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1778, 12 (5, 15, 25 décembre)
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MERCURE
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours ; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l'Annonce & Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ;
les Caufes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers, &c. &c.
1
Décembre 1778 .
TEA
YEU
PARIS
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou ,
rue des Poitevins .
A vec Approbation & Brevet du
Rei.
TABL E.
PIÈCES
FUGITIVES.
Idylle ,
Lettre de l'Impératrice de
3 Ruffie à Madame De-
Des Plaifirs de l'Imagination
,
Chanfon >
nis
و
59
62
7 Lettre de Métaftafe ,
13 Lettre à M. de la Harpe ,
Enigme & Logogryp . 16
NOUVELLES
LITTÉRAIRES.
Gravures ,
Mufique,
Recherchesfur l'Etat de la Cours Public ,
68
79
71
72
Religion Chrétienne au ANNONCES LITTER. ib.
19 JOURNAL POLITIQUE.
Japon ,
Ode fur la Guerre, 27 Conftantinople › 73
SCIENCES ET ARTS . Pétersbourg , 74
SPECTACLES .
Comédie Italienne ,
Réponse de M. Macquer 40 Stockholm ,
Académie Royale de Mu- Vienne ,
fique ,
Comédie Françoise , 51 Ratisbonne ,
53 Rome ?
ACADEMIES . Livourne
'Acad. de Montauban , 54 Londres ,
Académie de Dijon , 55 Etats- Unis de l'Amériq.
175
Varfovie , 77
78
47 Hambourg, 79
81
91
92
93
Société Royale de Nancy, Septent.
17 Verfailles ,
Anecdote , 58 Paris ,
VARIÉTÉ S. Bruxelles ,
ΙΟΙ
104
105
116
APPROBATIO N.
J'AI " AI lu , par ordre de Monfeigneur le Garde des
Sceaux, le Mercure de France , pour les Décembre,
Je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion.
A Paris , ce 4 Décembre 1778.
DE SANCY.
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT,
rue de la Harpe , près Saint - Côme.
MERCURE
DE FRANCE.
5 Décembre 1778.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
H
IDYLL E..
EUREUX celui dont le coeur innocent
Bravant des paffions la clameur importune ,
A fuivre en paix la voix d'un inftinct bienfaisant ,
Borne fa modefte fortune !
L'air calme du matin vient charmer fon réveil ;
Le jour coule pour lui d'une pente infenfible ;
Au retour d'un travail paisible ,
FOR LIBRA
A ij
4
MERCURE
La nuit vient le combler des faveurs du fommeil,
Chaque inftant dans le fein d'une volupté purę
Plonge à l'envi fon ame & fes fens enchantés ;
Du cercle des faifons les pompeufes beautés
fes yeux Teuls décorer la nature.
Semblent pour
MAIS plus heureux cent fois dans fon bonheur ,
Lorsqu'il en fait jouir la compagne chérie ,
Que formèrent l'amour , les grâces & l'honneur ,
Pour embellir fa douce vie !
O Daphné ! ma Daphné , depuis cet heureux jour
Où l'hymen s'empreffa d'unir nos deſtinées ,
Qui jamais vit fuir les années
Avec des jours fi pleins de concorde & d'amour ?
Unis dans tous leurs goûts par l'accord le plus tendre ,
Nos coeurs femblent deux voix , qui du creux des vallons
S'élèvent dans les airs formant les mêmes fons :
Şans un tranfport célefte on ne peut les entendre,
MES yeux jamais ont-ils peint un defir
Que n'ait foudain rempli ta naïve tendreffe ?
Mon coeur a-t-il jamais goûté quelque plaifir
Dont le tien n'augmentât lyvreffe ?.
Quel chagrin dans tes bras pût long-temps m'agiter
Qui , le jour qu'en mon fein te conduifit ta mère
Tous les plaifirs dans ma chaumière
Volèrent fur tes pas pour ne plus nous quitter.
Sur nos devoirs facrés l'amour & l'innocence
Répandent tous les jours mille charmes nouveaux ;
DE FRANCE. 5.
Une commune ardeur anime nos travaux ,
Et les faveurs des Dieux en font la récompenfe.
COMME avec toi , depuis quelques faifons ,
De plus brillantes fleurs le printems fe couronne !
Que je cueille en été de plus riches moiffons ,
Des fruits plus vermeils dans l'automne !
Et quand de noirs frimats l'hiver couvre nos champs,
Affis à ton côté près d'un feu qui pétille ,
Sur notre naiffante famille
Quel plaifir de tourner nos entretiens touchans !
Que Borée en fureur , des bois qu'il deshonore
Chaffe au loin les plaifirs ; renfermé près de toi ,
Je le fens bien alors , tón coeur eft tout pour moi 3
Quels biens ai-je perdus quand tu m'aimes encore?
Er vous auffi , chers & tendres enfans ,
Vous , en qui votre mère a peint fa jeune image ,
De quel doux avenir vos aimables penchans
Nous offrent déjà le préfage ?
Les premiers fons qu'un jour Daphné fur fes genoux
Vous fit balbutier d'une voix foible & tendre ,
Il me femble encor les entendre ;
Ce fut pour m'appeller d'un nom , d'un nom fi doux.
Croiffez , enfans chéris ; hâtez votre jeuneffe.
Par vos jeux enfantins vous charmez nos beaux jours ;
Par l'aſpect raviſſant de vos tendres amours
Un jour vous charmerez notre heureuſe vicilleffe .
LORSQUE le foir , à mon retour des champs ,
A j
6. MERCURE
Raffemblés pour m'attendre au feuil de la chaumière ,
Vous m'appellez de loin , & par vos cris touchans -
Vous m'annoncez à votre mère ;
Lorfqu'en vos bonds joyeux , fufpendus à mes bras ,
Et tous vous difputant ma première carreſſe ,
Avec la plus vive allégreffe ,
Au- devant de Daphné vous entraînez mes pas.
Dieux , que dans vos plaifirs mon coeur trouve de
charmes !
Leurs tranfports , ô Daphné , raniment ous nos feux;
Et tendrement liés de bailers amoureux ,
Quels plaifirs nous fentons à confondre nos larmes !
Au feuil de fa chaumière , Amphis au point du jour.
Chantoit ainfi : Daphné furvient à demi - nuee ;
Sur chacun de fes bras , d'une grace ingénue ,
Elle tient un enfant beau comme on peint l'Amour.
Amphis , s'écria-t-elle , ô délices fuprêmes !
Tu viens de m'éveiller au doux bruit de tes chants
Et j'accours avec tes enfans .
Pour te bénir de ce que tu nous aimes.
Tous les trois , à ces mots , les preffant fur fon coeur
Il veut parler : fa voix fur les lèvres expire.
Heureux qui l'eût pu voir , ce fpectacle enchanteur !
Il eût fenti comme eux , faifi d'un faint délire ,
Qu'il n'eft , fans la versu , d'amour ni de bonheur.
( Par M. Berquin ).
DE FRANCE. 7
DES PLAISIRS DE L'IMAGINATION ,
Imité de l'Italien.
L'IMAGINATION eft la fource d'une in
finité de grands biens & d'une infinité de
grands maux ; je ne confidererai que fes
avantages & la manière dont on peut fe les
procurer. Peut -être découvrirai -je aux uns
des richeffes qu'ils poffedoient fans qu'ils
s'en fuffent encore douté ; peut-être apprendrai-
je aux autres à faire un meilleur
ufage d'une faculté , qui , juſqu'à préfent , ne
leur avoit été que funefte.
Ils font en bien petit nombre , les plaifirs
qui nous viennent immédiatement des objets
extérieurs , mais fuffent-ils plus nombreux
& plus variés , encore feroient- ils loin de
fuppléer par eux-mêmes à la fatale rapidité
avec laquelle tout être fenfible paffe de la
jouiffance au dégoût. L'imagination feule applanit
& sème de fleurs l'intervalle fouvent
long & douloureux qui fe trouve entre
un plaifir phyfique & un autre ; l'homme
s'indigne contre cet intervalle , il voudroit
l'anéantir ; forcé de le mefurer , il le parcourt
moins qu'il ne le dévore , à moins que l'imagination
ne l'arrête en chemin pour l'amufer
par fes agréables fantômes , & l'enchanter
par l'inépuifable variété des plaifirs d'opinion.
Ces plaifirs font malheureuſement peu
A iv
8 MERCURE
connus ; la plupart des hommes ont befoin de
la fecouffe des objets préfens pour fentir la
volupté , qu'ils n'ont pas même l'art d'économifer.
Mais le fage qui fait combien rares &
combien peu durables font les plaifirs phyfiques
, charge fon imagination du foin d'embell
portion qui lui en eft tombée , de
l'étendre & d'en prolonger la durée .
L'imagination redemande au temps &
fait lui ravir les plaifirs paffes : portée fur
l'aile de l'efpérance , elle s'élance dans l'avenir,
lui derobe les plaifirs futurs , & tranfporte
les uns & les autres au moment préfent.
C'eft ainfi que cette faculté volage &
bienfaifante étend fur tous les inftans de la
vic, des biens qui n'ont été diftribués que par
intervalle & très-inégalement.
Les hommes courent , fe heurtent , fe débattent
pour fe difputer le peu de plaifirs
phyfiques que l'avare main de la nature a
femes çà & là dans le défert de la vie ; mais
les plairs de l'imagination s'acquièrent fans
aucun danger ; ils font tout-à-fait à nous ;
peu de gens nous les envient ; on ne les cftime
point , à peine font- ils connus . O douces
illufions ! erreurs innocentes ! fi vous n'avez
rien de brillant , fi vous n'excitez ni l'admiration
, ni l'étonnement , ni l'ivreffe , du
moins vous n'êtes accompagnées d'aucun remord;,
& ni la méchanceté ni l'envie ne ren
voyent perpétuellement ceux qui vous préfèrent
, de l'efpérance à la crainte , & de la
crainte à l'efperance. Voyez cet ambitieux ,
DE FRANCE.
confidérez la profondeur des fillons que
l'inquiétude a creufes fur fon livide vifage ;
compárez fon maintien , fon air , avec l'air
& le maintien de l'homme infouciant &
tranquille , qui des plaifirs idéals a fu fe faire
un bonheur réel , & dites-moi lequel des
deux eft le plus fage. L'un a livré fon âme .
aux fureurs de la jalousie , aux piéges de la
rivalité , à la merci des événemens ; l'autre
parcourt tranquillement & fans ceffe une
multitude d'objets agréables , les confidère
fous tous les afpects , & les combine de tant de
manières , il en compofe un fi grand nombre
de tableaux , tous plus rians les uns que les
autres , que cette fucceflion également variée
& rapide , fupplée de refte l'énergie & la vivacite
qui leur manquent.
Du refte , l'homme que je peins , cet homme
heureux , fans avoir l'air de l'être , ne rejettera
point tous les plaifirs phyfiques ; non ,
il en a befoin pour ne les pas defirer avec
trop d'ardeur & d'impatience , il en a befoin
pour remonter fon imagination & pour s'enrichir
, fi j'ole ainfi m'exprimer , de matières
premières qu'il ouvrera comme il lui
convient , & fur lefquelles il répandra les
différentes couleurs que lni fourniront les innombrables
petites folies attachées à la condition
humaine ; folies qu'il aura l'art de cacher
, & dont fouvent il faura tirer un meilleur
parti que des confeils de l'auftère &
froide raifon. Car pour parvenir à cette fage
folie , peut-être faut-il encore plus d'adreife
A v
LO MERCURE
& de réflexions , que pour arriver à la folle
fagefe.
Il eft d'abord néceffaire d'avoir une ampleprovifion
d'objets flexibles & maniables.
qu'on puiffe combiner , comparer , tourner
& retourner en tout fens , tels que les Répu- .
bliques imaginaires , les tréfors cachés , les
palais enchantés , &c. Si parmi ces douces
chimères il fe gliffe quelque contradiction ,
quelque abfurdité , ne vous faites aucun fcrupule
de l'accueillir ; en fait de folie il ne
convient pas d'etre auflì difficile qu'en fait de
fageffe.
Je recommande la lecture des ouvrages de
Poésie , des Drames , & fur-tout des Romans
non de ceux qui ne marchent au dénouement
qu'au travers de mille aventures
facheufes , ou qui s'emparent avec violence
de l'ame , pour l'attacher toute entière à un
feul objet ; mais de ceux qui divifent , morcellent
, éparpillent la fenfibilité , qui font de
vous tantôt un Empereur & tantôt un Berger
; qui tantôt vous tranfportent au fond
d'une ile déferte , & tantôt vous rejettent
dans le tumulte des capitales.
Exercez, tant que vous pourrez , l'agilité de
votre imagination ; plus vous rendrez cette faculté
mobilé, plus il vous fera facile de la maîtrifer.
Refpectez la raifon , votre fouveraine ;
mais fans lui faire une cour trop affidue , ou
elle appefantira votre efprit , & vous forcera
de creufer quand vous ne devez qu'efflcurer.
Gardez , foignez précieuſement les
DE FRANCE.
érreurs agréables , & au nom de votre bonheur
, n'abandonnez jamais une amuſante
chimère , fût - elle de Bergame , pour un
froid raifonnement, fût-il de Locke lui-même ;
il faut encore vous pourvoir d'un peu d'indolence
philofophique , tant dans les affaires
que dans la recherche de la vérité , que vous
cultiverez en fujet foumis & fidèle , mais
dans l'obfcurité , mais fans inquiétude .
La fameuſe maxime divife & commande,
convient parfaitement à cette fituation ;
divifez vos paffions , partagez - les en une
infinité de petits defirs qui fe fuccèdent
fans ceffe , de forte qu'il n'y en ait aucun
qui domine fur les autres . Les objets en
entrant dans l'imagination ont une force expanfive
, qui , fi vous ne la réprimez & ne
prenez foin de la mettre en équilibre avec
d'autres objets propres à faire naître d'autres
defirs , s'emparent de tout votre être , &
transforment en tyran une faculté dont il ne
faut faire que fon amie.
Economiſez vos goûts , vos plaiſirs , vos
fenfations ; ne vous preffez pas de vivre :
fouvenez -vous que ce que vous amaffez de
trop pour le moment actuel , eft pris néceffairement
fur tous les momens à venir.
Spectateur d'une foule d'infenfes qui , pour
des hochets dont ils ne prévoyent pas même
l'ufage , fe mêlent , fe froiffent , fe précipitent
les uns fur les autres , rangez-vous fagement
de côté ; diminuez autant qu'il vous
fera poffible les relations que vous avez avec
A vj
12
MERCURE
3
eux ; faites-leur du bien , mais à la diftance
convenable , de manière qu'ils ne puiffent ni
vous heurter, ni vous entrainer dans leur tourbillon.
Elles font rates , les ames fortes &
courageufes , à qui le Ciel a donné de s'oppofer
à la multitude , de modifier , de changer
fes mouvemens , & de la traîner malgré
elle vers l'autel du bien public ; autel prefque
inacceffible , & toujours auffi-tôt dé-,
moli que conftruit. Quant à vous , qu'il vous
fufife de jouir tranquillement du court intervalle
de temps qui s'écoule entre le premier
& le dernier point de votre exiftence.
Qu'eft- il befoin que le ver laiffe fur la pouffière
la trace de fon paffage ? Et que fait à
l'Univers le bourdonnement d'une mouche ?
Mais en même-temps élevez vos regards &
votre penſée vers ces globes innombrables ,
que le grand Être a jetés dans l'immensité de
l'efpace , vers ces torrens de lumière & cet
efprit de vie qui circule dans l'Univers ; &
vous furprenant tantôt coloffe & tantôt
atôme , apprenez que vous ne devez ni vous
trop apprécier , ni vous compter pour rien .
Laiffez les hommes fe débattre , craindre , efpérer
, mourir , & repofez-vous doucement.
fur cette éclairée & philofophique indifférence
pour les chofes humaines , qui n'ôte
pas l'ineffable plair d'être bienfailant
mais qui affranchit des foins inutiles &
de ces viciffitudes de bien & de mal qui
agitent & tourmentent la plus grande partie
des hommes.
"
DE FRANCE.
Mais voulez - vous qu'on vous laiffe en,
paix ? Soyez en paix avec vous - même ; ne
vous fouillez d'aucun crime ; foyez jufte pour
tous les êtres qui vous environnent . Que les
animaux mêmes , foules tous les jours aux
pieds de l'homme cruel & fuperbe , ſe reffentent
de votre juſtice.
Cependant , gardez - vous bien de la chimère
de vouloir être parfait ; detir inquiet ,
inutile , qui vous rendroit ridicule à vous
même , & infupportable au refte des hommes
. Sortez de la fange des villes , aimez la
folitude , aimez la campagne , fejour de la
nature libre , & premier temple de la Divinite.
C'eft- là qu'à force de mediter vous
parviendrez peut -être à découvrir quelqu'un
des premiers anneaux de la chaine eternelle ;
fr vous y trouvez par - tout les traces de la
deftruction , par- tout auffi vous y verrez la
fage nature occupée à réparer les ruines ;
car l'homme peut bien modifier , mais non
diminuer le fonds inépuiſable de vie qu'elle
renferme dans fon fein.
14
MERCURE
CHANSON ,
A U ma- tin dans les Prés de Flore
, la Ro- fe à l'inftant de s'ouvrir
at - tend
que
la ver- meille Auro
re fur fon char a me- ne Zéphir.
Sous
u - ne en - ve- lop - pe
re- bel - le el - le eft fans é – clat ,
fans deur : tel eft lené - ant
DE FRANCE.
d'une Belle avant
qu'A - mur
tou - che fon ·
coeur , a vant qu'A-mour
tou - che fon coeur.
ZÉPHIR vient , foutit & voltige
Autour de cette aimable fleur ;
Elle s'anime , & fur fa tige
Elle a repris plus de vigueur.
De Zéphir l'haleine craintive
Difpofe fon coeur à s'ouvrir ;
Et déjà la tendre captive
Sent qu'elle va s'épanouir.
. MAIS , hélas ! d'un pas trop rapide
Le Soleil achève fon tour ,
Et va dans l'élément liquide
Éteindre le flambeau du jour.
Sur fa tige , la fleur penchée ,
Loin de lui perd tous les attraits ;
Et bientôt , pâle & defféchée ,
S'éclipfe à nos yeux pour jamais."
16 MERCURE
UN doux fouvenir la confole
D'avoir vécu fi peu d'inftans ;
D'une exiftence qui s'envole
Elle a fu charmer les momens.
Imitcz-la , belle Silvie ;
Livrez votre coeur aux amours ;
S'ils n'éternifent μας la vie ,
Ils en adoucifert le cours.
(Les Pa oles & la Mufique font de M. Lalleman).
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent .
LE
E mot de l'énigme eft Tourterelle ; celui
du Logogryphe eft Carilion , où fe trouvent
car , Crillon , Lion , Caron , Roi , loi.
ENIGM E.
TANT de gens , tant de paix & de tranquillité !
Veillois-je ? N'étoit-ce qu'un fonge ?
Je ne fais ; mais en vérité,
Ce que je vais conter a tout l'air d'un menfonge.
Je viens de voir dans un endroit
Très -peuplé , quoique affez étroit ,
Des milliers d'êtres différens ,
Pris fur le trône & fur la paille ;
Ennemis , amis & parens ,
DE FRANCE. 17
Tous mêlés , ou chez qui la taille
Règle le plus fouvent le partage des rangs.
Plus d'une fois j'ai vu le roturier
Preffer les flancs du noble altier ;
Le Tolérant dormir auprès du Fanatique ;
Le Proteftant auprès du Catholique' ;
François , Anglois , Eſpagnols , Portugais ,
Jeunes & vieux , bons & mauvais ,
Enſemble confondus , offroient un ordre unique ,
Une uniformité faite pour plaire aux yeux.
Tous pourtant n'étoient pas également heureux ;
Plus d'un périt fous la dent meurtrière
D'un cffaim affamé de reptiles rongeurs ,
Triftes enfans d'oubli , fortis de la pouffière ,
Des jugemens publics cruels exécuteurs.
Je n'ai vu dans leur fort que cette différence ;
En eft- ce une que l'ornement
Ou la couleur du vêtement ?
Du refte , tous gardoient la même contenance ;
Et de-là naît , je crois , leur paix inaltérable ;
Car , dans ce féjour admirable ,
Le plus lâche poltron , le plus brave héros ,
Ne tournent jamais que le dos.
O vous , Lecteur , à qui tout eft facile ,
Dites ; quel eft le nom de cet afyle ?
( Par M. Pa ... )
18 MERCURE
Qu
LOGO GRYPH E.
u 1 fuis- je , pour ofer à vos yeux me produire ?
Un être bien fragile : hélas , tel eft mon fort.
Quand l'aiguillon redoublant fon effort ,
Dans nos fertiles champs menace de détruire
L'efpoir des Laboureurs , je dois auffi trembler
Car le cruel ne tend qu'à m'accabler.
Je fuis cependant néceſſaire ;
Plus d'un mortel , privé de mon fecours ,
L'étant déjà de la lumière ,
Au fein du défefpoir aurcit firi fes jours.
Je fuis tous les déferts , les rochers & le fable
Un vallon m'eft plus favorable ,
J'y trouve de quoi me nourrir ;
Quoique les élémens me donnent l'exiſtence ,
Plufieurs d'entre eux me font fouvent périr.
A vos regards fi je n'ai pu m'offrir ,
De mon nom , cher Lecteur , décompofez l'effence ,
Vous y découvrirez une très-belle fleur ;
Un fort gros quadrupède inſpirant la frayeur ;
Un élément qui m'eft des plus utiles ;
Puis le nom d'un chemin fréquenté dans les villes ;
Un ton de la mufique ; un métal précieux ; ...
C'on eft affez , Lecteur , pour m'offrir à vos yeux.
DE FRANCE. 19
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Recherches hiftoriques fur l'état de la Religion
Chrétienne au Japon , relativement à
a Nation Hollandoife : traduites du Hollandois
de M. le Baron Onno-Sevier de
Haren , & c. A Londres , & fe trouve à
Paris , chez D. C. Couturier père , aux
Galeries du Louvre, & chez les Marchands
de Nouveautés. 1778. 1 liv. 10 f. broché.
CET ouvrage eft plus curieux & plus intéreffant
que le titre ne femble le promettre.
Il eft queftion de favoir fi les Hollandois
ont été les inftigateurs de la perfecution &
de la profcription du Chriftianifme au Japon
, & fi , pour conferver leur commerce
dans ce Royaume , ils ont eux-mêmes abjuré
ou défavoué la Religion Chrétienne . M. le
Baron de Haren , très- connu par fes talens
& par les bons Ouvrages qu'il a donnés dans
fa langue , a voulu juftifier les concitoyens.
de cette imputation , & il nous paroît l'avoir
fait d'une manière très-fatisfaifante ; mais
les faits , les vues & les réflexions qu'il a
femés dans cette difcuffion , rendent fon ouvrage
très-intéreffant & digne de l'attention
des meilleurs efprits.
Le hafard fit découvrir le Japon aux Por
20 MERCURE
tugais en 1542 ; le hafard y conduifit les
Hollandois l'an 1600. Saint-François Xavier ,
ce courageux Apôtre de la Religion , s'y rendit
en 1549 , & y laiffa des Miffionnaires
de fon Ordre , qui y firent en peu de temps
un nombre prodigieux de profelytes . En
1566 , il y avoit deja un Evêque du Japon ,
& au bout de quarante ans on y comptoit
1800 mille Japonois Chrétiens .
Le fameux Tayco -Sama , qui en 1586
réunit tout le Japon à fon Empire , fut effraye
des progrès d'une Religion fi oppofee
à celle de fon pays , & fur-tout de l'influence
que les Miffionnaires de cette Religion etrangère
avoit prife fur l'efprit des peuples.
Par un Édit , publié en 1587 , il fit abattre
toutes les Croix & toutes les Eglifes des
Chrétiens , bannit du Japon tous les Miffionnaires
, & ordonna , fous peine de la
mort ou de l'exil , à tous les Japonois Chrétiens
d'abjurer le Chriftianifme.
Les Jefuites firent femblant d'obéir ; les
autres Moines Miffionnaires , moins adroits ,
continuèrent à catéchifer & à prêcher : il
en cut vingt-fix crucifiés pour avoir défobéi
à la Loi . Cette rigueur n'eut pas de fuite ;
le Gouvernement fe relâcha fur l'exécution
de la Loi ; mais un incident poftérieur vint
ranimer fa vigilance. Le Pilote d'un vaiffeau
Efpagnol , arrivé au port d'Uzando , vantoit
un jour la puiffance de fon Maître , & montroit
à un Commiffaire de l'Empereur , fur
une mappemonde , tous les pays qui obéif
DE FRANCE. 21
?
foient à Philippe II , tant en Amérique qu'en
Europe ; les Japonois , furpris d'une domination
fi étendue , demandèrent de quels
moyens on s'étoit fervi pour former une
Monarchie fi vafte : « Rien n'eft plus aifé ,
répondit le Caftillan : nos Rois commen-
» cent par envoyer dans les pays qu'ils veu-
» lent conquérir , des Religieux qui engagent
les peuples à embraffer notre Religion
; & quand ils ont fait des progrès
confidérables , on envoie des troupes qui
» fe joignent aux Chrétiens , & n'ont pas
beaucoup de peine à venir à bout du
و ر
ور
ود
33
» refte. "
>
Ce propos ayant été rendu à l'Empereur
augmenta fa haine pour le Chriftianifme &
fa défiance des Millionnaires ; cependant il
ne pourfuivit pas les Chrétiens avec févété
, & ne fit punir de mort aucun converti
pour caufe de Religion . Sa mort , arrivée en
1598 , fit ceffer toutes les perfecutions , &
ranima le zèle des Miffionnaires.
Il ne laiffoit qu'un fils mincur , nommé
Fidé-Jori , âgé de fix ans. Avant de mourir ,
il choifit Ongofchio , Roi de Bandone
pour être Régent de l'Empire & Tuteur du
jeune Prince ; mais il affocia à Ongofchio
un Confeil de Régence , compofé de Princes
& de Grands. Ongofchio , fort ambitieux ,
habile politique & grand Général , s'empara
de toute l'autorité le Confeil de Régence
voulut défendre fes droits ; il s'alluma une
guerre civile très-fanglante ; les Chrétiens
:
22
MERCURE
prirent parti pour le jeune Roi ; Ongofchio
fut victorieux ; & regardant dès-lors les Chrétiens
comme des ennemis perfonnels & dangereux,
il forma le deffein de les exterminer.
Tout cela fe paffoit avant que les Hollandois
euffent pénétré au Japon ; & les Députés
qu'ils y envoyèrent en 1609 , fort occupés
des intérêts de leur commerce , ne fongèrent
point à fe mêler des affaires de Religion.
En 1638 , les Chrétiens du Royaume d'Orima
, pouffés à bout par les rigueurs qu'on
exerçoit contr'eux , fe révoltèrent . Ils s'affemblèrent
au nombre d'environ 40000
hommes. L'Empereur fit marcher contr'eux
une armée formidable , qui les refferra dans
le fort de Ximabara , & les y afliégea. Les
Hollandois , prévoyant l'iffue de cette révolte
, avoient fait partir tous leurs vaiffeaux
pour les Indes , à l'exception d'un feul.
La Cour de Jédo força le Capitaine de ce
vaiffeau à fe rendre devant Ximabara , &
à tirer fur la fortereffe. Les rébelles forcés
' à la fin , périrent les armes à la main ,
dans les fupplices. Ce fut- là le principe &
l'époque de l'abolition du Chriftianiſme au
Japon , & de la profcription de tous les
étrangers ; on fait que les Hollandois feuls y
font admis , mais à des conditions bien aviliffantes.
&
" Depuis 1641 , dit un Écrivain éloquent
» & bien inftruit , ils font relégués dans
l'Ifle artificielle de Defima , élevée dans le ">
I
DE FRANCE. 23
ود
ود
» port de Nangazaki , & qui communique
par un pont à la ville. On défarme leurs
vaiffeaux à mefure qu'ils arrivent , & la
poudre , les fufils , les épées , l'artillerie ,
» le gouvernail même font portés à terre,
Dans cette eſpèce de priſon, ils font trai-
» tés avec un mépris dont on n'a point d'idée ;
» & ils ne peuvent avoir de communication
qu'avec les Commiffaires chargés de régler
» le prix & la quantité de leurs marchan-
» difes. Il n'eft pas poffible que la patience
» avec laquelle ils fouffrent ce traitement
ود
ود
depuis plus d'un fiècle, ne les ait avilis aux
" yeux de la Nation qui en eft le témoin * »,
M, de Haren prouve que le Chriftianiſme
n'étoit que le prétexte de la révolte d'Arima ;
qu'elle fut excitée par des Payfans vexés par
leurs Seigneurs , & mécontens du Gouvernement
, auxquels fe joignirent des bandits
& des vagabonds ; que le Capitaine du vaiffeau
Hollandois n'avoit point le pouvoir de
refufer le fervice qu'on lui demandoit , &
que ce ne fut pas l'effet de fon artillerie qui
fit prendre les rébelles dans le fort de Ximara.
Il juftifie encore plus folidement fes
compatriotes fur le reproche qu'on leur a
fait d'avoir abjuré la Religion Chrétienne ,
& de s'être foumis à cracher & à marcher
fur le crucifix pour conferver leur commerce,
* Hiſtoire Philofophique & Politique des Etabliffemens
Européens dans les deux Indes , T. I , p. 225,
24 MERCURE
Il faut lire ces détails dans l'ouvrage même ;
mais ce qu'il faut lire fur-tout , ce font des
réflexions très-philofophiques fur les rapports
des moeurs & des inftitutions du Japonois
avec l'introduction du Chriftianifme , & fur
la reffemblance de leur ancien Gouvernement
avec le fyftême féodal , fyftême qui n'étant
point le produit d'une légillation particulière,
comme l'ont cru plufieurs Auteurs , mais
celui de certaines circonftances générales , a
dû fe retrouver à - peu-près fous les mêmes
formes par-tout où les mêmes circonstances
fe font réunies .
Nous allons détacher du Livre que nous
annonçons, quelques réflexions propres à faire
juger de l'efprit de l'Auteur .
Après avoir fait voir que l'intérêt politique
d'Ongofchio le forçoit à exterminer
une Religion , dont les Sectateurs , attachés
au légitime héritier du trône, étoient pour lui
des ennemis irréconciliables & dangereux ,
il ajoute : " à cette caufe générale d'une cruauté
» inouie, fe joignit une raifon particulière, qui
» d'un côté a rendu la conftance & la fermeté
dans les tourmens auffi foutenues qu'admi-
» rables , & de l'autre , l'obftination & la barbarie
auffi terribles qu'incroyables.
ور
و د
و ر
» Nous avons dejà remarqué que le dogme
» de la métempfycofe étoit un des principaux
» points de la religion des Japoncis , Cette
doctrine , que Brama avoit enfeignée dans
» l'Inde , avoit été portée par Xaca en Orient ,
» & par Odin dans le Ñord ; & perfonne
n'ignore
DE FRANCE. 25
n'ignore que de tous les principes de la ré-
» ligion répandus parmi les hommes , il n'y
» ena jamais eu aucun qui ait infpiré une plus
» grande indifférence pour la mort , principalement
dans des contrées où l'intempérie
du climat accoutume les hommes, pour ainſi
» dire , dès le berceau , à toutes les peines &
» à toutes les fatigues de la vie » .
و د
و ر
"
وو
و د
Les Iles du Japon , entourées det outes
parts de mers orageufes , ont un climat
rude & variable . Expofés pendant l'été à
des chaleurs brûlantes , & à un froid
exceffif pendant l'hiver , environnés de volcans
& fans ceffe fecoués par des tremblemens
de terre ; inquiétés par le débordement
continuel des rivières & menacés par des
infections périodiques de l'air , les habitans
du Japon le familiarifent , pour ainsi dire ,
en ouvrant les yeux , avec tous les images
de la mort : auffi le fuicide y eft-il beaucoup
plus commun , pour la moindre cauſe , que
chez tout autre peuple connu .
و د » Laréfignationdes Chrétiens dans les tourmens
qu'on leur faifoit fubir , parut un outrage
au Gouvernement d'un pays , où , par
un convention tacite , mais générale , on
regarde la mort comme une chofe de peu
de conféquence. Pour empêcher cette prétendue
foibleffe , on chercha à rendre la
féparation de l'ame d'avec corps auffi douloureufe
, & ( ce qui étoit plus fenfible encore
pour les Japonois ) , auffi honteufe qu'il étoit
poffible , par les tourmens les plus longs &
s Décembre 1778.
B
26 MERCURE
les plus horribles , & par les plus abominables
proftitutions . Mais comme ces moyens
ne furent pas encore , on promulgua enfin
la Loi qui défendoit aux Chrétiens de mourir
martyrs ».
ود
Ćela doit d'abord paroître un paradoxe ,
mais n'eft cependant pas moins vrai. Le Chrétien
qui refufoit d'apoftafier , étoit expoſé
à des tourmens qu'on augmentoit par degrés,
en préfence de Chirurgiens , qui étoient chargés
d'avertir lorfque le patient pourroit fuccomber
fous la douleur. Alors on portoit
cet infortuné dans un bon lit , où on lui
donnoit tout ce qui pouvoit le rappeler à la
vie , en le foignant avec la plus grande attention
, & en l'exhortant fans ceffe avec ironie
à ne point abréger fa vie , s'il vouloit
mourir martyr de la foi. Lorfque les Infpecteurs
affuroient que le patient fe trouvoit
en état de fouffrir de nouveaux tourmens , les
Bourreaux recommençoient leurs cruautés
Il feroit étonnant qu'après une fi cruelle
perfécution il fut refté un Chrétien au Japon ;
c'eſt cependant ce qui eft arrivé. Telle eft la
nature de l'efprit humain qu'il fe révolte
contre la violence , & s'attache avec plus
de force à la liberté qu'on veut lui ravir.
Rien n'effraye les hommes en qui cet efprit
naturel d'indépendance eft exalté par un fentiment
religieux.
Une preuve que le Chriftianifme n'a jamais
étééteint au Japon , eft tirée d'un Mémoire curieux
remis en 1717 par le Médecin Chinois
Tchin-Mao à l'Empereur Cam-Hi , Les Euro
DE FRANCE. 27
péens, y eft-il dit , fe fervoient de la Religion
pour corrompre le coeur des Japonois ; ils en
attirèrent un grand nombre dans leur parti , &
attaquèrent enfuite l'Empire au - dehors &
au-dedans , & peu s'en fallut qu'ils ne s'en
⚫ rendiffent maîtres ; mais ayant été repouffés ,
ils fe retirèrent . Ils ont encore des vues fur
le Japon, & ne défefpèrent pas de le foumettre.
C'est ce même Memoire, qui, fous le règne
de Yong-Tching , fils & fucceffeur de Cam-
Hi, a fait proferire les Jéfuites & le Chriftianifme
de toute la Chine, à l'exception de Pékin.
ODE fur la Guerre préfente , après le
combat d'Oueffant , par M. Gilbert . A
Paris , chez Berton , Libraire , rue S. Victor
, & chez le Jay , rue S. Jacques.
De la même plume dont M. Gilbert attaque
les plus grands talens qui ayent illuftré
notre Littérature , il célèbre la gloire de nos
fuccès politiques & militaires. Il change de
caractère en changeant de fujet , & paffe de
l'amertume de la fatyre à l'enthouſiaſme de
la louange ; car enfin , Héfiode a dit que le
Chanteur porte envie au Chanteur , & l'Artifte
à l'Artiſte ; mais il n'a point dit que
l'homme de Lettres portât envie au Guerrier.
Le début de cette Ode nous a paru poétique
, malgré quelques fautes . En voici les
deux premières ftrophes :
IL a fui devant nous pour retarder fa perte ,
Ce peuple ufurpateur de l'empire des eaux;
Bij
28 MERCURE
Apeine pour combattre , ont paru nos vaiffeaux ,
Il laiffe au loin la mer déferte ;
Des François menaçans l'image le pourſuit ;
It fuit encor , caché fous de lâches ténèbres ,
Et dans les ports , jadis célèbres ,
Il court de fon falut rendre grace à la nuit.
Tu difois cependant, anarchique infulaire ,
Environné des mers , feul , je fuis né leur Roi.
L'orgueil des nations s'abaiffe avec effroi
Sous mon trident héréditaire .
Les François font ma proie ; ils n'affranchiront pas
Les humbles pavillons que mon mépris leur laiſſe ,
Déjà vaincus de leur molleffe
Et du feul fouvenir de nos derniers combats.
A peine pour , au commencement d'un
vers , & la mer déſerte à la fin d'un autre , ne
forment pas , dans une Ode , un choix de
fons bien harmonieux. Jadis célèbres , eſt une
faute plus grave. Quoi ! parce que les Anglois
ont eu du défavantage dans une action,
leurs ports ont-ils ceffé d'être célèbres ?
Ces froides hyperboles
Sont d'un Déclamateur amoureux des paroles.
diroit Boileau.
On connoît ces vers de Racine le fils ;
imités de l'écriture : Dans ton coeur tu difois ,
& c. Il eft difficile que ces formes lyriques ne
foient pas un peu ufées, & il faut les pardonner
à l'Ecrivain , qui fait les relever par
la beauté de fon expreffion . Déjà vaincus de
leur molleffe , eft encore une heureuſe imiDE
FRANCE. 29
tation : jefuis vaincu du temps , difoit Malherbe
. On diroit en profe je fuis vaincu par
le temps , par la molleffe ; & toutes les fois
que l'on
peut diftinguer de la profe les tournures
de la poéfie , c'eft un avantage pour la
dernière.
Nous ne pouvons pas être auffi contens de
la ftrophe fuivante ,
De tes Chefs dédaigneux , l'eſpérance inſenſée
D'avancer , publioit nos vaiſſeaux priſonniers ;
Et Londres attendoit nos plus braves guerriers ,
Qu'ils enchaînoient dans leur penſée :
A leur table infultante ils convioient Bourbon.
Bourbon , qui fur les flots effayant fa vaillance ,
Prouve fa royale naiſſance ,
En bravant des périls auffi grands quefon nom.
Publioit nos vaiffeaux prifonniers , eft
une expreffion sèche & profaïque. Qu'ils
enchaînoient dans leur penjée , pour dire qu'ils
fe flattoient d'enchaîner , nous paroît une
eſpèce d'amphigouri . Des périls auffi grands
quefon nom , forment une phrafe vuide de
fens. Quel rapport de la grandeur d'un péril
à la grandeur d'un nom ? Lucain a très-bien
dit :
Credit jam digna pericula Cafar
Fatis effe fuis.
» Cefar croit reconnoître des périls dignes
de fa deſtinée ». L'idée eft également grande &
juſte. L'on conçoit qu'un héros peut , dans
Bij
30 MERCURE
fon enthouſiaſme , fe dire à lui - même ,
voilà un danger digne de moi , digne de mon
courage ; mais s'il difoit voilà un péril auffi
grand que mon nom , il feroit ridicule.
La ftrophe fur Dunkerque nous a paru
meilleure de l'ouvrage . Le Poëte s'adreffe
aux Guerriers François :
Vengez-nous ; il eft temps que ce voifin parjure
Expie , & fon orgueil & fes longs attentats ;
D'une fervile paix , prefcrite à nos États ,
C'eft trop laiffer vieillir l'injure :
Dunkerque vous implore ; entendez - vous fa voix
Redemander les rours qui gardoient fon rivage ,
Et de fon port , dans l'efclavage ,
Les débris s'indigner d'obéir à deux Rois ?
, par
la
l'ex-
Ces vers font également beaux par le
mouvement , par la tournure
preffion ; & c'eft en écrivant ainsi que l'on
peur parvenir à manier la lyre de Rouffeau.
Mais plus nous nous fommes empreffés d'of
frir au Lecteur ce qu'il y avoit dans cette
Ode de plus digne de fon fuffrage , plus nous
nous croyons obligés de relever une partie
des défauts qui défigurent tout le reſte.
Cette Critique eft d'autant plus néceſſaire ,
que les fautes que nous allons remarquer
dans M. Gilbert , appartiennent la plupart
à des principes d'erreur qui s'accréditent aujourd'hui
, & qui commencent à faire fuccéder
l'époque de l'extrême corruption à
celle des lumières & du bon goût. En effet
nous n'ignorons pas qu'un effaim très-nom-
?
DE FRANCE. 3 t
breux de nouveaux critiques & de jeunes rimeurs,
eft convenu de ne rien trouver de beau
que ce qui fort du naturel , de n'admirer que
ce qui eft extraordinaire , de ne voir la force
ue dans la recherche , & de ne trouver ,
( fuivant l'expreffion de Pétrone ) de langage
poétique que celui qui n'eft pas humain :
plus poëticè quàm humanè. Ils ne font pas réflexion
que ce qu'ils demandent eft précifement
ce que nos plus grands Maîtres , tous
les grands, modèles , anciens & modernes ,
nous ont appris à rejeter , & par leurs préceptes
& par leurs exemples. Ils ne fongent
pas que le principal mérite des excellens
Ecrivains , de Boileau , de Racine , de Voltaire
, eft l'oppofé de la manière d'écrire
qu'on voudroit mettre à la mode aujourd'hui
; que fous la plume de ces grands
Poëtes , tout ce qu'il y a de plus hardi dans
les tropes & dans les figures , eft toujours fi
heureuſement placé , qu'il femble que l'Au-.
teur n'ait rien hafardé , & qu'on ne s'apperçoit
que par réflexion des beautés neuves que
feur imagination a répandues dans leur ftyle ;
ils ne fongent pas que tout ce qui fent l'ef
fort & la recherche , déplaît au Lecteur
qui fouffre de la fatigue du Poëte. On en eft
venu jufqu'à méprifer tout haut la poéfie de
Voltaire & de Racine ; on affure que leur
ftyle eft fans génie. De jeunes verfificateurs
fe flattent de créer une langue qui n'a pas été
celle de ces grands hommes ; cette dernière
leur paroît trop naturelle & trop facile , &
Biv
32
MERCURE
ils oublient que c'eft précisément ce que les
meilleurs critiques & les efprits les plus
éclairés , Horace , Quintilien , ont défigné
comme la marque de la perfection.
Quivisfperet idem....fruftrà multùmque laboret.
Que réfulte- t- il de cette doctrine contagieufe
: C'eft que l'on fe fait un ftyle fyftématiquement
mauvais ; que les Auteurs fe
guindant de toute leur force pour s'élever au
fublime , retombent de tout leur poids dans
le galimatias ; & l'on pourroit appliquer à la
peine que prennent nos vertificateurs pour gâter
tout ce qu'ils font , le mot d'un Moraliſte
éloquent , qui a dit quelque part , que certains
hommes s'efforcent d'être pires qu'ils
ne peuvent.
Voyons , d'après ces réflexions , les vers de
M. Gilbert , & ils en deviendront la démonf- -
tration la plus évidente. L'apostrophe , par
exemple , eft une figure poétique , & faite
fur-tout pour l'Ode ; mais l'excès des meilleures
chofes eſt un abus vicieux. M. Gilbert
oubliant ce principe commun , & qui n'en
eft pas moins vrai , femble perfuadé qu'un
Poëte ne doit jamais s'exprimer que par
apoftrophe : du moins ne procède-t - il jamais
autrement.
Rendez -nous ce héros , mer trop long-temps jalouſe ,
C'eſt à lui d'annoncer la honte des Anglois.
Il vient ; feux d'allégreſſe, entourez fon palais ,
Qu'attriftoient les pleurs d'une épouſe.
O tendreffe , ô tranfport par la gloire permis ,
Couple heureux , plaifir pur , &c.
DE FRANCE.
33
Ces dernières apoftrophes ne font point
déplacées , elles expriment l'ivreffe de la
joie , qui peut multiplier les mêmes cris ;
mais plus elles étoient convenables dans cet
endroit , moins il falloit fe permettre d'en
accoupler deux autres dans les quatre premiers
vers de la ftrophe : Mer trop longtemps
jaloufe ! Feux d'allégreffe ! Ćes faccades
continuelles effoufflent le Lecteur , &
prouvent l'embarras du Poëte beaucoup plus
que fon enthouſiaſme.
Continuons , & nous verrons la même
figure de ftrophe en ftrophe.
Aux armes , fils des Rois , nos vaiffeaux vous dèmandent
, &c .
Soldats illuftrés d'un fuccès ,
Fendez les eaux ,fuyez la terre , &c.
François , vous combattez pour l'honneur des François
, &c.
Dieu qui tiens fous tes loix la fuite & la victoire , &c.
Naiffez , fils de l'État , pour le voir triomphant !
Grand Dieu , tu ne veux point , deshonorant nos
armes , & c.
Non, généreux guerriers, cet enfant vous préfage, &c.
Bv
34
MERCURE
Nuit qui fauvas l'Anglois, prompt à fuir nos vaiffeaux,
C'est toi que j'en attefte ; & toi , guerre inteftine , &c.
Ovous qu'ils opprimoient, fils des mêmes ancêtres ! &c.
Colons Républicains , par la victoire abſous , &c.
Les voyez-vous, guerriers , ces phantômes terribles, &
Mânes de nos héros , vous ferez fatisfaits , & c. &c.
En voilà-t-il affez ? Nous nous laffons de
citer ; & quel Lecteur ne fe lafferoit de tant
d'apostrophes accumulées ? Il eſt clair qu'aux
yeux de M. Gilbert , & de ceux qui admirent
ce ftyle , tout Ouvrage doit paroître fans
mouvement , quand il ne va pas par fauts &
par bonds , & qu'il nnee ddoonnnnee pas fans ceffe
au Lecteur les mêmes fecouffes ; & c'eſt ainſi
que les préjugés fervent à corrompre le ſtyle ,
après avoir corrompu le goût. Qu'on life
les belles Odes de Rouffeau , celles où il a été
le plus Poëte , les Odes d'Horace & de Pindare
, écrites dans une langue qui exige moins
de liaifons que la nôtre , & l'on n'y verra
jamais ni le modèle ni l'excufe de cette infupportable
monotonie.
Mais ce n'eft pas feulement la multiplication
des mêmes figures qui eft néceffaire pour
obtenir le fuffrage de nos ncuveaux Légiflateurs.
Il faut , fur-tout , entaffer des expreffions
incroyables , & qui ne reffemblent à
rien , des tournures baroques , des conftructions
barbares ; auffi combien ne doivent-ils
DE FRANCE. 35
pas être contens d'une ftrophe telle que celleci
, où le Poëte s'adreffe aux Ainéricains !
Peignez votre univers , où leur pouvoir expire ;
De leur domaine ingrat , retranché pour jamais ;
La liberté transfuge oppofant à l'Anglois
Empire élevé contre Empire ;
Leurs climats épuifés d'hommes & de tréfors ;
Les champs Américains dévorant leurs armées ;
Leurs flottes en vain confumées;
Leur triple état courant s'engloutir fur vos bords.
Que veulent dire des flottes en vain confumées
? Oppofant à l'Anglois Empire élevé
contre Empire , eſt un foleciſme inexcufable.
Ce n'eft pas là e cas où l'on peut retrancher
l'article . S'il eût mis oppofant Empire contre
Empire , la phrafe étoit correcte ; le verbe
élevé mis entre les deux , la rend barbare
; mais quelque chofe de pis , c'eſt un
triple Etat qui court s'engloutir. Quelles expreffions
bourfouflées ! Voici une autre ftrophe
tout-à-fait inintelligible.
Bientôt vous entendrez , par cent bouches rivales ,
L'airain contre l'airain , tonnant avec fracas ;
Vaiffeaux heurtant vaiffeaux ; foldats contre foldats
Epuifant leurs haines natalcs .
Triomphons ou moutons. Quel opprobre éternel ,
Si la plus noblepaix , digne prix de nos armes ,
Nefuit les premières alarmes
Dont Louis voit troublerfon règne paternel !
B vj
36
MERCURE
Nous ne parlons pas de cet hémiſtiche ,.
vaiffeaux heurtant vaiffeaux , qui eft de la
langue de Chapelain ; mais après celui- ci ,
triomphons ou mourons , c'eſt une choſe bien
étrange que les vers qui terminent la ftrophe.
Au fracas des premiers on croit entendre
Tyrthée qui exhorte des foldats ; mais fi après
avoir dit aux Spartiates , il faut vaincre ou
mourir , il eût ajouté , quel opprobre , fi nous
ne faifons pas la plus noble paix ! On peut
croire que les Spartiates , qui ne rioient guè
res , auroient répondu par un éclat de rire.
Nous ne penfons pas non plus que ce Poëte
guerrier parlât à fes compatriotes du ftyle.
dont M. Gilbert parle aux fiens dans des vers
tels que ceux-ci .
Ici font les Anglois : des dangers qu'il a affronte ,
Chacun de vous aura fon père fpectateur.
Marchez , vous difent- ils , devant vous eft l'honneur ;
Derrière , à vos côtés , la honte.
Eft-ce par cet amas de trivialités baroques ,
que l'on croit remplacer l'énergie franche &
militaire qui devoit caractériſer en cet endroit,
le ftyle du Poëte ? On ne fe permettroit pas en
profe noble une ligne telle que celle- ci : chacun
de vous aurafonpère fpectateur.Ce vers n'a pas
même de céfure, & l'on ne peut dire ni en
vers ni en profe avoir fon père fpectateur.
C'eft peut-être aufli la première fois qu'on a
mis derrière en vers ; & fi la honte eft derrière
DE FRANCE. 37 .
les guerriers , pourquoi feroit- elle à leurs
côtés ? Tout cela bleffe le bon fens autant
que la langue.
Éveillez-vous , Guerriers , & rendez à nos Rois
Le trône des États humides.
On dit bien les liquides Royaumes , les
Royaumes humides , & les Etats humides
font une expreffion ridicule. Le goût le plus
commun apprend à fentir cette différence.
Vos affronts commandoient la guerre qui s'éleve.
Qui eft-ce qui fe douteroit que cela veut
dire : vos affronts vous obligeoient à la guerre .
Commandoient la guerre ! De telles expreffions
, quand elles ne font pas commandées
par ce qui précède & par ce qui fuit , quand
leur énergie n'ajoute pas à la clarté du fens ,
& ne rend pas l'idée plus frappante , jettent
des ténèbres épaiffes fur le ftyle , & rebutent
le Lecteur , qui fe laffe de deviner des
énigmes.
Des deux côtés l'onde promène
Des forêts , des cités enceintes de guerriers.
Quelle bouffiffure ! L'Auteur croit excufer
ces fautes énormes par une citation de Virgile
, comme fi le génie d'une Langue étoit
celui d'une autre. Machina fæta armis peutêtre
très-bon en Latin , mais des forêts enceintes
de Guerriers font aufli grotesques en
François , qu'un ville groffe d'Habitans.
1
38
MERCURE
Non , généreux Guerriers , cet enfant vous préfage ,
Et la faveur du Ciel & des lauriers certains .
Cette épée en fureur , qui s'agite en vos mains ,
Lui doit la mer pourapanage.
L'épée enfureur eft une hardieffe que comporte
la poéfie lyrique qui anime tout. Mais
dans quelque poéfie que ce foit , peut-on
dire qu'une épée doit la mer pour apanage
C'eft réunir la féchereffe & l'enflure. Au
contraire , l'inage qui termine cette ftrophe
nous paroît vraiment poétique .
Et toi , guerre inteſtine ,
Qui tiens la dernière ruine
Pendante fur le front de ces tyrans des eaux .
?
Ces expreffions abfolument Latines , nous
paroiffent tranfportées avec beaucoup d'art
dans la Langue Françoife.
Dieu , qui tiens fous tes loix la fuite & la victoire ;
Tei , dont le fouffle appaife & foulève les eaux ;
Qui pouffes à ton gré les Empires rivaux
Vers leur décadence ou leur gloire , &c .
Ces idées, qui ont été fi fouvent employées,
devroient être rajeunies par le ftyle , & le
Poëte les gâte par le mauvais goût. Cette
expreffion de pouffer les Empires vers leur
décadence , n'eft ni affez noble , ni convenable
au fujet , & peut-on pouffer des Empires
vers leur gloire ?
1
Nous n'étendrons pas plus loin nos remar→
DE FRANCE. 39
ques ; en voilà affez pour faire voir ce que
nous avons dit d'abord , qu'il femble que nos
verfificateurs veuillent ramener la Langue de
Ronfard & de Brebeuf ; qu'il ne tient pas
à eux que cent ans de leçons & de modèles
ne nous deviennent inutiles , & qu'ils font
autant d'efforts pour nous replonger dans la
barbarie, qu'on en a fait pour nous en tirer.
ور
ور
Nous finirons par oppofer à cette manie
des figures , qui eft la maladie du moment
un paffage de Quintilien , cet efprit fi judicieux
, dont les leçons imprefcriptibles feront
dans tous les temps le code de la raiſon &
du bon goût : ut modicus atque opportunus
tranflationis ufus illuftrat orationem ; itàfrequens
obfcurat , continuus verò in allegoriam
& enigma exit. " Si la métaphore bien placée
» & d'un ufage modéré, jette de l'éclat ſur le
ſtyle ; la métaphore fréquente y répand des
ténèbres , & la continuité des figures de
génère en jeu de mots & en énigme. "
Nous citerons le même Auteur à ceux qui
prennent les excès ou les abus pour de la
force . Tumidos & corruptos & tinnulos &
quocumque alio cacozelia genere peccantes
certùm habeo non virium , fed infirmitatis vitio
laborare ; ut corpora non robore fed valetudine
inflantur. " Je fuis bien convaincu
(dit ce grand Critique ) que les Écrivains
qui pêchent par l'emphaſe , par le mau-
» vais goût, par les faux agrémens , enfin
» par tous les genres d'affectation , tombent
» dans ces défauts , non par trop de force ,
ور
ود
40 MERCURE
ود
››
» mais par foibleffe, comme l'enflure du corps
» eft une preuve de maladie & non pas de
fanté. Il eft impoffible d'exprimer une
idée plus vraie par une comparaifon plus
jufte. Nous fouhaitons que M. Gilbert , &
ceux qui lui reffemblent , réfléchiffent fur
ces vérités. S'il en profite , le même talent
, qui lui a infpiré quelques belles ftrophes
, pourra le conduire jufqu'à faire un
Ouvrage. Mais lorfque l'on met fon amourpropre
à mépriſer fes Maîtres , & fon ambition
à être loué par des Écoliers , l'habitude
du mauvais goût finit par étouffer le talent ,
qui décroît toujours quand il n'augmente
pas , & auquel on peut appliquer ces deux
vers de Voltaire.
•
L'ame eft un feu qu'il faut nourrir ,
Et qui s'éteint s'il ne s'augmente.
( Cet Article eft de M. de la Harpe. )
SCIENCES ETET ARTS.
RÉPONSE de M. MACQUER à une Lettre
imprimée dans le Journal de Paris du
Mardi 6 Octobre 1778 , Nº . 279 , fur le
moyen proposépar cet Académicien d'améliorer
les vins provenans des raifins qui ne
font point parvenus à une parfaite maturité.
CETTE lettre contient plufieurs obſervations &
queftionis fur le moyen dont il s'agit , lequel conDE
FRANCE. 41
Afte à ajouter du fucre ou quelque matière faccarine
dans le moût des raifins qui pêchent par défaut de
maturité.
L'Auteur de la lettre eft un M. Defmereilles , dont
j'entends parler pour la première fois. Il obſerve ,
d'après une fimple annonce ou un court extrait de
mon Mémoire , qu'on trouve dans la Gazette d'Agriculture
, nº . 76 , 1778 , que le correctif dont eft
queftion * , quoiqu'efficace , a été dédaigné comme
impratiquable en grand par un Auteur qui a l'air de
s'y connoître ; mais il ne nomme point cet Auteur.
M. Defmereilles conclut de-là que ce moyen étoit
déjà connu & pablic avant que je l'euffe propoſé.
Comme l'Auteur cité eft un inconnu , je pourrois
ne pas admettre la légitimité de la conféquence ; mais
je fuis bien éloigné de me prévaloir de cette circonftance
, puifque j'ai déclaré au contraire dans mon
Mémoire , que je n'avois aucune prétention à l'honneur
de la première inventions & cela ſe trouve bien
d'accord avec un article de l'annonce de la Gazette
d'Agriculture , lue & citée par M. Defmereilles , où
il eft dit : c'est la voie qu'indique fi bien la nature,
( l'addition du fucre ) que M. Macquer neferoit point
étonné que d'autres perfonnes l'euffent remarquée auffi ,
& même en euffent déjà tiré parti .
Après cela , que penfera le public de l'obfervation
de M. Defmereilles , & qu'en pourra dire M. Defmereilles
lui-même ? Je ne fais ; mais elle n'eft , ce
Jemble ** , pas trop équitable ni trop honnête.
Il convient que le moyen propofé eſt efficace ;
mais il prétend que cet Auteur , qui a l'air de s'y
connoître , l'a dédaigné comme impratiquable en
grand.
* Au lieu de dont il eft question , abréviation élégante.
** Style de M. Definereilles .
42 MERCURE
Puifque M. Defmereilles m'honore de fes demandes
, & qu'il me preffe même d'y répondre , il
me permettra fans doute de lui en faire à mou tour ,
& de le prier de faire connoître cet Auteur qui a l'air
de s'y connoître. Il ne s'eft décidé, apparemment, que
d'après des expériences faites en grand , & bien faites.
Pourquoi donc M. Defmereilles garde-t-il à ce fujet
un filence qui ne peut être que très-déplacé ? Il veut
fans doute qu'on l'en croie fur fa parole. Cependant ,
comme il eft probable que le public n'aura pas cette
déférence , je prends la liberté de lui repréfenter
qu'après s'être avancé comme il l'a fait , il ne peut
abfolument fe difpenfer de nommer fon Auteur &
de rendre compte de fes expériences , parce que c'eft
fe déshonorer que de tromper le public en avançant
des faits dont on ne peut pas adminiftrer la preuve.
Le nom de cet Auteur & le détail de fes expériences
font d'autant plus effentiels à favoir , & intéreſſent
d'autant plus le public, & moi en particulier ,
que comme mes expériences n'ont été faites qu'en
petit ( fur environ trente pintes ) , je n'ai point pris
fur moi de décider fi le moyen que je propofois feroit
avantageux en grand. Cela eft bien démontré par
l'article fuivant de la Gazette d'Agriculture , exactement
extrait du Mémoire & dans fes propres termes.
« Il eft vrai que cette addition d'une matière fucrée
dans les moûts trop acides & trop verds , occafion-
» nera néceſſairement une certaine dépenſe ; mais
arrive-t-il jamais des malheurs ( dit M. Macquer )
« fans qu'il en coûte pour les réparer ? Et d'ailleurs ,
» fans compter qu'il faudra d'autant moins de fucre
que les raifins feront moins éloignés de la parfaite
∞ maturité , & que pour l'ordinaire il en faudra peu ,
» même dans les années regardées comme défavo-
→ rables , de quelle confidération cette dépense peutelle
être, fi l'on en eft dédommagé avec un béné
DE FRANCE.
43
23
5
» fice confidérable par la quantité , la bonté & le
prix du vin qui en résultera ? C'est un calcul d
faire d'après des expériences réitérées plus en grand;
mais fi le produit en eft aufli avantageux que l'indiquent
celles dont je viens de parler , il n'y aura
» certainement pas à balancer. Ne fait-on pas tous
20
les jours de grandes dépenfes pour la culture &
» les façons de la vigne , dans l'efpérance très-incer-
» taine d'une bonne vendange ? Pourquoi craindroit-
» on quelques frais dans l'attente affurée d'un béné-
» fice conftaté d'avance par l'expérience , & qui ne
» pourroit jamais manquer » ?
A l'égard des obfervations de M. Definereilles fur
la théorie , il trouvera bon que j'en renvoie la réponſe
à l'article Vin du dernier tome du Dictionnaire de
Chimie , qui ne tardera pas à paroître , parce que
cette difcuffion nous meneroit trop loin ; & de plus ,
fur des objets comme celui- ci , le public fe foucie
auffi peu de la théorie , qu'il s'intéreffe à la pratique.
Laiffons- donc là pour une autre fois & Becker &
Stahl , & les fublimes raifonnemens de M. Defmereilles
, & venons à l'objet capital , à celui qui embarraffe
le plus ce favant Chimifte , & fur lequel il
me preffe de m'expliquer.
5
« Nous louerons , dit- il , M. Macquer d'avoir
penfé affez fortement pour propofer aux Vendan-
» geurs de fucrer leurs vins , plutôt que de les aban-
» donner à leur verdeur naturelle ; mais ne dire que
» cela , & ne donner ni dofe ni manière quelconque,
» ce n'eft rien dire , & bien certainement ne rien
enfeigner. Nous nous en rapportons à M. Macquer
lui-même , & nous ofons le prier de nous fatisfaire
so fur cette première difficulté ».
သ
5
S'il eft affez furprenant que M. Defmereilles té
moigne tant d'empreffement pour connoître les doſes
& les manipulations d'un procédé qu'il regarde comme
inutile & impratiquable en grand , il l'eſt fans doute
44
MERCURE
bien davantage qu'un Chimifte de cette force-là , qui
cite Becker & Stahl , qui fait de fi beaux raiſonnemens
fur la théorie , ignore qu'il y a beaucoup d'opérations
en chimie , dans lefquelles les dofes font néceffairement
indéterminées par la nature même de la
chofe ; que cela fe rencontre dans toutes celles où les
dofes de certaines matières font relatives à d'autres
matières dont la quantité eft variable & indéterminée.
Comment n'a-t il pas vu que celle- ci eft de ce genre?
Comment n'a-t-il pas pu penfer affez fortement pour
comprendre qu'on doit ajouter d'autant plus ou d'autant
moins de matière faccarine dans le moût des
raifins verds , que ce moût en contient lui - même
plus ou moins ? Ce qui varie continuellement fuivant
les années , les faifons , les vignobles , l'expofition
, &c. &c.
La feule règle qu'on puiffe donc donner fur l'objet
dont il s'agit , c'eft que pour corriger le moût des
raifins verds , & en faire d'auffi bon vin que s'ils
étoient mûrs , on doit y mettre affez de matière faccazine
pour que leur faveur paroiffe auffi fucrée que
celle du moût des raifins de même efpèce , lorfqu'ils
ſont en parfaite maturité. J'apprendrai donc à M.
Defimereilles que l'organe du goût eft le feul guide
l'on puiffe & qu'on doive fuivre dans un cas
pareil ; il eft plus für que toutes les mefures , les poids
& les balances d'un Apothicaire * .
que
Un bon Vigneron , qui goûte fon vin doux en
fortant du foulage ou du preffoir , juge à merveille ,
fans tout cet attirail de pharmacie , & feulement par
la faveur plus ou moins fucrée qu'il lui trouve , de la
bonne ou mauvaiſe qualité du vin qui en réſultera.
Un bon Cuifinier , qui n'a jamais entendu parler
d'onces , de gros ni de fcrupuels, met fes affaifonne-
Ne feriez-vous pas Orfévre , Monfieur Joſſe ?
DE FRANCE. 45
mens à vue d'oeil , goûte fa fauce , la corrige fans
plus de façon fi elle en a befoin , vous fert un ragoût
excellent , & qui vaut beaucoup mieux que tous ceux
des Apothicaires .
Que M. Defmereilles , un beau livre de formules
à la main , aille trouver ces gens -là pour leur montrer
leur métier ; qu'il entreprenne , qui pis eft , comme il
en paroît bien capable , de les endoctriner avec fon
Becker & fon Stahl , ils lui riront au nez , & affurément
cela fera bien fait.
Il ne me refte plus à fatisfaire M. Deſmereilles
que fur un objet ; il me demande des explications fur
la manière de procéder : elle eft fi fimple , que ces
explications paroîtront fans doute fuperflues , même
à ceux qui n'ont que le bon fens & l'intelligence les
plus ordinaires. Je fuis donc bien tenté de n'en rien
dire. Cependant , n'y a-t-il pas des efprits de toute
forte de trempe ? Tout le monde a - t - il la même in
telligence ? M. Defmereilles ne me taxe- t-il pas de
n'avoir rien dit , rien enfeigné , parce que je n'en ai
point parlé ? Et d'ailleurs , que fait- on ? Ce Monfieur
qui a l'air de s'y connoître , ne feroit- ce pas M. Defmereilles
lui- même ? Eft-il impoffible que ce favant
Chimifte , n'ayant point trouvé dans Becker ni dans
Stahl la folution de ce grand problême de pratique ,
n'ait fu comment s'y prendre , ne fe foit trouvé fort
embarraffé , n'ait manqué l'opération faute d'avoir
pu en deviner les manipulations , & enfin ne l'ait
dédaignée , à caufe de cela , comme impratiquable
en grand ? Allons donc , continuons de donner à
M. Defmereilles des éclairciffemens avec patience ;
& au rifque d'abufer de celle du public , fatisfaiſons
le fur tous les points . Voici donc la manière de réuffir
immanquablement.
Quand on fera décidé fur la quantité de matière
faccarine qu'on voudra confacrer à l'adouciffement
d'un moût verd ( ce qui fera facile par la déguſtation ,
MERCURE
dans quelques tatonnemens préliminaires en petit , fi
l'on veut ) on mettra ce correctif dans le moût où
dans les raifins foulés , & ( que M. Defmereilles apporte
ici toute fon attention , parce que nous voici
arrivés au tour de main de maître ) on remuera le
tout avec des bâtons , juſqu'à ce que toute la matière
faccarine foit exactement diffoute & bien mêlée. Il ne
s'agira plus après cela que de laiffer faire la fermentation
à l'ordinaire , comme fi l'on n'avoit rien mis .
Voilà qui eft bien court & bien fimple fans doute,
Cependant je ne vois rien à y ajouter , même pour
des efprits de même trempe que celui de M. Deſmereilles
. J'ai beau y rêver , pour examiner fi j'ai tout
dit , tout enfeigné , je ne puis trouver que ce tour de
main du mélange avec des bâtons qui ait pu échapper
à la fagacité de ce fin Chimifte , & que j'avois malheureuſement
oublié. Voilà tout le myſtère de la
manipulation dévoilé bien clairement , à ce que je
crois , & j'espère qu'en conféquence il n'aura plus
rien à me demander. Cependant , comme un homme
qui fait de la meilleure foi & du plus grand férieux
du monde , des queftions pareilles à celles de M.
Defmereilles , eft capable d'en faire de cette eſpèce
à l'infini , & que fur toutes chofes , il ne faut ni perdre
fon temps , ni ennuyer le public , il trouvera bon
s'il s'avifoit d'y revenir , que malgré ma répugnance
& quoique la mode de fe traiter comme on fe traitoit
du temps des Savans en us , foit heureuſement
paffée , je ne lui répondiffe pourtant que par cet
ancien proverbe de l'école :
>
>
Plus negaret afinus , quam probaret Philofophus *.
* N. B. Ce proverbe eft beaucoup trop orgueilleux
pour le temps où nous fomines ; il a befoin d'adouciffement
& d'interprétation . A la bonne heure que
M. Deſmereilles foit l'afinus ; mais pour moi je ne prétends
DE FRANCE. 47
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
JAMAIS
AMAIS à ce théâtre les fpectacles n'ont été
plus variés que depuis quelques mois . Dans
ce moment , outre Caftor & Pollux , dont
les repréſentations ont toujours été fuivies
avec la même affluence , outre les Bouffons
& les Ballets - Pantomimes , qu'on a foin de
faire exécuter après leurs Opéras , on donne
encore de temps en temps des Fragmens ,
compofes de la, Bergerie , Acte tiré du Ballet
des Romans , du Devin du Village & de la
Provençale. Ces Fragmens , ainfi arrangés
ont été donnés pour la première fois le Jeudi
19 Novembre.
L'Amour veut foumettre à fon empire
nullement être le Philofophus. Je veux donc dire feulement
que je ne pourrois pas répondre à tout ce que M. Deſmereilles
feroit capable de nier & de demander , quand même
je ferois uugrand Philofophe. Au furplus , fi M. Defmereilles '
veut recevoir de moi un conſeil d'ami , je lui dirai de ne pas
fe fier au mafque d'un faux nom , s'il s'avife d'écrite encore
contre quelqu'un qu'il n'oferoit attaquer à viſage découvert,
par la raifou qu'il court un trop grand rifque d'être reconnu
a fon ftyle, qui n'a point du tout l'air de celui d'un homme
lettré , à plufieurs folécifmes qui lui fent familiers , & à
quantité d'inepties dont on vient de voir des échantillons ,
& dont une des plus ridicules eft une très- grande prétention
àune fcience tort au- deffus de fa portée.
48 MERCURE
deux jeunes Bergers indifférents ; il ſe préfente
à eux pour leur demander un sûr afyle
contre un fort rigoureux ; ils le lui promettent.
Tout-à-coup l'Amour feint de s'endormir.
Les jeunes -gens remarquent fon carquois &
fon arc; ils veulent effayer la puiffance defes
traits fur les oifeaux de leurs forêts , & s'en
bleffent eux-mêmes. Ils brûlent fur le champ
d'un amour mutuel , & l'Amour les unit.
Tel eft le fujet de la Bergerie . Mde Saint-
Huberti a joué le rôle de l'Amour , Mlle Laguerre
celui de Doris , & M. Lainez celui
d'Iphis. On trouve encore dans cet Acte un
vieux Berger nommé Arcas : l'Auteur paroît
ne l'avoir placé que pour conduire des
Choeurs & des Ballets au commencement &
à la fin de l'Acte. Ce perfonnage a été repréfenté
par M. Moreau. La voix de Mlle Laguerre
, fon chant facile & agréable , font
le plus grand charme de ce Fragment.
>
Les Ballets font de M. Gardel l'aîné. Ces
Ballets nous ont paru un peu longs , quoique
très-bien exécutés par M. Gardel lui-même
par M. Veftris , M. Dauberval , & par Mlles
Allard & Peflin. La Mufique eft de M.
Cambini.
Le Devin du Village à été reçu avec les
mêmes tranfports qu'il a toujours infpirés .
M. le Gros , pour rendre un hommage public
à la mémoire de Rouffeau , a voulu
chanter, à cette repriſe , le rôle de Colin ;
mais quoique fa voix & fon jeu foient toujours
DE FRANCE. 49
jours en poffeffion de plaire , on a trouvé
que ce rôle ne convenoit pas à fes moyens
extérieurs ; peut-être devroit-il y renoncer.
Et quand on a dans fon talent autant de
reffources que M. le Gros , qu'eft- ce que le
facrifice d'un rôle ?
Dans l'état actuel de l'Opéra , Colette ne
peut être mieux repréſentée que par Mlle
Durancy. S'il lui manque quelques - uns des
agrémens du perfonnage , on ne s'en fouvient
plus quand elle eft en Scène. Il eft impoffible
d'être plus vraie , plus naïve & plus intéreffante.
La Scène entre Colin & Colette eft de
fa part un chef- d'oeuvre de jeu , dans les détails
& dans l'enſemble.
MlloLaguerre , qui a chanté ce rôle , le
Mardi 24 Novembre , a mérité beaucoup
d'applaudiffemens ; nous l'invitons , par intérêt
pour fon talent , à fe bien perfuader
qu'un organe charmant ne fait pas feul une
Actrice , même à l'Opéra. Elle nous a paru
un peu foible dans Colette , quoique digne
d'être encouragée. Quels fuccès ne doit- elle
pas fe promettre , fi elle peut joindre à ce
qu'elle a déjà , les qualités qui donnent l'ame
& la vie au perfonnage qu'on repréſente !
On diftingue dans les Ballets qui terminent
l'Acte, un pas de deux, exécuté par M. Nivelon
& par Mlle Cécile. On ne peut guères fe
figurer une danfe dont l'effet foit plus agréable.
Nous avons déjà parlé de la nouvelle Mufique
de la Provençale. On y a ajouté deux
morceaux neufs , ils ont été fort applaudis ;
5 Décembre 1778.
C
50 MERCURE
mais on a remarqué principalement le Duo
chanté par Mlle Durancy & par M. Durand.
Les Ballets font charmans. Ils font arrangés
par M. Dauberval ; il y eft parfaitement
fecondé par Mlle Allard.
La feconde repréfentation de la Finta
Giardiniera a répondu à l'idée que les connoiffeurs
s'en étoient faite. C'eft un des plus
agréables ouvrages de Mufique que les Italiens
nous aient encore donnés , quoiqu'il
foit bien inférieur à la Frafcatana. Les endroits
qui ont été le plus généralement goûtés
, font l'aria Dentro il mio petto , chanté
par le Signor Gherardi ; a forza di Martelli ,
chanté par le Signor Focchetti ; le petit air
un Marito oh Dio! vorrei , chanté par la Signora
Farnezi ; la finale du premier Acte , le
récitatif obligé , ah non partir , & l'air qui le
fuit , chanté par le Signor Caribaldi . Mais
un morceau qui a produit les impreffions
les plus vives , c'eft la finale ajoutée au fecond
Acte. Elle eft du Signor Paeziello , le
génie le plus fécond , & peut-être le plus riche
de tous les Muficiens connus. Tout ce
que l'art a de profondeur , de fineffe ; tout
ce que la mélodie a de touchant ; tout ce que
l'harmonie raffemble d'effets ; tout ce que la
Mulique peut donner d'émotions , on le
trouve dans cette finale , qu'on regarde
comme le chef-d'oeuvre de fon Auteur.
La Signora Conftanza Baglioni a chanté le
rôle de Sandrina avec beaucoup de goût &
adreffe ; fon organe eſt très- beau , & fon jeu
DE FRANCE.
quoiqu'un peu froid , eft jufte & raiſonné.
Les décorations font bien entendues . Celle
qui mérite le plus d'éloges , eft compofee
d'une fimple toile de fond , repréſentant une
galerie. Elle produit une telle illufion , que le
theatre paroit avoir confervé toute fa profondeur
, quoiqu'elle tombe directement fur
le manteau de la feconde couliffe.
COMÉDIE FRANÇOIS E.
NOUS ous commencerons cet article par rectifier
une faure d'impreffion du dernier Nº
d'autant plus effentielle , qu'elle porte fur un
fait. On lit dans l'article de la Comédie Françoife
: Madame Veftris a joué Monime. Cette
faute vient de ce qu'on a paffe une ligne à
l'impreffion. Il faut lire : Mademoiſelle Sainval
cadette a joué Monime avec beaucoup
de fuccès . Madame Veftris a joué Inès , & c.
Le Samedi 21 Novembre , on a donné ,
pour la première fois , le Chevalier François
à Turin , & le Chevalier François à Londres ,
deux Comédies de M. Dorat , l'une en quatre
actes , & l'autre en trois . Le fujet eft tiré des
Mémoires fi connus du Comte de Grammont ,
& le même perfonnage eft le Héros des deux
Piéces. Dans la première il fe fait aimer à la
fois de la femme de Senantes , chez lequel il
loge , & de la maîtreffe de fon ami Matta ;
dans la feconde il épouſe Miff Adelſon , après
s'être refufé aux avances de Lady Stelle ,
Cij
52
MERCURE
•
amie de la jeune Miff, & qui , de concert
avec elle , feint d'avoir du goût pour le Chevalier
afin d'éprouver fa fidélité.
Nous ne dirons rien de plus de ces deux
Nouveautés , qui ont été plus favorablement
accueillies à la feconde & à la troifième repréfentation
qu'à la première , l'Auteur ayant
retranché un acte dans l'une , & un perfonnage
dans l'autre. On a applaudi des détails
qui ont paru agréables . Comme nous craindrions
de ne pas donner une analyſe affez
exacte de ces deux Ouvrages , que nous
n'avons vus qu'une fois , nous nous réſervons
, fuivant notre méthode ordinaire , d'en
rendre compte lorfqu'ils feront imprimés.
C'eft une chofe affez remarquable , que le
Théâtre François ait perdu , dans la même
année , le Kain & Bellecour , qui avoient
débuté en même-temps. Ce n'eft pas que
nous voulions comparer deux Acteurs , dont
l'un étoit fi loin de l'autre ; mais cependant
la perte de Bellecour fera fentie à la Comédie.
Il joua pendant dix ans le ſecond emploi
dans le tragique. Mais quoique dans la
nouveauté les avantages de fa figure lui euffent
fait trouver plus de faveur & de protection
qu'on n'en accordoit à le Kain , il eut le
bon efprit defentir que le tragique n'étoit pas
fon talent , & il fe renferma dans le premier
emploi comique , où il fuccédoit à Grandval.,
Il n'avoit ni la nobleffe naturelle , ni les
grâces , ni les nuances délicates & fines de cet
Acteur célèbre , qui , fur la fcène , avoit
l'air d'un homme du monde plus que d'un
DE FRANCE. 53
Comédien ; mais Bellecour avoit de l'intelligence
, la connoiffance du théâtre , & la
tradition de la bonne Comédie . Il excelloit
dans quelques rôles du fecond ordre , tels
que le Somnambule , l'Aveugle Clairvoyant ,
& c. fur-tout dans certains rôles de Marquis
ivrognes , tels que celui de Turcaret, du Retour
imprévu , & c. dans lefquels il faififfoit
fort bien l'air d'un libertin de bonne compagnie.
Son zèle , d'ailleurs , & fes connoiffances
, l'avoient rendu très- utile à fes camarades
, dont il a été regretté. Il s'étoit effayé
aufli dans la Comédie comme Auteur , &
il fit jouer une petite Pièce intitulée les
Fauffes Efpérances, qui eut quelques repréfentations.
COMÉDIE ITALIENNE..
DEPUIS qu'on a vu autrefois Dancourt ,
après lui le Grand , enfuite Boiffy & plufieurs
autres , s'emparer avec avidité des petits
événemens de leur temps , des chofes de
mode , des Anecdotes courantes , & même
des Vaudevilles nouveaux , pour en faire des
Piéces de théâtre , on ne doit pas être furpris
de voir nos Auteurs modernes faifir aujourd'hui
des circonftances pareilles pour en faire
le même ufage ; mais ce n'eft pas toujours
avec le même bonheur.
On a donné , le Lundi 23 Novembre , à la
Comédie Italienne , un de ces Ouvrages du
C iij
54
MERCURE
moment , intitulé le Départ des Matelots.
Cn connoit la belle action de Jean Bouffard ,
dit le brave homme , & la récompenſe hono- ,
rable qui lui a été accordée par un Miniftre
aufli éclairé que bienfaifant. C'eft fur cet
événement qu'eft fondée l'intrigue de la
Piéce. Le Matelot a un fils amoureux de la
fille d'un Bailli. Celui -ci , pénétré d'admiration
pour le courage & les vertus du père ,
confent à l'union des jeunes gens. Nous
n'entrerons pas dans de plus grands détails.
Le ftyle a été jugé de mauvais goût , & trop
chargé de figures relatives au métier des perfonnages.
La mufique , applaudie en quelques
endroits, a partagé le fort de la Pièce ,
qui n'a pas reparu.
Les rôles ont été remplis par MM. Suin ,
Trial , Mefnier , Michu , & par Madame
Trial.
On prépare l'Amant Jaloux , Comédie de
M. d'Hell , Auteur de Midas.
ACADÉMIES.
L'ACADÉMIE de Montauban tint le 3 Mai une
Séance Publique pour la diftribution du Prix d'Agriculture.
M. Lade , Avocat à la Cour des Aides ,
Directeur , en fit l'ouverture par un Difcours , dans
lequel , après avoir détaillé avec énergie les avantages
de l'Agriculture , il rendit , d'une manière
heureuſe & intéreffante , au nom de l'Académie ,
l'hommage qu'elle doit à fon Protecteur , M. le
Comte de Maurepas.
M. Marqueynet , Avocat au Parlement , lut une
differtation fur la Luzerne ou l'Efparcète ; il déveDE
FRANCE.
55
loppa avec beaucoup de clarté & de préciſion les propriétés
de cette plante , & détermina le vrai nom
qui lui convient.
M. le Baron Dupuy-Monbrun , Capitaine au Régiment
de Noailles , prononça un Difcours fur le
Bonheur. Il prouva , par des raifonneinens folides
& profonds , qu'il ne peut exifter que dans le fein'
de la vertu. Il traça , d'un pinceau également rapide
& délicat , les principales conditions qui partagent.
la fociété ; & il démontra que l'état de Laboureur
eft l'afyle véritable de la vertu , & conféquemment
du bonheur.
M. l'Abbé de Latour , Doyen de l'Eglise de Montauban
, dans une Differtation remplie d'érudition &
de fagacité , parcourut les différentes fêtes célébrées,
à l'honneur de l'agriculture .
M. le Secrétaire lut le Mémoire couronné , dont
M. Caillet , Directeur des Poftes à Sainte Menehoud
en Champagne , s'eft déclaré l'Auteur.
Le Prix de l'année prochaine 1779 , eſt deſtiné à
une traduction en profe du premier Livre du Pradium,
Rufticum du Père Varnière , ou à une traduction en
vers alexandrins & à rimes fuivies du commencement
de ce même Livre jufqu'au vers :
Idcircò quantùm prafens fortuna vel agri , &c.
Les Ouvrages doivent fluir par une courte Prière
à Jésus-Chrift . Ils doivent être remis par tour le
mois de Mai prochain , francs de port , en deux
copies bien lifibles , à M. Lade , Avocat à la Cour
des Aides , dans fa maiſon , rue du Collége .
Extrait de la Séance Publique de l'Académie
des Sciences , Arts & Belles- Lettres de
Dijon , tenue le 12 Mai 1778 .
Son Alteffe Séréniffime Monfeigneur le Prince de
Condé, Protecteur de l'Académie , a préfidé la Séance ,
C iv
$6
MERCURE
M. Maret , Secrétaire Perpétuel , en a fait l'ouverture
; il a annoncé que l'Académie n'a reçu aucun
Ouvrage pour concourir au Prix propofé , dont
le fujet étoit l'Éloge, de Claude Saumaife ; mais que
cette Compagnie étoit perfuadée que les Auteurs
n'avoient été arrêtés que par la difficulté de louer
un homme , dont le principal mérite étoit d'avoir
défriché le champ de la Littérature ; & que pour
donner aux Gens de Lettres le moyen de réparer
cette efpèce d'injuſtice , & le temps néceffaire pour
étudier cet homme juflement célèbre , elle propofoit
le même Sujet pour le Prix de 1781.
Il s'eft attaché enfuite à donner une idée de
Saumaife , par un Précis de fes Ouvrages , & par un
court Expofé des principaux traits de fa vie.
M. Deformeaux , Hiftoriographe de la Maiſon de
Bourbon , reçu depuis fix ans , mais qui entroit pour
la première fois à l'Académie , a fait un Difcours
de remerciement , auquel M. Dupleix de Bacquen .
court , Intendant de cette Province , & Chancelier
de l'Académie , a répondu.
M. le Comte de la Touraille a fait lecture d'une
Épître en vers contre les Cofmopolites.
M. de Morveau a lu l'Extrait de l'analyfe qu'il .
a faite de la Manganèſe , métal encore peu connu ;
& il a mis fous les yeux de S. A. S. un bouton métallique
, dont la cryftallifation eft frappante par
fa reffemblance avec celle de la Manganèfe , défignée
fous le nom d'Étoilée.
Le même Académicien a lu , en l'absence de M.
Guénaud de Montbelliard , l'Hiftoire du Roffignol ,
qui fait partie de la continuation de l'Hiftoire des
Oifeaux , que M. le Comte de Buffon a confiée à
cet Auteur.
M. Chauffier Puiné a fait des expériences nouvelles
, qui tendent à éclairer für la nature & la
formation de l'air inflammable.
DE FRANCE.
57
M. Baillot a lu une Idylle , dont le fujer eft l'impreffion
que l'arrivée de S. A. S. Mgr le Prince de
Condé a faite fur noss-- Concitoyens.
Le temps n'a pas permis de lire la defcription
d'un os monftrueux , trouvé en Breffe , à peu de
diftance de Bourg , & donné à l'Académie par M.
Dupleix de Bacquencourt ; M. Chauffier Puiné s'eft
borné à le montrer , & à annoncer que cet os eft
celui d'une des jambes d'un éléphant.
M. Mailly n'a fait de même qu'annoncer un Mémoire
hiftorique , dont la découverte de cet os a
été l'accafion , & dont il fe propofoit de faire lecture.
Cet Académicien établit dans ce Mémoire que
l'animal auquel appartenoit cet os , étoit probablement
un des éléphans qu'Annibal avoit dans fon
armée lors de fon paffage à travers les Alpes.
N. B. Le Secrétaire de l'Académie nous avoit
envoyé un Extrait de cette Séance beaucoup plus
étendu , mais il nous étoit impoffible de l'inférer en
cet état dans la place deftinée aux Séances Académiques
; nous lui en avons demandé un dont la concifion
pût nous permettre d'en faire uſage, & il a bien
voulu nous envoyer celui - ci.
Séance Publique de la Société Royale des
Sciences & Belles-Lettres de Nancy , du
25 Août 1778.
M. Jadelot, Directeur , a fait l'ouverture de la
Séance par une Differtation fur le Fluide Electrique
de l'Atmosphère , confidéré par rapport à fon influence
fur les fonctions de l'économie animale , &
à fon ufage dans le traitement des maladies .
M. le Préſident de Sivry , Secrétaire Perpétuel , a
lu enfuite l'Éloge hiftorique de feu M. l'Abbé de
Tervenus.
M. Petit , ancien Ingénieur au Service de l'Im-
Cv
58
MERCURE
pératrice-Reine , a rendu compte de l'obfervation
qu'il avoit faite avec d'autres Aftronomes , de l'Éclipfe
de Soleil du 24 Juin dernier .
M. François de Neufchâteau , a récité un Dialogue
en vers intitulé : le Défintéreffement de Phocion.
La Séance a été terminée par la lecture d'un Mémoire
que M. Sage , de l'Académie Royale des
Sciences , avoit envoyé pour la réception , & dans
lequel il traite des propriétés & de l'ufage d'une terre
bolaire , nouvellement découverte en France.
ANECDOTE
Ecrite de Londres.
JE SORTOIS du fpectacle ; il y avoit une grande
preffe à la porte , & je fentis quelque chofe
entre mes jambes qui m'auroit fait tombcr
fi je n'euffe été foutenu par la foule ; j'y
portai la main , & je reconnus que c'étoit un
gros chien. L'on m'avoit prévenu qu'on couroit
rifque d'être volé en fortant du théâtre ;
je m'étois précautionné contre cet accident ,
en tenant ma main fur mon gouffet , bien
déterminé à ne la pas lâcher comme le Juge
à paix . Tout d'un coup je fens une main velue
qui me faifit la mienne , & l'on m'enlève
ma montre. J'eus la préfence d'efprit de retenir
cette main , en criant au voleur ; la
foule s'écarte , & j'apperçois que ce chien
qui étoit entre mes jambes , étoit celui qui
m'avoit volé : je croyois le tenir , mais je me
fuis fenti ferrer par derrière avec tant de
DE FRANCE.
59
violence , que j'ai été contraint de lâcher mon
voleur. Ceux qui m'environnoient , & qui
s'étoient rangés au bruit que j'avois fait , ont
fait paffage au prétendu chien , & fe font
refferres avec tant de promptitude , que je
me fuis trouvé fans montre , aufli preffe
qu'auparavant. Je ne puis , malgré ma perte ,
m'empêcher de rire , lorfque je penſe au tour
qu'on m'a joué : il n'eft pas nouveau , & l'on
affure que ces chiens ne font autre choſe que
des enfans , qui , à la faveur de cette maicarade
, volent impunément , parce qu'environnés
de ceux qui les mettent en oeuvre , ils
font sûrs de trouver un paffage après avoir
fait leur coup. L'invention n'eft pas mauvaife
; & l'on a beau être fur fes gardes , il faut
neceffairement être volé quand ces Mellieurs
l'ont déterminé. J'aimerois autant qu'ils me
demandaffent honnêtement ce qu'ils ont envie
de me prendre , cela feroit fait tout d'un
coup. Ils ne fe donnent pas la peine de fouiller
dans la poche des Dames ; on fe contente
de les couper , & ces Meffieurs enfuite font
à terre une ample moiffon.
VARIÉTÉ S.
Paris , 25 Novembre.
ON voit depuis quelques jours des copies
d'une Lettre écrite , ainfi que fon adreffe ,
C vj
60 MERCURE
de la propre main de l'Impératrice de Ruffie ,
à Madame Denis , nièce & légataire univerfelle
de M. de Voltaire.
L'Impératrice , immédiatement après la
mort de cet homme illuftre , avoit ordonné
à une perfonne attachée à fon ſervice * , d'acquérir
pour fon compte fa bibliothèque.
Madame Denis , qui avoit déjà rejeté plufieurs
propofitions de cette cfpèce , ne crut
pas pouvoir fe refufer au defir de Sa Majefté
Impériale , fur-tout après avoir appris que
cette grande Princeffe s'occupoit à faire ériger
dans fa capitale un monument à la mémoire
de fon oncle. En conféquence elle pria
la perfonne chargée de ces ordres , d'offrir à
Sa Majefté Impériale cette bibliothèque ,
comme un hommage de fa reconnoiffance
des bontés dont elle avoit honoré M. de
Voltaire pendant toute fa vie. L'Impératrice
ayant accepté cet hommage, a écrit à Madame
Denis la Lettre que nous allons inférer ici.
On ignore encore en quoi confiftent les préfens
de Sa Majefté Impériale , mais on les
dit très-confidérables.
* M. le Baron de G. Miniftre Plénipotentiaire du
Duc de Saxe-Gotha près le Roi.
DE FRANCE. 61
LETTRE de L'IMPÉRATRICE DE RUSSIE
à Madame DENIS.
De Pétersbourg , le 15 Octobre 1778.
Sur l'enveloppe eft écrit : Pour Madame
Denis , Nièce d'un grand Homme qui m'aimoit
beaucoup.
ود
38
2
"
ور
כנ
« Je viens d'apprendre , Madame , que
» vous confentez à remettre entre mes
» mains ce dépôt précieux que Monfieur
» votre oncle vous a laiffé , cette bibliothè-
» que que les ames fenfibles ne verront
jamais fans fe fouvenir que ce grand
» homme fut infpirer aux humains cette
bienveillance univerfelle que tous fes
Écrits , même ceux de pur agrément , refpirent
, parce que fon ame en étoit pro-.
fondément pénetrée . Perfonne avant lui
n'écrivit comme lui : à la race future , il
» fervira d'exemple & d'ecueil. Il faudroit
» unir le génie & la philofophie aux con-
» noiffances & à l'agrément , en un mot ,
être Monfieur de Voltaire , pour l'égaler.
Si j'ai partagé avec toute l'Europe vos re-
» grets , Madame , fur la perte de cet homme.
incomparable , vous vous êtes mife en
» droit de participer à la reconnoiffance que
je dois à fes Ecrits. Je fuis fans doute trèsfenfible
à l'eftime & à la confiance que
» vous me marquez. Il m'eft bien flatteur
» de voir qu'elles font héréditaires dans votre
ور
23
و د
62 MERCURE
ود
famille. La nobleffe de vos procédés vous
, eft caution de mes fentimens à votre
"
égard. J'ai chargé Monfieur de Grimm de
» vous en remettre quelques foibles temoi-
" gnages , dont je vous prie de faire uſage
Signé CATERINE .
33.
On vient d'apprendre auffi que l'Impératrice
a fait demander à Madame Denis un
plan en relief de la façade & de la diftribution
intérieure , ainfi que de la fituation du
château de Ferney , de fes jardins & avenues ;
& que Sa Majefté Impériale fe propofe de
confacrer dans fon Empire la mémoire de
M. de Voltaire , en faifant rebâtir ce château
& imiter , autant qu'il fera poifible , fa fituation
dans fon fuperbe parc de Czarskozélo.
LETTRE de M. l'Abbé Métaftafe à M.
Diodate , célèbre Avocat de Naples , qui
lui avoit demandé des détails fur fes occupations
littéraires , &fon fentiment fur le
Taffe &fur l'Ariofle.
MONSIEUR ,
Vous auriez attendu moins long-temps cette réponſe
, s'il m'étoit toujours poffible d'écouter mes
voeux les plus chers . Rarement je puis faire ufage de
ma liberté ; une fuite de devoirs , la plupart inutiles ,
mais indifpenfables & toujours renaiffans , m'enlè- ‹
vent malheureusement le peu de loifir que la foiDE
FRANCE. 63
bleffe de ma fanté , & les obligations de mon emploi
me permettroient de confacrer de temps en temps
aux études que j'aime , & à un commerce utile avec
quelques-uns de ces hommes rares , quos aquus amavit
Jupiter. L'avantage & le plaifir queje reçois de
vos Lettres , m'impoferoient la loi de l'exactitude
dans mes réponses , pour m'en procurer de plus fréquentes.
Je fens trop vivement tout le tort que me
fait quelquefois un filence forcé , pour que j'aie befoin
de l'excufer ; vous ne pouvez que me plaindre.
Je devrois peut-être avant tout vous reprocher votre
partialité à mon égard ; mais je n'ofe vous retorquer
, quoique j'y fois porté de coeur , tour ce que
vous me dites d'obligeant ; il feroit très-dangereux
pour moi de revenir fur vos expreffions flatteufes.
L'amour-propre des Poëtes n'a pas besoin d'être excité
; il eft, crédule & facile à perfuader ; ma modeftie
pour conferver l'équilibre , ne doit pas s'expofer à
des tentations fi puiffantes : je répondrai donc fur le
champ à vos demandes .
J'avoue que la profe n'auroit pas eu moins d'attrait
pour moi que la poéfie ; mais deſtiné par la
Providence à faire nombre parmi ceux qui rampent
fur le Parnaffe , je n'ai pas eu la liberté de partager
mes études entre l'une & l'autre. Dans les intervalles
que m'ont laiffé mes travaux poétiques , j'ai bien
quelquefois entrepris des Ouvrages en profe , analogues
cependant à la poéfie . Mais obligé par des ordres
Souverains de reprendre fréquemment la flûte
on la lyre , j'ai dû faire de fi longues paules , que
lorfque je revenois à l'ouvrage interrompu , je trouvois
entièrement refroidi le métal que j'avois laiffé
en fufion & prêt à être jeté. Me fentant moins de
patience pour courir après des idées oubliées , que
de courage pour de nouvelles entreprifes , j'en ai
tenté fouvent ; & celles-ci expofées aux mêmes viciffitudes
que les précédentes , ont toujours fini par
64 MERCURE
m'inſpirer l'ennui , le dégoût & l'abandon . Ces tentatives
, ou plutôt ces effais très -imparfaits , exiſtent
peut-être encore , confondus dans la foule de mes
papiers inutiles , & dans le défordre où les vents mettoient
les feuilles fur lefquelles étoient écrits les
Oracles de la Sybile de Cumes. J'aurai grand foin .
d'empêcher qu'ils reftent après moi , à moins que je
ne parvienne , ce que je n'efpère pas , à en faire un
jour quelque ufage convenable.
L'unique travail qu'en dépit du cothurne , j'ai pu
conduire à fon terme , fe réduit à quelques courtes
obfervations fur toutes les Tragédies & les Comédies
Grecques. Mais ces mêmes obfervations , outre qu'elles
font maigres & fe reffentent de la précipitation de
l'Écrivain , ne font que des meubles néceffaires de
mon attelier ; & je vois quclles manquent encore ,
foit par ma faute , foit par celle du fujet , de cette
éloquence & de cet art qui peuvent féduire le Lecteur.
Bornées à mon utilité particulière , elles n'afpirent
point aux fuffrages du Public.
Mes Lettres familières ne m'ont jamais paru mériter
d'être recueillies. Cependant un jeune homme
ftudieux , paffionné pour notre langue , tranſcrit
pour fon ufage & pour s'exercer , toutes celles que
la briéveté du temps lui permet de copier les jours
de pofte avant le départ du courier . Il en a déjà raffemblé
plus que je ne defirerois. Mais je fuis sûr qu'il
n'abufera point de ma complaifance , en violant la
défenfe expreffe de les publier .
J'ai répondu jufqu'à préfent de la manière la plus
détaillée , à vos queftions fur mes occupations profaiques
; votre feconde demande m'impoſe une tâche
plus difficile à remplir ; vous n'avez confulté ni mes
facultés , ni mes forces , en exigeant que je prónonce
fur le mérite de l'Ariofte & du Taſſe.
Vous favez de quel trouble & de quelle confufion
fut agité le Parnaffe Italien , lorfque le Godefroy
DE FRANCE. 65
parut pour difputer le premier rang au Roland fu--
rieux , qui, avec tant de juftice, en étoit déjà en poffeffion
; vous favez avec quel acharnement les Pellegrini
, les Roffi , les Salviati , & cent & cent autres
Champions des deux Poëtes fatiguèrent les preffes ;
vous connoiffez les inutiles efforts du pacifique Horace
Ariofte , defcendant de Louis , pour mettre
d'accord les contendans . En vain il leur répéta que
les Poëmes de ces deux divins Génies étoient d'un
genre fi différent , qu'il ne permettoit pas de les
comparer ; que Torquato s'étoit propofé de ne jamais
quitter la trompette , & qu'il avoit merveilleufement
rempli ce but ; que Louis avoit voulu attacher les
Lecteurs par la variété du ſtyle & des tons , en mêlant
agréablement l'héroïfme , les graces & la gaîté ,
& qu'il y avoit admirablement réuffi ; que le premier
avoit fait voir tout ce que valent les vefforts de l'art ;
le fecond , ce que peuvent la franchife & la liberté
de la nature ; que l'un & l'autre avoient à jufte titre
obtenu l'admiration univerfelle , & qu'ils étoient
parvenus tous deux au plus haut degré de la gloire
poétique , par une route différente , & fans avoir
aucune difpute entr'eux . Vous ne pouvez ignorer
enfin la diftinction célèbre , mais plus brillante que
folide , qui décide que le Godefroy est un meilleur
Poëme , mais que l'Ariofte eft un plus grand Poëte.
A quel titre prétendez -vous que j'ofe , après cela,
m'arroger le droit de prononçer fur une queftion ,
que tant de difcuffions littéraires & de conflis trèsobftinés
ont encore laiffée indéciſe ? S'il ne me convient
pas de m'affeoir fur le tribunal en qualité de
Juge dans un fi grand procès , il m'eft au moins
permis de vous rendre hiftoriquement compte des
effets qu'a produits fur moi la lecture de ces excellens
Poëmes.
Lorfque je commençai à entrer dans la carrière
des lettres , je trouvai le Parnaffe divifé en deux
66 MERCURE
.
me
partis. Le Licée illuftre dans lequel j'eus le bonheur
d'être accueilli , fuivoit celui de l'Homère Ferrarois ,
avec tout l'excès de ferveur qui accompagne ordinairement
les controverfes. Mes Maîtres , pour feconder
l'inclination qui me portoit aux Mufes ,
confeillèrent de préférer la lecture de ce dernier à
la fervile régularité ( ce font leurs expreffions ) de
fon rival. L'autorité me perfuada , & le mérite infini
de l'Écrivain m'occupa enfuite à tel point , que ne
me lafſant jamais de le relire , j'en appris une grande
partie par coeur ; & malheur alors au téméraire qui
auroit ofé me foutenir que l'Ariofte pouvoit avoir
un rival. Il y avoit cependant des perfonnes qui ,
pour me féduire , me récitoient de temps en temps
quelques-uns des plus beaux morceaux de la Jérufalem
délivrée , & je ne pouvois me défendre d'en
être ému ; mais fidèle à ma fecte , je déteftois ma
complaifance , comme une de ces inclinations vicieufes
de la nature humaine corrompue , qu'il eft
de notre devoir de réprimer. C'eſt dans ces fentimens
que je paffai ces années pendant lesquelles notre
jugement n'eſt que l'imitation de celui d'autrui.
Arrivé à l'âge où je pus avoir des idées à moi ,
les combiner , les pefer à ma propre balance , je las
enfin le Godefroi , plus décidé par Fennui , ou par le
defir de varier mes lectures , que par l'efpoir d'entirer
beaucoup de plaifir ou de profit. Il ne m'eft pas
poffible de vous peindre l'étrange changement que
cette lecture occafionna dans mon efprit. Le fpectace
que je vis s'offrir à ma vue, comme dans un cadre ,
dune action grande & une , clairement exposée
conduite en maître , & parfaitement terminée ; la
variété de cette multitude d'événemens qui la produifent
& l'enrichiffent fans la multiplier ; la magie
d'une verfification toujours claire , toujours fublime ,
toujours fonore , ennobliffant les objets les plus
communs ; le coloris vigoureux employé dans les
DE FRANCE. 67
defcriptions & dans les comparaifons ; la chaleur féduifante
avec laquelle le Poëte natre & perfuade ;
les caractères vrais & conftamment foutenus ; la
haifon des idées , l'étendue des connoiffances , le
jugement , & par - deffus tout cette inconcevable
force de génie qui , loin de s'affoiblir , comme cela
n'arrive que trop fouvent dans un long travail , femble
s'accroître jufqu'au dernier vers , me procurèrent
une furprife & une fatisfaction que je n'avois pas
connues jufqu'alors. Ils m'infpirèrent une admiration
refpectueufe , un vif regret de ma longue injuftice
, & une colère implacable contre ceux qui
croyoient injurieufe à l'Ariofte la feule comparaifon
de Torquato. Ce n'eft pas que je ne remarquaffe
dans ce dernier quelques traces de l'imperfection
humaine ; mais qui peut fe flatter d'en être exempt ?"
feroit-ce fon illuftre prédéceffeur ? Si quelquefois la
lime trop viſiblement employée déplaît dans le Taffe ,
eft-on fatisfait de la voir trop fréquemment négligée
dans l'Ariofte ? Celui qui voudroit ôter à l'un quelques
concetti indignes de lui , laifferoit- il volontiers
à l'autre quelques plaifanteries peu décentes à un
Poëte qui a des moeurs ? En defirant que l'amour
fut un peu moins éloquent dans le Godefroi , feroiton
fàché qu'il ne fàt pas fi naturel dans le Roland ?
Verum opere in longo fas eft obrepere fomnum . Il y
auroit autant de vanité , que de malice & de pédantifine
, à relever avec mépris , dans ces deux Ôuvrages
brillans , les taches rares & petites , quas aut
incuria fudit , aut humana parum cavit natura .
Tout cela , direz - vous , ne répond point à ma
queftion : vous voulez favoir nettement quel eft
celui des deux Poëmes qui mérite la prééminence.
Je vous ai déjà témoigné combien je répugnois à
me charger d'une décifion fi hardie. Pour vous fatif
faire autant qu'il m'eft poffible , je vous ai expofé
fidèlement les impreffions qu'ontfaites fur moi cesdeux
68 MERCURE
divins Poëtes . Si cela ne vous fuffit pas , voici encore
, après un long examen de moi-même , les difpofitions
dans lesquelles je me trouve à préfent. Si ,
pour manifefter fa puiffance , il venoit à notre bon
père Apollon , la fantaiſie de faire de moi un grand
Poëte , & qu'il m'ordonnât , pour cet effet , de lui
déclarer librement auquel des deux Poëmes je defirerois
que reffemblât celui qu'il me promettroit de
me dicter , très -certainement j'héfiterois ; mais je
fens que mon goût naturel , & peut-être exceffif
pour l'exactitude & l'ordre , décideroit à la fin mon
choix pour le Godefroi.
Voilà bien du babil & de la prolixité , je l'avoue ;
mais ne m'en accufez pas. L'eftime , l'amitié queje vous
ai vouées , & mon empreffement à caufer avec vous,
ne vous l'ont pas moins attiré que votre demande .
Cet effai au refte n'a rien qui doive vous épouvanter
; il ne vous menace pas d'un nouveau . Mes
opinions , que je vous ai expofées depuis leur principe
, ne me laiffent plus rien à dire. Ne ceffez pas de
m'aimer , & de me croire véritablement votre
ami , & c. PIERRE MÉTASTASE.
A Vienne , le 10 Octobre 1768.
LETTRE A M. DE LA HARPE *.
Extrait du Journal de Paris , No
320.
Lundi
16 Nov.
1778
, au bas de la première
page.
"3
ور
I L nous femble en effet qu'on pourroit ,
fans injuſtice , exiger d'un Membre de
* On a cru devoir inférer ici cette Lettre , parce
qu'il s'agit d'une queftion de Grammaire , fur laquelle
on pourroit induire en erreur les gens peu inftruits.
DE FRANCE. 69
» l'Académie Françoife , qu'il ne fit pas de
fautes de François . Par exemple , M. de la
Harpe devroit favoir que le verbe croître
» eft neutre , & que dire , comme il a fait ,
» tom. 2 , page 361 ,
و د
Un prodige nouveau vint croître la terreur.
" au lieu de dire vint accroître la terreur ,
» c'eft faire un folécifme.
J'ai été très-fupris , Monfieur , de voir une
pareille critique ; car , quoique le verbe croítre
, dans la profe, foit toujours fans régime
fimple , il peut en avoir un en poéfie. C'étoit
niême le fentiment de M. de Voltaire , dans
fon Commentaire fur ce vers de Corneille :
M'ordonner du repos , c'eſt croître mes malheurs.
Racine a dit dans Bajazet :
Je ne prends point plaifir à croître ma misère.
Et dans Efther :
Que ce nouvel honneur va croître ſon audace !
Si vous trouvez mon obfervation jufte ,
Monfieur , il feroit néceffaire de détromper
le public , qu'on a voulu abuſer par une critique
d'autant plus déplacée , qu'elle eft faite ,
par affectation , à un Membre de l'Académie
Françoife.
J'ai l'honneur d'être refpectueufement ,
Monfieur ,
Votre très-humble & trèsobeiffant
ferviteur ,
PRUNAY , Chevalier de S. Louis.
70
MERCURE
JUPITER
GRAVURES.
UPITER ET LEDA , Eftampe de onze pouces &
demi de hauteur , fur huit & demi de largeur ,
gravée par M. de St Aubin , de l'Académie Royale
de Peinture , d'après le tableau de Paul Véronèſe
qui eft au Palais Royal.
Quand M. de Saint-Aubin ne jouiroit pas déjà
d'une réputation très - diftinguée , acquife par
différens ouvrages connus & eftimés de tous les
Amateurs , l'Eftampe que nous annonçons fuffiroit ,
à ce qu'il nous femble , pour le faire mettre au rang
de nos plus habiles Graveurs. Le caractère paffionné
de la tête de Léda & l'expreffion , très- animée du
Cygne y font heureufement confervés ; le burin nous
paroît tout à la fois moëlleux & favant , & rend
admirablement la chair ; l'effet total eſt agréable &
piquant , & l'Artiſte a fu , par la variété des tailles
& la dégradation des ombres , faire fentir le riche
& beau coloris de l'original. Le Public doit voir avec
plaifir les plus habiles Artiftes s'occuper depuis quelque
temps à reproduire par la gravure les plus beaux
tableaux de l'École d'Italie , tandis que tant de Graveurs
dégradent l'art & leur talent par cette multitude
d'Eftampes, d'un goût mefquin & manièré, faites avec
précipitation d'après des deffins incorrects & fans.
idées , que le mauvais goût , l'avidité & la frivolité
ont multipliés à l'excès depuis plufieurs années.
L'Fftampe de Jupiter & Léda eft dédiée à Mgr. le
Duc d'Orléans : elle fe vend chez l'Auteur , au petit
Hôtel de Cluny , rue des Mathurins. Prix 6 liv.
Recueil d'Estampes coloriées , repréſentant les grades
, les rangs & les dignités , fuivant le Coſtume
DE FRANCE. 71
(
de toutes les Nations exiftantes , avec les explications
hiftoriques , & la vie abrégée des grands hommes
qui ont illuftré les dignités dont ils étoient décorés,
in-folio , papier d'Hollande , dédié à la Nobleſſe.
Ces Eftampes feront gravées & coloriées par les
plus habiles Artiſtes de Paris en ce genre. Il en
paroîtra douze cahiers par an , compofés chacun de
douze Eftampes ; la collection aura au moins trentefix
cahiers.
´Le prix de la ſouſcription eft de 15 liv. On foulcrit
chez le fieur Duflos , Graveur , Cloître Saint-
Benoît , rue Saint-Jacques.
Le fieur Patry , Libraire au Havre , vient de
mettre en vente le Ponant , par M. l'Abbé Dicquemare,
de plufieurs Académies . Cette Carte préfente
les côtes occidentales de France , une partie
de celles d'Efpagne , d'Angleterre , d'Irlande , les
bancs de Flandres & de la Tamife, la Manche, le golfe
de Gascogne , l'entrée du canal Saint- George , celui
de Briſtol , & la partie de l'Océan qui s'étend depuis
Oueffant jufqu'au-delà des Caps Elezare & Finifterre
, avec le tableau général & particulier de la
nature des fonds & du braffiage de ces Mers : fe trouve
à Paris , chez Froullé , Libraire , pont Notre-Dame ,
prix 3 liv. 12 f.
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RECUEIL de Pièces Françoiſes & Italiennes , petits
Airs , Brunettes , Menuets , &c. accommodés pour
deux Flûtes traverfières , Violons , Par - deffus de
Viole , &c. par M. Taillard l'aîné , à Paris , chez
M. Taillard , rue de la Monnoie , vis - à-vis la rue
Boucher , & aux adreſſes ordinaires de Muſique
prix 6 liv.
>
72
MERCURE
Divertiffement pour la Harpe , avec accompagnement
de Violon & Violoncelle obligés , par J. G.
Burckhoffer , OEuvre XVIe . A Paris , chez l'Auteur ,
rue Saint-Honoré , vis- à - vis les Écuries du Roi , &
aux adreffes ordinaires de Mufique , prix 4 liv. 4f.
M
COURS PUBLIC S.
ONSIEUR PELLETAN , Membre de l'Académie
Royale de Chirurgie , ouvrira Lundi 7 Décembre ,
à onze heures précifes du matin , des leçons phyfiques
fur l'Économie Animale. Ces leçons continueront
les Lundi , Mercredi & Vendredi à la même
heure , rue Saint-Honoré , en face de l'Oratoire .
ANNONCES LITTÉRAIRES.
O N vient de mettre en vente à l'Hôtel de Thou,
rue des Poitevins , le trente- neuvième cahier des Oifeaux
enluminés, in- fol , grand papier, prix. 24 liv.
Le même petit papier. ·
Le treizième cahier des Animaux quadrupèdes
, imprimés en couleur.
·
•
Le Tome quatrième de l'Hiftoire Naturelle
des Oifeaux , par M. de Buffon , in-40.
relié
174Ĺ
171.
Almanach du Comestible , néceffaire aux perfonnes
qui aiment la bonne chère. A Paris chez
Defnos. Prix 1 liv. 16 fols br. I
Voyez la fuite des Annonces fur là Couverture,
JOURNAL
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUI E.
s
De CONSTANTINOPLE , le 5 Octobre.
LE Capitan Bacha n'eft point encore de retour
; quelques perfonnes penfent , qu'inftruit de
la réception qui l'attend dans cette Capitale , il
n'y reviendra pas , & qu'il fe propofe de refter
à Sinope , où il peut recevoir , comme ici , les
ordres de S. H. Ils feroient peut - être plus févères
, s'il faifoit craindre que fa préfence ne
ranimât fon parti refroidi . Comme la paix avec
la Ruffie paroît tenir à fa difgrace , & que tout
le monde la croit décidée , le bruit fe répand
que la Porte a déja traité avec cette Puiffance
aux conditions fuivantes. 1 ° . Le Chan actuel ,
régnant en Crimée , jouira de fa dignité pendant
fa vie; après fa mort le Grand - Seigneur fera
libre d'en établir un autre à fon choix ; 2 ° . Les
Ruffes évacueront la Crimée . 3 °. Ils auront
la liberté de la navigation fur la mer Noire ,
mais ils n'y employeront que de petits vaiffeaux
. On faura bientôt fi ces bruits font fondés
ou non ; ce qui leur donne quelque poids ,
c'eft la froideur que la Porte témoigne à Sélim-
Guéray , fon protégé , qui eſt toujours dans
fa Terre de Vifa , d'où il n'a pas la liberté de
fortir pour aller vifiter les Membres du Gouvernement
, & qui n'en a vu venir aucun chez
Jui. Il paroît deftiné à languir dans l'obſcurité
1 Décembre 1778. D
( 74 )
après avoir uniquement fervi d'épouvantail en
Crimée pendant que l'on fe préparoit à la
guerre ; les troupes Ruffes , dans cette prefqu'ile
, font fous les ordres du Général Suwarow
qui a remplacé le Prince Proforowski
parti pour l'Allemagne , où il va prendre les
eaux minérales .
RUSSIE.
De PETERSBOURG , le 25 Octobre.
Nos longs différends avec la Turquie , prennent
, à la fin de cette année , une tournure
plus favorable que celle qu'ils avoient au commencement
; le bruit général eft qu'ils feront
arrangés à l'amiable dans le cours de cet hiver.
Ces apparences de paix ne fufpendent cependant
pas nos armemens ; les recrues fe font dans
toutes l'étendue de l'Empire avec beaucoup
d'activité , & des ordres précis & récents de
l'Impératrice viennent de les preffer encore .
Les fpéculatifs cherchent à préfent un nouvel
objet à ces préparatifs . Le Prince de Repnin ,
ci- devant Ambaffadeur à la Porte , a été nommé
pour commander le corps de 25 à 30,000
hommes que nous avons dans laWolhinie . Deux
Lieutenans - Généraux & quatre Généraux - Majors
, ont été auffi nommés pour fervir fous
lui ; fa véritable deftination eft encore un miftère
; elle n'en paroît pas un à ceux qui prétendent
qu'avant de prendre le commandement
de fon armée , ce Prince doit faire un voyage
en Pruffe , & qui tirent toutes fortes de conféquences
de la fréquence des Couriers expédiés
à Vienne , à Berlin & à Versailles , &
des longues conférences que les Miniftres de
ces Cours ont fouvent avec le Comte de Panin.
» Le commerce de cette Ville, écrit- on d'Ar(
75 )
changel , qui languiffoit depuis que Pétersbourg
l'a intercepté , reprend fon activité. L'agricul
ture favorifée dans les Provinces voifines a
fait baiffer le prix du grain ; il eft defcendu.
à celui où l'exportation en eft permife . Nous
en chargeons journellement fur les vaiffeaux
étrangers , qui nous apportent en échange les
denrées dont nous manquons. L'attention que
la plupart des Puiffances portent aujourd'hui à
leur marine , a donné dans tout le Nord une
nouvelle activité au commerce des bois de conftruction
; nous en éprouvons auffi les effets.
Au nombre de vaiffeaux Anglois que nous
voyons arriver fans ceffe pour en charger , il
eft aifé de juger de la perte que l'Angleterre
a faire en perdant fes Colonies qui lui fourniffoient
autrefois tout ce qui étoit néceffaire
aux conftructions «<.
"
SU È DE.
De STOCKHOLM , le 3 Novembre.
LE 28 du mois dernier , une députation des
quatre Ordres , conduite par le Comte de Brahé,
le plus ancien des Membres de la Nobleffe , à
la place du Maréchal Baron de Salza , qui eft
indifpofé , fut admife à l'Audience du Roi. Elle
demanda à S. M. de fixer le jour de l'ouverture
de la Diète ; il fut fixé au 30 , & cette ouverture
fe fit avec les cérémonies ordinaires auxquelles
on avoit joint l'appareil le plus impofant.
Les Etats s'affemblèrent dans la Cathédrale , où
le Roi fe rendit revétu des ornemens Royaux ,
accompagné de fes Grands- Officiers ; après le
Service Divin , & le Sermon analogue à la circonftance
, prononcé par le Docteur Benzelius ,
Evêque de Stréguas , S. M. retourna dans fon
appartement , dans le inême ordre qu'elle étoit
venue ; & lorfque les Etats furent affemblés
D 2
( 76 )
dans leur Salle au Château elle s'y rendit
elle-même , & ayant pris place elle prononça
un difcours éloquent , après lequel le Chancelier
de la Cour lut les propofitions qu'elle avoit
à faire à la Dière ; elles roulent pour la plupart
fur les objets fuivans. » Modération de la
punition de l'infanticide , fur-tout lorsqu'il eft
prouvé qu'il n'a pas été commis de deffein'
prémédité ; de la peine portée contre les parjures
; de celle de mort prononcée par de hauts
Tribunaux , felon les cas ; & application à des
oeuvres pies des amendes que les Tribunaux percevoient
ci - devant . Modération de la peine ,
& diminution des cas qui entraînent la note
d'infamie ; règlement qui fufpend toute procédure
de la part du Tribunal de la Cour , dans
les cas de crime de lèze- Majefté & de trahison ,
jufqu'à ce qu'il ait inftruit le Roi & reçu les
preuves néceffaires . Relativement à cette der
nière propofition S. M. déclara que , quoiqu'elle
eût pu prendre une réfolution finale de fon autorité
Royale , fans le confentement de la Diète,
elle avoit préféré de prendre l'avis des Etats
actuellement affemblés , puifqu'en eux réfidoit
le pouvoir de faire des loix ; Elle leur recommanda
de rechercher les moyens de relever le
crédit public , & leur annonça qu'elle prendroit
leur avis fur un autre objet dont elle les
inftruiroit dans la fuite.
Le lendemain 31 , les Etats fe raffemblèrent de
nouveau; & le roi leur adreffa un fecond difcours
dans lequel il leur expofa le véritable état du
Royaume ; en parlant des affaires du dehors , il
les affura » que quoique la guerre eût éclaté
dans une partie de l'Europe , ils avoient cependant
lieu d'efpérer la continuation de la paix ,
tant relativement aux différends furvenus au fujet
de la fucceffion de Bavière , que par rapport
aux troubles élevés entre l'Angleterre ,
( 77 )
l'Amérique & la France , & que le commerce
de ce Royaume jouiroit de tous les avantages
affurés à une Puiffance neutre , quand même
l'Espagne , comme il y avoit beaucoup d'apparence
, prendroit part à ces démêlés «.
Cette Diète, dont tout annonce la tranquillité,
ne pouvoit fe tenir fous des aufpices plus heureux.
La Reine eft accouchée d'un Prince le
premier de ce mois , vers les 7 heures du matin.
Cette nouvelle fut annoncée par quatre
décharges fucceffives de 256 coups de canon ;
le Roi fe rendît enfuite dans l'Eglife Cathédrale
, accompagné de toute la Famille Royale,
où le Te Deum fut chanté au bruit de 1024 coups
de canon ; toutes les Eglifes fe remplirent du
peuple qui s'y raffembla pour remercier le Ciel
de cet heureux évènement ; la Nation en eft d'autant
plus flattée , que depuis Charles XII ,
né
en 1682 , elle n'avoit pas vu naître , dans fon
fein , un héritier immédiat de la Couronne .
C'eft une jeune payfanne de Dalécarlie qui a
été choifie pour allaiter le Prince nouveau né.
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 5 Novembre.
LA Diète continue de s'occuper avec beaucoup
d'ardeur des affaires qui ont été mifes
fous fes yeux ; les comptes des différentes commiffions
ont été réglés ; celle qui étoit chargée
de l'examen des dettes de la République a mérité
des éloges ; elle a pris des mesures pour en
liquider 35 millions ; 20 millions dont les créanciers
n'ont pu prouver leurs titres ont été annullés
; pour les 15 millons reftant , on a fait
des fonds qui , s'ils ne font pas détournés de
l'objet auquel ils font deftinés , les éteindront
en 10 ans. Les Membres du nouveau Confeil-
Permanent ont été élus ; mais il s'eft élevé quel-
D ;
( 78 )
ques difficultés fur le pouvoir qu'on laiffera à ce
Confeil ; une réflexion fur la conduite de l'ancien
, qui , quoiqu'il ait obtenu des éloges ,
n'a
pu éviter plufieurs omiffions , amena fur- lechamp
des débats pour & contre . Quelques
Membres oppofèrent pour fa juftification , que
tout ce qu'on pouvoit lui reprocher ne venoit
que de ce qu'on lui avoit accordé le droit d'interpréter
des loix équivoques ou peu claires ;
on convint de reftreindre fon pouvoir & de
paffer une loi formelle pour cet effet . Mais
la Diète qui a le pouvoir légiflatif , n'eft plus
maitreffe de l'exercer dans toute fa plénitude.
Le Comte de Stackelberg , Miniftre de Ruffie ,
inftruit de ce qui fe paffoit , fe hâta de faire remettre
à la Salle des Nonces une déclaration ,
contenant en fubftance : que l'établiffement du
Confeil-Permanent & fon autorité , ont été garantis
par fa Souveraine , & qu'ainfi la Nation
ne fauroit y porter atteinte fans l'aveu de fa
Cour. Cette déclaration a calmé la chaleur
qui animoit déja plufieurs Membres , & on
croit que la Diète laiffera les chofes comme
elles font , & terminera fes Séances fans ouvrir
de nouveaux débats qui pourroient donner
lieu à d'autres avis de ce genre.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 8 Novembre.
LE Feld Maréchal de Lafcy eft arrivé ici
le 4 de ce mois ; on eroit qu'il repartira inceffamment
pour la Bohême , où l'on dit qu'il prene
dra le commandement des troupes pendant l'hiver.
Le Maréchal de Laudohn eft auffi venu
dans cette Capitale ; mais il n'a fait , pour ainſi
dire , qu'y paroître Après avoir eu une longue
conférence avec l'Impératrice- Reine , il eft reparti
. Sa fanté chancelante , affoiblie encore par
J
( 79 )
les fatigues d'une campagne active , lui rendroit
le repos néceffaire ; on affure qu'il s'en privera
pendant cet hiver , ou du moins pendant tout
le tems que fes fervices pourront être néceffaires
dans cette faifon , & qu'il prendra le
commandement de notre armée en Moravie.
On mande de cette Province un trait de
générofité que nous ne devons pas omettre.
Deux Officiers Pruffiens du régiment de Bremer
, ayant été faits prifonniers & bleffés dans
une affaire , près de Kuttenberg , moururent de
leurs bleffures à Brinn , où ils avoient été tranfportés
. Ils avoient contracté quelques dettes ;
les Officiers Autrichiens , au lieu d'en donner
avis à leurs familles , fe font cottifés pour fatisfaire
aux engagemens de ces braves gens
morts au fervice de leur Souverain , & les
ont fait enterrer avec tous les honneurs militaires
.
و
De HAMBBOURRG , le 10 Novembre .
LA Déclaration
de la Cour de Ruffie à celle
de Vienne , dans un moment où l'on croyoit
la première trop occupée de fes propres affaires
pour le mêler de celles de l'Allemagne
, ne
laiffe pas de doute qu'elle ne foit fûre de faire
promptement
fa paix avec les Turcs . On annonce
déja que les troupes qu'elle a dans la
Wolhinie agiront au printems prochain , de
concert avec les Pruffiens ; s'il faut en croire
quelques lettres de Pologne , il s'en raffemble
déja , auprès de Kaminiec , un corps confidérable
, qui paroît difpofé à s'avancer vers la
Pologne Autrichienne . En attendant que ces
grandes nouvelles fe confirment , & que les
efpérances qu'on en conçoit fe réaliſent , on
ne voit pas diminuer les préparatifs de guerre
dans toute l'Allemagne . L'Empereur eſt toujours
en Bohême , occupé à vifiter la partie
D 4
( 80 )
de ce Royaume qui a été le théâtre de la
guerre. Il a fur - tout examiné les lieux par lefquels
le Prince Henri y avoit pénétré ; il a
ordonné des travaux confidérables dans ces endroits
, & la réparation de tous les ouvrages
que le Prince y à laiffés. Deux bataillons d'infanterie
& 500 payfans font , dit - on , occupés
à paliffader tout l'efpace qui fe trouve depuis
Wickenham & Habitein , juſqu'à Pléifwedel.
La faifon qui commence à devenir rigoureufe
, n'a point encore fufpendu les hoftilités
dans la haute Siléfie ; le Prince héréditaire
de Brunswick , établi avec des forces confidérables
, entre Jagerndorff, Troppau & Néiff
qu'il a fait fortifier , pouffe fréquemment des
partis vers les frontières de la Moravie , où
il tient en haleine les Autrichiens , & les empêche
de prendre un repos dont les Pruffiens
fe privent eux-mêmes. Les combats qui réfultent
de ces mouvemens , & qui font peu décififs
, fe réduiſent à des efcarmouches.
Pendant que tout menace d'une campagne
d'hiver dans ces contrées , on craint qu'il ne
s'en ouvre également une du côté de la Bohême.
Le Roi de Pruffe eft revenu à Breflau après
s'être affuré la haute Siléfie ; la plupart de
fes troupes fe rapprochent de cette Ville ; mais
plufieurs corps confidérables femblent fe préparer
à prendre une autre route. Du côté de
la Saxe les mouvemens ne font pas moindres ;
l'armée du Prince Henri n'a point encore pris
fes quartiers d'hiver dans lefquels on la croyoit
prête à entrer. Quelques régimens ont pris le
chemin de Pilfen ; le Général de Mollendorff
s'eft , dit- on , rapproché des frontières de la
Bohême ; on a vu un train confidérable d'artillerie
defcendre le long de l'Elbe , & quoiqu'on
ait dit qu'après un long détour , on l'a
fait paffer du côté du Voigtland , ſa véritable
deftination eft encore incertaine .
( 81 )
Dans la Bohême même les mouvemens ne
font pas moins continuels ; plufieurs régimens
Autrichiens défilent vers les frontières de la
Saxe & de la Siléfie ; ceux qui étoient cantonnés
à Pilfen , ont pris la route de la Moravie.
L'Empereur voyant fes Etats menacés fur
plufieurs points n'en perd aucun de vue , &
veille également à la fûreté de tous . On ignore
encore où il prendra fon quartier d'hiver ; s'il
fe rendra à Egra ou à Brandéiff. Tout paroît
dépendre des circonstances ; le moindre évènement
peut apporter du changement dans les
plans les mieux concertés . Les nouvelles de ce
Royaume préfentent les troupes Autrichiennes
dans l'état le plus fatisfaifant ; la cavalerie furtout
eft , dit - on , après une longue campagne ,
comme fi elle venoit de fortir de fes quartiers
de cantonnemens . Les recrues dans tous les
Etats héréditaires , fe font avec plus d'activité ;
on enlève dans toutes les grandes Villes les
vagabonds & les gens fans aveu , qui toujours
inutiles & fouvent dangereux à la patrie , peuvent
lui rendre fervice dans fes armées . On a publié
auffi une loi contre ceux qui fe mutilent
volontairement pour s'exempter du fervice. La
loi même prouve que le délit qu'elle profcrit
n'eft pas imaginaire ; on n'en publie guère de
ce genre que lorfque les faits ont prouvé qu'elles
font néceffaires . Celle- ci les condamne à être
enfermés dans des maiſons de force .
De RATISBONNE , le 10 Novembre.
Nous nous fommes bornés à donner la première
partie de la Déduction de la Cour de
Vienne: la feconde , trop étendue pour pouvoir
être tranfcrite , contient une réfutation , article
par article , des motifs du Roi de Pruffe , en
s'oppofant au démembrement de la Bavière. Ce
Prince vient d'y répondre par la Déclaration
Ds
( 82 )
Suivante ; adreffée aux Hauts Co-Etats de
l'Empire.
כ כ »L'Imprimé diftribué à Ratisbonne , deftiné à
préfenter dans leur vrai jour & à défendre contre
les oppofitions de la Cour de Berlin les droits &
les mesures de S. M. I. & R. à l'égard de la fucceffion
de Bavière , fe réfute de lui - même & furtout
quand on le met à côté de l'expofé des motifs
qui ont engagé S. M. le Roi de Pruffe à s'oppofer au
démembrement de la Bavière. On y répondra cependant
dès que le tems aura permis de fuivre cet Ecrit
volumineux , & l'on mettra dans leur vrai jour les
fophifmes & les faits controuvés dont il eft rempli .
La Cour de Vienne , en publiant ce Manifefte , a
adreffé féparément aux Etats de l'Empire une repréfentation
fuccincte en forme de requifition ,.
à laquelle il convient de répondre préalablement.
Confondue de voir fes prétentions fur la
Bavière généralement condamnées , elle cherche à
pallier fa mauvaife caufe & à fe donner des apparences
de modération & d'amour pour la paix , tandis
qu'elle charge le Roi de vues d'agrandiffement & du
blâme d'un éloignement décidé pour la paix . Elle
fait fur-tout valoir l'offre faite , mais rejettée , à Braunau
, de délier l'Electeur Palatin des engagemens
pris par la convention du 3 Janvier 1778 , & de lui
reftituer les parties démembrées de la Bavière , fi le
Roi s'engage à ne point réunir les Margraviats
d'Anfpach & de Bareuth à la primogéniture de fa
Maifon auffi long tems qu'il y exifte des Princes
puînés. Ces affertions , tenant à des circonstances
peu connues , pourroient induire en erreur ceux qui
m'en feroient pas fufflamment inftruits . 11 eft donc
néceffaire de dévoiler fans délai le nouvel artifice
de la politique infidieufe de la Cour de Vienne. Pour
cet effet on expofera fans réſerve , & d'après les originaux
, toute la négociation du Ministère de Pruffe
avec le Baron de Thugut. C'eft à regret qu'on s'y
détermine la Cour de Vienne y force celle de Ber(
83 )
lin , en ne préfentant cette négociation que d'une
manière tronquée , felon qu'elle a cru convenable
ou contraire à fes vues d'en alléguer ou d'en omettre
les détails . On ne fauroit auffi s'empêcher d'obferver
à cette occafion , que la Cour de Vienne a
communiqué par couriers aux Cours de Ruffie & de
France , les propofitions du B. de Thugut , avant
qu'elles aient pu étre préſentées au Roi , & dans le
tems même que S. M. I. R. avoit requis S. M. par
une lettre de fa propre main de lui garder le fecret
de la miffion & des ouvertures du B. de Thugut ,
ce que le Roi a religieufement obfervé , juſqu'au 18
d'Août , terme de la rupture de la négociation .
לכ
Les Déclarations des Cours de Vienne & de Berlin
, du 24 de Juin & du 3 de Juillet , annexée à
l'expofé des motifs de S. M. le Roi de Prufſe ,
avoient rompu la négociation de Berlin , & les armées
étoient entrées en campagne , lorfque S. M.
I. R. envoya le B. de Thugut au Roi , avec une
lettre de fa part en date du 12 de Juillet. S. M. I.
y témoignoit les regrets fur la guerre qui venoit
d'éclater , & le defir de la voir terminée. Le B. de
Thugut , muni d'un plein -pouvoir de la propre main
de S. M. I. fit au Roi trois courtes propofitions ,
portant : » Que l'Impératrice - Reine ne vouloit conferver
de fes poffeffions actuelles de la Bavière
» qu'une étendue de pays d'un million de revenus ;
qu'Elle rendroit le refte à l'Electeur Palatin , &
» qu'Elle conviendroit avec ce Prince d'un échange
» de gré à gré de ces poffeffions contre une autre
» partie de la Bavière , dont le revenu n'excéderoit
pas un million , qui n'avoifineroit pas Ratisbonne,
& qui ne couperoit point la Bavière en deux , en-
» fin que les deux Cours réuniroient leurs bons offipour
ménager un accomodement entre l'Electeur
Palatin & l'Electeur de Saxe , relativement aux
» prétentions de ce dernier fur l'alen de Bavière « .
Le Roi manifefta dans fa réponſe du 17 de Juillet ,
des difpofitions également favorables à un accom-
D6
( 84 )
modement ; il ajouta quelques articles préliminaires ,
& marqua à l'Impératrice Reine qu'il faifoit venir
fes Miniftres , pour mettre la dernière main à la
négociation. S. M. requit en même- tems le B. de
Thugut de retourner à Vienne , pour fe procurer
des inftructions plus précifes & des éclairciflemens ,
qui miffent en état de voir fur la carte ce que
l'Electeur
Palatin devoit conferver, & ce que l'Electeur de
Saxe devoit recevoir , & pour demander en conféquence
l'avis de ces Princes. Comme on s'apperçut
bientôt que les propofitions de S. M. I. R. étoient
auffi vagues & auffi captieufes que celles qui avoient
fair rompre la négociation de Berlin , le Roi crut
pour accélérer la négociation , devoir envoyer un
nouveau plan de conciliation à l'Impératrice , par
une lettre en date du 22 de Juillet , fous couvert
du Miniftre de Ruffie à Vienne . Ce plan ne différoit
pour l'effentiel de celui de Berlin , que la Cour Impériale
a publié dans fon manifefte , que dans un
feul point. Dans celui-ci on oifroit deux Districts de
la Baviere contre la ceffion des Duchés de Limbourg
& de la Gueldre-Autrichienne à l'Electeur Palatin.
Dans le nouveau plan on n'en laiffoit qu'un à l'Autriche
, favoir celui de Burghaufen , depuis Paffau ,
le long de l'Inn jufqu'à Wildshut . Mais auffi , au
lieu d'un équivalent en pays , on n'y demandoit
qu'une fomme d'argent très - modique , dont le montant
, joint à quelques Diftricts de la fucceffion de
Bavière , & à la renonciation aux droits féodaux , dont
il a été plufieurs fois fait mention , auroit pu contribuer
à contenter les héritiers allodiaux . Le plan
étoit plus que fatisfaisant
pour la Cour de Vienne ;
il n'étoit
même
que trop avantageux
, quand on le
met vis-à- vis des prétentions
frivoles
de cette
Cour ( 1 ) . Cependant
l'Impératrice
- Reine
fit con-
( 1 ) Il dépend de la Cour de Vienne de faire imprimer
ce plan , comme elle l'a fait à l'égard du premier. On
n'a pas fujet d'en redouter la publication ; ce n'eſt que
( 85 )
noître qu'elle en étoit peu contente , & qu'Elle fe
voyoit obligée d'en conférer au préalable avec l'Empereur.
Les Miniftres du Roi , le Comte de Finckenftein
& le fieur de Hertsberg , s'étoient rendus à
Franckeinftein dès le 24 Juillet , pour attendre le
retour & les propofitions du B. de Thugut. Ce
négociateur Autrichien arriva enfin le 10 d'Août auprès
du Roi , au camp de Welsdorff en Bohême. Il
se porta aucune réponse au plan de conciliation
mais la propofition fuivante par laquelle le Roi
devoit renoncer entierement à la réunion des Margraviats
de Franconie à fa primogéniture , moyennant
quoi la Cour de Vienne reftitueroit ce qu'elle
avoit fait occuper en Bavière. S. M. rejetta une propofition
fi contraire à fa dignité , & aux droits inconteftables
de fa Maifon . Le B. de Thugu: ayant cependant
témoigné , qu'il avoit encore d'autres propofitions
à faire , S. M. lui laiſſa la liberté de s'aboucher
avec fes Miniftres ils fe rendirent donc le 12 d'Août
par ordre du Roi au Couvent de Braunau en Bohê- ·
me , & le B. de Thugut y arriva le lendemain. II
débuta dans la première conférence par réitérer la
propofition que Sa Majefté avoit déclinée , & il remit
enfuite les propofitions renfermées dans le n° 2,
avec une carte de la Bavière , fur laquelle la ligne
de démarcation déterminée dans ces propofitions
étoit marquée. Les Miniftres du Roi les difeutèrent
avec le B. de Thugut , en firent leur rapport à S. M.
& remitent le 15 d'Août au Miniftre d'Autriche ,
en conféquence des ordres reçus , une réponſe ,
contenant les raifons qui ne permettoient pas d'accepter
ni l'une ni l'autre de fes propofitions . Le B.
de Thugut remit l'après -midi du même jour une
autre note avec une carte fur laquelle étoit tracée
une nouvelle ligne de démarcation . Le Diſtrict
que pour éviter des longueurs inutiles , & parce que
la connoiffance de ces plans eft fuperflue dès que la
Cour de Vienne ne les a point acceptées , qu'on les a
omis. Note ajoutée à la Déclaration.
,
( 86 )
qu'il y demandoit pour fa Cour , étoit à la vérité
un peu moins étendu que celui de la propofition
précédente , mais cependant fort confidérable encore.
Le Miniftre de Sa Majefté lui expofa le
même jour , les raifons qui rendoient cette dernière
propofition tout auffi inacceptable que les
précédentes. Le B. de Thugut voulut alors encore
continuer la négociation , & s'offroit de demander
de nouveaux ordres à fa Cour . Mais les Minif
tres du Roi ne parent , fuivant leurs ordres , s'arrêter
plus long-tems à Braunau , ni prolonger fans
aucun efpoir de fuccès , une négociation qui ne
fembloit deftinée qu'à gagner du tems : on y différoit
trop effentiellement de principes . Le B. de
Thugut n'avoit préfenté que des propofitions vagues
, telles que celles qui avoient déjà fi fouvent
eté rejettées & ce n'étoit pas non plus fur de nouveaux
moyens de conciliation , qu'il vouloit encore
demander des ordres , mais fimplement fur une
autre ligne de limites & fur d'autres équivalens .
L'Impératrice-Reine devoit toujours , fuivant lui ,
prélever gratuitement un préciput confidérable de
revenus. Les falines de Reichenhall , dont la Bavière
ne peut fe paffer , étoient toujours comprifes dans
ce que cette Princeffe demandoit , & qu'elle devoit
obtenir par un échange , & cet échange devoit
être réglé par une commiffion avec la Maiſon Palatine
, fans aucune concurrence de S. M. Les Miniftres
du Roi partirent ainfi de Braunau le 16 ,
après avoir déclaré au B. de Thugut , que fi fa
Cour avoit des propofitions plus acceptables à faire
par des canaux aués à trouver , la négociation
pourroit toujours le renouer.
18
Tel eft l'expofé fidèle de toute la négociation
que S. M. I. R. a entretenue par le B. de Thugut ,
depuis le 12 de Juillet jufqu'au 16 d'Août , partie
avec le Roi même & partie avec les Miniftres :
négociation dont la Cour de Vienne croir pouvoir
tirer le fondement des reproches amers qu'elle
cherche à faire à S. M,
( 87 )
Il est évident par les trois notes du B. de Thugut
, qu'il a fait deux propofitions alternatives :
où le Roi devoit renoncer à la réunion des Margraviats
de Franconie à la primogéniture de fa
Maifon , moyennant quoi l'Impératrice- Reine rendroit
la Bavière à l'Electeur Palatin , ou fi cette
propofition n'étoit pas agréée , l'Impératrice Reine
auroit la partie de la Bavière qu'elle demande jufqu'à
un million de revenus librement & fans compenfation
, & le refte par des échanges & des ceffions
à faire én Souabe à l'Electeur Palatin ; & pour
cet effet des Commiffaires de l'Impératrice - Reine ,
de l'Electeur Palatin & du Duc des Deux - Ponts ,
évalueroient & échangeroient les pays à céder
d'après les comptes de l'ancienne adminiftration .
a
De bonnes raifons ont fans doute empêché la
Cour Impériale de parler de cette feconde propofition
dans les écrits qu'elle vient de publier . On peut
fe convaincre par les réponfes du Miniſtère de Pruffe
au B. de Thugut combien elle étoit inacceptable.
On fe bornera à faire quelques obfervations fur fon
contenu. Selon la propofition que le B. de Thugut a
remife par écrit au Roi avec la letttre de S. M. I. R.
Cette Princeffe demandoit feulement un diftrict de
la Bavière du revenu d'un million à échanger avec
l'Electeur Palatin contre une autre partie de la Bavière
, dont le revenu n'iroit pas au- delà d'un million
, qui ne couperoit pas la Bavière en deux , & qui
n'avoifineroit pas Ratisbonne ( 1 ) . Cette propofition
(1 ) Voici les propres termes de la propofition du 12
Juillet.ro . L'Impératrice gardera de fes poffeffions actuelles
en Bavière une étendue de pays d'un million de revenus
, & rendra le refle à l'Electeur Palatin . 2 °. Elle
conviendra inceffamment avec l'Electeur Palatin d'un
échange à faire de gré à gré de fes poffeffions contre
quelqu'autre partie de la Bavière , dont le revenu n'ira
pas au- delà d'un million , & qui n'avoifinera pas à
Ratisbonne , ni n'aura l'inconvénient de couper la Bavière
en deux comme les poffeffions actuelles. 30. Elle
( 88 )
eft bien différente de celle du 13 d'Août. Dans celle
ci la Cour de Vienne demande la meilleure moitié
de toute la Bavière & du Haut-Palatinat . Il fuffit
pour s'en convaincre de confulter la carte. Si certè
prétention eft en quelque forte reftreinte par la feconde
note , on y demande cependant encore le tiers
de toute la Bavière , comprenant une partie du Danube
, tout le cours de l'Inn & de la Saltze , tout le
diftrict de Burghaufen , le plus fertile de la Bavière ,
& les falines de Reichenhall , ineftimables pour ce
Duché La Cour de Vienne fe feroit trouvée par-là ,
pour ainfi dire maitreffe dur refte de la Bavière. Elle
auroit conjointement avec l'Archevêque de Saltzbourg
, poffédé feule toutes les mines de fel . Obtenant
ainfi le monopole de cette denrée dans toute la
Haute- Allemagne , elle auroit pu augmenter fes revenus
à fon gré , fans mefures & fans bornes . Jamais
propofition ne pouvoit être plus captieufe , jamais
projet plus pernicieux pour la Maiſon Palatine. D'un
côté une grande & fertile partie de la Bavière , ayant
l'avantage de l'arrondiffement & de la contiguité
pour la Bohême & l'Autriche , traversée d'un nombre
de grandes rivières , & riche en falines ; de l'autre
côté des parcelles éparpillées de poffeffions Autrichiennes
en Sonabe , deftituées de tous ces avantages.
A quoi il faut ajouter que cet échange devoit
fe faire fans concurrence quelconque du Roi par
une commiffion mixte , où d'après l'expérience du
paffé , la Cour de Vienne auroit dominé & la Maiſon
Palatine fe feroit trouvée fans appui ; que les évaluations
devoient fe faire d'un côté , d'après les comptes
de recette de la Bavière , dont il eft connu que
les finances n'ont pas été adminiſtrées fort avantaréunira
fes bons offices à ceux de S. M. le Roi de Pruffe,
pour ménager fans délai un arrangement jufte & équitable
entre l'Electeur Palatin & l'Electeur de Saxe , relativement
aux prétentions de ce dernier fur l'aleu de
Bavière,
( 89 )
geufement , & de l'autre d'après le revenu pouffe au
plus haut point des poffeffions Autrichiennes ; enfin ,
qu'outre tous ces avantages l'Impératrice Reine devoit
encore prélever , ou avoir par préciput pour les
prétendus droits & fans échange , un revenu net d'un
million de florins .
C'est à quoi le Roi n'a jamais confenti . Si l'on a
parlé une fois d'un préciput de 1,300,000 fl . de revenu
, on n'a eu d'autre intention que celle que la
Cour de Vienne en gagneroit autant par la valeur
de la partie de Bavière , qui lui refteroit en partage
, mife en balance avec l'équivalent bien plus
foible du pays de Limbourg , de la Gueldre Autrichienne
, & d'autres pays déterminés , qu'on a
conftamment exigés en échange.
Le public impartial jugera aisément , d'après
ces confidérations , que la Cour de Vene n'a eu
d'autre but dans la négociation du B. de Thegar ,
& fur-tout dans la feconde partie de fa propofition
alternative , que celui de fe procurer par des
propofitions artificieufes , mais très - injuftes dans le
fond , des avantages exhorbitans , & de dépouiller
la Maifon Palatine de la meilleure partie de
la Bavière , fans un dédommagement réel & proportionné
, & que par conféquent Sa Majesté a eu
les plus fortes raifons de les rejetter , fans qu'on
puiffe à jufte titre en inférer un éloignement de
la paix. C'eft avec tout auffi peu de fondement
que la Cour de Vienne s'efforce dans fes deux
écrits , de tirer un reproche pareil de ce que le
Roi a décliné la première partie des propofitions
du B. de Thugut , favoir : l'offre de reftituer la
Bavière , moyennant que S. M. renonce à la réunion
future des deux Margraviats de Franconic.
Quelqu'art que le Ministère de Vienne ait employé
pour amener , pour créer , & pour malquer ce.
prétexte , les obfervations fuivantes fuffiront pourtant
pour faire voir combien il eft inconfiftant &
en même-tems infidieux.
( 90 )
"
ور
1. Durant les négociations qui ont eu lieu entre
les deux Cours , depuis le 13 d'Avril jufqu'au
24 de Juin 1778 , celle de Vienne n'a nullement
fait au Roi la propofition alléguée , mais plutôt
une oppofée , favoir : » que le Roi reconnoîtroit
la validité de la convention faite le 3 Janvier
» entre S. M. I. R. & l'Electeur Palatin , ainfi que
la légitimité de l'état de poffeffion des pays occupés
en conféquence par fadite Majefté en Ba-
» vière , & laifferoit librement exécuter les échan-
" ges projetés ; que S. M. I. R. reconnoîtroit de
fon côté d'avance la validité de la réunion des
» pays d'Anfpach & de Bareuth à la primogéni-
» ture de la Maifon de Brandebourg , & laifleroit
paisiblement confommmer tout échange qui pourroit
être fait de ces pays , d'après les conve-
» nances de Sa Majesté Pruffienne « . ( 1 ) Voilà ce
que S. M. I. a propofé au Roi dans fa lettre du
13 d'Avril. Si l'Impératrice- Reine a cru pouvoir
reconnoître d'avance la validité de la réunion des
Margaviats de Franconie à la primogéniture , il
faut néceffairement ou que cette réunion n'ait rien
d'illégal en elle- même ou que la Cour de Vienne
ait offert à celle de Berlin fon confentement à
une action injufte , pour fe procurer l'acquiefce
ment de celle-ci à l'injuftice que la Maiſon d'Autriche
fe propofoit de faire à la Maiſon Palatine.
Ce n'eft qu'après s'être convaincu par les réponfes
fermes & réitérées du Roi , que S. M. ne
confentiroit jamais au démembrement de la Bavière
, fous les conditions propofées , & que jugeant
qu'elle ne fe laifferoit jamais lier les mains
fur la libre difpofition de fes Etats héréditaires , que
le Cabinet de Vienne a cru pouvoir , fans crainte
& fans rifque d'être pris au mot , hafarder l'offre
(1 ) Ce font les propres termes de cette propofition ,
que la Cour de Vienne a publiée elle-même dans fon
Manifefte . P. 44.
( 91 )
fimulée de reftituer la Bavière , fi le Roi rehohçoit
à la réunion des Margraviats. Sûr , comme il
devoit l'être du refus , il s'en eft promis le double
avantage de pouvoir faire tomber le blâme de
la guerre fur le Roi , & de fe parer d'une feinte
modération. Tel eft dans toute la liaiſon le vrai
plan de la Cour de Vienne ; mais a - t-elle atteint
fon but ? C'eft au public impartial & éclairé à en
juger «.
La fuite à l'ordinaire prochain.
ITALI E.
De ROME le , 31 Octobre.
On a été témoin dernièrement de deux év☀-
nemens funeftes . Un bucheron s'eft empoisonné
en mangeant des champignons qu'il avoit cueillis
dans la forêt ; les douleurs qu'il éprouva après
avoir fait ce trifte repas furent fi vives , qu'il fa
précipita fur un gros pieu qu'il s'enfonça dans
le ventre , & mourut peu de momens après. Un
Religieux Servite , qui avoit été mordu par un
chien enragé ily a neuf mois , avoit fait plufieurs
remèdes dont il paroiffoit fe bien trouver ; il
étoit fans inquiétude fur fon état ; les perfonnes.
qui vivoient avec lui étoient auffi tranquilles ,
lorfque tout- à- coup la rage s'eft manifeftée ; il
eft mort dans des tourmens inconcevables .
"
Le 26 on a vu un accident d'un autre genre ,
mais auffi fâcheux ; un Etudiant Hongrois , âgé
d'environ 25 ans vivoit ici avec un Peintre
Pruffien ; l'un & l'autre s'amufoient les aprèsdiné
à l'efcrime avec des bâtons . Ce jeu occafionna
entr'eux une difpute fi vive le 26 , qu'ils
remplacèrent leurs bâtons par des épées , & le
Pruffien fut tué. Le bruit qu'avoit occafionné
leur combat attira la garde , qui n'arriva que
lorfqu'il fut fini . Le Hongrois , en efpadonnant
avec deux bâtons , trouva le moyen d'écarter
( 92 )
ceux qui vouloient le faifir , & de fuir ; il s'étoit
réfugié dans l'Eglife des Grecs , & enfuite dans
celle de St- Jacques des Incurables . Mais il a
été enlevé de cet afvle pendant la nuit , par ordre
du Tribunal Eccléfiaftique , aux termes de la
Bulle de Benoît XIV . Il eft actuellement en
prifon , en attendant qu'on décide s'il a droit ou
non à l'immunité.
On mande de Naples , que le Roi a jugé à
propos de réduire tous les Chartreux qui voudront
conferver leur état à la maifon qu'ils occupent
dans l'Ile de Capri. Chaque Prêtre aura
par jour environ 20 fols pour fon entretien ;
chaque Convers la moitié . La penfion qu'on
accorde à ceux qui fe féculariferont fera double.
De LIVOURNE , les Novembre.
IL eft parti d'ici , il y a quelques jours , un
Exprès accompagné de 2 Officiers des vaiffeaux
de guerre Ruffes qui fe trouvent dans ce port ;
il a pris la route de Gênes , d'où il fe rendra à
Turin avec des dépêches pour l'Ambaffadeur
de Ruffie à cette Cour.
Selon des lettres de Madrid , il eft queſtion
d'établir entre l'Efpagne & l'Angleterre des paquebots
qui iront & reviendront de St- André à
Plymouth.
S. M. , écrit-on de Lisbonne , n'ayant jamais
perdu de vue le projet de former un nouveau
Code de Légiflation , & de débarraffer
cette partie importante de l'adminiſtration , de
l'obscurité qu'y a répandue une multitude de
loix antiques & de règlemens momentanés , a
nommé une commiffion compofée du Vicomte
de Villa Nueva , Miniftre d'Etat , & de trois
autres Miniftres qui fe raffemblent à des jours
indiqués , pour recevoir les Mémoires des principaux
Jurifconfultes , & pour arrêter entr'eux
ce qu'il convient d'adopter ou de rejetter pour
( 93 )
former une Légiflation claire & pofitive , dont
les différentes parties ne contraſtent point enfemble
«.
Les mêmes lettres racontent un fait fingulier :
à la fin de Septembre dernier , on vit un poiffon
d'une grandeur extraordinaire , s'élancer fur un
enfant de 12 à 13 ans qui étoit fur le rivage ,
dans un endroit appellé Sifimbram . Des pêcheurs
, témoins de cet évènement , s'élancèrent
dans leurs barques , pour aller au fecours de
l'enfant ; mais ils arrivèrent trop tard ; le monf
tre ayant dévoré fa proie , fe replongea dans la
mer On dit qu'il s'eft montré plufieurs poiffons
monftrueux fur les côtes de l'Andaloufie , &
des lettres de Gibraltar , portent qu'on voit depuis
peu de tems dans le détroit une espèce de
baleine , dont les petits bâtimens de ce port
font la pêche avec affez de fuccès ; on fuppofe ,
peut-être fans fondement , que ces poiffons inconnus
jufqu'à préfent dans les mers du midi ,
ont fuivi quelques bâtimens venant du Nord.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 20 Novembre.
LA dernière gazette extraordinaire qui ne
nous a rien appris , nous laiffe encore dans l'attente
de nouvelles plus fatisfaifantes de l'Amérique
; depuis quelques jours le bruit s'eft répandu
que le Lord George Germaine avoit reçu
un Exprès du Général Clinton ; cet Exprès n'étoit
rien moins qu'un Aide - de - Camp de ce Général
; on s'étoit hâté de deviner les nouvelles
qu'il avoit apportées , & les papiers qui s'impriment
fous l'influence de la Cour , n'avoient
pas manqué d'annoncer que le Général Washington
, renonçant à l'espoir de pénétrer par
Kingsbridge dans New-Yorck , avoit quitté les
Plaines- Blanches , & que le Général Clinton
( 94 )
s'étoit empreffé de marcher à fa pourfuite avec
12,000 hommes , foutenus par des vaiffeaux de
guerre qui remontoient la rivière d'Hudfon ;
fon projet étoit de la traverfer , & de forcer fon
'ennemi à fe retirer dans la Nouvelle- Angleterre
où il n'y avoit point de provifions , tandis que ,
'marchant par le Nouveau Jerfey , il porteroit
encore l'effroi dans la Penfylvanie , privée de
fon défenfeur. Cette nouvelle importante , apportée
officiellement , confirmée , difoit- on
par des lettres particulières & authentiques ,
auroit mérité fans doute de figurer dans la gazette
de la Cour ; le filence qu'elle continue de
garder , a ralenti la confiance publique ; &
comme il eft sûr qu'en effet la Cour a reçu ' des
lettres , on fuppofe qu'elles ne font pas favorables
, ou que ce font fimplement des duplicata
ou triplicata de celles qu'elle a déja publiées.
