vous allez reprendre aujourd'hui
vos occupations ordinaires ; & puiſque
vous êtes ſur le point de quitter mon Trône , portez
à vos concitoyens l'aſſurance , que c'eſt dans leur
bonheur que je cherche le mien , & que mes ſoins
n'auront point de bornes pour protéger & étendre
leur commerce , leurs manufactures , en un mot
tout ce qui peut ſervir à leur avantage.
MM. de l'Ordre des Payſans , vous qui avez été
les premiers à me donner en cette Diète des preuves
de votre confiance & de votre attachement , & dans
leſquels j'ai retrouvé avec l'émotion la plus intime
les ſentimens que la dernière claſſedu peuple en Suède
a toujours eu pour ſes Rois , communiquez à vos
compatriotes chez vous ce que vous avez entendu
ici de ma bouche : aſſurez- les de l'affection particulière
que je porte à cet Ordre , qui eſt à la fois le
cultivateur& le défenſeur du Royaume , & qui en a
été plus d'une fois le Sauveur.
Je vous promets à tous enſemble , MM. , que je
n'oublierai rien de ce qui pourra contribuer à avancer
le bien - être de la Suède ; & j'eſpère , ſi les affaires du
Royaume l'exigent , de vous revoir de nouveau dans
une conjoncture auſſi favorable que celle où nous
nous ſéparons , & de retrouver dans mes chers ſujets
un peuple uni & brûlant à l'envi, d'un noble zèle pour
lebonheur de la patrie. Dieu vous conſerve & rende
votre retour chez vous heureux ! Pour moi , je ne
-
( 79 )
cefſſerai jamais d'être votre Roi gracieux & affectionné.
ALLEMAGNE.
De HAMBOURG , le IS Mars.
LES bruits répandus depuis quelque tems
ſont pleinement confirmés ; le Roi de Pruffe
à la fin du mois dernier écrivit la lettre fuivante
au Baron de Schulenbourg , fon Miniftre
d'Etat à Berlin. » Mon cher Schulenbourg
, je vous informe que la paix eſt déja
fignée ; ainſi d'après cet avis vous n'avez qu'à
prendre les arrangemens convenables pour fufpendre
tous frais ultérieurs. Notifiez cela en
mon nom à tous les départemens , afin qu'ils
puiſſent également s'y conformer. Je fuis votre
affectionné Roi , &c. «
Les hoftilités continuées juſqu'au 28 Février ,
&dont la ville de Neuſtadt en Haute-Silefie ,
réduite en cendres par les Autrichens , a été la
dernière victime , font maintenant ſuſpendues
par-tout. L'armiſtice a été publié le 7 de ce
mois à l'armée du Roi en Baſſe-Siléfie ; il l'a
été le 8 dans la Haute , & le 9 & le 19 en
Saxe.
On ignore encore les conditions dont l'Empereur&
le Roi de Pruſſe ſont convenus . Selon
une lettre de Manheim , voici les principales.
>>> 1 ° . La Maiſon d'Autriche reſtituera à l'Electeur
Palatin tout ce dont elle s'eſt miſe en
poffeffion , excepté le diſtrict connu ſous le nom
du Comté de Burghaufen avec toutes ſes dépendances.
2º , La Cour de Dreſde aura en
partage les terres féodales relevant de la Couronne
de Bohême , & pour dédommager cette
Cour de ſes prétentions allodiales , la maifon
d'Autriche lui remettra la Seigneurie de Mindelheim
en Suabe. 3 °. La même Maiſon pro
D4
(80
mettra folemnellement de ne jamais former
aucune oppofition à la ſucceſſion de la Maiſon
Electorale de Brandebourg , quant à ce qui
concerne les deux Puiſſances en Franconie , ſur
la condition néanmoins que leſdites Principautés
ne pourront jamais étre échangées contre
la Luface . 4 ° . Les fiefs de Bohême qui ſe trouvent
en Bavière , feront donnés à l'Electeur
Palatin. 5 ° . Les fiefs de l'Empire dans le Haut-
Palatinat , reſteront à l'Empereur pour que S.M.
puiſſe en diſpoſer ſuivant ſa capitulation. 6° . On
donnera en dédommagement à la Maiſon de
Mecklenbourg le droit de non appellando.79 . Pour
prévenir tous différens entre l'Electeur de Saxe
& l'Electeur Palatin , il fera fait mention de la
convention particulière entre ces deux Princes
dans le prochain traité de paix «.
C'eſt à Teſchen , ville ſituée dans la Haute-
Siléſie Autrichienne , qui a été déclarée neutre ,
que les Miniftres chargés de mettre la dernière
main au grand ouvrage de la paix , ſe font rendus;
ils doivent y être arrivés & avoir ouvert le
Congrès le 10 de ce mois. Tous les articles du
traité font déja réglés ; il ne reſte qu'à rédiger
ceux qui concernent la Saxe. On croit qu'il
y en fera inféré quelques-uns propres à raffurer
l'Empire s'il venoit à ſe préſenter quelque nouvelle
circonftance ſemblable à celle-ci. Il paroît
du moins le defirer. Les Miniſtres qui compoſent
le Congrès de Teſchen , font le Baron
de Breteuil & le Prince de Repnin , Plénipotentiaires
de France & de Ruſſie , en qualité
de Puiſſances médiatrices ; le Comte de Cobentzel
, de la part de l'Impératrice Reine ; le
Baron de Riedeſel , de la part du Roi de Pruſſe ;
le Comte de Sinzendorff , pour l'Electeur de
Saxe ; le Comte de Torring Seefeld , pour l'Electeur
Palatin ; & le Baron de Hohenfels , pour
le Duc des Deux-Ponts . L'eſſentiel étant réglé
(81 )
on croit que dans un mois ou fix ſemaines au
plus tard , les traités feront fignés , & les Plénipotentiaires
pourront ſe ſéparer.
Les grands évènemens de l'Allemagne occupent
actuellement l'attention générale , que
lés démêlés de la Ruffie & de la Porte ont
d'abord partagée. On ne doute point que l'accommodement
des deux Puiſſances ne foit trèsprochain
. La paix de l'Allemagne laiſſe la première
libre de porter tous ſes efforts contre
ſes ennemis naturels , qui n'ayant plus l'eſpérance
de les diviſer , ont un plus grand intérêt
de ne pas rompre avec elle. La Porte n'eſt pas
en état de commencer une nouvelle guerre . Ses
finances font dans un état déplorable , & tout
manque dans ſes magaſins de marine où l'on
trouve à peine ce qu'il faut pour réparer les
navires qui ont été employés l'année dernière.
Suivant une liſte de la marine Ottomane , qu'on
dit exacte , elle ne conſiſte actuellement qu'en
16 vaiſſeaux de ligne , parmi leſquels il s'en
trouve de vieux , 13 fregates , 5 chebecs
9 grandes & 5 demi - galères , une galiote à
bombes . Elle a outre cela un vaiſſeau de ligne
& 3 frégates dans l'Archipel. Cet état de ſes
forces navales ne lui permet pas de ſonger à
la guerre.
Les armemens faits dans l'Electorat de Ha
novre , & qui ſembloient avoir pour but de pro
fiter des circonstances que les diviſions de l'Al
lemagne pourroient faire naître , ne feront pas
inutiles à l'Angleterre , fur-tout dans un moment
où elle a beſoin de troupes ; tous les
corps levés & raſſemblés dans cet Electorat
ont ordrede ſe tenir prêts à partir ,& on croit
que pluſieurs feront tranſportés à Gibraltar &
à Minorque , & que quelques-uns feront en
voyés en Amérique.
Ds
( 82 )
De RATISBONNE , le 15 Mars.
La nouvelle de la paix qui vient d'être faite
a caufé la plus grande joie dans tout l'Empire .
On attend avec impatience des détails plus
exacts fur les conditions auſquelles elle a été
conclue ; juſqu'à ce moment tout ce qu'on en
publie eſt bien vague ; on affure qu'il n'y a
que celles qui regardent la Saxe qui ne font
point encore réglées ; & on dit en général
qu'on donnera à cette Cour pour ſes prétentions
allodiales , outre les meubles , la valeur
de fix millions de florins , tant en terres qu'en
argent comptant .
>> C'eſt la nuit du 4 au 5 de ce mois , écrit-on
de Munich , que la Cour a reçu ici la nouvelle
de la conclufion de la paix , le lendemain un
Exprès du Comte de Torringſeefeld l'a confirmée
; elle a été publiée le foir , & les marques
de joie ont été d'autant plus éclatantes ,
que quantité de perſonnes avoient fait des préparatifs
pour célébrer la fête du Roi de Pruſſe
qui tomboit précisément ce jour- là . L'Electeur
Palatin reſtera ici juſqu'à la fin des conférences
de Teſchen qui doivent conſolider la paix ; il
recevra les hommages des Etats de Bavière ,
& on dit qu'il partira enfuite pour Manheim ,
où l'Electrice Palatine doit ſe rendre le mois
prochain. On remarque toujours quelques diviſions
entre les Palatins & les Bavarrois ; l'examen
qu'on fait des droits des nobles de ce pays ,
& les recherches fur les acquifitions des établiſſemens
eccléſiaſtiques & des Couvents , ne
ſont pas propres à les faire ceſſer «.
On mande de Vienne que le Grand-Duc &
la Grande-Ducheſſe de Toſcane , font partis le 8
de ce mois pour retourner à Florence ; l'Empereur
, l'Archiducheſſe Marie & le Duc Albert
(83 )
de Saxe Teſchen qui les ont accompagnés juf
qu'à Baade , où l'Archiduc Maximilien prend
les bains , font retournés à Vienne le même
foir
Les lettres de Wurfbourg portent , qu'ainſi
qu'on l'avoit prévu , le Baron d'Erthal , Commiſſaire
de S. M. I. à la Diète , a été élu d'un
conſentement unanime , Prince-Evêque de cette
ville , à la place du feu Comte de Seinsheim .
On voit ici des lettres de Lorraine , où l'on
annonce que l'Evêché de Metz ſera érigé en
Archevêché , & que les Evêques de Toul &
de Verdun en ſeront fuffragans. Si cette nouvelle
ſe confirme , la jurifdiction de l'Archevêque
de Trèves , dont felon le traité de paix
de Westphalie , ces trois Evêques font fuffra.
gans , fera beaucoup diminuée.
ITALIE. 1
De LIVOURNE , le 10 Mars.
ISMAEL Coggia , gendre du Bey de Tunis ,
arrivé ici depuis quelque tems avec ſes femmes
& ſes tréſors , paroît goûter beaucoup les
moeurs Européennes, les divertiſſemens de cette
Ville , & être peu diſpoſé à retourner dans ſa
patrie. Le Bey lui a envoyé fon grand Ecuyer ,
leGouverneur de Conſtantine , & le Muphti ou
Chefde la loi, arrivés le mois dernier ſur un bâtiment
de cette Régence, & chargés de le déter.
miner à partir avec eux. Ila refifté à toutes leurs
follicitations , en leur diſant qu'il ſe croyoit
beaucoup plus en sûreté à Livourne , qu'auprès
de fon beau - père ; & ils font repartis fort
affligés de n'avoir pu réuffir dans leur commiffion.
Ils ont laiſſé ici deux barbes & deux
autruches qu'ils avoient amenés avec eux ,
qui font deſtinés pour le Grand-Duc.
&
D6
( 84 )
Les lettres deRome portent qu'il s'y eſt tenu,
le premier de ce mois , un Confiftoire , dans
lequel S. S. a propoſé le patriarchat de Lisbonne
en faveur du Cardinal de Souza y Sylva ,
ainſi que les deux archevêchés de Sarragoſſe &
de Tarragone en Eſpagne. On s'attend à une
promotion de Cardinaux dans le premier Confiftoire
qui aura lieu. L'Impératrice - Reine demande
le chapeau pour le Prélat François
Hertzan , Auditeur de Rote pour l'Allemagne ,
&on ne doute point , vu le conſentement des
autres Cours , qu'il ne l'obtienne. Le Pape le
donnera auſſi au Prélat , François Marucci , Vi
ce-Régent de Rome , à qui paroît encore deſtiné
l'archevêché de Fermo , vacant par la mort
du Cardinal Paracciani .
Le Noble Jacques- Marie a été élu Doge de
Gênes le 4 de ce mois , & revêtu ſur- le- champ
des ornemens de fa dignité ; la Nobleſſe
'Archevêque & les différens ordres de la
République , lui ont fait le même jour les
complimens d'uſage , & les Miniftres & les
Conſuls étrangers ſe font acquittés ſucceſfivement
de ce devoir les jours ſuivans.
>>>Le 14 Janvier , écrit- on d'Anduxar Ville de l'Andaloufie
, une louve enragée ſe montra tout-à-coup
dans les rues de cette Ville; pendant 2 heures qu'elle
les parcourut , elle entra dans pluſieurs maiſons ou
ellemordit& bleſſa pluſieurs enfans , dont un mou
rut le même jour. S'étant enfin rejettée dans la campagne
, elle y bleſſa & hommes , 14 vaches & plufieurs
autres animaux. Tout le monde étoit dans la
conſternation , n'oſant attaquer cette bête féroce par
elle-même , & plus féroce encore par la rage. Un
jeune homme de 23 ans nommé Louis Martinez
oſa s'oppoſer ſeul à ſa fureur ; il l'attaqua au moment
où elle tenoit un jeune garçon renverſé par
terre; il la prit par le gofier qu'il ferra fortement ,
& lutta avec elle juſqu'à ce qu'ils tomberent tous
,
-
(85)
deux. Il n'avoit aucune arme offensive; il ne ſe
fervit. que de ſes mains pour affſujettir la louve. Le
Principal des Laboureurs du voisinage, accourut heureuſementdans
cet inſtant avec ſon couteau , & l'aida
àtuer ce terrible animal. Louis Martinez alla préfenter
ſon ennemi au Corregidor , qui lui donna
une récompenſe due à ſon courage , & fit prendre
toutes les précautions poſſibles pour prévenir les
effets de la rage communiquée aux perſonnes & aux
animaux mordus ".
ANGLETERRE.
7.
De LONDRES , le 25 Mars,
On ne doutoit pas que les hoftilités entre la
France & l'Angleterre ne s'exerçaflent bientôt
dans toutes les parties du monde , où les deux
Puiſlances rivales ont des établiſſemens ; mais
on ne s'attendoit pas qu'elles auroient lieu pref
que en même-temps en Europe & en Afie. On
préſumoit que vu l'éloignement , il s'écouleroit
unintervallede quelques mois , avant que la paix
rompue ici pût l'être également dans l'Inde.
On croyoit que le Gouvernement n'auroit expédié
des ordres à cet effet que lorſque la rupture
feroit bien décidée , parce qu'il pouvoit
arriver qu'il n'y en eût point , & que dans ce
cas des ordres prématurés n'auroient pas manqué
d'avoir des fuites fâcheuſes. >> Mais , dit un
de nos papiers , cette marche timide ne convient
qu'à des politiques timorés & bornés ; des
ordres hâtés offroient des avantages qu'on a
bien calculés; & toutes les fois qu'elle eſt utile
on ne doit point regarder à une injustice ;il
étoit d'ailleurs très-aiſe de ſe diſculper , ſi les
chofes avoient tourné autrement ; eft-ce qu'on
n'eſt pas le maître de défavouer des ordres , &
ceux qui ont été chargés de les exécuter ? La
1
(86)
droiture eſt une choſe excellente dans les affaires
entre particuliers ; mais dans celles d'Etat
, où tout doit être vu en grand , nos Miniftres
ont établi qu'on pouvoit s'en paſſer. « Ils
ſe ſont conduits en conféquence ; les hoftilités
commencées en Juin en Europe , ont commencé
en Août dans l'Inde. La gazette extraordinaire
de la Cour , du 18 de ce mois , nous apprend
que nous ſommes maîtres de Pondichery
après un fiège de 2 mois & 10 jours , pendant
lequel M. de Bellecombe a fait , ſelon les expreffions
du vainqueur , une belle défenſe qui
lui fera honneur à jamais ! Le Major-Général
Munro , qui a conduit cette expédition par
terre , & Sir Edward Warton , qui l'a ſecondé
par mer , en rendent compte dans deux lettres
au Gouvernement. Une lettre particulière de
Pondichery , que nous allons rapporter , où l'on
trouve leurs relations avec plus de détails , nous
diſpenſe de citer les leurs.
Pondichery , du 27 Octobre 1778. Lord Stormont
ayant fait paſſer par M. Elliot des inſtructions
particulières relatives aux diſpoſitions de la Cour
de France , & à la probabilité d'une guerre pro
chaine avec cette Couronne : M. Hastings & le
Gouverneur de Rumbold mirent tout en ordre, &
ſe préparèrent à exécuter les ordres qu'ils pour
roient recevoir ; le Capitaine Mattews parti d'Angleterre
en Mai , arriva le 28 Juillet à Madras , par
la voie de Suez : le 3 Août Pondichery fut inveſti
le 10 , Sir Edward Vernon montant le Rippon , de
60 canons , accompagné du Coventry de 28 , du
Seahorse de 24 , du Cormoran de 16 ( ces 4 vaif
ſeaux appartenans à S. M. ) , & du Valentin , appar
tenant à la Compagnie , rencontra l'efcadre Fran
çoiſe compoféedu Brillant de 64, de la Pourvoyeufe
de 40 , du Sartine ou Sardine de 26 , du Laurifton
de 24 , & du Briffon de 24 ; les vailleaux An
glois avoient le vent ; & à une heure après midi'ils
( 87 )
portèrent ſur l'ennemi ; le ſignal étant hiffé pour le
combat , les deux eſcadres ſe prolongèrent réciproquement
, courant de bords opposés , & faiſant feu
Pune ſur l'autre ( répétition en petit du combat
d'Oueſſant ) ; lorſqu'elles ſe furent reſpectivement
dépaſſées , elles virèrent l'une & l'autre vent arrière,
& courant de l'autre bord , elles ſe prolongèrent
une ſeconde fois combattant encore comme elles
venoient de faire : à 4 heures , Sir Edward Vernon
détacha un bateau pour notifier aux vaiſſeaux qu'il
commandoit , que ſon intention n'étoit pas de renouveller
le combat avant le lendemain matin ; alors l'efcadre
Françoiſe fit voile pour Pondichery , le Brillant
ayant perdu ſon gouvernail : la nôtre ayant mis en
panne pour réparer ſes dommages , fut entraînée par
le courant à une fi grande diſtance au nord , qu'elle
ne put gagner Pondichery que le 21 Août : M. Bellecombe
avoit fait chanter le Te Deum & tirer le
canon de Pondichery , pour raffurer les habitans ,
lorſque l'eſcadre Angloiſe arriva devant le port , &
prit , à la vue de la Ville , un navire François des
Indes Orientales qui entroit à cet inſtant même :
quoiqu'alors notre eſcadre fût renforcée par la jonction
de trois vaiſſeaux des Indes Orientales , le
Southamtonl, e Nafſau & le Bosborough , le Commodore
François ſortit du port pour l'attaquer : le
Sartine ou Sardine s'étant ſéparé , eut affaire au
Seahorse qui l'aborda & le prit en moins d'un
quart-d'heure cette circonstance ne déconcerta
point le Commodore François , qui , avec ce qurlui
reſtoit de vaiſſeaux , continua de porter ſur l'efcadre
Angloiſe , lui offrant le combat , forçant ou dimi.
nuant de voiles felon que celle-ci en forçoit ou diminuoit.
Sir Edward Vernon qui étoit au vent des
François , laiſſa la journée entière s'écouler ſans engager
le combat , imaginant que leur Commodore
attendroit juſqu'au lendemain'; mais probablement
cet Officier avoit été joindre 2 vaiſſeaux de 60 canons
, qui mouilloient à Trincomaly , où ſe trou
(88 )
voient 700 hommes de troupes réglées , & 400 Seapois.
Si ces forces euſſent fait un mouvement rapide
, Pondichery eût probablement été ſauvé , & Sir
Edward Vernondéfait. On convient généralement
que le Commodore François , M. de Tronjolly ,
s'eſt conduit en homme également brave & habile :
les tranchées furent ouvertes devant Pondichery le
18 Septembre , & le 17 Octobre la ville capitula :
tout ce que les François avoient d'établiſſemens ſur la
côte , eſt réduit . Chandernagor a capitulé ainſi que
le reſte des établiſſemeus François dans le Bengale.
Sir Edward Vernon a fait voile pour Makée , fur
la côte de Malabar , pour ſeconder les troupes Angloiſes
parties de Bombay pour attaquer ce poſte ,
qui probablement eſt actuellement pris.
La défenſe de M. de Bellecombe , Gouverneur de
Pondichery , a été celle d'un brave homme , il a
fait deux forties avec ſuccès , & ne s'eſt rendu qu'après
avoir eu 64 canons démontés : les affiégeans
en avoient onze qu'il avoit mis hors d'état de ſervir c
La capitulation de Pondichery eſt la fuivante
:
>>Article préliminaire. M. de Bellecombe , Major-
Général des Armées de S. M. T. C. Commandant
-Général des Etabliſſemens François dans les
Indes , Gouverneur de Pondichery , propoſe au
Major- Général Munro , Commandant de l'armée
Angloiſe, de rendre la place le 25 de ce mois ,
avant ce tems- là il ne reçoit aucun ſecours : il requiert
que pendant cet intervalle , les hoftilités
foient ſuſpendues de part & d'autre , ainſi que les
ouvrages , & qu'il n'y ait aucune communication
entre les affiégeans & les affiégés . Réponse. Le Fort
de Pondichery doit être délivré demain à midi ,& les
troupes Angloiſes miſes en même tems en poffeſſion
de la porte de Vellenore.
•Art. 1. Lcs Officiers de l'Etat-Major , la garniſon
&autres perfonnes militaires défendant Pondichery ,
auront leshonneurs de la guerre , ſe retireront par
(89 )
leport-de-mer avec armes & bagages , drapeaux déployés
, tambour battant , mêche allumée , 6 canons,
2mortiers qui ſeront mis à bord du vaiſſeau fur lequel
M. de Bellecombe s'embarquera : chaque pièce
aura fix charges , & chaque foldat 15 cartouches.
Rép. La belle défenſe faite par le Major-Général
Bellecombe & la garniſon , a de juſtes droits à
toutes les marques d'honneur poſſibles : il eſt accordé
en conféquence à la garniſon de ſortir par la
porte de Vellenore avec les honneurs de la guerre :
arrivés ſur le glacis , les ſoldats mettront leurs armes
en faiſceaux , ils en recevront l'ordre de leurs propres
Officiers , enſuite ils les laiſſeront là avec leurs tambours
, le canon & les mortiers : les Officiers en général
conſerveront leurs armes , & à la requête particulière
du Général Bellecombe , le Régiment de
Pondichery gardera ſes drapeaux. 2. Tous les Officiers
& Soldats , tant du régiment de Pondichery ,
quedes troupes nationales , leur fuite , les gens de
couleur appartenans àl'artillerie (ceux qui font libres)
feront envoyés aux frais de S. M. Britannique , & le
plus commodément poſſible , à l'Ile de France , ſur
des navires Anglois , fournis convenablement de
vivres : leſdits Officiers & Soldats prendront avec
eux tous leurs effets ſans être examinés , ainſi que
leurs domeſtiques& leurs eſclaves : ceux qui ſeront
mariés , auront la liberté d'emmener leurs familles.
M. Dione , Major d'Infanterie , habitant de Bourbon
, & actuellement ici , ſera compris dans le nombre
des Officiers qui doivent être envoyés à l'Ifle de
France aux frais de S. M. B. R. Accordé. Mais les
Officiers & Soldats européens ſe rendront à Madras ,
dont le Gouvernement fera les frais qu'on demande
à S. M. B. dans cet article& les ſuivans. 3. Le
traitement ſtipulé par l'article précédent aura également
lieu pour tranſporter en France ou à l'ifle de
France , à leur choix , toutes les perſonnes militaires
, les Officiers du Gouvernementt , ceux du
Conſeil ſupérieur & des autres Cours de Juſtice;
( १० )
les perſonnes employées dans les affaires de laCompagnie
des Indes , les Ecrivains , Commis & autres,
& en général toutes les perſonnés qui ſont ou ont éré
employés au ferviee du Roi en quelque qualité que
ce foit. R. Les Militaires iront a Madras. Le reſte
accordé aux frais du Gouvernement de Madras.
4. On choiſira le navire le plus commode & bien
fourni de vivres , aux frais de S. M. B. pour tranf
porter en France , par le paſſage le plus direct , M. de
Bellecombe , ſa famille , ſes Aides-de-Camp , & les
perſonnes qu'iljugera à propos de prendre avec lui ,
ſes domeſtiques , tous ſes papiers , ſes équipages ,
ſa vaiſſelle plate , ſes bagages qui ne feront point
ſujets à être examinés : au nombre deſdits effets fera
compris un grand portrait du Roi qui a été donné à
ceGénéral , & que l'on ne peut retenir ſous quelque
prétexte que ce foit. R. Accordé. 5. On fournira un
autre vaiſſeau pour tranſporter à l'Ile de France M.
des Auvergnes , Brigadier des Armées du Roi , Colonel
du Régiment de Pondichery , &les Officiers
de l'Etat-Major dudit Régiment ; ſes papiers&effets,
ainſi que ceux de ſeſdits Officiers , ne feront point
ſujets à aucun examen , & ils pourront emmener
avec eux leurs domeſtiques & leurs eſclaves. R. Accordé
en totalité. 6. On pourvoira de même , avec
la distinction convenable aux choſes néceſſaires, pour
tranſporter en France , aux frais de S. M. B. M. Law
de Laurifton , Brigadier des Armées du Roi , ancien
Commandant des François dans l'Inde ; M. Coutumaux
, Lieutenant-Colonel , Commandant de Kari .
cal ; M. Ruffel , Lieutenant-Colonel ; M. Leonare
Major d'Infanterie , commandant les troupes natio
nales ; les Ingénieurs & Officiers de l'Artillerie : ils
pourront emmener avec eux leurs familles , leurs
domeſtiques & eſclaves , & embarquer tous leurs
papiers & effets ſans être examinés. R. Accordé.
7. On pourvoira de même , aux frais de S. M. B. aux
choſes néceſſaires , pour tranſporter en France M.
Chevreau , Commiſſaire du Roi , Commiffaire-Gé
(91 )
néral de la Marine , Surintendant à Pondichery ,
avec les Officiers du Gouvernement & les autres perſonnes
qu'il jugera à propos de prendre avec lui ,
leurs familles & fuites . Le navire ſera commode &
bien pourvu de vivres. Les papiers , équipages ,
vaiſſelle plate , & bagages que M. Chevreau prendraàbord,
ne feront point viſités ; on pourvoira
auffi avec l'attention convenable aux choſes neceffaires
pour tranſporter en France , ou à l'Ile de
France, aux frais de S. M. B. les Officiers du Conſeil
ſupérieur , ceux chargés des affaires de la Compagnie
des Indes , & les autres Officiers civils qui
méritent quelque diftinction , & ils auront pour
leurs familles , ſuites & bagages , les facilités ſtipulées
dans le préſent article. R. Accordé en to
talité. 8. M. de Bellecombe ne ſera pas obligé d'aller
àMadras ni dans aucun autre établiſſement Anglois ,
il ne quittera pas Pondichery avant le jour de l'embarquement
, qui ne ſera pas paſſé le mois de Janvier
prochain , s'il ne peut avoir lieu plutôt : perſonne
ne fera mis en quartier dans l'Hôtel du Gouvernement
avant ſon départ; il y confervera ſes
Gardes armés & tous les honneurs attachés à fon
poſte. M. Chevrean reſtera aufli à Pondichery jufqu'au
moment de ſon embarquement ; il confervera
l'hôtel de l'Intendant , & perfonne ne prétendra
y être mis en quartier d'hiver avant fon
départ. R. Le Major - Général Beilecombe & Μ.
Chevreau trouveront des maiſons convenables ,
& ce qui est néceſſaire , conformément à leur
rang à Madras , où il faut qu'ils ſe rendent 20
jours après que la capitulation ſera ſignée; là on
leur fournira des vaiſſeaux pour leur paſſage au
mois de Janvier prochain , ou le plus approchant de
ce tems-là qu'il ſera poſſible. 9. Aucun des Officiers
civils ou militaires , Soldat ou Matelor , ne ſera envoyé
à Madras ou ailleurs . Ceux qui ne pourront
s'embarquer en même tems que les autres , ſoit à
raiſonde maladie , ou pour d'autres cauſes , atten(
92)
dront à Pondichery qu'une occaſion ſe préſente de
les faire conduire à l'Ile de France : perſonne ne
ſera autoriſé , ſous quelque prétexte que ce ſoit , de
forcer , ou même de ſolliciter les Soldats ou Matelots
d'entrer au ſervice de S. M. B. ou de la Compagnie
des Indes. R. Les Soldats , les Matelots en état
de foutenir le voyage ,prendront leur route pour
Madras. Tous les malades , de quelque qualité qu'ils
puiſſent être , feront traités avec l'attention néceffaire.
Le reſte aura ſon entier effet. 10. S. M. B.
ſe chargera des dépenſes néceſſaires pour le traitement
& la ſubſiſtance des Officiers , Soldats &
Matelots qui ſe trouveront à préſent dans Pondichery
, ainſi que des autres perſonnes employées au
ſervice du Roi , depuis l'inſtant où la préſente capitulation
aura lieu , juſqu'au moment où ils feront
arrivés à l'Ile de France & de Bourbon ou en France .
Ceux des Officiers , Soldats ou Matelots , ainſi que
les Topas & Indiens qui ſe trouvent dans nos
Hopitaux , feront traités & ſoignés juſqu'à leur
plein rétabliſſement , aux dépens de S. M. B. Il ſera
permis à un des Commis de la marine , & quelques
Officiers de ſanté , de demeurer pour avoir l'oeil
au traitement des malades , & en avoir ſoin juſqu'à
ce qu'ils foient en état de s'embarquer. Les dépen.
ſes néceſſaires pour la ſubſiſtance dudit Commis &
des Officiers de ſanté , ſe feront aux frais de S. M. B.
juſqu'à leur retour en France. Comme ces objets
pourront entraîner des détails conſidérables , on
nommera un Commmiſſaire , pour faire , en qualité
d'Agent , un relevé des débourſés qui pourront être
faits pour les ſujets de S. M. &il pourra , dans tous
les cas , réclamer l'exécution de tous les articles
contenus dans la préſente capitulation. R. Il ne pa.
roît pas qu'il ſoit néceſſairede nommer un Commif.
faire. Le reſte accordé aux frais du Gouvernement
de Madras. 11. L'artillerie , les armes les provifions
de guerre & de bouche , & en général tous
Jes effets appartenants au Roi , leſquels ſe trouve.
,
(
(93 )
rontdans cette place, feront remis de bonne foi ,
après en avoir fait un exact inventaire , aux Commiſſaires
chargés de les recevoir au nom de S. M. В.
On remettra à M. Bellecombe des duplicata en forme
deſdits inventaires . R. Accordé. 12. Les fortifications ,
l'hôtel du Gouverneur & les autres édifices appartenans
au Roi , demeureront dans leur état actuel.
L'ingénieur en chef de Pondichery , de concert avec
les Commiſſaires de S. М. В. en fera un relevé
exact , & rien ne ſera démoli. R. Rien ne ſera endommagé
qu'on n'ait reçu d'Europe de plus amples
inſtructions . 13. On permettra le plein & entier
exercice de la Religion Catholique. Les Egliſes ſeront
reſpectées , les Eccléſiaſtiques , ainſi que les
Ordres Religieux , maintenus dans l'entière poſſefſionde
leurs maiſons , poffeffions & privilèges . On
accordera les ſauve-gardes à cet effet , nommément
au Préfet Apoftolique , afin qu'il puiſſe exercer les
fonctions de ſon Ministère ſans crainte & avec la
décence convenable. Les Miſſionnaires auront pleine
liberté d'aller d'un lieu à un autre pour y remplir
leurs fonctions reſpectables ; ils jouiront , ſous le
pavillon Anglois , de la même liberté que leur aſſuroit
le pavillon François ; entr'autres , l'Evêque de
Tabraca , qui ſe trouve actuellement à Pondichery
, fera traité avec tous les égards qui lui ſont dûs
&qu'il mérite encore plus par ſa piété que par la dignité
dont il eſt revêtu. R. Accordé , tant que les
Catholiques Romains ſe comporteront bien , & ne
chercheront point à faire des proſélytes parmi ceux
qui fontde la religion Proteftante. 14. Les Officiers
civils , militaires , les Habitans , les Marchands &
tous autres , de quelque condition qu'ils foient
Européens , Indiens , &ceux qui ſe trouvent actuellement
à Pondichery & ſes dépendances , ainſi que
routes les perſonnes abſentes , dont les affaires
font entre les mains de leurs chargés de procuration,
feront maintenus non-feulement dans leur entière
liberté , mais auſſi dans la poſſeſſion pleine & pai-
1
(94 )
fible de leurs effets , meubles & immeubles , mar
chandiſes , biens & navires , ainſi que l'ufufruit de
leur crédit & contrats , tant à Pondichery que dans
les autres comptoirs ou manufactures quelconques :
ils pourront , à leur choix , les garder ou les vendre
aux François ou aux Anglois , ou enfin les exporter
; ce qu'ils feront en liberté de faire pour
l'Ile de France , ou quelque port neutre , dans l'efpace
de quinze mois après la date de la préſente
capitulation , ſans qu'ils ſoient aſſujettis à payer aucundroit.
Les Armateurs du navire le Briffon pourront
l'expédier ſous paſſe-port pour l'Ile de France ,
avec les paſſagers , & telles marchandiſes qu'ils defireront
emporter , & on leur accordera des paſſe-ports
néceſſaires. R. Les habitans qui demeureront dans
Pondichery , & qui ne font pas compris dans les
articles précédens , auront toute liberté ſous le pavillon
Anglois , en prêtant le ferment d'allégeance
envers S. M. B. Les biens de tous les Particuliers
leur feront conſervés , & ils pourront en diſpoſer à
leur gré : on excepte de cette permiſſion les armes
&autres munitions de guerre. Accordé auſſi l'article
qui regarde le navire le Brifſſon , pourvu qu'il foit
prouvé qu'il appartient à des Marchands de Pondichery
, avec cette reſtriction que la cargaiſon dudit
navire ſera ſujette à l'examen , avant qu'il lui ſoit
permis de fortir de la rade de Pondichery. 15. Ceux
des François que leurs affaires ou l'état de leur fortune
obligent à reſter à Pondichery , auront la liberté
d'y demeurer ; ils ne feront en aucune manière
inquiétés ,& jouiront de la même protection que les
ſujets libres de S. M. B. Il -leur ſera aufli permis d'aller
où bon leur ſemblera. R. Accordé , à l'exception
des Officiers militaires qui doivent ſuivre les
troupes ; mais il leur ſera permis de conſtituer des
porteurs de procuration chargés de tranſiger pour
eux. 16. Les Militaires dont les affaires demandent
leur préſence , auront la liberté de demeurer à Pondichery,
fur la permiffion qu'ils obtiendront de
( 95 )
M. de Bellecombe ; dans ce cas ils jouiront des
graces mentionnées dans l'article précédent. R. Répondu
dans l'article XV. 17. Les habitans & autres ,
vant Européens qu'Indiens , ne ſeront en aucune manière
inquiétés , ſous quelque prétexte que ce ſoit ,
pour avoir porté les armes durant le ſiège , y ayant
été contraints ; l'uſage établi dans toutes les Colonies
en pareilles circonstances , étant d'obliger tous
les Particuliers à ſervir dans la milice. R. Accordé.
18. Les déſerteurs de part & d'autre feront reſpectivement
rendus , avec promeſſe de leur faire grace ;
mais l'on ne pourra réclamer comme tel aucun Particulier
, pour s'être rangé ſous le drapeau de ſa Nation,
ſous lequel il pourra demeurer , ſans pouvoir
être dans la ſuite inquiété ſous quelque prétexte
que ce puiſſe être. Quant aux foldats faits priſonniers
de part &d'autre pendant le fiège , ils ſeront
rendus , quel qu'en ſoit le nombre. R. Accordé. 19.
Tous les papiers du Gouvernement , ſans exception ,
demeureront entre les mains de M. de Bellecombe ,
&feront , ſans aucun examen préalable , mis àbord
du vaiſſeau qui doit le tranſporter en France. Il en
ſera de mêmedes papiers de l'Intendance , leſquels
M. Chevreau aura la liberté d'emporter avec lui ſans
qu'ils puiffent être examinés , non plus que ceux du
Contrôle & du Domaine. R. Tous les papiers concernant
les affaires publiques ſeront remis dans les
mains d'une perſonne nommée pour les examiner ,
&ceuxd'entr'eux qui ne paroîtront pas néceſſaires
auGouvernement , feront rendus au Major Général
Bellecombe & à M. Chevreau. 20. Les minutes publiques
, les effets , regiſtres & papiers appartenans
au Conſeil Supérieur & aux Cours qui en relèvent s
les minutes des actes paſſés pardevant Notaires , &
tous actes & papiers en général qui peuvent intéreffer
l'Etat & la fortune des Citoyens , feront ref
pectés & conſervés avec ſoin ; ils demeureront entre
les mains de ceux qui les ont actuellement à Pondichery
, pour s'en ſervir dans l'occaſion , juſqu'a
(96 )
ce que l'occaſion ſe préſente de diſpoſer de ces effets
précieux , & que les circonstances indiquent à l'avenir
les moyens de pourvoir à ces objets importans .
R. Accordé. 21. Le dépôt des papiers qui traitent
de l'arrangement des affaires de la Compagnie des
Indes , demeureront à la diſpoſition des Commif
faires de ladite Compagnie , auxquels il ſera permis
de prendre tels arrangemens & telles précautions
qu'ils jugeront convenables pour la fûreté deſdits
papiers. R. Accordé. 22. Les François Européens
ou Sujets Indiens qui pourroient demeurer dans les
comptoirs François ou Anglois , n'auront rien à démêler
avec les Princes Indiens : le Gouvernement
Anglois les mettra à l'abri de toutes vexations &
demandes de la part deſdits Princes , & leur accordera
la même protection dont jouiſſent les ſujets de
S.M. B. R. Accordé. 23. Les Sepois & autres Indiens,
de quelque tribu & fecte qu'ils puiffent être , qui auront
ſervi ſous les drapeaux François , ne ſeront
point inquiétés dans leurs perſonnes ou dans leurs
biens , à raiſon de leur attachement pour les François
, ou des ſervices qu'ils leur ont rendus . Le Gouvernement
Anglois fera même intervenir leur prorection
en cas qu'ils fuſſent perſécutés par aucun
Prince Aſiatique. R. Accordé. 24. La capitulation
actuelle s'étendra autant que ces articles en font
ſuſceptibles , à tout ce qui a rapport à Chandernagor
& autres Factories Françoiſes dans le Bengale
aYanaon & Karical , dont les Anglois ſe ſont emparés
, & à l'établiſſement de Mazulipatan , ainſi
qu'aux navires François qui ont été pris dans
leGange & fur la Côte de Coromandel , depuis le
premier Juillet dernier , dont les Matelots & ceux
qui ſe ſont trouvés dans la place, ſeront tranſportés à
l'Iſle de France : les papiers& lettres adreſſés à M. de
Bellecombe , & qui ont été pris ſur ces vaiſſeaux
feront fidèlement rendus. R. Inadmiſſible. 25. Après
que la préſente capitulation ſera ſignée , la porte de
Vellenore ſera délivrée à une garde Angloiſe de
so
:
( 97 )
50 hommes , il y en reſtera une Françoiſe du même
nombre d'hommes : ces gardes auront ordre de ne
laiffer fortir aucun ſoldat François , & de n'en laiffer
entrer aucun Anglois ; le lendemain les troupes
Angloites feront miſes en poffeffion de tous les pottes ,
&diſpoſeront les gardes néceſſaires au maintien du
bon ordre : la garniſon de Pondichery ſe retirera en
même-tems dans les caternes qu'elle occupera jufqu'au
moment de l'embarquement : en y arrivant ,
les ſoldats , conformément à l'ordre qu'ils en recevront
de leurs propres Officiers , dépoſeront leurs
armes dans les magaſins , dont les Officiers de l'Etat-
Major auront les clefs : on obſervera la même
choſe à l'égard des troupes nationales & autres
Indiens armés : on accordera les paſſe-ports néceſſaires
. R. Répondu par le premier article 26. La
pleine & entière exécution de la capitulation ſera
obſervée bona fide , & garantie par les ſignatures du
Major-Général Monro , & du Commodore Vernon ,
&par celle du Gouverneur & Conſeil de Madras ;
m'en rapportant à l'égard du reſte , à la déciſion
des Cours de France & d'Angleterre , pour une
réparation proportionnée à la violation des traités
& du droit des gens , qui , par les ordres des Gouverneurs
& Conſeils de Calcutta & de Madras , a
opéréuntrès-grand préjudice à la nation Françoiſe
& à l'humanité. A Pondichery , le 17 Octobre
1778. Signé , BELLECOMBE
R. La capitulation ſera ſignée par Sir Edward
Vernon & le Major-Général Monro , qui ſe rendront
garans de la ratification du Conſeil Supérieur
de Madras. Signés , HECTOR MONRO ,
EDWARD VERNON.
Il y avoit à Pondychery 181 canons de fer ,
en état de ſervir , 29 hors d'état ; 55 canons
de bronze en état & 3 hors d'état de fervir ; 6
obufiers , 20 mortiers de bronze , 3 de fer ,
5934 fufils avec bayonnettes , 248 fans ; 180
canons de carabines ; 60 pièces de_rempart ,
5 Avril 1779 . E
( 98 )
45 carabines montées , 556 piſtolets , 950 épées ,
80 barils de poudre à canon de 100 liv. chacun
; 21708 boulets de différens calibres . Nous
avons eu 224 morts , 693 bleſſés. Les François
ont eu 200 morts & 480 bleſſés . La garnifon
de Pondichery étoit d'environ 3000 hommes ,
dont 900 Européens : notre armée étoit de
10500 hommes , dont 1500 Européens .
Cette conquête ſemble relever la confiance
du Miniftère & celle de fon parti ; on ne manque
pas de ſe flatter que nos armes feront auſſi
heureuſes en Amérique & dans les mers des
Indes Occidentales. On ſe preſſe même déja
de publier qu'il s'eſt fait dans la première la
révolution la plus heureuſe ; la ville de Philadelphie
, toute la Penſylvanie , la Caroline
font rentrées ſous l'obéiſſance du Gouvernement
; mais ce même Gouvernement , qu'on
dit avoir reçu de ſi belles nouvelles , n'a pas
encore jugé à propos de les publier ; & les
lettres particulières font fort éloignées d'y
préparer ; elles font craindre au contraire beaucoup
pour le Général Clinton , dont les forces
ſeroient bien réduites s'il étoit yrai , comme
on le dit , que l'Amiral Byron , en partant ,
lui a encore pris 8000 hommes , pour les conduire
dans nos Iſles qui ont beſoin de ſecours ;
quand même on ne l'auroit pas fi fort affoibli ,
il ne ſeroit point encore en état de fortir de
New-Yorck , comme quelques nouvelliſtes le
publient , pour aller chercher le Général Washington
, contre lequel il eſt difficile qu'il
puiſſe ſe ſoutenir , ſi celui-ci va l'attaquer dans
ſonaſyle.
Pendant qu'on dit que la Caroline eſt foumiſe
, on apprend que la Géorgie , où nous
avons une armée , ne l'eſt point encore. On
ſe rappelle que le Congrès provincial de cette
Province , avoit juré en 1776 de perſévérer
( وو (
dans fon unanimité avec les autres Colonies ,
juſqu'à ce que la loi & la juſtice élevaſſent
leurs têtes au-deſſus de la tyrannie & de l'oppreſſion
. Elle s'occupe à profiter de toutes les
circonſtances que pourra lui fournir le Colonel
Campbell , pour le chaſſer de ce pays ;
fon expédition contre Auguſta peut lui en offrir.
Cette Ville , qui eſt le principal marché
pour le commerce des pelleteries avec les Sau .
vages , eſt à environ 70 lieues de Savanah ; il
peut être enfermé par les milices de Maryland
, de la Virginie & des Carolines , qui
ſont ſur ſes traces , & occupées à tenter de le
ſéparer de ſes vaiſſeaux , en envoyant un fort
détachement ſur ſes derrières , tandis qu'un
autre deſcendant la Savanah , avec de petits
bâtimens , menace la flotte d'une deſtruction
prochaine. Les premieres lettres peuvent confirmer
ces nouvelles allarmantes , & nous ne
les attendons pas ſans inquiétude ; nous n'en
avons pas moins fur celles que nous ne pouvons
tarder de recevoir des Antilles . On s'empreſſe
de dire que l'Amiral Rodney , parti d'Europe
le 1 Janvier , a rendu la ſupériorité à nos
efcadres ; mais on oublie que M. de Graffe ,
parti avant lui , doit être außi arrivé , & avoir
rétabli l'égalité. On fait qu'il a conduit 8 vaifſeaux
de ligne à M. d'Estaing , & peut-être ce
nombre a-t-il été augmenté. On ne fonge pas
auſſi que l'Amiral Byron eſt arrivé en Janvier aux
Antilles , où il a trouvé le Comte d'Estaing ;
que pendant que l'Amiral Rodney étoit en
route , & M. de Graſſe plus près de toucher
ſa deſtination , les deux flottes ont dû agir , &
que peut-être les renforts , partis de France &
d'Angleterre , n'arriveront qu'après quelque
évènement décifif , dont la nouvelle peut détruire
en un inſtant l'enthouſiaſme qu'a inſpiré
la priſe de Pondichery , & faire fuccéder la
confternation à la confiance .
E2
( 100 )
t C'eſt dans ce moment qu'on publie que le
Gouvernement a offert aux Américains de reconnoître
leur indépendance , à condition qu'ils
ſe réuniront à nous contre les François ; mais
une pareille propoſition , qui montreroit ſa foibleffe&
fon peu de délicateſſe , déshonoreroit
la Grande-Bretagne , qui ſent en effet qu'elle
ne peut plus combattre cette indépendance ,
& l'expoſeroit au mépris des peuples qu'elle
ſuppoſeroit capables de ſe prêter à une ſemblable
infamie. On a dit auſſi , & nos papiers
publics le répètent , que la France cherche la
paix , & n'eſt pas éloignée de renoncer à fon
alliance avec l'Amérique ; cette dernière nouvelle
eſt auſſi abſurde que la première , &
l'une & l'autre ne prouvent qu'une choſe
que le Gouvernement eſt embarraffé & qu'il
deſire la paix.
- Ce n'est qu'avec peine qu'il eſt parvenu à
faire les fonds néceſſaires pour cette année ;
les intérêts de l'emprunt de l'année courante
montent à 472,500 liv. fterl . Il a fallu y pourvoir
par des impôts qui conſiſtent en un nouveau
droit de 5 pour 100 , fur tous les articles
qui payent l'acciſe , excepté la bière ,
le ſavon , la chandelle & les cuirs ; un nouveau
droit d'autant fur tous les articles ſujets
à la douane ; une taxe annuelle des chelins
ſur ceux qui louent des chevaux de pofte &
des voitures ; une d'un ſol par mille de chemin
, payable par ceux qui courent en pofte ,
& du double pour ceux qui courent avec 2
chevaux ; autant par mille que fera chaque
diligence , &c . Le Lord North ne s'eſt point
déguiſé la fituation de la Nation ; il a prévu
les craintes que l'on pourroit avoir ſur les ref.
ſources qu'il faudra l'année prochaine , fi la
guerre continue : il s'eſt hâté d'inſinuer que
la Compagnie des Indes en fournira d'immen
( 101 )
fes. La chartre de cette Compagnie expire
l'année prochaine ; fi elle en obtient le renouvellement
ce ne ſera qu'à grand prix , & le
Gouvernement pourra s'approprier les riches
& vaſtes Provinces de Bengale , de Bahar &
d'Orixa , qui rapportent , dit-on , 3 millions ft.
de revenu net. Il n'eſt pas bien sûr que le
Gouvernement en tire un auſſi grand parti que
la Compagnie , & cette perte pourroit la rui.
ner fans l'enrichir lui-même. Les faits ſemblent
prouver que le commerce de l'Inde n'a proſpéré
que tant que la main qui le faiſoit a réuni la
ſouveraineté ; nous avons l'expérience des
Etrangers ; elle devroit peut-être nous diſpenſer
de la faire nous-mêmes.
On ignore encore ſi l'Amiral Keppel repren
dra le commandement de la flotte ; il paroît
décidé à ne point s'en charger tant que le
Lord Sandwich ſera à la tête de l'Amirauté ;
un grand nombre d'Amiraux refuſent de le
remplacer , & donnent le même motif. Ce
brave Officier a eu pour conſeil pendant fon
procès MM. Dunning , Lée & Erskine : après
le jugement il envoya à chacun de ces Avocats
un billet de 1000 liv . ſterl. Le dernier
dont la fortune eſt médiocre , n'a pu ſe difpenſer
de recevoir ce préſent ; les deux autres
le lui ont renvoyé , en diſant que l'honneur
d'avoir fervi à ſa défenſe étoit une récom.
penſe ſuffiſante ; que s'ils en defiroient une
autre , c'étoit de recevoir fon portrait de fa
main. On dit que ce procès a coûté 8000 liv.
ſterl . à l'Amiral.
ÉTATS-UNIS DE L'AMÉRIQUE SEPT.
DeBoston le 10 Janvier. Le ſéjour de M. le Marquisde
la Fayette dans cette partie du monde, les
ſervices qu'il a rendus aux Etats-Unis , ſa condui-
E3
( 102 )
te noble , généreuſe & digne de lui , ont des
droits à la reconnoiſſance de tout bonAméricain,
&à l'eſtime générale. Nos papiers publics viennent
de publier les lettres fuivantes que nous
allons tranfcrire. La premiere eſt une lettre du
Général Washington , au Préſident du Congrès .
>> M. cette lettre vous ſera remiſe par le Major-
Général Marquis de la Fayette : les motifs généreux
qui dans le tems l'ont engagé à traverſer l'Océan
& à ſervir dans l'armée des Etats-Unis , ſont connus
du Congrès : des raiſons également louables l'engagent
actuellement à retourner dans ſa patrie , qui
dans les circonstances où elle ſe trouve actuellement
, adroit à ſes ſervices. Quelqu'empreſlé qu'il
fût à remplir ce qu'il doit à ſon Prince & à ſonpays ,
cette conſidération puiſſante n'a pu l'engager à quitter
le Continent dans aucun tems où le fort d'une
campagne n'étoit pas encore décidé , il s'eſt déterminé
à reſter parmi nous juſqu'à la fin de celle-ci ;
&il ſaiſit ce moment de ſuſpenſion pour communiquer
au Congrès quels ſont ſes deſirs à cet égard,
afin que les arrangemens néceſſaires puiſſent être faits
dans le tems convenable , & qu'il ſe trouve à portée
de ſe diftinguer aux champs de Mars , ſi l'occaſion
s'en préſentoit.
En même-tems , le Marquis defirant conſerver
quelque relation avec nous , & eſpérant qu'il lui
fera poſſible quelque jour de nous être encore utile
commeOfficier Américain , ne ſollicite qu'un congé
propre à remplir les vues expoſées ci-deſſus.
Ce qu'il m'en coûte pour me ſéparer d'un Officier
qui à tout le feu militaire de la jeuneſſe unit une
rare maturité dejugement , m'engageroit, ſi la choſe
dépendoit de moi , à defirer de préférence , que ſon
abſence fût ſur ce pied-là : je m'eſtimerai toujours
heureux de pouvoir rendre à ſes ſervices les témoignages
auxquels il ades droits par la bravoure &la
conduite qui l'ont diſtingué dans toutes les occafions
; & je ne doute pas que le Congrès ne lui ex
( 103 )
prime encore d'une manière convenable combien il
fait apprécier ſon mérite , & les regrets que lui cauſe
ſon départ".
M. le Marquis de la Fayette , écrivit quelques
jours après celle-ci à M. Laurens :
>> M. quelqu'attentif que je duſſe être à ne pas employer
les inſtants précieux du Congrès à des confidérations
particulières , qu'il me ſoit permis de lui
expoſer les circonstances dans leſquelles je me trouve,
avec cette confiance qui naît naturellement de
l'affection & de la reconnoiſſance : il n'eſt pas poſſible
de parler plus convenablement des ſentimens qui
m'attachent à mon pays , qu'en préſence des citoyens
qui ont tant fait pour le leur ! tant que j'ai cru pouvoirdiſpoſer
de moi-même , mon orgueil & mon
plaiſir ont été de combattre ſous les drapaux Américains
pour la défenſe d'une cauſe que j'oſe d'autant
plus particulièrement appeller nôtre , que j'ai eu le
bonheur de verſer mon fang pour elle : actuellement ,
Monfieur , que la France eſt engagée dans une guerre
, le devoir , l'amour de mon pays me preffent
également de me préſenter devant mon Roi , pour
ſavoir de quelle manière il jugera à propos d'employer
mes ſervices : la plus agréable de toutes ſera
toujours celle qui me mettra à portée de ſervir la
cauſe commune , parmi ceux dont j'ai eu le bonheur
d'obtenir l'amitié , & ſuivre la fortune dans
des temps où les perspectives ſourioient moins
qu'aujourd'hui ; cette raiſon & quelqu'autres que
le Congrès appréciera , m'engagent à lui demander
la liberté de repaſſer dans ma patrie l'hiver prochain.
Tant que j'ai pu eſpérer que lacampagne ſeroit
active , je n'ai pas penſé à quitter leChamp de Mars ;
actuellement que tout eſt calme & paiſible , je ſaiſis
cette occafion de ſolliciter le Congrès : s'il veut bien
m'accorder ce que je demande, les arrangemens relalatifs
à mon départ ſeront pris de manière qu'avant
que je m'éloigne , il ſera certain que la campagne
E 4
( 104 )
eſt finie. Vous trouverez ci-incluſe une lettre de fon
Excellence le Général Washington , par laquelle il
conſent à ce que j'obtienne la permiffion de m'abſenter:
je me flatte qu'on me regardera comme un
foldat abſent par congé , & defirant ardemment de
rejoindre ſes drapeaux , ainſi que ſes camarades efſtimés
& chéris .
Si l'on penſe , que lorſque je me trouverai au
milieu de mes concitoyens,je puis en aucune manière
être utile au ſervice de l'Amérique; fi tout ce qu'il
ſeroit en mon pouvoir de faire peut paroître de quelqu'utilité
, je me flatte , Monfieur , que l'on me
regardera toujours comme l'homme du monde qui
a le plus à coeur la proſpérité de ces Etats -Unis , &
a pour leurs repréſentans l'affection , l'eſtime & la
confiance les plus parfaites.
Le Congrès ſous les yeux duquel on mit
ces lettres , prit le 21 Octobre , une réſolution
par laquelle il accorda au Marquis de la
Fayette , le congé qu'il demandoit ; il chargea
le Préſident de lui écrire une lettre pour le
remercier au nom du Congrès , & le Plénipotentiaire
des Etats-Unis à Versailles , de faire
faire une épée élégante avec des emblêmes
convenables , & de la préſenter au Marquis de
la Fayette au nom des Etats- Unis. M. le Marquis
de la Fayette répondit ainſi à M Laurens ,
qui lui avoit fait part de cette réſolution du
Congrès.
>> M. , j'ai reçu la lettre obligeante de V. E.
contenant les réſolutions diverſes dont le Congrès
m'a honoré , & la permiſſion de m'abſenter
qu'il a bien voulu m'accorder ; rien ne peut
me rendre plus heureux que de penſer que mes
ſervices ont obtenu fon approbation : les témoignages
glorieux de confiance & de fatisfaction
qui m'ont été donnés diverſes fois par les
repréſentans de l'Amérique , quoique ſupérieurs
à mon mérite , ne peuvent excéder les ſenti
( 105 )
mens de reconnoiſſance qu'ils ont fait naître :
je confidère le noble préſent qui m'eſt fait au
nom des Etats-Unis , comme l'honneur le plus
flatteur ; mon deſir le plus fervent eſt d'employer
promptement cette épée à leur ſervice contre
l'ennemi commun de mon pays & de ſes alliés
fidèles & bien-aimés .
Que la liberté , la ſûreté , l'abondance &
la concorde règnent à jamais dans ces Etats-
Unis , & le voeu ardent d'un coeur rempli du
dévouement du zèle & de l'amour illimité qu'il
a pour eux , ainſi que du plus haut reſpect
&de l'affection la plus fincère qu'il porte à leurs
repréſentans !
Veuillez bien , Monfieur , leur préſenter mes
remerciemens & accepter vous -même l'aſſurance
de mon attachement refpectueux .
J'ai l'honneur d'être avec une vénération
profonde , &c «.
FRANCE.
De VERSAILLES , le 30 Mars.
LE Comte de Weilnau , Meſtre-de-Camp , Commandant
du Régiment de Schomberg ayant obtenu
une place de Commandeur ſurnuméraire dans l'inſtitution
du Mérite militaire , a eu l'honneur de faire
ſes remerciemens à Sa Majesté le 21 de ce mois . Le
Roi a nommé le Marquis de Lemps , ci - devant Commandant
en Vivarais, Commandant en ſecond en
Languedoc , à la place du Comte de Moncan; il l'a
remplacé dans le commandement du Vivarais par le
Comte de Rochefort , Brigadier de ſes armées ,
ci-devant Premier-Lieutenant en chef d'escadron des
Gardes-du- Corps , Compagnie de Villeroi .
Le Prince Doria Pamphili , Nonce ordinaire du
Pape, préſenta le 23 au Roi, dans une audience particulière
, le Comte Oneſti , neveu de S. S. qui retour-
Es
( 106 )
ne à Rome. Le Comte de Scarnafis , Ambaſſadeur de
Sardaigne , eut , immédiatement après , une audience
dans laquelle il préſenta , à Sa Majeſté , le Comte de
Mazin , Ambaſſadeur de ſa Cour auprès de celle
d'Eſpagne. Le Roi donna enſuite des audiences particulières
au Baron de Belsderbuſch , Miniftre- Plénipotentiaire
de l'Electeur de Cologne ; à M. Franklin
, Miniſtre - Plénipotentiaire des Etats-Unis de
P'Amérique Septentrionale ; ces Ambaſſadeurs & ces
Miniftres furent conduits à l'audience de S. M. & à
celle de la Famille Royale par M. de la Live de la
Briche , Introducteur des Ainbaſſadeurs. Le même
jour le Comte de Rzewuski , Chevalier de l'Ordre
du Mérite de Pologne , & petit Général de la Couronne
, &le Baron de Tſchoudi , Miniſtre du Prince-
Evêque de Liège , furent préſentés au Roi & à la
FamilleRoyale.
La Maiſon d'Haucourt , d'ou deſcend par mère la
branche du Comte de Mailly , Chevalier des Ordres
du Roi, ayant fondéen 1132 dans la terre d'Haucourt
la Commanderie de Villedieu , paffée dans l'Ordre
de Malthe , le Grand-Maître , en conſidération de
cette fondation & du nombre de Chevaliers que cette
branche de la Maiſon de Mailly a donnés à l'Ordre
ayant accordé au Comte de Mailly la Grande-Croix
de cet Ordre , & la Croix au Duc & à la Ducheſſe de
Mailly ſes enfans, S. M. a bien voulu leur permettre
de la recevoir & de la porter.
,
Le 14 de ce mois la Société Royale de Médecine
eut l'honneur de préſenter le premier volume de ſes
Mémoires à LL. MM. , à Monfieur , Madame , à
Monſeigneur & Madame la Comteffe d'Artois .
De PARIS , le 30 Mars.
La nouvelle de la priſe des Forts & Comptoirs
du Sénégal à la côte d'Afrique , a été
apportée ici par le Vicomte d'Arrot , Colonel
d'Infanterie au ſervice des troupes des Colo
( 107 )
nies , dépêché par le Duc de Lauzun , Colonel
du corps des volontaires étrangers de la Marine
, & par M. de Chavagnac , Lieutenant
de vaiſſeau , dépêché par le Marquis de Vaudreuil
, Capitaine de vaiſſeau , commandant
une eſcadre du Roi. Voici les détails de cette
expédition.
,
Le 28 Janvier , l'Eſcadre aux ordres du Marquis
de Vaudreuil , compoſée des vaiſſeaux le Fendant ,
de 74 canons , qu'il montoit ; le Sphinx de 64 ,
commandé par le Comte de Soulanges ; des Frégates
la Résolue & la Nymphe , par le Chevalier de
Pontevez & le Chevalier de Senneville , & des Corvettes
la Lunette , l'Epervier & le Lively , par M.
de Chavagnac , le Comte de Capellis & M. Eyriez ,
arriva à la hauteur de l'embouchure du Sénégal . Le
30 , le vaiſſeau le Fendant mouilla devant le Fort
Saint-Louis , bâti ſur l'Ile de ce nom , protégée
par un bras de mer & une langue de terre qui
ne permettent d'y aborder qu'en entrant dans le
fleuve. Le Fort répondit par quelques coups de
canon , à une volée qui lui fut envoyée par le
vaiſſeau , & hiſſa tout de ſuite un pavillon blanc ,
pour demander à capituler. Cependant , les petits
bâtimens à la ſuite de l'Eſcadre , & les chaloupes
des vaiſſeaux , ſous la protection du Sphinx & des
Frégates mouillées devant l'embouchure du fleuve ,
avoient fait toutes leurs diſpoſitions pour paffer la
Barre , qui en rend l'entrée difficile & impraticable.
Cette petite Flotte étoit commandée par le
Chevalier Duchaffault de Chaon , Capitaine en ſecond
du Fendant , & portoit les détachemens des
régimens de la Reine , Languedoc , Forès & Walsh ,
qui formoient le corps de troupes deſtiné à faire la
defcente ſous les ordres du Duc de Lauzun . La
marée n'ayant pas permis que la Flotte abordât
ce même jour à l'ine Saint- Louis , les bâtimens
tinrent à l'ancre , & les troupes mirent pied à terre
à la côte du continent , où elles paſsèrent la nuit
E6
( 108 )
au bivouac. Le lendemain matin elles ſe rembarquerent
& abordèrent à l'Iſle Saint-Louis : le Duc de
Lauzun reçut la capitulation , qui lui fut préſentée
par M. Robert Stenton , Gouverneur pour S. M. B.
La garniſon fut faite priſonnière de guerre ; les
troupes du Roi prirent poſſeſſion du Fort & des
Comptoirs , & autres établiſſemens ſur le fleuve
appartenans aux Anglois. On a trouvé dans le
Fort 26 canons de fonte , 56 canons de fer , 10
mortiers & 8 pierriers. Le Duc de Lauzun a ordonné
ſur-le-champ toutes les diſpoſitions néceſſaires
pour l'évacuation de l'Iſle de Gorée , appartenante
à S. M. , & pour le tranſport au Sénégal de
la garaiſon , de l'artillerie & des munitions de cette
Iſſe , où il ne doit reſter qu'un poſte pour en maintenir
l'occupation , après en avoir ruiné les défenſes.
Il eſt décidé que l'eſcadre de M. de Ternay
n'ira pas dans l'Inde ; cet Officier doit monter
le Saint - Esprit , & reſter ſous les ordres de
M. le Comte d'Orvilliers. M. de la Mothe-
Piquet prend le commandement de l'Annibal ,
&aura ſous fes ordres , le Diadême , le Réfléchi ,
l'Artésien & l'Amphion . On ne dit point quelle
eſt la deſtination de cette eſcadre , àbord de
laquelle eſt embarquée la légion de Lauzun ;
on croit toujours qu'elle prendra la route des
Antilles .
>> Une partie du convoi deſtiné pour Bordeaux ,
écrit-on de Brest , qui étoit rentré le 14 , appareilla
le 16 , & fut obligé de rentrer encore pendant la
nuit du 18 au 19. L'Intrépide , la Gloire & la Sybille
, rentrèrent en rade le 18. L'Aigrette , qui faifoit
partie de cette diviſion , s'étoit ſéparée en chalſant
un batiment , & ne rentra que le 19 au matin.
Elle a rapporté qu'elle avoit combattu la nuit précédente
à la vue des feux de S. Michel & d'Oueffant
, contre une frégate Angloiſe. Le 19 on apprit
par un exprès dépêché du Conquêt , qu'une frégate
( 109)
Angloiſe étoit échouée ſur l'Ifle de Molennes. On
fit embarquer ſur-le-champ des troupes dans des
corvettes & des cachemarées , ppoouur s'emparer des
Anglois qui s'étoient trouvés dans l'Ifle. Le 21 on
tranſporta à Breſt le Capitaine Eweritz & ſon équipage
, au nombre d'environ 200 hommes. Il a dit,
que le Capitaine Marshall , qui ci-devant commandoit
la frégate , étoit reſté en Angleterre , pour dépoſer
dans le procès de l'Amiral Keppel , que lui ,
Capitaine Eweritz , en avoit pris le commandement
par interim ; qu'il s'eſt trouvé à 34 lieues
d'Oueſſant lorſqu'il avoit rencontré l'Aigrette ; &
qu'ayant pris les feux d'Oueſſant & de S. Mathieu
pour ceux de 2 vaiſſeaux , qui venoient au ſecours
de notre frégate , il avoit pris chaſſe & avoit échoué .
Cette frégatte , qui eſt entièrement briſée , s'appelloit
l'Arethuse : c'eſt celle qui a combattu contre
la Belle-Poulle. Is Anglois ivres ſe ſont embarqués
dans la chaloupe , pour retourner en Angleterre
.
D'autres lettres de Breſt portent qu'on carène
, & qu'on arme de nouveau une partie
des vaiſſeaux qui ont paſſé l'hiver en rade ; qu'il
arrive des volontaires de toutes les parties du
Royaume , & que la flotte du Roi ſera abfolument
prête dans un mois au plus tard ; 12
bataillons , ajoute-t-on , entrent dans la Bretatagne.
Il y aura beaucoup de troupes cette
année dans cette province & celle de Normandie
; elles y cantonneront & ne camperont
pas .
Pluſieurs vaiſſeaux de ligne & quelques
frégates ſont ſortis de différens ports , & on
préſume que leur miſſion eſt de protéger la
rentrée des bâtimens marchands. partis de S.
Domingue & de la Martinique. Il en eſt arrivé
déja pluſieurs , tant à Nantes , qu'à Bordeaux .
Le Roi a accordé une penſion de 800 livres
à M. de Tilly. La nation & le corps de la
( 110)
marine applaudiſſent à la récompenſe accordée
à ce brave Officier. M. de Raymondis , Capitaine
de pavillon du vaiſſeau le César , qui a
eu le bras emporté , & qui eſt arrivé depuis
peu de Boſton à Breſt , a obtenu une penſion
de 1000 livres fur les fonds des Invalides de
la Marine.
de
On n'a point de nouvelles poſitives de l'Amérique
; quelques avis venus de différens ports ,
annoncent que la jonction de l'eſcadre du Comte
de Graffe , avec celle du Comte d'Estaing , eft
effectuée , & qu'elles vont enſemble faire une
expédition importante. Ces mêmes avis ajoutent
qu'un corps de 2000 Créoles bien armés
&bien difciplinés , s'eſt embarqué à bord
ces efcadres . On ne peut tarder à recevoir des
détails importans qu'on attend avec impatience.
On dit que l'Amiral Barington ſe trouve dans
la plus grande détreſſe à Ste. Lucie , & qu'il
eft comme bloqué dans le grand cul - de - fac
de cette Iſle , manquant de tout , ainſi que les
troupes qu'il y a débarquées , & qui fouffrent
également du manque de proviſions qu'elles ne
peuvent ſe procurer , & de la malignité du
climat qui ne permettoit pas aux nôtres d'y
faire un long ſéjour , puiſque l'on étoit obligé
d'y relever de 3 en 3 ſemaines la petite garniſon
qu'on y entretenoit. Celle qui ſe trouvoit
dans l'Iſle lorſque les Anglois y font deſcendus ,
y étoit depuis 15 jours , & de 100 hommes le
climat l'avoit réduite à 60 ; le reſte étoit mort
ou malade .
Tous les bruits que les Anglois affectent de répandre
fur les diviſions des Américains , ſur le
voeu qu'ils prétendent que la plupart forment pour
une réunion avec la métropole , n'ont aucun fondement.
» Il y a quelques jours , écrit-on de Bilbao
, en date du 3 de ce mois , que nous avons ici
un navire Américain , arrivé de la Virginie en 35
( 111 )
jours. Avant-hier , il en arriva un autre de Bofton
en 30 jours. Hier je paſſai la ſoirée chez le
Négociant qui fait les affaires du Congrès ; il avoit
chez lui le Capitaine dernièrement arrivé , & 4
autres Américains ; tous ont dit qu'en Amérique
c'étoit un crime de leſe-Majesté , non- ſeulement de
dire , mais de penſer qu'il faudroit rentrer ſous la
domination de la Mère-Patrie ; que les Royaliſtes
avoient tiré de New-Yorck la plupart de leurs vieilles
troupes ; qu'il étoit fort queſtion d'une expédition
contre le Canada pour le printemps , que le
papier du Congrès prenoit de jour en jour plus de
crédit ; enfin , que depuis le départ de l'Amiral
Byron il étoit forti de Boſton 11 frégates pour la
courſe , & qu'il y en reſtoit encore 2 de 32 canons.
Le chargé des affaires des Américains m'a dit avoir
reçu des lettres de change , tirées en Amérique au
nom du Congrès , ſur les commiſſaires des Etats-
Unis à Paris , & il regarde cette marche comme
une banque que les Américains établiſſent , pour
engager les Européens à leur porter ce qui leur
manque en payant chez nous ce qu'on leur livre.
Cela eſt bien vu , bien imaginé & fort à propos.
Suivant toutes les nouvelles que nous recevons ,
ajoute la même lettre , pluſieurs régimens ont eu
ordre de ſe rendre aux lignes de S. Roch , devant
Gibraltar. Nous ne devons pas tarder à ſavoir ce
que veut notre Cour ; mais il eſt bien sûr que la
Nation veut la guerre , & imiter le bel exemple
des François , contre une Nation auffi trop orgueilleuſe
«.
Le 8 de ce mois , la Comteſſe d' Artois entra
dans le port de Dunkerque , avec une priſe
chargée de charbon de terre ; dans la nuit ,
elle fut ſuivie par la Com effe de Provence , qui
en amenoit une autre plus riche . » Le courier
d'Eſpagne , écrit-on de Bayonne , nous apporte
aujourd'hui 14 , la nouvelle qu'un corſaire de
Marſeille s'eſt emparé d'un bâtiment Anglois
( 112 )
venant de Smyrne , qu'il a conduit à Malaga ;-
il eft chargé de foieries , & évalué à 2 millions .
Le navire Anglois , plus fort en nombre , en
calibre de canon , avoit 150 hommes d'équipage.
Le Capitaine & fon ſecond ont été tués.
Le premier Lieutenant a combattu , malgré la
perte des deux chefs , & a fini par ſe rendre
maître du navire ennemi . La Marquise de la
Fayette , corfaire de ce port , a fait une priſe
chargée de ſel , qui doit être conduite à St.
Ander «.
Le Roi a fait don d'une épée au Capitaine
Troffes , commandant le corſaire le Cornichon ,
& la caiche le Frélon de Dunkerque , en confidération
de la bravoure qu'il a montrée dans
les deux combats qu'il a foutenus à la vue
d'Oftende , contre des caiches Angloiſes .
Le corfaire la Ville de Honfleur , de 14 canons
de 4 livres de balle , & de 106 hommes d'équipage
, écrit - on de St. Malo , a relâché dans
ce port. Le 19 Février , il fut attaqué à 9 heures
du matin par deux corvettes du Roi d'Angleterre
, l'une de 16 , & l'autre de 14 canons.
Il ſe battit vigoureuſement pendant 7 heures
&demie , toujours entre deux feux. Le Capitaine
, M. Mignard , à qui ce combat fait beaucoup
d'honneur , ſe trouvant trop foible , prit
le parti de ſe retirer à la faveur du brouillard
&de la nuit ; il avoit eu 10 hommes bleffés .
Son bâtiment , qui avoit beſoin de réparation ,
n'a pu mettre en mer qu'au commencement de
ce mois.
Jean-Baptiste François le Roux , Chevalier , Seigneur
de Touffreville , ancien Officier de Dragons ,
natif de la paroiſſe de Rolleville , au pays de Caux
élection de Montivilliers , qui en cas d'existence
auroit 43 ans , n'a donné aucune de ſes nouvelles
depuis 1767. Comme ſa famille veut prendre des
arrangemens avec ſes créanciers qui font à Paris
(113 )
à Rouen , & fur-tout à Caen ; on les avertit d'envoyer
l'état motivé de leurs hypothèques , & de la
nature & quotité de leurs crédits , au ſieur le Chevalier
, Procureur au Bailliage de Montivilliers , &
de conftituer un Procureur ſur les lieux , à l'effet
de compoſer & tranfiger , d'autant que ſes dettes
occaſionnées par des malheurs particuliers , excédent
de beaucoup le principal de ſon bien. On aura attention
d'affranchir les lettres & paquets .
Marie-Gabrielle de Pons-Praflin , Dame de
l'Ordre Impérial de la Croix étoilée , veuve
de Henri-Anne de Flagny-Damas , Comte de
Rochechouart , eſt morte à Dijon le 9 Février
dernier.
Joſeph - François Cadeyne , Marquis de
Gabriac , ancien Lieutenant de Roi de la province
de Languedoc , eſt mort ici le 17 de ce
mois , dans la 74me année de fon âge.
Jean - Baptifte Aimable de Goy - d'Idogne ,
Seigneur d'Idogne , Chambellan du feu Roi
de Pologne , Duc de Lorraine , Ecuyer de
main de Madame , Chevalier de l'Ordre des
Saints Maurice & Lazare de Savoie , Gouverneur
de Rion & de Ganac , eſt mort le 7
de ce mois dans ſon château d'Idogne en Bourbonnois.
Ange - Laurent de la Live , ancien Introducteur
des Ambaſſadeurs , Honoraire Amateur
de l'Académie de Peinture , eſt mort le 18 .
Arrêt du Conſeil d'Etat du 17 Février. >> Le Roi
s'étant fait repréſenter les Arrêts du Conſeil des 30
Avril 1750 , 16 Septembre 1760,3 Mars 1761 ,
26 Décembre 1762 , & 8 Mars 1771. Concernant
les Cautionnemens par confignation , auxquels
les principaux Employés de ſes Fermes-Générales
ont été aſſujettis ; S. M. a reconnu , que ces Cautionnemens
, en portant tout- à- la- fois ſur des Commis
comptables & ſur ceux qui n'ont aucun ma
( 114 )
niement , avoient réuni l'avantage d'offrir une Garantie
, ſoit contre des divertiſſemens de Deniers ,
ſoit contre des abus de fonctions , qui pouvoient
compromettre l'intérêt des Fermiers & exciter de
juſtes réclamations. Mais S. M. a conſidéré , que
pluſieurs claſſes d'Emplois avoient été affranchies
de cette conſignation , quoiqu'ils en euſſent été pareillement
ſuſceptibles : Elle a auffi remarqué , que
l'accroiſſement des Produits avoit altéré les proportions
, qu'on avoit adoptées dans la fixation de
chacun de ces Cautionnemens : Enfin Elle a jugé ,
qu'il ſeroit convenable d'étendre les mêmes précautions
aux Adminiſtrations & Régies générales
des autres parties de ſes Finances. Sa Majesté d'ailleurs
a penſé , que ce feroit un moyen de ſe procurer
un secours à un intérêt modéré , & qui ,
étant en même-tems extrêmement diviſé , ne prendroit
rien ſur les Fonds de la circulation ordinaire.
En conféquence , S, M. a ordonné , qu'il ſeroit
fourni des Cautionnemens ou ſupplément de cautionnement
par les Commis & Préposés , tant de
ſes Fermes-Générales , que des Adminiſtrations &
Régies. Elle a pris toutes les meſures néceffaires
pour aſſurer le paiement des intérêts ; & ces mêmes
diſpoſitions ſeront exactement maintenues dans
le prochain Bail & les ſuivans «.
Les Articles ſont au nombre de douze : Par le
cinquième Sa Majesté accorde aux Employés , qui
auront fourni les fonds ordonnés par l'Arrêt , des
intérêts au denier vingt , ſans aucune retenue.
L'on évalue à plus de dix millions le ſecours
que l'Etat reçoit par ce moyen , & à 9 millions la
ſomme que les Privilégiés des Caroſſes de place
ont prêtée au Roi ſans intérêt. Les Lettres-Patententes
, qui les regardent , on été données à Ver-
Sailles le 17 , & enregiſtrées au Parlement le 26
Février.
Le Roi par Arrêt du Conſeil d'Etat du 24 Jan
(115 )
vier , au ſujet de la prétention des Etats de Bretagne
que leur conſentement doit être requis pour la continuation
des droits d'octrois , après avoir examiné
avec attention toutes les circonstances de cette affaire,
&vu que ces droits qui ne s'élevoient pas à 80,000 1.
exiſtoient depuis 1724; que cette impoſition eſtgénérale
dans tout le Royaume ; que quoiqu'établie d'abord
en Bretagne par un Edit , elle avoit été renouvellée
tous les dix ans par de ſimples Arrêts du Conſeil
; que par l'effet de ſon penchant à prendre les
formes les plus régulières & les plus agréables à ſes
peuples , elle avoit conſenti à renouveller les octrois
par des Lettres-Patentes enregiſtrées au Parlement
de Rennes ; que les Etats avoient formé une nouvelle
prétention; que cependant S. M. qui ne veut
que la justice , & qui maintiendra toujours le Parlement
& les Etats dans le droit utile à ſon ſervice
de porter juſqu'à ſon trône leurs ſuppliques , avoit
ordonné à ſes Commiſſaires de notifier auxdits
Etats , qu'avant de ſtatuer ſur leur nouvelle prétention
, elle leur demandoit un Mémoire inſtructif;
que les Etats n'en ont envoyé aucun ; qu'ils ont
formé une oppoſition au Parlement; que le Parle-
-ment avoit enfin employé la voie ſage & régulière
d'adreſſer à S. M. des remontrances ; ſur quoi S. M.
après un mûr examen, perſiſtant dans le plan qu'elle
a adopté , veut que les Etats obéiſſant à ces ordres ,
fourniſſent leMémoire qui peut fervir à la diſcuſſion
de cette affaire. Cependant , vu la modicité de l'impoſition
, S. M. voulant bien ſuppléer dans ſa ſageſſe
à la conduite irrégulière des Etats , afin de
n'avoir à fixer ſon attention que ſur les marques de
zèle & de confiance de ſes ſujets , s'eſt déterminée à
ſuſpendre la perception des octrois municipaux jufqu'à
ce qu'elle ait reçu le Mémoire qu'elle a demandé ,
&qu'elle en ait peſé les motifs. Mais ne voulant pas
que ſes finances ſouffrent de cette ſuſpenſion , conſidérant
qu'elle ne peut décharger une de ſes Pro
( 116)
vinces d'une impoſition générale , ſans grever d'autant
le reſte ; pour remplacer le produit des octrois
ſuſpendus , S. M. a jugé a propos de retirer une moitiéde
la remiſe , que malgré les beſoins de l'Etat
elle avoit bien voulu accorder ſur les impoſitions
ordinaires de la Province. S. M. en rempliſſant des
vues de ſageſſe & de modération , ſatisfait à la jul.
tice générale qu'elle doit à toutes ſes Provinces ,
fait connoître aux Etats , que les graces qu'elle daigne
leur accorder , feront toujours ſoumiſes aux règles
de l'équité , & dépendantes de la ſatisfaction qu'elle
aura de leur conduite ; car en même tems qu'elle
eſt dans l'intention de conſerver les priviléges & les
formes des Etats , elle ne permettra jamais que leurs
prétentions foient portées àd'autre tribunal que се.
lui de la Justice , par d'autres voies que celle de
repréſentations reſpectueuſes ; & quoique ſes premiers
ſoins s'appliquent à prévenir avec bonté l'obligation
de recourir à des Actes de ſévérité , elle ſaura
quand il le faudra , déployer ſon autorité pour main.
tenir ſes ſujets dans cette obéiſlance , qui fait le plus
ſur appui de l'ordre & du bonheur public.
De BRUXELLES , le 30 Mars.
SELON les lettres d'Eſpagne , l'activité & le
ſecret continuent à régner dans les ports de
cette Monarchie ; le myſtère répandu ſur ſes
diſpoſitions , exerce toujours les politiques , qui
ſe permettent de deviner qu'il va bientôt ſe
diffiper ; comme on dit que les Anglois fongent
ſérieuſement à renforcer les garniſons de Gibraltar
& de Mahon , on croit que l'Eſpagne
ſonge auſſi à prévenir l'arrivée de ces renforts.
2des plus gros vaiſſeaux arrivés à Cadix , reçurent
le 9 du mois dernier , ordre de ſe tenir
prêts à mettre à la voile avec 6 mois de vivres ,
& on prétend qu'ils font partis au commence
( 117 )
ment de celui-ci ; mais on ne prétend pas ſavoir
de même leur deſtination .
>> Toutes les apparences , écrit-onde Lisbonne,
ſemblent confirmer que l'intention de notre Gouvernement
eſt d'obſerver la plus exacte neutralité
au milieu des conteftations qui ſubſiſtent entre
la France & l'Angleterre ; pour ne pas s'écarter
de ce ſyſtême , il ne veut point ſe mêler
des affaires ni des différends qui peuvent s'élever
de tems en tems , relativement aux corſaires
& à leurs priſes . Il s'occupe uniquement du ſoin
de faire fleurir le Royaume , & d'annuller par
différentes Ordonnances les règlemens publiés
ſous le précédent Miniſtère. Le fel de Sétubal
vient d'être déclaré franc , & on a adouci
la loi qui défendoit aux Propriétaires de cer.
tains diſtricts éloignés de plus de 100 milles de
la Capitale , d'y faire des plantations de vigne «.
>>>Nos citoyens , écrit-on d'Amſterdam , ne
conçoivent rien à l'eſpèce d'empreſſement avec
lequel quelques perſonnes de la République
penchent pour les Anglois , qui juſqu'à préſent
nous ont moleſtés autant qu'ils l'ont pu , & qui
ne ceſſent d'enlever nos vaiſſeaux. Leur conduite
impoſe à la République la néceſſité de repouſſer
l'outrage par la force. Une lettre de Lisbonne ,
porte qu'au commencement du mois dernier ,
une frégate Angloiſe étoit venue mouiller dans
ce port , avec une priſe qu'elle prétendoit être
Françoiſe , quoique le Capitaine fût Hollandois;
elle étoit chargée de morue. Un vaiſſeau
de guerre Hollandois , mouillé dans le même
port , en ayant été inſtrui , manda le Capitaine
Anglois ,& lui ordonna de rendre le bâtiment.
L'Anglois le refuſa , en foutenant qu'il étoit de
bonne priſe. Deux jours après , il mit à la voile
avec ſa capture ; le vaiſſeau Hollandois le
fuivit , & quand il fut à une certaine hauteur ,
( 118 )
il le força à coups de canons à rendre le bâttment
Hollandois , & à lui donner un ôtage
pour sûreté de l'indemnité qui lui étoit due.
L'Anglois eft rentré dans le port de Lisbonne ,
peu glorieux de ce qu'il appelle une diſgracé
révoltante«.
On affure à préſent que les Etats-Généraux
ont pris ou ſont ſur le point de prendre les
réſolutions fuivantes. 1º . D'augmenter la marine
de la République de 30 vaiſſeaux , dont
le nombre ſera porté par ce moyen à 60 , &
de les armer le plutôt qu'on pourra. 2 ° . D'augmenter
également les troupes de terre de 1000
hommes. 3 ° . De faire convoyer déſormais tous
les vaiſſeaux marchands ſans diſtinction de ceux
chargés de munitions navales. Enſuite on
ſuppliera le Roi de France de retirer ſon
Arrêt au ſujet de la navigation Hollandoiſe.
On dit d'ailleurs qu'il eſt queſtion d'un traité
d'alliance entre le Danemarck & LL . HH. PP .
Ces réſolutions , ſi elles ont été priſes , ou
fi elles le font , ont été dictées par les réclamations
de la plupart des villes. Celle de Dort
apréſenté encore dernièrement aux Etats-Généraux
une Requête auſſi motivée que celle
que leur a préſenté la ville de Rotterdam.
>>>On connoît , écrit- on de Harlem , le fameux
acte de navigation , en vertu duquel , depuis Cromwel
& Charles II , les Anglois ne ſouffrent pas que
les Hollandois , ni aucune autre Nation , portent
chez eux autre choſe que leurs propres productions.
La Hollande ne produit rien. Tout ſon commerce
avec l'Angleterre ſe fait donc en vertu de cet acte ,
dans des bâtimens & par des Capitaines & équipages
Anglois , à peu d'exceptions près. De tous les paquebots
& floops à Helvoetſluys & à Rotterdam ,
aucun n'appartient à la République. Le commerce
entre ces deux Nations eſt donc une vraie ſervitude
(119)
uſurpée , dans laquelle la Grande - Bretagne eſt le
pradium dominans , & les Pays-Basle pradium fervens.
C'eſt là , ce qui depuis un ſiècle , a amené
par degrés le déclin du commerce & de la puiſſance
navale de la République , & porté à ſon zénith la
proſpérité & la vigueur de l'Angleterre. Si l'on demande
pourquoi la République a fouffert cette oppreſſion
depuis fi long-tems , on répondra qu'elle
a été conftamment ſacrifiée à des vues particulières
, à je ne fais quelle balance de pouvoir àla
conſervation de laquelle on a attaché comme une
choſe de grand poids , la prétendue néceſſité d'une
ſupériorité de la Grande - Bretagne ſur les mers ;
principe qui ne mériteroit que la pitié , ſi les ſuites
en étoient moins férieuſes. La queſtion n'eſt donc
pas ſi la République ceſſera tout commerce avec
l'Angleterre elle n'en a preſque point qu'elle
puiffedire à elle avec ce Royaume ; ni fi l'on fera
convoyer le peu de vaiſſeaux qui portent du beurre
& du fromage aux Anglois , cela ne vaudroit pas
la peine. La queſtion eſt , ſi pour faire plaifir
aux Anglois qui voudroient pouvoir écraſer les
Hollandois , ceux - ci renonceront au commerce
très - lucratif pour eux , qu'ils font en France , ou
s'ils auront le courage de le protéger par des convois
dans toute l'extenſion des traités qui le leur
garantiſſent. Les réclamations s'élèvent de toutes
parts contre les procédés arbitraires des Anglois.
Que réſultera-t- il de ce cri général ? Les Nations
fongent-elles à rentrer dans leurs droits ufurpés ,
ou leur étoile fauvera-t- elle encore une fois ces fiers
Bretons , qui ont ſi bien vérifié cette maxime , que
pour être le plus fort , il ne s'agit ſouvent que de
dire qu'on l'eſt , & de ſe conduire comme ſi on
l'étoit. On ne peut ſe défendre d'une certaine admiration
en voyant combien les beſoins d'une
ſeule Ifle ont rendu ſa politique active , & comment
elle eſt parvenue à intéreſſer dans ſa que-
,
)
( 120 )
relle tout le reſte du globe. Le Gange & les rivières
deHudſon ſe reignent du fang des hommes envoyés
des bords de la Tamiſe ; les mers d'Europe ont
englouti pluſieurs de ces hommes ; l'Afrique participe
à cette deſtruction générale , & déjà le Séné.
gal, après avoir vu expirer ſur ſes bords un nombre
conſidérable d'Européens,qui y font morts fans ſe
tuer , a changé de maître. Jamais l'Empire Romain
dans ſon plus haut point de ſplendeur , n'embraſſa
ainſi le monde entier , & jamais les Peuples barbares
& déſunis entr'eux du reſte de l'Univers
n'osèrent attaquer ce coloſſe que quand il ſe fut détruit
lui-même par les richeſſes & la corruptione .
Pendant que la France & l'Angleterre ſe battent
fur les mers , & que l'Empereur eſt occupé en Allemagne
d'une guerre de terre , ce Prince ne dé
tourne pas fon attention du commerce qu'il ſe propoſe
d'étendre& de porterdans les Indes. » Le vaif
ſeau impérial , le Prince de Kaunitz , écrit-on de
P'Orient , acheté & armé dans ce Port par le Comte
Charles de Proli , & quelques Affociés , tous fu
jets de LL. MM. II. & RR. commandé par le
Capitaine Angelus Lepp , né leur ſujer , a mis en
mer le 20 du mois dernier ; il ſe rendra à Cadix ,
&de là directement à Canton en Chine , d'où il
retournera en droiture à Trieſte , Port de la mer
Adriatique , appartenant à LL. MM. II. & RR.
C'eſt la que s'en fera la vente & le défarmement.
Cette expédition ne peut que faire le plus grand
honneur à M. de Proli , qui s'eſt rendu ici en
perfonne , & qui a donné tous ſes ſoins pour ſe
munir d'un équipage choiſi , & de la cargaifon
convenable. Le vaiſſeau eſt du port de 400 tonneaux
".
2
MERCURE
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI ,
:
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours ; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l'Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Décou
vertes dans les Sciences & les Arts; les Spectacles';
les Causes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts; les Avis
particuliers , &c. &c.
15 Avril 1779 .
A PARIS ,
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou
rue des Poitevins.
AvecApprobation & Brevet du RoisTABLE.
PIÈCES FUGITIVES. Confidérationsfur lesOEu-
Versfur la mort de M. de vres de Dieu ,
Voltaire, 123
171
SPECTACLES .
Réponſe des Colons de Fer- Concert Spirituel , 179
ney à M. le Marquis
de Villette ,
ACADÉMIES .
124-DeMontauban , 181
Les douceurs de la Vie Anecdote, 183
Champêtre, 125 VARIÉTÉS . ib .
Almamoulin, Conte Orier- SCIENCES ET ARTS .
tal
AmonMari
126 Lettre de M. le Duc de
$37
Enigme & Logogryp . 139 de Saint-Non
V
NOUVELLES
LITTÉRAIRES.
Gravures ,
JOURNAL POLITIQUE.
Recherches fur l'adminiſ- Constantinople .
tration des terres chez Stockholm ,
les Romains , Second Vienne
Extrait, 140Hambourg
Chaulnes à M. IAbbé
187
191
193
194
201
202
2.05
206
208
217
220
221
168 Bruxelles , 223
Difcours qui a remporté le Ratisbonne ,
Prix de l'Académie de Livourne ,
Marseille ,
Traduction libred'Amadis Etats-Unis de l'Amériq.
deGaule
2
149 Londres ,
163 Septent.
Discoursprononcés en diffé- Verfailles ,
rentes Solennités de Paris ,
Piété
APPROBATIΙΟΝ.
J'Alu , par ordre de Monseigneur le Garde des
Sceaux , le Mercure de France , pour le Is Avril.
Je n'y ai rien trouvé qui puiſſe en empêcher fimpref
fon. A Paris , ce 14 Avril 1779. DE SANCY.
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT,
que de la Harpe,pres Saint-Come
MERCURE
DE FRANCE.
15 Avril 1779 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
:
Sur la Mort de M. DE VOLTAIRE.
QUUAAND la Nature, en ſes heureux inftans,
Daigne par fois nous produire un grandHomme ,
Las! n'eſpérons ſes faveurs de long- temps,
Ellea beſoin de dormir plus d'un ſomme.
Fi
124
MERCURE
Eft-ce fatigue , humeur ?Nous l'ignorons ;
Car fon défaut fut toujours de ſe taire :
Elle nous fait coup fur coup des F ....
Etdans mille ans forme à peine un Voltaire.
S
RÉPONSE des Colons de Ferney, pour
remercier M. le Marquis de Villette du
foin qu'ilprendd'affurer leurfort.
Non, les Dieux irrités , d'une main menaçante
Ne puiſent pas toujours dans la coupe des maux.
Nous errions en pleurant autour de vains tombeaux,
L'eſpoir même expiroit dans notre ame tremblante ;
, Et pour fuir du paffé l'image déſolante
Nos regards s'égaroient fur un fombre avenir.
Nous diſions ; il n'eſt plus , nous n'avons qu'à ſouffrir.
Vous parlez , vous jetez de longs traits de lumière
Sur la profonde nuit qui s'étendoit fur nous.
L'effroi s'évanouit , nos regrets font plus doux.
Vous rouvrez à nos yeux une libre carrière ,
Et notre Bienfaiteur ſemble revivre en vous.
Telle étoit prèsdes Rois ſa rapide éloquence ;
Tel pour les malheureux il élevoit ſa voix ,
Et mit l'humanité fur le trône des lois;
Tel à nos coeurs flétris il rendoit l'efpérance.
Il vous attache à nous ; c'eſt un de ſes bienfaits.
En fuivant les deffeins, vous prolongez ſa via
DE FRANCE. 125.
Dans nos coeurs ſa mémoire à la nôtre eſt unie.
Puiſque vous nous reſtez , nous repoſons en paix
Notre aſyle eſt encore ſous l'aîle du génic.
LESDOUCEURS DE LA VIE CHAMPÊTRE ,
Q
Traduction libre de l'Allemand.
U E je me plais ici ! que j'aime le murmure
De ce petit ruiſſeau qui fuit ſur la verdure!
Que j'aime ces tilleuls autour de lui plantés ,
Ce folâtreZéphir agitant leur feuillage ,
Et des mains du printemps ces vallons émaillés !
Sans doute par la paix ces lieux ſont habités .
Loin des Grands , loin du monde où nous ferions naufrage,
Crois-moi, mon cher Almon, paffons-ici nos jours ;
Et qu'exempts de ſoucis , paiſibles dans leur cours ,
De cette eau fugitive ils ſoient l'heureuſe image.
Allez , enfans de Mars , implacables guerriers ,
Allez au prix du ſang moiffonner des lauriers :
Jamais l'ambition , jamais la pâle envie ,
Le fléau des mortels , l'affreuſe hypocrifie ,
L'avarice, dont l'oeil ne ſe ferme jamais ,
De cet heureux ſéjour ne troubleront la paix .
La vertu , cher Almon , nous tiendra compagnie,
L'amitié recevra notre hommage éternel ,
Et, ſans l'importuner , nous bénirons le Ciel .
De l'aimable Bacchus ſentant la douce flamme,
Fiij
126 MERCUREC
J'irai le verre en main interroger mon ame.
Quel bonheur! mais , Almon , l'Amournous manque
encor ;
Vas chercher ta Doris , je vais chercher Glycère;
Et, penchés ſur le ſein de nos jeunes Bergères ,
Dans les bras de l'Amour nous attendrons la mort.
:
ALMAMOULIN ,
CONTE ORIENTAL.
Sous le règne de Gengis -Kan , le conqué-
;
rant de l'Aſie , vivoit à Samarcande Nouradin
le Marchand, célèbre dans toutes les
régions de l'Inde par l'étendue de fon commerce
, ſes richeſſes & fon intégrité. Ses
magaſins étoient remplis de toutes les productions
que peuvent fournir les contrées
les plus éloignées de la terre. Ce que la Nature
offre de plus rare, l'art de plus curieux
les chofes précieuſes & les choſes utiles ,
ſe trouvoient entre ſes mains. Les chemins
étoient couverts de fes charriots , les mers
de ſes vaiſſeaux; les ondes de l'Oxus gémiſfoient
ſous le poids de ſes marchandifes; &
les vents de tous les points du globe ſembloient
ne ſouffler que pour lui apporter des
tréfors.
Nouradin , au milieu de ſes richeſſes , fut
attaqué d'une maladie lente , qu'il eſſaya d'abord
de détourner par l'application , & en
DE FRANCE 127
fuite de diffiper par le repos & les amuſemens
les plus recherchés que peut procurer *"
le luxe; mais fentant ſes forces s'affoiblir ,
il s'effraya , & appela auprès de lui les fages
qui s'occupent de l'art de guérir. Ils rempli--
rent ſes appartemens d'alexipharmaques , de
reſtaurans & d'effences ; on fit diffoudre les
perles de l'Océan , on diſtilla les épices de
'Arabie ; toutes les puiſſances de la Nature
furent employées pour fournir de nouveaux
eſprits à ſes nerfs,& un nouveau baume à
fon fang.
Pendant quelque temps il fut amuſé par
des promefles , fortifié par des cordiaux ,
foulagé par des topiques ; mais la maladie
continuant ſes progrès , attaqua les parties
vitales; il reconnut avec chagrin que la ſanté
ne s'achette point ; il reſta confiné dans ſa
chambre , abandonné par ſes Médecins , &
rarement viſité par ſes amis. Cependant fa
répugnance à mourir le flatta encore de l'efpérance
de vivre. Enfin , ayant paflé une nuit
dans les angoiffes de la ſouffrance, épouvanté
de la langueurdans laquelle elle l'avoit laiffé ,
îl fit venir Almamoulin , ſon fils unique ,
&après avoir renvoyé tout le monde il lui
parlaainſi:
Mon fils , le ſpectacle qui ſe préſente ici à
tesyeux , eſt un exemple rerrible de la foibleffe
& de la fragilité de l'homme. Porte
tes regards en arrière , remonte à quelques
jours ſeulement: tu voyois ton père grand
& heureux , frais comme la roſe du prin
Fiv
128 MERCURE
temps , & égalant en forces le cèdre des montagnes.
Les nations de l'Afie travailloient
pour lui ; le commerce & les arts lui apportoient
les tributs de la terre entière. La mal--
veillance le regardoit & foupiroit. Sa racine ,
s'écrioit-elle , eſt affermie dans les profon
deurs de la terre , & arrofée par les fources
de l'Oxus. Ses branches s'étendent au loin ,
&défient toutes les influences pernicieuſes,
La prudence fait la folidité de ſon tronc , autour
duquel danſe la proſpérité. Maintenant ,
Almamoulin , regarde-moi couché fur le lit
de douleurs ; vois-moi ſouffrant , dépérif
fant, &écoute.
J'ai trafiqué , j'ai proſpéré , j'ai fait des
gains immenfes. Le luxe & l'abondance éta
lent leurs magnificences dans ma maiſon.
Mon domeſtique eſt nombreux ; je paffe
pour le plus riche propriétaire de l'Afie; cependant
je n'ai montré que la plus petite
partie de mes richeffes. Le reſte , dont la
crainte d'exciter l'envie ou de tenter la cu
pidité m'a empêché de jouir, je l'ai entaſſé
dans des tours , je l'ai enterré dans des cavernes
, je l'ai caché dans divers dépôts inconnus
& fecrets , que ce papier ſeul peut te
faire découvrir. Mon deſſein étoit de continuer
encore mon commerce pendant dix
mois , de me retirer enſuite avec mes tréfors
dans une contrée plus sûre que celle-ci ,
de paſſer ſept ans dans les plaiſirs , les fêtes
& les jeux , & de conſacrer le reſte de mes
jours à la folitude & à la prière ; mais la
DE FRANGE.
129
main de la mort déconcerte mes projets &
s'appeſantit ſur moi. Je ſens mon fang refroidi
circuler à peine dans mes veines ; &
fon mouveinent rallenti m'avertit de ſa ſufpenfion
totale & prochaine. Il faut que je
te laiſſe le produit de mes travaux ; ton affaire
eſt d'en jouir avec ſageſſe.
Nouradin ne put en dire davantage. L'idée
de quitter ſes richeſſes le troubla tellement ,
qu'il tomba dans des convulfions , qui furent
ſuivies d'un délire terminé par la mort.
Almamoulin , qui aimoit ſon père , montra
d'abord une juſte douleur. Il reſta pendant
deux heures aſſis à côté du lit de Nouradin
, plongé dans une profonde meditation,
ſans ouvrir le papier qu'il avoit pris des
mains du mourant , auffi-tôt qu'il l'avoit vu
perdre connoiffance. Il ſe retira enfin dans
ſa chambre avec l'air d'un homme étourdi
de ſa perte. Il ne s'y fut pas plutôt enfermé
qu'il lut l'inventaire de ſes nouvelles poffeffions
; elles le remplirent de tant de tranfports,
que, dès cet inſtant, il n'eut plus le tems
de ſentir la mort de ſon père. Il ſe trouva
alors affez tranquille pour en ordonner la
pompe funèbre. Il y mit une magnificence
modeſte , convenable à la profeffion de Nouradin
, & à l'opinion qu'on avoit de ſa for
tune. Ces devoirs remplis , il employa les
deuxnuits ſuivantes à reconnoître & à viſiter
les tours& les cavernes où ſes tréſors étoient
dépoſes. Ils furpaſsèrent encore à ſes yeux
۱
F
130 MERCURE
l'idée que s'en étoit faite une imagination
avide&ardente.
Élevédès l'enfance dans la plus grande frugalité,
par un père plus empreflé d'amaffer
des richeſſes que d'en jouir, Almamoulin
avoit ſouvent envié le ſort des jeunes gens
de fon âge , qu'il avoit vu briller par la magnificence
de leurs habits & par leur dépenſe.
Il ne douta pas qu'il n'eût entre les
mains les moyens d'être auffi heureux qu'il
étoit poſſible , puiſqu'il lui étoit aifé de ſe
procurer toutes les choſes dont il avoit fi
long-temps regretté de manquer. Il réfolut
donc de fatisfaire tous ſes defirs , de multiplier
ſes jouiſſances , perfuadé qu'il éloigneroit
loin de lui le chagrin & la peine , en ne
permettantpas aux privations de l'approcher.
Ilacheta fur le champ un ſuperbe équipage,
revêtit ſes gens des habits les plus riches
, fit répandre les métaux les plus précieux
fur les harnois de ſes chevaux , &
jeter de l'argent à la populace , dont les acclamations
flattant ſa vanité, le mirent hors
de lui-même. D'autres voix s'élevèrent pour
l'y faire rentrer. Les Grands , que fon luxe
infultoit , le regardèrent avec envie , & l'appelèrent
infolence , parce qu'il furpaffoit le
leur. Les Miniſtres & les Gens de Loi méditèrent
de lui enlever ſes biens , & les Militaires
, par-tout plus vifs & peu endurans,
le menacèrent de le tuer.
La terreur diffipa l'ivreſſe de la vanité
:
DE FRANCE.
131
Effrayé des dangers qu'il couroit , Almamoulin
revêtit des habits de deuil , & fe
préſenta devant ſes ennemis , qui daignèrent
recevoir enmême-temps ſes excuſes , fon or
& ſes diamans.
L'envie de ſe dérober pour jamais à leur
fureur , lui fit concevoir le projet de ſe fortifier
par une alliance avec les Princes de
Tartarie. Il offrit la valeur de pluſieurs
Royaumes pour obtenir une femme dont
la nailfance illuftre couvrît en quelque forte
l'obſcurité de la ſienne. Toutes les demandes
furent rejetées généralement & ſes préfens
refuſés. La ſeule Princeſſe d'Aſtracan daigna
condeſcendre à l'admettre en ſa préſence.
Elle le reçut aſſiſe ſur un trône , revêtue
des ornemens Souverains , la tête parée des
joyaux de Golconde , le commandement s'exprimant
dans ſes yeux, & la majefté repo-
Tant ſur ſon front. Almamoulin n'approcha
qu'en tremblant. Elle vit ſa confufion & le
dédaigna. Un malheureux qui tremble à ma
vue peut-il , dit-elle , eſpérer mon obéiffance
? Retire-toi; jouis de tes biens : tu ne
naquis que pour être riche; tu nepeuxjamais
étregrand.
Almamoulin renonçant à s'allier à des
Princeffes , borna malgré lui ſes defirs àdes
plaiſirs particuliers &domeſtiques , qui portèrent
ſeulement l'empreinte d'une grande
fortune. Il bâtit des palais avec des jardins
enchantés ; il changea la face de la terre; il
applanit desmontagnes pour ouvrirdes vues
Fvj
132 MERCURE
plus vaſtes , qui s'étendoient juſques dans des
contrées etrangères; il tranſplanta des forêts ,
fit jaillir des fontaines à la cîme des tours
qu'il avoit élevées ,& couler les rivières dans
de nouveaux canaux.
Ces amuſemens du luxe & de la vanité
l'arrachèrent pendant quelque- temps à l'ennui
qui reparut bientôt. Les fleurs qui croiffoient
fous ſes pas perdirent devant lui leur
odeur & leur éclat ; fon oreille accoutumée
au murmure des eaux , n'y faifoit plus attention
ou s'en trouvoit fatiguée.
Il acheta de vaſtes terreins dans différentes
Provinces éloignées les unes des autres. Ily
fit bâtir des palais de plaiſance ſuperbes , &
endiverſiſia les agrémens, en les ornant de
toutes les commodités néceſſaires que peut
fournir chaque ſaiſon. Il alloit les paſſer ſucceflivement
chacune dans le palais qui en
portoit le nom. Le changement de place , la
nouveauté des jouiſſances le tirèrent d'abord
de fa langueur habituelle. Mais cette nouveauté,
qu'on ſe procure ſi difficilement , &
qu'on paye ſi cher , diſparoît bientôt , &
J'habitude ramène la ſatiéré. Le coeur d'Almamoulin
ſe trouva de nouveau vuide ; &,
faute d'objets étrangers qui puſſent les occuper
, ſes deſirs le tourmentèrent encore.
Il prit le parti de revenir à Samarcande ,
&d'ouvrir fa maiſon à tous ceux que l'ennui
&l'oiſiveté conduiſent ſans ceſſe à la pourfuite
du plaiſir qu'ils ne trouvent jamais. Des
tables couvertes des mets les plus délicats ,
1
DE FRANCE.
133
des vins exquis, une muſique délicieuſe , les
voix & les pas des danſeuſes & des.chanreuſes
les pluuss fameuses&les plus belles de
l'Orient , offroient dans ſon palais de quoi
charmer tous les fens , & attiroient la foule
empreſſee de prendre part aux fêtes qui s'y
perpétuoient , en commençant avec le jour ,
&ne finiſſant que long temps après lui.
J'ai donc enfin trouvé le veritable emploi
des richeſſes , s'écria un jour Almamoulin !
jeſuis entouréde compagnons qui voient ma
fortune ſans envie , & je jouis à la fois des
agrémens de la ſociété & de la sûreté infeparable
d'un état obſcur. Quelle inquiétude
peut agiter celui à qui tous s'empreſſent de
plaire , parce qu'il peut les payer par le plaifir
? Quel danger peut craindre l'homme
donttout le monde est l'ami ?
Ainfi parloit Almamoulin en jetant des
yeux farisfaits fur les convives joyeux qui ſe
réjouiffoient à ſes dépens ; mais au milieu
de ce ſoliloque , il fut interrompu par un
Officier de l'Empereur , qui entra dans ſa
maifon, & lui fignifia l'ordre de le ſuivre fur
le champ au palais , en lui montrant un détachement
de gardes prêts à l'y trainer de
force , s'il oſoit refuſer d'obéir.
: Ses convives troublés en entendant cet
ordre, ſe hâtèrent de ſe lever& de fuir. Tous
s'éclipsèrent ; il n'en reſta pas un ſeul qu'il
pût prier de l'accompagner , pour attefter
fon intégrité par ſon témoignage, ſi ſes em
nemis l'avoient calomnie.
134
MERCURE
Tremblant , ignorant le motif du meſſage
qu'il avoit reçu , Almamoulin prit le chemin
du Palais. Le premier homme qu'il apperçut
au pied du trône , étoit le plus affidu
de ſes convives, qui étoit venu l'accuſer de
trahiſon , dans l'eſpérance d'avoir part à la
confiſcation de ſes biens.
L'innocence eft quelquefois plus facileà confondreque
le crime ; mais celui dont on l'accuſoit
étoit fi peu vraiſemblable , qu'il
n'eut pas de peine à ſe juftifier devant un
Souverain éclairé. Son calomnieux délateur,
forcé de convenir de ſa baſſeſſe , fut condamné
à périr en priſon , tandis que l'accuſé
abſous fut renvoyé avec honneur.
Cette dernière épreuve fut la plus ſenſible
pour Almamoulin; il ſentit qu'il avoit cu
tort de compter ſur la juſtice & la probité
de ces hommes qui ne voient qu'eux dans la
nature , à qui tout eſt étranger hors eux-mêmes
, &dont le coeur étroit eſt incapable de
ſentimens. Las des vaines tentatives qu'il
avoit faites , ne ſachant plus où trouver le
bonheur , il eut recours à un Sage qui avoit
beaucoup voyagé & obſervé , & qui retiré
dans une petite cabanne ſur les bords de
l'Oxus , avoit preſque rompu avec les hommes
, & ne recevoit que ceux qui venoient
demander ſes conſeils.
:
Frère , lui dit le Sage , après avoir entendu
ſon hiſtoire , des illuſions vaines ont jufqu'à
préſent égaré ta raiſon ; & tu l'as bien
voulu : parce que tu as d'abord defiré les
DE FRANCE.
135
richeſſes , tu as appris à les eſtimer plus
qu'elles ne valent naturellement , & tu as
attendu d'elles ce que l'expérience vient enfin
de t'apprendre qu'elles ne peuvent procurer.
Tu es ſans doute convaincu qu'elles ne
donnent point la ſageſſe : tu n'as qu'à te rappeler
pour cela à quel prix elles t'ont fait
acheter les frivoles acclamations d'une populace
inſenſée à ta première entrée dans le
monde.
L'homme qui n'a paru qu'en tremblant
devant un être que la nature a fait fon inférieur
, & que les circonstances ſeules ont
élevé , doit être certain qu'elles ne donnent
pas non plus le courage & la magnanimité.
Elles ne procurent pas des plaiſirs qui durent
toujours : jette les yeux fur tes palais
& tes jardins , bâtis & plantés à ſi grands
frais , abandonnés enſuite & négligés !
Elles n'achettent pas les amis : tu l'as découverttout-
à-l'heure, quand, cité en criminel
devant l'Empereur , il a fallu te préfenter
ſeul , fans appui , ſans défenſeur au pied
de ſon trône. .
Ne crois pas cependant que ces richeſſes
foient inutiles. Il y a des uſages auxquels
l'homme peut trouver un plaiſir pur à les
employer. En en faiſant une part raifonnable
à ceux qui en manquent , il adoucit les
peines d'un malade privé de ſecours : il rappelle
à la vie une famille défolée & manquant
depain ; il arrache l'innocence à l'op
136 MERCURE
preffion qui cherche à abuſer du malheur ,
&à mettre un prix à ſes bienfaits. Fais tout
le bien qu'elles te mettent en état de faire.
Cet emploi te procurera le ſeul bonheur
dont nous pouvons jouir fur cette terre où
nous ne faiſons que paffer.
Ainſi parla le Philoſophe. Le voile étendu
ſur les yeux d'Almamoulin ſe déchira. Il ſe
jeta aux pieds du Sage. Tu m'éclaires & tu
me conſoles , lui dit-il ; je ſuivrai tes conſeils
; mais novice dans la carrière de la
bienfaiſance , je crains de m'égarer encore ;
j'aurois beſoin d'un guide.
Le Vieillard le releva , l'embraſſa , & lui
promit de le diriger dans la diſtribution de
ſesbienfaits.
Les richeſſes accumulées par Nouradin
fervirent au foulagement d'un grand nombrede
familles. Leurs bénédictions émurent
le coeur d'Almamoulin , bien autrement que
ne l'avoient fait les acclamations achetées de
la populace de Samarcande. Il ſe paſſoit peu
de jours qu'il ne les entendit ; & fréquemment
il alloit fur les bords de l'Oxus remercier
le Sage de ſon bonheur.
DE FRANCE.
137
A MON MARI..
L''HHYYMMEN pour monbonheur unit nos destinées,
Et l'Amour nous combla long-temps de ſes faveurs.
Gardons le ſouvenir de nos belles années ,
Ennous aimant toujours il aura des douceurs.
Autrefois ton amante , à préſent ton amie ,
Sans ceffe partageant& tes maux& tes biens ,
Dans tes bras fans regret j'acheverai ma vie.
Puiffe , hélas ! la Parque ennemie
Finir mes jours avant les tiens !
Puiſſe l'objet de ma tendreſſe
Surma tombe verſer des plours ,
Et pour conſoler ſa vieilleſſe
Quelquefois y ſemer des fleurs !
Si jamais tu fais cet uſage
De ces fleurs que je chériſſois ,
-Souviens-toi que dans mon jeune âge ,
Par vanité je m'en parois ,
Mais pour te plaire davantage.
:
t
:
(ParMadame de la Fer. )
138 MERCURE
Explication de l'Énigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
Le mot de l'énigme eſt Sommeil ; celui du
Logogryphe eſt Orange, où se trouvent or ,
ane , orge , Agen , rage ,Ange , orage , an.
ÉNIGM E.
Nous naiſſons dans les bois ;
père;
un arbre eſt notre
Chacun de nous n'eſt jamais ſans un frère ;
Petits ou grands , nous fommes comme on veut ;
Utiles dans la biſe , utiles quand il pleut;
Nous avons notre domicile
Plus ſouvent aux champs qu'à la vill.e
Ce n'eſt que dans l'apre ſaiſon
Que nous fortons de la maiſon.
Lecteur , en faut-il davantage ?
Eh bien, peur nous connoître encor plus aiſément ,
Penſez à ce que bien ſouvent
Fait mainte fille à certain âge.
(Par M***.)
*
DE FRANCE. 139
LOGOGRYPHΕ.
NAVOIR
L'AVOIR qu'un ſeul & même caractère ,
Dans l'homme c'eſt vertu.
Moi, j'en ai quatre ; & ma bizarre mère
M'en a fait un tortu :
Les trois autres ſont aſſez droits .
Tous quatre réunis , j'apprends ce qui ſe paſſe
Enmille& mille endroits ;
J'inſtruis les gens de toute claſſe.
Je ſuis fi fort que, la tête abattue ,
Il n'eſt rien que je ne remne.
Soulever , entraîner le poids le plus peſant ,
Ce n'eſt pour moi qu'un jeu d'enfant,
:
Ma tête encore , allant après ma queue ,
Jeplais aux noirs vêtus , dont la cravatte eſt bleue:
Ils ne font rien ſans moi;
Je leur procure à tous leur titre &leur emploi.
Mais voici la grande merveille
Qui met la patience à bout :
Avec la moitié de mon tout ,
Paris tient dans une bouteille.
(Par le P. Couffaud du Chaffin de la Palinière ,
ReligieuxAugustin de Poitiers. )
140 MERCURE :
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
RECHERCHES hiſtoriques & critiques fur.
l'Administration publique & privée des
terres chez les Romains , depuis le commencement
de la République jusqu'aufiecle
de César, &c. A Paris , chez la Veuve
Duchêne , rue S. Jacques , au Temple du
Goût.
NOUS
SECOND EXTRAIT.
ous voudrions pouvoir ſuivre les dé
tails curieux dans lesquels l'Auteur eſt entré
fur l'Agriculture des Romains ; details fi
fatisfaifans , qu'elle peut être deformais aufli
parfaitement connue que celle d'une de nos
Provinces . Nous nous contenterons de citer
quelques paſſages pour exciter du moins la
curiofité des lecteurs.
" Les Cultivateurs Romains , dit M. de
>> M. , donnoient une grande attention aux
>>moyens de ſe procurer des engrais. Ils en
ramaffoient de toutes parts. Leurs vo- ود
lières leur en fourniffoient beaucoup.
» Au défaut du fumier des animaux , ils
>>convertiffoient en engrais les végétaux &
>> les foſſiles. Ils n'employoient cependant
pas la marne ſoit qu'ils ne cruffent pas
د
DE FRANCE. 141
>>>qu'elle convint à leurs terres foit qu'ils
• ignoraffent fon utilité , ce qui eſt plus vrai-
- ſemblable. Pline en effet ne paroît avoir
->> connu la propriété de la marne pour aman-
>> der lesterres,que par l'uſage qu'on en faifoit
>>> dans les Gaules & en Angleterre. Lorſque
>> les Laboureurs manquoient d'engrais , ils
>> ſemoient dans leur champ des légumes ,
*>> non pour les recueillir , mais pour les en-
>>> fouir en les retournant avec la charrue ,
>>avant qu'ils montaſſent en graine. On brû-
>>loit aulli les chaumes , & on parquoit les
>> moutons en plein champ, dans l'intention
>>d'engraiffer les terres. Quand on nétoyoit
>> les cloaques de Rome , les immondices ſe
*>> vendoient juſqu'à 600,000 écus dans les
>> derniers tems. Stercutus avoit des autels
> à Rome pour avoir inventé l'art de fumer
>> les terres , comme Triptolême en avoit
>> en Grèce pour avoir appris aux hommes à
» labourer.... Quant à la valeur des biens-
>>fonds , voici l'ordre dans lequel Caton
>>les rangeoit , à raiſon du meilleur revenu
>> qu'ils rendoient : 1º. les vignes , lorf-
>>qu'elles étoient bonnes ; 2º. les potagers ;
" 3 °. les ſauffayes ; 4°. les plans d'oliviers ;
* " 5º. les prés ; 6°. les terres à grains ; 7°. les
taillis; 80. les arbres fruitiers ; 90. les fo-
» rêts de chênes qu'on laiſſoit ſur pié à cauſe
>>du produit des glands. Varron & Scrofa
>>>placoient les prés au premier rang , Colu-
»melle auffi , de même que les pâturages
en général & les bois en coupes réglées.
142
MERCURE
»Mais le meilleur de tous les produits de
>> la Campagne , ſuivant le même Caton ,
>> étoit les beftiaux. Les Aſtronomes Romains
>> mettoient de la diſtinction entre l'Agricul-
>> ture & le nourriſſage des beſtiaux. On de-
>>mandoit à Caton quel objet produiſoit
>>plus de lucre ? Il répondit : les troupeaux ,
> ſi vous les conduiſez bien. Quel autre ob-
>> jet après celui- là , ajouta-t- on ? Les trou-
>>peaux ſi vous les conduiſez médiocrement ,
>> reprit-il. »
<
: La ſeconde partie de cet Ouvrage,qui n'eft
certainement pas la moins intéreſſante , eft
celle qui ſe refuſe le plus à l'analyſe. Elle
contient les détails les plus ſavants & en
même-tems les plus curieux fur les diffé
rentes productions qui faifoient l'objet de
l'Agriculture Romaine. On y voit que l'orge,
qui avoit d'abord été fort en vogue , fut
enfuite regardéecomme un aliment tropgroffier
, & devint la nourriture des pauvres &
celle des chevaux , car l'avoine n'étoit pas
connue ; qu'on cultivoit pluſieurs fortes de
bled , telles que lefar ou l'adoreum , le
filigo,le triticum , le zea , qu'on croit être
la petitefpeaute ou leſpeauton , qui eſt en
ufage en Provence ; que le ſeigle n'étoit pas
eſtimé; qu'on ne l'employoit dans le pain que
mélangé avec la farine de froment , & qu'on
ne le femoit guères que pour le faucher verd,
afin qu'il ſervît d'engrais. On trouve encore
dans ce Chapitre des obſervations ſur l'emploi
de la farine , & furtout fur une prati
DE FRANCE. 143
que affez fingulière , qui conſiſtoit à meler
de la craie & même du gypſe avec la farine ,
afin de rendre le pain plus blanc. M. du M.
traite enſuite de la culture des légumes &
des herbes potagères. Le choux & la rave
( rabiole ou turnipe ) étoient les plus en
vogue. Delà il paſſe aux prairies artificielles.
La luzerne étoit regardée comme la meilleure
herbe. On l'appeloit medica , & on prétendoit
que les Grecs l'avoient apportée de Médie.
On la coupoit juſqu'à fix fois dans une
année. Maisune eſpèce de fourrage très -fingulière,
& qui paroît être tombée en déſuetude
depuis long-tems , c'eſt le cytiſe , efpèce
d'arbriſſeau dont on coupoit les branches
pour les donner aux beftiaux , tant en
verd qu'en ſec. La vigne & l'olivier formoient
deux objets intéreſſans de l'Agriculture
Romaine. C'eft encore dans l'Ouvrage
qu'il faut chercher pluſieurs faits trèscurieux
, & qui ne ſont pas ſuſceptibles d'analyſe.
Nous nous contenterons de dire
que Numa fut le premier qui enfeigna à
tailler la vigne , & que , pour mieux établir
cette pratique , il exigea que le vin employé
dans les facrifices ſeroit le produit d'une vigne
coupée avec le fer ; qu'un journal de
vigne rapportoit 14 , & même juſqu'à 18
muids de vin ; qu'en Italie la vigne étoit cultivée
de diverſes manières comme elle
Peſt encore de nos jours , tantôt livrée à
elle-même , tantôt foutenue par des échalas ,
tantôt mariée àdes arbres ; que les vins d'I
144
MERCURE
talie , particulièrement celui de Falerne ,
contenoient beaucoup de parties ſpiritueufes
& inflammables ; qu'ils étoient de longue
garde , & qu'on les conſervoit plus d'un
fiècle , qu'alors ils ſe changeoient en une efpèce
de miel ou de ſyrop , ce qui obligeoit
de les mêler avec l'eau pour les rendre potables
, & c , &c .
Quant au jardinage , c'étoit la partie la
plus précieuſe de l'Agriculture Romaine. Les
legumes , les herbages ont toujours été trèsrecherchés
dans les païs chauds ; mais vers
les derniers tems de la République , le luxe
avoit donné un prix exorbitant à pluſieurs
légumes. Pline aſſure que lorſqu'on eut apporté
de Cordoue les cardons d'Eſpagne , de
petites planchesde ces cardons rapportoient
annuellement juſqu'à 600 liv. de notre monnoie.
Les légumes les plus recherchés étoient
les choux,lesafperges,les cardons,les concom
bres, lescourges.On cultivoit auffi des arbres
fruitiers, mais l'artde les tailler & de les greffer
, étoit bien loin de la perfection où il a
été porté de nos jours. Au commencement
du ſeptième ſiècle de la République , les
Romains ne connoiffoient guères d'autres
fruits que les figues , les noix , les pommes ,
les poires , les coings &les châtaignes. Mais
un grand objet de commerce pour eux c'étoit
les fleurs: ils deſtinoient des champs entiers
à la culture des roſes &des violettes.
Palladius , Columelle & Varron n'ont pas
négligé de donner des préceptes relatifs à
cette
DE FRANCE.
145
cette culture. Les fleurs ſervoient non- ſeulement
pour les parfums & pour la parure ,
mais encore pour la cuiſine. On les employoit
à parfumer le vin & l'huile , & on
les faiſoit entrer dans pluſieurs ragoûts....
M. du M. ne traite pas avec une érudition
moins intéreſſante tout ce qui concerne
l'éducation & le commerce des beftiaux.
Il paroît que chez les Romains cet
objet important étoit peu lié avec l'Agriculture.
Ils avoient de grands troupeaux qui
voyageoient dans les montagnes , comme
cela ſe pratique encore dans le Royaume de
Naples & en Eſpagne. Leur conduite étoit
confiée à des Capitaines qui étoient chargés
de veiller ſur 80 ou 100 moutons , & qui
étoient foumis à un Paſteur général. Celuici
devoit ſavoir lire & écrire , & être en
état de tenir des comptes. Dans les premiers
tems on arrachoit la laine des moutons : delà
, ſelon quelques Auteurs , le mot vellus à
vellere. Une toiſon valoit quelquefois jufqu'à
10 liv. de notre monnoie ; mais le profit
que donnoient les beſtiaux n'égaloit pas
encore celui qu'on tiroit des baffe- cours&
des volières. M. de M. donne la defcription
d'une volière. On y voit les précautions que
les Romains prenoient pour que le moral
même , ſi l'on peut parler ainſi , concourût
avec le phyſique pour rendre heureux les
oiſeaux prifonniers ,&les diſpoſer à engraiffer.
Varron affure qu'une volière bien gouvernée
rapportoit plus que 200 journaux de
15 Avril 1779 . G
146 MERCURE
terre. Comme on élève encore des eſcargots
en Allemagne , en Lorraine , & dans
pluſieurs autres païs , on ne ſera pas ſurpris
que les Romains s'en foient occupés ; mais
on a peine à comprendre le goût qu'ils
avoient pour une eſpèce de rat qu'on nomme
loir , dont ils élevoient & engraiffoient
un grand nombre.
Après avoir terminé la ſeconde Partie de
fon Ouvrage par des détails toujours curieux
, tant ſur les piſcines ou viviers que
fur les abeilles , M. du M. ne s'occupe dans
la troiſième que de vues plus générales. Il
examine d'abord quelles furent les cauſes des
progrès & de la décadence de l'Agriculture
chez les Romains. Il obſerve que ſous les
Rois & au commencementde la République,
ce peuple encore foible , reſſerré par ſes voifins
& éloigné de tout commerce, dût s'attacher
à ſe procurer avant tout une ſubſiſtance
qui fut même long-tems incertaine & précaire,
puiſqu'en moins de 100 ans il éprouva
huit grandes famines ; que dans les premières
époques de fa proſpérité , la guerre
dont il fut ſans ceſſe occupé l'empêcha de
donner plusd'eſſor à l'Agriculture ; mais que
lorſque ſes conquêtes hors de l'Italie lui eurent
procuré à la fois & de grandes richeffes
& de grandes reſſources pour la fubfiftance
, par les denrées qu'il fit venir des Provinces
foumiſes , l'Agriculture alors ſe tourna
vers les objets qui ne pouvoient venir de
L'étranger,tels que les fourrages , les bef
DE FRANCE.
147
tiaux , & tout ce qui en eſt le produit , l'éducation
des animaux qui ſervent à la cuiſine,
le Jardinage, &c. M. du M. obſerve avee
raifon que cette culture eſt la plus riche ;
c'eſt celle de l'Angleterre , & de tout païs
où l'argent abonde , & où les importations
font faciles . Cependant le luxe qui l'avoit
fait naître ne tarda pas à la détruire , parce
que les richeſſes & l'induſtrie ne ſubſiſtent
pas long-tems enſemble ; parce que la molleſſe
des Romains enrichis leur fit négliger
le ſoin de leurs terres ; de forte que l'Italie ,
devenue de plus en plus dépendante de l'étranger
, retomba dans la misère dès qu'elle
perdit ſon empire ſur les Provinces de l'Afrique&
de l'Afie. Ajoutez à ces cauſes de
décadence les diſtributions faites au peuple ,
tant en grains qu'en huile , uſage qui tendoit
à avilir le prix des denrées indigènes ,
le tarifque la complaiſance pour une populace
toujours redoutable aux Tyrans ,
impoſer à ces mêmes denrées , &vous n'aurez
pas de peine à vous rendre compte de
Pappauvriſſement réel où tomba l'Italie.
Mais ce qui eſt plus difficile à croire , & que
M. du M. prouve cependant d'une manière
invincible , c'eſt que dans quelque état de
proſpérité qu'ait jamais été l'Agriculture
des Romains , celle des Modernes la furpafſe
infiniment : inſtrumens aratoires , méchaniques
ingénieuſes , telles que les machines à
vent& à eau , facilités pour le commerce ,
fit
Gij
148 MERCURE
variétés dans les productions , &c. &c , tout
eſt à l'avantage des Modernes .
Rien ne pouvoit mieux couronner l'Ouvrage
intéreſſant dont nous avons rendu
compte , qu'un chapitre deftiné uniquement
à conſidérer l'influence de l'Agriculture fur
le Gouvernement & ſur les moeurs des Romains.
Ici M. du M. contre l'attente d'un
grand nombre de Lecteurs , conclut que
cette influence ne fut que très - foible , &
preſqu'inſenſible. Mais en quoi on ne fauroit
trop louer ſon courage & ſa ſagacité,
c'eſt qu'il puiſe dans ſon reſpect même pour
les moeursagricoles, les raiſons par leſquelles
il ſoutient fon opinion ; c'eſt qu'il voit l'injuſtice
, la cupidité , la rapine prévaloir toujours
parmi les Romains ; c'eſt qu'il les montre
tels qu'ils étoient , deſpotes dans leurs
foyers , tyrans dans leurs terres , oppreſſeuts
chez l'étranger , injuftes envers tous ; c'eſt
qu'il obſerve que dès lespremiers ſièclesde la
République , d'un côté l'eſpoir du butin fait
à la guerre , de l'autre l'animoſité des factions
, & l'ardeur à prendre part aux affaires
publiques, détournèrent le peuple des travaux
de la Campagne , pour le raſſembler en foule
dans les armées ou dans la place publique ;
c'eſt qu'il voit d'abord l'uſure & la rapine
enrichir les Nobles & les Chevaliers , & la
vénalité reprendre enfuite ces richeſſes parmi
lepeuple, devenu intéreſſe, ſans être plus induſtrieux
; c'eſt enfin qu'il ne peut prodiDE
FRANCE.
1491
guer ſon admiration à un peuple qui doit fa
célébrité , non au bonheur qu'il s'eſt procuré
, mais au malheur dont il a accablé les
autres Nations : manière noble & intéreſſante
d'enviſager l'hiſtoire , & furtout l'hiftoire
Romaine. C'eſt un fruit tardif , mais
falutaire de la bonne inſtruction & de la
véritable Philoſophie , qui, tranquille & affermie
dans ſa marche , commence à regarder
en arrière. Le tems eſt arrivé où elle
peut élever ſa voix contre les préjugés : on
la reconnoît cette voix dans tout ce que
M. l'Abbé de Condillac nous a donné ſur
l'hiſtoire Romaine , partie excellente d'un
excellent Ouvrage , & antérieurement dans
un Livre que l'Auteur de cet extrait ne rappelle
ici qu'à cauſe de l'intention dans laquelle
il a été composé , & qu'il ne lui convient
pas de citer .
DISCOURS qui a remporté le Prix de l'Académie
de Marseille, fur cette queſtion :
Quellea étédans tous les temps l'influence
du Commercefur l'esprit & les moeurs des
Peuples?
Il paroît que cet Ouvrage eſt d'un Négociant.
Le ſujet qu'il traite a été propofé par
l'Académie d'une ville célèbre dans le Commerce
depuis plus de vingt-quatre ſiècles , &
qui fut la rivale de Carthage , lorſque Carthage
l'étoit de Rome. C'eſt un ſpectacle
bien intéreſſant ſans doute , de voir la cauſe
Giij
150
MERCURE
duCommercediſcutée par des Commerçans,
&dans une ville redevable au Commerce de
fon antique célébrité. Peut- être s'y attend- on ;
le Commerce a perdu ſa caufe au Tribunal
où il pouvoit le plus fe flatter de trouver des
Juges prévenus en fa faveur. La conclufion
de ce Difcours eſt , que le Commerce eft incompatible
avec toutes les grandes vertus , &
qu'il a toujours énervé l'esprit & corrompu
les moeurs de toutes les Nations. Tous les
Peuples de l'Europe , à peu-près , ſont Commerçans
, & tous cherchent les moyens d'agrandir
& de perfectionner leur Commerce.
C'eſt donc leur dire qu'ils emploient tout ce
qu'ils ont de génie à énerver leur efprit , &c
tout ce qu'ils ont de ſageſſe à perfectionner
leurs vices & leurs malheurs. Ils peuvent
être étonnés de l'avertiſſement qu'on leur
donne , & il eſt à deſirer au moins qu'il
attire leur attention. Il eſt vrai que ces confeils
de morale paroiſſent affez ridicules aujourd'hui
à ceux qui croient que la moralene
peut avoir aucun rapport avec ce qu'on appelle
les affaires ; mais ce n'eſt pas-là ce qui
prouveroit le plus contre l'Auteur de ce
Difcours.
Avant de toucher au fond de la queſtion,
il donne quelques idées préliminaires ſur la
nature du commerce , qui ne paroiffent pas
routes bien exactes. L'Auteur y a eu pour
objet de faire voir que le commerce n'eſt pas
une choſe bien naturelle ; & je crois qu'il ſe
wompe. Le genre-humain , dit- il d'abord ,
DE FRANCE.
n'apas besoin du commerce pourſe conſerver.
C'eſt- à-dire , que fans commerce il y auroit
toujours des hommes dans les lieux où la
terre ſuffiroit à leur ſubſiſtance. Mais par le
choc des hommes les uns fur les autres , des
peuples entiers font quelquefois tranſportés
&retenus dans des lieux où ils ne peuvent
trouver ni faire naître des alimens dans la
terre; & le commerce eſt néceſſaire à la
conſervation de cette partie au moins . du
genre humain. Il ajoute que les Sauvages
n'ont point de commerce , & ne peuvent en
avoir,puisqu'ils n'ont pas même de communication
entre eux. Il ſuffit d'avoir lu quelques
voyageurs , pour ſavoir qu'il eſt dans
l'Afrique , dans l'Afie & dans l'Amérique
beaucoup de peuplades Sauvages qui font
entre eux des échanges en nature. Ces échanges
font bien une eſpèce de commerce ; elles
ont été par-tout l'origine du commerce. Il
eſt îmême des Sauvages chez leſquels des coquillages
& des peaux épargnent le tranfport
pénible des denrées en nature , & fervent
ainſi de monnoie. Il est vrai que l'Auteur
de ce Diſcours ne veut pas qu'on appelle
du nom de commerce un échange local
, & fait , pour ainsi dire , d'homme à
homme, de leurs fruits réciproques; mais tout
le monde s'eſt accordé à dire que c'eſt là le
commerce dans ſa naiſſance , & qu'il ne
change point de nature en prenant plus
d'accroiflement &d'étendue. Enfin, l'Auteur
convient que le commerce naît toujours de
Giv
752
MERCURE
:
l'agriculture perfectionnée , & il croit l'état
d'agriculteur très-naturel à l'homme. Le commerce
qui en naît toujours néceſſairement ,
eſt donc auffi une choſe très-naturelle. En
général , il ne faut pas s'occuper peut-être de
ce qui eſt naturel ou de ce qui n'eſt pas naturel
à l'homme ; c'eſt une manière métaphyfique
d'apprécier les choſes , qui tient encore
àl'ancienne philofophie , & qui n'eſt bonne
qu'à éternifer les diſputes. Tout lui eſt naturel
peut- être ,& les vices , & les vertus , &
l'ignorance & les lumières. Il faut chercher
ce qui lui eſt utile ou funeſte , ce qui le
rend heureux ou malheureux. On trouvera
alors des faits qui pourront être affez clairs
&affez ſenſibles , & on ne ſera point expofé
à s'égarer dans des ſubtilités abſtraites.
L'Auteur de ceDiſcours ne proſcrit point
également toute eſpèce de commerce. Le
commerce intérieur qui ſe fait de Province à
Province dans le même État , il le croit utile
au bonheur des hommes , & par conféquent
ne penſe point qu'il puiſſe nuire à leurs
vertus. C'eſt le commerce extérieur qui ſe
fait de peuple à peuple , qu'il croit deftructeurde
toutes les vertus , & par conféquent
funeſte au bonheur des hommes & à la profpérité
des Empires .
Il développe d'une manière très-intéreſſante
les avantages du commerce intérieur.
Un État fans communication au dehors eſt
néceſſairement agricole , dit-il , puiſqu'il n'a
d'autre reſſource pour ſubſiſter que la cul
DE FRANCE.
153
ture; s'il a un commerce au-dedans , c'eſt
lorſque ſes campagnes floriſſantes lui fourniffent
un furcroît de fruits pour l'entretenir.
Ce commerce annonce la félicité publique.
Il le croit également avantageux aux
moeurs & à l'eſprit des peuples. Aux moeurs ,
parce qu'il en adoucit la rudeſſe ſans les
affoiblir , & que tous les plaiſirs dont il fait
naître le beſoin & l'idée , ne peuvent avoir
pour objet que d'embellir & de rendre plus
reſpectable la vie champêtre & agricole. A
l'eſprit , parce qu'il en étend les lumières naturelles
, fans pouvoir jamais inſpirer cette
ambition des arts & du génie , qui nuit trop
ſouvent à la raiſon, comme l'ambition de la
gloire des armes aux vertus.
Le commerce extérieur des peuples offre
dans ce Difcours des tableaux bien differens.
Il y en a deux , dit l'Auteur , l'un
d'économie , l'autre de luxe. Le premier eſt
celui des peuples qui ne vivent que par le
commerce , tels étoient les Tyriens dans l'antiquité,
tels font les Hollandois parmi nous.
Le ſecond eſt celui des peuples qui , trouvant
des alimens ſur leur fol , demandent
des plaiſirs aux climats étrangers. Celui- ci
eft de luxe dans ſon origine même: l'autre
le devient bientôt par ſes progrès , & les
effets finiffent par être à peu-près les mêmes
dans l'un & dans l'autre: ils ſont ſeulement
plus affreux encore dans la corruption du
commerce d'économie.
Le commerce extérieur , en mélant toutes
Gy
154
MERCURE
les Nations , donne à chacune les Arts, le
génie & les productions de toutes les autres
après avoir tout perfectionné dans chacune
par les rivalités de l'orgueil & de l'induſtrie,
mais c'eſt à cette époque où les connoiffances
font les plus étendues , où les arts font
le plus perfectionnés , où les jouiſſances.
font en plus grand nombre , que tout eft
à cette élévation extrême , d'où l'on doit rapidement
deſcendre dans un abyſme de vices
& de malheurs. Alors les beautés un peu
monotones des campagnes ſont abandonnées
pour les ſpectacles variés des capitales &des
villes, qui ſont toutes ſuperbement parées.
Le cultivateur enivré par les récits pompeux
de tant de merveilles , abandonne la charrue
pour venir briguer les couleurs d'une livrée
ou les rênes d'un équipage. L'abondance publique
ſe tarit dans ſes fources , tandis qu'elle
fe montre encore avec éclat dans les refervoirs
où elle avoit coutume de ſe rendre. Le
génie , qui ne peut plus attacher par des productions
fimples & touchantes des ames
ufées par l'abus de lafréquentation des chefd'oeuvres
, remplace la grandeur par le gigantefque
, & le naturel par le fingulier. Le
commerce extérieur détruit , fur-tout , toutes
les vertus des peuples. On va ſe promener
chez des Nations étrangères , & l'on devient
étranger ſoi-même à ſa famille & à ſa patrie.
On trouve , par- tout où l'on a fon portefeuille,
les plaiſirs que donne la fortune ,
l'on perd le beſoin du bonheur , qui ne fe
DE FRANCE.
155
rencontre que dans les foyers paternels. Le
mêlange des peuples altère les qualites qui
leur font propres , efface les caractères nationaux
, portel'abſurdité & la contradiction
dans les lois , les coutumes & les ufages. De
plus grands effets encore font le produit de
ce commerce. Lorſque le Proteftant eft venu
viſiter nos Temples , que nous avons pris
unturban pour pénétrer dans les moſquées ,
&que nous nous ſommes amuſés à voir
les convulfions que le Quaker prétend recevoirdu
Saint-Efprit , un rire impie & moqueur
circuleſur toutes les lèvres au nom feul
de la Religion: les autels de toutes les Religions
tremblent à la fois , & la croyance eſt
bannie de preſque toutes les ames.
Dans la ſeconde Partie de fon Difcours ,
PAuteur appelle l'Hiſtoire à l'appui des principes
qu'il a développés dans la première. Il
nousmontre les Perfes , perdant dans les richeffes
acquifes par Cyrus , les vertus qu'ils
avoient long-temps confervées dans l'éloi
gnement pour tous les peuples étrangers :
tous les vices & tous les crimes entrant en
Égypte par le port d'Alexandrie , qui avoit
été pendant pluſieurs ſiècles le rempart qui
arrêtoit les Nations & les moeurs étrangères;
les Phéniciens &les Arabes , Navigateurs &
Commerçans , portant la corruption qui
leur étoit naturelle , chez tous les peuples
qui avoient le malheur de recevoir les funeſtes
productions de leur induſtrie, Carthage
expiant fous les coups de Scipion , tous
Gvj
156 MERCURE
les menfonges & tous les crimes de la foi
Punique ; les Chinois enfin , confervant depuis
plus de quatre mille ans , le bonheur
de leur empire paternel , par le ſoin qu'ils
ont eu d'arrêter ſur leurs frontières tous les
étrangers qui veulent les franchir.
