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1778, 11 (5, 15, 25 novembre)
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Texte
MERCURE
DE
FRANCE
DÉDIÉ
AU
ROI ,
PAR UNE
SOCIÉTÉ DE GENS DE
LETTRES ,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux
événemens de
toutes les Cours ; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; Annonce &
l'Analyfe des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ;
les Caufes célèbres; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers, &c. &c.
Novembre
1778 .
THE
OTH
PU
HITE
EU
A
PARIS ,
Chez
PANCKOUCKE , Hôtel de Thou
rue des Poitevins .
Avec
Approbation & Brevet du Roi
STOR
LIBRAR
TABLE
PIÈCES IECES FUGITIVES .
Vers à M. le Chevalier de Gravure ,
B ** ,
Phyfique ,
3 Variétés ,
61
" 62
64
A Myrrine , aboyant l'A- Cours d'Hiftoire Naturelle
& de Chimie , 68
Effai fur la Converſation , Mufique ,
mour ,
De l'Anglomanie ,
S
ibid.
ibid. ANNONCES LITTÉR. 70
22 JOURNAL POLITIQUE .
Couplets. 31 Conftantinople ,
Enigme & Logog. 33-34 Copenhague ,
NOUVELLES Stockholm
LITTÉRAIRE S. Varfovie ,
Suite de l'Eloge de M. de Vienne ,
la Condamine , 35 Hambourg,
Lettres de M. de Longue- Ratisbonne ,
46 Livourne , C
Des Canaux de Naviga- Londres ,
.
73
74
75
77
79
80
84.
9 I
51 Etats- Unis de l'Amériq.
Septentrionale ,
ville ,
tion ,
ACADÉMIES .
Rouen , 55Ss Verfailles,
Caffel , 56 Paris ,
Caufe Intéreffante , 57 Bruxelles ,
93
29
106
ibid..
118
APPROBATION.
J'AI 'AI lu , par ordre de Monfeigneur le Garde des
Sceaux , le Mercure de France , pour les Novembre
Je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher l'imprefon.
A Paris , ce 4 Novembre 1778 .
DE SANCY
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT,
rue de la Harpe , près Saint- Côme.
*
MERCURE
DE FRANCE.
5 Novembre 1778 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS à M. le Chevalier de B *. *
- actuellement fur les Côtes de Bretagne
au fujet des différens bruits de guerre
qui fe font répandus à Paris.
A.
Paris , premier Juin 1778.
IMABLE & féduifant Bouflers ,
A qui plus d'une Iris donna le nom de traître
A ij
MERCURE
Je ne vous connois pas , mais je chéris vos vers ;
Plus je les lis , & plus je voudrois vous connoître.
Loin de Paris , ce féjour enchanteur ,
Dites-moi donc que voudriez-vous faire ?
C'est bien affez qu'ici vous ayez tant ſu plaire ,
Sans aller en tous lieux , volage adorateur ,
Jouer de nouveaux tours , tourner encor des têtes,
L'Amour , jaloux de votre heureux deſtin ,
De concert avec Mars s'oppoſe à vos conquêtes ;
Sur le rivage armoriquain
Ces Dieux vont élever de terribles tempêtes.
Bientôt mille bouches d'airain
Annonceront que Mars difpofe fon tonnerre,
Au fein d'un doux loifir , peut -être en ce moment ,
Négligemment couché fur la vertè fougère ,
Vous foupirez vos vers aux pieds de la Bergère
Que vous avez inftruite à guérir ſon tourment.
Mais faut- il la quitter , la gloire eft votre guide.
Vous favez galamment prendre votre parti :
Vous n'êtes point Renaud languiffant près d'Armide ;
Vous favez reffembler à ce vaillant Henri ,
Quun adieu tendre & doux rendoit fort comme Alcide.
C'eſt ainſi que quittant les amoureux ébats ,
L'on vous verra , Bouflers , d'une ardeur témeraire ,
Sufpendre vos plaifirs pour voler aux combats ,
Oubliant par devoir l'Hippocrène & Cithère ,
L'on vous verra cueillir un glorieux laurier ,
Et revenir vainqueur , en digne Chevalier ,
Le placer fur le fein de la jeune Glycère.
( ParM, Lebras de Villeviderne
DE FRANCE.
A MYRRINE , ABOYANT L'AMOUR .
Sur l'Air : Charmantes Fleurs.
LE rendre Amour , & fidelle Myrrine !
D'un pas timide & d'un air empreffé ,
Suit comme vous les pas de Caroline;
Mais comme vous il n'eft point careffe.
A ses beaux yeux vous avez l'art de plaires
Combien l'Amour en doit être jaloux !
Mais retenez du moins votre colère ,
Et n'allez pas mordre un enfant fi doax.
POUR fa foibleffe ayez de l'indulgence ;
A cet enfant permettez quelques jeux.
Myrrine ! Amour ! vivez d'intelligence;
Entendez - vous au moins pour être heureux.
ESSAI SUR LA CONVERSATION ,
Traduit de l'Anglois du Docteur Swift.
Quoique le fujet fur lequel je me pro- UOIQUE
pofe de raffembler ici quelques réflexions
fe préfente affez fouvent à l'efprit , je trouve
qu'il n'a été traité que très-rarement ,
ou au moins très-fuperficiellement . J'en
A iij
6 MERCURE
connois en effet fort peu d'auffi difficiles à
approfondir , & fur lefquels il y ait plus de
chofes à dire.
Dans les recherches qui ont pour objet
le bonheur public ou celui de la vie privée ,
notre imagination ou notre folie nous
conduifent à des fyftêmes fi raffinés & fi
fubtiles , que nous ne pouvons jamais les
voir réalisés.
Un véritable ami , un bon mariage , un
gouvernement parfait , & quelques autres
objets de ce genre , demandent un fi
grand nombre d'ingrédients , chacun excellent
, & combinés avec tant d'adreffe , que
d'ici à quelque milliers d'années , nous ne
verrons rien de femblable ailleurs que
dans les livres . Il en eft , ou il pourroit
en être autrement du projet de perfectionner
la converfation ; car il ne feroit
queftion pour cela que d'éviter un certain
nombre de fautes , ce qui , quoiqu'affez
difficile , eft pourtant au pouvoir de chaque
homme ; tandis que c'eft le défaut de ce
pouvoir qui s'oppofe à l'exécution de fes
autres projets.
,
Il me femble que le meilleur moyen
de perfectionner l'art de la converfation
feroit de connoître les fautes qu'on a coutume
d'y commettre & de tirer de cette
connoiffance des maximes qui puffent fervir
de règle de conduite.
DE FRANCE.
fi
La converfation ne paroît demander en
effet que des talens naturels à la plupart des
hommes , ou au moins qu'ils peuvent acquérir
fans beaucoup de génie & de travail.
La nature a donné à tous les hommes la
poffibilité d'être agréables en fociété
elle n'a pas accordé à tous le talent d'y
briller ; & il y a une infinité de perfonnes
douées de l'une & de l'autre qualité , qui ,
par un petit nombre de travers qu'elles
pourroient corriger en une demi- heure , y
font tout-à-fait infupportables.
Je ne me fuis déterminé à recueillir
quelques penfées fur ce fujet , que par un
mouvement d'indignation qui m'a faifi en
réfléchiffant combien on néglige ce moyen
de plaifir fi utile & fi innocent , fi facile à
tous les hommes , & fi convenable à tous
les âges & à toutes les conditions de la
vie , & avec quelle légèreté on en abuſe.
Il faut qu'on me permette de remarquer
ici les fautes les plus communes & les
plus connues , auffi bien que celles qui le
font moins ; parce qu'il y en a bien peu ,
même du premier genre , où la plupart
des hommes ne fe laiffent aller de temps
en temps.
Par exemple , rien n'eft plus généralement
blâmé que la fottife de parler beaucoup
; cependant j'ai vu rarement cinq perfonnes
enfemble fans que quelqu'une
1
A iv
8 MERCURE
d'elles s'emparât de la converfation jufqu'à
réduire au filence & à défobliger toutes
les autres .
Mais parmi ces grands parleurs , il n'y
en a point de fi fatigant que ces bavards
de fang-froid , qui procèdent avec poids.
& mefure , commencent par une préface
s'écartent enfuite dans différentes digreffions
, vous avertiffent de leur rappeler de
vous dire une autre Hiftoire quand ils
auront fini la première , reviennent à leur
fujet , ne fe fouviennent jamais des noms ,
fe plaignent de leur mémoire , fe frappent
inutilement le front , & après avoir tenu,
tout le monde en fufpens , finiffent par
vous dire , le nom ne fait rien à la chofe ,
& continuent. Heureux encore les écoutans
s'il ne fe trouve pas à la fin , que l'Hif
toire leur a été faite cent fois , ou qu'elle
n'eft que le recit infipide de quelque aventure
arrivée au conteur !
Un autre défaut bien commun dans la
converfation , eft de parler continuellement
de foi. Vous trouvez des gens qui vous
font fans excufe toute l'hiftoire de leur
vie ; vous entendez le journal de leur ma-.
ladie , fa naiffance , fes progrès , fon déclin ;
vous apprenez les injuftices que leur a faites
la Cour , leurs querelles dans le Parlement
leurs aventures en amour leurs
procès , &c. D'autres font plus adroits , &
"
DE FRANCE. 9
épient le moment de vous engager à parler
d'eux avantageufement. Ils vous prennent
à témoin qu'ils ont prédit ce qui arrive
roit dans telle & telle circonftance , mais
qu'on n'a pas voulu les croire. Ils avoient
annoncé toutes les fuites d'une démarche ,
mais les gens ont voulu en faire à leur
fête , & c.
D'autres tirent vanité de raconter leurs
fautes. A les entendre ils font bien extraordinaires
, ils ne peuvent diffimuler . Ils conviennent
que c'eft une fottife qui leur
a été funeſte en beaucoup d'occafions ; mais
vous leur donneriez un Royaume , ils ne
peuvent s'en empêcher. Ils ont quelque
chofe en eux qui les rend incapables de
cacher & de contraindre leurs fentimens.
Enfin , ils accumulent tous les lieux communs
de ce genre avec la même délicateffe
& la même profondeur.
Ce défaut vient de la grande importance
que chaque homme met à lui-même , qui
le difpofe à croire que les autres partagent
avec lui le même intérêt , & qui le détourne
de faire cette réflexion fi fimple
que fes affaires ne touchent pas plus les
autres , que celles des autres ne le touchent
lui-même ; & fans doute il ne peut pas
fe diffimuler l'indifférence qu'il met aux
chofes qui font perfonnelles aux autres
hommes.
Av
ΙΟ MERCURE
J'ai vu quelquefois dans une compagnie
deux perfonnes découvrir par hafard qu'elles
avoient été élevées enfemble dans la
même Ecole ou Univerfité . Auffi- tôt il
falloit que tout le monde fe tût pour écouter
ces gens , fe rappelant les circonſtances
les plus futiles de leur jeuneffe , les bons
tours qu'ils avoient faits , eux ou leurs camarades
, &c.
Quelques perfonnes croient qu'elles ont
contribué fuffifamment à la converfation
& amufé beaucoup la compagnie , lorfqu'elles
ont raconté les faits les plus communs
& qui n'intéreffent perfonne. Les
Ecoffois m'ont paru plus fujets à ce défaut.
que les autres Nations. Ils mettent un,
grand foin à ne pas omettre la plus petite ,
circonftance du temps & du lieu , genre
de converfation qui , s'il n'eft pas foutenu
par des expreflions extraordinaires , &
par l'accent & le gefte particulier à chaque
pays , n'eft pas fupportable.
C'eft une grande faute dans la converfation
de refter long- temps fur le même fujer ;
car fi la plus grande partie des affiftans eft
naturellement filencieufe & réfervée , la
converfation tombera , à moins qu'elle ne
foit ranimée par quelqu'un qui élevera de
nouvelles queftions , pourvu que lui- même
ne s'appefantiffe pas trop , & laiffe lieu aux
obfervations & aux répliques.
DE FRANCE. II
Je connois un de nos Officiers- Généraux
, qui , dans la fociété , a coutume de
garder pendant quelque temps un filence
accompagné d'un air d'impatience , d'humeur
& de mépris pour ceux qui parlent ,
& qui demandant tout-à-coup audience ,
décide la queſtion en quatre mots d'un ton
dogmatique & magiftral ; après quoi fe
retirant de nouveau en lui- même , il ne
daigne plus fe mêler de la converſation ,
jufqu'à ce que la circulation des efprits
animaux ayant remonté fa machine au
même point , elle produit un mouvement
femblable au premier.
Rien ne gâte plus la converfation que le
defir d'y montrer de l'efprit. C'eſt un défaut
auquel perfonne n'eft auffi fujet que
les gens d'efprit eux-mêmes , & dans lequel
ils tombent plus fréquemment lorsqu'ils
font enfemble. Ils regarderoient leurs paroles
comme perdues , s'ils avoient ou
vert la bouche fans dire quelque chofe de
fpirituel. C'eft un tourment pour les affiftans
, ainfi que pour eux-mêmes , que la
peine qu'ils fe donnent & les efforts qu'ils
font fouvent fans fuccès. Ils fe croient
obligés de dire quelque chofe d'extraordinaire
, qui les acquite envers eux - mêmes
& qui foit digne de leur réputation ; fans
quoi ils imaginent que les écoutants fetoient
trompés dans leur attente & pour
A vj
12 MERCURE
roient les regarder comme des êtres femblables
au refte des huinains. J'ai connu deux
hommes qu'on avoit réunis pour jouir de
leur efprit , jouer ainfi un rôle très-ridicule,
& apprêter à rire à leurs dépens à toute la
compagnie.
Il y a tel homme d'efprit qui n'eft jamais
à fon aife que dans les lieux où il
préfide , & où il peut prendre le ton de
dictateur. Il ne cherche ni à s'inftruire , ni
à s'amufer , mais feulement à faire briller
fes talents. Son affaire eft de former à lui
feul la bonne compagnie & la bonne converfation.
Il ne recherche que les perfonnes
qui fe contentent de l'écouter , &
qui font profeffion d'admirer tout ce qu'il
dit. Il s'attache un certain nombre d'admirateurs
, qui s'enrôlent à fon fervice , &
qui y trouvent leur compte , dans le commerce
de louanges réciproques qui s'étatablie
des deux côtés. L'homme d'efprit em
prend un air de fupériorité , & fes cliens
en deviennent fi impertinens qu'on ne
peut plus les fupporter.
"
La plus miférable converfation que j'aye
entendue en ma vie , étoit de cette espèce
& fe tenoit au café de Will , où de beaux
efprits , comme on les appelle avoient
Goutume de s'affembler. Ces hommes merveilleux
étoient cinq ou fix auteurs de piè
ces de théâtre, ou au moins de prologues
"
DE FRANCE. 13
ou de quelques mélanges de Littérature ,
qui venoient-là auffi vains de leurs chétives
productions , que s'ils euffent été les premiers
êtres de leur efpèce , ou que le deftin
des Royaumes eût dépendu d'eux . Ils
étoient accompagnés de jeunes Etudians
en Droit ou d'Ecoliers nouvellement fortis
des Univerfités , qui fe tenoient tous dans
un filence modefte & refpectueux en écoutant
ces oracles , & qui retournoient chez
eux avec un grand mépris pour leurs études
des Loix & de la Philofophie , après
avoir rempli leurs têtes de cent fottifes
qu'ils recevoient comme des obfervations
dictées par le bon goût , le bon ton , la
faine critique & la belle littérature .
C'eft en fuivant cette mauvaiſe route
que nos Poëtes étoient , il y a quelques années
, tombés tous dans la pédanterie. Je
prends ici ce terme dans une fignification qui
n'eft pas commune. J'entends par pédanterie
fufage trop fréquent & déplacé de
nos connoiffances dans la converfation ordinaire
, & la foibleffe qui fait mettre à ces
connoiffances une importance trop grande.
D'après cette définition , les gens de la Cour
& les militaires euvent tomber dans le
pédantifme auffi bien qu'un Philofophe ou
un Théologien. Les femmes mêmes fe
rendront coupables de ce ridicule , fi elles
nous entretiennent trop longuement de
14
MERCURE
:
leurs robes , de leurs pompons , & de
leur porcelaine. C'eft ce qui me fait penſer
que quoique ce foit une chofe honnête &
fage de mettre les perfonnes avec qui l'on
caufe fur les fujets dans lefquels elles font
le plus verfées , un homme raiſonnable re .
pouflera fouvent les occafions de parler
ainfi de ce qu'il fait le mieux , tant pour
ne pas mériter le reproche de pédantifine ,
que parce qu'une pareille converſation ne
peut contribuer en rien à l'inftruire luimême
ou à le rendre meilleur .
Les grandes Villes font communément
pourvues de gens qui font leur métier d'être
plaifans & bouffons ; ils font reçus aux
bonnes tables , fe rendent familiers avec
les perfonnes du plus haut rang , qui les envoyent
chercher pour divertir la compagnie ,
toutes les fois qu'ils raffemblent un certain
nombre de perfonnes. Je ne me plaindrai
point de cet ufage. Je vais dans ces maifons
comme à la farce ou aux marionettes. Je
n'ai rien à faire qu'à rire aux bons endroits,
foit de bonne foi , foit par politeffe , tandis
que mon acteur joue fon rôle. Il s'eft chargé
de me faire rire , & je fuppofe que fa
journée lui eft bien payée. Je fuis fimplement
fâché que dans des fociétés choifies
& peu nombreuſes , où des gens d'efprit &
de favoir font invités pour paffer la foirée
un tel baladin foit admis à faire tous fes
DE FRANCE.
tours , qui éteignent toute efpèce de converfation
, fans compter la peine que j'éprouve
en voyant un homme employer fes
talens d'une manière fi aviliffante.
ble
>
La plaifanterie eft le talent le plus agréa
pour la converfation ; mais comme il
eft infiniment rare on y a fubftitué les
mots piquans , & ce qu'on appelle le perfifflage
; précisément comme quand un habillement
trop cher fe met à la mode , ceux
à qui leurs facultés ne permettent pas de fe
le procurer , fe contentent de quelque chofe
d'approchant , qui imite la mode tant bien
que mal. On appelle aujourd'hui plaifanterie
l'art de dérouter un homme dans fon
difcours , de hui faire perdre contenance ,
de le rendre ridicule , & de faire fortir les
défauts de fa perfonne & de fon efprit.
On lui impofe en même-tems l'obligation
de ne point fe fâcher , fans quoi on lui reprocheroit
de ne pas entendre la plaifanterie.
C'est une chofe curieufe d'obferver un
homme rompu à cette efpèce d'efcrime
s'attaquant à un foible adverfaire , le portant
par terre avec facilité & mettant
,
comme on dit , tous les rieurs de fon côté.
Les François & nos pères , dans un ſiècle plus
poli , ont eu une idée bien différente de la
plaifanterie. La plaifanterie , felon eux ,
préfentoit à la première apparence une efpèce
de reproche ou de fatyre ; mais par
>
16 MERCURE
une certaine tournure inattendue, elle fe terminoit
toujours à quelque chofe d'agréa
ble pour la perfonne à qui elle étoit faite.
Cette pratique étoit affurément plus conforme
aux loix de la converfation , dont
une des plus importantes eft de ne jamais
rien dire que quelqu'un de la fociété puiffe
fouhaiter qu'on n'ait pas dit ; loi bien raifonnable
fans doute , puiſqu'il n'y a rien de
plus contraire au but qu'ont des gens qui
fe raffemblent , que de faire qu'ils fe féparent
mal fatisfaits les uns des autres.
On voit fouvent le même homme fe ren
dre coupable de deux fautes différentes
mais qui viennent de la même fource, & qui
font également blâmables , je veux dire la
vivacité qui fait qu'on interrompt les autres,
& l'impatience qu'on fent à être interrompu.
Tout homme qui confiderera avec attention
que les deux principales fins de la
converfation font d'amufer & d'inftruire les
autres, & d'en tirer pour foi-même du plaifir
& de l'inftruction , tombera difficile
ment dans ces deux fautes . En effet , celui
qui parle doit être fuppofé parler pour le
plaifir & l'inftruction de celui qui l'écoute ,
& non pour lui-même ; d'où il fuit qu'avec
un peu de difcrétion il fe gardera bien de
forcer l'attention fi on ne veut pas lui en
accorder ; il comprendra bien en mêmetemps
qu'interrompre celui qui parle , c'eft
DE FRANCE. 17
la manière la plus groffière de lui faire entendre
qu'on ne fait aucun cas de fes idées
& de fon jugement .
Il y a quelques perfonnes trop bien élevées
pout fe laiffer aller à interrompre les
autres ; mais , ce qui ne vaut guères mieux ,
qui vous montrent une impatience extrême
que vous avez fini , parce qu'elles ont concu
quelque idée qu'elles font preffées d'enfanter
: en attendant elles ne font point du
tout occupées de ce que vous dites ; leur
imagination et toute entière à ce qu'elles
ont à vous dire , dans la crainte que leut
mémoire ne le laiffe échapper. Par- là elles
fe rendent elles- mêmes ftériles , & appauvriffent
leur invention , qui pourroit leur fournir
cent idées auffi bonnes que celles qu'elles
confervent avec tant de foin , & qui fe
préſenteroient à leur efprit plus naturelle
ment.
Quelques perfonnes apportent dans le
monde une espèce de familiarité groffière à
laquelle elles fe font accoutumées dans leur
petite fociété. Elles la donnent pour de la
gaîté & pour une liberté innocente . Mais
c'eft une habitude dangereufe dans nos climats
du Nord , où le peu de politeffe & de
décence que nous avons s'eft introduit & fe
maintient , pour ainfi dire , par artifice &
contre l'inclination naturelle qui nous porte
fans ceffe à la barbarie , Ce ton de fociété
18 MERCURE
étoit celui des efclaves parmi les Romains
comme on peut le voir dans Plaute. Il femble
avoir été répandu chez nous par Cromwel
, qui fe donnoit ce divertiffement dans
fa Cour , compofée d'hommes de la lie du
peuple. J'ai entendu raconter en ce genre
des anecdotes curieufes ; & peut-être que
relativement à fa fituation , & après avoir
boulverfé tout, fa conduite en celá étoit raifonnable
; comme ce fut auffi de fa part
un trait de politique bien entendu , que de
trouver le moyen de rendre ridicule le point
d'honneur dans un temps où un mot équivoque
ou piquant entre deux Gentilshommes
étoit toujours fuivi d'un duel.
II y a des hommes qui ont le talent de
bien conter , & qui ont un fonds d'hiftoires
à placer à-propos dans toutes les converfations.
Vu la ftérilité des converfations actuelles
parmi nous , ce talent n'eft pas toutà
-fait méprifable ; cependant ceux qui le
poffèdent font fujets à deux défauts inévitables
; ils s'épuifent bien vîte & ils fe répétent
, de forte qu'il leur faut une bonne
mémoire & le changement fréquent de fociété
, fans quoi on découvre bientôt leur
pauvreté. Car les conteurs vivent fur leur
capital , & rarement ont -ils quelque revenu.
Les grands Orateurs en public font rarement
agréables dans la converfation particu-
Lière ; leur talent , foit naturel ou acquis
DE FRANCE. 15
par
la pratique , les y abandonne fouvent.
J'oferai dire , quoique ceci puiffe paroître
un paradoxe , que l'éloquence naturelle eft
fouvent jointe à la ftérilité d'invention &
à l'impropriété des termes . Des hommes
qui n'ont qu'un petit nombre de notions
fur chaque fujet , & de certaines fuites de
phrafes pour les rendre , parcourent les fuperficies,
& fe produifent avec confiance dans
toutes les occafions .
Un efprit plus profond & plus inftruit ,
qui connoît les bornes précifes de l'uſage
de chaque mot , doit généralement parler
mal fur le champ , à moins qu'une grande
habitude ne l'ait enhardi . Il eft embarraffé
de l'abondance même de la matière , &
troublé par la variété des notions & des
mots qu'il ne peut pas choifir avec aſſez de
promptitude. Il ne trouve point toutes ces
difficultés dans la converfation , où le talent
de haranguer eft d'ailleurs abfolument déplacé.
Je ne dis rien ici de la démangeaifon de
difputer & de contredire , ni de l'habitude
de mentir , ni du découfu des idées ,
ni du défaut de mémoire qui fait oublier
ce qu'on vient de dire tout à l'heure ; car
tous ceux qui font fujets à de pareils défauts ,
font auffi ineptes à toute converfation que
les fous de Bedlam.
On voit , par le peu que nous avons dit ,
20 MERCURE
combien l'homme eft dégradé dans l'abus
qu'il fait de cette faculté qui forme la plus
grande diftinction de fon efpèce d'avec celles
des bêtes , combien peu d'avantages nous
retirons de ce qui pourroit être le plus
grand , le plus durable , le plus innocent &
en même-tems le plus utile plaifir de la vie.
Voilà pourquoi nous fubftituons à cẻ
plaifir les amuſemens frivoles & petits de la
parure , des vifites , du jeu , de la table &
de la débauche : de - là la corruption de corps
& d'efrit dans les deux fexes, &la perte de
toutes les idées vraies de l'amour , de l'honneur
, de l'amitié & de la générofité dont
on fe moque aujourd'hui , & qu'on éloigne
comme des fentimens affectés & peu naturels.
Cette décadence de la converfation , & les
conféquences funeftes qu'elle a entraînées
pour notre caractère & nos difpofitions , eft
en partie due à l'ufage, établi depuis quelque
tenis , d'exclure les femmes de la fociété
excepté dans les parties de danfe , de jeu &
dans le commerce de l'amour. Je regarde
la partie paifible du règne de Charles I com
me l'époque de notre plus grande politeſſe.
Je crois qu'elle eft en France de la même
date ,,
par ce que nous lifons dans les Ecrivains
de ce tems , auffi-bien que d'après les
récits que j'ai entendu faire à quelques per
fonnes qui avoient vécu fous ce règne à la
DE FRANCE. 21
Cour. Je vois que la manière de foutenir &
de cultiver la converfation , étoit tout-à- fait
différente de la nôtre . Plufieurs femmes
que nous trouvons célébrées par les Poëtes
de ce tems , avoient des affemblées dans
leurs maiſons, où des perfonnes les plus fpirituelles
de l'un & de l'autre fexe fe réuniffoient
pour paffer la foirée en difcourant fur
quelque fujet intéreffant que l'occafion faifoit
naître ; & quoiqu'on puiffe jeter quelque
ridicule fur les idées platoniques & exagérées
qu'on s'y faifoit de l'amour & de
l'amitié , je conçois que ces rafinemens
avoient un fonds de raifon. Il faut un peu
de romanefque à l'homme , c'eft un affaifonnement
qui conferve & qui exalte la dignité
de la nature humaine , & fans lequel
elle peut dégénérer jufqu'au vice & a la
baffeffe. Quand la converfation des femmes
n'auroit d'autre avantage que de bannir l'indécence
& la groffièreté, où nous autres Peuples
du nord tendons fans ceffe , cela feul
devroit faire defirer d'en ramener l'ufage.
On peut remarquer à ce fujet que les agréables
qui font fi amufans & fi féconds fous
le mafque à Hydepark & au bal,font muets
& décontenancés dans la compagnie des
femmes honnêtes , comme s'ils étoient hors
de leur élément.
Je croisavoir indiqué unegrande partie des
fautes qu'on commet dans la converfation , 1
22 MERCURE
fi nous en exceptons celles qui font particulières
à un petit nombre de perfonnes , &
celles qui font trop groffières pour qu'il foit
befoin de les combattre , comme les difcours
indécens. Je n'ai prétendu parler que
des vices les plus généraux , & je n'ai point
voulu toucher les fujets mêmes des converfations
, ce qui feroit infini.
- DE L'ANGLOMANIE *.
L'ANGLOMANIE n'eſt plus auffi à la mode
en France , qu'elle l'étoit il y a quelques
années. Cette maladie a beaucoup diminué
depuis que les François fe font mis à
voyager en Angleterre. En voyant les Anglois
de près, ils ont reconnu que fi le zèle
de cette nation pour la liberté , devoit la
rendre refpectable aux yeux de tout homme
qui a quelque fentiment de la dignité de
fon être ; que fi fon amour pour les fciences
devoit la faire eftimer de ceux qui connoiffent
& le mérite qu'elles fuppofent , &
l'utilité qui en réfulte ; que fi , généralement
parlant , les Anglois étoient humains ,
braves , adroits , laborieux , ils n'avoient
Cet Article eft extrait du Tome Ve du Dictionnaire
Univerfel des Sciences Morale , Économique ,
Politique & Diplomatique , dont nous rendrons
compte dans le prochain Mercure.
DEFRANCE. 23
pas ces qualités à l'exclufion des autres nations
; que ces qualités étoient mêlées chez
eux , comme chez leurs voifins , de beaucoup
de ridicules & de vices ; que, l'amour
de la liberté y dégénéroit fouvent en licence
; qu'une démangeaifon gratuite ou
intéreffée de contrarier l'autorité y étoit
fouvent prife pour une envie fincère de
marquer de l'attachement à la Patrie ; que
le reffentiment des Miniftres difgraciés ,
l'aigreur & la morofité des efprits chagrins
qui , ne prétendant ni aux emplois ni aux
penfions , veulent jouir du plaifir de cenfurer
ceux qui en difpofent ; & l'impétuofité
licentieufe de ces ambitieux cachés qui efpèrent
qu'un Patriotifme amer & violent
les menera à la fortune , y excitoient ces
orages violens que les étrangers , trop éloignés
pour voir ce jeu , & être inftruits des
motifs qui agitent les joueurs , attribuent à
un louable enthoufiafme pour le bien public.
Ils ont remarqué que , fi la part que
donne au peuple dans le Gouvernement ,
droit de choisir ceux qui le repréfentent ,
hui infpiroit une forte de courage qu'on ne
trouvoit point ailleurs , ce qui dans un rang
fupérieur donnoit aux fentimens de la nobleffe
& de l'élévation , ne produifoit dans
les claffes inférieures que de la hauteur &
de l'infolence , & leur fourniffoit plutôt un
prétexte de troubler l'ordre de la fociété,
le
24
MERCURE
qu'une occafion de manifeſter leur amour
pour les Loix ; que leur raifon & feur philofophie
étoient fouvent obfcurcies par les
brouillards d'une affection mélancolique qui
les rendoit violens dans leurs paffions ; que
cette force de penfer dont ils fe glorifient ,
étoit un préfent funefte qui épuifoit leurs
efprits , & les rendoit de fi bonne heure infenfibles
aux plaifirs de la vie , & par ce dégoût
fatal les empêchoit d'être jamais contens
de leur fort ; les rendoit aufli ennemis
de la tranquillité , qu'amis de la liberté ;
& mettoit ainfi un obftacle invincible à la
perfection de leur Gouvernement , dont
l'harmonie fera toujours troublée par leur
inquiétude. Ils ont vu que les Anglois
comme les autres hommes , connoilloient
la raifon & ne la fuivoient pas toujours ;
que leurs vertus même étoient ordinairement
couvertes d'un extérieur dur & repouffant
enveloppe vicieufe qui , fi elle
n'en altère pas la nature , en arrête certainement
la bénigne influence. Ils ont été
choqués avec raifon de l'étrange préfomption
des Anglois pour leur nation , pré-
Comption qui n'a rien d'égal que leur fou
verain mépris pour les autres nations. Ainfi
quelques François Anglomanes ont eu occafion
de fe défabufer de leur folle prévention
pour un Peuple qui ne s'eftime pas feulement
plus fage , plus raisonnable , plus
:
libre
DE FRANCE. 25
fibre que tous les autres , mais qui fe croit
le feul fage , le feul raifonnable , le feul
libre ; qui , parce qu'il eft guerrier , commerçant
& philofophe , croit voir Rome ,
Carthage & Athènes dans Londres.
O François ! s'il en eft encore parmi
vous qui joignent le mépris de leur Patrie
à une admiration outrée pour fa rivale ; s'il
en eft qui , pour fe difpenfer d'être Citoyens
, fe proclament hautement Cofmopolites
, Anglomanes ; s'il en eft qui portent
le délire jufqu'à trouver mauvais tout ce qui
fe fait dans leur païs , & à exalter outre
mefure tout ce que font des étrangers qui les
haïffent cordialement : ô détracteurs éternels
de votre nation , peut-être plus jaloux
du mérite de vos compatriotes , qu'admirateurs
fincères de celui des Anglois , je vous
invite à aller contempler de près ces voisins ,
l'objet éternel de vos éloges ; allez étudier
chez eux leurs loix , leur politique , leurs
moeurs ne vous en laiffez point impofer
par l'eftime exceffive qu'ils ont pour euxmêmes
: examinez fur quoi elle eft fondée ;
appréciez leur conftitution , non par fa bonté
idéale ou théorétique , mais par
les avantages
qu'ils en recueillent voyez s'ils font
plus heureux que vous , car sûrement le
but du Gouvernement étant le bonheur des
Citoyens , celui - là eft le meilleur qui rend
les Peuples plus heureux. Sondez la pro-
Novembre 1778. S
B
26 MERCURE
fondeur de leur génie , voyez fi leur raifon
fière & indocile , fi leur philofophie fombre
mélancolique , fi cette méfiance continuelle
où ils font de l'autorité qui les maîtriſe
les efforts même qu'ils font pour la répripar
fi la violence de leur tempérament ,
dont ils font les premières victimes , font
des avantages préférables à la vivacité enjouée
de votre humeur , à votre goût exquis
dans les arts d'agrément , à votre philofo
phie douce & badine , qui vous confole
dans vos malheurs , & vous fait oublier
dans un moment d'allégreffe plufieurs années
de calamité ; à votre amour inné pour
vos Souverains , & à la confiance que cet
amour vous infpire pour ceux qu'ils mettent
à la tête de l'adminiſtration ; à vos paffions
douces & enfantines qui répandent tant
d'agrément fur tous les jours de votre vie.
Eftimez dans les Anglois ce qui eft vraiment
eftimable , leur application à acquérir des
connoiffances utiles , leur conftance à tout
approfondir , pourvu qu'elle ne foit pas
pouffée à l'excès , & qu'elle n'épuife pas les
forces du génie en les excédant ; leur fangfroid
, s'il ne dégénère pas en rudeffe ; leur
amour pour la Patrie , s'il eft pur , fincère
& éclairé ; admirez ce que leurs loix , leur
Gouvernement , leurs priviléges ont de bon ,
c'eſt-à-dire , d'avantageux à la nation ; mais
fouvenez -vous que la fupériorité des droits
DE FRANCE. 27
civiles , ne communique pas toujours la fu
périorité de vertu pour les foutenir , ni la
fupériorité de lumières pour en jouir convenablement
; que le meilleur régime à
Londres n'eft pas le meilleur à Paris ; de
forte que cette liberté tumultueufe qui
femble être la condition la plus analogue au
génie Anglois , naturellement violent , inquiet
, méfiant & mélancolique , ne conviendroit
en aucune manière à l'humeur
douce & paifible du François qui aime les
jouiffances tranquilles, qui fe plaît à s'étourdir
fur les dangers qu'il court , qui porte
la bonhommie jufqu'à récompenfer par des
penfions confidérables , les Miniftres dont
il eft mécontent. C'eft le comble de l'Anglomanie
de vouloir tranfporter fur les
bords de la Seine , des loix , une conftitution
, des moeurs , des ufages qui ne conviennent
que dans une Ile qu'arrofe la
Tamife. Il faudroit commencer par changer
la nature du climat & du génie François.
Si vous voulez imiter les Anglois , ne faites
pas comme les finges qui ne prennent jamais
le bon de ceux qu'ils contrefont. Si le
mérite des Anglois confiftoit dans la forme
de leur habillement , je vous dirois , habil
lez-vous à l'Angloife : c'eft ce que vous
avez réellement fait ; mais ce n'a été qu'un
ridicule de plus. Vous avez auffi un
Wauxhall , un Ranelagh, des courfes de
Bij
28 MERCURE
rance ,
chevaux. Etoit- ce fur ces objets que devoit
fe porter votre émulation ? Si les Anglois
font plus fobres & plus tempérans que
vous , plus généreux & plus défintéreffés ;
s'ils mettent plus de bonne-foi dans les affaires
, plus de probité dans le commerce ;
s'ils accueillent & récompenfent mieux le
vrai mérite ; s'ils font plus modérés dans
leurs defirs , plus économes dans leurs dépenfes
, moins prodigues & moins faſtueux ;
en un mot , s'ils font meilleurs pères , époux
plus fidèles , Magiftrats plus intégres ,
Citoyens plus unis , voilà ce qu'il faut imiter
en eux , parce que la fobriété , la tempéla
générofité , le défintéreffement ,
la bonne-foi , la modération , l'économie
la modeftie , la piété filiale , la tendreſſe
ternelle , la fidélité conjugale , la juftice ,
l'intégrité , l'union & la concorde font la
première bafe d'une véritable fupériorité.
Vous croyez appercevoir plus de fageffe
dans leur conftitution politique ! D'où viennent
donc leurs alarmes continuelles ? Voyez
le tumulte de leurs affemblées nationales
la licence des patriotes , les invectives dont
on accable les Miniftres : ne diroit- on pas
que
leur conftitution eft effentiellement vicieufe
, puifqu'ils ne peuvent parvenir à
concilier enfemble la raifon , la paix & la
liberté? Voulez- vous juger fi leurs loix font
meilleures que les vôtres ? voyez s'il y a
paDE
FRANCE. 29
plus de moeurs à Londres qu'à Paris. Vous
dites qu'ils entendent mieux les finances
que vous , & cependant ils payent plus
d'impôts que vous. Vous fuppofez encore
qu'ils connoiffent mieux les véritables intérêts
de leur commerce. Pourquoi donc cette
guerre affreufe qu'ils font à leurs Colonies
Américaines ? Ne tend- t- elle pas directement
à ruiner ce commerce dont ils fe
montrent fi jaloux ? On ne vous conteſte
pas qu'ils ne foient, au moins en apparence ,
plus libres que vous ; mais ils payent bien
cher cet excès de liberté. Ne leur enviez
point un privilége dont ils ufent fi mal.
Tandis que l'Anglomanie faifoit des
progrès en France , on ne fait trop pourquoi
, il fe formoit en Angleterre des cotteries
Anti- Gallicanes , où l'on faifoit profeffion
de fe montrer en tout opposé aux
François , de ne faire ufage d'aucunes denrées
, étoffes ou modes originaires de France
, de décrier par- tout les François , ce
qu'ils difent & ce qu'ils font. Telle étoit la
reconnoiffance qu'ils témoignoient aux Anglomanes
de cette nation. Je ne dirai point
avec un des plus grands Miniftres que la
France ait produits , le Duc de Sully , que
l'Anglois eft le Peuple de l'Europe le plus
hautain , le plus dédaigneux , le plus enivré
de fon excellence ; qu'adorateur de lui mêil
a un fouverain mépris pour toutes les
me ,
Bij
30 MERCURE
autres nations. Je ne répéterai pas avec des
Ecrivains célèbres , qui fe piquent d'impartialité
, que la haine des Anglois pour les
François eft fi forte , fi conftante , fi naturelle
, qu'on ne rifque rien d'en faire un
caractère national. La diverfité des caractères
, leš guerres fréquentes entre les deux
nations , la rivalité dans les fciences , la
jaloufie du commerce , la politique encore
qui doit nous peindre comme odieufe une
nation qui nous alarme , voilà fans doute ce
qui a produit cette haine & ce qui l'entretient.
D'un autre côté , quand je confidère
les contradictions où cette antipathie invincible
fait tomber les Anglois envers les
François , je trouve ceux-ci fuffisamment
vengés . En effet , nous fonimes témoins que
les Anglois craignent prefque autant les
François qu'ils les méprifent ; qu'ils les ac
cueillent fans les aimer ; qu'ils les imitent
en les condamnant ; qu'ils adoptent par
goût leurs moeurs qu'ils blâment par politique
, qu'ils décrient la France & ne fe
trouvent jamais mieux qu'en France : aujourd'hui
principalement que tout eſt en
combuftion chez eux , ils viennent chercher
en France un afyle tranquille contre les défordres
de la guerre civile .
•
O François ! recevez cet hommage de
vos ennemis : hommage d'autant plus flatteur
, qu'il ne peut pas être foupçonné de
partialité. ( Cet article eft de M. R. )
DE FRANCE.
COUPLETS.
DE combattre fous Broglic
Je ne fuis point curieux.
Sans doute il eft glorieux
De défendre fa Patrie.
Mais en voulant la fauver ,
On perd quelquefois la vie ;
Et , comme le bon Sofie ,
Moi, j'aime à la conferver.
QUE le Temple de Mémoire ,
Beaux efprits , s'ouvre pour vous,
Ne me croyez point jaloux
De l'éclat de votre gloire.
Il ne peut vous préſerver
Des bleffures de l'envie.
La gaiïté vous eft ravie ;
Moi j'aime à la conferver.
A PEINE avee Ifabelle
Lycas vient de s'engager ,
Que pour un nouveau Berger
Elle devient infidelle.
Rien ne peut le confoler
De cette perte cruelle.
Lycas en perd la cervelle ;
Moi , j'aime à la conſerver.
B iv
32 MERCURE
QU'UN buveurle faffe gloire
De livrer foir & matin
Sa raison au Dieu du vin ;
Qu'il ne vive que pour boire ,
Je ne faurois l'approuver ;
Dans fa démarche peu libre,
Il perd fouvent l'équilibre ;
Moi , j'aime à le conferver.
PAISIBLE Philofophie ,
Règne à jamais dans mon coeur.
Je regardois le bonheur
Comme étranger à ma vie ; .
Tu m'appris à le trouver .
Viens à mon ame docile ,
Dans ma retraite tranquille ,
Apprendre à le conferver.
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent .
LE mot de l'Enigme eſt Violon ; celui
du Logogryphe eft Archet , où se trouvent
arche , le cher , rate , arc , tache , art , char ,
chat , rat.
DE FRANCE. 33
ENIGM E.
JE porte le nom d'un oiſeau ,
Dans les Cités moins commun qu'au hameau ,
Mais d'un oifeau femelle,
Avec une épithète belle ;
Auffi la mérité-je bien
Par mes façons & mon maintien.
L'on ne m'attaque point fans que je ne me venge :
Je ne fuis non plus un ange.
J'allais bonnement mon chemin ,
Sans le moindre vouloir malin ,
Quand tout-à-coup je me vois infultée
Par une fille de Nérée. !
Elle me livre en même-temps affaut ;
Mais lui ripoftant auffi- tôt
Avec valeur , avec courage ,
J'obtins fur elle l'avantage ,
Et penfai la noyer dans un grand baffin d'eau ,
Et le lui donner pour tombeau.
Depuis , un chacun prône & vante ma proueffe ;
Et par excès de politeffe ,
Rien n'eft beau , rien n'eft bon ,
S'il ne porte mon nom.
BY
34
MERCURE
LOGOGRYPHE.
Mor affez expreffif , quoiqu'un peu populaire ,
Je fuis un ridicule aux grands fort ordinaire
Mais furtout aux petits efprits ,
Aux cagots de tous les pays.
On trouve en combinant de mes pieds la douzaine ,
Un mal dans le Bréfil , eſpèce de gangrène ;
Un fer fort mince ; un grand vaiffeau de bois;
Ce qui nous met tôt ou tard aux abois ;
Fleuve d Efpagne , & ville en Arabic ;!
Un droit en Angleterre, un autre en la Neuftrie
Un certain lieu d'arbres planté ;
Du Paganiſme une Divinité;
Un des miroirs de l'ame ;
Note entrant dans la
Une ville du Gâtinois ;
gamme ;
Le réſultat de douze moiș ;
D'une espèce d'oifeaux le mâle & la femelle ;
Un mal de l'oeil attaquant la prunelle 3:
L'enveloppe d'un oreiller ;
Un inftrument de Tonnelier ; "
Un poiffon ; une plante ; un grand fleuve d'Afrique ;
Deux oifeaux différens, l'un & l'autre aquatique ;
Un couple d'animaux tenant le premier rang ;
Un autre fort ftupide avec fon for enfant ;
DE FRANCE.
35
Eau congelée ; un mal fort incommode ;
Le haut d'un arbre ; un bord toujours de mode;
Le poil d'une brebis ; un ouvrage de fil ;
Sur mer efpèce de baril ;
Un fynonyme de la joie ;
Une lanière , une courroie ;
Mouche dont l'aiguillon paffe pour dangereux ;
Plante d'odeur très-forte ; un efprit bienheureux ;
Ce qu'il ne faut pas dire alors qu'on fe marie ;
Un lieu propre à la rêverie ;
Ce que toujours l'on defire d'avoir ;
Adieu , Lecteur , juſqu'au revoir.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
SUITE de l'Extrait de l'Eloge de M. de
la Condamine par M. le Marquis de
Condorcet.
M.
• DE LA CONDAMINE renonça enfin à fa
querelle Académique avec M. Bouguer ;
mais ce fut pour en avoir une autre , à la vérité
fur un fujet plus important & plus
utile. Il fut en France , comme l'on fait ,
l'Apôtre , & prefque le martyr de l'Inoculation,
" bien difficile à introduire chez une
Nation auffi opiniâtre dans fes préjugés
")
B vj
36 MERCURE
ود
ور
و د
و ر
qu'inconftante dans fes modes , où la ma
» xime , qu'il faut faire comme les autres ,
» eft celle qu'on répète le plus à la jeuneffe
, & prefque la feule dont elle fe
» fouvienne » ; chez une Nation enfin , qui
toute portée qu'elle eft à imiter fes Souverains
comme à les aimer , réſiſte & combat
encore , malgré le fuccès de l'Inoculation
à laquelle fon Roi s'eſt ſoumis , & la
fage leçon qu'il a donnée par fon exemple
à fes timides Sujets.
Le zèle & les Ecrits de M. de la Condaminefur
l'Inoculation , rencontrèrent tous les
obftacles poffibles. « On effaya d'effrayer le
» Gouvernement ; on ofa même invoquer .
» le nom de la Religion . Enfin , à force de
» cris & de faits , ou exagérés ou faux ,
و د
,כ
ןכ
و د
on
obtint du Parlement un Arrêt , qui dans
» la vue , fans doute très-fage , de prévenir
» les épidémies que l'ufage imprudent de
l'Inoculation pouvoit multiplier dans les.
villes , mit des entraves à la liberté d'inoculer
; mais cet Arrêt , en rendant l'Ino-
» culation impratiquable , excepté aux riches
, privoit de fes avantages le plus grand
» nombre des Citoyens . La Faculté de Mé-
» decine , & même la Faculté de Théologie ,
» furent confultées . Celle de Théologie ré-
>>
pondit prudemment que tout ce qui étoit
» falutaire aux hommes , étoit agréable à
» Dieu , & qu'il n'appartenoit qu'aux Mé-
» decins de juger de l'utilité des remèdes. La
و د
Faculté de Médecine donna deux rapports
DE FRANCE.
37
و ر
"
و د
و ر
» contraires , & chacun fut figné par un égal
» nombre de Médecins. Lorfqu'enfin cette
querelle eut occupé le Public prefqu'auffi
long- temps que fi elle eût été frivole , il
l'oublia ; les Anti-Inoculateurs cefsèrent
» de crier , ou l'on ceffa de les entendre ,
» & heureufement l'Inoculation continua
» d'être pratiquée. Pendant toute cette dif-
" pute , M. de la Condamine n'avoit ceffe
» de la défendre par des raifonnemens , par
» des faits , & même par des plaifanteries :
c'eft par-tout l'arme la plus sûre, & même,
» dans les pays où l'on ne parle point au
peuple affemblé , la feule qu'on puiffe
employer avec fuccès contre les opinions
populaires. Très-peu d'hommes font en
» état de fuivre les preuves d'une vérité ;
» mais tous rejettent une opinion qui eft
» devenue un ridicule ; & cette manière de
penfer n'eft pas particulière aux François
chaque nation a fes plaifanteries
» bonnes ou mauvaiſes , triftes ou gaies ,
» dont ceux qui veulent dominer fur les efprits
font un ufage également heureux »
ود
و د
"
ود
ور
و د
ود
و د
"
M. de la Condamine vécut affez pour
» jouir du triomphe de l'Inoculation , pratiquée
en Angleterre , en France , en Alle-
» magne , dans le Nord , en Suiffe , en Hol-
» lande , en Italie ; l'Europe entière reten-
" tiffoit des fuccès des Inoculateurs : les
» Rois , en fe foumettant à l'inoculation ,
» avoient entraîné , ( fur-tout hors de Fran-
» ce ) une foule de particuliers ; & les ad-
ל כ
"
38
MERCURE
3
و د
» verſaires n'ofoient plus , ( en France même )
l'appeler abfurde ou impie. Ce n'étoit plus
» à la voix de la raifon que l'on cédoit ,
» mais à celle de l'exemple , qui eft faite pour
» être entendue par un plus grand nombre
» d'hommes ».
M. de la Condamine , qui n'avoit pas apparemment
pour devife la maxime de Fontenelle
, que le fage tient peu de place & en
change peu , fit encore le voyage d'Italie
comme il n'y alloit , difoit- il , que pour fa
fanté, il n'emporta ni inftrumens ni livres ,
& ne laiffa pas , tourmenté comme il étoit
par fon activité & fa curiofité fcientifique ,
d'y faire des obfervations utiles . A Gènes
il fut arrêté à temps par un Prêtre à qui il
alloit , non fans danger , démontrer en prefence
de témoins la fauffeté d'une relique
prétendue qu'on prenoit en même-temps
pour une émeraude. Peut -être eût-il mieux
valu laiffer en paix l'erreur populaire ; mais
M. de la Condamine ne pouvoit fe réfoudre
à facrifier la vérité aux fottifes même les
plus indifférentes .
A fon retour , le Philofophe , âgé de près
de 60 ans , & devenu infirme par fes longs
travaux & fes fatigues , époufa fa nièce avec
diſpenſe du Pape. Il avoit befoin d'une compagne
qui l'aidat à fupporter la vie; " mais
» il ne vouloit ni ſe rendre ridicule , ni faire
» le malheur de perfonne ; il trouvoit dans
fa nièce une jeune femme accoutumée à
» l'aimer comme un père , à refpecter en
و د
DE FRANCE. 39
"
22
و د
33
ور
lui fa gloire , fes talens , & jufqu'à des
» infirmités qui n'étoient à fes yeux que les
» marques honorables de fes travaux pour
» les Sciences. Il crut qu'une femme raiſonnable
, fenfible , & qui favoit combien il
eft rare que les convenances de fortune &
» de naiffance , plus écoutées que celles d'où
dépend le bonheur , permettent d'épouſer
» celui que le coeur auroit choifi , pourroit
" ne pas regarder comme un malheur de
s'unir à un oncle en qui elle étoit affurée
» de trouver un ami. Cette union fut heureuſe
: sûre de la confiance & de la ten-
» dreffe de fon mari , les mouvemens d'hu-
» meur , inévitables dans un homme dont
» l'activité prodigieufe étoit contrariée fans
" ceffe par fes infirmités , ne paroiffoient à
» Madame de la Condamine qu'un malheur
» de plus dont elle devoit le confoler. Quel-
» que longue , quelqu'infirme qu'ait été la
» vieilleffe de fon mari , jamais elle n'a ceffé
» de lui prodiguer les foins les plus ten-
» dres qui ne lui coûtoient rien ; l'idée
» qu'elle rempliffoit un devoir facré à plus
» d'un titre , foutint fon courage , & il lui
fembloit que foigner la vieilleffe de M.
» de la Condamine , c'étoit acquitter les
» dettes de l'humanité. Lorfqu'enfin elle a
» eu le malheur de le perdre , elle l'a pleuré
» comme une jeune époufe pleure celui
qu'une mort prématurée lui enlève , comme
on pleure une perte irréparable
M. de la Condamine quitta pourtant en-
33
ל כ
"9
32.
40 MERCURE
core fa maiſon , où il devoit fe trouver fi
bien , pour aller en Angleterre ; il n'avoit
point-là d'inoculation à prêcher , & devoit
être content de l'y voir fi bien accueillie.
Mais il effuya à Londres une légère injuftice
, dont la Police de Paris lui auroit fait
raifon ; auffi s'en plaignit - il par un Écrit
public à la nation Angloife , qui répondit
au Philofophe Parifien , qu'elle aimoit
mieux avoir moins de police & plus de liberté.
Enfin il revint pour la dernière fois à Paris
, avec une eſpèce de paralyfie qui lui interdifoit
le travail. Heureuſement pour
lui il aimoit les vers , il en avoit toujours
fait de bons ou de mauvais , il en fit alors
tous les jours , ne pouvant mieux faire , &
il lui en échappa même d'affez gais fur fon
état , dont lui feul avoit le courage de plaifanter.
,
Il ne fe borna pas à la Poéfie légère ;
il ofa traduire en vers la difpute d'Ajax
& d'Ulyffe pour les armes d'Achille dans
les Métamorphofes d'Ovide & defira
d'en faire la lecture dans une Séance publiblique
de l'Académie Françoife. Les Auditeurs
, qui dans ces Séances ne font pas tous
bénévoles , l'accueillirent avec une indulgence
d'autant plus jufte * , que plufieurs même de
* Avant cette lecture , le Secrétaire de l'Académie
crut devoir prévenir l'Affemblée par le Dif
Cours fuivant :
DE FRANCE. 41
·
fes vers n'en avoient pas befoin ; & fa lecture
fut fouvent interrompue par des applaudiffemens
que lui feul n'entendoit pas.
*
»
* Meffieurs , M. de la Condamine , que de longs
» travaux & des voyages pénibles , entrepris pour
le progrès des fciences , ont réduit dans un état
» d'infirmité fait pour toucher les ames honnêtes &
fenfibles , & pour le rendre refpectable & cher à
» tous les gens de lettres , fe voyant obligé , nonfeulement
de renoncer à toute étude profonde ,
mais de fe priver même des amuſemens de la
fociété , a employé le trifte loifir que fa fituation
lui laiffe , à mettre en vers François plufieurs
⚫ morceaux des Poëtes Latins ; il a traduit entre
» autres la difpute d'Ajax & d'Ulyffe pour les armes
» d'Achille dans les métamorphofes d'Ovide , & fe
propofe , Meffieurs , de vous en lire une partie.
» Comme il ne veut pas abuſer de, votre attention ,
» il fe bornera au difcours d'Ajax , beaucoup plus
court que celui d'Ulyffe. Il a defiré de donner à la
compagnie cette marque de fon zèle à remplir les
» devoirs d'Académicien ; & nous fommes perfua-
» dés , Meffieurs , que vous recevrez favorablement
» ce tribut académique d'un de nos Confrères , qui
"
35
55
s'eft acquis tant de droits à la reconnoiffance de
» la Nation, & qui eft d'autant plus digne d'intérêt ,
qu'il ne peut pas même jouir en ce moment de
l'expreffion de nos fentimens pour lui . Son travail
femble d'ailleurs mériter d'être accueilli avec bienveillance
par cette feule confidération , que fa
» poéfie n'ayant jamais fait fon occupation principale
, eft aujourd'hui prefque l'unique reffource
qui lui refte pour oublier fes maux durant quelques
» momens , & pour
adoucir l'efpèce de folitude dans
laquelle il eſt forcé de vivre. Il avoit proposé à
23
"
30
MERCURE
Il mourut le 4 Février 1774 , des fuites
d'une opération Chirurgicale , encore trèspeu
connue , & qu'il eut le courage de faire
effayer en fecret fur fa propre perfonne.
Deux jours avant la mort , fidèle encore à
la Poéfie , dans le moment où tant de Poëtes
ceffent d'y penfer , il fit un couplet affez
plaifant fur l'opération qui le conduifoit au
tombeau ; & après avoir dit ce couplet à un
ami qui venoit le vifiter : il faut que vous
me laiffiez continua-t-il , j'ai deux lettres
à écrire en Espagne ; peut- être l'ordinaire
prochain il ne fera plus temps. « Toujours
» femblable à lui-même , il fut dans ces der-
» niers momens fans fafte comme fans for-
و د
bleffe , & vit approcher la mort du même
» oeil dont il l'avoit bravee tant de fois ».
و ر
L'Hiftorien de l'Académie termine ce bel
Éloge par un portrait de M. de la Condamine
, auffi parfaitement reffemblant que
fupérieurement tracé. " Incapable de jaloufie
, puifqu'il n'en eut pas même contre M.
Bouguer , il n'eut point d'ennemis , ou du
» moins il ne crut pas en avoir. Son amitié
» étoit courageufe & conftante : zélé pour
» le fervice de fes amis , capable de leur
faire des facrifices , il fe livroit aux foins
» de l'amitié avec cette activité , cette ar-
» l'Académie de faire lire fon Ouvrage par quelqu'un
» de nous ; mais nous avons cru avec raifon que
» cette lecture vous intérefferoit plus dans fa bouche
que dans aucune autre ».
ס כ
DE FRANCE. 43
99
و د
23-
ן כ
ןכ
deur qu'on n'a que pour les plaiſirs : il
fembloit qu'agir étoit fon premier be
foin ; cependant on voit qu'il foupiroit
après le repos ; il le regardoit comme le
» feul bien réel de la vie , qu'il eft infenfé de
» facrifier à l'amour de la gloire ; mais le
» repos qu'il regrettoit lui eût été infuppor-
» table. Tel eft le fort de tous les hommes :
l'action nous épuife , le repos nous tour-
» mente , & il femble que la nature ne nous
laiffe que le choix de la fatigue ou de
l'ennui. Mais l'exemple de M. de la Con-
» damine prouve du moins que l'activité eft
» un grand bien ; toujours occupé , toujours
agiffant , il n'eut jamais le temps de fentir
fes maux ; & malgré tant de fouffrances ,
» il ne fut point malheureux.
23
D
"
"
و د
"
»
» On n'a point de grandes qualités à un
degré fi élevé , fans avoir auffi les défauts
qui en font l'excès . L'activité de M. de la
» Condamine alloit jufqu'à l'inquiétude , &
» le rendoit fouvent importun à ceux qui
» ne pouvoient prendre le même intérêt que
» lui aux chofes qui l'occupoient. Son zèle
» extrême pour tout ce qui eft utile , ne lui
» permettoit pas de croire qu'il y eût rien
» d'indifférent ; il entrevoyoit dans tout une
» utilité au moins éloignée , & fouvent il
» mettoit aux petites chofes une importance
fatigante pour les autres . Sa curiofité de-
» voit le rendre indifcret ; elle étoit en lui
» une véritable paffion à laquelle il ſacrı-
» fioit , fans même s'en appercevoir , ces
""
44 MERCURE
وو
» bienféances d'ufage qu'il eft bon fans doute
» de refpecter toujours , mais auxquelles
» nous attachons peut-être trop d'impor-
» tance. Il étoit avide de réputation , mais
» il fembloit en aimer par préférence ce
» qu'elle a d'incommode pour la plupart
des hommes , ces details de correfpon-
» dances & de vifites qu elle entraine ; il en-
33
ود
و د
"3
» tretenoit un commerce de Lettres immen-
» fe , & fur toutes fortes d'objets , avec les
» Savans de toutes les Nations , & dans tous
» les genres. C'étoit un moyen de fatisfaire
» à la fois , & fa curiofite , & fon amour pour
» la célebrite ; car le Savant dont les Etran-
» gers parlent le plus , n'eft pas toujours celui
qui fait les meilleurs Ouvrages , mais celui
qui écrit le plus de lettres. Il entendoit , il
» écrivoit même la plupart des langues vi-
» vantes ; il lifoit tous les Livres : on auroit
peine à citer une feule chofe dont on ait
parlé de fon temps , & fur laquelle il n'ait
» pas écrit , un homme célèbre avec qui il
» n'ait pas eu des liaiſons ou des difputes ,
» un Journal où il n'ait pas inféré quelque
pièce. Il avoit befoin de répandre au-de-
» hors fes idées , fes opinions , fes projets.
» Peut-être même auroit-il été fâché que le
» Public fut long- temps fans s'occuper de
» lui. Répondant à toutes les critiques , &
» flatté de toutes les louanges , il ne méprifoit
aucun fuffrage , pas même ceux des
" gens méprifables ; c'eft une foibleffe qu'ont
eue beaucoup de grands hommes , & dont
و و
^
DE FRANCE.
45
:
"
l'amour de la gloire ne peut les excufer.
» Avec une ame ardente & une confti-
» tution forte , il dût être entraîné vers le
plaifir ; mais il eut le courage d'y renoncer
pour aller paffer dix ans dans les déferts
» du Pérou ; ce qui prouve du moins que fa
première paffion étoit le plus noble de
» tous les fentimens , le defir de mériter un
» nom illuftre par des fervices rendus à
» l'humanité.
22
"
» M. de la Condamine eut donc des dé-
» fauts & des foibleffes ; mais il eut cet
» avantage que fes défauts tenoient à des
qualités refpectables , & que fes foibleffes
» furent plus que compenfées par des ver-
» tus vraiment utiles ; fes défauts & fes foi-
» bleffes feront bientôt oubliés , & il ne ref-
» tera plus de lui que le fouvenir du bien
qu'il a fait aux hommes ».
و د
ور
C'eft avec beaucoup de regret que nous
avons abrégé un Éloge fi intéreffant & par
les chofes & par le ftyle , mais auquel nous
fommes forcés de renvoyer nos Lecteurs. Ce
renvoi n'eſt pas une fimple formule de Journalifte
; c'est l'expreffion du defir fincère que
nous avons , de voir partager à tous les hommes
éclairés & vertueux le plaifir que nous
a fait cette lecture , qui non-feulement inftruit
& amuſe , mais attache & entraîne ,
& qui joint à l'intérêt du Roman la vérité
hiftorique & l'utilité philofophique. Nous
invitons les bons juges à lire auffi dans le
volume de l'Académie, pour l'année 1771 .
46 MERCURE
l'éloge de M. Fontaine , qui eft ( nous ne
craignons pas de le dire ) un chef- d'oeuvre
de la même main , & le volume in- 12 . des
excellens Éloges que M. de Condorcet a fait
auffi de nos anciens Académiciens *. On y
trouvera les noms intéreffans des Huyghens ,
des Claude Perrault, des Mariotte , &c., &
dans M. de Condorcet un digne Hiftorien
de ces Savans célèbres.
M. d'Alembert , Auteur de cet Article ,
donnera dans le Mercure prochain l'Éloge
de M. Quefnai , pour terminer l'Extrait de
l'Hiftoire de l'Académie des Sciences de
1774
**
LETTRES de M. DE LONGUEVILLE
ci-devant Avocat , & actuellement Ecrivain
public. No. 3. Extrait fait par M. de
Longueville lui-même.
Comme tout paroît extraordinaire dans
ma conduite , une fingularité de plus fera
d'une très petite conféquence ; je fuis le
* Ce Volume , imprimé en 1773 , fe trouve à
l'Hôtel de Thou , rue des Poitevins.
** ERRATA pour le Mercure du 25 Octobre.
Dans l'Éloge de M. de la Condamine , p. 270 ,
lig. 15 , au lieu de voyager d'abord , lifez voyager ,
d'abord. Cette virgule eft indifpenfable pour le fens
de la phraſe.
DE FRANCE. 47
Libraire de mes Feuilles * , pourquoi n'en
ferois -je pas le Journaliste ?
Des jugemens divers qui ont été portés
fur les Lettres que je publie , j'ai apris
que ce qui les fait un peu réuffir , c'eſt
qu'on y trouve de la gaité , du naturel & de
l'imagination.
Un père refpectable & qui étoit le meil-
-leur des humains , m'a fixé en Province
jufqu'à l'âge de quarante ans ; ma tête exaltée
ne m'a point permis de faire ce que
mon père exigeoit , & je n'ai point fait non
plus ce qu'exigeoit ma tête exaltée : de- là
font venus les malheurs qui m'ont conduit
à être Ecrivain public.
Si j'euffe été jeté dans Paris à l'âge de
quinze ans , & que j'euffe été affez heureux
Je vends mes Lettres moi - même au Palais-
Royal à ma Loge , fituée dans la galerie qui commu
nique de la Cour des Fontaines à la rue S. Honoré,
Quand M. de Longueville ne fera point à fa Loge,
» on le trouvera à fa chambre au fecond fur le
» derrière , à l'Hôtel de Bayonne , rue S. Honoré ,
» vis-à-vis l'Opéra. «
>
Le N° . 3. de mes Lettres coûte 1 livre 4 fols ; les
trois numéros enſemble 3 livres . Les perfonnes de la
Province qui me feront l'honneur de defirer mes
feuilles , peuvent m'écrire directement , & je les leur
ferai tenir par la voie qu'elles m'indiqueront. Voici
mon adreffe : à M. de Longueville , Ecrivain
Public , au Palais Royal , dans la galeric de la Cour
» des Fontaines , à Paris. «
30
ככ
48
MERCURE
pour que perfonne ne prît d'intérêt à ce qui
me regarde , je ferois peut - être quelque
chofe dans la République des Lettres ; n'y
étant rien , il m'eft permis d'écrire des
riens.
Les quatte premières Lettres de mon
N°. 3 développent le plan que je me ſuis
fait pour entretenir le Public ; j'avoue qu'il
eft très - vafte , & par - là même il ne m'en
paroît que meilleur. Quand on veut intéreffer
fes Lecteurs , on ne peut pas fe ménager
trop
de reffources. En deux mots
voici quel eft mon but : « Je me propoſe de
» recueillir les morceaux de profe les
mieux écrits , ainfi que les vers heureux
» font recueillis par l'Éditeur de l'Almanach
» des Mufes.»
»
Je ferai plus . Je ne négligerai rien pour
que ma Collection puiffe approcher par la
fuite de l'agrément & de l'intérêt du Spectateur
Anglois ; je ne me permets cet effor
que parce que je compte fur les fecours d'un
grand nombre de gens de mérite qui font
dans cette Capitale & dans nos Provinces.
On ne peut donner trop d'éloges au Spectateur
Anglois ; cependant les derniers volumes
laiffent appercevoir que fes Auteurs
font épuifés ; mon Recueil ne vaudra jamais
cet excellent Livre ; mais mon plan
me paroît mieux combiné que celui de
Steele
DE FRANCE. 49
Steele & d'Addiffon . Je ne me choifis point
de coopérateurs ; je n'en fixe point le nombre
; j'appelle à mon fecours toutes les têtes
penfantes , foit qu'elles habitent les villes ,
foit qu'elles habitent les hameaux .
La belle action d'une Actrice que je publie
dans la vingt - deuxième Lettre , eft une
anecdote certaine . Si certe femme aimable
n'eût fait que donner de l'argent , je n'en
aurois point parlé ; ce font les égards flatteurs
qu'elle a marqué à l'infortuné , après
l'avoir fecouru , qui m'ont faifi d'admiration.
On fentira que la Lettre d'un homme
camus qui propofe de lever une impoſition
fur les nez , eft une débauche d'efprit .
L'extravagance de cette Lettre eft réparée
par le bon fens du Religieux Capucin ,
qui occupe la fcène dans la Lettre fuivante.
J'avouerai que la Lettre que j'eftime le plus
dans mon No. 3 , eft celle du Religieux Capucin
.
Ma petite Brochure que j'analyſe eſt
comme la Lanterne magique , par la variété
des perfonnages qui s'y montrent. Après le
vénérable Capucin , arrive une femme de
fpectacle qui eft très - jolie ; on me reproche
de lui dire trop de chofes galantes . Hélas !
je n'arriverai que trop tôt à l'âge où je n'aurai
plus rien à dire aux femmes.
Le vertueux Ivrogne qui vient après , a
5 Novembre 1778.
C
MERCURE
fait plaifir à pluſieurs gens de mérite ; c'eſt
un vieux garçon qui eft dans l'aifance , qui
aime le vin , les femmes & la vertu ; il
conte une hiftoire qui commence à l'Opéra
& qui finit dans la chapelle du Sépulchre à
St Roch.
Enfin , dans la Lettre vingt- feptième , je
raconte un fouper que j'ai fait dans une auberge
avec un homme à projets. Après
avoir crayonné d'une manière qu'on trouve
plaifante plufieurs perfonnages qui fe trouvent
autour de nous , je fuis forcé par le
Politique d'agiter avec lui la grande queftion
, qui confifte à demander à la liberté de
Religion , accordée en France aux Proteftans
, feroit utile au bonheur public.
Aurois-je trop eftimé mon fiècle , en me
livrant publiquement aux plaifirs de la reconnoiffance?
Je publie dans ma vingt- huitième
Lettre des fervices reçus , & l'on me
prête des vues intéreffées qui font fort loin
de mon caractère. Il eft indifpenfable de
m'expliquer. Il y a trois mois je manquois
du néceffaire ; une Société refpectable & généreufe
eft venue à mon fecours ; la vertu
m'a ordonné de recevoir des bienfaits qui
m'étoient préfentés par la vertu ; & j'aurois
été le plus vil des mortels fi j'euffe éprouvé
dans le filence des procédés auffi généreux.
V
Enfin la Lettre qui termine ma Brochure,
DE FRANCE.
Sx
eft de l'une des Dames qui font mes bienfaitrices.
Quand le talent de bien dire n'eft
pas uni à la gloire de bien faire , il mérite
peu d'éloges ; mais quand l'éloquence & la
vertu fe montrent enſemble, comme on les
voit dans cette Dame , l'éloquence en eft
plus puiffante , la vertu en eft plus belle.
Il eft temps de me recueillir & de prononcer
gravement l'oracle qui termine ordinairement
les Extraits de MM. les Journaliſtes.
Je pense que je réullirai dans mon
entreprife , fi j'entremêle prudemment &
le bon fens & la gaieté ; fi je m'attache à
traiter des fujets qui puiffent intéreſſer toute
la Nation ; fi je réfifte à la démangeaifon
de parler de moi - même ; fi je ne me permets
point de détails minutieux qui jettent
des longueurs dans mes récits ; fi mon ftyle,
qui ne manque point de préciſion , rejette
les expreffions trop familières ; fi enfin la
complaifance n'entre pour rien dans le
choix des morceaux de profe que j'inférerai
dans mon Recueil.
Des Canaux de navigation , & fpécialement du Canat
de Languedoc ; par M. de la Lande , Profeffeur
Royal de Mathématiques, Cenfeur Royal , des Académies
de France , d'Angleterre , de Hollande ,
de Suède , de Ruffie , d'Allemagne & d'Italie , A
Paris , chez la veuve Defaint , rue du Foin. 600
pages in-folio avec figures , 48 liv.
C'eft ici le premier ouvrage confidérable que
Cij
$ 2 MERCURE
l'on ait fait fur une matière qui eft cependant trèsimportante
pour la profpérité d'un Etat . L'architec
ture hydraulique de Belidor contient des préceptes
importans fur les travaux de ce genre ; mais on n'y
trouve qu'une légère notice des Canaux les plus célèbres.
Le Traité des Canaux du P. Frifi ne parle
prefque que de ceux du Milanez. Celui de M. Linguet
a pour objet deux rivières de la Picardie & de
l'Artois. Celui de M. Oberlin eft une table , fort complette
, à la vérité , & remplie d'érudition , de tous les
Canaux faits ou projetés jufqu'ici ; mais il falloit
un ouvrage détaillé , des defcriptions , des calculs ,
des devis , des plans , des projets raiſonnés , des vues
de politique & de commerce , &c, C'est ce qu'on
trouve dans le livre de M. de la Lande.
On voit d'abord dans fa Préface , le tableau de
l'avantage des Canaux ; la fuppreffion de trois mille
chevaux , dont on fe paffe au moyen du canal de
Briare , procure la fubfiftance de vingt- quatre mille
hommes , en rendant à la culture trente mille arpens
de terre, Depuis que le goût du luxe a converti en béfoins
dans nos Villes jufques aux fimples commodités,
les confommations fe font multipliées dans tous les
genres , & l'on n'a point augmenté les facilités des
tranſports. La navigation intérieure ne s'étant pas
étendue en France dans la proportion du commerce ,
'il a fallu multiplier les voitures , & le nombre des
chevaux qu'on y emploie s'eft tellement accru , que
nous fommes obligés de porter à l'étranger des fomconfidérables
pour les remontes de la Cavalerie ,
pour les équipages d'artillerie & autres objets militaires.
Les décomptes de la dernière guerre , pour les
chevaux qu'on a tirés de la Suiffe , ont monte , pour
çe feul article , à fix millions. Le défaut de comm
nications caufa beaucoup d'embarras , d'alarmes &
de dangers , lorfque les ennemis pafsèrent le Vær. Il
fallur , dans la dernière guerre , forcer , en quelque
mes
DE FRANCE.
53.
façon , la nature , pour amener de loin , & en peu de
temps , les munitions & les troupes néceffaires lors de
la defcente des Anglois , qui furent défaits enſuite à
la journée de S. Caft. Les Canaux que M. D. propofe
pour la Normandie & la Bretagne , celui auquel on
travaille en Picardie , ceux de Bourgogne & de Provence
, feroient très- néceffaires dans de pareilles cir
conftances.
Le dépériffement des rivières de France , par défaut
d'entretien , & les péages onéreux dont elles font char
gées , ont fourni à l'Auteur la matière d'un grand chas
pitre. Un bateau qui remonte de Paris à Rouen , paie
792 livres de droits dans la partie fupérieure ; il y a
dix- fept péages depuis Roane jufqu'à Melun ; le retard
feul que caufent les bureaux des péages , fait un
préjudice extrême au commerce. Les péages font fi
onéreux , que les Marchands aiment mieux fe fervir
des voitures de terre , au grand préjudice de l'agricul
ture.M.de Lalande remonte à l'origine des péages; il en
fait voir l'injuftice ; il rapporre les Ordonnances multipliées
, par lefquelles nos Rois ont tenté de les abolit
depuis 1120 , que Louis - le -Gros en ordonna la fuppreffion
jufqu'à 1766 , que M. Bertin , Miniftre
d'Etat, s'en occupa; enfin il expofe un plan d'affociation
municipale , qui pourroit procurer le remboursement
des péages , qui ont véritablement quelque titre inexpugnable.
Après avoir employẻ 450 pages à parler des Canaux
exécutés ou projetés en France , l'Auteur en confacre
150 à parler de ceux des autres peuples du monde :
& comme les Italiens ont donné l'exemple , il commence
par l'Italie ; il décrit le grand Canal du Texin
à Milan., commencé en 1179 , ou même plus anciennement
; celui de l'Adda , commencé en 1457 , &
qui fut réuni au premier fous Louis XII & François I.
Ce fut alors que Léonard de Vinci fit ufage des éclufes
à baffins , en y ajoutant quelque nouvelle perfec
Cij
$ 4 MERCURE
tion , & donna l'exemple à toute l'Europe , qui à fait
ufage des éclufes de la manière la plus utile. Les Chinois
, qui ne les ont point connues dans le temps de
leurs grandes entreprifes de Canaux, n'ont qu'une navigation
très-incomplette & très- difficile . M. de L. fait
voir que le fameux Canal Impérial de la Chine fe réduit
à une trentaine de licues d'excavation , dans un
terrein uni , où il n'y a eu ni hauteurs à applanir , ni
rochers à couper : il y a très-peu d'eau ; ainfi malgré
les exagérations de M. Linguet , on n'y voit rien
d'auffi ingénieux ni d'auffi furprenant que dans le
canal de Languedoc ; on n'y trouve pas l'intelligence
qui règne dans toutes les parties de ce Canal : on
n'y a pas eu à furmonter la difficulté de raffembler
dans les montagnes , des eaux difperfées fur une
longueur de trente mille toifes ; de trouver le point
de partage 600 pieds au- deffus des deux mers , pour
diftribuer à l'une & à l'autre des eaux qui avoient eu
de tout temps un cours fi différent. Il rapporte les vers
de Corneille & du P. Vanière , qui ont célébré à l'envi
le fuccès de cette prodigieufe entrepriſe ; & il rend
juftice à M. le Comte de Caraman , qui l'entretient
& le perfectionne de jour en jour , avec autant de
zèle que d'intelligence.
Les Canaux anciens terminent l'ouvrage de M. de
la Lande ; il rend juftice à cet égard à M. le Blond ,
de l'Académie Royale des Infcriptions & Belles- Lettres
, qui a fait de favantes recherches fur cette
matière , ainfi que M. Oberlin , favant Profeffeur de
Strasbourg , & le P. Brotier , ficonnu par fa belle édition
de Tacite ; il met au nombre des Canaux aneiens
, celui que Charlemagne entreprit en 793 , pour
joindre l'Altmuhl avec le Rednitz , ou le Danube avec
le Rhin , & dont on voit de grands reftes près de
Weiffembourg & de Pappenheim. L'Angleterre même
offre des veftiges d'anciennes entrepriſes de Canaux :
Jes Anglois ont été plus indifférens de nos jours fur cet
DE FRANCE
5.5
article ; mais l'Auteur obferve que depuis quelques
années , ils penfent férieufement à fe procurer cette
reffourcefiimportante pour le commerce intérieur d'un
Etat. L'exemple des François , qu'ils ne fuivent ja
mais qu'avec regret , les a pourtant éclairés fur leurs
véritables intérêts.
ACADÉMIES.
L'ACADÉMIE 'ACADÉMIE de la Rochelle tint fon affemblée
publique le 6 Mai dernier , à laquelle préfida M. de
Rouffi , Lieutenant de Roi. M. Seignette , Affeffeur
au Préfidial , fecond Secrétaire perpétuel , faifant les
fonctions de Directeur , en fit l'ouverture par un dif
cours , dans lequel il rendit compte des événemens
intéreffans pour l'Académie , arrivés dans le cours
de l'année , qui finiffoit à cette époque. M. Seignette
rappela particulièrement à l'Affemblée le jour oùl'Empereur
paffant par cette Ville , fe rendit dans la Salle
des féances académiques , pour être témoin des expériences
fur l'Electricité de la Torpille , que l'Académie
eut l'honneur de faire fous les yeux , & que
Sa Majefté Impériale témoigna voir avec intérêt.
Cette lecture fut fuivie de Stances morales , par
M. Arière , de l'Oratoire , Doyen de l'Académic .
M. Dupati de Clam , Chevalier d'honneur au
Bureau des Finances , lut un difcours , ayant pour
titre : Confidérations fur le fluide lumineux , l'Electricité
& le Phlogistique aërien. Après avoir dit que
l'homme de Lettres , quoique privé du fecours d'un
cabinet & des inftrumens, peut combiner les fyftêmes
phyfiques & en titer des conféquences générales , cet
Académicien rappelle que les Phyficiens font d'accord
fur la néceffité d'un Agent principal dans la
fublunaire, & qu'ils le placent dans l'atmosphère céture
C iv
༣6 MERCURE
lefte. Il examine fi la lumière , l'Electricité & le
Phlogistique aërien , que l'on a qualifié fucceffivement
de premier Agent , mérite ce titre ; il conclut que
le Auide lumineux en eft le feul digne , parce qu'il
eft reconnu comme le plus actif , le plus prompt & le
plus pénétrant.
M. le Chevalier de Longchamps , lut une differtation
ayant pour titre : De la Ville & de la Province.
L'Auteur cherche la caufe qui diftingue les
moeurs de la Capitale & les moeurs de la Province ,
& il trouve que c'eft la même qui diftingue un portrait
original d'une copie défectueufe ; cette mauvaife
imitation eft la fource d'une foule de ridicules
que M. de Longchamps peint & attaque avec efprit.
M. le Chevalier de Malartic , Major du Régiment
Provincial de Montauban , récita une Epitre
en vers fur le Bonheur , pleine de chofes fages &
bien exprimées. Il y fait entrer avec goût le tableau
intéreffant de l'enthoufiafme que le féjour de M. de
Voltaire a excité dans Paris , & des hommages qu'on
lui a rendus.
Cette pièce fut fuivie d'un difcours de M. le Chevalier
de Vialis fur les moyens les plus convenables
à prendre pour rendre l'air de la Rochelle plus falubre
; ce Mémoire étant relatif au local , n'eft pas
fufceptible d'extrait.
M. le Chevalier de Malartic termina la féance
par des ftances morales fur l'Amitié.
Séancepublique de la Société des Antiquités de Caffel ,
tenue le 15 Août 1778.
La Société avoit propofé pour Sujet du prix , l'Eloge
de M. Winkelman , dans lequel on fera entrer .
le point où il a trouvé la Science des Antiquités , &
à quelpoint il l'a laiffée. Le Difcours qui avoit pou
devife :
Et dubitamus adhuc virtutem extendere factis ?
DE FRANCE. 57
à été couronné. L'Auteur eft M. Heyne , Profeffeur
d'Eloquence dans l'Univerfité de Goettingue , & Confeiller
aulique de S. M. B.
Après la lecture de l'Eloge , on a entendu un Mémoire
fur quelques Monnoies du moyen âge , par
M. le Baron de Gunderode , Confeiller de Régence
à Carlsruhe . M. l'Abbé Collignon a lu des Fragmens
de quelques lettres de Leibnitz , trouvées dans les
Archives de la Séréniffime Maifon de Heffe Rothenbourg.
L'Eloge de M. de Voltaire , Membre honoraire
de la Société , par M. le Marquis de Luchet ,
Secrétaire perpétuel , a terminé la Séance.
La Société propofe pour l'année 1779 la queſtion
fuivante.
Qtel rapport y avoit -il entre la Religion des
Peuples du Nord & celle des Peuples Germaniques
depuis Jules- Céfar jufqu'à Charlemagne ? Question
propre à éclaircir la Mythologie Germanique.
Les Difcours peuvent être écrits en François , en
Allemand , en Italien ou en Latin. Le prix fe diftribuera
le 16 du mois d'Août de l'année 1779 .
Ceux qui voudront concourir , doivent adreffer
leurs Difcours à M. le Marquis de Luchet , Confeiller
privé de Légation , Secrétaire perpétuel , à Caffel . Ils
ne feront reçus que jufqu'au premier Mai prochain.
Les Auteurs mettront , comme cela fe pratique ,
leurs noms dans un billet cacheté , avec la même
devife qui fera à la fin de l'Ouvrage.
CAUSE INTÉRESSANTE. ·
2
LE célebre J. J. Rouffeau a dit que la
Comédie du Légataire de Regnard , loin
d'avoir un but moral, ne pouvoit au con-
Cy
58 MERCURE
traire infpirer que l'idée de commettre un
des crimes les plus dangereux pour la
fociété , ( celui de faux . ) Cette critique ,
peut-être trop rigoureufe , vient cependant
d'être juftifiée par un exemple récent qui a
donné lieu à une procédure criminelle , fur
laquelle le Parlement de Paris a prononcé
depuis peu . Voici les faits de ce procès :
ils peuvent fervir à prouver que plufieurs
de nos pièces de Théâtre font bien éloignées
de renfermer des leçons de vertu
A
Deux particuliers d'un Village du Bas-
Poitou avoient une tante âgée de plus de
quatre-vingt ans ; cette vieille femme jouiffoit
d'une certaine aifance . Ses neveux
craignant qu'elle ne vint à décéder fans
les avoir inftitués fes légataires univerfels
, imaginèrent de fuivre la marche que
Regnard avoit tracée dans fa Comédie
du Légataire. Ils formèrent le projet de
faire dicter un faux teftament par la femme
d'un d'eux à des Notaires à qui ils perfuaderoient
que c'étoit leur tante.
Ce plan étant conçu & arrêté , les deux
neveux fe réndirent chez un des Notaires
de la Ville de Fontenay - le-Comte , & le
prièrent de fe tranfporter au domicile dè
leur tante avec un de fes confrères pour y
recevoir fon teftament.
Le Notaire refufa d'abord; mais il céda
enfin aux prières & anxinftances des
DE FRANCE. 5.9
neveux ; ces derniers dirent au Notaire qu'il
étoit de la plus grande importance qu'on
ne l'apperçut pas dans l'endroit que leur
tante habitoit parce que des voifins jaloux
& avides mettroient des entraves à la
générosité de leur bienfaitrice.
>
>
Le Notaire étoit bien éloigné de foupçonner
que ces précautions étoient des
piéges qu'on lui tendoit pour prêter fon miniſtère
à un faux . Au jour & à l'heure
convenus il partit avec un de fes confrères
; un des neveux s'étoit chargé d'accompagner
les deux Officiers publics . Il les
conduifit au milieu de la Campagne , &
après plufieurs heures de marche pendant
la nuit , ils arrivèrent à une mailon que
leur conducteur leur dit être celle de la
reftatrice.
Les deux Notaires , en entrant , trouvèrent
l'autre neveu , qui les pria de ne pas
faire de bruit , & de paffer dans la chambre
où étoit la fauffe teftatrice . Ces deux Officiers
s'approchèrent du lit de la prétendue
octogénaire , & lui firent différentes queftions
; le fon de la voix de cette femme
leur infpira des foupçons . Pour les diffiper
ils tirerent les rideaux , & approchèrent avec
une lumière ; ayant apperçu une femme
qui , malgré l'attention qu'elle avoit de fe
cacher le vifage , n'avoit pas trente- fix ans ,
il refusèrent de recevoir le faux teftament
C vj
60 MERCURE
qu'elle devoit leur dicter . Indignés de cette
fupercherie , les Notaires fortirent fur le
champ , & menacèrent les coupables ne-.
veux de dénoncer leurs manoeuvres criminelles
à la Juftice .
Le bruit de cette fcène bifarre fe répandit
dans le pays : il parvint aux oreilles du
Ministère public , qui rendit plainte contre
les trois coupables , les deux neveux & la
nièce. Sur l'information qui fut faite à
Fontenay - le-Comte , les trois accufés furent
décrétés de prife - de - corps & conſtitués
prifonniers. Malgré leurs efforts pour
pallier la vérité , ils furent convaincus du
crime pour lequel ils étoient pourfuivis.
En conféquence , par Sentence de la Sénéchauffée
de Fontenay - le - Comte , les
neveux furent condamnés à être Alétris &
aux Galères , & la nièce au blâme .
Ce procès ayant été porté par appel au
Parlement de Paris , il y eft intervenn
Arrêt , qui a condamné les deux particu
liers au blâme, & à une amende de trois livres
, & a mis la femme hors de Cour.
Il réfulte de cet Arrêt que les premiers
Juges avoient porté la févérité un peu trop
loin . Cependant il faut convenir que le
crime dont les Accufés s'étoient promis de
profiter , eft un des plus dangereux pour la
fociété & que fous ce point de vue , ils
méritoient d'être punis.
>
DE FRANCE. 61
L'Hiftoire de ce procès prouve que J. J.
Rouffeau a eu raifon d'écrire que la Pièce
du Légataire de Régnard étoit bien
éloignée d'être une école de vertu .
>
PHYSIQUE.
EXTRAIT d'une lettre de M. Dutour
Correfpondant de l'Académie Royale des
Sciences , à Davayat , près de Riom en
Auvergne , adreffée à M. Guétard
Membre de la même Académie.
ל כ
>
IL faut que je vous parle , Monfieur , d'un Ro-
» cher qui a commencé à fe former dans mon jar-
» din , il y a quelques années , & qui eft à préfent
» d'une taille affez honnéte. Ce font des dépôts
" d'un gros filet d'eau qui l'atrofe , lefquels retenus
entre des tiges menues & très-fournies de mouffe
» & de conferva , s'accumulent & acquièrent une
» confiftance , qui , au bout d'un certain tems , ne
כ כ
cède qu'au tranchant d'un cifeau pouffé à coups
» de maillet. A mesure que ces plantes croiffent &
» s'élèvent en tous fens fur fa furface , le Rocher
groffit auffi en tous fens. Il a même cru d'en-
→ viron fix pouces au- deffus du filet d'eau . La tige
» de ces plantes s'y oblitère ; fes accroiffemens
כ כ
fucceffifs prennent diverfes formes ; dans des en-
» droits où l'eau gliffe für fa furface, ce font des pro-
» ductions d'abord foyeufes & d'un beau verd ,
prefque plattes , & qui fe receuvrent les unes les
35 .
}
1
G2 MERCURE
»
autres comme des tuiles. Dans ceux où l'eau s'é-
» coule par gouttes ou par petits filets , ce font des
productions allongées & cylindriques . Les unes
» & les autres fe combinant de diverfes façons , of
» frent l'afpect d'un Rocher percé de plufieurs grot-
» tes , orné de colonnes , & dont une partie eft nue
» & l'autre couverte de verdure . Vers le fommet on
» voit trois ou quatre pouffes provenantes d'un même
» brin de Tamarin de Narbonne , qui ayant par
» hafard été implanté , ou s'étant rencontré en cet
» endroit , y a pris racine comme une bouture ,
» s'y maintient & y prend des accroiffemens qui
» ont bravé le froid de trois hyvers. Ne peut-on
25 pas
dire que ce Rocher lui -même eft une vérita-
» ble végétation ?
Ce Rocher a à préfent cinq pieds de haut , près
» de quatre pieds de largeur & deux pieds d'épaiffeur.
Il eft adoffé à un mur qui eft traversé par
" le goulot d'où fort le filet d'eau » .
GRAVURE.
It vient de paroître deux eftampes de même grandeur,
dont l'une repréfente Cléopâtre expirante; l'autre
la Fortune répandant fes tréforsfur la furface duglobe
&retenue par un Amour, l'une & l'autre gravées d'après
deux beaux tableaux du Guide. Les figures font entièrement
nues , deffinées avec la grace & l'élégance
noble qui diftingue les Compofitions d'un des plus
grands Maîtres de l'Ecole d'Italie. Les têtes font d'un
caractère intéreffant & agréable. Ces deux eftampes ,
gravées d'une manière grande , ferme & brillante ,
d'un effet très-riche & très-piquant , font dignes du
burin de M. Strange , Graveur du Roi , connu de
DE FRANCE. 63;
tous les Amateurs par la multitude de belles gravures
qu'il a déjà publiées . Elles fe vendent chez l'Auteur ,
rue d'Enfer , vis- à-vis la rue Saint -Thomas . Prix
8 liv. chacune.
Diane & Endymion ; peint par Montaigne ,
gravé par Savard. A Paris , chez l'Auteur , quai S.
Bernard , hôtel Chamouffet. Prix 2 liv. 8 fols.
Charles - Geneviève - Louife- Augufte - Céfard-
André-Thimothée d'Eon de Beaumont , née à Tonnerre
, ancien Avocat au Parlement , Cenfeur Royal ,
Capitaine de Dragons , Chevalier de Saint- Louis ,
Miniftre Plénipotentiaire de France à la Cour d'Angleterre
; deffinée par Bradel , gravée par le Tellier :
fe vend chez ce dernier , rue de Grenelle Saint-
Honoré , la porte cochère à côté du Marchand de
mufique. Prix 1 liv.
Carte Topographique des Pays-Bas Autrichiens ,
qui comprend les Duchés de Brabant , de Luxembourg
, de Limbourg & de Gueldres ; des' Comtés
de Flandre , de Hainaut & de Namur , du Tournefis ,
de la Seigneurie de Malines , & des Principautés de
Liége & de Stavelo , &c.
::
M. le Comte de Ferrari , Lieutenant- Général de
leurs Majeftés Impériales & Royale , a fait lever
cette Carte dans le plus grand détail , fur la même
échelle que celles de la France , publiées par l'Académie
, dont elle fait exactement la fuite clle eft
compofée de vingt- cinq feuilles , & fe vend avec
privilège du Roi , chez Vignon , Marchand de
Cartes de Géographie , rue Dauphine , vis-à- vis celle
d'Anjou.
Le prix eft de 96 livres en papier. +1
3
3
ut Mob the
64
MERCURE
VARIÉTÉ S.
Éclairciſſemensfur un article du Mercure du 5
Juillet , &fur une Lettre de M. MOHEAU
à M. DE LA HARPE , inférée dans le
Mercure du 25 Septembre.
OUR établir , d'après des expériences faites fur
une petite étendue , une règle générale applicable à
un grand pays , il faut que les cantons qui offt ſervi
à l'expérience , aient été choifis de manière que l'on
puiffe croire que ces cantons repréfentent le grand
pays auquel on veut appliquer les réfultats que l'ob
fervation a fournis. Ce principe eft convenu . Maintenant
nous demandons fi des obfervations faites fur
un canton de la Généralité de Tours , contenant,
45800 hommes , ( c'eft l'effet que produit la réduction
de l'Auteur page 44 ) ; fur un canton de celle '
de Paris , qui en contient 1716 ; fur un canton de
celle de Rouen , qui en contient 60000 ; fur un de
celle de Champagne , qui en contient 547 ; fur des
cantons pris dans trois autres Généralités , mais où
ni la Lorraine , ni l'Alface , ni la Bretagne , ni la
Flandre , ni la Provence , ni le Languedoc , ni la
Guienne , n'entrent pour rien ; fi , dis- je , ces obfer- *
vations peuvent fervir à établir une loi générale pour
la population de la France. 1 ° . On chercheroit en
Vain dans les cantons qui ont fervi aux obfervations ,
foit un pays d'État , foit une de nos Provinces mé
ridionales. Voyez les Recherches fur la population
Table 1 , page 44. 2 ° . Il faudroit , pour que ces
cantons puffent repréfenter la France , que le rapport
DE FRANCE. 65
de l'étendue des Provinces de France peuplées comme
le canton dénombré de la Généralité de Rouen ,
à celle des Provinces peuplées comme le canton dénombré
de la Champagne , fut comme 60000 à 547 .
3. Accordons même que les huit Généralités repréfentent
la France comme le fuppofe M. Moheau; ou
il auroit fallu alors prendre le rapport moyen entre
les huit rapports que donnent ces Généralités , &
dans ce cas on auroit dû ou opérer dans chaque Généralité
fur un nombre égal d'hommes , ou fur un
nombre proportionnel à leur population totale ; ou
bien on auroit pris le rapport entre le nombre total
des naiffances obfervées , & le nombre total de la
population obfervée ; mais il auroit failu encore , dans
ce cas , que ces nombres obfervés dans les différentes
Généralités , fuffent ou égaux ou proportionnels ,
autrement les obfervations ne pourroient conduire à
aucun réſultat précis.
En général, on peut prendre un milieu entre plufieurs
abfervations, lorfque les obfervations extrêmes diffèrent
peu entre elles ; mais fi on avoit des obfervations
très-différentes entre elles , & qu'on ne put en rejeter
aucune , l'obfervation moyenne qu'on prendroit
feroit néceffairement regardée comme peu certaine.
Or , Table première & 22 , la proportion des naiffan
ces à la population dans la Généralité de Rouen , eft
27 , dans l'Ifle de Ré , cette proportion eft 204 ,
dans l'Élection de Marennes elle eft 36 , dans les
Inles de Ré & d'Oléron réunies , elle eft entre 21 &
2.12
dans
On avoit pris pour extrêmes de ces rapports
l'article du Mercure , ce rapport moyen pris pour les
Ifles de Ré & d'Oléron , où la population eft 30000
environ , & le rapport pour la Généralité de Rouen ,
où la population eft 60000 environ . L'Auteur veut
qu'on prenne pour extrêmes ce même rapport pour
Rouen , & celui pour la Généralité de Limoges, où la
66 MERCURE
population qu'il a obfervée n'eft que de goco , d'où
il eft clair que 27 & 21 établiſſent les deux extrêmes
d'une manière plus précife que 27 & 23 ,
& qu'iln'y a point de faute d'impreffion dans l'article
du Mercure. On auroit pu même prendre pour extrêmes
36 & 20 fans aucune injuſtice : en effet ,
puifque dans les huit termes , qui , depuis 27 jufqu'à
23 , forment , felon M. Moheau , la fuite des
rapports , où les rapports intermédiaires different peu
entre eux , il compte pour un terme les cantons de
PIle de France & de la Champagne , dont l'un contient
1716 habitans , & l'autre 547 ; on ne voit pas
pourquoi on ne compteroit pas auffi pour un terme
l'Élection de Marennes ou l'Ile de Ré, qui contiennent
environ chacune 1 6000 habitans.
De ces deux points, c'eft-à- dire , de ce que les pays'
fur lefquels M. Moheau a opéré , ne peuvent repréfenter
la France , & de ce que les rapports entre le
nombre des naiffances & la population varient de
27 à 21 , il réfulte que le terme moyen de ces
rapports ne peut être regardé comme représentant le
véritable rapport des naiffances à la population dans
toute l'étendue du Royaume.
Suppofons que d'après ces deux caufes d'erreur le
rapport cherché puiffe être ou 23 ou 25 , auſſi bien
que 24 , il s'enfuivroit que la population de la France
pourroit être auffi bien 23 millions que 24 ou 255
or , ou l'arithmétique politique n'eſt d'aucun ufage ,
ou la poffibilité d'une erreur d'un million fur vingttrois
, peut entraîner dans des fautes dont les conféquences
feroient funeftes. Auffi on n'a point prétendu
que l'arithmétique politique fut une ſcience inutile
en elle- même ; mais on a dit qu'il faut , pour qu'elle
foit utile , que les réſultats qu'elle offre foientcertains
& exacts.
Cette opinion ne favorife ni la pareffe des Adminiftrateurs
ni leur ignorance. Il ne faut ni des con--
DE FRANCE. 67
noiffances bien profondes ni un grand travail , pour
jeter les yeux fur les Tables d'un Livre d'arithmétique
politique , & en faifir les réſultats . C'eft même
un préjugé très- commode pour l'ignorance & la pareffe
, que de regarder comme démontré tout ce qui
eft écrit en chiffres , vu que l'arithmétique eft une
ſcience certaine ; & c'eft précisément pour cette raifon
que nous avons propofé quelques objections, non
pas fur l'utilité de l'arithmétique politique en ellemême
, mais fur l'imperfection actuelle de cette fcience,
& fur l'inconvénient beaucoup plus grand qu'on
ne croit, de s'en rapporter aux réſultats que l'on trouve
dans les Livres qui en traitent. L'Aftronome Morin
propofa au Cardinal de Richelieu une méthode
de déterminer les longitudes par les obfervations de
la lune. Le Cardinal confulta des Aftronomes ; ils
répondirent que cette méthode , la meilleure peut- être
& la plus sûre en elle- même , ne pouvoit pas être
employée , parce que les tables de la lune étoient encore
trop imparfaites. On avoit cependant paffé plus
de vingt mille journées à calculer les mouvemens de
la lune , & malgré cela , fi on cût ſuivi , à cette épo
que , la méthode de Morin , que de vaiffeanx euffent
fait naufrage !
Nous nous fommes bornés ici à examiner un feul
cas ,
le rapport des naiffances à la population. Nous
aurions pu étendre les mêmes réflexions à plufieurs
des autres rapports que M. Moheau a confidérés.
Mais cet exemple fuffit pour le petit nombre des
Lecteurs que les difcuffions de cette eſpèce peuvent
intéreffer. ( Cet Article eft de M. le M. de C. ).
68 MERCURE
COURS d'Hiftoire Naturelle & de Chimie .
M. BUCQUET, Docteur - Régent & Profeffeur de
Chimie de la Faculté de Médecine en l'Univerfité
de Paris , de l'Académie Royale des Sciences , de la.
Société Royale de Médecine , Cenfeur Royal , &c.
commencera ce Cours , le Lundi 16 Novembre
1778 , à onze heures du matin ; il continuera les
Lundi , Mercredi & Vendredi de chaque femaine , à
la même heure , dans fon Laboratoire , rue Jacob ,
près la rue Saint Benoît.
MUSIQUE.
Six trios pour deux violons & violoncelle , compofés
par Jadin . Euvre huitième. A Paris , chez
Cornouaille , Montagne Sainte - Geneviève , & aux
adreffes ordinaires . Prix 7 liv. 4 fols.
Six fonates pour deux violons , compofées par
J. F. Redin , OEuvre feconde. A la même adreffe.
Prix 6 liv.
Les Sieur Vauypeu & Compagnie , de Bruxelles ,
avertiffent qu'ils ouvrent à Paris , chez le fieur Cor
nouaille , Montagne Sainte-Geneviève , une foufcription
d'un quatrième Recueil de 36 Ariettes d'Opéra
par année , dont il paroîtra tous les mois un cahier
de trois Ariettes , le tout arrangé pour être exécuté à
quatre. Le prix de la foufcription eft de 18 liv par
année , ou de I1 liv. 10 fols par mois. On peut foul:
DE FRANCE. 69
erire pour l'année entière , ou pour chaque cahier par
mois :; on ne demande pas d'argent d'avance ; l'on ne
payera qu'en recevant les cahiers . On y trouve auffi
les trois premiers Recucils complets au prix de 18 liv.
Huitième Recueil de petites pièces pour le cythre
eu la guitarre Allemande , par M. l'Abbé Carpentier,
Amateur , Chanoine de Saint - Louis . Au Louvre ,
chez l'Auteur , & aux adreffes ordinaires. Prix 7
liv. 4 fols.
Du premier Octobre Mademoiſelle Girard ,
Marchande de Mufique à Paris , rue du Roule
à la Nouveauté , continue fon abonnement pour
la guitarre, Cet abonnement d'une feuille par femaine
eft compofé des plus jolies Ariettes , Chanfons
, &c. des Opéras & Opéras - Comiques , &
fera fuivi avec la plus grande exactitude. Les accompagnemens
font de M. Guichard , Compofiteur .
Le prix eft de 12 liv . pour Paris , & de 14 liv. pour
la Province.
On trouve à la même adreffe ,
Septième Recueil nouveau d'Airs & Ariettes , avec
les paroles & accompagnement ou flûte ou un violon
, pouvant fe jouer à deux flûtes ou deux violons,
arrangés par M. Bondu. Prix 6 liv.
Les Folies d'Eſpagne pour la harpe, avec plufieurs
variations , par M **. Prix liv. 4 fols. I
Amuſemens des Dames.
Quatrième Recueil des contredanfes Allemandes ,
Angloifes , & menuers qui fe danfent chez la Reine ,
arrangé pour le clavecin ou le forté - piano , dédié
à Mademoiſelle Boconny de Leoube , par Benaut ,
70 MERCURE
Maître de clavecin. Prix 2 liv. 8 fols. Chez l'Auteur
rue Dauphine , la première porte cochère à droite en
entrant par le Pont-Neuf.
Pièces d'Orgue.
Livre des Verfets , compofé de vingt - quatre Verfets
en la mineur , dédié à Madame de Schodt , Abbeffe
de l'Abbaye Royale de Ravensbergh , compofé
par Benaut. Prix 2 liv. 8 f. chez l'Auteur , à
la même Adreffe.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
-Conamen Mappa generalis Medicamentorum fimplicium,
fecundùm affinitates virium naturalium,nová
methodo geographicâ difpofitorum , &c. C'eſt-à- dire,
Effai d'une Carte générale des Médicamens fimples
, difpofés fuivant l'analogie de leurs vertus &
felon une nouvelle méthode géographique. Par
M. Würtz , Docteur en Médecine , avec une
grande planche en cuivre , 1 vol. in-4 ° . 1778. A
Strasbourg, chez Bauer & Treutel , Libraires.
LE titre d'Effai que l'Auteur a donné à cet ouvrage,
lui convient d'autant mieux , que fon plan a quelque
chofe de neuf , & d'affez fingulier pour n'être peutêtre
pas goûté de tout le monde. Comme la matière
médicale renferme un très- grand nombre d'objets ;
comme il eft très-difficile , peut-être même impofi
ble de claffer & de réduire en table tous les inédicamens
finples , relativement à leurs vertus , attendu
qu'il n'y a prefque point de drogues qui n'ayent en
même temps plufieurs qualités fort différentes ; M.
DE FRANCE. 71
Würtz a imaginé qu'il pourroit vaincre cette difficulté
, en offrant à la vue, dans un même tableau , les
noms des drogues placés à différentes diftances refpectives
, fuivant l'analogie plus ou moins grande
qu'elles ont entre elles par leurs propriétés fimples
ou mixtes. L'Auteur a réalisé cette idée auffi heureufement
à ce qu'il nous a paru , que cela fe pouvoit
dans un effai de la nature de celui-ci.
Sur une grande Carte jointe à fon ouvrage , on
voit , par exemple , pour entrer dans l'efprit de la
chofe , le pays des Médicamens ftimulants entouré
d'une ligne ponctuée , & dans l'efpace, duquel font
placés , à différentes diftances du centre , les purgatifs
irritans , les purgatifs fpécifiques , les purgatifs
incififs , &c. entourés auffi de points. Cette région
confine à celles des diurétiques , des apéritifs , des
réfolutifs , & ainfi des autres.
On ne peut difconvenir
que cette invention
, dont
l'exécution
a dû coûter beaucoup
de travail à M.
Würtz , ne fait neuve , & ne puiffe même avoir
fon utilité pour foulager
la mémoire
, dans l'étude
très-épineufe
des Médicamens
fimples
& de leurs
vertus.
Collection d'obfervations fur les maladies & conftitutions
épidémiques , ouvrage qui expofe une fuite
de quinze années d'obſervations , & dans lequel les
épidémies , les conftitutions régnantes & intercurrentes
; font liées , felon le vou d'Hippocrate , avec
les caufes météorologiques , locales & relatives aux
différens climats , ainfi qu'avec l'hiſtoire naturelle
& médicale de la Normandie. On y a joint un appendix
fur l'ordre des conftitutions épidémiques , publié
par ordre du Gouvernement , dédié au Roi.
Par M. Lepecq de la Cloture , Docteur Régent , &
Profeffeur Royal de Chirurgie en la Faculté de
72 MERCURE
Médecine de Caën ; Agrégé au Collège des Médecins
de Rouen , Médecin défigné de la Généralité
pour les maladies épidémiques ; Affocié de la Société
Royale de Médecine de Paris , Membre de l'Académie
des Sciences , Belles - Lettres & Arts de Rouen.
A Rouen , de l'Imprimerie privilégiée , & fe trouve
a Paris , chez Didot le jeune , Libraire de la Faculté
de Médecine , quai des Auguftins , & Méquignon,
Libraire , rue des Cordeliers , 1778 , vol. in -4 .
divifé en deux parties.
Si l'on peut efpèrer que la Médecine faffe des
progrès , ce n'eft certainement que par le fecours
des obfervations multipliées , & faites avec intelligence
, telles que celles que la Société Royale de
Médecine a entrepris de recueillir , & dont M. Lepecq
de la Cloture donne un excellent effai , dans
l'ouvrage que nous annonçons.
Supplément à la France Littéraire , contenant
1 °. les changemens arrivés dans les Académies ;
2º. les Auteurs morts & ceux qui ont donné des
Ouvrages nouveaux depuis 1768 ; 39. le Catalogue
alphabétique de ces mêmes Ouvrages. A Paris , chez
la veuve Duchefne , Libraire , rue Saint-Jacques , au
Temple du goût , tome troifième , divifé en deux
parties.
Mémoires pour fervir à l'Hiftoire de Louis , Dauphin
de France , mort à Fontainebleau le 20 Décembre
1765 , avec un Traité de la connoiffance
des hommes fait par fes ordres en 1758 , feconde
édition. A Paris , chez Simon , Imprimeur du Parlement
, & Mérigot le jeune , Libraire , quai des Auguftins
, au coin de la rue Pavée , 2 volumes in- 12
brochés 4 liv.
JOURNAL
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUI E.
De CONSTANTINOPLE , le 5 Septembre.
DEPUIS la difgrace du Grand- Vifir Derendely
Méhémet , on parle beaucoup de celle du
Capitan Bacha . On dit que Melech , Bacha de
Belgrade , a été nommé pour remplacer cet
Officier , dont le crédit étoit fi grand par le
parti puiffant & nombreux qui le foutenoit à
la Cour , & par l'idée qu'il avoit donnée de
fes talens qui le font regarder généralement
comme l'efpérance & l'appui de l'Empire. Son
fucceffeur , quoiqu'on le nomme , n'a point
encore paru en public pour prendre poffeffion
de fa nouvelle dignité ; on croit que s'il en eft
réellement revêtu , ce délai lui eft preferit par la
politique, qui veut favoir auparavant de quel oeil
on verra cette révolution dans les circonftances
actuelles . Le Capitan -Bacha , que fa févérité
rendoit redoutable , s'étoit cependant rendu
l'idole du peuple : fon génie lui avoit donné
le plus grand afcendant ; fes avis quels qu'ils
fuffent étoient toujours adoptés au Divan , &
fes ordres étoient reçus dans tout l'Empire &
exécutés comme des loix . On ne dit point ce
qu'eft devenu ce brave Officier , dont on n'a
point de nouvelles depuis quelque tems , &
dont la chûte , fi elle fe confirme , prive la
Porte d'un bras qu'aucun autre ne fauroit rem-
5 Novembre 1778.
D
( 74 )
placer . Cet évènement peut apporter de grands
changemens dans le fyftême actuel de la Cour
Ottomane ; l'éloignement de l'homme qui la
faifoit pencher pour la guerre , & qui étoit le
plus en état de la foutenir , ramenera fans
doute les efpérances de paix qui s'étoient
évanouies. Tchelebi Méhémet , nouveau
Grand-Vifir , paffe pour un homme de bon.
fens & de courage , mais d'un naturel paifible.
Koul Kiayaffi le remplace en qualité d'Aga
des Janniffaires.
On apprend de Bagdad que les deux Lieutenans
de feu Abdoulah , Pacha , qui fe difputent
le gouvernement de cette Ville , fe font
réunis un moment pour empêcher Huffein ,
Bacha de Moful & de Kerkout , nommé pour
la gouverner , d'en prendre poffeffion pour
lui fermer l'entrée de Bagdad , ils ont rompu
le pont de bateaux élevé fur le Tigre , pour
communiquer de cette Ville à fes dépendances
; on ajoute qu'un de ces Lieutenans eft
foupçonné d'entretenir une correfpondance
fecrette avec Kerim Kan , qui , par cette trahifon
eft moins difpofé à faire la paix avec la
Porte. Les principaux Habitans voulant fuir
une Ville où règne le trouble , avoient formé
une caravanne , & s'étoient mis en route avec
tous leurs effets ; ils ont été attaqués aux environs
de Moful , par une troupe d'Arabes ,
qui les ont dépouillés , & on évalue la perte
qu'ils ont faite à 2000 bourfes.
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 25 Septembre..
LE Roi vient de fupprimer la Chambre des
Finances établies à Kiel. Tous fes Officiers &
Sujets dans les parties des Duchés de Holftein
& de Ditmarfen , ci- devant fous la domina(
75 )
tion du Grand Duc de Ruffie , & à préfent
fous celle de Danemarck , s'adrefferont à l'avenir
, à compter du premier Octobre prochain
, à la Chambre des Finances de Copenhague
, dans toutes les affaires qui regarderont
cette partie de l'adminiltration.
Un placard du Roi , en date du 16 de ce
mois , ordonne qu'à l'avenir & lorfqu'il s'agira
d'affaire privée ou civile , dans laquelle un
mari & fa femme feront impliqués , & pour
laquelle il fera queftion d'amendes exigibles
de la communauté de biens , on ne pourra les
citer , ni exiger le témoignage de l'un contre
l'autre.
Une Ordonnance , relative aux pilotes côtiers
, pour conduire les vaiffeaux par le Sund
jufqu'à Copenhague , en fixe le nombre à 30
& contient les difpofitions fuivantes . Tous ces
pilotes feront des fujets Danois , ayant l'âge
de 25 ans ; avant d'entrer en exercice , ils Jureront
de ne point apprendre aux étrangers la
route au travers des bas - fonds . La loi indique
les lieux où ils s'établiront , ceux jufqu'auxquels
ils pourront conduire les vaiffeaux , les
falaires qu'ils pourront exiger en été & en hiver
, le fignal que fera le navire qui demandera
un pilote , les marques auxquelles on pourra
reconnoître la barque d'un pilote allant à la
voile ou à la rame : elle ordonne auffi que le
pilote fera tenu de rembourfer les frais qu'il
aura occafionnés à un navire , en le faifant
échouer , ou en l'endommageant par méprife
négligence ou incapacité ; il fera pendu s'il eft
convaincu de l'avoir fait de deffein prémédité.
SUÈ DE.
2
De STOCKHOLM , le premier Octobre.
LA Comteffe de Rofen , époufe du Comte
D 2
( 76 )-
de ce nom , Grand-Ecuyer de la Cour , & fa
fille viennent d'être nommées , l'une Maitreffe
& l'autre Dame de la Cour de l'enfant dont la
Reine accouchera. On s'occupe dès à préfent
des préparatifs néceffaires pour les couches de
cette Princeffe , qui auront lieu dans les premiers
jours de Novembre . Outre les illuminations générales
& les autres démonftrations de l'allégreffe
publique , le Magiftrat de cette Capitale ,
a réfolu de donner une Fête à laquelle participeront
les habitans de toutes les claffes : on ne
doute point que la Dière ne partage fincèrement
la joie univerfelle , & on fe flatte qu'on
n'appercevra dans cette affemblée aucune trace
des anciennes divifions qui la troubloient. Les
Elections fe font par- tout avec beaucoup d'activité
, & il règne dans toutes une tranquillité
dont on n'avoit point d'exemples .
M. Wroughton , ci -devant réfident du Roi
d'Angleterre à Varfovie , eft arrivé ici où il
vient prendre la qualité d'Envoyé de la Cour de
Londres . On attend avec impatience la réponſe
de cette Cour aux plaintes très - vives qu'on lui
a faites fur la conduite de fes Armateurs , qui fe
font emparé de plufieurs de nos vaiffeaux contre
le droit des gens , & la foi publique. Ils auroient
du en agir comme les François , qui ne traitent
en ennemis que les Anglois , & respectent les
bâtimens neutres , lors même qu'ils font chargés
pour le compte de l'Angleterre.
Il fe confirme que S. M. eft décidée a obferver
une parfaite neutralité , relativement à la
fucceffion de Bavière ; & on dit aujourd'hui
que M. de Biornftierna , ci -devant Secrétaire
d'Ambaffade à la Cour de Pétersbourg , partira
inceffamment pour Ratisbonne , où il fera
chargé des affaires du Roi conjointement avec
le Miniftre qui y réfide déja , en fon nom.
( 77 )
POLOGNE. 1
De VARS VOIE , le 6 Octobre.
L'OUVERTURE de la Diète s'eft faite hier
avec les cérémonies accoutumées. Le Prince
Primat fe rendit le matin à la Cour , où grand
nombre de Seigneurs s'étoient déja raffemblés.
A 11 heures le Roi fortit avec eux pour paffer
dans l'Eglife de Saint Jean , où l'Evêque de
Chelm , Coadjuteur de Pofnanie , officia pontifi
calement ; après le fervice divin , le Roi , le
Prince Primat , tous les Grands du Royaume
fe rendirent dans la falle des Sénateurs . Les
Nonces après avoir baifé la main de S. M. fe
retirèrent dans leur chambre. M. Mokronowski,
Maréchal de la dernière Diète , les plaça felon
leur rang ; mais lorfqu'il voulut ouvrir la
Séance , un des Nonces de Wolhynie s'y oppofa
en difant , que puifque la Diète étoit libre , il /
falloit qu'un Maréchal d'une Diète libre remplît
cette fonction , & non celui de la dernière
qui s'étoit tenue fous le lien d'une confédération .
Ön fe hâta de lui repréfenter que fa demande
n'étoit pas fondée fur des loix pofitives , & il
retira fon oppofition . On procéda alors à l'élection
d'un Maréchal . Cette affaire caufa de trèslongs
débats. Suivant les Loix c'étoit un Sujet
Lithuanien qui devoit être élevé à cette dignité.
On avoit propofé M. Cafimir Wolmer , Porte-
Enfeignede Lithuanie , Nonce pour le Palatinat
de Smolenski , recomandé par le Tréforier de la
Cour du Grand- Duché ; un parti puiffant op .
pofé à ce Seigneur , avoit mis auffi fur les rangs
un Comte Potocki ; & comme ce dernier n'étoit
pas Lithuanien de naiffance , on difoit que
puifque la Dière ne fe tenoit pas dans le Grand-
Duché , il fuffifoit que le Maréchal fût député.
par la Province & qu'il y poffédât des biens.
t
D3
( 78 )
Ces conteftations occupoient toute la ville , &
divifoient les Nonces avant l'ouverture de la
Diète ; M. de Stackelberg , Ambaffadeur de
Ruffie , propofa , pour rapprocher les partis ,
de rejetter l'un & l'autre , & d'élire M. Louis
Tyszkiewitz , Grand- Notaire de Lithuanie
Nonce pour le Palatinat de Wilna , beau-frere
du Prince Poniatowski dont il a époufé la foeeur;
& c'est lui qu'on a en effet élu hier . Les Nonces
fe font raffemblés ce matin à 10 heures ; le Maréchal
a ouvert la Séance par un difcours concis
& énergique , dans lequel il a recommandé
la concorde & l'union . On a envoyé au Roi
& au Sénat une députation de 12 Nonces pour
leur notifier l'élection du Maréchal , & une
députation du Roi & du Sénat , eft venu féliciter
en leur nom l'affemblée , de l'élection
qu'elle avoit faite . On a procédé enfuite à l'examen
des Elections des Nonces ; elles avoient
été doubles à Wizna & a Orfza ; les premières
furent caffées ; les Nonces élus dans le dernier
endroit s'étant arrangés entr'eux à l'amiable ,
leur élection fut confirmée .
C'eft demain que l'on commencera à procéder
aux affaires pour lefquelles la Diète eft
affemblée ; on craint fort que fes délibérations
ne foient troublées. Le Code de Loix , rédigé
par le Comte Samoisky , doit lui être préſenté.
Cet ouvrage eftimé généralement par tous ceux
qui aiment l'ordre , offre un remède fûr à une
multitude d'abus dont la réforme eft defirée ;
mais cette réforme tombe en particulier fur
bien des objets que le Clergé ne verra pas fupprimer
de bon oil ; tels font ceux dont nous
avons parlé dernièrement . On fait qu'il a pris
des mefures pour faire défapprouver le nouveau
Code , & on affure que le Pape a adreffé
aux Evêques un bref très- pathétique pour réveiller
, s'il en eft befoin , leur zèle en cette
occafion.:
·( 79 )
ALLEMAGNE.
DE VIEN
NNE , le 8 Octobre.
LE 30 du mois dernier , l'Impératrice- Reine
le Grand- Duc , la Grande-Ducheffe de Tofcane
& les Archiducheffes quittèrent le Château
de Schonbrun & revinrent dans cette Capitale
, où la Cour Impériale reftera tout l'hiver.
Hier toute la nobleffe tant nationale qu'étrangère
, eut l'honneur d'être préfentée au
Grand- Duc & à la Grande - Ducheffe & de leur
baifer la main.
L'Archiduc Maximilien eft arrivé le 2 de ce
mois. Ce Prince eft hors de danger , mais il
eit encore très - foible ; on attribue fa maladie
aux grandes fatigues qu'il a effuyées , & à la
chaleur exceffive qui s'eft fait fentir dans le camp
Impérial .
Les nouvelles de la Bohême portent que les
Pruffiens fe retirent infenfiblement de tous côtés.
La bienfaiſance de l'Empereur s'eft empreffé
de porter dans tous les lieux qu'ils quittent &
qu'ils ont dévastés , les fecours les plus prompts
& les plus efficaces. M. Schmelzing , Commif
faire Provincial , a été chargé de conftater l'état
des dégats ; les fonds amaffés dans la caiffe dans
laquelle on a verfé le produit des contributions
levées fur le territoire Pruffien , doivent fervir
à dédommager les habitans qui ont fouffert.
On écrit de Chemnitz que le 20 du mois dernier
, les Proteftans de ce diftrict , ont consacré
un jour à la Priere & au jeûne , pour demander
à Dieu de répandre fes bénédictions fur les armées
Impériales & Royales. Les Sermons que
les Miniftres de la confeffion d'Augsbourg ont
prononcés à cette occafion , avoient pour objet
de difpofer le peuple à redoubler de zèle & d'ardeur
pour les auguftes Souverains .
D 4
( 80 )
Le patriotifme & le zèle des Magnats de
Hongrie ont produit les effets qu'on en avoit
prévu. Chacun des Comtés de ce Royaume
s'eft empreffé de les imiter ; à leur exemple tous
ont offert , & chacun à raifon de fon étendue ,
un certain nombre d'hommes habillés & armés
à leur dépens , pour renforcer les armées Impériales
. Le nombre de ces recrues monte déjà à
11,795 hommes .
Il vient de paroître une Ordonnance Impériale
& Royale , portant défenfe à tout Marchand
Pruffien ou Saxon de paroître aux Foires
qui fe tiennent dans les Etats héréditaires , &
d'y venir étaler & vendre leurs marchandiſes.
S'il s'y en eft gliffé quelques- uns , ils ont ordre
de fe retirer ; & pour prévenir ce cas , il eft
recommandé aux gardes des frontières d'examiner
ceux qui fe préfentent & de renvoyer ceux
qui feront de l'une ou de l'autre des deux Nations
profcrites .
De HAMBOURG , le 10 Octobre.
LA difgrace du Grand-Vifir, & celle du Capitan-
Bacha, qu'on dit en avoir été la fuite , préparent
à une révolution dans le fyftême actuel de la
Porte ; la chute de l'homme ardent qui confeilloit
la guerre , & qui avoit forcé la répugnance du
Grand-Seigneur en lui faifant adopter fon opinion
, ramene l'efpérance de voir enfin terminer
, par un accommodement , les longs différens
qui fe font élevés entre la Ruffie & la
Porte. On attend avec impatience la confirmation
de cette nouvelle importante , & des détails
qui répandent quelques lumières fur le fort du
Capitan Bacha. La plupart des nouvelles qu'on
débite à fon fujet font très-vagues : quelquesuns
prétendent que cet homme intrépide , profitant
de l'inaction où le réduifoit la négociation
entamée avec le Feld-Maréchal Comte de Ro
( 81 )
manzow , s'étoit rendu en Crimée , déguifé en
Marchand , pour examiner par lui-même l'état
de cette prefqu'ifle , & s'y préparer des avantages
auffi - tôt qu'il pourroit agir ; que reconnu
par un Marchand Grec , il avoit été arrêté & livré
aux Ruffes. Selon d'autres , il est tombé entre
leurs mains à la fuite d'un combat naval dans
lequel il a perdu plufieurs vaiffeaux . Quelques
bruits oppofés à ceux-ci annoncent fa mort ;
mais ils ne s'accordent point fur les circonftances,
Tantôt, on dit qu'il a été la victime de la pefte ,
qui a emporté une partie des équipages de fa
flotte , tantôt qu'il a été maffacré par fes foldats
que fon exceffive rigueur avoit foulevés.
Toutes ces verfions contradictoires font difficiles
à concilier ; la dépofition du Grand- Vifir
a peut être donné l'idée de publier la fienne , &
l'ignorance où l'on eft de fa marche depuis fon
départ de Conftantinople , a donné lieu au bruit
de fa mort , qui , fi elle eft réelle , eft fans doute
une perte irréparable pour l'Empire Ottoman.
Cette nouvelle vraie ou fauffe , paroît avoir
contribué à renouveller celle du fecours annoncé
à lá Pruffe de la part de la Ruffie. On répète
aujourd'hui que cette Puiffance , fare de s'accommoder
avec les Turcs , envoye 30,000 hommes
au Roi de Pruffe ; fi l'on peut s'en rapporter
à quelques lettres de Saxe , ce corps formidable
eft déja en marche pour joindre celui que
commande le Prince de Brunfwick , qui s'eft
avancé dans la Siléfie Autrichienne & fur les
frontières de laMoravie. Selon quelques lettres ,
ce Prince en attendant a fait des progrès confidérables
dans la première de ces Provinces , où
il a pris poffeffion de la ville de Gratz , dont il
a délogé les Impériaux , ainfi que des poftes voifins
. Maître par ce moyen de tous les paffages
qui conduifent en Moravie , il eft , dit on , en
état de faire fubfifter fon armée aux dépens de
l'ennemi.
DS
( 82 )
Toutes les apparences peuvent faire regarder
la campagne comme finie en Bohême ; elle s'eft
terminée fans bataille ; toutes les actions fe réduifent
à celles qui ont eu lieu entre les troupes
légères de part & d'autre. Les Généraux Impériaux
ont tiré de leur conduite purement défenfive
, autant d'avantage que s'ils avoient hafardé
un combat Ce plan de campagne a eu
le plus grand fuccès , & paroît avoir déconcerté
pour cette année les projets du Roi de Pruffe &
du Prince Henri fon frere . Le premier avoit encore
, le 5 de ce mois , fon quartier général derrière
Schatzlar . Selon les lettres de Vienne on
ne doutoit point qu'il ne fe retirât tout-à fait auffi
tôt que les retranchemens qu'il faifoit élever
près de Landshut , feroient achevés . On croit
qu'il prendra fon quartier d'hiver à Breflau , où
il a mandé la Chapelle . Ce Prince loin d'avoir
fenti aucune incommodité de la campagne péni
ble qu'il vient de faire , jouit de la meilleure
fanté ; on diroit que le travail & l'activité font
l'élément de ce Prince infatigable . Il a envoyé
plufieurs détachemens pour couvrir les fron
tières de Siléfie ; l'un fous les ordres du Général
- Major de Boffe , s'eft porté du côté de
Hirschberg & de Greiffenberg , pour s'oppofer
aux incurfions d'un détachement Autrichien ,
potté près de Reichemberg & de Friedland.
L'autre détachement compofé des régimens de
Thadden & de Krockow , dragons , & de deux
bataillons de huffards , s'eft polté à Schmiedeberg
& Dietersbach .
L'armée du Prince Henri hivernera en Saxe ;
ce Prince s'établira à Dreſde où l'on prépare le
Palais de Bruhl pour le recevoir. Il a pris toutes
les précautions néceffaires pour couvrir la Luface
, comme le Roi fon frere en a pris pour
couvrir la Siléfie , dans le cas où les troupes
Impériales tenteroient quelques entrepriſes de
( 83 )
l'un ou de l'autre de ces côtés . S'il faut en croire
quelques avis de la Saxe , d'où il en vient fouvent
de peu certains , il eft queftion d'un armiftice
qui doit durer tout l'hiver , ou du moihs
quelques femaines ; la Cour Impériale y eft déterminée
, mais le Roi de Pruffe n'y a point encore
confenti
Parmi les nouvelles vagues qui fe débitent
journellement , & qui ne méritent peut- être
pas une égale confiance , on lit celles- ci dans
une lettre de Munich. » Il y a de grands mouvemens
parmi les Miniftres réfidens à Ratisbonne.
Plufieurs Cours prétendent que vu les
conjonctures préfentes , & le danger éminent
dont l'Empire eft menacé , chaque Prince doit
fonger àrecruter fes troupes pour être en état de
former une armée de l'Empire . La Cour de
Vienne ne paroît point approuver ce projet , &
prétend à fon tour qu'avec fes propres forces
& celles de fes alliés , l'Empire n'a rien à craindre.
On croit généralement que les Pruffiens
ne resteront pas oififs cet hiver ; la Saxe leur
préfente une trop grande facilité de pénétrer
dans l'Empire pour qu'ils n'en profitent pas «
L'affemblée des Etats de Saxe a terminé fa
Séance le 4 de ce mois ; ils ont confenti aux
fubfides néceffaires pour fubvenir aux frais de
la guerre , qui confiftent dans les capitaux de la
caiffe de la Steuer & de celle de la Chambre ,
dont le remboursement a été fufpendu ; dans
l'augmentation d'un quart des impôts fur les
boiffons ; dans celle de la moitié & du double
de la capitation ; enfin 2 deniers d'augmentation
fur toutes les autres taxes , au montant d'environ
198 mille rixdahlers par an , & dans l'augmentation
des droits payables par la Nobleffe
qui contribuera en - fus de fa taxe ordinaire , une
fomme annuelle de 100 mille rixdahlers fous
le nom de don gratuit extraordinaire , pendant
D6
( 84 )
toute la durée de la guerre. L'Electeur en
agréant tous ces dons , a defiré que les Etats
propofaffent des moyens pour emprunter 2 ou 3
millions fur le crédit général du pays ; ils y ont
confenti avec peine. Ce pays commence déja à
fouffrir beaucoup de la guerre qui ne fait que
commencer. Le cultivateur & l'habitant des
petites villes font obligés de loger les troupes
de leur Souverain & celles du Roi de Pruffe
fon allié ; il y a des endroits où l'on compte
40 à 60 foldats dans une feule ferme.
De RATISBON NE , le 10 Octobre.
LE Baron d'Erthal , co-Commiffaire Impérial ,
& l'Envoyé Directorial de Mayence , ont reçu
ordre de leurs Cours refpectives de ne point
-quitter cette ville malgré les vacances On ne
s'occupe ici que de la lecture des mémoires publiés
relativement à la grande affaire de la fucceffion
de Bavière. On en attend un nouveau du Roi
de Pruffe. C'eft une Déclaration ultérieure de
S. M. P. à fes co - Etats de l'Empire Germanique,
concernant les procédés arbitraires de
S. M. l'Impératrice- Reine. On y doit rendre
compte des négociations d'accommodement qui
ont eu lieu pendant l'été dernier ; les pièces
juftificatives qui y feront jointes offriront les
propofitions faites par M. Thugut dans le camp
de Welsdorf & à Braunau , les réponſes des Miniftres
Pruffiens & l'ultimatum des Plénipotentiaires
refpectifs . Le fujet de ces négociations
qui ont été fi long - tems un mystère pour le
public va être dévoilé . Nous rendrons compte
de ce Mémoire auffi- tôt qu'il aura paru ; en
attendant nous donnerons ici la première partie
de la déduction de la Cour de Vienne.