>
On n'a pas plus de confiance à ce qui a été dit
de la méfintelligence prétendue furvenue entre
les François & les Américains à Bofton ; les
nouvelles trop variées & trop contradictoires
fe font détruites d'elles-mêmes ; on avoit d'abord
attribué ce mécontentement au départ du Comte
d'Estaing de Rhode- Ifland , qui avoit fait échouer
cette entrepriſe ; on a fenti bientôt qu'il n'étoit
pas vraisemblable que les Etats- Unis fe plaigniffent
de fon éloignement , puifqu'ils favoient
qu'il avoit pour objet de combattre l'Amiral
Howe , & qu'il l'auroit battu fans la tempête.
On a cherché promptement un autre motif à
ces divifions , & on ne pouvoit en imaginer un
plus puérile. Le Comte d'Estaing en arrivant à
Bofton , n'a rien eu , dit on , de plus preffé quede
s'emparer d'une Eglife Presbytérienne , dont il a
fait une Chapelle Catholique ; le Clergé de fa
flotte s'y eft rendu proceffionnellement pour la
confacrer ; il étoit précédé d'une grande croix ,
B le Vice- Amiral terminoit la marche in ponti(
95 )
ficalibus. Ce fpectacle a révolté les habitans de
Bofton , d'où s'étoit enfuivie une rixe , dont le
Gouvernement conçoit , dit- on , les plus hautes
efpérances ; mais la Nation eft loin de les partager.
Elle voit fes poffeffions en Amérique menacées
, & elle n'a pas lieu d'être fatisfaite de
ce qu'on n'a pris aucunes mefures pour les protéger.
Les principaux marchands intéreffés dans
le commerce des Ifles fous le Vent , fe rendirent
dernièrement chez le Lord North , le Lord
Sandwich & le Lord,Germaine ; ils leur repréfentèrent
que depuis leur dernière Requête ,
concernant la protection de leurs propriétés
dans les Ifles , ils fe voyoient exposés à un danger
bien plus immédiat depuis la prife de la
Dominique. Cette expédition , par la célérité
& le fuccès avec lefquels elle avoit été exécutée
, leur donnoit de juftes inquiétudes fur beaucoup
d'autres Ifles , dans lefquelles , en y comprenant
la Jamaïque , ils avoient des propriétés
pour so millions fteri. Ils les requirent en conféquence
de prendre les mefures les plus effica
ces pour les défendre. Le Lord Sandwich leur
répondit que l'Amirauté n'avoit rien de plus à
coeur que de protéger le commerce en général ;
mais que l'efcadre du Comte d'Estaing avoit
tellement dérangé fes projets , que la défenfe des
côtes de la Grande - Bretagne avoit été fon premier
objet. Les marchands lui ayant alors demandé
s'il avoit quelque avis pofitif que le
Comte d'Estaing eût pris le chemin des Ifles , il
les affura qu'il n'en avoit aucun de cette efpèce
; mais que dans ce cas , l'Amiral Byron
avoit ordre de fuivre l'efcadre Françoife partout
où elle in it , & qu'il eſpéroit être bientôt
en état d'en rendre un compte fatisfaisant Quelques
jours après , les mêmes marchands préfentèrent
une Requête beaucoup plus preffante
& n'obtenant pas d'autre réponfe , ils requirent
796 )
le premier Lord de l'Amirauté de prendre acte
de leur démarche , afin qu'on n'eût rien à leur
reprocher , & qu'il fût notoire qu'ils avoient
fait ce qu'ils fe devoient à eux - mêmes & au
public.
On affure qu'un de.ces Négocians ayant demandé
au Lord Sandwich 2 vaiffeaux de ligne
& deux frégates ou floops pour convoyer les
bâtimens qui vont aux Ifles ou qui en reviennent ,
ce Miniſtre lui dit : » Les vaiſſeaux font à votre
fervice ; mais il faudra que vous les armiez vousmême.
J'ai bien des bâtimens ; les hommes me
manquent , & dans l'impoffibilité de conferver
Jes Illes , toute mon attention doit se tourner
fur la Grande- Bretagne «. On fent les réflexions
que cette réponſe , vraie ou faufle , fait faire à
la Nation ; voilà donc , dit un de nos papiers ,
l'état de la marine Angloife fi vantée ! cette
marine , qui d'après les affurances données tant
de fois au Parlement par le premier Lord de
J'Amirauté , devoit faire face aux flottes réunies
de la France & de l'Espagne , ne peut pas même
fuffire aujourd'hui à la défenfe nos Ifles , livrées
ainfi dire à la merci d'un enneni ma
raudeur , faute de vaiffeaux pour le repouffer
pour
Cet état ne paroît pas exagéré. Les matelots
nous manquent , les gratifications extraordinaires
, la preffe , ne peuvent nous fournir tous
ceux dont nous avons befoin . Nos chantiers
font dépourvus des matériaux néceffaires ; cette
raifon eft la véritable qui a fait partager dans
trois ports l'efcadre de l'Amiral Keppel ; celle
de faciliter & de hâter les réparations dont elle
a befoin , n'eft qu'apparente. 20 De fes vaiffeaux
font à Portsmouth ; il y en a 5 à Plymouth & 5
à Torbay La Victoire de 100 canons que montoit
l'Amiral , & l'Océan de 90 , ont eu beaucoup
de peine à regagner le port ; pour conduire
le premier à Portſmouth , il a fallu faire paffer
fur
1
( 97 )
für fon bord nos marins les plus expérimentés ,
& pour fauver l'autre , qui a relâché à Plymouth ,
il a fallu jetter à la mer la plus grande partie de
fon artillerie.
Il s'eft élevé des méfintelligences entre l'Amiral
Keppel & l'Amiral Pallifer ; ce dernier
vient de publier dans nos papiers une longue
lettre , qui prouve qu'on l'accufe d'avoir empêché
l'Amiral Commandant de renouveller
le combat contre les François vers Oueffant ,
puifqu'il fe juftifie fur le mauvais état de fes
vaiffeaux , qui ne lui permirent pas de fe rallier
à la flotte. Cette affaire d'Oueffant fur laquelle
on s'attache ici à épaiffir les ténèbres , eft encore
une énigme. On affure que le Parlement , lorfqu'il
fera affemblé , ne négligera rien pour en
deviner le mot ; il eft en effet bien fingulier que
les deux Nations qui ont combattu s'attribuent
l'avantage , & que l'une & l'autre s'accufent réciproquement
d'avoir fui . Ceci n'eft un problême
que pour ce pays ; ce n'en eſt pas un pour le
refte de l'Europe.
On efpère que le Parlement en réfoudra encore
plufieurs autres ; il paroît que le Gouvernement
eft encore indécis fur la guerre de
l'Amérique . La protection de fes Ifles exige des
forces confidérables ; il feroit néceffaire de les
y faire paffer promptement ; & alors il faudroit
y employer celles que l'on a à New-Yorck ;
tous les vaiffeaux qu'on enverroit d'ici pourroient
arriver trop tard . On ne croit pas que
les François rallentiffent leurs expéditions ; s'il
faut en croire des lettres de Guernesey , ils fe
font emparés de St Nevis & de Tabago , &
on les croit en poffeffion de St -Chriftophe. Ces
nouvelles font allarmantes ; on n'en a point à
leur oppofer , on cherche feulement à étourdir.
les efprits , en annonçant de grands préparatifs
pour l'exécution des plus grands projets ; on
5. Décembre 1778.
E
( 98 )
parle d'envoyer 15,000 hommes à Sir Henri
Clinton , & des vaiffeaux pour renforcer l'Amiral
Byron & les efcadres qui font dans des ftations
à portée de protéger efficacement les Ifles.
On cherche autant qu'il eft poffible d'en impofer
à l'Europe qui a les yeux fur nous , & qui
malgré nos efforts , pénètre nos embarras . Cependant
on fe flatte qu'ils produiront du moins
un effet , celui de réunir les deux partis qui divifoient
la Nation , & de les forcer par les circonftances
à oublier leur animofité pour s'occuper
du falut général , qu'on fent en effet en danger
, malgré les fuccès de nos Corfaires qui ont
pu gagner beaucoup , fans que le Gouvernement
y ait trouvé aucun avantage. L'incertitude où
l'on est toujours fur les difpofitions de l'Eſpagne
ne peut qu'augmenter nos inquiétudes ; il eft
vrai qu'on affure que cette Puiffance n'a pas
ceffé jufqu'à ce moment de montrer le défir de
fe maintenir en bonne intelligence avec la
Grande- Bretagne ; mais armée comme elle eft ,
prête au moindre fignal à agir vigoureuſement
par-tout où elle le jugera néceffaire , on ne peut
nier que notre fituation ne foit très - critique , &
que nous n'ayons befoin d'ufer des plus grands
ménagemens pour ne pas nous attirer fur les
bras un nouvel ennemi auffi puiffant , & auquel
il feroit difficile de réfifter , s'il venoit à s'unir
contre nous avec la France & les Américains .
Toutes ces réflexions font attendre avec impatience
l'affemblée du Parlement , toujours
fixée au 26 de ce mois ; on eſpère que le difcours
du Roi éclaircira nos doutes relativement à
l'Espagne. On craint que de nouvelles circonftances
ne caufent des débats nuifibles à l'union
dans cette affemblée ; le Gouverneur Johnftone
parle , dit- on , ouvertement du projet de dénoncer
l'un des frères Howe au Parlement ; on
ignore fi c'est le Général ou l'Amiral ; les pa
( 99 )
"
piers de l'Oppofition les menacent tous deux.
A préfent qu'ils font arrivés , difent- ils , on
devroit rechercher les caufes de la lenteur de
leur marches , ou plutôt examiner tous les mouvemens
rétrogrades qui ont eu lieu dans la
guerre d'Amérique . Il faudroit , ou que les Miniftres
fiffent rendre compte aux Officiers des
tranfgreffions dont ces derniers font accufés ,
relativement aux ordres qu'ils ont reçus , ou que
les Commandans de l'armée & de la flotte demandaffent
que les Miniftres fuffent examinés
fur l'accufation intentée contre eux de n'avoir
pas donné des ordres convenables , ou d'en
avoir donné dont ils ont eux-mêmes rendu
l'exécution impoffible . Nos Miniftres reffemblent
à cet égard à cette vieille femme , qui
ayant mis le feu à fa maiſon , ſe ſauvoit à la lueur
des flammes , en difant qu'elle ne fe mêloit de
rien de tout cela «.
Parmi les objets dont le Parlement doit s'oc
cuper , on annonce une pétition de la part du
Clergé d'Ecoffe , contre les Catholiques. On
s'attend en conféquence , dit le plus piquant &
le plus varié de nos papiers , aux plus importants
débats qu'on puiffe concevoir , entre les
Avocats de la tolérance , & les fatellites de
l'intolérance ; ceux- ci font nombreux & fans
talens , ont de l'afcendant dans l'une & l'autre
Chambre ; les autres font prefque tout ce que
l'on connoit d Orateurs au parlement , ils n'auront
pour eux que de l'éloquence .
Le bruit court depuis quelques jours que
l'Amiral Keppel ne reprendra pas le Commandement
de la flotte , & qu'il fera remplacé par
l'Amiral Howe . Cette nouvelle , fi elle fe confirme
, prouvera la fatisfaction que la Cour a de
fa conduite ; on en doutoit. On lui reprochoit
d'être parti de l'Amérique fans avoir atte u
l'Amiral Byron , & d'avoir remis fes pouvoirs à
E 2
( 100 )
un Officier d'un grade inférieur , pour les remettre
à fon fucceffeur. On avoit trouvé auffi
mauvais qu'il eût ramené un vaiffeau de ligne à
fon retour , tandis qu'il n'y en avoit pas trop
à New-Yorck ; on a remarqué aufli que le
Tartare , qui a ramené le Gouverneur Johnstone
étoit pareillement un vaiffeau de ligne , & nos
plaifans n'ont pas manqué d'obſerver que tout
ce que les Frondeurs ont voulu débiter fur la
foibleffe de notre armée navale en Amérique fe
trouve faux ; car quelle apparence y a- t- il que
l'Amiral Byron eût confenti à fe paffer de ces
deux vaiffeaux , s'il avoit pu croire qu'il en avoit
befoin.
Sur l'avis qu'une divifion de la flotte Françoiſe
croife à la hauteur du Cap Lézard , dans
la vue fans doute d'intercepter la flotte qui doit
partir inceffamment pour les Indes Occidentales
, il a été expédié le 13 de ce mois au Capitaine
Lochard Rofs , l'ordre de mettre fur-lechamp
en mer avec 12 vaiffeaux de ligne , dont
on lui a confié le commandement.
On lit ici l'extrait fuivant d'une lettre de
Madraz . » L'Emir UI Omrah Behadre , fecond
fils du Nabab , a été accufé d'avoir affaffiné une
femme , par M. George Forfter , particulier au
fervice de la Compagne qui a dénoncé le meurtre
aux grands Jurés . Kerodeen Cawn , gendre
du Nabab , s'eft enfui à Goa , où il refte fous la
protection du pavillon Portugais ; fon frère s'eft
retiré près de Hyder Aly , préférant toute
efpèce d'afyle , au peu de sûreté que l'on trouve
dans le palais du Nabab. Chanda Saïb , fils du
Nabab, que les François ont foutenu dans le
Carnate , eft actuellement avec les Marattes , où
il jouit d'une haute faveur. Le Capitaine John
Stewart , ci - devant Aide-de - Camp de l'Emir
Ul Omrah , eft parti de Madraz par terre pour
fe rendre au Bengale . Il fe propoſe de remon(
101 )
ter le Gange jufqu'à fa fource , de prendre enfuite
le chemin d'Angleterre par la Tartarie ,
la Ruffie & c. , & il fe propofe d'être de retour
en Angleterre dans deux ans. Comme il parle
prefque toutes les langues Orientales , on doit
fe promettre beaucoup de découvertes de fes
recherches. Il a été autrefois au ſervice d'Hyder,
& s'eft conduit avec la bravoure la plus fignalée
contre les Marattes. Son bataillon fut prefqu'entièrement
détruit , lui même il reçut plufieurs
bleffures , & reftafur le champ de bataille ou
on le crut mort. Un régiment de cavalerie , appartenant
au Nabab , a déferté & paffé au fervice
d'Hyder ; plufieurs autres fe font révoltés
& ont enfermé leurs Officiers Européens «.
ÉTATS- UNIS DE L'AMÉRIQUE Sept.
De Philadelphie le s Septembre . Les nouvelles
réquifitions faites par les Commiffaires de S.
M. B. relativement à l'embarquement des troupes
du Général Burgoyne , ont donné lieu à
la réfolution fuivante , que le Congrès a pris
hier. Attendu que le Congrès a réfolu fe &
Janvier dernier , que l'embarquement du Lieutenant
Général Burgoyne & de l'armée à fes
ordres , demeureroit fufpendu jufqu'à ce que la
Cour de la Grande Bretagne eût fait notifier
formellement au Congrès , une ratification
claire & expreffe de la convention de Saratoga ,
il a été arrêté qu'aucune ratification de ladite
convention , laquelle pourroit être offerte en
vertu de pouvoirs qui concerneroient ledit cas ,
uniquement par interprétation & d'une manière
implicite , ou qui foumettroit tout ce qui fe feroit
fait à cet égard , ou à l'approbation ou
au défaveu futur du Parlement de la Grande-
Bretagne , ne fauroit être acceptée par le Congrès
«.
L'armée du Général Burgoyne eft toujours
E3
( 102 )
dans fes quartiers , entre Bofton & Cambridge ;
le Général Phillips qui la commande en l'abfence
du Général Burgoyne , eft aux arrêts dans fa
maiſon ; fa conduite , à l'occafion de la mort
de M. Brown, Lieutenant du 21 régiment, a forcé
de le traiter avec cette févérité . Le Lieutenant
ramenant dans un cabriolet deux filles de vertu
fufpecte , voulut paffer les lignes avec elles ,
contre la défenfe expreffe des ordres généraux ;
la fentinelle Américaine l'avertit de l'infraction
dont il alloit fe rendre coupable : il voulut la
forcer , il la menaça même , & celle- ci lui tira
un coup de fufil qui l'étendit mort fur la place.
Le Général Phillips porta des plaintes amères
au Général Heath ' ; il appella cet accident un
meurtre , en difant que tout principe de juſtice
& d'humanité éroit banni de la Province ; fur
cette lettre indécente , on lui donna fa maifon
& fon jardin pour prifon. Le Général Phillips
ne devint pas plus modéré : il mit beaucoup
d'aigreur , d'emportement & d'injures dans une
autre lettre qu'il écrivit , pour faire donner la
fépulture au fieur Brown , que le peuple avoit
maffacré , en lâchant la bride à fa rage , à fon
caractère vindicatif, à fa barbarie. On méprifa
ces nouvelles infultes : on rendit les honneurs
funèbres au mort ; des bas - officiers & foldats
Anglois eurent la permiffion d'affifter au convoi
qui fe fit avec décence , & M. Phillips n'a pas
ceffé , depuis ce tems , de fe répandre en plaintes
& en menaces qui ont prolongé fon confinement.
De Fishkill le 20 Septembre . Le Major Général
Putnam a écrit la lettre ſuivante à l'Auteur du
New-Yorck Packet qui fe publie ici : elle eft
datée des Plaines Blanches. » Je vous prie d'inférer
dans votre feuille la réſolution ſuivante
du Congrès , concernant la perte des poftes que
l'on occupoit fur les montagnes , & la conduite
( 103 )
Bes Officiers qui y commandoient ; quoique la
publication des faits , dont la connoiffance étoit
néceffaire à la juftification de ma conduite ait
été différée par diverfes circonftances , je penfe
que fous les aufpices d'une autorité refpectable ,
la vérité ne perdra rien de fon pouvoir fur les
efprits non prevenus. On a fait une enquête
impartiale que ma réputation demandoit , &
que mon pays avoit droit d'attendre. La pièce
ci-jointe , met le réfultat de cette enquête fous
les yeux du public . Je compte fur fon opinion
favorable , tant à raifon du témoignage que je
me rends de la droiture de ma conduite & de
la certitude où je fuis d'avoir fait tout ce qu'un
Officier pouvoit faire dans ma fituation , que
par la connoiffance que j'ai de la juftice & de
l'impartialité des Américains «. La pièce dont
il eft queftion dans cette lettre , eft la réfolution
fuivante du Congrès. » Le Comité auquel
ont été renvoyés une lettre concernant le Major
Général Putnam & le rapport d'une Cour d'Enquête
fur les poftes qui ont été pris l'année dernière
fur les montagnes qui avoifinent la rivière
d'Hudſon , a jugé qu'il lui paroît que ces poftes
ont été perdus fans qu'on puiffe attribuer la
faute à aucune négligence de la part des Officiers
qui commandoient ; mais uniquement par ce
qu'ils n'avoient pas des forces fuffifantes pour
les défendre. Le Congrès déclare qu'il adhère
audit rapport «..
De Charles - Town le 30 Septembre . Les nouvelles
de Boſton portent que l'efcadre Françoife
qui y eft raffemblée , a trouvé toutes les
facilités qu'elle pouvoit defirer pour fe mettre
en état de rentrer bientôt en lice . Le plus grand
malheur que nous ayons à imputer aux élémens
conjurés contre les difpofitions les plus fages ,
& que des évènemens au - deffus de la prudence
humaine ont feuls pu contrarier , c'eft qu'il
!
E 4
( 104 )
renvoie à l'année prochaine le moment où les
Anglois ouvriront les yeux fur leurs vrais intérêts
. Nous nous préparons à une nouvelle
campagne ; les apparences , jufqu'à préfent , ne
nous font pas craindre qu'elle foit bien pénible :
l'impuiffance de la Grande - Bretagne fe manifefte
chaque jour ; la pofition de fes ifles va la forcer
de partager fes forces en Amérique : & ce qu'elle
y enverra fera encore diminué par celles que
fa fituation en Europe la force d'y conferver.
Le bruit qui s'eft répandu que le Général Clinton
évacuera New- Yorck , fe foutient ; la conduite
des troupes Royales femble le confirmer.
On ne parle que des ravages & de la deftruction
que portent par- tout à préfent les partis
qu'on envoie de tems en tems ; on diroit que
'Angleterre ayant renoncé à toute idée de tirer
jamais aucun avantage de l'Amérique , foit
comme état dépendant , foit comme état indépendant
, cherche , en étendant de tous côtés ,
l'incendie & la mort , à fortifier la jufte horreur
qu'elle a infpirée aux peuples de ces contrées.
L'Amiral Howe a quitté l'Amérique comme
Armide quitta fon palais enchanté , c'eft à - dire ,
en y mettant le feu La ville de Bedford , fituée
entre Rhode Ifland & le cap Cod , a été le
fiége de fon dernier incendie.
FRANCE.
De VERSAILLES , le 30 Novembre,
LE 18 , M. le Duc de Chartres a prêté ferment
entre les mains du Roi pour la place de
Colonel Général des Huffards.
S. M. a nommé à l'Evêché d'Apt , l'Abbé
de Cely , Vicaire- Général d'Autun ; à l'Abbaye
de Belval , Ordre de Prémontré , Diocèfe de
Reims , l'Evêque de Montpellier ; à celle de
Samar , Ordre de Saint- Benoît , Diocèfe de
( 105 )
Boulogne , l'Abbé de Merinville , Aumônier
de la Reine ; à celle de Nefle - la - Répofte
même Ordre , Diocèfe de Troyes , l'Abbé de
Fontenille , Vicaire - Général d'Agen ; à celle
de la Chaume , même Ordre , Diocèfe de
Nantes , l'Abbé de Cluzel , Vicaire- Général
de Tours ; à celle de Chambon , même Ordre ,
Diocèse de Poitiers , l'Abbé de Matharel du
Chery , Vicaire- Général de Lifieux ; à celle de
Saint- Auguftin , même Ordre , Diocèfe de Limoges
, l'Abbé de Montfrabeuf , Aumônier or
dinaire de Madame Sophie ; à celle de Saint-
Crepin - le - Grand , même Ordre , Diocèle de
Soiffons , l'Abbé de Malefieu , Confeiller- Clerc
& de Grand'Chambre au Parlement de Paris ;
à celle des Roches , Ordre de Cîteaux , Diocèfe
d'Auxerre , l'Abbé de Goyon , Vicaire→
Général de Rouen ; à celle de Saint - Sulpice ,
Ordre de Saint- Benoît , Diocèfe de Rennes ,
la Dame Lemaitre de la Garlaye , Religieufe
de ladite Abbaye ; & à celle de la Blanche ,
Ordre de Câteaux , Diocèle d'Avranches , la
Dame de Lefqueu , Religieufe de ladite Ab
baye,
Le 15 , le Comte d'Orvilliers , Lieutenant
Général , Commandant l'armée navale , fut prés
fenté au Roi par M. de Sartine , Miniftre &
Secrétaire d'Etat au département de la Marine.
De PARIS , le 30 Novembre.
LES fuccès des vaiffeaux & frégates du Roi
fur les mers où ils croifent depuis long- temt ,
fe multiplient tous les jours ; la marine Royale
dans ces expéditions , n'a perdu aucun bâtiment ;
& elle a amené plufieurs frégates Angloifes
dans nos ports , foit en Europe , foit en Amérique.
Selon des lettres de St. Domingue , la
frégate la Dédaigneufe , commandée par le Chevalier
de Keroulas de Cohars , Lieutenant de
Es
( 106 )
vaiffeau , s'eft emparé dans le mois de Septembre
dernier , fur le mole de St. -Nicolas , de
la frégate Angloife l'Active , commandée par
M. William Williams , Capitaine de vaiffeau
de S. M. B.
Il y a eu fur les côtes de Bretagne une action ,
dont voici les détails . » Le 20 Octobre à midi ,
le Comte de Ligondez , Capitaine de vaiſſeau ,
commandant le vaiffeau du Roi le Triton , de
64 canons , découvrit deux bâtimens qui couroient
vent arrière fur lui . Il les attendit pour
les bien reconnoître , & il apperçut bientôt le
grand pavillon Anglois que chacun de ces bâtimens
portoit à poupe fans pouvoir diftinguer
fi c'étoient une frégate & une corvette ou un
vaiffeau & une frégate. Il prit néanmoins le
parti de les attaquer , & auffi tôt qu'il fe fut
affure de la pofition de fon vaiffeau , par rapport
aux différens points de la côte qu'il diftinguoit
, il revira de bord pour aller au- devant
d'eux. Il arbora alors pavillon François , & peu
de minutes après , il eut par fon travers de basbord
un vaiffeau de ligne à une petite portée
de canon le combat s'engagea , & comme il
étoit alors cinq heures un quart du foir & qu'il
faifoit prefque nuit , il ne fut pas poffible de
compter le nombre des fabords du vaiffeau
ennemi ; mais les boulets de 24 livres de balles
qu'il reçut à bord , l'affurèrent qu'il combattoit
au moins un vaiffeau de fa force. A peine l'action
étoit-elle engagée , qu'une fregate qu'il
eftima être de 30 canons , voulut canonner fon
vaiffeau par la hanche de tribord : ayant manoeuvré
pour éviter cette pofition défavantageufe ,
& préfenté fur - le - champ fon travers fur le
même bord au vaiffeau & à la frégate , à la
diſtance de la portée du piftolet , le feu devint
très- vif; après une heure & demie de combat ,
le Comte de Ligondez eut le pouce de la main
( 107 )
droite emporté , & dans le même inftant il reçut
une balle dans le bras gauche : ces deux bleffures
qui lui firent perdre beaucoup de fang , &
qui lui caufoient les douleurs les plus aigües ,
le forcèrent de céder le commandement à M.
de Roquart , Lieutenant de vaiffeau , fon fecond.
Une demi-heure après cet évènement , la frégate
profita de l'obfcurité de la nuit pour fe
fouftraire au feu & difparut : le vaiffeau combattit
encore l'efpace d'une heure , & pendant
ce tems parut plier trois fois ; il fit enfuite de
la voile & cacha tous fes feux . M. de Roquart
le pourfuivit en le canonnant toutes les fois
qu'il fut poffible de l'ajufter , mais après trois
quarts d'heure de chaffe , un grain violent de
vent & de pluie qui furvint lui fit perdre de
vue le vaiffeau ennemi. L'action dura trois heures
trois quarts : les matelots & les foldats donnèrent
les preuves de la bravoure la plus foutenue
à l'exemple de leur chef, dont les ordres
furent exécutés avec autant d'intelligence que
de valeur & de fang froid par M. Roquart ,
Lieutenant de vaiffeau , commandant en fecond ,
qui fuppléa le Comte de Ligondez lorfque fes forces
ne fecondèrent plus fon courage ; MM. Leveneur
de Beauvais & Meherene de Saint- Pierre,
Lieutenans de vaiffeau ; de Contaudon de Kergues
& le Chevalier de Maupeou , Enſeignes ;
Beaudoin aîné & cadet , & Leveneur de la
Marre , Officiers auxiliaires ; de Charbonneau ,
Garde du Pavillon ; & MM. Depuymartin ,
Capitaine , Défaigues , Lieutenant , & d'Aufillon
, Sous- Lieutenant du détachement du régiment
de Condé embarqué fur le Triton. Ce
vaiffeau a eu 13 hommes tués & environ 20
bleffés ; il y a eu so boulets dans le corps du
vaiffeau ou dans la mâture ; les voiles & les
baftingages ont été criblés de balles de fufil &
de mitrailles. On ignore la perte & le dom-
E 6
( 108 )
mage du vaiffeau & de la frégate ennemis :
mais le parti qu'ils ont pris l'un & l'autre de
fuir , doit faire penfer qu ils ont été plus maltraités
. S. M. a donné des marques de fatisfaction
au Comte de Ligondez , à M. de Roquart
& aux Officiers de l'Etat-Major du Triton.:
Elle a auffi annoncé des gratifications pour les
bleffés & pour les veuves & enfans de ceux
qui ont été tués dans le combat .
Le 13 du mois dernier , le Comte d'Amblimont
, commandant le Vengeur , donna auffi la
chaffe au Warwick , vaiffeau Anglois de 74
canons , il le fuivit pendant 30 lieues , fans pouvoir
le forcer à combattre , quoique le Warwick
eût dix canons de plus ; on remarqua que
pour hâter fa fuite , il jetta à la mer plufieurs
coffres , & tout ce qu'il crut pouvoir l'alléger.
La divifion que commandoit cet Officier , a
pris dans fa croifières corfaires Anglois & z
batimens marchands . Selon des lettres de Nantes
, M. de la Mothe Piquet y en a envoyé 8 .
Le nombre des prifes faites par la marine Royale
eft très -confidérable ; on ne compte pas moins
de 7000 Anglois , actuellement prifonniers de
guerre dans le feul département de Breft . Les
bâtimens corfaires enlevés dans les croifières ,
- ont été armés fur -le-champ & employés à la
courſe.
Les armateurs François commencent à fe
multiplier ; les avantages qu'ont retiré de leurs
courfes ceux qui ont donné l'exemple de mettre
en mer , ont dû naturellement produire cet
effet ; auffi la quantité de prifes qu'ils amènent
fait elle taire les plaintes qui retentiffoient dans
plufieurs ports au fujet de celles que faifoient
les Anglois. Le corfaire la Vengeance , le même
qui s'eft emparé de la frégate Angloife le Pélican,
vient d'enlever le Gain-vot , vaiffeau Anglois ,
qui alloit de Cadix à la côte de Guinée ; on
( 109 )
évalue fa cargaifon à 300,000 livres sterlings .
On mande de Marfeille qu'on y fait actuel→
lement un armement projetté & dirigé par M.
Maistre de la Tour ; il eft deftiné à croifer
au-delà du cap de Bonne- Efpérance . Ilfera compofé
de 3 frégates- chébecs d'environ 300 hommes
d'équipage , & armés chacun de 30 canons.
Ces bâtimens commandés par des Officiers intelligens
& expérimentés , fe propoſent de côtoyer
les côtes d'Afrique , & de s'emparer de
tous les vaiffeaux Anglois qui vont à la traite
des nègres , & de ceux qui reviennent des Indes
Orientales. Ils auront une marche fupérieure ,
& feront en état de ne pas craindre des frégates.
On dit que Monfieur & Monfeigneur le Comte
d'Artois font conftruire à l'Orient une frégate
de 36 canons deftinée à la courfe : elle aura
Iso hommes d'équipage & fo de troupes réglées
ou de volontaires.
Le 1o de ce mois , écrit- on d'Oftende , nous
avons vu en mer , à une petite demi - lieue de
cette ville , un combat entre un cotter Anglois
commandé par le Capitaine Osborn , & un
corfaire François , commandé par le Capitaine
Troffe, Le premier, étoit armé de 14 canons
& le fecond de 12. Le combat n'a duré qu'un
quart d'heure ; l'Anglois a pris le large , & le
François , qui , avant le combat , avoit fait une
voie d'eau , a été obligé de rentrer pour la faire
fermer,
La prife de la Dominique devient très- intéreffante
dans les circonstances préfentes , par
la fituation de cette ifle & par la quantité de
munitions & de provifions que les Anglois y
avoient amaffées. Ce dépôt confidérable a paffé
de leurs mains dans les nôtres , fans aucune
perte de notre part. Les Anglois qui ne fe diffimulent
pas l'importance de cette perte, ont fom
d'offrir des détails fort étendus des prétendus
( 110 )
avantages que leur offrent les rochers de S.
Pierre & de Miquelon ; ils ont publié l'état
fuivant des effets qu'ils y ont trouvé ils fe
reduifent à 173 fufils , autant de bayonnettes ,
172 porte - cartouches , & 108 ceinturons . Il y
avoit 10 barques à ponts non- fixés , 22 à ponts
fixés & 165 fans ponts,, 82 canons , 16,235 quintaux
de poiffon , 201 bariques d'huile , & 244
bariques de fel. Ils ont publié auffi la lettre que
le Baron de l'Espérance écrivit au Commodore
Evans elle étoit conçue ainfi . » C'eft avec la
plus grande ſurpriſe que j'ai reçu de vous la fommation
de remettre à S. M. B. les ifles de St.-
Pierre & de Miquelon , n'ayant pas reçu de
ma Cour avis que la fût déclarée entre guerre
les deux nations . Sentant qu'il n'eft pas en mon
pouvoir de m'oppofer aux forces formidables
que vous conduifez avec vous , je me trouve
dans la néceffité de condefcendre à votre fommation
, à condition que moi & ma petite garnifon
nous nous retirerons avec tous les honneurs
de la guerre , ainfi que l'a promis l'Officier
chargé de vos ordres.J'attends de votre générofité
tout ce qu'il eft en votre pouvoir d'accorder
aux malheureux habitans confiés à mes foins .
Je demande en conféquence , 1 ° . que vous mar
quiez toutes les attentions qui font en votre
pouvoir aux Officiers Civils & Militaires qui
fe trouvent dans mon Gouvernement. 2°. Qué
les habitans puiffent emporter de leurs maifons
leurs effets & même leur poiffon : qu'on les
faffe paffer en France à bord de navires de
tranfport fuffifans pour raffurer fur les rifques
de les voir périr avant qu'ils arrivent . 3° . Que
nous jouiffions librement de l'exercice de notre
Religion pendant le féjour que nous pourrons
faire dans la colonie 4° . Que le petit nombre
de navires qui reftent dans les ifles , refte en la
poffeffion de leurs propriétaires refpectifs. 5o.
J'attends enfin , Monfieur , que vous aurez foinde
difpofer des gardes de manière à empêcher
que mes gens ne reçoivent aucune infulte , & c «.
On dit que le Comte de Graffe , qui doit
commander la divifion des vaiffeaux deftinés
pour les ifles du Vent , a été à Versailles pour
prendre des inftructions verbales fur fa miffion ,
& qu'il eft reparti pour Breft , d'où il ne tardera
point à mettre à la voile.
Le 26 du mois dernier , écrit- on de Vigo
en Galice , il entra dans ce port 2 navires François
de 16 canons chacun , venant de St. - Domingue
, & allant à Marſeille chargés de fucre ,
de café & de coton ; ils étoient partis avec un
paquebot de leur nation , qui a été pris en route
dans un combat qu'ils avoient foutenus pendant
5 heures contre 8 vaiffeaux Anglois armés en
guerre. Ces 2 navires , le Mars & la Syrene,
meilleurs voiliers que les Anglois , leur ont
échappé après un combat opiniâtre , dans lequel
ils ont eu quelques bleffés.
Les Etats de Bretagne ouvrirent leur féance
le 26 du mois dernier. Les 2 millions de don
gratuit ont été accordés unanimement ; ils arrêtèrent
de donner une fomme de 15,000 livres
au Chevalier de Freflon pour le dédommager
dés frais de la députation à Malthe , dont la
Province l'avoit chargé pour féliciter le Grand-
Maître fur fon élection ; ils affignèrent en mêmetems
un fond de 6000 livres pour la nobleffe
pauvre , & donnèrent 1200 livres pour les pauvres
de la ville.
Le 12 de ce mois , écrit-on de Mirecourt en
Lorraine , le régiment de cavalerie de la Reine ,
en garnifon dans cette Ville , fit célébrer dans .
l'Eglife Paroiffiale , une Meffe folemnelle ,, pour
demander à Dieu l'heureufe délivrance de S. M.
Le Régiment étoit fous les armes , commandé
par M. le Vicomte d'Ortan , Capitaine des
( 112 )
Chevaux-Légers. Le Préfidial & tous les Corps
de la Ville affiftèrent en cérémonie , à cette
folemnité intéreffante .
Le lendemain 13 , fe fit la rentrée du Préfidial;
M. François de Neufchâteau , Lieutenant-
Général de ce Siege prononça un difcours
fur l'étude des Loix , dans lequel il rappella la
folemnité de la veille , en parlant du fuiet de
l'efpérance commune des François , avec tant de
pathétique , qu'il arracha à l'affemblée brillante
& nombreuse qui l'écoutoit , des larmes de patriotifme
& de joie ".
Quelques malheureux ont mutilé , dans la nuit
du 6 au 7 de ce mois , quelques- unes des plus
magnifiques ftatues de Marly ; on ne peut concevoir
ce qui a pu les porter à gâter ces monumens
précieux du goût & des arts : on fait
des recherches pour les découvrir.
Un évènement funefte , arrivé le 11 de ce
mois dans la maifon de Sorbonne , prouve le
danger de laiffer les malades feuls dans un appartement
, & les inconvéniens des fauteuils à
roulettes , qui par la facilité de leurs mouvemens
peuvent devenir très-funeftes au malade
qui s'en fert. M. l'Abbé Negrel vient d'en faire
la trifte expérience ; en plaignant fon malheur ,
il est important de le publier ; c'eft un avis de fe
précautionner contre l'accident dont il a été la
victime ; ce refpectable Eccléfiaftique , âgé de
81 ans , retenu depuis deux ans dans fa chambre
par les fuites d'une chute , paffant depuis les
premiers froids une partie de la journée devant
fa cheminée fur un fauteuil à roulettes , donna
le 11 vers les 5 heures du foir une commiffion àl
fon domestique ; celui- ci , quine fut abfent que 25
à 30 minutes , le trouva mort & nud à fon retour
, ayant la tête & le côté droit dans le feu ,
qui avoit confumé fa robe de chambre & tous i
fes vêtemens. On fuppofe que voulant prendrey
›
( 113 )
des pincettes pour arranger fes tifons , le fauteuil
recula , & occafionna fa chûte . Sa foibleffe
ne lui permit pas de fe relever. Une forte
de fatalité bien malheureufe l'empêcha de rece-'
voir des fecours. Un domeftique qui montoit
l'escalier vers les 6 heures , entendit trois ou
quatre cris ; mais comme un quart-d'heure auparavant
, il avoit entendu le malade fe plaindre du
bruit qu'on faifoit en remuant du bois dans fon
antichambre , il prit ces cris pour une fuite des
mêmes plaintes , & il paffa fon chemin . Une
perfonne de la maifon crut remarquer , vraifemblablement
dans le moment où les habits du
défunt brûloient fur fon corps , plus de clarté
qu'à l'ordinaire dans fa chambre ; mais il la
crut l'effet d'un flambeau de plus , allumé à l'oc .
cafión de quelque vifite . L'appartement audeffus
du fien étoit rempli de fumée , mais
celui qui l'occupe étoit forti , & ne rentra qu'à
6 heures & demie.
On parle beaucoup d'un autre évènement funefte
, & arrivé plus récemment. C'est ains
qu'on le raconte ; on peut fe tromper fur quelques
circonftances , mais le fait elt réel . Une
perfonne qui devoit fe trouver à un convoi ,
retenue par des affaires , arriva après qu'il fut
parti ; elle prit la route de l'Eglife où il étoit
déja arrivé ; pour abréger fon chemin , elle entra
dans l'Eglife par une petite porte , & marchant
rapidement pour fe joindre au deuil , elle
rencontra fous fes pas l'ouverture de la tombe
dans laquelle le corps devoit être dépofé , &
y tomba. Ses cris ne purent être entendus , a
caufe des prières qu'on chantoit dans l'Eglife ;
on ne put venir à fon fecours , qu'au moment où
l'on apporta le cercueil près du tombeau ; on
s'empreffa d'en retirer la perfonne qui y étoit
tombée ; elle s'eft bleffée dangereufement
& elle a l'os de la jambe fracaffé .
( 114 )
» Les fripons qui veulent trouver des dupes ;
font bien mal avifés quand ils prennent une ville
auffi policée que Paris pour le théâtre de leurs
efcroqueries. Il y a quelques jours qu'un Infpecteur
de Police arrêta dans un hôtel garni , rue
de Richelieu , un prétendu Baron Hollandois ,
qui en cette qualité prenoit depuis 15 jours un
état très -faftueux ; il avoit un Intendant , 2 Secrétaires
, un maître d'Hôtel , 2 Valets - de-
Chambre , un Jockey , & des laquais en proportion
. Tous les marchands s'empreffoient à
l'envi de le fournir ; le fellier alloit lui livrer
deux fuperbes voitures , le mercier des toiles ,
des dentelles , le marchand des galons & des
foieries pour des fommes confidérables. Cet intriguant
, qu'on dit Juif d'origine , étoit tailleur
pour femme , & il avoit fait apporter , pour en
impofer dans l'hôtel où il logeoit , deux malles
remplies de cailloux & de paille «.
Le magazin Littéraire , établi depuis 18 ans.
rue Chriftine , près la rue Dauphine , eft toujours
ouvert au public. On y a raffemblé une
grande quantité de livres de tous genres , anciens
& modernes. On y trouve toutes les nouveautés
à mesure qu'elles paroiffent. Les Abonnés
ont la commodité de les envoyer chercher pour
les lire chez eux . Le prix de l'abonnement eft
de 3 liv. par mois , ou de 24 liv . par an. Cet
établiffement a toutes fortes de droits à la confiance
; c'eft le premier de ce genre qui a été
formé à Paris , & c'eft à fon imitation que l'on
en a fait quelques autres. Pour fatisfaire plus
sûrement tous les goûts , on y a réuni depuis
quelque tems de nouveaux avantages. Outre
une partie confidérable de livres dont on a augmenté
le magafin , on y a établi un cabinet féparé
pour la lecture de tous les ouvrages périodiques
, François & Etrangers , Journaux , Ga
zettes , &c.; des Edits , Ordonnances , Décla
( IIS )
fations , Arrêts du Confeil , & généralement de
toutes les nouveautés , pièces de Théâtre &
pièces fugitives en vers & en profe . Ce cabinet
eft ouvert tous les jours depuis 8 heures du matin
jufqu'à 8 heures du foir. Le prix eft de 4 fols
par féance.
Le Marquis de Gaucourt Chevalier de
l'Ordre Royal & Militaire de St- Louis , nommé
un des repréſentans de la nobleffe aux Etats
de Berry , eft mort le 23 du mois dernier
âgé de 82 ans.
2
Louis- Marie-Jofeph Frotter , Comte de la
Cofte , Maréchal de Camp , Commandeur de
l'Ordre Royal & Militaire de St - Louis , ancien
premier Sous- Lieutenant des Chevaux - légers de
la garde du Roi , eft mort le 30 du même mois.
Le Roi , par un Edit donné à Versailles au
mois de Juillet dernier , & enregistré dans le
mois d'Août fuivant , a fupprimé toutes les
commiffions de Gardes du commerce , & créé
12 Commiffaires fous le titre d'Officiers-gardes
du commerce ; ils feront chargés d'exécuter
toutes les contraintes par corps pour dettes civiles
; leur bureau fera établi dans le centre de
la ville de Paris. Ils ne procéderont à aucune
exécution que les lettres & pièces n'aient été
remiſes à leur bureau , examinées par un fujet
capable , verfé dans la pratique des affaires
contentieufes , & que 24 heures après la fignification
des Arrêts , Sentences & Jugemens qui
l'ordonneront ; ils porteront une baguette ,
qu'ils exhiberont aux débiteurs, qu'ils feront
chargés d'arrêter , en leur enjoignant de les fuivre
dans l'une des prifons de la ville ; ceux - ci
feront obligés d'obéir , à peine d'être poursuivis
comme rebellionnaires à Juftice. L'Edit alloue
60 liv. au Garde du commerce pour chaque
Capture.
Un autre Edit , donné à Verſailles au mois
( 116 )
de Septembre , enregistrée à la Chambre des
Comptes le 18 du mois dernier , relatif à la
comptabilité des Monnoies , réunit à de nouvelles
difpofitions la plupart de celles des Edits
de Septembre 1771 , & Août 1772 , de manière
à pouvoir régler cette comptabilité depuis
l'année 1759 jufqu'à préfent & à l'avenir , avec
toute la clarté & la précision défirables.
De BRURUXELLES le 30 Novembre . >
LES plaintes des Hollandois contre les Anglois
, s'agravent depuis la réponſe.du Comte
du Suffolck à leur Ambaffadeur , le Comte de
Welderen. » Cette réponſe , dit-on , dans une
Jettre d'Amfterdam , eft l'infraction la plus manifefte
aux traités conclus par l'Angleterre avec
notre République. En effet , fi les raifons alléguées
par cette Cour , & par lefquelles elle
cherche à juftifier fes procédés , étoient adop
tées , il en résulteroit que les traités les plus
facrés ne font que d'inutiles précautions , &
que la fortune des Négocians ou même celle
des Etats commerçans dépend uniquement de
la rapacité de voifins injuftes ou corfaires .
Mais qui ne fait que le commerce de la Hollande
a pour bafe des traités qui ne font , ni ne
peuvent être fujets à des interprétations vagues ,
ou arbitraires . Nos plaintes font d'autant plus fondées
, que la Grande- Bretagne a par impuiffance ,
plus d'égards pour le pavillon d'autres Nations
qui n'ont pas de pareils traités , mais qui , à
la vérité , fe font déclarées plus énergiquement
que nous . Nos requêtes aux Etats- Généraux ,
femblent avoir pour objet de les engager à faire
de pareilles déclarations Les dernières que
les villes de Dordrecht & d'Amfterdam leur
ont préfenté , concluent à ce qu'il plaife à
LL. HH PP. après avoir confidéré l'importance
de l'affaire , & que l'Etat ne manque pas
( 117 )
de pouvoir , ni les Habitans de bonne volonté
pour maintenir l'indépendance de la République
, de prendre les mesures que leur fageffe
& leur pénétration jugeront convenir
véritable intérêt de la patrie «.
ככ
au
Il y a peu de Nations qui n'aient de pareils
reproches à faire à l'Angleterre ; elle répondra
qu'il ne faut pas l'accufer des déprédations
de fes corfaires ; mais ne les y autorife - t - elle
pas , puifqu'elle ne punit pas ceux qui s'en
rendent coupables ? quel nom donnera - t - on
par exemple aux excès fuivans , qu'on apprend
de Cadix ? Chriftophe Laurentzer , Capitaine
du Paquebot Danois la Concorde , parti
d'Oftende le 6 Septembre , & arrivé ici le s
Octobre , a déclaré que le 8 du mois dernier ,
il rencontra fur la pointe de Barbezier un corfaire
Anglois de 8 canons , qui lui fit le fignal
de mettre en cape ; il obéit ; 8 hommes du corfaire
vinrent à fon bord , ſe ſaiſirent de tous fes
papiers , après avoir tiré , lui Capitaine , dans
fa chambre avec violence , pour l'empêcher de
voir ce qu'ils faifoient , & de parler à perfonne ,
ils forcèrent des caiffes remplies de dentelles
qu'ils enlevèrent. Le foir , entre 7 & 8 heures ,
ils revinrent en plus grand nombre , affaillirent
l'équipage le fabre à la main , le chaffant du
côté de la proue , & pillèrent toutes les marchandifes
qu'ils trouvèrent. Les pirates de Barbarie
ne fe feroient pas conduits avec plus
d'audace & d'infolence «.
Les lettres d'Efpagne confirment que les ports
de cette Monarchie font ouverts aux Américains
; & cette démarche femble annoncer que
fa déclaration , fi long-tems attendue , n'eft pas
éloignée; on paroît la prévoir à Londres . >> Nous
allons bientôt être contraints de faire une paix
humiliante , écrit- on de cette Ville , mais elle
eft encore préférable à la guerre dans les cir
( 118 )
conftances où nous nous trouvons ; je ne fais
pas comment nos Miniftres fe tireront des
plaintes de la Nation. Depuis quelques jours
on remarque de la méfintelligence entr'eux , &
l'Ambaffadeur Efpagnol qu'ils ont fi long-tems
careffé . Les bruits qu'ils répandent fourdement
de leurs grandes vues en Allemagne où ils ne
fe propofent pas moins que de rétablir la paix ,
ont pour objet unique de détourner l'attention
du peuple , & de lui faire efpérer de voir leurs
ennemis occupés de ce côté ; il font auffi annoncer
indirectement que fi l'Eſpagne ſe réunit
à la France , ils ont lieu de compter fur la
Ruffie ; les papiers qu'ils dirigent fecrettement
leur font honneur de la paix prochaine de
cette Puiffance avec la Turquie ; mais ils n'oferoient
pas s'en vanter eux-mêmes ; ils ſe flattent
cependant de le perfuader ; on pourra
trouver en effet vraisemblable qu'ils y ayent
travaillé ; on fait depuis combien de tems ils
s'en occupent ; mais on fait auffi quelles font
les Puiffances qui travailloient à exciter les
différends ; on fait qu'elles ont eu le crédit
de faire échouer nos bons offices , & qu'elles
ont réellement le mérite du fuccès que notre
Ministère voudroit s'attribuer ; on fait que
lorfqu'elles fe font déterminées à défaire leur -
ouvrage , elles avoient négocié avec la Ruffie ,
& qu'il n'eft pas vraisemblable que dans leurs
arrangemens , elles n'aient pas lié cette dernière
; la déclaration qu'elle vient de faire faire
à Vienne , les troupes qu'elle a prêtes à marcher
au fecours du Roi de Pruffe , dévoilent
peut-être une partie de ces fecrets qui nous
laiffent peu d'efpérance . On cite avec emphafe
un Oukafe de l'Impératrice de Ruffie ,
qui défend de recevoir à Archangel les corfaires
Américains avec leurs prifes ; on n'ignore
pas que nos vaiffeaux fréquentent ce port, où ils
( 119 )
chargent des grains & des bois de conftruc
tion , & combien ils le fréquenteront davantage
s'ils y font protégés ; l'intérêt de ce port
même a dicté cette loi , qui ne nous affure
pas que la Ruffie confente à nous fournir des
hommes & des vaiffeaux ; on ne peut pas lui
prêter cette difpofition fur l'ordre qu'elle a
donné de punir le Collecteur de Kyola ; le
crime dont il s'eft rendu coupable auroit fait
donner le même ordre dans tous les ports
neutres ; ce n'eft pas pour avoir reçu les Armateurs
Américains qu'on le condamne , mais
pour fa conduite envers les Maîtres des vaiffeaux
Anglois qu'il a laiffe piller & maltraiter «< .
Un papier de Londres nous fournit le trait
fuivant : Le 16 de ce mois , le Comte du
Bary ( c'eft du moins , ainfi que les Anglois le
qualifient ; on le croit le Vicomte ) ayant eu
querelle à Bath avec le Comte de Rice , s'eft
battu au piftolet dans la plaine de Claverton. Il
avoit pour fecond M. Tool , Officier au fervice
de France ; celui de fon adverfaire étoit M.
Rogers ; un Chirurgien faifoit le cinquième
dans cette partie . Ils prirent leurs poftes à 7
heures du matin , après être reftés près de
deux heures dans la même voiture fans fe parler
; le François fit feu le premier , & manqua ;
l'Anglois tira le fecond avec auffi peu de fuccès ;
le Comte du Bary au fecond coup porta fa balle
dans la cuiffe du Comte de Rice qui tomba en
tirant fon coup qui atteignit fon adverfaire au
flanc droit , & l'étendit mort fur la place , où
il refta étendu jufqu'à 4 heures après midi
qu'on le tranfporta dans une Auberge . Le Comte
de Rice fut porté à Yorck- Houfe . Le lendemain
au foir , la balle qu'il avoit dans la cuiffe
n'étoit pas encore retirée « .
>
On parle beaucoup ici , écrit on de Paris ,
d'un fait bien fingulier '; c'eſt ainſi qu'on le ra(
120 )
conte. M. Franklin a reçu , il y a quelque tems ,
un Exprès de Dieppe ; il lui avoit été envoyé
par le Capitaine d'un paquebot qui venoit
d'arriver , à la rade , fans entrer dans le Port ,
& qui lui mandoit , que parti d'Amérique
avec des dépêches du Congrès , il les avoit
jettées à la mer à l'approche d'un Corfaire
Anglois , auquel il n'étoit échappé qu'avec
peine ; qu'il lui reftoit une feule lettre qu'il ne
pouvoit remettre qu'au Docteur lui-même ; &
qu'une maladie l'empêchant de faire le voyage
de Dieppe à Paris , il le prioit de venir la recevoir.
M. Franklin à envoyé fon fils à Dieppe
celui-ci , à fon arrivée , a fait dire au Capitaine
de lui apporter la lettre qu'il avoit pour fon
pere ; le Capitaine s'excufant toujours fur fa
maladie qui ne lui permettoit pas de quitter fon
bord , a invité M. Franklin fils , à venir prendre
la lettre ; il n'a pas jugé à propos d'y aller , &
le prétendu Américain a remis à la voile . On
fe rappelle que dans la dernière guerre , un vaiffeau
Anglois s'approcha de nos côtes , en faifant
des fignaux de détreffe ; on s'empreffa de
lui envoyer des pilotes côtiers qu'il mit aux
fers dès qu'ils furent fur fon bord , & qu'il conduifit
en Angleterre. On a cru qu'un Corfaire
avoit voulu renouveller cette rufe , & qu il efpéroit
que M. Franklin donneroit dans le piége.
Mais que pouvoit- il efpérer du fuccès , fi elle
en avoit eu , pour fa Nation ? la guerre avec
l'Amérique n'en auroit pas moins continué , &
l'Angleterre auroit eu à fe reprocher une entreprise
que l'honneur condamne , & que les
loix même de la guerre n'excufent pas On dit
que ce prétendu paquebot Américain eft tombé
entre les mains d'un de nos Armateurs , & que
les papiers trouvés à bord ont décidé les vainqueurs
à en mettre l'équipage aux fers. Si ce
dernier fait eft vrai , il ne tardera pas à être
confirmé «.
MERCURE
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l'Annonce & l'Analyfe des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ;
les Caufes cèlebres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers ; &c . &c.
15 Décembre 1778 .
A PARIS ,
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou ,
rue des Poitevins.
A vec Approbation & Brevet du Roi,
TABL E.
PIÈCES IECES FUGITIVES.
Ode Badine ,
Expériences de Meffieurs
123 Rouelle & Darcet , 178
L'Épreuve , Conte , 124 Anecdote ,
Enigme & Logogryp. 129 V A RIÉTÉ S.
NOUVELLES
LITTERAIRES.
Bufte de Molière ,
Gravures ,
180
185
189
Hiftoire Naturelle du Ton- ANNONCES LITTÉR. 191
130 JOURNAL POLITIQUE.
quin >
Effai fur la vie de Sénè- Conftantinople , 193
que, 136 Pétersbourg , 194
Sermons pour les jeunes Stockholm , 195
Dames , 161 Varfovie , 198
Marne ,
ACADÉMIE S. Vienne ,
Académies de Châlons-fur - Hambourg ,
SPECTACLES. Londres ,
Concert Spirituel , 170 Etats- Unis de Amériq.
Académie Royale de Mu- Septent.
200
201
168 Lisbonne , 207
213
222
fique , 172 Versailles , 227
Comédie Françoife , 174 Paris ,
228
SCIENCES ET ARTS . Bruxelles , 236
APPROBATIO N.
FA1 lu , par ordre de Monfeigneur le Garde des
Sceaux, le Mercure de France , pour le Is Décembre.
Je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impref
fion. A Paris , ce 14 Décembre 1778 .
DE SANCY.
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT,
rue de la Harpe , près Saint-Côme.
MERCURE
DE FRANCE.
15 Décembre 1778 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
SI
ODE BADINE.
I j'étois ce Dieu fuprême
Qui commande aux autres Dieux ,
Et que l'Axe du Ciel même
Tremblât au clin de mes yeux ,
JE ne mettrois point ma gloire
A raffembler dans les airs
3
Fij
124
MERCURE
Ces eaux ,
ċette vapeur
noire
Qui
défolent l'Univers.
Le Ciel pur & fans mélange
Annonceroit aux humains
Le fuccès de la vendange ,
Les beaux jours & les bons vins.
LES ris badins , la jeuneffe
Y feroient mes échanſons ,
Et les Nymphes du Permeffe
Formeroient de tendres fons,
JE danferois avec elles ,
Et je dirois aux Amours
des Belles De n'enflâmer
que
Capables
d'aimer toujours.
2
( Par M. ** .
L'ÉPREUVE
,
CONT
E,
SOPHIE
OPHIE avoit tout - à-la-fois cinq amans :
aucun n'avoit fait fur fon coeur une impreffion
vive ; aucun ne lui déplaifoit ; elle ne
favoit auquel donner la préférence.
Un jour elle leur dit : je fuis jeune , & mon intention
n'eft pas de m'enchaîner
en- core par ces liens indiffolubles
qu'on ne fe
DE FRANCE. 125
donne jamais que trop tôt . Si ma main vaut
autant que vos empreffemens femblent l'annoncer
, faites vos efforts pour la mériter ;
mais , je vous le déclare , je ne ferai mon
choix que dans quelques années.
Des cinq amans de Sophie , le premier
avoit beaucoup de difpofition à diffiper fon
bien. Les femmes , dit-il , fe prennent par
l'extérieur dépenfons beaucoup , & n'épargnons
rien.
Le fecond avoit un fonds d'économie qui
inclinoit à l'avarice. Avec une femme comme
Sophie , dit- il , qui penfe folidement , let
meilleur parti eft de fe montrer en état d'amaffer
une grande fortune : jetons - nous dans
le commerce.
Le troisième avoit l'ame fière & haute.
Sûrement , dit-il , Sophie qui penfe aveci
nobleffe , fe laiffera toucher par l'éclat de la
gloire : prenons le parti des armes.
Le quatrième étoit un homme de Cabinet .
Sophie , dit- il , qui a tant d'efprit , penchera:
du côté où elle en trouvera le plus continuons
de cultiver le nôtre , & tâchons de
nous diftinguer parmi les Savans.
Le cinquième étoit un homme oifif &
indolent , qui ne fe foucioit pas beaucoup
des affaires de ce monde : il ne favoit quel
parti prendre. Havde
Chacun fuivit fon plan , & le fuivit avec
cette ardeur que l'amour feul eft capable
d'infpirer,
Le prodigue fondit une partie de fon
Fiij
126 MERCURE
bien en habits , en équipages , en domeftiques
; il fit bâtir une belle maifon , la metbla
fuperbement , tint table ouverte , donna
des bals & des fêtes de toute efpèce : on ne
parloit que de fa générofité & de fa magnificence.
Le Négociant remua tous les refforts du
commerce , s'intéreffa dans toutes les parties
du monde , & devint un des hommes
les plus riches de fon pays. Le Militaire
chercha des occafions de fe diftinguet , &
en trouva. Le Savant redoubla fes efforts i
fit des découvertes , & fe rendit célèbre .
Cependant l'oifif faifoit fes réflexions ;
& , perfuadé qu'en reftant dans l'inaction :
il feroit exclus , il s'efforçoit de vaincre fon
indolence. Les biens qu'il tenoit de fes pères
lui femblèrent affez confidérables, & il n'avoit
point de goût pour le commerce. Le tumulte
de la guerre étoit trop oppofé à fon caract
tère il ne voulut . point prendre le parti des
armes. Il n'avoit jamais lu que pour fon
amufement ; les fciences ne lui paroiffoient
point valoir les peines qu'on fe donne
elles il ne fe foucia point de devenir favant.
Que faire done ? Attendons , dit-il , le temps
nous détermineta. Ainfi il refta à fa maifon
de campagne táillant fes arbres , lifant Horace
& la Fontaine , & allant voir de temps
en temps le feul objet qui troublât fa tranquillité.
Toujours dans la refolution de pren
dre un parti , il vit le temps s'écouler, & il
n'en prit aucuns silno ongitory cl
T
pour
DE FRANCE. 127
Le terme fatal approche , difoit-il quel
quefois à Sophie : vous allez vous décider ,
& ce ne fera sûrement pas en ma faveur.
Encore quelques jours , & c'eft fait de moi.
Cette folitude tranquille , ces bois , ces prés
délicieux , vous ne les embellirez point , vous
ne les animerez point par votre préfence.
Les jours fereins que je comptois paffer auprès
de vous dans la volupte la plus pure ,
n'étoient que des fonges flatteurs , dont l'amour
charmoit mon imagination. O Sophie !
tout ce qui remue les pallions & trouble le
repos des autres hommes , n'a eu aucun attrait
pour moi ; tous mes defirs fe font réunis vers
vous , & je vais vous perdre pour jamais !
Vous êtes trop jufte , lui répondoit Sophie ,
pour trouver mauvais que j'incline du côté
où je croirai trouver mon bonheur.
Enfin le terme arriva , & ce ne fut pas
fans beaucoup de réflexions que Sophie fe
détermina à prendre un parti .
Elle dit au prodigue : fi j'ai été l'objet de
vos diffipations, j'en fuis fâchée ; mais ce que
vous avez fait pour moi , vous l'auriez fait
indépendamment de moi. Votre goût pour
la dépenfe eft décidé. Vous avez diffipé une
partie de votre bien pour obtenir une femme ;
vous diffiperiez l'autre pour vous diftraire des
ennuis du ménage. Je vous confeille de n'y
jamais fonger.
Elle dit, au Commerçant , au Militaire &
au Savant je fais que vous m'avez marqué
beaucoup d'attachement ; mais je penſe auth
Fiv
128 MERCURE
que vous n'en avez pas moins marqué , vous
pour les richeffes , vous pour la gloire , &
vous pour les fciences. En effayant de fixer
mon penchant, chacun de vous fuivoit le fien;
chacun ag ffoit autant pour foi-même que pour
moi. Que je me donne à l'un de vous , il lui
reftera toujours des vues fur d'autres objets ;
l'un s'occupera de l'augmentation de fa fortune
, l'autre de fon avancement dans le
fervice , le troifième de fes progrès dans les
fciences. Je ne puis donc fuffire à aucun de
vous , & mon defir eft de remplir le coeur
de quelqu'un qui rempliffe le mien.
Le même jour elle vit le Solitaire. Vous
vous y attendez depuis long- temps , lui ditelle
; je vais enfin m'expliquer. Vous favez
ce que vos rivaux ont fait pour obtenir
ina main ; voyez ce qu'ils furent & ce qu'ils
font. Pour vous , tel vous avez été , tel
vous êtes. J'en crois voir la raiſon. Indifférent
fur toute autre chofe , vous n'avez
qu'une feule paffion , & j'en fuis l'objet. Je
puis feule vous rendre heureux. Hé bien !
mon bonheur fera de faire le vôtre. Je partagerai
les douceurs de votre folitude , & je
tâcherai de les augmenter.
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'Enigme eſt Bibliothèque ; celui
du Logogryphe eft Rofeau , où le trouvent
rofe , ours, eau, rue , ré, or.
DE FRANCE. 129
E' ś
ÉNIGM E.
comme l'hiver , vêtu légèrement ,
Je me donne , Lecteur , beaucoup de mouvement.
Si je porte un bâton , ce n'eft point pour mal faire ;
Debout , affis , couché , mon but eft de vous plaire.
A me voir , on diroit que , jeune audacieux ,
Je veux , nouveau Titan , efcalader les cieux.
Au défaut du grand jour , je marche à la lumière ,
Et parcours hardiment une étroite carrière ,
Non fans quelque péril , mais j'ofe le braver.
De Newton , de fa loi , fidèle profélite ;
Vers le centre toujours je pèfe , je gravite ;
Ma fùreté dépend de le bien conferver.
(Par M. Hubert )
1
LOGOGRYP H E.
LECTEUR , ECTEUR , j'ai le pouvoir de me faire fentir ;
Par moi-même je fuis une chofe infenfible ,
Commode , néceffaire ; il faut vous avertir
Qu'en mille occafions je fais un mal horrible.
Jadis fur les autels j'ai fait pâlir d'effroi ;
Mais aujourd'hui , fans crainte , on me porte fur foi.
Pour vous fuis -je encor un myſtère ?
Prenez trois pieds fans rien changer ,
Je peux vous faire voyager
F v
130
MERCURE
De l'un jufqu'à l'autre hémisphère ;
Vous pourriez voir fur le chemin
Une forte ville d'Afrique ;
D'un bout je tiens au corps humain ,
Mon coeur eft tout à la Mufiques
Je renferme un aimable lieu
Au printems couvert de verdure ,
Et cette utile créature
Dont l'Egypte le fit un Dieu.
L'argent vous feroit-il envie ?
Je donne une espèce ayant cours ;ien
Une montagne en Theffalie ,
Ou Hercule finit les jours.
A
54 XI
( Par le même, a
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Hiftoire Naturelle , Civile & Politique du
Tonquin, par M. l'Abbé Richard , Chanoine
de l'Eglife Royale de Vezelai ; 2 vol.
in-12 . A Paris , chez Moutard , Impri-,
meur-Libraire , rue des Mathurins , 1778.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
LE Père Alexandre de Rhodès , Miffionnaire
Jéfuite , eft le premier qui ait donné
quelque idée du Tonquin , dans la relation
DE FRANCE. 131
de fon voyage aux Indes Orientales , imprimée
en 1653 , & dont on trouve un Extrait
dans le Tome IX de l'Hiftoire Générale
des Voyages. Ce que Tavernier raconte de ce
pays ne mérite aucune foi. Mais la relation
du Tonquin par Baron eft regardée comme
un guide sûr. On trouve auffi , dans les Recueils
des Lettres curieufes & édifiantes des
Miffionnaires , des détails affez exacts fur les
moeurs des habitans de ce Royaume , la forme
de leur Gouvernement , les productions
du fol , &c. Ces matériaux néanmoins n'étoient
pas fuffifans pour compofer une Hiftoire
Naturelle , Civile & Politique du Tonquin
; & quoique M. l'Abbé Richard convienne
qu'ils lui ont été utiles , il nous apprend
qu'il l'a rédigée fur d'excellens Mémoires
laiffes par M. l'Abbé de Saint- Phalle ,
Prêtre du Diocèfe d'Autun , Bachelier en
Théologie de la Faculté de Paris , lequel , au
moment d'entrer en Licence , partit pour
les Indes Orientales , où il exerça pendant
douze ans les pénibles fonctions de Miſſionnaire
au Tonquin. Il eft mort à Paris en
1766. Il paroît que ce pieux & fage Ecclé
fiaftique n'avoit eu d'autre deffeix que le
rendre compte à lui- intdéerseos sparqulia
lui étoient deveren avoit par le zèle
connoiffa nimé pour 1
propagation de la
♣
dry
avoit peu
d'ordre dans ces
Mémoires
F vj
132 MERCURE
le ftyle en étoit négligé. Ils ont reçu une nou
velle forme entre les mains de M. l'Abbé
Richard , qui a fu les élever à la dignité de
PHiftoire , & leur donner tout le degré d'intérêt
que devoit prendre fous la plume d'un
habile Écrivain, l'Hiftoire d'un Royaume qui
tient un rang confidérable parmi les Empires
de l'Afie Orientale. Elle eft divifée en deux
parties. La première contient la Defcription
géographique du Tonquin , & tout ce qui
regarde les moeurs , coutumes & ufages du
pays , la population , l'induftrie , le commerce
, les fciences , arts & métiers , le gouvernement
& fes révolutions , les revenus ,
richeffes & forces du Royaume , les impôts ,
les loix civiles & criminelles , l'ordre judiciare
; elle eft terminée par une digreflion fur
les loix fondamentales de la Chine , d'où font
tirées celles du Tonquin. La feconde partie
eft confacrée toute entière à l'Hiftoire des
Millions.
Il y a deux Souverains au Tonquin , quoiqu'un
feul porte le titre de Dova avec les
ornemens diftinctifs de la Royauté : il fem-
Me même en avoir les attributs. C'eft en fon
no que le loix fe promulguent ; il eft cenfé
Κύμα δι
nner dans la réalité il n'a au
cune part Gouv
fimulacre de la ajeftevent. Ce n'eft qu'un
fermé dans fon paine , n'ayle qui vit enqu'un
léger détacheme de tre ,
fervent d'efpions. Il n'en fort que
a
ordres
hi
DE FRANCE. 133
>
trois fois par an , pour des cérémonies particulières
, telles que la bénédiction des terres
qu'il fait, folennellement en labourant la
terre , comme l'Empereur de la Chine. Le
Général des Troupes de l'État eft le véritable
defpote. Il exerce la puiffance la plus abſolue
, & la tranfmet à fes defcendans , cette
Charge étant héréditaire dans fa famille depuis
trois fiécles . Ce partage bizarre de la
Souveraineté , qui en donne l'apparence à
l'un & la réalité à l'autre , tient aujourd'hui à
la Conftitution fondamentale de l'Etat , &
remonte à une révolution arrivée il y a plus
de trois cens ans. Un Pêcheur , nommé Mark ,
ofa ufurper le trône. Le peuple murmuroit.
Le voleur Tring, plus habile que Mark;
profita adroitement du mécontentement de
la nation , rendit la Couronne à fes anciens
Maîtres , & fe réſerva pour lui & fes defcendans
, le titre de Général des Troupes de
FÉtat il fe montra le premier Sujet & le
Miniftre de confiance du Monarque ; mais
fous ce voile de refpect & de dévouement ,
il fit attacher à fa place toutes les prérogatives
de la Puiffance Souveraine ; le Roi luimême
les rendit héréditaires dans la famille
de Tring , qui en jouit encore aujourd'hui.
Le Roi n'a point tenté de revendiquer les
droits de fa Couronne ; mais le Général des
Troupes a fouvent entrepris fur les reſtes de
l'ancienne puiffance du Dova. C'est lui qui
fait la cérémonie de purger les États du Ton
134 MERCURE
quin des efprits mal - faifans ; cérémonie que
le Roi feul avoit droit de faire , & qu'il a
laiffe ufurper par le Général.
و ر
"
M. l'Abbé Richard nous peint avec beau
coup de force extrême misère des peuples
foumis au defpotifme Oriental. « Au Ton
» quin , la nation eft pauvre , & la pau-
» vreté de chaque Sujet dérive de la misère
» de tous , & en compofe la maffe. C'eft
» un cercle de maux hors duquel le defpote
fe place imaginairement , & qu'il fait mou-
» voir par fes efclaves principaux , qui ne
font pas plus à fes yeux que le dernier de
fes Sujets , parce que toutes les fortunes
étant précaires , les dignités du moment
» l'induftrie & l'activité ne font pas fûres de
garantir de la misère commune. ... L'am-
» bition de fe diftinguer par des qualités
» éminentes & une grande réputation , eft
réputée criminelle dans tout État defpo-
» tique , fur-tout de l'efpèce de celui dont
» nous parlons , où l'autorité partagée entre
deux Souverains , ne peut qu'augmenter
fans ceffe l'inquiétude de celui qui l'a
» ufurpée..... Si quelques manufactures ,
quelques arts & l'agriculture y confer-
» vent encore quelque vigueur , c'eft rela-
» tivement aux befoins les plus indifpen-
» fables d'une population très - nombreuſe ;
la néceffité eft le feul encouragement qui
» les foutienne ; le Gouvernement ne s'y
intéreffe qu'autant qu'ils doivent fournir
ور
"
و د
"3
""
"
DET 7135
FRANCE.
ود
و ر
» aux taxes ». Encore l'encouragement de
la néceffité le réduit- il à peu de chofe au
Tonquin ; & ce qui y entretiendra tou-
» jours , plus que dans le refte de l'Orient ,
» l'aviliffement où la Nation eft réduite ,
c'eft fa polition même fur le globe , la
» chaleur toujours égale du climat , & la
» fertilité prefque certaine des terres. Le
» peu de denrées qu'il faut au peuple pour
» fubfifter , fe vêtir & fe loger , ne lui fait
» jamais fentir bien vivement l'aiguillon de
la néceffité qui excite fi puiffainment les
habitans des climats temperés , où l'inconftance
des faifons , l'incertitude des récoltes
» & lés, befoins de la vie les tiennent dans
» une activité continuelle , & les obligent à
» chercher des réffources dans l'induſtrie ...
» Un Defpote Oriental femble attacher fa
tranquillité & la foumiffion de fes fujets à
» la misère dans laquelle il les tient : cette
» idée eft la fuite de la manière dont les
» Miniftres , qui ne font attachés qu'à l'inté-
» rêt du moment , confidèrent les chofes.
» Le Defpote enfeveli dans la molleſſe , ne
» voit rien par lui-même , ne pense à rien
» s'il fort de cet état de langueur , c'eſt alors
» un furieux qui s'éveille , & qui , par fa
"9
"
conduite infenfée , ignorant la vraie cauſe
» du mal , fui donne une nouvelle activité ,
» au lieu d'en arrêter les progrès. Il accable
le peuple , le réduit au défeſpoir , & ne lui
laiffe plus d'autre efpérance que dans une
» révolution qui précipite le tyran de fon
""
ود
136 MERCURE
"
" troue , & entraîne dans fa chûte les inftru-
» mens de fes vexations » .
T
( Cet Article eft de M. Robinet )...
EXTRAIT d'un effai fur la Vie de Sénèque
sle Philofophe,furfes écrits &fur les règnes
de Claude & de Néron , in- 12 . A Paris ,
chez les Frères de Bure.
Ce Frontifpice manquoit à la collection
des Euvres de Sénèque , traduites par M. de
la Grange, Un des Écrivains les plus célèbres
de notre fiècle , a bien voulu en décorer
l'Ouvrage de fon ami ; & le plus
précieux monument qui nous refte de la
Philofophie ancienne , ne pouvoit être plus
dignement couronné.
La Vie de Sénèque , tracée d'un bout à
l'autre d'après Tacite & Sénèque luimême
, eft divifée en deux parties : l'une
regarde fa perfonne , l'autre regarde fes
écrits.
Dans la première , où l'on confidère le
Philofophe pratique , il ne s'agit pas feulement
de favoir ce qu'il a été , mais ce qu'il
lui étoit poffible d'être , c'est -à-dire , de
mefurer les forces de la nature , mife aux
épreuves les plus dangereufes de l'une & de
L'autre fortune & fans ceffe réduite au
choix des plus dures extrémités car telle
eft la fatalité des circonstances où s'eſt trouvé
Sénèque , qu'il feroit impoffible , même à
,
DE FRANCE.
137
l'imagination , de tracer à l'homme une
route plus difficile & plus gliffante pour la
fageffe & pour la vertu .
On voit d'abord Lucius Annæus Sénèque
né à Cordoue , & tranfplanté à Rome ,
dès fon enfance , avec fa famille , y faire fes
premières études vers la fin du règne d'Au
gufte , s'y appliquer à la Philofophie , s'en
détacher pour le barreau , y plaider fes premières
cauſes , & s'y diftinguer fous Tibère;
exciter par fon éloquence l'envie de Caligula
, & , au moment où ce tyran féroce
& infenfé a réfolu fa mort , ne devoir fon
falut qu'à la pitié d'une Courtilanne * . On
le voit cédant à l'ambition & aux inftances
de fes parens , fe mettre au rang des Candidats
ou Afpirans aux fonctions publiques ,
obtenir la quefture , l'exercer quelque temps,,
bientôt renoncer aux affaires pour s'adonner
à la Philofophie , & pour l'enfeigner à des
hommes qui n'ayant plus de courage ,
avoient befoin de conftance , & qui, tous les
jours expofés à perdre leurs biens ou leur vie,
devoient favoir les méprifer. Alors rendu recommandable
par fes vertus & par fon éloquence
, chéri des gens de bien , & par-là ,
regardé comme un homme très-dangereux
dans une Cour très-corrompue , admis dans
l'intimité de Julie , fille de Germanicus ,
* Comme Sénèque étoit d'une maigreur extrême ,
la courrifanne dit au tyran : pourquoi ôter la vie à
un moribond?
138 MERCURE
que Meffaline redoutoit , & qu'elle fit accu
fer d'adultère ; Sénèque eft impliqué dans les
délations du crime imputé à Julie , commę
en étant complice , ou du moins confident ;
il eft exilé dans la Corfe , d'où , rappelé
par Agrippine vers la fin du règne de Claude,
il eft comblé d'honneurs & de richeffes , &
chargé de former l'efprit & le coeur du jeune
Néron.
Сс
Ici l'Hiftorien diftingue trois époques
dans l'inftitution de Sénèque , comme dans
l'ame de fon Elève. « Le Maître en conçoit
» d'abord les plus hautes eſpérances ; il voit
fes moeurs fe corrompre , & il s'en afflige
; lorfque fes vices , fa cruauté, fa dépravation
, fes fureurs fe développent , il
» veut fe retirer ». Enfin il obtient fa retraite ;
mais accufé fur le plus foible indice
d'avoir confpiré avec Pifon , il eft condamné
à fe couper les veines , & il meurt
avec la conftance & l'égalité d'ame d'un
Sage confommé.
"
,
On fent combien il devoit être dangereux
de profeffer hautement l'amour de la fageffe
& de la vérité fous les règnes d'un
fcélérat profond comme Tibère , d'une bête
féroce comme Caligula , d'un Prince foible
comme Claude,abandonné à des proftituées &
à d'infames affranchis , d'un prodige de perfidie,
d'impudicité, de cruauté comme Néron.
C'eft dans ces temps , où le feul nom de la
vertu étoit fufpect & odieux , que Sénèque
ofa l'enſeigner.
DE FRANCE. 132
Il paroit cependant que , modéré dans fa
conduite comme dans fa doctrine , il fut
concilier la févérité de fes principes & de
fes moeurs , avec la prudence & les ménagemens
d'où dépendoient fon repos & fa
vie. Il fut tranquille , & même en crédit
fous Tibère. Caligula , qui affectoit de méprifer
fon éloquence , qu'il appeloit dufable
fans ciment , fe contenta d'en être en
vieux , & dédaigna de l'en punir.
La première epoque de fon malheur fut
fa liaifon avec Julie , nièce de Claude , livré
à Meffaline & à les Affranchis. " A l'infçu
» de Claude , Julie eft enlevée , envoyée en
exil , & mife à mort. On infifte fur l'éloi
gnement de Sénèque , & Claude le figne ».
La Corfe étoit alors une ifle fauvage & dé
ferte , il y fut huit ans en exil.
ور
ور
وو
Séneque ne fut ni l'amant de Julie ni
le confident de fes intrigues. Il étoit âgé
» d'environ quarante ans , fage , prudent &
» valétudinaire , il étoit marie , il avoit des
» enfans ; il aimoit fa femme , il en étoit
aimé , il jouiffoit de l'eftime & du refpect
de fa famille , de fes amis , de fes concitoyens
: fentimens qu'on n'accorde pas
22 aufli unanimement à un hypocrite de vertu .
Julie étoit à la fleur de l'âge , dans une
» Cour voluptueufe , entourée de jeunes
» ambitieux , qui fe feroient empreffés à lui
plaire , s'ils avoient pu fe flatter d'y réuflir.
L'exil de Séneque fur l'ouvrage d'un infame
, d'un ftupide & de trois fcelerats .
ور
2)
"
22
140 MERCURE
و د
و د
» Mais il me plaît (dit l'Hiftorien) d'en croire
» à l'imputation de la dernière des profti-
» tuées , à la crédulité du dernier des imbécilles
, & aux calomnies impudentes d'un
» Suilius , le plus méprifable des hommes
de ce temps : je veux que Julie ait confié
» fes amours à Sénèque , ou que Sénèque
»au milieu des élégans de la Cour , fe foit
» propofé de captiver le coeur de Julie , &
qu'il y ait réuffi : qu'en conclurai-je ? Que
» le Philofophe a eu fon moment de vanité,
fon jour de foibleffe. Exigerai-je de
l'homme , même du Sage , qu'il ne bron-
» che pas une fois dans le chemin de la
و د
ود
"
» vertu ? »
Il eft certain qu'on eft févère fur les
moeurs de celui qui donne des leçons de
moeurs ; & on a quelque droit de l'être :
car la première épreuve de la Philofophie
eft de rendre meilleur celui qui la profeffe ;
mais heureuſement pour fa gloire , il n'y a
point ici à balancer entre Julie & Meffaline ,
entre Sénèque & Suilius.
Ce font les calomnies de ce délateur , qué
Dion Coffius , le Moine Xiphilin , & tous
les détracteurs de Sénèque , depuis fon fiècle
jufqu'au nôtre , ont fucceffivement répétées.
Suilius fut l'ennemi de Sénèque dans tous
les temps ; cette haine éclata fur - tout lorfque
, fous Néron , la loi Cincia fut renouvellée,
contre la rapine des Avocats. Suilius,
l'un des plus avides , pourfuivi pour fes
DE FRANCE. 14
exactions , récrimina contre Sénèque qui
faifoit revivre la loi.
Il hait , difoit-il , les amis de Claude ,
fous lequel il a fouffert un exil bien mérité :
Auteur d'écrits frivoles , qu'il fait admirer à
de jeunes ignorans , il eft jaloux de quiconque
emploie une véritable & faine éloquence
à la défenfe des citoyens. Suilius a été Quefteur
de Germanicus ; Sénèque a été corrupteur
de la Maifon de ce Prince : recevoir de
la gratitude d'un Client la récompenfe d'un
Service honorable , feroit-ce donc un plus grand
crime que de corrompre les filles de nos Empereurs
? Par quelle eſpèce de Philofophie
fuivant quellemaxime des Sages, a- t- il amaſſé
trois cens millions de feflerces en quatre ans ?
A Rome , il enveloppe dans fes filets & les
teftamens & les biens de ceux qui n'ont pas
d'héritiers ; fes ufures exorbitantes épuifent
l'Italie & les Provinces : Suilius jouit d'un
bien modique , acquis par fon travail ; il bravera
l'accufateur, le péril , tout , plutôt que
d'aller flétrir une gloire ancienne & légitime
aux pieds de ce Parvenu.
66
Quel eft celui qui parle ainfi ? Qui le
» croiroit ? Un impudent , enrichi par la dé-
» lation , le plus infame des métiers ; l'au-
» teur de la mort violente d'une foule de
ور
citoyens de l'un & de l'autre fexe ; un fcé
» lérat , dont les crimes appeloient la hache.
» Il faut, ce me femble , reprend l'Hiftorien,
» être tourmenté d'une cruelle répugnance
» à croire aux gens de bien , pour s'en rap142
MERCURE
» porter aux imputations d'un Suilius , d'un
» délateur par etat , d'un furieux , & c » .'-
La Philofophie a eu dans tous les temps
des ennemis de ce caractère ; & dans tous
les temps la diffamation eft retombée fur les
diffamateurs.
Mais un reproche dont il n'eft pas auffi
facile de laver Sénèque , c'eſt d'avoir écrit
dans fon exil la confolation à Polibe , Ouvrage
plein d'adulation pour le tyran qui
l'opprimoit. Jufte- Lipfe ne pouvoit croire
que ce fragment fût de Sénèque ; le favant
& judicieux Éditeur de la nouvelle traduction
de fes OEuvres , nie formellement qu'il
foit de lui , & donne à fon opinion beaucoup
de force & de vraisemblance * . L'Auteur
de la Vie que nous annonçons eft du
même avis ; mais , en dernière inſtance , il
veut bien fuppofer , à la manière de Cicéron
, que le Philofophe, abattu par le mal
heur , ait eu cette foibleffe , & il a le courage
de l'en croire excufable. « Nous for-
„ tons , dit- il , d'une table ſomptueuſe , noųs
refpirons le parfum des fleurs
و د
و د
, nous
» goûtons la fraîcheur de l'ombre dans des
jardins délicieux , ou , lorfque nous ju-
» geons le Philofophe Sénèque nous ne
»fommes pas en Corfe , nous n'y fom-
» mes pas depuis trois ans , nous n'y fommes
ود
Voyez l'examen de la confolation à Polibe ,
dans la feconde partie de la vie de Sénèque.
DE FRANCE. 143
ود
pas feuls . Cenfeurs , ne vous montrez pas
li févères , car je ne vous en croirai pas
» meilleurs ».
C'est ainsi que l'apologifte de Sénèque voît
toujours l'homme dans le fage , & invite
ceux qui voudroient n'y voir que le héros ,
à fe mettre à ſa place avant de le juger .
Après la mort de Meffaline , dépeinte
ici avec l'énergie & la rapidité du pinceau
de Tacite Claude époufe Agrippine
adopte Néron , & meurt empoisonné .
ر ر
il
C'est ici l'époque fatale de la vie de Senèque
: il eft rappelé de l'exil , revêtu de la
prêture , dans la plus haute faveur d'Agrippine
, & choifi par elle , avec Burrhus , pour
Inftituteur du jeune Domitius deſtiné à l'Empire.
Alors fe préfentent en foule les reproches
faits à Sénèque Pourquoi a-t-il donné dans
le piége de la faveur & des bienfaits d'une
femme dont il devoit connoître l'ambition
& la méchanceté ? Pourquoi s'eft - il chargé
de l'éducation de fon fils ? Pourquoi a -t-il eu
la baffeffe de compofer pour lui l'Oraifon
funèbre de Claude ? Pourquoi , lorfqu'il a
vu Néron fe corrompre & fe dépraver , ne
s'eft-il pas éloigné de lui ? Pourquoi a-t-il
été le confident , le complaifant de fes amours
avec Acté & avec Popée ? Pourquoi a- t- il
applaudi à fon aviliffement dans un cirque
& fur un théâtre ? Comment a-t- il pu confeiller
à Néron l'affaffinat de fa mère ? Pourquoi
du moins , inftruit de cet horrible def
144
MERCURE
1
fein , n'y a-t-il oppofé qu'un filence timide ?
Pourquoi n'a-t-il démandé à fe retirer de
fa Cour , qu'après que Néron a eu mis le
comble à fes attrocités & à fes turpitudes
? Quoi , dit-on ! Néron s'abandonne
aux excès les plus monftrueux de la debauche
& de la cruauté ; & Sénèque reste auprès
de lui ! Néron reçoit les careffes impudiques
de fa mère au milieu d'un feftin ; &
Sènéque refte ! Au milieu d'un feftin Britannicus
eft empoifonné , Néron regarde fon
ouvrage d'un oeil tranquille ; & Sénèque
refte ! Néron confulte avec Burrhus & avec
Sénèque lui-même fur le meurtre de ſa mère ;
il le réfout , il l'exécute ; & Sénèque refte ,
& il écrit l'apologie du parricide ! « Néron
époufe aux yeux de fa Cour l'Eunuque
» Sporus , & il eft époulé par l'affranchi
Doriphore ; après un de ces feftins monf-
» trueux , où l'on voyoit la profufion , le
» luxe , la crapule , la joie tumultueuſe confondues
, il fe couvre la tête du voile
» nuptial , les Arufpices font appelés , la
» dot eft ftipulée , le lit préparé , les tor-
» ches de l'hymen font allumées , il fe marie
» à Pithagoras , un des infâmes Acteurs de
» la fête , & fe foumet , à la clarté des lu-
و د
ود
99
mières , à ce que la nuit couvre de fes
» ombres dans l'union légitime des deux
" fexes » ; & Sénèque , inftruit de toutes
ces infamies , les diffimule & refte encore !
Enfin , Rome eft livrée aux flammes , &
felon toutes les apparences , ce crime, qui
raffemble
DE FRANCE.
145
raffemble toutes les cruautés , eft le chef-"
d'oeuvre de Néron ; & Sénèque pour fe
délivrer de ce monftre , ou pour le délivrer
de lui , attend que les bruits de la Cour & la
faveur d'un Tigellin l'avertiffent de fa diſgrâce!
L'Hiftorien réfute ces accufations , les
unes comme fauffes , les autres comme injuftes
, les autres comme trop fevères , mais
toutes avec la fincérité d'un Juge impartial ,
fans rien diffimuler & fans rien affoiblir.
Il eft faux que Sénèque fût du nombre
des Spectateurs qui applaudiffoient Néron
lorfqu'il chantoit fur un théâtre : Tacite ne
le dit que de Burrhus , & marens Burrhus &
laudans ; il l'auroit dit de même de Sénèque.
D'ailleurs " cette calomnie de Dion eft dé-
» mentie par les infâmes Courtifans du plus
infâme des Princes , qui , pour perdre
Sénèque , l'accufoient du rôle oppoſe : "
Ilfe moque de vous , difoient-ils à Néron ;
il parodie vos vers & votre chant : Oblectamentis
principispalàm iniquum, detrectare vim
ejus equos regentis ; inludere voces , quoties
caneret. Tacit. Annal. Lib. 14 , Cap. 52. )
39
"3
Il eſt également faux que Sénèque favorisât
les amours de Poppée. L'Hiftorien avoue
cependant qu'il dût être bien-aife de trouver
dans Poppée un contre-poids à l'ambition
d'Agrippine , qu'il regardoit comme plus
dangereufe que le crédit d'une maîtreffe * . Il
* Cupientibus cunctis infringi matris potentiam.
( Tac. Ann. L. 14 , C. I.
15 Décembre 1778.
G
146 MERCURE
"
y a plus d'apparence qu'il ſe prêta à l'in ?
trigue d'Acté ; Néron lui en avoit fait confidence
, & dès-lors fa pofition étoit difficile .
Ramener l'Empereur à Octavie , la tenta-
» tive étoit honnête , mais inutile : approu-
» ver fa paflion pour Acté , cela ne conve-
" noit ni à fon caractère , ni à fes fonc-
» tions ; cependant l'Inftituteur plus prudent
» que la mère , regarda cet amour comme
» un frein qui modéreroit , du moins pour
» un temps , la fougueufe intempérance du
" jeune homme , & fauveroit du trouble &
de l'infamie les plus illuftres familles ».
ور
Il eft faux fur-tout que Séneque eût conſeillé
ni approuvé l'affaflinat d'Agrippine : voici le
fait tel que Tacite le raconte. Néron ayant appris
que fa mère s'étoit fauvée du navire où l'affranchi
Anicet , Commandant de la flotte
de Misène , avoit promis de la faire périr ,
fut lui-même faifi d'effroi. Il croit voir
Agrippine tranfportée de fureur ameuter
» les Efclaves , animer le peuple ; foulever
» les troupes , faire retentir de fes cris le
» Sénat , les places publiques , raconter fon
naufrage , montrer fa bleffure , & révéler
les meurtres de fes amis, Si elle paroît en
» fa préfence , que lui répondra-t- il ?
و د
و د
» Il fait appeler Sénèque & Burrhus.
» Étoient-ils , n'étoient -ils pas inftruits du
» projet de la nuit précédente ? Après
* Il paroît , par le langage de Burrhus , qu'il en
étoit inftruit dans ce moment.
DE FRANCE. 147
"
» cet attentat , jugèrent-ils l'affaire telle-
» ment engagée , qu'il fallût que Néron
périt fi l'on ne prévenoit Agrippine ?
» Ce qu'il y a de certain , c'eft que le
» monftre s'expliqua nettement avec fes
Inftituteurs. L'horreur les faifit. Parlez ,
» leur dit Néron , & fongez que vous répondrez
de l'événement fur vos têtes. Sé .
nèque regarde Burrhus , & lui demande
» s'il faut ordonner aux Soldats d'égorger
» la mère de l'Empereur ?
39
99
» Burrhus répond que les Prétoriens dé→
» voués à la famille des Céfars , & à qui
» la mémoire de Germanicus eft préfente ,
" ne porteront jamais des mains meurtrières
» fur fa fille , puis , s'adreflant à Néron , il
» ajoute : Je commande à de braves Soldats:
» fi vous avez besoin d'affaffins , cherchez-
» les ailleurs ; & que votre Anicet n'achèvet-
il ce qu'il vous a promis ? Anicet y con-
» fent , & Néron dit avec indignation : Je
règne d'aujourd'hui , & c'est à un affran
» chi que je le dois *.D
» On jugera mal la poſition & la conduite
des honnêtes gens que leur mau--
» vais deftin avoit approchés de Néron , fi
» l'on oublie qu'on ne s'explique pas avec
fon Prince comme avec fon ami , ni avec
» un Neron comme avec un autre Prince .
» Burrhus & Sénèque en dirent affez pour
» marquer leur profonde horreur , exciter
* Voyez fur ce paſſage la Note de l'Éditeur.
G
248 MERCURE
la fureur , les menaces , les reproches de
» Néron , & expofer leur vie.
»
❤
""
"
» Il y a des circonstances , telles que celles-
" ci , où le difcours perdra toute fa force ,
fi l'on ne fe peint pas le ton , le regard ,
» le maintien de celui qui parle : il faut voir
la confternation fur le vifage de Sénèque ,
l'indignation fur celui de Burrhus. Ce n'eft
» point pour difculper ces deux vertueux
perfonnages , que Tacite a dit que leurs
» remontrances auroient été inutiles . Il me
fait entendre qu'elles furent aufli énergiques
qu'elles pouvoient l'être , & que plus
» fortement prononcées , elles auroient oc-
» fionné trois meurtres au lieu d'un ».
ر د
"
Pour juger s'il y avoit du courage dans
leur conduite , qu'on la compare avec cellede
Rome entière, après le meurtre d'Agrippine.
" On immoloit des victimes aux Dieux pro-
» tecteurs de Néron ; on ordonnoit des jeux
» annuels aux fêtes de Cérès , jour où la pré-
» tendue confpiration d'Agrippine avoit été.
» découverte : on décernoit une ftatue d'or à
» Minerve dans le palais , en face de celle du
parricide. Le jour de la naiffance d'Agrip-.
» pine étoit écrit dans les faftes entre les .
» jours funeftes » .
"9
Ajoutons à toutes ces baffeffes l'accueil .
que l'on fait à Néron à fon retour de la..
Campanie. " Les Sénateurs fendent les flots
du peuple qui fe preffe fur leur pallage ;
» des femmes , des enfans font diftribués
» grouppes felon leur âge & leur fexe :
و د
par
DE FRANCE. 149
"
"
» on a élevé des gradins en amphithéâtre ,
» tels qu'on en ufe aux fpectacles & dans
les fêtes triumphales , & ces gradins font
» couverts de citoyens & de citoyennes.
» Telle fut l'entrée de Néron , couvert &
» fumant du fang de fa mère.
,
Quant à la lettre de Néron , pour pallier le
rime de la mort d'Agrippine, Sénèque pouvoit-
il ne pas la dicter , ou pouvoit- il la
dicter autrement ? « Je penfe , dit l'Hifto-
» rien , que ce ne fut point à ce mépri-
» fable Sénat , à ce corps fans autorité
,, fans ame , fans pudeur , fans dignité , qui
» avoit déjà préfenté au parricide fa féli-
" citation , & aux immortels fes actions
» de graces ; mais que ce fut aux Citoyens
» parmi lefquels il reftoit encore de braves
» gens à redouter , que cette lettre , deſtinée
» à devenir publique , fut réellement adref-
» fée. Après un exécrable forfait auquel il
» n'y avoit plus de remède , que reftoit-il à
» faire , finon d'en prévenir , s'il étoit poffible
, d'autres amenés par des troubles &
des confpirations » ?
ל
Ce qui reftoit à faire dans ces horribles
circonftances ; c'étoit , ce que l'on fit
plus tard , c'étoit de délivrer le monde
d'un monftre qui fouloit aux pieds toutes
les loix de la nature , & qui étoit en guerre
avec le genre humain * ; mais les feuls -
* On prononçoit devant lui le proverbe Grec ,
G iij
150
MERCURE
w
hommes fur la terre auxquels il n'étoit pas
permis de tuer Néron , c'étoient Sénèque &
Burrhus.
»
22
و ر
"
Sénèque obéit donc à un maître féroce
» en adreſſant au Sénat , ou plutôt au peuple
, au nom de l'Empereur , quelques
» motifs qui pouvoient affoiblir l'atrocité
» de fon crime ; & ces actions , ce n'eft pas
dans le fond d'une retraite paifible , où la
fécurité nous environne , qu'on les juge
fainement : c'eft dans l'antre de la bête
» féroce qu'il faut être , ou fe fuppofer ; c'eſt
» devant elle , fous fes yeux étincelans , fes
ongles tirés , fa gueule entre- ouverte &
dégouttante du fang d'une mère ; c'eſt-là
qu'il faut dire à la bête : Tu vas me dé-
» chirer , je n'en doute pas ; mais je ne ferai
» rien de ce que tu me commandes. Qu'il cft
aife de braver le danger d'un autre ! de lui
preferire de l'intrépidité ! de difpofer de fa
» vie ! Encore , quel eût été le fruit de ce
» facrifice ? Un nouveau crime » .
ور
و د
33
و د
"
Mais pourquoi s'être enfoncé dans l'antre ?
Pourquoi le fage Sénèque s'eft - il chargé
d'élever Néron ? Parce qu'il a efpéré de former
un bon Prince , que c'étoit le plus grand
fervice qu'un Philofophe pût rendre au
monde ; & en effet , les cinq premières an
nées du règne de Néron juſtifioient cette efque
tout périffe après ma mort . Il le corrige & dit :
de mon vivant.
DE FRANCE.
If i
&
ود
ور
و ر
pérance , ces cinq années , dont Trajan a dit
que nul autre régne ne peut leur être comparé.
Et qui n'y eût pas été trompé comme
Sénèque & Burrhus ? « C'étoit au temps à
», leur apprendre que l'élève qu'on leur avoit
», confie n'étoit pas digne de leurs foins ; que
l'Empereur qu'ils approchoient ne meri-
» toit ni leur attachement , ni leurs leçons ,
» ni leurs fervices , ni leurs confeils. Lorfqu'à
travers le preftige de quelques fignes
» de vertu , ils eurent démêlé le germe de la
» cruauté & de tous les vices prêt à éclore ,
» ils s'occupèrent , finon à l'étouffer , du
» moins à en retarder le développement.
» L'un, de moeurs auftères, c'étoit Burrhus 3
» formoit Néron à l'art militaire : l'autre ,
Sénèque , tempérant d'affabilité la fageffe ,
lui enfeignoit l'éloquence ; tous les deux
agiffoient de concert pour diriger plus fa-
» cilement vers des plaiſirs licites la jeuneſſe
» fougueufe de leur élève , s'il arrivoit que
la vertu fût lui fans attrait. Burrhus
» étoit Préfet ou Gouverneur de Rome
emploi important qui le rendoit maître de
» toute l'Italie. Sénèque étoit chargé des
affaires du cabinet il étoit l'orateur du
» Prince ; il dreffoit les Édits , minu-
» toit les lettres circulaires , nommoit aux
» Gouvernemens des Provinces , & veilloir
» au maintien du bon ordre dans le palais ».
Chargé de faire parler fon élève , & dans
les harangues & dans les lettres qu'il compofoit
pour lui , il lui prêtoit les fentimens
"
ود
و د
ور
و د
و ر
2
pour
:
Giv
152
MERCURE
de juſtice & d'humanité qu'il vouloit graver
dans fon ame * ; il lui faifoit parler le langage
de la bonté , de la clémence : rufe innocente
& prefque infaillible pour lier un jeune
Souverain , qui ne feroit pas né méchant ,
à la pratique de la vertu , & pour lui donner,
& à fes propres yeux , & aux yeux de la nation
, un caractère qu'il n'oferoit démentir
tant qu'il lui refteroit quelque pudeur.
C'eft dans cet efprit que fut compofé par
Sénèque le Difcours que prononça Néron à
fon entrée dans le Sénat : il ne manque ni de
confeils ni d'exemples pour bien
30
gouverner;
il
Néron fé refufoit à l'étude de la Philofophie,.
d'après le confeil de fa mère , qui lui perfuada que
cette fcience étoit nuifible à un Souverain , « c'eft - à-
» dire , à un tyran , dit l'Hiftorien ; car c'étoit la
valeur du mot dans la bouche d'une femme auffi
impérieufe. Quoi ! Part de modérer fes paffions ,
» de connoître fes devoirs & de les remplir , d'exer-
» cer la clémence & la juftice , de connoître les
» vraies limites de fon pouvoir , les prérogatives
» inaliénables de l'homme , de les refpecter ; cet
» art, dis-je , eft nuifible à un Souverain , & il ne
» doit point entrer dans le plan de l'éducation d'un
» Prince ! Ce confeil d'Agrippine eft celui que don-
» neront toujours aux enfans des Rois ceux qui fe
.53.
propoferont de les abrutir pour les gouverner. Il
» eft important pour eux qu'ils foient vicieux & fainéans.
Agrippine apprit , avec le temps , qu'on ne
travaille pas impunément à rendre fon maître fot
& méchant. Puiffent les imitateurs de fa politique
recevoir la même récompenfe qu'elle en obtint !
፡
DE FRANCE. 153
n'apporte au trône ni haine ni reffentiment ; il
n'a pas
d'autre plan àfuivre dans l'adminif
tration que celui d'Augufte , il n'en connoît
pas un meilleur ; les abus récens , dont on murmure,
feront réformés ; il n'attirera point à
lui feul la décifion des affaires ; lefort des accufateurs
& des accufes ne dépendra plus des
intérêts d'un petit nombre de gens en faveur ;
rien àfa Cour nefe fera par argent ou par intrigue
; il ne confondra pas les revenus de
l'Etat avec lesfiens. Que le Sénat rentre dès
ee moment dans fes anciens droits ; que les
peuples de l'Italie & des Provinces ayent à
fe pourvoir aux Tribunaux des Confuls , &
que les audiences du Sénat foient follicitées
par ces Magifirats : il fe renfermera dans le
devoir defa place , le foin des armées ; le Sénat
fera maître de faire les réglemens qu'iljugera
de quelque utilité ; les Avocats ne recevront
à l'avenir ni argent ni préfents ; & les
Quefteurs défignés ne fe ruineront plus en fpectacles
de Gladiateurs.
Sénèque pouvoit-il tracer à fon élève un
plan de conduite plus fage ? Le Sénat pénétra
fi bien l'intention du Philofophe , qu'il ordonna
que ce Difcours feroit gravé fur des
tables d'airain , & lu publiquement tous les
ans, au premier Janvier.
Dans l'Éloge funèbre de Claude , prononcé
par Néron , Sénèque eut le même deffein.
Claude étoit né bon ; il avoit annoncé au
commencement de fon règne les qualités
d'un excellent Prince ; il avoit fait beaucoup
Gv
154
MERCURE
de bien ; & même depuis qu'il s'étoit livré à
Meffaline & à fes affranchis , il s'étoit montré
plus foible que méchant. Sénèque , en
diffimulant ce qu'il y avoit eu de honteux &
de criminel dans fa vie , n'avoit eu qu'à louer
ce qu'il y avoit de louable , & cet Éloge étoit
une leçon pour celui qui le prononçoit.
C'étoit encore une adulation , fans doute ;
& l'Hiftorien , loin de l'excufer , s'élève avec
beaucoup de force contre l'ufage de flatter
ainfi un mauvais Prince après fa mort.
Mais Sénèque affujetti à l'ufage, & aux vo
lontés d'Agrippine & de l'Empereur , ne pou̟-
voit que diffimuler le mal , ne parler que du
bien; & fi l'éloge du bon fens & de la prudence
de Claude parut ridicule aux Romains
, c'eft qu'ayant oublié les heureuſes
prémices de fon règne , ils ne pensèrent qu'à
fes temps de foibleffe , d'imbécillité & d'aviliffement.
Enfin , pourquoi du moins Sénèque , en
voyant fon Élève corrompu , avili , plongé
dans la débauche la plus infàme , cruel jufqu'à
l'atrocité, ne s'étoit-il pas éloigné de lui ?
و د
Que ne fait - on le même reproche à la
mémoire de fon Collègue ? " Il n'y a guères
» qu'un fentiment fur le caractère & fur la
» conduite de Burrhus , & l'on eft partagé
d'opinion fur Sénèque. C'est qu'on exige
» moins apparemment d'un Militaire que
d'un Sage : c'eft que le Philofophe ne s'occupe
point à dénigrer l'homme vertueux
de la Cour , & que l'homme de Cour
ود
30
DE FRANCE. 155
samufe fouvent à dénigrer le Philofophe.
» Quoi donc , ce titre impofe-t-il une
» force , une élévation d'ame , dont toutes
» les autres conditions foient difpenfées ? Ce
qu'on interdit au Philofophe , le Noble le
» fera fans s'avilir ! Si telle eft l'opinion des
grands & du peuple , on ne fauroit penfer
» ni plus dignement de la Philofophie , ni
plus baffement de toutes les autres fortes
» d'illuftration »,
""
ور
و د
La retraite de Sénèque étoit aufli dangereufe
à demander que difficile à obtenir. Il
la demanda cependant ; & l'on verra par
la réponſe de Néron , à quel monftre de
duplicité & de perfidie il avoit à faire.
. Seigneur , lui dit enèque , il y a qua-
» torze ans qu'on m'approcha de vous , &
» que l'efpoir de l'Empire me fut confié ; il y
» en a huit que vous régnez . Dans cet inter-
» valle , vous n'avez comblé de tant d'honneurs
& de richeffes , qu'il ne manque à
» ma félicité que d'en modérer l'excès. Les
» grands exemples dont je me fervirai ne fe-
» ront pas de mon rang , mais du vôtre.
» Votre aïeul , Augufle , permit à Agrippa
» de fe retirer à Mitilène ; à Mécène de jouir,
» dans la ville même , de l'oifiveté d'un afyle
éloigné. L'un Tavoit fuivi dans les camps ,
» l'autre avoit exercé fous fes ordres plu
» fieurs fonctions pénibles : tous deux avoient
» été magnifiquement récompenfés , mais
pour des fervices importans. Des leçons
données , & pour ainfi dire dans Po
ود
Gvj
156
MERCURE
» bre , illuftrees par l'honneur d'avoir con-
» couru aux premiers foins de votre jeuneffe ,
» n'étoient que trop bien acquitees ; & ce-
"" pendant , Seigneur , vous avez raffemblé
» fur moi une faveur fans bornes , une richeffe
immenfe ; c'eft à un tel point que.
» je me dis fouvent à moi-même : Né dans
» la Province & dans l'ordre des Chevaliers,,
» on te compteparmi les Grands de la ville !
» Homme nouveau , tu brilles entre les Nobles ,
» parmi les citoyens décorés d'une longue
» illuftration! Cette ame , à qui la modicité
» fuffifoit , qu'eft- elle devenue ? Celui qui
» plante defi beaux jardins , qui fe promène
» dans ces maifons de campagne , qui possède
» tant de terres , quijouit d'un énorme revenu ,
» c'eft Sénèque.
ود
ور
و د
"
» Mon unique défenſe , c'eft qu'il ne m'a
» pas été permis de m'oppofer à votre bien-
» faifance ; mais nous avons comblé la me-
»fure : vous , en m'accordant tout ce que
» le Prince peut accorder à fon ami ; moi ,
» en recevant tout ce qu'un ami peut accepter
» de fon Prince. L'excès irrite l'envie : à la
hauteur qui vous place au-deffus d'elle &
de toutes les chofes de la terre , vous lui
échappez ; mais elle pèſe fur moi , & j'ai
» befoin d'un appui. A la guerre , en voyage,
» fi j'étois excédé de fatigue , je folliciterois
» du fecours : c'eft ainfi que fen uſe dans le
» chemin de la vie. Je fuis vieux , incapa
» ble des moindres foins ; & dans l'impoffibi-
»lité de porter plus loin le fardeau de mon
"
DE FRANCE. 157
» opulence , je demande qu'on m'en foulage.
Ordonnez , Seigneur,à vos Intendans de pren
» dre l'adminiftration de mès biens & de les
» réunir aux vôtres ; je ne me précipite point
» dans l'indigence : dépouillé de ces chofes ,
» dont l'éclat m'éblouit , la portion de temps
» qui m'étoit ravie par le foin de ces cam-
» pagnes & de ces jardins , retournera à la
» culture de mon efprit. Vous êtes dans la vi-
» gueur del'âge , l'expérience d'un long règne
» vous a fortifié dans l'art de commander :
>> fouffrez que vos amis fe repofent dans leur
» vieilleffe ; il vous fera même glorieux d'a-
» voir élevé à la grandeur celui qui pouvoit
fupporter la médiocrité » .
Voici la réponſe de Néron , telle à peuprès
qu'il la fit.
93
Ce que votre Difcours prémédité offre
» d'abord à mon efprit * , c'eft qu'une des
premières obligations que je vous ai , eft
» de m'avoir appris à me tirer également &
des chofes attendues & des inattendues.
Agrippa & Mécène obtinrent de mon ancêtre
le repos après les travaux ; mais Augufte
étoit dans un âge où fon autorité fuppléoit
à la variété de leurs inftructions , &
ne dépouilla ni l'un ni l'autre de ce
ל כ
93
לכ
39 il
* Le début de Néron nous femble encore plus
adroit dans Tacite : Quod meditata orationi tua
ftatim occurram, id primùm tui muneris habeo , qui
me non tantùm pravifa , fed fubita expedire docuifti .
Annal. Lib. XIV . C. SS ..
158 MERCURE
33
qu'ils tenoient de fa munificence. Ils en
» avoient bien mérité par leurs fervices à la
» guerre , & dans les périls où il avoit paffé
» fa jeuneffe ; & je crois qu'en pareille cir-
» conftance , ni votre bras , ni vos armes
» ne m'auroient manqué. Vous avez foute-
» nu mon enfance , prêté à ma jeuneffe votre
» raiſon, vos confeils , vos préceptes : c'eft
» tout ce que ma pofition exigeoit , & la
» mémoire de ces fervices me reftera tant
» que je vivrai, Ces jardins , ces campagnes ,
» que vous tenez de moi , font chofes ca-
» fuelles ; & quel que foit le prix qu'on y
» met, des homines dont le mérite n'étoit
» pas à comparer au vôtre , auront été mieux
ور
gratifiés. Je rougirois de nommer les af-
» franchis plus riches que vous , & c'eſt à
» ina honte fi celui qui occupe la première
place dans mon coeur , n'eft pas le plus
opulent des Romains.
"
» Vous avez une fanté ferme ; votre âge ,
" propre à l'adminiftration des affaires , eft
» encore celui des jouiffances , & je ne fais
que commencer à régner. Vous croiriez
» vous donc plus élevé par moi , que Vitel-
» lius , trois fois Conful , ne l'a été par
» Claude ; & ma libéralité ne peut-elle accu-
» muler fur vous , ce que Volufius a fu
» amaffer par une longue épargne ? S'il vous
paroit que dans les fentiers gliffans je cède
» à la pente de la jeuneffe , que ne m'ar-
"
→
rêtez- vous ? Cette vigueur d'une ame exer-
» cée , que ne la déployez -vous toute enDE
FRANCE. 159
» tière à mon fecours ? Ce ne fera point de
» votre modération , fi vous me reftituez
» mes dons , ni de votre repos , fi vous quit-
» tez votre Prince ; c'eft de mon avarice ,
» c'eft de l'effroi de ma cruauté que le peuple
» s'entretiendra. L'éloge de votre modeîtie
dût-il particulièrement l'occuper , feroit-il
feant à l'homme fage de s'illuftrer en avilifant
un ami? » La dignité, l'efprit , le
fentiment même qui règnent dans ce Difcours
, font friffonner , dit l'Hiftorien. Qu'on
en pèfe fur-tout les derniers mots , & l'on
jugera s'il étoit aiſé de ſe tirer des griffes du
tigre carellant.
"
ور
Après avoir réfuté en Hiftorien & en Philofophe
les reproches faits à Sénèque , l'Auteur
de fa Vie élève la voix & y répond en
Orateur ; c'eft alors qu'il eft véhément. Mais
il reprend la plume de Tacite , & nous confole
de la mort de Sénèque , par le tableau
terrible de celle de Néron. Peut-être vou→
droit-on qu'il fe fût refufe aux mouvemens
de l'éloquence , & borné au fimple récit ;
mais qu'on fe fouvienne qu'il n'eft pas feulement
Narrateur , qu'il eft Apologifte , qu'il a
des délateurs , des calomniateurs à combattre
, & que s'il eft obligé d'être fincère , il
n'eft pas obligé d'être indifférent. Après tout,
quand fera-t- il permis à l'Écrivain de fe paffionner,
fi ce n'eft en plaidant la cauſe de la
fageffe & de la vertu ?
Mais dans l'un & dans l'autre genre , cet
Ouvrage eft rempli de morceaux d'un grand
160 MERCURE
caractère. On peut voir , par exemple , ( pag.
154 ) l'endroit où le crime de corruption publique
eft comparé à tous les autres crimes
des Souverains , & regardé comme le plus
grand ; ( page 229 ) la peinture énergique du
découragement où l'oppreffion jette les penples
; ( page 231 ) les réflexions fur l'indigne
& cruelle manie de décrier les grands hommes
; ( page 240 ) le fang des nations vengé ,
au fein même de Rome , par fes tyrans , depuis
Sylla jufqu'à Néron ; ( page 242 ) les
préfages qui précèdent les grandes révolutions
, naturellement expliqués par la fermentation
& l'altération des efprits ; partout
l'on trouvera, foit dans l'Hiftorien , foit
dans l'Apologifte de Sénèque , l'homme profond
, l'homme fenfible , le Philoſophe & le
grand Écrivain.
( Par M. M. )
Lafuite au Mercureprochain.
T
DE FRANCE. 161
SERMONS pour les jeunes Dames & les
jeunes Demoifelles , par M. Jams Fordyce ,
Docteur en Théologie de l'Univerfité de
Glaſgow , & Pafteur d'une Congrégation
de la Cité de Londres , traduits de l'Anglois
, vol. in- 12. A Paris , chez les frères
Etienne , Libraires , rue Saint -Jacques , à
la Vertu.
LEE Traducteur de cet Ouvrage mérite la
reconnoiffance de tous les Chefs de famille :
c'eft un petit Code de morale domeftique à
l'ufage des perfonnes du fexe ; on n'en quitte
point la lecture fans éprouver un fentiment
de refpect & d'amour pour la modeftie , la
douceur , la réferve , la timidité , la candeur
& les autres vertus qui doivent caractériſer
les femmes. L'Auteur Anglois entreprend de
leur prouver qu'à l'aide de ces moyens que
leur offre la nature , elles acquerroient fur
nous un empire bien plus flatteur , plus durable
& plus puiffant , qu'avec l'artifice , la
coquetterie , les prétentions , le ruineux étalage
de la parure , & les autres piéges qui
féduifent au premier afpect ; mais qui , trop
femblables aux illufions d'optique , ne laiffent
enfin dans nos ames qu'un vide affreux ,
où le mépris , la crainte & le dégoût , viennent
deffécher jufqu'au dernier germe du,
defir.
162 MERCURE
Il faut entendre M. Fordyce dans fon
Sermon fur la modeftie de l'habillement.
« Y a-t-il la moindre vraifemblance que
les femmes qui , fe laiffent dominer par le
goût de la parure , puiffent fe plaire aux
vertus domeftiques , & à tout ce qui peut
fatisfaire l'efprit & le jugement des perfonnes
fenfées ? Celle qui eft perpétuellement
à s'étudier dans une glace , a-t- elle le
temps de s'occuper à étudier fon propre
caractère ? Une jeune femme qui efpère captiver
par la parure ou par fon feul extérieur
, aura-t-elle de l'empreffement pour
ce qui doit la rendre recommandable d'ailleurs
? »
Mais l'Auteur a toujours foin d'ajouter
un fage correctif à des obfervations qui
pourroient révolter celles qu'il entreprend
de corriger & d'inftruire.
Il feroit injufte de refufer aux femmes
un degré de recherches & de foins que les
loix du bon fens , d'une faine philofophie &
d'une vertu mâle n'étendent point jufqu'aux
hommes .. Mais la grace peut très-bien ſe
trouver fans un faftueux étalage d'ajuſtemens
éclatans ; fon effet même n'eft jamais mieux
fenti que quand elle n'eft point aidée de leur
fecours , & la femme n'eft jamais plus sûre
- de triompher que lorfqu'elle eft accompagnée
d'une élégante fimplicité.
Vous ferez voir votre jugement fur cet
objet , en ne vous montrant jamais paſſionDE
FRANCE. 163
nés pour ce qui eft fomptueux ; en faifant une
diftinction judicieufe entre ce qui n'eft qu'éclatant
& ce qui eft agréable ; en mettant de
l'élégance dans l'habit le plus uni ; en ne portant
un habillement riche que rarement , &
toujours avec un air qui n'annonce aucune
prétention . Si un pareil goût pouvoit prévaloir
, il auroit les effets les plus utiles &
les plus heureux . Quelles fommes pourroient
-être épargnées pour des objets plus
louables ! Quel argent refteroit dansce pays
& qui en fort pour enrichir nos dangereux
rivaux ! Les babioles qui nous viennent de la
France , céderoient la place à nos Manufactures
. Les Dames de notre Royaume qui ne
le cédent à aucunes en beauté , dédaignant
d'imiter celles , des autres Nations dans leur
parure , pratiqueroient cette eſpèce d'amour
de la Patrie , qui eft fi naturel à leur fexe ;
elles ferviroient enfin leur pays de la manière
qu'elles peuvent le faire . »
La peroraifon du difcours fur la réferve eft
digne des Chryfoftômes & des Boffuets.
Rappelons-nous ces refpectables femmes
qui , rempliffant autrefois le rôle des mères
que nous voyons aujourd'hui dans cette capitale
, vivoient & mouroient dans une
fainte obfcurité ; que l'on ne trouvoit que
rarement hors de leur maifon ; qui mettoient
leur plus grande gloire à y briller par
leurs foins pour l'éducation de leurs enfans ,
les formant à tout ce qui eft vertueux &
honnête.
164
MERCURE
Suppofons qu'elles reparoiffent dans ces
lieux , & que fans fe faire connoître elles s'y
'occupent à obferver la conduite , les ufages
& les modes de notre fiècle. Quand , entreautres
défordres , elles verroient les filles de
la plupart de nos compatriotes faire parade
d'unpompeux étalage qui fouvent même n'eft
pas payé , porter dans les cercles nombreux
les yeux de côté & d'autre ; s'étudier avec un
art vraiment puérile à fe faire remarquer des
hommes ; s'efforcer à l'envi les unes des autres
dé s'attirer l'attention de tout ce qui les
environne ; faifir avec une eſpèce de triomphe
chaque regard qui tombe fur, elles ; ne
pas montrer la moindre inquiétude lorfqu'elles
fe voyent fixées par un jeune audacieux, ou
lorfqu'elles refpirent le fouffle empoisonné
d'un jeune féducteur... Ah !je n'ai pas le courage
d'étendre plus loin cette defcription....
Qu'est-ce que nos vénérables fpectatrices
pourroient penfer de leur poftérité ? De
quelle douleur leur coeur vertueux ne ſe-
Toit- il pas faifi ? -Mais combien leur étonnement
& leur indignation n'augmenteroient- ils
pas quand elles fauroient que de tant de jeunes
perfonnes dont la conduite eft fi infenfée
, il n'y en a peut- être point à qui leurs
mères & leurs amis ayent daigné donner aucune
folide leçon de fageffe , de décence , &
furtout de cette ainable réſerve qui convient
fi effentiellement à leur fexe ? »
Il ne manque à ces différens morceaux
DE FRANCE. 165
que d'être écrits d'un ftyle auffi noble &
aufli nerveux qu'ils le font dans l'Ouvrage
Anglois. M. Fordyce adoucit avec art le ris
gorifme. On croit entendre un bon père qui
tient à fes enfans le langage de l'expérience &
de la fimple nature. Ce font les épanchemens
d'une ame vertueufe , qui fait affocier le zèle
au bon fens , la fevérité de fon miniſtère au
pius tendre intérêt en faveur de ceux qu'il
moralife. Dans fes fermons , on ne rencon
tre aucune de ces applications bizarres de
l'Ecriture , dont les Efpagnols & les Italiens
ont fi ridiculement abufé ; aucunes de
ces formules triviales inventées par les Rétheurs
& les Scholaftiques
pour fuppléer au
defaut de fentimens & d'idées ; aucunes de
ces images gigantefques ni de ces mouvemens
convulsifs , plus propres à troubler le
cerveau qu'à éclairer l'efprit , & faire aimer
la Religion. Rarement il a recours à la fou→
dre & aux anathêmes. Aux mobiles dangereux
de la terreur , il fubftitue la douce attraction
de l'efpérance.
La douceur forme le caractère d'éloquence
de M. Fordyce . On y trouve même un ton
de familiarité , une bonhomie patriarchale
qui ne feroient guères compatibles avec la
majefté de nos Chairs Evangéliques : par
exemple , aucun de nos Prédicateurs n'oferoit
s'exprimer ainfi : « Je fuppofe donc ,
filles aimables qui m'écoutez , que dans
peu d'années vous ferez établies ; je me
"
166
MERCURE
"
"
» tranſporte à ce temps , & je me plais à me.
repréſenter que je jouis de l'agréable ſpec-
» tacle de vous voir entourées de vos enfans.
Je vous confidère partageant avec
» celui qui a votre tendreffe , la douce
follicitude d'élever les fruits de votre
» amour ».
" Eft- il donc poffible , que parmi les enfans
des hommes , il y en ait d'affez injuftes
pour déprifer les femmes , pour en parler
avec le ton d'une orgueilleufe fupériorité
? C'est vous qui répandez la vertu & le
bonheur fur toute la race humaine ; je vois
les générations futures qui s'élèvent pour
yous combler de bénédictions . Tout le
genre humain eft fous la tutelle des femmes
, & dépend ( fuivant la remarque d'un
Ancien ) de l'éducation que les mères donnent
aux filles jufqu'à ce qu'elles foient
mariées , & aux garçons jufqu'à leur feptième
année. Ce temps où l'efprit eft plus
flexible & plus difpofé à recevoir les impreffions
qu'on veut lui donner , eft totalement
livré aux foins & à la conduite de
la mère. Hélas ! mes belles Compatriotes
pourquoi de telles confidérations ne frappent-
t-elles pas un plus grand nombre d'entre
vous ? Pourquoi , Filles de la Bretagne ,
êtes-vous fi peu fenfibles à ces objets qui
peuvent répandre tant de gloire fur votre
fexe ? Où eft votre amour pour la Patrie , à
qui vous pourriez être utiles d'une manière
DE FRANCE. 167
fi noble ? Où eft votre émulation pour
imiter ces femmes héroïques , qui ancienheureuſes
con- nement ont orné ces
trées ? Combien de temps montrerezvous
un vain empreffement pour vous parer
des modes futiles & légères de la France
? Quand vous contenterez-vous d'une aimable
fimplicité , d'une modeftie agréable ,
qualités qui fiend fi bien à une Nation telle
que celle-ci , que le Commerce foutient ,
que le vrai bon goût polit , que la Religion
éclaire , & c. » .
» Ne me dites pas , mes chères amies :
pourquoi les temps qui nous ontprécédés étoientils
meilleurs que ceux-ci ? Car cette demande
n'eft pas fage. Des reproches faits indifcrétement
peuvent -être dictés par un caractère
fombre & dur , ou n'être autre chofe
qu'une déclamation ufée & rebattue d'un
Orateur vulgaire ; mais nous espérons qu'on
ne nous rangera pas dans cette claffe pour
vous avoir remontré qu'il ne peut revenir
aucun avantage à notre Nation de cet efprit
de légèreté , de vanité & d'oftentation qui
expofe aujourd hui à tant de dangers le fexe
aimable qui , par le pouvoir de fes charmes
fait fi bien , en tant d'occafions , fubjuguer
le nôtre , & diriger les goûts ».
» Les deux fexes ont été créés l'un pour
l'autre ; nous fouhaitons une place dans vos
coeurs ; pourquoi n'en fouhaiteriez - vous
pas une dans le nôtre Vous ne pouvez
TG8 MERCURE
ni le nier , ni le cacher. Mais que vous
vous abufez , mes belles amies , fi vous
prétendez emporter nos coeurs par la violence
! Lorfque vous montrez un doux
empreffement de ne plaire que par ce qui
eft décent , honnête & dépouillé d'affectation;
c'eft alors que vous nous attirez , que vous
nous fubjuguez , & que nous nous rendons
volontiers vos efclaves » .
( Par M. l'Abbé Remi. )
ACADÉMIE.
L'ACADÉMIE
' ACADÉMIE des Sciences , Arts & Belles-Lettres
de Châlons-fur-Marne , tint , le jour de S. Louis , fa
Séance Publique.
M. l'Evêque Comte de Châlons , Pair de France ,
y préfida. M. l'Abbé Malvaux , Chanoine Honoraire
de la Cathédrale , &c. annonça que l'Académie
avoit reçu plus de 40 Mémoires pour le concours
de cette année , dont le Sujet confiftoit à trouver les
moyens les moins onéreux à l'État & au Peuple de
conftruire & d'entretenir les grands chemins. Mais
qu'aucon ne lui avoit paru mériter le prix , elle l'a
remis au 25 Août 1779.
Le Prix fera double , c'est-à-dire de deux médailles
d'or de la valeur de 300 liv. chacune.
Les Mémoires feront écrits en François ou en
latin , & feront envoyés directement , mais francs de
port , à M. Sabbatier , Secrétaire Perpétuel de l'Académie
DE FRANCE. 169
démie , à Châlons-fur-Marne , ou fous le couvercle
de M. Rouillé-d'Orfeuil , Intendant de la Province
& Frontière de Champagne , à Châlons -fur-Marne .
L'Académie propofe deux autres Prix ordinaires ,
qu'elle diftribuera dans fon Affemblée publique de la
S. Louis 1780.
Ces Prix feront chacun de 600 liv. Les deux récompenfes
, ainfi que les deux Sujets , ont été fournis
à l'Academie par une perfonne illuftre , Membre
Honoraire de la Compagnie , dont le nom feul feroit
un Éloge , fi elle n'avoit pas la modeſtie de vouloir
refter inconnue dans une circonſtance qui ne
pourroit qu'ajouter à la gloire .
Le fujet du premier Prix a été conçu d'après l'Arrêt
du Confeil d'État , portant établissement d'une Adminiftration
Provinciale dans le Berry ; & ce fujet, en
intéreffant la Province de Champagne , intéreſſe en
même-temps toute la France , puifqu'il a rapport à un
événement qui annonce à tous les François un règne
de bonheur , & qui déjà répand l'eſpérance & la joie
dans tous les cours.
Quels feroient les moyens les plus avantageux pour
adminiftrer la Champagne , d'après les vues du Roi ,
le génie , la fituation , les productions , &c . de cette
Province ?
Le fujet du fecond Prix ne fait pas moins d'honneur
à la fageffe & à l'humanité du bienfaiteur généreux
qui le propofe. Ce Prix fera accordé à l'Auteur dù
Mémoire qui aura le mieux traité la queftion fuivante :
39 Pourquoi le commet -il en France tant de vols ,
tant d'affaffinats & tant d'autres crimes , malgré la
rigueur de nos Loix pénales , l'activité de notre Police,
le zèle de nos Magiftrats ? Pourquoi même font- ils
peut-être plus fréquens parmi nous que dans d'autres
pays , où la douceur des Loix criminelles , la facilité
de les interprêter en faveur du coupable , les afyles
multipliés , une commifération religieuſe , les préjugés
Is Décembre 1778.
H
170 MERCURE
nationaux , l'aviliffement de la main-forte , en un
mot , où tout femble promettre l'impunité ?
3
Quelles pourroient être en France les Loix pénales
les moins févères , & cependant les plus efficaces
pour contenir & réprimer le crime par des châtimens
prompts & exemplaires en ménageant l'honneur & la
liberté des Citoyens ?
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL
LE huit de ce mois , jour de la Conception
, il y a eu Concert Spirituel au Château
des Tuileries. On a débuté par un Oratorio
tiré de l'Ode fur le Combat d'Oueffant , par
M. Gilbert. M. Lemoine a entrepris de mettre
en mufique les ftrophes où le Poëte s'adreffant
à Dieu , forme des voeux pour fa
Patrie. Le Public a fur- tout applaudi au
choix intéreſſant du fujet , à l'intention du
Compofiteur , & au zèle dont l'Orcheſtre
fembloit animé.
On a exécuté enfuite une fymphonie de
Sterkel ; & on a reconnu que le grand nombre
des parties concertantes , & la bruyante
harmonie ne nuifoient pas toujours à la fimplicité
du deffein , ni aux charmes d'une mélodie
pure & foutenue.
Après cette fymphonie , Madame Todi a
chanté un air Italien de Paëfiello . Le genre
DE FRANCE.
171
1
de voix , la chaleur , la fenfibilité , l'aifance ,
les refources inouies de cette cantatrice ,
ont produit le même effet qu'à fon début le
jour de la Touſſaint.
M. Sallantin le jeune a fait entendre fur
la flûte un concerto de violon de M. de
Jarnowick. Les fons moelleux & hardis
qu'il a tiré de cet inftrument, ont caufé beaucoup
de plaifir.
Le Motet de M. Candeille a paru d'une
compofition fage , & a été chanté avec intelligence
par M. Moreau , l'une des baffestailles
de l'Opéra.
Mademoiselle Defchamps a exécuté fur le
violon un des plus difficiles concerto de Lamotte.
On a admiré dans cette virtuofe , élève
de M. Capron , toute la légèreté & la vigueur
dont eft fufceptible une perfonne de
fon fexe qui joint à la jeuneffe une conftitution
fort délicate.
Madame Saint - Huberti qui d'abord
avoit été mal entendue dans Oratorio , à
caufe du fracas des inftrumens & des choeurs,
a fu déployer un organe fonore & véhément
dans un air Italien du Chevalier Gluck.
Ceux qui reprochent l'incohérence des
idées à cet homme fublime , ont reconnu
qu'il peut , quand il lui plaît , fuivre un
même deffein , & affujettir fon génie à la
période muſicale la plus régulière.
M. Duport a exécuté fur le violoncelle ,
avec fa fupériorité ordinaire , un concerto ,
dans lequel il a réuni aux plus étonnantes
Hij
172 MERCURE
difficultés , un chant plein de fraîcheur
tour-à-tour énergique & gracieux.
On a fini ce Spectacle par un air de M.
Piccini , qui avoit été redemandé. Les talens
& la voix de Mde Todi ont excité de nouveaux
tranſports ; elle a répété cet , air attendriffant
avec le même fuccès. De toutes les
cantatrices étrangères que nous avons entendues
dans cette capitale , Mde Todi eft ,
fans contredit la plus accomplie.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
LE Lundi , 7 de ce mois , on a donné , par
extraordinaire , la première repréſentation
de la Buona Figliola , Opéra Bouffon en trois
Actes , paroles de M. Goldoni , Muſique de
M. Piccini .
On connoiffoit déjà cet Ouvrage à Paris.
Il a été parodié au théâtre Italien par M.
Cailhava , & y jouit d'un fuccès conſtant ;
mais il manquoit à la gloire de M. Piccini
de nous le faire connoître tel qu'il a été com
pofé , & de le faire exécuter en France par
des fujets familiarifés avec un genre de mufique
& de chant dans lequel nous fommes
encore un peu neufs. Nous ne ferons jamais,
témoins d'une réuffite plus complette ni plus
méritée. Si jufqu'ici les Opéras Bouffons de
M. Piccini , malgré tout leur mérite , n'ont
pas eu parmi nous un fuccès abfolument
proportionné à fa grande renommée , fi même
DE FRANCE. 173
les effets qu'a produits le Signor Paefiello ,
fon élève , faifoient douter que le Maître fût
l'égal du Difciple , la repréſentation de la
Buona Figliola fait rentrer le premier dans
tous les droits , & nous a prouvé que les
Italiens font de bons juges quand ils regardent
cet Opéra comme le chef- d'oeuvre
du genre. Il n'y a pas un air qui ne foit fait
pour être diftingue. Le Muficien paſſe toura-
tour du plaifant au grave, du ton doux au
ton elevé , & toujours avec la même perfection
. Les accompagnemens font d'une facture
favante , harmonieufe & pleine de mélodie.
Le chant eft facile , riche & varié ; &
tous les éloges que nous avons donnés en
dernier lieu au Signor Paëfiello , peuvent s'ap
pliquer à M. Piccini , en y joignant cette
pureté de goût & de ftyle qui le caracté
rife particulièrement. Le rôle de Cecchina
a été chanté par la Signora Chiavacci. On
lui a reproché des tons faux dans quelques
-uns des
des morceaux dont elle étoit
chargée. Peut- être eft- il difficile que la voix
ne foibliffe pas à la longue dans des airs de
bravoure , dont l'exécution eft pénible . Le
Signor Ghérardi a chanté avec un goût trèspur
le rôle de Mengotto , & la joué avec
beaucoup de vérité. Le Marquis a paru auffi
bien rendu par le fieur Caribaldi , que tous
les autres rôles dont ce virtuofe s'eft acquitté
jufqu'à ce jour. La Signora Conſtanza & la
Signora Rofina Baglioni , ont été fort goûtées
; la première dans le rôle de Sandrina
•
H iij
174
MERCURE
Payfanne Coquette ; la feconde dans le perfonnage
de la Marquife. Les moyens du Signor
Tofoni font foibles ; mais il y fupplée par
beaucoup de goût & d'adreffe. Il a rendu plufieurs
morceaux du rôle d'Armidoro à la fatisfaction
des Spectateurs. La Signora Farnezi
a chanté avec beaucoup de précifion le petit
rôle de Paoluccia. Il y a dans cet ouvrage un
Soldat Allemand qu'on appelle Tagliaferro ;
ce perfonnage eft réellement bouffon, & jette
de la gaieté dans la Pièce. Le Signor Foccheti
en étoit chargé ; il y a fait plaifir.
A la fin de la repréſentation , le Public
enivré a appelé à grands cris M. Piccini. Après
quelques minutes il a paru ; à fa vue tous
les Spectateurs lui ont prodigué des applaudiffemens
qui , tout flatteurs qu'ils étoient ,
nous ont paru encore inférieurs à la production
qu'il venoit de faire entendre.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE VENDREDI 4 , on a donné la première
repréſentation d'Edipe chez Admète , Tragé
die de M. Ducis.
Cet Ouvrage a eu un grand fuccès. Il
eft compofé de deux Tragédies Grecques ,
l'Alcefte d'Euripide , & l'Edipe à Colone de
Sophocle. Rien n'eft fi connu que ces deux
fujets, que M. Ducis a mêlés l'un avec l'autre.
Au moment où l'Oracle condamne Admète
DE FRANCE.
175
à la mort , & où fon époule Alceſte veut
s'immoler pour lui , dipe , depuis longtemps
banni de Thèbes , errant avec fa fille
Antigone, arrive en Theffalie. Polinice y eft
venu de fon côté pour implorer le fecours
d'Admète contre fon frère Étéocle. Il retrouve
fon père , qu'il a autrefois chaffé de Thèbes
, & s'efforce de le fléchir par fes remords .
Edipe ne lui répond d'abord que par des
malédictions ; mais Polinice arrache enfin fa
grâce à force de repentir. Edipe , réconcilié
avec fon fils , prie le ciel d'accepter le facrifice
de fa vie à la place de celle d'Admète.
Il eft exaucé ; la foudre gronde , & il meurt .
Telle eft la manière dont M. Ducis a réuni
ces deux fujets ; ce n'eft pas ici le moment
d'analyfer les moyens dont il s'eft fervi , ni
d'examiner s'il étoit poffible de fauver la duplicité
d'action , fi même l'Auteur a employé
Part néceffaire pour fondre enfemble &
amalgamer ces deux fujets ; fi le coeur eft
toujours attaché dans cette Tragédie , ou du
moins la curiofité toujours occupée ; fi les
événemens font fuffifamment préparés , motivés
, développés , les fcènes liées entre elles ,
les gradations du dialogue obfervées , &c.
Quand la critique s'exerceroit avec juftice
fur tous ces objets , qu'il ne faut difcuter que
l'Ouvrage à la main , il en réfulteroit sûrement
que les beautés de cette pièce font fupérieures
, puifqu'elles en ont couvert les
défauts ; & tel eft le triomphe du talent. Car
excepté ce petit nombre de productions , né-
H iv
176 MERCURE
ceffairement très -rares dans un art fi difficile
, dans lesquelles le génie s'eft approché de
la perfection , par-tout ailleurs la véritable
gloire confifte à racheter les fautes par les
beautés ; mais cette manière de juger & de
fentir , eft inconnue à l'ignorance & à la
mauvaiſe foi.
Bornons - nous donc aujourd'hui à rendre
un jufte témoignage au fuccès de l'Auteur ,
& au mérite qui le lui a fait obtenir. Des
fentimens doux répandus dans les premiers
actes entre Alcefte & Admère ; dans les derniers
, deux fcènes du plus grand effet , l'une
entre Edipe accablé de fes malheurs , & fa
fille Antigone qui s'attendrit avec lui & le
confole , fcène qui devient plus théâtrale encore
quand les Theffaliens veulent chaffer
Edipe comme un homme pourfuivi par les
Dieux , l'autre , entre ce même dipe & fon
fils Polinice ; fcènes empruntées toutes deux
de Sophocle , mais embellies , fortifiées ,
portées à un degré de chaleur & d'énergie
dont il y a bien peu d'exemples au théâtre
depuis vingt ans ; le pathétique fombre &
profond du rôle d'Edipe , la fenfibilité douce
& attendriffante de fa fille , les remords
éloquens de Polinice , des vers fublimes ,
d'une fimplicité touchante ou énergique , des
vers de fituation , dignes de nos grands maîtres
, enfin un fond de tragique heureufement
puifé dans cette ancienne mythologie
toujours fi dramatique & fi théâtrale : voilà
ce qui doit fervir de réponſe aux reproches ,
DE FRANCE. 177
même fondés , que l'on pourroit d'ailleurs
faire à l'Auteur , & juftifier les fuffrages du
public ; & parmi les dédommagemens qui
adouciffent quelquefois pour nous les dégoûts
attachés à la périlleuſe fonction de critique
, nous comptons le plaifir que nous
avons à annoncer ce premier moment de
confolation , qu'a dû goûter la Melpomène
Françoife , depuis l'irréparable perte qu'elle
a faite.
Le rôle d'Edipe femble fait pour M. Brifard.
On ne peut pas y être plus beau fous
tous les afpects. Madame Veftris a tiré tout
le parti poffible d'un rôle infiniment moins
favorable , parce qu'il eft placé en grande
partie dans un moment où dipe s'eſt déjà
emparé de tout l'intérêt . M. Monvel a mis
dans le rôle de Polinice toute la fenfibilité
qui lui eft naturelle , & l'on defireroit feulement
que fa prononciation fûr quelquefois
plus nette & plus diftincte. Rien ne doit
faire plus d'honneur à Mademoiſelle Sainval
cadette que le progrès fenfible de fon jeu ,
de la première repréfentation à la feconde.
Les cris & les convulfions hors de place ont
difparu, & il n'eft refté qu'une expreflion vraie
& touchante. Cependant on peut l'exhorter
encore à déclamer un peu moins . Nous devons
de grandes louanges à M. de la Rive ,
qui , dans Admète , a gardé conſtamment le
caractère de fon rôle , mêlé de douceur &
de dignité. C'eft dans les rôles nouveaux que
l'on fent mieux tout ce qu'on peut atten
Hv
178 MERCURE
dre de cet Acteur , quand il n'eft pas emporté
par trop de fougue , & qu'il le borne
aux moyens fi heureux qu'il a reçus de la
nature.
Le Samedi s Décembre , le Sr MALHERBE ,
jeune Comédien qui n'avoit point encore
paru fur ce Théâtre , a débute par le rôle
d'Arifte dans le Philofophe marié , & de M.
d'Étieulette dans la Gageure imprévue.
Cet Acteur eft doué d'une figure avantageufe
, fa taille eft bien prife , & fa contenance
agréable ; il a été applaudi dans plufieurs
paffages du rôle d'Arifte , & beaucoup
plus dans celui de M. d'Étieulette , qui eſt
auffi beaucoup plus facile.
SCIENCES ET ARTS.
EXPERIENCES de MM. Rouelle & d'Arcet ,
faites d'après celles de M. Sage fur la
quantité d'or qu'on retire de la terre végétale
& des cendres des végétaux.
M. SAGE ayant affuré , dans un Mémoire lu à
l'Académie des Sciences le 23 Mai dernier , qu'il
avoit retiré des cendres de farment de l'or de départ,
dans la proportion de quatre gros & douze grains
par quintal ; que cette expérience répétée jufqu'à
virgt fois fur des farmens de différentes vignes , avoit
toujours eu le même fuccès ; que par le même procédé
, il avoit recueilli de la terre de fon jardin une
DE FRANCE. 179
autre quantité d'or de départ, dans la proportion de
deux onces trois gros & quarante grains au quintal ;
M. le Comte de Lauragais frappé de l'énorme différence
entre la richeffe des produits du Chimiſte
moderne, & ceux des anciens qui ont exécuté ces fortes
de procédés , fans être auffi heureux , réfolut de les
répéter dès qu'il en eut connoiffance.
Il fuivit avec la plus grande exactitude la méthode
indiquée par M. Sage ; mais il s'en faut bien que les
réſultats aient été , à beaucoup près , auffi riches que
les produits obtenus par ce Chimifte .
Cependant , fans fe laiffer déconcerter par le mauvais
fuccès , il eut le courage de continuer ſes opérations
, en afſociant à fes travaux MM. Rouelle &
d'Arcet , dont les expériences faites en grand * n'eurent
pas un meilleur fort , quoiqu'elles euffent été
faites felon la marche & la méthode indiquées par
M. Sage.
De nouvelles expériences exécutées avec le même
foin par M. Bertholet , Médecin de la Faculté de
Paris , au Château du Rainfi , par ordre & fous les
yeux d'un Prince qui honore la Chimie d'une protection
héréditaire , n'ont pas été plus heureuſes ; ni
même celles qui ont été tentées par la voie de la vitrification,
que Beker indique comme la voie la plus füre
pour recueillir jufqu'aux dernières parcelles de fin qui
fe trouvent éparfes dans les fubftances qu'on foumet
à cette opération.
Il réfulte donc des expériences & des affertions de
M. Sage , comparées à celles de MM. Rouelle & *
d'Arcet , qu'un effai de fix quintaux de cendres de
vignes doit fournir , entre les mains de ce Chimifte ,
Au lieu de fix quintaux de cendres de farment ou de
terre végétale , fur le quels M. Sage a opéré , MM. Rouelle
& d'Arcet en ont employé vingt- quatre.
H vj
180 MERCURE
un produit trente fois plus riche que celui qui a été
obtenu par les opérations de ces Meffieurs ; & que
par la même raifon un effai de fix quintaux de terre
de fon jardin doit lui rendre un autre produit foixantequatorze
fois plus abondant en or.
ANECDOTE.
UNE DAME de 40 ans qui avoit été fort
belle , & qui confervoit de beaux reſtes , vint
s'établir , fur la fin du dernier fiècle , dans la
ville de Reims. Elle étoit mife avec beaucoup
de fimplicité , fréquentoit les Églifes , & par
la pureté de fes moeurs , édifioit tout fon
quartier. Elle fe mit d'abord fous la conduite
d'un des grands Vicaires de l'Archevêque.
C'étoit un homme fimple , d'une piété folide
, mais d'un efprit borné. La Dame inconnue
pendant fix mois , ne lui parla que
des affaires de fa confcience ; mais au bout
de ce temps , elle lui dit , fous le fceau du
fecret , qu'elle fe treuvoit embarraffée . J'ai ,
dit- elle , une lettre-de-change de douze mille
livres , & je ne voudrois pas être connue ;
voudriez -vous , Monfieur , vous charger de
recevoir cet argent ? Le Directeur ne vit aucun
inconvénient à lui accorder fa prière. Il
fut chez un des plus fameux Négocians de
la ville ; & à peine eut-il montré fon billet ,
qu'on lui compta fon argent : le Marchand
ajouta même qu'il avoit ordre de fournir fur
ce billet des fommes bien plus confidéraDE
FRANCE. 181
bles . Le grand Vicaire vint retrouver la
Dame ; mais lorsqu'il voulut lui remettre la
fomme qu'il avoit reçue , elle lui dit qu'elle
n'avoit pas
befoin d'argent , que celui-là étoit
deftiné à marier quatre pauvres filles , &
qu'elle le prioit de le diftribuer felon fes
vues. Le grand Vicaire , chariné d'entrer pour
quelque chofe dans cette bonne oeuvre , eut
bientôt marié quatre filles ; mais elles ignoroient
abfolument la main qui s'ouvroit avec
tant de libéralité en leur faveur.
Quatre mois après , le grand Vicaire eut
ordre de recevoir pareille fomme pour employer
à l'entretien de quatre vieux Ecclé
fiaftiques. Quoiqu'on lui cut recommandé le
fecret , il ne fe crut pas obligé de le garder
fort exactement. Il voulut édifier quelquesunes
de fes dévotes , & leur faire connoître
une perfonne qu'il regardoit comme une
fainte. Les dévotes le dirent à d'autres , &.
bientôt toute la ville fut qu'elle renfermoit
dans fon fein un prodige de charité. Toutes
les Dames s'emprefsèrent à connoître l'inconnue
; elle parloit de Dieu comme un
ange , & chacun demeura perfuadé que c'étoit
une ame d'élite. Elle fit même quelques
converfions , qui achevèrent d'établir fon
crédit.
Elle reçut , dans ce temps , la vifite myſtérieufe
de deux inconnus , qui lui remirent de
groffes fommes en préfence de fon Directeur.
Ils ne voulurent être connus que de
lui , & en fa préfence la Dame inconnue dit
2
182 MERCURE ..
aux deux étrangers qu'elle étoit déterminée à
établir une école gratuite pour les jeunes
filles. Les étrangers , qui fe difoient Anglois ,
applaudirent à fon deffein, & la prièrent de
ne point épargner leur bourfe pour une fi
bonne oeuvre. On y mit la main auffi-tôt
après leur départ. On loua une grande maifon
, & la Dame inconnue fe mit à la tête de
quelques dévotes , qui fe dévouèrent à l'éducation
de la jeuneffe. Elles fe donnèrent tant
de peines pour inftruire les jeunes filles qui
fe préfentèrent , que tous les gens de bien
pleuroient de joie en remerciant le Seigneur
d'avoir procuré un tel fecours à leur patrie.
Au bout de fix mois , la Dame inconnue
voulut faire voir au public les progrès de fes
élèves. Elle leur fit apprendre une Tragédie
tirée de l'Écriture , qui fut repréſentée en
préſence des amies de la nouvelle fociété.
Elles furent fi contentes de ce qu'elles avoient
vu, qu'elles en parloient fans ceffe , & firent
naître à toutes les autres Dames un grand
defir de voir repréſenter cette Tragédie , à
la fin de laquelle les petites filles répétoient
tout ce qu'elles avoient appris fur la religion
.
On propofa une nouvelle repréſentation
à la Directrice, Elle répondit que fa maifon
étoit trop petite , qu'elle craignoit le tumulte
; mais que fi on lui procuroit une maifon
de campagne , elle confentiroit volontiers à
donner ce plaifir à toutes les perfonnes de
confidération. On fut charmé de cet expé
DE FRANCE. 183
dient , & on lui céda une grande maifon à
trois lieues de Reims , où elle fit conſtruire
un théâtre magnifique. Pour rendre la fête
plus complette , elle pria à dîner foixante
perfonnes des plus confidérables ; & comme
on favoit qu'elle n'avoit pas affez d'argenterie
, on s'empreffa de lui en offrir. Elle reçut
de toutes mains , & fe trouva maîtreffe d'une
grande quantité de vaiffelle d'argent : elle
emprunta aufli des bijoux pour parer fes Actrices
, & elle en eut pour plus de cinq cens
mille livres , car chaque Dame , en lui prêtant
les fiens , ignoroit que fa voifine en eût
fait autant.
Le dîner fut magnifique ; & lorfqu'il fut
fini , on paffa dans la falle du ſpectacle , & on
commença la pièce. Elle étoit à moitié , lorfque
le Grand-Vicaire , directeur de la Dame
inconnue , fortit pour quelque beſoin. En
paffant par un endroit obſcur , un homme
lui dit : Eft-ce vous M. Laramée ? Un inftinct
fecret lui ayant fait répondre , oui , on
lui remit une lettre , & celui qui la lui donnoit
s'éclipfa.
La façon myftérieufe dont on avoit fait
tenir cette lettre au Directeur , un fecret
inftinct dont il ne put fe défendre , l'obligea
de l'ouvrir. Quelle fut fa furprife , d'y trouaver
la clef d'un myſtère d'iniquité ! On avertiffoit
la Dame inconnue que tout fercit
prêt pour les onze heures du foir , temps
dans lequel la compagnie devoit être retirée.
Quoique ce billet fut énigmatique , il frappa
-
184
MERCURE
le Directeur , qui le communiqua à deux des
principaux Magiftrats de la ville qui étoient
de la compagnie. Un des deux fe détacha
promptement ; & ayant pris la pofte , il fut
de retour fur les dix heures du foir avec
main-forte . On inveftit la maifon ; & chacun
s'étant retiré , les deux Magiftrats , qui
étoient dans le fecret , raffemblèrent leurs
amis dans un village voifin . Ils vouloient y
attendre l'événement ; mais comme ils étoient
foixante intéreffés pour la plupart dans la
Pièce qu'on projetoit, ils ne purent en attendre
tranquillement l'iffue. Ils fe rendirent à la
maifon qu'ils venoient de quitter , & trou
vèrent la Dame avec les prétendus Seigneurs
Anglois , occupés à faire des ballots de l'argenterie.
Ils firent enfoncer la porte , ce qui
avoit donné le temps à ces trois perfonnes
de chercher à s'échapper ; mais ceux qui
étoient en embufcade , arrêtèrent la Dame
& l'un de fes complices. Ils avouèrent qu'ils
avoient des voitures prêtes pour partir avec
leur butin. La Dame devoit fe retirer à
Sedan , où ils avoient un Receleur ; & l'on
eût diftribué la vaiffelle dans quelques maifons
aux environs de cette ville, d'où on l'auroit
retirée petit à petit , après quoi ces trois
perfonnes auroient paffé en Angleterre.
On mit les deux coupables entre les mains
de la Juftice , & ils furent traites moins rigoureufement
qu'ils ne méritoient , n'ayant
eu que le fouet & la fleur-de-lys , & un banniffement
perpétuel . Ce qu'il y a de fingulier,
DE FRANCE. 1851
c'eft qu'on a foutenu l'établiffement que cette
hypocrite avoit commencé , & que l'école
gratuite qu'elle vouloit fonder , l'a été depuis
, & fubfifte encore aujourd'hui.
VARIÉTÉS.
BUSTE DE MOLIÈRE , placé dans la Salle
de l'Académie Françoife (a).
ON a reproché plus d'une fois à l'Académie
Françoife , & toujours très - amèrement , fuivant
la coutume , de n'avoir pas admis Molière
au nombre de fes Membres . La plupart
de ceux qui aiment à répéter ce reproche
favent bien qu'il eft très-injufte , & que l'adoption
de ce Grand Homme n'a pas été au
pouvoir de cette Compagnie ; mais n'importe
; on la charge à tout hafard de cette
imputation , parce qu'on fe flatre qu'elle fera
adoptée par les fots , qui en matière d'opinion
font toujours la plus forte part , s'ils
ne font pas la plus refpectable . Quoi qu'il en
foit , tout ce que la prétendue injuftice de
l'Académie à l'égard de Molière a produit
d'Épigrammes ingénieufes , tomberoit tout
au plus fur nos prédéceffeurs. Car l'Académie
moderne , qu'on voudroit bien rendre folidairement
refponfable de cette injuftice , a
(a) Cet Article , qui appartient à l'Hiftoire de
l'Académie , eft de M. d'Alembert , fou Secrétaire.
186 MERCURE
payé aux mânes de Molière le jufte tribut
d'honneurs qui pouvoit dépendre d'elle. Il y
a quelques années qu'elle propofa , pour fujet
du Prix d'Eloquence , l'Éloge de ce rare Génie
, à la fuite des Maurice , des d'Agueffeau
, des Sully & des Defcartes ; elle vient
de lui rendre un nouvel hommage , plus
éclatant encore , en plaçant fon Bufte dans
la Salle où font les portraits des Académiciens.
C'eſt une espèce d'Élection qu'elle a
faite de Molière après fa mort , n'ayant pu
le poffeder durant la vie. Ce fera , fi l'on
veut , un digne fucceffeur qu'elle a cherché
à M. de Voltaire parmi les morts , fans préjudice
néanmoins de celui qu'elle defire de
lui trouver parmi les vivans.
L'Académie a voulu , par une Infcription
mife au bas de ce Bufte , exprimer à la fois ,
& cette adoption pofthume , fi honorable
pour elle , & fon regret de ce que l'adoption
été fi tardive. Voici les différentes Infcriptions
, tant Latines que Françoifes , qui ont
été imaginées pour cet objet , & que les
Gens de Lettres ne feront peut-être pas fâchés
de connoître (a) , parce qu'elles expriment
de diverfes manières le fentiment qui a
(a) Les Infcriptions marquées d'une étoile , font
de l'Auteur de cet Article. Les autres , parmi lefquelles
il y en a de très-heureuſes , ont été proposées
par différens Académiciens ; & les Latines en particulier
, à l'exception de la première , font d'un Açadémicien
très-refpectable.
DE FRANCE. 187
dans cette circonftance animé la Compagnie.
I. (* ) Joanni-Baptifta Pocquelin de Molière
Academia Gallica , 1778.
II.
III.
IV.
.V.
VI.