د
Telle eſt la ſubſtance de ce diſcours , qui
eſt écrit par-tout avec intérêt , & qui montrera
ſans doute par- tout , même à ceux
qui ne feront pas defon opinion un trèsbon
eſprit & une ame très-honnête. Les
preuves font toujours préſentées ſous cet
afpect philoſophique qui les rend très-propres
à recevoir les mouvemens & les cou-
Ieurs de l'éloquence. C'eſt ſans contredit un
des Ouvrages qui prouvent le mieux les progrès
que font le goût & les Lettres dans les
Provinces. On voit d'abord que cette queftion
rentre beaucoup dans celle qui commença
la réputation du célèbre Citoyen de
Génève :leurs principes font les mêmes , &
les mêmes faits de l'hiſtoire leur fervent de
preuves& d'autorités.
Il n'eſt pas douteux que beaucoup de
gens ne trouvent les deux opinions également
paradoxales. On conviendra , ſans
doute , que nous ne pourrons jamais avoir
avec le commerce , le bonheur & les vertus
des premiers Romains , & des premiers
Spartiates ; mais il y a long-tems que les
peuples modernes ont ofé dire qu'ils ne veulent
ni de leur bonheur , ni de leurs vertus.
Cette réponſe eſt fière; il n'eſt pas
DE FRANCE.
157
encore bien démontré qu'elle foit dictée par
le bon ſens & par la véritable grandeur de
l'ame.
Ces grands objets , ces grandes queſtions,
les plus importantes de toutes ſans contredit
pour le bonheur des hommes , ont occupé
preſque la vie entière du célèbre Citoyen
de Génève. Retiré dans ſa vieilleſſe
du commerce de tous les hommes , & même
du commerce de ſon génie , les défenſeurs
de la liberté d'un peuple qui veut ſe
donner des loix nouvelles , ſont venus lui
demander un plan de Légiflation dans ſa ſolitude.
Toute ſon ame & tout ſon génie ſe
ſont ranimés pour répondre dignement à
cette demande. J'ai lu l'Ouvrage qu'il a
écrit pour la Pologne , & qui n'eſt point encore
imprimé. Il m'a paru auſſi beau que les
plusbelles productionsdu mêmeAuteur.Mais
quel caractère étranger à nos moeurs & à nos
idées ! On croiroit que l'Auteur fort d'un entretien
avec Numa dans les forêts desSabins ,
ou avec Licurgue ſur le Taigête.
Le premier conſeil qu'il donne aux Polonois,
c'eſt de rompre preſque toute commu
nication avec le reſte de l'Europe. Il ne veut
point pour cela de remparts ſemblables
à celui qui a été ſi inutile pour ſéparer le
Chinois du Tartare ; il veut que ce ſoit le
caractère national qui élève cette barrière.
Mais comment le former ce caractère national
? Par desjeux d'enfant , répond ce grand-
Homme , par des cérémonies publiques ,
3.
158 MERCURE
majestueuſes & touchantes , par des gymnafes
, par des fêtes. Deux Légiflateurs de
l'antiquité ont imprimé ainſi l'image de leur.
ame & de leur caractère dans les hommes
qui ont reçu leurs lois , Licurgue & Numa ;
&il eft encore aujourd'hui des hommes qui
portent ces images ſacrées dans leur caractère
& dans leur ame. Des Spartiates devenus
fauvages vivent encore libres aujourd'hui
fur les montagnes de la Laconie , d'où ils
inſultent au deſpotiſme du Grand Turc ; &
ſous la domination du Pape , les Transrevérains
montrent ſouvent le caractère de
ce peuple Romain qui régnoit dans les Comices.
Imitez ces Législateurs & leurs inftitutions
, dit Rouſſeau à la Pologne. Faitesvous
des ſpectacles nationaux , & des fêtes
qui vous dégoûtent à jamais du bonheur de
tous les autres peuples ; faites enſorte qu'il
vous ſoit impoffible d'être autre choſe que
desPolonois, & vous le ferez pour l'éternité.
Des voifins plus puiſſans pourront vous vainere
, ils ne pourront vous conquérir : les
Ruffes pourront vous engloutir , ils ne pourront
vous digérer.
En les ſéparant ainſi de toute la terre , ce
nouveau Licurgue ſemble en effet préparer
auxPolonois un bonheur qui ne s'eſt jamais
trouvé parmi les hommes. Des moeurs , &
preſque point de Lois : la raiſon pour le
premier Code des Magiſtrats : des Citoyens
qui foient tous Législateurs , pour qu'il n'y
en ait aucun d'eſclave : des Laboureurs ſe
DE FRANCE.
159
rendant dignes d'être au beſoin les défenfeurs
de la Patrie par des exercices & des
fêtes militaires qui ſeront le delaffement de
leurs travaux ruſtiques. Les récompenfes ,
toutes en honneurs , aucune en argent a l'argent
preſque profcrit , comme faiſant circuler
les vices & les crimes avec plus de rapidité
encore que les richeſſes : tous les rangs
également acceſſibles à tous les Citoyens ,
qui les rempliront tous ſucceſſivement , en
croiffant par degrés en vertus & en talens
comme en grandeur. Le trône même , rempli
pardes Citoyens qui auroient appris dans
tous les États qu'ils auroient parcourus , les
beſoins & les devoirs de tous les états ; le
bonheur enfin toujours modéré , parce qu'il
s'uſe lorſqu'il eſt trop vif, & que l'homme
trouve bientôt l'ennui & les dégoûts dans
des voluptés immodérées. Tel eſt le tableau
duGouvernement que le Citoyen de Géuève
voudroit donner à la Pologne.
2
Il a bien prévu qu'on lui diroit qu'il n'y
a pas un très-grand mérité à renouveler les
Romans politiques de Platon ; qu'on effaieroit
de le combattre par le ridicule , parce
que le ridicule eſt l'unique reſſource des
eſprits foibles , contre tout ce qui porte le
caractère de la grandeur & de la force ; qu'on
lui oppoferoit les goûts de tous les peuples
modernes pour les jouiſſances du luxe , & la
corruption de leurs moeurs , pour lui prouver
qu'il faut leur laiffer leur luxe & leurs
moeurs corrompues. C'eſt en combattant ces
160 MERCURE
1
objections qu'il déploie cette éloquence invincible
, qui triomphe ſouvent de nos dégoûts
ou de notre effroi pour les moeurs antiques
; ou qu'il fait voir cette foupleſſe
d'eſprit qui apperçoit les moyens de ſe ſervir
de nos vices même , pour nous conduire , par
degrés , aux vertus que nous n'oſons plus enviſager.
Les changemens , il ne veut pas les
faire , comme Dieu , par ſa parole ; ilprend
les inſtrumens de l'homme , le tems , & de
ſages préparations. Il préſente à la fois un
deffin pur & général ; mais il voit bien
qu'on ne peut l'exécuter que par partie ; il
ne dit point donnez moi des anges , & je les
ferai vivre en ſages ; donnez-moi un pays où
il n'y ait aucune inſtitution , & j'y établirai
des inſtitutions parfaites. Il dit , donnezmoi
la Pologne & les Polonois tels qu'ils
font aujourd'hui , & je ne crois pas impoffible
de leur donner la Légiflation & le
bonheur dont je leur offre les images .- On
oppoſe toujours les paſſions des hommes
comme les obſtacles les plus invincibles à
toutes les réformes , & l'on ne voit pas que
pour celui qui fait les manier , elles font
auffi les moyens les plus fûrs & les plus puiffans
; on peut s'en ſervir même pour les détruire
toutes ; & s'il y a eu jamais un véritable
Stoïcien , ſon ſtoïciſme a été l'ouvrage
des paffions.
Nous avons cru faire quelque plaiſir à nos
Lecteurs , en leur donnant cette foible idée
de l'Ouvrage d'un Philoſophe , que tous les
DE FRANCE. 161
amis de la liberté pleurent encore. Nous n'avons
pas voulu nous permettre d'examiner
aucune de ſes idées en les rapportant ; mais
comme elles ont beaucoup de rapport avec
le difcours qui nous a donné l'occaſion d'en
parler , nous prendrons la liberté de préſenter
ici quelques queſtions ſur ces objets ,
qu'il feroit à deſirer peut-être que l'on travaillât
à réfoudre.
1º. La découverte de la bouſſole , de
l'Imprimerie, de la Poudre à canon, du Nouveau-
Monde , n'a-t- elle pas produit des changemens
eſſentiels dans l'eſprit-humain , qui
doivent empêcher les Peuples modernes de
former leurs Lois ſur les modèles des Législations
anciennes ?
2º. Si l'homme n'épuiſe pas ſon inquiète
activité dans les longues courſes de la Navigation
& du Commerce , ne la porterat-
ilpoint fur des objets plus funeſtes encore ?
Peut-on lui ôter à la fois l'ambition des
richeffes , & celle de la gloire des armes ?
3º. Elever des barrières entre les Nations ,
n'est- ce pas allumer des haines nationales
qui franchiront bientôt ces barrières ? N'eſtce
pas vouloir que les peuples courent les
uns chez les autres , le glaive & la flamme
à la main , au lieu de s'y promener paiſiblement
avec des gerbes de bled & des balances
? Les Perſes avoient voulu ſe renfermer
chez eux , & je les vois ſe répandre
dans l'Aſie pour ravager & pour conquérir :
le Spartiate mépriſoit tous les autres Grecs ,
162 MERCURE
& Licurgue lui avoit fait promettre de ne
jamais faire de guerre offenſive ; à peine
T'hiſtoire me fait connoître les Spartiates ,
que je les vois ſe répandre dans toute la
Grèce pour l'aſſervir à leur orgueil .
4°. Eſt-il prouvé qu'il vaille mieux , par
exemple , qu'il y ait en Europe des Anglois ,
des François , des Ruffes , &c , &c , & c ,
que s'il n'y avoit que des Européens ? Si tous
ees caractères nationaux étoient effacés , les
traits purs & primitifs de la nature humaine
ne ſe diftingueroient-ils pas mieux dans les
hommes de tous les pays , & de tous les ſiècles
? Ce qu'on appelle le caractère national
n'eſt- il pas formé plus ſouvent par les préjugés
, par les défauts & par les vices , que
par les vertus & par les lumières ? La communication
des peuples n'eſt-elle pas encore
plus propre à détruire les erreurs que les
vérités&les vertus ?
5 °. Si les guerres & les conquêtes font
inevitables , ne vaut - il pas mieux encore
que des moeurs à- peu - près ſemblables incorporent
tout de ſuite le peuple conquis
au peuple conquérant ? Les Parfis font
dans l'Afie par leur ſituation , par leurs
malheurs & par leur attachement à leur
antique Légiflation , ce que font les Juifs
enEurope. Les Parſis doivent- ils bénir beaucoup
aujourd'hui le génie de Zoroastre , qui
leur vaut tous les malheurs & toutes les ignominies
que leur font fouffrir les peuples dont
ils refuſent deprendre les moeurs&lesuſages!
د
DE FRANCE. 163
6. Eſt-il bien démontré que de petits
États , parce qu'ils font plus faciles à gouverner,
foient plus propres à faire le bonheur
des hommes ? N'ont- ils pas une agitation ,
une inquiétude naturelle , qui met trop fouvent
& trop aiſément la confuſion & le trouble
dans leur ſein ? Je m'explique. Un petit
État , lorſqu'il eſt ſeul & iſolé , doit , toutes
choſes égales d'ailleurs , ſe gouverner incomparablement
mieux ; mais lorſqu'il y a plufieurs
de ces petits États les uns près des autres
, alors y a-t-il quelque moyen de les
maintenir dans la paix & dans le repos ? Il
eft vrai que la liberté ne peut être établie
dans les grands Empires que lorſque des
repréſentans forment le corps Légiflatif;
mais Rouffeau a-t- il raiſon lorſqu'il affure
que la liberté eſt perdue du moment qu'elle
eft confiée à des repréſentans ? Cu eſt ce M.
de Lolme qui a dit vrai , en afirmant qu'elle
eſt plus en fûreté dans leurs mains que dans
celles même du Peuple ?
( Cet Article est de M. Garat. )
TRADUCTION libre d'Amadis de Gaule,
par M. le Comte de Treff**. A Amſterdam
, & ſe trouve à Paris , chez Piffor ,
Libraire , quai des Auguſtins. 2 vol. in- 12.
Un peu de vérité fait l'erreur du vulgaire ,
a dit Voltaire dans la Tragédie des Triumvirs.
Toute fiction eft fondée fur quelque
réalité. Ces Romans de Chevalerie , qui
164 MERCURE
ſemblent n'être qu'un jeu de l'imagination
en délire , n'ont fait que charger la peinture
de moeurs originairement très - véritables .
Ces châteaux enchantés , défendus par des
géans , où gémiſſoient des beautés captives ,
où des Chevaliers languiſſoient dans les ténèbres
des cachots , n'exiſtoient pas ſeulement
dans la tête des Romanciers. Il n'y
avoit de leur invention que les enchantemens
& les géans ; mais d'ailleurs, dans ce chaos de
l'anarchie féodale , les fortereffes étoient en
effet le repaire du brigandage ; & tout noble
qui avoit pu bâtir ſur un rocher , ou s'entourer
de foſſes, étoit impunément oppreffeur
& raviffeur. L'avantage de la taille , la
force du corps , l'armure de fer , les tours à
créneaux , ne ſervoient que trop ſouvent à
écraſer le foible , à dépouiller le pauvre , à
violer l'innocence. Celui qui , avec les mêmes
moyens de puiſſance , ne s'en ſervoit que
pour défendre la foibleſſe & repouffer l'injustice
, étoit un digne Chevalier , & fes premiers
ſermens étoient toujours faits au ſexe
le plus expoſé à l'inſulte. Voilà l'origine de
la Chevalerie , qui étoit la police des temps
barbares; voilà l'explication de ces fables ,
dont le fond ſemble toujours le même , &
offre toujours des combats & du merveilleux.
Les combats tenoient lieu de lois & de
juſtice ; le merveilleux prenoit ſa ſource
dans l'ignorance & les erreurs de ces ſiècles
groffiers. Les Romanciers voyoient par-tout
des enchanteurs, parce que les juges voyoient
DE FRANCE. 165
par-tout des ſoreiers ; & la même contradic
tion qui déshonoroit les Tribunaux , ſe retrouvoit
dans ces productions informes ;
car il n'eſt pas plus abſurde de voir des enchanteurs
toujours tués par des Chevaliers ,
que de voir des forciers toujours brûlés par
Je bourreau.
Ce n'eſt pas ici le lieu d'approfondir ces
rapports néceſſaires entre l'imagination des
Écrivains & les moeurs de leur fiécle ; c'eſt
un examen qu'il ſuffit d'indiquer aux hommes
qui réfléchiffent. Dans cette foule de Ro
mans de Chevalerie , dont l'Europe a été
long-temps inondée , les Amadis ont toujours
tenu le premier rang. On fait quel parti
en a tiré Quinault , qui a bâti l'édifice de
notre théâtre lyrique ſur les fictions anciennes
& modernes. La première traduction
des Amadis de l'Eſpagnol en François ,
parut en 1540 , ſous le règne de François
Premier. D'Herberai en eſt l'Auteur. Le
ſtyle en eft groſſier & licentieux. L'ouvrage
eſt en 4vol. in-folio, Mademoiselle de Lubert
en donna de nos jours un Extrait épuré en
8 volumes in- 12 . M. le Comte de Treff **
a entrepris d'en faire une traduction abſolument
nouvelle , encore plus courte de la
moitié, & réduite aux ſeules aventures d'Amadis
de Gaule & de fon fils Eſplandian ,
celles d'Amadis de Grèce ayant paru moins
intéreſſantes & moins agréables , dans le premier
abrégé qu'on en a donné de nos jours.
Il faut lire dans la Préface du nouveau
166 MERCURE
Traducteur, les raiſons très-plauſibles que lui
fourniſſent ſes recherches ſavantes & ingénieuſes
, pour prouver que les Amadis , quoique
traduits par d'Herberai fur des manufcrits
Caſtillans , & attribués à Vaſco de Lobeira
, Portugais , ont été originairement
empruntés par les Écrivains Eſpagnols , d'ouvrages
François du douzième ſiècle , écrits
en langue romance , qui , ſelon lui, eſt préciſement
l'idiome Picard , tel qu'il ſe parle
aujourd'hui. Il atteſte tous ceux qui connoiffent
le langage de cette Province , que
c'eſt à peu-près le même dans lequel a écrit
le Sire de Joinville, à qui nous devons les
Mémoires du règne de S. Louis. :
Quoi qu'il en ſoit de cette queſtion , faite
pourêtre difcutée par les érudits , du moins ce
n'en fera pas une parmi les gens de goût, que
le mérite de cette nouvelle verfion de l'Amadis.
L'ouvrage eſt plein d'eſprit & d'agrément.
La narration eſt facile & gaie , tout
y reſpire cette galanterie aimable qui n'eſt
mêlée d'aucune fadeur , & cette decence
d'expreſſion qui donne une grâce nouvelle
aux images de la volupté. On fent qu'un
ouvrage de ce genre né comporte ni citation
ni analyſe. Il faut abſolument ſuivre le fil
des aventures , & ſe laiſſer entraîner au
charme de la diction , pour en avoir une
'idée. En exceptant un petit nombre d'eſprits
auſtères qui n'ont jamais goûté ce genre de
compoſition , tout Lecteur , après s'être
amufé d'Amadis, répétera ces vers de Vol
1
DE FRANCE. 167
taire *; car il faut bien finir , comme on a
commencé , par citer celui qui a tout dit.
O L'HEUREUX temps que celui de ces fables !
Des bons démons , des eſprits familiers ,
Des farfadets aux mortels ſecourables !
On écoutoit tous ces faits admirables ,
Dans ſon château , près d'un large foyer.
Le père & l'oncle , & la mère & la fille ,
Et les voiſins & toute la famille
Prêtoient l'oreille à Monfieur l'Aumônier ,
Qui leur faiſoit des contes de ſorcier.
On a banni les démons & les fées.
Sous la raiſon les grâces étouffées
Livrent nos coeurs à l'infipidité.
Le raiſonner triſtement s'accrédite.
On court , hélas ! après la vérité.
Eh ! croyez-moi , l'erreur a fon mérite.
* On a dit dans le dernier Mercure que ce vers ,
Dieu! changez la Nature , ou révoquez la Loi !
étoit de Voltaire ; c'eſt une erreur : il eſt cité en effet
dans ſes Ouvrages ; mais il eſt de l'Abbé Pellegrin ,
dans une imitation du Pastor-Fido ,jouée auThéâtre
Italien.
( Cet Article est de M. de la Harpe. )
168 MERCURE
1
DISCOURS prononcés en différentes folennités
de Piété; par M. l'Abbé le Couſturier
, Chanoine de l'Égliſe Royale de
S. Quentin , Conſeiller-Clerc , Maître des
Requêtes de Mgr le Comte d'Artois , &
Prédicateur du Roi. Troiſième Édition .
Vol. in - 12 . A Paris, chez Moutard , Imprimeur-
Libraire de la Reine , Hôtel de
Cluny , rue des Mathurins.
Rendons grâces à l'art merveilleux &
bienfaiſant de l'Imprimerie : ces milliers de
voix qui chaque jour retentiſſent dans nos
Temples , & qui ſe perdoient jadis dans
le vague des airs , ont enfin un fort plus
heureux. Recueillies par la main du Typographe,
elles en reçoivent une exiſtence nouvelle
, une exiſtence durable , & bientôt circulent
, par les canaux du commerce , dans
toutes les régions du monde. Depuis quelques
années on a mis au jour un fi grand
nombre de Sermons , de Panégyriques , d'Oraiſons
Funèbres & de Traités ſur l'art de
Prêcher , qu'il devient en quelque forte impoffible
de les connoître , même par de ſimples
analyſes. Cependant on parviendroit à
s'en faire une idée générale , en les confidérant
comme des ouvrages fondus dans
un même moule , & calqués les uns ſur les
autres.
M. le Couſturier , malgré ſon courage&
ſes talens , a été obligé de s'aſſervir avec la
foule
DE FRANCE. 169
Foule des Prédicateurs , aux lois deſpotiques
de l'ancienne routine. Parmi des Diſcours
éloquens ſur la charité, ſur la religion , fur
la vraie grandeur , on rencontre , dans ſon
Recueil,l'Oraiſon Funèbre d'une Dame Françoiſe
de Ligny , un Panegyrique de S. Corneille
, un de S. Sulpice , unde Ste Éliſabeth ,
&deux de S. Louis , que l'Auteur a prêchés
devant l'Académie Françoiſe en 1752 &
1769. Le Public parut ſi fatisfait du dernier
de ces Difcours , que l'Académie ſe détermina
à ſolliciter en ſa faveur un bénéfice
auprès du Miniſtre. Quoique la diſgrâce du
Miniſtre ait rendu vaines ſes promelles ,
M. le Couſturier , occupé pendant quarante
ans des auguſtes fonctions de Prédicateur
, eſt ſans doute plus flatté d'avoir
mérité des récompenſes ſans les obtenir , que
de les avoir obtenues ſans les mériter. Onjugera
de ſa manière par le morceau ſuivant :
" Oferai-je rappeler le ſouvenir des croi-
>> fades à notre ſiècle ? ... Oui , Meſſieurs ,
vous blâmez les croiſades & je ne les juf-
ود tifie pas. Sans doute ces émigrations de
>> peuples , ces voyages des Rois , ces péleri-
>>nages de femmes & d'enfans mêlés à des
> guerriers , ce mélange de ſuperſtitions&
>> de débauches , de cruauté &de religion ,
>> ces ſaintes guerres ſans juſtice , ces pieuſes
» fureurs des Chrétiens armés contre des
>> hommes , ces jalouſies , ces diviſions entre
> eux , enfin ces crimes de ſang-froid , ces
* citoyens ſansdéfenſe égorgésdans les villes,
15 Avril 1779. H
170 MERCURE
"
>> le poignard & la croix dans les mêmes
» mains , le tombeau du Dieu de paix , du
» Dieu des vertus inondé de fang & fouillé
• de crimes : tout cela vous révolte.... »
Ainſi penſoit le reſpectable Auteur qui nous
atranſmis les annales de l'égliſe avec tant
de piété & avec une raiſon ſi ſupérieure : il
falloit, dit-il , convertir les infidèles au lieu
de les combattre ; ilfalloit prêcher au lieu de
détruire*.
" Vous le favez , Meſſieurs , continue l'O-
» rateur , dans chaque grande époque le
>> genre-humain eſt dominé par une idée
>> principale qui le maîtriſe & l'entraîne.
» Alors tout conſpite à ſéduire ; un mou-
>> vement univerſel poufle & précipite les
>> eſprits du même côté. Alors l'erreur ſem-
» ble même vérité ; & l'opinion générale
>> s'accroît & fortifie l'opinion particulière.
>> Voilà ce qu'ont été les hommes dans tous
>> les temps; voilà ce qu'ils font encore. Et
>> tel qui , pouffe par fon fiécle, fourit dédai-
>> gneuſement au pieux délire des croiſades ,
au fiécle des croifades mêmes , n'eût peut-
>> être été qu'un fanatique ».
M. le Couſturier , dans un autre Sermon ,
déploie tous les refforts de ſon éloquence
pour rétablir la paix entre les Miniſtres de
l'Églife & les grands Écrivains de notre
fiécle. Deſtinés tous à éclairer les hommes ,
à leur faire chérir la juſtice , la bienfaiſance ,
* L'Abbé Fleury , Difc. fur l'Hift. Eccl.
:
DE FRANCE. 176
:
&les autres vertus ſociales , pourquoi font
ilsdevenus des ennemis impitoyables ? " Pour.
quoi , s'écrie l'Orateur évangélique , le
triomphe de la Religion ne feroit-il pas
réfervé à vos efforts; ô vous! eſprits fu
blimes qui éclairez les Nations ! Ce triom-
→ phe paroîtra plus beau, lorſqu'il fera einbelli
par le génie. L'oeil jaloux de la mé-
⚫diocrité vous enviſage avec un depit ſe-
>> cret; une injuſte prévention oſe confondre
" le nom de Philofophe avec le nom des
> ennemis de la Religion : vengez fa gloire
>> en foutenant la vôtre; c'eſt à vous de
combattre ce blafphême contre les talens ,
&de nous convaincre que la vraie Philofophie
ne cherche que la vérité , & n'aime
que la vertu " .
19
M. le Couſturier penſe & s'exprime à
cet égard comme les Eccléſiaſtiques les plus
éclairés du Royaите.
CONSIDERATIONS fur les oeuvres de
"Dieu dans le règne de ta Nature & de la
Providence,pour tous lesjours de l'anné
Ouvrage traduit de l'Allemand,de M. C. C.
Sturm,&traduit en François par Conftan
ce , 4 vol. in-8 °.
4
CeLivre, qui paroît avoir été fait en Alle
mand par un Moine , & traduit en Frauçeis
par une Religieuſe , offre un fingulier mélange
de Théologie & d'Histoire Naturelle , de
myſticités & d'obfervations Phyſiques , de
!
Hij
172 MERCURE
Prières & de détails d'Optique , de Mathématique
, d'Aſtronomie, de Chimie , d'Anaromie
, &c. &c. Il eſt diviſé en 365 parties,
correſpondantes à tous les jours de l'année ;
chaque partie forme un petit tableau d'objets
matériels qui ſe trouvent encadrés dans
des réflexions pieuſes & afcétiques.
Le 2 Janvier l'Auteur veut " qu'on rende
>> grâces au Seigneur qui nous a donné du
>>bois avec une telle profuſion , que les in-
>>>digens trouvent à s'en procurer. Et il
>> ajoute que ſi cette ſaiſon n'exiſtoit pas ,
>> une partie du bois & des forêts auroient
» été créés inutilement, »
Le 24 Février , M. Sturm édifie ſes Lecreurs
en leur apprenant que l'or eſt de tous
les corps leplus dur , & que le mercure ſe
change enpouffière quand on le ſecoue longtems.
Le 28 Janvier , c'eſt une méditation ſur
legivre qu'on obſerve quelquefois aux vitres
desfenêtres. On voit d'abord des lignes ex-
> trêmement fines , d'où ſortent d'autres
> lignes encore , à-peu-près comme on voit
>> fortir du tuyau d'une plume , des filets qui
>> à leur tour portent d'autres rameaux. Il
>> en réſulte les plus belles fleurs, Elles ſont
>>jolies & artiſtement variées ; cependant
>>un rayondu ſoleil du midi les efface. C'eſt
>>ainſi que l'imagination nous peint tout en
beau; mais tout ce qu'elle nous repréſente
>> de ſéduisant dans la poſſeſſion des biens
du monde , font de belles images qui dif
DE FRANCE.
173
>> paroiſſent à la lumière de la raifon. L'im-
>> portance de cette leçon vaut bien la peine
» qu'on s'arrête au petit phénomène qui le
>> fournit.>>>
Le 12 Avril , le pieux Allemand veut
qu'on penſe à la mort ; & afin de nous y
préparer , il démontre qu'il meurt chaque
année ſur la terre trente millions d'hommes ;
ce qui fait pour chaque jour , 82,000hommes;
pour chaque heure , 3,400 ; pour chaque
minute , 60 ; & un homme pour chaque
ſeconde. " Actuellement que je lis ceci ,
>> un de mes ſemblables ſort de ce monde ;
»& avant que cette heure ſoit écoulée
>> plus de trente mille hommes feront mon-
>> tés dans l'éternité. O Créateur du Ciel &
>>de la Terre ! le monde & tous ſes habi-
> tans font devant toi comme une goutte
>d'eau qui tombe d'un ſceau. >>
, L'entretien du 25 Février a pour titre
Preuves expérimentales & quotidiennes de la
Providence Divine. " Effaye , Chrétien , de
>> faire le dénombrement de tous les bien-
>> faits dont la miféricorde de Dieur'a com-
>>blé... Je veux croire , mon cher Lecteur ,
>> qu'il t'eſt impoſſible de les calculet; bor-
>> nons-nous donc à ta reſpiration : tu ref-
» pires au moins douze fois dans chaque mi-
>> nute ; voilà donc pour chaque minute 12
>>bienfaits. Suppoſons que dans chaque mi-
>> nute notre ame ne faffe que trente opéra-
» tions , & ne comptons , ſuivant le calcul
>>des Médecins , que fix mille parties de no,
Hiij
174 MERCURE
>>tre corps que Dieu maintient à chaque -
>> moment , quelles merveilles de conſerva-
>>tion ne découvrons-nous pas ? Car, d'après
>> ce calcul , tu-reçois de Dieu , à chaque
>>>minute , 12 bienfaits relativement à la
>> refpitation ; 30 bienfaits relativement aux
>>>facultés de l'entendement & de la volonté ;
> 600 bienfaits , relativement aux parties de
>> ton corps; par conféquent Dieu t'accorde
>>dans chaque minute fix mille quarante-
>> deux graces , & tu en reçois 360,520
>> dans chaque heure que tu vis... Faisdonc
>>ſouvent ce calcul ; & plus tu t'en occu-
>>>peras , plus autli tu ſeras diſpoſé à ma-
>> gnifier le Seigneur ton Dieu.
"Le 7 Mars , contemplation furlesfemences
desplantes. « Les champs ſur lefquels on
>> feme le bled doivent naturellement vous
>>faire ſouvenir, ô Chrétiens , de ces champs
>>où Dieu dépoſe une autre femence. Les
>> corps humains couchés en terre font auffi
>> des germes , &leur deſtination eſt de croî
>> tre & de mûrir pour la moiſſon de l'érer-
>> nité. Auſſipeu tu avois lieu , en confidé-
>> rant un grain de froment , de t'attendre à
>> en voir fortir l'épi , dont cependant les
>> parties effentielles étoient renfermées dans
>>ce grain ; aufſi peu , dis-je , tu es en état
>> de comprendre que de ton corps réduit
en pouffière , parviendra un corps glorifié.
>> Mais attends ſeulement avec un doux ef-
>>poir le moment de la récolte ! O vous qui
ères actuellement les contempteurs de ma
DE FRANCE. 17
>> foi ,de quel tremblement vous ferez alors
>>faitis ? Comblée de felicités , mon ame s'é-
>> lancera dans le ſein de fon Dieu en l'ado-
>> rant. Ah ! mon oeil n'aura rien contemplé ;
>> mon oreille n'aura rien entendu qui puiffe
>>approcher d'un tel ſalut. » ود
Le 20 Juin , méditationfur les chenilles.
Après une deſcription anatomique de leur
corps , de leurs métamorphofes & de leurs
variétés , l'Auteur en tire la moralité fuivante
: " par leur voracité ces infectes font
>> quelquefois incommodes aux hommes.
»Mais c'eſt-là un mal que le Créateur per-
>> met avec beaucoup de ſageſſe. Car les dé-
>>gâts & les ravages que les chenilles font
quelquefois , peuvent forvir ànong humi
>> lier... ; & ſuppoſé même que nous ne
>>puſſions pas pénétrer les raiſons pour lef-.
>>quelles Dieu a formé de telles créatures ,
>>nous ne ferions cependant pas en droit de
>>> nier leur utilité ; nous devrions au con-
>> traire en prendre occaſion de reconnoître
>> notre ignorance , & de rendre à Dieu la
>>gloire qui lui eſt dûe. »
La méditation fur les cheveux fournit au
Lecteur une autre eſpèce de moralité.
La méditationfur l'herbe n'eſt pas moins
édifiante. Celle qui a pour ſujer la tulipe ,
eſtdigne d'intéreſſer& d'inſtruire la jeuneſſe.
"Certes , pour être convaincu de l'exiſtence
>> d'un Dieu fage&bon , il ne faut que con-
>>templer une tulipe dans ſa fleur. Seroit- il
>>> poffible qu'un tel chef-d'oeuvre de laNa
Hiv
176 MERCUR
>>ture eût été produit par un haſard aveugle?
>> Il eſt vrai qu'à préſent les tulipesfont pro-
>> duites & ſe perpétuent par des oignons.
>>Mais d'où vient la première conſtruction
>de cette machine ? Ne faut-il pas néceſſai-
>> rement admettre une cauſe intelligente ?
>>>C>ar les nouvelles venues doivent s'êtredéja
>>trouvées dans leurs devancières , & il eft
>>>manifeſte que leur figure & leur nombre
>> doivent avoir été déterminés. Lors donc,
>> mon cher Lecteur , que vous conſidérez
>>une planche de tulipes , ne vous bornez
>>pas à admirer leur beauté , mais admirez
fur-tout l'infinie ſageſſe de Dieu qui a tra-
>> cé le deſſein de ces fleurs. Quels que foient
>> les charmes de la tulipe , ils perdent un
>> peu de leur prix en ce qu'ils ne font que
pour les yeux , & que cetre fleur n'eft
>> point odoriferante. Dès qu'on met à côté
>> d'elle l'oeillet , qui réunit aux graces de la
>> figure le parfum le plus exquis , on oublie
>>bientôt la parure bigarrée de la tulipe.
>C'eſt le fort de toute perſonne qui , douée
>>des charmes de la beauté, les relève encore
par des ornemens recherchés , mais
>> qui n'a ni un bon efprit , ni un bon coeur.
>>>Une obſervation que fournit l'Hiſtoire des
Plantes , c'eſt que plus une fleur est belle ,
>& plus tôt auſſi elle fe fane. La tulipe, n'a-
>>guères ſemblable à une belle Vierge , n'eſt
>>plus qu'un ſquelette difforme. Chrétiens ,
quelle utile leçon pour vous ! ... Vivez
>>enforte que lorſque la mort viendra vous
DE FRANCE.
177
>>faucher , les gens de bien vous regrettent ,
>>& ſe diſent les uns aux autres , en pleu-
>> rant ſur votre tombe : hélas ! pourquoi
» n'a- t-il pas vécu plus long-tems ! »
...
Le 24 Décembre offre un calcul relatifà
la réfurrection à venir, Le début en eſt vif.
De quelle foule de créatures humaines ne
>>fera pas couvert , au grand jour de la réſur-
>> rection , le lieu où notre ville eſt ſituée ?
>>> Chacun des morts reſſuſcités ſera connu
>>du Seigneur ſon Juge ; chaque nom eſt
>> écrit dans le Livre de l'Éternel . Nul ne
>> manquera , nul ne ſera perdu , nul de ceux
>>dont la dépouille a été confiée à la terre
>> ne pourra échapper à l'oeil du Très-Haut,
>>En ſuppoſant que notre Allemagne n'ait
» commencé à ſe peupler que soo ans après
» le Déluge univerſel , & que la fondation
>> de notre ville , à cette époque , juſqu'au
>> jour du jugement , s'il arrivoit cette an-
>>> née , ony ait enterré ſeulement 200per-
>> ſonnes , le nombre des morts ſe monte-
>>roit à 900,000. Si donc notre ſeule Ville
>> peut déjà fournir , au jour du jugement
>> un nombre de 900,000 perſonnes , com-
>bien ſera grand le produit de toute l'Alle-
>> magne ! » L'Auteur ſuppoſe enſuite que le
nombre des habitans de l'Empire Germanique
eſt de vingt-quatre millions , & il en
conclutque l'Allemagne ſeule, en 1775, pouvoit
fournir 2, 100 millions de reffufcités
au jugement dernier. Delà il paſſe aux habitans
de l'Europe entière , & fait voir que
Hv
178 MERCURE
Dieu auroit pu y trouver 87,500 millions
d'hommes à juger ; enfin il raſſemble ceux
qui ont vécu avant le Déluge ; & en ne les
évaluant même qu'au quart du nombre précédent
, il a pour total 109,375 millions.
" Joignez encore les habitans de la terre qui
>> ſeront en vie au jour du jugement , &
> n'en fixons le nombre qu'à mille millions
>>le total montera pour lors à plus de cent
>>dix mille millions... Quelle oeuvre de la
>> toute-puiſſance que de recueillir ces ato-
>>m>es terreſtres! .. Quelle agréable occupa-
» tion pour les dix mille millions d'Anges ,
>>de raſſembler & de préſenter à Jeſus
>> leurs frères bien-aimés ? Et quelle joie
>>>raviſſante pour des myriades d'eſprits bien-
>>>heureux que Dieu avoit recueillis dans fon
>> ſein! avec quelle joie je me repréſente
>> là ſurpriſe & les ſentimens ineffables de
> chacun des Élus , à l'aſpect de ce change-
→ment merveilleux ! »
Ce Livre engénéral , plus édifiant que raifonnable
, offre une multitude d'idées bizarres
& ridicules ; les mêmes deſcriptions
s'y trouvent pluſieurs fois répérées ; les
cauſes finales multipliées à l'infini , pazoiffent
ſouvent puériles & contradictoires.
Et fi l'Ouvrage , ſous ce point de vue ,
peur nourrir & échauffer le coeur , il peut
enmême- tems obfcurcir l'eſprit. Quant au
tylede Constance , il n'en faut pas médire :
-Expofuiffefat est
On ne doit pas confondre avec l'Ouvrage
DE FRANCE. 179
de M. Sturm , les peintures phyſiques qui
font intercallées dans ſon Livre. Elles lui
font abſolument étrangères. Il dit lui-même
dans la Préface : " Je ne me ſuis fait aucun
>> ſcrupule d'emprunter le langage d'un Buf-
>> fon , d'un Derham , d'un Pluche , d'un
>> Nieuwentyt , d'un Sulzer , d'unBonnet,&c.
>>pour préſenter à mes Lecteurs des idées
>>plus préciſes , & exprimées avec plus d'é-
>> nergie »..
(CetArticle eft deM. l'Abbé Remy. )
SPECTACLES .
CONCERT SPIRITUEL.
:
LES Concerts qu'on a donnés au Château
des Tuileries pendant la ſemaine fainte ,
ont été auſſi ſuivis & auſſi interellans que
ceux dont nous avons deja rendu compte .
Des ſymphonies de Sterkel , de Hayden ,
de Cannabich , &c. n'ont rien laiffe à de
firer pour le choix , ni pour l'exécution.
De nouveaux Virtuoſes ont deployé leurs
talens fur le violon , ſur le baffon & fur le
violoncelle.
M. Baer & M. le Brun , font les ſeuls
qui n'ayent point eu de riyaux dans tous ces
Concerts,
Hvi
180 MERCURE
MM. Goffec , l'Abbé Rose , & d'autres
Muficiens François , ont fait exécuter des
Motets de leur compoſition , que le Public a
jugé dignes de partager ſes ſuffrages avec les
grands Airs Italiens d'Anfoſſi , d'Aleſſandri ,
de Voglet , de Piccini , &c .
Parmi tous ces Airs & ces Motets , on a
diftingué le Stabat de Pergolese , qu'on a
donné pluſieurs fois , & qui malheureuſement
a toujours paru mal exécuté. La voix
de M. Guichard formoit avec celle de Mde
Todi , une diſparate infoutenable qui énervoit
la plupart des idées de l'Auteur. L'Orcheſtre
s'eſt permis de les défigurer encore .
Dans le premier morceau , les Joueurs de
baſſes dont la marche doit être égale &
foutenue , ont piqué toutes leurs notes
comme fi l'Auteur les eût iſolées par des
quarts de ſoupirs. Cette manie bizarre de
l'Orcheſtre a détruit abſolument l'effet d'un
début , où le pathétique ſe manifeſte d'une
manière ſi ſimple , fi vraie & fi touchante.
Mde Todi & Mde le Brun , diftinguées
chacune dans un genre très-différent & prefque
oppoſe,ſoutiennent encore leur brillante
réputation. IlSignor Amantini partage avec
elles les mêmes honneurs. Sa voix jeune &
flexible a réveillé tour-à-tour le plaifir & la
furpriſe. Sans examiner ſi ce Virtuoſe peut
fe faire une idée bien juſte de ce que lui
coûtent ſes talens & fon organe enchanteur ,
il nous femble que les applaudiffemens du
Public font de nature à lui caufer au moins
DE FRANCE. 181
une illuſion très-agréable : illuſion qui , dans
certains momens , doit lui faire perdre le
ſouvenir de n'avoir acquis la voix d'un
autre ſexe qu'aux dépens du ſien
ACADÉMIES.
L'ACADÉMIE des Belles-Lettres de Montauban a
tenu , ſelon l'uſage , une Séance publique le 25 Août,
jour de la Fête de S. Louis. Le matin elle a affifté à
une Meſſe qui a été ſuivie de l'Exaudiat pour le
Roi , & du panégyrique du Saint , prononcé par M.
l'Abbé de la Tour , Doyen de l'Égliſe deMontauban ,
& Secrétaire Perpétuel de l'Académic. L'après-midi
elle s'eft rendue en Corps à l'hôtel-de-ville , où elle
a reçu de la part de MM. les Officiers Municipaux
les honneurs preſcrits par Sa Majefté.
M. Lade , Avocat à la Cour des Aides , Ex-Directeur
en l'abſence de M. de Pullinieux , Premier
Préfident à la Cour des Aides, Directeur de quartier ,
a ouvert la Séance par un Diſcours , dans lequel il
a apprécié le mérite reſpectif de l'éloquence &de la
poéfie, & a donné à chacun de ces genres le rang
qu'ils doivent occuper au tribunal de la raiſon & du
bon goût.
M. Dusban , Tréſorier de France , ancien Capitaine
au Régiment de Flandre , ayant été élu par l'Académie
pour remplir la place vacante par le décès
de M. le Franc de Saint-Clair, eſt venu prendre
féance, & a prononcé ſon Diſcours de remerciment ,
dans lequel, d'un pinceau tout à la fois digne de
l'énergied'un militaire &de la ſageſſe d'un Magiftrat ,
il a tracé l'heureux concert des Lettres avec les atmes
& les lois.
182 MERCURE
M. le Directeur , en répondant au nouvel Académicien
, eſt entré dans des diſcuſſions Littéraires ,
également intéreſſantes &judicieuſes.
M. l'Abbé Teulières a lu une Épître en vers ſur
les ufurpations de la mode , qu'il a adreſſée aux
Dames , comme les plus propres , par leur goût
éclairé & par les droits qu'elles ont acquis ſur la
mode , à faire rentrer dans ſes bornes cette fière ufurpatrice
, qui non contente de régner ſur la parure ,
veut encore aſſervir les Lettres & les Arts à ſon empirecapricieux.
M. l'Abbé de la Tour a lu une differtation fur
l'oftraciſme , auffi profonde que ſolide.
L'Académie des Belles-Lettres de Montauban diftribuera
le 25 Août prochain , Fête de S. Louis , un
Prix d'Éloquence , dont le ſujet ſera pour l'année
1779 : Combien le refpect pour la vieilleſſe contribue
au maintien des moeurs publiques , conformément à
ces paroles de l'Écriturree:: Ne fpernas hominem in
Senectutefua , Ecclef. VIII . 7.
L'Académie ayant réſervé le Prix d'Éloquence , le
deſtine à une Ode ou Poëme de cent à cent cinquante
vers , aux choix des Auteurs , dont le ſujet ſera:
Louis Dauphin, père de Louis XVI.
Ils feront remettre leurs ouvrages dans tout le
mois de Juin prochain , à M. l'Abbé de la Tour ,
Secrétaire Perpétuel de l'Académie , en fa maiſon ,
près la Cathédrale.
•Les Auteurs ſont priés d'adreſſer à M. le Secrétaire
trois copies bien liſibles de leurs ouvrages , & d'af
franchir les paquets , qui ſeront envoyés par la poſte.
DE FRANCE. 183
ANECDOTE.
RAMENÈS, Roi d'Égypte , qui régnoit ſelon
Pline dans le temps de la priſe de Troye , fir
élever proche le palais d'Héliopolis le plus
grand obeliſque qu'on eut encore vu. Vingtmille
hommes furent employés à le conftruire.
La plus grande difficulté fut de le
dreſſer ſur ſa baſe. Voici la fable qu'on raconte
à ce ſujet : Ramenès appréhendoit que
les machines qu'on avoit préparées ne fuffent
pas capables d'élever & de foutenir une
auffi lourde maffe. Il imagina donc pour
obliger les ouvriers à faire uſage de toute
leur adreſſe , de faire , dit-on, attacher fon
fils au haut de l'obéliſque. La vie de ce jeune
Prince , & par conféquent celle des ouvriers
dépendantdu ſuccès de l'entrepriſe , on prit
des meſures ſi juſtes qu'elles réuflirent parfaitement.
VARIÉTÉS.
OBSERVATIONS de M. Moheaufur les
lumières qui peuvent réfulter du Livre
intitulé Recherches & conſidérations fur
la population de la France.
1
Leſt peu important que ce Livre ſoit bien ou mal
crit, que l'Auteur ait de l'eſprit ou en manque
184 MERCURE
que ſes idées ſoient juſtes ou fauſſes; mais ſi l'on ne
peut nier l'utilité qui réſulte d'un ouvrage , fans renoncer
à un genre de connoiſſances qu'il eſt eſſentiel
d'acquérir , de ce moment la queſtion devient
importante; il ne s'agit plus de porter un jugement
fur un Livre , mais d'avoir une opinion ſur la ſcience
dont il traite.
Les recherches ſur la population de la France forment
certainement l'ouvrage le plus complet qui
ait encore paru ſur cette matière; elles offrent le
dénombrement de plus de 600,000 habitans dans
diverſes Contrées du Royaume. Cet ouvrage a néceſſairement
exigé tant de dépenſe , tant de co-opérateurs
, tant de préciſion dans les vérifications , que
s'il n'en réſulte aucune vérité conſtante & générale ,
il fant renoncer à une méthode longue , pénible ,
diſpendieuſe & inſuffiſante. Cependant la ſcience de
Padminiſtration , comme toutes les autres , ne peut
avoir de baſe ſolide , ne peut faire de progrès que
par laconnoiſſance des faits; ainſi le fort de ce Livre
eft néceſſairement lié avec celui de la méthode admiffible
pour établir des baſes & des principes d'adminiſtration,
àmoins que les obfervations rapportées
ne foient mal choifies ou diſcordantes entre elles. Il
eft donc eſſentiel d'examiner & la manière dont ces
recherches ont été dirigées ,&les conféquences qu'on
en peut tirer.
D'abord onpeut remarquer que parmi les pays où
il a été fait des obſervations , on ne trouve ni un
pays d'État , ni une Province méridionale ; & à cet
égardl'Auteur n'a point ditfimulé que lui-même defireroit
qu'on pouſsât plus loin ces recherches , & qu'on
rendît fon ouvrage inutile par un ouvrage plus complet;
mais cetteimperfection, inévitable dans une entrepriſe
ſi étendue , empêche-t'elle qu'il ne réſulte un
termed'appréciation admiſſible par-tout le Royaume.
La qualité de pays d'État , relativement à la popuDE
FRANCE. 185
lation, ne peut mériter confidération qu'en ce que
les habitans de ces pays jouiſſant , ſuivant l'opinion
commune , d'un fort plus heureux que dans les autres
Provinces , l'abondance des moyens de ſubſiſtance
peut influer ſur la propagation de l'eſpèce humaine ,
& la durée de la vie ; mais dans la vérité il eſt des
pays d'État , (la Bretagne ) où l'homme eſt plus malheureux
que dans certains pays d'Élection ; & d'ailleurs,
parmi les exemples rapportés, il eſt des Contrées
où le fort de l'humanité eſt le plus heureux que connoiffe
en France l'ordre du peuple ,&conféquemment
Jadénominationde pays d'État ou de pays d'Élection
eſt ici vaine& indifférente.
Il eſt vrai que dans l'évaluation du rapportdu nombre
des naiſſances au nombre des habitans , on ne
trouve point d'expériences faites dans des Provinces
Méridionales ; mais il faut obſerver que dans les
Généralités de Lyon &de la Rochelle , pluſieurs lieux
comprisdans les dénombremens, ont une température
analogue à celle des pays Méridionaux de France ; &
perſonne n'ignore que la chaleur ou le froid ne dépendent
pas ſeulement du nombre des degrés , mais
d'autres circonstances locales. D'ailleurs , les obfervations
rapportées conftatent que la fécondité & la
durée de la vie dans les Provinces Méridionales de
France & dans les Provinces du Nord , n'ont que des
différences peu confidérables ; or , comme le climat
ne peut influer ſur la population que par la fécondité
& la mortalité , il s'enfuit néceſſairement que l'eftimation
du nombre des habitans , par celui des naifſances
, doit être à peu près la même dans toutes
les Provinces de France.
Les différences réelles exiſtent entre les pays ſitués
dans des plaines , dans des vallées , fur des collines ,
fur des montagnes , lorſque le ſol eſt ſec ou humide ,
pierreux ou marécageux , dans les pays où la culture,
l'induſtrie , le commerce ne ſont pas les mêmes,
:
186 MERCURE
1
& où diverſes circonstances fixent ou chaſſent l'habitant
, attirent ou écartent l'étranger: auſſi trouve
t'ondans les dénombremens rapportés , des exemples
prisdans ces diverſes contrées , & on a eu ſoin de
mettre en évidence les diſproportions de ces évaluations
, qui doivent avoir lieu ſuivant les localités.
Si les réſultats avoient été les mêmes , la méthode
feroit démontrée inexacte & abuſive ; mais réuniſſez
des contrées qui ayent des qualités extrêmes , celles
où vient s'établir un grand nombre d'étrangers , &
celles qui leur fourniffent leurs habitans , vous trou
vérez une proportion à peu-près la même que dans
les pays où il n'exiſte que des indigens , & où l'expatriation
n'a point lieu.
Cependant, il faut convenir que cette méthode
d'évaluation de la population , eſt fufceptible de va
riations qu'on peut évaluer à , d'après un Auteur
auſſi reſpectable par ſes intentions patriotiques que
par fes lumières; mais est- il vrai , ainſi que le pré
tend cet Auteur , qu'une méthode qui ne peut donner
une plus grande préciſion ne ſoit d'aucune utilité ?
Qu'on examine des États de corvées ou de milice ,
& preſque toutes les autres opérations d'adminiſtration,
on verra fi les erreurs ne ſont pas plus conſidérables.
Depuis trente ans , les estimations de la
population de la France ont varié depuis quinze
juſqu'à vingt-quatre millions , & on n'a pas mieux
connu la population des Provinces en particulier que
celle du Royaume. En 1668 , un Intendant de Breragne
comptoit dans cette Province 1,700,000habitans.
En 1745 , un autre Intendant n'en évaluoit la
population qu'à 745,000. En 1760 on l'a portée à
1,100,000 ; & cependant aujourd'hui il eſt conftant
qu'elle monte à plus de 2,000,000 .
Enfin l'ouvrage dont il s'agit ne cortient pas ſeulement
une évaluation de la population d'après le
nombre des naiſſances , mais d'après d'autres ter
DE FRANCE. 187
mes, tels que le nombre des mariages , des morts ,
des feux , des lieues quarrées , &c. Il contient des divifions
de la population par ſexe & par âge ; en ſorie
qu'en connoiffant une partie de la ſociété dans une
contrée , on peut en évaluer la totalité & chacune
des claſſes qui la compoſent ; & de même en connoiffant
la force de la population , on peut indiquer
combien on trouvera d'hommes en état de porter les
armes , de filles nubiles , &c. Ces obſervations démontrent
quel est le degré de fécondité des femmes ,
la durée de la vie humaine , l'état actuel de la
po
pulation , &c. Méconnoître l'utilité de ces connoif-
Lances , & les conféquences qui réſultent d'obſervations
auffi multipliées , ce ſeroit nier l'exiſtence
d'une arithmétique politique.
SCIENCES ET ARTS.
CHIMIE.
LETTRE de M. le Duc de Chaulnes à M.
l'Abbé de Saint - Non.
Jetrouve , Monfieur , tant de différences & d'afſertions
fi parfaitement contraires à mon avis, &
àcelui de tous les Chimiſtes un peu célèbres , dans
la deſcription que je vous ai remiſe de la grotte du
chien, telle qu'elle eft imprimée dans votre quatrième
Livraiſon , que je ne puis m'empêcher de vous
demander ſi vous avez eu quelque part à ces altérations.
Je ne puis pourtant me perfuader que vous
ayez démenti l'honnêteté que j'ai toujours remarquée
en vous , par un procédé auſſi extraordinaire que
celui d'imprimer ſans m'en faire part, en le citant
comme de moi , ce qui eſt entièrement différent de
mon manufcrit & contraire à mes idées. Je ſuis in-
2
188 MERCURE
timement convaincu que M. de Faujas , qui a eu part
àla rédaction , n'en a eu aucune à ces changemens ;
je lui en ferai cependant la queſtion . Permettez-moi
de vous demander encore ſi d'autres que vous & lui
ont eu la feuille entre les mains ? J'ai l'honneur d'être
avec tous les ſentimens que vous me connoiffez, &c.
Réponse de M. l'Abbé de Saint-Non.
J'eſpère, M. le Duc , que vous rendez affez de
juſtice à mes ſentimens & à mon reſpect pour vous ,
pour être perfuadé que je n'ai contribué en rien anx
changemens qui ont été faits dans la note que vous
aviez eu la complaiſance de me donner pour la
grotte du chien, je l'avois même fait imprimer telle
qu'elle étoit dans votre manufcrit; mais ayant dû ,
comme de raiſon , la préſenter , ainſi que le reſte du
Profpectus , ſous les yeux du CENSEUR, c'est abfolu
ment M. Sage qui y a fait les changemens qu'il a
jugés à propos. Dans la précipitation où ce dernier
Profpectus a été imprimé , je n'ai pu vous
confulter de nouveau à ce ſujet , non plus que M.
de Faujas. Recevez-en de nouveau toutes mes excuſes,
ainſi que l'afſurance des ſentimens reſpectueux avec
Jeſquels j'ai l'honneur d'être , M. le Duc , V. T. Η
&T. O. S. Signé l'Abbé de Saint-Non.
Différence de l'Imprimé de la quatrième
Livraison à mon manufcrit.
Je n'ai jamais vu la grotte du chien ; mais M. Hamilton
, le Docteur Nooth & pluſieurs autres ,
ayant écrit que les vapeurs qui règnent dans cette
grotte ſont de l'air fixe , & ce fluide étant effentiellement
inviſible , j'ai mis inviſibles lorſque j'en ai
parlé : M. Sage , Cenſeur , a fait imprimer viſibles :
je réponds que lorſqu'il y a accidentellement des vapeurs
d'une autre eſpèce mêlées avec ces premières ,
les deux enſemble peuvent être viſibles.
DE FRANCE. 189
M. Sage cite le Docteur Demeſte , entre autres ,
pour avoir principalement éclairci la théorie de
L'acide méphitique; car M. Sage n'a jamais eu à ſe
reprocher la plus légère indulgence pour le mot d'air
fixe , employé par M. Priestley , & par le plus grand
nombre des Chimiſtes. Je ne connois ni le Docteur
Demeſte ni ſon mérite ; tout ce que j'en fais , c'eſt
que j'ai entendu parler de lui , pour la première fois ,
par un Mémoire lu à l'Académie il y a quinze jours ,
& qu'il adhère fortement au ſyſtème de M. Sage ,
fur lequel je connois auſſi l'opinion de l'Académie
&de la plupart des Chimiſtes. Je puis me tromper ,
mais je ne crois pas que M. Demeſte ait été fort
conn u avant ce Mémoire.
J'avois cité , comme de moi , l'expérience de la
tranſvaſion de l'air fixe , qui prouve parfaitement
fon inviſibilité ; M. Sage la cite comme étant de M.
deSauvages , & renvoye au§. 159 du Traité de l'ac
tion de l'air ſur le corps humain. Lorſque je fis à
l'Académie pluſieurs expériences ſur l'air fixe , du
nombre deſquelles étoit la tranſvaſion , je demandai
ſi elles étoient connues ; toute l'Académie ,
&M. Sage , entre autres, répondirent qu'elles étoient
neuves. L'Académie a depuis fait imprimer mon
Mémoire dans ceux des Savans étrangers. Les autres
obſervations à ce ſujet ſont que l'air fixe , connu
poſtérieurement par M. Priestley , ne l'étoit point
du temps de M. de Sauvages, Le Livre de ce dernier ,
impriméà Lauſanne , n'a , je crois, été connu ici que
deux ans après mon Mémoire. Il s'agit dans le §. 159,
des vapeurs qui règnent dans les caves des morts ;
elles auroient pu être de l'air fixe ſans que M. de
Sauvages s'en doutât ; mais elles en ſont ſi différentes
qu'il eſt dit dans le même §, que le vaſe où ces vapeurs
ont été miſes , conſerve fix mois après la propriété
de faire périr les animaux qu'on y met , ce
qui n'arrive point avec l'air fixe , comme on fait.
Ilyavoit fimplementdans mon manufcrit , d'après
190
MERCURE
M. Hamilton , que les vapeurs d'air fixe opéroicat
la fuffocation comme l'alkali volatil le plus violent.
M. Sage , dont on connoîtl'attachement pour l'alkali
volatil, a fupprimé ce que j'avois dit , & y a fubftitué
que , l'alkali volatil, loin d'avoir quelque chofe
de commun avec les vapeurs de l'air fixe , étoit au contraire
le plus sûr moyen pour remédier à leur effet
mortel, ce qui lui eſt fort conteſté.
Au bout de tout cela , on trouve une note ( qui
n'étoit point dans mon manuscrit) que cet article eft
de M. le Duc de Chaulnes. Il faut convenir queM.
Sage fait gaîment le métier de Cenfeur.
Comme on fera peut-être étonné du procédé de
M. Sage , il faut ſavoir qu'il a imprimé, huit jours
après la lecture de mon Mémoire ſur l'air fixe , que
ce fluide n'étoit autre choſe que ce qu'il appelle
l'acide marin volatil , & qu'il l'avoit prouvé à M. de
Chaulnes par telle expérience. Il ne me l'avoit jamais
prouvé. J'avois dit le contraire à l'Académic
huit jours auparavant. Il fallut bien répondre. Je le
-fis par un Mémoire , & fept expériences comparées
furent faites devant l'Académie , où l'air fixe agit
toujours différemment de l'acide marin , nommé
volatil par M. Sage , & qui ne diffère de l'acide
marin ordinaire qu'en ce qu'il eſt moins volatil,
comme on en voit les preuves dans mon Mémoire ,
-imprimé par ordre de l'Académie dans ceux des
Savans étrangers , à la ſuite de celui fur l'air fixe.
L'Académie décida donc que j'avois raiſon , & Μ.
Sagetort. Inde ira.
Je demande pardon au Public de ce long & indifférent
détail ; mais voilà deux fois que M. Sage
me fait parler contre mon ſentiment , une fois à
l'Académie, & une fois, par la voie de l'impreſſion , à
toute l'Europe , que cela inquiète infiniment peu. II
faut bienau moins répéter ce que j'avois dit , comune
je l'avois ditd'abord.
DE FRANCE.
191
GRAVURES.
JUPITER endormi entre les bras de Junon , gravé
d'après le tableau de M. Julien de Parme. Prix ,
12 livres. A Paris , chez l'Auteur , rue des Poſtes ,
Vis-à-vis les Eudiſtes .
Vuedel'Adige & Vue de Landeck , deux Eſtampes
demêmegrandeur , gravées par M. Dequcvauviller ,
d'après les tableaux originaux , peints par M. Brandt
le fils ,Peintre de LL. MM. Imp.
Y
:
Ces deux Eſtampes , gravées d'une manière agréable,
ſe trouvent chez l'Auteur , rue S. Hyacinthe ,
la troiſième porte- cochère à droite par la Place Saint
Michel. Prix , 2 liv. 8 ſols chacune.
Portraits de Joseph II , Empereur & Roi des
Romains, & de Frédéric II , Roi de Prufſfe. Ces
deux Portraits , de même grandeur , ſe trouvent chez
Iſabey , Marchand d'Eſtampes , rue de Gèvres. Prix ,
I liv. 4 fols chacun.
২
On trouve chez le même Marchand un Portrait
deJ. J. Rouffeau , joliment gravé , au-deſſous duquel
eſt la vue de ſon tombeau à Ermenonville , avec ces
quatre vers de M. Ducis.
Entre ces peupliers paiſibles
Repofe Jean-Jacques Rouſſeau.
Approchez , coeurs droits & fenfibles ,
Votre ami dort ſous ce tombeau,
Prix, 1 liv. 4 ſols.
Portrait de Paquier Queſnel, Prêtre de l'Oratoire ,
gravé par le ſieur Barbie. Ce Portrait, des pouces
de haut fur 3 pouces s lignes de large , ſe vend
chez l'Auteur , rue de Savoye , la première porte192
MERCURE
cochère àdroite par la rue Pavée , & chez Iſabey,
Marchand d'Eſtampes , rue de Gêvres. Prix , 1 l.44 .
Figures de l'Histoire de France. Fin de lapremière
Race. Troiſième Livraiſon.
Tous les Journaux ont annoncé dans le temps les
deux premières Livraiſons de cet ouvrage vraiment
utile , entrepris par M. le Bas , Graveur célèbre ,
dont les talens n'ont pas beſoin d'éloge. C'eſt une
manière également agréable & commode d'étudier
'Hiſtoire , que de voir repréſentés en tableaux
les principaux faits & les époques mémorables de
nos annales.
La troiſième Livraiſon nous paroît ſupérieure aux
deux premières. Les ſujets y font choiſis avec beaucoup
d'intelligence ; ce qui eſt un objet de la plus
grande importance dans un ouvrage de ce genre. La
compofition en eſt ſage , & fur-tout très-claire; la
Gravure en eſt d'un effet agréable. L'Auteur eſt M.
Moreau lejeunc.
C'eſt le SavantContinuateur de l'HistoiredeFrance
deVelly, qui a fait le choix des ſujets , & qui a écrit
l'explication-ſommaire qu'on lit au bas de chaque
Eftampe. Le nom de M. l'Abbé Garnier ſuffit pour
garantir le mérite de ce travail.
Cette troiſième Livraiſon , compoſée comme les
premières de 18 planches , ſe trouve chez M. le Bas ,
Graveur du Cabinet du Roi , de l'Académie Royale
de Peinture , &c. rue de la Harpe.
ERRATA. Dans le Mercure du s Avril, Defcription
des Ifles du Cap-Verd , on lit page 7 , lig. 5 : « Vel ,
Sainte-Lucie , lifez : Sel , Sainte-Lucie. Page idem ,
lig. 9 : « les bannis de la Métropole: on y dépoſe ,
&c. 2 , lifez: les bannis de la Métropole, ou y dépoſe.
Page 10, lig. 12 : cc on les troque pour des denrées » ,
lifez: ou lestroquent pour des denrées.
JOURNAL
JOURNALPolitique
DE BRUXELLES.
TURQUIE.
De CONSTANTINOPLE, le 15 Février.
L'AMBASSADEUR de France a reçu derniè
rement un Courier de fa Cour : on préfume
que les dépêches qu'il lui a apportées contiennent
des inſtructions ultérieures ſur la conduite
qu'il doit tenir à l'arrivée de la réponſe de l'Impératrice
de Ruſſie , aux dernières propoſitions
de la Porte. Cette réponſe qui doit décider de
la paix ou de la guerre , ne fauroit tarder. On
ſe flatte toujours que l'accommodement n'efſuyera
plus d'obſtacles , fur-tout depuis que le
Grand-Seigneur ayant confenti à diminuer le
tribut que payoient ci-devant les Hoſpodars de
Moldavie & de Walachie , & à ouvrir le paſſage
de la mer Noire aux vaiſſeaux Ruſſes , a obtenu
auſſi quelques avantages dont il défiroit jouir en
Crimée.
Il ne ſe confirme point que Baſſora foit rentrée
ſous notre domination , ni qu'il ſe ſoit fait un
accommodement avec les Perfans. Tout ce que
l'on fait de ces contrées , c'eſt que le Gouverneur
de Médine , Aly-Chan , qui étoit forti de
Baſſora , à la tête 6000 hommes , a été battu
par un corps d'Arabes attachés à nos intérêts ,
&que nos affaires prendroient bientôt la tournure
la plus favorable de ce côté , ſi le Bacha
deBagdat ne ſe trouvoit engagé dans une guerre
15 Avril 1779 . I
( 194 )
civile contre ſon prédécefleur , qui déposé par
le Gouvernement , cherche à ſe maintenir dans
ſa place l'épée à la main..
Les troubles continuent toujours en Egypte.
Ibrahim - Bey , qui depuis quelque tems s'eft
emparé du pouvoir , conferve une liaiſon trèsétroite
avec Murat-Bey, qui comme lui a été
Eſclave de Méhémet- Bey. L'objet de leur alliance
eſt d'affoiblir la famille d'Aly-Bey , qui
cherche à ſe maintenir dans l'autorité que cet
ufurpateur avoit ſu acquérir , & qui s'eſt formée
un parti puiſſant.
SUÈDE.
De SтоскHOLM , le 10 Mars.
On travaille , avec beaucoup d'activité , à
l'armement de l'eſcadre deſtinée à protéger
notre commerce. Elle fera compoſée des vaif
ſeaux la Sophie- Magdeleine , Adolphe- Frédéric ,
le Prince Gustave de 70 canons ; le Lion de
Gothie , le Frédéric - Adolphe , le Vafa , le Prince
Ferdinand, la Sophie-Albertine,le Prince Charles,
la Finlande de 60 ; des frégates rUplande de
40; le Prince Gustave & l'Aigle- Noir de 36 ;
le Jaramis de 34; le Spreng-Porten , le Trolle
de 24 , & de la corvette la Goja ; 4 de ces
vaiſſeaux & 4 frégates doivent mettre en mer
le plutôt qu'il ſe pourra , fous les ordres d'un
Contre- Amiral , tandis que les autres attendront
leurs inſtructions ultérieures. On croit
que l'eſcadre ſera entièrement armée vers les
premiers jours du mois de Mai. Pour fournir
aux fraix qu'exige cet armement , S. M. a
augmenté des pour 100 les droits d'entrée ſur
quelques marchandiſes importées de l'étranger,
L'eſcadre de Dannemarck ſera en état de
mettre en mer avant le mois prochain ; 3 des
frégates qui la compoſent , font deftinées à ef
corter les vaiſſeaux qui font le commerce des
( 195 )
Indes Occidentales. La protection de celui de
la Méditerranée fera confiée à un vaiſſeau de
guerre ; deux autres croiferont dans la mer du
Nord ; un quatrième gardera le paſſage du
Sund , & le reſte de l'eſcadre , compofée de
4 vaiſſeaux de ligne & 3 frégates , ſe tiendra
à portée de recevoir les ordres de la Cour.
Le Mémoire du Docteur André Chydenius
fur la tolérancee ,, & qui a donné lieu à l'arrêté
intéreſlant de la dernière Diète fur cet objet
important , mérite d'être répandu , & nous nous
empreſſons de le tranfcrire .
>> Dans un temps où les habitans de la Suède font
preſque le ſeul peuple , en Europe , qui ſous le Gouvernement
d'un Roi debonnaire & fage , jouit d'une.
paix profonde , au-dedans & au-dehors , nos coeurs
ne peuvent que faigner en voyant les guerres terri
bles , les animofités & les perfécutions qui défolent
maintenant pluſieurs parties du monde. Quoi de
plus fage dans ce moment; de plus digne de cette
charitévéritablement Chrétienne , qui s'étend à tous
les hommes en général ; de plus conforme à ce généreux
eſprit d'union & de liberté , qui fied fi bien
à un peuple heureux ; de plus convenable enfin aux
véritables intérêts de notre Patrie comblée debiens ,
mais dépeuplée , que d'ouvrir précisément dans cette
circonstance , avec cordialité , nos bras à tous ces
infortunés qui font actuellement fans retraite dans
leur Patrie , ou qui pourront l'être par la ſuite ; qui
par cette raifon , cherchent à ſe fixer ailleurs , pour
trouver un aſyle contre la violence & l'oppreffion ,
tant pour eux-mêmes que pour leurs femmes , leurs
enfans & leurs propriétés ! Les ennemis de notre
fainte Religion , entraînés par une liberté de penſer
effrenée , & non contens de chercher à renverſer tou
tes les vertus conformes à la parole de Dieu & à une
faine raiſon , ont encore tâché dans notre Royaume ,
ainſi que dans d'autres , quoique ſouvent fans fondement
, de répandre ſur l'Etat Eccléſiaſtique u
12
( 196 )
noir vernis d'intolérance , en le préſentant comme
la première cauſe de ce que l'humanité eſt ſouvent
foulée aux pieds , & de ce que l'accroiffance ainſi
que l'amélioration du Royaume ſont empêchées. Ne
feroit-il donc pas digne des Révérendiſſimes députés
du Clergé , dans un tems fi heureux , lorſque les
Etats du Royaume ont abandonné le poids du Gouvernement
à leur ſage & gracieux Monarque , de
réunir leurs efforts pour prouver au monde entier
l'empreſſement du Clergé de Suède pour imiter en
douceur & en tolérance le grand & faint exemple de
leur Chef, le Sauveur de l'Univers . Nous avons le
bonheur de vivre dans un tems , où jouiſſant d'un
heureux repos dans l'intérieur , nous avons reçu des
mains de la Providence une grande bénédiction dans
la famille de notre Roi , qui non-ſeulement a excité
une joie générale dans tous les coeurs , mais les a
animés encore à ſe ſurpaſſer les uns les autres en
actions charitables & généreuſes. Quel projet donc
plus digne des Etats du Clergé que de tendre auſſi de
leur côté vers un but ſi ſalutaire.S. M. elle-même , a
dans cette occaſion , ouvert ſon coeur paternel à un
grand nombre d'infortunés de l'intérieur du Royaume
, par l'amniſtie générale qui vient d'être publiée.
Quellegloire ne feroit-ce donc pas pour les Députés
duClergé de préſenter au Roi de très-humbles Remontrances
pour tâcher d'engager S. M. à publier une
paix générale en faveur de ceux de nos frères Etrangers
, qui ſans avoir , par aucun crime , mérité de
perdre leurs droits de Citoyens , font devenus les
victimes de l'oppreffion & de la perſécution , &
n'ont plus aucune patrie; de faire de la Suède un
aſyle defiré pour eux tous , & de leur inſpirer ainſi
le même amour qui nous anime pour notre gracieux
Souverain ! Il n'eſt aucun citoyen Suédois qui ne
connoiſſe les ſentimens compatiſſans de S. M. pour
tous les infortunés ; & comme la charité & la compaffion
font à tous égards un devoir principal àqui
le Saint Ministère de l'Evangile eſt confié , & que
certainement notre Etat eſt obligé d'édifier les au
( 197 )
tres par de bons exemples , il eſt à préſumer qu'une
très-humble déclaration à ce ſujet de la part des Révérendiſlimes
députés du Clergé ne ſera nullement
infructueuſe , vis- à- vis d'un Roi , dont l'ame grande
& généreuſe ne peut recevoir qu'avec bonté & bienveillance
tous les projets qui tendent au bien de
l'Etat & au bonheur de l'humanité. Notre patrie
gémit d'une dépopulation générale. L'Agriculture
manque de bras. Les Fabricans & les gens de métiers
ne trouvent point d'Ouvriers; de toutes parts
on n'entend quedes murmures de la part des chefs de
famille , contre les gages exceffifs que les domeſtiques
exigent. Quel tems immenſe ne s'écouleroit
pas avant qu'on pût fuppléer à ces défauts par des
Suédois ? Ne feroit-ce donc pas le tems d'ouvrir les
barrières , de recevoir parmi nous des Citoyens utiles
, & de foulager ainſi nos fardeaux en augmentant
la force du Royaume ? Il y a long-tems que , graces
à Dieu , les préjugés ont été diflipés. On ne cherche
plus à tirer les hommes de l'erreur , en faiſant
violence à leur confcience , & en les perfecutant. Et
ce ſont précisément ceux qui profeſſent notre Religion
Evangélique dans les parties méridionales de
l'Europe , qui en ont fourni des preuves plus que
touchantes. L'expérience jointe à l'hiſtoire de tous
les ſiècles, prouve que moyennant la bénédiction Divine
, la douceur , le ſupport , les lumières & une
inſtruction amicale , ſont les ſeuls moyens qui peuvent
convertir réellement des hommes plongés dans
l'erreur. Et loin de nous tous qui compoſons le
Clergé du Royaume , d'avoir aſſez peu de confiance
dans la parole que Dieu a manifeſtée , & dans notre
ſainte Doctrine Evangélique pour craindre qu'elles
puiffent être altérées , ſi nous adoptions dans le
Royaume quelques Etrangers d'une Religion différente
, pour y établir leur demeure parmi nous
quoiqu'ils ne veuillent pas d'abord recevoir nos
dogmes , mais que dans le filence & la retraite ,
chacun ſelon les lumières de ſa confcience , veuille
I3
( 198 )
fervir cet Etre Eternel &Tout-Puiſſant qui eſt notre
père comman. Non ! Stokolm n'est pas devenu Calvinifte
, quoique depuis bien des années les Réformés
aient eu parmi nous un culte public. Le Danemarck
n'est pas devenu Juif, quoique ce malheureux
Peuple y vive en paix & fréquente publiquement
ſes Synagogues . La Pruffe n'est pas devenue Catholique
, quoique ceux qui profeſſent cette Religion
, ainſi que tous les autres , y jouiſſent d'un
exercice libre de leur Culte " .
En confidération de tout ceci , je demande la
permiffion de propoſer ſi les Révérendiſſimes députés
du Clergé , de concert avec les autres Etats refpectifs
, ne trouveroient pas bon de demander trèshumblement
au Roi ,fi S. M. ne jugeroit pas avantageux
d'ordonner gracieuſement ce qui fuit. 1º, Tous
les Etrangers , de tel âge , condition , fexe ou Religion
qu'ils puiffent être , qui voudront à l'avenir ſe
retirer en Suède ou dans les Provinces foumiſes à ſa
domination , pour y fixer leur demeure & y gagner
leur vie d'une manière honnête , auront pour cela
une entière liberté , au moins dans les grandes villes
de Commerce , avec la très - gracieuſe aſſurance d'y
jouir de la même liberté & protection que tous les
autres ſujets Suédois , à dater du jour qu'ils auront
juré foi & hommage à S. M.; ce qui pourra ſe faire
devant le Magiſtrat Municipal de la première ville
où ils arriveront . Par cette raiſon , on ne leur fera
aucune difficulté ſur les frontières relativement aux
paſſeports ; mais on prendra une ſimple note pour
conſtater ceux qui en auroient ou qui en ſeroient
dépourvus. Cette protection Royale ne pourra pourtant
pas regarder ceux qui, dans un tems limité ,
après leur arrivée , ſeroient convaincus de s'être expatriés
pour quelque crime. 2º. Tous les Etrangers
qui artiveroient feroient aſſurés , de la part de Sa
Majesté , d'une parfaite liberté de conſcience pour
eux, leurs enfans & leur poſtérité , de pouvoir ,
fans trouble , fans bruit , & fans donner du ſcandale
aux Sujets nés du Roi , exercer chacun fon
(199)
Culte Divin ; cependant, fous la réſerve très-furieuſe
de s'abstenir de chercher à ſéduire clandefti
nement ou publiquement quelqu'un pour apoftafier
notre Doctrine pure , Evangélique Luthérienne , ſous
peine de confiſcation de tous ſes biens, & de banniſſement
perpétuel du Royaume ; comme auſſi que ,
conformément aux loix fondamentales du Royaume
, aucune perſonne d'une Religion étrangère ne
puifle être revêtue d'aucune Charge ou Office . La
difficulté qui pourroit ſe préſenter à l'occaſion de
leurs mariages , leurs baptêmes , & l'éducation de
leurs enfans , pourroit aiſément être levée , en ordonnant
que tout mariage mixte entre une perſonne
de la Religion Luthérienne & une autre d'une Religion
étrangère devra être célébré ſelon le Rit Luthérien
, & que tous les enfans provenants de pareils
mariages feront baptifés par nos Prêtres , conformément
à nos Statuts Eccléſiaſtiques , qu'ils feront
élevés dans notre Religion Evangélique & ſe tiendront
à notre Culte. Mais tous ceux qui ſeroient nés
d'une Religion étrangere , pourroient être élevés
dans leur Religion. 3 °. Tous ceux qui viendront
s'établir dans le Royaume , foit Etrangers , foit
même Suédois , qui par pluſieurs raiſons , ſe ſeroient
ci-devant retirés du Royaume , pourront dans
les Villes , à la Campagne & part-tout où on leur
accorderoit la permiffion de s'établir , exercer , ſans
aucune gêne , chacun ſa Profeſſion , Métier , Art &
Science avec leſquels ils croiront pouvoir & voudront
ſe nourrir eux & les feurs , ſelon les Règlemens
& Statuts que S. M. trouveroit bon d'établir ,
ſansque pour cela ils puiſſent être chargés d'impôts
plus conſidérables que les Suédois nés Sujets du
Roi«.
>>Les avantages qui paroiſſent devoir réſulter
d'une pareille liberté ſont évidens. Le nom de notre
Grand Roi deviendra un objet de vénération pour
tous les Peuples de l'Univers . Tous les opprimés ,
tous les infortunés béniront le coeur humain de no
14
( 200 )
tre Monarque; ils s'empreſſeront à chercher un refuge
à l'ombre de ſes aîles; le Royaume recueillera
desguerres ſanglantes des autres Nations une moifſon
abondante ; favoir, une quantité de Citoyens
laborieux. L'Agriculture , les Manufactures , les Arts
&Métiers ſeront pouffés à un plus haut degré de
perfection , & les charges de l'Etat , reparties ſur
un plus grand nombre de Sujets , deviendront d'autant
plus ſupportables aux anciens habitans. La
Suède verra alors auſſi ſes enfans , que pluſieurs rai..
ſons ont réduits à s'expatrier , ſonger ſérieuſement
à retourner dans leur Patrie; ils y reviendront en
foule pour prendre part à la joie de leurs Frères ,
& goûter avec eux la bénédiction répandue ſur
l'heureux ſiècle de Gustave III. La choſe n'eſt pas
non-plus une nouveauté particulière. Les Princes
ſages onttrès-bien ſu augmenter la force & la conſidération
de leurs Royaumes , en accordant une
retraite aux Etrangers. Sans ce moyen , la Pruſſe ne
feroit jamais parvenue , dans un ſi court eſpace de
tems , à un ſi haut degré de puiſſance. Le Grand-
Duché de Toſcane , un Etat Catholique Romain ,
ne doit ſon accroiſſement ſubit qu'à la liberté de
confcience, à celle des Arts & duCommerce. La
France , ſi dévouée d'ailleurs à la Religion de Rome ,
n'exécute plus les anciennes loix pénales contre les
Proteftans. La partie du Monde la plus éloignée
même a attiré chez elle pluſieurs milliers de familles
Européennes , en donnant pleine liberté à pluſieurs
différentes Religions. Maintenant le tems paroît
être arrivé pour la Suède de faire à ſon tour une fi
heureuſe conquête , en accordant une liberté ſemblable.
Touché des malheurs de mes Frères , zèlé
pour l'aggrandiſſement & la force de ma Patrie ,
&pénétré de la vénération la plus profonde pour
notre Doctrine pure & Evangélique , je viens d'expoſer
ici mes penſées avec la plus grande fincérité
& dans l'intention la plus pure, en les foumettant à
l'examen attentif& férieux des Révérendiſſimes Dé
( 201 ) 1
putés du Clergé. Ma joie eſt complette de pouvoir
auſſi les mettre ſous les yeux éclairés de notre très-
Gracieux Souverain , que la Providence Divine a
certainement deſtiné à être le Protecteur béni de tous
les Opprimés , à rendre ſon Royaume floriſſant &
heureux.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 20 Mars.
L'ARCHIDUC Maximilien eſt de retour de
Baade depuis le 13 de ce mois. On dit que
l'Empereur , avant que les armées ſe ſéparent ,
fera encore un tour en Bohême & en Moravie ;
mais le tems de fon départ n'eſt point fixé.
Onn'a point encore de nouvelles de Teſchen
au fujet des conférences relatives à la paix ;
lagazette Impériale s'eſt contentée d'annoncer ,
ces jours derniers, les conférences & l'armiſtice
de la manière ſuivante .
>>L>amédiationque les CoursdeFrance&deRuffie
ont employée depuis long-tems au ſujet de l'affaire de
la fucceffion de Bavière , l'a portée au point que le
Baron de Breteuil , Ambaſſadeur de France près notre
Cour, & lePrince Repnin , ont dû ſe rencontrer le 19
àTeſchen , dans la haute Siléſie . Le Comte Philippe
de Cobenzel , Conſeiller Privé , & Vice-Préſident
de la Banque , eſt parti le 8 pour ſe rendre
de lapart de notre Cour , dans la même Ville , où
le Baron de Riedeſel , ci devant envoyé de Pruſſe
ici , paroîtra de la part du Roi , afin de travailler à
forces réunies à l'ouvrage de la pacification. LeGénéral
de Wunſch , qui ſe trouve dans le Comté de
Glatz , & le Général d'Anhalt , poſté avec ſon corps
près de Braunau , ont offert , par écrit , de publier
l'armiſtice le 7 du courant ; & comme l'Imperatrice-
Reine avoit déjà envoyé des ordres préalables
pour l'accepter , il a été agréé ; en conféquence ,
dans l'intervalle , chaque partie reſtera en poſſeſſion
Is
( 202 )
de ce qu'elle occupe. Suivant des avis de la Siléfie ,
touty eft tranquille ; & l'ennemi a retiré ſes poſtes
depuis l'attaque contre la Ville de Neustad , qu'il
a aufli évacuée Le Prince héréditaire de Brunswick
&leGénéral de Stutterheim ayant notifié par ordre
du Roi au Général d'Elricshaufen , l'armiſtice pour
toute l'étendue de la haute Siléfie , conformément
aux ordres qu'il avoit reçus d'avance , il l'a accepté
, à commencer du 8 de ce mois « .
,
On a publié une Ordonnance de l'Impératrice-
Reine , en date du 5 Janvier dernier
par laquelle , fans préjudicier aux franchiſes
des foires dans les Etats héréditaires , il eſt
néanmoins défendu aux Commiſſionnaires étrangers
, qui n'ont pas apporté des marchandifes
& qui ne tiennent point de boutiques , de porter
de maiſon en maiſon des échantillons pour
chercher des commiffions , contre les Ordonnances
expreſſes portées contre le colportage.
De HAMBOURG ; le 25 Mars.
MALGRÉ la certitude que les Généraux des
armées belligérantes avoient que la paix n'étoit
pas éloignée , ils ont continué les hoftilités juf
qu'au dernier moment ; elles font enfin fufpendues
par-tout depuis la publication de l'armiftice
,dont voici les conditions.
၁၁ 1º. Les armées refpectives reſteront in ftatu
quo ,& continueront à occuper les endroits dont elles
fontenpoffeffion , juſqu'à la conclufion de la paix
fans cependant pouvoir ſe rendre au-delà de leurs
poſtes avancés reſpectifs . 2 °. Ceux qui paſſeront
les limites feront arrêtés , à moins qu'ils ne ſoient
munis d'un paſſeport de leur Chef. 3 °. L'armiſtice
commencera le..... à midi ( le jour varie ſelon
les lieux où l'armiſtice a été publié , depuis le 7
juſqu'au 10 de ce mois ) , jour auquel tout acte d'hoftilité
ceffera; & dans le cas où la paix ne ſeroit
2
( 203 )
point conclue , les deux parties feront tenues de ſe
prévenir mutuellement 8 jours avant de recommen
cer les hoftilités .
La communication eft en conféquence rouverte
entre la Saxe & la Bohême , & entre les
autres parties du théâtre de la guerre , au
moyen des paſſeports des Officiers qui commandent
de part & d'autre . Il paroît que l'incendie
de Neustadt qui a fait tant de bruit parce que
c'eſt un des derniers actes d'hoftilites , & que
le défaſtre de cette ville étoit peu néceſſaire ,
a été déſapprouvé également par la Cour de
Vienne&par ſes ennemis ; on affure que l'Officier
qui a conduit cette expédition , & donné
l'ordre funeſte qui a été trop bien exécuté , eſt
aux arrêts dans la fortereſſe de Spielberg . Les
lettres qui donnent cette nouvelle ne s'accordent
point fur le nom de cet Officier. Elles
ajoutent qu'un Ingénieur Autrichien s'eft rendu
à Neustadt pour vérifier le dommage , ce qui
ſuppoſe le deflein d'en indemnifer les habitans ;
ce feroit en effet le moyen le plus noble de
défavouer un excès que la punition de fon auteur
ne répareroit point.
On n'a encore aucunes nouvelles des confé
rences qui ſe tiennent à Teſchen ; on varie
même fur le jour où elles ont du commencer ,
quelques lettres portent que les Miniftres ne
commencèrent leurs viſites d'uſage que le 14
de ce mois , & que ce n'eſt que le 19 qu'ils ont
entamé les délibérations fur le grand objet qui
les raflemble. Selon la déclaration que l'Impératrice
de Rube a faite ſur la réponſe de la Cour
de Vienne à la première qu'elle lui avoit adrefſée
, les Miniftres des Puiſſances belligérantes
ne conféreront point entr'eux , ni n'entreront
dans aucune diſcuſſion , mais traiteront avec
ceux des Puiſſances médiatrices , qui s'occuperont
feuls de l'ouvrage de la paix , en les con-
Al
16
( 204 )
fultant dans tous les cas néceſſaires , en leur
faifant part de ce qui ſera réglé ,& ne les laifferont
point venir en préſence les uns des autres
, juſqu'à ce que le traité ſoit conclu . Tous
ces Miniltres doivent s'aſſembler ſans aucune
apparence extérieure d'un Congrès , fans formalité
, ſans étiquette , & ſur le pied d'une fociété
ordinaire .
,
Pendant que les négociations ſont en train ,
que l'on en conçoit généralement les meilleures
efpérances , il y a dans ce pays des politiques
qui prévoient de grandes difficultés pour la pacification
générale. Le Roi de Pruſſe, diſent-ils,
après avoir déclaré dans ſes manifeſtes qu'il n'a
agi par aucune vue d'intérêt perſonnel , mais
feulement en qualité de garant de la paix de
Westphalie & des conſtitutions de l'Empire ,
après avoir travaillé juſqu'à préſent ſur ce plan,
pourroit-il ſe départir de ce ſyſtême , déroger
en rien de ce qu'il a dit appartenir à l'Empire
& confentir au démembrement de la Bavière?
L'Electeur Palatin payera-t-il à l'Electeur de
Saxe les 3 millions de fl. qu'on dit qu'il doit
donner au-delà de ce qui avoit été réglé par les
préliminaires ? ſe décidera-t-il à ne rien céder
de ſes poſſeſſions actuelles dans les Duchés de
Berg & de Juliers ? quelques ſpéculatifs qui
cherchent à lever ces obſtacles ,& qui pourroient
s'en diſpenſer puiſque ſans doute on s'en
occupe à Teſchen avec plus de fruit , croient
que la diſcuſſion de la ſucceſſion de la Bavière
fera renvoyée à la Diète générale , & qu'en attendant
, les chofes feront remiſes dans leur
ancien état ; que l'on prendra en même-tems
des arrangemens au ſujet deBerg & de Juliers ,
dont la fucceffion n'eſt point encore ouverte , &
qu'on prendra des précautions pour qu'elle ne
Trouble point de nouveau l'Empire lorſqu'elle
sfera. Il reſte encore une queſtion à réfoudre ,
:
(205 )
c'eſt de ſavoir qui payera les frais faits juſqu'a
préſent , & qui fans doute ſont conſidérables ,
puiſque l'on n'évalue pas à moins de 52 millions
pour la Cour de Vienne , l'extraordinaire ſeul
de cette guerre ; outre les ravages qu'ont ef
fuyés une partie de la Bohême & les provinces
voiſines.
Onmande de Colberg que le 4 de ce mois ,
les eaux de la mer ſe ſont élevées à la hauteur
de 8 pieds , & que trois heures après elles ſont
defcendues à leur hauteur ordinaire ; le vent
étoitNord-Eft & peu violent ; quelques Phyſiciens
préſument qu'il y a eu quelque part une
forte tempête , ou un tremblement de terre.
On apprend de Caſſel , que la Société des
Antiquités de cette ville ,a élu pour Affocié-
Honoraire Etranger , à la place de feu M. de
Voltaire , M. d'Alembert , de l'Académie
Royale des Sciences , Secrétaire Perpétuel de
l'Académie Françoiſe.
De RATISBONNE , le 25 Mars.
L'OUVERTURE des conférences à Tef
chen, les eſpérances de paix qui en réſultent
n'ont pas empêché la Cour de Vienne de publier
un nouveau Mémoire , auquel elle a fait travailler
pendant les négociations qui ont précédé
l'armiſtice . C'eſt une réponſe préalable au Mé
moire publié à Berlin dans le mois de Décembre
dernier. On y revient ſur l'acte de renonciation
du Duc Albert d'Autriche à la Baſſe-Bavière ,
dont on relève toutes les circonstances qui
peuvent rendre cette pièce ſuſpecte ; on a inſéré
à la fin le procès-verbal de l'interrogatoire
qu'a fubi le Baron de Senckenberg , auquel
on reproche beaucoup de contradictions dans
ſes réponſes , en remettant à la déciſion du
public impartial le jugement qu'on peut porter
(206)
de cet acte. M. de Senckenberg a été remis
en liberté , & il a paflé ces jours derniers par
cette Ville , d'où ſon deſſein , dit-on , eſt de
fe rendre à Laufanne .
ود Les Etats de Bavière , lit-on dans une lettre de
Munich , n'ont pas encore pu ſe réſoudreà conſentir
au démembrement du Duché , dont on croit que la
Cour de Vienne gårdera une petite partie. Loin de
vouloir entrer dans aucun arrangement à cet égard ,'
ils ont fait de nouvelles remontrances à l'Electeur ,
pour empêcher ce demembrement , & ont proteſté
d'avance contre tout ce qui pourra être réglé à ce
ſujet dans le Congrès de Teſchen. On dit que l'Electeur
leur a fait répondre que pour rétablir leur
corps dans ſon état précédent , ſon deffein étoit
d'unir les Principautés de Neubourg & de Sulzbath ,
ainſi que le haut Palatinat , au Duché de Bavière :
on ne dit point ſi les Etats ſe contenteront de cet
arrangement , mais on remarque à Munich que leurs
Députés continuent de tenir une conduite oppoſée
au ſentiment de l'Electeur.co.
ITALIE.
De LivOURNE , leis Mars.
,
Le beau tems qui règne depuis plus de deux
mois dans la plus grande partie de l'Italie
offre par-tout la végétation renaiſſante de la
manière la plus ſenſible. Dans quelques endroits
, on tire de ce beau tems précoce des
pronoſtics fâcheux pour la récolte prochaine ;
on a été obligé à Milan , pour raffurer les efprits
de copier&de publier une ancienne inſcription
qui ſe trouve ſur la porte d'une maiſon , appellée
ci-devant Panigarola , & qui est maintenant
une Chapelle dédiée à St. Antoine , à
Vermezzo , terre de ce Duché . Elle eſt conçue
ainfi. 1140 , Annus hic Bisextilis fuit & lumi
( 207 )
nare majus fere totum eclipfavit . Afeptimis idus
Novembris ad feptimum usque Aprilis idus , nec
nix nec aqua visa de coelo cadere . Attamen prater
mortalium opinionem , Dei clementia , & meffis
& vindemia multa.
ود
,
Une lettre , écrit-on de Baſtia en Corſe , reçue
par le coufin du fameux Carlo Salliatti , & qu'il
a eu l'imprudence de communiquer à pluſieurs perſonnes
, l'a fait mettre en prifon. Elle porte qu'une
eſcadre Angloiſe de 40 voiles , ayant à bord 8000
hommes de débarquement , commandée par le Général
Paoli , doit venir au printems tenter la conquête
de la Corſe. Cette nouvelle pouvoit cauſer
de la fermentation , mais le gouvernement n'a rien
à craindre de ce projet. Les places & les côtes ſont
exactement gardées. Nous avons en abondance des
troupes & des munitions de guerre. Nos milices
provinciales ſont ſur un très bon pied , & ont à
leur tête des Officiers très - diftingués , tels qu'un
Gaffario , un Colonna un Cafabianca un Ceccaldi
, &c . D'ailleurs, il s'est fait une grande révolution
dans la plupart des eſprits . Les Corſes ſont
François . L'allégreſſe a été auffi grande dans toute
l'Ifle , à la naiſſance de Madame, fille du Roi , &
les réjouiſſances auffi multipliées qu'à Paris . On
peut en juger par le fait ſuivant : Deux élèves du
Collège de Chiavari , âgés d'environ 14 ans ,
avoient formé le noble projet de s'embarquer ſur
une felouque , & d'aller en courſe contre les Anglois
; ils s'étoient déjà procuré de l'argent & avoient
engagé un grand nombre de leurs camarades à partager
avec eux la gloire de cette entrepriſe : la
nuit du départ étoit fixée , ils avoient des piſtolets
, des épées , & avoient tranſporté ſecrètement à
bord de la felouque tous les couteaux & antres
inftrumens de la cifice du Collège. Le Recteur de la
maiſon a heureuſement été averti preſqu'au moment
où ils alloient lui échapper , & a reuſſi à les faire
renoncer à cette réſolution.-Le Docteur Giubega ,
( 208 )
Grand- Chancelier , & les Députés des Etats , font
encore à Paris. Ils ont obtenu de S. M. une ample
remiſe ſur les impôts , & même une ſomme confidérable
pour le deſsèchement des marais & endroits
marécageux de la Corſe".
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 31 Mars.
Nos papiers publics s'empreſſent de ſuppléer
au défaut de nouvelles poſitives de l'Amérique
Septentrionale ; s'il faut les en croire , le Général
Washington s'étant mis en marche avec
une partie de ſon armée pour couvrir les Provinces
Méridionales , a tellement affoibli fon
armée à Philadelphie , que le Général Clinton ,
qui s'eſt avancé vers cette dernière ville , s'en
eſt emparé ſans oppoſition ; d'un autre côté ,
le Colonel Campbell a pris poſſeſſion de Charles-
Town dans laCaroline Méridionale,& cette
Province a montré le plus grand empreſſement
de rentrer ſous la domination Britannique. Par
malheur pour ces nouvelles intéreſſantes , les
lettres mêmes que la Cour a publiées , relativementà
l'invafion de la Géorgie , prouvent que
la réduction des deux Carolines , que ſe promettent
les Commandans Britanniques , doit
être l'effet du ſuccès de leurs armes , &point
celui de la bonne volonté des habitans en fa
veur de leur ci-devant mère-patrie. On fait ,
quant à la Penſylvanie , que pluſieurs Quakers
ſe font , en effet , prévalu de leur ſyſtême religieux
pour ſe ſouſtraire à toutes les obligations
de la ſociété civile , & que quelques-uns ont
ſervi d'eſpions , de correſpondans & de guides
aux armées Britanniques ; mais on n'ignore pas
nonplus que l'eſprit des Quakers n'eſt pas celui
du peuple en général , & que cet eſprit ne
(209.)
peut pas leur permettre de prendre une part
active lorſqu'il s'agira d'opérer une révolution.
La Cour , d'ailleurs , n'a confirmé aucun de
ces bruits , qui feroient trop intéreſſans pour
n'être pas publiés s'ils étoient vrais.
La gazette vient d'en annoncer de moins importans
, fans doute , mais qui ont fait & qui
ont dû faire une vive ſenſation . On étoit inquiet
de la ſituation de l'eſcadre de l'Amiral
Barrington à Sainte - Lucie ; on ſavoit qu'elle
n'étoit pas en état de réſiſter aux forces du
Comte d'Estaing ; on attendoit des nouvelles
poſitives de ſa réunion avec celle de l'Amiral
Byron ; on vient de la recevoir & de la publier.
>> M. d'Estaing , dit l'Amiral Byron , eft toujours
dans le port de Fort-Royal avec ſon eſcadre ;
il en fortit le 12 Janvier avec 16 voiles & prit la
route de Ste-Lucie : le lendemain , au point du jour ,
je ſortis du Cul-de-Sac avec 13 vaiſſeaux de ligne ,
& trois frégates , & je portai directement ſur l'efcadre
Françoiſe , forçant de voiles , & formée en
ligne de bataille ; mais fitôt que M. d'Estaing eut
découvert nos forces , il vira vent devant , fit de fon
mieux pour pagner le port , ce qu'il effectua avant
qu'il fût poſſibled'engager aucunde ſes vaiſſeaux au
combat; fa retraite précipitée rend difficile les conjectures
que l'on peut former ſur la conduite qu'il
atenue , en ſortant du Fort-Royal avec des forces
ſi conſidérables , à moins que l'on ne ſuppoſe qu'il
ignoroit ma jonction avec le Contre-Amiral Barrington
, & qu'il méditoit une nouvelle attaque contre
cette Ifle : la ſeule réflexion qui s'éleve contre
cette conjecture eſt que nous ſommes très - fondés
à croire qu'il eſt parfaitement informé de ce
qui ſe paſſe à Ste-Lucie : voyant que nous attendrions
envain que l'eſcadre Françoiſe ſe déterminât à nous
livrer combat , & que la force de leur aſyle dans le
port de Fort-Royal ne nous permettoit pas de les
y forcer , je ne voulus pas m'expoſer au haſard d'être
( 210)
entraîné ſous le vent par le courant , ce qui fût arrivé
fi le vent eût manqué ; en conféquence , après
avoir approché Fort- Royal de très-près , je profitai
d'un vent frais qui s'élevoit , & le ſoir même je ramenat
l'eſcadre à l'ancre dans cette baie , qui fe trouvant
à 3 ou 4 lieses au vent du Grand-Cul-de Sac ,
nous met plas convenablement à portée d'obſerver
les mouvements des François , & d'intercepter le
renfort qu'ils attendent , ſous les ordres de M. de
Tréville , s'il arrivoit du côté de l'extrémité Méridionale
de la Martinique.
Cette lettre , qui eſt en date du 4 Février ,
prouve qu'à cette époque l'Amiral Byron ne
jugeoit pas praticable de bloquer l'efcadre Francoiſe
qu'on s'eſt empreſſé de dire bloquée , &
forcée de ſe rendre , ainſi que la Martinique. Sa
poſition fait attendre ſimplement la nouvelle
d'une action prochaine , mais dont l'égalité entre
les forces reſpectives , rend le fort incertain ,
& ne diminue par conféquent pas nos inquiétudes.
Le deſſein qu'a formé l'Amiral Byron
d'intercepter le fecours que le Comte d'Estaing
attend d'Europe ſous les ordres du Comte de
Graffe & non de M. de Tréville , ne peut
réuffir que dans le cas où le renfort arriveroit
du côté de l'extrémité méridionale de la Martinique
; mais il peut prendre une autre route.
M. de Graffe peut être inftruit de la priſe de
Sainte-Lucie , de l'état de nos forces dans ces
mers ; & M. d'Estaing n'a pas manqué , ſans
doute , de lui envoyer des avis par des bâtimens
qui ont pu partir de quelqu'autre point
de l'ifle , & éviter notre flotte. S'il eſt joint
par M. de Graffe , nous perdons la ſupériorité ,
& l'Amiral Rodney , en arrivant , ne la rétablira
pas ; les forces feront égales , & le fort
des armes reſte toujours incertain.
Les changemens qu'on s'étoit hâté de prévoir
dans l'adminiſtration à la fuite du triom
(211 )
phe de l'Amiral Keppel , n'ont point eu lieu;
& il paroit que les Miniftres réſiſteront à cet
orage comme ils ont refifté à celui qui s'éleva
à l'occaſion de la convention de Saratoga. La
fermentation qui avoit éclaté parmi le peuple ,
ne ſe manifefte plus que par l'offre que plufieurs
villes , à l'imitation de celle de Londres , font
de leur franchiſe à l'Amiral Keppel , à qui la
ville de Dublin en a fait remettre les lettres
dans une boîte de chêne , ornée des armes de
la ville ; quant au Comte de Sandwich , on
prétend à la vérité qu'après l'examen de l'af
Faire de l'hopital de Greenwich , il paffera au
pofte de Secrétaire d'Etat , vacant par la mort
du Comte de Suffolck. Mais ce changement
n'eſt pas une diſgrace. Les Miniftres , à cette
eſpècedetriomphe fur le parti de l'Oppoſition ,
joignent encore la fatisfaction de fortir de l'embarras
où les jettoit le refus de pluſieurs Amiraux
de commander la grande flotte l'été prochain.
Sir Charles Hardy , Amiral de l'eſcadre
blanche a accepté le commandement ; il jouit
dans ce pays de la plus haute réputation ; il eſt
vrai qu'il y a feize ans qu'il n'a été en mer ,
puiſque depuis Mai 1758 , qu'il eut le commandement
en ſecond ſous l'Amiral Boſcawen à la
réduction du Cap Breton , & l'année ſuivante ,
fous l'Amiral Hawke , qu'il ſe trouva en cette
qualité à la bataille navale contre le Maréchal
de Conflans , il n'a plus ſervi ; mais on ſe flatte
qu'il n'en eſt pas moins en état de rendre de
grands fervices & de meilleurs que l'Amiral
Keppel , dont l'oppoſition conftante au Minif
tère faifoit employer les talens à regret. Les
deux Amiraux qui commanderont fous Sir
Charles Hardy , font le vice-Amiral Shuldam
& le contre-Amiral Robert Digby. Ce dernier
qui a été un des Capitaines de la flotte de
l'Amiral Keppel , dont la dépoſition a été
( 212 )
le plus au gré du vice-Amiral Palliſer , a été
élevé à ce grade dans la dernière promotion
du 19 de ce mois , où S. M. a élevé 10 Capitaines
au grade de contre- Amiral , & 8 contre-
Amiraux à celui de vice-Amiral.
L'eſcadre deſtinée pour ſtationner cette an
née à Terre-Neuve , ſera compofée des vaifſeaux
le Romney , le Chatham & le Portland
de so canons , & des frégates la Surpriſe de
28 , & la Sybille de 24. Les vaiſſeaux marchands
deſtinés pour les Indes Occidentales ,
font partis le premier de ce mois au nombre de
200 , de Corke en Irlande , ſous les ordres du
Courageux & du Vaillant de 74 canons , du
Salisbury de co , & de l'Aréthuſe de 32 , qui a
échoué fur l'ifle de Molene; ils ont dû être joints
par les autres vaiſſeaux , partis de différens
ports pour la même deſtination , avec quelques
vaiſſeaux de tranſport , à bord deſquels on embarqua
, le 10 de ce mois à Portsmouth , le
régiment des volontaires de Liverpool , qui va
renforcer nos troupes de terre dans cette partie
du monde. On dit que les négocians de Liverpool
ont donné à chaque foldat (ils font
au nombre de oro hommes) deux chemifes ,
deux paires de chauſſes , de ſouliers , &c. Le
contre-Amiral Hugues eſt parti pour les Indes
Orientales avec cinq vaiſſeaux de guerre , une
frégate & 13 navires de la Compagnie des
Indes , à bord deſquels , eſt embarqué le régiment
de Montagnards Ecoffois , nouvellement
levé. Cette eſcadre eft accompagnée du Warwick
, vaiſſeau de so canons , deſtiné à aller
prendre & eſcorter ceux de la Compagnie qui
ſe trouvent à Sainte- Hélène. Elle marche encore
avec les vaiſſeaux la Vengeance de 74 ,
l'Actéon de 44, l'Hyenne de 24 , & les galiotes
à bombe , le Vésuve & l'Ethna , qui ont , diton
, ordre d'aller reprendre le Sénégal ; là
( 213 )
perte de cet établiſſement eſt plus importante
qu'on ne ſe l'imagine communément ; outre la
traite des Nègres , qui eſt un objet confidéra..
ble , le commerce de la gomme forme un articled'une
plus grande valeur encore , puiſque
le produit ſeul des acciſes ſur la gomme , qui
fait les deux ſeptièmes des différens droits que
le Gouvernement perçoit ſur le commerce de
cette partie de l'Afrique , ne montoit pas à
moins de 24,000 liv . ſterl.; ce qu'il y a de sûr ,
c'eſt que ces forces navales font pourvues de
bateaux plats pour des débarquemens , ce qui
ne laiſſe pas douter qu'elles ne foient chargées
de quelque expédition , tant ſur la côte d'Afri
que que dans l'Inde .
La conſtance de notre Miniſtère dans ſes opé
rations , l'art avec lequel il a sû s'aſſurer des
avantages dans l'Inde , & mettre en sûreté la
fource des richeſſes qui reſtoit à la Grande-
Bretagne, nous font eſpérer encore d'en im.
poſer à l'Europe , de dicter des loix à la Hollande
, de contenir par la terreur ou par la politique
les Puiſſances maritimes du ſecond ordre,
d'enchaîner les forces de l'Eſpagne , & de reffaifir
& de conferver , à l'aide de la force , du
courage , & fur-tout du_bonheur , le ſceptre
de la mer. » La Grande-Bretagne , lit-on dans
l'Hiftoire Philofophique & Politique du commerce
des Européens dans les deux Indes
voit d'un oeil chagrin , dans les mains de ſes
rivaux , une poſſeſſion où l'on peut préparer la
ruine de fes proſpérités d'Afie. Dès les
mières hoftilités entre les deux Nations , elle
dirigera tous ſes efforts contre une Colonie qui
menace la ſource de ſes plus riches tréſors.
Quel malheur pour la France ſi elle s'en laif.
foit dépouiller << ! Cette réflexion étoit fous
les yeux de nos Miniſtres ; ils ſe font hâtés de
frapper le coup néceſſaire , & les ordres de
pre(
214 )
faire le fiege de Pondichery ont été expédiés
dans le tems même où nous paroitions vouloir
nous défendre en Europe d'être les agreffeurs ,
& où nous annoncions une modération que le
fait démentoit , mais que le beſoin de ménager
la Hollande nous preſcrivoit , & dont nous
favions qu'on ne fauroit que tard la nouvelle
en Europe , & dans un moment où elle pourroit
être plas utile que nuiſible à notre caufe .
Cet évènement , en effet , a influé ſur le crédit
public qui commence à fe relever , & qui fe
foutiendra , fans doute , juſqu'à ce que des
nouvelles des Antilles viennent le détruire ou
le faire monter encore .
Le Parlement eſt rentré en vacances à l'occafion
des fêtes de Pâques . Parmi les objets
dont il s'eft occupé , les principaux regardent
l'Irlande ; le 19 de ce mois , le Lord North remit
à la Chambre des Communes un meſſage
de S. M. pour l'informer qu'ayant été inftruite ,
que depuis quelques années les revenus de l'Irlande
ne futifoient plus pour fubvenir au payement
des objets auxquels ils étoient deſtinés ;
S. M. touchée des maux qui affigeoient fes
fidèles ſujets de ce Royaume , & defirant y
apporter un remède prompt & efficace , jugeoit
à propos de recommander à la Chambre
d'examiner s'il ne conviendroit pas , vu la fituation
actuelle de l'Irlande , que la paye &
l'entretien des régimens de ce Royaume , employés
actuellement hors du pays , fuflent portés
à la charge de la Grande-Bretagne ; ce meſſage
donna lieu à quelques débats , dans lesquels on
ne manqua pas d'obferver qu'il feroit plus convenable
de chercher les moyens de foulager,
l'Irlande , en remédiant aux abus des penſions
établies fur le pays. Le Lord Cavendish propoſa
de faire remettre à la Chambre une lifte
des penfions accordées ou créées à la charge
( 215 )
de l'Irlande depuis le 24 Septembre 1763 ;
mais cette propofition fut rejettée , & l'examen
du meſſage remiſe au tems où l'on s'occuperoit
du ſubſide. On mit enfuite en délibération
fi l'on accorderoit à l'Irlande la permiffion
d'y importer le fucre ; mais l'on objecta
que le droit fur les ſucres importés dans la
Grande-Bretagne montoient à 400,000 livres
ſterl. qui étoient affectées à des payemens qui
n'étoient fufceptibles d'aucune diminution ; les
avis ſe partagèrent, & on convint de furſeoir
à quatre mois la déciſion de cette queſtion . Il
réſulte de tous ces débats qu'on parle beaucoup
de faire du bien à l'Irlande , mais qu'on ne
peut ſe réfoudre à prendre aucun parti. Pluſieurs
perſonnes qui ſe récrient contre cette
indécifion , affectent de craindre que l'eſpèce
d'aſſerviſſement dans lequel on la retient , ne
la détermine à imiter l'exemple de l'Amérique.
>>> Le Lord Nugent , dit un de nos papiers , a
avancé que l'Irlande , avec des encouragemens ,
deviendroit bientôt le ſeptième Royaume de
l'Europe. Il met la France au premier rang ,
la Ruffie au ſecond , l'Autriche au troiſième ,
la Pruſſe au quatrième , l'Angleterre au cinquième
ſeulement , l'Eſpagne au fixième &
l'Irlande au ſeptième. M. Grenville obſerve
auffi , que d'après des nouvelles sûres qu'il a
reçues , il y a actuellement 20,000 hommes
ſous les armes dans ce Royaume , qui , nonfeulement
ne font pas à la folde du Gouvernement,
mais dont il n'a pas même connoifſance.
Le fait , s'il est vrai , comme on a lieu
de le croire , doit infpirer les plus vives allar
mes , & mérite la plus ſérieuſe attention «.
Nos papiers annoncent toujours la tenue prochaine
d'un conſeil de guerre pour juger le
vice-Amiral Pallifer; felon ces papiers , il devoit
s'ouvrir le 18 de ce mois ; mais on pré
( 216 )
tend que le vice-Amiral en ayant été prévenu ,
avoit répondu , que ſes repliques ne pouvoient
pas être en état de paroître pour ce tems ; il
demandoit le délai néceſſaire pour les mettre
en ordre , que lorſqu'elles le ſeroient , il avertiroit
l'Amirauté. Ce délai , ajoute-t-on , lui
a été accordé , & on ignore quand ſon procès
commencera; on débite que M. George Jackſon
Procureur du Roi pour la marine , interviendra
comme partie publique , parce que l'Amiral
Keppel a déclaré que ſon intention n'étoit pas
depouffer plus loin l'accuſation de défobéiſſance
contre le vice-Amiral. Pendant qu'on annonce
ce procès , bien des gens doutent qu'il ait réellement
lieu . La Cour protège ouvertement M.
Palliſer , qui n'a agi , dit- on , quepar ſes ordres;
il occupe encore , à ce que l'on aſſure , fon
logement au Bureau de l'Amirauté , & des dif
férentes places dont il a donné ſa démiſſion ,
aucune n'a encore été donnée à perſonne jufqu'à
préſent.
Il ſe répand dans ce moment des nouvelles qui
mêlent un peu d'amertume à la joie qu'a cauſé celle
de la priſe de Pondichéry , peut être n'ont-elles pas
d'autres fondemens que les intérêts des agioteurs.
Quoiqu'ilen ſoit , les voici telles que nos papiers
les racontent. Le Brigadier.Général Leſlie , chargé
d'une expédition contre Poonah , Capitale du Gouvernement
des Marattes , partit de Bengale en Avril
1778 , avec 6 bataillons de troupes du pays , & une
compagnie d'artillerie . Mais ayant à faire 1200 millesdans
des contrées difficiles , ſous un ſoleil trèsardent
, il eſt arrivé avec ſes gens & ſes chevaux ,
ſi harraſſés , ſi épuisés de fatigue , que les Marattes
les ont enveloppés , & s'en font emparés fans coup
férir. On compare l'évenement de Poonah à celui
de Saratoga. On ajoute qu'en Amérique le Général
Washington , est arrivé ſur les frontières de laGeorgie;
qu'en Europe la Cour eſt inſtruite que l'Eſpagne
va
( 217 )
va ſedéclarer , que le Lord Grantham eſt rappellé ,
&que le Marquis d'Almodovar eſt prêt à prendre
congé.
A ces nouvelles , qui fi elles ne ſont pas
vraies , font du moins vraiſemblables , nous
joindrons ces deux Anecdotes plaiſantes que
nous fourniſſent nos papiers :
>> Un particulier de cette Ville , a parié de faire
à cheval une courſe de 30 milles , dans le tems qu'un
eſcargot parcourra un eſpace de 30 pouces ſur une
pierre couverte de ſucre en poudre. La courſe ſe
fera à Newmarket ; pluſieurs perſonnes ont gagé ,
les unes pour le cavalier , les autres pour l'eſcargot.
Le pari principal eſt de 200 guinées .... Une troupe
deComédiens repréſentoit dernièrement la Tragédie
de Richard III , dans une écurie à Hemley , dans
le Comté d'Oxford. Au moment ou Richard Furieux
crie : un cheval , un -cheval , mon Royaume
pour un cheval, une troupe de palefreniers accourut,
força les portes en criant à tue-tête ; qui demande
un cheval , il y en a 40 tous ſellés à la porte. Les
éclats de rire furent fi univerſels & ſi prolongés,
que la pièce en reſta là « .
ÉTATS- UNIS DE L'AMÉRIQUE SEPT.
De Philadelphie te 15 Janvier. Pendant que
nos ennemis , empreſſés de calomnier les Etats-
Unis & le Congrès qui les repréſente , affectent
de femer en Europe toutes fortes de bruits de
méſintelligences entre nous & nos alliés , & de
chercher tous les moyens d'éveiller la défiance ,
le Congrès a pris hier la réſolution ſuivante ,
dont la publication ſeule ſuffit pour détruire les
impreffions de la calomnie.
>> Attendu qu'il a été repréſenté à cette Chambre
par l'honorable ſieur Gerard , Miniſtre Plénipotentiaire
de France , que l'on prétend que les Etats-
Unis ſe ſont réſervés la liberté de traiter avec
15 Avril 1779 .
K
la
( 218 )
Grande-Bretagne , ſéparément de leur Allié , tant
que la Grande Bretagne ne déclarera pas la guerre
au Roi ſon maître . En conféquence réſolu unanimement
, que comme ni la France ni les Etats-Unis
ne le peuvent pas de droit , ces Etats-Unis ne concluront
jamais ni trève , ni paix avec l'ennemi
commun , fans en avoir précédemment obtenu le
confentement formel de leur Allié , & que toute
choſe qui peut être infinuée ou avancée à ce contraire
tend à injurier & à déshonorer leſdits
Etats «.
Le 11 , le Congrès avoit pris une autre réfolution
, relative à des écrits publiés dans le
Pensylvania-Packet , ſous le titre de ſens com_
mun fur l'affaire de M. Déane , par laquelle le
Préſident du Congrès eſt chargé d'aſſurer le
Miniftre de France , que le Congrès » défavoue
pleinement de la manière la plus explicite
cette publication ; qu'étant convaincu par
l'évidence la plus abſolue , que les approvifionnemens
embarqués à bord de l'Amphitrite ,
de la Seine & du Mercure n'étoient point un
préfent , & que S. M. T. C. , le grand & généreux
allié de ces Etats-Unis , n'a pas entendu
que des approviſionnemens d'aucune eſpèce
envoyés en Amérique ferviſſent de préambule
à fon alliance , le Congrès n'a pas autoriſé
l'auteur deſdites publications à avancer 'des affertions
pareilles à celles qui s'y trouvent contenues
, & qu'au contraire illes déſapprouve hautement
« .
De Boston le 20 Janvier. L'affaire de l'échange
des prifonniers , entamée en 1776 entre le Général
Howe & le Général Washington , n'eſt
pas terminée; les conventions faites par les deux
Généraux , portoient que l'échange réciproque
ſe feroit Officier pour Officier de rang égal ,
foldat pour foldat, citoyen pour citoyen; il s'éleva
des difficultés ſur l'exécution ; ce fut au mois
(219 )
de Mars 1778 , que les Commandans nomme
rent des Commiſſaires pour les lever ; ils s'aſſemblèrentà
German- Town, près de Philadelphie ;
&une nouvelle conteſtation rendit les conférences
inutiles . Les Commiflaires Américains
trouvèrent que la commiſſion dont le Chevalier
Howe avoit revêtu les ſiens , n'avoit pour baſe
& garant , que ſa bonne foi perſonnelle , fans
aucune autorité publique ; tandis que la commiſſion
de M. Washington portoit expreſſement
qu'il la donnoit en vertu de pouvoirs à lui confiés
. La Cour de Londres refuſoit d'autorifer le
Général Howe à faire de même , de peur de
paroître reconnoître implicitement l'indépendance
de l'Amérique. Cette crainte qui a empêché
de ratifier la convention de Saratoga , a empêché
juſqu'à préſent la relaxation de l'armée
prifonnière de guerre du Général Burgoyne ; on
s'eſt occupé des moyens de convenir d'un échange
dans un Congrès tenu à Amboy dans la province
de Jerſey , depuis le 7 juſqu'au 11 Décembre
dernier , & on n'y a pas mieux réuſſi . Le Géné
ral Clinton a rappellé auſſi-tôt à New- Yorck le
Général Thompſon& les autres Officiers Américains
prifonniers fur leur parole . Le Général
Washington , uſant de repréſailles , a ordonné
pareillement que les Officiers du Roi qui font
dans le même cas , reviennent auprès de leurs
vainqueurs ; & il a redemandé fur-tout le Général
Burgoyne & ceux qui font avec lui en Angleterre.
En attendant qu'ils reviennent, ou que
ces difficultés s'arrangent , les troupes de Brunfwick
, qui font partie des prifonniers faits à Sa
ratoga, ont été envoyés vers Charlotteville dans
le Comté d'Albemarle en Virginie.
Nous attendons avec impatience des nouvelde
la Géorgie. Selon les lettres de pluſieurs
provinces , on a fait marcher vers la partie Méridionale
de la Caroline , qui confine à la Géor
K2
( 220 )
gie , un corps conſidérable de troupes enrégimentées
, & 2000 hommes de la milice de
Campden ; d'autres diviſions ſuivent ces détachemens
avec toute la célérité poſſible ; des
troupes de la Virginie font auſſi en pleine marche
pour joindre le Général Lincoln qui eſt à
Puriſbourg avec un corps conſidérable , que le
Colonel Campbell a deſſein d'attaquer. Le Gé.
néral Washington de ſon côté , a fait défiler des
troupes pour protéger la Caroline contre toute
invaſion , & il a les yeux ouverts ſur les mouvemens
du Général Clinton , qui paroît diſpoſé
à quitter New-Yorck pour aller joindre le Colonel
Campbell ; les évènemens qui vont ſe
paſſer inceſſamment peuvent mettre fin à la
guerre , ou en porter le théâtre ailleurs .
FRANCE.
DC VERSAILLES , le 10 Avril.
Les cérémonies de la Semaine-Sainte ont eu lieu
comme à l'ordinaire. S. M. & la Famille Royale y
ont affifté. L'état de la Reine qui vient d'avoir la rougeole,
eſt auſſi bon qu'on puiſſe le déſirer; depuis le 6
de ce mois , elle eſt abſolument ſans fièvre. Madame
Elifabeth de France eſt parfaitement rétablie de la
même maladie.
Le ro du mois de Mars , les Etats de Corſe re
préſentés par l'Evêque de Nebbio , en qualité de député
du Clergé , par M. de Buonaparte , député de
la Nobleſſe , & M.de Cafabianca , député du tiers-
Etat , eurent l'honneur d'être préſentés au Roi & à
la Famille Royale.
Le 28 , le Comte de la Chatre , Meſtre-de- Camp,
Commandant du Régiment de Dragons de Monſieur
, l'un de ſes Gentilshommes d'honneur , après
avoir prêté ſerment entre les mains de ce Prince ,
en qualité de premier Gentilhomme de ſa Chambre ,
en ſurvivance du Marquis de Noailles , fut préſenté
à S. M.
( 221 )
LL. MM. tinrent le 25 , ſur les fonds de Baptême,
la fille du Baron de Mauvilly , Capitaine commandant
au Régiment Meſtre- de-Camp-Général , Dra
gons ; & celle de M. de Perdrauville , Gouverneut
des Pages de la Reine. Lés cérémonies du Baptême
furent ſuppléées par le Cardinal de Rohan , Grand.
Aumônier de France , en préſence de M. Broquevielle
, Curé de la Paroiſſe de Notre-Dame .
Le même jour , LL. MM. & la Famille Royale
ſignèrent le contrat de mariage du Marquis de
Valery , Capitaine au Régiment Royal - Lorraine ,
avec Demoiselle Dupleix ,
Le Roi a accordé àla Demoiſelle de Rochechouart,
foeur de la Cointeiſe de Montboiſlier , le brevet dé
Dame , ſous le titre de Comteſſe Victoire de Rochechouart,
Le 21 , le Chevalier de la Marck eut l'honneur de
préſenter au Roi & à la Reine ſon ouvrage intitulé
: Flore Françoise , ou Deſcription ſuccinte de
toutes les Plantes qui croiffent actuellement en
France , disposée selon une nouvelle méthode d'analyse
, & à laquelle on a joint la citation de leurs
vertus les moins équivoques en médecine &&
de leur utilité dans les arts .
:
د
M. Fernande , ancien Sculpteur , penfionné de
LL. MM. II , & Sculpteur du Prince Charles de
Lorraine , a eu l'honneur de préſenter à la Reine
fon buſte en marbre .
De PARIS , le 10 Avril.
L'ESCADRE deſtinée pour l'Amérique ſous
les ordres de M. de la Motte - Piquet , prête à
mettre à la voile depuis quelques jours , &
n'attendant qu'un convoi de bâtimens qui devoient
venir de Nantes & de Bordeaux , pour
partir ſous fon eſcorte , a vraiſemblablement
mis à la voile aujourd'hui. Outre partie de
la légion de Lauzun qui y étoit embarquée ,
K 3
( 222 )
on aſſure qu'un bataillon de Dillon , porté au
complet de guerre , eft à bord d'un convoi de
Rochefort , qui doit avoir mis à la voile avec
cette efcadre. Sa deſtination eſt pour l'Amérique
; mais on ignore ſi elle ſe rend à la
Martinique où à la Nouvelle-Angleterre .
Les bruits qui ſe ſont répandus depuis quelque
tems par la voie d'Angleterre, ont donné
quelque poids à la conjecture ſur ſa première
deftination . Selon des lettres , qu'on dit arrivées
de la Martinique , M. le Comte d'Estaing ,
tranquille dans le port de Fort - Royal , où il
ne peut être attaqué , attend l'arrivée de M. de
Graffe , auquel il a expédié par divers bâtimens
avis de l'arrivée de l'Amiral Byron , de la réunion
des forces Angloifes dans ces mers , &
des inſtructions fur la route qu'il doit tenir pour
le rejoindre . On attend avec impatience des
nouvelles ultérieures des Antilles, où il paroît
que le théâtre de la guerre va ſe porter , &
où les deux Puiſſances ſe préparent à faire paſſer
de grandes forces ; on dit que nous allons y
envover 13 vaiſſeaux de ligne ſous les ordres
deM. de Guichen .
Depuis la nouvelle de la priſe du Sénégal ,
on n'a point de nouvelles de M. de Vaudreuil ;
on varie fur la route qu'il a dû prendre après
avoir achevé cette expédition . Selon les uns ,
il ſe rend à la Martinique ; ſelon les autres ,
il a une autre miſſion à remplir ; c'eſt la conquête
de l'Iſle de Sainte-Hélène, ſituée à une
égale diftance du Sénégal & du Cap de Bonne-
Eſpérance , dont l'air eft fi pur & fi ſain , que
les malades qui y ſont débarqués recouvrent
leur ſanté preſque ſur le champ. Cette Iſle
que les Anglois enlevèrent aux Portugais en
1673 , eft défendue par un fort appellé S. James ,
qu'ils ont fait conſtruire , & leur est d'une grande
importance pour la relâche de leurs navires à
(223 )
leur retour des Indes orientales. Selonles mêmes
conjectures , M. de Vaudreuil , après cette expédition
devoit aller renforcer la garniſon que
nous avons déja à l'Ile de France ; mais ces
ordres , s'il les a reçus à ſon départ , doivent
avoir changés depuis la priſe de Pondichéry ,
&la fufpenfion de l'envoi de M. de Ternay
aux Indes avec une eſcadre que les circonftances
y auroient rendue inutile.
L'inaction dans laquelle on voit reſter l'E
pagne au milieu des préparatifs énormes qu'elle
a faits , continue d'occuper les ſpéculatifs , qui
recherchent avec empreſſement toutes les lettres
qui viennent de cette partie de l'Europe , pour
y trouver des lumières ; nous leur offrirons
celle-cideBilbao , en date du 10 Mars. >> Nous
ſommes toujours dans l'impatience d'apprendre
le parti que prendra notre Cour ; en attendant ,
on nous mande de Madrid , que les couriers
ne ceſſent d'aller de cette Capitale à Verſailles ,
& de Versailles à Madrid. Nous avons en rade
à Cadix 32 vaiſſeaux , aux ordres de D. Louis
deCordova, Lieutenant-Général, &des Chefsd'eſcadre
, D. Adrien Caudron Cantin , & D.
Michel Gafton , ſavoir un de 120 canons , 3 de
80 , 25 de 70 , & 3 de 60 , avec 15 frégates de
26 à 30 canons , 2 paquebots , deux hourques ,
2 galiotes à bombes ,& deux brûlots. L'efcadre
du Ferrol , aux ordres du Chef-d'eſcadre
D. Antoine de Arce , eſt compoſée de 4 vaiffeaux
de 80 canons , 4 de 70 ,& 4 frégates. On
arme outre cela à Cadix & au Ferrol 9 vaifſeaux
, dont un 1 de 80 canons , 6 de 70 ,
de 60 , & 12 frégates . Ainsi , dans les deux
ports de Cadix & du Ferrol , nous avons 49
vaiſſeaux de ligne , 31 Frégates & 8 paquebots
, hourques , galiotes à bombes & brûlots ,
qui font 88 bâtimens de guerre armés , ou qui
le feront fous un mois. Un navire de notre
K 4
( 224 )
port , arrivé de Gibraltar , nous rapporte que
les vivres y font très-rares , & qu'on y attend
un renfort de troupes ; ce qui prouve que les
Anglois fe défient de nous , & ils pourroient
n'avoir pas tort ".
Selon les lettres de Brest , M. de Larchantel
a été nommé Commandant de l'Actionnaire ,
M. de Cardagne , de la Concorde , M. de Kergarion
, de la Médée , M. de Chavagne , de la
Sensible . La flotte deſtinée pour Bordeaux mit
à la voile le 26 du mois dernier , ſous l'eſcorte
de la Fortunée , de la Blanche & de la Favorite ,
& le 29 une flotte venant de Nantes , chargée
de farines & autres munitions , mouilla dans la
rade.
>> Le 21 , écrit - on de Morlaix , la Frégate
du Roi , le Fox , s'eſt perdue ſur une roche
de la côte de Vannes , par la faute du Pilotecôtier
; l'équipage a été ſauvé ; mais la frégate
eſt, dit-on, hors d'état de fervir. Ce Pilote , qui
avoit déja perdu une gabarre du Roi , a été
conduit à Breſt « .
Selon des lettres de l'Orient , le Baron de
Montmorency , Capitaine Milhaud , corfaire de
la Rochelle , de 18 canons , conduiſit le 26 du
mois dernier , le navire la Fanny de Londres ,
de 12 tonneaux , chargé de cordages , farine
& viande falée , pour New-Yorck , & armé
de 8 canons . Ce corfaire venoit de combattre
au-deſſus de Groix , une frégate Angloiſe de 22
canons , dont il s'étoit dégagé en courant fa
prife.
Le navire l'Empereur , eſtimés à 600 mille
livres , qui avoit été pris par deux corſaires
Anglois , a été repris par la frégate du Roi la
Renommée , commandée par M. de Verdun ,
qui l'a conduit à Breſt , avec les deux corfaires .
Le Dugué Trouin , corſaire du Havre , vient
de faire une campagne très-glorieuſe & très
!
( 225 )
lucrative ; il s'eſtbattu avec avantage contre trois
petits bâtimens Anglois de la marine Royale ,
&les a forcés deprendre lafuite pour lui échapper
, après leur avoir tué 40 hommes. L'inſtant
d'après qu'ils ſe furent éloignés , il s'empara
de l'Amitié intime , bâtiment de 30 tonneaux ,
& de 6 canons , qui alloit à Porfmouth. Le
même jour , il parvint encore à faire échouer
deux autres bâtimens Anglois. Il n'a perdu
qu'un ſeul homme dans ſa croiſière. Le Jean
Bart , corfaire du même port , y a amené une
priſe de 160 tonneaux , chargée de graine de lin
& d'épicerie . Il avoit encore fait amener quatre
petits bâtimens ; mais une brume trèsépaiſſe
l'empêcha de les amariner.
>>>On vient de voir ici ,écrit- on de Gibraltar ,
un coup d'audace fans exemple , & que le
ſuccès a juftifié. Sur le ſoir un petit bâtiment
portant pavillon Britannique , vint jetter l'ancre
auprès de deux brigantins chargés de provifions
pour la garnifon. Comme il avoit le vent
&lamarée favorables , on ne put pas l'aborder
aifément & l'examiner. La nuit étant tombée ,
il aborda les deux brigantins & les enleva.
Deux hommes de l'équipage s'étant échappés
dans un eſquif en informèrent le Commandant ,
qui envoya fur- le- champ les frégates l'Entrepriſe
& le Montréal à la pourſuite du corfaire ,
mais il étoit trop tard ; elles font revenues ſans
l'avoir trouvé , non plus que les prifes : le bâtiment
qui a exécuté ce coup hardi , eſt le Marmouzet
«.
LaMarquise de la Fayette , corfaire de Bayonne
, a pris dernièrement un navire parti de
Dublin ,& chargé de 2000 quintaux de morue .
>> Depuis 15 jours , écrit - on de Toulon
les travaux ont redoublé dans ce port , au
moyen de quoi , le Triomphant ſera lancé à
l'eau inceſſamment , & armé pour la campagne
Κ
( 226 )
prochaine ; il en ſera de même du Souverain ,
dont le radoub avance beaucoup. La Sultane
fera commandée par M. Dati , Capitaine de
vaiſſeau , la Pleyade , par M. de Forbin , l'Aurore
, par M. de Flotte , la Flore , par M. de
Vintimille , & les chébecs le Singe , le Cameléon
, le Séduisant & le Renard , par Meſſieurs
de Montgrand , de Barbafan , d'Abbadie & de
Treffemane-Chaſteuil. Dans le cours du mois
prochain , nous aurons à la mer de ce port 10
vaiſſeaux de ligne , 9 frégates , 4 chébecs & 4
corvettes. La Lutine & la Sérieuse , qui font
fur les chantiets , avancent rapidement. On
aſſemble les pièces qui doivent ſervir à la conftru&
ion du Terrible. On arme ici pour la courſe
la tartane l'Epervier de 16 canons ,& en Corſe ,
galiotes &une demi-galèrree.. LLees corfaires
2
de Marſeille , qui font à la mer dans ce moment
, font au nombre de treize «.
On apprend de Minorque , par la voie de
Palma , capitale de l'Ile de Mayorque , que
pluſieurs familles Angloiſes , établies à Mahon ,
craignant les ſuites de la guerre actuelle , font
paſſées , avec leurs effets les plus précieux , à
Livourne , & qu'elles vont s'établir dans cette
Ville.
Nous avons rapporté la lettre que le Miniſtre
de la Marine adreſſa au commencement des
hoftilités à tous les Capitaines de vaiſſeaux ou
navires François au ſujet du célèbre Capitaine
Cook , dont on attend le retour ; nous nous
empreſſerons d'en tranſcrire une nouvelle qu'il
a écrite le 27 Février dernier pour le même
objet. Si la guerre & fes ravages diviſent les
Etats & les hommes , les ſciences ſe plaifent
à rapprocher les uns & les autres .
>>Le Capitaine Cook , qui eſt parti de Plimouth
au mois de Juillet 1776 , fur le vaiſſeau
la Réſolution , avec le projet d'aller reconnoître
( 227)
les Iſles & les mers ſituées au nord du Japon
&de la Californie , ne doit pas tarder à revenir
en Europe. Il a ſous ſes ordres un autre navire
nommé la Découverte , commandé par le Capitaine
, Charles Clarck , qui , comme celui
qu'il monte , eſt d'environ 500 tonneaux ; l'un
&l'autre ont un peu plus de 100 hommes d'équipage.
Comme les découvertes qu'une pareille
expédition donne lieu de faire eſpérer , intéreſſent
toutes les nations , l'intention du Roi eſt
que le Capitaine Cook ſoit traité de même
que s'il commandoit des bâtimens de Puiſſances
neutres & amies , & qu'il ſoit recommandé à
tous les Capitaines de navires armés en courſe ,
ou autrement , qui pourront le rencontrer à
la mer , de faire connoître à ce Navigateur
célèbre les ordres qui ont été donnés à fon
égard , en lui obſervant que de ſon côté , il
doit s'abſtenir de tout acte d'hoſtilité « .
Le Capitaine Mignard , Commandant du Corfaire
la Ville-de-Honfleur , le même , qui le 19
Février dernier , ſoutint pendant 7 heures &
demie , un combat contre deux corvettes Anoiſes
, vient de ſe ſignaler une ſeconde fois .
On écrit de Cherbourg , le 31 Mars , que le 29
faiſant route pour fortir de la Manche , il fut
chaffé par une caiche du Roi d'Angleterre , de
18 canons de 6 , & qui avoit des troupes àbord .
Le ſieur Mignard ne montoit que 14 canons de4,
avec 107 hommes ſeulement ; quoiqu'il reconnût
qu'il étoit inférieur à tous égards à ſon ennemi
, il ſe détermina à l'attendre : le combat
s'engagea vers les 5 heures & demie , avec une
ardeur égale de part & d'autre , les deux batteries
ſe ſont trouvées pluſieurs fois bord à bord ;
mais l'Anglois qui marchoit ſupérieurement ,
toujours évité l'abordage , & s'eſt vu à la fin
obligé d'abandonner la partie . Le corfaire François
eſt arrivé le 30 , à la rade de Cherbourg ,
,a
K6
( 228 )
tout défemparé ; il a eu 3 hommes tués & 18
bleffés ; le ſieur Mignard , qui eft du nombre de
ces derniers , a le viſage tout brûlé , ainſi que
les mains , par les artifices que l'Anglois a lancés
furfonbord.
On écrit de Toulon , que le brigantin Anglois
rAnne , chargé de 2600 quintaux de morue , a
mouillé dans cette rade le 29 Mars. Ce bâtiment
, qui venoit de Gibraltar & alloit à Naples
, a été pris le 12 dudit mois , par la frégate
du Roi la Précieuse , commandée par le ſieur de
Gineſte , Capitaine de Vaiſſeau.
Le 3 du mois dernier , le feu prit à une maifon
du village de Pithon en Picardie , & fe
porta , en moins d'une heure , à 8 maiſons contiguës
; le village entier auroit péri ſans les
fecours de M. d'Etouilly , Lieutenant de Roi
de S. Quentin , alors en fon château d'Etouilly ,
voiſin du village de Pithon , & fans ceux de
M. de Champeaux , Prieur - Curé de l'endroit.
Si le fort des incendiés chargés d'enfans & réduits
à la misère , peut intéreſſer quelques ames
bienfaiſantes on adreſſera les fecours qu'on
voudra bien leur accorder , à M. Moreau ,
premier Clerc de M. Foacier , Notaire , rue
S. Honoré .
,
Le 13 du même mois , le feu éclata dans
une écurie de la ville de Remiremont , entre
trois & quatre heures après midi ; 8 maiſons
voiſines ont été entièrement la proie des flammes
, & 8 autres ont été très endommagées ;
cette perte réduit trente-cinq ménages à la
mendicité. Au fort de l'allarme , le feu porta
l'incendie ſur toutes les maiſons des Dames
Chanoineſſes qui entourent la grande place de
cette Ville , au nombre de huit ; mais graces
aux plus promps ſecours , il n'y en eut que
trois de confumées. Ces mêmes Dames Chanoineſſes
avoient déja éprouvé précédemment
1
( 229 )
un défaſtre auſſi cruel. Le tonnerre étoit tombée
dans la nuit du 31 Décembre au rer. Janvier
dernier fur leur Eglife , dont il avoit confumé
la toiture & la charpente , & même endommagé
les voûtes .
On mande de Falaiſe , qu'il y a eu aufſi un
incendie dans la paroiſſe de Courcy , Généralité
d'Alençon ; il y a confumé 12 maiſons
avec leurs granges , & tout ce qui en dépendoit.
M. Julien , Intendant de cette Généralité
, s'eſt empreſſé de pourvoir au ſecours
des malheureux , & il a mandé à fon Subdélégué
de dreſſer un procès- verbal du dommage
afin de procurer aux incendiés tous les foulagemens
qui dépendront de lui.
>> Le 17 Mars , écrit - on de Meaux , à fept
heures & demie du foir , les prifonniers du
Château ſe ſont évadés au nombre d'environ
quarante. La milice Bourgeoife s'eſt miſe auffitôt
ſous les armes , & a paffé la nuit , partie
à faire des patrouilles au- dedans des murs ,
partie hors de la ville & dans les villages des
environs ; on en a déja repris dix ou douze «.
On dit que le Parlement eſt ſaiſi d'un procès
auffi atroce que celui du ſcélérat Defrues. Il
s'agit d'une femme établie dans un fauxbourg
de la ville de Laval au Maine ; ce monſtre ,
chargé de conduire les enfans trouvés à Paris,
avoit cru plus profitable & plus court de tuer
les enfans qui lui étoient confiés , & de les
enterrer dans un cellier dépendant de fa maifon
. La corruption des cadavres de ces innocentes
victimes a fait découvrir fon crime «.
Elle eſt à la veille d'en recevoir la juſte punition
; il eſt affreux de voir les annales de l'humanité
ſouillées par de telles horreurs .
On écrit de Besançon , qu'il exiſte près
de cette ville un Vigneron nommé Claude-
François Marchand, âgé de 108 ans ; il a confervé
( 230 )
ſa mémoire , ſon jugement & ſa ſanté ,& n'a
aucune des infirmités de la vieilleſſe . On l'a
vu cet hiver dans les plus grands froids venir
à la Ville à pied trois jours confécutifs . En
1774 , le régiment d'infanterie de Monfieur ,
célébrant par une très - belle fête , la centenaire
de ſa création , ſe ſervit de ce Vigneron
pour faire repréſenter le ſiècle par un être
vivant ; & depuis cette époque , le régiment ,
qui dans ce moment eſt encore à Besançon ,
a fait à ce Vieillard une penſion qui contribue
à rendre ſes derniers jours plus heureux.
Le Comte & la Comteſſe de Pimodan , après
50 ans de mariage , en ont renouvellé l'acte de
célébration le 19 du mois dernier , dans leur
terre d'Echenay , à une meſſe , où en mêmetems
leur troiſième fille a été mariée au Comte
de d'Eclaibe - d'Huſt .
>> Jean - Baptiste - François Leroux , Seigneur de
Touffreville , ancien Officier de Dragons , né à
Rolleville au pays de Caux , qui en cas d'existence
auroit 43 ans , n'a point donné de ſes nouvelles depuis
1767 ; comme ſa famille vient de prendre des
arrangemens avec ſes créanciers de Paris , de Rouen ,
&fur-tout de Caen , elle les avertit d'envoyer l'état
motivé de leurs créances à M. Lechevalier , Procureur
au Bailliage de Montivilliers , & de conftituer
um Procureur ſur les lieux , à l'effet de compofer &
de tranfiger ſur des dettes occaſionnées par des malheurs
particuliers & qui excèdent de beaucoup
ſa fortune : on aura attention d'affranchir les lettres
&paquets «.