L'expofé des motifs , par lefquels la Cour de
Berlin cherche à juftifier le trouble qu'Elle vient
d'apporter de nouveau par des voies de fait au repos
( 85 )
de l'Allemagne , eft déjà univerfellement connu ; on
eût
pu facilement en démontrer plutôt le peu de
fondement : l'amour fans bornes de S. M. I. R. A.
pour la paix , le defir qu'elle avoit de la conferver &
fa réfolution d'épuifer préalablement pour la rétablir ,
tous les moyens poffibles de la douceur , de la modération
& de la condefcendance , font les feules
caufes de ce délai ; fes efforts ayant été inutiles ,
Elle n'a plus qu'à fe défendre , en employant fes plus
grandes forces contre un ennemi auffi irréconciliable
; & qu'à expofer en même tems à toutes les
Cours étrangères , à fes Très -Hauts & Hauts Co-
Etats de l'Empire , & à tout l'univers , la véritable
origine , toute la fuite d'une affaire que la Cour de
Berlin a expofée dans l'état le plus embrouillé &
le plus odieux , & dont Elle abufe comme d'un prétexte
long- tems defiré pour remplir fes vues trèsdangereufes
d'agrandiffement. On expofera d'abord
la manière dont la convention entre la Cour Imp.
& Royale & la Cour Palatine a réellement pris naiffance
; on éclaircira enfuite la conduite de S. M.
P. , tant ce qui regarde les motifs de contradiction
, que la négociation amiable qui a eu lieu dans
la fuite ; & enfin , on analyfera en détail , & on réfutera
fa déclaration au fujet de la fucceffion de
Bavière.
» Le 14 Février 1777 , S. A. E. P. fit connoître
dans une lettre qu'Elle écrivit au Prince de Kaunitz-
Rittberg , le defir qu'elle avoit de fe concerter & de
s'entendre avec LL. MM. II . fur un arrangement
amiable de la fucceffion de Bavière ; ajoutant à cette
ouverture , que le Baron Ritter fon Miniftre , étoir
inftruit & autorifé à entamer cette importante négociation.
En conféquence de cette propofition , on
communiqua confidemment l'extrait d'une déduction ,
faite pour prouver les prétentions de la Cour E. P.
fur la fucceffion de Bavières & l'on répondit à cette
confiance en communiquant en Mars 1777 , l'extrait
d'un expofé détaillé des prétention de la Maifon
( 86 )
1
Archiducale. Dans les premiers jours de Juillet 1777 ,
le Baron de Ritter remit des objections à l'expofé
des prétentions Autrichiennes on y répondit article
par article ; on propofa encore de nouveaux doutes ,
& on les éclaircit.
35 Après toutes ces démarches , le Baron de Ritter
fe rendit , par ordre de la Cour , au mois d'Octobre
1777 , à Manheim , & de-là aux Deux- Ponts ; avant
fon départ , l'on foumit à fon inſpection , dans le
dépôt des archives fecrettes de la Cour Impériale
& Royale , les documens originaux qui fondoient
les principales prétentions de la Maiſon Archiducale.
Ce Miniftre revint à Vienne au commencement de
Décembre , muni d'inftructions de S. A. E. P. &
d'un plein pouvoir , expédié à Manheim le 29 Novembre
1777. ( Pièces juftificatives nº . 1 ) . Dans
un Pro-Memoria , remis le 18 du même mois ; il
déclara que S. A. E. P. étoit difpofée à donner les
mains à l'accompliffement d'un accord amiable , &
à conclure une convention fur la reconnoiſſance réciproque
des prétentions refpectives des deux Maifons
fur les pays de Bavière ; la convention fut
projettée , conçue de commun concert : les deux
Plénipotentiaires la fignèrent le 3 Janvier de l'année
courante , & S. A. E. P. la ratifia le 14. ( Pièces juſtificatives
, nº.
2 ).
» Pour ce qui concerne M. le Duc de Deux - Ponts
dans tout le cours de cette affaire , la convention a
été conclue de la part de S. A. E. P. pour elle ,
fes héritiers & fucceffeurs dans la dignité Electorale ;
& elle pouvoit fe conclure avec d'autant plus de
sûreté , que M. le Duc avoit déclaré d'avance à M.
l'Electeur , qu'il fe conformoit tout ce que S. A.
E. P. feroit , tant en cette occafion qu'en toutes
autres , qui concerneroient la Maiſon Electorale Palatine.
M. le Duc confirma encore cette affurance
au mois de Février , & témoigna fon defir d'accéder
comme partie principale contractante à la convention
conclue avec S. A. E. P. ; pour cet effet ,
( 87 )
on envoya le 15 Février au Commandeur Báron
de Lehrbach un modèle d'acte d'acceffion de la part
de M. le Duc de Deux- Ponts & d'acceptation de ce
côté-ci. Mais peu après il furvint un changement
inattendu dans fes fentimens . On mit en ufage , de
la part de S. M. P. par plufieurs émiffaires , des
pratiques couvertes & fecrettes , des promeffes &
des menaces M. le Duc chancela , fes Miniftres
cherchèrent différens échappatoires ; ils firent naître
toute forte de doutes : ils tâcherent d'éviter une
déclaration pofitive , fous prétexte qu'on devoir
prendre inspection préalable des documens fur lef
quels les prétentions de la Maifon Archiducale fe
fondoient principalement . En vain on déclara qu'il
ne dépendoit que de M. le Duc d'envoyer de Munich
à Vienne telle perfonne de confiance qu'il ju
geroit à propos pour examiner ces documens originaux.
M. le Duc quitta Munich à l'improvifte ,
promettant à la vérité d'y retourner en 12 jours ;
& toutes les affurances , tant celles qu'il avoit données
lui même avant fon départ au Baron de Lehrbach
& au Ministère Palatin , que celles qui fe renouvelloient
chaque jour par fon Miniftre de Hofenfels ,
s'accordoient toutes fans exception à dire , que certainement
M. le Duc accéderoit encore à la convention.
Cependant les efforts redoublés de la part
de la Pruffe l'empêchèrent d'exécuter fa promeffe
de revenir à Munich , & il envoya au Miniftre
chargé du fuffrage Palatin des Deux - Ponts à la
Diète , un projet de déclaration qui devoit le faire
au nom de M. le Duc contre la convention conclue
entre S. M. I. R. A. & S. A S. E. P. Comme cette
déclaration fut fupprimée par ordre de M. l'Electeur ,
& que le Baron de Schneid fe démit du fuffrage
Ducal des Deux- Ponts , elle fut diſtribuée aux Minif
tres , à Ratisbonne par le Secrétaire de Légation
des Deux - Ponts , tandis que les Envoyés de S.
A. P. comme Electeur & comme Prince , affurèrent
publiquement qu'Elle ne prenoit ni ne prendroit
( 88 )
jamais aucune part à la déclaration du Duc des Deux-
Ponts .
a
Il réſulte évidemment de cet expofé , que la négociation
entre la Cour I. & R. & la Cour P. ,
été entamée long- tems avant le décès du défunt
Electeur , & qu'elle étoit déja terminée , quant à fon
objet réel , dans un tems qu'on n'avoit ni ne pouvoit
encore avoir le moindre foupçon d'une mort fi prochaine
; qu'elle a été conduite entre les deux Puiffances
avec la plus pleine connoiffance de caufe , après
une mûre délibération , & en comparant long- temsles
raifons pour & contre cette affaire : qu'ainfi une
convention , achevée d'après une telle négociation ,
ne fauroit être l'effet de la crainte ni de la furpriſe :
que S. A. E. P. avoit raifon de compter fur l'acceffion
de M. le Duc des Deux-Ponts , & que
fans doute elle
auroit eu lieu , fi la Cour de Berlin ne l'en eût
détourné , en le rendant partie plaignante & fe conf
tituant pour prétendu protecteur. Ses objections contre
la convention du 3 Janvier font de deux efpèces ,
comme la qualité dans laquelle elle a pris les armes ,
eft , felon elle , de deux genres . Elle s'oppofe & fait
la guerre comme Electeur & Prince de l'Empire ,
comme garant de la paix de Weftphalie , de la
capitulation , & de tout le fyftême Germaniqué : &.
pourquoi ? parce que ce fyftême feroit entièrement
renverfé , fi la convention du ; Janvier s'exécutoit ,
& que le démembrement projetté de la Bavière
fubfiftat. Elle s'oppofe & fait la guerre comme amie
& alliée de M. l'Electeur de Saxe , & de MM. les Ducs
des Deux-Ponts & de Mecklenbourg , qui ont réclamé
fon affiftance . Mais comment tout le fyftême
Germanique feroit-il renversé , fi la maiſon Palatine
poffédoit de moins une étendue de pays d'environ un
million de revenu que la maifon Archiducale pofféderoit
, c'eft une queftion qu'on laiffe fimplement au
bonfens à réfoudre . En attendant , il eft certain qu'un
feul Membre de l'Empire ne fauroit être autorifé à
décider de fon chef, fi tout le fyftême de l'Empire
( 89 )
Jouffre en quelqu'occurrence , & s'il eft expofe au
danger d'être renversé ou non ? car fi l'Empereur
lui-même ne peut rien entreprendre dans les affaires
de grand préjudice , fans MM. les Electeurs ,
Princes & Etats , il femble qu'un feul des co- Etats
ne doit pas avoir ce pouvoir. Si donc la Cour de
Berlin , en la première qualité n'eft pas un agreffeur
ouvert & injufte ; fi elle ne s'eft pas rendue coupable
d'avoir violé la tranquillité publique & la paix de
Weftphalie ; elle doit démontrer que tout le corps
Germanique , & conféquemment MM. les Electeurs ,
Princes & Etats , ont déclaré la convention du 3
Janvier contraire à la conftitution de l'Empire ; qu'ils
ont reconnu la réalité du danger , fi hautement prôné
à Berlin , pour tout le fyftême Germanique ; qu'ils
ont porté à ce fujet des repréſentations générales à
S. M. I. R. A.; & que celle- ci ne les ayant point .
écoutées , & toutes les voies légales de l'accord ou
du droit ayant été fermées , ils ont requis formelle
ment & folemnellement la Cour de Berlin d'aider à
forcer par la voie des armes ce qu'on n'auroit pû
effectuer d'aucune autre manière. La conduite de la
Cour de Berlin , comme amie & alliée des fufdits
Princes , n'eft pas moins injufte & hoftile : s'ils ne
font pas en droit eux -mêmes de recourir à la voie
des armes , à quel titre leur allié y feroit - il autorifé ?
M. le Duc des Deux - Ponts defire dans le précis de
l'expofé des droits fidei - Commiffaires de la maifon
Palatine fur la fucceflion de Bavière , que cette affaire
foit réglée & décidée d'une manière conforme
aux loix & à la conftitution de l'Empire. Depuis
long-tems , l'Impératrice-Reine l'a offert elle même.
La Saxe demande qu'on fatisfaffe à fes prétentions
Allodiales . Depuis que S. M. I. R. A. a renoncé à
fon droit de régrédience , & a affuré à cette Cour la
fatisfaction complette de toutes ces prétentions ,
autant qu'elles concerneroient la portion de Straubing
, tout ce qui concerne l'aleu ne la regarde point
& lui eft abfolument étranger . La maiſon de Mecklen
( 90 )
bourg ne demande rien de S. M. I. R. A. ; & ce
qu'elle demande dépend uniquement de l'Empereur
& de tout le corps Germanique. Comment donc ,
dans cet état des chofes , pourroit- on juftifier und
guerre contre la maifon Archiducale ? La conduite
de la Cour de Berlin dans les négociations qui ont
eu lieu avec elle , a été également injufte , fondée
uniquement fur des vûes d'intérêt particulier , injurieufes
à l'honneur & à la confidération dûe à S. M. I.
R. , incompatible avec le maintien de l'équilibre dans
l'Empire Germanique . Depuis long - tems S. M. I. R.
n'avoit rien plus à coeur que de détourner , s'il étoit
poffible , les fuites vraiment inquiétantes , tant pour
l'équilibre qui a fubfiſté juſqu'à préfent dans le fyftême
du corps Germanique , que pour la conftitu
tion du Cercle de Franconie & des autres Cercles
voifins , menacés d'un bouleverfement complet , fi
S. M. P. réuffiffoit à confommer la réunion projettée
des pays d'Anfpach & de Bareuth à la primogéniture
de la maifon de Brandebourg. Durant la négocia
tion de la paix de Hubertsbourg , S. M. I. R. ne balança
point à le faire connoître à la Cour de Berlin ,
en infiftant fur une sûreté fuffifante contre une innovation
fidangereufe , & en offrant l'établiſſement de
la Secundogéniture de Tofcane , qui fubfifte actuellement
comme un équivalent contre l'accompliffement
de ce que ladite Cour feroit obligée à faire ,
même fans cela , en vertu de la Sanction Pragmatique
de fa maifon , légalement confirmée par l'Empereur
& par l'Empire , en laiffant la fucceffion aux.
deux Margraviats en fon ancien état . Du côté de
S. M. P. l'on chercha à éviter ce point , comme ne
regardant aucunement la négociation de paix en
queſtion : Et , attendu que les autres circonstances
rendirent une interpofition ultérieure & déciſive à ce
fujet , impraticable pour ce tems- là , il ne refta pas
d'autre parti à prendre que de laiſſer la choſe à ellemême.
La fuite à l'ordinaire prochain. i
( 91 )
ITALI E.
De LIVOURNE , les Octobre.
ON apprend de Rome que le Confiftoire
annoncé depuis quelque tems a en lieu le 28 du
mois dernier il n'y a été queftion que de la
nomination à quelques Eglifes vacantes , tant
en Europe qu'en Amérique & in partibus. » La
Daterie , ajoutent ces mêmes lettres , dont
l'authenticité n'eft pas bien conftatée , a reçu
depuis quelque tems un coup des plus accablans
: le Miniftre d'Efpagne , réfidant ici , y a
fignifié que S. M. C. avoit abfolument défendu
, dans fes Etats , de s'adreffer à l'avenir à la
Cour de Rome pour toute affaire de canonifation
, ainfi que pour toute autre , relative aux dif
penfes de mariage , abfolutions , & c . Cette défenfe,
fuivant les mêmes lettres, a non-feulement
affecté fenfiblement le S. Pere , mais elle a caufé
auffi la plus vive affliction à tous les employés
de la Daterie , qui perdent par- là une partie
précieuſe de leurs revenus. Le Cardinal Gaëtan
Fantucci eft mort le premier Octobre , dans
la 70e année de fon âge ; il étoit né à Ravenne
le premier Août 1708 , & avoit été revêtu de
la pourpre par Clément XIII le 24 Septembre
1759 ; fa mort fait vaquer un troifième chapeau
dans le facré College «.
La Province inférieure de l'Etat de Sienne , connue
fous le nom de Maremmes de Sienne , pays qui
contient les deux cinquièmes des terres les plus fertiles
de la Tofcane , & qui fut autrefois célèbre par
des campagnes , une population & des villes floriflantes
, étoit devenue déferte , inculte & inhabitable .
Les derniers Princes de la Maifon de Médicis & le
feu Empereur François I , tentèrent de la repeupler ,
fans retirer beaucoup de fruit de leurs dépenfes.
S. A. R. l'Archiduc Grand - Duc Léopold a pris & fuivi
, depuis 1766 , des voies toutes différentes pour
( 92 )
rétablir ce Pays. Des digues jettées pour arrêter les
débordemens dell' Ombrone , des acqueducs fouterrains
, deſtinés à conduire de l'eau potable à Caftiglione
, un canal navigable , creufé depuis cette
Ville jufqu'à Grolleto , un port propre à recevoir
de petits bâtimens , des routes & autres avances
faites felon les vrais principes de l'économie rurale
& portées à plufieurs millions de livres , ont préparé
cette révolution . S. A. R. depuis le 11 Avril
dernier, y a établi une nouvelle légiflation , qui abolit
les loix & les règlemens anciens , fous lefquels
le pays s'étoit dégradé fans pouvoit fe relever. Il eft
permis à toutes perfonnes de s'y établir , d'y acquérir
des fonds , de les tranfmettre à fes héritiers
d'y jouir d'une pleine & entière liberté , fans toutes
fois bleffer par des délits les droits d'autrui. On ne
regardera point comme délit la fabrication du fer
& du fel , la culture & la fabrication du tabac , & le
commerce tant intérieur qu'extérieur de ces marchandifes.
Les nouveaux Colons feront exempts de
toutes fortes d'impofitions & de corvées ; il leur fera
libre de refter dans le pays ou d'en fortir ; nulle
marchandiſe ne fera réputée de contrebande ; chacun
y exercera l'art , le métier , la profeffion qu'il voudra
, fans avoir aucun droit à payer ; on pourra
porter des armes , chaffer , couper les bois & les
emporter. Pour faciliter l'établiffement des fabriques
de fer , de fel & de tabac , il y aura des
magafins où l'on vendra ces marchandiſes aux prix
courans le fel ne coûtera qu'un quatrin la livre
en détail , 24 fols le quintal en gros. Tant qu'il y
aura des terres libres , il en fera diftribué gratuitement
à chacun des étrangers qui s'y transporteront ,
une étendue fuffifante , pour qu'il puiffe y fubfifter
avec fa famille. Ils auront la liberté d'en acquérir
de nouvelles , foit en payant le prix , foit en fe
foumettant à des redevances dont on conviendra
de gré à gré. Ceux qui dans l'efpace de dix ans
conftruiront ou rétabliront des bâtimens ruraux
( 93 )
feront remboursés par le Souverain du quart de
leurs dépenfes . Perfonne ne pourra être traduit à
quelque titre que ce foit à d'autres tribunaux qu'à
ceux dont il reffortira. On ne pourra être emprifonné
pour dette à moins que la fomme ne foit au
deffus de 200 liv. Tout étranger qui ne fera pas
coupable de crime de lèze - Majefté , ou de délits
puniffables , felon le droit commun , de peines
capitales , fera reçu dans le pays & admis à y jouir
de tous les droits & franchiſes dont on vient de
parler , & de tous ceux dont il auroit joui à Livourne.
Tous les droits fur l'introduction , l'extraction
, le tranfit du bétail , objet très-important
pour un pays de pâturage , font fupprimés ,
excepté fur le bétail deftiné pour les boucheries
de Florence , Sienne , & quelqu'autre Ville . Cette
grande opération diminue d'un demi-million de liv.
le revenu annuel du Souverain , fans parler du rembourſement
du quart des dépenfes foncieres qui
pourront être faites en , conftructions & réparations
de bâtimens .
ANGLETERKE.
DE LONDRES , le 20 Octobre.
LA gazette extraordinaire que la Cour a publiée
les de ce mois , n'a pas produit l'effet
qu'elle en efpéroit , fi elle prétendoit par-là raf
furer la nation fur la fituation de fes troupes
en Amérique. Toutes les nouvelles qu'elle avoit
à donner ſe font réduites aux extraits de trois
lettres du Général Pigot , au Général Clinton ;
ces lettres en date des 31 Juillet , 1 , 2 & 3
Août , n'apprennent que ce que l'on favoit déja,
que Rhode- Ifland étoit menacé . Depuis les Août
jufqu'au 8 Septembre , on ignore ce qui s'eſt
paffé dans cette Ifle ; un mot du Lord Cornwallis
nous inftruit feulement que les Américains
l'ont évacuée le 31 Août ; tout ce qui s'eft paffé
dans l'intervalle pouvoit être intéreffant , en
( 94 )
nous apprenant fi les Rebelles ont été forcés de
quitter Rhode Ifland , avec affez de perte pour
ne pas craindre d'entreprise ultérieure , ou s'ils
n'en font fortis que pour y revenir auffi - tôt que
le Comte d'Estaing aura réparé fes vaiffeaux .
On n'eft pas plus content du filence que la Cour
a gardé fur ce Vice- Amiral François , fur le
tems où il a quitté Rhode Island , fur le combat
qu'il a été fur le point de livrer au Lord
Howe , & qu'une tempête a empêché. On eft
un peu étonné de voir la Cour fi bien inftruite
du tort que cette tempête a fait à l'Eſcadre Francoife
, & fi peu informée de celui qu'a pu éprouver
le Lord Howe. On nous dit que le Comte
d'Estaing étoit le 29 Août dans la rade de Nantasket
, & que l'Amiral Howe avoit jetté l'ancre
vis - à- vis de lui . Bientôt on nous apprend
qu'au commencement de Septembre le premier
étoit à Bofton occupé à fe réparer , on voudroit
favoir comment le Lord Howe , qui étoit visà-
vis de lui , dans le deffein fans doute de l'atta
quer , l'a laiffé paffer ; il eft bien fingulier que
deux flottes prêtes à fe battre auprès de Rhode-
Ifland , féparées par une tempête , fe rejoignant
près de Nantasket , fe féparent de nouveau fans
fe rien dire. Si la flotte Françoiſe n'étoit pas en
état de fe battre , c'étoit une circonftance trèsheureufe
pour la nôtre , qui étoit inférieure en
nombre & en force de vaiffeaux : toutes ces
omiffions rendent au moins fufpect tout ce que
l'on dit de l'évacuation de Rhode - Ifland , de
l'arrivée des deux flottes d'approvifionnement
à New- Yorck , de celle de Amiral Parker
avec 6 vaiffeaux de l'efcadre de l'Amiral Byron
, & c . On eft tenté de croire qu'on a plus
parlé de ces nouvelles intéreffantes , d'après ce
que l'on défire que d'après des informations
réelles. Dans le nombre des informations qu'on
dit avoir reçues , il y en a de peu exactes . » Un
( 95)
vaiffeau François de 74 canons , appellé le Céfar
, écrit Sir George Collier , en date du 8
Septembre , eft arrivé il y a 18 jours à Boſton ,
en très mauvais état ; il y a eu un combat trèsvif
entre lui & l'Ifis , qui lui a tué ou bleffé
so hommes. De ce nombre eft fon Capitaine
M. de Bougainville , qui a perdu un bras dans
le combat «. Le vaiffeau que montoit M. de
Bougainville , en partant de Toulon , n'étoit pas
le Céfar, mais le Guerrier; M. de Broue commandoit
le Céfar, fuivant les Etats de la Marine .
En attendant qu'on reçoive des nouvelles
plus authentiques , qui confirment ou détruifent
celles- ci , on continue dans nos ports les
préparatifs les plus formidables , pour foutenir
la guerre en Europe & en Amérique . On ne fe
propofe pas moins que de porter à 40 voiles la
flotte de l'Amiral Keppel , pour la mettre en
état de faire face aux forces réunies de la France
& de l'Eſpagne ; fi cette réunion n'a pas lieu ,
cette flotte fera partagée en plufieurs divifions ,
deftinées à tenir la mer , fucceffivement en fe
relevant les unes les autres , de manière que
nous aurons continuellement en mer une efcadre
, qui croifera à la hauteur de Breft.
On n'a point encore de nouvelles pofitives de
l'Amiral Keppel . Les papiers qui fe font empreffés
d'en donner , l'ont repréfenté fucceffivement
dans une multitude de ftations oppofées ,
qui prouvent que l'on ignore pofitivement ou
il eft , & quand rentrera ; le bruit général
eft qu'il a reçu ordre de tenir la mer jufqu'à ce
que la flotte de la Jamaïque , qui eft attendue
inceffamment , foit rentrée . Jufqu'à - préfent fa
préfence dans les mers voifines , a favorifé l'arrivée
de plufieurs de nos flottilles Marchandes ,
& c'eft l'unique avantage que nous avons retiré
de fa croifière .
Au milieu de ces préparatifs hoftiles , on n'eft
-
( 96 )
pas fans efpérance de voir rétablir la paix
toute l'Europe fait combien nous en avons befoin
; l'intérêt du commerce de la France peut
contribuer auffi à la lui faire défirer ; tant que
T'Efpagne ne fe déclarera pas , cette espérance
fe foutiendra , & les bruits fur ce fujet fe renouvelleront
fréquemment. On continue d'affurer
que c'eft à fes bons offices qu'on en fera
redevable. On ne manque pas de publier chaque
jour de nouveaux plans de pacification ;
tous nos papiers publics répètent maintenant
celui- ci. La Déclaration du Roi de la Grande-
Bretagne , qui qualifioit les Américains de rebelles
, fera anéantie ; on confirmera aux Colonies
fans aucun changement ni diminution , les
anciens octrois accordés à chacune lors de fa
fondation ; on ne leur impofera aucunes taxes ;
& dans le cas où leur fecours fera néceffaire à
la Mere-Patrie , elles s'engageront à l'affifter
d'hommes & d'argent felon leurs moyens. Au
lien de repréfentans au Parlement , elles auront
des Agens réfidant à Londres , & c «. Ces conditions
fuppofent que l'Amérique renoncera à
fon indépendance , & il eft douteux qu'elle
veuille jamais y confentir ; il n'eft pas vraifemblable
que la France figne elle-même ces conditions
, & fe charge de les faire adopter aux
Américains . Ni cette Puiffance ni les Etats-
Unis , ne confentiront à ce prix à faire la paix
avec l'Angleterre . Ces plans qui n'exiftent que
dans l'imagination de leurs Auteurs , ne font
pas regardés généralement du même oil ; il y
a encore bien des Anglois qui ne peuvent fe
réfoudre à renoncer à la domination de l'Amérique
, quoiqu'ils fentent peut- être plus qu'ils
n'ofent l'avouer , qu'il eft impoffible de s'accommoder
fans ce préliminaire ; ils ne négligent
rien pour exciter la Nation à s'y oppofer ;
mais il faudroit en même tems qu'ils lui indi-
.quaffent
( 97 )
ל כ
quaffent les moyens de foutenir la guerre , & de
foumettre l'Amérique après avoir combattu fans
pouvoir en venir à bout pendant plufieurs années .
Tous nos différends avec la Cour de France, liton
dans un de nos papiers , font fur le point d'être
arrangés par l'entremife de l'Efpagne , moyennant
beaucoup de guinées. On dit généralement
que par un des articles du Traité , la Grande-
Bretagne reconnoît l'indépendance des Colonies
, & que par un autre , elle cède Gibraltar à
PEfpagne pour la récompenfer des démarches
qu'elle a faites pour nous réconcilier avec la
France ; quelques perfonnes croient peut- être
que le Parlement ne donnera jamais fon approbation
à un Traité fi infâme ; mais elles igno
rent fans doute que les réfolutions du Parlement
ne font plus aujourd'hui que l'écho de la Junte
Ecoffoife. Il y a même un Ecrivain , qui a reçu
ordre de la Cour de travailler à une brochure
dans laquelle il doit prouver qu'en accordant
la fouveraineté à l'Amérique , on confulte les
vrais intérêts de la Nation & que c'eft auffi
pour l'avantage de cette Nation , qu'on rend
Gibraltar à l'Espagne En attendant que cette
pièce éloquente paroiffe , on publie avec affectation
cette lettre d'un Marchand de Charles-
Town , dans l'Amérique Méridionale . - Nous
avons été fort tranquilles ici depuis le 28 Juin
1776 , que le Chevalier Parker fit une tentative
inutile fur cette Ville. Nous avons fait
un grand commerce , & nos productions ſe font
vendues très cher , quoiqu'on nous ait pris
beaucoup de vaiffeaux. Si une ceffation d'armes
avoit lieu , & qu'on reconnût l'indépendance
de l'Amérique , la Grande-Bretagne conferveroit
encore les trois quarts de notre commerce
, & ne fe mettroit pas en dépense pour
nous protéger CC,
On dit que la première propofition que le
5 Novembre 1778.
E
( 98 )
parti de l'Oppofition fera au Parlement à fa rentrée
, aura pour objet de demander copie des
dernières inftructions données à l'Amiral Keppel
, afin que le public puiffe enfin être informé
de ce qu'on a fait des fommes immenfes accordées
pour le fervice de la Marine.
Nos Armateurs continuent de faire des prifes
fréquentes ; nos papiers partent de là pour
exalter la fupériorité de notre Marine ; ces prifes
cependant ne prouvent rien autre chofe , fi
ce n'eft que nous avons un plus grand nombre
d'Armateurs en mer. On dit que tous les fucres
que nous avons enlevés aux François repafferont
en France ; comme ils doivent être vendus pour
l'exportation , des Agens des Négocians Fran--
çois , les acheteront & les embarqueront fur
des bâtimens pour la Hollande ou pour la Flandre
, d'où on les fera paffer en France.
Il s'eft élevé quelques difficultés au fujet des
affurances faites ici des vaiffeaux François que
nous avons pris. Un de nos papiers vient de
les lever d'une manière affez fingulière , & qui
peut donner une idée de nos principes de juftice.
Ces affurances , dit- on , ayant été faites
dans un tems de profonde paix , elles n'étoient
deftinées qu'à garantir les vaiffeaux contre les
rifques de la mer ; on ne peut donc les étendre à
ceux de la guerre. En conféquence les intéreffés
ne peuvent former aucunes prétentions légales
contre les Affureurs , puifqu ce rifque n'étoit
point garanti ; la prime d'affurance n'étoit qu'une
prime de paix «<,
Al'occafion de ces difcuffions , une perfonne
qui a fouillé dans les anciens Traités , a fait une
découverte curieufe ; c'eft l'article fingulier
d'un ancien Traité entre la France & l'Angleterre
, qui n'a jamais été annullé , & qui ftipule
qu'en tems de guerre , comme en tems de paix,
51 fera permis aux François d'envoyer tous les
כ כ
( 99 )
ans un vaiffeau dans un des ports de la Grande
Bretagne , pour y charger du tabac , pourvu
que ce vaiffeau dont le port ne doit pas excéder
4co tonneaux , foit muni des papiers convenables
, d'une copie dudit Traité , & qu'il porte
un pavillon Parlementaire au haut de fon mât
de perroquet. Alors il paffera librement , &
fans pouvoir être inquiété par aucun de nos
corfaires , qui ont feulement le droit d'examiner
fes papiers «. Cette claufe n'a point été rendue
réciproque , parce que les Miniftres de la
Reine Anne ne pouvoient s'imaginer que la
perte de nos Colonies d'Amérique nous empêcheroit
aujourd'hui de fumer notre propre tabac.
Cet évènement dont nous fommes témoins
aujourd'hui , va donner lieu à la révocation des
différents actes du Parlement , relatifs à la culture
de cette plante dans le Royaume . On en
encouragera la culture ; mais pour qu'elle ne
nuife pas aux autres , on fixera le nombre de
champs où l'on pourra en planter dans toutes
les Paroiffes de la Grande- Bretagne .
ÉTATS - UNIS DE L'AMÉRIQUE SEPT.
De Philadelphie le 30 Juillet . Le Congrès inftruit
de tous les manèges fourds employés par
les Commiffaires Britanniques pour corrompre
quelques-uns de fes Membres , les attirer à leur
parti , ordonna , le 9 de ce mois , que chaque
Membre remît à fAffemblée toutes les lettres
qu'il auroit reçues fur les affaires publiques
Cet ordre a été fur- le- champ exécuté ; parmi
ces lettres , il s'en eft trouvé trois du Gouver
neur Johnſtone , qui s'eft principalement diftingué
dans le fyftême de corruption fecrette.
Elles étoient adreffées au Général Jofeph Reed,
à MM. François Dana & Jofeph Morris ' ,
Ecuyers. Le Congrès a publié ces lettres pour
apprendre au public quels font les moyens dont
E 2
( 100
les repréfentans de l'Angleterre fe font fervis
dans leur négociation . Le Gouverneur Johnftone
ne s'eft pas borné à donner des fauffes notions
de ce qui s'étoit paffé en Europe , de fe répandre
en invectives contre la France , d'inf
pirer fur fes difpofitions une défiance qui ne
peut fubfifter devant les faits atteftés & connus
généralement ; il a effayé de corrompre le Général
Reed , par des offres humiliantes. Une
dame qu'il avoit chargée de cette commiffion
délicate auprès du Général , lui dit de fa part
que s'il vouloit s'employer pour procurer
une réconciliation , le Roi lui donneroit 10
mille guinées , indépendamment des honneurs
& des places qu'il pourroit demander «. La
réponse de M. Reed fut celle- ci : » Je ne vaux
affurément pas la peine d'être acheté ; mais
i je puis me croire de quelque prix , le Roi
n'eft pas affez riche pour le payer « .
Ce n'eft pas la première fois que les Anglois
ont cru parvenir à nous divifer par ce moyen ;
on fe rappelle que lorfque le brave Général
Allen fut ramené en Amérique , après une longue
prifon en Europe , le Général Howe lui
propofa de vaftes conceffions fur le continent
même de l'Amérique , s'il vouloit abandonner
la caufe de fon pays & aider les Anglois à nous
réduire. Votre propofition , lui répondit le
Colonel , reffemble beaucoup à celle que fit le
diable au Sauveur du monde , lorfqu'il lui offrit
tous les Royaumes de la terre s'il vouloit fe
profterner devant lui & l'adorer ; mais j'obſerve
en même tems , Mylord , qu'ainfi que vous
lorfque te diable fit cette offre , il n'avoit pas
un pouce de terre à fa difpofition «<,
Le Général Reed en remettant la lettre du
Gouverneur Johnſtone , & en rendant compte.
de la propofition qui lui avoit été faite de fa
part , a tu le nom de la dame qui s'étoit chargée
( 101 )
de lui en faire l'ouverture : quelques perfonnes
ont trouvé que cette difcrétion pourroit avoir
des fuites; elles ont fait ici une affociation pour
dénoncer au Congrès les ennemis de l'Etat :
en approuvant l'honnêteté du Général Reed , &
en excufant fa difcrétion , elles prétendent que
l'affaire n'étant plus à préfent entre fes mains ,
le fecret qui étoit une délicateffe dans un feul
individu , mérite cenfure dans un corps public ;
elles ont porté une adreffe à ce fujet au Confeil
Suprême exécutif de l'Etat de Penfylvanie .
De Hartford le 2 Septembre L'inconftance des
vents & des mers a contrarié l'expédition projettée
fur Rhode - Iland. Nous favens que le
29 du mois dernier le Général Sullivan étoit
encore dans cette ifle avec fes , troupes ; on
dit aujourd'hui qu'il l'a évacuée , nous en attendons
des nouvelles avec impatience : nous
favons que fon armée , d'abord compofée de
13,000 h. , augmentée enfuite d'un grand nombre
de volontaires qui étoient venus lui offrir leurs
fervices , eft également refpectable par le nombre
, la difcipline & l'expérience ; l'efprit qui
Panime eft également éloigné de la timidité
& de l'infolence. Toutes les nouvelles pofitives
que nous avons reçues de cette ifle , fe réduiſent
aux lettres ſuivantes .
» Nous arrivons à l'inftant vis - à- vis le Bac ,
écrivoit le Major Lyman au Major Général
Heath le 10 Août ; je vous vais dire tout ce
que nous avons pu favoir de certain . Le Général
Sullivan s'eft mis en marche hier avec fes
troupes il eft parti à 6 heures du matin , &
a campé après avoir fait s milles : nous n'apprenons
pas qu'il foit avancé aujourd'hui . On
a entendu depuis 8 heures une vive cannonade
qui femble venir des vaiffeaux ; nous préfumons
que c'est une action entre la flotte du
Lord Howe & celle du Comte d'Eftaing : cette
E3
( 102 )
préfomption fe confirme en cet inftant ....
Nous fommes très impatiens de favoir l'évènement....
Le feu a ceffé depuis 8 minutes . Nous
occupons toute l'ifle dans une étendue de 8 milles....
Le feu recommence «.
Le 11 Août le Major Général Hancock
écrivoît de Rhode Iſland. » La canonnade dont
le Major Lyman parle dans fa lettre , venoit
des batteries de New-Yorck & de la flotte
Françoife qui paffoit devant elles . L'Amiral
François ayant apperçu une flotte en mer , étoiť
forti pour lui donner la chaffe. Pendant le refte
du jour les François ont fait un feu continuel de
leur avant , & les Anglois de leur arrière. Nous
imaginons que cette flotte & celle de New-
Yorck eft fous les ordres du Lord Howe : car le
Général Washington a informé le Général Sullivan
, par un exprès arrivé hier , que le Lord
Howe avoit mis à la voile de New - Yorck
avec fa flotte ; elle eft compofée du Centurion ,
du Trident , de l'Albion , de l'Ardent , du Sommerfet
& de l'Aigle de 64 canons , de l'Ifis
& de l'Expérience de so , 2 de 40 , dont on ne
fait pas les noms , & de quelques frégates . Le
Général Sullivan doit continuer demain fa marche
& attaquer après demain fi la flotte Françoife
eft rentrée «.
» Le 18 au matin. Le tems a été très- mauvais :
les vents ont foufflé avec beaucoup de violence ,
il y a eu une tempête fur mer : nous craignons
pour la flotte de M. d'Eftaing ; nous n'attendons
qu'elle pour attaquer ; tous nos préparatifs
font prefque achevés , & nos batteries feront
en état de jouer demain «.
» Le 18 au foir. Rien de nouveau ; depuis ce
matin l'ennemi nous a canonnés vivement , mais
fans effet ; nous n'avons eu qu'un homme légèrement
bleffé ; quelques coups de canons que
nous avons entendus en mer , nous font eſpérer
( 103 )
de voir demain matin la flotte Françoife , alors
nous agirons avec vigueur. Nos troupes travaillent
avec ardeur à achever leurs ouvrages , près
des lignes des ennemis . Ses doubles gardes n'empêchent
pas la défertion , & nous espérons de
voir arriver beaucoup de déferteurs cette nuit
qui eft fort obfcure « .
53 Le 20 à 5 heures du matin . Rien de nouveau.
Il fait un brouillard fort épais , & une petite
pluie. Point de nouvelles de la flotte Françoife "
» Le 21. M. d'Eftaing eft revenu ; il a vu
l'Amiral Howe qui n'a pas ofé l'attendre , &
qu'il a pourſuivi avec des bordées auxquelles
il ne répondoit que très-foiblement : il fe voyoit
au moment de le joindre de très - près lorfque
les vents fe font déchaînés ; la tempête qui s'eft
élevée a maltraité tellement fes vaiffeaux , qu'ils
ont befoin de réparations. Il a dit qu'il alloit
les faire faire à Bofton : il a fur-tout affuré
qu'elles ne feroient pas longues , & qu'on le
reverroit bientôt «.
» Du 23. La flotte Françoife n'étoit pas venue
plus près de New-Port , que Light-houfe - Point
( pointe du Fanal ) . Son vaiffeau Amiral a été
démâté dans la dernière tempête , & un de fes
vaiffeaux de 74 a perdu fon mât de mifaine.
Il eft à préfumer que la flotte du Lord Howe
a beaucoup fouffert auffi de cette même tem
pête , qui a été très -longue . Un vaiffeau François
de 74 canons n'avoit point paru depuis ,
& on n'en favoit point de nouvelles . Ce vaif
feau eft arrivé à Bofton le famedi 22. C'eft le
Céfar de 74 canons. Etant bon voilier , il avoit
toujours été en avant , à la pourfuite de la flotte
Angloife , lorfqu'elle avoit paru à la hauteur
de Neuw - Port . Après que la violence de la
tempête ent été un peu appaifée , le Céfar fe
trouva à 10 heures du foir vis - à - vis d'un vaiffeau
de guerre Anglois de 64 canons : le com→
E 4
( 104 )
bat commença à 3 heures du matin : il fut trèsvif,
& dura 3 heures. On dit que le vaiffeau
Anglois avoit amené , lorfque 2 autres vaiffeaux
Anglois paroiffant , le Céfur quitta l'Anglois,
Dans ce combat , il a eu 13 hommes tués &
28 bleffés «.
Le 22 après midi . Le Capitaine du Céfar , a
été tranfporté de Nantasket à Boston. Son bras
droit a été tellement fracaffé dans le combat ,
que le Chirurgien a été obligé de le lui couper
un peu au- deffus du coude ; on compte fur fon
prompt rétabliffement. Auffi - tôt que le César eft
arrivé ici , le Général Heat a envoyé un Ex-.
près , pour en informer le Comte d'Estaing.
Lettre de Rhode Iſland du 29. » L'ennemi s'étant
imaginé que notre intention étoit d'évacuer
entièrement l'Ifle , nous a pourfuivis d'affez près
pour fe trouver en état d'attaquer à fept heures
du matin notre arrière- garde , qui étoit poftée
fur une hauteur appellée Windmill- Hill. Elle
foutint l'attaque avec affez de courage pour repouffer
jufqu'à trois fois une très- forte colonne
ennemie ; mais ayant été renforcée à différentes
fois , elle nous obligea enfin de nous replier fur
le gros de l'armée. Si vous demandez pourquoi
notre détachement n'a pas été pareillement renforcé
, c'eft que notre Général lui avoit ordonné
de fe retirer devant l'ennemi avec quelque apparence
de défordre , pour l'attirer fur fon propre
terrein & lui livrer un combat général . Lorfque
l'ennemi parut fur Quaker- Hill , le Général
pour le confirmer dans l'idée que notre intention
étoit de quitter l'Ifle , fit avancer en fa préfence
vers le bac tous les bagages & les chariots.
Cette manoeuvre produifit l'effet defiré . L'ennemi
fit filer fon aîle gauche vers la droite ; & agif"
fant fous le feu de fes vaiffeaux , il fe porta avec
Ja plus grande ardeur vers une de nos redoutes
pour l'emporter & tourner ainfi notre flanc droit;
L
( 105 ).
mais ce pofte fut défendu fi vaillamment , & renforcé
fi à propos , qu'après un combat d'une
heure & demie l'ennemi fe retira , nous laiffant
maîtres du champ de bataille . L'ennemi forma
fa droite pour attaquer notre gauche ; mais notre
artillerie fut fervie fi chaudement qu'il ne
revint pas à la charge . La nuit étant furvenue ,
elle mit fin à l'action Les deux armées font ac
tuellement à la portée du canon . Il n'y a point de
doute que demain à la pointe du jour il ne s'ou
vre une nouvelle fcène de carnage , où je me
flatte que nous aurons certainement l'avantage.
Pendant toute cette journée nos Officiers & nos
Soldats fe font conduits comme des Vétérans .
C'eft avec le plus grand plaifir que je vous informe
que le régiment du Colonel Jackson s'eft
trouvé aux deux actions , & que lui , ainfi que fes
Officiers , fe font comportés en héros . Dans la
dernière , ils ont chargé la bayonnette au bout
du fufil , & ont fondu fur l'ennemi avec un tel
acharnement , qu'ils ont fait fur- le-champ pencher
la balance de la victoire du côté des Américains
. Le brave Colonel Henri B. Livingston
commandoit le détachement. On ne fait pas encore
au jufte quelle eft la perte que nous avons
faite ; mais on l'évalue à environ 70 hommes
tués & 2co bleffés. Celle de l'ennemi eft beaucoup
plus confidérable . Le Major Samuel Shelburn
, de Portsmouth , Aide- de- Camp du Général
Whipple , eft bleffé , & on lui a coupé la
jambe Le Colonel William Livingſton a eu deux
légères bleffures. Le Lieutenant Lowell , du régiment
de Jackfon , eft tué. Le Lieutenant Walker
, de Bolton , bleffé mortellement. Hendley a
reçu une légère bleffure Un Officier François ,
de la fuite du Marquis de la Fayette , eft bleffé ..
Voilà tout ce que je fais jufqu'à préfent Nous
avons fait environ 20 prifonniers , du nombre
defquels eft un Officier nommé Swaney ; il nous
Es
( 106 )
a appris que les vaiffeaux arrivés en dernier lieu à
New-Port étoient remplis de troupes , & que lorfque l'efcadre Françoife a paru la feconde
fois , la garnifon ne parloit que de capitulation
. Son départ a ranimé le courage des Anglois. La Milice de Maffachufett
s'eft conduite admirablement
bien «.
Le 29 Août , difent d'autres avis , le Général Sullivan a commencé
à fe retirer de Rhode-
Ifland, avec l'armée fous fes ordres , & la retraite
totale s'eft effectuée le lendemain , fans qu'il ait
perdu un feul homme.
FRANCE
.
De VERSAILLES
, le 30 Octobre.
LA Cour eft revenue de Marly à Verfailles
le 29 de ce mois .
Le Roi a permis à la Demoifelle de Brun
de prendre le titre de Dame , fous le nom de
Comteffe Ferdinand de Brun .
S. M. voulant récompenfer les fervices diftingués
de M. Richard , Baron d'Uberhern , fon
Médecin confultant , Chevalier de fon Ordre.
de Saint-Michel , premier Médecin retenu de fes camps & armées , Infpecteur général des .
lui a
Hopitaux Militaires de fon Royaume , accordé un brevet de Confeiller d'Etat.
MM . Née & Mafquelier , Graveurs , ont eu
l'honneur de préfenterà LL. MM . & à laFamille.
Royale la 21e . livraifon de l'Ouvrage intitulé
Tableaux Pittorefques , Phyfiques , Hiftoriques ,
Moraux , Politiques & Littéraires de la Suiffe.
·De PARIS , le 31 Octobre.
En attendant qu'on fache fi l'efcadre de Breft
fortira ou fi elle reftera dans le port , il y a toujours
un certain nombre de vaiffeaux en croifière ;
quelques uns ont ordre de fe tenir prêts à les
( 107 )
aller relever au premier ordre ; le Roland de
64 canons , le Fier de so , & la frégate la Renommée
, ont appareillé ces jours derniers pour
convoyer & faire décaper la frégate la Boudeufe
, la corvette la Livély , la flûte la Bricole ,
& plufieurs bâtimens marchands deftinés pour
la Martinique ; on dit que les vaiffeaux l'Orient
de 74 canons , & l'Artéfien de 64 , mettront bientôt
à la voile pour fe rendre aux Ifles du Vent
& protéger le commerce.
Un Corfaire de Guernesey , écrit - on de
Breft , avoit pris le 29 du mois dernier à la hauteur
d'Oueffant , un bâtiment marchand de 300
tonneaux , venant de l'Amérique & deftiné pour
Bordeaux , chargé de fucre , de café & d'indigo ;
le 2 de ce mois , un Corfaire Américain de 18
canons prit celui de Guernesey avec fa prife ;
quelques jours après , fe voyant chaffé par un
Corfaire Anglois , il fe hâta d'envoyer fes prifes
à Breft , & alla au-devant de l'Anglois qu'il
prit encore après un long combat «.
Nous avons rapporté quelques traits de hardieffe
& de bonheur , qui ont enlevé à des
Corfaires Anglois des bâtimens qu'ils avoient
déja pris ; on raconte encore le fuivant. Un
vaiffeau de Saint-Malo venant d'Amérique ,
chargé de fucre , de cacao & de taffia , fut enlevé
il y a quelques tems par une frégate Angloife
, qui ne voulant pas fe trop dégarnir de
monde , fe contenta de mettre fur la prife 6
hommes. Les François , reftés à bord , enivrèrent
les fix Anglois , & profitant de la nuit , fe
féparèrent de la frégate , & conduifirent leur
bâtiment dans le port du Conqueft à 4 lieues de
Breft.
Selon des lettres de Londres , les équipages
des frégates & navires François pris jufqu'à
préfent , doivent être envoyés dans les poffeffions
Angloifes des Indes Occidentales ; leur
E 6
( 108 )
que
projet eft fans doute de les employer fur leurs
vaiffeaux , c'eft du moins leur ufage , & la dis
fette où ils fe trouvent de matelots , n'eft pas
propre à les engager à y déroger. On affure
M. Fagon , Chevalier de St- Louis , a été envoyé
à Londres en qualité de Commiffaire ,
pour traiter de l'échange des prifonniers , fuivant
le cartel des deux Puiffances .
» Le 29 du mois dernier , me trouvant à Boulogne
, écrit un particulier , je pafſai ſur la place
de la parade , où je vis arrivero petits matelots
habillés uniformement , qui furent préfentés
aux Officiers ; ayant demandé à quelle occa
fion , on me répondit que les pères de ces enfans
étoient tous actuellement au fervice du
Roi ; que les Officiers du régiment Royal - Comtois
avoient remis une fomme au Commiffaire
de la Marine pour les faire habiller , & que ce.
dernier les envoyoit remercier leurs bienfaiteurs.
J'appris en même tems qu'il y avoit dans
cette ville une foufeription de 6oo liv. par mois ,
pour diftribuer du pain & des hardes aux familles
des gens de mer du département , employés
fur les vaiffeaux du Roi'; que l'Evêque
le Chapitre , le Gouverneur , les Généraux , la
Province , les Maires & Echevins , les Négocians
& les particuliers aifés avoient formé
cette foufcription au mois de Mai dernier. De
pareils fecours donnés dans les ports , font un
moyen certain d'encourager les matelots &
d'en avoir toujours un grand nombre ; il eft
bien fingulier que l'Angleterre , ce pays d'où
nous eft venue la mode des foufcriptions bienfaifantes
, n'ait pas imaginé d'employer cette
reffource au lieu de celle de la preffe cc .
Les lettres de Toulon portent qu'on y a appris
de Tunis que M. le Chevalier de Fabry
a mouillé le 30 Août dernier à la rade de la
Goelette avec les 14 vaiffeaux de ligne qu'il
( 109 )
commande ; il y eft refté jufqu'au's Septembre ;
pendant fon féjour , il reçut à bord du Deftin ,
Sidi Ifmael , gendre du Bey , à qui il donna à
dîner , & devant lequel il fit exécuter différentes
manoeuvres ; il le falua lorfqu'il fe retira de
15 coups de canons. La nouvelle qui s'étoit répandue
de fon combat avec quelques vaiffeaux
de guerre Anglois , ne s'eft pas confirmée ; mais
s'il eft vrai , comme on le dit , qu'il a donné
pendant quelques jours la chaffe à un vaiffeau
Anglois de 74 canons , & à quelques frégates ,
& qu'il y ait 3 vaiffeaux de ligné à Minorque
prêts à fortir , il ne tardera pas à y avoir quelques
coups de canons de tirés fur la Méditerranée.
La conftruction des trois vaiffeaux qui font
fur les chantiers de ce port , ajoutent les mêmes
lettres , avance très - rapidement ; ils feront lancés
à l'eau en Mars au plus tard , & pourront
être armés tout de fuite . Il y a ordre d'en conftruire
encore trois autres , dont un de 80 canons
; les deux autres feront de la même force ,
ou de 74 canons , felon la quantité ou l'échantillon
des bois qui fe trouvent dans ce port.
Le vaiffeau la Bourgogne eft radoubé , & fera
inceffamment en état d'aller en mer ; le Souverain
, eſt entré dans le nouveau baffin qu'on a
conftruit , pour y être radoubé avec toute l'activité
poffible.
On mande de Vigo , que la frégate Françoiſe
la Terpficore , partie de Rochefort le 18 du
mois dernier , y arriva le 26 , conduifant avec
elle le paquebot Anglois le Duc d'Yorck , qui
retournoit de Lisbonne à Londres , où il portoit
une fomme de 12,000 pièces en or , & une quantité
confidérable de diamants .
Le Pondiche y , du port de 1oco tonneaux ,
de 26 canons & de 164 hommes d'équipage
commandé par le Chevalier de Querergal , parti
>
( 110 )
de la Chine le 16 Février dernier , eft arrivé
dans le même port de Vigo le 14 Septembre.
La difette de vivres étoit fi grande fur ce bâtiment
, que chaque homme de l'équipage étoit
réduit à quatre onces de ration par jour. Sa
cargaison confifte en foie crue , thé, porcelaine
& autres marchandises d'Afie .
Les lettres de Bourges , Capitale du Berry ,
annoncent que l'affemblée préalable , deftinée
à procéder à l'adminiftration Provinciale de ce
département , s'eft tenue le s de ce mois , Celle
où doivent fe trouver tous les Députés eft indiquée
au ƒ du mois prochain. S
" Le 1s de ce mois , écrit-on de Bourgogne ,
un loup enragé a répandu l'allarme & caufe divers
ravages dans les environs de Vitteaux . Cet
Animal furieux , en traverfant avant le jour le
village de Dampierre , y a affailli un ancien
Sergent des Grenadiers de France , qui fortoit
de fa grange , une lanterne à la main . Heureufement
cet homme tenoit un fléau avec lequel
il a combattu pendant quelques minutes l'animal
fans en recevoir aucunes bleffures , & il
paroît qu'il lui en a fait d'affez graves . On a
reconnu au jour & fuivi la trace enfanglantée
de ce Loup , qui a attaqué fucceffivement &
bleffé plufieurs perfonnes dans fa courſe , juf
qu'à ce qu'enfin parvenu fur la Paroiffe de Ceffey
& ayant voulu fe jetter fur deux Payfans qui fe
trouvoient à fa rencontre , l'un d'eux nommé
Jean Canet , armé d'une fourche de fer , l'a terraffé
de deux coups vigoureux qu'il lui a portés ,
& le ferrant ferme contre terre avec fa fourche
, pour l'empêcher de fe relever , a donné
le tems au nommé Pierre Piffot , qui l'accompagnoit,
d'enfoncer dans la gorge du Loup un,
bâton ferré qu'il tenoit à fa main , & qui a
achevé de le tuer «.
Ces exemples effrayans qui fe renouvellent fré(
II )
quemment chaque année , l'infuffifance de la plu
part des remèdes publiés , jufquà- préfent contre
la rage, ont engagé la Société Royale de Médecine,
de propofer pour le fujet d'un des Prix qu'elle
diftribuera en 1781 , de déterminer quel peut être
le meilleur traitement de la Rage . M. le Noir ,
Confeiller d'Etat , Lieutenant - Général de Police
, à la bienfaifance duquel on doit ce prix ,
a bien voulu le porter 1200 liv . On ne peut
que faire des voeux pour que les recherches que
l'on va faire nous procurent un remède fur ;
en attendant , on doit recommander le traitement
employé à Strasbourg & que nous avons
préfenté dans un des précédens numéros On
ecrit de Genève , qu'on l'y a employé avec fuccès
Fannée dernière : cette année plufieurs perfonnes
ont été mordues par des chiens enragés , &
on nous affure que partie eft guérie , le refte
dans les remèdes & en train de guérifon , à
l'exception d'un enfant qui avoit été mordu à
la lèvre , & dont la plaie par conféquent
n'ayant pu être cautérifée , ie virus s'introduifit
dans la maffe du fang , & l'hydrophobie ſe manifeſta
le trente - neuvième jour.
M. Laffecteur , ancien Infpecteur des Vivres ,
poffeffeur d'un remède Anti- fyphillitique , par
lequel fans le fecours du mercure on peut obtenir
la guérifon des maladies vénériennes les
plus invétérées , & dont on a fait plufieurs épreu
yes fous les yeux des Médecins les plus célè
bres de cette Capitale , qui ont été étonnés de
la promptitude & de l'efficacité de fon effet ,
vient d'obtenir par Arrêt du Confeil rendu le 2
Octobre , fur leur rapport , la permiffion de le
vendre , de le diftribuer , & d'en faire conftater
journellement les effets fous les yeux de
MM. Audry & Paulet , Médecins de la Faculté
de Paris , & membres de la Société Royale
de Médecine , que S. M. a commis & commet
( 112 )
à cet effet.M. Laffecteur demeure rue de Bondy,
maifon de M. Bureau .
Louis Dainval , Marquis de Brache , Lieutenant
- Colonel d'Infanterie Chevalier de
l'Ordre Royal & Militaire de St. Louis , eft
mort dans une de ſes terres en Picardie , le mois
dernier.
Charles Paul , Comte de la Rivière , Baron
de Cancelle , eft mort en fon Château de Thofte
en Bourgogne , le 9 de ce mois , âgé de 73 ans.
Marie d'Arlaye , femme d'Etienne Edme
Comte de Jaucourt , eft morte en Bourgogne
le 9 de ce mois.
Par une Ordonnance du 3 Octobre , le corps de la
Maréchauffée fera augmenté de 14 Sous- Lieutenans ,
60 Brigadiers , & 180 Cavaliers , qui formeront 60
nouvelles Brigades . Elles feront mises en réfidence
dans les lieux & endroits où le ſervice de S. M. , la
protection due aux voyageurs & la fûrété des habitans
l'exigeront ; elles feront le fervice preſcrit par l'Ordonnance
du 28 Avril dernier.
L'Ordonnance du Roi , qui fixe à commencer du 1
Janvier prochaine la compofition du Pain de munition
dont la fourniture doit être faite à fes Troupes ,
eft du 18 Septembre dernier. Le pain des Troupes
avant 1776 avoit été composé de deux tiers de
froment , & d'un tiers de feigle , fans extraction de
fon. S. M. à cette époque , ordonna que le mélange
feroit moitié froment & moitié feigle , avec extraction
d'un dixième de fon . Ce nouveau mélange
n'ayant pas rempli les vues qui l'avoient déterminé ,
S. M. fans s'arrêter à l'augmentation des dépenſes
qui pourront en résulter , vient d'ordonner que les:
pain de munition fera à l'avenir compofé d'un mê
lange de trois quarts de froment , & un quart
de
feigle , fans extraction de fon.
Le Roi a joint à l'Ordonnance dont nous avons
rendu compte concernant les formalités qui doivent
être obfervées par les Officiers de fes vailleaux ,
( 113 )
pour les prifes qu'ils feront fur fes ennemis , une
inftruction fur ces mêmes formalités . Au moment
de la prife on fe faifira des clefs , on fcellera les
écoutilles , chambres , coffres , armoires , tonneaux ,
&c. Les papiers trouvés à bord feront remis aux
Officiers des Amirautés , devant quels celui qui
aura été chargé de conduire la priſe dans un port ,'
fera une déclaration détaillée , dont on donne le mo
dèle , 24 heures après fon arrivée. Les fcellés feront
levés par le Procureur du Roi de l'Amirauté ,
pourfuite & diligence du Contrôleur de la Marine.
Il fera décharger les marchandifes qu'on dépoſera
dans un magalin fermé de 3 clefs , dont l'une demeurera
entre les mains du Contrôleur de la Marine
, la feconde en celles du Receveur des Fermes ,
& la troisième en celles du Greffier de l'Amirauré .
On vendra provifoirement les effets fujets à déperiffement
; trois jours après que l'expédition du Jugement
de bonne prife aura été envoyé à l'Amirauté ,
il fera procédé à la vente de la prife , & à la diftribution
du prix en provenant.
Le Règlement concernant les prifes que des corfaires
François conduiront dans les ports des Etats-
Unis de l'Amérique , & celles que les Corfaires
Américains amenent dans ceux de France , eft du 27
Septembre.
Arrêt du Confeil d'Etat en date du 18 Octobre ,
portant établiſſement d'un nouvel ordre pour toutes
les caiffes de dépense. » Le Roi defirant d'entretenir
le plus grand ordre dans fes finances , au milieu
de la guerre ; S. M. a fait une férieuſe attention
aux repréſentations qui lui ont été faites , &
fur l'utilité dont il feroit pour fon fervice , de di
minuer le nombre & les frais des caiffes de dépenſe
, & fur la néceffité abfolue d'établir des rapports
efficaces entr'elles & l'Adminiſtration des finances
. S. M. eft informée que ces diverfes caiffes
inftituées pour rendre la comptabilité plus diftincte ,
& qu'on ne peut confidérer que comine des éma
( 114 )
nations du Tréfor Royal , ne fe trouvent plus fou
miles à l'infpection de l'Adminiftration des finances.
Il en résulte que l'intérêt particulier que cette Adminiſtration
doit prendre à l'économie , devient inu
tile au fervice du Roi dans une manutention de
la plus grande portance. Il en réfulte encore ,"
que le département des finances , ignorant ainfi la
fomme des débets & des fonds libres qui exiftent
dans ces diverfes caiffes , ne peut pas les faire con
courir à la facilité du fervice général ; en forte qu'on
n'eft pas moins obligé de garder dans le Tréfor
Royal , le capital oifif qu'une fage précaution en- ,
gage à conferver : il arrive enfin , que par l'effet
de cette féparation établie entre les opérations des
Tréforiers & la furveillance de l'Adminiſtration des
finances , ce département ne peut pas appliquer conf
tamment les revenus perçus dans les Provinces , à
l'acquittement des dépenfes néceffaires dans ces mê
mes lieux , & faire cadrer ainfi les paiemens & les
recettes dans toutes les parties du Royaume ; ce qui
doit fouvent occafionner & des doubles frais de tranf
port à la charge du Roi , & un défaut d'harmonie
dans la circulation . Mais S. M. a fur- tout reconnu
de quelle importance il étoit pour l'ordre & le maintien
du crédit , qu'aucun Tréforier ne pût faire des
avances , & négocier des billets à l'infu de l'Adminiſtration
des finances & fans fa participation . Enfin ,
S. M. a penfé que c'étoit feulement d'après la connoiffance
exacte que cette Adminiſtration pourroit
prendre des bénéfices des divers Tréforiers , des détails
de leurs fonctions , & du rapport qu'elles ont
enfemble , qu'on feroit en état de propofer à S. M.
avec certitude , les moyens de parvenir à l'ordre
le plus fimple & le plus économe. A quoi voulant
pourvoir , & c « .
Les numéros fortis au tirage de ce jour , de la
Lotterie Royale de France : font 34 , 61 , 48 ,
Go , 87.
( 115 )
De BRUXELLES , le 30 Octobre.
LES efpérances de paix fe renouvellent depuis
quelque tems ; on croit qu'il s'entamera
une nouvelle négociation entre la Cour de
Vienne & celle de Pruffe pendant l'hiver , qui
va mettre fin aux opérations Militaires ; on efpère
qu'il s'en ouvrira une pareille entre la France
& l'Angleterre . On prétend que le Secrétaire
du Vicomte de Stormont eft toujours à Paris , &
les fpéculatifs imaginent que le voyage de M.
Fagon à Londres n'a pas pour unique objet l'échange
des prifonniers ; ils ne vont pas juſqu'à
prévoir les conditions qui peuvent être propo
fées ; on ne connoît peut - être bien que celles
qui ne le feront pas. Quelles qu'elles foient , il
paroît que l'indépendance de l'Amérique en
fera la bafe : l'Angleterre n'étoit pas éloignée ,
il y a quelque tems , de la reconnoître , &
l'alliance de la France avec les Etats- Unis ne
lui permet plus de s'y oppofer. Elle ne doit pas
fe flatter d'engager cette Puiffance à abandonner
fes nouveaux alliés ; fes difpofitions à cet
égard ne font pas douteuses ; on prétend même
que dans ce moment on négocie pour eux à
Amfterdam un emprunt de 5 millions fous la
garantie de la France , & quelques lettres de
cette ville affurent qu'il ne tardera pas à être
rempli. Les Hollandois en ce cas auront , en
peu de tems , fourni des fonds aux deux partis
armés l'un contre l'autre .
Les papiers de Londres offrent depuis quel
que tems des liftes affez étendues des prifes
que font leurs Armateurs ; les particuliers fe
félicitent de gagner dans une guerre , où la Nation
perd en général. Leurs avantages font peutêtre
trop exagérés . » Ils regardent , écrit- on de
cette Ville , comme un chef- d'oeuvre de politique
miniſtérielle de n'avoir point fait de dé(
116 )
claration de guerre . Chez les François où cette
formalité eft de règle , les Armateurs n'ofent fe
mettre en mer de peur de perdre leurs avances
; au lieu que chez nous , où l'histoire la
plus moderne apprend , au moindre Breton des
trois Royaumes , que les hoftilités ne tiennent
pas à une déclaration de guerre , nos Armateurs
prévenus d'avance couvrent toutes les mers &
s'enrichiffent d'autant «.
La chance ne tardera pas à devenir égale fi
les François arment à leur tour ; l'idée dans la
quelle ils font , que les hoftilités ne feront peutêtre
pas de longue durée , empêche les Négocians
de profiter des avantages qui leur font of
ferts ; une paix trop prompte pourroit en effet
rendre en pure perte pour eux les armemens
qu'ils auroient faits. L'unique voie qui leur refte
pour affurer leur commerce eft de le faire protéger
par des convois ; fur la demande des Négocians
de Bordeaux , il leur en a été accordé ,
& on n'en refufera à aucune des Villes qui en
demanderont.
Les difpofitions de l'Efpagne font toujours un
myftère ; fa neutralité prolongée jufqu'à ce jour
relève les espérances de l'Angleterre , & lui.
donne une fécurité , qui jufqu'à préfent lui permet
d'expédier journellement de nouvelles efcadres
en Amérique. Elle croit que la flotte de
l'Amiral Keppel , forte à préfent de 36 voiles ,
Jui fuffit pour affurer fur les mers de l'Europe
fa fupériorité qu'elle étoit à la veille de perdre
, fi l'Amérique , la France & l'Eſpagne l'avoient
attaquée enfemble & de concert.
La dernière divifion de l'expédition de
Buenos - Ayres , écrit-on de Cadix , eft de retour.
Le corps de troupes cantonnées dans l'Andaloufie
s'accroît journellement ; le régiment
d'Amérique qui étoit dans cette Province , &
qui s'étoit mis en route pour fe rendre à Mala(
117 )
ga , a reçu de nouveaux ordres , en vertu defquels
il s'eft rendu fur-le-champ au camp de St.
Roch devant Gibraltar. Malgré le fecret impénétrable
des Négociations, on prévoit que cette
place doit rentrer fous la domination naturelle
de l'Espagne , foit que le Ministère Anglois la
cède à notre demande pour éviter la guerre ,
foit que la grandeur de nos armemens lui faffe
craindre de s'attirer fur les bras un nouvel
ennemi «<,
M. le Marquis de Bouillé , Maréchal des
Camps & Armées du Roi , Gouverneur- Géné
ral de la Martinique , s'eft emparé le 7 Septembre
dernier de la Dominique. Cette conquête
devient très -importante dans les circonstances
actuelles ; fituée entre la Martinique & la Guadeloupe
, elle fervoit d'afyle aux Corfaires Anglois
, qui de- là gênoient beaucoup le commer
ce des François. M. le Marquis de Bouillé s'embarqua
le 6 avec 1800 hommes , compofés du
Régiment de l'Auxerrois ; de 2co Grenadiers ,
200 Chaffeurs tirés tant de ce Régiment que
de celui de Viennois & du Régiment Colonial
de la Martinique ; de la Compagnie des Cadets
de Saint- Pierre , & 200 Flibuftiers & Mulâtres
libres. Ces troupes furent embarquées fur dixhuit
Navires , Corfaires ou autres Bâtimens ,
fous l'efcorte des Frégates du Roi laTourterelle,
commandée par le Chevalier de la Laurencie ;
la Diligente , par le Vicomte du Chilleau ; l'Amphitrite
, par M. de Jaffaud , & la Corvette
T'Etourdie , par le Marquis de Montbas , tous
quatre Lieutenans de Vaiffeau . Le Marquis de
Bouillé s'étoit propofé d'exécuter l'attaque à la
pointe du jour , afin d'éviter le feu du Fort de
Cachacrou , élevé fur la pointe avancée de
l'extrémité méridionale de l'Ifle , ceux du Fort
principal de la Ville du Rofeau , garni de 22
pièces de canon , & de différentes batteries qui
( 120 )
La Dominique.
Voici ce qu'en dit le Chevalier Withworth
dans un ouvrage imprimé en Angleterre fous le
titre de Commerce de la Grande- Bretagne , & c.
»Cette Ifle eft fituée par 15 degrés de latitude
feptentrionale & par 61 deg. & 24 min. de longitude
occidentale , étant à mi- chemin entre
la Martinique & la Guadeloupe ; fa forme
eft prefque circulaire , & fon diamètre eft de
treize lieues. Les François s'étoient toujours
oppofés aux différentes tentatives que les Anglois
ont faites pour s'y établir . En effet , cet
établiffement nous mettoit en état de couper
toute communication entre la Martinique & la
Guadeloupe.
»Par le dernier traité de paix néanmoins elle
fut cédée en termes exprès à l'Angleterre ;
plufieurs Ecrivains en parlent comme d'une
des meilleures Ifles Caraïbes , à cause de fes
vallées fertiles , de fes plaines étendues & des
beaux ruiffeaux qui les arrofent. Les pentes
des montagnes portent les plus beaux arbres
des Indes occidentales , & l'Ifle abonde en
bois de conſtruction de toute eſpèce : il y a
différens ports & criques commodes ; & du
côté du Nord- Ouest fe trouve une baye , fond
de fable , profonde & large , bien défendue
des vents par les montagnes adjacentes. Ce
fut dans cette baye que notre efcadre , fous
le feu Lord Cathcart , mouilla en fi grande
sûreté ce fut d'elle auffi que notre efcadre
tira tant davantages dans la derniere guerre.
Depuis la ceffion de carte Ifle en 1763 ,
nos importations font augmentées d'un peu
plus de 30,000 liv . fterling de 250,000 livres.
(708,000 liv . à 9,900,000 liv. argent de France. )
par an , & nos exportations , de , 000 livres &
moins , à près de 20,000 liv. «. ( 47,000 liv.
à 1,316,000 livres , argent de France. )
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A Catulle ,
184
126 Variétés ,
186
ACADÉMIES .
138 Besançon , 189
ibid. ANNONCES LITTÉR. 190
139 Conftantinople , 193
195
Varfovie 196
199
Edwin & Emma , Ro- JOURNAL POLITIQUE.
mance
Enigme &Logog.143-144 Stockholm ,
NOUVELLES
LITTÉRAIRES .
Vienne ,
Éloge de M. Quefnay , Hambourg ,
par M. d'Alembert, 145 Ratisbonne ,
Effai fur les lieux & les Naples ,
dangers des Sépultu- Livourne ;
res , 158 Londres ,
·
200
205
210
Difcours prononcé à l'A- États- Unis de l'Amériq.
cadémie Royale des Septentrionale,
Sciences , 166 Verfailles,
Anecdote Hiftorique , 171 Paris ,
SPECTACLES ,
Bruxelles ,
APPROBATIO N.
212
213
220
225
226
237
J'AI lu , par ordre de Monfeigneur le Garde des
Sceaux, le Mercure de France , pour le 15 Novembre
Je n'y ai rien trouvé qui puise en empêcher l'impreffion.
A Paris , ce 14 Novembre 1778 .
DE SANCY,
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT,
ric de la Harpe , près Saint - Côme,
MERCURE
DE FRANCE
15 Novembre 1778 .
PIÈCES
FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE
LE MONDE MAGIQUE ,
ÉPITRE A TÉLÉSIE.
BRILLANTE Fée , ô Télélie ,
Qui juges tout par fentiment ;
Pourquoi juger févèrement
Les menfonges de la Féctie ,
Monde fabuleux & charmant ,
Fij
124 MERCURE
Où mon amour te déifie ,
Où va fe perdre ton amant
Sur les
pas de la rêverie ,
Dont le tendre recueillement
Vaut cent fois mieux que la folie ?
Nous naiffons .... les amuſemens ,
Les vagues plaifirs de l'enfance
Viennent bercer nos premiers ans ;
Tout eft mort , & l'ame & les fens
Bientôt la vive adoleſcence
Accourt , le front paré de fleurs ,
Et de fes magiques couleurs ,
Soudain chaque objet ſe nuance.
Parun inſtinct de volupté
Le jeu des organes commence :
On fent encor plus qu'on ne penſe;
Le fang coule plus agité ,
Le coeur s'émeut , l'efprit s'élance.
Ce n'eft plus cette nonchalance,
Ce regard fans avidité
Qui ſembloit , au haſard jeté,
Mourir avec indifférence
Sur les tréfors de la beauté.
On s'intimide , on fe raffure ;
On voit avec plus d'intérêt
Les lits de mouffe & de verdure ;
De ce moment , rien n'eft muet
Et rien n'eft fourd dans la Naturę
DE FRANCE. 125
CEPENDANT d'un jour créateur
Ce n'eft-là qu'une foible aurore,
Il va defcendre , l'enchanteur
Par qui l'univers doit éclore ! ...
Déjà , prodigue de fes dons ,
Du haut des voûtes éternelles ,
Il sème les illufions ,
A travers cent mille étincelles ,
Qu'avec tranfport nous recueillons.
C'eft alors plein d'impatience ,
Que l'on croit fortir du tombeau ,
Et naître en un monde nouveau ,
Que l'on s'étoit créé d'avance.
Les rêves de la jouiffance ,
En le troublant , charment le coeur ;
C'eſt un fonge que la douleur ;
C'eſt un plaifir que l'efpérance.
On brûle , on aime avec fureur ;
La plus fenfible eft la plus belle.
Que dis-je ? En fa naïve ardeur ,
L'amant trahi qu'un mot rappelle ,
Sous le voile de fa candeur ,
Cache les torts, d'une infidelle ;
C'eſt l'âge en un mot de l'erreur ...
La raifon vient , & le malheur
Se gliffe en fecret derrière elle .
MALGRÉ fes murmures , crois -moi ,
Loin de nous chaffons la cruelle ;
Fij
126 MERCURE
Elle me raviroit ta foi ;
Long-temps encor fois - lui rebelle.
De toi toujours préoccupé,
C'eft fans raifonner que je t'aime
Hélas! & fi tu m'as trompé ,
Trompe-moi donc toujours de même !
Par M. Dorat. )
LETTRE d'une Dame Grecque à une Dame
de Paris , fur les Tombeaux des Grecs
Modernes.
DAANS la dernière converfation que j'ai
eue avec vous , Madame, vous m'avez paru
bien effarouchée , lorfque je vous ai dit que
les Grecs alloient par devoir , & même pour
leur plaifir, pafler de tems en tems unejournée
entière auprès des tombeaux de leurs parens.
Plaifant divertiffement, difiez-vous , que
d'aller s'attrifter auprès d'un tombeau ! Mais,
Madame , les tombeaux des anciens , & ceux
que l'on voit encore dans la Grèce , fur- tout
ceux des perfonnes diftinguées par leur naiffance
& par leur fortune , n'ont rien qui
doive faire horreur. Je vais vous faire la
defcription d'un de ces tombeaux , & vous
en jugerez vous-même . C'eft celui qu'un
* Voyez l'intéreffante Defcription qu'en fait M.
Guis , dans fon Voyage Littéraire de la Grèce ;
DE FRANCE. 127
fils vertueux éleva fous le règne de Sultan
Mahmoud , pour éternifer la mémoire d'une
mère chérie.
Cette Dame , qui jouiffoit de tous les dons
de la nature & de la fortune , & dont le
moindre avantage étoit celui d'une rare beauté,
eut le bonheur de fauver la vie à fon père
& à fon époux par fon courage & fon éloquence.
Ces deux perfonnes rempliffoient
les premières places auprès des Princes Souverains
de Moldavie ; leurs grandes richelles
leur firent des jaloux , qui mirent tout
en oeuvre pour faire naître des foupçons
fur la conduite du gendre & du beaupère
; ils allèrent jufqu'à dire que les grands
biens de ces deux hommes ne venoient que
des impôts dont ils avoient of charger plufieurs
villages de la Moldavie , fans la permiffion
& à l'infçu du Prince régnant , dont
ils étoient proches parens. Le Prince irrite
écouta les difcours des envieux ; & malgré
les liens de la parenté , il envoya ces deux
Seigneurs à Conftantinople , pour être traités
en criminels d'État. Dans vingt-quatre heures
( car la juftice va vite en Turquie ) , ils furent
condamnés à avoir la tête tranchée , &
tous leurs biens furent confifqués .
Aufli- tôt que la Dame apprend cette fatale
nouvelle , elle fort de chez elle toute échevelée
, couverte d'un voile noir , fuivie de
livre qui joint au mérite de la vérité , beaucoup
d'érudition , & un ftyle élégant fans être affecté .
Fiv
128
MER.CURE
fes efclaves , tenant par la main ſon fils
unique , âgé de 11 ans , & va attendre le
Grand-Seigneur dans un endroit où elle favoit
qu'il devoit paffer ce jour-là * . Avant
de continuer ma narration , permettezmoi
, Madame , de faire une petite digreffion
pour vous faire connoitre Sultan Mahmoud.
Il y a des gens qui par un eſprit
de prévention qui ne leur permet pas de
voir les chofes d'un oeil jufte & impartial ,
ou par un trop grand attachement pour la
nation à laquelle ils appartiennent, s'imaginent
que hors de leur pays il n'y a rien que de
mauvais ou de médiocre ; mais vous , Madame
, qui connoiffez les hommes , vous
qui n'êtes point prévenue , & à qui le juſte
attachement que vous avez pour la plus
célèbre Nation de l'Univers , n'a pás fermé
les yeux fur le mérite des autres , examinez
fi chez les Turcs il n'y a pas auffi des hommes
véritablement dignes du nom de grand **.
* C'est l'ufage à Conftantinople d'aller ainfi attendre
le Souverain à fon paffage , quand l'affaire
preffe , & qu'on veut en appeler à fon jugement
; fouvent les Vifirs ordonnent aux Gardes
de ne laiffer approcher perfonne , de crainte qu'on
ne lui préſente des requêtes , & qu'on ne l'inftruiſe
de ce que fon Vifir veut lui cacher ; mais lorsque
ce font des femmes qui veulent préfenter requête ,
les Gardes les laiffent paffer , malgré les ordres , &
même les aident à fe placer avantageufement.
** Si quelqu'un de ceux qui ont été à ConftanDE
FRANCE. 129
Sultan Mahmoud fut le Prince de la
Mailon Cttomane le plus fpirituel , le plus
poli & le plus galant ; il aimoit la peinture,
la mufique & la poéfie. Tant qu'il a vécu
tous les Arts ont eu un protecteur en Turquie
; il les cultivoit lui-même avec fuccès ,
& quiconque y excelloit , étoit sûr d'avoir
part à fon eftime & à fa bienveillance . C'eft
pour cela qu'il conferva toujours une prédilection
marquée pour les François . On lui
a fouvent entendu dire : Frances demek
achel demek ; c'eft-à-dire , en votre langue ,
qui dit François dit efprit. En général la clémence
fut fon principal caractère ; il aimoit
à rendre juftice à fes fujets , fur-tout à ceux
qui étoient moins capables par eux-mêmes
de repouffer l'injuftice * . Il ne cédoit à autinople
fous le règne de ce Prince , vouloient fe
charger d'écrire fon hiftoire , on verroit que ce n'eſt
point à tort que je lui donne le nom de Grand. Un
pareil ouvrage pourroit guérir un grand nombre de
ces incrédules dont je parle ; je pourrai peut- être
quelque jour prendre fur moi ce travail , pour lequel
j'ai déjà préparé quelques matériaux.
* Prefque jamais on ne lui a vu renvoyer au
Vifir les requêtes que les femmes lui préfentoient ;
ordinairement il avoit la bonté de les examiner toutes
lui-même. Sa maxime favorite étoit que les
Grands ne font jamais fi grands que lorsqu'ils viennent
au fecours des foibles. Quelle belle maxime
dans la bouche d'un Souverain ! Quelle morale fublime
! Il ne faut pas être compatriote de ce Prince
four fentir l'énergie & la beauté de ces paroles.
Fv
130 MERCURE
cun de fes prédéceffeurs pour la grandeur
d'ame & l'art de gouverner. De fon cabinet
il fit la guerre à trois grandes Puiffances limitrophes
, avec lefquelles il fut faire une
paix avantageufe *. Il étoit un des hommes
de fon Royaume qui favoit le mieux fa
langue , l'Arabe & le Perfan. Après ce portrait
, peut-être un peu trop long , je vais
reprendre le fil de ma narration .
Cette Dame avoit attendu Sultan Mahmoud
à fon paffage , & dès qu'elle le vit à
une diſtance où il pouvoit l'entendre aifément
, elle l'appela , en élevant la main dont
elle tenoit le mémoire qu'elle vouloit lui
préfenter. Le Grand-Seigneur tourna la tête ,
& cherchoit des yeux celle qui l'avoit appelé
, alors un des deux cents valets - de- pied
qui entourent le cheval du Sultan , fe détache
, prend la Dame par le bras , & l'aide
à fuivre le cortège jufqu'à l'endroit où Sa
Hauteffe doit mettre pied à terre. On lui lit
les requêtes qu'on lui a préfentées ce jourlà
**. Plufieurs de ces affaires font encore
renvoyées au Vifir pour être jugées à fon
Tribunal en dernier reffort ; mais le Sultan
s'en réferve un certain nombre , qu'il veut
bien fe donner la peine d'examiner lui-
L'Allemagne , la Ruffie & la Perfe .
** Le Grand- Seigneur , lorfqu'il marche, eft toujours
fuivi d'un ou de deux Secrétaires , dont les
fonctions font de lire les requêtes qu'on a préfentées
ce jour-là.
DE FRANCE. 131
و د
même. L'affaire de cette Dame fut heureufement
du nombre de ces dernières * ; fa
requête étoit à peu-près conçue en ces termes.
" Celui qui a créé les aftres , qui eft le
Seigneur des Rois & de tous les hommes,
ne dédaigne point de faire attention au
» beſoin du moindre des infectes ; fouffrez ,
Seigneur , que je me préfente devant votre
» face augufte , & que , profternée aux pieds
» de votre trône fublime , je puiffe vous expofer
mes douleurs & implorer votre clé-
ود
و د
23
» mence » .
ec
כ כ
ود
On lui permit de fe préfenter devant le
Sultan ; elle fe tint long-temps profternée
dans un profond filence , & quand on lui
eut ordonné de parler , elle s'exprima ainfi :
Seigneur , puifque mon père & mon époux
» ont eu le malheur de paroître criminels &
dignes de mort , je viens me jeter à vos
pieds , pour vous conjurer de changer la
» fentence prononcée contre eux ; s'il faut
abfolument deux victimes pour appaifer
» votre juftice , prenez ma tête & celle de
» mon fils , il eft jufte que nous facrifiions
» notre vie pour ceux qui nous l'ont donnée .
» Mais , dit le Sultan , ce n'eft point vous
» hi votre fils qui font les criminels , c'eft
» votre père & votre époux » . Elle répondit
avec tant de refpect & de fageffe aux différentes
queſtions que lui fit le Sultan , & il fut
"2
"
* J'ai déjà dit que Sultan Mahmoud ne renvoyoit
prefque jamais les requêtes des femmes.
F vj
132 ~
MERCURE
"3
ور
و د
"
و ر
و د
33
و د
сс
;
fi touché lui-même de la grandeur d'ame de
la fuppliante , qu'il dit tout haut , en ſe tournant
vers ceux qui l'environnoient : « Je ne
puis réfifter aux larmes de cette femme ;
qu'on lui rende fur le champ fon père & ſon
" epoux ". Puis fe tournant vers elle avec un
air ferein & plein de bonté : « Allez, lui ditil
, retournez chez vous avec votre fils ;
n'ayez aucune inquiétude ; je vous rends
» les deux hommes qui vous appartiennent ;
je vous rends auffi tous vos biens ; mais
» faites en forte qu'aucun homme de votre
famille ne fe mêle des affaires d'état , puifqu'ils
ont tant d'ennemis » . Cette vertueufe
Dame revint chez elle pleine de reconnoiffance
, & pénétrée de la joie ſi víve
& fipure d'avoir fauvé la vis à deux perfónnes
qui lui étoient fi chères. Quelques années
après, cet époux, qui lui avoit coûté tant
d'alarmes , mourut ; & quoiqu'elle fut belle ,
riche , & affez jeune encore pour pouvoir,
fans ridicule , accepter un parti digne d'elle
qui lui fut offert , elle aima mieux refter
veuve que d'affliger fon fils en fe remariant .
Elle mourut dix-huit ans après avoir perdu
fon mari . Son fils , pour éternifer fes regrets,
lui fit élever , dans une de fes terres , un fuperbe
tombeau , que je vais décrire .
Figurez-vous , Madame, un grand jardin en
quarré-long, fitué à l'extrémité d'un village, &
dont les murs font percés de plufieurs fenêtres
qui donnent, d'un côté, fur la mer, & de l'autre
fur une grande route ; il eft planté de
DE FRANCE. 133
cyprès , d'ormes & de peupliers ; les murailles
font tapiflees de fleurs qui vont en efpaliers
, & qui ne demandent pas beaucoup de
foin , comme des jafinins , des rofes , des
chèvres- feuilles , &c. Le fol eft couvert
de violettes & de toutes fortes de fleurs de
prés. D'un des angles de ce jardin il fort une
petite eau courante , qui murmure doucement
en faifant plufieurs détours ; elle conferve
la fraîcheur de ce beau lieu , où règne
un printemps éternel ; l'ombre des arbres ,
le filence & la tranquillité , la varieté des
fleurs , le murmure du ruiffeau, tout donne
l'idée de ces champs fortunés , où les anciens
Grecs croyoient que les ames vertueufes
étoient reçues & récompenfées.
Cette eau dont j'ai déjà parlé , & qui ferpente
dans le jardin , vient fe jeter dans un réfervoir
adoffé contre la muraille, lequel a plufieurs
robinets en dehors, dont un toujours ouvert,
forme un ruiffeau deftiné à abreuver les
troupeaux. Les autres robinets font fermés ,
& fervent à défaltérer les paffans. Il y a cinq
ou fix taffes de cuivre argenté , attachées au réfervoir
par de longues chaînes , & dont
les gens à cheval fe fervent pour boire ,
fans être obligés de mettre pied à terre.
Il y a auffi un bâtiment qui communique
au jardin , compofé d'un oratoire &
de plufieurs chambres pour loger des Prêtres
deftinés à prier , & à conferver la lampe toujours
allumée devant le nom de Dieu , qui
eft gravé fur un triangle de vermeil de trois
134 MERCURE
à quatre pieds de diamètre. A côté du triangle
eft placée aufli une image de la Sainte
Vierge. Le Samedi , jour où l'Églife l'honore
plus particulièrement , les Prêtres fe tiennent
toute la journée à la porte du jardin , pour
diftribuer des aumônes , fans diftinction , à
tous ceux qui en demandent . On prie les autres
d'accepter des fleurs.
Au milieu du jardin s'élève une grande
caiffe de marbre blanc , couverte de même:
du côté où fe trouve la tête de la perfonne
qui y eft enfevelie , on a pofé une pierre
quarrée toute droite , de la même matière &
de la même longueur que la caiffe. On y a
gravé en lettres d'or une prière & une épitaphe
que voici.
."
Prière. "
Que le Seigneur tout- puiffant , Créateur
» & Seigneur de tout ce que l'oeil de l'hom-
» me voit, & de tout ce que fon efprit
» ne fauroit comprendre , foit loué fans fin
» par ceux qui vivent fur la terre , par ceux
qui viendront , & par ceux qui ne font
plus ».
""
و د
Épitaphe.
" Ici repofe le corps d'une ame jufte , qui
» n'a jamais ceffé de méditer la loi du Sei-
» gneur durant la vie qui a été trop courte.
( elle n'a vécu que 57 ans ) . Pendant ce
» temps elle a raffalié ceux qui avoient faim ,
» rafraîchi ceux qui avoient ſoif, & couvert
ود
DE FRANCE. 135
"
» ceux qui avoient froid ; elle n'a jamais rien
» dit qui put affliger perfonne ; elle a protégé
la vertu , & a eu compaffion du
» vicieux; elle n'a point été attachée aux ri→
» chefles , & même après fa mort elle les a
» facrifiées pour diminuer les peines des au-
» tres , autant qu'il a été en fon pouvoir.
» Paffans , priez pour elle , & imitez-la » .
و ر
و د
33
La veille de certains jours en été , on invite
les parens & quelques amis à aller paffer
la journée dans ce jardin. En y entrant ,
tous s'approchent du tombeau , & le plus
proche parent , les yeux & la têté baifles ,
s'incline refpectueufement , & lui adreſſe ces
paroles :
و د
" Mânes facrés , qui repofez dans ce mar-
» bre froid , recevez l'hommage de notre
fouvenir , de notre refpect & de nos re-
" grets , qui ne doivent finir qu'avec notre
» vie....... » Après un moment de filence ,
on fe répand dans les allées ; chacun fe promène
; les uns y cueillent des fleurs & font
des bouquets ; les autres font l'éloge de la
perfonne dont l'ombre eft honorée dans cet
endroit. Le jardin lui-même invite auffi à
faire des réflexions fur tout ce qui fe préfente
aux yeux . Ces arbres , tout élevés & robuftes
qu'ils font , un jour viendra où ils feront
coupés , déracinés , étendus par terre fans
fraîcheur & fans vie. Le petit ruiffeau qui
murmure en fuivant tous ces détours
reffemble à notre vie , que nous voyons
s'écouler dans mille fituations diverſes , pref136
MERCURE
༣
que toujours mécontens & murmurant contre
le fort. Ces fleurs font l'image de cette
même vie qui ne duré què l'efpace de quelques
inftans , & qui paffent pour ne plus revenir
; car chaque année ramène des fleurs ,
mais ce ne font pas celles que nous avons vu
fleurir & difparoître.
On profite des difpofitions que la vue du
tombeau doit produire fur ceux qui font
préfens , pour faire quelque réconciliation
entre des maris & des femmes , des enfans
& leurs parens , qui font mal enfemble ;
ces réconciliations réuffiffent toujours , parce
que c'eft le propre des réflexions fages &
faites à propos , d'adoucir & d'attendrir les
coeurs.
A une certaine heure tout le monde s'affemble
pour manger ; on fert un repas abondant
, mais fans beaucoup d'apprêt , au bord
du petit ruiffeau , fur l'herbe naiffante : ce
font un ou deux agneaux cuits au four , farcis
de pignons & de raifins de Corinthe ; un
poulet rôti pour chaque convive ; des écre
viffes de mer & d'autres coquillages cuits à
l'eau & au fel , au moment où ils viennent
d'être pêchés ; beaucoup de fruits ; plufieurs'
cruches remplies de toutes fortes de vins
Grecs ; du fameux vin de Chypre ;, du mufcat
de Ténédos , fitué vis-à-vis le promontoire
de Sigée , où fut jadis Troye ; du mufcat
de Smyrne , qui relève l'éclat des couleurs
des belles Grecques , lorfque les jours
de fêtes elles vont danſer au bord du Caïftre ;
DE FRANCE. 137
du mufcat de l'Ile de Scio , qui infpire les
Poëtes * . Après que le fils de Sémélé , toujours
jeune , a répandu dans toute l'affemblée
la gaieté & le fel attique , quelqu'un de
l'affemblée commence à chanter , & invite
les autres à danfer ; chacun à fon tour
fait le coryphée , & les autres répondent en
choeur. Lefens de ces chanfons eft à peu-près
le même que celui de ces vers d'un charmant
Auteur François :
Profitons du moment qui paſſe ,
Il eft fort prêt de s'envoler ,
Et rempliffons du moins l'eſpace ,
Ne pouvant pas le reculer.
On danſe , on s'amufe jufqu'à l'entrée de
la nuit ; alors l'affemblée fe retire chez quelques
perfonnes de la compagnie , & la bonne
humeur fe prolonge encore bien avant
dans la nuit. Ne font-ce pas là toujours les
Grecs d'Anacréon , que les danfes & les chants
accompagnent par-tout ? Vous voyez , Madame
, que pour des gens qui reviennent d'auprès
d'un tombeau , ils n'en font pas moins
aimables & moins gais.
* L'Ifle de Chio cft une des villes qui fe vante
d'avoir donné naiffance à Homère.
3
#38
MERCURE
Origine de la blancheur du Jafmin.
CYTHEREE allaitoit l'Amour. Plein de malice ,
L'Enfant raffafié de l'aliment divin ,
Fait jaillir , en riant , du fein de fa nourrice ,
Une goutte de lait fur la fleur du Jafmin.
La liqueur épanchée , au même inftant imprime
A la fleur qu'elle arrofe , une vive blancheur :
De là vient , jeune Églé , fon émail enchanteur ,
La goutte de nectar que votre bouche exprime
Du calice odorant de cette aimable fleur.
O
A CATULLE.
TOI qui me fuis en tous lieux ,
Cher Catulle , rends -moi la vie
Que par fon ouvrage ennuyeux
Un Auteur glacé m'a ravie,
CONTRE de femblables écrits
Les tiens font un sûr antidote.
Apollon t'adjuge le prix ;
Momus te cède fa marote.
TES vers délicats feront lus ,
-Tant
que
de flammes indifcrettes
Le cruel enfant de Vénus
Brûlera le coeur des Poëtes.
DE FRANCE. 139
EDWIN ET EMMA ,
ROMANCE DE J. J. ROUSSEAU.
+
Au fond d'une fom - bre va -
- lé - e , dans
l'en - ceinte d'un bois épais , u -ne hum-ble
chau- mie- rei- folée ca- choit l'in- nocence
& la paix : là vi
-
voit , c'eft en
An - gle- ter- re , u -ne mere dont le
de fir é- toit de laif- fer fur . la -
$
140 MERCURE
ter- re fa fil-le heu- reu- fe , & puis mourir.
La belle Emma , par fa fageffe ,
Faifoit languir, fans le ſavoir ,
Les jeunes garçons de tendreffe ,
Et les filles de déſeſpoir.
Par hafard s'offrit à la belle
Le jeune Edwin , dont le regard,
D'une ardeur chafte & mutuelle ,
Sut enflammer un coeur fans fard.
Emma ne fut point offenſée
De l'offre d'un coeur ingénu ,
Car il n'avoit point de penſée
Qu'il dût cacher à la vertu .
Mais un père avare & fauvage
Refuſe à l'amant écouté
Une fille fans apanage ,
Qui n'a pour dot que fa beauté.
A l'autorité paternelle ,
Que rien ne fauroit défarmer ,
Edwin ne put
être rébelle ,
Mais il ne put ceffer d'aimer .
DE FRANCE.
141
Le pauvre amant paffe & repaffe ,
Non chez Emma , mais tout autour ,
Surprend un cou- l'oeil , voit la place
Qu'elle arrofoit des pleurs d amour.
Souvent la nuit , au clair de lune ,
L'entend près de l'humble jardin
Lamenter fa trifte infortune ,
Jufques à l'aube du matin.
Enfin cet état qui l'oppreſſe ,
Jamais fe voir , toujours s'aimer ,
Dans l'infomnie & la trifteffe
Achève de le confumer .
Edwin , fous les yeux de fon père ,
Languit malade au lit de mort,
Cet homme alors le défefpère ,
Et voudroit réparer fon tort.
C'eft trop tard ; « le ciel que j'implore ,
Dit Edwin , va finir mes jours ;
» Mais laiffez - moi revoir encore
» Celle que j'aimerai toujours ».
Emma vient , le coeur plein d'alarmes
Auprès du lit de fon amant ,
Et voyant périr tant de charmes ,
Tombe, fans pouls , fans mouvement,
On les fépare : Edwin ſe pâme ,
Cherche des yeux fa chère Emma ,
г42
MERCURE
Comme s'il vouloit rendre l'ame
Dans les bras de ce qu'il aima.
Après fa longue défaillance,
Rendue au jour , mais fans eſpoir,
Emma gardé un profond filence ,
Et s'en retourne vers le foir.
Paffant le long d'un ciinetière ,
Elle entend l'oiſeau de la nuit ,
Puis traverfant une bruyère ,
Croit voir une ombre qui la ſuit.
Adieu , lui dit la voix mourante
De l'ombre attachée à ſes pas ;
Puis elle entend , toute tremblante ,
La cloche qui fonne un trépas.
Elle arrive au toît folitaire ,
Frappe à la porte avec effroi ,
C'en eft fait , dit- elle , ô ma mète !
Et de mon amant & de moi.
A ces mots , au feuil de la porte ,
Où fa mère l'appelle cn vain,
Dans fes bras Emma tombe morte ,
Morte d'amour. pour fon Edwin.
Ces amans repofent ensemble ,
Morts l'un pour l'autre au même jour ,
Et la tombe à jamais raffemble
Ceux que devoit unir l'amour.
DE FRANCE.
143
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'Enigine eft la Belle - Poule ,
Frégate ; celui du Logogryphe eft Tatillon.
nage où fe trouvent ton , tôle , tonne , âge ,
Tage , fleuve & ville , tonnage ,,
taille ,
tillet Titan , ail , la , Gien , an , linot ,
linotte, taie fur l'oeil , taie d'oreiller , tille ,
lotte , lin , nil , oie , totan , lion , lionne ,
âne , ânon , neige , galle, tige, galon , laine ,
linge , gonne , gaieté , longe , taon , ail ,
Ange , non , lit , lot.
T
ENIGM E.
COQUETTES de nos jours , je ſuis bien votre image ;
Si- tôt que le printemps m'accorde une faveur,
Chacun ne fait la cour ; quand je perds ma fraîcheur,
Le mépris devient mon partage ;
Je reçois , comme vous , l'hommage du moment.
En quelques points nous différons pourtant :
Mes appas font voilés fous l'ombre du myſtère ,
Je fuis fimple , fans ornement ;
Et j'incline ma tête humblement vers la terre ,
A l'afpect du Berger que m'adreffe l'Amour :
Dans un bosquet ma conquête eft facile ,
Mais pour me pofféder , on m'achette à la ville ,
Il femble que je prends les moeurs de ce ſéjour .
144 MERCURE
LOGOGRYPHE,
MON TRÔNE eft dans les airs , j'y reçois la naiſſance ,
t
Bien rarement on m'apperçoit en France :
J'ai fait marcher fous moi ces fiers Républicains ,
Dont le defir étoit d'enchaîner les humains :
J'accompagne aujourd'hui les armes d'un Empire
Qui fubjugue les coeurs au lieu de les détruire .
On a penſé long-temps que j'habitois les cieux ,
Repofant à côté du Souverain des Dieux ;
Malgré ce qu'ont pu dire & l'hiftoire & la fable ,
Mon domaine s'étend fur un peuple innombrable ;
fait de vos feftins le plus bel ornement :
Auffi , Lecteur , vous déclarez la guerre
A mes fujets dans plus d'un élément,
Pour moi je puis braver votre colère ,
Du Créateur je reçois , en naiffant ,
Le courage, la force , un fens bien excellent ;
Contre vos cruautés fon temple eſt mon aſyle ,
Vous avez beau crier , j'y refte fort tranquille ;
En m'arrachant le coeur , vous pourrez découvrir
Une part de moi-même , & que je dois chérir ;
Certaine plante dont la femme
Craint les effets , & détefte l'odeur ;
Ce qui dans un tonneau flatte peu le buveur ;
Mon épithète fait mon exact anagramme ;
Vous y verrez auffi ce que l'exécuteur
Applique chaudement fur le dos d'un voleur.
NOUVELLES
DE FRANCE. 145
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
ÉLOGE de M. QUESNAY , par
M. D'ALEM BERT * .
FRANÇOIS QUESNAY naquit le 4 Juin
1694 , à Merey , près Montfort - l'Amaury.
Son père étoit un honnête & vertueux
Avocat, qui fe livroit tout entier à ſa profeffion
, mais un peu autrement à la vérité
que la plupart de fes confrères , c'est- à-dire ,
plus utilement pour fes cliens que pour lui.
Il étoit bien plus occupé d'accommoder les
Parties que de plaider pour ou contre elles ,
& d'empêcher les procès que de les faire
durer. Aufli ne fit -il pas fortune. Il fut trèsconfulté
, très- eftimé , très- chéri , & n'en fut
pas plus riche. Probitas laudatur & alget
**
Sa femme , qui fongeoit un peu plus à ce
* L'Éloge de M. Quefnay , par M. de Fouchy ,
imprimé dans l'Hiftoire de l'Académie des Sciences
de 1774 , a fourni les matériaux de celui- ci , qui
en eft proprement l'Extrait , à l'exception de quelques
faits ajoutés par M. d'Alembert , qui a connu particulièrement
M. Queſnay.
** Laprobité eft accablée de louanges & de misère.
15 Novembre 1778.
G
LAG
MERCURE
qu'on appelle le folide , laborieufe , active
& intelligente, s'occupoit de fon côté toute
entière de l'economie domeftique & rurale ,
& voulut que le jeune Quefnay fuivit fon
exemple , pour devenir plus opulent que fon
père. Elle le deftina fi bien à cet unique ob
jet , qu'à douze ans il ne favoit pas encore
lire. Ce ne fut pas , comme on voit , un
génie précoce ; il n'auroit pas ajouté un Chapitre
au Livre de Baillet , fur les enfans
célèbres ; mais il a mieux fait pour fa renommée
; il a mérité un rang diftingué parmi
les vrais Savans , Peut -être même n'en a-t-il
que mieux valu pour avoir commencé fi
card. La nature eut le temps de développer
en lui , fans gêne & fans obftacle , les forces
corporelles & phyfiques , plus néceffaires
qu'on ne croit aux forces intellectuelles ,
comme le prouvent tant d'enfans merveilleux
qui ne le font pas long- temps , & qui meurent
ou qui reftent avec un corps foible &
un efprit avorté,
En le formant à l'adminiftration rurale ,
fa mère le forma en même-temps à une vie
active & fobre ; deux objets importans dans
une bonne éducation , & trop négligés dans
nos inftitutions modernes,
La Maifon Ruftique de Liébaut , qu'il en
tendoit lire avec intérêt , lui infpira le defir
de pouvoir lire tout feul ce livre là & beaucoup
d'autres ; le Jardinier de fa mère lui
donna quelques mauvaifes leçons de lecture ;
il fupplea le refte de lui-même ; c'est-à-dire ,
DE FRANCE. 147
qu'il apprit prefque tout feul la chofe la
plus difficile peut -être , fi ce n'eft d apprendre
à parler. On ne penfe pas affez au chemin
immenfe qu'a fait un enfant quand il
fait parler & lire ; & ce chemin enorme ,
que les enfans, pour la plupart, font en affez
peu de temps , prouveroit peut- être que fi
la nature n'a pas fait tous les efprits égaux ,
comme l'expérience le prouve , le befoin &
l'application peuvent au moins les rappro
cher plus qu'on ne croit les uns des autres.
Qui fait lire une fois , faura bientôt rout
ce qu'il voudra , pourvu qu'il le veuille avec
fuite & fermeté. Le jeune Quefnay en fut
la preuve, car il apprit , prefque fans maître,
le Latin & le Grec , dont il fentit qu'il auroit
befoin , non pas pour faire de beaux.
vers ou de belle profe , mais pour trouver
dans les livres des Anciens des vérités.
utiles , qui l'intéreifoient davantage.
Affez fouvent il alloit à pied de Merey à
Paris , pour acheter un livre où il efpéroit
s'inftruire ; il revenoit le foir même en lifant
fon livre , & fe retrouvoit dans fon village.
ayant fait vingt lieues , & ne s'etant apperçu
ni du chemin ni de la fatigue , par l'appli
çation & l'intérêt qu'il avoit donné à fa lecture.
Il auroit pu s'appliquer, quoique dans un
fens bien different , le vers charmant de M.
Marmontel , dans la pièce d'Annette & Lubin,
Aller , fatigue un peu ; mais revenir délaffe.
Son père, qui voyoit avec plaifir l'ardeur
Gij
148 MERCURE
•
& les progrès de ce digne fils , lui difoit
quelquefois : mon enfant , le temple de lavertu
eft appuyéfur quatre colonnes , la récompenfe
& l'honneur , la punition & la honte.
Le bon vieillard eût peut -être dit vrai dans
les fiécles paffes , fi pourtant les fiécles paffes
valoient mieux que le nôtre ; mais dans
celui-ci les quatre colonnes , & fur-tout les
deux dernières , font devenues un appui bien
frêle & bien négligé. Les deux autres furent
toujours l'appui de M. Quefnay , & heureufement
pour lui ne trompèrent pas fes
efpérances.
Bientôt il fallut prendre un état ; il choifit
celui de Chirurgien , uniquement parce qu'il
lui parut le plus utile de tous , & qu'avant
tout il vouloit être utile .
Il eut pour Maître un Chirurgien ignofant
, qui ne put lui apprendre qu'à faigner.
Pendant ce temps écrivoit , d'après fes
lectures & pour fa propre inftruction , des
cahiers qui fans doute étoient excellens ; car
fon imbécille Maître , qui eut au moins l'efprit
de les lui voler & de les tranſcrire , fut
reçu avec diftinction Chirurgien à Paris , fur
la feule préfentation de ces cahiers qu'il n'entendoit
pas.
Enfin M. Quefnay vint lui - même dans la
capitale chercher des leçons , des lumières ,
des livres & des rivaux. Dévoré de l'ardeur
de favoir, il y étudia non-feulement la Chirurgie
, la Médecine , la Phyfique & la Chimie,
mais jufqu'à la Métaphylique , qui lui
DE FRANCE. 149
2
-plaifoit fort , & dont il ne fe dégoûta jamais.
Il lifoit en même- temps Ambroise Paré &
Nicolas Malebranche , entendoit très-bien
le premier , & fe flattoit d'entendre le fe-
-cond.
Il alla s'établir à Mantes , où fes fuccès
multipliés lui méritèrent , comme il devoit
s'y attendre , la jaloufie & les perfecutions
de fes confrères. Il en fut délivré par les
-bontés du feu Maréchal de Noailles , qui fut
-affez heureux pour fentir ce qu'il valoit , le
faire connoitre , & le mettre à l'abri de l'envie
; ainfi pour cette fois le Protecteur fut
vraiment digne de ce titre , puifqu'il protégeoit
réellement le mérite contre l'ignorance,
& la probité contre l'intrigue ,
Son premier ouvrage , fut une critique du
Traité de la Saignée de M. Silva. Le grand
Médecin de Paris , qui s'étoit étayé de beaux
calculs , fi illufoires & prefque fi ridicules
dans cette matière obfcure , fut vaincu par
le petit Chirurgien de Mantes , qui ne fe
payoit pas d'étalage , & ne s'appuyoit que
fur l'obfervation & les faits. Il eft affez
jufte que dans un Pays où les Charlatans
en tour genre ont plus beau jeu que partout
ailleurs , ils rencontrent au moins de
temps à autre quelque pierre d'achoppement
, qui retarde & trouble un peu leurs
fuccès. Le docte Quefnay fut la pierre du
Docteur Silva. Ce Docteur étoit , comine
Pon fait , grand partifan de la faignée , qui ,
comme l'on fait encore , a eu d'autres Doc-
Giij
150
MERCURE
teurs pour Adverfaires ; les purgations ont
trouvé de même , parmi les Medecins , leurs
prôneurs & leurs ennemis. Il eft un peu
facheux , peut-être un peu fcandaleux pour
l'honneur de la Medecine ( a dit un Fhilofophe
chagrin , & qui vraisemblablement
Te portoit mal ) que depuis tant de fiécles
qu'on cultive cette fcience , ou du moins
qu'on la pratique , un pauvre malade ne
fache pas bien encore lequel vaut mieux
pour lu dêtre ou faigné , où purgé , ou faigné
& purgé , ou ni l'un ni l'autre.
L'Académie de Chirurgie , qui fut formée
peu de temps après que l'ouvrage de M.
Quefnay eut paru, & qui eft devenue depuis
fi célèbre & fi utile , avoit befoin ,
fur-tout en maiffant , d'un Secrétaire qui
fut à la fois Chirurgien , Médecin , Lettrá
& Philofophe ; on alla chercher ce Secré
taire à Mantes, que M. Quefnay eut bien
de la peine à quitter ; & Paris même ne fut
point jaloux de ce choix , tant il étoit
jufte .
a
19
Le nouveau Secrétaire fit la Préface du
premier volume de cette Académie , qui
fut regardée comme un chef- d'oeuvre , &
comparée , fous ce titre , à la belle Préface
que Fontenelle avoit mife à la tête de
l'Hiftoire de l'Académie des Sciences Sans pré
tendre fixer les rangs entre ces deux excellens
ouvrages , on peut dire au moins que celui
de Fontenelle a le mérite d'avoir été fair
le premier ; M. Quefiay a profité dans le
DE FRANCE. 151
1
hien de quarante ans de lumières de plus
& quel fiècle que quarante ans , chez une
Nation où les Sciences font cultivées !
Le Secrétaire de l'Académie de Chirur
gie , outre la belle Préface , donna dans le
même volume quatre ou cinq excellens Me
moires, & revit ou corrigea preſque tous
les autres ; ce qui fit dire à un de fes amis
que la moitié du volume étoit de lui, & ·& qu'il
avoit fait le refle
Quelque-temps auparavant , il avoit été
reçu Docteur en Médecine; mais fidèle à
la Chirurgie , qui l'avoit formé & nourri ,
il en fut le zélé défenfeur dans un procès
qu'elle eut alors avec les Médecins; nour
veau Coclès , il fe battit feul & long- temps
contre l'armée & l'artillerie Doctorale .
Attaqué de la goutte , & forcé de renom
cer à la Chirurgie , mais non pas à fare
de guérir, il devint Médecin Confultant du
Roi, & Premier Médecin ordinaire. Il eut:
des Lettres de Nobleffe , qu'il ne demandoit
pas, & par lefquelles fon nom ne fera
pas auffi illuftré que par fes Ouvrages ; te feu
Roi , qui l'appeloit fon Penfeur , lui donna
en même-temps pour armes trois fleurs de
Penfée ; efpèce de rebus , fi l'on veut , comme
plufieurs autres écuffons , mais rebus
honorable , parce qu'il étoit vrai.
Philofophe à la Cour , y vivant dans la
retraite & le travail , ignorant la Langue
du Pays & ne cherchant point à l'apprendre ,
peu lié avec fes habitans , juge auli éclairé
Giv
152 MERCURE
qu'impartial & libre de tout ce qu'il y en
tendoit dire & y voyoit faire , il écrivie
dans ce féjour fi peu fait pour les fciences,
des livres de Phyfiologie Médicale , done
la théorie feroit peut-être aujourd'hui un peu
furannée pour la Phyfique moderne , mais
qui feront toujours eftimables par les faits
qu'ils renferment , & par le favoir qu'ils
fuppofent.
Il s'occupoit aufli en même-temps de fa
chère & vieille amie la Métaphysique , &
fit pour l'Encyclopédie l'article Evidence ,
qui eut le fort de prefque tous les ouvrages
de cette efpèce , celui d'être affez peu luy
encore moins entendu , & fort critiqué.
Cette Métaphyfique abftrufe le menajuſ
qu'où elle devoit naturellement le condur
re , jufqu'à la Théologie , fur laquelle il´
écrivit auffi beaucoup ; mais comme les mé
prifes y font encore plus faciles & fur- tout
plus dangereufes , il eut la très -fage précaution
d'en conférer long- tems & profondément
avec un Jéfuite accrédité , alors
Confeffeur du Roi , le R. P. Defmarets , qui
fe piquoit aufli de Métaphyfique * , & qui
* Un affez mauvais plaifant ( ce trait eft fans conféquence
) a témoigné fon peu de refpect pour la
Métaphyfique , par une comparaifon où il y a plus
de malignité que de nobleffe: Les connoiffeurs en
Métaphyfique, fion l'en croit, reflemblent aux connoif
feurs en chocolat , dont chacun eft très-content du
fen, & très-peu de celui des autres ..
DE FRANCE.
153
•
fut en Théologie fon guide , fon flambeau
& fa fauve-garde.
Toujours méditant , toujours écrivant
lifant très-peu & ne voyant prefque perfonne
, uniquement livre dans fa folitude
à l'objet actuel qui l'occupoit , venoit - on
l'interrompre pour lui demander un fervice
, il paroiffoit écouter à peine ce qu'on
lui difoit , il en revenoit toujours dans la
converfation au livre qu'il faifoit alors ,
& cependant finiffoit toujours par rendre
le fervice qu'on lui avoit demandé.
Enfin il abandonna Médecine , Chirurgie
, Phyfiologie , Phyfique , Métaphyfique
& Théologie , pour s'occuper uniquement
des matières d'adminiftration ; ilfut le chef &
le cheftrès-révéré,de la Secte qu'on appelle des
Économistes , fi on peut donner le nom de
Secte à une Société de Citoyens éclairés ,
vertueux , & qui portent l'amour du bien
public jufqu'à cet enthoufiafme , toujours
refpectable aux yeux de l'homme de bien ,
mais quelquefois dangereux ( car pour l'hon-
Ineur de la France nous n'ofons dire ridicule
) chez une Nation légère & frivole ,
affez peu éclairée fur fes véritables intérêts
pour préférer ceux qui l'amufent à ceux qui
l'inftruifent , & ceux qui la flattent à ceux
qui la fervent.
Les difciples de M. Quefnay , ſemblables
à ceux de Pythagore , ne l'appeloient que le
Maître par excellence ; & comme les Élèves
de cet ancien Philofophe , ils auroient vo
Gv
154
MERCURE
lontiers répondu à leurs ady erfaires : le
Maitre l'a dit. La Science économique qu'il
leur avoit enfeignée , étoit auffi pour eux
la Science tout court ; nom qu'elle mériteroit
en effet d'obtenir , fi elle joignoit à l'utilité
bien reconnue de fon objet , la certitude
rigoureufe dont peuvent fe vanter d'autres
Sciences , auffi utiles peut- être , mais plus
modeftes, qui fouffrent que des connoiflances
affez peu dignes de ce nom , le partagent
néanmoins avec elles .
,
Une Société favante , qui s'eft formée
depuis pen * & qui a pour objet l'encouragement
des Arts utiles , fait gloire de
compter parmi fes principaux Membres les
plus illuftres Difciples de M. Quefnay.
Cette Académie ( car elle en mérite bien le
nom ) vraiment digne d'être protégée , mais
n'ayant jufqu'ici d'autres reffources que fon
zèle , propofe à fes frais des fujets de Prix ,
fur les matières , finon les plus brillantes
dans la fpéculation , au moins les plus intéreffantes
dans la pratique. Ainfi elle diffère des
autres Académies , en ce qu'elle paye pour
faire le bien , & que les autres font payées.
M. Quefnay eut des Sectateurs dans une
claffe même où il n'en auroit guère eſpéré.
Un Marchand Confifeur a pris pour enfeigne
cette infcription , en lettres d'or : A
l'ami des maximes économiques de François
Quefnay. Ce Marchand , qui prétend être ,
La Société libre d'Émulation
341
DE FRANCE.
155
au moins en date, le premier des Économiftes
, delire que le Public en foit inftruit
* & il paroît jufte de lui donner cette
fatifaction.
A l'âge de 80 ans , l'amour des Mathématiques
, que M. Quefnay avoit à peine
effleurées dans fa jeunelle , s'empara toutà-
coup de lui , & l'abforba tout entier,
comme avoient fait tous les objets de fes
méditations précédentes ; mais à cet âge
il étoit trop tard pour venir frapper à
cette porte , que trente ans plus tôt cet efprit
patient & profond auroit peut-être enfoncée
avec fuccès. Il eut le malheur de
trouver à la fois la trifection de l'angle &
la quadrature du cercle , & de démontrer
par des raifonnemens Métaphyfiques qui lui
paroiffoient hors de doute , que la diagonale
du quarré & fon côté ne font pas incommenfurables.
Son âge qui excufoit tout ,
& fa jute réputation , que les erreurs de fa
vieilleffe ne pouvoient ternir , empêchèrent
que les lucubrations géométriques ne fiffent
tort à fes autres ouvrages. Il nefaut pas , difoit
à cette occafion un Mathématicien trop
cauftique , qu'un Chef de Secie fe mêle d'écrire
fur la Géométrie quand il ne la fait
pas ; car cette maudite ſcience eſt la meſure
* Ila écrit pour cet objet à l'Auteur de cet Éloge.
L'infcription de ce Confifcur Économiste le voit rue
de Bully , avec deux vers latins , relatifs , non à Fran
Fois Quefnay , mais à l'art du Confiſeur.
G vj
156 MERCURE
•
de la jufieffe de l'esprit ; & qui déraisonne
en Mathematique , où un bon efprit ne des
raifonne jamais , eft plus que fufpect de ne
pas raifonner parfaitement fur le reſie, où il eft
plus facile de s'égarer. Il eut été trop dur &
trop injufte de faire une application fevère
de cet apophrègme à un vieillard illustré
& confumé par les veillés. Aufli ne la fit
on pas.
Celui qui écrit cet Éloge , lié depuis longtemps
avec M. Quefnay , fit tout ce qu'il
put pour épargner à fon ami - ſes écarts
géométriques ; mais ille trouva fi perfuadé
fi opiniâtre , & fur-tout fi heureux par fon
erreur , qu'il crut devoir l'en laiffer jouie
en paix. L'effentiel , a dit un grand Roi de
nos jours , vrai Philofophe , quoique Mo☀
narque & Guerrier , l'effentiel eft d'être
heureux , le fût - on en jouant aux quilles ;
fi cette maxime eft vraie pout tout âgé }
à plus forte raifon l'eft- elle pour un vieil
lard de 80 ans , quand il a le bonheur de
pouvoir encore s'amufer en écrivant fes
rêveries. Notre vieux Philofophe étoit fi
enivré des fiennes , qu'elles le confoloient
de la goutte dont il étoit rongé. Il faut
bien , difoit-il paifiblement , avoir quelques
maux à mon âge : les autres font paralytiques
, attaqués de la pierre , fourds , aveugles
, imbécilles , & moi goutteux ; c'eft ma
part , & je m'y foumets.
Il mourut le 16 Décembre 1774 , accablé
de travaux & d'infirmités , avec toute
DE FRAN CE 117
4
la tranquillité d'un fage , obfervant & foufrant
en paix le déperiflement de la machine.
Non-feulement, fa mort fut honorée des
regrets & des éloges de fes amis ; mais fes
Difciples Économistes de tout âge & de tout
état , firent à l'envi l'Apotheofe de Itur
cher & illuftre maitre. Il la meritoit par les
connoiffances , par fes lumières , par fon humanité
, par fon déiintéreffement , enfin
par fes travaux & fes vertus.
Parmi fes: Panegyriftes , il en eft un d'une
très-grande maillance , M. le Comte d'A
bon , qui dans l'âge de la diffipation & aes
plaifirs a pour toutes les connoiffances
utiles cette ardeur que la jeuneffe augmente
encore dans une âme honnête . Jacques
d'Albon , Maréchal de S. André , qui ne fa
voit pas lire , feroit fort étonné fans doute
de voir un de les defcendans faire le Panégyrique
d'un Médecin qui n'étoit pas même
né Gentilhomme ; ce Maréchal n'auroit
furement pas fait l'éloge du grand Médecin
Fernel Ton contemporain ; mais le
nom de Fernel eft devenu pour le moins
auffi célèbre que celui de Saint-André. M.
le Comte d'Albon , par fes connoiffances &
par fes talens , eft fait pour acquérir un jour
la célébrité dans tous les genres.
1
Ainfi , depuis les Philofophes jufqu'aux
habitans de la Cour , depuis les Academies
jufqu'aux Boutiques , M. Quefnay a trouvé
dans toutes les claffes de zélés fectateurs ;
& cette multitude de partisans n'eſt pas un
7060 . MERCURE
placés dans le fein des Villes , ont depuis
long- temps excité le zèle de plufieurs, Medecins
célebres . Cependant labus fe perpetuoit.
M. le Duc de Modène a voulu le
-detruire dans fes Etats ; mais il a cru devoir
refpecter des préjugés fondés fur les fentimens
les plus chers de la nature , & éclairer
fes fujets fur le bien qu'il vouloit leur faire
malgre eux. Tel eft Fobjet de l'ouvrage de
M. Piatoli. Il eft divifé en deux parties. La
première eft purement hiftorique , l'Auteur
y montre quels ont été les ufages des différens
peuples , relativement aux fépulcres.
Celui d'enterrer les corps eft le plus général ;
mais l'ufage d'éloigner ces fepultures des
lieux habités , l'eft prefque autant , & n'eft
pas moins ancien. Les loix des douze tables
défendirent d'enterrer dans l'enceinte des
villes . Cette loi fut renouvelée par les Empereurs
les plus fages. Les premiers Chrétiens
ne s'en écartèrent pas ; les corps même
des Martyrs ne furent point d'abord places
dans les temples . Mais peu après on bâtit
des temples fur leurs tombeaux. L'ufage de
transférer enfuite leurs corps dans des Eglifes
s'établit peu- à- peu.
Conftantin fut enterré dans le veftibule de
la Bafilique des Saints Apôtres , & cet honnear
fut alors regardé comme une diftinction
que le premier Empereur chrétien pouvoit
feul obtenir ; fes fucceffeurs , les Evêques
, les grands s'arrogèrent bientôt le
même honneur. Les tombeaux n'étoient
DE FRANCE. 161
alors que dans le veftibule ou dans des chapelles
qui entouroient l'Eglife , & qui en
etoient féparées: dans la fuite , ces chapelles
ont fait partie des Eglifes. L'avantage de dépofer
fes reftes dans le même lieu qui contenoit
les reliques des Saints , flatta les hommes
d'une piété peu éclairée , & malgré les
Conftitutions des Papes & les décisions des
Conciles , les Eglifes fe remplirent de cadavres
, les cimetières fe trouvèrent au milieu
des Villes . Cette fimple hiftoire de la
manière dont l'abus s'eft introduit, fuffit pour
montrer que la religion n'eſt pas intéreffée à
le maintenir.
Dans la feconde partie , l'Auteur diſcute
le danger des fépultures , foit dans les Eglifes ,
foit dans des cimetières trop refferrés ou
placés trop près des endroits habités,
Les accidens funeftes qui arrivent aux
Foffoyeurs , & dont cet ouvrage contient un
grand nombre d'exemples , le peu de durée
de la vie des hommes qui fe dévouent à
cette fonction , la malignité plus grande des
épidemies dans les lieux voifins de ces grands
dépôts de cadavres , font des preuves fuffir
fantes de ce danger. 1
M. Vicq d'Azir a mis à la tête de l'ouvrage
une préface qui renferme des détails
très-étendus fur ce qui s'eft paffé en France ,
relativement aux fepultures , fur les ouvrages
des Médecins qui fe font élevés contre l'ufage
d'enterrer dans les Eglifes , ou dans des cir
metières trop voifins des maifons.
161 MERCURE
Il ajoute plufieurs faits intéreffans qui n'étoient
pas venus à la connoiffance de l'Au-
• teur Italien. Telles font les obfervations fur
les mauvais effets de l'air du charnier des
Innocens à Paris , obfervations faites par
Fernel, il y a plus de deux fiècles & renou
velées ily a quarante ans pár MM. Hunauld ,
Lemeri & Geoffroi. Ces Médecins celèbres
avoient été confultés par le Gouvernement
à ces doux époques ; & cependant l'abus
fubfifte encore malgre leurs reponfes. M. Vicq
d'Azir rapporte les fages reflexions de M,
Maret , Medeoin de Dijon, fur la profondeur
que doivent avoir les foffes , fur le
temps où il ceffe d'être dangereux de rouvrir
une feconde fois la même foffe , fur la
grandeur qu'il convient de donner aux cimetières
, relativement à la profondeur des
folles , au nombre des cadavres qu'ils doivent
contemir , à la nature du terrem . Il rend
compte de l'analyfe chimique de l'air des
cimetières , faite par M. Cadet. Une expérience
de M. Prieftlei , qui prouve que le's
végétaux abforbent certaines efpèces d'air
méphitique , pouvoit faire croire que les
cimetières plantés d'arbres feroient moins
dangereux ; mais M. Vicq eft perfuadé qu'il
faut que le cimetière foit expofe à l'air , &
que l'agitation qui mêle alors continuellement
l'air du cimetière avec l'air de l'atmofphère,
eft unmoyen plus sûr que l'abforption
produite par le voisinage des arbres. D'ailleurs
les plantes ; fuivant des obfervations
DE FRANCE. 163
récentes , n'abforbent l'air méphitique que
dans le temps de leur croiffance. Il n'y auroit
donc alors que de certaines faifons où ce
voifinage des arbres pourroit être utile .
M. Vicq d'Azir obferve enfin que fans
doute il faut un grand nombre de cadavres
pour produire une maffe d'air corrompu
capable d'agir fur la fanté , & d'abréger la
vie de ceux ou qui vivent dans les environs
d'un cimetière , ou qui fréquentent une
Eglife pavée de cadavres ; mais qu'il ne faut
qu'un fenl cadavre enfermé , foit dans un
caveau , foit dans une foffe , pour faire périr ,
un grand nombre d'années après , l'ouvrier
qui ouvrira cette foffe où ce caveau. L'humanité
exige donc que les fepultures fe faffent
, fans exceptions , dans des terreins
vaftes & en plein air, il doit y avon des
moyens d'honorer la cendre des morts moins
homicides que ceux qui font en ufage . Des
tombeaux élevés hors des Villes pourroient
devenir , comme ceux qui rempliffent nos
Eglifes , des monumens de la vanité ou de
la piété des familles , de l'enthouſiaſme , de
l'amitié ou de la reconnoiffance des Nations.
Les grands pourroient encore ,
1
Décorer leurs tombeaux de ces titres brillans
Que reçoivent les morts de l'orgueil des vivans.
On pourroit même leur citer des exemples
d'hommes célèbres qui ont dédaigné ces
honneurs. Le Chancelier d'Agueffeau a vou
lu être enterré dans le cimetière d'Auteuil
164 MERCURE
Eh! qui pourroit refter attaché à des opì--
Rions antiques , quand d'Agueffeau s'eft cra
permis de les méprifer ? Simon Pietre voulut
être enterré dans le cimetière de S. Étiennedu-
Mont ; fon fils grava cette épitaphe fur
fon tombeau :
-22
93"
Simon Pietre , vir pius & probus ,
Hic fub dio fepeliri voluit ,
Ne mortuus cuiquam nocéret ,
Qui vivus omnibus profuerat..
Simon Pietre , homme pieux & honnête,
a voulu être enterré ici en plein air, de peur
de nuire à quelqu'un après la mort, lui qui
» avoit fait du bien à tous pendant fa vie »>!
Verhyen , Anatomifte célèbre , fut enterré
dans le cimetière de Louvain , & il fit placer
cette épitaphe fur fon tombeau.
Philippus Verhyen , Medicina Doctor &
Profeffor ,partem fui materialem hic in coemes
terio pofui voluit , ne templum deshoneftaret
aut nocuis halitibus inficeret.
2
Philippe Verhyen Médecin , a voulu
que fon corps fut dépofe dans ce cimetière
, ne voulant ni fouiller un lieu confacré
à l'Être Suprême , ni l'infecter de va
" peurs funeftes .
ود
Les accidens qui arrivent aux Foffoyeurs
font fréquens , mais on n'a commencé à y
faire quelque attention que depuis la renaiffance
des Lettres . Ce n'eft pas, comme le re-
-marque M. Vicq-d'Azir , que l'hiſtoire an
cienne & celle du moyen âge ne foient
DE FRANCE. 165
remplies d'hiftoires d'hommes frappés de
mort en voulant ouvrir des tombeaux.
Mais on ne voyoit dans ces accidens
qu'une vengeance du ciel qui puniffoit ou le
brigand qui ofoit violer l'afyle des morts , ou
le téméraire qui , fans le favoir , avoit profané
une cendre facrée.
L'hiftoire des maux phyfiques que les
idées fuperftitieuſes ont faits aux hommes ,
feroit un ouvrage bien utile. Ce feroit peutêtre
le feul moyen d'intéreffer les gens perfonnels
aux progrès de la raiſon humaine.
M. Vicq -d'Azir donne la lifte des Auteurs
qui ont écrit contre l'ufage des fepultures
dans les Églifes. Il attribue à M. Haguenot ,
Médecin de Montpellier , l'honneur d'avoir
le premier , en France , attiré fur cet objet
important , l'attention du public. Nous
croyons que cet honneur appartient plutôt à
un grand homme , dont la perte eft encore
amère , à qui rien de ce qui intéreffe le bonheur
des hommes ne fut étranger , qui n'aimoit
, dans la gloire obtenue par tant de
chef- d'oeuvres , dans ces témoignages prodigués
de l'admiration publique , que le pouvoir
de s'oppofer au mal avec plus de force
& de faire le bien avec plus de grandeur.
Les premiers ouvrages, où il combattit
l'ufage d'enterrer dans les Églifes , tels que la
Vifion de Babouc , font antérieurs à celui de
M. Haguenot. Il en parla fouvent depuis ,
fans craindre de paroître fe répéter ; car
l'homme qui écrit pour l'humanité n'a point
166 MERCURE
ces petits fcrupules de vanité , fi communs
chez les Auteurs qui n'ecrivent que par
amour- propre. On me reproche de mé répé
ter , difoit-il, eh bien , je me répéterai jufqu'à
ce que l'on fe foit corrigé. On s'eft corrige du
moins fur l'abus dont nous parlons ici , & il
a été témoin de ce changement auquel fes
écrits auront contribué. Il a vu la France ,
une partie de l'Italie , des Royaumes du Nord
& de l'Allemagne , profcriré par des loix ce
tefte de l'antique barbarie. En France , à la
verité , des circonstances particulières ont re
tarde l'exécution de ces loix ; mais la raiſon,
les loix , l'opinion publique triompheront
fans doute bientôt d'un préjugé qui , dans les
fiècles même d'ignorance , n'a eu des défenfeurs
que dans cette lie des nations livrées dans
tous les temps au vil amour du gain , ou à la
plus baffe crédulité. ( Par M. L, M, D, C. )
Difcours prononcé à l'Académie Royale des
Sciences , tendant à perfectionner les Fabriques
en Soie, & à prévenir la mendicité
dans le Royaume ; brochure de 34 pages,
A Genève , & fe trouve à Paris chez
d'Houry , rue de la Vieille- Bouclerie.
M. du Perron , des Académies Royales de
Caen & de Rouen , Auteur de ce Difcours ,
s'occupe depuis long- temps avec la Dame
veuve Pallouis , de la ville de Lvon , d'une
branche d'induftrie qui mérite confidéra
gion.