Te vivo carui, tua mefoletur imago (a).
Vivus defuit , mortuus aderit (b).
Deerat adhuc (c) .
Serum referet, poftfata , triumphum (d).
Honore faltemficfruaturpofthumo (e).
Quid tam ferus advenis ? (f).
VII. * Du moins après fa mort ilfera parmi
VIII.
IX.
X.
XI.
XII.
*
nous.
J. B. Pocquelin de Molière , Académicien
après fa mort.
Molière , fois ici , du moins après ta
mort.
Il nous manqua vivant, poffédonsfon
image.
Ou , en deux Infcriptions différentes :
Il nous manqua vivant.
Poffédons au moinsfon image.
(a) L'Académie Françoife à Molière , 1778.
Vivant , tu m'as manqué ; que ton image me confole.
(b) Ilnous a manqué vivant ; mort , ilfera parmi
nous.
(c) Il nous manquoit encore.
(d) Il reçoit après fa mort les honneurs tardifs
du triomphe.
(e) Qu'iljouiffe au moins de cet honneurpofthume.
(f) Molière, pourquoi viens - tu fi tard?
+88 MERCURE
XIII. Rien ne manque à fa gloire , il man--
quoit à la nôtre.
L'Académie , qui à caufe du nom qu'elle
porte , & dont elle s'honore , croit avec rai--
fon devoir préférer les Infcriptions Françoifes
aux Latines , a d'une voix unanime
adopté la dernière , qui a été propofée par
M. Saurin , & qui a paru remplir heureufement
les intentions de fes Confrères.
*
L'Auteur de cet article , en rendant compteà
la Nation de cet événement intéreffant pour
l'Academie & pour les Lettres , croit s'acquitter
du devoir que lui impofe fa place de Secrétaire
& d'Hiftorien de la Compagnie.
Déjà elle avoit bien voulu recevoir de lui le
Buíte de M. de Voltaire ; elle vient encore ,
par une nouvelle marque de bonté à laquelle
il efttrès- fenfible, de permettre qu'il lui
offrit de même ce Bufte de Molière , qu'elle a
confacré par une efpèce d'Apotheofe (a ) . Les
Académiciens , en jetant les yeux - fur ces
deux monumens , fe rappelleront peut-être
quelquefois celui dont ils les tiennent , le
zèle qui l'anime pour la gloire de cette Compagnie
, & le refpect dont il eft pénétré pour
les Grands Hommes qui lui ont appartenu (b)
(a) Ces Buftes de Molière & de M. de Voltaire
font deux chef-d'oeuvres de M. Houdon , ainfi que
ceux de MM . Franklin & Rouffeau , faits aufli de
puis peu par cet illuftre Artiſte.
(b) On peut voir dans le Journal Encyclopédique
du premier Juin 1778 , p. 337 , les foins que
DE FRANCE. 189
ou qui auroient dû lui appartenir. Son nom ,
qu'il ne fe flatte pas de perpétuer autrement
, fera lié , dans la mémoire de fes Confrères
, à deux noms illuftres & refpectables ;
& il pourra dire , comme cet Hiftorien Romain
, qui avoit célébré Brutus & Caffius :
Nec deerunt , qui non folùm Bruti & Caffii
fed etiam mei meminerint. En regardant Voltaire
& Molière, onfe fouviendra quelquefois
de moi.
GRAVURES.
COLLECTION des Ports de France , commencée
par M. Vernet ,
M. Cochin.
continuée par
LE Public ayant paru defirer la continuation de
cette Collection intéreffante , MM. Cochin & le Bas',
Graveurs du Roi , ont cherché à fatisfaire à ce defir .
M. Cochin a deffiné le port du Havre & celui de
Rouen ; ce dernier en deux deffins fous deux afpects
différens on peut voir ces deffins chez eux.
Ils viennent de graver le port de Dieppe d'après
cet Académicien , par refpect pour le nom de Corneille
, s'eſt donnés en faveur de fa nièce ( qui ne
demandoit & ne defiroit de lui que ces foins ) , & le
fecours qu'il lui a procuré de la part de l'Académie ,
fans qu'elle le demandât , & fans que fa délicateſſe
pût en être offenfée. Auffi a -t'elle bien voulu le remercier
de ces marques d'intérêt , dont il ne parleroit
point, fi l'on n'avoit imprimé le contraire.
190
MERCURE
M. Verner , qui fera mis au jour le ro de Décembre
, ainfi qu'ils l'annoncent dans le Profpectus qu'ils
diftribuent.
En livrant cette première Eftampe , ils ouvrent une
foufcription pour les trois autres qui en font la fuite ,
& qui font commencées. Les conditions de la foufcription
font: qu'en recevant la première Eftampe
du port de Dieppe , on donnera 18 liv. , c'eft- à -dire ,
12 liv. pour l'Eftampe , & 6 liv. à compté fur les
fuivantes ; en recevant la feconde ( le port du Havre )
on donnera 12 liv. ; enfin , en recevant fucceffivement
les deux du port de Rouen , on donnera 9 liv.
pour chacune. Total 48 liv.
Les perfonnes qui ne foufcriront point payeront
chacune de ces Eftampes 15 liv.
La différence de prix où font portées ces Eſtampes
eft néceffitée par les frais de deffins , de voyages , de
féjour & autres , qu'ils n'avoient point à faire dans
les premières entrepriſes pour lesquelles le Roi leur
prêtoit les tableaux.
Pour affurer aux Soufcripteurs les premières épreuves
jufqu'à la fin de Janvier prochain , on ne délivrera
de ces Eftampes qu'aux perfonnes qui foufcriront.
On foufcrira chez M. le Bas , rue de la Harpe ,
vis-à- vis la rue Poupée ; & chez M. Cochin , aux
galeries du Louvre.
Charlotte - Geneviève - Louife - Augufte - Andrée-
Timothée d'Eon de Beaumont , Chevalier de l'Ordre
Royal & Militaire de Saint-Louis , Capitaine de
Dragons & des Volontaires de l'armée , Aide-de-
Camp de MM. le Maréchal Duc & Comte de Broglie
, Miniftre Plénipotentiaire de France auprès du
Roi de la Grande-Bretagne , née à Tonnerre le s
Octobre 1728 .
Il a déjà paru un grand nombre de portraits gravés
DE FRANCE. 191
de cette perfonne célèbre. Celui - ci , qui a été deffiné
& gravé par M. Bradel d'après nature , & d'après des
portraits originaux communiqués par Mademoiſelle
d'Eon à cet Artifte , nous paroît plus reffemblant &
plus foigné que ceux qui ont été publiés. Il fe vend
chez l'Auteur , rue S. Jacques , maifon de M. Defprez ,
Imprimeur du Roi. Prix 6 liv.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
ESSAT
SSAI fur l'Hiftoire de la Maifon d'Autriche ,
par M. le Comte de G... dédié à la Reine , 6 vol.
in- 12 , chez Moutard , Imprimeur- Libraire de la
Reine , rue des Mathurins.
Le Manuel des jeunes Phyficiens , ou nouvelle
Phyfique élémentaire , contenant les découvertes les
plus curieufes & les plus utiles dss Phyficiens modernes
, miſes dans un nouvel ordre & à la portée de
tout le monde ; par M. Waude-Lanicourt. A Paris ,
chez Delalain jeune , Libraire , rue de la Comédie
Françoiſe.
Lettres fur l'Atlantide de Platon , & fur l'ancienne
Hiftoire de l'Afie , pour fervir de fuite aux
Lettres fur l'origine des Sciences , adreffées à M. de
Voltaire par M. Bailly. A Paris , chez les frères
Debure , Libraires , quai des Auguftins.
Ce volume de lettres fur l'Atlantide , quoiqu'il
forme un ouvrage détaché , eft la fuite de la correfpondance
de l'Auteur avec M. de Voltaire , relativement
à la queſtion traitée dans ces deux ouvrages ,
où l'on fe propofe d'établir que les fciences ont été
inventées chez un peuple antérieur aux peuples connus
de l'antiquité , & que ce peuple inventeur a été placé
192 MERCURE
•
dans la partie feptentrionale de l'Afie ; ce qui eft difcuté
tant dans les Lettres fur l'origine des fciences
qui ont été fi favorablement accueillies du public ,
que dans ce volume de lettres fur l'Atlantide , où
1'Auteur fe propofe de faire voir que les veftiges de
ce peuple antérieur ne font pas totalement perdus ,
& qu'en combinant les faits épars de l'hiftoire & de
la fable , on peut acquérir quelque lumière fur fon
exiftence & fur le lieu qu'il a habité.
Traité de la Sphère avec l'expofition des différens
fyftêmes aftronomiques du monde ; par M. Robert ,
ancien Profeffeur de philofophie au Collège de Châlons-
fur-Saone , avec figures. A Paris , chez Deínos ,
Libraire , rue Saint-Jacques . Prix , 2 liv. broché.
L'Hymen Vengé , en cinq Chants , fuivi de la
traduction libre en vers François de Médée , Tragédie
de Sénèque , & de quelques Pièces Fugitives ,
par M. A Paris , chez Hardouin , Libraire , rue des
Prêtres S. Germain - l'Auxerrois , & chez Delalain ,
jeune , Libraire , rue de la Comédie Françoiſe .
Le Droit Général de la Erance , & le Droit Particulier
à la Touraine & au Lodunois , contenant les
Matières Civiles , Criminelles & Eccléfiaftiques , &
une explication méthodiques des difpofitions des
Coutumes de Touraine & de Lodunois ; Ouvrage
enrichi , &c. &c. &c. Par M. Cottercau fils , Avocat.
6 vol. in -4° . qu'on pourra relier en 3 volumes.
F. Vauquer - Lambert , Imprimeur - Libraire à
Tours , & Onfroy , Libraire à Paris , quai des Auguftins
, avertiffent qu'ils ont , depuis quelque tems ,
mis en vente le premier volume de cet Ouvrage,
qui , relié en veau , coûtera 15 liv. Les perfonnes
qui en auront acheté un exemplaire pourront , un
mois après , le rapporter aux Libraires , qui en rendront
le prix s'il ne leur convient pas.
JOURNAL
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUI E.
De CONSTANTINOPLE , le 17 Octobre.
ON faura bientôt à quoi s'en tenir fur le
fort du Capitan - Bacha ; il eft arrivé avant-hier
à Bujukdere , & n'a point encore paru dans
cette Capitale. L'ufage eft qu'au retour d'une
expédition , l'Officier qui en a été chargé faffe
une entrée publique ; on dit qu'il a remis la
fienne après les fêtes du Bairam , qui commen.
cent dans quatre jours : il ne doit pas s'attendre
à un accueil favorable ; le peuple qui mettoit
en lui toute fa confiance , ne lui pardonne
point de revenir fans des triomphes qu'il n'a
pu fans doute obtenir . Son expédition inutile a
coûté 4 vaiffeaux à fa flotte : on a été forcé
d'en brûler deux qui avoient échoué , & deux
autres ont fauté avec tous leurs équipages
qu'on porte à 950 hommes chacun. On eft
fort inquiet fur le fort d'un autre vaiffeau &
d'une galère , qui ne font point encore arrivés ,
quoiqu'ils foient partis de Soudgiak en mêmetems
que le refte de la flotte : il a ramené à
Bujukdere 10 vaiffeaux de ligne , 9 frégates
une galiote à bombes , 3 galères & 40 petits
bâtimens de tranfport. La pefte qui a défolé
cette flotte n'y a pas encore ceffé fes ravages
& on craint bien qu'elle ne fe renouvelle à
Conftantinople où l'on commençoit à refpirer.
15 Décembre 1778 .
I
>
( 194 )
La chute de la plupart des créatures de
Derendely - Méhémet femble préparer le Capitan-
Bacha à la fienne : on vient de voir encore
le Tefterdar ou grand Tréforier , dépofé &
remplacé par Mektoubgi - Effendi , premier
Commis de fon département.
Les lettres de Smyrne portent que les tremblemens
de terre ont renouvellé les allarmes
des habitans de cette Ville ; le premier Décembre
, à une heure après-midi , on y reffentit deux
violentes fecouffes , qui furent fuivies de huit
autres , moins violentes , jufqu'à neuf heures du
foir. Les édifices qui avoient déja fouffert des
fecouffes du 3 Juillet , & qu'on n'avoit pu réparer,
ont été fort endommagés : deux Moſquées
fe font écroulées , & plufieurs perfonnes ont
péri fous leurs ruines. Le 3 la terre a tremblé
de nouveau ; quoiqu'elle ait paru raffermie depuis
ce jour jufqu'au huit , date de ces lettres ,
on n'eft pas encore fans inquiétude.
RUSSI E.
De PETERSBOURG , les Novembre.
S. M. I. vient d'étendre au pays de Wolodomir
les avantages qui doivent réfulter de la
nouvelle forme d'adminiftration qu'elle établit
fucceffivement dans les différentes Provinces
de l'Empire celle- ci fera divifée en 14 Cercles
; le Comte de Woronzow , Gouverneur-
Général , a été chargé de faire tous les arrangemens
néceffaires ; il a fous lui le Confeillerd'Etat
Samoilow, en qualité de Gouverneur, &
le Prince Dimitry Uchtemskoy , en qualité de
Vice- Gouverneur.
L'Académie Impériale des Sciences a tenu
dernièrement ici fon affemblée publique annuelle
; elle a reçu au nombre de fes Membres
honoraires M. d'Adadurow , Confeiller-Privé ,
Sénateur & Chevalier ; le Prince de Gallitzin,
( 195 )
Miniftre de l'Impératrice auprès des Etats-Généraux
des Provinces- Unies , M. Tronchin
Docteur en Médecine , M. l'Abbé Boffut
Infpecteur- Général des Machines Hydrauliques
de France , M. Camper , Profeffeur en
Médecine à Groningue , & M. Magellan
noble Portugais , Membre de la Société
Royale de Londres,
On dit que le rendez - vous des troupes
qui feront fous les ordres du Prince de Repnin
, eft à Biloczerkoff , près de Kiow. Les
deux Généraux qui commanderont fous lui ,
font les Lieutenans- Généraux Kamenskoy &
d'Igelstrom , & les Généraux- Majors , Romanzow
, fils du Maréchal de ce nom , Wolkonski
, & Paul Potemkin ; il y en aura un quatrième
qui n'eft pas encore nommé : cette armée
fera de 36,000 hommes , & 4 régimens
en quartier dans la Livonie & l'Eſtonie , fe
font déja mis en marche pour fe rendre à Kiow.
SUÈDE.
De
STOCKHOLM , le 10 Novembre.
On s'eft occupé dans les premières féances
de la Diète de l'arrangement des trois Claffes
qui compofent le premier Ordre de l'Etat.
Guftave-Adolphe , en 1626 , fit cette divifion :
la première eft compofée des Comtes & des
Barons , la feconde , des Chevaliers & des
defcendans des Sénateurs , qui n'ont point été
décorés de pareils titres , & la troifième du
refte de la Nobleffe. Ces trois Claffes , qui
n'ont cependant qu'une voix , n'exiftoient qu'idéalement
depuis 1719 , & on votoit par tête
& non par Claffes depuis ce tems. Le Roi a
voulu rétablir l'ancien ufage de voter par
Claffes , mais alors il falloit remettre de la
proportion entr'elles. La première étoit com-
I 2
( 196 )
pofée de 200 familles , il n'y en avoit que 16
dans la feconde , & on en comptoit plus de
800 dans la troifième : il a propofé en conféquence
de faire monter à la feconde 300 des
plus anciennes familles de la troisième , & d'y
accorder auffi une place aux Commandeurs
des Ordres Royaux , mais feulement pour leurs
perfonnes . Les Etats y ont confenti avec cette
claufe , que fi une des 300 familles avancées
vient à s'éteindre , elle fera toujours remplacée
par celle qui , à cette époque , fe trouvera
la plus ancienne de la troifième claffe.
Le Règlement de 1626 autorifoit chaque famille
à choisir la perfonne qu'elle jugeroit à
propos pour la repréfenter ; l'ufage , depuis
1719 , donne au chef de chaque famille le
droit d'en être repréſentant né , & la Diète a
confirmé cet ufage ; elle ôte au Maréchal du
Royaume celui de défigner le repréſentant
d'une famille lorfqu'elle a négligé d'en nommer
un , & elle a confervé à chaque chef
l'avantage de charger de fa voix à la Diète
ceux qu'il jugera à propos de nommer pendant
fon abfence.
C'eft aujourd'hui que s'eft faite la cérémonie
du baptême du Prince Royal ; les Etats
affemblés ont été fes parrains. L'ordre de la
Nobleffe a été repréfenté par trois des plus
anciens Comtes , trois des plus anciens Barons
, fix Membres de la feconde Claffe , &z
autant de la troifième ; les trois autres Ordres
l'ont été chacun par neuf Députés : il a été
nommé Guftave - Adolphe. Le Roi , dans fon
difcours à la Diète , lui avoit annoncé ce choix .
» Né Suédois , lui dit- il , j'aimai dès mes plus
tendres années le Royaume de mes Ancêtres.
Depuis que la Providence m'a élevé fur le
Trône de mon Père , & a remis le Gouvernement
entre mes mains , mon premier but a
כ כ
( 197 )
êté de vous convaincre , que j'aime mon Peu
ple comme mes Enfans . Tandis que tout m'impofe
ce devoir comme Roi & comme Concitoyen
, combien cette obligation ne s'accroîtra-
t- elle point , lorfque bientôt je pourrai travailler
comme Père pour le Royaume hérédi
taire de mon Enfant ? Oui , Meffieurs , peu de
jours encore , & j'efpère pouvoir confier à
vos bras ce que la Providence m'aura accordé
pour la confolation de ma vieilleffe & l'appui
de mon Trône. Et à qui pourrois- je confier
avec plus de sûreté ce qui me deviendra l'objet
le plus cher au monde après mon Peuple ,
qu'à vous , Meffieurs , qui repréfentez ici toute
la Nation Suédoife ? Perfonne de nous ne fait
encore quel bienfait l'Etre Suprême nous a deftiné
; mais quel qu'il foit , je le recevrai avec
la même gratitude , perfuadé qu'au cas que ce
foit une Fille , fon Sexe ne méritera pas moins
d'être l'objet de vos foins : que fi le Ciel daigne
combler la meſure de fes gratuités , en
m'accordant un Héritier de ma Couronne ,
n'oubliez pas que vous l'aurez porté dans vos
bras fur l'Autel du Seigneur , & que vous aurez
ajouté par le fceau de la Religion ung
nouvelle force aux devoirs , qui vous lieront
envers lui. Priez le Ciel avec moi , qu'il lui
plaife de répandre fa bénédiction fur cet Enfant
, pour lequel je vous demande tout l'amour
& toute la reconoiffance que je pourrai mériter
pour moi-même , durant le cours de mon Règne
qu'il devienne digne de monter un jour
fur le Trône de Guftave Erichfon & de Guftave-
Adolphe ! Que fi ce même Enfant devoit
oublier jamais les obligations précieuſes , qui
Iui feront impofées dès le premier moment de
fa vie , s'il devoit oublier que le premier devoir
d'un Roi Suédois eft d'aimer & d'honorer
un Peuple libre , s'il devoit s'écarter du che-
>
I 3
( 198 )
min que lui ont tracé les plus grands Rois ,
qui ont fiégé fur ce Trône , je regarderois comme
une faveur du Ciel qu'il nous retirât le don
qu'il nous auroit fait , quelque grande qu'eût
été ma joie en le recevant , & quelque amère
que feroit ma douleur de le perdre : mais je
ferois inconfolable fi ma postérité devoit oublier
un jour après ma mort , que , lorfque la
Providence l'a mife à la tête d'un grand Royaume
, elle lui a donné en même-tems des Sujets
libres & généreux , dont la profpérité & le
bonheur font confiés à fes mains «<.
POLOGNE.
De VARS VOIE , le 15 Novembre.
>
LA Diète s'eft féparée hier ; les deux chambres
, après avoir travaillé féparément depuis
le 24 du mois dernier , fe font réunies le ' de
celui- ci pour rédiger & lire les conftitutions
qui ont été paffées . Cette lecture a été terminée
hier , & l'affemblée a fait fa clôture par un Te
Deum qui a été chanté dans l'Eglife Collégiale.
La Diète , dans le cours de fes féances
a annullé 10 décifions du Confeil- Permanent ;
elles regardoient prefque toutes des affaires judiciaires.
La demande que le Roi a faite dans le
cours des féances , de pouvoir difpofer des biens
de la Couronne , & fur-tout de vendre 25 terres
Royales a fait beaucoup de fenfation. Tous
les Nonces inftruits de vues de S , M. qui
ont toutes le bien de l'état pour objet , demandèrent
unanimement qu'on lui rendit la diftribution
des graces , à laquelle elle avoit renoncé
par une conftitution de la Diète de 1775 .
Plufieurs offrirent de lui remettre les Starofties
qu'ils poffédoient ; les autres qui avoient droit
aux premières vacantes offrirent de renoncer à
leurs droits. Mais comme les Puiffances alliées
( 199 )
garantes de la conftitution de 1775 , auroient pu
trouver mauvais qu'on y eût fait des changemens
fans leur avea , le Roi pour éviter de nouvelles
plaintes défagréables , & des difcuffions qui n'auroient
fait que mettre dans tout fon jour l'état
de foibleffe & de dépendance de la Républi
que , a demandé que la décifion définitive de
cet objet important fût renvoyée à la Diète
prochaine ; en attendant il difpofera des petites
Starofties. Parmi les Magnats qui fe font diftingués
par leur générofité dans cette occafion ,
on doit nommer le Prince Calixte Poninski ,
Nonce de Pofnanie , frere du Grand-Tréforier
de la Couronne . Après avoir offert de rendre
la Staroftie de Braclau qu'on n'a voulu , ni
pu accepter , il a renoncé à une penfion
de 18,000 florins qu'il a fur le Tréfor public
en qualité de chef d'un régiment ; cette fomme
eft deftinée à l'entretien du Corps des cadets.
Le Prince Sapiéha imita cet exemple en promettant
une fomme pareille pour le même objet.
Au milieu de ces débats intéreffans de patriotifme
& de bienfaifance , M. Antoine Pulawski ,
Nonce de Czernichowie demanda à S. M. de
permettre au Maréchal , Comte Pulawski , fon
frere , de fe purger du crime de régicide dont il
a été accufé & de revenir dans fa patrie . La
Chambre des Nonces appuya fa Requête , &
le Roi y confentit aux conditions fuivantes, que
le Maréchal Pulawski enverra , au Confeil-
Permanent , toutes pièces qui peuvent fervir à
fa juftification contre l'Arrêt de 1775 , & après
cela le Confeil lui enverra un fauf- conduit ; en
vertu duquel il pourra revenir , & fe Toumettre
au jugement de la Diète.
Cette affemblée , avant de fe féparer , s'eft
auffi occupée du commerce avec la Pruffe ; celui
de la République y gémit fous des entraves
qu'on ne ceffe de multiplier ; on fe plaint des
( 200 )
douaniers Pruffiens qui manquent journellement
au traité , en levant 30 & jufqu'à so pour cent,
de droits , tandis qu'ils ne font autorifès qu'à lever
12 pour cent. La Diète a fait préfenter des
notes très fortes fur ce fujet au Miniftre de
Pruffe ; elle en a fait préfenter auffi à celui
de Ruffie pour réclamer la protection & les
bons offices de cette Puiffance.
-
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 10 Novembre.
ON travaille ici à de riches ornemens de
tête , & a divers bijoux précieux que l'Impératrice-
Reine fe propofe d'envoyer à la Reine
de France à l'occafion de ſes couches.
L'Empereur informé par lui -même de l'ardeur
& de la bravoure avec lefquelles fes
troupes légères ont foutenu le choc des ennemis
, pendant la campagne dernière , vient de
leur adreffer une lettre circulaire extrêmement
flatteufe , & propre à les porter à foutenir leur
réputation par un redoublement de zèle &
d'efforts . L'Impératrice - Reine a fait frapper.
plufieurs médailles qu'elle a données en récompenfe
à plufieurs des Officiers qui fe font
diftingués par leur conduite .
On fait des préparatifs confidérables pour
l'année prochaine , & on s'attend à une cam- ,
pagne très - vigoureufe , fi l'hiver ne ramène
pas la paix. Les Couriers , à Pétersbourg & .
à Versailles , fe multiplient beaucoup depuis
quelque tems ; on efpère que ces Puiffances
parviendront à accommoder les différens qui fe
font élevés au fujet de la Bavière. La paix que la
première de ces Cours eft fur le point de faire
avec la Porte , femble nous préparer un nou-.
vel ennemi ; mais d'ici au printems les circonftances
peuvent changer ; la Porte qui jufqu'à
( 201 ) )
préfent ne paroît avoir agi que par des impreffions
étrangères , peut céder encore à de nouvelles
; notre Cour , ne négligera fans doute
pas d'effayer de lui infpirer des réfolutions qui
favorifent nos vues ; on efpère qu'elle y réuffira.
La bonne intelligence qui règne entre les ,
deux Cours juftifie ces efpérances ; le Grand-
Vifir vient de donner une nouvelle preuve de
cette harmonie , en déchargeant les fujets de
la maifon d'Autriche , d'une partie des droits
que ceux des autres Puiffances payent & doivent
continuer de payer en entier.
De HAMBOURG , le Is Novembre.
LES nouvelles de la Saxe & des deux Siléfies
annoncent que les armées Pruffienne &
Saxonne ont fait toutes leurs difpofitions pour
leurs quartiers d'hiver ; mais elles ne difent
point encore qu'elles y foient entrées ; on s'attend
toujours à voir les hoftilités continuer dans
le cours de cette faifon. L'Empereur ne néglige
rien pour affurer la tranquillité des poftes qu'il
a établis pour garantir la Bohême de toute
nouvelle invafion ; felon la plupart des avis , il
ne quittera point le Royaume & hivernera à
Brandeiff.
Les Miniftres d'Etat du Roi de Pruffe qui fe
font rendus de Berlin à Breflau , font croire
qu'ils feront employés à quelque négociation
d'ici au printems prochain , & on a toujours
quelqu'efpérance de paix . Les circonftances
actuelles , difent quelques lettres de Siléfie
femblent fonder ces efpérances . Si le Roi de
Pruffe n'a pas fait tout ce qu'il defiroit dans
cette campagne , on doit confidérer qu'elle a
commencé tard. Ce n'est qu'en Juillet que les
premières négociations ont été rompues ; elles
ont fufpendu tout-à- coup les hoftilités , lorfqu'on
les a reprifes ; & ce n'eft qu'à la fin
Is
( 202 )
2
d'Août , que ce Prince , après s'être apperçu
qu'on ne cherchoit qu'à l'amufer & à gagner
du tems , a enfin agi. La faifon étoit déja trop
avancée pour faire quelque chofe dans un pays
où l'hiver commence de bonne heure . Cependant
, en évacuant la Bohême , il s'eft emparé
de la haute Siléfie ; maître de cette Province , il
coupe à l'Autriche toute communication avec
fes poffeffions en Pologne ; elle ne peut rien en
tirer , ou y faire paffer quelque chofe que par les
Monts Crapaks qui font couverts de neiges ,
& fur lefquels il n'y aura point de route ouverte
avant leur fonte. S'il faut en croire les
mêmes lettres , la maifon d'Autriche qui a
porté fes forces à 220,000 hommes ne peut en
entretenir d'auffi formidables qu'en tems de
paix , parce qu'alors le foldat travaille & s'habille
lui-même ; mais en campagne , il faut lui
fournir des habits , des fouliers & des chemifes
, qu'il ne peut alors faire lui- même. Cette
dépenfe énorme exige des fonds immenſes . La
Bohême eft ruinée ; les armées Pruffiennes en
ont mangé quelques cercles , & les armées
Autrichiennes , qui l'ont défendue , ont dévoré
le refte. Il eft douteux que l'année prochaine
cette Puiffance tire de grands fecours de fes
poffeffions en Pologne ; l'armée Ruffe prête à
marcher eft à portée de fe tourner de ce côté .
Si la guerre continue , cette Puiffance a annoncé
qu'elle y prendra part. La déclaration
qu'elle a faite à la Cour de Vienne eft trop importante
dans ce moment , pour que nous négligions
de la tranfcrire ; elle eft conçue ainſi :
53 L'Impératrice de toutes les Ruffies a montré
dès le commencement les plus vives inquiétudes
des fuites que pouvoit entraîner la fatale conteftation
fur la fucceffion aux Etats de Bavière . Ses
fentimens d'humanité d'une part , de l'autre , fes
connexions avec le plus grand nombre des Princes
( 203 )
de l'Empire , fon alliance avec le Roi de Pruffe ,
Peftime & l'amitié fincères qu'elle profeffe pour
LL . MM . II . & R. A. lui ont fait une loi de ne
rien omettre de ce qui a pu dépendre de fes foins
& de fes bons offices , pour prévenir un éclat dangereux
, en amenant les deux Parties à un arrangement
amiable. C'eft dans cette vue qu'en recevant
auffi affectueuſement qu'il convent à une puiffance
zèlée pour la justice , & bien intentionnée pour la
paix , les plaintes & follicitations des différens
Princes & Etats lèzés par l'occupation foudaine
d'une partie confidérable des Etats de Bavière , à
la mort du dernier Electeur : S, M. I. les a fucceffivement
fait paffer fous les yeux de la Cour I. & R. les
recommandant uniquement à ſon équité , n'employant
que la voix de l'interceffion , & ne fe permettant
pas la moindre difcuffion , ni fur la
validité de ces réclamations , ni fur la réalité des
droits que la Cour I. & R. a exercés « .
» Avec combien de douleur S. M. I. ne doitelle
pas voir aujourd'hui , que toutes les tentatives
pour une conciliation ont été infructueufes ,
que les négociations ouvertes à Berlin fe font
rompues fans aucun effet , que la repriſe de ces
négociations & la double miffion du fieur Thugut
n'ont également rien produit , quoique dans cette
miflion S. M. l'Impératrice- Reine ait déployé des
fentimens de générofité & de modération , dignes
des plus grands éloges , les conditions qui y
étoient jointes , ne pouvant pas donner à cette
nouvelle négociation un meilleur fort que n'avoit
eu la précédente ; enfin , que des hoftilités fe commettent
de part & d'autre , & que les armées en
préfence font à la veille de vuider la querelle par
le fort des armes .
» Une pofition fi extrême influe néceſſairement
fur celle que la Cour de Ruffie auroit defiré de
conferver , & c'est pour être fidèle à la candeur
qui règne dans toutes les démarches , que S. M. I.
I 6
( 204 )
ne veut point cacher à LL. MM . II . & R. Apoft.
combien diffère pour elle le point de vue , fous
lequel elle devra envifager une guerre effective
de celui fous lequel elle a confidéré juſqu'à préfent
un fimple différend , qu'elle avoit toujours
l'efpérance de voir terminé à l'amiable «<.
L'Allemagne par fa pofition comme par fa
puiffance eft le centre de toutes les affaires & de
tous les intérêts de l'Europe. L'intégrité de fa forme
de Gouvernement , ou les altérations qui y
feroient faites , la tranquillité dont elle jouit ou
la guerre qui la déchire , intéreffent au plus haut
dégré tous les autres Etats , fur- tout ceux qui
comme l'Empire de Ruffie , joignent aux intérêts
& aux connexions naturelles d'Etat à Etat , & à
des liaiſons d'amitié avec la plupart des Princes
de l'Empire , les confidérations d'une alliance
étroite avec la puiffance qui s'eft armée pour s'oppofer
à des voies de fait de la Cour I, & R « .
» Il n'eft donc pas au pouvoir de l'Impératrice
de refter dans les termes de l'extrême ménagement
qu'elle a eu d'abord de fe refufer à tout examen
des droits à la fucceffion de Bavière . S. M. fe
voit obligée au contraire d'y entrer malgré elle ;
& puifqu'elle eft forcée de dire fon fentiment , elle
le fait avec la franchiſe propre à ſon caractère.
Sans difcuter les droits du Corps Germanique , &
ne prenant d'autre règle , que l'équité naturelle &
les principes de toutes les fociétés , tout ce qui s'offre
à S. M. I. dans l'importante queftion qui agite
tout l'Empire , c'eft que de la part de la Cour de
Vienne , d'anciennes prétentions négligées pendant
plufieurs fiècles & oubliées dans le Traité de Weftphalie
, font aujourd'hui mifes en avant contre ce
même traité qui fait la bafe & le boulevard de la
conftitution du Corps Germanique ; c'eft que la manière
dont elles ont été exercées , eft- plus opporée.
encore à cette paix facrée , la plus folemnelle qui ait
jamais exifté dans le monde Chrétien , c'eft enfin
( 205 )
•
que la guerre , qui va foutenir fes premières dématé
ches , met en un danger éminent toute la Conftitu--
tion de l'Empire ; & de fon renversement , s'enfuivroit
une fecouffe violente à tous les Etats qui l'avoifinent ,
un dérangement d'ordre & d'équilibre pour toute
'Europe , & de - là , fût- ce dans les tems les plus
éloignés , un danger poffible pour l'Empire de Ruffie
, qu'il eft de la fageffe d'un bon Souverain de prévoir
, & fur lequel la Cour Impériale de Ruffie ne
peut qu'adopter les propres principes & les maximes
de la Cour I. & R. en pareil cas « .
S. M. I. n'a pu pefer des confidérations auffi
graves , fans fe permettre de faire un nouvel effort
auprès de LL. MM . II . & R. A. en invitant LL . MM .
par tous les principes d'équité & les fentimens d'humanité
qui leur font fi naturels , à faire ceffer les
troubles préfens de l'Empire Germanique , en convenant
définitivement avec S. M. le Roi de Pruffe
& les autres parties intéreffées d'un arrangement
légal & amiable de toute la fucceffion de Bavière ,
conformément aux loix & aux conftitutions «<.
» C'eft ainfi que S. M. I. ofe encore exprimer fes
voeux pour le maintien de la paix , elle fe flatte
que fa démarche ne fera reçue que comme une
nouvelle preuve de la confiance fans bornes , qu'elle
met en la modération & l'humanité de la Cour
I. & R. & dans les fentimens paternels pour elle
de S. M. I'Impératrice-Reine , & elle fouhaite d'autant
plus ardemment qu'elle produife un heureux
effet , qu'il en coûte infiniment à fon amitié pour
LL. MM. I. & R. d'être obligée de déclarer
qu'elle ne fauroit voir indifféremment la guerre
allumée en Allemagne , tant pour fon objet que:
pour les circonftances & fes effets poffibles , &
qu'elle devra prendre en une jufte & férieufe confidération
, ce qui convient aux intérêts de fon
Empire , à ceux des Princes fes amis , qui ont ré- ¦ ¦
clamé fon appui , & fur- tout à fes obligations en
vers fon allié w
( 206 )
On prétend que la Cour de Vienne a répondu
» que jufqu'à préfent elle avoit fait audelà
de ce qu'on pouvoit raifonnablement attendre
d'elle ; qu'elle alloit faire part de cette
déclaration à fes alliés , & réclamer à for
tour les fecours qu'ils lui doivent par leurs
traités avec elle «. On parle , en conféquence ,
beaucoup du départ de plufieurs perfonnes diftinguées
pour différentes Cours ; on annonce.
aum celui de M. de Thugut pour Conftantinople
, où on le dit chargé d'une négociation
fecrette que quelques perfonnes prétendent avoir
pour unique objet de réveiller les anciennes
difpofitions des Ottomans pour forcer la Ruffie,
par le befoin qu'elle pourroit avoir de toutes
fes forces , à retenir celles qu'elle defline au
Roi de Pruffe .
Différentes lettres de plufieurs endroits de
l'Empire , portent que les Electeurs de Cologne
& de Hanovre , & le Landgrave de Heffe-
Caffel ayant deffein d'obferver une neutralité
abfolue , & de protéger en même-tems leurs
Etats , ont réfolu d'affembler leurs troupes &
de s'unir pour leur fûreté. Le Roi de Pruffe inf
truit de ce projet l'a fort goûté , & a même
propofé de joindre quelques régimens à leur
armée ; on dit que l'Electeur de Hanovre a
répondu au nom des deux autres Princes que
leurs troupes fuffifoient , & que fi l'on en joignoit
de la part d'une des Puiffances belligérantes
fans l'aveu de l'autre , ce feroit s'écarter
du fyftême d'une exacte neutralité ; qu'en conféquence
on feroit part de cette propofition à
l'Empereur.
S'il faut en croire des lettres de Saxe , le Feld-
Maréchal Baron de Laudohn s'eft démis du
commandement de la feconde armée Impériale
en Bohême , & l'a remis au Feld - Maréchal
Comte de Haddick , Elles ajoutent que le Ma(
207 )
réchal de Laudohn a écrit au Prince Henri ,
pour l'inftruire que ce n'eft plus à lui qu'il
doit s'adreffer fi les troupes Impériales commettent
des défordres en Saxe ; on prétend
que fa lettre eft terminée par un compliment
à S. A. R. à laquelle il dit » qu'il eft très- flatté
d'avoir eu l'honneur de commander pendant une
campagne vis -à-vis un Général tel que cePrince ".
On ne dit point les raifons qui lui font quitter
le fervice ; on préfume , s'il eft vrai qu'il le
quitte , que le mauvais état de fa fanté le porte
feul à fortir d'une carrière dans laquelle il s'eft
acquis tant de gloire.
Selon quelques bruits que nous ne garantirons
point, le Miniftre Impérial , à Munich ,
infifte beaucoup auprès de l'Electeur fur une
réponſe cathégorique au fujet du parti qu'il
prendra dans les circonftances actuelles. On a
fait la même demande à l'Electeur de Cologne
qui a , dit- on , répondu qu'ignorant la réfolution
que prendroit la France , il ne pouvoit
que fe déterminer à la neutralité .
De RATISBONNE , le 20 Novembre .
LA Diète a repris fes féances depuis le 2
de ce mois. Jufqu'à préfent il ne s'eft rien paffé
de bien important dans fes affemblées ; la grande
affaire de la fucceffion de Bavière , qu'on difoit
devoir y être portée , ne s'y difcute point encore
; les Princes intéreffés fe contentent de
diftribuer leurs mémoires aux Miniftres en particulier
Le Duc des Deux - Ponts leur en a
fait remettre dernièrement un fort étendu fous
le titre d'Expofé des Droits Fidéi - Commiffaires
de la Maifon Palatine en général , & du Duc
des Deux - Ponts en particulier , comme plus.
proche Agnat & fucceffeur à la dignité Electorale
, fpécialement fur les pays fujets & appartenances
délaiffés par le feu Electeur Maxi(
208 )
milien-Jofeph de Bavière . Cet écrit qui contiene
57 feuilles d'impreffion eft divifé en 8 fections.
On expofe dans la première les droits de la
Maifon Palatine ; dans la feconde on traite des
prétentions de la Maifon d'Autriche , fur les
pays qu'elle réclame en Bavière ; dans la 3e. & .
la 4e. de celles qu'elle forme fur la Principauté,
de Mindelheim , fur les fiefs de Bohême. Les
fiefs prétendus ouverts à l'empire font l'objet de
la se .; les droits de la Maifon de Saxe , fur
l'Alleu de Bavière , font exposés dans la 6e. ;
dans la 7e. , ceux des Ducs de Meklenbourg
fur le Landgraviat de Leuchtemberg , & on
confidère dans la dernière , le traité du 3 Jan
vier & l'état actuel de la conteftation.
Les Etats de Bavière ont de nouveau préfenté
des remontrances très - fortes à l'Electeur
Palatin , contre le démembrement de ce pays ;
ce Prince qui devoit fixer fon féjour à Munich
, n'eft pas éloigné , dit- on , de retourner
à Manheim ; quelques perfonnes attribuent ce
changement à quelques oppofitions que fes volontés
ont éprouvé , ce qui feroit peut être une
raifon de ne pas quitter cette ville . Quoiqu'il
en foit , il vient de faire déclarer de nouveau
que malgré toutes les recherches qu'il a fait
faire , tant dans les répertoires & les Regiftres
que dans les dépôts des Archives Bavaroifes
on n'a pu découvrir l'acte de renonciation du
Duc Albert.
Suite de la Déclaration du Roi de Pruffe.
2. La propofition que le B. de Thugut fit le 13
d'Août à Braunau , portoit fimplement que l'Impératrice-
Reine reftitueroit ce qu'elle a fait occuper
en Bavière & dans le Haut-Palatinat , & délieroit
l'Electeur Palatin des engagemens qu'il a pris avec
elle par la convention du 3 de Janvier. Il n'y étoit
nullement dit que S. M, I. R. renonceroit à tou(
209 )
tes fes prétentions fur la Bavière. Or ce n'eft pas
de la Convention feule du 3 de Janvier que la
Cour de Vienne dérive fes droits , elle les fonde
encore fur une ancienne inveftiture de l'Empereur
Sigifmond. Le Roi n'avoit- il donc pas à craindre
ici quelque réſervation mentale ? L'expérience des
procédés peu sûrs de la Cour de Vienne , & même
la manière dont la convention du 3 Janvier avec
l'Electeur Palatin avoit été moyennée , ne pouvoit
que fortifier une pareille appréhenfion. On pouvoit
prévoir que lorfque S. M. fe feroit liée les mains
à l'égard des Margraviats , la Cour Impériale reviendroit
comme partie intéreffée devant les Tribunaux
de l'Empire , avec les anciennes prétentions fur la
Bavière , auxquelles elle n'auroit pas renoncé par
l'acte propofé. Le chemin à cette démarche auroit
été frayé par la clauſe annexée à la première propoſition
du B. de Thugut : comme au moyen d'un
tel arrangement , toute la fucceffion de Bavière ſeroit
remife dans fon état primitif , la difcuffion &
le jugement des autres parties intéreſſées à ladite
fucceffion feroient renvoyés aux voies ordinaires
de juftice. On jugera fi la tournure fingulière de
cette propofition indique une renonciation complette
& fans réferve , ou fi la Cour de Vienne n'a
pas voulu fe ménager affez fenfiblement une porte
ouverte pour faire de nouveau valoir ces prétentions
, dans le cas peu vraisemblable où la propofition
eût été acceptée ; du moins la Cour de
Vienne auroit dû s'expliquer plus clairement fur ce
point à Braunau. Ne l'ayant point fait , elle ne doit
pas trouvér étrange qu'on lui fuppofe de femblables
vues , & elle ne fauroit détruire un foupçon auffi
fondé , quand même elle voudroit , après s'être
afſurée du refus de ces propofitions , préfentement
avancer qu'elle avoit eu réellement l'intention de
ne plus former aucune prétention fur la Bavière .
3. Outre qu'il n'y avoit aucune sûreté pour le
Roi à accepter cette propofition , S. M. ne pouvoit
( 210 )
jamais y donner les mains fans déroger à fa dignité
& aux droits inconteftables de fa Maiſon . La Maifon
Electorale de Brandebourg jouit fans contredit ,
comme toutes les autres Maifons Souveraines de
l'Allemagne , du droit de difpofer par un concert
des membres qui la compofent de fes pays héréditaires
par des accords de famille , de les partager
ou de ne point les partager, & d'ufer enfin à
leur égard felon que bon lui femble , en tant que les
loix féodales & celles de l'Empire ne fe trouvent
pas léfées par de femblables arrangemens . Ce droit
n'a nullement été reftreint par le Teſtament de l'Electeur
Albert Achille de 1473 & par la convention
de Gera de 1603. Ces pactes de famille , felon l'efprit
& la lettre , n'ont eu pour objet que de reftreindre
autant que poffible les partages alors trop
ufités de pays . Ils ftatuent expreffément : Qu'il n'y
aura pas plus de trois lignes régnantes dans la
Maifon de Brandebourg , mais ils ne défendent
point qu'il y en ait moins. Cette interprétation eft
juftifiée par l'obfervance , n'y ayant eu à différentes
reprifes que deux Princes régnans dans la Maiſon
de Brandebourg , quoiqu'il y en ait eu davantage en
vie. Mais en accordant même , ce qui n'eft point ,
que ces pactes de famille euffent réellement fixé à
trois le nombre des familles régnantes ; il n'en feroit
pas moins vrai , que d'après toutes les loix naturelles
, civiles & féodales , la Maifon de Brandebourg
a la liberté d'abroger ces pactes par un concours
unanime de tous les membres , de les changer
comme elle le juge à propos , & d'en faire de nouveaux
felon les circonstances & l'utilité qu'elle y
trouve. S'il n'en étoit ainfi , elle feroit la feule de
toute l'Allemagne qui fût privée de l'exercice de ce
droit naturel. Une nouvelle preuve qu'elle en jouit
complettement , c'eft que l'Empereur Frédéric III ,
dans une bulle d'or donnée à la Maiſon de Brandebourg
en 1453 , & même dans la confirmation du
teſtament d'Albert de 1473 , confirme d'avance toutes
( 211 )
les unions , tous les partages , tous les arrangemens
& toutes les déterminations , que l'Electeur ou après
lui fes fils ou leurs héritiers mâles de fa Maiſon , feroient
& ftatueroient entr'eux fucceffivement & à¸
perpétuité , fous peine , en cas de contravention , de
nullité & d'une amende de mille marcs d'or. Cet
Acte confirmant à la Maifon de Brandebourg fa liberté
naturelle de changer à volonté les pactes qui
la regardent , l'Empereur & l'Empire n'ont certaine
ment acquis par cette confirmation , ni ne ſe font réfervés
, le droit de s'arroger quelque connoiffance
ou jugement des changemens qui pourroient s'y
faire. Il a été fi peu queftion d'une telle réſerve ,
que l'Empereur & l'Empire ( lequel Empire n'y a
d'ailleurs pas concouru réellement , mais par une
fimple formule de Chancellerie ) n'ont confirmé les
teftamens des Electeurs Frédéric & Albert que cachetés
, car c'eft ainfi qu'ils ont été prefentés à cette
confirmation. L'Empereur & l'Empire ayant done
confirmé cachetés les pactes de la Maiſon de Brandebourg
, n'en ont pu favoir le contenu ; ils n'ont
eu ni le droit ni l'intention de prendre connoiffance
des changemens qui pourroient y avoir été mis. La
confirmation de l'Empereur & de l'Empire n'étant
ni effentielle ni néceffaire , étoit une fimple formalité
, qu'on jugeoit alors utile pour plus de manutention.
Elle rendoit les pactes de famille en queftion
auffi peu loix permanentes de l'Empire , que mille
autres teftamens & Contrats de Princes Allemands
qui ont été revêtus de la même formalité , & c'eft
une nouvellé tentative nullement indifférente aux
Etats de l'Empire , que la Cour Impériale fait à
cette occafion , de vouloir ériger en loi d'Empire
les formules & fimple ufage qui émanent de fa
Chancellerie. Que la Maifon de Brandebourg poffède
fes pays héréditaires partagés ou par indivis
c'est ce qui eft & qui doit être très indifférent à
l'Empereur & à l'Empire. Les feuls Princes de cette
Maifon y font intéreflés . Eux feuls , non l'Empe
1
( 212 )
reur & l'Empire , ont le droit de provoquer aux
difpofitions du Teftament d'Albert & de la convention
de Gera , & d'en demander l'accompliffement.
S'accordent-ils entr'eux à ne s'y plus tenir
mais à prendre d'autres arrangemens par rapport
à leurs pays héréditaires , ni l'Empereur ni l'Empire
, ni le Cercle de Franconie n'ont ni droit ni
intérêt de s'y oppofer . La Maifon de Brandebourg
eft auffi libre à cet égard que l'Autriche l'eft d'établir
ou de ne point établir des branches collatérales
de fa Maiſon en Stirie , dans le Tirol ou dans
d'autres parties de fes Erats héréditaires .
On fe fatte d'avoir levé par ce petit nombre
d'obfervations les doutes que la Cour de Vienne
voudroit faire naître contre la validité d'une réunion
future des Margraviats de Franconie avec
l'Electorat , qu'elle a tâché d'établir non-feulement
dans fon Manifefte , mais auffi dans un écrit anonyme
diftribué avec affectation en plufieurs langues à
toutes les Cours , & même publié dans la plupart
des Gazettes. Ce petit artifice , fi peu digne
d'une auffi grande Cour , n'a été évidemment em
ployé que pour fe venger de l'oppofition de S. M.
au démembrement de la Bavière , ou la pórter encore
, s'il étoit poffible , à y confentir. De quel
droit & fur quels principes d'équité une Puiffance
étrangère peut-elle d'avance , & fans y être appellée
par aucune des parties intéreffées , s'ingérer
dans les affaires domeftiques d'une autre Maiſon ,
& fufciter des doutes & des difcuffions fur une
affaire éloignée , très -cafuelle , qui ne la regarde
en rien , & qui fuppofe le décès d'un Prince qui
eſt encore à la fleur de fon âge ? C'eſt enfin pouffer
l'injuftice au plus haut point , que de vouloir
mettre une Succeffion liquide & avérée en parallèle
& en compenfation avec une prétention toutà
- fait imaginaire & infoutenable , & de s'efforcer de
faire paffer la dernière à la faveur de la première.
Le Public peut maintenant juger de la véritable
( 213 )
teneur & des circonftances de la première propofition
captieule , d'abord faite à Braunau , & renouvellée
depuis fous une face différente dans la
dernière repréſentation de la Cour Impériale à
l'Empire. On lui a préfenté dans leur vrai jour
les droits de la Maiſon Electorale de Brandebourg
à la fucceffion des Margraviats de Franconie . C'eft
donc avec confiance que S. M. en appelle aujourd'hui
, ainfi que S. M. I. R. , au jugement éclairé
des illuftres Etats de l'Empire & des hauts Garans
de la paix de Weftphalie . Qu'ils prononcent fur
les queftions fuivantes : la propofition du 13 d'Août
a-t- elle été faite férieufement ? n'a-t - elle pas été
au contraire illufoire , la Cour de Vienne l'ayant
-fait précéder d'une autre toute oppofée , & n'ayant
paru avec celle-ci qu'après que S. M. avoit eu la
générofité de rejetter la première ? S. M. I. R. a-t-elle
donné des marques d'équité & de modération ,
en offrant en apparence de fe défifter d'une prétention
tout-à-fait injufte , fi le Roi renonçoit à une fucceffion
légitime , mais éloignée , incertaine , & qui
p'a aucune liaiſon avec celle de Bavière ?
La fuite à l'ordinaire prochain.
ANGLETERK E.
DE LONDRES , le 30 Novembre.
L'OUVERTURE du Parlement , attendue avec
tant d'impatience & de curiofité , a enfin eu lieu
le 26 de ce mois ; le difcours prononcé par le
Roi étoit conçu ainfi :
» Milords & Meffieurs , je vous ai affemblés dans
une conjoncture qui demande votre plus férieufe
attention. Dans un tems de paix profonde , fans
prétexte de provocation , fans avoir le plus léger
fujet de plainte , la Cour de France s'eft permis de
troubler la tranquillité publique , en violation de
la foi des Traités & des droits généraux des Souve--
rains ; d'abord , en fourniffant clandeftinement des
( 214 )
armes & d'autres fecours à mes Sujets révoltés de
l'Amérique feptentrionale ; enfuite , en avouant ouvertement
qu'elle leur accordoit fon appui , & en
entrant dans des engagemens formels avec les Chefs
de la rébellion ; enfin , en commettant des hoftilités
& des déprédations ouvertes contre mes fidèles Sujets
, & en envahiffant effectivement mes Etats en
Amérique & dans les Indes Occidentales.
»Je me flatte qu'il eft fupreflu de ma part de vous
affurer que les mêmes foins , le même intérêt que
je prends au bonheur de mon Peuple , & qui m'ont
porté à faire tout ce qu'il étoit poffible pour prévenir
les calamités de la guerre , me font defirer de voir
le rétabliſſement des bénédictions de la paix , lorfqu'elle
pourra être effectuée d'une manière parfaitement
honorable , & avec sûreté pour les droits
de ce Pays.
» En attendant , je n'ai pas négligé de prendre les
mefures convenables & néceffaires pour faire
échouer les deffeins envieux de nos Ennemis , ainfi
que pour ufer de repréfailles générales ; & quoique
mes efforts n'ayent pas été fuivis de tout le
Juccès que la justice de notre caufe & le développement
vigoureux de nos forces fembloient nous
promettre ; cependant le commerce étendu de mes
Sujets a été protégé dans la majeure partie de fes
branches , & d'amples repréfailles ont été faites
fur les injuftes aggreffeurs , par la vigilance de
mes flottes , ainfi que par l'efprit actif & entreprenant
de mon Peuple.
» Les grands armemens que font d'autres Puiffances
; quelqu'amicales & fincères que foient leurs
profeffions , quelques juftes & honorables que
foient leurs vues , doivent néceſſairement fixer notre
attention. C'eût été une grande fatisfaction pour moi
de vous informer que les mesures conciliatoires tracées
par la fageffe & la modération du Parlement ,
ont produit l'effet defiré , & conduit à une conclufion
heureuſe les troubles de l'Amérique Septentrionale..
( 215 )
Dans cette fituation des affaires , l'honneur & la
fécurité de la Nation , demandent de nous d'une manière
fi marquée que nous développions toute notre
activité , que je ne puis douter de votre empreſſement
à me donner votre concurrence & votre appui : la
vigueur de vos confeils , la conduite & l'intrépidité
de mes Officiers & de mes forces de terre & de mer
fecondées par la bénédiction de Dieu , me fourni
ront , j'espère , les moyens de venger & de maintenir
l'honneur de ma Couronne , & les intérêts de
mon Peuple contre tous nos Ennemis.
» Meffieurs de la Chambre des Communes , j'ordonnerai
que l'on mette fous vos yeux l'apperçu des
dépenfes qu'exige le fervice de l'année fuivante ',
lorfque vous confidérerez quelle eft l'importance
des objets en conteftation , je ne doute pas que vous
ne m'accordiez les fubfides que vous jugerez néceffaires
au fervice public , & proportionnés aux be
foins préfens .
» Milords & Meffieurs, conformément aux pouvoirs
dont vous m'avez revêtu à cet effet , j'ai mis la Milice
fur pied pour contribuer à la défenſe intérieure
de ce Pays , & c'eft avec la fatisfaction la plus
grande & la plus vraie , que j'ai moi-même été
témoin de cet efprit public , de cette ardeur foute
nue , & de cet amour de leur l'ays qui animent &
uniffent tous les ordres de mes fidèles Sujets , &
qui ne peuvent manquer , en affermiſſant notre
sûreté au-dedans , de nous faire refpecter au-dehors ec.
La Nation n'a pas été contente de ne point
trouver dans ce difcours la promeffe de rechercher
les caufes qui ont fait avorter la campagne
de l'Amiral Keppel ; la conduite des
frères Howe , & ce que font devenus les 30
millions fterl . au moins , qui ont été dépensés
en Amérique ; l'aveu que fait S. M. , que les
efforts de fes armes n'ont pas eu le fuccès qu'elle
en attendoit , a paru précieux , dans un moment,
où l'on vantoit le triomphe de l'Amiral Keppel
( 216 )
qui avoit fait fuir les François , & l'impor
tance de la prife de Saint- Pierre & de Miquelon.
On a remarqué auffi qu'il n'a pas dit un
mot de l'Espagne , & qu'il a cherché à faire
oublier les craintes particulières qu'elle infpire
en annonçant vaguement des armemens faits
par d'autres Puiſſances ; il n'a point oppoſé à ce
tableau de Puiffances armées , un tableau confolant
de Puiffances armées en notre faveur ; les
eſpérances dont nos papiers nous bercent depuis
quelque tems de la part de la Ruffie font
évanouies ; fi elles avoient eu quelque fondement
, le Roi ne les auroit pas omifes dans fon
difcours.
Les deux Chambres , auff- tôt que le Roi
fe fut retiré , délibérèrent fur l'adreffe d'ufage
qu'elles doivent toujours au Roi en réponſe à
fon difcours.. Ces adreffes ne font ordinairement
qu'une feconde verfion de la harangue du
Souverain , avec cette unique addition que les
fidèles Communes s'emprefsèront toujours de
faire tout ce qui pourra convenir à S. M. La
difcuffion des termes dans lefquels elles doivent
être conçues , amène des débats entre le
parti de l'Oppofition & celui de la Cour , &
ils fe terminent toujours au gré de cette dernière.
Le Lord ,Coventry , dans la Chambre
Haute , parla avec beaucoup de force contre
le projet de continuer la guerre d'Amérique ,
qu'il traita d'extravagance , en préſentant un
tableau rapide & vigoureux , mais en mêmetems
bien affligeant , de l'état de l'Angleterre ,
dont les armes n'ont eu aucun fuccès , les fi
nances font appauvries , le commerce ruiné
le crédit anéanti , & les dettes immenfes.
»L'Amérique eft perdue , ajouta- t-il , il faut
fauver les débris de l'Empire ; on ne peut y
parvenir qu'en mettant fin à cette guerre funefte.
L'unique moyen de rendre à la Couronne
&
( 217 )
& à la Nation leur ancienne dignité , eft de
revenir fur fes pas , d'adhérer ftrictement à
l'efprit de la Conftitution dont on s'eft écarté ,
de mettre un terme à la corruption & à la
vénalité ». Au milieu de ce tableau , le Lord
plaça un éloge pompeux du Comte de Chatham
, & pour la confolation de fa Nation ,
il ajouta que » quoiqu'il n'y eût plus d'Hercule
pour nettoyer les étables du Roi Augée ,
( le Confeil de Saint-James ) il connoiffoit encore
des hommes qui entreprendroient la pénible
tâche de fauver leur patrie , s'il fe formoit
une confédération générale contre les
Miniftres ". Le Lord Briſtol ne mit pas moins
de chaleur dans fes difcours , en difant que la
Roi étoit entouré des anciens ennemis de fa
Maifon. L'Evêque de Pétersborough , contre
l'ufage du Clergé qui n'eft pas de fe déclarer
contre la Cour , éleva fa voix pour
affurer qu'il croyoit qu'une guerre avec la
France & l'Amérique unies , feroit la ruine
entière de la Nation , & après toutes ces déclamations
, l'adreffe propofée fut approuvée
à la pluralité de 67 voix contre 35 .
Les mêmes débats eurent la mêmé fin dans
la Chambre des Communes , dont 226 voix approuvèrent
l'adreffe rejettée par 107. Le Lord
North écouta , avec fon fang froid ordinaire ,
tout ce que l'on dit contre le Ministère en
général & contre lui en particulier ; & lorfqu'il
répondit enfuite , il confentit à fe charger
avec fes collègues , des reproches qu'on faifoit
au Lord Bute : mais il infinua adroitement
que ce n'étoit pas le moment de rechercher
leur conduite & de folliciter leur retraite
qu'on y gagneroit moins que par une réunion
de volontés devenue d'autant plus néceffaire
dans la conjoncture préfente, que la divifion feroit
courir les plus grands rifques au Royaume ;
15 Décembre 1778.
( 218 )
il réfuma enfuite fes opérations ; il juftifia ledélai
apporté au départ de l'Amiral Byron par
la crainte que le Comte d'Estaing ne menaçât
l'Angleterre, où il auroit pu tenter une defcente
fi Byron étoit parti avant lui Ii exalta la géné
rofité des offres faites aux Américains , quoiqu
elles n'aient pas fuffi pour les détacher de
la France ; l'évacuation de Philadelphie étoit
néceffaire pour refferrer le cordon des forces
Britanniques , & il fit entrevoir qu'il comptoit
encore fur la foumiffion de l'Amerique où la
Métropole avoit des partifans , prêts à la feconder
lorfqu'elle feroit un effort vigoureux .
Il y a quatre ans que le Ministère préfente cette
efpérance au Parlement , & on trouve un peu
fingulier qu'il ne foit pas encore détrompé . Ce
qu'il dit au fujet des Hollandois eft fur- toutcurieux
; c'eft leur intérêt , dit il , d'être
nos amis , auffi avons- nous la majeure partie
de ce peuple pour nous . Les mêmes différends
ont eu lieu au commencement de la guerre dernière.
Les Hollandois entraînés par leur cupidité
, veulent commercer par toute la terre ;
il eft naturel que la guerre les expofe à des
pertes ; mais il n'y a que quelques individus
qui fouffrent , & leurs plaintes ne nous meneront
point à une rupture.
Le Gouverneur Johnſtone étoit à cette féance ;
accufé d'intrigues odieufes , il avoit à fe juftifier
; il fe contenta d'affurer fur fon honneur
qu'il n'avoit employé aucune dame pour corrompre
aucun membre du Congrès . Quant à
l'état des affaires en Amérique , il prétendit
que l'Angleterre y avoit des forces fuffifantes
pour la foumettre , que l'armée étoit indignée
de cette idée , qu'elle l'avoit été en recevant
l'ordre d'évacuer Philadelphie.
L'amertume qui a régné dans cette première
féance , prépare , fans doute , à de violentes
( 219 )
5
oppofitions ; mais on ne croit pas qu'elles foient
plus efficaces qu'elles l'ont été jusqu'à -préfent.
La majorité des voix eft pour le Ministère ;
& le fuccès de ' toutes fes demandes le confole
des humiliations qu'il ne laiffe pas de recevoir
fréquemment Depuis quelque tems il ne publie
aucunes nouvelles de l'Amérique ; il en a cependant
reçu : mais on n'eft pas étonné de fon
fitence ; il eft vraisemblable qu'il ne le rompra
que lorfqu'il aura quelque chofe d heureux à
annoncer , & ce moment neft peut être pas
prochain. Les belles fpérances qu'il a données
il y a quelque tems , lai impofent la loi de
la plus grande circonfpection dès qu'il n'aura
rien à dire pour les confirmer ; felon les papiers
à fes gages , on devoit apprendre l'entier
fuccès d'une expédition du Général Clinton ,
contre le Général Washington & la deftruction
totale de la flotte Françoife par l'Amiral Byron ,
qui devoit l'aller chercher à Bolton Le 25 ,
il a reçu des dépêches , & il n'a rien publié.
On prétend , qu'en effet , le Général Clinton
eft de retour de fon expédition ; il avoit conduit
avec lui soos hommes pour intercepter
un gros convoi qu'on faifoit paffer à Boston :
il n'a pu l'empêcher de fe rendre à fa deftination
, & fes troupes ont été très mal menées
par les Américains , qui les ont repouffées.
On ne parle plus du projet du fiége de Bolton
par mer & par terre ; les papiers de la Cour
d fent que ce fiége eft renvoyé au printems
prochain , parce qu'on a détaché roop hommes
pour la défenfe de nos ifles . S'il faut les en
croire , on ne fe propofe rien moins que de
porter à 74,000 hommes les troupes que nous
avons en Amérique ; pour cet effet , on fera
embarquer 25,000 nationaux & 15,000 auxiliaires
Tout le monde ne voit pas comment ce
pays pourra nous fournir tant de monde , ni
K 2
( 220 )
quel fera celui qui nous donnera les auxiliaires.
L'Allemagne ne nous offre plus de reſſources ;
c'eft avec peine que les Princes qui nous ont
déjà donné des hommes , nous envoient des recrues
, & elles ne font pas proportionnées à
nos befoins.
Toutes ces belles affurances confignées dans
nos papiers , ne nous raffurent point fur le fort
de nos illes ; nous favons combien elles font
expofées , & qu'elles ne peuvent recevoir les
fecours prompts & urgens dont elles ont befoin,
qu'en nous affoibliffant à New- Yorck ou en
l'abandonnant ; on difoit qu'on avoit pris le
premier parti : on prétend aujourd'hui que le
Général Clinton s'y eft refufé , & qu'il a défobéi
aux ordres exprès qu'il avoit reçus à ce
fujet. Cette nouvelle , qui eft peut- être fauffe ,
a augmenté les allarmes de nos Négocians ,
qui ont des poffeffions dans nos ifles . » Nous
les perdrons toutes fucceffivement , dit on dans
un de nos papiers , & à chacune on dira qu'elles
étoient peu importantes pour la Grande-
Bretagne , qui , à la fin , fera totalement dépouillée
on exaltera la conquête de Saint-
Pierre & de Miquelon , les prifes faites par
nos corfaires. Il feroit à fouhaiter que nos Miniftres
vouluffent examiner , avec un peu d'attention
, un état comparatif de nos gains &
de nos pertes. On évalue les prifes que nous
avons faites fur les François à 1,250,000 liv.
fterl.; & celles qu'ils ont faites fur nous , à
500,000 : la balance paroît être pour nous de
750,000 ; mais qu'on joigne aux gains de la
France , la valeur de la Dominique , & on verra
de quel côté eft l'avantage . Pour connoître cette
valeur , voyons les exportations que nous y
faifions ; 946 quintaux de fer travaillé , 345
pièces de toile , 1200 quintaux de cuir travaillé
, 22 quintaux de mercerie , 889 quin(
221 )
taux de plomb , d'étain , de vaiffelle de cuivre ,
& d'airain travaillé . Il feroit difficile d'évaluer
à moins de 2 millions fterling la perte de cette
ifle «.
›
» On diroit , lit- on dans un autre , que la
France & l'Angleterre ont fait un arrangement
particulier relativement à leurs différens fuccès .
Chez nous les Négocians feuls réuffiffent ,
parce que ce font des honnêtes gens qui s'occupent
de leurs affaires , tandis que l'adminiftration
, par divers motifs , néglige tout ou
gâte ce dont elle fe mêle . En France les Miniftres
font honnêtes & attentifs ; c'eft pour
cela qu'ils ont porté leur marine à un point où
on ne l'avoit point encore vue dans aucune des
guerres précédentes . C'eft pour cela qu'ils ont
fait impunément une alliance offenfive & défenfive
avec nos ennemis , qu'ils prennent nos
ifles fans perdre un feul homme , & nous tiennent
dans la crainte continuelle d'une invafion
.
Le Roi a difpofé en faveur du Vicomte de
Stormont, ci - devant Ambaffadeur en France ,
de la charge de Lord -Jufticier d'Ecoffe , vacante
par la mort du Duc de Queensbury. Cette nomination
va mettre fin à la rivalité qu'il y a
eu pour la charge de Grand-Ecuyer de S. M.;
le Lord Mansfield l'avoit demandée pour le
Vicomte de Stormont fon neveu , & plufieurs
Seigneurs de la Cour , défignés fous le nom de
parti de Bedford , agiffoient avec beaucoup
d'empreffement pour la faire donner au Comte
de Waldegrave , Grand-Ecuyer de la Reine.
» Un marchand de cette ville , écrit - on de
Liverpool , avoit des papiers de conféquence
fur un vaiffeau venant des ifles , & qui a été
pris & conduit en France . Ce marchand a écrit
auffi - tôt à fon correfpondant à Paris , qui s'eft
adreffé à M. de Sartine ; ce Miniftre a fait
K 3
( 222 )
rendre auffi tôt les papiers en queſtion , en difant
: au milieu des calamités de la guerre , je me
ferai toujours un plaifir d'adoucir le fort des particuliers
».
Les fonds ont baiffé confidérablement depuis
quelque tems . » Le Roi , dir un de nos papiers ,
auroit un moyen sûr de les faire remonter au
pair dins le jour même , quoique la diftance
foit grande , il n'auroit pour cela qu'à caffer
fon Parlement , changer fes Miniftres & reconnoître
l'indépendance Américaine «.
ÉTATS - UNIS DE L'AMÉRIQUE SEPT.
De Fixh- Kill , le 10 Septembre . Le Comte
Pulawski , dont le nom & les malheurs font fi
célèbres , ayant quitté fa patrie & l'Europe ,
eft venu combattie en Amérique pour la défenfe
de la liberté , qui lui avoit d'abord mis
les armes à la main en l'ologne ; le Congrès
a créé un Corps de cavalerie & d'infanterie
légères , fous le nom de Légion , dont il a donné
le commandement à cet Officier. M Pulaw
ski qui s'eft chargé de le lever en éxecu
tion des ordres du Congrès , & de le former ,
s'en eft acquitté avec tant de zèle , que cette
troupe eft déja complette. Elle eft compofée
de 600 hommes à pied & à cheval ; il l'a conduite
à l'armée ; comme Philadelphie étoit fur
fa route , il a traverfé cette Ville à la tête de
ce Corps , dont le bon ordre & l'air martial
qu'il a déja pris fous fon chef , lui font le
plus grand honneur.
"Le Brigadier- Général Penbroeck , qui commande
la Milice en cette partie , écrit- on d'Albany
, a reçu ces jours derniers un exprès de
Canghnawags , avec la nouvelle que Germansflats
, petit Bourg fort joli , fitué fur les deux
bords de la Mohawk , a été réduit en cendres
par un parti d'Anglois . Les Habitans qui
( 223 )
avoient été heureufement avertis du deffein
cruel de leurs ennemis , ont eu le tems de fe
fauver & d'échapper à incendie , dont on
n'avoit pas fans doute le projet de les excepter.
Cette nouvelle horreur eft digne des ennemis qui
nous font la guerre , & qui cherchent à regagner
notre affection par de pareilles atrocités.
On n'a point encore de détails de celle ci. La
Milice de ces cantons eft fous les armes & prête
à marcher au premier ordre. C'eft ainfi que par
la dévaftation de notre pays , on femble avoir
voulu rendre notre haîne & notre courage plus
utiles à la caufe publique «.
De Charlestown , du 5 Octobre . M. Guillaume
Franklin , fils du Docteur , & ci - devant Gouverneur
de la Province de Jerfey pour S. M. B.
vient d'être relâché de la priſon où il avoit été
mis par ordre du Congrès , au commencement
de la rupture avec l'Angleterre . On dit qu'il a
été échangé contre le Docteur M' Kinley ,
Gouverneur des Comtés fur la Délaware pour
le Congrès , qui avoit été fait prifonnier par les
troupes du Général Howe , l'année dernière.
On affure auffi que le Congrès a fait remettre
en liberté M. Penn , ancien Gouverneur de
Penfylvanie .
»Environ trois femaines après l'arrivée
des bâtimens de tranfport , écrit- on de
Québec , le Général Haldimand ordonna qu'il
fe tinffent prêts à appareiller le plutôt poffible ,
fous le convoi du Brillant de 32 canons , & de
l'Andrew de 12. Cette flotte fit fes difpofitions
en conféquence , & fe trouva prête à mettre à la
mer , le 10 Octobre. Mais M. Manly ( ci-devant
Commandant de la frégate le Hancock ) ayant
fait dire aux Négocians de Montréal , qu'il efpéroit
avoir le plaifir de rencontrer les bâtimens
chargés de leurs pelleteries , cela les effraya au
point qu'ils ne crurent pas leurs bâtimens en
K 4
( 224 )
fûreté , s'ils n'avoient pas de plus forte efcorte.
Ils envoyèrent , au Général Haldimand , un
Mémoire relativement à cet objet En conféquence
, le départ des bâtimens de tranſport
fut fupendu jufqu'à nouvel ordre , & il eft encore
incertain fi cette flotte appareillera le
25 de ce mois , jour fixé pour le départ des
bâtimens marchands . Les travaux entrepris
pour réparer les fortifications de St - Jean ,
viennent d'être terminés par les foins du Général
Haldimand, qui a fait mettre dans cette place
120 pièces de canon . Les ouvrages faits à Sorell
feront finis inceffainment. Ces deux places font
importantes, en ce que ce font les feules par où les
Américains peuvent paffer avec de l'artillerie &
du bagage. Le Gaillard de 20 canons , & le
Triton de 28 , font les feuls vaiffeaux de Roi
qui font ici «.
Nous avons lu ici avec beaucoup d'indignation
, une Gazette de New-Yorck , & plufieurs
autres pamphlets qui parlent du mécontentement
des Américains contre le Comte d'Estaing , &
d'une prétendue querelle élevée à Boſton , entre
des François & les Habitans. Les nouvelles de
cette Ville portent qu'ils viyent dans l'harmonie
naturelle entre des alliés armés pour la même
caufe. Ce ne fut que le 22 Septembre que le
Comte d'Estaing fit fon entrée publique dans la
Ville , où il fut reçu avec tous les honneurs
dûs au Chef de la flotte Françoiſe , au bruit
du canon des forts & des vaiffeaux ; un comité
de l'affemblée générale le reçut à fon débarquement
, & le conduifit à la Chambre du Confeil
, où , après avoir reçu les complimens de félicitation
de la Chambre , il alla avec fa fuite &
les Membres du Confeil , déjeuner chez le Général
Hancock , le même qui a le premier préfidé
le Congrès , & qui n'a quitté ce pofte éminent
, que pour prendre un commandement dans
( 225 )
les troupes de l'état de Maffachuffett. Le 25 , le
Gouvernement de cet état lui donna un dîner
fomptueux ; les convives étoient au nombre de
400. La prétendue difpute dont les Royaliftes
font tant de bruit , fe réduit à quelques rumeurs
auprès de la boulangerie , où l'on cuifoit du pain
pour l'efcadre. Voici l'impreffion que cet évènement
a faite fur les Habitans de Boſton.
» Nous avons remarqué , écrit- on de cette
Ville , un contrafte bien frappant , entre la conduite
de l'armée Angloife , lorfqu'elle étoit ici ,
& celle de l'armée Françoife . La première ,
quoique venue du pays que nous regardions
autrefois comme notre mere- patrie , & avec
l'intention de foutenir nos loix & de nous protéger
, a tiré ici inhumainement fur les Habitans
de Bofton , fans y être provoquée juftement,
& avant d'avoir reçu aucune infulte qui pût
fervir de prétexte à une violence auffi atroce.
L'armée Françoife , tout au contraire , devenue
aujourd'hui notre alliée & notre protectrice contre
les cruautés des Anglois , a remis fa protection
& fa vengeance entre les mains du Magiftrat
civil , lorfqu'elle s'eft vue attaquée par des
coquins inconnus. Le Comte d'Estaing a même
demandé que fi quelque Habitant de Boſton.
paroît avoir trempé dans cette affaire , il ne foit
point puni , & les compagnies poftées à la boulangerie
, avoient défenſe d'ufer d'aucune violence
en gardant le pain qu'on cuifoit pour la
flotte Françoife, article dont cependant elle avoit
abfolument befoin «.
•
Selon les mêmes lettres , M. John- Temple
eft arrivé d'Angleterre à Bofton par la route
de New- Yorck , après une abfence de 8 ans .
Sa famille eft revenue avec lui . On fe fouvient ,
dans cette Ville , des perfécutions qu'il a ef
fuyées de la part des Gouverneurs Bernard &
Hutchinfon, & de leurs Collègues , les Commif-
K s
( 226 )
faires de la Douanne , pour avoir refufé de faire
caufe commune avec eux dans leur déteftable
projet de réduire ce pays en fervitude. Sa conduite
& fes malheurs ont prouvé qu'il aimoit
véritablement l'Amérique lorfqu'il l'a quittée ;
il y revient fans doute avec les mêmes fentimens.
A fon arrivée il s'eft rendu au Confeil
de cet état , qui , après l'avoir interrogé , lui a
témoigné la fatisfaction qu'il avoit de le revoir.
On croit toujours que les troupes Royales
ne garderont pas New -Yorck ; la protection
des ifles menacées par les François , femble leur
en impofer la néceffité . Ce qu'elles font depuis
quelque tems , paroît , a bien des perfonnes ,
une preuve qu'elles ne fe propofent pas d'y
refter . On affure qu'elles ont fait jetter dans
la rivière d'Hudfon , tout le fel qui fe trouvoit
dans les magafins de New-Yorck.
Nous lifons dans le fupplément de la Gazette
de la Jamaïque , en date du 12 du mois dernier ,
l'article fuivant. » On apprend par une patache
du vaiffeau de S. M. l'Eolus , de retour d'une
croifière , que le premier de ce mois , un
floop armé , montant 10 canons fur affuts , plufieurs
pierriers & rempli de monde , a attaqué
Turks- Ifland . L'attaque commença à 6 heures
après midi , & dura , avec un feu foutenu , jufqu'à
11. Pendant ce tems , le navire au moyen
de fes bateaux , effaya quatre fois de prendre
terre fans y réuffir . Ce navire commença &
continua l'attaque fous pavillon blanc , mais
fa flamme étoit très - étroite , & on n'a pu difringuer
s'il étoit François ou Efpagnol . Voyant
fa tentative inutile , il s'éloigna à minuit . La
nuit précédente , il s'étoit arrêté à Salt- Key ,
où il avoit brûlé toutes les maifons & pris
trois habitans. Le 9 , il reparut à Turks' - Ifland ,
où il réuffit à débarquer 30 ou 40 hommes fur le
grand quai : il y brûla plufieurs maiſons & fit des
( 227 )
ravages confidérables. Le même jour , fur les 4
heures après midi, il prit un floop des Bermudes ,
avec lequel il remit en mer, prenant fa route vers
le Sud Dans toutes les Ifles Angloifes on fe fortifie
avec beaucoup de foin ; la prise de la Dominique
y a jetté tout le monde dans les plus vives
allarmes à l'apparition de chaque vaiffeau ,
les troupes & la milice prennent les armes ; on
eft dans des tranfes continuelles .
» Le 19 du mois dernier , le Général Washington
arriva à Fishkill , & après avoir examiné
les Hopitaux & les magafins publics ,
il en
partit le lendemain pour Frédéricksbourg , où
eft actuellement fon quartier général . Une partie
de l'armée y eft déja arrivée , & le refte ne
tardera pas. Elle fe trouve maintenant fur une
ligne qui fe prolonge de Fishkill à Danbury ;
la divifion du Général Gates , qui avoit marché
à l'Eft , a fait halte à Bedford «.
FRANC E.
De VERSAILLES , le 10 Décembre.
TOUTE la Chambre de la Reine a fait célébrer
le 2 de ce mois dans l'Eglife Royale &
Paroiffiale de Notre- Dame , une Meffe folemnelle
à laquelle l'Evêque de Chartres , Grand-
Aumônier de S. M. a Officié , pour l'heureuſe
délivrance de la Reine . La Princeffe de Lamballe
, Sur - Intendante de la Maifon de S. M.
y a affifté avec les premiers Officiers , toutes les
Dames attachées au fervice de la Reine , & une
grande quantité de Seigneurs & de Dames de la
Cour. Le 4 , les Pages de la grande Ecurie , ont
auffi fait célébrer une Meffe dans la même intention.
Le 3 , S. M. qui avance toujours on ne peut
pas plus heureufement dans fa groffeffe , à été
faignée .
•
K 6
( 228 )
Le 29 du mois dernier , LL. MM. & la famille
Royale fignèrent le Contrat de mariage
du Vicomte de Périgord , avec Demoiſelle de
Viriville , & celui du Marquis de la Rochelambert
Thevalles , Capitaine de Cavalerie au
Régiment Royal Champagne , avec Demoiſelle
de Loftanges.
Le même jour , la veuve Heriffant , Imprimeur
du Cabinet du Roi , eut l'honneur de préfenter
à S. M. le Tomes & dernier de la nou.
velle Edition , in -folio , de la Bibliotheque Hif
torique de France , entreprife par M. Fevret de
Fontette , Confeiller au Parlement de Dijon ,
de l'Académie Royale des Infcriptions & Belles-
Lettres , & rédigée par M. Barbeau de la Bruyere.
M. Beliard , Valet - de Chambre - Horloger
du Roi , a eu l'honneur de lui préfenter le 2 ,
un Mémoire fur une nouvelle difpofition de Montre,
& recueil de différentes chofes touchant l'Hor.
logerie. MM. Née & Mafquelier ont préfenté
auffi à LL. MM. & à la famille Royale , la 23e.
livraifon des Tableaux Pittorefques , Phyfiques ,
Hiftoriques , Moraux , Politiques & Littéraires de
la Suiffe.
De PARIS, le 10 Décembre.
LES différentes expéditions faites depuis
quelques tems dans nos ports , font préfumer
que quelques- unes font deftinées à aller joindre
l'efcadre de M. le Comte d'Estaing , qui auroit
pleinement rempli fa miffion , fans le coup de
vent terrible qu'il a effuyé. Il y a , dit- on , deux
efcadres de 6 vaiffeaux prêtes à partir ; l'une
fous les ordres de M. de Graffe , a pris des
vivres pour fix mois ; l'autre fera , dit- on , fous
ceux de M. de Tornay ; on ne dit point quelle
eft leur destination ; & le public conjecture
qu'elles prendront la route de l'Amérique &
celle de l'Inde.
( 229 )
و
Les lettres de Breft , en date du 27 du mois
dernier portent que les vents ont toujours
régné de S. O. à l'Oueft , & qu'on n'a pas
paffé 48 heures fans un coup de vent ; les vaiffeaux
qui étoient en appareillage le 17 , ont été
arrêtés dans la rade par les vents. Le 19 il y
arriva ordre au Neptune , au Bien- Aimé au
Palmier , à l'Actionnaire , à l'Indien & à toutes
les frégates & corvettes en rade , d'appareiller
au premier bon vent. Le bruit court qu'ils doivent
aller au- devant d'une flotte Angloife venant
des Ifles de l'Amérique , & dont la frégate
la Dédaigneufe , arrivée depuis quelques
jours , a donné connoiffance .
2
Ce fut le 24 que le Saint-Esprit , le Conquérant
& le Solitaire , mouillèrent à la rade en
revenant de leur croifière . Ils ont fait 10 prifes
dont trois font à Breft. La plus confidérable eft
un navire Marfeillois de 300 tonneaux , chargé
de fucre & de café , dont un Corfaire Anglois
s'étoit emparé depuis 20 jours , lorfque nos trois
vaiffeaux l'ont amariné avec fa prife . A leur
arrivée ils avoient 450 prifonniers , dont la
moitié confifte en troupes venant du Continent
de l'Amérique ; ils avoient coulé bas le vaiffeau
qui les tranfportoit en Europe .
» Les armemens , les radoubs , les conftructions
, ajoutent d'autres lettres du premier de
ce mois , continuent dans ce port avec la plus
grande vivacité. 12 Vaiffeaux de ligne & s
frégates mettront inceffamment à la voile pour
des miffions ignorées. Le Neptune , le Bien-
Aimé , le Palmier , la Junon , la Belle- Poule &
le Fox , font prêts à aller en croiſière . L'Intrépide
& l'Actionnaire y font actuellement avec
plufieurs frégates & corvettes. On refond &
on radoube tous les vaiffeaux qui en font fufceptibles.
Le Citoyen de 74 canons va fortir
d'un des baffins. On a pofé la quille d'un vaif(
230 )
A
feau de 100 canons , on en conftruit un de
pareille force à Rochefort & plufieurs autres
dans ces deux ports de 74 canons , outre beaucoup
de frégates , tant pour le compte du Roi
que pour celui des Armateurs «.
Le nombre des frégates & Corfaires pris par
les frégates du Roi , eft actuellement de 42 , on
les a tous armés pour la courfe ; un Armateur
a propofé 100,000 liv. de la frégate l'Active
prife par M. de Keroullas de Cohars , dans les
parages de l'Amérique ; mais on dit que le Roi
la achetée , & en a donné le Commandement à
M. de Mervé , Lieutenant de vaiffeau .
On arme actuellement à Morlaix en Bretagne
, un bâtiment nommé la Ducheffe de Chartres
& deftiné à la courfe ; on dit qu'il eft d'une
marche fupérieure ; il aura 16 canons , 16 pierriers
& 130 hommes d'équipage. Le Capitaine
qui eft de Bayonne , eft un marin expérimenté ,
qui a fait avec beaucoup de fuccès la courfe
pendant la guerre dernière.
>
On fait à St- Malo un armement plus confidérable
; on y conftruit un vaiffeau de 50 canons
, & une corvette de 20. Ces bâtimens feront
armés , équipés & à la mer en Avril prochain.
M. Bojard , Tréforier des Etats de Bretagne
eft à la tête de cet armement . On y arme
auffi fix Corfaires , chacun de 26 canons , 26
pierriers , qui auront 300 hommes d'équipage.
L'émulation de nos Armateurs fe ranime dans
< nos ports ; les fuccès de la marine Royale ont
dû produire cet effet , & on doit y joindre les
exemples de zèle & de patriotifme donnés par
quelques Provinces . Celle d'Artois vient d'en
donner un que nous nous empreffons de citer ;
les Etats dans leur Affemblée générale , ont
pris la réfolution fuivante , extraite des Regiftres
aux actes & délibérations des Etats.
» ART. ler, Guerre avec les Anglois. Réfolu
( 231 )
par acclamation générale , de faire inceffamment
conftruire & mettre en mer aux frais de la Province
, une frégate de la plus grande force ,
armée en courſe , portant du canon de 24 liv.
de balle , qui fera nommée l'Artois ; de charger
MM . les Députés Généraux & ordinaires de
choifir pour la commander & pour compoſer
l'équipage , des gens de coeur & d'honneur , qui
promettront de mourir plutôt que de jamais fe
rendre ; d'accorder entrée & féance aux Etats
au Commandant , après qu'il aura pris un vaiſfeau
ennemi qui lui fera fupérieur en forces ;
de réſerver le produit des prifes qu'il fera pour
armer d'autres frégates , dont les prifes feront
perpétuellement employées à en armer de nouvelles
; de prélever fur ces prifes le montant
des récompenfes que les Etats accorderont aux
gens de l'équipage qui fe feront diftingués ;
d'affurer la protection & les faveurs des Etats
aux femmes & aux enfans de ceux de ces braves
gens qui feront tués dans les combats. Collationné
par le Greffier en Chef des Etats d'Artois
fouffigné ( figné ) HERMAN .
M. le Prince de Naffau Siegen , a obtenu la
permiffion de lever des volontaires pour un
armement maritime .
On mande de Marfeille , que le convoi de
15 bâtimens , deftinés pour l'Amérique , eft
parti fous l'escorte de la frégate l'Aurore , commandée
par M. de Bompar , qui l'accompagnera
jufqu'au détroit de Gibraltar . Le 17 du
'mois dernier , les frégates l'Attalante & la Magicienne
, commandées par M. le Baron de Durfort
& par M. de Boades , étoient forties de
Toulon ; on les croyoit chargées de prendre le
convoi fous leur eſcorte au fortir du détroit , &
de l'accompagner jufqu'à fa deftination.
» On travaille dans ce port , écrit- on de Toulon
, à armer les 6 vaiffeaux fuivans ; le Triom-
"
( 232 )
phant de So canons , le Héros , le Bourgogne &
le Souverain de 74 , le Jafon & l'Altier de 64.
On les deftine à augmenter l'efcadre du Chevalier
de Fabry , qui fera forte alors de 11 vaiffeaux
, & en état de conferver la fupériorité fur
la Méditerranée , fi l'Amiral Rodney conduit
en effet une efcadre fur cette mer ; mais il eft
douteux que l'Espagne permette aux Anglois d'y
envoyer des vaiffeaux de force , & dans ce cas
ils ne peuvent être prêts d'ici à quelque tems «<.
Un exprès arrivé de Nantes , mande- t - on de
Bordeaux , nous a apporté la nouvelle que le
navire la Sybille , partie du cap le 27 Septembre,
eft arrivé heureufement à Quiberon . Ce navire
fait partie d'une flotilie de 17 vaiffeaux marchands
, qui ont mis à la voile du cap , fous
Peſcorte de 3 frégates du Roi , dont 2 l'ont
Convoyée jufques aux débouquemens , & dont
la ze a continué fa route directement pour la
France. Le Capitaine de la Sybille rapporte
que de ces bâtimens , il y en a 7 de Marſeille ,
5 du Havre & 4 de Bordeaux. Il a ajouté que
les frégates Françoiſes en ftation au Cap , ont
pris deux frégates Angloifes outre la Minerve.
On a appris enfuite que la plupart de ces vaiffeaux
font arrivés heureufement en Europe.
Le Ministère Anglois , écrit- on de Londres ,
vient d'ordonner que perfonne à l'avenir ne
paffe de Calais à Douvres, ou d'Hellevoetsluys
à Harwich fur les paquebots qui y font établis ,
fans être muni d'un paffeportfigné du Secrétaire
d'Etat ou de l'Ambaffadeur de S. M. à la Haye ,
ou du Conful Britannique à Oftende . Ces paffeports
coûtent 30 liv . de France .
Le terme auquel les efpérances de la nation
feront réalifées , approche de jour en jour ; la
Reine continue de jouir de la meilleure fanté :
les Princes & Princeffes du fang font établis
à Versailles depuis le 22 du mois dernier . M.
( 233 )
le Duc d'Orléans qui a de fréquens accès de
goutte , s'eft établi à Saint- Cloud. Dans toutes
les Provinces on fait des voeux pour l'heureuſe
délivrance de la Reine & pour fa confervation.
La ville de Saint- Diez a fait célébrer , le 11
du mois dernier , une Meffe haute & folemnelle,
aux voeux des grenadiers de la milice Bourgeoife
; les Vicomte , Mayeur , Echevins &
Syndic de la ville de Dijon , fe font empreffés
de donner auffi un témoignage public de leur
zèle , de leur attachement & de leur refpect ,
en faifant célébrer , le 2 de ce mois , dans la
Chapelle de l'Hôtel - de -Ville , par M. Regnault,
Curé de Saint- Michel , une Meffe folemnelle
à laquelle tout le Corps de Ville a affifté , ainfi
qu'un grand nombre d'habitans. Dans toute la
France on fait des voeux au Ciel , ils font dictés
par l'amour & la reconnoiffance.
On écrit de Saint-Malo que la falle de fpectacle
de cette ville a été brûlée le 27 du mois
dernier ; le feu prit à midi par un poële appartenant
à une actrice , & à 10 heures du foir
il n'étoit pas encore éteint. On craignoit qu'il
ne fe communiquât à l'Hopital du Roi , qui
n'étoit pas éloigné , mais heureufement on a
prévenu cet incendie .
> Un pareil accident eft arrivé à Saragoffe
mais il a eu des fuites plus funeftes C'eft pendant
le fpectacle que le feu prit aux décorations
& embrafa la falle ; 200 fpectateurs ont été
étouffés , bleffés ou du moins incommodés .
Le 14 du mois dernier , il est arrivé chez
un Epicier , rue de la Cornette , au Gros-
Caillou , un accident qu'on ne fauroit trop publier
pour précautionner contre des imprudences
femblables. » La femme de ce marchand
jetta par le fiege d'aifance un papier allumé
au fond de la foffe ; elle fe vit à l'inftant environnée
de flammes qui remplirent l'intérieur
( 234 )
de ce lieu , mirent le feu à fa coëffure , & firent
impreffion fur fon vifage & fur fes mains. Sa
chandelle fut éteinte ; les matières firent explofion
, & remontèrent jufqu'au plafond ; à un
fifflement confidérable fuccéda un bruit fouterrain
& une commotion fi prodigieufe , que
les maifons voifines furent ébranlées & firent
foupçonner un vrai tremblement de terre.
La clef de la foffe fut caffée dans toute fa
longueur & foulevée. Une forte odeur fulphureufe
fe répandit , & a duré plufieurs jours
dans le quartier "
Nous avons rendu compte de l'établiffement
formé par M. le Curé de Saint Sulpice , pour
le foulagement des pauvres de fa Paroiffe ; on
en doit un nouveau à fa charité éclairée . C'eft
un afyle deftiné aux feuls malades indigens.
Cet hofpice , fitué hors de Paris , dans une belle
expofition , eft deffervi par les foeurs de la
Charité ; il y a 120 lits : on y reçoit les malades
de l'un & de l'autre fexe , qui ont chacun
le leur , avantage qu'on trouve rarement dans
les hopitaux .
Le Comte Jofeph Paravicini , Chevalier de
l'Ordre Royal & Militaire de S. Louis , Capitaine
au Régiment Suiffe de Waldener , eft
mort au Château de Caulaincourt en Picardie
, le 11 du mois dernier.
Jean de Redmond , Commandeur de l'Ordre
Royal & Militaire de Saint-Louis & de celuide
Saint -Lazare , Lieutenant - Général des armées
du Roi , eft mort ici dans la 70° année
de fon âge.
Sufanne Dufour , de la Paroiffe de Gourfaleur
, eft morte au château de Cavigny près Saint
Lô , dans la 100e année de fon âge . Elle n'avoit
aucune des infirmités attachées à cette extrême
vieilleffe ; elle voyoit diftinctement & ne faifoit
aucun ufage de lunettes. S'étant chargée
( 235 )
elle-même de l'inftruction de fes arrières-petits
enfans , elle a rempli cette honorable fonction
jufqu'au dernier moment de fa vie ; & ſes vertus
l'ont conftamment rendue l'exemple du village.
Un Edit , donné à Verſailles au mois de
Novembre , & enregistré à la Chambre des
Comptes le dix - neuf du même mois , fupprime les
divers Offices de Tréforier & Contrôleurs , &
crée une charge de Tréforier Payeur Général
des dépenfes du département de la guerre , &
une pareille charge pour les dépenses de celui
de la marine . La finance de chacune de ces deux
charges eft d'un millon ; les gages qui y font
affectés font au denier vingt, outre un traitement
fixe de 30 mille 1. fans retenue . S. M. fe réferve
d'y ajouter une gratification dépendante de la
fatisfaction qu'elle aura des fervices de ces
Tréforiers. Elle fe propofe de nommer encore ,
mais par commiffion , deux Contrôleurs , l'un
pour la Trésorerie de la guerre , l'autre pour
celle de la marine ; le remboursement des charges
fupprimées fera fait en argent. » Notre
deffein , dit le Roi dans le préambule de cet
Edit , eft de nous occuper des moyens de fimplifier
autant qu'il fera poffible la comptabilité ,
de manière que la plus grande promptitude dans
la reddition des comptes puiffe être réunie à
l'obfervation des règles néceffaires & à la plus
grande clarté Nous envifageons ces arrangemens
comme un nouveau pas que nous faifons vers
l'ordre & l'économie ; & nous fuivrons cette
marche avec la conftance dont nos intentions
bienfaifantes envers nos peuples nous font un
jufte devoir «.
Par des Lettres Patentes , qui portent la même
date , S. M. établit un nouvel ordre pour le
paiement des penfions . Elles feront toutes payées
à l'avenir par le fieur de Savalette , l'un des.
gardes du Tréfor Royal ; les foldes & demifoldes
accordées pour retraite aux foldats &.
( 236 )
bas Officiers font exceptées ; elles continueront
d'être payées comme elles l'étoient ci - devant.
S. M. règle les formalités à obferver & en diminue
le nombre . Pour que ces nouvelles dif
pofitions n'apportent aucun retard dans les
paiemens , le garde du Tréfor Royal payera
l'année prochaine felon les formes ufitées jufqu'à
préfent ; les nouvelles ne feront fuivies
qu'en 1780.
On vient de publier une convention conclue
le 25 Juin dernier entre le Roi & l'Electeur de
Trève , pour la reftitution réciproque des déferteurs
; & la ratification de la convention entre
S. M. & le Duc de Saxe- Hildbourghaufen ,
pour l'abolition réciproque du droit d'aubaine.
Cette convention eft du 20 Juillet , & la ratification
du 28 Septembre.
De BRUXELLES , le 10 Décembre.
ON fe flatte toujours ici que l'hiver prochain
en fufpendant les opérations des Puiffances belligérantes
en Allemagne , amenera de nouvelles
négociations auxquelles l'Empire devra la paix ;
fi quelques avis nous annoncent que l'Empereur
n'eft pas difpofé à faire d'autres propofitions
que celles qu'il a déja faites , il y en a d'autres
qui donnent encore quelque efpoir de conciliation.
Les Cours de Verfailles & de Pétersbourg
, écrit- on d'Allemagne , paroiffent
très difpofées à travailler à l'accommodement
de l'Empereur & du Roi de Pruffe .
On croit qu'il y aura un Congrès pour cet effet.
Le Baron de Breteuil eft , dit on , autoriſé à
entrer en conférence avec le Prince de Repnin
chargé par l'Impératrice de Ruffie de négocier
la paix. On nomme déja trois Villes pour le
lieu où fe tiendront les conférences : ce font
Varfovie , Cracovie ou Dantzick. On croit
que la Cour de Vienne nommera le Feld-
Maréchal de Laffy pour fe rendre au Congrès
en qualité de fon Plénipotentiaire.
( 237 )
On mande d'Espagne que le Roi vient de
faire publier deux règlemens pour la fûreté
des vaiffeaux & effets appartenans à des fujets
de S. M. T. C. , pendant la durée des hoftilités
entre la France & l'Angleterre . Par ces
règlemens , il eft permis , 1 °. , à tous bâtimens
François venant de leurs ifles ou de l'Amérique
Septentrionale , d'entrer dans tous les ports
d'Espagne , afin d'éviter les rifques qui les
menacent fur les côtes de France. 2 ° . Ils feront
libres , comme dans la dernière guerre , de
décharger leurs cargaifons dans des bâtimens
Efpagnols , ou autres , pour les conduire dans
les ports de France ou dans d'autres , en payant
une piaftre par chaque barrique de fucre , &
un pour cent de la véritable valeur des autres
articles , fi la décharge de bord à bord fe fait
dans un bâtiment Espagnol dont le Capitaine
& les deux tiers de l'équipage foient fujets de
S. M. C. Le droit fera double lorfqu'elle fe
fera fur un bâtiment de toute autre nation.
3º. On accorde l'entrée des marchandifes de
France par les Bureaux d'Agreda & Victoria ,
& leur tranfport aux Villes de Cadix & de
Séville . 4° . Les Corfaires François pourront
conduire leurs prifes dans les ports Efpagnols,
les y vendre , ou les charger de bord à bord
en payant les droits . Ils pourront fortir librement
des ports , à moins que ce ne fût pour
attaquer un bâtiment qui feroit à la vue du port.
Outre la grande flotte de Cadix , il y a au
Ferrol une efcadre compofée des vaiffeaux
fuivans fous les ordres du Chef- d'efcadre de
Arcé le Saint -Vincent & le Saint - Louis de
80 canons ; l'Arrogant de 70 , le Dragon &
l'Espagne de 60 , la Sainte- Léocadie , frégate ,
de 26 , & le paquebot le Saint - Prié de 16.
On croit que cette efcadre fera augmentée , &
on la dit deftinée pour la Havanne où l'Espagne a ,
dans ce moment , ; vaiffeaux de 70 canons ,
( 238 )
un de 74 , & 3 frégates de 36. Il y a de plus
fur les chantiers de Cadix , un vaiffeau de 64
& une frégate de 36 La conftruction que l'on
fuit eft Françoife . On paroît penſer généralement
en Espagne que la déclaration de cette
Puiffance n'a été retardée que pour laiffer à
tous les vaiffeaux qu'on attendoit d'Amérique
le tems d'arriver , afin de ne pas les expofer
dans leur route ; on prétend qu'elle ne l'eft
encore que parce qu'elle veut faire paffer auparavant
des vaiffeaux en Amérique pour la
défenfe de fes poffeffions dans cette partie du
monde.
·
" La Cour , écrit on de Madrid , eft informée
que la garnifon de Gibraltar eft de 40co
hommes ; mais qu'il n'y en a que 1500 à Mahon.
Nos préparatifs de guerre n'ont pas diminué
depuis le tems prefque immémorial
qu'ils font fur pied ; & il feroit prefque permis
de prendre le change fur 1 objet auquel on les
deftine , tant la conftance à les maintenir &
le fecret fur leur deftination font extrêmes «.
Selon les lettres de Londres , les Anglois
continuent d'arrêter tous les vaiffeaux neutres
& fur-tout les Hollandois , ainfi que ceux des
Villes Anféatiques Ils ont même dans leurs ports
depuis un mois , un yaiffeau Pruffien chargé
de fucre pour les raffineries ' de Berlin. On
prétend qu'ils ne violent ainfi le droit des gens,
que dans la vue de faire déferter les équipages
des navires qu'ils prennent , pour s'en fervir à
completter leurs flottes . S'il faut en croire lés
mêmes lettres , le Parlement doit permettre
de confommer les fucres des prifes , ou de les
raffiner en Angleterre pour les aller vendre
enfuite directement en Allemagne . Op. feroit
un peu étonné fi les nations de l'Europe permettoient
de former de tels projets & de les
exécuter ; mais on ne doit fans doute pas s'y
attendre .
( 239 )
On écrit de Paris le fait fuivant , qui eft
très - fingulier, mais peut- être un conte comme
tant d'autres qu'on fait dans cette grande Ville.
" Un quidam rencontra dernièrement un Abbé
dans la rue Vivienne : J'ai toujours eu envie
de tuer un Prêtre , s'écria t il , en tirant fon
épée d'un air furieux . L'Abbé , fans fe déconcerter
, lui dit froidement : Remettez votre
épée dans le fourreau , je ne fuis encore que
Diacre , & vous manqueriez votre objet. La
Police a fait mettre à Charenton cet infenfé
pour le guérir de la folie fingulière qu'il a
manifeftée «.
" L'Artificier Torré , écrit - on de la même
Ville eft allé s'établir à Versailles pour faire
travailler au feu d'artifice qui fera tiré le jour
de l'accouchement de la Reine ; ce qui annonce
l'approche de cet évènement fi intéreffant
pour toute la nation. Cette Souveraine
chérie étoit préfente , il y a quelques jours ,
pendant que le Roi déclaroit fes intentions
au fujet des réjouiffances & des fêtes publiques
auxquelles cet évènement donnera lieu ;
inftruite de la différence qu'a toujours occafionnée
à cet égard la naiffance d une Princeffe ,
elle dit Et fi c'est une fille ? Il en fera de
même , Madame , répondit le Roi.
L'impatience & la curiofité avec laquelle
on attend des nouvelles de M. le Comte d'Eftaing
, font recueillir avidement toutes celles
qu'on peut recevoir par différentes voies Une
lettre de Rennes , en date du 6 de ce mois ,
contient les fuivantes. » Je vous annonce le
retour d'un de nos navires , le Courier de l'Europe
, parti de Nantes le 6 Août pour l'Amérique
Septentrionale. Il a quitté la rade de
Bofton , avec M. le Cointe d'Estaing , le 4
Novembre , & le lendemain il fut féparé de
l'Efcadre par un coup de vent : elle gouver
( 240 )
noit alors E. N. E. Suivant les lettres d'un
Affocié que nous avons dans le Continent ;
il paroît que M. le Comte d'Eftaing ne fe
prépare point à le quitter. Notre Navire eft
le premier qui ait porté la nouvelle des hoftilités
commencées entre la France & l'Angleterre.
Auffi - tôt le Préfident du Congrès
dépêcha des Couriers dans tout le Continent
pour annoncer cette nouvelle , qui fit une
fenfation étonnante. On y eft dans l'opinion
que les Anglois vont fe retirer des poftes
qu'ils occupent pour défendre les Colonies
qui leur reftent «.
ככ
» On a vu peu loin des atterrages de l'Amérique
une flotte d'environ Ico voiles , compofée
principalement de bâtimens de tranſport.
La lettre de notre Affocié , qui nous mande ce
fait , eft du 16 Octobre : on y favoit alors la
prife de la Dominique & des Ifles St- Pierre &
Miquelon ; du refte les François jouiffent dans
ce Pays de la plus haute confidération , & le
ton des lettres de notre Affocié décèle , de la
part des Américains , la plus grande confiance
dans notre Vice- Amiral , & tout le contentement
poffible de fes opérations. Jufqu'à préfent
fa protection n'a eu d'autre effet que celui
de prendre ou brûler 6 ou 7 frégates de
guerre & beaucoup de navires Marchands ou
de transport , & d'en impofer à l'ennemi 5
mais on lui rend la justice de dire qu'il ne
pouvoit pas mieux faire «<.
" On compte qu'il y a actuellement dans notre
feule Province 70co prifonniers Anglois. Nos
ennemis n'en ont pas autant à nous à beaucoup
puès . On croît que l'Efcadre , aux ordres de M.
de Graffe , fe joindra à celle que les Espagnols
ont armée au Ferrol , & qu'elles iront enſemble
aux Antilles : il y a à la Martinique de quoi approvifionner
une Efcadre pour fix mois.
MERCURE
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours ; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l'Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ;
les Caufes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers , &c. &c.
25 Décembre 1778 .
A PARIS ,
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou ,
rue des Poitevins .
Avec Approbation & Brevet du Roi.
TABLE.
PIÈCES FUGITIVES.
cine ,
243 DeLyon , Ode Badine ,
300
303
Aune Indifférente , 244 SCIENCES ET ARTS . 306
Requête à M. Necker , Di- Anecdote ,
recteur-Générale des Fi- Gravures ,
nances ",
307
390
ibid. ANNONCES LITTÉR. 311
Du ftyle Epiftolaire & de JOURNAL POLITIQUE.
Madame de Sévigné, 247 Conftantinople ,
La Nouvelle Colonie , Pétersbourg ,
4 313
315
Conte , 265 Stockholm , 316
Romance , 272 Varfovie , 317
Enigme & Logogryp. 274 Vienne ,
NOUVELLES Ratisbonne
318
323
LITTÉRAIRE S. Francfort , 331
Suite de l'Effai fur la vie Londres , 332
de Sénèque , 275
États- Unis de l'Amériq.
SPECTACLES. Septent. 340
Comédie Italienne , 297 Verfailles , 345
ACADEMIES.
Paris , 348
Société Royale de Méde- Bruxelles , 359
APPROBATION.
J'AI lu , par ordre de Monfeigneur le Garde des
Sceaux, le Mercure de France , pour le 25 Décembre.
Je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion.
A Paris , ce 24 Décembre 1778...
DE SANCY.
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT,
rue de la Harpe , près Saint-Côme.
MERCURE
DE FRANCE.
25 Décembre 1778 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
Q
ODE BADINE.
U E ces vallons font tranquilles?
Que ces ombrages font frais ! ...
Heureux qui dans ces afyles
Peut aimer & boire en paix !
SOUVENT l'amoureux Philene
Vint y chanter fes ardeurs ;
Lij
244
MERCURE
Tandis que le vieux Sylène
Y raffemble les buveurs.
Ce clair ruiffeau qui ferpente ,
Tempère les feux du jour ;
Et le roilignol qui chante
Réveille ceux de l'Amour.
BOIS fombres , charmantes rives ,
Préparez à tous momens
De la fraîcheur aux convives
Et de l'ombrage aux amans .
( Par M. ** . )
A UNE INDIFFÉRENTE.
L'ENFANT allé quitta ſa mère ;
Mercure , envoyé par les Dieux
Pour chercher Cupidon fur terre ,
Ne le trouva que dans vos yeux ;
Où pouvoit- il fe cacher mieux ?
REQUÊTE à M. NECKER, Directeur-
Général des Finances , pour les Habitans
de Ferney.
To1 qui fus dans nos coeurs ranimer l'eſpérance ;
Toi qui rends aujourd'hui fon crédit à la France ;
DE FRANCE.
245
Qui penfes en Caton ; qui , ferme en ton devoir ,
Te conduis à la Cour fans crainte & fans efpoir ;
Necker , permettras- tu que de ces bords fauvages ,
Ou tes Concitoyens vivent heureux & fages ,
Du fein de ces rochers , refte affreux du chaos ,
Où le Rhône en grondant fait écumer fes flots ,
Et d'où cent monts blanchis fur l'abyme de l'onde ,
Semblent montrer aux yeux les murailles du monde ,
Trois mille infortunés , devenus orphelins ,
Te parlent par ma voix , & te tendent les mains .
Moitié fils de Calvin , & moitié fils de Rome ,
Leur fortpourbienfaiteur eft d'avoir un grand homme.
Un grand homme le fut. Son efprit créateur ,
Faifant de fon domaine un afle au malheur ,
Affembla fous fes yeux les Arts en colonic .
C'eft à toi d'achever l'oeuvre de fon génie ;
A toi de confoler , d'affermir à jamais
Ce peuple d'Artifans conquis par fes bienfaits .
La mort , l'affreuse mort l'enlève à cette rive ;
Mais il vit dans ton coeur. Entends fa voix plaintive ,
Il t'implore pour eux . L'ombre de fes lauriers ,
Tandis qu'il a vécu , couvroit leurs atteliers.
Privés de leur foutien , l'État devient leur père.
Kends-les heureux du bien que ta fageffe opère.
A force de bienfaits , montre-leur qu'il eft doux
De vivre fous un Roi qui ne vit que pour nous.
A force de bienfaits , attache à lá Patrie .
Leurs talens, leurs travaux, leurs coeurs , leur induſtrie.
Colbert , qui parmi nous appela les beaux Arts ,
Liij
246 MERCURE
•
&
Colbert auroit fur eux arrêté fes regards :
Tous les foins à la fois occupoient fa grande ame.
Le même efprit te meut , le même amour t'enflâme .
Les enfans de l'État te font chers comme à lui ;
Miniftre & Citoyen , tu feras leur appui.
Souviens-toi que ta plume , avec tant d'énergie ,
Nous a peint fon efprit , fes vertus , fon génie ,
Que le tems de nos coeurs ne pourra l'effacer .
Qui le loua fi bien devoit le remplacer.
La France lui dût tout. Il ſera ton modèle.
Terray l'aimoit pour lui , tu l'aimeras pour elle.
Dès-long-tems on t'a vu , nourri de ces leçons ,
Te montrer hautement protecteur des moiffons.
Tu défendis le peuple ; & ce peuple qui t'aime ,
Eut du pain par juftice , & non point par ſyſtême.
Ton fyftême eft celui de faire des heureux.
Que l'Anglois à Boſton , dans ces tems malheureux ,
Sème le défefpoir , le meurtre , le carnage ,
Écrâfe & foule aux pieds un peuple libre & fage :
Ces crimes , ces horreurs , hélas ! font quelquefois
Les maux qu'ont fait germer les Miniftres des Rois.
Mais qu'un Édit touchant , dicté par la fageffe ,
Arrofé dans nos mains de larmes de tendreffe ,
Nous montre le bonheur éclos fur le Berri ,
Comme un Dieu bienfaiſant fon Auteur eft chéri ;
Et les François , pour lui , n'ont qu'une voix qui crie :
Qui le bénit , l'admire , & qui le remercie.
( Par M. le Marquis de Villette. )
DE FRANCE. 247
DU STYLE ÉPISTOLAIRE
ET DE MADAME DE SÉVIGNÉ.
> VOUS me demandez
, M. , ce qui
caractériſe
effentiellement
le ftyle épiftolaire
? Je ferois fort embarraffé de répondre
à cette queftion. Le ſtyle épiftolaire eft celui
qui convient à la perfonne qui écrit & aux
chofes qu'elle écrit : le Cardinal d'Offat
ne peut pas écrire comme Ninon. On en
pourroit dire autant du ftyle de l'Hiftoire, de
la Fable , & c. Le ftyle de Tacite n'a rien de
commun avec celui de Tite - Live , ni le
ftyle de la Fontaine avec celui de Phèdre.
Je n'ai jamais conçu ces diftinctions de
genres & de tons qu'on eft parvenu à introduire
dans la Littérature. On veut tout réduire
en claffes & en genres : on prend pour
le terme de la perfection dans chaque genre,,
le point où s'eft arrêté l'Écrivain qui a été le
plus loin , & l'on femble prefcrire pour modèle
la manière qu'il a prife. Cet efprit critique
, qui diftingue particulièrement notre
nation , a fervi il eft vrai à répandre un
goût plus fain & plus général , mais a contribué
en même-temps à gêner l'effor des talens
& à retrécir la carrière des Arts. Heureuſement
le génie ne fe laiffe pas garotter
par ces petites règles , que la pédanterie , la
médiocrité , la fureur de juger ont inventées
Liv
248 MERCURE
& s'efforcent de maintenir . L'homme de
génie eft comme Gulliver au milieu des Lilliputiens
, qui l'enchaînent pendant ſon fommeil
; en fe réveillant , il brife fans effort ces
liens fragiles que les Nains prenoient pour
des cables .
Revenons au ftyle épiftolaire. Rien ne fe
reffemble moins que le ftyle épiftolaire de
Cicéron & celui de Pline , que le ftyle de
Madame de Sevigné & celui de M. deVoltaire :
lequel faut- il imiter ? Ni l'un ni l'autre , fi
l'on veut être quelque chofe ; car on n'a véritablement
un ſtyle que lorfqu'on a celui
de fon caractère propre & de la tournure
naturelle de fon efprit , medifié par le fentiment
qu'on éprouve en écrivant.
Les Lettres n'ont pour objet que de communiquer
fes penfées & fes fentimens à des
perfonnes abfentes ; elles font dictées par
f'amitié , la confiance , la politeffe . C'eft une
converfation par écrit ; auffi le ton des Lettres
ne doit différer de celui de la converfation
ordinaire que par un peu plus de
choix dans les objets & de correction dans
le ftyle. La rapidité de la parole fait difpa
roître une infinité de négligences , que l'efprit
a le temps de rejeter lorfqu'on écrit ;
& l'homme qui lit n'eſt pas auffi indulgent
que celui qui écoute.
Le naturel & l'aifance forment donc le
caractère effentiel du ſtyle épiftolaire ; la
recherche d'efprit , d'élégance , ou de correction
y eft infupportable.
DE FRANCE. 249
La Philofophie , la Politique , les Arts ,
les Anecdotes & les Bons-Mots , tout peut
entrer dans les Lettres , mais avec l'air d'abandon
, d'aifance & de premier mouvement
qui caractériſe la converſation des gens
d'efprit.
Quel eft celui qui écrit le mieux ? Celui
-qui a plus de mobilité dans l'imagination
plus de prefteffe , de gaité & d'originalité
dans l'efprit , plus de facilité à s'exprimer.
Mais pourquoi l'homme le plus fpirituel ,
le plus animé & le plus gai dans la converfation
eft- il fouvent froid , fec & commun
dans fes Lettres ? C'eft qu'il y a des hommes
que la fociété excite , & d'autres qu'elle déconcerte.
Le mouvement de la fociété eft
une efpèce d'ivreffe qui donne à l'efprit des
uns plus de reffort & d'activité , qui trouble
& engourdit l'efprit des autres. Les premiers
reftent froids lorfqu'ils font dans leur cabinet
, la plume à la main ; ceux-ci y retrouvent
la jouiffance & la liberté de toutes
leurs facultés.
On conçoit aisément que les femmes qui
ont de l'efprit & un efprit cultivé , doivent
mieux écrire les Lettres que les hommes
: même qui écrivent le mieux. La nature leur
-a donne une imagination plus mobile , une
organiſation plus délicate. Leur efprit , moins
exercé par la réflexion , a plus de vivacité &
de premier mouvement ; il eft plus primefautier
comme dit Montaigne. Renfermées
dans l'intérieur de la fociété , &
.و
Lv
250 MERCURE
moins diftraites par les affaires & par l'étude ,
elles mettent plus d'intérêt à tous les petits
événemens qui occupent ou amufent ce
qu'on appelle le monde. Leur fenfibilité eſt
plus prompte , plus vive , & fe porte fur
un plus grand nombre d'objets. Elles ont
naturellement plus de facilité à s'exprimer ;
la réferve même que leur prefcrivent l'édu
cation & les moeurs , fert à aiguifer leur efprit
, & leur infpire , fur certains objets ,
des tournures plus fines & plus délicates ;
enfin leurs penfees participent moins de la
réflexion , leurs opinions tiennent plus à leurs
fentimens , & leur efprit eſt toujours modifié
par l'impreffion du moment : delà cette
foupleffe & cette variété de ton qu'on remarque
fi communément dans leurs lettres ;
cette facilité à paffer d'un objet à un
objet très -divers , fans effort , & par des
tranſitions inattendues , mais naturelles ; ces
expreffions & ces affociations de mots neuves
& piquantes fans être cherchées ; ces vues
fines & fouvent profondes qui ont l'air de
l'infpiration ; enfin ces négligences heureuſes,
plus aimables que l'exactitude. Les hommes
d'efprit , plus habitués à penfer & à écrire ,
mettent naturellement dans leurs idées une
méthode qui y donne trop l'air de la réflexion
, & dans leur ftyle une correction incompatible
avec cette grace négligée &
abandonnée qu'on aime dans les lettres des
femmes.
Les lettres de Balzac & de Voiture , qui
DE FRANCE
. Isi ont eu tant de fuccès dans le fiécle dernier
, font oubliées aujourd'hui , parce que
l'amour du bel -efprit eft moins vif, le goût
plus formé , & l'art d'écrire mieux connu . Il eft refté de ce fiécle immortel des Lettres
de deux femmes , qui vivront autant que
notre langue. Tout le monde a lu les Lettres
de Madame de Maintenon , & l'on ne peut
fe laffer de relire celles de Madame de Sevigné.
Mais quelle différence entre ces deux
femmes célèbres ! Les Lettres de la première
font pleines d'efprit & de raifon ; le ſtyle en
eft élégant & naturel ; mais le ton en eſt ſérieux
& uniforme. Quelle grace au contraire,
quelle variété , quelle vivacité dans celles
de Madame de Sevigné !
Ce qui la diftingue particulièrement
, c'eft
cette fenfibilité momentanée qui s'émeut de
tout , fe répand fur tout , reçoit avec une
rapidité extrême toutes fortes d'impreffions
diverfes. Son imagination eft une glace pure
& brillante , où tous les objets vont fe peindre
, mais qui les réfléchit avec un éclat qu'ils
n'ont pas naturellement. Cette mobilité
d'ame eft ce qui fait le talent des Poëtes ,
fur-tout des Poëtes Dramatiques , qui font
obligés de revêtir prefqu'en même- temps des
caractères très- divers , & de fe pénétrer des
fentimens les plus oppofés , lorfqu'ils ont à
faire parler dans la même fcène l'homme
paffionné & l'homme tranquille , l'homme
vertueux & le fcélérat , Néron & Burrhus ,
Mahomet & Zopire , & c.
Lvj
252
MERCURE
On a dit que Mde de Sévigné étoit une caillette
; cela peut être, fil'on entend fimplément
par caillette une femmefans ceffe occupée de
tous les mouvemens de la fociété , de tous
les mots qui échappent , de tous les événemens
qui s'y fuccèdent ; qui faifit tous les
ridicules , recueille toutes les médiſances ;
qui conte avec la même vivacité une fottife
plaifante & la mort d'un grand homme , le
fuccès d'un fermon & le gain d'une bataille ;
mais comment donner le nom de caillette à
une femme du meilleur ton , très-inftruite ,
pleine d'efprit , de graces , de gaîté & d'imagination
, admirée & recherchée des hommes
les plus diftingués du fiécle de Louis-
XIV ?
Le mérite de fon ftyle eft bien difficile à
fentir pour un étranger ; il tient aux progrès
qu'a faits la fociété en France , où elle a crééun
langage qui n'eft bien connu que des perfonnes
qui ont vécu quelque temps dans la
bonne compagnie . Les fineffes de ce langage
confiftent particulièrement dans un grand
nombre de termes , qui étant un peu détournés
de leur fens primitif, expriment des
idées acceffoires , dont les nuances fe fentent
plutôt qu'elles ne fe définiffent. Il y a
une infinité d'expreflions & de tournures qui
reviennent fans ceffe dans nos converfations
, & qui n'ont point d'équivalent dans
les autres langues. Les mots fentiment & galanterie
, qui expriment des idées bien diftinctes,
ne peuvent fe traduire ni en Latin ,
DE FRANCE. 253
ni en Italien , ni en Anglois . Il faut qu'un
étranger foit fort avancé dans la connoiffance
de notre langue , pour être en état de
fentir le charme des Lettres de Madame de
Sévigné , & celui des Fables de la Fontaine..
M. le Comte de la Rivière , parent de
Madame de Sévigné , & de qui on a un Recueil
de Lettres en deux volumes , dit quelque
part quand on a lu une Lettre de Madame
de Sévigné , on fent quelque peine ,
parce qu'on en a une de moins à lire. Če mot
vaut mieux que le refte du Recueil.
Ce qui ajoute un grand prix aux Lettres
de Madame de Sévigné , c'eft une foule de
traits qui nous peignent cette Cour brillante
de Louis XIV. On aime à fe trouver
pour ainfi dire en fociété avec les plus grands
perfonnages de ce beau règne , qui malgré
les cenfures d'une Philofophie sèche & févère
, a toujours un éclat & un air de grandeur
qui attache & qui en impofe. Je ne
crois pas que notre fiécle ait jamais le même
attrait pour nos defcendans. Ce qui me dégoûte
de l'hiftoire , difoit une femme de
beaucoup d'efprit , c'eft de penser que ce que
je vois aujourd'hui fera de l'hiftoire un jour.
k
M. de Voltaire n'a pas rendu juftice à Madame
de Sévigné , dans fa Notice des Écrivains
du fiécle de Louis XIV . « C'eſt dom-
» mage , dit -il , qu'elle manque abfolument
de goût , qu'elle ne fache pas rendre juſ-
» tice à Racine , qu'elle égale l'oraifon fu-
ور
254 MERCURE
ל כ
» nèbre prononcée par Mafcaron au grand
» chef- d'oeuvre de Fléchier ». Il eft vrai
qu'elle a écrit qu'on fe dégoûteroit de Racine
comme du café , & en cela elle a dit une
double fottife ; mais il ne faut pas toujours
attribuer à un défaut de goût , une faute de
goût. Les gens d'efprit fe trompent tous les
jours dans les jugemens qu'ils portent de
leurs contemporains : c'eft que ce n'eft pas
le goût feul qui juge ; les préventions perfonnelles
, les affections , les rivalités , les
opinions publiques féduifent & égarent les
meilleurs efprits. Madame de Sévignéavoit vu
naître les chef-d'oeuvres de Corneille ; élevée
dans l'admiration de ce grand Homme,fon enthouſiaſme
étoit bien légitime ; mais comme
tout enthouſiaſme , il étoit un peu exclufif.
Lorfque Racine vint apporter fur le théâtre
des moeurs plus foibles , un ton moins élevé ,
une grandeur moins apparente , elle crut
qu'il avoit dégradé le caractère de la Tragédie
, parce qu'elle comparoit Racine à
Corneille , & qu'elle ne pouvoit juger de la
perfection d'une Tragédie que d'après celles
de Corneille. Pardonnons-lui , difoit- elle ,
de méchans vers en faveur des fublimes & divines
beautés qui nous tranfportent : ce font
des traits de Maître qui font inimitables. Def
préaux en dit encore plus que moi. En fe
trompant ainfi , on voit que fon erreur étoit
fans prevention & fans humeur. Il faut bien
fe garder de la mettre au rang des Nevers ,
DE FRANCE. 255
des Deshoulières , de cette cabale acharnée
qui perfécutoit Racine en protégeant Pradon.
Voyez avec quelle aimable fenfibilité
elle parle d'une repréfentation d'Eſther à
Saint- Cyr. « Je ne puis vous dire l'excès de
و و
י ל כ
ود
و د
l'agrément de cette Pièce. C'eft un rap-
." port de la mufique , des vers , des chants
-» & des perfonnes , fi parfait qu'on n'y
fouhaite rien. On eft attentif , & l'on n'a
point d'autre peine que celle de voir
finir une fi aimable pièce. Tout y eft
fimple , tout y eft innocent , tout y eft fu-
» blime & touchant. Cette fidélité à l'Hif-
" toire-Sainte donne du refpect : tous les
chants convenables aux paroles font d'une
beauté qu'on ne foutient pas fans larmes.
» La meſure de l'approbation qu'on donne
» à cette Pièce , eft celle du goût & de l'at-
""
ور
??
"
» tention » .
Quant à la comparaiſon de Maſcaron avec
Fléchier , M. de Voltaire s'eft bien trompé.
L'oraifon funèbre de Mafcaron parut la première
, & Madame de Sévigné la trouva
belle ; mais lorfqu'elle vit celle de Fléchier,
elle n'héfita pas à lui donner la préférence.
Lors même qu'elle fe trompe , je trouve dans
fes jugemens & dans fes opinions toujours
de la bonne-foi , & jamais de fuffifance.
J'ai interrompu ma Lettre pour en relire
quelques-unes de Madame de Sévigné ; &
j'en ai dévoré un demi-volume tout d'un
trait : j'avoue que cette lecture me charme
256 MERCURE
& m'entraîne toujours. Il me femble même
que ceux qui aiment le plus cette femme extraordinaire
, ne fentent pas encore affez
toute la fuperiorité de fon efprit. Je lui
trouve tous les genres d'efprit ; raifonneuſe
ou frivole , plaifante ou fublime , elle prend
tous les tons avec une facilité inconcevable.
Je ne puis pas me refufer au defir de juftifier
mon admiration par la citation des traits
les plus piquans qui fe prefenteront à ma
memoire ou à mes yeux , en parcourant ſes
Lettres au hafard.
C'eft fur-tout dans les récits : & les tableaux
que la grace , la foupleffe & la vivacité
de fon efprit brillent avec le plus d'éclat.
Il n'y a rien à defirer ni à comparer à
ce Conte de l'Archevêque de Reims , le
Tellier. " L'Archevêque de Reims revenoit
» fort vite de S. Germain ;, c'étoit comme
» un tourbillon . S'il fe croit grand Seigneur ,
» fes gens le croyent encore plus que lui .
Il paffoit au travers de Nanterre , tra , tra ,
» tra ; ils rencontrent un homme à cheval ,
" gare , gare ; ce pauvre homme fe veut
" ranger , fon cheval ne le veut pas , &
enfin le carroffe & les fix chevaux ren-
» verfent cul par- deffus tête le pauvre hom-
» me & le cheval , & paffent par- deffus , &
» fi bien par-deffus , que le carroffe en fut
verfé & renverfé ; en même- temps l'hom-
» me & le cheval , au lieu de s'a'nufer à
» être roués , fe relèvent miraculeufement ,
و د
DE FRANCE. 257
ود
» remontent l'un fur l'autre , & s'enfuient
& courent encore , pendant que les laquais
& le cocher de l'Archevêque même
» fe mettent à crier : arrête , arrête ce coquin
, qu'on lui donne cent coups. L'Archevêque
en racontant ceci , difoit : fij'avois
» tenu ce maraud-là , je lui aurois rompu les
bras & coupé les oreilles.
>>
ود
""
و د
ور
و ر
Voici un Tableau d'un autre genre. « Madame
de Briffac avoit aujourd'hui la co-
» lique ; elle étoit au lit , belle & coëffee à
» coëffer tout le monde ; je voudrois que
» vous eufliez vu ce qu'elle faifoit de fes
douleurs , & l'ufage qu'elle faifoit de fes
» yeux , & des cris , & des bras & des mains
qui traînoient fur fa couverture , & la
compaffion qu'elle vouloit qu'on eût.
» Chamarrée de tendreffe & d'admiration ,
» j'admirois cette pièce , & la trouvois fi
belle que mon attention a dû paroître un
» faififfement , dont je crois qu'on me faura
» fort bon gré ; & fongez que c'étoit pour
l'Abbé Bayard , Saint-Hiran , Monjeu &
Planci que la fcène étoit ouverte ».
ور
ود
و د
ود
.
Écoutez -la à préfent annoncer la mort
fubite de M. de Louvois ; voyez comme
fon ton s'élève fans fe guinder. « Il n'eft donc
plus , ce Miniftre puiffant & fuperbe .
dont le moi occupoit tant d'efpace , étoit
» le centre de tant de chofes ! Que d'intérêts
» à démêler , d'intrigues à fuivre , de négo-
» ciations à terminer ! ... O mon Dieu ,
ود
258
MERCURE
» encore quelque temps ! je voudrois hu-
>> ' milier le Duc de Savoye , écrafer le Prince
» d'Orange : encore un moment .... Non ,
» vous n'aurez pas un moment, un feul mo-
" ment ! " Ce dernier mouvement n'eft-il
pas digne de Boffuet ? Il me femble qu'on
n'eft pas plus fublime avec plus de fimplicité
.
Lorſque le Prince de Longueville fut tué
au paffage du Rhin , on ne favoit comment
l'apprendre à la Ducheffe de Longueville
fa mère , qui l'idolâtroit. Il fallut cependant
lui annoncer qu'il y avoit eu une affaire :
Comment fe porte mon frère , dit- elle ? Sa
penfée n'ofa pas aller plus loin , ajoute Madame
de Sévigné; ce trait eft admirable. Le
Tableau qu'elle fait enfuite de la douleur
exceffive de cette mère tendre fait friffonner.
» Cette liberté que prend la mort d'inter-
» rompre la fortune , doit confoler de n'être
» pas au nombre des heureux ; on en trouve
» la mort moins amère » . Les Lettres de
Madame de Sévigné font femees de réflexions
femblables , d'une vérité frappante ,
exprimées d'une manière énergique , fine ,
originale , & entremêlées fouvent de traits
plaifans & curieux.
Elle dit quelque part , en parlant d'une
vieille femme de fa connoiffance qui venoit
de mourir. « Quand elle fut près de
» mourir l'année paffée , je difoisy en
DE FRANCE. 259
">
voyant fa trifte convalefcence & fa décrépitude
: mon Dieu ! elle mourra deux
fois bien près l'une de l'autre. Ne diſois -je
» pas vrai ? Un jour Patris étant revenu
» d'une grande maladie à quatre-vingt ans ,
» & fes amis s'en réjouiffant avec lui , &
» le conjurant de fe lever : hélas ! leur dit- il ,
eft-ce la peine de fe r'habiller ?
و د
•
» Il n'y a qu'à laiffer faire l'efprit hu-
» main , dit- elle ailleurs ; il faura bien trouver
fes petites confolations ; c'eft fa fan-
» taifie d'être content.
» Les longues maladies uſent la douleur ,
» & les longues eſpérances ufent la joie.
» On n'a jamais pris long-temps l'ombre
» pour le corps ; il faut être , fi l'on veut
paroître. Le monde n'a point de longues
» injuftices ».
"
"3
Elle montre par-tout un grand penchant
à la dévotion , & une grande tiédeur fur la
pratique. « Mon Dieu qu'il eft heureux !
( dit -elle du fameux Cardinal de Retz ) ,
» que j'envierois quelquefois fon épouvantable
tranquillité fur tous les devoirs de
» la vie ! on fe ruine quand on veut s'en acquitter
».
و د
و د
Sa dévotion eft douce & humaine. « Nous
parlons quelquefois de l'opinion d'Ori-
" gène & de la nôtre nous avons de la
peine à nous faire entrer une éternité de
fupplices dans la tête, à moins que la fou-
» miflion ne vienne au fecours.
و د
-39
260 MERCURE
Combien de réflexions touchantes fur le
temps , la vieilleffe , la mort !
و د
و ر
ور
>>
» La mort me paroît fi terrible que je hais
plus la vie parce qu'elle y mène , que par
les épines qui s'y rencontrent.
» Je trouve les conditions, de la vie affez
» dures : il me femble que j'ai été traînée
malgré moi à ce point fatal où il faut
» fouffrir la vieilleffe ; je la vois : m'y voilà ,
» & je voudrois bien au moins ménager de
» n'aller pas plus loin , de ne point avancer
» dans ce chemin des infirmités , des douleurs
, des pertes de mémoire , des défi-
» guremens , qui font près de m'outrager.
» Mais j'entends une voix qui dit : il faut
marcher malgré vous ; ou bien fi vous ne
le voulez pas , il faut mourir ; ce qui eft
» une autre extrémité où la nature répugne.
» Je regardois une pendule , & prenois
plaifir à penfer : voilà comme on eft quand
» on fouhaite que cette éguille marche; cependant
elle tourne fans qu'on la voye , &
» tout arrive à la fin ».
39
و د
Il lui échappe quelquefois des expreffions
hardies qu'on pourroit trouver maniérées
en les confidérant ifolées , mais qui ,
vues à leur place, paroiffent naturelles ; c'eft,
il est vrai , le naturel d'une femme dont
l'imagination eſt très - vive & l'esprit
très-orné. « Je ne connois plus les plaifirs ,
» dit- elle quelque part ; j'ai beau frap-
» per du pied , rien ne fort qu'une vie triſte
» & uniforme """
و د
DE FRANCE. 261
Pour faire entendre que le credit d'un Miniftre
diminue , Madame de Sévigné dit
que fon étoile pálit. Cette figure me paroît
heureuſe & brillante fans aucune affectation
?
Chamarrée de tendresse & d'admiration
eft une expreffion un peu précieuſe ; je douté
cependant qu'à l'endroit où elle eft placée ,
elle choque les gens de goût ; c'eſt qu'on voit
bien qu'elle n'a point été cherchée , qu'elle
n'eft point l'effet du defir d'étonner par une
figure inufitée.
-
Son ftyle n'eft prefque jamais fimple, mais
il est toujours naturel , & ce naturel fe fait
fur tout fentir par une négligence abandonnée
qui plaît , & par une rapidité qui
entraîne. On fent par- tout ce qu'elle dit
quelque part : j'écrirois juſqu'à demain ; mes
penfees , ma plume , mon encre , tout vole.
Veut- elle quelquefois raconter un trait ,
une plaifanterie d'une gaieté un peu libre pour
une femme , quelle adreffe dans la tournure,
quelle mefure dans l'expreffion ! Elle fait
tout entendre fans rien prononcer.
Ce qui brille par- deffus tout dans les Lettres
de Madame de Sévigné , c'eſt ce fonds
inépuifable de tendreffe pour fa fille , dont
les expreffions fe varient fous mille formes
diverfes , toujours fenfibles , toujours intéreffantes
; mais ce font les traits les moins
propres à être cités , parce que ce ne font
ordinairement que des expreflions & des
262 MERCURE
-
tournures très fimples , qui ne peuvent
guères fe détacher des circonftances ou des
idées acceffoires qui les environnent. Quelquefois
cependant fon fentiment s'embellit
par la penſée & par l'imagination .
" Je regrette , dit- elle en un endroit ,
» ce que je paffe de ma vie fans vous ,
» & j'en précipite les reftes pour vous re-
» trouver , comme fi j'avois bien du tems
» à perdre » . Elle répète plufieurs fois cette
idée . Je fuis bien aife que le tems courre
» & m'entraîne avec lui pour me redonner
» à vous ». Et dans un autre endroit : « Je
» fuis fi défolée de me trouver toute feule ,
» que , contre mon ordinaire , je fouhaite
» que le tems galoppe , & pour me rap-
D
procher celui de vous revoir , & pour
» m'effacer un peu ces impreflions trop
» vives. Eft- ce donc cette penfée fi conti-
» nuelle qui vous fait dire qu'il n'y a point
" d'abfence ? J'avoue que , par ce côté ,
» il n'y en a point. Mais comment appelez-
» vous ce que l'on fent , quand la préfence
" eft fi chère ? Il faut de néceffité que le con-
» traire foit bien amer.
» Mon coeur eft en repos quand il eſt
près de vous ; c'eft fon état naturel , le
» feul qui peut lui plaire.
99
N
» Il me femble , en vous perdant , qu'on
m'a dépouillé de tout ce que j'avois d'aimable....
Je ferois honteufe fi , depuis
» huit jours , j'avois fait autre chose que
DE FRANCE. 263
pleurer.... Je ne fais où me fauver de vous,
», dit-elle ailleurs à fa fille ».
· Elle écrit au Préfident du Moulceau :
J'ai été reçue à bras ouverts de Madame
» de Grignan , avec tant de joie , de ten-
» dreffe & de reconnoiffance , qu'il me fembloit
que je n'étois pas venue encore affez
» tôt , ni d'affez loin ".
و د
و ر
Je fens quelque peine à remarquer les défauts
d'une femme fi aimable & fi rare ; mais
il faut le dire pour l'honneur de la vérité ,
Madame de Sévigné, avec tant d'efprit & un
fi bon efprit , ayoit toutes les fottifes de
fon fiécle & de fon rang. Elle étoit glorieuſe
de fa naiffance jufqu'à la puérilité.
On la voit fe pâmer d'admiration fur la
Généalogie de la Maiſon de Rabutiers que
le Comte de Buffy fe propofoit d'écrire ;
& elle croit que toute l'Europe va s'intéreffer
à cette belle Hiſtoire.
Elle étoit enivrée, comme prefque tout fon
fiécle , de la grandeur de Louis XIV. Ce
Prince lui parla un jour après la repréfentation
d'Efter , à S. Cyr : fa vanité ſe montre
& fe répand à cette occafion , avec une joie
d'enfant. Le paffage eft curieux. « Le Roi
» s'adreffe à moi , & me dit : Madame ,
je fuis affuré que vous avez été contente.
» Moi , fans m'étonner , je répondis , Sire ,
» je fuis charmée , ce que je fens eft au-
» deffus des paroles. Le Roi me dit , Ra-
» cine a bien de l'efprit ; je lui dis , Sire ,
ود
و د
ور
"
"
264
MERCURE
"
"
», il en a beaucoup ; mais en vérité ces
en
jeunes perfonnes en ont beaucoup autli,
» elles entrent dans le fujet comme fi elles.
» n'avoient jamais fait autre choſe . Ah!
» pour cela , reprit-il , il eſt vrai , & puis
Sa Majefté s'en alla , & me laiffa l'objet
» de l'envie. M. le Prince & Madame la
» Princeffe me virent dire un mot , Ma-
» dame de Maintenon , un éclair ; je répon-
» dis à tout , car j'étois en fortune ».
"
و د
و ر
C'eft dans ces endroits que la femme
d'efprit eft éclipfée par la caillère. On fait
qu'un jour Louis XIV danſa un menuet avec
Madame de Sévigné : après le menuet , elle
fe trouva près de fon coufin , le Comte de
Buffy , à qui elle dit : il faut avouer que
nous avons un grand Roi : oh fans doute ,
ma coufine , répondit Buffy , ce qu'il vient
de faire eft vraiment héroïque ! Il faut avouer
que de toutes les fottifes humaines , il n'y
en a point de plus bêtes que celles de la
vanité.
*
LA
DE
FRANCE.
265.
LA
NOUVELLE COLONIE ,
OU
PORTRAIT QU'ON
DEVINERA
CONT E.
701
QuoUOI QU'EN difent quelques Philofophes
, l'homme cherche l'homme. Il nous
faut toujours des liaiſons ou des fociétés , des
amis ou des voifins. Les Écoliers font des
partis dans les Colléges ; & les beaux- efprits
des coteries.
De jeunes Écoliers avoient formé une
confédération formidable ; c'étoit la phalange
Macédonienne du Collége où ils étoient.
Leur force & leurs fuccès les avoient rendus
un peu infolens. Quand ils rencontroient un
Écolier qui n'étoit pas de leur parti , fi celuici
oublioit de faluer le premier , ils ne
manquoient pas de l'en faire fouvenir , en
fe conformant à cette devife qu'ils s'étoient
donnée : tout fera battu , hors nous & nos
amis.
Le hafard fit que nos Écoliers, loin de fe
difperfer , comme il arrive ordinairement
en fortant de leur Collége , demeurèrent
prefque tous dans la même ville . Mais ils fe
trouvèrent répandus dans différentes fociétés.
Il fallut donc fe faire un plan de conduite.
25 Décembre 1778, М
266 MERCURE T
L'accord qui regnoit parmi eux au Collége ,
fut bientôt négligé dans le monde. Tant qu'ils
n'avoient fait ufage que de leur coeur , ils
avoient été fort unis ; mais la ' raiſon eut fon
tour: ils avoient été joints par leurs fenti
mens , ils furent defunis par leurs opinions.
Enfin ils eurent les moeurs des grandes villes ;
comme il y a trop d'habitans dans une capitale
pour s'y occuper de tout le monde,
& comme il faut pourtant s'occuper de
quelque chofe , on y cft forcé de s'occuper
de foi.
Cependant cette méfintelligence n'avoit
point paffe jufqu'à leurs coeurs. Même pour
conferver leur ancienne liaifon , la plupart
d'entre eux ayant le goût des Belles-Lettres ,
ils av oient formé , en quittant leur Collége ,
une efpèce de Société Académique , où ils
fe réuniffoient plufieurs fois par mois; mais
il n'y avoit plus guère entre eux, d'autre lien
que l habitude & la politeffe. Ils raifonnoient
ou de aifonnoient fort fouvent , chacun avoit
fon opinion , & ne faifoit cas que de fon
opinion.
Com me plufieurs avoient de l'efprit , ils
acquire t une célébrité qui , à l'aide de quelques
circonftances particulières , parvint
aux oreilles du Prince fous lequel ils vivoient.
Ce Roi , dont je tairai le nom , parce
qu'il n'eft pas effentiel à cette hiftoire , étoit
curieux & obfervateur. Il voulut faire fur
eux une expérience. Il avoit dans fon doDE
FRANCE. 267
maine une terre qui formoit une eſpèce de
petite Ille ; il la leur donna en propriété , en
promettant d'approuver les loix qu'ils vou
droient fe donner à eux-mêmes.
Dès qu'ils furent en poffeffion de l'Ifle , ils
fongèrent à y vivre heureux. Leur intention
étoit bonne on va juger de leurs moyens.
Voici d'abord leur logique : fi chacun de
nous en particulier eft heureux , il eft évi
dent que tout le monde le fera. D'après cela,
chacun de fon côté travailla pour être heureux.
Dans toutes les délibérations qu'on prit
pour les affaires de l'état , on n'entendit
bientôt qu'un mot , & ce mot , on le devine.
Quand on cherchoit à qui donner quel
que charge importante , auffi-tôt un moi en
chorus faifoit retentir toute la falle d'affemblée.
Celui d'entre eux qui eut le plus d'influence,
parvint à faire accumuler fur la tête
prefque tous les emplois de l'État.
Il fallut établir des manufactures. Un feut
travailla , & réuffit à fe faire accorder tous
les priviléges exclufifs. Vous jugez bien que
cet homme-là s'eftima riche , & par conféquent
heureux.
Quelques-uns , avec cent mille livres , fe
firent un revenu de deux cents mille , par la
inamère dont ils placerent leur argent. Ils
jugèrent que les rentes en viager étoient la
plus belle invention de l'efprit humain. Ces
rentiers dûrent fe trouver fort contens d'une
Mij
268 MERCURE
opération qui avoit doublé leur fortune.
On ne fit bientôt plus de teftamens. Certe
cérémonie -là leur parut fort inutile , parce
que , felon eux , quand un homme meurt ,
toutes les affaires font faites.
Les hommes riches qui fe portoient bien,
ne fe marioient guères , parce qu'on ne fe
marie pas ordinairement fans perdre fa liberté
& fans partager fa fortune. Mais les
gens eftropiés ou valétudinaires , fe marioient
, parce qu'ils avoient befoin de ſe
faire fervir. Ainfi les premiers étoient heureux
par le célibat , & les derniers par le
mariage.
*
Leurs annales font mention de quelques
Anecdotes qui m'ont paru affez curieufes.
Je n'en rapporterai qu'une , parce qu'elle
donne une idée exacte des moeurs de ce peuple
fingulier.
Un homme poffedoit un jardin , dont il
avoit le plus grand foin . Son parterre étoit
affez curieux par le nombre, le choix & la
diftribution des fleurs dont il étoit orné. Un
voifin , qui avoit vue fur ce jardin-là , eut le
malheur de fe laiffer choir par les fenêtres.
Il tomba au milieu du parterre , où il fit un
affez grand dégât , en fe caffant un bras &
une jambe dans fa chûte. Le propriétaire du
jardin voyant fes fleurs maltraitées par cet
accident , courut au bleffé qui étoit mort à
demi , l'accufa de méchanceté , ou tout au
moins de maladreffe , fe répandit en invec
DE FRANCE. 269
rives contre lui , & non content de fa mercuriale
, il lui intenta un procès pour le dé
gât qu'il avoit fait à fon parterre. Il eft vrai
que le jugement du procès fut affez fingu
lier; on condamna celui qui étoit tombé à
des dommages envers le propriétaire , à la
charge par celui- ci de lui remettre en fon
premier état le bras & la jambe qu'il s'étoit
caffés en tombant.
On voyoit bien que le même efprit animoit
tous les habitans de l'e. Chaque fils.
de famille de fon côté , fans avoir confulté
perfonne , prêcha fi bien à fes foeurs les avantages
de la retraite , fit une fatyre fi vive &
fi énergique des malheurs attachés à la fociété
, & repréfenta fi fouvent à fes père &
mère le bonheur de faire un riche héritier ,
que tous les frères , prefque le même jour ,
& fans s'être concertés , virent partir toutes .
leurs foeurs pour le Couvent ; & voilà des
frères contens s'il en fût jamais.
L'un de ces riches héritiers étant confulté
fur les moyens de défendre l'Ifle , en
cas d'attaque imprévue , donna des idées pour
fabriquer des armes. Mais comme il avoit de
grandes richelles à mettre à l'abri des voleurs
, il profita de l'influence qu'il avoit fur
les efprits , pour faire apporter prefque tou
tes les armes dans fa propre maifon ; & par
cette précaution là , ce richard parvint à dormir
la nuit prefque auffi bien qu'un pauvre
homme.
Enfin tout le monde étoit fatisfait , heu-
M iij
270 MERCURE
reux ; & tant qu'on eft heureux , on ne s'at
tend jamais qu'au bonheur. On voyoit fur
tous les vifages la joie & la férénité. Cet étar
daifance & de fatisfaction dura quelque
temps ; mais à la fin on fit certaines décou
vertes qui troublèrent un peu les plaiſirs de
nos heureux infulaires.
Le Manufacturier , qui s'étoit approprié
tous les priviléges , fit rencherir exceffivement
toutes les chofes de première néceffité.
Le Cordonnier , qui achetoit fort cher fes
étoffes , étoit obligé de vendre fort cher fes
fouliers. Le Manufacturier n'en fut pas plus
riche , & tout le monde en devint plus
pauvre.
Nous avons vu prefque toutes les Charges
honorables &. lucratives s'accumuler fur la
même tête ; il s'enfuivit de- là que pas une
ne fut bien exercée , par la raifon qu'on ne
fait rien de bien quand on a trop à faire , &
que celui qui fait plufieurs métiers d'ordinaire
n'en fait pas un.
n
Il n'y avoir , comme on fait , que les çacochimes
qui fe mariaffent ; or , comme il
aft beaucoup plus aifé d'être mari que d'être
père , on ne vit bientôt plus que des ménages
fans enfans. Plus de population. Et quand
on s'avifa de vouloir y apporter remède ,
comme tous les frères avoient fait cloîtrer
toutes les foeurs , les garçons furent tous furde
fe trouver fans femmes & fans maîtreffes.
pris
-Perfonne ne s'occupant de ceux qui viDE
FRANCE. 171
voient , il eût été encore moins naturel de
fonger à ceux qui devoient naître. On faifoit
donc encore moins de teftamens que de
contrats de mariage ; & ceux qui furvivoient
ne fe fouvenoient guères des morts que par
les procès que ceux-ci leur laiffoient. Čes
procès fe multiplièrent fi fort que la diffenfion
s'empara de tous les habitans de l'Ile. :
Pour achever le dénouement , des voisins
frent une defcenre chez eux au moment où
l'on s'y attendoit le moins ; & comme toutes
les armes fe trouvoient dans une feule maifon
, on n'eut befoin que de prendre cette
maifon pour s'emparer de l'Ile entière. Tous
les infulaires étant défarmés , furent faits.prifonniers
fans peine , & la Colonie "fut detruite.
En mémoire de cet événement , on
dreffa une pyramide , & l'on y grava une
épitaphe un peu énigmatique , où l'on fait
parler ainfi ce peuple défunt :
Qui m'a fait? Mei.
Quim'a défait ? Moi.
Par M. Imbert.)
ว
Miv
272 MERCURE
AIR de la Romance inférée dans le Mercure
du 25 Septembre dernier, parun Amateur.
4
Violino
L'ON de ces jours mes
motr - tons s'é- ga- re- rent
fur
des CO teaux
Жи
DE FRANCE. 273
vec ceux de Ba - ftien
Gairare.
nos deux trou- peaux en-
Variation pour la Harpe & pour la Guitare.
fem ble fe mê- le- rent cha cun de274
MERCURE
puis n'a re- con nu le fien.
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE
E mot de l'Enigme eft Danfeur de Corde
celui du Logogryphe eft Couteau , où le
trouvent eau , Ceuta , cou , ut , coteau ,
yeau , écu , Oéta.
-ST
ÉNIGME.
1x élémens forment mon être :
Les trois derniers t'offrent bien nettement
Lé fynonyme d'un préfent ; "
Les trois premiers , un inftrument champêtre.
DE FRANCE. 275
LOGOGRYPH E.
Sous un Ciel étranger je reçus l'exiſtence ,
Mais on fait à préfent me faire éclore en France.
Au fon d'un inftrument , qui de moi tient fon nom ,
J'apprends à répéter ma petite chanfon ;
J.
On peut m'apprivoifer , j'entends le badinage ;
De la tête d'Églé j'augmente le plumage ;
Je mange dans fa main , fur fes lèvres je bois,,
Et pour remercîment je lui pince les doigts.
J'habite auffi dans plus d'une cellule ,
Chez le Père Ange , & chez la Mère Urfule.
Mon cher Lecteur , vous trouverez chez moi
Deux notes de mufique , & le titre du Roi ; ¦
J'offre encor des plaifirs , enfans de la gaîté ,
Qui décèlent l'aifance , ainfi que la fanté.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
SUITE de l'Effai fur la Vie de SÉNÈQUE ,
&furfes Ecrits.
RIEN ne prouve mieux quelle a été juf--
qu'à préfent la futilité de l'éducation de col--
lége , que le mépris qu'on en a rapporté
pour les Ouvrages de Sénèque. On l'y a de
M vj
276
MERCURE
crié comme un fophifte pointilleux , comme
un bel-efprit maniéré, fans vérité , fans naturel
, curieux d'aiguifer fon ftyle & de brillanter
fes penfées ; on en a interdit la leeture
à la jeuneffe , comme d'un corrupteur
du goût ; & l'importance qu'on a mife à ces
formes fuperficielles, a privé l'inftruction pu
blique d'un fonds inépuifable de lumières &
de fentimens vertueux .
N'y a t'il donc que le goût & le ſtyle à
former dans cette foule de jeunes Citoyens ?
N'en veut-on faire que de beaux difeurs ?
Eft-il plus effentiel pour eux de bien parler
que de bien vivre ? Et fi , malgré quelques
défauts de juftelle dans la penfée , de naturel
dans l'expreffion , Sénèque eft encore
la lecture la plus fubftantielle & la plus
nourriffante pour l'efprit & pour l'ame ; fi ,
à moins d'être corrompu jufqu'au fond du
coeur , il eft impoffible de lire fes Ouvrages
fans fe fentir plus indépendant de l'une
& de l'autre fortune , plus courageux , plus
affermi contre la douleur & la mort ,.plus
attaché à fes devoirs , plus éclairé fur fes
befoins réels , fur fes intérêts véritables ,
enfin , meilleur dans tous les rapports , &
fur- tout plus fenfible aux charmes de la fageffe
& de la vertu ; faut-il en dérober l'étude
à la jeuneffe , comme d'un livre contagieux
? C'eft ce préjugé fi long-temps nuifible
qu'on verra pleinement détruit dans la
feconde Partie de cet Effai.
Qintilien étoit le rival de Sénèque ; il
DE FRANCE. 277
-
paffoit pour fon ennemi. Il l'accufoit , peutêtre
avec raifon , d'avoir corrompu l'éloquence.
Voulez - vous favoir , difoit - il , fi
quelqu'un a du goût ? Interrogez-le fur Seneque.
Eft- ce du goût pour la phrafe , ou
» du goût pour la chofe ? » Demande l'Hiftorien
.
: Quintilien penfoit en Rhéteur : l'élocution
étoit tout pour lui ; la fageffe , la verite ,
la vertu n'étoient pas de fon école. Le Rhéteur
cependant n'a pu fe difpenfer de rendre
hommage au Philofophe. « Il a , dit-il ,
de fort belles penfées ; il en a en grand
nombre ; il en a beaucoup qui tiennent aux
moeurs , & qu'il faut méditer . S. Evremond
a été plus injufte ».
1
En Epicurien diffolu , il fait profeffion
d'eftimer dans Sénèque l'amant de Julie &
d'Agrippine , le courtifan
l'ambitieux ;
mais du Philofophe & de l'Ecrivain , ditil
, je n'en fais pas grand cas.
Sénèque étoit Stoïcien par fyftème , &
non par fentiment. Il avoit beau dire qu'il
n'étoit affervi à aucun maître , qu'il ne portoit
la livrée de perfonne , & qu'en refpectant
les fentimens des grands hommes il ne renonçoit
pas aufien: il eft pourtant vrai que fon
enthoufiafme pour la doctrine de Zénon l'emportoit
fouvent hors de fon caractère ; mais
bientôt il y revenoit de-là les inégalités &
l'incohérence de fes maximes , tantôt fevères
jufqu'à l'excès , tantôt moins exaltées & bien
plus naturelles. C'eſt la diſtinction qu'il eût
3+
278 MERCURE
fallu favoir faire dans les écoles ; & avec
cette précaution on eût fait de Sénèque le
cours d'études le plus utile pour exercer l'efprit
des jeunes gens ; car ce n'eft pas dans les
chemins unis qu'on apprend le mieux à
marcher.