,
Marie- Anne Friſon de Blamont , veuve de
Jofeph , Marquis de Fortia , eſt morte dans la
73e année de fon âge.
Les numéros fortis au tirage de la Lotterie
Royale de France , du i de ce mois , font 9 ,
28,2 , 12,39 .
Edit du Roi , donné à Verſailles au mois de Fé(
231 )
vrier , regiſtré enla Chambre des Comptes le 9 Mars
auditan.
S. M. par des vues d'economie , ſupprime les
deux Offices de Tréſoriers -Généraux des Ponts &
Chauffées , Turcies & Levées , Canaux & Navigation
de Rivières , Barrage & Pavé de Paris , à compter
du premier Janvier dernier ; le remboursement
deſdits Offices ſupprimés ſera fait en trois paiemens
égaux en deniers comptans ; le premier après le jugement&
la liquidation , le ſecond après l'appurement
, & le dernier après la correction des comptes
des exercices des années 1778 & antérieures. Les
intérêts du montant de la finance feront payés à raiſonde
cinq pour cent .
Crée S. M. & érige en titre d'Office formé & héréditaire
un ſeul Office de ſon Conſeiller Tréſorier-
Général des Ponts & Chauffées , &c. dont l'agrément
eſt accordé au ſieur Thoynet , déja Titulaire &
pourvu de l'un des Offices ſupprimés.
La finance dudit Office réglée à huit cent quarante
mille livres , laquelle ſomme verſée au Tréſor Royal
par ledit fieur Thoynet, le déchargera d'aucun autre
cautionnement.
Les gages dudit Office ſont fixés , à compter du
premier Janvier dernier , à vingt pour cent du montant
de la finance de huit cent quarante mille livres ,
&en outre un traitement de quinze mille livres , lefquels
gages & traitement ſont exempts de toute retenue
quelconque .
Les Lettres-Patentes portant établiſſement d'une
caiſſe pour la facilité du commerce des beftiaux ,
ſont du 18 Mars dernier , & ont été enregiſtrées
le 23 au Parlement.
Il paroît 3 Arrêts du Conſeil d'Etat , en date du
4Mars ; le premier réſilie , à compter du 1 Avril de
cette année , les beaux faits aux propriétaires des
carroſſes de piace de la Ville de Paris , par les anciens
Conceſſionnaires du privilége defdits carroffes.
Le ſecond , ordonne que les propriétaires des carroſſes
de place de la Ville& Fauxbourgs de Paris ,
(232)
ne pourront exiger aucune indemnité pour raiſon
de la réfiliation ordonnée par l'Arrêt du Conſeil de
ce jour , des baux qui leur avoient été faits par les
anciens Conceffionnaires du privilége deſdits carrof.
fes ; & le troiſième décharge Pierre Perreau acquéseur
du privilége des carroſſes de place de la Ville
& Fauxbourgs de Paris , & autres objets y réunis ,
de la garantie des ſommes dues aux anciens Conceſſionnaires
dudit privilége , par les propriétaires
des carroffes de place , &les loueurs de carroſſes de
remiſes.
Articles extraits des Papiers étrangers qui entrent
en France.
>> Le Nonce du Pape à Madrid a préſenté à
» S. M. C. les actes du Conſutoire du 25 Dé
cembre dernier , touchant la rétractation que
>>M. de Honthein , ſuffragant de Trèves a faite
>> des ouvrages qu'il avoit publiés ſous le nom
>> de Febronius. S. M. les a fait paſſer auffi -tôt
>> à fon Confeil , & le Confeil aux Procureurs-
>> Fiſcaux. Sur l'avis de ceux-ci , on a fait expé
>>>dier des ordres aux Juges fubalternes des
>> provinces , prépoſés à l'impreſſion des livres ,
>>de ne pas permettre la réimpreffion de ces
nastes ..... De plus , on nous mande d'Italie ,
>> que ces mêmes actes ont été fupprimés , &
>> feur débit interdit à Milan au nom de l'Impé-
>> ratrice-Reine ..... Enfin , ce qu'on nous mande
>>de Trèves même , prouve que cette rétracta
>> tion n'a pas été audi volontaire qu'on voudroit
>> le faire accroíre au public , puiſqu'on n'a pas
>>même craint de menacer le Suffragant & fes
>>>neveux de la diſgrace de leur Souverain ;
>> qu'ayant d'abord donné une rétractation vague
» & générale de ſon livre , on ne s'en eſt pas
>> contente ; mais qu'on lui a préſenté toute
>> dreffée celle qu'il a ſignée le premier No
>> vembre dernier , & que tout ce qu'on lui a
( 233 )
>> permis , a été d'en retrancher quelques propo
>> ſitions fur des objets qui lui tenoient moins à
>> coeur. ( Supplément à la Gazette d'Utrecht
33 n°. 21 ) .
De BRUXELLES , le 10 Avri!.
L'INDÉCISION de l'Eſpagne n'étonne pas
moins à Madrid qu'à Paris . » On refait ſouvent
ici , & toujours avec le même phlegme , écriton
de cette Capitale de la Monarchie Efpa.
gnole , l'inventaire de nos forces de terre & de
mer. Mais on ne ſe fatigue plus à ſpéculer fur
leur deftination; les mouvemens de nos troupes ,
les tranſports non-interrompus de munitions &
d'artillerie vers nos côtes , ne font preſque plus
des objets de curioſité pour le public. Ce fentiment
ſemble ufé , depuis le tems qu'on l'employe
fans fuccès. Il arrive , il part journellement
des couriers extraordinaires ; on en conclut
bien qu'il y a de grandes affaires fur le tapis;
mais comme tout eſt ſecret , & que rien ne ſe
décide , nous attendons avec une patience inaltérable
, les évènemens ultérieurs qui occupent
déja l'imagination de toutes les Nations de
l'Europe. 63 vaiſſeaux de ligne font prêts dans
nos rades à mettre à la voile. 44 à Cadix , 15 au
Ferrol & 4 à Carthagêne . Deux ſeulement ſont
encarènedans ce dernier port ; & les 8 chébecs ,
aux ordres de D. Antonio Barcelo , rentrés le
22 Février , ont remis à la voile le 26. Ainfi ce
ne font point les préparatifs qui nous arrêtent ,
puiſque tout eft prêt , & que le tems , loin d'accroître
nos forces , en détruira au contraire tous
les jours une partie . On a déja remarqué que le
fillage nuit moins aux vaiſſeaux que l'ancrage
dans les ports . Il faut donc croire que la politi.
que feule fufpend l'effet de nos armemens. Au
refte , voici le ſecond printems qui va commencer;
& fi la faifon de la campagne ſe paſſe fans
que nous prenions part aux évènemens qui
4
1 ( 234)
\
fixent les regards de l'Europe , nous nous verrons
obligés de défarmer pour caréner nos flottes
entières « .
Les ordres rigoureux qui , felon d'autres lettres
, ont été expédiés pour faire des recrues
dans toutes les provinces , & dont la capitale
même n'eſt pas exempte , puiſqu'on y prend
parmi les domeſtiques ceux que l'on juge les
plus propres aux armes , ſemblent ne plus permettre
de douter que le printems ne ſe paſſera
pas ſans qu'il ſoit queſtion de guerre. L'Ambaſſadeur
de France , ajoutent ces lettres , eſt ſouvent
en conférence avec les Miniſtres , & la
Cour expédie auſſi plus ſouvent encore des couriers
extraordinaires à Cadix , au Ferrol & à
Carthagêne .
Enattendant que cette Puiſſance ſe décide ,
l'attention générale eſt fixée ſur la France & la
Grande-Bretagne , ſur leur poſition reſpective
aux Antilles ; & les perſonnes qui ſe hâtent de
juger des évènemens , n'attendent pas toujours
les faits qui devroient les guider , & ne pèſent
pas toujours non plus à la balance de la juſtice &
de la raiſon ceux qui viennentd'arriver ; vingtjugemens
précipités & démentis enſuite , ne guériffent
pas de la manie de ſe preſſer d'en faire un
vingt-unième auſſi ridicule ,&d'accufer de partialité
& d'exagération l'homme froid & tranquille
qui aime trop ſon pays pour déſeſpérer ,
&qui ſuit les évènemens que les frondeurs ſe
mêlent de prévoir. Nous leur oppoſerons la
lettre ſuivante d'un Officier Général eſtimé ,
dont les raiſonnemens méritent ſans doute uné
attention qu'ils ne lui donneront pas , & fur
leſquels ils prononceront enfuite d'une manière
auſſi décidée que s'il les avoient examinés.
>> Vous connoiſſez ce pays , & tous ces bruits
vous étonnent ! Regardez autour de vous & jugez.
Onavoit annoncé les plus belles choſes de M. d'Eftaing
, & fans autre examen , on y avoit cru . Il eſt
1
( 235 )
arrivé des lettres de Londres , d'après leſquelles on
a répandu qu'il étoit bloqué au port de Fort-Royal de
laMartinique , que l'Amiral Byron avoit mandé qu'il
rendroitbon compte de la flotte Françoiſe , &c. &c.
Delà , mille propos plus abfurdes les uns que les
autres , tenus par cette tourbe par-tout nombreuſe ,
qui s'imagine que fronder c'eſt raiſonner. Le Courier
de l'Europe du 26 Mars eſt arrivé ; & la dernièrelettrede
l'Amiral Byron , en date du + Février, explique
très- ſimplement l'état des choſes. Il dit que M. d'Eftaing
étoit forti du Fort - Royal, qu'il avoit appareillé
de Ste-Lucie avec 13 vaiſſeaux ; qu'il avoit trouvé
le Vice-Amiral ayant ſeize voiles , qui , à ſa vue
avoit fait une retraite précipitée à la Martinique ,
& que lui Byron étoit revenu le même jour à Ste-
Lucie , d'où il ſe propoſoit d'intercepter les renforts
qui arrivoient à M. d'Estaing.
ود
,
Il eſt vrai que M. d'Estaing avoit ſeize voiles ,
lorſqu'il a rencontré Byron; mais il n'a pas voulu le
combattre , 1º. parce qu'il étoit ſous le vent , puifque
Byron l'a ſuivi à vue du Fort-Royal ; 2 °. parce
que dans le nombre de ces ſeize voiles , il n'avoit
que neuf vaiſſeaux , les trois autres étoient reſtés au
Fort-Royal , pour réparations. Juſqu'à préſent il
n'y a donc point de mal. Je conviens qu'il eſt inquiétant
d'imaginer que deux convois partis un de
l'Océan , & un de la Méditerranée , courent de
grands riſques; mais où n'y en a- t- il pas ? Si d'ici
ala findumois les Anglois ne nous donnent pas
de mauvaiſes nouvelles , M. de Graffe & M. de
Vaudreuil ſeront arrivés , & M. d'Estaing aura
vingt à vingt - deux vaiſſeaux de force. Suivant
l'état de répartitiondes eſcadres Angloiſes , les An .
glois n'avoient , tant dans l'Amérique Septentrionale
qu'aux Antilles , que 21 vaiſſeaux , 1 de 90
canons , 9 de 74 , 7 de 64 & 4 de 10. L'Amiral
Byron doit en avoir laiſſé 4 ou sà New - Yorck
Rhode- Iſland , &c. & je parierois qu'il n'en a pas
aux Antilles plus de 15 ou 16. La preuve en
qu'il a été chercher M. d'Estaing avec 13. Croyez
eft
,
(236 )
que s'il en eût eu davantage , il les eût menés.
>> Il faut auſſi obſerver qu'on ne bloque point un
port , une rade comme une ville de guerre. Si le
vent vient de terre trop fort , on pouffe au large ;
s'il pouſſe auffi trop fort à la côte , on gagne encore
bien vîte la haute mer. Quant à la diſette qu'on dit
régner à la Martinique , elle est générale dans toutes
les Ifles , Angloiſes , Françoiſes , Hollandoiſes ,
Danoiſes , parce qu'elles étoient alimentées par l'Amérique
Septentrionale , qui aujourd'hui garde tour
pour elle. On dit qu'à la Martinique le pain coûte
40 fols la livre , & un mouton 60 liv. ; mais pour
bien juger , il faudroit ſavoir ce que le pain y
coûte en tems de paix . Je ſuppoſe que le pain coûte
ici 3 fols la livre ; fi on le portoit à 9 ſols , cela
feroit très - cher ſans doute , mais cela ne prouveroit
pas qu'on eſt affamé. J'ai vu vendre à Prague la
livre de vache 9 francs , & ceux qui avoient de
l'argent en trouvoient. Je le répète , ceux qui crient
le plus ne ſont pas ordinairement les gens les mieux
Inſtruits. Parce qu'il y a eu 600 hommes tués ou
bleſſés à Ste Lucie , tout eſt perdu ; parce que M.
d'Estaing s'eſt trouvé en preſence de Byron , & qu'il
ne l'a pas battu , toutes nos Ifles ſont envahies. Cela
fait pitié. Le grand point eſt que les eſcadres de
M. de Graffe & de M. de Vaudreuil arrivent ſans
mal- encontre. On parle d'échecs , il n'y en a point
encore. Que pouvions-nous eſpérer de mieux , que
faire une guerre d'égalité ? Nous l'avons faite.
L'apparition de l'eſcadre Françoiſe ſur les côtes de
l'Amérique , a fait évacuer Philadelphie ; fa marche
aux Antilles y a attiré Byron , & les Américains
reſpirent. Nous avons perdu Pondichéry
, qu'il y avoit ordre d'évacuer , & Ste- Lucie ,
très foible Colonie. Nous avons pris la Dominique
& le Sénégal . Mais dans ce pays-ci il faut du ſang
répandu , des victoires . On parle encore aujourd'hui
des campagnes ſanglantes du grand Condé , &
perſonne ne connoît les campagnes ſavante's dur
Maréchal de Créqui en 1676 & 1677.
( 237 )
>>>Je conviens que le commerce a ſouffert ; mais
ſous Louis XIV , jamais on n'a donné d'eſcorte aux
bâtimens marchands ; cet uſage ne s'eft introduit
que dans les deux dernières guerres de 1744 &
1756 , que j'ai vues & ſuivies ? Qu'en est - il arrivé
? La marine royale diſperſée , éparpillée , pour
ainſi dire , ſur toutes les mers , pour convoyer des
bâtimens marchands , ne pouvant ſe raſſembler au
beſoin pour former une eſcadre , offrit à l'ennemi
qui ſe tenoit en forces , la facilité de la détruire
en détail , & fut écrafée. Falloit-il l'expoſer
une ſeconde fois , au moment qu'elle renaifſoit de
fes cendres ? Les commerçants crient ; mais s'ils
euffent armé moitié guerre , moitié marchandise ,
leur perte eût été moindre de moitié ; la preuve
en eſt que les navires tant ſoit peu armés ſe ſont
défendus , & que la plupart de ceux qui ont été
pris , l'ont été par des engins. Le commerce a voulu
trop gagner ; pendant la guerre , il devoit s'occuper
à ne pas perdre. Trois ans de paix raccommoderont
tout.
>> On dit que notre commerce a ſouffert ; mais
dans quel état croit on qu'eſt celui des Anglois ? Ils
employoient 800 vaiſſeaux à celui de l'Amérique Septentrionale
; & celui de la Méditerranée & de l'Afrique
eft nul aujourd'hui. Les Armateurs Américains
& les nôtres ont déſolé celui de leurs Iſles,
Un Anglois écrivoit dernièrement à quelqu'un de
ma connoiſſance : Nous nous occupons les uns
lesautres à nous écorcher tous vifs , pour nous
embrafſfer de nouveau , quand nous n'aurons plus
de ſang dans les veines. Ouje ſuis bien trompé ,
ou cette guerre d'Amérique leur coûte un milliard
(1 ) juſqu'à préſent , fans compter le deficit
qu'il y aura à la paix.
(1) Leur dépensé paſſe cette ſomme ſuivant les calculs
faits, en yjoignantle fonds de cette année , il leur
encoûre déja so millions ſterl., qui font plus de 1100
millions tournois.
( 238 )
>> Plus la ſéparation de l'Angleterre d'avec ſes
Colonies ſe conſolide , écrit-on d'Archangel ,
plus le Nord voit quels avantages immenfes
doivent réſulter pour lui de cette ſéparation.
Nos bois , nos cordages ſe vendent beaucoup
mieux , depuis que l'Amérique ſeptentrionale a
ceffé d'en fournir à l'Europe. Cependant l'Angleterre
alarmée de ce renchériſſement , a cru
avoir le droit de s'y oppoſer de toute manière ;
d'abord elle a acheté elle-même , enſuite elle
n'a pas voulu que les autres nations vinſſent
acheter chez nous. La neutralité obſervée par
les Etats-Généraux permettoit aux vaiſſeaux de
la République de venir enlever nos bois , nos
goudrons , nos mâts , nos cables , qu'ils vendoient
par-tout où l'on en avoit beſoin. L'Amirauté
de Londres a décidé ſouverainement que
ce commerce altéroit cette neutralité , & elle
a exécuté cet étrange jugement en ſaiſiſſant les
vaiffeaux Hollandois qui fréquentoient les Ports
de France . Il étoit bien naturel que nos navires
s'occupaſſent d'un commerce qui ne ſe
faifoit plus par des étrangers ; l'Amirauté Angloife
a encore décidé que nous n'avions pas ce
droit , & nos navires ont été confifqués comme
ceux de la Hollande .
>> Cependant la France , toujours fidèle à ſes
principes de modération & d'équité , a propoſé
aux Etats - Généraux , ou de conſerver une
exacte neutralité en maintenant l'honneur & la
liberté de leur pavillon , ou de ne plus voir leurs
vaiſſeaux traités dans ſes Ports comme des vaiffeaux
neutres . Les Villes de Harlem & d'Amfterdam
ont d'abord fenti l'avantage du premier
parti propofé , & elles ont donné des convois à
leurs navires ; mais les autres Provinces de la
République commencent ſeulement à s'appercevoir
du tort qu'elles ont eu de ne pas ſuivre cet
exemple , & les commerçans de la Frife ne paoiffentplus
dans nosPorts nidans ceux de France.
1
( 239 )
>>>Les Puiſſances du Nord fongent à profiter de
cette faute , en agrandiflant & en protégeant
efficacement leur commerce naturel; on arme
ici deux vaiſſeaux de ligne & pluſieurs frégates
qui font deſtinées à convoyer nos navires dans
tous les Ports neutres de l'Europe ; il ſe fait un
pareil armement à Carlſcron en Suède ; enfin
il paroît décidé que le Nord ne veut point être
foumis à une ſuprématie fatigante dont l'Amérique
vient de s'affranchir ; il voit avec complaifance
un jeune Roi du Midi qui eft armé par
l'équité & qui défend les droits généraux de
touslesEtats commerçans , contre l'injufte prétention
d'un ſeul ;&s'il a quelque choſe à craindre
, c'eſt que des intentions auſſi droites ne
ſoient pas efficacement ſecondées par les autres
Puiſſances , qui ont tant d'intérêt à la liberté du
commerce de la mer Baltique.
Une lettre de Cadix du 14 du mois dernier
porte >> qu'un corſaire de Marſeille , ayant rencontré
un vaiſſeau Anglois venant de Smirne ,
l'avoit attaqué , & après un combat des plus
vifs l'avoit obligé de ſe rendre. L'équipage
étoitde 150hommes , & fa cargaifon , qui confiftoit
en grande partie en foieries , eſt évaluée
à deux milllliioonnss ddee livres. L'action a été des
plus meurtrieres , & le premier & fecond Capitaine
du navire François , ayant été tués dans
le combat , ont été remplacés par le premier
Lieutenant qui prit le commandement du navire
juſqu'à ce que les Anglois , hors d'état de faire
uneplus longue réſiſtance , aient été contraints
de ſe rendre « .
C'eſt , ſans contredit , un Phénomène digne
de remarque , écrit on d'Amſterdam , que la
beauté & la douceur du tems, dont nous jouiffons
pour la ſaiſon où nous ſommes. La plus
grande partie des péchers , abricotiers , pruniers
, cerifiers & poiriers font entièrement.
( 240 )
1
fleuris , & quantité d'autres arbres , ont aufi
repris le nouvel éclat d'une verdure naiffante .
Le rolignol même qui d'ordinaire ne ſe falt
guères entendre avant le 15 Avril , témoigne
déja par ſes chants , le plaiſir que lui inſpire
le retour précoce de la belle faifon ; il ſemble ,
à voir la campagne offrir de toutes parts le
ſpectacle d'une végétation partout renaiffante
& fenfible , que le mois de Mai a pris
la place de celui de Mars. Mais ce qui ne
mérite pas moins d'être regardé comme un
fait des plus ſurprenans , c'eſt la féchereſſe
extraordinaire qui a régné tout cet hyver
pendant lequel , comme il eſt à peine tombé
une feule fois de la neige , on auroit dû s'at
tendre au moins à des pluyes abondantes . Tandis
que la Nature a paru favorifer les pays feptentrionaux
de l'Europe de ſes plus douces
influences , quelques contrées méridionales ,
telles entr'autres que la Turquie , loin de partager
fes faveurs , ont éprouvé un hyver des plus
rigoureux , & dont on ſe ſouvient d'avoir vu pèu
d'exemples . La neige y est tombée en grande
quantité , & le froid a été extrême ; c'eſt ſans
doute à cette température extraordinaire qu'on
doit attribuer l'entière ceſſation du fléau de la
peſte,qui dans ces malheureux climats,a fait l'été
dernier des ravages ſi affreux,& pour la ceffation
duquel il ne falloit pas moins , pour ainfi dire ,
qu'une auſſi étonnante révolution dans la marche
ordinaire de la Nature. Un hyver & un printems
, à- peu- près ſemblables à ceux que nous
venons d'éprouver ici , ayant , au rapport d'un
Ecrivain du quinzième ſiècle , eu lieu en l'année
1473 , & été fuivis d'un été extrêmement chaud
& des plus fecs , ne pourroit- on pas être fondé
à conclurre de cet exemple , que celui de
L'année préſente pourroit bien aufi lui ref
fembler ?:
MERCURE
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES,
CONTENANT
:
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l'Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences&les Arts;les Spectacles ;
les Causes célebres; les Académies deParis & des
Provinces ; la Notice des Édits, Arrêts ; les Avis
particuliers , &c. &c.
25 Avril 1779 .
APARIS,
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou ,
rue des Poitevins .
AvecApprobation & Brevet du Koi.
TABLE.
Építre à M. le Comte de
Treffan , 443
Vers à Mlle Sainvallatrée
,
-
244
Comédie Françoise
ACADÉMIES .
303
Des Inſcriptions &
Belles-Lettres de Paris,
308
A M. d'Orfonville , VARIÉTÉS.
Comédien Italien ordi- Aux Auteur du Mercure ,
naire du Roi, 246 310
Amusemens Etymologi- Annonces Littéraires , 311
ques 248 JOURNAL POLITIQUE.
Vers pour le Portrait de Constantinople ,
M. le Marquisde Val- Stockholm .
313
314
lée, 254 Varsovie 315
Enigme & Logogryp. 255 Vienne , 317
NOUVELLBS Hambourg ,
318
LITTÉRAIRES . Ratisbonne 321
OEuvres de M. de la Har- Livourne , 323
pe, 257 Londres , 325
Turin , 279
SPECTACLES .
Le Chevalier François à Etats-Unis de l'Amériq.
AçadémieRoyale deMu- Paris ,
Septent. 336
Verfailles, 340
341
fique , 290 Bruxelles , 354
APPROBATION.
F'AT lu ,, par ordre de Monſeigneur le Gardedes
Sceaux , le Mercure de France , pour le 25 Avril.
Je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreſ
fron, A Paris , ce 24 Avril 1779. DE SANCY.
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT.
rue de la Harpe , près Saint-Côme.
米
MERCURE
DE FRANCE.
25 Avril 1779 . A
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
2
ÉPITRE à M. le Comte DE TRESSAN.
LA
:
A Cour a pour vous peu d'appas ;
De bon coeur je vous félicite
De n'avoir plus aucun tracas ;
Car lorſque notre ame s'agite ,
On languit & l'on ne vit pas.
Évitez tous les embarras ,
A
Lij
244
MERCURE
Sur-tout l'ennuyeuſe viſite
Desbigots , des fots & des fars.
C'eſt dans le lieu le plus champêtre
Que chaquejour on voit renaître
Les ris , les jeux , la volupté;
L'ennui cruel n'ole paroître
• Où se trouve la liberté.
La grandeur ne fait point notre félicité;
Le bonheur élève notre être ,
Et le plaiſir jamais ne ſuit la vanité.
Paſſez des jours dignes d'envie
Dans votre agréable ſéjour ;
Qu'Apollon , l'Hymen & l'Amour
De fleurs parsèment votre vie.
:
( Par M. de Chenevières. )
VERS
AMademoiselle SAINVAL l'ainée.
ATORT j'avois cru notre Scène
En proie au plus affreux péril ,
Alors que je vis Melpomène
Perdre Clairon & Dumeſnil.
Tu parois , Actrice étonnante ,
Jeune Sainval , de nouveaux pleurs ,
Aux accens de ta voix touchante ,
Coulent encordu fond des coeurs,
ト
DE FRANCE. 245
Tu les échauffes de ta flamme ,
Et les fais mouvoir à ton gré ;
Le Stoïque même , en ſon ame ,
De ta chaleur ſent le degré:
Ses larmes réparent l'injure
Qu'il faifoit à ton art divin ,
Et le plaifir dont il murmure
Rend ton triomphe plus certain.
Quel preftige, ou quelle magic !
***Pourquoi tes talens enchanteurs ,
Dans cette image de la vie ,
Ont- ils des ſuccès fi flatteurs ?
C'eſt que tu connois la Nature ,
Et la prends pour unique loi :
Elle brille en toi toujours pure ,
Toujours aimable comme toi.
Sainval , ô combien je t'admire !
Comme j'ai frémi des douleurs ,
Que , fous le tendre nom d'Alzire ,
Tu peins aux yeux des Spectateurs !
Oui , Melpomène qui t'inſpire ,
T'apprit les ſecrets de ſon Art :
Elle te cède ſon empire ,
Et dans tes mains met ſon poignard.
C'eſt ainſi que , ( dans cet ouvrage
Où, célébrant d'heureux talens ,
La Harpe paye un digne hommage
Au Sophocle de notre temps )
Liij
246 MERCURE
J'aime à te voir ſur ce Théâtre ,
Où tout Paris court t'admirer ,
Où tout mortel eſt idolâtre ,
Si c'eſt l'être de t'adorer.
Muſe charmante , tes rivales
Briguent en vain le même honneur.
Non , tu n'auras jamais d'égales
Sur la Scène ni dans mon coeur.
:
(Par M. Guédon de Berchère.)
A M. D'ORSONVILLE , Comédien Italien
ordinaire du Roi.
INFIN , fur ce charmant Theatre ,
Temple de la frivolité ,
Où le François qui l'idolâtre
Par beſoin cherche la gaîté;
Ace Spectacle où l'harmonie
Semble avoir fixé ſon ſéjour,
Et dans des fons pleins de génie ,
Ne travailler que pour l'Amour :
Aux Italiens , pour tout dire,
En dépit des rivaux jaloux ,
D'Orfonville , on vient de r'aire !
Tes talens , par un prix fi doux ,
Obtiennent donc la récompenfe
Que mon coeur aimoit à prévoir !
On les voit trop fouvent en France
1
DE FRANCE. 247
N'éprouver que le déſeſpoir
D'être peſes dans la balance
Dela ſottiſe & du pouvoir .
Pour toi , qui ſans art & fans brigue ,
Dédaignas toujours les tyrans ,
Chez quila baſſeſſe & l'intrigue
Sont le ſeul type des talens ;
Ami , je louois ton courage
Quand une juſte ambition
T'inſpiroit de venger l'outrage
En abjurant ta Nation ;
Mais Apollon lui fut propice.
Ce Dieu , des François ſi chéri ,
Leur apprit à rendre juſtice
A ſon aimable favori.
Grâces à lui , ta voix brillante
Fera l'ornement de Paris
Que depuis deux ans elle enchante ;
Et par fois , délaſſant Louis
Des ſoins dont notre amour ſe vante,
Embellira d'un doux ſouris
Les traits d'une Reine charmante.
Vois , ami , quel eſt ton bonheur ;
Savoures-en bien l'étendue :
L'Univers , ainſi que mon coeur ,
T'envie une ſi belle vue.
Les Arts lui doivent leurs ſuccès :
Mérite un regard d'Antoinette ,
L
7
248
MERCURE
Et ta réuſſite eſt complette :
Seule elle vaut tous les François.
(Par le même. )
AMUSEMENS ÉTYMOLOGIQUES.
A MONSIEUR ***.
MONSIEUR, je ſuis dans une de ces Socierés
qui aiment à rendre leurs amuſemens
u-iles & inftructifs. Elle a joué long-temps
aux proverbes , & après les avoir en quelque
forre épuiſes , nous jouons préſentement aux
étymologies , recherchant fur-tout celles qui
font les plus remarquables &les plus naturelles.
Nous interrogeons les mots , nous
voulons ſavoir d'où ils viennent & où ils
vont. C'eſt peut-être le moyen de connoître
le ſens précis des termes d'une langue , &
d'en pénétrer le génie. Je puis vous communiquer
quelques-unes de ces étymologies ,
qui font la plupart nouvelles ,& qui ne ſe
trouvent point dans le Dictionnaire de Ménage
ni dans d'autres Livres. Je vous en envoie
un ellai ; s'il vous plaît, ou s'il vous
intéreſſe , je pourrai continuer , d'autant plus
facilement , qu'un homme de qualité , connu
par ſa vaſte érudition , par l'agrément de fon
eſprit,& par fes richeſſes littéraires , a bien
voulu me donner ce qu'il appelle ſes amufemens
étymologiques , & que j'ai d'ailleurs
:
DE FRANCE. 249
beaucoup d'étymologies nouvelles de la
main du célèbre Aftruc. C'eſt ce qui me
mettra en fonds envers ma Société & envers
vous. Voici les mots qui ont été difcutés
dans la première ſéance de mes amis , &
dont nous avons adopté les étymologies.
ACARIATRE. Jacques Sylvius & Nicot
dérivent ce mot de Saint-Acaire , qu'on appelle
en latin Atarius , & que l'on invoquoit
autrefois pour les perſonnes aigres &
querellcuſes , fur-tout les femmes , dans
l'eſpérance de calmer leurs humcurs & d'adoucir
leur caractère incommode & infupportable
à leur famille. Il eſt apparent
que pour obtenir leur guériſon on s'adreffoit
à ce Saint , à cauſe de la conformité du
mot Acariâtre avec celui d'Acarius. C'eſt
ainſi qu'on s'eſt adreſſé à Saint-Mathurin ,
pour guérir les fous qu'on appeloit mats ,
& qu'on appelle encore matti en Italien; à
Saint-Eutrope , que le petit peuple appelle
Itrope, pour les hydropiques ; à Saint-Avertin
, pour les vertigineux qu'on nommoit autrefois
Avertineux ; à Saint-Mammès , pour
les maux de inamelles ; à Saint-Clou , pour
les clous ; à Saint-Main, pour la galle aux
mains ; à Sainte-Reine , pour la rogne : on
prononçoit anciennement Sainte- Roigne ; à
Saint-Genou , pour la goutte au genou ; à
Saint-Aignan , pour la teigne ; à Saint-Clair
&à Sainte-Luce, pour le mal des yeux ; à
Saint-Ouen , pour la ſurdité; à Saint-Fenin ,
Lv
250
MERCURE
(c'eſt ainſi que les payfans de Normandie
appellent Saint- Felix ) pour ceux qui ſont
en chartre , qu'on nomme Fenez; à Saint-
Atourni , qui eſt Saint-Saturnin , pour ceux
à qui la tête tourne ; à Samt-Prix , pour les
entrepris ou paralytiques; à Saint-Fiacre, pour
ła guériſon du fic, eſpèce de tumeur ; on
envoyoit par la même raiſon les enfans qui
étoient en chartre , aux Chartreux& à Saint-
Denis-de-la- Chartre. Par la même conformité
de nom, on a eu recours pour les choſes
égarées qu'on nomme épaves , à Saint-Antoine
de-Padoue , parce qu'en ancien langage
Italien on appeloit Pava la ville de Padoue ,
dans laquelle repoſe & eſt très-révéré le corps
de Saint-Antoine , dit de Padoue ou de Pade ,
quoiqu'il foit né à Lisbonne en Portugal.
: AMELETTE ou OMELETTE , ſuivant Ménage,
ſe diſent indifféremment. Or , telle eft
vraiſemblablement l'étymologie de ce mot.
Les Italiens appellent anima la ſemence des
fruits , & ils nomment animelle , c'est-à- dire ,
petites ames , certaines béatilles , comme les
extrémités d'animaux dont on fait ordinairement
des fricaffees . Nous diſions de même
autrefois l'ame d'un fagot pour dire le dedans
d'un fagot ; & Plaute a appelé l'ame
des puits , l'eau qui eſt dans un puits. Or ,
comme une amelette ou omelette n'eft autre
choſe qu'une fricaffée d'oeufs , d'animaletta
diminutif d'anima , nous avons dit amelette
pour fignifier une fricaffée; car amelette
DEFRANCE. 251
:
parmi nous veut dire petite ame , qui eſt un
imot qu'on trouve dans Ronſard. Menage dit
qu'à la Cour on dit plus communement
omelette ; & que c'eſt ainſi que parlent les
Célestins , renommés pour leur talent à faire
de ces fortes de fricaſſees.
ASSIETTES. Les affiettes qu'on range autour
d'une table ſont ainſi appelées , parce
qu'elles marquent les places de ceux qui s'y
doivent affeoir , que les anciens François appeloient
affiettes.
BADAUT , niais qui s'amuſe de tour. On
trouve dans le Dictionnaire de l'Academic:
c'est un vrai badaut de Paris. Le Père Labbe
dit qu'on doute ſi c'eſt pour avoir été battus
au dos par les Normands , ou pour avoir
bien battu & frotté leur dos , ou fi c'eſt de
l'ancienne porte Baudaye ou Badaye , qu'on
appelle les Parifiens badauts de Paris. Ces
trois étymologies nous ſemblent ridicules.
Badaut eſt proprement un homme qui ,
comme on parle de ceux élevés dans un navire
, n'a jamais rien vu que par un trou.
Tel eſt un Parifien par rapport au bateau
qui fait les armoiries de Paris. Rabelais dit,
L. s , C. 1 , que Platon comparoit les niais
& les ignorans à des gens nourris dans les
navires , d'où , comme ſi l'on étoit enfermé
dans un baril , on ne voit le monde que par
un trou. De ce nombre font les badauts de
Paris en Badaudois, par rapport à la Cité
Lvj
252 MERCURE
de Paris , laquelle étant dans une Iſle de la
figure d'un bateau , a donné lieu aux habitans
de prendre une nef pour armoiries de
leur ville. Comme ils ne quittent pas légèrement
leurs foyers , rien de plus naturel
que le ſobriquet de badauts qu'on leur a
donné par alluſion au bateau des armoiries
deParis.
AFFABLE ; dans la ſignification d'une perſonne
d'un accès facile , & à qui l'on peut
parler ſans peine , vient d'adfabilis, de la ra
cinefari ,for.
AIR. Dans ces phrases , il a l'air d'un honnête
homme, il a bon air & femblables ,
peut être dérivé d'area, aire, oufurface. Il a
lafurfaceou l'apparence d'un honnête homme ;
il a bonne apparence. Aire des oiſeaux de rapine
vient certainement d'area.
ALCOVE , en Arabe Alcoba. Les Arabes
ont fans doute pris ce mot des Eſpagnols ,
qui diſoient cuba de cubare coucher; & ils
n'ont fait qu'ajouter leur article al pour former
alcoba , qui ſignifie chez eux une eſpèce
de niche où ils couchent.
AMADOU, eſpèce de champignon longtemps
froiffé entre les mains pour le rendre
fouple, ſpongieux , & fufceptible de l'impreſſionde
la moindre bluette. Ce mot vient
du latin manus , & l'on a dit admanutum
DE FRANCE.
253
*
pour ſignifier manié , on a fait de-là admatum,
d'où eſt venu le mot amadou: le verbe
amadouer , pour direflatter, fort de la même
racine.
ACCABLER. Ce mot vient de cabulus , efpèce
de machine qui jetoit de groſſes pierres.
Delà le verbe adcapulare , accabler , pour
dire écraſer ſous les pierres jetées avec cette
machine.
ANGOISSE ( Poires d'). Ce nom n'a pas été
donné à ces poires par rapport à leur mauvais
goût , car elles font affez bonnes dans
leur maturité; mais à cauſe d'une petite machine
qui leur reffemble , & que les voleurs
mettoient dans la bouche de ceux qu'ils vouloient
dépouiller , pour les empêcher de
crier. Un certain Gaucher , Capitaine , fervant
du temps de la Ligue dans le parti Efpagnol
au pays de Luxembourg , fut l'inventeur
de cette machine.
254
MERCURE
VERS
Pour mettre au bas du Portrait de M. le
Marquis DE VALLÉE , Colonel- Commandant
de la Légion de Naſſau.
SUR les pas d'un Héros il court àla victoire,
Et quitte de Paris les charmantes erreurs;
Il va graver ſon nom au Temple de Mémoire,
Et laiſſe des regrets au fond de tous les coeurs:
(ParM. de Laus. )
Explication de l'Énigme & du Logogryphe
duMercure précédent.
Lemot de l'énigme eſt la Paire de Sabots;
celuidu Logogryphe eſt Avis , où se trouvent
vis , vifa , & la particulefi.
DE FRANCE.
255
A
ÉNIGM E.
MI Lecteur , en mille endroits divers
Nous habitons , même ſous les chaumières.
Au même lieu nous ſommes pluſieurs frères ,
Souvent tournés de même , & de même couverts .
Chez les uns nous brillons de pourpre & de dorure ;
Chez d'autres nous portons une ſimple parure.
Nous figurons au Louvre , au Théâtre , à la Cour.
Nous ſommes bien ſouvent des confidents d'amour.
Tantôt rangés ſans goût & tantôt à la ronde ,
Nous préſentons un pied droit ou tortu ,
Et nous tendons les bras à tout le monde.
(ParA. Defperrières , âgé de 16 ans. )
LOGOGRYPH Ε.
A
MANTS infortunés , que d'inutiles larmes
N'ai-je pas fait couler de vos yeux attendris !
Et vous , heureux mortels , dont le fort plein de
charmes
Ne fut jamais troublé par de triſtes ennuis ,
Aumoinsprèsdu tombeauvous pourrez me connoître.
Lecteur , en ce moment, en ce moment peut-être ,
Je cauſe à votre coeur un tourment odieux .
Après un tel début , votre eſprit curieux
Se met à la torture , it médite , il combine ;
256 MERCURE
Pour ſavoir qui je ſuis , que ne feroit-t'il pas ?
Il faut pourtant le tirer d'embarras ,
En offrant des moyens pour que l'on me devine.
Renverſant mes neufpieds ,&fachant faire unchoix,
L'on trouve dans mon tout un ſigne d'allégreſſe ;
Ce vif emportement dont rougit la ſageſſe ;
Un titre très - ancien qu'on ne donne qu'aux Rois ;
Ce que l'on craint le plus dans une maladie;
Un voile , qui ſouvent cache la perfidie ;
Ce mortel , qui trop haut s'éleva vers les cieux ;
Du cruel Polyphème un rival malheureux ;
Un brillant météore; un très -bon ſtomachique ;
Un élément léger ; trois notes-de muſique ;
Enfin , près de Bélac un aimable ſéjour ,
Où toutes les vertus s'exercent chaque jour ;
La paix dans cet aſyle eſt ſans aucun nuage ,
L'on y goûte toujours les biens du premier âge :
Les plaiſirs innocens , la douce égalité ,
L'amitié récipropre & la fincérité
Forment d'e ces beaux lieux le riant apanage ;
L'on y fait ce qu'on veut , c'eſt un point convenu :
Ainſi , mon tout , Lecteur , n'y peut être connu.
( Par Mille D. M... fortie de S. Cyr. )
:
*
DE FRANCE.
257
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
OEUVRES DE M. DE LA HARPE
د
de
l'Académie Françoise , VI vol. in-8 °. A
Paris , chez Piffot , Libraire , Quai des
Auguſtins.
Jusqu'ici la plupart des Journaliſtes ont
préſenté les OEuvres de M. de la Harpe
comme ils voudroient qu'elles fuſſent : efſayons
enfin de les montrer telles qu'elles
font. Le premier volume renferine la Tragédie
de Warvic , Mélanie , Barnevel , un
Effaifur les trois Tragiques Grecs , & des
obſervations fur Shakespear. Le ſecond offre
pluſieurs Discours en vers, des Odes ,
des Héroïdes, des Építres & des Lettres à
l'Impératrice de Ruſſie , au Roi de Pruffe , à
M. de Voltaire , &c. des Vers fur divers
Jujets, l'Ombre de Duclos , des Traductions
d'Horace, de Tibulle , de Lucain , &c. Dans
le troiſième ſe trouvent les Éloges de
Charles V,de Fénélon , de Catinat , couronnés
par l'Académie Françoiſe , ceux de
Racine & de La Fontaine , & des Réflexions
critiquesfur les Romans. Dans le quatrième ,
un Difcours fur les malheurs de la Guerre,
aufli couronné par l'Académie Françoiſe ; un
258 MERCURE
Dialogue entre Alexandre & un Solitaire du
Caucafe; la Traduction d'une Lettre de
Brutus à Cicéron , Lettre qui eſt regardée
comme un des plus précieux monumens de
P'ancienne Littérature , & comme un chefd'oeuvre
de l'éloquence & de l'épanchement
d'une ame républicaine ; des Fragmens fur
les Historiens Latins &fur les douzepremiers
Cefars ; des Obſervations fur la Musique
Théâtrale,fur la Poéfie lyrique chez les anciens
& chez les modernes, d'autres fur la
langue Françoiſe , comparée aux langues
Grecque & Romaine ; un Eloge de le Kain ,
& quelques autres ouvrages hiſtoriques &
littéraires . Les deux derniers volumes contiennent
des analyſes & des obſervations
critiques ſur la plupart des ouvrages qui ont
paru depuis douze à quinze ans. Cette partie
n'eſt pas moins intereffante que les premières
; car , outre le mérite de l'analyſe &
de la comparaiſon des morceaux imités ,
elle offre en même-temps un recueil de ce
qu'il y a de louable dans des productions qui
méritoient à peine d'être lues dans leur
nouveauté. Quoi qu'on en ait dit , on reconnoîtra
que l'Auteur n'a été ni bas adulateur
pour ſes amis , ni cenſeur injuſte envers ſes
ennemis ; que jamais il n'a fait la ſatyre
d'un bon ouvrage , ni l'apologie d'un mauvais;
& que par-tout les vrais talens y font
défendus avec le courage de la juſtice , &
leurs détracteurs confondus, non par des in
DE FRANCE.
259
jures&des calomnies , mais par des raiſons
&par des faits.
Telle est la méthode qu'il a toujours ſuivie
pour faire connoître les ouvrages des autres ;
ce n'eſt pas ainſi qu'on a rendu compte des
fiens. Défigurer les idées & les phraſes d'un
Auteur, mutiler ſa profe & ſes vers , envenimer
ſes jugemens & même ſes intentions ,
choiſir ce qu'il y a de foible dans ſix volumes
, en compoſer des rapprochemens infidieux
, & les renforcer encore de tous les
commentaires dont peut s'armer la haine
quand elle ne fait plus rougir : voilà les
moyens qu'on a mis en oeuvre pour démontrer
qu'un Écrivain, huit fois couronné par
l'Académie Françoiſe , & devenu Membre
de ce Corps par ſon ſeul mérite littéraire ,
n'a ni principes de littérature, ni goût , ni
tact , ni oreille ; ſe trouve abfolument dénué
de mouvemens , deſenſibilité, d'imagination,
&peut tout au plus s'énorgueillir de quelques
foibles réminiscences. Nous nous bornerons
au ſimple extrait des Ouvrages de M. de la
Harpe , qui n'avoient pas encore été imprimés:
l'Effai fur les trois Tragiques Grecs ,
la Traduction de deux Chants de la Pharfale,
leDiscoursfur les Préjugés Littéraires, les
Obſervationsfur les Romans , le Drame de
Barnevel, &la Differtation favante & lumineuſe
qui le précède , l'Ombrede Duclos ,
l'Építrefur le Luxe, l'Epitre au Taffe , les
Discours en vers , &c. doivent intéreſſer
ceux qui recherchent la belle littérature , &
260 MERCURE
qui aiment encore à retrouver dans les Traductions
un caractère antique ; dans la
poefie , du naturel & du bon fens ; dans la
proſe , de la vigueur & de la dignite ; dans
Tune & l'autre , une élocution pure , élé
gante, harmonieuſe; de l'efprit , fans antithèſes
; de l elevation , fans enflure ; du favoir
, ſans aridite ; un ton & des ornemens
toujours afſortis à leur ſujet.
Dans l'Ouvrage ſur les trois Tragiqués
Grecs, M. de la Harpe rectifie d'abord quelques
erreurs du P. Brumoy, relativement à
l'un des principaux refforts de la Tragédie.
Lapitién'eſt point , comme il l'avance , une
paffion dangereuse qui glace éternellement les
hommes: ce ſentiment au contraire ouvre
nos coeurs à toutes les impreflions qui nous
portent à aimer & à ſecourir nos femblables.
M. de la Harpe fait voir enfuite que
le même Auteur a mal ſaiſi les caractères
diftinctifs de la Tragédie ancienne à l'égard
des uſages , des moeurs & de la religion,
" Brumoy a oublié qu'il n'y a plus aujour-
» d'hui ni de Dieux oppreſſeurs , ni d'ora-
ود cles funeftes , ni de crimes néceſſaires or-
>> donnés par le Ciel ; qu'ainſi la Tragédie ,
ود loinde nous endurcir contre les infor-
>>>tunes d'autrui , nous attendrit fans danger.
ود
ود
Il n'eſt plus queſtion de guérir la pitié par
la pitié, mais de toucher notre ame de
>> compaffion pour le malheur , de la ſoulever
d'indignation contre le crime , ود
ر
de
latranſporter d'admiration pour lavertu
DE FRANCE. 261
» d'y graver de grandes & utiles vérités avec
•» le burin de la Poeſie » .
" Les grands exemples de la fatalité , les
vengeances célestes , l'abaiſſement de la puifſance
, l'excès des misères humaines , voilà
les ſeuls pivots ſur leſquels rouloit la Tragédie
antique. La nôtre s'eſt d'abord etablie
Lur les mêmes fondemens ; mais nous avons
donné en même - temps à l'art dramatique
un reffort puiſſant & nouveau dans la peinture
des paſſions.... Le ſpectacle des pafſions
malheureuſes eſt plus fort, plus varié ,
plus univerſel que celui qui nait des infortunes
inévitables & extraordinaires , qui ne
peuvent tomber que ſur un petit nombre
d'hommes ».
Après avoir montré que nos grands Poëtes
Tragiques approfondiflent davantage les ſen
timens de la Nature , qu'ils s'enfoncent plus
avant dans une ſituation théâtrale , qu'ils favent
mieux varier & fortifier les émotions ,
M. de la Harpe ajoute : " Gardons- nous de
croire que les anciens ne peuvent plus rien
nous enſeigner. Ils ont ſaiſi la Nature dans
ſes premiers traits. Étudions chez eux cette
vérité précieuſe , le fondement de tous les
arts d'imitation , & que nos progrès mêmes
tendent à nous faire perdre de vue. La fimplicité
des anciens peut inftruire notre luxe ;
car ce mot convient à nos Tragédies , que
nous avons quelquefois un peu trop ornées.
" Rempli d'admiration pour ces modèles
, l'Auteur en découvre à chaque pas les
262 MERCURE
beautés& les ſecrets , &répète qu'on nefauroit
trop les étudier ni trop les admirer. Mais ,
où les étudiera-t'on ? Sera-ce dans leur langue
? Elle est abſolument étrangère au plus
grand nombre de nos Écrivains dramatiques.
Sera-ce dans des traductions ? Rien
n'eſt plus difficile que de les traduire , &
fur-tout en vers » . La difference de leur
langue en a mis une grande entre leur dialogue
& le nôtre. Chez eux les détails de la
vie commune & de la converſation familière
n'étoient point exclus de la langue poétique;
aucun mot n'étoit bas & trivial par
lui-même; ce qui tenoit en partie à la conftitution
républicaine , au grand rôle que
jouoit le peuple dans le Gouvernement , &
àfon commerce intime avec les Orateurs ....
Le terme le plus commun pouvoit entrer
dans le vers le plus pompeux & dans la figure
la plus hardie. Parmi nous , au contraire , le
Poëte ne jouit guères que d'untiers de l'idiome
national ; le reſte lui eſt interdit comme indigne
de la Poéſie.... Il eſt donc très - difficile
d'introduire ſur le théâtre , des perfonnages
qui converſent , en ſe défendant une
grande partie des termes de la converfation
» .
Malgré ces difficultés preſque inſurmontables
, M. de la Harpe eſſaye de tranſporter
dans notre langue les plus belles Scènes d'Eutipide
, de Sophocle & d'Eſchile. Ce dernier
, dans la Pièce des ſept Chefs devant
Thèbes, ſe livre à des deſcriptions que réDE
FRANCE.
263
prouve le théâtre moderne , mais qui ſont
du ton le plus magnifique; on croit entendre
le chantre d'Achille ou d'Énée. Le Traducteur
rend ainfi le portrait d'Etéocle.
Le terrible Tydée , aux bords de l'Iſménus ,
Menace en frémiſſant la porte de Prétus.
Le fleuve vainement s'oppoſe à ſon paſſage ;
Vainement le Devin , que trouble un noir préſage ,
Veut arrêter ſes pas en atteſtant les Dieux :
Le Guerrier , tel qu'on voit un ſerpent furieux ,
Dont les feux du midi , ſur un brûlant rivage ,
Embrâſent les poiſons & réveillent la rage;
Le Guerrier , du Devin accuſe la frayeur ;
Il mépriſe un augure , il inſulte à la peur ;
Il agite en parlant trois aigrettes flottantes ,
De ſon caſque d'airain parures menaçantes ,
Frappe & fait retentir ſon vaſte bouclier ,
Induſtrieux ouvrage , où brille ſur l'acier
Cet aſtre , oeil de la nuit , décrivant ſa carrière
Dans des cieux étoilés que remplit ſa lumière.
Ainſi marche au combat ce Guerrier orgueilleux :
Une lance à la main & le feu dans les yeux ,
Il appelle à grands cris la guerre & le carnage;
Semblable au fier courſier, qui, bouillant de courage,
Du clairon belliqueux entend les ſons perçans ,
Et répond à ce bruit par des henniſſemens.
Les trois peintures ſuivantes ont le même
caractère :
264 MERCURE
ALA porte d'Électre, aux affaurs deſtinée ,
S'élève , comme un roc , l'énorme Capanée.
Et que puiffent les cieux , prompts à nous exaucer ,
Détourner les malheurs qu'il nous oſe annoncer !
Nul mortel ne ſauroit égaler ſa ſtature ;
Audacieux géant qu'agrandit ſon armure ,
Il jure que nos tours tomberont ſous ſon bras ,
Que les Dieux.conjurés ne nous ſauveroient pas.
D'une voix facrilege il défie , il blafpheme
L'Olympe , le Deftin, & Jupiter lui-même.
Il oſe ſe vanter qu'en vain ce Dieu jaloux
Armeroit contre lui ſon foudroyant courroux.
Pour lui , tout ce fracas qui faittrembler la terre ,
N'eſt rien que du midi la vapeur paflagère.
Pour jeter plus d'effroi , ſon bouclier d'airain
Préſente un homme nud , la torche dans la main
Et ces ſmiſtres mots: J'embrâferai la ville.
Contre un tel ennemi vous ſera- t'il facile
De trouver un Thébain prêt à ſe meſurer ? *
Qui l'ofera combattre ?
Aux remparts de Minerve Hippomédon s'avance ,
Portantd'un bras nerveux un bouclier immenſe.
Je l'ai vu , j'ai frémi. La main de l'artiſan
Agravé ſur le fer un monstrueux Titan.
Tyrphée, en rugiſſant , de la bouche enflammée ,
Vomit de longs torrens d'une noire fumée.
Des ſerpens à l'entour formant un cercle affreux,
Deleurs corps repliés entrelacent les noeuds.
Le
DE FRANCE. 265
Le cri de ce guerrier inſpire l'épouvante ,
:
Il a la voix , la marche & l'oeil d'une Bacchante , & c.
MAIS plus loin , vers le Nord , au tombeau d'Am-
A
phion ,
Reſpirant le ravage & fi deſtruction ,
Le jeune Parthenope impatient s'élance. :
Non moins préſomptueux , il jure ſur ſa lance ,
Seule divinité qu'atteſte ſa fureur ,
Que malgré tous les Dieux ſon bras ſera vainqueur.
Brillant fils d'une Nymphe & né ſur les montagnes ,
Il quitta l'Arcadie & ſes belles campagnes ,
Lorſqu'un premier duvet, fleur de la puberté ,
Ornoit à peine encor ſa naiſſante beauté.
Mais né d'un ſang divin , il n'est pas moins farouche ,
L'orgueil eſt dans ſes yeux , l'inſulte eſt dans ſa
bouche;
Et ſon armure même , outrageant nos remparts ,
Nous retrace le monftre , horreur de nos regards ,
Le Sphinx , de nos malheurs cette impure origine, &c.
La Tragédie de Philoctete , de Sophocle ,
qui n'offre que trois perſonnages , & dont
la Seène eſt dans un déſert , paroît au Traducteur
ce que le théâtre des anciens a produit
de plus beau , de plus parfait , pour la
fimplicité, pour l'intérêt , pour le ſtyle &
les caractères.
Dans la Tragédie d'Electre , du même Auteur
, Chryfothémis , effrayée d'un ſonge
dont elle voudroitdétourner les effets, vient au
25 Avril 1779 . M
1
266 MERCURE
tombeau d'Agamemnon, chargée des offrandes
& des expiations de Clytemneſtre ; elle rencontre
Electre ſur ſon paſſage, lui expoſe
les terreurs de leur mère , & le deſſein qui
l'amène . Electre , ſaiſie d'horreur , la conjure
de ſe refuſer à cet emploi.
Ан ! ma ſoeur , loin devous ce ministère impie;
Loin, loinde cetombeau ces dons d'une ennemie.
Voulez-vous violer tous les droits des humains ?
Avez-vous pu charger vos innocentes mains
Des coupables préſens d'une main ſanguinaire ,
Des préſens qu'ont fouillés le meurtre& l'adultère?
Voyez ce monument ; c'eſt ànous d'empêcher
Que jamais rien d'impur ne puiſſe en approcher.
Ietez, jetez , ma foeur , cetteurne funéraire ;
Oubien, loin de ces lieux , cachez-la ſous la terre;
Et pour l'en retirer , attendez que la mort
De Clytemneſtre un jour ait terminé le ſort;
Alors reportez-la ſur ſa cendre infidelle :
Allez, detels préſens ne ſont faitsque pour elle.
Croyez-vous , s'il reſtoit dans le fond de ſon coeur ,
Après ſes attentats , une ombre de pudeur ;
Croyez-vous qu'aujourd'hui la fureur qui l'anime
Vint juſques dans la tombe outrager ſa victime,
Inſulter à ce point les mânes d'un héros ,
La majeſté les morts & les Dieux des tombeaux ?
Et de quel coeil , ô ciel ! penſez-vous que mon père
Puiſſe voir ces préſens que l'on oſe lui faire ?
Ah! n'est-ce pas ainſi, quand il fut maſſacré,
1
DE FRANCE.
267
Qu'on plongea dans les eaux ſon corps défiguré ,
Comme ſi l'on eût pu , dans le ſein des eaux pures,
Laver en même-temps le crime & les bleſſures ?
Les forfaits à ce prix ſeroient-ils effacés ?
Ne le permettez-pas , Dieux qui les puniſſez !
Et vous , ma foeur , & vous , n'en commettez point
d'autres.
Prenez de mes cheveux , prenez auſſi des votres ;
Le déſordre des miens atteſte mes douleurs .
Souvent ils ont fervi pour effuyer mes pleurs.
Il m'en reſte bien peu ; mais prenez , il n'importe ,
Il aimera ces dons que notre amour lui porte.
Joignez-y ma ceinture , elle eſt ſans ornement ;
Elle peut honorer ce triſte monument.
Mon père le permet : il voit notre misère ,
Lui ſeul peut la finir , &c.
Sans nous arrêter ſur les autres Scènes traduites
du même Poëte , ni ſur les obſervations
toujours inſtructives qui les accompagnent
, nous nous bornerons à citer le difcours
d'Hécube à Ulyffe , tiré d'une Tragédie
d'Euripide , diſcours qui réunit également à
I'harmonie de la verſification , la force , la
nobleſſe , le coloris , la véhémence , tout ce
qui peut faire aimer dans les beautés antiques,
ce goût du fimple & du vrai qu'on af
fecte dedeméconnoître dans ceux même qui
le ſuivent & en approchent de plus près.
Ulyſſe vient pour amener au ſupplice Poli
Mij
268 MERCURE
xène , condamnée par les Grecs. Hécube lui
parle ainfi :
SOUVIENS - TOI de ce jour , où d'une voix tremblante
Etpreſſant mes genoux d'une main fuppliante ,
Pile & défiguré par l'effroi de la mort ,
Ama ſeule pitié tu remettois ton fort.
Je reçus ta prière & j'épargnai ta vie ;
Je te fis échapper d'une terre ennemie.
Tu dois à mes bontés ce jour qui luit pour toi;
Eetu peux à ce point être ingrat envers moi !
Ulyffe outrage ainſi ma fortune abattue ;
S'il vit , c'eſt pour moi ſeul , & c'eſt lui qui me tue !
Il m'arrache ma fille ! ah , cruel ! & pourquoi ?
Quel Dieu vous a dicté cette exécrable loi?
Quel Dieu peut condamner une fille innocente?
Si le Ciel a beſoin d'une offrande ſanglante ,
Vous a-t'il donc preſcrit d'arrofer ſes autels ,
Non du ſangdes taureaux , maisdu fangdes mortels?
Eft-ce Achille aujourd'hui qui veut une victime
Si ſes mânes vengeurs s'arment contre le crime ,
OGrecs ! facrifiez à l'ombre d'un Héros
L'auteur de ſon trépas , l'auteur de tous nos maux;
Sacrifiez Hélène , odieuſe furie ,
Et non moins qu'aux Troyens , fatale à ſa patrie.
Si d'une offrande illuftre Achille eſt ſi flatté ,
S'il veur voir ſur ſa tombe immoler la beauté ,
Hélène , à qui les Dieux l'ont donnée en partage ..
DE FRANCE. 269
Remporte encor fur nous ce funefte avantage.
Hélène eſt plus coupable & plus belle à la fois .
Ovous , à qui j'adreſſe une débile voix ,
Vous que j'ai vu jadis , dans un jour de détreſſe ,
Proſterné devant moi , ſupplier ma vieilleſſe ,
Que l'équité vous parle ,& foit juge entre nous !
Faites ici pour moi ce que j'ai fait pour vous.
J'ai plaint votre infortune & vous voyez la nôtre ,
Vous preffiez cette main , &je preſſe la vôtre.
Hécube eſt à vos pieds : Hécube eſt mère. Hélas !
Hélas ! n'arrachez point ma fille de mes bras ;
Ne verſez point ſon ſang : c'eſt aſſez de carnage ;
Mes revers font affreux , ma fille les ſoulage ,
Conſole mes vieux ans , adoucit mes douleurs ,
Et me fait quelquefois oublier mes malheurs.
Ah ! ne me l'ôtez pas , ne me privez point d'elle.
La victoire jamais ne doit être cruelle.
Quel vainqueur peut compter ſur un bonheur conftant?
Je ſuis des coups du ſort un exemple éclatant.
Je régnois , j'étois mère & je me crus heureuſe.
Ma fortune a paffé comme une ombre trompeufe.
Un jour a tout détruit , & je ne ſuis plus rien.
Prenez pitié de moi , laiſſez - moi mon ſeul bien.
Parlez à tous ces chefs , & que votre ſageſſe
-De tant de cruautés faſſe rougir la Grèce.
Les femmes , les enfans dans l'horreur des combats
N'ont point été frappés du fer de vos foldats.
Miij
270
MERCURE
Eft- ce au pied des autels que , fouillant votre gloire,
Vous répandrez le ſang qu'épargna la victoire?
Eh quoi ! pour des captifs deſarmés & foumis
Serez - vousplus cruel que pour vos ennemis ?
Parlez , & révoquez l'arrêt de l'injuſtice :
La Grèce vous écoute & doit en croire Ulyffe.
M. de la Harpe ne borne pas ſes efforts
à nous rendre la Littérature Grecque plus
familière & plus intéreſſante ; il s'attache encore
à tranſporter celle des Romains dans
notre langue. On fait combien le grand
Corneille eftimoit l'Auteur de la Pharfale :
ce Poëme étoit fon Livre de prédilection ; il
le reliſoit avec enthouſiaſme , fans doute
parce qu'il y trouvoit de magnifiques peintures
analogues à ſon génie. Lucain s'élève
en effet , comme l'Auteur du Cid, à la plus
grande hauteur ; mais fon vol eſt inégal, ſes
chûtes rapides & déplorables. L'éloquent
Traducteur des Poëtes Grecs a entrepris de
nous faire mieux connoître ce grand Peintre
, qu'il ne l'étoit par la traduction de
Bréboeuf. On va juger lequel des deux a la
touche la plus fière ,le coloris le plus brillant
, la marche la plus libre & la plus noble.
Nous citerons de préférence la defcription
des prodiges qui précédèrent la guerre
civile.
LES Dieux mêmes, les Dieux qui pour mieux nous
punir,
Souvent à nos frayeurs découvrent l'avenir ,
DE FRANCE. 271
De prodiges fans nombre avoient rempli la terre ;
Le déſordre du monde annonçoit leur colère.
Des aftres inconnus éclairèrent la nuit ,
Et dans un ciel ſerein la foudre retentit.
Le ſoleil ſe cachant ſous des vapeurs funèbres ,
Fit craindre aux nations d'éternelles ténèbres .
٢٠
L
L'étoile aux longs cheveux , fignal des grands revers ,
En fillons enflammés courut au haut des airs .
Phoebé pâlit ſoudain , & perdant ſa lumière ,
Couvrit ſon front d'argent de l'ombre de la terre.
Vulcain frappant l'Etna de ſes peſans marteaux ,
Réveilla le Cyclope au fond de ſes cachots.
L'Etna s'ouvre & mugit ; de ſa cîme béante
Deſcendà flots épais une lave brûlante .
L'Apennin rejeta de ſes ſommets tremblans
Les glaçons ſur ſa tête amaſſés par les ans.
L'aboyante Scylla , qui heurle ſous les ondes ,'
Roula des flots de ſang dans ſes roches profondes.
La Nature a changé fous le courroux des cieux ,
Et la mère frémit de ſon fruit monstrueux.
On entendoit gémir des urnes ſépulcrales .
Secouant dans ſes mains deux torches infernales ,
Le front ceint de ferpens & l'oeil armé d'éclairs ,
De ſon haleine impure empoiſonnant les airs ,
Couroit autour des mars une affreuſe Euménide :
La terre s'ébranloit fous ſa courſe rapide.
LeTybre ſur ſes bords voyoit de nos héros
S'agiterà grand bruit les antiques tombeaux.
Miv
272- MERCURE
Juſques dans nos remparts des ombres s'avancèrent,
Les mânes de Sylla dans les champs s'élevèrent ,
D'une voix lamentable annonçant le malheur.
Du foc de la charrue , on dit qu'un Laboureur
Entrouvrit une tombe , &, ſaiſi d'épouvante ,
Vit Marius lever ſa tête menaçante ,
Et , les cheveux épars , le front cicatriſé ,
S'affeoir pâle & fanglant ſur ſon tombeau brifé.
Il feroit difficile de trouver dans nos meilleurs
Écrivains un morceau de poéſie defcriptive
mieux foutenu , plus pittoreſque&
plus harmomeux que celui - ci. L'on voit
Marius & ſa tombe entr'ouverte ; on ſe
croit pourſuivi par l'Eumenide autour de
Rome. Nous citerons encore quelques autres
morceaux , afin que les Lecteurs nonprévenus
puiffent juger ſi le Traducteur fait
fe plier aux différens tons du Poëte Laţin .
Le premier trait partitde ta main forcenée;
De Pharſale par toi commença la journée.
Mille cris élancés ſuivent ce trait fatal ,
Et l'airain belliqueux donne enfin le ſignal.
On l'entendit au loin ſur les monts du Pangée,
Sur la cîme d'Oſſa , de neiges affiégée.
L'Hémus le répéta dans ſes ſombres vallons ,
Pélion le redit dans ſes antres profonds.
Cet effroyable bruit , que l'écho multiplie ,
De rochers en rochers , remplit la Theſſalie ,
Vajuſques ſur l'Olympe & vers ces noirs ſommets ,
DE FRANCE. 273
Où la foudre des Dieux n'a retenti jamais ,
Redefcend en grondant ſur la rive infernale ,
Et revient plus affreux dans les champs de Pharſale.
•
Fatale Theſſalie ! ah ! terre infortunée !
Quel crime as - tu commis ? Quel Dieu t'a condamnée
Afervir de théâtre aux fureurs des Romains ?
Deux fois , hélas ! tu vis nos combats inhumains
Enſanglanter tes champs & déſoler tes villes.
Deux fois tu vis l'horreur de nos guerres civiles.
Ah ! quejamais nocher accueilli dans tes ports ,
N'oſe attacher ſon ancre à tes funeſtes bords !
Qu'il craigne , en abordant , de trouver ſur tes rives
Etdes ſpectres errans , & des urnes plaintives !
Que jamais le paſteur n'aille avec ſes troupeaux
Profaner le gazon qui croît fur nos tombeaux !
Qu'au fond de tes vallons religieux & fombres ,
Couverts de monumens , habités par des ombres ,
Jamais le Laboureur ne creuſe des fillons ,
Oùdu fangdes Romains germeroient les moiſſons!&c.
On ne nous pardonneroit pas d'omettre
ici les portraits de Céfar & de Pompée, ſi
célèbres dans la Pharfale. Ceux qui poſsèdent
la langue de Lucain , jugeront ſi le Traducteur
peut foutenir la comparaiſon avec fon
original.
Portraits de Pompée & de Céfar.
POMPÉE avec chagrin voit ſes travaux paſſes ,
Par de plus grands exploits , tout prêts d'être effacés.
Mv
274
MERCURE
Par dix ans de combats , la Gaule afſujétie ,
Semble faire oublier le vainqueur de l'Afie ;
Et des braves Gaulois le hardi conquérant ,
Pour la ſeconde place eſt déſormais trop grand.
De leurs prétentions la guerre enfin va naître ;
L'un ne veut point d'égal , & l'autre point de maître.
Le fer doit décider ; & ces rivaux fameux
D'un fuffrage impoſant s'autoriſent tous deux.
Les Dieux font pour Céſar , & Caton ſuit Pompée.
L'un contre l'autre enfin , prêts à tirer l'épée ,
Dans le champ du combat ils n'entroient pas égaux.
Pompée oublia trop la guerre & les travaux.
La voix de ſes flatteurs endormit ſa vieilleſſe.
De la faveur publique il ſavoura l'ivreſſe;
Et livré tout entier aux vains amuſemens ,
Aux jeux de ſon théâtre , aux applaudiſſemens ,
Il n'a plus les élans de cette ardeur guerrière ,
Ce beſoin d'ajouter à ſa gloire première ;
Et, fier de fon pouvoir , fans crainte & fans ſoupçon,
Il vicillit en repos à l'ombre d'un grand nom.
Tel un vieux chène , orné de dons & de guirlandes ,
Et du peuple & des chefs étalant les offrandes ,
Miné dans ſa racine & par les ans flétri ,
Tient encor par ſa maſſe au fol qui l'a nourri.
Ses longs rameaux noircis s'étendent ſans feuillage;
Mais ſon tronc dépouillé répand un vaſte ombrage.
D'une forêt pompeuſe il s'élève entouré ;
Mais ſeul , près de fa châûte , il eſt encor facré,
1
DE FRANCE. 275
CÉSAR a plus qu'un nom , plus que ſa renommée.
Il n'eſt point de repos pour cette ame enflammée.
Attaquer & combattre , & vaincre & ſe venger ,
Ofer tout , ne rien craindre & ne rien ménager ,
Tel eſt Céſar. Ardent , terrible , infatigable ,
De gloire & de fuccès toujours inſatiable ,
Plus il obtient des Dieux , plus il demande encor,
Rien ne remplir ſes voeux , ne borne ſon effor.
L'obſtacle & le danger plaiſent à ſon courage ,
Et c'eſt par des débris qu'il marque ſon paſſage.
Tel échappé du ſein d'un nuage brûlant ,
S'élance avec l'éclair un foudre étincelant.
De ſa clarté rapide il éblouit la vue ,
Il fait des vaſtes Cieux retentir l'étendue ,
Frappe le Voyageur par l'effroi renverſé
Embrâſe les Autels du Dieu qui l'a lancé ;
De la deftruction laiſſe par-tout la trace ,
Et raſſemblant ſes feux , remonte dans l'eſpace.
,
:
Telle eſt la manière dont M. de la Harpe
fait connoître & admirer les Poëtes de l'antiquité.
Mais bien différent de ces hommes
qui s'extaſient ſur le génie des Anciens , pour
avoir une occafion de combattre les Modernes
, & d'en obſcurcir la gloire , il fait
rendre à nos grands Écrivains des hommages
inſpirés par la justice , par le goût & par le
fentiment profond de leur grandeur. On a
ofé l'accuſer d'avoir dénigré Corneille darts
l'Eloge de Racine ; mais ſes accuſateurs mal
adroits n'ont jamais rien écrit en l'honneur
M vj
276 MERCURE
de ces deux Poëtes , qui fût comparable aux
vers ſuivans , tirés d'un Diſcoursfur les préjugés
& les injustices littéraires.
HELAS ! malheur à moi , fi ma voix ſacrilége
Violoit des grands noms l'auguſte privilége ,
Si j'ofois attenter à la gloire , aux talens !
Corneille , de tes vers les traits étincelans ,
Ces rayons qui des Arts ont annoncé l'autore ,
Et dont l'éclat ſur nous ſe réfléchit encore ;
Ton vol qui nous étonne & qui t'ouvre les Cieux ,
Tes rapides éclairs qui font baiſſer les yeux ,
Sous tes robuſtes mains notre langue affermie ,
Sous tes mâles pinceaux la nature agrandie :
Voilà tes droits , Corneille , ils ſont ſacrés pour moi.
Mais fans te reffembler , ſans rien prendre de roi ,
Si ton rivał plus cher à notre ame afſervie ,
Sut joindre au ſentiment la touchante harmonie ,
S'élever & defcendre , & ne tomber jamais ,
Des tendres paſſions ſurprendre les ſecrets ;
Enfin, ſi pour ouvrir la ſource de nos larmes ,
L'éloquence & l'amour lui prêtent tous leurs charmes ;
Peut-être la beauté d'un ſtyle toujours pur ,
Ce fublime avoué par le goût le plus sûr ,
Épouvante encor plus la foibleſſe & l'envie ,
Que ta muſe inégale autant qu'elle eſt hardie.
On eſpère être un jour au rang de tes rivaux ,
Lorſqu'on te voit fi grand avec tant de défauts.
Ces défauts , qui n'ont pas obfcurci ta mémoire ,
Raffurent en fecret ceux qu'effrayoit ta gloire.
DE FRANCE. 277
Mais la perfection qu'on ne peut égaler ,
Déſeſpère toujours ſans jamais conſoler.
Le morceau ſuivant , tiré du Discours fur
les Prétentions , offre une manière encore
différente ; le ſtyle en eſt ſimple , la marche
légère , les formes poëtiques , gracieuſes , les
idées ſpirituelles .
DORILAS avec moi fut uni dès l'enfance :
Tout nous étoit commun , jeux , plaiſirs , eſpérance.
J'étois le confident des ſecrets les plus chers ,
De ſes premiers amours & de ſes premiers vers.
Il recherchoit le monde & moi la ſolitude ;
Il aimoit le fracas , je préférois l'étude.
Quelquefois cependant il venoit en ſecret ,
Boire avec ſon ami le vin du cabaret.
Mais lorſqu'il fut admis àd'illuſtres toilettes ,
Qu'une Ducheſſe un jour eut acquitté ſes dettes ,
Il ne fut plus le même , & fon froid embarras
Étonna l'amitié qui lui tendoit les bras.
Son ſourire apprêté repouſſa mes careſſes ;
Il me parut diſtrait, il me fit des promeſſes.
Je lui trouvai le ton beaucoup trop ennobli ;
Je l'avois vu ſenſible & le voyois poli .
Je m'éloignai bientôt : mon humeur confiante
Ne put ſouffrir long-temps ſa réſerve offenſante.
Je laiſſai Dorilas de lui-même ébloui ,
Croire qu'unprotégé valoit mieux qu'un ami.
Nous terminerons cet extrait par les derniers
vers du Discours fur le Luxe , ой М.
278 MERCURE
Ducisparoît avoir emprunté deux des plus
belles images de fon diſcours de réception à
P'Académie Françoife.
Er vous François , & vous , ô Nation brillante!
Si la pompe & l'éclat vous flatte & vous enchante ,
Ah! rougiſſes du moins d'un luxe infortuné ,
Dans l'ombre de vos toits obſcurément borné.
Pour les ſiècles futurs montrez-vous magnifiques ;
Quevos murs , vos jardins , vos places, vos portiques ,
Des Pigal , des Lemoine illuftrant les ciſeaux ,
Soient ornés par la gloire & pleins de vos Héros.
Ce Corneille ſi cher à notre ame agrandie ,
Manque à la ſcène auguſte où régna ſon génie.
Turenne mort pour nous , laiſſant un nom fi beau,
Attendune ſtatue , & n'a rien qu'un tombeau.
Voilà les monumens d'un luxe légitime .
Qu'à leur touchant aſpect le jeune homme s'anime ;
Par ces prix glorieux qu'il ſe ſente cxciter ,
Qu'il pleure en les voyant, il va les mériter.
Eſt-il vrai ? L'on m'exauce ! ô fortuné préſage !
Eft- il vrai qu'un grand homme , idole de notre âge ,
A déjà fait un pas dans la postérité,
Et voit avant fa mortſon immortalité ?
Parois , élève-toi , noble & brillant trophée * !
L'inconfolable envie à tes pieds étouffée ,
Va faire entendre en vain ſes derniers fifflemens.
Parois ,préviens les coups de la mort &du temps;
*La Ratue élevée à M. de Voltaire de fon vivant.
DE FRANCE. 279
N'offre point au génie une attente frivole ,
Et que le Taſſe vive & monte au Capitole.
La ſuite au Mercure prochain.
( Cet Article eft de M. l'Albé Remy. )
Le Chevalier François à Turin , Comédie
en trois Actes & en vers ; Le Chevalier
François à Londres , Comedie en trois
Actes & en vers , repréſentées par les
Comédiens François à la fin de Novembre
1778. Par M. Dorat. A Paris , chez
Delalain , Libraire , rue de l'ancienne
Comédie Françoife.
Nous réunirons dans un ſeul article ces
deux Pièces du même Auteur , qui ont été
jouées le même jour , & dont le Héros eft
le même. Toutes deux font tirées des Mémoires
du Comte de Grammont.
M. de Voltaire a dit de ces Mémoires
que c'étoit le modèle d'une converſation
enjouée plutôt que d'un bon Livre. C'est
au moins le premier des Livres frivoles. Il
y règne une gaîté piquante , qui conſiſte à
montrer tous les objets ſous le côté plaifant ,
& qu'on a cherché ſouvent à imiter depuis ,
mais qu'aucun de nos Écrivains n'a eue avant
Hamilton. Il eſt impoſſible de raconter
mieux de plus petites chofes , & d'être plus
gai , fans être jamais bouffon ni burleſque.
Sous ce point de vue , c'eſt encore une des
productions originales du ſiècle de Louis
XIV , fi l'art de narrer doit être compté
280 MERCURE
pour quelque choſe , & s'il y a un mérite
réel à garder la meſure dans un genre où
il eſt fi facile de la paffer , c'est- à- dire , dans
la plaifanterie. Les Mémoires de Grammont
pourroient même en offrir un autre , celui
d'avoir peint très- fidèlement les moeurs d'une
Cour licentieuſe , & ce paffage ſi rapide de
l'eſprit de controverſe à l'eſprit de galanterie,
du pédantiſme à la frivolité , & de
la morne austérité des Presbyteriens de
Cromwel , à la molleſſe & à la corruption
des Courtiſans de Charles II.
Quand on ne ſe ſeroit pas déjà élevé
plus d'une fois contre l'abus ſi commun de
toucher aux ouvrages originaux , on n'en
approuveroit pas davantage le projet qu'a eu
M. Dorat de mettre ſur la ſcène l'eſprit
d'Hamilton. Rien n'eſt fi difficile à déplacer
que la plaifanterie. C'eſt un fruit qui n'a
plus de faveur s'il eſt tranſplanté. D'ailleurs ,
il y a très-loin d'une narration agréable à la
gaieté comique; & des perſonnages plaifans
dans un Conte , dans un Roman , demandent
tout un autre art pour être mis en
action fur le théâtre. Ne prenons qu'un
exemple de ces traits qui paroiffent fi heureux
dans Hamilton , & qui ont produit
beaucoup moins d'effet dans les Pièces de
M. Dorat. Tout le monde ſait par coeur la
converſation de Sénantes & de Matta. La
voiçi telle qu'elle eſt dans les Mémoires de
Grammont.
" Comme vous êtes le galant de ma femDEFRANCE.
201
ود
ود
me ... Moi ! lui dit Matta qui vouloit
faire le difcret , ceux qui vous l'ont dit
» en ont menti , morbleu ! .. Monfieur , dit
› Sénantes , vous le prenez là ſur un ton
» qui ne vous convient guères ; car je veux
ود
ود
ود
ود
"
ود
ود
"
ود
bien vous apprendre , malgré vos airs de
mépris , que Madame de Senantes en eſt
peut-être auffi digne qu'aucune de vos
Dames de France , & que nous en avons
vu qui vous valoient bien , qui ſe font
faitun honneur de la ſervir. A la bonneheure
, dit Matta , je l'en crois très-digne ;
& puiſque vous le prenez ainfi , je fuis
fon ferviteur & fon galant pour vous
obliger. Vous croyez peut-être , pourſuivit
l'autre , qu'il en va dans ce pays- ci comme
dans le vôtre , & que les Belles n'ont des
amans que pour accorder des faveurs.
Défabuſez- vous de cela , s'il vous plaît ,
& ſachez que quand même il en feroit
quelque choſe dans cette Cour , je n'en
aurois aucune inquiétude. Rien n'eſt plus
honnête , dit Matta ; mais pourquoi n'en
avoir aucune inquiétude? Voici pourquoi ,
>> reprit- il, je connois la tendreſſe de Mde de
ود
دم
"
دو
ود
ود
ود Sénantes envers moi; je connois ſa ſageſſe
>> envers tout le monde ; & plus que tout
>> cela , je connois mon propre mérite. Vous
» avez là de belles connoiſſances , M. le
» Marquis , dit Matta. Je les ſalue toutes
ود trois. A votre ſanté. Sénantes en fit raiſon ;
mais voyant que la converſation tomboit
>> d'abord qu'on ne buvoit plus , après deux
282 MERCURE
» ou trois ſantés de part & d'autre , il
>>>voulut faire une ſeconde tentative , &
>>provoquer Matta par ſon fort , c'est-à-
>> dire , du côté de l'érudition. Il le pria
>> donc de lui dire en quel temps il croyoit
» que les Allobroges fuſſent venus s'établir
» en Piemont. Matta , qui le donnoit au
• Diable avec ſes Allobroges , lui dit qu'il
>> falloir que ce fût du temps des guerres
» civiles. J'en doute, dit l'autre. Tant qu'il
> vous plaira , dit Matta. Sous quel Con-
>>ſulat ? pourſuivit Senantes. Sous celui de
> la Ligue , quand les Guiſes firent venir les
» Lanſquenets en France , dit Matta. Mais
» que diable cela fait- il ? »
Certainement cette converſation eſt un
chef- d'oeuvre. Mais qui ne voit qu'il ne
faut pas y déranger un mot , parce qu'il n'y
en a pas un qui ne foit naturel & caracteriſtique
, & que ce Dialogue fait connoître
Matra comme ſi on avoit vécu avec lui ?
Ce Dialogue n'a-t-il rien perdu à être mis
en vers ?
Apropos , faufle blame ,
Vous fûtes un moment bien tenté de ma femme.
MATT A
Moi ! ceux qui vous l'ont dit en ontmenti , morbleu.
SENANTES.
Là.... voyez , fur un mot le voilà qui prend feu.
Je vous déclare moi , quoique l'envie en penſe ,
Quema femme vaut bien vos prodigerde France.
DE FRANCE. 284
Des gens du plus haut ſtyle , on peut vous l'aſſurer ,
Pour elle ont eu , Monfieur , l'honneur de ſoupirer.
J'en fus vingt fois témoin.
MATTA.
Ah ! c'eſt une autre affaire.
Je ferai fon amant , fi cela peut vous plaire.
Je ne devine point , moi... là... plus de courroux.
Tout eft dit. Il n'eſt rien qu'on ne faſſe pour vous.
SENANTES.
Iladebons momens , &... mais trève aux éloges ,
Raiſonnons. Quand crois-tu que... que les Allobroges
Soient venus s'établir dans le Piémont ? Oui , toi ,
Éclaircis-moi ce fait très-important...
MATTA.
Ma foi ,
Je pense que ce fut vers les guerres civiles.
SENANTES.
J'en donte. Tu n'es pas encor des plus habiles.
N'importe , on peut errer. Et fous quel Gonflat?
MATTA.
Sous celui de la Ligue,
LE COMTE, à pare.
Hem!
Rien.
Il ſe moque , le fat!
MATTA.
SENANTES.
MATTA.
C'eſtdans le temps où lesGuiſes ,je penſe,
Frent venir , Monfieur , les Lanſquenets en France.
184 MERCURE
Nous n'entrerons dans aucun détail ſur la
comparaiſon que tout Lecteur éclairé peut
faire. Nous ajouterons ſeulement que l'Auteur
nous paroît beaucoup plus heureux
quand il ne doit ſes plaiſanteries qu'à luimême.
Par exemple , la propofition que fait
Matta de ſe battre en fortant de table , eft
une idée très-gaye .
MATTA.
Malgré mon ignorance,
Il me vient une idée , & , dans le cas préſent ,
Tu la trouveras bonne indubitablement.
Tu viens de te conduire en excellent convive;
C'eſt un fait ; mais je ſonge à ce qui nous arrive.
Moi , j'aime affez qu'on ait toutes ſes libertés ;
Et la Cour , par fon ordre , aftreint nos volontés ;
Elle s'arroge un droit qu'on a droit de combattre;
Et tiens , pour l'attraper , nous devrions nous battre
Ahuis-clos , là , fans bruit , en petit comité.
Ce fait d'armes auroit de la célébrité.
LE COMT .
Songe donc , ordre exprès .
T
Comment!
MATTA.
Oſons ne pas le ſuivre.
LE COMTE.
MATTA.
AcetteCour il faut apprendre à vivre.
DE FRANCE. 285
LE COMTE.
Cette idée, entre nous, n'a pas le ſens commun.
MATTA ſe levant.
Effayons ſeulement.
LE COMT 1.
1
Quel convive importun!
MATTA.
Cela rendroit pourtant notre gloire immortelle.
Tu ne trouveras point d'occafion plus belle ,
Et rien n'eſt plus tentant.
LI COMTE.
F
Aqui diantre en as-tu?
MATTA.
Aviſe-toi , réſous , c'eſt le fruit défendu.
LE Сомт .
Etje me le défends. Finis , tête légère :
Avec ces façons-là , le moyen qu'on digère !
Cette ſcène produiroit un effet beaucoup
plus comique , ſi le ſouper étoit mieux
amené , plus lié à l'action , & fur-tout fi
Matta n'avoit pas fait précédemment & affer
mal à propos , une propoſition très-férieu
de ſe battre avec Senantes. C'est encore ici
un des endroits où il ne paroît pas que l'imitateur
ait tiré un parti heureux de l'original.
Dans les Mémoires , Matta n'a point de vé
286 MERCURE
ritable querelle avec Sénantes , mais ſeulement
quelques paroles un peu vives , que
le Chevalier deGrammont a l'air de prendre
le plus gravement du monde , de manière à
leur perfuader à eux-mêmes qu'ils ont eu
une querelle à laquelle ils n'ont pas fongé.
Ce tour eſt plaifant , & digne du Chevalier
de Grammont. Dans la Pièce de M. Dorat ,
Matta ſe porte tout de ſuite , & fans aucune
gradation , à la dernière violence.
Tenez , moi , je ſuis franc ; tout ce fatras m'ennuie.
Votre érudition me mettroit en furie.
Je ne ſuis pas votre homme ; adieu , je ſuis preſſé.
Je ne vous ai déjà que trop embarraffé.
:
SENANTES.
Onm'atroimpé. Monfieur , je plains fort l'ignorance .
MATTA,
Moi , Monfieur , dans les foux je plains fort la ſcience.
SENANTES.
Matta , favez-vous bien ?
MATTA.
$ ....
Vous me faites damner.
SENANTES.
MATTA.
Coupons-nous la gorge afin de terminer.
Si l'Auteur a voulu faire de Matta un
DE FRANCE. 287
1
brutal prêt à ſe battre à tout propos , il a
rempli ſon objet ; mais ce n'est pas le Matta
des Mémoires de Grammont : celui-ci eſt un
homme infouciant , quelquefois un peu
bruſque , mais connoiffant trop le monde
pour paffer ainſi toute meſure , & plus capablede
ſe battre de ſang- froid ſans en avoir
envie , que de prendre aſſez d'humeur pour
offrir le cartel à un autre. Ce dernier carac
tère eſt beaucoup plus comique , & c'étoit
peut-être celui qu'il eût fallu conſerver .
Nous ne ferons d'ailleurs aucune réflexion
ſur le fond de cette Comédie du François à
Turin. Dans les Mémoires , le Chevalier de
Grammont trouve le moyen de paſſer une
nuit avec Madame de Sénantes , pendant que
le mari & Matta ſont aux arrêts. Dans la
Pièce de M. Dorat , le Chevalier François
remporte une double victoire. Il s'étoit d'abord
attaché à une Madame d'Olmene , &
avoit engagé Matta à rendre des foins à Madame
de Sénantes ; mais voyant que celui- ci
eſt fort peu avancé , le Chevalier prend fur
lui d'aimer ces deux Dames; & ſe ſervant de
l'une pour piquer la jalouſie de l'autre , il
vient à bout de toutes les deux. Le bal eſt
lemoment de ſon triomphe.
J'ai mené l'une , &j'ai ramené l'autre.
Tel eſt le dénouement , que peut-être les
eſprits ſévères trouveront un peu libre pour
un théâtre auffi épuré que le nôtre,
: Le ſtyle , dans lequel on deſireroit un peu
1
288 MERCURE
plus de préciſion & de naturel , offre des
morceaux agréables , tels , par exemple , que
le tableau de l'amour François tracé par le
Chevalier.
,
Qu'une femme nous plaiſe, ouplutôt nous enivre ,
Tout diſparoît , tout cède à l'orgueil de la ſuivre
D'inventer mille égards , mille foins amoureux,
Dont nous favons jouir même avant d'être heureux.
Eh! que dis-je des ſoins ? C'eſt de l'idolâtrie.
Le monde à ſes regards prend un air de féerie.
L'imagination ſe plaît à la parer.
On épure l'encens qu'on lui fait reſpirer.
S'il eſt quelques ſouhaits que ſon coeur forme encore,
L'enchanteur l'a prévu: les plaiſirs vont éclore.
Sans ceſſe occupéd'elle , il occupe à fon tour.
Enfin de ſes progrès rendant grâce à l'Amour ,
Pardegrés vers le terme il ſe fraye une route.
Il ſoupire , on le plaint; il s'explique , on l'écoute.
Il riſque de ces mots qui ne font pas perdus ,
Articulés ſi mal , & fi bien entendus.
Le ſcrupule combat , le defir follicite ;
Le trouble naît , augmente , & l'amour en profite.
Mais quand l'aimable eſpoir ne lui ſourit jamais ,
Quand il n'oſe entrevoir le moment du ſuccès ,
Bleſſé par le dédain , ennuyé du caprice ,
Il comptdes noeuds cruels , échappe àl'injustice ,
Et ſe livre à l'objet qui l'ayant mieux traité ,
Peut le rendre au bonheur par l'infidélité.
1.
4 Le
DE FRANCE. 289
Le Chevalier François à Londres eſt amoureux
de Miff Adelfon , & pour cette fois
amoureux ſérieuſement. La jeune Miffn'eſt
pas inſenſible à fon hommage ; mais elle
craint ſa légèreté. Elle imagine , pour l'éprouver
, d'engager Ladi Steele , une jeune
femme de ſes amies , à faire quelques avances
au Chevalier. Stéele conſent à ſe charger
de ce rôle délicat , & qui offre plus d'un
danger à une femme de vingt ans , aimable &
ſenſible. Le Chevalier fait la plus belle réſiſtance
, & fà fidélité héroïque eft couronnée
par l'hymen de Miff Adelſon. Si l'intrigue
de la première Pièce péchoit par le défaut
d'intérêt , on a trouvé dans celle - ci
un défaut de vraiſemblance. Il ſemble que
M. Dorat ne médite pas affez ſes Ouvrages ;
& il feroit à ſouhaiter qu'au mérite de la
facilité , il joignît celui du travail & de la
réflexion , qui nourriffent & fortifient le talent
, & affurent aux productions de l'eſprit
une exiſtence durable.
( Cet Article est de M. De la Harpe.)
25 Avril 1779:
N
290
MERCURE
SPECTACLES * .
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
L'OPÉRA de Roland a été repris le 1.3
Avril , après une interruption d'un an , à peu
près. Quoique ce charmant Ouvrage ait obtenu
un ſuccès toujours foutenu , il paroît
qu'à ſa repriſe il a fait encore plus de plaifir .
L'exécution s'eſt perfectionnée. Il y a un an
qu'on ne croyoit pas que le chant de M. le
Gros laiſsâtrienàdefirer. Il vientde nousprouver
qu'on pouvoit faire encore mieux qu'il ne
faifoit alors. En le comparant avec lui-même ,
on trouve de nouveaux motifs de l'admirer,
Mlle Laguere a parfaitement répondu à tout ce
qu'on attendoit d'elle. Perfuadée qu'une très-
* M. de la Harpe , chargé de l'Article des trois
Spectacles , ſe croit obligé d'avertir , ( d'après quelques
lettres qu'il a reçues ) qu'il n'a jamais fait celui
du Concert Spirituel , qui eſt plutôt en lui-même un
rendez-vous d'Amateurs de Muſique, qu'un véritable
Spectacle ; & qui même n'a lieu que lorſque les autres
Spectacles ſont ſuſpendus. Il croit devoir répéter encore
par les mêmes raiſons que depuis fix mois il n'a
aucune part à la rédaction du Mercure , & qu'il ne
répond uniquement & abſolument que desmorceaux
de Littérature & de Critique auxquels il met fon
pom.
DE FRANCE.
291
belle voix & une figure très-agréable ne font
pas des titres ſuffiſans pour régner ſur la
ſcène , elle n'a pas négligé les ſecours que
donnent l'étude & la réflexion , & elle a fenti
fans doute que le goût ne doit jamais être
plus ſévère que lorſqu'il achève un bel ouvrage
de la nature. Maintenant elle jouit du
fruit de ſon travail. Elle en jouit comme
Actrice& comme Cantatrice ; & les applaudiffemens
du Public font à-la- fois une récompenſe
pour elle , & un encouragement
pour les Auteurs qui veulent enrichir notre
théâtre lyrique. Le rôle de Roland , fi difficile
par lui-même , & par le ſouvenir qu'a laiſſé
l'Acteur qui en a été chargé le premier , a été
rempli par M. Moreau. La chaleur de fon
action , la facilité de ſon chant , ne le laiſſeroient
jamais prendre pour un débutant.
Déjà maître de ſon théâtre , déjà en pofſeſſion
d'un ſuccès bien mérité , il ne lui
reſte plus qu'à corriger quelques légers défauts
dans l'uſage qu'il fait d'un très-bon
organe. On l'invite à chanter toujours naturellement
, à ne pas ſe faire , pour ainſi dire ,
une voix d'Opéra ; car ce n'eſt pas à lui à
s'étayer des habitudes anciennement contractées
, & il ne réuſſira jamais mieux qu'en
ne conſultant que lui-même ,& en comptant
ſur ſes propres forces.
Dire que le Public a très-bien accueilli
MM. Veftris & d'Auberval , Mlles Guimard ,
Cécile, &c. c'eſt dire qu'il a desyeux & de la
Nij
292
MERCURE
fenſibilité. Et comment n'applaudiroit-on pas
avec tranſport à des talens ſi parfaits & fi aimables
? Comment auſſi ne pas attacher un
ſentiment de bienveillance aux ſources prédieuſes
d'un plaiſir fi doux & fi habituel ? Parmi
les avantages qu'a l'Opéra de Paris fur tous les
ſpectacles de ce genre chez les autres nations ,
il faut compter pour beaucoup celui de conferver
toujours les înêmes ſujets , & de pouvoir
, au moyen du commerce heureux qui
s'établit néceſſairement entre le Public & les
Acteurs , perfectionner à-la-fois& leurs talens
&le goût qui les juge. C'eſt ainſi que leplaifir
offert par les Arts étant ſéparé d'une vaine
curioſité , plus propre à égarer le jugement
qu'à le rectifier , n'a plus d'autre meſure que
le goût & la réflexion ; c'eſt ainſi qu'on devient
enthouſiaſte ſans partialité , & difficile
fans caprice , & qu'on peut trouver la paix
dans la jouiſſance , choſe ſi defirable & fi
difficile parmi nous.
Il ſemble que le temps eſt venu de mettre
l'émulation à la place de la rivalité. Nous
ſommes nés pour les Beaux-Arts. Pourquoi
ne pas accueillir plus paiſiblement ceux qui
nous manquoient ? Lorſque Cadmus eut peuplé
la terre , devenue deferte , ces hommes
nouvellement créés ſe livrèrent une guerre
cruelle : ils s'étoient preſque entièrement détruits.
Ce fut alors l'Harmonie qui en ſauva
les reſtes. Auroit-elle changé de rôle , &
ferpit-ce à ſa voix que les talens combatDE
FRANCE.
293
troient entre eux avec tant d'acharnement ?
Des hommes de génie ſont venus parmi nous ,
& nous avons voulu en faire des chefs de
partis. Plus preſſés de juger que de ſentir ,
nous avons fait de nas opinions la meſure
de nos plaifirs ; & ſemblables aux Phyſiciens
ſyſtematiques , nous avons rejeté toute expérience
qui ne juftifioit pas nos principes. Que
ne nous occupons- nous plutôt de nous affurer
une longue poffeffion des richeſſes que
nous avons acquiſes ; que ne nous occuponsnous
de les augmenter encore ? Il eſt un article
important auquel tout le génie des
Compoſiteurs ne peut ſuppléer ; c'eſt celui
des paroles qu'on leur donne à mettre en
muſique. Inutilement aurions-nous à notre
diſpoſition les talens de MM. Piccini , Gluck ,
Bach , Philidor , Grétry , &c. fi nous n'avons
pas des poëmes à leur offrir ; je dis plus , ſi
nous les forçons de courir les riſques des
productions modernes , ſur leſquelles l'expérience
ne nous permet guères de compter.
L'Italie a fon Métaſtaſe , qui ſuffit depuis
cinquante ans à vingt théâtres , & à autant
de Compoſiteurs célèbres. Nous avons notre
Quinault qui , plus ancien , peut en être plus
recommandable ; mais qui ne put atteindre
à la perfection , peut-être par cela même
qu'il étoit créateur. Quinault , jaloux de
concourir aux plaiſirs de Louis XIV , chercha
par différens eſſais à former un théâtre
lyrique ; mais à ce théâtre lyrique la lyre
manquoit encore , ou fi Mercure avoit com
Niij
294
MERCURE
mencé à l'accorder , Apollon ne l'avoit pas
encore touchée. Croira-t- on que c'eſt le génie
feul qui a éclairé Quinault ſur lamanièred'écrire
ſes Opéras ? Lui qui s'expofoit volontairement
à la cenfure de Boileau pour offrir
des mots plus doux au ſimple récitatif , ou
à la timide mélodie de Lully , auroit- il héſiré
à ſervir le génie fécond & varié de M. Piccini
? Non fans doute. Mais quoi ! on a ofé
corriger les Pièces de Rotrou , du grand Corneille
même , & l'on n'ofera toucher à des
Opéras! Convenons que les hommes les plus
fpirituels font toujours un peu méchaniques
à certains égards. La juſteſſe de nos jugemens
dépend non-feulement des objets que nous
jugeons , mais du lieu même où nous jugeons.
Il faut avouer que depuis long-temps le théâtre
lyrique ne donnoit pas un grand effor à
l'efprit. Eh bien ! le même homme qui , un
quart-d'heure auparavant , aura montré le
plus de ſagacité dans une Académie ou daris
un cercle , en entrant à l'Opéra , devient un
homme de routine &de préjugé , & fes jugemens
appartiennent plus au parterre ou aux
corridors , qu'à fon efprit & à fes lumières.
Je me fens obligé dele dire avec une confiance
qui ne m'eſt pas naturelle,mais qu'une longue
étude de la choſe &une forte conviction
m'ont donnée. Tous ceux qui ne meſurent
le mérite des paroles lyriques que ſur le plus
ou moins d'eſprit qu'elles renferment , & fur
la tournure plus agréable qu'elles paroiffent
avoir à la ſimple lecture , n'ont aucune con
1
DE FRANCE.
295
noiffance d'un des arts lesplusnéceffairesà
nos plaiſirs . Je dis que toutes les fois qu'on
deſtineun morceau quelconque à la mélodie ,
foit un air , une cavatine , un duo , un trio ,
un choeur même , s'il eſt ſyllabique & fimple
, il faut que le Poëte ait prévu la phrafe
muſicale , & qu'il ait eu ſoin de la préparer
dans les paroles. Je dis que non-feulement il
doit compoſer ſes vers de meſure égale ou
ſymmétrique , ſoit que ces vers foient pareils ,
foit qu'ils foient de meſure relative , comme
dehuit&de quatre , de douze & de fix ; mais
qu'il doit obſerver de donner encore à fes
vers, dans la même meſure, un rhythme égal
& reffenti. Je vais citer un exemple , non
pour développer ici une théorie qui auroit
beſoin d'être plus étudiée, mais pour prouver
que cette théorie eſt réelle ; qu'il exiſte
effectivement un art quin'eſt pas affez connu ,
& auquel on ne rend pas affez de.justice.
Lorſque M. de Marmontel travailloit aux
changemens qu'il a faits dans l'Opéra de Roland
, il porta à M. Piccini les paroles d'un
air qui ſe trouve dans la ſeconde Scène du
troiſième Acte. Cet air commence par ces
vers : Que l'infolent qui m'outrage tremble &
redoute mafureur. Voici ceux que contient la
repriſe ou la ſeconde partie.
Elle auroit trahi la gloire ,
C'eſt un crime de le croire ;
Par l'injure la plus noire
C'eſt offenfer tant d'appas .
Niv
296
MERCURE
D'où vient donc cette triſteſſe ,
Cette frayeur qui me preſſe
Et qui cauſe à ma tendreffe
Tant de trouble & de combats ?
Au lieu de c'est un crime de le croire, M. de
M ... avoit mis :
Non , non , je ne le puis croire ;
Par une injure trop noire
C'eſt offenſer , &c.
M. Piccini fut arrêté tout court lorſqu'il
voulut mettre ces vers en muſique. Il dit à
fon Poëte qu'il n'y trouvoit plus de rhythme,
&qu'ils ſe refuſoient au mouvement & au
chant de fon motif. C'eſt qu'effectivement le
rhythme donné exigeoit un appui fur la troifième
fyllabe , comme dans ce vers Italien
d'une meſure analogue à celui- ci : Vofolcando
un mar crudele ; c'eſt que tous les
autres vers de cette repriſe avoient le même
mouvement , & que ceux-là s'y refuſoient
entranſportant l'appui à la ſeconde & à la
quatrième ſyllabe.
Peut-être la réputation que M. Piccini a
fi juſtement acquiſe , d'exceller fur-tout dans
la partie de la mélodie, donnera-t- elle lieu
de penfer que cette extrême délicateſſe lui
eſt particulière. Mais pluſieurs Compoſiteurs ,
entre autres M. Grétry , élevé à Rome & près
de M. Sacchini , ne font pas plus indulgens ;
&c'eſt avec cette recherche , c'eſt au moyen
DE FRANCE. 297
d'un travail ſi pénible qu'on prépare au Public
des plaiſirs dont il jouit ſans reconnoiffance
, parce qu'il ne ſent que l'effet , & ne
peut juger les moyens .
L'Opéra de Roland, qui eſt intitulé Tragédie-
Lyrique , n'a d'autre intérêt , d'autre ſujet
qu'une grande Princeſſe qui trompe un héros
, auquel elle a les plus grandes obligations
, & qui le ſacrifie à un ſimple ſoldat.
A toutes les repriſes de cet Opéra , on avoit
paru choqué de la fauſſeté d'Angélique ,
lorſqu'elle fait à Roland une déclaration en
forme , lorſque Roland , confiant & dupe
comme un héros , lui dit : Vous m'aimez?
&qu'elle répond ,
Jone puis l'avouer qu'à regret ,
Votre conftance eſt triomphante.
:
M. de M.... a ſauvé ce défaut , qui feroit
encore plus ſenſible de nos jours. Angélique
ne dit que des mots équivoques , & qui peuvent
très-bien ſe rapporter au véritable état
de ſon coeur. On voit que Roland y attache
un autre ſens. On voit qu'un mot de plus
achevera ſon erreur ; mais on n'entend pas
ce mot ; elle s'éloigne , il la ſuit , & le reſte
eſt affez indiqué par une heureuſe reticence.
Ce changement , il faut en convenir , eſt
fait avec adreſſe & avec goût. Mais quel
moyen l'Auteur a-t- il employé ? C'eſt un duo
dialogué, en vers de meſure égale, & de rimes
correſpondantes , en vers très-courts , dont
le rhythme eft vif& preſſe. Ainfi cette ſcène
Nv
298 MERCURE
qui dans Quinault ne préſentoit qu'une fauffere
tranquille& réfléchie, eft changée en un
dialogue rapide , & fournit au Compoſireur
un morceau très- brillant & très- dramatique.
Je ne dirai pas qu'elle a coûté au Poëte , parce
qu'on connoît ſes talens &fa facilité ; mais
j'invite ceux qui ne mettent pas affez de prix
à un pareil travail , às'effayer eux-mêmes
dans ce genre , & ils verront quel en eſt la
difficulté... Et ce duo du premier acte, ce duo
que le Public ne voit jamais arriver fans
tranſport , qu'il prévient toujours par ſes
applaudiſſemens , qu'on demande à M. Piccini
lui-même ſi ce chef-d'oeuvre pouvoit
avoir d'autre baſe que des paroles arrangées
avec un att fi parfait que, pour cette fois , la
Langue Italienne ne peut réclamer aucun
avantage ſur la nôtre , ni Métaſtaſe ſur le
Poëte François. Voyez comme la mélodie ,
comme le premier motif eſt établi fur ces
premiers vers ,
Vivez heureux loin d'elle ,
Mais ne l'oubliez pas.
Qu'en eſclave fidelle
Je ſuive au moins vos pas.
Et les effets d'harmonie dans cette rencontre
naturelle de deux voix ,
Aquel tourment me livre
Un trop cruel devoir ?
Et le paſſage de l'andante à un mouvement
plus vifdans ceux-ci :
DE FRANCE.
299
Je ſens que je l'adore
Et je le fais ſouffrir :
Au trépas que j'implore
Je n'ai plus qu'à courir.
:
Comme le dialogue ſe preffe , & comme fa
marche ſe varie heureuſement dans les vers
ſuivans !
Ne puis-je au moins vous ſuivre ?
Sans vous je ne puis vivre.
Pourquoi vouloir me ſuivre ?
Je ne dois plus vous voir.
Si l'on entre dans ces détails,qui pourront
paroître minutieux à la plupart des Lecteurs,
ce n'eſt pas pour faire l'éloge d'un homme
de Lettres dont la réputation ne dépend affurément
pas d'un pareil ouvrage. Tous ceux
qui s'occupent des talens & des beaux-Arts
font très- intéreſſans par eux-mêmes , mais
les talens & les beaux-Arts font plus intéreffans
encore. Il ne s'agit pas ici de louer un
Poëte Lyrique, mais de former des Poëtes
Lyriques ; il s'agit de ſeconder les talens par
une Poétique muſicale qui exiſte déjà , &
qu'on peut trouver , éparſe à la vérité , dans
pluſieurs Ouvrages. * Quant à cette partie
* Dans l'Effai ſur l'union de la Poésie & de la
Muſique ; une réponſe au traité du Mélo-drame , imprimée
dans le Mercure & dans pluſieurs Articles du
Supplément de l'Encyclopédie , tels que récitatif ,
duo 2.
Nvj
300
MERCURE
du Public que les noms gouvernent plus que
les chofes , & qui aime mieux ſe hvrer à
l'eſprit de parti qu'à la diſcuſſion , il faut encore
la combattre avec ſes propres armes.
J'entends dire que M. Gluck n'a pas eu befoin
de toutes ces précautions ; mais il a travaillé
ſur des Poëmes dans lesquels la partie
dramatique dominoit ; mais comptant à
juſte titre ſur ſes propres forces, & preffé de
les employer , obligé même de répondre à
l'empreſſement du Public , il s'eſt ſervi de
ce qu'il a trouvé ſous ſa main , ſemblable à
ces braves Paladins qui combattoient avec
des tronçons de lance , & triomphoient encore
de leurs ennemis. Cependant , quel
reproche a-t- on fait à cet habile Compofiteur
? Celui de manquer de mélodie. Que ce
reproche ſoit juſte ou non , toujours eſt-il
vrai qu'il l'a eſſuyé. Eh bien ! je prétends ,
moi , l'en acquitter , du moins à bien des
égards. Qu'on liſe ſeulement l'Alceſte Françoiſe
, l'Armide de Quinault , & on verra
fi le Compoſiteur a été ſouvent à portée de
faire de la mélodie. Il ſemble que de tous ſes
Ouvrages , c'eſt l'Iphigénie qui en offre le
plus. Mais auſſi , voyez ſi les adieux d'Iphigénie
ne ſont pas en vers ſymmétriques ; fi ce
morceau , ô toi , l'objet le plus aimable ,
&c. ne cadre pas avec nos principes. Si les
autres Ouvrages de M. Gluck ont eu beaucoup
de ſuccès , c'eſt que la mélodie eſt beaucoup
, mais qu'elle n'eſt pas tout ; c'eſt
qu'en général il n'appartient qu'à des hom
DEE FRANCE.. 301
mesd'un mérite diftingué de faire oublier les
règles de l'Art ; c'eſt que Lucrèce & Lucain
ont fait de beaux Ouvrages , ſans avoir la
pureté de Virgile ; c'eſt que les Tintorets &
les Veronèſes ont fait de magnifiques tableaux
fans avoir le deſſin & la fimplicité
de Raphaël & des Carraches. En faut-il
moins pour cela étudier Virgile & deffiner
d'après Raphaël & les Carraches ? Je dirai
plus encore , j'invoquerai le témoignage de
M. Gluck ; car les hommes célèbres font
toujours plus juftes que leurs partiſans , que
cette milice tumultuaire qu'ils n'ont point
enrôlée , que ces enfans nombreux qu'en leur
fein ils n'ont point portés. M. Gluck m'a dit
pluſieurs fois que les vers ſur leſquels il travailloit
n'étoient pas faits à fon gré , & que
loin d'en approuver la facture , il ſe croyoit
autoriſé à réclamer le mérite de la difficulté
vaincue. Cefſons donc d'être ſi extrêmes
dans nos opinions , & fi précipités dans nos
jugemens. Au lieu de diſcuter ſans ceffe le
mérite de deux illuſtres rivaux au lieu de
prêcher en leur nom ſans en avoir miſſion ,
au lieu de leur enfeigner à eux-mêmes l'art
dans lequel ils excellent , apprenons d'eux à
les ſervir comme ils le méritent. Invitons
les Poëtes que M. Gluck employera,à le confulter
, à ſe ſoumettre à ſes avis. Il a certainement
affez d'eſprit pour ſe faire bien entendre.
Mais lorſque M. Piccini vient d'Italie
avec des principes & des habitudes qui
302
MERCURE
lui ont fi bien réuffi ; lorſque M. Bach &
M. Trajetta ſe propoſent aufli d'enrichir notre
ſcène Lyrique , ſachons gré à l'homme
de Lettres . que ſon amour ſeul pour les
beaux-Arts a engagé dans un travail pénible
& ſouvent ingrat ; remercions - le d'avoir
prêté à Quinault l'habit de Métaſtaſe ,
lorſqu'il l'a préſenté à M. Piccini ; remercions-
le d'allier ainſi la France & l'Italie , de
nous conſerver notre ancienne Poésie , en
nous donnant une muſique nouvelle. Que
feroit- ce fi tous ces Compoſiteurs étrangers
étoient obligés de compromettre leurs fuccès
, en les faiſant dépendre de celui de leurs
Poëmes ? D'ailleurs , la carrière eſt ouverte.
On peut faire des Poëmes nouveaux , lorfque
les Compoſiteurs , plus aguerris , voudront
en courir les riſques ; on peut auffi
raccommoder les Poëmes de Dancher , de
La Motte , &c ; mais on ne doit pas oublier
qu'il faut être Peintre pour retoucher
d'anciens tableaux. Le moment est favorable.
Le Temple Lyrique s'ouvre ſous les
meilleurs aufpices. Un Magiſtrat ami des
Arts & des talens , fait pour les ſentir & les
protéger les rappelle & les encourage.
Nous annonçons avec plaifir que M. Piccini
va reprendre ſon travail ſur Atis , qu'il avoit
ſuſpendu. On verra bientôt ſi l'Auteur de
cet air de Roland , Que me veux-tu , monftre
effroyable ? s'entend à la muſique dramatitique
, & fi le même homme qui a fait les
د
DE FRANCE.
303
finales de la bonne fille & de la bonne fille
mariée , fait effectivement compoſer des
choeurs.
( Cet excellent article nous a étéfourni par la
même perſonne qui a donné dans le dernier
No. l'Analyse de l'Ouvrage de M. Dumont
, fur l'Agriculture des Romains ) .
COMÉDIE FRANÇOISE.
L'OUVERTURE de ce Théâtre s'eſt faite par
la Tragédie de Warvick , dans laquelle M.
Grandmon Rofelli a joué le principal rôle.
On lui a trouvé dans le ſecond Acte des défauts
de prononciation & une expreffion
chargée. Le Public a paru plus content de
lui dans les Actes ſuivans , & a vu avec plaifir
que le Samedi d'après , en jouant pour la
ſeconde fois le même rôle , il avoit profité
des leçons qu'il avoit reçues; mais il feroit
à defirer qu'il ſe pénétrat davantage de ſes
rôles , qu'il interrogeât ſon ame , qu'il étudiât
les accens des paffions , & alors il verroit
que pour exprimer la ſenſibilité , il ne
faut ni forcer ſes moyens , ni dénaturer ſa
voix.
Le Compliment de rentrée a été prononcé
par M. Belmont , Acteur nouvellement reçu ,
& que le Public voit avec plaiſir dans les
rôles de Payfans. Ce compliment , que nous
allons tranfcrire , a été très- applaudi.
304
MERCURE
MESSIEURS ,
,
" Nouvellement admis au nombre des
Comédiens François , mon bonheur ſeroit imparfait
, s'il ne m'étoit point permis de vous
en faire hommage. Je vous le dois , Meſſieurs ;
vous avez fouffert avec complaiſance les différentes
tentatives que j'ai faites pour vous
plaire. Vous m'avez averti de celles qui ne
méritoient pas votre approbation ; vous avez
daigné applaudir , lorſqu'elles vous ont paru
moins malheureuſes , & mon coeur avoue
que je ſuis redevable autant à votre ſévérité
qu'à votre indulgence : l'une m'a inſtruit
l'autre m'a encouragé. C'eſt ce mélange heureux
de critique & d'éloge qui , dirigé par le
goût & dégagé de toute eſpèce de partialité,
forma de tout temps les Comédiens. Je le
réclame pour tous mes camarades , même
pour ceux que vous honorez plus particulièrement
de votre ſuffrage. Leur réputation
feroit ufurpée , s'ils avoient l'orgueil de ſe
croire parfaits. Non , Meſſieurs , aucun
d'eux n'a cette préſomption. Ils favent fort
bien que le Théâtre eſt un livre immenſe ,
fermé, après les premières pages , pour la
médiocrité , mais fans ceſſe ouvert à l'Auteur
, au Comédien , au Spectateur , hommes
de génie. Pourquoi craindrions-nous de le
dire ? La Nature ébauche le Comédien , le
Public le perfectionne. Qu'est-ce qu'un Comédien
parfait ? C'eſt un Acteur qui , riche
de tous les dons de la Nature , de toutes les
DE FRANCE.
305
acquiſitions de l'Art , ſauroit ſubjuguer en
même-temps les yeux , les oreilles , le coeur.
Le Comédien doit d'abord avoir reçu de la
Nature une taille , une voix , une figure propres
au rôle qu'elle lui deſtine. Mais qui le
lui indiquera ce rôle , auquel il eſt réellement
appelé ? Le père du Théâtre François , Molière,
ſe croyoit un bon Acteur tragique ; le
Public , en le détrompant , en fit un Acteur
excellent dans les rôles à manteau. Il en eſt
des acquiſitions de l'Art comme des préfens
de la Nature. Cet Auteur , qui, pour s'élever
en quelque forte juſqu'à des juges éclairés ,
ſe familiarife comme eux avec l'enſemble ,
avec les détails d'une Pièce , & s'étudie à
graduer tous leurs effets ; cet Acteur , qui à
force de travail parviendra bientôt à le faire
diſparoître ; qu'on le ſuppoſe condamné à
repréſenter devant des juges moins inſtruits ,
il recherchera des applaudiſſemens faciles ;
il aura le malheur de les obtenir , & il réduira
àun état mécanique un Art qui peut être
fublime. Heureuxles Comédiens qui peuvent
ſe former dans la Capitale des Arts , ſous
les yeux de ce Public qui inſtruiſit la tendre
Gauffin à fondre les nuances dans les nuances
mêmes ; qui familiariſa Armand avec toutes
les variations des rôles de Valet; qui donna
àBellecour une contenance toujours convenable;
qui permit à le Kain d'eſſayer une
infinité de jeux muets pour les adopter ou
les rejeter d'après l'effet; qui le rendit enfin ,
dans ſes divers rôles, l'homme de toutes les
306 ERCURE
1
Nations , ſans qu'il ceſsât d'être lui-même.
Vous retracer , Meſſieurs , le ſouvenir de cc
que vous avez fait pour la gloire du Théâtre
de la Nation , c'eſt le ſeul hommage que
nous puiſſions vous rendre. Employer tous
nos ſoins pour mériter les bienfaits dont
vous avez comblé nos prédéceſſeurs , c'eſt le
ſeul tribut que nous puiſſions vous promettre
"
M. Monvel , qui a pris dans Warvick le
rôle d'Édouard , joué d'original par M. Molé ,
y a montré cette intelligence ſupérieure qui
le diftingue dans tous ſes rôles. On fait combien
Mde Veftris a toujours été applaudie
dans celui d'Élifabeth , qu'elle remplit parfaitement.
Mlle Sainval l'aînée a eu un trèsbeau
moment dans celui de Marguerite , le
récit de la première Scène ; fa mémoire n'étoit
pas sûre dans le reſte du rôle. M. Florence
a remplacé M. d'Auberval dans Summer
, & a été applaudi dans le quatrième
Acte; M. Dorivala eu le plus grand fuccès ,
&le plus mérité, dans le récit du cinquième,
Le Samedi 17 on a donné la première repréſentation
de l'Amour François , Comédie
en un Acte & en vers , de M. Rochon de
Chabannes. Cette Pièce a eu du ſuccès ; &
ce qu'on pouvoit deſirer du côté de l'action
& de l'intrigue , qui ont paru foibles , a été
compenfé par le mérite du ſtyle & du dialogue,
qui ont été fort applaudis , à l'exception
de la fin , qui a été jugée trop longue ,
&qui ſans doute ſera abrégée. Un jeune
DE FRANCE. 307
Lieutenant eſt amoureux de la veuve d'un
Maréchal-de- Camp, & en eſt aimé. Son oncle&
fa tante approuvent les deſſeins qu'il
a fur elle , & conſentent qu'il l'épouſe. Mais
l'oncle , ancien militaire , enthouſiaſte de fon
état, veut qu'avant tout ſon neveu l'étudie ,
qu'il ſe forme dans ſon métier , & qu'il
parte pour ſa garnifon. Le jeune homme ,
que l'amour retient auprès de ſa maîtreffe ,
a obtenu du Miniſtre un congé de fix mois.
Mais l'oncle qui veutqu'un militaire ſe rende
utile dans la paix comme dans la guerre , obtient
du même Miniſtre la permiflion de mener
fon neveu à Pétersbourg , où il eſt envoyé
pour une négociation particulière. Nouvelle
réſiſtance de la part du Lieutenant , qui combat
juſqu'à ſa maîtreſſe, que l'oncle a fu
mettre de fon parti , & qui veut que fon
amant ſe diftingue & mérite fa main. Lejeune
homme confent à tout , pourvu qu'il épouſe
ce qu'il aime avant que de partir. L'oncle s'y
oppoſe.UnLieutenant épouſer la veuve d'un
Maréchal -de- Camp ! Par reſpect pour le
grade, il propoſe que ſon neveu ſe marie
d'abord ſecrètement , en attendant qu'il
ſoit affez avancé pour déclarer ſon mariage.
Le Lieutenant répond noblement qu'il aime
mieux renoncer à tout,qued'avoir une femme
à qui ſon nom , ſon amour & fes eſpérances
ne paroîtroient pas un hommage digned'elle.
Cette manière de penſer touche la veuve ,
qui conſent à donner ſa main , & l'oncle
même ſe laiſſe gagner par les inſtances des
308 MERCURE
deux amans , & par celles de fa foeur , qui ,
pendant toute la Pièce , a pris contre lui le
parti de ſon neveu, par une ſuite de cette
diſpoſition qui range toujours les femmes
du parti de l'amour.
Čette Pièce a d'ailleurs été très -bien jouée
par MM. Préville & Molé , Mde Préville &
Mlle Doligny.
N. B. L'abondance des matières nous force
à renvoyer au Mercure prochain la rentrée
de la Comédie Italienne.
ACADÉMIES.
SÉANCE publique de l'Académie des
Infcriptions & Belles - Lettres ,
Louvre le Mardi 13 Avril.
tenue au
MONSIEUR DUPUY , Secrétaire perpétuel,
annonça d'abord que l'Académie avoit propoſe , pour
le Sujet du Prix qu'elle devoit diſtribuer à Pâques
1779 , de rechercher ce que les Monumens hiftoriques
nous apprennent des changemens arrivés ſur
la furface du Globe par le déplacement des Eaux
de la Mer.
Les Mémoires envoyés n'ayant pas pleinement ſatisfait
aux vues de l' Académie , elle propoſe de nouveau
le même Sujet pour Pâques 1781 .
Le Prix , qui eſt une médaille d'Or , de la valeur de
quatre cent livres , ſera double.
Toutes perſonne de quelque pays & condition
DE FRANCE.
309
qu'elles foient , excepté celles qui compoſent l'Académie
, feront admiſes à concourir pour ce Prix , &
leurs ouvrages pourront être écrits en François ou en
Latin , à leur choix .
3 Les Auteurs mettront une Deviſe à leurs ouvrages
mais, pour ſe faire connoître , ils joindront , dans
un papier cacheté & écrit de leur propre main , leur
nom , demeure & qualités , & ce papier ne ſera ou
vert qu'après l'adjudication du Prix .
Les Pieces affranchies de tout port juſqu'à Paris ,
feront remiſes entre les mains du Secrétaire perpétuel
de l'Académie avant le premier Décembre
1780 , & ce terme eſt de rigueur.
,
Enſuite il lut l'Éloge hiſtorique de M. l'Abbé Foucher.
M. l'Abbé le Blond lut une Diſſertation ſur les
Verres Murrhins pour prouver que ces vaſes n'étoient
pas de porcelaine , mais d'une pierre précieuſe.
M. Deguignes lut un Mémoire dans lequel il examine
les fondemens de l'ancienne Hiſtoire Chinoiſe
& fait voir que les Miſſionnaires ont corrompu diwers
paſſages pour établir l'ancienneté des Chinois.
M. de Brequigny a terminé la ſéance par la lecture
d'un Mémoire ſur la conſtitution municipale &
la légiflation de Coelars , depuis l'origine de cette
ville juſqu'au temps où les Anglois , après s'en être
emparés , y introduiſirent leurs loix.
MERCURE
310
VARIÉTÉS .
A L'AUTEUR DU MERCURE.
MONSIEUR ,
Je viens de lire un article inféré dans le Mercure
dus de ce mois, qui a pour titre : Extrait d'une lettre
écrite de Londres le 24 Février 1779. J'y ſuis
trop diſtinctement déſigné pour ne pas témoigner à
l'Auteur, quel qu'il ſoit,ma reconnoiſſance des choſes
honnêtes qui s'y trouvent ſur mon compte ; mais qu'il
me permette ſeulement de lui repréſenter que la phraſe
où il eſt queſtion de mesfautes eſt un peu générale;
& comme on a déja eſſayé de leur donner une tournure
préjudiciable à mon honneur , il eſt intéreſſane
pour moi qu'il ne reſte aucun doute à cet égard. Je
dois même cette explication aux perſonnes les plus
diftinguées de ce pays-ci, qui, comme le dit fort juſtement
l'Auteur de la lettre , ont pour moi des bontés
& me témoignent une bienveillance dont je dois être
auſſi flatté que reconnoiſſant. J'ai fait des fautes fans
doute , je les avoue avec la bonne- foi que donne
le vrai repentir & l'extrême defir de les réparer ;
mais ces fautes n'ont jamais été que la ſuite d'une
paſſion excuſable dans la jeuneſſe , & qui m'a jeté
dans des dépenſes diſproportionnées à mon revenu.
Dans cette circonſtance une affaire d'honneur m'a
obligé de quitter le lieu de ma réſidence. J'y ai laiffé
mes affaires dans un déſordre qui n'a fait qu'augmenter
par mon abſence , & l'impoſſibilité de faire
face à tous mes engagemens en même tems , m'a
empêché de retourner dans ma patrie. Je ne néglige
ici aucun moyen honnête pour me mettre en état de
DE FRANCE .
311
prouver à mes créanciers l'envie que j'ai de les fatisfaire:
Ils en ont déjà reçu des preuves manifeſtes ;
& j'eſpère être bientôt à même de reparoître dans
mon pays pour y remercier le peu de perſonnes qui ,
dans mes plus grands malheurs , n'ont jamais ceſſé
de me donner des preuves d'intérêt.
Pardonnez , Monfieur , ſi je ſuis entré dans ces détails
, mais ils intéreſſent mon honneur , & vous êtes
trop juſte pour me refuſer de les publier , puiſqu'ils
expliquent le louche que la phraſe de votre extrait
pouvoit jeter ſur ma réputation.
J'ai l'honneur d'être , Monfieur ,
Londres , ce 9 Avril 1779 .
Votre très-humble &
très-obéiſſant Serviteur
LE TEXIER
ANNONCES LITTÉRAIRES.
CHIRURGIE MEDICALE , ou de l'utilité
de la Chirurgie dans la théorie & la pratique de
l'art de guérir ; la nature & les propriétés de ses
remèdes dans le traitement des maladies internes &
externes , comparés avec les Médicamens pris intérieurement
, &c.
Cet Ouvrage eſt l'aſſemblage exact de toutes les
connoiſſances de Médecine qui ſont néceſſaires aux
-jeunes Chirurgiens , relativement à l'application des
moyens qui dépendent de leur miniſtère ; ou plutôt
il eſt le tableau de l'art de guérir , ſelon la nature det
maladies de l'homme , & des remèdes les plus efficaces.
Au reſte , ce travail qui nous manque abſolument
, ayant été indiqué depuis long-temps par
312 MERCURE
pluſieurs Médecins & Chirurgiens célèbres , tant an
ciens que modernes , on aura ſoin de les citer à
propos , & de rendre cet Ouvrage le plus complet &
leplus utile qu'il fera poflible.Cette première Partie
contiendra 2 vol. in- 8 ° . La ſeconde Partie de ce Traité
aura le double titre de PRÉCIS fur la nature des Maladies
produites par le vice des humeurs lymphatiques
; leurs différentes espèces , & le traitement qui
leur convient ; avec des obſervations intéreſſantes
Sur la plupart de ces maladies ; les rapports qu'elles
ont entr'elles & les affections aiguës . inflammatoires
, exanthématiques catarrhales & purulentes
, &c. &c. Suivi d'une Differtation ſur une grofſeſſe
vaginale , &c. Cette ſeconde Partie eſt d'autant
plus utile& néceſſaire aux gens de l'Art , qu'on fait
que l'on n'a eu juſqu'ici , fur cette matière importante
, que des Traités particuliers , la plupart iſolés ,
&preſque auffi multipliés qu'il y a de ces maladies
, & dans lesquels la théorie &lapratique font
defirer une infinité de connoiſſances plus étendues &
moins incertaines. Celui- ci eſt diviſé en douze ſections
, compoſées de 104 chapitres différens , qui formeront
aufli 2 volumes in- 89 .
On ſouſcrit pour cet Ouvrage , en 4volumes in-8 ° .
juſqu'au dernier de Juin 1779 incluſivement , à raifonde
3 liv. par chaque volume en feuilles , & de
4 liv. reliés ; paſſé le temps de la ſouſcription , les
volumes ſe vendront 4 liv. 4 ſols brochés , & s liv.
4 ſols reliés. La Partie des Maladies Lymphatiques ſe
délivrera dans le courant de Mai prochain ; les deux
autres volumes paroîtront en Octobre 1779. Meffieurs
les Souſcripteurs feront parvenir leuis ſoumiffions
franches de port à l'Auteur , M. NOEL ,
Membre du College & de l'Académie Royale de
Chirurgie , rue S. Martin , au coin de la rue Ognard,
àParis,
JOURNAL
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLE S.
-
L
TURQUIE.
De CONSTANTINOPLE , le 10 Mars.
,
Es préparatifs de guerre rallentis pendant
quelque tems , viennent d'être repris avec une
nouvelle activité . Le Grand-Viſir ſe rendit ces
jours derniers à l'Arsenal , pour donner les ordres
néceſſaires à cet effet ; le Capitan- Bacha
veille à l'équipement de 12 vaiſſeaux de ligne ,
auxquels on travaille avec tant de vivacité ,
qu'on croit qu'ils feront prêts à mettre à la voile
dans le courant de ce mois. 8 font , dit- on
deſtinés pour Oczakow , où ils auront l'oeil fur
les mouvemens des Ruſſes ; les autres ſe rendront
à Sinope , & agiront ſuivant les circonftances
. Le Grand- Tréſorier qui a eu ordre de
fournir à l'Amiral les fonds néceſſaires , lui a
déja fait deux remiſes conſidérables , dont l'une
fera payée par le Grand-Douannier de cette
Capitale , & l'autre par le Receveur des Tributs
qui ſe perçoivent annuellement dans l'Empire.
On affure que l'intention du Gouvernement
, eſt d'envoyer cette année ſur la mer
Noire , le même nombre de vaiſſeaux que l'année
dernière , & qu'on en conſtruit en conféquence
pluſieurs à Rhode , à Meteline & à Sinope
, pour remplacer ceux qui ont péri. Ces
25Avril 1779 .
( 314 )
mouvemens extraordinaires & auxquels on ne
s'attendoit pas , affoibliſſent les eſpérances de
paix dont on s'étoit Hatté ; elles ne font cependant
pas encore évanouies . Quelques perſonnes
prétendent que le Courier qu'on attendoit
de Pétersbourg , arrivé le 27 du mois
dernier , n'a pas apporté une réponſe favorable
, d'autres penſent que la fituation des affaires
en Allemagne a engagé la Porte à prendre
ces meſures qui ne font que de précaution.
Quoiqu'il en ſoit , il eſt certain qu'après
l'arrivée du Courier de Pétersbourg , le Dragoman
de l'Ambaſſadeur de France & celui
du Miniftre de Ruffie , ont eu de longues conférences
avec celui de la Porte , & que M. de
Stachieff en a eu pareillement une avec Beiliski-
Effendi , & Abdoul- Refak , qui traita de
la paix à la fin de la guerre dernière , avec le
Comte d'Orlow .
On dit ici que trois Sultanes ſont nouvellement
enceintes . Cet évènement cauſe une fatisfaction
très- vive , que fa confirmation ne peut
qu'augmenter ; les Janniſſaires n'en ont pas
témoigné une moindre , le 18 du mois dernier ,
lorſque le Sultan leur a fait diftribuer leur
paye .
SUÈDE.
De SтоскнOLM , le 10 Mars.
LE Règlement rendu par S. M.T. C. concernant
la navigation des vaiſſeaux neutres , déclarant
de bonne priſe tous ceux dont les papiers
auront été jettés à la mer , le Collége Royal
du Commerce a averti les propriétaines de vaifſeaux
Suédois , qu'ils aient à munir les Patrons
auxquels ils les confient,d'inftructions néceſſaires
pour ne point expoſer le pavillon de la Nation .
On continue de travailler avec beaucoup
1
(315 )
d'activité à l'armement de l'eſcadre qui doit
mettre en mer pour protéger notre commerce.
L'Officier-Général qui doit la commander n'eſt
point encore nommẻ ; ſuivant le bruit public ,
c'eſt le Duc de Sudermanie , Grand-Animal de
Suède , qui en prendra lui-même le commandement
, & il ſe rendra pour cet effet à Carlfcron
, après les fêtes de Paques .
Les lettres de Danemarck , portent qu'on
-n'y travaille pas avec moins d'ardeur à l'eſcadre
qu'on arme dans ce Royaume . Le Roi pour
faire face aux dépenſes qu'elle exigera , a im
poſé un droit d'un pour cent fur toutes les
marchandiſes importées par mer de l'Etranger ,
& un d'un demi pour cent fur celles du Danemarck
, qu'on y exportera . Il excepte ſeulement
celles qui feront importées ou exportées
d'une ville du Royaume dans l'autre ; celles
qui ne feront que paſſer ; toutes celles de la
Chine & des Indes Orientales , importées ou
exportées ; celles qui feront importées de quelques
ports d'Europe dans celui d'Altona , ou
exportées de celui-ci dans ceux-là ; & celles
enfinqui auront été fabriquées dans le Royaume.
1
Le corps des Trabans du Roi , voulant témoigner
la part qu'il a priſe à la joie de la
Nation , à l'occaſion de la naiſſance du Prince
Royal , a fait une ſomme de 10000 thalers ,
monnoie de cuivre , qu'il a envoyée aux Directeurs
de la maiſon des Enfans Trouvés , fondée
par les Francs- Maçons de cette Capitale , pour
être jointe aux fonds de cet établiſſement.
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 20 Mars.
LE différend qui ſubſiſtoit entre la Républi
que & S. M. Prufſienne , relativement au ſel ,
02
( 316 )
vient enfin d'être arrangé ; il a été paſſé un
contrat pour trois ans entre les deux parties ;
on établit en conféquence pluſieurs magaſins
dans différens diftricts du Royaume , & il pa
roit que quelques-uns de nos Magnats , ont pris
des intérêts dans cette entrepriſe , qui ſera ſans
doute avantageuſe , puiſque dans les nouveaux
magaſins où l'on diftribuera le ſel , on pourra
débiter auſli toute autre eſpèce de marchandiſes.
Cet arrangement réunira au profit des Directeurs
& des Actionnaires , pluſieurs branches
de commerce utiles , dont ils ne pourront tirer
parti fans nuire à bien des particuliers bornés
à un ſeul négoce.
Le Prince de Repnin a reçu la nouvelle de
l'armiſtice entre les Puiſſances belligérantes en
Allemagne ; on ſe flatte qu'il ſera ſuivi d'une
paix folide , & on nous fait eſpérer qu'auſſi-tôt
qu'elle fera publiée , les Ruſſes feront vendre
la plupart des magaſins qu'ils ont dans ce Royaume
, & qu'ils l évacueront peut-être tout-à-fait ,
ou du moins en partie,
Depuis plus de 200 ans que cette ville exifte ,
& qu'elle eſt la réſidence de nos Rois , il n'y
avoit point encore eu de ſpectacles publics. On
ſe propoſe enfin d'en établir un. Les fondemens
de l'édifice ſont même déja commencés.
La Princeſſe Lubomirski , épouſe du Grand-
Maréchal de la Couronne , en a poſé le 11 de
ce mois la premiere pierre , en préſence d'un
grand nombre de perſonnes de diſtinction , invitées
à cette cérémonie. La nouvelle ſalle fera
conftruite dans le courant de cette année aux
fraix de M. de Ryx Staroſte de Piafurno , vis-à
vis les Pères des Ecoles Pies . L'inſcription fuivante
a été gravée ſur la pierre fondamentale
du bâtiment : Regnante Stanislao Augusto , Eli-
Sabetha , Princeps Lubomirska , fupremi regni
Mareschalli conſors , hunc primum lapidem pofuit
die II Martii anno 1779.
!
( 317 )
ALLEMAGNE .
De VIENNE , le 25 Mars.
2.
&
LES prières ordonnées depuis le commence
ment de la guerre pour obtenir la bénédiction
du ciel fur les armées Impériales , viennent
d'être ſuſpendues par ordre de la Cour ,
remplacées par d'autres pour demander à Dieu
le rétabliſſement de la paix. On ſe flatte toujours
qu'elle fera conclue irrévocablement à
Teſchen , d'où il arrive fréquemment des Couriers
, mais dont les avis qu'ils apportent ne
tranſpirent point encore . On s'arrête à peu de
conjectures ſur les négociations , on ſe borne
à faire des voeux pour leur fuccès .
Le Conſeil Aulique de guerre a envoyé à
tous les régimens de campagne un reſcript , qui
autoriſe les Officiers qui ſe ſont diftingués par
quelque action remarquable pendant la campagne
dernière , à demander la Croix de l'Ordre
de Marie-Thérèſe ; il a adreſſé en même-tems
un autre refcript aux Colonels pour leur ordonner
de prévenir la déſertion autant qu'il
leur fera poñible.
Il a été publié ici un avis portant en ſubſtance
que la guerre ayant exigé l'aſſemblée
d'un grand nombre de troupes pour l'entretien
& l'armement deſquelles on a eu beſoin de
ſommes extraordinaires , l'Impératrice Reine
pour augmenter la maſſe du numéraire , a jugé
à propos de faire quelques emprunts dans les
pays étrangers , & d'accorder aux préteurs qui
s'annonceroient avant le 31 Mai 1779 , un intérêt
plus haut que celui d'uſage , à quatre &
demi pour cent ; S. M. animée par ſes ſentimens
maternels envers tous ſes ſujets , ne voulant
point que des capitalistes étrangers jouif-
Оз
7
(318)
ſent d'avantages auxquels ceux de ſes Etats ne
participeroient point , a ordonné aux caiſſes de
crédit dans toutes les provinces de payer également
des intérêts à quatre & demi pour
cent , à tous ceux de ſes ſujets qui y porteront
des capitaux avant le 31 Mai prochain .
L'Archiduc Maximilien commence à ſe rétablir
de fa maladie ; il ſe trouve afſſez bien
pour n'être plus obligé de garder le lit , mais
il ne fort point encore. La tumeur qui lui
étoit venue au genou & pour laquelle on lui
avoit ordonné les eaux de Baade qui ne l'ont
point diffipée , a été ouverte avec beaucoup
de fuccès. Il ne reſte plus pour ſon entière
guérifon qu'à fermer entièrement la plaie qui
eſt la fuite de cette opération.
De HAMBOURG , le 1 Avril.
La curiofité générale eſt actuellement fixée
fur la ville de Teſchen ; mais elle n'eſt point
encore fatisfaite ſur ce qui s'y paſſe ; tout s'y
traite avec le plus grand ſecret. Les papiers
publics , faute de nouvelles plus importantes ,
nefont remplis que des détails des voyages des
Miniftres , de la defcription de leurs logemens
& d'autres objets de cette eſpèce qui n'intéreſſent
guère l'Europe qui ne voudroit entendreparler
que de leurs négociations ; mais quand
on n'a rien à dire , on dit ce que l'on peuť. Le
Baron de Breteuil a devancé tous les autres
Miniftres à Teſchen , où il arriva le to du mois
dernier à cinq heures du matin . Le Prince de
Repnin entra dans cette ville la nuit ſuivante ,
& fut bientôt ſuivi par le Baron de Riedefel ,
les Comtes de Torring- Seefeld & de Zinzendorf.
, & M. de Hohenfels . Le Comte de Cobenzel
n'arriva que le 1 à cinq heures du
matin , avec les Barons de Herberth & de Col-
८
( 319 )
lenbach. M. de Breteuil leur fit le même jour à
onze heures une viſite qu'ils lui rendirent deux
heures après , & leur donna à tous à diner. Le 12
le Prince de Repnin les traita , & le lende
main le Baron de Breteuil leur donna encore
un repas. Ce même jour les négociations furent
entamées par l'envoi du premier pro - memoria ,
& les conférences commencèrent le 19.
Comme il ne tranſpire rien de leurs objets
&de leurs réfultats , les ſpéculatifs impatiens
de les pénétrer , examinent avec curiofité tous
les mouvemens qu'ils croient pouvoir les mettre
en état de former des conjectures. Les
premières qu'ils ont faites n'ont pas été favorables
à la paix ; ils les ont fondées ſur l'ordre
donné à la caiſſe générale militaire de Prufſe
de faire les tranſports néceſſaires pour le paiement
des armées de Saxe & de Siléfie pendant
le mois d'Avril ; fur celui d'envoyer promptement
à l'armée , les uniformes & les tentes
qui ſe trouvoient à Berlin pour les recrues , &
fur la fufpenfion de la vente des chevaux. Les
mouvemens qui ſe ſont faits en Bohême où ils
continuent encore , venoient à l'appui de ces
conjectures . Les enrôlemens pour les armées
Impériales s'y font avec une telle activité &
une telle vigueur , que dans quelques villages
où il n'y avoit point affez de jeunes gens , on
a enlevé de force des hommes mariés .
Ces préparatifs ſemblent annoncer en effet
que les conférences relatives à la paix éprouvent
des difficultés ; on a cependant lieu de
croire qu'elles auront une heureuſe iſſue . II
ſeroit bien étonnant que les points eſſentiels
étant réglés d'avance , les articles ſecondaires
éprouvaſſent des obftacles aſſez forts pour tromper
l'attente générale & les voeux de l'Alle
magne. Selon quelques lettres , les difficultés
qui arrêtent la ſignature des traités ne tarde-
}
04
( 320 )
ront pas à être levées , puiſque l'on eſt d'accord
ſur le principal . » Ces articles , ajoutentelles
, n'éprouvent des retards que relativement
à des ftipulations étrangères à l'objet de
la paix actuelle qu'il eſt queſtion d'y faire inférer.