DE FRANCE. 1671
Tout le monde fait que pour obtenir le
fil de foie tel qu'on l'emploie dans les ma
nufactures , il faut faire perir l'animal re
ferme dans le cocon, Ceux qu'on deſtine à
fournir des oeufs pour l'année fuivante, percent
l'enveloppe , interrompent la texture.
du fil , & le rendent incapable de former
une foie proprement dite , qu'on puiffe em
ployer en poil , en trame ou en organfin,
On tiroit en France peu de profit de ces
cocons de rebut ; mais depuis long-temps
les Suiffes avoient un fecret pour les préparer
en affez beau fil qu'on nommoit galette,
Par un relevé des douanes de Lyon , fair
en 1775 , on a vérifié qu'il entroit en France
pour deux millions de cette marchandiſe.
La Dame Pallouis , dont l'efprit actif s'eft
toujours occupé de filature & de fabrication
d'étoffes , fe propofa d'enlever aux Suiffes
l'avantage de leur fecret ; elle n'allure point
l'avoir deviné , mais elle en poſsède un
dont l'expérience a montré la fupériorité.
و د
27 Sa méthode conferve mieux la couleur
primitive de la foie , & rend la galette
fufceptible de prendre à la teinture des
nuances à la fois plus belles & plus égales,
M. du Perron s'étant affocié depuis quelques
années à cette Veuve , & le Confeil
leur ayant permis d'établir leur manufacture,
ils ont déjà commencé , non-feulement de
faire filer la galette par de pauvres enfans
qu'ils garantiffent ainfi de la mendicité , eux
& leurs parens mêmes, ( car les enfans des
168 MERCURE
villes font fouvent à charge , faute d'eraploi
) , mais encore d'appliquer cette matière
préparée à diverfes fabrications , telles
que des galons de livrées & des velours, qui
font plus légers & de meilleur teint que
ceux de coton fans être plus chers ; ils en
ont qu'on peut employer , avec avantage ,
pour les meubles & les voitures , à la place
des velours d'Utrecht , qui font en laine , &.
fujets en conféquence à des inconvéniens
fort connus.
Ils ont même propofé de fubftituer la galette
à la laine pour la chaîne des tapifferies
de Hauteliffe , aux Gobelins & à Beauvais.
Ils fe flattent de faire avec cette matière.
des draps auffi moelleux que les draps de
Vigogne , ainfi que des ratines de Soie ; &
pour mettre le dernier fceau de cette perfection
à leur découverte , ils annoncent
que quatre Artiftes ont trouvé le moyen de
teindre la galette de même que toutes les
autres foies , en écarlate, à l'épreuve des acides
& de l'effet de l'air , ainfi qu'en couleur
noire , fupérieure à celle de Gènes , & qui
ne rougit point.
Tels font les objets annoncés dans cette
Brochure; nous pouvons en certifier la réalité.
Nous connoiffons depuis environ trois
ans les travaux de M. du Perron & de la Dame
Veuve Paliouis ; nous avons vu leurs galettes
de toutes efpèces & de toutes couleurs
, des échantillons de leurs étoffes &
velours
DE FRANCE. 169
velours , même des foies vraiment teintes
en écarlate , parfaitement femblable à la
couleur des Gobelins.
Nous nous réuniffons avec tous les bons
Citoyens pour fouhaiter à cette nouvelle
manufacture le fuccès qu'elle mérite. Dans
les lieux où elle s'établira , les filatures pour
ront empêcher quelques enfans de fe livrer
à la mendicité. Il fe fait tous les jours tant
de pauvres , qu'on doit applaudir avec intérêt
à toutes les inventions qui en diminuent le
nombre. Il faudroit bien d'autres chofes fans
doute que de petites filatures nouvelles pour
détruire la mendicité. Ce fléau vient de plufieurs
cauſes , & d'un ordre très -fupérieur
aux efforts des inventeurs de manufacture ;
mais c'est toujours être de fon mieux le bienfaiteur
de l'humanité , que de foulager un
peu des maux qu'on n'eſt pas à portée de
prendre par les racines.
Nous apprenons auffi par le même Difcours
, que le R. P. Péronnier , Minime , a
trouvé les moyens de fimplifier les opérations
néceſſaires à la préparation des foies ,
qu'on nomme organcins. Cet Art , né en
Italie , perfectionné par le célèbre M. de
Vaucanfon , de l'Académie des Sciences ,
eft , dit-on , porté , par les foins de ce Religieux
& de M. du Perron , à un grand degré
de préciſion & de facilité.
Ši leur découverte , foumise au jugement
de l'Académie des Sciences , obtient en effet
l'approbation de cette favante Compagnie ;
15 Novembre 1778.
H
170
MERCURE
fi elle devient ufuelle & vulgaire , ce fera
fans doute un grand fervice qu'ils auront
rendu. Le Père Péronnier méritera la reconnoiffance
du Public ; & rien n'eft plus
louable que d'employer les loisirs du Cloître
& du Sacerdoce , à des recherches avantageufes
au progrès des Sciences & des Arts ;
il feroit bien facile d'exciter ce zèle du bien
public dans le Clergé féculier & régulier ,
par les récompenfes qui font dans la main
du Souverain. A égalité de mours & de doctrine
, l'émulation de fervir l'humanité , de
fe rendre utile à ſon fiécle , à fon Prince &
à fa Patrie , ne devroit- elle pas être une recommandation
fupérieure à toutes les autres
?
Nous trouvons auffi dans ce Difcours
qu'on fe propofe d'employer à une des nouvelles
manufactures , & aux logemens des
pauvres qu'on y voudroit former , le vafte
château de Chambord , prefque inhabité
depuis la mort du Maréchal de Saxe. C'eſt
une idée fort heureufe que celle de profiter
ainfi des vieux bâtimens abandonnés. On ne
voit point fans douleur détruire , comme on
le fait quelquefois jufqu'aux fondemens
kes folides édifices des Réligieux rentés que
lon fupprime de nos jours , pour donner
leurs biens à d'autres , tandis qu'on eft enfu
re obligé de conftruire ailleurs , à grands
fris , pour des établiffemens qu'on auroit
ben pu fonder dans les antiques Monaf
tères.
ན
(Cet Article efi de M. l'Abbé Baudeau. )
>
DE FRANCE. 171
ANECDOTE HISTORIQUE
Traduite de l'Anglois.
LE Chancelier Bacon dit dans fon hiftoire
de Henri VII , que ce Prince , dans fa vicilleffe
, eut envie d'époufer la jeune Reine de
Naples , & envoya trois Ambaffadeurs chargés
d'inftructions curieufes & fingulières
pour obferver la figure , le caractère , la
manière de vivre , &c. de cette Princeffe.
Ces inftructions , fignées par le Roi , avec les
réponſes des Ambaffadeurs fur quelques- uns
des articles , m'ont été communiquées par
un des defcendans de M. Braybroke , qui
étoit un des Ambaffadeurs , & j'ai cru que
c'étoit un monument hiftorique , d'une ef
pèce affez curieufe pour mériter l'attention
du public.
INSTRUCTIONS données par l'Alteffe du
Roi à fes fidèles & bien aimés ferviteurs
François Marfyn , Jacques Braybroke
Jean Style, pour leur enjoindre la manière
dont ils doivent fe comporter en préſence
de la Reine- Mère de Naples , & de la
jeune Reine fa fille.
1. D'abord , après avoir préſenté & remis
aux deux Reines les Lettres dont ils font
chargés pour elles , de la part de Milady
Catherine , Princeffe de Galles , ils remarqueront
bien l'état qu'elles tiennent , & les
Hij
172
MERCURE
Seigneurs & les Dames qui les accompagnent.
2. Item. Ils s'informeront fi lefdites Reines
tiennent leurs Maiſons enſemble ou ſéparément
, & quels font les Seigneurs & les
Dames qui font attachés à leur fervice.
3. Item. Si lefdits Serviteurs du Roi trouvent
que lesdites Reines tiennent une Maiſon
commune , ils obferveront avec foin la manière
dont elles vivent & fe conduifent , &-
feront bien attention aux réponſes qu'elles
leur feront , à l'air de gravité , de ſageffe
& de difcrétion qu'elles auront en recevant
les Lettres , & en entendant les complimens
dont lefdits Envoyés font chargés.
4. Item. Ils tâcheront de favoir fi la jeune
Reine parle quelque autre langue que l'Efpagnol
& l'Italien , & fi elle ne fait pas un
peu de François ou de Latin,
Sa Item. Ils remarqueront fur-tout l'âge
& la ftature de ladite jeune Reine , & la
forme de fon corps,
A 6. Item, Ils obferveront fon vifage , s'il
eft petit ou non , gras ou maigre , long ou
rond ; fi fon air eft aimable & gai , ou triste
& renfroigné, fi elle eft conftante ou légère ;
fi elle rougit dans la converfation.
7. Item, Ils remarqueront la fineffe de
fa peau.
8. Item, La couleur de fes cheveux. "
9 .
Item. Ils feront bien attention à fes
yeux , à fes fourcils , à fes dents & à fes
lèvres.
DE FRANCE.
173
10. Item. Hs examineront la forme de fon
nez, la hauteur & la largeur de fon front.
11. Item. Ils feront fur-tout attention à
fon teint.
12. Item. Ils remarqueront fi fes bras
font gros ou petits , longs ou courts.
13. Item. Ils tâcheront de voir fes mains
nues , & d'obferver fi elles font graffes ou
maigres , longues ou courtes , & fi la peau
du dedans de fa main eft fine ou épaiffe.
14. Item. Ils obferveront fi fes doigts font
longs ou courts , petits ou grands , larges ou
étroits à l'extrémité.
15. Item. Ils obferveront fa gorge , &
fi fes tétons font gros ou petits .
16. Item. Ils remarqueront fi elle n'a point
de poils autour des lèvres.
17. Item. Ils tâcheront de parler à la jeune
Reine d'auffi près que l'honnêteté le permet
, afin de s'affurer fi fon haleine eft
douce ou non , & fi elle n'exhale aucune
odeur d'épices , d'eau - rofe ou de mufc ,
lorfqu'elle ouvre la bouche.
18. Item. Ils remarqueront la hauteur de
fa taille ; ils fauront de combien elle eſt
relevée par fes talons , & ils obferveront
s'ils peuvent la forme de fon pied.
19. Item. Ils s'informeront fi elle n'a
pas
quelque maladie de naiffance , quelques taches
ou difformités fur fon corps ; fi elle eſt ordinairement
en bonne fanté ou quelquefois
milade , & quelles font fes incommodités
& fes maladies .
H iij
174
MERCURE
20. Item. Ils s'informeront fi elle eft en
faveur auprès du Roi d'Arragon fon oncle ,
& fi elle a quelques traits de reffemblance
avec lui , foit dans le vifage , ou dans l'air , ou
dans le tempérament.
21. Item. Ils s'informeront de fa manière
de vivre ; fi elle mange & boit beaucoup ou
peu , fouvent ou rarement ; fi elle boit de
l'eau , ou du vin pur ou mêlé.
22. Item. Lefdits Serviteurs du Roi chercheront,
en arrivant en Efpagne , un Peintre
habile en portrait , qui voudra les accom-a
pagner, pour tirer le portrait de la jeune Reine;
lequel portrait ils examineronr avec foin &
feront changer & corriger jufqu'à ce qu'il
ait atteint la reffemblance parfaite de ladite
Reine.
23. Item, Lefdits Envoyés rechercheront ,
par les moyens les plus prudens qu'ils pourront
employer , quels font les terres & biens
que la jeune, Reine a & doit avoir après la
mort de fa mère , dans le Royaume de Naples
ou dans quelque autre pays ; s'ils font héréditaires
, ou pendant fa vie feulement , & c.
Réponse des Ambaſſadeurs.
Au fixième article . Autant que nous avons
pu nous en appercevoir de la jeune Reine ,
fon vifage eft d'une forme très agréable , un^
peu rond & gras , fa phyfionomie eft gaie &
non férieufe ; elle eft ferme & non légère
ni hardie dans la manière de parler elle
DE FRANCE. 175
parlé avec modeftie & très -peu ; & c'eſt à.
ce que nous avons pu voir , parce que la
Reine-Mère étoit prefente, & prenoit toujours
la parole.
Au neuvième article. Les yeux de ladite
Reine font de couleur brune , & les fourcils
font petits & de couleur brune auffi .
Au dixième article. La forme de fon nez
s'élève un peu dans le milieu , & fe courbe
vers l'extrémité.
Au treizième article. Nous avons vu les
mains nues de la jeune Reine à trois différentes
reprifes , & nous les avons baifees ; ce qui
nous a fait obferver que fes mains étoient
belles , douces , pleines & d'une peau trèsfine.
Au quinzième article. Les tétons de la
jeune Reine font un peu gros ; & comme
ils étoient relevés un peu trop haut , à la
manière du pays , cela fait paroître ladite
Reine plus graffe , & fon col plus court.
t
Au feizième article. Autant quenous avons
punous en appercevoir , ladite Reine n'a point
de poils autour de fes lèvres & de fa bouche ,
& fa peau nous a paru fort unie.
Au dix-feptième article . Nous n'avons pas
pu parler à ladite Reine d'affez près pour
obferver l'objet de cet article. En lui parlant
, nous nous fommes approchés de fon
vifage auffi près que la décence a pu le permettre
, & nous n'avons fenti aucune odeur
d'épices ou d'eau-rofe ; hous croyons , fur
l'infpection de la fraîcheur de fon teint & de"
Hiv
176 MERCUREfa
bouche, que fon haleine doit être douce
& fuave.
Au dix-huitième article. Nous n'avons pas
pú nous affurer de la hauteur de fa taille . Elle
porte , à la manière du pays , des fouliers dont
nous avons vu la forme , & qui ont fix doigts
de haut fur huit de large , & fon pied nous a
paru très-petit.
Au vingt- unième article. Ladite Reine
mange , boit & fait deux repas par jour
elle boit peu , & ordinairement de l'eau ;
quelquefois l'eau eft mêlée de cynamum ;
d'autre fois elle boit de l'hypocras, mais rarement.
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL.
Le jour de la Touſſaint , il y eut Concert
Spirituel dans la Salle ordinaire du château
des Tuileries
. Ce Concert commença
par
une fymphonie
du recueil de M. Sterkel ,
que le Public a paru toujours diftinguer. Les autres morceaux de mufique inftrumentale
furent , 1 °. un Concerto de clavecin de.
M. Bach , exécuté par la fille de M. Carlin , l'Acteur célèbre de la Comédie Italienne
âgée de treize ans , & aveugle dès l'âge de
fix mois. Cette jeune virtuofe n'avoit pas be
>
DE FRANCE. 177
foin de l'intérêt que fon état infpire , pour
obtenir les applaudiffemens les plus flateurs.
La sûreté & la netteté de fon exécution font
l'éloge de M. Romain , fon Maître .
2. Un Concerto de clarinettes joué par
M. Baer , & qu'on a trouvé digne de ceux
que cet habile virtuofe a déjà fait entendre ,
& toujours avec fuccès.
3 °. Enfin un Concerto de violons exécuté.
par M. Haucke , premier Violon de S. A. le
Prince Royal de Pruffe. Ce jeune Artiſte
étonna ce jour - là par la beauté & la pureté
de fes fons , & fur -tout par la plus
grande jufteffe dans l'intonation , mérite fi
Fare & fi effentiel : on parut defirer que fa
compofition répondit à ſa manière , qui eft
hardie , franche & originale .
Le Motet à grand choeur fut un De profundis
, de la compofition de M. l'Abbé
Roze , Maître de mufique des Innocens . Le
premier morceau peint heureuſement l'abyme
, d'où le pécheur élève fa voix vers Dieu ..
Quelques autres Verfets offrent des beautés
d'un autre genre ; ils étoient chantés par
MM . Legros & Roſeau , par Meſdemoiſelles
Duchateau & Malpied. Ceux qui , autrefois
, ont reproché à M. l'Abbé Roze de
n'être pas affez en garde contre le ſtyle trop.
orné des ariettes , auront reconnu qu'il a
adopté une manière plus févère, & par conféquent
plus digne des lieux faints pour
lefquels fes chants font deftinés .
M. Guichard & Mlle Duchateau chantè-
Hv
1785
MERCURE
F
1
rent fucceffivement deux airs Italiens , qui
furent applaudis. Mais ce qui a rendu ce
Concert plus intéreffant encore , a été le
début de Madame Todi , Cantatrice Portu
gaife , qui l'hiver dernier , jouoit les premiers
rôles fur le théâtre de Londres. Elle
chanta d'abord un air de bravoure , dans lequel
la légèreté & l'étendue de fa voix
ainfi que le bon goût de fon chant , fe firent
également remarquer.Elle fut univerfellement
applaudie. Cette Cantatrice reparut à la fin
du Concert dans une belle fcène de l'Opéra
de l'Alejandro nelle Indie de M. Piccini.
L'expreflion fimple & foutenue avec laquelle
elle rendit le récitatif ; la chaleur , l'abandon
qu'elle mit dans l'air dont les accents
font ceux de la douleur & du défefpoir ,
firent retentir la Salle des applaudiffemens
les plus vifs & les plus unanimes ; l'ariette
fut redemandee & applaudie de nouveau avec
les mêmes tranfports. M. Piccini ayant été
apperçu alors dans une des loges , les battemens
de mains & les acclamations fe dirigèrent
vers lui , & recommencèrent avec la
même vivacité.
On ne peut qu'applaudir aux foins que
fe donne M. Legros , Directeur du Concert
Spirituel , pour donner à ce Spectacle tout
l'intérêt dont il eft fufceptible , en y faifant
entendre les Virtuofes étrangers , que
leurs affaires ou la curiofité attirent dans cette
Capitale, Cet Article eft de M. M. )
DE FRANCE. 179
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
ON A DONNÉ , le Mardi 20 Octobre , la
première reprefentation de la Spofa Colierica
, (la Femme Colère ) Intermède Italien en..
deux actes , mis en mufique par M. Piccini :
on y a trouvé des airs charmans , & en général
la manière agreable , brillante & facile ,
qui diftingue ce grand Compofiteur ; mais
l'effet de cette première reprefentation a été
médiocre. La Pièce , tout aufli depourvue ,
de vraisemblance & d'intérêt , & moins bouf
fónne que la plupart des autres Intermèdes ,
n'a que quatre Acteurs ; ce qui ne permer
guères de jeter dans la fcène le mouvement }
& la variété , qui peuvent fuppleer, en quelit
que forte , au défaut d'intérêt , de fpectacle
& de danfe. D'ailleurs , le récitatif a paru
beaucoup trop long ; & trois grands airs de
bravoure , quoique très-bien faits & trèsbien
exécutés , n'ont pas produit fur les Auditeurs
l'effet qu'ils auroient pu faire fur des
oreilles Italiennes. M. Piccini a fenti la né
ceffité de raccourcir les fcènes de fupprimer
une partie du récitatif. Le même Inter- 1
mède a été donné pour la feconde fois le
Jeudi 29 , avec les changemens . On y a trouvé
plus de variété & de mouvement , & les
airs ont été fort applaudis. Les rôles ont été
remplis par Meffieurs Gherardi & Caribaldi
& Mefdemoiſelles Chiavacci & Baglioni ,
H vj
180 MERCURE
avec le fuccès & les applaudiffemens auxquels
ils font accoutumés.
On fe diſpoſe à remettre inceffamment la
Cinquantaine , Poëme Lyrique en deux actes ,
de M. des Fontaines , mis en muſique par
M. D. L. B.
On a donné Dimanche , 8 de ce mois , la
première repréſentation de l'acte de la Provençale
, paroles de la Font , mufique de
Mourel , mais remis en mufique pour la vocale
par M. Candeille , Ordinaire de l'Académie
Royale de Mufique. L'effet en a été
médiocre. On en parlera plus en détail dans
le Mercure prochain.
Les repréſentations de Caftor & Pollux ,
continuent d'attirer la plus grande affluence ,
quoique les applaudiffemens ne foient ni bien
vifs ni bien fréquens. ( Cet Art. eft de M.M.)
COMÉDIE FRANÇOISE.
On a remis la Partie de Chaſſe d'Henri IV,
& quoique nous ayons déjà fait mention de
cet ouvrage , nous croyons devoir ajouter
ici quelques obfervations fur le ſuccès conf
tant & mérité dont il jouit , & dont il jouira
toujours .
Il n'y a perfonne qui ne doive favoir gré
à l'Auteur d'avoir fait revivre fur la fcène
ce Roi , dont la mémoire eft fi chère à tout
François , & dont le nom feul rappelle tout
ce qu'on defire dans un Souverain. C'eft le
feul Roi de France que nous voyions fur le
DE FRANCE. 181.
théâtre , & il n'y en avoit point que l'on
put préfenter avec plus d'avantage. M. Collé
l'a placé dans un cadre très-intéreffant , &
nous a montré le Roi dans la fcène avec Sully
& le Bon-Homme, ( la France donne ce nom
à fon Henri IV ) à la table d'un Meûnier ,
& quoi de plus heureux que d'avoir faifi
l'efpèce de Drame qui pouvoit nous of :
frir Henri IV fous ce double afpect ? Que
la fcène de ce Prince avec fon Miniftre foit
tirée en partie des Mémoires de Sully , cela
n'en diminuera pas le mérite ; ce mérite confifte
à l'avoir placée , & lorfqu'enfuite ce ,
Roi , que l'on a vu fi grand , fi noble , fi ,
généreux avec fon ami , paroît fi bon , fi
fimple , fi familier avec la famille de Michau
; lorfqu'il jouit du plaifir d'être adoré .
fans être connu ; lorfqu'en même - temps
qu'on le traite comme un homme ordinaire ,
chaque mot qu'il entend lui peint fi naïvement
toute la tendreffe , toute l'idolâtrie
qu'infpire fon feul nom : n'eft-ce pas un
tableau raviffant que ce mêlange de la fimplicité
villageoife , de l'honnêteté domeftique
, du bonheur de ces payfans , & de la
joie pure qui pénètre de tout côté le coeur
d'un bon Roi , à l'afpect de la nature toute
nue , & à la voix d'un amour qui ne peut
pas être un menfonge ? L'illufion d'ailleurs
, eft fi complette , la fcène eft fi viaie ,
elle reffemble fi fort à plus d'une aventure
du Béarnois , le dialogue eft fi naturel , qu'il
n'y a point d'ame fenfible qui ne s'imagine
partager les jouiffances de Henri IV , & qui
182 MERCURE
ne donne quelques douces larmes à la vertu
récompenfee.
Tous les perfonnages de ce Drame font
parfaitement caracteriſes ; la ménagère Michau
, le jeune amoureux Richard , la vertueufe
Agathe , la naïve Catau & le maître
du moulin , le bon père de famille Michau :
Lucas mérite d'être remarqué ; ce rôle fuppofe
des obfervations très-fines ; ce payſan
eft bon , & cependant il foupçonne dans
Agathe des artifices auffi combinés que le
pourroit faire la plus habile friponne , exercée
depuis long-temps au métier. C'eſt qu'en
effet les payfans , quoique extrêmement fimples
, font extrêmement foupçonneux ; ils
penfent toujours qu'on veut les tromper. La
défiance eft le partage des foibles.
Après ce que nous venons de dire , ce n'eft
pas vouloir affoiblir nos propres louanges
que d'ajouter que la Partie de Chaffe , fur
le théâtre de la Comédie Françoife , eft un
chef- d'oeuvre de reprefentation , dans l'enfemble
& dans les détails. Nous ne dirons
rien de M. Préville . Il faut le voir , pour
comprendre jufqu'où l'imitation peut reffembler
à la vérité. Il eft impoffible de jouer
Lucas mieux que ne le joue M. Augé. Ce
rôle & celui de Bafile , dans le Barbier de
Séville , font peut-être ceux où il a montré
le plus de talent. Mademoiſelle Doligny eft
charmante dans celui de Catau. Mme. Préville,
quoique naturellement n ble , prend à merveille
le ton de la Meûnière qui raconte des
hiftoires d'efprits . Mais quand Henri IV eſt .
DE FRANCE.
183 8
reconnu , quand au mot de Sire , Michau
tombe à fes genoux dans une poſture extati
que , le montrant du doigt , & ne fe laffant
pas de le contempler , il faudroit qu'un Pein
tre habile eût alors le crayon à la main , il
deffinerait la tête & l'attitude la plus pittorefque
qu'il fût poffible d'attraper.
Si l'on peut comparer quelque chofe à
cette perfection , c'eft le jeu de M. Brizard
dans le rôle de Henri IV , qui n'étoit rien
moins que facile , quoique agréable à jouer.
Il falloit beaucoup d'art pour allier fans"
ceffe la familiarité & la nobleffe , la dignité
& la bonté. L'Acteur y a parfaitement réuffi ,
& nous a paru irréprochable d'un bout
l'autre de fon rôle. M. Vanhove a été juſtement
applaudi dans celui de Sully.
La feule obfervation critique qui fe foit
préſentée à nous, au milieu du plaifir continu
que nous a procuré ce fpectacle , c'eſt que
peut-être il feroit à defirer que l'on fupprimât
une phrafe d'Henri IV, qui peut faire
quelque peine à entendre. Il dit en parlant
de Catau : Si elle favoit qui je fuis !.
Mais non , rejetons cette idée , ce feroit vio
ber l'hofpitalité. Ne vaudrait- il pas mieux'
qu'il n'indiquât pas même cette idée, & qu'il
s'arrêtât après ces mots : Si ellefavoit quije
fuis!.. La moindre idée de féduction eft, dans
ce moment , trop au - deffous de l'ame de'
Henri IV. Au furplus , c'eſt un doute que
nous propofons à l'Auteur lui -même, & fur
lequel il peut prononcer.
Une des Pièces qui ont été affociées à celle
184 MERCURE
·
de la Partie de Chaffe , eft la Mère Coquette.
de Quinault ; comme nous en avons déjà
parlé , nous ne la rappelons ici que pour
remarquer que cette Pièce , d'un genre
très différent de la Partie de Chaffe , n'a
pas été moins bien jouée. Nous ne répé- ,
terons pas ce que nous avons dit ailleurs de
M. Molé dans le rôle d'amoureux , qui ne
peut pas être mieux rempli. Mais nous de-,
vons rendre témoignage à la ſenſibilité délicate
& pénétrante qu'a fait voir Mademoiſelle
Doligny dans celui d'Ifabelle. M. Defeffarts
& Madame Préville n'étoient pas moins bien.
placés dans leur rôle, & M. Dugafon a ſauvé,,
autant qu'il étoit poffible , les défagrémens,
de celui du Marquis , perfonnage de charge
& de mauvais goût , dont on ne peut fe tirer.
qu'avec beaucoup de talent. M. Préville , qui
a l'air fi lefte & fi vif dans les Crifpins & dans
les Valets fripons , étoit ici métamorphofé
dans le rôle d'un Valet fimple & ingénu ; &
la phyfionomie piquante de Mademoiſelle
Fanier & la vivacité de fon jeu, convenoient
très-bien au rôle de Laurette.
( Cet Article eft de M. de la Harpe. )
COMÉDIE ITALIENNE.
ON A DONNÉ à ce Théâtre , le 29 du mois
dernier , la première repréſentation du Financier
& du Savetier , Opéra-Comique en
deux actes. Cette Pièce n'a point eu de
fuccès , & a été retirée après la feconde repréſentation
.
DE FRANCE. 185
Le fujet en étoit cependant heureuſement
choifi ; c'eft la Fable de la Fontaine qui porte
le même titre. Ce Savetier , heureux au fein
de la pauvreté ,
Qui chantoit du matin jufqu'au foir ,
Et faifoit des paffages
Plus content qu'aucun des fept Sages ,
mis en contrafte avec un Financier que
l'ennui pourſuit au fein de fes richeffes , &
qui fe plaint de ce qu'on ne peut acheter le
fommeil au marché ; l'idée du Financier qui ,
pour faire taire la joie du Savetier , imagine
de lui faire part de fes richelles , & de lui
enlever fon bonheur , en lui donnant de
nouveaux moyens d'être heureux' ; ce même
Savetier perdant tout-à-coup fon repos &
fa gaieté, en acquérant un peu d'argent ,
changeant de caractère comme d'humeur ,
grondant & tourmentant fa fille & fa femme
, qui , jufqu'alors , n'avoient vu en lui
qu'un mari facile & un excellent père , &
confervant cependant un affez bon efprit
pour prendre à la fin la réfolution d'aller
rendre fon tréfor au Financier , afin de recouvrer
fon bonheur & fa gaieté ; tout cela
pouvoit donner lieu à des détails agréables
& piquans , à des ſcènes d'un bon comique ;
mais l'Auteur du Poëme n'a pas tiré parti
d'un fujet fi favorable ; & la mufique n'a
rien d'affez neuf ni d'affez original pour fuppléer
aux défauts du Poëme. Elle eft de M.
Righel , connu des Amateurs par des fym-
1.. /
186 MERCURE
phonies & des pièces de clavecin d'une
compofition favante & de bon goût ; mais
la mufique vocale demande un goût & un
ftyle particulier , fur lequel fe méprennent
fouvent les Compofiteurs qui n'ont fait
de la mufique inftrumentale , & ceux mêmes
qui y ont montré le plus de fcience &
de talent. ( Cet Article eft de M. M. )
VARIÉTÉS.
LETTRE aux Auteurs du Mercure.
MESSIEURS ,
que
J'habite à Chaillot une maiſon voifine de l'égoût de
Paris ; depuis quelques années je me fuis apperçu que
l'odeur de cet égoût étoit quelquefois très- incommode,
ce que je n'avois pas éprouvé auparavant. J'ai cherché
à en connoître la caufe ; on m'a répondu qu'il
n'y en avoit pas d'autre que la ceffation de l'ufage
de nétoyer l'égoût deux fois par ſemaine , eny
faifant paffer l'eau du réfervoir ; que l'on avoit fupprimé
déjà plufieurs des vannes deftinées à foutenir
l'eau de ce réfervoir , & à fuppléer au défaut de
pente du canal de l'égoût ; qu'enfin on fe propofoit
de fupprimer totalement le réfervoir , & de couvrir
le canal en entier.
Un Citoyen obfcur , qui n'a point d'autre moyen
de fe faire entendre , fe flatte que vous lui permettrez
d'inférer dans votre Journal quelques réflexions
fur cet, objet.
L'égoût de Paris a peu de pente , & cet inconvénient
cft fans remède , puifqu'il vient de la petite
DE FRANCE. 187
différence d'élévation entre les deux extrémités dú
canal ; le réfervoir d'eau étoit fupérieur de quelques
pieds à la tête de l'égoût , & les eaux qui en partoient
acquéroient par leur chûte affez de viteffe
pour entraîner avec elles les matières arrêtées dans
une certaine longueur. Au point où elles avoient
perdu cette viteffe , une vanne produifoit une nouvelle
chûte , & ainfi de fuite jufqu'à l'extrémité inférieure
du canal. Le nombre & la hauteur des vannes
avoient été calculés d'après l'objet qu'on s'étoit
propofé , & on n'a pu en fupprimer une partie
fans rendre le nétoyement moins parfait,
En couvrant l'égoût on pourra fans doute , en
diminuer la mauvaiſe odeur , excepté pour les endroits
voifins des ouvertures. Mais les matières groffières
entraînées dans l'égoût s'y amafferont ; la boue
n'y coulant qu'avec peine , y fera des dépôts confidérables
, & il eft à craindre que l'égoût ne foit fouvent
engorgé.
Si maintenant on demandoit quels moyens pourroient
prévenir cet accident , tout homme éclairé
propoferoit précisément les mêmes chofes que l'on
veut détruire ; de corriger le défaut de pente de l'égoût
en y faifant couler une eau prife à une hauteur
fupérieure à celle de l'égoût ; & comme cette
eau ne conferveroit pas fa vitefle dans un fi long
efpace , de fe procurer de nouvelles chûtes en pla
çant des vannes dans différens points du canal.
Seulement , comme l'égoût étant couvert , les engorgemens
font plus à craindre , on chercheroit à
augmenter , s'il étoit poffible , la quantité d'eau du
réfervoir , à raffembler de nouvelles eaux auprès
de quelques-unes des vannes , à répéter plus fouvent
le lavage de l'égoût. ,
On dira peut-être que l'on pent faire curer l'égoût
par des Balayeurs : mais 1. les hommes chargés de
ce travail dans un canal couvert , long & étroit
188 MERCURE
dans un air qui ne circule point , & qui eft infecté
des vapeurs exhalées des matières en putréfaction ,
feroient expofés à y être étouffés : 2º . F'obſcurité
le peu d'efpace , la longueur des différentes bran
ches de l'égoût rendroient le travail très- difficile ;
3. fi l'on le propofe de conduire toutes les ma
tières de l'égoût à fon embouchure inférieure , alors
il feroit impoffible de les y conduire en les pouffant ,
l'égoût n'ayant que très-peu de pente , & le tranf
port à bras deviendroit trop long & trop difpen
dieux. Si au contraire on fait fortir les matières par
différentes ouvertures , le travail fera plus facile
mais on ne pourra nétoyer l'égoût fans infecter les
habitations veifines de chacune de ces ouvertures ":
inconvénient confidérable , parce que cette opération
devra néceffairement fe répéter fouvent. D'ailleurs
en prenant cette méthode de nétoyer , le réſervoir
feroit encore bien utile , puifqu'en le confervant , on
pourroit employer des Balayeurs fans rifque , parce
que le courant d'eau dont on difpoferoit, ferviroit à
renouveler & à purifier l'air ; on le pourroit avec
une dépenfe bien moindre , parce que le courant
d'eau entraîneroit les matières mifes en mouvement
par les hommes. Les vannes peuvent s'appliquer
auffi aisément à un égoût couvert qu'à un égoût
découvert ; ainfi la fuppreffion des vannes , celle du
réſervoir , n'ont rien de commun avec l'opération de
couvrir le canal de l'égoût : an contraire , cette opération
nous paroît rendre le réſervoir & les vannes
plus néceffaires. La fuppreffion des vannes , la fuppreffion
d'une partie de l'eau employée à d'aurres
ufages , ont déjà infecté les habitans des maifons de
Chaillot , voifines de l'égoût , & fituées fur le chemin
de Verſailles : la fuppreffion totale du lavage.
augmentera cet inconvénient , & il deviendroit inſupportable
fi l'on exécutoit le projet de faire nésoyer
par des hommes , & de ne faire fortir les
DE FRANCE. 189
•
matières que par l'extrémité voifine de Chaillot.
Ceux d'un engorgement de l'égoût feroient plus
grands encore. Telles font mes craintes . Je crois
avoir montré qu'il n'y a rien dans le nétoyement
par des Balayeurs qui foit propre à les diffiper , &
je crains bien plutôt que la mort de plufieurs Balayeurs
, fuffoqués dans ce canal , ne faffe fentic
trop tard la néceffité des moyens dont on fe fera
privé.
ACADÉMIE S.
L'ACADÉMIE ACADÉMIE des Sciences , Belles- Lettres & Arts
de Befançon , diftribuera , le 24 Août 1779 , trois
Prix différens.
Le premier , fondé par M. le Duc de Tallard , pour
l'Éloquence , confifte en une médaille d'or de la valeur
de 350 liv .
Sujet du Difcours ; Les funeftes effets de l'Égoïsme.
< L'Académie aura deux médailles , de 350 liv. cha.
cune , à diſtribuer en 1779 pour l'éloquence ; elle fe
déterminera , par le mérite des Difcours , à réunir ou
à divifer les prix.
Le fecond prix , également fondé par M. le Duc
de Tallard , eſt deſtiné à une Differtation littéraire .
Il confifte en une médaille d'or de la valeur de 250l.
L'Académie a déjà propofé de déterminer l'ordre
chronologique des Evêques de Befançon , depuis l'établiffement
du Chriftianifme dans la Province Sequanoifejufqu'au
huitième fiècle.
Le troifième Prix , fondé par la Ville de Besançon ,
confifte en une médaille d'or de la valeur de 200 l. ,
deſtinée à un Mémoire fur les Arts.
·
Il fera donné à la meilleure Defcription des Plantes
de l'un des Bailliages de la Province . Les Auteurs
indiqueront la nature du fol & les lieux où elles
croiffent.
190
MERCURE
Les Ouvrages feront adreffés , francs de port , à
M. Droz , Confeiller au Parlement , Secrétaire Perpétuel
de l'Académie , avant le premier Mai 1779 .
On propofe pour ſujet du Prix d'hiſtoire en 1780 ,
de déterminer quel a été l'état des Sciences & des Lettres
au Comtéde Bourgogne depuis le règne de Rodolphe
le Fainéant, jufqu'à la réunion de cette Province à la
Couronnefous Louis XIV.
Le Prix des Arts de la même année 1780 , fera
donné au meilleur Mémoire fur la Minéralogiedel'un
des Bailliages de la Franche-Comté , au choix des
Auteurs.
Ils font invités d'indiquer exactement les lieux dans
lefquels fe trouvent les fubftances minérales ou foffiles
dont ils parleront , d'aviſer aux moyens d'en tirer le
parti le plus avantageux , & de joindre à leurs ouvrages
des échantillons bien étiquetés de ce qui pourra
mérite une attention particulière.
L'Académie ayant réfervé le prix propofé fur ce
fujet en 1777 , fe déterminera fuivant le mérite des
Ouvrages qui feront préfentés au concours de 1779
pour les Arts , ou à donner deux Prix , ou à réſerver
pour 1780 celui de la Minéralogie , qui fera double
en ce cas.
ANNONCES LITTERAIRES.
Avis des Libraires à MM. les Soufcrip
teurs des Volcans éteints du Vivarais &
du Velay.
L'IMPRESSION
' IMPRESSION de l'Ouvrage de M. Fanjas de
Saint-Fond , fur LES VOLCANS ÉTEINTS DU VIVARAIS
ET DU VELAY , un volume grand in-folio
otné de vingt-une planches en taille-douce , de vignettes
, &c. eft achevée ; il ne refte que quelques
gravures à terminer , & la livraifon s'en fera le 25
*
DE FRANCE. 191
du préfent mois de Novembre. Nous allons indiquer
la table des fommaires contenus dans le volume.
1º . Difcours fur les Volcans brûlans , où l'on
donne une notice exacte de tous les volcans connus ,
avec des détails analytiques fur les matières qu'ils
vomiffent.
2º. Mémoire fur les Schorls. Ce Mémoire contient
des recherches très - étendues , & qui fervent à
développer ce ſujet fi intéreſſant pour la lythologie.
L'on y trouvera toutes les variétés & toutes les espèces
de cette fubftance.
3 °. Mémoire fur la Zéolite. L'on verra ici nonfeulement
tout ce que M. Pazumot a dit de cette
pierre précieufe , mais encore une differtation de
l'Auteur fur fon origine & fur l'état où elle fe trouve
dans les matières volcanifées.
4. Mémoire fur le Bafalte. Ce Mémoire renferme
cent vingt eſpèces ou variétés de matières volcaniques
bien décrites , trouvées dans le Vivarais &
le Velay , & dont les analogues font dépofés au Cabinet
du Roi , dans celui de M. le Cointe d'Angiviller ,
de M. Sage , de M. de Romé Delifle , &c .
5. Lettres à Milord Hamilton fur la décompo
fition des laves.
6. Recherches fur la Pouzzolane. Ce Traité eft
fort intéreffant par les détails qu'il renferme fur l'art
de bâtir , par les analyfes de la chaux , des différens
cimens , &c. C'eft fur-tout dans l'examen des phéno
mènes de la calcination & de la régénération de la
pierre calcaire , que le Lecteur prendra une idée de la
formation des pierres à chaux , & du principe qui
donne de la dureté aux corps ; qu'il apprendra à connoître
la marche de la nature dans fes opérations , à
la fuivre & à l'imiter. En un mot , ce Traité doit être
confidéré comme l'ouvrage le plus complet en ce gen
re , & le plus utile aux perfonnes qui s'occupent principalement
de ces objets. Il a été imprimé féparément
fous le format in- 89. & mis en vente les de ce mois.
192 MERCURE
7° . Examen de quelques fubftances quife trouvent
engagées dans les matières volcaniques , avec l'explication
de plufieurs termes ufités en l'histoire naturelle
, qui peuventfervir à l'intelligence de la Defcription
des Volcans éteints du Vivarais & du Velay.
89. Volcans éteints du Vivarais.
9. Volcans éteints du Velay. Après avoir donné
des vues générales fur chacune de ces Provinces ,
l'Auteur décrit en particulier tous les Volcans qui y
exiftent ; & pour en donner une idée plus fenfible ,
on a joint des planches qui ont été faites avec le plus
grand foin. Chaque defcription eft accompagnée d'un
itinéraire qui fera très-utile à ceux qui voudront aller
étudier les mêmes objets . L'Auteur n'a point oublié ,
dans fes courfes , d'obferver les moeurs des habitans ,
& d'en rendre compte.
10°. Lettre à M. le Comte de Buffon fur des
eourans de laves que l'on trouve dans l'intérieur des
rochers calcaires.
11. Lettres fur les Volcans du haut-Vivarais ,
par M. l'Abbé de Mortefague.
12 ° . Mémoire fur un monument très - ancien de
l'Eglife Cathédrale du Puy.
139. Lettres de plufieurs Savans , écrites à l'Auteur
, 1 ° . fur les Volcans éteints du Forez ; 29. fur
les Volcans éteints de Provence ; 3 ° . fur les Volcans
éteints de Lisbonne.. On ignoroit jufqu'à preſent
l'existence des Volcans dans ces contrées.
On trouve cet ouvrage , ainfi que le Traité de la
Pouzzolane , imprimé féparément fous le format
in-8 ° . à Grenoble , chez J. CUCHET , Imprimeur-
Libraire de Mgr le Duc d'Orléans ; à Paris , chez
NYON aîné , Libraire , rue Saint-Jean- de-Beauvais ;
chez MM . NEE & MASQUELIER , Graveurs , rue
des Francs - Bourgeois , porte Saint-Michel , & chez
les principaux Libraires de l'Europe .
Voyez la fuite des Annonces fur la Couverture.
JOURNAL
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUI E.
De CONSTANTINOPLE , le 15 Septembre.
L'ANCIEN Grand- Vifir, Derendely Méhémet ,
eft parti pour Ténédos , lieu de fon exil , on eft
perfuadé que fes richeffes ont plus que toute
autre chofe contribé à fa difgrace. La loi , dans
ce pays, femble toujours préfumer que les grands
Officiers ne doivent les leurs qu'à leurs extorfions
; & l'ufage rend le Sultan héritier des
exacteurs. Les tréfors de Dérendely Méhémet ,
ont été verfés dans les coffres de S. H. On ne
les évalue pas à moins de 12 millions de piaftres
; quelqu'immenfe que foit cette fomme , on
a fuppofé qu'ils devoient en faire une plus confidérable
; fon Tréforier a été appliqué à la
queftion pour le forcer à découvrir où étoit le
refte qui n'exiftoit vraisemblablement pas . Un
Négociant franc , qui avoit fait les fonctions
de Banquier du Grand -Vifir , auroit éprouvé le
même fort , fi l'examen rigoureux qu'on a fait
de fes livres , n'avoit démontré qu'il n'avoit
rien déguifé. Toutes les créatures de cet ex-
Miniftre ont partagé fa difgrace ; le Mektonbigi,
premier Secrétaire du Vifiriat , & le Kiaya Kitabi
, premier Commis du principal département
, ont été exilés comme lui. Les liaifons
d'intérêts & de fentimens qu'il avoit avec le Capitan-
Bacha , ont fait annoncer la difgrace de
disgrace
15 Novembre 1778.
( 194 )
ce dernier ; mais elle n'eft point encore déclarée';
elle ne le fera pas fans doute avant fon retour , qui
n'eft point éloigné . La campagne qu'il vient de
faire n'a produit aucun effet ; on l'attribue à la
pefte qui a fait de grands ravages fur la flotte &
a la diferte totale de vivres qu'il a éprouvée ; il
s'étoit avancé jufqu'à Saoud Giak près de Taman
, & il eft retourné à Sinope fans avoir rien
fait. Comme ce port n'eft pas affez grand pour
contenir une flotte auffi confidérable que la
fienne , on affure qu'il a reçu l'ordre de la ramener
ici où elle paffera l'hiver. Ce fera à fon
arrivée que le Grand - Seigneur fera connoître
fes intentions ; on eft toujours perfuadé que la
chûte du Capitan- Bacha ramenera la paix ; la
confervation ou le renvoi de cet Officier inftruira
des difpofitions de S. H. Les faits jufqu'à
préfent n'offrent que des conjectures vagues.
Si d'un côté elle refufe conftamment à tout
vaiffeau Ruffe le paffage vers la mer Noire &
la navigation libre de cette mer, pendant que les
Ruffes fe fortifient dans la Crimée , & affermiffent
Sahin Guéray dans la poffeffion de la
dignité de Chan ; de l'autre côté , elle a reçu
froidement fon compétiteur Sélim Guéray. Il
eft arrivé , le 11 de ce mois , à Bujuczdere
fous l'efcorte d'une chaloupe du Capitan- Ba
cha. Aucun Miniftre n'a été le voir , & le
Sultan lui a fait ordonner de fe rendre à Vifa ,
nom d'une terre qu'il poffède dans les environs
de cette Capitale.
Nous avons éprouvé ici , au commencement
de ce mois , un incendie terrible ; il fe manifefta
dans un quartier habité par les Grecs
fchifmatiques ; il commença le 4 à une heure
après minuit , & dura 15 heures. 2200 maifons
ont été réduites en cendres ; le Patriarche
Grec eft parvenu , à force de dépenfes & de
foins , à conferver l'Eglife de Saint-Mathias ; il
( 195 )
lui en a coûté 7000 piaftres qu'il a diftribuées.
à ceux qui y ont porté des fecours,
Les principaux auteurs de l'affaffinat du Cou
rier chargé des lettres du 17 du mois dernier ,
ont été découverts & étranglés ; leurs têtes
ont été envoyées ici , où elles ont été dépofées
fur les murs du Serrail ; on n'a pu réuffir
à recouvrer aucun des effets & des lettres
volés .
en
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 15 Octobre,
IL arrive journellement dans cette Capitale ,
de toutes les Provinces du Royaume , des députés
à la Dicte qui doit s'ouvrir lundi prochain.
Les Elections fe font faites par - tout avec
une unanimité & une décence dont on auroit de
la peine à trouver un exemple dans nos faftes .
Celles des payfans ont fur- tout été remarquables
par la fageffe Sz l'union des Electeurs.
» Les parfans de ce Diflrict , écrit - on de Nora
Weftmanland , s'étant affemblés pour
choifir un député fur trois fujets qui s'étoient
mis fur les rangs , les jugèrent tous trois éga
lement dignes de leur confiance , & déclarèrent
que ne pouvant faire un choix entr'eux , ils les
chargeoient de le faire eux - mêmes , & de
nommer celui qu'ils croiroient mériter le plus
l'emploi de les repréfenter Les trois Candidats
remercièrent l'affemblée de fa confiance ,
& refufèrent de faire l'Election . Il fut arrêté de
les faire tirer au fort qui nomma NilsErlandfon.
Dans plufieurs Diftricts les payfans ont aug+
menté les appointemens de leurs députés « . Le
Roi a nommé Secrétaire de cet Ordre M. Schro
derheim , Secrétaire de S. M. & Héraut d'armes
des Ordres Royaux.
On affuré déja que la prochaine Diète ne reft
tera pas long-tems affemblée ; on apportera
( 196 )
toute l'attention poffible à terminer promptement
les affaires qui l'ont fait convoquer ; &
on croit qu'elle fera diffoute avant les Fêtes de
Noël. Ce fera encore une nouveauté dont notre
hiftoire n'offre point d'exemples depuis un
fiècle .
Il est arrivé hier deux Couriers Ruffes ; l'un
ne s'eft point arrêté & a continué fa route vers
Copenhague ; l'autre a apporté à la Reine une
Jayette fuperbe , dont l'Impératrice de Ruffic
lui fait préfent. On affure que fon Miniftre en
cette Cour , M de Simolin , fera bientôt rappellé
, & qu'il fera remplacé par M. de Saken ,
qui réfide actuellement auprès du Roi de Danemark.
On dit que M. de Simolin vient de manifefter
le defir ardent qu'a fa Souveraine de voir
terminer les différens furvenus en Allemagne à
l'occafion de la fucceffion de Bavière , par l'entremife
de notre Cour & de celle de France
l'une & l'autre garantes du traité de Weftphalie.
On ajoute que fon Miniftre à Versailles doit y
faire la même déclaration , & prévenir en mêmetems
les deux Cours que fi l'on ne peut parvenir
à une fin fi defirable , S. M. I. fe verra obligée
de faire caufe commune avec le Roi de
Pruffe «.
ל
POLOGNE.
De VARSOVIE , le IS Octobre.
LA Diète continue fes Séances avec plus de
tranquillité qu'on ne l'efpéroit. On l'attribue au
foin qu'a pris la Confeil- Permanent de terminer
plufieurs affaires particulieres qui y auroient
été portées , parce qu'elles intéreffent les
Grands qui n'auroient pas manqué de cabaler ,
& de caufer des troubles qui auroient peut -être
fini par rompre l'affemblée. Le7 de ce mois , la
Chambre des Nonces s'eft réunie à celle du Sénat
; les Commiffaires de la Diète auxquels les
( 197 )
différens départemens du Confeil - Permanent ,
& les commiffions du tréfor & de l'éducation
nationale doivent rendre leurs comptes , ont été
nommés , & s'occupent a&tuellement de leurs
fonctions. Le Confeil- Permanent qui exifte depuis
deux ans doit être diffous ; on travaille à
en former un autre. Les Grands qui fe font élevés
contre ce Confeil avant qu'il fût établi , à
préfent qu'il l'eft , afpirent à y entrer ; il s'eft
fait beaucoup de brigues pour cet effet ; la lifte
des Candidats eft nombreuſe ; & le choix qu'en
doit faire la Diète n'eft pas encore terminé. Le
Miniftre Ruffe influera fur ce choix comme par
le paffé ; il a recommandé d'élire des fujets de
la maifon de Czartorisky ; on n'a pas vu fans
étonnement la chaleur particulière avec laquelle
il a fur-tout recommandé le Comte Ignace Potocki
, Grand-Notaire de Lithuanie , & le ret
des fix Nonces de Lublin . On fait que cette famille
a été conftamment tenue éloignée des affaires
fous le règne actuel ; & fon élévation prochaine
eft un nouvel exemple des variations fi
Fréquentes en Pologne , où d'une Diète à l'autre ,
on remarque des changemens auffi inattendus
dans les liaifons politiques Celui - ci fixe l'attention
générale , & on ne négligera pas d'en faifir
les effets .
Les affaires fe traitent avec beaucoup d'ordre
& d'activité ; on s'occupe actuellement de l'exámen
de fept propofitions que le Roi a fait remettre
à la Diète. Par l'une il demande que les Starofties
foient remifes fur l'ancien pied , afin qu'il
en puiffe difpofer pour le bien de l'Etat , en les
donnant comme des récompenfes à ceux qui auront
bien mérité de la patrie . Une autre de ces
propofitions regarde l'armée ; il s'agit de la rétablir
, & cet objet eft fur- tout important dans
un moment où nos frontières font menacées de
tous côtés . Le Confeil- Permanent a fait tout
1 3
( 198 )
ce qui dépendoit de lui , en ordonnant de completter
les régimens que la dernière Diète avoit
formés , & de mettre en ordre tout ce qui regarde
l'artillerie. Ces propofitions feront l'ob
jet des délibérations de la Dière dans la femaine
prochaine , elle doit appuyer une note que le
Confeil a fait remettre dernièrement au Miniftre
de Vienne , pour reclamer une fomme d'environs
3 millions de florins qui font dûs encore
à la République à titre d'arrérages , par les Provinces
qui ont paffé fous la domination Autrichienne.
Depuis cette époque qui a fait perdre encore
à la Couronne les revenus confidérables qu'elle
tiroit des falines de Wieliczka & de Bochnia ,
on avoit contracté , pour le compte du Roi ,
avec les Directeurs Autrichiens de ces falines .
pour la livraifon d'une quantité annuelle de fel
aux dépôts ufités , où on le vendoit aux habitans.
Ce commerce n'étant plus comme autrefois un
droit régalien , ne produifoit pas les mêmes avantages
; on a traité pour trois ans avec la compagnie
maritime de Pruffe , qui a acheté argent
Comptant tout le fel qui étoit dans ces dépôts ,
& s'eft engagée à en fournir aux habitans . Cet
arrangement qui jufqu'à préfent n'ôte pas aux
habitans la liberté d'acheter leur fel des Autrichiens
comme des Pruffiens , en diminuera néceffairement
le prix ; mais ceux qui connoiffent
à fond les vrais intérêts de ce Royaume ,
s'apperçoivent avec douleur qu'infenfiblement
tout fon commerce paffe en des mains étrangères;
& ils craignent que la Diète qui peut feule accorder
des priviléges exclufifs , n'en accorde un
à la compagnie Pruffienne qui ne manquera pas
fans doute de le demander.
On dit que l'examen du nouveau Code de
Loix eft renvoyé à la Diète future ; & il eft
vraisemblable que d'ici à ce tems , il y fera fait
de grands changemens.
( 199 )
L'efprit de vertige qui a femblé fi long - tems
cher à la Nation , qui a fini par faire fon malheur
, eft à préfent anéanti. L'ordre donné par
Į le Confeil - Permanent aux Inftigateurs de la
Couronne & à ceux de Lithuanie de purger
les Archives des grods de leurs Provinces , des
actes de la confédération de Bar , afin qu'il ne
paffat à la postérité aucune trace de cette ligue ,
a été exécuté avec beaucoup de foin . Les Inftigateurs
de Lithuanie ont été en état de prouver
ces jours derniers qu'ils avoient fupprimé
tous ces actes déshonorans pour la patrie ."
ALLEMAGNE.
De VIENNE, le 12 Octobre.
D
ON fe flatte de voir l'Empereur revenir páffer
l'hiver dans cette Capitale' ; une lettre qu'il
avoit écrit à fon augufte mère , & dans laquelle
il promettoit de venit içi auffi -tôt que fa préfence
ne feroit plus néceffaire en Bohême , l'arrivée
d'une partie de fes bagages foutenoient
cette espérance. On affure aujourd'hui que fon
deffein eft de paffer l'hiver à Brandeis dans le
Cercle de Caurizim . Les dernières nouvelles
qu'on en a reçues , annoncent qu'il fe difpofe à
partir pour Olmutz ; le théâtre de la guerre fe
trouve actuellement tranfporté fur les frontieres
de la Siléfie & de la Moravie , où le Prince
héréditaire de Brunswick eft arrivé avec des
forces confidérables , qui ont forcé l'Empereur
d'envoyer à fon tour des renforts aux troupes
qu'il avoit déjà de ces côtés . Il a donné le
commandement du régiment de Szekler , Tranfylvain
au célèbre Baron de Benyowski , qui
eft entré à fon fervice avec le grade de Général-
Major.
带
On mande de Mayence que le Tréfoncier Baron
de Kerpen s'eft engagé à lever pour le
I 4
90
( 200 )
fervice de S. M. I. 200 hommes de cavalerie
& 2 bataillons de troupes légères de 400 hommes
chacun ; il ne perdra point fon canonicat
en faisant cette levée , parce qu'il a obtenu
dit- on , du S. Siége une Bulle de Sang , que le
Pape a accordé aux follicitations puiffantes qui
lui ont été faites.
La Diète Provinciale de la Baffe- Autriche fe
tiendra le 20 de ce mois ; les Députés des Etats
de cet Archiduché fe font rendus hier au Pa-
Jais Impérial & Royal , où ils ont été admis à
l'audience de l'Impératrice - Reine , qui leur a
remis elle-même les propofitions pour l'année
militaire 1779, Le Comte Jean- Antoine de Pergen
étoit à leur tête , en qualité de leur Maréchal
& de Préfident du corps des Seigneurs.
S. M. I. & R. vient d'ordonner à tous ceux
de fes jeunes fujets de Hongrie de la Religion
Proteftante , qui font actuellement occupés de
leurs études dans les différentes Univerfités
d'Allemagne , d'aller les continuer dans celle de
Tubingen & dans celle d'Altdorf..
De HAM BOOURG le 20 Octobre.
LES dernières nouvelles de Conftantinople
en détrompant fur la mort ou la captivité du
Capitan - Bacha , n'ont point encore diffipé les
incertitudes fur les difpofitions du Grand Seigneur
à fon égard On conjecture toujours
que la chute du Grand Vifir a préparé la fienne ;
& la campagne, inutile qu'il vient de faire
dans la mer Noire , n'offrant aucun avantage
aucune action éclarante qui parle en fa faveur
, peut refroidir l'attachement que le peuple
lui témoigne , & faciliter fa perte fi elle
eft réfolue Le nouveau Grand Vifir ne
laiffe point penetrer les fentimens particuliers
dans les circonftances préfentes ; ils feront
fans doute , conformes à ceux du Sultan' ; mais
-
( 201 )
il ne prendra ouvertement aucun parti tant
que le fort du Capitan Bacha reftera incertain.
Sa pofition ne fauroit être plus délicate ; s'il
penche pour la guerre , il déplaira peut - être
au fouverain , & au peuple fi elle eft malheureufe
; s'il fait la paix , il ne peut la conclure
qu'en abandonnant à la Ruffie des avantages que
l'intérêt de l'Empire lui a d'abord refufés ; ce
facrifice , dont l'importance eft prouvée par tout
ce qu'on a fait jufqu'à préfent pour le prévenir ,
indifpofera la Nation , & le Gouvernement pour
éviter la honte & le danger du blâme , les rejettera
fur fes confeils : peut être en fera- t- il puni ;
ce ne feroit pas la première victime que la politique
Ottomane auroit immolée .
En attendant , le Capitan - Bacha s'éloigne
de la Crimée , dont il n'a fait que regarder
les côtes , & où les Ruffes fe fortifient en
y faifant fans ceffe défiler de nouvelles troupes.
Le Chan qu'ils protègent brave , à l'abri
de leur appui , le mécontentement de la Forte
qui diffimule Les hoftilités ouvertes , auxquelles
on s'étoit préparé , n'ont point encore
eu lieu cette année . Les négociations
vont recommencer pendant l'hiver , & le tems
qu'elles doivent durer , laiffe encore quelque
efpérance de voir les deux l'uiffances parvenir
à un accommodement.
•
Les armées du Roi , de Pruffe ont évacué
la Bohême ; mais elles font reftées fur les
frontières pour arrêter les incurfions que les
Autrichiens pourroient être tentés de faire
à leur tour dans la Siléfie Pruffienne & dans
la Saxe , & pour fe faciliter les moyens d'y
rentrer , s'il . fe préfente une occafion favora
ble car on a va que l'hiver n'arrêtoit pas
toujours leurs opérations. Le Prince Henri
leva , le 12 de ce mois ; fon camp d'Ottendorff
, & établit fon quartier général à Gros-
:
( 202 )
>
Sedlitz ; c'eft à Sedlitz même , près de Pirna ;
& non à Drefde qu'il fe propofe de paffer
Khiver ; on prépare dans cette ville le château
Electoral pour l'y recevoir. Les cantonnemens
pris par le Maréchal de Laudohn à
Ober- Bergkowitz , à Raudnitz , à Zitto w
à Martinowes , à Budin , à Hoifin & à Welwarn
, l'ont décidé à refferrer les fiens , &
à les tenir rapprochés des frontières . Le Général
de Mollendorff étoit encore à cette
époque à Dippoldifwalde ; le Général de
Solms à Mugelm ; le Prince d'Anhalt - Bernbourg
à Eckartzberg , & le Général - Major
de .Knobelsdorff à Budiffin . Les ponts de
bateaux qui étoient auprès de Drefde ont été
tranfportés à Pirna , & établis dans l'endroit
où le Prince Henri a paffé Elbe pour la première
fois.
Le Roi de Pruffe a quitté , le 15 , fon camp
derrière Schatzlar , & a établi fon quartier
général à Landshut ; le Général Wunfch ,
après avoir quitté les hauteurs de Ratfchemberg,
s'eft pofté dans un bois derrière Ruckers ,
d'où il étend fon aîle droite jufqu'à Utfchendorff.
Le Roi fe propofe de paffer l'hiver
à Breflau ; mais avant de s'y rendre , S. M.
eft partie pour Troppau dans la Siléfie Autrichienne
, où il va s'aboucher avec le Prince
héréditaire de Brunfwick qui commande le
corps de troupes entré en Moravie.
C'eft de ce côté qu'eft actuellement tranfporté
le théâtre de la guerre. C'eft ainfi que
les relations Pruffiennes rendent compte des
progrès de ce Prince. » Il avoit été envoyé
avec un corps de troupes pour renforcer le
Général de Stuttereim. Ce Prince arriva à
Troppau le 30 Septembre ; la rapidité avec
laquelle les troupes avoient marché , exigeoit
qu'elles priffent un peu de repos ; il leur ac(
203 )
corda le premier de ce mois , qu'il employa
à faire des reconnoiffances . L'ennemi occupoit
le château de Gratz ; il avoit pofté fur
les montagnes voifines , des détachemens de
troupes légères dont on ne pouvoit appré
cier précisément la force , à caufe des bois
épais dont ces montagnes font couvertes. Le
Marquis de Botta occupoit les défilés près
de Heidenpiltfch , Spangendorff & Wieftadtl ;
il y avoit en marche un détachement de l'armée
de Bohême , dont on ignoroit le nombre.
Le Prince héréditaire de Brunſwick jugea
convenable de fe rendre maître des paffages
qui conduisent à Fulneck , & de s'emparer
du château de Gratz ; il fit fes difpofitions en
conféquence. Le 2 , il paffa la Mora , dirigea
fa marche fur Jacobzowitz pour prendre à
dos les forêts de Gratz , où il étoit probable
que l'ennemi tiendroit ferme ; mais fans attendre
les Pruffiens , ni leur donner le tems
d'arriver , il quitta tous fes poftes , & aban
donna même le château , ou le Prince mit
une garnifon , & pofta fes troupes entre Jacobzowitz
& Bachutzowitz , dans une pofition
qui le rendit maître des paffages vers la Moravie
, & le mit en état de vivre aux dépens
de l'ennemi. Une pluie qui dura 3 jours dé
grada tellement les chemins , qu'on fut obligé
de fufpendre tous les mouvemens ; cependant
le 4 deux détachemens furent envoyés l'un
vers Wiegtadt!, & l'autre vers Heidenpiltſch ;
l'ennemi abandonna ces deux endroits à leur
approche. La Siléfie Autrichienne est actuelleinent
toute entière fous l'obéiffance du Roi ;
des avis de Tefchen confirment que le gros
des troupes Autrichiennes qui y étoient poftées
, s'eft retiré vers la Jablunka , n'y a laiffé
que quelques huffards pour patrouiller p
>
Les relations Autrichiennes après avoir
I 6
( 204 )
gardé un long filence fur l'expédition de Morivie
, oppofent les détails fuivans à ceux que
Fon vient de lire . » Le Général d'infanterie
Baron d'Elrichshaufen , Commandant en chef
du corps de nos troupes en Moravie , eft arrivé
leo Octobre à Heidenpiltsch , fur la
Mora , & le Lieutenant Général Baron de
Barco à la tête de la cavalerie & de 4 bataillons
, s'eft avancé jufqu'à Bautfch avant
que l'ennemi l'eût attendu. Nos poftes avancés
fe trouvent au-delà de la Mora , les patrouilles
de la cavalerie de l'aile gauche pouffant
jufqu'à Herlez , & celles de l'aile droite jufqu'àigitadtl
& vers Fulneck ; d'un autre
côté , le Lieutenant Colonel de Quofdanowich
eft auffi arrivé à Zulkmantel le to Oċtobre
le Général de Kirchheim a pénétré
jufqu'à Neuftadt , dans la Siléfie Pruffienne .
Ces mouvemens de nos troupes ont fruftrẻ
les Pruffiens de la plupart des livraifons qu ils
ont exigées ; ils ont mis la Moravie à l'abri
de toute incurfion dans toute l'étendue de
fes frontières , & en avançant , elles font en
état de lever des contributions dans le pays
ennemi ; on en a dejà exigé dans la Principauté
d'Oppeln où l'on a enlevé des otages ".
Si la Moravie ett défendue , la Siléfie Autrichienne
et occupée par les Pruffiens ; s'il faut
en croire des lettres particulières , tous les Seigneurs
des Duchés de Troppau & de Jagendorf
, ont été déja cités de la part de S. M.
Truffienne , en qualité de Souverain de toute la
Siléfie , à comparoître en perfonne à Breflau ,
le Novembre prochain , fous peine de confifcation
de leurs Seigneuries . Tous les poffeffeurs
de biens fonds ont , ajoute t-on , reçu auffi
ordre de comparoître en perfonne à Troppau ,
fous la même peine ; & on croit , d'après ces
ordres , que le Roi fe propofe d'hiverner dans la
Siléfie Autrichienne.
( 205 )
Le bruit des fecours que l'Impératrice de
Ruffie doit faire paffer au Roi de Pruffe , fe
foutient conftamment ; & le moment où il doit
fe réalifer , ne peut être éloigné , fi comme on
Taffure elle a fait réellement déclarer à la Cour
de Vienne , par fon Miniftre. Qu'elle ne fauroit
refter plus long - tems fpectatrice indifférente
des troubles qui agitent actuellement l'Allemagne
qu'en conféquence elle fe croyoit
obligée d'employer fon interceffion pour engager
S. M. I. & R. , à écouter amicalement les
propofitions d'accommodement qui lui ont été
faites par le Roi de Pruffe , & de terminer les
différends de la fucceffion de Bavière , à la fatisfaction
des héritiers légitimes & des intéreffés
allodiaux ; fans quoi , elle ne pourroit fe
défendre de prendre part à cette guerre , & de
fe déclarer pour le parti des membres oppri
més de l'Empire Germanique ".
Cette Déclaration , fi elle a eu lieu , ramene
encore les espérances de paix , elle doit donner
lieu à une nouvelle négociation , dont l'effet
peut l'accélérer ; on croit qu'elle fera entamée
auffi - tôt que les deux Puiffances belligérantes
auront pris leurs quartiers d'hiver.
De RATISBONNE , le 20 Octobre.
IL circule ici un Referit du Roi d'Angleterre
, en qualité d'Electeur de Hanovre ;
adreffé à fon Miniftre Electoral à la Diete ;
cette pièce ne laiffe plus aucun doute fur les
fentimens de S. M. B. , relativement à l'affaire
de Bavière. » Le Roi croit par plus d'une raifon,
devoir inviter fes Co-Etats à déliberer mûrement
& férieufement fur les mesures à prendre
dans la conjoncture préfente , & fur- tout à infifter
fur ce que les art . 21 , 25 & 28 de la capitu
lation Impériale , foient obfervés inviolablement
, & que les prétentions de toutes les par(
206 )
ties intéreffées dans la fucceffion de Baviere ,
foient portées à l'examen & à la décifion des
Etats de l'Empire . Pour cet effet , il juge indifpenfable
de faire inceffamment les repréfentations
convenables à la Cour Impériale. S. M.
qui n'a pu voir qu'avec déplaifir , que dans la
conteſtation préfente , on ait négligé d'avoir recours
à cette voie , la feule qui foit légitime &
permife , & que par là on ait donné lieu à la
guerre préfente , déclare qu'elle eft prête à fe
concerter avec ceux de fes Co- Etats qui adopteront
fes fentimens fur les mefures les plus
promptes & les plus efficaces qu'on pourra pren.,
dre pour éteindre le feu de la guerre , & faire,
rendre juftice à toutes les parties «.
On fit auffi ici depuis quelques jours , un Acte,
Notarial affez curieux , il eft relatif à la Déclaration
faite par M. Schmied, au fujet de l'Acte
de renonciation du Duc Albert d'Autriche de
1429. M. Schmied , felon cet Acte , a été interrogé
le 1 Septembre dernier , par une députation
Electorale , affiftée d'un Notaire fur dix.
articles différents. Il a perfifté dans la première
Déclaration qu'il avoit faite , & a même fourni
des moyens fürs pour parvenir à découvrir la
pièce, importante dont l'existence eft encore
conteftée .
La Déclaration ultérieure du Roi de Pruffe ,
vient de paroître ; nous la donnerons après la
déduction de la Cour de Vienne , que nous al
lons continuer :
» Comme la Cour de Berlin paroifloit fermement
décidée à effectuer fon deffein , par tous les moyens
poffibles , même par la voie des armes . S. M. I. R.
chercha à rendre moins dangereux pour tout le Corps
Germanique & Four l'équilibre , ce qui ne pouvoit
d'ailleurs s'empêcher fans renouveller , le feu de la
guerre. L'extinction éventuelle & effectivement arrivée
aujourd'hui de la ligne Guillelmine de Baviè(
207 )
re , fournit une occafion favorable pour atteindre
à ce but. S. M. I. R. avoit des prétentions fur quelques
parties de la fucceffion ouverte par ce décès.
Perfonne ne pouvoit avec juftice prendre en mauvaife
part , qu'Elle cherchât à les faire valoir , méme fans
aucunes autres vues néceffaires ; cependant ſon motif
principal fut d'affurer du moins en quelque façon
en réalifant ces droits , l'équilibre qui avoit fubfifté
jufqu'à préfent , dans le cas où les circonftances ne
pe mettroient point d'empêcher l'exécution des vues
d'agrandiffement formées par la Cour de Berlin . Ces
confidérations , le defir de maintenir la tranquillité
publique , fondèrent les propofitions d'accommode-.
ment faites à la Cour de Pruffe , par lesquelles , pour
détourner , autant qu'il feroit poffible , le danger qui
menaçoit le Cercle de Franconie , on offrit principalement
l'échange des deux Margraviats , & l'on confentit
enfin à celui des deux Lufaces , comme de
Pays , fur lefquels l'on avoit eu depuis long- tems à
Berlin des vues fecrettes , quoique cet échange foit à
différens égards fujet aux rifques les plus grands &
les plus importans pour le Royaume de Bohême. La
Cour de Berlin répondit qu'il n'étoit pas jufte de
compenfer une acquifition préfente & précaire de la
Maifon d'Autriche , avec une acquifition éloignée &
inconteftable. Les confidérations fuivantes feront
voir fi cette compenfation étoit fi peu équitable : il
s'agit pour l'Autriche de l'acquifition d'une étendue
de Pays d'environ un million de revenu annuel , &
pour la Pruffe , d'une acquifition dont la valeur eft au
moins double. Que l'une de ces acquifitions foit préfente
, & que l'autre ne foit que future , c'est une
circonftance qui dépend du cours imprévu des événemens.
L'acquifition de l'Autriche n'a point d'influence
fur la conftitution de l'Empire & celle du
Cercle de Bavière : celle de la Pruffe eft d'une nature
diamétralement oppofée. Son influence extrêmement
inquiétante & dangereufe fur le fyftême entier du
Corps Germanique , mais particulièrement fur la
( 208 )
:
balance de pouvoir , dans le Cercle de Franconie &
dans les Cercles voifins , eft manifefte : S. M. P. l'a
avouée , Elle n'a pas toujours regardé ladite acquifition
comme aufli certaine & aulli incontestable.
L'Ordonnance de Famille , faite par l'Electeur Albert
, en conféquence de laquelle les Pays de Brandebourg
, en Franconie , doivent refter fépatés des
Pays Electoraux , auffi long-tems qu'il y a plus d'un
Margrave en vie , eft devenue par la confirmation
Impériale , accordée du confentement de tout l'Empire
, une Sanction Pragmatique formelle , un Statutum
Gentilium folemnel , & une vraie loi de l'Empire
dans l'acte même de confirmation tout ce qui
auroit été ftatué au contraire , ou le feroit à l'avenir
, eft révoqué par l'Empereur de fa certaine
fcience , & déclaré nul & de nulle valeur , pour
lors comme à l'avenir , & à l'avenir comme pour
lors , de l'avis des Electeurs , Prines & Etats de
l'Empire , & de fa pleine puiffan e Impériale : les
mêmes difpofitions ont été reconnues par l'Ordon.
nance renouvellée de Famille , projertée à Gera en
1598 , & fignée à Magdebourg le 29 Avril 1599 ,
dans les termes fuivans : » Nous fommes donc unanimement
d'avis que l'Ordonnance de l'Electeur Albert-
Achille , confirmée par l'Empereur Frédéric III ,
à la Diète de l'Empire , tous les Etats y affeinblés ,
de leur avis , confentement & aveu , doit être obfervée
dès-à-préfent & à perpétuité par Nous & nos
Succeffeurs , comme auffi nous la reconnoillons pro
Pato , pro Statuto Familia , quod tranfit in formam
Contractus , & même , vu la confirmation fufmentionnée
, pro Pragmaticâ Sanctione & Lege
publicâ. En vertu de cette Ordonnance de Famille
chacun des futurs Electeurs , avant qu'il foit admis
au Gouvernement , eft tenu de s'engager formellement
par écrit & de figner un acte , par lequel il
promet pour lui , fes Héritiers , Maifon & Succeffeurs
, fur fa parole de Prince , ſon honneur & fa
foi , en place de ferment folemnel , d'obferver fer(
209 )
mement & inviolablement , tant l'Ordonnance de
Famille de l'Electeur Albert-Achille de 1473 , que
celle de 1594. De même , d'après les propres paroles
des Margraves Georges-Frédéric-Charles & Albert
Wolfgang , cette Ordonnance de Succeffion
attendu qu'elle étoit confirmée par l'Empereur &
l'Empire , & devenue ainfi authentiquement une loi
générale , folemnifée & acceptée comme telle , ne
pouvoit être abrogée , fi ce n'eft du confentement
de tous ceux qui avoient donné à une telle loi fa
force obligatoire. En conféquence S. M. l'Empereur
& tout le Corps Germanique ont non - feulement
droit , mais font même tenus de ne point
permettre une telle altération uni- latérale de cette
Sanction Pragmatique , vu que ( comme les fufdits
Margraves l'ont auffi déja montré dans la repréfen- ,
tation , qu'ils adrefsèrent en 1724 à S. M. I. ) une
pareille altération intérelle la tranquillité générale
& le bien-être du Cercle de Franconie , fi ce n'eit
de tout l'Empire Envain allégueroit- on de la part
de S. M. P. qu'on eft convenu , au fujet de l'altétération
de cette loi de Famille , avec tous les
Agnats , d'un accord amical , & que par ce moyen
l'on a contenté ceux qui font intéreflés dans l'affaire.
Cette objection & plufieurs autres de ce genre peuvent
être réfutées d'après les mêmes principes , par
lefquels l'on attaque de la part de S. M. P. la convention
avec l'Electeur Palatin : il eft vrai qu'il y a
cette différence effentielle , que ces principes ne.
fauroient avoir aucune application quelconque fur
la convention du 3 Janvier , & qu'ils s'oppofent
dans toute leur force au fufdit accord de S. M. P.
Comme il ne s'agit ici que de juftifier la comparaifon
faite du côté de la Cour Impériale & Royale ,
entre les cas des Succeffions refpectives de Bavière
& de Brandebourg , contre le reproche de manquer
d'équité , l'on peut fe renfermer dans la conclufion
qui en réfulte , que la Cour de Berlin doit ou laiffer
valoir également ces principes contre elle- même
( 210 )
our que du moins elle doit convenir qu'ils font
aulli fans effet contre la Maifon Archiducale «< .
La fuite à l'ordinaire prochain.
ITALIE.
De NAPLES , le 6 Octobre.
Le Roi vient de faire publier l'Ordonnance
fuivante , en date du 19 du mois dernier.
» Notre intention étant d'obferver une exacte neutralité
dans les circonftances où fe trouve actuellement
l'Europe , nous avons voulu , en manifeſtant
nos difpofitions à la paix , prévenir les incidens qui
pourroient la troubler & nuire au commerce de nos
Etats. Comme nous ne doutons pas que les Puillances
qui font en guerre n'ufent de nos Ports , de nos
Plages & de nos Mers voisines , de la manière qu'il
fe pratique ordinairement chez toutes les Nations
neutres , fans commettre aucun acte d'hoftilité , de
violence ou de fupériorité , ni entr'elles ni à l'égard
des bâtimens de quelque Nation que ce foit , &
fans empêcher la libre entrée ou fortie dans lefdits
Ports ou Plages ; de notre côté nous voulons & ordonnons
que nos Sujets obfervent les inftructions
fuivantes. 10. Défendons expreffément à tous nos
Sujets , de quelque rang qu'ils foient , de s'enrôler
& de fervir fur des bâtimens de Nations belligérantes
, fous peine de prifon & autres plus graves à
notre volonté , dès qu'ils reviendront dans nos Domaines
, ou de féqueftre & de confiſcations de biens
ou d'exil perpétuel des terres de notre domination ,
s'ils ne reviennent point. Il fera cependant permis à
tout bâtiment de Nation en guerre de renforcer fon
équipage pourvu que ce ne foit pas de nos Sujets ,
mais d'étrangers qui fe trouvent par bafard dans
nos Etats , qui aient volonté de fervir , & qui n'y
foient contraints en aucune façon . 20. Défendons
dans tous nos Etats de vendre , fabriquer ou armer
pour le compte des Nations en guerre aucun
( 211 )
bâtiment corfaire ou de guerre , fous peine de
2000 ducats pour chaque tranfgreffion , dont la
moitié fera appliquée au fifc & l'autre au dénonciateur
public ou fecret , outre une peine afflictive
que fubiront les tranfgrefleurs à l'arbitrage du Jugc
felon les cas & les circonftances : lefquelles peines
encourront auffi tous ceux qui auront participé
à ces tranfgreffions par afliftance ou par faveur.
Il fera néanmoins permis aux Nations belligérantes
de faire radouber leurs vaiffeaux endeinmagés
, & d'acheter pour cela tout ce qui leur
fera néceffaire. 30. Défendons à nos Sujets , ou
à tous autres qui auroient eu de Nous la permiffion
d'arborer notre pavillon royal , fous les peines
exprimées ci-deffus , d'embarquer fous le nom
de paflagers & fous quelque prétexte que ce foit ,
des matelors ou foldats pour le fervice des Nations
en guerre ; & pareillement d'embarquer & tranfpor
ter des armes , de la poudre & des munitions ,
comprifes fous le nom de contrebande de guerre
pour le compte & le fervice des Nations belligé
rantes. Il fera cependant permis de tranfporter toute
forte de marchandife , quand ce feroit même des
prices légitimement faites fur les Peuples en guerre
& amenées de nos Ports , ou des provifions de
bouche pour le compte & à l'ufage defdits Peuples
. 40. Défendons à nos Sujets de prendre part
ou intérêt , directement ou indirectement , dans les
armemens de guerre , quand même ils auroient été
pris hors de nos Domaines , fous peine de 2000
ducats pour chaque tranfgreffion . Mais nous permettons
auxdites Nations en guerre de fe recommander
, & de faire gérer ou vendre dans nos Etats
les prifes par elles faites dans des tems & en des
lieux légitimes , & conduites dans nos Ports. s . Déclarons
coupables des peines ci- deffus & d'autres
plus grandes , felon les circonftances , toutes les
perfonnes de quelqu'état , rang & condition qu'elles
foient , qui auront contrevenu à la diſpoſition
( 212 )
du préfent Edit , & voulons que la connoiffance
de ces tranfgreffions appartienne privativement à
notre fuprême Magiftrat de Commerce de cette
Capitale , pour celles qui feront commiſes , dans la
Sicile citérieure & dans l'Etat des Garnifons ; &
pour celles qui fe commettront dans la Sicile ulté
rieure , voulons que la connoiſſance en appartienne
au fuprême Magiftrat de Commerce de Palerme,
Si mandons , & c . » ..
De LIVOURNE le 10 Octobre.
,
LES lettres de Gibraltar , portent que l'Alcaïde
Hague - el - Abes , y eft arrivé de Tanger ;
l'objet de fa Miffion étoit de porter au Gouverneur
les ordres du Roi de Maroc , au fujet
des difficultés qu'il fait pour recevoir le Conful
d'Angleterre. Ce Prince confent qu'il réfide
à Tanger , & qu'il y exerce fon emploi ;
mais il ne veut point qu'il fe préfente à la Cour.
Il a en même tems fait fignifier au Gouverneur
de Gibraltar , d'acheter dans ce moment , pour
la garnifon , foo bêtes à cornes qu'il a à ven
dre, avec menace en cas de refus , de ne plus
permettre qu'on tire de fes Etats aucunes denrées
néceffaires à la fubfiftance des habitans &
de la garnison de cette ville . Le Roi de Maroc
a levé récemment de groffes amendes , & confifqué
beaucoup de troupeaux , dont le nombre
devient embarraffant , & dont il feroit bien- aife
de fe défaire avantageufement Parmi ceux de
fes Officiers qu'il a punis de cette manière , on
compte le Bacha de Coftali , a qui , dit- on , il a
fait en outre couper les jambes Son crime eft
d'avoir fait expirer 200 perfonnes fous le bâton ;
& s'il en eft réellement coupable , fon châtiment
n'eft point trop rigoureux .
On écrit de Tripoli , que l'Amiral Emo ,
chargé d'une négociation de la République de
Vénife , auprès du Bacha , l'a terminée avec
( 213 )
beaucoup de fuccès , fans même qu'il lui en aft
coûté des préfens confidérables , ce qui n'eft pas
ordinaire. Il s'agiffoit en particulier de diffuader
le Bacha d'envoyer une Ambaffade à Vénife
; il y eft parvenu ; mais comme ces Ambaffades
font lucratives pour le fujet qui en
eft chargé, le Bacha pour dédommager celui
qu'il avoit nommé à celle de Vénife ſe propoſe ,
dit- on , de l'envoyer en Suède , pour notifier
la mort de M. Bergamnn , Conful de cette
nation.
ANGLETERRE,
De LONDRES , le 31 Octobre.
Les nouvelles que la Cour avoit publiées
les de ce mois , loin de remplir l'attente de la
Nation , n'avoient fait qu'augmenter fes allatmes
; elle en attendoit de poftérieures ; elles
n'ont pas tardé. On a vu arriver fucceffivement
le Lord Howe , qui a remis le commandement
de fa flotte à l'Amiral Byron , le Gouverneur
Johnſtone , un des quatre Commiffaires envoyés
en Amérique , & dont la conduite particulière
a tellement bleffé le Congrès , qu'il a
déclaré ne vouloir plus traiter avec lui , &
enfin un exprès du Général Clinton . Les nouvelles
qu'ils ont apportées font fans doute intéreffantes
. Le 27 & le 28 de ce mois , le Miniftère
en a publié ce qu'il a bien voulu. La Gazette
du 27 n'a préfenté qu'une lettre du Général
Clinton , qui , felon fon ufage , a renvoyé à
une du Général Pigot , pour informer la Cour
des opérations des Américains dans Rhode-
Ifland. Ces lettres n'ont appris que ce que l'on
favoit déja ; que les Américains qui le 9 & le ro
Août étoient defcendus dans cette Ifle , fous
les ordres du Général Sullivan , qui avoit fous
dui le Marquis de la Fayette & le Général Han(
214 )
cock , ancien Préfident du Congrès , & main
tenant à la tête des Milices de fa Province,
l'évacuèrent le 30. Il étoit difficile qu'ils puffent
faire autrement dès que la flotte Françoife avec
laquelle ils avoient concerté leurs opérations ,
ne pouvoit plus les feconder. Ces lettres dans
lefquelles on remarque de fréquentes réticences
, ne difent qu'un mot , & en paffant , de l'apparition
& de la difparition de la flotte du
Comte d'Estaing , qui n'avoit quitté Rhode
Ifland , que pour aller combattre le Lord
Howe , qui malgré les avis contraires publiés
par la Cour , n'eût pu éviter une deftruction
totale , fi la tempête n'avoit féparé les armées
navales. Cette relation n'eft qu'une feconde verfion
avantageufe aux troupes Royales de celle
que les Américains ont publiée , & que nous
avons donnée dans le précédent Journal. Les
détails font les mêmes avec cette feule différence
que les Rebelles , felon l'ufage , n'ont pu
tenir devant les troupes du Roi. Le Général Pigot
évalue la perte de celles- ci dans Rhode Island ,
à Capitaine , 1 Volontaire , 4 Sergens , 31
Fufiliers , & un Conducteur d'Artillerie tués ;
2 Capitaines , Lieutenans , 7 Enfeignes , 13
Sergens , Tambour , 180 Fufiliers & Conducteur
bleffés ; 1 Lieutenant , 1 Sergent , 10
Fufiliers égarés. Il ne doute pas que la perte
des Américains ne foit plus confidérable ; &
cela peut être ; ils peuvent perdre plus de monde
fans s'affoiblir dans la même proportion.
Selon leurs Relations , leur perte monte à 4
Officiers fubalternes , 3 Sergens , 23 Fufiliers
morts ; 2 Lieutenans - Colonels , 1 Capitaine ,
3 Officiers fubalternes , 13 Sergens , 113 Fufiliers
bleffés , 2 Sergens , 42 Fufiliers égarés.
I
Selon d'autres avis dont le Général Clinton
& le Général Pigot , ne font aucune mention
mais qui ne font pas moins authentiques que
( 215 )
les leurs , cette évacuation de Rhode- Ifland ,
n'a pas laiffé de coûter cher à la nation. Dans le
premier moment la prife de l'Ifle paroiffoit inévitable
, on s'empreffa de brûler plufieurs frégates
& chaloupes dans la crainte que l'en
nemi n'en profitât ; les vaiffeaux ainfi détruits ,
font la Flore , la Junon , l'Orphée & l'Allouette
de 32 canons , le Faucon de 17 & le Pêcheur du
Roi de 16 ; on eftime les carcaffes feules de ces
bâtimens à 100,000 liv . fterl. Pour défendré
T'entrée du Havre à l'efcadre ennemie , on y
avoit coulé à fond une cinquantaine de bâtimens
de tranfports , qui à raifon de 2000 liv.
fterl. chacun , font encore une fomme égale à
la première.
Aux lettres des deux Généraux , on en a joint
deux du Major - Général Grey , que Sir Henri
Clinton avoit chargé d'une expédition fur Bedr
ford & Fairhaven , où il fe propofoit d'aller
lui - même , lorfque fur l'avis de l'éloignement
de M. d'Estaing , il jugea plus convenable d'al
ler au fecours de Rhode- Ifland. Cet Officier
arrivé le 5 Septembre , à 6 heures du foir à fa
deftination , n'y trouva aucune réfiftance , & en
repartit le lendemain après y avoir détruit ou
pris une certaine quantité de bâtimens armés &
non armés , des munitions de guerre & de bouche
, & quelques prifes que le Comte d'Estaing
avoit faites , & qu'on y avoit conduites.
Une lettre du Lord Howe , en date du 17
Août , remplit le fupplément de la Gazette ,
qui ne parut que le 28. L'Amiral y rend compte
de fes mouvemens pour fuivre l'efcadre du
Comte d'Estaing ; l'état où il trouva les affaires
à Rhode Island , lui fit juger qu'il étoit impraticable
de donner des fecours effentiels au Gé
néral l'igot : cette obfervation prouve l'impoffibilité
ou étoient les Anglois , de conferver
cette Ifle , fi le Comte d'Estaing eût pu revenir ;
( 216 )
le Lord Howe convient qu'il a évité le combat
tant qu'il l'a pu , & on voit qu'il n'a pas dû être
affligé du coup de vent qui l'a feparé de la flotte
ennemie ; dans cette dernière , le Languedoc
avoit perdu tous fes mats ; le Tonnant n'avoit
confervé que fon grand mat. Le premier fut attaqué
le 13 par le Renown , qui avoit de grands
avantages , parce qu'il n'étoit point endommagé
; mais l'approche de quelques autres vaiffeaux
le forcèrent de s'éloigner . Le fecond ; le
fut le 14 , par le Prefton , qu'une femblable caufe
contraignit auffi à la fuite. Le 16 , l'Ifis fut attaqué
par un autre vaiffeau qu'on croit le Zélé,
& la bonne conduite de fon Commandant empêcha
que l'iffue de ce combat lui fût auffi funefte
qu'on avoit lieu de l'appréhender.
Le Lord Howe dans une autre lettre , annonce
qu'il avoit pris la route de Bofton , où il
avoit trouvé la flotte Françoife occupée à fe
réparer , que voyant que toute tentative de fa
part pour la faire fortir feroit inutile , il étoit
reparti le 2 Septembre.
Les détails que le Lord Howe a dû rapporter
lui-même de l'état de nos affaires dans cette
partie du monde , auroient fans doute été plus
intéreffans pour la nation que tous ceux que le
Ministère a publiés . Il n'eft parti de New-
Yorck que le 23 , & jufqu'au moment de fon
départ il a pu fe paffer des chofes dont on feroit
fans doute bien aiſe d'être inftruit. On fe contente
de revenir longuement fur ce que l'on fait ,
& cela infpire de la défiance fur ce qu'on ne
fait pas. Cependant les papiers qui s'impriment
fous l'influence du Miniftère , ne laiffent pas de
tirer les plus grandes conféquences de l'évacuation
de Rhode- Ifland , & du befoin que la
flotte Françoife a eu d'être réparée : felon eux ,
il y a eu à Bofton une querelle très-vive entre
quelques matelots François & quelques prifonniers
( 217 )
fonniers de l'armée de Burgoyne ; les habitans
de Bofton ont pris parti pour ces derniers ; ce
qui feroit bien noble & bien généreux ; mais on
ne leur en fait pas un mérite ; on cherche à faire
penfer que les Américains commencent à fe dégoûter
de leurs nouveaux alliés . Ce n'eft pas
la feule chofe qu'ils tâchent de perfuader à la
Bation , fans en être perfuadés eux- mêmes ; ils
prétendent auffi que toute l'efcadre de l'Amiral
Byron a rejoint , & que réunie à celle qu'a laiffée
le Lord Howe , elle ne peut manquer de
battre & de détruire l'efcadre Françoife . Ce
premier obftacle levé , il n'eft pas douteux que
le Général Clinton ne trouve le moyen d'engager
le Général Washington dans une affaire
générale , où les Anglois , comme de raiſon ,
feront vainqueurs. Il femble à bien des gens que
la nation a appris par une trop longue expérience
à connoître la prudence du Général Américain
, pour croire qu'il foit fi facile de le
vaincre & de le forcer à fe battre . Auffi , malgré
ces belles apparences , le Ministère qui ne s'en
impofe pas à lui - même , comme il cherche à
en impofer aux autres , fent la foibleffe de l'Amiral
Byron , & vient d'expedier des ordres
pour lui faire paffer des fecours. Il faut un
nouvel armement , & nous manquons de matelots
. Nous en avons befoin ici pour remplacer
les malades de l'efcadre de l'Amiral Keppel ,
qui après une longue campagne où il n'a rien
fait , eft enfin rentré le 26 & le 27 , dans nos
ports , avec des vaiffeaux très - maltraités , &
dont quelques- uns font reftés en arrière , retenus
par la lenteur que les dommages qu'ils ont
effuyés , ont mis dans leur marche.
Le dernier résultat de la quatrième campagne
qu'on vient de faire , c'est que l'Amérique
n'eft point foumife , que nous y avons
encore des troupes , & que le Ministère con-
15 Novembre 1778. K.
( 218 )
fervant toujours l'espoir qu'il a eu fi longtems
& fi vainement , paroît déterminé à
tenter le fort d'une cinquième campagne : c'eſt
ce qui fera décidé à la rentrée du Parlement ;
la difficulté de trouver des fonds ne fera
pas le feul obftacle qui s'oppofera à ce nouvel
effai ; l'état des affaires en Europe , ne préfente
pas une perfpective riante . On s'eft flatté
jufqu'à préfent de la neutralité de l'Eſpagne :
mais cette efpérance s'affoiblit tous les jours ;
P'Ambaffadeur de Madrid commence à fe
plaindre des armemens que nous faifons pour
la Méditerranée , où notre commerce a beſoin
de protection : il parle , dit - on , avec plus de
hauteur ; les proteftations amicales qu'il faifoit
autrefois fréquemment , font plus rares. On
s'attend à entendre inceffamment de fa part
une déclaration authentique . Le Ministère paroît
la craindre , & la nation fe plaint de
ce qu'il ne l'a pas prévue . A- t- il pu , dit- elle ,
fe diffimuler que les préparatifs immenfes de
cette Puiffance , n'euffent pas un objet qui
y fût proportionné ; la protection de fon commerce
& de fes établiffemens lointains ,
exigeoit- elle de fi grands ? & la nation qui
veut être neutre , ou fimplement fe défendre
fait - elle des dépenfes auffi énormes que fi
elle vouloit attaquer ? La France , affure- t-on
dans nos papiers , a déjà reclamé de la Cour
de Madrid les 12 vaiffeaux de ligne que chacune
des deux Puiffances s'eft engagée à fournir
à l'autre par le pacte de famille. Cette réquifition
, ajoute - t - on , a été faite le 29 Juillet
, & la réponſe de la Cour de Madrid eft
arrivée à Versailles le 8 Décembre. Comme
ce fecours doit être prêt dans le délai de 31
mois , à compter du jour de la demande
on en conclut que l'Efpagne eft prête à fe déclarer
, & tout fait préfumer que cette déen
( 919 )
>
claration prochaine nous fera peu favorable.
Dans cet état , nous cherchons des fecours
par- tout , & nous avons indifpofé les Hollandois
, par notre conduite à leur égard , fur les
mers , en manquant aux Traités précis , conclus
avec eux. La Suède n'a pas eu lieu d'être plus
fatisfaite on a répondu à fes plaintes , qu'on
reftituera tous les vaiffeaux qui n'étoient pas
chargés de marchandifes de contrebande , qui
feront payés aux propriétaires d'après une ettimation
amiable ; on à cette indulgence , ajoutet
- on , parce qu'on pouvoit n'avoir pas connoiffance
des démêlés actuellement fubfiftans
entre la France & l'Angleterre mais paffé le
10 Novembre prochain aucun Navigateur
Suédois ne pourra prétendre à cette indulgence .
Le Roi a fait fucceffivement la revue des
camps établis dans différens endroits ; le der
nier qu'il a vifité eft celui de Warley - Common
; la Reine l'y a accompagné le fait le
plus fingulier que préfente cette promenade
militaire , eft la dépenfe que le Lord Petre
a faite à fa terre de Thorndon - Hall pour
y recevoir LL. MM.; on ne la fait pas monter
à moins de 20, coo livres fterlings . Le Lord
Chandos. en avoit fait auparavant une autre
à l'occafion du baptême de fa fille , dont LL.
MM. voulurent être les parreins . Cette cérémonie
fe fit le 8 de ce mois dans l'hôtel de ce
Seigneur , qui dépenſa à cette occaſion 4000 l .
fterlings.
La Compagnie des Indes attend actuellement
la rentrée de 4 vaiffeaux qui ont ordre.
de s'arrêter à Sainte- Helène , d'où ils ne partiront
que fous un sûr convoi . On continue
à craindre pour nos établiffemens dans ces
contrées , & on arme avec beaucoup d'activité
une efcadre de deux vaiffeaux de 74 canons ,
deux de 60 , un de so , & deux frégates qu'on
K 2
( 220 )
fe propofe d'y envoyer ; elle fera fous les or
dres du Chevalier Edouard Hugues , qui a déjà
arboré le pavillon Amiral fur le Superbe. On
dit que l'efcadre fera prête à appareiller vers
les fetes de Noël.
ÉTATS-UNIS DE L'AMÉRIQUE-SEPT.
De Philadelphie , le 15 Août. Le 8 de ce mois,
il eft arrivé ici un gros corps de cavalerie ; cette
troupe qui fe rend au camp , eft fous les ordres
du célèbre Major Lée , qui s'eft fi fouvent diftingué
en qualité de partifan . Elle est composée
de gens d'élite , dont il a éprouvé le courage &
l'activité . Les cavaliers revêtus d'un très - bel uniforme
, & parfaitement bien montés , ont tout
à la fois un air élégant & martial. Plufieurs
perfonnes qui ont paffé l'hiver dernier dans cette
ville , ont trouvé les chevaux de cette troupe
infiniment fupérieurs à ceux qu'on faifoit venir
pour monter les dragons Britanniques.
"
Le Congrès a reçu ces jours derniers une lettre
des quatre Commiffaires Britanniques , en
date du 7 de ce mois , dans laquelle ils requièrent
l'exécution de la convention , par laquelle
le Général Burgoyne , avec les troupes
qui étoient fous fes ordres , s'étoit rendu prifonnier
de guerre . On fait que l'exécution de
cette convention a été différée jufqu'à ce qu'on
en eût reçu une ratification authentique de la
part du Roi d'Angleterre ; les Commiffaires ont
donné cette ratification ; mais la conduite qu'ilṣ
ont tenue , fur tout l'un d'entr'eux , le Gouverneur
Johnſtone n'eft pas propre à exciter
la confiance . Le Congrès a répondu aux Commiffaires
, qu'après un expofé détaillé des manoeuvres
fecrettes & perfides employées par M.
Johnstone , auprès du Général Réed , il avoit
jugé après un mûr examen ; » 1 ° . que cette action
étoit un deffein prémédité , lâche & bas
,
( 221 )
de pervertir & corrompre le Congrès des Etats-
Unis. 2°. Que le Congrès devoit montrer toute
fon indignation contre un projet auffi téméraire
& auffi malhonnête ; & 3 ° . enfin , que fon honneur
ne lui permettoit pas d'entretenir à l'avenir
la moindre liaifon avec ledit George Johnstone ,
& encore moins d'entamer quelque négociation
avec lui touchant aucune affaire , dans laquelle
la vertu où la liberté pourroient fe trouver in
téreffées ".
Le Congrès a ordonné l'impreffion de cette
lettre , & a déclaré dans fa réſolution que dès ce
moment , il ceffoit de reconnoître M. George
Johnstone en fa qualité de Commiffaire.
De Chefter , du 18 Août. Nos ennemis qui tentent
de nous affervir par les armes , & qui cherchent
à nous divifer en follicitant la défection
de tous les citoyens attachés à la caufe Américaine
, n'ont rien négligé pour nous fufciter
des ennemis parmi les fauvages. Ils n'y ont que
trop bien réuffi en quelques endroits . Nous apprenons
que l'établiffement de Wyoming fur la
Sufquehannah , formé par les habitans de Connecticut
, vient d'être détruit par les Indiens armés
par les Anglois. Cet établiffement qui profpéroit
depuis quelques années , & qui formoit
huit bourgades déja confidérables , qui avoient
fourni récemment à l'armée continentale 3000
boiffeaux de grain , & plus d'un millier de
foldats a été ravagé. Des Torys répandus parmi
ces Indiens les ont engagés à prendre la
hache. Dès le mois de Mai de cette année , on
commença à avoir de juftes fujets d'inquiétude ;
toutes les familles répandues dans l'efpace de 30
milles en remontant la Sufquehannah , fe raffemblèrent
dans les parties les plus peuplées . Les
fauvages commencèrent les hoftilités en Avril
& en Mai , qu'on vit plufieurs petits partis
faire des incurfions fur le terrain de la Colo-
K 3
( 222 )
nie , ils les continuèrent pendant le mois de
Juin ; en Juillet , ils parurent en plus grand
nombre , ayant avec eux plufieurs Torys qui
les commandoient. Leurs ravages furens plus
confidérables ; ils dévaftèrent la campagne ,
tuèrent tout ce qu'ils recontrèrent , & firent
fubir l'opération cruelle du Scalpel aux morts
& aux bleffés ; ils affiégèrent les forts élevés
pour la défenfe de l'établiffement , & envoyèrent
chaque jour que dura le fiége , les péricranes
de tous les infortunés qui étoient tombés
entre leurs mains. Tous ceux qui ont échappé
aux maffacres commis dans les actions &
hors des actions , car les prifonniers ont été
traités de la manière la plus barbare , fe font
réfugiés dans les Colonies voisines , où l'on
s'empreffe de les foulager & de les plaindre ,
& où les récits qu'ils font des maux qu'ils ont
foufferts , infpirent une nouvelle horreur pour
les barbares qui ont fufcité contr'eux cette
multitude fauvage & féroce. On a envoyé contr'elle
le brave Colonel Broadshed , avec un
corps de troupes , & on apprend qu'il l'a jointe
& en a fait un grand carnage ; parmi les 200
prifonniers qu'il a faits , on compte quelquesuns
des Torys qui les conduifoient.
Selon les derniers avis de New-Yorck , les
Torys & l'armée ennemie y étoient dans la
plus grande confternation ; la difette de provifions
commençoit à fe faire vivement fentir
dans cette ville , parce qu'il n'y pouvoit rien
arriver par terre ni par mer , excepté de Long-
Inland . Il eft vrai que depuis le départ de la flotte
Françoife , il est entré dans ce port 2 ou 3 bâtimens
chargés de provifions , & les pêcheurs
continuent de porter du poiffon comme à l'ordinaire
; mais on y fouffre toujours beaucoup
du manque de farine & de provifions fraîches.
L'incendie terrible qu'on y a effuyé le 3 de ce
( 223 )
mois , a encore augmenté la calamité . Les flammes
, malgré les fecours qu'on y a portés , ont
dévoré 300 maifons , au nombre defquelles
étoient les magafins du Quartier- maître général
du Roi. A ce défaftre en fuccèda un autre.
Le 5 , un orage violent endommagea beaucoup
les maifons , & les vaiffeaux dans le port ;
la foudre tomba fur un brigantin chargé de
poudre , dont lexplofion fut fi terrible que
toute la ville en fut ébranlée ; il ne refta pas
une tuile fur les toîts , ni une feule vître aux
fenêtres des maiſons . Perfonne ne fut bleffé
parce qu'au moment de l'orage chacun s'étoit
mis à couvert.
De Harfort , le 10 Septembre. Nos troupes en
évacuant Rhode- Ifland , ont pris la route de
New-Yorck , où nous raffemblons des forces
affez confidérables , pour pouvoir eſpérer plus
de fuccès. Nous ne croyons pas que les Royaliftes
l'occupent long-tems ; on peut juger de
leur fituation par la lettre fuivante d'un de leurs
Officiers. » Les Bills conciliatoires ont produit
beaucoup de mauvais effets , & nous ont fait
manquer des occafions qui ne fe préfentéront
plus. On ne conçoit pas comment le Ministère
a pu en attendre quelque chofe , dès qu'il étoit
inftruit de la deftination du Comte d'Estaing ,
& de la nomination d'un Miniftre Plénipotentiaire
de la part de la France au Congrès ; nous
n'avons plus qu'une alternative;vaincre ou reconnoître
l'indépendance de l'Amérique.Nous avons
tout lieu de craindre que l'évacuation de Phi-
Jadelphie ne foit bientôt fuivie de celle de New-
Yorck. Cependant il nous eft arrivé récemment
d'échapper à tant de dangers , que nous nous
flattons encore que la fortune fe déclarera pour
nous. Si la flotte Françoiſe étoit arrivée feulement
quelques jours plutôt , tous les vaiffeaux
& les tranfports que le Lord Howe avoit dans
K 4
( 224 )
la Delaware feroient tombés en fon pouvoir ;
Sir Henri Clinton ne pouvant paffer les Narrows
n'eût pu fecourir New - Yorck ; Rhode-
Ifland abandonnée à elle - même , n'eût pu recevoir
des fecours ni nous en donner «<.
» La tempête affreufe qui a féparé les efcadres
Françoife & Angloife au moment où elles alloient
fe battre , a prévenu la deftruction de la
dernière. Il eft für que le Lord Howe en forçant
de voiles pour attirer , comme il le dit ,
en pleine mer le Comte d'Eftaing , fuyoit en
effet devant lui. Après la tempête qui avoit féparé
les flottes & difperfé la Françoiſe , plufieurs
de nos vaiffeaux en rencontrèrent quelques - uns
qui avoient été très-maltraités , & qu'ils attaquèrent
fans fuccès . Leur état faiſant juger que
le refte de la flotte n'étoit pas moins endommagé
, & fa retraite à Bofton prouvant qu'elle
avoit befoin de fe réparer , l'Amiral Anglois
crut pouvoir s'approcher de la baye de Bofton
fans danger ; il y parut le 1er de ce mois , &
en repartit le 2. Son objet étoit de faire croire
qu'il étoit en état de fe battre , & qu'il avoit
moins fouffert que les François ; les mouvemens
de ceux ci qui fe réparent avec beaucoup de célérité
, & qui doivent reffortir inceffamment ,
précipi èrent fa retraite ; en effet , la plupart de
fes vaiffeaux réparés à la hâte , hors d'état de
tenir long-tems la met,n'étoient que pour la montre
. Il avoit d'ailleurs , à bord , 3000 volontaires
tirés de l'infanterie , pour faire le fervice des
troupes de la marine , & il étoit effentiel qu'il
les ramenât à New-Yorck qui eft menacé «.
Nous nous attendons inceffamment à des nouvelles
intéreffantes. Le Comte d'Estaing va bientôt
reparoître fur les mers , avec toutes les forces
en bon état ; celles de nos ennemis tiendront
difficilement devant lui ; & il eft difficile qu'ils
parviennent à rétablir leurs vaiffeaux. » Les avis
( 225 )
de New-Yorck , écrit- on d'Halifax , nous font
trembler. La tempête qui a difperfé les deux
flottes a trop endommagé la nôtre , pour qu'elle
puiffe en venir aux prifes , dans le cas inême où
l'efcadre de l'Amiral Byron fe raffembleroit enfin
; car tous les vaiffeaux ont été infiniment
maltraités ; les magafins de la marine ici ne font
pas fournis de manière à pouvoir réparer les
fuites d'un pareil accident. L'Amiral Byron eft
parti le 4 avec le Diamant & le Culloden. Ces
vaiffeaux font en mauvais état , quoiqu'on ait
fait tout ce qu'on a pu pour les réparer ; on a
dépouillé toutes ces côtes pour cet effet . Nous
n'attendons aucun fecours de l'Amiral Montague
, dont l'efcadre a été fi maltraitée par les
tempêtes , & par d'autres accidens , que notre
pêche , ainfi que celle des Anglois , a beaucoup
fouffert de la part des Américains ; fi nous n'a
vons pas une paix prompte , cette Province entière
, la nouvelle Ecoffe , fera réduite à une
feule ville de garnifon . Nous avons perdu à
Rhode - Ifland 7 frégates , 3 galères & une
grande quantité de tranfports . Les Américains
Font évacuée , fans que le Général Clinton ait
pu prendre fa revanche «.
FRANCE .
De VERSAILLES le 10 Novembre.
و
LE premier de ce mois , fête de la Touffaint ,
le Roi , accompagné de la Famille Royale ,
affitta dans la Chapelle du Château , à la Grand-
Meffe , qui fut chantée par la Mufique du Roi ;
PEvêque de Bethléem officia pontificalement ;
la Comteffe de Matignon fit la quête. La Reine
y affifta auffi dans une des travées. L'après - midi
Ja Cour a entendu dans la même Chapelle le
Sermon , prononcé par l'Abbé de Laquesnoy ,
Prédicateur ordinaire du Roi.
K
s
( 226 )
Le même jour le Comte de Montezan , Miniftre
Plénipotentiaire du Roi, près l'Electeur
de Cologne , a eu l'honneur d'être préſenté au
Roi par le Miniftre des Affaires Etrangères ,
& de prendre congé , pour ſe rendre à fa deftination.
Le Chevalier de Beaurain , Géographe , Penfionnaire
du Roi , eut l'honneur de préfenter le
3 au Roi , à Monfieur & à Monfeigneur le
Comte d'Artois , fa Carte de la Manche . Cette
Carte , avec celle du Tableau Hydrographique
des principaux Ports de la Manche , augmentée
des Ports , Rades , Sondes , Batteries , Forts &
Corps de-garde , d'après les matériaux les plus
récents , fe trouve chez l'Auteur , rue Gift- le-
Coeur , la première porte cochère à droite par
le Quai.
De PARIS , le 10 Novembre.
PENDANT que le Marquis de Bouillé faifoit
à la Dominique l'expédition dont nous avons
annoncé le fuccès , les Anglois en projettoient
une autre fur quelques- uns de nos Etabliffements.
» Le 15 de Septembre , une efcadre Angloife
compofée d'un vaiffeau de ligne , 3 frégates
& une corvette fous le commandement
du Commodore Evans , faifant partie de l'efcadre
de l'Amiral Mon ague , alla mouiller dans
la rade de S Pierre , au Sud de l'Ifle de Terre-
Neuve. Le vaiffeau de ligne s'étant emboffé
très - près de terre devant le Bourg formé des
maifons & cabannes de pêcheurs , le Commodore
fit fommer le Baron de l'Espérance , commandant
la Colonie , de remettre les Illes de
S. Pierre & Miquelon , à S. M. B. Le Commandant
François obtint tous les honneurs de
la guerre pour la garnifon des deux Ifles , compofée
en tout de so hommes répartis dans les
différents établiffemens de pêches , & pour les
( 227 )
habitans & pêcheurs , la liberté de revenir en
France fur les navires qui fe trouvoient dans le
port. Le Commandant , la garnifon , une partie
des habitans au nombre de 180, y compris l'équipage
du navire , font arrivés à l'Orient , une
autre partie à S. Malo , au nombre de 29 perfonnes
, tant femmes qu'enfans ; le refte , qui eft
peu nombreux , eft attendu fur les goelettes ,
qui ont été expédiées de S. Pierre . Au départ
des mêmes navires , les Anglois avoient commencé
à brûler tous les établiffémens de pêche
à mesure que les habitans les évacuoient
Selon les lettres de Breft , outre la diviſion
de s vaiffeaux de ligne & 4 frégates qui croifent
fans ceffe fur les côtes pour protéger le commerce
, 60 navires armés , dont 29 font des
vaiffeaux de ligne , dont le moindre eft de 64
canons , mouillent dans cette rade. Il y a encore
8 autres vaiffeaux de guerre , dont un de
80 , & l'autre de 74 canons , nouvellement lancés
à l'eau , 2 fur les chantiers pour être carénés
, & 4 autres que l'on conftruit à neuf.
Vers le mois de Mars prochain , on aura dans
ce département 42 vaiffeaux de ligne prêts à
mettre à la voile ; les armements ne font pas
moins confidérables , & ne fe font pas avec
moins d'activité dans les autres départemens
de la marine. Les magafins font fournis par- tout
des chofes néceffaires à l'équipement des navires
; les mats même dont les Anglois prétendent
que nous manquons , ne s'y trouvent pas
en moindre quantité que les autres objets.
On lit dans la Gazette de France , le calcul
fuivant des vaiffeaux Anglois pris fur les mers
jufqu'au 15 du mois dernier ; 53 bâtimens pris
par les vaiffeaux , frégates ou corvettes du Roi ,
confiftant en 3 frégates du Roi d'Angleterre ,
dont une prife fur les côtes de S.- Domingue ; 3
cutters , is corfaires , & 32 navires marchands ,
K 6
( 228 )
so bâtimens pris par les corfaires & armateurs
particuliers ; total 103 bâtimens
On s'eft plaint dans quelques Ports que les
Anglois ont fait un plus grand nombre de prifes
; cela prouve , comme on l'a déja dit , que
nous avions un plus grand nombre de vaiffeaux
marchands en mer ; les Anglois avoient plus de
corfaires ; ils fe font trouvés dans une circonftance
unique , qui ne s'eft jamais préfentée , &
qui n'aura peut- être jamais plus lieu ; elle a dâ
leur donner un avantage. Depuis long - tems ils
étoient en guerre avec l'Amérique ; leurs armateurs
faifoient déja la courfe contre les vaiffeaux
des Etats- Unis ; lorfque les hoftilités ont
commencé avec la France , ils fe font trouvés
tous prêts à en profiter ; leurs armements étoient
faits , & ils avoient la facilité de les employer
contre un nouvel ennemi , qui n'étoit point encore
fur fes gardes , & que jufqu'à - préfent ils
ont prefque toujours furpris fans défenſe . On fait
que les premiers navires qui ont été leur proie,
ignoroient qu'on étoit en guerre , & étoient
en conféquence chargés pour le commerce , &
point armés pour leur défenfe ; la plupart de
ceux qui font revenus des Indes , avoient leurs
canons en left. Maintenant on eft inftruit ; les
Commerçans prennent des précautions , & les
prifes font moins fréquentes. On en fera fur les
ennemis lorfqu'on voudra
Déja dans plufieurs de nos ports , on fe prépare
à feconder les voeux du Gouvernement , & à
profiter
des avantages qu'il offre aux Négocians qui
armeront en courfe & en guerre. Une compagnie
d'Armateurs dont les vues ne fauroient être plus
vaftes & mieux combinées , fe propofe de faire
conftruire 8 frégates de 100 pieds de quille portant
fur terre , armées de 26 canons en batterie de 8 liv.
de balle , de 8 canons de 4 liv . fur les gaillards
avec les autres armes néceffaires , montées chacune
( 229 )
de 300 hommes d'équipage. La mife en dehors de
chaque fregate , y compris les vivres pour 4 mois ,
& les avances aux équipages , fera de 280,000 liv.
fans les canons de 8 qui feront fournis ou payés par
le Roi. Le total formera une fomme de 2,240,000
liv. Une fi vaſte entrepriſe ne pouvant s'exécuter fans
le concours de plufieurs , on propoſe une affociation
qui durera autant que la guerre les actions au nombre
de 1000 feront de 2400 liv . chacune , fans que
dans aucun cas les actionnaires foient tenus de fournir
aucun appel ou fupplément à ce premier fond.
Les conditions de cette affociation font exposées de la
manière la plus détaillée dans un profpectus très- bien
fait. Tout y eft prévu ; toutes les objections y font
prévenues & détruites , & les avantages développés
de la manière la plus précife , la plus claire & la
plus convaincante. On conçoit aifément que 8 frégates
, qui feront affociées , & marcheront toujours
deux à deux dans quatre croifières différentes , forment
d'abord une affurance pour les actionnaires ;
parce qu'en fuppofant qu'une ou deux même fuffent
prifes , elles ne pourront l'être toutes , & celles qui
refteront dédommageront de la perte des autres. Si
les foufcriptions font nombreufes , dans chaque
croifière , les 2 frégates auront avec elles une corvette
ou une flûte armée , qui leur fervira pour aller à la
découverte de l'ennemi , de forte que lors qu'on le
découvrira , on aura au moins 60 canons , qui mettront
en état de ne redouter aucun vaiffeau quelle
que foit la force : cette manière de faire la courfe eft
neuve , & d'un fuccès infaillible. Les frégates , avec
la certitule morale de n'être point prifes , n'auront
à redouter que les élémens & la paix : les tempêtes
ne feront pas générales , & trois vailleaux marchant
enfemble feront en état de fe porter des fecours que
ne peut avoir le navire ifolé : quant à la paix , elle
ne paroît pas prochaine , & fi elfe fe fait les frégates
prendront une nouvelle deftination . La traite
des Nègres , le commerce de la Chine , la pêche
( 230 )
de la morue leur offrent de l'emploi & un bénéfice -
sûr pour les actionnaires . Nous ne pouvons que le
répéter , ce plan eft très-bien fait ; le patriotiſme l'a
dicté , c'est au patriotifine à le foutenir & à l'exécuter
: ce fentiment , indépendamment des avantages
qu'il offre & qui font faits pour l'exciter , doit engager
tout bon François à y concourir , les gens
riches en prenant des actions , & les autres citoyens
par leurs voeux . M. de la Corbiere , au bureau des
Armateurs , rue du Mail , vis -à - vis l'Hôtel des
Chiens , donnera à ceux qui voudront foufcrire
toutes les informations qu'ils pourront defirer.
M. Poultier , Notaire , rue St. Martin , vis-à- vis la
rue Montmorency , recevra la valeur des actions.
Dans les Ports de Mer , MM. Peere , pere & fils , à
Bordeaux ; Surcouf , freres , & le Fer , à Saint-Malo ;
veuve Babut & la Bouchere , à Nantes ; Berard , freres
& compagnie à l'Orient ; de Illens , à Marfeille ;
& veuve Fournier , fils & compagnie , à Toulon ,
recevront auffi les actions & donneront le plan de
l'affociation & les inftructions qui y font relatives.
Les Frégates qui doivent être armées font l'Impé.
rieufe & la Grondeuse à Bordeaux , la Sirene à
Saint-Malo , la Chouette à Granville , la Bienheu
reufe à Nantes , la Réfolue à l'Orient , l'Incompa
ble à Marſeille , & la Merveilleufe à Toulon : elles
partiront pour leur deſtination dans le mois d'Avril
prochain.
» Des lettres reçues de Lisbonne , écrit- on
de Bordeaux , nous apprennent que le corfaire
la Vengeance , armé dans ce port par M. Durocher
, & commandé par le Capitaine Mandavit
de Bordeaux , a pris & conduit à Lif
bonne la frégatte du Roi Angloiſe , le Pelican ,
armée de 26 canons , & de 200 hommes d'équipage.
Le combat a été fi vif , que la Vengeance
a été jufqu'à trois fois à l'abordage ; il y a eu
beaucoup de monde tué fur la frégate An
gloife ".
( 231 )
+
Les corfaires Anglois infeftent les parages de
Portugal ; felon des lettres directes de Lisbonne
, il n'y a point d'artifice qu'ils n'employent
pour fe rendre maîtres de ceux de nos vaiffeaux
qui fortent de la rivière ; & la rufe leur réuffit
plus fouvent que la bonne guerre . » Un Ar
mateur Anglois , ajoutent ces lettres , prit ces
jours derniers un bâtiment François fous le canon
du port de Faro , où il s'étoit réfugié . Le
Conful de France a demandé à notre Miniſtère
de le réclamer auprès de l'Amirauté Angloife ,
& on ne doute point qu'il ne foit rendu. Le
corfaire avoit ufé d'adreffe pour s'en emparer ,
en coupant de nuit le cable de fon ancre. Un
autre bâtiment François chargé de fel , a auffi
été pris à la vue de notre port ; le Conful l'a
réclamé , & l'Amirauté a déclaré la priſe illégale
".
Des lettres de Malte , du 26 Septembre , por
tent que l'efcadre aux ordres de M. le Chevalier
de Fabry , y mouilloit depuis 18 jours , &
qu'elle venoit d'être renforcée par le Caton ,
vaiffeau de 64 canons , qui a conduit M. de Saint-
Prieft à Conftantinople; cette efcadre forte alors
de 5 vaiffeaux de ligne & de quelques frégates ,
avoit été jointe par une nouvelle frégate qui
lui avoit apporté de nouveaux ordres , qui vrai
fembablement doivent déterminer fa courfe ultérieure
»
La frégate Françoife la F'ore , commandée
par le Marquis de Caftellane Majaftre , écrit
on de Palma dans l'ifle de Mayorque , a relâché
dans cette baye le 1er. Août. Pendant la
nuit du 19 , à l'O S O. de l'Ifle , il y eut de gros
grains de grêles , mêlés de violentes rafales . A
5 heures & quart du matin , l'orage qui avoit
duré toute la nuit commençoit à fe diffiper , &
le tonnerre grondoit au loin de S. E.; en forte
qu'on fe préparoit à déployer les voiles que la
( 232 )
force du vent avoit obligé d'amener , lorfque
tout-à - coup la frégate paroiffant embrâfée , on
entendit un bruit éclatant dont la commotion
ébranla tout le bâtiment & renverfa plus de 30
hommes fur le pont . Le feu prit auffi- tôt au
grand hunier , & il ne fallut pas moins que les
difpofitions les plus promptes & les plus fages
pour en arrêter les progrès , & pour raffurer l'équipage
qu'effrayoit un phénomène fi extraordinaire
. C'eft à la manoeuvre ordonnée par le
Commandant qu'eft dûte la confervation du bâtiment.
La foudre defcendue du grand mât de
hune , mit le feu au palier de ce mât , prit aux
voiles , paffa par le trou du chat , brifa une
poulie de driffe de la grande vergue , & calcina
la moitié d'un rouet en bois de gayac , defcendit
le long du grand mât qu'elle excoria d'un
bout à l'autre , fans heureufement pénétrer dans
F'intérieur. De 14 ouvriers qui étoient autour
du grand mât , furent renverfés & reftèrent
immobiles , quoiqu'ils ne fuffent , pour ainfi
dire , qu'efleurés par le feu. Plufieurs eurent
leurs fouliers brûlés fans autres accidens ; quelques-
uns font reftés fourds ; deux autres qui
étoient près du quartier de la pompe, dont
F'ouverture eft de 16 pouces en quarré , furent
jettés rudement fur le gaillard & renverfés fur
trois autres , dont un a été étouffé fur- le- champ
& l'autre eft mort trois jours après dans les dou
leurs les plus vives . Le Commandant n'ofant
continuer fa navigation fans reconnoître l'état
de fon grand mat , relâcha dans cette rade , &
fit toute la diligence poffible pour remédier à
fa manoeuvre , & fe mettre en état de pourfuivre
fa croifière «.
On attend encore 8 vaiffeaux des Indes Orientales
; la prife du Fitzjames ne s'eft point confirmée,
& on efpère de le voir arriver inceffamment.
Ce navire eft de 900 tonneaux ; autre
( 233 )
une cargaifon très-riche , il apporte de la Chine
des manufcrits très curieux que M. Bertin fait
venir pour l'ufage des Savans , occupés de recherches
relatives à la nation Chinoife.
» Le Chaumont , écrit - on de l'Orient , un
des vaiffeaux des Indes arrivé dans ce port ,
avoit pris fur la côte de Bengale pour le compte
des Anglois , une cargaifon évaluée à 3 miltions
de livres . On l'arrêta d'abord à fon arrivée
à l'Orient , & on écrivit à la Cour ; celle- ci a
confidéré que le chargement de ce navire avoit
été fait fur la foi du droit des gens , parce que
lors de fon départ on ne pouvoit être inftruit
en Bengale des différends furvenus entre les
deux Puiffances. L'arrêt en conféquence a été
levé , & la charge déclarée libre par ordre du
Gouvernement. Cette décifion eft fondée fur la
juftice; & on ne peut s'empêcher de demander
, fi l'on auroit prononcé à Londres , conformément
à ces principes de rigoureuſe
équité «.
On dit que l'année prochaine on formera de
nouveaux camps , comme on a tait en Bretagne
& en Normandie . Toutes les lettres de ces
Provinces , pour lefquelles ils ont été un ſpectacle
intéreffant , s'accordent à donner les plus
justes éloges à la bonne conduite des troupes,
& à l'attention des Commandans à entretenir
Pordre & la difcipline ; leurs foins ont eu le
plus grand fuccès ; il ne s'eft commis nulle
part aucun dégât , même fecret ; pas un feul
foldat ne s'eft écarté ; on n'en a vu aucun qui
fe foit mis dans le cas d'être conduit au Prevôt
& d'être puni . Les fruits qui étoient fur les
arbres ont été reſpectés avec une attention bien :
extraordinaire ; on ne s'eft pas permis d'en prendre
un feul ; les tentes de plufieurs régimens au
camp de Voiffieux étoient dans des vergers dont
les pommiers étoient chargés de fruits que les
( 234 )
propriétaires ont cueilli fans en avoir perdu au
cun 4 ou 5 jours après la levée du camp .
Les actions généreufes ne paroiffent rares que
parce qu'on n'a pas foin de les recueillir ; nous
nous empreffons de rapporter celle - ci . Un riche
Fermier d'Ezanville à 2 lieues de Saint- Denis ,
avoit une fille unique recherchée en mariage
depuis quelque tems par un Fermier du voinnage.
Un jour que celui -ci étoit venu faire une
vifite à fa prétendue , un de fes gens arrive à la
hâte pour lui annoncer qu'on avoit mis le feu à
fa Ferme , & qu'une grange pleine de bled étoit
déja embrafée. Cette nouvelle accabla le jeune
homme qui perdoit fa fortune , & s'attendoit à
perdre avec elle la perfonne qu'il aimoit. Cette
dernière perte étoit la plus fenfible ; il fe leva
en faifant avec l'accent du défefpoit , les adieux
Jes plus touchants à fon amante , & à fon père.
L'un & l'autre en furent touchés . Ne vous chagrinez
point lui dit le vieux Fermier. Votre
malheur peut fe réparer ; il ne changera rien à
mes difpofitions. Allez mettre ordre à vos affaires
, & revenez le plutôt poffible. Le jeune
homme revint accablé de ce qu'il avoit vu ,
effrayé de la grandeur de fa perte, & tremblant
de l'effet qu'elle produiroit fur l'efprit de fon
futur beau-père , qui l'ignoroit : je ne dois rien
vous déguifer, lui dit- il , ma récolte eft perdue :
ce n'eft pas tout , j'ai confulté ; la réparation.
des bâtimens incendiés eft toute entière à ma
charge , & elle ne me coûtera pas moins de
30000 francs. Ta franchiſe prouve ton honnêteté
, lui répondit le Fermier ; tu mérites ce
que je veux faire pour toi . Dès ce moment , tu
es mon gendre . Le mariage fe fit quelques jours
après , & le Fermier lui donna de quoi réparer
toutes fes pertes.
Depuis environ cinq femaines des pluies conti
nuelles , accompagnées dans ces derniers jours
( 235)
d'un vent de Sud , ont groffi prodigieufement les
rivière & les torrens du Dauphiné. L'Ifere , qui
le traverse , s'eft portée à 14 pieds environ audeffus
de fon lit ordinaire. Le 27 Octobre elle a
inondé toute la vallée du Graifivaudan , depuis la
frontière de Savoie jufqu'à fon embouchure. Ily
a eu dans les rues de Grenoble juſqu'à 6 à 7 pieds
d'eau ; les doinmages ne pourront être appréciés
qu'après la retraite des eaux ; on préfume qu'ils
feront confidérables , fur- tout relativement aux
maiſons. On écrit de Metz que le 26 , les eaux de
la Mozelle fe font élevées , par une progreffion
rapide , à une hauteur qui excédoit de plus de 2
pieds celle de l'inondation de 1734 , qui a été
la plus forte dont on fe fouvienne dans le Pays.
Cet évènement n'a pu qu'être funefte par les malheurs
, les pertes & les dégradations qu'il a occafionnés
M. Depont , Intendant de la Généralité
, s'occupe des moyens de les conftater à mefure
que les eaux diminuent.
Charles Acton , Comte de Marfay , Brigadier
des armées du Roi , Chevalier de l'Ordre
de St.-Louis , ancien Capitaine aux Gardes ,
eft mort ici le 18 du mois dernier.
Marie - Françoife , Comteffe de Montjoye
foeur du feu Prince - Evêque de Bâle , veuve de
Chriftophe de Kinglin , Premier - Préfident du
Confeil- Souverain d'Alface , eft morte le 12
du mois dernier , en fon Château d'Orlork , en
Alface , dans la 83e . année de fon âge .
Articles extraits des Papiers étrangers qui entrent
en France.
" Extrait d'une lettre à bord de la Frégate.....
» le 15 Octobre. Aujourd'hui nous avons arrêté un
» bâtiment Piémontois , ayant à bord trois paſſa-
33 gers , dont l'un eft l'Amiral de Mahon , nommé ,
» Sir Tudertan , qui venoit d'Angleterre ; pour cacher
fa marche , il s'étoit rendu à Nice par
( 236 )
» l'Allemagne ; nous avions fon fignalement. Cette
» prife eft d'autant plus intéreflante pour l'Etat ,
& pour le commerce de Marſeille , que cet Ami-
» ral étoit chargé d'ordres pour Mahon , pour ar
mer en courfe , &c. Il y a des paquets cachetés
» qu'on envoye à la Cour , & qui vraisemblable-
» ment contiennent le fecret de celle de Londres ,
s'il faut en juger par le défelpoir de l'Officier ,
qui en étoit le porteur , & qui craint d'étre ac
cufé d'avoir trahi fa Nation. Il a avec lui fon
fils , âgé de 15 ans. Ce matin meme ils ont été
» envoyés à Toulon , à bord du Chébec le Sin-
» ge , commandé par M. de Barbazan , &c. « Courier
d'Avignon. No. 85 .
"
ככ
30
» La plus grande partie des régimens , tant de
cavalerie , dragons , huffards , que des régimens
Allemands infanterie , qui étoient paffés aux
Camps de Normandie & de Bretagne , défilent
» en vertu des derniers ordres du Roi , vers la
» Franche - Comté , l'Alface & la Lorraine ; le régiment
de Conftans eft actuellement à Landau ,
& Bercheny à Condé ; Schomberg à Haguenau.
N eft arrivé deux régimens d'infanterie à Nancy,
» & le rer Novembre il y aura au moins 40,000
» hommes de cavalerie , dans les trois Provinces
» fufdites. On parle différemment des vues que
» peut avoir la Cour de Verſailles : les uns croient
qu'on n'y envoie une fi grande quantité de cavalerie
qu'à caufe de l'abondance des fourrages
dans ces Provinces les autres pensent que ces
troupes font deftinées à former , le Printems
prochain fur le Rhin , une armée d'obfervation ;
plufieurs de ces derniers les envoyent vers le
» Hanovre ou en Bavière « . Gazette d'Utrecht ,
Supplém. No. 87.