D'un autre côté , le génie de Sénèque eft
d'une trempe fingulièrement délicate & fine :
il vife à la fubtilité , & fon ftyle eft celui
d'un homme qui ne veut rien dire ni de
commun , ni d'une manière commune. Mais
fon expreffion ne laiffe pas d'être fouvent
fublime avec fimplicité , ou énergique fans
effort ; & fi fa penfee n'a quelquefois que
le faux brillant du fophifine , elle a bien
plus fouvent l'éclat d'une vérité nouvelle
vivement apperçue & rapidement énoncée ,
ou la lumière douce & pure d'un fentiment
émané de fon ame , & facilement exprimé .
C'est avec ce difcernement d'une critique
judicieufe , que Sénèque eft apprécié dans
l'effai que nous annonçons. Cn y parcourt
d'un oeil rapide tous les écrits de ce Philofophe
, fes lettres à Lucilius , fes traités
de morale , fes queftions naturelles , monument
auffi précieux ; & fi l'on a trouvé l'Apologifte
de Sénèque trop indulgent fur la conduite
à la Cour de Nérón , du moins trouvera-
t-on qu'en jugeant fes ouvrages , il ne
peur être plus févère.
Senfible à toutes les beautés dont les écrits
de Sénèque abondent , il les favoure avec
délices , il les admire avec tranſport.
DE FRANCE. 279
"
»
2
Ah ! dit-il , fi j'avois lu plus tôt fes ou-
» vrages , fi j'avois eté imbu de fes principes
» à l'âge de trente ans , combien j'aurois dû
» de plaifirs à ce Philofophe ! ou plutôt
» combien il m'auroit épargné de peines !
" O Sénèque ! c'eft toi dont le fouffle diflipe
» les vains fantômes de la vie ; c'est toi qui
fais infpirer à l'homme de la dignité , de
la fermeté , de l'indulgence pour fon ami ,
» pour fon ennemi , le mépris de la fortune ,
» de la médifance , de la calomnie , des di-
» gnités , de la gloire , de la vie , de la mort ;
» c'eft toi qui fais parler de la vertu , & en
» allumer l'enthouſiaſme. Que je hais à pré-
» fent les détracteurs de Sénèque ! Leur goût
pufillanime me tenoit les yeux attachés fur
» Cicéron , qui pouvoit m'apprendre à bien
» dire , & me déroboit la lecture de celui
qui m'auroit appris à bien faire . Cepen-
» dant , quelle comparaifon entre la pureté
» de ftyle , que je n'ai point acquife avec le
» premier, & la pureté de l'ame qui fe feroit
» certainement accrue , fortifiée en moi , en
» étudiant , en méditant le fecond ! .. Pour
» me rendre meilleur écrivain , on m'a cmpêché
de devenir meilleur homme ».
*
,
"
ود
Mais malgré cet enthouſiaſme , il ne lui
paffe ni fes defauts , ni fes erreurs les plus
légères ; il le redreffe avec le courage & la
franchife d'un ami.
L'extrait des Lettres à Lucilius eft le plus
long & le plus détaillé.
Voici le refultat qu'il donne de la lecture
280 MERCURE
"
"
و ر
de cet ouvrage : « Il feroit difficile de citer
» un fentiment honnête , un précepte de
fageffe , qui ne fe trouve dans ces lettres .
On y voit partout un penfeur délicat ,
» fubtil & profond , un homme de bien.
Cependant , où ont- elles été écrites ? A la
» Cour la plus diffolue. Dans quel temps ?
» Au temps de la plus grande dépravation
des moeurs. Elles font au nombre de cent
» vingt-quatre , & dans aucune , pas un feul
» mot qui fente l'hypocrifie. Ici fa penfee
s'échappe librement de fon efprit ; là fon
» ame & fa tête s'échauffent de concert : il
» eft indigné , il eft violent , mais à travers
» les différens mouvemens qui l'agitent ,
» toujours vrai , toujours lui ».
"
Parmi une multitude de traits exquis répandus
dans ces lettres , l'Hiftorien en a
recueilli un petit nombre , & l'on eft tenté
de fe plaindre qu'il en ait recueilli fi peu.
Dans la feconde , par exemple , on demande
pourquoi il a négligé ce paffage : L'on eft
pauvre , non pour avoir peu , mais pour defirer
davantage; & dans la troifième, celui- ci :
Vivez de façon à ne rien faire que ne puiſſe
favoir un ennemi , &c. &c.
Quant aux endroits où l'Hiftorien n'eft
pas de l'avis du Philofophe , on và voir
s'il l'a ménagé.
Sénèque a dit : la douleur eft de tous les
tableaux celui dont le Spectateur fe laffe le
pluspromptement : récente elle intéreſſe ; vieille
DE FRANCE. 281
elle eft fauffe ou infenfée ; l'on s'en moque ,
& l'on fait bien.
Cela eft-il yrai , demande le Critique ?
» Il m'a femblé qu'on l'admiroit , qu'on la
» louoit & qu'on la fuyoit. Quoi ! l'on fe
» moque d'un époux , dd''uunn aammaanntt ,, d'un fils ,
» d'un ami inconfolable de la mort de fa
» femme, de fa maîtreffe , de fon père , de
» fon ami ! Il n'en eft rien ».
Sénèque prétend qu'on refait auffi aifément
un ami perdu , que Phidias une ftatue
brifée.
" Je n'en crois rien , dit le Critique ; » &
après avoir peint le caractere d'un ami vertueux
& rare , il ajoute : " Lorſque notre
Philofophe fe demande à lui-même : quel
» eft fon but en prenant un ami ? & qu'il fe
» répond : d'avoir quelqu'un pour qui mou
» rir, qui accompagner en exil , qui fauver
» aux dépens de mes jours ; il eft grand ,
» il eft fublime ; mais il a changé d'avis ; »
& en effet l'homme pour qui l'on veut
vivre & mourir n'eft pas facile à remplacer.
"
Sénèque a dit : Le Stoïcien voit du haut.
des Cieux , combien c'eft un fiége bas qu'un
Tribunal , une chaife curule.
v Et le Critique lui répond : " De deffus
» une chaife curule , un Tribunal , on voit
» combien c'eft un rôle infenfé que de fe
perdre dans les nues .
و د
Sénèque a dit : La fcience & la vertu font
deux grandes chofes. Celui qui eft fans vertus
182 MERCURE
poffeffeur de tout le refte , eft rejeté.
Er , demande le Critique : « Où Par qui ?
» Le mechant a- t- il de l'efprit ? Il fera recher-
» ché par celui qui s'ennuie. De la richeſſe
A deux heures fa cour fera pleine de
» Clients , & fa table environnée de Parafites.
Des dignités ? On fe preffera dans fes
anti-chambres. Lorfque le placard affiche
dans les carrefours l'infamie d'un opulent ,
» d'abord fa maifon refte deferte ; mais cette
» folitude ne dure guère. Pen-à-peu la foule
» revient ; peu-à - peu on l'excnfe ; peu- àpeu
on doute de fes forfaits ; peu-à-peu
» on accufe fes Juges ; peu - à-peu il eft inno-
» cent ; & il ne lui en coûte , pour bien
» marier fes filles , qu'un accroiffement à
leur dot ». "
Sénèque a fait une fortie violente contre
Alexandre , lui qui s'eft laiffé éblouir des
victoires du peuple Romain. Cette partialité
n'a point échappé au Critique. Senèque ,
dit- il , ne s'apperçoit pas , ou il fe diffimule
que les conquêtes des Romains ont été plus
longues , plus fanglantes & plus injuftes que
celles d'Alexandre.
Sénèque dit qu'il ne trouve rien de plus
froid , de plus déplacé à la tête d'un Edit ,
ou d'une Loi , qu'un préambule qui les motive.
Prefcrivez-moi ajoute -t-il , ce que
vous voulez que je falſe ; je ne veux pas
m'inftruire , mais obéir.
« J'en demande pardon à Sénèque , répond
» le Cenfeur, mais ce propos eft celui d'un
DE FRANCE.
283
vil Efclave qui n'a befoin que d'un tyran .
» Une Société d'hommes n'eft pas un trou-
» pean de bêtes : les traiter de la même manière
, c'eft infulter à l'efpèce humaine . Les
peuples & leurs chefs fe doivent un ref-
» pect mutuel ».
"J
Sénèque dit à Lucilius : que la Philofophie
vous corrige de vos vices ; mais qu'elle n'at
taque pas ceux des autres ; qu'elle fe garde
bien defe déclarer hautement contre les moeurs
publiques.
"
Il me femble , dit le Cenfeur , que Sé-
» nèque a fait toute fa vie le contraire de
ce qu'il preferit ici , & qu'il a bien fait.
» A quoi donc fert la Philofophie , fi elle
fe tait Cu parlez , ou renoncez au titre
» d'Inftituteur du genre humain. Vous ferez
perfécuté ; c'eft votre deftinée. On vous
fera boire la ciguë ; Socrate la bue avang
35
» Vous ».
Sénèque dit : Ne vous applaudiffez pas trop
de méprifer le fuperflu ; vous vous applaudirez
quand vous en ferez venu à méprifer, le
néceffaire.
" Ou je me trompe fort , répond le Criti
» que , ou méprifer le fuperflu eft d'un fage ,
» & méprifer le néceffaire d'un fou »..
Sénèque ajoute : Epicure demande du pain
& de l'eau s'il eft honteux de faire confifter
fon bonheur dans l'or & l'argent , il ne l'eft
pas moins de le faire dépendre du pain & de
Beau.
« Je voudrois favoir demande le Critiq
184 MERCURE
» que , où eft la honte de ne pas vouloir
» mourir de foif & de faim ? On n'eft pas
» heureux pour avoir l'abfolu néceffaire 3
» mais on eft très-malheureux de ne l'avoir
» pas » .
Ainfi toutes les fois que la morale de
Sénèque paroît s'amollir , celle du Cenfeur
devient plus rigide ; & celle-ci fe tempère à
fon tour dès que l'autre paroît forcée.
C'eft dans le même efprit que font examinés
tous les Ouvrages de Sénèque.
Je ne citerai de la confolation à Martia
que cette idée fi touchante. Les Funérailles
des enfans font toujours prématurées lorf
que les mères y affiftent.
" Les motifs que Sénèque emploie dans
» fes confolations , font une cruelle fatyre
» du règne des tyrans , & je me plais à
l'avouer combien il en faudroit effacer
» des lignes aujourd'hui ! ( Réflexion juſte &
délicate qui fait l'éloge d'un bon Roi ) ».
Dans le Traité de la Colère , qui eft le
chef-d'oeuvre de Sénèque , il a dit :
La Vertuferoit bien à plaindre , fi la raifon
avoit befoin du fecours des vices.
"
» Les pallions ne font pas des vices. Se-
» lon l'ufage qu'on en fait , ce font des vices
» ou des vertus » .
Quoi ! Séneque le Sage n'entrera pas en
colère fi l'on égorge fon père , fi l'on enlève
fa femme , fi l'on viole fa fille fous les yeux?
Non. Vous me demandez l'impoffible , le
nuifible peut-être. Il ne s'agit pas de fe conDE
FRANCE. 285
duire ici en homme , c'eft prefque dire en
indifférent ; mais en père , en fils , en époux.
Il eft impoffible que l'homme de bien n'entre
pas en colère contre le méchant , difoit
Theophrafte.... Ainfi , lui répond Sénèque
on fera d'autant plus colère , qu'on fera
meilleur.
"
" Vous vous trompez , réplique le Cenfeur
vous oubliez la diftinction que vous
» avez faite vous-même de l'homme colère
» & de l'homme qui fe met en colère ».
Dites : Ainfi l'indignation contre le méchant
fera d'autantplus forte , qu'on aimera davantage
la Vertu ; & je ferai de votre avis :
l'indignation contre le méchant , la bienveillance
pour l'homme de bien , font deux
fortes d'enthouſiaſme également dignes d'éloge.
Pourquoi s'irriter contre celui qui ſe
trompe ?
«Le méchant fe trompe prefque toujours
» dans fon calcul , prefque jamais dans fon
projet. Pour faire fon bien , il n'ignore
» pas qu'il fait le mal d'autrui. S'il n'étoit
que fou , j'en aurois pitié
Voilà ce me femble pour les Critiques ,
un modèle de difcuffion,
" Ce Traité de la colère eft adreffé à un
» homme très -doux , ( à l'un des frères de
» Sénèque ). On a penfé que l'Inftituteur
l'avoit écrit à l'ufage de fon Élève. Je n'en
'crois rien , dit le Critique , les leçons en
font fi générales , qu'à peine en diftingue-
و د
286
t
MERCURE
"
23
» roit-on quelques- uns applicables aux Sou-
» verains en particulier . Elles ne fentent en
» aucun endroit ni le Palais de l'Empereur ,
» ni le fond de la caverne du tigre. Si Sénèque
, en généralifant fes préceptes , s'étoit
propofé d'inftruire Néron fans l'offen
fer , il auroit montré de la prudence & de
la fineffe ; mais cette circonfpection fe
→ concilie mal avec la franchife d'un Philofophe
, & la roideur d'un Stoïcien » .
. Que cet Obfervateur , fi fincère lui-même,
me permette de lui rappeler cette maxime
de Sénèque : Le Sage ne provoquera point
le courroux des Grands *. Elle fut la règle
de fa conduite ; & quoi qu'il eût dit , en
parlant du corps donnons- lui des foins
mais prêts à le précipiter dans les flammes
au moindre fignal de la raifon , de l'honneur,
du devoir ; il n'en eft pas moins vrai qu'il
ne s'arma jamais que d'un courage modéré
que fa fermeté , fi j'oſe le dire , fut défenfive
& non pas offenfive ; qu'au moment même
de fa mort , il dédaigna d'infulter le tyran.
Il ne fut point de ceux qui répondoient à
Néron : Nous avons commencé à te détefter
lorfque tu es devenu affaffin , empoisonneur,
parricide, & Cocher , & Comédien , & incen
diaire. Subrius mourut en Soldat ; Sénèque
vécut & mourut en Sage; & fon Hiftorien
20
29
' '
pas
* L'Hiſtorien a dit lui-même : « Je ne crois
qu'il y eût d'homme moins difpofé à la Philofophic
Stoicicune qué Sénèque ».
DE FRANCE. 28
l'a loué lui-même avec beaucoup d'éloquence
de n'avoir point employé avec Néron une
inutile témérité. Je penfe donc qu'il avoit
fait pour lui le Traité de la Colère comme
celui de la Clémence , & dans le même
temps que la Lettre fur les combats de Gladiateurs
, c'est-à-dire , lorfque Sénèque commençoit
à s'appercevoir de fon penchant à
la cruauté , & qu'il difoit à fes amis : Dès
que le lion aura trempé fa langue dans le
fang, il ne tardera pas à fe livrer à fa féro
cité naturelle.
C'eft du traité de la Clémence que Corneillè
a tiré la belle fcène entre Augufte & Cinna
& cela feul en fait l'éloge.
Le traité de la Providence eft l'apologie
des Dieux. C'eft- là qu'on lit ces mots fublimes
à la louange de Caton , immobile &
debout au milieu des ruines de fa patrie :
" Voici un fpectacle vraiment digne qu'un
Dieu le contemple & fe complaife dans
fon Ouvrage : l'homme jufte & courageux
aux prifes avec la mauvaife fortune ».
Le traité des Bienfaits en eft un en même
temps de la reconnoiffance & de l'ingrati
tude. « La matière y eft épuiſée , dit l'Hifto-
» rien ; on en citeroit difficilement un
autre , foit ancien , foit moderne , qui
" contînt un auffi grand nombre de penfées
fines & délicates , de préceptes divins
, de fentimens que je dirois prefque
• céleftes.
* On eft convaincu , entraîné , en lifant
288
MERCURE
le traité de la Colère ; on eft attendri ,
touché , en lifant celui des Bienfaits . L'un
eft plein de force ; l'autre de fineffe : là ,
c'eſt la raison qui commande ; ici , c'eft la
délicateffe du fentiment qui charme. Sénèque
parle au coeur , & n'en eft pas
moins convaincant ; car le coeur a fon
» évidence
-93
Je ne citerai du traité des Bienfaits que ce
mot fimple & fublime : les voeux de l'homme
reconnoiffant qui ne peut s'acquitter d'un
bienfait , transferent fa dette aux Dieux ; &
celui-ci , qu'un ancien Poëte avoit mis dans
la bouche d'Antoine mourant : je n'ai plus
que ce quej'ai donné
Dans le traité de la tranquillité de l'Ame
Séneque fait fa confeffion ; il la fait en juge
févère. Dans celui de la vie heureuſe il fait
fon apologie , & il la fait en homme modefte
& courageux. Dans l'extrait de l'un
& de l'autre , l'Hiftorien fe montre digne
d'apprécier le Philofophe.
Le traité du loifir ou de la retraite du Sage
lui donne lieu de parler d'un afyle nouvellement
ouvert à la fagelle contre le fanatifine
& la tyrannie.
39
Puiffent ces braves Américains , qui ont
micux aimé voir leurs femmes outragées
, leurs enfans égorgés , leurs habita-
» tions détruites , leurs champs ravagés ,
leurs villes incendiées , verfer leur fang &
» mourir , que de perdre la plus petite portion
de leur liberté , prévenir l'accroiffe-
» ment
DE FRANCE. 285
"
» ment énorme & l'inégale diftribution de
» la richeffe , le luxe , la molleffe , la corruption
des moeurs , & pourvoir au main-
» tien de leur liberté, & à la durée de leur
» Gouvernement ! Puiffent -ils reculer , au
" moins pour quelques fiécles , le décret
» prononcé contre toutes les chofes de ce
» monde ; décret qui les a condamnées à
», avoir leur naiffance , leur temps de vi-
», gueur , leur décrépitude & leur fin ! Puiffe
» la terre engloutir celle de leurs Provinces
» affez puiffante un jour & affez infenfée
» pour chercher les moyens de fubjuguer
» les autres ! Puiffe dans chacune d'elles
» ou ne jamais naître , ou mourir fur le
champ fous le glaive , du bourreau , ou par
» le poignard d'un Brutus , le Citoyen affez
puiffant un jour & affez ennemi de font
» propre bonheur , pour former le projet
s'en rendre le maître !,
ود
"3
32. de
Dans le Traité de la brièveté de la vie ,
Sénèque préfère la vie contemplative à la
vie active ; & il demande fi l'on peut comparer
les fonctions de l'homme chargé du :
foin des greniers publics , aux méditations -
du Philofophe fur la nature des Dieux ?
"2
Non , lui répond l'Auteur de cet Effai,:
» je ne compare pas ces fonctions ; c'eft la.
première qui me paroît la plus urgente
& la plus utile. On ne manquera pas ,.
dites-vous , d'hommes d'une exacte pro-.
bité , d'une ftricte attention... Vous vous .
92 trompez on trouvera cent contempla-
25 Décembre 1778.
22
N
290
MERCURE
» teurs oififs pour un homme actif. Votre
» doctrine tend à enorgueillir des pareffeux
» & des foux , & à dégoûter les bons
Princes , les bons Magiftrats , les Citoyens
» vraiement effentiels».
"
Cette philofophie vaut bien, je crois, celle
des Stoïciens .
"
"
,
L'Hiftorien avoue cependant que nous
aurions tous befoin d'un peu de ftoïcifme ;
& à ce propos il s'adreffe à un grand homme
trop fentible. Quoi , lui dit - il , tu t'es
» immortalifé par une multitude d'Ouvra-
» ges fublimes dans tous les genres de littérature
ton nom prononcé avec
» admiration dans toutes les contrées
» du globe policé , paffera à la pof-
» térité la plus reculée , & ne périra qu'au
» milieu des ruines du monde : tu es le
» premier & le feul Poëte épique de la
» Nation ; tu ne manques ni d'élévation
» ni d'harmonie ; & fi tu ne poſsèdes pas
» l'une de ces qualités au degré de Racine,
», l'autre au degré de Corneille , on ne fau-
» roit te refufer une force tragique qu'ils
pas tu as fait entendre la voix de
la philofophie fur la Scène; tu l'as ren-
» due populaire . Quel eft celui des Anciens
» & des Modernes qu'on puiffe te com-
» parer dans la Poéfie légère ? Tu nous as
fait connoître Lock & Newton , Shakefpear
& Congrève. La critique dira de
ton Hiftoire tout ce qu'elle voudra :
2 elle ne niera point qu'on ne remporte
32
"3
"2
"
n'ont
DE FRANCE.
» de cette lecture , non des faits , mais
2:291
» une haine profonde contre tous les mé-
» chans qui ont fait & qui font encore
» le malheur de l'humanité. Dans tes Ro
" mans & tes Contes , pleins de chaleur
33
›
de raifon &
d'originalité , j'entrevois
» par- tout la fage Minerve fous le mafque
» de Momus. Après avoir foutenu le bon
goût par tes préceptes & par tes écrits ,
» tu t'es illuftré par des actions éclatantes ;
» on t'a vu prendre
courageuſement la
» défenfe de l'innocence opprimée ; tu as
» reftitué l'honneur à une famille flétrie
» par des Magiftrats imprudens tu as
jeté les fondemens d'une Ville à tes
dépens. Ta vie a été prolongée fans in-
» firmités jufqu'à l'extrême vieilleffe
و د
"
»
"
2.
tu
>
n'a pas connu l'infortune; fi l'indigence
» approcha de toi , ce ne fut que pour
implorer & recevoir tes fecours : tu
» as reçu les honneurs du triomphe dans
» ta Patrie , la Capitale la plus éclairée
» de l'Univers ; & la piquûre d'un infecte
envieux , jaloux
malheureux
pourra corrompre ta félicité ! Ou tu
» ignores ce que tu vaux,, ou tu ne fais
» pas affez de cas de nous. Connois enfin
» ta hauteur , & fache qu'avec quelque
» force que les flèches foient lancées , elles
n'atteignent point le Ciel... Hélas ! tu
étois encore lorfque je te parlois ainſi
A l'égard de la confolation à Polibe
l'Apologifte de Sénèque démontre , jufqu'à
"
33
Nij
292 MERCURE
Y
Lévidence , que cet Ouvrage , tel que nous
l'avons , n'eft point de lui; & qu'à moins
d'être , non-feulement le plus bas des flatteurs
, mais le plus impudent & le plus fou
des hommes , Sénèque ne peut l'avoir écrit,
Enfin , après avoir réfumé fon Apologie ,
il fait force d'eloquence * pour achever
de le juftifier fur la lettre de Néron au Sénat,
Je ne doute pas cependant qu'il ne ſe
trouve des Cenfeurs affez difficiles pour
infifter , & demander encore , comment.
celui qui méprifoit , & la fortune , & la
vie & la mort , a pu être l'efclave d'un
tyran parricide , au point de lui prêter fa
plume pour pallier ce crime affreux ?
Mais que dans le Philofophe l'homme
ait été plus ou moins fort , plus ou moins
foible ; le caractère de fes écrits eft abfo-
Jument indépendant du fien. C'eſt fa doctrine
& non pas fa conduite qu'on nous
propofe pour modèle. Sénèque n'eft plus ;
Les Ouvrages reftent ; & ce qu'il importe
de favoir de lui , ce n'eft pas s'il fut vertueux
, mais s'il nous a enfeigné à l'être.
Je ne reprocherai point à fon Hiſtorien
d'avoir rapidement décrit les règnes au travers
defquels s'eft écoulée la vie de Sénèque :
c'étoit le fond de fon tableau .
Je ne lui reprocherai point de s'être livré
Dans ce morceau , l'un des plus véhémens de
l'Ouvrage , l'Auteur a oublié qu'il le tranfportoit au
temps de Sénèque, & a fait une efpèce d'anachronifme
en parlant de Papinien.
DE FRANCE. 293
trop fouvent à des réflexions qui ralentif
fent fon récit. On n'écrit pas la vie dun
Sénèque pour raconter des faits , mais pour
méditer fur les faits. Et quelle eft celle de
ces réflexions qu'on voudroit qu'il eût fupprimées
? C'eft par-là qu'il fe caractériſe ;
c'eft par là que fon Ouvrage eft animé ,
intéreffant & attachant d'un bout à l'autre
& c'eft par- là qu'il eft le fien.
-
;
Je ne relève pas non plus quelques incorrections
, quelques négligences de ftyle
échappées à une plume aufli rapide ; quelques
mots hafardés ou trop familiers peutêtre
; quelques légères inexactitudes dans les
endroits qu il a traduits * ; quelques citations
du texte dont le fens n'eft pas affez clair ,
parce qu'elles font détachées , ou dont le
choix n'eft pas affez heureux. C'eft une
pâture qu'il faut laiffer à la malignité envieufe.
Il y a long-tems qu'il n'a paru d'Ouvrage
plus digne de l'affliger.
J'en ai cité beaucoup de morceaux , mais
pas autant que j'aurois voulu , & je regrette,
par exemple , pag. 308 , les réflexions fur
les langues ; pag. 322 , l'éloge de la philofophie
, & fon influence fur tous les
états , pag. 405 , l'ayantage de la foibleffe
des organes dans l'homme , & la prédominance
que la nature a laiffée à l'entendement,
& c. &c. & c.
Mais je ne puis paffer fous filence le
* Plufieurs de ces fautes légères ont déjà diſparu.
Niij
294 MERCURE
mérite de l'Éditeur de la traduction des
Quvres de Sénèque , & de cet Eſſai fur
fa vie. C'eſt une chofe rare , de voir , dans cet
Ouvrage , un admirateur de Sénèque , qui le
réfute à tout moment ; & l'Editeur de l'Ouvrage
d'un ami , qui le critique comme fi cet
ami étoit mort. L'érudition qu'il a répandue
dans les Notes , la lumière & la nouvelle force
qu'elles donnent fouvent au texte , lui ont mé
rité l'honneur que fon ami lui a fait en lui dédiant
fon Ouvrage.
" O la belle chofe que j'aurois produite ,
» lui dit-il , fi j'avois fu faire , pour l'a
» nocence du Philofophe , ce que vous avez
» fair pour l'intelligence de fes Écrits !
" Votre tâche,moins agréable que la mienne,
» n'étoit guères moins difficile à remplir :
» elle exigeoit une connoiffance approfon
» die de la langue , des ufages , des cou
» tumes , des moeurs , de l'état des Scien-
>> ces & des Arts au tems de Séneque. Il
y a telles de vos notes qui follicitent
» une place dans les favans Recueils de
» notre Académie des Infcriptions ; d'au
» tres montrent de la fineffe , du goût , de
» la philofophie , de la hardieffe ; toutes
» l'ami des hommes , l'ennemi des méchans
» & l'admirateur des gens de bien »
( Cet Article eft de M. Marmontel. )
DE FRANCE. 295
SPECTACLES.
COMÉDIE ITALIENNE.
LE Jeudi 1o de ce mois , on a donné la
première repréſentation du Porteur de Chaife,
Comédie-Parade en deux Actes , & en profe,
mêlée d'Ariettes , Paroles de M. Monvel ,
Mufique de M. Defaides.
Lifon , fille de Jérôme le Porteur de Chaife ,
ouvre la Scène. Elle eft furprife que M. Simon
, fon amoureux , ne profite pas du moment
où elle eft feule pour venir lui faire fa
cour : à l'inftant il frappe à la porte .On pen
fe bien que c'eſt à parler d'amour que les
deux jeunes-gens s'occupent. Lifon craint
que le père de fon amant ne refuſe de confentir
au mariage de fon fils , qui a déjà un
emploi de 800 liv. , avec la fille d'un Porteur
de Chaife qui n'a rien ; mais M. Simon le
père , qui a été ci-devant Maître d'École ,
tient moins à la richeffe qu'à la vertu ; il doit
même venir inceffamment faire , pour M.
l'Employé , la demande de Lifon , qui ſe
trouve raffurée par ces bonnes nouvelles.
Mde Nicole , femme de Jérôme , interrompt
la converfation amoureuſe. Cette Nicole eft
une bavarde impitoyable qui parle fans ceffe ,
en priant fans ceffe les autres de parler , de
Niv
296 MERCURE
forte que le jeune Simon , qui defireroit parler
de fon mariage , ne trouve pas le moment
de placer un mot. Le ci- devant Maître d'École
vient au fecours de fon fils ; mais c'eft
encore un original d'une autre eſpèce . Il a de
grandes prétentions à l'éloquence , & ne
peut rien dire , ni demander , fans faire un
long difcours rempli de figures & de comparaifons
bifarres. On parle long-temps fans
s'entendre ; enfin on conclud à l'union des
deux amans, pour laquelle il ne manque plus
que le confentement de Jérôme. Nicole, reſtée
feule avec fa fille , eft furpriſe de ne point
voir rentrer fon mari. On entend quelqu'un ,
c'eft lui : il eft à peu-près ivre. Il a promis à
fa femme de lui apporter fuffifamment d'argent
pour payer ce qu'elle doit de fon loyer,
elle le lui demande , Jérôme affure qu'il peut
lui donner cent fois plus qu'elle ne peut lui
demander : Veux-tu , dit-il , cent francs ,
» mille francs , cinquante mille francs , cent
mille francs , un million , tu n'as qu'à
parler ». La mère & la fille reftent confondues.
Nicole queftionne fon mari fur la
caufe de cette brillante fortune. La voici:
Jérôme a été chercher une fomme qui hii étoit
due par M. Champagne , fon ami. Celui- ci ,
' en lui faifant boire le vin de fon Maître , lui
a déclaré qu'il n'avoit pas d'argent ; mais en
même-temps il lui a propofé de faire fa fortune
, en lui cédant un billet de la Loterie
Royale de France , fous les Numéros 5 , rs ,
42 , 66, 9o. Comme ces Numétos ont été
»
و ر
DE FRANCE. 297
névés , ils doivent fournir un quine, & la
fortune de la famille eft faite. On a cru d'abord
que Jérôme étoit fou. Sur les détails
qu'il donne , on fe livre à la joie , les femmes
fortent pour aller raconter leur bonheur
, & le Porteur de Chaife pour aller chercher
fes trois millions. Ici finit le premier Acte..
Lifon entre au fecond avec une de fes coufines
, dont elle veut faire la fortune. Elle lui
peint le bonheur qu'elle aura en apportant
beaucoup de bien à M. Simon. La malicieufe
coufine fe plaît à la defefpérer , en lui préfentant
dans l'avenir le tableau de fon amant
infidèle & jaloux , puis elle rit de fon chagrin.
M. Simon revient voir fa maîtreffe ; il
apprend que fon père eft devenu riche , il'
craint à fon tour qu'on ne veuille plus lui
donner Lifon. Il eft à fon tour raffure , tant
par Lifon que par Nicole , qui rentre fuivie
du Maître d'École , de M. Thomas , Batelier ,
d'une autre femme voifine ou parente, qu'elle
amène exprès pour les confulter fur l'emploi
qu'elle fera de fa fortune. Elle veut d'abord
acheter une terre , & choisir une Province
avantageufe. L'un cite la Touraine , un autre
la Bourgogne, un troifième la Picardie ; mais,
fuivant la coutume , comme on ne s'entend
pas , on ne peut rien arrêter. Ici paroît en
Scène un autre parent. Il paffoit , le bruit, les
chants qu'il a entendus l'ont-engagé à entrer.
Ce parent s'appelle Pont-Neuf. II eft de fon
métier Marchand de Chanfons , & qui plus
eft , Chanteur qui joue fon chant. Nicole ne
Ny
298
MERCURE
و ر
و ر
veut pas qu'il continue fon métier ; mais er
attendant qu'il y renonce , il leur fait danſer
une ronde. Avant cette ronde , tout en parlant
Chant & Vaudeville , M. Pont-Neuf a
fait la critique des trois théâtres de Paris. En
voici une remarque. Le Maître-d'École demande
au Chanteur fi la Comédie Françoife
lui eft utile pour fon métier ? « En rien , ré
pond celui- ci , on y chante bien quelque
» fois dans la Tragédie , mais on n'en à pas
» encore fait graver les ariettes ». Cette faillie
a été très applaudie . En quittant la Scène
au premier Acte , Jérôme a dit à fa femme
qu'à fon retour il ne vouloit retrouver aucun
de fes vieux meubles ; il l'a prévenue
qué devenu riche , il fe feroit rapporter en
chaife. On en apperçoit une par la fenêtre ;
c'eft Jérôme qu'on y porte. Il a donc gagné le
quine. On fe hâte de jeter tous les meubles
par la fenêtre. On y comprend même le
violon de Pont-Neuf. La chaife entre , on
Pentoure. Jérôme ne peut parler qu'à peine ;
on a tiré la Loterie , pas un de fes Numéros
n'eft forti ; il s'eft évanoui , fes camarades
l'ont ramaffé , & l'ont ramené chez lui où ,
par bonheur , il refte encore une chaife qu'on
avoit oubliée , & fur laquelle on le fait affeoir.
Grand chagrin , grand defefpoir , furtout
de la part des amans. M. Simon le père
les confole , en leur lifant une lettre du parrain
de fon fils , qu'il avoit d'abord voulu lire
à Nicole , & qu'on avoit refufé d'entendre.
Par cette lettre le parrain confent au ma
DE FRANCE. 299
riage de fon filleul , annonce qu'il vient d'ob
tenir pour lui un emploi de mille écus , &-
que cet emploi peut le conduire à une fortune
plus brillante. Cet heureux evenement
ramène la joie dans la famille , & la Pièce
eft terminée par un Vaudeville .
De l'efprit , des traits heureux , des fituations
plaifantes , beaucoup de facilite , de la
négligence , une intrigue un peu nue , voilà
ce qu'on a remarqué dans ce petit Ouvrage .
I a quatrième & la fixième Scène du premier
Acte font affez généralement gaies & d'un
comique agréable. Le rôle de Pont-Neuf eft
original. S'il ne jette point d'interêt dans
Faction , il la relève par la franchiſe de fes
propos , & la fingularité de fon esprit. La
Pièce qui n'avoit eu à la première reprefentation
qu'un fuccès équivoque , a cté fort .
applaudie aux deux fuivantes. Les coupures
que l'Auteur a faites ont en effet ôté à l'intérêt
quelque chofe de la lenteur qu'on lui
reprochoit.
Il y a dans la Mufique des chofes trèsagréablement
faites . On y trouve quelquesuns
de ces airs qu'on eft bien aife de retenir ,
& dont la facture paroît très -familière à
M. Defaides.
Mde Dugizon a joué Lifon avec beaucoup
de fineffe & d'intérêt . Mde Moulinghen
a été naturelle & vraie dans Nicole . M. Julien
s'eft fort bien acquitté du rôle de Simon fils , &
M. Rozières de celui du père. M. Nainvillea
très bien chanté celui de Jerôme. On coſt
N vj
300 MERCURE
beaucoup d'éloges à M. Trial dans le perfor
nage de Pont-Neuf, dont il a fort bien faifi le
caractère & le ton. Les trois autres rôles
ont été remplis par Mlles Gonthier & Adeline
, & par M. Narbonne , à la fatisfaction
du Public.
ACADÉMIE S.
EXTRAIT de l'Avis publié par la Société
Royale de Médecine , fur l'examen des
Remèdes pour lefquels on demande des
Permiffions ou Brevets.
LA Société Royale de Médecine , à laquelle le
Roi a attribué la connoiffance des remèdes pour
lefquels on demande des permiffions ou brevets , &
même la réviſion des remèdes déjà approuvés , s'empreffe
de faire connoître fes intentions au Public.
Il feroit également injufte d'admettre ou de profcrire
tous les remèdes nouveaux ; mais comme on eſt
fondé à croire que parmi ceux qui les préſentent &
qui en vantent les . fuccès , la plupart étant très-ignorans
en Médecine , ne font point en état de connoître
la nature des maladies qu'ils difent avoir
guéries , ni les propriétés & la combinaiſon des dro-
.gues qu'ils emploient ; comme il eft encore certain
que plufieurs joignent la mauvaiſe foi à l'ignorance,
la Société a réfolu de n'épargner ni temps ni foins
dans les recherches qu'elle fe propofe de faire à ce
fujet.
La Société croit devoir rendre compte au Public ,
que cet examen intéreffe , de la manière dont elle y
procède. Les poffeffeurs des remèdes propofés font
obligés de remettre une certaine quantité de leur
DE FRANCE. 301
préparation avec un expofé des vertus qu'ils lui attribuent
, & des circonftances dans lefquelles il convient
felon eux de l'employer. Ils font tenus de
communiquer , fous cachet , leurs recettes & les détails
de leurs procédés. La Société nomme deux Commiffaires
auxquels ce dépôt eft confié , qui certifient
l'avoir reçu fous le cachet des auteurs , & qui gardent
fur ce qu'il contient , le plus grand fecret. Les
poffeffeurs de remèdes doivent juftifier vis- à-vis des
Commiffaires nommés , la vérité de ce qu'ils ont
avancé , en faifant en leur préfence la préparation
pour laquelle ils follicitent un brevet. Ces Commiffaires
recherchent fi on ne trouve pas dans les Phar
macopées des formules femblables , ce qui eft trèsimportant
, afin de ne pas mettre le Gouvernement
dans le cas d'acheter plufieurs fois le même remède ;
ils expofent les bons cu mauvais effets que l'on peut
attendre de fon ufage ; & après qu'ils en ont fait
leur rapport à la Société affemblée , cette Compagnie
délibère fi'le remède doit être profcrit , s'il doit
être foumis à des expériences , ou enfin s'il mérite
d'être approuvé.
Il n'eft pas befoin de dire qu'on ne fe permet de
faire des effais , que dans le cas où l'on eft affuré
que le remède n'expofe à aucun danger . C'est une
des raifons pour lesquelles on exige que la recette
foit connue des Commiffaires ; mais ce qu'il eft effentiel
d'obferver , c'eft qu'outre les épreuves qui fe
font dans des hofpices , defquels on ne peut jamais
fe flatter d'éloigner toute efpèce de fraude , la Compagnie
exige qu'un certain nombre de perſonnes de
l'art portent un bon témoignage fur les remèdes propofés
, après les avoir employés dans leur pratique ,
fur des malades abfolument inconnus aux auteurs
defdits remèdes . La Société attendra toujours un délai
fuffifant pour en affurer le fuccès , & pour ne pas
courir les rifques de porter un jugement trop précipité.
302 MERCURE
En prenant ces précautions , la Société eſpère pou
voir profcrire au plus tôt cette énorme quantité derecettes
inutiles ou dangereuſes , dont les auteurs font
répandus dans tout le Royaume *.
La Société ne donnera pas feulement fon attention
aux remèdes que l'on annonce comme ayant de
grandes vertus ; perfuadée que rien de ce qui inté
reffe , de quelque manière que ce foit , la fanté des
hommes , n'eft indifférent , elle examinera avec
beaucoup de foin toutes les préparations , foit cofmétiques
ou autres , qui peuvent influer fur le corps
humain , & ceux de fes membres qui ont le plus de
connoiffances en Chymie ne dédaignent pas de s'occuper
de ces détails , très-faftidieux à la vérité , mais
dont ils fentent toute l'importance .
La Société ** n'a pas cru devoir fe contenter d'annoncer
cette partie de fes travaux , elle a imaginé un
moyen qui pourra mettre le Public à portée d'en
jouir fut le champ. Elle a arrêté qu'il y auroit dorénavant
dans fon Bureau un état oftenfible des remèdes
nouveaux approuvés par elle , & des jugemens
qu'elle aura portés fur les remèdes autorifés
précédemment , & qui auront été foumis à fon examen.
Cet état pourra être confulté par tous ceux qui ,
avant de s'expofer à employer des remèdes fecrets ,
voudront favoir quel degré de confiance ils méri
tent. Le Bureau de la Société , fitué rue du Sépulcre,
Fauxbourg Saint- Germain , fera ouvert depuis neuf
heures du matin jufqu'à une heure , & depuis quatre
heures après midi jufqu'à huit heures du foir ; le
Public y trouvera tous les renfeignemens poffibles
fur les rapports & les délibérations de la Société qui
* On en compte plus de 1700 à Paris feulement.
** La Société a déjà examiné un grand nombre de ces
Remèdes ; maisjufqu'ici il n'y en a et encore qu'un feul
qui eut mérité d'être accueilli par elle..
DE FRANCE. 303
concerneront la diftribution des remèdes & préparations
médicinales dans tout le Royaume ; il lui fera
facile de connoître les véritables intentions de cette
Compagnie à ce fujet , & il verra avec quel zèle ,
quelle exactitude & quel défintéreſſement elle fe livre
à ce travail.
L'ACADÉMIE ROYALE DES SCIENCES DE LYON ,
dans la Scéance publique qu'elle a tenue le premier
Septembre dernier , a proclamé les Prix , fondés par
M. P. Adamoli , qu'elle avoit propofés en 1776 ,
pour être adjugés doubles en la préfente année , fur
le Sujet fuivant : Les Étangs , confidérés du côté de
la Population & de l'Agriculture , font-ilsplus utiles
que nuifibles?
Sept Mémoires ont concouru ; l'Académie a cru
devoir en couronner deux , qui méritoient une diftinction
particulière .
Elle a décerné le premier Prix double , conſiſtant
en deux Médailles d'or , valant chacune 300 livres ,
au Mémoire Nº. z , portant pour Devife : Suna
bona mixta malis .
M. Bernard , de la Congrégation de l'Oratoire ,
Directeur-Adjoint de l'Obfervatoire Royal de la
Marine , à Marfeille , & de l'Académie des Sciences
& Arts de la même ville , en ſe faifant reconnoître
pour Auteur de cet Ouvrage , a déclaré l'avoir compofé
de concert avec M. Gérand , de la même Congrégation.
Le fecond Prix double , confiftant en deux Médailles
d'argent , a été donné au Mémoire coté Nº. 3 ,
qui a pour Deviſe :
Colono
Vann. Prad. Ruff.
Reddita , majori parient cum foenore , fruges.
304 - MERCUREL'Auteur
eft M. Huguenin ; Avocat en Parlement,
à Nancy.
L'Académie devoit diftribuer , à la même époque ,
le Prix de Mathématiques , fondé par M. Chriftin,
confiftant en une Médaille d'or de la valeur de 300
livres ; elle avoit propofé le Sujet qui fuit : Trouver
des moyens fimples pour faire une écluse , fur une
rivière ou fur un canal qui charrie du gravier , de
manière qu'elle ait la propriété d'empêcher ou d'enlever
les dépôts qui en interrompent ordinairement
l'ufage , foit qu'elle tire cette propriété de fa pofition
&de fa conftruction particulière , foit qu'elle la tienne
de quelques ouvrages adjacens , qui la rendent capable
de produire cet effet , fans employer aucune machine.
On en excepte le cas d'un torrent qui entraîneroit des
blocs de pierre.
Huit Mémoires ont été admis à concourir. Plufieurs
ont paru intéreffants ; mais ils laiffent tous quelque
chofe à defirer. L'Académie voulant donner aux
Auteurs le temps de réformer & de développer leurs
idées , a prorogé ce Prix pour être diftribué en 1779 ,
après la Fête de Saint Louis , & recevra au concours
les fupplémens , corrections , ou nouveaux Mémoires
, jufqu'au premier Avril 1779 feulement.
En conféquence , elle ajoutera à l'énoncé du Problême
: « Que l'objet en général eft de garantir les
canaux & leurs éclufes de tout atterriffement de
" fable & gravier capable de retarder la navigation,
» enforte qu'elle foit libre à leur priſe d'eau & à leur
→ embouchure ».
Dans la même Séance , l'Académie a annoncé ,
qu'à l'égard du Prix propofé par M. de Fleffelles ,
pour la perfection de la teinture de la foie en noir ,
toutes les expériences n'étant pas encore terminées ,
elle ne le proclameroit que dans la Séance publique
de fa rentrée , après la Férie .
L'Académie avoit demandé , pour le prix de Phy➡
DE FRANCE. 305
fque , fondé par M. Chriftin , qu'elle a diftribué en
1776 : Si l'électricité de l'atmosphère a quelque influence
fur le corps-humain , & quels font les effets de
cette influence. Pour fuivre cet objet , l'approfondir
& le rendre vraiment utile , elle a propofé depuis
le fujet qui fuit : Quelles font les maladies qui procèdent
de la plus ou moins grande quantité de fluide
électrique du corps-humain ? Quels font les moyens de
remédier aux unes & aux autres ?
Le Prix fera diftribué en 1779 , & confifte en une
Médaille d'or , de la valeur de 300 livres.
CONDITIONS.
Les Mémoires feront adreffés francs de port à
Lyon , à M. de la Tourrette , ancien Confeiller à
la Cour des Monnoies , Secrétaire perpétuel pour
la claffe des Sciences , rue Boiffac ; ou à M. de Bory ,
Commandant de Pierre -Scize , Secrétaire perpétuel
pour la claffe des Belles - Lettres ; ou chez Aimé de
la Roche , Imprimeur- Libraire de l'Académie , aux
Halles de la Grenette....
L'Académie n'ayant pas en la fatisfaction de pou
voir décerner le prix des Arts , fondé par M. Chriftin ,
à aucun des Mémoires très nombreux qui lui ont
été adreffés fur le fujet qu'elle avoit propofé & continué
, concernant la Manière d'employer les Ouvriers
-lors des ceffations de travail, &c . s'eft décidée , quoiqu'à
regret , à abandonner un fujet auffi intéreffant
pour les Villes de manufacture , & propofe , pour
l'année 1780 , un prix double , confitant en deux
médailles d'or , de la valeur chacune de 300 livres ,
pour être adjugé au Mémoire qui aura le mieux
rempli les vues du problême fuivant :
Quelle feroit la manière la plus fimple , la plus
folide , la plus commode & la moins coûteufe , de
paver & de nitoyer les rues , les quais & les places de
Ja ville de Lyon ?
306 MERCURE
SCIENCES ET ARTS.
M.DDANTIC , Correfpondant de l'Académie des
Sciences , qui a perfectionné parmi nous l'art de la
verrerie , travailloit depuis long-temps à perfectionner
de même un art non moins utile au public , celui
de la Poterie.
Les Médecins & les Chimiftes avoient obſervé
que les vales de terre & de fayence dont on fait
afage dans nos cuifines , étoient compofés de fubftances
métalliques fouvent pernicieuſes à la fanté.
Pendant les années dernières , les ouvrages périodiques
ont annoncé ces inconvéniens : ils exhortoient
les Phyficiens à chercher un moyen efficace d'y remédier.
Il s'agiffoit de faire une nouvelle poterie auffi
folide & plus laine que la nôtre , & qui fût d'un prix
affez modique pour en faciliter l'ufage au pauvre
comme au riche.
M. Dantic , après bien des recherches , croit être
enfin parvenu à cette importante découverte.
Sa poterie eft compofée d'une matière très-commune
, & répandue dans tout le Royaume : la pâte
en eft fine , légère & compacte , d'une couleur blanchâtre
, & fi folide , que , frappée avec Facier , elle
donne de vives étincelles , comme la pierre à fufil.
C'eſt la vapeur de l'acide marin qui doit en faire la
couverte. Mais les fourneaux dont M. Dantic a été
obligé de fe fervir pour fes effais , ne lui ayant pas .
permis d'employer le fel marin , il a couvert fes
vafes d'un vernis femblable à celui des Anglois , où
il n'entre rien de nuifible à la fanté. Différentes épreu
ves ont démontré que cette poterie , foit verniffée ,
foit non verniffée, eft inacceffible à l'action corrofive
DE FRANCE.
307
•
des fubftances falines ; qu'elle réfifte , beaucoup plus
long- temps que toute autre à l'activité du feu , &
qu'on y peut retenir le verre de plomb en fafion
pendant une plus longue durée que dans les meilleurs
creufets. Une auffi heureufe découverte , qui , outre
l'intérêt de la fanté , épargneroit annuellement plufieurs
millions que la France verfe chez l'étranger ,
ne manquera pas , fans doute , de trouver des encou
ragemens , & d'être mife au plus tôt à exécution.
ANECDOTE
Écrite de Lyon , par M. de ***
LA veille de notre départ , il nous arriva
une aventure fort fingulière. Nous étions
logés à la petite Notre-Dame, & nous étions
liés avec une fort bonne compagnie qui étoit
dans l'Auberge , enforte que nous mangions
enfemble. J'étois dans la cour , fur les cinq
heures du foir , lorfqu'un homme y entre ,
menant fon cheval par la bride. Prends foin
de mon cheval , a-t-il dit au Valet d'écurie.
Nous n'avons pas de lit , lui a répondu ce
Valet ; ainfi , Monfieur , cherchez une autre
Auberge ; cela eft jufte , a repris cet
homme il faut donner quelque chofe au
Valet , & j'aurai foin de toi demain matin.
Je ne vous dis pas cela , a repris ce garçon. Je
vous avertis que nous n'avons point de place,
& que je ne puis mettre votre cheval à
l'écurie , qui eft pleine. Cela fuffit , a répondu
cet homme , tu as l'air d'un brave
308
MERCURE
garçon ; ayes bien foin de ma bête. Je crois
que ce diable d'homme eft fou , dit le Valet ,
en voyant l'Etranger prendre le chemin de
la cuiline ; que veut-il que je faffe de fon
cheval ? Je crois qu'il eft fourd , ai- je dit au
Valet prenez garde que fon cheval ne forte,
yous en feriez refponfable. Je fuivis cet
homme à la cuifine. L'Hôteffe lui fit le même
compliment que fon Valet : il lui répondit
qu'il lui étoit bien obligé ; mais qu'il la prioit
de ne le point fatiguer à lui faire des complimens
, parce qu'il étoit fi fourd , qu'il
n'entendoit pas tirer le canon ; & tout de
fuite prend une chaife , & s'établit auprès
du feu , comme s'il eût été chez lui. L'Hôteffe
tint confeil avec fon mari & le cuifinier
; & comme il n'y avoit pas moyen de
faire fortir cet homme de force , il fut décidé
qu'il coucheroit fur fa chaife. J'entrai
dans la falle , où je racontai à la compagnie
l'embarras de l'Hôtelle : on en rit , & moi
tout le premier , qui ne croyois pas que je
ferois la dupe de l'aventure . On fervit ; &
notre homme entra à la fuite des plats , &
s'aflit auprès de la table , vis- à- vis la porre.
Comme nous étions en fociété , on lui dic
qu'il pouvoit fe mettre à la table d'hôte , &
que nous ne voulions pas d'Etrangers. On
lui avoit fait ce compliment à tue tête. Il
crut apparemment qu'on vouloit le faire
mettre à la bonne place ; car il répondit qu'il
étoit fort bien , & qu'il favoit trop bien vi
vre pour fe mettre au haut bout de la table,
する
DE FRANCE. 309
7
Voyant qu'il n'étoit pas poffible de nou
faire entendre , il fallut prendre patience
il mangea comme quatre ; & lorfqu'on apporta
la carte de la dépenfe , il tira trente fols
de fa poche , & les mit fur la table. La dépenfe
étoit bien plus forte. On tâcha de le
lui faire comprendre ; mais il répondit toujours
qu'il n'étoit pas homme à fouffrir qu'on
payât fon écot , & qu'il nous étoit trop
obligé de vouloir le défrayer ; que , quoiqu'il
fut mal mis , il avoit le gouffet garni ; ce
qu'il difoit fans doute , parce qu'on lui rendoit
fa monnoie pour qu'il donnât davantage.
Sur ces entrefaites , ayant vu monter :
une Servante qui portoit une baffinoire , il
fit une révérence & fortit , en nous laiffant
tous éclater de rire. Une minute après , la
Servante defcendit , & me dit d'aller défendre
mon lit , dont cet homme s'étoit faili
fans vouloir entendre fes raifons . Nous Y
montâmes tous ; mais il avoit barricadé fa
porte , & nous fentîmes qu'il étoit inutile
dy frapper. Comme il parloit feul , nous pre
tâmes l'oreille. Que ma condition eft miferable,
difoit-il ! on pourroit enfoncer ma porte
fans que je l'entendiffe : je n'ai d'autre reffource
que de veiller toute la nuit avec ma
chandelle allumée , pour faire ufage de mes
piftolets fi on entreprenoit de me voler. Il
n'en eut pas la peine , je paffai la nuit auprès
du feu , & je pardonnai de bon coeur à cet
homme , qui me paroifloit fort à plaindre,
Il fe leva le lendemain , donna trente fols,
ス
310 MERCURE
pour la dépenfe de fon cheval ; & étant
monté deffus , il n'adreffa la parole : Je vous
demande pardon , me dit -il , d'avoir pris
votre lit. Un de mes amis , à qui on avoir
refufé un logement ici , a gagé vingt louis
que je n'y coucherois pas : cette fomme valoit
bien la peine d'être fourd. Au reste,
Monfieur , j'ai compris , par votre difcours ,
que vous allez prendre la Diligence d'eau :
je vous y trouverai, & vous prierai d'accepter
un bon déjeûné , pour réparer la mauvaiſe
nuit que vous avez paffee. Il piqua des deux
en finiffant , & nous laiffa fort étonnés du
fang-froid avec lequel il avoit joué fon rôle.
GRAVURE S...
MESSIEURS
ESSIEURS de Caffini , de Montigny & Perronnet
, ont préfenté au Roi cinq nouvelles feuilles
de la Carte de France , qui comprennent les villes de
Caftres , Lodève , Alby , Milhaud & Carcaffonne.
Cette dernière feuille eft la cent quinzième des cent
foixante-quinze qui formeront l'Atlas complet de la
France : les foixante feuilles qui restent font levées
en partie ; il en paroîtra au moins dix dans le courant
de l'année prochaine. La loi que MM, les Directeurs
fe font impofée de ne publier aucune Carte qui n'ait
été vérifiée fur les lieux , & approuvée par les Seigneurs
, Curés & autres habitans de chaque Province ,
a retardé beaucoup la publication des Cartes ; mais le
nombre de celles qui ont paru , & de celles que nous
annonçons comme prêtes à paroître , dont il ne
refte plus à lever que la Bretague , doit faire juger
au public qu'il jouira bientôt des fruits d'une entre
DE FRANCE.
314
prife qu'il regardoit d'abord comme impoffible , ou
au moins d'une fi longue durée , que l'exécution lui
en paroiffoit trop éloignée : c'eſt par cette raison que
les foufcriptions ont été peu nombreuſes. MM. les
Directeurs efpèrent que l'empreffement du public à fe
procurer les Cartes qui ont paru , les mettra en état
de publier bientôt ce qui refte à paroître.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
L'ALMANA
ALMANACH des Rendez-Vous , terminé par des
feuilles de perte & gain. A Paris , chez Lambert &
Baudouin , Libraires , rue de la Harpe.
Le bon Jardinier , Almanach pour l'année 1779 ,
contenant une idée générale des quatre fortes de
jardins , & les règles de la culture des plantes , arbres,
arbriffeaux d'utilité & d'ornement , nouvelle édition
augmentée d'un précis fur la culture des ananas , par
M. de Grace , Amateur & Cultivateur , avec une introduction
à la connoiffance des plantes , par M. Verdier ,
Inftituteur & Médecin . Un petit volume in- 12. Priz
trente-fix fols relié. A Paris , chez Onfroy , Libraire ,
rue du Hurepoix , au Lys-d'Or , 1779 , avec approbation
& privilége du Roi .
Almanach pittorefque , hiftorique & alphabétique
des riches monumens que renferme la ville de Paris ,
pour l'année 1779. Un volume in- 12 . Prix trente-fix
fols broché. A Paris , chez l'Auteur , place du Che
valier du Guet ; Mufier , Libraire , rue du Foin ;
Gueffier , rue de la Harpe ; Efprit , au Palais Royal ;
Lamy , quai des Auguſtins .
Hiftoire Univerfelle , depuis le commencement du
monde , enrichie de figures & de cartes néceſſaires ,
Compofée en Anglois , & traduite en François par
312
MERCURE
une Société de Gens de Lettres . Propofée par Souf
cription.
Chaque volume in- 8 ° . fera de 35 à 40 feuilles.
Le premier volume de l'Hiftoire Univerfelle paroîtra
à la fin du mois de Janvier prochain ( 1779 ) ,
le deuxième à la fin de Février , & les autres fucceffivement
de mois en mois : on paiera 24 liv. en foufſcrivant
pour les fix premiers volumes ; en recevant le
fixième , on payera 24 autres livres pour les fix
volumes fuivans , ainfi de fuite de fix mois en fix
mois. Ceux qui n'auront pas foufcrit d'ici au premier
Janvier 1779 , payeront chaque volume 6 livres.
On foufcrit dès à préfent à Paris , chez Moutard ,
Imprimeur-Libraire de la Reine , Hôtel de Cluni ,
rue des Mathurins ; & chez les principaux Libraires
du Royaume & de l'Europe,
Effai fur l'Hiftoire Générale des Tribunaux , ou
Dictionnaire Hiftorique & Judiciaire , Tome Second.
Par M. des Effarts , Avocat.
Le premiervolume de cet Ouvrage a paru le 15
Août dernier. Il contient l'Hiftoire des Tribunaux
d'Achem , d'Alger , d'Angleterre , d'Athènes. Le fecond
volume renferme l'Hiftoire des Tribunaux de
la Chine , des Ghingulois , des Habitans de la Côted'Or
, de la Corée , du Danemarck , de l'Égypte ,
de l'Empire , de l'Efpagne , & une multitude de Jugemens
fameux & d'Anecdotes de tous les Peuples.
Les autres volumes paroîtront fucceffivement de trois
mois en trois mois.
L'Ouvrage fera compofé de 6 volumes in- 8 °.
chaque volume fe vend 4 liv. On peut s'adreffer à
l'Auteur , rue de Verneuil , la troifième porte cochère
avant la rue de Poitiers , ou aux Libraires fuivans
: Durand neveu , rue Galande ; Mérigot le jeune,
quai des Auguftins , & Nyon aîné , rue S. Jean de
Beauvais,
JOURNAL
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIE
De CONSTANTINOPLE , le 31 Octobre.
L'ENTRÉE publique du Capitan - Bàcha
dans cette Capitale , qu'on croyoit renvoyée
après les Fêtes du Bairam , a eu lieu le 20 de
ce mois. Cet Officier , dont on s'étoit hâté de
prévoir & d'annoncer la difgrace , a reçu l'accueil
le plus flatteur de S. H. , qui , après lui
avoir donné une audience d'une heure , lui a
envoyé une montre de prix par un de fes Favoris
, & lui a écrit pour l'affurer de fa protection
& de fa bienveillance , & pour le confirmer
dans fa place que fon intention eft de lui
conferver tant qu'il vivra . Selon bien des perfonnes
cet accueil n'a pas infpiré beaucoup de
confiance au Capitan Bacha ; on a remarqué que
depuis fon entrée publique & fon audience , il
n'eft pas forti de chez lui , fous prétexte d'indifpofition
; hier feulement il a été dans le plus
grand incognito , faire une vifite au Grand- Vifir.
On prétend qu'il fonge férieufement à quitter
fon emploi , fans attendre qu'on l'en prive , &
qu'il follicite quelque Gouvernement éloigné.
Les Etrangers établis dans cette Capitale , font
des voeux pour qu'il y refte ; on ne peut lui refufer
la juftice d'avoir rétabli l'ordre & la difcipline
dans la marine Ottomane , depuis fon élévation
à la dignité de Capitan - Bacha. A fon
25 Décembre 1778.
O
( 314 ).
retour de la mer Noire avec fa flotte , les équipages
de fes vaiffeaux ont été congédiés , & fe
font féparés fans ofer commettre aucun excès ,
ce qui eft prefque fans exemple ; les défordres
auparavant étoient fi grands au départ d'une
flotte & à fon retour , que les Francs étoient
obligés de tenir leurs maifons fermées pendant
plufieurs jours.
On ignore où en eft à préfent la négocia
tion avec la Ruffie ; on débite que le Feld- Maréchal
Comte de Rominzow a écrit au Grand-
Vifir qui lui avoit fait part de fon élévation ,
& de fon defir de terminer les différens qui
fe font élevés entre les deux Empires. Parmi les
détails que contient la lettre du Général Kuffe ,
on affure qu'il déclare au nom de fa Souveraine ,
qu'elle ne fe défiftera jamais de la protection
qu'elle a accordée à Sahim- Guéray , jufqu'à ce
que la Porte l'ait reconnu ; qu'il étoit inutile de
nommer de nouveaux Commiffaires pour traiter
de la paix , puifque le Grand- Seigneur eft inftruit
des propofitions invariables de fa Souveraine
, dont le Miniftre à Conftantinople eſt
muni des pleins pouvoirs néceffaires pour traiter
dans tous les cas avec le Ministère Ottoman.
Si ces détails font exacts , la négociation
ne feroit pas encore auffi avancée qu'on le
croyoit ; on penfe ici qu'elle l'eft davantage
que c'est à l'Ambaffadeur de France qu'on le
doit , & que depuis fon rctour il a employé
fa médiation pour parvenir à pacifier les deux
Empires Le mariage de la Sultane Emetoulla ,
fille du feu Sultan Muftapha , avec le Bacha
Nidchangi , frere du Sélictar- Aga , fera célébré
les du mois prochain . Nidchangi , Bacha , fera
le 4e mari de cette Princeffe , qui , quoiqu'elle
n'ait que 14 ans , a cependant été déja mariée
trois fois.
,
Le peite n'a point encore ceffé dans cette
( 315 )
Capitale , où elle enlève de tems en tems quelques
perfonnes ; c'est ce qui a empêché jufqu'à
préfent les nouveaux Ambaffadeurs de Venife
& de Hollande , d'avoir leurs premières audiences
du Grand - Seigneur & du Grand -Vifir.
Cette année fera une époque remarquable &
trifte dans les Annales de l'Empire ; car outre
la pefte qui a exercé les ravages , & les tremblemens
de terre qui ont ruiné Smyrne , on apprend
qu'un violent incendie a caufé des dommages
irréparables à Andrinople , où toutes les
maifons des Francs ont été confumées , & près .
de 15,000 familles Juives , réduites à la plus
affreufe mifère.
RUSSIE.
De PETERSBOURG , le 8 Novembre.
L'EXPÉDITION inutile du Capitan- Bacha
du côté de la Crimée , fembloit affurer que la
tranquillité étoit rétablie dans cette prefqu'île ,
& que le Chan protégé & établi par nos armes
n'avoit plus rien à redouter ; une députation
de Tartares , à la fuite de laquelle fe trouve
un frere de Sahim Guéray , chargé de folliciter
des tecours en hommes & en argent dont ce
Prince a befoin , femble prouver que ces peuples
ne font pas foumis , & que le parti qui lui
eft contraire eft encore en état de fe faire craindre
& de tenter de nouveaux efforts . On ne
doute point que l'Impératrice ne lui accorde
ce qu'il defire , en attendant qu'elle le faffe confirmer
dans fa dignité par la Porte , lorfqu'elle
conclura enfin avec eile un accommodement
définitif. On fe flatte toujours que cet accommodement
n'eft pas éloigné , à moins que la
mort récente du Régent de l'erfe qui débarraffe
les Ottomans d'un ennemi , ne les ren le
plus difficiles fur les conditions qu'on leur a
02
( 316 )
déja propofées. La mort de ce prince donne
lieu à une infinité de conjectures ; le bruit
général eft qu'il a été tué , fans qu'on fache
par qui , ni comment ; l'opinion la plus accréditée
eft qu'il a trouvé un affaffin dans fa propre
famille. Le Chan qui commandoit les troupes
Perfanes fur nos frontières , & qui étoit un
des principaux adhérens de Kérim - Chan , a
difparu tout - à - coup au premier bruit de fa
mort ; les uns croyent qu'il a été auffi maſſacré
; d'autres imaginent qu'il s'eft rendu çlandeftinement
dans l'intérieur du pays , pour fe
mettre à la tête d'un parti , & s'emparer du
Gouvernement de la Perfe qui eſt dans l'anarchie
depuis fi long- tems,
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 20 Novembre:
LA fanté de la Reine fe fortifie de jour en
jour , & elle continue d'être auffi bien qu'on
puiffe le défirer dans fon état ; le Prince Royal
a eu une légère indifpofition , dont il eſt actuellement
parfaitement rétabli.
Le fpectacle que nous préfentons aujourd'hui
ne fauroit être plus intéreffant ; c'eft celui d'une
nation affemblée fous les yeux de fon Souverain
, qui s'occupe avec elle du devoir le plus
cher aux bons Rois , & qui n'eft jamais négligé
fans inconvénient , d'augmenter la félicité publique.
Tous les ordres de l'Etat viennent apporter
au pied du trône le réſultat de leurs connoiffances
& le détail de leurs befoins. Les
payfans même , cet ordre précieux , dédaigné
dans les Etats corrompus , ont voix dans les
affemblées de la nation. Le nombre des perfonnes
qui compofent la Diète actuelle , eft de
1530 ; on compte 1200 membres de la nobleffe ,
so du clergé , 110 de la bourgeoific & 170 des
n
( 317 )
payfans ; ce font le premier & le dernier ordre
qui font les plus nombreux .
Les délibérations commencent à devenir trèsintéreffantes
; quoiqu'elles fe continuent avec
beaucoup d'activité , on ne croit pas qu'elles
puiffent être terminées avant la fin de l'année .
Une des affaires dont on s'occupe actuellement ,
eft celle qui regarde les inftructions à donner
au Comité chargé de l'examen de la banque ,
Le Sénateur Comte Axel Ferfen a donné fur
cette matière un projet très - bien fait , qui a
effuyé plufieurs contradictions dans les trois
premiers ordres , & qu'il a défendu avec cette
éloquence & cette fermeté qu'il a toujours montrées
en foutenant les priviléges & les libertés
des Ordres du Royaume.
On dit que les quatre Ordres , en qualité de
parrains du Prince nouveau-né , ont réfolu de
lui offrir un préfent confidérable .
POLOGNE.
De VARSOVI E le 25 Novembre.
ON s'entretient beaucoup ici de la Diète dernière
, qui eft la première Diète libre , qui ,
depuis 2 ans , fe foit aſſemblée , tenue & féparée
auffi paifiblement ; toute la nation convient
qu'elle en eft redevable aux foins du Roi ,
qui n'a rien négligé pour entretenir la paix parmi
les Nonces.
, Mardi dernier les membres du nouveau
Confeil- Permanent fe font affemblés pour procéder
au choix de ceux d'entre eux qui doivent
compofer les différens départemens ; celui des
affaires étrangères a été entièrement établi le
même jour , & le Comte de Chreptowickz
Sous-Chancelier de Lithuanie , a été nommé
pour le préfider. Hier la diftribution des autres
départemens a été faite , & mardi prochain
03
( 318 )
tout le Confeil fera en plein exercice de fes
fonctions. Le Roi a été autorifé à nommer les
membres des différens départemens . La conftitution
de la Diète eft fortie de deffous la
preffe elle forme un très petit volume ; les
loix qu'elle contient font exprimées avec beau
coup de précifion & de clarté , & il feroit à
fouhaiter que celles de toutes les nations le
fuffent de même ; elles n'auroient pas befoin
de ces longs commentaires diffus qui expliquent
le texte qu'ils étouffent quelquefois ; une de
ces loix règle qu'à l'avenir tout homme qui
fera employé dans une ambaffade , fera né noble
Polonois , & poffédera des biens fonds
Le Comte de Mnizek , Châtelain de Cracovie
, mort depuis peu dans fes terres , près
de Duckla dans la Pologne Autrichienne , laiffe
à fes héritiers une fucceffion de cinq millions
en argent. Le Comte de Branicki , Grand Général
de la Couronne , acquiert , par fa mort ,
la pleine jouiffance de la Staroftie de Bialocerkiew
, dont S. M. lui a donné lá propriété
héréditaire .
On apprend de Mohilow , que les Proteftans
de la communion d'Augsbourg qui y font
établis , ont obtenu la permiffion d'y bâtir une
Eglife. Ils la doivent au Comte Koninski
Prélat de l'ancienne Eglife Ruffo - Grecque , qui
a appuyé leur requête , & qui a même refufé
le prix qu'ils lui offroient pour le terrein fur
lequel cette Eglife fera bâtie.
ALLEMAGNE.
De VIENNE, le 25 Novembre.
L'EMPEREUR , que l'on n'ofoit pas fe flatter
de voir fi- tôt dans cette Capitale , y eft arrivé
le 23 de ce mois à 9 heures du matin . On a
vu , avec bien de la fatisfaction , que malgré
( 319 )
les fatigues incroyables de la campagne , auffi
favante que laborieufe qu'il vient de faire , il
jouit de la fanté la plus parfaite ; les habitans
qui n'efpèrent pas de le pofféder long- tems ,
s'empreffent en foule fur fon paffage toutes les
fois qu'il fe montre en public . Hier il a donné
audience à M Fofcarini , Ambaffadeur de la
République de Venife.
·
On parle toujours de la paix , & des négociations
qui doivent l'amener: On difoit qu'il
fe tiendroit un Congrès pour cet effet , & que
le Feld Maréchal Comte de Lafcy s'y rendroit
en qualité de Miniftre Plénipotentiaire
de cette Cour. On affure aujourd'hui qu'il s'eft
chargé d'aller féliciter LL.. MM . T. C. de la
part de nos Auguftes Souverains , fur l'accouchement
de la Reine ; quelques perfonnes penfent
que cette commiffion , de pur cérémonial
n'eft pas la feule qui pourroit donner lieu
l'emploi d'un militaire du rang & du mérite
de M. de Lafcy.
Les préfens deftinés à la Reine de France
confiftent en plufieurs bijoux précieux , & entre
autres , en un berceau d'ivoire & d'or avec
un ruban garni de diamants , un carreau pour
le Baptême & un bourrelet ; on évalue le tout
à plus de 2 millions de florins.
On n'a point de nouvelles de l'armée ; tout
ce que l'on fait , c'eft un malheur arrivé au Lieutenant-
Général de Barco . En fe rendant dernièrement
à Tefchen , auprès du Général Mitrowski
, il tomba de cheval & s'enfonça une
côte ; cet accident , qui eft très- grave , puifque
fa vie eft en danger , lui eft arrivé près de
Freyberg .
Le Baron de Monmorin , Général -Major ,
s'eft rendu par ordre de l'Empereur à l'armée
du Prince Henri , pour traiter de l'échange des
prifonniers.
0 4
( 320 )
De HAMBOURG , le 30 Novembre.
L'ATTENTION des fpéculatifs et toujours
fixée fur les démêlés de la Ruffie & de la Porte ,
dont l'iffue , peut- être incertaine , doit avoir
tant d'influence fur les affaires d'Allemagne. La
Déclaration de la première de ces Puiffances à
la Cour de Vienne , la difpofition qu'elle montre
de prendre part à la guerre qui vient de s'élever
, femblent annoncer qu'elle fe croit fûre de
fa paix avec la Turquie . Cependant fi le Grand-
Vifir qui s'y oppoſoit , a été déposé , on voit
le Capitan- Bacha tenir encore , & on connoît
fes difpofitions . Le Grand - Seigneur , malgré fa
campagne inutile , paroît le regarder toujours
comme un homme néceffaire à fa marine ; il l'a ,
dit- on , chargé de prendre toutes les mesures
qu'il jugera néceffaires pour l'honneur & la-fureté
de l'Empire fur la mer Noire & fur la mer
Blanche . Il a ordonné en même tems de travailler
à l'augmentation de fes flottes , & il fait marcher
de nouveaux corps de troupes vers les bords
du Danube. Mais fi ces ordres & ces mouvemens
jettent quelque incertitude fur l'iffue des négociations
, elles n'en continuent pas moins ; on
ne défefpère pas du fuccès , & la conduite ferme
de la Ruffie , la médiation qu'elle s'eft procurée ,
femblent prouver qu'elle n'en doute pas .
On n'eft pas auffi certain de la paix d'Allemagne
, on en parle beaucoup ; les Cours de
Verſailles & de Pétersbourg ont , dit- on , offert
leur médiation : on ajoute que l'Empereur & le
Roi de Pruffe l'ont acceptée , mais les négociations
qu'on annonce n'ont point encore commencé.
Les armées belligérantes font enfin entrées
dans leurs quartiers d'hiver. Le Roi de Pruffe
a établi le fien à Breslau ; celui du Prince Henri
eft à Drefde : la gauche de tout le cordon & des
( 321 )
poftes avancés a été confiée au Prince hérédi
taire de Brunfwick qui eft à Troppau ; le Prince
d'Anhalt Bernbourg pofté à Zittau , a le commandement
du centre , & la droite eft fous les
ordres du Lieutenant- Général Saxon , Comte
d'Anhalt , qui a fon quartier à Zwickau . Six régimens
de cavalerie qui ont fervi dans l'armée
combinée de Pruffe & de Saxe , font entrés dans
Ja Marche Brandebourgeoife , & le pays de
Magdebourg , pour faciliter leur fubfiftance en
y prenant des quartiers ; ils font fous les ordres
du Lieutenant- Général de Lollhoffel , qui s'eft
établi à Cotbus.
Les hoftilités fufpendues par la rigueur de la
faifon fur les frontières de la Bohême , continuent
dans la Haute - Siléfie ; l'Empereur a fait
dernièrement un voyage en Moravie. Ce Prince,
après avoir vifité les différens cantonnemens
de fes troupes en Bohême , avoit fait fes difpofitions
pour fe rendre à Egra , & voir l'état des
poftes établis fur les confins du Haut Palatinat ,
quand tout- à- coup il a changé fa marche ; le
7 de ce mois il partit de Prague pour aller en
Moravie ; le 14 il arriva à Freudenthal , &
le lendemain , accompagné du Général d'Elrichshaufen
, il alla reconnoître les poftes de
Schreiberfeifen Cronsdorf , Ebersdorf , Milkendorf
& Wolkendorf. Le 16 , il fe rendit à
Heidenpiltsch par Herlitz & Tefchen ; on s'attendoit
que ce voyage donneroit lieu à quelque
entrepriſe contre les poftes Pruffiens ; on ne s'eft
pas trompé après le départ de l'Empereur , &
le jour même de fon arrivée à Vienne , les Autrichiens
ont tenté une attaque dans les environs
de Jagerndorf. » Ils avoient , écrit- on de la Siléfie
, raffemblé un corps de 10,000 hommes ,
dans le deffein de furprendre la garnifon de Jagerndorf,
confiftante en quatre bataillons , parmi
lefquels fe trouve celui de Steinwehr. Le Prince
Os
( 322 )
héréditaire de Brunswick en ayant été inftruit à
tems , renforça cette garnifon , & fit pofter en
avant les régimens logés dans les environs , au
moyen de quoi la ville fe trouva au centre de ces
troupes. Il plaça dans les bois fitués fur les
flancs , quelques efcadrons de cavalerie pour
couper la retraite aux ennemis. Ces difpofitions
étant faites , il les attendit ; ils parurent le 23 à
quatre heures du matin , & commencèrent l'attaque
qui dura jufqu'à s heures du foir. Les Autrichiens
ne s'attendant pas à une défenſe auffi
vigoureuſe , & fe voyant d'ailleurs prefqu'entiérement
entourés par les Pruffiens , fe retirèrent
en défordre , laiffant beaucoup de morts fur le
champ de bataille , & abandonnant 10 pièces
de canon ; on porte le nombre des prifonniers à
1000. Du côté des Pruffiens , le bataillon franc
de Steinwehr a beaucoup fouffert .; le Colonel ,
le Major & prefque tous les Officiers de l'Etat-
Major ont été tués «.
Cette entrepriſe hoftile en annonce de nouvelles
, qui auront vraisemblablement lieu pendant
le cours de l'hiver , à moins que les négociations
en commençant ne les fufpendent toutà-
fait ; en attendant qu'elles foient ouvertes , on
- voit les deux Puiffances redoubler leurs préparatifs
pour la campagne prochaine . Dans les
Etats héréditaires , on fait des levées confidérables
; on ne les porte pas à moins de 72,000
hommes , & ce nombre n'eft peut- être pas
trop fort pour mettre les armées Impériales
en état de faire face aux forces réunies de la
Pruffe , de la Saxe & de la Ruffie . On évalue à
3 millions de florins par mois , la folde des troupes
Impériales , fans compter les frais pour le
tranfport des vivres & des munitions de guerre.
On travaille en Bohême à l'exécution de plufieurs
ouvrages , pour empêcher l'ennemi d'y
pénétrer de nouveau s'il fe le propofe ; on tire
( 323 )
une ligne depuis Toplitz jufqu'à Leitmeritz .
20,000 payfans qui y font employés , reçoivent
chacun 12 kreutzers ( environ 8 fous 2 deniers
) par jour; on a fait des abbatis dans tous
bois fur les frontières par- tout où il y a quel
que paffage , & de grands foffés garnis de chevaux
de frife dans les campagnes.
On affure que la Tranfilvanie , à l'exemple de
la Hongrie , s'eft affemblée pour fournir des
troupes aux armées Impériales & Royales ;
outre 3400 recrues & 1200 chevaux , elle donnera
gratuitentent 600 dragons armés , montés
& équipés , avec un million & demi de mefures
d'avoine . Selon les lettres de cette Province ,
on n'y eft pas fans inquiétude de la part des.
Ruffes , quoiqu'on n'ait pas encore apperçu
qu'ils aient fait aucun mouvement ; on craint
qu'ils ne tentent de la traverfer ; on ne pourroit
leur oppofer aucun obftacle; le pays eft dépourvu
de troupes & de munitions de guerre ; à peine
fe trouvoit- il le 15 de ce mois 6 canons & 500
hommes de troupes réglées à Hermanftadt. Il
n'y a dans la province que la milice Walaque ,
mais elle eft prefque toute entièrement compofée
de fujets de la religion Grecque , attachés à
la Ruffie , & qui font pénétrés de reconnoiffance
pour l'Impératrice , qui a fait conftruire
pour eux à fes frais une belle Eglife , à laquelle
elle a fait préfent de tableaux & d'ornemens en
or & en argent.
De RATISBONNE le 30 Novembre .
›
LES mémoires fur la grande queftion de la
fucceffion de Bavière fe multiplient ; on vient
d'en publier encore un fous ce titre : De l'Indivifibilité
de la Haute & de la Baffe- Bavière , d'après
les principes des louables Etats du pays. Ce
font les repréſentations que les Etats de ce Duché
ont faites à l'Electeur Palatin contre le dé-
O 6
( 324 )
-
membrement de leur pays. Elles font fondées
fur plufieurs actes exprès , émanés de leurs anciens
Souverains , & confirmés tant par l'Empereur
Louis IV en 1341 , que par fes fuccef
feurs , actes conformément auxquels la Hau
& la Baffe Bavière conclurent à Munich
1514 un Traité d'union & de Confraternité indivifible
.
on
Infqu'à préfent l'Electeur Palatin avoit gardé
le filence au milieu des déductions multipliées
de tous les Prétendans à la fucceffion de Bavière
; il vient de répondre à celles de la Cour
de Saxe par un mémoire intitulé : Réfutation
abrégée , mais folide , du mémoire ayantpour titre:
Prétentions bien fondées de la Cour Electorale de
Saxe fur la fucceffion de Bavière. Les pièces juftificatives
jointes à ce Mémoire font au nombre
de quatre. La première eft l'acte de renonciation
de l'Electrice douairière de Saxe.
On attend avec impatience l'ouverture des
négociations pour le rétabliffement de la paix ;
on croit que l'attente de ces négociations eft le
feul motif qui a fait différer de porter à la Diète
la conteftation au fujet de la Bavière . Quoique
l'Empereur ait pris une part très - active à la guer
re , puifqu'il a été lui - même à la tête des armées
Impériales pendant la campagne dernière ; politiquement
il n'en a pris aucune ; les Mémoires
font au nom de l'Impératrice- Reine ; les Envoyés
de Bohême & d'Autriche feuls ont rompu
toute liaison avec ceux de Pruffe , de Saxe & de
Deux - Ponts , qu'ils n'invitent plus à leurs affemblées
; le Commiffaire Impérial , Prince de
la Tour & Taxis , continue de les recevoir. Ce
Prince qui paffe tous les étés à Donauftauf, eft
de retour ici depuis 15 jours. Avant ſon arrivée,
les Envoyés de Saxe & de Brandebourg lui
firent une vifite à fon château de plaisance ; ils
lui dirent que , quoique l'Empereur eût paru
( 325 )
prendre part à la guerre perfonnellement avec
l'Impératrice-Reine , & foutenir comme partie
principale les droits prétendus de la maifon
d'Autriche; ils efpéroient que comme le pofte de
Commiffaire principal Impérial , n'avoit aucun
rapport avec la co- Régence des Etats d'Autriche,
S. A. S. fe conduiroit avec eux autrement
que les Miniftres de Bohême & de Hongrie.
Ce Prince leur répondit que n'ayant reçu aucun
ordre de l'Empereur de rompre tout commerce
avec eux , il fe feroit un plaifir de le continuer
& de les inviter à fa table & aux affemblées
qui fe tiendroient chez lui ; il leur a tenu parole :
& les a fait inviter plufieurs fois , depuis qu'il
eft de retour.
Fin de la Déclaration du Roi de Pruffe.
» Le refus d'une propofition fi contraire à la gloire
de S. M. & aux droits de fa Maiſon , peut- il & doit- il
avec raiſon la faire foupçonner de vues d'aggrandiffement
? N'eft- ce pas au contraire la Cour de Vienne ,
qui , par un reproche fi infidieufement amené , veut
détourner l'atention publique de fon entrepriſe irrégulière
& de fes propres vues d'aggrandiffement injufte
? La balance dans l'Empire , & en particulier en
Franconie & dans les cercles voisins , eft-elle réellement
expofée à quelqu'atteinte par la réunion des
Margraviats avec l'Electorat ? Une telle confidération
, fût- elle elle fondée , pourroit - elle même autorifer
à s'opposer à l'exercice d'un droit bien acquis ?
Est- ce férieufement que la Maifon d'Autriche , avec
fa prépondérance notoire , peut parler du danger de
l'équilibre ? A-t-elle eu cet équilibre & le bien de
l'Empire fincèrement à coeur , lorfqu'elle a d'abord
offert au Roi de difpofer des pays de Franconie à
fon gré , pourvu qu'il lui laifsât prendre de la Bavière
tout ce qu'elle vouloit , & lorfqu'elle lui a fait
enfuite à la place de la propofition rejettée cette
autre propofition illufoire ? Cette propoſition peut(
326 )
elle à juste titre paffer pour un facrifice fait à l'Empire
, ou n'eft-elle pas uniquement deſtinée à ſe venger
de l'oppofition que S. M. fait à la Cour de
Vienne , dans l'affaire de Bavière , où à l'entraîner
encore dans fes vues ? En rejettant une demande fi
injufte à tous égards , & du moins très- prématurée ,
quand même on mettroit à côté la queftion de droit ,
le Roi a-t-il bleffé les droits de perfonne , & a-t-il
troublé par-là le repos de l'Allemagne ? N'eft- ce pas
plutôt la Cour de Vienne , qui , en faisant une demande
pareille , empiète fur la liberté & les droits
des familles illuftres de l'Empire , & trouble parlà
la tranquillité générale ? N'eft- ce donc pas avec
S. M. le Roi de Pruffe , plutôt qu'avec S. M. I. R.
que les illuftres Etats de l'Empire & les Hauts Garans
de la paix de Weftphalie , ont fujet de fe réunir,
pour fauver & garantir les droits & les intérêts
énormément léfés de tant d'illuftres Maifons , & la
conftitution de l'Empire d'Allemagne exposée au
danger le plus éminent.
Après avoir montré de la manière la plus convainquante
, que le Roi n'a pu accepter les propofitions
alternatives & contradictoires , qui lui ont
été faites à Braunau , fans le facrifice ou de fes propres
droits ou de ceux des héritiers naturels de
Bavière , on répondra encore aux points foi- difant
effentiels contenus dans la repréſentation Impériale ,
par lefquels , fans les prouver , la Cour de Vienne
prétend juftifier fes procédés à l'égard de la Bavière
& attaquer ceux du Roi . On ne le fera ici
que préalablement & en peu de mots , en
fe rapportant
en partie à la réponſe détaillée qu'on fera
au Manifefte volumineux , & en partie à la Déclaration
que S. M. a adreffée le 3 de Juillet aux Etats
de l'Empire , qui contient déja une réfutation fuffifante
de tous ces points.
Il n'eft nullement conftaté que S. M. I. R. ait
conclu un accord libre & volontaire avec l'Electeur
Palatin , fur leurs prétentions réciproques à la
( 327 )
Bavière. Le contraire réfulte affez de l'occupation
de la baffe Bavière , faite à main armée , du propre
aveu du Miniſtère de Vienne , des énoncés peu équivoques
de la Cour de Manheim , enfin de la nature
même de la prétention Autrichienne , prife pour
bafe de la convention , & qui eft telle par fon infuffifance
manifefte , qu'il eft impoffible que l'Electeur
y ait donné les mains fans contrainte & fans
perfuafion artificieuſe , ou fans s'expofer à d'autres
reproches fondés de la part de fa Maifon . Mais en
fuppofant même , que l'Electeur Palatin ait conclu
librement la convention du 3 Janvier , il eft tou-
-jours incontestable , qu'il n'a pas eu le droit de céder
, fans le confentement de tous les autres Princes
de la Maifon Palatine , à une Maifon étrangère , qui
n'y a aucun droit , la partie la plus importante d'une
fucceffion , appartenante par des pactes indiffolubles
& un fidei-commis de famille inaliénable , non à lui
feul , mais à toute la Maiſon Palatine , S. A. E. n'en
ayant que l'ufufruit & tous les autres Comtes Palatins
en ayant déja la co - feigneurie ou le domaine
conjointement avec lui. L'Electeur n'a pas même
pu faire une ceffion pareille pour fa vie . Une telle
convention eft nulle en elle-même. L'empire ne peut,
fans s'expofer aux plus grands dangers , accorder à
un Empereur ou à fa famille de fe prévaloir de leur
puiflance , pour s'emparer des fucceflions échues
dans les Maifons fouveraines de cet Empire , ne fûtce
qu'à titre de conventions faites à vie . Il feroit
bien difficile aux héritiers légitimes à l'expiration de
ce terme de recouvrer ce qui leur feroit dû . S. M.
I. R. n'a d'ailleurs jamais déclaré pofitivement ne
vouloir conferver la Baffe-Bavière que durant la vie
de l'Electeur Palatin . & de fa poftérité mâle. La
Cour de Vienne a au contraire foutenu à diverfes
reprifes , que M. l'Electeur Palatin avoit contracté
pour lui & pour tous fes fucceffenrs & que ceux - ci
étoient tenus de remplir cet engagement. On prouvera
ailleurs , & il ne fera pas difficile de le faire ,
( 328 )
que cet arrangement prétendu libre & amical , né
tend pas à moins qu'à violer directement la paix de
Veftphalie dans fon article 4 , §. 9 & 10 , ainfi
que la capitulation Impériale , fpécialement dans
Farticle 1 , §. 2 , l'article 4 , § . 13' & l'article 21 ,
§. 6 , 7 , 8. Ces loix n'obligent pas moins l'Impératrice
- Reine , comme Etat de l'Empire , que l'Empereur
même , & la conféquence naturelle en eft , qu'en
les violant on fappe & détruit par fes fuites toute la
conſtitution de l'Empire. ·
S. M. I. R. déclare qu'elle ouvre à M. le Duc des
Deux- Ponts la voie de la juftice , pour y débattre
fes droits , & qu'elle l'y provoque même . Mais
n'eft- il pas palpable , que ce n'eft qu'en apparence ,
pour gagner du tems , pour laffer ce Prince par
les embarras d'un procès faftidieux , & pour le
forcer enfin à un accommodement pernicieux ? Les
prétentions Autrichiennes fur la Bavière font fi ouvertement
forgées à plaifir , & deftituées de tout
fondement , que tout particulier qui en porteroit
de femblables devant les tribunaux feroit renvoyé
fans plainte admife , & il feroit même puni pour
vouloir entamer un procès frivole & pour avoir
commencé par prendre poffeffion de fon chef.
Si malgré tout cela la Maifon Palatine doit encore
plaider fes anciens droits héréditaires contre
la Maifon d'Autriche ; l'Impératrice- Reine n'eft pas
fondée à commencer par prendre poffeffion de l'objet
litigieux , & elle ne peut provoquer M. le Duc
de Deux-Ponts à prouver en juftice fes droits fur la
fucceffion de Bavière. Il faudroit au contraire , felon
toutes les loix , que la Maiſon Palatine , ayant la
préfomption de droit pour elle , reftât ou für remife
jufqu'à la décifion du procès en poffeffion de
toute la fucceffion féodale de Bavière. Ce feroit
alors , non aux Comtes Palatins , mais à l'Impératrice-
Reine , porter plainte & à prouver les droits
prétendus par les voies légales . Cependant & avant
tout il faudroit dans ce cas convenir avec la concur
à
( 329 )
tence de tout l'Empire , du tribunal impartial qui
jugeroit ce procès important. Il eft impoffible de
le porter devant les tribunaux ordinaires de l'Empire
, qui font fous la préfidence & l'autorité de
l'Empereur. S. M. I. ne peut , & elle ne voudra pas
fans doute , paroître comme juge dans une caufe qui
la concerne de fi près , & dans laquelle elle agit
actuellement comme partie principale en fa qualité
de co- Régent des Etats Autrichiens.
On ignore que S. M. I. R. ait offert une ſatisfaction
entière à M. l'Electeur de Saxe , quant à la
portion de Straubingen. Mais comment S. A. E. de
Saxe pourroit-elle auffi entrer en matière avec S. M.
I. R. , tant que celle- ci n'eft pas dans une poffeffion
légale , mais feulement violente , de la portion
de Straubingen , & tant qu'il n'eft pas décidé fi
S. M. gardera ou ne gardera pas cette portion ?
C'est donc toujours avec fondement que l'Electeur
de Saxe fe plaint de ce que la Cour de Vienne ,
Occupant une partie fi importante de la Bavière ,
met la Cour Palatine hors d'état de la fatisfaire
fur fes prétentions allodiales.
MM . les Ducs de Mecklenbourg ne demandent
rien à S. M. I. R. , il eft vrai , mais ils fe plaignent
avec tout l'Empire , que S. M. a faifi le
Landgraviat de Leuchtenberg , fur lequel ils ont
des prétentions , & qu'elle en difpofe arbitrairement
, ainfi que des autres fiefs , qu'on prétend
être dévolus à l'Empire par l'extinction de la bran
che maſculine de Bavière , fans avoir fait légale.
ment rechercher , fi ces fiefs font vraiment ou
verts à l'Empire , & fans avoir obfervé ce que
la Capitulation Impériale preferit de faire en pareil
cas avec la concurrence de l'Empire , fuivant les
§. 10 & 11 de fon article 11 ..
C'est donc fur les faux titres d'une prétention
mal-fondée , & d'une convention illégale & forcée
, que LL. MM. II . , qui ne repréfentent ici au
fonds qu'une feule & même perfonne , fe font
( ( :330 )
attribuées une grande partie de la fucceffion de
Bavière , qui leur eft tout- à- fait étrangère. Elles
ont ôté par force à la Maiſon Palatine la poleffion
de fon patrimoine. Elles s'en font emparées
par la voie des armes , & fans attendre une décifion
légale ; elles ont déclaré publiquement d'avance
, qu'elles s'opppoferont à la fucceffion légitime
de la Maifon de Brandebourg aux Margraviats
qui
donc
les premières
troublé
le repos
de l'Allemagne
,
& elles
le font
rendues
coupables
d'une
infraction
manifeſte
de la paix publique
& de la paix de Weftphalie
. Ce n'est
donc
pas le Roi qui le premier
a
pris
les armes
. S. M. en qualité
d'Electeur
, de
Prince
de l'Empire
, de partie
contractante
, & par
conféquent
auffi
garant
de la paix de Weftphalie
&
de toutes
les loix
de l'Empire
, eft pleinement
en
droit
, elle eft même
appellée
à s'oppofer
par ce
même
emploi
des armes
à l'infraction
que la Maifon
d'Autriche
fait de la paix
publique
, & au démembrement
violent
& illégal
de la Bavière
, pour
défendre
& fauver
autant
qu'il
dépend
d'elle
la conftitution
de l'Empire
, & les droits
léfés
des Princes
opprimés
les amis
& fes alltés
. S. M. fe flatte
que
les illuftres
Etats
de l'Empire
& les Hauts
- Garans
de la paix
de Weftphalie
, convaincus
de la folidité
de tout
ce qu'on
vient
d'expofer
, ne balanceront
pas plus
long-tems
de faire
caufe
commune
avec
elle pour
porter
la Cour
de Vienne
, non feulement
par de férieufes
repréſentations
, mais
auffi
par dés
moyens
plus
efficaces
, à reftituer
la fucceffion
de
Bavière
à fes héritiers
naturels
& légitimes
, & à ne
plus
s'arroger
de difputer
à la Maifon
de Brandebourg
la liberté
de difpofer
à fon gré de la fucceffion
de fes pays
héréditaires
. C'eſt
le vrai & le
feul
moyen
de rétablir
le repos
que
la Cour
de
Vienne
a troublé
en Allemagne
. S. M. efpère
que
les illuftres
Etats
de l'Empire
ne différeront
pas
plus
long - tems
de fe déclarer
patriotiquement
à la
lui reviennent en Franconie. LL. MM. II. ont
( 331 )
Diète fur ce point & fur tout ce qui concerne la
fucceffion de Bavière «<<.
DE FRANC FORT , les Décembre.
ON écrit de Berlin que le 20 du mois dernier
l'Académie Royale des Sciences & des
Beaux- Arts , tint une féance publique à 4 heures
après midi , pour rendre un dernier hommage
à la mémoire de M. de Voltaire. L'affemblée
fut nombreuſe & brillante ; le Prince Frédéric
de Pruffe , le Prince Charles de Heffe-
Caffel , plufieurs Miniftres d'Etat , & la plupart
des Miniftres étrangers fe trouvèrent à
cette affemblée . M. Tibout fit la lecture de
l'éloge de ce grand homme , qui dura environ
une heure.
On lit dans un de nos papiers les détails
fuivans fur la ville de Berlin : » Cette Ville
fi célèbre de nos jours , & qui mérite de l'être à
tant d'égards , étoit fi peu confidérable , il y a
un fiècle , que les Hiftoriens ne la citoient
même pas. Braun entr'autres , dans fon Théâtre
des grandes Villes , imprimé en 1588 , Romanus
en 1595 , ni Gottfred dans fon Archontologie
Cofmique , publiée en 1646 , n'en firent
aucune mention . Les chofes ont bien changé
de face. Aujourd'hui cette Ville a 4546 toifes ,
ou environs lieues de France , de circuit. On
y compte 32 Eglifes , 9695 maifons , dans le
nombre defquelles on remarque plufieurs édifices
confidérables , quelques- uns très- magnifiques
, & fur-tout un Arfenal fuperbe ; vers la
fin de 1777 , il y avoit dans Berlin 140,719 Habitans
, dont 5246 François , 1152 Bohèmiens
& 4145 Juifs . On eftimoit alors les maifons
des particuliers à 16 millions d'écus , ( l'écu
évalué à 4 livres de France ) . Les ouvrages des
Fabriques & des Manufactures , furent , dans
le même- tems , évalués à 4,763,636 écus , dont
( 332 )
on employoit pour 3,407,398 dans les Etats de
Pruffe , & on en exportoit pour 1,608,988 . La
valeur de la porcelaine , du tabac & du fucre
n'eft pas comprife dans cette eftimation , ainfi
que celle de quelques autres Fabriques . Le pont
de pierre , morceau fuperbe & très - hardi d'Architecture
, eft le 4e . que le roi de Pruffe a fait
conftruire dans la Capitale. On porte à plufieurs
millions d'écus la valeur des nouveaux bâtimens
que le roi a fait conftruire à Berlin &
à Potsdam ; les maifons qu'il a fait bâtir dans
cette dernière Ville , pour des particuliers , ont
coûté feules 1,224,544 écus «.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 20 Novembre.
LES adreffes des deux Chambres du Parlement
en réponſe au difcours du Roi , ont été
préfentées le 27 & le 28 du mois dernier.
Nous avons parlé des vives oppofitions faites
dans l'une & dans l'autre aux complimens qu'on
propofoit de faire à l'adminiftration au nom
du peuple : le difcours du Lord George Gordon
fut un des plus violens qui furent prononcés
dans la Chambre des Communes. Après avoir
déclaré qu'il ne croyoit pas qu'il fût raifonnable
d'en faire beaucoup à un gouvernement
fous lequel la Grande - Bretagne avoit été rendue
méprifable aux yeux de la France , l'amitié ,
le commerce & l'affiftance de l'Amérique lui
avoient été ravis à jamais , il ajouta :
» La détreffe du peuple au-dedans , fes poffeffions
négligées au - dehors , permettent - elles à fes 1epréfentans
de complimenter S. M. & d'approuver fa
´conduite ? La féliciterons -nous fur fon combat naval
, fur fa retraite par terre , fur la troifième année
de l'indépendance de l'Amérique ? La remercieronsnous
des honneurs & des richeffes qu'elle a accumu(
333 )
lées fur fes favors pendant le cours de cet été , &
en particulier fur le noble Lord au cordon bleu ,
( le Lord North , ) qui préfide fenfiblement au démembrement
de l'Empire ? Nous réjouirons- nous
d'avoir appris que la gracieufe intention de S. M.
eft de continuer la guerre d'Amérique ? Déclareronsnous
que nous fommes prêts à impofer de nouvelles
taxes fur le peuple que nous repréfentons ? Répondrons-
nous que le peuple les payera fans fe révolter
? Nos Conftituans ont déja fouffert long- tems
& avec patience une fur- impofition graduelle de
taxes ; mais ils la trouveront bientôt infupportable ,
en voyant fans ceffe les revenus de l'Etat prodigués
en penfions données aux fujets les moins dignes ,
& leur commerce avec l'Amérique anéanti ; craignons
qu'ils ne tentent d'imiter l'exemple de leurs
Concitoyens révoltés avec fuccès contre ce Gouvernement
, pour fe mettre fous la protection d'un
Congrès fage & vertueux. On a beaucoup parlé
des Confeillers de S. M. je leur ai toujours marqué
mon oppofition , & j'ai de leurs talens publics
une auffi mauvaiſe opinion que puiffe l'avoir
aucun Membre de ce côté de la Chambre. Ce
font les ferviteurs de S. M. qui , depuis fon avènement
au Trône , les a tirés de tous les partis
divers ; je les crois felon fon coeur ; conformément
à fes defirs , ils ont fait la guerre aux Colonies ,
& l'Amérique eft aujourd'hui à- peu- près perdue
pour la Grande-Bretagne. Leur conduite les a rendus
méprifables aux yeux de leurs Concitoyens ;
ils ne peuvent compter que fur la faveur & la
fermeté de leur maître , & je ne vois pas encore
de changement à eſpérer ; car S. M. n'abandonnera
pas les ferviteurs dans leur détreffe , & je n'entends
pas dire que le peuple penſe à choisir un
Congrès ou à proclamer un Protecteur. Mon humble
opinion eft que les circonftances demandent
hautement qu'on préfente au Roi des remontrances ,
dans lesquelles on déduira les griefs fans exemple
( 334 )
qui nous affiègent fous le gouvernement de S. M.
Lorfque le peuple fera difpofé à demander qu'on le
foulage , je l'accompagnerai avec le plus grand plaifir
; mais on ne me verra pas faire des complimens
tandis que notre devoir eft de demander qu'on
nous rende des comptes ".
Ces clameurs & ces reproches n'ont pas
empêché que le Roi n'ait trouvé dans les
adreffes les complimens des deux Chambres ,
& les affurances pofitives de leur approbation
& de leur zèle à concourir à toutes les vues
de l'adminiftration . Les Communes fur - tout
paroiffent s'empreffer de tenir parole ; elles
ont déja pris les fubfides en conſidération ;
el'es ont voté pour le fervice de l'année prochaine
70000 matelots , y compris 17,389 hommes
de marine & 4 liv. ft . par mois par chaque
homme pour leur entretien , & celui de l'artillerie
de mer . Ce feul objet fait un article
de dépenfes de 3,640,000 liv . ft. Ces réfolutions
n'ont pas paffé fans débats , dans lefquels
on a fait des reproches très- graves à l'adminiftration
; M. Lutrell Pavoit accufé d'avoir
retenu 450, cco liv. ft . des fommes accordées
en 1772 pour le fervice de la marine ; les Miniftres
fe juftifièrent en expofant l'emploi qui
avoit été fait de ces fommes .
Les Amiraux Keppel & Pallifer , dont la
querelle a fait quelque bruit , fur- tout depuis
la lettre que ce dernier a fait inférer dans
nos papiers publics , fe font empreffés d'expofer
au Parlement leur conduite dans l'affaire
du 27 Juillet dernier contre la flotte de Breft.
Le premier déclara qu'il fe jugeoit à l'abri de
tout reproche d'avoir manqué à fon devoir
pendant cette journée , & ajouta que le fignal
pour recommencer le combat avoir été déployé
fur fon vaiffeau depuis les 3 heures de
l'après - midi jufqu'au foir . L'Amiral Pallifer
( 335 )
ne nia point ce fait ; mais il dit qu'il n'avoit
pu y répondre , parce qu'il avoit été obligé à
une multitude de manoeuvres pour remettre fa
divifion en état , parce que , quoiqu'elle eût
été la derniere engagée dans l'action , elle
avoit été la plus maltraitée. Ces deux Amiraux
quo que mécontens l'un de l'autre , fe rendirent
réciproquement juftice quant à la valeur
& aux talens. Le Parlement fe contenta de les
écouter fans rien décider ; mais on croit que
cette affaire ne tardera pas à être repriſe , & que
quelques membres infifteront fur des détails qui
pourrontjetter quelque jour fur cette affaire dans
laquelle nous nous attribuons l'avantage , quoique
le compte qu'en rendit dans le tems l'Amiral
Keppel lui-même , prouve l'exactitude de
la relation donnée en France de la même
affaire .
Le Général Burgoyne n'eſt pas refté dans
l'inaction dans les premières féances ; on l'a
entendu renouveller fes plaintes contre le Miniſtère
en général & contre le Lord Germaine
en particulier. Il a appris à la nation que le
5-Juin dernier , il reçut un ordre du Roi qui lui
fignifioit que fon intention étoit qu'il retournât
auprès de fes troupes auffi tôt que fa fanté le
lui permettroit. Cet ordre lui fut répété quelque
tems après ; mais , n'y trouvant pas une
injonction formelle , il avoit différé de s'y
conformer. Il repréfenta qu'il y avoit peu d'équité
dans le procédé des Miniftres cui cherchoient
à l'éloigner dans le tems qu'il fubfiftoit
entr'eux & lui un différend à raifon du
refus qu'ils faifoient de lui accorder les moyens
de fe laver de la tache qu'ils avoient imprimée
eux mêmes à fa réputation I propofa en conféquence
que le Roi fût fupplié par une adreffe
de faire remettre à la Chambre des copies ou
des extraits de tous les papiers reçus par le
( ༣༣༦. )
Secrétaire du département de l'Amérique , de
la part du Général Burgoyne depuis la fignature
de la convention de Saratoga , ainfi que
des lettres écrites par les autres Commandans ,
relativement à cette convention . Cette propofition
paffa d'une commune voix , & l'adreſſe
fut ordonnée.
Parmi les difcours qui ont été faits à la
Chambre des Communes depuis l'ouverture du
Parlement , celui dont on recherche les détails
avec le plus de curiofité , eft celui du
Gouverneur Johnftone . Comme il revient
d'Amérique où il avoit été envoyé en qualité
de Commiffaire , on regarde ce qu'il a pu dire
comme ce que nous avons de plus inftructif
fur la véritable fituation de nos affaires dans
cette partie du monde. Mais les gens de fens
froid , qui fe contentent de gémir fur les malheurs
de la nation , fans prendre parti pour
ou contre l'adminiſtration , ſemblent perfuadés
que le même homme qui a forcé par fa conduite
le Congrès à refufer de traiter avec lui ,
n'en a pas changé en Europe , & que les prétendues
informations qu'il s'empreffe de donner
, ont été rédigées dans le Confeil de St.
James ; les déclamations qu'il fe permet contre
l'adminiftration en général , qu'il accufe d'avoir
caufé la guerre d'Amérique , & d'en avoir
retardé la foumiffion , ne leur paroiffent point
une objection difficile à lever ; on fait que ce
n'eft pas la première fois qu'elle a permis à
ceux qu'elle emploie fecrètement pour fon fervice
, de la décrier ; ce qui fait croire que
M. Johnstone eft un de fes inftrumens , c'eſt
qu'en effet il s'attache à faire regarder la foumiflion
de 1 Amérique comme très poffible ;
il repréfente les Américains rebutés de la
guerre , attachés à leur mère- patrie , & n'attendant
qu un fuccès de la part de celle - ci
pour
( 337 )
pour déferter les drapeaux de Washington ,
& fe réunir aux troupes Royales . Il a dit pafitivement
, & contre toutes les nouvelles venues
d'ailleurs , que les Commiffaires avoient
reçu l'accueil le plus flatteur à Philadelphie';
& il oppofe cet accueil à celui que le Comte
d'Estaing a , felon lui , reçu à Boſton , en renouvellant
les contes ridicules & puériles qu'on
a publiés depuis quelque tems , & dont la fauffeté
eft démontrée . D'après ce texte cependant
on s'eft empreffé de broder des nouvelles importantes
qu'on a publiées avec affectation
on n'annonce rien moins que la foumiffion de
8 Colonnies déja rentrées dans le devoir , & la
difpofition des autres à fuivre cet exemple.
Mais cette grande nouvelle ne s'eft pas fourtenue
long-tems ; on a appris que les Commiffaires
du Roi en Amérique font en route pour
revenir en Angleterre ; il n'y a pas d'apparence
qu'ils euffent quitté cette partie du monde,
s'ils avoient vu les Américains difpofés à accepter
les offres qu'ils ont été leur faire.
Cette dernière nouvelle qui a détruit toutes
les chimères dont on berçoit encore la Nation
, a donné lieu à une multitude de pamphlets
, où règne la plus grande violence . » Les
Membres de l'Oppofition , lit-on dans un de nos
papiers , ont pris , dans les deux Chambres
la réfolution de préfenter au Roi des remontrances
, dans lefquelles ils expoferont l'état
réel de la Nation , & les raifons pour lesquelles
S. M. ne peut en être informée legalement par la
la voie ordinaire ; & fi S. M. n'a pas égard
à leurs repréfentations , & qu'elle refufe d'éloigner
de fa perfonne les mauvais Miniftres qui
ont caufé la ruine de la Nation , ils abandonneront
tous leurs places au Parlement , & fe
retireront dans leurs terres , pour y confulter
avec leurs conftituans fur les moyens ultérieurs
25 Décembre 1778.
P
( 338 )
qu'il convient de prendre dans un état de crife
auffi alarmant «.
Les nouvelles reçues de l'Amérique & publiées
par le Ministère dans la Gazette ordinaire
de la Cour , du premier de ce mois ,
n'offrent rien de bien propre à confirmer les ef
pérances qu'on le plaît à donner depuis quelque
tems. Quant à la foumiffion prochaine du
Congrès , on peut en juger par la réponſe qu'il
a faite à la lettre fuivante du Général Clinton.
» M. il n'a fallu rien moins que les inftructions
pofitives de S. M. dont je vous envoie un extrait ,
pour me déterminer à vous importuner encore ou
le Congrès Américain , au fujet des troupes retenues
dans la nouvelle Angleterre , en contravention directe
à la convention fignée à Saratoga ; la négligence
avec laquelle on a accueilli les réquifitions
déja faites à ce fujet , n'a jamais eu d'exemple entre
des Parties belligérantes ; je demande itérativement
aujourd'hui que la convention de Saratoga foit remplie
, & en vertu d'une autorité exprelle que j'ai récemment
reçue du Roi & poftérieure à la date de
la dernière réquifition faite par les Commilaires du
Roi , j'offre de renouveller au nom de S. M. toutes
les conditions ftipulées par le Général Burgoyne à
l'égard des troupes qui fervent fous fes ordres . En
cela , mon intention eft de remplir mon devoir , nonfeulement
envers le Roi , aux ordres duquel j'obéis,
mais auffi envers le peuple malheureux dont les
affaires vous font confiées ; & qui , à ce que j'espère,
aura affez de droiture pour ne pas m'imputer les
conféquences qui doivent réfulter du nouveau fyftême
de guerre , qu'il vous plaît d'introduire «.
Le Secrétaire du Congrès lui répondit ainfi :
» M. votre lettre du 19 a été mife fous les yeux
du Congrès , & je fuis chargé de vous informer que
le Congrès des Etats- Unis de l'Amérique ne fait
point de réponse à des lettres infolentes « 11904
( 339 )
;
Ces deux lettres font les premières de celles
que contient la Gazette de la Cour. Les autres
n'offrent que les détails de différentes expédi
tions faites par le Général Clinton , foit en perfonne
, foit par fes Officiers , pour détruire des
provifions appartenant aux Américains
pour faire des fourrages dont il avoit befoin
dans le cours de ces expéditions on a furpris
quelques troupes , & on a brûlé un village.
Cette manière de faire la guerre n'eft pas propre
à réconcilier les Américains . Le Vice- Amiral
Gambier rend compte auffi de fes manoeuvres
pour feconder ces entreprifes . Il apprend que
l'Amiral Byron mit , le 18 Octobre , à la voile
de New-Yorck pour aller obferver les mou-
.vemens de l'efcadre du Comte d'Estaing ; mais
on fent ici que malgré tout ce que l'on dit de
l'état de fes forces , il ne peut faire autre chofe
que l'obferver on annonce auffi dans cette
lettre que le Commandant Hotham devoit ap
pareiller le 26 Octobre , avec les vaiffeaux de
guerre & les tranfports deftinés pour les Indes
Occidentales , on affure que les troupes embarquées
fur cette flotte , font au nombre de
5000 hommes ; elles diminuent d'autant celles
qui restent à New- Yorck ; mais la Cour qu'on
fuppofe avoir en vue de reprendre la Dominique
& d'attaquer les Ifes Françoifes , paroît
déterminée à facrifier à l'efpoir de fe venger ,
fes poffeffions fur le continent. Le dernier article
que nous offre la Gazette de la Cour , eft
la relation de la prife de la Dominique , donnée
par le Gouverneur Stuart. Il y a joint la
capitulation qu'il a faite avec le Marquis de
Bouillé , on y lit entr'autres l'article fuivant :
Attendu mon eftime particulière pour le Gou
verneur Stuart , & en confidération de fon ca
ractère , de la vieille amitié qu'il m'a infpirée
pour fa perfonne , & de notre liaifon , il aura
P 2
( 340 )
la liberté dé fe retirer où bon lui femblera ,
& de continuer à fervir fous fon Prinee . Signé,
le Marquis de Bouillé «.
De nouvelles lettres particulières reçues
depuis peu de l'Amérique confirment le départ
des Commiffaires Britanniques . Ils avoient publié
une longue proclamation comme un der
nier effort pour rappeller ce peuple à la dépendance
, en lui donnant 40 jours pour réfléchir ;
paffé ce tems , ils annonçoient qu'ils retourneroient
en Europe ; ils ont écrit enfuite au
Congrès pour lui demander fa derniere réponſe
en lui fignifiant que fur fon refus d'accepter
les propofitions qu'ils avoient faites , ils partiroient
pour l'Europe. Le Congrès leur a fait
répondre par fon Secrétaire , qu'il leur founai
toit un bon voyage. On ajoute qu'en conféquence
ils font partis.
Le Parlement paroît déterminé à prendre en
confidération leur dernière proclamation qui
a été dénoncée à la Chambre Haute , comme
une pièce d'une atrocité déshonorante pour la
nation .
ÉTATS-UNIS DE L'AMÉRIQUE SEPT.
De Philadelphie le 30 Septembre. Le Congrès
a pris hier & fait publier aujourd'hui plufieurs
réfolutions honorables aux Officiers qui ont conduit
& dirigé l'affaire de Rhode- Inland . Il a
approuvé la retraite faite à Rhode- Ifland par
le Général Sullivan ; il reconnoît qu'elle a été
faite à tems & bien conduite ; il fait fes remerciemens
au Général , aux Officiers & aux
troupes ; il fent le prix des efforts patriotiques
faits par les quatre Etats Orientaux dans cette
expédition ; le Préfident eft chargé d'informer
le Marquis de la F.... » que le Congrès fent
comme il le doit , le prix du facrifice qu'il a
fait de fon inclination perfonnelle en entrepre(
341 )
>
nant le voyage de Bofton dans la vue de fervir
les Etats , dans le moment où l'on attendoit
journellement l'occafion de le voir acquérir de
la gloire aux champs de Mars ; que la bravoure
qu'il a marquée à fon retour , en entrant
dans Rhode- lfland , tandis que la majeure partie
de l'armée fe retiroit , & fa bonne contenance
en dirigeant la retraite des piquets & des pof
tes avancés , méritent l'approbation particulière
du Congrès «. Le Major Morris , Aidede-
Camp du Major-Général Sullivan , qui avoit
apporté la nouvelle du combat du 29 Août ,
dans lequel les forces Britanniques furent repouffées
, a été élevé au grade de Lieutenant-
Colonel.
Par une autre réfolution , le Congrès a ordonné
qu'il fera avancé au Colonel Beatty ,
Commiffaire-Général des prifonniers , la fomme
de 50,000 dollars en efpèces , pour l'ufage des
prifonniers qui font entre les mains de l'ennemi
, & pour la liquidation des dettes de ceux
qui font échangés , & que le Commiffaire , Général
rendra tous les mois compte de fes dépenfes
au bureau du tréfor.
,
Trentown , du 10 Octobre. Les Commiffaires
Britanniques , réduits actuellement à trois depuis
le départ du Gouverneur Johnſtone , ont
publié , le 3 de ce mois une nouvelle proclamation
ou manifefte,qu'ils annoncent comme
leur dernier effort pour ramener ces Etats à la
dépendance de la Grande - Bretagne : ils l'adreffent
aux Colonies en général , & à tous les
habitans en particulier qu'ils exhortent à fe
foumettre . Ils y renouvellent les anciennes propofitions
qui ont été déjà rejettées . Ils enjoignent
au Congrès de révoquer l'acte d'indépendance
dans le délai de 40 jours , qui commencent
le 2 de ce mois , & finiffent le 11 du
mois prochain inclufivement; paffé ce tems , ils
P 3
( 342 ))
2
menacent de maffacrer , brûler , couler bas &
détruire les perfonnes & les chofes qui tomberont
entre leurs mains. » On appelle ce teltament
ou acte de dernière volonté des Com
miffaires , un manifefte ; ils y annoncent leur
intention de retourner en Angleterre ; & après
avoir appellé rebelles les Etats - Unis , ils en
appellent , felon leur ufage , du Congrès au
peuple , quoiqu'ils n'ignorent pas que leurs
fentimens font les mêmes : mais en feignant
de l'ignorer , ils fe réfervent le droit de
dire en Angleterre que le peuple & le Congrès
font divifés , & que la crainte feule du
dernier , empêche le premier de ſe jetter dans
les bras de la mère- patrie. Ils ne manquent
pas , à leur ordinaire , de parler mal de la France
& de notre alliance avec cette Puiffance ; nous
ne pouvons trouver mauvais qu'ils s'en plaignent
amèrement car il eft de fait que cette
alliance a porté le dernier coup à la domination
Angloife dans ce pays . Ils nous offrent la
jouiffance de tous les priviléges compatibles avec
L'union de forces & d'intérêts mutuels , le pardon
de toute rebellion , foit de fait , foit de párticipation
, déclarant , cependant , que rien de
ce qui eft contenu dans leur manifefte , ne fignifie
& ne pourra être entendu fignifier que
l'on mettra en liberté aucunes perſonnes actuellement
en prifon , ou qui pourront y être mifes
pendant la durée de la rebellion . Ils paroiffent
étonnés que nous ne renoncions pas volontiers
à notre indépendance pour le plaifir de nous
foumettre au Gouvernement Anglois , qui nous
a traité avec tant de douceur & de bonté dans
les actes qui ont occafionné la guerre , dans
le cours de cette même guerre & dans fes
procédés envers nos prifonniers Enfin , ils nous
accordent , comme autrefois le Prophête aux
habitans de Ninive , 40 jours de repentir , après
( 343 )
lefquels , fi nous n'en profitons pas , nos nouveaux
Etats feront détruits à l'inftant & pour
jamais «
Il ne manque à ces menaces que les forces
néceffaires pour en faire craindre l'exécution.
Notre pofition actuelle , celle des troupes Royales
font trop bien connues pour que nous puiffions
douter de l'iffue de cette guerre. Leurs
dernières expéditions font calquées fur celles
qu'a faites fur l'arrière des Provinces de la Nouvelle-
Yorck & de Penfylvanie le Colonel Butler
, à la tête d'un certain nombre de Roya-
Jiftes & de fauvages ; elles ne fe font diftinguées
que par leurs ravages on les voit peu
empreffées de conquérir , mais avides de détruire
& de faire le mal pour le mal . Nous
finirons par les chaffer & les pourſuivre comme
des bêtes féroces , jufqu'à ce que nous en ayons
purgé le continent. Les troupes du Général
Washington ne prendront pas des quartiers
d'hiver ; elles ont de la bonne volonté ,
font difpofées à cantonner raffemblées dans des
baraques , prêtes à agir au premier moment
favorable : il ne peut manquer de s'en prétenter
dans le cours de l'hiver ; on fait que nos ennemis
font décidés à dégarnir New - Yorck pour
protéger leurs Ifles menacées ; les troupes qui
doivent en partir affoibliront l'armée du Général
Clinton , & l'inquiétude que donne la
flotte du Comte d'Estaing , obligera l'Amiral
Byron à fortir lui - même de Shandi Hook auffitôt
qu'il le pourra pour aller épier les mouvemens
des François , ces circonftances peuvent
offrir un inftant favorable pour un coup
de main , & fans doute , il ne fera pas négligé.
&
De Charlestown le 25 Octobre. Les nouvelles
de Bolton annoncent que la flotte Françoiſe
eft réparée , & qu'elle fe difpofe à fortir de
la rade au commencement du mois prochain
P4
( 344 )
avec des provifions pour 4 mois . On ne dit
point quelle eft la route qu'elle prendra ; mais
on fait que le Comte d'Estaing envoye fouvent
des exprès au Général Washington , & qu'il
en reçoit de très fréquents ; il n'eft pas douteux
qu'ils ne concertent le plan de leurs opérations
Il fe peur que fi de Général Clinton
envoie 5000 hommes de fes troupes à la Dominique
pour tácher de la reprendre & d'attaquer
enfuite les ifles Françoifes , le Comte
d'Estaing prendra des mesures pour faire échouer
fes entrepriſes ; il n'eft pas douteux , en ce cas ,
que l'Amiral Byron ne fe difpofe à le ſuivre ,
& que le Vice- Amiral François, qui n'attend que
le moment de livrer un combat décifif , que
les vents & les tempêtes ont feuls empêché
jufqu'à préfent , ne faffe tous les efforts pour
le décider à s'écarter de New - Yorck , où nos
troupes pourroient tenter plus sûrement une
nouvelle expédition qui réufira mieux que celle
de Rhode-Ifland . On s'attend à voir nos ennemis
évacuer ces deux ifles ; on prétend même
que leur plan de campagne pour l'année prochaine,
eft de ne fe fixer nulle part, & de fe jetter
à l'improvifte , à la faveur de leurs vaiffeaux
fur les côtes les moins défendues , & de porter
le ravage de Province en Province ; ils fe
flattent d'être renforcés dans le cours de ces
expéditions par quelques - uns de leurs corps ,
prifonniers parmi nous , & fur - tout par une
partie de l'armée de Burgoyne ; mais ce pian
s'ils l'ont formé , a été éventé trop tôt ; les
prifonniers ont été écartés des côtes & envoyés
dans l'intérieur du pays , de manière
qu'il eft impoffible d'aller à eux , & difficile
à eux de fonger à rejoindre les Anglois . L'armée
du Général Burgoyne a été transférée de
Cambridge à Rutland ; on n'a laiffé fur Profpect-
Hill que quelques Allemands , qui ne don
( 345 )
nent ancune inquiétude , & qui paroiffent plus
difpofés à fe naturalifer en Amérique , qu'à fervir
nos ennemis ou à retourner dans leur patrie .,
.
FRANC E. •
8
De VERSAILLES , le 20 Décembre.
HIER , à 11 heures & demie du matin , la
Reine eft accouchée heureufement, d'une Princeffe.
La Princeffe nouveau - née fe porte à
merveille , & S. M. eft auffi - bien que fon état
peut le permettre . Le jour où cet heureux évènement
est arrivé , a rappellé que Philippe ,
Duc d'Anjou , naquit auffi le même jour 19
Décembre 1683 .:
Le Prince Doria Pamphili , Nonce du Pape , eut
le 8 de ce mois une audience particulière de S. M. ,
à laquelle il préfenta le Comte Onesti , neveu dų
Pape , qui remit à S. M. un Bref de S. S. Le 11
S. M. donna en cérémonie la Barette au Cardinal
de la Rochefoucault , que M. de Tolozan , introducteur
des Ambaffadeurs , alla chercher dans les
carroffes du Roi & de la Reine ; ils le conduifirent
dans la Salle des Ambaſſadeurs , avec l'Abbé Comte
Onesti , d'où on monta enfuite au Château ; avant
la Meffe le Nonce du Pape fut conduit , avec les
cérémonies accoutumées , à l'audience publique du
Roi , qui defcendit après cela à ſa Chapelle , où
le Cardinal de la Rochefoucault fe rendit avec tout
fon cortège à la fin de la Meffe ; il fut reçu par le
Grand-Maître , le Maître & l'Aide des Cérémonies ,
il alla fe placer près du prié - Dieu du Roi & fe mit
à genoux fur un carreau. L'Abbé Comte Onefti ,
revêtu de fon habit de cérémonie , ayant remis
entre les mains du Cardinal le Bref du Pape , alla
prendre fur la crédence , du côté de l'Epitre ,
un baffin de vermeil fur lequel étoit la Barette
qu'il mit fur la tête du Cardinal , qui en la rece
vant fit une profonde inclination & le découvrit à
PS
( 346 )
2.
Tinftant. Lorfque le Roi fortit de la Chapelle le
Cardinal alla , dans la facriftie , revêtir les habits
de fa nouvelle dignité , après quoi il monta chez le
Roi pour remercier S. M. Il fut enfuite conduit
chez la Reine , où , après avoir prononcé fon dif,
cours , en approcha un ployant fur lequel il s'affit ;
la même cérémonie fut obfervée chez Monfieur &
Madame & les autres Princes & Princeffés de la
Famille Royale. Il fut reconduit enfuite à ſon hôtel
dans les carroffes du Roi . Le 12 le Prince Louis
de Rohan Guéméné reçut la Barette avec les mê .
mes cérémonies ; ce jour-là le Cardinal de la Rochefoucault
prêta ferment , le Cardinal de Guéméné
le prêta le 14.
Le 6 , la Marquife de la Rochelambert
Thevalles , la Comteffe de Montforeau & la
Marquife de Sainte-Marie , eurent l'honneur
d'être préfentées à LL. MM & à la Famille
Royale par la Comteffe de la Rochelambert ,
la Marquife de Touzel & la Marquife de Saint-
Aignan. Le 11, le Comte d'Adhemar , Miniftre
Plénipotentiaire du Roi à Bruxelles , de retour
par congé, eut l'honneur d'être préſenté au Roi
par leMiniftre des Affaires étrangères . Le Comte
O-kelly , Miniftre Plénipotentiaire du Roi auprès
du Duc de Deux-Ponts , de retour auffi par
congé , fut préfenté au Roi le 13 .
L'Académie Royale des Sciences , précédée
par le Marquis de Paulmy , a eu l'honneur de
préfenter au Roi , à la Reine , à Monfieur , à
Madame , à Monfeigneur & à Madame la Comteffe
d'Artois , le volume de fes Mémoires de
l'année 1775 ; elle préfenta auffi à S. M. , à
Monfieur & à Monfeigneur le Comte d'Artois
, la quatrième & dernière partie de l'Art
du Facteur d'Orgues. MM. de Caffini , de Montigni
& Perronet , de la même Académie , leur
ont préfenté s nouvelles feuilles de la carte de
la France , ce font les 111e & 11se ; elles con(
347 )
tiennent les villes de Caftres , de Lodève , d'Alby
, de Milhaud & de Carcaffonne .
M: Groignard , Ingénieur Conftructeur en
chef de la Marine , vient d'achever à Toulon,
avec autant d'habileté que de fuccès , la conftruction
commencée en 1774 , d'une forme ou
baffin pour la carenne , le radoub des vaiffeaux.
Cette forme , qui a une bafe de 8oo toifes quarrées
, au milieu des eaux , & qui eft à 30 pieds
au-deffus du niveau de la mer , préfentoit toutes
fortes de difficultés qu'il a fu vaincre. Le 25
du mois dernier , il en mit les modèles & les
plans fous les yeux de S. M. , qui après les avoir
examinés avec la plus grande attention , & s'être
fait rendre compte des moyens employés par
M. Groiguard , lui en a témoigné toute fa fatisfaction.
MM. Parmentier & Cadet le jeune ,
Membres du Collège de Pharmacie , préfentèrent
le 13 au Roi , à Monfieur & à Monfeigneur
le Comte d'Artois , du pain de pommes
de terre fans aucun mélange de grains . Ce pain
eft comparable par fa blancheur & fa légèreté ,
au meilleur pain de froment. Dans les cantons
où la pomme de terre eft cultivée en grand , &
elle peut l'être par-tout , ce pain ne reviendroit
guère qu'à 1 fol la livre : il eft poffible d'en
faire un pain bis encore plus économique . Cette
découverte , une des plus importantes du fiècle ,
réfout un grand problême de Chymie. La métamorphofe
de la pomme de terre en pain , préfentoit
en effet tant de difficultés , que M. Parmentier
avoit avancé dans un de fes ouvrages ,
qu'elle lui paroiffoit impoffible ; ce n'eft qu'après
une longue fuite d'expériences , & plufieurs
contradictoires avec les principes établis fur la
fermentation panaire , qu'il eft parvenu à opérer
la converfion dont il s'agit ; M. Cadet & lui ſe
font réunis pour la perfection de ce travail , &
P 6
( 348 )
pour fuivre d'une manière plus particulière la
culture en grand de ce végétal précieux.
De PARIS le 20 Décembre.
?
ON affure que la deftination de l'efcadre de
M. le Comte de Graffe eft pour l'Amérique ;
elle eſcortera la flotte marchande qui fe rend
dans nos établiffemens dans cette partie du
monde. On ajoute que M. le Comte de Bouillé,
qui eft venu apporter la nouvelle de la prife
de la Dominique , s'embarquera fur un des
vaiffeaux de cette efcadre , avec 800 hommes
qu'on préfume deftinés à garder la Dominique.
On dit qu'il eft queftion de faire paffer aux
Antilles 4 bataillons , & qu'ils feront compofés
des régimens de Champagne & de la Reine.
Les Anglois qui difent que nous avons déjà
25,000 hommes de troupes dans les ifles , fe
hâtent de faire paffer à leur tour autant de
renforts qu'ils peuvent dans la Jamaïque , pour
laquelle ils craignent le fort de la Dominique ;
cette inquiétude eft fi forte , écrit - on de Londres
, que le Général Clinton a reçu ordre d'y
faire paffer foco hommes ; le refte de fes troupes
pourroient bien abandonner le continent
pour défendre les ifles Britanniques , que l'on
croit que quelqu'une de nos efcadres ett chargée
de détruire. Pour fe délivrer des tranfes que
lui donne le Comte d'Estaing , le Ministère
de Londres envoie auffi , dit- on , des vaiffeaux
à l'Amiral Byron afin qu'il l'attaque auffi - tôt
qu'il fera fupérieur ; mais il paroît encore bien
loin de cette fupériorité , & les renforts qu'on
Jui fait paffer ne font peut - être pas proportionnés
à fes befoins actuels.
» Le Capitaine d'un petit bâtiment Améri
cain , écrit-on de Port- Louis , parti de Bofton
le 16 du mois dernier , & arrivé ici le 8 de
( 349 )
ce mois , nous a apporté les nouvelles fuivantes.
» Le Comte d'Estaing a quitté le port de Bofton
le 4 Novembre , & la rade le 8 , faifant voile
vers le nord ; avant fon départ , il a fait un
échange de prifonniers avec le Général Clinton .
Il lui en a rendu 931 , contre autant de matelots
François pris fur des navires marchands.
» L'Amiral Byron , ajoute ce Capitaine ,
s'étant préfenté devant Bofton , a effuyé , le 3
Novembre , un coup de vent furieux qui a
difperfé fon efcadre ; cinq de fes vaiffeaux ont
été très - maltraités. Le Sommerfet de 64 canons ,
a été jetté à la côte ; 40 hommes de l'équipage
ont été noyés , le reſte a été fait prifonnier
par les Américains , qui fe font emparé de toute
l'artillerie du navire ».
S'il faut en croire un bruit qui fe répand ;
mais auquel , peut- être , a donné lieu la lettre
de Port-Louis que nous venons de tranfcrire ,
il y a eu un combat très - vif entre les deux
flottes ; la Françoife a beaucoup fouffert , mais
l'avantage lui eft refté , & l'Angloife , mife en
fuite & très maitraitée a perdu quelques
vaiffeaux qui font tombés au pouvoir des François.
D'autres lettres portent que le gros corfaire
de Lyverpool de 30 canons , a été pris & conduit
à Breft. L'Amazone , frégate armée aux frais
du Commerce de Dunkerque , a fait une courte
croiſière dans la Manche contre les corfaires
Anglois , dont elle a pris ou coulé à fond 9
en très peu de tems.
Le Chevalier de Ternay eft arrivé à Breft ,
où l'on travaille avec beaucoup d'activité aux
préparatifs néceffaires pour le départ de l'efcadre
qu'il doit commander , & qu'on dit def
tinée pour les Indes Orientales. Le Diademe
& le Réfléchi , qui en font partie , font entrés
dans le port pour être mailletés.
( 350 )
M. de Mauduit du Pleffis , Chevalier de
Saint-Louis , réfidant à Hennebond en Bretagne
, a reçu une lettre fort touchante de la
part du Congrès des Etats Unis de l'Amérique ,
pour lui apprendre que fur la recommandation
du Général Washington , le Chevalier du Pleffis-
Mauduit fon fils , a été élevé au rang de Lieutenant-
Colonel d'Artillerie , en récompenfe de
la manière diftinguée dont il s'eft conduit en
plufieurs occafions difficiles en qualité de Capitaine
de ce corps.
La nation a vu avec tranfport approcher le
moment qui l'intéreffoit fi fort , elle n'a ceffé
par- tout de témoigner fa joie & fes eſpérances ,
& d'implorer le Ciel pour l'heureufe délivrance
de la Reine ; il n'y a point de ville , point de
village dans le Royaume qui ne fe foit fignalé
par des actes de piété ; dans plufieurs endroits
on y en a joints de bienfaifance Ces témoignages
de l'amour des fujets pour leurs Souverains
fe font multipliés & répétés fi fouvent ,
qu'il eft impoffible de les faire tous connoître.
La ville de Saint- Léonard , de Noblac en
Limoufin , n'a pas négligé , dans cette circonftance
intéreffante , de faire la neuvaine qu'elle
eft de tems immémorial dans l'ufage de faire
pendant les groffeffes des Reines & Dauphines
de France ; cette neuvaine qui a commencé
le matin du 15 Novembre & a fini le
23 , a été célébrée avec la plus grande pompe
dans l'Eglife Collégiale , où l'on a chanté chaque
jour une Meffe folemnelle , à laquelle le
Corps de Ville & tous les autres Corps , tant
Eccléfiaftiques que Séculiers , ont affifté . Pendant
les 9 jours , la châffe qui renferme les reliques
de Saint Léonard , eft demeurée ouverte
& expofée à la vénération du peuple qui venoit
en foule joindre fes voeux à ceux du Clergé.
Ce Saint eft fingulièrement invoqué pour la
( 351 )
délivrance des femmes enceintes. Plufieurs de
nos Reines , entr'autres , Marie de Médicis ,
Anne d'Autriche & Marie Leczinski , ayeule
du Roi , fe font vouées & recommandées ípécialement
à ce Saint dans leurs groffeffes ; leur
reconnoiffance a attiré dans tous les tems les
bienfaits & les faveurs de nos Rois fur les
habitans de la ville de Saint- Léonard.
-1
C'est à une heure & un quart après - midi
que le canon de la Ville a annoncé l'heureux
accouchement de la Reine Des actes de bienfaifance
de la part du Bureau de la Ville , ont
fignalé fur- le - champ cet heureux évènement.
Deux Echevins auffi- tôt que cette nouvelle
fut arrivée fe tranfportèrent dans les prifons ,
pour délivrer plufieurs pères & mères , qui y
étoient détenus pour défaut de paiement des
mois de nourriture de leurs enfans. Parmi ces
perfonnes étoit un compagnon Doreur, chargé
de 19 enfans vivans , refte de 24 qu'il avoit
eus , & prifonnier pour la première fois. La
Ville en le délivrant s'eft chargée de nourrir
à fes frais l'enfant pour la nourriture duquel
il étoit prifonnier , ainfi que ceux qui pourront
naître encore de ce père de famille . L'après-
midi on a diftribué du pain & du vin ;
le foir il y a eu un feu de joie & illumination
à l'Hôtel-de -Ville . Ce matin , à 7 heures
il y a eu une décharge de canon , une feconde
à midi ; il y en aura une 3e à 7 h. du foir. On
tirera des fufées dans la place de l'Hôtel - de-
Ville & on y diftribuera du pain , du vin & des
cervelats .
Le Comte de Thelis , Lieutenant aux Gardes-
Françoifes , vient de former au Breuil en Bourgogne
un établiffement patriotique qui mérite
d'être connu. Son but eft de former des foldats
citoyens , & d'élever les enfans les plus pauvres
du pays , en préférant les orphelins à ceux
( 352 )
des veuves , ceux de ces dernières à ceux des
pauvres journaliers ; ils font reçus depuis l'âge
de 15 ans jufqu'à celui de 18 ; les jours de
fêtes , après le fervice , un ancien Sergent aux
Gardes - Françoifes les exerce aux évolutions
militaires ; les autres jours on les emploie à
la conftruction des chemins. Les foldats en femeftre
& de bonne conduire , font admis dans
l'établiffement. Comme on doit attacher à ces
atteliers patriotiques des foldats qui feront char
pentiers ou maréchaux , pour la fabrique des
bons outils ; cet établiffement fournira à l'agriculture
les deux efpèces d'ouvriers qui lui font
le plus utiles. Les foldats employés à l'établif
fement , pourront encore augmenter la sûreté
du pays , fi le Gouvernement veut bien les au
torifer à arrêter les mauvais fujets. Le Comte
de Thelis , a préfenté au Roi le plan de cet établiffement
, qu'on trouvera chez M. Duclos
Dufrefnoy , Notaire , rue Vivienne , qui le remettra
aux perfonnes qui voudront fe faire
infcrire chez lui pour contribuer à cette bienfaifance
; le voeu de M. de Thelis eft d'en multiplier
les effets ; fon exemple fera fans doute
imité : un bon citoyen a déjà configné une
fomme pour former un pareil établiffement dans
le Berry , & M. le Comte de Thelis fe propofe
d'en aller jetter lui-même les fondemens.
On annonce depuis quelque tems une décou →
verte intéreffante. Un Phyficien très - connu
établi à Paffy , vient , dit -on , de parvenir à
trouver un moyen de diftraire le feu élémentaire
de toutes les fubftances où il fe trouve ,
de déterminer la quantiré qu'en renferment les
divers combustibles , d'obferver l'action de l'air
fur cet élément dégagé des principes inflammables
, & enfin , de rendre la doctrine du feu
entièrement intuitive «<,
رد
M. l'Abbé Rozier dans fon intéreſſant , utile
( 353 )
>
journal de Phyfique , vient de donner le procèsverbal
authentique & circonftancié de l'état du
forçat de Breft , André Bazyle entré le 5 Septembre
à l'hopital de Breft , où il mourut le
10 Octobre fuivant , âgé de 38 ans . Les papiers
publics parlèrent dans le tems très- diverfement
de cet homme , dans l'eftomac duquel on trouva
après fa mort 52 pièces , telles qu'une portion
de cercle de barrique de 9 pouces de long fur
un de large , une cuiller de bois , une d'étain ,
d'autres portions de cuiller , d'entonnoir , de
boucles , un briquet , une pipe , des cloux
2 couteaux plians , du verre de vitre , des morceaux
de cuir , & c. Toutes ces matières paroiffoient
avoir été depuis long-tems dans fon
corps ; les informations faites fur fa vie auprès
de fes camarades , apprirent que depuis quelque
tems il avoit l'efprit aliéné & qu'il étoit
d'une appétit vorace . Ce phénomène extraor
dinaire a fourni l'occafion de rapporter quelques
traits femblables , entr'autres , celui d'un
payfan Pruffien , dont on conferve le portrait
à l'Académie de Leyde , qui avala un couteau
de 14 pouces , & qui vécut encore 8 ans après
que cet inftrument eut été tiré de fon eftomac
par incifion.
Parmi les caufes décidées depuis peu dans différens
Tribunaux , il y en a peu d'auffi intéreſſantes que
celle d'Etienne Sales qui a été portée au Parlement
de Toulouſe . Quelques morceaux de l'excellent plaidoyer
de M. l'Avocat- Général , donneront une idée
de l'affaire , & des motifs de l'Arrêt intervenu ; la
Gazette intéreffante & curieufe des Tribunaux nous
les fournit. » Un enfant né de parens Proteftans ,
doit-il être déclaré légitime , lorſqu'il ne rapporte
pas l'acte de célébration du mariage de fes pere &
mere ? Voilà , MM. , la queftion que vous avez à
juger. Il fuffit de la préfenter pour faire connoître
toute l'importance de cette caufe ; ce n'eſt pas ſeule-
•
( 354 )
ment du fort d'un Citoyen que vous allez décider ,
mais de celui d'un million d'hommes qui attendent
en tremblant votre Jugement. L'Arrêt qui fixera l'état
d'Etienne Sales , en fixant en même-tems celui de
prefque tous les Proteftans du reffort de la Cour ,
va porter dans leur coeur la joie ou le défeſpoir. Ils
l'attendroient fans allarmes , cet Arrêt , fi c'étoit
votre coeur feul qui dût le dicter ; ils favent que depuis
long- tems , dégagés des préjugés qui avoient
fubjugué nos peres , l'erreur dans laquelle ils gémiffent
ne les rend pas odieux. Ils favent qu'une raifon
plus éclairée a fait fuccéder la pitié à la haîne ,
& que fi quelquefois la rigueur des règles ne vous a
pas permis de regarder comme légitimes des engagemens
qui leur avoient paru (acrés , vous cédiez à regret
fous l'autorité des loix dont vous auriez defirẻ
pouvoir vous écarter. Etienne Sales fera-t - il la victime
de la févérité de ces loix ? Et parce qu'il ne rapporte
pas une preuve authentique du mariage dont
il est le fruir , faut-il fuppofer que ce mariage n'a pas
exifté ? C'eft de ce point que dépend le fort du jeune
Sales ; fi rien ne peut fuppléer à l'acte de célébration ,
il eft fans reffource : mais s'il peut être rémplacé par
la poffeffion publique de l'état d'enfant légitime , il
a le droit d'efpérer de triompher des ennemis que la
cupidité a foulevés contre lui. Ces ennemis font fes
parens qui , après avoir difputé les dons de fon
ayeul , font venus jufqu'à lui contefter fa légitimité...
C'eſt au fein de leur Patrie , au milieu de leurs Concitoyens
, qu'Antoine Sales & Marguerite Vincent ont
toujours vécu. Marguerite devenue mere , n'a pas
rougi de fa fécondité ; elle s'en eft glorifiée aux yeux
de fon époux , de fa famille & du public ... Ne croyez
pas , MM. , que nous cherchions à vous perfuader
qu'Antoine Sales & Marguerite Vincent avoient réellement
reçu la bénédiction nuptiale en face de l'Eglife
; il faudroit pour cela que nous fuffions nousmêmes
convaincus de ce fait , & il faut bien que nous
trouvions cette conviction au dedans de nous. Nous
( 355 )
ne craindrons pas de le dire , il eft très - vraisemblable
que le mariage des pere & mere de l'Intimé n'a
jamais été béni par un Miniftre de notre Eglife ; mais
malgré les apparences , la justice & l'équité veulent
qu'on le préfume , & on le doit même pour l'intérêt
de la Société. Il eft des préfomptions que les Loix
admettent , quoiqu'elles ne foient pas fondées fur la
vraisemblance. Ainfi , par exemple , un enfant né pendant
le mariage , eft réputé fils du mari , quoiqu'il y
ait impoffibilité morale que le mari foit réellement
le pere ; cette préfomption de paternité choque toute
vraisemblance ; cependant elle a été adoptée par les
loix pour affurer le repos & la tranquillité des familles.
De même dans notre efpèce , quoiqu'il foit
vraisemblable que les pere & mere de l'Intimé n'ont
jamais été mariés , ou du moins que le mariage a
été béni par un Miniftre de leur religion ; dès que
cela n'eft pas juridiquement prouvé , la juftice &
l'équité veulent qu'on fuppofe que l'union étoit légitime
, parce qu'il eft jufte de fuppofer tout ce qui
eft naturellement poffible , plutôt que de faire perdre
à un enfant la légitimité dont il a toujours joui , &
de le réduire à n'être plus que la malheureufe poftérité
d'une concubine On ne pourroit déclarer cette
union illégitime , qu'autant qu'on fe trouveroit preffé
par la difpofition d'une loi qu'il ne feroit pas poffible
d'éluder , comme fi l'acte de célébration étoit
remis , & qu'il parût que la bénédiction a été départie
par un Miniftre Proteftant. Mais vous n'êtes
pas , MM , dans cette pofition fâcheufe ; on ne prétend
faire déclarer illicite le commerce de François
& de Marguerite , que par le défaut de remife de
l'acte de célébration , & fur le foupçon que fait naître
la religion qu'ils profeffent . Il n'eft perfonne qui ne
doive convenir qu'il eft barbare qu'un grand nombre
des Sujets du Roi , foient privés des avantages que
le titre de François devoit leur affurer , & cela parce
que la bonté du Ciel n'a pas cru devoir encore dilliper
les ténèbres qui les environnent , & ouvrir leurs
yeux à la lumière. Qu'on jette un regard fur le fort
( 356 )
de ces infortunés ; il eft impoffible de ne pas éprouver
un fentiment de pitié ? Nous en atteftons non feulement
les Philofophes du fiècle , mais tous ceux dont
la religion & la viété font éclairées par la charité
& par la raifon ; il faut donc autant qu'on le peut,
corriger cette injuftice. Nous favous , MM. , qu'il
n'eft pas en votie pouvoir d'établir une forme de
mariage pour les Proteftans ; ce n'eft pas auffi ce que
nous vous propofons ; nous voulons feulement que
lorfqu'ils ont véçu comme de légitimes époux , qu'ils
ont été reconnus pour tels , foit dans leur famille ,
foit dans le Public , on ne puiffe pas troubler leurs
enfans dans la poffeffion de leur état , en les obligeant
de rapporter l'acte de célébration du mariage : nous
voulons qu'à cet égard , ils foient traités comme des
Catholiques .... On eft défabuſé aujourd'hui , ajoute
l'Avecat Général en finiffant , de croire que les loix
févères foient des moyens propres à ramener des efprits
prévenus de leurs erreurs ; la géne & la contrainte
n'ont jamais produitun hommagefincère , qui
eft le feul qui puiffe plaire à l'être éternel : une expérience
malheureufe a fait connoître l'inutilité des
moyens dont on s'eft fervi jufqu'à ce jour pour
déraciner l'erreur , & nous ne doutons pas qu'à l'avenir,
on n'en emploie qui ferontplus conformes aux
règles d'une faine politique & aux loix de l'humanité.
Les vives lumières qui ont éclaté de toutes parts ,
nous autorisent à croire que bientôt le prince bienfaifant
qui nous gouverne , fe livrant aux mouvemens
de fon coeur , jettera un regard favorable fur cette
portion de fes Sujets qui ett féparée de notre communion
, & par des loix fages & immuables , affurerat
leur tranquillité & leur bonheur. C'eſt à vous , MM. ,
à préparer cet évènement heureux en faisant connoître
par vos Arrêts quelles font vos difpofitions.
L'occafion eft favorable , & vous pouvez la faifir
fans vous écarter des règles les plus févères «.
*
L'Arrêt conforme aux Conclufions de M. l'Avo
cat- Général , a confirmé la légitimité d'Etienne
Sales.
( 357 )
Le Comte de Saint-Sauveur , Lieutenant des
vaiffeaux du Roi , premier Chambellan de
Mgr. le Comte d'Artois , Major de la divifion
du Comte d'Eftaing , eft mort à Boſton le 15
Septembre , dans la 28e . année de fon âge,
Philippe Henri , Comte de Villereau , eft
mort le 27 du mois dernier à Château - Regnard
en Gatinois , âgé de 57 ans .
Jean Sauffard , dit Picard , né à Buffy-Châ
teau en Picardie , eft mort le 26 Octobre dernier,
à l'Hopital Général de la Ville de Poitiers , âgé
de 103 ans & 4 jours. Il avoit été Soldat , &
étoit venu s'établir en cette Ville , où il a exercé
la profeffion de Cordonnier pendant so ans dans
la même boutique . Il a été marié trois fois. Il
laiffe une veuve fans enfans , âgée d'environ 60
ans. Il s'étoit retiré à l'Hopital depuis huit à
dix mois , & avoit toujours travaillé jufqu'an
moment où il s'eft vu obligé de prendre ce parti .
Il n'a jamais perdu l'ufage de fa raifon ..
Les numéros fortis au tirage du 16 de ce
mois , de la Lotterie Royale de France , font
41 , 56 , 83 , 14 , 88.
Les Officiers Municipaux de Valencienne
ayant fupplié la Reine d'accepter quatre pièces
de baptifte , de la Manufacture de leur Ville ,
la Reine a bien voulu les agréer , & a chargé
M. le Prince de Tingry , Gouverneur de cette
Ville , de leur en témoigner fa fatisfaction.
Ces pièces paroiffent , foit pour le choix du fil ,
foit pour la perfection & la beauté du travail ,
pouvoir être regardées comme des chefs-d'oeeuvres
dans un Art où les Manufacturés de Valencienne
, ont acquis depuis long - tems une réputation
méritée.
Articles extraits des Papiers étrangers qui entrent
en France .
כ כ
Le Roi de Dannemarck faifant , dit-on , conftruire
dix vaiffeaux , le Miniftre Anglois à la Cour
( 358 )
» fui a demandé à quoi il les deftinoit ; S. M. D. lui
» a répondu que voulant faire de l'argent de fes bois
» de conftruction , elle comptoit offrir la préférence
de la vente au Roi d'Angleterre fon beau- frere ;
» & comme l'Anglois a témoigné qu'une pareille
» offre étoit inutile , & que le Roi lon maître ne
manquoit pas de vaiffeaux , S. M. D. a dit. En ce
» cas , il ne peut trouver mauvais que je les vende
à la France , & que je me charge de les faire con-
» duire dans fes ports «. Gazette des Deux-Ponts
u . 9 .
ל כ
On lit dans plufieurs papiers Anglois la lettre
fuivante adreffée , dit-on , au Comte de Carlifle , l'un
des Commiflaires du Roi d'Angleterre en Amérique ,
par M. le Marquis de la F... » J'avois cru jufqu'à ce
jour , Mylord , n'avoir jamais affaire qu'avec vos
Généraux , & je n'efpérois les voir qu'à la tête des
troupes qui vous font refpectivement confiées . Votre
lettre du 26 Août au Congrès des Etats - Unis , &
la phrafe infultante pour ma Patrie que vous y avez
fignée , pouvoient feule me donner quelque chofe à
démêler avec vous . Je ne daigne pas la réfuter , Mylord
, mais je defire la punir. C'est vous , comme
chefde la commiffion , que je fomme de m'en donner
une réparation auffi publique qu'a été l'offenſe , &
que fera le démenti qui la fuit ; il n'auroit p
tardé , fi la lettre me fût parvenue plutôt . Obligé
de m'abfenter quelques jours , j'espère en revenant
trouver votre réponse . M. Gimet , Officier François ,
prendra pour moi les arrangemens qui vous conviennent.
Je ne doute pas que pour l'honneur de fon
compatriote , le- Général Clinton ne veuille bien s'y
prêter. Quant à moi , Mylord , tous me font bons ,
pourvu qu'à l'avantage glorieux d'être François ,
je joigne celui de prouver à un homme de votre nation
qu'on n'attaque jamais impunément la mienne «c
pas tant
Réponse du Comte de Carlifle . » M. , j'ai reçu
votre lettre par M. Gimet ; j'avoue qu'il me paroît
difficile d'y faire une réponſe férieufe . La feule que
l'on peut attendre de moi en qualité de Commiffaire
( 359 )
du Roi , & que vous devriez avoir prévu , eft que je
me regarde & me regarderai toujours , comme
n'ayant a répondre à aucun individu de ma conduite
publique & de ma façon de m'exprimer ; je ne le dois
qu'à mon pays & à mon Roi. A l'égard des opinions
ou des expreffions contenues dans aucune des pièces
publiées fous l'autorité de la commiffion dans laquelle
j'ai l'honneur d'être nommé , à moins qu'elles ne
foient publiquement rétractées , vous pouvez être
affuré que quelque changement qui puiffe furvenir
dans ma fituation , je ne ferai jamais difpofé à en
rendre compte , encore moins a les défavouer en
particulier. Je dois vous rappeller que l'infulte à la
quelle vous faites allufion dans la correspondance qui
a eu lieu entre les Commiffaires du Roi & le Congrès
, n'eft pas d'une nature privée . Or , je penfe
que toutes ces difputes nationales feront mieux dés
cidées , lorfque l'Amiral Byron & le Comte d'Estaing
fe rencontreront «. Courrier de l'Europe , nº . 46.
De BRUXELLES le 20 Décembre.
>
» LE moment approche , écrit- on de Madrid,
où nous espérons pouvoir percer le voile qui
couvre la deftination de nos armemens . Les
flottes formidables affemblées dans nos ports
& montant à 67 vaiffeaux de ligne & à 98
autres bâtimens armés , ne peuvent que donner la .
fupériorité des mers à la nation qui fera notre
alliée. Il y a tout lieu de croire que fi l'Angleterre
fe décide à déclarer la guerre à la
France , nous ferons une diverfion très -favorable
à cette derniere Puiffance. Depuis qu'elle
a été attaquée dans fes poffeffions à Terre-
Neuve , on dit qu'elle a demandé le fecours
ftipulé par le Pacte de famille , & que notre
Cour eft décidée à le lui donner . Les Anglois
ent travaillé eux-mêmes à détruire la longue
neutralité que nous avons obfervée , en fe permettant
diverfes hoftilités contre ceux de nos
( 360 )
navires qui font dans les parages de l'Amérique ,
& le gouvernement Britannique , malgré fon
attention à défavouer ces hoftilités , continue
à voir de mauvais oeil les ordres qui ont été
donnés dans nos Colonies pour empêcher les
armateurs d'y faire la contrebande."
" Le Général D. Cevallos , ajoutent les mêmes
lettres , eft enfin arrivé à la Cour , où l'on
prétend qu'il n'a pas dû fe montrer avant le
départ de la Reine de Portugal ; on fent que
le vainqueur de D. Macdul ne pouvoit pas fe
préfenter devant une Reine à qui l'on cherchoit
à plaire. On affure que le Chef - d'efcadre
Portugais a été arrêté & mis à la tour de
Belem , & qu'on va lui faire fon procès . On
fe flatte ici que l'arrivée de D. Cevallos ,
qui jouit également de l'eftime du Roi , de la
nation & des troupes , fera finir l'incertitude
où nous fommes fur l'objet de tant de prépa
ratifs de guerre .
כ י פ »S'ilfautencroireleslettresdeCadix.
les Anglois s'attendent à la déclaration de
P'Espagne , & le Lord Grantham , leur Ambaffadeur
a intimé officiellement aux différens
Confuls de leur nation en Espagne d'avertir
les Marchands de fe tenir fur leurs gardes
, parce que les affaires avoient pris une
tournure qui ne leur étoit pas favorable .
» Le Capitaine Windfor , écrit-on , de Breft ,
commandant la frégate Angloife le Fox , dont
M. le Vicomte de Beaumont s'eft emparé ,
eft à préfent rétabli de fes bleffures ; il dirige
fes promenades du côté de Paris , où on ne
doute pas qu'il ne lui foit permis d'aller paffer
quelque tems. Comme il eft neveu de
l'Archevêque de Cantorbery , il s'étonne que
le hazard ait voulu que fon vainqueur fût le
neveu de l'Archevêque de Paris "
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours ; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l'Annonce & Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ;
les Caufes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers, &c. &c.