Le Ministère de France , dit-on , veut
profiter de fa médiation pour faire ftipuler par
un article ſéparé , que les Puiſſances intéreſſées
reconnoiſſent l'indépendance des Américains ,
ſous la dénomination de République des Etats-
Unis de l'Amérique Septentrionale . Les parties
contractantes ne témoignent pas d'éloignement
à accéder à cette demande étrangère à leurs
intérêts ; mais elles déſireroient de leur côté que
la France reconnût la validité du partage de
la Pologne & le confirmât par ſon acceſſion.
Cette réciprocité , continuent les mêmes lettres
, eſt ſi naturelle , fi convenable aux circonftances
& aux intérêts de la France , qu'on
ne croit pas qu'elle s'y refuſe : en effet ſi elle
n'a pas approuvé ce partage , elle ne l'a point
déſapprouvé ouvertement ; elle ne s'y eft point
oppofée , & à préſent qu'il eſt conſommé on ne
voit pas les difficultés qu'elle pourroit former ,
& qu'il feroit ſans doute un peu tard de former
«.
Le ſeul article eſſentiel qui , ſelon d'autres
avis , a été fufceptible de quelques dificultés
dans les premières conférences , eſt celui qui
regarde la fatisfaction à donner à la Maiſon de
Saxe. Les Miniſtres médiateurs lui ont , dit-on ,
propofé de ſe contenter de 3 ou 4 millions de
rixdahlers , mais elle les a refuſés comme étant
fort au-deſſous de ſes prétentions . D'autre part
le Miniſtre Palatin a audi refuſé d'accepter
cette propofition en difant que cette fomme
étoit trop conſidérable ; il en a offert la moitié
en argent comptant , & de céder pour le refte
Mindelheim & Uſenſteig.
( 321 )
Le tems ne tardera pas à nous apprendre ce
qu'il faut penſer de ces avis , & le réſultat
de la négociation ; la certitude d'être bientôt
en état de le mettre ſous les yeux de nos
lecteurs , doit nous empêcher de nous arrêter
à tout ce que l'on débite , & qui juſqu'à préfent
paroit fort hafardé.
Les recrues deſtinées à completter le corps
des troupes Ducales de Brunswick , qui a paſté
à la folde Britannique , s'eſt mis en marche
le 26 du mois dernier pour aller s'embarquer
à Stade , où le Général Faucit doit ſe rendre
pour recevoir leur ferment & celui des recrues
d'Anhalt-Zerbſt qui s'y embarqueront également.
Il le fera prêter auſſi aux recrues Hefſoiſes
qui paſſeront à Bremerlehe fur les bâtimens
de tranſport.
2
Le 28 du mois dernier , on a publié ici pour
la fûreté des navigateurs , que l'eau du canal
méridional à l'embouchure de l'Elbe , n'avoit
actuellement que 8 à 9 pieds de profondeur ,
& qu'en conféquence on en avoit retiré toutes
les balifes ; mais que comme il ſe trouvoit dans
le canal feptentrional 17 à 18 pieds d'eau , on
pouvoit continuer la navigation avec fûreté.
On apprend dans le moment de Copenhague
, qu'un magaſin à poudre ſitué près de cette
ville ,& dans lequel il y avoit 4 à 500 quintaux
de poudre , a ſauté en l'air. Cet accident funeſte
dont pluſieurs perſonnes ont été les victimes
, a endommagé la plupart des maiſons
voiſines . Il a été fort heureux qu'un autre ma.-
gaſin ſitué à peu de diſtance , & dans lequel
il y a 1200 quintaux de poudre , ait réfifté à
l'ébranlement , & n'ait pas également ſauté.
De RATISBONNE , leI Avril .
IL paroît que l'accommodement entre la
Ος
( 322 )
Maiſon Palatine&laMaiſon de Saxe eſt l'objet
principal qui arrête actuellement la paix qui
ſe négocie à Teſchen. Le Duc des Deux-Ponts
vient , dit-on , de faire déclarer qu'il ne donnera
jamais fon conſentement à la ceſſion d'aucune
partie de la Bavière à la Maiſon d'Autriche , ni
à celle d'aucun bien-fonds à la Maiſon Electorale
de Saxe ; ajoutant que ſi cette dernière
réclame la ſucceſſion allodiale de Bavière , il
lui paroît juſte qu'elle ſe charge auſſi en mêmetems
d'une partie proportionnée des dettes paffives
du feu Electeur.
Les prétendans à cette ſucceſſion ne négligent
pas dans ce moment d'expoſer leurs droits
& de les appuyer ; le Secrétaire de légation
de la Cour de Wurtemberg , préſenta le 27
du mois dernier à tous les Miniſtres de la Diète
, un Mémoire intitulé : Déduction des droits
héréditaires de regrédience de la Maiſon Ducale de
Wurtemberg , fur quelques parties de la ſucceſſion
allodiale de Bavière. Cet écrit qui contient neuf
feuilles d'impreſſion , traite d'abord des mouvemens
auxquels l'ouverture de la fucceffion
de Bavière a donné lieu , en général , & des
biens allodiaux en particulier; vient enſuite l'hiſ
toire originaire & généalogique des prétentions
de la Maiſon de Wurtemberg , fur cette
fucceſſion allodiale , en conféquence de deux
mariages contractés dans le 14 & le tre fiècles ,
entre deux Princeſſes Bavaroiſes & deux Comtes
de Wurtemberg. On prouve ici que ni le
droit Romain ni celui d'Allemagne ne peuvent
être contraires au droit de ſucceſſion des héritiers
féminins . On s'attache à prouver encore
que parmi les objets de la ſucceſſion du feu
Electeur de Bavière , la partie allodiale forme
un des principaux , que peuvent réclamer nonſeulement
les Agnats les plus proches de feue
S. A. E. , mais encore toutes les Maiſons illuf
( 323 )
tres apparentées par des unions formées par
leurs Princes avec des Princeſſes de Bavière.
Ce cas eft celui de la Maiſon Ducale de vurtemberg
, qui , ſuivant les Hiſtoriens & autres
indicateurs généalogiques , comptoit 8 Princefſes
iſſues de la célèbre Maiſon de Seheyer-
Wittelſpach , mariées avec des Comtes ou
Princes de Wurtemberg ; qu'elle ſe contentoit
cependant d'en citer deux , Elifabeth , fille de
l'Empereur Louis IV , & Elifabeth , fille du
Duc de Bavière Landshut qu'en expoſant
ſes droits à l'Empereur & à tous ſes autres
Co-Etats de l'Empire , elle ſe flattoit qu'ils
feront reconnus , & qu'ils interpoferont leurs
bons offices , pour que toutes les parties intéreffées
puiſſent obtenir juſtice & fatisfaction .
,
L'Electeur de Trèves , en qualité de Prince-
Evêque d'Augſbourg , demande aujourd'hui
qu'on lui confère les fiefs de Schwabec & de
Holenſchwangau , vacans par la mort de l'Electeur
de Bavière , qui avoient été donnés au
Prince-Evêque d'Augſbourg , pour l'indemnifer
d'une perte de 4 millions 600 mille florins
qu'il avoit eſſuyée dans la guerre pour la fucceffion
d'Eſpagne , mais qu'il avoit été enſuite
obligé , par la paix de Bade , de reftituer à
l'Electeur de Bavière , pour lui & fes defcendans
mâles ſeulement.
ITALIE.
De LIVOURNE , le 1 Avril.
,
:
Le Grand-Duc & la Grande-Ducheſſe font
arrivés de Vienne à Florence le 29 du mois
dernier , au grand contentement de tous leurs
ſujets , qui ſoupiroient après leur retour.
LL. AA. RR . étoient accompagnées du Comte
de Turn , de la Comteſſe de Colloredo & de
pluſieurs autres perſonnes de diftinction.
•
06
( 324 )
Le rétabliſſement de la Marine occupe beaucoup
le Gouvernement des Deux-Siciles. Pour
former des Officiers inftruits , le Roi a ordonné
qu'un certain nombre de Gardes de la Marine
aillent ſervir ſur les vaiſſeaux de guerre des
Puiſſances ſes alliées .
Il a été rendu dernièrement à Naples un
Edit remarquable : il porte qu'à l'avenir aucune
perfonne du ſexe ne ſera plus reçue en plainte
contre celui dont elle aura reçu les ſoins , lui
eût- il fait une promeſſe de mariage par écrit ,
ou de bouche , en préſence même de témoins ;
on excepte le feul cas où il ſeroit prouvé évidemment
qu'il auroit uſé de violence à fon
égard. Le but de cette loi eſt d'empêcher que
des femmes artificieuſes & adroites ne troublent
le repos des familles & ne les expoſent
au déshonneur ou à des méſalliances.
Le Pape , écrit-on de Rome , a fait publier
une Ordonnance par laquelle , à l'exemple des
autres Etats neutres , il preſcrit à ſes ſujets
l'obſervation de la plus exacte neutralité dans
les circonstances actuelles ; il défend aux fujets
de l'Etat Eccléſiaſtique de fervir ſur des
bâtimens des Nations en guerre , ſous peine
d'empriſonnement à leur retour , & de confifcation
de leurs biens s'ils s'obſtinoient à ne pas
vouloir revenir .
S. S. , ajoutent les mêmes lettres , a été attaquée
depuis le 11 du mois dernier d'une fluxion
catharrale , dont on a craint d'abord les
ſuites les plus funeſtes , qu'on elt parvenu à
détourner heureuſement , de manière qu'on ſe
flatte de la voir bientôt rétablie. Elle a vu
avec chagrin que la plupart des Puiſſances ont
défendu dans leurs Etats la publication, des
actes de la rétractation de Febronius ; l'Eſpagne
& l'Impératrice - Reine en ont donné le
premier exemple ; la République de Venife
( 325 )
,
1
vient de l'imiter. L'avis que S. M. I. & R. a
fait publier dans ſes Etats d'Italie , eſt conçu
ainfi : >> L'Impératrice-Reine ayant été informée
exactement par plus d'une voie , de tout
ce qui s'eſt pratiqué pour arracher à M. de
Hontheim la rétractation prétendue volontaire
de Febronius qu'on fait aujourd'hui avoir
été minutée à Rome , dans les principes du
Xe fiècle , contraires aux droits des Souverains
, S. M. I. & R. a jugé à propos d'interdire
dans ſes Etats l'introduction , réimpreffion ,
débit & diftribution deſdits actes , ainſi que
de tout ce qui a quelque connexion ou rapport
quelconque avec l'hiſtoire de cette rétractation
«.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 1 Avril.
AUCUNE des nouvelles confolantes que
l'imagination féconde de nos agioteurs s'étoit
empreffée de répandre , ne s'eſt confirmée. La
prétendue défaite du Comte d'Estaing & la
prife prochaine de la Martinique qu'ils annonçoient
, ont timplement fait haufler les fonds
pendant quelques jours ; c'eſt ce qu'ils demandoient
, & ils en ont profité. Tout à coup ils
ont baiffé , & on l'atribue à des nouvelles
fâcheuſes. On prétend que la réunion du renfort
qu'attendoit le Comte d'Estaing , s'est faite
parune autre voie que celle où l'Amiral Byron
s'étoit poſté pour l'intercepter. Un vaiſſeau
neutre ayant , dit-on , rencontré M. de Graffe ,
&lui ayant appris la ſituation des choſes aux
Antilles , l'a déterminé à prendre une route
plus sûre. Il réſulte de ces nouvelles , qui font
au moins vraiſemblables , que la Martinique
eft à préſent pourvue de tout ce dont elle avoit
( 326 )
beſoin , & M. d'Estaing , avec 19 ou 20 vaifſeaux
, en état de tenir tête à nos forces maritimes
; ainſi nos grands ſuccès dans cette partie
du monde , ſe réduiſent à la conquête de Sainte-
Lucie ; & la lettre ſuivante , écrite de cette
ifle même par un de nos Officiers , peut mettre
en état d'en apprécier l'importance ,& notre
ſituation .
,
>>>Nous nous trouvons encore dans notre conquête
: cette ifle , qui eſt toujours très-mal-faine
l'eſt à préſent plus que jamais. Il s'eſt déclaré parmi
les troupes de terre une fièvre dangereuſe , qui nous
menace des ſuites les plus fatales. Déja trois de nos
Capitaines , MM. Cadogan , Courtenay & Chetwynd
, n'ont pu réſiſter au climat & font morts.
Les Officiers auſſi bien que les Soldats ne ſouhaitent
rien avec plus d'ardeur que de recevoir d'Europe
l'ordre d'évacuer l'Iſle , ou d'être envoyés à quelqu'autre
expédition . Nous ne penſons point à attaquer
la Martinique , regardée comme imprenable ;
mais la Guadeloupe ſe trouve à préſent dans un
état qui pourroit entrer dans nos projets. Les François
ont fi bien fortifié la Dominique qu'on a abandonné
toute idée de la reprendre : on en avoit le defſein
, lorſque la flotte du Comte d'Estaing parut
& fit un débarquement à Ste. Lucie. Quant à l'échec
que les François ont eſſuyé en voulant nous déloger
de cette Iſle , c'eſt au Brigadier Meadows que l'honneur
en eſt dû pour ce qui regarde les troupes de
terre : il étoit iſolé avec ſon détachement : le reſte
de notre corps n'a preſque pas eu part à l'action .
Les diſpoſitions que le Général Grant avoit faites
pour recevoir l'ennemi , manquoient du côté de
l'art& du jugement, au point que rien n'eût pu ſauver
l'armée Britannique , ſi les guides pris par les François
les avoient bien conduits. Le terrein où le brave
Brigadier Meadows avoit été placé, étoit à 4 milles
de diſtance de nos vaiſſeaux de guerre , & de tranfport.
Ceux-ci , lors de l'attaque , abſolument ſans
1
1
( 327 )
défenſe du côté de terre , n'ont pu être détruits .
Ce fut un bonheur extrême pour nous , qu'on dirigea
l'attaque contre le poſte de M. Meadows ; il
eſt pourtant vrai qu'on a beaucoup exagéré les forces
Françoiſes : elles n'alloient pas au-delà de 7 mille
hommes , y compris un mauvais ramas de miliciens
, de Mulâtres & de Nègres. Les François auroient
pu attaquer la Grenade qui étoit ſans défenſe ,
& laiffer au climat de Ste. Lucie le ſoin de nous
chaſſer. Ils ſavoient que de tous les détachemens
qu'ils envoyoient de la Martinique pour y tenir garniſon
, il n'y ſurvivoit jamais qu'un très-petit nombre
, après un court ſéjour ; vérité dont nous faiſons
la triſte épreuve. Le 24 Février le nombre
des malades eſt d'un ſur deux ; preſque aucun des
Officiers ou Soldats bleſſés n'a réchappé , nous
avons enterré déja 350 morts , & nous avons 1800
malades pour lesquels nous craignons beaucoup.
Du côté de l'Amérique Septentrionale , nous
n'avons aucunes nouvelles de ce qui ſe paſſe
fur le Continent , & nous devons en être inquiets.
La gazette ordinaire de la Cour s'eſt contentée
de publier un avantage que le Chester ,
vaiſſeau armé de 20 canons , a remporté le 15
Février dernier ſur mer ; il a attaqué un vaifſeau
François , qui s'eft rendu après avoir perdu
70 hommes dans 2 heures & demie de combat.
C'eſt , dit l'Auteur de la relation , le vaiſſeau
de guerre l' Apollon de 50 canons , commandé
par un nommé Kelly , Irlandois , qui s'eſt conduit
avec la bravoure la plus déterminée,
qui , pendant le combat , a paſſé ſon épée à
travers le corps de 7 hommes qui ne vouloient
pas reſter à leurs poſtes. Ce vaiſſeau de guerre
eſt abſolument inconnu à tous ceux qui ont vu
les états qu'on a publiés de la marine Françoiſe.
Il n'y en a que 4 de so canons , qui font ,
le Sagittaire , le Flamand , le Fier &l' Amphion ;
& on n'en connoît aucun , pas même des fré-
, &
( 328 )
gates ſous la dénomination de l'Apollon. Cette
nouvelle importante , publiée par la gazette
de la Cour , & copiée dans toutes les autres ,
n'a été donnée que par M. Young , garde de
la marine ; comme il date ſa lettre du vaifſeau
du Roi le Fly- Fish , on est un peu étonné
que le Capitaine n'ait pas écrit lui-même , &
ait laiffé ce foin à un fubalterne qui l'a fait
en fon propre & privé nom ; & on ſoupçonne
qu'il ya quelque mépriſe ſur la force & le nombre
des canons de ce vaiſſeau .
Pendant qu'on hâte à Portsmouth les préparatifs
néceſſaires pour mettre notre flotte en
état de fortir , elle ſe trouve expoſée de nouveau
à manquer de Commandant. Le Chevalier
Charles Hardy qui a été nommé , & qui a
déja arboré ſon pavillon à bord du Britannia
de 100 canons , ſe trouve retenu au lit par
un violent accès de goutte , dont on craint
qu'il ne ſoit pas rétabli de fi-tôt. Le Ministère
embarraflé fur le choix d'un Amiral en chef
qui lui convienne autant que Sir Hardy , a ,
dit-on , jetté les yeux fur Sir Robert Harland
pour le remplacer , afin que le départ de la
flotte ne ſoit pas retardé. Sa deſtination eſt de
croifer à la hauteur de Breſt pour épier les
mouvemens des François ; elle fera , dit- on ,
compoſée de 42 vaiſſeaux de ligne , dont 3
de 100 canons & 6 de 90 .
>> Ce ne font pas les Amiraux qui nous manquent
, dit un de nos papiers , nous n'en avons
pas moins de 65 actuellement ; & nous n'en
avions que 13 en 1757. La différence de la
dépenſe pour cet article ſeulement eſt prodigieuse.
En 1756, 1757 & 1758 , on ne fit que
234 Lieutenans-Généraux , il y en a eu 215
nommés dans le courant de l'année 1778 feulement.
L'état des fonds pour la demi-paye en
1757 , n'étoit que de 30,000 liv. ſterl. , il monte
actuellement à 80,000.
i
( 329 )
Les inquiétudes fur le compte de l'Eſpagne
s'accroiffent journellement ; la réfolution que
cette Puiſſance avoit priſe de faire eſcorter
déſormais tous les navires deſtinés pour les
Indes & pour l'Amérique , ou qui en reviennent
, les avoient un peu diſſipées ; on inféroit
qu'unepareille précautionn'annonçoit pas qu'elle
s'attendoit à une guerre prochaine ; mais nos
politiques croient que les avantages que nous
avons remportés dans les deux Indes , ne peuvent
ſervir qu'à accélerer la réſolution que ſon
intérêt a paru lui dicter depuis fi long-tems ;
en préſentant cette perſpective à la Nation ,
ils ne manquent pas de lui offrir des raifons
de ſe raſſurer ſur les ſuites. » La jonction des
forces navales des deux Puiſſances , diſent-ils ,
n'eſt pas d'une exécution facile ; celles de la
France ſont concentrées dans le port de Breſt .
On n'a pas d'exemple d'une flotte fortie de
ce port qui ſe ſoit jointe à une autre fortant
de quelque port d'Eſpague . C'eſt toujours fur
laMéditerranée qu'elles ſe ſont réunies ; & fi les
deux Puiſſances eſſayent de changer l'ancien
ſyſtême , ils prétendent que la flotte Angloiſe
qu'ils aſſurent être ſupérieure à celles des ennemis
priſes ſéparément , auroit le tems de
les battre l'une après l'autre. Les forces de
terre ne font pas moins exagérées que celles
de mer ; onne les porte pas à moins de 140,000
hommes , ſavoir ; 42,000 de troupes Hanno
vriennes , 8000 fournies par les deux Ducs de
Mecklenbourg , 20,000 par le Landgrave de
Heffe , & 70,000 de troupes nationales ".
Ces beaux calculs n'empêchent pas que l'on
ne craigne les conféquences d'une rupture
avec l'Eſpagne ; le ſoin qu'elle a pris de ren.
dre ſes forces redoutables au Miliffipi , la met
en état de chaſſer totalement les Anglois des
pays qui ſe trouvent derrière ceux qu'elle oс.
(330 )
cupe; de fournir aux Américains tous les fe.
cours dont ils ont beſoin & qu'ils n'ont reçus
juſqu'à préſent que de la France. S'il faut en
croire quelques-uns de nos papiers , ces allarmes
font vivement ſenties par le Ministère .
>> Il a fait dernièrement , lit-on dans un , des
ouvertures de l'eſpèce la plus humiliante , au
Marquis d'Almodovar , qui s'eſt contenté d'y
répondre en exprimant une forte de regret
qu'elles n'euſſent pas été faites trois ſemaines
plutôt. Les Miniſtres n'oferont pas nier ce fait «.
Le bruit eſt général dans ce pays , que les
premiers efforts de la France & de l'Eſpagne
réunies , ſe tourneront contre Gibraltar & Minorque
; on regarde cette dernière iſle comme
très-expoſée ; on aſſure que la femme du Général
Harwey , eſt partie pour Barcelone , &
que celles de pluſieurs autres Officiers ſe font
retirées à Nice & dans quelques autres villes
du Continent , parce qu'elles ne ſe jugent pas
en sûreté dans l'iſle , où le Général ſe prépare ,
à la vérité , à une belle défenſe , mais qui ne
peut la foutenir , vu la foibleſſe de ſa garnifon ,
à moins qu'on ne lui faſſe paſſer 2000 hommes
au moins .
Pendant que des deux partis qui diviſent la
Nation , l'un cherche à lui donner des allarmes ,
l'autre s'empreſſe de la raſſurer. » Si l'Eſpagne
ſe joint à la France , nous pouvons compter
que les Hollandois ne reſteront pas long-tems
neutres ; nous ne devons pas douter qu'ils ne
foient dans nos intérêts ; depuis quelques jours ,
ils ont beaucoup acheté dans nos fonds publics
, ce qu'ils ne faifoient pas il y a un mois ;
c'eſt peut-être à cette raiſon que nous devons
la hauſſe extraordinaire qu'ils ont éprouvée.
Leurs achats prouvent qu'ils ont bonne opinion
de nos finances , & cela ne peut qu'être trèsflatteur
, puiſque l'on fait combien ils font con(
331 )
noiſſeurs en ce genre ". Mais ſelon bien des
perſonnes , la rapidité avec laquelle ces mêmes
fonds ont baiſſe , prouve que cette opinion
flatteuſe ne s'eft pas foutenue ; & on craint ,
avec raiſon , que le parti qu'a pris la France
de faire des diſtinctions relatives au commerce
des Provinces-Unies ne nous foit funeſte ; que
le mécontentement des Provinces exclues des
priviléges conſervés aux négocians d'Amſterdam
& de Harlem , ne prévalent fur les difpoſitions
du Stathouder qui nous eſt favorable ,
&que le parti de la France ne domine , finon
à la Haye , dans les aſſemblées particulières
des Provinces mécontentes.
On ſe rappelle que dans la capitulation de
Pondichery , les François demandoient qu'on
conſervât les ouvrages , & que le Major-Général
nous renvoya pour cet article , aux
ordres qu'il recevroit d'Europe. On dit qu'ils
viennent de lui être expédiés , & qu'ils portent
de les détruire. Selon une lettre , les édifices
publics n'ont pas été reſpectés ; la grande Eglife
qui ſervoit de maiſon au Gouverneur , & la
maiſon de l'Amirauté qui étoient les principaux
bâtimens de la ville , ont été entièrement
ruinés . Les magaſins de la Compagnie , ajoutet-
on , étoient remplis des productions les plus
précieuſes du pays , de diamans , pagodes ,
monnoies d'or & roupies d'argent , qui ont fait
un excellent butin pour ceux qui s'en font
faifis. Pluſieurs des marchands noirs qui reſtent ,
font attachés à la France ; ils ont enterré leurs
tréſors , & on les tient très-reſſerrés pour les
forcer à découvrir les lieux dans lesquels ils
les ont cachés.
Cette attaque de Pondichery , dit un de nos
papiers , ordonnée par le Ministère avant d'avoir
fait aucune déclaration de guerre , avant qu'il
fût queſtion nulle part d'hoſtillités , a étonné
(332)
ſans doute les vieux politiques de l'Europe ;
mais ici elle a paru un chef-d'oeuvre de ſageſſe .
Quelques partiſans de la minorité , ont envain
foutenu que cette démarche étoit inconſidérée
& qu'elle devoit par-tout nous ſuſciter des ennemis
; pour les réduire au filence & leur prouver
qu'elle étoit conforme aux principes éternels
du Miniſtère Britannique , on a été obligé
de leur faire lire le diſcours prononcé par un
Miniſtre dans la Chambre des Pairs , peu de
jours après le meſſage du Roi , du 17 Mars
1778 , meſſage envoyé après la déclaration du
Marquis de Noailles le 13 du même mois ; il
prouve affez bien que la priſe de Pondichery
n'eſt point l'affaire du hafard.
رد
<
Il eſt fâcheux ſans doute , diſoit le Miniſtre ,
que la démarche également offenſive & infultante
de la part de la France , ait été accompagnée d'un
éclat que l'honneur de la Couronne & de la Nation?
preſcrivoit de repouſſer immédiatement . C'eſt un
premier devoir que le Roi a rempli en rappellant
fon Ambaſſadeur , & en coupant toute communication.
La foudre & l'éclair euſſent dû frapper à
la fois cette Cour inquiète & infidieuſe. Les efforts
qu'elle a faits , à la faveur de nos diffentions domeſtiques
, pour s'élever au rang de puiſſance maritime
, euffent déjà été réprimés dans d'autres circonſtances
; mais les diſpoſitions pacifiques de
l'Espagne & de la France nous laiſſeront encore
le tems de préparer nos meſures ; & le Ministère
François entretenu dans ſa ſécurité par notre modération
& notre incertitude apparente, ne ſe portera
jamais à fiapper le premier coup. Le meſſage du
17 de ce mois , par lequel S. M. exerce la plénirude
de ſa prerogative , eſt donc calculé fur
des principes manifeſtes de dignité , de ſageſſe &
de bonne politique ; elle ſe ménage en effet les
moyens de frapper à fon gré quelques coups inattendus
& décififs , ſemblables à ceux qu'elle ſe
( 333 )
;
procura à l'ouverture de la dernière guerre , &c.
Selon quelques - uns de nos ſpéculatifs , la
priſe de Pondichery peut avoir pour la nation
des conféquences que ceux qui l'ont ordonnée
n'ont pas prévues ; c'eſt ainſi qu'on en parle
dans nos papiers. » Quelques Auteurs trop prévoyans
annoncerent , lors de la dernière paix ,
que nous avions eu tort de prendre le Canada.
Les mêmes perſonnes ſoutiennent aujourd'hui
que ladeſtruction totale des établiſſemens Fran.
çois dans l'Inde , eſt encore plus dangereuſe
car enfin , difent-ils , fi la France venoit par
hafard à défendre chez elle l'importation des
marchandiſes de l'Inde , quel ſeroit le véritable
fruit de cette pompeuſe conquête , ſinon
la ruine d'un commerce auſſi long & auffi périlleux
que coûteux ? On a beau leur objecter
que ſi la France n'achete point , les autres
Etats de l'Europe acheteront ; ils ne perſiſtent
pas moins à foutenir que la France n'ayant
point encore renoncé au droit excluſifde ſervir
de modèle aux autres nations pour les marchandiſes
de luxe ; ces nations imitatrices ,
n'acheteront point ce qu'elle dédaignera. Les
peuples du midi , d'ailleurs , ne feront point
dans le casde recevoir les productions de l'Inde,
puiſque la Méditerranée , la ſeule mer qui les
-entoure , n'eſt plus au pouvoir de la Grande-
Bretagne. On rétablira notre empire dans cette
mer , on forcera la France à prendre nos marchandiſes
: ces réponſes ſont aiſées à faire ;
mais pour exécuter ces vaſtes projets , il faut
y ajouter celui d'une guerre perpétuelle ; les
politiques n'ont donc pas tort en décidant qu'il
étoit eſſentiel de laiſſer à la France une branche
quelconque de commerce dans l'Inde «.
Le procès du vice-Amiral Palliſer doit commencer
le 12 de ce mois. La falle , où doit
être tenu le conſeil de guerre , eſt déja pré(
334 )
۱
parée , & l'on attend avec impatience l'iſſue
de ce procès qu'une grande partie de la nation
regarde comme une affaire de forme , & qui ,
ſelon l'expreſſion d'un Pair , eſt ſimplement
un procès pour rire . On n'examinera que la
conduite du vice - Amiral à la journée du 27
Juillet ; ceux qui ont ſuivi la procédure faite
contre l'Amiral Keppel , ſavent qu'il n'y a pas
un mot propre à faire conjecturer qu'il y ait
eu rien de repréhenſible dans la conduite de
Sir Hugues Pallifer pendant le combat ; les
reproches qui lui ont été faits ſont d'une date
antérieure & poſtérieure au combat ; on trouve
un peu fingulier qu'on n'examine précisément
que la période de tems où il s'eſt conduit en
brave homme. Cette obſervation n'a pas
échappé au Parlement avant qu'il entrât en
vacances ; il avoit demandé qu'on lui mit ſous
les yeux les délibérations de l'Amirauté relativement
à ce procès ; elles lui furent remiſes
; mais lorſqu'on propoſa enſuite de faire
des changemens ou d'anéantir une procédure
qui ne pouvoit qu'être irrégulière , puiſqu'il
n'y avoit point d'accuſateur , cette motion fut
rejettée. Il paroit à la plus grande partie de
la nation , que le but du Miniſtère , qui n'eſt
pas trop fatisfait du triomphe de l'Amiral
Keppel , feroit de juſtifier le vice-Amiral , ou
dumoins de le rétablir un peu dans l'opinion publique
où il eſt très-mal depuis l'accuſation qu'il
a intentée contre le premier. On doute qu'il y
parvienne auſſi facilement qu'il parviendra à être
lavé par le conſeil de guerre.
Nous avons parlé dans le tems du duel du Comte
de Rice , avec le Vicomte du Barry , & annoncé
le procès commencé contre le premier , relativement
à la mort du ſecond. Aujourd'hui nous dirons
unmotde ſon iſſue. Le Jugement a été prononcé
à Taunton le 31 du mois dernier. Le Comte
i
i
1
(335 )
-
de Rice , qui eſt iſſu d'une des premières familles
de la Grande - Bretagne , alliée à deux Maiſons
Royales d'Angleterre , & qui a poſſédé , pendant
pluſieurs fiècles , la ſouveraineté de la Principauté
de Galles , aujourd'hui l'appanage des fils aînés des
Rois d'Angleterre , adreſſa aux Juges une courte harangue
à la fin de laquelle il produifit ſa correfpondance
avec ſon Adverſaire depuis 1777 ; il paroît
qu'il en avoit toujours agi avec une honnêteté
peu commune , qu'il lui avoit prêté pluſieurs fois
des ſommes conſidérables , dont il lui reſtoit à
rembourſer au-delà de 2000 louis le jour de ſa
mort. Il fut acquitté honorablement d'une commune
voix par le Juré.
,
Nos papiers contiennent le détail de pluſieurs
événemens arrivés depuis peu. En voici un atroce.
Miff Ray , célebre dans ce pays par le charme de
ſa voix & la tendre amitié que le Lord Sandwich
avoit pour elle depuis 17 ans , fut affaffinée dernièrement
par un M. Akman , qui lui caſſa la tête
d'un coup de piſtolet , & en appuya auffi-tôt un
ſecond ſur ſon front qui ne fit qu'effleurer la
chair. En tombant ſur ſa malheureuſe victime , il
s'écria : tuez-moi , au nom de Dieu , tuez - moi.
Perſonne ne céda à ſes inſtances ; on s'empreſſla de
l'empêcher de le faire lui-même ; on l'a arrêté .
Il paroît qu'il étoit fort amoureux de Miſſ Ray
qu'il n'en étoit pas bien traité . On a trouvé ſur
lui une lettre où il l'appelle My dearest love ,
ma très- chere amour , & l'entretenoit de l'excès
de ſa flamme & de l'eſpoir où il étoit de ſe trou
ver bientôt dans une ſituation aſſez heureuſe pour
pouvoir la partager avec elle .
,
Le jour fuivant , un Officier marié depuis peu
avec une riche héritière , jeune & aimable , jouiffant
lui -même de 3000 liv. ſterl de rente , s'eſt
tué de la manière ſuivante : il s'eſt tiré d'abord
un coup de piſtolet qui n'a fait que le bleſſer ; il
a pris alors ſon épée& s'eſt percé la poitrine. Ses
( 336 )
gens entendant le bruit accourent , l'étendent ſur
un Sopha , & appellent du ſecours ; & pendant
qu'ils s'empreſſent à lui en donner , il s'élance
fur un couteau qu'il voit ſur une table , s'en perce
le flanc ; il ne meurt pas encore; il prend un canif
qu'il a dans ſa poche , & s'en fert pour ſe couper
la jugulaire , & termine enfin ſa vie.
Une femme fut trouvée dernièrement pendue à
la colonne de ſon lit; elle n'avoit pu ſurvivre à
la brutalité de ſon mari , qui l'avoit appellée
Chienne. On envoya fur - le - champ chercher le
bourreau , qui la rappella à la vie , circonstance
bonne à remarquer , ajoute le papier qui nous fournit
ces traits , dans un pays où l'on ſe borne à
ſuſpendre par le col les perſonnes que la Juſtice
condamne à la potence , où il eſt permis , au bout
d'une heure , aux parens & aux amis d'enlever les
corps & d'en faire ce que bon leur ſemble. Il eſt
probable que quelques pendus échappent , & bien
des gens croient que le Docteur Dodd eſt du
nombre.
ÉTATS-UNIS DE L'AMÉRIQUE SEPT.
De Trentown le 12 Février. Toutes les nouvelles
de la Géorgie fortifient l'eſpérance que
nous avons de voir les Anglois bientôt chaſſés
de cette province , qu'ils n'évacueront pas peutêtre
avec la même facilité qu'ils l'ont envahie.
Le Général Lincoln renforcé par 3 mille hommes
de Charlestown , eſt parti avee 7000 hom.
de troupes réglées, pour marcher de Puriſbourg
contre le Colonel Prevoſt , qui s'avançoit vers
Auguſta. On aſſure qu'il en a arrêté la marche ,
&qu'il a pris poſſeſſion de pluſieurs poftes avantageux
entre l'armée royale & la ville de Savanah.
Pendant qu'il étoit en mouvement pour
s'en emparer , le Général Moultrée , avec un
gros corps de milices continentales , s'étoit
auffi
1
( 337 )
-
auſſi mis en marche pour couper la retraite
à la petite armée Britannique. Le Colonel
Campbell va avoir ſur les bras toutes les forces
de la Caroline méridionale , & on a lieu d'efpérer
que l'iſſue de cette dangereuſe expédition
dans laquelle il s'eſt peut-être inconfidérément
engagé , reſſemblera à celle du Général
Burgoyne ; elle a eu de même des commencemens
brillans ; nous ſaurons bientôt fi
la fin y répondra. Le Général Clinton a envoyé
de New-Yorck 4 régimens pour renforcer
les Colonels Campbell & Prevoſt ; c'eſt
un trop foible fecours pour changer leur fort ;
&il paroît qu'ils le partageront ; on attend avec
impatience des nouvelles ultérieures qui nous
apprendront ſi le Général Clinton lui-même
prendra le parti de s'y rendre ; il ne peut le faire
fans expoſer New-Yorck qui ſera hors d'état
de nous réſiſter avec le peu de troupes qu'il
y laiſſera ; & ce parti , s'il le prend en effet ,
ne fera que changer le théâtre de la guerre ,
& nous entraîner ſur un nouveau terrein où
nous eſſayerons nos forces comme nous l'avons
fait fur tous les autres où ils nous ont attaqués.
De Boston le 1s Février. Aux calomnies que
les Anglois ne ceſſent de publier contre nous ,
nous ne pouvons oppoſer de meilleure réponſe
que la lettre ſuivante adreſſée par un habitant
de cette ville , à un Membre du Parlement de
la Grande-Bretagne.
>> Vous avez ceſſé de nous eſtimer , M. , ſi le
bruit d'un rapprochement de l'Amérique avec l'Angleterre
, aux conditions honteuſes dont vous me
parlez, a trouvé croyance chez vous. La Métropole
, dites-vous , conſent à reconnoître notre indépendance
, pourvu que nous nous joignions à
elle contre la France ; & l'on oſe croire à Londres
que nous ſommes aſſez lâches pour entendre de
25 Avril 1779 . P
( 338 )
,
confang
froid un auſſi abominable marché ? Il n'eſt
point de généreux Américain qui ne rougiſſe du
ſeal ſoupçon d'une telle lâcheté ; mais quoique
lindignation générale de mes compatriotes
tre ce brait injurieux , doive ſuffire pour le détruire
en Amérique & dans toute l'Europe , elle
ne Caffiroit pas pent- être à Londres pour accabler
nos ennemis intéreſſes , de toute la honte qu'ils
méritent pour avoir enfanté ce bruit.
>>En litant attentivement l'hiſtoire de cette guerre,
je vois par-tout l'aituce & la corruption employées
comme agens principaux par un peuple eſclave &
riche , contre une nation pauvre & libre. L'Angleterre
, en nous pouſſant à bout par toute forte de
vexations fiſcales , n'a pas prévu dès le commen.
cement , combien l'Europe devoit prendre d'intérêt
àla cauſe de notre libert.é Quand ellea vu que nous
avions trouvé un allié puiſſant ; elle a crié àl'injuſ
tice , elle a éclaté d'abord en reproches , & enfuite
en menaces ; mais quoique ces menaces n'aient été
ſuivies d'aucun effet , elle a toujours conſervé le ton
haut en Europe , tandis que ſes Commiſſaires venoient
nous flagorner en Amérique , & nous affurer
bien poſitivement que la France étoit hors d'état , &
de ſe défendre chez elle , & de nous ſecourir ici. II
y a quelque tems que ces infinuations perfides nous
ont été apportées par les Johnstones & ſes adhérans
; mais il y a auſſi quelque tems que les nouvelles
des mers d'Europe nous ont appris que le pa.
villon de France diſputoit avec ſuccès leur empire
au pavillon Britannique ; enfin une eſcadre Françoiſe
arrivée à notre ſecours ,, nous a convaincus de
la bonne foi & de la force de notre nouvel allié.
>>Que faisoient vos Miniſtres pendant ce tems ?
ils calomnioient l'Amérique , ils ſemoient par-tout
la défiance contre les prétendus projets ambitieux
de la Cour de France. Nous leur répondions à Saratoga
, à Montmouth par des victoires , & notre
allié raſſuroit l'Europe en publiant ſes traités avec
( 339 )
l'Amérique. Enfin , quand le Ministère a été bien
convaincu que les événemens n'étoient pas auſſi
aiſés à maitrifer que la majorité , il a employé la
miférable reſlource des faux bruits , & des nouvelles
controuvées pour nous effrayer & pour nous détacher
de notre nouvelle alliance .
>>Pendant le ſéjour de l'eſcadre Françoiſe dans
nos parages , rien n'a été oublié pour ſemer la zizanie
entre nous & les François , & l'hiſtoire impartiale
de la campagne actuelle vous apprendra peut- être
unjour que tous les Américains n'ont pas été également
fidèles aux intentions & aux ordres du Congrès
général.
>>Depuis le départ de cette eſcadre , on a répandu
ici le bruit que la France , prête à ſuccomber en
Europe ſous les efforts de la marine Britannique ,
alloit nous abandonner ; on nous a même ajouté que
les menées de l'Angleterre avoient décidé la Cour
d'Eſpagne à refter neutre dans cette querelle impor.
tante, dont les ſuites intéreſſent également le commerce
de tous les Etats de l'Europe .
>> Je ne crois pas à la vérité d'un ſeul de ces bruits,
& je juge de la fauſſeté de ceux qui nous viennent
de votre continent par l'abſurdité de ceux qu'on
a répandus dans le nôtre. Je n'examinerai point ſi la
flotte du Comte d'Estaing pouvoit faire davantage
en notre faveur dans les circonstances données ;
mais je vois clairement qu'elle a éloigné de nos
côtes les vaiſſeaux & les armées Angloiſes ; que la
Grande-Bretagne a été détournée de la conquête du
continent par la néceſſité de veiller à la conſervation
de ſes Iſles. Je vois ſe fondre dans New- Yorck la
petite armée de Clinton , appauvrie par des détachemens
envoyés aux Iſles , & affamée faute de ſecours
interceptés pour la Jamaïque : plus loin je
vois le Lieutenant - colonel Campbell entouré à
Sawanah dans la Georgie , de différens corps de
troupes continentales , qui le menacent des fourches
de Saratoga en lui coupant toute communica
P2
(340 )
tion avec la mer, le ſeul côté d'où il puiſſe recevoir
des ſecours & des vivres. Ajoutez à cela le commerce
rendu libre à Philadelphie & à Boſton , &
concevez enfuite comment un peuple qui n'eſt pas
corrompu , & qui doit tous ces avantages à un
allié généreux , peut- être ſoupçonné de vouloir reprendre
les fers d'un maître tyrannique dont cet
allié vient de l'affranchir , &c «.
FRANCE.
De VERSAILLES , le 20 Avril.
LE 6 de ce mois , le Roi & la Famille Royale
ont figné le contrat de mariage de M. Benja
min-Eléonor-Louis Frotier, Marquis de la Coſte-
Meſſelliere , avec Demoiselle Anne-Juſtine de
S. George-de-Verac ; celui du Comte de Moreton-
Chabrillan , Meſtre de Camp , Capitaine
en furvivance d'une des compagnies des gardes
de Monfieur , avec Demoiselle Frotier de la
Coſte-Meſſelliere , maiſon diftinguée dès le 9º
fiècle par ſes fondations , qui a eu pluſieurs
Prélats de fon nom dans différens ſieges , Chevaliers
de Rhodes & des Ordres du Roi , &
Grands Officiers de la Couronne. Le même
jour S. M. & la Famille Royale ſignèrent ce
lui du Marquis de Mortemart , avec Demoi.
felle de Nagu.
Le Roi a nommé à l'Abbaye de Chaalis ,
Ordre de Citeaux , Diocèse de Senlis , l'Archevêque
d'Aix .
Le Chevalier de Ternay , Chef d'Eſcadre ,
a eu l'honneur d'être préſenté au Roi à fon
arrivée de Breſt , par M. de Sartine , Miniftre
& Secrétaire d'Etat au département de la Marine
. Cet Officier doit retourner inceſſamment
dans ce port , pour y prendre le commandement
du vaiſſeau le St-Esprit , faifant partie de
1
i
(341)
l'armée navale commandée par le Comte d'Orvilliers
.
Le 12 de ce mois , la Reine dont la ſanté
continue à ſe fortifier , s'eſt rendue à ſon Châ
teau de Trianon où elle doit reſter juſqu'au 21 ;
Madame Elifabeth de France s'y eſt rendue avec
S. M.
De PARIS , le 20 Avril.
L'ESCADRE qui ſe rend en Amérique , ſous
les ordres de M. de la Mothe-Piquet , eft compoſée
des vaiſſeaux l'Annibal , le Diadême , de
74 canons , le Réfléchi , l'Artésien , de 64 , &
Amphion de so. Elle a ſous fon convoi 8 navires
portant le premier bataillon de Dillon ,
900 hommes de la légion de Lauzun , &
grande quantité de munitions de guerre &
de bouche. Le 7 elle étoit en rade , n'attendant
qu'un vent favorable pour appareiller ,
ainſi qu'une flotille Américaine , qui devoit
partir en même-tems , ſous l'eſcorte du fier
Rodrigue. Elle a dû mettre à la voile peu de
tents après.
On dit que le Vicomte de Noailles , fils du
Maréchal de Mouchy , s'eſt embarqué ſur
PEſcadre de M. de la Mothe-Piquet , qu'il
eft nommé Colonel du Régiment d'Armagnac ,
à la place du Comte de Lowendhal , qui
quitte ſon Régiment , parce qu'il va être fait
Maréchal de Camp. On parle auſſi d'une promotion
prochaine d'Officiers - Généraux , &
qu'on va établir dans le Militaire un nouveau
rang défigné par le nom de Général-Major ,
connu ſeulement dans les Pays-Etrangers , &
qui n'exiſtoit point en France .
La réunion de M. de Graſſe avec M. d'Ef
taing doit être effectuée à préſent ; des lettres
particulières l'annoncent depuis quelques
P3
( 342 )
jours. Cet évènement qu'on defire &qui doit
totalement raſſurer ſur le ſort de nos ifles &
nous donner au moins l'égalité fur ces mers
ne peut tarder à être confirmé par des nouvelles
directes .
,
Les vaiſſeaux qui doivent compofer la grande
flotte de Brest continuent à mettre en rade
& fortent tous ſucceſſivement du port à meſure
qu'ils font prêts. La flotte ſera en état d'appareiller
à la fin de ce mois.
On apprend de S. Malo qu'on frette auHavre
&à Granville quantité de navires marchands
pour le Roi; on en a fretté auſſi pluſieurs à
Cherbourg ; on part de-là dans les ports pour
conjecturer des projets d'embarquement dont
nous pourrons parler auffi-tôt que ce qu'on en
dira fera moins vague. >>>Nous apprenons , continuent
les mêmes lettres , que les volontaires
de Naſſau qui étoient à Rochefort , arrivent
à S. Malo ; nous ignorons quelle eſt l'expédition
à laquelle ils doivent être employés.
On avoit dit dans le tems qu'ils devoient être
conduits à celle du Sénégal dont la priſe annonce
qu'ils ont une autre deſtination. Cet établiſſement
de la côte d'Afrique que nous avions
formé & qui nous avoit été enlevé en 1758 ,
revient à ſes premiers maîtres. Cette conquête
futla première qui , dans la guerre dernière ,
mena la victoire ſous les drapeaux de laGrande-
Bretagne ; elle avoit fait paſſer entreles mains de
nos ennemis , outre la facilité pour la traite des
Nègres , le commerce de la gomme &des autres
productions de l'Afrique , dont avant cette
époque les Hollandois , nos facteurs naturels ,
avoient partagé avec nous les avantages. On
ditque les vaiſſeaux partis avec l'Amiral Hugues
devoient tenter quelque choſe contre Gorée ;
l'évacuation qu'on a faite de cette ifle prouve
le peu d'importance que le Gouvernement y at.
,ra(
343 )
tache; ils n'y trouveront aucune difficulté , &
on eſpère qu'ils en trouveront de plus confi
dérables au Sénégal s'ils comptent de nous le
reprendre «.
Le gouvernement général du Sénégal a été
donné au Duc de Lauzun , & le commandement
général au Vicomte d'Arrot , Colonel
d'Infanterie , qui avoit été chargé d'apporter la
nouvelle de la priſe de cet établiſſement. » Cet
Officier , dit une lettre de Brest , a fait la plus
grande diligence , puiſqu'il n'a mis que 21 jours
à fon voyage . On affure qu'outre la groſſe artillerie
dont la relation parle , on a trouvé aufu
dans le fort S. Louis beaucoup de poudre &
de lingots d'or dont elle ne fait pas mention.
Les Rois voiſins , ajoute-t- on , font venus témoi
gner au Duc de Lauzun & au Marquis de Vaudreuil
toute la joie qu'ils avoient de revoir les
François.
Selon les lettres de Bretagne , on eſpère
pouvoir relever la frégate le Fox , fi les vents
continuent à fouffler du côté de l'Eſt. La frégate
l'Aréthuſe échouée ſur nos côtes a été entièrement
fracafiée ; ſon équipage étoit compofé
de 300 hommes qui font tous prifonniers à l'exception
de 15 , qui , comme nous l'avons dit ,
s'étoient ſauvés dans la chaloupe. On ſe rappelle
que cette frégate eſt la même qui engagea
la guerre en combattant contre la Belle-
Poule; fon fort étoit de périr ſur nos côtes ou
d'y être vaincue , & elle n'a pu l'éviter.
>>>Nos environs , écrit- on de Vannes , ſe garniffent
de troupes ; il en arrive journellement
dans différentes parties de la Bretagne d'où
elles ſe rendent à portée de Breſt , où il ſe
raſſemble un grand nombre de vaiſſeaux de
tranſports . L'Angleterre obſerve avec inquiétude
tous nos mouvemens , & s'il faut en croire
P4
( 344 )
des lettres de Portſmourth , l'armement & l'équipement
de la flotte aſſemblée dans ce port ,
ne feront pas complets de long-tems. A meſure
qu'il arrive à Breſt des ordres pour faire partir
des vaiſſeaux pour l'Amérique , on apprend
qu'ils feront remplacés par d'autres ; outre le
Destin & le Caton qu'on attend de jour en jour
de Toulon , on vient de recevoir la nouvelle
que la Bourgogne & la Victoire du même département
, ont ordre de ſe rendre à Breſt.
» Le 6 de ce mois , ajoute cette lettre , il
s'eſt perdu , pendant la nuit , ſur les feuillettes
près de Camaret , un vaiſſeau marchand de
190 tonneaux , venant de Rochefort , chargé
ue vin pour le compte des munitionnaires ;
le Capitaine qui avoit ſa femme à bord ,
acu
le bonheur de ſe ſauver ainſi que tout l'équipage
; des chaloupes envoyées de Breft , ont
retiré aufſi preſque toute la cargaifon , & on
eſpère pouvoir remettre ce navire à flot «.
>> On mande de Cadix à nos négocians ,
écrit- on de Morlaix , de ſe preſſer de faire leurs
envois , parce que dans peu , il ne fera peutêtre
plus prudent de ſe ſervir de bâtimens
neutres pour le commerce , & que toutes les
apparences font que l'Eſpagne va ſe mêler de
notre querelle avec la Grande - Bretagne . Les
ordres font donnés dans tous les ports de cette
Monarchie pour armer tous les navires de guerre
fans exception , & il y a 50,000 matelots pour
les monter , indépendamment des matelots
étrangers qu'on a engagés. La flotte augmente
tous les jours ; les forces de terre ne vont pas
àmoins de 120,000 hommes : jamais cette Puiffance
ne fut armée d'une manière auſſi redoutable
, & l'on ſe perfuadera difficilement que
tant de préparatifs & de dépenſes n'aient point
d'autre objet que la précaution. Le printems
1
( 345 )
approche , & il ne peut manquer de réfoudre
ce problême embrouillé , contre lequel tous
les calculs de la politique ont échoué juſqu'à
préſent .
Les lettres de différens ports du Royaume
annoncent la rentrée ſucceſſive de pluſieurs navires
partis de Saint-Domingue , & dont le fort
inquiétoit. Pluſieurs ont été pris ; mais le plus
grand nombre eſt déja arrivé. On mande d'Aigues-
Mortes en Languedoc , que des corfaires
de Mahon ont paru devant le Grau du Roi ,
&qu'ils ont enlevé pluſieurs tartanes de pêche
entre ce port & Sainte-Marie. Le Commandant
de cette place & le Lieutenant-Général
de l'Amirauté , ont en conféquence écrit au
Miniſtre pour demander des troupes & une frégate
qui veille à la sûreté de cette partie de
nos côtes .
>> Le Maître-d'armes de la marine , écriton
de Toulon , le célèbre Roubaud qui avoit
équipé un petit corſaire de 4 canons de 4 ,
8 pierriers & 40 hommes d'équipage , dont
on n'avoit point entendu parler depuis un mois
qu'il étoit parti pour aller croiſer ſur les côtes
d'Eſpagne , vient de rentrer avec 6 priſes Angloifes
, évaluées à 200,000 livres . Comme il
a été heureux , il va armer un gros corſaire
en ſociété avec pluſieurs perſonnes , qui comptent
également ſur ſa conduite , fon courage
& fon bonheur «.
Le corfaire le Jean Bart , Capitaine Cotten ,
armé de 20 canons & de 120 hommes d'équipage
, après avoir eu de grands fuccès dans
ſes différentes croifières , a eu le malheur d'être
pris par le floop Anglois le Delight , à lahauteur
de Dunmore ; il a foutenu un combat opiniâtre
pendant 5 heures ; il y en avoit déja 3
qu'il duroit lorſque le vaiſſeau de guerre An-
Ps
( 346 )
glois le Jupiter parut à ſa vue , & reſta ſpec
tateur du combat , auquel il n'auroit pas manqué
de prendre part ſi le Jean Bart , fort endommagé
, hors d'état d'échapper au Jupiter
quand il auroit mis le Delight hors de combat ,
n'eût amené 2 heures après.
>> Nous nous empreſſons de tranſcrire ici
l'avis ſuivant que nous avons reçu :
Avisà MM. les Auteurs du Mercure de France .
>> Vous avez annoncé MM. dans le Journal de
la première dixaine de Mars , un Profpectus d'armement
à Nantes , fait par MM. Deſgranges &
Compagnie , de fix frégates de 36 pièces de canons
chacune , & de deux corvettes qui doivent
s'armer en guerre pour foutenir le commerce de
l'Etat , & dont les ſouſcriptions doivent ſe faire
par un eſprit de patriotiſme qui paroît des mieux
combinés. Pour répondre & participer à des
vues auſſi ſages que légitimes , que celles de
toute la Nation un Officier que le zèle a
soujours conduit pour le ſervice de Sa Majefté ,
ayant conçu le projet de ſe rendre utile pendant
cette guerre , comme il l'a pratiqué dans les précédentes
, pourvu d'ailleurs de l'agrément de Mgr.
de Sartine , Miniſtre de la Marine , qui lui fait
P'honneur de protéger ſes ſervices , pourroit offrir
à cet armement des reſſources militaires concernant
les troupes propres à ſervir ſur ces frégates.
Cette troupe , qui aura l'honneur de ſe mettre ſous
la protection de la Cour , ſera compoſée d'une
première compagnie de 150 Volontiares de diftinction
tous jeunes gens nés avec des ſentimens
au-deſſus de la commune populace , qui , par leur
zèle , répondront au defir de toute la Nation :
chaque Officier propoſe de mettre en maſſe , pour
l'habillement , une ſomme de 300 liv. & chaque
Volontaire celle de 200 liv. fi on veut la recevoir
,
( 347 )
par ſouſcription ; elle croit pouvoir trouver les
occaſions favorables pour ſe diftinguer ſur un armement
de l'eſpèce que MM. Deſgranges & Compagnie
propoſent, eſpérant que conduits par des
fentimens d'émulation , d'honneur & de patriotiſme
, elles ne pourront manquer de mériter l'eftime
de tous ſes compatriotes.
Pour s'attirer la confiance de la Compagnie à
laquelle elle ſera attachée , on propoſe auſſi de faire
connoître les qualités du Chef & des Officiers qui
la compoſeront. Le Chef ſert depuis 1746 , tant
fur terre que fur mer ; il a fait les campagnes
d'Italie & celles d'Amérique pendant la dernière
guerre , a été fait Capitaine des Grenadiers en
1759 , & Chevalier de St. Louis en 1763 , n'étant
pour lors âgé que de 24ans. Il a reçu ſept bleſſures
confidérables tant en Italie , qu'en Amérique ; il
peut prouver qu'il eſt le cent quarante-quatrieme
Militaire de ſa famille depuis 1663 , tant en France
en Eſpagne , qu'en Allemagne & il a cinq fils
qu'il deſtine au même état. Tous ces faits fout entre
les mains de M. de Sartine , qui lui fait l'honneur
de protéger ſes ſervices par toutes fortes de bontés
, & dernièrement par la lettre que ce Miniſtre
abien voulu lui écrire pour la récompenſe de ſes
ſervices paſſés.
,
Copie de la Lettre de M. de Sartine , au Chevalier
de Larminat .
A Versailles ce 30 Mars 1779 .
>> J'ai reçu , Monfieur , votre lettre du 9 de ce
>> mois , par laquelle vous me demandez la per-
>> miſſion de lever huit Compagnies de Volontai-
בכ res de cent-cinquante hommes pour ſervir fur
>> les frégates qui doivent être armées à Nantes
par les ſieurs Deſgranges & Compagnie ; vous
P6
( 348 )
לכ pouvez faire afficher le Proſpectus que vous
>> m'avez envoyé , & prendre avec ceux qui defire-
>> ront ſervir ſur ces frégates , tels arrangemens
>> cue vous jugerez à propos , pourvu qu'ils ne
33 foient pas contraires aux Ordonnances & Déclations
du Roi .
Je ſuis très-parfaitement , &c. Signé , DE SAR-
30 TINE C.
>>MM. Deſgranges & Compagnie ſont priés de
répondre par le Mercure de France , à la propofition
qui leur eft faite pour recevoir cette Compagnie
de Volontaires , en qualité de Souſcripteurs
, dans leur armement , moyennant les avantages
reſpectifs , & prendre avec M. le Chevalier
de Larminat les arrangemens qu'ils trouveront les
plus avantageux pour les parties militaires , de
concert avec tous les Intéreffés .
Son adreſſe eſt à Luxeul ,en Franche - Comté ,
par Lure à Luxeul «.
Une lettre de la Rochelle du 19 du mois
dernier , porte qu'une louve d'une taille extraordinaire
bleffa , quelques jours auparavant , le
nommé Pierre Tauſſin qui travailloit à la vigne
dans le Fief de Muranville , auprès du bois du
Château de Cheuſſe . La louve , qui étoit fans
doute enragée , entra dans le bois , où on la
pourſuivit fans pouvoir la tirer. Alors on fonna
le tocfin dans les Paroiſſes de Sainte- Soulle ,
Bourgneuf & Dampierre ; tous les habitans
s'étant raſſemblés , on forma une grande enceinte
, & l'on parvint à tuer cette bête dangereuſe.
On fe rappelle qu'il y a environ 12
ans qu'un loup enragé fit périr plus de 28 per-.
fonnes dans les environs de la même ville.
Le 3 Avril , le feu a pris au village de Saint-
Sauflieu , fitué à trois lieues d'Amiens , fur la
grande route de cette ville à Paris ; le vent...
(349 )
$
!
qu'il faiſoit , & le manque d'eau dans les mares
du village , occaſionné par la féchereſſe de l'hiver
dernier & du printemps , ont accéléré le
progrès des flanımes , au point que de 400 maifons
dont le village étoit compoſé , il en a été
confumé 250 , avec les écuries , granges &
étables qui en dépendoient. Les brigades de
Maréchauffée d'Amiens & de Breteuil , avec
leurs Officiers , ſe ſont tranſportées auffi-tôt
à Saint- Sauflieu , elles ont raſſemblé les habitans
des paroiſſes voiſines ; & c'eſt à leur activité
que le village doit la conſervation des 150
maiſons qui font reſtées ſur pied. Les habitans
de ce lieu font pour la plupart des Rouliers &
des Voituriers , qui vivoient dans une forte
d'aiſance ; ceux dont les maiſons ont été brûlées
font ruinés . On eſtime la perte à environ
huit cents mille livres . M. d'Agay , Intendant
de Picardie , en ſuivant le plan qu'il a adopté ,
&dont on fent de plus en plus l'utilité dans
cette province , ſe propoſe de répartir les fecours
que le Roi voudra bien accorder à ces
infortunés , entre ceux qui ſe détermineront à
couvrir en tuiles . C'eſt le ſeul moyen que l'on
puiſſe employer avec ſuccès , pour éviter les
fréquens incendies auxquels font expoſés les
villages de Picardie , preſque tous couverts en
chaume . On a remarqué qu'une maiſon couverte
en tuiles , placée au milieu de la partie
du village de Saint-Sauflieu qui vient d'être
incendiée , a été préſervée des flammes.
Il paroît un mémoire très - intéreſſant fuivi
d'une confultation pour la Marquiſe de Cabris ,
fille du Marquis de Mirabeau ; l'objet de ces
écrits , eſt une réclamation contre des ordres ſupérieurs
qui retiennent la réclamante dans un
couvent ; éloignée de fon mari qui eſt interdit
par caufe de démence , elle demande à jouir
(350 )
de fon état , & de la tutelle de ſa fille ainſi
que de la curatelle de fon mari, dont elle eſt
privée contre l'attente de la loi .
La plaidoirie commencée à la Tournelle à
l'occaſion du prétendu fils du Comte de Solar
a attiré la foule aux audiences. Nous avons
parlé dans le tems du ſujet de cette cauſe intéreſſante
; il réſulte juſqu'à préſent des réponſes
de M. Cazeaux accufé , qui eſt dans
les prifons du Châtelet , qu'il avoit été véritablement
chargé de conduire aux eaux de
Bagnères un enfant fourd & muet , fils de Madame
la Comteſſe de Solar; que cet enfant y
a été conduit & traité ſous ſon nom : qu'il
a été ramené enſuite à Chacluy où il a été
reconnu par les perſonnes qui l'avoient vu précédemment
, & qu'y ayant eu la petite vérole ,
il en étoit mort & y avoit été enterré.
e Il ſe fait aquellement dans l'Eglise des Théa
tins une quête en faveur des enfans trouvés ;
on apprend par l'annonce de cette quête qu'ils
font au nombre de 13,000. » La femme d'un
Cordonnier de cette ville , écrit- on d'Auzance
dans le diocèſe de Limoges , eſt accouchée
en marchant , & preſque ſans s'en appercevoir ,
d'un enfant mâle de la longueur de 2 pouces ,
bienproportionné dans tous les membres. L'agi
tation des bras & des jambes de ce fétus , a
prouvé , pendant 5 quarts d'heure , qu'il vivoit ,
& l'on a profité de ce tems pour lui adminiſtrer
le baptême en préſence de tous lesMé
decins & Chirurgiens de la ville ; quand on
s'eſt apperçu qu'il ceſſoit de donner des mar
ques de vie , on l'a enterré avec folemnité
La nuit du to au 11 de ce mois , eſt décédé
ici Louis-Alcide Frotier , Chevalier de la Coſte-
Meſſelière.
Le Comte d'Hangeſt de Morlaix , Seigneur.
1
( 351 )
P
1
1
mer
d'Etrepilly & d'Airmonde , eſt mort à Château-
Thierry - fur - Marne , dans la sse année de
fon âge.
M. Hilaire Marin Rouelle , du Collége de
Pharmacie de la Société des Arts de Londres ,
de l'Académie Electorale d'Erfort , de l'Académie
Royale de Médecine de Madrid , de
la Société Patriotique de Haute-Navarre , &
Démonſtrateur de Chymie au Jardin Royal
des plantes , où il s'eſt montré le digne fucceffeur
du célèbre Rouelle fon frere aîné , eft
mort le 7 de ce mois dans la 60e année de
fon âge.
:
M. Jean-François Ruffo Defcomtes de la
Rie , chef de la branche de la maiſon Ruffo ,
établie en Dauphiné , eſt mort en cette ville le a
Mars 1779 , dans la 59e. année de fon âge.
Arrêt du Conſeil d'Etat du Roi , du Mars
dernier , qui défend à toutes perſonnes d'expor
ter les métiers ainſi que les outils & inſtrumens
fervant à leur fabrication , à peine de trois
mille livres d'amende contre les contrevenans ,
& même d'être pourſuivis extraordinairement ;
dérogeant à cet effet Sa Majefté à tous arrêts
& règlemens à ce contraires .
Autre du 7 du même mois , par lequel Sa
Majefté étant informée des avantages réſultans
de l'établiſſement de la Caiſſe d'eſcompte , &
que pendant les fix derniers mois de l'année
révolue , on avoit eſcompté plus de trente- trois
millions de lettres-de-change , à l'intérêt de 4
p.: par an , a cru devoir écouter favorablement
la demande qui lui a été faite par les actionnaires
& par les Administrateurs , pour
qu'elle voulût bien fixer les diſpoſitions qui
avoient été jugées les plus propres à maintenir
l'ordre dans l'adminiſtration de cette Caiſſe :
( 352 )
ce que Sa Majeſté a fait par le préſent Arrêt de
fon Confeil , compoſé de douze articles.
,
Autre du 18 du même mois , par lequel le
Roi informé que dans le nombre des effets dépoſés
au Mont-de-Piété établi à Paris , & qui
Tont dans le cas d'être vendus , faute d'avoir été
retirés par les propriétaires dans le délai fixé
il ſe trouve beaucoup d'ouvrages d'or & d'argent
, ou garnis deſdites matières , dont les
droits de marque & contrôle n'ont point été
précédemment acquittés , a jugé qu'il étoit juſte,
conformément aux règlemens , & convenable
aux intérêts du commerce , que ces droits fufſent
payés ſur lefdits ouvrages ; & Sa Majefté
ftatue en quatre articles fur le recouvrement de
ces droits , par le Régiſſeur ou Fermier , ſans
préjudicier aucunement à l'établiſſement du
Mont-de-Piété.
Lettres Patentes du Roi , qui permettent au
Mont-de-Piété de faire vendre l'Argenterie ou
la Vaiſſelle d'argent miſe en nantiſſement. Données
à Verſailles le 22 Mars , & regiſtrées en
la Cour des Monnoies le 29. » L'encouragement
&la protection que nous ne ceſſerons d'accorder
à l'établiſſement du Mont-de- Piété , dont
le fuccès continue de répondre à nos vueess ,, &
nous confirme de plus en plus ſon utilité , ne
doivent pas nous faire négliger l'intérêt que nous
avons de conferver à nos Hôtels des Monnoies
la facilité de ſe procurer des matières pour alimenter
leurs fabriques ; c'eſt un principe qui
n'a jamais échappé à la ſageſſe des Rois nos
prédédeffeurs. Louis XIV , par ſa Déclaration
du 14 Décembre 1689 , regiſtrée où beſoin a
été , a ordonné qu'en cas de vente de meubles ,
par autorité de Juſtice , toute argenterie &
vaiſſelle d'argent , ſeroient portées aux Hôtels
des Monnoies , pour y être converties en eſpè.
(353 )
ces , & en être la valeur de l'argent payée fur
le pied des tarifs , & cette diſpoſition a depuis
été ſuivie avec la plus grande exactitude : Nous
ne pouvons pas nous diffimuler cependant que
fi on l'exécutoit à la rigueur , dans les ventes
qui doivent ſe faire au Mont-de-Piété , ceux de
nos Sujets qui ont été dans le cas d'y avoir re
cours , pourroient en ſouffrir un dommage fenfible
, à cauſe des façons confidérables que
comporte la vaiſſelle d'argent , qui tomberoient
en pure perte pour eux ; de manière que ce
feroit leur ôter un moyen facile de profiter de
toutes les reſſources que nous avons entendu
leur procurer par cet établiſſement.Ces confidérations
nous déterminent à déroger en partie à
la diſpoſition de la Déclaration du 14 Décembre
1689 , & de reſtreindre l'exécution de l'article
Vde nos Lettres-patentes du 9 Décembre
1777 , portant établiſſement dudit Mont-de-
Piété , par lequel il eſt ordonné que les effets
mis en nantiſſeinent , & qui n'auroient pas été
retirés à l'expiration de l'année du prêt révolue,
feroient , par Ordonnance du Lieutenant-genéral
de Police & par le miniſtère d'un Huiſſiercommiffaire-
priſeur , vendus publiquement fur
une ſeule expoſition , au plus offrant & dernier
enchériſſeur. C'eſt ainſi qu'en cherchant à concilier
ces différens intérêts , nous eſpèrons pouvoir
conferver à nos Hôtels des Monnoies un
fonds de matières propres à leurs fabrications
ànos ſujets un moyen de ſe procurer les reffources
dont ils peuvent avoir beſoin , & à
1'Hopital général un fecours que le grand nom
bre des pauvres dont il eſt furchargé lui rend
abſolument néceſſaire . A CES CAUSES , &c.
Les numéros fortis au tirage de la Lotterie
Royale de France , du 16 de ce mois , font 12 ,
34 , 60 , 87, 8.
( 354 ) :
De BRUXELLES , le 20 Avril.
LE myſtère dont l'Eſpagne continue à s'envelopper
n'étonne pas moins les ſujets de cette
monarchie que les étrangers. Si l'on laiſſe
échapper quelques plaintes & quelques défiances
dans quelques endroits , on ſe permet dans
d'autres des plaifanteries ; & la gravité Eſpagnole
ne dédaigne pas de fe dérider dans cette
circonftance.
>>> Quand les Docteurs dont cette Ville abonde,
écrit- on de Salamanque, ont affoibli leur vue
à force de lire , & que leurs lunettes ne font plus
poureux que l'enſeigne de la ſcience , ils raifon
nentà perte de vue ſur les évènemens politiques.
Dans le moment actuel deux partis diviſent ce
corps vénérable; l'un veut la paix, l'autre veutla
guerre; mais comme il eſt également impoffible à
tous les deux de décider cette grande queſtion ,
ils ont au moins la confolation de pouvoir la traîner
en longueur,&de difputer ſans rienconclure.
Quandje vois , diſoit le Docteur Oxala , toutoutes
les nations armées & prêtes à s'exterminer
, & que je confidere notre ſeul Royaume
neutre & paiſible au milieu de cette agitation
univerſelle , je le compare au ſage d'Horace
debout au milieu des ruines de l'univers . Ses
armemens de terre & de mer le rendent ref.
pectable à toute la terre , & il n'a point d'ennemis
, à cauſe du danger connu de le devenir ;
lui feul conſervant ſa fermeté ſtoïque & fa
froide raiſon , peut ramener les nations agitées
au bonheur & à la paix. S'il embraſſoit un parti ,
ce parti feroit bientôt vainqueur , & le vaincu
ne lui pardonneroit jamais une déciſion qu'il
auroit hâtée. Mais , répondoit le jeune Docteur
Fogoſe; quel eſt donc l'objet de la querelle
générale ? N'eft-ce pas de rendre à tous les pa-
A
:
( 355 )
f
1
villons de l'Europe leur liberté naturelle ? La
reconnoiſſance de tous ne nous dédommagerat-
elle pas des plaintes d'un ſeul ? En vain notre
refrain notre proverbe favori eft , paix avec
l'Angleterre , &guerre avec tout le monde ; il me
femble , que commerce avec tout le monde &
Liberté de pavillon dons toutes les mers , eſt une
variation honorable que nous ſommes les maitres
d'adopter , & que ce provérbe vaudroit
encore mieux que l'ancien. Voilà bien l'eſprit
du jour , s'écria alors le Docteur Oxala ; on vife
aux innovations , on veut détruire les ſyſtêmes
anciens qui font bons précisément à cauſe de
leur ancienneté , indépendamment d'autres raifons
qu'il eſt ſuperflu de détailler ; mais examinez
mûrement les inconvéniens des nouveautés
. Le Miniſtère actuel a introduit chez nous
le goût des manufactures & du travail , & le
peuple s'occupe , au lieu d'étudier ; la liberté
du commerce a été accordée à tous les ports
d'Eſpagne ; de forte qu'il y aura bientôt moins
d'Hidalgos de nobles fainéans ) dans le Royaume
que de vigateurs & de matelots : entin',
quand l'eſprit de la nation ſera totalement changé.
Tout n'en ira que mieux , reprit vivement
Fogoſe , je ne digère point le vaiſſeau
Anglois de l'Affiento , qui entre vingt fois par
an à Buenos-Ayres. Je ſupporte impatiemment
cette frégate Angloiſe qui réſide toujours
dans le port de Cadix pour favorifer la contrebande
de l'or: le port de Penfacola qui maîtriſe
le commerce du golfe du Mexique , me
déplaît ſouverainement entre les mains de la
nation avec laquelle notre proverbe dit qu'il
fau être en paix. Enfin ſi je regarde près de
nous , la majeſté nationale ſe révolte en voyant
ce que j'y vois. Vous croyez donc , répliqua
Oxala , que notre union intime avec notre allie
naturel remédieroit à tous ces inconvéniens ?
-
( 356 )
-Oui .- Qu'il nous mettroit à l'abri de toute
crainte vis-à-vis la Grande-Bretagne ? Oui.
-
- -
Que notre commerce ne feroit plus vexé
par une contrebande faite à main armée en
pleine paix ? Oui. Que les Etats - Unis
rendroient la Floride & Pensacola ? - Oui.
Que le Roi de Maroc ne fongeroit plus à troubler
notre commerce dans la Méditerranée , fi
une fois le pavillon Anglois avoit perdu ſa ſuprématie
par-tout ? Oui.-Eh bien , il faut ſe
déclarer , fi tout cela est vrai ; mais cela n'eſt
pas vrai. La nuit tombe , il faut que je forte pour
affaires preſſées , je vous donnerai mes preuves
demain<<.
S'il faut en croire quelques avis plus ſérieux ,
cette grande indifférence n'eſt qu'affectée , &
le moment décifif n'eſt pas éloigné. » On obſerve
depuis quelque tems , écrit-on du Pardo ,
en date du 22 Mars , que le Comte de Grantham
, Ambaſſadeur d'Angleterre , paroit plus
fréquemment à la Cour , & qu'il va beaucoup
chez le Miniſtre ; comme on fait d'ailleurs que
notre Ambaſſadeur à Londres a des conférences
affidues avec le Miniſtre Britannique , on
préſume qu'il réſultera bientôt de cette étroite
correſpondance , quelque choſe d'aſſez extraordinaire
, & qui étonnera peut-être toute l'Europe
«.
D'autres lettres de Cadix portent que vers
le milieu du mois derrnniieerr ,, un courier , expépédié
de Madrid au commandant de la Marine
, à l'iſſue d'un conſeil de guerre , lui avoit
porté l'ordre de tenir prête à mettre à la voile
le 29du même mois une eſcadre de 15 voiles ,
tant vaiſſeaux de ligne que frégates , pour
aller exécuter une entrepriſe ſecrette. Ces
vaiſſeaux , ajoute-t-on , feront ſous les ordres
dedeux Amiraux. Outre les caſernes de cette
Ville , qui font très-belles & garnies de trou30
t
(357 )
pes , on a fait vuider la douane , qui eſt un
ider
bâtiment immenfe , pour en loger un grand
nombre d'autres , qui arrivent journellement
à Cadix : comme cette Place n'eſt qu'à 18
lieues de Gibraltar , on préſume que ces troupes
ſont deſtinées à renforcer & à raffraîchir le
camp de S. Roch , qui n'eſt éloigné que d'une
lieue de cette place Angloiſe .
Selon les nouvelles de Hollande , les Etats-
Généraux qui ſe ſont ſéparés le 2 de ce mois ,
ont pris avant de terminer leur aſſemblée , la
réſolution définitive d'accorder des convois refpectables
à tous les bâtimens appartenans à la
République , & de renouveller aux Capitaines
&Officiers de la Marine , l'ordre de les protéger
efficacement , ſans diftinction de la pro
priété de la cargaifon & de la deſtination ,
pourvu qu'ils ne renferment aucun des objets
que les traités comprennent au nombre des
marchandiſes de contrebande >> Ces difpofitions
, ajoutent ces lettres , auroient dû être
priſes il y a long-tems ; elles nous paroiſſent
bien tardives pour obtenir de la France qu'elle
veuille bien nous rendre les priviléges qu'elle
nous a ôtés. Les Etats-Généraux n'ont pas
confulté l'intérêt de la République en la mécontentant.
Le parti que viennent de prendre
les Anglois de ne plus charger ſur nos navires
pour Oftende , & de ne faire uſage que des
leurs , qu'ils feront eſcorter , ajoute aux pertes
que nous éprouvons & que nous aurions pu
éviter , & il paroît qu'il a un peu influé ſur les
réſolutions de LL. HH. PP «.
On n'a aucun avis de nos Eſcadres aux
Ifles , écrit-on de Londres , & rien d'intéreſ
fant ne tranſpire de l'Amérique . On croit affez
généralement que l'Eſpagne n'eſt pas éloignée
de ſe déclarer , & l'on comprend très-bien que
ce ne fera pas en notre faveur ; on compte à
(358 )
Theure qu'il eſt que le Sénégal eſt repris ;
mais vra.ſemblablement ce bruit n'eſt répandu
que pous foutenir le prix de la gomme qui , en
ettet , a peu hauffé depuis la perte de nos établiſſemens
dans cette partie du monde. On ne
peut mer que nos Corfaires ne foient heureux
fur mer ,& qu'ils ne fafient des priſes contidérables
; mais nous ne nous défendons pas ici
de la petite manie de les exagérer : on entde
les liftes autant qu'on le peut , & on y voit
fréquemment des noms de vaiſleaux qui n'ont
jamais été connus en France ; quelquefois on
annonce des priſes qu'on ne nomme pas d'abord
, quelques autres que l'on nomme mal ,
& lorſqu'elles arrivent dans nos ports on ſe
garde bien de rectifier les mépriſes , on donne
Je nom véritable du navire qui pafle alors pour
une nouvelle priſe; on compte ainfi deux fois ,
trois fois le même objet , cela grodit la liſte ,
& les preneurs n'en font pas plus riches.
>> Le Parlement , écrit-on de Paris , a jugé
les particuliers qui ont abuſé de la facilité du
Marquis de Brunoy , ils étoient au nombre de
34; mais comme l'Arrêt n'a point encore paru,
on ne fait que très-peu de ſes diſpoſitions.
D'après ce que l'on en dit , il paroit qu'aucun
Officier public n'a trempé dans ces manoeuvres
odieuſes ; le Notaire qui avoit été arrêté
a été déchargé de toute accuſation. Un ſeul
homme, connu par ſes places , a été flétri ; il
n'a pu furvivre à cet Arrêt ; & ayant ſu qu'il
étoit blâmé , il s'eſt rendu chez Poitevin , eft
entré dans un bain , où il s'eſt coupé les veines ;
•mais le ſang ne coulant pas fans doute aſſez
vite , il s'eſt tiré un coup de piſtolet «.
Une Lettre écrite à bord de la Frégate de
guerre Hollandoiſe l'Aigle , mande-t- on d'Amſterdam
, commandée par le Capitaine M. J.
Servat, porte qu'ayant rencontré le 4 de ce
( 359 )
コ
mois un vaifſeau que l'on remarqua être Hollandois
, auffi- tôt le Capitaine Servat tit forcer
de voiles pour l'atteindre , en lui lâchant un
coup de canon , qui obligea ledit navire d'amener
. Auffi- tôt M. Servat envoya une chaloupe
armée à bord du vaiſſeau , qui ſe trouva être le
Bikenhoom , commandé par le Patron Hollan
dois Jacob Rynders , faiſant voile de Marſeille
pour le Havre-de-Grace , & dont le Corſaire
Anglois l'Aventure , de 14 pieces de canon &
de 71 hommes d'équipage , aux ordres du Capitaine
George Hanit , s'étoit emparé le 28
Mars. Le Capitaine Servat ayant fait paſſer à
fon bord le Lieutenant Anglois , un Pilote &
9 Matelots , qui étoient chargés de conduire
leur priſe à Liverpool , remit enſuite au Capitaine
Rynders ſon Navire , & le convoya jufqu'à
la hauteur du Cap de la Hogue .
On mande de Rotterdam , que Jacob Schot
Patron du Navire la Concorde , appartenant à
un Négociant de ladite Ville , avoit rencontré
dans le Canal de la Manche , à- peu-près à la
hauteur de Plymouth , un Corſaire François ,
de 20 pièces de canon , qui lui ayant ordonné
d'amener , & l'ayant retenu une heure entière ,
qu'il avoit paſſé à examiner avec la plus grande
attention tous les papiers & connoiſſemens de
ſon Bâtiment , après avoir reconnu qu'ils étoient
en bon ordre , lui avoit finalement permis de
continuer fon voyage , fans lui avoiirr caufé le
moindre dommage.
Des Lettres de Conſtantinople , qu'on reçoit
dans ce moment , portent que la paix entre
la Ruffie&la Porte vient d'être conclue . Le 21
Mars , M. de Stachieff, Miniſtre plénipotentiaire
de Ruffie , a figné , avec le plénipotentiaire Ottoman,
en préſence du Comte de Saint-Prieft ,
Ambaſladeur de France , que le Divan & le
Miniſtre de Rufie avoient fait inviter à cet effet,
(360 )
>
une Convention qui fait ceſſer tous les motifsde
la guerre , qu'on avoit craint de voir ſe rallumer
entre les deux Puiſſances .
-- > Deux Couriers Eſpagnols , écrit-on de Dunquerque
, ſe ſont embarques le 14 de ce mois , à
Calais, ſur le paquebot ordinaire , pour paſſer à
Londres. Ils ont dit avoir été expédiés de Madrid
le même jour , & avoir reçu l'ordre de faire la plus
grande diligence. Onles croit porteurs de dépêches
qui nous font bien augurer de l'intelligence entre la
France & l'Eſpagne , pour le début de cette campague.
D'après leur rapport , ils ont été expédiés
deux jours après l'arrivée de deux envoyés Américains
à Madrid ; la flotte étoit toujours à Cadix ,
forte de 36 vaiſſeaux de ligne , remplaçant ſes vivres
tous les is jours.
Une lettre deBois- le-Roi , près d'Anets , porte les
détails ſuivans. >> Les habitans de cette Paroiſſe ayant
étéattaqués d'une épidémie , dont les ravages étoient
auſſi prompts que ceux de la pefte , M. Galleron ,
Médecin à Jory , d'accord avec les Officiers des
Faux & Forêts , fit répéter ſur la fin du mois dernier
l'expérience par laquelle Hypocrate ſauva la Grèce
de la peſte , il y a 2000 ans. On établit en divers
endroits des monceaux de fagots , qu'on couronna
de 8 fortes voitures de genièvre. On y mit le feu
au moment où le ſoleil diſparut de l'horiſon , où le
commencement de l'élévation des vapeurs , condenfant
la partie de l'air qui environne la terre de plus
près , la rend moins pénétrable à la flamme & à la
fumée ; le Village fut couvert d'une fumée plus
épaiſſe que le brouillard le plus denſe ; elle portoit
une forte odeur de violette , qui étoit tellementbalfamique
, qu'une grande partie des malades ſe trouva
foulagée très - promptement; aucun habitant n'eſt
mortdepuis cette époque , & la Communauté , qui
la veille projettoit d'abandonner ſes foyers , après
avoir ſuſpendu le drap mortuaire au clocher de la
Paroiſſe , bénit aujourd'hui le Ciel de ſa confervation".
DE FRANCE
DÉDIÉ AUROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l'Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles;
les Causes célèbres; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers , &c. &c.
5 Avril 1779 .
A PARIS,
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou ,
rue des Poitevins .
Avec Approbation & Brevet du Roi.
TABLE.
PIÈCES FUGITIVES . Académie Royale deMu-
Vers à une belle Femme , fique ,
Portrait de S. A M. leP.Comédie Italienne ,
3 Comédie Françoise , 59
62
deL.... 4 Académie de Soiffons, 63
Les Saifons , Chanson , s VARIÉTÉS.
Description des Isles du LettredeM.dAlembert ib.
Cap Verd, 7 Extrait d'une Lettre écrite
Combien il est utile aux deLondres ,
Jeunes Artistes de co-
64
SCIENCES ET ARTS .
67
70
pier les Ouvrages des Aftronomie ,
Grands Maîtres , II Gravures ,
Portrait de l'Homme du Annonces Littéraires , 71
Jour , Epigramme , 16 JOURNAL POLITIQUE.
Romance , 17 Constantinople ,
Stockholm ,
Enigme & Logogryp. 20 Pétersbourg ,
NOUVELLES
LITTÉRAIRES . Hambourg ,
Recherches fur l'adminiſ- Ratisbonne ,
tration des terres chez les Livourne
Romains ,
0808
73
ibid.
74
79
82
83
85
ΙΟΙ
105
106
116
LePetitChanfonnier Fran- Etats-Unis de l'Amériq.
çois ,
21 Londres ,
34 Septent.
Paris ,
Collection Académique, 46 Versailles ,
SPECTACLES .
Concert Spirituel, 55 Bruxelles ,
APPROΒΑΤΙΟΝ.
FaArJ lu , par ordredeMonſeigneur le Gardedes
Sceaux , le Mercure de France , pour les Avril.
Je n'y ai rien trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreſ
ſion. A Paris , ce 4 Avril 1779. DE SANCY.
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT,
rue de la Harpe , près Saint-Come.
2
t
MERCURE
DE FRANCE.
5 Avril 1779.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
A UNE BELLE FEMME.
Tor qui , de la Divinité
Offre aux yeux la riante image;
Qui joins aux grâces du bel âge
L'eſprit , la taille & la beauté,
Aij
4 MERCURE
Dis-moi , l'indulgente Nature
T'a-t'elle fait préſent d'un coeur
Tendre , fincère & point parjure ?
Et, pour achever la peinture ,
Est-il formé pour le bonheur ?
As-tu reffenti cette ardeur ,
Ce feu,cette vive étincelle?
Hélas ! que ferois-tu ſans elle ?
Zéphir eſt tout pour une fleur
L'Amour est tout pour une belle.
PORTRAIT DE S. A. M. LE P. DE L....
AMANT & Guerrier tour-a-tour ,
Deux mots de Charlot font l'hiſtoire :
Le printemps le donne à la Gloire ,
Et l'hiver le rend à l'Amour.
Mais la paix qui vient de ſe faire
Double ſon rôle de moitié;
Et Charlot, qu'Amour fit pour plaire ,
Va plaire encore à l'Amitié,
(ParM. de laPlace.)
DE FRANCE.
S
LES SAISONS ,
CHANSON.
!
A MADEMOISELLE P. V.....
Sur l'Air : Tendrefruit des pleurs de l'Aurore.
T.o 1 que j'adore , ô ma Sophie !
Sois-moi fidelle , aimons toujours ;
C'eſt l'Amour qui de notre vie
Embellit & charme le cours.
LAISSONS murmurer la ſageſſe
Qui nous diroit de n'aimer pas ;
Sans l'Amour , ſans ſa douce ivreſſe ,
Quel bien peut avoir des appas ?
-4
MAIS le temps vient où la Nature
Se pare demille couleurs ;
On voit renaître la verdure ,
Nos prés ſont émaillés de fleurs.
Pour les roſes de la jeuneſſe
Il n'eſt , hélas ! qu'un ſeul printemps :
Mais pourquoi craindre la vieilleſſe ,
On peut aimer dans tous les temps ?
QUITTEZ votre tige chérie ,
Fleurs , vous aurez un ſort plus doux :
Ornez le ſein de ma Sophie ,
Et cachez-le aux yeux des jaloux .
,
A iij
MERCURE
i
VOIS -TU cet agréable ombrage ?
Le ſoleil brûle nos guérets :
Viens à l'abri de ce feuillage ,
Près de moi repoſer au frais.
Que le ciel tonne , ô ma Sophie,
Tes beaux yeux réglent mes deſtins
J'y trouve ou la mort ou la vie
Je ſuis heureux s'ils ſont ſereins.
On a recueilli dans nos granges
Les célestes dons de Cérès ;
Etdéjà le Dieu des vendanges
Vient nous prodiguer ſes bienfaits .
MAIS chante qui voudra ta gloire ,
O Bacchus , & ton jus divin ,
Il faut pour m'animer à boire
Que Sophie ait le verre en main.
Quor ! déjà la biſe cruelle
Ramène les fiers aquilons ?
Le froid ſevit ; Amour m'appelle ,
Je vole & brave les glaçons. 4
L'INDIFFÉRENT n'eſt point de même
Son oeil voit par-tout des frimats :
Il n'eſt point d'hiver quand on aime ;
Chaque Saiſon a ſes appas .
7
2
:
(Par M. Boutellier. )
DE FRANCE. ブ
DESCRIPTION des Isles du Cap - Verd ,
extraite d'un Voyage à l'Isle de France ,
qui n'a pas été imprimé.
LES Iſles du Cap-Verd font au nombre de
dix; ſavoir , Sant-Yago , où réſide le Gouverneur-
Général , Saint-Antoine , Saint-Nicolas
, de Feu , Bonne-Vue , Mai , Brave , de
Vel , Sainte-Lucie & Saint- Vincent. C'eſt un
des premiers établiſſemens des Portugais , &
elles appartiennent aujourd'hui à leur Compagnie
du Bréfil , qui y reçoit des bannis de
laMétropole: on y dépoſe comme un limon
impur, tout ce que cette même Métropole
ade plus abject & de plus pernicieux.
Ces Ifles méritoient un traitement plus
favorable: on y trouva , quand on les découvrir
, tout ce qui est néceſſaire à la vie.
Les beftiaux y étoient autrefois en fi grande
abondance, qu'en 1759 un boeuf ( à la vé
rité l'eſpèce en eſt petite ) ne s'y vendoit que
deux piaſtres. Les cochons étoient plus chers ,
& valoient deux piastres 1. Ces animaux
exiſtoient encore en 1774 , quoiqu'une ſéchereſſe
de trois ans , qui avoit détruit tous
les pâturages , en eût preſque éteint la race.
Les chèvres , dans la même année 1759 ,
étoient très-communes dans toutes les Ifles
&doivent l'être encore. Elles ont , en outre ,
:
:
:
Aiv
8 -MERCURE
des cheveaux , des ânes , des mulets , des
lièvres , des lapins , des faiſans , des perdrix ,
quantité de pintades , des pigeons ramiers &
autres , & de toutes fortes de volailles . L'illuftre
Auteur de l'Hiftoire Philofophique
croit qu'une mortalité conſidérable a fait
diſparoître les mulets en 1750 ; mais il ſe
trompe. Il eſt même certain que des Navigateurs
François en ont acheté en 1776 pour
l'uſage de la Martinique.
La Nature & l'induſtrie , en couvrant les
Ifles du Cap-Verd d'une ſi grande multitude
d'animaux, n'y ont pas ſemé les plantes avec
moins de libéralité. Sant-Yago , l'une des
plus fertiles, produit du maïs,du manioc, des
cannes à fucre, des palmiers , dattiers , cocotiers
, tamariniers , bananiers , des ananas ,
des grenades , des noix, des figues , des melons
, de gros abricots filandreux qu'on dit
venir d'Amérique ; enfin une prodigieuſe
quantité d'oranges , de citrons & de limons.
On y fait du vin ; & j'y ai vu fouler aux
pieds, parmi les plantes ſauvages , un fort bel
indigo. L'Iſle de Feu , quoiqu'en proie aux
fureurs d'un volcan , ou plutôt parce qu'elle
y eſt en proie , eſt encore plus féconde que
Sant-Yago. Saint - Antoine produit un vin
peu inférieur à ceux de Portugal ; on en recueille
auffi à S. Nicolas : Bonne-Vue , Vel
&Mai , paſſent pour être pierreuſes , & par
conféquent moins fertiles ; cependant au
Sel , dont les deux dernières abondent , l'une
DE FRANCE.
joint , dit-on , des chevaux sauvages , &
l'autre quantité de chèvres.
,
Mais l'Archipel entier a trois grands fléaux :
la pareſſe de ſes habitans , des ſechereſles fréquentes
, enfin l'abandon total de ſa Métropole.
Une de ces ſechereſſes qui , comme
je l'ai dit , duroit depuis trois ans , avoit ,
quand nous arrivâmes à Sant-Yago , occafionné
une famine épouvantable. Je tiens du
Gouverneur & des autres Adminiſtrateurs
que ſur une population d'environ 100,000
ames , blancs & noirs , dont Sant-Yago ſeule
poſſedoit plus de 26000 , ce terrible fléau
en avoit dévoré près de 7000. Frappé d'horreur&
d'étonnement , je hafardai à ce ſujet
quelques réflexions ; mais on me répondit
avec une franchiſe à laquelle je ne m'attendois
pas:
“ Que voulez-vous qu'on faſſe dans une
>> Colonie où l'on eſt abandonné de ſa Mé-
>>tropole ? Le triſte enfant qu'une mère
22 barbare a rejeté de ſon ſein, à qui elle
>> refuſe le lait de ſes mamelles , peut - il
>> attendre autre choſe que la mort ? Lis-
>> bonne ne ſonge point à nous,& les vils
>> monopoleurs de la Compagnie du Brétil
>> s'embarraffent peu d'un pays qui ne pro-
رد duit pas de diamans. La pareffe de nos
>>Portugais augmente encore le mal; & ſi ,
>> par un heureux haſard , quelqu'un d'eux
* veut travailler, on nous l'enlève. Ainfi fit-
» on en 1756: nous avions quelques bons
>Laboureurs , on les arracha , pour aina
i
Av
10 MERCURE
>> dire , des entrailles de cette Colonie pour
les porter à la Côte de Guinée » . ود
Les Ifles du Cap- Verd ſervent ſouvent de
relâche aux vaiſſeaux de toutes les Nations
qui vont dans l'Inde ou en Afrique. Le Bréfil
a avec elles une correſpondance fort active ;
il en reçoit quantité d'eſclaves que des bâtimens
, expédiés de la Côte de Guinée, tranfportent
d'abord à Sant-Yago , qui en eſt l'entrepôt
, & de- là ſur l'Amazone. Les étrangers
en achettent quelquefois ; quoique ce
foit une contrebande , on les troque pour
des denrées dans les temps de difette. L'Archipel
vend auflidu fel , des peaux de chèvres
très-bien préparées , des boeufs & des mulets.
Ces derniers , comme nous l'avons dit
plus haut , paffent aux Antilles , & paffoient ,
s'ils ne paffent encore , dans le Continent de
l'Amérique Septentrionale.
La pareſſe qui règne à Sant-Yago & dans
les autres Ifles , n'a pas empêché qu'on n'y
ait établi une manufacture de groffières
toiles de coton , qu'on appelle pagnes. Elles
ſervent pour la traite des Nègres , & font
compoſées de bandelettes larges de fix à ſept
pouces , longues de fix pieds , faufilées enſemble
au nombre de trois ou quatre. L'efpèce
de Commerçant noir qui achette la
pièce en gros , vend les bandes en détail à
d'autres noirs qui en couvrent ce que la pudeur
ordonné de cacher. Les ouvriers de
couleur qui fabriquent ces toiles font obligés
de les apporter à Sant-Yago , dans le magaſin
DE FRANCE. II
de la Compagnie. Elles font fort chères. J'ai
oui dire que les habitans de la Guinée fabri
quent aufli des pagnes.
( Par M. Millin de la Broffe , Capitaine
d'Infanterie , Auteur de l' Analyſe de la
Révolution des Etats- Unis , qui a paru
dans le Mercure dus Mars ).
COMBIEN il est utile aux jeunes Artistes de
copier les ouvrages des Grands-Maîtres *.
UNE Copie eſt un ouvrage qui , dans toutes
fes parties , eſt exécuté d'après un autre ouvrage
du même art , lequel , à cet égard , eſt
appelé un original. L'Artiſte qui fait un original
travaille d'après une image qu'il a conçuedans
ſon eſprit , ou que la Nature lui
met ſous les yeux. Dans l'exécution il eſt
conftamment occupé à chercher les moyens
de donner à fon ouvrage l'eſprit & la vie
que la Nature ou l'imagination de l'Artiſte
a imprimée au modèle. Ainſi l'ouvrage de
eet Artiſte eſt une invention perpétuelle ,
*Cet Article eſt extrait de la Théorie généraledes
Beaux-Arts, ouvrage Allemand de M. Sulzer, qui n'a
point encore été traduit en entier dans notre langue.
On en trouve ſeulement quelques morceaux très--
bien traduits dans le Supplément à l'Encyclopédie.
Celui-ci eſt de la même main.
Avj
12 MERCURE
!
:
1
:
fur-tout lorſque c'eſt un tableau qu'il peint
ou une eftampe qu'il grave. Car comme dans
ces cas-là ce n'eſt pas la choſe même qu'il
imite comme en Sculpture , mais fimplement
l'apparence de la choſe , chaque coup
de pinceau ou de burin ſuppoſe de l'invention.
Le Peintre voit des couleurs dans fon
modèle , c'eſt à lui à en imaginer d'autres
qui puiffent reffembler à celles-là. Il apperçoit
une lumière générale qui éclaire l'objet
naturel à la fois ,& de manière que quelques
parties en font plus éclairées , tandis que
d'autres reſtent dans l'obſcurité. Mais dans
fon ouvrage il eſt obligé d'incorporer à la
couleur propre le degré de clarté ou d'obfcurité
néceſſaire. Tous les objets qu'il voir
font des corps qui ont de la maffe & du
relief,&lluuii iill doit repréſenter cette rondeur
& ces faillies ſur une ſimple ſurface.
Le copiſte au contraire , n'imite qu'un ouvrage
du même genre ; il ne métamorphofe
rien; toutes les transformations ſont faites ,
il n'a qu'à bien ſaiſar ce qu'un autre a penſé,
pour lui.
Il eſt donc incomparablement plus facile
de faire une bonne copie que de produire
un excellent original. On remarque en effet
que fouvent des Artiſtes très-médiocres copient
très-heureuſement. Mais il réſulte auſſi
de ce que nous avons dit , qu'une copie fera
toujours inférieure en beauté à ſon original.
Il n'est pas poflible que le copifte entre parfaitement
dans l'eſprit de fon modèle. La 1
DE FRANCE.
13
plus grande diverſité entre l'original & la
copie eſt dans le degré d'aiſance. L'original
eſt fait avec plus de liberté , d'une touche
plus sûre , tout y part de ſource. Le copiſte
eft contraint de plier ſon génie ſur celui d'un
autre . Celui-ci a pu trouver par hafard des
expédiens heureux qu'il ſeroit impoflible au
copiſte de deviner; il en choiſit d'autres , &
l'effet n'eſt plus exactement le même. L'un
travaille de tête , ſon eſprit eſt plus actif ,
ſon imagination plus échauffée , l'ouvrage en
acquiert plus de chaleur & de hardieſſe.
L'autre eſt froid , & doit l'être , pour ne
rien omettre ; ſon travail ſe reſſent de la
lenteur & du tâtonnement. Le copiſte renonce
à ſa manière & à ſon propre faire ,
pour ſuivre une manière qui lui eſt étran
gère. D'ailleurs, dans tous les beaux ouvrages
de l'Art , il y a diverſes beautés qu'on ne ſent
que confuſement; qu'on ne ſauroit expliquer
ni aux autres ni à ſoi -même , que l'Artifte
doit plus à ſon goût & à une heureuſe
impulſion qu'à ſes lumières. Ces beautés-là
ne fauroient paffer dans la copie ; il lui manquera
toujours la plus belle partie du feu &
de l'ame qui brillent dans l'original. Si c'eſt
untableau , il peut arriver encore que le plus
bel effet du coloris réſulte d'une couche inférieure
, qui perce au travers de la couleur
qu'on voit à la ſurface. Souvent le plus habile
Peintre ne fauroit deviner qu'elle eſt la
couleur qui eft cachée fous celle qu'il aps
14 MERCURE
perçoit;&dans ce cas-là il n'eſt pas poſſible
que la copie égale en effet fon original.
C'eſt à ces caractères que les fins connoiffeurs
ſavent deméler ce qui n'eſt qu'une copie
: il eſt rare qu'ils s'y trompent ; quelquefois
néanmoins il y a de fi bonnes copies qu'il
faut toute l'expérience d'un habile connoif
feur pour n'être pas duppé. La cupidité qui
avilit les talens , a produit une infinité de
copies qu'on vend pour des originaux. Les
Amateurs qui ne font pas bons connoiffeurs
s'y trompent tous les jours. La prudence
veut qu'on n'achette aucun tableau de prix ,
comme original , s'il n'eſt reconnu pour tel
fur le témoignage des meilleurs juges .
Les ſimples Amateurs tombent ſouvent
dans une autre erreur. Comme ils ont ouidire
que les copies des ouvrages des grands
Maîtres , font fort inférieures aux originaux ,
ils en conçoivent un mépris aveugle pour
tout ce qui eft copie. Ils préfereront un mau
vais original , une pièce ruinée par l'injure
du temps , à la plus excellente copie ; & à
la vue d'un tableau , au lieu d'en examiner la
beauté réelle , ils ne s'arrêtent qu'à la queſtion
, eſt-ce ici un original ou non ? Pour
peu qu'ils ſoupçonnent que ce n'eſt qu'une
copie, toute idée de beauté & de prix s'évanouit
auſſi - tôt. Les vrais connoiffeurs en
uſent autrement. Ils jugent d'un tableau fur
le rapport de leurs yeux , & non fur le nom
du Peintre. Rien de plus mince &de plus
DE FRANCE.
15
borné que le goût&les lumières d'un homme
qui n'a pas l'aſſurance de trouver beau ou
laid un ouvrage qu'il a ſous ſes yeux , avant
de ſavoir ſi ce qu'il voit eſt original ou
copie.
Aureſte , on ne fauroit trop recommander
aux jeunes Artiſtes de s'exercer à copier les
meilleurs morceaux des grands Maîtres. Il eſt
preſque impoffible de bien fentir toutes les
beautés & l'excellence d'un bon ouvrage
qu'en eſſayant de l'imiter. C'eſt alors ſeulement
qu'on apperçoit les difficultés , les
efforts & les réflexions qu'il a dû couter.
L'exercice de copier oblige d'examiner chaque
minutie avec le plus grand ſoin ; & l'on
découvre par ce moyen des beautés & des
défauts qu'on n'auroit point apperçus d'ailleurs.
Pour parvenir à rendre exactement ces
beautés , le copiſte eſt dans la néceffité de
faire des efforts d'eſprit qui l'initient aux
myſtères de l'Art. Il en acquiert l'habitudede
faifir du premier coup-d'oeil le beau & le défectueux.
Tous fes ſens ſe perfectionnent.
De l'aveu de plus d'un Artiſte , ce n'eſt
ſouvent qu'à la ſixième ou ſeptième copie de
certains ouvrages qu'on y découvre des beautés
qui avoient échappé au copiſte juſqu'à ce
moment. A force de copier les grands Maîtres,
on apprend inſenſiblement à penfer & à
travailler comme eux. Mais le copiſte qui
cherche par cer exercice à former ſon goût
&ſe rendre habile , ne doit pas copier d'une
manière fervile. Il doit moins s'attacher à
16 MERCURE
attraper l'induſtrie mechanique du maître ,
qu'à s'approprier ſon eſprit & fon goût. Un
bon copiſte n'eſt pas celui qui rend trait pour
trait tout l'extérieur de fon modèle , mais
celui qui fait en exprimer exactement l'eſprit
àſa propre manière.
PORTRAIT DE L'HOMME DU JOUR ,
Vorsà
PIGRAMME.
ois à trente ans cet être efféminé :
N'a-t'il pas l'air d'une vieille poupée ?
Chargé d'odeurs , de rouge enluminé ,
Comme il pâlit au nom ſeul d'une épée !
De bals , de jeux fa langueur occupée ,
Fait cent projets , les change en un moment.
Stérile ami , plus inutile amant ,
Il brode , il coud , parfon caquet aſſomme :
Quel eſt ſon ſexe ? On l'ignore vraiment ;
Mais la Nature en avoit fait un homme !
(ParM. Maffonde Morvilliers , Avocat auParl.)
2
:
DE FRANCE. 17
ROMANCE.
Je vois les fleurs de mon jeu -ne a-ge
ſe def- ſe - cher & ſe Aé trir ,
ſans re-gret je me ſens mou - rir ,
loin de mon a- man - te vo- lage.
A mes yeux qu'el-le a - voit d'appas
! que Li-ſe à mes yeux é toit
belle! a- t- el- le pu m'ê-tre in- fi-
:
18 MERCURE
del le?mon coeur du moins ne le
:
croit pas.
QUINZE printemps avoient vu naître
La roſe & les lys de ſon ſein,
Quand je lui fis part un matin
Du feu dont je n'étois plus maître.
Ames yeux qu'elle avoit d'appas !
Que Liſe à mes yeux étoit belle !
A-t'elle pu m'être infidelle ?
Mon coeur du moins ne le croitpas !
DANS ſon regard, dans ſon ſourire
Je cherchois l'aveu de ſon coeur.
Ah ! loin de blâmer mon ardeur
Elle aimoit à m'entendre dire :
Ames yeux que Life a d'appas !
Que Liſe à mes yeux ſemble belle!
Pourra-t'elle m'être infidelle ?
Mon coeur du moins ne le croit pas!
Dès que les rayons de l'aurore
Annonçoient la clarté du jour ,
Je lui parlois de mon amour
Et le ſoir je diſois encore:
;
DE
او
FRANCE.
Ames yeux que Liſe a d'appas !
Que Liſe à mes yeux ſemble belle !
Pourra- t'elle m'être infidelte ?
Mon coeur du moins ne le croit pas !
HEUREUX mille fois de lui plaire ;
Heureux de la moindre faveur ,
Je croyois lire dans ſon coeur ,
Qu'elle ne feroit point légère.
Ames yeux qu'elle avoit d'appas !
Que Liſe à mes yeux étoit belle !
A-t'elle pu m'être infidelle ?
Mon coeur du moins ne le croit pas!
INGRATE depuis & volage ,
Elle a cauſe tout mon malheur !
Mais je veux charmer ına douleur ,
Pour ne plus dire davantage :
Ames yeux qu'elle avoit d'appas !
Que Liſe à mes yeux étoit belle !
A-t'elle pu m'être infidelle ?
Mon coeur du moins ne le croit pas !
Explication de l'énigme & du Logogryphe
duMercure précédent.
Le mot de l'énigme eſt la Mort ; celui du
Logogryphe eft Chevrefeuil , où ſe trouvent
cerf, chevreuil , cri , cher , fièvre , chile ,
fléchir, chifre,flèche ,friche , cerfeuil.
20 MERCURE
i
ÉNIGM E.
A
Tu
Upeux me deviner , mais non pas ma naiſſance ;
Tu chercherois en vain , Lecteur , reſte en repos.
Écoute ſeulement qu'elle eſt mon influence : I
Rien ne réſiſte àma puiſſance ;
Le Prince , le Sujet , le Berger , les troupeaux
Humblement proſternés attendent ma préſence.
Sans m'épuiſer je diſpenſe
Les biens phyſiques & moraux.
Aupauvre quelquefois je donne l'abondance ;:
Vainpréſentqui ne peut guérir ſon indigence.
Du malheureux j'adoucis tous les maux.
Amille êtres divers je donne l'exiſtence ,
Et fais naître à la fois cent prodiges nouveaux.
Je mêle l'amertume , hélas , aux plus doux charmes.
J'ai ſouvent répandu la crainte & les alarmes
Dans l'ame de plus d'un Héros.
:
Je l'ai dit , on me trouve à la Cour , au Village ;
Mais pour m'avoir , des yeux il faut perdre l'uſage.
(Par M. M***. )
LOGOGRYPHE.
JEE ſuis un globe frais , &du plus beau vermeil;
Élastique au toucher , & charmant au coup-d'oeil ;
DE FRANCE. 21
Sans cauſer de délire
Je flatte plufieurs ſens ;
De Flore dans mon printems
J'embellis l'odorant empire.
Endiviſant les pieds qui forment mon effence ,
Je préſente un métal précieux aux mortels ;
Un animal utile; un grain qu'on enſemence;
Uneville Françoiſe ; un mal des plus cruels ;
Un habitant des Cieux; la cauſedes tempêtes;
La meſure des jours des hommes & des bêtes.
( Par M. de Villette. )
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
RECHERCHES hiſtoriques & critiques fur
l'Administration publique & privée des
terres chez les Romains , depuis le commencement
de la Républiquejusqu'aufiécle
de César, &c. A Paris , chez la Veuve
Duchêne , rue S. Jacques , au Templedu
Goût.
A
DAANnSs un tems où l'inſtruction fait tous
les jours des progrès , du moins en ſurface,
où tout homme qui fait lire & écrire eſt Auteur
ou Juge , où l'abondance , & la fatiéré
ontdonné naiſſance au goût ſuperbe & difficile
, où le public ſans intérêt & fans enthouſiaſine,
parle littérature,comme for la fin
22 MERCURE
d'un repas des convives raſſafiés ſe mettent
a differter ſur la bonne chère , il n'eſt pas
étonnant que non-feulement les individus ,
mais encore les Nations , les ſiècles même
foient ſouvent calomnies. Parmi les reproches
injuſtes qu'on fait au nôtre , le plus en vogue
, le plus ſouvent répété , c'eſt d'avoir
négligé : l'erudition , d'abord pour le bel efprit
& enſuite pour la Philofophie. Il ſeroit
aiſe , mais inutile & fur-tout trop long , de
rendre compte ici des circonſtances qui ont
donné plus ou moins de faveur à certaines
branches de la Littérature. Nous nous contenterons
d'obſerver que ce ſont peut - être
les chef-d'oeuvres du ſiècle de Louis XIV ,
qui ont le plus contribué à faire oublier ceux
des anciens ; mais nous avouerons en même-
tems qu'au commencement de ce ſiècle
l'eſprit-humain , trop fier de ſes richeſſes ,
trop épris de la liberté qu'il avoit acquiſe ,
eut l'injustice de dédaigner ſes Maîtres , à
peu-près comme un jeune homme, qui vient
d'entrer dans le monde , & qui croit y avoir
quelque ſuccès , mépriſe les leçons de ſes
inſtituteurs. Ce qu'il y a de ſingulier , c'eſt
que cette eſpèce de révolte eut pour chefs les
plus doux, les plus modérés des beaux eſprits
modernes, Lamotte & Fontenelle. L'aménité
de leur caractère, la politeſſe de leurs écrits,
&fur-tout l'avantage qu'ils eurent de trouver
de très bonnes raiſons en foutenant
une mauvaiſe cauſe , leur concilia les ſoffrages
,& le Public peu inſtruit, décida ſuivant
DE FRANCE.
23
l'uſage en faveur de l'Avocat qui plaidoit le
mieux.
Le combat auroit fini avec les principaux
combattans , s'ils n'avoient laiſſe après eux
un homme que ſon intérêt , plus encore que
ſon opinion, avoit enrôlé ſous leurs drapeaux.
Cet homme avoit plus d'eſprit que de talent ,
plus de feu que d'imagination , plus de fagacité
que de juſteſſe , & fur-tout plus de
lumière que d'inſtruction . Malheureuſement
pour lui fon caractère étoit peu propre à ſa
miffion . Lamotte avoit cette aimable modeſtie
dont le doute & l'objection ne doivent
jamais être ſéparés : Duclos étoit impérieux
comme la ſcience ; il parloit avec chaleur ,
mais il décidoit avec préſomption ; c'eſt ce
qu'il falloit aux jeunes gens : des diſcours
agréables à entendre , & des jugemens aiſes
à retenir. On ne peut diffimuler qu'il n'ait eu
quelque influence pendant pluſieurs années ,
& qu'il n'ait cauſe quelque dommage à la
bonne littérature. Qui la défendit alors , qui
fut le maintenir par des exemples & des
préceptes ? C'eſt le grand homme qui vient
de nous être enlevé , & dont nous déplorons
amèrement laperte,ſans ſavoir encore tout ce
que nous lui devons. M. de Voltaire , zélé
partiſan des anciens , admirateur de Boileau ,
leur admirateur, de Racine , leur imitateur ,
M. de Voltaire ſoutint à lui ſeul le goût qui
chanceloit & qui imploroit ſon appui. Semblable
aux confidens des Rois , qui mieux
inſtruits des refforts qui font mouvoir les
24
MERCURE
Cours & les Empires , fourient aux dif
cours du Public & aux jugemens des Écrivains
politiques , il ſavoir que le génie ,
la ſcience &le bon goût n'étoient ni rivaux
ni ennemis. Il les fit triompher enſemble ; il
les fit triompher l'un pour l'autre. Le faux
bel-eſprit difparut , le paradoxe fut réduit
au filence ; les Claſſiques anciens & modernes
rentrèrent dans tous leurs droits ; & cependant
M. de Voltaire fut long-tems accufé
de tous les torts dont il étoit le vengeur ;
tant il faut compter ſur la reconnoiffance
de ſes Contemporains , lorſqu'on les fert
avec trop de ſuccès. Ne diſſimulons pas encore
, puiſqu'il s'agit de rendre à la vérité
tous ſes droits , qu'une aſſociation d'hommes
célèbres , aſſociation long - tems en butte à
la haine & à l'envie , & dont les travaux
ont enrichi le monde entier , a contribué.
infiniment à reſtituer & à propager le goût
de l'érudition ; que la Philofophie , loin de ſe
montrer ſon ennemie , paroît avoir contracté
une nouvelle alliance avec elle , alliance
heureuſe , qui rend la Philofophie plus favante
& l'érudition plus philoſophe. C'eſt
une obſervation qui n'a pas échappé à
cette illuftre Compagnie fondée par Louis
XIV & Colbert pour retrouver& conferver
toutes les richeſſes de l'antiquité. Ardente à
profiter de l'heureuſe diſpoſition des eſprits ,
elle a voulu que les prix qu'elle propofe ne
ſoient plus le vain eſſai d'une force qu'il eſt
tems d'employer , &comptant fur des progrès
DE FRANCE. 25
grès qui font en partie ſon ouvrage ; elle a
voulu qu'ils concouruſſent au grand objet
de l'utilité publique. En 1773 , elle annonça
que le prix de l'année 1774 ſeroit donné à
celui qui traitteroit mieux ce ſujet important
: Quel étoit l'état de l'Agriculture chez
les Romains , depuis le commencement de la
République juſques aufiècle de César , relativement
au Gouvernement , aux moeurs & au
Commerce. Ce Prix ne fut gagné qu'en 1776 ,
par la belle Diſſertation dont nous allons efſayer
de donner une idée. Nous la devons à
M.duMont,Auteur déjà connu par des Ouvrages
tous eftimables , tous dirigés vers le bien
public , tels que l'Histoire des Colonies & le
Tableau du Commerce de l'Angleterre , imprimés
il y a plus de 20 ans ; la Théorie du
Luxe , Ouvrage rempli d'idées neuves & ingénieuſes
, & pluſieurs Differtations couron
nées , entr'autres une ſur les deux premières
races de nos Rois , qui venoit d'obtenir le
Prix de l'Académie des Belles-Lettres , lorfqu'elle
propoſa celui- ci .
L'état de l'Agriculture chez les Romains ,
'& l'influence qu'elle pouvoit exercer ſur la
conſtitution & laproſpérité de leur Gouvernement,
doivent ſans doute offrir un vaſte &
intéreſſant objet de ſpéculation ; mais les réſultats
de cet examen font d'une utilité plus
immédiate que bien des gens ne pourroient
le penſer ; car en tout genre l'erreur la
moins dangereuſe en elle-même , eſt nuifible
parce qu'elle occupe la place d'une vé
$ Avril 1779 . B
Π
1
16 MERCURE
rité,&que dans le champ fécond, mais limi
té,des connoiffances humaines, ce n'eſtqu'en
arachant une herbe ſtérile qu'on obtient un
épi de plus. Les Romains ont foumis l'Univers;
donc ils ont eu les meilleures lois poſſibles
; chez eux l'Agriculture étoit encouragée
, honorée ; donc leur agriculture étoit
portée à ſa perfection ; c'eſt ainſi qu'on
a raiſonné pendant long-tems. Cependant
M. du M. ne craint pas de dire dans fon
Diſcours préliminaire : que pour peu qu'on
>>approfondiffe le fujet propoſé par l'Acadé-
>>mi>e Royale des Inſcriptions , on ne tarde
>> pas à reconnoître que les Romains n'excel-
>> loient pas à beaucoup près en tout ; que le
>>Gouvernement de Rome , entièrement oc-
** cupé de conquêtes , a porté fort loin l'art
>> de la politique & celui de la guerre , mais.
>>qu'il s'en faut bien que le régime intérieur
>> de laRépublique ait acquis un égal degré de
» perfection.
>>Pour fixer les idées ſur la queſtion propo-
>> fée, il falloitmettre le Lecteur lui-même en
état de la juger. En eſſayant de remplir les
vues de l'Académie , on s'eft donc cru obli-
>> gé d'aller au- delà ,&de donner une defcription
fuccincte des différentes branches de
>> culture dont les Romains fe font occupés » .
Ce travail exigeoit ſans doute une vaſte érudition.
L'antiquité nous a laiffé beaucoup de
matériaux à employer ; mais pour ne rien
négliger , pour ne rien hafarder , il falloit ſe
rendre difficile , & ne pas ſe contenter des
DE FRANCE. 27
-
Auteurs quiont traitéde l'Agriculture , quoiqu'ils
ſoient en grand nombre. Qui croiroit
qu'après la ſubverſion de la Républiquedouze
ſiècles s'écoulèrent avant que les hommes
fongeaſſent à écrire ſur cette matière importante
? Ce ne fut qu'à la fin du treizième
ſiècle qu'on vit paroître un Livre ſur l'économie
rurale. Crefcentius qui l'avoit compoſé
en Latin , le dédia à Charles II , Roi de
Sicile. Cet Ouvrage fut traduit en très-bon
Italien par Sébastien Roſſi , Membre de l'Académie
de la Cruſca ; & cette traduction
paſſe encore de nos jours pour un Ouvrage
Claſſique. " Mais tandis que l'Italie ſe livroit
» à des études ſolides , notre Patrie abondoit
>> enRomanciers, en Troubadours, en Chan-
>> fonniers , en Scholaſtiques fubtils. Vaine-
» ment Charles V , le plus ſage de nos Rois ,
>> afin d'inſpirer à ſes ſujets le goût d'une
>>utile imitation, fit traduire dans notre idio-
>> me le Livre de Crefcentius. La première
» Maiſon Rustique , compoſée par un Fran
>> çois , ne parut que ſous Henri II. D'autres
» Ouvrages de ce genre furent publiés depuis;
>>mais à de longues diſtances tous d'un
» mauvais ſtyle , pleins d'erreurs , & qui
>>prouvent dans leurs Auteurs un jugement
>> très-médiocre. » .
Il eſt vrai que depuis quelques années l'Agriculture
a été très à la mode ; mais n'at-
elle pas été trop ſyſtématique ? N'a- t- on
pas revêtu de formules abſtraites & inintelligibles
les leçons les plus néce faires aux
Bij
28 MERCURE
hommes ? N'a- t- on pas formé plus de Sectes
que d'Écoles , & trouvé plus de mots nouveaux
que de vérités nouvelles ? N'est-ce pas
plutôt de l'induſtrie & du concours des Citoyens
avec le Gouvernement , qu'on doit
attendre les progrès du plus important de
tous les Arts ? On auroit écrit long- tems fur
la grande & la petite culture avant que le
Berri fortít de l'état de langueur où il étoit.
On vient de lui donner une adminiſtration
Provinciale. Nul doute qu'il ne devienne
bientôt une Province floriſſante . C'eſt à ces
ſages meſures que M. du Mont rend hom--
mage avec toute la ſenſibilité d'un véritable
Citoyen. " Nous ne ſommes plus au tems
>> où des Miniſtres d'un génie borné redou-
>> toient l'examen de la Nation , & lui dé-
>> fendoient de les inſtruire. Un homme d'un
>> eſprit élevé tient aujourd'hui le timon des
>> Finances. Loin d'ordonner aux Peuples de
>> fermer les yeux , il leur preſcrit en quel-
>> que forte de les ouvrir. Son zèle pur n'eſt
>>point fouillé par un attachement orgueil-
>>leux à ſes propres idées. Pour travailler
>> plus fûrement au bonheur général , il in-
>>voque les conſeils de tous. Il ſouhaite que
>> le bien ſe faſſe , & ſemble préférer à la
>>gloire de l'opérer lui-même , le plaifir de
» le voir effectué. Au moment où j'écris ,
» des Laboureurs affis près des perſonnages
ود les plus illuftres par leur rang & par leur
>> naiſſance , apprennent avec une joie ref-
>> pectueuse , qu'inſpiré par çet autre Col
-
DE FRANCE. 29
>> bert , leur Souverain daigne eſſayer de les
>> confulter » . Heureux les peuples , continue
l'Auteur , lorſqu'élevant plus haut leurs regards,
ils voyent un Monarque dont l'autorité
ne ſe fait ſentir que par la protection ,
qui appelle à lui les Sages de la Nation , &
leur dit : Affemblez-vous ; éclairez mon autorité
, & concourons à la félicité commune!
Après avoir donné ainſi une idée de fon
travail & des heureux aufpices ſous leſquels
il l'offre au Public , M. du M. entre en matière.
Les premiers Chapitres ſont conſacrés
àtraiter du partage des terres chez les Romains
, dont il donne une idée plus juſte que
celle qui a prévalu juſqu'ici. Dès le temps des
Rois l'inégalité dans les propriétés étoit établie
, & cette fameuſe répartition de deux
journaux par tête ne fut jamais conſidérée
comme un lot ſuffisant à l'entretien d'une
famille , mais ſeulement comme la plus
petite portion de terre qu'un citoyen pouvoit
poſſéder. Ce qui est bien plus intéreſ--
fantque toutes ces idées chimériques , tant
fur la richeſſe de la culture à Rome , que fur
la frugalité du peuple, c'eſt de retrouver dans
ces anciens temps les premiers exemples du
reſpect qu'on doit à la propriété. La loi des
douze Tables avoit établi ce principe , qui a
été depuis conſervé dans les Pandectes , que
poſſeſſion vaut titre , & que celui à qui on
demande pourquoi il poſsède , n'a autre
choſe à répondre finon: parce queje possède.
On fait affez que Numa conſacra les limites
B iij
30 MERCURE
des héritages en inſtituant le culte du Dieu
Terminus. " Lorſque deux propriétaires voi-
ود
ود
fins pofoient une limite , ils pratiquoient
les cérémonies les plus impoſantes , & ils
>> prenoient les précautions les plus recher-
>> chées pour faire reconnoître à jamais ,
>>malgré les injures du temps , le lieu où ils
>> laplaçoient. Ils apportoient la pierre près
>> de la foſſe où ils devoient la planter; là ,
>> ils la couronnoient de fleurs , l'arrofoient
ود d'huile parfumée, & la couvroient d'un
>> voile ; enſuite environnés de flambeaux
allumés ils offroient en ſacrifice une hoftie ود
ود
1
ſans tache; après l'avoir égorgée , ils s'en-
>> veloppoient la tête mystérieuſement , &
>>égouttoient le ſang de la victime dans la
>> foffe; ils y jetoient de l'encens , des fruits
>>de la terre , des rayons de miel , du vin ,
>>& d'autres choſes qu'il étoit d'uſage de
conſacrer aux Dieux Termes. Ils mettoient
le feu à toutes ces matières; quand elles
étoient confumées , ils plaçoient la pierre
fur les cendres chaudes , & répandoient
du charbon autour , parce que le charbon
eft incorruptible. C'eſt pour cette raiſon
» que le Légiflateur avoit preſcrit que l'holocauſte
ſe fît dans la foſſe » .
ود
ود
ود
ود
23
Avec des idées ſi ſaines du droit de propriété,
il n'eſt pas étonnant que le droit de
parcours , qui lui eſt ſi contraire , ait été abſolument
étranger aux Romains. A la vérité ,
chaque canton ou village ( Pagus ) avoit une
commune pour faire pâturer les beftiaux.
DE FRANCE.
31
C'eſt ce qu'on appeloit ager compafcuus.
" Lorſque les Romains affermoient leurs
>> champs ; car ils les affermoient dans cer-
>> taines circonstances , c'étoit ordinairement
>>> pour cinq ans ; imitant l'adminiftration
>> publique , qui renouveloit les fermes de
l'État à chaque luftre. Ils impoſoient des
conditions ſemblables aux clauſes ordi-
>> naires des baux de nos fermes; par exem-
> ple , ils ne permettoient pas de femer
> deux ans de ſuite du blé , même dans les
> terres qui pouvoient en rapporter plu-
>> ſieurs années de fuite. Leur agriculture
>>>jouiffoit d'un avantage important. La
ود chaſſe étoit libre chez eux. Chacun pou-
> vant tuer le gibier , il y en avoit peu , &
>> par conféquent il faiſoit peu de dégât.
>> Ceux qui vouloient ſe donner le plaiſir
>> d'une chaſſe facile , ou faire ſervirhabituellement
de la venaiſon ſur leur table ,
> avoient des parcs où ils enfermoient des
ود
ود bêtes fauves de toute eſpèce, groffes &
>> petites. On appeloit ces enclos Leporaria,
» Vivaria. Le débit des denrées étoit favo-
ود riſépar la commodité des chemins. Per-
>>> ſonne n'ignore combien les Romains ſe
font occupés de cette partie. Leurs ou-
» vrages en ce genre étonnent encore aujourd'hui
les gens de l'art. Aucune loi
>> n'obligeoit de porter au marché, en forte
> que les particuliers pouvoient garder leurs
>>>denrées , & attendre les occaſions de les
vendre à un bon prix, même au double
Biv
32 MERCURE
ود
de leur valeur ordinaire . On étoit libre de
vendre ſur pied. Nulle loi n'interdiſoit le
>> commerce de Province à Province , &c.
» &c. » . On ne doit pas diffimuler que ces
encouragemens , accordés à l'agriculture ,
étoient compenſés par quelques prohibitions.
" Varron nous apprend qu'elle avoit été
» gênée par des lois qui défendoient de
>> convertir en prés les terres labourables. Il
>> eſt vrai qu'il nous apprend auſſi que de
ود ſon temps , ces loix , fans avoir été abo-
» lies , n'étoient pas obſervées » . D'un autre
côté, les Fêtes pendant leſquelles il étoit défendu
de travailler, étoient très nombreuſes ;
mais les gens ſenſés ne ſe croyoient pas obligés
de les obſerver ſtrictement , & ils fe contentoient
de ſaiſir l'eſprit de la loi , qui avoit
eu deux objets , l'un de ménager au peuple
le loiſir de vaquer aux affaires publiques ,
l'autre de donner aux eſclaves quelques
momens de repos . C'eft ainſi que pluſieurs
établiſſemens religieux ont eu d'abord un
motif politique ; motif qui a diſparu enſuite
lorſque les Prêtres ont acquis du crédit , &
que la ſuperſtition a pris la place de la législation.
Ceci nous prouve encore qu'on ſe
trompe quelquefois en condamnant l'eſprit
de certaines inſtitutions dont il ne faudroit
condamner que l'abus. Par exemple , le
même Gouvernement qui agit ſagement en
retranchant les Fêtes dans un pays où le travail
eſt libre , auroit peut-être tort de les
abolir dans celui où le travail eſt commandé,
1
DE FRANCE.
,
33
comme à Saint-Domingue , & dans tous lleess
pays où la culture eſt livrée aux eſclaves.
Nous compterons encore parmi les erreurs
du Gouvernement Romain toutes les lois
prohibitives , comme celles qui fixoient le
nombre des beftiaux qu'on pouvoit entretenir
ſur chaque héritage , l'uſage de taxer
les commeſtibles , celui de donner les domaines
publics à bail , & pour des termes
très-courts qui ne permettoient aux Fermiers
de faire aucune avance pour l'amélioration
des terres: politique vicieuſe en elle-même ,
mais inhérente au Gouvernement populaire
, parce qu'il n'aime pas les établiſſemens
fixes , parce qu'il eſt , de ſa nature , jaloux &
inconſtant,& qu'il aime à faire & à défaire. Ce
qui eſt encore bien moins raiſonnable , c'eſt
d'un côté le nombre des corvées& des preſtations
de toute eſpèce qui étoient exigées des
gensdela campagne;&de l'autre l'autoritéarbitraire
de ceux qui gouvernoient les Provinces ;
car le Gouvernement Républicain, bien inférieur
, à certains égards , aux Gouvernemens
mixtes, a fur-tout cet inconvénient, que ſi la liberté
exiſte dans le premier moteur , dans la
partie du peuple qui repréſente le Souverain,
le deſpotiſme ne ſe trouve que trop ſouvent
dans l'autorité une fois déléguée , dans tous
les Magiſtrats auxquels le pouvoir exécutif
eſt confié ; de forte qu'on peut aſſurer qu'il
n'y a rien de ſi deſpotique que les Magiſtrats
des Républiques. Je n'en veux pour exemple
que les Prêteurs & les Pro-confuls chez les
Bv
4
MERCURE
Romains; & parmi les modernes, les Baillifs
du Canton de Berne , & les Gouverneurs ,
foit des ifles , ſoit de terre ferme , chez les
Vénitiens. Quoi qu'il en ſoit, il faut convenir
avec M. du M. , que les Romains
connoiffoient mieux les pratiques de l'économie
rurale que les principes de l'économie
politique.
د
Nous ſommes obligés de reſerver à un
fecondExtrait l'analyſe du reſte de l'Ouvrage.
Fin du premier Extrait.
Le Petit Chanfonnier François , ou Choix
des meilleures Chanfonsfur des airs connus.
A Genève , & ſe vend à Paris , chez la
Veuve Ducheſne , rue S. Jacques , au
Temple du Goût.
La Chanſon a toujours été en vogue
parmi nous , depuis Tacite , qui diſoit de
mos ancêtres , cantilenis infortunia fua folantur
, ils ſe conſolent de leurs infortunes
en chantant , juſqu'au Cardinal de Retz ,
qui commandoit à Blot & à Marigny ,
ſuivant les circonstances , des couplets
propres à opérer tel ou tel effet ſur les efprits
, & qui regardoit le Vaudeville comme
un des refforts de ſa politique. Il nous connoiffoit
bien. Tel Miniſtre qui a réſiſté à
une puiſſante cabale , n'a pu réſiſter au ridi
cule d'un bon couplet.
Toutlemondeſaitque les fabliaux furent la
première Poéſiede nos ayeux; & la naïveté
1
i
L
:
DE FRANCE.
35
qu'ony remarque n'a pas perdu tous ſes charmes
pour nous , malgré la différence du langage.
Henri IV fit des couplets très-jolis. Le bon
goût de la Courde Louis XIV porta ce genre à
ſa perfection , comme tant d'autres. Il prir
une tournure plus libre &moinsdélicate ſous
la Régence ; &depuis, la mode étant devenue
générale , de chanter fes amours & de chanformer
fes ennemis , la galanterie& la fatyre
ont produit une infinité de ces bagatelles
plus ou moins heureuſes , parmi leſquelles
les Amateurs éclairés ſe ſont réſervé la liberté
de choiſir.
Le Recueil qui paroît aujourd'hui après
tant d'autres , & qui , ne formant qu'un
petit volume , ſembleroit ne devoir contenir
que des morceaux d'élite , eſt pourtant,
comme tous les Recueils qu'on a faits
juſqu'ici , mêlé de bon & de mauvais , &
n'en eſt pas moins d'un uſage commode &
agréable.
Une des premières Pièces eſt de La Fonraine.
On l'y reconnoît , fur-tout au refrein
qui eft gracienx. Elle fut faite pour une
petite fille de douze ans qui lui avoir
adreffé des couplets.
PAULE , vous faires joliment
Lettres & chanſonnettes;
Quelques grains d'amour Toulement,
Elles ſeroient parfaites.
Quandſes ſoins au coeur ſont connus,
UneMuſe fait plaire.
:
1
Bvj
86 MERCURE
1
Jeune Paule , trois ans de plus
Font beaucoup à l'affaire .
Vous parlez quelquefois d'Amour ,
Paule , ſans le connoître ;
Mais j'eſpère vous voir un jour
Ce petit Dieu pour maître.
Le doux langage des ſoupirs
Eſt pour vous lettre cloſe.
Paule , trois retours de Zéphirs
Font beaucoup à la choſe.
Si cet enfant dans vos Chanſons
Ades grâces naïves ,
Que ſera-ce quand ſes leçons
Seront un peu plus vives ?
Pour aider l'eſprit en ces vers ,
Le coeur est néceffaire.
Trois printemps ſur autant d'hivers ,
Font beaucoup à l'affaire.
A
Pourquoi les Éditeurs , à qui l'on doit
ſavoir gré d'avoir recueilli cette Chanſon de
La Fontaine , n'y ont-ils pas joint celle qu'il
a miſe dans le Roman de Pfiché , & qui eſt
un chef-d'oeuvre ?
Tour l'Univers obéit à l'Amour.
Jeune beauté , ſoumettez-lui votre ame .
Les autres Dieux à ce Dieu font la cour ,
Et leur pouvoir eſt moins doux que ſa flamme,
:
DE FRANCE. 37
Des jeunes coeurs , c'eſt le ſuprême bien ;
Aimez , aimez , tout le reſte n'eſt rien.
Sans cet Amour tant d'objets raviſſans ,
Lambris dorés , & jardins & fontaines ,
N'ont point d'appas qui ne ſoient languiſſans ;
Et leurs plaiſirs font moins doux que ſes peines.
Des jeunes coeurs c'eſt le ſuprême bien ;
Aimez , aimez , tout le reſte n'eſt rien.
La Fontaine met ces ſtances dans la bouche
de l'Amour. Qui que ce ſoit des deux
qui les ait faites , l'Amour ou La Fontaine ,
elles font dignes de leur Auteur .
Le couplet ſuivant , qui eſt anonyme , eſt
une imitation de ces vers charmans du
Paftor- Fido , ſi ſouvent cités & ſi ſouvent
traduits :
SE'L peccar'è ſi dolce
E'l non peccar ſi neceffario , otroppo
Imperfetta natura
Che repugni a la legge !
Otroppo dura legge
Che la natura offendi !
De la Nature un doux penchant
Nous porte à la tendreſſe ;
Et l'on dit que la loi défend
D'avoir une maîtreſſe .
Mais la Nature eſt foible en foi ,
Ou bien la loi trop dure.
:
MERCURE
r
Grands Dieux! reformez votre loi ,
Ou changez la Nature.
On connoiffoit déjà cetre traduction beancoup
plus fidelle des vers du Guarini : T
Sansdoute ou la Nature eft imparfaite en ſoi ,
Qui nous donne un penchant que condamne la loi ,
Ou la loi doit ſembler trop dure ,
Qui condamne un penchant que donne la Nature.
M. de Voltaire a refferré cette idée en un
feul vers , dont le mouvement eſt très-beau ,
&dont le couplet qu'on vient de lire n'eſt
qu'une paraphrafe:
Dieux! changez la Nature ou révoquez la loi.
:
On ferabien-aiſe de trouver ici une Chanfon
de M. de Malezieux , homme dont l'efprit
a été célèbre par les Sociétés où il a vécu,
&par les ouvrages où il eſt cité.
TRÊVE aux Chanſons, ne vous déplaiſe,
Je ne ſaurois boire à mon aiſe
Quand il faut arranger des mots.
Gardons, fuivant l'antique uſage,
Parmi les verres & les pots ,
La libertéjuſqu'au langage.
ÉVITONS toute ſervitude,
Et fuyons la pénible étude
De rimailler hors de ſaiſon,
C'eſt uneplaiſante maxime
:
DE FRANCE 39
Quand il faut perdre la raiſon ,
De vouloir conſerver la rime.
Le Janſeniſte Racine le fils s'humaniſoit
quelquefois juſqu'à faire des vers galans ,
comme on le voit par cette Chanſon fort
connue , quoique affez médiocre , adreſſee
à la femme d'un Officier qui enroloit pour
fon mari:
Vous faites des ſoldats au Roi ,
Iris , eſt-ce là votre emploi ? &c.
On aimera mieux le couplet de M. de
Coulange , que l'on trouve après , ſur l'origine
de la Nobleſſe.
D'ADAM nous ſommes tous enfans;
La preuve en eſt connue ,
Et que tous nos premiers parens
Ont mené la charrue.
Mais las de cultiver enfin
La terre labourée ,
L'un a dételé le matin ,
L'autre l'après dîněc .
On eſt un peu étonné de lire à la page
Luivante des couplets tels que ceux-ci:
C'EST un charmant pays
Que l'Ifle de Cithère :
Allons-y , mon Iris ,
Tout à notre aiſe faire
L'amour
Lanuit& lejour.
40 MERCURE
Il y a quelque apparence que ces couplets
d'un bel- efprit du Pont- neuf, n'auroient pas
été chantés chez Madame de Sévigné , ni au
Palais de Sceaux .
Le Poëte Rouſſeau , qui a beaucoup fait
uſage des idées d'autrui dans pluſieurs des
genres de Poéſie qu'il a traités , paroît avoir
imité une fable de La Fontaine dans les
ſtances que l'on va lire , & qui ont plus de
correction que de grace.
ARRÊTEZ jeune bergère ,
Je ſuis un amant fincère.
Un amant vous fait- il peur ?
Je n'ai qu'un mot à vous dire :
Et tout ce que je defire ,
C'eſt de vous tirer d'erreur.
Le temps vous pourſuit fans ceſſe;
L'éclat de votre jeuneſſe
Sera bientôt effacé.
Le temps détruit toutes choses ;
Et l'on ne voit plus de rofes
Quand le printemps eſt paſſé.
Un peu de tendre folie
Fait d'une fille jolie
Le plaifir & le bonheur ;
Et dans le déclin de l'age ,
Un dehors fier & ſauvage
Lui rend la gloire & l'honneur,
DE FRANCE. 4
PAR cette leçon fidelle ,
Tircis preſſoit une belle
D'avoir pitié de ſon mal.
Son diſcours la rendit fage ;
Mais elle n'en fit uſage
Qu'au profit de fon rival.
N'est-ce pas là précisément la Fable de
Tircis& Amarante? Mais combien la Fable
eſt au-deſſus de la Chanſon ! & combien
la Chanſon eſt au-deſſous de celles d'Horace!
Tout le monde ſait par coeur les Lendemains
de ce Dufreſny , qui avoit tant d'efprit
& d'originalité. Voici des couplets de
lui qui ne font pas ſi parfaits , mais qui ,
malgré quelques fautes ſont très-ingénieux.
PARDEVANT le Dieu de Cythère ,
4
Qui pour le moins vaut un Notaire ,
Iris , voulez-vous contracter
Une promeſſe reſpective ;
Moi , de vivre pour vous aimer ,
Vous , de m'aimer pour que je vive ?
De tout mon coeur je ſacrific
Atous les plaiſirs de la vie.
Le bonheur d'être aimé de vous ,
Sur quelque eſpoir que l'on fe fonde ,
Eſt le moindre péché de tous ,
Et le plus grand plaifir du monde.
L'Abbé de Lattaignant , qui eut pendant
42 MERCURE
trente ans une réputation de Chanfonnier ,
qu'il perdit en huit jours , dès qu'il voulut
avoir celle d'Auteur , ſur quatre volumes de
très-mauvaiſes Chanſons , a fait une douzaine
de couplets paſſables. On n'a pas toujours
choiſi les meilleurs dans leRecueil dont
nous rendons compte. Qu'on en juge par
ceux-ci :
Vous me devez depuis deux ans
Trente baifers des plus charmans.
Je vous les ai gagnés à l'hombre.
J'en veux calculer l'intérêt.
Vous en augmenterez le nombre ,
Que vous me payerez , s'il vous plaît.
Trente baifers , charmante Iris ,
N'étant payés qu'au denier dix ,
Valent bien cinq baiſers de rente.
Trente baiſers de capital ,
Dix d'intérêt joints à ces trente ,
Sont quarante pour le total.
ACQUITTEZ -VOus , car il eſt temps ;
Payez-moi mes baiſers comptants ,
Et le principal & la rente;
Car ſans Huiſſiers ni ſans Recors ,
Si vous en êtes refuſante ,
Je vous y contraindrai par corps.
Je doute qu'on trouve ce bordereau fort
lyrique , ni cet exploit fort galant.
DE FRANCE.
43
On attribue ici à M. de Voltaire une
Chanſon qui finit par ces vers :
La raiſon faisoit pafſage
Auplaifir dufentiment.
Il eſt évident que M. de Voltaire n'a jamais
pû chanter la raiſon faiſant paſſage au plaifir
duſentiment. Ce n'eſt pas là ſa langue.
Il n'y a guères de Recueils où l'on n'ait
imprimé la Romance de Lucrèce , qui n'en
eſt pas meilleure. Les idées& les expreſſions ,
tour y eſt faux. L'Auteur eſt ſuppoſé lire
d'antiques caractères :
:
C'étoit la triſte aventure
De Lucrèce & de Tarquin.