ל כ
•
" On dit publiquement ici ( à Lisbonne , ) que
quatre Miniftres , chargés de juger en révision
le procès au fujet du régicide commis fur la
perfonne facrée du feu Roi Jofeph , ont déclaré
( 237 )
qu'il ne paroiffoit pas que le coup de fufil tiré
fur le carroffe de S. M. , & dont elle fut bleffée ,
>> fût expreffément dirigé contr'elle ; mais que les
conjurés avoient eu en vue de fe défaire d'un
Chambellan de S. M. , qui étoit dans l'ufage de
paffer toutes les nuits en carroffe dans le lieu
» même où le coup de fafil fut tiré ; qu'en conféquence
les Marquis de Tavora & d'Atougia doi-
> vent être déchargés de l'accufation du crime de
régicide. On ajoute que d'après cette décifion , le
» fils du Duc d'Aveiro fera rétabli dans fes fiefs ,
» & que S. M. lui donnera le titre de Marquis de
» Govea ". Gazette des Deux-Ponts . No. 88 .
לכ
De BRUXELLES , le 10 Novembre.
>
LES hoftilités qu'on s'attendoit à voir fufpendre
en Allemagne jufqu'au Printems prochain
, ont recommencé fur les frontières de
la Siléfie & de la Moravie , où la marche
rapide & les progrès du Prince héréditaire
de Brunſwick ont obligé l'Empereur de porter
des fecours prompts. Le parti que ce
Prince a pris de fe rendre lui même à Olmutz
femble prouver combien cette expédition
a paru férieufe . L'activité infatigable
du Roi de Pruffe nous prépare peut-être à
une campagne d'hiver , à moins que la déclaration
de la Cour de Ruffie à celle de
Vienne n'amène des négociations , dont l'effet ,
au moins , fera de fufpendre les opérations
militaires , & de procurer pendant cette faifon
aux troupes fatiguées d'une campagne
pénible où il y a eu peu de combats , mais
beaucoup de mouvemens , le repos dont elles
ont befoin .
L'attention des fpéculatifs , en attendant
l'iffue de ces grands démêlés , n'eft pas moins
occupée de ceux de la France & de l'An-
´gleterre ; le motif de l'inaction de l'Espagne
( 238 )
après tant d'armemens formidables & prêts
à agir , eft encore un myftère ; ceux qui veulent
prévoir la déclaration qu'elle doit faire ,
étonnés de fon filence , craignent qu'elle ne
le rompe trop tard ; ils voient dans les deux
Empires , liés par des traités , des préparatifs
formidables , dont la réunion leur affure
des triomphes. Ils fe rappellent avec inquiétude
la lenteur que mit l'Efpagne à prendre
un parti dans la dernière guerre ; elle ne
fe montra point tant que fon allié fe foutint
fur les mers avec des forces qu'elle cût pu
augmenter ; elle ne fe déclara que lorfquecelui-
ci n'eut plus de flottes à joindre aux
fiennes pour la feconder.
,
S'il faut en croire divers bruits qui fe répandent
depuis quelque tems cette déclaration
de 1 Efpagne n'eft pas éloignée ; Timprudence
Angloiſe la hâtera. » La frégate le
Tucuman de 10 canons & le paquebot le
Ténériffe , écrit- on de la Corogne , eft entré
le 28 Septembre dans ce port ; le Capitaine
du Tucuman , D. Manuel de Abona a rendu
compte que le foir du 26 il a été chaffé par
une balandre Angloife de 16 canons , à la
vue de Muros , & qu'ayant été joint le lendemain
fur l'ifle de Silarga , malgré fon pavillon
Espagnol , il en filt canonné pendant
3 heures & demie avec beaucoup de vivacité ;
il répondit avec tant de vigueur , que le corfaire
refufa de préfenter le côté , & la frégate
voguant entre l'ifle & la côte , la ba-
Jandre l'abandonna ; celle- ci étoit accompagnée
d'un brigantin Anglois de 18 canons ,
qui ne put approcher affez pour faire feu.
La frégate a fouffert dans fes voiles & fes
manoeuvres ; mais l'équipage n'a pas été maltraité
«.
Les hoftilités de ce genre ne font pas rares ;
( 239 )
ב כ
les corfaires Anglois les commettent ſouvent ,
& la nation qui les défavoue , ne prend pas
des mefures affez efficaces pour les prévenir.
Elle arme actuellement une forte efcadre
qu'elle deftine à protéger fon commerce dans
la Méditerranée. L'Espagne , affure- t- on , a
fait faire la déclaration fuivante à la Cour
de Londres. Si les différens qui fe font élevés
entre la France & l'Angleterre ne fe terminent
pas dans peu de tems , S. M. C. fe verra
forcée d'agir de concert avec S. M. T. C.
elle ne peut voir d'ailleurs de bon oeil une
flotte Angloife dans la Méditerranée , au- delà
d'un certain nombre de vaiffeaux de cinquante
canons & au- deffous «. On attend avec
impatience la confirmation de cette nouvelle
intéreffante.
Les Hollandois fe plaignent amèrement de
la conduite des Anglois à leur égard , & de
la gêne qu'ils apportent à leur commerce.
Sur les plaintes faites par notre Ambaffadeur
à la Cour de Londres , écrit- on d'Amfterdam
, on s'attendoit à une prompte juftice s
la réponſe du Roi fembloit nous en affurer ;
mais celle plus détaillée faite par le Comte
de Suffolk au nom de S. M. à notre Ambaffadeur
, cft auffi peu fatisfaifante que les ordres
donnés par la Cour à l'Amirauté. On offre
feulement de relâcher , mais fans dédommagement
, les bâtimens Hollandois conduits
dans les ports d'Angleterre , s'ils n'ont pas
à bord des matériaux pour la conſtruction
des navires ; on fe croit autorifé a confifquer
les cargaifons de ceux - ci , fi l'on a lieu de
préfumer qu'elles font pour la France , finon
de les acheter & d'en payer le fret. Cette
prétention eft abfolument contraire à la lettre
du Traité de Marine entre la Grande-Bretagne
& les Provinces Unies , du 11 Décembre
1674 , Traité inviolablement obfervé dans
( 240 )
aux
teus les tems par la République. Nos Négocians
allarmés d'une conduite qui menace
leur commerce d'une ruine inévitable , viennent
d'adreffer une nouvelle requête
Etats Généraux ; la députation chargée de
la préfenter , a reclamé l'interceffion & l'appui
du Stathouder ; nous espérons qu'on fera de
nouvelles réquifitions à la Cour de Londres ,
& que l'on lui demandera juftice , de manière
qu'elle ne puiffe pas la refufer. Nous
apprenons que plufieurs nations étrangères.
voyant que notre pavillon ne peut plus leur
fervir pour tranfporter leurs marchandifes
ont réfolu de ne fréter à l'avenir que des
vaiffeaux Efpagnols & Portugais , de manière
que les nôtres qui fe trouvent dans leurs ports
feront contraints de revenir à vuide. Ce grief
n'eft pas le feul dont les fujets de la Répu
blique ont à fe plaindre ; les Anglois ne bleffent
pas feulement le droit des gens & les
traités les plus folemnels , ils outragent l'humanité
par les mauvais traitemens que leurs
corfaires font fubir aux équipages de nos
vaiffeaux . Selon une lettre de Cadix du 25
Septembre , un navire d'Amfterdam y étoit
arrivé ; le Pilote qui le commandoit dans ce
moment , rapporta que peu de tems après fon
départ , il rencontra dans le canal un corfaire
Anglois , qui , d'un coup de moufquet lâché
de fon bord fur le navire Hollandois , avoit
tué le Capitaine , & s'étoit enfuite éloigné ;
quelques jours après , il rencontra un autre
corfaire , auquel il fit rapport de la brutalité
du premier , & reçut pour réponse qu'en
qualité de plus proche héritier du Capitaine défunt
, il avoit droit à fa dépouille ; en conféquence
, le corfaire s'étoit faifi généralement
de tous les effets qui avoient appartenu
au Capitaine , avoit fait fa proie de plufieurs
autres qui ne lui avoient point appartenus « .
MERCURE
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l'Annonce & l'Analyſe des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ;
les Caufes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers , &c. &c .
25 Novembre 1778 .
A PARIS ,
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou ,
rue des Poitevins .
Avec Approbation & Brevet du Roi
TABL. E.
Société Royale de Médecinė
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PIÈCES
FUGITIVES.
Vers pour le Portrait
de
M. de Voltaire , 243 SCIENCES
ET ARTS.
AMadame
Chiavacci
244 Mémoirefur les Prifmes ,
AM. de Buffon , pour le &c. 302
jour defa naiffance, 245 Mufique de Chambre par
Penfées Diverfes du Docteur
Swift ,
Chanfon ,
J.J- Rouffeau , 308
ibid. Portr. de Crébillonfils 309
262 La mort de Turenne ,
Enigme & Logogryp. 263 Cours Publics ,
ib.
311
NOUVELLES ANNONCES LITTÉR . 3 12
LITTERAIRES . JOURNAL POLITIQUE.
Hiftoire Naturelle ,par M. Conftantinople ,
le Comte de Buffon, 264 Stockholm ,
Dictionnaire des Sciences Varfovie ,
morale , &c. 278 Vienne ,
Effai fur les avantages de Hambourg ,
l'exportation des grains , Ratisbonne ,
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Comédie Italienne, 299 Verfailles ,
ACADÉMIES .
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Académie des Sciences 300 Bruxelles ,
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J'AI
' AI lu , par ordre de Monfeigneur le Garde des
Sceaux , le Mercure de France , pour le 25 Novembre
Je n'y ai rien trouvé qui puide en empêcher l'impreffion.
A Paris , ce 24 Novembre 1778.
DE SANCY.
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT,
rue de la Harpe , près Saint-Côme.
MERCURE
DE FRANCE.
25
Novembre 1778.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
Pour le Portrait de M. DE VOLTAIRE
FAMEUX AMEUX dès fes plus jeunes ans ,
Son nom vivra dans tous les âges ;
Il a pour titre & pour garans ,
Ses Ennemis & fes Ouvrages.
(Par M. le réfident d'Alco ).
Lij
244 MERCURE
A Madame CHIAVAC CI.
EHH
quoi ! toujours cet attrait féducteur ,
Ce fon de voix fi tendre , fi flatteur ,
Et ce regard où fe peint la tendreffe !
Tout plaît en toi , tout féduit , intéreffe.
A Piſe , à Freſcati , Payſanne & Comteffe ,
Tu fais faire un amant de chaque Spectateur.
Oui , même quand tu peins une épouſe colère ,
On aime juſqu'à ta fureur :
Chacun voudroit être vainqueur
De tes emportemens , de ton humeur altière.
Belle Chiavacci , tes grâces , tes talens
Prêtent un charme heureux aux rôles que
Il n'en eft point où tu fois étrangère.
Ainfi du tendre Amour la féduifante mère
tu rends :
Se reconnoît toujours à fes traits enchanteurs ;
Dans les cieux , fur les eaux , à Paphos , ou Cythère ,
Vénus , Immortelle ou Bergère ,
Des humains & des Dieux enchaîne tous les coeurs.
Mais pourquoi chercher dans la fable :
Un menfonge brillant vaut-il la vérité ?
De celle dont l'Olympe admire la beauté ,
L'empire eft fabuleux : le tien eft véritable.
Plus heureux que les Dieux , nous poffédons ici ,
Des jeux & des plaifirs la riante Déeffe.
Si Vénus fut fon nom à Rome & dans la Grèce ,.
A Paris c'eft Chiavacci.
DE FRANCE. 245
A M. DE BUFFON , pour le jour de fa
Q
Naiffance.
U'IL foit béni , le jour qui vit naître Buffon :
Buffon fera , chez la race future ”,
Pour les amis du vrai , du beau , de la raiſon ,
Une époque de la Nature .
( Par M. Gueneau de Montbeillard. )
PENSÉES DIVERSES ,
TRADUITES DE L'ANGLOIS DU DOCTEUR SWIFT .
Le Traducteur fe croit obligé de faire remarquer
qu'il n'adopte pas toutes les Maximes
qu'on va lire , dont quelques-unes font
faites pour le pays où elles ont été écrites ;
& d'autres font l'expreffion de la mélancolie
mifantropique , à laquelle le Docteur Swift ,
quoique le méditeur plaifant de fonfiécle , fut
toute fa vie fujet , & qui fe montre furtout
dans la manière défavantageufe dont il juge
les femmes.
L'ESPRIT de faction eſt une folie générale
, dont le petit nombre profite.
Dans tout parti , faction , fecte , cabale ,
les plus ignorans font ceux qui montrent le
L iij
246 MERCURE
plus de violence. Une abeille n'eft pas un
animal plus actif qu'un fot en ces circonftances.
Les gens en place ont quelquefois
befoin de cette eſpèce d'outils. Peut-être en
elt-il d'un Etat comme d'une pendule , où il
fa quelque chofe de lourd pour aider &
régler les mouvemens des parties de la machine
les plus delicates & les plus utiles.
Em loyer avec le peuple des raifonnemens
fubtils , c'est entreprendre de couper
une pore avec un rafoir .
I'efprit & l'imagination ne font pas la
moitié auíli utiles que la fimple raiſon. Il y
a quarante hommes d'efprit contre un homme
de bon fens. Les premiers font une mon¬
noie qu'on ne trouve pas feulement à changer
contre des pièces d'or.
Le favoir eft comme le mercure , un des
remèdes les meilleurs & les plus puiffans.
dans les mains d'un habile homme , & le
plus funefté & le plus dangereux forſqu'il
eft appliqué par un ignorant .
Certaines parties de l'organiſation des
corps politiques font comme les pièces les
plus délicates d'une montre , dont le mou→
vement dépend de tant d'autres mouvemens,
qu'il en eft par cela même plus fujet à fe déranger.
Chaque homme a précifément autant de
vanité qu'il lui manque.de bon fens..
DE FRANCE. 247
La modeftie a un grand avantage qui fuffiroit
feul pour la rendre précieufe. Elle met
l'homme à fon aife ; au lieu que les prétentions
l'obligent à fe donner beaucoup de
peine pour paroître ce qu'il n'eft pas . Elle
prouve aux autres l'efprit qu'on a , & caché
le défaut de celui dont on manque ; car
comme la rougeur peut quelquefois faire
prendre une fille pour une honnête femme ,
la modeftie peut faire paffer pour homme
d'efprit celui qui ne l'eft pas.
Ce qu'il y a de plus avantageux pour nous
n'eft pas tant de n'avoir point fait de fautes
que de nous être corrigés de celles auxquelles
nous étions fujets . Il en eft des folies de
l'homme comme des mauvaiſes herbes qui ,
détruites & confumées fur le fol où elles ont
pris naiffance , l'améliorent & le rendent plus
fertile.
Nous pardonner à nous-mêmes les travers
que nous ne pouvons fouffrir dans les autres,
c'eft nous arroger le droit d'être fous tout
feuls.
Onne devroit jamais être honteux d'avouer
qu'on a eu tort ; car c'eft dire en d'autres ter
mes qu'on eft plus fage aujourd'hui qu'on ne
l'étoit hier.
Les paffions font comme des convulfions
qui nous donnent une force extraordinaire
pendant l'accès , pour nous laiffer plus foibles
après qu'il eft paffe.
Liv
248 MERCURE
Se mettre en colère , c'eft fe punir foimême
des fautes des autres .
Un brave homme infulté fe trouve tout
de fuite fupérieur à celui qui l'infulte , parce
qu'il peut pardonner.
Délivrer un malheureux de l'oppreffion ,
eft l'action la plus glorieufe dont l'homme
foit capable : c'eft en quelque manière remplir
les fonctions de Dieu & de la Providence.
La fuperftition eft le spleen de l'ame.
Les Athées font parade d'un faux courage
au milieu de leurs incertitudes & de Jeurs
craintes , comme les enfans chantent dans
les ténèbres pour fe diftraire de leur peur.
L'Athée n'eft qu'un fou quand il fe moque
de la religion ; mais l'hypocrite s'en joue
de fang-froid. Il trouve plus aifé de pratiquer
quelques exercices de piété , que de
faire une bonne action ; comme un débiteur
infolent qui iroit tous les jours caufer familièrement
avec fon créancier , fans jamais
lui payer la dette.
Cicéron dit de la guerre , qu'il faut la cone
duire en fe fouvenant toujours que fon but
eft la paix. On peut appliquer cette Maxime
à la difpute. Mais prefque toujours les dif
puteurs font comme les vrais chaffeurs, dont
tout le plaifir eft à la pourfuite du gibier ; &
ils ne s'embarraffent pas plus de la vérité que
DE FRANCE.
249
le chaffeur de manger le liévre qu'il court.
L'Écriture- Sainte , dans les difputes re-,
ligieufes , eft comme une place ouverte en
temps de guerre , dont les deux partis fe
mettent en poffeffion tour-à-tour . Chaque
fecte s'en fert pour établir fes opinions , &
l'abandonne enfuite à d'autres qui en font le
même ufage.
Ceux qui critiquent le plus les actions
d'autrui font comme des Architectes , qui
toujours hors de chez eux , occupés de conftruire
& de conferver les maifons des autres ,
laiffent tomber la leur en ruine.
Embraffer la pratique de la vertu dans un
âge avancé , c'eſt faire un facrifice à Dieu des
reftes du diable.
Quand nous fommes jeunes nous travaillons
comme des forçats à nous procurer ce
que nous croyons être les moyens de vivre
agréablement dans notre vieilleffe ; & devenus
vieux , nous nous appercevons qu'il
eft
trop tard
pour
vivre
comme
nous
l'avions
projeté.
Les hommes font fcandalifés fi l'on rit
de chofes qu'ils appellent férieufes. Je fuppofe
qu'on doive me couper la tête demain.
& qu'aujourd'hui on me parle de cela , je
puis fort bien rire en penfant à tout le
bruit que fait ma tête.
Le plus grand avantage que procure dans
Lv
250
MERCURE
le monde la réputation d'homme d'efprit,
eft le droit de faire impunément quelques
fottifes.
L'humanité nous enſeigne à ne pas méprifer
d'avantage un homme pour les défauts
de fon efprit , que pour ceux de fon corps,
lorfqu'ils font de nature à ne pouvoir être
corriges. Si cette vérité étoit bien fentie ,
nous ne ferions pas plus tentés de rire en
voyant un homme avec ce qu'on appelle
une mauvaiſe tête , qu'en lui voyant la tête
caffée.
II y a des gens d'efprit qu'on regarde
communément comme incapables d'affaires ,
& qui font au-deffus des affaires . Un cheval
vif & généreux peut porter un bât auffi
bien qu'un âne ; mais il eft trop bon pour
être employé ainfi .
Toutes les fois que je vois un homme
pauvre très - reconnoiffant , j'en conclus qu'il
feroit généreux s'il étoit riche..
Les ornemens de la Réthorique , dans
les Sermons & les Difcours férieux , font
comme les bleuets & les pavots dans les:
bleds , agréables à ceux qui voient les champs.
pour leur plaifir , & nuifibles à ceux qui
en doivent recueillir la moiffon..
Quand deux perfonnes fe font des politeffes
réciproques fur le choix de deux chofes
, il arrive prefque toujours que chacune
DE FRANCE.
251
a en partage celle qu'elle aime le moins.
Celui qui fait un menfonge ne fait pas
quelle grande tâche il fe donne ; car il fera
obligé d'en inventer vingt autres pour foutenir
le premier.
Donner un confeil n'eft fouvent que s'attribuer
le droit de dire foi-même une fottife
fous prétexte d'empêcher celui que l'on
confeille d'en faire une.
Il y a un faux bonheur comme de la
fauffe monnoie. Il paffe pendant quelque
temps pour vrai & fert dans quelques circonftances
de la vie , mais quand on l'effaie
à la pierre de touche , on découvre
Palliage , & on fent la perte qu'on a faite
en le pienant pour bon.
Les lâches font comme les mauvais chevaux
, qui ont précisément autant de vivacité
qu'il en faut pour être vicieux.
Quelques gens n'apprennent jamais rien ,
par la feule raifon qu'ils entendent tout
trop vite.
Celui qui étudie les hommes avec trop
de curiofité en eft fouvent puni , comme
celui qui veut voir de trop près le travail
des abeilles.
Un homme occupé d'affaires du monde
peut parler de Philofophie ; celui qui n'a
point d'affaires peut être Philofophe.
Lvj
252
MERCURE
Il y a quelques malheureux , cherchant
la folitude , qui femblent avoir quitté les
hommes, feulement commeEve quitte Adam
pour le trouver tête-à-tête avec le Diable.
Les chofes humaines font vaines ; elles
s'écoulent sans ceffe comme les eaux d'un
fleuve rapide , mais elles fe renouvellent
de même.
Je vois rarement un bel édifice ou tout
autre ouvrage de la vanité & de la magnificence
des hommes, que je ne penfe combien
c'eft peu de chofe pour fatisfaire l'ambi
tion & remplir les defirs d'une âme immortelle.
On n'eft jamais plus à fon aife que parmi
des gens de bon lens. Il faut prendre bien
plus de peine pour être admis & ſouffert
dans la mauyaife compagnie que dans la
bonne. Un fot a moins befoin que vous
employiez votre efprit à l'amufer , mais il
a une vanité plus grande & que vous satisfaites
plus difficilement. Ce n'eft pas une
tâche aifée que de le maintenir conftamment
content de lui -même & de vous.
Dans ce que bien des gens appellent la bonne
& la ma vaife compagnie , on n'entend
guères que les mêmes chofes ; & la feule
différence eft qu'on les entend dans une
chambre ou dans un falon , à une petite
table ou à une grande
à une grande , avec deux bougies
ou avec vingt.
DE FRANCE. 253
Les petits efprits font comme les bouteilles
à goulot étroit , qui font d'autant plus de
bruit lorfqu'on les vuide , qu'elles contiennent
moins de liqueur.
Beaucoup d'hommes font capables de
faire une action fage , un plus grand nombre
de faire une action adroite , & fort peu
d'en faire une généreuſe.
S'il eft raisonnable de douter de beaucoup
de chofes , il faut d'abord douter de l'autorité
de notre raifon , qui croit pouvoir prouyer
tout.
Acheter des livres pour n'en faire aucun
ufage , feulement parce qu'ils font d'un bon
Imprimeur , c'eft imiter un homme qui
achette des habits qui ne lui vont pas , parce
qu'ils font faits par un Tailleur célèbre.
C'eft une impoliteffe de mettre de l'efprit
dans la converfation avec un fot , comme
c'en eft une de parler entre fes dents. Il
s'offenfe de l'un & de l'autre par la même
raifon , c'eft-à-dire parce qu'il ne vous entend
pas.
Les mauvais critiques difent quelquefois
du mal des mauvais ouvrages , comme un
Charlatan décrie les remèdes d'un autre
Charlatan pour pouvoir vendre mieux les
fiens.
Laplupart des vieillards n'ont d'autre mé
rite que celui des anciennes chroniques
254
MERCURE
!
de raconter avec exactitude , mais très-ennuyeufement
les événemens des temps
palles.
Il me femble qu'il n'y a pas plus de
mérite à aimer une femme pour fa beauté ,
qu'à aimer un homme pour fa profpérité ,
fun & l'autre de ces avantages étant également
fujets à paffer.
En compofant un Ouvrage , il faut imiter
la Bergère qui veut faire une guirlande ,
choifir d'abord les plus belles fleurs , & les
difpofer de manière qu'elles fe prêtent l'une
à l'autre un nouvel éclat..
Comme un bel enfant déshonore un père
difforme , parce qu'il ne lui reffemble pas ;
de même une belle penfée dérobée rend le
plagiaire plus ridicule que les mauvaiſes
qui lui appartiennent. Lorfqu'un pauvre fe
montre revêtu de riches habits qu'il a volés
nous reconnoiffons tout de fuite qu'ils ne
lui appartiennent pas.
L'animal qu'on appelle homme trouve
dans le chemin de la vie , comme les autres
animaux , des piéges & du poifon , &
comme eux il eft pouffé par fes appétits
vers les objets qui font pour lui des caufes
de mort & de deftruction.
Les hommes les plus décififs font les plus
crédules , puifque ce font ceux qui ont le
plus de confiance en eux-mêmes , & qui ,
DE FRANCE. 255
prennent le plus de confeils du pire des
Hatteurs & du plus dangereux des ennemis ,
leur amour- propre.
Obtenez de vos ennemis de lire vos Ouvrages
, pour vous en faire appercevoir les
défauts ; car votre ami eft tellement un autre
vous-même que fes jugemens fe rapprocheront
trop des vôtres.
Les femmes traitent leurs amans comme
les cartes , avec lefquelles elles gagnent d'abord
tout ce qu'elles peuvent , qu'elles jettent
enfuite pour en demander de nouvelles
, & perdre avec celles - ci tout le gain
qu'elles avoient fait avec les premières.
Le mot d'honneur dans la bouche d'une
femme , comme le ferment de ne plus jouer
dans celle d'un joueur , n'eft jamais plus
fréquent que lorfqu'on a droit d'y croire
le moins.
Beaucoup de femmes reffemblent aux
énigmes qu'on comprend difficilement ; &
elles leur reffemblent encore en ce qu'elles
ne nous intéreffent plus lorfque nous les
avons devinées.
Un homme qui admire une belle femme
n'a pas plus de raifon de defirer d'être fon
mari , qu'Hercule n'en avoit de fouhaiter
d'être le dragon qui gardoit les pommes
d'or des Hefpérides.
Les époux , pour être fi étroitement unis ,
256 MERCURE
n'en font que plus difpofés à fe féparer ,
comme un noeud eft d'autant plus près de
rompre qu'il eft plus ferré.
Une famille n'eft que trop fouvent une
République d'ennemis mutuels , & ce que
nous appelons les liens de la parenté , le
principe de l'oppoſition des intérêts. Le fils
defire quelquefois la mort de fon père ,
le jeune frère celle de fon aîné , l'aîné envie
à fes foeurs leur part de la fucceffion . S'ils
fe marient , nouvelles divifions & nouvelles
haines. On doit s'attendre à tout cela ; &
cependant nous n'imaginons de confolation
& de bonheur qu'au fein d'une famille.
Les Auteurs en France parlent rarement
mal les uns des autres , à moins qu'ils
ne foient animés par quelque haine perfonnelle
. En Angleterre , ils parlent rarement
bien les uns des autres , à moins qu'ils
ne foient liés de quelque amitié.
Il ne manque à toutes les perfonnes rai
fonnables & défintéreffées , pour être de
la même Religion , que de converſer enfemble
un moment chaque jour.
Les hommes reconnoiffent les bienfaits ,
préciſement au même degré qu'ils reffentent
les injures.
Plus on vit , & plus on fe convainc qu'il
eft raifonnable d'aimer Dieu , & de hair
DE FRANCE. 257
l'homme , en proportion de ce que nous
les connoiffons l'un & l'autre.
Le caractère qu'on appelle communément
aimable dans la fociété , eft un compofé de
politeffe & de fauffeté.
Un moyen court & certain d'acquérir
la réputation d'homme raifonnable & fage ,
eft d'être toujours de l'avis de ceux qui vous
font connoître leur opinion.
Ce que l'on appelle vertu dans les femmes
eft très-différent de ce qu'on nomme ainfi
dans les hommes ; de forte qu'une femme
eftimable pourroit ne faire qu'un homme
très- plat.
Il y a des gens qu'on vante pour une efpèce
de belle humeur etourdie & bruyante
qui n'eft pas plus un mérite que l'ivreffe
n'en eft un.
Les gens qui vous tourmentent fans ceffe
pour obtenir de vous mille petits ſervices ,
font ceux qui méritent le moins qu'on leur
en rende aucun.
Nous nous étonnons quelquefois de l'or
gueil de gens qui ont fait les plus grandes
baffeffes , faute de penfer que ce que nous
appelons orgueil eft fouvent formé du fouvenir
des baffeffes . qu'on a faites , & de la
crainte que les autres ne s'en fouviennent.
Une excuſe préméditée eft pire & plus
258 MERCURE
dangereufe qu'un menfonge ; car s'eft un
menfonge gardé ( foutenu d'une garde ).
On crie fouvent contre l'ingratitude des
hommes , lorfqu'il ne faudroit fe plaindre
que de leur vanite. Il n'y que des ames
vraiment baffes & mechantes qui foient capables
d'une ingratitude directe & refléchie ;
mais prefque tout le monde eft difpofé à
penfer qu'il a fait plus de bien à un autre
que celui- ci n'en mérite , tandis que l'obligé
penfe qu'il méritoit beaucoup plus qu'on n'a
fait pour lui.
Je n'ai jamais connu perfonne qui ne fût
capable de fupporter , en parfait Chrétien ,
les infortunes d'autrui.
Les femmes aiment mieux les Tragédies
que les Comédies , peut -être parce que dans
la Tragédie , on fait d'elles des divinités ,
& dans la Comédie , on relève leurs défauts
& leurs ridicules.
La réputation d'avarice s'acquiert plus
fouvent par la négligence ou la mauvaiſe
grâce dans de petites chofes, que par le refus
de faire quelque dépenfe dans des occafions
importantes. Souvent il n'en eût coûté à un
* LAuteur femble faire ici allufion aux jeux
dans lefquels on foutient une carte par une autre
qu'on appelle garde.
DE FRANCE.. 259
homme que quelques guinées par an pour
être à l'abri de tout reproche d'avarice .
Il y a des gens dont l'efprit reffemble à
une fanterne fourde qui ne fert qu'à guider
celui qui la porte .
ནཱ
Souvent il arrive que les gens les plus
honnêtes , font ceux dont la réputation eft
dechirée avec le plus d'acharnement , comme
les fruits les meilleurs font ceux que les
oifeaux ont becquetés davantage .
L'affluence des citoyens d'un pays à la
capitale , eft comme le reflux du fang vers
le coeur , un fimptôme du danger où fe trouve
la Conftitution.
.
Nous nous étonnerions moins de voir
rechercher la mauvaiſe compagnie , fi nous
penfions que beaucoup de Maitres de maiſon
veulent plutôt des gens qui les écoutent
que des gens qui leur parlent.
L'amufement eft le bonheur des hommes
qui font incapables de penfer,
Ne retardez jamais votre dîner pour un
Eccléfiaftique qui doit faire une viſite avant
d'arriver chez vous ; car il fe croira toujours
obligé de refter à la table de l'homme plus
confidérable que vous , qui l'invitera,
Un homme content eft comme un bon
joueur de paume qui ne fe tourmente point
à courir après la balle , & qui attend qu'elle
vienne à lui.
260 MERCURE..
Deux chofes font également inexplicables
à notre raiſon , la fageffe de Dieu & la folie
de l'homme.
Beaucoup de gens prévenus de bonne
heure contre le genre humain par de mauvaifes
maximes qu'ils ont adoptées , ne cherchent
point à former des liaiſons d'amitié ;
& en ne voulant qu'éviter les inconvéniens
de la fauffe , ils fe privent des avantages de la
vraie. Ils commencent la carrière de la vie
avec la défiance & l'artifice , que les autres
hommes n'ont qu'après avoir été ſouvent
trompés .
Jamais une femme ne hait un homme ,
parce qu'il lui a montré de l'amour ; mais il
y en a beaucoup qui vous haïffent , parce
que vous leur avez montré trop d'amitié.
L'oeil du critique eft fouvent un microfcope
qui découvre dans un objet des détails
imperceptibles , un grain , un atôme , mais
fans jamais comparer les parties , fans embraffer
l'enſemble & fans comprendre l'harmonie
du tout.
Un Roi n'eft peut-être , en Angleterre ,
qu'un inftrument , un fantôme , fervant à
effrayer nos ennemis & affurer nos propriétés
; mais c'eft affez. Un épouvantail
placé au milieu d'un champ défend la moiffon.
Les chofes les plus grandes & les , plus
dignes d'admiration qu'on puifle faire pour
DE FRANCE. -261
le bien public , ne font pas celles qui de-
*mandent les plus grands talens ; mais la
plus grande honnêteté. Pour être un bon
Roi il fuffit donc d'être honnête homme
& bien confeillé.
Malgré les plaintes fi communes de la corruption
des gens en place , je n'ai point
connu de Miniftres de quelque talent , qui
ne fuffent meilleurs que leurs Subalternes.
Leur bon fens & leurs lumières les éloignent
de cent friponneries communes , &
quand ils deviennent tout à fait corrompus ,
c'eft plus généralement l'effet de leur fituation
que celui d'une pente naturelle au mal.
Quelque chofe qu'on dife des inconvéniens
d'avoir un premier Miniftre , ils ne
peuvent être confidérables dans un gouvernement
abfolu & héréditaire , car il eft
difficile qu'un Miniftre ne vaille pas un
Roi né.
Un homme qui va paffer l'eau eft environné
d'une foule nombreuſe. Les bateliers
s'empreffent autour de lui , chacun lui fait
des offres de fervices , tout le mouvement
qui fe fait au rivage femble être pour lui ;
mais fort-t-il du bateau , perfonne ne l'aborde,
perfonne ne le remarque , on ne l'apperçoit
pas. C'eft la peinture d'un Miniftre
lorfqu'il arrive en place & lorfqu'il en fort.
( Par M. L. A. M. )
262 MERCURE
"
CHANSON ,
Sur l'Air : Trifte Raifon.
Ou 1 , dès long-temps j'ai percé le myſtère ]
Que dans ton coeur tu croyois renfermer ;
Toujours , toujours tu préféras , Glycère ,
L'orgueil de plaire à la douceur d'aimer.
TOUJOURS auffi ma vengeance fut prête ,
Et nous marchions tous deux à pas compté ;
Quand tes beaux yeux faifoient une conquête ,
Je te faifois une infidélité.
Si je voyois , à ta fauffe tendreſſe ,
Que fans amour tu voulois m'enflâmer ,
Tout fut payé ; car tu voulois fans ceffe
Plaire partout , & moi partout aimer.
ADIEU , Glycère , ah ! fi tu me regrettes ,
Tu vas changer en plaifirs mes tourmens ;
C'eft tous exprès pour punir les coquettes ,
Qu'amour a fait les volages amans.
( Par M. Imbert. )
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'énigme eft Violette ; celui du
Logogryphe eft Aigle, où le trouvent aîle ,
ail, lie, agile, g. a. l.
DE FRANCE. 263
ENIGM E.
JE fuis habitante des - bois ;
Toujours tendre , toujours fidèle ;
Que ne fuis-je donc le modèle
De tous ceux que l'hymen engage fous fes loix !
Sur ma tête il eft vrai que je porte un plumage ,
Mais en amour je ne fuis point volage ;
Auffi-tôt que mon coeur d'un époux a fait choix ,
Je me donne à lui fans
partage .
Qu'un accident fatal vienne à nous féparer ,
De mes accens plaintifs les échos retentiſſent ;
La perte d'un mari ne peut trop
fe pleurer.
Ce n'eſt pas fur ce ton que les veuves gémiffent.
Que dis-je ? Il me fied mal de donner des leçons ,
Car on pourroit me brûler la cervelle
Pour me payer de mes triftes chanfons.
Adieu , mon cher Lecteur , je fuis à tire -d'aîle .
LOGOGRYPHE.
TOUJOUUR S.fuivi d'une heure ou d'une fête,
Je plais aux uns , je romps latête
A quelques autres ; cependant
J'amufe plus communément.
J'habite les hauts lieux , & j'ai plus d'un langage .
Bien rarement on me voit au village ;
264
MERCURE
Mais j'y fuis maintefois dans le fens figuré.
Lecteur , ne m'as-tu pas encore pénétré ?
J'offre une particule utile ;
Le nom d'un brave Chevalier ;
Celui d'un animal & d'une grande ville ;
Celui du fombre nautonnier;
Ton Souverain ; la Souveraine
De ceux qui n'ont ni Roi ni Reine ;
A tout chanteur François un défaut reproché .,
Eh bien ! à ton efprit & fuisje toujours caché ?
Et , pour mieux me faire comprendre ,
Faut-il fur certain pont que je me faſſe entendre ?
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Hiftoire naturelle , générale & particulière ,
fervant de fuite à l'Hiftoire naturelle de
l'homme , par M. le Comte de Buffon ,
tomes X & XI de la nouvelle édition ,
in 12. Ces volumes forment les tomes 7
& 8 des Supplémens. A Paris , chez
Panckoucke , Hôtel de Thou , rue des
Poitevins.
PLUS M. de Buffon avance dans fa longue
& brillante carrière , plus il femble digne
d'être le Confident & l'Hiftorien de la
nature. Quelle majefté dans fes tableaux !
Quelle
DE FRANCE. 265.
Quelle profondeur dans fes vues ! Quelle
harmonie entre cette multitude d'objets
qu'il met en fcène fous les yeux du lecteur !
La pensée , le ftyle & le fentiment de cet
Ecrivain fublime , offrent par - tout l'augufte
empreinte de l'antiquité ; on croit entendre
Ariftote & Platon , Lucrèce & Pline ; toujours
il fait fe placer à la hauteur des merveilles
dont il nous trace la peinture . Les deux
volumes qu'il vient de publier , renferment
des additions & des correctifs néceffaires à
fon Hiftoire naturelle de l'homme. Les variétés
dans l'efpèce & la réproduction , dans
le développement des facultés intellectuelles
& phyfiques , dans les formes & la couleur
, dans la ftature , tantôt nine * & tantôt
coloffale de ce Roi des animaux , dépen
dent néceffairement de l'expérience , qui
ne s'acquiert qu'à la longue , & du récit
des voyageurs , qui , trop fouvent font
trompeurs ou trompés . M. de Buffon ajoute
aux articles de fa première édition , qui
fe trouvent incomplets ; il en corrige
d'autres qui manquoient d'exactitude , &
avoue les erreurs avec un ton de candeur
qui doit lui mériter la confiance du Public
à l'égard des autres chofes qu'il établit ,
Un grand nombre d'Ecrivains fe fervent de
mot Naine . Ces fortes de richeffes , qui n'enrichif
fent point une langue , devroient en être profcrites.
25 Novembre 1778.
M
266 MERCURE ,
& qui font d'une beaucoup plus grande
importance.
*
Son Arithmétique morale & fes Tables
de probabilités fur la durée de la vie humaine
, fuppofent un travail immenfe ,
de vaſtes connoiffances en mathématiques ,
& un génie tel que celui de Newton , capable
à la fois & d'embraffer l'Univers ,
& de defcendre dans les plus minutieux
détails de l'analyfe & du calcul . Quelque
arides que foient ces détails , ils deviennent
intéreffans fous le pinceau magique
de ce grand Philofophe.
Avec quel art il a fu préfenter fes idées
fur le mouvement , fur les propriétés effentielles
de la matière , fur l'âge & la formation
des planètes , fur les caufes finales
& les générations fpontanées , fur les nuances
qui caractérisent les différentes maſſes
d'êtres vivans , ou fenfibles , ou bruts qui
couvrent la furface du globe : de ce globe
où nous errons en aveugles , tantôt gaidés
par l'efpérance , tantôt égarés par la crainte ,
affaillis à chaque inftant par les phantômes
* Quoique le XI volume de cette nouvelle
production renferme les chofes les plus dignes de
fixer les regards , cependant nous n'effayerons point
de les analyfer , parce que ces obfervations , comme
en avertit l'Auteur , ont befoin d'une profonde connoiffance
de la Nature , & d'un dépouillement entier
de tout préjugé pour être adoptées , même pour être
fenties.
DE FRANCE 267
de l'ignorance & de la fuperftition , invocant
par tout la vérité , & ne voulant
jamais roinpre avec l'erreur ; toujours
trompés , toujours malheureux , & trop
fouvent dignes de l'être par les moyens
que nous choififfons pour arriver au bonheur
!
M. de Buffon a très - bien fenti que l'homme
fera conſtamment la victime de fes préjugés
, & qu'il ne pourra fecouer le joug
des opinions reçues , tant qu'il ne remontera
point aux caufes premières de fes
erreurs. Il fera même impoffible de lui
faire adopter les vérités phyfiques d'un
certain ordre , fans une grande réforme
dans la méthode ordinaire de raifonner.
Auffi l'Auteur s'attache- t- il à perfectionner
les notions primitives de la
Logique , ces principes élémentaires , fans
lefquels on ne fait que des faux pas dans
toutes les Sciences. « Il y a , felon lui ,
» des vérités de différens genres , des certitudes
de différens ordres , des proba-
» bilités de différens degrés .... Il y a une diftance
prodigieufe entre la certitude phyfique
& l'efpèce de certitude qu'on peut
» déduire des analogies .... La certitude
» morale femble tenir le milieu entre la
» certitude phyfique & le doute. Ce mi-
» lieu n'eft pas un point , mais une ligne "
» très - étendue par exemple , qu'un té-
» moin , que je fuppofe de bon fens , me
dife qu'il vient de naître un enfant dans
n
29
Mij
268
MERCURE
»cette Ville , je le croirai fans en être
» abfolument certain ; s'il me dit que cet
» enfant eft né avec deux têtes , je le croirai
encore , mais plus foiblement , parce que
» ce fait a moins d'analogie avec les chofes
» connues. S'il ajoute que le même enfant
» a fix bras & huit jambes , j'aurai bien
» de la peine à le croire , parce qu'un
» monftre auffi extraordinaire , fans être
» abfolument impoffible , me paroît fort
éloigné des chofes communes. La force
» d'un raiſonnement analogique eft donc
proportionnelle à l'analogie elle - même',
c'est - à- dire , au nombre des rapports avec
» les chofes connues. »
33
ود
"
Pour fimplifier le calcul des probabilités
morales , & parvenir à former une
certitude du même ordre , qu'on puiffe
enfin comparer à la certitude phyfique ,
M. de Buffon a conçu un moyen trèsingénieux
j'ai pensé , dit-il , que de
: «
» toutes les probabilités morales poffibles ,
» celle qui affecte le plus l'homme en
général , c'eft la crainte de la mort ;
» j'ai fenti dès- lors que toute crainte ou
» toute efpérance dont la probabilité feroit.
» égale à celle qui produit la crainte de
» la mort , peut , dans le moral , être prife
» pour l'unité à laquelle on doit rapporter
» la meſure des autres craintes .... Je cherche
» donc quelle eft réellement la proba-
» bilité qu'un homme qui fe porte bien ,
& qui par conféquent n'a nulle crainte
و ر
DE FRANCE. 269
"
» de la mort , meure néanmoins dans les
» vingt-quatre heures. En confultant les ta-
» bles de mortalités , je vois qu'on en peut
» déduire qu'il n'y a que dix mille cent-
» quatre - vingt- neuf à patier contre un ;
» qu'un homme de cinquante fix ans vivra
plus d'un jour. Or , comine , un homme
» de cet âge , où la raifon a acquis toute
» fa maturité , & l'expérience toure fa
force , n'a néanmoins aucune crainte de
la mort dans les vingt- quatre heures ,
quoiqu'il n'y ait que dix mille centquatre
- vingt-neuf à parier contre un qu'il
» ne mourra pas dans ce court intervalle de
» temps ; j'en conclus que toute probabilité
égale ou plus petite , doit être regardée
» comme nulle , & que toute crainte ou
» toute efpérance qui fe trouve au deſſous
» de dix mille , ne doit ni nous affecter ,
» ni nous occuper un feul inftant le coeur
» ou la tête. »
وو
93
»
"
L'Auteur voulant développer les probabilités
& la certitude phyfique , fuppofe
un homme qui n'ait jamais rien vu ,
rien entendu , & il fe demande « comment
» la croyance & le doute s'établiroient
» dans fon efprit. Suppofons le frappé ,
» pour la première fois par l'afpect du
» foleil ; il le voit briller au haut des
·
Cieux , enfuite décliner , & enfin dif-
» paroître ; qu'en peut- il conclure ? rien ,
» fi non qu'il a vu le foleil , qu'il l'a vu
» fuivre une certaine route , & qu'il ne
M iij
270 MERCURE
39
» le voit plus. Mais cet aftre reparoît &
» difparoît encore le lendemain ; cette fe-
» conde vifion eft une première expé-
» rience , qui doit produire en lui l'efpé-
» rance de revoir le foleil , & il commence
» à croire qu'il pourroit revenir ; cepen-
» dant il en doute beaucoup. Le foleil
» reparoft de nouveau , cette troifiéme
» vifion fait une feconde expérience qui
» diminue le doute autant qu'elle augmente
»la probabilité d'un troisième retour. Une
» troisieme expérience l'augmente au point
qu'il ne doute plus guère que le foleil
>>>ne revienne une quatrième fois. Enfin ,
quand il aura vu cet aftre paroître &
difparoître régulièrement dix , vingt ,
» cent fois de fuite , il croira être certain
» qu'il le verra toujours paroître , difpa-
» roître & fe mouvoir toujours de la même
façon . Plus il aura d'obſervations fem-
» blables , plus la certitude de voir le foleil
fe lever le lendemain fera grande . Chaque
» obfervation , c'eſt à- dire , chaque jour ,
produit une probabilité , & la fomme de
»ces probabilités réunies , dès qu'elle eft
» très-grande , donne la certitude Phyfique.
» L'on pourra donc toujours exprimer cette
» certitude par les nombres , en datant de
»l'origine du tems de notre expérience ,
» & il en fera de même de tous les autres
» effets de la nature. Par exemple , fi l'on
» veut réduire ici l'ancienneté du Monde
» & de notre expérience à fix mille aus ,
"
DE FRANCE. 271
» le foleil ne s'eft levé pour nous que deux
» millions cent- quatre- vingt- dixmille fois :
» & comme , à dater du fecond jour qu'il
s'eft levé , les probabilités de fe lever
» le lendemain augmentent comme la
»fuite 1 , 2 , 3 , 4 , 8 , 16 , 32 , 64.... ou
21 on aura ( lorfque dans la fuite
» naturelle des nombres n eſt égale à
» 2,190,000) on aura dis-je , 212 3 , 189,999
» ce qui eft déjà un nombre fi prodigieux ,
» que nous ne pouvons nous en former
» une idée ; & c'eft par cette raison qu'on
I
>
2,
›
doit regarder la certitude phyfique comme
compofée d'une immenfité de probabi-
» lités , puifqu'en reculant la date de la
» création fenlement de deux milliers
d'années , cette immenfité de probabi-
»lités devient 22,000 fois plus que 21899,99.
De-ià , M. de Buffon conclur " que la
» certitude phyfique eft à la certitude morale
comme 2 218,999 eft à 10,000
& que
» toutes les fois qu'un effet dont nous
» ignorons abfolument la cauſe , arrive
» treize ou quatorze fois de fuite , nous
» fommes moralement certains qu'il arrivera
encore de même une quinzième
fois ; car 2 13 8,192 ; & 24 — 16,384;
» & par conféquent lorfque cet effet eft
» arrivé treize fois , il y a huit mille centquatre-
vingt- douze à parier contre ún
» qu'il arrivera une quatorzième fois ; &
lorfqu'il eft arrivé quatorze fois , il y a
» feize mille trois cent quatre-vingt-quatre á
»
39
>
Miv
272 MERCURE
» parier contre un , qu'il arrivera de même
une quinzième fois , ce qui eft une pro-
» babilité plus grande que celle de dix mille
» contre un , c'eft- à- dire , plus grande que
»la probabilité quifait la certitude morale. »
"
On voit par - là , combien notre ame
devroit adhérer plus fortement aux vérités
phyfiques qu'aux vérités morales , puifque
les fimples probabilités de l'un de ces or
dres , font infiniment fupérieures à la certitude
de l'autre . Aufli M. de Buffon croit- il
qu'une raifon pour être , c'est d'avoir été , &
que ne devant juger de l'avenir que par
la vue du palle , dès qu'une chofe a toujours
été ou s'eft toujours faite de la même façon ,
nous devons être affurés qu'elle fera ou fe
fera toujours. Mais pour tranquillifer ceux
que de pareils réfultats pourroient effaroucher
, il ajoute que par toujours , on
doit entendre un très-long tems.
L'Auteur applique aux jeux de hafard
fon Arithmétique morale. « Je ne parle
» point de ces jeux inventés par l'artifice,
& fupputés par l'avarice , où le hafard
perd une partie de fes droits , où la
fortune ne peut jamais balancer , parce
qu'elle eft invinciblement entraînée &
» toujours contrainte à pencher d'un côté ;
» je veux dire tous ces jeux où les hafards ,
inégalement répartis , offrent un gain
» aufli affuré que mal-honnête à l'un , &
» ne laiffent à l'autre qu'une perte fûre &
» honteufe , comme au Pharaon , où le
و د
DE FRANCE. 273
39
"
Banquier n'eft qu'un fripon avoué , &
le Ponte une dupe dont on eft convenu
» de ne pas fe moquer. C'eft au jeu en géné-
» ral , au jeu le plus égal , & par confé-
» quent le plus honnête , que je trouve une
» effence vicieuſe .
ود
"
ןכ
"
» Prenons deux hommes de fortune égale,
qui , par exemple , ayent chacun cent
» mille livres de bien ; & fuppofons que
» ces deux hommes jouent en un ou plnhieurs
coups de dez , cinquante mille
livres , c'est- à - dire , la moitié de leur
» bien , il eft certain que celui qui gagne
» n'augmente fon bien que d'un tiers , &
» que celui qui perd diminue le fien de
» moitié. La perte. eft donc d'une fixième
partie plus grande que le gain ; car il-y
» a certe différence entre le tiers & la
» moitié : donc la convention eft nuifible
tous deux , & par conféquent effentiellement
vicieufe ... Si ces deux hom-
» mes s'avifoient de jouer tout leur bien
» quel feroit l'effet de cette convention ?
L'un ne feroit que doubler fa fortune ,
» & l'autre réduiroit la fienne à zéro. Or ,
quelle proportion y a-t il entre la perte
» & le gain ? La même qu'entre tout &
rien ; le gain de l'un n'eft qu'égal à une
fomme affez modique , & la perte de
l'autre eft numériquement infinie , &
» moralement fi grande , que le travail de
» toute fa vie ne fuffiroit peut- être pas pour
regagner fon bien. »
ور
ود
"9
""
39
M v
MERCURE
2711 feroit à defirer que l'ouvrage de M.
de Buffon pût tomber entre les mains de
cette innombrable multitude de fpéculateurs
, qui, chaque jour , fe précipitent en
aveugles dans le piège groffier des Loteries.
Ils y verroient combien leur logique eft
vicieuſe , & combien tout homme fenfé
doit rougir lorfqu'il fe laiffe entraîner par
les calculs invraisemblables & même abfurdes
qu'on leur fait adopter. Ceux qui
paffent pour les plus habiles calculateurs ,
font préciſement ceux qui combinent de la
manière la plus défavantageufe pour leurs
intérêts. Ils fuppofent toujours que la balance
des hafards eft dans une égalité parfaite
; fuppofition démentiepar l'expérience,
& même par une efpèce d'impoflibilité phyfique.
" Dans une Loterie qui fe tire tous
les quinze jours , & dont on publie les
numéros gagnans , fi l'onobferve ceux
qui ont le plus fouvent gagné pendant
un an , deux ans , trois ans de fuite ,
» on peut en déduire avec raifon que ces
> mêmes numéros gagneront encore plus
»fouvent que les autres ; car , de quelque
» manière qu'on puiffe varier les mouve-
و ر
ور
mens & la pofition des inftrumens
» du fort , il eft impoffible de les rendre
» affez parfaits pour maintenir l'égalité ab-
» folue du hafard. Il y a une routine à
»» faire , à placer , à mêler les billets , laquelle ,
» dans le fein même de la confufion , pro-
» duit un certain ordre , & fait que certains
و د
DE FRANCE. 275
» billets doivent fortir plus fouvent que
>> les autres .
و د
» Je fuppofe , continue M. de Buffon
» qu'avant de jouer au Paffe-dix , l'un des
» joueurs fut affez fin , ou , pour mieux dire ,
» affez fripon pour avoir jeté d'avance mille
» fois les trois dez dont on doit fe fervir,
» & avoir reconnu que dans ces mille
épreuves , il y en a fix cents qui ont paſſe
dix , il aura dès - lors un très-grand avantage
contre fon adverfaire , en pariant de
paffer , puifque par l'expérience , la pro-
» babilité de paffer dix avec ces mêmes dez ,
fera à la probabilité de ne pas paffer dix ,
» comme fix cents eft à quatre cents , ou
» comme trois eft à deux. Cette différence ,
» qui provient de l'imperfection des inftru-
» mens , peut donc être reconnue par l'obfer-
» vation , & c'eft pour cette raifon que les
» joueurs changent de dez & de cartes
lorfque la fortune leur eft contraire.
22
ל כ
•
"
Mais il faut lire ces obfervations dans
leur enſemble , & l'on fe convaincra qu'à
chaque inftant la fortune du jeu marche à
un but certain , qui eft la ruine de ceux
qui la tentent ; que cette fortune eſt une
fuite de hafards inégaux , une chaîne
fatale dont le prolongement amène néceffairement
le malheur ; qu'indépendamment
du dur tribut des cartes , & du tribut
encore plus dur qu'on paye à la friponnerie
de quelques adverfaires , on paffe fa vie
à faire des conventions ruineufes , & que
M vj
276 MERCURE
le jeu , par la nature même , eft un contrat
vicieux jufques dans fon principe , un contrat
nuifible aux particuliers en général , & par
confequent contraire au bien de toute la
fociété. La Théorie de M. de Buffon n'eft
point un difcours de morale vague ; ce font ,
comme il l'annonce lui-même , des vérités
précifes de métaphyfique qu'il foumet au
calcul , ou plutôt à la force de la raifon,
des vérités qu'il démontre mathématiquement
à tous ceux qui ont l'efprit affez net , &
l'imagination allez forte pour combiner fans
géométrie , & calculer fans algebre.
L'Auteur applique auffi le calcul à la durée
de la vie humaine , à la population , à la
fécondité des femmes dans les villes & dans
les campagnes , & il démontre par des faits
inconteftables , que la population tient à
F'abondance & à la facilité de fe procurer
des fubfiftances ... Que les mois les plus
heureux pour la fécondation des femmes , font
Juin , Juillet & Août ... Que les mois dans
lefquels il meurt le plus de monde , font
Mars , Avril & Mai ….. Qu'il naît à Paris
plus de garçons que de filles , & qu'il y
meurt plus d'hommes que de femmes ...
Que chaque mariage donne environ quatre
enfans à Paris , & fix en Province ... Qu'il
meurt plus de femmes dans les campagnes
que dans les grandes villes, parce qu'à la
campagne elles travaillent autant que les
hommes, & fouvent plus , à proportion
de leurs forces ; parce que d'ailleurs, pro
DE FRANCE. 277
duifant beaucoup plus d'enfans , elles font
plus épuifees , & courent plus fouvent les
rifques des couches. Il prouve qu'à Paris ,
le nombre des enfans trouvés fait à peuprès
le tiers du total des naiffances de cette
ville ... Qu'à Londres on a befoin de recruter
plus de moitié du nombre des naiffances
, au lieu qu'à Paris le nombre des
naiffances eft fuffifant pour y maintenir la
même population à un foixante-quinzième
près.... Que le nombre des morts, eft plus
grand à Paris qu'à Londres , depuis l'âge de
deux ans jufqu'à vingt ; enfuite plus petit
à Paris qu'à Londres , depuis vingt ans
jufqu'à cinquante ; qu'il eft à peu-près égal
depuis cinquante jufqu'à foixante , mais
qu'il devient beaucoup plus grand dans l'une
que dans l'autre de ces villes , depuis foixante
ans jufqu'à la fin de la vie ; en forte
que la vieilleffe paroît avoir un tiers deplus
de faveur à Paris qu'à Londres .
C
En calculant la durée de la vie des hommes
, M. de Buffon s'attache à les ramener
à leur véritable deſtination , à préſerver l'enfance
de tous nos ufages barbares , à raffermir
la vieilleffe contre les preffentimens de la
mort ; enfin , à nous, infpirer un dégoût
falutaire pour toutes les occupations qui
tendent à la perte du temps. Ses moyens
font naturels ; fes idées toujours faines ; fes
raifonnements faciles à comprendre ; fes
maximes faites pour entraîner les bons efprits
, & fa Philofophie dirigée conftamment
278
MERCURE
vers le bien général. Par les fimples défini→
tions de la ligne droite & de la ligne courbe ,
il démontre qu'il eft impoffible de découvrir
jamais la quadrature du cercle ; & à cette
occaſion , il cite un homme qui depuis vingt
ans eft connu par les plus grandes entrepriſes
de Librairie , & qui a fu mériter également
, & la confiance du Public , & la
confidération des Gens de Lettres : M.
» Panckoucke , Libraire de Paris , homme
» de Lettres très-eftimable & très -inftruit , a
» publié dans le Journal des Savans du mois
» de Décembre 1765 , un Mémoire fur cette
» queſtion , où il donne des preuves démonf→
» tratives de l'impoffibilité de la quadrature
» du cercle ». M. de Buffon fe faitun devoir
de citer pareillement tous ceux qui lui ont
communiqué des lumières relatives à fon
Ouvrage. ( Par M. L. A. R. )
Dictionnaire Univerfel des Sciences Morale ,
Économique , Politique & Diplomatique
ou Bibliothèque de l'Homme d'État & du
Citoyen , mis en ordre , & publié par
M Robinet , Cenfeur Royal ; Tome
IVe in-4°. A Londres , chez les Libraires
Affociés , & fe trouve à Paris chez l'Editear
, rue Saint Dominique , près la rue
d'Enfer.
Ce quatrième Volume de ce grand Ou
vrage , n'eft pas moins intéreffant que
les précédens , par l'importance des objets
qui y font traités , les vues utiles que préDE
FRANCE. 279
fentent plufieurs articles , & les analyfes
d'excellens Ouvrages politiques qu'il contient.
L'article Angleterre , fur- tout , nous
a paru compofé avec autant de précifion
que d'exactitude & de difcernement. Il
peut fuppléer à une bibliothèque- entière
qu'il faudroit parcourir pour trouver autant
de raifonnemens folides , de vues profondes
, d'obfervations judicieufes , & de
réflexions fenfibles que l'on en a raffemblé
ici fur la Conftitution du Gouvernement
Britannique ; fes intérêts politiques , tant
au- dedans qu'au- dehors ; cette précieuſe
liberté dont l'Anglois eft fi enthouſiaſte , &
dont il ufe fi mal le droit public d'Angleterre
; fon Code Civil , Criminel & Eccléfiaftique
; l'état de fon agriculture , fes
finances , fes revenus , impôts , dette nationale
, fonds publics , & c .
Ce Volume commence par un Tableau
rapide des négociations de Michel Amelot ,
Marquis de Gournai , Ambaffadeur de
France dans différentes Cours de l'Europe.
"
" Louis XIV , dit M. de Sacy , Auteur de
» cet Article , reconnut dans Michel Amelot
de Gournai , une pénétration pro-
» fonde & rapide ; la vafte connoiffance
» des droits des Nations , & des refforts
» des Gouvernemens , la fcience du coeur
» humain , ( la plus difficile de toutes ) ;
» cette nobleffe de caractère , qui diftingue
» l'obfervateur de l'efpion , le politique
» de l'intrigant ; ce coup d'oeil jufte , qui
280 "MERCURE '
"
מ
prévoit les événemens , le courage qui
» leur réfiſte , la préſence d'efprit qui les
répare ; enfin cet amour de la Patrie ,
» qui , fous un ciel étranger , la rend en-
» core préfente aux yeux du Citoyen : qua-
» lités qui conftituent l'Ambaffadeur beau-
» coup ´mieux que le titre dont il eft re-
" vêtu „
و د
Le Marquis de Gournai fut d'abord envoyé
en Ambaffade à Venife ; on peut
juger des difficultés qui rendoient ce Miniftère
épineux , par le Tableau politique
de la République de Venife . « Un Confeil
» de Rois qui fe défient & des étrangers
» & d'eux-mêmes ; une République que la
» crainte fonda dans des fiécles barbares ,
» que la crainte conferve dans des fiécles
» éclairés ; qui ne doit fa grandeur qu'aux
petites précautions multipliées ; qui voit
» d'un même oeil fes alliés , fes ennemis ,
» fes fujets , & qui ſe tient en garde contre
» tous ; un Etat libre , dont le Chef eft pri-
» fonnier dans fon palais ; un Gouverne-
» ment, de toute part enveloppé des voiles
» du mystère , qui ftatue contre l'indifcrétion
des Chefs , des peines fi rigoureufes,
» que la faute & le châtiment font tous
» deux fans exemple ; une ville , dont
» une moitié eft occupée à furveiller l'austre
; où l'art de diffimuler eſt une partie
» de l'éducation ; où les enfans favent ſe
»
taire comme ailleurs les vieillards . Telle
» eft la puiſſance dont Amelot devoit étuDE
FRANCE. 281
·"" dier les refforts & les vues. Ailleurs ,
» quiconque n'a pas affez de génie pour
deviner les fecrets , peut avoir allez de
richeffes pour les acheter ; à Veniſe ,
» d'ailleurs fi corrompue , tout fe vendoit ,
» excepté le fecret de la République » .
ל כ
و د
La Maifon d'Autriche animoit l'Europe
entière contre Louis XIV . La Hongrie ,
foulevée , combattoit pour le choix des
tyrans. Le Pape & l'Empereur projetoient
une ligue contre les Turcs. La République
de Venife trembloit pour fes frontières
& balançoit à entrer dans la ligue . Obferver
les inquiétudes du Sénat , les démarches
de l'Ambafladeur de l'Empire ,
" deviner le but des affemblées , juger ce
"
&
qui s'étoit fait , par ce qui avoit dû fe
» faire , calculer les forces du Gouverne-
» ment , prêter l'oreille aux premiers cris
» de la renommée , & diftinguer la vérité
» du menfonge. Tels étoient les foins politiques
de l'Ambaffadeur. Ses conjectures
, pour lesquelles fon maître paroif-
» foit quelquefois incrédule , furent jufti-
» fiées par l'événement ..... La Républi
» que le décida précisément à l'époque
» qu'il avoit prédite ; & après deux ans
» d'irréfolution , elle entra dans la fainte
» alliance avec le Pape , qu'elle haïffoit ,
l'Empereur , dont elle fe défioit , & la
Pologne, dont elle n'attendoit rien » .
" Le Marquis de Gournai n'avoit fait
qu'obferver à Venife , il étoit né pour
"
»
(
232 MERCURE
agir ». Il fut envoyé à Lisbonne. Pierre
II venoit de fuccéder à l'infortuné Alphonfe
VI , fon frère , qu'il avoit tenu
pendant dix-fept ans enfermé dans une
prifon. La nation avoit peu gagné à cette
révolution , & Pierre étoit à peine préfé
rable au Prince qu'il avoit détrôné. « Ré-
» gent , il fe fit haïr ; Roi , il ſe fit mé-
» prifer. La nature lui avoit refufé des lumières
; l'expérience même lui en avoit
» peu donné. Prodigue & diffipateur en
» public , avare & fordide dans l'intérieur
de fon palais , libertin & fuperſtitieux ,
( qualités qui s'allient aiſément ) , jeûnant
» & priant au milieu de fes concubines ,
ן כ
»
hafardant les jours dans des fêtes pu-
» bliques contre des taureaux , & n'ofant
" combattre fes ennemis ; tour-à tour foi
ble & furieux , frappant fes domefti
gues , fes Miniftres même , puis leur démandant
pardon à genoux ; réparation
auffi peu digne d'un Roi que l'offenfe ;
» trompant fes courtisans , & s'efforçant
de le feur faire appercevoir , comme s'il
» eût craint de perdre la gloire d'un
» menfonge.... Scrupuleux jufqu'au ridicule
, il demandoit aux Cafuiftes s'il
≫pouvoit en confcience demeurer far le
trône , & ne demandoit pas aux fages
» comment il devoit s'y conduire ».
"
"
Ce Prince venoit de perdre fon époufe ,
& fon goût pour la débauche donnoit lieu
de croire qu'il refuferoit de s'engager une
DE FRANCE. 283
7.
en
» feconde fois dans les liens de l'hymen
Le Portugal étoit menacé de retomber fous
le joug Efpagnol , fi la jeune Infante ,
donnant des héritiers à la Couronne , ne la
confervoit pas dans la Maifon de Bragance.
Des rivaux puiflans fe difputoient la main
de la Princeffe. Amelot , dont le deffein
étoit de faire tomber le choix du Roi &
celui de l'Infante fur le Prince de la Rochefur-
Yon , ou fur le Comte de Vermandois ,
eut l'art d'écarter les prétendans , ennemis
de la Maiſon de Bourbon .
Mais Pierre II qui commençoit à fe connoître
fans fe corriger , craignit qu'un gendre
trop puiffant ne parvint un jour à lui
enlever fa Couronne , de l'aveu de la na
tion , à qui fes vices l'avoient rendu mé
prifable. Il réfolut donc de différer le mariage
de l'Infante , & de fonger au fien .
Les brigues recommencèrent. L'Eſpa
» gne & l'Autriche , qui avoient offert des
» époux à la fille , offrirent des épouses
» au père. L'Ambaſſadeur tint , en faveur
» de Mademoifelle de Bourbon , ou d'une
» des Princeffes de Lille Bonne , la même
» conduite qu'il avoit tenue pour le Prince
» de la Roche far Yon , ou le Comte de
"
Vermandois. Mais Pierre II qui vouloit
» une femme efclave de fes caprices , dévouée
à fes goûts , facrifia l'intérêt de
» l'Etat à celui de fes plaifirs , & époufa
une Princeffe Palatine , dont les penchans
étoient plus conformes aux fiens.
284
MERCURE
-
ود
"
Après avoir réfidé dans une Républi
» que où régnoit la défiance , dans une
" Cour où régnoient les plaifirs & la fuperftition
, le Marquis de Gournai ob-
» tint , en 1689 , la faveur la plus chère
» que puiffe defirer un homme vertueux ,
» celle de traiter avec des hommes qui lui
reffemblent il fut envoyé près de ce
» Corps Helvétique , qui recouvra fa li-
» berté par l'excès même de fa fervitude ;
» femblable aux Républiques de la Grèce
» par fa Conſtitution , par fes Loix , mais
ود
"
*
qui n'a ni leurs lumières , ni leur corsruption
; affez redoutable par fon cou-
» rage pour n'avoir pas befoin des rafine-
» mens de la politique ; ennemi de la four-
» be comme de la tyrannie ; auffi bien
défendu
par fon indigence que par fes
» montagnes & fes armes ; peuple nom-
» breux , parce qu'il a des moeurs , & dont
» l'excédent , tranſporté chez d'autres na-
39 tions y demeure toujours Suiffe , ne
» prend point leurs vices en échange de
» fon fang qu'il leur donne, & conferve au
» milieu de leur luxe & de leurs arts , fon
» eftimable fimplicité ».
La Maifon d'Autriche , qui ne voyoit
qu'avec peine l'artachement des Suiffes à la
Cour de Verfailles , avoit tenté plufieurs
fois , finon de le rompre , au moins de l'affoiblir.
Les circonstances favorifoient les
vues de la Cour de Vienne. La révocation
DE FRANCE. 285
و د
de l'Edit de Nantes ; Louis XIV ne fe
n'avoit pas feulement privé d'une multitude
de fujets utiles , elle lui en avoit
fait autant d'ennemis implacables ..... La
Suiffe avoit été l'afyle d'une foule de ces
malheureux , ils y avoient porté la haine du
nom François ; leur misère intéreffoit tous
les coeurs , leurs difcours les échauffoient ;
"& fans la prudence de l'Ambaffadeur, fans
s foins vigilans , fans fes reffources multipliées
, certe fecte entraînoit toute la
» Suiffe dans la ligue contre la France. Il
parvint enfin à prévenir les effets d'une
» haine religieufe la plus implacable de toutes
, & à forcer des fanatiques perfécutés
à faire alliance avec leurs perfécuteurs »>.
Ces Ambaffades auroient fuffi fans doute'
à la gloire d'un Négociateur ordinaire ;
Louis XIV en confia au Marquis de Gournai
une plus grande par fon objet , plus épineuſe
par les circonstances : il alloit être Miniftre
& Régent fous le nom d'Ambaſſadeur.
"
"
Philippe chanceloit fur le Trône d'Eſpagne
, vers lequel l'Archiduc , fon rival , paroiffoit
s'avancer à grands pas ; il multiplioit
fes conquêtes dans le tems que Philippe
étudioit l'art d'en faire , fous la direction de
la Princeffe des Urfins , fragile & dernier
appui de fa foibleffe . Les troupes Eſpagnoles
défertoient , les Grands du Royaume confpiroient,
& la nation opprimée , humiliće
& ruinée , n'ofoit profcrire ni défendre
Charles ni Philippe.
86 MERCURE
و د
"C'étoit peu que Louis XIV eût donné
» à fon Petit- Fils des bras pour conquérir
» le Royaume , il falloit lui donner une tête
» pour le gouverner. Amelot entra au Con-
»feil de Philippe & en fut l'oracle. La fageffe
avec laquelle il dirigea les opéra-
» tions de la guerre , les reffources qu'il
» trouva pour fuppléer à l'indigence de Phi-
» lippe V , firent affez voir qu'aucun des ta-
» lens qui font l'homme d'Etat , même dans
» des fonctions oppofées , ne lui étoit étra
"
"
"
99
"
29
ger. On fait combien de précautions il fal-
" lut prendre pour être l'ame invifible de
» l'Etat, pour gouverner une nation fière &
jaloufe , en lui perfuadant qu'elle fe gouvernoit
elle- même ; pour difpofer des
places les plus importantes , fans paroître
avoir la moindre influence dans la diftribution
des grâces ; pour ne laifler voir dans
l'Ambaffadeur François , que le fpecta-
» teur des mouvemens dont il étoit la cau-
» fe ; enfin pour réfifter à cette fatisfaction
» indifcrete , dont le fage ne ſe défend pas
» toujours ». Nous ne fuivrons point Amelot
• accompagnant Philippe dans les
camps comme à la Cour , dirigeant le fiége
de Barcelone , confolant fon Maître dans fa
difgrâce , ranimant le peuple abattu ; enfeignant
à Philippe à profiter de la victoire ,
après lui avoir appris à vaincre ; gouvernant
enfin ati fein de la paix ; « emportant
» dans fa patrie l'eftime des Eſpagnols , la
DE FRANCE. 287
» reconnoillance de Philippe , & la fatis-
» faction intérieure d'avoir fait régner la
juſtice au milieu des révolutions » .
K
Après s'être occupé de guerre , de politique
& de finances dans les pays étrangers ,
Amelot , de retour en France , defcendit
dans le labyrinthe de la théologie , & ne s'y
égara point. L'inflexible Cardinal de Noail
les étoit , en fecret , le chef du parti Janfénifte.
Louis XIV, qui eftimoit ce Prélat vertueux
& turbulent , cherchoit les moyens
d'appaifer des troubles , qui , dangereux
alors , ne feroient plus maintenant que ridicules.
Amelot , dont l'efprit fe plioit à
tout , fut chargé de concerter avec la Cour
de Rome le plan le plus propre à réduire le
Cardinal & fes adhérens. « Les Mémoires
» qu'il a écrits fur cette négociation , ont
un mérite rare , celui d'expoſer avec
» clarté des questions théologiques. La lec-
» ture de ces lettres nous a fait penfer qu'un
» homme d'État eft plus capable qu'un Doctear
de prononcer fur des matières de
» controverfe ».
Amelot de Chaillou , Secrétaire d'Etat
ayant le département des Affaires étrangères
en France , fous le règne de Louis XV.
" Quoique Louis XV eut remis les rênes
du Gouvernement dans les les mêmes
» mains qui avoient formé fa jeuneſſe
» M. Amelot partagea la gloire du premier
» Miniftre . C'étoit fur le Cardinal de Fleuri
288 MERCURE
"
» que Louis XV fe repofoit du fardeau de
» l'adminiftration ; c'étoit fur M. Amelot
» que le Prélat fe repofoit de la partie des
» affaires étrangères. Chargé de la corref-
» pondance des Ambaffadeurs , il eut la plus
» grande part aux opérations politiques
» qu'on méditoit alors ».
Les bornes d'un extrait ne nous permettent
pas de rendre compte de toutes ces né◄
gociations. M. de Sacy les raffemble en peu
de mots à la fin de cet article.
»
" Si l'on rapproche & le peu de durée du
» Miniſtère de M. Amelot , qui ne fut que
de fept ans , & la multitude & l'impor-
» tance des révolutions auxquelles il con-
» tribua , on conviendra qu'il étoit difficile
» d'exécuter de fi vaftes projets en fi peu de
» temps. Reculer nos frontières & ajouter
ןכ
و د
ود
une Province au Royaume , donner des
» États à un Roi détrôné , placer fur le pre-
35 mier trône du monde un Prince foible ,
» fans argent , & prefque fans armée , af-
» furer au légitime poffeffeur une fuccef-
» ficn difputée par des Puiffances redouta-
» bles , établir la paix entre trois Empires ,
»foumettre à une République orgueilleufe
» des Infulaires jufqu'alors.indomptables ....
» Pour concourir à de fi grands événemens ,
il ne falloit pas moins que les talens hé
» réditaires qui appellent la Maifon d'Ame
» lot aux grandes chofes comme aux grandes
» places ».
לכ
ور
ל כ
Des
DE FRANCE. 289
Des articles fuivans , les plus confidérables
font , Amelot de la Houffaye , Secrétaire
d'Ambaffade , Auteur de plufieurs Ouvrages
politiques , dont on donne une courte
notice.
Amérique. Celui - ci eft auffi étendu qu'il
devoit l'être ; après avoir donné une defcription
géographique & phyfique de cette
partie du monde , on defcend dans des détails
politiques ; les opinions de deux Écrivains
célèbres y font difcutées : fuit un tableau
général du commerce des Européens
dans les Ifles de l'Amérique , & des richeffes
qu'ils en tirent , extrait de l'Hiftoire
philofophique & politique des établiſſemens
& du commerce des Européens dans les deux
Indes .
Ami , amitié morale , amitié politique :
celle-là naît d'un rapport heureux de caractère
, de goût , d'inclinations , d'une espèce
de fympathie , d'une eftime mutuelle , & de
plufieurs autres caufes qui dérivent , des
qualités perfonnelles ; au lieu que l'amitié
politique eft fondée , fur la raifon d'État ,
ou , en d'autres termes , fur l'utilité & l'intérêt.
Amortiffement. Du droit d'amortiſſement
en France. Projet d'abolition de l'amortif
fement des gens d'Églife. Fonds ou caiffe
d'amortiffement en Angleterre .
Amour. Amour-propre. Nous l'avons déjà
obfervé en parlant des volumes précédens :
chaque article eft un traité. Après avoir
25 Novembre 1778 N
290 MERCURE
confidéré l'amour de foi- même comme une
loi de la nature , & examiné les devoirs
qu'il nous impofe , on le confidère comme
une pallion- mère qui engendre toutes les
autres paffions , devient la bafe de la morale
politique , & conféquemment un excellent
moyen de gouvernement. On traite
enfuite de l'amour du bien public , & l'on
préfente le fyftême des affections fociales ,
fondé fur l'amour de foi même , parfaitement
d'accord avec l'amour du bien
public.
Nous réfervons lafuite pour unfecond extrail.
Effai pour concilier les avantages de l'ex
portation des grains , avec la fubfiftance
facile & la fecurité des fujets ; par M
Frefnais de Beaumont. A Paris , chez Mo
rin , Imprimeur-Libraire , rue S. Jacques ,
à la Vérité. Brochure de 24 pages.
M.Frefnais de Beaumont paroît craindre ,
comme beaucoup d'autres honnêtes Citoyens
, que des Négocians avides n'achettent
, dans les Provinces qui n'ont tout au
plus que leur provifion , des grains néceffaires
à la fubfiftance des habitans , pour
les emporter au- dehors .
Dans le louable deffein d'empêcher ce
malheur , il a tâché , comme beaucoup d'autres
, d'imaginer un réglement qui ne fût ni
trop injufte , ni trop embarraffant , ni trop
coûteux à exécuter , ni trop facile à violer,
DE FRANCE. 291
S'il avoit confulté la vérité des faits , il fe
feroit peut-être épargné ces pénibles & infructueufes
recherches. Il auroit vu que jamais
le Commerce , abandonné à lui-même
en pleine concurrence & pleine liberté ,
n'achette ni ne peut acheter des grains que
dans les pays où règne la plus excellive abondance
, où les prix font en conféquence leplus
bas poffible . La raifon évidente , c'eft
qu'il y a beaucoup de frais à faire , & beaucoup
de rifques à courrir.
On cite fouvent des exemples de monopoles
& d'achats faits en très-grandes quantités
dans des pays déjà menacés , ou même
affligés de difette . Mais on n'ajoute pas , ce
qui eft pourtant très - vrai , ( ce que nous
fommes en état de démontrer papier fur table
) que ces monopoles & ces achats n'étoient
point faits par le commerce libre en
pleine concurrence , ni aux dépens de ceux
qui les exécutoient , ce qui eft le plus remarquable.
Ils l'étoient par des Commiflionnaires
privilégiés , qui achetoient cher & vendoient
à bon marché , qui perdoient beaucoup
, non pas de leur propre argent , mais
de l'argent qu'on leur fourniffoit aux dépens
du Public.
Pourquoi achetoient-ils cher ? Parce qu'ils
avoient quatre pour cent de commiffion fur
le prix de l'achat, & que les quatre pour
cent , quand le feptier eft à trente francs
produifent deux fois plus que quand il eſt à
quinze.
Nij
2372 MERCURE
Pourquoi faifoient- ils beaucoup de fauxfrais
? Parce qu'ils gagnoient aufli fur ces
dépenfes du fecond ordre.
Pourquoi vendoient-ils ailleurs à
perte ?
Pour ruiner les autres Négocians , & fe trouver
feuls vendeurs , feuls acheteurs , à l'effet
de multiplier par ce moyen les produits
de leur commiffion à quatre pour cent .
Pourquoi achetoient-ils fouvent dans les
lieux mêmes où il n'y avoit pas furabondance
? Afin d'y opérer une cherté.
Pourquoi opéroient-ils ainfi des chertés ?
Pour prouver l'utilité , la néceffité même de
leur commiffion , & pour la perpétuer , ainfi
que les bénéfices qu'ils en recueilloient.
On a vu des Compagnies de Commiffionnaires
privilégiés , au moyen de ces manoeuvres
, commencer par des achats annuels
de douze mille feptiers de grains , finir
par près de cinq cent mille en un an , perdre.
plus de douze millions de l'argent dų Public
, mais gagner des fommes immenfes
pour eux & leurs affociés , moyennant les
quatre pour cent & le tour du bâton.
Mais s'il n'y avoit ni commiffion , ni argent
du Public à perdre , jamais un Négociant
ni une Compagnie quelconque ne feroient
la fpéculation d'acheter des grains que
dans les pays où ils feroient conftamment à
très-bas prix , ce qui prouve la furabondance ;
pour les vendre dans ceux où ils feroient
très-chers , ce qui prouve la difette.
Le. commerce des grains en gros eft fujet
DE FRANCE.
293
à tant de rifques , de frais & de faux-frais
dans l'achat, la confervation , le tranſport &
la vente , qu'il eft impoffible à des hommes
fages de fe conduire autrement ; encore avec
ces précautions y perdroit - t'on fouvent ,
même quand il y auroit pleine liberté , pleine
concurrence , fans privilége , fans prohibi
tion , fans comiffion & fans manoeuvre.
Cas très-rare , s'il a jamais exiſté , depuis un
fiécle , dans le pays que peut avoir en vue M.
Frefnais de Beaumont.
S'il a voulu parer aux inconvéniens du
commerce , que les Négocians particuliers
feroient de leurs deniers pour leur compte ,
à leurs propres rifques , périls & fortunes ,
en pleine liberté , pleine concurrence &
pleine franchife , il pouvoit s'épargner tant
de follicitudes.
S'il a voulu parer à ceux du monopole ,
autorife des Commillionnaires à quatre pour
cent , qui ont intérêt d'acheter cher & de
vendre à groffe perte avec l'argent d'autrui ,
il a manqué fon coup , les précautions qu'il
indique étant excellentes pour les éclairer
& pour les favorifer dans toutes leurs manoeuvres
; il faut louer fon zèle , & le prier
de s'inftruire par lui-même des faits qu'il a
certainement ignorés.
( Cet Article eft de M. l'Abbé Baudeau).
Niij
294
MERCURE
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
A L'INSTANT où nous écrivons cet article ,
on n'a encore donné qu'une repréſentation
de la Finta Giardiniera , ou la Jardinière
Suppofee , Opéra Bouffon en trois Actes ,
Mufique del Signor Anfoffi. Elle a été donnée
le Jeudi 12 de ce mois. Nous n'en parlons
ici que pour fatisfaire , autant qu'il eſt en
nous, la curiofité de nos Lecteurs. Une Cantatrice
s'étoit propofé de chanter une fois
feulement le rôle de la Jardinière . Elle cut
le malheur de déplaire au Public , qui l'interrompit
au milieu du premier Acte , &
appela à grands cris la Signora Conftanza
Baglioni. Cette Adrice fe trouvoit à l'amphithéâtre,
& fa préfence ne fit qu'augmenter
le tumulte. Elle fut obligée de céder aux
voeux du Public , & continua le rôle.
que
Qu'on nous permette de faire ici une obfervation.
Il nous femble l'habitude que
quelques Comédiens ont contractée de fe
placer fous les yeux du Public , pour être
témoins des effais de ceux qui débutent
dans leurs emplois , entraîne après elle des
inconvéniens. Elle nous paroît préjudiciable
à l'Acteur qui débute , à celui dont le talent
DE FRANCE. 295
fait l'objet de comparaifon, à la tranquillite,
à la décence du fpectacle ; & , par une fuite
néceffaire , à l'effet de la repréfentation . Si
le débutant n'a qu'un talent médiocre , la préfence
de l'Acteur aimé rend plus infupportable
la médiocrité du premier. Si dans le nombre
des mécontens un feul ofe élever la voix,
le refte des fpectateurs fuit bientôt fon exemple
: de -là , une Scène femblable à celle dont
nous venons de rendre compte , & un furcroît
d'humiliation pour le fujet malheureux
qui avoit déjà encouru la difgrâce du Public.
Si au contraire le Comédien qui débute annonce
un talent fupérieur à celui de l'Acteur
connu , difons plus , s'il eft feulement doué
de quelques uns de ces moyens de féduction
qui emportent au premier moment les fuffrages,
la troupe enthoufiafte des protecteurs
ne manque pas defaire du triomphe de l'un un
motif de reproche pour l'autre. Tous les yeux
fetournent fur le Comédien qui obferve; c'eſt
à lui que vont s'adreffer les éloges qu'on croit
devoir au débutant. On les prodigue aveć
d'autant plus de profufion , qu'on fe fait une
joie maligne de relever la fupériorité qu'on
accorde fur lui , au Comédien devenu l'objet
de la préférence publique. Que cette préférence
foit fondée , ou qu'elle ne le foit
pas , l'Acteur ancien n'en éprouve pas un
chagrin moins réel , & le fpectacle n'en perd
pas moins de fa tranquillité. Nous fommes
éloignés de croire qu'un Comédien ne doive
Niv
296 MERCURE
jamais fe montrer publiquement au fpectacle
dont il eft membre , mais nous penfons
que ce n'eft pas dans une circonftance
pareille à celle dont nous parlons , qu'il doit
y paroître. Cette obfervation nous a été
infpirée par des événemens dont nous avons
été témoins , & nous la foumettons au jugement
des gens fages.
Le tumulte dont nous venons de parler, a
détruit l'effet du premier Acte de la Jardinière
; les deux autres ont été mieux entendus
; mais la nature de la voix de la débutante
ayant forcé de baiffer le rôle d'un ton
& demi , & l'organe de la Signora Conftanza
exigeant un autre diapafon , il faut attendre
une feconde repréſentation pour parler
de ce rôle . La Signora Rofina a très -bien
chanté le rôle d'Armanda. Le Signor Caribaldi
a rempli celui du Contino Belfiore ,
avec le goût & la fupériorité que le Public
lui connoît. Le rôle de Dom Anchiſe a été
chanté & joué par le Signor Gherardi , dont
le jeu naturel & vraiment comique , ajoute
tous les jours à l'idée avantageufe que le
Public a conçue de fes talens. .
Nous donnerons fur la Mufique des détails
plus étendus dans notre prochain
N°. En attendant nous pouvons affurer
qu'elle ne fera pas moins d'honneur au
Signor Anfoffi , que les autres ouvrages que
nous connoiffons déjà de ce célèbre Compofiteur.
DE FRANCE. 297
COMÉDIE FRANÇOISE.
ON vájouer à ce théâtre les deux nouvelles
Comédies de M. Dorat , que nous avons
annoncées il y a quelque temps ; mais l'epoque
régulière où ce Journal doit paroître ,
ne nous permet d'en parler que dans le numéro
prochain. En attendant nous ne pouvons
que rendre compte de la reprefentation
de quelques-unes des Pièces qui ont été
mifes fucceffivemenr fur la Scène. M. Brifard
a joué , avec le plus grand fuccès , le rôle de
Mithridate dans la Tragedie de ce nom. On
fait qu'il a fait une etude particulière de ce
rôle , & qu'il y a mis des détails d'action
qu'aucun de fes prédeceffeurs n'avoit hafardés
, & qui ajoutent au caractère & à
l'expreflion du perfonnage . Mde Veſtris a
joué Monime avec la décence , la douleur
noble & modefte , & la fenfibilité réfléchie
qui conviennent à cette Princeffe. Le talent
de cette Actrice confifte principalement
dans une intelligence fupérieure qui faifit
toutes les nuances d'un caractère , & embraffe
tout l'enſemble d'un rôle , fans en négliger
aucune partie. Sa fenfibilité n'eft jamais
exagérée , & ne fe manifefte point pat
des éclats ni par des mouvemens défagréables.
Elle reçu les plus grands applaudiffemens
N v
298 MERCUREdans
le rôle de Roxane , fur - tout dans le
monologue du quatrième Acte , qu'elle
a rendu avec l'expreflion la plus énergique.
Elle n'a pas paru moins belle dans le cinquième
Acte d'Inès , où le pathétique de ſon
jeu étoit égal à celui de la fituation .
-
de
Mademoiſelle Sainval l'aînée a joué fucceffivement
les rôles de Cléopâtre ,
Phèdre , de Mérope , de Clitemneftre , de
Jocafte , & c. c'eft dans celui de Mérope
qu'elle a réuni le plus de fuffrages . Dans
les trois autres , les inégalités de fon jeu ont
été plus fenties . Entraînée par un feu qu'elle
ne règle pas affez , elle oublie quelquefois
qu'il faut paroitre Reine en même temps
que mère , & que le pathétique ne doit
jamais exclure ni les convenances locales ,
ni les bienféances du rang & du fexe . Peutêtre
aurions - nous été tentés de rappeler
quelques uns des endroits où elle imite
Mademoiſelle Duménil , & ceux où elle s'en
écarte ; mais inftruits par l'expérience que
dans ces fortes de comparaifons , qui n'ont
pour but que l'encouragement , le progrès &
l'inftruction du talent , on ne manque jamais
de nous fuppofer très-gratuitement des intentions
toutes différentes , nous nous abftiendrons
de ces parallèles dangereux.
-
M. de la Rive a été applaudi avec juftice
dans le rôle d'Achille , & Mademoiſelle
Sainval cadette dans celui d'Iphigénie . Le
DE FRANCE. 299
premier , dont les efforts & les progrès lui
concilient de plus en plus la faveur du public
, n'a pas été moins accueilli dans OEdipe
& dans Anthiocus , qu'il a joué avec beaucoup
de chaleur.
,
M. Molé , après une abfence de quinze
jours , a reparu dans le rôle du Mifantrope ,
où il a été reçu avec les acclamations les
plus flatteufes. Quoique l'austérité de ce
perfonnage femble un peu étrangère à la
figure & aux grâces naturelles de cet Acteur ,
cependant la facilité qu'il a de fe plier à
tous les tons lui a fait furmonter tous
les obftacles. Il a fait fur-tout le plus grand
plaifir dans la fcène du quatrième Acte.
Madame Molé a été applaudie dans le rôle
de Célinène , qui a été très - bien rendu.
M. Fleuri , qui jouoit le rôle d'Acafte , dont
M. Molé étoit chargé auparavant , y a pafu
très agréable au public , malgré le danger de
la comparaifon.
COMÉDIE ITALIENNE.
LES corrections faites au nouvel Opéra-
Comique dont nous avons parlé dans notre
dernière Feuille , n'ont point fait revenir le
public fur le jugement qu'il en avoit porté.
Nous n'avons point donné d'analyfe de cette
Comédie , nous ne croyons pas devoir en
N vj
300 MERCURE
faire une. C'est tout fimplement la Fable
de la Fontaine . L'Auteur a feulement donné
au Savetier une fille , qu'il appelle Juſtine.
Cette petite fille eft aimée par un M. George,
neveu de la Femme-de -Charge du Financier.
Quand M. Grégoire le Savetier a rendu à M.
de Ferlife le Financier , les 1200 liv. qu'il
en avoit reçues , à condition de ne plus .
l'étourdir par fa bruyante gaité , ce dernier
fait préfent de la fomme aux jeunes amans
& fait confentir leurs parens à les unir.
On prépare à ce Théâtre plufieurs nouveautés.
ACADÉMIES.
Séance Publique de l'Académie Royale des
Sciences.
LEE Samedi 14 Novembre , l'Académie des Sciences
a tenu fon Affemblée Publique ordinaire , qui a
été très - nombreuſe . Les Ouvrages lus dans cette
Séance font , l'Eloge de M. de Haller & celui de M.
Malouin , par M. le Marquis de Condorcet , Secrétaire
Perpétuel de l'Académie ; un Mémoire de M.
Vicq-d'Azyr fur l'ouïe des Oifeaux ; des Recherches
de MM . Bucquet & Lavoifier , fur la marche
& les progrès de la chaleur dans les différens Fluides;
& l'Expofition d'un nouveau Syftême de Mufique ,
par M. Vandermonde. Nous donnerons dans les
Mercures fuivans , des Notices plus détaillées de ces
DE FRANCE. 301
différens morceaux , que le Public à entendus avec
plaifir.
Séance Publique de la Société Royale de
Médecine.
L'Affemblée Publique de la Société Royale de
Médecine a eu lieu le 20 Octobre ; elle a été tenue
dans l'ordre fuivant.
M. Vicq-d'Azyr a ouvert la Séance en annonçant
les programmes des Prix , & les projets des travaux
que la Société propofe aux Médecins & Phyficiens
Regnicoles & Étrangers.
M. Delaffone a lu un Mémoire fur de nouveaux
moyens de perfectionner la préparation du Tartre
Stibié , ou Tartre Émétique.
M. Coquereau a la l'Eloge du célèbre de Haller ,
par M. Vicq- d'Azyr.
M. Andry a lu l'Expofé des Maladies qui ont
régné à Paris pendant les fix premiers mois de cette
année , par M. Geoffroy.
M. Mauduyt lu un Mémoire fur la claffe des
champignons bulbeux , dont la plupart des efpèces
qui croiffent aux environs de Paris , font malfaifantes
, avec des moyens faciles pour les reconnoître ,
par M. Paulet.
M. Coquereau a terminé la Séance par la lecture
d'un Mémoire dont il eſt Auteur , fur le traitement
de plufieurs fièvres intermittentes locales , guéries
par l'ufage du quinquina.
302 MERCURE
SCIENCES ET ARTS.
EXTRAIT d'un Mémoire fur les Prifmes
qui fe trouvent dans les couches horifontales
de plâtre & de marne des environs
de Paris, & fur leur analogie avec les
Prifmes du Bafalte ; par M. Defmareft *.
EN 1765 N 1765 , M. Defmareft fit part à l'Académie des
Sciences des premières Obfervations qui conftatoient
que les Bafaltes prifmatiques étoient un produit
du feu des Volcans. Il indiqua en même-temps
la retraite qu'éprouvoient les matières fondues à la
fuite d'un refroidiffement lent , comme la cauſe
principale qui avoit fait prendre aux laves la forme
régulière qu'elles lui avoient offerte en plufieurs
circonftances. Le développement de cette théorie
lui ayant paru devoir intéreffer les Phyficiens ,
étonnés de la beauté & de la fingularité des maffes
prifmatiques du Bafalte , il la publia dans le fixièine
volume des Planches de l'Encyclopédie , avec
deux nouveaux deffins de ces Bafaltes. Depuis ce
temps , cette théorie eft devenue chaque jour plus
importante , à mefure que les Bafaltes prifmatiques
, dont on n'avoit obfervé que très-peu de
maffes , ont été reconnus d'après les indications de
fon Mémoire , prefque par - tout où l'on a rencontré
les produits du feu & les veftiges des Volcans
* Le Mémoire dont nous publions ici l'Extrait, devoit être
hi à la rentrée publique de l'Académie des Sciences , le 14
Novembre dernier ; mais le temps n'a permis que d'en annoncer
le titre & d'objet,
DE FRANCE.
303
éteints ; ainfi il ne l'a point perdue de vue . Mais
il ne s'eft pas borné à l'appuyer de tous les faits
que les courants de laves lui ont préfentés , il crut
devoir fuivre un autre ordre de faits : ca l'explication
qu'il avoit propofée étant fondée far la
retraite & le refferrement des parties des différe
maffes , à mesure qu'elles prenoient une certaine
confiftance , elle n'étoit pas tellement particulière
aux produits du feu , qu'elle ne pût avoir également
fon application à toute autre matière qui pafferoit
de l'état de pâte molle à celui d'une defficcation
plus ou moins parfaite ; ainfi , en dirigeant ſes recherches
vers tous les phénomènes analogues à ceux
des Bafaltes , il s'attacha à découvrir les forme's
prifmatiques qui pouvoient affecter les maffes pierreufes
différentes des laves ; perfuadé que fi elles
fe préfentoient avec des caractères parfaitement
femblables , elles donneroient à fon explication une
nouvelle force , & en généraliferoient le principe.
Il fût affez heureux pour rencontrer , en 1766 ,
ces formes dans une couche de plâtre de la haute
maffe de Montmartre. L'année fuivante , M. Peronnet
, premier Ingénieur des Fonts & Chauffées ,
lui en procura un deffin ; cet objet intéreffant devoit
naturellement piquer fa curiofité. Une étude
fuivie du travail des Ouvriers & de l'exploitation
des différents bancs de plâtre , ainfi que des lits de
marne & d'argile , qui les accompagnent , n'a
pas été infructueufe : elle lui a fait découvrir dans
ces couches horisontales , formées de matériaux
déposés par la mer , & d'une nature différente des
laves , les formes prifmatiques, & dans ces formes
les caractères de la plus parfaite analcgie avec les
prifmes du Bafalte . Enforte qu'il peut donner actuellement
à la théorie qu'il a propofée autrefois, route
l'étendue qu'il avoit foupçonnée alors , & au principe
qui y figure , la plus grande généralité, Il ex304
MERCURE
pofe donc dans ce Mémoire les principales circonftances
de ces nouveaux phénomènes , & il y fuit
la comparaifon des formes prifmatiques du plâtre
& des marnes , avec celles des Bafaltes ou laves
compactes.
Dans la maffe de plâtre la plus élevée qu'on
exploite à Montmartre , & qu'on nomme la haute
maffe , M. Defmareft a reconnu quinze couches
ou bancs qui offrent dans toute leur étendue des
rangées de prifmes plus ou moins régulièr es.
En plufieurs circonftances , ces formes régulières
fe montrent très -diftinctement à la première infpection
des bancs qui les renferment ; mais on ne
peut fur-tout les méconnoître , fi l'on fuit , comme
l'a fait M. Deſmareft , le détail de l'exploitation de
ces couches par les Ouvriers qui détachent les prifmes
en faififfant les fentes de leurs faces .
peu
La totalité des couches qui font ainfi prifmatifées
, forme un maffif d'environ trente pieds d'épaiffeur
, en y comprenant cependant trois lits
épais , interpofés parmi ces bancs , & dans lefquels
on ne remarque ni fentes , ni gerçures , ni aucune
forme quelconque.
En obfervant ces couches avec la plus légère
attention , on y voit les prifmes diftribués en rangs
affez fuivis fur toute l'étendue des bancs horifontaux
, & conftamment affujettis à la fituation verticale.
On voit en même-temps que l'axe des prifmes
traverfe l'épaiffeur des couches , & que leurs
faces ne font proprement que le réſultat des fentes
verticales, qui divifent ces couches en fe portant
d'un bord à l'autre.
Le banc qui fe trouve à- peu-près au milieu de
la haute maffe renferme des prifmes d'une régularité
frappante comme ils peuvent fe détacher aifément
les uns des autres au moindre effort des Ouvriers
qui exploitent ce banc , M. Deſmareſt a cu
DE FRANCE.
305
la facilité de reconnoître toutes les circonftances
intéreffantes qui pouvoient rapprocher ces priſmes
de ceux du Bafalte ; ainfi , il a pu s'affurer , par
exemple , que les prifmes du plâtre avoient , comme
ees derniers , ordinairement 5 , 6 & 7 côtés , & trèsarement
4 ou 3 ; que leurs bafes , qui font partie
des deux furfaces fupérieures & inférieures du banc,
étoient fort unies , ainfi que ces furfaces elles-mêmes :
que chaque face d'un prifme préfentoit ordinairement
un feul plan féparé des autres , & terminé
par des arrêtes affez nettes & affez vives. Il eſt vrai
que quelques-unes de ces faces , en s'arrondiffant ,
tendent à donner aux prifmes une forme cylindrique
; mais ces cas font rares : enfin , il a remarqué
que les deux faces contigues de deux prifmes
voifins étoient toujours égales entre elles , & que
leurs arrêtes venoient aboutir au même point. Tous
phénomènes qu'il a obfervés plufieurs fois dans les
maffes prismatiques du Bafalte.
A mèfure que M. Defmareft examinoit plus atteptivement
cet affemblage de couches prifmatifées,
& qu'il comparoit entre eux les prifies qu'elles
renferment , il trouva que chacune d'elles offroit
des prifmes d'une forme particulière , qu'il parvint
à diftinguer , même au milieu des débris de ces
couches , par les faces plus ou moins unies de ces
prifmes, par les arrêtes plus ou moins vives, & furtout
par leur volume en conféquence de toutes ces
variétés très- fenfibles , quoique dans des formes
femblables, il vit que ces prifmes ne fe raccordoient
point d'un banc à un autre banc- immédiatement
fupérieur ou inférieur. La ligne qui fépare ces couches
fert de limite à tel ou tel fyftême de prifmatifation
, à tel module de prifmes. Le travail de la caufe
quelconque qui a divifé ces couches en priſmes, quoique
diftribué en même-temps dans leur totalité ,
a eu une marche particulière dans chacune d'elles.
M. Defmareft n'a pas omis de recueillir toutes les
306 MERCURE
circonftances de ces effets fi finguliers , que l'ob
fervation pouvoit lui fournir. Il a reconnu , par
exemple, que les couches prifmatifées font compofées
d'un plâtre brut , il eft vrai , mais dont le grain
eft en général plus fin , plus ferré , plus compact
que celui des trois lits interpofés , dont on a
parlé ci-deffus , & des autres bancs de la même
inaffe qui n'ont éprouvé ni gerçures , ni fentes &
qui ne montrent aucune forme : le plâtre des prifmes
cft auffi plus dur & plus difficile à cuire que l'autre
; & c'eft pour cette raifon qu'on met en réſerve
certaines portions de prifmes pour fervir de moëllons ,
& même de pavés & de carreaux dans certaines
conftructions des environs de Paris . La fineffe du
grain paroît même avoir tellement influé fur les
formes prifmatiques , que les bancs qui donnent les
plus petits prifmes , & qui, par conféquent, offrent le
plus de fentes verticales , font auffi ceux qui ont le
grain le plus fin & les faces les plus liffes.
Ce qui achève de convaincre de la même vérité ,
c'eft l'état contraire des trois lits placés entre les
couches prifmatifées , & qui n'ont éprouvé aucune
fente. Le grain en eft très -gros , & les petits cryf
taux qu'on y remarque , la plupart complets , fe
détachent facilement , & s'égrainent fous les doigts.
D'ailleurs , un mélange de terres marneuſes , quoiqu'en
petite proportion , paroît s'être oppofé à une
adhérence plus intime des parties du plâtre , & furtout
à leur rapprochement plus immédiat ; auffi efton
attentif à percer les trous de mines dans ces lits
de préférence aux autres.
Les couches de plâtre de la haute maffe qu'on
vient de décrire , ne font pas les feules qui renferment
des prifmes. Des effets à peu - près femblables
fe remarquent dans quelques - uns des bancs de plâtre
de la moyenne & de la baffe maffe ; & même certains
lits de marnes argilleufes ou de marnes mêlées
de plâtre , offrent des fuites de priſmes auffi réguDE
FRANCE. 307
liers, & difpofés toujours de la même manière.
Cette dernière obfervation eft fort importante ,
en ce qu'elle nous montré à côté du plâtre une matière
totalement brute , & également fufceptible de
prendre une forme prifmatique régulière. M. D.
n'oublie pas cependant de faire remarquer que les
fentes & les gerçures font affez fouvent diftribuées
irrégulièrement dans un certain nombre de bancs
de marnes argilleufes ; que quelques-unes au contraire
n'ont éprouvé ni fentes ni gerçures ; mais les
circonftances où elles fe trouvent les unes & les
autres , indiquent affez , comme il fe propofe de le
faire voir ailleurs , que l'effet de la deficcation a
été dérangé , ou totalement détruit ; ce qui paroît
confirmer le principe général qu'il propofe , ainfi
que fa marche dans les circonftances favorables .
Ce qu'il y a de remarquable , c'eſt que ces phéhomènes
, avec toutes les nuances d'effets que nous
venons de décrire d'après M. D. , ne s'observent pas
feulement dans les carrières de Montmartre ; mais
qu'on les retrouve encore avec les mêmes variétés
& des formes parfaitement femblables , dans toute
l'étendue qu'occupent, aux environs de Paris , les couches
de plâtre correfpondantes à celles de Montmartre.
M. D. a remarqué les prifmes verticaux depuis
l'Abbaye de Chelles jufqu'à Franconville &
Montmorency, fur une longueur de plus de fix
lieues , par-tout où il y a des carrières à plâtre en
exploitation ; c'eſt -à-dire , à Roſny , à Montreuil,
à Bagnolet , à Mefnil-montant , à Belleville , &
aux environs d'Argenteuil & de Montmerercy ,
depuis Epinay jufqu'à Sannois & Franconville . Par
conféquent ces phénomènes ne font pas des effets
locaux & accidentels. Leur uniformité , leur régularité
, leur fuite , femblent donc autorifer la conféquence
générale qu'en tire M. D. & la comparaifon
qu'il le propoſe d'en faire avec les Bafaltes
prifmatiques des courans de laves.
4
308
MERCURE
MUSIQUE.
AVIS concernant un Recueil de Mufique de
Chambre , compofée par J. J. Rousseau.
TOUTES OUTES les productions du célèbre Rouffeau ,
publiées pendant fa vie , ont toujours été reçues
avec une forte d'enthouſiaſme ; celles qu'on annonce
aujourd'hui , obtiendront fans doute un accueil en
core favorable. On a vu dans le Devin du Village.
& dans le Dictionnaire de Mufique , à quel degré
cet homme extraordinaid : " effédoit la pratique &
la théorie du plus raviffant des beaux Arts. Il eſt à
préfumer qu'on retrouvera la même fource de plaifirs
dans les nouvelles productions muficales que fa
Veuve vient offrir au public.
ce
On aime à fe repréfenter l'éloquent & profond
Auteur du Contrat-Social , modulant fur un clavier
des airs champêtres , des vaudevilles & des romances.
Mais on s'étonne de voir ce véhément Écrivain ,
génie libre & ficr , accoutumé à méditer fur les intérêts
des Souverains & des peuples , & né , ce ſemble,
pour leur faire adorer la juftice , oubliant tout-à-coup
fa deftinée gloricufe , pour embraffer la profeffion
des mercenaires , & devenir un fimple Copiſte de
mufique Celui qui confacra- des hymnes à la vertu ,
qui fut réveiller en nous l'inftinct fublime de la
liberté , qui fait encore retentir la voix de la nature
dans le coeur des mères , n'a- t- il donc pu fub
fifter du produit de fes chef- d'oeuvres ? La langue
françoife , entre fes mains , n'eft-elle pas
inftrument auffi mélodieux que celle du Taffe , auffi
riche que
celle de Pope , auffi expreffive que celle des
Orateurs de Rome & d'Athènes ? L'homme enfin qui
devoit tenir un des premiers rangs parmi fes fem--
blables , à qui , tôt ou tard , on élevera des monudevenue
un
DE FRANCE. 309
(
mens publics , étoit-il doncfait pour vivre & mourir
au fein de l'indigence ? Eft-ce là le fort d'un bienfaiteur
de l'humanité ? Profcrit par fes concitoyens ,
fugitif au milieu des Alpes , toléré chez une Nation
hoſpitalière , mais obligé d'impoſer à fon génie
un filence abfolu , il ne laiffe pour héritage à fa
refpectable . veuve , que des Mémoires dont elle ne
peut tirer aucun parti , parce que des convenances
fociales en arrêtent la publicité. L'unique resource
de Madame Rouleau confifte en un Recueil de petits
airs , compofés par l'Auteur d'Emile & d'Héloïfe ;
elle offre ce Recueil au public , moyennant une
foufcription d'un louis.
Ceux qui voudront foufcrire , pourront s'adreffer ,
avant la fin du mois de Décembre , à Paris , chez
Marchand , rue de Grenelle- Saint-Honoré ; à Marfeille
, chez la Porte , Libraire ; à Lyon , chez
Gaftard , Place de la Comédie ; à Bordeaux , chez
les frères Labottière , Marchands Libraires .
GRAVURES.
PORTRAIT de Jolliot de Crébillon fils , format inoctavo
, deffiné d'après nature en 1777 , par M. J.
C. Gaftinel , & gravé par M. A. de Saint- Aubin ,
Graveur du Roi ; fe trouve chez M. Ryer, rue Baillet
, chez M. de Saint-Aubin , & aux adreffes ordinaires.
Prix , I liv. 4 fols.
LA MORT DE TURENNE.
Cette Eftampe a les mêmes dimenfions que celle
de la mort du Général Wolff; elle porte 23 pouces
de largeur , fur 18 de hauteur , & eft gravée par le.
fieur Thomas Chambars , Anglois , d'après un deffin
du célèbre Palmieri , de l'Académie de S. A. R. le
Duc de Parme , & dont les talens font généralement
eftimés .
312 MERCURE
JOURNAL Hiftorique & Politique de Genève,
CEE Journal , deftiné à faifir les événemens politiques
dans la rapidité de leur cours , unit à l'impartialité
la plus févère , l'exactitude la plus fcrupuleufe
fur le choix des faits . On y expofe dans une
jufte étendue tout ce qui peut piquer la curiofité d'un
Lecteur inftruit. Les Actes publics , les Traités , les
Pièces qui ont pour objet d'éclaircir les droits refpectifs
des Puiffances dans les différends qui s'élèvent
entre elles ; en un mot , .tous les monumens authentiques
qui doivent fervir de bafe à l'Histoire Politique
de ce fiécle , y font inférés fidèlement , foit
en entier , foit par extrait ; de forte que ce Journal
paffe , avec raiſon , pour le recueil le plus complet
qu'on ait en ce genre , & le plus exact qu'il foit poffible
de fe procurer * .
Le favorable accueil dont le Public a conftamment
honoré ce Journal depuis fa naiffance , nous difpenfe
de nous étendre fur la manière dont il eſt rédigé.
Au commencement de chaque année , le Rédacteur
place à la tête de cet Ouvrage un Difcours
qui roule , ou fur les affaires générales de l'Europe
, & en retrace la fituation , ou fur une queftion
de Politique ; objet toujours intéreffant pour
quiconque aime à étudier les effets dans leurs cauſes ,
& à remonter des événemens aux principes qui les
ont produits.
Ce Journal paroît les 10 , 20 & 30 de chaque
mois. Il coûte 18 liv. franc de port . On foufcrit
chez les Directeurs des Poftes & Libraires de France ,
& à Paris, chez Lambert, Imprimeur, rue de la Harpe.
* Le Journal de Politique de Bruxelles , réuni au Mercure
, remplit les mêmes objets que celui de Genève , mais
il ne fe vend pas séparément.
JOURNAL
JOURNAL
POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIE.
De CONSTANTINOPLE , le 30 Septembre.
ON commence à parler d'une manière plus
pofitive de la difgrace prochaine du Capitan-
Bacha ; on ne doute point qu'elle ne lui foit fignifiée
à fon retour ; & on eft toujours perfuadé
que notre paix avec la Ruffie tient à la chute
de l'homme ardent qui confeilloit la guerre ;
il a perdu le droit de parler avec cette hauteur
qui réveilloit l'enthoufiafme de la Nation , &
Jui formoit un parti fi puiffant : fon expédition ,
dont on fe promettoit tant d'avantages , n'a
point réuffi ; peut- être en faut- il uniquement
accufer la pefte , qui a fait les plus grands
rayages fur fa flotte , & les tempêtes qui ont
endommagé fes vaiffeaux. Si fa perte eft réfo
due , on fera bien aife , fans doute , de faifir un
prétexte & de lui faire un crime des torts de
la contagion & de l'inconftance des vents . On
l'attend journellement dans cette Capitale , où
il feroit déja arrivé fans un accident qu'il à
éprouvé ; le vaiffeau qu'il montoit à touché fur
un rocher , & a été tellement endommagé qu'il
a été forcé de paffer fur un autre ; il a choifi
celui qu'Haggi Hali , Bacha de Sinope , a fait
conftruire, & dont il fait préfent à S. H.
A l'efpoir de conferver la paix en Europe ,
fe joint celui de la rétablir en Afie : après un
25 Novembre 1778
( 314 )
long filence fur nos affaires avec la Perfe , on
vient d'annoncer la mort de Kerim Chan ; c'étoit
le plus puiffant des Princes qui s'étoient
partagés cet Empire , tombé dans l'anarchie.
Son fils , qui lui fuccède , a donné dans plufieurs
occafions des preuves de fes difpofitions
pacifiques, & des Députés de la Porte font
partis de Bagdad , au bruit de fon avènement ,
pour le complimenter au nom de S. H. , &
négocier la paix.
Le Grand- Seigneur vient de difpofer de la
Sultane Mihrnia , fille aînée de fon prédéceffeur
, en faveur de fon premier Chambellan ,
qui l'époufera immédiatement après la fête du
Bairam ; pour le rendre plus digne de cet honneur
, il l'a élevé à la dignité de Bacha à trois
queues , & lui a permis de demeurer dans cette
Capitale , fous le titre de Nidfchangi , Bacha.
Les ravages de la pefte diminuent fenfiblement
; on craignoit que la fête du Ramazan ,
qui a ramené dans cette Ville les perfonnes de
tout rang qui l'avoient quittée , ne la renouvellât
; mais on eft à préfent raffuré : cependant
les Miniftres Etrangers ne commencent
point encore à fe relâcher des précautions qu'ils
ont prifes contre ce fléau , & ne paroiffent pas
encore en public .
On apprend de Moldavie que le Prince
Conftantin , Hofpodar de cette Principauté , a
fait décapiter deux des principales perfonnes
du Pays , & en a condamné quatre aux travaux
des mines de fer , parce qu'elles entretenoient
un commerce illicite avec les ennemis de l'Etat.
Quoique la Porte ait approuvé ces exécu
tions , on ne croit pas que ce Prince jouiffe
long-tems de fa dignité.
( 315 )
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 22 Odobre.
L'OUVERTURE de la Diète a été annoncée
le 19 de ce mois par les Hérauts du Royaume
& trois Secrétaires du Roi , efcortés par un dé
tachement de Dragons. S. M. déclara qu'en
qualité de premier Membre de l'Ordre Equef
tre , elle défignoit le Baron de Salza , Général-
Major , Colonel d'un Régiment d'Infanterie ,
& Commandeur de l'Ordre de l'Epée , pour
remplir les fonctions de Maréchal de la Diète.
Comme ce Seigneur relevé à peine d'une maladie
grave , n'étoit pas préfent , elle chargea
les Comtes de Brahé & de Lowenhaupt , en
leur qualité d'anciens du Royaume , d'aller l'informer
du choix qu'elle venoit de faire , de lui
remettre le bâton de Maréchal , & de lui rappeller
de fa part qu'un de fes principaux devoirs
confiftoit à unir de la manière la plus
étroite les droits du Souverain & ceux de
l'Ordre Equeftre , de veiller à leur confervation
réciproque , & de mettre tout en oeuvre ,
afin que la préfente Diète fût un monument
permanent de la gioire nationale , & fervît de
modèle invariable à toutes celles qui fe tiendront
dans la fuite . S. M. fe flattoit qu'il n'oublieroit
pas qu'il étoit le premier Maréchal
qui , depuis le tems de Guftave Adolphe , cût
éte défigné par fon Souverain «.
La fanté du Baron de Salza ne lui permettand
pas d'affifter aux premières opérations , on
a nommé une députation de quelques uns des
principaux Membres de la Nobleffe , pour
en régler les claffes & les rangs , & pour remplir
toutes les fonctions dont étoit autrefois
chargée la direction de cet Ordre , qui , à l'ayenir
n'aura d'autre emploi que de veiller à
02
( 316 )
l'adminiftration particulière des affaires économiques
de l'Ordre les Membres des autres
Ordres fe font occupés de la production & de
l'examen de leurs pleins pouvoirs . Cette opération
terminée , les Payfans fe font affemblés ;
afpirant à l'honneur que le Roi avoit fait à
P'Ordre Equeftre , en nommant fon Maréchal ,
qui eft auffi fon Orateur , ils ont député 24
d'entr'eux , pour prier S. M. de leur accorder
la même faveur en nommant leur Orateur.
Senfible à cette marque de confiance , elle s'eft
fait repréfenter la ditte des Membres qui coms
pofent cet Ordre , & a nommé Anders-Matfon
député du district d'Oxie. La Bourgeoifie
Texemple des Payfans , a préſenté une femblable
requête , qui a eu le même fuccès ; leur
Orateur , nommé par le Roi , eft M. Ekerman
, premier Délégué de cette Capitale. 1
La Reine avance heureuſement dans fa grof.
feffe ; le terme n'en elt pas éloigné , on l'at
tend dans une quinzaine de jours : fi elle ac
couche d'un Prince , cette nouvelle fera annoncée
au Peuple par 1024 coups de canon ;
fi c'eft une Princeffe on en tirera 512,
POLOGNE.
De VARSYOTE , le 24 Octobre
L'ORDRE & l'unanimité règnent toujours
dans les féances de la Diète , qui continue de
s'occuper avec beaucoup d'activité ; elle a ter
miné l'élection des Membres qui doivent compofer
le nouveau Confeil-Permanent , & elle a
donné des éloges au travail & à la conduite de
ceux qui compofoient celui dont les fonctions
viennent de finir. Les Délégués , choifis pour
revoir les comptes des diverfes commiffions
ont fini leur travail & en rendent compte fucceffivement
à la Diète. Le Comte de Lursky ,
( 317 )
Evêque de Lucko , qui avoit été chargé de
l'examen des opérations de la commiffion du
tréfor , a prononcé à cette occafion un difcours
plein de zèle & de patriotifme . » Mon
devoir , dit- il entr'autres , eft d'informer S. M.
& les États affemblés , des obfervations , que
les fonctions dont ils m'ont chargé , m'ont mis
en état de faire . Les comptes de la commiffion
du tréfor , prouvent que les fommes envoyées
depuis la dernière Diète chez l'Etranger , pour
des productions importées , excèdent du double
celles qu'ont på produire les marchandifes
exportées ; il n'eft pas douteux que la République
ne fût bientôt ruinée fi tous les deux
ans elle effuyoit d'auffi grandes pertes . Le feul
article du fel , s'il faut le faire venir de l'Etranger
, coûtera 16 à 17 millions ; cette rai
fon eft preffante pour engager le Gouvernement
à s'occuper des moyens de tirer cette
denrée , de première néceffité , du fein des
terres même de la République , où il eft prouvé
qu'elle fe trouve en abondance par les
expériences faites par les Moines de l'Abbaye
de Miechow , qui ont reconnu que les falines
de Wielicza s'étendent fort loin fous la terre ,
& même en deçà de la Viftule . Ce fel , qu'on
peut recueillir à peu de frais , égale en bonté
& en blancheur celui des falines de Wielicza ,
s'il ne lui eft pas fupérieur «. Le Prélat propofa
enfuite l'amélioration des fabriques dé
draps dans le Royaume , pour retenir les fommes
confidérables que cet article en fait fortit
tous les ans ; il recommanda encore d'encourager
celles de toile , qui font à préfent peu
nombreuſes , mais que l'on peut multiplier
d'autant plus aifément que la Lithuanie produit
du chanvre en abondance.
C'eft dans la femaine prochaine qu'on s'occupera
des propofitions que le Roi a faites à
03
( 318 )
la Diète : elles font au nombre de fept & de
Ja teneur fuivante. » 1 °. Que l'approbation du
Code , que le Comte Zamoyski a rédigé , foit
remife à la prochaine Diète. 2°. Que le droit
concernant le change des eſpèces foit rectifié ,
pour obvier aux abus qu'il caufe à préfent.
3 °. Que le Roi renonce à la diftribution des
biens caducs , ( c'eft-à-dire au privilége par le
quel S. M. donne au particulier ce qui eft cenfé
revenir au fifc , & que l'on établiffe une prefcription
de so ans pour affurer la poffeffion des
Citoyens. 4° . Que la Diète ait égard aux repré
fentations du département de la Guerre , &
qu'elle pourvoie aux befoins des Troupes
5°. Que la Diète procure les moyens d'entretenir
des Maîtres pour le Corps des Cadets , &
de payer les Officiers chargés de fa direction ;
les fonds néceffaires pour cet effet lui manquant
encore jufqu'à préfent pour la plus grande pare
tie. 6°. Que la Diète prenne en confidération
tout ce que la Commiffion d'Education lui pro
pofera, 7 °. Que la lifte des revenus de la République
foit mife fur un pied d'égalité avec celle
des dépenfes , de la manière la plus exacte
Le Comte de Mnifzech , Châtelain de Cracovie
, vient de mourir à fa terre de Dukca ,
fur les confins de la Hongrie . On écrit que la
première dignité Sénatoriale , vacante par cette
mort , fera conférée au Prince Lubomirsky ,
Grand-Maréchal de la Couronne , qui fera remplacé
dans cette dernière Charge par le Comte
de Rzewusky ; en attendant , la riche Staroftie
de Bialocierkiew que poffédoit le Comte
de Mnifzech , a été donnée au Comte de Branicky
, Général de la Couronne . On en évalue
le revenu à foo mille florins Polonois,
( 319 )
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 30 Octobre.
DEPUIS quelques jours le prince de Gallitzin
a reçu plufieurs couriers de Pétersbourg ; on a
remarqué qu'il a eu de plus fréquentes conférences
avec le Prince de Kaunitz ; le public n'en
augure rien de favorable pour la paix , & le
bruit fe répand que l'Impératrice de Ruffie a fait
déclarer que fi les différends avec la Pruffe ne
s'arrangeoient pas inceffamment , elle y prendroit
part.
On ne fe flatte plus de voir l'Empereur cet
hiver ; il paroît qu'il le paffera plus près du
théâtre de la guerre. On ignore fi le Maréchal
de Laudohn reviendra ; les circonftances femblent
demander fa préfence ailleurs. Le Feld-
Maréchal de Haddick reftera en Bohême ; l'Impératrice-
Reine l'a nommé Commandant Général
dans ce Royaume , en fixant la ville de
Prague pour fon féjour , avec permiffion d'habiter
le château . On attend le 4 du mois prochain
le Feld-Maréchal de Lafcy , le Duc Albert de
Saxe Tefchen eft arrivé hier.
L'on raconte ici depuis quelques jours , qu'il
y a paru un Seigneur de la Saxe Electorale , qui
demanda à fon arrivée une audience particulière
à S. A. R. l'Archiducheffe Chriftine. Cette
Princeffe lui fit répondre que s'il venoit en vifite
, elle le recevroit volontiers , mais que s'il
étoit chargé de quelque commiffion politique ,
elle fe croyoit obligée de le refufer. Le Saxon
ne balança point , & demanda à être fimplement
admis à lui rendre fes hommages ; cela ne l'empêcha
pas , lorfqu'il fut reçu , de parler d'une
commiffion fecrette dont il étoit chargé. Il
parut auffi plufieurs fois chez le Prince de Katt-
Bitz. Mais voyant , ajoute- t- on , que les efprits
Q4
( 320 )
étoient mal difpofés, & les circonstances peu
favorables , il reprit le chemin de fa patrie ..
L'Empereur vient de créer Commandeur de
Ordre Militaire de Marie Thérèfe , le Lieutenant-
Général Comte de Wurfer ; il en a
donné les marques au Lieutenant- Général d'Alton
, jufqu'à préfent Chevalier de la petite Croix.
Cet Officier a mérité cette diftinction par la
bravoure & la bonne conduite avec lefquelles
il a foutenu fi long tems le pofte d'Arnau , d'au
tant plus important , que fa perte & l'occupation
de Hohen Elbe , en donnant à l'ennemi la
facilité de paffer la rivière de ce nom , & par
conféquent de joindre l'armée du Prince Henri .
auroient été décifives pour la campagne . On
dit ici que le délai qu'apporta le Général Pruffien
d'Anhalt , à fe faifir des hauteurs qui commandent
ces poftes , a caufé la difgrace de cet
Officier , confidéré d'ailleurs du Roi de Pruffe.
On lit dans une gazette qui s'imprime à
Munich , un exemple rare de l'induftrie humaine.
» Un homme détenu dans les prifons de cette
ville pour vol , étoit fur le point d'être condamné
à mort , lorfqu'il fit parvenir à un de
fes bienfaiteurs , une montre de paille qui alloit
pendant deux heures fans qu'on fût obligé de la
monter. Cet ouvrage lui attira la vifite de quel
ques Seigneurs , curieux d'apprendre comment
il étoit parvenu à faire cette montre merveilleufe
dans l'obfcurité d'un cachot , & privé
d'inftrumens de toute efpèce . Il leur dit que la
paille qui lui fervoit de lit , lui avoit fourni les
matériaux ; qu'il avoit tiré de fa chemife le fil
néceffaire qu'il avoit mis en oeuvre au moyen
d'une aiguille & d'un inftrument tranchant qu'il
avoit dérobé à la vigilance du geolier. Il ajouta
que fi on lui prolongeoit la vie , il donneroit
des preuves d'une induftrie encore plus furprenante
; il a été transféré en conféquence dans la
( 324 )
fortereffe de Spiegelberg , où il s'occupe à effectuer
fes promeffes ".
De HAMBOURG , le 30 Octobre.
LA campagne terminée en Bohême , continue
encore dans la Haute Siléfie , où le Roi de
Pruffe s'eft rendu lui- même , & fe trouve actuellement
, dit- on , à la tête de jo, ooo hommes.
Son armée a mis le Prince Héréditaire de
Brunfwick en état de conferver fes avantages .
Le 17 & le 19 de ce mois , il a eu quelques efcarmouches
avec les Autrichiens , qu'il a contraint
de fe retirer avec une perte confidérable
de morts & de bleffés ; parmi les derniers , on
compte M. de Spleni , Colonel des Huffards
d'Efterhafy. La nouvelle qui s'étoit répandue
que ce Prince s'étoit retiré de Troppau , ne
s'eft point confirmée . Un mouvement qu'il avoit
fait , & dont les Autrichiens s'emprefsèrent de
rendre compte au moment où il le faifoit , 8
fans attendre quelles devoient en être les fuites
, avoit donné lieu à ce bruit . Quelques lettres
que nous ne garantiffons pas , l'expliquent
de la manière fuivante . Ce Prince avoit le deffein
d'attirer les Autrichiens dans un endroit où il
pouvoit les combattre avec avantage ; pour cet
effet , il feignit d'abandonner le pofte qu'il occupoit
près de Troppau. Les Autrichiens fe
hâtèrent de faire un mouvement pour s'en emparer
; ils prirent un détour qui paroiffoit devoir
les y conduire sûrement ; le Prince de
Brunswick l'avoit prévu , il les attaqua avec
avantage , & on prétend qu'il les contraignit de
retourner fur leurs pas après avoir laiffé 800 hommes
fur le champ de bataille. Quoiqu'il en foit
de cette nouvelle , il eft certain que ce Prince eft
encore auprès de Troppau , d'où il a détaché un
corps vers Tefchen ; le roi da Pruffe , après
avoir établi fon quartier général à Jagerndorff ,
( 322 )
Fa quitté pour fe porter plus avant , après avoir
ordonné de fortifier cette place. S'il faut en
croire quelques lettres de Saxe , il n'a fait ce
mouvement que pour feconder le Prince Héréditaire
de Brunswick qui a pénétré en Moravie ,
où il caufe beaucoup d'embarras aux Autri
chiens , en leur coupant leurs fourrages de plu
fieurs côtés. Selon ces mêmes lettres , il a eu une
affaire très - vive avec le corps aux ordres du
Général Botta , qu'il a forcé à la retraite , &
dont les fuites l'ont mis en état de bloquer
Olmutz.
Cette nouvelle , annoncée vaguement , fans
da e & fans détails , a au moins befoin de confirmation.
Ce qui fait préfumer que les affaires
ne font point dans cet état dans la Haute Siléfie
& la Moravie , c'eft que l'Empereur eft de retour
de cette dernière province qu'il n'auroit
fans doute pas quittée fi elle étoit auffi menacée .
Son armée est entrée dans fes quartiers d'hiver
dans les environs de Gitfchin & de Konigsgratz .
La pofition & les cantonnemens des troupes
Autrichiennes , font tels qu'au premier fignal ,
elles peuvent fe raffembler & s'opposer à toute
entrepriſe de la part d'un ennemi que l'on fait
ne pas craindre l'intempérie des faifons lorfqu'il
croit pouvoir attaquer avec avantage .
Nous nous flattons encore écrit - on de
Breflau , de voir bientôt le Roi de Pruffe ; il
eft toujours dans la Haute- Siléfie , où il a conduit
17 bataillons , 30 efcadrons , & la brigade
du' Prince de Pruffe. Ses troupes vont marché
avec beaucoup de diligence , puifqu'elles ont
fait 17 milles en un jour & demi. Leur arrivée
imprévue a déconcerté les projets des Autrichiens
, & nous a affuré la poffeffion de la Haute-
Siléfie . S. M. eft très- fatisfaite de la conduite
du Prince de Pruffe pendant la retraite de Bohême
, & della manière dont il a exécuté toutes
( 323 )
les opérations dont il a été chargé pendant cette
campagne. On raconte à ce fujet l'anecdote fui+
vante. Ce Prince entra chez le Roi , qui les
regardant fixement , lui dit vous n'êtes plus
monneveu. Etvoyant que cedifcours l'affligeoit
il lui tendit les bras en ajoutant ; non , vous
n'êtes plus mon neveu ; vous êtes mon fils ; vous
avez fait tout ce que j'aurois pu faire moi même ,
& ce que l'on pourroit attendre du Général le
plus expérimenté « .
On s'empreffe de citer toutes les anecdotes
qui concernent le Roi de Pruffe ; les plus petits
faits deviennent intéreffans lorsqu'il eft question
de lui ; nous rapporterons celle- ci . Pendant fon
féjour à Schatzlar , il y a acquis une maison.
C'est celle d'un Cordonnier chez lequel il étoit.
logé. Il voulut y faire bâtir une cheminée . Le
propriétaire s'y oppofa , en difant que cette
conftruction gâteroit fa maifon . Le Roi , après
avoir tout tenté pour l'y déterminer , lui demanda
s'il vouloit la vendre ; le Cordonnier.
confentit , & en porta le prix à 70 dahlers. Tu
les auras , lui dit le Roi , & 100 ducats de potde-
vin pour les clefs . C'eft à cette occafion qu'il
dit plaifamment qu'il eft devenu bourgeois en
Bohême , où il efpère , ajoute- t-il , avoir bientôt
de plus grandes propriétés.
L'armée du Prince Henri a commencé à
prendre fes quartiers d'hiver en Saxe ; quelques
régimens font partis pour prendre les leurs dans
la marche de Brandebourg , le Duché de Magdebourg
, & la Principauté d'Halberstadt. Les
troupes cantonnées fur les frontières ont été
réparties de manière à ne plus faire craindre
d'excurfions de la part des Autrichiens . » Les
troupes de Bifchofswerd , écrit-on de Drefde .
en firent une en Bohême le 17 ; mais ne trouvant
point d'ennemis fur les frontières , elles
raſſemblèrent en fort peu de tems une grande
06
( 324 )
quantité de beftiaux qu'elles amenèrent fur les
confins de la Saxe . Delà l'Officier Commandant
envoya un trompette au plus proche Comman
dant des troupes Impériales avec ordre de lui
faire cette propofition. J'ai actuellement en ma
poffethion beaucoup de beftiaux pris fur les habitans
de la Bohême ; mais je les rendrai fi le
Commandant Impérial veut promettre de n'en
jamais enlever dans les villages Saxons . Le Commandant
donna fa parole , & les beftiaux furent
renvoyés «.