1
Décembre 1778 .
TEA
YEU
PARIS
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou ,
rue des Poitevins .
A vec Approbation & Brevet du
Rei.
TABL E.
PIÈCES
FUGITIVES.
Idylle ,
Lettre de l'Impératrice de
3 Ruffie à Madame De-
Des Plaifirs de l'Imagination
,
Chanfon >
nis
و
59
62
7 Lettre de Métaftafe ,
13 Lettre à M. de la Harpe ,
Enigme & Logogryp . 16
NOUVELLES
LITTÉRAIRES.
Gravures ,
Mufique,
Recherchesfur l'Etat de la Cours Public ,
68
79
71
72
Religion Chrétienne au ANNONCES LITTER. ib.
19 JOURNAL POLITIQUE.
Japon ,
Ode fur la Guerre, 27 Conftantinople › 73
SCIENCES ET ARTS . Pétersbourg , 74
SPECTACLES .
Comédie Italienne ,
Réponse de M. Macquer 40 Stockholm ,
Académie Royale de Mu- Vienne ,
fique ,
Comédie Françoise , 51 Ratisbonne ,
53 Rome ?
ACADEMIES . Livourne
'Acad. de Montauban , 54 Londres ,
Académie de Dijon , 55 Etats- Unis de l'Amériq.
175
Varfovie , 77
78
47 Hambourg, 79
81
91
92
93
Société Royale de Nancy, Septent.
17 Verfailles ,
Anecdote , 58 Paris ,
VARIÉTÉ S. Bruxelles ,
ΙΟΙ
104
105
116
APPROBATIO N.
J'AI " AI lu , par ordre de Monfeigneur le Garde des
Sceaux, le Mercure de France , pour les Décembre,
Je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion.
A Paris , ce 4 Décembre 1778.
DE SANCY.
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT,
rue de la Harpe , près Saint - Côme.
MERCURE
DE FRANCE.
5 Décembre 1778.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
H
IDYLL E..
EUREUX celui dont le coeur innocent
Bravant des paffions la clameur importune ,
A fuivre en paix la voix d'un inftinct bienfaisant ,
Borne fa modefte fortune !
L'air calme du matin vient charmer fon réveil ;
Le jour coule pour lui d'une pente infenfible ;
Au retour d'un travail paisible ,
FOR LIBRA
A ij
4
MERCURE
La nuit vient le combler des faveurs du fommeil,
Chaque inftant dans le fein d'une volupté purę
Plonge à l'envi fon ame & fes fens enchantés ;
Du cercle des faifons les pompeufes beautés
fes yeux Teuls décorer la nature.
Semblent pour
MAIS plus heureux cent fois dans fon bonheur ,
Lorsqu'il en fait jouir la compagne chérie ,
Que formèrent l'amour , les grâces & l'honneur ,
Pour embellir fa douce vie !
O Daphné ! ma Daphné , depuis cet heureux jour
Où l'hymen s'empreffa d'unir nos deſtinées ,
Qui jamais vit fuir les années
Avec des jours fi pleins de concorde & d'amour ?
Unis dans tous leurs goûts par l'accord le plus tendre ,
Nos coeurs femblent deux voix , qui du creux des vallons
S'élèvent dans les airs formant les mêmes fons :
Şans un tranfport célefte on ne peut les entendre,
MES yeux jamais ont-ils peint un defir
Que n'ait foudain rempli ta naïve tendreffe ?
Mon coeur a-t-il jamais goûté quelque plaifir
Dont le tien n'augmentât lyvreffe ?.
Quel chagrin dans tes bras pût long-temps m'agiter
Qui , le jour qu'en mon fein te conduifit ta mère
Tous les plaifirs dans ma chaumière
Volèrent fur tes pas pour ne plus nous quitter.
Sur nos devoirs facrés l'amour & l'innocence
Répandent tous les jours mille charmes nouveaux ;
DE FRANCE. 5.
Une commune ardeur anime nos travaux ,
Et les faveurs des Dieux en font la récompenfe.
COMME avec toi , depuis quelques faifons ,
De plus brillantes fleurs le printems fe couronne !
Que je cueille en été de plus riches moiffons ,
Des fruits plus vermeils dans l'automne !
Et quand de noirs frimats l'hiver couvre nos champs,
Affis à ton côté près d'un feu qui pétille ,
Sur notre naiffante famille
Quel plaifir de tourner nos entretiens touchans !
Que Borée en fureur , des bois qu'il deshonore
Chaffe au loin les plaifirs ; renfermé près de toi ,
Je le fens bien alors , tón coeur eft tout pour moi 3
Quels biens ai-je perdus quand tu m'aimes encore?
Er vous auffi , chers & tendres enfans ,
Vous , en qui votre mère a peint fa jeune image ,
De quel doux avenir vos aimables penchans
Nous offrent déjà le préfage ?
Les premiers fons qu'un jour Daphné fur fes genoux
Vous fit balbutier d'une voix foible & tendre ,
Il me femble encor les entendre ;
Ce fut pour m'appeller d'un nom , d'un nom fi doux.
Croiffez , enfans chéris ; hâtez votre jeuneffe.
Par vos jeux enfantins vous charmez nos beaux jours ;
Par l'aſpect raviſſant de vos tendres amours
Un jour vous charmerez notre heureuſe vicilleffe .
LORSQUE le foir , à mon retour des champs ,
A j
6. MERCURE
Raffemblés pour m'attendre au feuil de la chaumière ,
Vous m'appellez de loin , & par vos cris touchans -
Vous m'annoncez à votre mère ;
Lorfqu'en vos bonds joyeux , fufpendus à mes bras ,
Et tous vous difputant ma première carreſſe ,
Avec la plus vive allégreffe ,
Au- devant de Daphné vous entraînez mes pas.
Dieux , que dans vos plaifirs mon coeur trouve de
charmes !
Leurs tranfports , ô Daphné , raniment ous nos feux;
Et tendrement liés de bailers amoureux ,
Quels plaifirs nous fentons à confondre nos larmes !
Au feuil de fa chaumière , Amphis au point du jour.
Chantoit ainfi : Daphné furvient à demi - nuee ;
Sur chacun de fes bras , d'une grace ingénue ,
Elle tient un enfant beau comme on peint l'Amour.
Amphis , s'écria-t-elle , ô délices fuprêmes !
Tu viens de m'éveiller au doux bruit de tes chants
Et j'accours avec tes enfans .
Pour te bénir de ce que tu nous aimes.
Tous les trois , à ces mots , les preffant fur fon coeur
Il veut parler : fa voix fur les lèvres expire.
Heureux qui l'eût pu voir , ce fpectacle enchanteur !
Il eût fenti comme eux , faifi d'un faint délire ,
Qu'il n'eft , fans la versu , d'amour ni de bonheur.
( Par M. Berquin ).
DE FRANCE. 7
DES PLAISIRS DE L'IMAGINATION ,
Imité de l'Italien.
L'IMAGINATION eft la fource d'une in
finité de grands biens & d'une infinité de
grands maux ; je ne confidererai que fes
avantages & la manière dont on peut fe les
procurer. Peut -être découvrirai -je aux uns
des richeffes qu'ils poffedoient fans qu'ils
s'en fuffent encore douté ; peut-être apprendrai-
je aux autres à faire un meilleur
ufage d'une faculté , qui , juſqu'à préfent , ne
leur avoit été que funefte.
Ils font en bien petit nombre , les plaifirs
qui nous viennent immédiatement des objets
extérieurs , mais fuffent-ils plus nombreux
& plus variés , encore feroient- ils loin de
fuppléer par eux-mêmes à la fatale rapidité
avec laquelle tout être fenfible paffe de la
jouiffance au dégoût. L'imagination feule applanit
& sème de fleurs l'intervalle fouvent
long & douloureux qui fe trouve entre
un plaifir phyfique & un autre ; l'homme
s'indigne contre cet intervalle , il voudroit
l'anéantir ; forcé de le mefurer , il le parcourt
moins qu'il ne le dévore , à moins que l'imagination
ne l'arrête en chemin pour l'amufer
par fes agréables fantômes , & l'enchanter
par l'inépuifable variété des plaifirs d'opinion.
Ces plaifirs font malheureuſement peu
A iv
8 MERCURE
connus ; la plupart des hommes ont befoin de
la fecouffe des objets préfens pour fentir la
volupté , qu'ils n'ont pas même l'art d'économifer.
Mais le fage qui fait combien rares &
combien peu durables font les plaifirs phyfiques
, charge fon imagination du foin d'embell
portion qui lui en eft tombée , de
l'étendre & d'en prolonger la durée .
L'imagination redemande au temps &
fait lui ravir les plaifirs paffes : portée fur
l'aile de l'efpérance , elle s'élance dans l'avenir,
lui derobe les plaifirs futurs , & tranfporte
les uns & les autres au moment préfent.
C'eft ainfi que cette faculté volage &
bienfaifante étend fur tous les inftans de la
vic, des biens qui n'ont été diftribués que par
intervalle & très-inégalement.
Les hommes courent , fe heurtent , fe débattent
pour fe difputer le peu de plaifirs
phyfiques que l'avare main de la nature a
femes çà & là dans le défert de la vie ; mais
les plairs de l'imagination s'acquièrent fans
aucun danger ; ils font tout-à-fait à nous ;
peu de gens nous les envient ; on ne les cftime
point , à peine font- ils connus . O douces
illufions ! erreurs innocentes ! fi vous n'avez
rien de brillant , fi vous n'excitez ni l'admiration
, ni l'étonnement , ni l'ivreffe , du
moins vous n'êtes accompagnées d'aucun remord;,
& ni la méchanceté ni l'envie ne ren
voyent perpétuellement ceux qui vous préfèrent
, de l'efpérance à la crainte , & de la
crainte à l'efperance. Voyez cet ambitieux ,
DE FRANCE.
confidérez la profondeur des fillons que
l'inquiétude a creufes fur fon livide vifage ;
compárez fon maintien , fon air , avec l'air
& le maintien de l'homme infouciant &
tranquille , qui des plaifirs idéals a fu fe faire
un bonheur réel , & dites-moi lequel des
deux eft le plus fage. L'un a livré fon âme .
aux fureurs de la jalousie , aux piéges de la
rivalité , à la merci des événemens ; l'autre
parcourt tranquillement & fans ceffe une
multitude d'objets agréables , les confidère
fous tous les afpects , & les combine de tant de
manières , il en compofe un fi grand nombre
de tableaux , tous plus rians les uns que les
autres , que cette fucceflion également variée
& rapide , fupplée de refte l'énergie & la vivacite
qui leur manquent.
Du refte , l'homme que je peins , cet homme
heureux , fans avoir l'air de l'être , ne rejettera
point tous les plaifirs phyfiques ; non ,
il en a befoin pour ne les pas defirer avec
trop d'ardeur & d'impatience , il en a befoin
pour remonter fon imagination & pour s'enrichir
, fi j'ole ainfi m'exprimer , de matières
premières qu'il ouvrera comme il lui
convient , & fur lefquelles il répandra les
différentes couleurs que lni fourniront les innombrables
petites folies attachées à la condition
humaine ; folies qu'il aura l'art de cacher
, & dont fouvent il faura tirer un meilleur
parti que des confeils de l'auftère &
froide raifon. Car pour parvenir à cette fage
folie , peut-être faut-il encore plus d'adreife
A v
LO MERCURE
& de réflexions , que pour arriver à la folle
fagefe.
Il eft d'abord néceffaire d'avoir une ampleprovifion
d'objets flexibles & maniables.
qu'on puiffe combiner , comparer , tourner
& retourner en tout fens , tels que les Répu- .
bliques imaginaires , les tréfors cachés , les
palais enchantés , &c. Si parmi ces douces
chimères il fe gliffe quelque contradiction ,
quelque abfurdité , ne vous faites aucun fcrupule
de l'accueillir ; en fait de folie il ne
convient pas d'etre auflì difficile qu'en fait de
fageffe.
Je recommande la lecture des ouvrages de
Poésie , des Drames , & fur-tout des Romans
non de ceux qui ne marchent au dénouement
qu'au travers de mille aventures
facheufes , ou qui s'emparent avec violence
de l'ame , pour l'attacher toute entière à un
feul objet ; mais de ceux qui divifent , morcellent
, éparpillent la fenfibilité , qui font de
vous tantôt un Empereur & tantôt un Berger
; qui tantôt vous tranfportent au fond
d'une ile déferte , & tantôt vous rejettent
dans le tumulte des capitales.
Exercez, tant que vous pourrez , l'agilité de
votre imagination ; plus vous rendrez cette faculté
mobilé, plus il vous fera facile de la maîtrifer.
Refpectez la raifon , votre fouveraine ;
mais fans lui faire une cour trop affidue , ou
elle appefantira votre efprit , & vous forcera
de creufer quand vous ne devez qu'efflcurer.
Gardez , foignez précieuſement les
DE FRANCE.
érreurs agréables , & au nom de votre bonheur
, n'abandonnez jamais une amuſante
chimère , fût - elle de Bergame , pour un
froid raifonnement, fût-il de Locke lui-même ;
il faut encore vous pourvoir d'un peu d'indolence
philofophique , tant dans les affaires
que dans la recherche de la vérité , que vous
cultiverez en fujet foumis & fidèle , mais
dans l'obfcurité , mais fans inquiétude .
La fameuſe maxime divife & commande,
convient parfaitement à cette fituation ;
divifez vos paffions , partagez - les en une
infinité de petits defirs qui fe fuccèdent
fans ceffe , de forte qu'il n'y en ait aucun
qui domine fur les autres . Les objets en
entrant dans l'imagination ont une force expanfive
, qui , fi vous ne la réprimez & ne
prenez foin de la mettre en équilibre avec
d'autres objets propres à faire naître d'autres
defirs , s'emparent de tout votre être , &
transforment en tyran une faculté dont il ne
faut faire que fon amie.
Economiſez vos goûts , vos plaiſirs , vos
fenfations ; ne vous preffez pas de vivre :
fouvenez -vous que ce que vous amaffez de
trop pour le moment actuel , eft pris néceffairement
fur tous les momens à venir.
Spectateur d'une foule d'infenfes qui , pour
des hochets dont ils ne prévoyent pas même
l'ufage , fe mêlent , fe froiffent , fe précipitent
les uns fur les autres , rangez-vous fagement
de côté ; diminuez autant qu'il vous
fera poffible les relations que vous avez avec
A vj
12
MERCURE
3
eux ; faites-leur du bien , mais à la diftance
convenable , de manière qu'ils ne puiffent ni
vous heurter, ni vous entrainer dans leur tourbillon.
Elles font rates , les ames fortes &
courageufes , à qui le Ciel a donné de s'oppofer
à la multitude , de modifier , de changer
fes mouvemens , & de la traîner malgré
elle vers l'autel du bien public ; autel prefque
inacceffible , & toujours auffi-tôt dé-,
moli que conftruit. Quant à vous , qu'il vous
fufife de jouir tranquillement du court intervalle
de temps qui s'écoule entre le premier
& le dernier point de votre exiftence.
Qu'eft- il befoin que le ver laiffe fur la pouffière
la trace de fon paffage ? Et que fait à
l'Univers le bourdonnement d'une mouche ?
Mais en même-temps élevez vos regards &
votre penſée vers ces globes innombrables ,
que le grand Être a jetés dans l'immensité de
l'efpace , vers ces torrens de lumière & cet
efprit de vie qui circule dans l'Univers ; &
vous furprenant tantôt coloffe & tantôt
atôme , apprenez que vous ne devez ni vous
trop apprécier , ni vous compter pour rien .
Laiffez les hommes fe débattre , craindre , efpérer
, mourir , & repofez-vous doucement.
fur cette éclairée & philofophique indifférence
pour les chofes humaines , qui n'ôte
pas l'ineffable plair d'être bienfailant
mais qui affranchit des foins inutiles &
de ces viciffitudes de bien & de mal qui
agitent & tourmentent la plus grande partie
des hommes.
"
DE FRANCE.
Mais voulez - vous qu'on vous laiffe en,
paix ? Soyez en paix avec vous - même ; ne
vous fouillez d'aucun crime ; foyez jufte pour
tous les êtres qui vous environnent . Que les
animaux mêmes , foules tous les jours aux
pieds de l'homme cruel & fuperbe , ſe reffentent
de votre juſtice.
Cependant , gardez - vous bien de la chimère
de vouloir être parfait ; detir inquiet ,
inutile , qui vous rendroit ridicule à vous
même , & infupportable au refte des hommes
. Sortez de la fange des villes , aimez la
folitude , aimez la campagne , fejour de la
nature libre , & premier temple de la Divinite.
C'eft- là qu'à force de mediter vous
parviendrez peut -être à découvrir quelqu'un
des premiers anneaux de la chaine eternelle ;
fr vous y trouvez par - tout les traces de la
deftruction , par- tout auffi vous y verrez la
fage nature occupée à réparer les ruines ;
car l'homme peut bien modifier , mais non
diminuer le fonds inépuiſable de vie qu'elle
renferme dans fon fein.
14
MERCURE
CHANSON ,
A U ma- tin dans les Prés de Flore
, la Ro- fe à l'inftant de s'ouvrir
at - tend
que
la ver- meille Auro
re fur fon char a me- ne Zéphir.
Sous
u - ne en - ve- lop - pe
re- bel - le el - le eft fans é – clat ,
fans deur : tel eft lené - ant
DE FRANCE.
d'une Belle avant
qu'A - mur
tou - che fon ·
coeur , a vant qu'A-mour
tou - che fon coeur.
ZÉPHIR vient , foutit & voltige
Autour de cette aimable fleur ;
Elle s'anime , & fur fa tige
Elle a repris plus de vigueur.
De Zéphir l'haleine craintive
Difpofe fon coeur à s'ouvrir ;
Et déjà la tendre captive
Sent qu'elle va s'épanouir.
. MAIS , hélas ! d'un pas trop rapide
Le Soleil achève fon tour ,
Et va dans l'élément liquide
Éteindre le flambeau du jour.
Sur fa tige , la fleur penchée ,
Loin de lui perd tous les attraits ;
Et bientôt , pâle & defféchée ,
S'éclipfe à nos yeux pour jamais."
16 MERCURE
UN doux fouvenir la confole
D'avoir vécu fi peu d'inftans ;
D'une exiftence qui s'envole
Elle a fu charmer les momens.
Imitcz-la , belle Silvie ;
Livrez votre coeur aux amours ;
S'ils n'éternifent μας la vie ,
Ils en adoucifert le cours.
(Les Pa oles & la Mufique font de M. Lalleman).
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent .
LE
E mot de l'énigme eft Tourterelle ; celui
du Logogryphe eft Carilion , où fe trouvent
car , Crillon , Lion , Caron , Roi , loi.
ENIGM E.
TANT de gens , tant de paix & de tranquillité !
Veillois-je ? N'étoit-ce qu'un fonge ?
Je ne fais ; mais en vérité,
Ce que je vais conter a tout l'air d'un menfonge.
Je viens de voir dans un endroit
Très -peuplé , quoique affez étroit ,
Des milliers d'êtres différens ,
Pris fur le trône & fur la paille ;
Ennemis , amis & parens ,
DE FRANCE. 17
Tous mêlés , ou chez qui la taille
Règle le plus fouvent le partage des rangs.
Plus d'une fois j'ai vu le roturier
Preffer les flancs du noble altier ;
Le Tolérant dormir auprès du Fanatique ;
Le Proteftant auprès du Catholique' ;
François , Anglois , Eſpagnols , Portugais ,
Jeunes & vieux , bons & mauvais ,
Enſemble confondus , offroient un ordre unique ,
Une uniformité faite pour plaire aux yeux.
Tous pourtant n'étoient pas également heureux ;
Plus d'un périt fous la dent meurtrière
D'un cffaim affamé de reptiles rongeurs ,
Triftes enfans d'oubli , fortis de la pouffière ,
Des jugemens publics cruels exécuteurs.
Je n'ai vu dans leur fort que cette différence ;
En eft- ce une que l'ornement
Ou la couleur du vêtement ?
Du refte , tous gardoient la même contenance ;
Et de-là naît , je crois , leur paix inaltérable ;
Car , dans ce féjour admirable ,
Le plus lâche poltron , le plus brave héros ,
Ne tournent jamais que le dos.
O vous , Lecteur , à qui tout eft facile ,
Dites ; quel eft le nom de cet afyle ?
( Par M. Pa ... )
18 MERCURE
Qu
LOGO GRYPH E.
u 1 fuis- je , pour ofer à vos yeux me produire ?
Un être bien fragile : hélas , tel eft mon fort.
Quand l'aiguillon redoublant fon effort ,
Dans nos fertiles champs menace de détruire
L'efpoir des Laboureurs , je dois auffi trembler
Car le cruel ne tend qu'à m'accabler.
Je fuis cependant néceſſaire ;
Plus d'un mortel , privé de mon fecours ,
L'étant déjà de la lumière ,
Au fein du défefpoir aurcit firi fes jours.
Je fuis tous les déferts , les rochers & le fable
Un vallon m'eft plus favorable ,
J'y trouve de quoi me nourrir ;
Quoique les élémens me donnent l'exiſtence ,
Plufieurs d'entre eux me font fouvent périr.
A vos regards fi je n'ai pu m'offrir ,
De mon nom , cher Lecteur , décompofez l'effence ,
Vous y découvrirez une très-belle fleur ;
Un fort gros quadrupède inſpirant la frayeur ;
Un élément qui m'eft des plus utiles ;
Puis le nom d'un chemin fréquenté dans les villes ;
Un ton de la mufique ; un métal précieux ; ...
C'on eft affez , Lecteur , pour m'offrir à vos yeux.
DE FRANCE. 19
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Recherches hiftoriques fur l'état de la Religion
Chrétienne au Japon , relativement à
a Nation Hollandoife : traduites du Hollandois
de M. le Baron Onno-Sevier de
Haren , & c. A Londres , & fe trouve à
Paris , chez D. C. Couturier père , aux
Galeries du Louvre, & chez les Marchands
de Nouveautés. 1778. 1 liv. 10 f. broché.
CET ouvrage eft plus curieux & plus intéreffant
que le titre ne femble le promettre.
Il eft queftion de favoir fi les Hollandois
ont été les inftigateurs de la perfecution &
de la profcription du Chriftianifme au Japon
, & fi , pour conferver leur commerce
dans ce Royaume , ils ont eux-mêmes abjuré
ou défavoué la Religion Chrétienne . M. le
Baron de Haren , très- connu par fes talens
& par les bons Ouvrages qu'il a donnés dans
fa langue , a voulu juftifier les concitoyens.
de cette imputation , & il nous paroît l'avoir
fait d'une manière très-fatisfaifante ; mais
les faits , les vues & les réflexions qu'il a
femés dans cette difcuffion , rendent fon ouvrage
très-intéreffant & digne de l'attention
des meilleurs efprits.
Le hafard fit découvrir le Japon aux Por
20 MERCURE
tugais en 1542 ; le hafard y conduifit les
Hollandois l'an 1600. Saint-François Xavier ,
ce courageux Apôtre de la Religion , s'y rendit
en 1549 , & y laiffa des Miffionnaires
de fon Ordre , qui y firent en peu de temps
un nombre prodigieux de profelytes . En
1566 , il y avoit deja un Evêque du Japon ,
& au bout de quarante ans on y comptoit
1800 mille Japonois Chrétiens .
Le fameux Tayco -Sama , qui en 1586
réunit tout le Japon à fon Empire , fut effraye
des progrès d'une Religion fi oppofee
à celle de fon pays , & fur-tout de l'influence
que les Miffionnaires de cette Religion etrangère
avoit prife fur l'efprit des peuples.
Par un Édit , publié en 1587 , il fit abattre
toutes les Croix & toutes les Eglifes des
Chrétiens , bannit du Japon tous les Miffionnaires
, & ordonna , fous peine de la
mort ou de l'exil , à tous les Japonois Chrétiens
d'abjurer le Chriftianifme.
Les Jefuites firent femblant d'obéir ; les
autres Moines Miffionnaires , moins adroits ,
continuèrent à catéchifer & à prêcher : il
en cut vingt-fix crucifiés pour avoir défobéi
à la Loi . Cette rigueur n'eut pas de fuite ;
le Gouvernement fe relâcha fur l'exécution
de la Loi ; mais un incident poftérieur vint
ranimer fa vigilance. Le Pilote d'un vaiffeau
Efpagnol , arrivé au port d'Uzando , vantoit
un jour la puiffance de fon Maître , & montroit
à un Commiffaire de l'Empereur , fur
une mappemonde , tous les pays qui obéif
DE FRANCE. 21
?
foient à Philippe II , tant en Amérique qu'en
Europe ; les Japonois , furpris d'une domination
fi étendue , demandèrent de quels
moyens on s'étoit fervi pour former une
Monarchie fi vafte : « Rien n'eft plus aifé ,
répondit le Caftillan : nos Rois commen-
» cent par envoyer dans les pays qu'ils veu-
» lent conquérir , des Religieux qui engagent
les peuples à embraffer notre Religion
; & quand ils ont fait des progrès
confidérables , on envoie des troupes qui
» fe joignent aux Chrétiens , & n'ont pas
beaucoup de peine à venir à bout du
و ر
ور
ود
33
» refte. "
>
Ce propos ayant été rendu à l'Empereur
augmenta fa haine pour le Chriftianifme &
fa défiance des Millionnaires ; cependant il
ne pourfuivit pas les Chrétiens avec févété
, & ne fit punir de mort aucun converti
pour caufe de Religion . Sa mort , arrivée en
1598 , fit ceffer toutes les perfecutions , &
ranima le zèle des Miffionnaires.
Il ne laiffoit qu'un fils mincur , nommé
Fidé-Jori , âgé de fix ans. Avant de mourir ,
il choifit Ongofchio , Roi de Bandone
pour être Régent de l'Empire & Tuteur du
jeune Prince ; mais il affocia à Ongofchio
un Confeil de Régence , compofé de Princes
& de Grands. Ongofchio , fort ambitieux ,
habile politique & grand Général , s'empara
de toute l'autorité le Confeil de Régence
voulut défendre fes droits ; il s'alluma une
guerre civile très-fanglante ; les Chrétiens
:
22
MERCURE
prirent parti pour le jeune Roi ; Ongofchio
fut victorieux ; & regardant dès-lors les Chrétiens
comme des ennemis perfonnels & dangereux,
il forma le deffein de les exterminer.
Tout cela fe paffoit avant que les Hollandois
euffent pénétré au Japon ; & les Députés
qu'ils y envoyèrent en 1609 , fort occupés
des intérêts de leur commerce , ne fongèrent
point à fe mêler des affaires de Religion.
En 1638 , les Chrétiens du Royaume d'Orima
, pouffés à bout par les rigueurs qu'on
exerçoit contr'eux , fe révoltèrent . Ils s'affemblèrent
au nombre d'environ 40000
hommes. L'Empereur fit marcher contr'eux
une armée formidable , qui les refferra dans
le fort de Ximabara , & les y afliégea. Les
Hollandois , prévoyant l'iffue de cette révolte
, avoient fait partir tous leurs vaiffeaux
pour les Indes , à l'exception d'un feul.
La Cour de Jédo força le Capitaine de ce
vaiffeau à fe rendre devant Ximabara , &
à tirer fur la fortereffe. Les rébelles forcés
' à la fin , périrent les armes à la main ,
dans les fupplices. Ce fut- là le principe &
l'époque de l'abolition du Chriftianiſme au
Japon , & de la profcription de tous les
étrangers ; on fait que les Hollandois feuls y
font admis , mais à des conditions bien aviliffantes.
&
" Depuis 1641 , dit un Écrivain éloquent
» & bien inftruit , ils font relégués dans
l'Ifle artificielle de Defima , élevée dans le ">
I
DE FRANCE. 23
ود
ود
» port de Nangazaki , & qui communique
par un pont à la ville. On défarme leurs
vaiffeaux à mefure qu'ils arrivent , & la
poudre , les fufils , les épées , l'artillerie ,
» le gouvernail même font portés à terre,
Dans cette eſpèce de priſon, ils font trai-
» tés avec un mépris dont on n'a point d'idée ;
» & ils ne peuvent avoir de communication
qu'avec les Commiffaires chargés de régler
» le prix & la quantité de leurs marchan-
» difes. Il n'eft pas poffible que la patience
» avec laquelle ils fouffrent ce traitement
ود
ود
depuis plus d'un fiècle, ne les ait avilis aux
" yeux de la Nation qui en eft le témoin * »,
M, de Haren prouve que le Chriftianiſme
n'étoit que le prétexte de la révolte d'Arima ;
qu'elle fut excitée par des Payfans vexés par
leurs Seigneurs , & mécontens du Gouvernement
, auxquels fe joignirent des bandits
& des vagabonds ; que le Capitaine du vaiffeau
Hollandois n'avoit point le pouvoir de
refufer le fervice qu'on lui demandoit , &
que ce ne fut pas l'effet de fon artillerie qui
fit prendre les rébelles dans le fort de Ximara.
Il juftifie encore plus folidement fes
compatriotes fur le reproche qu'on leur a
fait d'avoir abjuré la Religion Chrétienne ,
& de s'être foumis à cracher & à marcher
fur le crucifix pour conferver leur commerce,
* Hiſtoire Philofophique & Politique des Etabliffemens
Européens dans les deux Indes , T. I , p. 225,
24 MERCURE
Il faut lire ces détails dans l'ouvrage même ;
mais ce qu'il faut lire fur-tout , ce font des
réflexions très-philofophiques fur les rapports
des moeurs & des inftitutions du Japonois
avec l'introduction du Chriftianifme , & fur
la reffemblance de leur ancien Gouvernement
avec le fyftême féodal , fyftême qui n'étant
point le produit d'une légillation particulière,
comme l'ont cru plufieurs Auteurs , mais
celui de certaines circonftances générales , a
dû fe retrouver à - peu-près fous les mêmes
formes par-tout où les mêmes circonstances
fe font réunies .
Nous allons détacher du Livre que nous
annonçons, quelques réflexions propres à faire
juger de l'efprit de l'Auteur .
Après avoir fait voir que l'intérêt politique
d'Ongofchio le forçoit à exterminer
une Religion , dont les Sectateurs , attachés
au légitime héritier du trône, étoient pour lui
des ennemis irréconciliables & dangereux ,
il ajoute : " à cette caufe générale d'une cruauté
» inouie, fe joignit une raifon particulière, qui
» d'un côté a rendu la conftance & la fermeté
dans les tourmens auffi foutenues qu'admi-
» rables , & de l'autre , l'obftination & la barbarie
auffi terribles qu'incroyables.
ور
و د
و ر
» Nous avons dejà remarqué que le dogme
» de la métempfycofe étoit un des principaux
» points de la religion des Japoncis , Cette
doctrine , que Brama avoit enfeignée dans
» l'Inde , avoit été portée par Xaca en Orient ,
» & par Odin dans le Ñord ; & perfonne
n'ignore
DE FRANCE. 25
n'ignore que de tous les principes de la ré-
» ligion répandus parmi les hommes , il n'y
» ena jamais eu aucun qui ait infpiré une plus
» grande indifférence pour la mort , principalement
dans des contrées où l'intempérie
du climat accoutume les hommes, pour ainſi
» dire , dès le berceau , à toutes les peines &
» à toutes les fatigues de la vie » .
و د
و ر
"
وو
و د
Les Iles du Japon , entourées det outes
parts de mers orageufes , ont un climat
rude & variable . Expofés pendant l'été à
des chaleurs brûlantes , & à un froid
exceffif pendant l'hiver , environnés de volcans
& fans ceffe fecoués par des tremblemens
de terre ; inquiétés par le débordement
continuel des rivières & menacés par des
infections périodiques de l'air , les habitans
du Japon le familiarifent , pour ainsi dire ,
en ouvrant les yeux , avec tous les images
de la mort : auffi le fuicide y eft-il beaucoup
plus commun , pour la moindre cauſe , que
chez tout autre peuple connu .
و د » Laréfignationdes Chrétiens dans les tourmens
qu'on leur faifoit fubir , parut un outrage
au Gouvernement d'un pays , où , par
un convention tacite , mais générale , on
regarde la mort comme une chofe de peu
de conféquence. Pour empêcher cette prétendue
foibleffe , on chercha à rendre la
féparation de l'ame d'avec corps auffi douloureufe
, & ( ce qui étoit plus fenfible encore
pour les Japonois ) , auffi honteufe qu'il étoit
poffible , par les tourmens les plus longs &
s Décembre 1778.
B
26 MERCURE
les plus horribles , & par les plus abominables
proftitutions . Mais comme ces moyens
ne furent pas encore , on promulgua enfin
la Loi qui défendoit aux Chrétiens de mourir
martyrs ».
ود
Ćela doit d'abord paroître un paradoxe ,
mais n'eft cependant pas moins vrai. Le Chrétien
qui refufoit d'apoftafier , étoit expoſé
à des tourmens qu'on augmentoit par degrés,
en préfence de Chirurgiens , qui étoient chargés
d'avertir lorfque le patient pourroit fuccomber
fous la douleur. Alors on portoit
cet infortuné dans un bon lit , où on lui
donnoit tout ce qui pouvoit le rappeler à la
vie , en le foignant avec la plus grande attention
, & en l'exhortant fans ceffe avec ironie
à ne point abréger fa vie , s'il vouloit
mourir martyr de la foi. Lorfque les Infpecteurs
affuroient que le patient fe trouvoit
en état de fouffrir de nouveaux tourmens , les
Bourreaux recommençoient leurs cruautés
Il feroit étonnant qu'après une fi cruelle
perfécution il fut refté un Chrétien au Japon ;
c'eſt cependant ce qui eft arrivé. Telle eft la
nature de l'efprit humain qu'il fe révolte
contre la violence , & s'attache avec plus
de force à la liberté qu'on veut lui ravir.
Rien n'effraye les hommes en qui cet efprit
naturel d'indépendance eft exalté par un fentiment
religieux.
Une preuve que le Chriftianifme n'a jamais
étééteint au Japon , eft tirée d'un Mémoire curieux
remis en 1717 par le Médecin Chinois
Tchin-Mao à l'Empereur Cam-Hi , Les Euro
DE FRANCE. 27
péens, y eft-il dit , fe fervoient de la Religion
pour corrompre le coeur des Japonois ; ils en
attirèrent un grand nombre dans leur parti , &
attaquèrent enfuite l'Empire au - dehors &
au-dedans , & peu s'en fallut qu'ils ne s'en
⚫ rendiffent maîtres ; mais ayant été repouffés ,
ils fe retirèrent . Ils ont encore des vues fur
le Japon, & ne défefpèrent pas de le foumettre.
C'est ce même Memoire, qui, fous le règne
de Yong-Tching , fils & fucceffeur de Cam-
Hi, a fait proferire les Jéfuites & le Chriftianifme
de toute la Chine, à l'exception de Pékin.
ODE fur la Guerre préfente , après le
combat d'Oueffant , par M. Gilbert . A
Paris , chez Berton , Libraire , rue S. Victor
, & chez le Jay , rue S. Jacques.
De la même plume dont M. Gilbert attaque
les plus grands talens qui ayent illuftré
notre Littérature , il célèbre la gloire de nos
fuccès politiques & militaires. Il change de
caractère en changeant de fujet , & paffe de
l'amertume de la fatyre à l'enthouſiaſme de
la louange ; car enfin , Héfiode a dit que le
Chanteur porte envie au Chanteur , & l'Artifte
à l'Artiſte ; mais il n'a point dit que
l'homme de Lettres portât envie au Guerrier.
Le début de cette Ode nous a paru poétique
, malgré quelques fautes . En voici les
deux premières ftrophes :
IL a fui devant nous pour retarder fa perte ,
Ce peuple ufurpateur de l'empire des eaux;
Bij
28 MERCURE
Apeine pour combattre , ont paru nos vaiffeaux ,
Il laiffe au loin la mer déferte ;
Des François menaçans l'image le pourſuit ;
It fuit encor , caché fous de lâches ténèbres ,
Et dans les ports , jadis célèbres ,
Il court de fon falut rendre grace à la nuit.
Tu difois cependant, anarchique infulaire ,
Environné des mers , feul , je fuis né leur Roi.
L'orgueil des nations s'abaiffe avec effroi
Sous mon trident héréditaire .
Les François font ma proie ; ils n'affranchiront pas
Les humbles pavillons que mon mépris leur laiſſe ,
Déjà vaincus de leur molleffe
Et du feul fouvenir de nos derniers combats.
A peine pour , au commencement d'un
vers , & la mer déſerte à la fin d'un autre , ne
forment pas , dans une Ode , un choix de
fons bien harmonieux. Jadis célèbres , eſt une
faute plus grave. Quoi ! parce que les Anglois
ont eu du défavantage dans une action,
leurs ports ont-ils ceffé d'être célèbres ?
Ces froides hyperboles
Sont d'un Déclamateur amoureux des paroles.
diroit Boileau.
On connoît ces vers de Racine le fils ;
imités de l'écriture : Dans ton coeur tu difois ,
& c. Il eft difficile que ces formes lyriques ne
foient pas un peu ufées, & il faut les pardonner
à l'Ecrivain , qui fait les relever par
la beauté de fon expreffion . Déjà vaincus de
leur molleffe , eft encore une heureuſe imiDE
FRANCE. 29
tation : jefuis vaincu du temps , difoit Malherbe
. On diroit en profe je fuis vaincu par
le temps , par la molleffe ; & toutes les fois
que l'on
peut diftinguer de la profe les tournures
de la poéfie , c'eft un avantage pour la
dernière.
Nous ne pouvons pas être auffi contens de
la ftrophe fuivante ,
De tes Chefs dédaigneux , l'eſpérance inſenſée
D'avancer , publioit nos vaiſſeaux priſonniers ;
Et Londres attendoit nos plus braves guerriers ,
Qu'ils enchaînoient dans leur penſée :
A leur table infultante ils convioient Bourbon.
Bourbon , qui fur les flots effayant fa vaillance ,
Prouve fa royale naiſſance ,
En bravant des périls auffi grands quefon nom.
Publioit nos vaiffeaux prifonniers , eft
une expreffion sèche & profaïque. Qu'ils
enchaînoient dans leur penjée , pour dire qu'ils
fe flattoient d'enchaîner , nous paroît une
eſpèce d'amphigouri . Des périls auffi grands
quefon nom , forment une phrafe vuide de
fens. Quel rapport de la grandeur d'un péril
à la grandeur d'un nom ? Lucain a très-bien
dit :
Credit jam digna pericula Cafar
Fatis effe fuis.
» Cefar croit reconnoître des périls dignes
de fa deſtinée ». L'idée eft également grande &
juſte. L'on conçoit qu'un héros peut , dans
Bij
30 MERCURE
fon enthouſiaſme , fe dire à lui - même ,
voilà un danger digne de moi , digne de mon
courage ; mais s'il difoit voilà un péril auffi
grand que mon nom , il feroit ridicule.
La ftrophe fur Dunkerque nous a paru
meilleure de l'ouvrage . Le Poëte s'adreffe
aux Guerriers François :
Vengez-nous ; il eft temps que ce voifin parjure
Expie , & fon orgueil & fes longs attentats ;
D'une fervile paix , prefcrite à nos États ,
C'eft trop laiffer vieillir l'injure :
Dunkerque vous implore ; entendez - vous fa voix
Redemander les rours qui gardoient fon rivage ,
Et de fon port , dans l'efclavage ,
Les débris s'indigner d'obéir à deux Rois ?
, par
la
l'ex-
Ces vers font également beaux par le
mouvement , par la tournure
preffion ; & c'eft en écrivant ainsi que l'on
peur parvenir à manier la lyre de Rouffeau.
Mais plus nous nous fommes empreffés d'of
frir au Lecteur ce qu'il y avoit dans cette
Ode de plus digne de fon fuffrage , plus nous
nous croyons obligés de relever une partie
des défauts qui défigurent tout le reſte.
Cette Critique eft d'autant plus néceſſaire ,
que les fautes que nous allons remarquer
dans M. Gilbert , appartiennent la plupart
à des principes d'erreur qui s'accréditent aujourd'hui
, & qui commencent à faire fuccéder
l'époque de l'extrême corruption à
celle des lumières & du bon goût. En effet
nous n'ignorons pas qu'un effaim très-nom-
?
DE FRANCE. 3 t
breux de nouveaux critiques & de jeunes rimeurs,
eft convenu de ne rien trouver de beau
que ce qui fort du naturel , de n'admirer que
ce qui eft extraordinaire , de ne voir la force
ue dans la recherche , & de ne trouver ,
( fuivant l'expreffion de Pétrone ) de langage
poétique que celui qui n'eft pas humain :
plus poëticè quàm humanè. Ils ne font pas réflexion
que ce qu'ils demandent eft précifement
ce que nos plus grands Maîtres , tous
les grands, modèles , anciens & modernes ,
nous ont appris à rejeter , & par leurs préceptes
& par leurs exemples. Ils ne fongent
pas que le principal mérite des excellens
Ecrivains , de Boileau , de Racine , de Voltaire
, eft l'oppofé de la manière d'écrire
qu'on voudroit mettre à la mode aujourd'hui
; que fous la plume de ces grands
Poëtes , tout ce qu'il y a de plus hardi dans
les tropes & dans les figures , eft toujours fi
heureuſement placé , qu'il femble que l'Au-.
teur n'ait rien hafardé , & qu'on ne s'apperçoit
que par réflexion des beautés neuves que
feur imagination a répandues dans leur ftyle ;
ils ne fongent pas que tout ce qui fent l'ef
fort & la recherche , déplaît au Lecteur
qui fouffre de la fatigue du Poëte. On en eft
venu jufqu'à méprifer tout haut la poéfie de
Voltaire & de Racine ; on affure que leur
ftyle eft fans génie. De jeunes verfificateurs
fe flattent de créer une langue qui n'a pas été
celle de ces grands hommes ; cette dernière
leur paroît trop naturelle & trop facile , &
Biv
32
MERCURE
ils oublient que c'eft précisément ce que les
meilleurs critiques & les efprits les plus
éclairés , Horace , Quintilien , ont défigné
comme la marque de la perfection.
Quivisfperet idem....fruftrà multùmque laboret.
Que réfulte- t- il de cette doctrine contagieufe
: C'eft que l'on fe fait un ftyle fyftématiquement
mauvais ; que les Auteurs fe
guindant de toute leur force pour s'élever au
fublime , retombent de tout leur poids dans
le galimatias ; & l'on pourroit appliquer à la
peine que prennent nos vertificateurs pour gâter
tout ce qu'ils font , le mot d'un Moraliſte
éloquent , qui a dit quelque part , que certains
hommes s'efforcent d'être pires qu'ils
ne peuvent.
Voyons , d'après ces réflexions , les vers de
M. Gilbert , & ils en deviendront la démonf- -
tration la plus évidente. L'apostrophe , par
exemple , eft une figure poétique , & faite
fur-tout pour l'Ode ; mais l'excès des meilleures
chofes eſt un abus vicieux. M. Gilbert
oubliant ce principe commun , & qui n'en
eft pas moins vrai , femble perfuadé qu'un
Poëte ne doit jamais s'exprimer que par
apoftrophe : du moins ne procède-t - il jamais
autrement.
Rendez -nous ce héros , mer trop long-temps jalouſe ,
C'eſt à lui d'annoncer la honte des Anglois.
Il vient ; feux d'allégreſſe, entourez fon palais ,
Qu'attriftoient les pleurs d'une épouſe.
O tendreffe , ô tranfport par la gloire permis ,
Couple heureux , plaifir pur , &c.
DE FRANCE.
33
Ces dernières apoftrophes ne font point
déplacées , elles expriment l'ivreffe de la
joie , qui peut multiplier les mêmes cris ;
mais plus elles étoient convenables dans cet
endroit , moins il falloit fe permettre d'en
accoupler deux autres dans les quatre premiers
vers de la ftrophe : Mer trop longtemps
jaloufe ! Feux d'allégreffe ! Ćes faccades
continuelles effoufflent le Lecteur , &
prouvent l'embarras du Poëte beaucoup plus
que fon enthouſiaſme.
Continuons , & nous verrons la même
figure de ftrophe en ftrophe.
Aux armes , fils des Rois , nos vaiffeaux vous dèmandent
, &c .
Soldats illuftrés d'un fuccès ,
Fendez les eaux ,fuyez la terre , &c.
François , vous combattez pour l'honneur des François
, &c.
Dieu qui tiens fous tes loix la fuite & la victoire , &c.
Naiffez , fils de l'État , pour le voir triomphant !
Grand Dieu , tu ne veux point , deshonorant nos
armes , & c.
Non, généreux guerriers, cet enfant vous préfage, &c.
Bv
34
MERCURE
Nuit qui fauvas l'Anglois, prompt à fuir nos vaiffeaux,
C'est toi que j'en attefte ; & toi , guerre inteftine , &c.
Ovous qu'ils opprimoient, fils des mêmes ancêtres ! &c.
Colons Républicains , par la victoire abſous , &c.
Les voyez-vous, guerriers , ces phantômes terribles, &
Mânes de nos héros , vous ferez fatisfaits , & c. &c.
En voilà-t-il affez ? Nous nous laffons de
citer ; & quel Lecteur ne fe lafferoit de tant
d'apostrophes accumulées ? Il eſt clair qu'aux
yeux de M. Gilbert , & de ceux qui admirent
ce ftyle , tout Ouvrage doit paroître fans
mouvement , quand il ne va pas par fauts &
par bonds , & qu'il nnee ddoonnnnee pas fans ceffe
au Lecteur les mêmes fecouffes ; & c'eſt ainſi
que les préjugés fervent à corrompre le ſtyle ,
après avoir corrompu le goût. Qu'on life
les belles Odes de Rouffeau , celles où il a été
le plus Poëte , les Odes d'Horace & de Pindare
, écrites dans une langue qui exige moins
de liaifons que la nôtre , & l'on n'y verra
jamais ni le modèle ni l'excufe de cette infupportable
monotonie.
Mais ce n'eft pas feulement la multiplication
des mêmes figures qui eft néceffaire pour
obtenir le fuffrage de nos ncuveaux Légiflateurs.
Il faut , fur-tout , entaffer des expreffions
incroyables , & qui ne reffemblent à
rien , des tournures baroques , des conftructions
barbares ; auffi combien ne doivent-ils
DE FRANCE. 35
pas être contens d'une ftrophe telle que celleci
, où le Poëte s'adreffe aux Ainéricains !
Peignez votre univers , où leur pouvoir expire ;
De leur domaine ingrat , retranché pour jamais ;
La liberté transfuge oppofant à l'Anglois
Empire élevé contre Empire ;
Leurs climats épuifés d'hommes & de tréfors ;
Les champs Américains dévorant leurs armées ;
Leurs flottes en vain confumées;
Leur triple état courant s'engloutir fur vos bords.
Que veulent dire des flottes en vain confumées
? Oppofant à l'Anglois Empire élevé
contre Empire , eſt un foleciſme inexcufable.
Ce n'eft pas là e cas où l'on peut retrancher
l'article . S'il eût mis oppofant Empire contre
Empire , la phrafe étoit correcte ; le verbe
élevé mis entre les deux , la rend barbare
; mais quelque chofe de pis , c'eſt un
triple Etat qui court s'engloutir. Quelles expreffions
bourfouflées ! Voici une autre ftrophe
tout-à-fait inintelligible.
Bientôt vous entendrez , par cent bouches rivales ,
L'airain contre l'airain , tonnant avec fracas ;
Vaiffeaux heurtant vaiffeaux ; foldats contre foldats
Epuifant leurs haines natalcs .
Triomphons ou moutons. Quel opprobre éternel ,
Si la plus noblepaix , digne prix de nos armes ,
Nefuit les premières alarmes
Dont Louis voit troublerfon règne paternel !
B vj
36
MERCURE
Nous ne parlons pas de cet hémiſtiche ,.
vaiffeaux heurtant vaiffeaux , qui eft de la
langue de Chapelain ; mais après celui- ci ,
triomphons ou mourons , c'eſt une choſe bien
étrange que les vers qui terminent la ftrophe.
Au fracas des premiers on croit entendre
Tyrthée qui exhorte des foldats ; mais fi après
avoir dit aux Spartiates , il faut vaincre ou
mourir , il eût ajouté , quel opprobre , fi nous
ne faifons pas la plus noble paix ! On peut
croire que les Spartiates , qui ne rioient guè
res , auroient répondu par un éclat de rire.
Nous ne penfons pas non plus que ce Poëte
guerrier parlât à fes compatriotes du ftyle.
dont M. Gilbert parle aux fiens dans des vers
tels que ceux-ci .
Ici font les Anglois : des dangers qu'il a affronte ,
Chacun de vous aura fon père fpectateur.
Marchez , vous difent- ils , devant vous eft l'honneur ;
Derrière , à vos côtés , la honte.
Eft-ce par cet amas de trivialités baroques ,
que l'on croit remplacer l'énergie franche &
militaire qui devoit caractériſer en cet endroit,
le ftyle du Poëte ? On ne fe permettroit pas en
profe noble une ligne telle que celle- ci : chacun
de vous aurafonpère fpectateur.Ce vers n'a pas
même de céfure, & l'on ne peut dire ni en
vers ni en profe avoir fon père fpectateur.
C'eft peut-être aufli la première fois qu'on a
mis derrière en vers ; & fi la honte eft derrière
DE FRANCE. 37 .
les guerriers , pourquoi feroit- elle à leurs
côtés ? Tout cela bleffe le bon fens autant
que la langue.
Éveillez-vous , Guerriers , & rendez à nos Rois
Le trône des États humides.
On dit bien les liquides Royaumes , les
Royaumes humides , & les Etats humides
font une expreffion ridicule. Le goût le plus
commun apprend à fentir cette différence.
Vos affronts commandoient la guerre qui s'éleve.
Qui eft-ce qui fe douteroit que cela veut
dire : vos affronts vous obligeoient à la guerre .
Commandoient la guerre ! De telles expreffions
, quand elles ne font pas commandées
par ce qui précède & par ce qui fuit , quand
leur énergie n'ajoute pas à la clarté du fens ,
& ne rend pas l'idée plus frappante , jettent
des ténèbres épaiffes fur le ftyle , & rebutent
le Lecteur , qui fe laffe de deviner des
énigmes.
Des deux côtés l'onde promène
Des forêts , des cités enceintes de guerriers.
Quelle bouffiffure ! L'Auteur croit excufer
ces fautes énormes par une citation de Virgile
, comme fi le génie d'une Langue étoit
celui d'une autre. Machina fæta armis peutêtre
très-bon en Latin , mais des forêts enceintes
de Guerriers font aufli grotesques en
François , qu'un ville groffe d'Habitans.
1
38
MERCURE
Non , généreux Guerriers , cet enfant vous préfage ,
Et la faveur du Ciel & des lauriers certains .
Cette épée en fureur , qui s'agite en vos mains ,
Lui doit la mer pourapanage.
L'épée enfureur eft une hardieffe que comporte
la poéfie lyrique qui anime tout. Mais
dans quelque poéfie que ce foit , peut-on
dire qu'une épée doit la mer pour apanage
C'eft réunir la féchereffe & l'enflure. Au
contraire , l'inage qui termine cette ftrophe
nous paroît vraiment poétique .
Et toi , guerre inteſtine ,
Qui tiens la dernière ruine
Pendante fur le front de ces tyrans des eaux .
?
Ces expreffions abfolument Latines , nous
paroiffent tranfportées avec beaucoup d'art
dans la Langue Françoife.
Dieu , qui tiens fous tes loix la fuite & la victoire ;
Tei , dont le fouffle appaife & foulève les eaux ;
Qui pouffes à ton gré les Empires rivaux
Vers leur décadence ou leur gloire , &c .
Ces idées, qui ont été fi fouvent employées,
devroient être rajeunies par le ftyle , & le
Poëte les gâte par le mauvais goût. Cette
expreffion de pouffer les Empires vers leur
décadence , n'eft ni affez noble , ni convenable
au fujet , & peut-on pouffer des Empires
vers leur gloire ?
1
Nous n'étendrons pas plus loin nos remar→
DE FRANCE. 39
ques ; en voilà affez pour faire voir ce que
nous avons dit d'abord , qu'il femble que nos
verfificateurs veuillent ramener la Langue de
Ronfard & de Brebeuf ; qu'il ne tient pas
à eux que cent ans de leçons & de modèles
ne nous deviennent inutiles , & qu'ils font
autant d'efforts pour nous replonger dans la
barbarie, qu'on en a fait pour nous en tirer.
ور
ور
Nous finirons par oppofer à cette manie
des figures , qui eft la maladie du moment
un paffage de Quintilien , cet efprit fi judicieux
, dont les leçons imprefcriptibles feront
dans tous les temps le code de la raiſon &
du bon goût : ut modicus atque opportunus
tranflationis ufus illuftrat orationem ; itàfrequens
obfcurat , continuus verò in allegoriam
& enigma exit. " Si la métaphore bien placée
» & d'un ufage modéré, jette de l'éclat ſur le
ſtyle ; la métaphore fréquente y répand des
ténèbres , & la continuité des figures de
génère en jeu de mots & en énigme. "
Nous citerons le même Auteur à ceux qui
prennent les excès ou les abus pour de la
force . Tumidos & corruptos & tinnulos &
quocumque alio cacozelia genere peccantes
certùm habeo non virium , fed infirmitatis vitio
laborare ; ut corpora non robore fed valetudine
inflantur. " Je fuis bien convaincu
(dit ce grand Critique ) que les Écrivains
qui pêchent par l'emphaſe , par le mau-
» vais goût, par les faux agrémens , enfin
» par tous les genres d'affectation , tombent
» dans ces défauts , non par trop de force ,
ور
ود
40 MERCURE
ود
››
» mais par foibleffe, comme l'enflure du corps
» eft une preuve de maladie & non pas de
fanté. Il eft impoffible d'exprimer une
idée plus vraie par une comparaifon plus
jufte. Nous fouhaitons que M. Gilbert , &
ceux qui lui reffemblent , réfléchiffent fur
ces vérités. S'il en profite , le même talent
, qui lui a infpiré quelques belles ftrophes
, pourra le conduire jufqu'à faire un
Ouvrage. Mais lorfque l'on met fon amourpropre
à mépriſer fes Maîtres , & fon ambition
à être loué par des Écoliers , l'habitude
du mauvais goût finit par étouffer le talent ,
qui décroît toujours quand il n'augmente
pas , & auquel on peut appliquer ces deux
vers de Voltaire.
•
L'ame eft un feu qu'il faut nourrir ,
Et qui s'éteint s'il ne s'augmente.
( Cet Article eft de M. de la Harpe. )
SCIENCES ETET ARTS.
RÉPONSE de M. MACQUER à une Lettre
imprimée dans le Journal de Paris du
Mardi 6 Octobre 1778 , Nº . 279 , fur le
moyen proposépar cet Académicien d'améliorer
les vins provenans des raifins qui ne
font point parvenus à une parfaite maturité.
CETTE lettre contient plufieurs obſervations &
queftionis fur le moyen dont il s'agit , lequel conDE
FRANCE. 41
Afte à ajouter du fucre ou quelque matière faccarine
dans le moût des raifins qui pêchent par défaut de
maturité.
L'Auteur de la lettre eft un M. Defmereilles , dont
j'entends parler pour la première fois. Il obſerve ,
d'après une fimple annonce ou un court extrait de
mon Mémoire , qu'on trouve dans la Gazette d'Agriculture
, nº . 76 , 1778 , que le correctif dont eft
queftion * , quoiqu'efficace , a été dédaigné comme
impratiquable en grand par un Auteur qui a l'air de
s'y connoître ; mais il ne nomme point cet Auteur.
M. Defmereilles conclut de-là que ce moyen étoit
déjà connu & pablic avant que je l'euffe propoſé.
Comme l'Auteur cité eft un inconnu , je pourrois
ne pas admettre la légitimité de la conféquence ; mais
je fuis bien éloigné de me prévaloir de cette circonftance
, puifque j'ai déclaré au contraire dans mon
Mémoire , que je n'avois aucune prétention à l'honneur
de la première inventions & cela ſe trouve bien
d'accord avec un article de l'annonce de la Gazette
d'Agriculture , lue & citée par M. Defmereilles , où
il eft dit : c'est la voie qu'indique fi bien la nature,
( l'addition du fucre ) que M. Macquer neferoit point
étonné que d'autres perfonnes l'euffent remarquée auffi ,
& même en euffent déjà tiré parti .
Après cela , que penfera le public de l'obfervation
de M. Defmereilles , & qu'en pourra dire M. Defmereilles
lui-même ? Je ne fais ; mais elle n'eft , ce
Jemble ** , pas trop équitable ni trop honnête.
Il convient que le moyen propofé eſt efficace ;
mais il prétend que cet Auteur , qui a l'air de s'y
connoître , l'a dédaigné comme impratiquable en
grand.
* Au lieu de dont il eft question , abréviation élégante.
** Style de M. Definereilles .
42 MERCURE
Puifque M. Defmereilles m'honore de fes demandes
, & qu'il me preffe même d'y répondre , il
me permettra fans doute de lui en faire à mou tour ,
& de le prier de faire connoître cet Auteur qui a l'air
de s'y connoître. Il ne s'eft décidé, apparemment, que
d'après des expériences faites en grand , & bien faites.
Pourquoi donc M. Defmereilles garde-t-il à ce fujet
un filence qui ne peut être que très-déplacé ? Il veut
fans doute qu'on l'en croie fur fa parole. Cependant ,
comme il eft probable que le public n'aura pas cette
déférence , je prends la liberté de lui repréfenter
qu'après s'être avancé comme il l'a fait , il ne peut
abfolument fe difpenfer de nommer fon Auteur &
de rendre compte de fes expériences , parce que c'eft
fe déshonorer que de tromper le public en avançant
des faits dont on ne peut pas adminiftrer la preuve.
Le nom de cet Auteur & le détail de fes expériences
font d'autant plus effentiels à favoir , & intéreſſent
d'autant plus le public, & moi en particulier ,
que comme mes expériences n'ont été faites qu'en
petit ( fur environ trente pintes ) , je n'ai point pris
fur moi de décider fi le moyen que je propofois feroit
avantageux en grand. Cela eft bien démontré par
l'article fuivant de la Gazette d'Agriculture , exactement
extrait du Mémoire & dans fes propres termes.
« Il eft vrai que cette addition d'une matière fucrée
dans les moûts trop acides & trop verds , occafion-
» nera néceſſairement une certaine dépenſe ; mais
arrive-t-il jamais des malheurs ( dit M. Macquer )
« fans qu'il en coûte pour les réparer ? Et d'ailleurs ,
» fans compter qu'il faudra d'autant moins de fucre
que les raifins feront moins éloignés de la parfaite
∞ maturité , & que pour l'ordinaire il en faudra peu ,
» même dans les années regardées comme défavo-
→ rables , de quelle confidération cette dépense peutelle
être, fi l'on en eft dédommagé avec un béné
DE FRANCE.
43
23
5
» fice confidérable par la quantité , la bonté & le
prix du vin qui en résultera ? C'est un calcul d
faire d'après des expériences réitérées plus en grand;
mais fi le produit en eft aufli avantageux que l'indiquent
celles dont je viens de parler , il n'y aura
» certainement pas à balancer. Ne fait-on pas tous
20
les jours de grandes dépenfes pour la culture &
» les façons de la vigne , dans l'efpérance très-incer-
» taine d'une bonne vendange ? Pourquoi craindroit-
» on quelques frais dans l'attente affurée d'un béné-
» fice conftaté d'avance par l'expérience , & qui ne
» pourroit jamais manquer » ?
A l'égard des obfervations de M. Definereilles fur
la théorie , il trouvera bon que j'en renvoie la réponſe
à l'article Vin du dernier tome du Dictionnaire de
Chimie , qui ne tardera pas à paroître , parce que
cette difcuffion nous meneroit trop loin ; & de plus ,
fur des objets comme celui- ci , le public fe foucie
auffi peu de la théorie , qu'il s'intéreffe à la pratique.
Laiffons- donc là pour une autre fois & Becker &
Stahl , & les fublimes raifonnemens de M. Defmereilles
, & venons à l'objet capital , à celui qui embarraffe
le plus ce favant Chimifte , & fur lequel il
me preffe de m'expliquer.
5
« Nous louerons , dit- il , M. Macquer d'avoir
penfé affez fortement pour propofer aux Vendan-
» geurs de fucrer leurs vins , plutôt que de les aban-
» donner à leur verdeur naturelle ; mais ne dire que
» cela , & ne donner ni dofe ni manière quelconque,
» ce n'eft rien dire , & bien certainement ne rien
enfeigner. Nous nous en rapportons à M. Macquer
lui-même , & nous ofons le prier de nous fatisfaire
so fur cette première difficulté ».
သ
5
S'il eft affez furprenant que M. Defmereilles té
moigne tant d'empreffement pour connoître les doſes
& les manipulations d'un procédé qu'il regarde comme
inutile & impratiquable en grand , il l'eſt fans doute
44
MERCURE
bien davantage qu'un Chimifte de cette force-là , qui
cite Becker & Stahl , qui fait de fi beaux raiſonnemens
fur la théorie , ignore qu'il y a beaucoup d'opérations
en chimie , dans lefquelles les dofes font néceffairement
indéterminées par la nature même de la
chofe ; que cela fe rencontre dans toutes celles où les
dofes de certaines matières font relatives à d'autres
matières dont la quantité eft variable & indéterminée.
Comment n'a-t il pas vu que celle- ci eft de ce genre?
Comment n'a-t-il pas pu penfer affez fortement pour
comprendre qu'on doit ajouter d'autant plus ou d'autant
moins de matière faccarine dans le moût des
raifins verds , que ce moût en contient lui - même
plus ou moins ? Ce qui varie continuellement fuivant
les années , les faifons , les vignobles , l'expofition
, &c. &c.
La feule règle qu'on puiffe donc donner fur l'objet
dont il s'agit , c'eft que pour corriger le moût des
raifins verds , & en faire d'auffi bon vin que s'ils
étoient mûrs , on doit y mettre affez de matière faccazine
pour que leur faveur paroiffe auffi fucrée que
celle du moût des raifins de même efpèce , lorfqu'ils
ſont en parfaite maturité. J'apprendrai donc à M.
Defimereilles que l'organe du goût eft le feul guide
l'on puiffe & qu'on doive fuivre dans un cas
pareil ; il eft plus für que toutes les mefures , les poids
& les balances d'un Apothicaire * .
que
Un bon Vigneron , qui goûte fon vin doux en
fortant du foulage ou du preffoir , juge à merveille ,
fans tout cet attirail de pharmacie , & feulement par
la faveur plus ou moins fucrée qu'il lui trouve , de la
bonne ou mauvaiſe qualité du vin qui en réſultera.
Un bon Cuifinier , qui n'a jamais entendu parler
d'onces , de gros ni de fcrupuels, met fes affaifonne-
Ne feriez-vous pas Orfévre , Monfieur Joſſe ?
DE FRANCE. 45
mens à vue d'oeil , goûte fa fauce , la corrige fans
plus de façon fi elle en a befoin , vous fert un ragoût
excellent , & qui vaut beaucoup mieux que tous ceux
des Apothicaires .
Que M. Defmereilles , un beau livre de formules
à la main , aille trouver ces gens -là pour leur montrer
leur métier ; qu'il entreprenne , qui pis eft , comme il
en paroît bien capable , de les endoctriner avec fon
Becker & fon Stahl , ils lui riront au nez , & affurément
cela fera bien fait.
Il ne me refte plus à fatisfaire M. Deſmereilles
que fur un objet ; il me demande des explications fur
la manière de procéder : elle eft fi fimple , que ces
explications paroîtront fans doute fuperflues , même
à ceux qui n'ont que le bon fens & l'intelligence les
plus ordinaires. Je fuis donc bien tenté de n'en rien
dire. Cependant , n'y a-t-il pas des efprits de toute
forte de trempe ? Tout le monde a - t - il la même in
telligence ? M. Defmereilles ne me taxe- t-il pas de
n'avoir rien dit , rien enfeigné , parce que je n'en ai
point parlé ? Et d'ailleurs , que fait- on ? Ce Monfieur
qui a l'air de s'y connoître , ne feroit- ce pas M. Defmereilles
lui- même ? Eft-il impoffible que ce favant
Chimifte , n'ayant point trouvé dans Becker ni dans
Stahl la folution de ce grand problême de pratique ,
n'ait fu comment s'y prendre , ne fe foit trouvé fort
embarraffé , n'ait manqué l'opération faute d'avoir
pu en deviner les manipulations , & enfin ne l'ait
dédaignée , à caufe de cela , comme impratiquable
en grand ? Allons donc , continuons de donner à
M. Defmereilles des éclairciffemens avec patience ;
& au rifque d'abufer de celle du public , fatisfaiſons
le fur tous les points . Voici donc la manière de réuffir
immanquablement.
Quand on fera décidé fur la quantité de matière
faccarine qu'on voudra confacrer à l'adouciffement
d'un moût verd ( ce qui fera facile par la déguſtation ,
MERCURE
dans quelques tatonnemens préliminaires en petit , fi
l'on veut ) on mettra ce correctif dans le moût où
dans les raifins foulés , & ( que M. Defmereilles apporte
ici toute fon attention , parce que nous voici
arrivés au tour de main de maître ) on remuera le
tout avec des bâtons , juſqu'à ce que toute la matière
faccarine foit exactement diffoute & bien mêlée. Il ne
s'agira plus après cela que de laiffer faire la fermentation
à l'ordinaire , comme fi l'on n'avoit rien mis .
Voilà qui eft bien court & bien fimple fans doute,
Cependant je ne vois rien à y ajouter , même pour
des efprits de même trempe que celui de M. Deſmereilles
. J'ai beau y rêver , pour examiner fi j'ai tout
dit , tout enfeigné , je ne puis trouver que ce tour de
main du mélange avec des bâtons qui ait pu échapper
à la fagacité de ce fin Chimifte , & que j'avois malheureuſement
oublié. Voilà tout le myſtère de la
manipulation dévoilé bien clairement , à ce que je
crois , & j'espère qu'en conféquence il n'aura plus
rien à me demander. Cependant , comme un homme
qui fait de la meilleure foi & du plus grand férieux
du monde , des queftions pareilles à celles de M.
Defmereilles , eft capable d'en faire de cette eſpèce
à l'infini , & que fur toutes chofes , il ne faut ni perdre
fon temps , ni ennuyer le public , il trouvera bon
s'il s'avifoit d'y revenir , que malgré ma répugnance
& quoique la mode de fe traiter comme on fe traitoit
du temps des Savans en us , foit heureuſement
paffée , je ne lui répondiffe pourtant que par cet
ancien proverbe de l'école :
>
>
Plus negaret afinus , quam probaret Philofophus *.
* N. B. Ce proverbe eft beaucoup trop orgueilleux
pour le temps où nous fomines ; il a befoin d'adouciffement
& d'interprétation . A la bonne heure que
M. Deſmereilles foit l'afinus ; mais pour moi je ne prétends
DE FRANCE. 47
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
JAMAIS
AMAIS à ce théâtre les fpectacles n'ont été
plus variés que depuis quelques mois . Dans
ce moment , outre Caftor & Pollux , dont
les repréſentations ont toujours été fuivies
avec la même affluence , outre les Bouffons
& les Ballets - Pantomimes , qu'on a foin de
faire exécuter après leurs Opéras , on donne
encore de temps en temps des Fragmens ,
compofes de la, Bergerie , Acte tiré du Ballet
des Romans , du Devin du Village & de la
Provençale. Ces Fragmens , ainfi arrangés
ont été donnés pour la première fois le Jeudi
19 Novembre.
L'Amour veut foumettre à fon empire
nullement être le Philofophus. Je veux donc dire feulement
que je ne pourrois pas répondre à tout ce que M. Deſmereilles
feroit capable de nier & de demander , quand même
je ferois uugrand Philofophe. Au furplus , fi M. Defmereilles '
veut recevoir de moi un conſeil d'ami , je lui dirai de ne pas
fe fier au mafque d'un faux nom , s'il s'avife d'écrite encore
contre quelqu'un qu'il n'oferoit attaquer à viſage découvert,
par la raifou qu'il court un trop grand rifque d'être reconnu
a fon ftyle, qui n'a point du tout l'air de celui d'un homme
lettré , à plufieurs folécifmes qui lui fent familiers , & à
quantité d'inepties dont on vient de voir des échantillons ,
& dont une des plus ridicules eft une très- grande prétention
àune fcience tort au- deffus de fa portée.
48 MERCURE
deux jeunes Bergers indifférents ; il ſe préfente
à eux pour leur demander un sûr afyle
contre un fort rigoureux ; ils le lui promettent.
Tout-à-coup l'Amour feint de s'endormir.
Les jeunes -gens remarquent fon carquois &
fon arc; ils veulent effayer la puiffance defes
traits fur les oifeaux de leurs forêts , & s'en
bleffent eux-mêmes. Ils brûlent fur le champ
d'un amour mutuel , & l'Amour les unit.
Tel eft le fujet de la Bergerie . Mde Saint-
Huberti a joué le rôle de l'Amour , Mlle Laguerre
celui de Doris , & M. Lainez celui
d'Iphis. On trouve encore dans cet Acte un
vieux Berger nommé Arcas : l'Auteur paroît
ne l'avoir placé que pour conduire des
Choeurs & des Ballets au commencement &
à la fin de l'Acte. Ce perfonnage a été repréfenté
par M. Moreau. La voix de Mlle Laguerre
, fon chant facile & agréable , font
le plus grand charme de ce Fragment.
>
Les Ballets font de M. Gardel l'aîné. Ces
Ballets nous ont paru un peu longs , quoique
très-bien exécutés par M. Gardel lui-même
par M. Veftris , M. Dauberval , & par Mlles
Allard & Peflin. La Mufique eft de M.
Cambini.
Le Devin du Village à été reçu avec les
mêmes tranfports qu'il a toujours infpirés .
M. le Gros , pour rendre un hommage public
à la mémoire de Rouffeau , a voulu
chanter, à cette repriſe , le rôle de Colin ;
mais quoique fa voix & fon jeu foient toujours
DE FRANCE. 49
jours en poffeffion de plaire , on a trouvé
que ce rôle ne convenoit pas à fes moyens
extérieurs ; peut-être devroit-il y renoncer.
Et quand on a dans fon talent autant de
reffources que M. le Gros , qu'eft- ce que le
facrifice d'un rôle ?
Dans l'état actuel de l'Opéra , Colette ne
peut être mieux repréſentée que par Mlle
Durancy. S'il lui manque quelques - uns des
agrémens du perfonnage , on ne s'en fouvient
plus quand elle eft en Scène. Il eft impoffible
d'être plus vraie , plus naïve & plus intéreffante.
La Scène entre Colin & Colette eft de
fa part un chef- d'oeuvre de jeu , dans les détails
& dans l'enſemble.
MlloLaguerre , qui a chanté ce rôle , le
Mardi 24 Novembre , a mérité beaucoup
d'applaudiffemens ; nous l'invitons , par intérêt
pour fon talent , à fe bien perfuader
qu'un organe charmant ne fait pas feul une
Actrice , même à l'Opéra. Elle nous a paru
un peu foible dans Colette , quoique digne
d'être encouragée. Quels fuccès ne doit- elle
pas fe promettre , fi elle peut joindre à ce
qu'elle a déjà , les qualités qui donnent l'ame
& la vie au perfonnage qu'on repréſente !
On diftingue dans les Ballets qui terminent
l'Acte, un pas de deux, exécuté par M. Nivelon
& par Mlle Cécile. On ne peut guères fe
figurer une danfe dont l'effet foit plus agréable.
Nous avons déjà parlé de la nouvelle Mufique
de la Provençale. On y a ajouté deux
morceaux neufs , ils ont été fort applaudis ;
5 Décembre 1778.
C
50 MERCURE
mais on a remarqué principalement le Duo
chanté par Mlle Durancy & par M. Durand.
Les Ballets font charmans. Ils font arrangés
par M. Dauberval ; il y eft parfaitement
fecondé par Mlle Allard.
La feconde repréfentation de la Finta
Giardiniera a répondu à l'idée que les connoiffeurs
s'en étoient faite. C'eft un des plus
agréables ouvrages de Mufique que les Italiens
nous aient encore donnés , quoiqu'il
foit bien inférieur à la Frafcatana. Les endroits
qui ont été le plus généralement goûtés
, font l'aria Dentro il mio petto , chanté
par le Signor Gherardi ; a forza di Martelli ,
chanté par le Signor Focchetti ; le petit air
un Marito oh Dio! vorrei , chanté par la Signora
Farnezi ; la finale du premier Acte , le
récitatif obligé , ah non partir , & l'air qui le
fuit , chanté par le Signor Caribaldi . Mais
un morceau qui a produit les impreffions
les plus vives , c'eft la finale ajoutée au fecond
Acte. Elle eft du Signor Paeziello , le
génie le plus fécond , & peut-être le plus riche
de tous les Muficiens connus. Tout ce
que l'art a de profondeur , de fineffe ; tout
ce que la mélodie a de touchant ; tout ce que
l'harmonie raffemble d'effets ; tout ce que la
Mulique peut donner d'émotions , on le
trouve dans cette finale , qu'on regarde
comme le chef-d'oeuvre de fon Auteur.
La Signora Conftanza Baglioni a chanté le
rôle de Sandrina avec beaucoup de goût &
adreffe ; fon organe eſt très- beau , & fon jeu
DE FRANCE.
quoiqu'un peu froid , eft jufte & raiſonné.
Les décorations font bien entendues . Celle
qui mérite le plus d'éloges , eft compofee
d'une fimple toile de fond , repréſentant une
galerie. Elle produit une telle illufion , que le
theatre paroit avoir confervé toute fa profondeur
, quoiqu'elle tombe directement fur
le manteau de la feconde couliffe.
COMÉDIE FRANÇOIS E.
NOUS ous commencerons cet article par rectifier
une faure d'impreffion du dernier Nº
d'autant plus effentielle , qu'elle porte fur un
fait. On lit dans l'article de la Comédie Françoife
: Madame Veftris a joué Monime. Cette
faute vient de ce qu'on a paffe une ligne à
l'impreffion. Il faut lire : Mademoiſelle Sainval
cadette a joué Monime avec beaucoup
de fuccès . Madame Veftris a joué Inès , & c.
Le Samedi 21 Novembre , on a donné ,
pour la première fois , le Chevalier François
à Turin , & le Chevalier François à Londres ,
deux Comédies de M. Dorat , l'une en quatre
actes , & l'autre en trois . Le fujet eft tiré des
Mémoires fi connus du Comte de Grammont ,
& le même perfonnage eft le Héros des deux
Piéces. Dans la première il fe fait aimer à la
fois de la femme de Senantes , chez lequel il
loge , & de la maîtreffe de fon ami Matta ;
dans la feconde il épouſe Miff Adelſon , après
s'être refufé aux avances de Lady Stelle ,
Cij
52
MERCURE
•
amie de la jeune Miff, & qui , de concert
avec elle , feint d'avoir du goût pour le Chevalier
afin d'éprouver fa fidélité.
Nous ne dirons rien de plus de ces deux
Nouveautés , qui ont été plus favorablement
accueillies à la feconde & à la troifième repréfentation
qu'à la première , l'Auteur ayant
retranché un acte dans l'une , & un perfonnage
dans l'autre. On a applaudi des détails
qui ont paru agréables . Comme nous craindrions
de ne pas donner une analyſe affez
exacte de ces deux Ouvrages , que nous
n'avons vus qu'une fois , nous nous réſervons
, fuivant notre méthode ordinaire , d'en
rendre compte lorfqu'ils feront imprimés.
C'eft une chofe affez remarquable , que le
Théâtre François ait perdu , dans la même
année , le Kain & Bellecour , qui avoient
débuté en même-temps. Ce n'eft pas que
nous voulions comparer deux Acteurs , dont
l'un étoit fi loin de l'autre ; mais cependant
la perte de Bellecour fera fentie à la Comédie.
Il joua pendant dix ans le ſecond emploi
dans le tragique. Mais quoique dans la
nouveauté les avantages de fa figure lui euffent
fait trouver plus de faveur & de protection
qu'on n'en accordoit à le Kain , il eut le
bon efprit defentir que le tragique n'étoit pas
fon talent , & il fe renferma dans le premier
emploi comique , où il fuccédoit à Grandval.,
Il n'avoit ni la nobleffe naturelle , ni les
grâces , ni les nuances délicates & fines de cet
Acteur célèbre , qui , fur la fcène , avoit
l'air d'un homme du monde plus que d'un
DE FRANCE. 53
Comédien ; mais Bellecour avoit de l'intelligence
, la connoiffance du théâtre , & la
tradition de la bonne Comédie . Il excelloit
dans quelques rôles du fecond ordre , tels
que le Somnambule , l'Aveugle Clairvoyant ,
& c. fur-tout dans certains rôles de Marquis
ivrognes , tels que celui de Turcaret, du Retour
imprévu , & c. dans lefquels il faififfoit
fort bien l'air d'un libertin de bonne compagnie.
Son zèle , d'ailleurs , & fes connoiffances
, l'avoient rendu très- utile à fes camarades
, dont il a été regretté. Il s'étoit effayé
aufli dans la Comédie comme Auteur , &
il fit jouer une petite Pièce intitulée les
Fauffes Efpérances, qui eut quelques repréfentations.
COMÉDIE ITALIENNE..
DEPUIS qu'on a vu autrefois Dancourt ,
après lui le Grand , enfuite Boiffy & plufieurs
autres , s'emparer avec avidité des petits
événemens de leur temps , des chofes de
mode , des Anecdotes courantes , & même
des Vaudevilles nouveaux , pour en faire des
Piéces de théâtre , on ne doit pas être furpris
de voir nos Auteurs modernes faifir aujourd'hui
des circonftances pareilles pour en faire
le même ufage ; mais ce n'eft pas toujours
avec le même bonheur.
On a donné , le Lundi 23 Novembre , à la
Comédie Italienne , un de ces Ouvrages du
C iij
54
MERCURE
moment , intitulé le Départ des Matelots.
Cn connoit la belle action de Jean Bouffard ,
dit le brave homme , & la récompenſe hono- ,
rable qui lui a été accordée par un Miniftre
aufli éclairé que bienfaifant. C'eft fur cet
événement qu'eft fondée l'intrigue de la
Piéce. Le Matelot a un fils amoureux de la
fille d'un Bailli. Celui -ci , pénétré d'admiration
pour le courage & les vertus du père ,
confent à l'union des jeunes gens. Nous
n'entrerons pas dans de plus grands détails.
Le ftyle a été jugé de mauvais goût , & trop
chargé de figures relatives au métier des perfonnages.
La mufique , applaudie en quelques
endroits, a partagé le fort de la Pièce ,
qui n'a pas reparu.
Les rôles ont été remplis par MM. Suin ,
Trial , Mefnier , Michu , & par Madame
Trial.
On prépare l'Amant Jaloux , Comédie de
M. d'Hell , Auteur de Midas.
ACADÉMIES.
L'ACADÉMIE de Montauban tint le 3 Mai une
Séance Publique pour la diftribution du Prix d'Agriculture.
M. Lade , Avocat à la Cour des Aides ,
Directeur , en fit l'ouverture par un Difcours , dans
lequel , après avoir détaillé avec énergie les avantages
de l'Agriculture , il rendit , d'une manière
heureuſe & intéreffante , au nom de l'Académie ,
l'hommage qu'elle doit à fon Protecteur , M. le
Comte de Maurepas.
M. Marqueynet , Avocat au Parlement , lut une
differtation fur la Luzerne ou l'Efparcète ; il déveDE
FRANCE.
55
loppa avec beaucoup de clarté & de préciſion les propriétés
de cette plante , & détermina le vrai nom
qui lui convient.
M. le Baron Dupuy-Monbrun , Capitaine au Régiment
de Noailles , prononça un Difcours fur le
Bonheur. Il prouva , par des raifonneinens folides
& profonds , qu'il ne peut exifter que dans le fein'
de la vertu. Il traça , d'un pinceau également rapide
& délicat , les principales conditions qui partagent.
la fociété ; & il démontra que l'état de Laboureur
eft l'afyle véritable de la vertu , & conféquemment
du bonheur.
M. l'Abbé de Latour , Doyen de l'Eglise de Montauban
, dans une Differtation remplie d'érudition &
de fagacité , parcourut les différentes fêtes célébrées,
à l'honneur de l'agriculture .
M. le Secrétaire lut le Mémoire couronné , dont
M. Caillet , Directeur des Poftes à Sainte Menehoud
en Champagne , s'eft déclaré l'Auteur.
Le Prix de l'année prochaine 1779 , eſt deſtiné à
une traduction en profe du premier Livre du Pradium,
Rufticum du Père Varnière , ou à une traduction en
vers alexandrins & à rimes fuivies du commencement
de ce même Livre jufqu'au vers :
Idcircò quantùm prafens fortuna vel agri , &c.
Les Ouvrages doivent fluir par une courte Prière
à Jésus-Chrift . Ils doivent être remis par tour le
mois de Mai prochain , francs de port , en deux
copies bien lifibles , à M. Lade , Avocat à la Cour
des Aides , dans fa maiſon , rue du Collége .
Extrait de la Séance Publique de l'Académie
des Sciences , Arts & Belles- Lettres de
Dijon , tenue le 12 Mai 1778 .
Son Alteffe Séréniffime Monfeigneur le Prince de
Condé, Protecteur de l'Académie , a préfidé la Séance ,
C iv
$6
MERCURE
M. Maret , Secrétaire Perpétuel , en a fait l'ouverture
; il a annoncé que l'Académie n'a reçu aucun
Ouvrage pour concourir au Prix propofé , dont
le fujet étoit l'Éloge, de Claude Saumaife ; mais que
cette Compagnie étoit perfuadée que les Auteurs
n'avoient été arrêtés que par la difficulté de louer
un homme , dont le principal mérite étoit d'avoir
défriché le champ de la Littérature ; & que pour
donner aux Gens de Lettres le moyen de réparer
cette efpèce d'injuſtice , & le temps néceffaire pour
étudier cet homme juflement célèbre , elle propofoit
le même Sujet pour le Prix de 1781.
Il s'eft attaché enfuite à donner une idée de
Saumaife , par un Précis de fes Ouvrages , & par un
court Expofé des principaux traits de fa vie.
M. Deformeaux , Hiftoriographe de la Maiſon de
Bourbon , reçu depuis fix ans , mais qui entroit pour
la première fois à l'Académie , a fait un Difcours
de remerciement , auquel M. Dupleix de Bacquen .
court , Intendant de cette Province , & Chancelier
de l'Académie , a répondu.
M. le Comte de la Touraille a fait lecture d'une
Épître en vers contre les Cofmopolites.
M. de Morveau a lu l'Extrait de l'analyfe qu'il .
a faite de la Manganèſe , métal encore peu connu ;
& il a mis fous les yeux de S. A. S. un bouton métallique
, dont la cryftallifation eft frappante par
fa reffemblance avec celle de la Manganèfe , défignée
fous le nom d'Étoilée.
Le même Académicien a lu , en l'absence de M.
Guénaud de Montbelliard , l'Hiftoire du Roffignol ,
qui fait partie de la continuation de l'Hiftoire des
Oifeaux , que M. le Comte de Buffon a confiée à
cet Auteur.
M. Chauffier Puiné a fait des expériences nouvelles
, qui tendent à éclairer für la nature & la
formation de l'air inflammable.
DE FRANCE.
57
M. Baillot a lu une Idylle , dont le fujer eft l'impreffion
que l'arrivée de S. A. S. Mgr le Prince de
Condé a faite fur noss-- Concitoyens.
Le temps n'a pas permis de lire la defcription
d'un os monftrueux , trouvé en Breffe , à peu de
diftance de Bourg , & donné à l'Académie par M.
Dupleix de Bacquencourt ; M. Chauffier Puiné s'eft
borné à le montrer , & à annoncer que cet os eft
celui d'une des jambes d'un éléphant.
M. Mailly n'a fait de même qu'annoncer un Mémoire
hiftorique , dont la découverte de cet os a
été l'accafion , & dont il fe propofoit de faire lecture.
Cet Académicien établit dans ce Mémoire que
l'animal auquel appartenoit cet os , étoit probablement
un des éléphans qu'Annibal avoit dans fon
armée lors de fon paffage à travers les Alpes.
N. B. Le Secrétaire de l'Académie nous avoit
envoyé un Extrait de cette Séance beaucoup plus
étendu , mais il nous étoit impoffible de l'inférer en
cet état dans la place deftinée aux Séances Académiques
; nous lui en avons demandé un dont la concifion
pût nous permettre d'en faire uſage, & il a bien
voulu nous envoyer celui - ci.
Séance Publique de la Société Royale des
Sciences & Belles-Lettres de Nancy , du
25 Août 1778.
M. Jadelot, Directeur , a fait l'ouverture de la
Séance par une Differtation fur le Fluide Electrique
de l'Atmosphère , confidéré par rapport à fon influence
fur les fonctions de l'économie animale , &
à fon ufage dans le traitement des maladies .
M. le Préſident de Sivry , Secrétaire Perpétuel , a
lu enfuite l'Éloge hiftorique de feu M. l'Abbé de
Tervenus.
M. Petit , ancien Ingénieur au Service de l'Im-
Cv
58
MERCURE
pératrice-Reine , a rendu compte de l'obfervation
qu'il avoit faite avec d'autres Aftronomes , de l'Éclipfe
de Soleil du 24 Juin dernier .
M. François de Neufchâteau , a récité un Dialogue
en vers intitulé : le Défintéreffement de Phocion.
La Séance a été terminée par la lecture d'un Mémoire
que M. Sage , de l'Académie Royale des
Sciences , avoit envoyé pour la réception , & dans
lequel il traite des propriétés & de l'ufage d'une terre
bolaire , nouvellement découverte en France.
ANECDOTE
Ecrite de Londres.
JE SORTOIS du fpectacle ; il y avoit une grande
preffe à la porte , & je fentis quelque chofe
entre mes jambes qui m'auroit fait tombcr
fi je n'euffe été foutenu par la foule ; j'y
portai la main , & je reconnus que c'étoit un
gros chien. L'on m'avoit prévenu qu'on couroit
rifque d'être volé en fortant du théâtre ;
je m'étois précautionné contre cet accident ,
en tenant ma main fur mon gouffet , bien
déterminé à ne la pas lâcher comme le Juge
à paix . Tout d'un coup je fens une main velue
qui me faifit la mienne , & l'on m'enlève
ma montre. J'eus la préfence d'efprit de retenir
cette main , en criant au voleur ; la
foule s'écarte , & j'apperçois que ce chien
qui étoit entre mes jambes , étoit celui qui
m'avoit volé : je croyois le tenir , mais je me
fuis fenti ferrer par derrière avec tant de
DE FRANCE.
59
violence , que j'ai été contraint de lâcher mon
voleur. Ceux qui m'environnoient , & qui
s'étoient rangés au bruit que j'avois fait , ont
fait paffage au prétendu chien , & fe font
refferres avec tant de promptitude , que je
me fuis trouvé fans montre , aufli preffe
qu'auparavant. Je ne puis , malgré ma perte ,
m'empêcher de rire , lorfque je penſe au tour
qu'on m'a joué : il n'eft pas nouveau , & l'on
affure que ces chiens ne font autre choſe que
des enfans , qui , à la faveur de cette maicarade
, volent impunément , parce qu'environnés
de ceux qui les mettent en oeuvre , ils
font sûrs de trouver un paffage après avoir
fait leur coup. L'invention n'eft pas mauvaife
; & l'on a beau être fur fes gardes , il faut
neceffairement être volé quand ces Mellieurs
l'ont déterminé. J'aimerois autant qu'ils me
demandaffent honnêtement ce qu'ils ont envie
de me prendre , cela feroit fait tout d'un
coup. Ils ne fe donnent pas la peine de fouiller
dans la poche des Dames ; on fe contente
de les couper , & ces Meffieurs enfuite font
à terre une ample moiffon.
VARIÉTÉ S.
Paris , 25 Novembre.
ON voit depuis quelques jours des copies
d'une Lettre écrite , ainfi que fon adreffe ,
C vj
60 MERCURE
de la propre main de l'Impératrice de Ruffie ,
à Madame Denis , nièce & légataire univerfelle
de M. de Voltaire.
L'Impératrice , immédiatement après la
mort de cet homme illuftre , avoit ordonné
à une perfonne attachée à fon ſervice * , d'acquérir
pour fon compte fa bibliothèque.
Madame Denis , qui avoit déjà rejeté plufieurs
propofitions de cette cfpèce , ne crut
pas pouvoir fe refufer au defir de Sa Majefté
Impériale , fur-tout après avoir appris que
cette grande Princeffe s'occupoit à faire ériger
dans fa capitale un monument à la mémoire
de fon oncle. En conféquence elle pria
la perfonne chargée de ces ordres , d'offrir à
Sa Majefté Impériale cette bibliothèque ,
comme un hommage de fa reconnoiffance
des bontés dont elle avoit honoré M. de
Voltaire pendant toute fa vie. L'Impératrice
ayant accepté cet hommage, a écrit à Madame
Denis la Lettre que nous allons inférer ici.
On ignore encore en quoi confiftent les préfens
de Sa Majefté Impériale , mais on les
dit très-confidérables.
* M. le Baron de G. Miniftre Plénipotentiaire du
Duc de Saxe-Gotha près le Roi.
DE FRANCE. 61
LETTRE de L'IMPÉRATRICE DE RUSSIE
à Madame DENIS.
De Pétersbourg , le 15 Octobre 1778.
Sur l'enveloppe eft écrit : Pour Madame
Denis , Nièce d'un grand Homme qui m'aimoit
beaucoup.
ود
38
2
"
ور
כנ
« Je viens d'apprendre , Madame , que
» vous confentez à remettre entre mes
» mains ce dépôt précieux que Monfieur
» votre oncle vous a laiffé , cette bibliothè-
» que que les ames fenfibles ne verront
jamais fans fe fouvenir que ce grand
» homme fut infpirer aux humains cette
bienveillance univerfelle que tous fes
Écrits , même ceux de pur agrément , refpirent
, parce que fon ame en étoit pro-.
fondément pénetrée . Perfonne avant lui
n'écrivit comme lui : à la race future , il
» fervira d'exemple & d'ecueil. Il faudroit
» unir le génie & la philofophie aux con-
» noiffances & à l'agrément , en un mot ,
être Monfieur de Voltaire , pour l'égaler.
Si j'ai partagé avec toute l'Europe vos re-
» grets , Madame , fur la perte de cet homme.
incomparable , vous vous êtes mife en
» droit de participer à la reconnoiffance que
je dois à fes Ecrits. Je fuis fans doute trèsfenfible
à l'eftime & à la confiance que
» vous me marquez. Il m'eft bien flatteur
» de voir qu'elles font héréditaires dans votre
ور
23
و د
62 MERCURE
ود
famille. La nobleffe de vos procédés vous
, eft caution de mes fentimens à votre
"
égard. J'ai chargé Monfieur de Grimm de
» vous en remettre quelques foibles temoi-
" gnages , dont je vous prie de faire uſage
Signé CATERINE .
33.
On vient d'apprendre auffi que l'Impératrice
a fait demander à Madame Denis un
plan en relief de la façade & de la diftribution
intérieure , ainfi que de la fituation du
château de Ferney , de fes jardins & avenues ;
& que Sa Majefté Impériale fe propofe de
confacrer dans fon Empire la mémoire de
M. de Voltaire , en faifant rebâtir ce château
& imiter , autant qu'il fera poifible , fa fituation
dans fon fuperbe parc de Czarskozélo.
LETTRE de M. l'Abbé Métaftafe à M.
Diodate , célèbre Avocat de Naples , qui
lui avoit demandé des détails fur fes occupations
littéraires , &fon fentiment fur le
Taffe &fur l'Ariofle.
MONSIEUR ,
Vous auriez attendu moins long-temps cette réponſe
, s'il m'étoit toujours poffible d'écouter mes
voeux les plus chers . Rarement je puis faire ufage de
ma liberté ; une fuite de devoirs , la plupart inutiles ,
mais indifpenfables & toujours renaiffans , m'enlè- ‹
vent malheureusement le peu de loifir que la foiDE
FRANCE. 63
bleffe de ma fanté , & les obligations de mon emploi
me permettroient de confacrer de temps en temps
aux études que j'aime , & à un commerce utile avec
quelques-uns de ces hommes rares , quos aquus amavit
Jupiter. L'avantage & le plaifir queje reçois de
vos Lettres , m'impoferoient la loi de l'exactitude
dans mes réponses , pour m'en procurer de plus fréquentes.
Je fens trop vivement tout le tort que me
fait quelquefois un filence forcé , pour que j'aie befoin
de l'excufer ; vous ne pouvez que me plaindre.
Je devrois peut-être avant tout vous reprocher votre
partialité à mon égard ; mais je n'ofe vous retorquer
, quoique j'y fois porté de coeur , tour ce que
vous me dites d'obligeant ; il feroit très-dangereux
pour moi de revenir fur vos expreffions flatteufes.
L'amour-propre des Poëtes n'a pas besoin d'être excité
; il eft, crédule & facile à perfuader ; ma modeftie
pour conferver l'équilibre , ne doit pas s'expofer à
des tentations fi puiffantes : je répondrai donc fur le
champ à vos demandes .
J'avoue que la profe n'auroit pas eu moins d'attrait
pour moi que la poéfie ; mais deſtiné par la
Providence à faire nombre parmi ceux qui rampent
fur le Parnaffe , je n'ai pas eu la liberté de partager
mes études entre l'une & l'autre. Dans les intervalles
que m'ont laiffé mes travaux poétiques , j'ai bien
quelquefois entrepris des Ouvrages en profe , analogues
cependant à la poéfie . Mais obligé par des ordres
Souverains de reprendre fréquemment la flûte
on la lyre , j'ai dû faire de fi longues paules , que
lorfque je revenois à l'ouvrage interrompu , je trouvois
entièrement refroidi le métal que j'avois laiffé
en fufion & prêt à être jeté. Me fentant moins de
patience pour courir après des idées oubliées , que
de courage pour de nouvelles entreprifes , j'en ai
tenté fouvent ; & celles-ci expofées aux mêmes viciffitudes
que les précédentes , ont toujours fini par
64 MERCURE
m'inſpirer l'ennui , le dégoût & l'abandon . Ces tentatives
, ou plutôt ces effais très -imparfaits , exiſtent
peut-être encore , confondus dans la foule de mes
papiers inutiles , & dans le défordre où les vents mettoient
les feuilles fur lefquelles étoient écrits les
Oracles de la Sybile de Cumes. J'aurai grand foin .
d'empêcher qu'ils reftent après moi , à moins que je
ne parvienne , ce que je n'efpère pas , à en faire un
jour quelque ufage convenable.
L'unique travail qu'en dépit du cothurne , j'ai pu
conduire à fon terme , fe réduit à quelques courtes
obfervations fur toutes les Tragédies & les Comédies
Grecques. Mais ces mêmes obfervations , outre qu'elles
font maigres & fe reffentent de la précipitation de
l'Écrivain , ne font que des meubles néceffaires de
mon attelier ; & je vois quclles manquent encore ,
foit par ma faute , foit par celle du fujet , de cette
éloquence & de cet art qui peuvent féduire le Lecteur.
Bornées à mon utilité particulière , elles n'afpirent
point aux fuffrages du Public.
Mes Lettres familières ne m'ont jamais paru mériter
d'être recueillies. Cependant un jeune homme
ftudieux , paffionné pour notre langue , tranſcrit
pour fon ufage & pour s'exercer , toutes celles que
la briéveté du temps lui permet de copier les jours
de pofte avant le départ du courier . Il en a déjà raffemblé
plus que je ne defirerois. Mais je fuis sûr qu'il
n'abufera point de ma complaifance , en violant la
défenfe expreffe de les publier .
J'ai répondu jufqu'à préfent de la manière la plus
détaillée , à vos queftions fur mes occupations profaiques
; votre feconde demande m'impoſe une tâche
plus difficile à remplir ; vous n'avez confulté ni mes
facultés , ni mes forces , en exigeant que je prónonce
fur le mérite de l'Ariofte & du Taſſe.
Vous favez de quel trouble & de quelle confufion
fut agité le Parnaffe Italien , lorfque le Godefroy
DE FRANCE. 65
parut pour difputer le premier rang au Roland fu--
rieux , qui, avec tant de juftice, en étoit déjà en poffeffion
; vous favez avec quel acharnement les Pellegrini
, les Roffi , les Salviati , & cent & cent autres
Champions des deux Poëtes fatiguèrent les preffes ;
vous connoiffez les inutiles efforts du pacifique Horace
Ariofte , defcendant de Louis , pour mettre
d'accord les contendans . En vain il leur répéta que
les Poëmes de ces deux divins Génies étoient d'un
genre fi différent , qu'il ne permettoit pas de les
comparer ; que Torquato s'étoit propofé de ne jamais
quitter la trompette , & qu'il avoit merveilleufement
rempli ce but ; que Louis avoit voulu attacher les
Lecteurs par la variété du ſtyle & des tons , en mêlant
agréablement l'héroïfme , les graces & la gaîté ,
& qu'il y avoit admirablement réuffi ; que le premier
avoit fait voir tout ce que valent les vefforts de l'art ;
le fecond , ce que peuvent la franchife & la liberté
de la nature ; que l'un & l'autre avoient à jufte titre
obtenu l'admiration univerfelle , & qu'ils étoient
parvenus tous deux au plus haut degré de la gloire
poétique , par une route différente , & fans avoir
aucune difpute entr'eux . Vous ne pouvez ignorer
enfin la diftinction célèbre , mais plus brillante que
folide , qui décide que le Godefroy est un meilleur
Poëme , mais que l'Ariofte eft un plus grand Poëte.
A quel titre prétendez -vous que j'ofe , après cela,
m'arroger le droit de prononçer fur une queftion ,
que tant de difcuffions littéraires & de conflis trèsobftinés
ont encore laiffée indéciſe ? S'il ne me convient
pas de m'affeoir fur le tribunal en qualité de
Juge dans un fi grand procès , il m'eft au moins
permis de vous rendre hiftoriquement compte des
effets qu'a produits fur moi la lecture de ces excellens
Poëmes.
Lorfque je commençai à entrer dans la carrière
des lettres , je trouvai le Parnaffe divifé en deux
66 MERCURE
.
me
partis. Le Licée illuftre dans lequel j'eus le bonheur
d'être accueilli , fuivoit celui de l'Homère Ferrarois ,
avec tout l'excès de ferveur qui accompagne ordinairement
les controverfes. Mes Maîtres , pour feconder
l'inclination qui me portoit aux Mufes ,
confeillèrent de préférer la lecture de ce dernier à
la fervile régularité ( ce font leurs expreffions ) de
fon rival. L'autorité me perfuada , & le mérite infini
de l'Écrivain m'occupa enfuite à tel point , que ne
me lafſant jamais de le relire , j'en appris une grande
partie par coeur ; & malheur alors au téméraire qui
auroit ofé me foutenir que l'Ariofte pouvoit avoir
un rival. Il y avoit cependant des perfonnes qui ,
pour me féduire , me récitoient de temps en temps
quelques-uns des plus beaux morceaux de la Jérufalem
délivrée , & je ne pouvois me défendre d'en
être ému ; mais fidèle à ma fecte , je déteftois ma
complaifance , comme une de ces inclinations vicieufes
de la nature humaine corrompue , qu'il eft
de notre devoir de réprimer. C'eſt dans ces fentimens
que je paffai ces années pendant lesquelles notre
jugement n'eſt que l'imitation de celui d'autrui.
Arrivé à l'âge où je pus avoir des idées à moi ,
les combiner , les pefer à ma propre balance , je las
enfin le Godefroi , plus décidé par Fennui , ou par le
defir de varier mes lectures , que par l'efpoir d'entirer
beaucoup de plaifir ou de profit. Il ne m'eft pas
poffible de vous peindre l'étrange changement que
cette lecture occafionna dans mon efprit. Le fpectace
que je vis s'offrir à ma vue, comme dans un cadre ,
dune action grande & une , clairement exposée
conduite en maître , & parfaitement terminée ; la
variété de cette multitude d'événemens qui la produifent
& l'enrichiffent fans la multiplier ; la magie
d'une verfification toujours claire , toujours fublime ,
toujours fonore , ennobliffant les objets les plus
communs ; le coloris vigoureux employé dans les
DE FRANCE. 67
defcriptions & dans les comparaifons ; la chaleur féduifante
avec laquelle le Poëte natre & perfuade ;
les caractères vrais & conftamment foutenus ; la
haifon des idées , l'étendue des connoiffances , le
jugement , & par - deffus tout cette inconcevable
force de génie qui , loin de s'affoiblir , comme cela
n'arrive que trop fouvent dans un long travail , femble
s'accroître jufqu'au dernier vers , me procurèrent
une furprife & une fatisfaction que je n'avois pas
connues jufqu'alors. Ils m'infpirèrent une admiration
refpectueufe , un vif regret de ma longue injuftice
, & une colère implacable contre ceux qui
croyoient injurieufe à l'Ariofte la feule comparaifon
de Torquato. Ce n'eft pas que je ne remarquaffe
dans ce dernier quelques traces de l'imperfection
humaine ; mais qui peut fe flatter d'en être exempt ?"
feroit-ce fon illuftre prédéceffeur ? Si quelquefois la
lime trop viſiblement employée déplaît dans le Taffe ,
eft-on fatisfait de la voir trop fréquemment négligée
dans l'Ariofte ? Celui qui voudroit ôter à l'un quelques
concetti indignes de lui , laifferoit- il volontiers
à l'autre quelques plaifanteries peu décentes à un
Poëte qui a des moeurs ? En defirant que l'amour
fut un peu moins éloquent dans le Godefroi , feroiton
fàché qu'il ne fàt pas fi naturel dans le Roland ?
Verum opere in longo fas eft obrepere fomnum . Il y
auroit autant de vanité , que de malice & de pédantifine
, à relever avec mépris , dans ces deux Ôuvrages
brillans , les taches rares & petites , quas aut
incuria fudit , aut humana parum cavit natura .
Tout cela , direz - vous , ne répond point à ma
queftion : vous voulez favoir nettement quel eft
celui des deux Poëmes qui mérite la prééminence.
Je vous ai déjà témoigné combien je répugnois à
me charger d'une décifion fi hardie. Pour vous fatif
faire autant qu'il m'eft poffible , je vous ai expofé
fidèlement les impreffions qu'ontfaites fur moi cesdeux
68 MERCURE
divins Poëtes . Si cela ne vous fuffit pas , voici encore
, après un long examen de moi-même , les difpofitions
dans lesquelles je me trouve à préfent. Si ,
pour manifefter fa puiffance , il venoit à notre bon
père Apollon , la fantaiſie de faire de moi un grand
Poëte , & qu'il m'ordonnât , pour cet effet , de lui
déclarer librement auquel des deux Poëmes je defirerois
que reffemblât celui qu'il me promettroit de
me dicter , très -certainement j'héfiterois ; mais je
fens que mon goût naturel , & peut-être exceffif
pour l'exactitude & l'ordre , décideroit à la fin mon
choix pour le Godefroi.
Voilà bien du babil & de la prolixité , je l'avoue ;
mais ne m'en accufez pas. L'eftime , l'amitié queje vous
ai vouées , & mon empreffement à caufer avec vous,
ne vous l'ont pas moins attiré que votre demande .
Cet effai au refte n'a rien qui doive vous épouvanter
; il ne vous menace pas d'un nouveau . Mes
opinions , que je vous ai expofées depuis leur principe
, ne me laiffent plus rien à dire. Ne ceffez pas de
m'aimer , & de me croire véritablement votre
ami , & c. PIERRE MÉTASTASE.
A Vienne , le 10 Octobre 1768.
LETTRE A M. DE LA HARPE *.
Extrait du Journal de Paris , No
320.
Lundi
16 Nov.
1778
, au bas de la première
page.
"3
ور
I L nous femble en effet qu'on pourroit ,
fans injuſtice , exiger d'un Membre de
* On a cru devoir inférer ici cette Lettre , parce
qu'il s'agit d'une queftion de Grammaire , fur laquelle
on pourroit induire en erreur les gens peu inftruits.
DE FRANCE. 69
» l'Académie Françoife , qu'il ne fit pas de
fautes de François . Par exemple , M. de la
Harpe devroit favoir que le verbe croître
» eft neutre , & que dire , comme il a fait ,
» tom. 2 , page 361 ,
و د
Un prodige nouveau vint croître la terreur.
" au lieu de dire vint accroître la terreur ,
» c'eft faire un folécifme.
J'ai été très-fupris , Monfieur , de voir une
pareille critique ; car , quoique le verbe croítre
, dans la profe, foit toujours fans régime
fimple , il peut en avoir un en poéfie. C'étoit
niême le fentiment de M. de Voltaire , dans
fon Commentaire fur ce vers de Corneille :
M'ordonner du repos , c'eſt croître mes malheurs.
Racine a dit dans Bajazet :
Je ne prends point plaifir à croître ma misère.
Et dans Efther :
Que ce nouvel honneur va croître ſon audace !
Si vous trouvez mon obfervation jufte ,
Monfieur , il feroit néceffaire de détromper
le public , qu'on a voulu abuſer par une critique
d'autant plus déplacée , qu'elle eft faite ,
par affectation , à un Membre de l'Académie
Françoife.
J'ai l'honneur d'être refpectueufement ,
Monfieur ,
Votre très-humble & trèsobeiffant
ferviteur ,
PRUNAY , Chevalier de S. Louis.
70
MERCURE
JUPITER
GRAVURES.
UPITER ET LEDA , Eftampe de onze pouces &
demi de hauteur , fur huit & demi de largeur ,
gravée par M. de St Aubin , de l'Académie Royale
de Peinture , d'après le tableau de Paul Véronèſe
qui eft au Palais Royal.
Quand M. de Saint-Aubin ne jouiroit pas déjà
d'une réputation très - diftinguée , acquife par
différens ouvrages connus & eftimés de tous les
Amateurs , l'Eftampe que nous annonçons fuffiroit ,
à ce qu'il nous femble , pour le faire mettre au rang
de nos plus habiles Graveurs. Le caractère paffionné
de la tête de Léda & l'expreffion , très- animée du
Cygne y font heureufement confervés ; le burin nous
paroît tout à la fois moëlleux & favant , & rend
admirablement la chair ; l'effet total eſt agréable &
piquant , & l'Artiſte a fu , par la variété des tailles
& la dégradation des ombres , faire fentir le riche
& beau coloris de l'original. Le Public doit voir avec
plaifir les plus habiles Artiftes s'occuper depuis quelque
temps à reproduire par la gravure les plus beaux
tableaux de l'École d'Italie , tandis que tant de Graveurs
dégradent l'art & leur talent par cette multitude
d'Eftampes, d'un goût mefquin & manièré, faites avec
précipitation d'après des deffins incorrects & fans.
idées , que le mauvais goût , l'avidité & la frivolité
ont multipliés à l'excès depuis plufieurs années.
L'Fftampe de Jupiter & Léda eft dédiée à Mgr. le
Duc d'Orléans : elle fe vend chez l'Auteur , au petit
Hôtel de Cluny , rue des Mathurins. Prix 6 liv.
Recueil d'Estampes coloriées , repréſentant les grades
, les rangs & les dignités , fuivant le Coſtume
DE FRANCE. 71
(
de toutes les Nations exiftantes , avec les explications
hiftoriques , & la vie abrégée des grands hommes
qui ont illuftré les dignités dont ils étoient décorés,
in-folio , papier d'Hollande , dédié à la Nobleſſe.
Ces Eftampes feront gravées & coloriées par les
plus habiles Artiſtes de Paris en ce genre. Il en
paroîtra douze cahiers par an , compofés chacun de
douze Eftampes ; la collection aura au moins trentefix
cahiers.
´Le prix de la ſouſcription eft de 15 liv. On foulcrit
chez le fieur Duflos , Graveur , Cloître Saint-
Benoît , rue Saint-Jacques.
Le fieur Patry , Libraire au Havre , vient de
mettre en vente le Ponant , par M. l'Abbé Dicquemare,
de plufieurs Académies . Cette Carte préfente
les côtes occidentales de France , une partie
de celles d'Efpagne , d'Angleterre , d'Irlande , les
bancs de Flandres & de la Tamife, la Manche, le golfe
de Gascogne , l'entrée du canal Saint- George , celui
de Briſtol , & la partie de l'Océan qui s'étend depuis
Oueffant jufqu'au-delà des Caps Elezare & Finifterre
, avec le tableau général & particulier de la
nature des fonds & du braffiage de ces Mers : fe trouve
à Paris , chez Froullé , Libraire , pont Notre-Dame ,
prix 3 liv. 12 f.
MUSIQUE.
RECUEIL de Pièces Françoiſes & Italiennes , petits
Airs , Brunettes , Menuets , &c. accommodés pour
deux Flûtes traverfières , Violons , Par - deffus de
Viole , &c. par M. Taillard l'aîné , à Paris , chez
M. Taillard , rue de la Monnoie , vis - à-vis la rue
Boucher , & aux adreſſes ordinaires de Muſique
prix 6 liv.
>
72
MERCURE
Divertiffement pour la Harpe , avec accompagnement
de Violon & Violoncelle obligés , par J. G.
Burckhoffer , OEuvre XVIe . A Paris , chez l'Auteur ,
rue Saint-Honoré , vis- à - vis les Écuries du Roi , &
aux adreffes ordinaires de Mufique , prix 4 liv. 4f.
M
COURS PUBLIC S.
ONSIEUR PELLETAN , Membre de l'Académie
Royale de Chirurgie , ouvrira Lundi 7 Décembre ,
à onze heures précifes du matin , des leçons phyfiques
fur l'Économie Animale. Ces leçons continueront
les Lundi , Mercredi & Vendredi à la même
heure , rue Saint-Honoré , en face de l'Oratoire .
ANNONCES LITTÉRAIRES.
O N vient de mettre en vente à l'Hôtel de Thou,
rue des Poitevins , le trente- neuvième cahier des Oifeaux
enluminés, in- fol , grand papier, prix. 24 liv.
Le même petit papier. ·
Le treizième cahier des Animaux quadrupèdes
, imprimés en couleur.
·
•
Le Tome quatrième de l'Hiftoire Naturelle
des Oifeaux , par M. de Buffon , in-40.
relié
174Ĺ
171.
Almanach du Comestible , néceffaire aux perfonnes
qui aiment la bonne chère. A Paris chez
Defnos. Prix 1 liv. 16 fols br. I
Voyez la fuite des Annonces fur là Couverture,
JOURNAL
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUI E.
s
De CONSTANTINOPLE , le 5 Octobre.
LE Capitan Bacha n'eft point encore de retour
; quelques perfonnes penfent , qu'inftruit de
la réception qui l'attend dans cette Capitale , il
n'y reviendra pas , & qu'il fe propofe de refter
à Sinope , où il peut recevoir , comme ici , les
ordres de S. H. Ils feroient peut - être plus févères
, s'il faifoit craindre que fa préfence ne
ranimât fon parti refroidi . Comme la paix avec
la Ruffie paroît tenir à fa difgrace , & que tout
le monde la croit décidée , le bruit fe répand
que la Porte a déja traité avec cette Puiffance
aux conditions fuivantes. 1 ° . Le Chan actuel ,
régnant en Crimée , jouira de fa dignité pendant
fa vie; après fa mort le Grand - Seigneur fera
libre d'en établir un autre à fon choix ; 2 ° . Les
Ruffes évacueront la Crimée . 3 °. Ils auront
la liberté de la navigation fur la mer Noire ,
mais ils n'y employeront que de petits vaiffeaux
. On faura bientôt fi ces bruits font fondés
ou non ; ce qui leur donne quelque poids ,
c'eft la froideur que la Porte témoigne à Sélim-
Guéray , fon protégé , qui eſt toujours dans
fa Terre de Vifa , d'où il n'a pas la liberté de
fortir pour aller vifiter les Membres du Gouvernement
, & qui n'en a vu venir aucun chez
Jui. Il paroît deftiné à languir dans l'obſcurité
1 Décembre 1778. D
( 74 )
après avoir uniquement fervi d'épouvantail en
Crimée pendant que l'on fe préparoit à la
guerre ; les troupes Ruffes , dans cette prefqu'ile
, font fous les ordres du Général Suwarow
qui a remplacé le Prince Proforowski
parti pour l'Allemagne , où il va prendre les
eaux minérales .
RUSSIE.
De PETERSBOURG , le 25 Octobre.
Nos longs différends avec la Turquie , prennent
, à la fin de cette année , une tournure
plus favorable que celle qu'ils avoient au commencement
; le bruit général eft qu'ils feront
arrangés à l'amiable dans le cours de cet hiver.
Ces apparences de paix ne fufpendent cependant
pas nos armemens ; les recrues fe font dans
toutes l'étendue de l'Empire avec beaucoup
d'activité , & des ordres précis & récents de
l'Impératrice viennent de les preffer encore .
Les fpéculatifs cherchent à préfent un nouvel
objet à ces préparatifs . Le Prince de Repnin ,
ci- devant Ambaffadeur à la Porte , a été nommé
pour commander le corps de 25 à 30,000
hommes que nous avons dans laWolhinie . Deux
Lieutenans - Généraux & quatre Généraux - Majors
, ont été auffi nommés pour fervir fous
lui ; fa véritable deftination eft encore un miftère
; elle n'en paroît pas un à ceux qui prétendent
qu'avant de prendre le commandement
de fon armée , ce Prince doit faire un voyage
en Pruffe , & qui tirent toutes fortes de conféquences
de la fréquence des Couriers expédiés
à Vienne , à Berlin & à Versailles , &
des longues conférences que les Miniftres de
ces Cours ont fouvent avec le Comte de Panin.
» Le commerce de cette Ville, écrit- on d'Ar(
75 )
changel , qui languiffoit depuis que Pétersbourg
l'a intercepté , reprend fon activité. L'agricul
ture favorifée dans les Provinces voifines a
fait baiffer le prix du grain ; il eft defcendu.
à celui où l'exportation en eft permife . Nous
en chargeons journellement fur les vaiffeaux
étrangers , qui nous apportent en échange les
denrées dont nous manquons. L'attention que
la plupart des Puiffances portent aujourd'hui à
leur marine , a donné dans tout le Nord une
nouvelle activité au commerce des bois de conftruction
; nous en éprouvons auffi les effets.
Au nombre de vaiffeaux Anglois que nous
voyons arriver fans ceffe pour en charger , il
eft aifé de juger de la perte que l'Angleterre
a faire en perdant fes Colonies qui lui fourniffoient
autrefois tout ce qui étoit néceffaire
aux conftructions «<.
"
SU È DE.
De STOCKHOLM , le 3 Novembre.
LE 28 du mois dernier , une députation des
quatre Ordres , conduite par le Comte de Brahé,
le plus ancien des Membres de la Nobleffe , à
la place du Maréchal Baron de Salza , qui eft
indifpofé , fut admife à l'Audience du Roi. Elle
demanda à S. M. de fixer le jour de l'ouverture
de la Diète ; il fut fixé au 30 , & cette ouverture
fe fit avec les cérémonies ordinaires auxquelles
on avoit joint l'appareil le plus impofant.
Les Etats s'affemblèrent dans la Cathédrale , où
le Roi fe rendit revétu des ornemens Royaux ,
accompagné de fes Grands- Officiers ; après le
Service Divin , & le Sermon analogue à la circonftance
, prononcé par le Docteur Benzelius ,
Evêque de Stréguas , S. M. retourna dans fon
appartement , dans le inême ordre qu'elle étoit
venue ; & lorfque les Etats furent affemblés
D 2
( 76 )
dans leur Salle au Château elle s'y rendit
elle-même , & ayant pris place elle prononça
un difcours éloquent , après lequel le Chancelier
de la Cour lut les propofitions qu'elle avoit
à faire à la Dière ; elles roulent pour la plupart
fur les objets fuivans. » Modération de la
punition de l'infanticide , fur-tout lorsqu'il eft
prouvé qu'il n'a pas été commis de deffein'
prémédité ; de la peine portée contre les parjures
; de celle de mort prononcée par de hauts
Tribunaux , felon les cas ; & application à des
oeuvres pies des amendes que les Tribunaux percevoient
ci - devant . Modération de la peine ,
& diminution des cas qui entraînent la note
d'infamie ; règlement qui fufpend toute procédure
de la part du Tribunal de la Cour , dans
les cas de crime de lèze- Majefté & de trahison ,
jufqu'à ce qu'il ait inftruit le Roi & reçu les
preuves néceffaires . Relativement à cette der
nière propofition S. M. déclara que , quoiqu'elle
eût pu prendre une réfolution finale de fon autorité
Royale , fans le confentement de la Diète,
elle avoit préféré de prendre l'avis des Etats
actuellement affemblés , puifqu'en eux réfidoit
le pouvoir de faire des loix ; Elle leur recommanda
de rechercher les moyens de relever le
crédit public , & leur annonça qu'elle prendroit
leur avis fur un autre objet dont elle les
inftruiroit dans la fuite.
Le lendemain 31 , les Etats fe raffemblèrent de
nouveau; & le roi leur adreffa un fecond difcours
dans lequel il leur expofa le véritable état du
Royaume ; en parlant des affaires du dehors , il
les affura » que quoique la guerre eût éclaté
dans une partie de l'Europe , ils avoient cependant
lieu d'efpérer la continuation de la paix ,
tant relativement aux différends furvenus au fujet
de la fucceffion de Bavière , que par rapport
aux troubles élevés entre l'Angleterre ,
( 77 )
l'Amérique & la France , & que le commerce
de ce Royaume jouiroit de tous les avantages
affurés à une Puiffance neutre , quand même
l'Espagne , comme il y avoit beaucoup d'apparence
, prendroit part à ces démêlés «.
Cette Diète, dont tout annonce la tranquillité,
ne pouvoit fe tenir fous des aufpices plus heureux.
La Reine eft accouchée d'un Prince le
premier de ce mois , vers les 7 heures du matin.
Cette nouvelle fut annoncée par quatre
décharges fucceffives de 256 coups de canon ;
le Roi fe rendît enfuite dans l'Eglife Cathédrale
, accompagné de toute la Famille Royale,
où le Te Deum fut chanté au bruit de 1024 coups
de canon ; toutes les Eglifes fe remplirent du
peuple qui s'y raffembla pour remercier le Ciel
de cet heureux évènement ; la Nation en eft d'autant
plus flattée , que depuis Charles XII ,
né
en 1682 , elle n'avoit pas vu naître , dans fon
fein , un héritier immédiat de la Couronne .
C'eft une jeune payfanne de Dalécarlie qui a
été choifie pour allaiter le Prince nouveau né.
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 5 Novembre.
LA Diète continue de s'occuper avec beaucoup
d'ardeur des affaires qui ont été mifes
fous fes yeux ; les comptes des différentes commiffions
ont été réglés ; celle qui étoit chargée
de l'examen des dettes de la République a mérité
des éloges ; elle a pris des mesures pour en
liquider 35 millions ; 20 millions dont les créanciers
n'ont pu prouver leurs titres ont été annullés
; pour les 15 millons reftant , on a fait
des fonds qui , s'ils ne font pas détournés de
l'objet auquel ils font deftinés , les éteindront
en 10 ans. Les Membres du nouveau Confeil-
Permanent ont été élus ; mais il s'eft élevé quel-
D ;
( 78 )
ques difficultés fur le pouvoir qu'on laiffera à ce
Confeil ; une réflexion fur la conduite de l'ancien
, qui , quoiqu'il ait obtenu des éloges ,
n'a
pu éviter plufieurs omiffions , amena fur- lechamp
des débats pour & contre . Quelques
Membres oppofèrent pour fa juftification , que
tout ce qu'on pouvoit lui reprocher ne venoit
que de ce qu'on lui avoit accordé le droit d'interpréter
des loix équivoques ou peu claires ;
on convint de reftreindre fon pouvoir & de
paffer une loi formelle pour cet effet . Mais
la Diète qui a le pouvoir légiflatif , n'eft plus
maitreffe de l'exercer dans toute fa plénitude.
Le Comte de Stackelberg , Miniftre de Ruffie ,
inftruit de ce qui fe paffoit , fe hâta de faire remettre
à la Salle des Nonces une déclaration ,
contenant en fubftance : que l'établiffement du
Confeil-Permanent & fon autorité , ont été garantis
par fa Souveraine , & qu'ainfi la Nation
ne fauroit y porter atteinte fans l'aveu de fa
Cour. Cette déclaration a calmé la chaleur
qui animoit déja plufieurs Membres , & on
croit que la Diète laiffera les chofes comme
elles font , & terminera fes Séances fans ouvrir
de nouveaux débats qui pourroient donner
lieu à d'autres avis de ce genre.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 8 Novembre.
LE Feld Maréchal de Lafcy eft arrivé ici
le 4 de ce mois ; on eroit qu'il repartira inceffamment
pour la Bohême , où l'on dit qu'il prene
dra le commandement des troupes pendant l'hiver.
Le Maréchal de Laudohn eft auffi venu
dans cette Capitale ; mais il n'a fait , pour ainſi
dire , qu'y paroître Après avoir eu une longue
conférence avec l'Impératrice- Reine , il eft reparti
. Sa fanté chancelante , affoiblie encore par
J
( 79 )
les fatigues d'une campagne active , lui rendroit
le repos néceffaire ; on affure qu'il s'en privera
pendant cet hiver , ou du moins pendant tout
le tems que fes fervices pourront être néceffaires
dans cette faifon , & qu'il prendra le
commandement de notre armée en Moravie.
On mande de cette Province un trait de
générofité que nous ne devons pas omettre.
Deux Officiers Pruffiens du régiment de Bremer
, ayant été faits prifonniers & bleffés dans
une affaire , près de Kuttenberg , moururent de
leurs bleffures à Brinn , où ils avoient été tranfportés
. Ils avoient contracté quelques dettes ;
les Officiers Autrichiens , au lieu d'en donner
avis à leurs familles , fe font cottifés pour fatisfaire
aux engagemens de ces braves gens
morts au fervice de leur Souverain , & les
ont fait enterrer avec tous les honneurs militaires
.
و
De HAMBBOURRG , le 10 Novembre .
LA Déclaration
de la Cour de Ruffie à celle
de Vienne , dans un moment où l'on croyoit
la première trop occupée de fes propres affaires
pour le mêler de celles de l'Allemagne
, ne
laiffe pas de doute qu'elle ne foit fûre de faire
promptement
fa paix avec les Turcs . On annonce
déja que les troupes qu'elle a dans la
Wolhinie agiront au printems prochain , de
concert avec les Pruffiens ; s'il faut en croire
quelques lettres de Pologne , il s'en raffemble
déja , auprès de Kaminiec , un corps confidérable
, qui paroît difpofé à s'avancer vers la
Pologne Autrichienne . En attendant que ces
grandes nouvelles fe confirment , & que les
efpérances qu'on en conçoit fe réaliſent , on
ne voit pas diminuer les préparatifs de guerre
dans toute l'Allemagne . L'Empereur eſt toujours
en Bohême , occupé à vifiter la partie
D 4
( 80 )
de ce Royaume qui a été le théâtre de la
guerre. Il a fur - tout examiné les lieux par lefquels
le Prince Henri y avoit pénétré ; il a
ordonné des travaux confidérables dans ces endroits
, & la réparation de tous les ouvrages
que le Prince y à laiffés. Deux bataillons d'infanterie
& 500 payfans font , dit - on , occupés
à paliffader tout l'efpace qui fe trouve depuis
Wickenham & Habitein , juſqu'à Pléifwedel.
La faifon qui commence à devenir rigoureufe
, n'a point encore fufpendu les hoftilités
dans la haute Siléfie ; le Prince héréditaire
de Brunswick , établi avec des forces confidérables
, entre Jagerndorff, Troppau & Néiff
qu'il a fait fortifier , pouffe fréquemment des
partis vers les frontières de la Moravie , où
il tient en haleine les Autrichiens , & les empêche
de prendre un repos dont les Pruffiens
fe privent eux-mêmes. Les combats qui réfultent
de ces mouvemens , & qui font peu décififs
, fe réduiſent à des efcarmouches.
Pendant que tout menace d'une campagne
d'hiver dans ces contrées , on craint qu'il ne
s'en ouvre également une du côté de la Bohême.
Le Roi de Pruffe eft revenu à Breflau après
s'être affuré la haute Siléfie ; la plupart de
fes troupes fe rapprochent de cette Ville ; mais
plufieurs corps confidérables femblent fe préparer
à prendre une autre route. Du côté de
la Saxe les mouvemens ne font pas moindres ;
l'armée du Prince Henri n'a point encore pris
fes quartiers d'hiver dans lefquels on la croyoit
prête à entrer. Quelques régimens ont pris le
chemin de Pilfen ; le Général de Mollendorff
s'eft , dit- on , rapproché des frontières de la
Bohême ; on a vu un train confidérable d'artillerie
defcendre le long de l'Elbe , & quoiqu'on
ait dit qu'après un long détour , on l'a
fait paffer du côté du Voigtland , ſa véritable
deftination eft encore incertaine .
( 81 )
Dans la Bohême même les mouvemens ne
font pas moins continuels ; plufieurs régimens
Autrichiens défilent vers les frontières de la
Saxe & de la Siléfie ; ceux qui étoient cantonnés
à Pilfen , ont pris la route de la Moravie.
L'Empereur voyant fes Etats menacés fur
plufieurs points n'en perd aucun de vue , &
veille également à la fûreté de tous . On ignore
encore où il prendra fon quartier d'hiver ; s'il
fe rendra à Egra ou à Brandéiff. Tout paroît
dépendre des circonstances ; le moindre évènement
peut apporter du changement dans les
plans les mieux concertés . Les nouvelles de ce
Royaume préfentent les troupes Autrichiennes
dans l'état le plus fatisfaifant ; la cavalerie furtout
eft , dit - on , après une longue campagne ,
comme fi elle venoit de fortir de fes quartiers
de cantonnemens . Les recrues dans tous les
Etats héréditaires , fe font avec plus d'activité ;
on enlève dans toutes les grandes Villes les
vagabonds & les gens fans aveu , qui toujours
inutiles & fouvent dangereux à la patrie , peuvent
lui rendre fervice dans fes armées . On a publié
auffi une loi contre ceux qui fe mutilent
volontairement pour s'exempter du fervice. La
loi même prouve que le délit qu'elle profcrit
n'eft pas imaginaire ; on n'en publie guère de
ce genre que lorfque les faits ont prouvé qu'elles
font néceffaires . Celle- ci les condamne à être
enfermés dans des maiſons de force .
De RATISBONNE , le 10 Novembre.
Nous nous fommes bornés à donner la première
partie de la Déduction de la Cour de
Vienne: la feconde , trop étendue pour pouvoir
être tranfcrite , contient une réfutation , article
par article , des motifs du Roi de Pruffe , en
s'oppofant au démembrement de la Bavière. Ce
Prince vient d'y répondre par la Déclaration
Ds
( 82 )
Suivante ; adreffée aux Hauts Co-Etats de
l'Empire.
כ כ »L'Imprimé diftribué à Ratisbonne , deftiné à
préfenter dans leur vrai jour & à défendre contre
les oppofitions de la Cour de Berlin les droits &
les mesures de S. M. I. & R. à l'égard de la fucceffion
de Bavière , fe réfute de lui - même & furtout
quand on le met à côté de l'expofé des motifs
qui ont engagé S. M. le Roi de Pruffe à s'oppofer au
démembrement de la Bavière. On y répondra cependant
dès que le tems aura permis de fuivre cet Ecrit
volumineux , & l'on mettra dans leur vrai jour les
fophifmes & les faits controuvés dont il eft rempli .
La Cour de Vienne , en publiant ce Manifefte , a
adreffé féparément aux Etats de l'Empire une repréfentation
fuccincte en forme de requifition ,.
à laquelle il convient de répondre préalablement.
Confondue de voir fes prétentions fur la
Bavière généralement condamnées , elle cherche à
pallier fa mauvaife caufe & à fe donner des apparences
de modération & d'amour pour la paix , tandis
qu'elle charge le Roi de vues d'agrandiffement & du
blâme d'un éloignement décidé pour la paix . Elle
fait fur-tout valoir l'offre faite , mais rejettée , à Braunau
, de délier l'Electeur Palatin des engagemens
pris par la convention du 3 Janvier 1778 , & de lui
reftituer les parties démembrées de la Bavière , fi le
Roi s'engage à ne point réunir les Margraviats
d'Anfpach & de Bareuth à la primogéniture de fa
Maifon auffi long tems qu'il y exifte des Princes
puînés. Ces affertions , tenant à des circonstances
peu connues , pourroient induire en erreur ceux qui
m'en feroient pas fufflamment inftruits . 11 eft donc
néceffaire de dévoiler fans délai le nouvel artifice
de la politique infidieufe de la Cour de Vienne. Pour
cet effet on expofera fans réſerve , & d'après les originaux
, toute la négociation du Ministère de Pruffe
avec le Baron de Thugut. C'eft à regret qu'on s'y
détermine la Cour de Vienne y force celle de Ber(
83 )
lin , en ne préfentant cette négociation que d'une
manière tronquée , felon qu'elle a cru convenable
ou contraire à fes vues d'en alléguer ou d'en omettre
les détails . On ne fauroit auffi s'empêcher d'obferver
à cette occafion , que la Cour de Vienne a
communiqué par couriers aux Cours de Ruffie & de
France , les propofitions du B. de Thugut , avant
qu'elles aient pu étre préſentées au Roi , & dans le
tems même que S. M. I. R. avoit requis S. M. par
une lettre de fa propre main de lui garder le fecret
de la miffion & des ouvertures du B. de Thugut ,
ce que le Roi a religieufement obfervé , juſqu'au 18
d'Août , terme de la rupture de la négociation .
לכ
Les Déclarations des Cours de Vienne & de Berlin
, du 24 de Juin & du 3 de Juillet , annexée à
l'expofé des motifs de S. M. le Roi de Prufſe ,
avoient rompu la négociation de Berlin , & les armées
étoient entrées en campagne , lorfque S. M.
I. R. envoya le B. de Thugut au Roi , avec une
lettre de fa part en date du 12 de Juillet. S. M. I.
y témoignoit les regrets fur la guerre qui venoit
d'éclater , & le defir de la voir terminée. Le B. de
Thugut , muni d'un plein -pouvoir de la propre main
de S. M. I. fit au Roi trois courtes propofitions ,
portant : » Que l'Impératrice - Reine ne vouloit conferver
de fes poffeffions actuelles de la Bavière
» qu'une étendue de pays d'un million de revenus ;
qu'Elle rendroit le refte à l'Electeur Palatin , &
» qu'Elle conviendroit avec ce Prince d'un échange
» de gré à gré de ces poffeffions contre une autre
» partie de la Bavière , dont le revenu n'excéderoit
pas un million , qui n'avoifineroit pas Ratisbonne,
& qui ne couperoit point la Bavière en deux , en-
» fin que les deux Cours réuniroient leurs bons offipour
ménager un accomodement entre l'Electeur
Palatin & l'Electeur de Saxe , relativement aux
» prétentions de ce dernier fur l'alen de Bavière « .
Le Roi manifefta dans fa réponſe du 17 de Juillet ,
des difpofitions également favorables à un accom-
D6
( 84 )
modement ; il ajouta quelques articles préliminaires ,
& marqua à l'Impératrice Reine qu'il faifoit venir
fes Miniftres , pour mettre la dernière main à la
négociation. S. M. requit en même- tems le B. de
Thugut de retourner à Vienne , pour fe procurer
des inftructions plus précifes & des éclairciflemens ,
qui miffent en état de voir fur la carte ce que
l'Electeur
Palatin devoit conferver, & ce que l'Electeur de
Saxe devoit recevoir , & pour demander en conféquence
l'avis de ces Princes. Comme on s'apperçut
bientôt que les propofitions de S. M. I. R. étoient
auffi vagues & auffi captieufes que celles qui avoient
fair rompre la négociation de Berlin , le Roi crut
pour accélérer la négociation , devoir envoyer un
nouveau plan de conciliation à l'Impératrice , par
une lettre en date du 22 de Juillet , fous couvert
du Miniftre de Ruffie à Vienne . Ce plan ne différoit
pour l'effentiel de celui de Berlin , que la Cour Impériale
a publié dans fon manifefte , que dans un
feul point. Dans celui-ci on oifroit deux Districts de
la Baviere contre la ceffion des Duchés de Limbourg
& de la Gueldre-Autrichienne à l'Electeur Palatin.
Dans le nouveau plan on n'en laiffoit qu'un à l'Autriche
, favoir celui de Burghaufen , depuis Paffau ,
le long de l'Inn jufqu'à Wildshut . Mais auffi , au
lieu d'un équivalent en pays , on n'y demandoit
qu'une fomme d'argent très - modique , dont le montant
, joint à quelques Diftricts de la fucceffion de
Bavière , & à la renonciation aux droits féodaux , dont
il a été plufieurs fois fait mention , auroit pu contribuer
à contenter les héritiers allodiaux . Le plan
étoit plus que fatisfaisant
pour la Cour de Vienne ;
il n'étoit
même
que trop avantageux
, quand on le
met vis-à- vis des prétentions
frivoles
de cette
Cour ( 1 ) . Cependant
l'Impératrice
- Reine
fit con-
( 1 ) Il dépend de la Cour de Vienne de faire imprimer
ce plan , comme elle l'a fait à l'égard du premier. On
n'a pas fujet d'en redouter la publication ; ce n'eſt que
( 85 )
noître qu'elle en étoit peu contente , & qu'Elle fe
voyoit obligée d'en conférer au préalable avec l'Empereur.
Les Miniftres du Roi , le Comte de Finckenftein
& le fieur de Hertsberg , s'étoient rendus à
Franckeinftein dès le 24 Juillet , pour attendre le
retour & les propofitions du B. de Thugut. Ce
négociateur Autrichien arriva enfin le 10 d'Août auprès
du Roi , au camp de Welsdorff en Bohême. Il
se porta aucune réponse au plan de conciliation
mais la propofition fuivante par laquelle le Roi
devoit renoncer entierement à la réunion des Margraviats
de Franconie à fa primogéniture , moyennant
quoi la Cour de Vienne reftitueroit ce qu'elle
avoit fait occuper en Bavière. S. M. rejetta une propofition
fi contraire à fa dignité , & aux droits inconteftables
de fa Maifon . Le B. de Thugu: ayant cependant
témoigné , qu'il avoit encore d'autres propofitions
à faire , S. M. lui laiſſa la liberté de s'aboucher
avec fes Miniftres ils fe rendirent donc le 12 d'Août
par ordre du Roi au Couvent de Braunau en Bohê- ·
me , & le B. de Thugut y arriva le lendemain. II
débuta dans la première conférence par réitérer la
propofition que Sa Majefté avoit déclinée , & il remit
enfuite les propofitions renfermées dans le n° 2,
avec une carte de la Bavière , fur laquelle la ligne
de démarcation déterminée dans ces propofitions
étoit marquée. Les Miniftres du Roi les difeutèrent
avec le B. de Thugut , en firent leur rapport à S. M.
& remitent le 15 d'Août au Miniftre d'Autriche ,
en conféquence des ordres reçus , une réponſe ,
contenant les raifons qui ne permettoient pas d'accepter
ni l'une ni l'autre de fes propofitions . Le B.
de Thugut remit l'après -midi du même jour une
autre note avec une carte fur laquelle étoit tracée
une nouvelle ligne de démarcation . Le Diſtrict
que pour éviter des longueurs inutiles , & parce que
la connoiffance de ces plans eft fuperflue dès que la
Cour de Vienne ne les a point acceptées , qu'on les a
omis. Note ajoutée à la Déclaration.
,
( 86 )
qu'il y demandoit pour fa Cour , étoit à la vérité
un peu moins étendu que celui de la propofition
précédente , mais cependant fort confidérable encore.
Le Miniftre de Sa Majefté lui expofa le
même jour , les raifons qui rendoient cette dernière
propofition tout auffi inacceptable que les
précédentes. Le B. de Thugut voulut alors encore
continuer la négociation , & s'offroit de demander
de nouveaux ordres à fa Cour . Mais les Minif
tres du Roi ne parent , fuivant leurs ordres , s'arrêter
plus long-tems à Braunau , ni prolonger fans
aucun efpoir de fuccès , une négociation qui ne
fembloit deftinée qu'à gagner du tems : on y différoit
trop effentiellement de principes . Le B. de
Thugut n'avoit préfenté que des propofitions vagues
, telles que celles qui avoient déjà fi fouvent
eté rejettées & ce n'étoit pas non plus fur de nouveaux
moyens de conciliation , qu'il vouloit encore
demander des ordres , mais fimplement fur une
autre ligne de limites & fur d'autres équivalens .
L'Impératrice-Reine devoit toujours , fuivant lui ,
prélever gratuitement un préciput confidérable de
revenus. Les falines de Reichenhall , dont la Bavière
ne peut fe paffer , étoient toujours comprifes dans
ce que cette Princeffe demandoit , & qu'elle devoit
obtenir par un échange , & cet échange devoit
être réglé par une commiffion avec la Maiſon Palatine
, fans aucune concurrence de S. M. Les Miniftres
du Roi partirent ainfi de Braunau le 16 ,
après avoir déclaré au B. de Thugut , que fi fa
Cour avoit des propofitions plus acceptables à faire
par des canaux aués à trouver , la négociation
pourroit toujours le renouer.
18
Tel eft l'expofé fidèle de toute la négociation
que S. M. I. R. a entretenue par le B. de Thugut ,
depuis le 12 de Juillet jufqu'au 16 d'Août , partie
avec le Roi même & partie avec les Miniftres :
négociation dont la Cour de Vienne croir pouvoir
tirer le fondement des reproches amers qu'elle
cherche à faire à S. M,
( 87 )
Il est évident par les trois notes du B. de Thugut
, qu'il a fait deux propofitions alternatives :
où le Roi devoit renoncer à la réunion des Margraviats
de Franconie à la primogéniture de fa
Maifon , moyennant quoi l'Impératrice- Reine rendroit
la Bavière à l'Electeur Palatin , ou fi cette
propofition n'étoit pas agréée , l'Impératrice Reine
auroit la partie de la Bavière qu'elle demande jufqu'à
un million de revenus librement & fans compenfation
, & le refte par des échanges & des ceffions
à faire én Souabe à l'Electeur Palatin ; & pour
cet effet des Commiffaires de l'Impératrice - Reine ,
de l'Electeur Palatin & du Duc des Deux - Ponts ,
évalueroient & échangeroient les pays à céder
d'après les comptes de l'ancienne adminiftration .
a
De bonnes raifons ont fans doute empêché la
Cour Impériale de parler de cette feconde propofition
dans les écrits qu'elle vient de publier . On peut
fe convaincre par les réponfes du Miniſtère de Pruffe
au B. de Thugut combien elle étoit inacceptable.
On fe bornera à faire quelques obfervations fur fon
contenu. Selon la propofition que le B. de Thugut a
remife par écrit au Roi avec la letttre de S. M. I. R.
Cette Princeffe demandoit feulement un diftrict de
la Bavière du revenu d'un million à échanger avec
l'Electeur Palatin contre une autre partie de la Bavière
, dont le revenu n'iroit pas au- delà d'un million
, qui ne couperoit pas la Bavière en deux , & qui
n'avoifineroit pas Ratisbonne ( 1 ) . Cette propofition
(1 ) Voici les propres termes de la propofition du 12
Juillet.ro . L'Impératrice gardera de fes poffeffions actuelles
en Bavière une étendue de pays d'un million de revenus
, & rendra le refle à l'Electeur Palatin . 2 °. Elle
conviendra inceffamment avec l'Electeur Palatin d'un
échange à faire de gré à gré de fes poffeffions contre
quelqu'autre partie de la Bavière , dont le revenu n'ira
pas au- delà d'un million , & qui n'avoifinera pas à
Ratisbonne , ni n'aura l'inconvénient de couper la Bavière
en deux comme les poffeffions actuelles. 30. Elle
( 88 )
eft bien différente de celle du 13 d'Août. Dans celle
ci la Cour de Vienne demande la meilleure moitié
de toute la Bavière & du Haut-Palatinat . Il fuffit
pour s'en convaincre de confulter la carte. Si certè
prétention eft en quelque forte reftreinte par la feconde
note , on y demande cependant encore le tiers
de toute la Bavière , comprenant une partie du Danube
, tout le cours de l'Inn & de la Saltze , tout le
diftrict de Burghaufen , le plus fertile de la Bavière ,
& les falines de Reichenhall , ineftimables pour ce
Duché La Cour de Vienne fe feroit trouvée par-là ,
pour ainfi dire maitreffe dur refte de la Bavière. Elle
auroit conjointement avec l'Archevêque de Saltzbourg
, poffédé feule toutes les mines de fel . Obtenant
ainfi le monopole de cette denrée dans toute la
Haute- Allemagne , elle auroit pu augmenter fes revenus
à fon gré , fans mefures & fans bornes . Jamais
propofition ne pouvoit être plus captieufe , jamais
projet plus pernicieux pour la Maiſon Palatine. D'un
côté une grande & fertile partie de la Bavière , ayant
l'avantage de l'arrondiffement & de la contiguité
pour la Bohême & l'Autriche , traversée d'un nombre
de grandes rivières , & riche en falines ; de l'autre
côté des parcelles éparpillées de poffeffions Autrichiennes
en Sonabe , deftituées de tous ces avantages.
A quoi il faut ajouter que cet échange devoit
fe faire fans concurrence quelconque du Roi par
une commiffion mixte , où d'après l'expérience du
paffé , la Cour de Vienne auroit dominé & la Maiſon
Palatine fe feroit trouvée fans appui ; que les évaluations
devoient fe faire d'un côté , d'après les comptes
de recette de la Bavière , dont il eft connu que
les finances n'ont pas été adminiſtrées fort avantaréunira
fes bons offices à ceux de S. M. le Roi de Pruffe,
pour ménager fans délai un arrangement jufte & équitable
entre l'Electeur Palatin & l'Electeur de Saxe , relativement
aux prétentions de ce dernier fur l'aleu de
Bavière,
( 89 )
geufement , & de l'autre d'après le revenu pouffe au
plus haut point des poffeffions Autrichiennes ; enfin ,
qu'outre tous ces avantages l'Impératrice Reine devoit
encore prélever , ou avoir par préciput pour les
prétendus droits & fans échange , un revenu net d'un
million de florins .
C'est à quoi le Roi n'a jamais confenti . Si l'on a
parlé une fois d'un préciput de 1,300,000 fl . de revenu
, on n'a eu d'autre intention que celle que la
Cour de Vienne en gagneroit autant par la valeur
de la partie de Bavière , qui lui refteroit en partage
, mife en balance avec l'équivalent bien plus
foible du pays de Limbourg , de la Gueldre Autrichienne
, & d'autres pays déterminés , qu'on a
conftamment exigés en échange.
Le public impartial jugera aisément , d'après
ces confidérations , que la Cour de Vene n'a eu
d'autre but dans la négociation du B. de Thegar ,
& fur-tout dans la feconde partie de fa propofition
alternative , que celui de fe procurer par des
propofitions artificieufes , mais très - injuftes dans le
fond , des avantages exhorbitans , & de dépouiller
la Maifon Palatine de la meilleure partie de
la Bavière , fans un dédommagement réel & proportionné
, & que par conféquent Sa Majesté a eu
les plus fortes raifons de les rejetter , fans qu'on
puiffe à jufte titre en inférer un éloignement de
la paix. C'eft avec tout auffi peu de fondement
que la Cour de Vienne s'efforce dans fes deux
écrits , de tirer un reproche pareil de ce que le
Roi a décliné la première partie des propofitions
du B. de Thugut , favoir : l'offre de reftituer la
Bavière , moyennant que S. M. renonce à la réunion
future des deux Margraviats de Franconic.
Quelqu'art que le Ministère de Vienne ait employé
pour amener , pour créer , & pour malquer ce.
prétexte , les obfervations fuivantes fuffiront pourtant
pour faire voir combien il eft inconfiftant &
en même-tems infidieux.
( 90 )
"
ور
1. Durant les négociations qui ont eu lieu entre
les deux Cours , depuis le 13 d'Avril jufqu'au
24 de Juin 1778 , celle de Vienne n'a nullement
fait au Roi la propofition alléguée , mais plutôt
une oppofée , favoir : » que le Roi reconnoîtroit
la validité de la convention faite le 3 Janvier
» entre S. M. I. R. & l'Electeur Palatin , ainfi que
la légitimité de l'état de poffeffion des pays occupés
en conféquence par fadite Majefté en Ba-
» vière , & laifferoit librement exécuter les échan-
" ges projetés ; que S. M. I. R. reconnoîtroit de
fon côté d'avance la validité de la réunion des
» pays d'Anfpach & de Bareuth à la primogéni-
» ture de la Maifon de Brandebourg , & laifleroit
paisiblement confommmer tout échange qui pourroit
être fait de ces pays , d'après les conve-
» nances de Sa Majesté Pruffienne « . ( 1 ) Voilà ce
que S. M. I. a propofé au Roi dans fa lettre du
13 d'Avril. Si l'Impératrice- Reine a cru pouvoir
reconnoître d'avance la validité de la réunion des
Margaviats de Franconie à la primogéniture , il
faut néceffairement ou que cette réunion n'ait rien
d'illégal en elle- même ou que la Cour de Vienne
ait offert à celle de Berlin fon confentement à
une action injufte , pour fe procurer l'acquiefce
ment de celle-ci à l'injuftice que la Maiſon d'Autriche
fe propofoit de faire à la Maiſon Palatine.
Ce n'eft qu'après s'être convaincu par les réponfes
fermes & réitérées du Roi , que S. M. ne
confentiroit jamais au démembrement de la Bavière
, fous les conditions propofées , & que jugeant
qu'elle ne fe laifferoit jamais lier les mains
fur la libre difpofition de fes Etats héréditaires , que
le Cabinet de Vienne a cru pouvoir , fans crainte
& fans rifque d'être pris au mot , hafarder l'offre
(1 ) Ce font les propres termes de cette propofition ,
que la Cour de Vienne a publiée elle-même dans fon
Manifefte . P. 44.
( 91 )
fimulée de reftituer la Bavière , fi le Roi rehohçoit
à la réunion des Margraviats. Sûr , comme il
devoit l'être du refus , il s'en eft promis le double
avantage de pouvoir faire tomber le blâme de
la guerre fur le Roi , & de fe parer d'une feinte
modération. Tel eft dans toute la liaiſon le vrai
plan de la Cour de Vienne ; mais a - t-elle atteint
fon but ? C'eft au public impartial & éclairé à en
juger «.
La fuite à l'ordinaire prochain.
ITALI E.
De ROME le , 31 Octobre.
On a été témoin dernièrement de deux év☀-
nemens funeftes . Un bucheron s'eft empoisonné
en mangeant des champignons qu'il avoit cueillis
dans la forêt ; les douleurs qu'il éprouva après
avoir fait ce trifte repas furent fi vives , qu'il fa
précipita fur un gros pieu qu'il s'enfonça dans
le ventre , & mourut peu de momens après. Un
Religieux Servite , qui avoit été mordu par un
chien enragé ily a neuf mois , avoit fait plufieurs
remèdes dont il paroiffoit fe bien trouver ; il
étoit fans inquiétude fur fon état ; les perfonnes.
qui vivoient avec lui étoient auffi tranquilles ,
lorfque tout- à- coup la rage s'eft manifeftée ; il
eft mort dans des tourmens inconcevables .
"
Le 26 on a vu un accident d'un autre genre ,
mais auffi fâcheux ; un Etudiant Hongrois , âgé
d'environ 25 ans vivoit ici avec un Peintre
Pruffien ; l'un & l'autre s'amufoient les aprèsdiné
à l'efcrime avec des bâtons . Ce jeu occafionna
entr'eux une difpute fi vive le 26 , qu'ils
remplacèrent leurs bâtons par des épées , & le
Pruffien fut tué. Le bruit qu'avoit occafionné
leur combat attira la garde , qui n'arriva que
lorfqu'il fut fini . Le Hongrois , en efpadonnant
avec deux bâtons , trouva le moyen d'écarter
( 92 )
ceux qui vouloient le faifir , & de fuir ; il s'étoit
réfugié dans l'Eglife des Grecs , & enfuite dans
celle de St- Jacques des Incurables . Mais il a
été enlevé de cet afvle pendant la nuit , par ordre
du Tribunal Eccléfiaftique , aux termes de la
Bulle de Benoît XIV . Il eft actuellement en
prifon , en attendant qu'on décide s'il a droit ou
non à l'immunité.
On mande de Naples , que le Roi a jugé à
propos de réduire tous les Chartreux qui voudront
conferver leur état à la maifon qu'ils occupent
dans l'Ile de Capri. Chaque Prêtre aura
par jour environ 20 fols pour fon entretien ;
chaque Convers la moitié . La penfion qu'on
accorde à ceux qui fe féculariferont fera double.
De LIVOURNE , les Novembre.
IL eft parti d'ici , il y a quelques jours , un
Exprès accompagné de 2 Officiers des vaiffeaux
de guerre Ruffes qui fe trouvent dans ce port ;
il a pris la route de Gênes , d'où il fe rendra à
Turin avec des dépêches pour l'Ambaffadeur
de Ruffie à cette Cour.
Selon des lettres de Madrid , il eft queſtion
d'établir entre l'Efpagne & l'Angleterre des paquebots
qui iront & reviendront de St- André à
Plymouth.
S. M. , écrit-on de Lisbonne , n'ayant jamais
perdu de vue le projet de former un nouveau
Code de Légiflation , & de débarraffer
cette partie importante de l'adminiſtration , de
l'obscurité qu'y a répandue une multitude de
loix antiques & de règlemens momentanés , a
nommé une commiffion compofée du Vicomte
de Villa Nueva , Miniftre d'Etat , & de trois
autres Miniftres qui fe raffemblent à des jours
indiqués , pour recevoir les Mémoires des principaux
Jurifconfultes , & pour arrêter entr'eux
ce qu'il convient d'adopter ou de rejetter pour
( 93 )
former une Légiflation claire & pofitive , dont
les différentes parties ne contraſtent point enfemble
«.
Les mêmes lettres racontent un fait fingulier :
à la fin de Septembre dernier , on vit un poiffon
d'une grandeur extraordinaire , s'élancer fur un
enfant de 12 à 13 ans qui étoit fur le rivage ,
dans un endroit appellé Sifimbram . Des pêcheurs
, témoins de cet évènement , s'élancèrent
dans leurs barques , pour aller au fecours de
l'enfant ; mais ils arrivèrent trop tard ; le monf
tre ayant dévoré fa proie , fe replongea dans la
mer On dit qu'il s'eft montré plufieurs poiffons
monftrueux fur les côtes de l'Andaloufie , &
des lettres de Gibraltar , portent qu'on voit depuis
peu de tems dans le détroit une espèce de
baleine , dont les petits bâtimens de ce port
font la pêche avec affez de fuccès ; on fuppofe ,
peut-être fans fondement , que ces poiffons inconnus
jufqu'à préfent dans les mers du midi ,
ont fuivi quelques bâtimens venant du Nord.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 20 Novembre.
LA dernière gazette extraordinaire qui ne
nous a rien appris , nous laiffe encore dans l'attente
de nouvelles plus fatisfaifantes de l'Amérique
; depuis quelques jours le bruit s'eft répandu
que le Lord George Germaine avoit reçu
un Exprès du Général Clinton ; cet Exprès n'étoit
rien moins qu'un Aide - de - Camp de ce Général
; on s'étoit hâté de deviner les nouvelles
qu'il avoit apportées , & les papiers qui s'impriment
fous l'influence de la Cour , n'avoient
pas manqué d'annoncer que le Général Washington
, renonçant à l'espoir de pénétrer par
Kingsbridge dans New-Yorck , avoit quitté les
Plaines- Blanches , & que le Général Clinton
( 94 )
s'étoit empreffé de marcher à fa pourfuite avec
12,000 hommes , foutenus par des vaiffeaux de
guerre qui remontoient la rivière d'Hudfon ;
fon projet étoit de la traverfer , & de forcer fon
'ennemi à fe retirer dans la Nouvelle- Angleterre
où il n'y avoit point de provifions , tandis que ,
'marchant par le Nouveau Jerfey , il porteroit
encore l'effroi dans la Penfylvanie , privée de
fon défenfeur. Cette nouvelle importante , apportée
officiellement , confirmée , difoit- on
par des lettres particulières & authentiques ,
auroit mérité fans doute de figurer dans la gazette
de la Cour ; le filence qu'elle continue de
garder , a ralenti la confiance publique ; &
comme il eft sûr qu'en effet la Cour a reçu ' des
lettres , on fuppofe qu'elles ne font pas favorables
, ou que ce font fimplement des duplicata
ou triplicata de celles qu'elle a déja publiées.