J'en ai traduit la peinture.
Puiſſe la race future
Me ſavoir gré du larcin !
Le larcin ne paroît pas heureux
Un jour tout parfumé d'ambre ,
Méditant d'heureux efforts ,
Il la ſurprit dans ſa chambre :
On n'avoit point d'antichambre ;
On nefiffloit point alors.
LUCRÈCE reſte muette ;
Mais prenant un autre ton ,
Elle court àfafonnette.
Il en avoit en cachette
Exprès coupé le cordon.
44 MERCURE
1
Paſſons la rime de chambre & d'anti- chambre
, quoique le ſimple ne rime pas avec fon
compofe; mais comment concevoir que l'on
fûtparfumé d'ambre , & qu'on eût des cordons
de fonnette , lorſqu'on n'avoit point
d'anti-chambre, & qu'on nefiffloit point à la
porte ? Cela eſt aſſez difficile à accorder.
L'ambre & les cordons de ſonnette ne font
pas du temps de Tarquin .
TARQUIN devint téméraire ,
Lucrèce cut recours aux cris .
Elle tombe en ſa bergère.
Le pied gliſſe d'ordinaire
Sur unparquet ſans tapis ..
Le remords trouble ſon ame ,
Jusqu'au plaisir , tout l'aigrit ;
Unpoignard éteintſaflamme.
Dans notre fiécle une femme
Aplusde force d'eſprit.
C'eſt au Lecteur à juger d'un poignard qui
éteint uneflamme, & du mérite de ces plaifanteries.
On ne goûtera pas davantage un couplet
anonyme qui finit ainſi :
Non , je ne puis comprendre
Qu'un fi beau feu puiſſe mourir.
Eh! remuons- en la cendre.
Comme il n'y a guères d'Écrivain qui
n'ait fait en ſa vie quelques-unes de ces baDE
FRANCE. 45
gatelles de ſociété , on doit bien s'imaginer
que la plupart des noms célèbres en tout
genre , ont une place dans le petit Chanfonnier
François, MM. Thomas , St-Lambert ,
Marmontel, Saurin , le Duc de N ** , le
C. de B. &c. &c . On ne cite point ces morceaux
, dont la plupart font trop connus
pour en faire mention. Une des plus jolies
Chanſons de ce Recueil eſt celle qui le termine.
Elle est d'une femme , Madame la
Marquiſe de L. F. fur l'air des Trembleurs .
Un amant léger , frivole ,
D'une jeune enfant raffole.
Doux regard , belle parole ,
Le font choiſir pour époux.
Soumis quand l'hymen s'apprête ,
Tendre le jour de la fête ,
Le lendemain il tient tête....
Il faut déjà filer doux.
SITOT que du mariage
Le lien ſacré l'engage ,
Plus de voeux , pas un hommage ;
Plaiſirs , talens , tout s'enfuit.
En vertu de l'hyménée ,
Il vous gronde à la journée ,
Baille toute la ſoirée ,
Et Dieu fait s'il dort la nuit.
Sa contenance engourdie ,
Quelque grave fantaisie ,
46
MERCURE
Son humeur , ſa jalouſie ,
Oui , c'eſt - là tout votre bien ;
Et pour avoir l'avantage
De reſter dans l'eſclavage ,
Il faut garder au volage
Un coeur dont il ne fait rien .
( Cet Article eft de M. de la Harpe. )
Collection Académique , compoſée de l'Hiftoire
& des Mémoires , Actes & Journaux
des plus célèbres Académies & Sociétés
Littéraires de l'Europe , concernant l'Hftoire
Naturelle , la Phyſique expérimentale,
la Chimie , la Médecine , l'Anatomie ,
&c. avec cette épigraphe : Ita res accedunt
lumina rebus. Lucret. Tome XIII de la
partie étrangère , contenant l'Histoire &
les Mémoires de l'Académie Royale des
Sciences de Turin , traduits & rédigés par
feu M. Paul , Correſpondant de la Société
Royale des Sciences de Montpellier , M.
Vidal , Docteur en Médecine de la Faculté
de Montpellier , & M. Robinet , Cenſeur
Royal , Editeur , in-4°. avec figures ,
1779. A Liége , chez Clément Plomteux ,
Imprimeur des États ; & à Paris , chez
l'Éditeur, rue S. Dominique , près la rue
d'Enfer. Prix , 12 liv. en feuilles.
La Collection Académique , compoſée de
ce qu'il y a de plus curieux & de plus inté
DEFRANCE. 47
reffant dans l'Hiſtoire , les Mémoires , Actes
&Journaux des plus célèbres Académies de
l'Europe , concernant l'Hiſtoire Naturelle ,
la Phyſique , l'Aſtronomie , la Méchanique ,
laChimie , la Médecine , la Chirurgie , l'Anatomie
,&c. a été interrompue pendant quelques
années. La mort de M. Paul , Médecin ,
principal Auteur des derniers volumes , en a
été la cauſe. Paſſant en de nouvelles mains ,
on nous fait eſpérer qu'elle ſera continuée
exactement & avec plus de célérité qu'auparavant.
On ne donnoit ci- devant qu'un
volume par année ; on nous en promet au
moins deux ; ſavoir un volume de la partie
étrangère & un volume de la partie Françoiſe.
On inſinue même qu'on tâchera de
publier chaque année deux volumes de la
partie étrangère , afin de fatisfaire l'imparience
des Savans , & de completter plus
promptement cette Collection précieuſe , où
l'on n'a rien négligé pour renfermer beaucoup
de choſes en peu de mots , & beau-
-coup de mots en un petit eſpace.
Les Recueils Academiques font immenfes;
l'acquiſition en ſeroit extrêmement coûteuſe.
Il n'y a pas en Europe une ſeule Bibliothèque
où l'on ſoit parvenu à les raffembler
tous. Mais fuffent-ils tous raſſemblés ,
quel homme feroit en état de les lire ? Écrits
dans les langues étrangères , ils exiſtent inutilement
pour la plupart des Lecteurs ; ils ne
pourroient ſe mettre en état d'en profiter
48 MERCURE
qu'en apprenant une partie des langues
vivantes , & qu'en donnant à l'étude des
mots un temps qu'il vaut beaucoup mieux
employer à l'étude des choſes. Le but de
la Collection que nous annonçons , & qui
peut-être complettée en peu d'années , eſt
d'abreger ces Recueils immenfes , & d'en
rendre la lecture plus facile & plus générale ,
par une traduction Françoiſe de tous les
Mémoires écrits en langue étrangère , ſoit en
Latin , Italien , Anglois , Allemand , Suédois
, Ruſſe , &c. Un autre avantage conſidérable
de cette traduction abrégée ſur les originaux
, eſt de ſupprimer les répétitions , qui
ne peuvent manquer de ſe trouver dans les
Mémoires faits ſur les mêmes matières , de
combiner les mêmes expériences & les mêmes
découvertes faites dans différens endroits ,
pour ne préſenter au Lecteur que ce qu'elles
ont de réel & de conſtaté ; de renvoyer d'un
article à un autre qui le confirme & l'éclaircit;
de donner des réſultats qui s'impriment
mieux dans l'eſprit que de longues differtations
, ſouvent pleines de digreffions ; de
ſuivre d'une manière plus préciſe & plus
sûre les progrès de l'eſprit humain dans les
Sciences , de conduire directement au vrai ,
fans paffer par les doutes , les tâtonnemens ,
les mépriſes , au prix deſquels on achette
ordinairement la moindre vérité .
Il vient un temps où la fécondité du génie
eſt à charge aux Savans , & peut retarder
l'avancement
:
DE FRANCE.
49
T'avancement des Sciences. Elle leur offre
des volumes infinis en nombre à lire & à
étudier, pour ſe mettre au fait de l'état acthel
des connoillances humaines. Ils paffefont
les jours & les nuits à les feuilleter , &
la mort les ſurprendra avant qu'ils en aient
parcouru la moitié. C'eſt donc leur rendre
un ſervice eſſentiel que d'extraire & d'abréger
les productions des fiécles paffes , & de
leur rendre un compte exact & precis des
travaux , des expériences & des découvertes
de leurs prédéceſſeurs , c'eſt nous donner
toute leur ſcience , que nous ne pourrions
acquérir autrement , c'eſt nous mettre en
état d'avancer dans la carrière qu'ils nous
ont ouverte , & où tous nos pas font inutiles
au progrès de la Science , fi nous ne
partons pas du point où ils font parvenus.
M. Berryat , Docteur en Médecine ,
commença la Collection Académique en
1752 ; mais long-tems auparavant , l'illuftre
Boerhaave en avoit conçu le projet. Il ſentoit
combien la réunion d'une infinité de vérités
phyſiques , éparſes dans une quantité
énorme de volumes, les rendroit plus lumineuſes
& plus fécondes ; c'eſt donc , pour
ainſi dire , ſous les auſpices de ce grand
Homme , que ce Recueil projeté par luimême
parut dans le monde littéraire , les
deux premiers volumes de la partie Françoiſe
en 1754 , &les trois premiers volumes
de la partie étrangère en 1755 & 1756. Aufli
$Avril 1779. こ
C
so
MERCURE
fut-il reçu avec le plus grand accueil , &
la réimpreſſion de ces premiers Tomes put
à peine ſuffire à l'empreſſement des Savans.
Cependant M. Berryat étoit mort dans le
cours de l'impreſſion ; & ſes mânes ſeuls
recueillirent le tribut de louanges que méritoient
ſes travaux. M. Gueneau de Montbeillard
, le digne Aſſocié de M. de Buffon
dans la continuation de l'Hiſtoire Naturelle ,
reprit le travail de M. Berryat , & lui donna
une grande perfection. C'eſt à ce ſavant Editeur
que nous devons l'excellent Difcours
Preliminaire qu'on lit à la tête du premier
volume de la partie étrangère ; dans lequel ,
après avoir ſuivi & développé , avec autant
de ſagacité que de précifion , les progrès de
l'eſprit humain dans la ſcience de la Nature ,
il fait fentir la néceſſité de la Collection Académique
, & en trace le plan. Elle étoit indiquée
, dit M. Gueneau , par les plus anciennes
& les plus célebres Académies de
l'Europe , & defirée par les hommes les plus
conſommés dans les Sciences Naturelles.
C'eſt une compilation ; mais une compilation
néceſſaire , & dont la néceſſité s'accroît
tous les jours avec le nombre des Académies.
D'ailleurs elle offre tous les avantages des.
compilations ordinaires ſans en avoir les défauts.
En réduifant la phyſique à ce qu'elle a
de réel , c'est-à-dire , aux faits bien obſervés
&aux vérités expérimentales , elle leur ôte
cette vaine enflure qui l'exagérant inutileDE
FRANCE.
SI
-
ment , fatigue les bons eſprits & rebute les
mediocres ; & quoiqu'elle retranche preſque
tout ce qui n'est qu'opinion & ſyſtême , elle
renferme cependant les germes de toute
bonne théorie ; germes précieux & féconds ,
/ qui n'attendent pour éclore que les regards
du Philofophe. D'un autre côté , en expofant
les obſervations dans tous leurs détails ,
elle facilite les études ſolides , fans favorifer
les études ſuperficielles . Quiconque donnera
àla lecture réfléchie de cette Collection tout
le temps que lui laiſſeront ſes vrais devoirs ,
ſes vrais plaiſirs & fon vrai repos , y prendra
des notions juſtes & approfondies de la Nature
; & celui même qui la confultera ſans
ordre & fans vues , tombera néceſſairement
fur des vérités utiles. Il n'eſt point de vérités
qui ne foient applicables à nos beſoins ; leur
ſtérilité eſt toujours la ſuite & l'effet de leur
difperfion. Cette Collection Académique ,
qui les réunit , ne peut done manquer de les
rendre fécondes , & de contribuer , plus
qu'aucun traité ſcientifique , au progrès de la
ſaine Phyſique , dont elle contient toutes les
richeſſes . C'eſt la principale raiſon qui a
déterminé les Gens de Lettres qui y ont travaillé
, à ſe livrer à cette entrepriſe : c'eſt
elle encore qui engage ceux qui y travaillent
aujourd'hui à reprendre la continuation d'un
ouvrage néceſſaire, que les Savans ſe plaignoient
avec raiſon de voir interrompre. Pluſieurs
d'entre eux pourroient acquérir plus
Cij
12
MERCURE
d'honneur par des travaux auxquels le génie
auroit plus de part; ils préfèrent la gloire
moins brillante de ſe rendre utiles.
La Collection Académique forme actuellement
18 volumes in- 4º . Savoir :
Cinq volumes de la partie Françoiſe , qui
font l'extrait de l'Hiſtoire & des Mémoires
de l'Académie Royale des Sciences de Paris ,
depuis ſon établiſſement en 1666 juſques en
1725 incluſivement. La continuation de cette
partie eſt confiée à des Académiciens du premier
mérite.
Treize volumes de la partie étrangère ,
dont:
Le premier volume renferme , 1º . tout ce
que l'Académie del Cimento de Florence a
publié ſous le titre d'Eſſais d'expériences .
Phyſiques , avec les additions du Docteur
Mufſchenbroek , miſes en notes, Ces additions
contiennent les obſervations poſtéricures
comparées avec celles des Phyſiciens
de Florence , & un grand nombre de découvertes
du Docteur Muſſchenbroek lui-même
fur toutes fortes de matières Phyſiques , fur
la formation de la glace , l'expanſion des folides
caufée par l'action de la chaleur , l'effervefcence
de différens mélanges, &c . 2º ,
L'Extrait de toutes les pièces des douze premières
années du Journal des Savans , qui
ont rapport à l'objet de cette Collection .
Le deuxième volume comprend les quatorze
premières années des Tranſactions Phi
DE FRANCE.
53
lofophiques de la Société Royale de Londres
, & la Collection Philoſophique que le
Docteur Hook publia pour remplir une lacune
de près de cinq ans , qui fe trouve dans
la ſuite des Tranſactions depuis 1678 juſqu'en
1683 . 2
Le troiſième eſt compoſé des première
& troiſième Décuries des Éphémérides des
curieux de la Nature d'Allemagne : ce qui
comprend un eſpace de dix-sept ans , depuis
1678 juſqu'à la fin de 1686 .
Le quatrième contient , 1º. un Supplé
ment aux Tranfactions Philofophiques , &
un autre aux Éphémérides d'Allemagne ; 2 ° .
FExtrait du Journal de l'Abbé Nazari ; 3 °,
l'Abrégé des Actes de Copenhague ; 4° ,
l'Extrait d'une favante Differtation de Stenon
fur les corps folides qui font naturellement
contenus dans d'autres corps folides;
5° . l'Abrégéde toutes les OEuvres de François
Rhedi , & l'Extrait de l'ouvrage de Willis ,
fur l'ame des bêtes .
Le cinquième eſt la traduction des deux
volumes in-folio du Biblia Natura de Swammerdam
; ouvrage curieux , riche en obfervations
& en découvertes microſcopiques.
Le fixième offre la ſuite des Tranſactions
Philofophiques de Londres , avec la nouvelle
Théorie de la lumière par Newton; la ſuite
du Journal des Savans , des Éphémérides
d'Allemagne , des Actes de Copenhague , de
ceux de Léipfick; le tout juſqu'en 1702. Ce
Ciij
54
MERCURE
volume eſt terminé par l'Extrait des OEuvres
de Paſcal , & une liſte chronologique des
éruptions de volcans ,des tremblemens de
terre & phénomènes météorologiques &
autres , arrivés depuis les premierstemps jufqu'en
1760 incluſivement.
Le ſeptième contient une infinité de faits
d'obſervations de Médecine , d'Anatomie , de
Chirurgie , de Phyſiologie , recueillis des Mémoires
Académiques , des Journaux & autres
ouvrages périodiques publiés juſqu'au commencement
de ce fiécle.
Les huitième , neuvième & douzième volumes
contiennent l'Abrégé de l'Hiſtoire &
des Mémoires de l'Académie des Sciences
de Pruffe , depuis ſon établiſſement juſqu'en
1760.
Le dixième eſt l'Extrait de l'Hiſtoire & des
Mémoires de l'Inſtitut de Bologne.
L'onzième comprend en abrégé les 28 vo-
Jumes de l'Histoire &des Mémoires de l'Académie
Royale des Sciences de Stockholm ,
depuis 1740 juſqu'en 1768 .
Le treizième volume , celui que nous
annonçons , & dont nous donnerons un
Extrait détaillé , eſt la traduction & rédaction
de tout ce que la Société Royale
des Sciences de Turin a publié juſqu'en
1769.
Cette récapitulation ſuccinte ſuffit pour
faire ſentir le mérite de la Collection Académique,
& combien il importe à l'avance
DE FRANCE.
55
ment des Sciences Naturelles qu'elle ſoit -
continuée & achevée promptement.
Les volumes ſuivans de la partie étrangère
contiendront l'Abrégé de l'Hiſtoire &
des Mémoires de l'Académie des Sciences
de Pétersbourg , de la Société Royale d'Upfal
, de celle de Gottingue , de l'Académie
de Sienne, & des autres Académies juſqu'en
1780.
La longueur de cette Notice nous oblige
de renvoyer à un autre Mercure l'Extrait des
Mémoires de la Société Royale de Turin;
mais nous avons cru néceſſaire de remettre
ſous les yeux du Public le contenu de cette
Collection , fi importante & fi utile aux
Savans.
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL.
DANS les Concerts du 23 , du 25 , du 28
& 29 Mars , on a entenduM. Jannfon lejeune,
qui a exécuté ſur le violoncelle un concerto
de la compoſition de ſon frère ; M. le Brun ,
toujours admirable , même dans les chofes
qu'il répète ; M. Baër, non moins intéreffant
fur la clarinette , que l'autre ſur le hautbois
; M. Vounderlich , qui a déployé ſur la
Giv
56 MERCURE
Hûte des talens qu'on avoit mal appréciés à
fon début , & qui lui ont enfin mérité des
applaudiſſemens unanimes ; M. Pieltain
élève de M. Jarnowick , qui chaque jour ſe
montre plus digne de remplacer ſon Maître ;
enfin M. Antoni , qui a ſu tirer du baffon ,
inftrument ſec & lugubre , les fons les plus
moëlleux & les plus agréables. On auroiz
ſeulement defiré que ſa muſique offrît autre
choſe qu'un torrent de notes précipitées
les unes fur les autres. Son air de guinguette,
qui du moins avoit un ſens appréciable , lui
a vallu des applaudiſſemens faits pour l'engager
à mieux choiſir ſes morceaux d'exécution.
Un Motet de la compoſition de M. Floquet
a paru d'un ſtyle plus ſage & moins
heurté que ſes autres ouvrages du même
genre ; mais on apperçoit que l'Auteur eft
toujours plus riche en réminiſcences qu'en
traits de génie ; & que ſes efforts, pour deve
nir ſimple , lui donnent quelquefois l'apparence
d'un peintre fans coloris , ſans mouvement
, & fans caractère diſtinctif.
L'Oratorio de M. Cambini , & celui de
M. Rigel , annoncent deux têtes organiſées
pour les grandes compoſitions muſicales. La
manière de l'um ne reſſemble point à la manière
de l'autre : dans le premier on admire
→ les formes gracieuſes & touchantes des écoles
Italiennes ; dans le ſecond , un mélange heureux
de celles - ci avec le genre François &
DE FRANCE.
57
Allemand. M. Rigel a plus de force & de
véhémence ; M. Gambini plus d'eſprit &
d'aménité; mais tous deux ſont ſoutenus
variés , pittoreſques ; & fi l'on a foiblement
applaudi aux productions de leur génie , ſi le
Public a manifeſté plus d'enthouſiaſme pour
des cadences , des roulades & des batteries
vagues , c'eſt que le public , encore dans une
forte d'enfance à l'égard de cet art enchanteur
, ne fait pas diftinguer un ouvrage qui
ſuppoſe un plan & des combinaiſons profondes
, d'avec les ſimples ſaillies d'une imagination
déſordonnée , qui n'exigent que le
méchaniſme du ſouffle & des doigts .
La voix de Mde le Brun , & celle de
M. Amantini , ont exécuté pluſieurs ſymphonies
concertantes , auxquelles on avoit
adapté des fyllabes Italiennes propres à
conduire leurs voix , & à les repoſer ſur
les voyelles les plus favorables à ce nouveau
genre de chant. Après avoir lutte contre
il Signor Amantini , Mde le Brun a oſé défier
un hautbois dans une autre eſpèce de
concertodialogué. Sa voix , non moins rapide
que l'inſtrument , auſſi juſte dans ſes intonations
, aufli hardie dans ſes écarts , s'eſt élancée
à la même hauteur , & y a battu les
mêmes cadences. Jamais les tranſports du
public n'ont été plus bruyans ni plus unanimes.
L'imagination toujours féconde en ces..
momens d'ivreffe nous repréſentoit l'orcheftre
comme un théâtre décoré de feux d'arti-
Cy
58 MERCURE
fices où l'on voyoit des gerbes , des fufées ,
des ferpentaux , des tourbillons étincelans,
enfin le bouquet que les connoiffeurs nomment
le Point-d'Orgue , & que les ignorans
appellent le Gloria-Patri.
Ces étranges phénomènes n'ont pas empêché
qu'on ne rendit hommage à la ſageffe
&à l'expreffion du chant de Mde Todi ,
fur-tout lorſque ſa voix plaintive & tendre
fait retentir au fond des coeurs le cri de la
nature , & met en action tous les refforts
de l'ame.
ACADÉMIE Royale de mUSIQUE.
DAANNSS les quinze derniers jours qui ont
précédé la clôture , Theſee , Caftor &Pollux ,
Armide , Iphigenie en Aulide , le Jaloux à
l'Épreuve , & la Bonne-Fille , ont été repréfentés
tour-a-tour fur le Theatre de POpéra.
Une nouvelle finale ajoutée au troiſième
Acte de la Bonne-Fille , a donné une nouvelle
preuve de la richeſſe , de la fecondité
des reffources du genie de M. Piccini.
• Mile Durancy a joué une fois le rôle de
Médée,dans l'Opéra de Thefee. Quoiqu'elle
yait laffe quelque choſe à defirer , on a remarqué
qu'elle avoit faili le caractère de cette
fameufe Magicienne. Elle a mérité de nouDE
FRANCE.
19
veaux éloges dans le perſonnage de Clitemneſtre
, où elle a toujours produit le plus
grand effet. La ſituation du troiſième Acte ,
où la Reine d'Argos entend le choeur des
Prêtres qui conduiſent Iphigenie à l'autel,
eſt rendue par Mlle Durancy avec une vérité,
une intelligence , qui ne décèlent pas moins
une ſenſibilité profonde , qu'une grande connoiſſance
des effets du Théâtre.
M. Larrivée a mis dans le rôle d'Agamemnon
autant de nobleſſe que de chaleur.
Le rôle d'Iphigénie a été rendu avec intérêt
parMlle le Vaſſeur.
Toutes ces repréſentations , & même
celles qui ont été données pour la capitation
des Acteurs , n'ont pas amené une
grande affluence, ſi on excepte celle du Samedi
20 Mars , jour de la clôture.
COMÉDIE FRANÇOISE.
ONa donné pour la clôture de ce Théître
une repreſentation de l'Orphelin de laChine,
& la dix-ſeptième des Muſes Rivales. L'Acteur
nouveau jouoit le rôle de Gengiskan ,
dans lequel il a été très-applaudi; Mlle Sainval
cadette , celui d'Idamé , où elle n'a pas été
moins accueillie du Public équitable. :
Entre les deux Pièces, M. Fleury , Comédien
intelligent & laborieux , a fait le compliment
d'uſage. Nous l'imprimons ici en
entier.
Cvj
1
60 MERCURE
MESSIEURS ,
Le defir de vous plaire eſt l'objet de nos
travaux , & le bonheur d'y réuſſir en eſt la
récompenſe. Animés par vos regards , excités.
par l'eſpoir de mériter vos fuffrages , nous
bravons les difficultés d'un Art qui n'a point
encore de règle certaine ; où l'on peut ſe prapoſer
des modèles , mais où l'on ne doit avoir
d'autre Maître que la Nature ; un Art enfin ,
où même en imitant il faut ſavoir créer..
Heureux qui peut vaincre ces obſtacles ,
d'autant plus difficiles à ſurmonter , qu'ils
naiſſent ſouvent d'une cauſe indépendante&
de l'ame & de l'intelligence. Vous voyez aux
-priſes , Meſſieurs , & le talent naiſſant & le
talent exercé. Juges équitables , placés au
bout de la carrière , c'eſt- là que vous attendez
les Athlètes; vos mains y couronnent le
vainqueur ; mais ce laurier périſſable ſe flétrit
bientôt ſur ſa tête , s'il rallentit un inſtant
l'ardeur qui lui mérita fon triomphe. Le
vaincu , quelquefois humilié , mais confervant
encore de l'eſpoir , reparoît ſur l'arène ,
recommence le combat , & s'inftruit par fa
défaite à remporter la victoire. Tel fut le
fort d'un Acteur qui vous fut cher , & que
nous avons perdu. Un zèle infatigable , une
affiduité conſtante , l'exactitude la plus ſcrupuleuſe
à fes devoirs , la nobleſle de fon
jeu, l'originalité qu'il fut mettre dans pluſieurs
rôles dont il fut le créateur , l'entente
-
1
DE FRANCE. 61
générale de la Scène , l'aifance de fon maintien
, le jeu qu'il prêtoit ſans ceffe aux Acteurs
qui l'environnoient ; voilà les qualités
qui vous firent diftinguer Bellecour , qui
vous rendirent fes talens agréables , & ces
talens étoient votre ouvrage. Puiffent ceux
qui lui ſuccèdent, dociles à vos leçons comme
lui , comme lui mériter un jour & votre eftime
& vos fuffrages! Si nous ne pouvons
parvenir tous à obtenir une célébrité qui
n'appartient qu'au mérite éminent , nous
pouvons au moins tout entreprendre pour
vous plaire. Varier vos plaiſirs en eft le plus
sûr moyen. Heureux, lorſque des nouveautés
brillantes viennent feconder nos efforts !
Edipe chez Admète a fait couler vos pleurs ;
vous avez applaudi avec tranſport à la piété
d'Antigone , aux remords de Polinice , à la
vertu d'Admète , au noble dévouement d'Alceſte.
Combien l'émotion de vos coeurs ,
combien vos larmes ne doivent-elles pas encourager
l'Auteur, qui, noble émule du Sophocle
de la Grèce , ſuccède au Sophocle
François , à ce Voltaire qui connut des rivaux
, mais qui peut - être n'aura jamais
d'égal ! Les Muſes ſe ſont diſputé devant vous
l'honneur de couronner fon front ; toutes ,
en vers charmans , ont difcuté leurs droits;
toutes ſe ſontréunies pour donner à l'homme
univerſel , digne objet de leurs débats , & le
premier rang au Parnaffe , & la couronne
immortelle qui n'appartient qu'au Génie.
Vos applaudiſſemens ont confirmé leur arrêt ,
MERCURE
1
62&lapostéritén'appellera point de votre jugement.
En lifant les chef- d'oeuvres de Voltaire,
ellen'oubliera point celui qui fut les
apprécier, qui par un peuple entier raſſemblé
dans le Cirque, fit répéter avec acclamation
lenomdu plus grand Homme dont s'honore
notre Patrie. Permettez - nous d'eſpérer ,
Meſſieurs , qu'à la mémoire immortelle de
Voltaire , ſe joindra quelquefois le ſouvenir
du Roſcius François.
COMÉDIE ITALIENNE.
LE Jugement de Midas , de M. d'Hell , &
Arlequin Hulla , Comédie en un Acte & en
profe, par Dominique & Romagnéſie , ont
formé le Spectaclede ce Théâtre, le jour de ſa
clôture.
Depuis pluſieurs années les Comédiens
Italiens ont pris l'habitude de faire leurs
complimens au Public dans de petites Scènes
mêlées de vaudevilles. M. Anſeaume , Souffleur&
Répétiteur de ce Spectacle , qui outre
pluſieurs ouvrages agréables , a déjà fait
pluſieurs complimens de cette nature, eft
encore l'Auteur de celui dont nous parlons.
Il a été fort bien reçu ; on y a trouvé de
l'efprit &de la facilité.
DE FRANCE. 63
ACADÉMIES.
LAA
Société Royale d'Agriculture de Soiſſons ,, atenu
Ion aſſemblée publique le 13 Mars dernier. Elle avoit
propoſépour ſujet du Prix de cette année , cette queftion
importante : Quels font les moyens de détruirela
mendicité , deſecourir les Pauvres valides , & de
les occuper utilement dans la Ville de Soiffons , &c.
La Compagnie, après avoir examiné les différensMémoires
qui lui ont été adreſſés ſur ce ſujet , a adjugé
le prix à celui d'un anonyme qui portoit pour devile:
De mendico male meretur qui dat ei quod edat
& bibat, nam & illud quod dat perdit , & producit illi
vizam ad miferiam. Depuis l'ouverture des cachets ,
on ſait que l'Auteur du Mémoire couronné eſt M.
P'Abbé de Montlinot de Lifle , le même qui obtint
le premier Acceffit de l'Académie de Chalons , &
dont il eſt fait une mention honorable dans le ré
fumé des Mémoires ſur la mendicité , ouvrage que
cette Académie vient de préſentet au Roi.
La Société Royale d'Agriculture de Soiffons a cru
devoir diftinguer le Mémoire de M. Briſſon , Infpecteur
du Commerce & des Manufactures de la
Généralité de Lyon , ainſi que celui de M. de Lange.
VARIÉTÉS.
LETTRE de M. d'Alembert au Rédacteur
duMercure.
J'AI dit , Monfieur , dans l'Éloge deM. Deſtouches ,
que très -jeune encore, il avoit été quelque-temps
Comédien. Je l'ai avancé , non-ſeulement d'après
64
MERCURE
une tradition fort répandue parmi les Gens de Lettres,
mais d'après des garans que j'ai eu lieu de croire
bien informés. La Famille de cet Académicien célèbre
s'infcrit en faux contre mon récit. Elle y oppoſe
des faits dont elle garantit la certitude , & d'où
il réſulte , que ceux qui ont cru comme moi juſqu'à
préfent le fait dont iill s'agit , ont ajouté foï à des
relations peu fidelles. Cette Famille reſpectable deſire
que j'inſtruiſe le Public de ſa réclamation , & de la
réſolution que j'ai priſe en conféquence , de ſupprimer
dans une autre Édition cet endroit de l'Éloge
de M. Deſtouches.
Je ſuis , &c . D'ALEMBERT.
AParis , ce 27 Mars 1779 .
EXTRAIT d'une Lettre écrite de Londres
le 24 Février 1779-
SII les Anglois n'aiment pas la Muſique , ce n'eft
pas en vérité faute d'en entendre ; ils font tout ce
qu'ils peuvent pour apprendre à s'y connoître & à
en jouir. Il y a plus de Concerts à Londres que
dans le reſte de l'Europe enſemble. On y paye magnifiquement
les virtuoſes de tous les genres , au
grand crêve-coeur de tous les vrais patriotes & francs
Rofsbiffs ; on y entretient tout l'hiver un Théâtre
Lyrique , où l'onjoue des Opéras Italiens , ſérieux &
bouffons , compoſés par les premiers Maîtres d'Italie ,
exécutés par d'habiles Chanteurs & Cantatrices , ornés
de Ballets & de Danſes. Ce Théâtre a pris une
nouvelle activité depuis l'année dernière que les Entrepreneurs
en ont confié la direction à un François ,
hommed'eſprit & de goût , très- connu à Paris par
des talens agréables qui y ont eu beaucoup d'éclat,
DE FRANCE. 65
-
que les fautes ont fixédepuis quelques années dans
ce pays , où il employe aujourd'hui ſes talens à les
réparer , & où la bonne conduite, depuis qu'il y eſt ,
lui a mérité la bienveillance des perſonnes les plus
diftinguées en tout genre.
Malgré ſon activité & ſon intelligence , l'Opéra
ne ſe ſoutient ici que par artifice , & doit fon ſuccès
au bon air bien plus qu'au bon goût. Il n'y a point
de lieu où les Anglois écoutent moins & parlenz
davantage. D'ailleurs ils ont l'oreille plus exercée que
ſenſible ; & il y a dans les Arts qui parlent aux ſens
une certaine délicateſſe de goût qui ne ſemble pas
propre à ce peuple , trop inquiet à la fois & trop ré-
Aéchiffeur pour être vivement affecté des plaiſirs de
pure ſenſation. Il ſe paſſionne peu , & le dégoûte
vite. Vous conviendrez qu'avec cette difpofition ,
un Théâtre de Muſique n'eſt pas aiſé à foutenir. It
faut dire la vérité ; ce n'eſt pas tout à fait la faute des
Anglois. Cette belle Muſique Italienne perdra la Mufique
, ſi la Providence n'y met ordre , & ne nous envoye
un réformateur. Moi qui l'aime à la folie , je
ſens que mon goût s'égare en ſe blafant. Je trouve
dans preſque toute la Muſique moderne une trop
grande monotonie dans le fond de l'harmonie ; un
retour trop fréquent des mêmes formes de chant ;
un divorce trop complet entre les fons & la parole ;
d'ailleurs ces grands Opéras ſérieux font trop longs ,
trop nuds , trop froids , & les Opéras bouffons trop
reſſemblans aux Opéras ſéricux. Il faut aimer à la
rage laMuſique comme Muſique , pour n'en être pas
promptement rafſafié.
Vivent vos bons Opéras Comiques. Si la Mufique
n'y a pas toute la verve , l'originalité , la mouſſe pétillante
de quelques chef-d'oeuvres de nos grands
Maîtres d'Italie , elle gagne par la vérité & l'expreffion,
& par fon affociation avec des Drames intéref
fans , ingénieux & bien conduits , beaucoup plus
66 MERCURE
qu'elle ne perd du côté de la facture. C'eſt un
luxe ruineux ſacrifié au goût& à laconvenance.
Les Opéras- Comiques de M. Grétry ſont aujourd'hui
applaudis ſur tous les théâtres de l'Europe ,
même ſur ceux d'Italie , & ils ſurvivront aux plus
beaux ouvrages des B ** , des P ** , des S **, &c .
car ce qui ne flatte que les ſens ne les flatte qu'un
certain temps ; mais ce qui attache l'eſprit & intéreſſe
le coeur, en flattant l'oreille , eſt de tous les temps.
C'eſt ce qu'a très-bien conçu M. L. T. , Directeur
de notre Opéra. Il a vu qu'on commençoit à ſe dégoûter
de ces terribles airs de bravoure ; de ces longs
&monotones récitatifs ; de ces infignifians cantabiles,
ſouvent fort beaux , mais plus ſouvent encore ennuyeux
; de ces variations à l'infini qui dénaturent
un air au point d'en faire oublier le motif & d'en
confondre les modulations. Il a ſenti enfin qu'il falloit
réveiller par des nouveautés le goût émouſſé de
ſon auditoire.
Vous ſavez ou vous ignorez que le charmant
Opéra de Zémire& Azor a été traduit en Italien par
Verazzi , & a été exécuté à Manheim avec le plus
grand ſuccès : les airs en ont été ſcrupuleuſement
conſervés , & le dialogue a été mis en récitatif par
Holtzbawer. M. L. T. s'eſt procuré cet Opéra , &
vient de le faire exécuter ſur le théâtre de Hay-
Market.
Vous imaginez bien que dans un pays libre comme
oclui-ci , où tout devient affaire de parti , cette nouveauté
n'a pas manqué d'élever deux grandes factions
pour & contre. Les G* , les R* , tous les
ini poffibles & tous leurs Partiſans ont fait ce qu'on
appelle ici une oppoſition; mais les gens les plus
éclairés& les plus raisonnables , preſque toute la
grande Nobleffe , les femmes ſur- tout les plus aimables
, ayantà leur tête la charmante D. de D **,
ſe ſontdéclarés pour le nouveau genre , qui leur pro-
-
DE FRANCE. 67
met de nouveaux plaiſirs , & qu'on ſera toujours à
temps de profcrire s'il ne tient pas tout ce qu'on en
attend. Cette grande affaire fait une puiſſante diverfionà
cellede l'Amiral Keppel.
Enfin la repréſentation ſi long-temps attendue a
eu lieu hier. La Salle étoit comble. Malgré la difpoſition
des eſprits , on a écouté avec beaucoup d'attention.
La Pièce a été en général bien jouée , & encore
mieux chantée. La Muſique a été trouvée charmante
, & l'on a redemandé à grands cris l'air de
Rofe chérie , & celui de la Fauvette. Le Directeur
n'avoit rien épargné pour rendre le ſpectacle riche &
varié. L'effet total a été un très-grand plaifir , & les
critiques de l'oppofition ont été étouffées par les applaudiſſemens
de la majorité. Je ſuis perfuadé que
les repréſentations ſuivantes iront encore mieux ;je
vous en manderai le ſuccès , &c .
SCIENCES ET ARTS.
ASTROΝΟΜΙΕ.
DEUX grands Planisphères célestes , projetés ſur le
plan de l'équateur, avec un abrégé d'Astronomiepour
leur usage ; dédiés & préſentés au Roi , imprimés avec
tApprobation & ſous le Privilége de l'Académie
Royale des Sciences de Paris , par leP. Chryfologue
deGy , en Franche- Comté , Capucin. A Paris , chez
Mérigot l'aîné, quai des Auguſtins ; & chez Perrier &
Verrier , Géographes, Élèves & Succeſſeurs de Julien,
àl'Hôtel de Soubife.
L'Auteur s'eſt propoſé deux objets dans cet Ouvrage
, le premier regarde principalement les Aſtronomes
, &peut leur abréger des recherches qui leur
demanderoient beaucoup de tems , dont ils ontbe
68 MERCURE
foin pour des opérations plus importantes. Il a raffemblé
pluſieurs fautes & variantes qu'il a trouvées
dans les Catalogues & fur les Cartes célestes à l'égard
des conftellations de quelques étoiles en particulier,
&des lettres attribuées aux étoiles. Le Catalogue de
Flamftéed fait le fond de fon Ouvrage ; il a cependant
tiré auſſi beaucoup d'étoiles de celui d'Hévélius
& du Britannique , qui ne font pas dans celui de ce
fameux Aftronome , & qu'il a diftinguées par des
lettres. Il a remarqué & diftingué de même les étoiles
nouvellement déterminées par MM.le Monnier ,
Tobie-Mayer , de laCaille & Meffier. Enforte qu'if
a placé ſur ſes Planisphères 4466 étoiles , & 79 nébuleufes
toutes bien vérifiées & conftatées .
La partie auſtrale du globe céleste demandoit un
foin particulier. On y avoit ſubſtitué , par erreur
, des lettres aux anciennes ; on en avoit changé
d'autres exprès , pour des raiſons de convenance ; on
y avoit donné la même lettre à pluſieurs étoiles d'une
même conſtellation. Ces changemens pouvoient
tromper les Obfervateurs. L'Auteur a rappelé les anciennes
lettres à leur première inſtitution , & a marqué
les fauſſes : il a placé les nouvelles à côté des
anciennes , quand les unes & les autres font admiſes
par quelques Aftronomes ; & il a déſigné les différens
Auteurs d'où ſont tirées les étoiles qui ont une
même lettre dans une même conſtellation. Par ce
moyen on reconnoît la même étoile dans pluſieurs
Auteurs , quoique marquée différemment , & on dif
tingue pluſieurs étoiles , quoique marquées de la
même manière. Les principales variantes , que l'Auteur
a difcutées plus au long , font à l'égard du & du
bélier , de l'o des poiſſons , de l'o d'Endroméde , de
la chaiſe de Caffiopée, & de toute la conſtellation du
vailleau .
Le ſecond objet de cet Ouvrage regarde ceux qui
veulent apprendre à connoître les étoiles , & en tirer
DE FRANCE. 69
quelques avantages. Cette connoiffance , qui paroît
difficile & qui dégoûte , dans les commencemens ,
ceux qui voudroient avoir quelques notions d'Aſtronomie
, devient facile par différens cercles que l'Auteur
a ajoutés ſur les Planiſphères , & par la ſolution
fort détaillée des problêmes expliqués dans ſon abrégé
d'Aſtronomie. Le premier Problême enſeigne la
manière de trouver l'état du ciel ſur ſes Planiſphères
pour tous les endroits & tous les momens propoſés .
Il ne faut pour cela qu'une feule & fimple opération ,
qui confifte à mettre le jour propoſé ſur l'heure donnée
: on connoît alors le point qui répond au zénith ,
& on voit les conſtellations autour de ce point dans
les mêmes proportions qu'elles ont dans le ciel autour
du zénith de l'Obfervateur ; enforte qu'on peut
déjà , par ce ſeul moyen , les connoître facilement.
L'Auteur enſeigne de plus la méthode de trouver le
vertical & la hauteur ſur l'horiſon de chaque étoile
en particulier de manière qu'avec un ſimple quartde-
cercle on peut connoître chaque étoile & la diftinguer
de toute autre. Il applique enfuite ces connoif-
Tances à la Géographie & à la Navigation. Il a cé
pour cela , au -dehors de ſes Planiſphères , un cercle
des longitudes terreſtres , au moyen duquel on trouve
, pour chaque moment , fur quel point de la terre
répond chaque étoile , à quel vent ce point de la
terre eſt ſitué , ſa diſtance à l'endroit où ſe trouve
l'Obfervateur. On lit ainſi la Géographie dans le ciel
en quelque manière , & on peut s'orienter & ſe diriger
fur terre & fur mer par toutes les étoiles comme
les anciens Navigateurs ſe dirigeoient par la polaire:
la méthode de trouver l'heure par les étoiles
très-utile auſſi aux Navigateurs , eſt expliquée de
même fort au long dans cet Ouvrage. On y trouve
auffi pluſieurs autres problêmes pour les ufages plus
ordinaires , particulièrement la manière de trouver
la méridienne , le lever & le coucher des étoiles , leur
,
70
MERCURE
paſſage au méridien , leur diſtance mutuelle ; le nonagéſime
& ſa hauteur ſur l'horiſon ; les étoiles que
l'on ne voit jamais , & celles que l'on voit toujours
fur an horifon , celles qui paſſent chaque jour , ſucceffivement
au zénith d'une latitude donnée.
La plupart de ces uſages ſuppoſent , pour plus
grande facilité , que l'intérieur des Planiſphères tourne
dans le cercle des heures ; c'eſt pourquoi l'Auteur
enſeigne fort exactement la manière de les monter;
il a fait graver pour cela pluſieurs figures.
Ceux qui étant à Paris voudront voir ſes Planiſphères
montés , & ſe convaincre par eux-mêmes de la régularité
& de la facilité de leurs uſages , pourront s'adreffer
a lui , au Couvent des Révérends Pères Capucins
dela rue S Honoré. On le trouve ordinairement
toutes les après-dînées , depuis environ les trois heures
juſqu'au foir. Prix de l'Abrégé d'Aftronomie 2 1. ;
celui des Planiſphères en feuilles 10 liv. ; & celui deş
Planiſphères montés avec l'Abrégé d'Aſtronomie 24 1.
Ceux qui voudront bien faire attention au grand travail
, aux frais , & aux avantages particuliers & nouveaux
de ces ouvrages , n'en trouveront pas le prix
trop fort.
L'Auteur a profité de la projection favorable de ſa
Mappemonde , pour y tracer le voyage que le Capitaine
Cook vient de faire autour du pole auſtral. II
y a ajouté auſſi pluſieurs Iſles nouvellement découvertes
dans ce voyage ; & il en a changé d'autres ,
dont les poſitions ont été rectifiées.
GRAVURES.
TEMPÊTE , gravée par M. Ouvrier , d'après le
tableau original peint à Rome par G. de la Croix ,
des Académies des Arcades de Rome & de Florence ,
&de l'Inſtitut de Bologne.
Cette eſtampe , intéreſſante par les détails & par
i
DE FRANCE.
71
l'effet général , ſe trouve à Paris , chez l'Auteur ,
Place Maubert , au Soleil d'or . Le prix eſt de 6 1.
Portrait de Louis - Philippe d'Orléans , Duc de
Chartres , deffiné & gravé par Chevillet. A Paris ,
chez l'Auteur , rue des Maçons , maiſon de M. le
Vaffeur.
Nous avons reçu la Notice ſuivante , à laquelle
nous n'avons pas cru devoir rien changer.
Carte Philofophique & Mathématique , contenant
le Calendrier magique & perpétuel , la contemplation
des choses les plus profondes & les plus fecrettes ,
avec la connoisſſance complette de la Philofophie ;
de plus , le miroir de toute la Nature , l'harmonie
du macrocosme avec le microcoſme ; la ſcience cabaliſtique
, numérique & théoſophique ; par M. Touray
du Chenteau , Mathématicien.
Cette Carte porte 10 pieds de haut fur 2 pieds 7
pouces de large , imprimée ſur du grand Louvois.
Elle eſt remplie d'emblêmes & figures hiéroglyphiques
, &contient tout ce que l'eſprit humain peut
avoir produit de curieux fur les Sciences occultes qui
ont les nombres pour baſe : la Carte de Tycho-
Brahé ſur les nombres , s'y trouve incluſe en entier.
On fait l'extrême rareté de cette Carte , qui ne ſe
trouve pas dans les plus fameuſes Bibliothéques .
Le prix eft de 36 liv. Elle ſe trouve chez l'Auteur ,
rue des Martyrs , vis-à-vis la Penſion Militaire de la
jeune Nobleſſe , à Paris .
ANNONCES LITTÉRAIRES.
ON mettra en vente le ro , à l'Hôtel de Thou ,
tue des Poitevins :
Le TomeVe &dernier des Supplémens à l'Histoire
72 MERCURE
Naturellede M. le Comte de Buffon, in-4°. contenant
les Époques de la Nature. Prix , 15 liv, en feuilles.
OEuvres complettes de M. de Buffon , in-4° . Tome
VIS , Première Partie , contenant aufli les Époques
de la Nature. Prix , 15 liv. en feuilles ; les OEuvres
complettes in - 4" . ont actuellement 7 vol . , fix de
Matières générales, & un Tome Ier des Quadrupèdes.
Les Tomes IX , X & dernier des Supplémens à
Histoire Naturelle , contenant les Époques de la Nature
, in - 12 . Prix , 6 liv, en feuilles.
Ces deux volumes forment la ſuite de l'Édition
en 32 vol. avec la partie Anatomique , & de celle
en 13 vol. , fans la partie Anatomique.
OEuvres Complettes de M. de Buffon , Tomes
XXI , XXII , ou Tomes XII , XIII , Première
Partie . Prix , 6 liv. en feuilles.
La Table des OEuvres complettes , in-12. Prix ,
5 liv. en feuilles. Cevolume , qui forme le dernier
des oeuvres complettes , ſe vend avec les 2 vol.
ci-deſſus. L'Édition in- 12 . des OEuvres de M. de
Buffon , eft actuellement complette , & eſt compoſée
de 23 volumes.
Histoire Naturelle des Oiseaux , par MM. de
Buffon & Gueneau de Montbeillard , Tome V ,
grand in-folio . Prim , jo liv. en feuilles.
Le même petit in-folio , 24 liv . en feuilles .
Le même avec 98 planches enluminées , 85 liv.
Le Quarantième cahier des Oiseaux enluminés ,
grand papier. Prix , 24 liv.
Le même , petit papier , 15 liv.
Il y aura encore deux cahiers qui completteront
cette riche & immenſe Collection.
JOURNAL
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLE S.
TURQUIE.
De CONSTANTINOPLE , le 31 Janvier.
LE froid qui s'est fait fentir ici pendant tout
le cours de ce mois , & qui dure encore , paroît
àpluſieurs perſonnes qui ont paflé des hivers à
Stockholm , auſſi rigoureux que celui qu'elles y
ont éprouvé. Le 28 & le 29 , il a monté à 8 degrés
,& a furpaffé celui de 1754. Une partie du
port eft tellement priſe de glace , que l'on la
paſſe à pied , ce qui n'eſt pas arrivé 3 fois en 100
ans. Le peuple en fouffre beaucoup , parce qu'il
n'a pas toutes les reſſources que les habitans du
Nord employent pour s'en garantir ; il manque
decouverture &de bois de chauffage . Son effet
a purifié l'air , & on n'entend plus parler de la
peſte ; mais il a été en même tems funeſte au
bétail. 15,000 moutons font morts dans les environs
de cette capitale . La rigueur de la ſaifon
en a fait périr 40,000venant de la Walachie,
& 16,000 venant de l'Afie pour l'approvifionnement
de cette Ville , où la viande abeaucoup
renchéri.
3
RUSSIE.
De PÉTERSBOURG , le 10 Février.
:
La Cour a expédié la ſemaine dernière un
CourieràConftantinople ; il yporte une réponſe
5Avril 1779 . D
1
(74)
aux dernières propoſitions de la Porte , & nous
avons lieude croire que les différends qui depuis
quelques années faifoient craindre une rupture ,
feront bientôt arrangés graces aux bons offices
de la France . Nous nous flattons auſſi que la médiation
de cette Puiſſance & la nôtre réunies
parviendront à rétablir la paix en Allemagne . Il
part fréquemment d'ici des Couriers pour Vienne
&pour Breſlau. Si les négociations n'ont pas
l'effet defiré,l'Impératrice eſt diſpoſée à prendre
le parti du Roi de Pruſſe , &les troupes qu'elle
a en Pologne font prêtes à joindre les armées
de fon allié.
S. M a fait dernièrement une promotion nom.
breuſe dans ſes armées de terre & de mer. Elle
a nommé entr'autres , Généraux-Majors , M. de
Muller , Colonel d'Artillerie , & le Prince de
Baratajew ; Brigadier , le Colonel Prince Shachowskoy
, & premiers Commiſſaires de guerre
, MM. Konownitzge & d'Ofipow . Elle a
élevé au grade de Lieutenant-général de ſa
Marine , le Major - général de Hannibal ; le
Contre-amiral de Barſch à celui de Vice-amiral ,
le Brigadier de Putſchin à celui de Contreamiral
; & les Capitaines de Chemetewekoy ,
deTifchewskoy , de Pafinkow , de Krionzew ,
de Iljin , de Wakſel , de Cruis , de Suchoten
&de Koujaruw , à celui de Majors-généraux
delaMarine.
Conformément à l'Ordonnance rendue par
S. M. I. le 21 Septembre dernier , on a levé
dans toute l'étendue de l'Empire , un homme
fur soo capables de porter les armes ; ce qui a
procuré , dit-on , au-delà de 40,000 hommes.
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 1 Mars.
La Cour part aujourd'hui pour Ulrichſthal
( 75 )
où elle va paſſer quelques jours , & profiter du
beau tems , dontnousjouiffons dans ce moment.
Nous avons eu un hiver très -doux ; la communication
de ce Royaume avec la Ruſſie , n'a point
été interrompue par mer , ce qui eft preſque
ſans exemple.
Nous apprenons de Gripsholm , que la fabrique
d'eau-de-vie qui y étoit établie , & qui
étoit la plus belle & la plus conſidérable du
Royaume , a été réduite en cendres le 28 du
mois dernier. Malgré la promptitude & l'activité
des ſecours , en dix minutes le bâtiment fut
enflammé de toutes parts. On ignore encore à
combien on doit évaluer la perte faite à cette
occafion.
Nous avons donné dans le tems le diſcours
par lequel le Roi a ouvert l'aſſemblée des Etats
duRoyaume ; voici celui par lequel il en a fait
la clôture.
» MM. & citoyens Suédois. Je fais aujourd'hui
la clôture d'une Diète que nos annales peindront de
couleurs bien différentes de celles des Diètes précédentes
. Les anciennes loix Suédoiſes reſſuſcitées
ont fait revivre la façon de penſer Suédoiſe : toutes
vues étrangères ont été exclues de nos Conſeils ; &
ſi la diverſité d'opinions a excité quelquefois une
chaleur un peu plus grande dans les délibérations ,
elle n'a ſervi qu'à mieux éclaircir les objets importans
qui ſe traitoient , ou à vous convaincre , que
vous pouviez dire librement votre penſée , & exercer
tous les droits qui vous ſont aſſurés par la conftitution.
Si les Diètes des tems précédens ont ſouvent
été remarquables par l'oppreſſion des citoyens , la
méſintelligence entre le Roi & le Peuple , & des haî
nes domeſtiques ; celle que nous terminons aujourd'hui
a conſolidé une nouvelle époque , où toutes
les anciennes ſemences de la diſcorde , qui a partagé
durant près de 70 ans , notre Suède en deux peuples
, différant également l'un de l'autre en vues
D2
( 76)
politiques , & plus d'une fois également coupables ,
ont été déracinées , & où le repos & la fureté publique
ont été ſolidement établis .
Après le cours de près d'un ſiècle, je ſuis, MM. , le
premier de vos Rois qui ait pu congédier des Etats
libres , ſans les voir opprimer , ou ſans être opprimé
par eux ; & je m'aſſure que vous quitterez cette
falle , avec la confiance que je ſerai toujours le
protecteur de votre liberté & des loix , puiſque j'ai
été celui qui vous les ai données de mon propre
mouvement , & par une vraie conviction de ma conf.
cience. Oui , je le ſais , vous êtes perfuadés que je
regarde comme mon plus grand honneur d'être
non-ſeulement le fondateur , mais auſſi le promoteur
& le défenſeur de la liberté : vous porterez cette façon
de penſer à vos frères dans les Provinces , ils
prendront plus d'amour pour la préſente forme de
Gouvernement , & plus de confiance en moi. Les
liens qui nous uniffent tous , & qui aſſurent le repos
& le bien-être du Royaume , ſeront rendus plus
forts , plus indiſſolubles que jamais .
Si les cauſes , qui ont donné lieu à votre convo
cation, ont été très-différentes de celles qui ont occaſionné
preſque toujours les Diètes précédentes ,
le cours de nos délibérations n'a été marqué auſſi
que par des efforts communs pour établir le bienêtre
d'une chère patrie commune ; & j'ai reçu de
vous les preuves les plus touchantes de gratitude &
dedévouement , tant pour moi & ma maiſon , que
pour une digne épouſe , qui a rempli pendant votre
ſéance le comble de mes defirs , en me donnant un
fils , un précieux appui de mon Trône. La part vivement
ſentie , que vous avez priſe à ma joie , les
liaiſons étroites où vous êtes entrés avec lui , ont
redoublé , s'il ſe peut , celles qui m'attachent à vous ,
mes chers ſujets , & que je ne faurois trop reſſerrer.
Il ne me reſte aujourd'hui d'autre voeu à former , que
de voir cet enfant mériter les ſentimens que vous
lui avez montrés à ſon entrée en cette vie : qu'il les
( 77 )
conſerve durant le cours de ſa carrière ! Que le
nom illustre que vous lui avez donné , lui rappelle
fans ceſſe les devoirs qui lui ſont impoſés ! Qu'il ne
lui ſerve jamais de reproche des vertus , que vous
attendez de lui , & que vous avez droit d'en exiger !
Pour moi je n'épargnerai ni ſoins ni peines pour l'élever
dans ces principes ; & ma ſollicitude la plus cordiale
ſera de faire entrer dans ſon tendre coeur , ce
même amour dont le mien eſt rempli pour vous.
Ce fut , MM. , dans de tels ſentimens que j'ouvris
la Diète : c'eſt avec la même affection, la même
confiance que j'en fais la clôture: retournez à préfent
chacun chez vous , reprenez vos vacations refpectives
,& en les exerçant réjouiſſez vous de l'heureuſe
ſituation où ſe trouve la patrie.
MM. de l'Ordre Equestre & de la Nobleſſe , vous
qui avez vu rétablir dans la préſente Séance , les
loix que l'immortel Gustave - Adolphe vous avoit
données , & qui les avez de nouveau ratifiées de
concert avec moi , portez aux autres membres de
votre corps le témoignage de ma cordialité envers
vous , de l'eſtime que j'ai vouée à un Ordre , auquel
la bravoure & l'honneur ont afſuré le premier rang
dans le Royaume ; eſtime que j'ai eu l'occaſion de
lui montrer plus que mes derniers prédéceſſeurs.
N'oubliez point , que ſi l'heureuſe paix , dont l'Etat
jouit à préſent , ne demande pas de vous l'exemple
du courage mâle que votre Ordre a ſi ſouvent donné
fous le regne de més ancêtres , j'ai cependant droit
d'exiger que vous encouragiez vos concitoyens , &
que vous ſoyez les premiers à leur faire voir quelle
eſt votre affection pour moi , & avec quelle confiance
vous vous repoſez ſur ma façon de penſer.
▲ MM. du Clergé , c'eſt avec bien de la ſatisfaction
que je vous fais mes remercimens pour toutes les
marques d'amour & d'attachement que vous m'avez
données durant cette Séance . J'ai reconnu en vous
avec joie cette fidélité , ces ſentimens que le Clergé
Suédois a constamment montrés à ſes Rois : incul-
D3
( 78)
quez les mêmes principes aux autres membres de
votreOrdre dans les Provinces. Elevé par la providence
ſur le Trône de Gustave I , qui fut animé par
le zèle le plus vif pour les dogmes Evangéliques ,
mon premier ſoin ſera de les conſerver dans toute
leur pureté.
MM. de l'Ordre de la Bourgeoiſie , votre zèle&
votre dévouement pour moi m'ont été d'autant plus
agréables , que je regarde l'amour de mes ſujets
comme la plus grande récompenſe , l'encouragement
le plus efficace , l'adouciſſement le plus confolantdu
fardeau de ma Couronne. Vous allez reprendre aujourd'hui
vos occupations ordinaires ; & puiſque
vous êtes ſur le point de quitter mon Trône , portez
à vos concitoyens l'aſſurance , que c'eſt dans leur
bonheur que je cherche le mien , & que mes ſoins
n'auront point de bornes pour protéger & étendre
leur commerce , leurs manufactures , en un mot
tout ce qui peut ſervir à leur avantage.
MM. de l'Ordre des Payſans , vous qui avez été
les premiers à me donner en cette Diète des preuves
de votre confiance & de votre attachement , & dans
leſquels j'ai retrouvé avec l'émotion la plus intime
les ſentimens que la dernière claſſedu peuple en Suède
a toujours eu pour ſes Rois , communiquez à vos
compatriotes chez vous ce que vous avez entendu
ici de ma bouche : aſſurez- les de l'affection particulière
que je porte à cet Ordre , qui eſt à la fois le
cultivateur& le défenſeur du Royaume , & qui en a
été plus d'une fois le Sauveur.
Je vous promets à tous enſemble , MM. , que je
n'oublierai rien de ce qui pourra contribuer à avancer
le bien - être de la Suède ; & j'eſpère , ſi les affaires du
Royaume l'exigent , de vous revoir de nouveau dans
une conjoncture auſſi favorable que celle où nous
nous ſéparons , & de retrouver dans mes chers ſujets
un peuple uni & brûlant à l'envi, d'un noble zèle pour
lebonheur de la patrie. Dieu vous conſerve & rende
votre retour chez vous heureux ! Pour moi , je ne
-
( 79 )
cefſſerai jamais d'être votre Roi gracieux & affectionné.
ALLEMAGNE.
De HAMBOURG , le IS Mars.
LES bruits répandus depuis quelque tems
ſont pleinement confirmés ; le Roi de Pruffe
à la fin du mois dernier écrivit la lettre fuivante
au Baron de Schulenbourg , fon Miniftre
d'Etat à Berlin. » Mon cher Schulenbourg
, je vous informe que la paix eſt déja
fignée ; ainſi d'après cet avis vous n'avez qu'à
prendre les arrangemens convenables pour fufpendre
tous frais ultérieurs. Notifiez cela en
mon nom à tous les départemens , afin qu'ils
puiſſent également s'y conformer. Je fuis votre
affectionné Roi , &c. «
Les hoftilités continuées juſqu'au 28 Février ,
&dont la ville de Neuſtadt en Haute-Silefie ,
réduite en cendres par les Autrichens , a été la
dernière victime , font maintenant ſuſpendues
par-tout. L'armiſtice a été publié le 7 de ce
mois à l'armée du Roi en Baſſe-Siléfie ; il l'a
été le 8 dans la Haute , & le 9 & le 19 en
Saxe.
On ignore encore les conditions dont l'Empereur&
le Roi de Pruſſe ſont convenus . Selon
une lettre de Manheim , voici les principales.
>>> 1 ° . La Maiſon d'Autriche reſtituera à l'Electeur
Palatin tout ce dont elle s'eſt miſe en
poffeffion , excepté le diſtrict connu ſous le nom
du Comté de Burghaufen avec toutes ſes dépendances.
2º , La Cour de Dreſde aura en
partage les terres féodales relevant de la Couronne
de Bohême , & pour dédommager cette
Cour de ſes prétentions allodiales , la maifon
d'Autriche lui remettra la Seigneurie de Mindelheim
en Suabe. 3 °. La même Maiſon pro
D4
(80
mettra folemnellement de ne jamais former
aucune oppofition à la ſucceſſion de la Maiſon
Electorale de Brandebourg , quant à ce qui
concerne les deux Puiſſances en Franconie , ſur
la condition néanmoins que leſdites Principautés
ne pourront jamais étre échangées contre
la Luface . 4 ° . Les fiefs de Bohême qui ſe trouvent
en Bavière , feront donnés à l'Electeur
Palatin. 5 ° . Les fiefs de l'Empire dans le Haut-
Palatinat , reſteront à l'Empereur pour que S.M.
puiſſe en diſpoſer ſuivant ſa capitulation. 6° . On
donnera en dédommagement à la Maiſon de
Mecklenbourg le droit de non appellando.79 . Pour
prévenir tous différens entre l'Electeur de Saxe
& l'Electeur Palatin , il fera fait mention de la
convention particulière entre ces deux Princes
dans le prochain traité de paix «.
C'eſt à Teſchen , ville ſituée dans la Haute-
Siléſie Autrichienne , qui a été déclarée neutre ,
que les Miniftres chargés de mettre la dernière
main au grand ouvrage de la paix , ſe font rendus;
ils doivent y être arrivés & avoir ouvert le
Congrès le 10 de ce mois. Tous les articles du
traité font déja réglés ; il ne reſte qu'à rédiger
ceux qui concernent la Saxe. On croit qu'il
y en fera inféré quelques-uns propres à raffurer
l'Empire s'il venoit à ſe préſenter quelque nouvelle
circonftance ſemblable à celle-ci. Il paroît
du moins le defirer. Les Miniſtres qui compoſent
le Congrès de Teſchen , font le Baron
de Breteuil & le Prince de Repnin , Plénipotentiaires
de France & de Ruſſie , en qualité
de Puiſſances médiatrices ; le Comte de Cobentzel
, de la part de l'Impératrice Reine ; le
Baron de Riedeſel , de la part du Roi de Pruſſe ;
le Comte de Sinzendorff , pour l'Electeur de
Saxe ; le Comte de Torring Seefeld , pour l'Electeur
Palatin ; & le Baron de Hohenfels , pour
le Duc des Deux-Ponts . L'eſſentiel étant réglé
(81 )
on croit que dans un mois ou fix ſemaines au
plus tard , les traités feront fignés , & les Plénipotentiaires
pourront ſe ſéparer.
Les grands évènemens de l'Allemagne occupent
actuellement l'attention générale , que
lés démêlés de la Ruffie & de la Porte ont
d'abord partagée. On ne doute point que l'accommodement
des deux Puiſſances ne foit trèsprochain
. La paix de l'Allemagne laiſſe la première
libre de porter tous ſes efforts contre
ſes ennemis naturels , qui n'ayant plus l'eſpérance
de les diviſer , ont un plus grand intérêt
de ne pas rompre avec elle. La Porte n'eſt pas
en état de commencer une nouvelle guerre . Ses
finances font dans un état déplorable , & tout
manque dans ſes magaſins de marine où l'on
trouve à peine ce qu'il faut pour réparer les
navires qui ont été employés l'année dernière.
Suivant une liſte de la marine Ottomane , qu'on
dit exacte , elle ne conſiſte actuellement qu'en
16 vaiſſeaux de ligne , parmi leſquels il s'en
trouve de vieux , 13 fregates , 5 chebecs
9 grandes & 5 demi - galères , une galiote à
bombes . Elle a outre cela un vaiſſeau de ligne
& 3 frégates dans l'Archipel. Cet état de ſes
forces navales ne lui permet pas de ſonger à
la guerre.
Les armemens faits dans l'Electorat de Ha
novre , & qui ſembloient avoir pour but de pro
fiter des circonstances que les diviſions de l'Al
lemagne pourroient faire naître , ne feront pas
inutiles à l'Angleterre , fur-tout dans un moment
où elle a beſoin de troupes ; tous les
corps levés & raſſemblés dans cet Electorat
ont ordrede ſe tenir prêts à partir ,& on croit
que pluſieurs feront tranſportés à Gibraltar &
à Minorque , & que quelques-uns feront en
voyés en Amérique.
Ds
( 82 )
De RATISBONNE , le 15 Mars.
La nouvelle de la paix qui vient d'être faite
a caufé la plus grande joie dans tout l'Empire .
On attend avec impatience des détails plus
exacts fur les conditions auſquelles elle a été
conclue ; juſqu'à ce moment tout ce qu'on en
publie eſt bien vague ; on affure qu'il n'y a
que celles qui regardent la Saxe qui ne font
point encore réglées ; & on dit en général
qu'on donnera à cette Cour pour ſes prétentions
allodiales , outre les meubles , la valeur
de fix millions de florins , tant en terres qu'en
argent comptant .
>> C'eſt la nuit du 4 au 5 de ce mois , écrit-on
de Munich , que la Cour a reçu ici la nouvelle
de la conclufion de la paix , le lendemain un
Exprès du Comte de Torringſeefeld l'a confirmée
; elle a été publiée le foir , & les marques
de joie ont été d'autant plus éclatantes ,
que quantité de perſonnes avoient fait des préparatifs
pour célébrer la fête du Roi de Pruſſe
qui tomboit précisément ce jour- là . L'Electeur
Palatin reſtera ici juſqu'à la fin des conférences
de Teſchen qui doivent conſolider la paix ; il
recevra les hommages des Etats de Bavière ,
& on dit qu'il partira enfuite pour Manheim ,
où l'Electrice Palatine doit ſe rendre le mois
prochain. On remarque toujours quelques diviſions
entre les Palatins & les Bavarrois ; l'examen
qu'on fait des droits des nobles de ce pays ,
& les recherches fur les acquifitions des établiſſemens
eccléſiaſtiques & des Couvents , ne
ſont pas propres à les faire ceſſer «.
On mande de Vienne que le Grand-Duc &
la Grande-Ducheſſe de Toſcane , font partis le 8
de ce mois pour retourner à Florence ; l'Empereur
, l'Archiducheſſe Marie & le Duc Albert
(83 )
de Saxe Teſchen qui les ont accompagnés juf
qu'à Baade , où l'Archiduc Maximilien prend
les bains , font retournés à Vienne le même
foir
Les lettres de Wurfbourg portent , qu'ainſi
qu'on l'avoit prévu , le Baron d'Erthal , Commiſſaire
de S. M. I. à la Diète , a été élu d'un
conſentement unanime , Prince-Evêque de cette
ville , à la place du feu Comte de Seinsheim .
On voit ici des lettres de Lorraine , où l'on
annonce que l'Evêché de Metz ſera érigé en
Archevêché , & que les Evêques de Toul &
de Verdun en ſeront fuffragans. Si cette nouvelle
ſe confirme , la jurifdiction de l'Archevêque
de Trèves , dont felon le traité de paix
de Westphalie , ces trois Evêques font fuffra.
gans , fera beaucoup diminuée.
ITALIE. 1
De LIVOURNE , le 10 Mars.
ISMAEL Coggia , gendre du Bey de Tunis ,
arrivé ici depuis quelque tems avec ſes femmes
& ſes tréſors , paroît goûter beaucoup les
moeurs Européennes, les divertiſſemens de cette
Ville , & être peu diſpoſé à retourner dans ſa
patrie. Le Bey lui a envoyé fon grand Ecuyer ,
leGouverneur de Conſtantine , & le Muphti ou
Chefde la loi, arrivés le mois dernier ſur un bâtiment
de cette Régence, & chargés de le déter.
miner à partir avec eux. Ila refifté à toutes leurs
follicitations , en leur diſant qu'il ſe croyoit
beaucoup plus en sûreté à Livourne , qu'auprès
de fon beau - père ; & ils font repartis fort
affligés de n'avoir pu réuffir dans leur commiffion.
Ils ont laiſſé ici deux barbes & deux
autruches qu'ils avoient amenés avec eux ,
qui font deſtinés pour le Grand-Duc.
&
D6
( 84 )
Les lettres deRome portent qu'il s'y eſt tenu,
le premier de ce mois , un Confiftoire , dans
lequel S. S. a propoſé le patriarchat de Lisbonne
en faveur du Cardinal de Souza y Sylva ,
ainſi que les deux archevêchés de Sarragoſſe &
de Tarragone en Eſpagne. On s'attend à une
promotion de Cardinaux dans le premier Confiftoire
qui aura lieu. L'Impératrice - Reine demande
le chapeau pour le Prélat François
Hertzan , Auditeur de Rote pour l'Allemagne ,
&on ne doute point , vu le conſentement des
autres Cours , qu'il ne l'obtienne. Le Pape le
donnera auſſi au Prélat , François Marucci , Vi
ce-Régent de Rome , à qui paroît encore deſtiné
l'archevêché de Fermo , vacant par la mort
du Cardinal Paracciani .
Le Noble Jacques- Marie a été élu Doge de
Gênes le 4 de ce mois , & revêtu ſur- le- champ
des ornemens de fa dignité ; la Nobleſſe
'Archevêque & les différens ordres de la
République , lui ont fait le même jour les
complimens d'uſage , & les Miniftres & les
Conſuls étrangers ſe font acquittés ſucceſfivement
de ce devoir les jours ſuivans.
>>>Le 14 Janvier , écrit- on d'Anduxar Ville de l'Andaloufie
, une louve enragée ſe montra tout-à-coup
dans les rues de cette Ville; pendant 2 heures qu'elle
les parcourut , elle entra dans pluſieurs maiſons ou
ellemordit& bleſſa pluſieurs enfans , dont un mou
rut le même jour. S'étant enfin rejettée dans la campagne
, elle y bleſſa & hommes , 14 vaches & plufieurs
autres animaux. Tout le monde étoit dans la
conſternation , n'oſant attaquer cette bête féroce par
elle-même , & plus féroce encore par la rage. Un
jeune homme de 23 ans nommé Louis Martinez
oſa s'oppoſer ſeul à ſa fureur ; il l'attaqua au moment
où elle tenoit un jeune garçon renverſé par
terre; il la prit par le gofier qu'il ferra fortement ,
& lutta avec elle juſqu'à ce qu'ils tomberent tous
,
-
(85)
deux. Il n'avoit aucune arme offensive; il ne ſe
fervit. que de ſes mains pour affſujettir la louve. Le
Principal des Laboureurs du voisinage, accourut heureuſementdans
cet inſtant avec ſon couteau , & l'aida
àtuer ce terrible animal. Louis Martinez alla préfenter
ſon ennemi au Corregidor , qui lui donna
une récompenſe due à ſon courage , & fit prendre
toutes les précautions poſſibles pour prévenir les
effets de la rage communiquée aux perſonnes & aux
animaux mordus ".
ANGLETERRE.
7.
De LONDRES , le 25 Mars,
On ne doutoit pas que les hoftilités entre la
France & l'Angleterre ne s'exerçaflent bientôt
dans toutes les parties du monde , où les deux
Puiſlances rivales ont des établiſſemens ; mais
on ne s'attendoit pas qu'elles auroient lieu pref
que en même-temps en Europe & en Afie. On
préſumoit que vu l'éloignement , il s'écouleroit
unintervallede quelques mois , avant que la paix
rompue ici pût l'être également dans l'Inde.
On croyoit que le Gouvernement n'auroit expédié
des ordres à cet effet que lorſque la rupture
feroit bien décidée , parce qu'il pouvoit
arriver qu'il n'y en eût point , & que dans ce
cas des ordres prématurés n'auroient pas manqué
d'avoir des fuites fâcheuſes. >> Mais , dit un
de nos papiers , cette marche timide ne convient
qu'à des politiques timorés & bornés ; des
ordres hâtés offroient des avantages qu'on a
bien calculés; & toutes les fois qu'elle eſt utile
on ne doit point regarder à une injustice ;il
étoit d'ailleurs très-aiſe de ſe diſculper , ſi les
chofes avoient tourné autrement ; eft-ce qu'on
n'eſt pas le maître de défavouer des ordres , &
ceux qui ont été chargés de les exécuter ? La
1
(86)
droiture eſt une choſe excellente dans les affaires
entre particuliers ; mais dans celles d'Etat
, où tout doit être vu en grand , nos Miniftres
ont établi qu'on pouvoit s'en paſſer. « Ils
ſe ſont conduits en conféquence ; les hoftilités
commencées en Juin en Europe , ont commencé
en Août dans l'Inde. La gazette extraordinaire
de la Cour , du 18 de ce mois , nous apprend
que nous ſommes maîtres de Pondichery
après un fiège de 2 mois & 10 jours , pendant
lequel M. de Bellecombe a fait , ſelon les expreffions
du vainqueur , une belle défenſe qui
lui fera honneur à jamais ! Le Major-Général
Munro , qui a conduit cette expédition par
terre , & Sir Edward Warton , qui l'a ſecondé
par mer , en rendent compte dans deux lettres
au Gouvernement. Une lettre particulière de
Pondichery , que nous allons rapporter , où l'on
trouve leurs relations avec plus de détails , nous
diſpenſe de citer les leurs.
Pondichery , du 27 Octobre 1778. Lord Stormont
ayant fait paſſer par M. Elliot des inſtructions
particulières relatives aux diſpoſitions de la Cour
de France , & à la probabilité d'une guerre pro
chaine avec cette Couronne : M. Hastings & le
Gouverneur de Rumbold mirent tout en ordre, &
ſe préparèrent à exécuter les ordres qu'ils pour
roient recevoir ; le Capitaine Mattews parti d'Angleterre
en Mai , arriva le 28 Juillet à Madras , par
la voie de Suez : le 3 Août Pondichery fut inveſti
le 10 , Sir Edward Vernon montant le Rippon , de
60 canons , accompagné du Coventry de 28 , du
Seahorse de 24 , du Cormoran de 16 ( ces 4 vaif
ſeaux appartenans à S. M. ) , & du Valentin , appar
tenant à la Compagnie , rencontra l'efcadre Fran
çoiſe compoféedu Brillant de 64, de la Pourvoyeufe
de 40 , du Sartine ou Sardine de 26 , du Laurifton
de 24 , & du Briffon de 24 ; les vailleaux An
glois avoient le vent ; & à une heure après midi'ils
( 87 )
portèrent ſur l'ennemi ; le ſignal étant hiffé pour le
combat , les deux eſcadres ſe prolongèrent réciproquement
, courant de bords opposés , & faiſant feu
Pune ſur l'autre ( répétition en petit du combat
d'Oueſſant ) ; lorſqu'elles ſe furent reſpectivement
dépaſſées , elles virèrent l'une & l'autre vent arrière,
& courant de l'autre bord , elles ſe prolongèrent
une ſeconde fois combattant encore comme elles
venoient de faire : à 4 heures , Sir Edward Vernon
détacha un bateau pour notifier aux vaiſſeaux qu'il
commandoit , que ſon intention n'étoit pas de renouveller
le combat avant le lendemain matin ; alors l'efcadre
Françoiſe fit voile pour Pondichery , le Brillant
ayant perdu ſon gouvernail : la nôtre ayant mis en
panne pour réparer ſes dommages , fut entraînée par
le courant à une fi grande diſtance au nord , qu'elle
ne put gagner Pondichery que le 21 Août : M. Bellecombe
avoit fait chanter le Te Deum & tirer le
canon de Pondichery , pour raffurer les habitans ,
lorſque l'eſcadre Angloiſe arriva devant le port , &
prit , à la vue de la Ville , un navire François des
Indes Orientales qui entroit à cet inſtant même :
quoiqu'alors notre eſcadre fût renforcée par la jonction
de trois vaiſſeaux des Indes Orientales , le
Southamtonl, e Nafſau & le Bosborough , le Commodore
François ſortit du port pour l'attaquer : le
Sartine ou Sardine s'étant ſéparé , eut affaire au
Seahorse qui l'aborda & le prit en moins d'un
quart-d'heure cette circonstance ne déconcerta
point le Commodore François , qui , avec ce qurlui
reſtoit de vaiſſeaux , continua de porter ſur l'efcadre
Angloiſe , lui offrant le combat , forçant ou dimi.
nuant de voiles felon que celle-ci en forçoit ou diminuoit.
Sir Edward Vernon qui étoit au vent des
François , laiſſa la journée entière s'écouler ſans engager
le combat , imaginant que leur Commodore
attendroit juſqu'au lendemain'; mais probablement
cet Officier avoit été joindre 2 vaiſſeaux de 60 canons
, qui mouilloient à Trincomaly , où ſe trou
(88 )
voient 700 hommes de troupes réglées , & 400 Seapois.
Si ces forces euſſent fait un mouvement rapide
, Pondichery eût probablement été ſauvé , & Sir
Edward Vernondéfait. On convient généralement
que le Commodore François , M. de Tronjolly ,
s'eſt conduit en homme également brave & habile :
les tranchées furent ouvertes devant Pondichery le
18 Septembre , & le 17 Octobre la ville capitula :
tout ce que les François avoient d'établiſſemens ſur la
côte , eſt réduit . Chandernagor a capitulé ainſi que
le reſte des établiſſemeus François dans le Bengale.
Sir Edward Vernon a fait voile pour Makée , fur
la côte de Malabar , pour ſeconder les troupes Angloiſes
parties de Bombay pour attaquer ce poſte ,
qui probablement eſt actuellement pris.
La défenſe de M. de Bellecombe , Gouverneur de
Pondichery , a été celle d'un brave homme , il a
fait deux forties avec ſuccès , & ne s'eſt rendu qu'après
avoir eu 64 canons démontés : les affiégeans
en avoient onze qu'il avoit mis hors d'état de ſervir c
La capitulation de Pondichery eſt la fuivante
:
>>Article préliminaire. M. de Bellecombe , Major-
Général des Armées de S. M. T. C. Commandant
-Général des Etabliſſemens François dans les
Indes , Gouverneur de Pondichery , propoſe au
Major- Général Munro , Commandant de l'armée
Angloiſe, de rendre la place le 25 de ce mois ,
avant ce tems- là il ne reçoit aucun ſecours : il requiert
que pendant cet intervalle , les hoftilités
foient ſuſpendues de part & d'autre , ainſi que les
ouvrages , & qu'il n'y ait aucune communication
entre les affiégeans & les affiégés . Réponse. Le Fort
de Pondichery doit être délivré demain à midi ,& les
troupes Angloiſes miſes en même tems en poffeſſion
de la porte de Vellenore.
•Art. 1. Lcs Officiers de l'Etat-Major , la garniſon
&autres perfonnes militaires défendant Pondichery ,
auront leshonneurs de la guerre , ſe retireront par
(89 )
leport-de-mer avec armes & bagages , drapeaux déployés
, tambour battant , mêche allumée , 6 canons,
2mortiers qui ſeront mis à bord du vaiſſeau fur lequel
M. de Bellecombe s'embarquera : chaque pièce
aura fix charges , & chaque foldat 15 cartouches.
Rép. La belle défenſe faite par le Major-Général
Bellecombe & la garniſon , a de juſtes droits à
toutes les marques d'honneur poſſibles : il eſt accordé
en conféquence à la garniſon de ſortir par la
porte de Vellenore avec les honneurs de la guerre :
arrivés ſur le glacis , les ſoldats mettront leurs armes
en faiſceaux , ils en recevront l'ordre de leurs propres
Officiers , enſuite ils les laiſſeront là avec leurs tambours
, le canon & les mortiers : les Officiers en général
conſerveront leurs armes , & à la requête particulière
du Général Bellecombe , le Régiment de
Pondichery gardera ſes drapeaux. 2. Tous les Officiers
& Soldats , tant du régiment de Pondichery ,
quedes troupes nationales , leur fuite , les gens de
couleur appartenans àl'artillerie (ceux qui font libres)
feront envoyés aux frais de S. M. Britannique , & le
plus commodément poſſible , à l'Ile de France , ſur
des navires Anglois , fournis convenablement de
vivres : leſdits Officiers & Soldats prendront avec
eux tous leurs effets ſans être examinés , ainſi que
leurs domeſtiques& leurs eſclaves : ceux qui ſeront
mariés , auront la liberté d'emmener leurs familles.
M. Dione , Major d'Infanterie , habitant de Bourbon
, & actuellement ici , ſera compris dans le nombre
des Officiers qui doivent être envoyés à l'Ifle de
France aux frais de S. M. B. R. Accordé. Mais les
Officiers & Soldats européens ſe rendront à Madras ,
dont le Gouvernement fera les frais qu'on demande
à S. M. B. dans cet article& les ſuivans. 3. Le
traitement ſtipulé par l'article précédent aura également
lieu pour tranſporter en France ou à l'ifle de
France , à leur choix , toutes les perſonnes militaires
, les Officiers du Gouvernementt , ceux du
Conſeil ſupérieur & des autres Cours de Juſtice;
( १० )
les perſonnes employées dans les affaires de laCompagnie
des Indes , les Ecrivains , Commis & autres,
& en général toutes les perſonnés qui ſont ou ont éré
employés au ferviee du Roi en quelque qualité que
ce foit. R. Les Militaires iront a Madras. Le reſte
accordé aux frais du Gouvernement de Madras.
4. On choiſira le navire le plus commode & bien
fourni de vivres , aux frais de S. M. B. pour tranf
porter en France , par le paſſage le plus direct , M. de
Bellecombe , ſa famille , ſes Aides-de-Camp , & les
perſonnes qu'iljugera à propos de prendre avec lui ,
ſes domeſtiques , tous ſes papiers , ſes équipages ,
ſa vaiſſelle plate , ſes bagages qui ne feront point
ſujets à être examinés : au nombre deſdits effets fera
compris un grand portrait du Roi qui a été donné à
ceGénéral , & que l'on ne peut retenir ſous quelque
prétexte que ce foit. R. Accordé. 5. On fournira un
autre vaiſſeau pour tranſporter à l'Ile de France M.
des Auvergnes , Brigadier des Armées du Roi , Colonel
du Régiment de Pondichery , &les Officiers
de l'Etat-Major dudit Régiment ; ſes papiers&effets,
ainſi que ceux de ſeſdits Officiers , ne feront point
ſujets à aucun examen , & ils pourront emmener
avec eux leurs domeſtiques & leurs eſclaves. R. Accordé
en totalité. 6. On pourvoira de même , avec
la distinction convenable aux choſes néceſſaires, pour
tranſporter en France , aux frais de S. M. B. M. Law
de Laurifton , Brigadier des Armées du Roi , ancien
Commandant des François dans l'Inde ; M. Coutumaux
, Lieutenant-Colonel , Commandant de Kari .
cal ; M. Ruffel , Lieutenant-Colonel ; M. Leonare
Major d'Infanterie , commandant les troupes natio
nales ; les Ingénieurs & Officiers de l'Artillerie : ils
pourront emmener avec eux leurs familles , leurs
domeſtiques & eſclaves , & embarquer tous leurs
papiers & effets ſans être examinés. R. Accordé.
7. On pourvoira de même , aux frais de S. M. B. aux
choſes néceſſaires , pour tranſporter en France M.
Chevreau , Commiſſaire du Roi , Commiffaire-Gé
(91 )
néral de la Marine , Surintendant à Pondichery ,
avec les Officiers du Gouvernement & les autres perſonnes
qu'il jugera à propos de prendre avec lui ,
leurs familles & fuites . Le navire ſera commode &
bien pourvu de vivres. Les papiers , équipages ,
vaiſſelle plate , & bagages que M. Chevreau prendraàbord,
ne feront point viſités ; on pourvoira
auffi avec l'attention convenable aux choſes neceffaires
pour tranſporter en France , ou à l'Ile de
France, aux frais de S. M. B. les Officiers du Conſeil
ſupérieur , ceux chargés des affaires de la Compagnie
des Indes , & les autres Officiers civils qui
méritent quelque diftinction , & ils auront pour
leurs familles , ſuites & bagages , les facilités ſtipulées
dans le préſent article. R. Accordé en to
talité. 8. M. de Bellecombe ne ſera pas obligé d'aller
àMadras ni dans aucun autre établiſſement Anglois ,
il ne quittera pas Pondichery avant le jour de l'embarquement
, qui ne ſera pas paſſé le mois de Janvier
prochain , s'il ne peut avoir lieu plutôt : perſonne
ne fera mis en quartier dans l'Hôtel du Gouvernement
avant ſon départ; il y confervera ſes
Gardes armés & tous les honneurs attachés à fon
poſte. M. Chevrean reſtera aufli à Pondichery jufqu'au
moment de ſon embarquement ; il confervera
l'hôtel de l'Intendant , & perfonne ne prétendra
y être mis en quartier d'hiver avant fon
départ. R. Le Major - Général Beilecombe & Μ.
Chevreau trouveront des maiſons convenables ,
& ce qui est néceſſaire , conformément à leur
rang à Madras , où il faut qu'ils ſe rendent 20
jours après que la capitulation ſera ſignée; là on
leur fournira des vaiſſeaux pour leur paſſage au
mois de Janvier prochain , ou le plus approchant de
ce tems-là qu'il ſera poſſible. 9. Aucun des Officiers
civils ou militaires , Soldat ou Matelor , ne ſera envoyé
à Madras ou ailleurs . Ceux qui ne pourront
s'embarquer en même tems que les autres , ſoit à
raiſonde maladie , ou pour d'autres cauſes , atten(
92)
dront à Pondichery qu'une occaſion ſe préſente de
les faire conduire à l'Ile de France : perſonne ne
ſera autoriſé , ſous quelque prétexte que ce ſoit , de
forcer , ou même de ſolliciter les Soldats ou Matelots
d'entrer au ſervice de S. M. B. ou de la Compagnie
des Indes. R. Les Soldats , les Matelots en état
de foutenir le voyage ,prendront leur route pour
Madras. Tous les malades , de quelque qualité qu'ils
puiſſent être , feront traités avec l'attention néceffaire.
Le reſte aura ſon entier effet. 10. S. M. B.
ſe chargera des dépenſes néceſſaires pour le traitement
& la ſubſiſtance des Officiers , Soldats &
Matelots qui ſe trouveront à préſent dans Pondichery
, ainſi que des autres perſonnes employées au
ſervice du Roi , depuis l'inſtant où la préſente capitulation
aura lieu , juſqu'au moment où ils feront
arrivés à l'Ile de France & de Bourbon ou en France .
Ceux des Officiers , Soldats ou Matelots , ainſi que
les Topas & Indiens qui ſe trouvent dans nos
Hopitaux , feront traités & ſoignés juſqu'à leur
plein rétabliſſement , aux dépens de S. M. B. Il ſera
permis à un des Commis de la marine , & quelques
Officiers de ſanté , de demeurer pour avoir l'oeil
au traitement des malades , & en avoir ſoin juſqu'à
ce qu'ils foient en état de s'embarquer. Les dépen.
ſes néceſſaires pour la ſubſiſtance dudit Commis &
des Officiers de ſanté , ſe feront aux frais de S. M. B.
juſqu'à leur retour en France. Comme ces objets
pourront entraîner des détails conſidérables , on
nommera un Commmiſſaire , pour faire , en qualité
d'Agent , un relevé des débourſés qui pourront être
faits pour les ſujets de S. M. &il pourra , dans tous
les cas , réclamer l'exécution de tous les articles
contenus dans la préſente capitulation. R. Il ne pa.
roît pas qu'il ſoit néceſſairede nommer un Commif.
faire. Le reſte accordé aux frais du Gouvernement
de Madras. 11. L'artillerie , les armes les provifions
de guerre & de bouche , & en général tous
Jes effets appartenants au Roi , leſquels ſe trouve.
,
(
(93 )
rontdans cette place, feront remis de bonne foi ,
après en avoir fait un exact inventaire , aux Commiſſaires
chargés de les recevoir au nom de S. M. В.
On remettra à M. Bellecombe des duplicata en forme
deſdits inventaires . R. Accordé. 12. Les fortifications ,
l'hôtel du Gouverneur & les autres édifices appartenans
au Roi , demeureront dans leur état actuel.
L'ingénieur en chef de Pondichery , de concert avec
les Commiſſaires de S. М. В. en fera un relevé
exact , & rien ne ſera démoli. R. Rien ne ſera endommagé
qu'on n'ait reçu d'Europe de plus amples
inſtructions . 13. On permettra le plein & entier
exercice de la Religion Catholique. Les Egliſes ſeront
reſpectées , les Eccléſiaſtiques , ainſi que les
Ordres Religieux , maintenus dans l'entière poſſefſionde
leurs maiſons , poffeffions & privilèges . On
accordera les ſauve-gardes à cet effet , nommément
au Préfet Apoftolique , afin qu'il puiſſe exercer les
fonctions de ſon Ministère ſans crainte & avec la
décence convenable. Les Miſſionnaires auront pleine
liberté d'aller d'un lieu à un autre pour y remplir
leurs fonctions reſpectables ; ils jouiront , ſous le
pavillon Anglois , de la même liberté que leur aſſuroit
le pavillon François ; entr'autres , l'Evêque de
Tabraca , qui ſe trouve actuellement à Pondichery
, fera traité avec tous les égards qui lui ſont dûs
&qu'il mérite encore plus par ſa piété que par la dignité
dont il eſt revêtu. R. Accordé , tant que les
Catholiques Romains ſe comporteront bien , & ne
chercheront point à faire des proſélytes parmi ceux
qui fontde la religion Proteftante. 14. Les Officiers
civils , militaires , les Habitans , les Marchands &
tous autres , de quelque condition qu'ils foient
Européens , Indiens , &ceux qui ſe trouvent actuellement
à Pondichery & ſes dépendances , ainſi que
routes les perſonnes abſentes , dont les affaires
font entre les mains de leurs chargés de procuration,
feront maintenus non-feulement dans leur entière
liberté , mais auſſi dans la poſſeſſion pleine & pai-
1
(94 )
fible de leurs effets , meubles & immeubles , mar
chandiſes , biens & navires , ainſi que l'ufufruit de
leur crédit & contrats , tant à Pondichery que dans
les autres comptoirs ou manufactures quelconques :
ils pourront , à leur choix , les garder ou les vendre
aux François ou aux Anglois , ou enfin les exporter
; ce qu'ils feront en liberté de faire pour
l'Ile de France , ou quelque port neutre , dans l'efpace
de quinze mois après la date de la préſente
capitulation , ſans qu'ils ſoient aſſujettis à payer aucundroit.
Les Armateurs du navire le Briffon pourront
l'expédier ſous paſſe-port pour l'Ile de France ,
avec les paſſagers , & telles marchandiſes qu'ils defireront
emporter , & on leur accordera des paſſe-ports
néceſſaires. R. Les habitans qui demeureront dans
Pondichery , & qui ne font pas compris dans les
articles précédens , auront toute liberté ſous le pavillon
Anglois , en prêtant le ferment d'allégeance
envers S. M. B. Les biens de tous les Particuliers
leur feront conſervés , & ils pourront en diſpoſer à
leur gré : on excepte de cette permiſſion les armes
&autres munitions de guerre. Accordé auſſi l'article
qui regarde le navire le Brifſſon , pourvu qu'il foit
prouvé qu'il appartient à des Marchands de Pondichery
, avec cette reſtriction que la cargaiſon dudit
navire ſera ſujette à l'examen , avant qu'il lui ſoit
permis de fortir de la rade de Pondichery. 15. Ceux
des François que leurs affaires ou l'état de leur fortune
obligent à reſter à Pondichery , auront la liberté
d'y demeurer ; ils ne feront en aucune manière
inquiétés ,& jouiront de la même protection que les
ſujets libres de S. M. B. Il -leur ſera aufli permis d'aller
où bon leur ſemblera. R. Accordé , à l'exception
des Officiers militaires qui doivent ſuivre les
troupes ; mais il leur ſera permis de conſtituer des
porteurs de procuration chargés de tranſiger pour
eux. 16. Les Militaires dont les affaires demandent
leur préſence , auront la liberté de demeurer à Pondichery,
fur la permiffion qu'ils obtiendront de
( 95 )
M. de Bellecombe ; dans ce cas ils jouiront des
graces mentionnées dans l'article précédent. R. Répondu
dans l'article XV. 17. Les habitans & autres ,
vant Européens qu'Indiens , ne ſeront en aucune manière
inquiétés , ſous quelque prétexte que ce ſoit ,
pour avoir porté les armes durant le ſiège , y ayant
été contraints ; l'uſage établi dans toutes les Colonies
en pareilles circonstances , étant d'obliger tous
les Particuliers à ſervir dans la milice. R. Accordé.
18. Les déſerteurs de part & d'autre feront reſpectivement
rendus , avec promeſſe de leur faire grace ;
mais l'on ne pourra réclamer comme tel aucun Particulier
, pour s'être rangé ſous le drapeau de ſa Nation,
ſous lequel il pourra demeurer , ſans pouvoir
être dans la ſuite inquiété ſous quelque prétexte
que ce puiſſe être. Quant aux foldats faits priſonniers
de part &d'autre pendant le fiège , ils ſeront
rendus , quel qu'en ſoit le nombre. R. Accordé. 19.
Tous les papiers du Gouvernement , ſans exception ,
demeureront entre les mains de M. de Bellecombe ,
&feront , ſans aucun examen préalable , mis àbord
du vaiſſeau qui doit le tranſporter en France. Il en
ſera de mêmedes papiers de l'Intendance , leſquels
M. Chevreau aura la liberté d'emporter avec lui ſans
qu'ils puiffent être examinés , non plus que ceux du
Contrôle & du Domaine. R. Tous les papiers concernant
les affaires publiques ſeront remis dans les
mains d'une perſonne nommée pour les examiner ,
&ceuxd'entr'eux qui ne paroîtront pas néceſſaires
auGouvernement , feront rendus au Major Général
Bellecombe & à M. Chevreau. 20. Les minutes publiques
, les effets , regiſtres & papiers appartenans
au Conſeil Supérieur & aux Cours qui en relèvent s
les minutes des actes paſſés pardevant Notaires , &
tous actes & papiers en général qui peuvent intéreffer
l'Etat & la fortune des Citoyens , feront ref
pectés & conſervés avec ſoin ; ils demeureront entre
les mains de ceux qui les ont actuellement à Pondichery
, pour s'en ſervir dans l'occaſion , juſqu'a
(96 )
ce que l'occaſion ſe préſente de diſpoſer de ces effets
précieux , & que les circonstances indiquent à l'avenir
les moyens de pourvoir à ces objets importans .
R. Accordé. 21. Le dépôt des papiers qui traitent
de l'arrangement des affaires de la Compagnie des
Indes , demeureront à la diſpoſition des Commif
faires de ladite Compagnie , auxquels il ſera permis
de prendre tels arrangemens & telles précautions
qu'ils jugeront convenables pour la fûreté deſdits
papiers. R. Accordé. 22. Les François Européens
ou Sujets Indiens qui pourroient demeurer dans les
comptoirs François ou Anglois , n'auront rien à démêler
avec les Princes Indiens : le Gouvernement
Anglois les mettra à l'abri de toutes vexations &
demandes de la part deſdits Princes , & leur accordera
la même protection dont jouiſſent les ſujets de
S.M. B. R. Accordé. 23. Les Sepois & autres Indiens,
de quelque tribu & fecte qu'ils puiffent être , qui auront
ſervi ſous les drapeaux François , ne ſeront
point inquiétés dans leurs perſonnes ou dans leurs
biens , à raiſon de leur attachement pour les François
, ou des ſervices qu'ils leur ont rendus . Le Gouvernement
Anglois fera même intervenir leur prorection
en cas qu'ils fuſſent perſécutés par aucun
Prince Aſiatique. R. Accordé. 24. La capitulation
actuelle s'étendra autant que ces articles en font
ſuſceptibles , à tout ce qui a rapport à Chandernagor
& autres Factories Françoiſes dans le Bengale
aYanaon & Karical , dont les Anglois ſe ſont emparés
, & à l'établiſſement de Mazulipatan , ainſi
qu'aux navires François qui ont été pris dans
leGange & fur la Côte de Coromandel , depuis le
premier Juillet dernier , dont les Matelots & ceux
qui ſe ſont trouvés dans la place, ſeront tranſportés à
l'Iſle de France : les papiers& lettres adreſſés à M. de
Bellecombe , & qui ont été pris ſur ces vaiſſeaux
feront fidèlement rendus. R. Inadmiſſible. 25. Après
que la préſente capitulation ſera ſignée , la porte de
Vellenore ſera délivrée à une garde Angloiſe de
so
:
( 97 )
50 hommes , il y en reſtera une Françoiſe du même
nombre d'hommes : ces gardes auront ordre de ne
laiffer fortir aucun ſoldat François , & de n'en laiffer
entrer aucun Anglois ; le lendemain les troupes
Angloites feront miſes en poffeffion de tous les pottes ,
&diſpoſeront les gardes néceſſaires au maintien du
bon ordre : la garniſon de Pondichery ſe retirera en
même-tems dans les caternes qu'elle occupera jufqu'au
moment de l'embarquement : en y arrivant ,
les ſoldats , conformément à l'ordre qu'ils en recevront
de leurs propres Officiers , dépoſeront leurs
armes dans les magaſins , dont les Officiers de l'Etat-
Major auront les clefs : on obſervera la même
choſe à l'égard des troupes nationales & autres
Indiens armés : on accordera les paſſe-ports néceſſaires
. R. Répondu par le premier article 26. La
pleine & entière exécution de la capitulation ſera
obſervée bona fide , & garantie par les ſignatures du
Major-Général Monro , & du Commodore Vernon ,
&par celle du Gouverneur & Conſeil de Madras ;
m'en rapportant à l'égard du reſte , à la déciſion
des Cours de France & d'Angleterre , pour une
réparation proportionnée à la violation des traités
& du droit des gens , qui , par les ordres des Gouverneurs
& Conſeils de Calcutta & de Madras , a
opéréuntrès-grand préjudice à la nation Françoiſe
& à l'humanité. A Pondichery , le 17 Octobre
1778. Signé , BELLECOMBE
R. La capitulation ſera ſignée par Sir Edward
Vernon & le Major-Général Monro , qui ſe rendront
garans de la ratification du Conſeil Supérieur
de Madras. Signés , HECTOR MONRO ,
EDWARD VERNON.
Il y avoit à Pondychery 181 canons de fer ,
en état de ſervir , 29 hors d'état ; 55 canons
de bronze en état & 3 hors d'état de fervir ; 6
obufiers , 20 mortiers de bronze , 3 de fer ,
5934 fufils avec bayonnettes , 248 fans ; 180
canons de carabines ; 60 pièces de_rempart ,
5 Avril 1779 . E
( 98 )
45 carabines montées , 556 piſtolets , 950 épées ,
80 barils de poudre à canon de 100 liv. chacun
; 21708 boulets de différens calibres . Nous
avons eu 224 morts , 693 bleſſés. Les François
ont eu 200 morts & 480 bleſſés . La garnifon
de Pondichery étoit d'environ 3000 hommes ,
dont 900 Européens : notre armée étoit de
10500 hommes , dont 1500 Européens .
Cette conquête ſemble relever la confiance
du Miniftère & celle de fon parti ; on ne manque
pas de ſe flatter que nos armes feront auſſi
heureuſes en Amérique & dans les mers des
Indes Occidentales. On ſe preſſe même déja
de publier qu'il s'eſt fait dans la première la
révolution la plus heureuſe ; la ville de Philadelphie
, toute la Penſylvanie , la Caroline
font rentrées ſous l'obéiſſance du Gouvernement
; mais ce même Gouvernement , qu'on
dit avoir reçu de ſi belles nouvelles , n'a pas
encore jugé à propos de les publier ; & les
lettres particulières font fort éloignées d'y
préparer ; elles font craindre au contraire beaucoup
pour le Général Clinton , dont les forces
ſeroient bien réduites s'il étoit yrai , comme
on le dit , que l'Amiral Byron , en partant ,
lui a encore pris 8000 hommes , pour les conduire
dans nos Iſles qui ont beſoin de ſecours ;
quand même on ne l'auroit pas fi fort affoibli ,
il ne ſeroit point encore en état de fortir de
New-Yorck , comme quelques nouvelliſtes le
publient , pour aller chercher le Général Washington
, contre lequel il eſt difficile qu'il
puiſſe ſe ſoutenir , ſi celui-ci va l'attaquer dans
ſonaſyle.
Pendant qu'on dit que la Caroline eſt foumiſe
, on apprend que la Géorgie , où nous
avons une armée , ne l'eſt point encore. On
ſe rappelle que le Congrès provincial de cette
Province , avoit juré en 1776 de perſévérer
( وو (
dans fon unanimité avec les autres Colonies ,
juſqu'à ce que la loi & la juſtice élevaſſent
leurs têtes au-deſſus de la tyrannie & de l'oppreſſion
. Elle s'occupe à profiter de toutes les
circonſtances que pourra lui fournir le Colonel
Campbell , pour le chaſſer de ce pays ;
fon expédition contre Auguſta peut lui en offrir.
Cette Ville , qui eſt le principal marché
pour le commerce des pelleteries avec les Sau .
vages , eſt à environ 70 lieues de Savanah ; il
peut être enfermé par les milices de Maryland
, de la Virginie & des Carolines , qui
ſont ſur ſes traces , & occupées à tenter de le
ſéparer de ſes vaiſſeaux , en envoyant un fort
détachement ſur ſes derrières , tandis qu'un
autre deſcendant la Savanah , avec de petits
bâtimens , menace la flotte d'une deſtruction
prochaine. Les premieres lettres peuvent confirmer
ces nouvelles allarmantes , & nous ne
les attendons pas ſans inquiétude ; nous n'en
avons pas moins fur celles que nous ne pouvons
tarder de recevoir des Antilles . On s'empreſſe
de dire que l'Amiral Rodney , parti d'Europe
le 1 Janvier , a rendu la ſupériorité à nos
efcadres ; mais on oublie que M. de Graffe ,
parti avant lui , doit être außi arrivé , & avoir
rétabli l'égalité. On fait qu'il a conduit 8 vaifſeaux
de ligne à M. d'Estaing , & peut-être ce
nombre a-t-il été augmenté. On ne fonge pas
auſſi que l'Amiral Byron eſt arrivé en Janvier aux
Antilles , où il a trouvé le Comte d'Estaing ;
que pendant que l'Amiral Rodney étoit en
route , & M. de Graſſe plus près de toucher
ſa deſtination , les deux flottes ont dû agir , &
que peut-être les renforts , partis de France &
d'Angleterre , n'arriveront qu'après quelque
évènement décifif , dont la nouvelle peut détruire
en un inſtant l'enthouſiaſme qu'a inſpiré
la priſe de Pondichery , & faire fuccéder la
confternation à la confiance .
E2
( 100 )
t C'eſt dans ce moment qu'on publie que le
Gouvernement a offert aux Américains de reconnoître
leur indépendance , à condition qu'ils
ſe réuniront à nous contre les François ; mais
une pareille propoſition , qui montreroit ſa foibleffe&
fon peu de délicateſſe , déshonoreroit
la Grande-Bretagne , qui ſent en effet qu'elle
ne peut plus combattre cette indépendance ,
& l'expoſeroit au mépris des peuples qu'elle
ſuppoſeroit capables de ſe prêter à une ſemblable
infamie. On a dit auſſi , & nos papiers
publics le répètent , que la France cherche la
paix , & n'eſt pas éloignée de renoncer à fon
alliance avec l'Amérique ; cette dernière nouvelle
eſt auſſi abſurde que la première , &
l'une & l'autre ne prouvent qu'une choſe
que le Gouvernement eſt embarraffé & qu'il
deſire la paix.
- Ce n'est qu'avec peine qu'il eſt parvenu à
faire les fonds néceſſaires pour cette année ;
les intérêts de l'emprunt de l'année courante
montent à 472,500 liv. fterl . Il a fallu y pourvoir
par des impôts qui conſiſtent en un nouveau
droit de 5 pour 100 , fur tous les articles
qui payent l'acciſe , excepté la bière ,
le ſavon , la chandelle & les cuirs ; un nouveau
droit d'autant fur tous les articles ſujets
à la douane ; une taxe annuelle des chelins
ſur ceux qui louent des chevaux de pofte &
des voitures ; une d'un ſol par mille de chemin
, payable par ceux qui courent en pofte ,
& du double pour ceux qui courent avec 2
chevaux ; autant par mille que fera chaque
diligence , &c . Le Lord North ne s'eſt point
déguiſé la fituation de la Nation ; il a prévu
les craintes que l'on pourroit avoir ſur les ref.
ſources qu'il faudra l'année prochaine , fi la
guerre continue : il s'eſt hâté d'inſinuer que
la Compagnie des Indes en fournira d'immen
( 101 )
fes. La chartre de cette Compagnie expire
l'année prochaine ; fi elle en obtient le renouvellement
ce ne ſera qu'à grand prix , & le
Gouvernement pourra s'approprier les riches
& vaſtes Provinces de Bengale , de Bahar &
d'Orixa , qui rapportent , dit-on , 3 millions ft.
de revenu net. Il n'eſt pas bien sûr que le
Gouvernement en tire un auſſi grand parti que
la Compagnie , & cette perte pourroit la rui.
ner fans l'enrichir lui-même. Les faits ſemblent
prouver que le commerce de l'Inde n'a proſpéré
que tant que la main qui le faiſoit a réuni la
ſouveraineté ; nous avons l'expérience des
Etrangers ; elle devroit peut-être nous diſpenſer
de la faire nous-mêmes.
On ignore encore ſi l'Amiral Keppel repren
dra le commandement de la flotte ; il paroît
décidé à ne point s'en charger tant que le
Lord Sandwich ſera à la tête de l'Amirauté ;
un grand nombre d'Amiraux refuſent de le
remplacer , & donnent le même motif. Ce
brave Officier a eu pour conſeil pendant fon
procès MM. Dunning , Lée & Erskine : après
le jugement il envoya à chacun de ces Avocats
un billet de 1000 liv . ſterl. Le dernier
dont la fortune eſt médiocre , n'a pu ſe difpenſer
de recevoir ce préſent ; les deux autres
le lui ont renvoyé , en diſant que l'honneur
d'avoir fervi à ſa défenſe étoit une récom.
penſe ſuffiſante ; que s'ils en defiroient une
autre , c'étoit de recevoir fon portrait de fa
main. On dit que ce procès a coûté 8000 liv.
ſterl . à l'Amiral.
ÉTATS-UNIS DE L'AMÉRIQUE SEPT.
DeBoston le 10 Janvier. Le ſéjour de M. le Marquisde
la Fayette dans cette partie du monde, les
ſervices qu'il a rendus aux Etats-Unis , ſa condui-
E3
( 102 )
te noble , généreuſe & digne de lui , ont des
droits à la reconnoiſſance de tout bonAméricain,
&à l'eſtime générale. Nos papiers publics viennent
de publier les lettres fuivantes que nous
allons tranfcrire. La premiere eſt une lettre du
Général Washington , au Préſident du Congrès .
>> M. cette lettre vous ſera remiſe par le Major-
Général Marquis de la Fayette : les motifs généreux
qui dans le tems l'ont engagé à traverſer l'Océan
& à ſervir dans l'armée des Etats-Unis , ſont connus
du Congrès : des raiſons également louables l'engagent
actuellement à retourner dans ſa patrie , qui
dans les circonstances où elle ſe trouve actuellement
, adroit à ſes ſervices. Quelqu'empreſlé qu'il
fût à remplir ce qu'il doit à ſon Prince & à ſonpays ,
cette conſidération puiſſante n'a pu l'engager à quitter
le Continent dans aucun tems où le fort d'une
campagne n'étoit pas encore décidé , il s'eſt déterminé
à reſter parmi nous juſqu'à la fin de celle-ci ;
&il ſaiſit ce moment de ſuſpenſion pour communiquer
au Congrès quels ſont ſes deſirs à cet égard,
afin que les arrangemens néceſſaires puiſſent être faits
dans le tems convenable , & qu'il ſe trouve à portée
de ſe diftinguer aux champs de Mars , ſi l'occaſion
s'en préſentoit.
En même-tems , le Marquis defirant conſerver
quelque relation avec nous , & eſpérant qu'il lui
fera poſſible quelque jour de nous être encore utile
commeOfficier Américain , ne ſollicite qu'un congé
propre à remplir les vues expoſées ci-deſſus.
Ce qu'il m'en coûte pour me ſéparer d'un Officier
qui à tout le feu militaire de la jeuneſſe unit une
rare maturité dejugement , m'engageroit, ſi la choſe
dépendoit de moi , à defirer de préférence , que ſon
abſence fût ſur ce pied-là : je m'eſtimerai toujours
heureux de pouvoir rendre à ſes ſervices les témoignages
auxquels il ades droits par la bravoure &la
conduite qui l'ont diſtingué dans toutes les occafions
; & je ne doute pas que le Congrès ne lui ex
( 103 )
prime encore d'une manière convenable combien il
fait apprécier ſon mérite , & les regrets que lui cauſe
ſon départ".
M. le Marquis de la Fayette , écrivit quelques
jours après celle-ci à M. Laurens :
>> M. quelqu'attentif que je duſſe être à ne pas employer
les inſtants précieux du Congrès à des confidérations
particulières , qu'il me ſoit permis de lui
expoſer les circonstances dans leſquelles je me trouve,
avec cette confiance qui naît naturellement de
l'affection & de la reconnoiſſance : il n'eſt pas poſſible
de parler plus convenablement des ſentimens qui
m'attachent à mon pays , qu'en préſence des citoyens
qui ont tant fait pour le leur ! tant que j'ai cru pouvoirdiſpoſer
de moi-même , mon orgueil & mon
plaiſir ont été de combattre ſous les drapaux Américains
pour la défenſe d'une cauſe que j'oſe d'autant
plus particulièrement appeller nôtre , que j'ai eu le
bonheur de verſer mon fang pour elle : actuellement ,
Monfieur , que la France eſt engagée dans une guerre
, le devoir , l'amour de mon pays me preffent
également de me préſenter devant mon Roi , pour
ſavoir de quelle manière il jugera à propos d'employer
mes ſervices : la plus agréable de toutes ſera
toujours celle qui me mettra à portée de ſervir la
cauſe commune , parmi ceux dont j'ai eu le bonheur
d'obtenir l'amitié , & ſuivre la fortune dans
des temps où les perspectives ſourioient moins
qu'aujourd'hui ; cette raiſon & quelqu'autres que
le Congrès appréciera , m'engagent à lui demander
la liberté de repaſſer dans ma patrie l'hiver prochain.
Tant que j'ai pu eſpérer que lacampagne ſeroit
active , je n'ai pas penſé à quitter leChamp de Mars ;
actuellement que tout eſt calme & paiſible , je ſaiſis
cette occafion de ſolliciter le Congrès : s'il veut bien
m'accorder ce que je demande, les arrangemens relalatifs
à mon départ ſeront pris de manière qu'avant
que je m'éloigne , il ſera certain que la campagne
E 4
( 104 )
eſt finie. Vous trouverez ci-incluſe une lettre de fon
Excellence le Général Washington , par laquelle il
conſent à ce que j'obtienne la permiffion de m'abſenter:
je me flatte qu'on me regardera comme un
foldat abſent par congé , & defirant ardemment de
rejoindre ſes drapeaux , ainſi que ſes camarades efſtimés
& chéris .
Si l'on penſe , que lorſque je me trouverai au
milieu de mes concitoyens,je puis en aucune manière
être utile au ſervice de l'Amérique; fi tout ce qu'il
ſeroit en mon pouvoir de faire peut paroître de quelqu'utilité
, je me flatte , Monfieur , que l'on me
regardera toujours comme l'homme du monde qui
a le plus à coeur la proſpérité de ces Etats -Unis , &
a pour leurs repréſentans l'affection , l'eſtime & la
confiance les plus parfaites.
Le Congrès ſous les yeux duquel on mit
ces lettres , prit le 21 Octobre , une réſolution
par laquelle il accorda au Marquis de la
Fayette , le congé qu'il demandoit ; il chargea
le Préſident de lui écrire une lettre pour le
remercier au nom du Congrès , & le Plénipotentiaire
des Etats-Unis à Versailles , de faire
faire une épée élégante avec des emblêmes
convenables , & de la préſenter au Marquis de
la Fayette au nom des Etats- Unis. M. le Marquis
de la Fayette répondit ainſi à M Laurens ,
qui lui avoit fait part de cette réſolution du
Congrès.
>> M. , j'ai reçu la lettre obligeante de V. E.
contenant les réſolutions diverſes dont le Congrès
m'a honoré , & la permiſſion de m'abſenter
qu'il a bien voulu m'accorder ; rien ne peut
me rendre plus heureux que de penſer que mes
ſervices ont obtenu fon approbation : les témoignages
glorieux de confiance & de fatisfaction
qui m'ont été donnés diverſes fois par les
repréſentans de l'Amérique , quoique ſupérieurs
à mon mérite , ne peuvent excéder les ſenti
( 105 )
mens de reconnoiſſance qu'ils ont fait naître :
je confidère le noble préſent qui m'eſt fait au
nom des Etats-Unis , comme l'honneur le plus
flatteur ; mon deſir le plus fervent eſt d'employer
promptement cette épée à leur ſervice contre
l'ennemi commun de mon pays & de ſes alliés
fidèles & bien-aimés .
Que la liberté , la ſûreté , l'abondance &
la concorde règnent à jamais dans ces Etats-
Unis , & le voeu ardent d'un coeur rempli du
dévouement du zèle & de l'amour illimité qu'il
a pour eux , ainſi que du plus haut reſpect
&de l'affection la plus fincère qu'il porte à leurs
repréſentans !
Veuillez bien , Monfieur , leur préſenter mes
remerciemens & accepter vous -même l'aſſurance
de mon attachement refpectueux .
J'ai l'honneur d'être avec une vénération
profonde , &c «.
FRANCE.
De VERSAILLES , le 30 Mars.
LE Comte de Weilnau , Meſtre-de-Camp , Commandant
du Régiment de Schomberg ayant obtenu
une place de Commandeur ſurnuméraire dans l'inſtitution
du Mérite militaire , a eu l'honneur de faire
ſes remerciemens à Sa Majesté le 21 de ce mois . Le
Roi a nommé le Marquis de Lemps , ci - devant Commandant
en Vivarais, Commandant en ſecond en
Languedoc , à la place du Comte de Moncan; il l'a
remplacé dans le commandement du Vivarais par le
Comte de Rochefort , Brigadier de ſes armées ,
ci-devant Premier-Lieutenant en chef d'escadron des
Gardes-du- Corps , Compagnie de Villeroi .
Le Prince Doria Pamphili , Nonce ordinaire du
Pape, préſenta le 23 au Roi, dans une audience particulière
, le Comte Oneſti , neveu de S. S. qui retour-
Es
( 106 )
ne à Rome. Le Comte de Scarnafis , Ambaſſadeur de
Sardaigne , eut , immédiatement après , une audience
dans laquelle il préſenta , à Sa Majeſté , le Comte de
Mazin , Ambaſſadeur de ſa Cour auprès de celle
d'Eſpagne. Le Roi donna enſuite des audiences particulières
au Baron de Belsderbuſch , Miniftre- Plénipotentiaire
de l'Electeur de Cologne ; à M. Franklin
, Miniſtre - Plénipotentiaire des Etats-Unis de
P'Amérique Septentrionale ; ces Ambaſſadeurs & ces
Miniftres furent conduits à l'audience de S. M. & à
celle de la Famille Royale par M. de la Live de la
Briche , Introducteur des Ainbaſſadeurs. Le même
jour le Comte de Rzewuski , Chevalier de l'Ordre
du Mérite de Pologne , & petit Général de la Couronne
, &le Baron de Tſchoudi , Miniſtre du Prince-
Evêque de Liège , furent préſentés au Roi & à la
FamilleRoyale.
La Maiſon d'Haucourt , d'ou deſcend par mère la
branche du Comte de Mailly , Chevalier des Ordres
du Roi, ayant fondéen 1132 dans la terre d'Haucourt
la Commanderie de Villedieu , paffée dans l'Ordre
de Malthe , le Grand-Maître , en conſidération de
cette fondation & du nombre de Chevaliers que cette
branche de la Maiſon de Mailly a donnés à l'Ordre
ayant accordé au Comte de Mailly la Grande-Croix
de cet Ordre , & la Croix au Duc & à la Ducheſſe de
Mailly ſes enfans, S. M. a bien voulu leur permettre
de la recevoir & de la porter.
,
Le 14 de ce mois la Société Royale de Médecine
eut l'honneur de préſenter le premier volume de ſes
Mémoires à LL. MM. , à Monfieur , Madame , à
Monſeigneur & Madame la Comteffe d'Artois .
De PARIS , le 30 Mars.
La nouvelle de la priſe des Forts & Comptoirs
du Sénégal à la côte d'Afrique , a été
apportée ici par le Vicomte d'Arrot , Colonel
d'Infanterie au ſervice des troupes des Colo
( 107 )
nies , dépêché par le Duc de Lauzun , Colonel
du corps des volontaires étrangers de la Marine
, & par M. de Chavagnac , Lieutenant
de vaiſſeau , dépêché par le Marquis de Vaudreuil
, Capitaine de vaiſſeau , commandant
une eſcadre du Roi. Voici les détails de cette
expédition.
,
Le 28 Janvier , l'Eſcadre aux ordres du Marquis
de Vaudreuil , compoſée des vaiſſeaux le Fendant ,
de 74 canons , qu'il montoit ; le Sphinx de 64 ,
commandé par le Comte de Soulanges ; des Frégates
la Résolue & la Nymphe , par le Chevalier de
Pontevez & le Chevalier de Senneville , & des Corvettes
la Lunette , l'Epervier & le Lively , par M.
de Chavagnac , le Comte de Capellis & M. Eyriez ,
arriva à la hauteur de l'embouchure du Sénégal . Le
30 , le vaiſſeau le Fendant mouilla devant le Fort
Saint-Louis , bâti ſur l'Ile de ce nom , protégée
par un bras de mer & une langue de terre qui
ne permettent d'y aborder qu'en entrant dans le
fleuve. Le Fort répondit par quelques coups de
canon , à une volée qui lui fut envoyée par le
vaiſſeau , & hiſſa tout de ſuite un pavillon blanc ,
pour demander à capituler. Cependant , les petits
bâtimens à la ſuite de l'Eſcadre , & les chaloupes
des vaiſſeaux , ſous la protection du Sphinx & des
Frégates mouillées devant l'embouchure du fleuve ,
avoient fait toutes leurs diſpoſitions pour paffer la
Barre , qui en rend l'entrée difficile & impraticable.
Cette petite Flotte étoit commandée par le
Chevalier Duchaffault de Chaon , Capitaine en ſecond
du Fendant , & portoit les détachemens des
régimens de la Reine , Languedoc , Forès & Walsh ,
qui formoient le corps de troupes deſtiné à faire la
defcente ſous les ordres du Duc de Lauzun . La
marée n'ayant pas permis que la Flotte abordât
ce même jour à l'ine Saint- Louis , les bâtimens
tinrent à l'ancre , & les troupes mirent pied à terre
à la côte du continent , où elles paſsèrent la nuit
E6
( 108 )
au bivouac. Le lendemain matin elles ſe rembarquerent
& abordèrent à l'Iſle Saint-Louis : le Duc de
Lauzun reçut la capitulation , qui lui fut préſentée
par M. Robert Stenton , Gouverneur pour S. M. B.
La garniſon fut faite priſonnière de guerre ; les
troupes du Roi prirent poſſeſſion du Fort & des
Comptoirs , & autres établiſſemens ſur le fleuve
appartenans aux Anglois. On a trouvé dans le
Fort 26 canons de fonte , 56 canons de fer , 10
mortiers & 8 pierriers. Le Duc de Lauzun a ordonné
ſur-le-champ toutes les diſpoſitions néceſſaires
pour l'évacuation de l'Iſle de Gorée , appartenante
à S. M. , & pour le tranſport au Sénégal de
la garaiſon , de l'artillerie & des munitions de cette
Iſſe , où il ne doit reſter qu'un poſte pour en maintenir
l'occupation , après en avoir ruiné les défenſes.
Il eſt décidé que l'eſcadre de M. de Ternay
n'ira pas dans l'Inde ; cet Officier doit monter
le Saint - Esprit , & reſter ſous les ordres de
M. le Comte d'Orvilliers. M. de la Mothe-
Piquet prend le commandement de l'Annibal ,
&aura ſous fes ordres , le Diadême , le Réfléchi ,
l'Artésien & l'Amphion . On ne dit point quelle
eſt la deſtination de cette eſcadre , àbord de
laquelle eſt embarquée la légion de Lauzun ;
on croit toujours qu'elle prendra la route des
Antilles .
>> Une partie du convoi deſtiné pour Bordeaux ,
écrit-on de Brest , qui étoit rentré le 14 , appareilla
le 16 , & fut obligé de rentrer encore pendant la
nuit du 18 au 19. L'Intrépide , la Gloire & la Sybille
, rentrèrent en rade le 18. L'Aigrette , qui faifoit
partie de cette diviſion , s'étoit ſéparée en chalſant
un batiment , & ne rentra que le 19 au matin.
Elle a rapporté qu'elle avoit combattu la nuit précédente
à la vue des feux de S. Michel & d'Oueffant
, contre une frégate Angloiſe. Le 19 on apprit
par un exprès dépêché du Conquêt , qu'une frégate
( 109)
Angloiſe étoit échouée ſur l'Ifle de Molennes. On
fit embarquer ſur-le-champ des troupes dans des
corvettes & des cachemarées , ppoouur s'emparer des
Anglois qui s'étoient trouvés dans l'Ifle. Le 21 on
tranſporta à Breſt le Capitaine Eweritz & ſon équipage
, au nombre d'environ 200 hommes. Il a dit,
que le Capitaine Marshall , qui ci-devant commandoit
la frégate , étoit reſté en Angleterre , pour dépoſer
dans le procès de l'Amiral Keppel , que lui ,
Capitaine Eweritz , en avoit pris le commandement
par interim ; qu'il s'eſt trouvé à 34 lieues
d'Oueſſant lorſqu'il avoit rencontré l'Aigrette ; &
qu'ayant pris les feux d'Oueſſant & de S. Mathieu
pour ceux de 2 vaiſſeaux , qui venoient au ſecours
de notre frégate , il avoit pris chaſſe & avoit échoué .
Cette frégatte , qui eſt entièrement briſée , s'appelloit
l'Arethuse : c'eſt celle qui a combattu contre
la Belle-Poulle. Is Anglois ivres ſe ſont embarqués
dans la chaloupe , pour retourner en Angleterre
.
D'autres lettres de Breſt portent qu'on carène
, & qu'on arme de nouveau une partie
des vaiſſeaux qui ont paſſé l'hiver en rade ; qu'il
arrive des volontaires de toutes les parties du
Royaume , & que la flotte du Roi ſera abfolument
prête dans un mois au plus tard ; 12
bataillons , ajoute-t-on , entrent dans la Bretatagne.
Il y aura beaucoup de troupes cette
année dans cette province & celle de Normandie
; elles y cantonneront & ne camperont
pas .
Pluſieurs vaiſſeaux de ligne & quelques
frégates ſont ſortis de différens ports , & on
préſume que leur miſſion eſt de protéger la
rentrée des bâtimens marchands. partis de S.
Domingue & de la Martinique. Il en eſt arrivé
déja pluſieurs , tant à Nantes , qu'à Bordeaux .
Le Roi a accordé une penſion de 800 livres
à M. de Tilly. La nation & le corps de la
( 110)
marine applaudiſſent à la récompenſe accordée
à ce brave Officier. M. de Raymondis , Capitaine
de pavillon du vaiſſeau le César , qui a
eu le bras emporté , & qui eſt arrivé depuis
peu de Boſton à Breſt , a obtenu une penſion
de 1000 livres fur les fonds des Invalides de
la Marine.
de
On n'a point de nouvelles poſitives de l'Amérique
; quelques avis venus de différens ports ,
annoncent que la jonction de l'eſcadre du Comte
de Graffe , avec celle du Comte d'Estaing , eft
effectuée , & qu'elles vont enſemble faire une
expédition importante. Ces mêmes avis ajoutent
qu'un corps de 2000 Créoles bien armés
&bien difciplinés , s'eſt embarqué à bord
ces efcadres . On ne peut tarder à recevoir des
détails importans qu'on attend avec impatience.
On dit que l'Amiral Barington ſe trouve dans
la plus grande détreſſe à Ste. Lucie , & qu'il
eft comme bloqué dans le grand cul - de - fac
de cette Iſle , manquant de tout , ainſi que les
troupes qu'il y a débarquées , & qui fouffrent
également du manque de proviſions qu'elles ne
peuvent ſe procurer , & de la malignité du
climat qui ne permettoit pas aux nôtres d'y
faire un long ſéjour , puiſque l'on étoit obligé
d'y relever de 3 en 3 ſemaines la petite garniſon
qu'on y entretenoit. Celle qui ſe trouvoit
dans l'Iſle lorſque les Anglois y font deſcendus ,
y étoit depuis 15 jours , & de 100 hommes le
climat l'avoit réduite à 60 ; le reſte étoit mort
ou malade .
Tous les bruits que les Anglois affectent de répandre
fur les diviſions des Américains , ſur le
voeu qu'ils prétendent que la plupart forment pour
une réunion avec la métropole , n'ont aucun fondement.
» Il y a quelques jours , écrit-on de Bilbao
, en date du 3 de ce mois , que nous avons ici
un navire Américain , arrivé de la Virginie en 35
( 111 )
jours. Avant-hier , il en arriva un autre de Bofton
en 30 jours. Hier je paſſai la ſoirée chez le
Négociant qui fait les affaires du Congrès ; il avoit
chez lui le Capitaine dernièrement arrivé , & 4
autres Américains ; tous ont dit qu'en Amérique
c'étoit un crime de leſe-Majesté , non- ſeulement de
dire , mais de penſer qu'il faudroit rentrer ſous la
domination de la Mère-Patrie ; que les Royaliſtes
avoient tiré de New-Yorck la plupart de leurs vieilles
troupes ; qu'il étoit fort queſtion d'une expédition
contre le Canada pour le printemps , que le
papier du Congrès prenoit de jour en jour plus de
crédit ; enfin , que depuis le départ de l'Amiral
Byron il étoit forti de Boſton 11 frégates pour la
courſe , & qu'il y en reſtoit encore 2 de 32 canons.
Le chargé des affaires des Américains m'a dit avoir
reçu des lettres de change , tirées en Amérique au
nom du Congrès , ſur les commiſſaires des Etats-
Unis à Paris , & il regarde cette marche comme
une banque que les Américains établiſſent , pour
engager les Européens à leur porter ce qui leur
manque en payant chez nous ce qu'on leur livre.
Cela eſt bien vu , bien imaginé & fort à propos.
Suivant toutes les nouvelles que nous recevons ,
ajoute la même lettre , pluſieurs régimens ont eu
ordre de ſe rendre aux lignes de S. Roch , devant
Gibraltar. Nous ne devons pas tarder à ſavoir ce
que veut notre Cour ; mais il eſt bien sûr que la
Nation veut la guerre , & imiter le bel exemple
des François , contre une Nation auffi trop orgueilleuſe
«.
Le 8 de ce mois , la Comteſſe d' Artois entra
dans le port de Dunkerque , avec une priſe
chargée de charbon de terre ; dans la nuit ,
elle fut ſuivie par la Com effe de Provence , qui
en amenoit une autre plus riche . » Le courier
d'Eſpagne , écrit-on de Bayonne , nous apporte
aujourd'hui 14 , la nouvelle qu'un corſaire de
Marſeille s'eſt emparé d'un bâtiment Anglois
( 112 )
venant de Smyrne , qu'il a conduit à Malaga ;-
il eft chargé de foieries , & évalué à 2 millions .
Le navire Anglois , plus fort en nombre , en
calibre de canon , avoit 150 hommes d'équipage.
Le Capitaine & fon ſecond ont été tués.
Le premier Lieutenant a combattu , malgré la
perte des deux chefs , & a fini par ſe rendre
maître du navire ennemi . La Marquise de la
Fayette , corfaire de ce port , a fait une priſe
chargée de ſel , qui doit être conduite à St.
Ander «.
Le Roi a fait don d'une épée au Capitaine
Troffes , commandant le corſaire le Cornichon ,
& la caiche le Frélon de Dunkerque , en confidération
de la bravoure qu'il a montrée dans
les deux combats qu'il a foutenus à la vue
d'Oftende , contre des caiches Angloiſes .
Le corfaire la Ville de Honfleur , de 14 canons
de 4 livres de balle , & de 106 hommes d'équipage
, écrit - on de St. Malo , a relâché dans
ce port. Le 19 Février , il fut attaqué à 9 heures
du matin par deux corvettes du Roi d'Angleterre
, l'une de 16 , & l'autre de 14 canons.
Il ſe battit vigoureuſement pendant 7 heures
&demie , toujours entre deux feux. Le Capitaine
, M. Mignard , à qui ce combat fait beaucoup
d'honneur , ſe trouvant trop foible , prit
le parti de ſe retirer à la faveur du brouillard
&de la nuit ; il avoit eu 10 hommes bleffés .
Son bâtiment , qui avoit beſoin de réparation ,
n'a pu mettre en mer qu'au commencement de
ce mois.
Jean-Baptiste François le Roux , Chevalier , Seigneur
de Touffreville , ancien Officier de Dragons ,
natif de la paroiſſe de Rolleville , au pays de Caux
élection de Montivilliers , qui en cas d'existence
auroit 43 ans , n'a donné aucune de ſes nouvelles
depuis 1767. Comme ſa famille veut prendre des
arrangemens avec ſes créanciers qui font à Paris
(113 )
à Rouen , & fur-tout à Caen ; on les avertit d'envoyer
l'état motivé de leurs hypothèques , & de la
nature & quotité de leurs crédits , au ſieur le Chevalier
, Procureur au Bailliage de Montivilliers , &
de conftituer un Procureur ſur les lieux , à l'effet
de compoſer & tranfiger , d'autant que ſes dettes
occaſionnées par des malheurs particuliers , excédent
de beaucoup le principal de ſon bien. On aura attention
d'affranchir les lettres & paquets .
Marie-Gabrielle de Pons-Praflin , Dame de
l'Ordre Impérial de la Croix étoilée , veuve
de Henri-Anne de Flagny-Damas , Comte de
Rochechouart , eſt morte à Dijon le 9 Février
dernier.
Joſeph - François Cadeyne , Marquis de
Gabriac , ancien Lieutenant de Roi de la province
de Languedoc , eſt mort ici le 17 de ce
mois , dans la 74me année de fon âge.
Jean - Baptifte Aimable de Goy - d'Idogne ,
Seigneur d'Idogne , Chambellan du feu Roi
de Pologne , Duc de Lorraine , Ecuyer de
main de Madame , Chevalier de l'Ordre des
Saints Maurice & Lazare de Savoie , Gouverneur
de Rion & de Ganac , eſt mort le 7
de ce mois dans ſon château d'Idogne en Bourbonnois.
Ange - Laurent de la Live , ancien Introducteur
des Ambaſſadeurs , Honoraire Amateur
de l'Académie de Peinture , eſt mort le 18 .
Arrêt du Conſeil d'Etat du 17 Février. >> Le Roi
s'étant fait repréſenter les Arrêts du Conſeil des 30
Avril 1750 , 16 Septembre 1760,3 Mars 1761 ,
26 Décembre 1762 , & 8 Mars 1771. Concernant
les Cautionnemens par confignation , auxquels
les principaux Employés de ſes Fermes-Générales
ont été aſſujettis ; S. M. a reconnu , que ces Cautionnemens
, en portant tout- à- la- fois ſur des Commis
comptables & ſur ceux qui n'ont aucun ma
( 114 )
niement , avoient réuni l'avantage d'offrir une Garantie
, ſoit contre des divertiſſemens de Deniers ,
ſoit contre des abus de fonctions , qui pouvoient
compromettre l'intérêt des Fermiers & exciter de
juſtes réclamations. Mais S. M. a conſidéré , que
pluſieurs claſſes d'Emplois avoient été affranchies
de cette conſignation , quoiqu'ils en euſſent été pareillement
ſuſceptibles : Elle a auffi remarqué , que
l'accroiſſement des Produits avoit altéré les proportions
, qu'on avoit adoptées dans la fixation de
chacun de ces Cautionnemens : Enfin Elle a jugé ,
qu'il ſeroit convenable d'étendre les mêmes précautions
aux Adminiſtrations & Régies générales
des autres parties de ſes Finances. Sa Majesté d'ailleurs
a penſé , que ce feroit un moyen de ſe procurer
un secours à un intérêt modéré , & qui ,
étant en même-tems extrêmement diviſé , ne prendroit
rien ſur les Fonds de la circulation ordinaire.
En conféquence , S, M. a ordonné , qu'il ſeroit
fourni des Cautionnemens ou ſupplément de cautionnement
par les Commis & Préposés , tant de
ſes Fermes-Générales , que des Adminiſtrations &
Régies. Elle a pris toutes les meſures néceffaires
pour aſſurer le paiement des intérêts ; & ces mêmes
diſpoſitions ſeront exactement maintenues dans
le prochain Bail & les ſuivans «.
Les Articles ſont au nombre de douze : Par le
cinquième Sa Majesté accorde aux Employés , qui
auront fourni les fonds ordonnés par l'Arrêt , des
intérêts au denier vingt , ſans aucune retenue.
L'on évalue à plus de dix millions le ſecours
que l'Etat reçoit par ce moyen , & à 9 millions la
ſomme que les Privilégiés des Caroſſes de place
ont prêtée au Roi ſans intérêt. Les Lettres-Patententes
, qui les regardent , on été données à Ver-
Sailles le 17 , & enregiſtrées au Parlement le 26
Février.
Le Roi par Arrêt du Conſeil d'Etat du 24 Jan
(115 )
vier , au ſujet de la prétention des Etats de Bretagne
que leur conſentement doit être requis pour la continuation
des droits d'octrois , après avoir examiné
avec attention toutes les circonstances de cette affaire,
&vu que ces droits qui ne s'élevoient pas à 80,000 1.
exiſtoient depuis 1724; que cette impoſition eſtgénérale
dans tout le Royaume ; que quoiqu'établie d'abord
en Bretagne par un Edit , elle avoit été renouvellée
tous les dix ans par de ſimples Arrêts du Conſeil
; que par l'effet de ſon penchant à prendre les
formes les plus régulières & les plus agréables à ſes
peuples , elle avoit conſenti à renouveller les octrois
par des Lettres-Patentes enregiſtrées au Parlement
de Rennes ; que les Etats avoient formé une nouvelle
prétention; que cependant S. M. qui ne veut
que la justice , & qui maintiendra toujours le Parlement
& les Etats dans le droit utile à ſon ſervice
de porter juſqu'à ſon trône leurs ſuppliques , avoit
ordonné à ſes Commiſſaires de notifier auxdits
Etats , qu'avant de ſtatuer ſur leur nouvelle prétention
, elle leur demandoit un Mémoire inſtructif;
que les Etats n'en ont envoyé aucun ; qu'ils ont
formé une oppoſition au Parlement; que le Parle-
-ment avoit enfin employé la voie ſage & régulière
d'adreſſer à S. M. des remontrances ; ſur quoi S. M.
après un mûr examen, perſiſtant dans le plan qu'elle
a adopté , veut que les Etats obéiſſant à ces ordres ,
fourniſſent leMémoire qui peut fervir à la diſcuſſion
de cette affaire. Cependant , vu la modicité de l'impoſition
, S. M. voulant bien ſuppléer dans ſa ſageſſe
à la conduite irrégulière des Etats , afin de
n'avoir à fixer ſon attention que ſur les marques de
zèle & de confiance de ſes ſujets , s'eſt déterminée à
ſuſpendre la perception des octrois municipaux jufqu'à
ce qu'elle ait reçu le Mémoire qu'elle a demandé ,
&qu'elle en ait peſé les motifs. Mais ne voulant pas
que ſes finances ſouffrent de cette ſuſpenſion , conſidérant
qu'elle ne peut décharger une de ſes Pro
( 116)
vinces d'une impoſition générale , ſans grever d'autant
le reſte ; pour remplacer le produit des octrois
ſuſpendus , S. M. a jugé a propos de retirer une moitiéde
la remiſe , que malgré les beſoins de l'Etat
elle avoit bien voulu accorder ſur les impoſitions
ordinaires de la Province. S. M. en rempliſſant des
vues de ſageſſe & de modération , ſatisfait à la jul.
tice générale qu'elle doit à toutes ſes Provinces ,
fait connoître aux Etats , que les graces qu'elle daigne
leur accorder , feront toujours ſoumiſes aux règles
de l'équité , & dépendantes de la ſatisfaction qu'elle
aura de leur conduite ; car en même tems qu'elle
eſt dans l'intention de conſerver les priviléges & les
formes des Etats , elle ne permettra jamais que leurs
prétentions foient portées àd'autre tribunal que се.
lui de la Justice , par d'autres voies que celle de
repréſentations reſpectueuſes ; & quoique ſes premiers
ſoins s'appliquent à prévenir avec bonté l'obligation
de recourir à des Actes de ſévérité , elle ſaura
quand il le faudra , déployer ſon autorité pour main.
tenir ſes ſujets dans cette obéiſlance , qui fait le plus
ſur appui de l'ordre & du bonheur public.
De BRUXELLES , le 30 Mars.
SELON les lettres d'Eſpagne , l'activité & le
ſecret continuent à régner dans les ports de
cette Monarchie ; le myſtère répandu ſur ſes
diſpoſitions , exerce toujours les politiques , qui
ſe permettent de deviner qu'il va bientôt ſe
diffiper ; comme on dit que les Anglois fongent
ſérieuſement à renforcer les garniſons de Gibraltar
& de Mahon , on croit que l'Eſpagne
ſonge auſſi à prévenir l'arrivée de ces renforts.
2des plus gros vaiſſeaux arrivés à Cadix , reçurent
le 9 du mois dernier , ordre de ſe tenir
prêts à mettre à la voile avec 6 mois de vivres ,
& on prétend qu'ils font partis au commence
( 117 )
ment de celui-ci ; mais on ne prétend pas ſavoir
de même leur deſtination .
>> Toutes les apparences , écrit-onde Lisbonne,
ſemblent confirmer que l'intention de notre Gouvernement
eſt d'obſerver la plus exacte neutralité
au milieu des conteftations qui ſubſiſtent entre
la France & l'Angleterre ; pour ne pas s'écarter
de ce ſyſtême , il ne veut point ſe mêler
des affaires ni des différends qui peuvent s'élever
de tems en tems , relativement aux corſaires
& à leurs priſes . Il s'occupe uniquement du ſoin
de faire fleurir le Royaume , & d'annuller par
différentes Ordonnances les règlemens publiés
ſous le précédent Miniſtère. Le fel de Sétubal
vient d'être déclaré franc , & on a adouci
la loi qui défendoit aux Propriétaires de cer.
tains diſtricts éloignés de plus de 100 milles de
la Capitale , d'y faire des plantations de vigne «.