On fe flatte toujours que l'hiver amènera des
changemens dans les difpofitions des Puiffances
belligérantes . Les apparences de guerre entre la
Ruffie & la Porte diminuent journellement
depuis la difgrace du Grand - Vifir , & celle
dont on croit le Capitan-Bacha menacé . Cette
révolution dans les affaires de ces deux Empires ,
flue déja d'une manière fenfible fur plufieurs
autres Etats ; la Ruffie , maitreffe de fes forces ,
paroît décidée à fe mêler des affaires d'Allemagne
, & il fe confirme qu'elle à fait à la Cour
de Vienne la déclaration que nous avons annoncée
dans le nº. précédent ; & cet évènement
qu'on croit devoir donner lieu à de nouvelles
négociations , peut en faciliter le fuccès .
De RATISBONNE, les Novembre.
ON affure que le Général Autrichien , de
Ried , qui s'étoit rendu à Wurtzbourg , pour
demander de nouveau au Prince - Evêque le
corps de 4000 hommes , qu'il s'eft engagé de
fournir à l'Empereur fur fa réquifition , en vertu
d'une convention , n'a point réuffi dans fa négociation
. Jufqu'à préfent les Princes de l'Empire
ne paroiffent pas décidés à prendre aucun parti
dans la crife actuelle ; ils femblent regarder
avec inquiétude ce qui fe paffe en Bavière , &
craindre pour leurs propres poffeffions , que la
( 325 )
foibleffe ne fauroit défendre contre la force . Ces
difpofitions percent dans la multitude des mémoires
qui fe publient journellement , & qui s'écrivent
dans tous les Etats de l'Empire.
Nous avons parlé de l'acte notarial , relatif à
la Déclaration de M. Schmied. Nous ajouterons
les détails fuivans. M. Schmied fut interrogé
, le 1er. Septembre , dans le Palais Electoral
, à Munich , en préfence du Comte de
Zieck , du Baron d'Obermayer & de M. Lori ,
Miniftres & Confeillers de l'Electeur , à la
réquifition de M. des Touches , Confeiller- Fifcal.
Il a déclaré de nouveau , » qu'il a copié
l'acte de renonciation du Duc Albert d'Autriche
, en 1734 & 1736 , à l'occafion des négociations
, alors fur le tapis , entre les maifons de
Bavière & Palatine , qui pour régler leur fucceffion
réciproque fe communiquerent les documens
qui y étoient relatifs , & qu'ils confervoient
dans leurs Archives refpectives ; dans ce
tems le Chancelier-privé d'Unertel faifoit travailler
dans fa maifon à un Mémoire , pour
réfuter les prétentions de la maifon d'Autriche
que l'on prévoyoit dès- lors ; pour cet effer M.
d'Unertel compulfoit tous les Regiftres & toutes
les Archives de la Bavière. Il ajouta qu'il croyoit
qu'on pourroit encore trouver ces papiers parmi
ceux de la fucceffion du feu Chancelier , ou
dans ceux du Chancellifte privé , Steckbuffer ,
qui avoit fait un catalogue des Archives Bavaroifes.
M. Schmied , interrogé ſur ce qui
l'avoit induit à faire fa Déclaration , fi c'étoit
par quelque inftigation ou corruption fecrette ;
ou par un patriotifme mal entendu , a protefté
qu'il l'a fait uniquement par l'amour que tout honnête
homme doit à la vérité , & l'a affirmé par
ferment.
Suite de la Déduction de la Cour de Vienne,
Ce n'est pas affez non plus , que S. M. P. fe foit
→
( 326 )
accordée avec les Agnats : Elle doit auffi convenir à
ce fujet avec tout l'Empire ( 1 ). Dès qu'il eft prouvé
, comme on l'a fait , qu'Elle n'a pas même le
droit de s'accorder fans le confentement de l'Empire
, on peut foutenir que par cet accord , conclu
avec les Agnats , Elle n'a pas acquis un droit vala
ble. Ces Agnars n'ont fait que fuppofer & reconnoître
dans cet accord leur droit & celui de S. M. P. de
contracter enſemble comme fondé : dès qu'il ne l'eft
pas, on ne peut pas prélumer de droit, que l'intention
des deux Parties contractantes puifle être de vouloir
foutenir un accord fondé fur une erreur & fur une
fuppofition gratuite. On peut eſpérer & prétendre
plutôt , qu'elles voudront en revenir & s'en défifter
elles -mêmes ; de forte que la faute n'en ſoit attribuée
qu'à ceux qui ont imaginé des principes & des prétentions
fi erronés . Vu donc que les Agnats de la
Maifon de Brandebourg ont acquis , par la fufdite
loi de Famille & de l'Empire , un droit , dont perfonne
ne peut les priver ; & que S. M. P. ne peut
anéantir les loix fondamentales & les pactes de fa
Maiſon ni y déroger , & encore moins conclure feul
dans une affaire fi importante , fans la concurrence
de l'Empire ; il eft inconcevable que ces Agnats
aient abandonné volontairement & de plein gré des
avantages , qui leur avoient été aflurés par l'Empereur
& par l'Empire. Il eft à préfumer que l'accord
conclu avec eux à ce fujet a été obtenu non par conviction
ni de plein gré , mais par la furpriſe & par
la menace ; & , quoiqu'à l'extérieur ils puiffent s'en
montrer fatisfaits , il faudroit voir ce qu'ils feroient
s'ils étoient libres & hors de crainte , & s'ils ne fuivroient
pas alors l'exemple des Margraves George-
Frédéric Charles & Albert Wolfgang , qui dans leur
Mémoire , préfenté au Confeil Aulique le 16 Août
1716 , fous le titre d'Ecrit d'Imploration ſommai-
(1) Cette objection & les fuivantes font tirées mot
pour mor de l'Expofé de la Cour de Berlin.
( 327 )
re, repréfentèrent entr'autres , que leur confente
ment avoit été forcé , de forte qu'ils pouvoient
réclamer le bénéfice de reftitution , d'autant plus
qu'on leur avoit fait précédemment l'annonce défagréable
, que s'ils n'acceptoient point , la propo
fition du Roi , S. M. les abandonneroit & lear
retireroit la penfion , dont ils avoient joui jufqueslà
; à quoi il falloit ajouter d'ailleurs , que ces
Princes fe trouvoient en ce tems fous la puiffance
paternelle ; qu'ils étoient entretenus par S. M. P.
qu'en conféquence ils avoient dû avoir tant pour
S. M. P. que pour leur père une crainte révérentielle
particulière , & qu'ainfi ils n'avoient pu avoir
aflez de fermeté & de réfolution pour s'oppofer au
ferment qu'on leur demandoit ou pour le refufer.
S. M. I. R. croit avoir fuffisamment découvert à
fes Très-Hauts & Hauts Co -Etats , ainfi qu'à toutes
les autres Puiffances Etrangères , les véritables, vues
de la Cour de Berlin , & démontré d'une manière
Convaincante , qu'elles ne tendent qu'à fon agran
diffement particulier , ainfi qu'à bouleverser l'équi
libre & la diftribution de pouvoir , qui a ſubſiſté juſqu'ici
dans l'Empire. Une circonftance remarquable.
& importante , arrivée dans la fuite , en fournit une
preuve qui exclut toute poffibilité de doute ; S. M.
1. R. a fait faire par écrit , pour elle- même & de fon
propre mouvement , par le Baron de Thugut , qu'elle
envoya expreffément au quartier- général de S. M.
l'offre formelle & folemnelle de dégager pleinement
M. l'Electeur Palatin de toutes les obligations où il
étoit entré par la convention , & de reftituer tout
ce qui avoit été occupé en vertu de cet accord
fous l'unique condition , que S. M. P. s'obligeroir
également pour elle' , fes héritiers & fucceffeurs , &
s'engageroit folemnellement à ne point réunir les
pays d'Anspach & de Bareith , avec la Primogéni
rure de Brandebourg , auffi long- tems qu'il le trouveroit
des Princes puînés , conformément à la Sanceion-
Pragmatique, qui fubfiftoit dans fa mailon , &
( 328 )
嘶
qui avoit été légitimement confirmée par l'Empe
reur & par l'Empire , cette offre ayant été rejettée
par S. M. comme inadmiffible , l'Impératrice- Reine
laiffe au jugement de toutes les Cours Etrangères ,
de fes Très- Hauts & Hauts, Co - Etats de l'Empire ,
& de l'Univers entier , s'il eft poffible de prouver
par les faits une plus grande modération , un amour
plus ardent pour la paix , une renonciation plus
magnanime à tout intérêt particulier , une follicitude
plus zélée pour le maintien de la balance & de la
diftribution proportionnée de pouvoir dans l'Empire
, & de montrer en même-tems d'une manière
plus évidente le contrafte le plas oppofé de la part
de la Cour de Berlin , que par une telle offre faite
d'un côté & hautement rejettée de l'autre ,
:
S. M. P. affure dans fa Déclaration , que , fi elle a
permis qu'on mêlât dans cette négociation l'affaire
de la réunion des pays de Bareich & d'Anfpach à
l'Electorat de Brandebourg , & l'échange de ces pays
avec la Luface , elle ne l'a fait que fur les offres de
L. M. I. & R. , fans aucune vue d'agrandiffement &
d'intérêt perfonnel à la fin de certe Déclaration elle
répète expreffément , que , fi elle attaque la Cour
I. & R. par la voie des armes , elle ne fait que dèfendre
la liberté & les conftitutions Germaniques fi
grièvement léfées , ainfi que les Princes de l'Empire ,
fes amis , fi ouvertement & fi injuftement opprimés
, & les aider à recouvrer ce qui leur appartient ,
en faifant valoir leurs juftes prétentions ; qu'elle le
fait fans autre vue d'intérêt particulier , que celui
de fa fûreté & de la confervation du fyftême de
l'Empires qu'elle croit d'ailleurs avoir donné par fa
conduite dans tout le cours de cette affaire , particulièrement
dans la négociation , qui a eu lieu fur fon
fujer , des preuves convaincantes , qu'elle n'a pas eut
en vue des avantages , qui lui ont été clairement offerts
, mais qu'elle a préfére de fe mettre à la brêche
pour le bien commum , & de s'expofer au danger
d'une guerre avec une maifon , dont les forces font
( 329 )
fi prépondérantes. L'offre de S. M. I. R. remplit tout
ceci , & plus que la Cour de Berlin n'a defiré . Tout
fera reftitué & rentrera dans le même état qu'avant
la convention conclue avec M. l'Electeur Palatin :
ce Prince fera dégagé entièrement de toutes les obligations
prifes par lui dans cet accord : il fera mis
parfaitement en état de fatisfaire aux prétentions Al-
Jodiales de la Saxe : mais celles- ci doivent être préalablement
prouvées par la voie juridique , que la
conftitution de l'Empire prefcrit pour leur vérification
& leur décifion : elles doivent être ajustées par
une Sentence judiciaire , attendu que la Saxe les exagère
au-delà de leurs bornes , que la Cour de Berlin
les
appuye par des vues purement partiales & inté
reffées , & que M. le Duc des Deux-Ponts , prouve
aujourd'hui lui -même contre l'une & l'autre , qu'une
Princeffe de Bavière ne peut hériter ni des terres ni
des fujets , auffi long- tems qu'il existe des defcendans
mâles d'Otton l'Illuftre ; & qu'il s'agit au préalable
de la confection de l'Inventaire , enfuite d'ajufter les
dettes actives , qui appartiennent proprement à la
maffe des biens Allodiaux , & enfin les dettes paffives
, dont elle eft chargée.
Tel étant donc l'état de la chofe , où trouve- t on
à préfent la léfion des conftitutions & de la liberté
Germanique ? Où font les Princes de l'Empire , ouvertement
& injuftement opprimés ? Où eft le danger
pour le bien- être commun , danger contre lequel
la Cour de Berlin fe met à la brêche ? Tout eft parfaitement
épuisé à cet égard par S. M. I. R. A. ; &
il ne manque plus rien , fi ce n'eft que la Cour de
Berlin prouve également par les faits les fentimens
patriotiques , defintéreffés & magnanimes , qu'elle a
fi hautement vantés ; qu'elle montre effectivement
fes vues fi pures , fi éloignées de tout deſſein de s'agrandir
; & , comme elle fe glorifie publiquement
d'avoir méprifé tous les avantages particuliers , qui
lui avoient été fi clairement offerts , qu'elle ne le
borne point à fe glorifier , mais qu'elle faffe fuccé
der les faits aux fimples paroles.
( 330 )
Comme ceci n'eft pas encore arrivé , & que là
propofition de S. M. Î . R. A. a été hautement rejettée
, l'on peut fe flatter de n'avoir befoin d'aucunes
preuves ultérieures , d'aucuns éclairciffemens plus
amples , pour découvrir les véritables vues de la
Cour de Berlin , cachées jufqu'à préfent fous le
mafque de protecteur des opprimés , de défenfeur
de la conftitution & de la liberté du corps Germanique
, d'ami magnanime de fes alliés , d'un Electeur
& d'un Prince patriotique de l'Empire ; & pour
conftater aux yeux de tout l'Univers , que cette Cour
n'a eu rien moins en vue que la délivrance des foidifans
opprimés , que la prétendue fûreté de la lia
berté & des conftitutions Germaniques , que l'accompliffement
de fes devoirs en qualité d'allié ;
qu'elle n'a vifé & qu'elle ne vife encore qu'à effectuer
à tout prix fon propre agrandiffement , en facrifiant
tout l'honneur , toute la dignité , tous les
droits de S. M. I. R. A. , & à bouleverfer ainfi toute
la balance de pouvoir , qui a ſubſiſté juſqu'à préſent
dans l'Empire. Si cette Cour s'eft rendue coupable ,
ainſi qu'il a dejà été prouvé , d'une agreffion publique
& injufte , & d'une infraction inconteftable de
la tranquillité publique & de la paix de Weftphalie ,
même dans le cas fuppofé au commencement , combien
ne doit-elle pas être condamnée par tout l'Univers
, comme perturbatrice du repos public , tandis
qu'en refufant la propofition fufmentionnée elle s'eft
ôté à elle-même tout prétexte imaginable de pallier
fes violences ? Cette offre feule de rétablir tout en
fon ancien érat , eft déja par elle- même la réfutation
la plus fondée & la plus réelle des prétendus motifs ,
par lesquels la Cour de Berlin a voulu perfuader au
monde qu'elle s'étoit vue dans la néceffité de s'oppoſer
au prétendu démembrement injufte du Duchéde
Bavière. Cependant par furabondance l'on va
faire encore une analyfe exacte de ces motifs , & y
répondre de point en point & en détail « . C'eſt l'ob
jet de la feconde partie de cette déduction.
( 331 )
ITALI. E.
De NAPLES le 15 Novembre.
›
Il vient de fe former ici , fous la protection
de S. M. & fous la Préfidence du Prince de
Francavilla , d'après le plan de M. de Sangro
& des Princes de Sanfevero , une Société Dramatique
qui recevra & examinera toutes les
Pièces de théâtre. Celle qui , au jugement du
plus grand nombre des Affociés , aura été trouvée
la meilleure , obtiendra un prix de 2co ducats.
Un pareil établiffement ne peut que perfectionner
le théâtre , qui en a befoin dans ce
pays , où l'on a applaudi long- tems les productions
monftrueufes de Cerlone , qui a été telle
ment encouragé , qu'il a porté fon théâtre à 11
volumes , dont aucune Fièce n'a pu ſe foutenir
fur les théâtres étrangers .
»Un Matelot d'une galiote corfaire , qui
avoit touché au port de Goze , fa patrie , écriton
de Malte , ayant déferté à terre , on a mis
'Ifle en quarantaine. Le fugitif qui a été trouvé
& arrêté au bout de quelques jours , fubira
inceffamment le châtiment que mérite fon éva
fion dangereufe. On a formé un cordon de
troupes , commandé par les Chevaliers , fur la
partie de cette Ifle , où les barques de Goze
pourroient aborder furtivement « .
De LIVOURNE , le 25 Octobre.
ON apprend de Rome , que le 15 de ce
mois on a effuyé un violent orage , accompa
gné de pluie ; le tonnerre & les éclairs fe fuccédoient
rapidement ; la foudre est tombée fur
la lanterne de la Coupole du Vatican , où elle
a fait quelques dommages. Le vent impétueux
qui fouffoit , en a fait de plus confidérables
dans la campagne des environs.
( 332 )
On a fait le 12 de ce mois , écrit- on de Lisbonne
, la Proceffion de l'Auto da-fé . Elle n'eft
point fortie de l'intérieur du Palais de l'Inquifition.
Ces fpectacles , autrefois fi terribles ,
n'ont plus le même appareil ; & le Tribunal
n'a plus la même févérité. Les coupables , au
nombre de dix , accufés d'avoir , écrit ou parlé
contre la Religion , ont été condamnés les uns
aux galères , les autres à des peines moins
graves.
» Le fameux P. Manfilla , ajoutent les mêmes
lettres , qui avoit réuni deux qualités affez in-
Compatibles par-tout ailleurs qu'ici , puifqu'il
étoit Prieur-Général des Dominicains , & Directeur
de la Compagnie exclufive des vins
d'Alto Duero , fufpendu de toutes les fonctions
depuis la mort de Jofeph , vient de fubir fon jugement.
Son Provincial actuel l'ayant mandé
au Chapitre affemblé , le lui prononça ainfi !
J'ai ordre de notre Souveraine , de vous
dire que certainement informée de votre ſcan
daleufe conduite , elle a trouvé que vous mé
ritiez d'être puni fuivant la rigueur de la loi;
mais fon indulgence la portant à la clémence ,
Elle daigne vous pardonner , méprifer vos com
plots , vos intrigues & vous laiffer la vie
pourvu que dès ce jour même vous partiez
pour vous rendre , fans nul délai , fur le Mont-
Perrigon , où vous refterez enfermé pendant le
refte de votre vie «.
ANGLETERKE.
DE LONDRES , le 20 Novembre.
ON s'accorde généralement ici dans l'opinion
qu'on doit avoir de l'immenfe Gazette extraordinaire
, que la Cour a publiée . Elle favoit
de quelle importance il étoit de tranquillifer la
Nation , fur l'expédition de l'efcadre Françoife
( 333 )
aux ordres du Comte d'Eftaing ; elle n'a pas
perdu un moment , pour lui apprendre que ce
Vice Amiral , après avoir attaqué Rhodeland
, a été obligé de quitter les ports de
cette Ifle , & l'armée Américaine d'abandonner
l'attaque qu'elle formoit par terre. Ce double
avantage que nous ne devons qu'aux vents
a été embelli , arrangé & célébré avec emphafe ;
mais les vrais patriotes fentent & publient que
mille opérations de cette eſpèce ne foumettront
pas l'Amérique , & qu'une ou deux campagnes
faites encore avec le même fuccès , épuiferont
toutes les reffources de la Grande-Bretagne .
Depuis cette Gazette , on a reçu la nouvelle
de la prise de la Dominique ; le Gouvernement
ne pouvoit pas fe difpenfer d'en dire un mot ;
& il s'eft hâté de publier que l'Amirauté avoit
reçu des lettres de M. Stewart , Gouverneur
de cette lle, en date du 7 Septembre , qui annonçoient
que des troupes , qu'on croit Françoifes
, avoient débarqué à la Grande- Baye &
à Cachacrou dont elles étoient en poffeffion ;
qu'auffi-tôt il en a inftruit le Préfident du Confeil
à Antigoa , & l'Amiral Barrington aux Barbades
, qui , ayant reçu ces information's le 11 ,
fe dépêcha d'approvifionner fa flotte , compo
fée de 2 vaiffeaux fans compter les frégates . &
étoit parti le 15 pour protéger nos Ifles . On
ajoute que fur le deffus d'une de fes dépêches
M. Stewart avoit écrit de fa main , je me
prépare à une action . Cette relation a paru
comme toutes celles publiées par la Cour,
très-vague & remplie de réticences ; celle que
l'on a mife dans la Gazette de France , a fait
demander comment M. Stewart a pu douter, le
7 Septembre , que les troupes qui débarquoient
dans fon Ifle fuffent Françoifes ; comment
il a pu écrire qu'il fe préparoit à une action ,
puifque la date de la defcente des François , celle
t
( 334 )
de fa capitulation font de ce jour. On ne conçoit
pas mieux qu'il ait pu donner les avis qu'on
dit qu'il a envoyés à Antigoa & aux Barbades ,
avec tant de promptitude ; il a fallu pour cela
qu'il ait eu des vaiffeaux prêts à la minute
& que les François aient eu la bonté de les laif
fer paffer. Tout cela n'embarraffe point le parti
de la Cour ; il eft porté à faire des miracles ,
& ce n'étoit pas le moment de les négliger.
Pour détourner l'effet de ces obſervations , on
s'eft empreffé d'annoncer la priſe des Ifles de
Saint Pierre & de Miquelon cette nouvelle
répandue dès le 3 de ce mois , n'a été confir
mée que depuis quelques jours. La manière
dont on s'eft emparé de ces Ifles cédées aux
François par le dernier traité de paix , n'a pas
paru faire honneur à l'Amiral Montague qui s'eft
chargé de cette expédition . On favoit qu'il n'y
devoit trouver aucune réfiſtance ; & il ne fe
juftifiera pas aifément d'avoir détruit les bâtimens
& les échafaux deftinés à la pêcherie. On
traite d'expédition de pirates , la priſe de la
Dominique ; il femble que ce nom conviendroit
mieux à celle que nous venons de faire.
On ne l'a publiée que pour effayer de réparer le
mal que la première nouvelle avoit occafionnée ,
en faifant baiffer les fonds de 3 pour cent ; ils
ne fe relèveront pas de fi-tôt , s'il fe confirme
que leprojet des troupes Françoiſes , victorieuses
à la Dominique , eft de faire de nouvelles ten
tatives contre quelques autres de nos Ifles . La
facilité de les tenter eft démontrée . Les François
ent près de 15,000 hommes dans leurs Inles ; &
s'ils vont en avant , il n'eft pas douteux que
nous perdrons nos meilleurs établiffemens . Nous
ne pouvons prévenir ce malheur qu'en retirant
nos troupes de New Yorck & de Rhode- Inland's
mais alors ces deux places , ainfi que le refte
de l'Amérique, conquifes avec tant de peine , re
( 335 )
tombent au pouvoir des Américains. On ne
laiffe pas de dire ici que le Gouvernement
décidé à s'expofer à cette perte plutôt qu'à
celle de la Jamaïque , a envoyé ordre au Général
Clinton de faire partir fur - le- champ 5000
hommes de fes troupes pour cette Ine. Depuis
la prife de la Dominique , le prix des
terres , en Amérique , a baiffé de 30 pour cent.
Elles étoient déja à un taux très -bas ; mais aujourd'hui
tel fonds d'Amérique que l'on regardoit
comme égal à un fond de pareille étendue
en Angleterre , n'eft prefque plus confidéré
comme ayant une valeur réelle .
En attendant qu'on reçoive des dépêches authentiques
de l'Amérique , on publie fucceffivement
différens bruits contradictoires ; felon les
uns & ce qui eft peut- être vraisemblable , le
Comte d'Estaing , de concert avec les Améri
cains , médite une entrepriſe contre la nouvelle
Ecoffe ; elle fera exécutée auffi-tôt que fes vaiffeaux
feront réparés . Selon d'autres , ce ne font
point les François & les Américains qui forment
de ces grands projets ; ce font le Géné
ral Clinton & l'Amiral Byron qui ne fe propofent
pas moins que d'aller attaquer inceffamment
Bofton. Cette expédition qui flatte le peuple à
qui l'on montre un fuccès infaillible dans la
perspective , exigeroit plus de forces que nous
n'en avons en Amérique ; il eft certain que
notre flotte y eft dans un très-mauvais état ,
que la plus grande partie des vaiffeaux de l'ef
cadre partie d'Europe avec l'Amiral Byron n'ont
pas rejoint , que le petit nombre de ceux qui
font arrivés à New-Yorck a befoin de réparations
qu'on ne peut faire , & que la Cour fe
propofe d'y envoyer d'ici , les mâts & les autres
agrès néceffaires , qui partiront auffi - tôt
que le Romulus , chargé d'efcorter ce convoi
fera prêt à mettre à la voile. La publication
1336 )
de ces plans vagues n'ettpas indifférente dans un
pays comme celui-ci , où tous les Citoyens du
premier jufqu'au dernier , s'occupent de matières
politiques , & ne font pas en état de les
juger ; on ne manque pas de fournir à ces derniers
toutes les nouvelles qui peuvent les flatter
; c'eft dans cette intention qu'on les a infor
més d'abord qu'il y avoit de la divifion entre les
François & les Américains , & qu'on a enfuite
donné une longue Gazette de New -York ,
où l'on annonce que cette diviñon eft parve
nue au dernier degré ; que le Congrès accuſe
le Comte d'Estaing de l'échec de l'attaque de
Rhode-Ifland , qu'il a requis M. Gerard d'en
informer fa Cour , & que le Miniftre s'eft chargé
de cette commiffion . Le Gouvernement connoit
l'abfurdité de ces nouvelles ; mais il connoît
l'humeur du peuple , fa vivacité , fon infolence
, fes murmures ; il ne néglige aucun
moyen de les étouffer ; ce foin eft fur-tout important
dans la circonftance préfente , à la
veille de la rentrée du Parlement , qui aura
bien des reproches à faire au Ministère , qui
veut du moins n'avoir pas à effuyer en atten .
dant ceux du peuple , que l'on méprife par-tout
& qui n'en eft pas moins à craindre.
On travaille fans reláche à préparer les
propofitions qu'on a à faire au Parlement.
Il fera queftion d'en venir à une rupture
ouverte avec la France , ou de pouffer feulement
la guerre contre les Américains ; dans
les deux cas on aura beſoin de gros fubfides ,
& on n'eft pas peu embarraffé de déterminer
fur quelle eſpèce de propriété ils pourront
être établis. Les fpéculatifs qui cherchent
vainement de tous côtés des objets qui ne
foient pas déja furchargés d'impôts , ne penfent
point qu'on puiffe parvenir à faire les fonds de
Ja campagne prochaine fans un nouvel emprunt
;
( 337 )
prunt ; mais comme il fera confidérable , il fera
toujours embarraffant de trouver les moyens de
pourvoir au payement des intérêts. On s'attend
à une féance orageufe ; le Ministère la redoute ,
& fans la néceffité de trouver de l'argent , il eft
vraisemblable qu'il la reculeroit encore . Les
calculs les plus modérés portent à 10 millions.
fterling , les fommes qui font néceffaires pour
l'année prochaine ; on dit que la Compagnie des
Indes en fournira 2 , & que le Gouvernement
s'occupe des moyens de fe procurer les huit
autres.
En attendant , on fait des préparatifs confidérables
pour l'année prochaine ; felon nos papiers
, on ne fe propofe pas d'envoyer moins de
20,000 hommes en Amérique . Mais on eft embarraffé
de la manière de parvenir à faire cette
levée. Il ne fuffiroit pas d'incorporer pour cet
effet plus de 6000 hommes de notre milice , ce
qui fans doute fouffriroit des difficultés. Le Général
Clinton follicite vivement le renfort le
plus confidérable ; il a écrit pofitivement que
ce ne feroit rien faire que de fe contenter de
lui envoyer de quoi completter les régimens.
Ceux qu'il demande font précisément les plus
anciens des établiffemens d'Angleterre & d'Irlande
; fi on les lui envoie , & que la guerre
éclate avec la France , qu'aurons nous pour
notre défenfe ? un petit corps de recrues indifciplinées
, & une milice qui ne fert que par force.
Ces obfervations ont ramené tous les efprits fur
les pertes d'hommes que nous avons faites en
Amérique ; notre armée , dans cette partie du
monde , montoit à 52,000 hommes en 1776 ;
depuis ce tems elle a été augmentée de 14,000 ;
& aujourd'hui on affure qu'elle n'en paffe pas
36,000 en comptant les garnifons d'Halifax
& de Québec ; on ne doute pas que les nou-
25 Novembre 1778. Р
( 338 )
་
veaux hommes qu'on va y faire paffer n'y fondent
avec la même rapidité .
Au milieu de ces embarras , les inquiétudes
fur les difpofitions des l'Eſpagne augmentent de
jour en jour ; le Ministère à beau affurer qu'elle
reftera neutre , la Nation en juge différemment.
On dit ici affez hautement que le Marquis d'Almodovar
eft informé que fa Cour a reconnu
l'indépendance de l'Amérique , & qu'il en a fait
part fecrettement à nos Miniftres en leur annonçant
que fous peu de jours , il leur en feroit
la notification folemnellement. Cette démarche
, fi elle a eu lieu , ne peut être imputée
qu'à l'ombrage qu'a dû donner à la Cour de
Madrid l'équipement d'une flotte deſtinée pour
la Méditerranée ; mais comme cette flotte ne
doit être que de neuf vaiffeaux , de puiffans raifonneurs
prétendent que fon départ ne fauroit
allarmer la Cour d'Espagne , puifqu'elle a ellemême
plus de 40 vaiffeaux de ligne prêts à
mettre à la voile ; ils ajoutent que fi elle craignoit
que notre flotte menaçât fon commerce ou
les poffeffions de la France , fon alliée , elle
s'emprefferoit de faire agir fur - le- champ fes
forces formidables , au lieu de s'amufer à fe
plaindre que nous envoyons quelques vaiffeaux
à Mahon & à Gibraltar qui nous appartiennent
encore .
On s'occupe vivement à radouber la flotte
de l'Amiral Keppel ; on fe propoſe d'en détacher
quelques vaiffeaux pour les envoyer dans
la Méditerranée , parce que les équipages en
font prêts , & qu'on fe flatte d'avoir le tems néceffaire
pour completter ceux des navires qu'on
prépare pour les remplacer. Les primes accordées
aux matelots & prolongées fucceffivement
depuis fi long- tems , n'ont pas produit tous ceux
dont on a befoin ; on annonce que l'on va re(
339 )
nouveller bientôt les ordres de la preffe , &
la plupart de nos bâtimens marchands vont
refter inutiles faute de matelots , en attendantdes
jours plus heureux .
Le nombre des vaiffeaux qui fortent tous les
mois de Breft
pour relever ceux qui croiſent fur
les côtes de France , à l'entrée de la Manche ,
ont donné de vives allarmes à nos Négocians ;
ils fe font adreffés à l'Amirauté pour la prier
de protéger leur commerce , & quelques - uns
des vaiffeaux de l'efcadre de l'Amiral Keppel
vont , dit- on , remettre en conféquence en mer.
Dans ce moment nous n'y avons que quelques
Armateurs ; les vaiffeaux de ligne de France
y dominent ; l'Amiral Howe à fon retour s'eft
vu fur le point de tomber en leur pouvoir : il a
rencontré 3 vaiffeaux François , qu'on croit de
l'efcadre de M. de la Mothe- Piquet , qui lui lâchèrent
même leur bordée ; mais comme le fien ,
l'Aigle, eft un très - bon voilier , il s'échappa à la
faveur du vent.
Dans la circonftance actuelle , les mécontens
qui font en grand nombre ne négligent aucune
occafion de fe plaindre du Miniſtère . » Comment
fe fait- il , difent- ils , que malgré les prodigieufes
acquifitions territoriales que la Grande-
Bretagne a faites , & l'accroiffement de fon
commerce , & par conféquent de fa puiſſance ,
depuis 70 ans , elle fe trouve cependant avoir
moins de force & de confiftance qu'auparavant ;
c'eft ce qui eft prouvé par le fait fuivant. En
1707 , lorfque Marlborough avoit élevé la gloire
des armes Britanniques à un point de grandeur ,
dont l'Hiftoire ne fournit point d'exemple , notre
marine confiftoit en 212 vaiffeaux , dont 4
du premier rang , 5 du fecond , 38 du ze . , 61
du 4e. , 39 du se. , 29 du 6e. , & c . Le nombre
des canons qui les armoient étoit de 9424 , &
celui des hommes qui les montoient de $ 2,994.
P 2
( 340 )
Cet état eft extrait fidèlement de celui qui fut
préfenté le 16 Novembre 1708 , à la Chambre
des Communes. Quel eft celui qu'on peut
lui offrir de nos jours ? Le nombre des vaiffeaux
fera fupérieur ; mais combien n'en met- on pas
fur la lifte qui font de vieilles carcaffes pourries,
hors d'état de fervir «.
ןכ
Nos papiers ne ceffent de préfenter des états
nombreux , mais peu exacts des prifes que nous
faifons fur les François ; ils copient fouvent plufieurs
fois les mêmes articles pour les multiplier
à peu de frais à la vérité , mais auffi avec peu
de profit ; nous ne pouvons nous diffimuler
qu'elles font bien moins fréquentes aujourd'hui ,
& que la plupart de celles qu'on nous vante font
de la fin du mois d'Août. Elles feroient plus
confidérables que notre fituation n'en feroit pas
meilleure . On ne fe rappelle pas , dit- on dans
un de nos papiers , d'avoir vu cette ville auffi
dépeuplée qu'elle l'eft actuellement ; elle a plutot
l'air d'un village abandonné que de la Capitale
d'un grand Royaume. Cela vient entre
une infinité d'autres caufes de la ftagnation prefque
totale du commerce. Les boutiques font
fermées & les banqueroutes fe multiplient . Il eft
impoffible de trouver de l'argent fur les meilleurs
effets , ou à un intérêt légal ; les banquiers troue
vent plus d'avantages à jouer fur les fonds publics
, qu'à efcompter les meilleurs billets à
pour cent. Les taxes augmentent à mesure que
le commerce décline , ce qui eft du plus facheux
augure ; car l'accroiffement du commerce
peut feul donner l'espoir de fupporter les impôts.
La continuation de la guerre avec l'Amérique
épuifera la Grande- Bretagne du peu d'argent
qui lui refte , & du plus pur de fon fang ; les
Miniftres ne l'ignorent pas ; mais ils n'ont pas
le courage d'informer leur Maître d'une vérité
auffi allarmante «,
( 341 )
3
On fent tous les jours davantage , combien
on a été imprudent en engageant cette querelle
qui nous ruine & qui ne peut fe terminer
d'une manière favorable pour nous ; on a dû
apprendre , par l'expérience de quatre campagnes
, que la foumiffion de l'Amérique n'eft.
plus poffible ; on veut cependant faire l'effai
d'une cinquième , qui achèvera d'obérer la Nation
. Pendant qu'une partie murmure des impôts
qu'elle doit payer pour cet objet , l'autre
cherche à fe venger , par des plaifanteries , de
ceux qui ont confeillé la guerre , & de ceux qui
l'ont conduite. Les papiers du jour nous fourniffent
celle- ci. » On affure que le Comte d'ELtaing
, quoique Vice- Amiral' , & Commandant
de la - flotte Françoife en Amérique , n'a point
de traitement de la Cour de France , & qu'il
n'en veut recevoir aucun . L'honneur de ſervir
fon Roi & la gloire de combattre pour la liberté
d'un grand peuple , font fes feules récompenfes.
Sile Lord Howe & le Général fon frere avoient
eu le même défintéreffement , la Grande - Bretagne
auroit épargné au moins 200,000 livres
fterling ".
ÉTATS - UNIS DE L'AMÉRIQUE SEPT.
De Philadelphie le 20 Août. M. Gérard fe
prépare à célébrer le 25 de ce mois la fête du
Roi fon maître , on affure qu'elle fera trèsbrillante
; les Membres du Congrès & les principaux
Officiers Civils , qui doivent y affilter ,
en donneront une à leur tour le foir , où le Miniftre
fe trouvera : elle fera fuivie d'un grand
fouper qu'on prépare à City- Tavern.
Nous avons reçu ici la confirmation de l'heu
reux fuccès de l'expédition du Colonel Broadfhed
, contre les Sauvages , qui ont commis de
fi grands excès dans nos Etabliffemens de derrière
fur la Sufquehannah ; c'eft John- But-
P 3
( 342 )
ler , Royalifte furieux , qui a excité contr'eux
ces peuples féroces : il avoit avec lui 1600
Torys , qui , comme s'ils avoient rougi de leur
odieufe entreprife , s'étoient armés & vêtus à
la manière des Sauvages , qu'ils conduifoient
avec eux , pour venir la hache à la main égorger
nos femmes & nos enfans ; l'horreur & la
deftruction ont marqué tous leurs pas ; les maifons
brûlées , avec les femmes qu'ils y renfermoient
, les hommes maffacrés , les campagnes
ravagées , font les détails généraux de cette
barbare exécution . Butler & fes Sauvages ,
ayant pris les Capitaines James Bedlock , Robert
Durgee & Samuel Ranfon , qui s'étoient
vaillamment défendus , dépouillèrent le premier
, le lièrent à un arbre & lui lardèrent ,
fi l'on peut s'exprimer ainfi , tout le corps avec
des éclats de fapin ; entaffant enfuite un monceau
de pommes de pin autour de lui , ils allumèrent
le tout & jettèrent Durgee & Ranfon
dans le feu. Nous ne favons point encore fi
Butler est au nombre des prifonniers ; s'il s'y
trouve , fa conduite eft celle d'un brigand férocę
, & il mérite d'en avoir le fort. On ne
compte pas moins de 150 maifons ou granges
qu'il a brûlées , & de 294 chevelures que fes
troupes barbares ont enlevées. De pareils exploits
font dignes de ceux qui nous font la
guerre ; mais ils ne font pas propres à opérer
une pacification qu'ils paroiffent defirer bien
vivement , puifqu'ils ont employé à la fois les
négociations & la corruption.
Nous apprenons de New- Yorck , que le
Docteur Berkenhout & Sir John Temple , partis
d'Angleterre, le 20 Avril dernier , y font
arrivés depuis peu ; on les dit chargés d'une
commiffion fecrette. Cette multiplicité d'Agents
, employés par la Cour de Londres , nous
eft fufpecte ; quelques- uns de fes Commiffaires
( 343 ) ont augmenté
notre défiance par leur conduite , & nous ferons en garde contre tous les nou- veaux Emiffaires
qu'elle pourra nous envoyer. La réſolution
du Congrès , de n'avoir plus aucune
communication
avec le Gouverneur
Geor- ge Johnſtohne
, a engagé celui- ci à fe démettre
de fa commiffion
; le Congrès a fait publier la déclaration
par écrit , qu'il en a reçue ; fans entrer dans la difcuffion
d'une queftion qu'elle offre naturellement
, s'il avoit le droit de re- noncer auffi facilement
à un emploi qui lui avoit été confié par le Roi & par le Parlement
,
on s'eft amufé ici à faire le commentaire
de cette pièce , qui offre quelques
traits curieux. Le Gouverneur
, loin de regarder l'arrêté du Congrès comme offenfant à fon égard , déclare
qu'il le reçoit comme une marque de diftinc- tion. Nos plaifans fe font empreffés
de dire qu'il avoit raifon , parce qu'immanquablement
fon zèle à fervir le Roi per fas & per nefas , ne peut que le conduire
à des récompenfes
, & on ne feroit pas étonné d'apprendre
bientôt qu'il a été fait Confeiller
-Privé. Le Comte de Carlifle , le Chevalier
Clinton & Sir William Eden , ont déclaré à leur tour qu'ils n'ont eu
aucune connoiffance
de la lettre de M. Johnftohne
au Général Reed , & des autres objets
dont fe plaint le Congrès. De Charles -Town , le 15 Septembre . Les vents
& les tempêtes , qui contrarient fouvent les
efforts de la prudence humaine , ont décon- certė nos projets fur Rhode- Ifland ; le Général
Sullivan s'eft couvert de gloire , en éva- cuant cette Ifle fans confufion & avec trèspeu
de perte , en préſence d'une armée fupérieure
; fes troupes fe font réunies à celles du
Général Washington . On ne doute pas qu'elles
ne tentent une nouvelle expédition auffitôt
que la flotte Françoife fera réparée. On
4
( 344 )
à
mande de Bofton que le travail néceffaire
avance avec beaucoup d'activité , & qu'elle
fera bientôt en état de remettre en mer. Le
bruit a couru dans cette Ville que l'Amiral
Byron avoit le projet d'aller l'attaquer , &
qu'on y a fait des péparatifs en conféquence.
Nos lettres de New-Yorck ne laiffent pas
ces bruits la moindre apparence de probabilité
: l'efcadre Angloife y eft en très - mauvais
état , plufieurs de fes vaiffeaux hors de fervice
faute des matériaux néceffaires pour les répa
rer. Les troupes y font toujours refferrées &
menacées par l'armée Américaine ; on paroît
y faire d'autres préparatifs plus indifpenfables ,
& que l'approche de l'hiver ne permet pas de
différer ; il faut paffer cette rude faifon ; il eft
difficile que les troupes royales puiffent fe
cantonner toutes à New-Yorck , on fera obligé
d'en envoyer une partie ailleurs » Dix régimens
, écrit un Officier , & trois compagnies
d'Artillerie doivent partir bientôt pour les
Ifles , fous le commandement du Major- Général
Grant ; fi ce bruit fe réalife , ce qui reftera
ici ne fera pas en état de réfifter long - tems à
une forte attaque fi Washington en tente une ;
ce feroit expofer notre armée au fort de celle
de Burgoyne. J'ignore les projets de nos Généraux
, mais je fuis perfuadé que l'évacuation
de New-Yorck entre pour quelque chofe
dans leurs confeils ; fi elle s'exécute , qu'aurons-
nous fait après quatre campagnes ? Nous
aurons conquis & quitté ce pays ; Washington
n'a qu'à fe conduire comme il l'a toujours
fait , il n'aura pas b foin de nous battre pour
affurer à l'Amérique les plus grands avantages
que puiffent donner des victoires «.
Quand les conjectures de cet Officier ne fe
confirmeroient pas , & que les Anglois conterveroient
New-Yorck & Rhode- Ifland , nous
( 345 )
ne voyons pas quels font les avantages qu'ils
peuvent encore fe promettre. Nous fommes
précifément au point où nous étions avant
l'évacuation de Khede - Ifland ; nos troupes
n'ont point diminué , de nouveaux combats
n'ont fait que les aguerrir ; la flotte Françoife ,
réparée & repofée , fera en état de faire de
plus grands efforts . Nos ennemis ont perdu
beaucoup de monde ; les défertions leur en
coûtent journellement ; les recrues leur viennent
de loin & arrivent lentement , ainfi que
les vivres dont ils ont befoin , & qui compofés
de bifcuit & de viande falée entretiennent
parmi eux des maladies qui les épuifent & les
affoibliffent encore .
FRANC E.
De VERSAILLES , le 20 Novembre.
LA Reine qui continue d'avancer très - heureufement
dans fa groffeffe , fut faignée le 7 de
ce mois.
Le 8 , LL. MM. & la Famille Royale fignerent
le conrrat de mariage du Marquis de la
Rianderie , Lieutenant au régiment des Gardes-
Françoifes , & Grand - Bailli , pour le Roi , dans
la Province de Flandres , avec Demoiselle Mefnard
de Chouzy ; & celui du Marquis de Saint-
Germain d'Apchon , Colonel en fecond du régiment
de Dragons de Lanan , avec Demoiſelle
de Péricard .
Le même jour la Comteffe de Charflu eut
l'honneur d'être préfentée à LL. MM. & à la
Famille Royale , par la Marquife de Caftries.
M. O Dune , Miniftre Plénipotentiaire du Roi
près l'Electeur Palatin , de retour par congé
eut l'honneur d'être préfenté au Roi par le
Miniftre des affaires étrangères , avant de retourner
à fa deſtination .
Ps
( 346 )
S. M. a accordé le grade de Brigadier d'infanterie
au Vicomte de Damas Marillac,
Colonel - Commandant du régiment d'Auxerrois
& au Marquis du Chilleau , Colonel Commandant
de celui de Viennois , qui ont été employés
à la prife de l'Ile de la Dominique ,
fous les ordres du Marquis de Bouillé , Maréchal
de camp , Commandant Général de la
Martinique ; elle a difpofé du régiment de Gatinois
, infanterie , en faveur du Marquis de
Roftaing , Colonel en fecond du régiment
d'Auxerrois , & a accordé la Commiffion de
Colonel au Comte de Bouillé , Capitaine attaché
au régiment de Viennois , Aide-de-Camp
du Marquis de Bouillé fon oncle , qui a été
chargé d'apporter ici la nouvelle de cette expédition.
S. M. a également accordé le grade de
Brigadier d'infanterie des Colonies au Comte
de Tilly , Aide - Major - Général de la Martinique
; le Commandement particulier de la
Dominique , au Marquis du Chilleau ; la place
de Commandant en fecond , au Baron de Fagan
, Major d'infanterie ; celle de Lieutenant
de Roi , à M. de Beaupuy , Capitaine-Commandant
au régiment d'Auxerrois ; la Majorité
de la Ville & du Fort du Rofeau à M. de Barthel
, Capitaine au même régiment ; la Croix
de S. Louis à MM. Dubourg , Capitaine des
Chaffeurs du régiment de la Martinique , &
Dert , Capitaine Commandant des dragons-milices
de S. Pierre . Le Chevalier de la Laurencie ,
Lieutenant de vaiffeau , Commandant la frégate
la Tourterelle , a été fait Capitaine de vaiffeau
à prendre rang à la première promotion
; M. du Chilleau de la Roche ,
,
nant de vaiffeau , Commandant la frégate la
Diligente , a obtenu une penfion de 600 liv. &
M. Fronteneau , Capitaine de corfaire , a obtenu
le grade de Lieutenant de frégate & la
Croix de S. Louis.
"
( 347 )
Le 10 de ce mois , le Baron de Blome , Envoyé
extraordinaire de Danemarck , préfenta
au Roi les gerfaux d'Iflande , que le Roi de
Danemarck eft dans l'ufage d'envoyer tous les
ans à S. M. , ce préfent fut reçu par le Marquis
d'Entragues , Grand-Fauconnier de France , en
furvivance du Duc de la Valiere , & par le
Marquis de Forget , Capitaine du vol du Cabinet.
MM. Née & Mafquelier ont préfenté à LL .
MM. & à la Famille Royale , la 22e. livraifon
des tableaux Pittorefques , Phyfiques , Hiftoriques
, Moraux , Politiques & Littéraires de
la Suiffe. Dom Guillaume Coutans , Bénédictin
de l'Abbaye de Lagny - fur- Marne , a eu l'honneur
de leur préfenter auffi la 7e . fuite du Tableau
Topographique , dont le Roi a bien voulu
agréer la dédicace . Elle contient Gifors , Magni
& Vernon . Il a préfenté en même-tems au
Roi , à Monfieur & à Monfeigneur le Comte
d'Artois , la réduction de la Forêt de Sénart.
Le 15 , M. des Effarts , Avocat , Membre de
plufieurs Académies , préfenta au Roi le fecond
volume de fon Ouvrage , ayant pour titre : Effai
fur l'Hiftoire Générale des Tribunaux des Peuples
tant Anciens que Modernes , ou Dictionnaire Hiftorique
& Judiciaire , contenant les Anecdotes piquantes
& les Jugemens fameux des Tribunaux de
tous les tems & de toutes les Nations ( 1 ) .
(1 ) Cet Ouvrage fera compofé de fix volumes in-8°.
qui paroîtront de 3 mois en 3 mois : le prix de chaque
volume eft de 4 liv. Les deux premiers volumes font
en vente chez l'Auteur , rue de Verneuil , près la rue
de Poitiers ; chez Mérigot le jeune , Quai des Auguftins
; Nyon aîné , rue S. Jean- de- Beauvais , & Durand
neveu , rue Galande. Le fecond volume contient , outre
une foule de Jugemens fameux , l'Hiftoire des
Tribunaux de la Chine , des Chingulois , des Habitans de
la Côte d'Or, de la Corée , du Danemarck , de l'Egypte,
de l'Empire & de l'Espagne.
P. 6
( 348 )
De PARIS , le 20 Novembre.
DEPUIS la rentrée de M. le Comte d'Orvi
liers , nous n'avons pas ceffé d avoir fur nos
côtes un certain nombre de vaiffeaux de ligne
en croifière . On n'en compte pas moins de 16
ou de 17 qui font fortis & qui fe font relevés
fucceffivement Les cinq vaiffeaux qui font actuellement
dehors , font fous les ordres de M. de
la Mothe-Piquet ; ce font le Saint - Esprit de 84
canons , commandé par ce Chef d'Efcadre , le
Conquérant & Intrépide de 74 , par MM de
Monteil & de Beaufier de Chateauvert , le
Solitaire & l'Eveillé de 64 , par MM . de Briqueville
& de Borderu ; ils font en mer depuis
la fin du mois dernier. S'il faut en croire des
Jettres de Londres , l'Aigle qui y conduifoit
l'Amiral Howe fût tombé entre leurs mains à
leur fortie , fi ce vaiffeau n'avoit pas été affez
bon voilier pour leur échapper par la fuite. Ils
ont remplacé M. de la Touche Tréville , qui est
rentré à Breft. Pendant fa croifière de conferve
avec le Glorieux , cet Officier a fait quelques
prifes , entr'autres , celles d'un gros Corſaire
de 6 canons , & d'un brigantin de 10 ; il leur a
enlevé un vaiffeau marchand de Bordeaux dont
ils s'étoient emparé , & dont on évalue la cargaifon
à 6 à 700 mille livres.
Selon les lettres de ce port , la frégate la
Belle-Poule y a conduit 7 prifes , tant Corfaires
que vaiffeaux marchands , dont quelques uns
font d'une valeur confidérable . Les foins de la
Marine Royale , & fes mouvemens continuels ,
n'ont pas peu contribué à écarter les corfaires
qui infeftoient nos côtes. Les eſcortes accordées
à nos bâtimens marchands , protègent le commerce
, & les avantages que nos Armateurs ,
peu nombreux jufqu'à- préfent , ont apporté de
leurs courfes , ont réveillé l'émulation dans
( 349 )
plufieurs de nos ports , où les armemens fe muftiplient.
Il y a à Marſeille deux nouveaux Corfaires
prêts à partir. L'un eft le Comte de Maurepas
de 20 canons , & l'autre la Sardine de 26.
On en conftruit un troifième qu'on a nommé la
Belle-Poule.
23
Nos Corfaires , en rendant au commerce An
glois le tort que ceux de cette Nation ont fait
au nôtre , fe fignalent fouvent par des traits
de hardieffe finguliers . On a vu le Capitaine de
la Vengeance de Bordeaux , attaquer une frégate
Royale Angloife & s'en emparer ; felon
des lettres de Lisbonne , un Armateur François
en a pris encore deux ; on ne les nomme pas.
Hier , ajoutent ces lettres , deux Armateurs
François entrèrent dans ce port ; avant leur
arrivée , le Capitaine d'un vaiffeau Anglois les
ayant découverts , fortit dans l'intention de les
combattre ; mais il n'avoit vu qu'un vaiffeau , il
ne comptoit que fur un , & il fe hâta de rentrer.
Voyant de mauvais ceilles vaiffeaux ennemis
il les menaça , en leur difant qu'il fe flattoit
qu'ils fe fépareroient. Dès aujourd hui , lui dit
auffi-tôt un des Capitaines François ; je fors feuf,
l'autre navire reffera ; tu n'as qu'à me fuivre ,
& nous verrons lequel de nos deux bâtimens
changera de maître . Le défi a été accepté ; de
part & d'autre on eft décidé à le foutenir ; mais
le vent contraire retient encore les deux vaiffeaux
, qui attendent avec impatience qu'il leur
permette de fortir du port. C'eft l'intérêt qui
conduit ordinairement les Corfaires au combat ;
dans celui ci ils ne font animés que par l'honneur
".
- On mande de Toulon , que l'efcadre aux
ordres de M. de Fabry eft entrée le 28 du mois
dernier dans la rade , où elle fait une quaran
taine de 18 jours ; le vaiffeau le Lion de 64 canons
, étoit rentré la veille à caufe d'une voie
( 350 )
d'eau qu'il avoit. On croit qu'elle remettra inceffamment
en mer , & qu'elle fera renforcée
par la Bourgogne , commandée par M. de Marin
; les voeux du commerce font pour fa fortie ,
& on ne doute pas qu'ils ne foient fatisfaits ,
d'autant plus qu'un convoi de bâtimens marchands
, deftinés pour l'Amérique , vient de
fortir de Marfeille. On penfe , & peut-être avec
raiſon , qu'une efcadre Françoife feroit utile
vers le détroit de Gibraltar.
Le pinque Piémontois , enlevé par une des
frégates de celle du Chevalier de Fabry , & conduit
à Toulon par le chébéc le Singe , fe difpofe
à repartir , lorfqu'il aura fini le chargement
qu'il fait pour fon compte ; les Anglois qu'il
avoit à bord , ont été envoyés à Aix . Celui
qu'on difoit être un Amiral , eft fimplement un
Commiffaire de la Marine Britannique , qui
portoit au Commandant à Mahon des paquets
cachetés ; ils les avoit cachés fous un tas de
cordes , où on les a trouvés ; il est toujours inconfolable
d'avoir été pris.
Les Armemens des frégates à Toulon fe continuent
avec beaucoup d'activité ; d'après les ordres
qui ont été donnés d'accélérer les conftruftions
& les radoubs , on travaille les dimanя-
ches & les fêtes . Les brevets en blanc de Lieutenant
de frégates qui y avoient été envoyés
de la Cour , ne pouvant fuffire à tous les Armemens
qui fe font à Toulon , on dit qu'on
en a envoyé de nouveaux au Marquis de Saint-
Aignan , pour les diftribuer au Officiers auxiliaires
les mieux inftruits , & par - là les plus
dignes de cette faveur.
Après bien des tentatives infructueuses ,
écrit on de St- Malo , on eft enfin parvenu à tirer
du fond de la mer un navire Suédois chargé de
fer , qui s'étoit perdu il y a environ 3 ans dans
notre rade. C'eft à l'habileté & à l'intelligence
( 351 )
de M. de la Houffaye , Armateur de ce port ,
qu'on eft redevable de ce fuccès . Le fer qui
compofoit la cargaison de ce bâtiment , a été
trouvé très bon , quoique chargé de rouille.
Une découverte plus précieufe encore qu'on a
faite , c'eft une petite caiffe qui étoit dans la
chambre du Capitaine , & qui contenoit 125
mille liv . en eſpèces . Cette fomme faifoit toute
fa fortune , & elle a vraisemblablement caufé
fa perte. La crainte de s'en féparer , l'empêcha
de fe fauver avec le refte de l'équipage qui gagna
heureuſement la terre ; il ne voulut point s'éloi
gner de fon argent , & il périt avec lui « .
On apprend de l'Orient que le vaiffeau les
Trois- Amis , venant de la Chine avec une trèsriche
cargaifon , y eft arrivé heureuſement ; ce
vaiffeau , qui n'avoit eu aucun avis des hoftilités
commencées fur les mers entre la France &
l'Angleterre , n'auroit pu éviter de devenir la
proie du premier Corfaire qu'il eût rencontré ,
s'il s'en fût trouvé fur fon chemin ; il n'avoit
que peu de canons , & plus propres à fervir pour
donner des fignaux que pour le combat . Heureufement
les Corfaires Anglois font moins.
nombreux que jamais fur les mers ; on fe flatte
de les écarter tout- à- fait , & d'affurer par - là le
retour des vaiffeaux qu'on attend encore de
l'Inde.
Le Roi , en confidération des fervices rendus
à la Monarchie Françoife par le Vicomte de
Turenne , Maréchal - Général des Camps &
Armées , & de la diftinétion avec laquelle le
régiment d'infanterie dont il étoit Colonel a
fervi depuis fa création , a ordonné qu'à commencer
du premier de ce mois le régiment de
Nivernois portera le nom de Maréchal de Turenne
, & le confervera à perpétuité . Il n'y aura
point de changement à fon uniforme , ni à fon
rang de 38e. Ce régiment , créé en 1604 , avoit
( 352 )
par l'Ordonnance dus Août 1775 , changé le
nom d'Eu qu'il portoit en celui de Nivernois ,
après la mort de M. le Comte d'Eu . M. de
Bonneguife en eft Colonel depuis 1768.
S. M. voulant donner au Duc de Chartres
une preuve de la fatisfaction qu'elle a des fervi
ces , qu'il lui a rendus dans fes campagnes fur
mer , a créé pour ce Prince la place de Colonel-
Général des Huffards : il travaillera avec S. M.
pour les Régimens qui compofent ce Corps.
L'ouverture du Parlement s'eft faite le 12 de
ce mois avec les cérémonies accoutumées ; la
meffe folennelle a été célébrée par l'Archevê
que de Tours ; & M. d'Aligre , premier Préſident
, y a affifté avec toutes les Chambres.
Dans toutes les villes du Royaume , on a
fignalé la joie que caufe à la Nation la groffeffe
de la Reine , par des actes de bienfaifance & des
actes de religion , pour remercier le Ciel , &
lui demander de bénir l'efpérance des peuples.
Les Evêques fe font empreffés dans cette occafion
d'ordonner des prières publiques par des
Mandemens pleins d'éloquence , de zèle &
d'onction , parmi lesquels on diftingue celui de
M. l'Archevêque de Vienne ; les Magiftrats ,
les Corps principaux ont fait des charités ,
plufieurs maifons religieufes ont doublé leurs
charités journalières . Toutes les Synagogues du
Royaume fe font jointes aux voeux que font
tous les fujets François. Celle de Metz fait tous
les jours la prière (uivante :» Souverain maître
de l'Univers , Dien d'Abraham , d'Ifaac & de
Jacob , ôtoi , dont la bonté infinie nous protégea
fans ceffe dans nos jours d'humiliation & de
misère , en nous faifant trouver un refuge près
de ces glorieux Monarques François , dont le
trône fublime fut toujours l'afyle de l'infortuné
& le fléau du perfécuteur.. .... Dieu puiffant ,
daigne écouter favorablement le voeù que la
( 353 )
reconnoiffance & le zèle dictent à ton peuple
pour le plus augufte & le plus excellent couple
qui ait jamais paru entre les Souverains des enfans
des hommes «.
La Synagogue de Strasbourg a fignalé auffr
fon zèle & fes voeux ; les prépofés généraux de
la Nation Juive établie en Alface , ont adreffé
une lettre circulaire aux Rabins de cette province
, pour les prévenir d'affembler chaque
jour les Juifs , & de leur faire faire une prière ,
pour demander au Ciel la confervation & l'heureuſe
délivrance de la Reine .
a
On vient de publier l'avis fuivant aux Négocians.
» S. M. à réduit à la moité les droits qui
fe perçoivent dans tous les ports du Royaume
fur la morue verte & sèche des pêches étrangè
res. En conféquence les droits qui fe percevoient
à raifon de 12 liv . le quintal fur la morue verte ,
& de 8 liv . fur la morue sèche , à compter du.
premier Octobre dernier , jufqu'au premier
Août 1779 , ne fe percevront qu'à raifon de 6 1 .
le quintal de morue verte , & de 4 celui de mo
rue sèche , non compris les 8 fols pour livre.
Les débordemens de rivières ont été prefque
généraux ; on fe plaint de leurs effets en Allemagne
& en Italie ; ils ont caufé beaucoup de
dégats en France ; la ville de Thann en Haute-
Alface , fut au moment d'être fubmergée le 25
du mois dernier. » La petite rivière de la Tour,
qui devient torrent dans la crue des eaux , la traverfe
par un de fes côtés ; un vent violent de
Sud Ouest , accompagné de pluie la groffit ; le
24 le mauvais tems continua , & le 25 , dès les
5 heures du matin , il y avoit déja 5 à 6 pieds
d'eau dans plufieurs caves. Entre 9 & 10 heures
du matin , les deux ponts de bois , l'un à l'entrée
de la ville au faubourg de Lorraine , l'autre
au milieu , fe détachèrent , & allèrent
brifer le pont de pierre qui étoit hors de la
( 354 )
ville ; une partie de l'hôtel -de- ville s'écroula ,
le reste du bâtiment , qui étoit très -folide , fut
renversé vers les 8 heures du foir , avec 14
maifons. Les Capucins , dont le couvent étoit
très- expofé , ainfi que les habitans du bord de
la rivière , fe réfugièrent dans d'autres maifons
plus éloignées. A 9 heures & demie du foir , le
tems qui avoit continué d'être mauvais , fembla
le devenir davantage ; la pluie , le vent , le
tonnerre & les éclairs redoublèrent ; tout le
monde s'attendoit à la deftruction de la ville ;
quelques habitans s'étoient réfugiés fur la montagne
voifine ; la rivière , prodigieufement
groffie , menacoit de prendre fon cours au milieu
de la ville. Heureufement à ro heures & demie
le tems fe calma , un vent de Nord- Oueſt s'éleva
; les eaux fe retirèrent auffi promptement
qu'elles étoient venues. Les habitans raffurés ,
ont examiné le dégât ; ils l'évaluent à près de
700,000 liv . «,
Les numéros fortis au tirage de la Lotterie
Royale de France , le 16 de ce mois : font 27 ,
61 , 9 , 46 , 24
Il paroît une Déclaration du Roi , donnée à
Verfailles le 29 Août dernier , & enregistrée le
1er Septembre fuivant , par laquelle S. M. , pour
lever les doutes qui fe font préfentés fur l'exécution
de fon Edit de 1777 , concernant la Jurifdiction
Préfidiale , interprète par la préfente les
difpofitions de quelques articles de l'Edit, & y
ajoute celles qui lui ont paru capables de rendre
le recours aux Préfidiaux plus facile & moins
onéreux à fes fujets.
1º. S. M. , en confirmant l'exécution de l'art .
1er de l'Edit de 1777 , veut , pour procurer un
plus grand foulagement à ceux de fes fujets qui
feront dans le cas de fe pourvoir à la Jurifdiction
des Préfidiaux , qu'ils puiffent y procéder
tant en première inftance qu'en cas d'appel fans
( 355 )
prendre de commiffion ; comme auffi que les
amendes d'appel & les droits de greffe pour les
défauts , faute de comparoir , n'y foient perçus
à l'avenir que fur le même pied qu'ils le font
dans les bailliages & fénéchauffées .
2º. Ordonne l'exécution de l'art. 4 dudit
Edit ; en conféquence ne veut pas que les Juges
Préfidiaux puiffent ordonner d'office que l'objet
contefté fera eftimé par experts , à l'effet de
déterminer leur compétence ; ne pourront pareillement
les demandeurs requérir aux mêmes
frais l'eftimation par experts , fauf à ufer des
évaluations permifes par ledit article , & dans
le cas où les demandeurs n'auroient pas évalué
l'objet de leur demande , veut que les défendeurs
qui voudront être jugés en dernier
reffort puiffent être admis à prouver par
les
mercuriales ou autres documens , même par
eftimation d'experts , que la valeur de l'objet
contefté n'excède pas la fomme de 2000
liv. , fans qu'audit cas le demandeur puiffe être
obligé de fe contenter du montant de l'eftimation
fi fa demande lui eft adjugée en définitif.
la 30. En ce qui concerne l'art. 7 de l'Edit
S. M. déclare qu'elle n'a pas entendu par
difpofition dudit article empêcher les tuteurs ,
curateurs , maris & autres adminiftrateurs d'ufer
d'évaluations ou reftrictions lorfqu'ils y feront
duement autorisés , ce qui aura pareillement
lieu à l'égard des femmes.
4°. Interprétant la dernière difpofition de l'art.
10 , déclare S. M. n'avoir entendu interdire aux
Préfidiaux la connoiffance des oppofitions aux
fcellés , des demandes réfultantes des inventaires
, ni de l'exécution des Sentences des Confuls
quand l'objet contefté n'excédera pas 2000 liv. ,
non plus que des demandes en partages quand la
maffe à partager n'excédera pas ladite fomme
& que la qualité des parties ne fera pas conteftée
, fans qu'ils puiffent procéder aux oppofi(
356 )
tions & levée des fcellés , à la confection des
inventaires , ni recevoir l'appel des Confuls .
5°. Les jugemens de compétence preferits
par les articles 13 & 16 , feront rendus à l'au
dience & fans frais , fans être expédiés en parchemin
, & fans être fcellés ni fignés en chef;
voulant que la fignification qui en fera faite de
Procureur à Procureur foit fuffifante pour
faire courir le délai de huitaine , après lequel
l'appel ne fera plus recevable ; voulant pareillement
que l'appellant foit déclaré non - recevable
s'il n'a relevé fondit appel dans le délai
prefcrit par ledit article : enjoint aux Greffiers
de faire mention dans l'expédition defdits Jugemens
des conclufions & qualités des parties.
6º . L'art . XXI de l'Edit fera exécuté à l'égard
des demandes incidentes qui feroient for .
mées par le Demandeur après le jugement de
compétence , n'entendant comprendre dans la
difpofition dudit article celles qui ne concer-.
neroient que les arrérages ou intérêts échus depuis
la demande , ainfi que les dommages - intérêts
& dépens , non plus que les demandes qui
feroient oppofées par le Défendeur.
7. En ce qui concerne les difpofitions des
art . XXII & XXIII touchant les épices , la
fignature des Juges aux Jugemens rendus à l'audience
& la liquidation des dépens , comme
auffi en ce qui concerne l'art. XXVII , par
rapport à l'ordre des Séances , il en fera ufé
comme par le paffé jufqu'à ce qu'il en ait été
autrement ordonné .
8°. Maintient le Châtelet de Paris dans tous
les ufages qui lui font propres , foit pour la
forme de fes Séances , foit pour la fignature
des Juges qui y ont affifté ; l'autorifant à juger
en Séances préfidiales & à la décharge du
Parc- Civil , jufqu'à la concurrence de 4000 liv.
comme en matière ordinaire , fauf l'appel an
Parlement.
( 357 )
Articles extraits des Papiers étrangers qui entrent
en France.
D
Quoique le Miniftre accrédité de la Cour de
» Ruffie , ( à Vienne ) ait défavoué le bruit qui s'étoit
répandu que cette Cour rompra avec la nôtre ; les
lettres particulières que nous recevons de Pologne
» affurent que 30,000 Ruffes marchent au fecours
» du Roi de Pruffe ; on nous écrit que ces troupes
» Ruffes ont ordre de prendre poffeffion de la partie
de la Pologne qui appartient à l'Autriche . On
fait de grands préparatifs de voyage dans l'Hôtel
» du Prince de Gallitzin , Ambaffadeur de Ruffie ,
» d'où l'on préfume que ce Miniftre quittera notre
Cour , & que la guerre fera d'une bien plus lon
» gue durée qu'on ne le penfoit «. Gazette des Deux-
Ponts , no. 91.
ود
» Il eft déja arrivé ici à Lisbonne ) quelques
» vaiffeaux de la flotte de Rio-Janéiro ; & nous ef
» pérons la voir bientôt toute entière dans notre port,
» Le Comte de Magdul qui en avoit le Commande
» ment , fe trouvoit à bord d'un vaiſſeau comme
fimple paffager , après avoir été deftitué par le
» Marquis de Labradia , Vice-Roi du Bréfil . Čependant
ce Commandant eft arrivé ici muni de
» tant de certificats & de pièces juftificatives , de la
conduite qu'il a tenue vis-à- vis la flotte Eſpagnole ,
» qu'on croit qu'il fera de nouveau nommé Commandant
, & que la Reine lui accordera une penfion
pour l'indemnifer de l'injuftice qu'il a éprouvée «
Courier d'Avignon , nº. 9o.
De
BRUXELLES le 20 Novembre.
LES lettres d'Allemagne nous laiffent encore
dans l'attente de quelque nouvelle im
portante du côté de la Haute - Siléfie & de la
Moravie. On dit que le Maréchal de Laudohn ,
qui avoit obtenu la permiffion de retourner
Vienne , & d'aller rétablir fa fanté pendant
l'hiver dans une de fes terres , a reçu ordre
d'aller prendre le commandement des troupes
( 358 )
du Général d'Elrichshaufen , qui eft toujours
poſté avantageufement près de Heidemplitſch ,
& celui de toutes celles qui fe trouvent en Moravie.
Cet ordre , s'il a été donné , prouve
combien les mouvemens des Pruffiens de ce
côté font férieux , & de quelle conféquence
peut être encore la campagne , qui finie en Bohême
, s'eft ouverte dans ces contrées.
L'attention de l'Angleterre dans la fituation
critique où elle fe trouve , eft toujours fixée du
côté de l'Allemagne on publié à Londres ,
parce qu'on le defire , que la France eft dans l'in
tention de faire avancer fur les frontières de
l'Empire une armée formidable ; ceux qui oublient
la déclaration que cette Cour à fait faire
à Ratisbonne , ne manquent pas de fuppofer que
cette armée agira en faveur de l'Empereur ; &
le Miniftère de Londres ne demanderoit pas
mieux que de voir la France engagée dans une
guerre de terre qui partageroit les forces , &
l'empêcheroit de porter tous fes efforts du côté
de la mer. Mais il eft à préfumer que, pendant
qu'il fait des fpéculations politiques qui le favorifent
, la France confulte auffi fon intérêt
dans les fiennes , & dans les réfolutions qu'elle
prend en conféquence . Pendant que quelques
perfonnes publient ces rêves en Angleterre ,
d'autres prétendent , & ce n'eft peut - être pas un
rêve , que le Roi de Pruffe renouvelle fes demandes
au fujet du payement des fubfides que
le Gouvernement lui doit depuis fi long-tems
& qui eft fort embarraffé fur fa réponse ; il eft
hors d'état d'acquitter cette dette , & il ne peut
refufer fon ancien allié , qui a befoin d'être
payé , fans s'expofer à le mécontenter.
On s'attend à la déclaration prochaine de
l'Espagne ; on affure que déja elle a ouvert fes
ports aux Américains ; le nouvel état qu'on a
publié de fes forces , prêtes à fe réunir à celle
de la France , eſt le ſuivant. 67. Vaiffeaux de
( 359 )
ligne , dont I de 112 canons , I de 90 , 6 de 80 ,
48 de 70 , 9 de 64 , 2 de 60 Quarante frégates ,
dont 18 de 30 canons , 12 de 26 , 5 de 22 , & 5
de 20. Vingt hourques , dont 12 de 40 canons ,
I de 24 , 7 de 20. Onze chébecs , dont S de 32
canons , 3 de 30 , & 3 de 12. Sept paquebots ,
dont 1 de 20 canons , 3 de 18 , & 3 de 16. Trois
brigantins , dont i de 18 canons , 1 de 16 , & I
de 8. Quatre bombardes , montées chacune de 8
canons & 2 mortiers. Une goëlette de 18. Un
Santia de 8. Trois galiotes de 3 canons chacune ,
& 4 brûlots. Le tout forme 165 bâtimens , armés
de 7003 canons de différens calibres .
I
Les Hollandois font toujours mécontens de
la conduite des Anglois à leur égard ; la Cour
de Londres vient encore de faire ftationner plufieurs
frégates & floops armés en guerre à la
hauteur des ports des Provinces - Unies , pour
furveiller les mouvemens des vaiffeaux qui en
fortent , vifiter ceux qui feront fufpects & ne
les pas quitter qu'ils ne foient arrivés à leurs
deftinations . Selon plufieurs lettres , les Corfaires
Anglois continuent de prendre beaucoup
de vaiffeaux de cette République ; ils fe font
emparé dernièrement de la Johanna venant de
St- Eustache , de la Juffrow Amelia , deſtinée
pour Nantes , & du navire du Patron Brouwer.
Nous venons de recevoir , écrit- on d'Amfterdam
, une lettre de Nicolas Corneliz Jong ,
Capitaine du navire Hollandois la Ducheffe de
la Vauguyon , du port
de
300 tonneaux , en
date de Briftol où il a été conduit : il raconte
que faifant voile de la rivière de Gênes pour le
Havre de Grace avec une cargaifon d'huile , il
fut rencontré le 19 Octobre par quelques vaiffeaux
de l'Amiral Keppel , qui après lui avoir
demandé d'où il venoit & où il alloit , & avoir
paru fatisfait de fes réponfes , l'avoient laiffé
paffer fans aucun empêchement . Il trouva enfuite
dans fa route un Armateur de Bristol ,
55
( 360 )
nommé la Bretagne , Capitaine Jeems , qui ne
le traita pas fi favorablement , puifque fans aucun
égard à fes repréfentations & à la nature de
fa cargaifon , il fe faifit de fon navire , après
en avoir enlevé léquipage , à l'exception de lui
Capitaine & de fon fils , leur avoir ôté la direction
de leur bâtiment , & y avoir fait paffer
quelques- uns de fes gens , fi peu intelligens dans
la manoeuvre , & d'ailleurs fans ceffe tellement
ivres que , le 24 vers les 10 heures du foir ,
le navire alla fe brifer contre un rocher , fans
que perfonne eût pu fe fauver , à l'exception du
Capitaine , de fon fils & de 5 matelots Anglois.
Ce Capitaine demande aux propriétaires du navire
les papiers néceffaires pour réclamer la
valeur du vaiffeau & de fon chargement ; il ne
doute point qu'on ne lui faffe juftice , toutes les
circonftances ne pouvant être plus favorables à
fa demande . Nous ne devons pas omettre une
particularité malheureufe de ce naufrage ; il fe
trouvoit à bord du bâtiment Hollandois , un
habitant de Toulouſe , dont le nom eft Carrier ,
qui repaffoit avec fa femme du port Maurice
en France , & qui après avoir long- tems lutté
contre les flots , ont péri tous les deux fans
qu'on ait pu leur donner aucun fecours « .
On a dit dans plufieurs papiers que la Cour
de Lisbonne a ouvert auffi fes ports aux Américains
; nos lettres de cette ville ne parlent point
de cette nouvelle , mais ne la contredifent pas.
Elles ajoutent que la Reine a fait connoître aux
Miniftres de France & d'Angleterre qui réfident
auprès d'elle , que fon intention n'eft pas que
les prifes que les Armateurs refpectifs conduifent
dans fes ports foient jugées par fes Amirautés.
Les bâtimens des deux Nations fe difpofent
à partir pour aller faire juger ailleurs la
validité de leurs prifes. La Cour ira au- devant
de la Reine douairière , dont le départ de Ma
drid eft fixé au 5 du mois prochain.
DE
FRANCE
DÉDIÉ
AU
ROI ,
PAR UNE
SOCIÉTÉ DE GENS DE
LETTRES ,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux
événemens de
toutes les Cours ; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; Annonce &
l'Analyfe des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ;
les Caufes célèbres; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers, &c. &c.
Novembre
1778 .
THE
OTH
PU
HITE
EU
A
PARIS ,
Chez
PANCKOUCKE , Hôtel de Thou
rue des Poitevins .
Avec
Approbation & Brevet du Roi
STOR
LIBRAR
TABLE
PIÈCES IECES FUGITIVES .
Vers à M. le Chevalier de Gravure ,
B ** ,
Phyfique ,
3 Variétés ,
61
" 62
64
A Myrrine , aboyant l'A- Cours d'Hiftoire Naturelle
& de Chimie , 68
Effai fur la Converſation , Mufique ,
mour ,
De l'Anglomanie ,
S
ibid.
ibid. ANNONCES LITTÉR. 70
22 JOURNAL POLITIQUE .
Couplets. 31 Conftantinople ,
Enigme & Logog. 33-34 Copenhague ,
NOUVELLES Stockholm
LITTÉRAIRE S. Varfovie ,
Suite de l'Eloge de M. de Vienne ,
la Condamine , 35 Hambourg,
Lettres de M. de Longue- Ratisbonne ,
46 Livourne , C
Des Canaux de Naviga- Londres ,
.
73
74
75
77
79
80
84.
9 I
51 Etats- Unis de l'Amériq.
Septentrionale ,
ville ,
tion ,
ACADÉMIES .
Rouen , 55Ss Verfailles,
Caffel , 56 Paris ,
Caufe Intéreffante , 57 Bruxelles ,
93
29
106
ibid..
118
APPROBATION.
J'AI 'AI lu , par ordre de Monfeigneur le Garde des
Sceaux , le Mercure de France , pour les Novembre
Je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher l'imprefon.
A Paris , ce 4 Novembre 1778 .
DE SANCY
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT,
rue de la Harpe , près Saint- Côme.
*
MERCURE
DE FRANCE.
5 Novembre 1778 .
PIECES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS à M. le Chevalier de B *. *
- actuellement fur les Côtes de Bretagne
au fujet des différens bruits de guerre
qui fe font répandus à Paris.
A.
Paris , premier Juin 1778.
IMABLE & féduifant Bouflers ,
A qui plus d'une Iris donna le nom de traître
A ij
MERCURE
Je ne vous connois pas , mais je chéris vos vers ;
Plus je les lis , & plus je voudrois vous connoître.
Loin de Paris , ce féjour enchanteur ,
Dites-moi donc que voudriez-vous faire ?
C'est bien affez qu'ici vous ayez tant ſu plaire ,
Sans aller en tous lieux , volage adorateur ,
Jouer de nouveaux tours , tourner encor des têtes,
L'Amour , jaloux de votre heureux deſtin ,
De concert avec Mars s'oppoſe à vos conquêtes ;
Sur le rivage armoriquain
Ces Dieux vont élever de terribles tempêtes.
Bientôt mille bouches d'airain
Annonceront que Mars difpofe fon tonnerre,
Au fein d'un doux loifir , peut -être en ce moment ,
Négligemment couché fur la vertè fougère ,
Vous foupirez vos vers aux pieds de la Bergère
Que vous avez inftruite à guérir ſon tourment.
Mais faut- il la quitter , la gloire eft votre guide.
Vous favez galamment prendre votre parti :
Vous n'êtes point Renaud languiffant près d'Armide ;
Vous favez reffembler à ce vaillant Henri ,
Quun adieu tendre & doux rendoit fort comme Alcide.
C'eſt ainſi que quittant les amoureux ébats ,
L'on vous verra , Bouflers , d'une ardeur témeraire ,
Sufpendre vos plaifirs pour voler aux combats ,
Oubliant par devoir l'Hippocrène & Cithère ,
L'on vous verra cueillir un glorieux laurier ,
Et revenir vainqueur , en digne Chevalier ,
Le placer fur le fein de la jeune Glycère.
( ParM, Lebras de Villeviderne
DE FRANCE.
A MYRRINE , ABOYANT L'AMOUR .
Sur l'Air : Charmantes Fleurs.
LE rendre Amour , & fidelle Myrrine !
D'un pas timide & d'un air empreffé ,
Suit comme vous les pas de Caroline;
Mais comme vous il n'eft point careffe.
A ses beaux yeux vous avez l'art de plaires
Combien l'Amour en doit être jaloux !
Mais retenez du moins votre colère ,
Et n'allez pas mordre un enfant fi doax.
POUR fa foibleffe ayez de l'indulgence ;
A cet enfant permettez quelques jeux.
Myrrine ! Amour ! vivez d'intelligence;
Entendez - vous au moins pour être heureux.
ESSAI SUR LA CONVERSATION ,
Traduit de l'Anglois du Docteur Swift.
Quoique le fujet fur lequel je me pro- UOIQUE
pofe de raffembler ici quelques réflexions
fe préfente affez fouvent à l'efprit , je trouve
qu'il n'a été traité que très-rarement ,
ou au moins très-fuperficiellement . J'en
A iij
6 MERCURE
connois en effet fort peu d'auffi difficiles à
approfondir , & fur lefquels il y ait plus de
chofes à dire.
Dans les recherches qui ont pour objet
le bonheur public ou celui de la vie privée ,
notre imagination ou notre folie nous
conduifent à des fyftêmes fi raffinés & fi
fubtiles , que nous ne pouvons jamais les
voir réalisés.
Un véritable ami , un bon mariage , un
gouvernement parfait , & quelques autres
objets de ce genre , demandent un fi
grand nombre d'ingrédients , chacun excellent
, & combinés avec tant d'adreffe , que
d'ici à quelque milliers d'années , nous ne
verrons rien de femblable ailleurs que
dans les livres . Il en eft , ou il pourroit
en être autrement du projet de perfectionner
la converfation ; car il ne feroit
queftion pour cela que d'éviter un certain
nombre de fautes , ce qui , quoiqu'affez
difficile , eft pourtant au pouvoir de chaque
homme ; tandis que c'eft le défaut de ce
pouvoir qui s'oppofe à l'exécution de fes
autres projets.
,
Il me femble que le meilleur moyen
de perfectionner l'art de la converfation
feroit de connoître les fautes qu'on a coutume
d'y commettre & de tirer de cette
connoiffance des maximes qui puffent fervir
de règle de conduite.
DE FRANCE.
fi
La converfation ne paroît demander en
effet que des talens naturels à la plupart des
hommes , ou au moins qu'ils peuvent acquérir
fans beaucoup de génie & de travail.
La nature a donné à tous les hommes la
poffibilité d'être agréables en fociété
elle n'a pas accordé à tous le talent d'y
briller ; & il y a une infinité de perfonnes
douées de l'une & de l'autre qualité , qui ,
par un petit nombre de travers qu'elles
pourroient corriger en une demi- heure , y
font tout-à-fait infupportables.
Je ne me fuis déterminé à recueillir
quelques penfées fur ce fujet , que par un
mouvement d'indignation qui m'a faifi en
réfléchiffant combien on néglige ce moyen
de plaifir fi utile & fi innocent , fi facile à
tous les hommes , & fi convenable à tous
les âges & à toutes les conditions de la
vie , & avec quelle légèreté on en abuſe.
Il faut qu'on me permette de remarquer
ici les fautes les plus communes & les
plus connues , auffi bien que celles qui le
font moins ; parce qu'il y en a bien peu ,
même du premier genre , où la plupart
des hommes ne fe laiffent aller de temps
en temps.
Par exemple , rien n'eft plus généralement
blâmé que la fottife de parler beaucoup
; cependant j'ai vu rarement cinq perfonnes
enfemble fans que quelqu'une
1
A iv
8 MERCURE
d'elles s'emparât de la converfation jufqu'à
réduire au filence & à défobliger toutes
les autres .
Mais parmi ces grands parleurs , il n'y
en a point de fi fatigant que ces bavards
de fang-froid , qui procèdent avec poids.
& mefure , commencent par une préface
s'écartent enfuite dans différentes digreffions
, vous avertiffent de leur rappeler de
vous dire une autre Hiftoire quand ils
auront fini la première , reviennent à leur
fujet , ne fe fouviennent jamais des noms ,
fe plaignent de leur mémoire , fe frappent
inutilement le front , & après avoir tenu,
tout le monde en fufpens , finiffent par
vous dire , le nom ne fait rien à la chofe ,
& continuent. Heureux encore les écoutans
s'il ne fe trouve pas à la fin , que l'Hif
toire leur a été faite cent fois , ou qu'elle
n'eft que le recit infipide de quelque aventure
arrivée au conteur !
Un autre défaut bien commun dans la
converfation , eft de parler continuellement
de foi. Vous trouvez des gens qui vous
font fans excufe toute l'hiftoire de leur
vie ; vous entendez le journal de leur ma-.
ladie , fa naiffance , fes progrès , fon déclin ;
vous apprenez les injuftices que leur a faites
la Cour , leurs querelles dans le Parlement
leurs aventures en amour leurs
procès , &c. D'autres font plus adroits , &
"
DE FRANCE. 9
épient le moment de vous engager à parler
d'eux avantageufement. Ils vous prennent
à témoin qu'ils ont prédit ce qui arrive
roit dans telle & telle circonftance , mais
qu'on n'a pas voulu les croire. Ils avoient
annoncé toutes les fuites d'une démarche ,
mais les gens ont voulu en faire à leur
fête , & c.
D'autres tirent vanité de raconter leurs
fautes. A les entendre ils font bien extraordinaires
, ils ne peuvent diffimuler . Ils conviennent
que c'eft une fottife qui leur
a été funeſte en beaucoup d'occafions ; mais
vous leur donneriez un Royaume , ils ne
peuvent s'en empêcher. Ils ont quelque
chofe en eux qui les rend incapables de
cacher & de contraindre leurs fentimens.
Enfin , ils accumulent tous les lieux communs
de ce genre avec la même délicateffe
& la même profondeur.
Ce défaut vient de la grande importance
que chaque homme met à lui-même , qui
le difpofe à croire que les autres partagent
avec lui le même intérêt , & qui le détourne
de faire cette réflexion fi fimple
que fes affaires ne touchent pas plus les
autres , que celles des autres ne le touchent
lui-même ; & fans doute il ne peut pas
fe diffimuler l'indifférence qu'il met aux
chofes qui font perfonnelles aux autres
hommes.
Av
ΙΟ MERCURE
J'ai vu quelquefois dans une compagnie
deux perfonnes découvrir par hafard qu'elles
avoient été élevées enfemble dans la
même Ecole ou Univerfité . Auffi- tôt il
falloit que tout le monde fe tût pour écouter
ces gens , fe rappelant les circonſtances
les plus futiles de leur jeuneffe , les bons
tours qu'ils avoient faits , eux ou leurs camarades
, &c.
Quelques perfonnes croient qu'elles ont
contribué fuffifamment à la converfation
& amufé beaucoup la compagnie , lorfqu'elles
ont raconté les faits les plus communs
& qui n'intéreffent perfonne. Les
Ecoffois m'ont paru plus fujets à ce défaut.
que les autres Nations. Ils mettent un,
grand foin à ne pas omettre la plus petite ,
circonftance du temps & du lieu , genre
de converfation qui , s'il n'eft pas foutenu
par des expreflions extraordinaires , &
par l'accent & le gefte particulier à chaque
pays , n'eft pas fupportable.
C'eft une grande faute dans la converfation
de refter long- temps fur le même fujer ;
car fi la plus grande partie des affiftans eft
naturellement filencieufe & réfervée , la
converfation tombera , à moins qu'elle ne
foit ranimée par quelqu'un qui élevera de
nouvelles queftions , pourvu que lui- même
ne s'appefantiffe pas trop , & laiffe lieu aux
obfervations & aux répliques.
DE FRANCE. II
Je connois un de nos Officiers- Généraux
, qui , dans la fociété , a coutume de
garder pendant quelque temps un filence
accompagné d'un air d'impatience , d'humeur
& de mépris pour ceux qui parlent ,
& qui demandant tout-à-coup audience ,
décide la queſtion en quatre mots d'un ton
dogmatique & magiftral ; après quoi fe
retirant de nouveau en lui- même , il ne
daigne plus fe mêler de la converſation ,
jufqu'à ce que la circulation des efprits
animaux ayant remonté fa machine au
même point , elle produit un mouvement
femblable au premier.
Rien ne gâte plus la converfation que le
defir d'y montrer de l'efprit. C'eſt un défaut
auquel perfonne n'eft auffi fujet que
les gens d'efprit eux-mêmes , & dans lequel
ils tombent plus fréquemment lorsqu'ils
font enfemble. Ils regarderoient leurs paroles
comme perdues , s'ils avoient ou
vert la bouche fans dire quelque chofe de
fpirituel. C'eft un tourment pour les affiftans
, ainfi que pour eux-mêmes , que la
peine qu'ils fe donnent & les efforts qu'ils
font fouvent fans fuccès. Ils fe croient
obligés de dire quelque chofe d'extraordinaire
, qui les acquite envers eux - mêmes
& qui foit digne de leur réputation ; fans
quoi ils imaginent que les écoutants fetoient
trompés dans leur attente & pour
A vj
12 MERCURE
roient les regarder comme des êtres femblables
au refte des huinains. J'ai connu deux
hommes qu'on avoit réunis pour jouir de
leur efprit , jouer ainfi un rôle très-ridicule,
& apprêter à rire à leurs dépens à toute la
compagnie.
Il y a tel homme d'efprit qui n'eft jamais
à fon aife que dans les lieux où il
préfide , & où il peut prendre le ton de
dictateur. Il ne cherche ni à s'inftruire , ni
à s'amufer , mais feulement à faire briller
fes talents. Son affaire eft de former à lui
feul la bonne compagnie & la bonne converfation.
Il ne recherche que les perfonnes
qui fe contentent de l'écouter , &
qui font profeffion d'admirer tout ce qu'il
dit. Il s'attache un certain nombre d'admirateurs
, qui s'enrôlent à fon fervice , &
qui y trouvent leur compte , dans le commerce
de louanges réciproques qui s'étatablie
des deux côtés. L'homme d'efprit em
prend un air de fupériorité , & fes cliens
en deviennent fi impertinens qu'on ne
peut plus les fupporter.
"
La plus miférable converfation que j'aye
entendue en ma vie , étoit de cette espèce
& fe tenoit au café de Will , où de beaux
efprits , comme on les appelle avoient
Goutume de s'affembler. Ces hommes merveilleux
étoient cinq ou fix auteurs de piè
ces de théâtre, ou au moins de prologues
"
DE FRANCE. 13
ou de quelques mélanges de Littérature ,
qui venoient-là auffi vains de leurs chétives
productions , que s'ils euffent été les premiers
êtres de leur efpèce , ou que le deftin
des Royaumes eût dépendu d'eux . Ils
étoient accompagnés de jeunes Etudians
en Droit ou d'Ecoliers nouvellement fortis
des Univerfités , qui fe tenoient tous dans
un filence modefte & refpectueux en écoutant
ces oracles , & qui retournoient chez
eux avec un grand mépris pour leurs études
des Loix & de la Philofophie , après
avoir rempli leurs têtes de cent fottifes
qu'ils recevoient comme des obfervations
dictées par le bon goût , le bon ton , la
faine critique & la belle littérature .
C'eft en fuivant cette mauvaiſe route
que nos Poëtes étoient , il y a quelques années
, tombés tous dans la pédanterie. Je
prends ici ce terme dans une fignification qui
n'eft pas commune. J'entends par pédanterie
fufage trop fréquent & déplacé de
nos connoiffances dans la converfation ordinaire
, & la foibleffe qui fait mettre à ces
connoiffances une importance trop grande.
D'après cette définition , les gens de la Cour
& les militaires euvent tomber dans le
pédantifme auffi bien qu'un Philofophe ou
un Théologien. Les femmes mêmes fe
rendront coupables de ce ridicule , fi elles
nous entretiennent trop longuement de
14
MERCURE
:
leurs robes , de leurs pompons , & de
leur porcelaine. C'eft ce qui me fait penſer
que quoique ce foit une chofe honnête &
fage de mettre les perfonnes avec qui l'on
caufe fur les fujets dans lefquels elles font
le plus verfées , un homme raiſonnable re .
pouflera fouvent les occafions de parler
ainfi de ce qu'il fait le mieux , tant pour
ne pas mériter le reproche de pédantifine ,
que parce qu'une pareille converſation ne
peut contribuer en rien à l'inftruire luimême
ou à le rendre meilleur .
Les grandes Villes font communément
pourvues de gens qui font leur métier d'être
plaifans & bouffons ; ils font reçus aux
bonnes tables , fe rendent familiers avec
les perfonnes du plus haut rang , qui les envoyent
chercher pour divertir la compagnie ,
toutes les fois qu'ils raffemblent un certain
nombre de perfonnes. Je ne me plaindrai
point de cet ufage. Je vais dans ces maifons
comme à la farce ou aux marionettes. Je
n'ai rien à faire qu'à rire aux bons endroits,
foit de bonne foi , foit par politeffe , tandis
que mon acteur joue fon rôle. Il s'eft chargé
de me faire rire , & je fuppofe que fa
journée lui eft bien payée. Je fuis fimplement
fâché que dans des fociétés choifies
& peu nombreuſes , où des gens d'efprit &
de favoir font invités pour paffer la foirée
un tel baladin foit admis à faire tous fes
DE FRANCE.
tours , qui éteignent toute efpèce de converfation
, fans compter la peine que j'éprouve
en voyant un homme employer fes
talens d'une manière fi aviliffante.
ble
>
La plaifanterie eft le talent le plus agréa
pour la converfation ; mais comme il
eft infiniment rare on y a fubftitué les
mots piquans , & ce qu'on appelle le perfifflage
; précisément comme quand un habillement
trop cher fe met à la mode , ceux
à qui leurs facultés ne permettent pas de fe
le procurer , fe contentent de quelque chofe
d'approchant , qui imite la mode tant bien
que mal. On appelle aujourd'hui plaifanterie
l'art de dérouter un homme dans fon
difcours , de hui faire perdre contenance ,
de le rendre ridicule , & de faire fortir les
défauts de fa perfonne & de fon efprit.
On lui impofe en même-tems l'obligation
de ne point fe fâcher , fans quoi on lui reprocheroit
de ne pas entendre la plaifanterie.
C'est une chofe curieufe d'obferver un
homme rompu à cette efpèce d'efcrime
s'attaquant à un foible adverfaire , le portant
par terre avec facilité & mettant
,
comme on dit , tous les rieurs de fon côté.
Les François & nos pères , dans un ſiècle plus
poli , ont eu une idée bien différente de la
plaifanterie. La plaifanterie , felon eux ,
préfentoit à la première apparence une efpèce
de reproche ou de fatyre ; mais par
>
16 MERCURE
une certaine tournure inattendue, elle fe terminoit
toujours à quelque chofe d'agréa
ble pour la perfonne à qui elle étoit faite.
Cette pratique étoit affurément plus conforme
aux loix de la converfation , dont
une des plus importantes eft de ne jamais
rien dire que quelqu'un de la fociété puiffe
fouhaiter qu'on n'ait pas dit ; loi bien raifonnable
fans doute , puiſqu'il n'y a rien de
plus contraire au but qu'ont des gens qui
fe raffemblent , que de faire qu'ils fe féparent
mal fatisfaits les uns des autres.
On voit fouvent le même homme fe ren
dre coupable de deux fautes différentes
mais qui viennent de la même fource, & qui
font également blâmables , je veux dire la
vivacité qui fait qu'on interrompt les autres,
& l'impatience qu'on fent à être interrompu.
Tout homme qui confiderera avec attention
que les deux principales fins de la
converfation font d'amufer & d'inftruire les
autres, & d'en tirer pour foi-même du plaifir
& de l'inftruction , tombera difficile
ment dans ces deux fautes . En effet , celui
qui parle doit être fuppofé parler pour le
plaifir & l'inftruction de celui qui l'écoute ,
& non pour lui-même ; d'où il fuit qu'avec
un peu de difcrétion il fe gardera bien de
forcer l'attention fi on ne veut pas lui en
accorder ; il comprendra bien en mêmetemps
qu'interrompre celui qui parle , c'eft
DE FRANCE. 17
la manière la plus groffière de lui faire entendre
qu'on ne fait aucun cas de fes idées
& de fon jugement .
Il y a quelques perfonnes trop bien élevées
pout fe laiffer aller à interrompre les
autres ; mais , ce qui ne vaut guères mieux ,
qui vous montrent une impatience extrême
que vous avez fini , parce qu'elles ont concu
quelque idée qu'elles font preffées d'enfanter
: en attendant elles ne font point du
tout occupées de ce que vous dites ; leur
imagination et toute entière à ce qu'elles
ont à vous dire , dans la crainte que leut
mémoire ne le laiffe échapper. Par- là elles
fe rendent elles- mêmes ftériles , & appauvriffent
leur invention , qui pourroit leur fournir
cent idées auffi bonnes que celles qu'elles
confervent avec tant de foin , & qui fe
préſenteroient à leur efprit plus naturelle
ment.
Quelques perfonnes apportent dans le
monde une espèce de familiarité groffière à
laquelle elles fe font accoutumées dans leur
petite fociété. Elles la donnent pour de la
gaîté & pour une liberté innocente . Mais
c'eft une habitude dangereufe dans nos climats
du Nord , où le peu de politeffe & de
décence que nous avons s'eft introduit & fe
maintient , pour ainfi dire , par artifice &
contre l'inclination naturelle qui nous porte
fans ceffe à la barbarie , Ce ton de fociété
18 MERCURE
étoit celui des efclaves parmi les Romains
comme on peut le voir dans Plaute. Il femble
avoir été répandu chez nous par Cromwel
, qui fe donnoit ce divertiffement dans
fa Cour , compofée d'hommes de la lie du
peuple. J'ai entendu raconter en ce genre
des anecdotes curieufes ; & peut-être que
relativement à fa fituation , & après avoir
boulverfé tout, fa conduite en celá étoit raifonnable
; comme ce fut auffi de fa part
un trait de politique bien entendu , que de
trouver le moyen de rendre ridicule le point
d'honneur dans un temps où un mot équivoque
ou piquant entre deux Gentilshommes
étoit toujours fuivi d'un duel.
II y a des hommes qui ont le talent de
bien conter , & qui ont un fonds d'hiftoires
à placer à-propos dans toutes les converfations.
Vu la ftérilité des converfations actuelles
parmi nous , ce talent n'eft pas toutà
-fait méprifable ; cependant ceux qui le
poffèdent font fujets à deux défauts inévitables
; ils s'épuifent bien vîte & ils fe répétent
, de forte qu'il leur faut une bonne
mémoire & le changement fréquent de fociété
, fans quoi on découvre bientôt leur
pauvreté. Car les conteurs vivent fur leur
capital , & rarement ont -ils quelque revenu.
Les grands Orateurs en public font rarement
agréables dans la converfation particu-
Lière ; leur talent , foit naturel ou acquis
DE FRANCE. 15
par
la pratique , les y abandonne fouvent.
J'oferai dire , quoique ceci puiffe paroître
un paradoxe , que l'éloquence naturelle eft
fouvent jointe à la ftérilité d'invention &
à l'impropriété des termes . Des hommes
qui n'ont qu'un petit nombre de notions
fur chaque fujet , & de certaines fuites de
phrafes pour les rendre , parcourent les fuperficies,
& fe produifent avec confiance dans
toutes les occafions .
Un efprit plus profond & plus inftruit ,
qui connoît les bornes précifes de l'uſage
de chaque mot , doit généralement parler
mal fur le champ , à moins qu'une grande
habitude ne l'ait enhardi . Il eft embarraffé
de l'abondance même de la matière , &
troublé par la variété des notions & des
mots qu'il ne peut pas choifir avec aſſez de
promptitude. Il ne trouve point toutes ces
difficultés dans la converfation , où le talent
de haranguer eft d'ailleurs abfolument déplacé.
Je ne dis rien ici de la démangeaifon de
difputer & de contredire , ni de l'habitude
de mentir , ni du découfu des idées ,
ni du défaut de mémoire qui fait oublier
ce qu'on vient de dire tout à l'heure ; car
tous ceux qui font fujets à de pareils défauts ,
font auffi ineptes à toute converfation que
les fous de Bedlam.
On voit , par le peu que nous avons dit ,
20 MERCURE
combien l'homme eft dégradé dans l'abus
qu'il fait de cette faculté qui forme la plus
grande diftinction de fon efpèce d'avec celles
des bêtes , combien peu d'avantages nous
retirons de ce qui pourroit être le plus
grand , le plus durable , le plus innocent &
en même-tems le plus utile plaifir de la vie.
Voilà pourquoi nous fubftituons à cẻ
plaifir les amuſemens frivoles & petits de la
parure , des vifites , du jeu , de la table &
de la débauche : de - là la corruption de corps
& d'efrit dans les deux fexes, &la perte de
toutes les idées vraies de l'amour , de l'honneur
, de l'amitié & de la générofité dont
on fe moque aujourd'hui , & qu'on éloigne
comme des fentimens affectés & peu naturels.
Cette décadence de la converfation , & les
conféquences funeftes qu'elle a entraînées
pour notre caractère & nos difpofitions , eft
en partie due à l'ufage, établi depuis quelque
tenis , d'exclure les femmes de la fociété
excepté dans les parties de danfe , de jeu &
dans le commerce de l'amour. Je regarde
la partie paifible du règne de Charles I com
me l'époque de notre plus grande politeſſe.
Je crois qu'elle eft en France de la même
date ,,
par ce que nous lifons dans les Ecrivains
de ce tems , auffi-bien que d'après les
récits que j'ai entendu faire à quelques per
fonnes qui avoient vécu fous ce règne à la
DE FRANCE. 21
Cour. Je vois que la manière de foutenir &
de cultiver la converfation , étoit tout-à- fait
différente de la nôtre . Plufieurs femmes
que nous trouvons célébrées par les Poëtes
de ce tems , avoient des affemblées dans
leurs maiſons, où des perfonnes les plus fpirituelles
de l'un & de l'autre fexe fe réuniffoient
pour paffer la foirée en difcourant fur
quelque fujet intéreffant que l'occafion faifoit
naître ; & quoiqu'on puiffe jeter quelque
ridicule fur les idées platoniques & exagérées
qu'on s'y faifoit de l'amour & de
l'amitié , je conçois que ces rafinemens
avoient un fonds de raifon. Il faut un peu
de romanefque à l'homme , c'eft un affaifonnement
qui conferve & qui exalte la dignité
de la nature humaine , & fans lequel
elle peut dégénérer jufqu'au vice & a la
baffeffe. Quand la converfation des femmes
n'auroit d'autre avantage que de bannir l'indécence
& la groffièreté, où nous autres Peuples
du nord tendons fans ceffe , cela feul
devroit faire defirer d'en ramener l'ufage.
On peut remarquer à ce fujet que les agréables
qui font fi amufans & fi féconds fous
le mafque à Hydepark & au bal,font muets
& décontenancés dans la compagnie des
femmes honnêtes , comme s'ils étoient hors
de leur élément.
Je croisavoir indiqué unegrande partie des
fautes qu'on commet dans la converfation , 1
22 MERCURE
fi nous en exceptons celles qui font particulières
à un petit nombre de perfonnes , &
celles qui font trop groffières pour qu'il foit
befoin de les combattre , comme les difcours
indécens. Je n'ai prétendu parler que
des vices les plus généraux , & je n'ai point
voulu toucher les fujets mêmes des converfations
, ce qui feroit infini.
- DE L'ANGLOMANIE *.
L'ANGLOMANIE n'eſt plus auffi à la mode
en France , qu'elle l'étoit il y a quelques
années. Cette maladie a beaucoup diminué
depuis que les François fe font mis à
voyager en Angleterre. En voyant les Anglois
de près, ils ont reconnu que fi le zèle
de cette nation pour la liberté , devoit la
rendre refpectable aux yeux de tout homme
qui a quelque fentiment de la dignité de
fon être ; que fi fon amour pour les fciences
devoit la faire eftimer de ceux qui connoiffent
& le mérite qu'elles fuppofent , &
l'utilité qui en réfulte ; que fi , généralement
parlant , les Anglois étoient humains ,
braves , adroits , laborieux , ils n'avoient
Cet Article eft extrait du Tome Ve du Dictionnaire
Univerfel des Sciences Morale , Économique ,
Politique & Diplomatique , dont nous rendrons
compte dans le prochain Mercure.
DEFRANCE. 23
pas ces qualités à l'exclufion des autres nations
; que ces qualités étoient mêlées chez
eux , comme chez leurs voifins , de beaucoup
de ridicules & de vices ; que, l'amour
de la liberté y dégénéroit fouvent en licence
; qu'une démangeaifon gratuite ou
intéreffée de contrarier l'autorité y étoit
fouvent prife pour une envie fincère de
marquer de l'attachement à la Patrie ; que
le reffentiment des Miniftres difgraciés ,
l'aigreur & la morofité des efprits chagrins
qui , ne prétendant ni aux emplois ni aux
penfions , veulent jouir du plaifir de cenfurer
ceux qui en difpofent ; & l'impétuofité
licentieufe de ces ambitieux cachés qui efpèrent
qu'un Patriotifme amer & violent
les menera à la fortune , y excitoient ces
orages violens que les étrangers , trop éloignés
pour voir ce jeu , & être inftruits des
motifs qui agitent les joueurs , attribuent à
un louable enthoufiafme pour le bien public.
Ils ont remarqué que , fi la part que
donne au peuple dans le Gouvernement ,
droit de choisir ceux qui le repréfentent ,
hui infpiroit une forte de courage qu'on ne
trouvoit point ailleurs , ce qui dans un rang
fupérieur donnoit aux fentimens de la nobleffe
& de l'élévation , ne produifoit dans
les claffes inférieures que de la hauteur &
de l'infolence , & leur fourniffoit plutôt un
prétexte de troubler l'ordre de la fociété,
le
24
MERCURE
qu'une occafion de manifeſter leur amour
pour les Loix ; que leur raifon & feur philofophie
étoient fouvent obfcurcies par les
brouillards d'une affection mélancolique qui
les rendoit violens dans leurs paffions ; que
cette force de penfer dont ils fe glorifient ,
étoit un préfent funefte qui épuifoit leurs
efprits , & les rendoit de fi bonne heure infenfibles
aux plaifirs de la vie , & par ce dégoût
fatal les empêchoit d'être jamais contens
de leur fort ; les rendoit aufli ennemis
de la tranquillité , qu'amis de la liberté ;
& mettoit ainfi un obftacle invincible à la
perfection de leur Gouvernement , dont
l'harmonie fera toujours troublée par leur
inquiétude. Ils ont vu que les Anglois
comme les autres hommes , connoilloient
la raifon & ne la fuivoient pas toujours ;
que leurs vertus même étoient ordinairement
couvertes d'un extérieur dur & repouffant
enveloppe vicieufe qui , fi elle
n'en altère pas la nature , en arrête certainement
la bénigne influence. Ils ont été
choqués avec raifon de l'étrange préfomption
des Anglois pour leur nation , pré-
Comption qui n'a rien d'égal que leur fou
verain mépris pour les autres nations. Ainfi
quelques François Anglomanes ont eu occafion
de fe défabufer de leur folle prévention
pour un Peuple qui ne s'eftime pas feulement
plus fage , plus raisonnable , plus
:
libre
DE FRANCE. 25
fibre que tous les autres , mais qui fe croit
le feul fage , le feul raifonnable , le feul
libre ; qui , parce qu'il eft guerrier , commerçant
& philofophe , croit voir Rome ,
Carthage & Athènes dans Londres.
O François ! s'il en eft encore parmi
vous qui joignent le mépris de leur Patrie
à une admiration outrée pour fa rivale ; s'il
en eft qui , pour fe difpenfer d'être Citoyens
, fe proclament hautement Cofmopolites
, Anglomanes ; s'il en eft qui portent
le délire jufqu'à trouver mauvais tout ce qui
fe fait dans leur païs , & à exalter outre
mefure tout ce que font des étrangers qui les
haïffent cordialement : ô détracteurs éternels
de votre nation , peut-être plus jaloux
du mérite de vos compatriotes , qu'admirateurs
fincères de celui des Anglois , je vous
invite à aller contempler de près ces voisins ,
l'objet éternel de vos éloges ; allez étudier
chez eux leurs loix , leur politique , leurs
moeurs ne vous en laiffez point impofer
par l'eftime exceffive qu'ils ont pour euxmêmes
: examinez fur quoi elle eft fondée ;
appréciez leur conftitution , non par fa bonté
idéale ou théorétique , mais par
les avantages
qu'ils en recueillent voyez s'ils font
plus heureux que vous , car sûrement le
but du Gouvernement étant le bonheur des
Citoyens , celui - là eft le meilleur qui rend
les Peuples plus heureux. Sondez la pro-
Novembre 1778. S
B
26 MERCURE
fondeur de leur génie , voyez fi leur raifon
fière & indocile , fi leur philofophie fombre
mélancolique , fi cette méfiance continuelle
où ils font de l'autorité qui les maîtriſe
les efforts même qu'ils font pour la répripar
fi la violence de leur tempérament ,
dont ils font les premières victimes , font
des avantages préférables à la vivacité enjouée
de votre humeur , à votre goût exquis
dans les arts d'agrément , à votre philofo
phie douce & badine , qui vous confole
dans vos malheurs , & vous fait oublier
dans un moment d'allégreffe plufieurs années
de calamité ; à votre amour inné pour
vos Souverains , & à la confiance que cet
amour vous infpire pour ceux qu'ils mettent
à la tête de l'adminiſtration ; à vos paffions
douces & enfantines qui répandent tant
d'agrément fur tous les jours de votre vie.
Eftimez dans les Anglois ce qui eft vraiment
eftimable , leur application à acquérir des
connoiffances utiles , leur conftance à tout
approfondir , pourvu qu'elle ne foit pas
pouffée à l'excès , & qu'elle n'épuife pas les
forces du génie en les excédant ; leur fangfroid
, s'il ne dégénère pas en rudeffe ; leur
amour pour la Patrie , s'il eft pur , fincère
& éclairé ; admirez ce que leurs loix , leur
Gouvernement , leurs priviléges ont de bon ,
c'eſt-à-dire , d'avantageux à la nation ; mais
fouvenez -vous que la fupériorité des droits
DE FRANCE. 27
civiles , ne communique pas toujours la fu
périorité de vertu pour les foutenir , ni la
fupériorité de lumières pour en jouir convenablement
; que le meilleur régime à
Londres n'eft pas le meilleur à Paris ; de
forte que cette liberté tumultueufe qui
femble être la condition la plus analogue au
génie Anglois , naturellement violent , inquiet
, méfiant & mélancolique , ne conviendroit
en aucune manière à l'humeur
douce & paifible du François qui aime les
jouiffances tranquilles, qui fe plaît à s'étourdir
fur les dangers qu'il court , qui porte
la bonhommie jufqu'à récompenfer par des
penfions confidérables , les Miniftres dont
il eft mécontent. C'eft le comble de l'Anglomanie
de vouloir tranfporter fur les
bords de la Seine , des loix , une conftitution
, des moeurs , des ufages qui ne conviennent
que dans une Ile qu'arrofe la
Tamife. Il faudroit commencer par changer
la nature du climat & du génie François.
Si vous voulez imiter les Anglois , ne faites
pas comme les finges qui ne prennent jamais
le bon de ceux qu'ils contrefont. Si le
mérite des Anglois confiftoit dans la forme
de leur habillement , je vous dirois , habil
lez-vous à l'Angloife : c'eft ce que vous
avez réellement fait ; mais ce n'a été qu'un
ridicule de plus. Vous avez auffi un
Wauxhall , un Ranelagh, des courfes de
Bij
28 MERCURE
rance ,
chevaux. Etoit- ce fur ces objets que devoit
fe porter votre émulation ? Si les Anglois
font plus fobres & plus tempérans que
vous , plus généreux & plus défintéreffés ;
s'ils mettent plus de bonne-foi dans les affaires
, plus de probité dans le commerce ;
s'ils accueillent & récompenfent mieux le
vrai mérite ; s'ils font plus modérés dans
leurs defirs , plus économes dans leurs dépenfes
, moins prodigues & moins faſtueux ;
en un mot , s'ils font meilleurs pères , époux
plus fidèles , Magiftrats plus intégres ,
Citoyens plus unis , voilà ce qu'il faut imiter
en eux , parce que la fobriété , la tempéla
générofité , le défintéreffement ,
la bonne-foi , la modération , l'économie
la modeftie , la piété filiale , la tendreſſe
ternelle , la fidélité conjugale , la juftice ,
l'intégrité , l'union & la concorde font la
première bafe d'une véritable fupériorité.
Vous croyez appercevoir plus de fageffe
dans leur conftitution politique ! D'où viennent
donc leurs alarmes continuelles ? Voyez
le tumulte de leurs affemblées nationales
la licence des patriotes , les invectives dont
on accable les Miniftres : ne diroit- on pas
que
leur conftitution eft effentiellement vicieufe
, puifqu'ils ne peuvent parvenir à
concilier enfemble la raifon , la paix & la
liberté? Voulez- vous juger fi leurs loix font
meilleures que les vôtres ? voyez s'il y a
paDE
FRANCE. 29
plus de moeurs à Londres qu'à Paris. Vous
dites qu'ils entendent mieux les finances
que vous , & cependant ils payent plus
d'impôts que vous. Vous fuppofez encore
qu'ils connoiffent mieux les véritables intérêts
de leur commerce. Pourquoi donc cette
guerre affreufe qu'ils font à leurs Colonies
Américaines ? Ne tend- t- elle pas directement
à ruiner ce commerce dont ils fe
montrent fi jaloux ? On ne vous conteſte
pas qu'ils ne foient, au moins en apparence ,
plus libres que vous ; mais ils payent bien
cher cet excès de liberté. Ne leur enviez
point un privilége dont ils ufent fi mal.
Tandis que l'Anglomanie faifoit des
progrès en France , on ne fait trop pourquoi
, il fe formoit en Angleterre des cotteries
Anti- Gallicanes , où l'on faifoit profeffion
de fe montrer en tout opposé aux
François , de ne faire ufage d'aucunes denrées
, étoffes ou modes originaires de France
, de décrier par- tout les François , ce
qu'ils difent & ce qu'ils font. Telle étoit la
reconnoiffance qu'ils témoignoient aux Anglomanes
de cette nation. Je ne dirai point
avec un des plus grands Miniftres que la
France ait produits , le Duc de Sully , que
l'Anglois eft le Peuple de l'Europe le plus
hautain , le plus dédaigneux , le plus enivré
de fon excellence ; qu'adorateur de lui mêil
a un fouverain mépris pour toutes les
me ,
Bij
30 MERCURE
autres nations. Je ne répéterai pas avec des
Ecrivains célèbres , qui fe piquent d'impartialité
, que la haine des Anglois pour les
François eft fi forte , fi conftante , fi naturelle
, qu'on ne rifque rien d'en faire un
caractère national. La diverfité des caractères
, leš guerres fréquentes entre les deux
nations , la rivalité dans les fciences , la
jaloufie du commerce , la politique encore
qui doit nous peindre comme odieufe une
nation qui nous alarme , voilà fans doute ce
qui a produit cette haine & ce qui l'entretient.
D'un autre côté , quand je confidère
les contradictions où cette antipathie invincible
fait tomber les Anglois envers les
François , je trouve ceux-ci fuffisamment
vengés . En effet , nous fonimes témoins que
les Anglois craignent prefque autant les
François qu'ils les méprifent ; qu'ils les ac
cueillent fans les aimer ; qu'ils les imitent
en les condamnant ; qu'ils adoptent par
goût leurs moeurs qu'ils blâment par politique
, qu'ils décrient la France & ne fe
trouvent jamais mieux qu'en France : aujourd'hui
principalement que tout eſt en
combuftion chez eux , ils viennent chercher
en France un afyle tranquille contre les défordres
de la guerre civile .
•
O François ! recevez cet hommage de
vos ennemis : hommage d'autant plus flatteur
, qu'il ne peut pas être foupçonné de
partialité. ( Cet article eft de M. R. )
DE FRANCE.
COUPLETS.
DE combattre fous Broglic
Je ne fuis point curieux.
Sans doute il eft glorieux
De défendre fa Patrie.
Mais en voulant la fauver ,
On perd quelquefois la vie ;
Et , comme le bon Sofie ,
Moi, j'aime à la conferver.
QUE le Temple de Mémoire ,
Beaux efprits , s'ouvre pour vous,
Ne me croyez point jaloux
De l'éclat de votre gloire.
Il ne peut vous préſerver
Des bleffures de l'envie.
La gaiïté vous eft ravie ;
Moi j'aime à la conferver.
A PEINE avee Ifabelle
Lycas vient de s'engager ,
Que pour un nouveau Berger
Elle devient infidelle.
Rien ne peut le confoler
De cette perte cruelle.
Lycas en perd la cervelle ;
Moi , j'aime à la conſerver.
B iv
32 MERCURE
QU'UN buveurle faffe gloire
De livrer foir & matin
Sa raison au Dieu du vin ;
Qu'il ne vive que pour boire ,
Je ne faurois l'approuver ;
Dans fa démarche peu libre,
Il perd fouvent l'équilibre ;
Moi , j'aime à le conferver.
PAISIBLE Philofophie ,
Règne à jamais dans mon coeur.
Je regardois le bonheur
Comme étranger à ma vie ; .
Tu m'appris à le trouver .
Viens à mon ame docile ,
Dans ma retraite tranquille ,
Apprendre à le conferver.
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent .
LE mot de l'Enigme eſt Violon ; celui
du Logogryphe eft Archet , où se trouvent
arche , le cher , rate , arc , tache , art , char ,
chat , rat.
DE FRANCE. 33
ENIGM E.
JE porte le nom d'un oiſeau ,
Dans les Cités moins commun qu'au hameau ,
Mais d'un oifeau femelle,
Avec une épithète belle ;
Auffi la mérité-je bien
Par mes façons & mon maintien.
L'on ne m'attaque point fans que je ne me venge :
Je ne fuis non plus un ange.
J'allais bonnement mon chemin ,
Sans le moindre vouloir malin ,
Quand tout-à-coup je me vois infultée
Par une fille de Nérée. !
Elle me livre en même-temps affaut ;
Mais lui ripoftant auffi- tôt
Avec valeur , avec courage ,
J'obtins fur elle l'avantage ,
Et penfai la noyer dans un grand baffin d'eau ,
Et le lui donner pour tombeau.
Depuis , un chacun prône & vante ma proueffe ;
Et par excès de politeffe ,
Rien n'eft beau , rien n'eft bon ,
S'il ne porte mon nom.
BY
34
MERCURE
LOGOGRYPHE.
Mor affez expreffif , quoiqu'un peu populaire ,
Je fuis un ridicule aux grands fort ordinaire
Mais furtout aux petits efprits ,
Aux cagots de tous les pays.
On trouve en combinant de mes pieds la douzaine ,
Un mal dans le Bréfil , eſpèce de gangrène ;
Un fer fort mince ; un grand vaiffeau de bois;
Ce qui nous met tôt ou tard aux abois ;
Fleuve d Efpagne , & ville en Arabic ;!
Un droit en Angleterre, un autre en la Neuftrie
Un certain lieu d'arbres planté ;
Du Paganiſme une Divinité;
Un des miroirs de l'ame ;
Note entrant dans la
Une ville du Gâtinois ;
gamme ;
Le réſultat de douze moiș ;
D'une espèce d'oifeaux le mâle & la femelle ;
Un mal de l'oeil attaquant la prunelle 3:
L'enveloppe d'un oreiller ;
Un inftrument de Tonnelier ; "
Un poiffon ; une plante ; un grand fleuve d'Afrique ;
Deux oifeaux différens, l'un & l'autre aquatique ;
Un couple d'animaux tenant le premier rang ;
Un autre fort ftupide avec fon for enfant ;
DE FRANCE.
35
Eau congelée ; un mal fort incommode ;
Le haut d'un arbre ; un bord toujours de mode;
Le poil d'une brebis ; un ouvrage de fil ;
Sur mer efpèce de baril ;
Un fynonyme de la joie ;
Une lanière , une courroie ;
Mouche dont l'aiguillon paffe pour dangereux ;
Plante d'odeur très-forte ; un efprit bienheureux ;
Ce qu'il ne faut pas dire alors qu'on fe marie ;
Un lieu propre à la rêverie ;
Ce que toujours l'on defire d'avoir ;
Adieu , Lecteur , juſqu'au revoir.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
SUITE de l'Extrait de l'Eloge de M. de
la Condamine par M. le Marquis de
Condorcet.
M.
• DE LA CONDAMINE renonça enfin à fa
querelle Académique avec M. Bouguer ;
mais ce fut pour en avoir une autre , à la vérité
fur un fujet plus important & plus
utile. Il fut en France , comme l'on fait ,
l'Apôtre , & prefque le martyr de l'Inoculation,
" bien difficile à introduire chez une
Nation auffi opiniâtre dans fes préjugés
")
B vj
36 MERCURE
ود
ور
و د
و ر
qu'inconftante dans fes modes , où la ma
» xime , qu'il faut faire comme les autres ,
» eft celle qu'on répète le plus à la jeuneffe
, & prefque la feule dont elle fe
» fouvienne » ; chez une Nation enfin , qui
toute portée qu'elle eft à imiter fes Souverains
comme à les aimer , réſiſte & combat
encore , malgré le fuccès de l'Inoculation
à laquelle fon Roi s'eſt ſoumis , & la
fage leçon qu'il a donnée par fon exemple
à fes timides Sujets.
Le zèle & les Ecrits de M. de la Condaminefur
l'Inoculation , rencontrèrent tous les
obftacles poffibles. « On effaya d'effrayer le
» Gouvernement ; on ofa même invoquer .
» le nom de la Religion . Enfin , à force de
» cris & de faits , ou exagérés ou faux ,
و د
,כ
ןכ
و د
on
obtint du Parlement un Arrêt , qui dans
» la vue , fans doute très-fage , de prévenir
» les épidémies que l'ufage imprudent de
l'Inoculation pouvoit multiplier dans les.
villes , mit des entraves à la liberté d'inoculer
; mais cet Arrêt , en rendant l'Ino-
» culation impratiquable , excepté aux riches
, privoit de fes avantages le plus grand
» nombre des Citoyens . La Faculté de Mé-
» decine , & même la Faculté de Théologie ,
» furent confultées . Celle de Théologie ré-
>>
pondit prudemment que tout ce qui étoit
» falutaire aux hommes , étoit agréable à
» Dieu , & qu'il n'appartenoit qu'aux Mé-
» decins de juger de l'utilité des remèdes. La
و د
Faculté de Médecine donna deux rapports
DE FRANCE.
37
و ر
"
و د
و ر
» contraires , & chacun fut figné par un égal
» nombre de Médecins. Lorfqu'enfin cette
querelle eut occupé le Public prefqu'auffi
long- temps que fi elle eût été frivole , il
l'oublia ; les Anti-Inoculateurs cefsèrent
» de crier , ou l'on ceffa de les entendre ,
» & heureufement l'Inoculation continua
» d'être pratiquée. Pendant toute cette dif-
" pute , M. de la Condamine n'avoit ceffe
» de la défendre par des raifonnemens , par
» des faits , & même par des plaifanteries :
c'eft par-tout l'arme la plus sûre, & même,
» dans les pays où l'on ne parle point au
peuple affemblé , la feule qu'on puiffe
employer avec fuccès contre les opinions
populaires. Très-peu d'hommes font en
» état de fuivre les preuves d'une vérité ;
» mais tous rejettent une opinion qui eft
» devenue un ridicule ; & cette manière de
penfer n'eft pas particulière aux François
chaque nation a fes plaifanteries
» bonnes ou mauvaiſes , triftes ou gaies ,
» dont ceux qui veulent dominer fur les efprits
font un ufage également heureux »
ود
و د
"
ود
ور
و د
ود
و د
"
M. de la Condamine vécut affez pour
» jouir du triomphe de l'Inoculation , pratiquée
en Angleterre , en France , en Alle-
» magne , dans le Nord , en Suiffe , en Hol-
» lande , en Italie ; l'Europe entière reten-
" tiffoit des fuccès des Inoculateurs : les
» Rois , en fe foumettant à l'inoculation ,
» avoient entraîné , ( fur-tout hors de Fran-
» ce ) une foule de particuliers ; & les ad-
ל כ
"
38
MERCURE
3
و د
» verſaires n'ofoient plus , ( en France même )
l'appeler abfurde ou impie. Ce n'étoit plus
» à la voix de la raifon que l'on cédoit ,
» mais à celle de l'exemple , qui eft faite pour
» être entendue par un plus grand nombre
» d'hommes ».
M. de la Condamine , qui n'avoit pas apparemment
pour devife la maxime de Fontenelle
, que le fage tient peu de place & en
change peu , fit encore le voyage d'Italie
comme il n'y alloit , difoit- il , que pour fa
fanté, il n'emporta ni inftrumens ni livres ,
& ne laiffa pas , tourmenté comme il étoit
par fon activité & fa curiofité fcientifique ,
d'y faire des obfervations utiles . A Gènes
il fut arrêté à temps par un Prêtre à qui il
alloit , non fans danger , démontrer en prefence
de témoins la fauffeté d'une relique
prétendue qu'on prenoit en même-temps
pour une émeraude. Peut -être eût-il mieux
valu laiffer en paix l'erreur populaire ; mais
M. de la Condamine ne pouvoit fe réfoudre
à facrifier la vérité aux fottifes même les
plus indifférentes .
A fon retour , le Philofophe , âgé de près
de 60 ans , & devenu infirme par fes longs
travaux & fes fatigues , époufa fa nièce avec
diſpenſe du Pape. Il avoit befoin d'une compagne
qui l'aidat à fupporter la vie; " mais
» il ne vouloit ni ſe rendre ridicule , ni faire
» le malheur de perfonne ; il trouvoit dans
fa nièce une jeune femme accoutumée à
» l'aimer comme un père , à refpecter en
و د
DE FRANCE. 39
"
22
و د
33
ور
lui fa gloire , fes talens , & jufqu'à des
» infirmités qui n'étoient à fes yeux que les
» marques honorables de fes travaux pour
» les Sciences. Il crut qu'une femme raiſonnable
, fenfible , & qui favoit combien il
eft rare que les convenances de fortune &
» de naiffance , plus écoutées que celles d'où
dépend le bonheur , permettent d'épouſer
» celui que le coeur auroit choifi , pourroit
" ne pas regarder comme un malheur de
s'unir à un oncle en qui elle étoit affurée
» de trouver un ami. Cette union fut heureuſe
: sûre de la confiance & de la ten-
» dreffe de fon mari , les mouvemens d'hu-
» meur , inévitables dans un homme dont
» l'activité prodigieufe étoit contrariée fans
" ceffe par fes infirmités , ne paroiffoient à
» Madame de la Condamine qu'un malheur
» de plus dont elle devoit le confoler. Quel-
» que longue , quelqu'infirme qu'ait été la
» vieilleffe de fon mari , jamais elle n'a ceffé
» de lui prodiguer les foins les plus ten-
» dres qui ne lui coûtoient rien ; l'idée
» qu'elle rempliffoit un devoir facré à plus
» d'un titre , foutint fon courage , & il lui
fembloit que foigner la vieilleffe de M.
» de la Condamine , c'étoit acquitter les
» dettes de l'humanité. Lorfqu'enfin elle a
» eu le malheur de le perdre , elle l'a pleuré
» comme une jeune époufe pleure celui
qu'une mort prématurée lui enlève , comme
on pleure une perte irréparable
M. de la Condamine quitta pourtant en-
33
ל כ
"9
32.
40 MERCURE
core fa maiſon , où il devoit fe trouver fi
bien , pour aller en Angleterre ; il n'avoit
point-là d'inoculation à prêcher , & devoit
être content de l'y voir fi bien accueillie.
Mais il effuya à Londres une légère injuftice
, dont la Police de Paris lui auroit fait
raifon ; auffi s'en plaignit - il par un Écrit
public à la nation Angloife , qui répondit
au Philofophe Parifien , qu'elle aimoit
mieux avoir moins de police & plus de liberté.
Enfin il revint pour la dernière fois à Paris
, avec une eſpèce de paralyfie qui lui interdifoit
le travail. Heureuſement pour
lui il aimoit les vers , il en avoit toujours
fait de bons ou de mauvais , il en fit alors
tous les jours , ne pouvant mieux faire , &
il lui en échappa même d'affez gais fur fon
état , dont lui feul avoit le courage de plaifanter.
,
Il ne fe borna pas à la Poéfie légère ;
il ofa traduire en vers la difpute d'Ajax
& d'Ulyffe pour les armes d'Achille dans
les Métamorphofes d'Ovide & defira
d'en faire la lecture dans une Séance publiblique
de l'Académie Françoife. Les Auditeurs
, qui dans ces Séances ne font pas tous
bénévoles , l'accueillirent avec une indulgence
d'autant plus jufte * , que plufieurs même de
* Avant cette lecture , le Secrétaire de l'Académie
crut devoir prévenir l'Affemblée par le Dif
Cours fuivant :
DE FRANCE. 41
·
fes vers n'en avoient pas befoin ; & fa lecture
fut fouvent interrompue par des applaudiffemens
que lui feul n'entendoit pas.
*
»
* Meffieurs , M. de la Condamine , que de longs
» travaux & des voyages pénibles , entrepris pour
le progrès des fciences , ont réduit dans un état
» d'infirmité fait pour toucher les ames honnêtes &
fenfibles , & pour le rendre refpectable & cher à
» tous les gens de lettres , fe voyant obligé , nonfeulement
de renoncer à toute étude profonde ,
mais de fe priver même des amuſemens de la
fociété , a employé le trifte loifir que fa fituation
lui laiffe , à mettre en vers François plufieurs
⚫ morceaux des Poëtes Latins ; il a traduit entre
» autres la difpute d'Ajax & d'Ulyffe pour les armes
» d'Achille dans les métamorphofes d'Ovide , & fe
propofe , Meffieurs , de vous en lire une partie.
» Comme il ne veut pas abuſer de, votre attention ,
» il fe bornera au difcours d'Ajax , beaucoup plus
court que celui d'Ulyffe. Il a defiré de donner à la
compagnie cette marque de fon zèle à remplir les
» devoirs d'Académicien ; & nous fommes perfua-
» dés , Meffieurs , que vous recevrez favorablement
» ce tribut académique d'un de nos Confrères , qui
"
35
55
s'eft acquis tant de droits à la reconnoiffance de
» la Nation, & qui eft d'autant plus digne d'intérêt ,
qu'il ne peut pas même jouir en ce moment de
l'expreffion de nos fentimens pour lui . Son travail
femble d'ailleurs mériter d'être accueilli avec bienveillance
par cette feule confidération , que fa
» poéfie n'ayant jamais fait fon occupation principale
, eft aujourd'hui prefque l'unique reffource
qui lui refte pour oublier fes maux durant quelques
» momens , & pour
adoucir l'efpèce de folitude dans
laquelle il eſt forcé de vivre. Il avoit proposé à
23
"
30
MERCURE
Il mourut le 4 Février 1774 , des fuites
d'une opération Chirurgicale , encore trèspeu
connue , & qu'il eut le courage de faire
effayer en fecret fur fa propre perfonne.