>
On n'a pas plus de confiance à ce qui a été dit
de la méfintelligence prétendue furvenue entre
les François & les Américains à Bofton ; les
nouvelles trop variées & trop contradictoires
fe font détruites d'elles-mêmes ; on avoit d'abord
attribué ce mécontentement au départ du Comte
d'Estaing de Rhode- Ifland , qui avoit fait échouer
cette entrepriſe ; on a fenti bientôt qu'il n'étoit
pas vraisemblable que les Etats- Unis fe plaigniffent
de fon éloignement , puifqu'ils favoient
qu'il avoit pour objet de combattre l'Amiral
Howe , & qu'il l'auroit battu fans la tempête.
On a cherché promptement un autre motif à
ces divifions , & on ne pouvoit en imaginer un
plus puérile. Le Comte d'Estaing en arrivant à
Bofton , n'a rien eu , dit on , de plus preffé quede
s'emparer d'une Eglife Presbytérienne , dont il a
fait une Chapelle Catholique ; le Clergé de fa
flotte s'y eft rendu proceffionnellement pour la
confacrer ; il étoit précédé d'une grande croix ,
B le Vice- Amiral terminoit la marche in ponti(
95 )
ficalibus. Ce fpectacle a révolté les habitans de
Bofton , d'où s'étoit enfuivie une rixe , dont le
Gouvernement conçoit , dit- on , les plus hautes
efpérances ; mais la Nation eft loin de les partager.
Elle voit fes poffeffions en Amérique menacées
, & elle n'a pas lieu d'être fatisfaite de
ce qu'on n'a pris aucunes mefures pour les protéger.
Les principaux marchands intéreffés dans
le commerce des Ifles fous le Vent , fe rendirent
dernièrement chez le Lord North , le Lord
Sandwich & le Lord,Germaine ; ils leur repréfentèrent
que depuis leur dernière Requête ,
concernant la protection de leurs propriétés
dans les Ifles , ils fe voyoient exposés à un danger
bien plus immédiat depuis la prife de la
Dominique. Cette expédition , par la célérité
& le fuccès avec lefquels elle avoit été exécutée
, leur donnoit de juftes inquiétudes fur beaucoup
d'autres Ifles , dans lefquelles , en y comprenant
la Jamaïque , ils avoient des propriétés
pour so millions fteri. Ils les requirent en conféquence
de prendre les mefures les plus effica
ces pour les défendre. Le Lord Sandwich leur
répondit que l'Amirauté n'avoit rien de plus à
coeur que de protéger le commerce en général ;
mais que l'efcadre du Comte d'Estaing avoit
tellement dérangé fes projets , que la défenfe des
côtes de la Grande - Bretagne avoit été fon premier
objet. Les marchands lui ayant alors demandé
s'il avoit quelque avis pofitif que le
Comte d'Estaing eût pris le chemin des Ifles , il
les affura qu'il n'en avoit aucun de cette efpèce
; mais que dans ce cas , l'Amiral Byron
avoit ordre de fuivre l'efcadre Françoife partout
où elle in it , & qu'il eſpéroit être bientôt
en état d'en rendre un compte fatisfaisant Quelques
jours après , les mêmes marchands préfentèrent
une Requête beaucoup plus preffante
& n'obtenant pas d'autre réponfe , ils requirent
796 )
le premier Lord de l'Amirauté de prendre acte
de leur démarche , afin qu'on n'eût rien à leur
reprocher , & qu'il fût notoire qu'ils avoient
fait ce qu'ils fe devoient à eux - mêmes & au
public.
On affure qu'un de.ces Négocians ayant demandé
au Lord Sandwich 2 vaiffeaux de ligne
& deux frégates ou floops pour convoyer les
bâtimens qui vont aux Ifles ou qui en reviennent ,
ce Miniſtre lui dit : » Les vaiſſeaux font à votre
fervice ; mais il faudra que vous les armiez vousmême.
J'ai bien des bâtimens ; les hommes me
manquent , & dans l'impoffibilité de conferver
Jes Illes , toute mon attention doit se tourner
fur la Grande- Bretagne «. On fent les réflexions
que cette réponſe , vraie ou faufle , fait faire à
la Nation ; voilà donc , dit un de nos papiers ,
l'état de la marine Angloife fi vantée ! cette
marine , qui d'après les affurances données tant
de fois au Parlement par le premier Lord de
J'Amirauté , devoit faire face aux flottes réunies
de la France & de l'Espagne , ne peut pas même
fuffire aujourd'hui à la défenfe nos Ifles , livrées
ainfi dire à la merci d'un enneni ma
raudeur , faute de vaiffeaux pour le repouffer
pour
Cet état ne paroît pas exagéré. Les matelots
nous manquent , les gratifications extraordinaires
, la preffe , ne peuvent nous fournir tous
ceux dont nous avons befoin . Nos chantiers
font dépourvus des matériaux néceffaires ; cette
raifon eft la véritable qui a fait partager dans
trois ports l'efcadre de l'Amiral Keppel ; celle
de faciliter & de hâter les réparations dont elle
a befoin , n'eft qu'apparente. 20 De fes vaiffeaux
font à Portsmouth ; il y en a 5 à Plymouth & 5
à Torbay La Victoire de 100 canons que montoit
l'Amiral , & l'Océan de 90 , ont eu beaucoup
de peine à regagner le port ; pour conduire
le premier à Portſmouth , il a fallu faire paffer
fur
1
( 97 )
für fon bord nos marins les plus expérimentés ,
& pour fauver l'autre , qui a relâché à Plymouth ,
il a fallu jetter à la mer la plus grande partie de
fon artillerie.
Il s'eft élevé des méfintelligences entre l'Amiral
Keppel & l'Amiral Pallifer ; ce dernier
vient de publier dans nos papiers une longue
lettre , qui prouve qu'on l'accufe d'avoir empêché
l'Amiral Commandant de renouveller
le combat contre les François vers Oueffant ,
puifqu'il fe juftifie fur le mauvais état de fes
vaiffeaux , qui ne lui permirent pas de fe rallier
à la flotte. Cette affaire d'Oueffant fur laquelle
on s'attache ici à épaiffir les ténèbres , eft encore
une énigme. On affure que le Parlement , lorfqu'il
fera affemblé , ne négligera rien pour en
deviner le mot ; il eft en effet bien fingulier que
les deux Nations qui ont combattu s'attribuent
l'avantage , & que l'une & l'autre s'accufent réciproquement
d'avoir fui . Ceci n'eft un problême
que pour ce pays ; ce n'en eſt pas un pour le
refte de l'Europe.
On efpère que le Parlement en réfoudra encore
plufieurs autres ; il paroît que le Gouvernement
eft encore indécis fur la guerre de
l'Amérique . La protection de fes Ifles exige des
forces confidérables ; il feroit néceffaire de les
y faire paffer promptement ; & alors il faudroit
y employer celles que l'on a à New-Yorck ;
tous les vaiffeaux qu'on enverroit d'ici pourroient
arriver trop tard . On ne croit pas que
les François rallentiffent leurs expéditions ; s'il
faut en croire des lettres de Guernesey , ils fe
font emparés de St Nevis & de Tabago , &
on les croit en poffeffion de St -Chriftophe. Ces
nouvelles font allarmantes ; on n'en a point à
leur oppofer , on cherche feulement à étourdir.
les efprits , en annonçant de grands préparatifs
pour l'exécution des plus grands projets ; on
5. Décembre 1778.
E
( 98 )
parle d'envoyer 15,000 hommes à Sir Henri
Clinton , & des vaiffeaux pour renforcer l'Amiral
Byron & les efcadres qui font dans des ftations
à portée de protéger efficacement les Ifles.
On cherche autant qu'il eft poffible d'en impofer
à l'Europe qui a les yeux fur nous , & qui
malgré nos efforts , pénètre nos embarras . Cependant
on fe flatte qu'ils produiront du moins
un effet , celui de réunir les deux partis qui divifoient
la Nation , & de les forcer par les circonftances
à oublier leur animofité pour s'occuper
du falut général , qu'on fent en effet en danger
, malgré les fuccès de nos Corfaires qui ont
pu gagner beaucoup , fans que le Gouvernement
y ait trouvé aucun avantage. L'incertitude où
l'on est toujours fur les difpofitions de l'Eſpagne
ne peut qu'augmenter nos inquiétudes ; il eft
vrai qu'on affure que cette Puiffance n'a pas
ceffé jufqu'à ce moment de montrer le défir de
fe maintenir en bonne intelligence avec la
Grande- Bretagne ; mais armée comme elle eft ,
prête au moindre fignal à agir vigoureuſement
par-tout où elle le jugera néceffaire , on ne peut
nier que notre fituation ne foit très - critique , &
que nous n'ayons befoin d'ufer des plus grands
ménagemens pour ne pas nous attirer fur les
bras un nouvel ennemi auffi puiffant , & auquel
il feroit difficile de réfifter , s'il venoit à s'unir
contre nous avec la France & les Américains .
Toutes ces réflexions font attendre avec impatience
l'affemblée du Parlement , toujours
fixée au 26 de ce mois ; on eſpère que le difcours
du Roi éclaircira nos doutes relativement à
l'Espagne. On craint que de nouvelles circonftances
ne caufent des débats nuifibles à l'union
dans cette affemblée ; le Gouverneur Johnftone
parle , dit- on , ouvertement du projet de dénoncer
l'un des frères Howe au Parlement ; on
ignore fi c'est le Général ou l'Amiral ; les pa
( 99 )
"
piers de l'Oppofition les menacent tous deux.
A préfent qu'ils font arrivés , difent- ils , on
devroit rechercher les caufes de la lenteur de
leur marches , ou plutôt examiner tous les mouvemens
rétrogrades qui ont eu lieu dans la
guerre d'Amérique . Il faudroit , ou que les Miniftres
fiffent rendre compte aux Officiers des
tranfgreffions dont ces derniers font accufés ,
relativement aux ordres qu'ils ont reçus , ou que
les Commandans de l'armée & de la flotte demandaffent
que les Miniftres fuffent examinés
fur l'accufation intentée contre eux de n'avoir
pas donné des ordres convenables , ou d'en
avoir donné dont ils ont eux-mêmes rendu
l'exécution impoffible . Nos Miniftres reffemblent
à cet égard à cette vieille femme , qui
ayant mis le feu à fa maiſon , ſe ſauvoit à la lueur
des flammes , en difant qu'elle ne fe mêloit de
rien de tout cela «.
Parmi les objets dont le Parlement doit s'oc
cuper , on annonce une pétition de la part du
Clergé d'Ecoffe , contre les Catholiques. On
s'attend en conféquence , dit le plus piquant &
le plus varié de nos papiers , aux plus importants
débats qu'on puiffe concevoir , entre les
Avocats de la tolérance , & les fatellites de
l'intolérance ; ceux- ci font nombreux & fans
talens , ont de l'afcendant dans l'une & l'autre
Chambre ; les autres font prefque tout ce que
l'on connoit d Orateurs au parlement , ils n'auront
pour eux que de l'éloquence .
Le bruit court depuis quelques jours que
l'Amiral Keppel ne reprendra pas le Commandement
de la flotte , & qu'il fera remplacé par
l'Amiral Howe . Cette nouvelle , fi elle fe confirme
, prouvera la fatisfaction que la Cour a de
fa conduite ; on en doutoit. On lui reprochoit
d'être parti de l'Amérique fans avoir atte u
l'Amiral Byron , & d'avoir remis fes pouvoirs à
E 2
( 100 )
un Officier d'un grade inférieur , pour les remettre
à fon fucceffeur. On avoit trouvé auffi
mauvais qu'il eût ramené un vaiffeau de ligne à
fon retour , tandis qu'il n'y en avoit pas trop
à New-Yorck ; on a remarqué aufli que le
Tartare , qui a ramené le Gouverneur Johnstone
étoit pareillement un vaiffeau de ligne , & nos
plaifans n'ont pas manqué d'obſerver que tout
ce que les Frondeurs ont voulu débiter fur la
foibleffe de notre armée navale en Amérique fe
trouve faux ; car quelle apparence y a- t- il que
l'Amiral Byron eût confenti à fe paffer de ces
deux vaiffeaux , s'il avoit pu croire qu'il en avoit
befoin.
Sur l'avis qu'une divifion de la flotte Françoiſe
croife à la hauteur du Cap Lézard , dans
la vue fans doute d'intercepter la flotte qui doit
partir inceffamment pour les Indes Occidentales
, il a été expédié le 13 de ce mois au Capitaine
Lochard Rofs , l'ordre de mettre fur-lechamp
en mer avec 12 vaiffeaux de ligne , dont
on lui a confié le commandement.
On lit ici l'extrait fuivant d'une lettre de
Madraz . » L'Emir UI Omrah Behadre , fecond
fils du Nabab , a été accufé d'avoir affaffiné une
femme , par M. George Forfter , particulier au
fervice de la Compagne qui a dénoncé le meurtre
aux grands Jurés . Kerodeen Cawn , gendre
du Nabab , s'eft enfui à Goa , où il refte fous la
protection du pavillon Portugais ; fon frère s'eft
retiré près de Hyder Aly , préférant toute
efpèce d'afyle , au peu de sûreté que l'on trouve
dans le palais du Nabab. Chanda Saïb , fils du
Nabab, que les François ont foutenu dans le
Carnate , eft actuellement avec les Marattes , où
il jouit d'une haute faveur. Le Capitaine John
Stewart , ci - devant Aide-de - Camp de l'Emir
Ul Omrah , eft parti de Madraz par terre pour
fe rendre au Bengale . Il fe propoſe de remon(
101 )
ter le Gange jufqu'à fa fource , de prendre enfuite
le chemin d'Angleterre par la Tartarie ,
la Ruffie & c. , & il fe propofe d'être de retour
en Angleterre dans deux ans. Comme il parle
prefque toutes les langues Orientales , on doit
fe promettre beaucoup de découvertes de fes
recherches. Il a été autrefois au ſervice d'Hyder,
& s'eft conduit avec la bravoure la plus fignalée
contre les Marattes. Son bataillon fut prefqu'entièrement
détruit , lui même il reçut plufieurs
bleffures , & reftafur le champ de bataille ou
on le crut mort. Un régiment de cavalerie , appartenant
au Nabab , a déferté & paffé au fervice
d'Hyder ; plufieurs autres fe font révoltés
& ont enfermé leurs Officiers Européens «.
ÉTATS- UNIS DE L'AMÉRIQUE Sept.
De Philadelphie le s Septembre . Les nouvelles
réquifitions faites par les Commiffaires de S.
M. B. relativement à l'embarquement des troupes
du Général Burgoyne , ont donné lieu à
la réfolution fuivante , que le Congrès a pris
hier. Attendu que le Congrès a réfolu fe &
Janvier dernier , que l'embarquement du Lieutenant
Général Burgoyne & de l'armée à fes
ordres , demeureroit fufpendu jufqu'à ce que la
Cour de la Grande Bretagne eût fait notifier
formellement au Congrès , une ratification
claire & expreffe de la convention de Saratoga ,
il a été arrêté qu'aucune ratification de ladite
convention , laquelle pourroit être offerte en
vertu de pouvoirs qui concerneroient ledit cas ,
uniquement par interprétation & d'une manière
implicite , ou qui foumettroit tout ce qui fe feroit
fait à cet égard , ou à l'approbation ou
au défaveu futur du Parlement de la Grande-
Bretagne , ne fauroit être acceptée par le Congrès
«.
L'armée du Général Burgoyne eft toujours
E3
( 102 )
dans fes quartiers , entre Bofton & Cambridge ;
le Général Phillips qui la commande en l'abfence
du Général Burgoyne , eft aux arrêts dans fa
maiſon ; fa conduite , à l'occafion de la mort
de M. Brown, Lieutenant du 21 régiment, a forcé
de le traiter avec cette févérité . Le Lieutenant
ramenant dans un cabriolet deux filles de vertu
fufpecte , voulut paffer les lignes avec elles ,
contre la défenfe expreffe des ordres généraux ;
la fentinelle Américaine l'avertit de l'infraction
dont il alloit fe rendre coupable : il voulut la
forcer , il la menaça même , & celle- ci lui tira
un coup de fufil qui l'étendit mort fur la place.
Le Général Phillips porta des plaintes amères
au Général Heath ' ; il appella cet accident un
meurtre , en difant que tout principe de juſtice
& d'humanité éroit banni de la Province ; fur
cette lettre indécente , on lui donna fa maifon
& fon jardin pour prifon. Le Général Phillips
ne devint pas plus modéré : il mit beaucoup
d'aigreur , d'emportement & d'injures dans une
autre lettre qu'il écrivit , pour faire donner la
fépulture au fieur Brown , que le peuple avoit
maffacré , en lâchant la bride à fa rage , à fon
caractère vindicatif, à fa barbarie. On méprifa
ces nouvelles infultes : on rendit les honneurs
funèbres au mort ; des bas - officiers & foldats
Anglois eurent la permiffion d'affifter au convoi
qui fe fit avec décence , & M. Phillips n'a pas
ceffé , depuis ce tems , de fe répandre en plaintes
& en menaces qui ont prolongé fon confinement.
De Fishkill le 20 Septembre . Le Major Général
Putnam a écrit la lettre ſuivante à l'Auteur du
New-Yorck Packet qui fe publie ici : elle eft
datée des Plaines Blanches. » Je vous prie d'inférer
dans votre feuille la réſolution ſuivante
du Congrès , concernant la perte des poftes que
l'on occupoit fur les montagnes , & la conduite
( 103 )
Bes Officiers qui y commandoient ; quoique la
publication des faits , dont la connoiffance étoit
néceffaire à la juftification de ma conduite ait
été différée par diverfes circonftances , je penfe
que fous les aufpices d'une autorité refpectable ,
la vérité ne perdra rien de fon pouvoir fur les
efprits non prevenus. On a fait une enquête
impartiale que ma réputation demandoit , &
que mon pays avoit droit d'attendre. La pièce
ci-jointe , met le réfultat de cette enquête fous
les yeux du public . Je compte fur fon opinion
favorable , tant à raifon du témoignage que je
me rends de la droiture de ma conduite & de
la certitude où je fuis d'avoir fait tout ce qu'un
Officier pouvoit faire dans ma fituation , que
par la connoiffance que j'ai de la juftice & de
l'impartialité des Américains «. La pièce dont
il eft queftion dans cette lettre , eft la réfolution
fuivante du Congrès. » Le Comité auquel
ont été renvoyés une lettre concernant le Major
Général Putnam & le rapport d'une Cour d'Enquête
fur les poftes qui ont été pris l'année dernière
fur les montagnes qui avoifinent la rivière
d'Hudſon , a jugé qu'il lui paroît que ces poftes
ont été perdus fans qu'on puiffe attribuer la
faute à aucune négligence de la part des Officiers
qui commandoient ; mais uniquement par ce
qu'ils n'avoient pas des forces fuffifantes pour
les défendre. Le Congrès déclare qu'il adhère
audit rapport «..
De Charles - Town le 30 Septembre . Les nouvelles
de Boſton portent que l'efcadre Françoife
qui y eft raffemblée , a trouvé toutes les
facilités qu'elle pouvoit defirer pour fe mettre
en état de rentrer bientôt en lice . Le plus grand
malheur que nous ayons à imputer aux élémens
conjurés contre les difpofitions les plus fages ,
& que des évènemens au - deffus de la prudence
humaine ont feuls pu contrarier , c'eft qu'il
!
E 4
( 104 )
renvoie à l'année prochaine le moment où les
Anglois ouvriront les yeux fur leurs vrais intérêts
. Nous nous préparons à une nouvelle
campagne ; les apparences , jufqu'à préfent , ne
nous font pas craindre qu'elle foit bien pénible :
l'impuiffance de la Grande - Bretagne fe manifefte
chaque jour ; la pofition de fes ifles va la forcer
de partager fes forces en Amérique : & ce qu'elle
y enverra fera encore diminué par celles que
fa fituation en Europe la force d'y conferver.
Le bruit qui s'eft répandu que le Général Clinton
évacuera New- Yorck , fe foutient ; la conduite
des troupes Royales femble le confirmer.
On ne parle que des ravages & de la deftruction
que portent par- tout à préfent les partis
qu'on envoie de tems en tems ; on diroit que
'Angleterre ayant renoncé à toute idée de tirer
jamais aucun avantage de l'Amérique , foit
comme état dépendant , foit comme état indépendant
, cherche , en étendant de tous côtés ,
l'incendie & la mort , à fortifier la jufte horreur
qu'elle a infpirée aux peuples de ces contrées.
L'Amiral Howe a quitté l'Amérique comme
Armide quitta fon palais enchanté , c'eft à - dire ,
en y mettant le feu La ville de Bedford , fituée
entre Rhode Ifland & le cap Cod , a été le
fiége de fon dernier incendie.
FRANCE.
De VERSAILLES , le 30 Novembre,
LE 18 , M. le Duc de Chartres a prêté ferment
entre les mains du Roi pour la place de
Colonel Général des Huffards.
S. M. a nommé à l'Evêché d'Apt , l'Abbé
de Cely , Vicaire- Général d'Autun ; à l'Abbaye
de Belval , Ordre de Prémontré , Diocèfe de
Reims , l'Evêque de Montpellier ; à celle de
Samar , Ordre de Saint- Benoît , Diocèfe de
( 105 )
Boulogne , l'Abbé de Merinville , Aumônier
de la Reine ; à celle de Nefle - la - Répofte
même Ordre , Diocèfe de Troyes , l'Abbé de
Fontenille , Vicaire - Général d'Agen ; à celle
de la Chaume , même Ordre , Diocèfe de
Nantes , l'Abbé de Cluzel , Vicaire- Général
de Tours ; à celle de Chambon , même Ordre ,
Diocèse de Poitiers , l'Abbé de Matharel du
Chery , Vicaire- Général de Lifieux ; à celle de
Saint- Auguftin , même Ordre , Diocèfe de Limoges
, l'Abbé de Montfrabeuf , Aumônier or
dinaire de Madame Sophie ; à celle de Saint-
Crepin - le - Grand , même Ordre , Diocèle de
Soiffons , l'Abbé de Malefieu , Confeiller- Clerc
& de Grand'Chambre au Parlement de Paris ;
à celle des Roches , Ordre de Cîteaux , Diocèfe
d'Auxerre , l'Abbé de Goyon , Vicaire→
Général de Rouen ; à celle de Saint - Sulpice ,
Ordre de Saint- Benoît , Diocèfe de Rennes ,
la Dame Lemaitre de la Garlaye , Religieufe
de ladite Abbaye ; & à celle de la Blanche ,
Ordre de Câteaux , Diocèle d'Avranches , la
Dame de Lefqueu , Religieufe de ladite Ab
baye,
Le 15 , le Comte d'Orvilliers , Lieutenant
Général , Commandant l'armée navale , fut prés
fenté au Roi par M. de Sartine , Miniftre &
Secrétaire d'Etat au département de la Marine.
De PARIS , le 30 Novembre.
LES fuccès des vaiffeaux & frégates du Roi
fur les mers où ils croifent depuis long- temt ,
fe multiplient tous les jours ; la marine Royale
dans ces expéditions , n'a perdu aucun bâtiment ;
& elle a amené plufieurs frégates Angloifes
dans nos ports , foit en Europe , foit en Amérique.
Selon des lettres de St. Domingue , la
frégate la Dédaigneufe , commandée par le Chevalier
de Keroulas de Cohars , Lieutenant de
Es
( 106 )
vaiffeau , s'eft emparé dans le mois de Septembre
dernier , fur le mole de St. -Nicolas , de
la frégate Angloife l'Active , commandée par
M. William Williams , Capitaine de vaiffeau
de S. M. B.
Il y a eu fur les côtes de Bretagne une action ,
dont voici les détails . » Le 20 Octobre à midi ,
le Comte de Ligondez , Capitaine de vaiſſeau ,
commandant le vaiffeau du Roi le Triton , de
64 canons , découvrit deux bâtimens qui couroient
vent arrière fur lui . Il les attendit pour
les bien reconnoître , & il apperçut bientôt le
grand pavillon Anglois que chacun de ces bâtimens
portoit à poupe fans pouvoir diftinguer
fi c'étoient une frégate & une corvette ou un
vaiffeau & une frégate. Il prit néanmoins le
parti de les attaquer , & auffi tôt qu'il fe fut
affure de la pofition de fon vaiffeau , par rapport
aux différens points de la côte qu'il diftinguoit
, il revira de bord pour aller au- devant
d'eux. Il arbora alors pavillon François , & peu
de minutes après , il eut par fon travers de basbord
un vaiffeau de ligne à une petite portée
de canon le combat s'engagea , & comme il
étoit alors cinq heures un quart du foir & qu'il
faifoit prefque nuit , il ne fut pas poffible de
compter le nombre des fabords du vaiffeau
ennemi ; mais les boulets de 24 livres de balles
qu'il reçut à bord , l'affurèrent qu'il combattoit
au moins un vaiffeau de fa force. A peine l'action
étoit-elle engagée , qu'une fregate qu'il
eftima être de 30 canons , voulut canonner fon
vaiffeau par la hanche de tribord : ayant manoeuvré
pour éviter cette pofition défavantageufe ,
& préfenté fur - le - champ fon travers fur le
même bord au vaiffeau & à la frégate , à la
diſtance de la portée du piftolet , le feu devint
très- vif; après une heure & demie de combat ,
le Comte de Ligondez eut le pouce de la main
( 107 )
droite emporté , & dans le même inftant il reçut
une balle dans le bras gauche : ces deux bleffures
qui lui firent perdre beaucoup de fang , &
qui lui caufoient les douleurs les plus aigües ,
le forcèrent de céder le commandement à M.
de Roquart , Lieutenant de vaiffeau , fon fecond.
Une demi-heure après cet évènement , la frégate
profita de l'obfcurité de la nuit pour fe
fouftraire au feu & difparut : le vaiffeau combattit
encore l'efpace d'une heure , & pendant
ce tems parut plier trois fois ; il fit enfuite de
la voile & cacha tous fes feux . M. de Roquart
le pourfuivit en le canonnant toutes les fois
qu'il fut poffible de l'ajufter , mais après trois
quarts d'heure de chaffe , un grain violent de
vent & de pluie qui furvint lui fit perdre de
vue le vaiffeau ennemi. L'action dura trois heures
trois quarts : les matelots & les foldats donnèrent
les preuves de la bravoure la plus foutenue
à l'exemple de leur chef, dont les ordres
furent exécutés avec autant d'intelligence que
de valeur & de fang froid par M. Roquart ,
Lieutenant de vaiffeau , commandant en fecond ,
qui fuppléa le Comte de Ligondez lorfque fes forces
ne fecondèrent plus fon courage ; MM. Leveneur
de Beauvais & Meherene de Saint- Pierre,
Lieutenans de vaiffeau ; de Contaudon de Kergues
& le Chevalier de Maupeou , Enſeignes ;
Beaudoin aîné & cadet , & Leveneur de la
Marre , Officiers auxiliaires ; de Charbonneau ,
Garde du Pavillon ; & MM. Depuymartin ,
Capitaine , Défaigues , Lieutenant , & d'Aufillon
, Sous- Lieutenant du détachement du régiment
de Condé embarqué fur le Triton. Ce
vaiffeau a eu 13 hommes tués & environ 20
bleffés ; il y a eu so boulets dans le corps du
vaiffeau ou dans la mâture ; les voiles & les
baftingages ont été criblés de balles de fufil &
de mitrailles. On ignore la perte & le dom-
E 6
( 108 )
mage du vaiffeau & de la frégate ennemis :
mais le parti qu'ils ont pris l'un & l'autre de
fuir , doit faire penfer qu ils ont été plus maltraités
. S. M. a donné des marques de fatisfaction
au Comte de Ligondez , à M. de Roquart
& aux Officiers de l'Etat-Major du Triton.:
Elle a auffi annoncé des gratifications pour les
bleffés & pour les veuves & enfans de ceux
qui ont été tués dans le combat .
Le 13 du mois dernier , le Comte d'Amblimont
, commandant le Vengeur , donna auffi la
chaffe au Warwick , vaiffeau Anglois de 74
canons , il le fuivit pendant 30 lieues , fans pouvoir
le forcer à combattre , quoique le Warwick
eût dix canons de plus ; on remarqua que
pour hâter fa fuite , il jetta à la mer plufieurs
coffres , & tout ce qu'il crut pouvoir l'alléger.
La divifion que commandoit cet Officier , a
pris dans fa croifières corfaires Anglois & z
batimens marchands . Selon des lettres de Nantes
, M. de la Mothe Piquet y en a envoyé 8 .
Le nombre des prifes faites par la marine Royale
eft très -confidérable ; on ne compte pas moins
de 7000 Anglois , actuellement prifonniers de
guerre dans le feul département de Breft . Les
bâtimens corfaires enlevés dans les croifières ,
- ont été armés fur -le-champ & employés à la
courſe.
Les armateurs François commencent à fe
multiplier ; les avantages qu'ont retiré de leurs
courfes ceux qui ont donné l'exemple de mettre
en mer , ont dû naturellement produire cet
effet ; auffi la quantité de prifes qu'ils amènent
fait elle taire les plaintes qui retentiffoient dans
plufieurs ports au fujet de celles que faifoient
les Anglois. Le corfaire la Vengeance , le même
qui s'eft emparé de la frégate Angloife le Pélican,
vient d'enlever le Gain-vot , vaiffeau Anglois ,
qui alloit de Cadix à la côte de Guinée ; on
( 109 )
évalue fa cargaifon à 300,000 livres sterlings .
On mande de Marfeille qu'on y fait actuel→
lement un armement projetté & dirigé par M.
Maistre de la Tour ; il eft deftiné à croifer
au-delà du cap de Bonne- Efpérance . Ilfera compofé
de 3 frégates- chébecs d'environ 300 hommes
d'équipage , & armés chacun de 30 canons.
Ces bâtimens commandés par des Officiers intelligens
& expérimentés , fe propoſent de côtoyer
les côtes d'Afrique , & de s'emparer de
tous les vaiffeaux Anglois qui vont à la traite
des nègres , & de ceux qui reviennent des Indes
Orientales. Ils auront une marche fupérieure ,
& feront en état de ne pas craindre des frégates.
On dit que Monfieur & Monfeigneur le Comte
d'Artois font conftruire à l'Orient une frégate
de 36 canons deftinée à la courfe : elle aura
Iso hommes d'équipage & fo de troupes réglées
ou de volontaires.
Le 1o de ce mois , écrit- on d'Oftende , nous
avons vu en mer , à une petite demi - lieue de
cette ville , un combat entre un cotter Anglois
commandé par le Capitaine Osborn , & un
corfaire François , commandé par le Capitaine
Troffe, Le premier, étoit armé de 14 canons
& le fecond de 12. Le combat n'a duré qu'un
quart d'heure ; l'Anglois a pris le large , & le
François , qui , avant le combat , avoit fait une
voie d'eau , a été obligé de rentrer pour la faire
fermer,
La prife de la Dominique devient très- intéreffante
dans les circonstances préfentes , par
la fituation de cette ifle & par la quantité de
munitions & de provifions que les Anglois y
avoient amaffées. Ce dépôt confidérable a paffé
de leurs mains dans les nôtres , fans aucune
perte de notre part. Les Anglois qui ne fe diffimulent
pas l'importance de cette perte, ont fom
d'offrir des détails fort étendus des prétendus
( 110 )
avantages que leur offrent les rochers de S.
Pierre & de Miquelon ; ils ont publié l'état
fuivant des effets qu'ils y ont trouvé ils fe
reduifent à 173 fufils , autant de bayonnettes ,
172 porte - cartouches , & 108 ceinturons . Il y
avoit 10 barques à ponts non- fixés , 22 à ponts
fixés & 165 fans ponts,, 82 canons , 16,235 quintaux
de poiffon , 201 bariques d'huile , & 244
bariques de fel. Ils ont publié auffi la lettre que
le Baron de l'Espérance écrivit au Commodore
Evans elle étoit conçue ainfi . » C'eft avec la
plus grande ſurpriſe que j'ai reçu de vous la fommation
de remettre à S. M. B. les ifles de St.-
Pierre & de Miquelon , n'ayant pas reçu de
ma Cour avis que la fût déclarée entre guerre
les deux nations . Sentant qu'il n'eft pas en mon
pouvoir de m'oppofer aux forces formidables
que vous conduifez avec vous , je me trouve
dans la néceffité de condefcendre à votre fommation
, à condition que moi & ma petite garnifon
nous nous retirerons avec tous les honneurs
de la guerre , ainfi que l'a promis l'Officier
chargé de vos ordres.J'attends de votre générofité
tout ce qu'il eft en votre pouvoir d'accorder
aux malheureux habitans confiés à mes foins .
Je demande en conféquence , 1 ° . que vous mar
quiez toutes les attentions qui font en votre
pouvoir aux Officiers Civils & Militaires qui
fe trouvent dans mon Gouvernement. 2°. Qué
les habitans puiffent emporter de leurs maifons
leurs effets & même leur poiffon : qu'on les
faffe paffer en France à bord de navires de
tranfport fuffifans pour raffurer fur les rifques
de les voir périr avant qu'ils arrivent . 3° . Que
nous jouiffions librement de l'exercice de notre
Religion pendant le féjour que nous pourrons
faire dans la colonie 4° . Que le petit nombre
de navires qui reftent dans les ifles , refte en la
poffeffion de leurs propriétaires refpectifs. 5o.
J'attends enfin , Monfieur , que vous aurez foinde
difpofer des gardes de manière à empêcher
que mes gens ne reçoivent aucune infulte , & c «.
On dit que le Comte de Graffe , qui doit
commander la divifion des vaiffeaux deftinés
pour les ifles du Vent , a été à Versailles pour
prendre des inftructions verbales fur fa miffion ,
& qu'il eft reparti pour Breft , d'où il ne tardera
point à mettre à la voile.
Le 26 du mois dernier , écrit- on de Vigo
en Galice , il entra dans ce port 2 navires François
de 16 canons chacun , venant de St. - Domingue
, & allant à Marſeille chargés de fucre ,
de café & de coton ; ils étoient partis avec un
paquebot de leur nation , qui a été pris en route
dans un combat qu'ils avoient foutenus pendant
5 heures contre 8 vaiffeaux Anglois armés en
guerre. Ces 2 navires , le Mars & la Syrene,
meilleurs voiliers que les Anglois , leur ont
échappé après un combat opiniâtre , dans lequel
ils ont eu quelques bleffés.
Les Etats de Bretagne ouvrirent leur féance
le 26 du mois dernier. Les 2 millions de don
gratuit ont été accordés unanimement ; ils arrêtèrent
de donner une fomme de 15,000 livres
au Chevalier de Freflon pour le dédommager
dés frais de la députation à Malthe , dont la
Province l'avoit chargé pour féliciter le Grand-
Maître fur fon élection ; ils affignèrent en mêmetems
un fond de 6000 livres pour la nobleffe
pauvre , & donnèrent 1200 livres pour les pauvres
de la ville.
Le 12 de ce mois , écrit-on de Mirecourt en
Lorraine , le régiment de cavalerie de la Reine ,
en garnifon dans cette Ville , fit célébrer dans .
l'Eglife Paroiffiale , une Meffe folemnelle ,, pour
demander à Dieu l'heureufe délivrance de S. M.
Le Régiment étoit fous les armes , commandé
par M. le Vicomte d'Ortan , Capitaine des
( 112 )
Chevaux-Légers. Le Préfidial & tous les Corps
de la Ville affiftèrent en cérémonie , à cette
folemnité intéreffante .
Le lendemain 13 , fe fit la rentrée du Préfidial;
M. François de Neufchâteau , Lieutenant-
Général de ce Siege prononça un difcours
fur l'étude des Loix , dans lequel il rappella la
folemnité de la veille , en parlant du fuiet de
l'efpérance commune des François , avec tant de
pathétique , qu'il arracha à l'affemblée brillante
& nombreuse qui l'écoutoit , des larmes de patriotifme
& de joie ".
Quelques malheureux ont mutilé , dans la nuit
du 6 au 7 de ce mois , quelques- unes des plus
magnifiques ftatues de Marly ; on ne peut concevoir
ce qui a pu les porter à gâter ces monumens
précieux du goût & des arts : on fait
des recherches pour les découvrir.
Un évènement funefte , arrivé le 11 de ce
mois dans la maifon de Sorbonne , prouve le
danger de laiffer les malades feuls dans un appartement
, & les inconvéniens des fauteuils à
roulettes , qui par la facilité de leurs mouvemens
peuvent devenir très-funeftes au malade
qui s'en fert. M. l'Abbé Negrel vient d'en faire
la trifte expérience ; en plaignant fon malheur ,
il est important de le publier ; c'eft un avis de fe
précautionner contre l'accident dont il a été la
victime ; ce refpectable Eccléfiaftique , âgé de
81 ans , retenu depuis deux ans dans fa chambre
par les fuites d'une chute , paffant depuis les
premiers froids une partie de la journée devant
fa cheminée fur un fauteuil à roulettes , donna
le 11 vers les 5 heures du foir une commiffion àl
fon domestique ; celui- ci , quine fut abfent que 25
à 30 minutes , le trouva mort & nud à fon retour
, ayant la tête & le côté droit dans le feu ,
qui avoit confumé fa robe de chambre & tous i
fes vêtemens. On fuppofe que voulant prendrey
›
( 113 )
des pincettes pour arranger fes tifons , le fauteuil
recula , & occafionna fa chûte . Sa foibleffe
ne lui permit pas de fe relever. Une forte
de fatalité bien malheureufe l'empêcha de rece-'
voir des fecours. Un domeftique qui montoit
l'escalier vers les 6 heures , entendit trois ou
quatre cris ; mais comme un quart-d'heure auparavant
, il avoit entendu le malade fe plaindre du
bruit qu'on faifoit en remuant du bois dans fon
antichambre , il prit ces cris pour une fuite des
mêmes plaintes , & il paffa fon chemin . Une
perfonne de la maifon crut remarquer , vraifemblablement
dans le moment où les habits du
défunt brûloient fur fon corps , plus de clarté
qu'à l'ordinaire dans fa chambre ; mais il la
crut l'effet d'un flambeau de plus , allumé à l'oc .
cafión de quelque vifite . L'appartement audeffus
du fien étoit rempli de fumée , mais
celui qui l'occupe étoit forti , & ne rentra qu'à
6 heures & demie.
On parle beaucoup d'un autre évènement funefte
, & arrivé plus récemment. C'est ains
qu'on le raconte ; on peut fe tromper fur quelques
circonftances , mais le fait elt réel . Une
perfonne qui devoit fe trouver à un convoi ,
retenue par des affaires , arriva après qu'il fut
parti ; elle prit la route de l'Eglife où il étoit
déja arrivé ; pour abréger fon chemin , elle entra
dans l'Eglife par une petite porte , & marchant
rapidement pour fe joindre au deuil , elle
rencontra fous fes pas l'ouverture de la tombe
dans laquelle le corps devoit être dépofé , &
y tomba. Ses cris ne purent être entendus , a
caufe des prières qu'on chantoit dans l'Eglife ;
on ne put venir à fon fecours , qu'au moment où
l'on apporta le cercueil près du tombeau ; on
s'empreffa d'en retirer la perfonne qui y étoit
tombée ; elle s'eft bleffée dangereufement
& elle a l'os de la jambe fracaffé .
( 114 )
» Les fripons qui veulent trouver des dupes ;
font bien mal avifés quand ils prennent une ville
auffi policée que Paris pour le théâtre de leurs
efcroqueries. Il y a quelques jours qu'un Infpecteur
de Police arrêta dans un hôtel garni , rue
de Richelieu , un prétendu Baron Hollandois ,
qui en cette qualité prenoit depuis 15 jours un
état très -faftueux ; il avoit un Intendant , 2 Secrétaires
, un maître d'Hôtel , 2 Valets - de-
Chambre , un Jockey , & des laquais en proportion
. Tous les marchands s'empreffoient à
l'envi de le fournir ; le fellier alloit lui livrer
deux fuperbes voitures , le mercier des toiles ,
des dentelles , le marchand des galons & des
foieries pour des fommes confidérables. Cet intriguant
, qu'on dit Juif d'origine , étoit tailleur
pour femme , & il avoit fait apporter , pour en
impofer dans l'hôtel où il logeoit , deux malles
remplies de cailloux & de paille «.
Le magazin Littéraire , établi depuis 18 ans.
rue Chriftine , près la rue Dauphine , eft toujours
ouvert au public. On y a raffemblé une
grande quantité de livres de tous genres , anciens
& modernes. On y trouve toutes les nouveautés
à mesure qu'elles paroiffent. Les Abonnés
ont la commodité de les envoyer chercher pour
les lire chez eux . Le prix de l'abonnement eft
de 3 liv. par mois , ou de 24 liv . par an. Cet
établiffement a toutes fortes de droits à la confiance
; c'eft le premier de ce genre qui a été
formé à Paris , & c'eft à fon imitation que l'on
en a fait quelques autres. Pour fatisfaire plus
sûrement tous les goûts , on y a réuni depuis
quelque tems de nouveaux avantages. Outre
une partie confidérable de livres dont on a augmenté
le magafin , on y a établi un cabinet féparé
pour la lecture de tous les ouvrages périodiques
, François & Etrangers , Journaux , Ga
zettes , &c.; des Edits , Ordonnances , Décla
( IIS )
fations , Arrêts du Confeil , & généralement de
toutes les nouveautés , pièces de Théâtre &
pièces fugitives en vers & en profe . Ce cabinet
eft ouvert tous les jours depuis 8 heures du matin
jufqu'à 8 heures du foir. Le prix eft de 4 fols
par féance.
Le Marquis de Gaucourt Chevalier de
l'Ordre Royal & Militaire de St- Louis , nommé
un des repréſentans de la nobleffe aux Etats
de Berry , eft mort le 23 du mois dernier
âgé de 82 ans.
2
Louis- Marie-Jofeph Frotter , Comte de la
Cofte , Maréchal de Camp , Commandeur de
l'Ordre Royal & Militaire de St - Louis , ancien
premier Sous- Lieutenant des Chevaux - légers de
la garde du Roi , eft mort le 30 du même mois.
Le Roi , par un Edit donné à Versailles au
mois de Juillet dernier , & enregistré dans le
mois d'Août fuivant , a fupprimé toutes les
commiffions de Gardes du commerce , & créé
12 Commiffaires fous le titre d'Officiers-gardes
du commerce ; ils feront chargés d'exécuter
toutes les contraintes par corps pour dettes civiles
; leur bureau fera établi dans le centre de
la ville de Paris. Ils ne procéderont à aucune
exécution que les lettres & pièces n'aient été
remiſes à leur bureau , examinées par un fujet
capable , verfé dans la pratique des affaires
contentieufes , & que 24 heures après la fignification
des Arrêts , Sentences & Jugemens qui
l'ordonneront ; ils porteront une baguette ,
qu'ils exhiberont aux débiteurs, qu'ils feront
chargés d'arrêter , en leur enjoignant de les fuivre
dans l'une des prifons de la ville ; ceux - ci
feront obligés d'obéir , à peine d'être poursuivis
comme rebellionnaires à Juftice. L'Edit alloue
60 liv. au Garde du commerce pour chaque
Capture.
Un autre Edit , donné à Verſailles au mois
( 116 )
de Septembre , enregistrée à la Chambre des
Comptes le 18 du mois dernier , relatif à la
comptabilité des Monnoies , réunit à de nouvelles
difpofitions la plupart de celles des Edits
de Septembre 1771 , & Août 1772 , de manière
à pouvoir régler cette comptabilité depuis
l'année 1759 jufqu'à préfent & à l'avenir , avec
toute la clarté & la précision défirables.
De BRURUXELLES le 30 Novembre . >
LES plaintes des Hollandois contre les Anglois
, s'agravent depuis la réponſe.du Comte
du Suffolck à leur Ambaffadeur , le Comte de
Welderen. » Cette réponſe , dit-on , dans une
Jettre d'Amfterdam , eft l'infraction la plus manifefte
aux traités conclus par l'Angleterre avec
notre République. En effet , fi les raifons alléguées
par cette Cour , & par lefquelles elle
cherche à juftifier fes procédés , étoient adop
tées , il en résulteroit que les traités les plus
facrés ne font que d'inutiles précautions , &
que la fortune des Négocians ou même celle
des Etats commerçans dépend uniquement de
la rapacité de voifins injuftes ou corfaires .
Mais qui ne fait que le commerce de la Hollande
a pour bafe des traités qui ne font , ni ne
peuvent être fujets à des interprétations vagues ,
ou arbitraires . Nos plaintes font d'autant plus fondées
, que la Grande- Bretagne a par impuiffance ,
plus d'égards pour le pavillon d'autres Nations
qui n'ont pas de pareils traités , mais qui , à
la vérité , fe font déclarées plus énergiquement
que nous . Nos requêtes aux Etats- Généraux ,
femblent avoir pour objet de les engager à faire
de pareilles déclarations Les dernières que
les villes de Dordrecht & d'Amfterdam leur
ont préfenté , concluent à ce qu'il plaife à
LL. HH PP. après avoir confidéré l'importance
de l'affaire , & que l'Etat ne manque pas
( 117 )
de pouvoir , ni les Habitans de bonne volonté
pour maintenir l'indépendance de la République
, de prendre les mesures que leur fageffe
& leur pénétration jugeront convenir
véritable intérêt de la patrie «.
ככ
au
Il y a peu de Nations qui n'aient de pareils
reproches à faire à l'Angleterre ; elle répondra
qu'il ne faut pas l'accufer des déprédations
de fes corfaires ; mais ne les y autorife - t - elle
pas , puifqu'elle ne punit pas ceux qui s'en
rendent coupables ? quel nom donnera - t - on
par exemple aux excès fuivans , qu'on apprend
de Cadix ? Chriftophe Laurentzer , Capitaine
du Paquebot Danois la Concorde , parti
d'Oftende le 6 Septembre , & arrivé ici le s
Octobre , a déclaré que le 8 du mois dernier ,
il rencontra fur la pointe de Barbezier un corfaire
Anglois de 8 canons , qui lui fit le fignal
de mettre en cape ; il obéit ; 8 hommes du corfaire
vinrent à fon bord , ſe ſaiſirent de tous fes
papiers , après avoir tiré , lui Capitaine , dans
fa chambre avec violence , pour l'empêcher de
voir ce qu'ils faifoient , & de parler à perfonne ,
ils forcèrent des caiffes remplies de dentelles
qu'ils enlevèrent. Le foir , entre 7 & 8 heures ,
ils revinrent en plus grand nombre , affaillirent
l'équipage le fabre à la main , le chaffant du
côté de la proue , & pillèrent toutes les marchandifes
qu'ils trouvèrent. Les pirates de Barbarie
ne fe feroient pas conduits avec plus
d'audace & d'infolence «.
Les lettres d'Efpagne confirment que les ports
de cette Monarchie font ouverts aux Américains
; & cette démarche femble annoncer que
fa déclaration , fi long-tems attendue , n'eft pas
éloignée; on paroît la prévoir à Londres . >> Nous
allons bientôt être contraints de faire une paix
humiliante , écrit- on de cette Ville , mais elle
eft encore préférable à la guerre dans les cir
( 118 )
conftances où nous nous trouvons ; je ne fais
pas comment nos Miniftres fe tireront des
plaintes de la Nation. Depuis quelques jours
on remarque de la méfintelligence entr'eux , &
l'Ambaffadeur Efpagnol qu'ils ont fi long-tems
careffé . Les bruits qu'ils répandent fourdement
de leurs grandes vues en Allemagne où ils ne
fe propofent pas moins que de rétablir la paix ,
ont pour objet unique de détourner l'attention
du peuple , & de lui faire efpérer de voir leurs
ennemis occupés de ce côté ; il font auffi annoncer
indirectement que fi l'Eſpagne ſe réunit
à la France , ils ont lieu de compter fur la
Ruffie ; les papiers qu'ils dirigent fecrettement
leur font honneur de la paix prochaine de
cette Puiffance avec la Turquie ; mais ils n'oferoient
pas s'en vanter eux-mêmes ; ils ſe flattent
cependant de le perfuader ; on pourra
trouver en effet vraisemblable qu'ils y ayent
travaillé ; on fait depuis combien de tems ils
s'en occupent ; mais on fait auffi quelles font
les Puiffances qui travailloient à exciter les
différends ; on fait qu'elles ont eu le crédit
de faire échouer nos bons offices , & qu'elles
ont réellement le mérite du fuccès que notre
Ministère voudroit s'attribuer ; on fait que
lorfqu'elles fe font déterminées à défaire leur -
ouvrage , elles avoient négocié avec la Ruffie ,
& qu'il n'eft pas vraisemblable que dans leurs
arrangemens , elles n'aient pas lié cette dernière
; la déclaration qu'elle vient de faire faire
à Vienne , les troupes qu'elle a prêtes à marcher
au fecours du Roi de Pruffe , dévoilent
peut-être une partie de ces fecrets qui nous
laiffent peu d'efpérance . On cite avec emphafe
un Oukafe de l'Impératrice de Ruffie ,
qui défend de recevoir à Archangel les corfaires
Américains avec leurs prifes ; on n'ignore
pas que nos vaiffeaux fréquentent ce port, où ils
( 119 )
chargent des grains & des bois de conftruc
tion , & combien ils le fréquenteront davantage
s'ils y font protégés ; l'intérêt de ce port
même a dicté cette loi , qui ne nous affure
pas que la Ruffie confente à nous fournir des
hommes & des vaiffeaux ; on ne peut pas lui
prêter cette difpofition fur l'ordre qu'elle a
donné de punir le Collecteur de Kyola ; le
crime dont il s'eft rendu coupable auroit fait
donner le même ordre dans tous les ports
neutres ; ce n'eft pas pour avoir reçu les Armateurs
Américains qu'on le condamne , mais
pour fa conduite envers les Maîtres des vaiffeaux
Anglois qu'il a laiffe piller & maltraiter «< .
Un papier de Londres nous fournit le trait
fuivant : Le 16 de ce mois , le Comte du
Bary ( c'eft du moins , ainfi que les Anglois le
qualifient ; on le croit le Vicomte ) ayant eu
querelle à Bath avec le Comte de Rice , s'eft
battu au piftolet dans la plaine de Claverton. Il
avoit pour fecond M. Tool , Officier au fervice
de France ; celui de fon adverfaire étoit M.
Rogers ; un Chirurgien faifoit le cinquième
dans cette partie . Ils prirent leurs poftes à 7
heures du matin , après être reftés près de
deux heures dans la même voiture fans fe parler
; le François fit feu le premier , & manqua ;
l'Anglois tira le fecond avec auffi peu de fuccès ;
le Comte du Bary au fecond coup porta fa balle
dans la cuiffe du Comte de Rice qui tomba en
tirant fon coup qui atteignit fon adverfaire au
flanc droit , & l'étendit mort fur la place , où
il refta étendu jufqu'à 4 heures après midi
qu'on le tranfporta dans une Auberge . Le Comte
de Rice fut porté à Yorck- Houfe . Le lendemain
au foir , la balle qu'il avoit dans la cuiffe
n'étoit pas encore retirée « .
>
On parle beaucoup ici , écrit on de Paris ,
d'un fait bien fingulier '; c'eſt ainſi qu'on le ra(
120 )
conte. M. Franklin a reçu , il y a quelque tems ,
un Exprès de Dieppe ; il lui avoit été envoyé
par le Capitaine d'un paquebot qui venoit
d'arriver , à la rade , fans entrer dans le Port ,
& qui lui mandoit , que parti d'Amérique
avec des dépêches du Congrès , il les avoit
jettées à la mer à l'approche d'un Corfaire
Anglois , auquel il n'étoit échappé qu'avec
peine ; qu'il lui reftoit une feule lettre qu'il ne
pouvoit remettre qu'au Docteur lui-même ; &
qu'une maladie l'empêchant de faire le voyage
de Dieppe à Paris , il le prioit de venir la recevoir.
M. Franklin à envoyé fon fils à Dieppe
celui-ci , à fon arrivée , a fait dire au Capitaine
de lui apporter la lettre qu'il avoit pour fon
pere ; le Capitaine s'excufant toujours fur fa
maladie qui ne lui permettoit pas de quitter fon
bord , a invité M. Franklin fils , à venir prendre
la lettre ; il n'a pas jugé à propos d'y aller , &
le prétendu Américain a remis à la voile . On
fe rappelle que dans la dernière guerre , un vaiffeau
Anglois s'approcha de nos côtes , en faifant
des fignaux de détreffe ; on s'empreffa de
lui envoyer des pilotes côtiers qu'il mit aux
fers dès qu'ils furent fur fon bord , & qu'il conduifit
en Angleterre. On a cru qu'un Corfaire
avoit voulu renouveller cette rufe , & qu il efpéroit
que M. Franklin donneroit dans le piége.
Mais que pouvoit- il efpérer du fuccès , fi elle
en avoit eu , pour fa Nation ? la guerre avec
l'Amérique n'en auroit pas moins continué , &
l'Angleterre auroit eu à fe reprocher une entreprise
que l'honneur condamne , & que les
loix même de la guerre n'excufent pas On dit
que ce prétendu paquebot Américain eft tombé
entre les mains d'un de nos Armateurs , & que
les papiers trouvés à bord ont décidé les vainqueurs
à en mettre l'équipage aux fers. Si ce
dernier fait eft vrai , il ne tardera pas à être
confirmé «.
MERCURE
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l'Annonce & l'Analyfe des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ;
les Caufes cèlebres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers ; &c . &c.
15 Décembre 1778 .
A PARIS ,
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou ,
rue des Poitevins.
A vec Approbation & Brevet du Roi,
TABL E.
PIÈCES IECES FUGITIVES.
Ode Badine ,
Expériences de Meffieurs
123 Rouelle & Darcet , 178
L'Épreuve , Conte , 124 Anecdote ,
Enigme & Logogryp. 129 V A RIÉTÉ S.
NOUVELLES
LITTERAIRES.
Bufte de Molière ,
Gravures ,
180
185
189
Hiftoire Naturelle du Ton- ANNONCES LITTÉR. 191
130 JOURNAL POLITIQUE.
quin >
Effai fur la vie de Sénè- Conftantinople , 193
que, 136 Pétersbourg , 194
Sermons pour les jeunes Stockholm , 195
Dames , 161 Varfovie , 198
Marne ,
ACADÉMIE S. Vienne ,
Académies de Châlons-fur - Hambourg ,
SPECTACLES. Londres ,
Concert Spirituel , 170 Etats- Unis de Amériq.
Académie Royale de Mu- Septent.
200
201
168 Lisbonne , 207
213
222
fique , 172 Versailles , 227
Comédie Françoife , 174 Paris ,
228
SCIENCES ET ARTS . Bruxelles , 236
APPROBATIO N.
FA1 lu , par ordre de Monfeigneur le Garde des
Sceaux, le Mercure de France , pour le Is Décembre.
Je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impref
fion. A Paris , ce 14 Décembre 1778 .
DE SANCY.
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT,
rue de la Harpe , près Saint-Côme.
MERCURE
DE FRANCE.
15 Décembre 1778 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
SI
ODE BADINE.
I j'étois ce Dieu fuprême
Qui commande aux autres Dieux ,
Et que l'Axe du Ciel même
Tremblât au clin de mes yeux ,
JE ne mettrois point ma gloire
A raffembler dans les airs
3
Fij
124
MERCURE
Ces eaux ,
ċette vapeur
noire
Qui
défolent l'Univers.
Le Ciel pur & fans mélange
Annonceroit aux humains
Le fuccès de la vendange ,
Les beaux jours & les bons vins.
LES ris badins , la jeuneffe
Y feroient mes échanſons ,
Et les Nymphes du Permeffe
Formeroient de tendres fons,
JE danferois avec elles ,
Et je dirois aux Amours
des Belles De n'enflâmer
que
Capables
d'aimer toujours.
2
( Par M. ** .
L'ÉPREUVE
,
CONT
E,
SOPHIE
OPHIE avoit tout - à-la-fois cinq amans :
aucun n'avoit fait fur fon coeur une impreffion
vive ; aucun ne lui déplaifoit ; elle ne
favoit auquel donner la préférence.
Un jour elle leur dit : je fuis jeune , & mon intention
n'eft pas de m'enchaîner
en- core par ces liens indiffolubles
qu'on ne fe
DE FRANCE. 125
donne jamais que trop tôt . Si ma main vaut
autant que vos empreffemens femblent l'annoncer
, faites vos efforts pour la mériter ;
mais , je vous le déclare , je ne ferai mon
choix que dans quelques années.
Des cinq amans de Sophie , le premier
avoit beaucoup de difpofition à diffiper fon
bien. Les femmes , dit-il , fe prennent par
l'extérieur dépenfons beaucoup , & n'épargnons
rien.
Le fecond avoit un fonds d'économie qui
inclinoit à l'avarice. Avec une femme comme
Sophie , dit- il , qui penfe folidement , let
meilleur parti eft de fe montrer en état d'amaffer
une grande fortune : jetons - nous dans
le commerce.
Le troisième avoit l'ame fière & haute.
Sûrement , dit-il , Sophie qui penfe aveci
nobleffe , fe laiffera toucher par l'éclat de la
gloire : prenons le parti des armes.
Le quatrième étoit un homme de Cabinet .
Sophie , dit- il , qui a tant d'efprit , penchera:
du côté où elle en trouvera le plus continuons
de cultiver le nôtre , & tâchons de
nous diftinguer parmi les Savans.
Le cinquième étoit un homme oifif &
indolent , qui ne fe foucioit pas beaucoup
des affaires de ce monde : il ne favoit quel
parti prendre. Havde
Chacun fuivit fon plan , & le fuivit avec
cette ardeur que l'amour feul eft capable
d'infpirer,
Le prodigue fondit une partie de fon
Fiij
126 MERCURE
bien en habits , en équipages , en domeftiques
; il fit bâtir une belle maifon , la metbla
fuperbement , tint table ouverte , donna
des bals & des fêtes de toute efpèce : on ne
parloit que de fa générofité & de fa magnificence.
Le Négociant remua tous les refforts du
commerce , s'intéreffa dans toutes les parties
du monde , & devint un des hommes
les plus riches de fon pays. Le Militaire
chercha des occafions de fe diftinguet , &
en trouva. Le Savant redoubla fes efforts i
fit des découvertes , & fe rendit célèbre .
Cependant l'oifif faifoit fes réflexions ;
& , perfuadé qu'en reftant dans l'inaction :
il feroit exclus , il s'efforçoit de vaincre fon
indolence. Les biens qu'il tenoit de fes pères
lui femblèrent affez confidérables, & il n'avoit
point de goût pour le commerce. Le tumulte
de la guerre étoit trop oppofé à fon caract
tère il ne voulut . point prendre le parti des
armes. Il n'avoit jamais lu que pour fon
amufement ; les fciences ne lui paroiffoient
point valoir les peines qu'on fe donne
elles il ne fe foucia point de devenir favant.
Que faire done ? Attendons , dit-il , le temps
nous détermineta. Ainfi il refta à fa maifon
de campagne táillant fes arbres , lifant Horace
& la Fontaine , & allant voir de temps
en temps le feul objet qui troublât fa tranquillité.
Toujours dans la refolution de pren
dre un parti , il vit le temps s'écouler, & il
n'en prit aucuns silno ongitory cl
T
pour
DE FRANCE. 127
Le terme fatal approche , difoit-il quel
quefois à Sophie : vous allez vous décider ,
& ce ne fera sûrement pas en ma faveur.
Encore quelques jours , & c'eft fait de moi.
Cette folitude tranquille , ces bois , ces prés
délicieux , vous ne les embellirez point , vous
ne les animerez point par votre préfence.
Les jours fereins que je comptois paffer auprès
de vous dans la volupte la plus pure ,
n'étoient que des fonges flatteurs , dont l'amour
charmoit mon imagination. O Sophie !
tout ce qui remue les pallions & trouble le
repos des autres hommes , n'a eu aucun attrait
pour moi ; tous mes defirs fe font réunis vers
vous , & je vais vous perdre pour jamais !
Vous êtes trop jufte , lui répondoit Sophie ,
pour trouver mauvais que j'incline du côté
où je croirai trouver mon bonheur.
Enfin le terme arriva , & ce ne fut pas
fans beaucoup de réflexions que Sophie fe
détermina à prendre un parti .
Elle dit au prodigue : fi j'ai été l'objet de
vos diffipations, j'en fuis fâchée ; mais ce que
vous avez fait pour moi , vous l'auriez fait
indépendamment de moi. Votre goût pour
la dépenfe eft décidé. Vous avez diffipé une
partie de votre bien pour obtenir une femme ;
vous diffiperiez l'autre pour vous diftraire des
ennuis du ménage. Je vous confeille de n'y
jamais fonger.
Elle dit, au Commerçant , au Militaire &
au Savant je fais que vous m'avez marqué
beaucoup d'attachement ; mais je penſe auth
Fiv
128 MERCURE
que vous n'en avez pas moins marqué , vous
pour les richeffes , vous pour la gloire , &
vous pour les fciences. En effayant de fixer
mon penchant, chacun de vous fuivoit le fien;
chacun ag ffoit autant pour foi-même que pour
moi. Que je me donne à l'un de vous , il lui
reftera toujours des vues fur d'autres objets ;
l'un s'occupera de l'augmentation de fa fortune
, l'autre de fon avancement dans le
fervice , le troifième de fes progrès dans les
fciences. Je ne puis donc fuffire à aucun de
vous , & mon defir eft de remplir le coeur
de quelqu'un qui rempliffe le mien.
Le même jour elle vit le Solitaire. Vous
vous y attendez depuis long- temps , lui ditelle
; je vais enfin m'expliquer. Vous favez
ce que vos rivaux ont fait pour obtenir
ina main ; voyez ce qu'ils furent & ce qu'ils
font. Pour vous , tel vous avez été , tel
vous êtes. J'en crois voir la raiſon. Indifférent
fur toute autre chofe , vous n'avez
qu'une feule paffion , & j'en fuis l'objet. Je
puis feule vous rendre heureux. Hé bien !
mon bonheur fera de faire le vôtre. Je partagerai
les douceurs de votre folitude , & je
tâcherai de les augmenter.
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'Enigme eſt Bibliothèque ; celui
du Logogryphe eft Rofeau , où le trouvent
rofe , ours, eau, rue , ré, or.
DE FRANCE. 129
E' ś
ÉNIGM E.
comme l'hiver , vêtu légèrement ,
Je me donne , Lecteur , beaucoup de mouvement.
Si je porte un bâton , ce n'eft point pour mal faire ;
Debout , affis , couché , mon but eft de vous plaire.
A me voir , on diroit que , jeune audacieux ,
Je veux , nouveau Titan , efcalader les cieux.
Au défaut du grand jour , je marche à la lumière ,
Et parcours hardiment une étroite carrière ,
Non fans quelque péril , mais j'ofe le braver.
De Newton , de fa loi , fidèle profélite ;
Vers le centre toujours je pèfe , je gravite ;
Ma fùreté dépend de le bien conferver.
(Par M. Hubert )
1
LOGOGRYP H E.
LECTEUR , ECTEUR , j'ai le pouvoir de me faire fentir ;
Par moi-même je fuis une chofe infenfible ,
Commode , néceffaire ; il faut vous avertir
Qu'en mille occafions je fais un mal horrible.
Jadis fur les autels j'ai fait pâlir d'effroi ;
Mais aujourd'hui , fans crainte , on me porte fur foi.
Pour vous fuis -je encor un myſtère ?
Prenez trois pieds fans rien changer ,
Je peux vous faire voyager
F v
130
MERCURE
De l'un jufqu'à l'autre hémisphère ;
Vous pourriez voir fur le chemin
Une forte ville d'Afrique ;
D'un bout je tiens au corps humain ,
Mon coeur eft tout à la Mufiques
Je renferme un aimable lieu
Au printems couvert de verdure ,
Et cette utile créature
Dont l'Egypte le fit un Dieu.
L'argent vous feroit-il envie ?
Je donne une espèce ayant cours ;ien
Une montagne en Theffalie ,
Ou Hercule finit les jours.
A
54 XI
( Par le même, a
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Hiftoire Naturelle , Civile & Politique du
Tonquin, par M. l'Abbé Richard , Chanoine
de l'Eglife Royale de Vezelai ; 2 vol.
in-12 . A Paris , chez Moutard , Impri-,
meur-Libraire , rue des Mathurins , 1778.
Avec Approbation & Privilége du Roi.
LE Père Alexandre de Rhodès , Miffionnaire
Jéfuite , eft le premier qui ait donné
quelque idée du Tonquin , dans la relation
DE FRANCE. 131
de fon voyage aux Indes Orientales , imprimée
en 1653 , & dont on trouve un Extrait
dans le Tome IX de l'Hiftoire Générale
des Voyages. Ce que Tavernier raconte de ce
pays ne mérite aucune foi. Mais la relation
du Tonquin par Baron eft regardée comme
un guide sûr. On trouve auffi , dans les Recueils
des Lettres curieufes & édifiantes des
Miffionnaires , des détails affez exacts fur les
moeurs des habitans de ce Royaume , la forme
de leur Gouvernement , les productions
du fol , &c. Ces matériaux néanmoins n'étoient
pas fuffifans pour compofer une Hiftoire
Naturelle , Civile & Politique du Tonquin
; & quoique M. l'Abbé Richard convienne
qu'ils lui ont été utiles , il nous apprend
qu'il l'a rédigée fur d'excellens Mémoires
laiffes par M. l'Abbé de Saint- Phalle ,
Prêtre du Diocèfe d'Autun , Bachelier en
Théologie de la Faculté de Paris , lequel , au
moment d'entrer en Licence , partit pour
les Indes Orientales , où il exerça pendant
douze ans les pénibles fonctions de Miſſionnaire
au Tonquin. Il eft mort à Paris en
1766. Il paroît que ce pieux & fage Ecclé
fiaftique n'avoit eu d'autre deffeix que le
rendre compte à lui- intdéerseos sparqulia
lui étoient deveren avoit par le zèle
connoiffa nimé pour 1
propagation de la
♣
dry
avoit peu
d'ordre dans ces
Mémoires
F vj
132 MERCURE
le ftyle en étoit négligé. Ils ont reçu une nou
velle forme entre les mains de M. l'Abbé
Richard , qui a fu les élever à la dignité de
PHiftoire , & leur donner tout le degré d'intérêt
que devoit prendre fous la plume d'un
habile Écrivain, l'Hiftoire d'un Royaume qui
tient un rang confidérable parmi les Empires
de l'Afie Orientale. Elle eft divifée en deux
parties. La première contient la Defcription
géographique du Tonquin , & tout ce qui
regarde les moeurs , coutumes & ufages du
pays , la population , l'induftrie , le commerce
, les fciences , arts & métiers , le gouvernement
& fes révolutions , les revenus ,
richeffes & forces du Royaume , les impôts ,
les loix civiles & criminelles , l'ordre judiciare
; elle eft terminée par une digreflion fur
les loix fondamentales de la Chine , d'où font
tirées celles du Tonquin. La feconde partie
eft confacrée toute entière à l'Hiftoire des
Millions.
Il y a deux Souverains au Tonquin , quoiqu'un
feul porte le titre de Dova avec les
ornemens diftinctifs de la Royauté : il fem-
Me même en avoir les attributs. C'eft en fon
no que le loix fe promulguent ; il eft cenfé
Κύμα δι
nner dans la réalité il n'a au
cune part Gouv
fimulacre de la ajeftevent. Ce n'eft qu'un
fermé dans fon paine , n'ayle qui vit enqu'un
léger détacheme de tre ,
fervent d'efpions. Il n'en fort que
a
ordres
hi
DE FRANCE. 133
>
trois fois par an , pour des cérémonies particulières
, telles que la bénédiction des terres
qu'il fait, folennellement en labourant la
terre , comme l'Empereur de la Chine. Le
Général des Troupes de l'État eft le véritable
defpote. Il exerce la puiffance la plus abſolue
, & la tranfmet à fes defcendans , cette
Charge étant héréditaire dans fa famille depuis
trois fiécles . Ce partage bizarre de la
Souveraineté , qui en donne l'apparence à
l'un & la réalité à l'autre , tient aujourd'hui à
la Conftitution fondamentale de l'Etat , &
remonte à une révolution arrivée il y a plus
de trois cens ans. Un Pêcheur , nommé Mark ,
ofa ufurper le trône. Le peuple murmuroit.
Le voleur Tring, plus habile que Mark;
profita adroitement du mécontentement de
la nation , rendit la Couronne à fes anciens
Maîtres , & fe réſerva pour lui & fes defcendans
, le titre de Général des Troupes de
FÉtat il fe montra le premier Sujet & le
Miniftre de confiance du Monarque ; mais
fous ce voile de refpect & de dévouement ,
il fit attacher à fa place toutes les prérogatives
de la Puiffance Souveraine ; le Roi luimême
les rendit héréditaires dans la famille
de Tring , qui en jouit encore aujourd'hui.
Le Roi n'a point tenté de revendiquer les
droits de fa Couronne ; mais le Général des
Troupes a fouvent entrepris fur les reſtes de
l'ancienne puiffance du Dova. C'est lui qui
fait la cérémonie de purger les États du Ton
134 MERCURE
quin des efprits mal - faifans ; cérémonie que
le Roi feul avoit droit de faire , & qu'il a
laiffe ufurper par le Général.
و ر
"
M. l'Abbé Richard nous peint avec beau
coup de force extrême misère des peuples
foumis au defpotifme Oriental. « Au Ton
» quin , la nation eft pauvre , & la pau-
» vreté de chaque Sujet dérive de la misère
» de tous , & en compofe la maffe. C'eft
» un cercle de maux hors duquel le defpote
fe place imaginairement , & qu'il fait mou-
» voir par fes efclaves principaux , qui ne
font pas plus à fes yeux que le dernier de
fes Sujets , parce que toutes les fortunes
étant précaires , les dignités du moment
» l'induftrie & l'activité ne font pas fûres de
garantir de la misère commune. ... L'am-
» bition de fe diftinguer par des qualités
» éminentes & une grande réputation , eft
réputée criminelle dans tout État defpo-
» tique , fur-tout de l'efpèce de celui dont
» nous parlons , où l'autorité partagée entre
deux Souverains , ne peut qu'augmenter
fans ceffe l'inquiétude de celui qui l'a
» ufurpée..... Si quelques manufactures ,
quelques arts & l'agriculture y confer-
» vent encore quelque vigueur , c'eft rela-
» tivement aux befoins les plus indifpen-
» fables d'une population très - nombreuſe ;
la néceffité eft le feul encouragement qui
» les foutienne ; le Gouvernement ne s'y
intéreffe qu'autant qu'ils doivent fournir
ور
"
و د
"3
""
"
DET 7135
FRANCE.
ود
و ر
» aux taxes ». Encore l'encouragement de
la néceffité le réduit- il à peu de chofe au
Tonquin ; & ce qui y entretiendra tou-
» jours , plus que dans le refte de l'Orient ,
» l'aviliffement où la Nation eft réduite ,
c'eft fa polition même fur le globe , la
» chaleur toujours égale du climat , & la
» fertilité prefque certaine des terres. Le
» peu de denrées qu'il faut au peuple pour
» fubfifter , fe vêtir & fe loger , ne lui fait
» jamais fentir bien vivement l'aiguillon de
la néceffité qui excite fi puiffainment les
habitans des climats temperés , où l'inconftance
des faifons , l'incertitude des récoltes
» & lés, befoins de la vie les tiennent dans
» une activité continuelle , & les obligent à
» chercher des réffources dans l'induſtrie ...
» Un Defpote Oriental femble attacher fa
tranquillité & la foumiffion de fes fujets à
» la misère dans laquelle il les tient : cette
» idée eft la fuite de la manière dont les
» Miniftres , qui ne font attachés qu'à l'inté-
» rêt du moment , confidèrent les chofes.
» Le Defpote enfeveli dans la molleſſe , ne
» voit rien par lui-même , ne pense à rien
» s'il fort de cet état de langueur , c'eſt alors
» un furieux qui s'éveille , & qui , par fa
"9
"
conduite infenfée , ignorant la vraie cauſe
» du mal , fui donne une nouvelle activité ,
» au lieu d'en arrêter les progrès. Il accable
le peuple , le réduit au défeſpoir , & ne lui
laiffe plus d'autre efpérance que dans une
» révolution qui précipite le tyran de fon
""
ود
136 MERCURE
"
" troue , & entraîne dans fa chûte les inftru-
» mens de fes vexations » .
T
( Cet Article eft de M. Robinet )...
EXTRAIT d'un effai fur la Vie de Sénèque
sle Philofophe,furfes écrits &fur les règnes
de Claude & de Néron , in- 12 . A Paris ,
chez les Frères de Bure.
Ce Frontifpice manquoit à la collection
des Euvres de Sénèque , traduites par M. de
la Grange, Un des Écrivains les plus célèbres
de notre fiècle , a bien voulu en décorer
l'Ouvrage de fon ami ; & le plus
précieux monument qui nous refte de la
Philofophie ancienne , ne pouvoit être plus
dignement couronné.
La Vie de Sénèque , tracée d'un bout à
l'autre d'après Tacite & Sénèque luimême
, eft divifée en deux parties : l'une
regarde fa perfonne , l'autre regarde fes
écrits.
Dans la première , où l'on confidère le
Philofophe pratique , il ne s'agit pas feulement
de favoir ce qu'il a été , mais ce qu'il
lui étoit poffible d'être , c'est -à-dire , de
mefurer les forces de la nature , mife aux
épreuves les plus dangereufes de l'une & de
L'autre fortune & fans ceffe réduite au
choix des plus dures extrémités car telle
eft la fatalité des circonstances où s'eſt trouvé
Sénèque , qu'il feroit impoffible , même à
,
DE FRANCE.
137
l'imagination , de tracer à l'homme une
route plus difficile & plus gliffante pour la
fageffe & pour la vertu .
On voit d'abord Lucius Annæus Sénèque
né à Cordoue , & tranfplanté à Rome ,
dès fon enfance , avec fa famille , y faire fes
premières études vers la fin du règne d'Au
gufte , s'y appliquer à la Philofophie , s'en
détacher pour le barreau , y plaider fes premières
cauſes , & s'y diftinguer fous Tibère;
exciter par fon éloquence l'envie de Caligula
, & , au moment où ce tyran féroce
& infenfé a réfolu fa mort , ne devoir fon
falut qu'à la pitié d'une Courtilanne * . On
le voit cédant à l'ambition & aux inftances
de fes parens , fe mettre au rang des Candidats
ou Afpirans aux fonctions publiques ,
obtenir la quefture , l'exercer quelque temps,,
bientôt renoncer aux affaires pour s'adonner
à la Philofophie , & pour l'enfeigner à des
hommes qui n'ayant plus de courage ,
avoient befoin de conftance , & qui, tous les
jours expofés à perdre leurs biens ou leur vie,
devoient favoir les méprifer. Alors rendu recommandable
par fes vertus & par fon éloquence
, chéri des gens de bien , & par-là ,
regardé comme un homme très-dangereux
dans une Cour très-corrompue , admis dans
l'intimité de Julie , fille de Germanicus ,
* Comme Sénèque étoit d'une maigreur extrême ,
la courrifanne dit au tyran : pourquoi ôter la vie à
un moribond?
138 MERCURE
que Meffaline redoutoit , & qu'elle fit accu
fer d'adultère ; Sénèque eft impliqué dans les
délations du crime imputé à Julie , commę
en étant complice , ou du moins confident ;
il eft exilé dans la Corfe , d'où , rappelé
par Agrippine vers la fin du règne de Claude,
il eft comblé d'honneurs & de richeffes , &
chargé de former l'efprit & le coeur du jeune
Néron.
Сс
Ici l'Hiftorien diftingue trois époques
dans l'inftitution de Sénèque , comme dans
l'ame de fon Elève. « Le Maître en conçoit
» d'abord les plus hautes eſpérances ; il voit
fes moeurs fe corrompre , & il s'en afflige
; lorfque fes vices , fa cruauté, fa dépravation
, fes fureurs fe développent , il
» veut fe retirer ». Enfin il obtient fa retraite ;
mais accufé fur le plus foible indice
d'avoir confpiré avec Pifon , il eft condamné
à fe couper les veines , & il meurt
avec la conftance & l'égalité d'ame d'un
Sage confommé.
"
,
On fent combien il devoit être dangereux
de profeffer hautement l'amour de la fageffe
& de la vérité fous les règnes d'un
fcélérat profond comme Tibère , d'une bête
féroce comme Caligula , d'un Prince foible
comme Claude,abandonné à des proftituées &
à d'infames affranchis , d'un prodige de perfidie,
d'impudicité, de cruauté comme Néron.
C'eft dans ces temps , où le feul nom de la
vertu étoit fufpect & odieux , que Sénèque
ofa l'enſeigner.
DE FRANCE. 132
Il paroit cependant que , modéré dans fa
conduite comme dans fa doctrine , il fut
concilier la févérité de fes principes & de
fes moeurs , avec la prudence & les ménagemens
d'où dépendoient fon repos & fa
vie. Il fut tranquille , & même en crédit
fous Tibère. Caligula , qui affectoit de méprifer
fon éloquence , qu'il appeloit dufable
fans ciment , fe contenta d'en être en
vieux , & dédaigna de l'en punir.
La première epoque de fon malheur fut
fa liaifon avec Julie , nièce de Claude , livré
à Meffaline & à les Affranchis. " A l'infçu
» de Claude , Julie eft enlevée , envoyée en
exil , & mife à mort. On infifte fur l'éloi
gnement de Sénèque , & Claude le figne ».
La Corfe étoit alors une ifle fauvage & dé
ferte , il y fut huit ans en exil.
ور
ور
وو
Séneque ne fut ni l'amant de Julie ni
le confident de fes intrigues. Il étoit âgé
» d'environ quarante ans , fage , prudent &
» valétudinaire , il étoit marie , il avoit des
» enfans ; il aimoit fa femme , il en étoit
aimé , il jouiffoit de l'eftime & du refpect
de fa famille , de fes amis , de fes concitoyens
: fentimens qu'on n'accorde pas
22 aufli unanimement à un hypocrite de vertu .
Julie étoit à la fleur de l'âge , dans une
» Cour voluptueufe , entourée de jeunes
» ambitieux , qui fe feroient empreffés à lui
plaire , s'ils avoient pu fe flatter d'y réuflir.
L'exil de Séneque fur l'ouvrage d'un infame
, d'un ftupide & de trois fcelerats .
ور
2)
"
22
140 MERCURE
و د
و د
» Mais il me plaît (dit l'Hiftorien) d'en croire
» à l'imputation de la dernière des profti-
» tuées , à la crédulité du dernier des imbécilles
, & aux calomnies impudentes d'un
» Suilius , le plus méprifable des hommes
de ce temps : je veux que Julie ait confié
» fes amours à Sénèque , ou que Sénèque
»au milieu des élégans de la Cour , fe foit
» propofé de captiver le coeur de Julie , &
qu'il y ait réuffi : qu'en conclurai-je ? Que
» le Philofophe a eu fon moment de vanité,
fon jour de foibleffe. Exigerai-je de
l'homme , même du Sage , qu'il ne bron-
» che pas une fois dans le chemin de la
و د
ود
"
» vertu ? »
Il eft certain qu'on eft févère fur les
moeurs de celui qui donne des leçons de
moeurs ; & on a quelque droit de l'être :
car la première épreuve de la Philofophie
eft de rendre meilleur celui qui la profeffe ;
mais heureuſement pour fa gloire , il n'y a
point ici à balancer entre Julie & Meffaline ,
entre Sénèque & Suilius.
Ce font les calomnies de ce délateur , qué
Dion Coffius , le Moine Xiphilin , & tous
les détracteurs de Sénèque , depuis fon fiècle
jufqu'au nôtre , ont fucceffivement répétées.
Suilius fut l'ennemi de Sénèque dans tous
les temps ; cette haine éclata fur - tout lorfque
, fous Néron , la loi Cincia fut renouvellée,
contre la rapine des Avocats. Suilius,
l'un des plus avides , pourfuivi pour fes
DE FRANCE. 14
exactions , récrimina contre Sénèque qui
faifoit revivre la loi.
Il hait , difoit-il , les amis de Claude ,
fous lequel il a fouffert un exil bien mérité :
Auteur d'écrits frivoles , qu'il fait admirer à
de jeunes ignorans , il eft jaloux de quiconque
emploie une véritable & faine éloquence
à la défenfe des citoyens. Suilius a été Quefteur
de Germanicus ; Sénèque a été corrupteur
de la Maifon de ce Prince : recevoir de
la gratitude d'un Client la récompenfe d'un
Service honorable , feroit-ce donc un plus grand
crime que de corrompre les filles de nos Empereurs
? Par quelle eſpèce de Philofophie
fuivant quellemaxime des Sages, a- t- il amaſſé
trois cens millions de feflerces en quatre ans ?
A Rome , il enveloppe dans fes filets & les
teftamens & les biens de ceux qui n'ont pas
d'héritiers ; fes ufures exorbitantes épuifent
l'Italie & les Provinces : Suilius jouit d'un
bien modique , acquis par fon travail ; il bravera
l'accufateur, le péril , tout , plutôt que
d'aller flétrir une gloire ancienne & légitime
aux pieds de ce Parvenu.
66
Quel eft celui qui parle ainfi ? Qui le
» croiroit ? Un impudent , enrichi par la dé-
» lation , le plus infame des métiers ; l'au-
» teur de la mort violente d'une foule de
ور
citoyens de l'un & de l'autre fexe ; un fcé
» lérat , dont les crimes appeloient la hache.
» Il faut, ce me femble , reprend l'Hiftorien,
» être tourmenté d'une cruelle répugnance
» à croire aux gens de bien , pour s'en rap142
MERCURE
» porter aux imputations d'un Suilius , d'un
» délateur par etat , d'un furieux , & c » .'-
La Philofophie a eu dans tous les temps
des ennemis de ce caractère ; & dans tous
les temps la diffamation eft retombée fur les
diffamateurs.
Mais un reproche dont il n'eft pas auffi
facile de laver Sénèque , c'eſt d'avoir écrit
dans fon exil la confolation à Polibe , Ouvrage
plein d'adulation pour le tyran qui
l'opprimoit. Jufte- Lipfe ne pouvoit croire
que ce fragment fût de Sénèque ; le favant
& judicieux Éditeur de la nouvelle traduction
de fes OEuvres , nie formellement qu'il
foit de lui , & donne à fon opinion beaucoup
de force & de vraisemblance * . L'Auteur
de la Vie que nous annonçons eft du
même avis ; mais , en dernière inſtance , il
veut bien fuppofer , à la manière de Cicéron
, que le Philofophe, abattu par le mal
heur , ait eu cette foibleffe , & il a le courage
de l'en croire excufable. « Nous for-
„ tons , dit- il , d'une table ſomptueuſe , noųs
refpirons le parfum des fleurs
و د
و د
, nous
» goûtons la fraîcheur de l'ombre dans des
jardins délicieux , ou , lorfque nous ju-
» geons le Philofophe Sénèque nous ne
»fommes pas en Corfe , nous n'y fom-
» mes pas depuis trois ans , nous n'y fommes
ود
Voyez l'examen de la confolation à Polibe ,
dans la feconde partie de la vie de Sénèque.
DE FRANCE. 143
ود
pas feuls . Cenfeurs , ne vous montrez pas
li févères , car je ne vous en croirai pas
» meilleurs ».
C'est ainsi que l'apologifte de Sénèque voît
toujours l'homme dans le fage , & invite
ceux qui voudroient n'y voir que le héros ,
à fe mettre à ſa place avant de le juger .
Après la mort de Meffaline , dépeinte
ici avec l'énergie & la rapidité du pinceau
de Tacite Claude époufe Agrippine
adopte Néron , & meurt empoisonné .
ر ر
il
C'est ici l'époque fatale de la vie de Senèque
: il eft rappelé de l'exil , revêtu de la
prêture , dans la plus haute faveur d'Agrippine
, & choifi par elle , avec Burrhus , pour
Inftituteur du jeune Domitius deſtiné à l'Empire.
Alors fe préfentent en foule les reproches
faits à Sénèque Pourquoi a-t-il donné dans
le piége de la faveur & des bienfaits d'une
femme dont il devoit connoître l'ambition
& la méchanceté ? Pourquoi s'eft - il chargé
de l'éducation de fon fils ? Pourquoi a -t-il eu
la baffeffe de compofer pour lui l'Oraifon
funèbre de Claude ? Pourquoi , lorfqu'il a
vu Néron fe corrompre & fe dépraver , ne
s'eft-il pas éloigné de lui ? Pourquoi a-t-il
été le confident , le complaifant de fes amours
avec Acté & avec Popée ? Pourquoi a- t- il
applaudi à fon aviliffement dans un cirque
& fur un théâtre ? Comment a-t- il pu confeiller
à Néron l'affaffinat de fa mère ? Pourquoi
du moins , inftruit de cet horrible def
144
MERCURE
1
fein , n'y a-t-il oppofé qu'un filence timide ?
Pourquoi n'a-t-il démandé à fe retirer de
fa Cour , qu'après que Néron a eu mis le
comble à fes attrocités & à fes turpitudes
? Quoi , dit-on ! Néron s'abandonne
aux excès les plus monftrueux de la debauche
& de la cruauté ; & Sénèque reste auprès
de lui ! Néron reçoit les careffes impudiques
de fa mère au milieu d'un feftin ; &
Sènéque refte ! Au milieu d'un feftin Britannicus
eft empoifonné , Néron regarde fon
ouvrage d'un oeil tranquille ; & Sénèque
refte ! Néron confulte avec Burrhus & avec
Sénèque lui-même fur le meurtre de ſa mère ;
il le réfout , il l'exécute ; & Sénèque refte ,
& il écrit l'apologie du parricide ! « Néron
époufe aux yeux de fa Cour l'Eunuque
» Sporus , & il eft époulé par l'affranchi
Doriphore ; après un de ces feftins monf-
» trueux , où l'on voyoit la profufion , le
» luxe , la crapule , la joie tumultueuſe confondues
, il fe couvre la tête du voile
» nuptial , les Arufpices font appelés , la
» dot eft ftipulée , le lit préparé , les tor-
» ches de l'hymen font allumées , il fe marie
» à Pithagoras , un des infâmes Acteurs de
» la fête , & fe foumet , à la clarté des lu-
و د
ود
99
mières , à ce que la nuit couvre de fes
» ombres dans l'union légitime des deux
" fexes » ; & Sénèque , inftruit de toutes
ces infamies , les diffimule & refte encore !
Enfin , Rome eft livrée aux flammes , &
felon toutes les apparences , ce crime, qui
raffemble
DE FRANCE.
145
raffemble toutes les cruautés , eft le chef-"
d'oeuvre de Néron ; & Sénèque pour fe
délivrer de ce monftre , ou pour le délivrer
de lui , attend que les bruits de la Cour & la
faveur d'un Tigellin l'avertiffent de fa diſgrâce!
L'Hiftorien réfute ces accufations , les
unes comme fauffes , les autres comme injuftes
, les autres comme trop fevères , mais
toutes avec la fincérité d'un Juge impartial ,
fans rien diffimuler & fans rien affoiblir.
Il eft faux que Sénèque fût du nombre
des Spectateurs qui applaudiffoient Néron
lorfqu'il chantoit fur un théâtre : Tacite ne
le dit que de Burrhus , & marens Burrhus &
laudans ; il l'auroit dit de même de Sénèque.
D'ailleurs " cette calomnie de Dion eft dé-
» mentie par les infâmes Courtifans du plus
infâme des Princes , qui , pour perdre
Sénèque , l'accufoient du rôle oppoſe : "
Ilfe moque de vous , difoient-ils à Néron ;
il parodie vos vers & votre chant : Oblectamentis
principispalàm iniquum, detrectare vim
ejus equos regentis ; inludere voces , quoties
caneret. Tacit. Annal. Lib. 14 , Cap. 52. )
39
"3
Il eſt également faux que Sénèque favorisât
les amours de Poppée. L'Hiftorien avoue
cependant qu'il dût être bien-aife de trouver
dans Poppée un contre-poids à l'ambition
d'Agrippine , qu'il regardoit comme plus
dangereufe que le crédit d'une maîtreffe * . Il
* Cupientibus cunctis infringi matris potentiam.
( Tac. Ann. L. 14 , C. I.
15 Décembre 1778.
G
146 MERCURE
"
y a plus d'apparence qu'il ſe prêta à l'in ?
trigue d'Acté ; Néron lui en avoit fait confidence
, & dès-lors fa pofition étoit difficile .
Ramener l'Empereur à Octavie , la tenta-
» tive étoit honnête , mais inutile : approu-
» ver fa paflion pour Acté , cela ne conve-
" noit ni à fon caractère , ni à fes fonc-
» tions ; cependant l'Inftituteur plus prudent
» que la mère , regarda cet amour comme
» un frein qui modéreroit , du moins pour
» un temps , la fougueufe intempérance du
" jeune homme , & fauveroit du trouble &
de l'infamie les plus illuftres familles ».
ور
Il eft faux fur-tout que Séneque eût conſeillé
ni approuvé l'affaflinat d'Agrippine : voici le
fait tel que Tacite le raconte. Néron ayant appris
que fa mère s'étoit fauvée du navire où l'affranchi
Anicet , Commandant de la flotte
de Misène , avoit promis de la faire périr ,
fut lui-même faifi d'effroi. Il croit voir
Agrippine tranfportée de fureur ameuter
» les Efclaves , animer le peuple ; foulever
» les troupes , faire retentir de fes cris le
» Sénat , les places publiques , raconter fon
naufrage , montrer fa bleffure , & révéler
les meurtres de fes amis, Si elle paroît en
» fa préfence , que lui répondra-t- il ?
و د
و د
» Il fait appeler Sénèque & Burrhus.
» Étoient-ils , n'étoient -ils pas inftruits du
» projet de la nuit précédente ? Après
* Il paroît , par le langage de Burrhus , qu'il en
étoit inftruit dans ce moment.
DE FRANCE. 147
"
» cet attentat , jugèrent-ils l'affaire telle-
» ment engagée , qu'il fallût que Néron
périt fi l'on ne prévenoit Agrippine ?
» Ce qu'il y a de certain , c'eft que le
» monftre s'expliqua nettement avec fes
Inftituteurs. L'horreur les faifit. Parlez ,
» leur dit Néron , & fongez que vous répondrez
de l'événement fur vos têtes. Sé .
nèque regarde Burrhus , & lui demande
» s'il faut ordonner aux Soldats d'égorger
» la mère de l'Empereur ?
39
99
» Burrhus répond que les Prétoriens dé→
» voués à la famille des Céfars , & à qui
» la mémoire de Germanicus eft préfente ,
" ne porteront jamais des mains meurtrières
» fur fa fille , puis , s'adreflant à Néron , il
» ajoute : Je commande à de braves Soldats:
» fi vous avez besoin d'affaffins , cherchez-
» les ailleurs ; & que votre Anicet n'achèvet-
il ce qu'il vous a promis ? Anicet y con-
» fent , & Néron dit avec indignation : Je
règne d'aujourd'hui , & c'est à un affran
» chi que je le dois *.D
» On jugera mal la poſition & la conduite
des honnêtes gens que leur mau--
» vais deftin avoit approchés de Néron , fi
» l'on oublie qu'on ne s'explique pas avec
fon Prince comme avec fon ami , ni avec
» un Neron comme avec un autre Prince .
» Burrhus & Sénèque en dirent affez pour
» marquer leur profonde horreur , exciter
* Voyez fur ce paſſage la Note de l'Éditeur.
G
248 MERCURE
la fureur , les menaces , les reproches de
» Néron , & expofer leur vie.
»
❤
""
"
» Il y a des circonstances , telles que celles-
" ci , où le difcours perdra toute fa force ,
fi l'on ne fe peint pas le ton , le regard ,
» le maintien de celui qui parle : il faut voir
la confternation fur le vifage de Sénèque ,
l'indignation fur celui de Burrhus. Ce n'eft
» point pour difculper ces deux vertueux
perfonnages , que Tacite a dit que leurs
» remontrances auroient été inutiles . Il me
fait entendre qu'elles furent aufli énergiques
qu'elles pouvoient l'être , & que plus
» fortement prononcées , elles auroient oc-
» fionné trois meurtres au lieu d'un ».
ر د
"
Pour juger s'il y avoit du courage dans
leur conduite , qu'on la compare avec cellede
Rome entière, après le meurtre d'Agrippine.
" On immoloit des victimes aux Dieux pro-
» tecteurs de Néron ; on ordonnoit des jeux
» annuels aux fêtes de Cérès , jour où la pré-
» tendue confpiration d'Agrippine avoit été.
» découverte : on décernoit une ftatue d'or à
» Minerve dans le palais , en face de celle du
parricide. Le jour de la naiffance d'Agrip-.
» pine étoit écrit dans les faftes entre les .
» jours funeftes » .
"9
Ajoutons à toutes ces baffeffes l'accueil .
que l'on fait à Néron à fon retour de la..
Campanie. " Les Sénateurs fendent les flots
du peuple qui fe preffe fur leur pallage ;
» des femmes , des enfans font diftribués
» grouppes felon leur âge & leur fexe :
و د
par
DE FRANCE. 149
"
"
» on a élevé des gradins en amphithéâtre ,
» tels qu'on en ufe aux fpectacles & dans
les fêtes triumphales , & ces gradins font
» couverts de citoyens & de citoyennes.
» Telle fut l'entrée de Néron , couvert &
» fumant du fang de fa mère.
,
Quant à la lettre de Néron , pour pallier le
rime de la mort d'Agrippine, Sénèque pouvoit-
il ne pas la dicter , ou pouvoit- il la
dicter autrement ? « Je penfe , dit l'Hifto-
» rien , que ce ne fut point à ce mépri-
» fable Sénat , à ce corps fans autorité
,, fans ame , fans pudeur , fans dignité , qui
» avoit déjà préfenté au parricide fa féli-
" citation , & aux immortels fes actions
» de graces ; mais que ce fut aux Citoyens
» parmi lefquels il reftoit encore de braves
» gens à redouter , que cette lettre , deſtinée
» à devenir publique , fut réellement adref-
» fée. Après un exécrable forfait auquel il
» n'y avoit plus de remède , que reftoit-il à
» faire , finon d'en prévenir , s'il étoit poffible
, d'autres amenés par des troubles &
des confpirations » ?
ל
Ce qui reftoit à faire dans ces horribles
circonftances ; c'étoit , ce que l'on fit
plus tard , c'étoit de délivrer le monde
d'un monftre qui fouloit aux pieds toutes
les loix de la nature , & qui étoit en guerre
avec le genre humain * ; mais les feuls -
* On prononçoit devant lui le proverbe Grec ,
G iij
150
MERCURE
w
hommes fur la terre auxquels il n'étoit pas
permis de tuer Néron , c'étoient Sénèque &
Burrhus.
»
22
و ر
"
Sénèque obéit donc à un maître féroce
» en adreſſant au Sénat , ou plutôt au peuple
, au nom de l'Empereur , quelques
» motifs qui pouvoient affoiblir l'atrocité
» de fon crime ; & ces actions , ce n'eft pas
dans le fond d'une retraite paifible , où la
fécurité nous environne , qu'on les juge
fainement : c'eft dans l'antre de la bête
» féroce qu'il faut être , ou fe fuppofer ; c'eſt
» devant elle , fous fes yeux étincelans , fes
ongles tirés , fa gueule entre- ouverte &
dégouttante du fang d'une mère ; c'eſt-là
qu'il faut dire à la bête : Tu vas me dé-
» chirer , je n'en doute pas ; mais je ne ferai
» rien de ce que tu me commandes. Qu'il cft
aife de braver le danger d'un autre ! de lui
preferire de l'intrépidité ! de difpofer de fa
» vie ! Encore , quel eût été le fruit de ce
» facrifice ? Un nouveau crime » .
ور
و د
33
و د
"
Mais pourquoi s'être enfoncé dans l'antre ?
Pourquoi le fage Sénèque s'eft - il chargé
d'élever Néron ? Parce qu'il a efpéré de former
un bon Prince , que c'étoit le plus grand
fervice qu'un Philofophe pût rendre au
monde ; & en effet , les cinq premières an
nées du règne de Néron juſtifioient cette efque
tout périffe après ma mort . Il le corrige & dit :
de mon vivant.
DE FRANCE.
If i
&
ود
ور
و ر
pérance , ces cinq années , dont Trajan a dit
que nul autre régne ne peut leur être comparé.
Et qui n'y eût pas été trompé comme
Sénèque & Burrhus ? « C'étoit au temps à
», leur apprendre que l'élève qu'on leur avoit
», confie n'étoit pas digne de leurs foins ; que
l'Empereur qu'ils approchoient ne meri-
» toit ni leur attachement , ni leurs leçons ,
» ni leurs fervices , ni leurs confeils. Lorfqu'à
travers le preftige de quelques fignes
» de vertu , ils eurent démêlé le germe de la
» cruauté & de tous les vices prêt à éclore ,
» ils s'occupèrent , finon à l'étouffer , du
» moins à en retarder le développement.
» L'un, de moeurs auftères, c'étoit Burrhus 3
» formoit Néron à l'art militaire : l'autre ,
Sénèque , tempérant d'affabilité la fageffe ,
lui enfeignoit l'éloquence ; tous les deux
agiffoient de concert pour diriger plus fa-
» cilement vers des plaiſirs licites la jeuneſſe
» fougueufe de leur élève , s'il arrivoit que
la vertu fût lui fans attrait. Burrhus
» étoit Préfet ou Gouverneur de Rome
emploi important qui le rendoit maître de
» toute l'Italie. Sénèque étoit chargé des
affaires du cabinet il étoit l'orateur du
» Prince ; il dreffoit les Édits , minu-
» toit les lettres circulaires , nommoit aux
» Gouvernemens des Provinces , & veilloir
» au maintien du bon ordre dans le palais ».
Chargé de faire parler fon élève , & dans
les harangues & dans les lettres qu'il compofoit
pour lui , il lui prêtoit les fentimens
"
ود
و د
ور
و د
و ر
2
pour
:
Giv
152
MERCURE
de juſtice & d'humanité qu'il vouloit graver
dans fon ame * ; il lui faifoit parler le langage
de la bonté , de la clémence : rufe innocente
& prefque infaillible pour lier un jeune
Souverain , qui ne feroit pas né méchant ,
à la pratique de la vertu , & pour lui donner,
& à fes propres yeux , & aux yeux de la nation
, un caractère qu'il n'oferoit démentir
tant qu'il lui refteroit quelque pudeur.
C'eft dans cet efprit que fut compofé par
Sénèque le Difcours que prononça Néron à
fon entrée dans le Sénat : il ne manque ni de
confeils ni d'exemples pour bien
30
gouverner;
il
Néron fé refufoit à l'étude de la Philofophie,.
d'après le confeil de fa mère , qui lui perfuada que
cette fcience étoit nuifible à un Souverain , « c'eft - à-
» dire , à un tyran , dit l'Hiftorien ; car c'étoit la
valeur du mot dans la bouche d'une femme auffi
impérieufe. Quoi ! Part de modérer fes paffions ,
» de connoître fes devoirs & de les remplir , d'exer-
» cer la clémence & la juftice , de connoître les
» vraies limites de fon pouvoir , les prérogatives
» inaliénables de l'homme , de les refpecter ; cet
» art, dis-je , eft nuifible à un Souverain , & il ne
» doit point entrer dans le plan de l'éducation d'un
» Prince ! Ce confeil d'Agrippine eft celui que don-
» neront toujours aux enfans des Rois ceux qui fe
.53.
propoferont de les abrutir pour les gouverner. Il
» eft important pour eux qu'ils foient vicieux & fainéans.
Agrippine apprit , avec le temps , qu'on ne
travaille pas impunément à rendre fon maître fot
& méchant. Puiffent les imitateurs de fa politique
recevoir la même récompenfe qu'elle en obtint !
፡
DE FRANCE. 153
n'apporte au trône ni haine ni reffentiment ; il
n'a pas
d'autre plan àfuivre dans l'adminif
tration que celui d'Augufte , il n'en connoît
pas un meilleur ; les abus récens , dont on murmure,
feront réformés ; il n'attirera point à
lui feul la décifion des affaires ; lefort des accufateurs
& des accufes ne dépendra plus des
intérêts d'un petit nombre de gens en faveur ;
rien àfa Cour nefe fera par argent ou par intrigue
; il ne confondra pas les revenus de
l'Etat avec lesfiens. Que le Sénat rentre dès
ee moment dans fes anciens droits ; que les
peuples de l'Italie & des Provinces ayent à
fe pourvoir aux Tribunaux des Confuls , &
que les audiences du Sénat foient follicitées
par ces Magifirats : il fe renfermera dans le
devoir defa place , le foin des armées ; le Sénat
fera maître de faire les réglemens qu'iljugera
de quelque utilité ; les Avocats ne recevront
à l'avenir ni argent ni préfents ; & les
Quefteurs défignés ne fe ruineront plus en fpectacles
de Gladiateurs.
Sénèque pouvoit-il tracer à fon élève un
plan de conduite plus fage ? Le Sénat pénétra
fi bien l'intention du Philofophe , qu'il ordonna
que ce Difcours feroit gravé fur des
tables d'airain , & lu publiquement tous les
ans, au premier Janvier.
Dans l'Éloge funèbre de Claude , prononcé
par Néron , Sénèque eut le même deffein.
Claude étoit né bon ; il avoit annoncé au
commencement de fon règne les qualités
d'un excellent Prince ; il avoit fait beaucoup
Gv
154
MERCURE
de bien ; & même depuis qu'il s'étoit livré à
Meffaline & à fes affranchis , il s'étoit montré
plus foible que méchant. Sénèque , en
diffimulant ce qu'il y avoit eu de honteux &
de criminel dans fa vie , n'avoit eu qu'à louer
ce qu'il y avoit de louable , & cet Éloge étoit
une leçon pour celui qui le prononçoit.
C'étoit encore une adulation , fans doute ;
& l'Hiftorien , loin de l'excufer , s'élève avec
beaucoup de force contre l'ufage de flatter
ainfi un mauvais Prince après fa mort.
Mais Sénèque affujetti à l'ufage, & aux vo
lontés d'Agrippine & de l'Empereur , ne pou̟-
voit que diffimuler le mal , ne parler que du
bien; & fi l'éloge du bon fens & de la prudence
de Claude parut ridicule aux Romains
, c'eft qu'ayant oublié les heureuſes
prémices de fon règne , ils ne pensèrent qu'à
fes temps de foibleffe , d'imbécillité & d'aviliffement.
Enfin , pourquoi du moins Sénèque , en
voyant fon Élève corrompu , avili , plongé
dans la débauche la plus infàme , cruel jufqu'à
l'atrocité, ne s'étoit-il pas éloigné de lui ?
و د
Que ne fait - on le même reproche à la
mémoire de fon Collègue ? " Il n'y a guères
» qu'un fentiment fur le caractère & fur la
» conduite de Burrhus , & l'on eft partagé
d'opinion fur Sénèque. C'est qu'on exige
» moins apparemment d'un Militaire que
d'un Sage : c'eft que le Philofophe ne s'occupe
point à dénigrer l'homme vertueux
de la Cour , & que l'homme de Cour
ود
30
DE FRANCE. 155
samufe fouvent à dénigrer le Philofophe.
» Quoi donc , ce titre impofe-t-il une
» force , une élévation d'ame , dont toutes
» les autres conditions foient difpenfées ? Ce
qu'on interdit au Philofophe , le Noble le
» fera fans s'avilir ! Si telle eft l'opinion des
grands & du peuple , on ne fauroit penfer
» ni plus dignement de la Philofophie , ni
plus baffement de toutes les autres fortes
» d'illuftration »,
""
ور
و د
La retraite de Sénèque étoit aufli dangereufe
à demander que difficile à obtenir. Il
la demanda cependant ; & l'on verra par
la réponſe de Néron , à quel monftre de
duplicité & de perfidie il avoit à faire.
. Seigneur , lui dit enèque , il y a qua-
» torze ans qu'on m'approcha de vous , &
» que l'efpoir de l'Empire me fut confié ; il y
» en a huit que vous régnez . Dans cet inter-
» valle , vous n'avez comblé de tant d'honneurs
& de richeffes , qu'il ne manque à
» ma félicité que d'en modérer l'excès. Les
» grands exemples dont je me fervirai ne fe-
» ront pas de mon rang , mais du vôtre.
» Votre aïeul , Augufle , permit à Agrippa
» de fe retirer à Mitilène ; à Mécène de jouir,
» dans la ville même , de l'oifiveté d'un afyle
éloigné. L'un Tavoit fuivi dans les camps ,
» l'autre avoit exercé fous fes ordres plu
» fieurs fonctions pénibles : tous deux avoient
» été magnifiquement récompenfés , mais
pour des fervices importans. Des leçons
données , & pour ainfi dire dans Po
ود
Gvj
156
MERCURE
» bre , illuftrees par l'honneur d'avoir con-
» couru aux premiers foins de votre jeuneffe ,
» n'étoient que trop bien acquitees ; & ce-
"" pendant , Seigneur , vous avez raffemblé
» fur moi une faveur fans bornes , une richeffe
immenfe ; c'eft à un tel point que.
» je me dis fouvent à moi-même : Né dans
» la Province & dans l'ordre des Chevaliers,,
» on te compteparmi les Grands de la ville !
» Homme nouveau , tu brilles entre les Nobles ,
» parmi les citoyens décorés d'une longue
» illuftration! Cette ame , à qui la modicité
» fuffifoit , qu'eft- elle devenue ? Celui qui
» plante defi beaux jardins , qui fe promène
» dans ces maifons de campagne , qui possède
» tant de terres , quijouit d'un énorme revenu ,
» c'eft Sénèque.
ود
ور
و د
"
» Mon unique défenſe , c'eft qu'il ne m'a
» pas été permis de m'oppofer à votre bien-
» faifance ; mais nous avons comblé la me-
»fure : vous , en m'accordant tout ce que
» le Prince peut accorder à fon ami ; moi ,
» en recevant tout ce qu'un ami peut accepter
» de fon Prince. L'excès irrite l'envie : à la
hauteur qui vous place au-deffus d'elle &
de toutes les chofes de la terre , vous lui
échappez ; mais elle pèſe fur moi , & j'ai
» befoin d'un appui. A la guerre , en voyage,
» fi j'étois excédé de fatigue , je folliciterois
» du fecours : c'eft ainfi que fen uſe dans le
» chemin de la vie. Je fuis vieux , incapa
» ble des moindres foins ; & dans l'impoffibi-
»lité de porter plus loin le fardeau de mon
"
DE FRANCE. 157
» opulence , je demande qu'on m'en foulage.
Ordonnez , Seigneur,à vos Intendans de pren
» dre l'adminiftration de mès biens & de les
» réunir aux vôtres ; je ne me précipite point
» dans l'indigence : dépouillé de ces chofes ,
» dont l'éclat m'éblouit , la portion de temps
» qui m'étoit ravie par le foin de ces cam-
» pagnes & de ces jardins , retournera à la
» culture de mon efprit. Vous êtes dans la vi-
» gueur del'âge , l'expérience d'un long règne
» vous a fortifié dans l'art de commander :
>> fouffrez que vos amis fe repofent dans leur
» vieilleffe ; il vous fera même glorieux d'a-
» voir élevé à la grandeur celui qui pouvoit
fupporter la médiocrité » .
Voici la réponſe de Néron , telle à peuprès
qu'il la fit.
93
Ce que votre Difcours prémédité offre
» d'abord à mon efprit * , c'eft qu'une des
premières obligations que je vous ai , eft
» de m'avoir appris à me tirer également &
des chofes attendues & des inattendues.
Agrippa & Mécène obtinrent de mon ancêtre
le repos après les travaux ; mais Augufte
étoit dans un âge où fon autorité fuppléoit
à la variété de leurs inftructions , &
ne dépouilla ni l'un ni l'autre de ce
ל כ
93
לכ
39 il
* Le début de Néron nous femble encore plus
adroit dans Tacite : Quod meditata orationi tua
ftatim occurram, id primùm tui muneris habeo , qui
me non tantùm pravifa , fed fubita expedire docuifti .
Annal. Lib. XIV . C. SS ..
158 MERCURE
33
qu'ils tenoient de fa munificence. Ils en
» avoient bien mérité par leurs fervices à la
» guerre , & dans les périls où il avoit paffé
» fa jeuneffe ; & je crois qu'en pareille cir-
» conftance , ni votre bras , ni vos armes
» ne m'auroient manqué. Vous avez foute-
» nu mon enfance , prêté à ma jeuneffe votre
» raiſon, vos confeils , vos préceptes : c'eft
» tout ce que ma pofition exigeoit , & la
» mémoire de ces fervices me reftera tant
» que je vivrai, Ces jardins , ces campagnes ,
» que vous tenez de moi , font chofes ca-
» fuelles ; & quel que foit le prix qu'on y
» met, des homines dont le mérite n'étoit
» pas à comparer au vôtre , auront été mieux
ور
gratifiés. Je rougirois de nommer les af-
» franchis plus riches que vous , & c'eſt à
» ina honte fi celui qui occupe la première
place dans mon coeur , n'eft pas le plus
opulent des Romains.
"
» Vous avez une fanté ferme ; votre âge ,
" propre à l'adminiftration des affaires , eft
» encore celui des jouiffances , & je ne fais
que commencer à régner. Vous croiriez
» vous donc plus élevé par moi , que Vitel-
» lius , trois fois Conful , ne l'a été par
» Claude ; & ma libéralité ne peut-elle accu-
» muler fur vous , ce que Volufius a fu
» amaffer par une longue épargne ? S'il vous
paroit que dans les fentiers gliffans je cède
» à la pente de la jeuneffe , que ne m'ar-
"
→
rêtez- vous ? Cette vigueur d'une ame exer-
» cée , que ne la déployez -vous toute enDE
FRANCE. 159
» tière à mon fecours ? Ce ne fera point de
» votre modération , fi vous me reftituez
» mes dons , ni de votre repos , fi vous quit-
» tez votre Prince ; c'eft de mon avarice ,
» c'eft de l'effroi de ma cruauté que le peuple
» s'entretiendra. L'éloge de votre modeîtie
dût-il particulièrement l'occuper , feroit-il
feant à l'homme fage de s'illuftrer en avilifant
un ami? » La dignité, l'efprit , le
fentiment même qui règnent dans ce Difcours
, font friffonner , dit l'Hiftorien. Qu'on
en pèfe fur-tout les derniers mots , & l'on
jugera s'il étoit aiſé de ſe tirer des griffes du
tigre carellant.
"
ور
Après avoir réfuté en Hiftorien & en Philofophe
les reproches faits à Sénèque , l'Auteur
de fa Vie élève la voix & y répond en
Orateur ; c'eft alors qu'il eft véhément. Mais
il reprend la plume de Tacite , & nous confole
de la mort de Sénèque , par le tableau
terrible de celle de Néron. Peut-être vou→
droit-on qu'il fe fût refufe aux mouvemens
de l'éloquence , & borné au fimple récit ;
mais qu'on fe fouvienne qu'il n'eft pas feulement
Narrateur , qu'il eft Apologifte , qu'il a
des délateurs , des calomniateurs à combattre
, & que s'il eft obligé d'être fincère , il
n'eft pas obligé d'être indifférent. Après tout,
quand fera-t- il permis à l'Écrivain de fe paffionner,
fi ce n'eft en plaidant la cauſe de la
fageffe & de la vertu ?
Mais dans l'un & dans l'autre genre , cet
Ouvrage eft rempli de morceaux d'un grand
160 MERCURE
caractère. On peut voir , par exemple , ( pag.
154 ) l'endroit où le crime de corruption publique
eft comparé à tous les autres crimes
des Souverains , & regardé comme le plus
grand ; ( page 229 ) la peinture énergique du
découragement où l'oppreffion jette les penples
; ( page 231 ) les réflexions fur l'indigne
& cruelle manie de décrier les grands hommes
; ( page 240 ) le fang des nations vengé ,
au fein même de Rome , par fes tyrans , depuis
Sylla jufqu'à Néron ; ( page 242 ) les
préfages qui précèdent les grandes révolutions
, naturellement expliqués par la fermentation
& l'altération des efprits ; partout
l'on trouvera, foit dans l'Hiftorien , foit
dans l'Apologifte de Sénèque , l'homme profond
, l'homme fenfible , le Philoſophe & le
grand Écrivain.
( Par M. M. )
Lafuite au Mercureprochain.
T
DE FRANCE. 161
SERMONS pour les jeunes Dames & les
jeunes Demoifelles , par M. Jams Fordyce ,
Docteur en Théologie de l'Univerfité de
Glaſgow , & Pafteur d'une Congrégation
de la Cité de Londres , traduits de l'Anglois
, vol. in- 12. A Paris , chez les frères
Etienne , Libraires , rue Saint -Jacques , à
la Vertu.
LEE Traducteur de cet Ouvrage mérite la
reconnoiffance de tous les Chefs de famille :
c'eft un petit Code de morale domeftique à
l'ufage des perfonnes du fexe ; on n'en quitte
point la lecture fans éprouver un fentiment
de refpect & d'amour pour la modeftie , la
douceur , la réferve , la timidité , la candeur
& les autres vertus qui doivent caractériſer
les femmes. L'Auteur Anglois entreprend de
leur prouver qu'à l'aide de ces moyens que
leur offre la nature , elles acquerroient fur
nous un empire bien plus flatteur , plus durable
& plus puiffant , qu'avec l'artifice , la
coquetterie , les prétentions , le ruineux étalage
de la parure , & les autres piéges qui
féduifent au premier afpect ; mais qui , trop
femblables aux illufions d'optique , ne laiffent
enfin dans nos ames qu'un vide affreux ,
où le mépris , la crainte & le dégoût , viennent
deffécher jufqu'au dernier germe du,
defir.
162 MERCURE
Il faut entendre M. Fordyce dans fon
Sermon fur la modeftie de l'habillement.
« Y a-t-il la moindre vraifemblance que
les femmes qui , fe laiffent dominer par le
goût de la parure , puiffent fe plaire aux
vertus domeftiques , & à tout ce qui peut
fatisfaire l'efprit & le jugement des perfonnes
fenfées ? Celle qui eft perpétuellement
à s'étudier dans une glace , a-t- elle le
temps de s'occuper à étudier fon propre
caractère ? Une jeune femme qui efpère captiver
par la parure ou par fon feul extérieur
, aura-t-elle de l'empreffement pour
ce qui doit la rendre recommandable d'ailleurs
? »
Mais l'Auteur a toujours foin d'ajouter
un fage correctif à des obfervations qui
pourroient révolter celles qu'il entreprend
de corriger & d'inftruire.
Il feroit injufte de refufer aux femmes
un degré de recherches & de foins que les
loix du bon fens , d'une faine philofophie &
d'une vertu mâle n'étendent point jufqu'aux
hommes .. Mais la grace peut très-bien ſe
trouver fans un faftueux étalage d'ajuſtemens
éclatans ; fon effet même n'eft jamais mieux
fenti que quand elle n'eft point aidée de leur
fecours , & la femme n'eft jamais plus sûre
- de triompher que lorfqu'elle eft accompagnée
d'une élégante fimplicité.
Vous ferez voir votre jugement fur cet
objet , en ne vous montrant jamais paſſionDE
FRANCE. 163
nés pour ce qui eft fomptueux ; en faifant une
diftinction judicieufe entre ce qui n'eft qu'éclatant
& ce qui eft agréable ; en mettant de
l'élégance dans l'habit le plus uni ; en ne portant
un habillement riche que rarement , &
toujours avec un air qui n'annonce aucune
prétention . Si un pareil goût pouvoit prévaloir
, il auroit les effets les plus utiles &
les plus heureux . Quelles fommes pourroient
-être épargnées pour des objets plus
louables ! Quel argent refteroit dansce pays
& qui en fort pour enrichir nos dangereux
rivaux ! Les babioles qui nous viennent de la
France , céderoient la place à nos Manufactures
. Les Dames de notre Royaume qui ne
le cédent à aucunes en beauté , dédaignant
d'imiter celles , des autres Nations dans leur
parure , pratiqueroient cette eſpèce d'amour
de la Patrie , qui eft fi naturel à leur fexe ;
elles ferviroient enfin leur pays de la manière
qu'elles peuvent le faire . »
La peroraifon du difcours fur la réferve eft
digne des Chryfoftômes & des Boffuets.
Rappelons-nous ces refpectables femmes
qui , rempliffant autrefois le rôle des mères
que nous voyons aujourd'hui dans cette capitale
, vivoient & mouroient dans une
fainte obfcurité ; que l'on ne trouvoit que
rarement hors de leur maifon ; qui mettoient
leur plus grande gloire à y briller par
leurs foins pour l'éducation de leurs enfans ,
les formant à tout ce qui eft vertueux &
honnête.
164
MERCURE
Suppofons qu'elles reparoiffent dans ces
lieux , & que fans fe faire connoître elles s'y
'occupent à obferver la conduite , les ufages
& les modes de notre fiècle. Quand , entreautres
défordres , elles verroient les filles de
la plupart de nos compatriotes faire parade
d'unpompeux étalage qui fouvent même n'eft
pas payé , porter dans les cercles nombreux
les yeux de côté & d'autre ; s'étudier avec un
art vraiment puérile à fe faire remarquer des
hommes ; s'efforcer à l'envi les unes des autres
dé s'attirer l'attention de tout ce qui les
environne ; faifir avec une eſpèce de triomphe
chaque regard qui tombe fur, elles ; ne
pas montrer la moindre inquiétude lorfqu'elles
fe voyent fixées par un jeune audacieux, ou
lorfqu'elles refpirent le fouffle empoisonné
d'un jeune féducteur... Ah !je n'ai pas le courage
d'étendre plus loin cette defcription....
Qu'est-ce que nos vénérables fpectatrices
pourroient penfer de leur poftérité ? De
quelle douleur leur coeur vertueux ne ſe-
Toit- il pas faifi ? -Mais combien leur étonnement
& leur indignation n'augmenteroient- ils
pas quand elles fauroient que de tant de jeunes
perfonnes dont la conduite eft fi infenfée
, il n'y en a peut- être point à qui leurs
mères & leurs amis ayent daigné donner aucune
folide leçon de fageffe , de décence , &
furtout de cette ainable réſerve qui convient
fi effentiellement à leur fexe ? »
Il ne manque à ces différens morceaux
DE FRANCE. 165
que d'être écrits d'un ftyle auffi noble &
aufli nerveux qu'ils le font dans l'Ouvrage
Anglois. M. Fordyce adoucit avec art le ris
gorifme. On croit entendre un bon père qui
tient à fes enfans le langage de l'expérience &
de la fimple nature. Ce font les épanchemens
d'une ame vertueufe , qui fait affocier le zèle
au bon fens , la fevérité de fon miniſtère au
pius tendre intérêt en faveur de ceux qu'il
moralife. Dans fes fermons , on ne rencon
tre aucune de ces applications bizarres de
l'Ecriture , dont les Efpagnols & les Italiens
ont fi ridiculement abufé ; aucunes de
ces formules triviales inventées par les Rétheurs
& les Scholaftiques
pour fuppléer au
defaut de fentimens & d'idées ; aucunes de
ces images gigantefques ni de ces mouvemens
convulsifs , plus propres à troubler le
cerveau qu'à éclairer l'efprit , & faire aimer
la Religion. Rarement il a recours à la fou→
dre & aux anathêmes. Aux mobiles dangereux
de la terreur , il fubftitue la douce attraction
de l'efpérance.
La douceur forme le caractère d'éloquence
de M. Fordyce . On y trouve même un ton
de familiarité , une bonhomie patriarchale
qui ne feroient guères compatibles avec la
majefté de nos Chairs Evangéliques : par
exemple , aucun de nos Prédicateurs n'oferoit
s'exprimer ainfi : « Je fuppofe donc ,
filles aimables qui m'écoutez , que dans
peu d'années vous ferez établies ; je me
"
166
MERCURE
"
"
» tranſporte à ce temps , & je me plais à me.
repréſenter que je jouis de l'agréable ſpec-
» tacle de vous voir entourées de vos enfans.
Je vous confidère partageant avec
» celui qui a votre tendreffe , la douce
follicitude d'élever les fruits de votre
» amour ».
" Eft- il donc poffible , que parmi les enfans
des hommes , il y en ait d'affez injuftes
pour déprifer les femmes , pour en parler
avec le ton d'une orgueilleufe fupériorité
? C'est vous qui répandez la vertu & le
bonheur fur toute la race humaine ; je vois
les générations futures qui s'élèvent pour
yous combler de bénédictions . Tout le
genre humain eft fous la tutelle des femmes
, & dépend ( fuivant la remarque d'un
Ancien ) de l'éducation que les mères donnent
aux filles jufqu'à ce qu'elles foient
mariées , & aux garçons jufqu'à leur feptième
année. Ce temps où l'efprit eft plus
flexible & plus difpofé à recevoir les impreffions
qu'on veut lui donner , eft totalement
livré aux foins & à la conduite de
la mère. Hélas ! mes belles Compatriotes
pourquoi de telles confidérations ne frappent-
t-elles pas un plus grand nombre d'entre
vous ? Pourquoi , Filles de la Bretagne ,
êtes-vous fi peu fenfibles à ces objets qui
peuvent répandre tant de gloire fur votre
fexe ? Où eft votre amour pour la Patrie , à
qui vous pourriez être utiles d'une manière
DE FRANCE. 167
fi noble ? Où eft votre émulation pour
imiter ces femmes héroïques , qui ancienheureuſes
con- nement ont orné ces
trées ? Combien de temps montrerezvous
un vain empreffement pour vous parer
des modes futiles & légères de la France
? Quand vous contenterez-vous d'une aimable
fimplicité , d'une modeftie agréable ,
qualités qui fiend fi bien à une Nation telle
que celle-ci , que le Commerce foutient ,
que le vrai bon goût polit , que la Religion
éclaire , & c. » .
» Ne me dites pas , mes chères amies :
pourquoi les temps qui nous ontprécédés étoientils
meilleurs que ceux-ci ? Car cette demande
n'eft pas fage. Des reproches faits indifcrétement
peuvent -être dictés par un caractère
fombre & dur , ou n'être autre chofe
qu'une déclamation ufée & rebattue d'un
Orateur vulgaire ; mais nous espérons qu'on
ne nous rangera pas dans cette claffe pour
vous avoir remontré qu'il ne peut revenir
aucun avantage à notre Nation de cet efprit
de légèreté , de vanité & d'oftentation qui
expofe aujourd hui à tant de dangers le fexe
aimable qui , par le pouvoir de fes charmes
fait fi bien , en tant d'occafions , fubjuguer
le nôtre , & diriger les goûts ».
» Les deux fexes ont été créés l'un pour
l'autre ; nous fouhaitons une place dans vos
coeurs ; pourquoi n'en fouhaiteriez - vous
pas une dans le nôtre Vous ne pouvez
TG8 MERCURE
ni le nier , ni le cacher. Mais que vous
vous abufez , mes belles amies , fi vous
prétendez emporter nos coeurs par la violence
! Lorfque vous montrez un doux
empreffement de ne plaire que par ce qui
eft décent , honnête & dépouillé d'affectation;
c'eft alors que vous nous attirez , que vous
nous fubjuguez , & que nous nous rendons
volontiers vos efclaves » .
( Par M. l'Abbé Remi. )
ACADÉMIE.
L'ACADÉMIE
' ACADÉMIE des Sciences , Arts & Belles-Lettres
de Châlons-fur-Marne , tint , le jour de S. Louis , fa
Séance Publique.
M. l'Evêque Comte de Châlons , Pair de France ,
y préfida. M. l'Abbé Malvaux , Chanoine Honoraire
de la Cathédrale , &c. annonça que l'Académie
avoit reçu plus de 40 Mémoires pour le concours
de cette année , dont le Sujet confiftoit à trouver les
moyens les moins onéreux à l'État & au Peuple de
conftruire & d'entretenir les grands chemins. Mais
qu'aucon ne lui avoit paru mériter le prix , elle l'a
remis au 25 Août 1779.
Le Prix fera double , c'est-à-dire de deux médailles
d'or de la valeur de 300 liv. chacune.
Les Mémoires feront écrits en François ou en
latin , & feront envoyés directement , mais francs de
port , à M. Sabbatier , Secrétaire Perpétuel de l'Académie
DE FRANCE. 169
démie , à Châlons-fur-Marne , ou fous le couvercle
de M. Rouillé-d'Orfeuil , Intendant de la Province
& Frontière de Champagne , à Châlons -fur-Marne .
L'Académie propofe deux autres Prix ordinaires ,
qu'elle diftribuera dans fon Affemblée publique de la
S. Louis 1780.
Ces Prix feront chacun de 600 liv. Les deux récompenfes
, ainfi que les deux Sujets , ont été fournis
à l'Academie par une perfonne illuftre , Membre
Honoraire de la Compagnie , dont le nom feul feroit
un Éloge , fi elle n'avoit pas la modeſtie de vouloir
refter inconnue dans une circonſtance qui ne
pourroit qu'ajouter à la gloire .
Le fujet du premier Prix a été conçu d'après l'Arrêt
du Confeil d'État , portant établissement d'une Adminiftration
Provinciale dans le Berry ; & ce fujet, en
intéreffant la Province de Champagne , intéreſſe en
même-temps toute la France , puifqu'il a rapport à un
événement qui annonce à tous les François un règne
de bonheur , & qui déjà répand l'eſpérance & la joie
dans tous les cours.
Quels feroient les moyens les plus avantageux pour
adminiftrer la Champagne , d'après les vues du Roi ,
le génie , la fituation , les productions , &c . de cette
Province ?
Le fujet du fecond Prix ne fait pas moins d'honneur
à la fageffe & à l'humanité du bienfaiteur généreux
qui le propofe. Ce Prix fera accordé à l'Auteur dù
Mémoire qui aura le mieux traité la queftion fuivante :
39 Pourquoi le commet -il en France tant de vols ,
tant d'affaffinats & tant d'autres crimes , malgré la
rigueur de nos Loix pénales , l'activité de notre Police,
le zèle de nos Magiftrats ? Pourquoi même font- ils
peut-être plus fréquens parmi nous que dans d'autres
pays , où la douceur des Loix criminelles , la facilité
de les interprêter en faveur du coupable , les afyles
multipliés , une commifération religieuſe , les préjugés
Is Décembre 1778.
H
170 MERCURE
nationaux , l'aviliffement de la main-forte , en un
mot , où tout femble promettre l'impunité ?
3
Quelles pourroient être en France les Loix pénales
les moins févères , & cependant les plus efficaces
pour contenir & réprimer le crime par des châtimens
prompts & exemplaires en ménageant l'honneur & la
liberté des Citoyens ?
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL
LE huit de ce mois , jour de la Conception
, il y a eu Concert Spirituel au Château
des Tuileries. On a débuté par un Oratorio
tiré de l'Ode fur le Combat d'Oueffant , par
M. Gilbert. M. Lemoine a entrepris de mettre
en mufique les ftrophes où le Poëte s'adreffant
à Dieu , forme des voeux pour fa
Patrie. Le Public a fur- tout applaudi au
choix intéreſſant du fujet , à l'intention du
Compofiteur , & au zèle dont l'Orcheſtre
fembloit animé.
On a exécuté enfuite une fymphonie de
Sterkel ; & on a reconnu que le grand nombre
des parties concertantes , & la bruyante
harmonie ne nuifoient pas toujours à la fimplicité
du deffein , ni aux charmes d'une mélodie
pure & foutenue.
Après cette fymphonie , Madame Todi a
chanté un air Italien de Paëfiello . Le genre
DE FRANCE.
171
1
de voix , la chaleur , la fenfibilité , l'aifance ,
les refources inouies de cette cantatrice ,
ont produit le même effet qu'à fon début le
jour de la Touſſaint.
M. Sallantin le jeune a fait entendre fur
la flûte un concerto de violon de M. de
Jarnowick. Les fons moelleux & hardis
qu'il a tiré de cet inftrument, ont caufé beaucoup
de plaifir.
Le Motet de M. Candeille a paru d'une
compofition fage , & a été chanté avec intelligence
par M. Moreau , l'une des baffestailles
de l'Opéra.
Mademoiselle Defchamps a exécuté fur le
violon un des plus difficiles concerto de Lamotte.
On a admiré dans cette virtuofe , élève
de M. Capron , toute la légèreté & la vigueur
dont eft fufceptible une perfonne de
fon fexe qui joint à la jeuneffe une conftitution
fort délicate.
Madame Saint - Huberti qui d'abord
avoit été mal entendue dans Oratorio , à
caufe du fracas des inftrumens & des choeurs,
a fu déployer un organe fonore & véhément
dans un air Italien du Chevalier Gluck.
Ceux qui reprochent l'incohérence des
idées à cet homme fublime , ont reconnu
qu'il peut , quand il lui plaît , fuivre un
même deffein , & affujettir fon génie à la
période muſicale la plus régulière.
M. Duport a exécuté fur le violoncelle ,
avec fa fupériorité ordinaire , un concerto ,
dans lequel il a réuni aux plus étonnantes
Hij
172 MERCURE
difficultés , un chant plein de fraîcheur
tour-à-tour énergique & gracieux.
On a fini ce Spectacle par un air de M.
Piccini , qui avoit été redemandé. Les talens
& la voix de Mde Todi ont excité de nouveaux
tranſports ; elle a répété cet , air attendriffant
avec le même fuccès. De toutes les
cantatrices étrangères que nous avons entendues
dans cette capitale , Mde Todi eft ,
fans contredit la plus accomplie.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
LE Lundi , 7 de ce mois , on a donné , par
extraordinaire , la première repréſentation
de la Buona Figliola , Opéra Bouffon en trois
Actes , paroles de M. Goldoni , Muſique de
M. Piccini .
On connoiffoit déjà cet Ouvrage à Paris.
Il a été parodié au théâtre Italien par M.
Cailhava , & y jouit d'un fuccès conſtant ;
mais il manquoit à la gloire de M. Piccini
de nous le faire connoître tel qu'il a été com
pofé , & de le faire exécuter en France par
des fujets familiarifés avec un genre de mufique
& de chant dans lequel nous fommes
encore un peu neufs. Nous ne ferons jamais,
témoins d'une réuffite plus complette ni plus
méritée. Si jufqu'ici les Opéras Bouffons de
M. Piccini , malgré tout leur mérite , n'ont
pas eu parmi nous un fuccès abfolument
proportionné à fa grande renommée , fi même
DE FRANCE. 173
les effets qu'a produits le Signor Paefiello ,
fon élève , faifoient douter que le Maître fût
l'égal du Difciple , la repréſentation de la
Buona Figliola fait rentrer le premier dans
tous les droits , & nous a prouvé que les
Italiens font de bons juges quand ils regardent
cet Opéra comme le chef- d'oeuvre
du genre. Il n'y a pas un air qui ne foit fait
pour être diftingue. Le Muficien paſſe toura-
tour du plaifant au grave, du ton doux au
ton elevé , & toujours avec la même perfection
. Les accompagnemens font d'une facture
favante , harmonieufe & pleine de mélodie.
Le chant eft facile , riche & varié ; &
tous les éloges que nous avons donnés en
dernier lieu au Signor Paëfiello , peuvent s'ap
pliquer à M. Piccini , en y joignant cette
pureté de goût & de ftyle qui le caracté
rife particulièrement. Le rôle de Cecchina
a été chanté par la Signora Chiavacci. On
lui a reproché des tons faux dans quelques
-uns des
des morceaux dont elle étoit
chargée. Peut- être eft- il difficile que la voix
ne foibliffe pas à la longue dans des airs de
bravoure , dont l'exécution eft pénible . Le
Signor Ghérardi a chanté avec un goût trèspur
le rôle de Mengotto , & la joué avec
beaucoup de vérité. Le Marquis a paru auffi
bien rendu par le fieur Caribaldi , que tous
les autres rôles dont ce virtuofe s'eft acquitté
jufqu'à ce jour. La Signora Conſtanza & la
Signora Rofina Baglioni , ont été fort goûtées
; la première dans le rôle de Sandrina
•
H iij
174
MERCURE
Payfanne Coquette ; la feconde dans le perfonnage
de la Marquife. Les moyens du Signor
Tofoni font foibles ; mais il y fupplée par
beaucoup de goût & d'adreffe. Il a rendu plufieurs
morceaux du rôle d'Armidoro à la fatisfaction
des Spectateurs. La Signora Farnezi
a chanté avec beaucoup de précifion le petit
rôle de Paoluccia. Il y a dans cet ouvrage un
Soldat Allemand qu'on appelle Tagliaferro ;
ce perfonnage eft réellement bouffon, & jette
de la gaieté dans la Pièce. Le Signor Foccheti
en étoit chargé ; il y a fait plaifir.
A la fin de la repréſentation , le Public
enivré a appelé à grands cris M. Piccini. Après
quelques minutes il a paru ; à fa vue tous
les Spectateurs lui ont prodigué des applaudiffemens
qui , tout flatteurs qu'ils étoient ,
nous ont paru encore inférieurs à la production
qu'il venoit de faire entendre.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LE VENDREDI 4 , on a donné la première
repréſentation d'Edipe chez Admète , Tragé
die de M. Ducis.
Cet Ouvrage a eu un grand fuccès. Il
eft compofé de deux Tragédies Grecques ,
l'Alcefte d'Euripide , & l'Edipe à Colone de
Sophocle. Rien n'eft fi connu que ces deux
fujets, que M. Ducis a mêlés l'un avec l'autre.
Au moment où l'Oracle condamne Admète
DE FRANCE.
175
à la mort , & où fon époule Alceſte veut
s'immoler pour lui , dipe , depuis longtemps
banni de Thèbes , errant avec fa fille
Antigone, arrive en Theffalie. Polinice y eft
venu de fon côté pour implorer le fecours
d'Admète contre fon frère Étéocle. Il retrouve
fon père , qu'il a autrefois chaffé de Thèbes
, & s'efforce de le fléchir par fes remords .
Edipe ne lui répond d'abord que par des
malédictions ; mais Polinice arrache enfin fa
grâce à force de repentir. Edipe , réconcilié
avec fon fils , prie le ciel d'accepter le facrifice
de fa vie à la place de celle d'Admète.
Il eft exaucé ; la foudre gronde , & il meurt .
Telle eft la manière dont M. Ducis a réuni
ces deux fujets ; ce n'eft pas ici le moment
d'analyfer les moyens dont il s'eft fervi , ni
d'examiner s'il étoit poffible de fauver la duplicité
d'action , fi même l'Auteur a employé
Part néceffaire pour fondre enfemble &
amalgamer ces deux fujets ; fi le coeur eft
toujours attaché dans cette Tragédie , ou du
moins la curiofité toujours occupée ; fi les
événemens font fuffifamment préparés , motivés
, développés , les fcènes liées entre elles ,
les gradations du dialogue obfervées , &c.
Quand la critique s'exerceroit avec juftice
fur tous ces objets , qu'il ne faut difcuter que
l'Ouvrage à la main , il en réfulteroit sûrement
que les beautés de cette pièce font fupérieures
, puifqu'elles en ont couvert les
défauts ; & tel eft le triomphe du talent. Car
excepté ce petit nombre de productions , né-
H iv
176 MERCURE
ceffairement très -rares dans un art fi difficile
, dans lesquelles le génie s'eft approché de
la perfection , par-tout ailleurs la véritable
gloire confifte à racheter les fautes par les
beautés ; mais cette manière de juger & de
fentir , eft inconnue à l'ignorance & à la
mauvaiſe foi.
Bornons - nous donc aujourd'hui à rendre
un jufte témoignage au fuccès de l'Auteur ,
& au mérite qui le lui a fait obtenir. Des
fentimens doux répandus dans les premiers
actes entre Alcefte & Admère ; dans les derniers
, deux fcènes du plus grand effet , l'une
entre Edipe accablé de fes malheurs , & fa
fille Antigone qui s'attendrit avec lui & le
confole , fcène qui devient plus théâtrale encore
quand les Theffaliens veulent chaffer
Edipe comme un homme pourfuivi par les
Dieux , l'autre , entre ce même dipe & fon
fils Polinice ; fcènes empruntées toutes deux
de Sophocle , mais embellies , fortifiées ,
portées à un degré de chaleur & d'énergie
dont il y a bien peu d'exemples au théâtre
depuis vingt ans ; le pathétique fombre &
profond du rôle d'Edipe , la fenfibilité douce
& attendriffante de fa fille , les remords
éloquens de Polinice , des vers fublimes ,
d'une fimplicité touchante ou énergique , des
vers de fituation , dignes de nos grands maîtres
, enfin un fond de tragique heureufement
puifé dans cette ancienne mythologie
toujours fi dramatique & fi théâtrale : voilà
ce qui doit fervir de réponſe aux reproches ,
DE FRANCE. 177
même fondés , que l'on pourroit d'ailleurs
faire à l'Auteur , & juftifier les fuffrages du
public ; & parmi les dédommagemens qui
adouciffent quelquefois pour nous les dégoûts
attachés à la périlleuſe fonction de critique
, nous comptons le plaifir que nous
avons à annoncer ce premier moment de
confolation , qu'a dû goûter la Melpomène
Françoife , depuis l'irréparable perte qu'elle
a faite.
Le rôle d'Edipe femble fait pour M. Brifard.
On ne peut pas y être plus beau fous
tous les afpects. Madame Veftris a tiré tout
le parti poffible d'un rôle infiniment moins
favorable , parce qu'il eft placé en grande
partie dans un moment où dipe s'eſt déjà
emparé de tout l'intérêt . M. Monvel a mis
dans le rôle de Polinice toute la fenfibilité
qui lui eft naturelle , & l'on defireroit feulement
que fa prononciation fûr quelquefois
plus nette & plus diftincte. Rien ne doit
faire plus d'honneur à Mademoiſelle Sainval
cadette que le progrès fenfible de fon jeu ,
de la première repréfentation à la feconde.
Les cris & les convulfions hors de place ont
difparu, & il n'eft refté qu'une expreflion vraie
& touchante. Cependant on peut l'exhorter
encore à déclamer un peu moins . Nous devons
de grandes louanges à M. de la Rive ,
qui , dans Admète , a gardé conſtamment le
caractère de fon rôle , mêlé de douceur &
de dignité. C'eft dans les rôles nouveaux que
l'on fent mieux tout ce qu'on peut atten
Hv
178 MERCURE
dre de cet Acteur , quand il n'eft pas emporté
par trop de fougue , & qu'il le borne
aux moyens fi heureux qu'il a reçus de la
nature.
Le Samedi s Décembre , le Sr MALHERBE ,
jeune Comédien qui n'avoit point encore
paru fur ce Théâtre , a débute par le rôle
d'Arifte dans le Philofophe marié , & de M.
d'Étieulette dans la Gageure imprévue.
Cet Acteur eft doué d'une figure avantageufe
, fa taille eft bien prife , & fa contenance
agréable ; il a été applaudi dans plufieurs
paffages du rôle d'Arifte , & beaucoup
plus dans celui de M. d'Étieulette , qui eſt
auffi beaucoup plus facile.
SCIENCES ET ARTS.
EXPERIENCES de MM. Rouelle & d'Arcet ,
faites d'après celles de M. Sage fur la
quantité d'or qu'on retire de la terre végétale
& des cendres des végétaux.
M. SAGE ayant affuré , dans un Mémoire lu à
l'Académie des Sciences le 23 Mai dernier , qu'il
avoit retiré des cendres de farment de l'or de départ,
dans la proportion de quatre gros & douze grains
par quintal ; que cette expérience répétée jufqu'à
virgt fois fur des farmens de différentes vignes , avoit
toujours eu le même fuccès ; que par le même procédé
, il avoit recueilli de la terre de fon jardin une
DE FRANCE. 179
autre quantité d'or de départ, dans la proportion de
deux onces trois gros & quarante grains au quintal ;
M. le Comte de Lauragais frappé de l'énorme différence
entre la richeffe des produits du Chimiſte
moderne, & ceux des anciens qui ont exécuté ces fortes
de procédés , fans être auffi heureux , réfolut de les
répéter dès qu'il en eut connoiffance.
Il fuivit avec la plus grande exactitude la méthode
indiquée par M. Sage ; mais il s'en faut bien que les
réſultats aient été , à beaucoup près , auffi riches que
les produits obtenus par ce Chimifte .
Cependant , fans fe laiffer déconcerter par le mauvais
fuccès , il eut le courage de continuer ſes opérations
, en afſociant à fes travaux MM. Rouelle &
d'Arcet , dont les expériences faites en grand * n'eurent
pas un meilleur fort , quoiqu'elles euffent été
faites felon la marche & la méthode indiquées par
M. Sage.
De nouvelles expériences exécutées avec le même
foin par M. Bertholet , Médecin de la Faculté de
Paris , au Château du Rainfi , par ordre & fous les
yeux d'un Prince qui honore la Chimie d'une protection
héréditaire , n'ont pas été plus heureuſes ; ni
même celles qui ont été tentées par la voie de la vitrification,
que Beker indique comme la voie la plus füre
pour recueillir jufqu'aux dernières parcelles de fin qui
fe trouvent éparfes dans les fubftances qu'on foumet
à cette opération.
Il réfulte donc des expériences & des affertions de
M. Sage , comparées à celles de MM. Rouelle & *
d'Arcet , qu'un effai de fix quintaux de cendres de
vignes doit fournir , entre les mains de ce Chimifte ,
Au lieu de fix quintaux de cendres de farment ou de
terre végétale , fur le quels M. Sage a opéré , MM. Rouelle
& d'Arcet en ont employé vingt- quatre.
H vj
180 MERCURE
un produit trente fois plus riche que celui qui a été
obtenu par les opérations de ces Meffieurs ; & que
par la même raifon un effai de fix quintaux de terre
de fon jardin doit lui rendre un autre produit foixantequatorze
fois plus abondant en or.
ANECDOTE.
UNE DAME de 40 ans qui avoit été fort
belle , & qui confervoit de beaux reſtes , vint
s'établir , fur la fin du dernier fiècle , dans la
ville de Reims. Elle étoit mife avec beaucoup
de fimplicité , fréquentoit les Églifes , & par
la pureté de fes moeurs , édifioit tout fon
quartier. Elle fe mit d'abord fous la conduite
d'un des grands Vicaires de l'Archevêque.
C'étoit un homme fimple , d'une piété folide
, mais d'un efprit borné. La Dame inconnue
pendant fix mois , ne lui parla que
des affaires de fa confcience ; mais au bout
de ce temps , elle lui dit , fous le fceau du
fecret , qu'elle fe treuvoit embarraffée . J'ai ,
dit- elle , une lettre-de-change de douze mille
livres , & je ne voudrois pas être connue ;
voudriez -vous , Monfieur , vous charger de
recevoir cet argent ? Le Directeur ne vit aucun
inconvénient à lui accorder fa prière. Il
fut chez un des plus fameux Négocians de
la ville ; & à peine eut-il montré fon billet ,
qu'on lui compta fon argent : le Marchand
ajouta même qu'il avoit ordre de fournir fur
ce billet des fommes bien plus confidéraDE
FRANCE. 181
bles . Le grand Vicaire vint retrouver la
Dame ; mais lorsqu'il voulut lui remettre la
fomme qu'il avoit reçue , elle lui dit qu'elle
n'avoit pas
befoin d'argent , que celui-là étoit
deftiné à marier quatre pauvres filles , &
qu'elle le prioit de le diftribuer felon fes
vues. Le grand Vicaire , chariné d'entrer pour
quelque chofe dans cette bonne oeuvre , eut
bientôt marié quatre filles ; mais elles ignoroient
abfolument la main qui s'ouvroit avec
tant de libéralité en leur faveur.
Quatre mois après , le grand Vicaire eut
ordre de recevoir pareille fomme pour employer
à l'entretien de quatre vieux Ecclé
fiaftiques. Quoiqu'on lui cut recommandé le
fecret , il ne fe crut pas obligé de le garder
fort exactement. Il voulut édifier quelquesunes
de fes dévotes , & leur faire connoître
une perfonne qu'il regardoit comme une
fainte. Les dévotes le dirent à d'autres , &.
bientôt toute la ville fut qu'elle renfermoit
dans fon fein un prodige de charité. Toutes
les Dames s'emprefsèrent à connoître l'inconnue
; elle parloit de Dieu comme un
ange , & chacun demeura perfuadé que c'étoit
une ame d'élite. Elle fit même quelques
converfions , qui achevèrent d'établir fon
crédit.
Elle reçut , dans ce temps , la vifite myſtérieufe
de deux inconnus , qui lui remirent de
groffes fommes en préfence de fon Directeur.
Ils ne voulurent être connus que de
lui , & en fa préfence la Dame inconnue dit
2
182 MERCURE ..
aux deux étrangers qu'elle étoit déterminée à
établir une école gratuite pour les jeunes
filles. Les étrangers , qui fe difoient Anglois ,
applaudirent à fon deffein, & la prièrent de
ne point épargner leur bourfe pour une fi
bonne oeuvre. On y mit la main auffi-tôt
après leur départ. On loua une grande maifon
, & la Dame inconnue fe mit à la tête de
quelques dévotes , qui fe dévouèrent à l'éducation
de la jeuneffe. Elles fe donnèrent tant
de peines pour inftruire les jeunes filles qui
fe préfentèrent , que tous les gens de bien
pleuroient de joie en remerciant le Seigneur
d'avoir procuré un tel fecours à leur patrie.
Au bout de fix mois , la Dame inconnue
voulut faire voir au public les progrès de fes
élèves. Elle leur fit apprendre une Tragédie
tirée de l'Écriture , qui fut repréſentée en
préſence des amies de la nouvelle fociété.
Elles furent fi contentes de ce qu'elles avoient
vu, qu'elles en parloient fans ceffe , & firent
naître à toutes les autres Dames un grand
defir de voir repréſenter cette Tragédie , à
la fin de laquelle les petites filles répétoient
tout ce qu'elles avoient appris fur la religion
.
On propofa une nouvelle repréſentation
à la Directrice, Elle répondit que fa maifon
étoit trop petite , qu'elle craignoit le tumulte
; mais que fi on lui procuroit une maifon
de campagne , elle confentiroit volontiers à
donner ce plaifir à toutes les perfonnes de
confidération. On fut charmé de cet expé
DE FRANCE. 183
dient , & on lui céda une grande maifon à
trois lieues de Reims , où elle fit conſtruire
un théâtre magnifique. Pour rendre la fête
plus complette , elle pria à dîner foixante
perfonnes des plus confidérables ; & comme
on favoit qu'elle n'avoit pas affez d'argenterie
, on s'empreffa de lui en offrir. Elle reçut
de toutes mains , & fe trouva maîtreffe d'une
grande quantité de vaiffelle d'argent : elle
emprunta aufli des bijoux pour parer fes Actrices
, & elle en eut pour plus de cinq cens
mille livres , car chaque Dame , en lui prêtant
les fiens , ignoroit que fa voifine en eût
fait autant.
Le dîner fut magnifique ; & lorfqu'il fut
fini , on paffa dans la falle du ſpectacle , & on
commença la pièce. Elle étoit à moitié , lorfque
le Grand-Vicaire , directeur de la Dame
inconnue , fortit pour quelque beſoin. En
paffant par un endroit obſcur , un homme
lui dit : Eft-ce vous M. Laramée ? Un inftinct
fecret lui ayant fait répondre , oui , on
lui remit une lettre , & celui qui la lui donnoit
s'éclipfa.
La façon myftérieufe dont on avoit fait
tenir cette lettre au Directeur , un fecret
inftinct dont il ne put fe défendre , l'obligea
de l'ouvrir. Quelle fut fa furprife , d'y trouaver
la clef d'un myſtère d'iniquité ! On avertiffoit
la Dame inconnue que tout fercit
prêt pour les onze heures du foir , temps
dans lequel la compagnie devoit être retirée.
Quoique ce billet fut énigmatique , il frappa
-
184
MERCURE
le Directeur , qui le communiqua à deux des
principaux Magiftrats de la ville qui étoient
de la compagnie. Un des deux fe détacha
promptement ; & ayant pris la pofte , il fut
de retour fur les dix heures du foir avec
main-forte . On inveftit la maifon ; & chacun
s'étant retiré , les deux Magiftrats , qui
étoient dans le fecret , raffemblèrent leurs
amis dans un village voifin . Ils vouloient y
attendre l'événement ; mais comme ils étoient
foixante intéreffés pour la plupart dans la
Pièce qu'on projetoit, ils ne purent en attendre
tranquillement l'iffue. Ils fe rendirent à la
maifon qu'ils venoient de quitter , & trou
vèrent la Dame avec les prétendus Seigneurs
Anglois , occupés à faire des ballots de l'argenterie.
Ils firent enfoncer la porte , ce qui
avoit donné le temps à ces trois perfonnes
de chercher à s'échapper ; mais ceux qui
étoient en embufcade , arrêtèrent la Dame
& l'un de fes complices. Ils avouèrent qu'ils
avoient des voitures prêtes pour partir avec
leur butin. La Dame devoit fe retirer à
Sedan , où ils avoient un Receleur ; & l'on
eût diftribué la vaiffelle dans quelques maifons
aux environs de cette ville, d'où on l'auroit
retirée petit à petit , après quoi ces trois
perfonnes auroient paffé en Angleterre.
On mit les deux coupables entre les mains
de la Juftice , & ils furent traites moins rigoureufement
qu'ils ne méritoient , n'ayant
eu que le fouet & la fleur-de-lys , & un banniffement
perpétuel . Ce qu'il y a de fingulier,
DE FRANCE. 1851
c'eft qu'on a foutenu l'établiffement que cette
hypocrite avoit commencé , & que l'école
gratuite qu'elle vouloit fonder , l'a été depuis
, & fubfifte encore aujourd'hui.
VARIÉTÉS.
BUSTE DE MOLIÈRE , placé dans la Salle
de l'Académie Françoife (a).
ON a reproché plus d'une fois à l'Académie
Françoife , & toujours très - amèrement , fuivant
la coutume , de n'avoir pas admis Molière
au nombre de fes Membres . La plupart
de ceux qui aiment à répéter ce reproche
favent bien qu'il eft très-injufte , & que l'adoption
de ce Grand Homme n'a pas été au
pouvoir de cette Compagnie ; mais n'importe
; on la charge à tout hafard de cette
imputation , parce qu'on fe flatre qu'elle fera
adoptée par les fots , qui en matière d'opinion
font toujours la plus forte part , s'ils
ne font pas la plus refpectable . Quoi qu'il en
foit , tout ce que la prétendue injuftice de
l'Académie à l'égard de Molière a produit
d'Épigrammes ingénieufes , tomberoit tout
au plus fur nos prédéceffeurs. Car l'Académie
moderne , qu'on voudroit bien rendre folidairement
refponfable de cette injuftice , a
(a) Cet Article , qui appartient à l'Hiftoire de
l'Académie , eft de M. d'Alembert , fou Secrétaire.
186 MERCURE
payé aux mânes de Molière le jufte tribut
d'honneurs qui pouvoit dépendre d'elle. Il y
a quelques années qu'elle propofa , pour fujet
du Prix d'Eloquence , l'Éloge de ce rare Génie
, à la fuite des Maurice , des d'Agueffeau
, des Sully & des Defcartes ; elle vient
de lui rendre un nouvel hommage , plus
éclatant encore , en plaçant fon Bufte dans
la Salle où font les portraits des Académiciens.
C'eſt une espèce d'Élection qu'elle a
faite de Molière après fa mort , n'ayant pu
le poffeder durant la vie. Ce fera , fi l'on
veut , un digne fucceffeur qu'elle a cherché
à M. de Voltaire parmi les morts , fans préjudice
néanmoins de celui qu'elle defire de
lui trouver parmi les vivans.
L'Académie a voulu , par une Infcription
mife au bas de ce Bufte , exprimer à la fois ,
& cette adoption pofthume , fi honorable
pour elle , & fon regret de ce que l'adoption
été fi tardive. Voici les différentes Infcriptions
, tant Latines que Françoifes , qui ont
été imaginées pour cet objet , & que les
Gens de Lettres ne feront peut-être pas fâchés
de connoître (a) , parce qu'elles expriment
de diverfes manières le fentiment qui a
(a) Les Infcriptions marquées d'une étoile , font
de l'Auteur de cet Article. Les autres , parmi lefquelles
il y en a de très-heureuſes , ont été proposées
par différens Académiciens ; & les Latines en particulier
, à l'exception de la première , font d'un Açadémicien
très-refpectable.
DE FRANCE. 187
dans cette circonftance animé la Compagnie.
I. (* ) Joanni-Baptifta Pocquelin de Molière
Academia Gallica , 1778.
II.
III.
IV.
.V.
VI.