>>>Nos citoyens , écrit-on d'Amſterdam , ne
conçoivent rien à l'eſpèce d'empreſſement avec
lequel quelques perſonnes de la République
penchent pour les Anglois , qui juſqu'à préſent
nous ont moleſtés autant qu'ils l'ont pu , & qui
ne ceſſent d'enlever nos vaiſſeaux. Leur conduite
impoſe à la République la néceſſité de repouſſer
l'outrage par la force. Une lettre de Lisbonne ,
porte qu'au commencement du mois dernier ,
une frégate Angloiſe étoit venue mouiller dans
ce port , avec une priſe qu'elle prétendoit être
Françoiſe , quoique le Capitaine fût Hollandois;
elle étoit chargée de morue. Un vaiſſeau
de guerre Hollandois , mouillé dans le même
port , en ayant été inſtrui , manda le Capitaine
Anglois ,& lui ordonna de rendre le bâtiment.
L'Anglois le refuſa , en foutenant qu'il étoit de
bonne priſe. Deux jours après , il mit à la voile
avec ſa capture ; le vaiſſeau Hollandois le
fuivit , & quand il fut à une certaine hauteur ,
( 118 )
il le força à coups de canons à rendre le bâttment
Hollandois , & à lui donner un ôtage
pour sûreté de l'indemnité qui lui étoit due.
L'Anglois eft rentré dans le port de Lisbonne ,
peu glorieux de ce qu'il appelle une diſgracé
révoltante«.
On affure à préſent que les Etats-Généraux
ont pris ou ſont ſur le point de prendre les
réſolutions fuivantes. 1º . D'augmenter la marine
de la République de 30 vaiſſeaux , dont
le nombre ſera porté par ce moyen à 60 , &
de les armer le plutôt qu'on pourra. 2 ° . D'augmenter
également les troupes de terre de 1000
hommes. 3 ° . De faire convoyer déſormais tous
les vaiſſeaux marchands ſans diſtinction de ceux
chargés de munitions navales. Enſuite on
ſuppliera le Roi de France de retirer ſon
Arrêt au ſujet de la navigation Hollandoiſe.
On dit d'ailleurs qu'il eſt queſtion d'un traité
d'alliance entre le Danemarck & LL . HH. PP .
Ces réſolutions , ſi elles ont été priſes , ou
fi elles le font , ont été dictées par les réclamations
de la plupart des villes. Celle de Dort
apréſenté encore dernièrement aux Etats-Généraux
une Requête auſſi motivée que celle
que leur a préſenté la ville de Rotterdam.
>>>On connoît , écrit- on de Harlem , le fameux
acte de navigation , en vertu duquel , depuis Cromwel
& Charles II , les Anglois ne ſouffrent pas que
les Hollandois , ni aucune autre Nation , portent
chez eux autre choſe que leurs propres productions.
La Hollande ne produit rien. Tout ſon commerce
avec l'Angleterre ſe fait donc en vertu de cet acte ,
dans des bâtimens & par des Capitaines & équipages
Anglois , à peu d'exceptions près. De tous les paquebots
& floops à Helvoetſluys & à Rotterdam ,
aucun n'appartient à la République. Le commerce
entre ces deux Nations eſt donc une vraie ſervitude
(119)
uſurpée , dans laquelle la Grande - Bretagne eſt le
pradium dominans , & les Pays-Basle pradium fervens.
C'eſt là , ce qui depuis un ſiècle , a amené
par degrés le déclin du commerce & de la puiſſance
navale de la République , & porté à ſon zénith la
proſpérité & la vigueur de l'Angleterre. Si l'on demande
pourquoi la République a fouffert cette oppreſſion
depuis fi long-tems , on répondra qu'elle
a été conftamment ſacrifiée à des vues particulières
, à je ne fais quelle balance de pouvoir àla
conſervation de laquelle on a attaché comme une
choſe de grand poids , la prétendue néceſſité d'une
ſupériorité de la Grande - Bretagne ſur les mers ;
principe qui ne mériteroit que la pitié , ſi les ſuites
en étoient moins férieuſes. La queſtion n'eſt donc
pas ſi la République ceſſera tout commerce avec
l'Angleterre elle n'en a preſque point qu'elle
puiffedire à elle avec ce Royaume ; ni fi l'on fera
convoyer le peu de vaiſſeaux qui portent du beurre
& du fromage aux Anglois , cela ne vaudroit pas
la peine. La queſtion eſt , ſi pour faire plaifir
aux Anglois qui voudroient pouvoir écraſer les
Hollandois , ceux - ci renonceront au commerce
très - lucratif pour eux , qu'ils font en France , ou
s'ils auront le courage de le protéger par des convois
dans toute l'extenſion des traités qui le leur
garantiſſent. Les réclamations s'élèvent de toutes
parts contre les procédés arbitraires des Anglois.
Que réſultera-t- il de ce cri général ? Les Nations
fongent-elles à rentrer dans leurs droits ufurpés ,
ou leur étoile fauvera-t- elle encore une fois ces fiers
Bretons , qui ont ſi bien vérifié cette maxime , que
pour être le plus fort , il ne s'agit ſouvent que de
dire qu'on l'eſt , & de ſe conduire comme ſi on
l'étoit. On ne peut ſe défendre d'une certaine admiration
en voyant combien les beſoins d'une
ſeule Ifle ont rendu ſa politique active , & comment
elle eſt parvenue à intéreſſer dans ſa que-
,
)
( 120 )
relle tout le reſte du globe. Le Gange & les rivières
deHudſon ſe reignent du fang des hommes envoyés
des bords de la Tamiſe ; les mers d'Europe ont
englouti pluſieurs de ces hommes ; l'Afrique participe
à cette deſtruction générale , & déjà le Séné.
gal, après avoir vu expirer ſur ſes bords un nombre
conſidérable d'Européens,qui y font morts fans ſe
tuer , a changé de maître. Jamais l'Empire Romain
dans ſon plus haut point de ſplendeur , n'embraſſa
ainſi le monde entier , & jamais les Peuples barbares
& déſunis entr'eux du reſte de l'Univers
n'osèrent attaquer ce coloſſe que quand il ſe fut détruit
lui-même par les richeſſes & la corruptione .
Pendant que la France & l'Angleterre ſe battent
fur les mers , & que l'Empereur eſt occupé en Allemagne
d'une guerre de terre , ce Prince ne dé
tourne pas fon attention du commerce qu'il ſe propoſe
d'étendre& de porterdans les Indes. » Le vaif
ſeau impérial , le Prince de Kaunitz , écrit-on de
P'Orient , acheté & armé dans ce Port par le Comte
Charles de Proli , & quelques Affociés , tous fu
jets de LL. MM. II. & RR. commandé par le
Capitaine Angelus Lepp , né leur ſujer , a mis en
mer le 20 du mois dernier ; il ſe rendra à Cadix ,
&de là directement à Canton en Chine , d'où il
retournera en droiture à Trieſte , Port de la mer
Adriatique , appartenant à LL. MM. II. & RR.
C'eſt la que s'en fera la vente & le défarmement.
Cette expédition ne peut que faire le plus grand
honneur à M. de Proli , qui s'eſt rendu ici en
perfonne , & qui a donné tous ſes ſoins pour ſe
munir d'un équipage choiſi , & de la cargaifon
convenable. Le vaiſſeau eſt du port de 400 tonneaux
".
2
MERCURE
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI ,
:
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours ; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l'Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Décou
vertes dans les Sciences & les Arts; les Spectacles';
les Causes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts; les Avis
particuliers , &c. &c.
15 Avril 1779 .
A PARIS ,
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou
rue des Poitevins.
AvecApprobation & Brevet du RoisTABLE.
PIÈCES FUGITIVES. Confidérationsfur lesOEu-
Versfur la mort de M. de vres de Dieu ,
Voltaire, 123
171
SPECTACLES .
Réponſe des Colons de Fer- Concert Spirituel , 179
ney à M. le Marquis
de Villette ,
ACADÉMIES .
124-DeMontauban , 181
Les douceurs de la Vie Anecdote, 183
Champêtre, 125 VARIÉTÉS . ib .
Almamoulin, Conte Orier- SCIENCES ET ARTS .
tal
AmonMari
126 Lettre de M. le Duc de
$37
Enigme & Logogryp . 139 de Saint-Non
V
NOUVELLES
LITTÉRAIRES.
Gravures ,
JOURNAL POLITIQUE.
Recherches fur l'adminiſ- Constantinople .
tration des terres chez Stockholm ,
les Romains , Second Vienne
Extrait, 140Hambourg
Chaulnes à M. IAbbé
187
191
193
194
201
202
2.05
206
208
217
220
221
168 Bruxelles , 223
Difcours qui a remporté le Ratisbonne ,
Prix de l'Académie de Livourne ,
Marseille ,
Traduction libred'Amadis Etats-Unis de l'Amériq.
deGaule
2
149 Londres ,
163 Septent.
Discoursprononcés en diffé- Verfailles ,
rentes Solennités de Paris ,
Piété
APPROBATIΙΟΝ.
J'Alu , par ordre de Monseigneur le Garde des
Sceaux , le Mercure de France , pour le Is Avril.
Je n'y ai rien trouvé qui puiſſe en empêcher fimpref
fon. A Paris , ce 14 Avril 1779. DE SANCY.
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT,
que de la Harpe,pres Saint-Come
MERCURE
DE FRANCE.
15 Avril 1779 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
:
Sur la Mort de M. DE VOLTAIRE.
QUUAAND la Nature, en ſes heureux inftans,
Daigne par fois nous produire un grandHomme ,
Las! n'eſpérons ſes faveurs de long- temps,
Ellea beſoin de dormir plus d'un ſomme.
Fi
124
MERCURE
Eft-ce fatigue , humeur ?Nous l'ignorons ;
Car fon défaut fut toujours de ſe taire :
Elle nous fait coup fur coup des F ....
Etdans mille ans forme à peine un Voltaire.
S
RÉPONSE des Colons de Ferney, pour
remercier M. le Marquis de Villette du
foin qu'ilprendd'affurer leurfort.
Non, les Dieux irrités , d'une main menaçante
Ne puiſent pas toujours dans la coupe des maux.
Nous errions en pleurant autour de vains tombeaux,
L'eſpoir même expiroit dans notre ame tremblante ;
, Et pour fuir du paffé l'image déſolante
Nos regards s'égaroient fur un fombre avenir.
Nous diſions ; il n'eſt plus , nous n'avons qu'à ſouffrir.
Vous parlez , vous jetez de longs traits de lumière
Sur la profonde nuit qui s'étendoit fur nous.
L'effroi s'évanouit , nos regrets font plus doux.
Vous rouvrez à nos yeux une libre carrière ,
Et notre Bienfaiteur ſemble revivre en vous.
Telle étoit prèsdes Rois ſa rapide éloquence ;
Tel pour les malheureux il élevoit ſa voix ,
Et mit l'humanité fur le trône des lois;
Tel à nos coeurs flétris il rendoit l'efpérance.
Il vous attache à nous ; c'eſt un de ſes bienfaits.
En fuivant les deffeins, vous prolongez ſa via
DE FRANCE. 125.
Dans nos coeurs ſa mémoire à la nôtre eſt unie.
Puiſque vous nous reſtez , nous repoſons en paix
Notre aſyle eſt encore ſous l'aîle du génic.
LESDOUCEURS DE LA VIE CHAMPÊTRE ,
Q
Traduction libre de l'Allemand.
U E je me plais ici ! que j'aime le murmure
De ce petit ruiſſeau qui fuit ſur la verdure!
Que j'aime ces tilleuls autour de lui plantés ,
Ce folâtreZéphir agitant leur feuillage ,
Et des mains du printemps ces vallons émaillés !
Sans doute par la paix ces lieux ſont habités .
Loin des Grands , loin du monde où nous ferions naufrage,
Crois-moi, mon cher Almon, paffons-ici nos jours ;
Et qu'exempts de ſoucis , paiſibles dans leur cours ,
De cette eau fugitive ils ſoient l'heureuſe image.
Allez , enfans de Mars , implacables guerriers ,
Allez au prix du ſang moiffonner des lauriers :
Jamais l'ambition , jamais la pâle envie ,
Le fléau des mortels , l'affreuſe hypocrifie ,
L'avarice, dont l'oeil ne ſe ferme jamais ,
De cet heureux ſéjour ne troubleront la paix .
La vertu , cher Almon , nous tiendra compagnie,
L'amitié recevra notre hommage éternel ,
Et, ſans l'importuner , nous bénirons le Ciel .
De l'aimable Bacchus ſentant la douce flamme,
Fiij
126 MERCUREC
J'irai le verre en main interroger mon ame.
Quel bonheur! mais , Almon , l'Amournous manque
encor ;
Vas chercher ta Doris , je vais chercher Glycère;
Et, penchés ſur le ſein de nos jeunes Bergères ,
Dans les bras de l'Amour nous attendrons la mort.
:
ALMAMOULIN ,
CONTE ORIENTAL.
Sous le règne de Gengis -Kan , le conqué-
;
rant de l'Aſie , vivoit à Samarcande Nouradin
le Marchand, célèbre dans toutes les
régions de l'Inde par l'étendue de fon commerce
, ſes richeſſes & fon intégrité. Ses
magaſins étoient remplis de toutes les productions
que peuvent fournir les contrées
les plus éloignées de la terre. Ce que la Nature
offre de plus rare, l'art de plus curieux
les chofes précieuſes & les choſes utiles ,
ſe trouvoient entre ſes mains. Les chemins
étoient couverts de fes charriots , les mers
de ſes vaiſſeaux; les ondes de l'Oxus gémiſfoient
ſous le poids de ſes marchandifes; &
les vents de tous les points du globe ſembloient
ne ſouffler que pour lui apporter des
tréfors.
Nouradin , au milieu de ſes richeſſes , fut
attaqué d'une maladie lente , qu'il eſſaya d'abord
de détourner par l'application , & en
DE FRANCE 127
fuite de diffiper par le repos & les amuſemens
les plus recherchés que peut procurer *"
le luxe; mais fentant ſes forces s'affoiblir ,
il s'effraya , & appela auprès de lui les fages
qui s'occupent de l'art de guérir. Ils rempli--
rent ſes appartemens d'alexipharmaques , de
reſtaurans & d'effences ; on fit diffoudre les
perles de l'Océan , on diſtilla les épices de
'Arabie ; toutes les puiſſances de la Nature
furent employées pour fournir de nouveaux
eſprits à ſes nerfs,& un nouveau baume à
fon fang.
Pendant quelque temps il fut amuſé par
des promefles , fortifié par des cordiaux ,
foulagé par des topiques ; mais la maladie
continuant ſes progrès , attaqua les parties
vitales; il reconnut avec chagrin que la ſanté
ne s'achette point ; il reſta confiné dans ſa
chambre , abandonné par ſes Médecins , &
rarement viſité par ſes amis. Cependant fa
répugnance à mourir le flatta encore de l'efpérance
de vivre. Enfin , ayant paflé une nuit
dans les angoiffes de la ſouffrance, épouvanté
de la langueurdans laquelle elle l'avoit laiffé ,
îl fit venir Almamoulin , ſon fils unique ,
&après avoir renvoyé tout le monde il lui
parlaainſi:
Mon fils , le ſpectacle qui ſe préſente ici à
tesyeux , eſt un exemple rerrible de la foibleffe
& de la fragilité de l'homme. Porte
tes regards en arrière , remonte à quelques
jours ſeulement: tu voyois ton père grand
& heureux , frais comme la roſe du prin
Fiv
128 MERCURE
temps , & égalant en forces le cèdre des montagnes.
Les nations de l'Afie travailloient
pour lui ; le commerce & les arts lui apportoient
les tributs de la terre entière. La mal--
veillance le regardoit & foupiroit. Sa racine ,
s'écrioit-elle , eſt affermie dans les profon
deurs de la terre , & arrofée par les fources
de l'Oxus. Ses branches s'étendent au loin ,
&défient toutes les influences pernicieuſes,
La prudence fait la folidité de ſon tronc , autour
duquel danſe la proſpérité. Maintenant ,
Almamoulin , regarde-moi couché fur le lit
de douleurs ; vois-moi ſouffrant , dépérif
fant, &écoute.
J'ai trafiqué , j'ai proſpéré , j'ai fait des
gains immenfes. Le luxe & l'abondance éta
lent leurs magnificences dans ma maiſon.
Mon domeſtique eſt nombreux ; je paffe
pour le plus riche propriétaire de l'Afie; cependant
je n'ai montré que la plus petite
partie de mes richeffes. Le reſte , dont la
crainte d'exciter l'envie ou de tenter la cu
pidité m'a empêché de jouir, je l'ai entaſſé
dans des tours , je l'ai enterré dans des cavernes
, je l'ai caché dans divers dépôts inconnus
& fecrets , que ce papier ſeul peut te
faire découvrir. Mon deſſein étoit de continuer
encore mon commerce pendant dix
mois , de me retirer enſuite avec mes tréfors
dans une contrée plus sûre que celle-ci ,
de paſſer ſept ans dans les plaiſirs , les fêtes
& les jeux , & de conſacrer le reſte de mes
jours à la folitude & à la prière ; mais la
DE FRANGE.
129
main de la mort déconcerte mes projets &
s'appeſantit ſur moi. Je ſens mon fang refroidi
circuler à peine dans mes veines ; &
fon mouveinent rallenti m'avertit de ſa ſufpenfion
totale & prochaine. Il faut que je
te laiſſe le produit de mes travaux ; ton affaire
eſt d'en jouir avec ſageſſe.
Nouradin ne put en dire davantage. L'idée
de quitter ſes richeſſes le troubla tellement ,
qu'il tomba dans des convulfions , qui furent
ſuivies d'un délire terminé par la mort.
Almamoulin , qui aimoit ſon père , montra
d'abord une juſte douleur. Il reſta pendant
deux heures aſſis à côté du lit de Nouradin
, plongé dans une profonde meditation,
ſans ouvrir le papier qu'il avoit pris des
mains du mourant , auffi-tôt qu'il l'avoit vu
perdre connoiffance. Il ſe retira enfin dans
ſa chambre avec l'air d'un homme étourdi
de ſa perte. Il ne s'y fut pas plutôt enfermé
qu'il lut l'inventaire de ſes nouvelles poffeffions
; elles le remplirent de tant de tranfports,
que, dès cet inſtant, il n'eut plus le tems
de ſentir la mort de ſon père. Il ſe trouva
alors affez tranquille pour en ordonner la
pompe funèbre. Il y mit une magnificence
modeſte , convenable à la profeffion de Nouradin
, & à l'opinion qu'on avoit de ſa for
tune. Ces devoirs remplis , il employa les
deuxnuits ſuivantes à reconnoître & à viſiter
les tours& les cavernes où ſes tréſors étoient
dépoſes. Ils furpaſsèrent encore à ſes yeux
۱
F
130 MERCURE
l'idée que s'en étoit faite une imagination
avide&ardente.
Élevédès l'enfance dans la plus grande frugalité,
par un père plus empreflé d'amaffer
des richeſſes que d'en jouir, Almamoulin
avoit ſouvent envié le ſort des jeunes gens
de fon âge , qu'il avoit vu briller par la magnificence
de leurs habits & par leur dépenſe.
Il ne douta pas qu'il n'eût entre les
mains les moyens d'être auffi heureux qu'il
étoit poſſible , puiſqu'il lui étoit aifé de ſe
procurer toutes les choſes dont il avoit fi
long-temps regretté de manquer. Il réfolut
donc de fatisfaire tous ſes defirs , de multiplier
ſes jouiſſances , perfuadé qu'il éloigneroit
loin de lui le chagrin & la peine , en ne
permettantpas aux privations de l'approcher.
Ilacheta fur le champ un ſuperbe équipage,
revêtit ſes gens des habits les plus riches
, fit répandre les métaux les plus précieux
fur les harnois de ſes chevaux , &
jeter de l'argent à la populace , dont les acclamations
flattant ſa vanité, le mirent hors
de lui-même. D'autres voix s'élevèrent pour
l'y faire rentrer. Les Grands , que fon luxe
infultoit , le regardèrent avec envie , & l'appelèrent
infolence , parce qu'il furpaffoit le
leur. Les Miniſtres & les Gens de Loi méditèrent
de lui enlever ſes biens , & les Militaires
, par-tout plus vifs & peu endurans,
le menacèrent de le tuer.
La terreur diffipa l'ivreſſe de la vanité
:
DE FRANCE.
131
Effrayé des dangers qu'il couroit , Almamoulin
revêtit des habits de deuil , & fe
préſenta devant ſes ennemis , qui daignèrent
recevoir enmême-temps ſes excuſes , fon or
& ſes diamans.
L'envie de ſe dérober pour jamais à leur
fureur , lui fit concevoir le projet de ſe fortifier
par une alliance avec les Princes de
Tartarie. Il offrit la valeur de pluſieurs
Royaumes pour obtenir une femme dont
la nailfance illuftre couvrît en quelque forte
l'obſcurité de la ſienne. Toutes les demandes
furent rejetées généralement & ſes préfens
refuſés. La ſeule Princeſſe d'Aſtracan daigna
condeſcendre à l'admettre en ſa préſence.
Elle le reçut aſſiſe ſur un trône , revêtue
des ornemens Souverains , la tête parée des
joyaux de Golconde , le commandement s'exprimant
dans ſes yeux, & la majefté repo-
Tant ſur ſon front. Almamoulin n'approcha
qu'en tremblant. Elle vit ſa confufion & le
dédaigna. Un malheureux qui tremble à ma
vue peut-il , dit-elle , eſpérer mon obéiffance
? Retire-toi; jouis de tes biens : tu ne
naquis que pour être riche; tu nepeuxjamais
étregrand.
Almamoulin renonçant à s'allier à des
Princeffes , borna malgré lui ſes defirs àdes
plaiſirs particuliers &domeſtiques , qui portèrent
ſeulement l'empreinte d'une grande
fortune. Il bâtit des palais avec des jardins
enchantés ; il changea la face de la terre; il
applanit desmontagnes pour ouvrirdes vues
Fvj
132 MERCURE
plus vaſtes , qui s'étendoient juſques dans des
contrées etrangères; il tranſplanta des forêts ,
fit jaillir des fontaines à la cîme des tours
qu'il avoit élevées ,& couler les rivières dans
de nouveaux canaux.
Ces amuſemens du luxe & de la vanité
l'arrachèrent pendant quelque- temps à l'ennui
qui reparut bientôt. Les fleurs qui croiffoient
fous ſes pas perdirent devant lui leur
odeur & leur éclat ; fon oreille accoutumée
au murmure des eaux , n'y faifoit plus attention
ou s'en trouvoit fatiguée.
Il acheta de vaſtes terreins dans différentes
Provinces éloignées les unes des autres. Ily
fit bâtir des palais de plaiſance ſuperbes , &
endiverſiſia les agrémens, en les ornant de
toutes les commodités néceſſaires que peut
fournir chaque ſaiſon. Il alloit les paſſer ſucceflivement
chacune dans le palais qui en
portoit le nom. Le changement de place , la
nouveauté des jouiſſances le tirèrent d'abord
de fa langueur habituelle. Mais cette nouveauté,
qu'on ſe procure ſi difficilement , &
qu'on paye ſi cher , diſparoît bientôt , &
J'habitude ramène la ſatiéré. Le coeur d'Almamoulin
ſe trouva de nouveau vuide ; &,
faute d'objets étrangers qui puſſent les occuper
, ſes deſirs le tourmentèrent encore.
Il prit le parti de revenir à Samarcande ,
&d'ouvrir fa maiſon à tous ceux que l'ennui
&l'oiſiveté conduiſent ſans ceſſe à la pourfuite
du plaiſir qu'ils ne trouvent jamais. Des
tables couvertes des mets les plus délicats ,
1
DE FRANCE.
133
des vins exquis, une muſique délicieuſe , les
voix & les pas des danſeuſes & des.chanreuſes
les pluuss fameuses&les plus belles de
l'Orient , offroient dans ſon palais de quoi
charmer tous les fens , & attiroient la foule
empreſſee de prendre part aux fêtes qui s'y
perpétuoient , en commençant avec le jour ,
&ne finiſſant que long temps après lui.
J'ai donc enfin trouvé le veritable emploi
des richeſſes , s'écria un jour Almamoulin !
jeſuis entouréde compagnons qui voient ma
fortune ſans envie , & je jouis à la fois des
agrémens de la ſociété & de la sûreté infeparable
d'un état obſcur. Quelle inquiétude
peut agiter celui à qui tous s'empreſſent de
plaire , parce qu'il peut les payer par le plaifir
? Quel danger peut craindre l'homme
donttout le monde est l'ami ?
Ainfi parloit Almamoulin en jetant des
yeux farisfaits fur les convives joyeux qui ſe
réjouiffoient à ſes dépens ; mais au milieu
de ce ſoliloque , il fut interrompu par un
Officier de l'Empereur , qui entra dans ſa
maifon, & lui fignifia l'ordre de le ſuivre fur
le champ au palais , en lui montrant un détachement
de gardes prêts à l'y trainer de
force , s'il oſoit refuſer d'obéir.
: Ses convives troublés en entendant cet
ordre, ſe hâtèrent de ſe lever& de fuir. Tous
s'éclipsèrent ; il n'en reſta pas un ſeul qu'il
pût prier de l'accompagner , pour attefter
fon intégrité par ſon témoignage, ſi ſes em
nemis l'avoient calomnie.
134
MERCURE
Tremblant , ignorant le motif du meſſage
qu'il avoit reçu , Almamoulin prit le chemin
du Palais. Le premier homme qu'il apperçut
au pied du trône , étoit le plus affidu
de ſes convives, qui étoit venu l'accuſer de
trahiſon , dans l'eſpérance d'avoir part à la
confiſcation de ſes biens.
L'innocence eft quelquefois plus facileà confondreque
le crime ; mais celui dont on l'accuſoit
étoit fi peu vraiſemblable , qu'il
n'eut pas de peine à ſe juftifier devant un
Souverain éclairé. Son calomnieux délateur,
forcé de convenir de ſa baſſeſſe , fut condamné
à périr en priſon , tandis que l'accuſé
abſous fut renvoyé avec honneur.
Cette dernière épreuve fut la plus ſenſible
pour Almamoulin; il ſentit qu'il avoit cu
tort de compter ſur la juſtice & la probité
de ces hommes qui ne voient qu'eux dans la
nature , à qui tout eſt étranger hors eux-mêmes
, &dont le coeur étroit eſt incapable de
ſentimens. Las des vaines tentatives qu'il
avoit faites , ne ſachant plus où trouver le
bonheur , il eut recours à un Sage qui avoit
beaucoup voyagé & obſervé , & qui retiré
dans une petite cabanne ſur les bords de
l'Oxus , avoit preſque rompu avec les hommes
, & ne recevoit que ceux qui venoient
demander ſes conſeils.
:
Frère , lui dit le Sage , après avoir entendu
ſon hiſtoire , des illuſions vaines ont jufqu'à
préſent égaré ta raiſon ; & tu l'as bien
voulu : parce que tu as d'abord defiré les
DE FRANCE.
135
richeſſes , tu as appris à les eſtimer plus
qu'elles ne valent naturellement , & tu as
attendu d'elles ce que l'expérience vient enfin
de t'apprendre qu'elles ne peuvent procurer.
Tu es ſans doute convaincu qu'elles ne
donnent point la ſageſſe : tu n'as qu'à te rappeler
pour cela à quel prix elles t'ont fait
acheter les frivoles acclamations d'une populace
inſenſée à ta première entrée dans le
monde.
L'homme qui n'a paru qu'en tremblant
devant un être que la nature a fait fon inférieur
, & que les circonstances ſeules ont
élevé , doit être certain qu'elles ne donnent
pas non plus le courage & la magnanimité.
Elles ne procurent pas des plaiſirs qui durent
toujours : jette les yeux fur tes palais
& tes jardins , bâtis & plantés à ſi grands
frais , abandonnés enſuite & négligés !
Elles n'achettent pas les amis : tu l'as découverttout-
à-l'heure, quand, cité en criminel
devant l'Empereur , il a fallu te préfenter
ſeul , fans appui , ſans défenſeur au pied
de ſon trône. .
Ne crois pas cependant que ces richeſſes
foient inutiles. Il y a des uſages auxquels
l'homme peut trouver un plaiſir pur à les
employer. En en faiſant une part raifonnable
à ceux qui en manquent , il adoucit les
peines d'un malade privé de ſecours : il rappelle
à la vie une famille défolée & manquant
depain ; il arrache l'innocence à l'op
136 MERCURE
preffion qui cherche à abuſer du malheur ,
&à mettre un prix à ſes bienfaits. Fais tout
le bien qu'elles te mettent en état de faire.
Cet emploi te procurera le ſeul bonheur
dont nous pouvons jouir fur cette terre où
nous ne faiſons que paffer.
Ainſi parla le Philoſophe. Le voile étendu
ſur les yeux d'Almamoulin ſe déchira. Il ſe
jeta aux pieds du Sage. Tu m'éclaires & tu
me conſoles , lui dit-il ; je ſuivrai tes conſeils
; mais novice dans la carrière de la
bienfaiſance , je crains de m'égarer encore ;
j'aurois beſoin d'un guide.
Le Vieillard le releva , l'embraſſa , & lui
promit de le diriger dans la diſtribution de
ſesbienfaits.
Les richeſſes accumulées par Nouradin
fervirent au foulagement d'un grand nombrede
familles. Leurs bénédictions émurent
le coeur d'Almamoulin , bien autrement que
ne l'avoient fait les acclamations achetées de
la populace de Samarcande. Il ſe paſſoit peu
de jours qu'il ne les entendit ; & fréquemment
il alloit fur les bords de l'Oxus remercier
le Sage de ſon bonheur.
DE FRANCE.
137
A MON MARI..
L''HHYYMMEN pour monbonheur unit nos destinées,
Et l'Amour nous combla long-temps de ſes faveurs.
Gardons le ſouvenir de nos belles années ,
Ennous aimant toujours il aura des douceurs.
Autrefois ton amante , à préſent ton amie ,
Sans ceffe partageant& tes maux& tes biens ,
Dans tes bras fans regret j'acheverai ma vie.
Puiffe , hélas ! la Parque ennemie
Finir mes jours avant les tiens !
Puiſſe l'objet de ma tendreſſe
Surma tombe verſer des plours ,
Et pour conſoler ſa vieilleſſe
Quelquefois y ſemer des fleurs !
Si jamais tu fais cet uſage
De ces fleurs que je chériſſois ,
-Souviens-toi que dans mon jeune âge ,
Par vanité je m'en parois ,
Mais pour te plaire davantage.
:
t
:
(ParMadame de la Fer. )
138 MERCURE
Explication de l'Énigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
Le mot de l'énigme eſt Sommeil ; celui du
Logogryphe eſt Orange, où se trouvent or ,
ane , orge , Agen , rage ,Ange , orage , an.
ÉNIGM E.
Nous naiſſons dans les bois ;
père;
un arbre eſt notre
Chacun de nous n'eſt jamais ſans un frère ;
Petits ou grands , nous fommes comme on veut ;
Utiles dans la biſe , utiles quand il pleut;
Nous avons notre domicile
Plus ſouvent aux champs qu'à la vill.e
Ce n'eſt que dans l'apre ſaiſon
Que nous fortons de la maiſon.
Lecteur , en faut-il davantage ?
Eh bien, peur nous connoître encor plus aiſément ,
Penſez à ce que bien ſouvent
Fait mainte fille à certain âge.
(Par M***.)
*
DE FRANCE. 139
LOGOGRYPHΕ.
NAVOIR
L'AVOIR qu'un ſeul & même caractère ,
Dans l'homme c'eſt vertu.
Moi, j'en ai quatre ; & ma bizarre mère
M'en a fait un tortu :
Les trois autres ſont aſſez droits .
Tous quatre réunis , j'apprends ce qui ſe paſſe
Enmille& mille endroits ;
J'inſtruis les gens de toute claſſe.
Je ſuis fi fort que, la tête abattue ,
Il n'eſt rien que je ne remne.
Soulever , entraîner le poids le plus peſant ,
Ce n'eſt pour moi qu'un jeu d'enfant,
:
Ma tête encore , allant après ma queue ,
Jeplais aux noirs vêtus , dont la cravatte eſt bleue:
Ils ne font rien ſans moi;
Je leur procure à tous leur titre &leur emploi.
Mais voici la grande merveille
Qui met la patience à bout :
Avec la moitié de mon tout ,
Paris tient dans une bouteille.
(Par le P. Couffaud du Chaffin de la Palinière ,
ReligieuxAugustin de Poitiers. )
140 MERCURE :
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
RECHERCHES hiſtoriques & critiques fur.
l'Administration publique & privée des
terres chez les Romains , depuis le commencement
de la République jusqu'aufiecle
de César, &c. A Paris , chez la Veuve
Duchêne , rue S. Jacques , au Temple du
Goût.
NOUS
SECOND EXTRAIT.
ous voudrions pouvoir ſuivre les dé
tails curieux dans lesquels l'Auteur eſt entré
fur l'Agriculture des Romains ; details fi
fatisfaifans , qu'elle peut être deformais aufli
parfaitement connue que celle d'une de nos
Provinces . Nous nous contenterons de citer
quelques paſſages pour exciter du moins la
curiofité des lecteurs.
" Les Cultivateurs Romains , dit M. de
>> M. , donnoient une grande attention aux
>>moyens de ſe procurer des engrais. Ils en
ramaffoient de toutes parts. Leurs vo- ود
lières leur en fourniffoient beaucoup.
» Au défaut du fumier des animaux , ils
>>convertiffoient en engrais les végétaux &
>> les foſſiles. Ils n'employoient cependant
pas la marne ſoit qu'ils ne cruffent pas
د
DE FRANCE. 141
>>>qu'elle convint à leurs terres foit qu'ils
• ignoraffent fon utilité , ce qui eſt plus vrai-
- ſemblable. Pline en effet ne paroît avoir
->> connu la propriété de la marne pour aman-
>> der lesterres,que par l'uſage qu'on en faifoit
>>> dans les Gaules & en Angleterre. Lorſque
>> les Laboureurs manquoient d'engrais , ils
>> ſemoient dans leur champ des légumes ,
*>> non pour les recueillir , mais pour les en-
>>> fouir en les retournant avec la charrue ,
>>avant qu'ils montaſſent en graine. On brû-
>>loit aulli les chaumes , & on parquoit les
>> moutons en plein champ, dans l'intention
>>d'engraiffer les terres. Quand on nétoyoit
>> les cloaques de Rome , les immondices ſe
*>> vendoient juſqu'à 600,000 écus dans les
>> derniers tems. Stercutus avoit des autels
> à Rome pour avoir inventé l'art de fumer
>> les terres , comme Triptolême en avoit
>> en Grèce pour avoir appris aux hommes à
» labourer.... Quant à la valeur des biens-
>>fonds , voici l'ordre dans lequel Caton
>>les rangeoit , à raiſon du meilleur revenu
>> qu'ils rendoient : 1º. les vignes , lorf-
>>qu'elles étoient bonnes ; 2º. les potagers ;
" 3 °. les ſauffayes ; 4°. les plans d'oliviers ;
* " 5º. les prés ; 6°. les terres à grains ; 7°. les
taillis; 80. les arbres fruitiers ; 90. les fo-
» rêts de chênes qu'on laiſſoit ſur pié à cauſe
>>du produit des glands. Varron & Scrofa
>>>placoient les prés au premier rang , Colu-
»melle auffi , de même que les pâturages
en général & les bois en coupes réglées.
142
MERCURE
»Mais le meilleur de tous les produits de
>> la Campagne , ſuivant le même Caton ,
>> étoit les beftiaux. Les Aſtronomes Romains
>> mettoient de la diſtinction entre l'Agricul-
>> ture & le nourriſſage des beſtiaux. On de-
>>mandoit à Caton quel objet produiſoit
>>plus de lucre ? Il répondit : les troupeaux ,
> ſi vous les conduiſez bien. Quel autre ob-
>> jet après celui- là , ajouta-t- on ? Les trou-
>>peaux ſi vous les conduiſez médiocrement ,
>> reprit-il. »
<
: La ſeconde partie de cet Ouvrage,qui n'eft
certainement pas la moins intéreſſante , eft
celle qui ſe refuſe le plus à l'analyſe. Elle
contient les détails les plus ſavants & en
même-tems les plus curieux fur les diffé
rentes productions qui faifoient l'objet de
l'Agriculture Romaine. On y voit que l'orge,
qui avoit d'abord été fort en vogue , fut
enfuite regardéecomme un aliment tropgroffier
, & devint la nourriture des pauvres &
celle des chevaux , car l'avoine n'étoit pas
connue ; qu'on cultivoit pluſieurs fortes de
bled , telles que lefar ou l'adoreum , le
filigo,le triticum , le zea , qu'on croit être
la petitefpeaute ou leſpeauton , qui eſt en
ufage en Provence ; que le ſeigle n'étoit pas
eſtimé; qu'on ne l'employoit dans le pain que
mélangé avec la farine de froment , & qu'on
ne le femoit guères que pour le faucher verd,
afin qu'il ſervît d'engrais. On trouve encore
dans ce Chapitre des obſervations ſur l'emploi
de la farine , & furtout fur une prati
DE FRANCE. 143
que affez fingulière , qui conſiſtoit à meler
de la craie & même du gypſe avec la farine ,
afin de rendre le pain plus blanc. M. du M.
traite enſuite de la culture des légumes &
des herbes potagères. Le choux & la rave
( rabiole ou turnipe ) étoient les plus en
vogue. Delà il paſſe aux prairies artificielles.
La luzerne étoit regardée comme la meilleure
herbe. On l'appeloit medica , & on prétendoit
que les Grecs l'avoient apportée de Médie.
On la coupoit juſqu'à fix fois dans une
année. Maisune eſpèce de fourrage très -fingulière,
& qui paroît être tombée en déſuetude
depuis long-tems , c'eſt le cytiſe , efpèce
d'arbriſſeau dont on coupoit les branches
pour les donner aux beftiaux , tant en
verd qu'en ſec. La vigne & l'olivier formoient
deux objets intéreſſans de l'Agriculture
Romaine. C'eft encore dans l'Ouvrage
qu'il faut chercher pluſieurs faits trèscurieux
, & qui ne ſont pas ſuſceptibles d'analyſe.
Nous nous contenterons de dire
que Numa fut le premier qui enfeigna à
tailler la vigne , & que , pour mieux établir
cette pratique , il exigea que le vin employé
dans les facrifices ſeroit le produit d'une vigne
coupée avec le fer ; qu'un journal de
vigne rapportoit 14 , & même juſqu'à 18
muids de vin ; qu'en Italie la vigne étoit cultivée
de diverſes manières comme elle
Peſt encore de nos jours , tantôt livrée à
elle-même , tantôt foutenue par des échalas ,
tantôt mariée àdes arbres ; que les vins d'I
144
MERCURE
talie , particulièrement celui de Falerne ,
contenoient beaucoup de parties ſpiritueufes
& inflammables ; qu'ils étoient de longue
garde , & qu'on les conſervoit plus d'un
fiècle , qu'alors ils ſe changeoient en une efpèce
de miel ou de ſyrop , ce qui obligeoit
de les mêler avec l'eau pour les rendre potables
, & c , &c .
Quant au jardinage , c'étoit la partie la
plus précieuſe de l'Agriculture Romaine. Les
legumes , les herbages ont toujours été trèsrecherchés
dans les païs chauds ; mais vers
les derniers tems de la République , le luxe
avoit donné un prix exorbitant à pluſieurs
légumes. Pline aſſure que lorſqu'on eut apporté
de Cordoue les cardons d'Eſpagne , de
petites planchesde ces cardons rapportoient
annuellement juſqu'à 600 liv. de notre monnoie.
Les légumes les plus recherchés étoient
les choux,lesafperges,les cardons,les concom
bres, lescourges.On cultivoit auffi des arbres
fruitiers, mais l'artde les tailler & de les greffer
, étoit bien loin de la perfection où il a
été porté de nos jours. Au commencement
du ſeptième ſiècle de la République , les
Romains ne connoiffoient guères d'autres
fruits que les figues , les noix , les pommes ,
les poires , les coings &les châtaignes. Mais
un grand objet de commerce pour eux c'étoit
les fleurs: ils deſtinoient des champs entiers
à la culture des roſes &des violettes.
Palladius , Columelle & Varron n'ont pas
négligé de donner des préceptes relatifs à
cette
DE FRANCE.
145
cette culture. Les fleurs ſervoient non- ſeulement
pour les parfums & pour la parure ,
mais encore pour la cuiſine. On les employoit
à parfumer le vin & l'huile , & on
les faiſoit entrer dans pluſieurs ragoûts....
M. du M. ne traite pas avec une érudition
moins intéreſſante tout ce qui concerne
l'éducation & le commerce des beftiaux.
Il paroît que chez les Romains cet
objet important étoit peu lié avec l'Agriculture.
Ils avoient de grands troupeaux qui
voyageoient dans les montagnes , comme
cela ſe pratique encore dans le Royaume de
Naples & en Eſpagne. Leur conduite étoit
confiée à des Capitaines qui étoient chargés
de veiller ſur 80 ou 100 moutons , & qui
étoient foumis à un Paſteur général. Celuici
devoit ſavoir lire & écrire , & être en
état de tenir des comptes. Dans les premiers
tems on arrachoit la laine des moutons : delà
, ſelon quelques Auteurs , le mot vellus à
vellere. Une toiſon valoit quelquefois jufqu'à
10 liv. de notre monnoie ; mais le profit
que donnoient les beſtiaux n'égaloit pas
encore celui qu'on tiroit des baffe- cours&
des volières. M. de M. donne la defcription
d'une volière. On y voit les précautions que
les Romains prenoient pour que le moral
même , ſi l'on peut parler ainſi , concourût
avec le phyſique pour rendre heureux les
oiſeaux prifonniers ,&les diſpoſer à engraiffer.
Varron affure qu'une volière bien gouvernée
rapportoit plus que 200 journaux de
15 Avril 1779 . G
146 MERCURE
terre. Comme on élève encore des eſcargots
en Allemagne , en Lorraine , & dans
pluſieurs autres païs , on ne ſera pas ſurpris
que les Romains s'en foient occupés ; mais
on a peine à comprendre le goût qu'ils
avoient pour une eſpèce de rat qu'on nomme
loir , dont ils élevoient & engraiffoient
un grand nombre.
Après avoir terminé la ſeconde Partie de
fon Ouvrage par des détails toujours curieux
, tant ſur les piſcines ou viviers que
fur les abeilles , M. du M. ne s'occupe dans
la troiſième que de vues plus générales. Il
examine d'abord quelles furent les cauſes des
progrès & de la décadence de l'Agriculture
chez les Romains. Il obſerve que ſous les
Rois & au commencementde la République,
ce peuple encore foible , reſſerré par ſes voifins
& éloigné de tout commerce, dût s'attacher
à ſe procurer avant tout une ſubſiſtance
qui fut même long-tems incertaine & précaire,
puiſqu'en moins de 100 ans il éprouva
huit grandes famines ; que dans les premières
époques de fa proſpérité , la guerre
dont il fut ſans ceſſe occupé l'empêcha de
donner plusd'eſſor à l'Agriculture ; mais que
lorſque ſes conquêtes hors de l'Italie lui eurent
procuré à la fois & de grandes richeffes
& de grandes reſſources pour la fubfiftance
, par les denrées qu'il fit venir des Provinces
foumiſes , l'Agriculture alors ſe tourna
vers les objets qui ne pouvoient venir de
L'étranger,tels que les fourrages , les bef
DE FRANCE.
147
tiaux , & tout ce qui en eſt le produit , l'éducation
des animaux qui ſervent à la cuiſine,
le Jardinage, &c. M. du M. obſerve avee
raifon que cette culture eſt la plus riche ;
c'eſt celle de l'Angleterre , & de tout païs
où l'argent abonde , & où les importations
font faciles . Cependant le luxe qui l'avoit
fait naître ne tarda pas à la détruire , parce
que les richeſſes & l'induſtrie ne ſubſiſtent
pas long-tems enſemble ; parce que la molleſſe
des Romains enrichis leur fit négliger
le ſoin de leurs terres ; de forte que l'Italie ,
devenue de plus en plus dépendante de l'étranger
, retomba dans la misère dès qu'elle
perdit ſon empire ſur les Provinces de l'Afrique&
de l'Afie. Ajoutez à ces cauſes de
décadence les diſtributions faites au peuple ,
tant en grains qu'en huile , uſage qui tendoit
à avilir le prix des denrées indigènes ,
le tarifque la complaiſance pour une populace
toujours redoutable aux Tyrans ,
impoſer à ces mêmes denrées , &vous n'aurez
pas de peine à vous rendre compte de
Pappauvriſſement réel où tomba l'Italie.
Mais ce qui eſt plus difficile à croire , & que
M. du M. prouve cependant d'une manière
invincible , c'eſt que dans quelque état de
proſpérité qu'ait jamais été l'Agriculture
des Romains , celle des Modernes la furpafſe
infiniment : inſtrumens aratoires , méchaniques
ingénieuſes , telles que les machines à
vent& à eau , facilités pour le commerce ,
fit
Gij
148 MERCURE
variétés dans les productions , &c. &c , tout
eſt à l'avantage des Modernes .
Rien ne pouvoit mieux couronner l'Ouvrage
intéreſſant dont nous avons rendu
compte , qu'un chapitre deftiné uniquement
à conſidérer l'influence de l'Agriculture fur
le Gouvernement & ſur les moeurs des Romains.
Ici M. du M. contre l'attente d'un
grand nombre de Lecteurs , conclut que
cette influence ne fut que très - foible , &
preſqu'inſenſible. Mais en quoi on ne fauroit
trop louer ſon courage & ſa ſagacité,
c'eſt qu'il puiſe dans ſon reſpect même pour
les moeursagricoles, les raiſons par leſquelles
il ſoutient fon opinion ; c'eſt qu'il voit l'injuſtice
, la cupidité , la rapine prévaloir toujours
parmi les Romains ; c'eſt qu'il les montre
tels qu'ils étoient , deſpotes dans leurs
foyers , tyrans dans leurs terres , oppreſſeuts
chez l'étranger , injuftes envers tous ; c'eſt
qu'il obſerve que dès lespremiers ſièclesde la
République , d'un côté l'eſpoir du butin fait
à la guerre , de l'autre l'animoſité des factions
, & l'ardeur à prendre part aux affaires
publiques, détournèrent le peuple des travaux
de la Campagne , pour le raſſembler en foule
dans les armées ou dans la place publique ;
c'eſt qu'il voit d'abord l'uſure & la rapine
enrichir les Nobles & les Chevaliers , & la
vénalité reprendre enfuite ces richeſſes parmi
lepeuple, devenu intéreſſe, ſans être plus induſtrieux
; c'eſt enfin qu'il ne peut prodiDE
FRANCE.
1491
guer ſon admiration à un peuple qui doit fa
célébrité , non au bonheur qu'il s'eſt procuré
, mais au malheur dont il a accablé les
autres Nations : manière noble & intéreſſante
d'enviſager l'hiſtoire , & furtout l'hiftoire
Romaine. C'eſt un fruit tardif , mais
falutaire de la bonne inſtruction & de la
véritable Philoſophie , qui, tranquille & affermie
dans ſa marche , commence à regarder
en arrière. Le tems eſt arrivé où elle
peut élever ſa voix contre les préjugés : on
la reconnoît cette voix dans tout ce que
M. l'Abbé de Condillac nous a donné ſur
l'hiſtoire Romaine , partie excellente d'un
excellent Ouvrage , & antérieurement dans
un Livre que l'Auteur de cet extrait ne rappelle
ici qu'à cauſe de l'intention dans laquelle
il a été composé , & qu'il ne lui convient
pas de citer .
DISCOURS qui a remporté le Prix de l'Académie
de Marseille, fur cette queſtion :
Quellea étédans tous les temps l'influence
du Commercefur l'esprit & les moeurs des
Peuples?
Il paroît que cet Ouvrage eſt d'un Négociant.
Le ſujet qu'il traite a été propofé par
l'Académie d'une ville célèbre dans le Commerce
depuis plus de vingt-quatre ſiècles , &
qui fut la rivale de Carthage , lorſque Carthage
l'étoit de Rome. C'eſt un ſpectacle
bien intéreſſant ſans doute , de voir la cauſe
Giij
150
MERCURE
duCommercediſcutée par des Commerçans,
&dans une ville redevable au Commerce de
fon antique célébrité. Peut- être s'y attend- on ;
le Commerce a perdu ſa caufe au Tribunal
où il pouvoit le plus fe flatter de trouver des
Juges prévenus en fa faveur. La conclufion
de ce Difcours eſt , que le Commerce eft incompatible
avec toutes les grandes vertus , &
qu'il a toujours énervé l'esprit & corrompu
les moeurs de toutes les Nations. Tous les
Peuples de l'Europe , à peu-près , ſont Commerçans
, & tous cherchent les moyens d'agrandir
& de perfectionner leur Commerce.
C'eſt donc leur dire qu'ils emploient tout ce
qu'ils ont de génie à énerver leur efprit , &c
tout ce qu'ils ont de ſageſſe à perfectionner
leurs vices & leurs malheurs. Ils peuvent
être étonnés de l'avertiſſement qu'on leur
donne , & il eſt à deſirer au moins qu'il
attire leur attention. Il eſt vrai que ces confeils
de morale paroiſſent affez ridicules aujourd'hui
à ceux qui croient que la moralene
peut avoir aucun rapport avec ce qu'on appelle
les affaires ; mais ce n'eſt pas-là ce qui
prouveroit le plus contre l'Auteur de ce
Difcours.
Avant de toucher au fond de la queſtion,
il donne quelques idées préliminaires ſur la
nature du commerce , qui ne paroiffent pas
routes bien exactes. L'Auteur y a eu pour
objet de faire voir que le commerce n'eſt pas
une choſe bien naturelle ; & je crois qu'il ſe
wompe. Le genre-humain , dit- il d'abord ,
DE FRANCE.
n'apas besoin du commerce pourſe conſerver.
C'eſt- à-dire , que fans commerce il y auroit
toujours des hommes dans les lieux où la
terre ſuffiroit à leur ſubſiſtance. Mais par le
choc des hommes les uns fur les autres , des
peuples entiers font quelquefois tranſportés
&retenus dans des lieux où ils ne peuvent
trouver ni faire naître des alimens dans la
terre; & le commerce eſt néceſſaire à la
conſervation de cette partie au moins . du
genre humain. Il ajoute que les Sauvages
n'ont point de commerce , & ne peuvent en
avoir,puisqu'ils n'ont pas même de communication
entre eux. Il ſuffit d'avoir lu quelques
voyageurs , pour ſavoir qu'il eſt dans
l'Afrique , dans l'Afie & dans l'Amérique
beaucoup de peuplades Sauvages qui font
entre eux des échanges en nature. Ces échanges
font bien une eſpèce de commerce ; elles
ont été par-tout l'origine du commerce. Il
eſt îmême des Sauvages chez leſquels des coquillages
& des peaux épargnent le tranfport
pénible des denrées en nature , & fervent
ainſi de monnoie. Il est vrai que l'Auteur
de ce Diſcours ne veut pas qu'on appelle
du nom de commerce un échange local
, & fait , pour ainsi dire , d'homme à
homme, de leurs fruits réciproques; mais tout
le monde s'eſt accordé à dire que c'eſt là le
commerce dans ſa naiſſance , & qu'il ne
change point de nature en prenant plus
d'accroiflement &d'étendue. Enfin, l'Auteur
convient que le commerce naît toujours de
Giv
752
MERCURE
:
l'agriculture perfectionnée , & il croit l'état
d'agriculteur très-naturel à l'homme. Le commerce
qui en naît toujours néceſſairement ,
eſt donc auffi une choſe très-naturelle. En
général , il ne faut pas s'occuper peut-être de
ce qui eſt naturel ou de ce qui n'eſt pas naturel
à l'homme ; c'eſt une manière métaphyfique
d'apprécier les choſes , qui tient encore
àl'ancienne philofophie , & qui n'eſt bonne
qu'à éternifer les diſputes. Tout lui eſt naturel
peut- être ,& les vices , & les vertus , &
l'ignorance & les lumières. Il faut chercher
ce qui lui eſt utile ou funeſte , ce qui le
rend heureux ou malheureux. On trouvera
alors des faits qui pourront être affez clairs
&affez ſenſibles , & on ne ſera point expofé
à s'égarer dans des ſubtilités abſtraites.
L'Auteur de ceDiſcours ne proſcrit point
également toute eſpèce de commerce. Le
commerce intérieur qui ſe fait de Province à
Province dans le même État , il le croit utile
au bonheur des hommes , & par conféquent
ne penſe point qu'il puiſſe nuire à leurs
vertus. C'eſt le commerce extérieur qui ſe
fait de peuple à peuple , qu'il croit deftructeurde
toutes les vertus , & par conféquent
funeſte au bonheur des hommes & à la profpérité
des Empires .
Il développe d'une manière très-intéreſſante
les avantages du commerce intérieur.
Un État fans communication au dehors eſt
néceſſairement agricole , dit-il , puiſqu'il n'a
d'autre reſſource pour ſubſiſter que la cul
DE FRANCE.
153
ture; s'il a un commerce au-dedans , c'eſt
lorſque ſes campagnes floriſſantes lui fourniffent
un furcroît de fruits pour l'entretenir.
Ce commerce annonce la félicité publique.
Il le croit également avantageux aux
moeurs & à l'eſprit des peuples. Aux moeurs ,
parce qu'il en adoucit la rudeſſe ſans les
affoiblir , & que tous les plaiſirs dont il fait
naître le beſoin & l'idée , ne peuvent avoir
pour objet que d'embellir & de rendre plus
reſpectable la vie champêtre & agricole. A
l'eſprit , parce qu'il en étend les lumières naturelles
, fans pouvoir jamais inſpirer cette
ambition des arts & du génie , qui nuit trop
ſouvent à la raiſon, comme l'ambition de la
gloire des armes aux vertus.
Le commerce extérieur des peuples offre
dans ce Difcours des tableaux bien differens.
Il y en a deux , dit l'Auteur , l'un
d'économie , l'autre de luxe. Le premier eſt
celui des peuples qui ne vivent que par le
commerce , tels étoient les Tyriens dans l'antiquité,
tels font les Hollandois parmi nous.
Le ſecond eſt celui des peuples qui , trouvant
des alimens ſur leur fol , demandent
des plaiſirs aux climats étrangers. Celui- ci
eft de luxe dans ſon origine même: l'autre
le devient bientôt par ſes progrès , & les
effets finiffent par être à peu-près les mêmes
dans l'un & dans l'autre: ils ſont ſeulement
plus affreux encore dans la corruption du
commerce d'économie.
Le commerce extérieur , en mélant toutes
Gy
154
MERCURE
les Nations , donne à chacune les Arts, le
génie & les productions de toutes les autres
après avoir tout perfectionné dans chacune
par les rivalités de l'orgueil & de l'induſtrie,
mais c'eſt à cette époque où les connoiffances
font les plus étendues , où les arts font
le plus perfectionnés , où les jouiſſances.
font en plus grand nombre , que tout eft
à cette élévation extrême , d'où l'on doit rapidement
deſcendre dans un abyſme de vices
& de malheurs. Alors les beautés un peu
monotones des campagnes ſont abandonnées
pour les ſpectacles variés des capitales &des
villes, qui ſont toutes ſuperbement parées.
Le cultivateur enivré par les récits pompeux
de tant de merveilles , abandonne la charrue
pour venir briguer les couleurs d'une livrée
ou les rênes d'un équipage. L'abondance publique
ſe tarit dans ſes fources , tandis qu'elle
fe montre encore avec éclat dans les refervoirs
où elle avoit coutume de ſe rendre. Le
génie , qui ne peut plus attacher par des productions
fimples & touchantes des ames
ufées par l'abus de lafréquentation des chefd'oeuvres
, remplace la grandeur par le gigantefque
, & le naturel par le fingulier. Le
commerce extérieur détruit , fur-tout , toutes
les vertus des peuples. On va ſe promener
chez des Nations étrangères , & l'on devient
étranger ſoi-même à ſa famille & à ſa patrie.
On trouve , par- tout où l'on a fon portefeuille,
les plaiſirs que donne la fortune ,
l'on perd le beſoin du bonheur , qui ne fe
DE FRANCE.
155
rencontre que dans les foyers paternels. Le
mêlange des peuples altère les qualites qui
leur font propres , efface les caractères nationaux
, portel'abſurdité & la contradiction
dans les lois , les coutumes & les ufages. De
plus grands effets encore font le produit de
ce commerce. Lorſque le Proteftant eft venu
viſiter nos Temples , que nous avons pris
unturban pour pénétrer dans les moſquées ,
&que nous nous ſommes amuſés à voir
les convulfions que le Quaker prétend recevoirdu
Saint-Efprit , un rire impie & moqueur
circuleſur toutes les lèvres au nom feul
de la Religion: les autels de toutes les Religions
tremblent à la fois , & la croyance eſt
bannie de preſque toutes les ames.
Dans la ſeconde Partie de fon Difcours ,
PAuteur appelle l'Hiſtoire à l'appui des principes
qu'il a développés dans la première. Il
nousmontre les Perfes , perdant dans les richeffes
acquifes par Cyrus , les vertus qu'ils
avoient long-temps confervées dans l'éloi
gnement pour tous les peuples étrangers :
tous les vices & tous les crimes entrant en
Égypte par le port d'Alexandrie , qui avoit
été pendant pluſieurs ſiècles le rempart qui
arrêtoit les Nations & les moeurs étrangères;
les Phéniciens &les Arabes , Navigateurs &
Commerçans , portant la corruption qui
leur étoit naturelle , chez tous les peuples
qui avoient le malheur de recevoir les funeſtes
productions de leur induſtrie, Carthage
expiant fous les coups de Scipion , tous
Gvj
156 MERCURE
les menfonges & tous les crimes de la foi
Punique ; les Chinois enfin , confervant depuis
plus de quatre mille ans , le bonheur
de leur empire paternel , par le ſoin qu'ils
ont eu d'arrêter ſur leurs frontières tous les
étrangers qui veulent les franchir.
د
Telle eſt la ſubſtance de ce diſcours , qui
eſt écrit par-tout avec intérêt , & qui montrera
ſans doute par- tout , même à ceux
qui ne feront pas defon opinion un trèsbon
eſprit & une ame très-honnête. Les
preuves font toujours préſentées ſous cet
afpect philoſophique qui les rend très-propres
à recevoir les mouvemens & les cou-
Ieurs de l'éloquence. C'eſt ſans contredit un
des Ouvrages qui prouvent le mieux les progrès
que font le goût & les Lettres dans les
Provinces. On voit d'abord que cette queftion
rentre beaucoup dans celle qui commença
la réputation du célèbre Citoyen de
Génève :leurs principes font les mêmes , &
les mêmes faits de l'hiſtoire leur fervent de
preuves& d'autorités.
Il n'eſt pas douteux que beaucoup de
gens ne trouvent les deux opinions également
paradoxales. On conviendra , ſans
doute , que nous ne pourrons jamais avoir
avec le commerce , le bonheur & les vertus
des premiers Romains , & des premiers
Spartiates ; mais il y a long-tems que les
peuples modernes ont ofé dire qu'ils ne veulent
ni de leur bonheur , ni de leurs vertus.
Cette réponſe eſt fière; il n'eſt pas
DE FRANCE.
157
encore bien démontré qu'elle foit dictée par
le bon ſens & par la véritable grandeur de
l'ame.
Ces grands objets , ces grandes queſtions,
les plus importantes de toutes ſans contredit
pour le bonheur des hommes , ont occupé
preſque la vie entière du célèbre Citoyen
de Génève. Retiré dans ſa vieilleſſe
du commerce de tous les hommes , & même
du commerce de ſon génie , les défenſeurs
de la liberté d'un peuple qui veut ſe
donner des loix nouvelles , ſont venus lui
demander un plan de Légiflation dans ſa ſolitude.
Toute ſon ame & tout ſon génie ſe
ſont ranimés pour répondre dignement à
cette demande. J'ai lu l'Ouvrage qu'il a
écrit pour la Pologne , & qui n'eſt point encore
imprimé. Il m'a paru auſſi beau que les
plusbelles productionsdu mêmeAuteur.Mais
quel caractère étranger à nos moeurs & à nos
idées ! On croiroit que l'Auteur fort d'un entretien
avec Numa dans les forêts desSabins ,
ou avec Licurgue ſur le Taigête.
Le premier conſeil qu'il donne aux Polonois,
c'eſt de rompre preſque toute commu
nication avec le reſte de l'Europe. Il ne veut
point pour cela de remparts ſemblables
à celui qui a été ſi inutile pour ſéparer le
Chinois du Tartare ; il veut que ce ſoit le
caractère national qui élève cette barrière.
Mais comment le former ce caractère national
? Par desjeux d'enfant , répond ce grand-
Homme , par des cérémonies publiques ,
3.
158 MERCURE
majestueuſes & touchantes , par des gymnafes
, par des fêtes. Deux Légiflateurs de
l'antiquité ont imprimé ainſi l'image de leur.
ame & de leur caractère dans les hommes
qui ont reçu leurs lois , Licurgue & Numa ;
&il eft encore aujourd'hui des hommes qui
portent ces images ſacrées dans leur caractère
& dans leur ame. Des Spartiates devenus
fauvages vivent encore libres aujourd'hui
fur les montagnes de la Laconie , d'où ils
inſultent au deſpotiſme du Grand Turc ; &
ſous la domination du Pape , les Transrevérains
montrent ſouvent le caractère de
ce peuple Romain qui régnoit dans les Comices.
Imitez ces Législateurs & leurs inftitutions
, dit Rouſſeau à la Pologne. Faitesvous
des ſpectacles nationaux , & des fêtes
qui vous dégoûtent à jamais du bonheur de
tous les autres peuples ; faites enſorte qu'il
vous ſoit impoffible d'être autre choſe que
desPolonois, & vous le ferez pour l'éternité.
Des voifins plus puiſſans pourront vous vainere
, ils ne pourront vous conquérir : les
Ruffes pourront vous engloutir , ils ne pourront
vous digérer.
En les ſéparant ainſi de toute la terre , ce
nouveau Licurgue ſemble en effet préparer
auxPolonois un bonheur qui ne s'eſt jamais
trouvé parmi les hommes. Des moeurs , &
preſque point de Lois : la raiſon pour le
premier Code des Magiſtrats : des Citoyens
qui foient tous Législateurs , pour qu'il n'y
en ait aucun d'eſclave : des Laboureurs ſe
DE FRANCE.
159
rendant dignes d'être au beſoin les défenfeurs
de la Patrie par des exercices & des
fêtes militaires qui ſeront le delaffement de
leurs travaux ruſtiques. Les récompenfes ,
toutes en honneurs , aucune en argent a l'argent
preſque profcrit , comme faiſant circuler
les vices & les crimes avec plus de rapidité
encore que les richeſſes : tous les rangs
également acceſſibles à tous les Citoyens ,
qui les rempliront tous ſucceſſivement , en
croiffant par degrés en vertus & en talens
comme en grandeur. Le trône même , rempli
pardes Citoyens qui auroient appris dans
tous les États qu'ils auroient parcourus , les
beſoins & les devoirs de tous les états ; le
bonheur enfin toujours modéré , parce qu'il
s'uſe lorſqu'il eſt trop vif, & que l'homme
trouve bientôt l'ennui & les dégoûts dans
des voluptés immodérées. Tel eſt le tableau
duGouvernement que le Citoyen de Géuève
voudroit donner à la Pologne.
2
Il a bien prévu qu'on lui diroit qu'il n'y
a pas un très-grand mérité à renouveler les
Romans politiques de Platon ; qu'on effaieroit
de le combattre par le ridicule , parce
que le ridicule eſt l'unique reſſource des
eſprits foibles , contre tout ce qui porte le
caractère de la grandeur & de la force ; qu'on
lui oppoferoit les goûts de tous les peuples
modernes pour les jouiſſances du luxe , & la
corruption de leurs moeurs , pour lui prouver
qu'il faut leur laiffer leur luxe & leurs
moeurs corrompues. C'eſt en combattant ces
160 MERCURE
1
objections qu'il déploie cette éloquence invincible
, qui triomphe ſouvent de nos dégoûts
ou de notre effroi pour les moeurs antiques
; ou qu'il fait voir cette foupleſſe
d'eſprit qui apperçoit les moyens de ſe ſervir
de nos vices même , pour nous conduire , par
degrés , aux vertus que nous n'oſons plus enviſager.
Les changemens , il ne veut pas les
faire , comme Dieu , par ſa parole ; ilprend
les inſtrumens de l'homme , le tems , & de
ſages préparations. Il préſente à la fois un
deffin pur & général ; mais il voit bien
qu'on ne peut l'exécuter que par partie ; il
ne dit point donnez moi des anges , & je les
ferai vivre en ſages ; donnez-moi un pays où
il n'y ait aucune inſtitution , & j'y établirai
des inſtitutions parfaites. Il dit , donnezmoi
la Pologne & les Polonois tels qu'ils
font aujourd'hui , & je ne crois pas impoffible
de leur donner la Légiflation & le
bonheur dont je leur offre les images .- On
oppoſe toujours les paſſions des hommes
comme les obſtacles les plus invincibles à
toutes les réformes , & l'on ne voit pas que
pour celui qui fait les manier , elles font
auffi les moyens les plus fûrs & les plus puiffans
; on peut s'en ſervir même pour les détruire
toutes ; & s'il y a eu jamais un véritable
Stoïcien , ſon ſtoïciſme a été l'ouvrage
des paffions.
Nous avons cru faire quelque plaiſir à nos
Lecteurs , en leur donnant cette foible idée
de l'Ouvrage d'un Philoſophe , que tous les
DE FRANCE. 161
amis de la liberté pleurent encore. Nous n'avons
pas voulu nous permettre d'examiner
aucune de ſes idées en les rapportant ; mais
comme elles ont beaucoup de rapport avec
le difcours qui nous a donné l'occaſion d'en
parler , nous prendrons la liberté de préſenter
ici quelques queſtions ſur ces objets ,
qu'il feroit à deſirer peut-être que l'on travaillât
à réfoudre.
1º. La découverte de la bouſſole , de
l'Imprimerie, de la Poudre à canon, du Nouveau-
Monde , n'a-t- elle pas produit des changemens
eſſentiels dans l'eſprit-humain , qui
doivent empêcher les Peuples modernes de
former leurs Lois ſur les modèles des Législations
anciennes ?
2º. Si l'homme n'épuiſe pas ſon inquiète
activité dans les longues courſes de la Navigation
& du Commerce , ne la porterat-
ilpoint fur des objets plus funeſtes encore ?
Peut-on lui ôter à la fois l'ambition des
richeffes , & celle de la gloire des armes ?
3º. Elever des barrières entre les Nations ,
n'est- ce pas allumer des haines nationales
qui franchiront bientôt ces barrières ? N'eſtce
pas vouloir que les peuples courent les
uns chez les autres , le glaive & la flamme
à la main , au lieu de s'y promener paiſiblement
avec des gerbes de bled & des balances
? Les Perſes avoient voulu ſe renfermer
chez eux , & je les vois ſe répandre
dans l'Aſie pour ravager & pour conquérir :
le Spartiate mépriſoit tous les autres Grecs ,
162 MERCURE
& Licurgue lui avoit fait promettre de ne
jamais faire de guerre offenſive ; à peine
T'hiſtoire me fait connoître les Spartiates ,
que je les vois ſe répandre dans toute la
Grèce pour l'aſſervir à leur orgueil .
4°. Eſt-il prouvé qu'il vaille mieux , par
exemple , qu'il y ait en Europe des Anglois ,
des François , des Ruffes , &c , &c , & c ,
que s'il n'y avoit que des Européens ? Si tous
ees caractères nationaux étoient effacés , les
traits purs & primitifs de la nature humaine
ne ſe diftingueroient-ils pas mieux dans les
hommes de tous les pays , & de tous les ſiècles
? Ce qu'on appelle le caractère national
n'eſt- il pas formé plus ſouvent par les préjugés
, par les défauts & par les vices , que
par les vertus & par les lumières ? La communication
des peuples n'eſt-elle pas encore
plus propre à détruire les erreurs que les
vérités&les vertus ?
5 °. Si les guerres & les conquêtes font
inevitables , ne vaut - il pas mieux encore
que des moeurs à- peu - près ſemblables incorporent
tout de ſuite le peuple conquis
au peuple conquérant ? Les Parfis font
dans l'Afie par leur ſituation , par leurs
malheurs & par leur attachement à leur
antique Légiflation , ce que font les Juifs
enEurope. Les Parſis doivent- ils bénir beaucoup
aujourd'hui le génie de Zoroastre , qui
leur vaut tous les malheurs & toutes les ignominies
que leur font fouffrir les peuples dont
ils refuſent deprendre les moeurs&lesuſages!
د
DE FRANCE. 163
6. Eſt-il bien démontré que de petits
États , parce qu'ils font plus faciles à gouverner,
foient plus propres à faire le bonheur
des hommes ? N'ont- ils pas une agitation ,
une inquiétude naturelle , qui met trop fouvent
& trop aiſément la confuſion & le trouble
dans leur ſein ? Je m'explique. Un petit
État , lorſqu'il eſt ſeul & iſolé , doit , toutes
choſes égales d'ailleurs , ſe gouverner incomparablement
mieux ; mais lorſqu'il y a plufieurs
de ces petits États les uns près des autres
, alors y a-t-il quelque moyen de les
maintenir dans la paix & dans le repos ? Il
eft vrai que la liberté ne peut être établie
dans les grands Empires que lorſque des
repréſentans forment le corps Légiflatif;
mais Rouffeau a-t- il raiſon lorſqu'il affure
que la liberté eſt perdue du moment qu'elle
eft confiée à des repréſentans ? Cu eſt ce M.
de Lolme qui a dit vrai , en afirmant qu'elle
eſt plus en fûreté dans leurs mains que dans
celles même du Peuple ?
( Cet Article est de M. Garat. )
TRADUCTION libre d'Amadis de Gaule,
par M. le Comte de Treff**. A Amſterdam
, & ſe trouve à Paris , chez Piffor ,
Libraire , quai des Auguſtins. 2 vol. in- 12.
Un peu de vérité fait l'erreur du vulgaire ,
a dit Voltaire dans la Tragédie des Triumvirs.
Toute fiction eft fondée fur quelque
réalité. Ces Romans de Chevalerie , qui
164 MERCURE
ſemblent n'être qu'un jeu de l'imagination
en délire , n'ont fait que charger la peinture
de moeurs originairement très - véritables .
Ces châteaux enchantés , défendus par des
géans , où gémiſſoient des beautés captives ,
où des Chevaliers languiſſoient dans les ténèbres
des cachots , n'exiſtoient pas ſeulement
dans la tête des Romanciers. Il n'y
avoit de leur invention que les enchantemens
& les géans ; mais d'ailleurs, dans ce chaos de
l'anarchie féodale , les fortereffes étoient en
effet le repaire du brigandage ; & tout noble
qui avoit pu bâtir ſur un rocher , ou s'entourer
de foſſes, étoit impunément oppreffeur
& raviffeur. L'avantage de la taille , la
force du corps , l'armure de fer , les tours à
créneaux , ne ſervoient que trop ſouvent à
écraſer le foible , à dépouiller le pauvre , à
violer l'innocence. Celui qui , avec les mêmes
moyens de puiſſance , ne s'en ſervoit que
pour défendre la foibleſſe & repouffer l'injustice
, étoit un digne Chevalier , & fes premiers
ſermens étoient toujours faits au ſexe
le plus expoſé à l'inſulte. Voilà l'origine de
la Chevalerie , qui étoit la police des temps
barbares; voilà l'explication de ces fables ,
dont le fond ſemble toujours le même , &
offre toujours des combats & du merveilleux.
Les combats tenoient lieu de lois & de
juſtice ; le merveilleux prenoit ſa ſource
dans l'ignorance & les erreurs de ces ſiècles
groffiers. Les Romanciers voyoient par-tout
des enchanteurs, parce que les juges voyoient
DE FRANCE. 165
par-tout des ſoreiers ; & la même contradic
tion qui déshonoroit les Tribunaux , ſe retrouvoit
dans ces productions informes ;
car il n'eſt pas plus abſurde de voir des enchanteurs
toujours tués par des Chevaliers ,
que de voir des forciers toujours brûlés par
Je bourreau.
Ce n'eſt pas ici le lieu d'approfondir ces
rapports néceſſaires entre l'imagination des
Écrivains & les moeurs de leur fiécle ; c'eſt
un examen qu'il ſuffit d'indiquer aux hommes
qui réfléchiffent. Dans cette foule de Ro
mans de Chevalerie , dont l'Europe a été
long-temps inondée , les Amadis ont toujours
tenu le premier rang. On fait quel parti
en a tiré Quinault , qui a bâti l'édifice de
notre théâtre lyrique ſur les fictions anciennes
& modernes. La première traduction
des Amadis de l'Eſpagnol en François ,
parut en 1540 , ſous le règne de François
Premier. D'Herberai en eſt l'Auteur. Le
ſtyle en eft groſſier & licentieux. L'ouvrage
eſt en 4vol. in-folio, Mademoiselle de Lubert
en donna de nos jours un Extrait épuré en
8 volumes in- 12 . M. le Comte de Treff **
a entrepris d'en faire une traduction abſolument
nouvelle , encore plus courte de la
moitié, & réduite aux ſeules aventures d'Amadis
de Gaule & de fon fils Eſplandian ,
celles d'Amadis de Grèce ayant paru moins
intéreſſantes & moins agréables , dans le premier
abrégé qu'on en a donné de nos jours.
Il faut lire dans la Préface du nouveau
166 MERCURE
Traducteur, les raiſons très-plauſibles que lui
fourniſſent ſes recherches ſavantes & ingénieuſes
, pour prouver que les Amadis , quoique
traduits par d'Herberai fur des manufcrits
Caſtillans , & attribués à Vaſco de Lobeira
, Portugais , ont été originairement
empruntés par les Écrivains Eſpagnols , d'ouvrages
François du douzième ſiècle , écrits
en langue romance , qui , ſelon lui, eſt préciſement
l'idiome Picard , tel qu'il ſe parle
aujourd'hui. Il atteſte tous ceux qui connoiffent
le langage de cette Province , que
c'eſt à peu-près le même dans lequel a écrit
le Sire de Joinville, à qui nous devons les
Mémoires du règne de S. Louis. :
Quoi qu'il en ſoit de cette queſtion , faite
pourêtre difcutée par les érudits , du moins ce
n'en fera pas une parmi les gens de goût, que
le mérite de cette nouvelle verfion de l'Amadis.
L'ouvrage eſt plein d'eſprit & d'agrément.
La narration eſt facile & gaie , tout
y reſpire cette galanterie aimable qui n'eſt
mêlée d'aucune fadeur , & cette decence
d'expreſſion qui donne une grâce nouvelle
aux images de la volupté. On fent qu'un
ouvrage de ce genre né comporte ni citation
ni analyſe. Il faut abſolument ſuivre le fil
des aventures , & ſe laiſſer entraîner au
charme de la diction , pour en avoir une
'idée. En exceptant un petit nombre d'eſprits
auſtères qui n'ont jamais goûté ce genre de
compoſition , tout Lecteur , après s'être
amufé d'Amadis, répétera ces vers de Vol
1
DE FRANCE. 167
taire *; car il faut bien finir , comme on a
commencé , par citer celui qui a tout dit.
O L'HEUREUX temps que celui de ces fables !
Des bons démons , des eſprits familiers ,
Des farfadets aux mortels ſecourables !
On écoutoit tous ces faits admirables ,
Dans ſon château , près d'un large foyer.
Le père & l'oncle , & la mère & la fille ,
Et les voiſins & toute la famille
Prêtoient l'oreille à Monfieur l'Aumônier ,
Qui leur faiſoit des contes de ſorcier.
On a banni les démons & les fées.
Sous la raiſon les grâces étouffées
Livrent nos coeurs à l'infipidité.
Le raiſonner triſtement s'accrédite.
On court , hélas ! après la vérité.
Eh ! croyez-moi , l'erreur a fon mérite.
* On a dit dans le dernier Mercure que ce vers ,
Dieu! changez la Nature , ou révoquez la Loi !
étoit de Voltaire ; c'eſt une erreur : il eſt cité en effet
dans ſes Ouvrages ; mais il eſt de l'Abbé Pellegrin ,
dans une imitation du Pastor-Fido ,jouée auThéâtre
Italien.
( Cet Article est de M. de la Harpe. )
168 MERCURE
1
DISCOURS prononcés en différentes folennités
de Piété; par M. l'Abbé le Couſturier
, Chanoine de l'Égliſe Royale de
S. Quentin , Conſeiller-Clerc , Maître des
Requêtes de Mgr le Comte d'Artois , &
Prédicateur du Roi. Troiſième Édition .
Vol. in - 12 . A Paris, chez Moutard , Imprimeur-
Libraire de la Reine , Hôtel de
Cluny , rue des Mathurins.
Rendons grâces à l'art merveilleux &
bienfaiſant de l'Imprimerie : ces milliers de
voix qui chaque jour retentiſſent dans nos
Temples , & qui ſe perdoient jadis dans
le vague des airs , ont enfin un fort plus
heureux. Recueillies par la main du Typographe,
elles en reçoivent une exiſtence nouvelle
, une exiſtence durable , & bientôt circulent
, par les canaux du commerce , dans
toutes les régions du monde. Depuis quelques
années on a mis au jour un fi grand
nombre de Sermons , de Panégyriques , d'Oraiſons
Funèbres & de Traités ſur l'art de
Prêcher , qu'il devient en quelque forte impoffible
de les connoître , même par de ſimples
analyſes. Cependant on parviendroit à
s'en faire une idée générale , en les confidérant
comme des ouvrages fondus dans
un même moule , & calqués les uns ſur les
autres.
M. le Couſturier , malgré ſon courage&
ſes talens , a été obligé de s'aſſervir avec la
foule
DE FRANCE. 169
Foule des Prédicateurs , aux lois deſpotiques
de l'ancienne routine. Parmi des Diſcours
éloquens ſur la charité, ſur la religion , fur
la vraie grandeur , on rencontre , dans ſon
Recueil,l'Oraiſon Funèbre d'une Dame Françoiſe
de Ligny , un Panegyrique de S. Corneille
, un de S. Sulpice , unde Ste Éliſabeth ,
&deux de S. Louis , que l'Auteur a prêchés
devant l'Académie Françoiſe en 1752 &
1769. Le Public parut ſi fatisfait du dernier
de ces Difcours , que l'Académie ſe détermina
à ſolliciter en ſa faveur un bénéfice
auprès du Miniſtre. Quoique la diſgrâce du
Miniſtre ait rendu vaines ſes promelles ,
M. le Couſturier , occupé pendant quarante
ans des auguſtes fonctions de Prédicateur
, eſt ſans doute plus flatté d'avoir
mérité des récompenſes ſans les obtenir , que
de les avoir obtenues ſans les mériter. Onjugera
de ſa manière par le morceau ſuivant :
" Oferai-je rappeler le ſouvenir des croi-
>> fades à notre ſiècle ? ... Oui , Meſſieurs ,
vous blâmez les croiſades & je ne les juf-
ود tifie pas. Sans doute ces émigrations de
>> peuples , ces voyages des Rois , ces péleri-
>>nages de femmes & d'enfans mêlés à des
> guerriers , ce mélange de ſuperſtitions&
>> de débauches , de cruauté &de religion ,
>> ces ſaintes guerres ſans juſtice , ces pieuſes
» fureurs des Chrétiens armés contre des
>> hommes , ces jalouſies , ces diviſions entre
> eux , enfin ces crimes de ſang-froid , ces
* citoyens ſansdéfenſe égorgésdans les villes,
15 Avril 1779. H
170 MERCURE
"
>> le poignard & la croix dans les mêmes
» mains , le tombeau du Dieu de paix , du
» Dieu des vertus inondé de fang & fouillé
• de crimes : tout cela vous révolte.... »
Ainſi penſoit le reſpectable Auteur qui nous
atranſmis les annales de l'égliſe avec tant
de piété & avec une raiſon ſi ſupérieure : il
falloit, dit-il , convertir les infidèles au lieu
de les combattre ; ilfalloit prêcher au lieu de
détruire*.
" Vous le favez , Meſſieurs , continue l'O-
» rateur , dans chaque grande époque le
>> genre-humain eſt dominé par une idée
>> principale qui le maîtriſe & l'entraîne.
» Alors tout conſpite à ſéduire ; un mou-
>> vement univerſel poufle & précipite les
>> eſprits du même côté. Alors l'erreur ſem-
» ble même vérité ; & l'opinion générale
>> s'accroît & fortifie l'opinion particulière.
>> Voilà ce qu'ont été les hommes dans tous
>> les temps; voilà ce qu'ils font encore. Et
>> tel qui , pouffe par fon fiécle, fourit dédai-
>> gneuſement au pieux délire des croiſades ,
au fiécle des croifades mêmes , n'eût peut-
>> être été qu'un fanatique ».
M. le Couſturier , dans un autre Sermon ,
déploie tous les refforts de ſon éloquence
pour rétablir la paix entre les Miniſtres de
l'Églife & les grands Écrivains de notre
fiécle. Deſtinés tous à éclairer les hommes ,
à leur faire chérir la juſtice , la bienfaiſance ,
* L'Abbé Fleury , Difc. fur l'Hift. Eccl.
:
DE FRANCE. 176
:
&les autres vertus ſociales , pourquoi font
ilsdevenus des ennemis impitoyables ? " Pour.
quoi , s'écrie l'Orateur évangélique , le
triomphe de la Religion ne feroit-il pas
réfervé à vos efforts; ô vous! eſprits fu
blimes qui éclairez les Nations ! Ce triom-
→ phe paroîtra plus beau, lorſqu'il fera einbelli
par le génie. L'oeil jaloux de la mé-
⚫diocrité vous enviſage avec un depit ſe-
>> cret; une injuſte prévention oſe confondre
" le nom de Philofophe avec le nom des
> ennemis de la Religion : vengez fa gloire
>> en foutenant la vôtre; c'eſt à vous de
combattre ce blafphême contre les talens ,
&de nous convaincre que la vraie Philofophie
ne cherche que la vérité , & n'aime
que la vertu " .
19
M. le Couſturier penſe & s'exprime à
cet égard comme les Eccléſiaſtiques les plus
éclairés du Royaите.
CONSIDERATIONS fur les oeuvres de
"Dieu dans le règne de ta Nature & de la
Providence,pour tous lesjours de l'anné
Ouvrage traduit de l'Allemand,de M. C. C.
Sturm,&traduit en François par Conftan
ce , 4 vol. in-8 °.
4
CeLivre, qui paroît avoir été fait en Alle
mand par un Moine , & traduit en Frauçeis
par une Religieuſe , offre un fingulier mélange
de Théologie & d'Histoire Naturelle , de
myſticités & d'obfervations Phyſiques , de
!
Hij
172 MERCURE
Prières & de détails d'Optique , de Mathématique
, d'Aſtronomie, de Chimie , d'Anaromie
, &c. &c. Il eſt diviſé en 365 parties,
correſpondantes à tous les jours de l'année ;
chaque partie forme un petit tableau d'objets
matériels qui ſe trouvent encadrés dans
des réflexions pieuſes & afcétiques.
Le 2 Janvier l'Auteur veut " qu'on rende
>> grâces au Seigneur qui nous a donné du
>>bois avec une telle profuſion , que les in-
>>>digens trouvent à s'en procurer. Et il
>> ajoute que ſi cette ſaiſon n'exiſtoit pas ,
>> une partie du bois & des forêts auroient
» été créés inutilement, »
Le 24 Février , M. Sturm édifie ſes Lecreurs
en leur apprenant que l'or eſt de tous
les corps leplus dur , & que le mercure ſe
change enpouffière quand on le ſecoue longtems.
Le 28 Janvier , c'eſt une méditation ſur
legivre qu'on obſerve quelquefois aux vitres
desfenêtres. On voit d'abord des lignes ex-
> trêmement fines , d'où ſortent d'autres
> lignes encore , à-peu-près comme on voit
>> fortir du tuyau d'une plume , des filets qui
>> à leur tour portent d'autres rameaux. Il
>> en réſulte les plus belles fleurs, Elles ſont
>>jolies & artiſtement variées ; cependant
>>un rayondu ſoleil du midi les efface. C'eſt
>>ainſi que l'imagination nous peint tout en
beau; mais tout ce qu'elle nous repréſente
>> de ſéduisant dans la poſſeſſion des biens
du monde , font de belles images qui dif
DE FRANCE.
173
>> paroiſſent à la lumière de la raifon. L'im-
>> portance de cette leçon vaut bien la peine
» qu'on s'arrête au petit phénomène qui le
>> fournit.>>>
Le 12 Avril , le pieux Allemand veut
qu'on penſe à la mort ; & afin de nous y
préparer , il démontre qu'il meurt chaque
année ſur la terre trente millions d'hommes ;
ce qui fait pour chaque jour , 82,000hommes;
pour chaque heure , 3,400 ; pour chaque
minute , 60 ; & un homme pour chaque
ſeconde. " Actuellement que je lis ceci ,
>> un de mes ſemblables ſort de ce monde ;
»& avant que cette heure ſoit écoulée
>> plus de trente mille hommes feront mon-
>> tés dans l'éternité. O Créateur du Ciel &
>>de la Terre ! le monde & tous ſes habi-
> tans font devant toi comme une goutte
>d'eau qui tombe d'un ſceau. >>
, L'entretien du 25 Février a pour titre
Preuves expérimentales & quotidiennes de la
Providence Divine. " Effaye , Chrétien , de
>> faire le dénombrement de tous les bien-
>> faits dont la miféricorde de Dieur'a com-
>>blé... Je veux croire , mon cher Lecteur ,
>> qu'il t'eſt impoſſible de les calculet; bor-
>> nons-nous donc à ta reſpiration : tu ref-
» pires au moins douze fois dans chaque mi-
>> nute ; voilà donc pour chaque minute 12
>>bienfaits. Suppoſons que dans chaque mi-
>> nute notre ame ne faffe que trente opéra-
» tions , & ne comptons , ſuivant le calcul
>>des Médecins , que fix mille parties de no,
Hiij
174 MERCURE
>>tre corps que Dieu maintient à chaque -
>> moment , quelles merveilles de conſerva-
>>tion ne découvrons-nous pas ? Car, d'après
>> ce calcul , tu-reçois de Dieu , à chaque
>>>minute , 12 bienfaits relativement à la
>> refpitation ; 30 bienfaits relativement aux
>>>facultés de l'entendement & de la volonté ;
> 600 bienfaits , relativement aux parties de
>> ton corps; par conféquent Dieu t'accorde
>>dans chaque minute fix mille quarante-
>> deux graces , & tu en reçois 360,520
>> dans chaque heure que tu vis... Faisdonc
>>ſouvent ce calcul ; & plus tu t'en occu-
>>>peras , plus autli tu ſeras diſpoſé à ma-
>> gnifier le Seigneur ton Dieu.
"Le 7 Mars , contemplation furlesfemences
desplantes. « Les champs ſur lefquels on
>> feme le bled doivent naturellement vous
>>faire ſouvenir, ô Chrétiens , de ces champs
>>où Dieu dépoſe une autre femence. Les
>> corps humains couchés en terre font auffi
>> des germes , &leur deſtination eſt de croî
>> tre & de mûrir pour la moiſſon de l'érer-
>> nité. Auſſipeu tu avois lieu , en confidé-
>> rant un grain de froment , de t'attendre à
>> en voir fortir l'épi , dont cependant les
>> parties effentielles étoient renfermées dans
>>ce grain ; aufſi peu , dis-je , tu es en état
>> de comprendre que de ton corps réduit
en pouffière , parviendra un corps glorifié.
>> Mais attends ſeulement avec un doux ef-
>>poir le moment de la récolte ! O vous qui
ères actuellement les contempteurs de ma
DE FRANCE. 17
>> foi ,de quel tremblement vous ferez alors
>>faitis ? Comblée de felicités , mon ame s'é-
>> lancera dans le ſein de fon Dieu en l'ado-
>> rant. Ah ! mon oeil n'aura rien contemplé ;
>> mon oreille n'aura rien entendu qui puiffe
>>approcher d'un tel ſalut. » ود
Le 20 Juin , méditationfur les chenilles.
Après une deſcription anatomique de leur
corps , de leurs métamorphofes & de leurs
variétés , l'Auteur en tire la moralité fuivante
: " par leur voracité ces infectes font
>> quelquefois incommodes aux hommes.
»Mais c'eſt-là un mal que le Créateur per-
>> met avec beaucoup de ſageſſe. Car les dé-
>>gâts & les ravages que les chenilles font
quelquefois , peuvent forvir ànong humi
>> lier... ; & ſuppoſé même que nous ne
>>puſſions pas pénétrer les raiſons pour lef-.
>>quelles Dieu a formé de telles créatures ,
>>nous ne ferions cependant pas en droit de
>>> nier leur utilité ; nous devrions au con-
>> traire en prendre occaſion de reconnoître
>> notre ignorance , & de rendre à Dieu la
>>gloire qui lui eſt dûe. »
La méditation fur les cheveux fournit au
Lecteur une autre eſpèce de moralité.
La méditationfur l'herbe n'eſt pas moins
édifiante. Celle qui a pour ſujer la tulipe ,
eſtdigne d'intéreſſer& d'inſtruire la jeuneſſe.
"Certes , pour être convaincu de l'exiſtence
>> d'un Dieu fage&bon , il ne faut que con-
>>templer une tulipe dans ſa fleur. Seroit- il
>>> poffible qu'un tel chef-d'oeuvre de laNa
Hiv
176 MERCUR
>>ture eût été produit par un haſard aveugle?
>> Il eſt vrai qu'à préſent les tulipesfont pro-
>> duites & ſe perpétuent par des oignons.
>>Mais d'où vient la première conſtruction
>de cette machine ? Ne faut-il pas néceſſai-
>> rement admettre une cauſe intelligente ?
>>>C>ar les nouvelles venues doivent s'êtredéja
>>trouvées dans leurs devancières , & il eft
>>>manifeſte que leur figure & leur nombre
>> doivent avoir été déterminés. Lors donc,
>> mon cher Lecteur , que vous conſidérez
>>une planche de tulipes , ne vous bornez
>>pas à admirer leur beauté , mais admirez
fur-tout l'infinie ſageſſe de Dieu qui a tra-
>> cé le deſſein de ces fleurs. Quels que foient
>> les charmes de la tulipe , ils perdent un
>> peu de leur prix en ce qu'ils ne font que
pour les yeux , & que cetre fleur n'eft
>> point odoriferante. Dès qu'on met à côté
>> d'elle l'oeillet , qui réunit aux graces de la
>> figure le parfum le plus exquis , on oublie
>>bientôt la parure bigarrée de la tulipe.
>C'eſt le fort de toute perſonne qui , douée
>>des charmes de la beauté, les relève encore
par des ornemens recherchés , mais
>> qui n'a ni un bon efprit , ni un bon coeur.
>>>Une obſervation que fournit l'Hiſtoire des
Plantes , c'eſt que plus une fleur est belle ,
>& plus tôt auſſi elle fe fane. La tulipe, n'a-
>>guères ſemblable à une belle Vierge , n'eſt
>>plus qu'un ſquelette difforme. Chrétiens ,
quelle utile leçon pour vous ! ... Vivez
>>enforte que lorſque la mort viendra vous
DE FRANCE.
177
>>faucher , les gens de bien vous regrettent ,
>>& ſe diſent les uns aux autres , en pleu-
>> rant ſur votre tombe : hélas ! pourquoi
» n'a- t-il pas vécu plus long-tems ! »
...
Le 24 Décembre offre un calcul relatifà
la réfurrection à venir, Le début en eſt vif.
De quelle foule de créatures humaines ne
>>fera pas couvert , au grand jour de la réſur-
>> rection , le lieu où notre ville eſt ſituée ?
>>> Chacun des morts reſſuſcités ſera connu
>>du Seigneur ſon Juge ; chaque nom eſt
>> écrit dans le Livre de l'Éternel . Nul ne
>> manquera , nul ne ſera perdu , nul de ceux
>>dont la dépouille a été confiée à la terre
>> ne pourra échapper à l'oeil du Très-Haut,
>>En ſuppoſant que notre Allemagne n'ait
» commencé à ſe peupler que soo ans après
» le Déluge univerſel , & que la fondation
>> de notre ville , à cette époque , juſqu'au
>> jour du jugement , s'il arrivoit cette an-
>>> née , ony ait enterré ſeulement 200per-
>> ſonnes , le nombre des morts ſe monte-
>>roit à 900,000. Si donc notre ſeule Ville
>> peut déjà fournir , au jour du jugement
>> un nombre de 900,000 perſonnes , com-
>bien ſera grand le produit de toute l'Alle-
>> magne ! » L'Auteur ſuppoſe enſuite que le
nombre des habitans de l'Empire Germanique
eſt de vingt-quatre millions , & il en
conclutque l'Allemagne ſeule, en 1775, pouvoit
fournir 2, 100 millions de reffufcités
au jugement dernier. Delà il paſſe aux habitans
de l'Europe entière , & fait voir que
Hv
178 MERCURE
Dieu auroit pu y trouver 87,500 millions
d'hommes à juger ; enfin il raſſemble ceux
qui ont vécu avant le Déluge ; & en ne les
évaluant même qu'au quart du nombre précédent
, il a pour total 109,375 millions.
" Joignez encore les habitans de la terre qui
>> ſeront en vie au jour du jugement , &
> n'en fixons le nombre qu'à mille millions
>>le total montera pour lors à plus de cent
>>dix mille millions... Quelle oeuvre de la
>> toute-puiſſance que de recueillir ces ato-
>>m>es terreſtres! .. Quelle agréable occupa-
» tion pour les dix mille millions d'Anges ,
>>de raſſembler & de préſenter à Jeſus
>> leurs frères bien-aimés ? Et quelle joie
>>>raviſſante pour des myriades d'eſprits bien-
>>>heureux que Dieu avoit recueillis dans fon
>> ſein! avec quelle joie je me repréſente
>> là ſurpriſe & les ſentimens ineffables de
> chacun des Élus , à l'aſpect de ce change-
→ment merveilleux ! »
Ce Livre engénéral , plus édifiant que raifonnable
, offre une multitude d'idées bizarres
& ridicules ; les mêmes deſcriptions
s'y trouvent pluſieurs fois répérées ; les
cauſes finales multipliées à l'infini , pazoiffent
ſouvent puériles & contradictoires.
Et fi l'Ouvrage , ſous ce point de vue ,
peur nourrir & échauffer le coeur , il peut
enmême- tems obfcurcir l'eſprit. Quant au
tylede Constance , il n'en faut pas médire :
-Expofuiffefat est
On ne doit pas confondre avec l'Ouvrage
DE FRANCE. 179
de M. Sturm , les peintures phyſiques qui
font intercallées dans ſon Livre. Elles lui
font abſolument étrangères. Il dit lui-même
dans la Préface : " Je ne me ſuis fait aucun
>> ſcrupule d'emprunter le langage d'un Buf-
>> fon , d'un Derham , d'un Pluche , d'un
>> Nieuwentyt , d'un Sulzer , d'unBonnet,&c.
>>pour préſenter à mes Lecteurs des idées
>>plus préciſes , & exprimées avec plus d'é-
>> nergie »..
(CetArticle eft deM. l'Abbé Remy. )
SPECTACLES .
CONCERT SPIRITUEL.
:
LES Concerts qu'on a donnés au Château
des Tuileries pendant la ſemaine fainte ,
ont été auſſi ſuivis & auſſi interellans que
ceux dont nous avons deja rendu compte .
Des ſymphonies de Sterkel , de Hayden ,
de Cannabich , &c. n'ont rien laiffe à de
firer pour le choix , ni pour l'exécution.
De nouveaux Virtuoſes ont deployé leurs
talens fur le violon , ſur le baffon & fur le
violoncelle.
M. Baer & M. le Brun , font les ſeuls
qui n'ayent point eu de riyaux dans tous ces
Concerts,
Hvi
180 MERCURE
MM. Goffec , l'Abbé Rose , & d'autres
Muficiens François , ont fait exécuter des
Motets de leur compoſition , que le Public a
jugé dignes de partager ſes ſuffrages avec les
grands Airs Italiens d'Anfoſſi , d'Aleſſandri ,
de Voglet , de Piccini , &c .
Parmi tous ces Airs & ces Motets , on a
diftingué le Stabat de Pergolese , qu'on a
donné pluſieurs fois , & qui malheureuſement
a toujours paru mal exécuté. La voix
de M. Guichard formoit avec celle de Mde
Todi , une diſparate infoutenable qui énervoit
la plupart des idées de l'Auteur. L'Orcheſtre
s'eſt permis de les défigurer encore .
Dans le premier morceau , les Joueurs de
baſſes dont la marche doit être égale &
foutenue , ont piqué toutes leurs notes
comme fi l'Auteur les eût iſolées par des
quarts de ſoupirs. Cette manie bizarre de
l'Orcheſtre a détruit abſolument l'effet d'un
début , où le pathétique ſe manifeſte d'une
manière ſi ſimple , fi vraie & fi touchante.
Mde Todi & Mde le Brun , diftinguées
chacune dans un genre très-différent & prefque
oppoſe,ſoutiennent encore leur brillante
réputation. IlSignor Amantini partage avec
elles les mêmes honneurs. Sa voix jeune &
flexible a réveillé tour-à-tour le plaifir & la
furpriſe. Sans examiner ſi ce Virtuoſe peut
fe faire une idée bien juſte de ce que lui
coûtent ſes talens & fon organe enchanteur ,
il nous femble que les applaudiffemens du
Public font de nature à lui caufer au moins
DE FRANCE. 181
une illuſion très-agréable : illuſion qui , dans
certains momens , doit lui faire perdre le
ſouvenir de n'avoir acquis la voix d'un
autre ſexe qu'aux dépens du ſien
ACADÉMIES.
L'ACADÉMIE des Belles-Lettres de Montauban a
tenu , ſelon l'uſage , une Séance publique le 25 Août,
jour de la Fête de S. Louis. Le matin elle a affifté à
une Meſſe qui a été ſuivie de l'Exaudiat pour le
Roi , & du panégyrique du Saint , prononcé par M.
l'Abbé de la Tour , Doyen de l'Égliſe deMontauban ,
& Secrétaire Perpétuel de l'Académic. L'après-midi
elle s'eft rendue en Corps à l'hôtel-de-ville , où elle
a reçu de la part de MM. les Officiers Municipaux
les honneurs preſcrits par Sa Majefté.
M. Lade , Avocat à la Cour des Aides , Ex-Directeur
en l'abſence de M. de Pullinieux , Premier
Préfident à la Cour des Aides, Directeur de quartier ,
a ouvert la Séance par un Diſcours , dans lequel il
a apprécié le mérite reſpectif de l'éloquence &de la
poéfie, & a donné à chacun de ces genres le rang
qu'ils doivent occuper au tribunal de la raiſon & du
bon goût.
M. Dusban , Tréſorier de France , ancien Capitaine
au Régiment de Flandre , ayant été élu par l'Académie
pour remplir la place vacante par le décès
de M. le Franc de Saint-Clair, eſt venu prendre
féance, & a prononcé ſon Diſcours de remerciment ,
dans lequel, d'un pinceau tout à la fois digne de
l'énergied'un militaire &de la ſageſſe d'un Magiftrat ,
il a tracé l'heureux concert des Lettres avec les atmes
& les lois.
182 MERCURE
M. le Directeur , en répondant au nouvel Académicien
, eſt entré dans des diſcuſſions Littéraires ,
également intéreſſantes &judicieuſes.
M. l'Abbé Teulières a lu une Épître en vers ſur
les ufurpations de la mode , qu'il a adreſſée aux
Dames , comme les plus propres , par leur goût
éclairé & par les droits qu'elles ont acquis ſur la
mode , à faire rentrer dans ſes bornes cette fière ufurpatrice
, qui non contente de régner ſur la parure ,
veut encore aſſervir les Lettres & les Arts à ſon empirecapricieux.
M. l'Abbé de la Tour a lu une differtation fur
l'oftraciſme , auffi profonde que ſolide.
L'Académie des Belles-Lettres de Montauban diftribuera
le 25 Août prochain , Fête de S. Louis , un
Prix d'Éloquence , dont le ſujet ſera pour l'année
1779 : Combien le refpect pour la vieilleſſe contribue
au maintien des moeurs publiques , conformément à
ces paroles de l'Écriturree:: Ne fpernas hominem in
Senectutefua , Ecclef. VIII . 7.
L'Académie ayant réſervé le Prix d'Éloquence , le
deſtine à une Ode ou Poëme de cent à cent cinquante
vers , aux choix des Auteurs , dont le ſujet ſera:
Louis Dauphin, père de Louis XVI.
Ils feront remettre leurs ouvrages dans tout le
mois de Juin prochain , à M. l'Abbé de la Tour ,
Secrétaire Perpétuel de l'Académie , en fa maiſon ,
près la Cathédrale.
•Les Auteurs ſont priés d'adreſſer à M. le Secrétaire
trois copies bien liſibles de leurs ouvrages , & d'af
franchir les paquets , qui ſeront envoyés par la poſte.
DE FRANCE. 183
ANECDOTE.
RAMENÈS, Roi d'Égypte , qui régnoit ſelon
Pline dans le temps de la priſe de Troye , fir
élever proche le palais d'Héliopolis le plus
grand obeliſque qu'on eut encore vu. Vingtmille
hommes furent employés à le conftruire.
La plus grande difficulté fut de le
dreſſer ſur ſa baſe. Voici la fable qu'on raconte
à ce ſujet : Ramenès appréhendoit que
les machines qu'on avoit préparées ne fuffent
pas capables d'élever & de foutenir une
auffi lourde maffe. Il imagina donc pour
obliger les ouvriers à faire uſage de toute
leur adreſſe , de faire , dit-on, attacher fon
fils au haut de l'obéliſque. La vie de ce jeune
Prince , & par conféquent celle des ouvriers
dépendantdu ſuccès de l'entrepriſe , on prit
des meſures ſi juſtes qu'elles réuflirent parfaitement.
VARIÉTÉS.
OBSERVATIONS de M. Moheaufur les
lumières qui peuvent réfulter du Livre
intitulé Recherches & conſidérations fur
la population de la France.
1
Leſt peu important que ce Livre ſoit bien ou mal
crit, que l'Auteur ait de l'eſprit ou en manque
184 MERCURE
que ſes idées ſoient juſtes ou fauſſes; mais ſi l'on ne
peut nier l'utilité qui réſulte d'un ouvrage , fans renoncer
à un genre de connoiſſances qu'il eſt eſſentiel
d'acquérir , de ce moment la queſtion devient
importante; il ne s'agit plus de porter un jugement
fur un Livre , mais d'avoir une opinion ſur la ſcience
dont il traite.
Les recherches ſur la population de la France forment
certainement l'ouvrage le plus complet qui
ait encore paru ſur cette matière; elles offrent le
dénombrement de plus de 600,000 habitans dans
diverſes Contrées du Royaume. Cet ouvrage a néceſſairement
exigé tant de dépenſe , tant de co-opérateurs
, tant de préciſion dans les vérifications , que
s'il n'en réſulte aucune vérité conſtante & générale ,
il fant renoncer à une méthode longue , pénible ,
diſpendieuſe & inſuffiſante. Cependant la ſcience de
Padminiſtration , comme toutes les autres , ne peut
avoir de baſe ſolide , ne peut faire de progrès que
par laconnoiſſance des faits; ainſi le fort de ce Livre
eft néceſſairement lié avec celui de la méthode admiffible
pour établir des baſes & des principes d'adminiſtration,
àmoins que les obfervations rapportées
ne foient mal choifies ou diſcordantes entre elles. Il
eft donc eſſentiel d'examiner & la manière dont ces
recherches ont été dirigées ,&les conféquences qu'on
en peut tirer.
D'abord onpeut remarquer que parmi les pays où
il a été fait des obſervations , on ne trouve ni un
pays d'État , ni une Province méridionale ; & à cet
égardl'Auteur n'a point ditfimulé que lui-même defireroit
qu'on pouſsât plus loin ces recherches , & qu'on
rendît fon ouvrage inutile par un ouvrage plus complet;
mais cetteimperfection, inévitable dans une entrepriſe
ſi étendue , empêche-t'elle qu'il ne réſulte un
termed'appréciation admiſſible par-tout le Royaume.
La qualité de pays d'État , relativement à la popuDE
FRANCE. 185
lation, ne peut mériter confidération qu'en ce que
les habitans de ces pays jouiſſant , ſuivant l'opinion
commune , d'un fort plus heureux que dans les autres
Provinces , l'abondance des moyens de ſubſiſtance
peut influer ſur la propagation de l'eſpèce humaine ,
& la durée de la vie ; mais dans la vérité il eſt des
pays d'État , (la Bretagne ) où l'homme eſt plus malheureux
que dans certains pays d'Élection ; & d'ailleurs,
parmi les exemples rapportés, il eſt des Contrées
où le fort de l'humanité eſt le plus heureux que connoiffe
en France l'ordre du peuple ,&conféquemment
Jadénominationde pays d'État ou de pays d'Élection
eſt ici vaine& indifférente.
Il eſt vrai que dans l'évaluation du rapportdu nombre
des naiſſances au nombre des habitans , on ne
trouve point d'expériences faites dans des Provinces
Méridionales ; mais il faut obſerver que dans les
Généralités de Lyon &de la Rochelle , pluſieurs lieux
comprisdans les dénombremens, ont une température
analogue à celle des pays Méridionaux de France ; &
perſonne n'ignore que la chaleur ou le froid ne dépendent
pas ſeulement du nombre des degrés , mais
d'autres circonstances locales. D'ailleurs , les obfervations
rapportées conftatent que la fécondité & la
durée de la vie dans les Provinces Méridionales de
France & dans les Provinces du Nord , n'ont que des
différences peu confidérables ; or , comme le climat
ne peut influer ſur la population que par la fécondité
& la mortalité , il s'enfuit néceſſairement que l'eftimation
du nombre des habitans , par celui des naifſances
, doit être à peu près la même dans toutes
les Provinces de France.
Les différences réelles exiſtent entre les pays ſitués
dans des plaines , dans des vallées , fur des collines ,
fur des montagnes , lorſque le ſol eſt ſec ou humide ,
pierreux ou marécageux , dans les pays où la culture,
l'induſtrie , le commerce ne ſont pas les mêmes,
:
186 MERCURE
1
& où diverſes circonstances fixent ou chaſſent l'habitant
, attirent ou écartent l'étranger: auſſi trouve
t'ondans les dénombremens rapportés , des exemples
prisdans ces diverſes contrées , & on a eu ſoin de
mettre en évidence les diſproportions de ces évaluations
, qui doivent avoir lieu ſuivant les localités.
Si les réſultats avoient été les mêmes , la méthode
feroit démontrée inexacte & abuſive ; mais réuniſſez
des contrées qui ayent des qualités extrêmes , celles
où vient s'établir un grand nombre d'étrangers , &
celles qui leur fourniffent leurs habitans , vous trou
vérez une proportion à peu-près la même que dans
les pays où il n'exiſte que des indigens , & où l'expatriation
n'a point lieu.
Cependant, il faut convenir que cette méthode
d'évaluation de la population , eſt fufceptible de va
riations qu'on peut évaluer à , d'après un Auteur
auſſi reſpectable par ſes intentions patriotiques que
par fes lumières; mais est- il vrai , ainſi que le pré
tend cet Auteur , qu'une méthode qui ne peut donner
une plus grande préciſion ne ſoit d'aucune utilité ?
Qu'on examine des États de corvées ou de milice ,
& preſque toutes les autres opérations d'adminiſtration,
on verra fi les erreurs ne ſont pas plus conſidérables.
Depuis trente ans , les estimations de la
population de la France ont varié depuis quinze
juſqu'à vingt-quatre millions , & on n'a pas mieux
connu la population des Provinces en particulier que
celle du Royaume. En 1668 , un Intendant de Breragne
comptoit dans cette Province 1,700,000habitans.
En 1745 , un autre Intendant n'en évaluoit la
population qu'à 745,000. En 1760 on l'a portée à
1,100,000 ; & cependant aujourd'hui il eſt conftant
qu'elle monte à plus de 2,000,000 .
Enfin l'ouvrage dont il s'agit ne cortient pas ſeulement
une évaluation de la population d'après le
nombre des naiſſances , mais d'après d'autres ter
DE FRANCE. 187
mes, tels que le nombre des mariages , des morts ,
des feux , des lieues quarrées , &c. Il contient des divifions
de la population par ſexe & par âge ; en ſorie
qu'en connoiffant une partie de la ſociété dans une
contrée , on peut en évaluer la totalité & chacune
des claſſes qui la compoſent ; & de même en connoiffant
la force de la population , on peut indiquer
combien on trouvera d'hommes en état de porter les
armes , de filles nubiles , &c. Ces obſervations démontrent
quel est le degré de fécondité des femmes ,
la durée de la vie humaine , l'état actuel de la
po
pulation , &c. Méconnoître l'utilité de ces connoif-
Lances , & les conféquences qui réſultent d'obſervations
auffi multipliées , ce ſeroit nier l'exiſtence
d'une arithmétique politique.
SCIENCES ET ARTS.
CHIMIE.
LETTRE de M. le Duc de Chaulnes à M.
l'Abbé de Saint - Non.
Jetrouve , Monfieur , tant de différences & d'afſertions
fi parfaitement contraires à mon avis, &
àcelui de tous les Chimiſtes un peu célèbres , dans
la deſcription que je vous ai remiſe de la grotte du
chien, telle qu'elle eft imprimée dans votre quatrième
Livraiſon , que je ne puis m'empêcher de vous
demander ſi vous avez eu quelque part à ces altérations.
Je ne puis pourtant me perfuader que vous
ayez démenti l'honnêteté que j'ai toujours remarquée
en vous , par un procédé auſſi extraordinaire que
celui d'imprimer ſans m'en faire part, en le citant
comme de moi , ce qui eſt entièrement différent de
mon manufcrit & contraire à mes idées. Je ſuis in-
2
188 MERCURE
timement convaincu que M. de Faujas , qui a eu part
àla rédaction , n'en a eu aucune à ces changemens ;
je lui en ferai cependant la queſtion . Permettez-moi
de vous demander encore ſi d'autres que vous & lui
ont eu la feuille entre les mains ? J'ai l'honneur d'être
avec tous les ſentimens que vous me connoiffez, &c.
Réponse de M. l'Abbé de Saint-Non.
J'eſpère, M. le Duc , que vous rendez affez de
juſtice à mes ſentimens & à mon reſpect pour vous ,
pour être perfuadé que je n'ai contribué en rien anx
changemens qui ont été faits dans la note que vous
aviez eu la complaiſance de me donner pour la
grotte du chien, je l'avois même fait imprimer telle
qu'elle étoit dans votre manufcrit; mais ayant dû ,
comme de raiſon , la préſenter , ainſi que le reſte du
Profpectus , ſous les yeux du CENSEUR, c'est abfolu
ment M. Sage qui y a fait les changemens qu'il a
jugés à propos. Dans la précipitation où ce dernier
Profpectus a été imprimé , je n'ai pu vous
confulter de nouveau à ce ſujet , non plus que M.
de Faujas. Recevez-en de nouveau toutes mes excuſes,
ainſi que l'afſurance des ſentimens reſpectueux avec
Jeſquels j'ai l'honneur d'être , M. le Duc , V. T. Η
&T. O. S. Signé l'Abbé de Saint-Non.
Différence de l'Imprimé de la quatrième
Livraison à mon manufcrit.
Je n'ai jamais vu la grotte du chien ; mais M. Hamilton
, le Docteur Nooth & pluſieurs autres ,
ayant écrit que les vapeurs qui règnent dans cette
grotte ſont de l'air fixe , & ce fluide étant effentiellement
inviſible , j'ai mis inviſibles lorſque j'en ai
parlé : M. Sage , Cenſeur , a fait imprimer viſibles :
je réponds que lorſqu'il y a accidentellement des vapeurs
d'une autre eſpèce mêlées avec ces premières ,
les deux enſemble peuvent être viſibles.
DE FRANCE. 189
M. Sage cite le Docteur Demeſte , entre autres ,
pour avoir principalement éclairci la théorie de
L'acide méphitique; car M. Sage n'a jamais eu à ſe
reprocher la plus légère indulgence pour le mot d'air
fixe , employé par M. Priestley , & par le plus grand
nombre des Chimiſtes. Je ne connois ni le Docteur
Demeſte ni ſon mérite ; tout ce que j'en fais , c'eſt
que j'ai entendu parler de lui , pour la première fois ,
par un Mémoire lu à l'Académie il y a quinze jours ,
& qu'il adhère fortement au ſyſtème de M. Sage ,
fur lequel je connois auſſi l'opinion de l'Académie
&de la plupart des Chimiſtes. Je puis me tromper ,
mais je ne crois pas que M. Demeſte ait été fort
conn u avant ce Mémoire.
J'avois cité , comme de moi , l'expérience de la
tranſvaſion de l'air fixe , qui prouve parfaitement
fon inviſibilité ; M. Sage la cite comme étant de M.
deSauvages , & renvoye au§. 159 du Traité de l'ac
tion de l'air ſur le corps humain. Lorſque je fis à
l'Académie pluſieurs expériences ſur l'air fixe , du
nombre deſquelles étoit la tranſvaſion , je demandai
ſi elles étoient connues ; toute l'Académie ,
&M. Sage , entre autres, répondirent qu'elles étoient
neuves. L'Académie a depuis fait imprimer mon
Mémoire dans ceux des Savans étrangers. Les autres
obſervations à ce ſujet ſont que l'air fixe , connu
poſtérieurement par M. Priestley , ne l'étoit point
du temps de M. de Sauvages, Le Livre de ce dernier ,
impriméà Lauſanne , n'a , je crois, été connu ici que
deux ans après mon Mémoire. Il s'agit dans le §. 159,
des vapeurs qui règnent dans les caves des morts ;
elles auroient pu être de l'air fixe ſans que M. de
Sauvages s'en doutât ; mais elles en ſont ſi différentes
qu'il eſt dit dans le même §, que le vaſe où ces vapeurs
ont été miſes , conſerve fix mois après la propriété
de faire périr les animaux qu'on y met , ce
qui n'arrive point avec l'air fixe , comme on fait.
Ilyavoit fimplementdans mon manufcrit , d'après
190
MERCURE
M. Hamilton , que les vapeurs d'air fixe opéroicat
la fuffocation comme l'alkali volatil le plus violent.
M. Sage , dont on connoîtl'attachement pour l'alkali
volatil, a fupprimé ce que j'avois dit , & y a fubftitué
que , l'alkali volatil, loin d'avoir quelque chofe
de commun avec les vapeurs de l'air fixe , étoit au contraire
le plus sûr moyen pour remédier à leur effet
mortel, ce qui lui eſt fort conteſté.
Au bout de tout cela , on trouve une note ( qui
n'étoit point dans mon manuscrit) que cet article eft
de M. le Duc de Chaulnes. Il faut convenir queM.
Sage fait gaîment le métier de Cenfeur.
Comme on fera peut-être étonné du procédé de
M. Sage , il faut ſavoir qu'il a imprimé, huit jours
après la lecture de mon Mémoire ſur l'air fixe , que
ce fluide n'étoit autre choſe que ce qu'il appelle
l'acide marin volatil , & qu'il l'avoit prouvé à M. de
Chaulnes par telle expérience. Il ne me l'avoit jamais
prouvé. J'avois dit le contraire à l'Académic
huit jours auparavant. Il fallut bien répondre. Je le
-fis par un Mémoire , & fept expériences comparées
furent faites devant l'Académie , où l'air fixe agit
toujours différemment de l'acide marin , nommé
volatil par M. Sage , & qui ne diffère de l'acide
marin ordinaire qu'en ce qu'il eſt moins volatil,
comme on en voit les preuves dans mon Mémoire ,
-imprimé par ordre de l'Académie dans ceux des
Savans étrangers , à la ſuite de celui fur l'air fixe.
L'Académie décida donc que j'avois raiſon , & Μ.
Sagetort. Inde ira.
Je demande pardon au Public de ce long & indifférent
détail ; mais voilà deux fois que M. Sage
me fait parler contre mon ſentiment , une fois à
l'Académie, & une fois, par la voie de l'impreſſion , à
toute l'Europe , que cela inquiète infiniment peu. II
faut bienau moins répéter ce que j'avois dit , comune
je l'avois ditd'abord.
DE FRANCE.
191
GRAVURES.
JUPITER endormi entre les bras de Junon , gravé
d'après le tableau de M. Julien de Parme. Prix ,
12 livres. A Paris , chez l'Auteur , rue des Poſtes ,
Vis-à-vis les Eudiſtes .
Vuedel'Adige & Vue de Landeck , deux Eſtampes
demêmegrandeur , gravées par M. Dequcvauviller ,
d'après les tableaux originaux , peints par M. Brandt
le fils ,Peintre de LL. MM. Imp.
Y
:
Ces deux Eſtampes , gravées d'une manière agréable,
ſe trouvent chez l'Auteur , rue S. Hyacinthe ,
la troiſième porte- cochère à droite par la Place Saint
Michel. Prix , 2 liv. 8 ſols chacune.
Portraits de Joseph II , Empereur & Roi des
Romains, & de Frédéric II , Roi de Prufſfe. Ces
deux Portraits , de même grandeur , ſe trouvent chez
Iſabey , Marchand d'Eſtampes , rue de Gèvres. Prix ,
I liv. 4 fols chacun.
২
On trouve chez le même Marchand un Portrait
deJ. J. Rouffeau , joliment gravé , au-deſſous duquel
eſt la vue de ſon tombeau à Ermenonville , avec ces
quatre vers de M. Ducis.
Entre ces peupliers paiſibles
Repofe Jean-Jacques Rouſſeau.
Approchez , coeurs droits & fenfibles ,
Votre ami dort ſous ce tombeau,
Prix, 1 liv. 4 ſols.
Portrait de Paquier Queſnel, Prêtre de l'Oratoire ,
gravé par le ſieur Barbie. Ce Portrait, des pouces
de haut fur 3 pouces s lignes de large , ſe vend
chez l'Auteur , rue de Savoye , la première porte192
MERCURE
cochère àdroite par la rue Pavée , & chez Iſabey,
Marchand d'Eſtampes , rue de Gêvres. Prix , 1 l.44 .
Figures de l'Histoire de France. Fin de lapremière
Race. Troiſième Livraiſon.
Tous les Journaux ont annoncé dans le temps les
deux premières Livraiſons de cet ouvrage vraiment
utile , entrepris par M. le Bas , Graveur célèbre ,
dont les talens n'ont pas beſoin d'éloge. C'eſt une
manière également agréable & commode d'étudier
'Hiſtoire , que de voir repréſentés en tableaux
les principaux faits & les époques mémorables de
nos annales.
La troiſième Livraiſon nous paroît ſupérieure aux
deux premières. Les ſujets y font choiſis avec beaucoup
d'intelligence ; ce qui eſt un objet de la plus
grande importance dans un ouvrage de ce genre. La
compofition en eſt ſage , & fur-tout très-claire; la
Gravure en eſt d'un effet agréable. L'Auteur eſt M.
Moreau lejeunc.
C'eſt le SavantContinuateur de l'HistoiredeFrance
deVelly, qui a fait le choix des ſujets , & qui a écrit
l'explication-ſommaire qu'on lit au bas de chaque
Eftampe. Le nom de M. l'Abbé Garnier ſuffit pour
garantir le mérite de ce travail.
Cette troiſième Livraiſon , compoſée comme les
premières de 18 planches , ſe trouve chez M. le Bas ,
Graveur du Cabinet du Roi , de l'Académie Royale
de Peinture , &c. rue de la Harpe.
ERRATA. Dans le Mercure du s Avril, Defcription
des Ifles du Cap-Verd , on lit page 7 , lig. 5 : « Vel ,
Sainte-Lucie , lifez : Sel , Sainte-Lucie. Page idem ,
lig. 9 : « les bannis de la Métropole: on y dépoſe ,
&c. 2 , lifez: les bannis de la Métropole, ou y dépoſe.
Page 10, lig. 12 : cc on les troque pour des denrées » ,
lifez: ou lestroquent pour des denrées.
JOURNAL
JOURNALPolitique
DE BRUXELLES.
TURQUIE.
De CONSTANTINOPLE, le 15 Février.
L'AMBASSADEUR de France a reçu derniè
rement un Courier de fa Cour : on préfume
que les dépêches qu'il lui a apportées contiennent
des inſtructions ultérieures ſur la conduite
qu'il doit tenir à l'arrivée de la réponſe de l'Impératrice
de Ruſſie , aux dernières propoſitions
de la Porte. Cette réponſe qui doit décider de
la paix ou de la guerre , ne fauroit tarder. On
ſe flatte toujours que l'accommodement n'efſuyera
plus d'obſtacles , fur-tout depuis que le
Grand-Seigneur ayant confenti à diminuer le
tribut que payoient ci-devant les Hoſpodars de
Moldavie & de Walachie , & à ouvrir le paſſage
de la mer Noire aux vaiſſeaux Ruſſes , a obtenu
auſſi quelques avantages dont il défiroit jouir en
Crimée.
Il ne ſe confirme point que Baſſora foit rentrée
ſous notre domination , ni qu'il ſe ſoit fait un
accommodement avec les Perfans. Tout ce que
l'on fait de ces contrées , c'eſt que le Gouverneur
de Médine , Aly-Chan , qui étoit forti de
Baſſora , à la tête 6000 hommes , a été battu
par un corps d'Arabes attachés à nos intérêts ,
&que nos affaires prendroient bientôt la tournure
la plus favorable de ce côté , ſi le Bacha
deBagdat ne ſe trouvoit engagé dans une guerre
15 Avril 1779 . I
( 194 )
civile contre ſon prédécefleur , qui déposé par
le Gouvernement , cherche à ſe maintenir dans
ſa place l'épée à la main..
Les troubles continuent toujours en Egypte.
Ibrahim - Bey , qui depuis quelque tems s'eft
emparé du pouvoir , conferve une liaiſon trèsétroite
avec Murat-Bey, qui comme lui a été
Eſclave de Méhémet- Bey. L'objet de leur alliance
eſt d'affoiblir la famille d'Aly-Bey , qui
cherche à ſe maintenir dans l'autorité que cet
ufurpateur avoit ſu acquérir , & qui s'eſt formée
un parti puiſſant.
SUÈDE.
De SтоскHOLM , le 10 Mars.
On travaille , avec beaucoup d'activité , à
l'armement de l'eſcadre deſtinée à protéger
notre commerce. Elle fera compoſée des vaif
ſeaux la Sophie- Magdeleine , Adolphe- Frédéric ,
le Prince Gustave de 70 canons ; le Lion de
Gothie , le Frédéric - Adolphe , le Vafa , le Prince
Ferdinand, la Sophie-Albertine,le Prince Charles,
la Finlande de 60 ; des frégates rUplande de
40; le Prince Gustave & l'Aigle- Noir de 36 ;
le Jaramis de 34; le Spreng-Porten , le Trolle
de 24 , & de la corvette la Goja ; 4 de ces
vaiſſeaux & 4 frégates doivent mettre en mer
le plutôt qu'il ſe pourra , fous les ordres d'un
Contre- Amiral , tandis que les autres attendront
leurs inſtructions ultérieures. On croit
que l'eſcadre ſera entièrement armée vers les
premiers jours du mois de Mai. Pour fournir
aux fraix qu'exige cet armement , S. M. a
augmenté des pour 100 les droits d'entrée ſur
quelques marchandiſes importées de l'étranger,
L'eſcadre de Dannemarck ſera en état de
mettre en mer avant le mois prochain ; 3 des
frégates qui la compoſent , font deftinées à ef
corter les vaiſſeaux qui font le commerce des
( 195 )
Indes Occidentales. La protection de celui de
la Méditerranée fera confiée à un vaiſſeau de
guerre ; deux autres croiferont dans la mer du
Nord ; un quatrième gardera le paſſage du
Sund , & le reſte de l'eſcadre , compofée de
4 vaiſſeaux de ligne & 3 frégates , ſe tiendra
à portée de recevoir les ordres de la Cour.
Le Mémoire du Docteur André Chydenius
fur la tolérancee ,, & qui a donné lieu à l'arrêté
intéreſlant de la dernière Diète fur cet objet
important , mérite d'être répandu , & nous nous
empreſſons de le tranfcrire .
>> Dans un temps où les habitans de la Suède font
preſque le ſeul peuple , en Europe , qui ſous le Gouvernement
d'un Roi debonnaire & fage , jouit d'une.
paix profonde , au-dedans & au-dehors , nos coeurs
ne peuvent que faigner en voyant les guerres terri
bles , les animofités & les perfécutions qui défolent
maintenant pluſieurs parties du monde. Quoi de
plus fage dans ce moment; de plus digne de cette
charitévéritablement Chrétienne , qui s'étend à tous
les hommes en général ; de plus conforme à ce généreux
eſprit d'union & de liberté , qui fied fi bien
à un peuple heureux ; de plus convenable enfin aux
véritables intérêts de notre Patrie comblée debiens ,
mais dépeuplée , que d'ouvrir précisément dans cette
circonstance , avec cordialité , nos bras à tous ces
infortunés qui font actuellement fans retraite dans
leur Patrie , ou qui pourront l'être par la ſuite ; qui
par cette raifon , cherchent à ſe fixer ailleurs , pour
trouver un aſyle contre la violence & l'oppreffion ,
tant pour eux-mêmes que pour leurs femmes , leurs
enfans & leurs propriétés ! Les ennemis de notre
fainte Religion , entraînés par une liberté de penſer
effrenée , & non contens de chercher à renverſer tou
tes les vertus conformes à la parole de Dieu & à une
faine raiſon , ont encore tâché dans notre Royaume ,
ainſi que dans d'autres , quoique ſouvent fans fondement
, de répandre ſur l'Etat Eccléſiaſtique u
12
( 196 )
noir vernis d'intolérance , en le préſentant comme
la première cauſe de ce que l'humanité eſt ſouvent
foulée aux pieds , & de ce que l'accroiffance ainſi
que l'amélioration du Royaume ſont empêchées. Ne
feroit-il donc pas digne des Révérendiſſimes députés
du Clergé , dans un tems fi heureux , lorſque les
Etats du Royaume ont abandonné le poids du Gouvernement
à leur ſage & gracieux Monarque , de
réunir leurs efforts pour prouver au monde entier
l'empreſſement du Clergé de Suède pour imiter en
douceur & en tolérance le grand & faint exemple de
leur Chef, le Sauveur de l'Univers . Nous avons le
bonheur de vivre dans un tems , où jouiſſant d'un
heureux repos dans l'intérieur , nous avons reçu des
mains de la Providence une grande bénédiction dans
la famille de notre Roi , qui non-ſeulement a excité
une joie générale dans tous les coeurs , mais les a
animés encore à ſe ſurpaſſer les uns les autres en
actions charitables & généreuſes. Quel projet donc
plus digne des Etats du Clergé que de tendre auſſi de
leur côté vers un but ſi ſalutaire.S. M. elle-même , a
dans cette occaſion , ouvert ſon coeur paternel à un
grand nombre d'infortunés de l'intérieur du Royaume
, par l'amniſtie générale qui vient d'être publiée.
Quellegloire ne feroit-ce donc pas pour les Députés
duClergé de préſenter au Roi de très-humbles Remontrances
pour tâcher d'engager S. M. à publier une
paix générale en faveur de ceux de nos frères Etrangers
, qui ſans avoir , par aucun crime , mérité de
perdre leurs droits de Citoyens , font devenus les
victimes de l'oppreffion & de la perſécution , &
n'ont plus aucune patrie; de faire de la Suède un
aſyle defiré pour eux tous , & de leur inſpirer ainſi
le même amour qui nous anime pour notre gracieux
Souverain ! Il n'eſt aucun citoyen Suédois qui ne
connoiſſe les ſentimens compatiſſans de S. M. pour
tous les infortunés ; & comme la charité & la compaffion
font à tous égards un devoir principal àqui
le Saint Ministère de l'Evangile eſt confié , & que
certainement notre Etat eſt obligé d'édifier les au
( 197 )
tres par de bons exemples , il eſt à préſumer qu'une
très-humble déclaration à ce ſujet de la part des Révérendiſlimes
députés du Clergé ne ſera nullement
infructueuſe , vis- à- vis d'un Roi , dont l'ame grande
& généreuſe ne peut recevoir qu'avec bonté & bienveillance
tous les projets qui tendent au bien de
l'Etat & au bonheur de l'humanité. Notre patrie
gémit d'une dépopulation générale. L'Agriculture
manque de bras. Les Fabricans & les gens de métiers
ne trouvent point d'Ouvriers; de toutes parts
on n'entend quedes murmures de la part des chefs de
famille , contre les gages exceffifs que les domeſtiques
exigent. Quel tems immenſe ne s'écouleroit
pas avant qu'on pût fuppléer à ces défauts par des
Suédois ? Ne feroit-ce donc pas le tems d'ouvrir les
barrières , de recevoir parmi nous des Citoyens utiles
, & de foulager ainſi nos fardeaux en augmentant
la force du Royaume ? Il y a long-tems que , graces
à Dieu , les préjugés ont été diflipés. On ne cherche
plus à tirer les hommes de l'erreur , en faiſant
violence à leur confcience , & en les perfecutant. Et
ce ſont précisément ceux qui profeſſent notre Religion
Evangélique dans les parties méridionales de
l'Europe , qui en ont fourni des preuves plus que
touchantes. L'expérience jointe à l'hiſtoire de tous
les ſiècles, prouve que moyennant la bénédiction Divine
, la douceur , le ſupport , les lumières & une
inſtruction amicale , ſont les ſeuls moyens qui peuvent
convertir réellement des hommes plongés dans
l'erreur. Et loin de nous tous qui compoſons le
Clergé du Royaume , d'avoir aſſez peu de confiance
dans la parole que Dieu a manifeſtée , & dans notre
ſainte Doctrine Evangélique pour craindre qu'elles
puiffent être altérées , ſi nous adoptions dans le
Royaume quelques Etrangers d'une Religion différente
, pour y établir leur demeure parmi nous
quoiqu'ils ne veuillent pas d'abord recevoir nos
dogmes , mais que dans le filence & la retraite ,
chacun ſelon les lumières de ſa confcience , veuille
I3
( 198 )
fervir cet Etre Eternel &Tout-Puiſſant qui eſt notre
père comman. Non ! Stokolm n'est pas devenu Calvinifte
, quoique depuis bien des années les Réformés
aient eu parmi nous un culte public. Le Danemarck
n'est pas devenu Juif, quoique ce malheureux
Peuple y vive en paix & fréquente publiquement
ſes Synagogues . La Pruffe n'est pas devenue Catholique
, quoique ceux qui profeſſent cette Religion
, ainſi que tous les autres , y jouiſſent d'un
exercice libre de leur Culte " .
En confidération de tout ceci , je demande la
permiffion de propoſer ſi les Révérendiſſimes députés
du Clergé , de concert avec les autres Etats refpectifs
, ne trouveroient pas bon de demander trèshumblement
au Roi ,fi S. M. ne jugeroit pas avantageux
d'ordonner gracieuſement ce qui fuit. 1º, Tous
les Etrangers , de tel âge , condition , fexe ou Religion
qu'ils puiffent être , qui voudront à l'avenir ſe
retirer en Suède ou dans les Provinces foumiſes à ſa
domination , pour y fixer leur demeure & y gagner
leur vie d'une manière honnête , auront pour cela
une entière liberté , au moins dans les grandes villes
de Commerce , avec la très - gracieuſe aſſurance d'y
jouir de la même liberté & protection que tous les
autres ſujets Suédois , à dater du jour qu'ils auront
juré foi & hommage à S. M.; ce qui pourra ſe faire
devant le Magiſtrat Municipal de la première ville
où ils arriveront . Par cette raiſon , on ne leur fera
aucune difficulté ſur les frontières relativement aux
paſſeports ; mais on prendra une ſimple note pour
conſtater ceux qui en auroient ou qui en ſeroient
dépourvus. Cette protection Royale ne pourra pourtant
pas regarder ceux qui, dans un tems limité ,
après leur arrivée , ſeroient convaincus de s'être expatriés
pour quelque crime. 2º. Tous les Etrangers
qui artiveroient feroient aſſurés , de la part de Sa
Majesté , d'une parfaite liberté de conſcience pour
eux, leurs enfans & leur poſtérité , de pouvoir ,
fans trouble , fans bruit , & fans donner du ſcandale
aux Sujets nés du Roi , exercer chacun fon
(199)
Culte Divin ; cependant, fous la réſerve très-furieuſe
de s'abstenir de chercher à ſéduire clandefti
nement ou publiquement quelqu'un pour apoftafier
notre Doctrine pure , Evangélique Luthérienne , ſous
peine de confiſcation de tous ſes biens, & de banniſſement
perpétuel du Royaume ; comme auſſi que ,
conformément aux loix fondamentales du Royaume
, aucune perſonne d'une Religion étrangère ne
puifle être revêtue d'aucune Charge ou Office . La
difficulté qui pourroit ſe préſenter à l'occaſion de
leurs mariages , leurs baptêmes , & l'éducation de
leurs enfans , pourroit aiſément être levée , en ordonnant
que tout mariage mixte entre une perſonne
de la Religion Luthérienne & une autre d'une Religion
étrangère devra être célébré ſelon le Rit Luthérien
, & que tous les enfans provenants de pareils
mariages feront baptifés par nos Prêtres , conformément
à nos Statuts Eccléſiaſtiques , qu'ils feront
élevés dans notre Religion Evangélique & ſe tiendront
à notre Culte. Mais tous ceux qui ſeroient nés
d'une Religion étrangere , pourroient être élevés
dans leur Religion. 3 °. Tous ceux qui viendront
s'établir dans le Royaume , foit Etrangers , foit
même Suédois , qui par pluſieurs raiſons , ſe ſeroient
ci-devant retirés du Royaume , pourront dans
les Villes , à la Campagne & part-tout où on leur
accorderoit la permiffion de s'établir , exercer , ſans
aucune gêne , chacun ſa Profeſſion , Métier , Art &
Science avec leſquels ils croiront pouvoir & voudront
ſe nourrir eux & les feurs , ſelon les Règlemens
& Statuts que S. M. trouveroit bon d'établir ,
ſansque pour cela ils puiſſent être chargés d'impôts
plus conſidérables que les Suédois nés Sujets du
Roi«.
>>Les avantages qui paroiſſent devoir réſulter
d'une pareille liberté ſont évidens. Le nom de notre
Grand Roi deviendra un objet de vénération pour
tous les Peuples de l'Univers . Tous les opprimés ,
tous les infortunés béniront le coeur humain de no
14
( 200 )
tre Monarque; ils s'empreſſeront à chercher un refuge
à l'ombre de ſes aîles; le Royaume recueillera
desguerres ſanglantes des autres Nations une moifſon
abondante ; favoir, une quantité de Citoyens
laborieux. L'Agriculture , les Manufactures , les Arts
&Métiers ſeront pouffés à un plus haut degré de
perfection , & les charges de l'Etat , reparties ſur
un plus grand nombre de Sujets , deviendront d'autant
plus ſupportables aux anciens habitans. La
Suède verra alors auſſi ſes enfans , que pluſieurs rai..
ſons ont réduits à s'expatrier , ſonger ſérieuſement
à retourner dans leur Patrie; ils y reviendront en
foule pour prendre part à la joie de leurs Frères ,
& goûter avec eux la bénédiction répandue ſur
l'heureux ſiècle de Gustave III. La choſe n'eſt pas
non-plus une nouveauté particulière. Les Princes
ſages onttrès-bien ſu augmenter la force & la conſidération
de leurs Royaumes , en accordant une
retraite aux Etrangers. Sans ce moyen , la Pruſſe ne
feroit jamais parvenue , dans un ſi court eſpace de
tems , à un ſi haut degré de puiſſance. Le Grand-
Duché de Toſcane , un Etat Catholique Romain ,
ne doit ſon accroiſſement ſubit qu'à la liberté de
confcience, à celle des Arts & duCommerce. La
France , ſi dévouée d'ailleurs à la Religion de Rome ,
n'exécute plus les anciennes loix pénales contre les
Proteftans. La partie du Monde la plus éloignée
même a attiré chez elle pluſieurs milliers de familles
Européennes , en donnant pleine liberté à pluſieurs
différentes Religions. Maintenant le tems paroît
être arrivé pour la Suède de faire à ſon tour une fi
heureuſe conquête , en accordant une liberté ſemblable.
Touché des malheurs de mes Frères , zèlé
pour l'aggrandiſſement & la force de ma Patrie ,
&pénétré de la vénération la plus profonde pour
notre Doctrine pure & Evangélique , je viens d'expoſer
ici mes penſées avec la plus grande fincérité
& dans l'intention la plus pure, en les foumettant à
l'examen attentif& férieux des Révérendiſſimes Dé
( 201 ) 1
putés du Clergé. Ma joie eſt complette de pouvoir
auſſi les mettre ſous les yeux éclairés de notre très-
Gracieux Souverain , que la Providence Divine a
certainement deſtiné à être le Protecteur béni de tous
les Opprimés , à rendre ſon Royaume floriſſant &
heureux.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 20 Mars.
L'ARCHIDUC Maximilien eſt de retour de
Baade depuis le 13 de ce mois. On dit que
l'Empereur , avant que les armées ſe ſéparent ,
fera encore un tour en Bohême & en Moravie ;
mais le tems de fon départ n'eſt point fixé.
Onn'a point encore de nouvelles de Teſchen
au fujet des conférences relatives à la paix ;
lagazette Impériale s'eſt contentée d'annoncer ,
ces jours derniers, les conférences & l'armiſtice
de la manière ſuivante .
>>L>amédiationque les CoursdeFrance&deRuffie
ont employée depuis long-tems au ſujet de l'affaire de
la fucceffion de Bavière , l'a portée au point que le
Baron de Breteuil , Ambaſſadeur de France près notre
Cour, & lePrince Repnin , ont dû ſe rencontrer le 19
àTeſchen , dans la haute Siléſie . Le Comte Philippe
de Cobenzel , Conſeiller Privé , & Vice-Préſident
de la Banque , eſt parti le 8 pour ſe rendre
de lapart de notre Cour , dans la même Ville , où
le Baron de Riedeſel , ci devant envoyé de Pruſſe
ici , paroîtra de la part du Roi , afin de travailler à
forces réunies à l'ouvrage de la pacification. LeGénéral
de Wunſch , qui ſe trouve dans le Comté de
Glatz , & le Général d'Anhalt , poſté avec ſon corps
près de Braunau , ont offert , par écrit , de publier
l'armiſtice le 7 du courant ; & comme l'Imperatrice-
Reine avoit déjà envoyé des ordres préalables
pour l'accepter , il a été agréé ; en conféquence ,
dans l'intervalle , chaque partie reſtera en poſſeſſion
Is
( 202 )
de ce qu'elle occupe. Suivant des avis de la Siléfie ,
touty eft tranquille ; & l'ennemi a retiré ſes poſtes
depuis l'attaque contre la Ville de Neustad , qu'il
a aufli évacuée Le Prince héréditaire de Brunswick
&leGénéral de Stutterheim ayant notifié par ordre
du Roi au Général d'Elricshaufen , l'armiſtice pour
toute l'étendue de la haute Siléfie , conformément
aux ordres qu'il avoit reçus d'avance , il l'a accepté
, à commencer du 8 de ce mois « .
,
On a publié une Ordonnance de l'Impératrice-
Reine , en date du 5 Janvier dernier
par laquelle , fans préjudicier aux franchiſes
des foires dans les Etats héréditaires , il eſt
néanmoins défendu aux Commiſſionnaires étrangers
, qui n'ont pas apporté des marchandifes
& qui ne tiennent point de boutiques , de porter
de maiſon en maiſon des échantillons pour
chercher des commiffions , contre les Ordonnances
expreſſes portées contre le colportage.