Deux jours avant la mort , fidèle encore à
la Poéfie , dans le moment où tant de Poëtes
ceffent d'y penfer , il fit un couplet affez
plaifant fur l'opération qui le conduifoit au
tombeau ; & après avoir dit ce couplet à un
ami qui venoit le vifiter : il faut que vous
me laiffiez continua-t-il , j'ai deux lettres
à écrire en Espagne ; peut- être l'ordinaire
prochain il ne fera plus temps. « Toujours
» femblable à lui-même , il fut dans ces der-
» niers momens fans fafte comme fans for-
و د
bleffe , & vit approcher la mort du même
» oeil dont il l'avoit bravee tant de fois ».
و ر
L'Hiftorien de l'Académie termine ce bel
Éloge par un portrait de M. de la Condamine
, auffi parfaitement reffemblant que
fupérieurement tracé. " Incapable de jaloufie
, puifqu'il n'en eut pas même contre M.
Bouguer , il n'eut point d'ennemis , ou du
» moins il ne crut pas en avoir. Son amitié
» étoit courageufe & conftante : zélé pour
» le fervice de fes amis , capable de leur
faire des facrifices , il fe livroit aux foins
» de l'amitié avec cette activité , cette ar-
» l'Académie de faire lire fon Ouvrage par quelqu'un
» de nous ; mais nous avons cru avec raifon que
» cette lecture vous intérefferoit plus dans fa bouche
que dans aucune autre ».
ס כ
DE FRANCE. 43
99
و د
23-
ן כ
ןכ
deur qu'on n'a que pour les plaiſirs : il
fembloit qu'agir étoit fon premier be
foin ; cependant on voit qu'il foupiroit
après le repos ; il le regardoit comme le
» feul bien réel de la vie , qu'il eft infenfé de
» facrifier à l'amour de la gloire ; mais le
» repos qu'il regrettoit lui eût été infuppor-
» table. Tel eft le fort de tous les hommes :
l'action nous épuife , le repos nous tour-
» mente , & il femble que la nature ne nous
laiffe que le choix de la fatigue ou de
l'ennui. Mais l'exemple de M. de la Con-
» damine prouve du moins que l'activité eft
» un grand bien ; toujours occupé , toujours
agiffant , il n'eut jamais le temps de fentir
fes maux ; & malgré tant de fouffrances ,
» il ne fut point malheureux.
23
D
"
"
و د
"
»
» On n'a point de grandes qualités à un
degré fi élevé , fans avoir auffi les défauts
qui en font l'excès . L'activité de M. de la
» Condamine alloit jufqu'à l'inquiétude , &
» le rendoit fouvent importun à ceux qui
» ne pouvoient prendre le même intérêt que
» lui aux chofes qui l'occupoient. Son zèle
» extrême pour tout ce qui eft utile , ne lui
» permettoit pas de croire qu'il y eût rien
» d'indifférent ; il entrevoyoit dans tout une
» utilité au moins éloignée , & fouvent il
» mettoit aux petites chofes une importance
fatigante pour les autres . Sa curiofité de-
» voit le rendre indifcret ; elle étoit en lui
» une véritable paffion à laquelle il ſacrı-
» fioit , fans même s'en appercevoir , ces
""
44 MERCURE
وو
» bienféances d'ufage qu'il eft bon fans doute
» de refpecter toujours , mais auxquelles
» nous attachons peut-être trop d'impor-
» tance. Il étoit avide de réputation , mais
» il fembloit en aimer par préférence ce
» qu'elle a d'incommode pour la plupart
des hommes , ces details de correfpon-
» dances & de vifites qu elle entraine ; il en-
33
ود
و د
"3
» tretenoit un commerce de Lettres immen-
» fe , & fur toutes fortes d'objets , avec les
» Savans de toutes les Nations , & dans tous
» les genres. C'étoit un moyen de fatisfaire
» à la fois , & fa curiofite , & fon amour pour
» la célebrite ; car le Savant dont les Etran-
» gers parlent le plus , n'eft pas toujours celui
qui fait les meilleurs Ouvrages , mais celui
qui écrit le plus de lettres. Il entendoit , il
» écrivoit même la plupart des langues vi-
» vantes ; il lifoit tous les Livres : on auroit
peine à citer une feule chofe dont on ait
parlé de fon temps , & fur laquelle il n'ait
» pas écrit , un homme célèbre avec qui il
» n'ait pas eu des liaiſons ou des difputes ,
» un Journal où il n'ait pas inféré quelque
pièce. Il avoit befoin de répandre au-de-
» hors fes idées , fes opinions , fes projets.
» Peut-être même auroit-il été fâché que le
» Public fut long- temps fans s'occuper de
» lui. Répondant à toutes les critiques , &
» flatté de toutes les louanges , il ne méprifoit
aucun fuffrage , pas même ceux des
" gens méprifables ; c'eft une foibleffe qu'ont
eue beaucoup de grands hommes , & dont
و و
^
DE FRANCE.
45
:
"
l'amour de la gloire ne peut les excufer.
» Avec une ame ardente & une confti-
» tution forte , il dût être entraîné vers le
plaifir ; mais il eut le courage d'y renoncer
pour aller paffer dix ans dans les déferts
» du Pérou ; ce qui prouve du moins que fa
première paffion étoit le plus noble de
» tous les fentimens , le defir de mériter un
» nom illuftre par des fervices rendus à
» l'humanité.
22
"
» M. de la Condamine eut donc des dé-
» fauts & des foibleffes ; mais il eut cet
» avantage que fes défauts tenoient à des
qualités refpectables , & que fes foibleffes
» furent plus que compenfées par des ver-
» tus vraiment utiles ; fes défauts & fes foi-
» bleffes feront bientôt oubliés , & il ne ref-
» tera plus de lui que le fouvenir du bien
qu'il a fait aux hommes ».
و د
ور
C'eft avec beaucoup de regret que nous
avons abrégé un Éloge fi intéreffant & par
les chofes & par le ftyle , mais auquel nous
fommes forcés de renvoyer nos Lecteurs. Ce
renvoi n'eſt pas une fimple formule de Journalifte
; c'est l'expreffion du defir fincère que
nous avons , de voir partager à tous les hommes
éclairés & vertueux le plaifir que nous
a fait cette lecture , qui non-feulement inftruit
& amuſe , mais attache & entraîne ,
& qui joint à l'intérêt du Roman la vérité
hiftorique & l'utilité philofophique. Nous
invitons les bons juges à lire auffi dans le
volume de l'Académie, pour l'année 1771 .
46 MERCURE
l'éloge de M. Fontaine , qui eft ( nous ne
craignons pas de le dire ) un chef- d'oeuvre
de la même main , & le volume in- 12 . des
excellens Éloges que M. de Condorcet a fait
auffi de nos anciens Académiciens *. On y
trouvera les noms intéreffans des Huyghens ,
des Claude Perrault, des Mariotte , &c., &
dans M. de Condorcet un digne Hiftorien
de ces Savans célèbres.
M. d'Alembert , Auteur de cet Article ,
donnera dans le Mercure prochain l'Éloge
de M. Quefnai , pour terminer l'Extrait de
l'Hiftoire de l'Académie des Sciences de
1774
**
LETTRES de M. DE LONGUEVILLE
ci-devant Avocat , & actuellement Ecrivain
public. No. 3. Extrait fait par M. de
Longueville lui-même.
Comme tout paroît extraordinaire dans
ma conduite , une fingularité de plus fera
d'une très petite conféquence ; je fuis le
* Ce Volume , imprimé en 1773 , fe trouve à
l'Hôtel de Thou , rue des Poitevins.
** ERRATA pour le Mercure du 25 Octobre.
Dans l'Éloge de M. de la Condamine , p. 270 ,
lig. 15 , au lieu de voyager d'abord , lifez voyager ,
d'abord. Cette virgule eft indifpenfable pour le fens
de la phraſe.
DE FRANCE. 47
Libraire de mes Feuilles * , pourquoi n'en
ferois -je pas le Journaliste ?
Des jugemens divers qui ont été portés
fur les Lettres que je publie , j'ai apris
que ce qui les fait un peu réuffir , c'eſt
qu'on y trouve de la gaité , du naturel & de
l'imagination.
Un père refpectable & qui étoit le meil-
-leur des humains , m'a fixé en Province
jufqu'à l'âge de quarante ans ; ma tête exaltée
ne m'a point permis de faire ce que
mon père exigeoit , & je n'ai point fait non
plus ce qu'exigeoit ma tête exaltée : de- là
font venus les malheurs qui m'ont conduit
à être Ecrivain public.
Si j'euffe été jeté dans Paris à l'âge de
quinze ans , & que j'euffe été affez heureux
Je vends mes Lettres moi - même au Palais-
Royal à ma Loge , fituée dans la galerie qui commu
nique de la Cour des Fontaines à la rue S. Honoré,
Quand M. de Longueville ne fera point à fa Loge,
» on le trouvera à fa chambre au fecond fur le
» derrière , à l'Hôtel de Bayonne , rue S. Honoré ,
» vis-à-vis l'Opéra. «
>
Le N° . 3. de mes Lettres coûte 1 livre 4 fols ; les
trois numéros enſemble 3 livres . Les perfonnes de la
Province qui me feront l'honneur de defirer mes
feuilles , peuvent m'écrire directement , & je les leur
ferai tenir par la voie qu'elles m'indiqueront. Voici
mon adreffe : à M. de Longueville , Ecrivain
Public , au Palais Royal , dans la galeric de la Cour
» des Fontaines , à Paris. «
30
ככ
48
MERCURE
pour que perfonne ne prît d'intérêt à ce qui
me regarde , je ferois peut - être quelque
chofe dans la République des Lettres ; n'y
étant rien , il m'eft permis d'écrire des
riens.
Les quatte premières Lettres de mon
N°. 3 développent le plan que je me ſuis
fait pour entretenir le Public ; j'avoue qu'il
eft très - vafte , & par - là même il ne m'en
paroît que meilleur. Quand on veut intéreffer
fes Lecteurs , on ne peut pas fe ménager
trop
de reffources. En deux mots
voici quel eft mon but : « Je me propoſe de
» recueillir les morceaux de profe les
mieux écrits , ainfi que les vers heureux
» font recueillis par l'Éditeur de l'Almanach
» des Mufes.»
»
Je ferai plus . Je ne négligerai rien pour
que ma Collection puiffe approcher par la
fuite de l'agrément & de l'intérêt du Spectateur
Anglois ; je ne me permets cet effor
que parce que je compte fur les fecours d'un
grand nombre de gens de mérite qui font
dans cette Capitale & dans nos Provinces.
On ne peut donner trop d'éloges au Spectateur
Anglois ; cependant les derniers volumes
laiffent appercevoir que fes Auteurs
font épuifés ; mon Recueil ne vaudra jamais
cet excellent Livre ; mais mon plan
me paroît mieux combiné que celui de
Steele
DE FRANCE. 49
Steele & d'Addiffon . Je ne me choifis point
de coopérateurs ; je n'en fixe point le nombre
; j'appelle à mon fecours toutes les têtes
penfantes , foit qu'elles habitent les villes ,
foit qu'elles habitent les hameaux .
La belle action d'une Actrice que je publie
dans la vingt - deuxième Lettre , eft une
anecdote certaine . Si certe femme aimable
n'eût fait que donner de l'argent , je n'en
aurois point parlé ; ce font les égards flatteurs
qu'elle a marqué à l'infortuné , après
l'avoir fecouru , qui m'ont faifi d'admiration.
On fentira que la Lettre d'un homme
camus qui propofe de lever une impoſition
fur les nez , eft une débauche d'efprit .
L'extravagance de cette Lettre eft réparée
par le bon fens du Religieux Capucin ,
qui occupe la fcène dans la Lettre fuivante.
J'avouerai que la Lettre que j'eftime le plus
dans mon No. 3 , eft celle du Religieux Capucin
.
Ma petite Brochure que j'analyſe eſt
comme la Lanterne magique , par la variété
des perfonnages qui s'y montrent. Après le
vénérable Capucin , arrive une femme de
fpectacle qui eft très - jolie ; on me reproche
de lui dire trop de chofes galantes . Hélas !
je n'arriverai que trop tôt à l'âge où je n'aurai
plus rien à dire aux femmes.
Le vertueux Ivrogne qui vient après , a
5 Novembre 1778.
C
MERCURE
fait plaifir à pluſieurs gens de mérite ; c'eſt
un vieux garçon qui eft dans l'aifance , qui
aime le vin , les femmes & la vertu ; il
conte une hiftoire qui commence à l'Opéra
& qui finit dans la chapelle du Sépulchre à
St Roch.
Enfin , dans la Lettre vingt- feptième , je
raconte un fouper que j'ai fait dans une auberge
avec un homme à projets. Après
avoir crayonné d'une manière qu'on trouve
plaifante plufieurs perfonnages qui fe trouvent
autour de nous , je fuis forcé par le
Politique d'agiter avec lui la grande queftion
, qui confifte à demander à la liberté de
Religion , accordée en France aux Proteftans
, feroit utile au bonheur public.
Aurois-je trop eftimé mon fiècle , en me
livrant publiquement aux plaifirs de la reconnoiffance?
Je publie dans ma vingt- huitième
Lettre des fervices reçus , & l'on me
prête des vues intéreffées qui font fort loin
de mon caractère. Il eft indifpenfable de
m'expliquer. Il y a trois mois je manquois
du néceffaire ; une Société refpectable & généreufe
eft venue à mon fecours ; la vertu
m'a ordonné de recevoir des bienfaits qui
m'étoient préfentés par la vertu ; & j'aurois
été le plus vil des mortels fi j'euffe éprouvé
dans le filence des procédés auffi généreux.
V
Enfin la Lettre qui termine ma Brochure,
DE FRANCE.
Sx
eft de l'une des Dames qui font mes bienfaitrices.
Quand le talent de bien dire n'eft
pas uni à la gloire de bien faire , il mérite
peu d'éloges ; mais quand l'éloquence & la
vertu fe montrent enſemble, comme on les
voit dans cette Dame , l'éloquence en eft
plus puiffante , la vertu en eft plus belle.
Il eft temps de me recueillir & de prononcer
gravement l'oracle qui termine ordinairement
les Extraits de MM. les Journaliſtes.
Je pense que je réullirai dans mon
entreprife , fi j'entremêle prudemment &
le bon fens & la gaieté ; fi je m'attache à
traiter des fujets qui puiffent intéreſſer toute
la Nation ; fi je réfifte à la démangeaifon
de parler de moi - même ; fi je ne me permets
point de détails minutieux qui jettent
des longueurs dans mes récits ; fi mon ftyle,
qui ne manque point de préciſion , rejette
les expreffions trop familières ; fi enfin la
complaifance n'entre pour rien dans le
choix des morceaux de profe que j'inférerai
dans mon Recueil.
Des Canaux de navigation , & fpécialement du Canat
de Languedoc ; par M. de la Lande , Profeffeur
Royal de Mathématiques, Cenfeur Royal , des Académies
de France , d'Angleterre , de Hollande ,
de Suède , de Ruffie , d'Allemagne & d'Italie , A
Paris , chez la veuve Defaint , rue du Foin. 600
pages in-folio avec figures , 48 liv.
C'eft ici le premier ouvrage confidérable que
Cij
$ 2 MERCURE
l'on ait fait fur une matière qui eft cependant trèsimportante
pour la profpérité d'un Etat . L'architec
ture hydraulique de Belidor contient des préceptes
importans fur les travaux de ce genre ; mais on n'y
trouve qu'une légère notice des Canaux les plus célèbres.
Le Traité des Canaux du P. Frifi ne parle
prefque que de ceux du Milanez. Celui de M. Linguet
a pour objet deux rivières de la Picardie & de
l'Artois. Celui de M. Oberlin eft une table , fort complette
, à la vérité , & remplie d'érudition , de tous les
Canaux faits ou projetés jufqu'ici ; mais il falloit
un ouvrage détaillé , des defcriptions , des calculs ,
des devis , des plans , des projets raiſonnés , des vues
de politique & de commerce , &c, C'est ce qu'on
trouve dans le livre de M. de la Lande.
On voit d'abord dans fa Préface , le tableau de
l'avantage des Canaux ; la fuppreffion de trois mille
chevaux , dont on fe paffe au moyen du canal de
Briare , procure la fubfiftance de vingt- quatre mille
hommes , en rendant à la culture trente mille arpens
de terre, Depuis que le goût du luxe a converti en béfoins
dans nos Villes jufques aux fimples commodités,
les confommations fe font multipliées dans tous les
genres , & l'on n'a point augmenté les facilités des
tranſports. La navigation intérieure ne s'étant pas
étendue en France dans la proportion du commerce ,
'il a fallu multiplier les voitures , & le nombre des
chevaux qu'on y emploie s'eft tellement accru , que
nous fommes obligés de porter à l'étranger des fomconfidérables
pour les remontes de la Cavalerie ,
pour les équipages d'artillerie & autres objets militaires.
Les décomptes de la dernière guerre , pour les
chevaux qu'on a tirés de la Suiffe , ont monte , pour
çe feul article , à fix millions. Le défaut de comm
nications caufa beaucoup d'embarras , d'alarmes &
de dangers , lorfque les ennemis pafsèrent le Vær. Il
fallur , dans la dernière guerre , forcer , en quelque
mes
DE FRANCE.
53.
façon , la nature , pour amener de loin , & en peu de
temps , les munitions & les troupes néceffaires lors de
la defcente des Anglois , qui furent défaits enſuite à
la journée de S. Caft. Les Canaux que M. D. propofe
pour la Normandie & la Bretagne , celui auquel on
travaille en Picardie , ceux de Bourgogne & de Provence
, feroient très- néceffaires dans de pareilles cir
conftances.
Le dépériffement des rivières de France , par défaut
d'entretien , & les péages onéreux dont elles font char
gées , ont fourni à l'Auteur la matière d'un grand chas
pitre. Un bateau qui remonte de Paris à Rouen , paie
792 livres de droits dans la partie fupérieure ; il y a
dix- fept péages depuis Roane jufqu'à Melun ; le retard
feul que caufent les bureaux des péages , fait un
préjudice extrême au commerce. Les péages font fi
onéreux , que les Marchands aiment mieux fe fervir
des voitures de terre , au grand préjudice de l'agricul
ture.M.de Lalande remonte à l'origine des péages; il en
fait voir l'injuftice ; il rapporre les Ordonnances multipliées
, par lefquelles nos Rois ont tenté de les abolit
depuis 1120 , que Louis - le -Gros en ordonna la fuppreffion
jufqu'à 1766 , que M. Bertin , Miniftre
d'Etat, s'en occupa; enfin il expofe un plan d'affociation
municipale , qui pourroit procurer le remboursement
des péages , qui ont véritablement quelque titre inexpugnable.
Après avoir employẻ 450 pages à parler des Canaux
exécutés ou projetés en France , l'Auteur en confacre
150 à parler de ceux des autres peuples du monde :
& comme les Italiens ont donné l'exemple , il commence
par l'Italie ; il décrit le grand Canal du Texin
à Milan., commencé en 1179 , ou même plus anciennement
; celui de l'Adda , commencé en 1457 , &
qui fut réuni au premier fous Louis XII & François I.
Ce fut alors que Léonard de Vinci fit ufage des éclufes
à baffins , en y ajoutant quelque nouvelle perfec
Cij
$ 4 MERCURE
tion , & donna l'exemple à toute l'Europe , qui à fait
ufage des éclufes de la manière la plus utile. Les Chinois
, qui ne les ont point connues dans le temps de
leurs grandes entreprifes de Canaux, n'ont qu'une navigation
très-incomplette & très- difficile . M. de L. fait
voir que le fameux Canal Impérial de la Chine fe réduit
à une trentaine de licues d'excavation , dans un
terrein uni , où il n'y a eu ni hauteurs à applanir , ni
rochers à couper : il y a très-peu d'eau ; ainfi malgré
les exagérations de M. Linguet , on n'y voit rien
d'auffi ingénieux ni d'auffi furprenant que dans le
canal de Languedoc ; on n'y trouve pas l'intelligence
qui règne dans toutes les parties de ce Canal : on
n'y a pas eu à furmonter la difficulté de raffembler
dans les montagnes , des eaux difperfées fur une
longueur de trente mille toifes ; de trouver le point
de partage 600 pieds au- deffus des deux mers , pour
diftribuer à l'une & à l'autre des eaux qui avoient eu
de tout temps un cours fi différent. Il rapporte les vers
de Corneille & du P. Vanière , qui ont célébré à l'envi
le fuccès de cette prodigieufe entrepriſe ; & il rend
juftice à M. le Comte de Caraman , qui l'entretient
& le perfectionne de jour en jour , avec autant de
zèle que d'intelligence.
Les Canaux anciens terminent l'ouvrage de M. de
la Lande ; il rend juftice à cet égard à M. le Blond ,
de l'Académie Royale des Infcriptions & Belles- Lettres
, qui a fait de favantes recherches fur cette
matière , ainfi que M. Oberlin , favant Profeffeur de
Strasbourg , & le P. Brotier , ficonnu par fa belle édition
de Tacite ; il met au nombre des Canaux aneiens
, celui que Charlemagne entreprit en 793 , pour
joindre l'Altmuhl avec le Rednitz , ou le Danube avec
le Rhin , & dont on voit de grands reftes près de
Weiffembourg & de Pappenheim. L'Angleterre même
offre des veftiges d'anciennes entrepriſes de Canaux :
Jes Anglois ont été plus indifférens de nos jours fur cet
DE FRANCE
5.5
article ; mais l'Auteur obferve que depuis quelques
années , ils penfent férieufement à fe procurer cette
reffourcefiimportante pour le commerce intérieur d'un
Etat. L'exemple des François , qu'ils ne fuivent ja
mais qu'avec regret , les a pourtant éclairés fur leurs
véritables intérêts.
ACADÉMIES.
L'ACADÉMIE 'ACADÉMIE de la Rochelle tint fon affemblée
publique le 6 Mai dernier , à laquelle préfida M. de
Rouffi , Lieutenant de Roi. M. Seignette , Affeffeur
au Préfidial , fecond Secrétaire perpétuel , faifant les
fonctions de Directeur , en fit l'ouverture par un dif
cours , dans lequel il rendit compte des événemens
intéreffans pour l'Académie , arrivés dans le cours
de l'année , qui finiffoit à cette époque. M. Seignette
rappela particulièrement à l'Affemblée le jour oùl'Empereur
paffant par cette Ville , fe rendit dans la Salle
des féances académiques , pour être témoin des expériences
fur l'Electricité de la Torpille , que l'Académie
eut l'honneur de faire fous les yeux , & que
Sa Majefté Impériale témoigna voir avec intérêt.
Cette lecture fut fuivie de Stances morales , par
M. Arière , de l'Oratoire , Doyen de l'Académic .
M. Dupati de Clam , Chevalier d'honneur au
Bureau des Finances , lut un difcours , ayant pour
titre : Confidérations fur le fluide lumineux , l'Electricité
& le Phlogistique aërien. Après avoir dit que
l'homme de Lettres , quoique privé du fecours d'un
cabinet & des inftrumens, peut combiner les fyftêmes
phyfiques & en titer des conféquences générales , cet
Académicien rappelle que les Phyficiens font d'accord
fur la néceffité d'un Agent principal dans la
fublunaire, & qu'ils le placent dans l'atmosphère céture
C iv
༣6 MERCURE
lefte. Il examine fi la lumière , l'Electricité & le
Phlogistique aërien , que l'on a qualifié fucceffivement
de premier Agent , mérite ce titre ; il conclut que
le Auide lumineux en eft le feul digne , parce qu'il
eft reconnu comme le plus actif , le plus prompt & le
plus pénétrant.
M. le Chevalier de Longchamps , lut une differtation
ayant pour titre : De la Ville & de la Province.
L'Auteur cherche la caufe qui diftingue les
moeurs de la Capitale & les moeurs de la Province ,
& il trouve que c'eft la même qui diftingue un portrait
original d'une copie défectueufe ; cette mauvaife
imitation eft la fource d'une foule de ridicules
que M. de Longchamps peint & attaque avec efprit.
M. le Chevalier de Malartic , Major du Régiment
Provincial de Montauban , récita une Epitre
en vers fur le Bonheur , pleine de chofes fages &
bien exprimées. Il y fait entrer avec goût le tableau
intéreffant de l'enthoufiafme que le féjour de M. de
Voltaire a excité dans Paris , & des hommages qu'on
lui a rendus.
Cette pièce fut fuivie d'un difcours de M. le Chevalier
de Vialis fur les moyens les plus convenables
à prendre pour rendre l'air de la Rochelle plus falubre
; ce Mémoire étant relatif au local , n'eft pas
fufceptible d'extrait.
M. le Chevalier de Malartic termina la féance
par des ftances morales fur l'Amitié.
Séancepublique de la Société des Antiquités de Caffel ,
tenue le 15 Août 1778.
La Société avoit propofé pour Sujet du prix , l'Eloge
de M. Winkelman , dans lequel on fera entrer .
le point où il a trouvé la Science des Antiquités , &
à quelpoint il l'a laiffée. Le Difcours qui avoit pou
devife :
Et dubitamus adhuc virtutem extendere factis ?
DE FRANCE. 57
à été couronné. L'Auteur eft M. Heyne , Profeffeur
d'Eloquence dans l'Univerfité de Goettingue , & Confeiller
aulique de S. M. B.
Après la lecture de l'Eloge , on a entendu un Mémoire
fur quelques Monnoies du moyen âge , par
M. le Baron de Gunderode , Confeiller de Régence
à Carlsruhe . M. l'Abbé Collignon a lu des Fragmens
de quelques lettres de Leibnitz , trouvées dans les
Archives de la Séréniffime Maifon de Heffe Rothenbourg.
L'Eloge de M. de Voltaire , Membre honoraire
de la Société , par M. le Marquis de Luchet ,
Secrétaire perpétuel , a terminé la Séance.
La Société propofe pour l'année 1779 la queſtion
fuivante.
Qtel rapport y avoit -il entre la Religion des
Peuples du Nord & celle des Peuples Germaniques
depuis Jules- Céfar jufqu'à Charlemagne ? Question
propre à éclaircir la Mythologie Germanique.
Les Difcours peuvent être écrits en François , en
Allemand , en Italien ou en Latin. Le prix fe diftribuera
le 16 du mois d'Août de l'année 1779 .
Ceux qui voudront concourir , doivent adreffer
leurs Difcours à M. le Marquis de Luchet , Confeiller
privé de Légation , Secrétaire perpétuel , à Caffel . Ils
ne feront reçus que jufqu'au premier Mai prochain.
Les Auteurs mettront , comme cela fe pratique ,
leurs noms dans un billet cacheté , avec la même
devife qui fera à la fin de l'Ouvrage.
CAUSE INTÉRESSANTE. ·
2
LE célebre J. J. Rouffeau a dit que la
Comédie du Légataire de Regnard , loin
d'avoir un but moral, ne pouvoit au con-
Cy
58 MERCURE
traire infpirer que l'idée de commettre un
des crimes les plus dangereux pour la
fociété , ( celui de faux . ) Cette critique ,
peut-être trop rigoureufe , vient cependant
d'être juftifiée par un exemple récent qui a
donné lieu à une procédure criminelle , fur
laquelle le Parlement de Paris a prononcé
depuis peu . Voici les faits de ce procès :
ils peuvent fervir à prouver que plufieurs
de nos pièces de Théâtre font bien éloignées
de renfermer des leçons de vertu
A
Deux particuliers d'un Village du Bas-
Poitou avoient une tante âgée de plus de
quatre-vingt ans ; cette vieille femme jouiffoit
d'une certaine aifance . Ses neveux
craignant qu'elle ne vint à décéder fans
les avoir inftitués fes légataires univerfels
, imaginèrent de fuivre la marche que
Regnard avoit tracée dans fa Comédie
du Légataire. Ils formèrent le projet de
faire dicter un faux teftament par la femme
d'un d'eux à des Notaires à qui ils perfuaderoient
que c'étoit leur tante.
Ce plan étant conçu & arrêté , les deux
neveux fe réndirent chez un des Notaires
de la Ville de Fontenay - le-Comte , & le
prièrent de fe tranfporter au domicile dè
leur tante avec un de fes confrères pour y
recevoir fon teftament.
Le Notaire refufa d'abord; mais il céda
enfin aux prières & anxinftances des
DE FRANCE. 5.9
neveux ; ces derniers dirent au Notaire qu'il
étoit de la plus grande importance qu'on
ne l'apperçut pas dans l'endroit que leur
tante habitoit parce que des voifins jaloux
& avides mettroient des entraves à la
générosité de leur bienfaitrice.
>
>
Le Notaire étoit bien éloigné de foupçonner
que ces précautions étoient des
piéges qu'on lui tendoit pour prêter fon miniſtère
à un faux . Au jour & à l'heure
convenus il partit avec un de fes confrères
; un des neveux s'étoit chargé d'accompagner
les deux Officiers publics . Il les
conduifit au milieu de la Campagne , &
après plufieurs heures de marche pendant
la nuit , ils arrivèrent à une mailon que
leur conducteur leur dit être celle de la
reftatrice.
Les deux Notaires , en entrant , trouvèrent
l'autre neveu , qui les pria de ne pas
faire de bruit , & de paffer dans la chambre
où étoit la fauffe teftatrice . Ces deux Officiers
s'approchèrent du lit de la prétendue
octogénaire , & lui firent différentes queftions
; le fon de la voix de cette femme
leur infpira des foupçons . Pour les diffiper
ils tirerent les rideaux , & approchèrent avec
une lumière ; ayant apperçu une femme
qui , malgré l'attention qu'elle avoit de fe
cacher le vifage , n'avoit pas trente- fix ans ,
il refusèrent de recevoir le faux teftament
C vj
60 MERCURE
qu'elle devoit leur dicter . Indignés de cette
fupercherie , les Notaires fortirent fur le
champ , & menacèrent les coupables ne-.
veux de dénoncer leurs manoeuvres criminelles
à la Juftice .
Le bruit de cette fcène bifarre fe répandit
dans le pays : il parvint aux oreilles du
Ministère public , qui rendit plainte contre
les trois coupables , les deux neveux & la
nièce. Sur l'information qui fut faite à
Fontenay - le-Comte , les trois accufés furent
décrétés de prife - de - corps & conſtitués
prifonniers. Malgré leurs efforts pour
pallier la vérité , ils furent convaincus du
crime pour lequel ils étoient pourfuivis.
En conféquence , par Sentence de la Sénéchauffée
de Fontenay - le - Comte , les
neveux furent condamnés à être Alétris &
aux Galères , & la nièce au blâme .
Ce procès ayant été porté par appel au
Parlement de Paris , il y eft intervenn
Arrêt , qui a condamné les deux particu
liers au blâme, & à une amende de trois livres
, & a mis la femme hors de Cour.
Il réfulte de cet Arrêt que les premiers
Juges avoient porté la févérité un peu trop
loin . Cependant il faut convenir que le
crime dont les Accufés s'étoient promis de
profiter , eft un des plus dangereux pour la
fociété & que fous ce point de vue , ils
méritoient d'être punis.
>
DE FRANCE. 61
L'Hiftoire de ce procès prouve que J. J.
Rouffeau a eu raifon d'écrire que la Pièce
du Légataire de Régnard étoit bien
éloignée d'être une école de vertu .
>
PHYSIQUE.
EXTRAIT d'une lettre de M. Dutour
Correfpondant de l'Académie Royale des
Sciences , à Davayat , près de Riom en
Auvergne , adreffée à M. Guétard
Membre de la même Académie.
ל כ
>
IL faut que je vous parle , Monfieur , d'un Ro-
» cher qui a commencé à fe former dans mon jar-
» din , il y a quelques années , & qui eft à préfent
» d'une taille affez honnéte. Ce font des dépôts
" d'un gros filet d'eau qui l'atrofe , lefquels retenus
entre des tiges menues & très-fournies de mouffe
» & de conferva , s'accumulent & acquièrent une
» confiftance , qui , au bout d'un certain tems , ne
כ כ
cède qu'au tranchant d'un cifeau pouffé à coups
» de maillet. A mesure que ces plantes croiffent &
» s'élèvent en tous fens fur fa furface , le Rocher
groffit auffi en tous fens. Il a même cru d'en-
→ viron fix pouces au- deffus du filet d'eau . La tige
» de ces plantes s'y oblitère ; fes accroiffemens
כ כ
fucceffifs prennent diverfes formes ; dans des en-
» droits où l'eau gliffe für fa furface, ce font des pro-
» ductions d'abord foyeufes & d'un beau verd ,
prefque plattes , & qui fe receuvrent les unes les
35 .
}
1
G2 MERCURE
»
autres comme des tuiles. Dans ceux où l'eau s'é-
» coule par gouttes ou par petits filets , ce font des
productions allongées & cylindriques . Les unes
» & les autres fe combinant de diverfes façons , of
» frent l'afpect d'un Rocher percé de plufieurs grot-
» tes , orné de colonnes , & dont une partie eft nue
» & l'autre couverte de verdure . Vers le fommet on
» voit trois ou quatre pouffes provenantes d'un même
» brin de Tamarin de Narbonne , qui ayant par
» hafard été implanté , ou s'étant rencontré en cet
» endroit , y a pris racine comme une bouture ,
» s'y maintient & y prend des accroiffemens qui
» ont bravé le froid de trois hyvers. Ne peut-on
25 pas
dire que ce Rocher lui -même eft une vérita-
» ble végétation ?
Ce Rocher a à préfent cinq pieds de haut , près
» de quatre pieds de largeur & deux pieds d'épaiffeur.
Il eft adoffé à un mur qui eft traversé par
" le goulot d'où fort le filet d'eau » .
GRAVURE.
It vient de paroître deux eftampes de même grandeur,
dont l'une repréfente Cléopâtre expirante; l'autre
la Fortune répandant fes tréforsfur la furface duglobe
&retenue par un Amour, l'une & l'autre gravées d'après
deux beaux tableaux du Guide. Les figures font entièrement
nues , deffinées avec la grace & l'élégance
noble qui diftingue les Compofitions d'un des plus
grands Maîtres de l'Ecole d'Italie. Les têtes font d'un
caractère intéreffant & agréable. Ces deux eftampes ,
gravées d'une manière grande , ferme & brillante ,
d'un effet très-riche & très-piquant , font dignes du
burin de M. Strange , Graveur du Roi , connu de
DE FRANCE. 63;
tous les Amateurs par la multitude de belles gravures
qu'il a déjà publiées . Elles fe vendent chez l'Auteur ,
rue d'Enfer , vis- à-vis la rue Saint -Thomas . Prix
8 liv. chacune.
Diane & Endymion ; peint par Montaigne ,
gravé par Savard. A Paris , chez l'Auteur , quai S.
Bernard , hôtel Chamouffet. Prix 2 liv. 8 fols.
Charles - Geneviève - Louife- Augufte - Céfard-
André-Thimothée d'Eon de Beaumont , née à Tonnerre
, ancien Avocat au Parlement , Cenfeur Royal ,
Capitaine de Dragons , Chevalier de Saint- Louis ,
Miniftre Plénipotentiaire de France à la Cour d'Angleterre
; deffinée par Bradel , gravée par le Tellier :
fe vend chez ce dernier , rue de Grenelle Saint-
Honoré , la porte cochère à côté du Marchand de
mufique. Prix 1 liv.
Carte Topographique des Pays-Bas Autrichiens ,
qui comprend les Duchés de Brabant , de Luxembourg
, de Limbourg & de Gueldres ; des' Comtés
de Flandre , de Hainaut & de Namur , du Tournefis ,
de la Seigneurie de Malines , & des Principautés de
Liége & de Stavelo , &c.
::
M. le Comte de Ferrari , Lieutenant- Général de
leurs Majeftés Impériales & Royale , a fait lever
cette Carte dans le plus grand détail , fur la même
échelle que celles de la France , publiées par l'Académie
, dont elle fait exactement la fuite clle eft
compofée de vingt- cinq feuilles , & fe vend avec
privilège du Roi , chez Vignon , Marchand de
Cartes de Géographie , rue Dauphine , vis-à- vis celle
d'Anjou.
Le prix eft de 96 livres en papier. +1
3
3
ut Mob the
64
MERCURE
VARIÉTÉ S.
Éclairciſſemensfur un article du Mercure du 5
Juillet , &fur une Lettre de M. MOHEAU
à M. DE LA HARPE , inférée dans le
Mercure du 25 Septembre.
OUR établir , d'après des expériences faites fur
une petite étendue , une règle générale applicable à
un grand pays , il faut que les cantons qui offt ſervi
à l'expérience , aient été choifis de manière que l'on
puiffe croire que ces cantons repréfentent le grand
pays auquel on veut appliquer les réfultats que l'ob
fervation a fournis. Ce principe eft convenu . Maintenant
nous demandons fi des obfervations faites fur
un canton de la Généralité de Tours , contenant,
45800 hommes , ( c'eft l'effet que produit la réduction
de l'Auteur page 44 ) ; fur un canton de celle '
de Paris , qui en contient 1716 ; fur un canton de
celle de Rouen , qui en contient 60000 ; fur un de
celle de Champagne , qui en contient 547 ; fur des
cantons pris dans trois autres Généralités , mais où
ni la Lorraine , ni l'Alface , ni la Bretagne , ni la
Flandre , ni la Provence , ni le Languedoc , ni la
Guienne , n'entrent pour rien ; fi , dis- je , ces obfer- *
vations peuvent fervir à établir une loi générale pour
la population de la France. 1 ° . On chercheroit en
Vain dans les cantons qui ont fervi aux obfervations ,
foit un pays d'État , foit une de nos Provinces mé
ridionales. Voyez les Recherches fur la population
Table 1 , page 44. 2 ° . Il faudroit , pour que ces
cantons puffent repréfenter la France , que le rapport
DE FRANCE. 65
de l'étendue des Provinces de France peuplées comme
le canton dénombré de la Généralité de Rouen ,
à celle des Provinces peuplées comme le canton dénombré
de la Champagne , fut comme 60000 à 547 .
3. Accordons même que les huit Généralités repréfentent
la France comme le fuppofe M. Moheau; ou
il auroit fallu alors prendre le rapport moyen entre
les huit rapports que donnent ces Généralités , &
dans ce cas on auroit dû ou opérer dans chaque Généralité
fur un nombre égal d'hommes , ou fur un
nombre proportionnel à leur population totale ; ou
bien on auroit pris le rapport entre le nombre total
des naiffances obfervées , & le nombre total de la
population obfervée ; mais il auroit failu encore , dans
ce cas , que ces nombres obfervés dans les différentes
Généralités , fuffent ou égaux ou proportionnels ,
autrement les obfervations ne pourroient conduire à
aucun réſultat précis.
En général, on peut prendre un milieu entre plufieurs
abfervations, lorfque les obfervations extrêmes diffèrent
peu entre elles ; mais fi on avoit des obfervations
très-différentes entre elles , & qu'on ne put en rejeter
aucune , l'obfervation moyenne qu'on prendroit
feroit néceffairement regardée comme peu certaine.
Or , Table première & 22 , la proportion des naiffan
ces à la population dans la Généralité de Rouen , eft
27 , dans l'Ifle de Ré , cette proportion eft 204 ,
dans l'Élection de Marennes elle eft 36 , dans les
Inles de Ré & d'Oléron réunies , elle eft entre 21 &
2.12
dans
On avoit pris pour extrêmes de ces rapports
l'article du Mercure , ce rapport moyen pris pour les
Ifles de Ré & d'Oléron , où la population eft 30000
environ , & le rapport pour la Généralité de Rouen ,
où la population eft 60000 environ . L'Auteur veut
qu'on prenne pour extrêmes ce même rapport pour
Rouen , & celui pour la Généralité de Limoges, où la
66 MERCURE
population qu'il a obfervée n'eft que de goco , d'où
il eft clair que 27 & 21 établiſſent les deux extrêmes
d'une manière plus précife que 27 & 23 ,
& qu'iln'y a point de faute d'impreffion dans l'article
du Mercure. On auroit pu même prendre pour extrêmes
36 & 20 fans aucune injuſtice : en effet ,
puifque dans les huit termes , qui , depuis 27 jufqu'à
23 , forment , felon M. Moheau , la fuite des
rapports , où les rapports intermédiaires different peu
entre eux , il compte pour un terme les cantons de
PIle de France & de la Champagne , dont l'un contient
1716 habitans , & l'autre 547 ; on ne voit pas
pourquoi on ne compteroit pas auffi pour un terme
l'Élection de Marennes ou l'Ile de Ré, qui contiennent
environ chacune 1 6000 habitans.
De ces deux points, c'eft-à- dire , de ce que les pays'
fur lefquels M. Moheau a opéré , ne peuvent repréfenter
la France , & de ce que les rapports entre le
nombre des naiffances & la population varient de
27 à 21 , il réfulte que le terme moyen de ces
rapports ne peut être regardé comme représentant le
véritable rapport des naiffances à la population dans
toute l'étendue du Royaume.
Suppofons que d'après ces deux caufes d'erreur le
rapport cherché puiffe être ou 23 ou 25 , auſſi bien
que 24 , il s'enfuivroit que la population de la France
pourroit être auffi bien 23 millions que 24 ou 255
or , ou l'arithmétique politique n'eſt d'aucun ufage ,
ou la poffibilité d'une erreur d'un million fur vingttrois
, peut entraîner dans des fautes dont les conféquences
feroient funeftes. Auffi on n'a point prétendu
que l'arithmétique politique fut une ſcience inutile
en elle- même ; mais on a dit qu'il faut , pour qu'elle
foit utile , que les réſultats qu'elle offre foientcertains
& exacts.
Cette opinion ne favorife ni la pareffe des Adminiftrateurs
ni leur ignorance. Il ne faut ni des con--
DE FRANCE. 67
noiffances bien profondes ni un grand travail , pour
jeter les yeux fur les Tables d'un Livre d'arithmétique
politique , & en faifir les réſultats . C'eft même
un préjugé très- commode pour l'ignorance & la pareffe
, que de regarder comme démontré tout ce qui
eft écrit en chiffres , vu que l'arithmétique eft une
ſcience certaine ; & c'eft précisément pour cette raifon
que nous avons propofé quelques objections, non
pas fur l'utilité de l'arithmétique politique en ellemême
, mais fur l'imperfection actuelle de cette fcience,
& fur l'inconvénient beaucoup plus grand qu'on
ne croit, de s'en rapporter aux réſultats que l'on trouve
dans les Livres qui en traitent. L'Aftronome Morin
propofa au Cardinal de Richelieu une méthode
de déterminer les longitudes par les obfervations de
la lune. Le Cardinal confulta des Aftronomes ; ils
répondirent que cette méthode , la meilleure peut- être
& la plus sûre en elle- même , ne pouvoit pas être
employée , parce que les tables de la lune étoient encore
trop imparfaites. On avoit cependant paffé plus
de vingt mille journées à calculer les mouvemens de
la lune , & malgré cela , fi on cût ſuivi , à cette épo
que , la méthode de Morin , que de vaiffeanx euffent
fait naufrage !
Nous nous fommes bornés ici à examiner un feul
cas ,
le rapport des naiffances à la population. Nous
aurions pu étendre les mêmes réflexions à plufieurs
des autres rapports que M. Moheau a confidérés.
Mais cet exemple fuffit pour le petit nombre des
Lecteurs que les difcuffions de cette eſpèce peuvent
intéreffer. ( Cet Article eft de M. le M. de C. ).
68 MERCURE
COURS d'Hiftoire Naturelle & de Chimie .
M. BUCQUET, Docteur - Régent & Profeffeur de
Chimie de la Faculté de Médecine en l'Univerfité
de Paris , de l'Académie Royale des Sciences , de la.
Société Royale de Médecine , Cenfeur Royal , &c.
commencera ce Cours , le Lundi 16 Novembre
1778 , à onze heures du matin ; il continuera les
Lundi , Mercredi & Vendredi de chaque femaine , à
la même heure , dans fon Laboratoire , rue Jacob ,
près la rue Saint Benoît.
MUSIQUE.
Six trios pour deux violons & violoncelle , compofés
par Jadin . Euvre huitième. A Paris , chez
Cornouaille , Montagne Sainte - Geneviève , & aux
adreffes ordinaires . Prix 7 liv. 4 fols.
Six fonates pour deux violons , compofées par
J. F. Redin , OEuvre feconde. A la même adreffe.
Prix 6 liv.
Les Sieur Vauypeu & Compagnie , de Bruxelles ,
avertiffent qu'ils ouvrent à Paris , chez le fieur Cor
nouaille , Montagne Sainte-Geneviève , une foufcription
d'un quatrième Recueil de 36 Ariettes d'Opéra
par année , dont il paroîtra tous les mois un cahier
de trois Ariettes , le tout arrangé pour être exécuté à
quatre. Le prix de la foufcription eft de 18 liv par
année , ou de I1 liv. 10 fols par mois. On peut foul:
DE FRANCE. 69
erire pour l'année entière , ou pour chaque cahier par
mois :; on ne demande pas d'argent d'avance ; l'on ne
payera qu'en recevant les cahiers . On y trouve auffi
les trois premiers Recucils complets au prix de 18 liv.
Huitième Recueil de petites pièces pour le cythre
eu la guitarre Allemande , par M. l'Abbé Carpentier,
Amateur , Chanoine de Saint - Louis . Au Louvre ,
chez l'Auteur , & aux adreffes ordinaires. Prix 7
liv. 4 fols.
Du premier Octobre Mademoiſelle Girard ,
Marchande de Mufique à Paris , rue du Roule
à la Nouveauté , continue fon abonnement pour
la guitarre, Cet abonnement d'une feuille par femaine
eft compofé des plus jolies Ariettes , Chanfons
, &c. des Opéras & Opéras - Comiques , &
fera fuivi avec la plus grande exactitude. Les accompagnemens
font de M. Guichard , Compofiteur .
Le prix eft de 12 liv . pour Paris , & de 14 liv. pour
la Province.
On trouve à la même adreffe ,
Septième Recueil nouveau d'Airs & Ariettes , avec
les paroles & accompagnement ou flûte ou un violon
, pouvant fe jouer à deux flûtes ou deux violons,
arrangés par M. Bondu. Prix 6 liv.
Les Folies d'Eſpagne pour la harpe, avec plufieurs
variations , par M **. Prix liv. 4 fols. I
Amuſemens des Dames.
Quatrième Recueil des contredanfes Allemandes ,
Angloifes , & menuers qui fe danfent chez la Reine ,
arrangé pour le clavecin ou le forté - piano , dédié
à Mademoiſelle Boconny de Leoube , par Benaut ,
70 MERCURE
Maître de clavecin. Prix 2 liv. 8 fols. Chez l'Auteur
rue Dauphine , la première porte cochère à droite en
entrant par le Pont-Neuf.
Pièces d'Orgue.
Livre des Verfets , compofé de vingt - quatre Verfets
en la mineur , dédié à Madame de Schodt , Abbeffe
de l'Abbaye Royale de Ravensbergh , compofé
par Benaut. Prix 2 liv. 8 f. chez l'Auteur , à
la même Adreffe.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
-Conamen Mappa generalis Medicamentorum fimplicium,
fecundùm affinitates virium naturalium,nová
methodo geographicâ difpofitorum , &c. C'eſt-à- dire,
Effai d'une Carte générale des Médicamens fimples
, difpofés fuivant l'analogie de leurs vertus &
felon une nouvelle méthode géographique. Par
M. Würtz , Docteur en Médecine , avec une
grande planche en cuivre , 1 vol. in-4 ° . 1778. A
Strasbourg, chez Bauer & Treutel , Libraires.
LE titre d'Effai que l'Auteur a donné à cet ouvrage,
lui convient d'autant mieux , que fon plan a quelque
chofe de neuf , & d'affez fingulier pour n'être peutêtre
pas goûté de tout le monde. Comme la matière
médicale renferme un très- grand nombre d'objets ;
comme il eft très-difficile , peut-être même impofi
ble de claffer & de réduire en table tous les inédicamens
finples , relativement à leurs vertus , attendu
qu'il n'y a prefque point de drogues qui n'ayent en
même temps plufieurs qualités fort différentes ; M.
DE FRANCE. 71
Würtz a imaginé qu'il pourroit vaincre cette difficulté
, en offrant à la vue, dans un même tableau , les
noms des drogues placés à différentes diftances refpectives
, fuivant l'analogie plus ou moins grande
qu'elles ont entre elles par leurs propriétés fimples
ou mixtes. L'Auteur a réalisé cette idée auffi heureufement
à ce qu'il nous a paru , que cela fe pouvoit
dans un effai de la nature de celui-ci.
Sur une grande Carte jointe à fon ouvrage , on
voit , par exemple , pour entrer dans l'efprit de la
chofe , le pays des Médicamens ftimulants entouré
d'une ligne ponctuée , & dans l'efpace, duquel font
placés , à différentes diftances du centre , les purgatifs
irritans , les purgatifs fpécifiques , les purgatifs
incififs , &c. entourés auffi de points. Cette région
confine à celles des diurétiques , des apéritifs , des
réfolutifs , & ainfi des autres.
On ne peut difconvenir
que cette invention
, dont
l'exécution
a dû coûter beaucoup
de travail à M.
Würtz , ne fait neuve , & ne puiffe même avoir
fon utilité pour foulager
la mémoire
, dans l'étude
très-épineufe
des Médicamens
fimples
& de leurs
vertus.
Collection d'obfervations fur les maladies & conftitutions
épidémiques , ouvrage qui expofe une fuite
de quinze années d'obſervations , & dans lequel les
épidémies , les conftitutions régnantes & intercurrentes
; font liées , felon le vou d'Hippocrate , avec
les caufes météorologiques , locales & relatives aux
différens climats , ainfi qu'avec l'hiſtoire naturelle
& médicale de la Normandie. On y a joint un appendix
fur l'ordre des conftitutions épidémiques , publié
par ordre du Gouvernement , dédié au Roi.
Par M. Lepecq de la Cloture , Docteur Régent , &
Profeffeur Royal de Chirurgie en la Faculté de
72 MERCURE
Médecine de Caën ; Agrégé au Collège des Médecins
de Rouen , Médecin défigné de la Généralité
pour les maladies épidémiques ; Affocié de la Société
Royale de Médecine de Paris , Membre de l'Académie
des Sciences , Belles - Lettres & Arts de Rouen.
A Rouen , de l'Imprimerie privilégiée , & fe trouve
a Paris , chez Didot le jeune , Libraire de la Faculté
de Médecine , quai des Auguftins , & Méquignon,
Libraire , rue des Cordeliers , 1778 , vol. in -4 .
divifé en deux parties.
Si l'on peut efpèrer que la Médecine faffe des
progrès , ce n'eft certainement que par le fecours
des obfervations multipliées , & faites avec intelligence
, telles que celles que la Société Royale de
Médecine a entrepris de recueillir , & dont M. Lepecq
de la Cloture donne un excellent effai , dans
l'ouvrage que nous annonçons.
Supplément à la France Littéraire , contenant
1 °. les changemens arrivés dans les Académies ;
2º. les Auteurs morts & ceux qui ont donné des
Ouvrages nouveaux depuis 1768 ; 39. le Catalogue
alphabétique de ces mêmes Ouvrages. A Paris , chez
la veuve Duchefne , Libraire , rue Saint-Jacques , au
Temple du goût , tome troifième , divifé en deux
parties.
Mémoires pour fervir à l'Hiftoire de Louis , Dauphin
de France , mort à Fontainebleau le 20 Décembre
1765 , avec un Traité de la connoiffance
des hommes fait par fes ordres en 1758 , feconde
édition. A Paris , chez Simon , Imprimeur du Parlement
, & Mérigot le jeune , Libraire , quai des Auguftins
, au coin de la rue Pavée , 2 volumes in- 12
brochés 4 liv.
JOURNAL
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUI E.
De CONSTANTINOPLE , le 5 Septembre.
DEPUIS la difgrace du Grand- Vifir Derendely
Méhémet , on parle beaucoup de celle du
Capitan Bacha . On dit que Melech , Bacha de
Belgrade , a été nommé pour remplacer cet
Officier , dont le crédit étoit fi grand par le
parti puiffant & nombreux qui le foutenoit à
la Cour , & par l'idée qu'il avoit donnée de
fes talens qui le font regarder généralement
comme l'efpérance & l'appui de l'Empire. Son
fucceffeur , quoiqu'on le nomme , n'a point
encore paru en public pour prendre poffeffion
de fa nouvelle dignité ; on croit que s'il en eft
réellement revêtu , ce délai lui eft preferit par la
politique, qui veut favoir auparavant de quel oeil
on verra cette révolution dans les circonftances
actuelles . Le Capitan -Bacha , que fa févérité
rendoit redoutable , s'étoit cependant rendu
l'idole du peuple : fon génie lui avoit donné
le plus grand afcendant ; fes avis quels qu'ils
fuffent étoient toujours adoptés au Divan , &
fes ordres étoient reçus dans tout l'Empire &
exécutés comme des loix . On ne dit point ce
qu'eft devenu ce brave Officier , dont on n'a
point de nouvelles depuis quelque tems , &
dont la chûte , fi elle fe confirme , prive la
Porte d'un bras qu'aucun autre ne fauroit rem-
5 Novembre 1778.
D
( 74 )
placer . Cet évènement peut apporter de grands
changemens dans le fyftême actuel de la Cour
Ottomane ; l'éloignement de l'homme qui la
faifoit pencher pour la guerre , & qui étoit le
plus en état de la foutenir , ramenera fans
doute les efpérances de paix qui s'étoient
évanouies. Tchelebi Méhémet , nouveau
Grand-Vifir , paffe pour un homme de bon.
fens & de courage , mais d'un naturel paifible.
Koul Kiayaffi le remplace en qualité d'Aga
des Janniffaires.
On apprend de Bagdad que les deux Lieutenans
de feu Abdoulah , Pacha , qui fe difputent
le gouvernement de cette Ville , fe font
réunis un moment pour empêcher Huffein ,
Bacha de Moful & de Kerkout , nommé pour
la gouverner , d'en prendre poffeffion pour
lui fermer l'entrée de Bagdad , ils ont rompu
le pont de bateaux élevé fur le Tigre , pour
communiquer de cette Ville à fes dépendances
; on ajoute qu'un de ces Lieutenans eft
foupçonné d'entretenir une correfpondance
fecrette avec Kerim Kan , qui , par cette trahifon
eft moins difpofé à faire la paix avec la
Porte. Les principaux Habitans voulant fuir
une Ville où règne le trouble , avoient formé
une caravanne , & s'étoient mis en route avec
tous leurs effets ; ils ont été attaqués aux environs
de Moful , par une troupe d'Arabes ,
qui les ont dépouillés , & on évalue la perte
qu'ils ont faite à 2000 bourfes.
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 25 Septembre..
LE Roi vient de fupprimer la Chambre des
Finances établies à Kiel. Tous fes Officiers &
Sujets dans les parties des Duchés de Holftein
& de Ditmarfen , ci- devant fous la domina(
75 )
tion du Grand Duc de Ruffie , & à préfent
fous celle de Danemarck , s'adrefferont à l'avenir
, à compter du premier Octobre prochain
, à la Chambre des Finances de Copenhague
, dans toutes les affaires qui regarderont
cette partie de l'adminiltration.
Un placard du Roi , en date du 16 de ce
mois , ordonne qu'à l'avenir & lorfqu'il s'agira
d'affaire privée ou civile , dans laquelle un
mari & fa femme feront impliqués , & pour
laquelle il fera queftion d'amendes exigibles
de la communauté de biens , on ne pourra les
citer , ni exiger le témoignage de l'un contre
l'autre.
Une Ordonnance , relative aux pilotes côtiers
, pour conduire les vaiffeaux par le Sund
jufqu'à Copenhague , en fixe le nombre à 30
& contient les difpofitions fuivantes . Tous ces
pilotes feront des fujets Danois , ayant l'âge
de 25 ans ; avant d'entrer en exercice , ils Jureront
de ne point apprendre aux étrangers la
route au travers des bas - fonds . La loi indique
les lieux où ils s'établiront , ceux jufqu'auxquels
ils pourront conduire les vaiffeaux , les
falaires qu'ils pourront exiger en été & en hiver
, le fignal que fera le navire qui demandera
un pilote , les marques auxquelles on pourra
reconnoître la barque d'un pilote allant à la
voile ou à la rame : elle ordonne auffi que le
pilote fera tenu de rembourfer les frais qu'il
aura occafionnés à un navire , en le faifant
échouer , ou en l'endommageant par méprife
négligence ou incapacité ; il fera pendu s'il eft
convaincu de l'avoir fait de deffein prémédité.
SUÈ DE.
2
De STOCKHOLM , le premier Octobre.
LA Comteffe de Rofen , époufe du Comte
D 2
( 76 )-
de ce nom , Grand-Ecuyer de la Cour , & fa
fille viennent d'être nommées , l'une Maitreffe
& l'autre Dame de la Cour de l'enfant dont la
Reine accouchera. On s'occupe dès à préfent
des préparatifs néceffaires pour les couches de
cette Princeffe , qui auront lieu dans les premiers
jours de Novembre . Outre les illuminations générales
& les autres démonftrations de l'allégreffe
publique , le Magiftrat de cette Capitale ,
a réfolu de donner une Fête à laquelle participeront
les habitans de toutes les claffes : on ne
doute point que la Dière ne partage fincèrement
la joie univerfelle , & on fe flatte qu'on
n'appercevra dans cette affemblée aucune trace
des anciennes divifions qui la troubloient. Les
Elections fe font par- tout avec beaucoup d'activité
, & il règne dans toutes une tranquillité
dont on n'avoit point d'exemples .
M. Wroughton , ci -devant réfident du Roi
d'Angleterre à Varfovie , eft arrivé ici où il
vient prendre la qualité d'Envoyé de la Cour de
Londres . On attend avec impatience la réponſe
de cette Cour aux plaintes très - vives qu'on lui
a faites fur la conduite de fes Armateurs , qui fe
font emparé de plufieurs de nos vaiffeaux contre
le droit des gens , & la foi publique. Ils auroient
du en agir comme les François , qui ne traitent
en ennemis que les Anglois , & respectent les
bâtimens neutres , lors même qu'ils font chargés
pour le compte de l'Angleterre.
Il fe confirme que S. M. eft décidée a obferver
une parfaite neutralité , relativement à la
fucceffion de Bavière ; & on dit aujourd'hui
que M. de Biornftierna , ci -devant Secrétaire
d'Ambaffade à la Cour de Pétersbourg , partira
inceffamment pour Ratisbonne , où il fera
chargé des affaires du Roi conjointement avec
le Miniftre qui y réfide déja , en fon nom.
( 77 )
POLOGNE. 1
De VARS VOIE , le 6 Octobre.
L'OUVERTURE de la Diète s'eft faite hier
avec les cérémonies accoutumées. Le Prince
Primat fe rendit le matin à la Cour , où grand
nombre de Seigneurs s'étoient déja raffemblés.
A 11 heures le Roi fortit avec eux pour paffer
dans l'Eglife de Saint Jean , où l'Evêque de
Chelm , Coadjuteur de Pofnanie , officia pontifi
calement ; après le fervice divin , le Roi , le
Prince Primat , tous les Grands du Royaume
fe rendirent dans la falle des Sénateurs . Les
Nonces après avoir baifé la main de S. M. fe
retirèrent dans leur chambre. M. Mokronowski,
Maréchal de la dernière Diète , les plaça felon
leur rang ; mais lorfqu'il voulut ouvrir la
Séance , un des Nonces de Wolhynie s'y oppofa
en difant , que puifque la Diète étoit libre , il /
falloit qu'un Maréchal d'une Diète libre remplît
cette fonction , & non celui de la dernière
qui s'étoit tenue fous le lien d'une confédération .
Ön fe hâta de lui repréfenter que fa demande
n'étoit pas fondée fur des loix pofitives , & il
retira fon oppofition . On procéda alors à l'élection
d'un Maréchal . Cette affaire caufa de trèslongs
débats. Suivant les Loix c'étoit un Sujet
Lithuanien qui devoit être élevé à cette dignité.
On avoit propofé M. Cafimir Wolmer , Porte-
Enfeignede Lithuanie , Nonce pour le Palatinat
de Smolenski , recomandé par le Tréforier de la
Cour du Grand- Duché ; un parti puiffant op .
pofé à ce Seigneur , avoit mis auffi fur les rangs
un Comte Potocki ; & comme ce dernier n'étoit
pas Lithuanien de naiffance , on difoit que
puifque la Dière ne fe tenoit pas dans le Grand-
Duché , il fuffifoit que le Maréchal fût député.
par la Province & qu'il y poffédât des biens.
t
D3
( 78 )
Ces conteftations occupoient toute la ville , &
divifoient les Nonces avant l'ouverture de la
Diète ; M. de Stackelberg , Ambaffadeur de
Ruffie , propofa , pour rapprocher les partis ,
de rejetter l'un & l'autre , & d'élire M. Louis
Tyszkiewitz , Grand- Notaire de Lithuanie
Nonce pour le Palatinat de Wilna , beau-frere
du Prince Poniatowski dont il a époufé la foeeur;
& c'est lui qu'on a en effet élu hier . Les Nonces
fe font raffemblés ce matin à 10 heures ; le Maréchal
a ouvert la Séance par un difcours concis
& énergique , dans lequel il a recommandé
la concorde & l'union . On a envoyé au Roi
& au Sénat une députation de 12 Nonces pour
leur notifier l'élection du Maréchal , & une
députation du Roi & du Sénat , eft venu féliciter
en leur nom l'affemblée , de l'élection
qu'elle avoit faite . On a procédé enfuite à l'examen
des Elections des Nonces ; elles avoient
été doubles à Wizna & a Orfza ; les premières
furent caffées ; les Nonces élus dans le dernier
endroit s'étant arrangés entr'eux à l'amiable ,
leur élection fut confirmée .
C'eft demain que l'on commencera à procéder
aux affaires pour lefquelles la Diète eft
affemblée ; on craint fort que fes délibérations
ne foient troublées. Le Code de Loix , rédigé
par le Comte Samoisky , doit lui être préſenté.
Cet ouvrage eftimé généralement par tous ceux
qui aiment l'ordre , offre un remède fûr à une
multitude d'abus dont la réforme eft defirée ;
mais cette réforme tombe en particulier fur
bien des objets que le Clergé ne verra pas fupprimer
de bon oil ; tels font ceux dont nous
avons parlé dernièrement . On fait qu'il a pris
des mefures pour faire défapprouver le nouveau
Code , & on affure que le Pape a adreffé
aux Evêques un bref très- pathétique pour réveiller
, s'il en eft befoin , leur zèle en cette
occafion.:
·( 79 )
ALLEMAGNE.
DE VIEN
NNE , le 8 Octobre.
LE 30 du mois dernier , l'Impératrice- Reine
le Grand- Duc , la Grande-Ducheffe de Tofcane
& les Archiducheffes quittèrent le Château
de Schonbrun & revinrent dans cette Capitale
, où la Cour Impériale reftera tout l'hiver.
Hier toute la nobleffe tant nationale qu'étrangère
, eut l'honneur d'être préfentée au
Grand- Duc & à la Grande - Ducheffe & de leur
baifer la main.
L'Archiduc Maximilien eft arrivé le 2 de ce
mois. Ce Prince eft hors de danger , mais il
eit encore très - foible ; on attribue fa maladie
aux grandes fatigues qu'il a effuyées , & à la
chaleur exceffive qui s'eft fait fentir dans le camp
Impérial .
Les nouvelles de la Bohême portent que les
Pruffiens fe retirent infenfiblement de tous côtés.
La bienfaiſance de l'Empereur s'eft empreffé
de porter dans tous les lieux qu'ils quittent &
qu'ils ont dévastés , les fecours les plus prompts
& les plus efficaces. M. Schmelzing , Commif
faire Provincial , a été chargé de conftater l'état
des dégats ; les fonds amaffés dans la caiffe dans
laquelle on a verfé le produit des contributions
levées fur le territoire Pruffien , doivent fervir
à dédommager les habitans qui ont fouffert.
On écrit de Chemnitz que le 20 du mois dernier
, les Proteftans de ce diftrict , ont consacré
un jour à la Priere & au jeûne , pour demander
à Dieu de répandre fes bénédictions fur les armées
Impériales & Royales. Les Sermons que
les Miniftres de la confeffion d'Augsbourg ont
prononcés à cette occafion , avoient pour objet
de difpofer le peuple à redoubler de zèle & d'ardeur
pour les auguftes Souverains .
D 4
( 80 )
Le patriotifme & le zèle des Magnats de
Hongrie ont produit les effets qu'on en avoit
prévu. Chacun des Comtés de ce Royaume
s'eft empreffé de les imiter ; à leur exemple tous
ont offert , & chacun à raifon de fon étendue ,
un certain nombre d'hommes habillés & armés
à leur dépens , pour renforcer les armées Impériales
. Le nombre de ces recrues monte déjà à
11,795 hommes .
Il vient de paroître une Ordonnance Impériale
& Royale , portant défenfe à tout Marchand
Pruffien ou Saxon de paroître aux Foires
qui fe tiennent dans les Etats héréditaires , &
d'y venir étaler & vendre leurs marchandiſes.
S'il s'y en eft gliffé quelques- uns , ils ont ordre
de fe retirer ; & pour prévenir ce cas , il eft
recommandé aux gardes des frontières d'examiner
ceux qui fe préfentent & de renvoyer ceux
qui feront de l'une ou de l'autre des deux Nations
profcrites .
De HAMBOURG , le 10 Octobre.
LA difgrace du Grand-Vifir, & celle du Capitan-
Bacha, qu'on dit en avoir été la fuite , préparent
à une révolution dans le fyftême actuel de la
Porte ; la chute de l'homme ardent qui confeilloit
la guerre , & qui avoit forcé la répugnance du
Grand-Seigneur en lui faifant adopter fon opinion
, ramene l'efpérance de voir enfin terminer
, par un accommodement , les longs différens
qui fe font élevés entre la Ruffie & la
Porte. On attend avec impatience la confirmation
de cette nouvelle importante , & des détails
qui répandent quelques lumières fur le fort du
Capitan Bacha. La plupart des nouvelles qu'on
débite à fon fujet font très-vagues : quelquesuns
prétendent que cet homme intrépide , profitant
de l'inaction où le réduifoit la négociation
entamée avec le Feld-Maréchal Comte de Ro
( 81 )
manzow , s'étoit rendu en Crimée , déguifé en
Marchand , pour examiner par lui-même l'état
de cette prefqu'ifle , & s'y préparer des avantages
auffi - tôt qu'il pourroit agir ; que reconnu
par un Marchand Grec , il avoit été arrêté & livré
aux Ruffes. Selon d'autres , il est tombé entre
leurs mains à la fuite d'un combat naval dans
lequel il a perdu plufieurs vaiffeaux . Quelques
bruits oppofés à ceux-ci annoncent fa mort ;
mais ils ne s'accordent point fur les circonftances,
Tantôt, on dit qu'il a été la victime de la pefte ,
qui a emporté une partie des équipages de fa
flotte , tantôt qu'il a été maffacré par fes foldats
que fon exceffive rigueur avoit foulevés.
Toutes ces verfions contradictoires font difficiles
à concilier ; la dépofition du Grand- Vifir
a peut être donné l'idée de publier la fienne , &
l'ignorance où l'on eft de fa marche depuis fon
départ de Conftantinople , a donné lieu au bruit
de fa mort , qui , fi elle eft réelle , eft fans doute
une perte irréparable pour l'Empire Ottoman.
Cette nouvelle vraie ou fauffe , paroît avoir
contribué à renouveller celle du fecours annoncé
à lá Pruffe de la part de la Ruffie. On répète
aujourd'hui que cette Puiffance , fare de s'accommoder
avec les Turcs , envoye 30,000 hommes
au Roi de Pruffe ; fi l'on peut s'en rapporter
à quelques lettres de Saxe , ce corps formidable
eft déja en marche pour joindre celui que
commande le Prince de Brunfwick , qui s'eft
avancé dans la Siléfie Autrichienne & fur les
frontières de laMoravie. Selon quelques lettres ,
ce Prince en attendant a fait des progrès confidérables
dans la première de ces Provinces , où
il a pris poffeffion de la ville de Gratz , dont il
a délogé les Impériaux , ainfi que des poftes voifins
. Maître par ce moyen de tous les paffages
qui conduifent en Moravie , il eft , dit on , en
état de faire fubfifter fon armée aux dépens de
l'ennemi.
DS
( 82 )
Toutes les apparences peuvent faire regarder
la campagne comme finie en Bohême ; elle s'eft
terminée fans bataille ; toutes les actions fe réduifent
à celles qui ont eu lieu entre les troupes
légères de part & d'autre. Les Généraux Impériaux
ont tiré de leur conduite purement défenfive
, autant d'avantage que s'ils avoient hafardé
un combat Ce plan de campagne a eu
le plus grand fuccès , & paroît avoir déconcerté
pour cette année les projets du Roi de Pruffe &
du Prince Henri fon frere . Le premier avoit encore
, le 5 de ce mois , fon quartier général derrière
Schatzlar . Selon les lettres de Vienne on
ne doutoit point qu'il ne fe retirât tout-à fait auffi
tôt que les retranchemens qu'il faifoit élever
près de Landshut , feroient achevés . On croit
qu'il prendra fon quartier d'hiver à Breflau , où
il a mandé la Chapelle . Ce Prince loin d'avoir
fenti aucune incommodité de la campagne péni
ble qu'il vient de faire , jouit de la meilleure
fanté ; on diroit que le travail & l'activité font
l'élément de ce Prince infatigable . Il a envoyé
plufieurs détachemens pour couvrir les fron
tières de Siléfie ; l'un fous les ordres du Général
- Major de Boffe , s'eft porté du côté de
Hirschberg & de Greiffenberg , pour s'oppofer
aux incurfions d'un détachement Autrichien ,
potté près de Reichemberg & de Friedland.
L'autre détachement compofé des régimens de
Thadden & de Krockow , dragons , & de deux
bataillons de huffards , s'eft polté à Schmiedeberg
& Dietersbach .
L'armée du Prince Henri hivernera en Saxe ;
ce Prince s'établira à Dreſde où l'on prépare le
Palais de Bruhl pour le recevoir. Il a pris toutes
les précautions néceffaires pour couvrir la Luface
, comme le Roi fon frere en a pris pour
couvrir la Siléfie , dans le cas où les troupes
Impériales tenteroient quelques entrepriſes de
( 83 )
l'un ou de l'autre de ces côtés . S'il faut en croire
quelques avis de la Saxe , d'où il en vient fouvent
de peu certains , il eft queftion d'un armiftice
qui doit durer tout l'hiver , ou du moihs
quelques femaines ; la Cour Impériale y eft déterminée
, mais le Roi de Pruffe n'y a point encore
confenti
Parmi les nouvelles vagues qui fe débitent
journellement , & qui ne méritent peut- être
pas une égale confiance , on lit celles- ci dans
une lettre de Munich. » Il y a de grands mouvemens
parmi les Miniftres réfidens à Ratisbonne.
Plufieurs Cours prétendent que vu les
conjonctures préfentes , & le danger éminent
dont l'Empire eft menacé , chaque Prince doit
fonger àrecruter fes troupes pour être en état de
former une armée de l'Empire . La Cour de
Vienne ne paroît point approuver ce projet , &
prétend à fon tour qu'avec fes propres forces
& celles de fes alliés , l'Empire n'a rien à craindre.
On croit généralement que les Pruffiens
ne resteront pas oififs cet hiver ; la Saxe leur
préfente une trop grande facilité de pénétrer
dans l'Empire pour qu'ils n'en profitent pas «
L'affemblée des Etats de Saxe a terminé fa
Séance le 4 de ce mois ; ils ont confenti aux
fubfides néceffaires pour fubvenir aux frais de
la guerre , qui confiftent dans les capitaux de la
caiffe de la Steuer & de celle de la Chambre ,
dont le remboursement a été fufpendu ; dans
l'augmentation d'un quart des impôts fur les
boiffons ; dans celle de la moitié & du double
de la capitation ; enfin 2 deniers d'augmentation
fur toutes les autres taxes , au montant d'environ
198 mille rixdahlers par an , & dans l'augmentation
des droits payables par la Nobleffe
qui contribuera en - fus de fa taxe ordinaire , une
fomme annuelle de 100 mille rixdahlers fous
le nom de don gratuit extraordinaire , pendant
D6
( 84 )
toute la durée de la guerre. L'Electeur en
agréant tous ces dons , a defiré que les Etats
propofaffent des moyens pour emprunter 2 ou 3
millions fur le crédit général du pays ; ils y ont
confenti avec peine. Ce pays commence déja à
fouffrir beaucoup de la guerre qui ne fait que
commencer. Le cultivateur & l'habitant des
petites villes font obligés de loger les troupes
de leur Souverain & celles du Roi de Pruffe
fon allié ; il y a des endroits où l'on compte
40 à 60 foldats dans une feule ferme.
De RATISBON NE , le 10 Octobre.
LE Baron d'Erthal , co-Commiffaire Impérial ,
& l'Envoyé Directorial de Mayence , ont reçu
ordre de leurs Cours refpectives de ne point
-quitter cette ville malgré les vacances On ne
s'occupe ici que de la lecture des mémoires publiés
relativement à la grande affaire de la fucceffion
de Bavière. On en attend un nouveau du Roi
de Pruffe. C'eft une Déclaration ultérieure de
S. M. P. à fes co - Etats de l'Empire Germanique,
concernant les procédés arbitraires de
S. M. l'Impératrice- Reine. On y doit rendre
compte des négociations d'accommodement qui
ont eu lieu pendant l'été dernier ; les pièces
juftificatives qui y feront jointes offriront les
propofitions faites par M. Thugut dans le camp
de Welsdorf & à Braunau , les réponſes des Miniftres
Pruffiens & l'ultimatum des Plénipotentiaires
refpectifs . Le fujet de ces négociations
qui ont été fi long - tems un mystère pour le
public va être dévoilé . Nous rendrons compte
de ce Mémoire auffi- tôt qu'il aura paru ; en
attendant nous donnerons ici la première partie
de la déduction de la Cour de Vienne.
L'expofé des motifs , par lefquels la Cour de
Berlin cherche à juftifier le trouble qu'Elle vient
d'apporter de nouveau par des voies de fait au repos
( 85 )
de l'Allemagne , eft déjà univerfellement connu ; on
eût
pu facilement en démontrer plutôt le peu de
fondement : l'amour fans bornes de S. M. I. R. A.
pour la paix , le defir qu'elle avoit de la conferver &
fa réfolution d'épuifer préalablement pour la rétablir ,
tous les moyens poffibles de la douceur , de la modération
& de la condefcendance , font les feules
caufes de ce délai ; fes efforts ayant été inutiles ,
Elle n'a plus qu'à fe défendre , en employant fes plus
grandes forces contre un ennemi auffi irréconciliable
; & qu'à expofer en même tems à toutes les
Cours étrangères , à fes Très -Hauts & Hauts Co-
Etats de l'Empire , & à tout l'univers , la véritable
origine , toute la fuite d'une affaire que la Cour de
Berlin a expofée dans l'état le plus embrouillé &
le plus odieux , & dont Elle abufe comme d'un prétexte
long- tems defiré pour remplir fes vues trèsdangereufes
d'agrandiffement. On expofera d'abord
la manière dont la convention entre la Cour Imp.
& Royale & la Cour Palatine a réellement pris naiffance
; on éclaircira enfuite la conduite de S. M.
P. , tant ce qui regarde les motifs de contradiction
, que la négociation amiable qui a eu lieu dans
la fuite ; & enfin , on analyfera en détail , & on réfutera
fa déclaration au fujet de la fucceffion de
Bavière.
» Le 14 Février 1777 , S. A. E. P. fit connoître
dans une lettre qu'Elle écrivit au Prince de Kaunitz-
Rittberg , le defir qu'elle avoit de fe concerter & de
s'entendre avec LL. MM. II . fur un arrangement
amiable de la fucceffion de Bavière ; ajoutant à cette
ouverture , que le Baron Ritter fon Miniftre , étoir
inftruit & autorifé à entamer cette importante négociation.
En conféquence de cette propofition , on
communiqua confidemment l'extrait d'une déduction ,
faite pour prouver les prétentions de la Cour E. P.
fur la fucceffion de Bavières & l'on répondit à cette
confiance en communiquant en Mars 1777 , l'extrait
d'un expofé détaillé des prétention de la Maifon
( 86 )
1
Archiducale. Dans les premiers jours de Juillet 1777 ,
le Baron de Ritter remit des objections à l'expofé
des prétentions Autrichiennes on y répondit article
par article ; on propofa encore de nouveaux doutes ,
& on les éclaircit.
35 Après toutes ces démarches , le Baron de Ritter
fe rendit , par ordre de la Cour , au mois d'Octobre
1777 , à Manheim , & de-là aux Deux- Ponts ; avant
fon départ , l'on foumit à fon inſpection , dans le
dépôt des archives fecrettes de la Cour Impériale
& Royale , les documens originaux qui fondoient
les principales prétentions de la Maiſon Archiducale.
Ce Miniftre revint à Vienne au commencement de
Décembre , muni d'inftructions de S. A. E. P. &
d'un plein pouvoir , expédié à Manheim le 29 Novembre
1777. ( Pièces juftificatives nº . 1 ) . Dans
un Pro-Memoria , remis le 18 du même mois ; il
déclara que S. A. E. P. étoit difpofée à donner les
mains à l'accompliffement d'un accord amiable , &
à conclure une convention fur la reconnoiſſance réciproque
des prétentions refpectives des deux Maifons
fur les pays de Bavière ; la convention fut
projettée , conçue de commun concert : les deux
Plénipotentiaires la fignèrent le 3 Janvier de l'année
courante , & S. A. E. P. la ratifia le 14. ( Pièces juſtificatives
, nº.
2 ).
» Pour ce qui concerne M. le Duc de Deux - Ponts
dans tout le cours de cette affaire , la convention a
été conclue de la part de S. A. E. P. pour elle ,
fes héritiers & fucceffeurs dans la dignité Electorale ;
& elle pouvoit fe conclure avec d'autant plus de
sûreté , que M. le Duc avoit déclaré d'avance à M.
l'Electeur , qu'il fe conformoit tout ce que S. A.
E. P. feroit , tant en cette occafion qu'en toutes
autres , qui concerneroient la Maiſon Electorale Palatine.
M. le Duc confirma encore cette affurance
au mois de Février , & témoigna fon defir d'accéder
comme partie principale contractante à la convention
conclue avec S. A. E. P. ; pour cet effet ,
( 87 )
on envoya le 15 Février au Commandeur Báron
de Lehrbach un modèle d'acte d'acceffion de la part
de M. le Duc de Deux- Ponts & d'acceptation de ce
côté-ci. Mais peu après il furvint un changement
inattendu dans fes fentimens . On mit en ufage , de
la part de S. M. P. par plufieurs émiffaires , des
pratiques couvertes & fecrettes , des promeffes &
des menaces M. le Duc chancela , fes Miniftres
cherchèrent différens échappatoires ; ils firent naître
toute forte de doutes : ils tâcherent d'éviter une
déclaration pofitive , fous prétexte qu'on devoir
prendre inspection préalable des documens fur lef
quels les prétentions de la Maifon Archiducale fe
fondoient principalement . En vain on déclara qu'il
ne dépendoit que de M. le Duc d'envoyer de Munich
à Vienne telle perfonne de confiance qu'il ju
geroit à propos pour examiner ces documens originaux.
M. le Duc quitta Munich à l'improvifte ,
promettant à la vérité d'y retourner en 12 jours ;
& toutes les affurances , tant celles qu'il avoit données
lui même avant fon départ au Baron de Lehrbach
& au Ministère Palatin , que celles qui fe renouvelloient
chaque jour par fon Miniftre de Hofenfels ,
s'accordoient toutes fans exception à dire , que certainement
M. le Duc accéderoit encore à la convention.
Cependant les efforts redoublés de la part
de la Pruffe l'empêchèrent d'exécuter fa promeffe
de revenir à Munich , & il envoya au Miniftre
chargé du fuffrage Palatin des Deux - Ponts à la
Diète , un projet de déclaration qui devoit le faire
au nom de M. le Duc contre la convention conclue
entre S. M. I. R. A. & S. A S. E. P. Comme cette
déclaration fut fupprimée par ordre de M. l'Electeur ,
& que le Baron de Schneid fe démit du fuffrage
Ducal des Deux- Ponts , elle fut diſtribuée aux Minif
tres , à Ratisbonne par le Secrétaire de Légation
des Deux - Ponts , tandis que les Envoyés de S.
A. P. comme Electeur & comme Prince , affurèrent
publiquement qu'Elle ne prenoit ni ne prendroit
( 88 )
jamais aucune part à la déclaration du Duc des Deux-
Ponts .
a
Il réſulte évidemment de cet expofé , que la négociation
entre la Cour I. & R. & la Cour P. ,
été entamée long- tems avant le décès du défunt
Electeur , & qu'elle étoit déja terminée , quant à fon
objet réel , dans un tems qu'on n'avoit ni ne pouvoit
encore avoir le moindre foupçon d'une mort fi prochaine
; qu'elle a été conduite entre les deux Puiffances
avec la plus pleine connoiffance de caufe , après
une mûre délibération , & en comparant long- temsles
raifons pour & contre cette affaire : qu'ainfi une
convention , achevée d'après une telle négociation ,
ne fauroit être l'effet de la crainte ni de la furpriſe :
que S. A. E. P. avoit raifon de compter fur l'acceffion
de M. le Duc des Deux-Ponts , & que
fans doute elle
auroit eu lieu , fi la Cour de Berlin ne l'en eût
détourné , en le rendant partie plaignante & fe conf
tituant pour prétendu protecteur. Ses objections contre
la convention du 3 Janvier font de deux efpèces ,
comme la qualité dans laquelle elle a pris les armes ,
eft , felon elle , de deux genres . Elle s'oppofe & fait
la guerre comme Electeur & Prince de l'Empire ,
comme garant de la paix de Weftphalie , de la
capitulation , & de tout le fyftême Germaniqué : &.
pourquoi ? parce que ce fyftême feroit entièrement
renverfé , fi la convention du ; Janvier s'exécutoit ,
& que le démembrement projetté de la Bavière
fubfiftat. Elle s'oppofe & fait la guerre comme amie
& alliée de M. l'Electeur de Saxe , & de MM. les Ducs
des Deux-Ponts & de Mecklenbourg , qui ont réclamé
fon affiftance . Mais comment tout le fyftême
Germanique feroit-il renversé , fi la maiſon Palatine
poffédoit de moins une étendue de pays d'environ un
million de revenu que la maifon Archiducale pofféderoit
, c'eft une queftion qu'on laiffe fimplement au
bonfens à réfoudre . En attendant , il eft certain qu'un
feul Membre de l'Empire ne fauroit être autorifé à
décider de fon chef, fi tout le fyftême de l'Empire
( 89 )
Jouffre en quelqu'occurrence , & s'il eft expofe au
danger d'être renversé ou non ? car fi l'Empereur
lui-même ne peut rien entreprendre dans les affaires
de grand préjudice , fans MM. les Electeurs ,
Princes & Etats , il femble qu'un feul des co- Etats
ne doit pas avoir ce pouvoir. Si donc la Cour de
Berlin , en la première qualité n'eft pas un agreffeur
ouvert & injufte ; fi elle ne s'eft pas rendue coupable
d'avoir violé la tranquillité publique & la paix de
Weftphalie ; elle doit démontrer que tout le corps
Germanique , & conféquemment MM. les Electeurs ,
Princes & Etats , ont déclaré la convention du 3
Janvier contraire à la conftitution de l'Empire ; qu'ils
ont reconnu la réalité du danger , fi hautement prôné
à Berlin , pour tout le fyftême Germanique ; qu'ils
ont porté à ce fujet des repréſentations générales à
S. M. I. R. A.; & que celle- ci ne les ayant point .
écoutées , & toutes les voies légales de l'accord ou
du droit ayant été fermées , ils ont requis formelle
ment & folemnellement la Cour de Berlin d'aider à
forcer par la voie des armes ce qu'on n'auroit pû
effectuer d'aucune autre manière. La conduite de la
Cour de Berlin , comme amie & alliée des fufdits
Princes , n'eft pas moins injufte & hoftile : s'ils ne
font pas en droit eux -mêmes de recourir à la voie
des armes , à quel titre leur allié y feroit - il autorifé ?
M. le Duc des Deux - Ponts defire dans le précis de
l'expofé des droits fidei - Commiffaires de la maifon
Palatine fur la fucceflion de Bavière , que cette affaire
foit réglée & décidée d'une manière conforme
aux loix & à la conftitution de l'Empire. Depuis
long-tems , l'Impératrice-Reine l'a offert elle même.
La Saxe demande qu'on fatisfaffe à fes prétentions
Allodiales . Depuis que S. M. I. R. A. a renoncé à
fon droit de régrédience , & a affuré à cette Cour la
fatisfaction complette de toutes ces prétentions ,
autant qu'elles concerneroient la portion de Straubing
, tout ce qui concerne l'aleu ne la regarde point
& lui eft abfolument étranger . La maiſon de Mecklen
( 90 )
bourg ne demande rien de S. M. I. R. A. ; & ce
qu'elle demande dépend uniquement de l'Empereur
& de tout le corps Germanique. Comment donc ,
dans cet état des chofes , pourroit- on juftifier und
guerre contre la maifon Archiducale ? La conduite
de la Cour de Berlin dans les négociations qui ont
eu lieu avec elle , a été également injufte , fondée
uniquement fur des vûes d'intérêt particulier , injurieufes
à l'honneur & à la confidération dûe à S. M. I.
R. , incompatible avec le maintien de l'équilibre dans
l'Empire Germanique . Depuis long - tems S. M. I. R.
n'avoit rien plus à coeur que de détourner , s'il étoit
poffible , les fuites vraiment inquiétantes , tant pour
l'équilibre qui a fubfiſté juſqu'à préfent dans le fyftême
du corps Germanique , que pour la conftitu
tion du Cercle de Franconie & des autres Cercles
voifins , menacés d'un bouleverfement complet , fi
S. M. P. réuffiffoit à confommer la réunion projettée
des pays d'Anfpach & de Bareuth à la primogéniture
de la maifon de Brandebourg. Durant la négocia
tion de la paix de Hubertsbourg , S. M. I. R. ne balança
point à le faire connoître à la Cour de Berlin ,
en infiftant fur une sûreté fuffifante contre une innovation
fidangereufe , & en offrant l'établiſſement de
la Secundogéniture de Tofcane , qui fubfifte actuellement
comme un équivalent contre l'accompliffement
de ce que ladite Cour feroit obligée à faire ,
même fans cela , en vertu de la Sanction Pragmatique
de fa maifon , légalement confirmée par l'Empereur
& par l'Empire , en laiffant la fucceffion aux.
deux Margraviats en fon ancien état . Du côté de
S. M. P. l'on chercha à éviter ce point , comme ne
regardant aucunement la négociation de paix en
queſtion : Et , attendu que les autres circonstances
rendirent une interpofition ultérieure & déciſive à ce
fujet , impraticable pour ce tems- là , il ne refta pas
d'autre parti à prendre que de laiſſer la choſe à ellemême.
La fuite à l'ordinaire prochain. i
( 91 )
ITALI E.
De LIVOURNE , les Octobre.
ON apprend de Rome que le Confiftoire
annoncé depuis quelque tems a en lieu le 28 du
mois dernier il n'y a été queftion que de la
nomination à quelques Eglifes vacantes , tant
en Europe qu'en Amérique & in partibus. » La
Daterie , ajoutent ces mêmes lettres , dont
l'authenticité n'eft pas bien conftatée , a reçu
depuis quelque tems un coup des plus accablans
: le Miniftre d'Efpagne , réfidant ici , y a
fignifié que S. M. C. avoit abfolument défendu
, dans fes Etats , de s'adreffer à l'avenir à la
Cour de Rome pour toute affaire de canonifation
, ainfi que pour toute autre , relative aux dif
penfes de mariage , abfolutions , & c . Cette défenfe,
fuivant les mêmes lettres, a non-feulement
affecté fenfiblement le S. Pere , mais elle a caufé
auffi la plus vive affliction à tous les employés
de la Daterie , qui perdent par- là une partie
précieuſe de leurs revenus. Le Cardinal Gaëtan
Fantucci eft mort le premier Octobre , dans
la 70e année de fon âge ; il étoit né à Ravenne
le premier Août 1708 , & avoit été revêtu de
la pourpre par Clément XIII le 24 Septembre
1759 ; fa mort fait vaquer un troifième chapeau
dans le facré College «.
La Province inférieure de l'Etat de Sienne , connue
fous le nom de Maremmes de Sienne , pays qui
contient les deux cinquièmes des terres les plus fertiles
de la Tofcane , & qui fut autrefois célèbre par
des campagnes , une population & des villes floriflantes
, étoit devenue déferte , inculte & inhabitable .
Les derniers Princes de la Maifon de Médicis & le
feu Empereur François I , tentèrent de la repeupler ,
fans retirer beaucoup de fruit de leurs dépenfes.
S. A. R. l'Archiduc Grand - Duc Léopold a pris & fuivi
, depuis 1766 , des voies toutes différentes pour
( 92 )
rétablir ce Pays. Des digues jettées pour arrêter les
débordemens dell' Ombrone , des acqueducs fouterrains
, deſtinés à conduire de l'eau potable à Caftiglione
, un canal navigable , creufé depuis cette
Ville jufqu'à Grolleto , un port propre à recevoir
de petits bâtimens , des routes & autres avances
faites felon les vrais principes de l'économie rurale
& portées à plufieurs millions de livres , ont préparé
cette révolution . S. A. R. depuis le 11 Avril
dernier, y a établi une nouvelle légiflation , qui abolit
les loix & les règlemens anciens , fous lefquels
le pays s'étoit dégradé fans pouvoit fe relever. Il eft
permis à toutes perfonnes de s'y établir , d'y acquérir
des fonds , de les tranfmettre à fes héritiers
d'y jouir d'une pleine & entière liberté , fans toutes
fois bleffer par des délits les droits d'autrui. On ne
regardera point comme délit la fabrication du fer
& du fel , la culture & la fabrication du tabac , & le
commerce tant intérieur qu'extérieur de ces marchandifes.
Les nouveaux Colons feront exempts de
toutes fortes d'impofitions & de corvées ; il leur fera
libre de refter dans le pays ou d'en fortir ; nulle
marchandiſe ne fera réputée de contrebande ; chacun
y exercera l'art , le métier , la profeffion qu'il voudra
, fans avoir aucun droit à payer ; on pourra
porter des armes , chaffer , couper les bois & les
emporter. Pour faciliter l'établiffement des fabriques
de fer , de fel & de tabac , il y aura des
magafins où l'on vendra ces marchandiſes aux prix
courans le fel ne coûtera qu'un quatrin la livre
en détail , 24 fols le quintal en gros. Tant qu'il y
aura des terres libres , il en fera diftribué gratuitement
à chacun des étrangers qui s'y transporteront ,
une étendue fuffifante , pour qu'il puiffe y fubfifter
avec fa famille. Ils auront la liberté d'en acquérir
de nouvelles , foit en payant le prix , foit en fe
foumettant à des redevances dont on conviendra
de gré à gré. Ceux qui dans l'efpace de dix ans
conftruiront ou rétabliront des bâtimens ruraux
( 93 )
feront remboursés par le Souverain du quart de
leurs dépenfes . Perfonne ne pourra être traduit à
quelque titre que ce foit à d'autres tribunaux qu'à
ceux dont il reffortira. On ne pourra être emprifonné
pour dette à moins que la fomme ne foit au
deffus de 200 liv. Tout étranger qui ne fera pas
coupable de crime de lèze - Majefté , ou de délits
puniffables , felon le droit commun , de peines
capitales , fera reçu dans le pays & admis à y jouir
de tous les droits & franchiſes dont on vient de
parler , & de tous ceux dont il auroit joui à Livourne.
Tous les droits fur l'introduction , l'extraction
, le tranfit du bétail , objet très-important
pour un pays de pâturage , font fupprimés ,
excepté fur le bétail deftiné pour les boucheries
de Florence , Sienne , & quelqu'autre Ville . Cette
grande opération diminue d'un demi-million de liv.
le revenu annuel du Souverain , fans parler du rembourſement
du quart des dépenfes foncieres qui
pourront être faites en , conftructions & réparations
de bâtimens .
ANGLETERKE.
DE LONDRES , le 20 Octobre.
LA gazette extraordinaire que la Cour a publiée
les de ce mois , n'a pas produit l'effet
qu'elle en efpéroit , fi elle prétendoit par-là raf
furer la nation fur la fituation de fes troupes
en Amérique. Toutes les nouvelles qu'elle avoit
à donner ſe font réduites aux extraits de trois
lettres du Général Pigot , au Général Clinton ;
ces lettres en date des 31 Juillet , 1 , 2 & 3
Août , n'apprennent que ce que l'on favoit déja,
que Rhode- Ifland étoit menacé . Depuis les Août
jufqu'au 8 Septembre , on ignore ce qui s'eſt
paffé dans cette Ifle ; un mot du Lord Cornwallis
nous inftruit feulement que les Américains
l'ont évacuée le 31 Août ; tout ce qui s'eft paffé
dans l'intervalle pouvoit être intéreffant , en
( 94 )
nous apprenant fi les Rebelles ont été forcés de
quitter Rhode Ifland , avec affez de perte pour
ne pas craindre d'entreprise ultérieure , ou s'ils
n'en font fortis que pour y revenir auffi - tôt que
le Comte d'Estaing aura réparé fes vaiffeaux .
On n'eft pas plus content du filence que la Cour
a gardé fur ce Vice- Amiral François , fur le
tems où il a quitté Rhode Island , fur le combat
qu'il a été fur le point de livrer au Lord
Howe , & qu'une tempête a empêché. On eft
un peu étonné de voir la Cour fi bien inftruite
du tort que cette tempête a fait à l'Eſcadre Francoife
, & fi peu informée de celui qu'a pu éprouver
le Lord Howe. On nous dit que le Comte
d'Estaing étoit le 29 Août dans la rade de Nantasket
, & que l'Amiral Howe avoit jetté l'ancre
vis - à- vis de lui . Bientôt on nous apprend
qu'au commencement de Septembre le premier
étoit à Bofton occupé à fe réparer , on voudroit
favoir comment le Lord Howe , qui étoit visà-
vis de lui , dans le deffein fans doute de l'atta
quer , l'a laiffé paffer ; il eft bien fingulier que
deux flottes prêtes à fe battre auprès de Rhode-
Ifland , féparées par une tempête , fe rejoignant
près de Nantasket , fe féparent de nouveau fans
fe rien dire. Si la flotte Françoiſe n'étoit pas en
état de fe battre , c'étoit une circonftance trèsheureufe
pour la nôtre , qui étoit inférieure en
nombre & en force de vaiffeaux : toutes ces
omiffions rendent au moins fufpect tout ce que
l'on dit de l'évacuation de Rhode - Ifland , de
l'arrivée des deux flottes d'approvifionnement
à New- Yorck , de celle de Amiral Parker
avec 6 vaiffeaux de l'efcadre de l'Amiral Byron
, & c . On eft tenté de croire qu'on a plus
parlé de ces nouvelles intéreffantes , d'après ce
que l'on défire que d'après des informations
réelles. Dans le nombre des informations qu'on
dit avoir reçues , il y en a de peu exactes . » Un
( 95)
vaiffeau François de 74 canons , appellé le Céfar
, écrit Sir George Collier , en date du 8
Septembre , eft arrivé il y a 18 jours à Boſton ,
en très mauvais état ; il y a eu un combat trèsvif
entre lui & l'Ifis , qui lui a tué ou bleffé
so hommes. De ce nombre eft fon Capitaine
M. de Bougainville , qui a perdu un bras dans
le combat «. Le vaiffeau que montoit M. de
Bougainville , en partant de Toulon , n'étoit pas
le Céfar, mais le Guerrier; M. de Broue commandoit
le Céfar, fuivant les Etats de la Marine .
En attendant qu'on reçoive des nouvelles
plus authentiques , qui confirment ou détruifent
celles- ci , on continue dans nos ports les
préparatifs les plus formidables , pour foutenir
la guerre en Europe & en Amérique . On ne fe
propofe pas moins que de porter à 40 voiles la
flotte de l'Amiral Keppel , pour la mettre en
état de faire face aux forces réunies de la France
& de l'Eſpagne ; fi cette réunion n'a pas lieu ,
cette flotte fera partagée en plufieurs divifions ,
deftinées à tenir la mer , fucceffivement en fe
relevant les unes les autres , de manière que
nous aurons continuellement en mer une efcadre
, qui croifera à la hauteur de Breft.
On n'a point encore de nouvelles pofitives de
l'Amiral Keppel . Les papiers qui fe font empreffés
d'en donner , l'ont repréfenté fucceffivement
dans une multitude de ftations oppofées ,
qui prouvent que l'on ignore pofitivement ou
il eft , & quand rentrera ; le bruit général
eft qu'il a reçu ordre de tenir la mer jufqu'à ce
que la flotte de la Jamaïque , qui eft attendue
inceffamment , foit rentrée . Jufqu'à - préfent fa
préfence dans les mers voifines , a favorifé l'arrivée
de plufieurs de nos flottilles Marchandes ,
& c'eft l'unique avantage que nous avons retiré
de fa croifière .
Au milieu de ces préparatifs hoftiles , on n'eft
-
( 96 )
pas fans efpérance de voir rétablir la paix
toute l'Europe fait combien nous en avons befoin
; l'intérêt du commerce de la France peut
contribuer auffi à la lui faire défirer ; tant que
T'Efpagne ne fe déclarera pas , cette espérance
fe foutiendra , & les bruits fur ce fujet fe renouvelleront
fréquemment. On continue d'affurer
que c'eft à fes bons offices qu'on en fera
redevable. On ne manque pas de publier chaque
jour de nouveaux plans de pacification ;
tous nos papiers publics répètent maintenant
celui- ci. La Déclaration du Roi de la Grande-
Bretagne , qui qualifioit les Américains de rebelles
, fera anéantie ; on confirmera aux Colonies
fans aucun changement ni diminution , les
anciens octrois accordés à chacune lors de fa
fondation ; on ne leur impofera aucunes taxes ;
& dans le cas où leur fecours fera néceffaire à
la Mere-Patrie , elles s'engageront à l'affifter
d'hommes & d'argent felon leurs moyens. Au
lien de repréfentans au Parlement , elles auront
des Agens réfidant à Londres , & c «. Ces conditions
fuppofent que l'Amérique renoncera à
fon indépendance , & il eft douteux qu'elle
veuille jamais y confentir ; il n'eft pas vraifemblable
que la France figne elle-même ces conditions
, & fe charge de les faire adopter aux
Américains . Ni cette Puiffance ni les Etats-
Unis , ne confentiront à ce prix à faire la paix
avec l'Angleterre . Ces plans qui n'exiftent que
dans l'imagination de leurs Auteurs , ne font
pas regardés généralement du même oil ; il y
a encore bien des Anglois qui ne peuvent fe
réfoudre à renoncer à la domination de l'Amérique
, quoiqu'ils fentent peut- être plus qu'ils
n'ofent l'avouer , qu'il eft impoffible de s'accommoder
fans ce préliminaire ; ils ne négligent
rien pour exciter la Nation à s'y oppofer ;
mais il faudroit en même tems qu'ils lui indi-
.quaffent
( 97 )
ל כ
quaffent les moyens de foutenir la guerre , & de
foumettre l'Amérique après avoir combattu fans
pouvoir en venir à bout pendant plufieurs années .
Tous nos différends avec la Cour de France, liton
dans un de nos papiers , font fur le point d'être
arrangés par l'entremife de l'Efpagne , moyennant
beaucoup de guinées. On dit généralement
que par un des articles du Traité , la Grande-
Bretagne reconnoît l'indépendance des Colonies
, & que par un autre , elle cède Gibraltar à
PEfpagne pour la récompenfer des démarches
qu'elle a faites pour nous réconcilier avec la
France ; quelques perfonnes croient peut- être
que le Parlement ne donnera jamais fon approbation
à un Traité fi infâme ; mais elles igno
rent fans doute que les réfolutions du Parlement
ne font plus aujourd'hui que l'écho de la Junte
Ecoffoife. Il y a même un Ecrivain , qui a reçu
ordre de la Cour de travailler à une brochure
dans laquelle il doit prouver qu'en accordant
la fouveraineté à l'Amérique , on confulte les
vrais intérêts de la Nation & que c'eft auffi
pour l'avantage de cette Nation , qu'on rend
Gibraltar à l'Espagne En attendant que cette
pièce éloquente paroiffe , on publie avec affectation
cette lettre d'un Marchand de Charles-
Town , dans l'Amérique Méridionale . - Nous
avons été fort tranquilles ici depuis le 28 Juin
1776 , que le Chevalier Parker fit une tentative
inutile fur cette Ville. Nous avons fait
un grand commerce , & nos productions ſe font
vendues très cher , quoiqu'on nous ait pris
beaucoup de vaiffeaux. Si une ceffation d'armes
avoit lieu , & qu'on reconnût l'indépendance
de l'Amérique , la Grande-Bretagne conferveroit
encore les trois quarts de notre commerce
, & ne fe mettroit pas en dépense pour
nous protéger CC,
On dit que la première propofition que le
5 Novembre 1778.
E
( 98 )
parti de l'Oppofition fera au Parlement à fa rentrée
, aura pour objet de demander copie des
dernières inftructions données à l'Amiral Keppel
, afin que le public puiffe enfin être informé
de ce qu'on a fait des fommes immenfes accordées
pour le fervice de la Marine.
Nos Armateurs continuent de faire des prifes
fréquentes ; nos papiers partent de là pour
exalter la fupériorité de notre Marine ; ces prifes
cependant ne prouvent rien autre chofe , fi
ce n'eft que nous avons un plus grand nombre
d'Armateurs en mer. On dit que tous les fucres
que nous avons enlevés aux François repafferont
en France ; comme ils doivent être vendus pour
l'exportation , des Agens des Négocians Fran--
çois , les acheteront & les embarqueront fur
des bâtimens pour la Hollande ou pour la Flandre
, d'où on les fera paffer en France.
Il s'eft élevé quelques difficultés au fujet des
affurances faites ici des vaiffeaux François que
nous avons pris. Un de nos papiers vient de
les lever d'une manière affez fingulière , & qui
peut donner une idée de nos principes de juftice.
Ces affurances , dit- on , ayant été faites
dans un tems de profonde paix , elles n'étoient
deftinées qu'à garantir les vaiffeaux contre les
rifques de la mer ; on ne peut donc les étendre à
ceux de la guerre. En conféquence les intéreffés
ne peuvent former aucunes prétentions légales
contre les Affureurs , puifqu ce rifque n'étoit
point garanti ; la prime d'affurance n'étoit qu'une
prime de paix «<,
Al'occafion de ces difcuffions , une perfonne
qui a fouillé dans les anciens Traités , a fait une
découverte curieufe ; c'eft l'article fingulier
d'un ancien Traité entre la France & l'Angleterre
, qui n'a jamais été annullé , & qui ftipule
qu'en tems de guerre , comme en tems de paix,
51 fera permis aux François d'envoyer tous les
כ כ
( 99 )
ans un vaiffeau dans un des ports de la Grande
Bretagne , pour y charger du tabac , pourvu
que ce vaiffeau dont le port ne doit pas excéder
4co tonneaux , foit muni des papiers convenables
, d'une copie dudit Traité , & qu'il porte
un pavillon Parlementaire au haut de fon mât
de perroquet. Alors il paffera librement , &
fans pouvoir être inquiété par aucun de nos
corfaires , qui ont feulement le droit d'examiner
fes papiers «. Cette claufe n'a point été rendue
réciproque , parce que les Miniftres de la
Reine Anne ne pouvoient s'imaginer que la
perte de nos Colonies d'Amérique nous empêcheroit
aujourd'hui de fumer notre propre tabac.
Cet évènement dont nous fommes témoins
aujourd'hui , va donner lieu à la révocation des
différents actes du Parlement , relatifs à la culture
de cette plante dans le Royaume . On en
encouragera la culture ; mais pour qu'elle ne
nuife pas aux autres , on fixera le nombre de
champs où l'on pourra en planter dans toutes
les Paroiffes de la Grande- Bretagne .
ÉTATS - UNIS DE L'AMÉRIQUE SEPT.
De Philadelphie le 30 Juillet . Le Congrès inftruit
de tous les manèges fourds employés par
les Commiffaires Britanniques pour corrompre
quelques-uns de fes Membres , les attirer à leur
parti , ordonna , le 9 de ce mois , que chaque
Membre remît à fAffemblée toutes les lettres
qu'il auroit reçues fur les affaires publiques
Cet ordre a été fur- le- champ exécuté ; parmi
ces lettres , il s'en eft trouvé trois du Gouver
neur Johnſtone , qui s'eft principalement diftingué
dans le fyftême de corruption fecrette.
Elles étoient adreffées au Général Jofeph Reed,
à MM. François Dana & Jofeph Morris ' ,
Ecuyers. Le Congrès a publié ces lettres pour
apprendre au public quels font les moyens dont
E 2
( 100
les repréfentans de l'Angleterre fe font fervis
dans leur négociation . Le Gouverneur Johnftone
ne s'eft pas borné à donner des fauffes notions
de ce qui s'étoit paffé en Europe , de fe répandre
en invectives contre la France , d'inf
pirer fur fes difpofitions une défiance qui ne
peut fubfifter devant les faits atteftés & connus
généralement ; il a effayé de corrompre le Général
Reed , par des offres humiliantes. Une
dame qu'il avoit chargée de cette commiffion
délicate auprès du Général , lui dit de fa part
que s'il vouloit s'employer pour procurer
une réconciliation , le Roi lui donneroit 10
mille guinées , indépendamment des honneurs
& des places qu'il pourroit demander «. La
réponse de M. Reed fut celle- ci : » Je ne vaux
affurément pas la peine d'être acheté ; mais
i je puis me croire de quelque prix , le Roi
n'eft pas affez riche pour le payer « .
Ce n'eft pas la première fois que les Anglois
ont cru parvenir à nous divifer par ce moyen ;
on fe rappelle que lorfque le brave Général
Allen fut ramené en Amérique , après une longue
prifon en Europe , le Général Howe lui
propofa de vaftes conceffions fur le continent
même de l'Amérique , s'il vouloit abandonner
la caufe de fon pays & aider les Anglois à nous
réduire. Votre propofition , lui répondit le
Colonel , reffemble beaucoup à celle que fit le
diable au Sauveur du monde , lorfqu'il lui offrit
tous les Royaumes de la terre s'il vouloit fe
profterner devant lui & l'adorer ; mais j'obſerve
en même tems , Mylord , qu'ainfi que vous
lorfque te diable fit cette offre , il n'avoit pas
un pouce de terre à fa difpofition «<,
Le Général Reed en remettant la lettre du
Gouverneur Johnſtone , & en rendant compte.
de la propofition qui lui avoit été faite de fa
part , a tu le nom de la dame qui s'étoit chargée
( 101 )
de lui en faire l'ouverture : quelques perfonnes
ont trouvé que cette difcrétion pourroit avoir
des fuites; elles ont fait ici une affociation pour
dénoncer au Congrès les ennemis de l'Etat :
en approuvant l'honnêteté du Général Reed , &
en excufant fa difcrétion , elles prétendent que
l'affaire n'étant plus à préfent entre fes mains ,
le fecret qui étoit une délicateffe dans un feul
individu , mérite cenfure dans un corps public ;
elles ont porté une adreffe à ce fujet au Confeil
Suprême exécutif de l'Etat de Penfylvanie .
De Hartford le 2 Septembre L'inconftance des
vents & des mers a contrarié l'expédition projettée
fur Rhode - Iland. Nous favens que le
29 du mois dernier le Général Sullivan étoit
encore dans cette ifle avec fes , troupes ; on
dit aujourd'hui qu'il l'a évacuée , nous en attendons
des nouvelles avec impatience : nous
favons que fon armée , d'abord compofée de
13,000 h. , augmentée enfuite d'un grand nombre
de volontaires qui étoient venus lui offrir leurs
fervices , eft également refpectable par le nombre
, la difcipline & l'expérience ; l'efprit qui
Panime eft également éloigné de la timidité
& de l'infolence. Toutes les nouvelles pofitives
que nous avons reçues de cette ifle , fe réduiſent
aux lettres ſuivantes .
» Nous arrivons à l'inftant vis - à- vis le Bac ,
écrivoit le Major Lyman au Major Général
Heath le 10 Août ; je vous vais dire tout ce
que nous avons pu favoir de certain . Le Général
Sullivan s'eft mis en marche hier avec fes
troupes il eft parti à 6 heures du matin , &
a campé après avoir fait s milles : nous n'apprenons
pas qu'il foit avancé aujourd'hui . On
a entendu depuis 8 heures une vive cannonade
qui femble venir des vaiffeaux ; nous préfumons
que c'est une action entre la flotte du
Lord Howe & celle du Comte d'Eftaing : cette
E3
( 102 )
préfomption fe confirme en cet inftant ....
Nous fommes très impatiens de favoir l'évènement....
Le feu a ceffé depuis 8 minutes . Nous
occupons toute l'ifle dans une étendue de 8 milles....
Le feu recommence «.
Le 11 Août le Major Général Hancock
écrivoît de Rhode Iſland. » La canonnade dont
le Major Lyman parle dans fa lettre , venoit
des batteries de New-Yorck & de la flotte
Françoife qui paffoit devant elles . L'Amiral
François ayant apperçu une flotte en mer , étoiť
forti pour lui donner la chaffe. Pendant le refte
du jour les François ont fait un feu continuel de
leur avant , & les Anglois de leur arrière. Nous
imaginons que cette flotte & celle de New-
Yorck eft fous les ordres du Lord Howe : car le
Général Washington a informé le Général Sullivan
, par un exprès arrivé hier , que le Lord
Howe avoit mis à la voile de New - Yorck
avec fa flotte ; elle eft compofée du Centurion ,
du Trident , de l'Albion , de l'Ardent , du Sommerfet
& de l'Aigle de 64 canons , de l'Ifis
& de l'Expérience de so , 2 de 40 , dont on ne
fait pas les noms , & de quelques frégates . Le
Général Sullivan doit continuer demain fa marche
& attaquer après demain fi la flotte Françoife
eft rentrée «.
» Le 18 au matin. Le tems a été très- mauvais :
les vents ont foufflé avec beaucoup de violence ,
il y a eu une tempête fur mer : nous craignons
pour la flotte de M. d'Eftaing ; nous n'attendons
qu'elle pour attaquer ; tous nos préparatifs
font prefque achevés , & nos batteries feront
en état de jouer demain «.
» Le 18 au foir. Rien de nouveau ; depuis ce
matin l'ennemi nous a canonnés vivement , mais
fans effet ; nous n'avons eu qu'un homme légèrement
bleffé ; quelques coups de canons que
nous avons entendus en mer , nous font eſpérer
( 103 )
de voir demain matin la flotte Françoife , alors
nous agirons avec vigueur. Nos troupes travaillent
avec ardeur à achever leurs ouvrages , près
des lignes des ennemis . Ses doubles gardes n'empêchent
pas la défertion , & nous espérons de
voir arriver beaucoup de déferteurs cette nuit
qui eft fort obfcure « .
53 Le 20 à 5 heures du matin . Rien de nouveau.
Il fait un brouillard fort épais , & une petite
pluie. Point de nouvelles de la flotte Françoife "
» Le 21. M. d'Eftaing eft revenu ; il a vu
l'Amiral Howe qui n'a pas ofé l'attendre , &
qu'il a pourſuivi avec des bordées auxquelles
il ne répondoit que très-foiblement : il fe voyoit
au moment de le joindre de très - près lorfque
les vents fe font déchaînés ; la tempête qui s'eft
élevée a maltraité tellement fes vaiffeaux , qu'ils
ont befoin de réparations. Il a dit qu'il alloit
les faire faire à Bofton : il a fur-tout affuré
qu'elles ne feroient pas longues , & qu'on le
reverroit bientôt «.
» Du 23. La flotte Françoife n'étoit pas venue
plus près de New-Port , que Light-houfe - Point
( pointe du Fanal ) . Son vaiffeau Amiral a été
démâté dans la dernière tempête , & un de fes
vaiffeaux de 74 a perdu fon mât de mifaine.
Il eft à préfumer que la flotte du Lord Howe
a beaucoup fouffert auffi de cette même tem
pête , qui a été très -longue . Un vaiffeau François
de 74 canons n'avoit point paru depuis ,
& on n'en favoit point de nouvelles . Ce vaif
feau eft arrivé à Bofton le famedi 22. C'eft le
Céfar de 74 canons. Etant bon voilier , il avoit
toujours été en avant , à la pourfuite de la flotte
Angloife , lorfqu'elle avoit paru à la hauteur
de Neuw - Port . Après que la violence de la
tempête ent été un peu appaifée , le Céfar fe
trouva à 10 heures du foir vis - à - vis d'un vaiffeau
de guerre Anglois de 64 canons : le com→
E 4
( 104 )
bat commença à 3 heures du matin : il fut trèsvif,
& dura 3 heures. On dit que le vaiffeau
Anglois avoit amené , lorfque 2 autres vaiffeaux
Anglois paroiffant , le Céfur quitta l'Anglois,
Dans ce combat , il a eu 13 hommes tués &
28 bleffés «.
Le 22 après midi . Le Capitaine du Céfar , a
été tranfporté de Nantasket à Boston. Son bras
droit a été tellement fracaffé dans le combat ,
que le Chirurgien a été obligé de le lui couper
un peu au- deffus du coude ; on compte fur fon
prompt rétabliffement. Auffi - tôt que le César eft
arrivé ici , le Général Heat a envoyé un Ex-.
près , pour en informer le Comte d'Estaing.
Lettre de Rhode Iſland du 29. » L'ennemi s'étant
imaginé que notre intention étoit d'évacuer
entièrement l'Ifle , nous a pourfuivis d'affez près
pour fe trouver en état d'attaquer à fept heures
du matin notre arrière- garde , qui étoit poftée
fur une hauteur appellée Windmill- Hill. Elle
foutint l'attaque avec affez de courage pour repouffer
jufqu'à trois fois une très- forte colonne
ennemie ; mais ayant été renforcée à différentes
fois , elle nous obligea enfin de nous replier fur
le gros de l'armée. Si vous demandez pourquoi
notre détachement n'a pas été pareillement renforcé
, c'eft que notre Général lui avoit ordonné
de fe retirer devant l'ennemi avec quelque apparence
de défordre , pour l'attirer fur fon propre
terrein & lui livrer un combat général . Lorfque
l'ennemi parut fur Quaker- Hill , le Général
pour le confirmer dans l'idée que notre intention
étoit de quitter l'Ifle , fit avancer en fa préfence
vers le bac tous les bagages & les chariots.
Cette manoeuvre produifit l'effet defiré . L'ennemi
fit filer fon aîle gauche vers la droite ; & agif"
fant fous le feu de fes vaiffeaux , il fe porta avec
Ja plus grande ardeur vers une de nos redoutes
pour l'emporter & tourner ainfi notre flanc droit;
L
( 105 ).
mais ce pofte fut défendu fi vaillamment , & renforcé
fi à propos , qu'après un combat d'une
heure & demie l'ennemi fe retira , nous laiffant
maîtres du champ de bataille . L'ennemi forma
fa droite pour attaquer notre gauche ; mais notre
artillerie fut fervie fi chaudement qu'il ne
revint pas à la charge . La nuit étant furvenue ,
elle mit fin à l'action Les deux armées font ac
tuellement à la portée du canon . Il n'y a point de
doute que demain à la pointe du jour il ne s'ou
vre une nouvelle fcène de carnage , où je me
flatte que nous aurons certainement l'avantage.
Pendant toute cette journée nos Officiers & nos
Soldats fe font conduits comme des Vétérans .
C'eft avec le plus grand plaifir que je vous informe
que le régiment du Colonel Jackson s'eft
trouvé aux deux actions , & que lui , ainfi que fes
Officiers , fe font comportés en héros . Dans la
dernière , ils ont chargé la bayonnette au bout
du fufil , & ont fondu fur l'ennemi avec un tel
acharnement , qu'ils ont fait fur- le-champ pencher
la balance de la victoire du côté des Américains
. Le brave Colonel Henri B. Livingston
commandoit le détachement. On ne fait pas encore
au jufte quelle eft la perte que nous avons
faite ; mais on l'évalue à environ 70 hommes
tués & 2co bleffés. Celle de l'ennemi eft beaucoup
plus confidérable . Le Major Samuel Shelburn
, de Portsmouth , Aide- de- Camp du Général
Whipple , eft bleffé , & on lui a coupé la
jambe Le Colonel William Livingſton a eu deux
légères bleffures. Le Lieutenant Lowell , du régiment
de Jackfon , eft tué. Le Lieutenant Walker
, de Bolton , bleffé mortellement. Hendley a
reçu une légère bleffure Un Officier François ,
de la fuite du Marquis de la Fayette , eft bleffé ..
Voilà tout ce que je fais jufqu'à préfent Nous
avons fait environ 20 prifonniers , du nombre
defquels eft un Officier nommé Swaney ; il nous
Es
( 106 )
a appris que les vaiffeaux arrivés en dernier lieu à
New-Port étoient remplis de troupes , & que lorfque l'efcadre Françoife a paru la feconde
fois , la garnifon ne parloit que de capitulation
. Son départ a ranimé le courage des Anglois. La Milice de Maffachufett
s'eft conduite admirablement
bien «.
Le 29 Août , difent d'autres avis , le Général Sullivan a commencé
à fe retirer de Rhode-
Ifland, avec l'armée fous fes ordres , & la retraite
totale s'eft effectuée le lendemain , fans qu'il ait
perdu un feul homme.
FRANCE
.
De VERSAILLES
, le 30 Octobre.
LA Cour eft revenue de Marly à Verfailles
le 29 de ce mois .
Le Roi a permis à la Demoifelle de Brun
de prendre le titre de Dame , fous le nom de
Comteffe Ferdinand de Brun .
S. M. voulant récompenfer les fervices diftingués
de M. Richard , Baron d'Uberhern , fon
Médecin confultant , Chevalier de fon Ordre.
de Saint-Michel , premier Médecin retenu de fes camps & armées , Infpecteur général des .
lui a
Hopitaux Militaires de fon Royaume , accordé un brevet de Confeiller d'Etat.
MM . Née & Mafquelier , Graveurs , ont eu
l'honneur de préfenterà LL. MM . & à laFamille.
Royale la 21e . livraifon de l'Ouvrage intitulé
Tableaux Pittorefques , Phyfiques , Hiftoriques ,
Moraux , Politiques & Littéraires de la Suiffe.
·De PARIS , le 31 Octobre.
En attendant qu'on fache fi l'efcadre de Breft
fortira ou fi elle reftera dans le port , il y a toujours
un certain nombre de vaiffeaux en croifière ;
quelques uns ont ordre de fe tenir prêts à les
( 107 )
aller relever au premier ordre ; le Roland de
64 canons , le Fier de so , & la frégate la Renommée
, ont appareillé ces jours derniers pour
convoyer & faire décaper la frégate la Boudeufe
, la corvette la Livély , la flûte la Bricole ,
& plufieurs bâtimens marchands deftinés pour
la Martinique ; on dit que les vaiffeaux l'Orient
de 74 canons , & l'Artéfien de 64 , mettront bientôt
à la voile pour fe rendre aux Ifles du Vent
& protéger le commerce.
Un Corfaire de Guernesey , écrit - on de
Breft , avoit pris le 29 du mois dernier à la hauteur
d'Oueffant , un bâtiment marchand de 300
tonneaux , venant de l'Amérique & deftiné pour
Bordeaux , chargé de fucre , de café & d'indigo ;
le 2 de ce mois , un Corfaire Américain de 18
canons prit celui de Guernesey avec fa prife ;
quelques jours après , fe voyant chaffé par un
Corfaire Anglois , il fe hâta d'envoyer fes prifes
à Breft , & alla au-devant de l'Anglois qu'il
prit encore après un long combat «.
Nous avons rapporté quelques traits de hardieffe
& de bonheur , qui ont enlevé à des
Corfaires Anglois des bâtimens qu'ils avoient
déja pris ; on raconte encore le fuivant. Un
vaiffeau de Saint-Malo venant d'Amérique ,
chargé de fucre , de cacao & de taffia , fut enlevé
il y a quelques tems par une frégate Angloife
, qui ne voulant pas fe trop dégarnir de
monde , fe contenta de mettre fur la prife 6
hommes. Les François , reftés à bord , enivrèrent
les fix Anglois , & profitant de la nuit , fe
féparèrent de la frégate , & conduifirent leur
bâtiment dans le port du Conqueft à 4 lieues de
Breft.
Selon des lettres de Londres , les équipages
des frégates & navires François pris jufqu'à
préfent , doivent être envoyés dans les poffeffions
Angloifes des Indes Occidentales ; leur
E 6
( 108 )
que
projet eft fans doute de les employer fur leurs
vaiffeaux , c'eft du moins leur ufage , & la dis
fette où ils fe trouvent de matelots , n'eft pas
propre à les engager à y déroger. On affure
M. Fagon , Chevalier de St- Louis , a été envoyé
à Londres en qualité de Commiffaire ,
pour traiter de l'échange des prifonniers , fuivant
le cartel des deux Puiffances .
» Le 29 du mois dernier , me trouvant à Boulogne
, écrit un particulier , je pafſai ſur la place
de la parade , où je vis arrivero petits matelots
habillés uniformement , qui furent préfentés
aux Officiers ; ayant demandé à quelle occa
fion , on me répondit que les pères de ces enfans
étoient tous actuellement au fervice du
Roi ; que les Officiers du régiment Royal - Comtois
avoient remis une fomme au Commiffaire
de la Marine pour les faire habiller , & que ce.
dernier les envoyoit remercier leurs bienfaiteurs.
J'appris en même tems qu'il y avoit dans
cette ville une foufeription de 6oo liv. par mois ,
pour diftribuer du pain & des hardes aux familles
des gens de mer du département , employés
fur les vaiffeaux du Roi'; que l'Evêque
le Chapitre , le Gouverneur , les Généraux , la
Province , les Maires & Echevins , les Négocians
& les particuliers aifés avoient formé
cette foufcription au mois de Mai dernier. De
pareils fecours donnés dans les ports , font un
moyen certain d'encourager les matelots &
d'en avoir toujours un grand nombre ; il eft
bien fingulier que l'Angleterre , ce pays d'où
nous eft venue la mode des foufcriptions bienfaifantes
, n'ait pas imaginé d'employer cette
reffource au lieu de celle de la preffe cc .
Les lettres de Toulon portent qu'on y a appris
de Tunis que M. le Chevalier de Fabry
a mouillé le 30 Août dernier à la rade de la
Goelette avec les 14 vaiffeaux de ligne qu'il
( 109 )
commande ; il y eft refté jufqu'au's Septembre ;
pendant fon féjour , il reçut à bord du Deftin ,
Sidi Ifmael , gendre du Bey , à qui il donna à
dîner , & devant lequel il fit exécuter différentes
manoeuvres ; il le falua lorfqu'il fe retira de
15 coups de canons. La nouvelle qui s'étoit répandue
de fon combat avec quelques vaiffeaux
de guerre Anglois , ne s'eft pas confirmée ; mais
s'il eft vrai , comme on le dit , qu'il a donné
pendant quelques jours la chaffe à un vaiffeau
Anglois de 74 canons , & à quelques frégates ,
& qu'il y ait 3 vaiffeaux de ligné à Minorque
prêts à fortir , il ne tardera pas à y avoir quelques
coups de canons de tirés fur la Méditerranée.
La conftruction des trois vaiffeaux qui font
fur les chantiers de ce port , ajoutent les mêmes
lettres , avance très - rapidement ; ils feront lancés
à l'eau en Mars au plus tard , & pourront
être armés tout de fuite . Il y a ordre d'en conftruire
encore trois autres , dont un de 80 canons
; les deux autres feront de la même force ,
ou de 74 canons , felon la quantité ou l'échantillon
des bois qui fe trouvent dans ce port.
Le vaiffeau la Bourgogne eft radoubé , & fera
inceffamment en état d'aller en mer ; le Souverain
, eſt entré dans le nouveau baffin qu'on a
conftruit , pour y être radoubé avec toute l'activité
poffible.
On mande de Vigo , que la frégate Françoiſe
la Terpficore , partie de Rochefort le 18 du
mois dernier , y arriva le 26 , conduifant avec
elle le paquebot Anglois le Duc d'Yorck , qui
retournoit de Lisbonne à Londres , où il portoit
une fomme de 12,000 pièces en or , & une quantité
confidérable de diamants .
Le Pondiche y , du port de 1oco tonneaux ,
de 26 canons & de 164 hommes d'équipage
commandé par le Chevalier de Querergal , parti
>
( 110 )
de la Chine le 16 Février dernier , eft arrivé
dans le même port de Vigo le 14 Septembre.
La difette de vivres étoit fi grande fur ce bâtiment
, que chaque homme de l'équipage étoit
réduit à quatre onces de ration par jour. Sa
cargaison confifte en foie crue , thé, porcelaine
& autres marchandises d'Afie .
Les lettres de Bourges , Capitale du Berry ,
annoncent que l'affemblée préalable , deftinée
à procéder à l'adminiftration Provinciale de ce
département , s'eft tenue le s de ce mois , Celle
où doivent fe trouver tous les Députés eft indiquée
au ƒ du mois prochain. S
" Le 1s de ce mois , écrit-on de Bourgogne ,
un loup enragé a répandu l'allarme & caufe divers
ravages dans les environs de Vitteaux . Cet
Animal furieux , en traverfant avant le jour le
village de Dampierre , y a affailli un ancien
Sergent des Grenadiers de France , qui fortoit
de fa grange , une lanterne à la main . Heureufement
cet homme tenoit un fléau avec lequel
il a combattu pendant quelques minutes l'animal
fans en recevoir aucunes bleffures , & il
paroît qu'il lui en a fait d'affez graves . On a
reconnu au jour & fuivi la trace enfanglantée
de ce Loup , qui a attaqué fucceffivement &
bleffé plufieurs perfonnes dans fa courſe , juf
qu'à ce qu'enfin parvenu fur la Paroiffe de Ceffey
& ayant voulu fe jetter fur deux Payfans qui fe
trouvoient à fa rencontre , l'un d'eux nommé
Jean Canet , armé d'une fourche de fer , l'a terraffé
de deux coups vigoureux qu'il lui a portés ,
& le ferrant ferme contre terre avec fa fourche
, pour l'empêcher de fe relever , a donné
le tems au nommé Pierre Piffot , qui l'accompagnoit,
d'enfoncer dans la gorge du Loup un,
bâton ferré qu'il tenoit à fa main , & qui a
achevé de le tuer «.
Ces exemples effrayans qui fe renouvellent fré(
II )
quemment chaque année , l'infuffifance de la plu
part des remèdes publiés , jufquà- préfent contre
la rage, ont engagé la Société Royale de Médecine,
de propofer pour le fujet d'un des Prix qu'elle
diftribuera en 1781 , de déterminer quel peut être
le meilleur traitement de la Rage . M. le Noir ,
Confeiller d'Etat , Lieutenant - Général de Police
, à la bienfaifance duquel on doit ce prix ,
a bien voulu le porter 1200 liv . On ne peut
que faire des voeux pour que les recherches que
l'on va faire nous procurent un remède fur ;
en attendant , on doit recommander le traitement
employé à Strasbourg & que nous avons
préfenté dans un des précédens numéros On
ecrit de Genève , qu'on l'y a employé avec fuccès
Fannée dernière : cette année plufieurs perfonnes
ont été mordues par des chiens enragés , &
on nous affure que partie eft guérie , le refte
dans les remèdes & en train de guérifon , à
l'exception d'un enfant qui avoit été mordu à
la lèvre , & dont la plaie par conféquent
n'ayant pu être cautérifée , ie virus s'introduifit
dans la maffe du fang , & l'hydrophobie ſe manifeſta
le trente - neuvième jour.
M. Laffecteur , ancien Infpecteur des Vivres ,
poffeffeur d'un remède Anti- fyphillitique , par
lequel fans le fecours du mercure on peut obtenir
la guérifon des maladies vénériennes les
plus invétérées , & dont on a fait plufieurs épreu
yes fous les yeux des Médecins les plus célè
bres de cette Capitale , qui ont été étonnés de
la promptitude & de l'efficacité de fon effet ,
vient d'obtenir par Arrêt du Confeil rendu le 2
Octobre , fur leur rapport , la permiffion de le
vendre , de le diftribuer , & d'en faire conftater
journellement les effets fous les yeux de
MM. Audry & Paulet , Médecins de la Faculté
de Paris , & membres de la Société Royale
de Médecine , que S. M. a commis & commet
( 112 )
à cet effet.M. Laffecteur demeure rue de Bondy,
maifon de M. Bureau .
Louis Dainval , Marquis de Brache , Lieutenant
- Colonel d'Infanterie Chevalier de
l'Ordre Royal & Militaire de St. Louis , eft
mort dans une de ſes terres en Picardie , le mois
dernier.
Charles Paul , Comte de la Rivière , Baron
de Cancelle , eft mort en fon Château de Thofte
en Bourgogne , le 9 de ce mois , âgé de 73 ans.
Marie d'Arlaye , femme d'Etienne Edme
Comte de Jaucourt , eft morte en Bourgogne
le 9 de ce mois.