Te vivo carui, tua mefoletur imago (a).
Vivus defuit , mortuus aderit (b).
Deerat adhuc (c) .
Serum referet, poftfata , triumphum (d).
Honore faltemficfruaturpofthumo (e).
Quid tam ferus advenis ? (f).
VII. * Du moins après fa mort ilfera parmi
VIII.
IX.
X.
XI.
XII.
*
nous.
J. B. Pocquelin de Molière , Académicien
après fa mort.
Molière , fois ici , du moins après ta
mort.
Il nous manqua vivant, poffédonsfon
image.
Ou , en deux Infcriptions différentes :
Il nous manqua vivant.
Poffédons au moinsfon image.
(a) L'Académie Françoife à Molière , 1778.
Vivant , tu m'as manqué ; que ton image me confole.
(b) Ilnous a manqué vivant ; mort , ilfera parmi
nous.
(c) Il nous manquoit encore.
(d) Il reçoit après fa mort les honneurs tardifs
du triomphe.
(e) Qu'iljouiffe au moins de cet honneurpofthume.
(f) Molière, pourquoi viens - tu fi tard?
+88 MERCURE
XIII. Rien ne manque à fa gloire , il man--
quoit à la nôtre.
L'Académie , qui à caufe du nom qu'elle
porte , & dont elle s'honore , croit avec rai--
fon devoir préférer les Infcriptions Françoifes
aux Latines , a d'une voix unanime
adopté la dernière , qui a été propofée par
M. Saurin , & qui a paru remplir heureufement
les intentions de fes Confrères.
*
L'Auteur de cet article , en rendant compteà
la Nation de cet événement intéreffant pour
l'Academie & pour les Lettres , croit s'acquitter
du devoir que lui impofe fa place de Secrétaire
& d'Hiftorien de la Compagnie.
Déjà elle avoit bien voulu recevoir de lui le
Buíte de M. de Voltaire ; elle vient encore ,
par une nouvelle marque de bonté à laquelle
il efttrès- fenfible, de permettre qu'il lui
offrit de même ce Bufte de Molière , qu'elle a
confacré par une efpèce d'Apotheofe (a ) . Les
Académiciens , en jetant les yeux - fur ces
deux monumens , fe rappelleront peut-être
quelquefois celui dont ils les tiennent , le
zèle qui l'anime pour la gloire de cette Compagnie
, & le refpect dont il eft pénétré pour
les Grands Hommes qui lui ont appartenu (b)
(a) Ces Buftes de Molière & de M. de Voltaire
font deux chef-d'oeuvres de M. Houdon , ainfi que
ceux de MM . Franklin & Rouffeau , faits aufli de
puis peu par cet illuftre Artiſte.
(b) On peut voir dans le Journal Encyclopédique
du premier Juin 1778 , p. 337 , les foins que
DE FRANCE. 189
ou qui auroient dû lui appartenir. Son nom ,
qu'il ne fe flatte pas de perpétuer autrement
, fera lié , dans la mémoire de fes Confrères
, à deux noms illuftres & refpectables ;
& il pourra dire , comme cet Hiftorien Romain
, qui avoit célébré Brutus & Caffius :
Nec deerunt , qui non folùm Bruti & Caffii
fed etiam mei meminerint. En regardant Voltaire
& Molière, onfe fouviendra quelquefois
de moi.
GRAVURES.
COLLECTION des Ports de France , commencée
par M. Vernet ,
M. Cochin.
continuée par
LE Public ayant paru defirer la continuation de
cette Collection intéreffante , MM. Cochin & le Bas',
Graveurs du Roi , ont cherché à fatisfaire à ce defir .
M. Cochin a deffiné le port du Havre & celui de
Rouen ; ce dernier en deux deffins fous deux afpects
différens on peut voir ces deffins chez eux.
Ils viennent de graver le port de Dieppe d'après
cet Académicien , par refpect pour le nom de Corneille
, s'eſt donnés en faveur de fa nièce ( qui ne
demandoit & ne defiroit de lui que ces foins ) , & le
fecours qu'il lui a procuré de la part de l'Académie ,
fans qu'elle le demandât , & fans que fa délicateſſe
pût en être offenfée. Auffi a -t'elle bien voulu le remercier
de ces marques d'intérêt , dont il ne parleroit
point, fi l'on n'avoit imprimé le contraire.
190
MERCURE
M. Verner , qui fera mis au jour le ro de Décembre
, ainfi qu'ils l'annoncent dans le Profpectus qu'ils
diftribuent.
En livrant cette première Eftampe , ils ouvrent une
foufcription pour les trois autres qui en font la fuite ,
& qui font commencées. Les conditions de la foufcription
font: qu'en recevant la première Eftampe
du port de Dieppe , on donnera 18 liv. , c'eft- à -dire ,
12 liv. pour l'Eftampe , & 6 liv. à compté fur les
fuivantes ; en recevant la feconde ( le port du Havre )
on donnera 12 liv. ; enfin , en recevant fucceffivement
les deux du port de Rouen , on donnera 9 liv.
pour chacune. Total 48 liv.
Les perfonnes qui ne foufcriront point payeront
chacune de ces Eftampes 15 liv.
La différence de prix où font portées ces Eſtampes
eft néceffitée par les frais de deffins , de voyages , de
féjour & autres , qu'ils n'avoient point à faire dans
les premières entrepriſes pour lesquelles le Roi leur
prêtoit les tableaux.
Pour affurer aux Soufcripteurs les premières épreuves
jufqu'à la fin de Janvier prochain , on ne délivrera
de ces Eftampes qu'aux perfonnes qui foufcriront.
On foufcrira chez M. le Bas , rue de la Harpe ,
vis-à- vis la rue Poupée ; & chez M. Cochin , aux
galeries du Louvre.
Charlotte - Geneviève - Louife - Augufte - Andrée-
Timothée d'Eon de Beaumont , Chevalier de l'Ordre
Royal & Militaire de Saint-Louis , Capitaine de
Dragons & des Volontaires de l'armée , Aide-de-
Camp de MM. le Maréchal Duc & Comte de Broglie
, Miniftre Plénipotentiaire de France auprès du
Roi de la Grande-Bretagne , née à Tonnerre le s
Octobre 1728 .
Il a déjà paru un grand nombre de portraits gravés
DE FRANCE. 191
de cette perfonne célèbre. Celui - ci , qui a été deffiné
& gravé par M. Bradel d'après nature , & d'après des
portraits originaux communiqués par Mademoiſelle
d'Eon à cet Artifte , nous paroît plus reffemblant &
plus foigné que ceux qui ont été publiés. Il fe vend
chez l'Auteur , rue S. Jacques , maifon de M. Defprez ,
Imprimeur du Roi. Prix 6 liv.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
ESSAT
SSAI fur l'Hiftoire de la Maifon d'Autriche ,
par M. le Comte de G... dédié à la Reine , 6 vol.
in- 12 , chez Moutard , Imprimeur- Libraire de la
Reine , rue des Mathurins.
Le Manuel des jeunes Phyficiens , ou nouvelle
Phyfique élémentaire , contenant les découvertes les
plus curieufes & les plus utiles dss Phyficiens modernes
, miſes dans un nouvel ordre & à la portée de
tout le monde ; par M. Waude-Lanicourt. A Paris ,
chez Delalain jeune , Libraire , rue de la Comédie
Françoiſe.
Lettres fur l'Atlantide de Platon , & fur l'ancienne
Hiftoire de l'Afie , pour fervir de fuite aux
Lettres fur l'origine des Sciences , adreffées à M. de
Voltaire par M. Bailly. A Paris , chez les frères
Debure , Libraires , quai des Auguftins.
Ce volume de lettres fur l'Atlantide , quoiqu'il
forme un ouvrage détaché , eft la fuite de la correfpondance
de l'Auteur avec M. de Voltaire , relativement
à la queſtion traitée dans ces deux ouvrages ,
où l'on fe propofe d'établir que les fciences ont été
inventées chez un peuple antérieur aux peuples connus
de l'antiquité , & que ce peuple inventeur a été placé
192 MERCURE
•
dans la partie feptentrionale de l'Afie ; ce qui eft difcuté
tant dans les Lettres fur l'origine des fciences
qui ont été fi favorablement accueillies du public ,
que dans ce volume de lettres fur l'Atlantide , où
1'Auteur fe propofe de faire voir que les veftiges de
ce peuple antérieur ne font pas totalement perdus ,
& qu'en combinant les faits épars de l'hiftoire & de
la fable , on peut acquérir quelque lumière fur fon
exiftence & fur le lieu qu'il a habité.
Traité de la Sphère avec l'expofition des différens
fyftêmes aftronomiques du monde ; par M. Robert ,
ancien Profeffeur de philofophie au Collège de Châlons-
fur-Saone , avec figures. A Paris , chez Deínos ,
Libraire , rue Saint-Jacques . Prix , 2 liv. broché.
L'Hymen Vengé , en cinq Chants , fuivi de la
traduction libre en vers François de Médée , Tragédie
de Sénèque , & de quelques Pièces Fugitives ,
par M. A Paris , chez Hardouin , Libraire , rue des
Prêtres S. Germain - l'Auxerrois , & chez Delalain ,
jeune , Libraire , rue de la Comédie Françoiſe .
Le Droit Général de la Erance , & le Droit Particulier
à la Touraine & au Lodunois , contenant les
Matières Civiles , Criminelles & Eccléfiaftiques , &
une explication méthodiques des difpofitions des
Coutumes de Touraine & de Lodunois ; Ouvrage
enrichi , &c. &c. &c. Par M. Cottercau fils , Avocat.
6 vol. in -4° . qu'on pourra relier en 3 volumes.
F. Vauquer - Lambert , Imprimeur - Libraire à
Tours , & Onfroy , Libraire à Paris , quai des Auguftins
, avertiffent qu'ils ont , depuis quelque tems ,
mis en vente le premier volume de cet Ouvrage,
qui , relié en veau , coûtera 15 liv. Les perfonnes
qui en auront acheté un exemplaire pourront , un
mois après , le rapporter aux Libraires , qui en rendront
le prix s'il ne leur convient pas.
JOURNAL
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUI E.
De CONSTANTINOPLE , le 17 Octobre.
ON faura bientôt à quoi s'en tenir fur le
fort du Capitan - Bacha ; il eft arrivé avant-hier
à Bujukdere , & n'a point encore paru dans
cette Capitale. L'ufage eft qu'au retour d'une
expédition , l'Officier qui en a été chargé faffe
une entrée publique ; on dit qu'il a remis la
fienne après les fêtes du Bairam , qui commen.
cent dans quatre jours : il ne doit pas s'attendre
à un accueil favorable ; le peuple qui mettoit
en lui toute fa confiance , ne lui pardonne
point de revenir fans des triomphes qu'il n'a
pu fans doute obtenir . Son expédition inutile a
coûté 4 vaiffeaux à fa flotte : on a été forcé
d'en brûler deux qui avoient échoué , & deux
autres ont fauté avec tous leurs équipages
qu'on porte à 950 hommes chacun. On eft
fort inquiet fur le fort d'un autre vaiffeau &
d'une galère , qui ne font point encore arrivés ,
quoiqu'ils foient partis de Soudgiak en mêmetems
que le refte de la flotte : il a ramené à
Bujukdere 10 vaiffeaux de ligne , 9 frégates
une galiote à bombes , 3 galères & 40 petits
bâtimens de tranfport. La pefte qui a défolé
cette flotte n'y a pas encore ceffé fes ravages
& on craint bien qu'elle ne fe renouvelle à
Conftantinople où l'on commençoit à refpirer.
15 Décembre 1778 .
I
>
( 194 )
La chute de la plupart des créatures de
Derendely - Méhémet femble préparer le Capitan-
Bacha à la fienne : on vient de voir encore
le Tefterdar ou grand Tréforier , dépofé &
remplacé par Mektoubgi - Effendi , premier
Commis de fon département.
Les lettres de Smyrne portent que les tremblemens
de terre ont renouvellé les allarmes
des habitans de cette Ville ; le premier Décembre
, à une heure après-midi , on y reffentit deux
violentes fecouffes , qui furent fuivies de huit
autres , moins violentes , jufqu'à neuf heures du
foir. Les édifices qui avoient déja fouffert des
fecouffes du 3 Juillet , & qu'on n'avoit pu réparer,
ont été fort endommagés : deux Moſquées
fe font écroulées , & plufieurs perfonnes ont
péri fous leurs ruines. Le 3 la terre a tremblé
de nouveau ; quoiqu'elle ait paru raffermie depuis
ce jour jufqu'au huit , date de ces lettres ,
on n'eft pas encore fans inquiétude.
RUSSI E.
De PETERSBOURG , les Novembre.
S. M. I. vient d'étendre au pays de Wolodomir
les avantages qui doivent réfulter de la
nouvelle forme d'adminiftration qu'elle établit
fucceffivement dans les différentes Provinces
de l'Empire celle- ci fera divifée en 14 Cercles
; le Comte de Woronzow , Gouverneur-
Général , a été chargé de faire tous les arrangemens
néceffaires ; il a fous lui le Confeillerd'Etat
Samoilow, en qualité de Gouverneur, &
le Prince Dimitry Uchtemskoy , en qualité de
Vice- Gouverneur.
L'Académie Impériale des Sciences a tenu
dernièrement ici fon affemblée publique annuelle
; elle a reçu au nombre de fes Membres
honoraires M. d'Adadurow , Confeiller-Privé ,
Sénateur & Chevalier ; le Prince de Gallitzin,
( 195 )
Miniftre de l'Impératrice auprès des Etats-Généraux
des Provinces- Unies , M. Tronchin
Docteur en Médecine , M. l'Abbé Boffut
Infpecteur- Général des Machines Hydrauliques
de France , M. Camper , Profeffeur en
Médecine à Groningue , & M. Magellan
noble Portugais , Membre de la Société
Royale de Londres,
On dit que le rendez - vous des troupes
qui feront fous les ordres du Prince de Repnin
, eft à Biloczerkoff , près de Kiow. Les
deux Généraux qui commanderont fous lui ,
font les Lieutenans- Généraux Kamenskoy &
d'Igelstrom , & les Généraux- Majors , Romanzow
, fils du Maréchal de ce nom , Wolkonski
, & Paul Potemkin ; il y en aura un quatrième
qui n'eft pas encore nommé : cette armée
fera de 36,000 hommes , & 4 régimens
en quartier dans la Livonie & l'Eſtonie , fe
font déja mis en marche pour fe rendre à Kiow.
SUÈDE.
De
STOCKHOLM , le 10 Novembre.
On s'eft occupé dans les premières féances
de la Diète de l'arrangement des trois Claffes
qui compofent le premier Ordre de l'Etat.
Guftave-Adolphe , en 1626 , fit cette divifion :
la première eft compofée des Comtes & des
Barons , la feconde , des Chevaliers & des
defcendans des Sénateurs , qui n'ont point été
décorés de pareils titres , & la troifième du
refte de la Nobleffe. Ces trois Claffes , qui
n'ont cependant qu'une voix , n'exiftoient qu'idéalement
depuis 1719 , & on votoit par tête
& non par Claffes depuis ce tems. Le Roi a
voulu rétablir l'ancien ufage de voter par
Claffes , mais alors il falloit remettre de la
proportion entr'elles. La première étoit com-
I 2
( 196 )
pofée de 200 familles , il n'y en avoit que 16
dans la feconde , & on en comptoit plus de
800 dans la troifième : il a propofé en conféquence
de faire monter à la feconde 300 des
plus anciennes familles de la troisième , & d'y
accorder auffi une place aux Commandeurs
des Ordres Royaux , mais feulement pour leurs
perfonnes . Les Etats y ont confenti avec cette
claufe , que fi une des 300 familles avancées
vient à s'éteindre , elle fera toujours remplacée
par celle qui , à cette époque , fe trouvera
la plus ancienne de la troifième claffe.
Le Règlement de 1626 autorifoit chaque famille
à choisir la perfonne qu'elle jugeroit à
propos pour la repréfenter ; l'ufage , depuis
1719 , donne au chef de chaque famille le
droit d'en être repréſentant né , & la Diète a
confirmé cet ufage ; elle ôte au Maréchal du
Royaume celui de défigner le repréſentant
d'une famille lorfqu'elle a négligé d'en nommer
un , & elle a confervé à chaque chef
l'avantage de charger de fa voix à la Diète
ceux qu'il jugera à propos de nommer pendant
fon abfence.
C'eft aujourd'hui que s'eft faite la cérémonie
du baptême du Prince Royal ; les Etats
affemblés ont été fes parrains. L'ordre de la
Nobleffe a été repréfenté par trois des plus
anciens Comtes , trois des plus anciens Barons
, fix Membres de la feconde Claffe , &z
autant de la troifième ; les trois autres Ordres
l'ont été chacun par neuf Députés : il a été
nommé Guftave - Adolphe. Le Roi , dans fon
difcours à la Diète , lui avoit annoncé ce choix .
» Né Suédois , lui dit- il , j'aimai dès mes plus
tendres années le Royaume de mes Ancêtres.
Depuis que la Providence m'a élevé fur le
Trône de mon Père , & a remis le Gouvernement
entre mes mains , mon premier but a
כ כ
( 197 )
êté de vous convaincre , que j'aime mon Peu
ple comme mes Enfans . Tandis que tout m'impofe
ce devoir comme Roi & comme Concitoyen
, combien cette obligation ne s'accroîtra-
t- elle point , lorfque bientôt je pourrai travailler
comme Père pour le Royaume hérédi
taire de mon Enfant ? Oui , Meffieurs , peu de
jours encore , & j'efpère pouvoir confier à
vos bras ce que la Providence m'aura accordé
pour la confolation de ma vieilleffe & l'appui
de mon Trône. Et à qui pourrois- je confier
avec plus de sûreté ce qui me deviendra l'objet
le plus cher au monde après mon Peuple ,
qu'à vous , Meffieurs , qui repréfentez ici toute
la Nation Suédoife ? Perfonne de nous ne fait
encore quel bienfait l'Etre Suprême nous a deftiné
; mais quel qu'il foit , je le recevrai avec
la même gratitude , perfuadé qu'au cas que ce
foit une Fille , fon Sexe ne méritera pas moins
d'être l'objet de vos foins : que fi le Ciel daigne
combler la meſure de fes gratuités , en
m'accordant un Héritier de ma Couronne ,
n'oubliez pas que vous l'aurez porté dans vos
bras fur l'Autel du Seigneur , & que vous aurez
ajouté par le fceau de la Religion ung
nouvelle force aux devoirs , qui vous lieront
envers lui. Priez le Ciel avec moi , qu'il lui
plaife de répandre fa bénédiction fur cet Enfant
, pour lequel je vous demande tout l'amour
& toute la reconoiffance que je pourrai mériter
pour moi-même , durant le cours de mon Règne
qu'il devienne digne de monter un jour
fur le Trône de Guftave Erichfon & de Guftave-
Adolphe ! Que fi ce même Enfant devoit
oublier jamais les obligations précieuſes , qui
Iui feront impofées dès le premier moment de
fa vie , s'il devoit oublier que le premier devoir
d'un Roi Suédois eft d'aimer & d'honorer
un Peuple libre , s'il devoit s'écarter du che-
>
I 3
( 198 )
min que lui ont tracé les plus grands Rois ,
qui ont fiégé fur ce Trône , je regarderois comme
une faveur du Ciel qu'il nous retirât le don
qu'il nous auroit fait , quelque grande qu'eût
été ma joie en le recevant , & quelque amère
que feroit ma douleur de le perdre : mais je
ferois inconfolable fi ma postérité devoit oublier
un jour après ma mort , que , lorfque la
Providence l'a mife à la tête d'un grand Royaume
, elle lui a donné en même-tems des Sujets
libres & généreux , dont la profpérité & le
bonheur font confiés à fes mains «<.
POLOGNE.
De VARS VOIE , le 15 Novembre.
>
LA Diète s'eft féparée hier ; les deux chambres
, après avoir travaillé féparément depuis
le 24 du mois dernier , fe font réunies le ' de
celui- ci pour rédiger & lire les conftitutions
qui ont été paffées . Cette lecture a été terminée
hier , & l'affemblée a fait fa clôture par un Te
Deum qui a été chanté dans l'Eglife Collégiale.
La Diète , dans le cours de fes féances
a annullé 10 décifions du Confeil- Permanent ;
elles regardoient prefque toutes des affaires judiciaires.
La demande que le Roi a faite dans le
cours des féances , de pouvoir difpofer des biens
de la Couronne , & fur-tout de vendre 25 terres
Royales a fait beaucoup de fenfation. Tous
les Nonces inftruits de vues de S , M. qui
ont toutes le bien de l'état pour objet , demandèrent
unanimement qu'on lui rendit la diftribution
des graces , à laquelle elle avoit renoncé
par une conftitution de la Diète de 1775 .
Plufieurs offrirent de lui remettre les Starofties
qu'ils poffédoient ; les autres qui avoient droit
aux premières vacantes offrirent de renoncer à
leurs droits. Mais comme les Puiffances alliées
( 199 )
garantes de la conftitution de 1775 , auroient pu
trouver mauvais qu'on y eût fait des changemens
fans leur avea , le Roi pour éviter de nouvelles
plaintes défagréables , & des difcuffions qui n'auroient
fait que mettre dans tout fon jour l'état
de foibleffe & de dépendance de la Républi
que , a demandé que la décifion définitive de
cet objet important fût renvoyée à la Diète
prochaine ; en attendant il difpofera des petites
Starofties. Parmi les Magnats qui fe font diftingués
par leur générofité dans cette occafion ,
on doit nommer le Prince Calixte Poninski ,
Nonce de Pofnanie , frere du Grand-Tréforier
de la Couronne . Après avoir offert de rendre
la Staroftie de Braclau qu'on n'a voulu , ni
pu accepter , il a renoncé à une penfion
de 18,000 florins qu'il a fur le Tréfor public
en qualité de chef d'un régiment ; cette fomme
eft deftinée à l'entretien du Corps des cadets.
Le Prince Sapiéha imita cet exemple en promettant
une fomme pareille pour le même objet.
Au milieu de ces débats intéreffans de patriotifme
& de bienfaifance , M. Antoine Pulawski ,
Nonce de Czernichowie demanda à S. M. de
permettre au Maréchal , Comte Pulawski , fon
frere , de fe purger du crime de régicide dont il
a été accufé & de revenir dans fa patrie . La
Chambre des Nonces appuya fa Requête , &
le Roi y confentit aux conditions fuivantes, que
le Maréchal Pulawski enverra , au Confeil-
Permanent , toutes pièces qui peuvent fervir à
fa juftification contre l'Arrêt de 1775 , & après
cela le Confeil lui enverra un fauf- conduit ; en
vertu duquel il pourra revenir , & fe Toumettre
au jugement de la Diète.
Cette affemblée , avant de fe féparer , s'eft
auffi occupée du commerce avec la Pruffe ; celui
de la République y gémit fous des entraves
qu'on ne ceffe de multiplier ; on fe plaint des
( 200 )
douaniers Pruffiens qui manquent journellement
au traité , en levant 30 & jufqu'à so pour cent,
de droits , tandis qu'ils ne font autorifès qu'à lever
12 pour cent. La Diète a fait préfenter des
notes très fortes fur ce fujet au Miniftre de
Pruffe ; elle en a fait préfenter auffi à celui
de Ruffie pour réclamer la protection & les
bons offices de cette Puiffance.
-
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 10 Novembre.
ON travaille ici à de riches ornemens de
tête , & a divers bijoux précieux que l'Impératrice-
Reine fe propofe d'envoyer à la Reine
de France à l'occafion de ſes couches.
L'Empereur informé par lui -même de l'ardeur
& de la bravoure avec lefquelles fes
troupes légères ont foutenu le choc des ennemis
, pendant la campagne dernière , vient de
leur adreffer une lettre circulaire extrêmement
flatteufe , & propre à les porter à foutenir leur
réputation par un redoublement de zèle &
d'efforts . L'Impératrice - Reine a fait frapper.
plufieurs médailles qu'elle a données en récompenfe
à plufieurs des Officiers qui fe font
diftingués par leur conduite .
On fait des préparatifs confidérables pour
l'année prochaine , & on s'attend à une cam- ,
pagne très - vigoureufe , fi l'hiver ne ramène
pas la paix. Les Couriers , à Pétersbourg & .
à Versailles , fe multiplient beaucoup depuis
quelque tems ; on efpère que ces Puiffances
parviendront à accommoder les différens qui fe
font élevés au fujet de la Bavière. La paix que la
première de ces Cours eft fur le point de faire
avec la Porte , femble nous préparer un nou-.
vel ennemi ; mais d'ici au printems les circonftances
peuvent changer ; la Porte qui jufqu'à
( 201 ) )
préfent ne paroît avoir agi que par des impreffions
étrangères , peut céder encore à de nouvelles
; notre Cour , ne négligera fans doute
pas d'effayer de lui infpirer des réfolutions qui
favorifent nos vues ; on efpère qu'elle y réuffira.
La bonne intelligence qui règne entre les ,
deux Cours juftifie ces efpérances ; le Grand-
Vifir vient de donner une nouvelle preuve de
cette harmonie , en déchargeant les fujets de
la maifon d'Autriche , d'une partie des droits
que ceux des autres Puiffances payent & doivent
continuer de payer en entier.
De HAMBOURG , le Is Novembre.
LES nouvelles de la Saxe & des deux Siléfies
annoncent que les armées Pruffienne &
Saxonne ont fait toutes leurs difpofitions pour
leurs quartiers d'hiver ; mais elles ne difent
point encore qu'elles y foient entrées ; on s'attend
toujours à voir les hoftilités continuer dans
le cours de cette faifon. L'Empereur ne néglige
rien pour affurer la tranquillité des poftes qu'il
a établis pour garantir la Bohême de toute
nouvelle invafion ; felon la plupart des avis , il
ne quittera point le Royaume & hivernera à
Brandeiff.
Les Miniftres d'Etat du Roi de Pruffe qui fe
font rendus de Berlin à Breflau , font croire
qu'ils feront employés à quelque négociation
d'ici au printems prochain , & on a toujours
quelqu'efpérance de paix . Les circonftances
actuelles , difent quelques lettres de Siléfie
femblent fonder ces efpérances . Si le Roi de
Pruffe n'a pas fait tout ce qu'il defiroit dans
cette campagne , on doit confidérer qu'elle a
commencé tard. Ce n'est qu'en Juillet que les
premières négociations ont été rompues ; elles
ont fufpendu tout-à- coup les hoftilités , lorfqu'on
les a reprifes ; & ce n'eft qu'à la fin
Is
( 202 )
2
d'Août , que ce Prince , après s'être apperçu
qu'on ne cherchoit qu'à l'amufer & à gagner
du tems , a enfin agi. La faifon étoit déja trop
avancée pour faire quelque chofe dans un pays
où l'hiver commence de bonne heure . Cependant
, en évacuant la Bohême , il s'eft emparé
de la haute Siléfie ; maître de cette Province , il
coupe à l'Autriche toute communication avec
fes poffeffions en Pologne ; elle ne peut rien en
tirer , ou y faire paffer quelque chofe que par les
Monts Crapaks qui font couverts de neiges ,
& fur lefquels il n'y aura point de route ouverte
avant leur fonte. S'il faut en croire les
mêmes lettres , la maifon d'Autriche qui a
porté fes forces à 220,000 hommes ne peut en
entretenir d'auffi formidables qu'en tems de
paix , parce qu'alors le foldat travaille & s'habille
lui-même ; mais en campagne , il faut lui
fournir des habits , des fouliers & des chemifes
, qu'il ne peut alors faire lui- même. Cette
dépenfe énorme exige des fonds immenſes . La
Bohême eft ruinée ; les armées Pruffiennes en
ont mangé quelques cercles , & les armées
Autrichiennes , qui l'ont défendue , ont dévoré
le refte. Il eft douteux que l'année prochaine
cette Puiffance tire de grands fecours de fes
poffeffions en Pologne ; l'armée Ruffe prête à
marcher eft à portée de fe tourner de ce côté .
Si la guerre continue , cette Puiffance a annoncé
qu'elle y prendra part. La déclaration
qu'elle a faite à la Cour de Vienne eft trop importante
dans ce moment , pour que nous négligions
de la tranfcrire ; elle eft conçue ainſi :
53 L'Impératrice de toutes les Ruffies a montré
dès le commencement les plus vives inquiétudes
des fuites que pouvoit entraîner la fatale conteftation
fur la fucceffion aux Etats de Bavière . Ses
fentimens d'humanité d'une part , de l'autre , fes
connexions avec le plus grand nombre des Princes
( 203 )
de l'Empire , fon alliance avec le Roi de Pruffe ,
Peftime & l'amitié fincères qu'elle profeffe pour
LL . MM . II . & R. A. lui ont fait une loi de ne
rien omettre de ce qui a pu dépendre de fes foins
& de fes bons offices , pour prévenir un éclat dangereux
, en amenant les deux Parties à un arrangement
amiable. C'eft dans cette vue qu'en recevant
auffi affectueuſement qu'il convent à une puiffance
zèlée pour la justice , & bien intentionnée pour la
paix , les plaintes & follicitations des différens
Princes & Etats lèzés par l'occupation foudaine
d'une partie confidérable des Etats de Bavière , à
la mort du dernier Electeur : S, M. I. les a fucceffivement
fait paffer fous les yeux de la Cour I. & R. les
recommandant uniquement à ſon équité , n'employant
que la voix de l'interceffion , & ne fe permettant
pas la moindre difcuffion , ni fur la
validité de ces réclamations , ni fur la réalité des
droits que la Cour I. & R. a exercés « .
» Avec combien de douleur S. M. I. ne doitelle
pas voir aujourd'hui , que toutes les tentatives
pour une conciliation ont été infructueufes ,
que les négociations ouvertes à Berlin fe font
rompues fans aucun effet , que la repriſe de ces
négociations & la double miffion du fieur Thugut
n'ont également rien produit , quoique dans cette
miflion S. M. l'Impératrice- Reine ait déployé des
fentimens de générofité & de modération , dignes
des plus grands éloges , les conditions qui y
étoient jointes , ne pouvant pas donner à cette
nouvelle négociation un meilleur fort que n'avoit
eu la précédente ; enfin , que des hoftilités fe commettent
de part & d'autre , & que les armées en
préfence font à la veille de vuider la querelle par
le fort des armes .
» Une pofition fi extrême influe néceſſairement
fur celle que la Cour de Ruffie auroit defiré de
conferver , & c'est pour être fidèle à la candeur
qui règne dans toutes les démarches , que S. M. I.
I 6
( 204 )
ne veut point cacher à LL. MM . II . & R. Apoft.
combien diffère pour elle le point de vue , fous
lequel elle devra envifager une guerre effective
de celui fous lequel elle a confidéré juſqu'à préfent
un fimple différend , qu'elle avoit toujours
l'efpérance de voir terminé à l'amiable «<.
L'Allemagne par fa pofition comme par fa
puiffance eft le centre de toutes les affaires & de
tous les intérêts de l'Europe. L'intégrité de fa forme
de Gouvernement , ou les altérations qui y
feroient faites , la tranquillité dont elle jouit ou
la guerre qui la déchire , intéreffent au plus haut
dégré tous les autres Etats , fur- tout ceux qui
comme l'Empire de Ruffie , joignent aux intérêts
& aux connexions naturelles d'Etat à Etat , & à
des liaiſons d'amitié avec la plupart des Princes
de l'Empire , les confidérations d'une alliance
étroite avec la puiffance qui s'eft armée pour s'oppofer
à des voies de fait de la Cour I, & R « .
» Il n'eft donc pas au pouvoir de l'Impératrice
de refter dans les termes de l'extrême ménagement
qu'elle a eu d'abord de fe refufer à tout examen
des droits à la fucceffion de Bavière . S. M. fe
voit obligée au contraire d'y entrer malgré elle ;
& puifqu'elle eft forcée de dire fon fentiment , elle
le fait avec la franchiſe propre à ſon caractère.
Sans difcuter les droits du Corps Germanique , &
ne prenant d'autre règle , que l'équité naturelle &
les principes de toutes les fociétés , tout ce qui s'offre
à S. M. I. dans l'importante queftion qui agite
tout l'Empire , c'eft que de la part de la Cour de
Vienne , d'anciennes prétentions négligées pendant
plufieurs fiècles & oubliées dans le Traité de Weftphalie
, font aujourd'hui mifes en avant contre ce
même traité qui fait la bafe & le boulevard de la
conftitution du Corps Germanique ; c'eft que la manière
dont elles ont été exercées , eft- plus opporée.
encore à cette paix facrée , la plus folemnelle qui ait
jamais exifté dans le monde Chrétien , c'eft enfin
( 205 )
•
que la guerre , qui va foutenir fes premières dématé
ches , met en un danger éminent toute la Conftitu--
tion de l'Empire ; & de fon renversement , s'enfuivroit
une fecouffe violente à tous les Etats qui l'avoifinent ,
un dérangement d'ordre & d'équilibre pour toute
'Europe , & de - là , fût- ce dans les tems les plus
éloignés , un danger poffible pour l'Empire de Ruffie
, qu'il eft de la fageffe d'un bon Souverain de prévoir
, & fur lequel la Cour Impériale de Ruffie ne
peut qu'adopter les propres principes & les maximes
de la Cour I. & R. en pareil cas « .
S. M. I. n'a pu pefer des confidérations auffi
graves , fans fe permettre de faire un nouvel effort
auprès de LL. MM . II . & R. A. en invitant LL . MM .
par tous les principes d'équité & les fentimens d'humanité
qui leur font fi naturels , à faire ceffer les
troubles préfens de l'Empire Germanique , en convenant
définitivement avec S. M. le Roi de Pruffe
& les autres parties intéreffées d'un arrangement
légal & amiable de toute la fucceffion de Bavière ,
conformément aux loix & aux conftitutions «<.
» C'eft ainfi que S. M. I. ofe encore exprimer fes
voeux pour le maintien de la paix , elle fe flatte
que fa démarche ne fera reçue que comme une
nouvelle preuve de la confiance fans bornes , qu'elle
met en la modération & l'humanité de la Cour
I. & R. & dans les fentimens paternels pour elle
de S. M. I'Impératrice-Reine , & elle fouhaite d'autant
plus ardemment qu'elle produife un heureux
effet , qu'il en coûte infiniment à fon amitié pour
LL. MM. I. & R. d'être obligée de déclarer
qu'elle ne fauroit voir indifféremment la guerre
allumée en Allemagne , tant pour fon objet que:
pour les circonftances & fes effets poffibles , &
qu'elle devra prendre en une jufte & férieufe confidération
, ce qui convient aux intérêts de fon
Empire , à ceux des Princes fes amis , qui ont ré- ¦ ¦
clamé fon appui , & fur- tout à fes obligations en
vers fon allié w
( 206 )
On prétend que la Cour de Vienne a répondu
» que jufqu'à préfent elle avoit fait audelà
de ce qu'on pouvoit raifonnablement attendre
d'elle ; qu'elle alloit faire part de cette
déclaration à fes alliés , & réclamer à for
tour les fecours qu'ils lui doivent par leurs
traités avec elle «. On parle , en conféquence ,
beaucoup du départ de plufieurs perfonnes diftinguées
pour différentes Cours ; on annonce.
aum celui de M. de Thugut pour Conftantinople
, où on le dit chargé d'une négociation
fecrette que quelques perfonnes prétendent avoir
pour unique objet de réveiller les anciennes
difpofitions des Ottomans pour forcer la Ruffie,
par le befoin qu'elle pourroit avoir de toutes
fes forces , à retenir celles qu'elle defline au
Roi de Pruffe .
Différentes lettres de plufieurs endroits de
l'Empire , portent que les Electeurs de Cologne
& de Hanovre , & le Landgrave de Heffe-
Caffel ayant deffein d'obferver une neutralité
abfolue , & de protéger en même-tems leurs
Etats , ont réfolu d'affembler leurs troupes &
de s'unir pour leur fûreté. Le Roi de Pruffe inf
truit de ce projet l'a fort goûté , & a même
propofé de joindre quelques régimens à leur
armée ; on dit que l'Electeur de Hanovre a
répondu au nom des deux autres Princes que
leurs troupes fuffifoient , & que fi l'on en joignoit
de la part d'une des Puiffances belligérantes
fans l'aveu de l'autre , ce feroit s'écarter
du fyftême d'une exacte neutralité ; qu'en conféquence
on feroit part de cette propofition à
l'Empereur.
S'il faut en croire des lettres de Saxe , le Feld-
Maréchal Baron de Laudohn s'eft démis du
commandement de la feconde armée Impériale
en Bohême , & l'a remis au Feld - Maréchal
Comte de Haddick , Elles ajoutent que le Ma(
207 )
réchal de Laudohn a écrit au Prince Henri ,
pour l'inftruire que ce n'eft plus à lui qu'il
doit s'adreffer fi les troupes Impériales commettent
des défordres en Saxe ; on prétend
que fa lettre eft terminée par un compliment
à S. A. R. à laquelle il dit » qu'il eft très- flatté
d'avoir eu l'honneur de commander pendant une
campagne vis -à-vis un Général tel que cePrince ".
On ne dit point les raifons qui lui font quitter
le fervice ; on préfume , s'il eft vrai qu'il le
quitte , que le mauvais état de fa fanté le porte
feul à fortir d'une carrière dans laquelle il s'eft
acquis tant de gloire.
Selon quelques bruits que nous ne garantirons
point, le Miniftre Impérial , à Munich ,
infifte beaucoup auprès de l'Electeur fur une
réponſe cathégorique au fujet du parti qu'il
prendra dans les circonftances actuelles. On a
fait la même demande à l'Electeur de Cologne
qui a , dit- on , répondu qu'ignorant la réfolution
que prendroit la France , il ne pouvoit
que fe déterminer à la neutralité .
De RATISBONNE , le 20 Novembre .
LA Diète a repris fes féances depuis le 2
de ce mois. Jufqu'à préfent il ne s'eft rien paffé
de bien important dans fes affemblées ; la grande
affaire de la fucceffion de Bavière , qu'on difoit
devoir y être portée , ne s'y difcute point encore
; les Princes intéreffés fe contentent de
diftribuer leurs mémoires aux Miniftres en particulier
Le Duc des Deux - Ponts leur en a
fait remettre dernièrement un fort étendu fous
le titre d'Expofé des Droits Fidéi - Commiffaires
de la Maifon Palatine en général , & du Duc
des Deux - Ponts en particulier , comme plus.
proche Agnat & fucceffeur à la dignité Electorale
, fpécialement fur les pays fujets & appartenances
délaiffés par le feu Electeur Maxi(
208 )
milien-Jofeph de Bavière . Cet écrit qui contiene
57 feuilles d'impreffion eft divifé en 8 fections.
On expofe dans la première les droits de la
Maifon Palatine ; dans la feconde on traite des
prétentions de la Maifon d'Autriche , fur les
pays qu'elle réclame en Bavière ; dans la 3e. & .
la 4e. de celles qu'elle forme fur la Principauté,
de Mindelheim , fur les fiefs de Bohême. Les
fiefs prétendus ouverts à l'empire font l'objet de
la se .; les droits de la Maifon de Saxe , fur
l'Alleu de Bavière , font exposés dans la 6e. ;
dans la 7e. , ceux des Ducs de Meklenbourg
fur le Landgraviat de Leuchtemberg , & on
confidère dans la dernière , le traité du 3 Jan
vier & l'état actuel de la conteftation.
Les Etats de Bavière ont de nouveau préfenté
des remontrances très - fortes à l'Electeur
Palatin , contre le démembrement de ce pays ;
ce Prince qui devoit fixer fon féjour à Munich
, n'eft pas éloigné , dit- on , de retourner
à Manheim ; quelques perfonnes attribuent ce
changement à quelques oppofitions que fes volontés
ont éprouvé , ce qui feroit peut être une
raifon de ne pas quitter cette ville . Quoiqu'il
en foit , il vient de faire déclarer de nouveau
que malgré toutes les recherches qu'il a fait
faire , tant dans les répertoires & les Regiftres
que dans les dépôts des Archives Bavaroifes
on n'a pu découvrir l'acte de renonciation du
Duc Albert.
Suite de la Déclaration du Roi de Pruffe.
2. La propofition que le B. de Thugut fit le 13
d'Août à Braunau , portoit fimplement que l'Impératrice-
Reine reftitueroit ce qu'elle a fait occuper
en Bavière & dans le Haut-Palatinat , & délieroit
l'Electeur Palatin des engagemens qu'il a pris avec
elle par la convention du 3 de Janvier. Il n'y étoit
nullement dit que S. M, I. R. renonceroit à tou(
209 )
tes fes prétentions fur la Bavière. Or ce n'eft pas
de la Convention feule du 3 de Janvier que la
Cour de Vienne dérive fes droits , elle les fonde
encore fur une ancienne inveftiture de l'Empereur
Sigifmond. Le Roi n'avoit- il donc pas à craindre
ici quelque réſervation mentale ? L'expérience des
procédés peu sûrs de la Cour de Vienne , & même
la manière dont la convention du 3 Janvier avec
l'Electeur Palatin avoit été moyennée , ne pouvoit
que fortifier une pareille appréhenfion. On pouvoit
prévoir que lorfque S. M. fe feroit liée les mains
à l'égard des Margraviats , la Cour Impériale reviendroit
comme partie intéreffée devant les Tribunaux
de l'Empire , avec les anciennes prétentions fur la
Bavière , auxquelles elle n'auroit pas renoncé par
l'acte propofé. Le chemin à cette démarche auroit
été frayé par la clauſe annexée à la première propoſition
du B. de Thugut : comme au moyen d'un
tel arrangement , toute la fucceffion de Bavière ſeroit
remife dans fon état primitif , la difcuffion &
le jugement des autres parties intéreſſées à ladite
fucceffion feroient renvoyés aux voies ordinaires
de juftice. On jugera fi la tournure fingulière de
cette propofition indique une renonciation complette
& fans réferve , ou fi la Cour de Vienne n'a
pas voulu fe ménager affez fenfiblement une porte
ouverte pour faire de nouveau valoir ces prétentions
, dans le cas peu vraisemblable où la propofition
eût été acceptée ; du moins la Cour de
Vienne auroit dû s'expliquer plus clairement fur ce
point à Braunau. Ne l'ayant point fait , elle ne doit
pas trouvér étrange qu'on lui fuppofe de femblables
vues , & elle ne fauroit détruire un foupçon auffi
fondé , quand même elle voudroit , après s'être
afſurée du refus de ces propofitions , préfentement
avancer qu'elle avoit eu réellement l'intention de
ne plus former aucune prétention fur la Bavière .
3. Outre qu'il n'y avoit aucune sûreté pour le
Roi à accepter cette propofition , S. M. ne pouvoit
( 210 )
jamais y donner les mains fans déroger à fa dignité
& aux droits inconteftables de fa Maiſon . La Maifon
Electorale de Brandebourg jouit fans contredit ,
comme toutes les autres Maifons Souveraines de
l'Allemagne , du droit de difpofer par un concert
des membres qui la compofent de fes pays héréditaires
par des accords de famille , de les partager
ou de ne point les partager, & d'ufer enfin à
leur égard felon que bon lui femble , en tant que les
loix féodales & celles de l'Empire ne fe trouvent
pas léfées par de femblables arrangemens . Ce droit
n'a nullement été reftreint par le Teſtament de l'Electeur
Albert Achille de 1473 & par la convention
de Gera de 1603. Ces pactes de famille , felon l'efprit
& la lettre , n'ont eu pour objet que de reftreindre
autant que poffible les partages alors trop
ufités de pays . Ils ftatuent expreffément : Qu'il n'y
aura pas plus de trois lignes régnantes dans la
Maifon de Brandebourg , mais ils ne défendent
point qu'il y en ait moins. Cette interprétation eft
juftifiée par l'obfervance , n'y ayant eu à différentes
reprifes que deux Princes régnans dans la Maiſon
de Brandebourg , quoiqu'il y en ait eu davantage en
vie. Mais en accordant même , ce qui n'eft point ,
que ces pactes de famille euffent réellement fixé à
trois le nombre des familles régnantes ; il n'en feroit
pas moins vrai , que d'après toutes les loix naturelles
, civiles & féodales , la Maifon de Brandebourg
a la liberté d'abroger ces pactes par un concours
unanime de tous les membres , de les changer
comme elle le juge à propos , & d'en faire de nouveaux
felon les circonstances & l'utilité qu'elle y
trouve. S'il n'en étoit ainfi , elle feroit la feule de
toute l'Allemagne qui fût privée de l'exercice de ce
droit naturel. Une nouvelle preuve qu'elle en jouit
complettement , c'eft que l'Empereur Frédéric III ,
dans une bulle d'or donnée à la Maiſon de Brandebourg
en 1453 , & même dans la confirmation du
teſtament d'Albert de 1473 , confirme d'avance toutes
( 211 )
les unions , tous les partages , tous les arrangemens
& toutes les déterminations , que l'Electeur ou après
lui fes fils ou leurs héritiers mâles de fa Maiſon , feroient
& ftatueroient entr'eux fucceffivement & à¸
perpétuité , fous peine , en cas de contravention , de
nullité & d'une amende de mille marcs d'or. Cet
Acte confirmant à la Maifon de Brandebourg fa liberté
naturelle de changer à volonté les pactes qui
la regardent , l'Empereur & l'Empire n'ont certaine
ment acquis par cette confirmation , ni ne ſe font réfervés
, le droit de s'arroger quelque connoiffance
ou jugement des changemens qui pourroient s'y
faire. Il a été fi peu queftion d'une telle réſerve ,
que l'Empereur & l'Empire ( lequel Empire n'y a
d'ailleurs pas concouru réellement , mais par une
fimple formule de Chancellerie ) n'ont confirmé les
teftamens des Electeurs Frédéric & Albert que cachetés
, car c'eft ainfi qu'ils ont été prefentés à cette
confirmation. L'Empereur & l'Empire ayant done
confirmé cachetés les pactes de la Maiſon de Brandebourg
, n'en ont pu favoir le contenu ; ils n'ont
eu ni le droit ni l'intention de prendre connoiffance
des changemens qui pourroient y avoir été mis. La
confirmation de l'Empereur & de l'Empire n'étant
ni effentielle ni néceffaire , étoit une fimple formalité
, qu'on jugeoit alors utile pour plus de manutention.
Elle rendoit les pactes de famille en queftion
auffi peu loix permanentes de l'Empire , que mille
autres teftamens & Contrats de Princes Allemands
qui ont été revêtus de la même formalité , & c'eft
une nouvellé tentative nullement indifférente aux
Etats de l'Empire , que la Cour Impériale fait à
cette occafion , de vouloir ériger en loi d'Empire
les formules & fimple ufage qui émanent de fa
Chancellerie. Que la Maifon de Brandebourg poffède
fes pays héréditaires partagés ou par indivis
c'est ce qui eft & qui doit être très indifférent à
l'Empereur & à l'Empire. Les feuls Princes de cette
Maifon y font intéreflés . Eux feuls , non l'Empe
1
( 212 )
reur & l'Empire , ont le droit de provoquer aux
difpofitions du Teftament d'Albert & de la convention
de Gera , & d'en demander l'accompliffement.
S'accordent-ils entr'eux à ne s'y plus tenir
mais à prendre d'autres arrangemens par rapport
à leurs pays héréditaires , ni l'Empereur ni l'Empire
, ni le Cercle de Franconie n'ont ni droit ni
intérêt de s'y oppofer . La Maifon de Brandebourg
eft auffi libre à cet égard que l'Autriche l'eft d'établir
ou de ne point établir des branches collatérales
de fa Maiſon en Stirie , dans le Tirol ou dans
d'autres parties de fes Erats héréditaires .
On fe fatte d'avoir levé par ce petit nombre
d'obfervations les doutes que la Cour de Vienne
voudroit faire naître contre la validité d'une réunion
future des Margraviats de Franconie avec
l'Electorat , qu'elle a tâché d'établir non-feulement
dans fon Manifefte , mais auffi dans un écrit anonyme
diftribué avec affectation en plufieurs langues à
toutes les Cours , & même publié dans la plupart
des Gazettes. Ce petit artifice , fi peu digne
d'une auffi grande Cour , n'a été évidemment em
ployé que pour fe venger de l'oppofition de S. M.
au démembrement de la Bavière , ou la pórter encore
, s'il étoit poffible , à y confentir. De quel
droit & fur quels principes d'équité une Puiffance
étrangère peut-elle d'avance , & fans y être appellée
par aucune des parties intéreffées , s'ingérer
dans les affaires domeftiques d'une autre Maiſon ,
& fufciter des doutes & des difcuffions fur une
affaire éloignée , très -cafuelle , qui ne la regarde
en rien , & qui fuppofe le décès d'un Prince qui
eſt encore à la fleur de fon âge ? C'eſt enfin pouffer
l'injuftice au plus haut point , que de vouloir
mettre une Succeffion liquide & avérée en parallèle
& en compenfation avec une prétention toutà
- fait imaginaire & infoutenable , & de s'efforcer de
faire paffer la dernière à la faveur de la première.
Le Public peut maintenant juger de la véritable
( 213 )
teneur & des circonftances de la première propofition
captieule , d'abord faite à Braunau , & renouvellée
depuis fous une face différente dans la
dernière repréſentation de la Cour Impériale à
l'Empire. On lui a préfenté dans leur vrai jour
les droits de la Maiſon Electorale de Brandebourg
à la fucceffion des Margraviats de Franconie . C'eft
donc avec confiance que S. M. en appelle aujourd'hui
, ainfi que S. M. I. R. , au jugement éclairé
des illuftres Etats de l'Empire & des hauts Garans
de la paix de Weftphalie . Qu'ils prononcent fur
les queftions fuivantes : la propofition du 13 d'Août
a-t- elle été faite férieufement ? n'a-t - elle pas été
au contraire illufoire , la Cour de Vienne l'ayant
-fait précéder d'une autre toute oppofée , & n'ayant
paru avec celle-ci qu'après que S. M. avoit eu la
générofité de rejetter la première ? S. M. I. R. a-t-elle
donné des marques d'équité & de modération ,
en offrant en apparence de fe défifter d'une prétention
tout-à-fait injufte , fi le Roi renonçoit à une fucceffion
légitime , mais éloignée , incertaine , & qui
p'a aucune liaiſon avec celle de Bavière ?
La fuite à l'ordinaire prochain.
ANGLETERK E.
DE LONDRES , le 30 Novembre.
L'OUVERTURE du Parlement , attendue avec
tant d'impatience & de curiofité , a enfin eu lieu
le 26 de ce mois ; le difcours prononcé par le
Roi étoit conçu ainfi :
» Milords & Meffieurs , je vous ai affemblés dans
une conjoncture qui demande votre plus férieufe
attention. Dans un tems de paix profonde , fans
prétexte de provocation , fans avoir le plus léger
fujet de plainte , la Cour de France s'eft permis de
troubler la tranquillité publique , en violation de
la foi des Traités & des droits généraux des Souve--
rains ; d'abord , en fourniffant clandeftinement des
( 214 )
armes & d'autres fecours à mes Sujets révoltés de
l'Amérique feptentrionale ; enfuite , en avouant ouvertement
qu'elle leur accordoit fon appui , & en
entrant dans des engagemens formels avec les Chefs
de la rébellion ; enfin , en commettant des hoftilités
& des déprédations ouvertes contre mes fidèles Sujets
, & en envahiffant effectivement mes Etats en
Amérique & dans les Indes Occidentales.
»Je me flatte qu'il eft fupreflu de ma part de vous
affurer que les mêmes foins , le même intérêt que
je prends au bonheur de mon Peuple , & qui m'ont
porté à faire tout ce qu'il étoit poffible pour prévenir
les calamités de la guerre , me font defirer de voir
le rétabliſſement des bénédictions de la paix , lorfqu'elle
pourra être effectuée d'une manière parfaitement
honorable , & avec sûreté pour les droits
de ce Pays.
» En attendant , je n'ai pas négligé de prendre les
mefures convenables & néceffaires pour faire
échouer les deffeins envieux de nos Ennemis , ainfi
que pour ufer de repréfailles générales ; & quoique
mes efforts n'ayent pas été fuivis de tout le
Juccès que la justice de notre caufe & le développement
vigoureux de nos forces fembloient nous
promettre ; cependant le commerce étendu de mes
Sujets a été protégé dans la majeure partie de fes
branches , & d'amples repréfailles ont été faites
fur les injuftes aggreffeurs , par la vigilance de
mes flottes , ainfi que par l'efprit actif & entreprenant
de mon Peuple.
» Les grands armemens que font d'autres Puiffances
; quelqu'amicales & fincères que foient leurs
profeffions , quelques juftes & honorables que
foient leurs vues , doivent néceſſairement fixer notre
attention. C'eût été une grande fatisfaction pour moi
de vous informer que les mesures conciliatoires tracées
par la fageffe & la modération du Parlement ,
ont produit l'effet defiré , & conduit à une conclufion
heureuſe les troubles de l'Amérique Septentrionale..
( 215 )
Dans cette fituation des affaires , l'honneur & la
fécurité de la Nation , demandent de nous d'une manière
fi marquée que nous développions toute notre
activité , que je ne puis douter de votre empreſſement
à me donner votre concurrence & votre appui : la
vigueur de vos confeils , la conduite & l'intrépidité
de mes Officiers & de mes forces de terre & de mer
fecondées par la bénédiction de Dieu , me fourni
ront , j'espère , les moyens de venger & de maintenir
l'honneur de ma Couronne , & les intérêts de
mon Peuple contre tous nos Ennemis.
» Meffieurs de la Chambre des Communes , j'ordonnerai
que l'on mette fous vos yeux l'apperçu des
dépenfes qu'exige le fervice de l'année fuivante ',
lorfque vous confidérerez quelle eft l'importance
des objets en conteftation , je ne doute pas que vous
ne m'accordiez les fubfides que vous jugerez néceffaires
au fervice public , & proportionnés aux be
foins préfens .
» Milords & Meffieurs, conformément aux pouvoirs
dont vous m'avez revêtu à cet effet , j'ai mis la Milice
fur pied pour contribuer à la défenſe intérieure
de ce Pays , & c'eft avec la fatisfaction la plus
grande & la plus vraie , que j'ai moi-même été
témoin de cet efprit public , de cette ardeur foute
nue , & de cet amour de leur l'ays qui animent &
uniffent tous les ordres de mes fidèles Sujets , &
qui ne peuvent manquer , en affermiſſant notre
sûreté au-dedans , de nous faire refpecter au-dehors ec.
La Nation n'a pas été contente de ne point
trouver dans ce difcours la promeffe de rechercher
les caufes qui ont fait avorter la campagne
de l'Amiral Keppel ; la conduite des
frères Howe , & ce que font devenus les 30
millions fterl . au moins , qui ont été dépensés
en Amérique ; l'aveu que fait S. M. , que les
efforts de fes armes n'ont pas eu le fuccès qu'elle
en attendoit , a paru précieux , dans un moment,
où l'on vantoit le triomphe de l'Amiral Keppel
( 216 )
qui avoit fait fuir les François , & l'impor
tance de la prife de Saint- Pierre & de Miquelon.
On a remarqué auffi qu'il n'a pas dit un
mot de l'Espagne , & qu'il a cherché à faire
oublier les craintes particulières qu'elle infpire
en annonçant vaguement des armemens faits
par d'autres Puiſſances ; il n'a point oppoſé à ce
tableau de Puiffances armées , un tableau confolant
de Puiffances armées en notre faveur ; les
eſpérances dont nos papiers nous bercent depuis
quelque tems de la part de la Ruffie font
évanouies ; fi elles avoient eu quelque fondement
, le Roi ne les auroit pas omifes dans fon
difcours.
Les deux Chambres , auff- tôt que le Roi
fe fut retiré , délibérèrent fur l'adreffe d'ufage
qu'elles doivent toujours au Roi en réponſe à
fon difcours.. Ces adreffes ne font ordinairement
qu'une feconde verfion de la harangue du
Souverain , avec cette unique addition que les
fidèles Communes s'emprefsèront toujours de
faire tout ce qui pourra convenir à S. M. La
difcuffion des termes dans lefquels elles doivent
être conçues , amène des débats entre le
parti de l'Oppofition & celui de la Cour , &
ils fe terminent toujours au gré de cette dernière.
Le Lord ,Coventry , dans la Chambre
Haute , parla avec beaucoup de force contre
le projet de continuer la guerre d'Amérique ,
qu'il traita d'extravagance , en préſentant un
tableau rapide & vigoureux , mais en mêmetems
bien affligeant , de l'état de l'Angleterre ,
dont les armes n'ont eu aucun fuccès , les fi
nances font appauvries , le commerce ruiné
le crédit anéanti , & les dettes immenfes.
»L'Amérique eft perdue , ajouta- t-il , il faut
fauver les débris de l'Empire ; on ne peut y
parvenir qu'en mettant fin à cette guerre funefte.
L'unique moyen de rendre à la Couronne
&
( 217 )
& à la Nation leur ancienne dignité , eft de
revenir fur fes pas , d'adhérer ftrictement à
l'efprit de la Conftitution dont on s'eft écarté ,
de mettre un terme à la corruption & à la
vénalité ». Au milieu de ce tableau , le Lord
plaça un éloge pompeux du Comte de Chatham
, & pour la confolation de fa Nation ,
il ajouta que » quoiqu'il n'y eût plus d'Hercule
pour nettoyer les étables du Roi Augée ,
( le Confeil de Saint-James ) il connoiffoit encore
des hommes qui entreprendroient la pénible
tâche de fauver leur patrie , s'il fe formoit
une confédération générale contre les
Miniftres ". Le Lord Briſtol ne mit pas moins
de chaleur dans fes difcours , en difant que la
Roi étoit entouré des anciens ennemis de fa
Maifon. L'Evêque de Pétersborough , contre
l'ufage du Clergé qui n'eft pas de fe déclarer
contre la Cour , éleva fa voix pour
affurer qu'il croyoit qu'une guerre avec la
France & l'Amérique unies , feroit la ruine
entière de la Nation , & après toutes ces déclamations
, l'adreffe propofée fut approuvée
à la pluralité de 67 voix contre 35 .
Les mêmes débats eurent la mêmé fin dans
la Chambre des Communes , dont 226 voix approuvèrent
l'adreffe rejettée par 107. Le Lord
North écouta , avec fon fang froid ordinaire ,
tout ce que l'on dit contre le Ministère en
général & contre lui en particulier ; & lorfqu'il
répondit enfuite , il confentit à fe charger
avec fes collègues , des reproches qu'on faifoit
au Lord Bute : mais il infinua adroitement
que ce n'étoit pas le moment de rechercher
leur conduite & de folliciter leur retraite
qu'on y gagneroit moins que par une réunion
de volontés devenue d'autant plus néceffaire
dans la conjoncture préfente, que la divifion feroit
courir les plus grands rifques au Royaume ;
15 Décembre 1778.
( 218 )
il réfuma enfuite fes opérations ; il juftifia ledélai
apporté au départ de l'Amiral Byron par
la crainte que le Comte d'Estaing ne menaçât
l'Angleterre, où il auroit pu tenter une defcente
fi Byron étoit parti avant lui Ii exalta la géné
rofité des offres faites aux Américains , quoiqu
elles n'aient pas fuffi pour les détacher de
la France ; l'évacuation de Philadelphie étoit
néceffaire pour refferrer le cordon des forces
Britanniques , & il fit entrevoir qu'il comptoit
encore fur la foumiffion de l'Amerique où la
Métropole avoit des partifans , prêts à la feconder
lorfqu'elle feroit un effort vigoureux .
Il y a quatre ans que le Ministère préfente cette
efpérance au Parlement , & on trouve un peu
fingulier qu'il ne foit pas encore détrompé . Ce
qu'il dit au fujet des Hollandois eft fur- toutcurieux
; c'eft leur intérêt , dit il , d'être
nos amis , auffi avons- nous la majeure partie
de ce peuple pour nous . Les mêmes différends
ont eu lieu au commencement de la guerre dernière.
Les Hollandois entraînés par leur cupidité
, veulent commercer par toute la terre ;
il eft naturel que la guerre les expofe à des
pertes ; mais il n'y a que quelques individus
qui fouffrent , & leurs plaintes ne nous meneront
point à une rupture.
Le Gouverneur Johnſtone étoit à cette féance ;
accufé d'intrigues odieufes , il avoit à fe juftifier
; il fe contenta d'affurer fur fon honneur
qu'il n'avoit employé aucune dame pour corrompre
aucun membre du Congrès . Quant à
l'état des affaires en Amérique , il prétendit
que l'Angleterre y avoit des forces fuffifantes
pour la foumettre , que l'armée étoit indignée
de cette idée , qu'elle l'avoit été en recevant
l'ordre d'évacuer Philadelphie.
L'amertume qui a régné dans cette première
féance , prépare , fans doute , à de violentes
( 219 )
5
oppofitions ; mais on ne croit pas qu'elles foient
plus efficaces qu'elles l'ont été jusqu'à -préfent.
La majorité des voix eft pour le Ministère ;
& le fuccès de ' toutes fes demandes le confole
des humiliations qu'il ne laiffe pas de recevoir
fréquemment Depuis quelque tems il ne publie
aucunes nouvelles de l'Amérique ; il en a cependant
reçu : mais on n'eft pas étonné de fon
fitence ; il eft vraisemblable qu'il ne le rompra
que lorfqu'il aura quelque chofe d heureux à
annoncer , & ce moment neft peut être pas
prochain. Les belles fpérances qu'il a données
il y a quelque tems , lai impofent la loi de
la plus grande circonfpection dès qu'il n'aura
rien à dire pour les confirmer ; felon les papiers
à fes gages , on devoit apprendre l'entier
fuccès d'une expédition du Général Clinton ,
contre le Général Washington & la deftruction
totale de la flotte Françoife par l'Amiral Byron ,
qui devoit l'aller chercher à Bolton Le 25 ,
il a reçu des dépêches , & il n'a rien publié.
On prétend , qu'en effet , le Général Clinton
eft de retour de fon expédition ; il avoit conduit
avec lui soos hommes pour intercepter
un gros convoi qu'on faifoit paffer à Boston :
il n'a pu l'empêcher de fe rendre à fa deftination
, & fes troupes ont été très mal menées
par les Américains , qui les ont repouffées.
On ne parle plus du projet du fiége de Bolton
par mer & par terre ; les papiers de la Cour
d fent que ce fiége eft renvoyé au printems
prochain , parce qu'on a détaché roop hommes
pour la défenfe de nos ifles . S'il faut les en
croire , on ne fe propofe rien moins que de
porter à 74,000 hommes les troupes que nous
avons en Amérique ; pour cet effet , on fera
embarquer 25,000 nationaux & 15,000 auxiliaires
Tout le monde ne voit pas comment ce
pays pourra nous fournir tant de monde , ni
K 2
( 220 )
quel fera celui qui nous donnera les auxiliaires.
L'Allemagne ne nous offre plus de reſſources ;
c'eft avec peine que les Princes qui nous ont
déjà donné des hommes , nous envoient des recrues
, & elles ne font pas proportionnées à
nos befoins.
Toutes ces belles affurances confignées dans
nos papiers , ne nous raffurent point fur le fort
de nos illes ; nous favons combien elles font
expofées , & qu'elles ne peuvent recevoir les
fecours prompts & urgens dont elles ont befoin,
qu'en nous affoibliffant à New- Yorck ou en
l'abandonnant ; on difoit qu'on avoit pris le
premier parti : on prétend aujourd'hui que le
Général Clinton s'y eft refufé , & qu'il a défobéi
aux ordres exprès qu'il avoit reçus à ce
fujet. Cette nouvelle , qui eft peut- être fauffe ,
a augmenté les allarmes de nos Négocians ,
qui ont des poffeffions dans nos ifles . » Nous
les perdrons toutes fucceffivement , dit on dans
un de nos papiers , & à chacune on dira qu'elles
étoient peu importantes pour la Grande-
Bretagne , qui , à la fin , fera totalement dépouillée
on exaltera la conquête de Saint-
Pierre & de Miquelon , les prifes faites par
nos corfaires. Il feroit à fouhaiter que nos Miniftres
vouluffent examiner , avec un peu d'attention
, un état comparatif de nos gains &
de nos pertes. On évalue les prifes que nous
avons faites fur les François à 1,250,000 liv.
fterl.; & celles qu'ils ont faites fur nous , à
500,000 : la balance paroît être pour nous de
750,000 ; mais qu'on joigne aux gains de la
France , la valeur de la Dominique , & on verra
de quel côté eft l'avantage . Pour connoître cette
valeur , voyons les exportations que nous y
faifions ; 946 quintaux de fer travaillé , 345
pièces de toile , 1200 quintaux de cuir travaillé
, 22 quintaux de mercerie , 889 quin(
221 )
taux de plomb , d'étain , de vaiffelle de cuivre ,
& d'airain travaillé . Il feroit difficile d'évaluer
à moins de 2 millions fterling la perte de cette
ifle «.
›
» On diroit , lit- on dans un autre , que la
France & l'Angleterre ont fait un arrangement
particulier relativement à leurs différens fuccès .
Chez nous les Négocians feuls réuffiffent ,
parce que ce font des honnêtes gens qui s'occupent
de leurs affaires , tandis que l'adminiftration
, par divers motifs , néglige tout ou
gâte ce dont elle fe mêle . En France les Miniftres
font honnêtes & attentifs ; c'eft pour
cela qu'ils ont porté leur marine à un point où
on ne l'avoit point encore vue dans aucune des
guerres précédentes . C'eft pour cela qu'ils ont
fait impunément une alliance offenfive & défenfive
avec nos ennemis , qu'ils prennent nos
ifles fans perdre un feul homme , & nous tiennent
dans la crainte continuelle d'une invafion
.
Le Roi a difpofé en faveur du Vicomte de
Stormont, ci - devant Ambaffadeur en France ,
de la charge de Lord -Jufticier d'Ecoffe , vacante
par la mort du Duc de Queensbury. Cette nomination
va mettre fin à la rivalité qu'il y a
eu pour la charge de Grand-Ecuyer de S. M.;
le Lord Mansfield l'avoit demandée pour le
Vicomte de Stormont fon neveu , & plufieurs
Seigneurs de la Cour , défignés fous le nom de
parti de Bedford , agiffoient avec beaucoup
d'empreffement pour la faire donner au Comte
de Waldegrave , Grand-Ecuyer de la Reine.
» Un marchand de cette ville , écrit - on de
Liverpool , avoit des papiers de conféquence
fur un vaiffeau venant des ifles , & qui a été
pris & conduit en France . Ce marchand a écrit
auffi - tôt à fon correfpondant à Paris , qui s'eft
adreffé à M. de Sartine ; ce Miniftre a fait
K 3
( 222 )
rendre auffi tôt les papiers en queſtion , en difant
: au milieu des calamités de la guerre , je me
ferai toujours un plaifir d'adoucir le fort des particuliers
».
Les fonds ont baiffé confidérablement depuis
quelque tems . » Le Roi , dir un de nos papiers ,
auroit un moyen sûr de les faire remonter au
pair dins le jour même , quoique la diftance
foit grande , il n'auroit pour cela qu'à caffer
fon Parlement , changer fes Miniftres & reconnoître
l'indépendance Américaine «.
ÉTATS - UNIS DE L'AMÉRIQUE SEPT.
De Fixh- Kill , le 10 Septembre . Le Comte
Pulawski , dont le nom & les malheurs font fi
célèbres , ayant quitté fa patrie & l'Europe ,
eft venu combattie en Amérique pour la défenfe
de la liberté , qui lui avoit d'abord mis
les armes à la main en l'ologne ; le Congrès
a créé un Corps de cavalerie & d'infanterie
légères , fous le nom de Légion , dont il a donné
le commandement à cet Officier. M Pulaw
ski qui s'eft chargé de le lever en éxecu
tion des ordres du Congrès , & de le former ,
s'en eft acquitté avec tant de zèle , que cette
troupe eft déja complette. Elle eft compofée
de 600 hommes à pied & à cheval ; il l'a conduite
à l'armée ; comme Philadelphie étoit fur
fa route , il a traverfé cette Ville à la tête de
ce Corps , dont le bon ordre & l'air martial
qu'il a déja pris fous fon chef , lui font le
plus grand honneur.
"Le Brigadier- Général Penbroeck , qui commande
la Milice en cette partie , écrit- on d'Albany
, a reçu ces jours derniers un exprès de
Canghnawags , avec la nouvelle que Germansflats
, petit Bourg fort joli , fitué fur les deux
bords de la Mohawk , a été réduit en cendres
par un parti d'Anglois . Les Habitans qui
( 223 )
avoient été heureufement avertis du deffein
cruel de leurs ennemis , ont eu le tems de fe
fauver & d'échapper à incendie , dont on
n'avoit pas fans doute le projet de les excepter.
Cette nouvelle horreur eft digne des ennemis qui
nous font la guerre , & qui cherchent à regagner
notre affection par de pareilles atrocités.
On n'a point encore de détails de celle ci. La
Milice de ces cantons eft fous les armes & prête
à marcher au premier ordre. C'eft ainfi que par
la dévaftation de notre pays , on femble avoir
voulu rendre notre haîne & notre courage plus
utiles à la caufe publique «.
De Charlestown , du 5 Octobre . M. Guillaume
Franklin , fils du Docteur , & ci - devant Gouverneur
de la Province de Jerfey pour S. M. B.
vient d'être relâché de la priſon où il avoit été
mis par ordre du Congrès , au commencement
de la rupture avec l'Angleterre . On dit qu'il a
été échangé contre le Docteur M' Kinley ,
Gouverneur des Comtés fur la Délaware pour
le Congrès , qui avoit été fait prifonnier par les
troupes du Général Howe , l'année dernière.
On affure auffi que le Congrès a fait remettre
en liberté M. Penn , ancien Gouverneur de
Penfylvanie .
»Environ trois femaines après l'arrivée
des bâtimens de tranfport , écrit- on de
Québec , le Général Haldimand ordonna qu'il
fe tinffent prêts à appareiller le plutôt poffible ,
fous le convoi du Brillant de 32 canons , & de
l'Andrew de 12. Cette flotte fit fes difpofitions
en conféquence , & fe trouva prête à mettre à la
mer , le 10 Octobre. Mais M. Manly ( ci-devant
Commandant de la frégate le Hancock ) ayant
fait dire aux Négocians de Montréal , qu'il efpéroit
avoir le plaifir de rencontrer les bâtimens
chargés de leurs pelleteries , cela les effraya au
point qu'ils ne crurent pas leurs bâtimens en
K 4
( 224 )
fûreté , s'ils n'avoient pas de plus forte efcorte.
Ils envoyèrent , au Général Haldimand , un
Mémoire relativement à cet objet En conféquence
, le départ des bâtimens de tranſport
fut fupendu jufqu'à nouvel ordre , & il eft encore
incertain fi cette flotte appareillera le
25 de ce mois , jour fixé pour le départ des
bâtimens marchands . Les travaux entrepris
pour réparer les fortifications de St - Jean ,
viennent d'être terminés par les foins du Général
Haldimand, qui a fait mettre dans cette place
120 pièces de canon . Les ouvrages faits à Sorell
feront finis inceffainment. Ces deux places font
importantes, en ce que ce font les feules par où les
Américains peuvent paffer avec de l'artillerie &
du bagage. Le Gaillard de 20 canons , & le
Triton de 28 , font les feuls vaiffeaux de Roi
qui font ici «.
Nous avons lu ici avec beaucoup d'indignation
, une Gazette de New-Yorck , & plufieurs
autres pamphlets qui parlent du mécontentement
des Américains contre le Comte d'Estaing , &
d'une prétendue querelle élevée à Boſton , entre
des François & les Habitans. Les nouvelles de
cette Ville portent qu'ils viyent dans l'harmonie
naturelle entre des alliés armés pour la même
caufe. Ce ne fut que le 22 Septembre que le
Comte d'Estaing fit fon entrée publique dans la
Ville , où il fut reçu avec tous les honneurs
dûs au Chef de la flotte Françoiſe , au bruit
du canon des forts & des vaiffeaux ; un comité
de l'affemblée générale le reçut à fon débarquement
, & le conduifit à la Chambre du Confeil
, où , après avoir reçu les complimens de félicitation
de la Chambre , il alla avec fa fuite &
les Membres du Confeil , déjeuner chez le Général
Hancock , le même qui a le premier préfidé
le Congrès , & qui n'a quitté ce pofte éminent
, que pour prendre un commandement dans
( 225 )
les troupes de l'état de Maffachuffett. Le 25 , le
Gouvernement de cet état lui donna un dîner
fomptueux ; les convives étoient au nombre de
400. La prétendue difpute dont les Royaliftes
font tant de bruit , fe réduit à quelques rumeurs
auprès de la boulangerie , où l'on cuifoit du pain
pour l'efcadre. Voici l'impreffion que cet évènement
a faite fur les Habitans de Boſton.
» Nous avons remarqué , écrit- on de cette
Ville , un contrafte bien frappant , entre la conduite
de l'armée Angloife , lorfqu'elle étoit ici ,
& celle de l'armée Françoife . La première ,
quoique venue du pays que nous regardions
autrefois comme notre mere- patrie , & avec
l'intention de foutenir nos loix & de nous protéger
, a tiré ici inhumainement fur les Habitans
de Bofton , fans y être provoquée juftement,
& avant d'avoir reçu aucune infulte qui pût
fervir de prétexte à une violence auffi atroce.
L'armée Françoife , tout au contraire , devenue
aujourd'hui notre alliée & notre protectrice contre
les cruautés des Anglois , a remis fa protection
& fa vengeance entre les mains du Magiftrat
civil , lorfqu'elle s'eft vue attaquée par des
coquins inconnus. Le Comte d'Estaing a même
demandé que fi quelque Habitant de Boſton.
paroît avoir trempé dans cette affaire , il ne foit
point puni , & les compagnies poftées à la boulangerie
, avoient défenſe d'ufer d'aucune violence
en gardant le pain qu'on cuifoit pour la
flotte Françoife, article dont cependant elle avoit
abfolument befoin «.
•
Selon les mêmes lettres , M. John- Temple
eft arrivé d'Angleterre à Bofton par la route
de New- Yorck , après une abfence de 8 ans .
Sa famille eft revenue avec lui . On fe fouvient ,
dans cette Ville , des perfécutions qu'il a ef
fuyées de la part des Gouverneurs Bernard &
Hutchinfon, & de leurs Collègues , les Commif-
K s
( 226 )
faires de la Douanne , pour avoir refufé de faire
caufe commune avec eux dans leur déteftable
projet de réduire ce pays en fervitude. Sa conduite
& fes malheurs ont prouvé qu'il aimoit
véritablement l'Amérique lorfqu'il l'a quittée ;
il y revient fans doute avec les mêmes fentimens.
A fon arrivée il s'eft rendu au Confeil
de cet état , qui , après l'avoir interrogé , lui a
témoigné la fatisfaction qu'il avoit de le revoir.
On croit toujours que les troupes Royales
ne garderont pas New -Yorck ; la protection
des ifles menacées par les François , femble leur
en impofer la néceffité . Ce qu'elles font depuis
quelque tems , paroît , a bien des perfonnes ,
une preuve qu'elles ne fe propofent pas d'y
refter . On affure qu'elles ont fait jetter dans
la rivière d'Hudfon , tout le fel qui fe trouvoit
dans les magafins de New-Yorck.
Nous lifons dans le fupplément de la Gazette
de la Jamaïque , en date du 12 du mois dernier ,
l'article fuivant. » On apprend par une patache
du vaiffeau de S. M. l'Eolus , de retour d'une
croifière , que le premier de ce mois , un
floop armé , montant 10 canons fur affuts , plufieurs
pierriers & rempli de monde , a attaqué
Turks- Ifland . L'attaque commença à 6 heures
après midi , & dura , avec un feu foutenu , jufqu'à
11. Pendant ce tems , le navire au moyen
de fes bateaux , effaya quatre fois de prendre
terre fans y réuffir . Ce navire commença &
continua l'attaque fous pavillon blanc , mais
fa flamme étoit très - étroite , & on n'a pu difringuer
s'il étoit François ou Efpagnol . Voyant
fa tentative inutile , il s'éloigna à minuit . La
nuit précédente , il s'étoit arrêté à Salt- Key ,
où il avoit brûlé toutes les maifons & pris
trois habitans. Le 9 , il reparut à Turks' - Ifland ,
où il réuffit à débarquer 30 ou 40 hommes fur le
grand quai : il y brûla plufieurs maiſons & fit des
( 227 )
ravages confidérables. Le même jour , fur les 4
heures après midi, il prit un floop des Bermudes ,
avec lequel il remit en mer, prenant fa route vers
le Sud Dans toutes les Ifles Angloifes on fe fortifie
avec beaucoup de foin ; la prise de la Dominique
y a jetté tout le monde dans les plus vives
allarmes à l'apparition de chaque vaiffeau ,
les troupes & la milice prennent les armes ; on
eft dans des tranfes continuelles .
» Le 19 du mois dernier , le Général Washington
arriva à Fishkill , & après avoir examiné
les Hopitaux & les magafins publics ,
il en
partit le lendemain pour Frédéricksbourg , où
eft actuellement fon quartier général . Une partie
de l'armée y eft déja arrivée , & le refte ne
tardera pas. Elle fe trouve maintenant fur une
ligne qui fe prolonge de Fishkill à Danbury ;
la divifion du Général Gates , qui avoit marché
à l'Eft , a fait halte à Bedford «.
FRANC E.
De VERSAILLES , le 10 Décembre.
TOUTE la Chambre de la Reine a fait célébrer
le 2 de ce mois dans l'Eglife Royale &
Paroiffiale de Notre- Dame , une Meffe folemnelle
à laquelle l'Evêque de Chartres , Grand-
Aumônier de S. M. a Officié , pour l'heureuſe
délivrance de la Reine . La Princeffe de Lamballe
, Sur - Intendante de la Maifon de S. M.
y a affifté avec les premiers Officiers , toutes les
Dames attachées au fervice de la Reine , & une
grande quantité de Seigneurs & de Dames de la
Cour. Le 4 , les Pages de la grande Ecurie , ont
auffi fait célébrer une Meffe dans la même intention.
Le 3 , S. M. qui avance toujours on ne peut
pas plus heureufement dans fa groffeffe , à été
faignée .
•
K 6
( 228 )
Le 29 du mois dernier , LL. MM. & la famille
Royale fignèrent le Contrat de mariage
du Vicomte de Périgord , avec Demoiſelle de
Viriville , & celui du Marquis de la Rochelambert
Thevalles , Capitaine de Cavalerie au
Régiment Royal Champagne , avec Demoiſelle
de Loftanges.
Le même jour , la veuve Heriffant , Imprimeur
du Cabinet du Roi , eut l'honneur de préfenter
à S. M. le Tomes & dernier de la nou.
velle Edition , in -folio , de la Bibliotheque Hif
torique de France , entreprife par M. Fevret de
Fontette , Confeiller au Parlement de Dijon ,
de l'Académie Royale des Infcriptions & Belles-
Lettres , & rédigée par M. Barbeau de la Bruyere.
M. Beliard , Valet - de Chambre - Horloger
du Roi , a eu l'honneur de lui préfenter le 2 ,
un Mémoire fur une nouvelle difpofition de Montre,
& recueil de différentes chofes touchant l'Hor.
logerie. MM. Née & Mafquelier ont préfenté
auffi à LL. MM. & à la famille Royale , la 23e.
livraifon des Tableaux Pittorefques , Phyfiques ,
Hiftoriques , Moraux , Politiques & Littéraires de
la Suiffe.
De PARIS, le 10 Décembre.
LES différentes expéditions faites depuis
quelques tems dans nos ports , font préfumer
que quelques- unes font deftinées à aller joindre
l'efcadre de M. le Comte d'Estaing , qui auroit
pleinement rempli fa miffion , fans le coup de
vent terrible qu'il a effuyé. Il y a , dit- on , deux
efcadres de 6 vaiffeaux prêtes à partir ; l'une
fous les ordres de M. de Graffe , a pris des
vivres pour fix mois ; l'autre fera , dit- on , fous
ceux de M. de Tornay ; on ne dit point quelle
eft leur destination ; & le public conjecture
qu'elles prendront la route de l'Amérique &
celle de l'Inde.
( 229 )
و
Les lettres de Breft , en date du 27 du mois
dernier portent que les vents ont toujours
régné de S. O. à l'Oueft , & qu'on n'a pas
paffé 48 heures fans un coup de vent ; les vaiffeaux
qui étoient en appareillage le 17 , ont été
arrêtés dans la rade par les vents. Le 19 il y
arriva ordre au Neptune , au Bien- Aimé au
Palmier , à l'Actionnaire , à l'Indien & à toutes
les frégates & corvettes en rade , d'appareiller
au premier bon vent. Le bruit court qu'ils doivent
aller au- devant d'une flotte Angloife venant
des Ifles de l'Amérique , & dont la frégate
la Dédaigneufe , arrivée depuis quelques
jours , a donné connoiffance .
2
Ce fut le 24 que le Saint-Esprit , le Conquérant
& le Solitaire , mouillèrent à la rade en
revenant de leur croifière . Ils ont fait 10 prifes
dont trois font à Breft. La plus confidérable eft
un navire Marfeillois de 300 tonneaux , chargé
de fucre & de café , dont un Corfaire Anglois
s'étoit emparé depuis 20 jours , lorfque nos trois
vaiffeaux l'ont amariné avec fa prife . A leur
arrivée ils avoient 450 prifonniers , dont la
moitié confifte en troupes venant du Continent
de l'Amérique ; ils avoient coulé bas le vaiffeau
qui les tranfportoit en Europe .
» Les armemens , les radoubs , les conftructions
, ajoutent d'autres lettres du premier de
ce mois , continuent dans ce port avec la plus
grande vivacité. 12 Vaiffeaux de ligne & s
frégates mettront inceffamment à la voile pour
des miffions ignorées. Le Neptune , le Bien-
Aimé , le Palmier , la Junon , la Belle- Poule &
le Fox , font prêts à aller en croiſière . L'Intrépide
& l'Actionnaire y font actuellement avec
plufieurs frégates & corvettes. On refond &
on radoube tous les vaiffeaux qui en font fufceptibles.
Le Citoyen de 74 canons va fortir
d'un des baffins. On a pofé la quille d'un vaif(
230 )
A
feau de 100 canons , on en conftruit un de
pareille force à Rochefort & plufieurs autres
dans ces deux ports de 74 canons , outre beaucoup
de frégates , tant pour le compte du Roi
que pour celui des Armateurs «.
Le nombre des frégates & Corfaires pris par
les frégates du Roi , eft actuellement de 42 , on
les a tous armés pour la courfe ; un Armateur
a propofé 100,000 liv. de la frégate l'Active
prife par M. de Keroullas de Cohars , dans les
parages de l'Amérique ; mais on dit que le Roi
la achetée , & en a donné le Commandement à
M. de Mervé , Lieutenant de vaiffeau .
On arme actuellement à Morlaix en Bretagne
, un bâtiment nommé la Ducheffe de Chartres
& deftiné à la courfe ; on dit qu'il eft d'une
marche fupérieure ; il aura 16 canons , 16 pierriers
& 130 hommes d'équipage. Le Capitaine
qui eft de Bayonne , eft un marin expérimenté ,
qui a fait avec beaucoup de fuccès la courfe
pendant la guerre dernière.
>
On fait à St- Malo un armement plus confidérable
; on y conftruit un vaiffeau de 50 canons
, & une corvette de 20. Ces bâtimens feront
armés , équipés & à la mer en Avril prochain.
M. Bojard , Tréforier des Etats de Bretagne
eft à la tête de cet armement . On y arme
auffi fix Corfaires , chacun de 26 canons , 26
pierriers , qui auront 300 hommes d'équipage.
L'émulation de nos Armateurs fe ranime dans
< nos ports ; les fuccès de la marine Royale ont
dû produire cet effet , & on doit y joindre les
exemples de zèle & de patriotifme donnés par
quelques Provinces . Celle d'Artois vient d'en
donner un que nous nous empreffons de citer ;
les Etats dans leur Affemblée générale , ont
pris la réfolution fuivante , extraite des Regiftres
aux actes & délibérations des Etats.
» ART. ler, Guerre avec les Anglois. Réfolu
( 231 )
par acclamation générale , de faire inceffamment
conftruire & mettre en mer aux frais de la Province
, une frégate de la plus grande force ,
armée en courſe , portant du canon de 24 liv.
de balle , qui fera nommée l'Artois ; de charger
MM . les Députés Généraux & ordinaires de
choifir pour la commander & pour compoſer
l'équipage , des gens de coeur & d'honneur , qui
promettront de mourir plutôt que de jamais fe
rendre ; d'accorder entrée & féance aux Etats
au Commandant , après qu'il aura pris un vaiſfeau
ennemi qui lui fera fupérieur en forces ;
de réſerver le produit des prifes qu'il fera pour
armer d'autres frégates , dont les prifes feront
perpétuellement employées à en armer de nouvelles
; de prélever fur ces prifes le montant
des récompenfes que les Etats accorderont aux
gens de l'équipage qui fe feront diftingués ;
d'affurer la protection & les faveurs des Etats
aux femmes & aux enfans de ceux de ces braves
gens qui feront tués dans les combats. Collationné
par le Greffier en Chef des Etats d'Artois
fouffigné ( figné ) HERMAN .
M. le Prince de Naffau Siegen , a obtenu la
permiffion de lever des volontaires pour un
armement maritime .
On mande de Marfeille , que le convoi de
15 bâtimens , deftinés pour l'Amérique , eft
parti fous l'escorte de la frégate l'Aurore , commandée
par M. de Bompar , qui l'accompagnera
jufqu'au détroit de Gibraltar . Le 17 du
'mois dernier , les frégates l'Attalante & la Magicienne
, commandées par M. le Baron de Durfort
& par M. de Boades , étoient forties de
Toulon ; on les croyoit chargées de prendre le
convoi fous leur eſcorte au fortir du détroit , &
de l'accompagner jufqu'à fa deftination.
» On travaille dans ce port , écrit- on de Toulon
, à armer les 6 vaiffeaux fuivans ; le Triom-
"
( 232 )
phant de So canons , le Héros , le Bourgogne &
le Souverain de 74 , le Jafon & l'Altier de 64.
On les deftine à augmenter l'efcadre du Chevalier
de Fabry , qui fera forte alors de 11 vaiffeaux
, & en état de conferver la fupériorité fur
la Méditerranée , fi l'Amiral Rodney conduit
en effet une efcadre fur cette mer ; mais il eft
douteux que l'Espagne permette aux Anglois d'y
envoyer des vaiffeaux de force , & dans ce cas
ils ne peuvent être prêts d'ici à quelque tems «<.
Un exprès arrivé de Nantes , mande- t - on de
Bordeaux , nous a apporté la nouvelle que le
navire la Sybille , partie du cap le 27 Septembre,
eft arrivé heureufement à Quiberon . Ce navire
fait partie d'une flotilie de 17 vaiffeaux marchands
, qui ont mis à la voile du cap , fous
Peſcorte de 3 frégates du Roi , dont 2 l'ont
Convoyée jufques aux débouquemens , & dont
la ze a continué fa route directement pour la
France. Le Capitaine de la Sybille rapporte
que de ces bâtimens , il y en a 7 de Marſeille ,
5 du Havre & 4 de Bordeaux. Il a ajouté que
les frégates Françoiſes en ftation au Cap , ont
pris deux frégates Angloifes outre la Minerve.
On a appris enfuite que la plupart de ces vaiffeaux
font arrivés heureufement en Europe.
Le Ministère Anglois , écrit- on de Londres ,
vient d'ordonner que perfonne à l'avenir ne
paffe de Calais à Douvres, ou d'Hellevoetsluys
à Harwich fur les paquebots qui y font établis ,
fans être muni d'un paffeportfigné du Secrétaire
d'Etat ou de l'Ambaffadeur de S. M. à la Haye ,
ou du Conful Britannique à Oftende . Ces paffeports
coûtent 30 liv . de France .
Le terme auquel les efpérances de la nation
feront réalifées , approche de jour en jour ; la
Reine continue de jouir de la meilleure fanté :
les Princes & Princeffes du fang font établis
à Versailles depuis le 22 du mois dernier . M.
( 233 )
le Duc d'Orléans qui a de fréquens accès de
goutte , s'eft établi à Saint- Cloud. Dans toutes
les Provinces on fait des voeux pour l'heureuſe
délivrance de la Reine & pour fa confervation.
La ville de Saint- Diez a fait célébrer , le 11
du mois dernier , une Meffe haute & folemnelle,
aux voeux des grenadiers de la milice Bourgeoife
; les Vicomte , Mayeur , Echevins &
Syndic de la ville de Dijon , fe font empreffés
de donner auffi un témoignage public de leur
zèle , de leur attachement & de leur refpect ,
en faifant célébrer , le 2 de ce mois , dans la
Chapelle de l'Hôtel - de -Ville , par M. Regnault,
Curé de Saint- Michel , une Meffe folemnelle
à laquelle tout le Corps de Ville a affifté , ainfi
qu'un grand nombre d'habitans. Dans toute la
France on fait des voeux au Ciel , ils font dictés
par l'amour & la reconnoiffance.
On écrit de Saint-Malo que la falle de fpectacle
de cette ville a été brûlée le 27 du mois
dernier ; le feu prit à midi par un poële appartenant
à une actrice , & à 10 heures du foir
il n'étoit pas encore éteint. On craignoit qu'il
ne fe communiquât à l'Hopital du Roi , qui
n'étoit pas éloigné , mais heureufement on a
prévenu cet incendie .
> Un pareil accident eft arrivé à Saragoffe
mais il a eu des fuites plus funeftes C'eft pendant
le fpectacle que le feu prit aux décorations
& embrafa la falle ; 200 fpectateurs ont été
étouffés , bleffés ou du moins incommodés .
Le 14 du mois dernier , il est arrivé chez
un Epicier , rue de la Cornette , au Gros-
Caillou , un accident qu'on ne fauroit trop publier
pour précautionner contre des imprudences
femblables. » La femme de ce marchand
jetta par le fiege d'aifance un papier allumé
au fond de la foffe ; elle fe vit à l'inftant environnée
de flammes qui remplirent l'intérieur
( 234 )
de ce lieu , mirent le feu à fa coëffure , & firent
impreffion fur fon vifage & fur fes mains. Sa
chandelle fut éteinte ; les matières firent explofion
, & remontèrent jufqu'au plafond ; à un
fifflement confidérable fuccéda un bruit fouterrain
& une commotion fi prodigieufe , que
les maifons voifines furent ébranlées & firent
foupçonner un vrai tremblement de terre.
La clef de la foffe fut caffée dans toute fa
longueur & foulevée. Une forte odeur fulphureufe
fe répandit , & a duré plufieurs jours
dans le quartier "
Nous avons rendu compte de l'établiffement
formé par M. le Curé de Saint Sulpice , pour
le foulagement des pauvres de fa Paroiffe ; on
en doit un nouveau à fa charité éclairée . C'eft
un afyle deftiné aux feuls malades indigens.
Cet hofpice , fitué hors de Paris , dans une belle
expofition , eft deffervi par les foeurs de la
Charité ; il y a 120 lits : on y reçoit les malades
de l'un & de l'autre fexe , qui ont chacun
le leur , avantage qu'on trouve rarement dans
les hopitaux .
Le Comte Jofeph Paravicini , Chevalier de
l'Ordre Royal & Militaire de S. Louis , Capitaine
au Régiment Suiffe de Waldener , eft
mort au Château de Caulaincourt en Picardie
, le 11 du mois dernier.
Jean de Redmond , Commandeur de l'Ordre
Royal & Militaire de Saint-Louis & de celuide
Saint -Lazare , Lieutenant - Général des armées
du Roi , eft mort ici dans la 70° année
de fon âge.
Sufanne Dufour , de la Paroiffe de Gourfaleur
, eft morte au château de Cavigny près Saint
Lô , dans la 100e année de fon âge . Elle n'avoit
aucune des infirmités attachées à cette extrême
vieilleffe ; elle voyoit diftinctement & ne faifoit
aucun ufage de lunettes. S'étant chargée
( 235 )
elle-même de l'inftruction de fes arrières-petits
enfans , elle a rempli cette honorable fonction
jufqu'au dernier moment de fa vie ; & ſes vertus
l'ont conftamment rendue l'exemple du village.
Un Edit , donné à Verſailles au mois de
Novembre , & enregistré à la Chambre des
Comptes le dix - neuf du même mois , fupprime les
divers Offices de Tréforier & Contrôleurs , &
crée une charge de Tréforier Payeur Général
des dépenfes du département de la guerre , &
une pareille charge pour les dépenses de celui
de la marine . La finance de chacune de ces deux
charges eft d'un millon ; les gages qui y font
affectés font au denier vingt, outre un traitement
fixe de 30 mille 1. fans retenue . S. M. fe réferve
d'y ajouter une gratification dépendante de la
fatisfaction qu'elle aura des fervices de ces
Tréforiers. Elle fe propofe de nommer encore ,
mais par commiffion , deux Contrôleurs , l'un
pour la Trésorerie de la guerre , l'autre pour
celle de la marine ; le remboursement des charges
fupprimées fera fait en argent. » Notre
deffein , dit le Roi dans le préambule de cet
Edit , eft de nous occuper des moyens de fimplifier
autant qu'il fera poffible la comptabilité ,
de manière que la plus grande promptitude dans
la reddition des comptes puiffe être réunie à
l'obfervation des règles néceffaires & à la plus
grande clarté Nous envifageons ces arrangemens
comme un nouveau pas que nous faifons vers
l'ordre & l'économie ; & nous fuivrons cette
marche avec la conftance dont nos intentions
bienfaifantes envers nos peuples nous font un
jufte devoir «.
Par des Lettres Patentes , qui portent la même
date , S. M. établit un nouvel ordre pour le
paiement des penfions . Elles feront toutes payées
à l'avenir par le fieur de Savalette , l'un des.
gardes du Tréfor Royal ; les foldes & demifoldes
accordées pour retraite aux foldats &.
( 236 )
bas Officiers font exceptées ; elles continueront
d'être payées comme elles l'étoient ci - devant.
S. M. règle les formalités à obferver & en diminue
le nombre . Pour que ces nouvelles dif
pofitions n'apportent aucun retard dans les
paiemens , le garde du Tréfor Royal payera
l'année prochaine felon les formes ufitées jufqu'à
préfent ; les nouvelles ne feront fuivies
qu'en 1780.
On vient de publier une convention conclue
le 25 Juin dernier entre le Roi & l'Electeur de
Trève , pour la reftitution réciproque des déferteurs
; & la ratification de la convention entre
S. M. & le Duc de Saxe- Hildbourghaufen ,
pour l'abolition réciproque du droit d'aubaine.
Cette convention eft du 20 Juillet , & la ratification
du 28 Septembre.
De BRUXELLES , le 10 Décembre.
ON fe flatte toujours ici que l'hiver prochain
en fufpendant les opérations des Puiffances belligérantes
en Allemagne , amenera de nouvelles
négociations auxquelles l'Empire devra la paix ;
fi quelques avis nous annoncent que l'Empereur
n'eft pas difpofé à faire d'autres propofitions
que celles qu'il a déja faites , il y en a d'autres
qui donnent encore quelque efpoir de conciliation.
Les Cours de Verfailles & de Pétersbourg
, écrit- on d'Allemagne , paroiffent
très difpofées à travailler à l'accommodement
de l'Empereur & du Roi de Pruffe .
On croit qu'il y aura un Congrès pour cet effet.
Le Baron de Breteuil eft , dit on , autoriſé à
entrer en conférence avec le Prince de Repnin
chargé par l'Impératrice de Ruffie de négocier
la paix. On nomme déja trois Villes pour le
lieu où fe tiendront les conférences : ce font
Varfovie , Cracovie ou Dantzick. On croit
que la Cour de Vienne nommera le Feld-
Maréchal de Laffy pour fe rendre au Congrès
en qualité de fon Plénipotentiaire.
( 237 )
On mande d'Espagne que le Roi vient de
faire publier deux règlemens pour la fûreté
des vaiffeaux & effets appartenans à des fujets
de S. M. T. C. , pendant la durée des hoftilités
entre la France & l'Angleterre . Par ces
règlemens , il eft permis , 1 °. , à tous bâtimens
François venant de leurs ifles ou de l'Amérique
Septentrionale , d'entrer dans tous les ports
d'Espagne , afin d'éviter les rifques qui les
menacent fur les côtes de France. 2 ° . Ils feront
libres , comme dans la dernière guerre , de
décharger leurs cargaifons dans des bâtimens
Efpagnols , ou autres , pour les conduire dans
les ports de France ou dans d'autres , en payant
une piaftre par chaque barrique de fucre , &
un pour cent de la véritable valeur des autres
articles , fi la décharge de bord à bord fe fait
dans un bâtiment Espagnol dont le Capitaine
& les deux tiers de l'équipage foient fujets de
S. M. C. Le droit fera double lorfqu'elle fe
fera fur un bâtiment de toute autre nation.
3º. On accorde l'entrée des marchandifes de
France par les Bureaux d'Agreda & Victoria ,
& leur tranfport aux Villes de Cadix & de
Séville . 4° . Les Corfaires François pourront
conduire leurs prifes dans les ports Efpagnols,
les y vendre , ou les charger de bord à bord
en payant les droits . Ils pourront fortir librement
des ports , à moins que ce ne fût pour
attaquer un bâtiment qui feroit à la vue du port.
Outre la grande flotte de Cadix , il y a au
Ferrol une efcadre compofée des vaiffeaux
fuivans fous les ordres du Chef- d'efcadre de
Arcé le Saint -Vincent & le Saint - Louis de
80 canons ; l'Arrogant de 70 , le Dragon &
l'Espagne de 60 , la Sainte- Léocadie , frégate ,
de 26 , & le paquebot le Saint - Prié de 16.
On croit que cette efcadre fera augmentée , &
on la dit deftinée pour la Havanne où l'Espagne a ,
dans ce moment , ; vaiffeaux de 70 canons ,
( 238 )
un de 74 , & 3 frégates de 36. Il y a de plus
fur les chantiers de Cadix , un vaiffeau de 64
& une frégate de 36 La conftruction que l'on
fuit eft Françoife . On paroît penſer généralement
en Espagne que la déclaration de cette
Puiffance n'a été retardée que pour laiffer à
tous les vaiffeaux qu'on attendoit d'Amérique
le tems d'arriver , afin de ne pas les expofer
dans leur route ; on prétend qu'elle ne l'eft
encore que parce qu'elle veut faire paffer auparavant
des vaiffeaux en Amérique pour la
défenfe de fes poffeffions dans cette partie du
monde.
·
" La Cour , écrit on de Madrid , eft informée
que la garnifon de Gibraltar eft de 40co
hommes ; mais qu'il n'y en a que 1500 à Mahon.
Nos préparatifs de guerre n'ont pas diminué
depuis le tems prefque immémorial
qu'ils font fur pied ; & il feroit prefque permis
de prendre le change fur 1 objet auquel on les
deftine , tant la conftance à les maintenir &
le fecret fur leur deftination font extrêmes «.
Selon les lettres de Londres , les Anglois
continuent d'arrêter tous les vaiffeaux neutres
& fur-tout les Hollandois , ainfi que ceux des
Villes Anféatiques Ils ont même dans leurs ports
depuis un mois , un yaiffeau Pruffien chargé
de fucre pour les raffineries ' de Berlin. On
prétend qu'ils ne violent ainfi le droit des gens,
que dans la vue de faire déferter les équipages
des navires qu'ils prennent , pour s'en fervir à
completter leurs flottes . S'il faut en croire lés
mêmes lettres , le Parlement doit permettre
de confommer les fucres des prifes , ou de les
raffiner en Angleterre pour les aller vendre
enfuite directement en Allemagne . Op. feroit
un peu étonné fi les nations de l'Europe permettoient
de former de tels projets & de les
exécuter ; mais on ne doit fans doute pas s'y
attendre .
( 239 )
On écrit de Paris le fait fuivant , qui eft
très - fingulier, mais peut- être un conte comme
tant d'autres qu'on fait dans cette grande Ville.
" Un quidam rencontra dernièrement un Abbé
dans la rue Vivienne : J'ai toujours eu envie
de tuer un Prêtre , s'écria t il , en tirant fon
épée d'un air furieux . L'Abbé , fans fe déconcerter
, lui dit froidement : Remettez votre
épée dans le fourreau , je ne fuis encore que
Diacre , & vous manqueriez votre objet. La
Police a fait mettre à Charenton cet infenfé
pour le guérir de la folie fingulière qu'il a
manifeftée «.
" L'Artificier Torré , écrit - on de la même
Ville eft allé s'établir à Versailles pour faire
travailler au feu d'artifice qui fera tiré le jour
de l'accouchement de la Reine ; ce qui annonce
l'approche de cet évènement fi intéreffant
pour toute la nation. Cette Souveraine
chérie étoit préfente , il y a quelques jours ,
pendant que le Roi déclaroit fes intentions
au fujet des réjouiffances & des fêtes publiques
auxquelles cet évènement donnera lieu ;
inftruite de la différence qu'a toujours occafionnée
à cet égard la naiffance d une Princeffe ,
elle dit Et fi c'est une fille ? Il en fera de
même , Madame , répondit le Roi.
L'impatience & la curiofité avec laquelle
on attend des nouvelles de M. le Comte d'Eftaing
, font recueillir avidement toutes celles
qu'on peut recevoir par différentes voies Une
lettre de Rennes , en date du 6 de ce mois ,
contient les fuivantes. » Je vous annonce le
retour d'un de nos navires , le Courier de l'Europe
, parti de Nantes le 6 Août pour l'Amérique
Septentrionale. Il a quitté la rade de
Bofton , avec M. le Cointe d'Estaing , le 4
Novembre , & le lendemain il fut féparé de
l'Efcadre par un coup de vent : elle gouver
( 240 )
noit alors E. N. E. Suivant les lettres d'un
Affocié que nous avons dans le Continent ;
il paroît que M. le Comte d'Eftaing ne fe
prépare point à le quitter. Notre Navire eft
le premier qui ait porté la nouvelle des hoftilités
commencées entre la France & l'Angleterre.
Auffi - tôt le Préfident du Congrès
dépêcha des Couriers dans tout le Continent
pour annoncer cette nouvelle , qui fit une
fenfation étonnante. On y eft dans l'opinion
que les Anglois vont fe retirer des poftes
qu'ils occupent pour défendre les Colonies
qui leur reftent «.
ככ
» On a vu peu loin des atterrages de l'Amérique
une flotte d'environ Ico voiles , compofée
principalement de bâtimens de tranſport.
La lettre de notre Affocié , qui nous mande ce
fait , eft du 16 Octobre : on y favoit alors la
prife de la Dominique & des Ifles St- Pierre &
Miquelon ; du refte les François jouiffent dans
ce Pays de la plus haute confidération , & le
ton des lettres de notre Affocié décèle , de la
part des Américains , la plus grande confiance
dans notre Vice- Amiral , & tout le contentement
poffible de fes opérations. Jufqu'à préfent
fa protection n'a eu d'autre effet que celui
de prendre ou brûler 6 ou 7 frégates de
guerre & beaucoup de navires Marchands ou
de transport , & d'en impofer à l'ennemi 5
mais on lui rend la justice de dire qu'il ne
pouvoit pas mieux faire «<.
" On compte qu'il y a actuellement dans notre
feule Province 70co prifonniers Anglois. Nos
ennemis n'en ont pas autant à nous à beaucoup
puès . On croît que l'Efcadre , aux ordres de M.
de Graffe , fe joindra à celle que les Espagnols
ont armée au Ferrol , & qu'elles iront enſemble
aux Antilles : il y a à la Martinique de quoi approvifionner
une Efcadre pour fix mois.
MERCURE
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours ; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l'Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ;
les Caufes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers , &c. &c.
25 Décembre 1778 .
A PARIS ,
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou ,
rue des Poitevins .
Avec Approbation & Brevet du Roi.
TABLE.
PIÈCES FUGITIVES.
cine ,
243 DeLyon , Ode Badine ,
300
303
Aune Indifférente , 244 SCIENCES ET ARTS . 306
Requête à M. Necker , Di- Anecdote ,
recteur-Générale des Fi- Gravures ,
nances ",
307
390
ibid. ANNONCES LITTÉR. 311
Du ftyle Epiftolaire & de JOURNAL POLITIQUE.
Madame de Sévigné, 247 Conftantinople ,
La Nouvelle Colonie , Pétersbourg ,
4 313
315
Conte , 265 Stockholm , 316
Romance , 272 Varfovie , 317
Enigme & Logogryp. 274 Vienne ,
NOUVELLES Ratisbonne
318
323
LITTÉRAIRE S. Francfort , 331
Suite de l'Effai fur la vie Londres , 332
de Sénèque , 275
États- Unis de l'Amériq.
SPECTACLES. Septent. 340
Comédie Italienne , 297 Verfailles , 345
ACADEMIES.
Paris , 348
Société Royale de Méde- Bruxelles , 359
APPROBATION.
J'AI lu , par ordre de Monfeigneur le Garde des
Sceaux, le Mercure de France , pour le 25 Décembre.
Je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion.
A Paris , ce 24 Décembre 1778...
DE SANCY.
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT,
rue de la Harpe , près Saint-Côme.
MERCURE
DE FRANCE.
25 Décembre 1778 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
Q
ODE BADINE.
U E ces vallons font tranquilles?
Que ces ombrages font frais ! ...
Heureux qui dans ces afyles
Peut aimer & boire en paix !
SOUVENT l'amoureux Philene
Vint y chanter fes ardeurs ;
Lij
244
MERCURE
Tandis que le vieux Sylène
Y raffemble les buveurs.
Ce clair ruiffeau qui ferpente ,
Tempère les feux du jour ;
Et le roilignol qui chante
Réveille ceux de l'Amour.
BOIS fombres , charmantes rives ,
Préparez à tous momens
De la fraîcheur aux convives
Et de l'ombrage aux amans .
( Par M. ** . )
A UNE INDIFFÉRENTE.
L'ENFANT allé quitta ſa mère ;
Mercure , envoyé par les Dieux
Pour chercher Cupidon fur terre ,
Ne le trouva que dans vos yeux ;
Où pouvoit- il fe cacher mieux ?
REQUÊTE à M. NECKER, Directeur-
Général des Finances , pour les Habitans
de Ferney.
To1 qui fus dans nos coeurs ranimer l'eſpérance ;
Toi qui rends aujourd'hui fon crédit à la France ;
DE FRANCE.
245
Qui penfes en Caton ; qui , ferme en ton devoir ,
Te conduis à la Cour fans crainte & fans efpoir ;
Necker , permettras- tu que de ces bords fauvages ,
Ou tes Concitoyens vivent heureux & fages ,
Du fein de ces rochers , refte affreux du chaos ,
Où le Rhône en grondant fait écumer fes flots ,
Et d'où cent monts blanchis fur l'abyme de l'onde ,
Semblent montrer aux yeux les murailles du monde ,
Trois mille infortunés , devenus orphelins ,
Te parlent par ma voix , & te tendent les mains .
Moitié fils de Calvin , & moitié fils de Rome ,
Leur fortpourbienfaiteur eft d'avoir un grand homme.
Un grand homme le fut. Son efprit créateur ,
Faifant de fon domaine un afle au malheur ,
Affembla fous fes yeux les Arts en colonic .
C'eft à toi d'achever l'oeuvre de fon génie ;
A toi de confoler , d'affermir à jamais
Ce peuple d'Artifans conquis par fes bienfaits .
La mort , l'affreuse mort l'enlève à cette rive ;
Mais il vit dans ton coeur. Entends fa voix plaintive ,
Il t'implore pour eux . L'ombre de fes lauriers ,
Tandis qu'il a vécu , couvroit leurs atteliers.
Privés de leur foutien , l'État devient leur père.
Kends-les heureux du bien que ta fageffe opère.
A force de bienfaits , montre-leur qu'il eft doux
De vivre fous un Roi qui ne vit que pour nous.
A force de bienfaits , attache à lá Patrie .
Leurs talens, leurs travaux, leurs coeurs , leur induſtrie.
Colbert , qui parmi nous appela les beaux Arts ,
Liij
246 MERCURE
•
&
Colbert auroit fur eux arrêté fes regards :
Tous les foins à la fois occupoient fa grande ame.
Le même efprit te meut , le même amour t'enflâme .
Les enfans de l'État te font chers comme à lui ;
Miniftre & Citoyen , tu feras leur appui.
Souviens-toi que ta plume , avec tant d'énergie ,
Nous a peint fon efprit , fes vertus , fon génie ,
Que le tems de nos coeurs ne pourra l'effacer .
Qui le loua fi bien devoit le remplacer.
La France lui dût tout. Il ſera ton modèle.
Terray l'aimoit pour lui , tu l'aimeras pour elle.
Dès-long-tems on t'a vu , nourri de ces leçons ,
Te montrer hautement protecteur des moiffons.
Tu défendis le peuple ; & ce peuple qui t'aime ,
Eut du pain par juftice , & non point par ſyſtême.
Ton fyftême eft celui de faire des heureux.
Que l'Anglois à Boſton , dans ces tems malheureux ,
Sème le défefpoir , le meurtre , le carnage ,
Écrâfe & foule aux pieds un peuple libre & fage :
Ces crimes , ces horreurs , hélas ! font quelquefois
Les maux qu'ont fait germer les Miniftres des Rois.
Mais qu'un Édit touchant , dicté par la fageffe ,
Arrofé dans nos mains de larmes de tendreffe ,
Nous montre le bonheur éclos fur le Berri ,
Comme un Dieu bienfaiſant fon Auteur eft chéri ;
Et les François , pour lui , n'ont qu'une voix qui crie :
Qui le bénit , l'admire , & qui le remercie.
( Par M. le Marquis de Villette. )
DE FRANCE. 247
DU STYLE ÉPISTOLAIRE
ET DE MADAME DE SÉVIGNÉ.
> VOUS me demandez
, M. , ce qui
caractériſe
effentiellement
le ftyle épiftolaire
? Je ferois fort embarraffé de répondre
à cette queftion. Le ſtyle épiftolaire eft celui
qui convient à la perfonne qui écrit & aux
chofes qu'elle écrit : le Cardinal d'Offat
ne peut pas écrire comme Ninon. On en
pourroit dire autant du ftyle de l'Hiftoire, de
la Fable , & c. Le ftyle de Tacite n'a rien de
commun avec celui de Tite - Live , ni le
ftyle de la Fontaine avec celui de Phèdre.
Je n'ai jamais conçu ces diftinctions de
genres & de tons qu'on eft parvenu à introduire
dans la Littérature. On veut tout réduire
en claffes & en genres : on prend pour
le terme de la perfection dans chaque genre,,
le point où s'eft arrêté l'Écrivain qui a été le
plus loin , & l'on femble prefcrire pour modèle
la manière qu'il a prife. Cet efprit critique
, qui diftingue particulièrement notre
nation , a fervi il eft vrai à répandre un
goût plus fain & plus général , mais a contribué
en même-temps à gêner l'effor des talens
& à retrécir la carrière des Arts. Heureuſement
le génie ne fe laiffe pas garotter
par ces petites règles , que la pédanterie , la
médiocrité , la fureur de juger ont inventées
Liv
248 MERCURE
& s'efforcent de maintenir . L'homme de
génie eft comme Gulliver au milieu des Lilliputiens
, qui l'enchaînent pendant ſon fommeil
; en fe réveillant , il brife fans effort ces
liens fragiles que les Nains prenoient pour
des cables .
Revenons au ftyle épiftolaire. Rien ne fe
reffemble moins que le ftyle épiftolaire de
Cicéron & celui de Pline , que le ftyle de
Madame de Sevigné & celui de M. deVoltaire :
lequel faut- il imiter ? Ni l'un ni l'autre , fi
l'on veut être quelque chofe ; car on n'a véritablement
un ſtyle que lorfqu'on a celui
de fon caractère propre & de la tournure
naturelle de fon efprit , medifié par le fentiment
qu'on éprouve en écrivant.
Les Lettres n'ont pour objet que de communiquer
fes penfées & fes fentimens à des
perfonnes abfentes ; elles font dictées par
f'amitié , la confiance , la politeffe . C'eft une
converfation par écrit ; auffi le ton des Lettres
ne doit différer de celui de la converfation
ordinaire que par un peu plus de
choix dans les objets & de correction dans
le ftyle. La rapidité de la parole fait difpa
roître une infinité de négligences , que l'efprit
a le temps de rejeter lorfqu'on écrit ;
& l'homme qui lit n'eſt pas auffi indulgent
que celui qui écoute.
Le naturel & l'aifance forment donc le
caractère effentiel du ſtyle épiftolaire ; la
recherche d'efprit , d'élégance , ou de correction
y eft infupportable.
DE FRANCE. 249
La Philofophie , la Politique , les Arts ,
les Anecdotes & les Bons-Mots , tout peut
entrer dans les Lettres , mais avec l'air d'abandon
, d'aifance & de premier mouvement
qui caractériſe la converſation des gens
d'efprit.
Quel eft celui qui écrit le mieux ? Celui
-qui a plus de mobilité dans l'imagination
plus de prefteffe , de gaité & d'originalité
dans l'efprit , plus de facilité à s'exprimer.
Mais pourquoi l'homme le plus fpirituel ,
le plus animé & le plus gai dans la converfation
eft- il fouvent froid , fec & commun
dans fes Lettres ? C'eft qu'il y a des hommes
que la fociété excite , & d'autres qu'elle déconcerte.
Le mouvement de la fociété eft
une efpèce d'ivreffe qui donne à l'efprit des
uns plus de reffort & d'activité , qui trouble
& engourdit l'efprit des autres. Les premiers
reftent froids lorfqu'ils font dans leur cabinet
, la plume à la main ; ceux-ci y retrouvent
la jouiffance & la liberté de toutes
leurs facultés.
On conçoit aisément que les femmes qui
ont de l'efprit & un efprit cultivé , doivent
mieux écrire les Lettres que les hommes
: même qui écrivent le mieux. La nature leur
-a donne une imagination plus mobile , une
organiſation plus délicate. Leur efprit , moins
exercé par la réflexion , a plus de vivacité &
de premier mouvement ; il eft plus primefautier
comme dit Montaigne. Renfermées
dans l'intérieur de la fociété , &
.و
Lv
250 MERCURE
moins diftraites par les affaires & par l'étude ,
elles mettent plus d'intérêt à tous les petits
événemens qui occupent ou amufent ce
qu'on appelle le monde. Leur fenfibilité eſt
plus prompte , plus vive , & fe porte fur
un plus grand nombre d'objets. Elles ont
naturellement plus de facilité à s'exprimer ;
la réferve même que leur prefcrivent l'édu
cation & les moeurs , fert à aiguifer leur efprit
, & leur infpire , fur certains objets ,
des tournures plus fines & plus délicates ;
enfin leurs penfees participent moins de la
réflexion , leurs opinions tiennent plus à leurs
fentimens , & leur efprit eſt toujours modifié
par l'impreffion du moment : delà cette
foupleffe & cette variété de ton qu'on remarque
fi communément dans leurs lettres ;
cette facilité à paffer d'un objet à un
objet très -divers , fans effort , & par des
tranſitions inattendues , mais naturelles ; ces
expreffions & ces affociations de mots neuves
& piquantes fans être cherchées ; ces vues
fines & fouvent profondes qui ont l'air de
l'infpiration ; enfin ces négligences heureuſes,
plus aimables que l'exactitude. Les hommes
d'efprit , plus habitués à penfer & à écrire ,
mettent naturellement dans leurs idées une
méthode qui y donne trop l'air de la réflexion
, & dans leur ftyle une correction incompatible
avec cette grace négligée &
abandonnée qu'on aime dans les lettres des
femmes.
Les lettres de Balzac & de Voiture , qui
DE FRANCE
. Isi ont eu tant de fuccès dans le fiécle dernier
, font oubliées aujourd'hui , parce que
l'amour du bel -efprit eft moins vif, le goût
plus formé , & l'art d'écrire mieux connu . Il eft refté de ce fiécle immortel des Lettres
de deux femmes , qui vivront autant que
notre langue. Tout le monde a lu les Lettres
de Madame de Maintenon , & l'on ne peut
fe laffer de relire celles de Madame de Sevigné.
Mais quelle différence entre ces deux
femmes célèbres ! Les Lettres de la première
font pleines d'efprit & de raifon ; le ſtyle en
eft élégant & naturel ; mais le ton en eſt ſérieux
& uniforme. Quelle grace au contraire,
quelle variété , quelle vivacité dans celles
de Madame de Sevigné !
Ce qui la diftingue particulièrement
, c'eft
cette fenfibilité momentanée qui s'émeut de
tout , fe répand fur tout , reçoit avec une
rapidité extrême toutes fortes d'impreffions
diverfes. Son imagination eft une glace pure
& brillante , où tous les objets vont fe peindre
, mais qui les réfléchit avec un éclat qu'ils
n'ont pas naturellement. Cette mobilité
d'ame eft ce qui fait le talent des Poëtes ,
fur-tout des Poëtes Dramatiques , qui font
obligés de revêtir prefqu'en même- temps des
caractères très- divers , & de fe pénétrer des
fentimens les plus oppofés , lorfqu'ils ont à
faire parler dans la même fcène l'homme
paffionné & l'homme tranquille , l'homme
vertueux & le fcélérat , Néron & Burrhus ,
Mahomet & Zopire , & c.
Lvj
252
MERCURE
On a dit que Mde de Sévigné étoit une caillette
; cela peut être, fil'on entend fimplément
par caillette une femmefans ceffe occupée de
tous les mouvemens de la fociété , de tous
les mots qui échappent , de tous les événemens
qui s'y fuccèdent ; qui faifit tous les
ridicules , recueille toutes les médiſances ;
qui conte avec la même vivacité une fottife
plaifante & la mort d'un grand homme , le
fuccès d'un fermon & le gain d'une bataille ;
mais comment donner le nom de caillette à
une femme du meilleur ton , très-inftruite ,
pleine d'efprit , de graces , de gaîté & d'imagination
, admirée & recherchée des hommes
les plus diftingués du fiécle de Louis-
XIV ?
Le mérite de fon ftyle eft bien difficile à
fentir pour un étranger ; il tient aux progrès
qu'a faits la fociété en France , où elle a crééun
langage qui n'eft bien connu que des perfonnes
qui ont vécu quelque temps dans la
bonne compagnie . Les fineffes de ce langage
confiftent particulièrement dans un grand
nombre de termes , qui étant un peu détournés
de leur fens primitif, expriment des
idées acceffoires , dont les nuances fe fentent
plutôt qu'elles ne fe définiffent. Il y a
une infinité d'expreflions & de tournures qui
reviennent fans ceffe dans nos converfations
, & qui n'ont point d'équivalent dans
les autres langues. Les mots fentiment & galanterie
, qui expriment des idées bien diftinctes,
ne peuvent fe traduire ni en Latin ,
DE FRANCE. 253
ni en Italien , ni en Anglois . Il faut qu'un
étranger foit fort avancé dans la connoiffance
de notre langue , pour être en état de
fentir le charme des Lettres de Madame de
Sévigné , & celui des Fables de la Fontaine..
M. le Comte de la Rivière , parent de
Madame de Sévigné , & de qui on a un Recueil
de Lettres en deux volumes , dit quelque
part quand on a lu une Lettre de Madame
de Sévigné , on fent quelque peine ,
parce qu'on en a une de moins à lire. Če mot
vaut mieux que le refte du Recueil.
Ce qui ajoute un grand prix aux Lettres
de Madame de Sévigné , c'eft une foule de
traits qui nous peignent cette Cour brillante
de Louis XIV. On aime à fe trouver
pour ainfi dire en fociété avec les plus grands
perfonnages de ce beau règne , qui malgré
les cenfures d'une Philofophie sèche & févère
, a toujours un éclat & un air de grandeur
qui attache & qui en impofe. Je ne
crois pas que notre fiécle ait jamais le même
attrait pour nos defcendans. Ce qui me dégoûte
de l'hiftoire , difoit une femme de
beaucoup d'efprit , c'eft de penser que ce que
je vois aujourd'hui fera de l'hiftoire un jour.
k
M. de Voltaire n'a pas rendu juftice à Madame
de Sévigné , dans fa Notice des Écrivains
du fiécle de Louis XIV . « C'eſt dom-
» mage , dit -il , qu'elle manque abfolument
de goût , qu'elle ne fache pas rendre juſ-
» tice à Racine , qu'elle égale l'oraifon fu-
ور
254 MERCURE
ל כ
» nèbre prononcée par Mafcaron au grand
» chef- d'oeuvre de Fléchier ». Il eft vrai
qu'elle a écrit qu'on fe dégoûteroit de Racine
comme du café , & en cela elle a dit une
double fottife ; mais il ne faut pas toujours
attribuer à un défaut de goût , une faute de
goût. Les gens d'efprit fe trompent tous les
jours dans les jugemens qu'ils portent de
leurs contemporains : c'eft que ce n'eft pas
le goût feul qui juge ; les préventions perfonnelles
, les affections , les rivalités , les
opinions publiques féduifent & égarent les
meilleurs efprits. Madame de Sévignéavoit vu
naître les chef-d'oeuvres de Corneille ; élevée
dans l'admiration de ce grand Homme,fon enthouſiaſme
étoit bien légitime ; mais comme
tout enthouſiaſme , il étoit un peu exclufif.
Lorfque Racine vint apporter fur le théâtre
des moeurs plus foibles , un ton moins élevé ,
une grandeur moins apparente , elle crut
qu'il avoit dégradé le caractère de la Tragédie
, parce qu'elle comparoit Racine à
Corneille , & qu'elle ne pouvoit juger de la
perfection d'une Tragédie que d'après celles
de Corneille. Pardonnons-lui , difoit- elle ,
de méchans vers en faveur des fublimes & divines
beautés qui nous tranfportent : ce font
des traits de Maître qui font inimitables. Def
préaux en dit encore plus que moi. En fe
trompant ainfi , on voit que fon erreur étoit
fans prevention & fans humeur. Il faut bien
fe garder de la mettre au rang des Nevers ,
DE FRANCE. 255
des Deshoulières , de cette cabale acharnée
qui perfécutoit Racine en protégeant Pradon.
Voyez avec quelle aimable fenfibilité
elle parle d'une repréfentation d'Eſther à
Saint- Cyr. « Je ne puis vous dire l'excès de
و و
י ל כ
ود
و د
l'agrément de cette Pièce. C'eft un rap-
." port de la mufique , des vers , des chants
-» & des perfonnes , fi parfait qu'on n'y
fouhaite rien. On eft attentif , & l'on n'a
point d'autre peine que celle de voir
finir une fi aimable pièce. Tout y eft
fimple , tout y eft innocent , tout y eft fu-
» blime & touchant. Cette fidélité à l'Hif-
" toire-Sainte donne du refpect : tous les
chants convenables aux paroles font d'une
beauté qu'on ne foutient pas fans larmes.
» La meſure de l'approbation qu'on donne
» à cette Pièce , eft celle du goût & de l'at-
""
ور
??
"
» tention » .
Quant à la comparaiſon de Maſcaron avec
Fléchier , M. de Voltaire s'eft bien trompé.
L'oraifon funèbre de Mafcaron parut la première
, & Madame de Sévigné la trouva
belle ; mais lorfqu'elle vit celle de Fléchier,
elle n'héfita pas à lui donner la préférence.
Lors même qu'elle fe trompe , je trouve dans
fes jugemens & dans fes opinions toujours
de la bonne-foi , & jamais de fuffifance.
J'ai interrompu ma Lettre pour en relire
quelques-unes de Madame de Sévigné ; &
j'en ai dévoré un demi-volume tout d'un
trait : j'avoue que cette lecture me charme
256 MERCURE
& m'entraîne toujours. Il me femble même
que ceux qui aiment le plus cette femme extraordinaire
, ne fentent pas encore affez
toute la fuperiorité de fon efprit. Je lui
trouve tous les genres d'efprit ; raifonneuſe
ou frivole , plaifante ou fublime , elle prend
tous les tons avec une facilité inconcevable.
Je ne puis pas me refufer au defir de juftifier
mon admiration par la citation des traits
les plus piquans qui fe prefenteront à ma
memoire ou à mes yeux , en parcourant ſes
Lettres au hafard.
C'eft fur-tout dans les récits : & les tableaux
que la grace , la foupleffe & la vivacité
de fon efprit brillent avec le plus d'éclat.
Il n'y a rien à defirer ni à comparer à
ce Conte de l'Archevêque de Reims , le
Tellier. " L'Archevêque de Reims revenoit
» fort vite de S. Germain ;, c'étoit comme
» un tourbillon . S'il fe croit grand Seigneur ,
» fes gens le croyent encore plus que lui .
Il paffoit au travers de Nanterre , tra , tra ,
» tra ; ils rencontrent un homme à cheval ,
" gare , gare ; ce pauvre homme fe veut
" ranger , fon cheval ne le veut pas , &
enfin le carroffe & les fix chevaux ren-
» verfent cul par- deffus tête le pauvre hom-
» me & le cheval , & paffent par- deffus , &
» fi bien par-deffus , que le carroffe en fut
verfé & renverfé ; en même- temps l'hom-
» me & le cheval , au lieu de s'a'nufer à
» être roués , fe relèvent miraculeufement ,
و د
DE FRANCE. 257
ود
» remontent l'un fur l'autre , & s'enfuient
& courent encore , pendant que les laquais
& le cocher de l'Archevêque même
» fe mettent à crier : arrête , arrête ce coquin
, qu'on lui donne cent coups. L'Archevêque
en racontant ceci , difoit : fij'avois
» tenu ce maraud-là , je lui aurois rompu les
bras & coupé les oreilles.
>>
ود
""
و د
ور
و ر
Voici un Tableau d'un autre genre. « Madame
de Briffac avoit aujourd'hui la co-
» lique ; elle étoit au lit , belle & coëffee à
» coëffer tout le monde ; je voudrois que
» vous eufliez vu ce qu'elle faifoit de fes
douleurs , & l'ufage qu'elle faifoit de fes
» yeux , & des cris , & des bras & des mains
qui traînoient fur fa couverture , & la
compaffion qu'elle vouloit qu'on eût.
» Chamarrée de tendreffe & d'admiration ,
» j'admirois cette pièce , & la trouvois fi
belle que mon attention a dû paroître un
» faififfement , dont je crois qu'on me faura
» fort bon gré ; & fongez que c'étoit pour
l'Abbé Bayard , Saint-Hiran , Monjeu &
Planci que la fcène étoit ouverte ».
ور
ود
و د
ود
.
Écoutez -la à préfent annoncer la mort
fubite de M. de Louvois ; voyez comme
fon ton s'élève fans fe guinder. « Il n'eft donc
plus , ce Miniftre puiffant & fuperbe .
dont le moi occupoit tant d'efpace , étoit
» le centre de tant de chofes ! Que d'intérêts
» à démêler , d'intrigues à fuivre , de négo-
» ciations à terminer ! ... O mon Dieu ,
ود
258
MERCURE
» encore quelque temps ! je voudrois hu-
>> ' milier le Duc de Savoye , écrafer le Prince
» d'Orange : encore un moment .... Non ,
» vous n'aurez pas un moment, un feul mo-
" ment ! " Ce dernier mouvement n'eft-il
pas digne de Boffuet ? Il me femble qu'on
n'eft pas plus fublime avec plus de fimplicité
.
Lorſque le Prince de Longueville fut tué
au paffage du Rhin , on ne favoit comment
l'apprendre à la Ducheffe de Longueville
fa mère , qui l'idolâtroit. Il fallut cependant
lui annoncer qu'il y avoit eu une affaire :
Comment fe porte mon frère , dit- elle ? Sa
penfée n'ofa pas aller plus loin , ajoute Madame
de Sévigné; ce trait eft admirable. Le
Tableau qu'elle fait enfuite de la douleur
exceffive de cette mère tendre fait friffonner.
» Cette liberté que prend la mort d'inter-
» rompre la fortune , doit confoler de n'être
» pas au nombre des heureux ; on en trouve
» la mort moins amère » . Les Lettres de
Madame de Sévigné font femees de réflexions
femblables , d'une vérité frappante ,
exprimées d'une manière énergique , fine ,
originale , & entremêlées fouvent de traits
plaifans & curieux.
Elle dit quelque part , en parlant d'une
vieille femme de fa connoiffance qui venoit
de mourir. « Quand elle fut près de
» mourir l'année paffée , je difoisy en
DE FRANCE. 259
">
voyant fa trifte convalefcence & fa décrépitude
: mon Dieu ! elle mourra deux
fois bien près l'une de l'autre. Ne diſois -je
» pas vrai ? Un jour Patris étant revenu
» d'une grande maladie à quatre-vingt ans ,
» & fes amis s'en réjouiffant avec lui , &
» le conjurant de fe lever : hélas ! leur dit- il ,
eft-ce la peine de fe r'habiller ?
و د
•
» Il n'y a qu'à laiffer faire l'efprit hu-
» main , dit- elle ailleurs ; il faura bien trouver
fes petites confolations ; c'eft fa fan-
» taifie d'être content.
» Les longues maladies uſent la douleur ,
» & les longues eſpérances ufent la joie.
» On n'a jamais pris long-temps l'ombre
» pour le corps ; il faut être , fi l'on veut
paroître. Le monde n'a point de longues
» injuftices ».
"
"3
Elle montre par-tout un grand penchant
à la dévotion , & une grande tiédeur fur la
pratique. « Mon Dieu qu'il eft heureux !
( dit -elle du fameux Cardinal de Retz ) ,
» que j'envierois quelquefois fon épouvantable
tranquillité fur tous les devoirs de
» la vie ! on fe ruine quand on veut s'en acquitter
».
و د
و د
Sa dévotion eft douce & humaine. « Nous
parlons quelquefois de l'opinion d'Ori-
" gène & de la nôtre nous avons de la
peine à nous faire entrer une éternité de
fupplices dans la tête, à moins que la fou-
» miflion ne vienne au fecours.
و د
-39
260 MERCURE
Combien de réflexions touchantes fur le
temps , la vieilleffe , la mort !
و د
و ر
ور
>>
» La mort me paroît fi terrible que je hais
plus la vie parce qu'elle y mène , que par
les épines qui s'y rencontrent.
» Je trouve les conditions, de la vie affez
» dures : il me femble que j'ai été traînée
malgré moi à ce point fatal où il faut
» fouffrir la vieilleffe ; je la vois : m'y voilà ,
» & je voudrois bien au moins ménager de
» n'aller pas plus loin , de ne point avancer
» dans ce chemin des infirmités , des douleurs
, des pertes de mémoire , des défi-
» guremens , qui font près de m'outrager.
» Mais j'entends une voix qui dit : il faut
marcher malgré vous ; ou bien fi vous ne
le voulez pas , il faut mourir ; ce qui eft
» une autre extrémité où la nature répugne.
» Je regardois une pendule , & prenois
plaifir à penfer : voilà comme on eft quand
» on fouhaite que cette éguille marche; cependant
elle tourne fans qu'on la voye , &
» tout arrive à la fin ».
39
و د
Il lui échappe quelquefois des expreffions
hardies qu'on pourroit trouver maniérées
en les confidérant ifolées , mais qui ,
vues à leur place, paroiffent naturelles ; c'eft,
il est vrai , le naturel d'une femme dont
l'imagination eſt très - vive & l'esprit
très-orné. « Je ne connois plus les plaifirs ,
» dit- elle quelque part ; j'ai beau frap-
» per du pied , rien ne fort qu'une vie triſte
» & uniforme """
و د
DE FRANCE. 261
Pour faire entendre que le credit d'un Miniftre
diminue , Madame de Sévigné dit
que fon étoile pálit. Cette figure me paroît
heureuſe & brillante fans aucune affectation
?
Chamarrée de tendresse & d'admiration
eft une expreffion un peu précieuſe ; je douté
cependant qu'à l'endroit où elle eft placée ,
elle choque les gens de goût ; c'eſt qu'on voit
bien qu'elle n'a point été cherchée , qu'elle
n'eft point l'effet du defir d'étonner par une
figure inufitée.
-
Son ftyle n'eft prefque jamais fimple, mais
il est toujours naturel , & ce naturel fe fait
fur tout fentir par une négligence abandonnée
qui plaît , & par une rapidité qui
entraîne. On fent par- tout ce qu'elle dit
quelque part : j'écrirois juſqu'à demain ; mes
penfees , ma plume , mon encre , tout vole.
Veut- elle quelquefois raconter un trait ,
une plaifanterie d'une gaieté un peu libre pour
une femme , quelle adreffe dans la tournure,
quelle mefure dans l'expreffion ! Elle fait
tout entendre fans rien prononcer.
Ce qui brille par- deffus tout dans les Lettres
de Madame de Sévigné , c'eſt ce fonds
inépuifable de tendreffe pour fa fille , dont
les expreffions fe varient fous mille formes
diverfes , toujours fenfibles , toujours intéreffantes
; mais ce font les traits les moins
propres à être cités , parce que ce ne font
ordinairement que des expreflions & des
262 MERCURE
-
tournures très fimples , qui ne peuvent
guères fe détacher des circonftances ou des
idées acceffoires qui les environnent. Quelquefois
cependant fon fentiment s'embellit
par la penſée & par l'imagination .
" Je regrette , dit- elle en un endroit ,
» ce que je paffe de ma vie fans vous ,
» & j'en précipite les reftes pour vous re-
» trouver , comme fi j'avois bien du tems
» à perdre » . Elle répète plufieurs fois cette
idée . Je fuis bien aife que le tems courre
» & m'entraîne avec lui pour me redonner
» à vous ». Et dans un autre endroit : « Je
» fuis fi défolée de me trouver toute feule ,
» que , contre mon ordinaire , je fouhaite
» que le tems galoppe , & pour me rap-
D
procher celui de vous revoir , & pour
» m'effacer un peu ces impreflions trop
» vives. Eft- ce donc cette penfée fi conti-
» nuelle qui vous fait dire qu'il n'y a point
" d'abfence ? J'avoue que , par ce côté ,
» il n'y en a point. Mais comment appelez-
» vous ce que l'on fent , quand la préfence
" eft fi chère ? Il faut de néceffité que le con-
» traire foit bien amer.
» Mon coeur eft en repos quand il eſt
près de vous ; c'eft fon état naturel , le
» feul qui peut lui plaire.
99
N
» Il me femble , en vous perdant , qu'on
m'a dépouillé de tout ce que j'avois d'aimable....
Je ferois honteufe fi , depuis
» huit jours , j'avois fait autre chose que
DE FRANCE. 263
pleurer.... Je ne fais où me fauver de vous,
», dit-elle ailleurs à fa fille ».
· Elle écrit au Préfident du Moulceau :
J'ai été reçue à bras ouverts de Madame
» de Grignan , avec tant de joie , de ten-
» dreffe & de reconnoiffance , qu'il me fembloit
que je n'étois pas venue encore affez
» tôt , ni d'affez loin ".
و د
و ر
Je fens quelque peine à remarquer les défauts
d'une femme fi aimable & fi rare ; mais
il faut le dire pour l'honneur de la vérité ,
Madame de Sévigné, avec tant d'efprit & un
fi bon efprit , ayoit toutes les fottifes de
fon fiécle & de fon rang. Elle étoit glorieuſe
de fa naiffance jufqu'à la puérilité.
On la voit fe pâmer d'admiration fur la
Généalogie de la Maiſon de Rabutiers que
le Comte de Buffy fe propofoit d'écrire ;
& elle croit que toute l'Europe va s'intéreffer
à cette belle Hiſtoire.
Elle étoit enivrée, comme prefque tout fon
fiécle , de la grandeur de Louis XIV. Ce
Prince lui parla un jour après la repréfentation
d'Efter , à S. Cyr : fa vanité ſe montre
& fe répand à cette occafion , avec une joie
d'enfant. Le paffage eft curieux. « Le Roi
» s'adreffe à moi , & me dit : Madame ,
je fuis affuré que vous avez été contente.
» Moi , fans m'étonner , je répondis , Sire ,
» je fuis charmée , ce que je fens eft au-
» deffus des paroles. Le Roi me dit , Ra-
» cine a bien de l'efprit ; je lui dis , Sire ,
ود
و د
ور
"
"
264
MERCURE
"
"
», il en a beaucoup ; mais en vérité ces
en
jeunes perfonnes en ont beaucoup autli,
» elles entrent dans le fujet comme fi elles.
» n'avoient jamais fait autre choſe . Ah!
» pour cela , reprit-il , il eſt vrai , & puis
Sa Majefté s'en alla , & me laiffa l'objet
» de l'envie. M. le Prince & Madame la
» Princeffe me virent dire un mot , Ma-
» dame de Maintenon , un éclair ; je répon-
» dis à tout , car j'étois en fortune ».
"
و د
و ر
C'eft dans ces endroits que la femme
d'efprit eft éclipfée par la caillère. On fait
qu'un jour Louis XIV danſa un menuet avec
Madame de Sévigné : après le menuet , elle
fe trouva près de fon coufin , le Comte de
Buffy , à qui elle dit : il faut avouer que
nous avons un grand Roi : oh fans doute ,
ma coufine , répondit Buffy , ce qu'il vient
de faire eft vraiment héroïque ! Il faut avouer
que de toutes les fottifes humaines , il n'y
en a point de plus bêtes que celles de la
vanité.
*
LA
DE
FRANCE.
265.
LA
NOUVELLE COLONIE ,
OU
PORTRAIT QU'ON
DEVINERA
CONT E.
701
QuoUOI QU'EN difent quelques Philofophes
, l'homme cherche l'homme. Il nous
faut toujours des liaiſons ou des fociétés , des
amis ou des voifins. Les Écoliers font des
partis dans les Colléges ; & les beaux- efprits
des coteries.
De jeunes Écoliers avoient formé une
confédération formidable ; c'étoit la phalange
Macédonienne du Collége où ils étoient.
Leur force & leurs fuccès les avoient rendus
un peu infolens. Quand ils rencontroient un
Écolier qui n'étoit pas de leur parti , fi celuici
oublioit de faluer le premier , ils ne
manquoient pas de l'en faire fouvenir , en
fe conformant à cette devife qu'ils s'étoient
donnée : tout fera battu , hors nous & nos
amis.
Le hafard fit que nos Écoliers, loin de fe
difperfer , comme il arrive ordinairement
en fortant de leur Collége , demeurèrent
prefque tous dans la même ville . Mais ils fe
trouvèrent répandus dans différentes fociétés.
Il fallut donc fe faire un plan de conduite.
25 Décembre 1778, М
266 MERCURE T
L'accord qui regnoit parmi eux au Collége ,
fut bientôt négligé dans le monde. Tant qu'ils
n'avoient fait ufage que de leur coeur , ils
avoient été fort unis ; mais la ' raiſon eut fon
tour: ils avoient été joints par leurs fenti
mens , ils furent defunis par leurs opinions.
Enfin ils eurent les moeurs des grandes villes ;
comme il y a trop d'habitans dans une capitale
pour s'y occuper de tout le monde,
& comme il faut pourtant s'occuper de
quelque chofe , on y cft forcé de s'occuper
de foi.
Cependant cette méfintelligence n'avoit
point paffe jufqu'à leurs coeurs. Même pour
conferver leur ancienne liaifon , la plupart
d'entre eux ayant le goût des Belles-Lettres ,
ils av oient formé , en quittant leur Collége ,
une efpèce de Société Académique , où ils
fe réuniffoient plufieurs fois par mois; mais
il n'y avoit plus guère entre eux, d'autre lien
que l habitude & la politeffe. Ils raifonnoient
ou de aifonnoient fort fouvent , chacun avoit
fon opinion , & ne faifoit cas que de fon
opinion.
Com me plufieurs avoient de l'efprit , ils
acquire t une célébrité qui , à l'aide de quelques
circonftances particulières , parvint
aux oreilles du Prince fous lequel ils vivoient.
Ce Roi , dont je tairai le nom , parce
qu'il n'eft pas effentiel à cette hiftoire , étoit
curieux & obfervateur. Il voulut faire fur
eux une expérience. Il avoit dans fon doDE
FRANCE. 267
maine une terre qui formoit une eſpèce de
petite Ille ; il la leur donna en propriété , en
promettant d'approuver les loix qu'ils vou
droient fe donner à eux-mêmes.
Dès qu'ils furent en poffeffion de l'Ifle , ils
fongèrent à y vivre heureux. Leur intention
étoit bonne on va juger de leurs moyens.
Voici d'abord leur logique : fi chacun de
nous en particulier eft heureux , il eft évi
dent que tout le monde le fera. D'après cela,
chacun de fon côté travailla pour être heureux.
Dans toutes les délibérations qu'on prit
pour les affaires de l'état , on n'entendit
bientôt qu'un mot , & ce mot , on le devine.
Quand on cherchoit à qui donner quel
que charge importante , auffi-tôt un moi en
chorus faifoit retentir toute la falle d'affemblée.
Celui d'entre eux qui eut le plus d'influence,
parvint à faire accumuler fur la tête
prefque tous les emplois de l'État.
Il fallut établir des manufactures. Un feut
travailla , & réuffit à fe faire accorder tous
les priviléges exclufifs. Vous jugez bien que
cet homme-là s'eftima riche , & par conféquent
heureux.
Quelques-uns , avec cent mille livres , fe
firent un revenu de deux cents mille , par la
inamère dont ils placerent leur argent. Ils
jugèrent que les rentes en viager étoient la
plus belle invention de l'efprit humain. Ces
rentiers dûrent fe trouver fort contens d'une
Mij
268 MERCURE
opération qui avoit doublé leur fortune.
On ne fit bientôt plus de teftamens. Certe
cérémonie -là leur parut fort inutile , parce
que , felon eux , quand un homme meurt ,
toutes les affaires font faites.
Les hommes riches qui fe portoient bien,
ne fe marioient guères , parce qu'on ne fe
marie pas ordinairement fans perdre fa liberté
& fans partager fa fortune. Mais les
gens eftropiés ou valétudinaires , fe marioient
, parce qu'ils avoient befoin de ſe
faire fervir. Ainfi les premiers étoient heureux
par le célibat , & les derniers par le
mariage.
*
Leurs annales font mention de quelques
Anecdotes qui m'ont paru affez curieufes.
Je n'en rapporterai qu'une , parce qu'elle
donne une idée exacte des moeurs de ce peuple
fingulier.
Un homme poffedoit un jardin , dont il
avoit le plus grand foin . Son parterre étoit
affez curieux par le nombre, le choix & la
diftribution des fleurs dont il étoit orné. Un
voifin , qui avoit vue fur ce jardin-là , eut le
malheur de fe laiffer choir par les fenêtres.
Il tomba au milieu du parterre , où il fit un
affez grand dégât , en fe caffant un bras &
une jambe dans fa chûte. Le propriétaire du
jardin voyant fes fleurs maltraitées par cet
accident , courut au bleffé qui étoit mort à
demi , l'accufa de méchanceté , ou tout au
moins de maladreffe , fe répandit en invec
DE FRANCE. 269
rives contre lui , & non content de fa mercuriale
, il lui intenta un procès pour le dé
gât qu'il avoit fait à fon parterre. Il eft vrai
que le jugement du procès fut affez fingu
lier; on condamna celui qui étoit tombé à
des dommages envers le propriétaire , à la
charge par celui- ci de lui remettre en fon
premier état le bras & la jambe qu'il s'étoit
caffés en tombant.
On voyoit bien que le même efprit animoit
tous les habitans de l'e. Chaque fils.
de famille de fon côté , fans avoir confulté
perfonne , prêcha fi bien à fes foeurs les avantages
de la retraite , fit une fatyre fi vive &
fi énergique des malheurs attachés à la fociété
, & repréfenta fi fouvent à fes père &
mère le bonheur de faire un riche héritier ,
que tous les frères , prefque le même jour ,
& fans s'être concertés , virent partir toutes .
leurs foeurs pour le Couvent ; & voilà des
frères contens s'il en fût jamais.
L'un de ces riches héritiers étant confulté
fur les moyens de défendre l'Ifle , en
cas d'attaque imprévue , donna des idées pour
fabriquer des armes. Mais comme il avoit de
grandes richelles à mettre à l'abri des voleurs
, il profita de l'influence qu'il avoit fur
les efprits , pour faire apporter prefque tou
tes les armes dans fa propre maifon ; & par
cette précaution là , ce richard parvint à dormir
la nuit prefque auffi bien qu'un pauvre
homme.
Enfin tout le monde étoit fatisfait , heu-
M iij
270 MERCURE
reux ; & tant qu'on eft heureux , on ne s'at
tend jamais qu'au bonheur. On voyoit fur
tous les vifages la joie & la férénité. Cet étar
daifance & de fatisfaction dura quelque
temps ; mais à la fin on fit certaines décou
vertes qui troublèrent un peu les plaiſirs de
nos heureux infulaires.
Le Manufacturier , qui s'étoit approprié
tous les priviléges , fit rencherir exceffivement
toutes les chofes de première néceffité.
Le Cordonnier , qui achetoit fort cher fes
étoffes , étoit obligé de vendre fort cher fes
fouliers. Le Manufacturier n'en fut pas plus
riche , & tout le monde en devint plus
pauvre.
Nous avons vu prefque toutes les Charges
honorables &. lucratives s'accumuler fur la
même tête ; il s'enfuivit de- là que pas une
ne fut bien exercée , par la raifon qu'on ne
fait rien de bien quand on a trop à faire , &
que celui qui fait plufieurs métiers d'ordinaire
n'en fait pas un.
n
Il n'y avoir , comme on fait , que les çacochimes
qui fe mariaffent ; or , comme il
aft beaucoup plus aifé d'être mari que d'être
père , on ne vit bientôt plus que des ménages
fans enfans. Plus de population. Et quand
on s'avifa de vouloir y apporter remède ,
comme tous les frères avoient fait cloîtrer
toutes les foeurs , les garçons furent tous furde
fe trouver fans femmes & fans maîtreffes.
pris
-Perfonne ne s'occupant de ceux qui viDE
FRANCE. 171
voient , il eût été encore moins naturel de
fonger à ceux qui devoient naître. On faifoit
donc encore moins de teftamens que de
contrats de mariage ; & ceux qui furvivoient
ne fe fouvenoient guères des morts que par
les procès que ceux-ci leur laiffoient. Čes
procès fe multiplièrent fi fort que la diffenfion
s'empara de tous les habitans de l'Ile. :
Pour achever le dénouement , des voisins
frent une defcenre chez eux au moment où
l'on s'y attendoit le moins ; & comme toutes
les armes fe trouvoient dans une feule maifon
, on n'eut befoin que de prendre cette
maifon pour s'emparer de l'Ile entière. Tous
les infulaires étant défarmés , furent faits.prifonniers
fans peine , & la Colonie "fut detruite.
En mémoire de cet événement , on
dreffa une pyramide , & l'on y grava une
épitaphe un peu énigmatique , où l'on fait
parler ainfi ce peuple défunt :
Qui m'a fait? Mei.
Quim'a défait ? Moi.
Par M. Imbert.)
ว
Miv
272 MERCURE
AIR de la Romance inférée dans le Mercure
du 25 Septembre dernier, parun Amateur.
4
Violino
L'ON de ces jours mes
motr - tons s'é- ga- re- rent
fur
des CO teaux
Жи
DE FRANCE. 273
vec ceux de Ba - ftien
Gairare.
nos deux trou- peaux en-
Variation pour la Harpe & pour la Guitare.
fem ble fe mê- le- rent cha cun de274
MERCURE
puis n'a re- con nu le fien.
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE
E mot de l'Enigme eft Danfeur de Corde
celui du Logogryphe eft Couteau , où le
trouvent eau , Ceuta , cou , ut , coteau ,
yeau , écu , Oéta.
-ST
ÉNIGME.
1x élémens forment mon être :
Les trois derniers t'offrent bien nettement
Lé fynonyme d'un préfent ; "
Les trois premiers , un inftrument champêtre.
DE FRANCE. 275
LOGOGRYPH E.
Sous un Ciel étranger je reçus l'exiſtence ,
Mais on fait à préfent me faire éclore en France.
Au fon d'un inftrument , qui de moi tient fon nom ,
J'apprends à répéter ma petite chanfon ;
J.
On peut m'apprivoifer , j'entends le badinage ;
De la tête d'Églé j'augmente le plumage ;
Je mange dans fa main , fur fes lèvres je bois,,
Et pour remercîment je lui pince les doigts.
J'habite auffi dans plus d'une cellule ,
Chez le Père Ange , & chez la Mère Urfule.
Mon cher Lecteur , vous trouverez chez moi
Deux notes de mufique , & le titre du Roi ; ¦
J'offre encor des plaifirs , enfans de la gaîté ,
Qui décèlent l'aifance , ainfi que la fanté.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
SUITE de l'Effai fur la Vie de SÉNÈQUE ,
&furfes Ecrits.
RIEN ne prouve mieux quelle a été juf--
qu'à préfent la futilité de l'éducation de col--
lége , que le mépris qu'on en a rapporté
pour les Ouvrages de Sénèque. On l'y a de
M vj
276
MERCURE
crié comme un fophifte pointilleux , comme
un bel-efprit maniéré, fans vérité , fans naturel
, curieux d'aiguifer fon ftyle & de brillanter
fes penfées ; on en a interdit la leeture
à la jeuneffe , comme d'un corrupteur
du goût ; & l'importance qu'on a mife à ces
formes fuperficielles, a privé l'inftruction pu
blique d'un fonds inépuifable de lumières &
de fentimens vertueux .
N'y a t'il donc que le goût & le ſtyle à
former dans cette foule de jeunes Citoyens ?
N'en veut-on faire que de beaux difeurs ?
Eft-il plus effentiel pour eux de bien parler
que de bien vivre ? Et fi , malgré quelques
défauts de juftelle dans la penfée , de naturel
dans l'expreffion , Sénèque eft encore
la lecture la plus fubftantielle & la plus
nourriffante pour l'efprit & pour l'ame ; fi ,
à moins d'être corrompu jufqu'au fond du
coeur , il eft impoffible de lire fes Ouvrages
fans fe fentir plus indépendant de l'une
& de l'autre fortune , plus courageux , plus
affermi contre la douleur & la mort ,.plus
attaché à fes devoirs , plus éclairé fur fes
befoins réels , fur fes intérêts véritables ,
enfin , meilleur dans tous les rapports , &
fur- tout plus fenfible aux charmes de la fageffe
& de la vertu ; faut-il en dérober l'étude
à la jeuneffe , comme d'un livre contagieux
? C'eft ce préjugé fi long-temps nuifible
qu'on verra pleinement détruit dans la
feconde Partie de cet Effai.
Qintilien étoit le rival de Sénèque ; il
DE FRANCE. 277
-
paffoit pour fon ennemi. Il l'accufoit , peutêtre
avec raifon , d'avoir corrompu l'éloquence.
Voulez - vous favoir , difoit - il , fi
quelqu'un a du goût ? Interrogez-le fur Seneque.
Eft- ce du goût pour la phrafe , ou
» du goût pour la chofe ? » Demande l'Hiftorien
.
: Quintilien penfoit en Rhéteur : l'élocution
étoit tout pour lui ; la fageffe , la verite ,
la vertu n'étoient pas de fon école. Le Rhéteur
cependant n'a pu fe difpenfer de rendre
hommage au Philofophe. « Il a , dit-il ,
de fort belles penfées ; il en a en grand
nombre ; il en a beaucoup qui tiennent aux
moeurs , & qu'il faut méditer . S. Evremond
a été plus injufte ».
1
En Epicurien diffolu , il fait profeffion
d'eftimer dans Sénèque l'amant de Julie &
d'Agrippine , le courtifan
l'ambitieux ;
mais du Philofophe & de l'Ecrivain , ditil
, je n'en fais pas grand cas.
Sénèque étoit Stoïcien par fyftème , &
non par fentiment. Il avoit beau dire qu'il
n'étoit affervi à aucun maître , qu'il ne portoit
la livrée de perfonne , & qu'en refpectant
les fentimens des grands hommes il ne renonçoit
pas aufien: il eft pourtant vrai que fon
enthoufiafme pour la doctrine de Zénon l'emportoit
fouvent hors de fon caractère ; mais
bientôt il y revenoit de-là les inégalités &
l'incohérence de fes maximes , tantôt fevères
jufqu'à l'excès , tantôt moins exaltées & bien
plus naturelles. C'eſt la diſtinction qu'il eût
3+
278 MERCURE
fallu favoir faire dans les écoles ; & avec
cette précaution on eût fait de Sénèque le
cours d'études le plus utile pour exercer l'efprit
des jeunes gens ; car ce n'eft pas dans les
chemins unis qu'on apprend le mieux à
marcher.