De HAMBOURG ; le 25 Mars.
MALGRÉ la certitude que les Généraux des
armées belligérantes avoient que la paix n'étoit
pas éloignée , ils ont continué les hoftilités juf
qu'au dernier moment ; elles font enfin fufpendues
par-tout depuis la publication de l'armiftice
,dont voici les conditions.
၁၁ 1º. Les armées refpectives reſteront in ftatu
quo ,& continueront à occuper les endroits dont elles
fontenpoffeffion , juſqu'à la conclufion de la paix
fans cependant pouvoir ſe rendre au-delà de leurs
poſtes avancés reſpectifs . 2 °. Ceux qui paſſeront
les limites feront arrêtés , à moins qu'ils ne ſoient
munis d'un paſſeport de leur Chef. 3 °. L'armiſtice
commencera le..... à midi ( le jour varie ſelon
les lieux où l'armiſtice a été publié , depuis le 7
juſqu'au 10 de ce mois ) , jour auquel tout acte d'hoftilité
ceffera; & dans le cas où la paix ne ſeroit
2
( 203 )
point conclue , les deux parties feront tenues de ſe
prévenir mutuellement 8 jours avant de recommen
cer les hoftilités .
La communication eft en conféquence rouverte
entre la Saxe & la Bohême , & entre les
autres parties du théâtre de la guerre , au
moyen des paſſeports des Officiers qui commandent
de part & d'autre . Il paroît que l'incendie
de Neustadt qui a fait tant de bruit parce que
c'eſt un des derniers actes d'hoftilites , & que
le défaſtre de cette ville étoit peu néceſſaire ,
a été déſapprouvé également par la Cour de
Vienne&par ſes ennemis ; on affure que l'Officier
qui a conduit cette expédition , & donné
l'ordre funeſte qui a été trop bien exécuté , eſt
aux arrêts dans la fortereſſe de Spielberg . Les
lettres qui donnent cette nouvelle ne s'accordent
point fur le nom de cet Officier. Elles
ajoutent qu'un Ingénieur Autrichien s'eft rendu
à Neustadt pour vérifier le dommage , ce qui
ſuppoſe le deflein d'en indemnifer les habitans ;
ce feroit en effet le moyen le plus noble de
défavouer un excès que la punition de fon auteur
ne répareroit point.
On n'a encore aucunes nouvelles des confé
rences qui ſe tiennent à Teſchen ; on varie
même fur le jour où elles ont du commencer ,
quelques lettres portent que les Miniftres ne
commencèrent leurs viſites d'uſage que le 14
de ce mois , & que ce n'eſt que le 19 qu'ils ont
entamé les délibérations fur le grand objet qui
les raflemble. Selon la déclaration que l'Impératrice
de Rube a faite ſur la réponſe de la Cour
de Vienne à la première qu'elle lui avoit adrefſée
, les Miniftres des Puiſſances belligérantes
ne conféreront point entr'eux , ni n'entreront
dans aucune diſcuſſion , mais traiteront avec
ceux des Puiſſances médiatrices , qui s'occuperont
feuls de l'ouvrage de la paix , en les con-
Al
16
( 204 )
fultant dans tous les cas néceſſaires , en leur
faifant part de ce qui ſera réglé ,& ne les laifferont
point venir en préſence les uns des autres
, juſqu'à ce que le traité ſoit conclu . Tous
ces Miniltres doivent s'aſſembler ſans aucune
apparence extérieure d'un Congrès , fans formalité
, ſans étiquette , & ſur le pied d'une fociété
ordinaire .
,
Pendant que les négociations ſont en train ,
que l'on en conçoit généralement les meilleures
efpérances , il y a dans ce pays des politiques
qui prévoient de grandes difficultés pour la pacification
générale. Le Roi de Pruſſe, diſent-ils,
après avoir déclaré dans ſes manifeſtes qu'il n'a
agi par aucune vue d'intérêt perſonnel , mais
feulement en qualité de garant de la paix de
Westphalie & des conſtitutions de l'Empire ,
après avoir travaillé juſqu'à préſent ſur ce plan,
pourroit-il ſe départir de ce ſyſtême , déroger
en rien de ce qu'il a dit appartenir à l'Empire
& confentir au démembrement de la Bavière?
L'Electeur Palatin payera-t-il à l'Electeur de
Saxe les 3 millions de fl. qu'on dit qu'il doit
donner au-delà de ce qui avoit été réglé par les
préliminaires ? ſe décidera-t-il à ne rien céder
de ſes poſſeſſions actuelles dans les Duchés de
Berg & de Juliers ? quelques ſpéculatifs qui
cherchent à lever ces obſtacles ,& qui pourroient
s'en diſpenſer puiſque ſans doute on s'en
occupe à Teſchen avec plus de fruit , croient
que la diſcuſſion de la ſucceſſion de la Bavière
fera renvoyée à la Diète générale , & qu'en attendant
, les chofes feront remiſes dans leur
ancien état ; que l'on prendra en même-tems
des arrangemens au ſujet deBerg & de Juliers ,
dont la fucceffion n'eſt point encore ouverte , &
qu'on prendra des précautions pour qu'elle ne
Trouble point de nouveau l'Empire lorſqu'elle
sfera. Il reſte encore une queſtion à réfoudre ,
:
(205 )
c'eſt de ſavoir qui payera les frais faits juſqu'a
préſent , & qui fans doute ſont conſidérables ,
puiſque l'on n'évalue pas à moins de 52 millions
pour la Cour de Vienne , l'extraordinaire ſeul
de cette guerre ; outre les ravages qu'ont ef
fuyés une partie de la Bohême & les provinces
voiſines.
Onmande de Colberg que le 4 de ce mois ,
les eaux de la mer ſe ſont élevées à la hauteur
de 8 pieds , & que trois heures après elles ſont
defcendues à leur hauteur ordinaire ; le vent
étoitNord-Eft & peu violent ; quelques Phyſiciens
préſument qu'il y a eu quelque part une
forte tempête , ou un tremblement de terre.
On apprend de Caſſel , que la Société des
Antiquités de cette ville ,a élu pour Affocié-
Honoraire Etranger , à la place de feu M. de
Voltaire , M. d'Alembert , de l'Académie
Royale des Sciences , Secrétaire Perpétuel de
l'Académie Françoiſe.
De RATISBONNE , le 25 Mars.
L'OUVERTURE des conférences à Tef
chen, les eſpérances de paix qui en réſultent
n'ont pas empêché la Cour de Vienne de publier
un nouveau Mémoire , auquel elle a fait travailler
pendant les négociations qui ont précédé
l'armiſtice . C'eſt une réponſe préalable au Mé
moire publié à Berlin dans le mois de Décembre
dernier. On y revient ſur l'acte de renonciation
du Duc Albert d'Autriche à la Baſſe-Bavière ,
dont on relève toutes les circonstances qui
peuvent rendre cette pièce ſuſpecte ; on a inſéré
à la fin le procès-verbal de l'interrogatoire
qu'a fubi le Baron de Senckenberg , auquel
on reproche beaucoup de contradictions dans
ſes réponſes , en remettant à la déciſion du
public impartial le jugement qu'on peut porter
(206)
de cet acte. M. de Senckenberg a été remis
en liberté , & il a paflé ces jours derniers par
cette Ville , d'où ſon deſſein , dit-on , eſt de
fe rendre à Laufanne .
ود Les Etats de Bavière , lit-on dans une lettre de
Munich , n'ont pas encore pu ſe réſoudreà conſentir
au démembrement du Duché , dont on croit que la
Cour de Vienne gårdera une petite partie. Loin de
vouloir entrer dans aucun arrangement à cet égard ,'
ils ont fait de nouvelles remontrances à l'Electeur ,
pour empêcher ce demembrement , & ont proteſté
d'avance contre tout ce qui pourra être réglé à ce
ſujet dans le Congrès de Teſchen. On dit que l'Electeur
leur a fait répondre que pour rétablir leur
corps dans ſon état précédent , ſon deffein étoit
d'unir les Principautés de Neubourg & de Sulzbath ,
ainſi que le haut Palatinat , au Duché de Bavière :
on ne dit point ſi les Etats ſe contenteront de cet
arrangement , mais on remarque à Munich que leurs
Députés continuent de tenir une conduite oppoſée
au ſentiment de l'Electeur.co.
ITALIE.
De LivOURNE , leis Mars.
,
Le beau tems qui règne depuis plus de deux
mois dans la plus grande partie de l'Italie
offre par-tout la végétation renaiſſante de la
manière la plus ſenſible. Dans quelques endroits
, on tire de ce beau tems précoce des
pronoſtics fâcheux pour la récolte prochaine ;
on a été obligé à Milan , pour raffurer les efprits
de copier&de publier une ancienne inſcription
qui ſe trouve ſur la porte d'une maiſon , appellée
ci-devant Panigarola , & qui est maintenant
une Chapelle dédiée à St. Antoine , à
Vermezzo , terre de ce Duché . Elle eſt conçue
ainfi. 1140 , Annus hic Bisextilis fuit & lumi
( 207 )
nare majus fere totum eclipfavit . Afeptimis idus
Novembris ad feptimum usque Aprilis idus , nec
nix nec aqua visa de coelo cadere . Attamen prater
mortalium opinionem , Dei clementia , & meffis
& vindemia multa.
ود
,
Une lettre , écrit-on de Baſtia en Corſe , reçue
par le coufin du fameux Carlo Salliatti , & qu'il
a eu l'imprudence de communiquer à pluſieurs perſonnes
, l'a fait mettre en prifon. Elle porte qu'une
eſcadre Angloiſe de 40 voiles , ayant à bord 8000
hommes de débarquement , commandée par le Général
Paoli , doit venir au printems tenter la conquête
de la Corſe. Cette nouvelle pouvoit cauſer
de la fermentation , mais le gouvernement n'a rien
à craindre de ce projet. Les places & les côtes ſont
exactement gardées. Nous avons en abondance des
troupes & des munitions de guerre. Nos milices
provinciales ſont ſur un très bon pied , & ont à
leur tête des Officiers très - diftingués , tels qu'un
Gaffario , un Colonna un Cafabianca un Ceccaldi
, &c . D'ailleurs, il s'est fait une grande révolution
dans la plupart des eſprits . Les Corſes ſont
François . L'allégreſſe a été auffi grande dans toute
l'Ifle , à la naiſſance de Madame, fille du Roi , &
les réjouiſſances auffi multipliées qu'à Paris . On
peut en juger par le fait ſuivant : Deux élèves du
Collège de Chiavari , âgés d'environ 14 ans ,
avoient formé le noble projet de s'embarquer ſur
une felouque , & d'aller en courſe contre les Anglois
; ils s'étoient déjà procuré de l'argent & avoient
engagé un grand nombre de leurs camarades à partager
avec eux la gloire de cette entrepriſe : la
nuit du départ étoit fixée , ils avoient des piſtolets
, des épées , & avoient tranſporté ſecrètement à
bord de la felouque tous les couteaux & antres
inftrumens de la cifice du Collège. Le Recteur de la
maiſon a heureuſement été averti preſqu'au moment
où ils alloient lui échapper , & a reuſſi à les faire
renoncer à cette réſolution.-Le Docteur Giubega ,
( 208 )
Grand- Chancelier , & les Députés des Etats , font
encore à Paris. Ils ont obtenu de S. M. une ample
remiſe ſur les impôts , & même une ſomme confidérable
pour le deſsèchement des marais & endroits
marécageux de la Corſe".
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 31 Mars.
Nos papiers publics s'empreſſent de ſuppléer
au défaut de nouvelles poſitives de l'Amérique
Septentrionale ; s'il faut les en croire , le Général
Washington s'étant mis en marche avec
une partie de ſon armée pour couvrir les Provinces
Méridionales , a tellement affoibli fon
armée à Philadelphie , que le Général Clinton ,
qui s'eſt avancé vers cette dernière ville , s'en
eſt emparé ſans oppoſition ; d'un autre côté ,
le Colonel Campbell a pris poſſeſſion de Charles-
Town dans laCaroline Méridionale,& cette
Province a montré le plus grand empreſſement
de rentrer ſous la domination Britannique. Par
malheur pour ces nouvelles intéreſſantes , les
lettres mêmes que la Cour a publiées , relativementà
l'invafion de la Géorgie , prouvent que
la réduction des deux Carolines , que ſe promettent
les Commandans Britanniques , doit
être l'effet du ſuccès de leurs armes , &point
celui de la bonne volonté des habitans en fa
veur de leur ci-devant mère-patrie. On fait ,
quant à la Penſylvanie , que pluſieurs Quakers
ſe font , en effet , prévalu de leur ſyſtême religieux
pour ſe ſouſtraire à toutes les obligations
de la ſociété civile , & que quelques-uns ont
ſervi d'eſpions , de correſpondans & de guides
aux armées Britanniques ; mais on n'ignore pas
nonplus que l'eſprit des Quakers n'eſt pas celui
du peuple en général , & que cet eſprit ne
(209.)
peut pas leur permettre de prendre une part
active lorſqu'il s'agira d'opérer une révolution.
La Cour , d'ailleurs , n'a confirmé aucun de
ces bruits , qui feroient trop intéreſſans pour
n'être pas publiés s'ils étoient vrais.
La gazette vient d'en annoncer de moins importans
, fans doute , mais qui ont fait & qui
ont dû faire une vive ſenſation . On étoit inquiet
de la ſituation de l'eſcadre de l'Amiral
Barrington à Sainte - Lucie ; on ſavoit qu'elle
n'étoit pas en état de réſiſter aux forces du
Comte d'Estaing ; on attendoit des nouvelles
poſitives de ſa réunion avec celle de l'Amiral
Byron ; on vient de la recevoir & de la publier.
>> M. d'Estaing , dit l'Amiral Byron , eft toujours
dans le port de Fort-Royal avec ſon eſcadre ;
il en fortit le 12 Janvier avec 16 voiles & prit la
route de Ste-Lucie : le lendemain , au point du jour ,
je ſortis du Cul-de-Sac avec 13 vaiſſeaux de ligne ,
& trois frégates , & je portai directement ſur l'efcadre
Françoiſe , forçant de voiles , & formée en
ligne de bataille ; mais fitôt que M. d'Estaing eut
découvert nos forces , il vira vent devant , fit de fon
mieux pour pagner le port , ce qu'il effectua avant
qu'il fût poſſibled'engager aucunde ſes vaiſſeaux au
combat; fa retraite précipitée rend difficile les conjectures
que l'on peut former ſur la conduite qu'il
atenue , en ſortant du Fort-Royal avec des forces
ſi conſidérables , à moins que l'on ne ſuppoſe qu'il
ignoroit ma jonction avec le Contre-Amiral Barrington
, & qu'il méditoit une nouvelle attaque contre
cette Ifle : la ſeule réflexion qui s'éleve contre
cette conjecture eſt que nous ſommes très - fondés
à croire qu'il eſt parfaitement informé de ce
qui ſe paſſe à Ste-Lucie : voyant que nous attendrions
envain que l'eſcadre Françoiſe ſe déterminât à nous
livrer combat , & que la force de leur aſyle dans le
port de Fort-Royal ne nous permettoit pas de les
y forcer , je ne voulus pas m'expoſer au haſard d'être
( 210)
entraîné ſous le vent par le courant , ce qui fût arrivé
fi le vent eût manqué ; en conféquence , après
avoir approché Fort- Royal de très-près , je profitai
d'un vent frais qui s'élevoit , & le ſoir même je ramenat
l'eſcadre à l'ancre dans cette baie , qui fe trouvant
à 3 ou 4 lieses au vent du Grand-Cul-de Sac ,
nous met plas convenablement à portée d'obſerver
les mouvements des François , & d'intercepter le
renfort qu'ils attendent , ſous les ordres de M. de
Tréville , s'il arrivoit du côté de l'extrémité Méridionale
de la Martinique.
Cette lettre , qui eſt en date du 4 Février ,
prouve qu'à cette époque l'Amiral Byron ne
jugeoit pas praticable de bloquer l'efcadre Francoiſe
qu'on s'eſt empreſſé de dire bloquée , &
forcée de ſe rendre , ainſi que la Martinique. Sa
poſition fait attendre ſimplement la nouvelle
d'une action prochaine , mais dont l'égalité entre
les forces reſpectives , rend le fort incertain ,
& ne diminue par conféquent pas nos inquiétudes.
Le deſſein qu'a formé l'Amiral Byron
d'intercepter le fecours que le Comte d'Estaing
attend d'Europe ſous les ordres du Comte de
Graffe & non de M. de Tréville , ne peut
réuffir que dans le cas où le renfort arriveroit
du côté de l'extrémité méridionale de la Martinique
; mais il peut prendre une autre route.
M. de Graffe peut être inftruit de la priſe de
Sainte-Lucie , de l'état de nos forces dans ces
mers ; & M. d'Estaing n'a pas manqué , ſans
doute , de lui envoyer des avis par des bâtimens
qui ont pu partir de quelqu'autre point
de l'ifle , & éviter notre flotte. S'il eſt joint
par M. de Graffe , nous perdons la ſupériorité ,
& l'Amiral Rodney , en arrivant , ne la rétablira
pas ; les forces feront égales , & le fort
des armes reſte toujours incertain.
Les changemens qu'on s'étoit hâté de prévoir
dans l'adminiſtration à la fuite du triom
(211 )
phe de l'Amiral Keppel , n'ont point eu lieu;
& il paroit que les Miniftres réſiſteront à cet
orage comme ils ont refifté à celui qui s'éleva
à l'occaſion de la convention de Saratoga. La
fermentation qui avoit éclaté parmi le peuple ,
ne ſe manifefte plus que par l'offre que plufieurs
villes , à l'imitation de celle de Londres , font
de leur franchiſe à l'Amiral Keppel , à qui la
ville de Dublin en a fait remettre les lettres
dans une boîte de chêne , ornée des armes de
la ville ; quant au Comte de Sandwich , on
prétend à la vérité qu'après l'examen de l'af
Faire de l'hopital de Greenwich , il paffera au
pofte de Secrétaire d'Etat , vacant par la mort
du Comte de Suffolck. Mais ce changement
n'eſt pas une diſgrace. Les Miniftres , à cette
eſpècedetriomphe fur le parti de l'Oppoſition ,
joignent encore la fatisfaction de fortir de l'embarras
où les jettoit le refus de pluſieurs Amiraux
de commander la grande flotte l'été prochain.
Sir Charles Hardy , Amiral de l'eſcadre
blanche a accepté le commandement ; il jouit
dans ce pays de la plus haute réputation ; il eſt
vrai qu'il y a feize ans qu'il n'a été en mer ,
puiſque depuis Mai 1758 , qu'il eut le commandement
en ſecond ſous l'Amiral Boſcawen à la
réduction du Cap Breton , & l'année ſuivante ,
fous l'Amiral Hawke , qu'il ſe trouva en cette
qualité à la bataille navale contre le Maréchal
de Conflans , il n'a plus ſervi ; mais on ſe flatte
qu'il n'en eſt pas moins en état de rendre de
grands fervices & de meilleurs que l'Amiral
Keppel , dont l'oppoſition conftante au Minif
tère faifoit employer les talens à regret. Les
deux Amiraux qui commanderont fous Sir
Charles Hardy , font le vice-Amiral Shuldam
& le contre-Amiral Robert Digby. Ce dernier
qui a été un des Capitaines de la flotte de
l'Amiral Keppel , dont la dépoſition a été
( 212 )
le plus au gré du vice-Amiral Palliſer , a été
élevé à ce grade dans la dernière promotion
du 19 de ce mois , où S. M. a élevé 10 Capitaines
au grade de contre- Amiral , & 8 contre-
Amiraux à celui de vice-Amiral.
L'eſcadre deſtinée pour ſtationner cette an
née à Terre-Neuve , ſera compofée des vaifſeaux
le Romney , le Chatham & le Portland
de so canons , & des frégates la Surpriſe de
28 , & la Sybille de 24. Les vaiſſeaux marchands
deſtinés pour les Indes Occidentales ,
font partis le premier de ce mois au nombre de
200 , de Corke en Irlande , ſous les ordres du
Courageux & du Vaillant de 74 canons , du
Salisbury de co , & de l'Aréthuſe de 32 , qui a
échoué fur l'ifle de Molene; ils ont dû être joints
par les autres vaiſſeaux , partis de différens
ports pour la même deſtination , avec quelques
vaiſſeaux de tranſport , à bord deſquels on embarqua
, le 10 de ce mois à Portsmouth , le
régiment des volontaires de Liverpool , qui va
renforcer nos troupes de terre dans cette partie
du monde. On dit que les négocians de Liverpool
ont donné à chaque foldat (ils font
au nombre de oro hommes) deux chemifes ,
deux paires de chauſſes , de ſouliers , &c. Le
contre-Amiral Hugues eſt parti pour les Indes
Orientales avec cinq vaiſſeaux de guerre , une
frégate & 13 navires de la Compagnie des
Indes , à bord deſquels , eſt embarqué le régiment
de Montagnards Ecoffois , nouvellement
levé. Cette eſcadre eft accompagnée du Warwick
, vaiſſeau de so canons , deſtiné à aller
prendre & eſcorter ceux de la Compagnie qui
ſe trouvent à Sainte- Hélène. Elle marche encore
avec les vaiſſeaux la Vengeance de 74 ,
l'Actéon de 44, l'Hyenne de 24 , & les galiotes
à bombe , le Vésuve & l'Ethna , qui ont , diton
, ordre d'aller reprendre le Sénégal ; là
( 213 )
perte de cet établiſſement eſt plus importante
qu'on ne ſe l'imagine communément ; outre la
traite des Nègres , qui eſt un objet confidéra..
ble , le commerce de la gomme forme un articled'une
plus grande valeur encore , puiſque
le produit ſeul des acciſes ſur la gomme , qui
fait les deux ſeptièmes des différens droits que
le Gouvernement perçoit ſur le commerce de
cette partie de l'Afrique , ne montoit pas à
moins de 24,000 liv . ſterl.; ce qu'il y a de sûr ,
c'eſt que ces forces navales font pourvues de
bateaux plats pour des débarquemens , ce qui
ne laiſſe pas douter qu'elles ne foient chargées
de quelque expédition , tant ſur la côte d'Afri
que que dans l'Inde .
La conſtance de notre Miniſtère dans ſes opé
rations , l'art avec lequel il a sû s'aſſurer des
avantages dans l'Inde , & mettre en sûreté la
fource des richeſſes qui reſtoit à la Grande-
Bretagne, nous font eſpérer encore d'en im.
poſer à l'Europe , de dicter des loix à la Hollande
, de contenir par la terreur ou par la politique
les Puiſſances maritimes du ſecond ordre,
d'enchaîner les forces de l'Eſpagne , & de reffaifir
& de conferver , à l'aide de la force , du
courage , & fur-tout du_bonheur , le ſceptre
de la mer. » La Grande-Bretagne , lit-on dans
l'Hiftoire Philofophique & Politique du commerce
des Européens dans les deux Indes
voit d'un oeil chagrin , dans les mains de ſes
rivaux , une poſſeſſion où l'on peut préparer la
ruine de fes proſpérités d'Afie. Dès les
mières hoftilités entre les deux Nations , elle
dirigera tous ſes efforts contre une Colonie qui
menace la ſource de ſes plus riches tréſors.
Quel malheur pour la France ſi elle s'en laif.
foit dépouiller << ! Cette réflexion étoit fous
les yeux de nos Miniſtres ; ils ſe font hâtés de
frapper le coup néceſſaire , & les ordres de
pre(
214 )
faire le fiege de Pondichery ont été expédiés
dans le tems même où nous paroitions vouloir
nous défendre en Europe d'être les agreffeurs ,
& où nous annoncions une modération que le
fait démentoit , mais que le beſoin de ménager
la Hollande nous preſcrivoit , & dont nous
favions qu'on ne fauroit que tard la nouvelle
en Europe , & dans un moment où elle pourroit
être plas utile que nuiſible à notre caufe .
Cet évènement , en effet , a influé ſur le crédit
public qui commence à fe relever , & qui fe
foutiendra , fans doute , juſqu'à ce que des
nouvelles des Antilles viennent le détruire ou
le faire monter encore .
Le Parlement eſt rentré en vacances à l'occafion
des fêtes de Pâques . Parmi les objets
dont il s'eft occupé , les principaux regardent
l'Irlande ; le 19 de ce mois , le Lord North remit
à la Chambre des Communes un meſſage
de S. M. pour l'informer qu'ayant été inftruite ,
que depuis quelques années les revenus de l'Irlande
ne futifoient plus pour fubvenir au payement
des objets auxquels ils étoient deſtinés ;
S. M. touchée des maux qui affigeoient fes
fidèles ſujets de ce Royaume , & defirant y
apporter un remède prompt & efficace , jugeoit
à propos de recommander à la Chambre
d'examiner s'il ne conviendroit pas , vu la fituation
actuelle de l'Irlande , que la paye &
l'entretien des régimens de ce Royaume , employés
actuellement hors du pays , fuflent portés
à la charge de la Grande-Bretagne ; ce meſſage
donna lieu à quelques débats , dans lesquels on
ne manqua pas d'obferver qu'il feroit plus convenable
de chercher les moyens de foulager,
l'Irlande , en remédiant aux abus des penſions
établies fur le pays. Le Lord Cavendish propoſa
de faire remettre à la Chambre une lifte
des penfions accordées ou créées à la charge
( 215 )
de l'Irlande depuis le 24 Septembre 1763 ;
mais cette propofition fut rejettée , & l'examen
du meſſage remiſe au tems où l'on s'occuperoit
du ſubſide. On mit enfuite en délibération
fi l'on accorderoit à l'Irlande la permiffion
d'y importer le fucre ; mais l'on objecta
que le droit fur les ſucres importés dans la
Grande-Bretagne montoient à 400,000 livres
ſterl. qui étoient affectées à des payemens qui
n'étoient fufceptibles d'aucune diminution ; les
avis ſe partagèrent, & on convint de furſeoir
à quatre mois la déciſion de cette queſtion . Il
réſulte de tous ces débats qu'on parle beaucoup
de faire du bien à l'Irlande , mais qu'on ne
peut ſe réfoudre à prendre aucun parti. Pluſieurs
perſonnes qui ſe récrient contre cette
indécifion , affectent de craindre que l'eſpèce
d'aſſerviſſement dans lequel on la retient , ne
la détermine à imiter l'exemple de l'Amérique.
>>> Le Lord Nugent , dit un de nos papiers , a
avancé que l'Irlande , avec des encouragemens ,
deviendroit bientôt le ſeptième Royaume de
l'Europe. Il met la France au premier rang ,
la Ruffie au ſecond , l'Autriche au troiſième ,
la Pruſſe au quatrième , l'Angleterre au cinquième
ſeulement , l'Eſpagne au fixième &
l'Irlande au ſeptième. M. Grenville obſerve
auffi , que d'après des nouvelles sûres qu'il a
reçues , il y a actuellement 20,000 hommes
ſous les armes dans ce Royaume , qui , nonfeulement
ne font pas à la folde du Gouvernement,
mais dont il n'a pas même connoifſance.
Le fait , s'il est vrai , comme on a lieu
de le croire , doit infpirer les plus vives allar
mes , & mérite la plus ſérieuſe attention «.
Nos papiers annoncent toujours la tenue prochaine
d'un conſeil de guerre pour juger le
vice-Amiral Pallifer; felon ces papiers , il devoit
s'ouvrir le 18 de ce mois ; mais on pré
( 216 )
tend que le vice-Amiral en ayant été prévenu ,
avoit répondu , que ſes repliques ne pouvoient
pas être en état de paroître pour ce tems ; il
demandoit le délai néceſſaire pour les mettre
en ordre , que lorſqu'elles le ſeroient , il avertiroit
l'Amirauté. Ce délai , ajoute-t-on , lui
a été accordé , & on ignore quand ſon procès
commencera; on débite que M. George Jackſon
Procureur du Roi pour la marine , interviendra
comme partie publique , parce que l'Amiral
Keppel a déclaré que ſon intention n'étoit pas
depouffer plus loin l'accuſation de défobéiſſance
contre le vice-Amiral. Pendant qu'on annonce
ce procès , bien des gens doutent qu'il ait réellement
lieu . La Cour protège ouvertement M.
Palliſer , qui n'a agi , dit- on , quepar ſes ordres;
il occupe encore , à ce que l'on aſſure , fon
logement au Bureau de l'Amirauté , & des dif
férentes places dont il a donné ſa démiſſion ,
aucune n'a encore été donnée à perſonne jufqu'à
préſent.
Il ſe répand dans ce moment des nouvelles qui
mêlent un peu d'amertume à la joie qu'a cauſé celle
de la priſe de Pondichéry , peut être n'ont-elles pas
d'autres fondemens que les intérêts des agioteurs.
Quoiqu'ilen ſoit , les voici telles que nos papiers
les racontent. Le Brigadier.Général Leſlie , chargé
d'une expédition contre Poonah , Capitale du Gouvernement
des Marattes , partit de Bengale en Avril
1778 , avec 6 bataillons de troupes du pays , & une
compagnie d'artillerie . Mais ayant à faire 1200 millesdans
des contrées difficiles , ſous un ſoleil trèsardent
, il eſt arrivé avec ſes gens & ſes chevaux ,
ſi harraſſés , ſi épuisés de fatigue , que les Marattes
les ont enveloppés , & s'en font emparés fans coup
férir. On compare l'évenement de Poonah à celui
de Saratoga. On ajoute qu'en Amérique le Général
Washington , est arrivé ſur les frontières de laGeorgie;
qu'en Europe la Cour eſt inſtruite que l'Eſpagne
va
( 217 )
va ſedéclarer , que le Lord Grantham eſt rappellé ,
&que le Marquis d'Almodovar eſt prêt à prendre
congé.
A ces nouvelles , qui fi elles ne ſont pas
vraies , font du moins vraiſemblables , nous
joindrons ces deux Anecdotes plaiſantes que
nous fourniſſent nos papiers :
>> Un particulier de cette Ville , a parié de faire
à cheval une courſe de 30 milles , dans le tems qu'un
eſcargot parcourra un eſpace de 30 pouces ſur une
pierre couverte de ſucre en poudre. La courſe ſe
fera à Newmarket ; pluſieurs perſonnes ont gagé ,
les unes pour le cavalier , les autres pour l'eſcargot.
Le pari principal eſt de 200 guinées .... Une troupe
deComédiens repréſentoit dernièrement la Tragédie
de Richard III , dans une écurie à Hemley , dans
le Comté d'Oxford. Au moment ou Richard Furieux
crie : un cheval , un -cheval , mon Royaume
pour un cheval, une troupe de palefreniers accourut,
força les portes en criant à tue-tête ; qui demande
un cheval , il y en a 40 tous ſellés à la porte. Les
éclats de rire furent fi univerſels & ſi prolongés,
que la pièce en reſta là « .
ÉTATS- UNIS DE L'AMÉRIQUE SEPT.
De Philadelphie te 15 Janvier. Pendant que
nos ennemis , empreſſés de calomnier les Etats-
Unis & le Congrès qui les repréſente , affectent
de femer en Europe toutes fortes de bruits de
méſintelligences entre nous & nos alliés , & de
chercher tous les moyens d'éveiller la défiance ,
le Congrès a pris hier la réſolution ſuivante ,
dont la publication ſeule ſuffit pour détruire les
impreffions de la calomnie.
>> Attendu qu'il a été repréſenté à cette Chambre
par l'honorable ſieur Gerard , Miniſtre Plénipotentiaire
de France , que l'on prétend que les Etats-
Unis ſe ſont réſervés la liberté de traiter avec
15 Avril 1779 .
K
la
( 218 )
Grande-Bretagne , ſéparément de leur Allié , tant
que la Grande Bretagne ne déclarera pas la guerre
au Roi ſon maître . En conféquence réſolu unanimement
, que comme ni la France ni les Etats-Unis
ne le peuvent pas de droit , ces Etats-Unis ne concluront
jamais ni trève , ni paix avec l'ennemi
commun , fans en avoir précédemment obtenu le
confentement formel de leur Allié , & que toute
choſe qui peut être infinuée ou avancée à ce contraire
tend à injurier & à déshonorer leſdits
Etats «.
Le 11 , le Congrès avoit pris une autre réfolution
, relative à des écrits publiés dans le
Pensylvania-Packet , ſous le titre de ſens com_
mun fur l'affaire de M. Déane , par laquelle le
Préſident du Congrès eſt chargé d'aſſurer le
Miniftre de France , que le Congrès » défavoue
pleinement de la manière la plus explicite
cette publication ; qu'étant convaincu par
l'évidence la plus abſolue , que les approvifionnemens
embarqués à bord de l'Amphitrite ,
de la Seine & du Mercure n'étoient point un
préfent , & que S. M. T. C. , le grand & généreux
allié de ces Etats-Unis , n'a pas entendu
que des approviſionnemens d'aucune eſpèce
envoyés en Amérique ferviſſent de préambule
à fon alliance , le Congrès n'a pas autoriſé
l'auteur deſdites publications à avancer 'des affertions
pareilles à celles qui s'y trouvent contenues
, & qu'au contraire illes déſapprouve hautement
« .
De Boston le 20 Janvier. L'affaire de l'échange
des prifonniers , entamée en 1776 entre le Général
Howe & le Général Washington , n'eſt
pas terminée; les conventions faites par les deux
Généraux , portoient que l'échange réciproque
ſe feroit Officier pour Officier de rang égal ,
foldat pour foldat, citoyen pour citoyen; il s'éleva
des difficultés ſur l'exécution ; ce fut au mois
(219 )
de Mars 1778 , que les Commandans nomme
rent des Commiſſaires pour les lever ; ils s'aſſemblèrentà
German- Town, près de Philadelphie ;
&une nouvelle conteſtation rendit les conférences
inutiles . Les Commiflaires Américains
trouvèrent que la commiſſion dont le Chevalier
Howe avoit revêtu les ſiens , n'avoit pour baſe
& garant , que ſa bonne foi perſonnelle , fans
aucune autorité publique ; tandis que la commiſſion
de M. Washington portoit expreſſement
qu'il la donnoit en vertu de pouvoirs à lui confiés
. La Cour de Londres refuſoit d'autorifer le
Général Howe à faire de même , de peur de
paroître reconnoître implicitement l'indépendance
de l'Amérique. Cette crainte qui a empêché
de ratifier la convention de Saratoga , a empêché
juſqu'à préſent la relaxation de l'armée
prifonnière de guerre du Général Burgoyne ; on
s'eſt occupé des moyens de convenir d'un échange
dans un Congrès tenu à Amboy dans la province
de Jerſey , depuis le 7 juſqu'au 11 Décembre
dernier , & on n'y a pas mieux réuſſi . Le Géné
ral Clinton a rappellé auſſi-tôt à New- Yorck le
Général Thompſon& les autres Officiers Américains
prifonniers fur leur parole . Le Général
Washington , uſant de repréſailles , a ordonné
pareillement que les Officiers du Roi qui font
dans le même cas , reviennent auprès de leurs
vainqueurs ; & il a redemandé fur-tout le Général
Burgoyne & ceux qui font avec lui en Angleterre.
En attendant qu'ils reviennent, ou que
ces difficultés s'arrangent , les troupes de Brunfwick
, qui font partie des prifonniers faits à Sa
ratoga, ont été envoyés vers Charlotteville dans
le Comté d'Albemarle en Virginie.
Nous attendons avec impatience des nouvelde
la Géorgie. Selon les lettres de pluſieurs
provinces , on a fait marcher vers la partie Méridionale
de la Caroline , qui confine à la Géor
K2
( 220 )
gie , un corps conſidérable de troupes enrégimentées
, & 2000 hommes de la milice de
Campden ; d'autres diviſions ſuivent ces détachemens
avec toute la célérité poſſible ; des
troupes de la Virginie font auſſi en pleine marche
pour joindre le Général Lincoln qui eſt à
Puriſbourg avec un corps conſidérable , que le
Colonel Campbell a deſſein d'attaquer. Le Gé.
néral Washington de ſon côté , a fait défiler des
troupes pour protéger la Caroline contre toute
invaſion , & il a les yeux ouverts ſur les mouvemens
du Général Clinton , qui paroît diſpoſé
à quitter New-Yorck pour aller joindre le Colonel
Campbell ; les évènemens qui vont ſe
paſſer inceſſamment peuvent mettre fin à la
guerre , ou en porter le théâtre ailleurs .
FRANCE.
DC VERSAILLES , le 10 Avril.
Les cérémonies de la Semaine-Sainte ont eu lieu
comme à l'ordinaire. S. M. & la Famille Royale y
ont affifté. L'état de la Reine qui vient d'avoir la rougeole,
eſt auſſi bon qu'on puiſſe le déſirer; depuis le 6
de ce mois , elle eſt abſolument ſans fièvre. Madame
Elifabeth de France eſt parfaitement rétablie de la
même maladie.
Le ro du mois de Mars , les Etats de Corſe re
préſentés par l'Evêque de Nebbio , en qualité de député
du Clergé , par M. de Buonaparte , député de
la Nobleſſe , & M.de Cafabianca , député du tiers-
Etat , eurent l'honneur d'être préſentés au Roi & à
la Famille Royale.
Le 28 , le Comte de la Chatre , Meſtre-de- Camp,
Commandant du Régiment de Dragons de Monſieur
, l'un de ſes Gentilshommes d'honneur , après
avoir prêté ſerment entre les mains de ce Prince ,
en qualité de premier Gentilhomme de ſa Chambre ,
en ſurvivance du Marquis de Noailles , fut préſenté
à S. M.
( 221 )
LL. MM. tinrent le 25 , ſur les fonds de Baptême,
la fille du Baron de Mauvilly , Capitaine commandant
au Régiment Meſtre- de-Camp-Général , Dra
gons ; & celle de M. de Perdrauville , Gouverneut
des Pages de la Reine. Lés cérémonies du Baptême
furent ſuppléées par le Cardinal de Rohan , Grand.
Aumônier de France , en préſence de M. Broquevielle
, Curé de la Paroiſſe de Notre-Dame .
Le même jour , LL. MM. & la Famille Royale
ſignèrent le contrat de mariage du Marquis de
Valery , Capitaine au Régiment Royal - Lorraine ,
avec Demoiselle Dupleix ,
Le Roi a accordé àla Demoiſelle de Rochechouart,
foeur de la Cointeiſe de Montboiſlier , le brevet dé
Dame , ſous le titre de Comteſſe Victoire de Rochechouart,
Le 21 , le Chevalier de la Marck eut l'honneur de
préſenter au Roi & à la Reine ſon ouvrage intitulé
: Flore Françoise , ou Deſcription ſuccinte de
toutes les Plantes qui croiffent actuellement en
France , disposée selon une nouvelle méthode d'analyse
, & à laquelle on a joint la citation de leurs
vertus les moins équivoques en médecine &&
de leur utilité dans les arts .
:
د
M. Fernande , ancien Sculpteur , penfionné de
LL. MM. II , & Sculpteur du Prince Charles de
Lorraine , a eu l'honneur de préſenter à la Reine
fon buſte en marbre .
De PARIS , le 10 Avril.
L'ESCADRE deſtinée pour l'Amérique ſous
les ordres de M. de la Motte - Piquet , prête à
mettre à la voile depuis quelques jours , &
n'attendant qu'un convoi de bâtimens qui devoient
venir de Nantes & de Bordeaux , pour
partir ſous fon eſcorte , a vraiſemblablement
mis à la voile aujourd'hui. Outre partie de
la légion de Lauzun qui y étoit embarquée ,
K 3
( 222 )
on aſſure qu'un bataillon de Dillon , porté au
complet de guerre , eft à bord d'un convoi de
Rochefort , qui doit avoir mis à la voile avec
cette efcadre. Sa deſtination eſt pour l'Amérique
; mais on ignore ſi elle ſe rend à la
Martinique où à la Nouvelle-Angleterre .
Les bruits qui ſe ſont répandus depuis quelque
tems par la voie d'Angleterre, ont donné
quelque poids à la conjecture ſur ſa première
deftination . Selon des lettres , qu'on dit arrivées
de la Martinique , M. le Comte d'Estaing ,
tranquille dans le port de Fort - Royal , où il
ne peut être attaqué , attend l'arrivée de M. de
Graffe , auquel il a expédié par divers bâtimens
avis de l'arrivée de l'Amiral Byron , de la réunion
des forces Angloifes dans ces mers , &
des inſtructions fur la route qu'il doit tenir pour
le rejoindre . On attend avec impatience des
nouvelles ultérieures des Antilles, où il paroît
que le théâtre de la guerre va ſe porter , &
où les deux Puiſſances ſe préparent à faire paſſer
de grandes forces ; on dit que nous allons y
envover 13 vaiſſeaux de ligne ſous les ordres
deM. de Guichen .
Depuis la nouvelle de la priſe du Sénégal ,
on n'a point de nouvelles de M. de Vaudreuil ;
on varie fur la route qu'il a dû prendre après
avoir achevé cette expédition . Selon les uns ,
il ſe rend à la Martinique ; ſelon les autres ,
il a une autre miſſion à remplir ; c'eſt la conquête
de l'Iſle de Sainte-Hélène, ſituée à une
égale diftance du Sénégal & du Cap de Bonne-
Eſpérance , dont l'air eft fi pur & fi ſain , que
les malades qui y ſont débarqués recouvrent
leur ſanté preſque ſur le champ. Cette Iſle
que les Anglois enlevèrent aux Portugais en
1673 , eft défendue par un fort appellé S. James ,
qu'ils ont fait conſtruire , & leur est d'une grande
importance pour la relâche de leurs navires à
(223 )
leur retour des Indes orientales. Selonles mêmes
conjectures , M. de Vaudreuil , après cette expédition
devoit aller renforcer la garniſon que
nous avons déja à l'Ile de France ; mais ces
ordres , s'il les a reçus à ſon départ , doivent
avoir changés depuis la priſe de Pondichéry ,
&la fufpenfion de l'envoi de M. de Ternay
aux Indes avec une eſcadre que les circonftances
y auroient rendue inutile.
L'inaction dans laquelle on voit reſter l'E
pagne au milieu des préparatifs énormes qu'elle
a faits , continue d'occuper les ſpéculatifs , qui
recherchent avec empreſſement toutes les lettres
qui viennent de cette partie de l'Europe , pour
y trouver des lumières ; nous leur offrirons
celle-cideBilbao , en date du 10 Mars. >> Nous
ſommes toujours dans l'impatience d'apprendre
le parti que prendra notre Cour ; en attendant ,
on nous mande de Madrid , que les couriers
ne ceſſent d'aller de cette Capitale à Verſailles ,
& de Versailles à Madrid. Nous avons en rade
à Cadix 32 vaiſſeaux , aux ordres de D. Louis
deCordova, Lieutenant-Général, &des Chefsd'eſcadre
, D. Adrien Caudron Cantin , & D.
Michel Gafton , ſavoir un de 120 canons , 3 de
80 , 25 de 70 , & 3 de 60 , avec 15 frégates de
26 à 30 canons , 2 paquebots , deux hourques ,
2 galiotes à bombes ,& deux brûlots. L'efcadre
du Ferrol , aux ordres du Chef-d'eſcadre
D. Antoine de Arce , eſt compoſée de 4 vaiffeaux
de 80 canons , 4 de 70 ,& 4 frégates. On
arme outre cela à Cadix & au Ferrol 9 vaifſeaux
, dont un 1 de 80 canons , 6 de 70 ,
de 60 , & 12 frégates . Ainsi , dans les deux
ports de Cadix & du Ferrol , nous avons 49
vaiſſeaux de ligne , 31 Frégates & 8 paquebots
, hourques , galiotes à bombes & brûlots ,
qui font 88 bâtimens de guerre armés , ou qui
le feront fous un mois. Un navire de notre
K 4
( 224 )
port , arrivé de Gibraltar , nous rapporte que
les vivres y font très-rares , & qu'on y attend
un renfort de troupes ; ce qui prouve que les
Anglois fe défient de nous , & ils pourroient
n'avoir pas tort ".
Selon les lettres de Brest , M. de Larchantel
a été nommé Commandant de l'Actionnaire ,
M. de Cardagne , de la Concorde , M. de Kergarion
, de la Médée , M. de Chavagne , de la
Sensible . La flotte deſtinée pour Bordeaux mit
à la voile le 26 du mois dernier , ſous l'eſcorte
de la Fortunée , de la Blanche & de la Favorite ,
& le 29 une flotte venant de Nantes , chargée
de farines & autres munitions , mouilla dans la
rade.
>> Le 21 , écrit - on de Morlaix , la Frégate
du Roi , le Fox , s'eſt perdue ſur une roche
de la côte de Vannes , par la faute du Pilotecôtier
; l'équipage a été ſauvé ; mais la frégate
eſt, dit-on, hors d'état de fervir. Ce Pilote , qui
avoit déja perdu une gabarre du Roi , a été
conduit à Breſt « .
Selon des lettres de l'Orient , le Baron de
Montmorency , Capitaine Milhaud , corfaire de
la Rochelle , de 18 canons , conduiſit le 26 du
mois dernier , le navire la Fanny de Londres ,
de 12 tonneaux , chargé de cordages , farine
& viande falée , pour New-Yorck , & armé
de 8 canons . Ce corfaire venoit de combattre
au-deſſus de Groix , une frégate Angloiſe de 22
canons , dont il s'étoit dégagé en courant fa
prife.
Le navire l'Empereur , eſtimés à 600 mille
livres , qui avoit été pris par deux corſaires
Anglois , a été repris par la frégate du Roi la
Renommée , commandée par M. de Verdun ,
qui l'a conduit à Breſt , avec les deux corfaires .
Le Dugué Trouin , corſaire du Havre , vient
de faire une campagne très-glorieuſe & très
!
( 225 )
lucrative ; il s'eſtbattu avec avantage contre trois
petits bâtimens Anglois de la marine Royale ,
&les a forcés deprendre lafuite pour lui échapper
, après leur avoir tué 40 hommes. L'inſtant
d'après qu'ils ſe furent éloignés , il s'empara
de l'Amitié intime , bâtiment de 30 tonneaux ,
& de 6 canons , qui alloit à Porfmouth. Le
même jour , il parvint encore à faire échouer
deux autres bâtimens Anglois. Il n'a perdu
qu'un ſeul homme dans ſa croiſière. Le Jean
Bart , corfaire du même port , y a amené une
priſe de 160 tonneaux , chargée de graine de lin
& d'épicerie . Il avoit encore fait amener quatre
petits bâtimens ; mais une brume trèsépaiſſe
l'empêcha de les amariner.
>>>On vient de voir ici ,écrit- on de Gibraltar ,
un coup d'audace fans exemple , & que le
ſuccès a juftifié. Sur le ſoir un petit bâtiment
portant pavillon Britannique , vint jetter l'ancre
auprès de deux brigantins chargés de provifions
pour la garnifon. Comme il avoit le vent
&lamarée favorables , on ne put pas l'aborder
aifément & l'examiner. La nuit étant tombée ,
il aborda les deux brigantins & les enleva.
Deux hommes de l'équipage s'étant échappés
dans un eſquif en informèrent le Commandant ,
qui envoya fur- le- champ les frégates l'Entrepriſe
& le Montréal à la pourſuite du corfaire ,
mais il étoit trop tard ; elles font revenues ſans
l'avoir trouvé , non plus que les prifes : le bâtiment
qui a exécuté ce coup hardi , eſt le Marmouzet
«.
LaMarquise de la Fayette , corfaire de Bayonne
, a pris dernièrement un navire parti de
Dublin ,& chargé de 2000 quintaux de morue .
>> Depuis 15 jours , écrit - on de Toulon
les travaux ont redoublé dans ce port , au
moyen de quoi , le Triomphant ſera lancé à
l'eau inceſſamment , & armé pour la campagne
Κ
( 226 )
prochaine ; il en ſera de même du Souverain ,
dont le radoub avance beaucoup. La Sultane
fera commandée par M. Dati , Capitaine de
vaiſſeau , la Pleyade , par M. de Forbin , l'Aurore
, par M. de Flotte , la Flore , par M. de
Vintimille , & les chébecs le Singe , le Cameléon
, le Séduisant & le Renard , par Meſſieurs
de Montgrand , de Barbafan , d'Abbadie & de
Treffemane-Chaſteuil. Dans le cours du mois
prochain , nous aurons à la mer de ce port 10
vaiſſeaux de ligne , 9 frégates , 4 chébecs & 4
corvettes. La Lutine & la Sérieuse , qui font
fur les chantiets , avancent rapidement. On
aſſemble les pièces qui doivent ſervir à la conftru&
ion du Terrible. On arme ici pour la courſe
la tartane l'Epervier de 16 canons ,& en Corſe ,
galiotes &une demi-galèrree.. LLees corfaires
2
de Marſeille , qui font à la mer dans ce moment
, font au nombre de treize «.
On apprend de Minorque , par la voie de
Palma , capitale de l'Ile de Mayorque , que
pluſieurs familles Angloiſes , établies à Mahon ,
craignant les ſuites de la guerre actuelle , font
paſſées , avec leurs effets les plus précieux , à
Livourne , & qu'elles vont s'établir dans cette
Ville.
Nous avons rapporté la lettre que le Miniſtre
de la Marine adreſſa au commencement des
hoftilités à tous les Capitaines de vaiſſeaux ou
navires François au ſujet du célèbre Capitaine
Cook , dont on attend le retour ; nous nous
empreſſerons d'en tranſcrire une nouvelle qu'il
a écrite le 27 Février dernier pour le même
objet. Si la guerre & fes ravages diviſent les
Etats & les hommes , les ſciences ſe plaifent
à rapprocher les uns & les autres .
>>Le Capitaine Cook , qui eſt parti de Plimouth
au mois de Juillet 1776 , fur le vaiſſeau
la Réſolution , avec le projet d'aller reconnoître
( 227)
les Iſles & les mers ſituées au nord du Japon
&de la Californie , ne doit pas tarder à revenir
en Europe. Il a ſous ſes ordres un autre navire
nommé la Découverte , commandé par le Capitaine
, Charles Clarck , qui , comme celui
qu'il monte , eſt d'environ 500 tonneaux ; l'un
&l'autre ont un peu plus de 100 hommes d'équipage.
Comme les découvertes qu'une pareille
expédition donne lieu de faire eſpérer , intéreſſent
toutes les nations , l'intention du Roi eſt
que le Capitaine Cook ſoit traité de même
que s'il commandoit des bâtimens de Puiſſances
neutres & amies , & qu'il ſoit recommandé à
tous les Capitaines de navires armés en courſe ,
ou autrement , qui pourront le rencontrer à
la mer , de faire connoître à ce Navigateur
célèbre les ordres qui ont été donnés à fon
égard , en lui obſervant que de ſon côté , il
doit s'abſtenir de tout acte d'hoſtilité « .
Le Capitaine Mignard , Commandant du Corfaire
la Ville-de-Honfleur , le même , qui le 19
Février dernier , ſoutint pendant 7 heures &
demie , un combat contre deux corvettes Anoiſes
, vient de ſe ſignaler une ſeconde fois .
On écrit de Cherbourg , le 31 Mars , que le 29
faiſant route pour fortir de la Manche , il fut
chaffé par une caiche du Roi d'Angleterre , de
18 canons de 6 , & qui avoit des troupes àbord .
Le ſieur Mignard ne montoit que 14 canons de4,
avec 107 hommes ſeulement ; quoiqu'il reconnût
qu'il étoit inférieur à tous égards à ſon ennemi
, il ſe détermina à l'attendre : le combat
s'engagea vers les 5 heures & demie , avec une
ardeur égale de part & d'autre , les deux batteries
ſe ſont trouvées pluſieurs fois bord à bord ;
mais l'Anglois qui marchoit ſupérieurement ,
toujours évité l'abordage , & s'eſt vu à la fin
obligé d'abandonner la partie . Le corfaire François
eſt arrivé le 30 , à la rade de Cherbourg ,
,a
K6
( 228 )
tout défemparé ; il a eu 3 hommes tués & 18
bleffés ; le ſieur Mignard , qui eft du nombre de
ces derniers , a le viſage tout brûlé , ainſi que
les mains , par les artifices que l'Anglois a lancés
furfonbord.
On écrit de Toulon , que le brigantin Anglois
rAnne , chargé de 2600 quintaux de morue , a
mouillé dans cette rade le 29 Mars. Ce bâtiment
, qui venoit de Gibraltar & alloit à Naples
, a été pris le 12 dudit mois , par la frégate
du Roi la Précieuse , commandée par le ſieur de
Gineſte , Capitaine de Vaiſſeau.
Le 3 du mois dernier , le feu prit à une maifon
du village de Pithon en Picardie , & fe
porta , en moins d'une heure , à 8 maiſons contiguës
; le village entier auroit péri ſans les
fecours de M. d'Etouilly , Lieutenant de Roi
de S. Quentin , alors en fon château d'Etouilly ,
voiſin du village de Pithon , & fans ceux de
M. de Champeaux , Prieur - Curé de l'endroit.
Si le fort des incendiés chargés d'enfans & réduits
à la misère , peut intéreſſer quelques ames
bienfaiſantes on adreſſera les fecours qu'on
voudra bien leur accorder , à M. Moreau ,
premier Clerc de M. Foacier , Notaire , rue
S. Honoré .
,
Le 13 du même mois , le feu éclata dans
une écurie de la ville de Remiremont , entre
trois & quatre heures après midi ; 8 maiſons
voiſines ont été entièrement la proie des flammes
, & 8 autres ont été très endommagées ;
cette perte réduit trente-cinq ménages à la
mendicité. Au fort de l'allarme , le feu porta
l'incendie ſur toutes les maiſons des Dames
Chanoineſſes qui entourent la grande place de
cette Ville , au nombre de huit ; mais graces
aux plus promps ſecours , il n'y en eut que
trois de confumées. Ces mêmes Dames Chanoineſſes
avoient déja éprouvé précédemment
1
( 229 )
un défaſtre auſſi cruel. Le tonnerre étoit tombée
dans la nuit du 31 Décembre au rer. Janvier
dernier fur leur Eglife , dont il avoit confumé
la toiture & la charpente , & même endommagé
les voûtes .
On mande de Falaiſe , qu'il y a eu aufſi un
incendie dans la paroiſſe de Courcy , Généralité
d'Alençon ; il y a confumé 12 maiſons
avec leurs granges , & tout ce qui en dépendoit.
M. Julien , Intendant de cette Généralité
, s'eſt empreſſé de pourvoir au ſecours
des malheureux , & il a mandé à fon Subdélégué
de dreſſer un procès- verbal du dommage
afin de procurer aux incendiés tous les foulagemens
qui dépendront de lui.
>> Le 17 Mars , écrit - on de Meaux , à fept
heures & demie du foir , les prifonniers du
Château ſe ſont évadés au nombre d'environ
quarante. La milice Bourgeoife s'eſt miſe auffitôt
ſous les armes , & a paffé la nuit , partie
à faire des patrouilles au- dedans des murs ,
partie hors de la ville & dans les villages des
environs ; on en a déja repris dix ou douze «.
On dit que le Parlement eſt ſaiſi d'un procès
auffi atroce que celui du ſcélérat Defrues. Il
s'agit d'une femme établie dans un fauxbourg
de la ville de Laval au Maine ; ce monſtre ,
chargé de conduire les enfans trouvés à Paris,
avoit cru plus profitable & plus court de tuer
les enfans qui lui étoient confiés , & de les
enterrer dans un cellier dépendant de fa maifon
. La corruption des cadavres de ces innocentes
victimes a fait découvrir fon crime «.
Elle eſt à la veille d'en recevoir la juſte punition
; il eſt affreux de voir les annales de l'humanité
ſouillées par de telles horreurs .
On écrit de Besançon , qu'il exiſte près
de cette ville un Vigneron nommé Claude-
François Marchand, âgé de 108 ans ; il a confervé
( 230 )
ſa mémoire , ſon jugement & ſa ſanté ,& n'a
aucune des infirmités de la vieilleſſe . On l'a
vu cet hiver dans les plus grands froids venir
à la Ville à pied trois jours confécutifs . En
1774 , le régiment d'infanterie de Monfieur ,
célébrant par une très - belle fête , la centenaire
de ſa création , ſe ſervit de ce Vigneron
pour faire repréſenter le ſiècle par un être
vivant ; & depuis cette époque , le régiment ,
qui dans ce moment eſt encore à Besançon ,
a fait à ce Vieillard une penſion qui contribue
à rendre ſes derniers jours plus heureux.
Le Comte & la Comteſſe de Pimodan , après
50 ans de mariage , en ont renouvellé l'acte de
célébration le 19 du mois dernier , dans leur
terre d'Echenay , à une meſſe , où en mêmetems
leur troiſième fille a été mariée au Comte
de d'Eclaibe - d'Huſt .
>> Jean - Baptiste - François Leroux , Seigneur de
Touffreville , ancien Officier de Dragons , né à
Rolleville au pays de Caux , qui en cas d'existence
auroit 43 ans , n'a point donné de ſes nouvelles depuis
1767 ; comme ſa famille vient de prendre des
arrangemens avec ſes créanciers de Paris , de Rouen ,
&fur-tout de Caen , elle les avertit d'envoyer l'état
motivé de leurs créances à M. Lechevalier , Procureur
au Bailliage de Montivilliers , & de conftituer
um Procureur ſur les lieux , à l'effet de compofer &
de tranfiger ſur des dettes occaſionnées par des malheurs
particuliers & qui excèdent de beaucoup
ſa fortune : on aura attention d'affranchir les lettres
&paquets «.
,
Marie- Anne Friſon de Blamont , veuve de
Jofeph , Marquis de Fortia , eſt morte dans la
73e année de fon âge.
Les numéros fortis au tirage de la Lotterie
Royale de France , du i de ce mois , font 9 ,
28,2 , 12,39 .
Edit du Roi , donné à Verſailles au mois de Fé(
231 )
vrier , regiſtré enla Chambre des Comptes le 9 Mars
auditan.
S. M. par des vues d'economie , ſupprime les
deux Offices de Tréſoriers -Généraux des Ponts &
Chauffées , Turcies & Levées , Canaux & Navigation
de Rivières , Barrage & Pavé de Paris , à compter
du premier Janvier dernier ; le remboursement
deſdits Offices ſupprimés ſera fait en trois paiemens
égaux en deniers comptans ; le premier après le jugement&
la liquidation , le ſecond après l'appurement
, & le dernier après la correction des comptes
des exercices des années 1778 & antérieures. Les
intérêts du montant de la finance feront payés à raiſonde
cinq pour cent .
Crée S. M. & érige en titre d'Office formé & héréditaire
un ſeul Office de ſon Conſeiller Tréſorier-
Général des Ponts & Chauffées , &c. dont l'agrément
eſt accordé au ſieur Thoynet , déja Titulaire &
pourvu de l'un des Offices ſupprimés.
La finance dudit Office réglée à huit cent quarante
mille livres , laquelle ſomme verſée au Tréſor Royal
par ledit fieur Thoynet, le déchargera d'aucun autre
cautionnement.
Les gages dudit Office ſont fixés , à compter du
premier Janvier dernier , à vingt pour cent du montant
de la finance de huit cent quarante mille livres ,
&en outre un traitement de quinze mille livres , lefquels
gages & traitement ſont exempts de toute retenue
quelconque .
Les Lettres-Patentes portant établiſſement d'une
caiſſe pour la facilité du commerce des beftiaux ,
ſont du 18 Mars dernier , & ont été enregiſtrées
le 23 au Parlement.
Il paroît 3 Arrêts du Conſeil d'Etat , en date du
4Mars ; le premier réſilie , à compter du 1 Avril de
cette année , les beaux faits aux propriétaires des
carroſſes de piace de la Ville de Paris , par les anciens
Conceſſionnaires du privilége defdits carroffes.
Le ſecond , ordonne que les propriétaires des carroſſes
de place de la Ville& Fauxbourgs de Paris ,
(232)
ne pourront exiger aucune indemnité pour raiſon
de la réfiliation ordonnée par l'Arrêt du Conſeil de
ce jour , des baux qui leur avoient été faits par les
anciens Conceffionnaires du privilége deſdits carrof.
fes ; & le troiſième décharge Pierre Perreau acquéseur
du privilége des carroſſes de place de la Ville
& Fauxbourgs de Paris , & autres objets y réunis ,
de la garantie des ſommes dues aux anciens Conceſſionnaires
dudit privilége , par les propriétaires
des carroffes de place , &les loueurs de carroſſes de
remiſes.
Articles extraits des Papiers étrangers qui entrent
en France.
>> Le Nonce du Pape à Madrid a préſenté à
» S. M. C. les actes du Conſutoire du 25 Dé
cembre dernier , touchant la rétractation que
>>M. de Honthein , ſuffragant de Trèves a faite
>> des ouvrages qu'il avoit publiés ſous le nom
>> de Febronius. S. M. les a fait paſſer auffi -tôt
>> à fon Confeil , & le Confeil aux Procureurs-
>> Fiſcaux. Sur l'avis de ceux-ci , on a fait expé
>>>dier des ordres aux Juges fubalternes des
>> provinces , prépoſés à l'impreſſion des livres ,
>>de ne pas permettre la réimpreffion de ces
nastes ..... De plus , on nous mande d'Italie ,
>> que ces mêmes actes ont été fupprimés , &
>> feur débit interdit à Milan au nom de l'Impé-
>> ratrice-Reine ..... Enfin , ce qu'on nous mande
>>de Trèves même , prouve que cette rétracta
>> tion n'a pas été audi volontaire qu'on voudroit
>> le faire accroíre au public , puiſqu'on n'a pas
>>même craint de menacer le Suffragant & fes
>>>neveux de la diſgrace de leur Souverain ;
>> qu'ayant d'abord donné une rétractation vague
» & générale de ſon livre , on ne s'en eſt pas
>> contente ; mais qu'on lui a préſenté toute
>> dreffée celle qu'il a ſignée le premier No
>> vembre dernier , & que tout ce qu'on lui a
( 233 )
>> permis , a été d'en retrancher quelques propo
>> ſitions fur des objets qui lui tenoient moins à
>> coeur. ( Supplément à la Gazette d'Utrecht
33 n°. 21 ) .
De BRUXELLES , le 10 Avri!.
L'INDÉCISION de l'Eſpagne n'étonne pas
moins à Madrid qu'à Paris . » On refait ſouvent
ici , & toujours avec le même phlegme , écriton
de cette Capitale de la Monarchie Efpa.
gnole , l'inventaire de nos forces de terre & de
mer. Mais on ne ſe fatigue plus à ſpéculer fur
leur deftination; les mouvemens de nos troupes ,
les tranſports non-interrompus de munitions &
d'artillerie vers nos côtes , ne font preſque plus
des objets de curioſité pour le public. Ce fentiment
ſemble ufé , depuis le tems qu'on l'employe
fans fuccès. Il arrive , il part journellement
des couriers extraordinaires ; on en conclut
bien qu'il y a de grandes affaires fur le tapis;
mais comme tout eſt ſecret , & que rien ne ſe
décide , nous attendons avec une patience inaltérable
, les évènemens ultérieurs qui occupent
déja l'imagination de toutes les Nations de
l'Europe. 63 vaiſſeaux de ligne font prêts dans
nos rades à mettre à la voile. 44 à Cadix , 15 au
Ferrol & 4 à Carthagêne . Deux ſeulement ſont
encarènedans ce dernier port ; & les 8 chébecs ,
aux ordres de D. Antonio Barcelo , rentrés le
22 Février , ont remis à la voile le 26. Ainfi ce
ne font point les préparatifs qui nous arrêtent ,
puiſque tout eft prêt , & que le tems , loin d'accroître
nos forces , en détruira au contraire tous
les jours une partie . On a déja remarqué que le
fillage nuit moins aux vaiſſeaux que l'ancrage
dans les ports . Il faut donc croire que la politi.
que feule fufpend l'effet de nos armemens. Au
refte , voici le ſecond printems qui va commencer;
& fi la faifon de la campagne ſe paſſe fans
que nous prenions part aux évènemens qui
4
1 ( 234)
\
fixent les regards de l'Europe , nous nous verrons
obligés de défarmer pour caréner nos flottes
entières « .
Les ordres rigoureux qui , felon d'autres lettres
, ont été expédiés pour faire des recrues
dans toutes les provinces , & dont la capitale
même n'eſt pas exempte , puiſqu'on y prend
parmi les domeſtiques ceux que l'on juge les
plus propres aux armes , ſemblent ne plus permettre
de douter que le printems ne ſe paſſera
pas ſans qu'il ſoit queſtion de guerre. L'Ambaſſadeur
de France , ajoutent ces lettres , eſt ſouvent
en conférence avec les Miniſtres , & la
Cour expédie auſſi plus ſouvent encore des couriers
extraordinaires à Cadix , au Ferrol & à
Carthagêne .
Enattendant que cette Puiſſance ſe décide ,
l'attention générale eſt fixée ſur la France & la
Grande-Bretagne , ſur leur poſition reſpective
aux Antilles ; & les perſonnes qui ſe hâtent de
juger des évènemens , n'attendent pas toujours
les faits qui devroient les guider , & ne pèſent
pas toujours non plus à la balance de la juſtice &
de la raiſon ceux qui viennentd'arriver ; vingtjugemens
précipités & démentis enſuite , ne guériffent
pas de la manie de ſe preſſer d'en faire un
vingt-unième auſſi ridicule ,&d'accufer de partialité
& d'exagération l'homme froid & tranquille
qui aime trop ſon pays pour déſeſpérer ,
&qui ſuit les évènemens que les frondeurs ſe
mêlent de prévoir. Nous leur oppoſerons la
lettre ſuivante d'un Officier Général eſtimé ,
dont les raiſonnemens méritent ſans doute uné
attention qu'ils ne lui donneront pas , & fur
leſquels ils prononceront enfuite d'une manière
auſſi décidée que s'il les avoient examinés.
>> Vous connoiſſez ce pays , & tous ces bruits
vous étonnent ! Regardez autour de vous & jugez.
Onavoit annoncé les plus belles choſes de M. d'Eftaing
, & fans autre examen , on y avoit cru . Il eſt
1
( 235 )
arrivé des lettres de Londres , d'après leſquelles on
a répandu qu'il étoit bloqué au port de Fort-Royal de
laMartinique , que l'Amiral Byron avoit mandé qu'il
rendroitbon compte de la flotte Françoiſe , &c. &c.
Delà , mille propos plus abfurdes les uns que les
autres , tenus par cette tourbe par-tout nombreuſe ,
qui s'imagine que fronder c'eſt raiſonner. Le Courier
de l'Europe du 26 Mars eſt arrivé ; & la dernièrelettrede
l'Amiral Byron , en date du + Février, explique
très- ſimplement l'état des choſes. Il dit que M. d'Eftaing
étoit forti du Fort - Royal, qu'il avoit appareillé
de Ste-Lucie avec 13 vaiſſeaux ; qu'il avoit trouvé
le Vice-Amiral ayant ſeize voiles , qui , à ſa vue
avoit fait une retraite précipitée à la Martinique ,
& que lui Byron étoit revenu le même jour à Ste-
Lucie , d'où il ſe propoſoit d'intercepter les renforts
qui arrivoient à M. d'Estaing.
ود
,
Il eſt vrai que M. d'Estaing avoit ſeize voiles ,
lorſqu'il a rencontré Byron; mais il n'a pas voulu le
combattre , 1º. parce qu'il étoit ſous le vent , puifque
Byron l'a ſuivi à vue du Fort-Royal ; 2 °. parce
que dans le nombre de ces ſeize voiles , il n'avoit
que neuf vaiſſeaux , les trois autres étoient reſtés au
Fort-Royal , pour réparations. Juſqu'à préſent il
n'y a donc point de mal. Je conviens qu'il eſt inquiétant
d'imaginer que deux convois partis un de
l'Océan , & un de la Méditerranée , courent de
grands riſques; mais où n'y en a- t- il pas ? Si d'ici
ala findumois les Anglois ne nous donnent pas
de mauvaiſes nouvelles , M. de Graffe & M. de
Vaudreuil ſeront arrivés , & M. d'Estaing aura
vingt à vingt - deux vaiſſeaux de force. Suivant
l'état de répartitiondes eſcadres Angloiſes , les An .
glois n'avoient , tant dans l'Amérique Septentrionale
qu'aux Antilles , que 21 vaiſſeaux , 1 de 90
canons , 9 de 74 , 7 de 64 & 4 de 10. L'Amiral
Byron doit en avoir laiſſé 4 ou sà New - Yorck
Rhode- Iſland , &c. & je parierois qu'il n'en a pas
aux Antilles plus de 15 ou 16. La preuve en
qu'il a été chercher M. d'Estaing avec 13. Croyez
eft
,
(236 )
que s'il en eût eu davantage , il les eût menés.
>> Il faut auſſi obſerver qu'on ne bloque point un
port , une rade comme une ville de guerre. Si le
vent vient de terre trop fort , on pouffe au large ;
s'il pouſſe auffi trop fort à la côte , on gagne encore
bien vîte la haute mer. Quant à la diſette qu'on dit
régner à la Martinique , elle est générale dans toutes
les Ifles , Angloiſes , Françoiſes , Hollandoiſes ,
Danoiſes , parce qu'elles étoient alimentées par l'Amérique
Septentrionale , qui aujourd'hui garde tour
pour elle. On dit qu'à la Martinique le pain coûte
40 fols la livre , & un mouton 60 liv. ; mais pour
bien juger , il faudroit ſavoir ce que le pain y
coûte en tems de paix . Je ſuppoſe que le pain coûte
ici 3 fols la livre ; fi on le portoit à 9 ſols , cela
feroit très - cher ſans doute , mais cela ne prouveroit
pas qu'on eſt affamé. J'ai vu vendre à Prague la
livre de vache 9 francs , & ceux qui avoient de
l'argent en trouvoient. Je le répète , ceux qui crient
le plus ne ſont pas ordinairement les gens les mieux
Inſtruits. Parce qu'il y a eu 600 hommes tués ou
bleſſés à Ste Lucie , tout eſt perdu ; parce que M.
d'Estaing s'eſt trouvé en preſence de Byron , & qu'il
ne l'a pas battu , toutes nos Ifles ſont envahies. Cela
fait pitié. Le grand point eſt que les eſcadres de
M. de Graffe & de M. de Vaudreuil arrivent ſans
mal- encontre. On parle d'échecs , il n'y en a point
encore. Que pouvions-nous eſpérer de mieux , que
faire une guerre d'égalité ? Nous l'avons faite.
L'apparition de l'eſcadre Françoiſe ſur les côtes de
l'Amérique , a fait évacuer Philadelphie ; fa marche
aux Antilles y a attiré Byron , & les Américains
reſpirent. Nous avons perdu Pondichéry
, qu'il y avoit ordre d'évacuer , & Ste- Lucie ,
très foible Colonie. Nous avons pris la Dominique
& le Sénégal . Mais dans ce pays-ci il faut du ſang
répandu , des victoires . On parle encore aujourd'hui
des campagnes ſanglantes du grand Condé , &
perſonne ne connoît les campagnes ſavante's dur
Maréchal de Créqui en 1676 & 1677.
( 237 )
>>>Je conviens que le commerce a ſouffert ; mais
ſous Louis XIV , jamais on n'a donné d'eſcorte aux
bâtimens marchands ; cet uſage ne s'eft introduit
que dans les deux dernières guerres de 1744 &
1756 , que j'ai vues & ſuivies ? Qu'en est - il arrivé
? La marine royale diſperſée , éparpillée , pour
ainſi dire , ſur toutes les mers , pour convoyer des
bâtimens marchands , ne pouvant ſe raſſembler au
beſoin pour former une eſcadre , offrit à l'ennemi
qui ſe tenoit en forces , la facilité de la détruire
en détail , & fut écrafée. Falloit-il l'expoſer
une ſeconde fois , au moment qu'elle renaifſoit de
fes cendres ? Les commerçants crient ; mais s'ils
euffent armé moitié guerre , moitié marchandise ,
leur perte eût été moindre de moitié ; la preuve
en eſt que les navires tant ſoit peu armés ſe ſont
défendus , & que la plupart de ceux qui ont été
pris , l'ont été par des engins. Le commerce a voulu
trop gagner ; pendant la guerre , il devoit s'occuper
à ne pas perdre. Trois ans de paix raccommoderont
tout.
>> On dit que notre commerce a ſouffert ; mais
dans quel état croit on qu'eſt celui des Anglois ? Ils
employoient 800 vaiſſeaux à celui de l'Amérique Septentrionale
; & celui de la Méditerranée & de l'Afrique
eft nul aujourd'hui. Les Armateurs Américains
& les nôtres ont déſolé celui de leurs Iſles,
Un Anglois écrivoit dernièrement à quelqu'un de
ma connoiſſance : Nous nous occupons les uns
lesautres à nous écorcher tous vifs , pour nous
embrafſfer de nouveau , quand nous n'aurons plus
de ſang dans les veines. Ouje ſuis bien trompé ,
ou cette guerre d'Amérique leur coûte un milliard
(1 ) juſqu'à préſent , fans compter le deficit
qu'il y aura à la paix.
(1) Leur dépensé paſſe cette ſomme ſuivant les calculs
faits, en yjoignantle fonds de cette année , il leur
encoûre déja so millions ſterl., qui font plus de 1100
millions tournois.
( 238 )
>> Plus la ſéparation de l'Angleterre d'avec ſes
Colonies ſe conſolide , écrit-on d'Archangel ,
plus le Nord voit quels avantages immenfes
doivent réſulter pour lui de cette ſéparation.
Nos bois , nos cordages ſe vendent beaucoup
mieux , depuis que l'Amérique ſeptentrionale a
ceffé d'en fournir à l'Europe. Cependant l'Angleterre
alarmée de ce renchériſſement , a cru
avoir le droit de s'y oppoſer de toute manière ;
d'abord elle a acheté elle-même , enſuite elle
n'a pas voulu que les autres nations vinſſent
acheter chez nous. La neutralité obſervée par
les Etats-Généraux permettoit aux vaiſſeaux de
la République de venir enlever nos bois , nos
goudrons , nos mâts , nos cables , qu'ils vendoient
par-tout où l'on en avoit beſoin. L'Amirauté
de Londres a décidé ſouverainement que
ce commerce altéroit cette neutralité , & elle
a exécuté cet étrange jugement en ſaiſiſſant les
vaiffeaux Hollandois qui fréquentoient les Ports
de France . Il étoit bien naturel que nos navires
s'occupaſſent d'un commerce qui ne ſe
faifoit plus par des étrangers ; l'Amirauté Angloife
a encore décidé que nous n'avions pas ce
droit , & nos navires ont été confifqués comme
ceux de la Hollande .
>> Cependant la France , toujours fidèle à ſes
principes de modération & d'équité , a propoſé
aux Etats - Généraux , ou de conſerver une
exacte neutralité en maintenant l'honneur & la
liberté de leur pavillon , ou de ne plus voir leurs
vaiſſeaux traités dans ſes Ports comme des vaiffeaux
neutres . Les Villes de Harlem & d'Amfterdam
ont d'abord fenti l'avantage du premier
parti propofé , & elles ont donné des convois à
leurs navires ; mais les autres Provinces de la
République commencent ſeulement à s'appercevoir
du tort qu'elles ont eu de ne pas ſuivre cet
exemple , & les commerçans de la Frife ne paoiffentplus
dans nosPorts nidans ceux de France.
1
( 239 )
>>>Les Puiſſances du Nord fongent à profiter de
cette faute , en agrandiflant & en protégeant
efficacement leur commerce naturel; on arme
ici deux vaiſſeaux de ligne & pluſieurs frégates
qui font deſtinées à convoyer nos navires dans
tous les Ports neutres de l'Europe ; il ſe fait un
pareil armement à Carlſcron en Suède ; enfin
il paroît décidé que le Nord ne veut point être
foumis à une ſuprématie fatigante dont l'Amérique
vient de s'affranchir ; il voit avec complaifance
un jeune Roi du Midi qui eft armé par
l'équité & qui défend les droits généraux de
touslesEtats commerçans , contre l'injufte prétention
d'un ſeul ;&s'il a quelque choſe à craindre
, c'eſt que des intentions auſſi droites ne
ſoient pas efficacement ſecondées par les autres
Puiſſances , qui ont tant d'intérêt à la liberté du
commerce de la mer Baltique.
Une lettre de Cadix du 14 du mois dernier
porte >> qu'un corſaire de Marſeille , ayant rencontré
un vaiſſeau Anglois venant de Smirne ,
l'avoit attaqué , & après un combat des plus
vifs l'avoit obligé de ſe rendre. L'équipage
étoitde 150hommes , & fa cargaifon , qui confiftoit
en grande partie en foieries , eſt évaluée
à deux milllliioonnss ddee livres. L'action a été des
plus meurtrieres , & le premier & fecond Capitaine
du navire François , ayant été tués dans
le combat , ont été remplacés par le premier
Lieutenant qui prit le commandement du navire
juſqu'à ce que les Anglois , hors d'état de faire
uneplus longue réſiſtance , aient été contraints
de ſe rendre « .
C'eſt , ſans contredit , un Phénomène digne
de remarque , écrit on d'Amſterdam , que la
beauté & la douceur du tems, dont nous jouiffons
pour la ſaiſon où nous ſommes. La plus
grande partie des péchers , abricotiers , pruniers
, cerifiers & poiriers font entièrement.
( 240 )
1
fleuris , & quantité d'autres arbres , ont aufi
repris le nouvel éclat d'une verdure naiffante .
Le rolignol même qui d'ordinaire ne ſe falt
guères entendre avant le 15 Avril , témoigne
déja par ſes chants , le plaiſir que lui inſpire
le retour précoce de la belle faifon ; il ſemble ,
à voir la campagne offrir de toutes parts le
ſpectacle d'une végétation partout renaiffante
& fenfible , que le mois de Mai a pris
la place de celui de Mars. Mais ce qui ne
mérite pas moins d'être regardé comme un
fait des plus ſurprenans , c'eſt la féchereſſe
extraordinaire qui a régné tout cet hyver
pendant lequel , comme il eſt à peine tombé
une feule fois de la neige , on auroit dû s'at
tendre au moins à des pluyes abondantes . Tandis
que la Nature a paru favorifer les pays feptentrionaux
de l'Europe de ſes plus douces
influences , quelques contrées méridionales ,
telles entr'autres que la Turquie , loin de partager
fes faveurs , ont éprouvé un hyver des plus
rigoureux , & dont on ſe ſouvient d'avoir vu pèu
d'exemples . La neige y est tombée en grande
quantité , & le froid a été extrême ; c'eſt ſans
doute à cette température extraordinaire qu'on
doit attribuer l'entière ceſſation du fléau de la
peſte,qui dans ces malheureux climats,a fait l'été
dernier des ravages ſi affreux,& pour la ceffation
duquel il ne falloit pas moins , pour ainfi dire ,
qu'une auſſi étonnante révolution dans la marche
ordinaire de la Nature. Un hyver & un printems
, à- peu- près ſemblables à ceux que nous
venons d'éprouver ici , ayant , au rapport d'un
Ecrivain du quinzième ſiècle , eu lieu en l'année
1473 , & été fuivis d'un été extrêmement chaud
& des plus fecs , ne pourroit- on pas être fondé
à conclurre de cet exemple , que celui de
L'année préſente pourroit bien aufi lui ref
fembler ?:
MERCURE
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES,
CONTENANT
:
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l'Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences&les Arts;les Spectacles ;
les Causes célebres; les Académies deParis & des
Provinces ; la Notice des Édits, Arrêts ; les Avis
particuliers , &c. &c.
25 Avril 1779 .
APARIS,
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou ,
rue des Poitevins .
AvecApprobation & Brevet du Koi.
TABLE.
Építre à M. le Comte de
Treffan , 443
Vers à Mlle Sainvallatrée
,
-
244
Comédie Françoise
ACADÉMIES .
303
Des Inſcriptions &
Belles-Lettres de Paris,
308
A M. d'Orfonville , VARIÉTÉS.
Comédien Italien ordi- Aux Auteur du Mercure ,
naire du Roi, 246 310
Amusemens Etymologi- Annonces Littéraires , 311
ques 248 JOURNAL POLITIQUE.
Vers pour le Portrait de Constantinople ,
M. le Marquisde Val- Stockholm .
313
314
lée, 254 Varsovie 315
Enigme & Logogryp. 255 Vienne , 317
NOUVELLBS Hambourg ,
318
LITTÉRAIRES . Ratisbonne 321
OEuvres de M. de la Har- Livourne , 323
pe, 257 Londres , 325
Turin , 279
SPECTACLES .
Le Chevalier François à Etats-Unis de l'Amériq.
AçadémieRoyale deMu- Paris ,
Septent. 336
Verfailles, 340
341
fique , 290 Bruxelles , 354
APPROBATION.
F'AT lu ,, par ordre de Monſeigneur le Gardedes
Sceaux , le Mercure de France , pour le 25 Avril.
Je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreſ
fron, A Paris , ce 24 Avril 1779. DE SANCY.
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT.
rue de la Harpe , près Saint-Côme.
米
MERCURE
DE FRANCE.
25 Avril 1779 . A
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
2
ÉPITRE à M. le Comte DE TRESSAN.
LA
:
A Cour a pour vous peu d'appas ;
De bon coeur je vous félicite
De n'avoir plus aucun tracas ;
Car lorſque notre ame s'agite ,
On languit & l'on ne vit pas.
Évitez tous les embarras ,
A
Lij
244
MERCURE
Sur-tout l'ennuyeuſe viſite
Desbigots , des fots & des fars.
C'eſt dans le lieu le plus champêtre
Que chaquejour on voit renaître
Les ris , les jeux , la volupté;
L'ennui cruel n'ole paroître
• Où se trouve la liberté.
La grandeur ne fait point notre félicité;
Le bonheur élève notre être ,
Et le plaiſir jamais ne ſuit la vanité.
Paſſez des jours dignes d'envie
Dans votre agréable ſéjour ;
Qu'Apollon , l'Hymen & l'Amour
De fleurs parsèment votre vie.
:
( Par M. de Chenevières. )
VERS
AMademoiselle SAINVAL l'ainée.
ATORT j'avois cru notre Scène
En proie au plus affreux péril ,
Alors que je vis Melpomène
Perdre Clairon & Dumeſnil.
Tu parois , Actrice étonnante ,
Jeune Sainval , de nouveaux pleurs ,
Aux accens de ta voix touchante ,
Coulent encordu fond des coeurs,
ト
DE FRANCE. 245
Tu les échauffes de ta flamme ,
Et les fais mouvoir à ton gré ;
Le Stoïque même , en ſon ame ,
De ta chaleur ſent le degré:
Ses larmes réparent l'injure
Qu'il faifoit à ton art divin ,
Et le plaifir dont il murmure
Rend ton triomphe plus certain.
Quel preftige, ou quelle magic !
***Pourquoi tes talens enchanteurs ,
Dans cette image de la vie ,
Ont- ils des ſuccès fi flatteurs ?
C'eſt que tu connois la Nature ,
Et la prends pour unique loi :
Elle brille en toi toujours pure ,
Toujours aimable comme toi.
Sainval , ô combien je t'admire !
Comme j'ai frémi des douleurs ,
Que , fous le tendre nom d'Alzire ,
Tu peins aux yeux des Spectateurs !
Oui , Melpomène qui t'inſpire ,
T'apprit les ſecrets de ſon Art :
Elle te cède ſon empire ,
Et dans tes mains met ſon poignard.
C'eſt ainſi que , ( dans cet ouvrage
Où, célébrant d'heureux talens ,
La Harpe paye un digne hommage
Au Sophocle de notre temps )
Liij
246 MERCURE
J'aime à te voir ſur ce Théâtre ,
Où tout Paris court t'admirer ,
Où tout mortel eſt idolâtre ,
Si c'eſt l'être de t'adorer.
Muſe charmante , tes rivales
Briguent en vain le même honneur.
Non , tu n'auras jamais d'égales
Sur la Scène ni dans mon coeur.
:
(Par M. Guédon de Berchère.)
A M. D'ORSONVILLE , Comédien Italien
ordinaire du Roi.
INFIN , fur ce charmant Theatre ,
Temple de la frivolité ,
Où le François qui l'idolâtre
Par beſoin cherche la gaîté;
Ace Spectacle où l'harmonie
Semble avoir fixé ſon ſéjour,
Et dans des fons pleins de génie ,
Ne travailler que pour l'Amour :
Aux Italiens , pour tout dire,
En dépit des rivaux jaloux ,
D'Orfonville , on vient de r'aire !
Tes talens , par un prix fi doux ,
Obtiennent donc la récompenfe
Que mon coeur aimoit à prévoir !
On les voit trop fouvent en France
1
DE FRANCE. 247
N'éprouver que le déſeſpoir
D'être peſes dans la balance
Dela ſottiſe & du pouvoir .
Pour toi , qui ſans art & fans brigue ,
Dédaignas toujours les tyrans ,
Chez quila baſſeſſe & l'intrigue
Sont le ſeul type des talens ;
Ami , je louois ton courage
Quand une juſte ambition
T'inſpiroit de venger l'outrage
En abjurant ta Nation ;
Mais Apollon lui fut propice.
Ce Dieu , des François ſi chéri ,
Leur apprit à rendre juſtice
A ſon aimable favori.
Grâces à lui , ta voix brillante
Fera l'ornement de Paris
Que depuis deux ans elle enchante ;
Et par fois , délaſſant Louis
Des ſoins dont notre amour ſe vante,
Embellira d'un doux ſouris
Les traits d'une Reine charmante.
Vois , ami , quel eſt ton bonheur ;
Savoures-en bien l'étendue :
L'Univers , ainſi que mon coeur ,
T'envie une ſi belle vue.
Les Arts lui doivent leurs ſuccès :
Mérite un regard d'Antoinette ,
L
7
248
MERCURE
Et ta réuſſite eſt complette :
Seule elle vaut tous les François.
(Par le même. )
AMUSEMENS ÉTYMOLOGIQUES.
A MONSIEUR ***.
MONSIEUR, je ſuis dans une de ces Socierés
qui aiment à rendre leurs amuſemens
u-iles & inftructifs. Elle a joué long-temps
aux proverbes , & après les avoir en quelque
forre épuiſes , nous jouons préſentement aux
étymologies , recherchant fur-tout celles qui
font les plus remarquables &les plus naturelles.
Nous interrogeons les mots , nous
voulons ſavoir d'où ils viennent & où ils
vont. C'eſt peut-être le moyen de connoître
le ſens précis des termes d'une langue , &
d'en pénétrer le génie. Je puis vous communiquer
quelques-unes de ces étymologies ,
qui font la plupart nouvelles ,& qui ne ſe
trouvent point dans le Dictionnaire de Ménage
ni dans d'autres Livres. Je vous en envoie
un ellai ; s'il vous plaît, ou s'il vous
intéreſſe , je pourrai continuer , d'autant plus
facilement , qu'un homme de qualité , connu
par ſa vaſte érudition , par l'agrément de fon
eſprit,& par fes richeſſes littéraires , a bien
voulu me donner ce qu'il appelle ſes amufemens
étymologiques , & que j'ai d'ailleurs
:
DE FRANCE. 249
beaucoup d'étymologies nouvelles de la
main du célèbre Aftruc. C'eſt ce qui me
mettra en fonds envers ma Société & envers
vous. Voici les mots qui ont été difcutés
dans la première ſéance de mes amis , &
dont nous avons adopté les étymologies.
ACARIATRE. Jacques Sylvius & Nicot
dérivent ce mot de Saint-Acaire , qu'on appelle
en latin Atarius , & que l'on invoquoit
autrefois pour les perſonnes aigres &
querellcuſes , fur-tout les femmes , dans
l'eſpérance de calmer leurs humcurs & d'adoucir
leur caractère incommode & infupportable
à leur famille. Il eſt apparent
que pour obtenir leur guériſon on s'adreffoit
à ce Saint , à cauſe de la conformité du
mot Acariâtre avec celui d'Acarius. C'eſt
ainſi qu'on s'eſt adreſſé à Saint-Mathurin ,
pour guérir les fous qu'on appeloit mats ,
& qu'on appelle encore matti en Italien; à
Saint-Eutrope , que le petit peuple appelle
Itrope, pour les hydropiques ; à Saint-Avertin
, pour les vertigineux qu'on nommoit autrefois
Avertineux ; à Saint-Mammès , pour
les maux de inamelles ; à Saint-Clou , pour
les clous ; à Saint-Main, pour la galle aux
mains ; à Sainte-Reine , pour la rogne : on
prononçoit anciennement Sainte- Roigne ; à
Saint-Genou , pour la goutte au genou ; à
Saint-Aignan , pour la teigne ; à Saint-Clair
&à Sainte-Luce, pour le mal des yeux ; à
Saint-Ouen , pour la ſurdité; à Saint-Fenin ,
Lv
250
MERCURE
(c'eſt ainſi que les payfans de Normandie
appellent Saint- Felix ) pour ceux qui ſont
en chartre , qu'on nomme Fenez; à Saint-
Atourni , qui eſt Saint-Saturnin , pour ceux
à qui la tête tourne ; à Samt-Prix , pour les
entrepris ou paralytiques; à Saint-Fiacre, pour
ła guériſon du fic, eſpèce de tumeur ; on
envoyoit par la même raiſon les enfans qui
étoient en chartre , aux Chartreux& à Saint-
Denis-de-la- Chartre. Par la même conformité
de nom, on a eu recours pour les choſes
égarées qu'on nomme épaves , à Saint-Antoine
de-Padoue , parce qu'en ancien langage
Italien on appeloit Pava la ville de Padoue ,
dans laquelle repoſe & eſt très-révéré le corps
de Saint-Antoine , dit de Padoue ou de Pade ,
quoiqu'il foit né à Lisbonne en Portugal.
: AMELETTE ou OMELETTE , ſuivant Ménage,
ſe diſent indifféremment. Or , telle eft
vraiſemblablement l'étymologie de ce mot.
Les Italiens appellent anima la ſemence des
fruits , & ils nomment animelle , c'est-à- dire ,
petites ames , certaines béatilles , comme les
extrémités d'animaux dont on fait ordinairement
des fricaffees . Nous diſions de même
autrefois l'ame d'un fagot pour dire le dedans
d'un fagot ; & Plaute a appelé l'ame
des puits , l'eau qui eſt dans un puits. Or ,
comme une amelette ou omelette n'eft autre
choſe qu'une fricaffée d'oeufs , d'animaletta
diminutif d'anima , nous avons dit amelette
pour fignifier une fricaffée; car amelette
DEFRANCE. 251
:
parmi nous veut dire petite ame , qui eſt un
imot qu'on trouve dans Ronſard. Menage dit
qu'à la Cour on dit plus communement
omelette ; & que c'eſt ainſi que parlent les
Célestins , renommés pour leur talent à faire
de ces fortes de fricaſſees.
ASSIETTES. Les affiettes qu'on range autour
d'une table ſont ainſi appelées , parce
qu'elles marquent les places de ceux qui s'y
doivent affeoir , que les anciens François appeloient
affiettes.
BADAUT , niais qui s'amuſe de tour. On
trouve dans le Dictionnaire de l'Academic:
c'est un vrai badaut de Paris. Le Père Labbe
dit qu'on doute ſi c'eſt pour avoir été battus
au dos par les Normands , ou pour avoir
bien battu & frotté leur dos , ou fi c'eſt de
l'ancienne porte Baudaye ou Badaye , qu'on
appelle les Parifiens badauts de Paris. Ces
trois étymologies nous ſemblent ridicules.
Badaut eſt proprement un homme qui ,
comme on parle de ceux élevés dans un navire
, n'a jamais rien vu que par un trou.
Tel eſt un Parifien par rapport au bateau
qui fait les armoiries de Paris. Rabelais dit,
L. s , C. 1 , que Platon comparoit les niais
& les ignorans à des gens nourris dans les
navires , d'où , comme ſi l'on étoit enfermé
dans un baril , on ne voit le monde que par
un trou. De ce nombre font les badauts de
Paris en Badaudois, par rapport à la Cité
Lvj
252 MERCURE
de Paris , laquelle étant dans une Iſle de la
figure d'un bateau , a donné lieu aux habitans
de prendre une nef pour armoiries de
leur ville. Comme ils ne quittent pas légèrement
leurs foyers , rien de plus naturel
que le ſobriquet de badauts qu'on leur a
donné par alluſion au bateau des armoiries
deParis.
AFFABLE ; dans la ſignification d'une perſonne
d'un accès facile , & à qui l'on peut
parler ſans peine , vient d'adfabilis, de la ra
cinefari ,for.
AIR. Dans ces phrases , il a l'air d'un honnête
homme, il a bon air & femblables ,
peut être dérivé d'area, aire, oufurface. Il a
lafurfaceou l'apparence d'un honnête homme ;
il a bonne apparence. Aire des oiſeaux de rapine
vient certainement d'area.
ALCOVE , en Arabe Alcoba. Les Arabes
ont fans doute pris ce mot des Eſpagnols ,
qui diſoient cuba de cubare coucher; & ils
n'ont fait qu'ajouter leur article al pour former
alcoba , qui ſignifie chez eux une eſpèce
de niche où ils couchent.
AMADOU, eſpèce de champignon longtemps
froiffé entre les mains pour le rendre
fouple, ſpongieux , & fufceptible de l'impreſſionde
la moindre bluette. Ce mot vient
du latin manus , & l'on a dit admanutum
DE FRANCE.
253
*
pour ſignifier manié , on a fait de-là admatum,
d'où eſt venu le mot amadou: le verbe
amadouer , pour direflatter, fort de la même
racine.
ACCABLER. Ce mot vient de cabulus , efpèce
de machine qui jetoit de groſſes pierres.
Delà le verbe adcapulare , accabler , pour
dire écraſer ſous les pierres jetées avec cette
machine.
ANGOISSE ( Poires d'). Ce nom n'a pas été
donné à ces poires par rapport à leur mauvais
goût , car elles font affez bonnes dans
leur maturité; mais à cauſe d'une petite machine
qui leur reffemble , & que les voleurs
mettoient dans la bouche de ceux qu'ils vouloient
dépouiller , pour les empêcher de
crier. Un certain Gaucher , Capitaine , fervant
du temps de la Ligue dans le parti Efpagnol
au pays de Luxembourg , fut l'inventeur
de cette machine.
254
MERCURE
VERS
Pour mettre au bas du Portrait de M. le
Marquis DE VALLÉE , Colonel- Commandant
de la Légion de Naſſau.
SUR les pas d'un Héros il court àla victoire,
Et quitte de Paris les charmantes erreurs;
Il va graver ſon nom au Temple de Mémoire,
Et laiſſe des regrets au fond de tous les coeurs:
(ParM. de Laus. )
Explication de l'Énigme & du Logogryphe
duMercure précédent.
Lemot de l'énigme eſt la Paire de Sabots;
celuidu Logogryphe eſt Avis , où se trouvent
vis , vifa , & la particulefi.
DE FRANCE.
255
A
ÉNIGM E.
MI Lecteur , en mille endroits divers
Nous habitons , même ſous les chaumières.
Au même lieu nous ſommes pluſieurs frères ,
Souvent tournés de même , & de même couverts .
Chez les uns nous brillons de pourpre & de dorure ;
Chez d'autres nous portons une ſimple parure.
Nous figurons au Louvre , au Théâtre , à la Cour.
Nous ſommes bien ſouvent des confidents d'amour.
Tantôt rangés ſans goût & tantôt à la ronde ,
Nous préſentons un pied droit ou tortu ,
Et nous tendons les bras à tout le monde.
(ParA. Defperrières , âgé de 16 ans. )
LOGOGRYPH Ε.
A
MANTS infortunés , que d'inutiles larmes
N'ai-je pas fait couler de vos yeux attendris !
Et vous , heureux mortels , dont le fort plein de
charmes
Ne fut jamais troublé par de triſtes ennuis ,
Aumoinsprèsdu tombeauvous pourrez me connoître.
Lecteur , en ce moment, en ce moment peut-être ,
Je cauſe à votre coeur un tourment odieux .
Après un tel début , votre eſprit curieux
Se met à la torture , it médite , il combine ;
256 MERCURE
Pour ſavoir qui je ſuis , que ne feroit-t'il pas ?
Il faut pourtant le tirer d'embarras ,
En offrant des moyens pour que l'on me devine.
Renverſant mes neufpieds ,&fachant faire unchoix,
L'on trouve dans mon tout un ſigne d'allégreſſe ;
Ce vif emportement dont rougit la ſageſſe ;
Un titre très - ancien qu'on ne donne qu'aux Rois ;
Ce que l'on craint le plus dans une maladie;
Un voile , qui ſouvent cache la perfidie ;
Ce mortel , qui trop haut s'éleva vers les cieux ;
Du cruel Polyphème un rival malheureux ;
Un brillant météore; un très -bon ſtomachique ;
Un élément léger ; trois notes-de muſique ;
Enfin , près de Bélac un aimable ſéjour ,
Où toutes les vertus s'exercent chaque jour ;
La paix dans cet aſyle eſt ſans aucun nuage ,
L'on y goûte toujours les biens du premier âge :
Les plaiſirs innocens , la douce égalité ,
L'amitié récipropre & la fincérité
Forment d'e ces beaux lieux le riant apanage ;
L'on y fait ce qu'on veut , c'eſt un point convenu :
Ainſi , mon tout , Lecteur , n'y peut être connu.
( Par Mille D. M... fortie de S. Cyr. )
:
*
DE FRANCE.
257
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
OEUVRES DE M. DE LA HARPE
د
de
l'Académie Françoise , VI vol. in-8 °. A
Paris , chez Piffot , Libraire , Quai des
Auguſtins.
Jusqu'ici la plupart des Journaliſtes ont
préſenté les OEuvres de M. de la Harpe
comme ils voudroient qu'elles fuſſent : efſayons
enfin de les montrer telles qu'elles
font. Le premier volume renferine la Tragédie
de Warvic , Mélanie , Barnevel , un
Effaifur les trois Tragiques Grecs , & des
obſervations fur Shakespear. Le ſecond offre
pluſieurs Discours en vers, des Odes ,
des Héroïdes, des Építres & des Lettres à
l'Impératrice de Ruſſie , au Roi de Pruffe , à
M. de Voltaire , &c. des Vers fur divers
Jujets, l'Ombre de Duclos , des Traductions
d'Horace, de Tibulle , de Lucain , &c. Dans
le troiſième ſe trouvent les Éloges de
Charles V,de Fénélon , de Catinat , couronnés
par l'Académie Françoiſe , ceux de
Racine & de La Fontaine , & des Réflexions
critiquesfur les Romans. Dans le quatrième ,
un Difcours fur les malheurs de la Guerre,
aufli couronné par l'Académie Françoiſe ; un
258 MERCURE
Dialogue entre Alexandre & un Solitaire du
Caucafe; la Traduction d'une Lettre de
Brutus à Cicéron , Lettre qui eſt regardée
comme un des plus précieux monumens de
P'ancienne Littérature , & comme un chefd'oeuvre
de l'éloquence & de l'épanchement
d'une ame républicaine ; des Fragmens fur
les Historiens Latins &fur les douzepremiers
Cefars ; des Obſervations fur la Musique
Théâtrale,fur la Poéfie lyrique chez les anciens
& chez les modernes, d'autres fur la
langue Françoiſe , comparée aux langues
Grecque & Romaine ; un Eloge de le Kain ,
& quelques autres ouvrages hiſtoriques &
littéraires . Les deux derniers volumes contiennent
des analyſes & des obſervations
critiques ſur la plupart des ouvrages qui ont
paru depuis douze à quinze ans. Cette partie
n'eſt pas moins intereffante que les premières
; car , outre le mérite de l'analyſe &
de la comparaiſon des morceaux imités ,
elle offre en même-temps un recueil de ce
qu'il y a de louable dans des productions qui
méritoient à peine d'être lues dans leur
nouveauté. Quoi qu'on en ait dit , on reconnoîtra
que l'Auteur n'a été ni bas adulateur
pour ſes amis , ni cenſeur injuſte envers ſes
ennemis ; que jamais il n'a fait la ſatyre
d'un bon ouvrage , ni l'apologie d'un mauvais;
& que par-tout les vrais talens y font
défendus avec le courage de la juſtice , &
leurs détracteurs confondus, non par des in
DE FRANCE.
259
jures&des calomnies , mais par des raiſons
&par des faits.
Telle est la méthode qu'il a toujours ſuivie
pour faire connoître les ouvrages des autres ;
ce n'eſt pas ainſi qu'on a rendu compte des
fiens. Défigurer les idées & les phraſes d'un
Auteur, mutiler ſa profe & ſes vers , envenimer
ſes jugemens & même ſes intentions ,
choiſir ce qu'il y a de foible dans ſix volumes
, en compoſer des rapprochemens infidieux
, & les renforcer encore de tous les
commentaires dont peut s'armer la haine
quand elle ne fait plus rougir : voilà les
moyens qu'on a mis en oeuvre pour démontrer
qu'un Écrivain, huit fois couronné par
l'Académie Françoiſe , & devenu Membre
de ce Corps par ſon ſeul mérite littéraire ,
n'a ni principes de littérature, ni goût , ni
tact , ni oreille ; ſe trouve abfolument dénué
de mouvemens , deſenſibilité, d'imagination,
&peut tout au plus s'énorgueillir de quelques
foibles réminiscences. Nous nous bornerons
au ſimple extrait des Ouvrages de M. de la
Harpe , qui n'avoient pas encore été imprimés:
l'Effai fur les trois Tragiques Grecs ,
la Traduction de deux Chants de la Pharfale,
leDiscoursfur les Préjugés Littéraires, les
Obſervationsfur les Romans , le Drame de
Barnevel, &la Differtation favante & lumineuſe
qui le précède , l'Ombrede Duclos ,
l'Építrefur le Luxe, l'Epitre au Taffe , les
Discours en vers , &c. doivent intéreſſer
ceux qui recherchent la belle littérature , &
260 MERCURE
qui aiment encore à retrouver dans les Traductions
un caractère antique ; dans la
poefie , du naturel & du bon fens ; dans la
proſe , de la vigueur & de la dignite ; dans
Tune & l'autre , une élocution pure , élé
gante, harmonieuſe; de l'efprit , fans antithèſes
; de l elevation , fans enflure ; du favoir
, ſans aridite ; un ton & des ornemens
toujours afſortis à leur ſujet.
Dans l'Ouvrage ſur les trois Tragiqués
Grecs, M. de la Harpe rectifie d'abord quelques
erreurs du P. Brumoy, relativement à
l'un des principaux refforts de la Tragédie.
Lapitién'eſt point , comme il l'avance , une
paffion dangereuse qui glace éternellement les
hommes: ce ſentiment au contraire ouvre
nos coeurs à toutes les impreflions qui nous
portent à aimer & à ſecourir nos femblables.
M. de la Harpe fait voir enfuite que
le même Auteur a mal ſaiſi les caractères
diftinctifs de la Tragédie ancienne à l'égard
des uſages , des moeurs & de la religion,
" Brumoy a oublié qu'il n'y a plus aujour-
» d'hui ni de Dieux oppreſſeurs , ni d'ora-
ود cles funeftes , ni de crimes néceſſaires or-
>> donnés par le Ciel ; qu'ainſi la Tragédie ,
ود loinde nous endurcir contre les infor-
>>>tunes d'autrui , nous attendrit fans danger.
ود
ود
Il n'eſt plus queſtion de guérir la pitié par
la pitié, mais de toucher notre ame de
>> compaffion pour le malheur , de la ſoulever
d'indignation contre le crime , ود
ر
de
latranſporter d'admiration pour lavertu
DE FRANCE. 261
» d'y graver de grandes & utiles vérités avec
•» le burin de la Poeſie » .
" Les grands exemples de la fatalité , les
vengeances célestes , l'abaiſſement de la puifſance
, l'excès des misères humaines , voilà
les ſeuls pivots ſur leſquels rouloit la Tragédie
antique. La nôtre s'eſt d'abord etablie
Lur les mêmes fondemens ; mais nous avons
donné en même - temps à l'art dramatique
un reffort puiſſant & nouveau dans la peinture
des paſſions.... Le ſpectacle des pafſions
malheureuſes eſt plus fort, plus varié ,
plus univerſel que celui qui nait des infortunes
inévitables & extraordinaires , qui ne
peuvent tomber que ſur un petit nombre
d'hommes ».
Après avoir montré que nos grands Poëtes
Tragiques approfondiflent davantage les ſen
timens de la Nature , qu'ils s'enfoncent plus
avant dans une ſituation théâtrale , qu'ils favent
mieux varier & fortifier les émotions ,
M. de la Harpe ajoute : " Gardons- nous de
croire que les anciens ne peuvent plus rien
nous enſeigner. Ils ont ſaiſi la Nature dans
ſes premiers traits. Étudions chez eux cette
vérité précieuſe , le fondement de tous les
arts d'imitation , & que nos progrès mêmes
tendent à nous faire perdre de vue. La fimplicité
des anciens peut inftruire notre luxe ;
car ce mot convient à nos Tragédies , que
nous avons quelquefois un peu trop ornées.
" Rempli d'admiration pour ces modèles
, l'Auteur en découvre à chaque pas les
262 MERCURE
beautés& les ſecrets , &répète qu'on nefauroit
trop les étudier ni trop les admirer. Mais ,
où les étudiera-t'on ? Sera-ce dans leur langue
? Elle est abſolument étrangère au plus
grand nombre de nos Écrivains dramatiques.
Sera-ce dans des traductions ? Rien
n'eſt plus difficile que de les traduire , &
fur-tout en vers » . La difference de leur
langue en a mis une grande entre leur dialogue
& le nôtre. Chez eux les détails de la
vie commune & de la converſation familière
n'étoient point exclus de la langue poétique;
aucun mot n'étoit bas & trivial par
lui-même; ce qui tenoit en partie à la conftitution
républicaine , au grand rôle que
jouoit le peuple dans le Gouvernement , &
àfon commerce intime avec les Orateurs ....
Le terme le plus commun pouvoit entrer
dans le vers le plus pompeux & dans la figure
la plus hardie. Parmi nous , au contraire , le
Poëte ne jouit guères que d'untiers de l'idiome
national ; le reſte lui eſt interdit comme indigne
de la Poéſie.... Il eſt donc très - difficile
d'introduire ſur le théâtre , des perfonnages
qui converſent , en ſe défendant une
grande partie des termes de la converfation
» .
Malgré ces difficultés preſque inſurmontables
, M. de la Harpe eſſaye de tranſporter
dans notre langue les plus belles Scènes d'Eutipide
, de Sophocle & d'Eſchile. Ce dernier
, dans la Pièce des ſept Chefs devant
Thèbes, ſe livre à des deſcriptions que réDE
FRANCE.
263
prouve le théâtre moderne , mais qui ſont
du ton le plus magnifique; on croit entendre
le chantre d'Achille ou d'Énée. Le Traducteur
rend ainfi le portrait d'Etéocle.
Le terrible Tydée , aux bords de l'Iſménus ,
Menace en frémiſſant la porte de Prétus.
Le fleuve vainement s'oppoſe à ſon paſſage ;
Vainement le Devin , que trouble un noir préſage ,
Veut arrêter ſes pas en atteſtant les Dieux :
Le Guerrier , tel qu'on voit un ſerpent furieux ,
Dont les feux du midi , ſur un brûlant rivage ,
Embrâſent les poiſons & réveillent la rage;
Le Guerrier , du Devin accuſe la frayeur ;
Il mépriſe un augure , il inſulte à la peur ;
Il agite en parlant trois aigrettes flottantes ,
De ſon caſque d'airain parures menaçantes ,
Frappe & fait retentir ſon vaſte bouclier ,
Induſtrieux ouvrage , où brille ſur l'acier
Cet aſtre , oeil de la nuit , décrivant ſa carrière
Dans des cieux étoilés que remplit ſa lumière.
Ainſi marche au combat ce Guerrier orgueilleux :
Une lance à la main & le feu dans les yeux ,
Il appelle à grands cris la guerre & le carnage;
Semblable au fier courſier, qui, bouillant de courage,
Du clairon belliqueux entend les ſons perçans ,
Et répond à ce bruit par des henniſſemens.
Les trois peintures ſuivantes ont le même
caractère :
264 MERCURE
ALA porte d'Électre, aux affaurs deſtinée ,
S'élève , comme un roc , l'énorme Capanée.
Et que puiffent les cieux , prompts à nous exaucer ,
Détourner les malheurs qu'il nous oſe annoncer !
Nul mortel ne ſauroit égaler ſa ſtature ;
Audacieux géant qu'agrandit ſon armure ,
Il jure que nos tours tomberont ſous ſon bras ,
Que les Dieux.conjurés ne nous ſauveroient pas.
D'une voix facrilege il défie , il blafpheme
L'Olympe , le Deftin, & Jupiter lui-même.
Il oſe ſe vanter qu'en vain ce Dieu jaloux
Armeroit contre lui ſon foudroyant courroux.
Pour lui , tout ce fracas qui faittrembler la terre ,
N'eſt rien que du midi la vapeur paflagère.
Pour jeter plus d'effroi , ſon bouclier d'airain
Préſente un homme nud , la torche dans la main
Et ces ſmiſtres mots: J'embrâferai la ville.
Contre un tel ennemi vous ſera- t'il facile
De trouver un Thébain prêt à ſe meſurer ? *
Qui l'ofera combattre ?
Aux remparts de Minerve Hippomédon s'avance ,
Portantd'un bras nerveux un bouclier immenſe.
Je l'ai vu , j'ai frémi. La main de l'artiſan
Agravé ſur le fer un monstrueux Titan.
Tyrphée, en rugiſſant , de la bouche enflammée ,
Vomit de longs torrens d'une noire fumée.
Des ſerpens à l'entour formant un cercle affreux,
Deleurs corps repliés entrelacent les noeuds.
Le
DE FRANCE. 265
Le cri de ce guerrier inſpire l'épouvante ,
:
Il a la voix , la marche & l'oeil d'une Bacchante , & c.
MAIS plus loin , vers le Nord , au tombeau d'Am-
A
phion ,
Reſpirant le ravage & fi deſtruction ,
Le jeune Parthenope impatient s'élance. :
Non moins préſomptueux , il jure ſur ſa lance ,
Seule divinité qu'atteſte ſa fureur ,
Que malgré tous les Dieux ſon bras ſera vainqueur.
Brillant fils d'une Nymphe & né ſur les montagnes ,
Il quitta l'Arcadie & ſes belles campagnes ,
Lorſqu'un premier duvet, fleur de la puberté ,
Ornoit à peine encor ſa naiſſante beauté.
Mais né d'un ſang divin , il n'est pas moins farouche ,
L'orgueil eſt dans ſes yeux , l'inſulte eſt dans ſa
bouche;
Et ſon armure même , outrageant nos remparts ,
Nous retrace le monftre , horreur de nos regards ,
Le Sphinx , de nos malheurs cette impure origine, &c.
La Tragédie de Philoctete , de Sophocle ,
qui n'offre que trois perſonnages , & dont
la Seène eſt dans un déſert , paroît au Traducteur
ce que le théâtre des anciens a produit
de plus beau , de plus parfait , pour la
fimplicité, pour l'intérêt , pour le ſtyle &
les caractères.
Dans la Tragédie d'Electre , du même Auteur
, Chryfothémis , effrayée d'un ſonge
dont elle voudroitdétourner les effets, vient au
25 Avril 1779 . M
1
266 MERCURE
tombeau d'Agamemnon, chargée des offrandes
& des expiations de Clytemneſtre ; elle rencontre
Electre ſur ſon paſſage, lui expoſe
les terreurs de leur mère , & le deſſein qui
l'amène . Electre , ſaiſie d'horreur , la conjure
de ſe refuſer à cet emploi.
Ан ! ma ſoeur , loin devous ce ministère impie;
Loin, loinde cetombeau ces dons d'une ennemie.
Voulez-vous violer tous les droits des humains ?
Avez-vous pu charger vos innocentes mains
Des coupables préſens d'une main ſanguinaire ,
Des préſens qu'ont fouillés le meurtre& l'adultère?
Voyez ce monument ; c'eſt ànous d'empêcher
Que jamais rien d'impur ne puiſſe en approcher.
Ietez, jetez , ma foeur , cetteurne funéraire ;
Oubien, loin de ces lieux , cachez-la ſous la terre;
Et pour l'en retirer , attendez que la mort
De Clytemneſtre un jour ait terminé le ſort;
Alors reportez-la ſur ſa cendre infidelle :
Allez, detels préſens ne ſont faitsque pour elle.
Croyez-vous , s'il reſtoit dans le fond de ſon coeur ,
Après ſes attentats , une ombre de pudeur ;
Croyez-vous qu'aujourd'hui la fureur qui l'anime
Vint juſques dans la tombe outrager ſa victime,
Inſulter à ce point les mânes d'un héros ,
La majeſté les morts & les Dieux des tombeaux ?
Et de quel coeil , ô ciel ! penſez-vous que mon père
Puiſſe voir ces préſens que l'on oſe lui faire ?
Ah! n'est-ce pas ainſi, quand il fut maſſacré,
1
DE FRANCE.
267
Qu'on plongea dans les eaux ſon corps défiguré ,
Comme ſi l'on eût pu , dans le ſein des eaux pures,
Laver en même-temps le crime & les bleſſures ?
Les forfaits à ce prix ſeroient-ils effacés ?
Ne le permettez-pas , Dieux qui les puniſſez !
Et vous , ma foeur , & vous , n'en commettez point
d'autres.
Prenez de mes cheveux , prenez auſſi des votres ;
Le déſordre des miens atteſte mes douleurs .
Souvent ils ont fervi pour effuyer mes pleurs.
Il m'en reſte bien peu ; mais prenez , il n'importe ,
Il aimera ces dons que notre amour lui porte.
Joignez-y ma ceinture , elle eſt ſans ornement ;
Elle peut honorer ce triſte monument.
Mon père le permet : il voit notre misère ,
Lui ſeul peut la finir , &c.
Sans nous arrêter ſur les autres Scènes traduites
du même Poëte , ni ſur les obſervations
toujours inſtructives qui les accompagnent
, nous nous bornerons à citer le difcours
d'Hécube à Ulyffe , tiré d'une Tragédie
d'Euripide , diſcours qui réunit également à
I'harmonie de la verſification , la force , la
nobleſſe , le coloris , la véhémence , tout ce
qui peut faire aimer dans les beautés antiques,
ce goût du fimple & du vrai qu'on af
fecte dedeméconnoître dans ceux même qui
le ſuivent & en approchent de plus près.
Ulyſſe vient pour amener au ſupplice Poli
Mij
268 MERCURE
xène , condamnée par les Grecs. Hécube lui
parle ainfi :
SOUVIENS - TOI de ce jour , où d'une voix tremblante
Etpreſſant mes genoux d'une main fuppliante ,
Pile & défiguré par l'effroi de la mort ,
Ama ſeule pitié tu remettois ton fort.
Je reçus ta prière & j'épargnai ta vie ;
Je te fis échapper d'une terre ennemie.
Tu dois à mes bontés ce jour qui luit pour toi;
Eetu peux à ce point être ingrat envers moi !
Ulyffe outrage ainſi ma fortune abattue ;
S'il vit , c'eſt pour moi ſeul , & c'eſt lui qui me tue !
Il m'arrache ma fille ! ah , cruel ! & pourquoi ?
Quel Dieu vous a dicté cette exécrable loi?
Quel Dieu peut condamner une fille innocente?
Si le Ciel a beſoin d'une offrande ſanglante ,
Vous a-t'il donc preſcrit d'arrofer ſes autels ,
Non du ſangdes taureaux , maisdu fangdes mortels?
Eft-ce Achille aujourd'hui qui veut une victime
Si ſes mânes vengeurs s'arment contre le crime ,
OGrecs ! facrifiez à l'ombre d'un Héros
L'auteur de ſon trépas , l'auteur de tous nos maux;
Sacrifiez Hélène , odieuſe furie ,
Et non moins qu'aux Troyens , fatale à ſa patrie.
Si d'une offrande illuftre Achille eſt ſi flatté ,
S'il veur voir ſur ſa tombe immoler la beauté ,
Hélène , à qui les Dieux l'ont donnée en partage ..
DE FRANCE. 269
Remporte encor fur nous ce funefte avantage.
Hélène eſt plus coupable & plus belle à la fois .
Ovous , à qui j'adreſſe une débile voix ,
Vous que j'ai vu jadis , dans un jour de détreſſe ,
Proſterné devant moi , ſupplier ma vieilleſſe ,
Que l'équité vous parle ,& foit juge entre nous !
Faites ici pour moi ce que j'ai fait pour vous.
J'ai plaint votre infortune & vous voyez la nôtre ,
Vous preffiez cette main , &je preſſe la vôtre.
Hécube eſt à vos pieds : Hécube eſt mère. Hélas !
Hélas ! n'arrachez point ma fille de mes bras ;
Ne verſez point ſon ſang : c'eſt aſſez de carnage ;
Mes revers font affreux , ma fille les ſoulage ,
Conſole mes vieux ans , adoucit mes douleurs ,
Et me fait quelquefois oublier mes malheurs.
Ah ! ne me l'ôtez pas , ne me privez point d'elle.
La victoire jamais ne doit être cruelle.
Quel vainqueur peut compter ſur un bonheur conftant?
Je ſuis des coups du ſort un exemple éclatant.
Je régnois , j'étois mère & je me crus heureuſe.
Ma fortune a paffé comme une ombre trompeufe.
Un jour a tout détruit , & je ne ſuis plus rien.
Prenez pitié de moi , laiſſez - moi mon ſeul bien.
Parlez à tous ces chefs , & que votre ſageſſe
-De tant de cruautés faſſe rougir la Grèce.
Les femmes , les enfans dans l'horreur des combats
N'ont point été frappés du fer de vos foldats.
Miij
270
MERCURE
Eft- ce au pied des autels que , fouillant votre gloire,
Vous répandrez le ſang qu'épargna la victoire?
Eh quoi ! pour des captifs deſarmés & foumis
Serez - vousplus cruel que pour vos ennemis ?
Parlez , & révoquez l'arrêt de l'injuſtice :
La Grèce vous écoute & doit en croire Ulyffe.
M. de la Harpe ne borne pas ſes efforts
à nous rendre la Littérature Grecque plus
familière & plus intéreſſante ; il s'attache encore
à tranſporter celle des Romains dans
notre langue. On fait combien le grand
Corneille eftimoit l'Auteur de la Pharfale :
ce Poëme étoit fon Livre de prédilection ; il
le reliſoit avec enthouſiaſme , fans doute
parce qu'il y trouvoit de magnifiques peintures
analogues à ſon génie. Lucain s'élève
en effet , comme l'Auteur du Cid, à la plus
grande hauteur ; mais fon vol eſt inégal, ſes
chûtes rapides & déplorables. L'éloquent
Traducteur des Poëtes Grecs a entrepris de
nous faire mieux connoître ce grand Peintre
, qu'il ne l'étoit par la traduction de
Bréboeuf. On va juger lequel des deux a la
touche la plus fière ,le coloris le plus brillant
, la marche la plus libre & la plus noble.
Nous citerons de préférence la defcription
des prodiges qui précédèrent la guerre
civile.
LES Dieux mêmes, les Dieux qui pour mieux nous
punir,
Souvent à nos frayeurs découvrent l'avenir ,
DE FRANCE. 271
De prodiges fans nombre avoient rempli la terre ;
Le déſordre du monde annonçoit leur colère.
Des aftres inconnus éclairèrent la nuit ,
Et dans un ciel ſerein la foudre retentit.
Le ſoleil ſe cachant ſous des vapeurs funèbres ,
Fit craindre aux nations d'éternelles ténèbres .
٢٠
L
L'étoile aux longs cheveux , fignal des grands revers ,
En fillons enflammés courut au haut des airs .
Phoebé pâlit ſoudain , & perdant ſa lumière ,
Couvrit ſon front d'argent de l'ombre de la terre.
Vulcain frappant l'Etna de ſes peſans marteaux ,
Réveilla le Cyclope au fond de ſes cachots.
L'Etna s'ouvre & mugit ; de ſa cîme béante
Deſcendà flots épais une lave brûlante .
L'Apennin rejeta de ſes ſommets tremblans
Les glaçons ſur ſa tête amaſſés par les ans.
L'aboyante Scylla , qui heurle ſous les ondes ,'
Roula des flots de ſang dans ſes roches profondes.
La Nature a changé fous le courroux des cieux ,
Et la mère frémit de ſon fruit monstrueux.
On entendoit gémir des urnes ſépulcrales .
Secouant dans ſes mains deux torches infernales ,
Le front ceint de ferpens & l'oeil armé d'éclairs ,
De ſon haleine impure empoiſonnant les airs ,
Couroit autour des mars une affreuſe Euménide :
La terre s'ébranloit fous ſa courſe rapide.
LeTybre ſur ſes bords voyoit de nos héros
S'agiterà grand bruit les antiques tombeaux.
Miv
272- MERCURE
Juſques dans nos remparts des ombres s'avancèrent,
Les mânes de Sylla dans les champs s'élevèrent ,
D'une voix lamentable annonçant le malheur.
Du foc de la charrue , on dit qu'un Laboureur
Entrouvrit une tombe , &, ſaiſi d'épouvante ,
Vit Marius lever ſa tête menaçante ,
Et , les cheveux épars , le front cicatriſé ,
S'affeoir pâle & fanglant ſur ſon tombeau brifé.
Il feroit difficile de trouver dans nos meilleurs
Écrivains un morceau de poéſie defcriptive
mieux foutenu , plus pittoreſque&
plus harmomeux que celui - ci. L'on voit
Marius & ſa tombe entr'ouverte ; on ſe
croit pourſuivi par l'Eumenide autour de
Rome. Nous citerons encore quelques autres
morceaux , afin que les Lecteurs nonprévenus
puiffent juger ſi le Traducteur fait
fe plier aux différens tons du Poëte Laţin .
Le premier trait partitde ta main forcenée;
De Pharſale par toi commença la journée.
Mille cris élancés ſuivent ce trait fatal ,
Et l'airain belliqueux donne enfin le ſignal.
On l'entendit au loin ſur les monts du Pangée,
Sur la cîme d'Oſſa , de neiges affiégée.
L'Hémus le répéta dans ſes ſombres vallons ,
Pélion le redit dans ſes antres profonds.
Cet effroyable bruit , que l'écho multiplie ,
De rochers en rochers , remplit la Theſſalie ,
Vajuſques ſur l'Olympe & vers ces noirs ſommets ,
DE FRANCE. 273
Où la foudre des Dieux n'a retenti jamais ,
Redefcend en grondant ſur la rive infernale ,
Et revient plus affreux dans les champs de Pharſale.
•
Fatale Theſſalie ! ah ! terre infortunée !
Quel crime as - tu commis ? Quel Dieu t'a condamnée
Afervir de théâtre aux fureurs des Romains ?
Deux fois , hélas ! tu vis nos combats inhumains
Enſanglanter tes champs & déſoler tes villes.
Deux fois tu vis l'horreur de nos guerres civiles.
Ah ! quejamais nocher accueilli dans tes ports ,
N'oſe attacher ſon ancre à tes funeſtes bords !
Qu'il craigne , en abordant , de trouver ſur tes rives
Etdes ſpectres errans , & des urnes plaintives !
Que jamais le paſteur n'aille avec ſes troupeaux
Profaner le gazon qui croît fur nos tombeaux !
Qu'au fond de tes vallons religieux & fombres ,
Couverts de monumens , habités par des ombres ,
Jamais le Laboureur ne creuſe des fillons ,
Oùdu fangdes Romains germeroient les moiſſons!&c.
On ne nous pardonneroit pas d'omettre
ici les portraits de Céfar & de Pompée, ſi
célèbres dans la Pharfale. Ceux qui poſsèdent
la langue de Lucain , jugeront ſi le Traducteur
peut foutenir la comparaiſon avec fon
original.
Portraits de Pompée & de Céfar.
POMPÉE avec chagrin voit ſes travaux paſſes ,
Par de plus grands exploits , tout prêts d'être effacés.
Mv
274
MERCURE
Par dix ans de combats , la Gaule afſujétie ,
Semble faire oublier le vainqueur de l'Afie ;
Et des braves Gaulois le hardi conquérant ,
Pour la ſeconde place eſt déſormais trop grand.
De leurs prétentions la guerre enfin va naître ;
L'un ne veut point d'égal , & l'autre point de maître.
Le fer doit décider ; & ces rivaux fameux
D'un fuffrage impoſant s'autoriſent tous deux.
Les Dieux font pour Céſar , & Caton ſuit Pompée.
L'un contre l'autre enfin , prêts à tirer l'épée ,
Dans le champ du combat ils n'entroient pas égaux.
Pompée oublia trop la guerre & les travaux.
La voix de ſes flatteurs endormit ſa vieilleſſe.
De la faveur publique il ſavoura l'ivreſſe;
Et livré tout entier aux vains amuſemens ,
Aux jeux de ſon théâtre , aux applaudiſſemens ,
Il n'a plus les élans de cette ardeur guerrière ,
Ce beſoin d'ajouter à ſa gloire première ;
Et, fier de fon pouvoir , fans crainte & fans ſoupçon,
Il vicillit en repos à l'ombre d'un grand nom.
Tel un vieux chène , orné de dons & de guirlandes ,
Et du peuple & des chefs étalant les offrandes ,
Miné dans ſa racine & par les ans flétri ,
Tient encor par ſa maſſe au fol qui l'a nourri.
Ses longs rameaux noircis s'étendent ſans feuillage;
Mais ſon tronc dépouillé répand un vaſte ombrage.
D'une forêt pompeuſe il s'élève entouré ;
Mais ſeul , près de fa châûte , il eſt encor facré,
1
DE FRANCE. 275
CÉSAR a plus qu'un nom , plus que ſa renommée.
Il n'eſt point de repos pour cette ame enflammée.
Attaquer & combattre , & vaincre & ſe venger ,
Ofer tout , ne rien craindre & ne rien ménager ,
Tel eſt Céſar. Ardent , terrible , infatigable ,
De gloire & de fuccès toujours inſatiable ,
Plus il obtient des Dieux , plus il demande encor,
Rien ne remplir ſes voeux , ne borne ſon effor.
L'obſtacle & le danger plaiſent à ſon courage ,
Et c'eſt par des débris qu'il marque ſon paſſage.
Tel échappé du ſein d'un nuage brûlant ,
S'élance avec l'éclair un foudre étincelant.
De ſa clarté rapide il éblouit la vue ,
Il fait des vaſtes Cieux retentir l'étendue ,
Frappe le Voyageur par l'effroi renverſé
Embrâſe les Autels du Dieu qui l'a lancé ;
De la deftruction laiſſe par-tout la trace ,
Et raſſemblant ſes feux , remonte dans l'eſpace.
,
:
Telle eſt la manière dont M. de la Harpe
fait connoître & admirer les Poëtes de l'antiquité.
Mais bien différent de ces hommes
qui s'extaſient ſur le génie des Anciens , pour
avoir une occafion de combattre les Modernes
, & d'en obſcurcir la gloire , il fait
rendre à nos grands Écrivains des hommages
inſpirés par la justice , par le goût & par le
fentiment profond de leur grandeur. On a
ofé l'accuſer d'avoir dénigré Corneille darts
l'Eloge de Racine ; mais ſes accuſateurs mal
adroits n'ont jamais rien écrit en l'honneur
M vj
276 MERCURE
de ces deux Poëtes , qui fût comparable aux
vers ſuivans , tirés d'un Diſcoursfur les préjugés
& les injustices littéraires.
HELAS ! malheur à moi , fi ma voix ſacrilége
Violoit des grands noms l'auguſte privilége ,
Si j'ofois attenter à la gloire , aux talens !
Corneille , de tes vers les traits étincelans ,
Ces rayons qui des Arts ont annoncé l'autore ,
Et dont l'éclat ſur nous ſe réfléchit encore ;
Ton vol qui nous étonne & qui t'ouvre les Cieux ,
Tes rapides éclairs qui font baiſſer les yeux ,
Sous tes robuſtes mains notre langue affermie ,
Sous tes mâles pinceaux la nature agrandie :
Voilà tes droits , Corneille , ils ſont ſacrés pour moi.
Mais fans te reffembler , ſans rien prendre de roi ,
Si ton rivał plus cher à notre ame afſervie ,
Sut joindre au ſentiment la touchante harmonie ,
S'élever & defcendre , & ne tomber jamais ,
Des tendres paſſions ſurprendre les ſecrets ;
Enfin, ſi pour ouvrir la ſource de nos larmes ,
L'éloquence & l'amour lui prêtent tous leurs charmes ;
Peut-être la beauté d'un ſtyle toujours pur ,
Ce fublime avoué par le goût le plus sûr ,
Épouvante encor plus la foibleſſe & l'envie ,
Que ta muſe inégale autant qu'elle eſt hardie.
On eſpère être un jour au rang de tes rivaux ,
Lorſqu'on te voit fi grand avec tant de défauts.
Ces défauts , qui n'ont pas obfcurci ta mémoire ,
Raffurent en fecret ceux qu'effrayoit ta gloire.
DE FRANCE. 277
Mais la perfection qu'on ne peut égaler ,
Déſeſpère toujours ſans jamais conſoler.
Le morceau ſuivant , tiré du Discours fur
les Prétentions , offre une manière encore
différente ; le ſtyle en eſt ſimple , la marche
légère , les formes poëtiques , gracieuſes , les
idées ſpirituelles .
DORILAS avec moi fut uni dès l'enfance :
Tout nous étoit commun , jeux , plaiſirs , eſpérance.
J'étois le confident des ſecrets les plus chers ,
De ſes premiers amours & de ſes premiers vers.
Il recherchoit le monde & moi la ſolitude ;
Il aimoit le fracas , je préférois l'étude.
Quelquefois cependant il venoit en ſecret ,
Boire avec ſon ami le vin du cabaret.
Mais lorſqu'il fut admis àd'illuſtres toilettes ,
Qu'une Ducheſſe un jour eut acquitté ſes dettes ,
Il ne fut plus le même , & fon froid embarras
Étonna l'amitié qui lui tendoit les bras.
Son ſourire apprêté repouſſa mes careſſes ;
Il me parut diſtrait, il me fit des promeſſes.
Je lui trouvai le ton beaucoup trop ennobli ;
Je l'avois vu ſenſible & le voyois poli .
Je m'éloignai bientôt : mon humeur confiante
Ne put ſouffrir long-temps ſa réſerve offenſante.
Je laiſſai Dorilas de lui-même ébloui ,
Croire qu'unprotégé valoit mieux qu'un ami.
Nous terminerons cet extrait par les derniers
vers du Discours fur le Luxe , ой М.
278 MERCURE
Ducisparoît avoir emprunté deux des plus
belles images de fon diſcours de réception à
P'Académie Françoife.
Er vous François , & vous , ô Nation brillante!
Si la pompe & l'éclat vous flatte & vous enchante ,
Ah! rougiſſes du moins d'un luxe infortuné ,
Dans l'ombre de vos toits obſcurément borné.
Pour les ſiècles futurs montrez-vous magnifiques ;
Quevos murs , vos jardins , vos places, vos portiques ,
Des Pigal , des Lemoine illuftrant les ciſeaux ,
Soient ornés par la gloire & pleins de vos Héros.
Ce Corneille ſi cher à notre ame agrandie ,
Manque à la ſcène auguſte où régna ſon génie.
Turenne mort pour nous , laiſſant un nom fi beau,
Attendune ſtatue , & n'a rien qu'un tombeau.
Voilà les monumens d'un luxe légitime .
Qu'à leur touchant aſpect le jeune homme s'anime ;
Par ces prix glorieux qu'il ſe ſente cxciter ,
Qu'il pleure en les voyant, il va les mériter.
Eſt-il vrai ? L'on m'exauce ! ô fortuné préſage !
Eft- il vrai qu'un grand homme , idole de notre âge ,
A déjà fait un pas dans la postérité,
Et voit avant fa mortſon immortalité ?
Parois , élève-toi , noble & brillant trophée * !
L'inconfolable envie à tes pieds étouffée ,
Va faire entendre en vain ſes derniers fifflemens.
Parois ,préviens les coups de la mort &du temps;
*La Ratue élevée à M. de Voltaire de fon vivant.
DE FRANCE. 279
N'offre point au génie une attente frivole ,
Et que le Taſſe vive & monte au Capitole.
La ſuite au Mercure prochain.
( Cet Article eft de M. l'Albé Remy. )
Le Chevalier François à Turin , Comédie
en trois Actes & en vers ; Le Chevalier
François à Londres , Comedie en trois
Actes & en vers , repréſentées par les
Comédiens François à la fin de Novembre
1778. Par M. Dorat. A Paris , chez
Delalain , Libraire , rue de l'ancienne
Comédie Françoife.
Nous réunirons dans un ſeul article ces
deux Pièces du même Auteur , qui ont été
jouées le même jour , & dont le Héros eft
le même. Toutes deux font tirées des Mémoires
du Comte de Grammont.
M. de Voltaire a dit de ces Mémoires
que c'étoit le modèle d'une converſation
enjouée plutôt que d'un bon Livre. C'est
au moins le premier des Livres frivoles. Il
y règne une gaîté piquante , qui conſiſte à
montrer tous les objets ſous le côté plaifant ,
& qu'on a cherché ſouvent à imiter depuis ,
mais qu'aucun de nos Écrivains n'a eue avant
Hamilton. Il eſt impoſſible de raconter
mieux de plus petites chofes , & d'être plus
gai , fans être jamais bouffon ni burleſque.
Sous ce point de vue , c'eſt encore une des
productions originales du ſiècle de Louis
XIV , fi l'art de narrer doit être compté
280 MERCURE
pour quelque choſe , & s'il y a un mérite
réel à garder la meſure dans un genre où
il eſt fi facile de la paffer , c'est- à- dire , dans
la plaifanterie. Les Mémoires de Grammont
pourroient même en offrir un autre , celui
d'avoir peint très- fidèlement les moeurs d'une
Cour licentieuſe , & ce paffage ſi rapide de
l'eſprit de controverſe à l'eſprit de galanterie,
du pédantiſme à la frivolité , & de
la morne austérité des Presbyteriens de
Cromwel , à la molleſſe & à la corruption
des Courtiſans de Charles II.
Quand on ne ſe ſeroit pas déjà élevé
plus d'une fois contre l'abus ſi commun de
toucher aux ouvrages originaux , on n'en
approuveroit pas davantage le projet qu'a eu
M. Dorat de mettre ſur la ſcène l'eſprit
d'Hamilton. Rien n'eſt fi difficile à déplacer
que la plaifanterie. C'eſt un fruit qui n'a
plus de faveur s'il eſt tranſplanté. D'ailleurs ,
il y a très-loin d'une narration agréable à la
gaieté comique; & des perſonnages plaifans
dans un Conte , dans un Roman , demandent
tout un autre art pour être mis en
action fur le théâtre. Ne prenons qu'un
exemple de ces traits qui paroiffent fi heureux
dans Hamilton , & qui ont produit
beaucoup moins d'effet dans les Pièces de
M. Dorat. Tout le monde ſait par coeur la
converſation de Sénantes & de Matta. La
voiçi telle qu'elle eſt dans les Mémoires de
Grammont.
" Comme vous êtes le galant de ma femDEFRANCE.
201
ود
ود
me ... Moi ! lui dit Matta qui vouloit
faire le difcret , ceux qui vous l'ont dit
» en ont menti , morbleu ! .. Monfieur , dit
› Sénantes , vous le prenez là ſur un ton
» qui ne vous convient guères ; car je veux
ود
ود
ود
ود
"
ود
ود
"
ود
bien vous apprendre , malgré vos airs de
mépris , que Madame de Senantes en eſt
peut-être auffi digne qu'aucune de vos
Dames de France , & que nous en avons
vu qui vous valoient bien , qui ſe font
faitun honneur de la ſervir. A la bonneheure
, dit Matta , je l'en crois très-digne ;
& puiſque vous le prenez ainfi , je fuis
fon ferviteur & fon galant pour vous
obliger. Vous croyez peut-être , pourſuivit
l'autre , qu'il en va dans ce pays- ci comme
dans le vôtre , & que les Belles n'ont des
amans que pour accorder des faveurs.
Défabuſez- vous de cela , s'il vous plaît ,
& ſachez que quand même il en feroit
quelque choſe dans cette Cour , je n'en
aurois aucune inquiétude. Rien n'eſt plus
honnête , dit Matta ; mais pourquoi n'en
avoir aucune inquiétude? Voici pourquoi ,
>> reprit- il, je connois la tendreſſe de Mde de
ود
دم
"
دو
ود
ود
ود Sénantes envers moi; je connois ſa ſageſſe
>> envers tout le monde ; & plus que tout
>> cela , je connois mon propre mérite. Vous
» avez là de belles connoiſſances , M. le
» Marquis , dit Matta. Je les ſalue toutes
ود trois. A votre ſanté. Sénantes en fit raiſon ;
mais voyant que la converſation tomboit
>> d'abord qu'on ne buvoit plus , après deux
282 MERCURE
» ou trois ſantés de part & d'autre , il
>>>voulut faire une ſeconde tentative , &
>>provoquer Matta par ſon fort , c'est-à-
>> dire , du côté de l'érudition. Il le pria
>> donc de lui dire en quel temps il croyoit
» que les Allobroges fuſſent venus s'établir
» en Piemont. Matta , qui le donnoit au
• Diable avec ſes Allobroges , lui dit qu'il
>> falloir que ce fût du temps des guerres
» civiles. J'en doute, dit l'autre. Tant qu'il
> vous plaira , dit Matta. Sous quel Con-
>>ſulat ? pourſuivit Senantes. Sous celui de
> la Ligue , quand les Guiſes firent venir les
» Lanſquenets en France , dit Matta. Mais
» que diable cela fait- il ? »
Certainement cette converſation eſt un
chef- d'oeuvre. Mais qui ne voit qu'il ne
faut pas y déranger un mot , parce qu'il n'y
en a pas un qui ne foit naturel & caracteriſtique
, & que ce Dialogue fait connoître
Matra comme ſi on avoit vécu avec lui ?
Ce Dialogue n'a-t-il rien perdu à être mis
en vers ?
Apropos , faufle blame ,
Vous fûtes un moment bien tenté de ma femme.
MATT A
Moi ! ceux qui vous l'ont dit en ontmenti , morbleu.
SENANTES.
Là.... voyez , fur un mot le voilà qui prend feu.
Je vous déclare moi , quoique l'envie en penſe ,
Quema femme vaut bien vos prodigerde France.
DE FRANCE. 284
Des gens du plus haut ſtyle , on peut vous l'aſſurer ,
Pour elle ont eu , Monfieur , l'honneur de ſoupirer.
J'en fus vingt fois témoin.
MATTA.
Ah ! c'eſt une autre affaire.
Je ferai fon amant , fi cela peut vous plaire.
Je ne devine point , moi... là... plus de courroux.
Tout eft dit. Il n'eſt rien qu'on ne faſſe pour vous.
SENANTES.
Iladebons momens , &... mais trève aux éloges ,
Raiſonnons. Quand crois-tu que... que les Allobroges
Soient venus s'établir dans le Piémont ? Oui , toi ,
Éclaircis-moi ce fait très-important...
MATTA.
Ma foi ,
Je pense que ce fut vers les guerres civiles.
SENANTES.
J'en donte. Tu n'es pas encor des plus habiles.
N'importe , on peut errer. Et fous quel Gonflat?
MATTA.
Sous celui de la Ligue,
LE COMTE, à pare.
Hem!
Rien.
Il ſe moque , le fat!
MATTA.
SENANTES.
MATTA.