Par une Ordonnance du 3 Octobre , le corps de la
Maréchauffée fera augmenté de 14 Sous- Lieutenans ,
60 Brigadiers , & 180 Cavaliers , qui formeront 60
nouvelles Brigades . Elles feront mises en réfidence
dans les lieux & endroits où le ſervice de S. M. , la
protection due aux voyageurs & la fûrété des habitans
l'exigeront ; elles feront le fervice preſcrit par l'Ordonnance
du 28 Avril dernier.
L'Ordonnance du Roi , qui fixe à commencer du 1
Janvier prochaine la compofition du Pain de munition
dont la fourniture doit être faite à fes Troupes ,
eft du 18 Septembre dernier. Le pain des Troupes
avant 1776 avoit été composé de deux tiers de
froment , & d'un tiers de feigle , fans extraction de
fon. S. M. à cette époque , ordonna que le mélange
feroit moitié froment & moitié feigle , avec extraction
d'un dixième de fon . Ce nouveau mélange
n'ayant pas rempli les vues qui l'avoient déterminé ,
S. M. fans s'arrêter à l'augmentation des dépenſes
qui pourront en résulter , vient d'ordonner que les:
pain de munition fera à l'avenir compofé d'un mê
lange de trois quarts de froment , & un quart
de
feigle , fans extraction de fon.
Le Roi a joint à l'Ordonnance dont nous avons
rendu compte concernant les formalités qui doivent
être obfervées par les Officiers de fes vailleaux ,
( 113 )
pour les prifes qu'ils feront fur fes ennemis , une
inftruction fur ces mêmes formalités . Au moment
de la prife on fe faifira des clefs , on fcellera les
écoutilles , chambres , coffres , armoires , tonneaux ,
&c. Les papiers trouvés à bord feront remis aux
Officiers des Amirautés , devant quels celui qui
aura été chargé de conduire la priſe dans un port ,'
fera une déclaration détaillée , dont on donne le mo
dèle , 24 heures après fon arrivée. Les fcellés feront
levés par le Procureur du Roi de l'Amirauté ,
pourfuite & diligence du Contrôleur de la Marine.
Il fera décharger les marchandifes qu'on dépoſera
dans un magalin fermé de 3 clefs , dont l'une demeurera
entre les mains du Contrôleur de la Marine
, la feconde en celles du Receveur des Fermes ,
& la troisième en celles du Greffier de l'Amirauré .
On vendra provifoirement les effets fujets à déperiffement
; trois jours après que l'expédition du Jugement
de bonne prife aura été envoyé à l'Amirauté ,
il fera procédé à la vente de la prife , & à la diftribution
du prix en provenant.
Le Règlement concernant les prifes que des corfaires
François conduiront dans les ports des Etats-
Unis de l'Amérique , & celles que les Corfaires
Américains amenent dans ceux de France , eft du 27
Septembre.
Arrêt du Confeil d'Etat en date du 18 Octobre ,
portant établiſſement d'un nouvel ordre pour toutes
les caiffes de dépense. » Le Roi defirant d'entretenir
le plus grand ordre dans fes finances , au milieu
de la guerre ; S. M. a fait une férieuſe attention
aux repréſentations qui lui ont été faites , &
fur l'utilité dont il feroit pour fon fervice , de di
minuer le nombre & les frais des caiffes de dépenſe
, & fur la néceffité abfolue d'établir des rapports
efficaces entr'elles & l'Adminiſtration des finances
. S. M. eft informée que ces diverfes caiffes
inftituées pour rendre la comptabilité plus diftincte ,
& qu'on ne peut confidérer que comine des éma
( 114 )
nations du Tréfor Royal , ne fe trouvent plus fou
miles à l'infpection de l'Adminiftration des finances.
Il en résulte que l'intérêt particulier que cette Adminiſtration
doit prendre à l'économie , devient inu
tile au fervice du Roi dans une manutention de
la plus grande portance. Il en réfulte encore ,"
que le département des finances , ignorant ainfi la
fomme des débets & des fonds libres qui exiftent
dans ces diverfes caiffes , ne peut pas les faire con
courir à la facilité du fervice général ; en forte qu'on
n'eft pas moins obligé de garder dans le Tréfor
Royal , le capital oifif qu'une fage précaution en- ,
gage à conferver : il arrive enfin , que par l'effet
de cette féparation établie entre les opérations des
Tréforiers & la furveillance de l'Adminiſtration des
finances , ce département ne peut pas appliquer conf
tamment les revenus perçus dans les Provinces , à
l'acquittement des dépenfes néceffaires dans ces mê
mes lieux , & faire cadrer ainfi les paiemens & les
recettes dans toutes les parties du Royaume ; ce qui
doit fouvent occafionner & des doubles frais de tranf
port à la charge du Roi , & un défaut d'harmonie
dans la circulation . Mais S. M. a fur- tout reconnu
de quelle importance il étoit pour l'ordre & le maintien
du crédit , qu'aucun Tréforier ne pût faire des
avances , & négocier des billets à l'infu de l'Adminiſtration
des finances & fans fa participation . Enfin ,
S. M. a penfé que c'étoit feulement d'après la connoiffance
exacte que cette Adminiſtration pourroit
prendre des bénéfices des divers Tréforiers , des détails
de leurs fonctions , & du rapport qu'elles ont
enfemble , qu'on feroit en état de propofer à S. M.
avec certitude , les moyens de parvenir à l'ordre
le plus fimple & le plus économe. A quoi voulant
pourvoir , & c « .
Les numéros fortis au tirage de ce jour , de la
Lotterie Royale de France : font 34 , 61 , 48 ,
Go , 87.
( 115 )
De BRUXELLES , le 30 Octobre.
LES efpérances de paix fe renouvellent depuis
quelque tems ; on croit qu'il s'entamera
une nouvelle négociation entre la Cour de
Vienne & celle de Pruffe pendant l'hiver , qui
va mettre fin aux opérations Militaires ; on efpère
qu'il s'en ouvrira une pareille entre la France
& l'Angleterre . On prétend que le Secrétaire
du Vicomte de Stormont eft toujours à Paris , &
les fpéculatifs imaginent que le voyage de M.
Fagon à Londres n'a pas pour unique objet l'échange
des prifonniers ; ils ne vont pas juſqu'à
prévoir les conditions qui peuvent être propo
fées ; on ne connoît peut - être bien que celles
qui ne le feront pas. Quelles qu'elles foient , il
paroît que l'indépendance de l'Amérique en
fera la bafe : l'Angleterre n'étoit pas éloignée ,
il y a quelque tems , de la reconnoître , &
l'alliance de la France avec les Etats- Unis ne
lui permet plus de s'y oppofer. Elle ne doit pas
fe flatter d'engager cette Puiffance à abandonner
fes nouveaux alliés ; fes difpofitions à cet
égard ne font pas douteuses ; on prétend même
que dans ce moment on négocie pour eux à
Amfterdam un emprunt de 5 millions fous la
garantie de la France , & quelques lettres de
cette ville affurent qu'il ne tardera pas à être
rempli. Les Hollandois en ce cas auront , en
peu de tems , fourni des fonds aux deux partis
armés l'un contre l'autre .
Les papiers de Londres offrent depuis quel
que tems des liftes affez étendues des prifes
que font leurs Armateurs ; les particuliers fe
félicitent de gagner dans une guerre , où la Nation
perd en général. Leurs avantages font peutêtre
trop exagérés . » Ils regardent , écrit- on de
cette Ville , comme un chef- d'oeuvre de politique
miniſtérielle de n'avoir point fait de dé(
116 )
claration de guerre . Chez les François où cette
formalité eft de règle , les Armateurs n'ofent fe
mettre en mer de peur de perdre leurs avances
; au lieu que chez nous , où l'histoire la
plus moderne apprend , au moindre Breton des
trois Royaumes , que les hoftilités ne tiennent
pas à une déclaration de guerre , nos Armateurs
prévenus d'avance couvrent toutes les mers &
s'enrichiffent d'autant «.
La chance ne tardera pas à devenir égale fi
les François arment à leur tour ; l'idée dans la
quelle ils font , que les hoftilités ne feront peutêtre
pas de longue durée , empêche les Négocians
de profiter des avantages qui leur font of
ferts ; une paix trop prompte pourroit en effet
rendre en pure perte pour eux les armemens
qu'ils auroient faits. L'unique voie qui leur refte
pour affurer leur commerce eft de le faire protéger
par des convois ; fur la demande des Négocians
de Bordeaux , il leur en a été accordé ,
& on n'en refufera à aucune des Villes qui en
demanderont.
Les difpofitions de l'Efpagne font toujours un
myftère ; fa neutralité prolongée jufqu'à ce jour
relève les espérances de l'Angleterre , & lui.
donne une fécurité , qui jufqu'à préfent lui permet
d'expédier journellement de nouvelles efcadres
en Amérique. Elle croit que la flotte de
l'Amiral Keppel , forte à préfent de 36 voiles ,
Jui fuffit pour affurer fur les mers de l'Europe
fa fupériorité qu'elle étoit à la veille de perdre
, fi l'Amérique , la France & l'Eſpagne l'avoient
attaquée enfemble & de concert.
La dernière divifion de l'expédition de
Buenos - Ayres , écrit-on de Cadix , eft de retour.
Le corps de troupes cantonnées dans l'Andaloufie
s'accroît journellement ; le régiment
d'Amérique qui étoit dans cette Province , &
qui s'étoit mis en route pour fe rendre à Mala(
117 )
ga , a reçu de nouveaux ordres , en vertu defquels
il s'eft rendu fur-le-champ au camp de St.
Roch devant Gibraltar. Malgré le fecret impénétrable
des Négociations, on prévoit que cette
place doit rentrer fous la domination naturelle
de l'Espagne , foit que le Ministère Anglois la
cède à notre demande pour éviter la guerre ,
foit que la grandeur de nos armemens lui faffe
craindre de s'attirer fur les bras un nouvel
ennemi «<,
M. le Marquis de Bouillé , Maréchal des
Camps & Armées du Roi , Gouverneur- Géné
ral de la Martinique , s'eft emparé le 7 Septembre
dernier de la Dominique. Cette conquête
devient très -importante dans les circonstances
actuelles ; fituée entre la Martinique & la Guadeloupe
, elle fervoit d'afyle aux Corfaires Anglois
, qui de- là gênoient beaucoup le commer
ce des François. M. le Marquis de Bouillé s'embarqua
le 6 avec 1800 hommes , compofés du
Régiment de l'Auxerrois ; de 2co Grenadiers ,
200 Chaffeurs tirés tant de ce Régiment que
de celui de Viennois & du Régiment Colonial
de la Martinique ; de la Compagnie des Cadets
de Saint- Pierre , & 200 Flibuftiers & Mulâtres
libres. Ces troupes furent embarquées fur dixhuit
Navires , Corfaires ou autres Bâtimens ,
fous l'efcorte des Frégates du Roi laTourterelle,
commandée par le Chevalier de la Laurencie ;
la Diligente , par le Vicomte du Chilleau ; l'Amphitrite
, par M. de Jaffaud , & la Corvette
T'Etourdie , par le Marquis de Montbas , tous
quatre Lieutenans de Vaiffeau . Le Marquis de
Bouillé s'étoit propofé d'exécuter l'attaque à la
pointe du jour , afin d'éviter le feu du Fort de
Cachacrou , élevé fur la pointe avancée de
l'extrémité méridionale de l'Ifle , ceux du Fort
principal de la Ville du Rofeau , garni de 22
pièces de canon , & de différentes batteries qui
( 120 )
La Dominique.
Voici ce qu'en dit le Chevalier Withworth
dans un ouvrage imprimé en Angleterre fous le
titre de Commerce de la Grande- Bretagne , & c.
»Cette Ifle eft fituée par 15 degrés de latitude
feptentrionale & par 61 deg. & 24 min. de longitude
occidentale , étant à mi- chemin entre
la Martinique & la Guadeloupe ; fa forme
eft prefque circulaire , & fon diamètre eft de
treize lieues. Les François s'étoient toujours
oppofés aux différentes tentatives que les Anglois
ont faites pour s'y établir . En effet , cet
établiffement nous mettoit en état de couper
toute communication entre la Martinique & la
Guadeloupe.
»Par le dernier traité de paix néanmoins elle
fut cédée en termes exprès à l'Angleterre ;
plufieurs Ecrivains en parlent comme d'une
des meilleures Ifles Caraïbes , à cause de fes
vallées fertiles , de fes plaines étendues & des
beaux ruiffeaux qui les arrofent. Les pentes
des montagnes portent les plus beaux arbres
des Indes occidentales , & l'Ifle abonde en
bois de conſtruction de toute eſpèce : il y a
différens ports & criques commodes ; & du
côté du Nord- Ouest fe trouve une baye , fond
de fable , profonde & large , bien défendue
des vents par les montagnes adjacentes. Ce
fut dans cette baye que notre efcadre , fous
le feu Lord Cathcart , mouilla en fi grande
sûreté ce fut d'elle auffi que notre efcadre
tira tant davantages dans la derniere guerre.
Depuis la ceffion de carte Ifle en 1763 ,
nos importations font augmentées d'un peu
plus de 30,000 liv . fterling de 250,000 livres.
(708,000 liv . à 9,900,000 liv. argent de France. )
par an , & nos exportations , de , 000 livres &
moins , à près de 20,000 liv. «. ( 47,000 liv.
à 1,316,000 livres , argent de France. )
MERCURE
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l'Annonce & Analyfe des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ;
les Caufes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers , &c. &c .
15 Novembre 1778.
A PARIS ,
Chez PANCKOVGKE , Hôtel de Thou ,
rue des Poitevins .
Avec Approbation & Brevet du Roi,
TABL E.
Concert Spirituel , 176
PIECES
FUGITIVES
Le monde Magique , Épt Académie Royale de Mutre
à Téléfie , 123 fique ,
179
Lettre d'une Dame Gree- Comédie Françoife , 180
que à une Dame de Pa- Comédie Italienne ,
ris ,
Origine de la blancheur du
Jafmin ,
A Catulle ,
184
126 Variétés ,
186
ACADÉMIES .
138 Besançon , 189
ibid. ANNONCES LITTÉR. 190
139 Conftantinople , 193
195
Varfovie 196
199
Edwin & Emma , Ro- JOURNAL POLITIQUE.
mance
Enigme &Logog.143-144 Stockholm ,
NOUVELLES
LITTÉRAIRES .
Vienne ,
Éloge de M. Quefnay , Hambourg ,
par M. d'Alembert, 145 Ratisbonne ,
Effai fur les lieux & les Naples ,
dangers des Sépultu- Livourne ;
res , 158 Londres ,
·
200
205
210
Difcours prononcé à l'A- États- Unis de l'Amériq.
cadémie Royale des Septentrionale,
Sciences , 166 Verfailles,
Anecdote Hiftorique , 171 Paris ,
SPECTACLES ,
Bruxelles ,
APPROBATIO N.
212
213
220
225
226
237
J'AI lu , par ordre de Monfeigneur le Garde des
Sceaux, le Mercure de France , pour le 15 Novembre
Je n'y ai rien trouvé qui puise en empêcher l'impreffion.
A Paris , ce 14 Novembre 1778 .
DE SANCY,
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT,
ric de la Harpe , près Saint - Côme,
MERCURE
DE FRANCE
15 Novembre 1778 .
PIÈCES
FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE
LE MONDE MAGIQUE ,
ÉPITRE A TÉLÉSIE.
BRILLANTE Fée , ô Télélie ,
Qui juges tout par fentiment ;
Pourquoi juger févèrement
Les menfonges de la Féctie ,
Monde fabuleux & charmant ,
Fij
124 MERCURE
Où mon amour te déifie ,
Où va fe perdre ton amant
Sur les
pas de la rêverie ,
Dont le tendre recueillement
Vaut cent fois mieux que la folie ?
Nous naiffons .... les amuſemens ,
Les vagues plaifirs de l'enfance
Viennent bercer nos premiers ans ;
Tout eft mort , & l'ame & les fens
Bientôt la vive adoleſcence
Accourt , le front paré de fleurs ,
Et de fes magiques couleurs ,
Soudain chaque objet ſe nuance.
Parun inſtinct de volupté
Le jeu des organes commence :
On fent encor plus qu'on ne penſe;
Le fang coule plus agité ,
Le coeur s'émeut , l'efprit s'élance.
Ce n'eft plus cette nonchalance,
Ce regard fans avidité
Qui ſembloit , au haſard jeté,
Mourir avec indifférence
Sur les tréfors de la beauté.
On s'intimide , on fe raffure ;
On voit avec plus d'intérêt
Les lits de mouffe & de verdure ;
De ce moment , rien n'eft muet
Et rien n'eft fourd dans la Naturę
DE FRANCE. 125
CEPENDANT d'un jour créateur
Ce n'eft-là qu'une foible aurore,
Il va defcendre , l'enchanteur
Par qui l'univers doit éclore ! ...
Déjà , prodigue de fes dons ,
Du haut des voûtes éternelles ,
Il sème les illufions ,
A travers cent mille étincelles ,
Qu'avec tranfport nous recueillons.
C'eft alors plein d'impatience ,
Que l'on croit fortir du tombeau ,
Et naître en un monde nouveau ,
Que l'on s'étoit créé d'avance.
Les rêves de la jouiffance ,
En le troublant , charment le coeur ;
C'eſt un fonge que la douleur ;
C'eſt un plaifir que l'efpérance.
On brûle , on aime avec fureur ;
La plus fenfible eft la plus belle.
Que dis-je ? En fa naïve ardeur ,
L'amant trahi qu'un mot rappelle ,
Sous le voile de fa candeur ,
Cache les torts, d'une infidelle ;
C'eſt l'âge en un mot de l'erreur ...
La raifon vient , & le malheur
Se gliffe en fecret derrière elle .
MALGRÉ fes murmures , crois -moi ,
Loin de nous chaffons la cruelle ;
Fij
126 MERCURE
Elle me raviroit ta foi ;
Long-temps encor fois - lui rebelle.
De toi toujours préoccupé,
C'eft fans raifonner que je t'aime
Hélas! & fi tu m'as trompé ,
Trompe-moi donc toujours de même !
Par M. Dorat. )
LETTRE d'une Dame Grecque à une Dame
de Paris , fur les Tombeaux des Grecs
Modernes.
DAANS la dernière converfation que j'ai
eue avec vous , Madame, vous m'avez paru
bien effarouchée , lorfque je vous ai dit que
les Grecs alloient par devoir , & même pour
leur plaifir, pafler de tems en tems unejournée
entière auprès des tombeaux de leurs parens.
Plaifant divertiffement, difiez-vous , que
d'aller s'attrifter auprès d'un tombeau ! Mais,
Madame , les tombeaux des anciens , & ceux
que l'on voit encore dans la Grèce , fur- tout
ceux des perfonnes diftinguées par leur naiffance
& par leur fortune , n'ont rien qui
doive faire horreur. Je vais vous faire la
defcription d'un de ces tombeaux , & vous
en jugerez vous-même . C'eft celui qu'un
* Voyez l'intéreffante Defcription qu'en fait M.
Guis , dans fon Voyage Littéraire de la Grèce ;
DE FRANCE. 127
fils vertueux éleva fous le règne de Sultan
Mahmoud , pour éternifer la mémoire d'une
mère chérie.
Cette Dame , qui jouiffoit de tous les dons
de la nature & de la fortune , & dont le
moindre avantage étoit celui d'une rare beauté,
eut le bonheur de fauver la vie à fon père
& à fon époux par fon courage & fon éloquence.
Ces deux perfonnes rempliffoient
les premières places auprès des Princes Souverains
de Moldavie ; leurs grandes richelles
leur firent des jaloux , qui mirent tout
en oeuvre pour faire naître des foupçons
fur la conduite du gendre & du beaupère
; ils allèrent jufqu'à dire que les grands
biens de ces deux hommes ne venoient que
des impôts dont ils avoient of charger plufieurs
villages de la Moldavie , fans la permiffion
& à l'infçu du Prince régnant , dont
ils étoient proches parens. Le Prince irrite
écouta les difcours des envieux ; & malgré
les liens de la parenté , il envoya ces deux
Seigneurs à Conftantinople , pour être traités
en criminels d'État. Dans vingt-quatre heures
( car la juftice va vite en Turquie ) , ils furent
condamnés à avoir la tête tranchée , &
tous leurs biens furent confifqués .
Aufli- tôt que la Dame apprend cette fatale
nouvelle , elle fort de chez elle toute échevelée
, couverte d'un voile noir , fuivie de
livre qui joint au mérite de la vérité , beaucoup
d'érudition , & un ftyle élégant fans être affecté .
Fiv
128
MER.CURE
fes efclaves , tenant par la main ſon fils
unique , âgé de 11 ans , & va attendre le
Grand-Seigneur dans un endroit où elle favoit
qu'il devoit paffer ce jour-là * . Avant
de continuer ma narration , permettezmoi
, Madame , de faire une petite digreffion
pour vous faire connoitre Sultan Mahmoud.
Il y a des gens qui par un eſprit
de prévention qui ne leur permet pas de
voir les chofes d'un oeil jufte & impartial ,
ou par un trop grand attachement pour la
nation à laquelle ils appartiennent, s'imaginent
que hors de leur pays il n'y a rien que de
mauvais ou de médiocre ; mais vous , Madame
, qui connoiffez les hommes , vous
qui n'êtes point prévenue , & à qui le juſte
attachement que vous avez pour la plus
célèbre Nation de l'Univers , n'a pás fermé
les yeux fur le mérite des autres , examinez
fi chez les Turcs il n'y a pas auffi des hommes
véritablement dignes du nom de grand **.
* C'est l'ufage à Conftantinople d'aller ainfi attendre
le Souverain à fon paffage , quand l'affaire
preffe , & qu'on veut en appeler à fon jugement
; fouvent les Vifirs ordonnent aux Gardes
de ne laiffer approcher perfonne , de crainte qu'on
ne lui préſente des requêtes , & qu'on ne l'inftruiſe
de ce que fon Vifir veut lui cacher ; mais lorsque
ce font des femmes qui veulent préfenter requête ,
les Gardes les laiffent paffer , malgré les ordres , &
même les aident à fe placer avantageufement.
** Si quelqu'un de ceux qui ont été à ConftanDE
FRANCE. 129
Sultan Mahmoud fut le Prince de la
Mailon Cttomane le plus fpirituel , le plus
poli & le plus galant ; il aimoit la peinture,
la mufique & la poéfie. Tant qu'il a vécu
tous les Arts ont eu un protecteur en Turquie
; il les cultivoit lui-même avec fuccès ,
& quiconque y excelloit , étoit sûr d'avoir
part à fon eftime & à fa bienveillance . C'eft
pour cela qu'il conferva toujours une prédilection
marquée pour les François . On lui
a fouvent entendu dire : Frances demek
achel demek ; c'eft-à-dire , en votre langue ,
qui dit François dit efprit. En général la clémence
fut fon principal caractère ; il aimoit
à rendre juftice à fes fujets , fur-tout à ceux
qui étoient moins capables par eux-mêmes
de repouffer l'injuftice * . Il ne cédoit à autinople
fous le règne de ce Prince , vouloient fe
charger d'écrire fon hiftoire , on verroit que ce n'eſt
point à tort que je lui donne le nom de Grand. Un
pareil ouvrage pourroit guérir un grand nombre de
ces incrédules dont je parle ; je pourrai peut- être
quelque jour prendre fur moi ce travail , pour lequel
j'ai déjà préparé quelques matériaux.
* Prefque jamais on ne lui a vu renvoyer au
Vifir les requêtes que les femmes lui préfentoient ;
ordinairement il avoit la bonté de les examiner toutes
lui-même. Sa maxime favorite étoit que les
Grands ne font jamais fi grands que lorsqu'ils viennent
au fecours des foibles. Quelle belle maxime
dans la bouche d'un Souverain ! Quelle morale fublime
! Il ne faut pas être compatriote de ce Prince
four fentir l'énergie & la beauté de ces paroles.
Fv
130 MERCURE
cun de fes prédéceffeurs pour la grandeur
d'ame & l'art de gouverner. De fon cabinet
il fit la guerre à trois grandes Puiffances limitrophes
, avec lefquelles il fut faire une
paix avantageufe *. Il étoit un des hommes
de fon Royaume qui favoit le mieux fa
langue , l'Arabe & le Perfan. Après ce portrait
, peut-être un peu trop long , je vais
reprendre le fil de ma narration .
Cette Dame avoit attendu Sultan Mahmoud
à fon paffage , & dès qu'elle le vit à
une diſtance où il pouvoit l'entendre aifément
, elle l'appela , en élevant la main dont
elle tenoit le mémoire qu'elle vouloit lui
préfenter. Le Grand-Seigneur tourna la tête ,
& cherchoit des yeux celle qui l'avoit appelé
, alors un des deux cents valets - de- pied
qui entourent le cheval du Sultan , fe détache
, prend la Dame par le bras , & l'aide
à fuivre le cortège jufqu'à l'endroit où Sa
Hauteffe doit mettre pied à terre. On lui lit
les requêtes qu'on lui a préfentées ce jourlà
**. Plufieurs de ces affaires font encore
renvoyées au Vifir pour être jugées à fon
Tribunal en dernier reffort ; mais le Sultan
s'en réferve un certain nombre , qu'il veut
bien fe donner la peine d'examiner lui-
L'Allemagne , la Ruffie & la Perfe .
** Le Grand- Seigneur , lorfqu'il marche, eft toujours
fuivi d'un ou de deux Secrétaires , dont les
fonctions font de lire les requêtes qu'on a préfentées
ce jour-là.
DE FRANCE. 131
و د
même. L'affaire de cette Dame fut heureufement
du nombre de ces dernières * ; fa
requête étoit à peu-près conçue en ces termes.
" Celui qui a créé les aftres , qui eft le
Seigneur des Rois & de tous les hommes,
ne dédaigne point de faire attention au
» beſoin du moindre des infectes ; fouffrez ,
Seigneur , que je me préfente devant votre
» face augufte , & que , profternée aux pieds
» de votre trône fublime , je puiffe vous expofer
mes douleurs & implorer votre clé-
ود
و د
23
» mence » .
ec
כ כ
ود
On lui permit de fe préfenter devant le
Sultan ; elle fe tint long-temps profternée
dans un profond filence , & quand on lui
eut ordonné de parler , elle s'exprima ainfi :
Seigneur , puifque mon père & mon époux
» ont eu le malheur de paroître criminels &
dignes de mort , je viens me jeter à vos
pieds , pour vous conjurer de changer la
» fentence prononcée contre eux ; s'il faut
abfolument deux victimes pour appaifer
» votre juftice , prenez ma tête & celle de
» mon fils , il eft jufte que nous facrifiions
» notre vie pour ceux qui nous l'ont donnée .
» Mais , dit le Sultan , ce n'eft point vous
» hi votre fils qui font les criminels , c'eft
» votre père & votre époux » . Elle répondit
avec tant de refpect & de fageffe aux différentes
queſtions que lui fit le Sultan , & il fut
"2
"
* J'ai déjà dit que Sultan Mahmoud ne renvoyoit
prefque jamais les requêtes des femmes.
F vj
132 ~
MERCURE
"3
ور
و د
"
و ر
و د
33
و د
сс
;
fi touché lui-même de la grandeur d'ame de
la fuppliante , qu'il dit tout haut , en ſe tournant
vers ceux qui l'environnoient : « Je ne
puis réfifter aux larmes de cette femme ;
qu'on lui rende fur le champ fon père & ſon
" epoux ". Puis fe tournant vers elle avec un
air ferein & plein de bonté : « Allez, lui ditil
, retournez chez vous avec votre fils ;
n'ayez aucune inquiétude ; je vous rends
» les deux hommes qui vous appartiennent ;
je vous rends auffi tous vos biens ; mais
» faites en forte qu'aucun homme de votre
famille ne fe mêle des affaires d'état , puifqu'ils
ont tant d'ennemis » . Cette vertueufe
Dame revint chez elle pleine de reconnoiffance
, & pénétrée de la joie ſi víve
& fipure d'avoir fauvé la vis à deux perfónnes
qui lui étoient fi chères. Quelques années
après, cet époux, qui lui avoit coûté tant
d'alarmes , mourut ; & quoiqu'elle fut belle ,
riche , & affez jeune encore pour pouvoir,
fans ridicule , accepter un parti digne d'elle
qui lui fut offert , elle aima mieux refter
veuve que d'affliger fon fils en fe remariant .
Elle mourut dix-huit ans après avoir perdu
fon mari . Son fils , pour éternifer fes regrets,
lui fit élever , dans une de fes terres , un fuperbe
tombeau , que je vais décrire .
Figurez-vous , Madame, un grand jardin en
quarré-long, fitué à l'extrémité d'un village, &
dont les murs font percés de plufieurs fenêtres
qui donnent, d'un côté, fur la mer, & de l'autre
fur une grande route ; il eft planté de
DE FRANCE. 133
cyprès , d'ormes & de peupliers ; les murailles
font tapiflees de fleurs qui vont en efpaliers
, & qui ne demandent pas beaucoup de
foin , comme des jafinins , des rofes , des
chèvres- feuilles , &c. Le fol eft couvert
de violettes & de toutes fortes de fleurs de
prés. D'un des angles de ce jardin il fort une
petite eau courante , qui murmure doucement
en faifant plufieurs détours ; elle conferve
la fraîcheur de ce beau lieu , où règne
un printemps éternel ; l'ombre des arbres ,
le filence & la tranquillité , la varieté des
fleurs , le murmure du ruiffeau, tout donne
l'idée de ces champs fortunés , où les anciens
Grecs croyoient que les ames vertueufes
étoient reçues & récompenfées.
Cette eau dont j'ai déjà parlé , & qui ferpente
dans le jardin , vient fe jeter dans un réfervoir
adoffé contre la muraille, lequel a plufieurs
robinets en dehors, dont un toujours ouvert,
forme un ruiffeau deftiné à abreuver les
troupeaux. Les autres robinets font fermés ,
& fervent à défaltérer les paffans. Il y a cinq
ou fix taffes de cuivre argenté , attachées au réfervoir
par de longues chaînes , & dont
les gens à cheval fe fervent pour boire ,
fans être obligés de mettre pied à terre.
Il y a auffi un bâtiment qui communique
au jardin , compofé d'un oratoire &
de plufieurs chambres pour loger des Prêtres
deftinés à prier , & à conferver la lampe toujours
allumée devant le nom de Dieu , qui
eft gravé fur un triangle de vermeil de trois
134 MERCURE
à quatre pieds de diamètre. A côté du triangle
eft placée aufli une image de la Sainte
Vierge. Le Samedi , jour où l'Églife l'honore
plus particulièrement , les Prêtres fe tiennent
toute la journée à la porte du jardin , pour
diftribuer des aumônes , fans diftinction , à
tous ceux qui en demandent . On prie les autres
d'accepter des fleurs.
Au milieu du jardin s'élève une grande
caiffe de marbre blanc , couverte de même:
du côté où fe trouve la tête de la perfonne
qui y eft enfevelie , on a pofé une pierre
quarrée toute droite , de la même matière &
de la même longueur que la caiffe. On y a
gravé en lettres d'or une prière & une épitaphe
que voici.
."
Prière. "
Que le Seigneur tout- puiffant , Créateur
» & Seigneur de tout ce que l'oeil de l'hom-
» me voit, & de tout ce que fon efprit
» ne fauroit comprendre , foit loué fans fin
» par ceux qui vivent fur la terre , par ceux
qui viendront , & par ceux qui ne font
plus ».
""
و د
Épitaphe.
" Ici repofe le corps d'une ame jufte , qui
» n'a jamais ceffé de méditer la loi du Sei-
» gneur durant la vie qui a été trop courte.
( elle n'a vécu que 57 ans ) . Pendant ce
» temps elle a raffalié ceux qui avoient faim ,
» rafraîchi ceux qui avoient ſoif, & couvert
ود
DE FRANCE. 135
"
» ceux qui avoient froid ; elle n'a jamais rien
» dit qui put affliger perfonne ; elle a protégé
la vertu , & a eu compaffion du
» vicieux; elle n'a point été attachée aux ri→
» chefles , & même après fa mort elle les a
» facrifiées pour diminuer les peines des au-
» tres , autant qu'il a été en fon pouvoir.
» Paffans , priez pour elle , & imitez-la » .
و ر
و د
33
La veille de certains jours en été , on invite
les parens & quelques amis à aller paffer
la journée dans ce jardin. En y entrant ,
tous s'approchent du tombeau , & le plus
proche parent , les yeux & la têté baifles ,
s'incline refpectueufement , & lui adreſſe ces
paroles :
و د
" Mânes facrés , qui repofez dans ce mar-
» bre froid , recevez l'hommage de notre
fouvenir , de notre refpect & de nos re-
" grets , qui ne doivent finir qu'avec notre
» vie....... » Après un moment de filence ,
on fe répand dans les allées ; chacun fe promène
; les uns y cueillent des fleurs & font
des bouquets ; les autres font l'éloge de la
perfonne dont l'ombre eft honorée dans cet
endroit. Le jardin lui-même invite auffi à
faire des réflexions fur tout ce qui fe préfente
aux yeux . Ces arbres , tout élevés & robuftes
qu'ils font , un jour viendra où ils feront
coupés , déracinés , étendus par terre fans
fraîcheur & fans vie. Le petit ruiffeau qui
murmure en fuivant tous ces détours
reffemble à notre vie , que nous voyons
s'écouler dans mille fituations diverſes , pref136
MERCURE
༣
que toujours mécontens & murmurant contre
le fort. Ces fleurs font l'image de cette
même vie qui ne duré què l'efpace de quelques
inftans , & qui paffent pour ne plus revenir
; car chaque année ramène des fleurs ,
mais ce ne font pas celles que nous avons vu
fleurir & difparoître.
On profite des difpofitions que la vue du
tombeau doit produire fur ceux qui font
préfens , pour faire quelque réconciliation
entre des maris & des femmes , des enfans
& leurs parens , qui font mal enfemble ;
ces réconciliations réuffiffent toujours , parce
que c'eft le propre des réflexions fages &
faites à propos , d'adoucir & d'attendrir les
coeurs.
A une certaine heure tout le monde s'affemble
pour manger ; on fert un repas abondant
, mais fans beaucoup d'apprêt , au bord
du petit ruiffeau , fur l'herbe naiffante : ce
font un ou deux agneaux cuits au four , farcis
de pignons & de raifins de Corinthe ; un
poulet rôti pour chaque convive ; des écre
viffes de mer & d'autres coquillages cuits à
l'eau & au fel , au moment où ils viennent
d'être pêchés ; beaucoup de fruits ; plufieurs'
cruches remplies de toutes fortes de vins
Grecs ; du fameux vin de Chypre ;, du mufcat
de Ténédos , fitué vis-à-vis le promontoire
de Sigée , où fut jadis Troye ; du mufcat
de Smyrne , qui relève l'éclat des couleurs
des belles Grecques , lorfque les jours
de fêtes elles vont danſer au bord du Caïftre ;
DE FRANCE. 137
du mufcat de l'Ile de Scio , qui infpire les
Poëtes * . Après que le fils de Sémélé , toujours
jeune , a répandu dans toute l'affemblée
la gaieté & le fel attique , quelqu'un de
l'affemblée commence à chanter , & invite
les autres à danfer ; chacun à fon tour
fait le coryphée , & les autres répondent en
choeur. Lefens de ces chanfons eft à peu-près
le même que celui de ces vers d'un charmant
Auteur François :
Profitons du moment qui paſſe ,
Il eft fort prêt de s'envoler ,
Et rempliffons du moins l'eſpace ,
Ne pouvant pas le reculer.
On danſe , on s'amufe jufqu'à l'entrée de
la nuit ; alors l'affemblée fe retire chez quelques
perfonnes de la compagnie , & la bonne
humeur fe prolonge encore bien avant
dans la nuit. Ne font-ce pas là toujours les
Grecs d'Anacréon , que les danfes & les chants
accompagnent par-tout ? Vous voyez , Madame
, que pour des gens qui reviennent d'auprès
d'un tombeau , ils n'en font pas moins
aimables & moins gais.
* L'Ifle de Chio cft une des villes qui fe vante
d'avoir donné naiffance à Homère.
3
#38
MERCURE
Origine de la blancheur du Jafmin.
CYTHEREE allaitoit l'Amour. Plein de malice ,
L'Enfant raffafié de l'aliment divin ,
Fait jaillir , en riant , du fein de fa nourrice ,
Une goutte de lait fur la fleur du Jafmin.
La liqueur épanchée , au même inftant imprime
A la fleur qu'elle arrofe , une vive blancheur :
De là vient , jeune Églé , fon émail enchanteur ,
La goutte de nectar que votre bouche exprime
Du calice odorant de cette aimable fleur.
O
A CATULLE.
TOI qui me fuis en tous lieux ,
Cher Catulle , rends -moi la vie
Que par fon ouvrage ennuyeux
Un Auteur glacé m'a ravie,
CONTRE de femblables écrits
Les tiens font un sûr antidote.
Apollon t'adjuge le prix ;
Momus te cède fa marote.
TES vers délicats feront lus ,
-Tant
que
de flammes indifcrettes
Le cruel enfant de Vénus
Brûlera le coeur des Poëtes.
DE FRANCE. 139
EDWIN ET EMMA ,
ROMANCE DE J. J. ROUSSEAU.
+
Au fond d'une fom - bre va -
- lé - e , dans
l'en - ceinte d'un bois épais , u -ne hum-ble
chau- mie- rei- folée ca- choit l'in- nocence
& la paix : là vi
-
voit , c'eft en
An - gle- ter- re , u -ne mere dont le
de fir é- toit de laif- fer fur . la -
$
140 MERCURE
ter- re fa fil-le heu- reu- fe , & puis mourir.
La belle Emma , par fa fageffe ,
Faifoit languir, fans le ſavoir ,
Les jeunes garçons de tendreffe ,
Et les filles de déſeſpoir.
Par hafard s'offrit à la belle
Le jeune Edwin , dont le regard,
D'une ardeur chafte & mutuelle ,
Sut enflammer un coeur fans fard.
Emma ne fut point offenſée
De l'offre d'un coeur ingénu ,
Car il n'avoit point de penſée
Qu'il dût cacher à la vertu .
Mais un père avare & fauvage
Refuſe à l'amant écouté
Une fille fans apanage ,
Qui n'a pour dot que fa beauté.
A l'autorité paternelle ,
Que rien ne fauroit défarmer ,
Edwin ne put
être rébelle ,
Mais il ne put ceffer d'aimer .
DE FRANCE.
141
Le pauvre amant paffe & repaffe ,
Non chez Emma , mais tout autour ,
Surprend un cou- l'oeil , voit la place
Qu'elle arrofoit des pleurs d amour.
Souvent la nuit , au clair de lune ,
L'entend près de l'humble jardin
Lamenter fa trifte infortune ,
Jufques à l'aube du matin.
Enfin cet état qui l'oppreſſe ,
Jamais fe voir , toujours s'aimer ,
Dans l'infomnie & la trifteffe
Achève de le confumer .
Edwin , fous les yeux de fon père ,
Languit malade au lit de mort,
Cet homme alors le défefpère ,
Et voudroit réparer fon tort.
C'eft trop tard ; « le ciel que j'implore ,
Dit Edwin , va finir mes jours ;
» Mais laiffez - moi revoir encore
» Celle que j'aimerai toujours ».
Emma vient , le coeur plein d'alarmes
Auprès du lit de fon amant ,
Et voyant périr tant de charmes ,
Tombe, fans pouls , fans mouvement,
On les fépare : Edwin ſe pâme ,
Cherche des yeux fa chère Emma ,
г42
MERCURE
Comme s'il vouloit rendre l'ame
Dans les bras de ce qu'il aima.
Après fa longue défaillance,
Rendue au jour , mais fans eſpoir,
Emma gardé un profond filence ,
Et s'en retourne vers le foir.
Paffant le long d'un ciinetière ,
Elle entend l'oiſeau de la nuit ,
Puis traverfant une bruyère ,
Croit voir une ombre qui la ſuit.
Adieu , lui dit la voix mourante
De l'ombre attachée à ſes pas ;
Puis elle entend , toute tremblante ,
La cloche qui fonne un trépas.
Elle arrive au toît folitaire ,
Frappe à la porte avec effroi ,
C'en eft fait , dit- elle , ô ma mète !
Et de mon amant & de moi.
A ces mots , au feuil de la porte ,
Où fa mère l'appelle cn vain,
Dans fes bras Emma tombe morte ,
Morte d'amour. pour fon Edwin.
Ces amans repofent ensemble ,
Morts l'un pour l'autre au même jour ,
Et la tombe à jamais raffemble
Ceux que devoit unir l'amour.
DE FRANCE.
143
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'Enigine eft la Belle - Poule ,
Frégate ; celui du Logogryphe eft Tatillon.
nage où fe trouvent ton , tôle , tonne , âge ,
Tage , fleuve & ville , tonnage ,,
taille ,
tillet Titan , ail , la , Gien , an , linot ,
linotte, taie fur l'oeil , taie d'oreiller , tille ,
lotte , lin , nil , oie , totan , lion , lionne ,
âne , ânon , neige , galle, tige, galon , laine ,
linge , gonne , gaieté , longe , taon , ail ,
Ange , non , lit , lot.
T
ENIGM E.
COQUETTES de nos jours , je ſuis bien votre image ;
Si- tôt que le printemps m'accorde une faveur,
Chacun ne fait la cour ; quand je perds ma fraîcheur,
Le mépris devient mon partage ;
Je reçois , comme vous , l'hommage du moment.
En quelques points nous différons pourtant :
Mes appas font voilés fous l'ombre du myſtère ,
Je fuis fimple , fans ornement ;
Et j'incline ma tête humblement vers la terre ,
A l'afpect du Berger que m'adreffe l'Amour :
Dans un bosquet ma conquête eft facile ,
Mais pour me pofféder , on m'achette à la ville ,
Il femble que je prends les moeurs de ce ſéjour .
144 MERCURE
LOGOGRYPHE,
MON TRÔNE eft dans les airs , j'y reçois la naiſſance ,
t
Bien rarement on m'apperçoit en France :
J'ai fait marcher fous moi ces fiers Républicains ,
Dont le defir étoit d'enchaîner les humains :
J'accompagne aujourd'hui les armes d'un Empire
Qui fubjugue les coeurs au lieu de les détruire .
On a penſé long-temps que j'habitois les cieux ,
Repofant à côté du Souverain des Dieux ;
Malgré ce qu'ont pu dire & l'hiftoire & la fable ,
Mon domaine s'étend fur un peuple innombrable ;
fait de vos feftins le plus bel ornement :
Auffi , Lecteur , vous déclarez la guerre
A mes fujets dans plus d'un élément,
Pour moi je puis braver votre colère ,
Du Créateur je reçois , en naiffant ,
Le courage, la force , un fens bien excellent ;
Contre vos cruautés fon temple eſt mon aſyle ,
Vous avez beau crier , j'y refte fort tranquille ;
En m'arrachant le coeur , vous pourrez découvrir
Une part de moi-même , & que je dois chérir ;
Certaine plante dont la femme
Craint les effets , & détefte l'odeur ;
Ce qui dans un tonneau flatte peu le buveur ;
Mon épithète fait mon exact anagramme ;
Vous y verrez auffi ce que l'exécuteur
Applique chaudement fur le dos d'un voleur.
NOUVELLES
DE FRANCE. 145
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
ÉLOGE de M. QUESNAY , par
M. D'ALEM BERT * .
FRANÇOIS QUESNAY naquit le 4 Juin
1694 , à Merey , près Montfort - l'Amaury.
Son père étoit un honnête & vertueux
Avocat, qui fe livroit tout entier à ſa profeffion
, mais un peu autrement à la vérité
que la plupart de fes confrères , c'est- à-dire ,
plus utilement pour fes cliens que pour lui.
Il étoit bien plus occupé d'accommoder les
Parties que de plaider pour ou contre elles ,
& d'empêcher les procès que de les faire
durer. Aufli ne fit -il pas fortune. Il fut trèsconfulté
, très- eftimé , très- chéri , & n'en fut
pas plus riche. Probitas laudatur & alget
**
Sa femme , qui fongeoit un peu plus à ce
* L'Éloge de M. Quefnay , par M. de Fouchy ,
imprimé dans l'Hiftoire de l'Académie des Sciences
de 1774 , a fourni les matériaux de celui- ci , qui
en eft proprement l'Extrait , à l'exception de quelques
faits ajoutés par M. d'Alembert , qui a connu particulièrement
M. Queſnay.
** Laprobité eft accablée de louanges & de misère.
15 Novembre 1778.
G
LAG
MERCURE
qu'on appelle le folide , laborieufe , active
& intelligente, s'occupoit de fon côté toute
entière de l'economie domeftique & rurale ,
& voulut que le jeune Quefnay fuivit fon
exemple , pour devenir plus opulent que fon
père. Elle le deftina fi bien à cet unique ob
jet , qu'à douze ans il ne favoit pas encore
lire. Ce ne fut pas , comme on voit , un
génie précoce ; il n'auroit pas ajouté un Chapitre
au Livre de Baillet , fur les enfans
célèbres ; mais il a mieux fait pour fa renommée
; il a mérité un rang diftingué parmi
les vrais Savans , Peut -être même n'en a-t-il
que mieux valu pour avoir commencé fi
card. La nature eut le temps de développer
en lui , fans gêne & fans obftacle , les forces
corporelles & phyfiques , plus néceffaires
qu'on ne croit aux forces intellectuelles ,
comme le prouvent tant d'enfans merveilleux
qui ne le font pas long- temps , & qui meurent
ou qui reftent avec un corps foible &
un efprit avorté,
En le formant à l'adminiftration rurale ,
fa mère le forma en même-temps à une vie
active & fobre ; deux objets importans dans
une bonne éducation , & trop négligés dans
nos inftitutions modernes,
La Maifon Ruftique de Liébaut , qu'il en
tendoit lire avec intérêt , lui infpira le defir
de pouvoir lire tout feul ce livre là & beaucoup
d'autres ; le Jardinier de fa mère lui
donna quelques mauvaifes leçons de lecture ;
il fupplea le refte de lui-même ; c'est-à-dire ,
DE FRANCE. 147
qu'il apprit prefque tout feul la chofe la
plus difficile peut -être , fi ce n'eft d apprendre
à parler. On ne penfe pas affez au chemin
immenfe qu'a fait un enfant quand il
fait parler & lire ; & ce chemin enorme ,
que les enfans, pour la plupart, font en affez
peu de temps , prouveroit peut- être que fi
la nature n'a pas fait tous les efprits égaux ,
comme l'expérience le prouve , le befoin &
l'application peuvent au moins les rappro
cher plus qu'on ne croit les uns des autres.
Qui fait lire une fois , faura bientôt rout
ce qu'il voudra , pourvu qu'il le veuille avec
fuite & fermeté. Le jeune Quefnay en fut
la preuve, car il apprit , prefque fans maître,
le Latin & le Grec , dont il fentit qu'il auroit
befoin , non pas pour faire de beaux.
vers ou de belle profe , mais pour trouver
dans les livres des Anciens des vérités.
utiles , qui l'intéreifoient davantage.
Affez fouvent il alloit à pied de Merey à
Paris , pour acheter un livre où il efpéroit
s'inftruire ; il revenoit le foir même en lifant
fon livre , & fe retrouvoit dans fon village.
ayant fait vingt lieues , & ne s'etant apperçu
ni du chemin ni de la fatigue , par l'appli
çation & l'intérêt qu'il avoit donné à fa lecture.
Il auroit pu s'appliquer, quoique dans un
fens bien different , le vers charmant de M.
Marmontel , dans la pièce d'Annette & Lubin,
Aller , fatigue un peu ; mais revenir délaffe.
Son père, qui voyoit avec plaifir l'ardeur
Gij
148 MERCURE
•
& les progrès de ce digne fils , lui difoit
quelquefois : mon enfant , le temple de lavertu
eft appuyéfur quatre colonnes , la récompenfe
& l'honneur , la punition & la honte.
Le bon vieillard eût peut -être dit vrai dans
les fiécles paffes , fi pourtant les fiécles paffes
valoient mieux que le nôtre ; mais dans
celui-ci les quatre colonnes , & fur-tout les
deux dernières , font devenues un appui bien
frêle & bien négligé. Les deux autres furent
toujours l'appui de M. Quefnay , & heureufement
pour lui ne trompèrent pas fes
efpérances.
Bientôt il fallut prendre un état ; il choifit
celui de Chirurgien , uniquement parce qu'il
lui parut le plus utile de tous , & qu'avant
tout il vouloit être utile .
Il eut pour Maître un Chirurgien ignofant
, qui ne put lui apprendre qu'à faigner.
Pendant ce temps écrivoit , d'après fes
lectures & pour fa propre inftruction , des
cahiers qui fans doute étoient excellens ; car
fon imbécille Maître , qui eut au moins l'efprit
de les lui voler & de les tranſcrire , fut
reçu avec diftinction Chirurgien à Paris , fur
la feule préfentation de ces cahiers qu'il n'entendoit
pas.
Enfin M. Quefnay vint lui - même dans la
capitale chercher des leçons , des lumières ,
des livres & des rivaux. Dévoré de l'ardeur
de favoir, il y étudia non-feulement la Chirurgie
, la Médecine , la Phyfique & la Chimie,
mais jufqu'à la Métaphylique , qui lui
DE FRANCE. 149
2
-plaifoit fort , & dont il ne fe dégoûta jamais.
Il lifoit en même- temps Ambroise Paré &
Nicolas Malebranche , entendoit très-bien
le premier , & fe flattoit d'entendre le fe-
-cond.
Il alla s'établir à Mantes , où fes fuccès
multipliés lui méritèrent , comme il devoit
s'y attendre , la jaloufie & les perfecutions
de fes confrères. Il en fut délivré par les
-bontés du feu Maréchal de Noailles , qui fut
-affez heureux pour fentir ce qu'il valoit , le
faire connoitre , & le mettre à l'abri de l'envie
; ainfi pour cette fois le Protecteur fut
vraiment digne de ce titre , puifqu'il protégeoit
réellement le mérite contre l'ignorance,
& la probité contre l'intrigue ,
Son premier ouvrage , fut une critique du
Traité de la Saignée de M. Silva. Le grand
Médecin de Paris , qui s'étoit étayé de beaux
calculs , fi illufoires & prefque fi ridicules
dans cette matière obfcure , fut vaincu par
le petit Chirurgien de Mantes , qui ne fe
payoit pas d'étalage , & ne s'appuyoit que
fur l'obfervation & les faits. Il eft affez
jufte que dans un Pays où les Charlatans
en tour genre ont plus beau jeu que partout
ailleurs , ils rencontrent au moins de
temps à autre quelque pierre d'achoppement
, qui retarde & trouble un peu leurs
fuccès. Le docte Quefnay fut la pierre du
Docteur Silva. Ce Docteur étoit , comine
Pon fait , grand partifan de la faignée , qui ,
comme l'on fait encore , a eu d'autres Doc-
Giij
150
MERCURE
teurs pour Adverfaires ; les purgations ont
trouvé de même , parmi les Medecins , leurs
prôneurs & leurs ennemis. Il eft un peu
facheux , peut-être un peu fcandaleux pour
l'honneur de la Medecine ( a dit un Fhilofophe
chagrin , & qui vraisemblablement
Te portoit mal ) que depuis tant de fiécles
qu'on cultive cette fcience , ou du moins
qu'on la pratique , un pauvre malade ne
fache pas bien encore lequel vaut mieux
pour lu dêtre ou faigné , où purgé , ou faigné
& purgé , ou ni l'un ni l'autre.
L'Académie de Chirurgie , qui fut formée
peu de temps après que l'ouvrage de M.
Quefnay eut paru, & qui eft devenue depuis
fi célèbre & fi utile , avoit befoin ,
fur-tout en maiffant , d'un Secrétaire qui
fut à la fois Chirurgien , Médecin , Lettrá
& Philofophe ; on alla chercher ce Secré
taire à Mantes, que M. Quefnay eut bien
de la peine à quitter ; & Paris même ne fut
point jaloux de ce choix , tant il étoit
jufte .
a
19
Le nouveau Secrétaire fit la Préface du
premier volume de cette Académie , qui
fut regardée comme un chef- d'oeuvre , &
comparée , fous ce titre , à la belle Préface
que Fontenelle avoit mife à la tête de
l'Hiftoire de l'Académie des Sciences Sans pré
tendre fixer les rangs entre ces deux excellens
ouvrages , on peut dire au moins que celui
de Fontenelle a le mérite d'avoir été fair
le premier ; M. Quefiay a profité dans le
DE FRANCE. 151
1
hien de quarante ans de lumières de plus
& quel fiècle que quarante ans , chez une
Nation où les Sciences font cultivées !
Le Secrétaire de l'Académie de Chirur
gie , outre la belle Préface , donna dans le
même volume quatre ou cinq excellens Me
moires, & revit ou corrigea preſque tous
les autres ; ce qui fit dire à un de fes amis
que la moitié du volume étoit de lui, & ·& qu'il
avoit fait le refle
Quelque-temps auparavant , il avoit été
reçu Docteur en Médecine; mais fidèle à
la Chirurgie , qui l'avoit formé & nourri ,
il en fut le zélé défenfeur dans un procès
qu'elle eut alors avec les Médecins; nour
veau Coclès , il fe battit feul & long- temps
contre l'armée & l'artillerie Doctorale .
Attaqué de la goutte , & forcé de renom
cer à la Chirurgie , mais non pas à fare
de guérir, il devint Médecin Confultant du
Roi, & Premier Médecin ordinaire. Il eut:
des Lettres de Nobleffe , qu'il ne demandoit
pas, & par lefquelles fon nom ne fera
pas auffi illuftré que par fes Ouvrages ; te feu
Roi , qui l'appeloit fon Penfeur , lui donna
en même-temps pour armes trois fleurs de
Penfée ; efpèce de rebus , fi l'on veut , comme
plufieurs autres écuffons , mais rebus
honorable , parce qu'il étoit vrai.
Philofophe à la Cour , y vivant dans la
retraite & le travail , ignorant la Langue
du Pays & ne cherchant point à l'apprendre ,
peu lié avec fes habitans , juge auli éclairé
Giv
152 MERCURE
qu'impartial & libre de tout ce qu'il y en
tendoit dire & y voyoit faire , il écrivie
dans ce féjour fi peu fait pour les fciences,
des livres de Phyfiologie Médicale , done
la théorie feroit peut-être aujourd'hui un peu
furannée pour la Phyfique moderne , mais
qui feront toujours eftimables par les faits
qu'ils renferment , & par le favoir qu'ils
fuppofent.
Il s'occupoit aufli en même-temps de fa
chère & vieille amie la Métaphysique , &
fit pour l'Encyclopédie l'article Evidence ,
qui eut le fort de prefque tous les ouvrages
de cette efpèce , celui d'être affez peu luy
encore moins entendu , & fort critiqué.
Cette Métaphyfique abftrufe le menajuſ
qu'où elle devoit naturellement le condur
re , jufqu'à la Théologie , fur laquelle il´
écrivit auffi beaucoup ; mais comme les mé
prifes y font encore plus faciles & fur- tout
plus dangereufes , il eut la très -fage précaution
d'en conférer long- tems & profondément
avec un Jéfuite accrédité , alors
Confeffeur du Roi , le R. P. Defmarets , qui
fe piquoit aufli de Métaphyfique * , & qui
* Un affez mauvais plaifant ( ce trait eft fans conféquence
) a témoigné fon peu de refpect pour la
Métaphyfique , par une comparaifon où il y a plus
de malignité que de nobleffe: Les connoiffeurs en
Métaphyfique, fion l'en croit, reflemblent aux connoif
feurs en chocolat , dont chacun eft très-content du
fen, & très-peu de celui des autres ..
DE FRANCE.
153
•
fut en Théologie fon guide , fon flambeau
& fa fauve-garde.
Toujours méditant , toujours écrivant
lifant très-peu & ne voyant prefque perfonne
, uniquement livre dans fa folitude
à l'objet actuel qui l'occupoit , venoit - on
l'interrompre pour lui demander un fervice
, il paroiffoit écouter à peine ce qu'on
lui difoit , il en revenoit toujours dans la
converfation au livre qu'il faifoit alors ,
& cependant finiffoit toujours par rendre
le fervice qu'on lui avoit demandé.
Enfin il abandonna Médecine , Chirurgie
, Phyfiologie , Phyfique , Métaphyfique
& Théologie , pour s'occuper uniquement
des matières d'adminiftration ; ilfut le chef &
le cheftrès-révéré,de la Secte qu'on appelle des
Économistes , fi on peut donner le nom de
Secte à une Société de Citoyens éclairés ,
vertueux , & qui portent l'amour du bien
public jufqu'à cet enthoufiafme , toujours
refpectable aux yeux de l'homme de bien ,
mais quelquefois dangereux ( car pour l'hon-
Ineur de la France nous n'ofons dire ridicule
) chez une Nation légère & frivole ,
affez peu éclairée fur fes véritables intérêts
pour préférer ceux qui l'amufent à ceux qui
l'inftruifent , & ceux qui la flattent à ceux
qui la fervent.
Les difciples de M. Quefnay , ſemblables
à ceux de Pythagore , ne l'appeloient que le
Maître par excellence ; & comme les Élèves
de cet ancien Philofophe , ils auroient vo
Gv
154
MERCURE
lontiers répondu à leurs ady erfaires : le
Maitre l'a dit. La Science économique qu'il
leur avoit enfeignée , étoit auffi pour eux
la Science tout court ; nom qu'elle mériteroit
en effet d'obtenir , fi elle joignoit à l'utilité
bien reconnue de fon objet , la certitude
rigoureufe dont peuvent fe vanter d'autres
Sciences , auffi utiles peut- être , mais plus
modeftes, qui fouffrent que des connoiflances
affez peu dignes de ce nom , le partagent
néanmoins avec elles .
,
Une Société favante , qui s'eft formée
depuis pen * & qui a pour objet l'encouragement
des Arts utiles , fait gloire de
compter parmi fes principaux Membres les
plus illuftres Difciples de M. Quefnay.
Cette Académie ( car elle en mérite bien le
nom ) vraiment digne d'être protégée , mais
n'ayant jufqu'ici d'autres reffources que fon
zèle , propofe à fes frais des fujets de Prix ,
fur les matières , finon les plus brillantes
dans la fpéculation , au moins les plus intéreffantes
dans la pratique. Ainfi elle diffère des
autres Académies , en ce qu'elle paye pour
faire le bien , & que les autres font payées.
M. Quefnay eut des Sectateurs dans une
claffe même où il n'en auroit guère eſpéré.
Un Marchand Confifeur a pris pour enfeigne
cette infcription , en lettres d'or : A
l'ami des maximes économiques de François
Quefnay. Ce Marchand , qui prétend être ,
La Société libre d'Émulation
341
DE FRANCE.
155
au moins en date, le premier des Économiftes
, delire que le Public en foit inftruit
* & il paroît jufte de lui donner cette
fatifaction.
A l'âge de 80 ans , l'amour des Mathématiques
, que M. Quefnay avoit à peine
effleurées dans fa jeunelle , s'empara toutà-
coup de lui , & l'abforba tout entier,
comme avoient fait tous les objets de fes
méditations précédentes ; mais à cet âge
il étoit trop tard pour venir frapper à
cette porte , que trente ans plus tôt cet efprit
patient & profond auroit peut-être enfoncée
avec fuccès. Il eut le malheur de
trouver à la fois la trifection de l'angle &
la quadrature du cercle , & de démontrer
par des raifonnemens Métaphyfiques qui lui
paroiffoient hors de doute , que la diagonale
du quarré & fon côté ne font pas incommenfurables.
Son âge qui excufoit tout ,
& fa jute réputation , que les erreurs de fa
vieilleffe ne pouvoient ternir , empêchèrent
que les lucubrations géométriques ne fiffent
tort à fes autres ouvrages. Il nefaut pas , difoit
à cette occafion un Mathématicien trop
cauftique , qu'un Chef de Secie fe mêle d'écrire
fur la Géométrie quand il ne la fait
pas ; car cette maudite ſcience eſt la meſure
* Ila écrit pour cet objet à l'Auteur de cet Éloge.
L'infcription de ce Confifcur Économiste le voit rue
de Bully , avec deux vers latins , relatifs , non à Fran
Fois Quefnay , mais à l'art du Confiſeur.
G vj
156 MERCURE
•
de la jufieffe de l'esprit ; & qui déraisonne
en Mathematique , où un bon efprit ne des
raifonne jamais , eft plus que fufpect de ne
pas raifonner parfaitement fur le reſie, où il eft
plus facile de s'égarer. Il eut été trop dur &
trop injufte de faire une application fevère
de cet apophrègme à un vieillard illustré
& confumé par les veillés. Aufli ne la fit
on pas.
Celui qui écrit cet Éloge , lié depuis longtemps
avec M. Quefnay , fit tout ce qu'il
put pour épargner à fon ami - ſes écarts
géométriques ; mais ille trouva fi perfuadé
fi opiniâtre , & fur-tout fi heureux par fon
erreur , qu'il crut devoir l'en laiffer jouie
en paix. L'effentiel , a dit un grand Roi de
nos jours , vrai Philofophe , quoique Mo☀
narque & Guerrier , l'effentiel eft d'être
heureux , le fût - on en jouant aux quilles ;
fi cette maxime eft vraie pout tout âgé }
à plus forte raifon l'eft- elle pour un vieil
lard de 80 ans , quand il a le bonheur de
pouvoir encore s'amufer en écrivant fes
rêveries. Notre vieux Philofophe étoit fi
enivré des fiennes , qu'elles le confoloient
de la goutte dont il étoit rongé. Il faut
bien , difoit-il paifiblement , avoir quelques
maux à mon âge : les autres font paralytiques
, attaqués de la pierre , fourds , aveugles
, imbécilles , & moi goutteux ; c'eft ma
part , & je m'y foumets.
Il mourut le 16 Décembre 1774 , accablé
de travaux & d'infirmités , avec toute
DE FRAN CE 117
4
la tranquillité d'un fage , obfervant & foufrant
en paix le déperiflement de la machine.
Non-feulement, fa mort fut honorée des
regrets & des éloges de fes amis ; mais fes
Difciples Économistes de tout âge & de tout
état , firent à l'envi l'Apotheofe de Itur
cher & illuftre maitre. Il la meritoit par les
connoiffances , par fes lumières , par fon humanité
, par fon déiintéreffement , enfin
par fes travaux & fes vertus.
Parmi fes: Panegyriftes , il en eft un d'une
très-grande maillance , M. le Comte d'A
bon , qui dans l'âge de la diffipation & aes
plaifirs a pour toutes les connoiffances
utiles cette ardeur que la jeuneffe augmente
encore dans une âme honnête . Jacques
d'Albon , Maréchal de S. André , qui ne fa
voit pas lire , feroit fort étonné fans doute
de voir un de les defcendans faire le Panégyrique
d'un Médecin qui n'étoit pas même
né Gentilhomme ; ce Maréchal n'auroit
furement pas fait l'éloge du grand Médecin
Fernel Ton contemporain ; mais le
nom de Fernel eft devenu pour le moins
auffi célèbre que celui de Saint-André. M.
le Comte d'Albon , par fes connoiffances &
par fes talens , eft fait pour acquérir un jour
la célébrité dans tous les genres.
1
Ainfi , depuis les Philofophes jufqu'aux
habitans de la Cour , depuis les Academies
jufqu'aux Boutiques , M. Quefnay a trouvé
dans toutes les claffes de zélés fectateurs ;
& cette multitude de partisans n'eſt pas un
7060 . MERCURE
placés dans le fein des Villes , ont depuis
long- temps excité le zèle de plufieurs, Medecins
célebres . Cependant labus fe perpetuoit.
M. le Duc de Modène a voulu le
-detruire dans fes Etats ; mais il a cru devoir
refpecter des préjugés fondés fur les fentimens
les plus chers de la nature , & éclairer
fes fujets fur le bien qu'il vouloit leur faire
malgre eux. Tel eft Fobjet de l'ouvrage de
M. Piatoli. Il eft divifé en deux parties. La
première eft purement hiftorique , l'Auteur
y montre quels ont été les ufages des différens
peuples , relativement aux fépulcres.
Celui d'enterrer les corps eft le plus général ;
mais l'ufage d'éloigner ces fepultures des
lieux habités , l'eft prefque autant , & n'eft
pas moins ancien. Les loix des douze tables
défendirent d'enterrer dans l'enceinte des
villes . Cette loi fut renouvelée par les Empereurs
les plus fages. Les premiers Chrétiens
ne s'en écartèrent pas ; les corps même
des Martyrs ne furent point d'abord places
dans les temples . Mais peu après on bâtit
des temples fur leurs tombeaux. L'ufage de
transférer enfuite leurs corps dans des Eglifes
s'établit peu- à- peu.
Conftantin fut enterré dans le veftibule de
la Bafilique des Saints Apôtres , & cet honnear
fut alors regardé comme une diftinction
que le premier Empereur chrétien pouvoit
feul obtenir ; fes fucceffeurs , les Evêques
, les grands s'arrogèrent bientôt le
même honneur. Les tombeaux n'étoient
DE FRANCE. 161
alors que dans le veftibule ou dans des chapelles
qui entouroient l'Eglife , & qui en
etoient féparées: dans la fuite , ces chapelles
ont fait partie des Eglifes. L'avantage de dépofer
fes reftes dans le même lieu qui contenoit
les reliques des Saints , flatta les hommes
d'une piété peu éclairée , & malgré les
Conftitutions des Papes & les décisions des
Conciles , les Eglifes fe remplirent de cadavres
, les cimetières fe trouvèrent au milieu
des Villes . Cette fimple hiftoire de la
manière dont l'abus s'eft introduit, fuffit pour
montrer que la religion n'eſt pas intéreffée à
le maintenir.
Dans la feconde partie , l'Auteur diſcute
le danger des fépultures , foit dans les Eglifes ,
foit dans des cimetières trop refferrés ou
placés trop près des endroits habités,
Les accidens funeftes qui arrivent aux
Foffoyeurs , & dont cet ouvrage contient un
grand nombre d'exemples , le peu de durée
de la vie des hommes qui fe dévouent à
cette fonction , la malignité plus grande des
épidemies dans les lieux voifins de ces grands
dépôts de cadavres , font des preuves fuffir
fantes de ce danger. 1
M. Vicq d'Azir a mis à la tête de l'ouvrage
une préface qui renferme des détails
très-étendus fur ce qui s'eft paffé en France ,
relativement aux fepultures , fur les ouvrages
des Médecins qui fe font élevés contre l'ufage
d'enterrer dans les Eglifes , ou dans des cir
metières trop voifins des maifons.
161 MERCURE
Il ajoute plufieurs faits intéreffans qui n'étoient
pas venus à la connoiffance de l'Au-
• teur Italien. Telles font les obfervations fur
les mauvais effets de l'air du charnier des
Innocens à Paris , obfervations faites par
Fernel, il y a plus de deux fiècles & renou
velées ily a quarante ans pár MM. Hunauld ,
Lemeri & Geoffroi. Ces Médecins celèbres
avoient été confultés par le Gouvernement
à ces doux époques ; & cependant l'abus
fubfifte encore malgre leurs reponfes. M. Vicq
d'Azir rapporte les fages reflexions de M,
Maret , Medeoin de Dijon, fur la profondeur
que doivent avoir les foffes , fur le
temps où il ceffe d'être dangereux de rouvrir
une feconde fois la même foffe , fur la
grandeur qu'il convient de donner aux cimetières
, relativement à la profondeur des
folles , au nombre des cadavres qu'ils doivent
contemir , à la nature du terrem . Il rend
compte de l'analyfe chimique de l'air des
cimetières , faite par M. Cadet. Une expérience
de M. Prieftlei , qui prouve que le's
végétaux abforbent certaines efpèces d'air
méphitique , pouvoit faire croire que les
cimetières plantés d'arbres feroient moins
dangereux ; mais M. Vicq eft perfuadé qu'il
faut que le cimetière foit expofe à l'air , &
que l'agitation qui mêle alors continuellement
l'air du cimetière avec l'air de l'atmofphère,
eft unmoyen plus sûr que l'abforption
produite par le voisinage des arbres. D'ailleurs
les plantes ; fuivant des obfervations
DE FRANCE. 163
récentes , n'abforbent l'air méphitique que
dans le temps de leur croiffance. Il n'y auroit
donc alors que de certaines faifons où ce
voifinage des arbres pourroit être utile .
M. Vicq d'Azir obferve enfin que fans
doute il faut un grand nombre de cadavres
pour produire une maffe d'air corrompu
capable d'agir fur la fanté , & d'abréger la
vie de ceux ou qui vivent dans les environs
d'un cimetière , ou qui fréquentent une
Eglife pavée de cadavres ; mais qu'il ne faut
qu'un fenl cadavre enfermé , foit dans un
caveau , foit dans une foffe , pour faire périr ,
un grand nombre d'années après , l'ouvrier
qui ouvrira cette foffe où ce caveau. L'humanité
exige donc que les fepultures fe faffent
, fans exceptions , dans des terreins
vaftes & en plein air, il doit y avon des
moyens d'honorer la cendre des morts moins
homicides que ceux qui font en ufage . Des
tombeaux élevés hors des Villes pourroient
devenir , comme ceux qui rempliffent nos
Eglifes , des monumens de la vanité ou de
la piété des familles , de l'enthouſiaſme , de
l'amitié ou de la reconnoiffance des Nations.
Les grands pourroient encore ,
1
Décorer leurs tombeaux de ces titres brillans
Que reçoivent les morts de l'orgueil des vivans.
On pourroit même leur citer des exemples
d'hommes célèbres qui ont dédaigné ces
honneurs. Le Chancelier d'Agueffeau a vou
lu être enterré dans le cimetière d'Auteuil
164 MERCURE
Eh! qui pourroit refter attaché à des opì--
Rions antiques , quand d'Agueffeau s'eft cra
permis de les méprifer ? Simon Pietre voulut
être enterré dans le cimetière de S. Étiennedu-
Mont ; fon fils grava cette épitaphe fur
fon tombeau :
-22
93"
Simon Pietre , vir pius & probus ,
Hic fub dio fepeliri voluit ,
Ne mortuus cuiquam nocéret ,
Qui vivus omnibus profuerat..
Simon Pietre , homme pieux & honnête,
a voulu être enterré ici en plein air, de peur
de nuire à quelqu'un après la mort, lui qui
» avoit fait du bien à tous pendant fa vie »>!
Verhyen , Anatomifte célèbre , fut enterré
dans le cimetière de Louvain , & il fit placer
cette épitaphe fur fon tombeau.
Philippus Verhyen , Medicina Doctor &
Profeffor ,partem fui materialem hic in coemes
terio pofui voluit , ne templum deshoneftaret
aut nocuis halitibus inficeret.
2
Philippe Verhyen Médecin , a voulu
que fon corps fut dépofe dans ce cimetière
, ne voulant ni fouiller un lieu confacré
à l'Être Suprême , ni l'infecter de va
" peurs funeftes .
ود
Les accidens qui arrivent aux Foffoyeurs
font fréquens , mais on n'a commencé à y
faire quelque attention que depuis la renaiffance
des Lettres . Ce n'eft pas, comme le re-
-marque M. Vicq-d'Azir , que l'hiſtoire an
cienne & celle du moyen âge ne foient
DE FRANCE. 165
remplies d'hiftoires d'hommes frappés de
mort en voulant ouvrir des tombeaux.
Mais on ne voyoit dans ces accidens
qu'une vengeance du ciel qui puniffoit ou le
brigand qui ofoit violer l'afyle des morts , ou
le téméraire qui , fans le favoir , avoit profané
une cendre facrée.
L'hiftoire des maux phyfiques que les
idées fuperftitieuſes ont faits aux hommes ,
feroit un ouvrage bien utile. Ce feroit peutêtre
le feul moyen d'intéreffer les gens perfonnels
aux progrès de la raiſon humaine.
M. Vicq -d'Azir donne la lifte des Auteurs
qui ont écrit contre l'ufage des fepultures
dans les Églifes. Il attribue à M. Haguenot ,
Médecin de Montpellier , l'honneur d'avoir
le premier , en France , attiré fur cet objet
important , l'attention du public. Nous
croyons que cet honneur appartient plutôt à
un grand homme , dont la perte eft encore
amère , à qui rien de ce qui intéreffe le bonheur
des hommes ne fut étranger , qui n'aimoit
, dans la gloire obtenue par tant de
chef- d'oeuvres , dans ces témoignages prodigués
de l'admiration publique , que le pouvoir
de s'oppofer au mal avec plus de force
& de faire le bien avec plus de grandeur.
Les premiers ouvrages, où il combattit
l'ufage d'enterrer dans les Églifes , tels que la
Vifion de Babouc , font antérieurs à celui de
M. Haguenot. Il en parla fouvent depuis ,
fans craindre de paroître fe répéter ; car
l'homme qui écrit pour l'humanité n'a point
166 MERCURE
ces petits fcrupules de vanité , fi communs
chez les Auteurs qui n'ecrivent que par
amour- propre. On me reproche de mé répé
ter , difoit-il, eh bien , je me répéterai jufqu'à
ce que l'on fe foit corrigé. On s'eft corrige du
moins fur l'abus dont nous parlons ici , & il
a été témoin de ce changement auquel fes
écrits auront contribué. Il a vu la France ,
une partie de l'Italie , des Royaumes du Nord
& de l'Allemagne , profcriré par des loix ce
tefte de l'antique barbarie. En France , à la
verité , des circonstances particulières ont re
tarde l'exécution de ces loix ; mais la raiſon,
les loix , l'opinion publique triompheront
fans doute bientôt d'un préjugé qui , dans les
fiècles même d'ignorance , n'a eu des défenfeurs
que dans cette lie des nations livrées dans
tous les temps au vil amour du gain , ou à la
plus baffe crédulité. ( Par M. L, M, D, C. )
Difcours prononcé à l'Académie Royale des
Sciences , tendant à perfectionner les Fabriques
en Soie, & à prévenir la mendicité
dans le Royaume ; brochure de 34 pages,
A Genève , & fe trouve à Paris chez
d'Houry , rue de la Vieille- Bouclerie.
M. du Perron , des Académies Royales de
Caen & de Rouen , Auteur de ce Difcours ,
s'occupe depuis long- temps avec la Dame
veuve Pallouis , de la ville de Lvon , d'une
branche d'induftrie qui mérite confidéra
gion.
DE FRANCE. 1671
Tout le monde fait que pour obtenir le
fil de foie tel qu'on l'emploie dans les ma
nufactures , il faut faire perir l'animal re
ferme dans le cocon, Ceux qu'on deſtine à
fournir des oeufs pour l'année fuivante, percent
l'enveloppe , interrompent la texture.
du fil , & le rendent incapable de former
une foie proprement dite , qu'on puiffe em
ployer en poil , en trame ou en organfin,
On tiroit en France peu de profit de ces
cocons de rebut ; mais depuis long-temps
les Suiffes avoient un fecret pour les préparer
en affez beau fil qu'on nommoit galette,
Par un relevé des douanes de Lyon , fair
en 1775 , on a vérifié qu'il entroit en France
pour deux millions de cette marchandiſe.
La Dame Pallouis , dont l'efprit actif s'eft
toujours occupé de filature & de fabrication
d'étoffes , fe propofa d'enlever aux Suiffes
l'avantage de leur fecret ; elle n'allure point
l'avoir deviné , mais elle en poſsède un
dont l'expérience a montré la fupériorité.
و د
27 Sa méthode conferve mieux la couleur
primitive de la foie , & rend la galette
fufceptible de prendre à la teinture des
nuances à la fois plus belles & plus égales,
M. du Perron s'étant affocié depuis quelques
années à cette Veuve , & le Confeil
leur ayant permis d'établir leur manufacture,
ils ont déjà commencé , non-feulement de
faire filer la galette par de pauvres enfans
qu'ils garantiffent ainfi de la mendicité , eux
& leurs parens mêmes, ( car les enfans des
168 MERCURE
villes font fouvent à charge , faute d'eraploi
) , mais encore d'appliquer cette matière
préparée à diverfes fabrications , telles
que des galons de livrées & des velours, qui
font plus légers & de meilleur teint que
ceux de coton fans être plus chers ; ils en
ont qu'on peut employer , avec avantage ,
pour les meubles & les voitures , à la place
des velours d'Utrecht , qui font en laine , &.
fujets en conféquence à des inconvéniens
fort connus.
Ils ont même propofé de fubftituer la galette
à la laine pour la chaîne des tapifferies
de Hauteliffe , aux Gobelins & à Beauvais.
Ils fe flattent de faire avec cette matière.
des draps auffi moelleux que les draps de
Vigogne , ainfi que des ratines de Soie ; &
pour mettre le dernier fceau de cette perfection
à leur découverte , ils annoncent
que quatre Artiftes ont trouvé le moyen de
teindre la galette de même que toutes les
autres foies , en écarlate, à l'épreuve des acides
& de l'effet de l'air , ainfi qu'en couleur
noire , fupérieure à celle de Gènes , & qui
ne rougit point.
Tels font les objets annoncés dans cette
Brochure; nous pouvons en certifier la réalité.
Nous connoiffons depuis environ trois
ans les travaux de M. du Perron & de la Dame
Veuve Paliouis ; nous avons vu leurs galettes
de toutes efpèces & de toutes couleurs
, des échantillons de leurs étoffes &
velours
DE FRANCE. 169
velours , même des foies vraiment teintes
en écarlate , parfaitement femblable à la
couleur des Gobelins.
Nous nous réuniffons avec tous les bons
Citoyens pour fouhaiter à cette nouvelle
manufacture le fuccès qu'elle mérite. Dans
les lieux où elle s'établira , les filatures pour
ront empêcher quelques enfans de fe livrer
à la mendicité. Il fe fait tous les jours tant
de pauvres , qu'on doit applaudir avec intérêt
à toutes les inventions qui en diminuent le
nombre. Il faudroit bien d'autres chofes fans
doute que de petites filatures nouvelles pour
détruire la mendicité. Ce fléau vient de plufieurs
cauſes , & d'un ordre très -fupérieur
aux efforts des inventeurs de manufacture ;
mais c'est toujours être de fon mieux le bienfaiteur
de l'humanité , que de foulager un
peu des maux qu'on n'eſt pas à portée de
prendre par les racines.
Nous apprenons auffi par le même Difcours
, que le R. P. Péronnier , Minime , a
trouvé les moyens de fimplifier les opérations
néceſſaires à la préparation des foies ,
qu'on nomme organcins. Cet Art , né en
Italie , perfectionné par le célèbre M. de
Vaucanfon , de l'Académie des Sciences ,
eft , dit-on , porté , par les foins de ce Religieux
& de M. du Perron , à un grand degré
de préciſion & de facilité.
Ši leur découverte , foumise au jugement
de l'Académie des Sciences , obtient en effet
l'approbation de cette favante Compagnie ;
15 Novembre 1778.
H
170
MERCURE
fi elle devient ufuelle & vulgaire , ce fera
fans doute un grand fervice qu'ils auront
rendu. Le Père Péronnier méritera la reconnoiffance
du Public ; & rien n'eft plus
louable que d'employer les loisirs du Cloître
& du Sacerdoce , à des recherches avantageufes
au progrès des Sciences & des Arts ;
il feroit bien facile d'exciter ce zèle du bien
public dans le Clergé féculier & régulier ,
par les récompenfes qui font dans la main
du Souverain. A égalité de mours & de doctrine
, l'émulation de fervir l'humanité , de
fe rendre utile à ſon fiécle , à fon Prince &
à fa Patrie , ne devroit- elle pas être une recommandation
fupérieure à toutes les autres
?
Nous trouvons auffi dans ce Difcours
qu'on fe propofe d'employer à une des nouvelles
manufactures , & aux logemens des
pauvres qu'on y voudroit former , le vafte
château de Chambord , prefque inhabité
depuis la mort du Maréchal de Saxe. C'eſt
une idée fort heureufe que celle de profiter
ainfi des vieux bâtimens abandonnés. On ne
voit point fans douleur détruire , comme on
le fait quelquefois jufqu'aux fondemens
kes folides édifices des Réligieux rentés que
lon fupprime de nos jours , pour donner
leurs biens à d'autres , tandis qu'on eft enfu
re obligé de conftruire ailleurs , à grands
fris , pour des établiffemens qu'on auroit
ben pu fonder dans les antiques Monaf
tères.
ན
(Cet Article efi de M. l'Abbé Baudeau. )
>
DE FRANCE. 171
ANECDOTE HISTORIQUE
Traduite de l'Anglois.
LE Chancelier Bacon dit dans fon hiftoire
de Henri VII , que ce Prince , dans fa vicilleffe
, eut envie d'époufer la jeune Reine de
Naples , & envoya trois Ambaffadeurs chargés
d'inftructions curieufes & fingulières
pour obferver la figure , le caractère , la
manière de vivre , &c. de cette Princeffe.
Ces inftructions , fignées par le Roi , avec les
réponſes des Ambaffadeurs fur quelques- uns
des articles , m'ont été communiquées par
un des defcendans de M. Braybroke , qui
étoit un des Ambaffadeurs , & j'ai cru que
c'étoit un monument hiftorique , d'une ef
pèce affez curieufe pour mériter l'attention
du public.
INSTRUCTIONS données par l'Alteffe du
Roi à fes fidèles & bien aimés ferviteurs
François Marfyn , Jacques Braybroke
Jean Style, pour leur enjoindre la manière
dont ils doivent fe comporter en préſence
de la Reine- Mère de Naples , & de la
jeune Reine fa fille.
1. D'abord , après avoir préſenté & remis
aux deux Reines les Lettres dont ils font
chargés pour elles , de la part de Milady
Catherine , Princeffe de Galles , ils remarqueront
bien l'état qu'elles tiennent , & les
Hij
172
MERCURE
Seigneurs & les Dames qui les accompagnent.
2. Item. Ils s'informeront fi lefdites Reines
tiennent leurs Maiſons enſemble ou ſéparément
, & quels font les Seigneurs & les
Dames qui font attachés à leur fervice.
3. Item. Si lefdits Serviteurs du Roi trouvent
que lesdites Reines tiennent une Maiſon
commune , ils obferveront avec foin la manière
dont elles vivent & fe conduifent , &-
feront bien attention aux réponſes qu'elles
leur feront , à l'air de gravité , de ſageffe
& de difcrétion qu'elles auront en recevant
les Lettres , & en entendant les complimens
dont lefdits Envoyés font chargés.
4. Item. Ils tâcheront de favoir fi la jeune
Reine parle quelque autre langue que l'Efpagnol
& l'Italien , & fi elle ne fait pas un
peu de François ou de Latin,
Sa Item. Ils remarqueront fur-tout l'âge
& la ftature de ladite jeune Reine , & la
forme de fon corps,
A 6. Item, Ils obferveront fon vifage , s'il
eft petit ou non , gras ou maigre , long ou
rond ; fi fon air eft aimable & gai , ou triste
& renfroigné, fi elle eft conftante ou légère ;
fi elle rougit dans la converfation.
7. Item, Ils remarqueront la fineffe de
fa peau.
8. Item, La couleur de fes cheveux. "
9 .
Item. Ils feront bien attention à fes
yeux , à fes fourcils , à fes dents & à fes
lèvres.
DE FRANCE.
173
10. Item. Hs examineront la forme de fon
nez, la hauteur & la largeur de fon front.
11. Item. Ils feront fur-tout attention à
fon teint.
12. Item. Ils remarqueront fi fes bras
font gros ou petits , longs ou courts.
13. Item. Ils tâcheront de voir fes mains
nues , & d'obferver fi elles font graffes ou
maigres , longues ou courtes , & fi la peau
du dedans de fa main eft fine ou épaiffe.
14. Item. Ils obferveront fi fes doigts font
longs ou courts , petits ou grands , larges ou
étroits à l'extrémité.
15. Item. Ils obferveront fa gorge , &
fi fes tétons font gros ou petits .
16. Item. Ils remarqueront fi elle n'a point
de poils autour des lèvres.
17. Item. Ils tâcheront de parler à la jeune
Reine d'auffi près que l'honnêteté le permet
, afin de s'affurer fi fon haleine eft
douce ou non , & fi elle n'exhale aucune
odeur d'épices , d'eau - rofe ou de mufc ,
lorfqu'elle ouvre la bouche.
18. Item. Ils remarqueront la hauteur de
fa taille ; ils fauront de combien elle eſt
relevée par fes talons , & ils obferveront
s'ils peuvent la forme de fon pied.
19. Item. Ils s'informeront fi elle n'a
pas
quelque maladie de naiffance , quelques taches
ou difformités fur fon corps ; fi elle eſt ordinairement
en bonne fanté ou quelquefois
milade , & quelles font fes incommodités
& fes maladies .
H iij
174
MERCURE
20. Item. Ils s'informeront fi elle eft en
faveur auprès du Roi d'Arragon fon oncle ,
& fi elle a quelques traits de reffemblance
avec lui , foit dans le vifage , ou dans l'air , ou
dans le tempérament.
21. Item. Ils s'informeront de fa manière
de vivre ; fi elle mange & boit beaucoup ou
peu , fouvent ou rarement ; fi elle boit de
l'eau , ou du vin pur ou mêlé.
22. Item. Lefdits Serviteurs du Roi chercheront,
en arrivant en Efpagne , un Peintre
habile en portrait , qui voudra les accom-a
pagner, pour tirer le portrait de la jeune Reine;
lequel portrait ils examineronr avec foin &
feront changer & corriger jufqu'à ce qu'il
ait atteint la reffemblance parfaite de ladite
Reine.
23. Item, Lefdits Envoyés rechercheront ,
par les moyens les plus prudens qu'ils pourront
employer , quels font les terres & biens
que la jeune, Reine a & doit avoir après la
mort de fa mère , dans le Royaume de Naples
ou dans quelque autre pays ; s'ils font héréditaires
, ou pendant fa vie feulement , & c.
Réponse des Ambaſſadeurs.
Au fixième article . Autant que nous avons
pu nous en appercevoir de la jeune Reine ,
fon vifage eft d'une forme très agréable , un^
peu rond & gras , fa phyfionomie eft gaie &
non férieufe ; elle eft ferme & non légère
ni hardie dans la manière de parler elle
DE FRANCE. 175
parlé avec modeftie & très -peu ; & c'eſt à.
ce que nous avons pu voir , parce que la
Reine-Mère étoit prefente, & prenoit toujours
la parole.
Au neuvième article. Les yeux de ladite
Reine font de couleur brune , & les fourcils
font petits & de couleur brune auffi .
Au dixième article. La forme de fon nez
s'élève un peu dans le milieu , & fe courbe
vers l'extrémité.
Au treizième article. Nous avons vu les
mains nues de la jeune Reine à trois différentes
reprifes , & nous les avons baifees ; ce qui
nous a fait obferver que fes mains étoient
belles , douces , pleines & d'une peau trèsfine.
Au quinzième article. Les tétons de la
jeune Reine font un peu gros ; & comme
ils étoient relevés un peu trop haut , à la
manière du pays , cela fait paroître ladite
Reine plus graffe , & fon col plus court.
t
Au feizième article. Autant quenous avons
punous en appercevoir , ladite Reine n'a point
de poils autour de fes lèvres & de fa bouche ,
& fa peau nous a paru fort unie.
Au dix-feptième article . Nous n'avons pas
pu parler à ladite Reine d'affez près pour
obferver l'objet de cet article. En lui parlant
, nous nous fommes approchés de fon
vifage auffi près que la décence a pu le permettre
, & nous n'avons fenti aucune odeur
d'épices ou d'eau-rofe ; hous croyons , fur
l'infpection de la fraîcheur de fon teint & de"
Hiv
176 MERCUREfa
bouche, que fon haleine doit être douce
& fuave.
Au dix-huitième article. Nous n'avons pas
pú nous affurer de la hauteur de fa taille . Elle
porte , à la manière du pays , des fouliers dont
nous avons vu la forme , & qui ont fix doigts
de haut fur huit de large , & fon pied nous a
paru très-petit.
Au vingt- unième article. Ladite Reine
mange , boit & fait deux repas par jour
elle boit peu , & ordinairement de l'eau ;
quelquefois l'eau eft mêlée de cynamum ;
d'autre fois elle boit de l'hypocras, mais rarement.
SPECTACLES.
CONCERT SPIRITUEL.
Le jour de la Touſſaint , il y eut Concert
Spirituel dans la Salle ordinaire du château
des Tuileries
. Ce Concert commença
par
une fymphonie
du recueil de M. Sterkel ,
que le Public a paru toujours diftinguer. Les autres morceaux de mufique inftrumentale
furent , 1 °. un Concerto de clavecin de.
M. Bach , exécuté par la fille de M. Carlin , l'Acteur célèbre de la Comédie Italienne
âgée de treize ans , & aveugle dès l'âge de
fix mois. Cette jeune virtuofe n'avoit pas be
>
DE FRANCE. 177
foin de l'intérêt que fon état infpire , pour
obtenir les applaudiffemens les plus flateurs.
La sûreté & la netteté de fon exécution font
l'éloge de M. Romain , fon Maître .
2. Un Concerto de clarinettes joué par
M. Baer , & qu'on a trouvé digne de ceux
que cet habile virtuofe a déjà fait entendre ,
& toujours avec fuccès.
3 °. Enfin un Concerto de violons exécuté.
par M. Haucke , premier Violon de S. A. le
Prince Royal de Pruffe. Ce jeune Artiſte
étonna ce jour - là par la beauté & la pureté
de fes fons , & fur -tout par la plus
grande jufteffe dans l'intonation , mérite fi
Fare & fi effentiel : on parut defirer que fa
compofition répondit à ſa manière , qui eft
hardie , franche & originale .
Le Motet à grand choeur fut un De profundis
, de la compofition de M. l'Abbé
Roze , Maître de mufique des Innocens . Le
premier morceau peint heureuſement l'abyme
, d'où le pécheur élève fa voix vers Dieu ..
Quelques autres Verfets offrent des beautés
d'un autre genre ; ils étoient chantés par
MM . Legros & Roſeau , par Meſdemoiſelles
Duchateau & Malpied. Ceux qui , autrefois
, ont reproché à M. l'Abbé Roze de
n'être pas affez en garde contre le ſtyle trop.
orné des ariettes , auront reconnu qu'il a
adopté une manière plus févère, & par conféquent
plus digne des lieux faints pour
lefquels fes chants font deftinés .
M. Guichard & Mlle Duchateau chantè-
Hv
1785
MERCURE
F
1
rent fucceffivement deux airs Italiens , qui
furent applaudis. Mais ce qui a rendu ce
Concert plus intéreffant encore , a été le
début de Madame Todi , Cantatrice Portu
gaife , qui l'hiver dernier , jouoit les premiers
rôles fur le théâtre de Londres. Elle
chanta d'abord un air de bravoure , dans lequel
la légèreté & l'étendue de fa voix
ainfi que le bon goût de fon chant , fe firent
également remarquer.Elle fut univerfellement
applaudie. Cette Cantatrice reparut à la fin
du Concert dans une belle fcène de l'Opéra
de l'Alejandro nelle Indie de M. Piccini.
L'expreflion fimple & foutenue avec laquelle
elle rendit le récitatif ; la chaleur , l'abandon
qu'elle mit dans l'air dont les accents
font ceux de la douleur & du défefpoir ,
firent retentir la Salle des applaudiffemens
les plus vifs & les plus unanimes ; l'ariette
fut redemandee & applaudie de nouveau avec
les mêmes tranfports. M. Piccini ayant été
apperçu alors dans une des loges , les battemens
de mains & les acclamations fe dirigèrent
vers lui , & recommencèrent avec la
même vivacité.
On ne peut qu'applaudir aux foins que
fe donne M. Legros , Directeur du Concert
Spirituel , pour donner à ce Spectacle tout
l'intérêt dont il eft fufceptible , en y faifant
entendre les Virtuofes étrangers , que
leurs affaires ou la curiofité attirent dans cette
Capitale, Cet Article eft de M. M. )
DE FRANCE. 179
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
ON A DONNÉ , le Mardi 20 Octobre , la
première reprefentation de la Spofa Colierica
, (la Femme Colère ) Intermède Italien en..
deux actes , mis en mufique par M. Piccini :
on y a trouvé des airs charmans , & en général
la manière agreable , brillante & facile ,
qui diftingue ce grand Compofiteur ; mais
l'effet de cette première reprefentation a été
médiocre. La Pièce , tout aufli depourvue ,
de vraisemblance & d'intérêt , & moins bouf
fónne que la plupart des autres Intermèdes ,
n'a que quatre Acteurs ; ce qui ne permer
guères de jeter dans la fcène le mouvement }
& la variété , qui peuvent fuppleer, en quelit
que forte , au défaut d'intérêt , de fpectacle
& de danfe. D'ailleurs , le récitatif a paru
beaucoup trop long ; & trois grands airs de
bravoure , quoique très-bien faits & trèsbien
exécutés , n'ont pas produit fur les Auditeurs
l'effet qu'ils auroient pu faire fur des
oreilles Italiennes. M. Piccini a fenti la né
ceffité de raccourcir les fcènes de fupprimer
une partie du récitatif. Le même Inter- 1
mède a été donné pour la feconde fois le
Jeudi 29 , avec les changemens . On y a trouvé
plus de variété & de mouvement , & les
airs ont été fort applaudis. Les rôles ont été
remplis par Meffieurs Gherardi & Caribaldi
& Mefdemoiſelles Chiavacci & Baglioni ,
H vj
180 MERCURE
avec le fuccès & les applaudiffemens auxquels
ils font accoutumés.
On fe diſpoſe à remettre inceffamment la
Cinquantaine , Poëme Lyrique en deux actes ,
de M. des Fontaines , mis en muſique par
M. D. L. B.
On a donné Dimanche , 8 de ce mois , la
première repréſentation de l'acte de la Provençale
, paroles de la Font , mufique de
Mourel , mais remis en mufique pour la vocale
par M. Candeille , Ordinaire de l'Académie
Royale de Mufique. L'effet en a été
médiocre. On en parlera plus en détail dans
le Mercure prochain.
Les repréſentations de Caftor & Pollux ,
continuent d'attirer la plus grande affluence ,
quoique les applaudiffemens ne foient ni bien
vifs ni bien fréquens. ( Cet Art. eft de M.M.)
COMÉDIE FRANÇOISE.
On a remis la Partie de Chaſſe d'Henri IV,
& quoique nous ayons déjà fait mention de
cet ouvrage , nous croyons devoir ajouter
ici quelques obfervations fur le ſuccès conf
tant & mérité dont il jouit , & dont il jouira
toujours .
Il n'y a perfonne qui ne doive favoir gré
à l'Auteur d'avoir fait revivre fur la fcène
ce Roi , dont la mémoire eft fi chère à tout
François , & dont le nom feul rappelle tout
ce qu'on defire dans un Souverain. C'eft le
feul Roi de France que nous voyions fur le
DE FRANCE. 181.
théâtre , & il n'y en avoit point que l'on
put préfenter avec plus d'avantage. M. Collé
l'a placé dans un cadre très-intéreffant , &
nous a montré le Roi dans la fcène avec Sully
& le Bon-Homme, ( la France donne ce nom
à fon Henri IV ) à la table d'un Meûnier ,
& quoi de plus heureux que d'avoir faifi
l'efpèce de Drame qui pouvoit nous of :
frir Henri IV fous ce double afpect ? Que
la fcène de ce Prince avec fon Miniftre foit
tirée en partie des Mémoires de Sully , cela
n'en diminuera pas le mérite ; ce mérite confifte
à l'avoir placée , & lorfqu'enfuite ce ,
Roi , que l'on a vu fi grand , fi noble , fi ,
généreux avec fon ami , paroît fi bon , fi
fimple , fi familier avec la famille de Michau
; lorfqu'il jouit du plaifir d'être adoré .
fans être connu ; lorfqu'en même - temps
qu'on le traite comme un homme ordinaire ,
chaque mot qu'il entend lui peint fi naïvement
toute la tendreffe , toute l'idolâtrie
qu'infpire fon feul nom : n'eft-ce pas un
tableau raviffant que ce mêlange de la fimplicité
villageoife , de l'honnêteté domeftique
, du bonheur de ces payfans , & de la
joie pure qui pénètre de tout côté le coeur
d'un bon Roi , à l'afpect de la nature toute
nue , & à la voix d'un amour qui ne peut
pas être un menfonge ? L'illufion d'ailleurs
, eft fi complette , la fcène eft fi viaie ,
elle reffemble fi fort à plus d'une aventure
du Béarnois , le dialogue eft fi naturel , qu'il
n'y a point d'ame fenfible qui ne s'imagine
partager les jouiffances de Henri IV , & qui
182 MERCURE
ne donne quelques douces larmes à la vertu
récompenfee.
Tous les perfonnages de ce Drame font
parfaitement caracteriſes ; la ménagère Michau
, le jeune amoureux Richard , la vertueufe
Agathe , la naïve Catau & le maître
du moulin , le bon père de famille Michau :
Lucas mérite d'être remarqué ; ce rôle fuppofe
des obfervations très-fines ; ce payſan
eft bon , & cependant il foupçonne dans
Agathe des artifices auffi combinés que le
pourroit faire la plus habile friponne , exercée
depuis long-temps au métier. C'eſt qu'en
effet les payfans , quoique extrêmement fimples
, font extrêmement foupçonneux ; ils
penfent toujours qu'on veut les tromper. La
défiance eft le partage des foibles.
Après ce que nous venons de dire , ce n'eft
pas vouloir affoiblir nos propres louanges
que d'ajouter que la Partie de Chaffe , fur
le théâtre de la Comédie Françoife , eft un
chef- d'oeuvre de reprefentation , dans l'enfemble
& dans les détails. Nous ne dirons
rien de M. Préville . Il faut le voir , pour
comprendre jufqu'où l'imitation peut reffembler
à la vérité. Il eft impoffible de jouer
Lucas mieux que ne le joue M. Augé. Ce
rôle & celui de Bafile , dans le Barbier de
Séville , font peut-être ceux où il a montré
le plus de talent. Mademoiſelle Doligny eft
charmante dans celui de Catau. Mme. Préville,
quoique naturellement n ble , prend à merveille
le ton de la Meûnière qui raconte des
hiftoires d'efprits . Mais quand Henri IV eſt .
DE FRANCE.
183 8
reconnu , quand au mot de Sire , Michau
tombe à fes genoux dans une poſture extati
que , le montrant du doigt , & ne fe laffant
pas de le contempler , il faudroit qu'un Pein
tre habile eût alors le crayon à la main , il
deffinerait la tête & l'attitude la plus pittorefque
qu'il fût poffible d'attraper.
Si l'on peut comparer quelque chofe à
cette perfection , c'eft le jeu de M. Brizard
dans le rôle de Henri IV , qui n'étoit rien
moins que facile , quoique agréable à jouer.
Il falloit beaucoup d'art pour allier fans"
ceffe la familiarité & la nobleffe , la dignité
& la bonté. L'Acteur y a parfaitement réuffi ,
& nous a paru irréprochable d'un bout
l'autre de fon rôle. M. Vanhove a été juſtement
applaudi dans celui de Sully.
La feule obfervation critique qui fe foit
préſentée à nous, au milieu du plaifir continu
que nous a procuré ce fpectacle , c'eſt que
peut-être il feroit à defirer que l'on fupprimât
une phrafe d'Henri IV, qui peut faire
quelque peine à entendre. Il dit en parlant
de Catau : Si elle favoit qui je fuis !.
Mais non , rejetons cette idée , ce feroit vio
ber l'hofpitalité. Ne vaudrait- il pas mieux'
qu'il n'indiquât pas même cette idée, & qu'il
s'arrêtât après ces mots : Si ellefavoit quije
fuis!.. La moindre idée de féduction eft, dans
ce moment , trop au - deffous de l'ame de'
Henri IV. Au furplus , c'eſt un doute que
nous propofons à l'Auteur lui -même, & fur
lequel il peut prononcer.
Une des Pièces qui ont été affociées à celle
184 MERCURE
·
de la Partie de Chaffe , eft la Mère Coquette.
de Quinault ; comme nous en avons déjà
parlé , nous ne la rappelons ici que pour
remarquer que cette Pièce , d'un genre
très différent de la Partie de Chaffe , n'a
pas été moins bien jouée. Nous ne répé- ,
terons pas ce que nous avons dit ailleurs de
M. Molé dans le rôle d'amoureux , qui ne
peut pas être mieux rempli. Mais nous de-,
vons rendre témoignage à la ſenſibilité délicate
& pénétrante qu'a fait voir Mademoiſelle
Doligny dans celui d'Ifabelle. M. Defeffarts
& Madame Préville n'étoient pas moins bien.
placés dans leur rôle, & M. Dugafon a ſauvé,,
autant qu'il étoit poffible , les défagrémens,
de celui du Marquis , perfonnage de charge
& de mauvais goût , dont on ne peut fe tirer.
qu'avec beaucoup de talent. M. Préville , qui
a l'air fi lefte & fi vif dans les Crifpins & dans
les Valets fripons , étoit ici métamorphofé
dans le rôle d'un Valet fimple & ingénu ; &
la phyfionomie piquante de Mademoiſelle
Fanier & la vivacité de fon jeu, convenoient
très-bien au rôle de Laurette.
( Cet Article eft de M. de la Harpe. )
COMÉDIE ITALIENNE.
ON A DONNÉ à ce Théâtre , le 29 du mois
dernier , la première repréſentation du Financier
& du Savetier , Opéra-Comique en
deux actes. Cette Pièce n'a point eu de
fuccès , & a été retirée après la feconde repréſentation
.
DE FRANCE. 185
Le fujet en étoit cependant heureuſement
choifi ; c'eft la Fable de la Fontaine qui porte
le même titre. Ce Savetier , heureux au fein
de la pauvreté ,
Qui chantoit du matin jufqu'au foir ,
Et faifoit des paffages
Plus content qu'aucun des fept Sages ,
mis en contrafte avec un Financier que
l'ennui pourſuit au fein de fes richeffes , &
qui fe plaint de ce qu'on ne peut acheter le
fommeil au marché ; l'idée du Financier qui ,
pour faire taire la joie du Savetier , imagine
de lui faire part de fes richelles , & de lui
enlever fon bonheur , en lui donnant de
nouveaux moyens d'être heureux' ; ce même
Savetier perdant tout-à-coup fon repos &
fa gaieté, en acquérant un peu d'argent ,
changeant de caractère comme d'humeur ,
grondant & tourmentant fa fille & fa femme
, qui , jufqu'alors , n'avoient vu en lui
qu'un mari facile & un excellent père , &
confervant cependant un affez bon efprit
pour prendre à la fin la réfolution d'aller
rendre fon tréfor au Financier , afin de recouvrer
fon bonheur & fa gaieté ; tout cela
pouvoit donner lieu à des détails agréables
& piquans , à des ſcènes d'un bon comique ;
mais l'Auteur du Poëme n'a pas tiré parti
d'un fujet fi favorable ; & la mufique n'a
rien d'affez neuf ni d'affez original pour fuppléer
aux défauts du Poëme. Elle eft de M.
Righel , connu des Amateurs par des fym-
1.. /
186 MERCURE
phonies & des pièces de clavecin d'une
compofition favante & de bon goût ; mais
la mufique vocale demande un goût & un
ftyle particulier , fur lequel fe méprennent
fouvent les Compofiteurs qui n'ont fait
de la mufique inftrumentale , & ceux mêmes
qui y ont montré le plus de fcience &
de talent. ( Cet Article eft de M. M. )
VARIÉTÉS.
LETTRE aux Auteurs du Mercure.
MESSIEURS ,
que
J'habite à Chaillot une maiſon voifine de l'égoût de
Paris ; depuis quelques années je me fuis apperçu que
l'odeur de cet égoût étoit quelquefois très- incommode,
ce que je n'avois pas éprouvé auparavant. J'ai cherché
à en connoître la caufe ; on m'a répondu qu'il
n'y en avoit pas d'autre que la ceffation de l'ufage
de nétoyer l'égoût deux fois par ſemaine , eny
faifant paffer l'eau du réfervoir ; que l'on avoit fupprimé
déjà plufieurs des vannes deftinées à foutenir
l'eau de ce réfervoir , & à fuppléer au défaut de
pente du canal de l'égoût ; qu'enfin on fe propofoit
de fupprimer totalement le réfervoir , & de couvrir
le canal en entier.
Un Citoyen obfcur , qui n'a point d'autre moyen
de fe faire entendre , fe flatte que vous lui permettrez
d'inférer dans votre Journal quelques réflexions
fur cet, objet.
L'égoût de Paris a peu de pente , & cet inconvénient
cft fans remède , puifqu'il vient de la petite
DE FRANCE. 187
différence d'élévation entre les deux extrémités dú
canal ; le réfervoir d'eau étoit fupérieur de quelques
pieds à la tête de l'égoût , & les eaux qui en partoient
acquéroient par leur chûte affez de viteffe
pour entraîner avec elles les matières arrêtées dans
une certaine longueur. Au point où elles avoient
perdu cette viteffe , une vanne produifoit une nouvelle
chûte , & ainfi de fuite jufqu'à l'extrémité inférieure
du canal. Le nombre & la hauteur des vannes
avoient été calculés d'après l'objet qu'on s'étoit
propofé , & on n'a pu en fupprimer une partie
fans rendre le nétoyement moins parfait,
En couvrant l'égoût on pourra fans doute , en
diminuer la mauvaiſe odeur , excepté pour les endroits
voifins des ouvertures. Mais les matières groffières
entraînées dans l'égoût s'y amafferont ; la boue
n'y coulant qu'avec peine , y fera des dépôts confidérables
, & il eft à craindre que l'égoût ne foit fouvent
engorgé.
Si maintenant on demandoit quels moyens pourroient
prévenir cet accident , tout homme éclairé
propoferoit précisément les mêmes chofes que l'on
veut détruire ; de corriger le défaut de pente de l'égoût
en y faifant couler une eau prife à une hauteur
fupérieure à celle de l'égoût ; & comme cette
eau ne conferveroit pas fa vitefle dans un fi long
efpace , de fe procurer de nouvelles chûtes en pla
çant des vannes dans différens points du canal.
Seulement , comme l'égoût étant couvert , les engorgemens
font plus à craindre , on chercheroit à
augmenter , s'il étoit poffible , la quantité d'eau du
réfervoir , à raffembler de nouvelles eaux auprès
de quelques-unes des vannes , à répéter plus fouvent
le lavage de l'égoût. ,
On dira peut-être que l'on pent faire curer l'égoût
par des Balayeurs : mais 1. les hommes chargés de
ce travail dans un canal couvert , long & étroit
188 MERCURE
dans un air qui ne circule point , & qui eft infecté
des vapeurs exhalées des matières en putréfaction ,
feroient expofés à y être étouffés : 2º . F'obſcurité
le peu d'efpace , la longueur des différentes bran
ches de l'égoût rendroient le travail très- difficile ;
3. fi l'on le propofe de conduire toutes les ma
tières de l'égoût à fon embouchure inférieure , alors
il feroit impoffible de les y conduire en les pouffant ,
l'égoût n'ayant que très-peu de pente , & le tranf
port à bras deviendroit trop long & trop difpen
dieux. Si au contraire on fait fortir les matières par
différentes ouvertures , le travail fera plus facile
mais on ne pourra nétoyer l'égoût fans infecter les
habitations veifines de chacune de ces ouvertures ":
inconvénient confidérable , parce que cette opération
devra néceffairement fe répéter fouvent. D'ailleurs
en prenant cette méthode de nétoyer , le réſervoir
feroit encore bien utile , puifqu'en le confervant , on
pourroit employer des Balayeurs fans rifque , parce
que le courant d'eau dont on difpoferoit, ferviroit à
renouveler & à purifier l'air ; on le pourroit avec
une dépenfe bien moindre , parce que le courant
d'eau entraîneroit les matières mifes en mouvement
par les hommes. Les vannes peuvent s'appliquer
auffi aisément à un égoût couvert qu'à un égoût
découvert ; ainfi la fuppreffion des vannes , celle du
réſervoir , n'ont rien de commun avec l'opération de
couvrir le canal de l'égoût : an contraire , cette opération
nous paroît rendre le réſervoir & les vannes
plus néceffaires. La fuppreffion des vannes , la fuppreffion
d'une partie de l'eau employée à d'aurres
ufages , ont déjà infecté les habitans des maifons de
Chaillot , voifines de l'égoût , & fituées fur le chemin
de Verſailles : la fuppreffion totale du lavage.
augmentera cet inconvénient , & il deviendroit inſupportable
fi l'on exécutoit le projet de faire nésoyer
par des hommes , & de ne faire fortir les
DE FRANCE. 189
•
matières que par l'extrémité voifine de Chaillot.
Ceux d'un engorgement de l'égoût feroient plus
grands encore. Telles font mes craintes . Je crois
avoir montré qu'il n'y a rien dans le nétoyement
par des Balayeurs qui foit propre à les diffiper , &
je crains bien plutôt que la mort de plufieurs Balayeurs
, fuffoqués dans ce canal , ne faffe fentic
trop tard la néceffité des moyens dont on fe fera
privé.
ACADÉMIE S.
L'ACADÉMIE ACADÉMIE des Sciences , Belles- Lettres & Arts
de Befançon , diftribuera , le 24 Août 1779 , trois
Prix différens.
Le premier , fondé par M. le Duc de Tallard , pour
l'Éloquence , confifte en une médaille d'or de la valeur
de 350 liv .
Sujet du Difcours ; Les funeftes effets de l'Égoïsme.
< L'Académie aura deux médailles , de 350 liv. cha.
cune , à diſtribuer en 1779 pour l'éloquence ; elle fe
déterminera , par le mérite des Difcours , à réunir ou
à divifer les prix.
Le fecond prix , également fondé par M. le Duc
de Tallard , eſt deſtiné à une Differtation littéraire .
Il confifte en une médaille d'or de la valeur de 250l.
L'Académie a déjà propofé de déterminer l'ordre
chronologique des Evêques de Befançon , depuis l'établiffement
du Chriftianifme dans la Province Sequanoifejufqu'au
huitième fiècle.
Le troifième Prix , fondé par la Ville de Besançon ,
confifte en une médaille d'or de la valeur de 200 l. ,
deſtinée à un Mémoire fur les Arts.
·
Il fera donné à la meilleure Defcription des Plantes
de l'un des Bailliages de la Province . Les Auteurs
indiqueront la nature du fol & les lieux où elles
croiffent.
190
MERCURE
Les Ouvrages feront adreffés , francs de port , à
M. Droz , Confeiller au Parlement , Secrétaire Perpétuel
de l'Académie , avant le premier Mai 1779 .
On propofe pour ſujet du Prix d'hiſtoire en 1780 ,
de déterminer quel a été l'état des Sciences & des Lettres
au Comtéde Bourgogne depuis le règne de Rodolphe
le Fainéant, jufqu'à la réunion de cette Province à la
Couronnefous Louis XIV.
Le Prix des Arts de la même année 1780 , fera
donné au meilleur Mémoire fur la Minéralogiedel'un
des Bailliages de la Franche-Comté , au choix des
Auteurs.
Ils font invités d'indiquer exactement les lieux dans
lefquels fe trouvent les fubftances minérales ou foffiles
dont ils parleront , d'aviſer aux moyens d'en tirer le
parti le plus avantageux , & de joindre à leurs ouvrages
des échantillons bien étiquetés de ce qui pourra
mérite une attention particulière.
L'Académie ayant réfervé le prix propofé fur ce
fujet en 1777 , fe déterminera fuivant le mérite des
Ouvrages qui feront préfentés au concours de 1779
pour les Arts , ou à donner deux Prix , ou à réſerver
pour 1780 celui de la Minéralogie , qui fera double
en ce cas.
ANNONCES LITTERAIRES.
Avis des Libraires à MM. les Soufcrip
teurs des Volcans éteints du Vivarais &
du Velay.
L'IMPRESSION
' IMPRESSION de l'Ouvrage de M. Fanjas de
Saint-Fond , fur LES VOLCANS ÉTEINTS DU VIVARAIS
ET DU VELAY , un volume grand in-folio
otné de vingt-une planches en taille-douce , de vignettes
, &c. eft achevée ; il ne refte que quelques
gravures à terminer , & la livraifon s'en fera le 25
*
DE FRANCE. 191
du préfent mois de Novembre. Nous allons indiquer
la table des fommaires contenus dans le volume.
1º . Difcours fur les Volcans brûlans , où l'on
donne une notice exacte de tous les volcans connus ,
avec des détails analytiques fur les matières qu'ils
vomiffent.
2º. Mémoire fur les Schorls. Ce Mémoire contient
des recherches très - étendues , & qui fervent à
développer ce ſujet fi intéreſſant pour la lythologie.
L'on y trouvera toutes les variétés & toutes les espèces
de cette fubftance.
3 °. Mémoire fur la Zéolite. L'on verra ici nonfeulement
tout ce que M. Pazumot a dit de cette
pierre précieufe , mais encore une differtation de
l'Auteur fur fon origine & fur l'état où elle fe trouve
dans les matières volcanifées.
4. Mémoire fur le Bafalte. Ce Mémoire renferme
cent vingt eſpèces ou variétés de matières volcaniques
bien décrites , trouvées dans le Vivarais &
le Velay , & dont les analogues font dépofés au Cabinet
du Roi , dans celui de M. le Cointe d'Angiviller ,
de M. Sage , de M. de Romé Delifle , &c .
5. Lettres à Milord Hamilton fur la décompo
fition des laves.
6. Recherches fur la Pouzzolane. Ce Traité eft
fort intéreffant par les détails qu'il renferme fur l'art
de bâtir , par les analyfes de la chaux , des différens
cimens , &c. C'eft fur-tout dans l'examen des phéno
mènes de la calcination & de la régénération de la
pierre calcaire , que le Lecteur prendra une idée de la
formation des pierres à chaux , & du principe qui
donne de la dureté aux corps ; qu'il apprendra à connoître
la marche de la nature dans fes opérations , à
la fuivre & à l'imiter. En un mot , ce Traité doit être
confidéré comme l'ouvrage le plus complet en ce gen
re , & le plus utile aux perfonnes qui s'occupent principalement
de ces objets. Il a été imprimé féparément
fous le format in- 89. & mis en vente les de ce mois.
192 MERCURE
7° . Examen de quelques fubftances quife trouvent
engagées dans les matières volcaniques , avec l'explication
de plufieurs termes ufités en l'histoire naturelle
, qui peuventfervir à l'intelligence de la Defcription
des Volcans éteints du Vivarais & du Velay.
89. Volcans éteints du Vivarais.
9. Volcans éteints du Velay. Après avoir donné
des vues générales fur chacune de ces Provinces ,
l'Auteur décrit en particulier tous les Volcans qui y
exiftent ; & pour en donner une idée plus fenfible ,
on a joint des planches qui ont été faites avec le plus
grand foin. Chaque defcription eft accompagnée d'un
itinéraire qui fera très-utile à ceux qui voudront aller
étudier les mêmes objets . L'Auteur n'a point oublié ,
dans fes courfes , d'obferver les moeurs des habitans ,
& d'en rendre compte.
10°. Lettre à M. le Comte de Buffon fur des
eourans de laves que l'on trouve dans l'intérieur des
rochers calcaires.
11. Lettres fur les Volcans du haut-Vivarais ,
par M. l'Abbé de Mortefague.
12 ° . Mémoire fur un monument très - ancien de
l'Eglife Cathédrale du Puy.
139. Lettres de plufieurs Savans , écrites à l'Auteur
, 1 ° . fur les Volcans éteints du Forez ; 29. fur
les Volcans éteints de Provence ; 3 ° . fur les Volcans
éteints de Lisbonne.. On ignoroit jufqu'à preſent
l'existence des Volcans dans ces contrées.
On trouve cet ouvrage , ainfi que le Traité de la
Pouzzolane , imprimé féparément fous le format
in-8 ° . à Grenoble , chez J. CUCHET , Imprimeur-
Libraire de Mgr le Duc d'Orléans ; à Paris , chez
NYON aîné , Libraire , rue Saint-Jean- de-Beauvais ;
chez MM . NEE & MASQUELIER , Graveurs , rue
des Francs - Bourgeois , porte Saint-Michel , & chez
les principaux Libraires de l'Europe .
Voyez la fuite des Annonces fur la Couverture.
JOURNAL
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUI E.
De CONSTANTINOPLE , le 15 Septembre.
L'ANCIEN Grand- Vifir, Derendely Méhémet ,
eft parti pour Ténédos , lieu de fon exil , on eft
perfuadé que fes richeffes ont plus que toute
autre chofe contribé à fa difgrace. La loi , dans
ce pays, femble toujours préfumer que les grands
Officiers ne doivent les leurs qu'à leurs extorfions
; & l'ufage rend le Sultan héritier des
exacteurs. Les tréfors de Dérendely Méhémet ,
ont été verfés dans les coffres de S. H. On ne
les évalue pas à moins de 12 millions de piaftres
; quelqu'immenfe que foit cette fomme , on
a fuppofé qu'ils devoient en faire une plus confidérable
; fon Tréforier a été appliqué à la
queftion pour le forcer à découvrir où étoit le
refte qui n'exiftoit vraisemblablement pas . Un
Négociant franc , qui avoit fait les fonctions
de Banquier du Grand -Vifir , auroit éprouvé le
même fort , fi l'examen rigoureux qu'on a fait
de fes livres , n'avoit démontré qu'il n'avoit
rien déguifé. Toutes les créatures de cet ex-
Miniftre ont partagé fa difgrace ; le Mektonbigi,
premier Secrétaire du Vifiriat , & le Kiaya Kitabi
, premier Commis du principal département
, ont été exilés comme lui. Les liaifons
d'intérêts & de fentimens qu'il avoit avec le Capitan-
Bacha , ont fait annoncer la difgrace de
disgrace
15 Novembre 1778.
( 194 )
ce dernier ; mais elle n'eft point encore déclarée';
elle ne le fera pas fans doute avant fon retour , qui
n'eft point éloigné . La campagne qu'il vient de
faire n'a produit aucun effet ; on l'attribue à la
pefte qui a fait de grands ravages fur la flotte &
a la diferte totale de vivres qu'il a éprouvée ; il
s'étoit avancé jufqu'à Saoud Giak près de Taman
, & il eft retourné à Sinope fans avoir rien
fait. Comme ce port n'eft pas affez grand pour
contenir une flotte auffi confidérable que la
fienne , on affure qu'il a reçu l'ordre de la ramener
ici où elle paffera l'hiver. Ce fera à fon
arrivée que le Grand - Seigneur fera connoître
fes intentions ; on eft toujours perfuadé que la
chûte du Capitan- Bacha ramenera la paix ; la
confervation ou le renvoi de cet Officier inftruira
des difpofitions de S. H. Les faits jufqu'à
préfent n'offrent que des conjectures vagues.
Si d'un côté elle refufe conftamment à tout
vaiffeau Ruffe le paffage vers la mer Noire &
la navigation libre de cette mer, pendant que les
Ruffes fe fortifient dans la Crimée , & affermiffent
Sahin Guéray dans la poffeffion de la
dignité de Chan ; de l'autre côté , elle a reçu
froidement fon compétiteur Sélim Guéray. Il
eft arrivé , le 11 de ce mois , à Bujuczdere
fous l'efcorte d'une chaloupe du Capitan- Ba
cha. Aucun Miniftre n'a été le voir , & le
Sultan lui a fait ordonner de fe rendre à Vifa ,
nom d'une terre qu'il poffède dans les environs
de cette Capitale.
Nous avons éprouvé ici , au commencement
de ce mois , un incendie terrible ; il fe manifefta
dans un quartier habité par les Grecs
fchifmatiques ; il commença le 4 à une heure
après minuit , & dura 15 heures. 2200 maifons
ont été réduites en cendres ; le Patriarche
Grec eft parvenu , à force de dépenfes & de
foins , à conferver l'Eglife de Saint-Mathias ; il
( 195 )
lui en a coûté 7000 piaftres qu'il a diftribuées.
à ceux qui y ont porté des fecours,
Les principaux auteurs de l'affaffinat du Cou
rier chargé des lettres du 17 du mois dernier ,
ont été découverts & étranglés ; leurs têtes
ont été envoyées ici , où elles ont été dépofées
fur les murs du Serrail ; on n'a pu réuffir
à recouvrer aucun des effets & des lettres
volés .
en
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 15 Octobre,
IL arrive journellement dans cette Capitale ,
de toutes les Provinces du Royaume , des députés
à la Dicte qui doit s'ouvrir lundi prochain.
Les Elections fe font faites par - tout avec
une unanimité & une décence dont on auroit de
la peine à trouver un exemple dans nos faftes .
Celles des payfans ont fur- tout été remarquables
par la fageffe Sz l'union des Electeurs.
» Les parfans de ce Diflrict , écrit - on de Nora
Weftmanland , s'étant affemblés pour
choifir un député fur trois fujets qui s'étoient
mis fur les rangs , les jugèrent tous trois éga
lement dignes de leur confiance , & déclarèrent
que ne pouvant faire un choix entr'eux , ils les
chargeoient de le faire eux - mêmes , & de
nommer celui qu'ils croiroient mériter le plus
l'emploi de les repréfenter Les trois Candidats
remercièrent l'affemblée de fa confiance ,
& refufèrent de faire l'Election . Il fut arrêté de
les faire tirer au fort qui nomma NilsErlandfon.
Dans plufieurs Diftricts les payfans ont aug+
menté les appointemens de leurs députés « . Le
Roi a nommé Secrétaire de cet Ordre M. Schro
derheim , Secrétaire de S. M. & Héraut d'armes
des Ordres Royaux.
On affuré déja que la prochaine Diète ne reft
tera pas long-tems affemblée ; on apportera
( 196 )
toute l'attention poffible à terminer promptement
les affaires qui l'ont fait convoquer ; &
on croit qu'elle fera diffoute avant les Fêtes de
Noël. Ce fera encore une nouveauté dont notre
hiftoire n'offre point d'exemples depuis un
fiècle .
Il est arrivé hier deux Couriers Ruffes ; l'un
ne s'eft point arrêté & a continué fa route vers
Copenhague ; l'autre a apporté à la Reine une
Jayette fuperbe , dont l'Impératrice de Ruffic
lui fait préfent. On affure que fon Miniftre en
cette Cour , M de Simolin , fera bientôt rappellé
, & qu'il fera remplacé par M. de Saken ,
qui réfide actuellement auprès du Roi de Danemark.
On dit que M. de Simolin vient de manifefter
le defir ardent qu'a fa Souveraine de voir
terminer les différens furvenus en Allemagne à
l'occafion de la fucceffion de Bavière , par l'entremife
de notre Cour & de celle de France
l'une & l'autre garantes du traité de Weftphalie.
On ajoute que fon Miniftre à Versailles doit y
faire la même déclaration , & prévenir en mêmetems
les deux Cours que fi l'on ne peut parvenir
à une fin fi defirable , S. M. I. fe verra obligée
de faire caufe commune avec le Roi de
Pruffe «.
ל
POLOGNE.
De VARSOVIE , le IS Octobre.
LA Diète continue fes Séances avec plus de
tranquillité qu'on ne l'efpéroit. On l'attribue au
foin qu'a pris la Confeil- Permanent de terminer
plufieurs affaires particulieres qui y auroient
été portées , parce qu'elles intéreffent les
Grands qui n'auroient pas manqué de cabaler ,
& de caufer des troubles qui auroient peut -être
fini par rompre l'affemblée. Le7 de ce mois , la
Chambre des Nonces s'eft réunie à celle du Sénat
; les Commiffaires de la Diète auxquels les
( 197 )
différens départemens du Confeil - Permanent ,
& les commiffions du tréfor & de l'éducation
nationale doivent rendre leurs comptes , ont été
nommés , & s'occupent a&tuellement de leurs
fonctions. Le Confeil- Permanent qui exifte depuis
deux ans doit être diffous ; on travaille à
en former un autre. Les Grands qui fe font élevés
contre ce Confeil avant qu'il fût établi , à
préfent qu'il l'eft , afpirent à y entrer ; il s'eft
fait beaucoup de brigues pour cet effet ; la lifte
des Candidats eft nombreuſe ; & le choix qu'en
doit faire la Diète n'eft pas encore terminé. Le
Miniftre Ruffe influera fur ce choix comme par
le paffé ; il a recommandé d'élire des fujets de
la maifon de Czartorisky ; on n'a pas vu fans
étonnement la chaleur particulière avec laquelle
il a fur-tout recommandé le Comte Ignace Potocki
, Grand-Notaire de Lithuanie , & le ret
des fix Nonces de Lublin . On fait que cette famille
a été conftamment tenue éloignée des affaires
fous le règne actuel ; & fon élévation prochaine
eft un nouvel exemple des variations fi
Fréquentes en Pologne , où d'une Diète à l'autre ,
on remarque des changemens auffi inattendus
dans les liaifons politiques Celui - ci fixe l'attention
générale , & on ne négligera pas d'en faifir
les effets .
Les affaires fe traitent avec beaucoup d'ordre
& d'activité ; on s'occupe actuellement de l'exámen
de fept propofitions que le Roi a fait remettre
à la Diète. Par l'une il demande que les Starofties
foient remifes fur l'ancien pied , afin qu'il
en puiffe difpofer pour le bien de l'Etat , en les
donnant comme des récompenfes à ceux qui auront
bien mérité de la patrie . Une autre de ces
propofitions regarde l'armée ; il s'agit de la rétablir
, & cet objet eft fur- tout important dans
un moment où nos frontières font menacées de
tous côtés . Le Confeil- Permanent a fait tout
1 3
( 198 )
ce qui dépendoit de lui , en ordonnant de completter
les régimens que la dernière Diète avoit
formés , & de mettre en ordre tout ce qui regarde
l'artillerie. Ces propofitions feront l'ob
jet des délibérations de la Dière dans la femaine
prochaine , elle doit appuyer une note que le
Confeil a fait remettre dernièrement au Miniftre
de Vienne , pour reclamer une fomme d'environs
3 millions de florins qui font dûs encore
à la République à titre d'arrérages , par les Provinces
qui ont paffé fous la domination Autrichienne.
Depuis cette époque qui a fait perdre encore
à la Couronne les revenus confidérables qu'elle
tiroit des falines de Wieliczka & de Bochnia ,
on avoit contracté , pour le compte du Roi ,
avec les Directeurs Autrichiens de ces falines .
pour la livraifon d'une quantité annuelle de fel
aux dépôts ufités , où on le vendoit aux habitans.
Ce commerce n'étant plus comme autrefois un
droit régalien , ne produifoit pas les mêmes avantages
; on a traité pour trois ans avec la compagnie
maritime de Pruffe , qui a acheté argent
Comptant tout le fel qui étoit dans ces dépôts ,
& s'eft engagée à en fournir aux habitans . Cet
arrangement qui jufqu'à préfent n'ôte pas aux
habitans la liberté d'acheter leur fel des Autrichiens
comme des Pruffiens , en diminuera néceffairement
le prix ; mais ceux qui connoiffent
à fond les vrais intérêts de ce Royaume ,
s'apperçoivent avec douleur qu'infenfiblement
tout fon commerce paffe en des mains étrangères;
& ils craignent que la Diète qui peut feule accorder
des priviléges exclufifs , n'en accorde un
à la compagnie Pruffienne qui ne manquera pas
fans doute de le demander.
On dit que l'examen du nouveau Code de
Loix eft renvoyé à la Diète future ; & il eft
vraisemblable que d'ici à ce tems , il y fera fait
de grands changemens.
( 199 )
L'efprit de vertige qui a femblé fi long - tems
cher à la Nation , qui a fini par faire fon malheur
, eft à préfent anéanti. L'ordre donné par
Į le Confeil - Permanent aux Inftigateurs de la
Couronne & à ceux de Lithuanie de purger
les Archives des grods de leurs Provinces , des
actes de la confédération de Bar , afin qu'il ne
paffat à la postérité aucune trace de cette ligue ,
a été exécuté avec beaucoup de foin . Les Inftigateurs
de Lithuanie ont été en état de prouver
ces jours derniers qu'ils avoient fupprimé
tous ces actes déshonorans pour la patrie ."
ALLEMAGNE.
De VIENNE, le 12 Octobre.
D
ON fe flatte de voir l'Empereur revenir páffer
l'hiver dans cette Capitale' ; une lettre qu'il
avoit écrit à fon augufte mère , & dans laquelle
il promettoit de venit içi auffi -tôt que fa préfence
ne feroit plus néceffaire en Bohême , l'arrivée
d'une partie de fes bagages foutenoient
cette espérance. On affure aujourd'hui que fon
deffein eft de paffer l'hiver à Brandeis dans le
Cercle de Caurizim . Les dernières nouvelles
qu'on en a reçues , annoncent qu'il fe difpofe à
partir pour Olmutz ; le théâtre de la guerre fe
trouve actuellement tranfporté fur les frontieres
de la Siléfie & de la Moravie , où le Prince
héréditaire de Brunswick eft arrivé avec des
forces confidérables , qui ont forcé l'Empereur
d'envoyer à fon tour des renforts aux troupes
qu'il avoit déjà de ces côtés . Il a donné le
commandement du régiment de Szekler , Tranfylvain
au célèbre Baron de Benyowski , qui
eft entré à fon fervice avec le grade de Général-
Major.