D'un autre côté , le génie de Sénèque eft
d'une trempe fingulièrement délicate & fine :
il vife à la fubtilité , & fon ftyle eft celui
d'un homme qui ne veut rien dire ni de
commun , ni d'une manière commune. Mais
fon expreffion ne laiffe pas d'être fouvent
fublime avec fimplicité , ou énergique fans
effort ; & fi fa penfee n'a quelquefois que
le faux brillant du fophifine , elle a bien
plus fouvent l'éclat d'une vérité nouvelle
vivement apperçue & rapidement énoncée ,
ou la lumière douce & pure d'un fentiment
émané de fon ame , & facilement exprimé .
C'est avec ce difcernement d'une critique
judicieufe , que Sénèque eft apprécié dans
l'effai que nous annonçons. Cn y parcourt
d'un oeil rapide tous les écrits de ce Philofophe
, fes lettres à Lucilius , fes traités
de morale , fes queftions naturelles , monument
auffi précieux ; & fi l'on a trouvé l'Apologifte
de Sénèque trop indulgent fur la conduite
à la Cour de Nérón , du moins trouvera-
t-on qu'en jugeant fes ouvrages , il ne
peur être plus févère.
Senfible à toutes les beautés dont les écrits
de Sénèque abondent , il les favoure avec
délices , il les admire avec tranſport.
DE FRANCE. 279
"
»
2
Ah ! dit-il , fi j'avois lu plus tôt fes ou-
» vrages , fi j'avois eté imbu de fes principes
» à l'âge de trente ans , combien j'aurois dû
» de plaifirs à ce Philofophe ! ou plutôt
» combien il m'auroit épargné de peines !
" O Sénèque ! c'eft toi dont le fouffle diflipe
» les vains fantômes de la vie ; c'est toi qui
fais infpirer à l'homme de la dignité , de
la fermeté , de l'indulgence pour fon ami ,
» pour fon ennemi , le mépris de la fortune ,
» de la médifance , de la calomnie , des di-
» gnités , de la gloire , de la vie , de la mort ;
» c'eft toi qui fais parler de la vertu , & en
» allumer l'enthouſiaſme. Que je hais à pré-
» fent les détracteurs de Sénèque ! Leur goût
pufillanime me tenoit les yeux attachés fur
» Cicéron , qui pouvoit m'apprendre à bien
» dire , & me déroboit la lecture de celui
qui m'auroit appris à bien faire . Cepen-
» dant , quelle comparaifon entre la pureté
» de ftyle , que je n'ai point acquife avec le
» premier, & la pureté de l'ame qui fe feroit
» certainement accrue , fortifiée en moi , en
» étudiant , en méditant le fecond ! .. Pour
» me rendre meilleur écrivain , on m'a cmpêché
de devenir meilleur homme ».
*
,
"
ود
Mais malgré cet enthouſiaſme , il ne lui
paffe ni fes defauts , ni fes erreurs les plus
légères ; il le redreffe avec le courage & la
franchife d'un ami.
L'extrait des Lettres à Lucilius eft le plus
long & le plus détaillé.
Voici le refultat qu'il donne de la lecture
280 MERCURE
"
"
و ر
de cet ouvrage : « Il feroit difficile de citer
» un fentiment honnête , un précepte de
fageffe , qui ne fe trouve dans ces lettres .
On y voit partout un penfeur délicat ,
» fubtil & profond , un homme de bien.
Cependant , où ont- elles été écrites ? A la
» Cour la plus diffolue. Dans quel temps ?
» Au temps de la plus grande dépravation
des moeurs. Elles font au nombre de cent
» vingt-quatre , & dans aucune , pas un feul
» mot qui fente l'hypocrifie. Ici fa penfee
s'échappe librement de fon efprit ; là fon
» ame & fa tête s'échauffent de concert : il
» eft indigné , il eft violent , mais à travers
» les différens mouvemens qui l'agitent ,
» toujours vrai , toujours lui ».
"
Parmi une multitude de traits exquis répandus
dans ces lettres , l'Hiftorien en a
recueilli un petit nombre , & l'on eft tenté
de fe plaindre qu'il en ait recueilli fi peu.
Dans la feconde , par exemple , on demande
pourquoi il a négligé ce paffage : L'on eft
pauvre , non pour avoir peu , mais pour defirer
davantage; & dans la troifième, celui- ci :
Vivez de façon à ne rien faire que ne puiſſe
favoir un ennemi , &c. &c.
Quant aux endroits où l'Hiftorien n'eft
pas de l'avis du Philofophe , on và voir
s'il l'a ménagé.
Sénèque a dit : la douleur eft de tous les
tableaux celui dont le Spectateur fe laffe le
pluspromptement : récente elle intéreſſe ; vieille
DE FRANCE. 281
elle eft fauffe ou infenfée ; l'on s'en moque ,
& l'on fait bien.
Cela eft-il yrai , demande le Critique ?
» Il m'a femblé qu'on l'admiroit , qu'on la
» louoit & qu'on la fuyoit. Quoi ! l'on fe
» moque d'un époux , dd''uunn aammaanntt ,, d'un fils ,
» d'un ami inconfolable de la mort de fa
» femme, de fa maîtreffe , de fon père , de
» fon ami ! Il n'en eft rien ».
Sénèque prétend qu'on refait auffi aifément
un ami perdu , que Phidias une ftatue
brifée.
" Je n'en crois rien , dit le Critique ; » &
après avoir peint le caractere d'un ami vertueux
& rare , il ajoute : " Lorſque notre
Philofophe fe demande à lui-même : quel
» eft fon but en prenant un ami ? & qu'il fe
» répond : d'avoir quelqu'un pour qui mou
» rir, qui accompagner en exil , qui fauver
» aux dépens de mes jours ; il eft grand ,
» il eft fublime ; mais il a changé d'avis ; »
& en effet l'homme pour qui l'on veut
vivre & mourir n'eft pas facile à remplacer.
"
Sénèque a dit : Le Stoïcien voit du haut.
des Cieux , combien c'eft un fiége bas qu'un
Tribunal , une chaife curule.
v Et le Critique lui répond : " De deffus
» une chaife curule , un Tribunal , on voit
» combien c'eft un rôle infenfé que de fe
perdre dans les nues .
و د
Sénèque a dit : La fcience & la vertu font
deux grandes chofes. Celui qui eft fans vertus
182 MERCURE
poffeffeur de tout le refte , eft rejeté.
Er , demande le Critique : « Où Par qui ?
» Le mechant a- t- il de l'efprit ? Il fera recher-
» ché par celui qui s'ennuie. De la richeſſe
A deux heures fa cour fera pleine de
» Clients , & fa table environnée de Parafites.
Des dignités ? On fe preffera dans fes
anti-chambres. Lorfque le placard affiche
dans les carrefours l'infamie d'un opulent ,
» d'abord fa maifon refte deferte ; mais cette
» folitude ne dure guère. Pen-à-peu la foule
» revient ; peu-à - peu on l'excnfe ; peu- àpeu
on doute de fes forfaits ; peu-à-peu
» on accufe fes Juges ; peu - à-peu il eft inno-
» cent ; & il ne lui en coûte , pour bien
» marier fes filles , qu'un accroiffement à
leur dot ». "
Sénèque a fait une fortie violente contre
Alexandre , lui qui s'eft laiffé éblouir des
victoires du peuple Romain. Cette partialité
n'a point échappé au Critique. Senèque ,
dit- il , ne s'apperçoit pas , ou il fe diffimule
que les conquêtes des Romains ont été plus
longues , plus fanglantes & plus injuftes que
celles d'Alexandre.
Sénèque dit qu'il ne trouve rien de plus
froid , de plus déplacé à la tête d'un Edit ,
ou d'une Loi , qu'un préambule qui les motive.
Prefcrivez-moi ajoute -t-il , ce que
vous voulez que je falſe ; je ne veux pas
m'inftruire , mais obéir.
« J'en demande pardon à Sénèque , répond
» le Cenfeur, mais ce propos eft celui d'un
DE FRANCE.
283
vil Efclave qui n'a befoin que d'un tyran .
» Une Société d'hommes n'eft pas un trou-
» pean de bêtes : les traiter de la même manière
, c'eft infulter à l'efpèce humaine . Les
peuples & leurs chefs fe doivent un ref-
» pect mutuel ».
"J
Sénèque dit à Lucilius : que la Philofophie
vous corrige de vos vices ; mais qu'elle n'at
taque pas ceux des autres ; qu'elle fe garde
bien defe déclarer hautement contre les moeurs
publiques.
"
Il me femble , dit le Cenfeur , que Sé-
» nèque a fait toute fa vie le contraire de
ce qu'il preferit ici , & qu'il a bien fait.
» A quoi donc fert la Philofophie , fi elle
fe tait Cu parlez , ou renoncez au titre
» d'Inftituteur du genre humain. Vous ferez
perfécuté ; c'eft votre deftinée. On vous
fera boire la ciguë ; Socrate la bue avang
35
» Vous ».
Sénèque dit : Ne vous applaudiffez pas trop
de méprifer le fuperflu ; vous vous applaudirez
quand vous en ferez venu à méprifer, le
néceffaire.
" Ou je me trompe fort , répond le Criti
» que , ou méprifer le fuperflu eft d'un fage ,
» & méprifer le néceffaire d'un fou »..
Sénèque ajoute : Epicure demande du pain
& de l'eau s'il eft honteux de faire confifter
fon bonheur dans l'or & l'argent , il ne l'eft
pas moins de le faire dépendre du pain & de
Beau.
« Je voudrois favoir demande le Critiq
184 MERCURE
» que , où eft la honte de ne pas vouloir
» mourir de foif & de faim ? On n'eft pas
» heureux pour avoir l'abfolu néceffaire 3
» mais on eft très-malheureux de ne l'avoir
» pas » .
Ainfi toutes les fois que la morale de
Sénèque paroît s'amollir , celle du Cenfeur
devient plus rigide ; & celle-ci fe tempère à
fon tour dès que l'autre paroît forcée.
C'eft dans le même efprit que font examinés
tous les Ouvrages de Sénèque.
Je ne citerai de la confolation à Martia
que cette idée fi touchante. Les Funérailles
des enfans font toujours prématurées lorf
que les mères y affiftent.
" Les motifs que Sénèque emploie dans
» fes confolations , font une cruelle fatyre
» du règne des tyrans , & je me plais à
l'avouer combien il en faudroit effacer
» des lignes aujourd'hui ! ( Réflexion juſte &
délicate qui fait l'éloge d'un bon Roi ) ».
Dans le Traité de la Colère , qui eft le
chef-d'oeuvre de Sénèque , il a dit :
La Vertuferoit bien à plaindre , fi la raifon
avoit befoin du fecours des vices.
"
» Les pallions ne font pas des vices. Se-
» lon l'ufage qu'on en fait , ce font des vices
» ou des vertus » .
Quoi ! Séneque le Sage n'entrera pas en
colère fi l'on égorge fon père , fi l'on enlève
fa femme , fi l'on viole fa fille fous les yeux?
Non. Vous me demandez l'impoffible , le
nuifible peut-être. Il ne s'agit pas de fe conDE
FRANCE. 285
duire ici en homme , c'eft prefque dire en
indifférent ; mais en père , en fils , en époux.
Il eft impoffible que l'homme de bien n'entre
pas en colère contre le méchant , difoit
Theophrafte.... Ainfi , lui répond Sénèque
on fera d'autant plus colère , qu'on fera
meilleur.
"
" Vous vous trompez , réplique le Cenfeur
vous oubliez la diftinction que vous
» avez faite vous-même de l'homme colère
» & de l'homme qui fe met en colère ».
Dites : Ainfi l'indignation contre le méchant
fera d'autantplus forte , qu'on aimera davantage
la Vertu ; & je ferai de votre avis :
l'indignation contre le méchant , la bienveillance
pour l'homme de bien , font deux
fortes d'enthouſiaſme également dignes d'éloge.
Pourquoi s'irriter contre celui qui ſe
trompe ?
«Le méchant fe trompe prefque toujours
» dans fon calcul , prefque jamais dans fon
projet. Pour faire fon bien , il n'ignore
» pas qu'il fait le mal d'autrui. S'il n'étoit
que fou , j'en aurois pitié
Voilà ce me femble pour les Critiques ,
un modèle de difcuffion,
" Ce Traité de la colère eft adreffé à un
» homme très -doux , ( à l'un des frères de
» Sénèque ). On a penfé que l'Inftituteur
l'avoit écrit à l'ufage de fon Élève. Je n'en
'crois rien , dit le Critique , les leçons en
font fi générales , qu'à peine en diftingue-
و د
286
t
MERCURE
"
23
» roit-on quelques- uns applicables aux Sou-
» verains en particulier . Elles ne fentent en
» aucun endroit ni le Palais de l'Empereur ,
» ni le fond de la caverne du tigre. Si Sénèque
, en généralifant fes préceptes , s'étoit
propofé d'inftruire Néron fans l'offen
fer , il auroit montré de la prudence & de
la fineffe ; mais cette circonfpection fe
→ concilie mal avec la franchife d'un Philofophe
, & la roideur d'un Stoïcien » .
. Que cet Obfervateur , fi fincère lui-même,
me permette de lui rappeler cette maxime
de Sénèque : Le Sage ne provoquera point
le courroux des Grands *. Elle fut la règle
de fa conduite ; & quoi qu'il eût dit , en
parlant du corps donnons- lui des foins
mais prêts à le précipiter dans les flammes
au moindre fignal de la raifon , de l'honneur,
du devoir ; il n'en eft pas moins vrai qu'il
ne s'arma jamais que d'un courage modéré
que fa fermeté , fi j'oſe le dire , fut défenfive
& non pas offenfive ; qu'au moment même
de fa mort , il dédaigna d'infulter le tyran.
Il ne fut point de ceux qui répondoient à
Néron : Nous avons commencé à te détefter
lorfque tu es devenu affaffin , empoisonneur,
parricide, & Cocher , & Comédien , & incen
diaire. Subrius mourut en Soldat ; Sénèque
vécut & mourut en Sage; & fon Hiftorien
20
29
' '
pas
* L'Hiſtorien a dit lui-même : « Je ne crois
qu'il y eût d'homme moins difpofé à la Philofophic
Stoicicune qué Sénèque ».
DE FRANCE. 28
l'a loué lui-même avec beaucoup d'éloquence
de n'avoir point employé avec Néron une
inutile témérité. Je penfe donc qu'il avoit
fait pour lui le Traité de la Colère comme
celui de la Clémence , & dans le même
temps que la Lettre fur les combats de Gladiateurs
, c'est-à-dire , lorfque Sénèque commençoit
à s'appercevoir de fon penchant à
la cruauté , & qu'il difoit à fes amis : Dès
que le lion aura trempé fa langue dans le
fang, il ne tardera pas à fe livrer à fa féro
cité naturelle.
C'eft du traité de la Clémence que Corneillè
a tiré la belle fcène entre Augufte & Cinna
& cela feul en fait l'éloge.
Le traité de la Providence eft l'apologie
des Dieux. C'eft- là qu'on lit ces mots fublimes
à la louange de Caton , immobile &
debout au milieu des ruines de fa patrie :
" Voici un fpectacle vraiment digne qu'un
Dieu le contemple & fe complaife dans
fon Ouvrage : l'homme jufte & courageux
aux prifes avec la mauvaife fortune ».
Le traité des Bienfaits en eft un en même
temps de la reconnoiffance & de l'ingrati
tude. « La matière y eft épuiſée , dit l'Hifto-
» rien ; on en citeroit difficilement un
autre , foit ancien , foit moderne , qui
" contînt un auffi grand nombre de penfées
fines & délicates , de préceptes divins
, de fentimens que je dirois prefque
• céleftes.
* On eft convaincu , entraîné , en lifant
288
MERCURE
le traité de la Colère ; on eft attendri ,
touché , en lifant celui des Bienfaits . L'un
eft plein de force ; l'autre de fineffe : là ,
c'eſt la raison qui commande ; ici , c'eft la
délicateffe du fentiment qui charme. Sénèque
parle au coeur , & n'en eft pas
moins convaincant ; car le coeur a fon
» évidence
-93
Je ne citerai du traité des Bienfaits que ce
mot fimple & fublime : les voeux de l'homme
reconnoiffant qui ne peut s'acquitter d'un
bienfait , transferent fa dette aux Dieux ; &
celui-ci , qu'un ancien Poëte avoit mis dans
la bouche d'Antoine mourant : je n'ai plus
que ce quej'ai donné
Dans le traité de la tranquillité de l'Ame
Séneque fait fa confeffion ; il la fait en juge
févère. Dans celui de la vie heureuſe il fait
fon apologie , & il la fait en homme modefte
& courageux. Dans l'extrait de l'un
& de l'autre , l'Hiftorien fe montre digne
d'apprécier le Philofophe.
Le traité du loifir ou de la retraite du Sage
lui donne lieu de parler d'un afyle nouvellement
ouvert à la fagelle contre le fanatifine
& la tyrannie.
39
Puiffent ces braves Américains , qui ont
micux aimé voir leurs femmes outragées
, leurs enfans égorgés , leurs habita-
» tions détruites , leurs champs ravagés ,
leurs villes incendiées , verfer leur fang &
» mourir , que de perdre la plus petite portion
de leur liberté , prévenir l'accroiffe-
» ment
DE FRANCE. 285
"
» ment énorme & l'inégale diftribution de
» la richeffe , le luxe , la molleffe , la corruption
des moeurs , & pourvoir au main-
» tien de leur liberté, & à la durée de leur
» Gouvernement ! Puiffent -ils reculer , au
" moins pour quelques fiécles , le décret
» prononcé contre toutes les chofes de ce
» monde ; décret qui les a condamnées à
», avoir leur naiffance , leur temps de vi-
», gueur , leur décrépitude & leur fin ! Puiffe
» la terre engloutir celle de leurs Provinces
» affez puiffante un jour & affez infenfée
» pour chercher les moyens de fubjuguer
» les autres ! Puiffe dans chacune d'elles
» ou ne jamais naître , ou mourir fur le
champ fous le glaive , du bourreau , ou par
» le poignard d'un Brutus , le Citoyen affez
puiffant un jour & affez ennemi de font
» propre bonheur , pour former le projet
s'en rendre le maître !,
ود
"3
32. de
Dans le Traité de la brièveté de la vie ,
Sénèque préfère la vie contemplative à la
vie active ; & il demande fi l'on peut comparer
les fonctions de l'homme chargé du :
foin des greniers publics , aux méditations -
du Philofophe fur la nature des Dieux ?
"2
Non , lui répond l'Auteur de cet Effai,:
» je ne compare pas ces fonctions ; c'eft la.
première qui me paroît la plus urgente
& la plus utile. On ne manquera pas ,.
dites-vous , d'hommes d'une exacte pro-.
bité , d'une ftricte attention... Vous vous .
92 trompez on trouvera cent contempla-
25 Décembre 1778.
22
N
290
MERCURE
» teurs oififs pour un homme actif. Votre
» doctrine tend à enorgueillir des pareffeux
» & des foux , & à dégoûter les bons
Princes , les bons Magiftrats , les Citoyens
» vraiement effentiels».
"
Cette philofophie vaut bien, je crois, celle
des Stoïciens .
"
"
,
L'Hiftorien avoue cependant que nous
aurions tous befoin d'un peu de ftoïcifme ;
& à ce propos il s'adreffe à un grand homme
trop fentible. Quoi , lui dit - il , tu t'es
» immortalifé par une multitude d'Ouvra-
» ges fublimes dans tous les genres de littérature
ton nom prononcé avec
» admiration dans toutes les contrées
» du globe policé , paffera à la pof-
» térité la plus reculée , & ne périra qu'au
» milieu des ruines du monde : tu es le
» premier & le feul Poëte épique de la
» Nation ; tu ne manques ni d'élévation
» ni d'harmonie ; & fi tu ne poſsèdes pas
» l'une de ces qualités au degré de Racine,
», l'autre au degré de Corneille , on ne fau-
» roit te refufer une force tragique qu'ils
pas tu as fait entendre la voix de
la philofophie fur la Scène; tu l'as ren-
» due populaire . Quel eft celui des Anciens
» & des Modernes qu'on puiffe te com-
» parer dans la Poéfie légère ? Tu nous as
fait connoître Lock & Newton , Shakefpear
& Congrève. La critique dira de
ton Hiftoire tout ce qu'elle voudra :
2 elle ne niera point qu'on ne remporte
32
"3
"2
"
n'ont
DE FRANCE.
» de cette lecture , non des faits , mais
2:291
» une haine profonde contre tous les mé-
» chans qui ont fait & qui font encore
» le malheur de l'humanité. Dans tes Ro
" mans & tes Contes , pleins de chaleur
33
›
de raifon &
d'originalité , j'entrevois
» par- tout la fage Minerve fous le mafque
» de Momus. Après avoir foutenu le bon
goût par tes préceptes & par tes écrits ,
» tu t'es illuftré par des actions éclatantes ;
» on t'a vu prendre
courageuſement la
» défenfe de l'innocence opprimée ; tu as
» reftitué l'honneur à une famille flétrie
» par des Magiftrats imprudens tu as
jeté les fondemens d'une Ville à tes
dépens. Ta vie a été prolongée fans in-
» firmités jufqu'à l'extrême vieilleffe
و د
"
»
"
2.
tu
>
n'a pas connu l'infortune; fi l'indigence
» approcha de toi , ce ne fut que pour
implorer & recevoir tes fecours : tu
» as reçu les honneurs du triomphe dans
» ta Patrie , la Capitale la plus éclairée
» de l'Univers ; & la piquûre d'un infecte
envieux , jaloux
malheureux
pourra corrompre ta félicité ! Ou tu
» ignores ce que tu vaux,, ou tu ne fais
» pas affez de cas de nous. Connois enfin
» ta hauteur , & fache qu'avec quelque
» force que les flèches foient lancées , elles
n'atteignent point le Ciel... Hélas ! tu
étois encore lorfque je te parlois ainſi
A l'égard de la confolation à Polibe
l'Apologifte de Sénèque démontre , jufqu'à
"
33
Nij
292 MERCURE
Y
Lévidence , que cet Ouvrage , tel que nous
l'avons , n'eft point de lui; & qu'à moins
d'être , non-feulement le plus bas des flatteurs
, mais le plus impudent & le plus fou
des hommes , Sénèque ne peut l'avoir écrit,
Enfin , après avoir réfumé fon Apologie ,
il fait force d'eloquence * pour achever
de le juftifier fur la lettre de Néron au Sénat,
Je ne doute pas cependant qu'il ne ſe
trouve des Cenfeurs affez difficiles pour
infifter , & demander encore , comment.
celui qui méprifoit , & la fortune , & la
vie & la mort , a pu être l'efclave d'un
tyran parricide , au point de lui prêter fa
plume pour pallier ce crime affreux ?
Mais que dans le Philofophe l'homme
ait été plus ou moins fort , plus ou moins
foible ; le caractère de fes écrits eft abfo-
Jument indépendant du fien. C'eſt fa doctrine
& non pas fa conduite qu'on nous
propofe pour modèle. Sénèque n'eft plus ;
Les Ouvrages reftent ; & ce qu'il importe
de favoir de lui , ce n'eft pas s'il fut vertueux
, mais s'il nous a enfeigné à l'être.
Je ne reprocherai point à fon Hiſtorien
d'avoir rapidement décrit les règnes au travers
defquels s'eft écoulée la vie de Sénèque :
c'étoit le fond de fon tableau .
Je ne lui reprocherai point de s'être livré
Dans ce morceau , l'un des plus véhémens de
l'Ouvrage , l'Auteur a oublié qu'il le tranfportoit au
temps de Sénèque, & a fait une efpèce d'anachronifme
en parlant de Papinien.
DE FRANCE. 293
trop fouvent à des réflexions qui ralentif
fent fon récit. On n'écrit pas la vie dun
Sénèque pour raconter des faits , mais pour
méditer fur les faits. Et quelle eft celle de
ces réflexions qu'on voudroit qu'il eût fupprimées
? C'eft par-là qu'il fe caractériſe ;
c'eft par là que fon Ouvrage eft animé ,
intéreffant & attachant d'un bout à l'autre
& c'eft par- là qu'il eft le fien.
-
;
Je ne relève pas non plus quelques incorrections
, quelques négligences de ftyle
échappées à une plume aufli rapide ; quelques
mots hafardés ou trop familiers peutêtre
; quelques légères inexactitudes dans les
endroits qu il a traduits * ; quelques citations
du texte dont le fens n'eft pas affez clair ,
parce qu'elles font détachées , ou dont le
choix n'eft pas affez heureux. C'eft une
pâture qu'il faut laiffer à la malignité envieufe.
Il y a long-tems qu'il n'a paru d'Ouvrage
plus digne de l'affliger.
J'en ai cité beaucoup de morceaux , mais
pas autant que j'aurois voulu , & je regrette,
par exemple , pag. 308 , les réflexions fur
les langues ; pag. 322 , l'éloge de la philofophie
, & fon influence fur tous les
états , pag. 405 , l'ayantage de la foibleffe
des organes dans l'homme , & la prédominance
que la nature a laiffée à l'entendement,
& c. &c. & c.
Mais je ne puis paffer fous filence le
* Plufieurs de ces fautes légères ont déjà diſparu.
Niij
294 MERCURE
mérite de l'Éditeur de la traduction des
Quvres de Sénèque , & de cet Eſſai fur
fa vie. C'eſt une chofe rare , de voir , dans cet
Ouvrage , un admirateur de Sénèque , qui le
réfute à tout moment ; & l'Editeur de l'Ouvrage
d'un ami , qui le critique comme fi cet
ami étoit mort. L'érudition qu'il a répandue
dans les Notes , la lumière & la nouvelle force
qu'elles donnent fouvent au texte , lui ont mé
rité l'honneur que fon ami lui a fait en lui dédiant
fon Ouvrage.
" O la belle chofe que j'aurois produite ,
» lui dit-il , fi j'avois fu faire , pour l'a
» nocence du Philofophe , ce que vous avez
» fair pour l'intelligence de fes Écrits !
" Votre tâche,moins agréable que la mienne,
» n'étoit guères moins difficile à remplir :
» elle exigeoit une connoiffance approfon
» die de la langue , des ufages , des cou
» tumes , des moeurs , de l'état des Scien-
>> ces & des Arts au tems de Séneque. Il
y a telles de vos notes qui follicitent
» une place dans les favans Recueils de
» notre Académie des Infcriptions ; d'au
» tres montrent de la fineffe , du goût , de
» la philofophie , de la hardieffe ; toutes
» l'ami des hommes , l'ennemi des méchans
» & l'admirateur des gens de bien »
( Cet Article eft de M. Marmontel. )
DE FRANCE. 295
SPECTACLES.
COMÉDIE ITALIENNE.
LE Jeudi 1o de ce mois , on a donné la
première repréſentation du Porteur de Chaife,
Comédie-Parade en deux Actes , & en profe,
mêlée d'Ariettes , Paroles de M. Monvel ,
Mufique de M. Defaides.
Lifon , fille de Jérôme le Porteur de Chaife ,
ouvre la Scène. Elle eft furprife que M. Simon
, fon amoureux , ne profite pas du moment
où elle eft feule pour venir lui faire fa
cour : à l'inftant il frappe à la porte .On pen
fe bien que c'eſt à parler d'amour que les
deux jeunes-gens s'occupent. Lifon craint
que le père de fon amant ne refuſe de confentir
au mariage de fon fils , qui a déjà un
emploi de 800 liv. , avec la fille d'un Porteur
de Chaife qui n'a rien ; mais M. Simon le
père , qui a été ci-devant Maître d'École ,
tient moins à la richeffe qu'à la vertu ; il doit
même venir inceffamment faire , pour M.
l'Employé , la demande de Lifon , qui ſe
trouve raffurée par ces bonnes nouvelles.
Mde Nicole , femme de Jérôme , interrompt
la converfation amoureuſe. Cette Nicole eft
une bavarde impitoyable qui parle fans ceffe ,
en priant fans ceffe les autres de parler , de
Niv
296 MERCURE
forte que le jeune Simon , qui defireroit parler
de fon mariage , ne trouve pas le moment
de placer un mot. Le ci- devant Maître d'École
vient au fecours de fon fils ; mais c'eft
encore un original d'une autre eſpèce . Il a de
grandes prétentions à l'éloquence , & ne
peut rien dire , ni demander , fans faire un
long difcours rempli de figures & de comparaifons
bifarres. On parle long-temps fans
s'entendre ; enfin on conclud à l'union des
deux amans, pour laquelle il ne manque plus
que le confentement de Jérôme. Nicole, reſtée
feule avec fa fille , eft furpriſe de ne point
voir rentrer fon mari. On entend quelqu'un ,
c'eft lui : il eft à peu-près ivre. Il a promis à
fa femme de lui apporter fuffifamment d'argent
pour payer ce qu'elle doit de fon loyer,
elle le lui demande , Jérôme affure qu'il peut
lui donner cent fois plus qu'elle ne peut lui
demander : Veux-tu , dit-il , cent francs ,
» mille francs , cinquante mille francs , cent
mille francs , un million , tu n'as qu'à
parler ». La mère & la fille reftent confondues.
Nicole queftionne fon mari fur la
caufe de cette brillante fortune. La voici:
Jérôme a été chercher une fomme qui hii étoit
due par M. Champagne , fon ami. Celui- ci ,
' en lui faifant boire le vin de fon Maître , lui
a déclaré qu'il n'avoit pas d'argent ; mais en
même-temps il lui a propofé de faire fa fortune
, en lui cédant un billet de la Loterie
Royale de France , fous les Numéros 5 , rs ,
42 , 66, 9o. Comme ces Numétos ont été
»
و ر
DE FRANCE. 297
névés , ils doivent fournir un quine, & la
fortune de la famille eft faite. On a cru d'abord
que Jérôme étoit fou. Sur les détails
qu'il donne , on fe livre à la joie , les femmes
fortent pour aller raconter leur bonheur
, & le Porteur de Chaife pour aller chercher
fes trois millions. Ici finit le premier Acte..
Lifon entre au fecond avec une de fes coufines
, dont elle veut faire la fortune. Elle lui
peint le bonheur qu'elle aura en apportant
beaucoup de bien à M. Simon. La malicieufe
coufine fe plaît à la defefpérer , en lui préfentant
dans l'avenir le tableau de fon amant
infidèle & jaloux , puis elle rit de fon chagrin.
M. Simon revient voir fa maîtreffe ; il
apprend que fon père eft devenu riche , il'
craint à fon tour qu'on ne veuille plus lui
donner Lifon. Il eft à fon tour raffure , tant
par Lifon que par Nicole , qui rentre fuivie
du Maître d'École , de M. Thomas , Batelier ,
d'une autre femme voifine ou parente, qu'elle
amène exprès pour les confulter fur l'emploi
qu'elle fera de fa fortune. Elle veut d'abord
acheter une terre , & choisir une Province
avantageufe. L'un cite la Touraine , un autre
la Bourgogne, un troifième la Picardie ; mais,
fuivant la coutume , comme on ne s'entend
pas , on ne peut rien arrêter. Ici paroît en
Scène un autre parent. Il paffoit , le bruit, les
chants qu'il a entendus l'ont-engagé à entrer.
Ce parent s'appelle Pont-Neuf. II eft de fon
métier Marchand de Chanfons , & qui plus
eft , Chanteur qui joue fon chant. Nicole ne
Ny
298
MERCURE
و ر
و ر
veut pas qu'il continue fon métier ; mais er
attendant qu'il y renonce , il leur fait danſer
une ronde. Avant cette ronde , tout en parlant
Chant & Vaudeville , M. Pont-Neuf a
fait la critique des trois théâtres de Paris. En
voici une remarque. Le Maître-d'École demande
au Chanteur fi la Comédie Françoife
lui eft utile pour fon métier ? « En rien , ré
pond celui- ci , on y chante bien quelque
» fois dans la Tragédie , mais on n'en à pas
» encore fait graver les ariettes ». Cette faillie
a été très applaudie . En quittant la Scène
au premier Acte , Jérôme a dit à fa femme
qu'à fon retour il ne vouloit retrouver aucun
de fes vieux meubles ; il l'a prévenue
qué devenu riche , il fe feroit rapporter en
chaife. On en apperçoit une par la fenêtre ;
c'eft Jérôme qu'on y porte. Il a donc gagné le
quine. On fe hâte de jeter tous les meubles
par la fenêtre. On y comprend même le
violon de Pont-Neuf. La chaife entre , on
Pentoure. Jérôme ne peut parler qu'à peine ;
on a tiré la Loterie , pas un de fes Numéros
n'eft forti ; il s'eft évanoui , fes camarades
l'ont ramaffé , & l'ont ramené chez lui où ,
par bonheur , il refte encore une chaife qu'on
avoit oubliée , & fur laquelle on le fait affeoir.
Grand chagrin , grand defefpoir , furtout
de la part des amans. M. Simon le père
les confole , en leur lifant une lettre du parrain
de fon fils , qu'il avoit d'abord voulu lire
à Nicole , & qu'on avoit refufé d'entendre.
Par cette lettre le parrain confent au ma
DE FRANCE. 299
riage de fon filleul , annonce qu'il vient d'ob
tenir pour lui un emploi de mille écus , &-
que cet emploi peut le conduire à une fortune
plus brillante. Cet heureux evenement
ramène la joie dans la famille , & la Pièce
eft terminée par un Vaudeville .
De l'efprit , des traits heureux , des fituations
plaifantes , beaucoup de facilite , de la
négligence , une intrigue un peu nue , voilà
ce qu'on a remarqué dans ce petit Ouvrage .
I a quatrième & la fixième Scène du premier
Acte font affez généralement gaies & d'un
comique agréable. Le rôle de Pont-Neuf eft
original. S'il ne jette point d'interêt dans
Faction , il la relève par la franchiſe de fes
propos , & la fingularité de fon esprit. La
Pièce qui n'avoit eu à la première reprefentation
qu'un fuccès équivoque , a cté fort .
applaudie aux deux fuivantes. Les coupures
que l'Auteur a faites ont en effet ôté à l'intérêt
quelque chofe de la lenteur qu'on lui
reprochoit.
Il y a dans la Mufique des chofes trèsagréablement
faites . On y trouve quelquesuns
de ces airs qu'on eft bien aife de retenir ,
& dont la facture paroît très -familière à
M. Defaides.
Mde Dugizon a joué Lifon avec beaucoup
de fineffe & d'intérêt . Mde Moulinghen
a été naturelle & vraie dans Nicole . M. Julien
s'eft fort bien acquitté du rôle de Simon fils , &
M. Rozières de celui du père. M. Nainvillea
très bien chanté celui de Jerôme. On coſt
N vj
300 MERCURE
beaucoup d'éloges à M. Trial dans le perfor
nage de Pont-Neuf, dont il a fort bien faifi le
caractère & le ton. Les trois autres rôles
ont été remplis par Mlles Gonthier & Adeline
, & par M. Narbonne , à la fatisfaction
du Public.
ACADÉMIE S.
EXTRAIT de l'Avis publié par la Société
Royale de Médecine , fur l'examen des
Remèdes pour lefquels on demande des
Permiffions ou Brevets.
LA Société Royale de Médecine , à laquelle le
Roi a attribué la connoiffance des remèdes pour
lefquels on demande des permiffions ou brevets , &
même la réviſion des remèdes déjà approuvés , s'empreffe
de faire connoître fes intentions au Public.
Il feroit également injufte d'admettre ou de profcrire
tous les remèdes nouveaux ; mais comme on eſt
fondé à croire que parmi ceux qui les préſentent &
qui en vantent les . fuccès , la plupart étant très-ignorans
en Médecine , ne font point en état de connoître
la nature des maladies qu'ils difent avoir
guéries , ni les propriétés & la combinaiſon des dro-
.gues qu'ils emploient ; comme il eft encore certain
que plufieurs joignent la mauvaiſe foi à l'ignorance,
la Société a réfolu de n'épargner ni temps ni foins
dans les recherches qu'elle fe propofe de faire à ce
fujet.
La Société croit devoir rendre compte au Public ,
que cet examen intéreffe , de la manière dont elle y
procède. Les poffeffeurs des remèdes propofés font
obligés de remettre une certaine quantité de leur
DE FRANCE. 301
préparation avec un expofé des vertus qu'ils lui attribuent
, & des circonftances dans lefquelles il convient
felon eux de l'employer. Ils font tenus de
communiquer , fous cachet , leurs recettes & les détails
de leurs procédés. La Société nomme deux Commiffaires
auxquels ce dépôt eft confié , qui certifient
l'avoir reçu fous le cachet des auteurs , & qui gardent
fur ce qu'il contient , le plus grand fecret. Les
poffeffeurs de remèdes doivent juftifier vis- à-vis des
Commiffaires nommés , la vérité de ce qu'ils ont
avancé , en faifant en leur préfence la préparation
pour laquelle ils follicitent un brevet. Ces Commiffaires
recherchent fi on ne trouve pas dans les Phar
macopées des formules femblables , ce qui eft trèsimportant
, afin de ne pas mettre le Gouvernement
dans le cas d'acheter plufieurs fois le même remède ;
ils expofent les bons cu mauvais effets que l'on peut
attendre de fon ufage ; & après qu'ils en ont fait
leur rapport à la Société affemblée , cette Compagnie
délibère fi'le remède doit être profcrit , s'il doit
être foumis à des expériences , ou enfin s'il mérite
d'être approuvé.
Il n'eft pas befoin de dire qu'on ne fe permet de
faire des effais , que dans le cas où l'on eft affuré
que le remède n'expofe à aucun danger . C'est une
des raifons pour lesquelles on exige que la recette
foit connue des Commiffaires ; mais ce qu'il eft effentiel
d'obferver , c'eft qu'outre les épreuves qui fe
font dans des hofpices , defquels on ne peut jamais
fe flatter d'éloigner toute efpèce de fraude , la Compagnie
exige qu'un certain nombre de perſonnes de
l'art portent un bon témoignage fur les remèdes propofés
, après les avoir employés dans leur pratique ,
fur des malades abfolument inconnus aux auteurs
defdits remèdes . La Société attendra toujours un délai
fuffifant pour en affurer le fuccès , & pour ne pas
courir les rifques de porter un jugement trop précipité.
302 MERCURE
En prenant ces précautions , la Société eſpère pou
voir profcrire au plus tôt cette énorme quantité derecettes
inutiles ou dangereuſes , dont les auteurs font
répandus dans tout le Royaume *.
La Société ne donnera pas feulement fon attention
aux remèdes que l'on annonce comme ayant de
grandes vertus ; perfuadée que rien de ce qui inté
reffe , de quelque manière que ce foit , la fanté des
hommes , n'eft indifférent , elle examinera avec
beaucoup de foin toutes les préparations , foit cofmétiques
ou autres , qui peuvent influer fur le corps
humain , & ceux de fes membres qui ont le plus de
connoiffances en Chymie ne dédaignent pas de s'occuper
de ces détails , très-faftidieux à la vérité , mais
dont ils fentent toute l'importance .
La Société ** n'a pas cru devoir fe contenter d'annoncer
cette partie de fes travaux , elle a imaginé un
moyen qui pourra mettre le Public à portée d'en
jouir fut le champ. Elle a arrêté qu'il y auroit dorénavant
dans fon Bureau un état oftenfible des remèdes
nouveaux approuvés par elle , & des jugemens
qu'elle aura portés fur les remèdes autorifés
précédemment , & qui auront été foumis à fon examen.
Cet état pourra être confulté par tous ceux qui ,
avant de s'expofer à employer des remèdes fecrets ,
voudront favoir quel degré de confiance ils méri
tent. Le Bureau de la Société , fitué rue du Sépulcre,
Fauxbourg Saint- Germain , fera ouvert depuis neuf
heures du matin jufqu'à une heure , & depuis quatre
heures après midi jufqu'à huit heures du foir ; le
Public y trouvera tous les renfeignemens poffibles
fur les rapports & les délibérations de la Société qui
* On en compte plus de 1700 à Paris feulement.
** La Société a déjà examiné un grand nombre de ces
Remèdes ; maisjufqu'ici il n'y en a et encore qu'un feul
qui eut mérité d'être accueilli par elle..
DE FRANCE. 303
concerneront la diftribution des remèdes & préparations
médicinales dans tout le Royaume ; il lui fera
facile de connoître les véritables intentions de cette
Compagnie à ce fujet , & il verra avec quel zèle ,
quelle exactitude & quel défintéreſſement elle fe livre
à ce travail.
L'ACADÉMIE ROYALE DES SCIENCES DE LYON ,
dans la Scéance publique qu'elle a tenue le premier
Septembre dernier , a proclamé les Prix , fondés par
M. P. Adamoli , qu'elle avoit propofés en 1776 ,
pour être adjugés doubles en la préfente année , fur
le Sujet fuivant : Les Étangs , confidérés du côté de
la Population & de l'Agriculture , font-ilsplus utiles
que nuifibles?
Sept Mémoires ont concouru ; l'Académie a cru
devoir en couronner deux , qui méritoient une diftinction
particulière .
Elle a décerné le premier Prix double , conſiſtant
en deux Médailles d'or , valant chacune 300 livres ,
au Mémoire Nº. z , portant pour Devife : Suna
bona mixta malis .
M. Bernard , de la Congrégation de l'Oratoire ,
Directeur-Adjoint de l'Obfervatoire Royal de la
Marine , à Marfeille , & de l'Académie des Sciences
& Arts de la même ville , en ſe faifant reconnoître
pour Auteur de cet Ouvrage , a déclaré l'avoir compofé
de concert avec M. Gérand , de la même Congrégation.
Le fecond Prix double , confiftant en deux Médailles
d'argent , a été donné au Mémoire coté Nº. 3 ,
qui a pour Deviſe :
Colono
Vann. Prad. Ruff.
Reddita , majori parient cum foenore , fruges.
304 - MERCUREL'Auteur
eft M. Huguenin ; Avocat en Parlement,
à Nancy.
L'Académie devoit diftribuer , à la même époque ,
le Prix de Mathématiques , fondé par M. Chriftin,
confiftant en une Médaille d'or de la valeur de 300
livres ; elle avoit propofé le Sujet qui fuit : Trouver
des moyens fimples pour faire une écluse , fur une
rivière ou fur un canal qui charrie du gravier , de
manière qu'elle ait la propriété d'empêcher ou d'enlever
les dépôts qui en interrompent ordinairement
l'ufage , foit qu'elle tire cette propriété de fa pofition
&de fa conftruction particulière , foit qu'elle la tienne
de quelques ouvrages adjacens , qui la rendent capable
de produire cet effet , fans employer aucune machine.
On en excepte le cas d'un torrent qui entraîneroit des
blocs de pierre.
Huit Mémoires ont été admis à concourir. Plufieurs
ont paru intéreffants ; mais ils laiffent tous quelque
chofe à defirer. L'Académie voulant donner aux
Auteurs le temps de réformer & de développer leurs
idées , a prorogé ce Prix pour être diftribué en 1779 ,
après la Fête de Saint Louis , & recevra au concours
les fupplémens , corrections , ou nouveaux Mémoires
, jufqu'au premier Avril 1779 feulement.
En conféquence , elle ajoutera à l'énoncé du Problême
: « Que l'objet en général eft de garantir les
canaux & leurs éclufes de tout atterriffement de
" fable & gravier capable de retarder la navigation,
» enforte qu'elle foit libre à leur priſe d'eau & à leur
→ embouchure ».
Dans la même Séance , l'Académie a annoncé ,
qu'à l'égard du Prix propofé par M. de Fleffelles ,
pour la perfection de la teinture de la foie en noir ,
toutes les expériences n'étant pas encore terminées ,
elle ne le proclameroit que dans la Séance publique
de fa rentrée , après la Férie .
L'Académie avoit demandé , pour le prix de Phy➡
DE FRANCE. 305
fque , fondé par M. Chriftin , qu'elle a diftribué en
1776 : Si l'électricité de l'atmosphère a quelque influence
fur le corps-humain , & quels font les effets de
cette influence. Pour fuivre cet objet , l'approfondir
& le rendre vraiment utile , elle a propofé depuis
le fujet qui fuit : Quelles font les maladies qui procèdent
de la plus ou moins grande quantité de fluide
électrique du corps-humain ? Quels font les moyens de
remédier aux unes & aux autres ?
Le Prix fera diftribué en 1779 , & confifte en une
Médaille d'or , de la valeur de 300 livres.
CONDITIONS.
Les Mémoires feront adreffés francs de port à
Lyon , à M. de la Tourrette , ancien Confeiller à
la Cour des Monnoies , Secrétaire perpétuel pour
la claffe des Sciences , rue Boiffac ; ou à M. de Bory ,
Commandant de Pierre -Scize , Secrétaire perpétuel
pour la claffe des Belles - Lettres ; ou chez Aimé de
la Roche , Imprimeur- Libraire de l'Académie , aux
Halles de la Grenette....
L'Académie n'ayant pas en la fatisfaction de pou
voir décerner le prix des Arts , fondé par M. Chriftin ,
à aucun des Mémoires très nombreux qui lui ont
été adreffés fur le fujet qu'elle avoit propofé & continué
, concernant la Manière d'employer les Ouvriers
-lors des ceffations de travail, &c . s'eft décidée , quoiqu'à
regret , à abandonner un fujet auffi intéreffant
pour les Villes de manufacture , & propofe , pour
l'année 1780 , un prix double , confitant en deux
médailles d'or , de la valeur chacune de 300 livres ,
pour être adjugé au Mémoire qui aura le mieux
rempli les vues du problême fuivant :
Quelle feroit la manière la plus fimple , la plus
folide , la plus commode & la moins coûteufe , de
paver & de nitoyer les rues , les quais & les places de
Ja ville de Lyon ?
306 MERCURE
SCIENCES ET ARTS.
M.DDANTIC , Correfpondant de l'Académie des
Sciences , qui a perfectionné parmi nous l'art de la
verrerie , travailloit depuis long-temps à perfectionner
de même un art non moins utile au public , celui
de la Poterie.
Les Médecins & les Chimiftes avoient obſervé
que les vales de terre & de fayence dont on fait
afage dans nos cuifines , étoient compofés de fubftances
métalliques fouvent pernicieuſes à la fanté.
Pendant les années dernières , les ouvrages périodiques
ont annoncé ces inconvéniens : ils exhortoient
les Phyficiens à chercher un moyen efficace d'y remédier.
Il s'agiffoit de faire une nouvelle poterie auffi
folide & plus laine que la nôtre , & qui fût d'un prix
affez modique pour en faciliter l'ufage au pauvre
comme au riche.
M. Dantic , après bien des recherches , croit être
enfin parvenu à cette importante découverte.
Sa poterie eft compofée d'une matière très-commune
, & répandue dans tout le Royaume : la pâte
en eft fine , légère & compacte , d'une couleur blanchâtre
, & fi folide , que , frappée avec Facier , elle
donne de vives étincelles , comme la pierre à fufil.
C'eſt la vapeur de l'acide marin qui doit en faire la
couverte. Mais les fourneaux dont M. Dantic a été
obligé de fe fervir pour fes effais , ne lui ayant pas .
permis d'employer le fel marin , il a couvert fes
vafes d'un vernis femblable à celui des Anglois , où
il n'entre rien de nuifible à la fanté. Différentes épreu
ves ont démontré que cette poterie , foit verniffée ,
foit non verniffée, eft inacceffible à l'action corrofive
DE FRANCE.
307
•
des fubftances falines ; qu'elle réfifte , beaucoup plus
long- temps que toute autre à l'activité du feu , &
qu'on y peut retenir le verre de plomb en fafion
pendant une plus longue durée que dans les meilleurs
creufets. Une auffi heureufe découverte , qui , outre
l'intérêt de la fanté , épargneroit annuellement plufieurs
millions que la France verfe chez l'étranger ,
ne manquera pas , fans doute , de trouver des encou
ragemens , & d'être mife au plus tôt à exécution.
ANECDOTE
Écrite de Lyon , par M. de ***
LA veille de notre départ , il nous arriva
une aventure fort fingulière. Nous étions
logés à la petite Notre-Dame, & nous étions
liés avec une fort bonne compagnie qui étoit
dans l'Auberge , enforte que nous mangions
enfemble. J'étois dans la cour , fur les cinq
heures du foir , lorfqu'un homme y entre ,
menant fon cheval par la bride. Prends foin
de mon cheval , a-t-il dit au Valet d'écurie.
Nous n'avons pas de lit , lui a répondu ce
Valet ; ainfi , Monfieur , cherchez une autre
Auberge ; cela eft jufte , a repris cet
homme il faut donner quelque chofe au
Valet , & j'aurai foin de toi demain matin.
Je ne vous dis pas cela , a repris ce garçon. Je
vous avertis que nous n'avons point de place,
& que je ne puis mettre votre cheval à
l'écurie , qui eft pleine. Cela fuffit , a répondu
cet homme , tu as l'air d'un brave
308
MERCURE
garçon ; ayes bien foin de ma bête. Je crois
que ce diable d'homme eft fou , dit le Valet ,
en voyant l'Etranger prendre le chemin de
la cuiline ; que veut-il que je faffe de fon
cheval ? Je crois qu'il eft fourd , ai- je dit au
Valet prenez garde que fon cheval ne forte,
yous en feriez refponfable. Je fuivis cet
homme à la cuifine. L'Hôteffe lui fit le même
compliment que fon Valet : il lui répondit
qu'il lui étoit bien obligé ; mais qu'il la prioit
de ne le point fatiguer à lui faire des complimens
, parce qu'il étoit fi fourd , qu'il
n'entendoit pas tirer le canon ; & tout de
fuite prend une chaife , & s'établit auprès
du feu , comme s'il eût été chez lui. L'Hôteffe
tint confeil avec fon mari & le cuifinier
; & comme il n'y avoit pas moyen de
faire fortir cet homme de force , il fut décidé
qu'il coucheroit fur fa chaife. J'entrai
dans la falle , où je racontai à la compagnie
l'embarras de l'Hôtelle : on en rit , & moi
tout le premier , qui ne croyois pas que je
ferois la dupe de l'aventure . On fervit ; &
notre homme entra à la fuite des plats , &
s'aflit auprès de la table , vis- à- vis la porre.
Comme nous étions en fociété , on lui dic
qu'il pouvoit fe mettre à la table d'hôte , &
que nous ne voulions pas d'Etrangers. On
lui avoit fait ce compliment à tue tête. Il
crut apparemment qu'on vouloit le faire
mettre à la bonne place ; car il répondit qu'il
étoit fort bien , & qu'il favoit trop bien vi
vre pour fe mettre au haut bout de la table,
する
DE FRANCE. 309
7
Voyant qu'il n'étoit pas poffible de nou
faire entendre , il fallut prendre patience
il mangea comme quatre ; & lorfqu'on apporta
la carte de la dépenfe , il tira trente fols
de fa poche , & les mit fur la table. La dépenfe
étoit bien plus forte. On tâcha de le
lui faire comprendre ; mais il répondit toujours
qu'il n'étoit pas homme à fouffrir qu'on
payât fon écot , & qu'il nous étoit trop
obligé de vouloir le défrayer ; que , quoiqu'il
fut mal mis , il avoit le gouffet garni ; ce
qu'il difoit fans doute , parce qu'on lui rendoit
fa monnoie pour qu'il donnât davantage.
Sur ces entrefaites , ayant vu monter :
une Servante qui portoit une baffinoire , il
fit une révérence & fortit , en nous laiffant
tous éclater de rire. Une minute après , la
Servante defcendit , & me dit d'aller défendre
mon lit , dont cet homme s'étoit faili
fans vouloir entendre fes raifons . Nous Y
montâmes tous ; mais il avoit barricadé fa
porte , & nous fentîmes qu'il étoit inutile
dy frapper. Comme il parloit feul , nous pre
tâmes l'oreille. Que ma condition eft miferable,
difoit-il ! on pourroit enfoncer ma porte
fans que je l'entendiffe : je n'ai d'autre reffource
que de veiller toute la nuit avec ma
chandelle allumée , pour faire ufage de mes
piftolets fi on entreprenoit de me voler. Il
n'en eut pas la peine , je paffai la nuit auprès
du feu , & je pardonnai de bon coeur à cet
homme , qui me paroifloit fort à plaindre,
Il fe leva le lendemain , donna trente fols,
ス
310 MERCURE
pour la dépenfe de fon cheval ; & étant
monté deffus , il n'adreffa la parole : Je vous
demande pardon , me dit -il , d'avoir pris
votre lit. Un de mes amis , à qui on avoir
refufé un logement ici , a gagé vingt louis
que je n'y coucherois pas : cette fomme valoit
bien la peine d'être fourd. Au reste,
Monfieur , j'ai compris , par votre difcours ,
que vous allez prendre la Diligence d'eau :
je vous y trouverai, & vous prierai d'accepter
un bon déjeûné , pour réparer la mauvaiſe
nuit que vous avez paffee. Il piqua des deux
en finiffant , & nous laiffa fort étonnés du
fang-froid avec lequel il avoit joué fon rôle.
GRAVURE S...
MESSIEURS
ESSIEURS de Caffini , de Montigny & Perronnet
, ont préfenté au Roi cinq nouvelles feuilles
de la Carte de France , qui comprennent les villes de
Caftres , Lodève , Alby , Milhaud & Carcaffonne.
Cette dernière feuille eft la cent quinzième des cent
foixante-quinze qui formeront l'Atlas complet de la
France : les foixante feuilles qui restent font levées
en partie ; il en paroîtra au moins dix dans le courant
de l'année prochaine. La loi que MM, les Directeurs
fe font impofée de ne publier aucune Carte qui n'ait
été vérifiée fur les lieux , & approuvée par les Seigneurs
, Curés & autres habitans de chaque Province ,
a retardé beaucoup la publication des Cartes ; mais le
nombre de celles qui ont paru , & de celles que nous
annonçons comme prêtes à paroître , dont il ne
refte plus à lever que la Bretague , doit faire juger
au public qu'il jouira bientôt des fruits d'une entre
DE FRANCE.
314
prife qu'il regardoit d'abord comme impoffible , ou
au moins d'une fi longue durée , que l'exécution lui
en paroiffoit trop éloignée : c'eſt par cette raison que
les foufcriptions ont été peu nombreuſes. MM. les
Directeurs efpèrent que l'empreffement du public à fe
procurer les Cartes qui ont paru , les mettra en état
de publier bientôt ce qui refte à paroître.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
L'ALMANA
ALMANACH des Rendez-Vous , terminé par des
feuilles de perte & gain. A Paris , chez Lambert &
Baudouin , Libraires , rue de la Harpe.
Le bon Jardinier , Almanach pour l'année 1779 ,
contenant une idée générale des quatre fortes de
jardins , & les règles de la culture des plantes , arbres,
arbriffeaux d'utilité & d'ornement , nouvelle édition
augmentée d'un précis fur la culture des ananas , par
M. de Grace , Amateur & Cultivateur , avec une introduction
à la connoiffance des plantes , par M. Verdier ,
Inftituteur & Médecin . Un petit volume in- 12. Priz
trente-fix fols relié. A Paris , chez Onfroy , Libraire ,
rue du Hurepoix , au Lys-d'Or , 1779 , avec approbation
& privilége du Roi .
Almanach pittorefque , hiftorique & alphabétique
des riches monumens que renferme la ville de Paris ,
pour l'année 1779. Un volume in- 12 . Prix trente-fix
fols broché. A Paris , chez l'Auteur , place du Che
valier du Guet ; Mufier , Libraire , rue du Foin ;
Gueffier , rue de la Harpe ; Efprit , au Palais Royal ;
Lamy , quai des Auguſtins .
Hiftoire Univerfelle , depuis le commencement du
monde , enrichie de figures & de cartes néceſſaires ,
Compofée en Anglois , & traduite en François par
312
MERCURE
une Société de Gens de Lettres . Propofée par Souf
cription.
Chaque volume in- 8 ° . fera de 35 à 40 feuilles.
Le premier volume de l'Hiftoire Univerfelle paroîtra
à la fin du mois de Janvier prochain ( 1779 ) ,
le deuxième à la fin de Février , & les autres fucceffivement
de mois en mois : on paiera 24 liv. en foufſcrivant
pour les fix premiers volumes ; en recevant le
fixième , on payera 24 autres livres pour les fix
volumes fuivans , ainfi de fuite de fix mois en fix
mois. Ceux qui n'auront pas foufcrit d'ici au premier
Janvier 1779 , payeront chaque volume 6 livres.
On foufcrit dès à préfent à Paris , chez Moutard ,
Imprimeur-Libraire de la Reine , Hôtel de Cluni ,
rue des Mathurins ; & chez les principaux Libraires
du Royaume & de l'Europe,
Effai fur l'Hiftoire Générale des Tribunaux , ou
Dictionnaire Hiftorique & Judiciaire , Tome Second.
Par M. des Effarts , Avocat.
Le premiervolume de cet Ouvrage a paru le 15
Août dernier. Il contient l'Hiftoire des Tribunaux
d'Achem , d'Alger , d'Angleterre , d'Athènes. Le fecond
volume renferme l'Hiftoire des Tribunaux de
la Chine , des Ghingulois , des Habitans de la Côted'Or
, de la Corée , du Danemarck , de l'Égypte ,
de l'Empire , de l'Efpagne , & une multitude de Jugemens
fameux & d'Anecdotes de tous les Peuples.
Les autres volumes paroîtront fucceffivement de trois
mois en trois mois.
L'Ouvrage fera compofé de 6 volumes in- 8 °.
chaque volume fe vend 4 liv. On peut s'adreffer à
l'Auteur , rue de Verneuil , la troifième porte cochère
avant la rue de Poitiers , ou aux Libraires fuivans
: Durand neveu , rue Galande ; Mérigot le jeune,
quai des Auguftins , & Nyon aîné , rue S. Jean de
Beauvais,
JOURNAL
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIE
De CONSTANTINOPLE , le 31 Octobre.
L'ENTRÉE publique du Capitan - Bàcha
dans cette Capitale , qu'on croyoit renvoyée
après les Fêtes du Bairam , a eu lieu le 20 de
ce mois. Cet Officier , dont on s'étoit hâté de
prévoir & d'annoncer la difgrace , a reçu l'accueil
le plus flatteur de S. H. , qui , après lui
avoir donné une audience d'une heure , lui a
envoyé une montre de prix par un de fes Favoris
, & lui a écrit pour l'affurer de fa protection
& de fa bienveillance , & pour le confirmer
dans fa place que fon intention eft de lui
conferver tant qu'il vivra . Selon bien des perfonnes
cet accueil n'a pas infpiré beaucoup de
confiance au Capitan Bacha ; on a remarqué que
depuis fon entrée publique & fon audience , il
n'eft pas forti de chez lui , fous prétexte d'indifpofition
; hier feulement il a été dans le plus
grand incognito , faire une vifite au Grand- Vifir.
On prétend qu'il fonge férieufement à quitter
fon emploi , fans attendre qu'on l'en prive , &
qu'il follicite quelque Gouvernement éloigné.
Les Etrangers établis dans cette Capitale , font
des voeux pour qu'il y refte ; on ne peut lui refufer
la juftice d'avoir rétabli l'ordre & la difcipline
dans la marine Ottomane , depuis fon élévation
à la dignité de Capitan - Bacha. A fon
25 Décembre 1778.
O
( 314 ).
retour de la mer Noire avec fa flotte , les équipages
de fes vaiffeaux ont été congédiés , & fe
font féparés fans ofer commettre aucun excès ,
ce qui eft prefque fans exemple ; les défordres
auparavant étoient fi grands au départ d'une
flotte & à fon retour , que les Francs étoient
obligés de tenir leurs maifons fermées pendant
plufieurs jours.
On ignore où en eft à préfent la négocia
tion avec la Ruffie ; on débite que le Feld- Maréchal
Comte de Rominzow a écrit au Grand-
Vifir qui lui avoit fait part de fon élévation ,
& de fon defir de terminer les différens qui
fe font élevés entre les deux Empires. Parmi les
détails que contient la lettre du Général Kuffe ,
on affure qu'il déclare au nom de fa Souveraine ,
qu'elle ne fe défiftera jamais de la protection
qu'elle a accordée à Sahim- Guéray , jufqu'à ce
que la Porte l'ait reconnu ; qu'il étoit inutile de
nommer de nouveaux Commiffaires pour traiter
de la paix , puifque le Grand- Seigneur eft inftruit
des propofitions invariables de fa Souveraine
, dont le Miniftre à Conftantinople eſt
muni des pleins pouvoirs néceffaires pour traiter
dans tous les cas avec le Ministère Ottoman.
Si ces détails font exacts , la négociation
ne feroit pas encore auffi avancée qu'on le
croyoit ; on penfe ici qu'elle l'eft davantage
que c'est à l'Ambaffadeur de France qu'on le
doit , & que depuis fon rctour il a employé
fa médiation pour parvenir à pacifier les deux
Empires Le mariage de la Sultane Emetoulla ,
fille du feu Sultan Muftapha , avec le Bacha
Nidchangi , frere du Sélictar- Aga , fera célébré
les du mois prochain . Nidchangi , Bacha , fera
le 4e mari de cette Princeffe , qui , quoiqu'elle
n'ait que 14 ans , a cependant été déja mariée
trois fois.
,
Le peite n'a point encore ceffé dans cette
( 315 )
Capitale , où elle enlève de tems en tems quelques
perfonnes ; c'est ce qui a empêché jufqu'à
préfent les nouveaux Ambaffadeurs de Venife
& de Hollande , d'avoir leurs premières audiences
du Grand - Seigneur & du Grand -Vifir.
Cette année fera une époque remarquable &
trifte dans les Annales de l'Empire ; car outre
la pefte qui a exercé les ravages , & les tremblemens
de terre qui ont ruiné Smyrne , on apprend
qu'un violent incendie a caufé des dommages
irréparables à Andrinople , où toutes les
maifons des Francs ont été confumées , & près .
de 15,000 familles Juives , réduites à la plus
affreufe mifère.
RUSSIE.
De PETERSBOURG , le 8 Novembre.
L'EXPÉDITION inutile du Capitan- Bacha
du côté de la Crimée , fembloit affurer que la
tranquillité étoit rétablie dans cette prefqu'île ,
& que le Chan protégé & établi par nos armes
n'avoit plus rien à redouter ; une députation
de Tartares , à la fuite de laquelle fe trouve
un frere de Sahim Guéray , chargé de folliciter
des tecours en hommes & en argent dont ce
Prince a befoin , femble prouver que ces peuples
ne font pas foumis , & que le parti qui lui
eft contraire eft encore en état de fe faire craindre
& de tenter de nouveaux efforts . On ne
doute point que l'Impératrice ne lui accorde
ce qu'il defire , en attendant qu'elle le faffe confirmer
dans fa dignité par la Porte , lorfqu'elle
conclura enfin avec eile un accommodement
définitif. On fe flatte toujours que cet accommodement
n'eft pas éloigné , à moins que la
mort récente du Régent de l'erfe qui débarraffe
les Ottomans d'un ennemi , ne les ren le
plus difficiles fur les conditions qu'on leur a
02
( 316 )
déja propofées. La mort de ce prince donne
lieu à une infinité de conjectures ; le bruit
général eft qu'il a été tué , fans qu'on fache
par qui , ni comment ; l'opinion la plus accréditée
eft qu'il a trouvé un affaffin dans fa propre
famille. Le Chan qui commandoit les troupes
Perfanes fur nos frontières , & qui étoit un
des principaux adhérens de Kérim - Chan , a
difparu tout - à - coup au premier bruit de fa
mort ; les uns croyent qu'il a été auffi maſſacré
; d'autres imaginent qu'il s'eft rendu çlandeftinement
dans l'intérieur du pays , pour fe
mettre à la tête d'un parti , & s'emparer du
Gouvernement de la Perfe qui eſt dans l'anarchie
depuis fi long- tems,
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 20 Novembre:
LA fanté de la Reine fe fortifie de jour en
jour , & elle continue d'être auffi bien qu'on
puiffe le défirer dans fon état ; le Prince Royal
a eu une légère indifpofition , dont il eſt actuellement
parfaitement rétabli.
Le fpectacle que nous préfentons aujourd'hui
ne fauroit être plus intéreffant ; c'eft celui d'une
nation affemblée fous les yeux de fon Souverain
, qui s'occupe avec elle du devoir le plus
cher aux bons Rois , & qui n'eft jamais négligé
fans inconvénient , d'augmenter la félicité publique.
Tous les ordres de l'Etat viennent apporter
au pied du trône le réſultat de leurs connoiffances
& le détail de leurs befoins. Les
payfans même , cet ordre précieux , dédaigné
dans les Etats corrompus , ont voix dans les
affemblées de la nation. Le nombre des perfonnes
qui compofent la Diète actuelle , eft de
1530 ; on compte 1200 membres de la nobleffe ,
so du clergé , 110 de la bourgeoific & 170 des
n
( 317 )
payfans ; ce font le premier & le dernier ordre
qui font les plus nombreux .
Les délibérations commencent à devenir trèsintéreffantes
; quoiqu'elles fe continuent avec
beaucoup d'activité , on ne croit pas qu'elles
puiffent être terminées avant la fin de l'année .
Une des affaires dont on s'occupe actuellement ,
eft celle qui regarde les inftructions à donner
au Comité chargé de l'examen de la banque ,
Le Sénateur Comte Axel Ferfen a donné fur
cette matière un projet très - bien fait , qui a
effuyé plufieurs contradictions dans les trois
premiers ordres , & qu'il a défendu avec cette
éloquence & cette fermeté qu'il a toujours montrées
en foutenant les priviléges & les libertés
des Ordres du Royaume.
On dit que les quatre Ordres , en qualité de
parrains du Prince nouveau-né , ont réfolu de
lui offrir un préfent confidérable .
POLOGNE.
De VARSOVI E le 25 Novembre.
ON s'entretient beaucoup ici de la Diète dernière
, qui eft la première Diète libre , qui ,
depuis 2 ans , fe foit aſſemblée , tenue & féparée
auffi paifiblement ; toute la nation convient
qu'elle en eft redevable aux foins du Roi ,
qui n'a rien négligé pour entretenir la paix parmi
les Nonces.
, Mardi dernier les membres du nouveau
Confeil- Permanent fe font affemblés pour procéder
au choix de ceux d'entre eux qui doivent
compofer les différens départemens ; celui des
affaires étrangères a été entièrement établi le
même jour , & le Comte de Chreptowickz
Sous-Chancelier de Lithuanie , a été nommé
pour le préfider. Hier la diftribution des autres
départemens a été faite , & mardi prochain
03
( 318 )
tout le Confeil fera en plein exercice de fes
fonctions. Le Roi a été autorifé à nommer les
membres des différens départemens . La conftitution
de la Diète eft fortie de deffous la
preffe elle forme un très petit volume ; les
loix qu'elle contient font exprimées avec beau
coup de précifion & de clarté , & il feroit à
fouhaiter que celles de toutes les nations le
fuffent de même ; elles n'auroient pas befoin
de ces longs commentaires diffus qui expliquent
le texte qu'ils étouffent quelquefois ; une de
ces loix règle qu'à l'avenir tout homme qui
fera employé dans une ambaffade , fera né noble
Polonois , & poffédera des biens fonds
Le Comte de Mnizek , Châtelain de Cracovie
, mort depuis peu dans fes terres , près
de Duckla dans la Pologne Autrichienne , laiffe
à fes héritiers une fucceffion de cinq millions
en argent. Le Comte de Branicki , Grand Général
de la Couronne , acquiert , par fa mort ,
la pleine jouiffance de la Staroftie de Bialocerkiew
, dont S. M. lui a donné lá propriété
héréditaire .
On apprend de Mohilow , que les Proteftans
de la communion d'Augsbourg qui y font
établis , ont obtenu la permiffion d'y bâtir une
Eglife. Ils la doivent au Comte Koninski
Prélat de l'ancienne Eglife Ruffo - Grecque , qui
a appuyé leur requête , & qui a même refufé
le prix qu'ils lui offroient pour le terrein fur
lequel cette Eglife fera bâtie.
ALLEMAGNE.
De VIENNE, le 25 Novembre.
L'EMPEREUR , que l'on n'ofoit pas fe flatter
de voir fi- tôt dans cette Capitale , y eft arrivé
le 23 de ce mois à 9 heures du matin . On a
vu , avec bien de la fatisfaction , que malgré
( 319 )
les fatigues incroyables de la campagne , auffi
favante que laborieufe qu'il vient de faire , il
jouit de la fanté la plus parfaite ; les habitans
qui n'efpèrent pas de le pofféder long- tems ,
s'empreffent en foule fur fon paffage toutes les
fois qu'il fe montre en public . Hier il a donné
audience à M Fofcarini , Ambaffadeur de la
République de Venife.
·
On parle toujours de la paix , & des négociations
qui doivent l'amener: On difoit qu'il
fe tiendroit un Congrès pour cet effet , & que
le Feld Maréchal Comte de Lafcy s'y rendroit
en qualité de Miniftre Plénipotentiaire
de cette Cour. On affure aujourd'hui qu'il s'eft
chargé d'aller féliciter LL.. MM . T. C. de la
part de nos Auguftes Souverains , fur l'accouchement
de la Reine ; quelques perfonnes penfent
que cette commiffion , de pur cérémonial
n'eft pas la feule qui pourroit donner lieu
l'emploi d'un militaire du rang & du mérite
de M. de Lafcy.
Les préfens deftinés à la Reine de France
confiftent en plufieurs bijoux précieux , & entre
autres , en un berceau d'ivoire & d'or avec
un ruban garni de diamants , un carreau pour
le Baptême & un bourrelet ; on évalue le tout
à plus de 2 millions de florins.
On n'a point de nouvelles de l'armée ; tout
ce que l'on fait , c'eft un malheur arrivé au Lieutenant-
Général de Barco . En fe rendant dernièrement
à Tefchen , auprès du Général Mitrowski
, il tomba de cheval & s'enfonça une
côte ; cet accident , qui eft très- grave , puifque
fa vie eft en danger , lui eft arrivé près de
Freyberg .
Le Baron de Monmorin , Général -Major ,
s'eft rendu par ordre de l'Empereur à l'armée
du Prince Henri , pour traiter de l'échange des
prifonniers.
0 4
( 320 )
De HAMBOURG , le 30 Novembre.
L'ATTENTION des fpéculatifs et toujours
fixée fur les démêlés de la Ruffie & de la Porte ,
dont l'iffue , peut- être incertaine , doit avoir
tant d'influence fur les affaires d'Allemagne. La
Déclaration de la première de ces Puiffances à
la Cour de Vienne , la difpofition qu'elle montre
de prendre part à la guerre qui vient de s'élever
, femblent annoncer qu'elle fe croit fûre de
fa paix avec la Turquie . Cependant fi le Grand-
Vifir qui s'y oppoſoit , a été déposé , on voit
le Capitan- Bacha tenir encore , & on connoît
fes difpofitions . Le Grand - Seigneur , malgré fa
campagne inutile , paroît le regarder toujours
comme un homme néceffaire à fa marine ; il l'a ,
dit- on , chargé de prendre toutes les mesures
qu'il jugera néceffaires pour l'honneur & la-fureté
de l'Empire fur la mer Noire & fur la mer
Blanche . Il a ordonné en même tems de travailler
à l'augmentation de fes flottes , & il fait marcher
de nouveaux corps de troupes vers les bords
du Danube. Mais fi ces ordres & ces mouvemens
jettent quelque incertitude fur l'iffue des négociations
, elles n'en continuent pas moins ; on
ne défefpère pas du fuccès , & la conduite ferme
de la Ruffie , la médiation qu'elle s'eft procurée ,
femblent prouver qu'elle n'en doute pas .
On n'eft pas auffi certain de la paix d'Allemagne
, on en parle beaucoup ; les Cours de
Verſailles & de Pétersbourg ont , dit- on , offert
leur médiation : on ajoute que l'Empereur & le
Roi de Pruffe l'ont acceptée , mais les négociations
qu'on annonce n'ont point encore commencé.
Les armées belligérantes font enfin entrées
dans leurs quartiers d'hiver. Le Roi de Pruffe
a établi le fien à Breslau ; celui du Prince Henri
eft à Drefde : la gauche de tout le cordon & des
( 321 )
poftes avancés a été confiée au Prince hérédi
taire de Brunfwick qui eft à Troppau ; le Prince
d'Anhalt Bernbourg pofté à Zittau , a le commandement
du centre , & la droite eft fous les
ordres du Lieutenant- Général Saxon , Comte
d'Anhalt , qui a fon quartier à Zwickau . Six régimens
de cavalerie qui ont fervi dans l'armée
combinée de Pruffe & de Saxe , font entrés dans
Ja Marche Brandebourgeoife , & le pays de
Magdebourg , pour faciliter leur fubfiftance en
y prenant des quartiers ; ils font fous les ordres
du Lieutenant- Général de Lollhoffel , qui s'eft
établi à Cotbus.
Les hoftilités fufpendues par la rigueur de la
faifon fur les frontières de la Bohême , continuent
dans la Haute - Siléfie ; l'Empereur a fait
dernièrement un voyage en Moravie. Ce Prince,
après avoir vifité les différens cantonnemens
de fes troupes en Bohême , avoit fait fes difpofitions
pour fe rendre à Egra , & voir l'état des
poftes établis fur les confins du Haut Palatinat ,
quand tout- à- coup il a changé fa marche ; le
7 de ce mois il partit de Prague pour aller en
Moravie ; le 14 il arriva à Freudenthal , &
le lendemain , accompagné du Général d'Elrichshaufen
, il alla reconnoître les poftes de
Schreiberfeifen Cronsdorf , Ebersdorf , Milkendorf
& Wolkendorf. Le 16 , il fe rendit à
Heidenpiltsch par Herlitz & Tefchen ; on s'attendoit
que ce voyage donneroit lieu à quelque
entrepriſe contre les poftes Pruffiens ; on ne s'eft
pas trompé après le départ de l'Empereur , &
le jour même de fon arrivée à Vienne , les Autrichiens
ont tenté une attaque dans les environs
de Jagerndorf. » Ils avoient , écrit- on de la Siléfie
, raffemblé un corps de 10,000 hommes ,
dans le deffein de furprendre la garnifon de Jagerndorf,
confiftante en quatre bataillons , parmi
lefquels fe trouve celui de Steinwehr. Le Prince
Os
( 322 )
héréditaire de Brunswick en ayant été inftruit à
tems , renforça cette garnifon , & fit pofter en
avant les régimens logés dans les environs , au
moyen de quoi la ville fe trouva au centre de ces
troupes. Il plaça dans les bois fitués fur les
flancs , quelques efcadrons de cavalerie pour
couper la retraite aux ennemis. Ces difpofitions
étant faites , il les attendit ; ils parurent le 23 à
quatre heures du matin , & commencèrent l'attaque
qui dura jufqu'à s heures du foir. Les Autrichiens
ne s'attendant pas à une défenſe auffi
vigoureuſe , & fe voyant d'ailleurs prefqu'entiérement
entourés par les Pruffiens , fe retirèrent
en défordre , laiffant beaucoup de morts fur le
champ de bataille , & abandonnant 10 pièces
de canon ; on porte le nombre des prifonniers à
1000. Du côté des Pruffiens , le bataillon franc
de Steinwehr a beaucoup fouffert .; le Colonel ,
le Major & prefque tous les Officiers de l'Etat-
Major ont été tués «.
Cette entrepriſe hoftile en annonce de nouvelles
, qui auront vraisemblablement lieu pendant
le cours de l'hiver , à moins que les négociations
en commençant ne les fufpendent toutà-
fait ; en attendant qu'elles foient ouvertes , on
- voit les deux Puiffances redoubler leurs préparatifs
pour la campagne prochaine . Dans les
Etats héréditaires , on fait des levées confidérables
; on ne les porte pas à moins de 72,000
hommes , & ce nombre n'eft peut- être pas
trop fort pour mettre les armées Impériales
en état de faire face aux forces réunies de la
Pruffe , de la Saxe & de la Ruffie . On évalue à
3 millions de florins par mois , la folde des troupes
Impériales , fans compter les frais pour le
tranfport des vivres & des munitions de guerre.
On travaille en Bohême à l'exécution de plufieurs
ouvrages , pour empêcher l'ennemi d'y
pénétrer de nouveau s'il fe le propofe ; on tire
( 323 )
une ligne depuis Toplitz jufqu'à Leitmeritz .
20,000 payfans qui y font employés , reçoivent
chacun 12 kreutzers ( environ 8 fous 2 deniers
) par jour; on a fait des abbatis dans tous
bois fur les frontières par- tout où il y a quel
que paffage , & de grands foffés garnis de chevaux
de frife dans les campagnes.
On affure que la Tranfilvanie , à l'exemple de
la Hongrie , s'eft affemblée pour fournir des
troupes aux armées Impériales & Royales ;
outre 3400 recrues & 1200 chevaux , elle donnera
gratuitentent 600 dragons armés , montés
& équipés , avec un million & demi de mefures
d'avoine . Selon les lettres de cette Province ,
on n'y eft pas fans inquiétude de la part des.
Ruffes , quoiqu'on n'ait pas encore apperçu
qu'ils aient fait aucun mouvement ; on craint
qu'ils ne tentent de la traverfer ; on ne pourroit
leur oppofer aucun obftacle; le pays eft dépourvu
de troupes & de munitions de guerre ; à peine
fe trouvoit- il le 15 de ce mois 6 canons & 500
hommes de troupes réglées à Hermanftadt. Il
n'y a dans la province que la milice Walaque ,
mais elle eft prefque toute entièrement compofée
de fujets de la religion Grecque , attachés à
la Ruffie , & qui font pénétrés de reconnoiffance
pour l'Impératrice , qui a fait conftruire
pour eux à fes frais une belle Eglife , à laquelle
elle a fait préfent de tableaux & d'ornemens en
or & en argent.
De RATISBONNE le 30 Novembre .
›
LES mémoires fur la grande queftion de la
fucceffion de Bavière fe multiplient ; on vient
d'en publier encore un fous ce titre : De l'Indivifibilité
de la Haute & de la Baffe- Bavière , d'après
les principes des louables Etats du pays. Ce
font les repréſentations que les Etats de ce Duché
ont faites à l'Electeur Palatin contre le dé-
O 6
( 324 )
-
membrement de leur pays. Elles font fondées
fur plufieurs actes exprès , émanés de leurs anciens
Souverains , & confirmés tant par l'Empereur
Louis IV en 1341 , que par fes fuccef
feurs , actes conformément auxquels la Hau
& la Baffe Bavière conclurent à Munich
1514 un Traité d'union & de Confraternité indivifible
.
on
Infqu'à préfent l'Electeur Palatin avoit gardé
le filence au milieu des déductions multipliées
de tous les Prétendans à la fucceffion de Bavière
; il vient de répondre à celles de la Cour
de Saxe par un mémoire intitulé : Réfutation
abrégée , mais folide , du mémoire ayantpour titre:
Prétentions bien fondées de la Cour Electorale de
Saxe fur la fucceffion de Bavière. Les pièces juftificatives
jointes à ce Mémoire font au nombre
de quatre. La première eft l'acte de renonciation
de l'Electrice douairière de Saxe.
On attend avec impatience l'ouverture des
négociations pour le rétabliffement de la paix ;
on croit que l'attente de ces négociations eft le
feul motif qui a fait différer de porter à la Diète
la conteftation au fujet de la Bavière . Quoique
l'Empereur ait pris une part très - active à la guer
re , puifqu'il a été lui - même à la tête des armées
Impériales pendant la campagne dernière ; politiquement
il n'en a pris aucune ; les Mémoires
font au nom de l'Impératrice- Reine ; les Envoyés
de Bohême & d'Autriche feuls ont rompu
toute liaison avec ceux de Pruffe , de Saxe & de
Deux - Ponts , qu'ils n'invitent plus à leurs affemblées
; le Commiffaire Impérial , Prince de
la Tour & Taxis , continue de les recevoir. Ce
Prince qui paffe tous les étés à Donauftauf, eft
de retour ici depuis 15 jours. Avant ſon arrivée,
les Envoyés de Saxe & de Brandebourg lui
firent une vifite à fon château de plaisance ; ils
lui dirent que , quoique l'Empereur eût paru
( 325 )
prendre part à la guerre perfonnellement avec
l'Impératrice-Reine , & foutenir comme partie
principale les droits prétendus de la maifon
d'Autriche; ils efpéroient que comme le pofte de
Commiffaire principal Impérial , n'avoit aucun
rapport avec la co- Régence des Etats d'Autriche,
S. A. S. fe conduiroit avec eux autrement
que les Miniftres de Bohême & de Hongrie.
Ce Prince leur répondit que n'ayant reçu aucun
ordre de l'Empereur de rompre tout commerce
avec eux , il fe feroit un plaifir de le continuer
& de les inviter à fa table & aux affemblées
qui fe tiendroient chez lui ; il leur a tenu parole :
& les a fait inviter plufieurs fois , depuis qu'il
eft de retour.
Fin de la Déclaration du Roi de Pruffe.
» Le refus d'une propofition fi contraire à la gloire
de S. M. & aux droits de fa Maiſon , peut- il & doit- il
avec raiſon la faire foupçonner de vues d'aggrandiffement
? N'eft- ce pas au contraire la Cour de Vienne ,
qui , par un reproche fi infidieufement amené , veut
détourner l'atention publique de fon entrepriſe irrégulière
& de fes propres vues d'aggrandiffement injufte
? La balance dans l'Empire , & en particulier en
Franconie & dans les cercles voisins , eft-elle réellement
expofée à quelqu'atteinte par la réunion des
Margraviats avec l'Electorat ? Une telle confidération
, fût- elle elle fondée , pourroit - elle même autorifer
à s'opposer à l'exercice d'un droit bien acquis ?
Est- ce férieufement que la Maifon d'Autriche , avec
fa prépondérance notoire , peut parler du danger de
l'équilibre ? A-t-elle eu cet équilibre & le bien de
l'Empire fincèrement à coeur , lorfqu'elle a d'abord
offert au Roi de difpofer des pays de Franconie à
fon gré , pourvu qu'il lui laifsât prendre de la Bavière
tout ce qu'elle vouloit , & lorfqu'elle lui a fait
enfuite à la place de la propofition rejettée cette
autre propofition illufoire ? Cette propoſition peut(
326 )
elle à juste titre paffer pour un facrifice fait à l'Empire
, ou n'eft-elle pas uniquement deſtinée à ſe venger
de l'oppofition que S. M. fait à la Cour de
Vienne , dans l'affaire de Bavière , où à l'entraîner
encore dans fes vues ? En rejettant une demande fi
injufte à tous égards , & du moins très- prématurée ,
quand même on mettroit à côté la queftion de droit ,
le Roi a-t-il bleffé les droits de perfonne , & a-t-il
troublé par-là le repos de l'Allemagne ? N'eft- ce pas
plutôt la Cour de Vienne , qui , en faisant une demande
pareille , empiète fur la liberté & les droits
des familles illuftres de l'Empire , & trouble parlà
la tranquillité générale ? N'eft- ce donc pas avec
S. M. le Roi de Pruffe , plutôt qu'avec S. M. I. R.
que les illuftres Etats de l'Empire & les Hauts Garans
de la paix de Weftphalie , ont fujet de fe réunir,
pour fauver & garantir les droits & les intérêts
énormément léfés de tant d'illuftres Maifons , & la
conftitution de l'Empire d'Allemagne exposée au
danger le plus éminent.
Après avoir montré de la manière la plus convainquante
, que le Roi n'a pu accepter les propofitions
alternatives & contradictoires , qui lui ont
été faites à Braunau , fans le facrifice ou de fes propres
droits ou de ceux des héritiers naturels de
Bavière , on répondra encore aux points foi- difant
effentiels contenus dans la repréſentation Impériale ,
par lefquels , fans les prouver , la Cour de Vienne
prétend juftifier fes procédés à l'égard de la Bavière
& attaquer ceux du Roi . On ne le fera ici
que préalablement & en peu de mots , en
fe rapportant
en partie à la réponſe détaillée qu'on fera
au Manifefte volumineux , & en partie à la Déclaration
que S. M. a adreffée le 3 de Juillet aux Etats
de l'Empire , qui contient déja une réfutation fuffifante
de tous ces points.
Il n'eft nullement conftaté que S. M. I. R. ait
conclu un accord libre & volontaire avec l'Electeur
Palatin , fur leurs prétentions réciproques à la
( 327 )
Bavière. Le contraire réfulte affez de l'occupation
de la baffe Bavière , faite à main armée , du propre
aveu du Miniſtère de Vienne , des énoncés peu équivoques
de la Cour de Manheim , enfin de la nature
même de la prétention Autrichienne , prife pour
bafe de la convention , & qui eft telle par fon infuffifance
manifefte , qu'il eft impoffible que l'Electeur
y ait donné les mains fans contrainte & fans
perfuafion artificieuſe , ou fans s'expofer à d'autres
reproches fondés de la part de fa Maifon . Mais en
fuppofant même , que l'Electeur Palatin ait conclu
librement la convention du 3 Janvier , il eft tou-
-jours incontestable , qu'il n'a pas eu le droit de céder
, fans le confentement de tous les autres Princes
de la Maifon Palatine , à une Maifon étrangère , qui
n'y a aucun droit , la partie la plus importante d'une
fucceffion , appartenante par des pactes indiffolubles
& un fidei-commis de famille inaliénable , non à lui
feul , mais à toute la Maiſon Palatine , S. A. E. n'en
ayant que l'ufufruit & tous les autres Comtes Palatins
en ayant déja la co - feigneurie ou le domaine
conjointement avec lui. L'Electeur n'a pas même
pu faire une ceffion pareille pour fa vie . Une telle
convention eft nulle en elle-même. L'empire ne peut,
fans s'expofer aux plus grands dangers , accorder à
un Empereur ou à fa famille de fe prévaloir de leur
puiflance , pour s'emparer des fucceflions échues
dans les Maifons fouveraines de cet Empire , ne fûtce
qu'à titre de conventions faites à vie . Il feroit
bien difficile aux héritiers légitimes à l'expiration de
ce terme de recouvrer ce qui leur feroit dû . S. M.
I. R. n'a d'ailleurs jamais déclaré pofitivement ne
vouloir conferver la Baffe-Bavière que durant la vie
de l'Electeur Palatin . & de fa poftérité mâle. La
Cour de Vienne a au contraire foutenu à diverfes
reprifes , que M. l'Electeur Palatin avoit contracté
pour lui & pour tous fes fucceffenrs & que ceux - ci
étoient tenus de remplir cet engagement. On prouvera
ailleurs , & il ne fera pas difficile de le faire ,
( 328 )
que cet arrangement prétendu libre & amical , né
tend pas à moins qu'à violer directement la paix de
Veftphalie dans fon article 4 , §. 9 & 10 , ainfi
que la capitulation Impériale , fpécialement dans
Farticle 1 , §. 2 , l'article 4 , § . 13' & l'article 21 ,
§. 6 , 7 , 8. Ces loix n'obligent pas moins l'Impératrice
- Reine , comme Etat de l'Empire , que l'Empereur
même , & la conféquence naturelle en eft , qu'en
les violant on fappe & détruit par fes fuites toute la
conſtitution de l'Empire. ·
S. M. I. R. déclare qu'elle ouvre à M. le Duc des
Deux- Ponts la voie de la juftice , pour y débattre
fes droits , & qu'elle l'y provoque même . Mais
n'eft- il pas palpable , que ce n'eft qu'en apparence ,
pour gagner du tems , pour laffer ce Prince par
les embarras d'un procès faftidieux , & pour le
forcer enfin à un accommodement pernicieux ? Les
prétentions Autrichiennes fur la Bavière font fi ouvertement
forgées à plaifir , & deftituées de tout
fondement , que tout particulier qui en porteroit
de femblables devant les tribunaux feroit renvoyé
fans plainte admife , & il feroit même puni pour
vouloir entamer un procès frivole & pour avoir
commencé par prendre poffeffion de fon chef.
Si malgré tout cela la Maifon Palatine doit encore
plaider fes anciens droits héréditaires contre
la Maifon d'Autriche ; l'Impératrice- Reine n'eft pas
fondée à commencer par prendre poffeffion de l'objet
litigieux , & elle ne peut provoquer M. le Duc
de Deux-Ponts à prouver en juftice fes droits fur la
fucceffion de Bavière. Il faudroit au contraire , felon
toutes les loix , que la Maiſon Palatine , ayant la
préfomption de droit pour elle , reftât ou für remife
jufqu'à la décifion du procès en poffeffion de
toute la fucceffion féodale de Bavière. Ce feroit
alors , non aux Comtes Palatins , mais à l'Impératrice-
Reine , porter plainte & à prouver les droits
prétendus par les voies légales . Cependant & avant
tout il faudroit dans ce cas convenir avec la concur
à
( 329 )
tence de tout l'Empire , du tribunal impartial qui
jugeroit ce procès important. Il eft impoffible de
le porter devant les tribunaux ordinaires de l'Empire
, qui font fous la préfidence & l'autorité de
l'Empereur. S. M. I. ne peut , & elle ne voudra pas
fans doute , paroître comme juge dans une caufe qui
la concerne de fi près , & dans laquelle elle agit
actuellement comme partie principale en fa qualité
de co- Régent des Etats Autrichiens.
On ignore que S. M. I. R. ait offert une ſatisfaction
entière à M. l'Electeur de Saxe , quant à la
portion de Straubingen. Mais comment S. A. E. de
Saxe pourroit-elle auffi entrer en matière avec S. M.
I. R. , tant que celle- ci n'eft pas dans une poffeffion
légale , mais feulement violente , de la portion
de Straubingen , & tant qu'il n'eft pas décidé fi
S. M. gardera ou ne gardera pas cette portion ?
C'est donc toujours avec fondement que l'Electeur
de Saxe fe plaint de ce que la Cour de Vienne ,
Occupant une partie fi importante de la Bavière ,
met la Cour Palatine hors d'état de la fatisfaire
fur fes prétentions allodiales.
MM . les Ducs de Mecklenbourg ne demandent
rien à S. M. I. R. , il eft vrai , mais ils fe plaignent
avec tout l'Empire , que S. M. a faifi le
Landgraviat de Leuchtenberg , fur lequel ils ont
des prétentions , & qu'elle en difpofe arbitrairement
, ainfi que des autres fiefs , qu'on prétend
être dévolus à l'Empire par l'extinction de la bran
che maſculine de Bavière , fans avoir fait légale.
ment rechercher , fi ces fiefs font vraiment ou
verts à l'Empire , & fans avoir obfervé ce que
la Capitulation Impériale preferit de faire en pareil
cas avec la concurrence de l'Empire , fuivant les
§. 10 & 11 de fon article 11 ..
C'est donc fur les faux titres d'une prétention
mal-fondée , & d'une convention illégale & forcée
, que LL. MM. II . , qui ne repréfentent ici au
fonds qu'une feule & même perfonne , fe font
( ( :330 )
attribuées une grande partie de la fucceffion de
Bavière , qui leur eft tout- à- fait étrangère. Elles
ont ôté par force à la Maiſon Palatine la poleffion
de fon patrimoine. Elles s'en font emparées
par la voie des armes , & fans attendre une décifion
légale ; elles ont déclaré publiquement d'avance
, qu'elles s'opppoferont à la fucceffion légitime
de la Maifon de Brandebourg aux Margraviats
qui
donc
les premières
troublé
le repos
de l'Allemagne
,
& elles
le font
rendues
coupables
d'une
infraction
manifeſte
de la paix publique
& de la paix de Weftphalie
. Ce n'est
donc
pas le Roi qui le premier
a
pris
les armes
. S. M. en qualité
d'Electeur
, de
Prince
de l'Empire
, de partie
contractante
, & par
conféquent
auffi
garant
de la paix de Weftphalie
&
de toutes
les loix
de l'Empire
, eft pleinement
en
droit
, elle eft même
appellée
à s'oppofer
par ce
même
emploi
des armes
à l'infraction
que la Maifon
d'Autriche
fait de la paix
publique
, & au démembrement
violent
& illégal
de la Bavière
, pour
défendre
& fauver
autant
qu'il
dépend
d'elle
la conftitution
de l'Empire
, & les droits
léfés
des Princes
opprimés
les amis
& fes alltés
. S. M. fe flatte
que
les illuftres
Etats
de l'Empire
& les Hauts
- Garans
de la paix
de Weftphalie
, convaincus
de la folidité
de tout
ce qu'on
vient
d'expofer
, ne balanceront
pas plus
long-tems
de faire
caufe
commune
avec
elle pour
porter
la Cour
de Vienne
, non feulement
par de férieufes
repréſentations
, mais
auffi
par dés
moyens
plus
efficaces
, à reftituer
la fucceffion
de
Bavière
à fes héritiers
naturels
& légitimes
, & à ne
plus
s'arroger
de difputer
à la Maifon
de Brandebourg
la liberté
de difpofer
à fon gré de la fucceffion
de fes pays
héréditaires
. C'eſt
le vrai & le
feul
moyen
de rétablir
le repos
que
la Cour
de
Vienne
a troublé
en Allemagne
. S. M. efpère
que
les illuftres
Etats
de l'Empire
ne différeront
pas
plus
long - tems
de fe déclarer
patriotiquement
à la
lui reviennent en Franconie. LL. MM. II. ont
( 331 )
Diète fur ce point & fur tout ce qui concerne la
fucceffion de Bavière «<<.
DE FRANC FORT , les Décembre.
ON écrit de Berlin que le 20 du mois dernier
l'Académie Royale des Sciences & des
Beaux- Arts , tint une féance publique à 4 heures
après midi , pour rendre un dernier hommage
à la mémoire de M. de Voltaire. L'affemblée
fut nombreuſe & brillante ; le Prince Frédéric
de Pruffe , le Prince Charles de Heffe-
Caffel , plufieurs Miniftres d'Etat , & la plupart
des Miniftres étrangers fe trouvèrent à
cette affemblée . M. Tibout fit la lecture de
l'éloge de ce grand homme , qui dura environ
une heure.
On lit dans un de nos papiers les détails
fuivans fur la ville de Berlin : » Cette Ville
fi célèbre de nos jours , & qui mérite de l'être à
tant d'égards , étoit fi peu confidérable , il y a
un fiècle , que les Hiftoriens ne la citoient
même pas. Braun entr'autres , dans fon Théâtre
des grandes Villes , imprimé en 1588 , Romanus
en 1595 , ni Gottfred dans fon Archontologie
Cofmique , publiée en 1646 , n'en firent
aucune mention . Les chofes ont bien changé
de face. Aujourd'hui cette Ville a 4546 toifes ,
ou environs lieues de France , de circuit. On
y compte 32 Eglifes , 9695 maifons , dans le
nombre defquelles on remarque plufieurs édifices
confidérables , quelques- uns très- magnifiques
, & fur-tout un Arfenal fuperbe ; vers la
fin de 1777 , il y avoit dans Berlin 140,719 Habitans
, dont 5246 François , 1152 Bohèmiens
& 4145 Juifs . On eftimoit alors les maifons
des particuliers à 16 millions d'écus , ( l'écu
évalué à 4 livres de France ) . Les ouvrages des
Fabriques & des Manufactures , furent , dans
le même- tems , évalués à 4,763,636 écus , dont
( 332 )
on employoit pour 3,407,398 dans les Etats de
Pruffe , & on en exportoit pour 1,608,988 . La
valeur de la porcelaine , du tabac & du fucre
n'eft pas comprife dans cette eftimation , ainfi
que celle de quelques autres Fabriques . Le pont
de pierre , morceau fuperbe & très - hardi d'Architecture
, eft le 4e . que le roi de Pruffe a fait
conftruire dans la Capitale. On porte à plufieurs
millions d'écus la valeur des nouveaux bâtimens
que le roi a fait conftruire à Berlin &
à Potsdam ; les maifons qu'il a fait bâtir dans
cette dernière Ville , pour des particuliers , ont
coûté feules 1,224,544 écus «.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 20 Novembre.
LES adreffes des deux Chambres du Parlement
en réponſe au difcours du Roi , ont été
préfentées le 27 & le 28 du mois dernier.
Nous avons parlé des vives oppofitions faites
dans l'une & dans l'autre aux complimens qu'on
propofoit de faire à l'adminiftration au nom
du peuple : le difcours du Lord George Gordon
fut un des plus violens qui furent prononcés
dans la Chambre des Communes. Après avoir
déclaré qu'il ne croyoit pas qu'il fût raifonnable
d'en faire beaucoup à un gouvernement
fous lequel la Grande - Bretagne avoit été rendue
méprifable aux yeux de la France , l'amitié ,
le commerce & l'affiftance de l'Amérique lui
avoient été ravis à jamais , il ajouta :
» La détreffe du peuple au-dedans , fes poffeffions
négligées au - dehors , permettent - elles à fes 1epréfentans
de complimenter S. M. & d'approuver fa
´conduite ? La féliciterons -nous fur fon combat naval
, fur fa retraite par terre , fur la troifième année
de l'indépendance de l'Amérique ? La remercieronsnous
des honneurs & des richeffes qu'elle a accumu(
333 )
lées fur fes favors pendant le cours de cet été , &
en particulier fur le noble Lord au cordon bleu ,
( le Lord North , ) qui préfide fenfiblement au démembrement
de l'Empire ? Nous réjouirons- nous
d'avoir appris que la gracieufe intention de S. M.
eft de continuer la guerre d'Amérique ? Déclareronsnous
que nous fommes prêts à impofer de nouvelles
taxes fur le peuple que nous repréfentons ? Répondrons-
nous que le peuple les payera fans fe révolter
? Nos Conftituans ont déja fouffert long- tems
& avec patience une fur- impofition graduelle de
taxes ; mais ils la trouveront bientôt infupportable ,
en voyant fans ceffe les revenus de l'Etat prodigués
en penfions données aux fujets les moins dignes ,
& leur commerce avec l'Amérique anéanti ; craignons
qu'ils ne tentent d'imiter l'exemple de leurs
Concitoyens révoltés avec fuccès contre ce Gouvernement
, pour fe mettre fous la protection d'un
Congrès fage & vertueux. On a beaucoup parlé
des Confeillers de S. M. je leur ai toujours marqué
mon oppofition , & j'ai de leurs talens publics
une auffi mauvaiſe opinion que puiffe l'avoir
aucun Membre de ce côté de la Chambre. Ce
font les ferviteurs de S. M. qui , depuis fon avènement
au Trône , les a tirés de tous les partis
divers ; je les crois felon fon coeur ; conformément
à fes defirs , ils ont fait la guerre aux Colonies ,
& l'Amérique eft aujourd'hui à- peu- près perdue
pour la Grande-Bretagne. Leur conduite les a rendus
méprifables aux yeux de leurs Concitoyens ;
ils ne peuvent compter que fur la faveur & la
fermeté de leur maître , & je ne vois pas encore
de changement à eſpérer ; car S. M. n'abandonnera
pas les ferviteurs dans leur détreffe , & je n'entends
pas dire que le peuple penſe à choisir un
Congrès ou à proclamer un Protecteur. Mon humble
opinion eft que les circonftances demandent
hautement qu'on préfente au Roi des remontrances ,
dans lesquelles on déduira les griefs fans exemple
( 334 )
qui nous affiègent fous le gouvernement de S. M.
Lorfque le peuple fera difpofé à demander qu'on le
foulage , je l'accompagnerai avec le plus grand plaifir
; mais on ne me verra pas faire des complimens
tandis que notre devoir eft de demander qu'on
nous rende des comptes ".
Ces clameurs & ces reproches n'ont pas
empêché que le Roi n'ait trouvé dans les
adreffes les complimens des deux Chambres ,
& les affurances pofitives de leur approbation
& de leur zèle à concourir à toutes les vues
de l'adminiftration . Les Communes fur - tout
paroiffent s'empreffer de tenir parole ; elles
ont déja pris les fubfides en conſidération ;
el'es ont voté pour le fervice de l'année prochaine
70000 matelots , y compris 17,389 hommes
de marine & 4 liv. ft . par mois par chaque
homme pour leur entretien , & celui de l'artillerie
de mer . Ce feul objet fait un article
de dépenfes de 3,640,000 liv . ft. Ces réfolutions
n'ont pas paffé fans débats , dans lefquels
on a fait des reproches très- graves à l'adminiftration
; M. Lutrell Pavoit accufé d'avoir
retenu 450, cco liv. ft . des fommes accordées
en 1772 pour le fervice de la marine ; les Miniftres
fe juftifièrent en expofant l'emploi qui
avoit été fait de ces fommes .
Les Amiraux Keppel & Pallifer , dont la
querelle a fait quelque bruit , fur- tout depuis
la lettre que ce dernier a fait inférer dans
nos papiers publics , fe font empreffés d'expofer
au Parlement leur conduite dans l'affaire
du 27 Juillet dernier contre la flotte de Breft.
Le premier déclara qu'il fe jugeoit à l'abri de
tout reproche d'avoir manqué à fon devoir
pendant cette journée , & ajouta que le fignal
pour recommencer le combat avoir été déployé
fur fon vaiffeau depuis les 3 heures de
l'après - midi jufqu'au foir . L'Amiral Pallifer
( 335 )
ne nia point ce fait ; mais il dit qu'il n'avoit
pu y répondre , parce qu'il avoit été obligé à
une multitude de manoeuvres pour remettre fa
divifion en état , parce que , quoiqu'elle eût
été la derniere engagée dans l'action , elle
avoit été la plus maltraitée. Ces deux Amiraux
quo que mécontens l'un de l'autre , fe rendirent
réciproquement juftice quant à la valeur
& aux talens. Le Parlement fe contenta de les
écouter fans rien décider ; mais on croit que
cette affaire ne tardera pas à être repriſe , & que
quelques membres infifteront fur des détails qui
pourrontjetter quelque jour fur cette affaire dans
laquelle nous nous attribuons l'avantage , quoique
le compte qu'en rendit dans le tems l'Amiral
Keppel lui-même , prouve l'exactitude de
la relation donnée en France de la même
affaire .
Le Général Burgoyne n'eſt pas refté dans
l'inaction dans les premières féances ; on l'a
entendu renouveller fes plaintes contre le Miniſtère
en général & contre le Lord Germaine
en particulier. Il a appris à la nation que le
5-Juin dernier , il reçut un ordre du Roi qui lui
fignifioit que fon intention étoit qu'il retournât
auprès de fes troupes auffi tôt que fa fanté le
lui permettroit. Cet ordre lui fut répété quelque
tems après ; mais , n'y trouvant pas une
injonction formelle , il avoit différé de s'y
conformer. Il repréfenta qu'il y avoit peu d'équité
dans le procédé des Miniftres cui cherchoient
à l'éloigner dans le tems qu'il fubfiftoit
entr'eux & lui un différend à raifon du
refus qu'ils faifoient de lui accorder les moyens
de fe laver de la tache qu'ils avoient imprimée
eux mêmes à fa réputation I propofa en conféquence
que le Roi fût fupplié par une adreffe
de faire remettre à la Chambre des copies ou
des extraits de tous les papiers reçus par le
( ༣༣༦. )
Secrétaire du département de l'Amérique , de
la part du Général Burgoyne depuis la fignature
de la convention de Saratoga , ainfi que
des lettres écrites par les autres Commandans ,
relativement à cette convention . Cette propofition
paffa d'une commune voix , & l'adreſſe
fut ordonnée.
Parmi les difcours qui ont été faits à la
Chambre des Communes depuis l'ouverture du
Parlement , celui dont on recherche les détails
avec le plus de curiofité , eft celui du
Gouverneur Johnftone . Comme il revient
d'Amérique où il avoit été envoyé en qualité
de Commiffaire , on regarde ce qu'il a pu dire
comme ce que nous avons de plus inftructif
fur la véritable fituation de nos affaires dans
cette partie du monde. Mais les gens de fens
froid , qui fe contentent de gémir fur les malheurs
de la nation , fans prendre parti pour
ou contre l'adminiſtration , ſemblent perfuadés
que le même homme qui a forcé par fa conduite
le Congrès à refufer de traiter avec lui ,
n'en a pas changé en Europe , & que les prétendues
informations qu'il s'empreffe de donner
, ont été rédigées dans le Confeil de St.
James ; les déclamations qu'il fe permet contre
l'adminiftration en général , qu'il accufe d'avoir
caufé la guerre d'Amérique , & d'en avoir
retardé la foumiffion , ne leur paroiffent point
une objection difficile à lever ; on fait que ce
n'eft pas la première fois qu'elle a permis à
ceux qu'elle emploie fecrètement pour fon fervice
, de la décrier ; ce qui fait croire que
M. Johnstone eft un de fes inftrumens , c'eſt
qu'en effet il s'attache à faire regarder la foumiflion
de 1 Amérique comme très poffible ;
il repréfente les Américains rebutés de la
guerre , attachés à leur mère- patrie , & n'attendant
qu un fuccès de la part de celle - ci
pour
( 337 )
pour déferter les drapeaux de Washington ,
& fe réunir aux troupes Royales . Il a dit pafitivement
, & contre toutes les nouvelles venues
d'ailleurs , que les Commiffaires avoient
reçu l'accueil le plus flatteur à Philadelphie';
& il oppofe cet accueil à celui que le Comte
d'Estaing a , felon lui , reçu à Boſton , en renouvellant
les contes ridicules & puériles qu'on
a publiés depuis quelque tems , & dont la fauffeté
eft démontrée . D'après ce texte cependant
on s'eft empreffé de broder des nouvelles importantes
qu'on a publiées avec affectation
on n'annonce rien moins que la foumiffion de
8 Colonnies déja rentrées dans le devoir , & la
difpofition des autres à fuivre cet exemple.
Mais cette grande nouvelle ne s'eft pas fourtenue
long-tems ; on a appris que les Commiffaires
du Roi en Amérique font en route pour
revenir en Angleterre ; il n'y a pas d'apparence
qu'ils euffent quitté cette partie du monde,
s'ils avoient vu les Américains difpofés à accepter
les offres qu'ils ont été leur faire.
Cette dernière nouvelle qui a détruit toutes
les chimères dont on berçoit encore la Nation
, a donné lieu à une multitude de pamphlets
, où règne la plus grande violence . » Les
Membres de l'Oppofition , lit-on dans un de nos
papiers , ont pris , dans les deux Chambres
la réfolution de préfenter au Roi des remontrances
, dans lefquelles ils expoferont l'état
réel de la Nation , & les raifons pour lesquelles
S. M. ne peut en être informée legalement par la
la voie ordinaire ; & fi S. M. n'a pas égard
à leurs repréfentations , & qu'elle refufe d'éloigner
de fa perfonne les mauvais Miniftres qui
ont caufé la ruine de la Nation , ils abandonneront
tous leurs places au Parlement , & fe
retireront dans leurs terres , pour y confulter
avec leurs conftituans fur les moyens ultérieurs
25 Décembre 1778.
P
( 338 )
qu'il convient de prendre dans un état de crife
auffi alarmant «.
Les nouvelles reçues de l'Amérique & publiées
par le Ministère dans la Gazette ordinaire
de la Cour , du premier de ce mois ,
n'offrent rien de bien propre à confirmer les ef
pérances qu'on le plaît à donner depuis quelque
tems. Quant à la foumiffion prochaine du
Congrès , on peut en juger par la réponſe qu'il
a faite à la lettre fuivante du Général Clinton.
» M. il n'a fallu rien moins que les inftructions
pofitives de S. M. dont je vous envoie un extrait ,
pour me déterminer à vous importuner encore ou
le Congrès Américain , au fujet des troupes retenues
dans la nouvelle Angleterre , en contravention directe
à la convention fignée à Saratoga ; la négligence
avec laquelle on a accueilli les réquifitions
déja faites à ce fujet , n'a jamais eu d'exemple entre
des Parties belligérantes ; je demande itérativement
aujourd'hui que la convention de Saratoga foit remplie
, & en vertu d'une autorité exprelle que j'ai récemment
reçue du Roi & poftérieure à la date de
la dernière réquifition faite par les Commilaires du
Roi , j'offre de renouveller au nom de S. M. toutes
les conditions ftipulées par le Général Burgoyne à
l'égard des troupes qui fervent fous fes ordres . En
cela , mon intention eft de remplir mon devoir , nonfeulement
envers le Roi , aux ordres duquel j'obéis,
mais auffi envers le peuple malheureux dont les
affaires vous font confiées ; & qui , à ce que j'espère,
aura affez de droiture pour ne pas m'imputer les
conféquences qui doivent réfulter du nouveau fyftême
de guerre , qu'il vous plaît d'introduire «.
Le Secrétaire du Congrès lui répondit ainfi :
» M. votre lettre du 19 a été mife fous les yeux
du Congrès , & je fuis chargé de vous informer que
le Congrès des Etats- Unis de l'Amérique ne fait
point de réponse à des lettres infolentes « 11904
( 339 )
;
Ces deux lettres font les premières de celles
que contient la Gazette de la Cour. Les autres
n'offrent que les détails de différentes expédi
tions faites par le Général Clinton , foit en perfonne
, foit par fes Officiers , pour détruire des
provifions appartenant aux Américains
pour faire des fourrages dont il avoit befoin
dans le cours de ces expéditions on a furpris
quelques troupes , & on a brûlé un village.
Cette manière de faire la guerre n'eft pas propre
à réconcilier les Américains . Le Vice- Amiral
Gambier rend compte auffi de fes manoeuvres
pour feconder ces entreprifes . Il apprend que
l'Amiral Byron mit , le 18 Octobre , à la voile
de New-Yorck pour aller obferver les mou-
.vemens de l'efcadre du Comte d'Estaing ; mais
on fent ici que malgré tout ce que l'on dit de
l'état de fes forces , il ne peut faire autre chofe
que l'obferver on annonce auffi dans cette
lettre que le Commandant Hotham devoit ap
pareiller le 26 Octobre , avec les vaiffeaux de
guerre & les tranfports deftinés pour les Indes
Occidentales , on affure que les troupes embarquées
fur cette flotte , font au nombre de
5000 hommes ; elles diminuent d'autant celles
qui restent à New- Yorck ; mais la Cour qu'on
fuppofe avoir en vue de reprendre la Dominique
& d'attaquer les Ifes Françoifes , paroît
déterminée à facrifier à l'efpoir de fe venger ,
fes poffeffions fur le continent. Le dernier article
que nous offre la Gazette de la Cour , eft
la relation de la prife de la Dominique , donnée
par le Gouverneur Stuart. Il y a joint la
capitulation qu'il a faite avec le Marquis de
Bouillé , on y lit entr'autres l'article fuivant :
Attendu mon eftime particulière pour le Gou
verneur Stuart , & en confidération de fon ca
ractère , de la vieille amitié qu'il m'a infpirée
pour fa perfonne , & de notre liaifon , il aura
P 2
( 340 )
la liberté dé fe retirer où bon lui femblera ,
& de continuer à fervir fous fon Prinee . Signé,
le Marquis de Bouillé «.
De nouvelles lettres particulières reçues
depuis peu de l'Amérique confirment le départ
des Commiffaires Britanniques . Ils avoient publié
une longue proclamation comme un der
nier effort pour rappeller ce peuple à la dépendance
, en lui donnant 40 jours pour réfléchir ;
paffé ce tems , ils annonçoient qu'ils retourneroient
en Europe ; ils ont écrit enfuite au
Congrès pour lui demander fa derniere réponſe
en lui fignifiant que fur fon refus d'accepter
les propofitions qu'ils avoient faites , ils partiroient
pour l'Europe. Le Congrès leur a fait
répondre par fon Secrétaire , qu'il leur founai
toit un bon voyage. On ajoute qu'en conféquence
ils font partis.
Le Parlement paroît déterminé à prendre en
confidération leur dernière proclamation qui
a été dénoncée à la Chambre Haute , comme
une pièce d'une atrocité déshonorante pour la
nation .
ÉTATS-UNIS DE L'AMÉRIQUE SEPT.
De Philadelphie le 30 Septembre. Le Congrès
a pris hier & fait publier aujourd'hui plufieurs
réfolutions honorables aux Officiers qui ont conduit
& dirigé l'affaire de Rhode- Inland . Il a
approuvé la retraite faite à Rhode- Ifland par
le Général Sullivan ; il reconnoît qu'elle a été
faite à tems & bien conduite ; il fait fes remerciemens
au Général , aux Officiers & aux
troupes ; il fent le prix des efforts patriotiques
faits par les quatre Etats Orientaux dans cette
expédition ; le Préfident eft chargé d'informer
le Marquis de la F.... » que le Congrès fent
comme il le doit , le prix du facrifice qu'il a
fait de fon inclination perfonnelle en entrepre(
341 )
>
nant le voyage de Bofton dans la vue de fervir
les Etats , dans le moment où l'on attendoit
journellement l'occafion de le voir acquérir de
la gloire aux champs de Mars ; que la bravoure
qu'il a marquée à fon retour , en entrant
dans Rhode- lfland , tandis que la majeure partie
de l'armée fe retiroit , & fa bonne contenance
en dirigeant la retraite des piquets & des pof
tes avancés , méritent l'approbation particulière
du Congrès «. Le Major Morris , Aidede-
Camp du Major-Général Sullivan , qui avoit
apporté la nouvelle du combat du 29 Août ,
dans lequel les forces Britanniques furent repouffées
, a été élevé au grade de Lieutenant-
Colonel.
Par une autre réfolution , le Congrès a ordonné
qu'il fera avancé au Colonel Beatty ,
Commiffaire-Général des prifonniers , la fomme
de 50,000 dollars en efpèces , pour l'ufage des
prifonniers qui font entre les mains de l'ennemi
, & pour la liquidation des dettes de ceux
qui font échangés , & que le Commiffaire , Général
rendra tous les mois compte de fes dépenfes
au bureau du tréfor.
,
Trentown , du 10 Octobre. Les Commiffaires
Britanniques , réduits actuellement à trois depuis
le départ du Gouverneur Johnſtone , ont
publié , le 3 de ce mois une nouvelle proclamation
ou manifefte,qu'ils annoncent comme
leur dernier effort pour ramener ces Etats à la
dépendance de la Grande - Bretagne : ils l'adreffent
aux Colonies en général , & à tous les
habitans en particulier qu'ils exhortent à fe
foumettre . Ils y renouvellent les anciennes propofitions
qui ont été déjà rejettées . Ils enjoignent
au Congrès de révoquer l'acte d'indépendance
dans le délai de 40 jours , qui commencent
le 2 de ce mois , & finiffent le 11 du
mois prochain inclufivement; paffé ce tems , ils
P 3
( 342 ))
2
menacent de maffacrer , brûler , couler bas &
détruire les perfonnes & les chofes qui tomberont
entre leurs mains. » On appelle ce teltament
ou acte de dernière volonté des Com
miffaires , un manifefte ; ils y annoncent leur
intention de retourner en Angleterre ; & après
avoir appellé rebelles les Etats - Unis , ils en
appellent , felon leur ufage , du Congrès au
peuple , quoiqu'ils n'ignorent pas que leurs
fentimens font les mêmes : mais en feignant
de l'ignorer , ils fe réfervent le droit de
dire en Angleterre que le peuple & le Congrès
font divifés , & que la crainte feule du
dernier , empêche le premier de ſe jetter dans
les bras de la mère- patrie. Ils ne manquent
pas , à leur ordinaire , de parler mal de la France
& de notre alliance avec cette Puiffance ; nous
ne pouvons trouver mauvais qu'ils s'en plaignent
amèrement car il eft de fait que cette
alliance a porté le dernier coup à la domination
Angloife dans ce pays . Ils nous offrent la
jouiffance de tous les priviléges compatibles avec
L'union de forces & d'intérêts mutuels , le pardon
de toute rebellion , foit de fait , foit de párticipation
, déclarant , cependant , que rien de
ce qui eft contenu dans leur manifefte , ne fignifie
& ne pourra être entendu fignifier que
l'on mettra en liberté aucunes perſonnes actuellement
en prifon , ou qui pourront y être mifes
pendant la durée de la rebellion . Ils paroiffent
étonnés que nous ne renoncions pas volontiers
à notre indépendance pour le plaifir de nous
foumettre au Gouvernement Anglois , qui nous
a traité avec tant de douceur & de bonté dans
les actes qui ont occafionné la guerre , dans
le cours de cette même guerre & dans fes
procédés envers nos prifonniers Enfin , ils nous
accordent , comme autrefois le Prophête aux
habitans de Ninive , 40 jours de repentir , après
( 343 )
lefquels , fi nous n'en profitons pas , nos nouveaux
Etats feront détruits à l'inftant & pour
jamais «
Il ne manque à ces menaces que les forces
néceffaires pour en faire craindre l'exécution.
Notre pofition actuelle , celle des troupes Royales
font trop bien connues pour que nous puiffions
douter de l'iffue de cette guerre. Leurs
dernières expéditions font calquées fur celles
qu'a faites fur l'arrière des Provinces de la Nouvelle-
Yorck & de Penfylvanie le Colonel Butler
, à la tête d'un certain nombre de Roya-
Jiftes & de fauvages ; elles ne fe font diftinguées
que par leurs ravages on les voit peu
empreffées de conquérir , mais avides de détruire
& de faire le mal pour le mal . Nous
finirons par les chaffer & les pourſuivre comme
des bêtes féroces , jufqu'à ce que nous en ayons
purgé le continent. Les troupes du Général
Washington ne prendront pas des quartiers
d'hiver ; elles ont de la bonne volonté ,
font difpofées à cantonner raffemblées dans des
baraques , prêtes à agir au premier moment
favorable : il ne peut manquer de s'en prétenter
dans le cours de l'hiver ; on fait que nos ennemis
font décidés à dégarnir New - Yorck pour
protéger leurs Ifles menacées ; les troupes qui
doivent en partir affoibliront l'armée du Général
Clinton , & l'inquiétude que donne la
flotte du Comte d'Estaing , obligera l'Amiral
Byron à fortir lui - même de Shandi Hook auffitôt
qu'il le pourra pour aller épier les mouvemens
des François , ces circonftances peuvent
offrir un inftant favorable pour un coup
de main , & fans doute , il ne fera pas négligé.
&
De Charlestown le 25 Octobre. Les nouvelles
de Bolton annoncent que la flotte Françoiſe
eft réparée , & qu'elle fe difpofe à fortir de
la rade au commencement du mois prochain
P4
( 344 )
avec des provifions pour 4 mois . On ne dit
point quelle eft la route qu'elle prendra ; mais
on fait que le Comte d'Estaing envoye fouvent
des exprès au Général Washington , & qu'il
en reçoit de très fréquents ; il n'eft pas douteux
qu'ils ne concertent le plan de leurs opérations
Il fe peur que fi de Général Clinton
envoie 5000 hommes de fes troupes à la Dominique
pour tácher de la reprendre & d'attaquer
enfuite les ifles Françoifes , le Comte
d'Estaing prendra des mesures pour faire échouer
fes entrepriſes ; il n'eft pas douteux , en ce cas ,
que l'Amiral Byron ne fe difpofe à le ſuivre ,
& que le Vice- Amiral François, qui n'attend que
le moment de livrer un combat décifif , que
les vents & les tempêtes ont feuls empêché
jufqu'à préfent , ne faffe tous les efforts pour
le décider à s'écarter de New - Yorck , où nos
troupes pourroient tenter plus sûrement une
nouvelle expédition qui réufira mieux que celle
de Rhode-Ifland . On s'attend à voir nos ennemis
évacuer ces deux ifles ; on prétend même
que leur plan de campagne pour l'année prochaine,
eft de ne fe fixer nulle part, & de fe jetter
à l'improvifte , à la faveur de leurs vaiffeaux
fur les côtes les moins défendues , & de porter
le ravage de Province en Province ; ils fe
flattent d'être renforcés dans le cours de ces
expéditions par quelques - uns de leurs corps ,
prifonniers parmi nous , & fur - tout par une
partie de l'armée de Burgoyne ; mais ce pian
s'ils l'ont formé , a été éventé trop tôt ; les
prifonniers ont été écartés des côtes & envoyés
dans l'intérieur du pays , de manière
qu'il eft impoffible d'aller à eux , & difficile
à eux de fonger à rejoindre les Anglois . L'armée
du Général Burgoyne a été transférée de
Cambridge à Rutland ; on n'a laiffé fur Profpect-
Hill que quelques Allemands , qui ne don
( 345 )
nent ancune inquiétude , & qui paroiffent plus
difpofés à fe naturalifer en Amérique , qu'à fervir
nos ennemis ou à retourner dans leur patrie .,
.
FRANC E. •
8
De VERSAILLES , le 20 Décembre.
HIER , à 11 heures & demie du matin , la
Reine eft accouchée heureufement, d'une Princeffe.
La Princeffe nouveau - née fe porte à
merveille , & S. M. eft auffi - bien que fon état
peut le permettre . Le jour où cet heureux évènement
est arrivé , a rappellé que Philippe ,
Duc d'Anjou , naquit auffi le même jour 19
Décembre 1683 .:
Le Prince Doria Pamphili , Nonce du Pape , eut
le 8 de ce mois une audience particulière de S. M. ,
à laquelle il préfenta le Comte Onesti , neveu dų
Pape , qui remit à S. M. un Bref de S. S. Le 11
S. M. donna en cérémonie la Barette au Cardinal
de la Rochefoucault , que M. de Tolozan , introducteur
des Ambaffadeurs , alla chercher dans les
carroffes du Roi & de la Reine ; ils le conduifirent
dans la Salle des Ambaſſadeurs , avec l'Abbé Comte
Onesti , d'où on monta enfuite au Château ; avant
la Meffe le Nonce du Pape fut conduit , avec les
cérémonies accoutumées , à l'audience publique du
Roi , qui defcendit après cela à ſa Chapelle , où
le Cardinal de la Rochefoucault fe rendit avec tout
fon cortège à la fin de la Meffe ; il fut reçu par le
Grand-Maître , le Maître & l'Aide des Cérémonies ,
il alla fe placer près du prié - Dieu du Roi & fe mit
à genoux fur un carreau. L'Abbé Comte Onefti ,
revêtu de fon habit de cérémonie , ayant remis
entre les mains du Cardinal le Bref du Pape , alla
prendre fur la crédence , du côté de l'Epitre ,
un baffin de vermeil fur lequel étoit la Barette
qu'il mit fur la tête du Cardinal , qui en la rece
vant fit une profonde inclination & le découvrit à
PS
( 346 )
2.
Tinftant. Lorfque le Roi fortit de la Chapelle le
Cardinal alla , dans la facriftie , revêtir les habits
de fa nouvelle dignité , après quoi il monta chez le
Roi pour remercier S. M. Il fut enfuite conduit
chez la Reine , où , après avoir prononcé fon dif,
cours , en approcha un ployant fur lequel il s'affit ;
la même cérémonie fut obfervée chez Monfieur &
Madame & les autres Princes & Princeffés de la
Famille Royale. Il fut reconduit enfuite à ſon hôtel
dans les carroffes du Roi . Le 12 le Prince Louis
de Rohan Guéméné reçut la Barette avec les mê .
mes cérémonies ; ce jour-là le Cardinal de la Rochefoucault
prêta ferment , le Cardinal de Guéméné
le prêta le 14.
Le 6 , la Marquife de la Rochelambert
Thevalles , la Comteffe de Montforeau & la
Marquife de Sainte-Marie , eurent l'honneur
d'être préfentées à LL. MM & à la Famille
Royale par la Comteffe de la Rochelambert ,
la Marquife de Touzel & la Marquife de Saint-
Aignan. Le 11, le Comte d'Adhemar , Miniftre
Plénipotentiaire du Roi à Bruxelles , de retour
par congé, eut l'honneur d'être préſenté au Roi
par leMiniftre des Affaires étrangères . Le Comte
O-kelly , Miniftre Plénipotentiaire du Roi auprès
du Duc de Deux-Ponts , de retour auffi par
congé , fut préfenté au Roi le 13 .
L'Académie Royale des Sciences , précédée
par le Marquis de Paulmy , a eu l'honneur de
préfenter au Roi , à la Reine , à Monfieur , à
Madame , à Monfeigneur & à Madame la Comteffe
d'Artois , le volume de fes Mémoires de
l'année 1775 ; elle préfenta auffi à S. M. , à
Monfieur & à Monfeigneur le Comte d'Artois
, la quatrième & dernière partie de l'Art
du Facteur d'Orgues. MM. de Caffini , de Montigni
& Perronet , de la même Académie , leur
ont préfenté s nouvelles feuilles de la carte de
la France , ce font les 111e & 11se ; elles con(
347 )
tiennent les villes de Caftres , de Lodève , d'Alby
, de Milhaud & de Carcaffonne .
M: Groignard , Ingénieur Conftructeur en
chef de la Marine , vient d'achever à Toulon,
avec autant d'habileté que de fuccès , la conftruction
commencée en 1774 , d'une forme ou
baffin pour la carenne , le radoub des vaiffeaux.
Cette forme , qui a une bafe de 8oo toifes quarrées
, au milieu des eaux , & qui eft à 30 pieds
au-deffus du niveau de la mer , préfentoit toutes
fortes de difficultés qu'il a fu vaincre. Le 25
du mois dernier , il en mit les modèles & les
plans fous les yeux de S. M. , qui après les avoir
examinés avec la plus grande attention , & s'être
fait rendre compte des moyens employés par
M. Groiguard , lui en a témoigné toute fa fatisfaction.
MM. Parmentier & Cadet le jeune ,
Membres du Collège de Pharmacie , préfentèrent
le 13 au Roi , à Monfieur & à Monfeigneur
le Comte d'Artois , du pain de pommes
de terre fans aucun mélange de grains . Ce pain
eft comparable par fa blancheur & fa légèreté ,
au meilleur pain de froment. Dans les cantons
où la pomme de terre eft cultivée en grand , &
elle peut l'être par-tout , ce pain ne reviendroit
guère qu'à 1 fol la livre : il eft poffible d'en
faire un pain bis encore plus économique . Cette
découverte , une des plus importantes du fiècle ,
réfout un grand problême de Chymie. La métamorphofe
de la pomme de terre en pain , préfentoit
en effet tant de difficultés , que M. Parmentier
avoit avancé dans un de fes ouvrages ,
qu'elle lui paroiffoit impoffible ; ce n'eft qu'après
une longue fuite d'expériences , & plufieurs
contradictoires avec les principes établis fur la
fermentation panaire , qu'il eft parvenu à opérer
la converfion dont il s'agit ; M. Cadet & lui ſe
font réunis pour la perfection de ce travail , &
P 6
( 348 )
pour fuivre d'une manière plus particulière la
culture en grand de ce végétal précieux.
De PARIS le 20 Décembre.
?
ON affure que la deftination de l'efcadre de
M. le Comte de Graffe eft pour l'Amérique ;
elle eſcortera la flotte marchande qui fe rend
dans nos établiffemens dans cette partie du
monde. On ajoute que M. le Comte de Bouillé,
qui eft venu apporter la nouvelle de la prife
de la Dominique , s'embarquera fur un des
vaiffeaux de cette efcadre , avec 800 hommes
qu'on préfume deftinés à garder la Dominique.
On dit qu'il eft queftion de faire paffer aux
Antilles 4 bataillons , & qu'ils feront compofés
des régimens de Champagne & de la Reine.
Les Anglois qui difent que nous avons déjà
25,000 hommes de troupes dans les ifles , fe
hâtent de faire paffer à leur tour autant de
renforts qu'ils peuvent dans la Jamaïque , pour
laquelle ils craignent le fort de la Dominique ;
cette inquiétude eft fi forte , écrit - on de Londres
, que le Général Clinton a reçu ordre d'y
faire paffer foco hommes ; le refte de fes troupes
pourroient bien abandonner le continent
pour défendre les ifles Britanniques , que l'on
croit que quelqu'une de nos efcadres ett chargée
de détruire. Pour fe délivrer des tranfes que
lui donne le Comte d'Estaing , le Ministère
de Londres envoie auffi , dit- on , des vaiffeaux
à l'Amiral Byron afin qu'il l'attaque auffi - tôt
qu'il fera fupérieur ; mais il paroît encore bien
loin de cette fupériorité , & les renforts qu'on
Jui fait paffer ne font peut - être pas proportionnés
à fes befoins actuels.
» Le Capitaine d'un petit bâtiment Améri
cain , écrit-on de Port- Louis , parti de Bofton
le 16 du mois dernier , & arrivé ici le 8 de
( 349 )
ce mois , nous a apporté les nouvelles fuivantes.
» Le Comte d'Estaing a quitté le port de Bofton
le 4 Novembre , & la rade le 8 , faifant voile
vers le nord ; avant fon départ , il a fait un
échange de prifonniers avec le Général Clinton .
Il lui en a rendu 931 , contre autant de matelots
François pris fur des navires marchands.
» L'Amiral Byron , ajoute ce Capitaine ,
s'étant préfenté devant Bofton , a effuyé , le 3
Novembre , un coup de vent furieux qui a
difperfé fon efcadre ; cinq de fes vaiffeaux ont
été très - maltraités. Le Sommerfet de 64 canons ,
a été jetté à la côte ; 40 hommes de l'équipage
ont été noyés , le reſte a été fait prifonnier
par les Américains , qui fe font emparé de toute
l'artillerie du navire ».
S'il faut en croire un bruit qui fe répand ;
mais auquel , peut- être , a donné lieu la lettre
de Port-Louis que nous venons de tranfcrire ,
il y a eu un combat très - vif entre les deux
flottes ; la Françoife a beaucoup fouffert , mais
l'avantage lui eft refté , & l'Angloife , mife en
fuite & très maitraitée a perdu quelques
vaiffeaux qui font tombés au pouvoir des François.
D'autres lettres portent que le gros corfaire
de Lyverpool de 30 canons , a été pris & conduit
à Breft. L'Amazone , frégate armée aux frais
du Commerce de Dunkerque , a fait une courte
croiſière dans la Manche contre les corfaires
Anglois , dont elle a pris ou coulé à fond 9
en très peu de tems.
Le Chevalier de Ternay eft arrivé à Breft ,
où l'on travaille avec beaucoup d'activité aux
préparatifs néceffaires pour le départ de l'efcadre
qu'il doit commander , & qu'on dit def
tinée pour les Indes Orientales. Le Diademe
& le Réfléchi , qui en font partie , font entrés
dans le port pour être mailletés.
( 350 )
M. de Mauduit du Pleffis , Chevalier de
Saint-Louis , réfidant à Hennebond en Bretagne
, a reçu une lettre fort touchante de la
part du Congrès des Etats Unis de l'Amérique ,
pour lui apprendre que fur la recommandation
du Général Washington , le Chevalier du Pleffis-
Mauduit fon fils , a été élevé au rang de Lieutenant-
Colonel d'Artillerie , en récompenfe de
la manière diftinguée dont il s'eft conduit en
plufieurs occafions difficiles en qualité de Capitaine
de ce corps.
La nation a vu avec tranfport approcher le
moment qui l'intéreffoit fi fort , elle n'a ceffé
par- tout de témoigner fa joie & fes eſpérances ,
& d'implorer le Ciel pour l'heureufe délivrance
de la Reine ; il n'y a point de ville , point de
village dans le Royaume qui ne fe foit fignalé
par des actes de piété ; dans plufieurs endroits
on y en a joints de bienfaifance Ces témoignages
de l'amour des fujets pour leurs Souverains
fe font multipliés & répétés fi fouvent ,
qu'il eft impoffible de les faire tous connoître.
La ville de Saint- Léonard , de Noblac en
Limoufin , n'a pas négligé , dans cette circonftance
intéreffante , de faire la neuvaine qu'elle
eft de tems immémorial dans l'ufage de faire
pendant les groffeffes des Reines & Dauphines
de France ; cette neuvaine qui a commencé
le matin du 15 Novembre & a fini le
23 , a été célébrée avec la plus grande pompe
dans l'Eglife Collégiale , où l'on a chanté chaque
jour une Meffe folemnelle , à laquelle le
Corps de Ville & tous les autres Corps , tant
Eccléfiaftiques que Séculiers , ont affifté . Pendant
les 9 jours , la châffe qui renferme les reliques
de Saint Léonard , eft demeurée ouverte
& expofée à la vénération du peuple qui venoit
en foule joindre fes voeux à ceux du Clergé.
Ce Saint eft fingulièrement invoqué pour la
( 351 )
délivrance des femmes enceintes. Plufieurs de
nos Reines , entr'autres , Marie de Médicis ,
Anne d'Autriche & Marie Leczinski , ayeule
du Roi , fe font vouées & recommandées ípécialement
à ce Saint dans leurs groffeffes ; leur
reconnoiffance a attiré dans tous les tems les
bienfaits & les faveurs de nos Rois fur les
habitans de la ville de Saint- Léonard.
-1
C'est à une heure & un quart après - midi
que le canon de la Ville a annoncé l'heureux
accouchement de la Reine Des actes de bienfaifance
de la part du Bureau de la Ville , ont
fignalé fur- le - champ cet heureux évènement.
Deux Echevins auffi- tôt que cette nouvelle
fut arrivée fe tranfportèrent dans les prifons ,
pour délivrer plufieurs pères & mères , qui y
étoient détenus pour défaut de paiement des
mois de nourriture de leurs enfans. Parmi ces
perfonnes étoit un compagnon Doreur, chargé
de 19 enfans vivans , refte de 24 qu'il avoit
eus , & prifonnier pour la première fois. La
Ville en le délivrant s'eft chargée de nourrir
à fes frais l'enfant pour la nourriture duquel
il étoit prifonnier , ainfi que ceux qui pourront
naître encore de ce père de famille . L'après-
midi on a diftribué du pain & du vin ;
le foir il y a eu un feu de joie & illumination
à l'Hôtel-de -Ville . Ce matin , à 7 heures
il y a eu une décharge de canon , une feconde
à midi ; il y en aura une 3e à 7 h. du foir. On
tirera des fufées dans la place de l'Hôtel - de-
Ville & on y diftribuera du pain , du vin & des
cervelats .
Le Comte de Thelis , Lieutenant aux Gardes-
Françoifes , vient de former au Breuil en Bourgogne
un établiffement patriotique qui mérite
d'être connu. Son but eft de former des foldats
citoyens , & d'élever les enfans les plus pauvres
du pays , en préférant les orphelins à ceux
( 352 )
des veuves , ceux de ces dernières à ceux des
pauvres journaliers ; ils font reçus depuis l'âge
de 15 ans jufqu'à celui de 18 ; les jours de
fêtes , après le fervice , un ancien Sergent aux
Gardes - Françoifes les exerce aux évolutions
militaires ; les autres jours on les emploie à
la conftruction des chemins. Les foldats en femeftre
& de bonne conduire , font admis dans
l'établiffement. Comme on doit attacher à ces
atteliers patriotiques des foldats qui feront char
pentiers ou maréchaux , pour la fabrique des
bons outils ; cet établiffement fournira à l'agriculture
les deux efpèces d'ouvriers qui lui font
le plus utiles. Les foldats employés à l'établif
fement , pourront encore augmenter la sûreté
du pays , fi le Gouvernement veut bien les au
torifer à arrêter les mauvais fujets. Le Comte
de Thelis , a préfenté au Roi le plan de cet établiffement
, qu'on trouvera chez M. Duclos
Dufrefnoy , Notaire , rue Vivienne , qui le remettra
aux perfonnes qui voudront fe faire
infcrire chez lui pour contribuer à cette bienfaifance
; le voeu de M. de Thelis eft d'en multiplier
les effets ; fon exemple fera fans doute
imité : un bon citoyen a déjà configné une
fomme pour former un pareil établiffement dans
le Berry , & M. le Comte de Thelis fe propofe
d'en aller jetter lui-même les fondemens.
On annonce depuis quelque tems une décou →
verte intéreffante. Un Phyficien très - connu
établi à Paffy , vient , dit -on , de parvenir à
trouver un moyen de diftraire le feu élémentaire
de toutes les fubftances où il fe trouve ,
de déterminer la quantiré qu'en renferment les
divers combustibles , d'obferver l'action de l'air
fur cet élément dégagé des principes inflammables
, & enfin , de rendre la doctrine du feu
entièrement intuitive «<,
رد
M. l'Abbé Rozier dans fon intéreſſant , utile
( 353 )
>
journal de Phyfique , vient de donner le procèsverbal
authentique & circonftancié de l'état du
forçat de Breft , André Bazyle entré le 5 Septembre
à l'hopital de Breft , où il mourut le
10 Octobre fuivant , âgé de 38 ans . Les papiers
publics parlèrent dans le tems très- diverfement
de cet homme , dans l'eftomac duquel on trouva
après fa mort 52 pièces , telles qu'une portion
de cercle de barrique de 9 pouces de long fur
un de large , une cuiller de bois , une d'étain ,
d'autres portions de cuiller , d'entonnoir , de
boucles , un briquet , une pipe , des cloux
2 couteaux plians , du verre de vitre , des morceaux
de cuir , & c. Toutes ces matières paroiffoient
avoir été depuis long-tems dans fon
corps ; les informations faites fur fa vie auprès
de fes camarades , apprirent que depuis quelque
tems il avoit l'efprit aliéné & qu'il étoit
d'une appétit vorace . Ce phénomène extraor
dinaire a fourni l'occafion de rapporter quelques
traits femblables , entr'autres , celui d'un
payfan Pruffien , dont on conferve le portrait
à l'Académie de Leyde , qui avala un couteau
de 14 pouces , & qui vécut encore 8 ans après
que cet inftrument eut été tiré de fon eftomac
par incifion.
Parmi les caufes décidées depuis peu dans différens
Tribunaux , il y en a peu d'auffi intéreſſantes que
celle d'Etienne Sales qui a été portée au Parlement
de Toulouſe . Quelques morceaux de l'excellent plaidoyer
de M. l'Avocat- Général , donneront une idée
de l'affaire , & des motifs de l'Arrêt intervenu ; la
Gazette intéreffante & curieufe des Tribunaux nous
les fournit. » Un enfant né de parens Proteftans ,
doit-il être déclaré légitime , lorſqu'il ne rapporte
pas l'acte de célébration du mariage de fes pere &
mere ? Voilà , MM. , la queftion que vous avez à
juger. Il fuffit de la préfenter pour faire connoître
toute l'importance de cette caufe ; ce n'eſt pas ſeule-
•
( 354 )
ment du fort d'un Citoyen que vous allez décider ,
mais de celui d'un million d'hommes qui attendent
en tremblant votre Jugement. L'Arrêt qui fixera l'état
d'Etienne Sales , en fixant en même-tems celui de
prefque tous les Proteftans du reffort de la Cour ,
va porter dans leur coeur la joie ou le défeſpoir. Ils
l'attendroient fans allarmes , cet Arrêt , fi c'étoit
votre coeur feul qui dût le dicter ; ils favent que depuis
long- tems , dégagés des préjugés qui avoient
fubjugué nos peres , l'erreur dans laquelle ils gémiffent
ne les rend pas odieux. Ils favent qu'une raifon
plus éclairée a fait fuccéder la pitié à la haîne ,
& que fi quelquefois la rigueur des règles ne vous a
pas permis de regarder comme légitimes des engagemens
qui leur avoient paru (acrés , vous cédiez à regret
fous l'autorité des loix dont vous auriez defirẻ
pouvoir vous écarter. Etienne Sales fera-t - il la victime
de la févérité de ces loix ? Et parce qu'il ne rapporte
pas une preuve authentique du mariage dont
il est le fruir , faut-il fuppofer que ce mariage n'a pas
exifté ? C'eft de ce point que dépend le fort du jeune
Sales ; fi rien ne peut fuppléer à l'acte de célébration ,
il eft fans reffource : mais s'il peut être rémplacé par
la poffeffion publique de l'état d'enfant légitime , il
a le droit d'efpérer de triompher des ennemis que la
cupidité a foulevés contre lui. Ces ennemis font fes
parens qui , après avoir difputé les dons de fon
ayeul , font venus jufqu'à lui contefter fa légitimité...
C'eſt au fein de leur Patrie , au milieu de leurs Concitoyens
, qu'Antoine Sales & Marguerite Vincent ont
toujours vécu. Marguerite devenue mere , n'a pas
rougi de fa fécondité ; elle s'en eft glorifiée aux yeux
de fon époux , de fa famille & du public ... Ne croyez
pas , MM. , que nous cherchions à vous perfuader
qu'Antoine Sales & Marguerite Vincent avoient réellement
reçu la bénédiction nuptiale en face de l'Eglife
; il faudroit pour cela que nous fuffions nousmêmes
convaincus de ce fait , & il faut bien que nous
trouvions cette conviction au dedans de nous. Nous
( 355 )
ne craindrons pas de le dire , il eft très - vraisemblable
que le mariage des pere & mere de l'Intimé n'a
jamais été béni par un Miniftre de notre Eglife ; mais
malgré les apparences , la justice & l'équité veulent
qu'on le préfume , & on le doit même pour l'intérêt
de la Société. Il eft des préfomptions que les Loix
admettent , quoiqu'elles ne foient pas fondées fur la
vraisemblance. Ainfi , par exemple , un enfant né pendant
le mariage , eft réputé fils du mari , quoiqu'il y
ait impoffibilité morale que le mari foit réellement
le pere ; cette préfomption de paternité choque toute
vraisemblance ; cependant elle a été adoptée par les
loix pour affurer le repos & la tranquillité des familles.
De même dans notre efpèce , quoiqu'il foit
vraisemblable que les pere & mere de l'Intimé n'ont
jamais été mariés , ou du moins que le mariage a
été béni par un Miniftre de leur religion ; dès que
cela n'eft pas juridiquement prouvé , la juftice &
l'équité veulent qu'on fuppofe que l'union étoit légitime
, parce qu'il eft jufte de fuppofer tout ce qui
eft naturellement poffible , plutôt que de faire perdre
à un enfant la légitimité dont il a toujours joui , &
de le réduire à n'être plus que la malheureufe poftérité
d'une concubine On ne pourroit déclarer cette
union illégitime , qu'autant qu'on fe trouveroit preffé
par la difpofition d'une loi qu'il ne feroit pas poffible
d'éluder , comme fi l'acte de célébration étoit
remis , & qu'il parût que la bénédiction a été départie
par un Miniftre Proteftant. Mais vous n'êtes
pas , MM , dans cette pofition fâcheufe ; on ne prétend
faire déclarer illicite le commerce de François
& de Marguerite , que par le défaut de remife de
l'acte de célébration , & fur le foupçon que fait naître
la religion qu'ils profeffent . Il n'eft perfonne qui ne
doive convenir qu'il eft barbare qu'un grand nombre
des Sujets du Roi , foient privés des avantages que
le titre de François devoit leur affurer , & cela parce
que la bonté du Ciel n'a pas cru devoir encore dilliper
les ténèbres qui les environnent , & ouvrir leurs
yeux à la lumière. Qu'on jette un regard fur le fort
( 356 )
de ces infortunés ; il eft impoffible de ne pas éprouver
un fentiment de pitié ? Nous en atteftons non feulement
les Philofophes du fiècle , mais tous ceux dont
la religion & la viété font éclairées par la charité
& par la raifon ; il faut donc autant qu'on le peut,
corriger cette injuftice. Nous favous , MM. , qu'il
n'eft pas en votie pouvoir d'établir une forme de
mariage pour les Proteftans ; ce n'eft pas auffi ce que
nous vous propofons ; nous voulons feulement que
lorfqu'ils ont véçu comme de légitimes époux , qu'ils
ont été reconnus pour tels , foit dans leur famille ,
foit dans le Public , on ne puiffe pas troubler leurs
enfans dans la poffeffion de leur état , en les obligeant
de rapporter l'acte de célébration du mariage : nous
voulons qu'à cet égard , ils foient traités comme des
Catholiques .... On eft défabuſé aujourd'hui , ajoute
l'Avecat Général en finiffant , de croire que les loix
févères foient des moyens propres à ramener des efprits
prévenus de leurs erreurs ; la géne & la contrainte
n'ont jamais produitun hommagefincère , qui
eft le feul qui puiffe plaire à l'être éternel : une expérience
malheureufe a fait connoître l'inutilité des
moyens dont on s'eft fervi jufqu'à ce jour pour
déraciner l'erreur , & nous ne doutons pas qu'à l'avenir,
on n'en emploie qui ferontplus conformes aux
règles d'une faine politique & aux loix de l'humanité.
Les vives lumières qui ont éclaté de toutes parts ,
nous autorisent à croire que bientôt le prince bienfaifant
qui nous gouverne , fe livrant aux mouvemens
de fon coeur , jettera un regard favorable fur cette
portion de fes Sujets qui ett féparée de notre communion
, & par des loix fages & immuables , affurerat
leur tranquillité & leur bonheur. C'eſt à vous , MM. ,
à préparer cet évènement heureux en faisant connoître
par vos Arrêts quelles font vos difpofitions.
L'occafion eft favorable , & vous pouvez la faifir
fans vous écarter des règles les plus févères «.
*
L'Arrêt conforme aux Conclufions de M. l'Avo
cat- Général , a confirmé la légitimité d'Etienne
Sales.
( 357 )
Le Comte de Saint-Sauveur , Lieutenant des
vaiffeaux du Roi , premier Chambellan de
Mgr. le Comte d'Artois , Major de la divifion
du Comte d'Eftaing , eft mort à Boſton le 15
Septembre , dans la 28e . année de fon âge,
Philippe Henri , Comte de Villereau , eft
mort le 27 du mois dernier à Château - Regnard
en Gatinois , âgé de 57 ans .
Jean Sauffard , dit Picard , né à Buffy-Châ
teau en Picardie , eft mort le 26 Octobre dernier,
à l'Hopital Général de la Ville de Poitiers , âgé
de 103 ans & 4 jours. Il avoit été Soldat , &
étoit venu s'établir en cette Ville , où il a exercé
la profeffion de Cordonnier pendant so ans dans
la même boutique . Il a été marié trois fois. Il
laiffe une veuve fans enfans , âgée d'environ 60
ans. Il s'étoit retiré à l'Hopital depuis huit à
dix mois , & avoit toujours travaillé jufqu'an
moment où il s'eft vu obligé de prendre ce parti .
Il n'a jamais perdu l'ufage de fa raifon ..
Les numéros fortis au tirage du 16 de ce
mois , de la Lotterie Royale de France , font
41 , 56 , 83 , 14 , 88.
Les Officiers Municipaux de Valencienne
ayant fupplié la Reine d'accepter quatre pièces
de baptifte , de la Manufacture de leur Ville ,
la Reine a bien voulu les agréer , & a chargé
M. le Prince de Tingry , Gouverneur de cette
Ville , de leur en témoigner fa fatisfaction.
Ces pièces paroiffent , foit pour le choix du fil ,
foit pour la perfection & la beauté du travail ,
pouvoir être regardées comme des chefs-d'oeeuvres
dans un Art où les Manufacturés de Valencienne
, ont acquis depuis long - tems une réputation
méritée.
Articles extraits des Papiers étrangers qui entrent
en France .
כ כ
Le Roi de Dannemarck faifant , dit-on , conftruire
dix vaiffeaux , le Miniftre Anglois à la Cour
( 358 )
» fui a demandé à quoi il les deftinoit ; S. M. D. lui
» a répondu que voulant faire de l'argent de fes bois
» de conftruction , elle comptoit offrir la préférence
de la vente au Roi d'Angleterre fon beau- frere ;
» & comme l'Anglois a témoigné qu'une pareille
» offre étoit inutile , & que le Roi lon maître ne
manquoit pas de vaiffeaux , S. M. D. a dit. En ce
» cas , il ne peut trouver mauvais que je les vende
à la France , & que je me charge de les faire con-
» duire dans fes ports «. Gazette des Deux-Ponts
u . 9 .
ל כ
On lit dans plufieurs papiers Anglois la lettre
fuivante adreffée , dit-on , au Comte de Carlifle , l'un
des Commiflaires du Roi d'Angleterre en Amérique ,
par M. le Marquis de la F... » J'avois cru jufqu'à ce
jour , Mylord , n'avoir jamais affaire qu'avec vos
Généraux , & je n'efpérois les voir qu'à la tête des
troupes qui vous font refpectivement confiées . Votre
lettre du 26 Août au Congrès des Etats - Unis , &
la phrafe infultante pour ma Patrie que vous y avez
fignée , pouvoient feule me donner quelque chofe à
démêler avec vous . Je ne daigne pas la réfuter , Mylord
, mais je defire la punir. C'est vous , comme
chefde la commiffion , que je fomme de m'en donner
une réparation auffi publique qu'a été l'offenſe , &
que fera le démenti qui la fuit ; il n'auroit p
tardé , fi la lettre me fût parvenue plutôt . Obligé
de m'abfenter quelques jours , j'espère en revenant
trouver votre réponse . M. Gimet , Officier François ,
prendra pour moi les arrangemens qui vous conviennent.
Je ne doute pas que pour l'honneur de fon
compatriote , le- Général Clinton ne veuille bien s'y
prêter. Quant à moi , Mylord , tous me font bons ,
pourvu qu'à l'avantage glorieux d'être François ,
je joigne celui de prouver à un homme de votre nation
qu'on n'attaque jamais impunément la mienne «c
pas tant
Réponse du Comte de Carlifle . » M. , j'ai reçu
votre lettre par M. Gimet ; j'avoue qu'il me paroît
difficile d'y faire une réponſe férieufe . La feule que
l'on peut attendre de moi en qualité de Commiffaire
( 359 )
du Roi , & que vous devriez avoir prévu , eft que je
me regarde & me regarderai toujours , comme
n'ayant a répondre à aucun individu de ma conduite
publique & de ma façon de m'exprimer ; je ne le dois
qu'à mon pays & à mon Roi. A l'égard des opinions
ou des expreffions contenues dans aucune des pièces
publiées fous l'autorité de la commiffion dans laquelle
j'ai l'honneur d'être nommé , à moins qu'elles ne
foient publiquement rétractées , vous pouvez être
affuré que quelque changement qui puiffe furvenir
dans ma fituation , je ne ferai jamais difpofé à en
rendre compte , encore moins a les défavouer en
particulier. Je dois vous rappeller que l'infulte à la
quelle vous faites allufion dans la correspondance qui
a eu lieu entre les Commiffaires du Roi & le Congrès
, n'eft pas d'une nature privée . Or , je penfe
que toutes ces difputes nationales feront mieux dés
cidées , lorfque l'Amiral Byron & le Comte d'Estaing
fe rencontreront «. Courrier de l'Europe , nº . 46.
De BRUXELLES le 20 Décembre.
>
» LE moment approche , écrit- on de Madrid,
où nous espérons pouvoir percer le voile qui
couvre la deftination de nos armemens . Les
flottes formidables affemblées dans nos ports
& montant à 67 vaiffeaux de ligne & à 98
autres bâtimens armés , ne peuvent que donner la .
fupériorité des mers à la nation qui fera notre
alliée. Il y a tout lieu de croire que fi l'Angleterre
fe décide à déclarer la guerre à la
France , nous ferons une diverfion très -favorable
à cette derniere Puiffance. Depuis qu'elle
a été attaquée dans fes poffeffions à Terre-
Neuve , on dit qu'elle a demandé le fecours
ftipulé par le Pacte de famille , & que notre
Cour eft décidée à le lui donner . Les Anglois
ent travaillé eux-mêmes à détruire la longue
neutralité que nous avons obfervée , en fe permettant
diverfes hoftilités contre ceux de nos
( 360 )
navires qui font dans les parages de l'Amérique ,
& le gouvernement Britannique , malgré fon
attention à défavouer ces hoftilités , continue
à voir de mauvais oeil les ordres qui ont été
donnés dans nos Colonies pour empêcher les
armateurs d'y faire la contrebande."
" Le Général D. Cevallos , ajoutent les mêmes
lettres , eft enfin arrivé à la Cour , où l'on
prétend qu'il n'a pas dû fe montrer avant le
départ de la Reine de Portugal ; on fent que
le vainqueur de D. Macdul ne pouvoit pas fe
préfenter devant une Reine à qui l'on cherchoit
à plaire. On affure que le Chef - d'efcadre
Portugais a été arrêté & mis à la tour de
Belem , & qu'on va lui faire fon procès . On
fe flatte ici que l'arrivée de D. Cevallos ,
qui jouit également de l'eftime du Roi , de la
nation & des troupes , fera finir l'incertitude
où nous fommes fur l'objet de tant de prépa
ratifs de guerre .
כ י פ »S'ilfautencroireleslettresdeCadix.
les Anglois s'attendent à la déclaration de
P'Espagne , & le Lord Grantham , leur Ambaffadeur
a intimé officiellement aux différens
Confuls de leur nation en Espagne d'avertir
les Marchands de fe tenir fur leurs gardes
, parce que les affaires avoient pris une
tournure qui ne leur étoit pas favorable .
» Le Capitaine Windfor , écrit-on , de Breft ,
commandant la frégate Angloife le Fox , dont
M. le Vicomte de Beaumont s'eft emparé ,
eft à préfent rétabli de fes bleffures ; il dirige
fes promenades du côté de Paris , où on ne
doute pas qu'il ne lui foit permis d'aller paffer
quelque tems. Comme il eft neveu de
l'Archevêque de Cantorbery , il s'étonne que
le hazard ait voulu que fon vainqueur fût le
neveu de l'Archevêque de Paris "
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