C'eſtdans le temps où lesGuiſes ,je penſe,
Frent venir , Monfieur , les Lanſquenets en France.
184 MERCURE
Nous n'entrerons dans aucun détail ſur la
comparaiſon que tout Lecteur éclairé peut
faire. Nous ajouterons ſeulement que l'Auteur
nous paroît beaucoup plus heureux
quand il ne doit ſes plaiſanteries qu'à luimême.
Par exemple , la propofition que fait
Matta de ſe battre en fortant de table , eft
une idée très-gaye .
MATTA.
Malgré mon ignorance,
Il me vient une idée , & , dans le cas préſent ,
Tu la trouveras bonne indubitablement.
Tu viens de te conduire en excellent convive;
C'eſt un fait ; mais je ſonge à ce qui nous arrive.
Moi , j'aime affez qu'on ait toutes ſes libertés ;
Et la Cour , par fon ordre , aftreint nos volontés ;
Elle s'arroge un droit qu'on a droit de combattre;
Et tiens , pour l'attraper , nous devrions nous battre
Ahuis-clos , là , fans bruit , en petit comité.
Ce fait d'armes auroit de la célébrité.
LE COMT .
Songe donc , ordre exprès .
T
Comment!
MATTA.
Oſons ne pas le ſuivre.
LE COMTE.
MATTA.
AcetteCour il faut apprendre à vivre.
DE FRANCE. 285
LE COMTE.
Cette idée, entre nous, n'a pas le ſens commun.
MATTA ſe levant.
Effayons ſeulement.
LE COMT 1.
1
Quel convive importun!
MATTA.
Cela rendroit pourtant notre gloire immortelle.
Tu ne trouveras point d'occafion plus belle ,
Et rien n'eſt plus tentant.
LI COMTE.
F
Aqui diantre en as-tu?
MATTA.
Aviſe-toi , réſous , c'eſt le fruit défendu.
LE Сомт .
Etje me le défends. Finis , tête légère :
Avec ces façons-là , le moyen qu'on digère !
Cette ſcène produiroit un effet beaucoup
plus comique , ſi le ſouper étoit mieux
amené , plus lié à l'action , & fur-tout fi
Matta n'avoit pas fait précédemment & affer
mal à propos , une propoſition très-férieu
de ſe battre avec Senantes. C'est encore ici
un des endroits où il ne paroît pas que l'imitateur
ait tiré un parti heureux de l'original.
Dans les Mémoires , Matta n'a point de vé
286 MERCURE
ritable querelle avec Sénantes , mais ſeulement
quelques paroles un peu vives , que
le Chevalier deGrammont a l'air de prendre
le plus gravement du monde , de manière à
leur perfuader à eux-mêmes qu'ils ont eu
une querelle à laquelle ils n'ont pas fongé.
Ce tour eſt plaifant , & digne du Chevalier
de Grammont. Dans la Pièce de M. Dorat ,
Matta ſe porte tout de ſuite , & fans aucune
gradation , à la dernière violence.
Tenez , moi , je ſuis franc ; tout ce fatras m'ennuie.
Votre érudition me mettroit en furie.
Je ne ſuis pas votre homme ; adieu , je ſuis preſſé.
Je ne vous ai déjà que trop embarraffé.
:
SENANTES.
Onm'atroimpé. Monfieur , je plains fort l'ignorance .
MATTA,
Moi , Monfieur , dans les foux je plains fort la ſcience.
SENANTES.
Matta , favez-vous bien ?
MATTA.
$ ....
Vous me faites damner.
SENANTES.
MATTA.
Coupons-nous la gorge afin de terminer.
Si l'Auteur a voulu faire de Matta un
DE FRANCE. 287
1
brutal prêt à ſe battre à tout propos , il a
rempli ſon objet ; mais ce n'est pas le Matta
des Mémoires de Grammont : celui-ci eſt un
homme infouciant , quelquefois un peu
bruſque , mais connoiffant trop le monde
pour paffer ainſi toute meſure , & plus capablede
ſe battre de ſang- froid ſans en avoir
envie , que de prendre aſſez d'humeur pour
offrir le cartel à un autre. Ce dernier carac
tère eſt beaucoup plus comique , & c'étoit
peut-être celui qu'il eût fallu conſerver .
Nous ne ferons d'ailleurs aucune réflexion
ſur le fond de cette Comédie du François à
Turin. Dans les Mémoires , le Chevalier de
Grammont trouve le moyen de paſſer une
nuit avec Madame de Sénantes , pendant que
le mari & Matta ſont aux arrêts. Dans la
Pièce de M. Dorat , le Chevalier François
remporte une double victoire. Il s'étoit d'abord
attaché à une Madame d'Olmene , &
avoit engagé Matta à rendre des foins à Madame
de Sénantes ; mais voyant que celui- ci
eſt fort peu avancé , le Chevalier prend fur
lui d'aimer ces deux Dames; & ſe ſervant de
l'une pour piquer la jalouſie de l'autre , il
vient à bout de toutes les deux. Le bal eſt
lemoment de ſon triomphe.
J'ai mené l'une , &j'ai ramené l'autre.
Tel eſt le dénouement , que peut-être les
eſprits ſévères trouveront un peu libre pour
un théâtre auffi épuré que le nôtre,
: Le ſtyle , dans lequel on deſireroit un peu
1
288 MERCURE
plus de préciſion & de naturel , offre des
morceaux agréables , tels , par exemple , que
le tableau de l'amour François tracé par le
Chevalier.
,
Qu'une femme nous plaiſe, ouplutôt nous enivre ,
Tout diſparoît , tout cède à l'orgueil de la ſuivre
D'inventer mille égards , mille foins amoureux,
Dont nous favons jouir même avant d'être heureux.
Eh! que dis-je des ſoins ? C'eſt de l'idolâtrie.
Le monde à ſes regards prend un air de féerie.
L'imagination ſe plaît à la parer.
On épure l'encens qu'on lui fait reſpirer.
S'il eſt quelques ſouhaits que ſon coeur forme encore,
L'enchanteur l'a prévu: les plaiſirs vont éclore.
Sans ceſſe occupéd'elle , il occupe à fon tour.
Enfin de ſes progrès rendant grâce à l'Amour ,
Pardegrés vers le terme il ſe fraye une route.
Il ſoupire , on le plaint; il s'explique , on l'écoute.
Il riſque de ces mots qui ne font pas perdus ,
Articulés ſi mal , & fi bien entendus.
Le ſcrupule combat , le defir follicite ;
Le trouble naît , augmente , & l'amour en profite.
Mais quand l'aimable eſpoir ne lui ſourit jamais ,
Quand il n'oſe entrevoir le moment du ſuccès ,
Bleſſé par le dédain , ennuyé du caprice ,
Il comptdes noeuds cruels , échappe àl'injustice ,
Et ſe livre à l'objet qui l'ayant mieux traité ,
Peut le rendre au bonheur par l'infidélité.
1.
4 Le
DE FRANCE. 289
Le Chevalier François à Londres eſt amoureux
de Miff Adelfon , & pour cette fois
amoureux ſérieuſement. La jeune Miffn'eſt
pas inſenſible à fon hommage ; mais elle
craint ſa légèreté. Elle imagine , pour l'éprouver
, d'engager Ladi Steele , une jeune
femme de ſes amies , à faire quelques avances
au Chevalier. Stéele conſent à ſe charger
de ce rôle délicat , & qui offre plus d'un
danger à une femme de vingt ans , aimable &
ſenſible. Le Chevalier fait la plus belle réſiſtance
, & fà fidélité héroïque eft couronnée
par l'hymen de Miff Adelſon. Si l'intrigue
de la première Pièce péchoit par le défaut
d'intérêt , on a trouvé dans celle - ci
un défaut de vraiſemblance. Il ſemble que
M. Dorat ne médite pas affez ſes Ouvrages ;
& il feroit à ſouhaiter qu'au mérite de la
facilité , il joignît celui du travail & de la
réflexion , qui nourriffent & fortifient le talent
, & affurent aux productions de l'eſprit
une exiſtence durable.
( Cet Article est de M. De la Harpe.)
25 Avril 1779:
N
290
MERCURE
SPECTACLES * .
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
L'OPÉRA de Roland a été repris le 1.3
Avril , après une interruption d'un an , à peu
près. Quoique ce charmant Ouvrage ait obtenu
un ſuccès toujours foutenu , il paroît
qu'à ſa repriſe il a fait encore plus de plaifir .
L'exécution s'eſt perfectionnée. Il y a un an
qu'on ne croyoit pas que le chant de M. le
Gros laiſsâtrienàdefirer. Il vientde nousprouver
qu'on pouvoit faire encore mieux qu'il ne
faifoit alors. En le comparant avec lui-même ,
on trouve de nouveaux motifs de l'admirer,
Mlle Laguere a parfaitement répondu à tout ce
qu'on attendoit d'elle. Perfuadée qu'une très-
* M. de la Harpe , chargé de l'Article des trois
Spectacles , ſe croit obligé d'avertir , ( d'après quelques
lettres qu'il a reçues ) qu'il n'a jamais fait celui
du Concert Spirituel , qui eſt plutôt en lui-même un
rendez-vous d'Amateurs de Muſique, qu'un véritable
Spectacle ; & qui même n'a lieu que lorſque les autres
Spectacles ſont ſuſpendus. Il croit devoir répéter encore
par les mêmes raiſons que depuis fix mois il n'a
aucune part à la rédaction du Mercure , & qu'il ne
répond uniquement & abſolument que desmorceaux
de Littérature & de Critique auxquels il met fon
pom.
DE FRANCE.
291
belle voix & une figure très-agréable ne font
pas des titres ſuffiſans pour régner ſur la
ſcène , elle n'a pas négligé les ſecours que
donnent l'étude & la réflexion , & elle a fenti
fans doute que le goût ne doit jamais être
plus ſévère que lorſqu'il achève un bel ouvrage
de la nature. Maintenant elle jouit du
fruit de ſon travail. Elle en jouit comme
Actrice& comme Cantatrice ; & les applaudiffemens
du Public font à-la- fois une récompenſe
pour elle , & un encouragement
pour les Auteurs qui veulent enrichir notre
théâtre lyrique. Le rôle de Roland , fi difficile
par lui-même , & par le ſouvenir qu'a laiſſé
l'Acteur qui en a été chargé le premier , a été
rempli par M. Moreau. La chaleur de fon
action , la facilité de ſon chant , ne le laiſſeroient
jamais prendre pour un débutant.
Déjà maître de ſon théâtre , déjà en pofſeſſion
d'un ſuccès bien mérité , il ne lui
reſte plus qu'à corriger quelques légers défauts
dans l'uſage qu'il fait d'un très-bon
organe. On l'invite à chanter toujours naturellement
, à ne pas ſe faire , pour ainſi dire ,
une voix d'Opéra ; car ce n'eſt pas à lui à
s'étayer des habitudes anciennement contractées
, & il ne réuſſira jamais mieux qu'en
ne conſultant que lui-même ,& en comptant
ſur ſes propres forces.
Dire que le Public a très-bien accueilli
MM. Veftris & d'Auberval , Mlles Guimard ,
Cécile, &c. c'eſt dire qu'il a desyeux & de la
Nij
292
MERCURE
fenſibilité. Et comment n'applaudiroit-on pas
avec tranſport à des talens ſi parfaits & fi aimables
? Comment auſſi ne pas attacher un
ſentiment de bienveillance aux ſources prédieuſes
d'un plaiſir fi doux & fi habituel ? Parmi
les avantages qu'a l'Opéra de Paris fur tous les
ſpectacles de ce genre chez les autres nations ,
il faut compter pour beaucoup celui de conferver
toujours les înêmes ſujets , & de pouvoir
, au moyen du commerce heureux qui
s'établit néceſſairement entre le Public & les
Acteurs , perfectionner à-la-fois& leurs talens
&le goût qui les juge. C'eſt ainſi que leplaifir
offert par les Arts étant ſéparé d'une vaine
curioſité , plus propre à égarer le jugement
qu'à le rectifier , n'a plus d'autre meſure que
le goût & la réflexion ; c'eſt ainſi qu'on devient
enthouſiaſte ſans partialité , & difficile
fans caprice , & qu'on peut trouver la paix
dans la jouiſſance , choſe ſi defirable & fi
difficile parmi nous.
Il ſemble que le temps eſt venu de mettre
l'émulation à la place de la rivalité. Nous
ſommes nés pour les Beaux-Arts. Pourquoi
ne pas accueillir plus paiſiblement ceux qui
nous manquoient ? Lorſque Cadmus eut peuplé
la terre , devenue deferte , ces hommes
nouvellement créés ſe livrèrent une guerre
cruelle : ils s'étoient preſque entièrement détruits.
Ce fut alors l'Harmonie qui en ſauva
les reſtes. Auroit-elle changé de rôle , &
ferpit-ce à ſa voix que les talens combatDE
FRANCE.
293
troient entre eux avec tant d'acharnement ?
Des hommes de génie ſont venus parmi nous ,
& nous avons voulu en faire des chefs de
partis. Plus preſſés de juger que de ſentir ,
nous avons fait de nas opinions la meſure
de nos plaifirs ; & ſemblables aux Phyſiciens
ſyſtematiques , nous avons rejeté toute expérience
qui ne juftifioit pas nos principes. Que
ne nous occupons- nous plutôt de nous affurer
une longue poffeffion des richeſſes que
nous avons acquiſes ; que ne nous occuponsnous
de les augmenter encore ? Il eſt un article
important auquel tout le génie des
Compoſiteurs ne peut ſuppléer ; c'eſt celui
des paroles qu'on leur donne à mettre en
muſique. Inutilement aurions-nous à notre
diſpoſition les talens de MM. Piccini , Gluck ,
Bach , Philidor , Grétry , &c. fi nous n'avons
pas des poëmes à leur offrir ; je dis plus , ſi
nous les forçons de courir les riſques des
productions modernes , ſur leſquelles l'expérience
ne nous permet guères de compter.
L'Italie a fon Métaſtaſe , qui ſuffit depuis
cinquante ans à vingt théâtres , & à autant
de Compoſiteurs célèbres. Nous avons notre
Quinault qui , plus ancien , peut en être plus
recommandable ; mais qui ne put atteindre
à la perfection , peut-être par cela même
qu'il étoit créateur. Quinault , jaloux de
concourir aux plaiſirs de Louis XIV , chercha
par différens eſſais à former un théâtre
lyrique ; mais à ce théâtre lyrique la lyre
manquoit encore , ou fi Mercure avoit com
Niij
294
MERCURE
mencé à l'accorder , Apollon ne l'avoit pas
encore touchée. Croira-t- on que c'eſt le génie
feul qui a éclairé Quinault ſur lamanièred'écrire
ſes Opéras ? Lui qui s'expofoit volontairement
à la cenfure de Boileau pour offrir
des mots plus doux au ſimple récitatif , ou
à la timide mélodie de Lully , auroit- il héſiré
à ſervir le génie fécond & varié de M. Piccini
? Non fans doute. Mais quoi ! on a ofé
corriger les Pièces de Rotrou , du grand Corneille
même , & l'on n'ofera toucher à des
Opéras! Convenons que les hommes les plus
fpirituels font toujours un peu méchaniques
à certains égards. La juſteſſe de nos jugemens
dépend non-feulement des objets que nous
jugeons , mais du lieu même où nous jugeons.
Il faut avouer que depuis long-temps le théâtre
lyrique ne donnoit pas un grand effor à
l'efprit. Eh bien ! le même homme qui , un
quart-d'heure auparavant , aura montré le
plus de ſagacité dans une Académie ou daris
un cercle , en entrant à l'Opéra , devient un
homme de routine &de préjugé , & fes jugemens
appartiennent plus au parterre ou aux
corridors , qu'à fon efprit & à fes lumières.
Je me fens obligé dele dire avec une confiance
qui ne m'eſt pas naturelle,mais qu'une longue
étude de la choſe &une forte conviction
m'ont donnée. Tous ceux qui ne meſurent
le mérite des paroles lyriques que ſur le plus
ou moins d'eſprit qu'elles renferment , & fur
la tournure plus agréable qu'elles paroiffent
avoir à la ſimple lecture , n'ont aucune con
1
DE FRANCE.
295
noiffance d'un des arts lesplusnéceffairesà
nos plaiſirs . Je dis que toutes les fois qu'on
deſtineun morceau quelconque à la mélodie ,
foit un air , une cavatine , un duo , un trio ,
un choeur même , s'il eſt ſyllabique & fimple
, il faut que le Poëte ait prévu la phrafe
muſicale , & qu'il ait eu ſoin de la préparer
dans les paroles. Je dis que non-feulement il
doit compoſer ſes vers de meſure égale ou
ſymmétrique , ſoit que ces vers foient pareils ,
foit qu'ils foient de meſure relative , comme
dehuit&de quatre , de douze & de fix ; mais
qu'il doit obſerver de donner encore à fes
vers, dans la même meſure, un rhythme égal
& reffenti. Je vais citer un exemple , non
pour développer ici une théorie qui auroit
beſoin d'être plus étudiée, mais pour prouver
que cette théorie eſt réelle ; qu'il exiſte
effectivement un art quin'eſt pas affez connu ,
& auquel on ne rend pas affez de.justice.
Lorſque M. de Marmontel travailloit aux
changemens qu'il a faits dans l'Opéra de Roland
, il porta à M. Piccini les paroles d'un
air qui ſe trouve dans la ſeconde Scène du
troiſième Acte. Cet air commence par ces
vers : Que l'infolent qui m'outrage tremble &
redoute mafureur. Voici ceux que contient la
repriſe ou la ſeconde partie.
Elle auroit trahi la gloire ,
C'eſt un crime de le croire ;
Par l'injure la plus noire
C'eſt offenfer tant d'appas .
Niv
296
MERCURE
D'où vient donc cette triſteſſe ,
Cette frayeur qui me preſſe
Et qui cauſe à ma tendreffe
Tant de trouble & de combats ?
Au lieu de c'est un crime de le croire, M. de
M ... avoit mis :
Non , non , je ne le puis croire ;
Par une injure trop noire
C'eſt offenſer , &c.
M. Piccini fut arrêté tout court lorſqu'il
voulut mettre ces vers en muſique. Il dit à
fon Poëte qu'il n'y trouvoit plus de rhythme,
&qu'ils ſe refuſoient au mouvement & au
chant de fon motif. C'eſt qu'effectivement le
rhythme donné exigeoit un appui fur la troifième
fyllabe , comme dans ce vers Italien
d'une meſure analogue à celui- ci : Vofolcando
un mar crudele ; c'eſt que tous les
autres vers de cette repriſe avoient le même
mouvement , & que ceux-là s'y refuſoient
entranſportant l'appui à la ſeconde & à la
quatrième ſyllabe.
Peut-être la réputation que M. Piccini a
fi juſtement acquiſe , d'exceller fur-tout dans
la partie de la mélodie, donnera-t- elle lieu
de penfer que cette extrême délicateſſe lui
eſt particulière. Mais pluſieurs Compoſiteurs ,
entre autres M. Grétry , élevé à Rome & près
de M. Sacchini , ne font pas plus indulgens ;
&c'eſt avec cette recherche , c'eſt au moyen
DE FRANCE. 297
d'un travail ſi pénible qu'on prépare au Public
des plaiſirs dont il jouit ſans reconnoiffance
, parce qu'il ne ſent que l'effet , & ne
peut juger les moyens .
L'Opéra de Roland, qui eſt intitulé Tragédie-
Lyrique , n'a d'autre intérêt , d'autre ſujet
qu'une grande Princeſſe qui trompe un héros
, auquel elle a les plus grandes obligations
, & qui le ſacrifie à un ſimple ſoldat.
A toutes les repriſes de cet Opéra , on avoit
paru choqué de la fauſſeté d'Angélique ,
lorſqu'elle fait à Roland une déclaration en
forme , lorſque Roland , confiant & dupe
comme un héros , lui dit : Vous m'aimez?
&qu'elle répond ,
Jone puis l'avouer qu'à regret ,
Votre conftance eſt triomphante.
:
M. de M.... a ſauvé ce défaut , qui feroit
encore plus ſenſible de nos jours. Angélique
ne dit que des mots équivoques , & qui peuvent
très-bien ſe rapporter au véritable état
de ſon coeur. On voit que Roland y attache
un autre ſens. On voit qu'un mot de plus
achevera ſon erreur ; mais on n'entend pas
ce mot ; elle s'éloigne , il la ſuit , & le reſte
eſt affez indiqué par une heureuſe reticence.
Ce changement , il faut en convenir , eſt
fait avec adreſſe & avec goût. Mais quel
moyen l'Auteur a-t- il employé ? C'eſt un duo
dialogué, en vers de meſure égale, & de rimes
correſpondantes , en vers très-courts , dont
le rhythme eft vif& preſſe. Ainfi cette ſcène
Nv
298 MERCURE
qui dans Quinault ne préſentoit qu'une fauffere
tranquille& réfléchie, eft changée en un
dialogue rapide , & fournit au Compoſireur
un morceau très- brillant & très- dramatique.
Je ne dirai pas qu'elle a coûté au Poëte , parce
qu'on connoît ſes talens &fa facilité ; mais
j'invite ceux qui ne mettent pas affez de prix
à un pareil travail , às'effayer eux-mêmes
dans ce genre , & ils verront quel en eſt la
difficulté... Et ce duo du premier acte, ce duo
que le Public ne voit jamais arriver fans
tranſport , qu'il prévient toujours par ſes
applaudiſſemens , qu'on demande à M. Piccini
lui-même ſi ce chef-d'oeuvre pouvoit
avoir d'autre baſe que des paroles arrangées
avec un att fi parfait que, pour cette fois , la
Langue Italienne ne peut réclamer aucun
avantage ſur la nôtre , ni Métaſtaſe ſur le
Poëte François. Voyez comme la mélodie ,
comme le premier motif eſt établi fur ces
premiers vers ,
Vivez heureux loin d'elle ,
Mais ne l'oubliez pas.
Qu'en eſclave fidelle
Je ſuive au moins vos pas.
Et les effets d'harmonie dans cette rencontre
naturelle de deux voix ,
Aquel tourment me livre
Un trop cruel devoir ?
Et le paſſage de l'andante à un mouvement
plus vifdans ceux-ci :
DE FRANCE.
299
Je ſens que je l'adore
Et je le fais ſouffrir :
Au trépas que j'implore
Je n'ai plus qu'à courir.
:
Comme le dialogue ſe preffe , & comme fa
marche ſe varie heureuſement dans les vers
ſuivans !
Ne puis-je au moins vous ſuivre ?
Sans vous je ne puis vivre.
Pourquoi vouloir me ſuivre ?
Je ne dois plus vous voir.
Si l'on entre dans ces détails,qui pourront
paroître minutieux à la plupart des Lecteurs,
ce n'eſt pas pour faire l'éloge d'un homme
de Lettres dont la réputation ne dépend affurément
pas d'un pareil ouvrage. Tous ceux
qui s'occupent des talens & des beaux-Arts
font très- intéreſſans par eux-mêmes , mais
les talens & les beaux-Arts font plus intéreffans
encore. Il ne s'agit pas ici de louer un
Poëte Lyrique, mais de former des Poëtes
Lyriques ; il s'agit de ſeconder les talens par
une Poétique muſicale qui exiſte déjà , &
qu'on peut trouver , éparſe à la vérité , dans
pluſieurs Ouvrages. * Quant à cette partie
* Dans l'Effai ſur l'union de la Poésie & de la
Muſique ; une réponſe au traité du Mélo-drame , imprimée
dans le Mercure & dans pluſieurs Articles du
Supplément de l'Encyclopédie , tels que récitatif ,
duo 2.
Nvj
300
MERCURE
du Public que les noms gouvernent plus que
les chofes , & qui aime mieux ſe hvrer à
l'eſprit de parti qu'à la diſcuſſion , il faut encore
la combattre avec ſes propres armes.
J'entends dire que M. Gluck n'a pas eu befoin
de toutes ces précautions ; mais il a travaillé
ſur des Poëmes dans lesquels la partie
dramatique dominoit ; mais comptant à
juſte titre ſur ſes propres forces, & preffé de
les employer , obligé même de répondre à
l'empreſſement du Public , il s'eſt ſervi de
ce qu'il a trouvé ſous ſa main , ſemblable à
ces braves Paladins qui combattoient avec
des tronçons de lance , & triomphoient encore
de leurs ennemis. Cependant , quel
reproche a-t- on fait à cet habile Compofiteur
? Celui de manquer de mélodie. Que ce
reproche ſoit juſte ou non , toujours eſt-il
vrai qu'il l'a eſſuyé. Eh bien ! je prétends ,
moi , l'en acquitter , du moins à bien des
égards. Qu'on liſe ſeulement l'Alceſte Françoiſe
, l'Armide de Quinault , & on verra
fi le Compoſiteur a été ſouvent à portée de
faire de la mélodie. Il ſemble que de tous ſes
Ouvrages , c'eſt l'Iphigénie qui en offre le
plus. Mais auſſi , voyez ſi les adieux d'Iphigénie
ne ſont pas en vers ſymmétriques ; fi ce
morceau , ô toi , l'objet le plus aimable ,
&c. ne cadre pas avec nos principes. Si les
autres Ouvrages de M. Gluck ont eu beaucoup
de ſuccès , c'eſt que la mélodie eſt beaucoup
, mais qu'elle n'eſt pas tout ; c'eſt
qu'en général il n'appartient qu'à des hom
DEE FRANCE.. 301
mesd'un mérite diftingué de faire oublier les
règles de l'Art ; c'eſt que Lucrèce & Lucain
ont fait de beaux Ouvrages , ſans avoir la
pureté de Virgile ; c'eſt que les Tintorets &
les Veronèſes ont fait de magnifiques tableaux
fans avoir le deſſin & la fimplicité
de Raphaël & des Carraches. En faut-il
moins pour cela étudier Virgile & deffiner
d'après Raphaël & les Carraches ? Je dirai
plus encore , j'invoquerai le témoignage de
M. Gluck ; car les hommes célèbres font
toujours plus juftes que leurs partiſans , que
cette milice tumultuaire qu'ils n'ont point
enrôlée , que ces enfans nombreux qu'en leur
fein ils n'ont point portés. M. Gluck m'a dit
pluſieurs fois que les vers ſur leſquels il travailloit
n'étoient pas faits à fon gré , & que
loin d'en approuver la facture , il ſe croyoit
autoriſé à réclamer le mérite de la difficulté
vaincue. Cefſons donc d'être ſi extrêmes
dans nos opinions , & fi précipités dans nos
jugemens. Au lieu de diſcuter ſans ceffe le
mérite de deux illuſtres rivaux au lieu de
prêcher en leur nom ſans en avoir miſſion ,
au lieu de leur enfeigner à eux-mêmes l'art
dans lequel ils excellent , apprenons d'eux à
les ſervir comme ils le méritent. Invitons
les Poëtes que M. Gluck employera,à le confulter
, à ſe ſoumettre à ſes avis. Il a certainement
affez d'eſprit pour ſe faire bien entendre.
Mais lorſque M. Piccini vient d'Italie
avec des principes & des habitudes qui
302
MERCURE
lui ont fi bien réuffi ; lorſque M. Bach &
M. Trajetta ſe propoſent aufli d'enrichir notre
ſcène Lyrique , ſachons gré à l'homme
de Lettres . que ſon amour ſeul pour les
beaux-Arts a engagé dans un travail pénible
& ſouvent ingrat ; remercions - le d'avoir
prêté à Quinault l'habit de Métaſtaſe ,
lorſqu'il l'a préſenté à M. Piccini ; remercions-
le d'allier ainſi la France & l'Italie , de
nous conſerver notre ancienne Poésie , en
nous donnant une muſique nouvelle. Que
feroit- ce fi tous ces Compoſiteurs étrangers
étoient obligés de compromettre leurs fuccès
, en les faiſant dépendre de celui de leurs
Poëmes ? D'ailleurs , la carrière eſt ouverte.
On peut faire des Poëmes nouveaux , lorfque
les Compoſiteurs , plus aguerris , voudront
en courir les riſques ; on peut auffi
raccommoder les Poëmes de Dancher , de
La Motte , &c ; mais on ne doit pas oublier
qu'il faut être Peintre pour retoucher
d'anciens tableaux. Le moment est favorable.
Le Temple Lyrique s'ouvre ſous les
meilleurs aufpices. Un Magiſtrat ami des
Arts & des talens , fait pour les ſentir & les
protéger les rappelle & les encourage.
Nous annonçons avec plaifir que M. Piccini
va reprendre ſon travail ſur Atis , qu'il avoit
ſuſpendu. On verra bientôt ſi l'Auteur de
cet air de Roland , Que me veux-tu , monftre
effroyable ? s'entend à la muſique dramatitique
, & fi le même homme qui a fait les
د
DE FRANCE.
303
finales de la bonne fille & de la bonne fille
mariée , fait effectivement compoſer des
choeurs.
( Cet excellent article nous a étéfourni par la
même perſonne qui a donné dans le dernier
No. l'Analyse de l'Ouvrage de M. Dumont
, fur l'Agriculture des Romains ) .
COMÉDIE FRANÇOISE.
L'OUVERTURE de ce Théâtre s'eſt faite par
la Tragédie de Warvick , dans laquelle M.
Grandmon Rofelli a joué le principal rôle.
On lui a trouvé dans le ſecond Acte des défauts
de prononciation & une expreffion
chargée. Le Public a paru plus content de
lui dans les Actes ſuivans , & a vu avec plaifir
que le Samedi d'après , en jouant pour la
ſeconde fois le même rôle , il avoit profité
des leçons qu'il avoit reçues; mais il feroit
à defirer qu'il ſe pénétrat davantage de ſes
rôles , qu'il interrogeât ſon ame , qu'il étudiât
les accens des paffions , & alors il verroit
que pour exprimer la ſenſibilité , il ne
faut ni forcer ſes moyens , ni dénaturer ſa
voix.
Le Compliment de rentrée a été prononcé
par M. Belmont , Acteur nouvellement reçu ,
& que le Public voit avec plaiſir dans les
rôles de Payfans. Ce compliment , que nous
allons tranfcrire , a été très- applaudi.
304
MERCURE
MESSIEURS ,
,
" Nouvellement admis au nombre des
Comédiens François , mon bonheur ſeroit imparfait
, s'il ne m'étoit point permis de vous
en faire hommage. Je vous le dois , Meſſieurs ;
vous avez fouffert avec complaiſance les différentes
tentatives que j'ai faites pour vous
plaire. Vous m'avez averti de celles qui ne
méritoient pas votre approbation ; vous avez
daigné applaudir , lorſqu'elles vous ont paru
moins malheureuſes , & mon coeur avoue
que je ſuis redevable autant à votre ſévérité
qu'à votre indulgence : l'une m'a inſtruit
l'autre m'a encouragé. C'eſt ce mélange heureux
de critique & d'éloge qui , dirigé par le
goût & dégagé de toute eſpèce de partialité,
forma de tout temps les Comédiens. Je le
réclame pour tous mes camarades , même
pour ceux que vous honorez plus particulièrement
de votre ſuffrage. Leur réputation
feroit ufurpée , s'ils avoient l'orgueil de ſe
croire parfaits. Non , Meſſieurs , aucun
d'eux n'a cette préſomption. Ils favent fort
bien que le Théâtre eſt un livre immenſe ,
fermé, après les premières pages , pour la
médiocrité , mais fans ceſſe ouvert à l'Auteur
, au Comédien , au Spectateur , hommes
de génie. Pourquoi craindrions-nous de le
dire ? La Nature ébauche le Comédien , le
Public le perfectionne. Qu'est-ce qu'un Comédien
parfait ? C'eſt un Acteur qui , riche
de tous les dons de la Nature , de toutes les
DE FRANCE.
305
acquiſitions de l'Art , ſauroit ſubjuguer en
même-temps les yeux , les oreilles , le coeur.
Le Comédien doit d'abord avoir reçu de la
Nature une taille , une voix , une figure propres
au rôle qu'elle lui deſtine. Mais qui le
lui indiquera ce rôle , auquel il eſt réellement
appelé ? Le père du Théâtre François , Molière,
ſe croyoit un bon Acteur tragique ; le
Public , en le détrompant , en fit un Acteur
excellent dans les rôles à manteau. Il en eſt
des acquiſitions de l'Art comme des préfens
de la Nature. Cet Auteur , qui, pour s'élever
en quelque forte juſqu'à des juges éclairés ,
ſe familiarife comme eux avec l'enſemble ,
avec les détails d'une Pièce , & s'étudie à
graduer tous leurs effets ; cet Acteur , qui à
force de travail parviendra bientôt à le faire
diſparoître ; qu'on le ſuppoſe condamné à
repréſenter devant des juges moins inſtruits ,
il recherchera des applaudiſſemens faciles ;
il aura le malheur de les obtenir , & il réduira
àun état mécanique un Art qui peut être
fublime. Heureuxles Comédiens qui peuvent
ſe former dans la Capitale des Arts , ſous
les yeux de ce Public qui inſtruiſit la tendre
Gauffin à fondre les nuances dans les nuances
mêmes ; qui familiariſa Armand avec toutes
les variations des rôles de Valet; qui donna
àBellecour une contenance toujours convenable;
qui permit à le Kain d'eſſayer une
infinité de jeux muets pour les adopter ou
les rejeter d'après l'effet; qui le rendit enfin ,
dans ſes divers rôles, l'homme de toutes les
306 ERCURE
1
Nations , ſans qu'il ceſsât d'être lui-même.
Vous retracer , Meſſieurs , le ſouvenir de cc
que vous avez fait pour la gloire du Théâtre
de la Nation , c'eſt le ſeul hommage que
nous puiſſions vous rendre. Employer tous
nos ſoins pour mériter les bienfaits dont
vous avez comblé nos prédéceſſeurs , c'eſt le
ſeul tribut que nous puiſſions vous promettre
"
M. Monvel , qui a pris dans Warvick le
rôle d'Édouard , joué d'original par M. Molé ,
y a montré cette intelligence ſupérieure qui
le diftingue dans tous ſes rôles. On fait combien
Mde Veftris a toujours été applaudie
dans celui d'Élifabeth , qu'elle remplit parfaitement.
Mlle Sainval l'aînée a eu un trèsbeau
moment dans celui de Marguerite , le
récit de la première Scène ; fa mémoire n'étoit
pas sûre dans le reſte du rôle. M. Florence
a remplacé M. d'Auberval dans Summer
, & a été applaudi dans le quatrième
Acte; M. Dorivala eu le plus grand fuccès ,
&le plus mérité, dans le récit du cinquième,
Le Samedi 17 on a donné la première repréſentation
de l'Amour François , Comédie
en un Acte & en vers , de M. Rochon de
Chabannes. Cette Pièce a eu du ſuccès ; &
ce qu'on pouvoit deſirer du côté de l'action
& de l'intrigue , qui ont paru foibles , a été
compenfé par le mérite du ſtyle & du dialogue,
qui ont été fort applaudis , à l'exception
de la fin , qui a été jugée trop longue ,
&qui ſans doute ſera abrégée. Un jeune
DE FRANCE. 307
Lieutenant eſt amoureux de la veuve d'un
Maréchal-de- Camp, & en eſt aimé. Son oncle&
fa tante approuvent les deſſeins qu'il
a fur elle , & conſentent qu'il l'épouſe. Mais
l'oncle , ancien militaire , enthouſiaſte de fon
état, veut qu'avant tout ſon neveu l'étudie ,
qu'il ſe forme dans ſon métier , & qu'il
parte pour ſa garnifon. Le jeune homme ,
que l'amour retient auprès de ſa maîtreffe ,
a obtenu du Miniſtre un congé de fix mois.
Mais l'oncle qui veutqu'un militaire ſe rende
utile dans la paix comme dans la guerre , obtient
du même Miniſtre la permiflion de mener
fon neveu à Pétersbourg , où il eſt envoyé
pour une négociation particulière. Nouvelle
réſiſtance de la part du Lieutenant , qui combat
juſqu'à ſa maîtreſſe, que l'oncle a fu
mettre de fon parti , & qui veut que fon
amant ſe diftingue & mérite fa main. Lejeune
homme confent à tout , pourvu qu'il épouſe
ce qu'il aime avant que de partir. L'oncle s'y
oppoſe.UnLieutenant épouſer la veuve d'un
Maréchal -de- Camp ! Par reſpect pour le
grade, il propoſe que ſon neveu ſe marie
d'abord ſecrètement , en attendant qu'il
ſoit affez avancé pour déclarer ſon mariage.
Le Lieutenant répond noblement qu'il aime
mieux renoncer à tout,qued'avoir une femme
à qui ſon nom , ſon amour & fes eſpérances
ne paroîtroient pas un hommage digned'elle.
Cette manière de penſer touche la veuve ,
qui conſent à donner ſa main , & l'oncle
même ſe laiſſe gagner par les inſtances des
308 MERCURE
deux amans , & par celles de fa foeur , qui ,
pendant toute la Pièce , a pris contre lui le
parti de ſon neveu, par une ſuite de cette
diſpoſition qui range toujours les femmes
du parti de l'amour.
Čette Pièce a d'ailleurs été très -bien jouée
par MM. Préville & Molé , Mde Préville &
Mlle Doligny.
N. B. L'abondance des matières nous force
à renvoyer au Mercure prochain la rentrée
de la Comédie Italienne.
ACADÉMIES.
SÉANCE publique de l'Académie des
Infcriptions & Belles - Lettres ,
Louvre le Mardi 13 Avril.
tenue au
MONSIEUR DUPUY , Secrétaire perpétuel,
annonça d'abord que l'Académie avoit propoſe , pour
le Sujet du Prix qu'elle devoit diſtribuer à Pâques
1779 , de rechercher ce que les Monumens hiftoriques
nous apprennent des changemens arrivés ſur
la furface du Globe par le déplacement des Eaux
de la Mer.
Les Mémoires envoyés n'ayant pas pleinement ſatisfait
aux vues de l' Académie , elle propoſe de nouveau
le même Sujet pour Pâques 1781 .
Le Prix , qui eſt une médaille d'Or , de la valeur de
quatre cent livres , ſera double.
Toutes perſonne de quelque pays & condition
DE FRANCE.
309
qu'elles foient , excepté celles qui compoſent l'Académie
, feront admiſes à concourir pour ce Prix , &
leurs ouvrages pourront être écrits en François ou en
Latin , à leur choix .
3 Les Auteurs mettront une Deviſe à leurs ouvrages
mais, pour ſe faire connoître , ils joindront , dans
un papier cacheté & écrit de leur propre main , leur
nom , demeure & qualités , & ce papier ne ſera ou
vert qu'après l'adjudication du Prix .
Les Pieces affranchies de tout port juſqu'à Paris ,
feront remiſes entre les mains du Secrétaire perpétuel
de l'Académie avant le premier Décembre
1780 , & ce terme eſt de rigueur.
,
Enſuite il lut l'Éloge hiſtorique de M. l'Abbé Foucher.
M. l'Abbé le Blond lut une Diſſertation ſur les
Verres Murrhins pour prouver que ces vaſes n'étoient
pas de porcelaine , mais d'une pierre précieuſe.
M. Deguignes lut un Mémoire dans lequel il examine
les fondemens de l'ancienne Hiſtoire Chinoiſe
& fait voir que les Miſſionnaires ont corrompu diwers
paſſages pour établir l'ancienneté des Chinois.
M. de Brequigny a terminé la ſéance par la lecture
d'un Mémoire ſur la conſtitution municipale &
la légiflation de Coelars , depuis l'origine de cette
ville juſqu'au temps où les Anglois , après s'en être
emparés , y introduiſirent leurs loix.
MERCURE
310
VARIÉTÉS .
A L'AUTEUR DU MERCURE.
MONSIEUR ,
Je viens de lire un article inféré dans le Mercure
dus de ce mois, qui a pour titre : Extrait d'une lettre
écrite de Londres le 24 Février 1779. J'y ſuis
trop diſtinctement déſigné pour ne pas témoigner à
l'Auteur, quel qu'il ſoit,ma reconnoiſſance des choſes
honnêtes qui s'y trouvent ſur mon compte ; mais qu'il
me permette ſeulement de lui repréſenter que la phraſe
où il eſt queſtion de mesfautes eſt un peu générale;
& comme on a déja eſſayé de leur donner une tournure
préjudiciable à mon honneur , il eſt intéreſſane
pour moi qu'il ne reſte aucun doute à cet égard. Je
dois même cette explication aux perſonnes les plus
diftinguées de ce pays-ci, qui, comme le dit fort juſtement
l'Auteur de la lettre , ont pour moi des bontés
& me témoignent une bienveillance dont je dois être
auſſi flatté que reconnoiſſant. J'ai fait des fautes fans
doute , je les avoue avec la bonne- foi que donne
le vrai repentir & l'extrême defir de les réparer ;
mais ces fautes n'ont jamais été que la ſuite d'une
paſſion excuſable dans la jeuneſſe , & qui m'a jeté
dans des dépenſes diſproportionnées à mon revenu.
Dans cette circonſtance une affaire d'honneur m'a
obligé de quitter le lieu de ma réſidence. J'y ai laiffé
mes affaires dans un déſordre qui n'a fait qu'augmenter
par mon abſence , & l'impoſſibilité de faire
face à tous mes engagemens en même tems , m'a
empêché de retourner dans ma patrie. Je ne néglige
ici aucun moyen honnête pour me mettre en état de
DE FRANCE .
311
prouver à mes créanciers l'envie que j'ai de les fatisfaire:
Ils en ont déjà reçu des preuves manifeſtes ;
& j'eſpère être bientôt à même de reparoître dans
mon pays pour y remercier le peu de perſonnes qui ,
dans mes plus grands malheurs , n'ont jamais ceſſé
de me donner des preuves d'intérêt.
Pardonnez , Monfieur , ſi je ſuis entré dans ces détails
, mais ils intéreſſent mon honneur , & vous êtes
trop juſte pour me refuſer de les publier , puiſqu'ils
expliquent le louche que la phraſe de votre extrait
pouvoit jeter ſur ma réputation.
J'ai l'honneur d'être , Monfieur ,
Londres , ce 9 Avril 1779 .
Votre très-humble &
très-obéiſſant Serviteur
LE TEXIER
ANNONCES LITTÉRAIRES.
CHIRURGIE MEDICALE , ou de l'utilité
de la Chirurgie dans la théorie & la pratique de
l'art de guérir ; la nature & les propriétés de ses
remèdes dans le traitement des maladies internes &
externes , comparés avec les Médicamens pris intérieurement
, &c.
Cet Ouvrage eſt l'aſſemblage exact de toutes les
connoiſſances de Médecine qui ſont néceſſaires aux
-jeunes Chirurgiens , relativement à l'application des
moyens qui dépendent de leur miniſtère ; ou plutôt
il eſt le tableau de l'art de guérir , ſelon la nature det
maladies de l'homme , & des remèdes les plus efficaces.
Au reſte , ce travail qui nous manque abſolument
, ayant été indiqué depuis long-temps par
312 MERCURE
pluſieurs Médecins & Chirurgiens célèbres , tant an
ciens que modernes , on aura ſoin de les citer à
propos , & de rendre cet Ouvrage le plus complet &
leplus utile qu'il fera poflible.Cette première Partie
contiendra 2 vol. in- 8 ° . La ſeconde Partie de ce Traité
aura le double titre de PRÉCIS fur la nature des Maladies
produites par le vice des humeurs lymphatiques
; leurs différentes espèces , & le traitement qui
leur convient ; avec des obſervations intéreſſantes
Sur la plupart de ces maladies ; les rapports qu'elles
ont entr'elles & les affections aiguës . inflammatoires
, exanthématiques catarrhales & purulentes
, &c. &c. Suivi d'une Differtation ſur une grofſeſſe
vaginale , &c. Cette ſeconde Partie eſt d'autant
plus utile& néceſſaire aux gens de l'Art , qu'on fait
que l'on n'a eu juſqu'ici , fur cette matière importante
, que des Traités particuliers , la plupart iſolés ,
&preſque auffi multipliés qu'il y a de ces maladies
, & dans lesquels la théorie &lapratique font
defirer une infinité de connoiſſances plus étendues &
moins incertaines. Celui- ci eſt diviſé en douze ſections
, compoſées de 104 chapitres différens , qui formeront
aufli 2 volumes in- 89 .
On ſouſcrit pour cet Ouvrage , en 4volumes in-8 ° .
juſqu'au dernier de Juin 1779 incluſivement , à raifonde
3 liv. par chaque volume en feuilles , & de
4 liv. reliés ; paſſé le temps de la ſouſcription , les
volumes ſe vendront 4 liv. 4 ſols brochés , & s liv.
4 ſols reliés. La Partie des Maladies Lymphatiques ſe
délivrera dans le courant de Mai prochain ; les deux
autres volumes paroîtront en Octobre 1779. Meffieurs
les Souſcripteurs feront parvenir leuis ſoumiffions
franches de port à l'Auteur , M. NOEL ,
Membre du College & de l'Académie Royale de
Chirurgie , rue S. Martin , au coin de la rue Ognard,
àParis,
JOURNAL
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLE S.
-
L
TURQUIE.
De CONSTANTINOPLE , le 10 Mars.
,
Es préparatifs de guerre rallentis pendant
quelque tems , viennent d'être repris avec une
nouvelle activité . Le Grand-Viſir ſe rendit ces
jours derniers à l'Arsenal , pour donner les ordres
néceſſaires à cet effet ; le Capitan- Bacha
veille à l'équipement de 12 vaiſſeaux de ligne ,
auxquels on travaille avec tant de vivacité ,
qu'on croit qu'ils feront prêts à mettre à la voile
dans le courant de ce mois. 8 font , dit- on
deſtinés pour Oczakow , où ils auront l'oeil fur
les mouvemens des Ruſſes ; les autres ſe rendront
à Sinope , & agiront ſuivant les circonftances
. Le Grand- Tréſorier qui a eu ordre de
fournir à l'Amiral les fonds néceſſaires , lui a
déja fait deux remiſes conſidérables , dont l'une
fera payée par le Grand-Douannier de cette
Capitale , & l'autre par le Receveur des Tributs
qui ſe perçoivent annuellement dans l'Empire.
On affure que l'intention du Gouvernement
, eſt d'envoyer cette année ſur la mer
Noire , le même nombre de vaiſſeaux que l'année
dernière , & qu'on en conſtruit en conféquence
pluſieurs à Rhode , à Meteline & à Sinope
, pour remplacer ceux qui ont péri. Ces
25Avril 1779 .
( 314 )
mouvemens extraordinaires & auxquels on ne
s'attendoit pas , affoibliſſent les eſpérances de
paix dont on s'étoit Hatté ; elles ne font cependant
pas encore évanouies . Quelques perſonnes
prétendent que le Courier qu'on attendoit
de Pétersbourg , arrivé le 27 du mois
dernier , n'a pas apporté une réponſe favorable
, d'autres penſent que la fituation des affaires
en Allemagne a engagé la Porte à prendre
ces meſures qui ne font que de précaution.
Quoiqu'il en ſoit , il eſt certain qu'après
l'arrivée du Courier de Pétersbourg , le Dragoman
de l'Ambaſſadeur de France & celui
du Miniftre de Ruffie , ont eu de longues conférences
avec celui de la Porte , & que M. de
Stachieff en a eu pareillement une avec Beiliski-
Effendi , & Abdoul- Refak , qui traita de
la paix à la fin de la guerre dernière , avec le
Comte d'Orlow .
On dit ici que trois Sultanes ſont nouvellement
enceintes . Cet évènement cauſe une fatisfaction
très- vive , que fa confirmation ne peut
qu'augmenter ; les Janniſſaires n'en ont pas
témoigné une moindre , le 18 du mois dernier ,
lorſque le Sultan leur a fait diftribuer leur
paye .
SUÈDE.
De SтоскнOLM , le 10 Mars.
LE Règlement rendu par S. M.T. C. concernant
la navigation des vaiſſeaux neutres , déclarant
de bonne priſe tous ceux dont les papiers
auront été jettés à la mer , le Collége Royal
du Commerce a averti les propriétaines de vaifſeaux
Suédois , qu'ils aient à munir les Patrons
auxquels ils les confient,d'inftructions néceſſaires
pour ne point expoſer le pavillon de la Nation .
On continue de travailler avec beaucoup
1
(315 )
d'activité à l'armement de l'eſcadre qui doit
mettre en mer pour protéger notre commerce.
L'Officier-Général qui doit la commander n'eſt
point encore nommẻ ; ſuivant le bruit public ,
c'eſt le Duc de Sudermanie , Grand-Animal de
Suède , qui en prendra lui-même le commandement
, & il ſe rendra pour cet effet à Carlfcron
, après les fêtes de Paques .
Les lettres de Danemarck , portent qu'on
-n'y travaille pas avec moins d'ardeur à l'eſcadre
qu'on arme dans ce Royaume . Le Roi pour
faire face aux dépenſes qu'elle exigera , a im
poſé un droit d'un pour cent fur toutes les
marchandiſes importées par mer de l'Etranger ,
& un d'un demi pour cent fur celles du Danemarck
, qu'on y exportera . Il excepte ſeulement
celles qui feront importées ou exportées
d'une ville du Royaume dans l'autre ; celles
qui ne feront que paſſer ; toutes celles de la
Chine & des Indes Orientales , importées ou
exportées ; celles qui feront importées de quelques
ports d'Europe dans celui d'Altona , ou
exportées de celui-ci dans ceux-là ; & celles
enfinqui auront été fabriquées dans le Royaume.
1
Le corps des Trabans du Roi , voulant témoigner
la part qu'il a priſe à la joie de la
Nation , à l'occaſion de la naiſſance du Prince
Royal , a fait une ſomme de 10000 thalers ,
monnoie de cuivre , qu'il a envoyée aux Directeurs
de la maiſon des Enfans Trouvés , fondée
par les Francs- Maçons de cette Capitale , pour
être jointe aux fonds de cet établiſſement.
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 20 Mars.
LE différend qui ſubſiſtoit entre la Républi
que & S. M. Prufſienne , relativement au ſel ,
02
( 316 )
vient enfin d'être arrangé ; il a été paſſé un
contrat pour trois ans entre les deux parties ;
on établit en conféquence pluſieurs magaſins
dans différens diftricts du Royaume , & il pa
roit que quelques-uns de nos Magnats , ont pris
des intérêts dans cette entrepriſe , qui ſera ſans
doute avantageuſe , puiſque dans les nouveaux
magaſins où l'on diftribuera le ſel , on pourra
débiter auſli toute autre eſpèce de marchandiſes.
Cet arrangement réunira au profit des Directeurs
& des Actionnaires , pluſieurs branches
de commerce utiles , dont ils ne pourront tirer
parti fans nuire à bien des particuliers bornés
à un ſeul négoce.
Le Prince de Repnin a reçu la nouvelle de
l'armiſtice entre les Puiſſances belligérantes en
Allemagne ; on ſe flatte qu'il ſera ſuivi d'une
paix folide , & on nous fait eſpérer qu'auſſi-tôt
qu'elle fera publiée , les Ruſſes feront vendre
la plupart des magaſins qu'ils ont dans ce Royaume
, & qu'ils l évacueront peut-être tout-à-fait ,
ou du moins en partie,
Depuis plus de 200 ans que cette ville exifte ,
& qu'elle eſt la réſidence de nos Rois , il n'y
avoit point encore eu de ſpectacles publics. On
ſe propoſe enfin d'en établir un. Les fondemens
de l'édifice ſont même déja commencés.
La Princeſſe Lubomirski , épouſe du Grand-
Maréchal de la Couronne , en a poſé le 11 de
ce mois la premiere pierre , en préſence d'un
grand nombre de perſonnes de diſtinction , invitées
à cette cérémonie. La nouvelle ſalle fera
conftruite dans le courant de cette année aux
fraix de M. de Ryx Staroſte de Piafurno , vis-à
vis les Pères des Ecoles Pies . L'inſcription fuivante
a été gravée ſur la pierre fondamentale
du bâtiment : Regnante Stanislao Augusto , Eli-
Sabetha , Princeps Lubomirska , fupremi regni
Mareschalli conſors , hunc primum lapidem pofuit
die II Martii anno 1779.
!
( 317 )
ALLEMAGNE .
De VIENNE , le 25 Mars.
2.
&
LES prières ordonnées depuis le commence
ment de la guerre pour obtenir la bénédiction
du ciel fur les armées Impériales , viennent
d'être ſuſpendues par ordre de la Cour ,
remplacées par d'autres pour demander à Dieu
le rétabliſſement de la paix. On ſe flatte toujours
qu'elle fera conclue irrévocablement à
Teſchen , d'où il arrive fréquemment des Couriers
, mais dont les avis qu'ils apportent ne
tranſpirent point encore . On s'arrête à peu de
conjectures ſur les négociations , on ſe borne
à faire des voeux pour leur fuccès .
Le Conſeil Aulique de guerre a envoyé à
tous les régimens de campagne un reſcript , qui
autoriſe les Officiers qui ſe ſont diftingués par
quelque action remarquable pendant la campagne
dernière , à demander la Croix de l'Ordre
de Marie-Thérèſe ; il a adreſſé en même-tems
un autre refcript aux Colonels pour leur ordonner
de prévenir la déſertion autant qu'il
leur fera poñible.
Il a été publié ici un avis portant en ſubſtance
que la guerre ayant exigé l'aſſemblée
d'un grand nombre de troupes pour l'entretien
& l'armement deſquelles on a eu beſoin de
ſommes extraordinaires , l'Impératrice Reine
pour augmenter la maſſe du numéraire , a jugé
à propos de faire quelques emprunts dans les
pays étrangers , & d'accorder aux préteurs qui
s'annonceroient avant le 31 Mai 1779 , un intérêt
plus haut que celui d'uſage , à quatre &
demi pour cent ; S. M. animée par ſes ſentimens
maternels envers tous ſes ſujets , ne voulant
point que des capitalistes étrangers jouif-
Оз
7
(318)
ſent d'avantages auxquels ceux de ſes Etats ne
participeroient point , a ordonné aux caiſſes de
crédit dans toutes les provinces de payer également
des intérêts à quatre & demi pour
cent , à tous ceux de ſes ſujets qui y porteront
des capitaux avant le 31 Mai prochain .
L'Archiduc Maximilien commence à ſe rétablir
de fa maladie ; il ſe trouve afſſez bien
pour n'être plus obligé de garder le lit , mais
il ne fort point encore. La tumeur qui lui
étoit venue au genou & pour laquelle on lui
avoit ordonné les eaux de Baade qui ne l'ont
point diffipée , a été ouverte avec beaucoup
de fuccès. Il ne reſte plus pour ſon entière
guérifon qu'à fermer entièrement la plaie qui
eſt la fuite de cette opération.
De HAMBOURG , le 1 Avril.
La curiofité générale eſt actuellement fixée
fur la ville de Teſchen ; mais elle n'eſt point
encore fatisfaite ſur ce qui s'y paſſe ; tout s'y
traite avec le plus grand ſecret. Les papiers
publics , faute de nouvelles plus importantes ,
nefont remplis que des détails des voyages des
Miniftres , de la defcription de leurs logemens
& d'autres objets de cette eſpèce qui n'intéreſſent
guère l'Europe qui ne voudroit entendreparler
que de leurs négociations ; mais quand
on n'a rien à dire , on dit ce que l'on peuť. Le
Baron de Breteuil a devancé tous les autres
Miniftres à Teſchen , où il arriva le to du mois
dernier à cinq heures du matin . Le Prince de
Repnin entra dans cette ville la nuit ſuivante ,
& fut bientôt ſuivi par le Baron de Riedefel ,
les Comtes de Torring- Seefeld & de Zinzendorf.
, & M. de Hohenfels . Le Comte de Cobenzel
n'arriva que le 1 à cinq heures du
matin , avec les Barons de Herberth & de Col-
८
( 319 )
lenbach. M. de Breteuil leur fit le même jour à
onze heures une viſite qu'ils lui rendirent deux
heures après , & leur donna à tous à diner. Le 12
le Prince de Repnin les traita , & le lende
main le Baron de Breteuil leur donna encore
un repas. Ce même jour les négociations furent
entamées par l'envoi du premier pro - memoria ,
& les conférences commencèrent le 19.
Comme il ne tranſpire rien de leurs objets
&de leurs réfultats , les ſpéculatifs impatiens
de les pénétrer , examinent avec curiofité tous
les mouvemens qu'ils croient pouvoir les mettre
en état de former des conjectures. Les
premières qu'ils ont faites n'ont pas été favorables
à la paix ; ils les ont fondées ſur l'ordre
donné à la caiſſe générale militaire de Prufſe
de faire les tranſports néceſſaires pour le paiement
des armées de Saxe & de Siléfie pendant
le mois d'Avril ; fur celui d'envoyer promptement
à l'armée , les uniformes & les tentes
qui ſe trouvoient à Berlin pour les recrues , &
fur la fufpenfion de la vente des chevaux. Les
mouvemens qui ſe ſont faits en Bohême où ils
continuent encore , venoient à l'appui de ces
conjectures . Les enrôlemens pour les armées
Impériales s'y font avec une telle activité &
une telle vigueur , que dans quelques villages
où il n'y avoit point affez de jeunes gens , on
a enlevé de force des hommes mariés .
Ces préparatifs ſemblent annoncer en effet
que les conférences relatives à la paix éprouvent
des difficultés ; on a cependant lieu de
croire qu'elles auront une heureuſe iſſue . II
ſeroit bien étonnant que les points eſſentiels
étant réglés d'avance , les articles ſecondaires
éprouvaſſent des obftacles aſſez forts pour tromper
l'attente générale & les voeux de l'Alle
magne. Selon quelques lettres , les difficultés
qui arrêtent la ſignature des traités ne tarde-
}
04
( 320 )
ront pas à être levées , puiſque l'on eſt d'accord
ſur le principal . » Ces articles , ajoutentelles
, n'éprouvent des retards que relativement
à des ftipulations étrangères à l'objet de
la paix actuelle qu'il eſt queſtion d'y faire inférer.
Le Ministère de France , dit-on , veut
profiter de fa médiation pour faire ftipuler par
un article ſéparé , que les Puiſſances intéreſſées
reconnoiſſent l'indépendance des Américains ,
ſous la dénomination de République des Etats-
Unis de l'Amérique Septentrionale . Les parties
contractantes ne témoignent pas d'éloignement
à accéder à cette demande étrangère à leurs
intérêts ; mais elles déſireroient de leur côté que
la France reconnût la validité du partage de
la Pologne & le confirmât par ſon acceſſion.
Cette réciprocité , continuent les mêmes lettres
, eſt ſi naturelle , fi convenable aux circonftances
& aux intérêts de la France , qu'on
ne croit pas qu'elle s'y refuſe : en effet ſi elle
n'a pas approuvé ce partage , elle ne l'a point
déſapprouvé ouvertement ; elle ne s'y eft point
oppofée , & à préſent qu'il eſt conſommé on ne
voit pas les difficultés qu'elle pourroit former ,
& qu'il feroit ſans doute un peu tard de former
«.
Le ſeul article eſſentiel qui , ſelon d'autres
avis , a été fufceptible de quelques dificultés
dans les premières conférences , eſt celui qui
regarde la fatisfaction à donner à la Maiſon de
Saxe. Les Miniſtres médiateurs lui ont , dit-on ,
propofé de ſe contenter de 3 ou 4 millions de
rixdahlers , mais elle les a refuſés comme étant
fort au-deſſous de ſes prétentions . D'autre part
le Miniſtre Palatin a audi refuſé d'accepter
cette propofition en difant que cette fomme
étoit trop conſidérable ; il en a offert la moitié
en argent comptant , & de céder pour le refte
Mindelheim & Uſenſteig.
( 321 )
Le tems ne tardera pas à nous apprendre ce
qu'il faut penſer de ces avis , & le réſultat
de la négociation ; la certitude d'être bientôt
en état de le mettre ſous les yeux de nos
lecteurs , doit nous empêcher de nous arrêter
à tout ce que l'on débite , & qui juſqu'à préfent
paroit fort hafardé.
Les recrues deſtinées à completter le corps
des troupes Ducales de Brunswick , qui a paſté
à la folde Britannique , s'eſt mis en marche
le 26 du mois dernier pour aller s'embarquer
à Stade , où le Général Faucit doit ſe rendre
pour recevoir leur ferment & celui des recrues
d'Anhalt-Zerbſt qui s'y embarqueront également.
Il le fera prêter auſſi aux recrues Hefſoiſes
qui paſſeront à Bremerlehe fur les bâtimens
de tranſport.
2
Le 28 du mois dernier , on a publié ici pour
la fûreté des navigateurs , que l'eau du canal
méridional à l'embouchure de l'Elbe , n'avoit
actuellement que 8 à 9 pieds de profondeur ,
& qu'en conféquence on en avoit retiré toutes
les balifes ; mais que comme il ſe trouvoit dans
le canal feptentrional 17 à 18 pieds d'eau , on
pouvoit continuer la navigation avec fûreté.
On apprend dans le moment de Copenhague
, qu'un magaſin à poudre ſitué près de cette
ville ,& dans lequel il y avoit 4 à 500 quintaux
de poudre , a ſauté en l'air. Cet accident funeſte
dont pluſieurs perſonnes ont été les victimes
, a endommagé la plupart des maiſons
voiſines . Il a été fort heureux qu'un autre ma.-
gaſin ſitué à peu de diſtance , & dans lequel
il y a 1200 quintaux de poudre , ait réfifté à
l'ébranlement , & n'ait pas également ſauté.
De RATISBONNE , leI Avril .
IL paroît que l'accommodement entre la
Ος
( 322 )
Maiſon Palatine&laMaiſon de Saxe eſt l'objet
principal qui arrête actuellement la paix qui
ſe négocie à Teſchen. Le Duc des Deux-Ponts
vient , dit-on , de faire déclarer qu'il ne donnera
jamais fon conſentement à la ceſſion d'aucune
partie de la Bavière à la Maiſon d'Autriche , ni
à celle d'aucun bien-fonds à la Maiſon Electorale
de Saxe ; ajoutant que ſi cette dernière
réclame la ſucceſſion allodiale de Bavière , il
lui paroît juſte qu'elle ſe charge auſſi en mêmetems
d'une partie proportionnée des dettes paffives
du feu Electeur.
Les prétendans à cette ſucceſſion ne négligent
pas dans ce moment d'expoſer leurs droits
& de les appuyer ; le Secrétaire de légation
de la Cour de Wurtemberg , préſenta le 27
du mois dernier à tous les Miniſtres de la Diète
, un Mémoire intitulé : Déduction des droits
héréditaires de regrédience de la Maiſon Ducale de
Wurtemberg , fur quelques parties de la ſucceſſion
allodiale de Bavière. Cet écrit qui contient neuf
feuilles d'impreſſion , traite d'abord des mouvemens
auxquels l'ouverture de la fucceffion
de Bavière a donné lieu , en général , & des
biens allodiaux en particulier; vient enſuite l'hiſ
toire originaire & généalogique des prétentions
de la Maiſon de Wurtemberg , fur cette
fucceſſion allodiale , en conféquence de deux
mariages contractés dans le 14 & le tre fiècles ,
entre deux Princeſſes Bavaroiſes & deux Comtes
de Wurtemberg. On prouve ici que ni le
droit Romain ni celui d'Allemagne ne peuvent
être contraires au droit de ſucceſſion des héritiers
féminins . On s'attache à prouver encore
que parmi les objets de la ſucceſſion du feu
Electeur de Bavière , la partie allodiale forme
un des principaux , que peuvent réclamer nonſeulement
les Agnats les plus proches de feue
S. A. E. , mais encore toutes les Maiſons illuf
( 323 )
tres apparentées par des unions formées par
leurs Princes avec des Princeſſes de Bavière.
Ce cas eft celui de la Maiſon Ducale de vurtemberg
, qui , ſuivant les Hiſtoriens & autres
indicateurs généalogiques , comptoit 8 Princefſes
iſſues de la célèbre Maiſon de Seheyer-
Wittelſpach , mariées avec des Comtes ou
Princes de Wurtemberg ; qu'elle ſe contentoit
cependant d'en citer deux , Elifabeth , fille de
l'Empereur Louis IV , & Elifabeth , fille du
Duc de Bavière Landshut qu'en expoſant
ſes droits à l'Empereur & à tous ſes autres
Co-Etats de l'Empire , elle ſe flattoit qu'ils
feront reconnus , & qu'ils interpoferont leurs
bons offices , pour que toutes les parties intéreffées
puiſſent obtenir juſtice & fatisfaction .
,
L'Electeur de Trèves , en qualité de Prince-
Evêque d'Augſbourg , demande aujourd'hui
qu'on lui confère les fiefs de Schwabec & de
Holenſchwangau , vacans par la mort de l'Electeur
de Bavière , qui avoient été donnés au
Prince-Evêque d'Augſbourg , pour l'indemnifer
d'une perte de 4 millions 600 mille florins
qu'il avoit eſſuyée dans la guerre pour la fucceffion
d'Eſpagne , mais qu'il avoit été enſuite
obligé , par la paix de Bade , de reftituer à
l'Electeur de Bavière , pour lui & fes defcendans
mâles ſeulement.
ITALIE.
De LIVOURNE , le 1 Avril.
,
:
Le Grand-Duc & la Grande-Ducheſſe font
arrivés de Vienne à Florence le 29 du mois
dernier , au grand contentement de tous leurs
ſujets , qui ſoupiroient après leur retour.
LL. AA. RR . étoient accompagnées du Comte
de Turn , de la Comteſſe de Colloredo & de
pluſieurs autres perſonnes de diftinction.
•
06
( 324 )
Le rétabliſſement de la Marine occupe beaucoup
le Gouvernement des Deux-Siciles. Pour
former des Officiers inftruits , le Roi a ordonné
qu'un certain nombre de Gardes de la Marine
aillent ſervir ſur les vaiſſeaux de guerre des
Puiſſances ſes alliées .
Il a été rendu dernièrement à Naples un
Edit remarquable : il porte qu'à l'avenir aucune
perfonne du ſexe ne ſera plus reçue en plainte
contre celui dont elle aura reçu les ſoins , lui
eût- il fait une promeſſe de mariage par écrit ,
ou de bouche , en préſence même de témoins ;
on excepte le feul cas où il ſeroit prouvé évidemment
qu'il auroit uſé de violence à fon
égard. Le but de cette loi eſt d'empêcher que
des femmes artificieuſes & adroites ne troublent
le repos des familles & ne les expoſent
au déshonneur ou à des méſalliances.
Le Pape , écrit-on de Rome , a fait publier
une Ordonnance par laquelle , à l'exemple des
autres Etats neutres , il preſcrit à ſes ſujets
l'obſervation de la plus exacte neutralité dans
les circonstances actuelles ; il défend aux fujets
de l'Etat Eccléſiaſtique de fervir ſur des
bâtimens des Nations en guerre , ſous peine
d'empriſonnement à leur retour , & de confifcation
de leurs biens s'ils s'obſtinoient à ne pas
vouloir revenir .
S. S. , ajoutent les mêmes lettres , a été attaquée
depuis le 11 du mois dernier d'une fluxion
catharrale , dont on a craint d'abord les
ſuites les plus funeſtes , qu'on elt parvenu à
détourner heureuſement , de manière qu'on ſe
flatte de la voir bientôt rétablie. Elle a vu
avec chagrin que la plupart des Puiſſances ont
défendu dans leurs Etats la publication, des
actes de la rétractation de Febronius ; l'Eſpagne
& l'Impératrice - Reine en ont donné le
premier exemple ; la République de Venife
( 325 )
,
1
vient de l'imiter. L'avis que S. M. I. & R. a
fait publier dans ſes Etats d'Italie , eſt conçu
ainfi : >> L'Impératrice-Reine ayant été informée
exactement par plus d'une voie , de tout
ce qui s'eſt pratiqué pour arracher à M. de
Hontheim la rétractation prétendue volontaire
de Febronius qu'on fait aujourd'hui avoir
été minutée à Rome , dans les principes du
Xe fiècle , contraires aux droits des Souverains
, S. M. I. & R. a jugé à propos d'interdire
dans ſes Etats l'introduction , réimpreffion ,
débit & diftribution deſdits actes , ainſi que
de tout ce qui a quelque connexion ou rapport
quelconque avec l'hiſtoire de cette rétractation
«.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 1 Avril.
AUCUNE des nouvelles confolantes que
l'imagination féconde de nos agioteurs s'étoit
empreffée de répandre , ne s'eſt confirmée. La
prétendue défaite du Comte d'Estaing & la
prife prochaine de la Martinique qu'ils annonçoient
, ont timplement fait haufler les fonds
pendant quelques jours ; c'eſt ce qu'ils demandoient
, & ils en ont profité. Tout à coup ils
ont baiffé , & on l'atribue à des nouvelles
fâcheuſes. On prétend que la réunion du renfort
qu'attendoit le Comte d'Estaing , s'est faite
parune autre voie que celle où l'Amiral Byron
s'étoit poſté pour l'intercepter. Un vaiſſeau
neutre ayant , dit-on , rencontré M. de Graffe ,
&lui ayant appris la ſituation des choſes aux
Antilles , l'a déterminé à prendre une route
plus sûre. Il réſulte de ces nouvelles , qui font
au moins vraiſemblables , que la Martinique
eft à préſent pourvue de tout ce dont elle avoit
( 326 )
beſoin , & M. d'Estaing , avec 19 ou 20 vaifſeaux
, en état de tenir tête à nos forces maritimes
; ainſi nos grands ſuccès dans cette partie
du monde , ſe réduiſent à la conquête de Sainte-
Lucie ; & la lettre ſuivante , écrite de cette
ifle même par un de nos Officiers , peut mettre
en état d'en apprécier l'importance ,& notre
ſituation .
,
>>>Nous nous trouvons encore dans notre conquête
: cette ifle , qui eſt toujours très-mal-faine
l'eſt à préſent plus que jamais. Il s'eſt déclaré parmi
les troupes de terre une fièvre dangereuſe , qui nous
menace des ſuites les plus fatales. Déja trois de nos
Capitaines , MM. Cadogan , Courtenay & Chetwynd
, n'ont pu réſiſter au climat & font morts.
Les Officiers auſſi bien que les Soldats ne ſouhaitent
rien avec plus d'ardeur que de recevoir d'Europe
l'ordre d'évacuer l'Iſle , ou d'être envoyés à quelqu'autre
expédition . Nous ne penſons point à attaquer
la Martinique , regardée comme imprenable ;
mais la Guadeloupe ſe trouve à préſent dans un
état qui pourroit entrer dans nos projets. Les François
ont fi bien fortifié la Dominique qu'on a abandonné
toute idée de la reprendre : on en avoit le defſein
, lorſque la flotte du Comte d'Estaing parut
& fit un débarquement à Ste. Lucie. Quant à l'échec
que les François ont eſſuyé en voulant nous déloger
de cette Iſle , c'eſt au Brigadier Meadows que l'honneur
en eſt dû pour ce qui regarde les troupes de
terre : il étoit iſolé avec ſon détachement : le reſte
de notre corps n'a preſque pas eu part à l'action .
Les diſpoſitions que le Général Grant avoit faites
pour recevoir l'ennemi , manquoient du côté de
l'art& du jugement, au point que rien n'eût pu ſauver
l'armée Britannique , ſi les guides pris par les François
les avoient bien conduits. Le terrein où le brave
Brigadier Meadows avoit été placé, étoit à 4 milles
de diſtance de nos vaiſſeaux de guerre , & de tranfport.
Ceux-ci , lors de l'attaque , abſolument ſans
1
1
( 327 )
défenſe du côté de terre , n'ont pu être détruits .
Ce fut un bonheur extrême pour nous , qu'on dirigea
l'attaque contre le poſte de M. Meadows ; il
eſt pourtant vrai qu'on a beaucoup exagéré les forces
Françoiſes : elles n'alloient pas au-delà de 7 mille
hommes , y compris un mauvais ramas de miliciens
, de Mulâtres & de Nègres. Les François auroient
pu attaquer la Grenade qui étoit ſans défenſe ,
& laiffer au climat de Ste. Lucie le ſoin de nous
chaſſer. Ils ſavoient que de tous les détachemens
qu'ils envoyoient de la Martinique pour y tenir garniſon
, il n'y ſurvivoit jamais qu'un très-petit nombre
, après un court ſéjour ; vérité dont nous faiſons
la triſte épreuve. Le 24 Février le nombre
des malades eſt d'un ſur deux ; preſque aucun des
Officiers ou Soldats bleſſés n'a réchappé , nous
avons enterré déja 350 morts , & nous avons 1800
malades pour lesquels nous craignons beaucoup.
Du côté de l'Amérique Septentrionale , nous
n'avons aucunes nouvelles de ce qui ſe paſſe
fur le Continent , & nous devons en être inquiets.
La gazette ordinaire de la Cour s'eſt contentée
de publier un avantage que le Chester ,
vaiſſeau armé de 20 canons , a remporté le 15
Février dernier ſur mer ; il a attaqué un vaifſeau
François , qui s'eft rendu après avoir perdu
70 hommes dans 2 heures & demie de combat.
C'eſt , dit l'Auteur de la relation , le vaiſſeau
de guerre l' Apollon de 50 canons , commandé
par un nommé Kelly , Irlandois , qui s'eſt conduit
avec la bravoure la plus déterminée,
qui , pendant le combat , a paſſé ſon épée à
travers le corps de 7 hommes qui ne vouloient
pas reſter à leurs poſtes. Ce vaiſſeau de guerre
eſt abſolument inconnu à tous ceux qui ont vu
les états qu'on a publiés de la marine Françoiſe.
Il n'y en a que 4 de so canons , qui font ,
le Sagittaire , le Flamand , le Fier &l' Amphion ;
& on n'en connoît aucun , pas même des fré-
, &
( 328 )
gates ſous la dénomination de l'Apollon. Cette
nouvelle importante , publiée par la gazette
de la Cour , & copiée dans toutes les autres ,
n'a été donnée que par M. Young , garde de
la marine ; comme il date ſa lettre du vaifſeau
du Roi le Fly- Fish , on est un peu étonné
que le Capitaine n'ait pas écrit lui-même , &
ait laiffé ce foin à un fubalterne qui l'a fait
en fon propre & privé nom ; & on ſoupçonne
qu'il ya quelque mépriſe ſur la force & le nombre
des canons de ce vaiſſeau .
Pendant qu'on hâte à Portsmouth les préparatifs
néceſſaires pour mettre notre flotte en
état de fortir , elle ſe trouve expoſée de nouveau
à manquer de Commandant. Le Chevalier
Charles Hardy qui a été nommé , & qui a
déja arboré ſon pavillon à bord du Britannia
de 100 canons , ſe trouve retenu au lit par
un violent accès de goutte , dont on craint
qu'il ne ſoit pas rétabli de fi-tôt. Le Ministère
embarraflé fur le choix d'un Amiral en chef
qui lui convienne autant que Sir Hardy , a ,
dit-on , jetté les yeux fur Sir Robert Harland
pour le remplacer , afin que le départ de la
flotte ne ſoit pas retardé. Sa deſtination eſt de
croifer à la hauteur de Breſt pour épier les
mouvemens des François ; elle fera , dit- on ,
compoſée de 42 vaiſſeaux de ligne , dont 3
de 100 canons & 6 de 90 .
>> Ce ne font pas les Amiraux qui nous manquent
, dit un de nos papiers , nous n'en avons
pas moins de 65 actuellement ; & nous n'en
avions que 13 en 1757. La différence de la
dépenſe pour cet article ſeulement eſt prodigieuse.
En 1756, 1757 & 1758 , on ne fit que
234 Lieutenans-Généraux , il y en a eu 215
nommés dans le courant de l'année 1778 feulement.
L'état des fonds pour la demi-paye en
1757 , n'étoit que de 30,000 liv. ſterl. , il monte
actuellement à 80,000.
i
( 329 )
Les inquiétudes fur le compte de l'Eſpagne
s'accroiffent journellement ; la réfolution que
cette Puiſſance avoit priſe de faire eſcorter
déſormais tous les navires deſtinés pour les
Indes & pour l'Amérique , ou qui en reviennent
, les avoient un peu diſſipées ; on inféroit
qu'unepareille précautionn'annonçoit pas qu'elle
s'attendoit à une guerre prochaine ; mais nos
politiques croient que les avantages que nous
avons remportés dans les deux Indes , ne peuvent
ſervir qu'à accélerer la réſolution que ſon
intérêt a paru lui dicter depuis fi long-tems ;
en préſentant cette perſpective à la Nation ,
ils ne manquent pas de lui offrir des raifons
de ſe raſſurer ſur les ſuites. » La jonction des
forces navales des deux Puiſſances , diſent-ils ,
n'eſt pas d'une exécution facile ; celles de la
France ſont concentrées dans le port de Breſt .
On n'a pas d'exemple d'une flotte fortie de
ce port qui ſe ſoit jointe à une autre fortant
de quelque port d'Eſpague . C'eſt toujours fur
laMéditerranée qu'elles ſe ſont réunies ; & fi les
deux Puiſſances eſſayent de changer l'ancien
ſyſtême , ils prétendent que la flotte Angloiſe
qu'ils aſſurent être ſupérieure à celles des ennemis
priſes ſéparément , auroit le tems de
les battre l'une après l'autre. Les forces de
terre ne font pas moins exagérées que celles
de mer ; onne les porte pas à moins de 140,000
hommes , ſavoir ; 42,000 de troupes Hanno
vriennes , 8000 fournies par les deux Ducs de
Mecklenbourg , 20,000 par le Landgrave de
Heffe , & 70,000 de troupes nationales ".
Ces beaux calculs n'empêchent pas que l'on
ne craigne les conféquences d'une rupture
avec l'Eſpagne ; le ſoin qu'elle a pris de ren.
dre ſes forces redoutables au Miliffipi , la met
en état de chaſſer totalement les Anglois des
pays qui ſe trouvent derrière ceux qu'elle oс.
(330 )
cupe; de fournir aux Américains tous les fe.
cours dont ils ont beſoin & qu'ils n'ont reçus
juſqu'à préſent que de la France. S'il faut en
croire quelques-uns de nos papiers , ces allarmes
font vivement ſenties par le Ministère .
>> Il a fait dernièrement , lit-on dans un , des
ouvertures de l'eſpèce la plus humiliante , au
Marquis d'Almodovar , qui s'eſt contenté d'y
répondre en exprimant une forte de regret
qu'elles n'euſſent pas été faites trois ſemaines
plutôt. Les Miniſtres n'oferont pas nier ce fait «.
Le bruit eſt général dans ce pays , que les
premiers efforts de la France & de l'Eſpagne
réunies , ſe tourneront contre Gibraltar & Minorque
; on regarde cette dernière iſle comme
très-expoſée ; on aſſure que la femme du Général
Harwey , eſt partie pour Barcelone , &
que celles de pluſieurs autres Officiers ſe font
retirées à Nice & dans quelques autres villes
du Continent , parce qu'elles ne ſe jugent pas
en sûreté dans l'iſle , où le Général ſe prépare ,
à la vérité , à une belle défenſe , mais qui ne
peut la foutenir , vu la foibleſſe de ſa garnifon ,
à moins qu'on ne lui faſſe paſſer 2000 hommes
au moins .
Pendant que des deux partis qui diviſent la
Nation , l'un cherche à lui donner des allarmes ,
l'autre s'empreſſe de la raſſurer. » Si l'Eſpagne
ſe joint à la France , nous pouvons compter
que les Hollandois ne reſteront pas long-tems
neutres ; nous ne devons pas douter qu'ils ne
foient dans nos intérêts ; depuis quelques jours ,
ils ont beaucoup acheté dans nos fonds publics
, ce qu'ils ne faifoient pas il y a un mois ;
c'eſt peut-être à cette raiſon que nous devons
la hauſſe extraordinaire qu'ils ont éprouvée.
Leurs achats prouvent qu'ils ont bonne opinion
de nos finances , & cela ne peut qu'être trèsflatteur
, puiſque l'on fait combien ils font con(
331 )
noiſſeurs en ce genre ". Mais ſelon bien des
perſonnes , la rapidité avec laquelle ces mêmes
fonds ont baiſſe , prouve que cette opinion
flatteuſe ne s'eft pas foutenue ; & on craint ,
avec raiſon , que le parti qu'a pris la France
de faire des diſtinctions relatives au commerce
des Provinces-Unies ne nous foit funeſte ; que
le mécontentement des Provinces exclues des
priviléges conſervés aux négocians d'Amſterdam
& de Harlem , ne prévalent fur les difpoſitions
du Stathouder qui nous eſt favorable ,
&que le parti de la France ne domine , finon
à la Haye , dans les aſſemblées particulières
des Provinces mécontentes.
On ſe rappelle que dans la capitulation de
Pondichery , les François demandoient qu'on
conſervât les ouvrages , & que le Major-Général
nous renvoya pour cet article , aux
ordres qu'il recevroit d'Europe. On dit qu'ils
viennent de lui être expédiés , & qu'ils portent
de les détruire. Selon une lettre , les édifices
publics n'ont pas été reſpectés ; la grande Eglife
qui ſervoit de maiſon au Gouverneur , & la
maiſon de l'Amirauté qui étoient les principaux
bâtimens de la ville , ont été entièrement
ruinés . Les magaſins de la Compagnie , ajoutet-
on , étoient remplis des productions les plus
précieuſes du pays , de diamans , pagodes ,
monnoies d'or & roupies d'argent , qui ont fait
un excellent butin pour ceux qui s'en font
faifis. Pluſieurs des marchands noirs qui reſtent ,
font attachés à la France ; ils ont enterré leurs
tréſors , & on les tient très-reſſerrés pour les
forcer à découvrir les lieux dans lesquels ils
les ont cachés.
Cette attaque de Pondichery , dit un de nos
papiers , ordonnée par le Ministère avant d'avoir
fait aucune déclaration de guerre , avant qu'il
fût queſtion nulle part d'hoſtillités , a étonné
(332)
ſans doute les vieux politiques de l'Europe ;
mais ici elle a paru un chef-d'oeuvre de ſageſſe .
Quelques partiſans de la minorité , ont envain
foutenu que cette démarche étoit inconſidérée
& qu'elle devoit par-tout nous ſuſciter des ennemis
; pour les réduire au filence & leur prouver
qu'elle étoit conforme aux principes éternels
du Miniſtère Britannique , on a été obligé
de leur faire lire le diſcours prononcé par un
Miniſtre dans la Chambre des Pairs , peu de
jours après le meſſage du Roi , du 17 Mars
1778 , meſſage envoyé après la déclaration du
Marquis de Noailles le 13 du même mois ; il
prouve affez bien que la priſe de Pondichery
n'eſt point l'affaire du hafard.
رد
<
Il eſt fâcheux ſans doute , diſoit le Miniſtre ,
que la démarche également offenſive & infultante
de la part de la France , ait été accompagnée d'un
éclat que l'honneur de la Couronne & de la Nation?
preſcrivoit de repouſſer immédiatement . C'eſt un
premier devoir que le Roi a rempli en rappellant
fon Ambaſſadeur , & en coupant toute communication.
La foudre & l'éclair euſſent dû frapper à
la fois cette Cour inquiète & infidieuſe. Les efforts
qu'elle a faits , à la faveur de nos diffentions domeſtiques
, pour s'élever au rang de puiſſance maritime
, euffent déjà été réprimés dans d'autres circonſtances
; mais les diſpoſitions pacifiques de
l'Espagne & de la France nous laiſſeront encore
le tems de préparer nos meſures ; & le Ministère
François entretenu dans ſa ſécurité par notre modération
& notre incertitude apparente, ne ſe portera
jamais à fiapper le premier coup. Le meſſage du
17 de ce mois , par lequel S. M. exerce la plénirude
de ſa prerogative , eſt donc calculé fur
des principes manifeſtes de dignité , de ſageſſe &
de bonne politique ; elle ſe ménage en effet les
moyens de frapper à fon gré quelques coups inattendus
& décififs , ſemblables à ceux qu'elle ſe
( 333 )
;
procura à l'ouverture de la dernière guerre , &c.
Selon quelques - uns de nos ſpéculatifs , la
priſe de Pondichery peut avoir pour la nation
des conféquences que ceux qui l'ont ordonnée
n'ont pas prévues ; c'eſt ainſi qu'on en parle
dans nos papiers. » Quelques Auteurs trop prévoyans
annoncerent , lors de la dernière paix ,
que nous avions eu tort de prendre le Canada.
Les mêmes perſonnes ſoutiennent aujourd'hui
que ladeſtruction totale des établiſſemens Fran.
çois dans l'Inde , eſt encore plus dangereuſe
car enfin , difent-ils , fi la France venoit par
hafard à défendre chez elle l'importation des
marchandiſes de l'Inde , quel ſeroit le véritable
fruit de cette pompeuſe conquête , ſinon
la ruine d'un commerce auſſi long & auffi périlleux
que coûteux ? On a beau leur objecter
que ſi la France n'achete point , les autres
Etats de l'Europe acheteront ; ils ne perſiſtent
pas moins à foutenir que la France n'ayant
point encore renoncé au droit excluſifde ſervir
de modèle aux autres nations pour les marchandiſes
de luxe ; ces nations imitatrices ,
n'acheteront point ce qu'elle dédaignera. Les
peuples du midi , d'ailleurs , ne feront point
dans le casde recevoir les productions de l'Inde,
puiſque la Méditerranée , la ſeule mer qui les
-entoure , n'eſt plus au pouvoir de la Grande-
Bretagne. On rétablira notre empire dans cette
mer , on forcera la France à prendre nos marchandiſes
: ces réponſes ſont aiſées à faire ;
mais pour exécuter ces vaſtes projets , il faut
y ajouter celui d'une guerre perpétuelle ; les
politiques n'ont donc pas tort en décidant qu'il
étoit eſſentiel de laiſſer à la France une branche
quelconque de commerce dans l'Inde «.
Le procès du vice-Amiral Palliſer doit commencer
le 12 de ce mois. La falle , où doit
être tenu le conſeil de guerre , eſt déja pré(
334 )
۱
parée , & l'on attend avec impatience l'iſſue
de ce procès qu'une grande partie de la nation
regarde comme une affaire de forme , & qui ,
ſelon l'expreſſion d'un Pair , eſt ſimplement
un procès pour rire . On n'examinera que la
conduite du vice - Amiral à la journée du 27
Juillet ; ceux qui ont ſuivi la procédure faite
contre l'Amiral Keppel , ſavent qu'il n'y a pas
un mot propre à faire conjecturer qu'il y ait
eu rien de repréhenſible dans la conduite de
Sir Hugues Pallifer pendant le combat ; les
reproches qui lui ont été faits ſont d'une date
antérieure & poſtérieure au combat ; on trouve
un peu fingulier qu'on n'examine précisément
que la période de tems où il s'eſt conduit en
brave homme. Cette obſervation n'a pas
échappé au Parlement avant qu'il entrât en
vacances ; il avoit demandé qu'on lui mit ſous
les yeux les délibérations de l'Amirauté relativement
à ce procès ; elles lui furent remiſes
; mais lorſqu'on propoſa enſuite de faire
des changemens ou d'anéantir une procédure
qui ne pouvoit qu'être irrégulière , puiſqu'il
n'y avoit point d'accuſateur , cette motion fut
rejettée. Il paroit à la plus grande partie de
la nation , que le but du Miniſtère , qui n'eſt
pas trop fatisfait du triomphe de l'Amiral
Keppel , feroit de juſtifier le vice-Amiral , ou
dumoins de le rétablir un peu dans l'opinion publique
où il eſt très-mal depuis l'accuſation qu'il
a intentée contre le premier. On doute qu'il y
parvienne auſſi facilement qu'il parviendra à être
lavé par le conſeil de guerre.
Nous avons parlé dans le tems du duel du Comte
de Rice , avec le Vicomte du Barry , & annoncé
le procès commencé contre le premier , relativement
à la mort du ſecond. Aujourd'hui nous dirons
unmotde ſon iſſue. Le Jugement a été prononcé
à Taunton le 31 du mois dernier. Le Comte
i
i
1
(335 )
-
de Rice , qui eſt iſſu d'une des premières familles
de la Grande - Bretagne , alliée à deux Maiſons
Royales d'Angleterre , & qui a poſſédé , pendant
pluſieurs fiècles , la ſouveraineté de la Principauté
de Galles , aujourd'hui l'appanage des fils aînés des
Rois d'Angleterre , adreſſa aux Juges une courte harangue
à la fin de laquelle il produifit ſa correfpondance
avec ſon Adverſaire depuis 1777 ; il paroît
qu'il en avoit toujours agi avec une honnêteté
peu commune , qu'il lui avoit prêté pluſieurs fois
des ſommes conſidérables , dont il lui reſtoit à
rembourſer au-delà de 2000 louis le jour de ſa
mort. Il fut acquitté honorablement d'une commune
voix par le Juré.
,
Nos papiers contiennent le détail de pluſieurs
événemens arrivés depuis peu. En voici un atroce.
Miff Ray , célebre dans ce pays par le charme de
ſa voix & la tendre amitié que le Lord Sandwich
avoit pour elle depuis 17 ans , fut affaffinée dernièrement
par un M. Akman , qui lui caſſa la tête
d'un coup de piſtolet , & en appuya auffi-tôt un
ſecond ſur ſon front qui ne fit qu'effleurer la
chair. En tombant ſur ſa malheureuſe victime , il
s'écria : tuez-moi , au nom de Dieu , tuez - moi.
Perſonne ne céda à ſes inſtances ; on s'empreſſla de
l'empêcher de le faire lui-même ; on l'a arrêté .
Il paroît qu'il étoit fort amoureux de Miſſ Ray
qu'il n'en étoit pas bien traité . On a trouvé ſur
lui une lettre où il l'appelle My dearest love ,
ma très- chere amour , & l'entretenoit de l'excès
de ſa flamme & de l'eſpoir où il étoit de ſe trou
ver bientôt dans une ſituation aſſez heureuſe pour
pouvoir la partager avec elle .
,
Le jour fuivant , un Officier marié depuis peu
avec une riche héritière , jeune & aimable , jouiffant
lui -même de 3000 liv. ſterl de rente , s'eſt
tué de la manière ſuivante : il s'eſt tiré d'abord
un coup de piſtolet qui n'a fait que le bleſſer ; il
a pris alors ſon épée& s'eſt percé la poitrine. Ses
( 336 )
gens entendant le bruit accourent , l'étendent ſur
un Sopha , & appellent du ſecours ; & pendant
qu'ils s'empreſſent à lui en donner , il s'élance
fur un couteau qu'il voit ſur une table , s'en perce
le flanc ; il ne meurt pas encore; il prend un canif
qu'il a dans ſa poche , & s'en fert pour ſe couper
la jugulaire , & termine enfin ſa vie.
Une femme fut trouvée dernièrement pendue à
la colonne de ſon lit; elle n'avoit pu ſurvivre à
la brutalité de ſon mari , qui l'avoit appellée
Chienne. On envoya fur - le - champ chercher le
bourreau , qui la rappella à la vie , circonstance
bonne à remarquer , ajoute le papier qui nous fournit
ces traits , dans un pays où l'on ſe borne à
ſuſpendre par le col les perſonnes que la Juſtice
condamne à la potence , où il eſt permis , au bout
d'une heure , aux parens & aux amis d'enlever les
corps & d'en faire ce que bon leur ſemble. Il eſt
probable que quelques pendus échappent , & bien
des gens croient que le Docteur Dodd eſt du
nombre.
ÉTATS-UNIS DE L'AMÉRIQUE SEPT.
De Trentown le 12 Février. Toutes les nouvelles
de la Géorgie fortifient l'eſpérance que
nous avons de voir les Anglois bientôt chaſſés
de cette province , qu'ils n'évacueront pas peutêtre
avec la même facilité qu'ils l'ont envahie.
Le Général Lincoln renforcé par 3 mille hommes
de Charlestown , eſt parti avee 7000 hom.
de troupes réglées, pour marcher de Puriſbourg
contre le Colonel Prevoſt , qui s'avançoit vers
Auguſta. On aſſure qu'il en a arrêté la marche ,
&qu'il a pris poſſeſſion de pluſieurs poftes avantageux
entre l'armée royale & la ville de Savanah.
Pendant qu'il étoit en mouvement pour
s'en emparer , le Général Moultrée , avec un
gros corps de milices continentales , s'étoit
auffi
1
( 337 )
-
auſſi mis en marche pour couper la retraite
à la petite armée Britannique. Le Colonel
Campbell va avoir ſur les bras toutes les forces
de la Caroline méridionale , & on a lieu d'efpérer
que l'iſſue de cette dangereuſe expédition
dans laquelle il s'eſt peut-être inconfidérément
engagé , reſſemblera à celle du Général
Burgoyne ; elle a eu de même des commencemens
brillans ; nous ſaurons bientôt fi
la fin y répondra. Le Général Clinton a envoyé
de New-Yorck 4 régimens pour renforcer
les Colonels Campbell & Prevoſt ; c'eſt
un trop foible fecours pour changer leur fort ;
&il paroît qu'ils le partageront ; on attend avec
impatience des nouvelles ultérieures qui nous
apprendront ſi le Général Clinton lui-même
prendra le parti de s'y rendre ; il ne peut le faire
fans expoſer New-Yorck qui ſera hors d'état
de nous réſiſter avec le peu de troupes qu'il
y laiſſera ; & ce parti , s'il le prend en effet ,
ne fera que changer le théâtre de la guerre ,
& nous entraîner ſur un nouveau terrein où
nous eſſayerons nos forces comme nous l'avons
fait fur tous les autres où ils nous ont attaqués.
De Boston le 1s Février. Aux calomnies que
les Anglois ne ceſſent de publier contre nous ,
nous ne pouvons oppoſer de meilleure réponſe
que la lettre ſuivante adreſſée par un habitant
de cette ville , à un Membre du Parlement de
la Grande-Bretagne.
>> Vous avez ceſſé de nous eſtimer , M. , ſi le
bruit d'un rapprochement de l'Amérique avec l'Angleterre
, aux conditions honteuſes dont vous me
parlez, a trouvé croyance chez vous. La Métropole
, dites-vous , conſent à reconnoître notre indépendance
, pourvu que nous nous joignions à
elle contre la France ; & l'on oſe croire à Londres
que nous ſommes aſſez lâches pour entendre de
25 Avril 1779 . P
( 338 )
,
confang
froid un auſſi abominable marché ? Il n'eſt
point de généreux Américain qui ne rougiſſe du
ſeal ſoupçon d'une telle lâcheté ; mais quoique
lindignation générale de mes compatriotes
tre ce brait injurieux , doive ſuffire pour le détruire
en Amérique & dans toute l'Europe , elle
ne Caffiroit pas pent- être à Londres pour accabler
nos ennemis intéreſſes , de toute la honte qu'ils
méritent pour avoir enfanté ce bruit.
>>En litant attentivement l'hiſtoire de cette guerre,
je vois par-tout l'aituce & la corruption employées
comme agens principaux par un peuple eſclave &
riche , contre une nation pauvre & libre. L'Angleterre
, en nous pouſſant à bout par toute forte de
vexations fiſcales , n'a pas prévu dès le commen.
cement , combien l'Europe devoit prendre d'intérêt
àla cauſe de notre libert.é Quand ellea vu que nous
avions trouvé un allié puiſſant ; elle a crié àl'injuſ
tice , elle a éclaté d'abord en reproches , & enfuite
en menaces ; mais quoique ces menaces n'aient été
ſuivies d'aucun effet , elle a toujours conſervé le ton
haut en Europe , tandis que ſes Commiſſaires venoient
nous flagorner en Amérique , & nous affurer
bien poſitivement que la France étoit hors d'état , &
de ſe défendre chez elle , & de nous ſecourir ici. II
y a quelque tems que ces infinuations perfides nous
ont été apportées par les Johnstones & ſes adhérans
; mais il y a auſſi quelque tems que les nouvelles
des mers d'Europe nous ont appris que le pa.
villon de France diſputoit avec ſuccès leur empire
au pavillon Britannique ; enfin une eſcadre Françoiſe
arrivée à notre ſecours ,, nous a convaincus de
la bonne foi & de la force de notre nouvel allié.
>>Que faisoient vos Miniſtres pendant ce tems ?
ils calomnioient l'Amérique , ils ſemoient par-tout
la défiance contre les prétendus projets ambitieux
de la Cour de France. Nous leur répondions à Saratoga
, à Montmouth par des victoires , & notre
allié raſſuroit l'Europe en publiant ſes traités avec
( 339 )
l'Amérique. Enfin , quand le Ministère a été bien
convaincu que les événemens n'étoient pas auſſi
aiſés à maitrifer que la majorité , il a employé la
miférable reſlource des faux bruits , & des nouvelles
controuvées pour nous effrayer & pour nous détacher
de notre nouvelle alliance .
>>Pendant le ſéjour de l'eſcadre Françoiſe dans
nos parages , rien n'a été oublié pour ſemer la zizanie
entre nous & les François , & l'hiſtoire impartiale
de la campagne actuelle vous apprendra peut- être
unjour que tous les Américains n'ont pas été également
fidèles aux intentions & aux ordres du Congrès
général.
>>Depuis le départ de cette eſcadre , on a répandu
ici le bruit que la France , prête à ſuccomber en
Europe ſous les efforts de la marine Britannique ,
alloit nous abandonner ; on nous a même ajouté que
les menées de l'Angleterre avoient décidé la Cour
d'Eſpagne à refter neutre dans cette querelle impor.
tante, dont les ſuites intéreſſent également le commerce
de tous les Etats de l'Europe .
>> Je ne crois pas à la vérité d'un ſeul de ces bruits,
& je juge de la fauſſeté de ceux qui nous viennent
de votre continent par l'abſurdité de ceux qu'on
a répandus dans le nôtre. Je n'examinerai point ſi la
flotte du Comte d'Estaing pouvoit faire davantage
en notre faveur dans les circonstances données ;
mais je vois clairement qu'elle a éloigné de nos
côtes les vaiſſeaux & les armées Angloiſes ; que la
Grande-Bretagne a été détournée de la conquête du
continent par la néceſſité de veiller à la conſervation
de ſes Iſles. Je vois ſe fondre dans New- Yorck la
petite armée de Clinton , appauvrie par des détachemens
envoyés aux Iſles , & affamée faute de ſecours
interceptés pour la Jamaïque : plus loin je
vois le Lieutenant - colonel Campbell entouré à
Sawanah dans la Georgie , de différens corps de
troupes continentales , qui le menacent des fourches
de Saratoga en lui coupant toute communica
P2
(340 )
tion avec la mer, le ſeul côté d'où il puiſſe recevoir
des ſecours & des vivres. Ajoutez à cela le commerce
rendu libre à Philadelphie & à Boſton , &
concevez enfuite comment un peuple qui n'eſt pas
corrompu , & qui doit tous ces avantages à un
allié généreux , peut- être ſoupçonné de vouloir reprendre
les fers d'un maître tyrannique dont cet
allié vient de l'affranchir , &c «.
FRANCE.
De VERSAILLES , le 20 Avril.
LE 6 de ce mois , le Roi & la Famille Royale
ont figné le contrat de mariage de M. Benja
min-Eléonor-Louis Frotier, Marquis de la Coſte-
Meſſelliere , avec Demoiselle Anne-Juſtine de
S. George-de-Verac ; celui du Comte de Moreton-
Chabrillan , Meſtre de Camp , Capitaine
en furvivance d'une des compagnies des gardes
de Monfieur , avec Demoiselle Frotier de la
Coſte-Meſſelliere , maiſon diftinguée dès le 9º
fiècle par ſes fondations , qui a eu pluſieurs
Prélats de fon nom dans différens ſieges , Chevaliers
de Rhodes & des Ordres du Roi , &
Grands Officiers de la Couronne. Le même
jour S. M. & la Famille Royale ſignèrent ce
lui du Marquis de Mortemart , avec Demoi.
felle de Nagu.
Le Roi a nommé à l'Abbaye de Chaalis ,
Ordre de Citeaux , Diocèse de Senlis , l'Archevêque
d'Aix .
Le Chevalier de Ternay , Chef d'Eſcadre ,
a eu l'honneur d'être préſenté au Roi à fon
arrivée de Breſt , par M. de Sartine , Miniftre
& Secrétaire d'Etat au département de la Marine
. Cet Officier doit retourner inceſſamment
dans ce port , pour y prendre le commandement
du vaiſſeau le St-Esprit , faifant partie de
1
i
(341)
l'armée navale commandée par le Comte d'Orvilliers
.
Le 12 de ce mois , la Reine dont la ſanté
continue à ſe fortifier , s'eſt rendue à ſon Châ
teau de Trianon où elle doit reſter juſqu'au 21 ;
Madame Elifabeth de France s'y eſt rendue avec
S. M.
De PARIS , le 20 Avril.
L'ESCADRE qui ſe rend en Amérique , ſous
les ordres de M. de la Mothe-Piquet , eft compoſée
des vaiſſeaux l'Annibal , le Diadême , de
74 canons , le Réfléchi , l'Artésien , de 64 , &
Amphion de so. Elle a ſous fon convoi 8 navires
portant le premier bataillon de Dillon ,
900 hommes de la légion de Lauzun , &
grande quantité de munitions de guerre &
de bouche. Le 7 elle étoit en rade , n'attendant
qu'un vent favorable pour appareiller ,
ainſi qu'une flotille Américaine , qui devoit
partir en même-tems , ſous l'eſcorte du fier
Rodrigue. Elle a dû mettre à la voile peu de
tents après.
On dit que le Vicomte de Noailles , fils du
Maréchal de Mouchy , s'eſt embarqué ſur
PEſcadre de M. de la Mothe-Piquet , qu'il
eft nommé Colonel du Régiment d'Armagnac ,
à la place du Comte de Lowendhal , qui
quitte ſon Régiment , parce qu'il va être fait
Maréchal de Camp. On parle auſſi d'une promotion
prochaine d'Officiers - Généraux , &
qu'on va établir dans le Militaire un nouveau
rang défigné par le nom de Général-Major ,
connu ſeulement dans les Pays-Etrangers , &
qui n'exiſtoit point en France .
La réunion de M. de Graſſe avec M. d'Ef
taing doit être effectuée à préſent ; des lettres
particulières l'annoncent depuis quelques
P3
( 342 )
jours. Cet évènement qu'on defire &qui doit
totalement raſſurer ſur le ſort de nos ifles &
nous donner au moins l'égalité fur ces mers
ne peut tarder à être confirmé par des nouvelles
directes .
,
Les vaiſſeaux qui doivent compofer la grande
flotte de Brest continuent à mettre en rade
& fortent tous ſucceſſivement du port à meſure
qu'ils font prêts. La flotte ſera en état d'appareiller
à la fin de ce mois.
On apprend de S. Malo qu'on frette auHavre
&à Granville quantité de navires marchands
pour le Roi; on en a fretté auſſi pluſieurs à
Cherbourg ; on part de-là dans les ports pour
conjecturer des projets d'embarquement dont
nous pourrons parler auffi-tôt que ce qu'on en
dira fera moins vague. >>>Nous apprenons , continuent
les mêmes lettres , que les volontaires
de Naſſau qui étoient à Rochefort , arrivent
à S. Malo ; nous ignorons quelle eſt l'expédition
à laquelle ils doivent être employés.
On avoit dit dans le tems qu'ils devoient être
conduits à celle du Sénégal dont la priſe annonce
qu'ils ont une autre deſtination. Cet établiſſement
de la côte d'Afrique que nous avions
formé & qui nous avoit été enlevé en 1758 ,
revient à ſes premiers maîtres. Cette conquête
futla première qui , dans la guerre dernière ,
mena la victoire ſous les drapeaux de laGrande-
Bretagne ; elle avoit fait paſſer entreles mains de
nos ennemis , outre la facilité pour la traite des
Nègres , le commerce de la gomme &des autres
productions de l'Afrique , dont avant cette
époque les Hollandois , nos facteurs naturels ,
avoient partagé avec nous les avantages. On
ditque les vaiſſeaux partis avec l'Amiral Hugues
devoient tenter quelque choſe contre Gorée ;
l'évacuation qu'on a faite de cette ifle prouve
le peu d'importance que le Gouvernement y at.
,ra(
343 )
tache; ils n'y trouveront aucune difficulté , &
on eſpère qu'ils en trouveront de plus confi
dérables au Sénégal s'ils comptent de nous le
reprendre «.
Le gouvernement général du Sénégal a été
donné au Duc de Lauzun , & le commandement
général au Vicomte d'Arrot , Colonel
d'Infanterie , qui avoit été chargé d'apporter la
nouvelle de la priſe de cet établiſſement. » Cet
Officier , dit une lettre de Brest , a fait la plus
grande diligence , puiſqu'il n'a mis que 21 jours
à fon voyage . On affure qu'outre la groſſe artillerie
dont la relation parle , on a trouvé aufu
dans le fort S. Louis beaucoup de poudre &
de lingots d'or dont elle ne fait pas mention.
Les Rois voiſins , ajoute-t- on , font venus témoi
gner au Duc de Lauzun & au Marquis de Vaudreuil
toute la joie qu'ils avoient de revoir les
François.
Selon les lettres de Bretagne , on eſpère
pouvoir relever la frégate le Fox , fi les vents
continuent à fouffler du côté de l'Eſt. La frégate
l'Aréthuſe échouée ſur nos côtes a été entièrement
fracafiée ; ſon équipage étoit compofé
de 300 hommes qui font tous prifonniers à l'exception
de 15 , qui , comme nous l'avons dit ,
s'étoient ſauvés dans la chaloupe. On ſe rappelle
que cette frégate eſt la même qui engagea
la guerre en combattant contre la Belle-
Poule; fon fort étoit de périr ſur nos côtes ou
d'y être vaincue , & elle n'a pu l'éviter.
>>>Nos environs , écrit- on de Vannes , ſe garniffent
de troupes ; il en arrive journellement
dans différentes parties de la Bretagne d'où
elles ſe rendent à portée de Breſt , où il ſe
raſſemble un grand nombre de vaiſſeaux de
tranſports . L'Angleterre obſerve avec inquiétude
tous nos mouvemens , & s'il faut en croire
P4
( 344 )
des lettres de Portſmourth , l'armement & l'équipement
de la flotte aſſemblée dans ce port ,
ne feront pas complets de long-tems. A meſure
qu'il arrive à Breſt des ordres pour faire partir
des vaiſſeaux pour l'Amérique , on apprend
qu'ils feront remplacés par d'autres ; outre le
Destin & le Caton qu'on attend de jour en jour
de Toulon , on vient de recevoir la nouvelle
que la Bourgogne & la Victoire du même département
, ont ordre de ſe rendre à Breſt.
» Le 6 de ce mois , ajoute cette lettre , il
s'eſt perdu , pendant la nuit , ſur les feuillettes
près de Camaret , un vaiſſeau marchand de
190 tonneaux , venant de Rochefort , chargé
ue vin pour le compte des munitionnaires ;
le Capitaine qui avoit ſa femme à bord ,
acu
le bonheur de ſe ſauver ainſi que tout l'équipage
; des chaloupes envoyées de Breft , ont
retiré aufſi preſque toute la cargaifon , & on
eſpère pouvoir remettre ce navire à flot «.
>> On mande de Cadix à nos négocians ,
écrit- on de Morlaix , de ſe preſſer de faire leurs
envois , parce que dans peu , il ne fera peutêtre
plus prudent de ſe ſervir de bâtimens
neutres pour le commerce , & que toutes les
apparences font que l'Eſpagne va ſe mêler de
notre querelle avec la Grande - Bretagne . Les
ordres font donnés dans tous les ports de cette
Monarchie pour armer tous les navires de guerre
fans exception , & il y a 50,000 matelots pour
les monter , indépendamment des matelots
étrangers qu'on a engagés. La flotte augmente
tous les jours ; les forces de terre ne vont pas
àmoins de 120,000 hommes : jamais cette Puiffance
ne fut armée d'une manière auſſi redoutable
, & l'on ſe perfuadera difficilement que
tant de préparatifs & de dépenſes n'aient point
d'autre objet que la précaution. Le printems
1
( 345 )
approche , & il ne peut manquer de réfoudre
ce problême embrouillé , contre lequel tous
les calculs de la politique ont échoué juſqu'à
préſent .
Les lettres de différens ports du Royaume
annoncent la rentrée ſucceſſive de pluſieurs navires
partis de Saint-Domingue , & dont le fort
inquiétoit. Pluſieurs ont été pris ; mais le plus
grand nombre eſt déja arrivé. On mande d'Aigues-
Mortes en Languedoc , que des corfaires
de Mahon ont paru devant le Grau du Roi ,
&qu'ils ont enlevé pluſieurs tartanes de pêche
entre ce port & Sainte-Marie. Le Commandant
de cette place & le Lieutenant-Général
de l'Amirauté , ont en conféquence écrit au
Miniſtre pour demander des troupes & une frégate
qui veille à la sûreté de cette partie de
nos côtes .
>> Le Maître-d'armes de la marine , écriton
de Toulon , le célèbre Roubaud qui avoit
équipé un petit corſaire de 4 canons de 4 ,
8 pierriers & 40 hommes d'équipage , dont
on n'avoit point entendu parler depuis un mois
qu'il étoit parti pour aller croiſer ſur les côtes
d'Eſpagne , vient de rentrer avec 6 priſes Angloifes
, évaluées à 200,000 livres . Comme il
a été heureux , il va armer un gros corſaire
en ſociété avec pluſieurs perſonnes , qui comptent
également ſur ſa conduite , fon courage
& fon bonheur «.
Le corfaire le Jean Bart , Capitaine Cotten ,
armé de 20 canons & de 120 hommes d'équipage
, après avoir eu de grands fuccès dans
ſes différentes croifières , a eu le malheur d'être
pris par le floop Anglois le Delight , à lahauteur
de Dunmore ; il a foutenu un combat opiniâtre
pendant 5 heures ; il y en avoit déja 3
qu'il duroit lorſque le vaiſſeau de guerre An-
Ps
( 346 )
glois le Jupiter parut à ſa vue , & reſta ſpec
tateur du combat , auquel il n'auroit pas manqué
de prendre part ſi le Jean Bart , fort endommagé
, hors d'état d'échapper au Jupiter
quand il auroit mis le Delight hors de combat ,
n'eût amené 2 heures après.
>> Nous nous empreſſons de tranſcrire ici
l'avis ſuivant que nous avons reçu :
Avisà MM. les Auteurs du Mercure de France .
>> Vous avez annoncé MM. dans le Journal de
la première dixaine de Mars , un Profpectus d'armement
à Nantes , fait par MM. Deſgranges &
Compagnie , de fix frégates de 36 pièces de canons
chacune , & de deux corvettes qui doivent
s'armer en guerre pour foutenir le commerce de
l'Etat , & dont les ſouſcriptions doivent ſe faire
par un eſprit de patriotiſme qui paroît des mieux
combinés. Pour répondre & participer à des
vues auſſi ſages que légitimes , que celles de
toute la Nation un Officier que le zèle a
soujours conduit pour le ſervice de Sa Majefté ,
ayant conçu le projet de ſe rendre utile pendant
cette guerre , comme il l'a pratiqué dans les précédentes
, pourvu d'ailleurs de l'agrément de Mgr.
de Sartine , Miniſtre de la Marine , qui lui fait
P'honneur de protéger ſes ſervices , pourroit offrir
à cet armement des reſſources militaires concernant
les troupes propres à ſervir ſur ces frégates.
Cette troupe , qui aura l'honneur de ſe mettre ſous
la protection de la Cour , ſera compoſée d'une
première compagnie de 150 Volontiares de diftinction
tous jeunes gens nés avec des ſentimens
au-deſſus de la commune populace , qui , par leur
zèle , répondront au defir de toute la Nation :
chaque Officier propoſe de mettre en maſſe , pour
l'habillement , une ſomme de 300 liv. & chaque
Volontaire celle de 200 liv. fi on veut la recevoir
,
( 347 )
par ſouſcription ; elle croit pouvoir trouver les
occaſions favorables pour ſe diftinguer ſur un armement
de l'eſpèce que MM. Deſgranges & Compagnie
propoſent, eſpérant que conduits par des
fentimens d'émulation , d'honneur & de patriotiſme
, elles ne pourront manquer de mériter l'eftime
de tous ſes compatriotes.
Pour s'attirer la confiance de la Compagnie à
laquelle elle ſera attachée , on propoſe auſſi de faire
connoître les qualités du Chef & des Officiers qui
la compoſeront. Le Chef ſert depuis 1746 , tant
fur terre que fur mer ; il a fait les campagnes
d'Italie & celles d'Amérique pendant la dernière
guerre , a été fait Capitaine des Grenadiers en
1759 , & Chevalier de St. Louis en 1763 , n'étant
pour lors âgé que de 24ans. Il a reçu ſept bleſſures
confidérables tant en Italie , qu'en Amérique ; il
peut prouver qu'il eſt le cent quarante-quatrieme
Militaire de ſa famille depuis 1663 , tant en France
en Eſpagne , qu'en Allemagne & il a cinq fils
qu'il deſtine au même état. Tous ces faits fout entre
les mains de M. de Sartine , qui lui fait l'honneur
de protéger ſes ſervices par toutes fortes de bontés
, & dernièrement par la lettre que ce Miniſtre
abien voulu lui écrire pour la récompenſe de ſes
ſervices paſſés.
,
Copie de la Lettre de M. de Sartine , au Chevalier
de Larminat .
A Versailles ce 30 Mars 1779 .
>> J'ai reçu , Monfieur , votre lettre du 9 de ce
>> mois , par laquelle vous me demandez la per-
>> miſſion de lever huit Compagnies de Volontai-
בכ res de cent-cinquante hommes pour ſervir fur
>> les frégates qui doivent être armées à Nantes
par les ſieurs Deſgranges & Compagnie ; vous
P6
( 348 )
לכ pouvez faire afficher le Proſpectus que vous
>> m'avez envoyé , & prendre avec ceux qui defire-
>> ront ſervir ſur ces frégates , tels arrangemens
>> cue vous jugerez à propos , pourvu qu'ils ne
33 foient pas contraires aux Ordonnances & Déclations
du Roi .
Je ſuis très-parfaitement , &c. Signé , DE SAR-
30 TINE C.
>>MM. Deſgranges & Compagnie ſont priés de
répondre par le Mercure de France , à la propofition
qui leur eft faite pour recevoir cette Compagnie
de Volontaires , en qualité de Souſcripteurs
, dans leur armement , moyennant les avantages
reſpectifs , & prendre avec M. le Chevalier
de Larminat les arrangemens qu'ils trouveront les
plus avantageux pour les parties militaires , de
concert avec tous les Intéreffés .
Son adreſſe eſt à Luxeul ,en Franche - Comté ,
par Lure à Luxeul «.
Une lettre de la Rochelle du 19 du mois
dernier , porte qu'une louve d'une taille extraordinaire
bleffa , quelques jours auparavant , le
nommé Pierre Tauſſin qui travailloit à la vigne
dans le Fief de Muranville , auprès du bois du
Château de Cheuſſe . La louve , qui étoit fans
doute enragée , entra dans le bois , où on la
pourſuivit fans pouvoir la tirer. Alors on fonna
le tocfin dans les Paroiſſes de Sainte- Soulle ,
Bourgneuf & Dampierre ; tous les habitans
s'étant raſſemblés , on forma une grande enceinte
, & l'on parvint à tuer cette bête dangereuſe.
On fe rappelle qu'il y a environ 12
ans qu'un loup enragé fit périr plus de 28 per-.
fonnes dans les environs de la même ville.
Le 3 Avril , le feu a pris au village de Saint-
Sauflieu , fitué à trois lieues d'Amiens , fur la
grande route de cette ville à Paris ; le vent...
(349 )
$
!
qu'il faiſoit , & le manque d'eau dans les mares
du village , occaſionné par la féchereſſe de l'hiver
dernier & du printemps , ont accéléré le
progrès des flanımes , au point que de 400 maifons
dont le village étoit compoſé , il en a été
confumé 250 , avec les écuries , granges &
étables qui en dépendoient. Les brigades de
Maréchauffée d'Amiens & de Breteuil , avec
leurs Officiers , ſe ſont tranſportées auffi-tôt
à Saint- Sauflieu , elles ont raſſemblé les habitans
des paroiſſes voiſines ; & c'eſt à leur activité
que le village doit la conſervation des 150
maiſons qui font reſtées ſur pied. Les habitans
de ce lieu font pour la plupart des Rouliers &
des Voituriers , qui vivoient dans une forte
d'aiſance ; ceux dont les maiſons ont été brûlées
font ruinés . On eſtime la perte à environ
huit cents mille livres . M. d'Agay , Intendant
de Picardie , en ſuivant le plan qu'il a adopté ,
&dont on fent de plus en plus l'utilité dans
cette province , ſe propoſe de répartir les fecours
que le Roi voudra bien accorder à ces
infortunés , entre ceux qui ſe détermineront à
couvrir en tuiles . C'eſt le ſeul moyen que l'on
puiſſe employer avec ſuccès , pour éviter les
fréquens incendies auxquels font expoſés les
villages de Picardie , preſque tous couverts en
chaume . On a remarqué qu'une maiſon couverte
en tuiles , placée au milieu de la partie
du village de Saint-Sauflieu qui vient d'être
incendiée , a été préſervée des flammes.
Il paroît un mémoire très - intéreſſant fuivi
d'une confultation pour la Marquiſe de Cabris ,
fille du Marquis de Mirabeau ; l'objet de ces
écrits , eſt une réclamation contre des ordres ſupérieurs
qui retiennent la réclamante dans un
couvent ; éloignée de fon mari qui eſt interdit
par caufe de démence , elle demande à jouir
(350 )
de fon état , & de la tutelle de ſa fille ainſi
que de la curatelle de fon mari, dont elle eſt
privée contre l'attente de la loi .
La plaidoirie commencée à la Tournelle à
l'occaſion du prétendu fils du Comte de Solar
a attiré la foule aux audiences. Nous avons
parlé dans le tems du ſujet de cette cauſe intéreſſante
; il réſulte juſqu'à préſent des réponſes
de M. Cazeaux accufé , qui eſt dans
les prifons du Châtelet , qu'il avoit été véritablement
chargé de conduire aux eaux de
Bagnères un enfant fourd & muet , fils de Madame
la Comteſſe de Solar; que cet enfant y
a été conduit & traité ſous ſon nom : qu'il
a été ramené enſuite à Chacluy où il a été
reconnu par les perſonnes qui l'avoient vu précédemment
, & qu'y ayant eu la petite vérole ,
il en étoit mort & y avoit été enterré.
e Il ſe fait aquellement dans l'Eglise des Théa
tins une quête en faveur des enfans trouvés ;
on apprend par l'annonce de cette quête qu'ils
font au nombre de 13,000. » La femme d'un
Cordonnier de cette ville , écrit- on d'Auzance
dans le diocèſe de Limoges , eſt accouchée
en marchant , & preſque ſans s'en appercevoir ,
d'un enfant mâle de la longueur de 2 pouces ,
bienproportionné dans tous les membres. L'agi
tation des bras & des jambes de ce fétus , a
prouvé , pendant 5 quarts d'heure , qu'il vivoit ,
& l'on a profité de ce tems pour lui adminiſtrer
le baptême en préſence de tous lesMé
decins & Chirurgiens de la ville ; quand on
s'eſt apperçu qu'il ceſſoit de donner des mar
ques de vie , on l'a enterré avec folemnité
La nuit du to au 11 de ce mois , eſt décédé
ici Louis-Alcide Frotier , Chevalier de la Coſte-
Meſſelière.
Le Comte d'Hangeſt de Morlaix , Seigneur.
1
( 351 )
P
1
1
mer
d'Etrepilly & d'Airmonde , eſt mort à Château-
Thierry - fur - Marne , dans la sse année de
fon âge.
M. Hilaire Marin Rouelle , du Collége de
Pharmacie de la Société des Arts de Londres ,
de l'Académie Electorale d'Erfort , de l'Académie
Royale de Médecine de Madrid , de
la Société Patriotique de Haute-Navarre , &
Démonſtrateur de Chymie au Jardin Royal
des plantes , où il s'eſt montré le digne fucceffeur
du célèbre Rouelle fon frere aîné , eft
mort le 7 de ce mois dans la 60e année de
fon âge.
:
M. Jean-François Ruffo Defcomtes de la
Rie , chef de la branche de la maiſon Ruffo ,
établie en Dauphiné , eſt mort en cette ville le a
Mars 1779 , dans la 59e. année de fon âge.
Arrêt du Conſeil d'Etat du Roi , du Mars
dernier , qui défend à toutes perſonnes d'expor
ter les métiers ainſi que les outils & inſtrumens
fervant à leur fabrication , à peine de trois
mille livres d'amende contre les contrevenans ,
& même d'être pourſuivis extraordinairement ;
dérogeant à cet effet Sa Majefté à tous arrêts
& règlemens à ce contraires .
Autre du 7 du même mois , par lequel Sa
Majefté étant informée des avantages réſultans
de l'établiſſement de la Caiſſe d'eſcompte , &
que pendant les fix derniers mois de l'année
révolue , on avoit eſcompté plus de trente- trois
millions de lettres-de-change , à l'intérêt de 4
p.: par an , a cru devoir écouter favorablement
la demande qui lui a été faite par les actionnaires
& par les Administrateurs , pour
qu'elle voulût bien fixer les diſpoſitions qui
avoient été jugées les plus propres à maintenir
l'ordre dans l'adminiſtration de cette Caiſſe :
( 352 )
ce que Sa Majeſté a fait par le préſent Arrêt de
fon Confeil , compoſé de douze articles.
,
Autre du 18 du même mois , par lequel le
Roi informé que dans le nombre des effets dépoſés
au Mont-de-Piété établi à Paris , & qui
Tont dans le cas d'être vendus , faute d'avoir été
retirés par les propriétaires dans le délai fixé
il ſe trouve beaucoup d'ouvrages d'or & d'argent
, ou garnis deſdites matières , dont les
droits de marque & contrôle n'ont point été
précédemment acquittés , a jugé qu'il étoit juſte,
conformément aux règlemens , & convenable
aux intérêts du commerce , que ces droits fufſent
payés ſur lefdits ouvrages ; & Sa Majefté
ftatue en quatre articles fur le recouvrement de
ces droits , par le Régiſſeur ou Fermier , ſans
préjudicier aucunement à l'établiſſement du
Mont-de-Piété.
Lettres Patentes du Roi , qui permettent au
Mont-de-Piété de faire vendre l'Argenterie ou
la Vaiſſelle d'argent miſe en nantiſſement. Données
à Verſailles le 22 Mars , & regiſtrées en
la Cour des Monnoies le 29. » L'encouragement
&la protection que nous ne ceſſerons d'accorder
à l'établiſſement du Mont-de- Piété , dont
le fuccès continue de répondre à nos vueess ,, &
nous confirme de plus en plus ſon utilité , ne
doivent pas nous faire négliger l'intérêt que nous
avons de conferver à nos Hôtels des Monnoies
la facilité de ſe procurer des matières pour alimenter
leurs fabriques ; c'eſt un principe qui
n'a jamais échappé à la ſageſſe des Rois nos
prédédeffeurs. Louis XIV , par ſa Déclaration
du 14 Décembre 1689 , regiſtrée où beſoin a
été , a ordonné qu'en cas de vente de meubles ,
par autorité de Juſtice , toute argenterie &
vaiſſelle d'argent , ſeroient portées aux Hôtels
des Monnoies , pour y être converties en eſpè.
(353 )
ces , & en être la valeur de l'argent payée fur
le pied des tarifs , & cette diſpoſition a depuis
été ſuivie avec la plus grande exactitude : Nous
ne pouvons pas nous diffimuler cependant que
fi on l'exécutoit à la rigueur , dans les ventes
qui doivent ſe faire au Mont-de-Piété , ceux de
nos Sujets qui ont été dans le cas d'y avoir re
cours , pourroient en ſouffrir un dommage fenfible
, à cauſe des façons confidérables que
comporte la vaiſſelle d'argent , qui tomberoient
en pure perte pour eux ; de manière que ce
feroit leur ôter un moyen facile de profiter de
toutes les reſſources que nous avons entendu
leur procurer par cet établiſſement.Ces confidérations
nous déterminent à déroger en partie à
la diſpoſition de la Déclaration du 14 Décembre
1689 , & de reſtreindre l'exécution de l'article
Vde nos Lettres-patentes du 9 Décembre
1777 , portant établiſſement dudit Mont-de-
Piété , par lequel il eſt ordonné que les effets
mis en nantiſſeinent , & qui n'auroient pas été
retirés à l'expiration de l'année du prêt révolue,
feroient , par Ordonnance du Lieutenant-genéral
de Police & par le miniſtère d'un Huiſſiercommiffaire-
priſeur , vendus publiquement fur
une ſeule expoſition , au plus offrant & dernier
enchériſſeur. C'eſt ainſi qu'en cherchant à concilier
ces différens intérêts , nous eſpèrons pouvoir
conferver à nos Hôtels des Monnoies un
fonds de matières propres à leurs fabrications
ànos ſujets un moyen de ſe procurer les reffources
dont ils peuvent avoir beſoin , & à
1'Hopital général un fecours que le grand nom
bre des pauvres dont il eſt furchargé lui rend
abſolument néceſſaire . A CES CAUSES , &c.
Les numéros fortis au tirage de la Lotterie
Royale de France , du 16 de ce mois , font 12 ,
34 , 60 , 87, 8.
( 354 ) :
De BRUXELLES , le 20 Avril.
LE myſtère dont l'Eſpagne continue à s'envelopper
n'étonne pas moins les ſujets de cette
monarchie que les étrangers. Si l'on laiſſe
échapper quelques plaintes & quelques défiances
dans quelques endroits , on ſe permet dans
d'autres des plaifanteries ; & la gravité Eſpagnole
ne dédaigne pas de fe dérider dans cette
circonftance.
>>> Quand les Docteurs dont cette Ville abonde,
écrit- on de Salamanque, ont affoibli leur vue
à force de lire , & que leurs lunettes ne font plus
poureux que l'enſeigne de la ſcience , ils raifon
nentà perte de vue ſur les évènemens politiques.
Dans le moment actuel deux partis diviſent ce
corps vénérable; l'un veut la paix, l'autre veutla
guerre; mais comme il eſt également impoffible à
tous les deux de décider cette grande queſtion ,
ils ont au moins la confolation de pouvoir la traîner
en longueur,&de difputer ſans rienconclure.
Quandje vois , diſoit le Docteur Oxala , toutoutes
les nations armées & prêtes à s'exterminer
, & que je confidere notre ſeul Royaume
neutre & paiſible au milieu de cette agitation
univerſelle , je le compare au ſage d'Horace
debout au milieu des ruines de l'univers . Ses
armemens de terre & de mer le rendent ref.
pectable à toute la terre , & il n'a point d'ennemis
, à cauſe du danger connu de le devenir ;
lui feul conſervant ſa fermeté ſtoïque & fa
froide raiſon , peut ramener les nations agitées
au bonheur & à la paix. S'il embraſſoit un parti ,
ce parti feroit bientôt vainqueur , & le vaincu
ne lui pardonneroit jamais une déciſion qu'il
auroit hâtée. Mais , répondoit le jeune Docteur
Fogoſe; quel eſt donc l'objet de la querelle
générale ? N'eft-ce pas de rendre à tous les pa-
A
:
( 355 )
f
1
villons de l'Europe leur liberté naturelle ? La
reconnoiſſance de tous ne nous dédommagerat-
elle pas des plaintes d'un ſeul ? En vain notre
refrain notre proverbe favori eft , paix avec
l'Angleterre , &guerre avec tout le monde ; il me
femble , que commerce avec tout le monde &
Liberté de pavillon dons toutes les mers , eſt une
variation honorable que nous ſommes les maitres
d'adopter , & que ce provérbe vaudroit
encore mieux que l'ancien. Voilà bien l'eſprit
du jour , s'écria alors le Docteur Oxala ; on vife
aux innovations , on veut détruire les ſyſtêmes
anciens qui font bons précisément à cauſe de
leur ancienneté , indépendamment d'autres raifons
qu'il eſt ſuperflu de détailler ; mais examinez
mûrement les inconvéniens des nouveautés
. Le Miniſtère actuel a introduit chez nous
le goût des manufactures & du travail , & le
peuple s'occupe , au lieu d'étudier ; la liberté
du commerce a été accordée à tous les ports
d'Eſpagne ; de forte qu'il y aura bientôt moins
d'Hidalgos de nobles fainéans ) dans le Royaume
que de vigateurs & de matelots : entin',
quand l'eſprit de la nation ſera totalement changé.
Tout n'en ira que mieux , reprit vivement
Fogoſe , je ne digère point le vaiſſeau
Anglois de l'Affiento , qui entre vingt fois par
an à Buenos-Ayres. Je ſupporte impatiemment
cette frégate Angloiſe qui réſide toujours
dans le port de Cadix pour favorifer la contrebande
de l'or: le port de Penfacola qui maîtriſe
le commerce du golfe du Mexique , me
déplaît ſouverainement entre les mains de la
nation avec laquelle notre proverbe dit qu'il
fau être en paix. Enfin ſi je regarde près de
nous , la majeſté nationale ſe révolte en voyant
ce que j'y vois. Vous croyez donc , répliqua
Oxala , que notre union intime avec notre allie
naturel remédieroit à tous ces inconvéniens ?
-
( 356 )
-Oui .- Qu'il nous mettroit à l'abri de toute
crainte vis-à-vis la Grande-Bretagne ? Oui.
-
- -
Que notre commerce ne feroit plus vexé
par une contrebande faite à main armée en
pleine paix ? Oui. Que les Etats - Unis
rendroient la Floride & Pensacola ? - Oui.
Que le Roi de Maroc ne fongeroit plus à troubler
notre commerce dans la Méditerranée , fi
une fois le pavillon Anglois avoit perdu ſa ſuprématie
par-tout ? Oui.-Eh bien , il faut ſe
déclarer , fi tout cela est vrai ; mais cela n'eſt
pas vrai. La nuit tombe , il faut que je forte pour
affaires preſſées , je vous donnerai mes preuves
demain<<.
S'il faut en croire quelques avis plus ſérieux ,
cette grande indifférence n'eſt qu'affectée , &
le moment décifif n'eſt pas éloigné. » On obſerve
depuis quelque tems , écrit-on du Pardo ,
en date du 22 Mars , que le Comte de Grantham
, Ambaſſadeur d'Angleterre , paroit plus
fréquemment à la Cour , & qu'il va beaucoup
chez le Miniſtre ; comme on fait d'ailleurs que
notre Ambaſſadeur à Londres a des conférences
affidues avec le Miniſtre Britannique , on
préſume qu'il réſultera bientôt de cette étroite
correſpondance , quelque choſe d'aſſez extraordinaire
, & qui étonnera peut-être toute l'Europe
«.
D'autres lettres de Cadix portent que vers
le milieu du mois derrnniieerr ,, un courier , expépédié
de Madrid au commandant de la Marine
, à l'iſſue d'un conſeil de guerre , lui avoit
porté l'ordre de tenir prête à mettre à la voile
le 29du même mois une eſcadre de 15 voiles ,
tant vaiſſeaux de ligne que frégates , pour
aller exécuter une entrepriſe ſecrette. Ces
vaiſſeaux , ajoute-t-on , feront ſous les ordres
dedeux Amiraux. Outre les caſernes de cette
Ville , qui font très-belles & garnies de trou30
t
(357 )
pes , on a fait vuider la douane , qui eſt un
ider
bâtiment immenfe , pour en loger un grand
nombre d'autres , qui arrivent journellement
à Cadix : comme cette Place n'eſt qu'à 18
lieues de Gibraltar , on préſume que ces troupes
ſont deſtinées à renforcer & à raffraîchir le
camp de S. Roch , qui n'eſt éloigné que d'une
lieue de cette place Angloiſe .
Selon les nouvelles de Hollande , les Etats-
Généraux qui ſe ſont ſéparés le 2 de ce mois ,
ont pris avant de terminer leur aſſemblée , la
réſolution définitive d'accorder des convois refpectables
à tous les bâtimens appartenans à la
République , & de renouveller aux Capitaines
&Officiers de la Marine , l'ordre de les protéger
efficacement , ſans diftinction de la pro
priété de la cargaifon & de la deſtination ,
pourvu qu'ils ne renferment aucun des objets
que les traités comprennent au nombre des
marchandiſes de contrebande >> Ces difpofitions
, ajoutent ces lettres , auroient dû être
priſes il y a long-tems ; elles nous paroiſſent
bien tardives pour obtenir de la France qu'elle
veuille bien nous rendre les priviléges qu'elle
nous a ôtés. Les Etats-Généraux n'ont pas
confulté l'intérêt de la République en la mécontentant.
Le parti que viennent de prendre
les Anglois de ne plus charger ſur nos navires
pour Oftende , & de ne faire uſage que des
leurs , qu'ils feront eſcorter , ajoute aux pertes
que nous éprouvons & que nous aurions pu
éviter , & il paroît qu'il a un peu influé ſur les
réſolutions de LL. HH. PP «.
On n'a aucun avis de nos Eſcadres aux
Ifles , écrit-on de Londres , & rien d'intéreſ
fant ne tranſpire de l'Amérique . On croit affez
généralement que l'Eſpagne n'eſt pas éloignée
de ſe déclarer , & l'on comprend très-bien que
ce ne fera pas en notre faveur ; on compte à
(358 )
Theure qu'il eſt que le Sénégal eſt repris ;
mais vra.ſemblablement ce bruit n'eſt répandu
que pous foutenir le prix de la gomme qui , en
ettet , a peu hauffé depuis la perte de nos établiſſemens
dans cette partie du monde. On ne
peut mer que nos Corfaires ne foient heureux
fur mer ,& qu'ils ne fafient des priſes contidérables
; mais nous ne nous défendons pas ici
de la petite manie de les exagérer : on entde
les liftes autant qu'on le peut , & on y voit
fréquemment des noms de vaiſleaux qui n'ont
jamais été connus en France ; quelquefois on
annonce des priſes qu'on ne nomme pas d'abord
, quelques autres que l'on nomme mal ,
& lorſqu'elles arrivent dans nos ports on ſe
garde bien de rectifier les mépriſes , on donne
Je nom véritable du navire qui pafle alors pour
une nouvelle priſe; on compte ainfi deux fois ,
trois fois le même objet , cela grodit la liſte ,
& les preneurs n'en font pas plus riches.
>> Le Parlement , écrit-on de Paris , a jugé
les particuliers qui ont abuſé de la facilité du
Marquis de Brunoy , ils étoient au nombre de
34; mais comme l'Arrêt n'a point encore paru,
on ne fait que très-peu de ſes diſpoſitions.
D'après ce que l'on en dit , il paroit qu'aucun
Officier public n'a trempé dans ces manoeuvres
odieuſes ; le Notaire qui avoit été arrêté
a été déchargé de toute accuſation. Un ſeul
homme, connu par ſes places , a été flétri ; il
n'a pu furvivre à cet Arrêt ; & ayant ſu qu'il
étoit blâmé , il s'eſt rendu chez Poitevin , eft
entré dans un bain , où il s'eſt coupé les veines ;
•mais le ſang ne coulant pas fans doute aſſez
vite , il s'eſt tiré un coup de piſtolet «.
Une Lettre écrite à bord de la Frégate de
guerre Hollandoiſe l'Aigle , mande-t- on d'Amſterdam
, commandée par le Capitaine M. J.
Servat, porte qu'ayant rencontré le 4 de ce
( 359 )
コ
mois un vaifſeau que l'on remarqua être Hollandois
, auffi- tôt le Capitaine Servat tit forcer
de voiles pour l'atteindre , en lui lâchant un
coup de canon , qui obligea ledit navire d'amener
. Auffi- tôt M. Servat envoya une chaloupe
armée à bord du vaiſſeau , qui ſe trouva être le
Bikenhoom , commandé par le Patron Hollan
dois Jacob Rynders , faiſant voile de Marſeille
pour le Havre-de-Grace , & dont le Corſaire
Anglois l'Aventure , de 14 pieces de canon &
de 71 hommes d'équipage , aux ordres du Capitaine
George Hanit , s'étoit emparé le 28
Mars. Le Capitaine Servat ayant fait paſſer à
fon bord le Lieutenant Anglois , un Pilote &
9 Matelots , qui étoient chargés de conduire
leur priſe à Liverpool , remit enſuite au Capitaine
Rynders ſon Navire , & le convoya jufqu'à
la hauteur du Cap de la Hogue .
On mande de Rotterdam , que Jacob Schot
Patron du Navire la Concorde , appartenant à
un Négociant de ladite Ville , avoit rencontré
dans le Canal de la Manche , à- peu-près à la
hauteur de Plymouth , un Corſaire François ,
de 20 pièces de canon , qui lui ayant ordonné
d'amener , & l'ayant retenu une heure entière ,
qu'il avoit paſſé à examiner avec la plus grande
attention tous les papiers & connoiſſemens de
ſon Bâtiment , après avoir reconnu qu'ils étoient
en bon ordre , lui avoit finalement permis de
continuer fon voyage , fans lui avoiirr caufé le
moindre dommage.
Des Lettres de Conſtantinople , qu'on reçoit
dans ce moment , portent que la paix entre
la Ruffie&la Porte vient d'être conclue . Le 21
Mars , M. de Stachieff, Miniſtre plénipotentiaire
de Ruffie , a figné , avec le plénipotentiaire Ottoman,
en préſence du Comte de Saint-Prieft ,
Ambaſladeur de France , que le Divan & le
Miniſtre de Rufie avoient fait inviter à cet effet,
(360 )
>
une Convention qui fait ceſſer tous les motifsde
la guerre , qu'on avoit craint de voir ſe rallumer
entre les deux Puiſſances .
-- > Deux Couriers Eſpagnols , écrit-on de Dunquerque
, ſe ſont embarques le 14 de ce mois , à
Calais, ſur le paquebot ordinaire , pour paſſer à
Londres. Ils ont dit avoir été expédiés de Madrid
le même jour , & avoir reçu l'ordre de faire la plus
grande diligence. Onles croit porteurs de dépêches
qui nous font bien augurer de l'intelligence entre la
France & l'Eſpagne , pour le début de cette campague.
D'après leur rapport , ils ont été expédiés
deux jours après l'arrivée de deux envoyés Américains
à Madrid ; la flotte étoit toujours à Cadix ,
forte de 36 vaiſſeaux de ligne , remplaçant ſes vivres
tous les is jours.
Une lettre deBois- le-Roi , près d'Anets , porte les
détails ſuivans. >> Les habitans de cette Paroiſſe ayant
étéattaqués d'une épidémie , dont les ravages étoient
auſſi prompts que ceux de la pefte , M. Galleron ,
Médecin à Jory , d'accord avec les Officiers des
Faux & Forêts , fit répéter ſur la fin du mois dernier
l'expérience par laquelle Hypocrate ſauva la Grèce
de la peſte , il y a 2000 ans. On établit en divers
endroits des monceaux de fagots , qu'on couronna
de 8 fortes voitures de genièvre. On y mit le feu
au moment où le ſoleil diſparut de l'horiſon , où le
commencement de l'élévation des vapeurs , condenfant
la partie de l'air qui environne la terre de plus
près , la rend moins pénétrable à la flamme & à la
fumée ; le Village fut couvert d'une fumée plus
épaiſſe que le brouillard le plus denſe ; elle portoit
une forte odeur de violette , qui étoit tellementbalfamique
, qu'une grande partie des malades ſe trouva
foulagée très - promptement; aucun habitant n'eſt
mortdepuis cette époque , & la Communauté , qui
la veille projettoit d'abandonner ſes foyers , après
avoir ſuſpendu le drap mortuaire au clocher de la
Paroiſſe , bénit aujourd'hui le Ciel de ſa confervation".
Qualité de la reconnaissance optique de caractères