带
On mande de Mayence que le Tréfoncier Baron
de Kerpen s'eft engagé à lever pour le
I 4
90
( 200 )
fervice de S. M. I. 200 hommes de cavalerie
& 2 bataillons de troupes légères de 400 hommes
chacun ; il ne perdra point fon canonicat
en faisant cette levée , parce qu'il a obtenu
dit- on , du S. Siége une Bulle de Sang , que le
Pape a accordé aux follicitations puiffantes qui
lui ont été faites.
La Diète Provinciale de la Baffe- Autriche fe
tiendra le 20 de ce mois ; les Députés des Etats
de cet Archiduché fe font rendus hier au Pa-
Jais Impérial & Royal , où ils ont été admis à
l'audience de l'Impératrice - Reine , qui leur a
remis elle-même les propofitions pour l'année
militaire 1779, Le Comte Jean- Antoine de Pergen
étoit à leur tête , en qualité de leur Maréchal
& de Préfident du corps des Seigneurs.
S. M. I. & R. vient d'ordonner à tous ceux
de fes jeunes fujets de Hongrie de la Religion
Proteftante , qui font actuellement occupés de
leurs études dans les différentes Univerfités
d'Allemagne , d'aller les continuer dans celle de
Tubingen & dans celle d'Altdorf..
De HAM BOOURG le 20 Octobre.
LES dernières nouvelles de Conftantinople
en détrompant fur la mort ou la captivité du
Capitan - Bacha , n'ont point encore diffipé les
incertitudes fur les difpofitions du Grand Seigneur
à fon égard On conjecture toujours
que la chute du Grand Vifir a préparé la fienne ;
& la campagne, inutile qu'il vient de faire
dans la mer Noire , n'offrant aucun avantage
aucune action éclarante qui parle en fa faveur
, peut refroidir l'attachement que le peuple
lui témoigne , & faciliter fa perte fi elle
eft réfolue Le nouveau Grand Vifir ne
laiffe point penetrer les fentimens particuliers
dans les circonftances préfentes ; ils feront
fans doute , conformes à ceux du Sultan' ; mais
-
( 201 )
il ne prendra ouvertement aucun parti tant
que le fort du Capitan Bacha reftera incertain.
Sa pofition ne fauroit être plus délicate ; s'il
penche pour la guerre , il déplaira peut - être
au fouverain , & au peuple fi elle eft malheureufe
; s'il fait la paix , il ne peut la conclure
qu'en abandonnant à la Ruffie des avantages que
l'intérêt de l'Empire lui a d'abord refufés ; ce
facrifice , dont l'importance eft prouvée par tout
ce qu'on a fait jufqu'à préfent pour le prévenir ,
indifpofera la Nation , & le Gouvernement pour
éviter la honte & le danger du blâme , les rejettera
fur fes confeils : peut être en fera- t- il puni ;
ce ne feroit pas la première victime que la politique
Ottomane auroit immolée .
En attendant , le Capitan - Bacha s'éloigne
de la Crimée , dont il n'a fait que regarder
les côtes , & où les Ruffes fe fortifient en
y faifant fans ceffe défiler de nouvelles troupes.
Le Chan qu'ils protègent brave , à l'abri
de leur appui , le mécontentement de la Forte
qui diffimule Les hoftilités ouvertes , auxquelles
on s'étoit préparé , n'ont point encore
eu lieu cette année . Les négociations
vont recommencer pendant l'hiver , & le tems
qu'elles doivent durer , laiffe encore quelque
efpérance de voir les deux l'uiffances parvenir
à un accommodement.
•
Les armées du Roi , de Pruffe ont évacué
la Bohême ; mais elles font reftées fur les
frontières pour arrêter les incurfions que les
Autrichiens pourroient être tentés de faire
à leur tour dans la Siléfie Pruffienne & dans
la Saxe , & pour fe faciliter les moyens d'y
rentrer , s'il . fe préfente une occafion favora
ble car on a va que l'hiver n'arrêtoit pas
toujours leurs opérations. Le Prince Henri
leva , le 12 de ce mois ; fon camp d'Ottendorff
, & établit fon quartier général à Gros-
:
( 202 )
>
Sedlitz ; c'eft à Sedlitz même , près de Pirna ;
& non à Drefde qu'il fe propofe de paffer
Khiver ; on prépare dans cette ville le château
Electoral pour l'y recevoir. Les cantonnemens
pris par le Maréchal de Laudohn à
Ober- Bergkowitz , à Raudnitz , à Zitto w
à Martinowes , à Budin , à Hoifin & à Welwarn
, l'ont décidé à refferrer les fiens , &
à les tenir rapprochés des frontières . Le Général
de Mollendorff étoit encore à cette
époque à Dippoldifwalde ; le Général de
Solms à Mugelm ; le Prince d'Anhalt - Bernbourg
à Eckartzberg , & le Général - Major
de .Knobelsdorff à Budiffin . Les ponts de
bateaux qui étoient auprès de Drefde ont été
tranfportés à Pirna , & établis dans l'endroit
où le Prince Henri a paffé Elbe pour la première
fois.
Le Roi de Pruffe a quitté , le 15 , fon camp
derrière Schatzlar , & a établi fon quartier
général à Landshut ; le Général Wunfch ,
après avoir quitté les hauteurs de Ratfchemberg,
s'eft pofté dans un bois derrière Ruckers ,
d'où il étend fon aîle droite jufqu'à Utfchendorff.
Le Roi fe propofe de paffer l'hiver
à Breflau ; mais avant de s'y rendre , S. M.
eft partie pour Troppau dans la Siléfie Autrichienne
, où il va s'aboucher avec le Prince
héréditaire de Brunfwick qui commande le
corps de troupes entré en Moravie.
C'eft de ce côté qu'eft actuellement tranfporté
le théâtre de la guerre. C'eft ainfi que
les relations Pruffiennes rendent compte des
progrès de ce Prince. » Il avoit été envoyé
avec un corps de troupes pour renforcer le
Général de Stuttereim. Ce Prince arriva à
Troppau le 30 Septembre ; la rapidité avec
laquelle les troupes avoient marché , exigeoit
qu'elles priffent un peu de repos ; il leur ac(
203 )
corda le premier de ce mois , qu'il employa
à faire des reconnoiffances . L'ennemi occupoit
le château de Gratz ; il avoit pofté fur
les montagnes voifines , des détachemens de
troupes légères dont on ne pouvoit appré
cier précisément la force , à caufe des bois
épais dont ces montagnes font couvertes. Le
Marquis de Botta occupoit les défilés près
de Heidenpiltfch , Spangendorff & Wieftadtl ;
il y avoit en marche un détachement de l'armée
de Bohême , dont on ignoroit le nombre.
Le Prince héréditaire de Brunſwick jugea
convenable de fe rendre maître des paffages
qui conduisent à Fulneck , & de s'emparer
du château de Gratz ; il fit fes difpofitions en
conféquence. Le 2 , il paffa la Mora , dirigea
fa marche fur Jacobzowitz pour prendre à
dos les forêts de Gratz , où il étoit probable
que l'ennemi tiendroit ferme ; mais fans attendre
les Pruffiens , ni leur donner le tems
d'arriver , il quitta tous fes poftes , & aban
donna même le château , ou le Prince mit
une garnifon , & pofta fes troupes entre Jacobzowitz
& Bachutzowitz , dans une pofition
qui le rendit maître des paffages vers la Moravie
, & le mit en état de vivre aux dépens
de l'ennemi. Une pluie qui dura 3 jours dé
grada tellement les chemins , qu'on fut obligé
de fufpendre tous les mouvemens ; cependant
le 4 deux détachemens furent envoyés l'un
vers Wiegtadt!, & l'autre vers Heidenpiltſch ;
l'ennemi abandonna ces deux endroits à leur
approche. La Siléfie Autrichienne est actuelleinent
toute entière fous l'obéiffance du Roi ;
des avis de Tefchen confirment que le gros
des troupes Autrichiennes qui y étoient poftées
, s'eft retiré vers la Jablunka , n'y a laiffé
que quelques huffards pour patrouiller p
>
Les relations Autrichiennes après avoir
I 6
( 204 )
gardé un long filence fur l'expédition de Morivie
, oppofent les détails fuivans à ceux que
Fon vient de lire . » Le Général d'infanterie
Baron d'Elrichshaufen , Commandant en chef
du corps de nos troupes en Moravie , eft arrivé
leo Octobre à Heidenpiltsch , fur la
Mora , & le Lieutenant Général Baron de
Barco à la tête de la cavalerie & de 4 bataillons
, s'eft avancé jufqu'à Bautfch avant
que l'ennemi l'eût attendu. Nos poftes avancés
fe trouvent au-delà de la Mora , les patrouilles
de la cavalerie de l'aile gauche pouffant
jufqu'à Herlez , & celles de l'aile droite jufqu'àigitadtl
& vers Fulneck ; d'un autre
côté , le Lieutenant Colonel de Quofdanowich
eft auffi arrivé à Zulkmantel le to Oċtobre
le Général de Kirchheim a pénétré
jufqu'à Neuftadt , dans la Siléfie Pruffienne .
Ces mouvemens de nos troupes ont fruftrẻ
les Pruffiens de la plupart des livraifons qu ils
ont exigées ; ils ont mis la Moravie à l'abri
de toute incurfion dans toute l'étendue de
fes frontières , & en avançant , elles font en
état de lever des contributions dans le pays
ennemi ; on en a dejà exigé dans la Principauté
d'Oppeln où l'on a enlevé des otages ".
Si la Moravie ett défendue , la Siléfie Autrichienne
et occupée par les Pruffiens ; s'il faut
en croire des lettres particulières , tous les Seigneurs
des Duchés de Troppau & de Jagendorf
, ont été déja cités de la part de S. M.
Truffienne , en qualité de Souverain de toute la
Siléfie , à comparoître en perfonne à Breflau ,
le Novembre prochain , fous peine de confifcation
de leurs Seigneuries . Tous les poffeffeurs
de biens fonds ont , ajoute t-on , reçu auffi
ordre de comparoître en perfonne à Troppau ,
fous la même peine ; & on croit , d'après ces
ordres , que le Roi fe propofe d'hiverner dans la
Siléfie Autrichienne.
( 205 )
Le bruit des fecours que l'Impératrice de
Ruffie doit faire paffer au Roi de Pruffe , fe
foutient conftamment ; & le moment où il doit
fe réalifer , ne peut être éloigné , fi comme on
Taffure elle a fait réellement déclarer à la Cour
de Vienne , par fon Miniftre. Qu'elle ne fauroit
refter plus long - tems fpectatrice indifférente
des troubles qui agitent actuellement l'Allemagne
qu'en conféquence elle fe croyoit
obligée d'employer fon interceffion pour engager
S. M. I. & R. , à écouter amicalement les
propofitions d'accommodement qui lui ont été
faites par le Roi de Pruffe , & de terminer les
différends de la fucceffion de Bavière , à la fatisfaction
des héritiers légitimes & des intéreffés
allodiaux ; fans quoi , elle ne pourroit fe
défendre de prendre part à cette guerre , & de
fe déclarer pour le parti des membres oppri
més de l'Empire Germanique ".
Cette Déclaration , fi elle a eu lieu , ramene
encore les espérances de paix , elle doit donner
lieu à une nouvelle négociation , dont l'effet
peut l'accélérer ; on croit qu'elle fera entamée
auffi - tôt que les deux Puiffances belligérantes
auront pris leurs quartiers d'hiver.
De RATISBONNE , le 20 Octobre.
IL circule ici un Referit du Roi d'Angleterre
, en qualité d'Electeur de Hanovre ;
adreffé à fon Miniftre Electoral à la Diete ;
cette pièce ne laiffe plus aucun doute fur les
fentimens de S. M. B. , relativement à l'affaire
de Bavière. » Le Roi croit par plus d'une raifon,
devoir inviter fes Co-Etats à déliberer mûrement
& férieufement fur les mesures à prendre
dans la conjoncture préfente , & fur- tout à infifter
fur ce que les art . 21 , 25 & 28 de la capitu
lation Impériale , foient obfervés inviolablement
, & que les prétentions de toutes les par(
206 )
ties intéreffées dans la fucceffion de Baviere ,
foient portées à l'examen & à la décifion des
Etats de l'Empire . Pour cet effet , il juge indifpenfable
de faire inceffamment les repréfentations
convenables à la Cour Impériale. S. M.
qui n'a pu voir qu'avec déplaifir , que dans la
conteſtation préfente , on ait négligé d'avoir recours
à cette voie , la feule qui foit légitime &
permife , & que par là on ait donné lieu à la
guerre préfente , déclare qu'elle eft prête à fe
concerter avec ceux de fes Co- Etats qui adopteront
fes fentimens fur les mefures les plus
promptes & les plus efficaces qu'on pourra pren.,
dre pour éteindre le feu de la guerre , & faire,
rendre juftice à toutes les parties «.
On fit auffi ici depuis quelques jours , un Acte,
Notarial affez curieux , il eft relatif à la Déclaration
faite par M. Schmied, au fujet de l'Acte
de renonciation du Duc Albert d'Autriche de
1429. M. Schmied , felon cet Acte , a été interrogé
le 1 Septembre dernier , par une députation
Electorale , affiftée d'un Notaire fur dix.
articles différents. Il a perfifté dans la première
Déclaration qu'il avoit faite , & a même fourni
des moyens fürs pour parvenir à découvrir la
pièce, importante dont l'existence eft encore
conteftée .
La Déclaration ultérieure du Roi de Pruffe ,
vient de paroître ; nous la donnerons après la
déduction de la Cour de Vienne , que nous al
lons continuer :
» Comme la Cour de Berlin paroifloit fermement
décidée à effectuer fon deffein , par tous les moyens
poffibles , même par la voie des armes . S. M. I. R.
chercha à rendre moins dangereux pour tout le Corps
Germanique & Four l'équilibre , ce qui ne pouvoit
d'ailleurs s'empêcher fans renouveller , le feu de la
guerre. L'extinction éventuelle & effectivement arrivée
aujourd'hui de la ligne Guillelmine de Baviè(
207 )
re , fournit une occafion favorable pour atteindre
à ce but. S. M. I. R. avoit des prétentions fur quelques
parties de la fucceffion ouverte par ce décès.
Perfonne ne pouvoit avec juftice prendre en mauvaife
part , qu'Elle cherchât à les faire valoir , méme fans
aucunes autres vues néceffaires ; cependant ſon motif
principal fut d'affurer du moins en quelque façon
en réalifant ces droits , l'équilibre qui avoit fubfifté
jufqu'à préfent , dans le cas où les circonftances ne
pe mettroient point d'empêcher l'exécution des vues
d'agrandiffement formées par la Cour de Berlin . Ces
confidérations , le defir de maintenir la tranquillité
publique , fondèrent les propofitions d'accommode-.
ment faites à la Cour de Pruffe , par lesquelles , pour
détourner , autant qu'il feroit poffible , le danger qui
menaçoit le Cercle de Franconie , on offrit principalement
l'échange des deux Margraviats , & l'on confentit
enfin à celui des deux Lufaces , comme de
Pays , fur lefquels l'on avoit eu depuis long- tems à
Berlin des vues fecrettes , quoique cet échange foit à
différens égards fujet aux rifques les plus grands &
les plus importans pour le Royaume de Bohême. La
Cour de Berlin répondit qu'il n'étoit pas jufte de
compenfer une acquifition préfente & précaire de la
Maifon d'Autriche , avec une acquifition éloignée &
inconteftable. Les confidérations fuivantes feront
voir fi cette compenfation étoit fi peu équitable : il
s'agit pour l'Autriche de l'acquifition d'une étendue
de Pays d'environ un million de revenu annuel , &
pour la Pruffe , d'une acquifition dont la valeur eft au
moins double. Que l'une de ces acquifitions foit préfente
, & que l'autre ne foit que future , c'est une
circonftance qui dépend du cours imprévu des événemens.
L'acquifition de l'Autriche n'a point d'influence
fur la conftitution de l'Empire & celle du
Cercle de Bavière : celle de la Pruffe eft d'une nature
diamétralement oppofée. Son influence extrêmement
inquiétante & dangereufe fur le fyftême entier du
Corps Germanique , mais particulièrement fur la
( 208 )
:
balance de pouvoir , dans le Cercle de Franconie &
dans les Cercles voifins , eft manifefte : S. M. P. l'a
avouée , Elle n'a pas toujours regardé ladite acquifition
comme aufli certaine & aulli incontestable.
L'Ordonnance de Famille , faite par l'Electeur Albert
, en conféquence de laquelle les Pays de Brandebourg
, en Franconie , doivent refter fépatés des
Pays Electoraux , auffi long-tems qu'il y a plus d'un
Margrave en vie , eft devenue par la confirmation
Impériale , accordée du confentement de tout l'Empire
, une Sanction Pragmatique formelle , un Statutum
Gentilium folemnel , & une vraie loi de l'Empire
dans l'acte même de confirmation tout ce qui
auroit été ftatué au contraire , ou le feroit à l'avenir
, eft révoqué par l'Empereur de fa certaine
fcience , & déclaré nul & de nulle valeur , pour
lors comme à l'avenir , & à l'avenir comme pour
lors , de l'avis des Electeurs , Prines & Etats de
l'Empire , & de fa pleine puiffan e Impériale : les
mêmes difpofitions ont été reconnues par l'Ordon.
nance renouvellée de Famille , projertée à Gera en
1598 , & fignée à Magdebourg le 29 Avril 1599 ,
dans les termes fuivans : » Nous fommes donc unanimement
d'avis que l'Ordonnance de l'Electeur Albert-
Achille , confirmée par l'Empereur Frédéric III ,
à la Diète de l'Empire , tous les Etats y affeinblés ,
de leur avis , confentement & aveu , doit être obfervée
dès-à-préfent & à perpétuité par Nous & nos
Succeffeurs , comme auffi nous la reconnoillons pro
Pato , pro Statuto Familia , quod tranfit in formam
Contractus , & même , vu la confirmation fufmentionnée
, pro Pragmaticâ Sanctione & Lege
publicâ. En vertu de cette Ordonnance de Famille
chacun des futurs Electeurs , avant qu'il foit admis
au Gouvernement , eft tenu de s'engager formellement
par écrit & de figner un acte , par lequel il
promet pour lui , fes Héritiers , Maifon & Succeffeurs
, fur fa parole de Prince , ſon honneur & fa
foi , en place de ferment folemnel , d'obferver fer(
209 )
mement & inviolablement , tant l'Ordonnance de
Famille de l'Electeur Albert-Achille de 1473 , que
celle de 1594. De même , d'après les propres paroles
des Margraves Georges-Frédéric-Charles & Albert
Wolfgang , cette Ordonnance de Succeffion
attendu qu'elle étoit confirmée par l'Empereur &
l'Empire , & devenue ainfi authentiquement une loi
générale , folemnifée & acceptée comme telle , ne
pouvoit être abrogée , fi ce n'eft du confentement
de tous ceux qui avoient donné à une telle loi fa
force obligatoire. En conféquence S. M. l'Empereur
& tout le Corps Germanique ont non - feulement
droit , mais font même tenus de ne point
permettre une telle altération uni- latérale de cette
Sanction Pragmatique , vu que ( comme les fufdits
Margraves l'ont auffi déja montré dans la repréfen- ,
tation , qu'ils adrefsèrent en 1724 à S. M. I. ) une
pareille altération intérelle la tranquillité générale
& le bien-être du Cercle de Franconie , fi ce n'eit
de tout l'Empire Envain allégueroit- on de la part
de S. M. P. qu'on eft convenu , au fujet de l'altétération
de cette loi de Famille , avec tous les
Agnats , d'un accord amical , & que par ce moyen
l'on a contenté ceux qui font intéreflés dans l'affaire.
Cette objection & plufieurs autres de ce genre peuvent
être réfutées d'après les mêmes principes , par
lefquels l'on attaque de la part de S. M. P. la convention
avec l'Electeur Palatin : il eft vrai qu'il y a
cette différence effentielle , que ces principes ne.
fauroient avoir aucune application quelconque fur
la convention du 3 Janvier , & qu'ils s'oppofent
dans toute leur force au fufdit accord de S. M. P.
Comme il ne s'agit ici que de juftifier la comparaifon
faite du côté de la Cour Impériale & Royale ,
entre les cas des Succeffions refpectives de Bavière
& de Brandebourg , contre le reproche de manquer
d'équité , l'on peut fe renfermer dans la conclufion
qui en réfulte , que la Cour de Berlin doit ou laiffer
valoir également ces principes contre elle- même
( 210 )
our que du moins elle doit convenir qu'ils font
aulli fans effet contre la Maifon Archiducale «< .
La fuite à l'ordinaire prochain.
ITALIE.
De NAPLES , le 6 Octobre.
Le Roi vient de faire publier l'Ordonnance
fuivante , en date du 19 du mois dernier.
» Notre intention étant d'obferver une exacte neutralité
dans les circonftances où fe trouve actuellement
l'Europe , nous avons voulu , en manifeſtant
nos difpofitions à la paix , prévenir les incidens qui
pourroient la troubler & nuire au commerce de nos
Etats. Comme nous ne doutons pas que les Puillances
qui font en guerre n'ufent de nos Ports , de nos
Plages & de nos Mers voisines , de la manière qu'il
fe pratique ordinairement chez toutes les Nations
neutres , fans commettre aucun acte d'hoftilité , de
violence ou de fupériorité , ni entr'elles ni à l'égard
des bâtimens de quelque Nation que ce foit , &
fans empêcher la libre entrée ou fortie dans lefdits
Ports ou Plages ; de notre côté nous voulons & ordonnons
que nos Sujets obfervent les inftructions
fuivantes. 10. Défendons expreffément à tous nos
Sujets , de quelque rang qu'ils foient , de s'enrôler
& de fervir fur des bâtimens de Nations belligérantes
, fous peine de prifon & autres plus graves à
notre volonté , dès qu'ils reviendront dans nos Domaines
, ou de féqueftre & de confiſcations de biens
ou d'exil perpétuel des terres de notre domination ,
s'ils ne reviennent point. Il fera cependant permis à
tout bâtiment de Nation en guerre de renforcer fon
équipage pourvu que ce ne foit pas de nos Sujets ,
mais d'étrangers qui fe trouvent par bafard dans
nos Etats , qui aient volonté de fervir , & qui n'y
foient contraints en aucune façon . 20. Défendons
dans tous nos Etats de vendre , fabriquer ou armer
pour le compte des Nations en guerre aucun
( 211 )
bâtiment corfaire ou de guerre , fous peine de
2000 ducats pour chaque tranfgreffion , dont la
moitié fera appliquée au fifc & l'autre au dénonciateur
public ou fecret , outre une peine afflictive
que fubiront les tranfgrefleurs à l'arbitrage du Jugc
felon les cas & les circonftances : lefquelles peines
encourront auffi tous ceux qui auront participé
à ces tranfgreffions par afliftance ou par faveur.
Il fera néanmoins permis aux Nations belligérantes
de faire radouber leurs vaiffeaux endeinmagés
, & d'acheter pour cela tout ce qui leur
fera néceffaire. 30. Défendons à nos Sujets , ou
à tous autres qui auroient eu de Nous la permiffion
d'arborer notre pavillon royal , fous les peines
exprimées ci-deffus , d'embarquer fous le nom
de paflagers & fous quelque prétexte que ce foit ,
des matelors ou foldats pour le fervice des Nations
en guerre ; & pareillement d'embarquer & tranfpor
ter des armes , de la poudre & des munitions ,
comprifes fous le nom de contrebande de guerre
pour le compte & le fervice des Nations belligé
rantes. Il fera cependant permis de tranfporter toute
forte de marchandife , quand ce feroit même des
prices légitimement faites fur les Peuples en guerre
& amenées de nos Ports , ou des provifions de
bouche pour le compte & à l'ufage defdits Peuples
. 40. Défendons à nos Sujets de prendre part
ou intérêt , directement ou indirectement , dans les
armemens de guerre , quand même ils auroient été
pris hors de nos Domaines , fous peine de 2000
ducats pour chaque tranfgreffion . Mais nous permettons
auxdites Nations en guerre de fe recommander
, & de faire gérer ou vendre dans nos Etats
les prifes par elles faites dans des tems & en des
lieux légitimes , & conduites dans nos Ports. s . Déclarons
coupables des peines ci- deffus & d'autres
plus grandes , felon les circonftances , toutes les
perfonnes de quelqu'état , rang & condition qu'elles
foient , qui auront contrevenu à la diſpoſition
( 212 )
du préfent Edit , & voulons que la connoiffance
de ces tranfgreffions appartienne privativement à
notre fuprême Magiftrat de Commerce de cette
Capitale , pour celles qui feront commiſes , dans la
Sicile citérieure & dans l'Etat des Garnifons ; &
pour celles qui fe commettront dans la Sicile ulté
rieure , voulons que la connoiſſance en appartienne
au fuprême Magiftrat de Commerce de Palerme,
Si mandons , & c . » ..
De LIVOURNE le 10 Octobre.
,
LES lettres de Gibraltar , portent que l'Alcaïde
Hague - el - Abes , y eft arrivé de Tanger ;
l'objet de fa Miffion étoit de porter au Gouverneur
les ordres du Roi de Maroc , au fujet
des difficultés qu'il fait pour recevoir le Conful
d'Angleterre. Ce Prince confent qu'il réfide
à Tanger , & qu'il y exerce fon emploi ;
mais il ne veut point qu'il fe préfente à la Cour.
Il a en même tems fait fignifier au Gouverneur
de Gibraltar , d'acheter dans ce moment , pour
la garnifon , foo bêtes à cornes qu'il a à ven
dre, avec menace en cas de refus , de ne plus
permettre qu'on tire de fes Etats aucunes denrées
néceffaires à la fubfiftance des habitans &
de la garnison de cette ville . Le Roi de Maroc
a levé récemment de groffes amendes , & confifqué
beaucoup de troupeaux , dont le nombre
devient embarraffant , & dont il feroit bien- aife
de fe défaire avantageufement Parmi ceux de
fes Officiers qu'il a punis de cette manière , on
compte le Bacha de Coftali , a qui , dit- on , il a
fait en outre couper les jambes Son crime eft
d'avoir fait expirer 200 perfonnes fous le bâton ;
& s'il en eft réellement coupable , fon châtiment
n'eft point trop rigoureux .
On écrit de Tripoli , que l'Amiral Emo ,
chargé d'une négociation de la République de
Vénife , auprès du Bacha , l'a terminée avec
( 213 )
beaucoup de fuccès , fans même qu'il lui en aft
coûté des préfens confidérables , ce qui n'eft pas
ordinaire. Il s'agiffoit en particulier de diffuader
le Bacha d'envoyer une Ambaffade à Vénife
; il y eft parvenu ; mais comme ces Ambaffades
font lucratives pour le fujet qui en
eft chargé, le Bacha pour dédommager celui
qu'il avoit nommé à celle de Vénife ſe propoſe ,
dit- on , de l'envoyer en Suède , pour notifier
la mort de M. Bergamnn , Conful de cette
nation.
ANGLETERRE,
De LONDRES , le 31 Octobre.
Les nouvelles que la Cour avoit publiées
les de ce mois , loin de remplir l'attente de la
Nation , n'avoient fait qu'augmenter fes allatmes
; elle en attendoit de poftérieures ; elles
n'ont pas tardé. On a vu arriver fucceffivement
le Lord Howe , qui a remis le commandement
de fa flotte à l'Amiral Byron , le Gouverneur
Johnſtone , un des quatre Commiffaires envoyés
en Amérique , & dont la conduite particulière
a tellement bleffé le Congrès , qu'il a
déclaré ne vouloir plus traiter avec lui , &
enfin un exprès du Général Clinton . Les nouvelles
qu'ils ont apportées font fans doute intéreffantes
. Le 27 & le 28 de ce mois , le Miniftère
en a publié ce qu'il a bien voulu. La Gazette
du 27 n'a préfenté qu'une lettre du Général
Clinton , qui , felon fon ufage , a renvoyé à
une du Général Pigot , pour informer la Cour
des opérations des Américains dans Rhode-
Ifland. Ces lettres n'ont appris que ce que l'on
favoit déja ; que les Américains qui le 9 & le ro
Août étoient defcendus dans cette Ifle , fous
les ordres du Général Sullivan , qui avoit fous
dui le Marquis de la Fayette & le Général Han(
214 )
cock , ancien Préfident du Congrès , & main
tenant à la tête des Milices de fa Province,
l'évacuèrent le 30. Il étoit difficile qu'ils puffent
faire autrement dès que la flotte Françoife avec
laquelle ils avoient concerté leurs opérations ,
ne pouvoit plus les feconder. Ces lettres dans
lefquelles on remarque de fréquentes réticences
, ne difent qu'un mot , & en paffant , de l'apparition
& de la difparition de la flotte du
Comte d'Estaing , qui n'avoit quitté Rhode
Ifland , que pour aller combattre le Lord
Howe , qui malgré les avis contraires publiés
par la Cour , n'eût pu éviter une deftruction
totale , fi la tempête n'avoit féparé les armées
navales. Cette relation n'eft qu'une feconde verfion
avantageufe aux troupes Royales de celle
que les Américains ont publiée , & que nous
avons donnée dans le précédent Journal. Les
détails font les mêmes avec cette feule différence
que les Rebelles , felon l'ufage , n'ont pu
tenir devant les troupes du Roi. Le Général Pigot
évalue la perte de celles- ci dans Rhode Island ,
à Capitaine , 1 Volontaire , 4 Sergens , 31
Fufiliers , & un Conducteur d'Artillerie tués ;
2 Capitaines , Lieutenans , 7 Enfeignes , 13
Sergens , Tambour , 180 Fufiliers & Conducteur
bleffés ; 1 Lieutenant , 1 Sergent , 10
Fufiliers égarés. Il ne doute pas que la perte
des Américains ne foit plus confidérable ; &
cela peut être ; ils peuvent perdre plus de monde
fans s'affoiblir dans la même proportion.
Selon leurs Relations , leur perte monte à 4
Officiers fubalternes , 3 Sergens , 23 Fufiliers
morts ; 2 Lieutenans - Colonels , 1 Capitaine ,
3 Officiers fubalternes , 13 Sergens , 113 Fufiliers
bleffés , 2 Sergens , 42 Fufiliers égarés.
I
Selon d'autres avis dont le Général Clinton
& le Général Pigot , ne font aucune mention
mais qui ne font pas moins authentiques que
( 215 )
les leurs , cette évacuation de Rhode- Ifland ,
n'a pas laiffé de coûter cher à la nation. Dans le
premier moment la prife de l'Ifle paroiffoit inévitable
, on s'empreffa de brûler plufieurs frégates
& chaloupes dans la crainte que l'en
nemi n'en profitât ; les vaiffeaux ainfi détruits ,
font la Flore , la Junon , l'Orphée & l'Allouette
de 32 canons , le Faucon de 17 & le Pêcheur du
Roi de 16 ; on eftime les carcaffes feules de ces
bâtimens à 100,000 liv . fterl. Pour défendré
T'entrée du Havre à l'efcadre ennemie , on y
avoit coulé à fond une cinquantaine de bâtimens
de tranfports , qui à raifon de 2000 liv.
fterl. chacun , font encore une fomme égale à
la première.
Aux lettres des deux Généraux , on en a joint
deux du Major - Général Grey , que Sir Henri
Clinton avoit chargé d'une expédition fur Bedr
ford & Fairhaven , où il fe propofoit d'aller
lui - même , lorfque fur l'avis de l'éloignement
de M. d'Estaing , il jugea plus convenable d'al
ler au fecours de Rhode- Ifland. Cet Officier
arrivé le 5 Septembre , à 6 heures du foir à fa
deftination , n'y trouva aucune réfiftance , & en
repartit le lendemain après y avoir détruit ou
pris une certaine quantité de bâtimens armés &
non armés , des munitions de guerre & de bouche
, & quelques prifes que le Comte d'Estaing
avoit faites , & qu'on y avoit conduites.
Une lettre du Lord Howe , en date du 17
Août , remplit le fupplément de la Gazette ,
qui ne parut que le 28. L'Amiral y rend compte
de fes mouvemens pour fuivre l'efcadre du
Comte d'Estaing ; l'état où il trouva les affaires
à Rhode Island , lui fit juger qu'il étoit impraticable
de donner des fecours effentiels au Gé
néral l'igot : cette obfervation prouve l'impoffibilité
ou étoient les Anglois , de conferver
cette Ifle , fi le Comte d'Estaing eût pu revenir ;
( 216 )
le Lord Howe convient qu'il a évité le combat
tant qu'il l'a pu , & on voit qu'il n'a pas dû être
affligé du coup de vent qui l'a feparé de la flotte
ennemie ; dans cette dernière , le Languedoc
avoit perdu tous fes mats ; le Tonnant n'avoit
confervé que fon grand mat. Le premier fut attaqué
le 13 par le Renown , qui avoit de grands
avantages , parce qu'il n'étoit point endommagé
; mais l'approche de quelques autres vaiffeaux
le forcèrent de s'éloigner . Le fecond ; le
fut le 14 , par le Prefton , qu'une femblable caufe
contraignit auffi à la fuite. Le 16 , l'Ifis fut attaqué
par un autre vaiffeau qu'on croit le Zélé,
& la bonne conduite de fon Commandant empêcha
que l'iffue de ce combat lui fût auffi funefte
qu'on avoit lieu de l'appréhender.
Le Lord Howe dans une autre lettre , annonce
qu'il avoit pris la route de Bofton , où il
avoit trouvé la flotte Françoife occupée à fe
réparer , que voyant que toute tentative de fa
part pour la faire fortir feroit inutile , il étoit
reparti le 2 Septembre.
Les détails que le Lord Howe a dû rapporter
lui-même de l'état de nos affaires dans cette
partie du monde , auroient fans doute été plus
intéreffans pour la nation que tous ceux que le
Ministère a publiés . Il n'eft parti de New-
Yorck que le 23 , & jufqu'au moment de fon
départ il a pu fe paffer des chofes dont on feroit
fans doute bien aiſe d'être inftruit. On fe contente
de revenir longuement fur ce que l'on fait ,
& cela infpire de la défiance fur ce qu'on ne
fait pas. Cependant les papiers qui s'impriment
fous l'influence du Miniftère , ne laiffent pas de
tirer les plus grandes conféquences de l'évacuation
de Rhode- Ifland , & du befoin que la
flotte Françoife a eu d'être réparée : felon eux ,
il y a eu à Bofton une querelle très-vive entre
quelques matelots François & quelques prifonniers
( 217 )
fonniers de l'armée de Burgoyne ; les habitans
de Bofton ont pris parti pour ces derniers ; ce
qui feroit bien noble & bien généreux ; mais on
ne leur en fait pas un mérite ; on cherche à faire
penfer que les Américains commencent à fe dégoûter
de leurs nouveaux alliés . Ce n'eft pas
la feule chofe qu'ils tâchent de perfuader à la
Bation , fans en être perfuadés eux- mêmes ; ils
prétendent auffi que toute l'efcadre de l'Amiral
Byron a rejoint , & que réunie à celle qu'a laiffée
le Lord Howe , elle ne peut manquer de
battre & de détruire l'efcadre Françoife . Ce
premier obftacle levé , il n'eft pas douteux que
le Général Clinton ne trouve le moyen d'engager
le Général Washington dans une affaire
générale , où les Anglois , comme de raiſon ,
feront vainqueurs. Il femble à bien des gens que
la nation a appris par une trop longue expérience
à connoître la prudence du Général Américain
, pour croire qu'il foit fi facile de le
vaincre & de le forcer à fe battre . Auffi , malgré
ces belles apparences , le Ministère qui ne s'en
impofe pas à lui - même , comme il cherche à
en impofer aux autres , fent la foibleffe de l'Amiral
Byron , & vient d'expedier des ordres
pour lui faire paffer des fecours. Il faut un
nouvel armement , & nous manquons de matelots
. Nous en avons befoin ici pour remplacer
les malades de l'efcadre de l'Amiral Keppel ,
qui après une longue campagne où il n'a rien
fait , eft enfin rentré le 26 & le 27 , dans nos
ports , avec des vaiffeaux très - maltraités , &
dont quelques- uns font reftés en arrière , retenus
par la lenteur que les dommages qu'ils ont
effuyés , ont mis dans leur marche.
Le dernier résultat de la quatrième campagne
qu'on vient de faire , c'est que l'Amérique
n'eft point foumife , que nous y avons
encore des troupes , & que le Ministère con-
15 Novembre 1778. K.
( 218 )
fervant toujours l'espoir qu'il a eu fi longtems
& fi vainement , paroît déterminé à
tenter le fort d'une cinquième campagne : c'eſt
ce qui fera décidé à la rentrée du Parlement ;
la difficulté de trouver des fonds ne fera
pas le feul obftacle qui s'oppofera à ce nouvel
effai ; l'état des affaires en Europe , ne préfente
pas une perfpective riante . On s'eft flatté
jufqu'à préfent de la neutralité de l'Eſpagne :
mais cette efpérance s'affoiblit tous les jours ;
P'Ambaffadeur de Madrid commence à fe
plaindre des armemens que nous faifons pour
la Méditerranée , où notre commerce a beſoin
de protection : il parle , dit - on , avec plus de
hauteur ; les proteftations amicales qu'il faifoit
autrefois fréquemment , font plus rares. On
s'attend à entendre inceffamment de fa part
une déclaration authentique . Le Ministère paroît
la craindre , & la nation fe plaint de
ce qu'il ne l'a pas prévue . A- t- il pu , dit- elle ,
fe diffimuler que les préparatifs immenfes de
cette Puiffance , n'euffent pas un objet qui
y fût proportionné ; la protection de fon commerce
& de fes établiffemens lointains ,
exigeoit- elle de fi grands ? & la nation qui
veut être neutre , ou fimplement fe défendre
fait - elle des dépenfes auffi énormes que fi
elle vouloit attaquer ? La France , affure- t-on
dans nos papiers , a déjà reclamé de la Cour
de Madrid les 12 vaiffeaux de ligne que chacune
des deux Puiffances s'eft engagée à fournir
à l'autre par le pacte de famille. Cette réquifition
, ajoute - t - on , a été faite le 29 Juillet
, & la réponſe de la Cour de Madrid eft
arrivée à Versailles le 8 Décembre. Comme
ce fecours doit être prêt dans le délai de 31
mois , à compter du jour de la demande
on en conclut que l'Efpagne eft prête à fe déclarer
, & tout fait préfumer que cette déen
( 919 )
>
claration prochaine nous fera peu favorable.
Dans cet état , nous cherchons des fecours
par- tout , & nous avons indifpofé les Hollandois
, par notre conduite à leur égard , fur les
mers , en manquant aux Traités précis , conclus
avec eux. La Suède n'a pas eu lieu d'être plus
fatisfaite on a répondu à fes plaintes , qu'on
reftituera tous les vaiffeaux qui n'étoient pas
chargés de marchandifes de contrebande , qui
feront payés aux propriétaires d'après une ettimation
amiable ; on à cette indulgence , ajoutet
- on , parce qu'on pouvoit n'avoir pas connoiffance
des démêlés actuellement fubfiftans
entre la France & l'Angleterre mais paffé le
10 Novembre prochain aucun Navigateur
Suédois ne pourra prétendre à cette indulgence .
Le Roi a fait fucceffivement la revue des
camps établis dans différens endroits ; le der
nier qu'il a vifité eft celui de Warley - Common
; la Reine l'y a accompagné le fait le
plus fingulier que préfente cette promenade
militaire , eft la dépenfe que le Lord Petre
a faite à fa terre de Thorndon - Hall pour
y recevoir LL. MM.; on ne la fait pas monter
à moins de 20, coo livres fterlings . Le Lord
Chandos. en avoit fait auparavant une autre
à l'occafion du baptême de fa fille , dont LL.
MM. voulurent être les parreins . Cette cérémonie
fe fit le 8 de ce mois dans l'hôtel de ce
Seigneur , qui dépenſa à cette occaſion 4000 l .
fterlings.
La Compagnie des Indes attend actuellement
la rentrée de 4 vaiffeaux qui ont ordre.
de s'arrêter à Sainte- Helène , d'où ils ne partiront
que fous un sûr convoi . On continue
à craindre pour nos établiffemens dans ces
contrées , & on arme avec beaucoup d'activité
une efcadre de deux vaiffeaux de 74 canons ,
deux de 60 , un de so , & deux frégates qu'on
K 2
( 220 )
fe propofe d'y envoyer ; elle fera fous les or
dres du Chevalier Edouard Hugues , qui a déjà
arboré le pavillon Amiral fur le Superbe. On
dit que l'efcadre fera prête à appareiller vers
les fetes de Noël.
ÉTATS-UNIS DE L'AMÉRIQUE-SEPT.
De Philadelphie , le 15 Août. Le 8 de ce mois,
il eft arrivé ici un gros corps de cavalerie ; cette
troupe qui fe rend au camp , eft fous les ordres
du célèbre Major Lée , qui s'eft fi fouvent diftingué
en qualité de partifan . Elle est composée
de gens d'élite , dont il a éprouvé le courage &
l'activité . Les cavaliers revêtus d'un très - bel uniforme
, & parfaitement bien montés , ont tout
à la fois un air élégant & martial. Plufieurs
perfonnes qui ont paffé l'hiver dernier dans cette
ville , ont trouvé les chevaux de cette troupe
infiniment fupérieurs à ceux qu'on faifoit venir
pour monter les dragons Britanniques.
"
Le Congrès a reçu ces jours derniers une lettre
des quatre Commiffaires Britanniques , en
date du 7 de ce mois , dans laquelle ils requièrent
l'exécution de la convention , par laquelle
le Général Burgoyne , avec les troupes
qui étoient fous fes ordres , s'étoit rendu prifonnier
de guerre . On fait que l'exécution de
cette convention a été différée jufqu'à ce qu'on
en eût reçu une ratification authentique de la
part du Roi d'Angleterre ; les Commiffaires ont
donné cette ratification ; mais la conduite qu'ilṣ
ont tenue , fur tout l'un d'entr'eux , le Gouverneur
Johnſtone n'eft pas propre à exciter
la confiance . Le Congrès a répondu aux Commiffaires
, qu'après un expofé détaillé des manoeuvres
fecrettes & perfides employées par M.
Johnstone , auprès du Général Réed , il avoit
jugé après un mûr examen ; » 1 ° . que cette action
étoit un deffein prémédité , lâche & bas
,
( 221 )
de pervertir & corrompre le Congrès des Etats-
Unis. 2°. Que le Congrès devoit montrer toute
fon indignation contre un projet auffi téméraire
& auffi malhonnête ; & 3 ° . enfin , que fon honneur
ne lui permettoit pas d'entretenir à l'avenir
la moindre liaifon avec ledit George Johnstone ,
& encore moins d'entamer quelque négociation
avec lui touchant aucune affaire , dans laquelle
la vertu où la liberté pourroient fe trouver in
téreffées ".
Le Congrès a ordonné l'impreffion de cette
lettre , & a déclaré dans fa réſolution que dès ce
moment , il ceffoit de reconnoître M. George
Johnstone en fa qualité de Commiffaire.
De Chefter , du 18 Août. Nos ennemis qui tentent
de nous affervir par les armes , & qui cherchent
à nous divifer en follicitant la défection
de tous les citoyens attachés à la caufe Américaine
, n'ont rien négligé pour nous fufciter
des ennemis parmi les fauvages. Ils n'y ont que
trop bien réuffi en quelques endroits . Nous apprenons
que l'établiffement de Wyoming fur la
Sufquehannah , formé par les habitans de Connecticut
, vient d'être détruit par les Indiens armés
par les Anglois. Cet établiffement qui profpéroit
depuis quelques années , & qui formoit
huit bourgades déja confidérables , qui avoient
fourni récemment à l'armée continentale 3000
boiffeaux de grain , & plus d'un millier de
foldats a été ravagé. Des Torys répandus parmi
ces Indiens les ont engagés à prendre la
hache. Dès le mois de Mai de cette année , on
commença à avoir de juftes fujets d'inquiétude ;
toutes les familles répandues dans l'efpace de 30
milles en remontant la Sufquehannah , fe raffemblèrent
dans les parties les plus peuplées . Les
fauvages commencèrent les hoftilités en Avril
& en Mai , qu'on vit plufieurs petits partis
faire des incurfions fur le terrain de la Colo-
K 3
( 222 )
nie , ils les continuèrent pendant le mois de
Juin ; en Juillet , ils parurent en plus grand
nombre , ayant avec eux plufieurs Torys qui
les commandoient. Leurs ravages furens plus
confidérables ; ils dévaftèrent la campagne ,
tuèrent tout ce qu'ils recontrèrent , & firent
fubir l'opération cruelle du Scalpel aux morts
& aux bleffés ; ils affiégèrent les forts élevés
pour la défenfe de l'établiffement , & envoyèrent
chaque jour que dura le fiége , les péricranes
de tous les infortunés qui étoient tombés
entre leurs mains. Tous ceux qui ont échappé
aux maffacres commis dans les actions &
hors des actions , car les prifonniers ont été
traités de la manière la plus barbare , fe font
réfugiés dans les Colonies voisines , où l'on
s'empreffe de les foulager & de les plaindre ,
& où les récits qu'ils font des maux qu'ils ont
foufferts , infpirent une nouvelle horreur pour
les barbares qui ont fufcité contr'eux cette
multitude fauvage & féroce. On a envoyé contr'elle
le brave Colonel Broadshed , avec un
corps de troupes , & on apprend qu'il l'a jointe
& en a fait un grand carnage ; parmi les 200
prifonniers qu'il a faits , on compte quelquesuns
des Torys qui les conduifoient.
Selon les derniers avis de New-Yorck , les
Torys & l'armée ennemie y étoient dans la
plus grande confternation ; la difette de provifions
commençoit à fe faire vivement fentir
dans cette ville , parce qu'il n'y pouvoit rien
arriver par terre ni par mer , excepté de Long-
Inland . Il eft vrai que depuis le départ de la flotte
Françoife , il est entré dans ce port 2 ou 3 bâtimens
chargés de provifions , & les pêcheurs
continuent de porter du poiffon comme à l'ordinaire
; mais on y fouffre toujours beaucoup
du manque de farine & de provifions fraîches.
L'incendie terrible qu'on y a effuyé le 3 de ce
( 223 )
mois , a encore augmenté la calamité . Les flammes
, malgré les fecours qu'on y a portés , ont
dévoré 300 maifons , au nombre defquelles
étoient les magafins du Quartier- maître général
du Roi. A ce défaftre en fuccèda un autre.
Le 5 , un orage violent endommagea beaucoup
les maifons , & les vaiffeaux dans le port ;
la foudre tomba fur un brigantin chargé de
poudre , dont lexplofion fut fi terrible que
toute la ville en fut ébranlée ; il ne refta pas
une tuile fur les toîts , ni une feule vître aux
fenêtres des maiſons . Perfonne ne fut bleffé
parce qu'au moment de l'orage chacun s'étoit
mis à couvert.
De Harfort , le 10 Septembre. Nos troupes en
évacuant Rhode- Ifland , ont pris la route de
New-Yorck , où nous raffemblons des forces
affez confidérables , pour pouvoir eſpérer plus
de fuccès. Nous ne croyons pas que les Royaliftes
l'occupent long-tems ; on peut juger de
leur fituation par la lettre fuivante d'un de leurs
Officiers. » Les Bills conciliatoires ont produit
beaucoup de mauvais effets , & nous ont fait
manquer des occafions qui ne fe préfentéront
plus. On ne conçoit pas comment le Ministère
a pu en attendre quelque chofe , dès qu'il étoit
inftruit de la deftination du Comte d'Estaing ,
& de la nomination d'un Miniftre Plénipotentiaire
de la part de la France au Congrès ; nous
n'avons plus qu'une alternative;vaincre ou reconnoître
l'indépendance de l'Amérique.Nous avons
tout lieu de craindre que l'évacuation de Phi-
Jadelphie ne foit bientôt fuivie de celle de New-
Yorck. Cependant il nous eft arrivé récemment
d'échapper à tant de dangers , que nous nous
flattons encore que la fortune fe déclarera pour
nous. Si la flotte Françoiſe étoit arrivée feulement
quelques jours plutôt , tous les vaiffeaux
& les tranfports que le Lord Howe avoit dans
K 4
( 224 )
la Delaware feroient tombés en fon pouvoir ;
Sir Henri Clinton ne pouvant paffer les Narrows
n'eût pu fecourir New - Yorck ; Rhode-
Ifland abandonnée à elle - même , n'eût pu recevoir
des fecours ni nous en donner «<.
» La tempête affreufe qui a féparé les efcadres
Françoife & Angloife au moment où elles alloient
fe battre , a prévenu la deftruction de la
dernière. Il eft für que le Lord Howe en forçant
de voiles pour attirer , comme il le dit ,
en pleine mer le Comte d'Eftaing , fuyoit en
effet devant lui. Après la tempête qui avoit féparé
les flottes & difperfé la Françoiſe , plufieurs
de nos vaiffeaux en rencontrèrent quelques - uns
qui avoient été très-maltraités , & qu'ils attaquèrent
fans fuccès . Leur état faiſant juger que
le refte de la flotte n'étoit pas moins endommagé
, & fa retraite à Bofton prouvant qu'elle
avoit befoin de fe réparer , l'Amiral Anglois
crut pouvoir s'approcher de la baye de Bofton
fans danger ; il y parut le 1er de ce mois , &
en repartit le 2. Son objet étoit de faire croire
qu'il étoit en état de fe battre , & qu'il avoit
moins fouffert que les François ; les mouvemens
de ceux ci qui fe réparent avec beaucoup de célérité
, & qui doivent reffortir inceffamment ,
précipi èrent fa retraite ; en effet , la plupart de
fes vaiffeaux réparés à la hâte , hors d'état de
tenir long-tems la met,n'étoient que pour la montre
. Il avoit d'ailleurs , à bord , 3000 volontaires
tirés de l'infanterie , pour faire le fervice des
troupes de la marine , & il étoit effentiel qu'il
les ramenât à New-Yorck qui eft menacé «.
Nous nous attendons inceffamment à des nouvelles
intéreffantes. Le Comte d'Estaing va bientôt
reparoître fur les mers , avec toutes les forces
en bon état ; celles de nos ennemis tiendront
difficilement devant lui ; & il eft difficile qu'ils
parviennent à rétablir leurs vaiffeaux. » Les avis
( 225 )
de New-Yorck , écrit- on d'Halifax , nous font
trembler. La tempête qui a difperfé les deux
flottes a trop endommagé la nôtre , pour qu'elle
puiffe en venir aux prifes , dans le cas inême où
l'efcadre de l'Amiral Byron fe raffembleroit enfin
; car tous les vaiffeaux ont été infiniment
maltraités ; les magafins de la marine ici ne font
pas fournis de manière à pouvoir réparer les
fuites d'un pareil accident. L'Amiral Byron eft
parti le 4 avec le Diamant & le Culloden. Ces
vaiffeaux font en mauvais état , quoiqu'on ait
fait tout ce qu'on a pu pour les réparer ; on a
dépouillé toutes ces côtes pour cet effet . Nous
n'attendons aucun fecours de l'Amiral Montague
, dont l'efcadre a été fi maltraitée par les
tempêtes , & par d'autres accidens , que notre
pêche , ainfi que celle des Anglois , a beaucoup
fouffert de la part des Américains ; fi nous n'a
vons pas une paix prompte , cette Province entière
, la nouvelle Ecoffe , fera réduite à une
feule ville de garnifon . Nous avons perdu à
Rhode - Ifland 7 frégates , 3 galères & une
grande quantité de tranfports . Les Américains
Font évacuée , fans que le Général Clinton ait
pu prendre fa revanche «.
FRANCE .
De VERSAILLES le 10 Novembre.
و
LE premier de ce mois , fête de la Touffaint ,
le Roi , accompagné de la Famille Royale ,
affitta dans la Chapelle du Château , à la Grand-
Meffe , qui fut chantée par la Mufique du Roi ;
PEvêque de Bethléem officia pontificalement ;
la Comteffe de Matignon fit la quête. La Reine
y affifta auffi dans une des travées. L'après - midi
Ja Cour a entendu dans la même Chapelle le
Sermon , prononcé par l'Abbé de Laquesnoy ,
Prédicateur ordinaire du Roi.
K
s
( 226 )
Le même jour le Comte de Montezan , Miniftre
Plénipotentiaire du Roi, près l'Electeur
de Cologne , a eu l'honneur d'être préſenté au
Roi par le Miniftre des Affaires Etrangères ,
& de prendre congé , pour ſe rendre à fa deftination.
Le Chevalier de Beaurain , Géographe , Penfionnaire
du Roi , eut l'honneur de préfenter le
3 au Roi , à Monfieur & à Monfeigneur le
Comte d'Artois , fa Carte de la Manche . Cette
Carte , avec celle du Tableau Hydrographique
des principaux Ports de la Manche , augmentée
des Ports , Rades , Sondes , Batteries , Forts &
Corps de-garde , d'après les matériaux les plus
récents , fe trouve chez l'Auteur , rue Gift- le-
Coeur , la première porte cochère à droite par
le Quai.
De PARIS , le 10 Novembre.
PENDANT que le Marquis de Bouillé faifoit
à la Dominique l'expédition dont nous avons
annoncé le fuccès , les Anglois en projettoient
une autre fur quelques- uns de nos Etabliffements.
» Le 15 de Septembre , une efcadre Angloife
compofée d'un vaiffeau de ligne , 3 frégates
& une corvette fous le commandement
du Commodore Evans , faifant partie de l'efcadre
de l'Amiral Mon ague , alla mouiller dans
la rade de S Pierre , au Sud de l'Ifle de Terre-
Neuve. Le vaiffeau de ligne s'étant emboffé
très - près de terre devant le Bourg formé des
maifons & cabannes de pêcheurs , le Commodore
fit fommer le Baron de l'Espérance , commandant
la Colonie , de remettre les Illes de
S. Pierre & Miquelon , à S. M. B. Le Commandant
François obtint tous les honneurs de
la guerre pour la garnifon des deux Ifles , compofée
en tout de so hommes répartis dans les
différents établiffemens de pêches , & pour les
( 227 )
habitans & pêcheurs , la liberté de revenir en
France fur les navires qui fe trouvoient dans le
port. Le Commandant , la garnifon , une partie
des habitans au nombre de 180, y compris l'équipage
du navire , font arrivés à l'Orient , une
autre partie à S. Malo , au nombre de 29 perfonnes
, tant femmes qu'enfans ; le refte , qui eft
peu nombreux , eft attendu fur les goelettes ,
qui ont été expédiées de S. Pierre . Au départ
des mêmes navires , les Anglois avoient commencé
à brûler tous les établiffémens de pêche
à mesure que les habitans les évacuoient
Selon les lettres de Breft , outre la diviſion
de s vaiffeaux de ligne & 4 frégates qui croifent
fans ceffe fur les côtes pour protéger le commerce
, 60 navires armés , dont 29 font des
vaiffeaux de ligne , dont le moindre eft de 64
canons , mouillent dans cette rade. Il y a encore
8 autres vaiffeaux de guerre , dont un de
80 , & l'autre de 74 canons , nouvellement lancés
à l'eau , 2 fur les chantiers pour être carénés
, & 4 autres que l'on conftruit à neuf.
Vers le mois de Mars prochain , on aura dans
ce département 42 vaiffeaux de ligne prêts à
mettre à la voile ; les armements ne font pas
moins confidérables , & ne fe font pas avec
moins d'activité dans les autres départemens
de la marine. Les magafins font fournis par- tout
des chofes néceffaires à l'équipement des navires
; les mats même dont les Anglois prétendent
que nous manquons , ne s'y trouvent pas
en moindre quantité que les autres objets.
On lit dans la Gazette de France , le calcul
fuivant des vaiffeaux Anglois pris fur les mers
jufqu'au 15 du mois dernier ; 53 bâtimens pris
par les vaiffeaux , frégates ou corvettes du Roi ,
confiftant en 3 frégates du Roi d'Angleterre ,
dont une prife fur les côtes de S.- Domingue ; 3
cutters , is corfaires , & 32 navires marchands ,
K 6
( 228 )
so bâtimens pris par les corfaires & armateurs
particuliers ; total 103 bâtimens
On s'eft plaint dans quelques Ports que les
Anglois ont fait un plus grand nombre de prifes
; cela prouve , comme on l'a déja dit , que
nous avions un plus grand nombre de vaiffeaux
marchands en mer ; les Anglois avoient plus de
corfaires ; ils fe font trouvés dans une circonftance
unique , qui ne s'eft jamais préfentée , &
qui n'aura peut- être jamais plus lieu ; elle a dâ
leur donner un avantage. Depuis long - tems ils
étoient en guerre avec l'Amérique ; leurs armateurs
faifoient déja la courfe contre les vaiffeaux
des Etats- Unis ; lorfque les hoftilités ont
commencé avec la France , ils fe font trouvés
tous prêts à en profiter ; leurs armements étoient
faits , & ils avoient la facilité de les employer
contre un nouvel ennemi , qui n'étoit point encore
fur fes gardes , & que jufqu'à - préfent ils
ont prefque toujours furpris fans défenſe . On fait
que les premiers navires qui ont été leur proie,
ignoroient qu'on étoit en guerre , & étoient
en conféquence chargés pour le commerce , &
point armés pour leur défenfe ; la plupart de
ceux qui font revenus des Indes , avoient leurs
canons en left. Maintenant on eft inftruit ; les
Commerçans prennent des précautions , & les
prifes font moins fréquentes. On en fera fur les
ennemis lorfqu'on voudra
Déja dans plufieurs de nos ports , on fe prépare
à feconder les voeux du Gouvernement , & à
profiter
des avantages qu'il offre aux Négocians qui
armeront en courfe & en guerre. Une compagnie
d'Armateurs dont les vues ne fauroient être plus
vaftes & mieux combinées , fe propofe de faire
conftruire 8 frégates de 100 pieds de quille portant
fur terre , armées de 26 canons en batterie de 8 liv.
de balle , de 8 canons de 4 liv . fur les gaillards
avec les autres armes néceffaires , montées chacune
( 229 )
de 300 hommes d'équipage. La mife en dehors de
chaque fregate , y compris les vivres pour 4 mois ,
& les avances aux équipages , fera de 280,000 liv.
fans les canons de 8 qui feront fournis ou payés par
le Roi. Le total formera une fomme de 2,240,000
liv. Une fi vaſte entrepriſe ne pouvant s'exécuter fans
le concours de plufieurs , on propoſe une affociation
qui durera autant que la guerre les actions au nombre
de 1000 feront de 2400 liv . chacune , fans que
dans aucun cas les actionnaires foient tenus de fournir
aucun appel ou fupplément à ce premier fond.
Les conditions de cette affociation font exposées de la
manière la plus détaillée dans un profpectus très- bien
fait. Tout y eft prévu ; toutes les objections y font
prévenues & détruites , & les avantages développés
de la manière la plus précife , la plus claire & la
plus convaincante. On conçoit aifément que 8 frégates
, qui feront affociées , & marcheront toujours
deux à deux dans quatre croifières différentes , forment
d'abord une affurance pour les actionnaires ;
parce qu'en fuppofant qu'une ou deux même fuffent
prifes , elles ne pourront l'être toutes , & celles qui
refteront dédommageront de la perte des autres. Si
les foufcriptions font nombreufes , dans chaque
croifière , les 2 frégates auront avec elles une corvette
ou une flûte armée , qui leur fervira pour aller à la
découverte de l'ennemi , de forte que lors qu'on le
découvrira , on aura au moins 60 canons , qui mettront
en état de ne redouter aucun vaiffeau quelle
que foit la force : cette manière de faire la courfe eft
neuve , & d'un fuccès infaillible. Les frégates , avec
la certitule morale de n'être point prifes , n'auront
à redouter que les élémens & la paix : les tempêtes
ne feront pas générales , & trois vailleaux marchant
enfemble feront en état de fe porter des fecours que
ne peut avoir le navire ifolé : quant à la paix , elle
ne paroît pas prochaine , & fi elfe fe fait les frégates
prendront une nouvelle deftination . La traite
des Nègres , le commerce de la Chine , la pêche
( 230 )
de la morue leur offrent de l'emploi & un bénéfice -
sûr pour les actionnaires . Nous ne pouvons que le
répéter , ce plan eft très-bien fait ; le patriotiſme l'a
dicté , c'est au patriotifine à le foutenir & à l'exécuter
: ce fentiment , indépendamment des avantages
qu'il offre & qui font faits pour l'exciter , doit engager
tout bon François à y concourir , les gens
riches en prenant des actions , & les autres citoyens
par leurs voeux . M. de la Corbiere , au bureau des
Armateurs , rue du Mail , vis -à - vis l'Hôtel des
Chiens , donnera à ceux qui voudront foufcrire
toutes les informations qu'ils pourront defirer.
M. Poultier , Notaire , rue St. Martin , vis-à- vis la
rue Montmorency , recevra la valeur des actions.
Dans les Ports de Mer , MM. Peere , pere & fils , à
Bordeaux ; Surcouf , freres , & le Fer , à Saint-Malo ;
veuve Babut & la Bouchere , à Nantes ; Berard , freres
& compagnie à l'Orient ; de Illens , à Marfeille ;
& veuve Fournier , fils & compagnie , à Toulon ,
recevront auffi les actions & donneront le plan de
l'affociation & les inftructions qui y font relatives.
Les Frégates qui doivent être armées font l'Impé.
rieufe & la Grondeuse à Bordeaux , la Sirene à
Saint-Malo , la Chouette à Granville , la Bienheu
reufe à Nantes , la Réfolue à l'Orient , l'Incompa
ble à Marſeille , & la Merveilleufe à Toulon : elles
partiront pour leur deſtination dans le mois d'Avril
prochain.
» Des lettres reçues de Lisbonne , écrit- on
de Bordeaux , nous apprennent que le corfaire
la Vengeance , armé dans ce port par M. Durocher
, & commandé par le Capitaine Mandavit
de Bordeaux , a pris & conduit à Lif
bonne la frégatte du Roi Angloiſe , le Pelican ,
armée de 26 canons , & de 200 hommes d'équipage.
Le combat a été fi vif , que la Vengeance
a été jufqu'à trois fois à l'abordage ; il y a eu
beaucoup de monde tué fur la frégate An
gloife ".
( 231 )
+
Les corfaires Anglois infeftent les parages de
Portugal ; felon des lettres directes de Lisbonne
, il n'y a point d'artifice qu'ils n'employent
pour fe rendre maîtres de ceux de nos vaiffeaux
qui fortent de la rivière ; & la rufe leur réuffit
plus fouvent que la bonne guerre . » Un Ar
mateur Anglois , ajoutent ces lettres , prit ces
jours derniers un bâtiment François fous le canon
du port de Faro , où il s'étoit réfugié . Le
Conful de France a demandé à notre Miniſtère
de le réclamer auprès de l'Amirauté Angloife ,
& on ne doute point qu'il ne foit rendu. Le
corfaire avoit ufé d'adreffe pour s'en emparer ,
en coupant de nuit le cable de fon ancre. Un
autre bâtiment François chargé de fel , a auffi
été pris à la vue de notre port ; le Conful l'a
réclamé , & l'Amirauté a déclaré la priſe illégale
".
Des lettres de Malte , du 26 Septembre , por
tent que l'efcadre aux ordres de M. le Chevalier
de Fabry , y mouilloit depuis 18 jours , &
qu'elle venoit d'être renforcée par le Caton ,
vaiffeau de 64 canons , qui a conduit M. de Saint-
Prieft à Conftantinople; cette efcadre forte alors
de 5 vaiffeaux de ligne & de quelques frégates ,
avoit été jointe par une nouvelle frégate qui
lui avoit apporté de nouveaux ordres , qui vrai
fembablement doivent déterminer fa courfe ultérieure
»
La frégate Françoife la F'ore , commandée
par le Marquis de Caftellane Majaftre , écrit
on de Palma dans l'ifle de Mayorque , a relâché
dans cette baye le 1er. Août. Pendant la
nuit du 19 , à l'O S O. de l'Ifle , il y eut de gros
grains de grêles , mêlés de violentes rafales . A
5 heures & quart du matin , l'orage qui avoit
duré toute la nuit commençoit à fe diffiper , &
le tonnerre grondoit au loin de S. E.; en forte
qu'on fe préparoit à déployer les voiles que la
( 232 )
force du vent avoit obligé d'amener , lorfque
tout-à - coup la frégate paroiffant embrâfée , on
entendit un bruit éclatant dont la commotion
ébranla tout le bâtiment & renverfa plus de 30
hommes fur le pont . Le feu prit auffi- tôt au
grand hunier , & il ne fallut pas moins que les
difpofitions les plus promptes & les plus fages
pour en arrêter les progrès , & pour raffurer l'équipage
qu'effrayoit un phénomène fi extraordinaire
. C'eft à la manoeuvre ordonnée par le
Commandant qu'eft dûte la confervation du bâtiment.
La foudre defcendue du grand mât de
hune , mit le feu au palier de ce mât , prit aux
voiles , paffa par le trou du chat , brifa une
poulie de driffe de la grande vergue , & calcina
la moitié d'un rouet en bois de gayac , defcendit
le long du grand mât qu'elle excoria d'un
bout à l'autre , fans heureufement pénétrer dans
F'intérieur. De 14 ouvriers qui étoient autour
du grand mât , furent renverfés & reftèrent
immobiles , quoiqu'ils ne fuffent , pour ainfi
dire , qu'efleurés par le feu. Plufieurs eurent
leurs fouliers brûlés fans autres accidens ; quelques-
uns font reftés fourds ; deux autres qui
étoient près du quartier de la pompe, dont
F'ouverture eft de 16 pouces en quarré , furent
jettés rudement fur le gaillard & renverfés fur
trois autres , dont un a été étouffé fur- le- champ
& l'autre eft mort trois jours après dans les dou
leurs les plus vives . Le Commandant n'ofant
continuer fa navigation fans reconnoître l'état
de fon grand mat , relâcha dans cette rade , &
fit toute la diligence poffible pour remédier à
fa manoeuvre , & fe mettre en état de pourfuivre
fa croifière «.
On attend encore 8 vaiffeaux des Indes Orientales
; la prife du Fitzjames ne s'eft point confirmée,
& on efpère de le voir arriver inceffamment.
Ce navire eft de 900 tonneaux ; autre
( 233 )
une cargaifon très-riche , il apporte de la Chine
des manufcrits très curieux que M. Bertin fait
venir pour l'ufage des Savans , occupés de recherches
relatives à la nation Chinoife.
» Le Chaumont , écrit - on de l'Orient , un
des vaiffeaux des Indes arrivé dans ce port ,
avoit pris fur la côte de Bengale pour le compte
des Anglois , une cargaifon évaluée à 3 miltions
de livres . On l'arrêta d'abord à fon arrivée
à l'Orient , & on écrivit à la Cour ; celle- ci a
confidéré que le chargement de ce navire avoit
été fait fur la foi du droit des gens , parce que
lors de fon départ on ne pouvoit être inftruit
en Bengale des différends furvenus entre les
deux Puiffances. L'arrêt en conféquence a été
levé , & la charge déclarée libre par ordre du
Gouvernement. Cette décifion eft fondée fur la
juftice; & on ne peut s'empêcher de demander
, fi l'on auroit prononcé à Londres , conformément
à ces principes de rigoureuſe
équité «.
On dit que l'année prochaine on formera de
nouveaux camps , comme on a tait en Bretagne
& en Normandie . Toutes les lettres de ces
Provinces , pour lefquelles ils ont été un ſpectacle
intéreffant , s'accordent à donner les plus
justes éloges à la bonne conduite des troupes,
& à l'attention des Commandans à entretenir
Pordre & la difcipline ; leurs foins ont eu le
plus grand fuccès ; il ne s'eft commis nulle
part aucun dégât , même fecret ; pas un feul
foldat ne s'eft écarté ; on n'en a vu aucun qui
fe foit mis dans le cas d'être conduit au Prevôt
& d'être puni . Les fruits qui étoient fur les
arbres ont été reſpectés avec une attention bien :
extraordinaire ; on ne s'eft pas permis d'en prendre
un feul ; les tentes de plufieurs régimens au
camp de Voiffieux étoient dans des vergers dont
les pommiers étoient chargés de fruits que les
( 234 )
propriétaires ont cueilli fans en avoir perdu au
cun 4 ou 5 jours après la levée du camp .
Les actions généreufes ne paroiffent rares que
parce qu'on n'a pas foin de les recueillir ; nous
nous empreffons de rapporter celle - ci . Un riche
Fermier d'Ezanville à 2 lieues de Saint- Denis ,
avoit une fille unique recherchée en mariage
depuis quelque tems par un Fermier du voinnage.
Un jour que celui -ci étoit venu faire une
vifite à fa prétendue , un de fes gens arrive à la
hâte pour lui annoncer qu'on avoit mis le feu à
fa Ferme , & qu'une grange pleine de bled étoit
déja embrafée. Cette nouvelle accabla le jeune
homme qui perdoit fa fortune , & s'attendoit à
perdre avec elle la perfonne qu'il aimoit. Cette
dernière perte étoit la plus fenfible ; il fe leva
en faifant avec l'accent du défefpoit , les adieux
Jes plus touchants à fon amante , & à fon père.
L'un & l'autre en furent touchés . Ne vous chagrinez
point lui dit le vieux Fermier. Votre
malheur peut fe réparer ; il ne changera rien à
mes difpofitions. Allez mettre ordre à vos affaires
, & revenez le plutôt poffible. Le jeune
homme revint accablé de ce qu'il avoit vu ,
effrayé de la grandeur de fa perte, & tremblant
de l'effet qu'elle produiroit fur l'efprit de fon
futur beau-père , qui l'ignoroit : je ne dois rien
vous déguifer, lui dit- il , ma récolte eft perdue :
ce n'eft pas tout , j'ai confulté ; la réparation.
des bâtimens incendiés eft toute entière à ma
charge , & elle ne me coûtera pas moins de
30000 francs. Ta franchiſe prouve ton honnêteté
, lui répondit le Fermier ; tu mérites ce
que je veux faire pour toi . Dès ce moment , tu
es mon gendre . Le mariage fe fit quelques jours
après , & le Fermier lui donna de quoi réparer
toutes fes pertes.
Depuis environ cinq femaines des pluies conti
nuelles , accompagnées dans ces derniers jours
( 235)
d'un vent de Sud , ont groffi prodigieufement les
rivière & les torrens du Dauphiné. L'Ifere , qui
le traverse , s'eft portée à 14 pieds environ audeffus
de fon lit ordinaire. Le 27 Octobre elle a
inondé toute la vallée du Graifivaudan , depuis la
frontière de Savoie jufqu'à fon embouchure. Ily
a eu dans les rues de Grenoble juſqu'à 6 à 7 pieds
d'eau ; les doinmages ne pourront être appréciés
qu'après la retraite des eaux ; on préfume qu'ils
feront confidérables , fur- tout relativement aux
maiſons. On écrit de Metz que le 26 , les eaux de
la Mozelle fe font élevées , par une progreffion
rapide , à une hauteur qui excédoit de plus de 2
pieds celle de l'inondation de 1734 , qui a été
la plus forte dont on fe fouvienne dans le Pays.
Cet évènement n'a pu qu'être funefte par les malheurs
, les pertes & les dégradations qu'il a occafionnés
M. Depont , Intendant de la Généralité
, s'occupe des moyens de les conftater à mefure
que les eaux diminuent.
Charles Acton , Comte de Marfay , Brigadier
des armées du Roi , Chevalier de l'Ordre
de St.-Louis , ancien Capitaine aux Gardes ,
eft mort ici le 18 du mois dernier.
Marie - Françoife , Comteffe de Montjoye
foeur du feu Prince - Evêque de Bâle , veuve de
Chriftophe de Kinglin , Premier - Préfident du
Confeil- Souverain d'Alface , eft morte le 12
du mois dernier , en fon Château d'Orlork , en
Alface , dans la 83e . année de fon âge .
Articles extraits des Papiers étrangers qui entrent
en France.
" Extrait d'une lettre à bord de la Frégate.....
» le 15 Octobre. Aujourd'hui nous avons arrêté un
» bâtiment Piémontois , ayant à bord trois paſſa-
33 gers , dont l'un eft l'Amiral de Mahon , nommé ,
» Sir Tudertan , qui venoit d'Angleterre ; pour cacher
fa marche , il s'étoit rendu à Nice par
( 236 )
» l'Allemagne ; nous avions fon fignalement. Cette
» prife eft d'autant plus intéreflante pour l'Etat ,
& pour le commerce de Marſeille , que cet Ami-
» ral étoit chargé d'ordres pour Mahon , pour ar
mer en courfe , &c. Il y a des paquets cachetés
» qu'on envoye à la Cour , & qui vraisemblable-
» ment contiennent le fecret de celle de Londres ,
s'il faut en juger par le défelpoir de l'Officier ,
qui en étoit le porteur , & qui craint d'étre ac
cufé d'avoir trahi fa Nation. Il a avec lui fon
fils , âgé de 15 ans. Ce matin meme ils ont été
» envoyés à Toulon , à bord du Chébec le Sin-
» ge , commandé par M. de Barbazan , &c. « Courier
d'Avignon. No. 85 .
"
ככ
30
» La plus grande partie des régimens , tant de
cavalerie , dragons , huffards , que des régimens
Allemands infanterie , qui étoient paffés aux
Camps de Normandie & de Bretagne , défilent
» en vertu des derniers ordres du Roi , vers la
» Franche - Comté , l'Alface & la Lorraine ; le régiment
de Conftans eft actuellement à Landau ,
& Bercheny à Condé ; Schomberg à Haguenau.
N eft arrivé deux régimens d'infanterie à Nancy,
» & le rer Novembre il y aura au moins 40,000
» hommes de cavalerie , dans les trois Provinces
» fufdites. On parle différemment des vues que
» peut avoir la Cour de Verſailles : les uns croient
qu'on n'y envoie une fi grande quantité de cavalerie
qu'à caufe de l'abondance des fourrages
dans ces Provinces les autres pensent que ces
troupes font deftinées à former , le Printems
prochain fur le Rhin , une armée d'obfervation ;
plufieurs de ces derniers les envoyent vers le
» Hanovre ou en Bavière « . Gazette d'Utrecht ,
Supplém. No. 87.
ל כ
•
" On dit publiquement ici ( à Lisbonne , ) que
quatre Miniftres , chargés de juger en révision
le procès au fujet du régicide commis fur la
perfonne facrée du feu Roi Jofeph , ont déclaré
( 237 )
qu'il ne paroiffoit pas que le coup de fufil tiré
fur le carroffe de S. M. , & dont elle fut bleffée ,
>> fût expreffément dirigé contr'elle ; mais que les
conjurés avoient eu en vue de fe défaire d'un
Chambellan de S. M. , qui étoit dans l'ufage de
paffer toutes les nuits en carroffe dans le lieu
» même où le coup de fafil fut tiré ; qu'en conféquence
les Marquis de Tavora & d'Atougia doi-
> vent être déchargés de l'accufation du crime de
régicide. On ajoute que d'après cette décifion , le
» fils du Duc d'Aveiro fera rétabli dans fes fiefs ,
» & que S. M. lui donnera le titre de Marquis de
» Govea ". Gazette des Deux-Ponts . No. 88 .
לכ
De BRUXELLES , le 10 Novembre.
>
LES hoftilités qu'on s'attendoit à voir fufpendre
en Allemagne jufqu'au Printems prochain
, ont recommencé fur les frontières de
la Siléfie & de la Moravie , où la marche
rapide & les progrès du Prince héréditaire
de Brunſwick ont obligé l'Empereur de porter
des fecours prompts. Le parti que ce
Prince a pris de fe rendre lui même à Olmutz
femble prouver combien cette expédition
a paru férieufe . L'activité infatigable
du Roi de Pruffe nous prépare peut-être à
une campagne d'hiver , à moins que la déclaration
de la Cour de Ruffie à celle de
Vienne n'amène des négociations , dont l'effet ,
au moins , fera de fufpendre les opérations
militaires , & de procurer pendant cette faifon
aux troupes fatiguées d'une campagne
pénible où il y a eu peu de combats , mais
beaucoup de mouvemens , le repos dont elles
ont befoin .
L'attention des fpéculatifs , en attendant
l'iffue de ces grands démêlés , n'eft pas moins
occupée de ceux de la France & de l'An-
´gleterre ; le motif de l'inaction de l'Espagne
( 238 )
après tant d'armemens formidables & prêts
à agir , eft encore un myftère ; ceux qui veulent
prévoir la déclaration qu'elle doit faire ,
étonnés de fon filence , craignent qu'elle ne
le rompe trop tard ; ils voient dans les deux
Empires , liés par des traités , des préparatifs
formidables , dont la réunion leur affure
des triomphes. Ils fe rappellent avec inquiétude
la lenteur que mit l'Efpagne à prendre
un parti dans la dernière guerre ; elle ne
fe montra point tant que fon allié fe foutint
fur les mers avec des forces qu'elle cût pu
augmenter ; elle ne fe déclara que lorfquecelui-
ci n'eut plus de flottes à joindre aux
fiennes pour la feconder.
,
S'il faut en croire divers bruits qui fe répandent
depuis quelque tems cette déclaration
de 1 Efpagne n'eft pas éloignée ; Timprudence
Angloiſe la hâtera. » La frégate le
Tucuman de 10 canons & le paquebot le
Ténériffe , écrit- on de la Corogne , eft entré
le 28 Septembre dans ce port ; le Capitaine
du Tucuman , D. Manuel de Abona a rendu
compte que le foir du 26 il a été chaffé par
une balandre Angloife de 16 canons , à la
vue de Muros , & qu'ayant été joint le lendemain
fur l'ifle de Silarga , malgré fon pavillon
Espagnol , il en filt canonné pendant
3 heures & demie avec beaucoup de vivacité ;
il répondit avec tant de vigueur , que le corfaire
refufa de préfenter le côté , & la frégate
voguant entre l'ifle & la côte , la ba-
Jandre l'abandonna ; celle- ci étoit accompagnée
d'un brigantin Anglois de 18 canons ,
qui ne put approcher affez pour faire feu.
La frégate a fouffert dans fes voiles & fes
manoeuvres ; mais l'équipage n'a pas été maltraité
«.
Les hoftilités de ce genre ne font pas rares ;
( 239 )
ב כ
les corfaires Anglois les commettent ſouvent ,
& la nation qui les défavoue , ne prend pas
des mefures affez efficaces pour les prévenir.
Elle arme actuellement une forte efcadre
qu'elle deftine à protéger fon commerce dans
la Méditerranée. L'Espagne , affure- t- on , a
fait faire la déclaration fuivante à la Cour
de Londres. Si les différens qui fe font élevés
entre la France & l'Angleterre ne fe terminent
pas dans peu de tems , S. M. C. fe verra
forcée d'agir de concert avec S. M. T. C.
elle ne peut voir d'ailleurs de bon oeil une
flotte Angloife dans la Méditerranée , au- delà
d'un certain nombre de vaiffeaux de cinquante
canons & au- deffous «. On attend avec
impatience la confirmation de cette nouvelle
intéreffante.
Les Hollandois fe plaignent amèrement de
la conduite des Anglois à leur égard , & de
la gêne qu'ils apportent à leur commerce.
Sur les plaintes faites par notre Ambaffadeur
à la Cour de Londres , écrit- on d'Amfterdam
, on s'attendoit à une prompte juftice s
la réponſe du Roi fembloit nous en affurer ;
mais celle plus détaillée faite par le Comte
de Suffolk au nom de S. M. à notre Ambaffadeur
, cft auffi peu fatisfaifante que les ordres
donnés par la Cour à l'Amirauté. On offre
feulement de relâcher , mais fans dédommagement
, les bâtimens Hollandois conduits
dans les ports d'Angleterre , s'ils n'ont pas
à bord des matériaux pour la conſtruction
des navires ; on fe croit autorifé a confifquer
les cargaifons de ceux - ci , fi l'on a lieu de
préfumer qu'elles font pour la France , finon
de les acheter & d'en payer le fret. Cette
prétention eft abfolument contraire à la lettre
du Traité de Marine entre la Grande-Bretagne
& les Provinces Unies , du 11 Décembre
1674 , Traité inviolablement obfervé dans
( 240 )
aux
teus les tems par la République. Nos Négocians
allarmés d'une conduite qui menace
leur commerce d'une ruine inévitable , viennent
d'adreffer une nouvelle requête
Etats Généraux ; la députation chargée de
la préfenter , a reclamé l'interceffion & l'appui
du Stathouder ; nous espérons qu'on fera de
nouvelles réquifitions à la Cour de Londres ,
& que l'on lui demandera juftice , de manière
qu'elle ne puiffe pas la refufer. Nous
apprenons que plufieurs nations étrangères.
voyant que notre pavillon ne peut plus leur
fervir pour tranfporter leurs marchandifes
ont réfolu de ne fréter à l'avenir que des
vaiffeaux Efpagnols & Portugais , de manière
que les nôtres qui fe trouvent dans leurs ports
feront contraints de revenir à vuide. Ce grief
n'eft pas le feul dont les fujets de la Répu
blique ont à fe plaindre ; les Anglois ne bleffent
pas feulement le droit des gens & les
traités les plus folemnels , ils outragent l'humanité
par les mauvais traitemens que leurs
corfaires font fubir aux équipages de nos
vaiffeaux . Selon une lettre de Cadix du 25
Septembre , un navire d'Amfterdam y étoit
arrivé ; le Pilote qui le commandoit dans ce
moment , rapporta que peu de tems après fon
départ , il rencontra dans le canal un corfaire
Anglois , qui , d'un coup de moufquet lâché
de fon bord fur le navire Hollandois , avoit
tué le Capitaine , & s'étoit enfuite éloigné ;
quelques jours après , il rencontra un autre
corfaire , auquel il fit rapport de la brutalité
du premier , & reçut pour réponse qu'en
qualité de plus proche héritier du Capitaine défunt
, il avoit droit à fa dépouille ; en conféquence
, le corfaire s'étoit faifi généralement
de tous les effets qui avoient appartenu
au Capitaine , avoit fait fa proie de plufieurs
autres qui ne lui avoient point appartenus « .
MERCURE
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l'Annonce & l'Analyſe des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ;
les Caufes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers , &c. &c .
25 Novembre 1778 .
A PARIS ,
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou ,
rue des Poitevins .
Avec Approbation & Brevet du Roi
TABL. E.
Société Royale de Médecinė
, 301
PIÈCES
FUGITIVES.
Vers pour le Portrait
de
M. de Voltaire , 243 SCIENCES
ET ARTS.
AMadame
Chiavacci
244 Mémoirefur les Prifmes ,
AM. de Buffon , pour le &c. 302
jour defa naiffance, 245 Mufique de Chambre par
Penfées Diverfes du Docteur
Swift ,
Chanfon ,
J.J- Rouffeau , 308
ibid. Portr. de Crébillonfils 309
262 La mort de Turenne ,
Enigme & Logogryp. 263 Cours Publics ,
ib.
311
NOUVELLES ANNONCES LITTÉR . 3 12
LITTERAIRES . JOURNAL POLITIQUE.
Hiftoire Naturelle ,par M. Conftantinople ,
le Comte de Buffon, 264 Stockholm ,
Dictionnaire des Sciences Varfovie ,
morale , &c. 278 Vienne ,
Effai fur les avantages de Hambourg ,
l'exportation des grains , Ratisbonne ,
&c.
SPECTACLES.
290 Naples ,
Livourne
,
Académie Royale de Mu- Londres ,
fique ,
313
315
316
319
321
324
331
ib.
332
341
345
348
357
294 Etats-Unis de l'Amériq.
Comédie Françoiſe , 297 Septent.
Comédie Italienne, 299 Verfailles ,
ACADÉMIES .
Paris ,
Académie des Sciences 300 Bruxelles ,
Α
APPROBATIO N.
J'AI
' AI lu , par ordre de Monfeigneur le Garde des
Sceaux , le Mercure de France , pour le 25 Novembre
Je n'y ai rien trouvé qui puide en empêcher l'impreffion.
A Paris , ce 24 Novembre 1778.
DE SANCY.
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT,
rue de la Harpe , près Saint-Côme.
MERCURE
DE FRANCE.
25
Novembre 1778.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS
Pour le Portrait de M. DE VOLTAIRE
FAMEUX AMEUX dès fes plus jeunes ans ,
Son nom vivra dans tous les âges ;
Il a pour titre & pour garans ,
Ses Ennemis & fes Ouvrages.
(Par M. le réfident d'Alco ).
Lij
244 MERCURE
A Madame CHIAVAC CI.
EHH
quoi ! toujours cet attrait féducteur ,
Ce fon de voix fi tendre , fi flatteur ,
Et ce regard où fe peint la tendreffe !
Tout plaît en toi , tout féduit , intéreffe.
A Piſe , à Freſcati , Payſanne & Comteffe ,
Tu fais faire un amant de chaque Spectateur.
Oui , même quand tu peins une épouſe colère ,
On aime juſqu'à ta fureur :
Chacun voudroit être vainqueur
De tes emportemens , de ton humeur altière.
Belle Chiavacci , tes grâces , tes talens
Prêtent un charme heureux aux rôles que
Il n'en eft point où tu fois étrangère.
Ainfi du tendre Amour la féduifante mère
tu rends :
Se reconnoît toujours à fes traits enchanteurs ;
Dans les cieux , fur les eaux , à Paphos , ou Cythère ,
Vénus , Immortelle ou Bergère ,
Des humains & des Dieux enchaîne tous les coeurs.
Mais pourquoi chercher dans la fable :
Un menfonge brillant vaut-il la vérité ?
De celle dont l'Olympe admire la beauté ,
L'empire eft fabuleux : le tien eft véritable.
Plus heureux que les Dieux , nous poffédons ici ,
Des jeux & des plaifirs la riante Déeffe.
Si Vénus fut fon nom à Rome & dans la Grèce ,.
A Paris c'eft Chiavacci.
DE FRANCE. 245
A M. DE BUFFON , pour le jour de fa
Q
Naiffance.
U'IL foit béni , le jour qui vit naître Buffon :
Buffon fera , chez la race future ”,
Pour les amis du vrai , du beau , de la raiſon ,
Une époque de la Nature .
( Par M. Gueneau de Montbeillard. )
PENSÉES DIVERSES ,
TRADUITES DE L'ANGLOIS DU DOCTEUR SWIFT .
Le Traducteur fe croit obligé de faire remarquer
qu'il n'adopte pas toutes les Maximes
qu'on va lire , dont quelques-unes font
faites pour le pays où elles ont été écrites ;
& d'autres font l'expreffion de la mélancolie
mifantropique , à laquelle le Docteur Swift ,
quoique le méditeur plaifant de fonfiécle , fut
toute fa vie fujet , & qui fe montre furtout
dans la manière défavantageufe dont il juge
les femmes.
L'ESPRIT de faction eſt une folie générale
, dont le petit nombre profite.
Dans tout parti , faction , fecte , cabale ,
les plus ignorans font ceux qui montrent le
L iij
246 MERCURE
plus de violence. Une abeille n'eft pas un
animal plus actif qu'un fot en ces circonftances.
Les gens en place ont quelquefois
befoin de cette eſpèce d'outils. Peut-être en
elt-il d'un Etat comme d'une pendule , où il
fa quelque chofe de lourd pour aider &
régler les mouvemens des parties de la machine
les plus delicates & les plus utiles.
Em loyer avec le peuple des raifonnemens
fubtils , c'est entreprendre de couper
une pore avec un rafoir .
I'efprit & l'imagination ne font pas la
moitié auíli utiles que la fimple raiſon. Il y
a quarante hommes d'efprit contre un homme
de bon fens. Les premiers font une mon¬
noie qu'on ne trouve pas feulement à changer
contre des pièces d'or.
Le favoir eft comme le mercure , un des
remèdes les meilleurs & les plus puiffans.
dans les mains d'un habile homme , & le
plus funefté & le plus dangereux forſqu'il
eft appliqué par un ignorant .
Certaines parties de l'organiſation des
corps politiques font comme les pièces les
plus délicates d'une montre , dont le mou→
vement dépend de tant d'autres mouvemens,
qu'il en eft par cela même plus fujet à fe déranger.
Chaque homme a précifément autant de
vanité qu'il lui manque.de bon fens..
DE FRANCE. 247
La modeftie a un grand avantage qui fuffiroit
feul pour la rendre précieufe. Elle met
l'homme à fon aife ; au lieu que les prétentions
l'obligent à fe donner beaucoup de
peine pour paroître ce qu'il n'eft pas . Elle
prouve aux autres l'efprit qu'on a , & caché
le défaut de celui dont on manque ; car
comme la rougeur peut quelquefois faire
prendre une fille pour une honnête femme ,
la modeftie peut faire paffer pour homme
d'efprit celui qui ne l'eft pas.
Ce qu'il y a de plus avantageux pour nous
n'eft pas tant de n'avoir point fait de fautes
que de nous être corrigés de celles auxquelles
nous étions fujets . Il en eft des folies de
l'homme comme des mauvaiſes herbes qui ,
détruites & confumées fur le fol où elles ont
pris naiffance , l'améliorent & le rendent plus
fertile.
Nous pardonner à nous-mêmes les travers
que nous ne pouvons fouffrir dans les autres,
c'eft nous arroger le droit d'être fous tout
feuls.
Onne devroit jamais être honteux d'avouer
qu'on a eu tort ; car c'eft dire en d'autres ter
mes qu'on eft plus fage aujourd'hui qu'on ne
l'étoit hier.
Les paffions font comme des convulfions
qui nous donnent une force extraordinaire
pendant l'accès , pour nous laiffer plus foibles
après qu'il eft paffe.
Liv
248 MERCURE
Se mettre en colère , c'eft fe punir foimême
des fautes des autres .
Un brave homme infulté fe trouve tout
de fuite fupérieur à celui qui l'infulte , parce
qu'il peut pardonner.
Délivrer un malheureux de l'oppreffion ,
eft l'action la plus glorieufe dont l'homme
foit capable : c'eft en quelque manière remplir
les fonctions de Dieu & de la Providence.
La fuperftition eft le spleen de l'ame.
Les Athées font parade d'un faux courage
au milieu de leurs incertitudes & de Jeurs
craintes , comme les enfans chantent dans
les ténèbres pour fe diftraire de leur peur.
L'Athée n'eft qu'un fou quand il fe moque
de la religion ; mais l'hypocrite s'en joue
de fang-froid. Il trouve plus aifé de pratiquer
quelques exercices de piété , que de
faire une bonne action ; comme un débiteur
infolent qui iroit tous les jours caufer familièrement
avec fon créancier , fans jamais
lui payer la dette.
Cicéron dit de la guerre , qu'il faut la cone
duire en fe fouvenant toujours que fon but
eft la paix. On peut appliquer cette Maxime
à la difpute. Mais prefque toujours les dif
puteurs font comme les vrais chaffeurs, dont
tout le plaifir eft à la pourfuite du gibier ; &
ils ne s'embarraffent pas plus de la vérité que
DE FRANCE.
249
le chaffeur de manger le liévre qu'il court.
L'Écriture- Sainte , dans les difputes re-,
ligieufes , eft comme une place ouverte en
temps de guerre , dont les deux partis fe
mettent en poffeffion tour-à-tour . Chaque
fecte s'en fert pour établir fes opinions , &
l'abandonne enfuite à d'autres qui en font le
même ufage.
Ceux qui critiquent le plus les actions
d'autrui font comme des Architectes , qui
toujours hors de chez eux , occupés de conftruire
& de conferver les maifons des autres ,
laiffent tomber la leur en ruine.
Embraffer la pratique de la vertu dans un
âge avancé , c'eſt faire un facrifice à Dieu des
reftes du diable.
Quand nous fommes jeunes nous travaillons
comme des forçats à nous procurer ce
que nous croyons être les moyens de vivre
agréablement dans notre vieilleffe ; & devenus
vieux , nous nous appercevons qu'il
eft
trop tard
pour
vivre
comme
nous
l'avions
projeté.
Les hommes font fcandalifés fi l'on rit
de chofes qu'ils appellent férieufes. Je fuppofe
qu'on doive me couper la tête demain.
& qu'aujourd'hui on me parle de cela , je
puis fort bien rire en penfant à tout le
bruit que fait ma tête.
Le plus grand avantage que procure dans
Lv
250
MERCURE
le monde la réputation d'homme d'efprit,
eft le droit de faire impunément quelques
fottifes.
L'humanité nous enſeigne à ne pas méprifer
d'avantage un homme pour les défauts
de fon efprit , que pour ceux de fon corps,
lorfqu'ils font de nature à ne pouvoir être
corriges. Si cette vérité étoit bien fentie ,
nous ne ferions pas plus tentés de rire en
voyant un homme avec ce qu'on appelle
une mauvaiſe tête , qu'en lui voyant la tête
caffée.
II y a des gens d'efprit qu'on regarde
communément comme incapables d'affaires ,
& qui font au-deffus des affaires . Un cheval
vif & généreux peut porter un bât auffi
bien qu'un âne ; mais il eft trop bon pour
être employé ainfi .
Toutes les fois que je vois un homme
pauvre très - reconnoiffant , j'en conclus qu'il
feroit généreux s'il étoit riche..
Les ornemens de la Réthorique , dans
les Sermons & les Difcours férieux , font
comme les bleuets & les pavots dans les:
bleds , agréables à ceux qui voient les champs.
pour leur plaifir , & nuifibles à ceux qui
en doivent recueillir la moiffon..
Quand deux perfonnes fe font des politeffes
réciproques fur le choix de deux chofes
, il arrive prefque toujours que chacune
DE FRANCE.
251
a en partage celle qu'elle aime le moins.
Celui qui fait un menfonge ne fait pas
quelle grande tâche il fe donne ; car il fera
obligé d'en inventer vingt autres pour foutenir
le premier.
Donner un confeil n'eft fouvent que s'attribuer
le droit de dire foi-même une fottife
fous prétexte d'empêcher celui que l'on
confeille d'en faire une.
Il y a un faux bonheur comme de la
fauffe monnoie. Il paffe pendant quelque
temps pour vrai & fert dans quelques circonftances
de la vie , mais quand on l'effaie
à la pierre de touche , on découvre
Palliage , & on fent la perte qu'on a faite
en le pienant pour bon.
Les lâches font comme les mauvais chevaux
, qui ont précisément autant de vivacité
qu'il en faut pour être vicieux.
Quelques gens n'apprennent jamais rien ,
par la feule raifon qu'ils entendent tout
trop vite.
Celui qui étudie les hommes avec trop
de curiofité en eft fouvent puni , comme
celui qui veut voir de trop près le travail
des abeilles.
Un homme occupé d'affaires du monde
peut parler de Philofophie ; celui qui n'a
point d'affaires peut être Philofophe.
Lvj
252
MERCURE
Il y a quelques malheureux , cherchant
la folitude , qui femblent avoir quitté les
hommes, feulement commeEve quitte Adam
pour le trouver tête-à-tête avec le Diable.
Les chofes humaines font vaines ; elles
s'écoulent sans ceffe comme les eaux d'un
fleuve rapide , mais elles fe renouvellent
de même.
Je vois rarement un bel édifice ou tout
autre ouvrage de la vanité & de la magnificence
des hommes, que je ne penfe combien
c'eft peu de chofe pour fatisfaire l'ambi
tion & remplir les defirs d'une âme immortelle.
On n'eft jamais plus à fon aife que parmi
des gens de bon lens. Il faut prendre bien
plus de peine pour être admis & ſouffert
dans la mauyaife compagnie que dans la
bonne. Un fot a moins befoin que vous
employiez votre efprit à l'amufer , mais il
a une vanité plus grande & que vous satisfaites
plus difficilement. Ce n'eft pas une
tâche aifée que de le maintenir conftamment
content de lui -même & de vous.
Dans ce que bien des gens appellent la bonne
& la ma vaife compagnie , on n'entend
guères que les mêmes chofes ; & la feule
différence eft qu'on les entend dans une
chambre ou dans un falon , à une petite
table ou à une grande
à une grande , avec deux bougies
ou avec vingt.
DE FRANCE. 253
Les petits efprits font comme les bouteilles
à goulot étroit , qui font d'autant plus de
bruit lorfqu'on les vuide , qu'elles contiennent
moins de liqueur.
Beaucoup d'hommes font capables de
faire une action fage , un plus grand nombre
de faire une action adroite , & fort peu
d'en faire une généreuſe.
S'il eft raisonnable de douter de beaucoup
de chofes , il faut d'abord douter de l'autorité
de notre raifon , qui croit pouvoir prouyer
tout.
Acheter des livres pour n'en faire aucun
ufage , feulement parce qu'ils font d'un bon
Imprimeur , c'eft imiter un homme qui
achette des habits qui ne lui vont pas , parce
qu'ils font faits par un Tailleur célèbre.
C'eft une impoliteffe de mettre de l'efprit
dans la converfation avec un fot , comme
c'en eft une de parler entre fes dents. Il
s'offenfe de l'un & de l'autre par la même
raifon , c'eft-à-dire parce qu'il ne vous entend
pas.
Les mauvais critiques difent quelquefois
du mal des mauvais ouvrages , comme un
Charlatan décrie les remèdes d'un autre
Charlatan pour pouvoir vendre mieux les
fiens.
Laplupart des vieillards n'ont d'autre mé
rite que celui des anciennes chroniques
254
MERCURE
!
de raconter avec exactitude , mais très-ennuyeufement
les événemens des temps
palles.
Il me femble qu'il n'y a pas plus de
mérite à aimer une femme pour fa beauté ,
qu'à aimer un homme pour fa profpérité ,
fun & l'autre de ces avantages étant également
fujets à paffer.
En compofant un Ouvrage , il faut imiter
la Bergère qui veut faire une guirlande ,
choifir d'abord les plus belles fleurs , & les
difpofer de manière qu'elles fe prêtent l'une
à l'autre un nouvel éclat..
Comme un bel enfant déshonore un père
difforme , parce qu'il ne lui reffemble pas ;
de même une belle penfée dérobée rend le
plagiaire plus ridicule que les mauvaiſes
qui lui appartiennent. Lorfqu'un pauvre fe
montre revêtu de riches habits qu'il a volés
nous reconnoiffons tout de fuite qu'ils ne
lui appartiennent pas.
L'animal qu'on appelle homme trouve
dans le chemin de la vie , comme les autres
animaux , des piéges & du poifon , &
comme eux il eft pouffé par fes appétits
vers les objets qui font pour lui des caufes
de mort & de deftruction.
Les hommes les plus décififs font les plus
crédules , puifque ce font ceux qui ont le
plus de confiance en eux-mêmes , & qui ,
DE FRANCE. 255
prennent le plus de confeils du pire des
Hatteurs & du plus dangereux des ennemis ,
leur amour- propre.
Obtenez de vos ennemis de lire vos Ouvrages
, pour vous en faire appercevoir les
défauts ; car votre ami eft tellement un autre
vous-même que fes jugemens fe rapprocheront
trop des vôtres.
Les femmes traitent leurs amans comme
les cartes , avec lefquelles elles gagnent d'abord
tout ce qu'elles peuvent , qu'elles jettent
enfuite pour en demander de nouvelles
, & perdre avec celles - ci tout le gain
qu'elles avoient fait avec les premières.
Le mot d'honneur dans la bouche d'une
femme , comme le ferment de ne plus jouer
dans celle d'un joueur , n'eft jamais plus
fréquent que lorfqu'on a droit d'y croire
le moins.
Beaucoup de femmes reffemblent aux
énigmes qu'on comprend difficilement ; &
elles leur reffemblent encore en ce qu'elles
ne nous intéreffent plus lorfque nous les
avons devinées.
Un homme qui admire une belle femme
n'a pas plus de raifon de defirer d'être fon
mari , qu'Hercule n'en avoit de fouhaiter
d'être le dragon qui gardoit les pommes
d'or des Hefpérides.
Les époux , pour être fi étroitement unis ,
256 MERCURE
n'en font que plus difpofés à fe féparer ,
comme un noeud eft d'autant plus près de
rompre qu'il eft plus ferré.
Une famille n'eft que trop fouvent une
République d'ennemis mutuels , & ce que
nous appelons les liens de la parenté , le
principe de l'oppoſition des intérêts. Le fils
defire quelquefois la mort de fon père ,
le jeune frère celle de fon aîné , l'aîné envie
à fes foeurs leur part de la fucceffion . S'ils
fe marient , nouvelles divifions & nouvelles
haines. On doit s'attendre à tout cela ; &
cependant nous n'imaginons de confolation
& de bonheur qu'au fein d'une famille.
Les Auteurs en France parlent rarement
mal les uns des autres , à moins qu'ils
ne foient animés par quelque haine perfonnelle
. En Angleterre , ils parlent rarement
bien les uns des autres , à moins qu'ils
ne foient liés de quelque amitié.
Il ne manque à toutes les perfonnes rai
fonnables & défintéreffées , pour être de
la même Religion , que de converſer enfemble
un moment chaque jour.
Les hommes reconnoiffent les bienfaits ,
préciſement au même degré qu'ils reffentent
les injures.
Plus on vit , & plus on fe convainc qu'il
eft raifonnable d'aimer Dieu , & de hair
DE FRANCE. 257
l'homme , en proportion de ce que nous
les connoiffons l'un & l'autre.
Le caractère qu'on appelle communément
aimable dans la fociété , eft un compofé de
politeffe & de fauffeté.
Un moyen court & certain d'acquérir
la réputation d'homme raifonnable & fage ,
eft d'être toujours de l'avis de ceux qui vous
font connoître leur opinion.
Ce que l'on appelle vertu dans les femmes
eft très-différent de ce qu'on nomme ainfi
dans les hommes ; de forte qu'une femme
eftimable pourroit ne faire qu'un homme
très- plat.
Il y a des gens qu'on vante pour une efpèce
de belle humeur etourdie & bruyante
qui n'eft pas plus un mérite que l'ivreffe
n'en eft un.
Les gens qui vous tourmentent fans ceffe
pour obtenir de vous mille petits ſervices ,
font ceux qui méritent le moins qu'on leur
en rende aucun.
Nous nous étonnons quelquefois de l'or
gueil de gens qui ont fait les plus grandes
baffeffes , faute de penfer que ce que nous
appelons orgueil eft fouvent formé du fouvenir
des baffeffes . qu'on a faites , & de la
crainte que les autres ne s'en fouviennent.
Une excuſe préméditée eft pire & plus
258 MERCURE
dangereufe qu'un menfonge ; car s'eft un
menfonge gardé ( foutenu d'une garde ).
On crie fouvent contre l'ingratitude des
hommes , lorfqu'il ne faudroit fe plaindre
que de leur vanite. Il n'y que des ames
vraiment baffes & mechantes qui foient capables
d'une ingratitude directe & refléchie ;
mais prefque tout le monde eft difpofé à
penfer qu'il a fait plus de bien à un autre
que celui- ci n'en mérite , tandis que l'obligé
penfe qu'il méritoit beaucoup plus qu'on n'a
fait pour lui.
Je n'ai jamais connu perfonne qui ne fût
capable de fupporter , en parfait Chrétien ,
les infortunes d'autrui.
Les femmes aiment mieux les Tragédies
que les Comédies , peut -être parce que dans
la Tragédie , on fait d'elles des divinités ,
& dans la Comédie , on relève leurs défauts
& leurs ridicules.
La réputation d'avarice s'acquiert plus
fouvent par la négligence ou la mauvaiſe
grâce dans de petites chofes, que par le refus
de faire quelque dépenfe dans des occafions
importantes. Souvent il n'en eût coûté à un
* LAuteur femble faire ici allufion aux jeux
dans lefquels on foutient une carte par une autre
qu'on appelle garde.
DE FRANCE.. 259
homme que quelques guinées par an pour
être à l'abri de tout reproche d'avarice .
Il y a des gens dont l'efprit reffemble à
une fanterne fourde qui ne fert qu'à guider
celui qui la porte .
ནཱ
Souvent il arrive que les gens les plus
honnêtes , font ceux dont la réputation eft
dechirée avec le plus d'acharnement , comme
les fruits les meilleurs font ceux que les
oifeaux ont becquetés davantage .
L'affluence des citoyens d'un pays à la
capitale , eft comme le reflux du fang vers
le coeur , un fimptôme du danger où fe trouve
la Conftitution.
.
Nous nous étonnerions moins de voir
rechercher la mauvaiſe compagnie , fi nous
penfions que beaucoup de Maitres de maiſon
veulent plutôt des gens qui les écoutent
que des gens qui leur parlent.
L'amufement eft le bonheur des hommes
qui font incapables de penfer,
Ne retardez jamais votre dîner pour un
Eccléfiaftique qui doit faire une viſite avant
d'arriver chez vous ; car il fe croira toujours
obligé de refter à la table de l'homme plus
confidérable que vous , qui l'invitera,
Un homme content eft comme un bon
joueur de paume qui ne fe tourmente point
à courir après la balle , & qui attend qu'elle
vienne à lui.
260 MERCURE..
Deux chofes font également inexplicables
à notre raiſon , la fageffe de Dieu & la folie
de l'homme.
Beaucoup de gens prévenus de bonne
heure contre le genre humain par de mauvaifes
maximes qu'ils ont adoptées , ne cherchent
point à former des liaiſons d'amitié ;
& en ne voulant qu'éviter les inconvéniens
de la fauffe , ils fe privent des avantages de la
vraie. Ils commencent la carrière de la vie
avec la défiance & l'artifice , que les autres
hommes n'ont qu'après avoir été ſouvent
trompés .
Jamais une femme ne hait un homme ,
parce qu'il lui a montré de l'amour ; mais il
y en a beaucoup qui vous haïffent , parce
que vous leur avez montré trop d'amitié.
L'oeil du critique eft fouvent un microfcope
qui découvre dans un objet des détails
imperceptibles , un grain , un atôme , mais
fans jamais comparer les parties , fans embraffer
l'enſemble & fans comprendre l'harmonie
du tout.
Un Roi n'eft peut-être , en Angleterre ,
qu'un inftrument , un fantôme , fervant à
effrayer nos ennemis & affurer nos propriétés
; mais c'eft affez. Un épouvantail
placé au milieu d'un champ défend la moiffon.
Les chofes les plus grandes & les , plus
dignes d'admiration qu'on puifle faire pour
DE FRANCE. -261
le bien public , ne font pas celles qui de-
*mandent les plus grands talens ; mais la
plus grande honnêteté. Pour être un bon
Roi il fuffit donc d'être honnête homme
& bien confeillé.
Malgré les plaintes fi communes de la corruption
des gens en place , je n'ai point
connu de Miniftres de quelque talent , qui
ne fuffent meilleurs que leurs Subalternes.
Leur bon fens & leurs lumières les éloignent
de cent friponneries communes , &
quand ils deviennent tout à fait corrompus ,
c'eft plus généralement l'effet de leur fituation
que celui d'une pente naturelle au mal.
Quelque chofe qu'on dife des inconvéniens
d'avoir un premier Miniftre , ils ne
peuvent être confidérables dans un gouvernement
abfolu & héréditaire , car il eft
difficile qu'un Miniftre ne vaille pas un
Roi né.
Un homme qui va paffer l'eau eft environné
d'une foule nombreuſe. Les bateliers
s'empreffent autour de lui , chacun lui fait
des offres de fervices , tout le mouvement
qui fe fait au rivage femble être pour lui ;
mais fort-t-il du bateau , perfonne ne l'aborde,
perfonne ne le remarque , on ne l'apperçoit
pas. C'eft la peinture d'un Miniftre
lorfqu'il arrive en place & lorfqu'il en fort.
( Par M. L. A. M. )
262 MERCURE
"
CHANSON ,
Sur l'Air : Trifte Raifon.
Ou 1 , dès long-temps j'ai percé le myſtère ]
Que dans ton coeur tu croyois renfermer ;
Toujours , toujours tu préféras , Glycère ,
L'orgueil de plaire à la douceur d'aimer.
TOUJOURS auffi ma vengeance fut prête ,
Et nous marchions tous deux à pas compté ;
Quand tes beaux yeux faifoient une conquête ,
Je te faifois une infidélité.
Si je voyois , à ta fauffe tendreſſe ,
Que fans amour tu voulois m'enflâmer ,
Tout fut payé ; car tu voulois fans ceffe
Plaire partout , & moi partout aimer.
ADIEU , Glycère , ah ! fi tu me regrettes ,
Tu vas changer en plaifirs mes tourmens ;
C'eft tous exprès pour punir les coquettes ,
Qu'amour a fait les volages amans.
( Par M. Imbert. )
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'énigme eft Violette ; celui du
Logogryphe eft Aigle, où le trouvent aîle ,
ail, lie, agile, g. a. l.
DE FRANCE. 263
ENIGM E.
JE fuis habitante des - bois ;
Toujours tendre , toujours fidèle ;
Que ne fuis-je donc le modèle
De tous ceux que l'hymen engage fous fes loix !
Sur ma tête il eft vrai que je porte un plumage ,
Mais en amour je ne fuis point volage ;
Auffi-tôt que mon coeur d'un époux a fait choix ,
Je me donne à lui fans
partage .
Qu'un accident fatal vienne à nous féparer ,
De mes accens plaintifs les échos retentiſſent ;
La perte d'un mari ne peut trop
fe pleurer.
Ce n'eſt pas fur ce ton que les veuves gémiffent.
Que dis-je ? Il me fied mal de donner des leçons ,
Car on pourroit me brûler la cervelle
Pour me payer de mes triftes chanfons.
Adieu , mon cher Lecteur , je fuis à tire -d'aîle .
LOGOGRYPHE.
TOUJOUUR S.fuivi d'une heure ou d'une fête,
Je plais aux uns , je romps latête
A quelques autres ; cependant
J'amufe plus communément.
J'habite les hauts lieux , & j'ai plus d'un langage .
Bien rarement on me voit au village ;
264
MERCURE
Mais j'y fuis maintefois dans le fens figuré.
Lecteur , ne m'as-tu pas encore pénétré ?
J'offre une particule utile ;
Le nom d'un brave Chevalier ;
Celui d'un animal & d'une grande ville ;
Celui du fombre nautonnier;
Ton Souverain ; la Souveraine
De ceux qui n'ont ni Roi ni Reine ;
A tout chanteur François un défaut reproché .,
Eh bien ! à ton efprit & fuisje toujours caché ?
Et , pour mieux me faire comprendre ,
Faut-il fur certain pont que je me faſſe entendre ?
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Hiftoire naturelle , générale & particulière ,
fervant de fuite à l'Hiftoire naturelle de
l'homme , par M. le Comte de Buffon ,
tomes X & XI de la nouvelle édition ,
in 12. Ces volumes forment les tomes 7
& 8 des Supplémens. A Paris , chez
Panckoucke , Hôtel de Thou , rue des
Poitevins.
PLUS M. de Buffon avance dans fa longue
& brillante carrière , plus il femble digne
d'être le Confident & l'Hiftorien de la
nature. Quelle majefté dans fes tableaux !
Quelle
DE FRANCE. 265.
Quelle profondeur dans fes vues ! Quelle
harmonie entre cette multitude d'objets
qu'il met en fcène fous les yeux du lecteur !
La pensée , le ftyle & le fentiment de cet
Ecrivain fublime , offrent par - tout l'augufte
empreinte de l'antiquité ; on croit entendre
Ariftote & Platon , Lucrèce & Pline ; toujours
il fait fe placer à la hauteur des merveilles
dont il nous trace la peinture . Les deux
volumes qu'il vient de publier , renferment
des additions & des correctifs néceffaires à
fon Hiftoire naturelle de l'homme. Les variétés
dans l'efpèce & la réproduction , dans
le développement des facultés intellectuelles
& phyfiques , dans les formes & la couleur
, dans la ftature , tantôt nine * & tantôt
coloffale de ce Roi des animaux , dépen
dent néceffairement de l'expérience , qui
ne s'acquiert qu'à la longue , & du récit
des voyageurs , qui , trop fouvent font
trompeurs ou trompés . M. de Buffon ajoute
aux articles de fa première édition , qui
fe trouvent incomplets ; il en corrige
d'autres qui manquoient d'exactitude , &
avoue les erreurs avec un ton de candeur
qui doit lui mériter la confiance du Public
à l'égard des autres chofes qu'il établit ,
Un grand nombre d'Ecrivains fe fervent de
mot Naine . Ces fortes de richeffes , qui n'enrichif
fent point une langue , devroient en être profcrites.
25 Novembre 1778.
M
266 MERCURE ,
& qui font d'une beaucoup plus grande
importance.
*
Son Arithmétique morale & fes Tables
de probabilités fur la durée de la vie humaine
, fuppofent un travail immenfe ,
de vaſtes connoiffances en mathématiques ,
& un génie tel que celui de Newton , capable
à la fois & d'embraffer l'Univers ,
& de defcendre dans les plus minutieux
détails de l'analyfe & du calcul . Quelque
arides que foient ces détails , ils deviennent
intéreffans fous le pinceau magique
de ce grand Philofophe.
Avec quel art il a fu préfenter fes idées
fur le mouvement , fur les propriétés effentielles
de la matière , fur l'âge & la formation
des planètes , fur les caufes finales
& les générations fpontanées , fur les nuances
qui caractérisent les différentes maſſes
d'êtres vivans , ou fenfibles , ou bruts qui
couvrent la furface du globe : de ce globe
où nous errons en aveugles , tantôt gaidés
par l'efpérance , tantôt égarés par la crainte ,
affaillis à chaque inftant par les phantômes
* Quoique le XI volume de cette nouvelle
production renferme les chofes les plus dignes de
fixer les regards , cependant nous n'effayerons point
de les analyfer , parce que ces obfervations , comme
en avertit l'Auteur , ont befoin d'une profonde connoiffance
de la Nature , & d'un dépouillement entier
de tout préjugé pour être adoptées , même pour être
fenties.
DE FRANCE 267
de l'ignorance & de la fuperftition , invocant
par tout la vérité , & ne voulant
jamais roinpre avec l'erreur ; toujours
trompés , toujours malheureux , & trop
fouvent dignes de l'être par les moyens
que nous choififfons pour arriver au bonheur
!
M. de Buffon a très - bien fenti que l'homme
fera conſtamment la victime de fes préjugés
, & qu'il ne pourra fecouer le joug
des opinions reçues , tant qu'il ne remontera
point aux caufes premières de fes
erreurs. Il fera même impoffible de lui
faire adopter les vérités phyfiques d'un
certain ordre , fans une grande réforme
dans la méthode ordinaire de raifonner.
Auffi l'Auteur s'attache- t- il à perfectionner
les notions primitives de la
Logique , ces principes élémentaires , fans
lefquels on ne fait que des faux pas dans
toutes les Sciences. « Il y a , felon lui ,
» des vérités de différens genres , des certitudes
de différens ordres , des proba-
» bilités de différens degrés .... Il y a une diftance
prodigieufe entre la certitude phyfique
& l'efpèce de certitude qu'on peut
» déduire des analogies .... La certitude
» morale femble tenir le milieu entre la
» certitude phyfique & le doute. Ce mi-
» lieu n'eft pas un point , mais une ligne "
» très - étendue par exemple , qu'un té-
» moin , que je fuppofe de bon fens , me
dife qu'il vient de naître un enfant dans
n
29
Mij
268
MERCURE
»cette Ville , je le croirai fans en être
» abfolument certain ; s'il me dit que cet
» enfant eft né avec deux têtes , je le croirai
encore , mais plus foiblement , parce que
» ce fait a moins d'analogie avec les chofes
» connues. S'il ajoute que le même enfant
» a fix bras & huit jambes , j'aurai bien
» de la peine à le croire , parce qu'un
» monftre auffi extraordinaire , fans être
» abfolument impoffible , me paroît fort
éloigné des chofes communes. La force
» d'un raiſonnement analogique eft donc
proportionnelle à l'analogie elle - même',
c'est - à- dire , au nombre des rapports avec
» les chofes connues. »
33
ود
"
Pour fimplifier le calcul des probabilités
morales , & parvenir à former une
certitude du même ordre , qu'on puiffe
enfin comparer à la certitude phyfique ,
M. de Buffon a conçu un moyen trèsingénieux
j'ai pensé , dit-il , que de
: «
» toutes les probabilités morales poffibles ,
» celle qui affecte le plus l'homme en
général , c'eft la crainte de la mort ;
» j'ai fenti dès- lors que toute crainte ou
» toute efpérance dont la probabilité feroit.
» égale à celle qui produit la crainte de
» la mort , peut , dans le moral , être prife
» pour l'unité à laquelle on doit rapporter
» la meſure des autres craintes .... Je cherche
» donc quelle eft réellement la proba-
» bilité qu'un homme qui fe porte bien ,
& qui par conféquent n'a nulle crainte
و ر
DE FRANCE. 269
"
» de la mort , meure néanmoins dans les
» vingt-quatre heures. En confultant les ta-
» bles de mortalités , je vois qu'on en peut
» déduire qu'il n'y a que dix mille cent-
» quatre - vingt- neuf à patier contre un ;
» qu'un homme de cinquante fix ans vivra
plus d'un jour. Or , comine , un homme
» de cet âge , où la raifon a acquis toute
» fa maturité , & l'expérience toure fa
force , n'a néanmoins aucune crainte de
la mort dans les vingt- quatre heures ,
quoiqu'il n'y ait que dix mille centquatre
- vingt-neuf à parier contre un qu'il
» ne mourra pas dans ce court intervalle de
» temps ; j'en conclus que toute probabilité
égale ou plus petite , doit être regardée
» comme nulle , & que toute crainte ou
» toute efpérance qui fe trouve au deſſous
» de dix mille , ne doit ni nous affecter ,
» ni nous occuper un feul inftant le coeur
» ou la tête. »
وو
93
»
"
L'Auteur voulant développer les probabilités
& la certitude phyfique , fuppofe
un homme qui n'ait jamais rien vu ,
rien entendu , & il fe demande « comment
» la croyance & le doute s'établiroient
» dans fon efprit. Suppofons le frappé ,
» pour la première fois par l'afpect du
» foleil ; il le voit briller au haut des
·
Cieux , enfuite décliner , & enfin dif-
» paroître ; qu'en peut- il conclure ? rien ,
» fi non qu'il a vu le foleil , qu'il l'a vu
» fuivre une certaine route , & qu'il ne
M iij
270 MERCURE
39
» le voit plus. Mais cet aftre reparoît &
» difparoît encore le lendemain ; cette fe-
» conde vifion eft une première expé-
» rience , qui doit produire en lui l'efpé-
» rance de revoir le foleil , & il commence
» à croire qu'il pourroit revenir ; cepen-
» dant il en doute beaucoup. Le foleil
» reparoft de nouveau , cette troifiéme
» vifion fait une feconde expérience qui
» diminue le doute autant qu'elle augmente
»la probabilité d'un troisième retour. Une
» troisieme expérience l'augmente au point
qu'il ne doute plus guère que le foleil
>>>ne revienne une quatrième fois. Enfin ,
quand il aura vu cet aftre paroître &
difparoître régulièrement dix , vingt ,
» cent fois de fuite , il croira être certain
» qu'il le verra toujours paroître , difpa-
» roître & fe mouvoir toujours de la même
façon . Plus il aura d'obſervations fem-
» blables , plus la certitude de voir le foleil
fe lever le lendemain fera grande . Chaque
» obfervation , c'eſt à- dire , chaque jour ,
produit une probabilité , & la fomme de
»ces probabilités réunies , dès qu'elle eft
» très-grande , donne la certitude Phyfique.
» L'on pourra donc toujours exprimer cette
» certitude par les nombres , en datant de
»l'origine du tems de notre expérience ,
» & il en fera de même de tous les autres
» effets de la nature. Par exemple , fi l'on
» veut réduire ici l'ancienneté du Monde
» & de notre expérience à fix mille aus ,
"
DE FRANCE. 271
» le foleil ne s'eft levé pour nous que deux
» millions cent- quatre- vingt- dixmille fois :
» & comme , à dater du fecond jour qu'il
s'eft levé , les probabilités de fe lever
» le lendemain augmentent comme la
»fuite 1 , 2 , 3 , 4 , 8 , 16 , 32 , 64.... ou
21 on aura ( lorfque dans la fuite
» naturelle des nombres n eſt égale à
» 2,190,000) on aura dis-je , 212 3 , 189,999
» ce qui eft déjà un nombre fi prodigieux ,
» que nous ne pouvons nous en former
» une idée ; & c'eft par cette raison qu'on
I
>
2,
›
doit regarder la certitude phyfique comme
compofée d'une immenfité de probabi-
» lités , puifqu'en reculant la date de la
» création fenlement de deux milliers
d'années , cette immenfité de probabi-
»lités devient 22,000 fois plus que 21899,99.
De-ià , M. de Buffon conclur " que la
» certitude phyfique eft à la certitude morale
comme 2 218,999 eft à 10,000
& que
» toutes les fois qu'un effet dont nous
» ignorons abfolument la cauſe , arrive
» treize ou quatorze fois de fuite , nous
» fommes moralement certains qu'il arrivera
encore de même une quinzième
fois ; car 2 13 8,192 ; & 24 — 16,384;
» & par conféquent lorfque cet effet eft
» arrivé treize fois , il y a huit mille centquatre-
vingt- douze à parier contre ún
» qu'il arrivera une quatorzième fois ; &
lorfqu'il eft arrivé quatorze fois , il y a
» feize mille trois cent quatre-vingt-quatre á
»
39
>
Miv
272 MERCURE
» parier contre un , qu'il arrivera de même
une quinzième fois , ce qui eft une pro-
» babilité plus grande que celle de dix mille
» contre un , c'eft- à- dire , plus grande que
»la probabilité quifait la certitude morale. »
"
On voit par - là , combien notre ame
devroit adhérer plus fortement aux vérités
phyfiques qu'aux vérités morales , puifque
les fimples probabilités de l'un de ces or
dres , font infiniment fupérieures à la certitude
de l'autre . Aufli M. de Buffon croit- il
qu'une raifon pour être , c'est d'avoir été , &
que ne devant juger de l'avenir que par
la vue du palle , dès qu'une chofe a toujours
été ou s'eft toujours faite de la même façon ,
nous devons être affurés qu'elle fera ou fe
fera toujours. Mais pour tranquillifer ceux
que de pareils réfultats pourroient effaroucher
, il ajoute que par toujours , on
doit entendre un très-long tems.
L'Auteur applique aux jeux de hafard
fon Arithmétique morale. « Je ne parle
» point de ces jeux inventés par l'artifice,
& fupputés par l'avarice , où le hafard
perd une partie de fes droits , où la
fortune ne peut jamais balancer , parce
qu'elle eft invinciblement entraînée &
» toujours contrainte à pencher d'un côté ;
» je veux dire tous ces jeux où les hafards ,
inégalement répartis , offrent un gain
» aufli affuré que mal-honnête à l'un , &
» ne laiffent à l'autre qu'une perte fûre &
» honteufe , comme au Pharaon , où le
و د
DE FRANCE. 273
39
"
Banquier n'eft qu'un fripon avoué , &
le Ponte une dupe dont on eft convenu
» de ne pas fe moquer. C'eft au jeu en géné-
» ral , au jeu le plus égal , & par confé-
» quent le plus honnête , que je trouve une
» effence vicieuſe .
ود
"
ןכ
"
» Prenons deux hommes de fortune égale,
qui , par exemple , ayent chacun cent
» mille livres de bien ; & fuppofons que
» ces deux hommes jouent en un ou plnhieurs
coups de dez , cinquante mille
livres , c'est- à - dire , la moitié de leur
» bien , il eft certain que celui qui gagne
» n'augmente fon bien que d'un tiers , &
» que celui qui perd diminue le fien de
» moitié. La perte. eft donc d'une fixième
partie plus grande que le gain ; car il-y
» a certe différence entre le tiers & la
» moitié : donc la convention eft nuifible
tous deux , & par conféquent effentiellement
vicieufe ... Si ces deux hom-
» mes s'avifoient de jouer tout leur bien
» quel feroit l'effet de cette convention ?
L'un ne feroit que doubler fa fortune ,
» & l'autre réduiroit la fienne à zéro. Or ,
quelle proportion y a-t il entre la perte
» & le gain ? La même qu'entre tout &
rien ; le gain de l'un n'eft qu'égal à une
fomme affez modique , & la perte de
l'autre eft numériquement infinie , &
» moralement fi grande , que le travail de
» toute fa vie ne fuffiroit peut- être pas pour
regagner fon bien. »
ور
ود
"9
""
39
M v
MERCURE
2711 feroit à defirer que l'ouvrage de M.
de Buffon pût tomber entre les mains de
cette innombrable multitude de fpéculateurs
, qui, chaque jour , fe précipitent en
aveugles dans le piège groffier des Loteries.
Ils y verroient combien leur logique eft
vicieuſe , & combien tout homme fenfé
doit rougir lorfqu'il fe laiffe entraîner par
les calculs invraisemblables & même abfurdes
qu'on leur fait adopter. Ceux qui
paffent pour les plus habiles calculateurs ,
font préciſement ceux qui combinent de la
manière la plus défavantageufe pour leurs
intérêts. Ils fuppofent toujours que la balance
des hafards eft dans une égalité parfaite
; fuppofition démentiepar l'expérience,
& même par une efpèce d'impoflibilité phyfique.
" Dans une Loterie qui fe tire tous
les quinze jours , & dont on publie les
numéros gagnans , fi l'onobferve ceux
qui ont le plus fouvent gagné pendant
un an , deux ans , trois ans de fuite ,
» on peut en déduire avec raifon que ces
> mêmes numéros gagneront encore plus
»fouvent que les autres ; car , de quelque
» manière qu'on puiffe varier les mouve-
و ر
ور
mens & la pofition des inftrumens
» du fort , il eft impoffible de les rendre
» affez parfaits pour maintenir l'égalité ab-
» folue du hafard. Il y a une routine à
»» faire , à placer , à mêler les billets , laquelle ,
» dans le fein même de la confufion , pro-
» duit un certain ordre , & fait que certains
و د
DE FRANCE. 275
» billets doivent fortir plus fouvent que
>> les autres .
و د
» Je fuppofe , continue M. de Buffon
» qu'avant de jouer au Paffe-dix , l'un des
» joueurs fut affez fin , ou , pour mieux dire ,
» affez fripon pour avoir jeté d'avance mille
» fois les trois dez dont on doit fe fervir,
» & avoir reconnu que dans ces mille
épreuves , il y en a fix cents qui ont paſſe
dix , il aura dès - lors un très-grand avantage
contre fon adverfaire , en pariant de
paffer , puifque par l'expérience , la pro-
» babilité de paffer dix avec ces mêmes dez ,
fera à la probabilité de ne pas paffer dix ,
» comme fix cents eft à quatre cents , ou
» comme trois eft à deux. Cette différence ,
» qui provient de l'imperfection des inftru-
» mens , peut donc être reconnue par l'obfer-
» vation , & c'eft pour cette raifon que les
» joueurs changent de dez & de cartes
lorfque la fortune leur eft contraire.
22
ל כ
•
"
Mais il faut lire ces obfervations dans
leur enſemble , & l'on fe convaincra qu'à
chaque inftant la fortune du jeu marche à
un but certain , qui eft la ruine de ceux
qui la tentent ; que cette fortune eſt une
fuite de hafards inégaux , une chaîne
fatale dont le prolongement amène néceffairement
le malheur ; qu'indépendamment
du dur tribut des cartes , & du tribut
encore plus dur qu'on paye à la friponnerie
de quelques adverfaires , on paffe fa vie
à faire des conventions ruineufes , & que
M vj
276 MERCURE
le jeu , par la nature même , eft un contrat
vicieux jufques dans fon principe , un contrat
nuifible aux particuliers en général , & par
confequent contraire au bien de toute la
fociété. La Théorie de M. de Buffon n'eft
point un difcours de morale vague ; ce font ,
comme il l'annonce lui-même , des vérités
précifes de métaphyfique qu'il foumet au
calcul , ou plutôt à la force de la raifon,
des vérités qu'il démontre mathématiquement
à tous ceux qui ont l'efprit affez net , &
l'imagination allez forte pour combiner fans
géométrie , & calculer fans algebre.
L'Auteur applique auffi le calcul à la durée
de la vie humaine , à la population , à la
fécondité des femmes dans les villes & dans
les campagnes , & il démontre par des faits
inconteftables , que la population tient à
F'abondance & à la facilité de fe procurer
des fubfiftances ... Que les mois les plus
heureux pour la fécondation des femmes , font
Juin , Juillet & Août ... Que les mois dans
lefquels il meurt le plus de monde , font
Mars , Avril & Mai ….. Qu'il naît à Paris
plus de garçons que de filles , & qu'il y
meurt plus d'hommes que de femmes ...
Que chaque mariage donne environ quatre
enfans à Paris , & fix en Province ... Qu'il
meurt plus de femmes dans les campagnes
que dans les grandes villes, parce qu'à la
campagne elles travaillent autant que les
hommes, & fouvent plus , à proportion
de leurs forces ; parce que d'ailleurs, pro
DE FRANCE. 277
duifant beaucoup plus d'enfans , elles font
plus épuifees , & courent plus fouvent les
rifques des couches. Il prouve qu'à Paris ,
le nombre des enfans trouvés fait à peuprès
le tiers du total des naiffances de cette
ville ... Qu'à Londres on a befoin de recruter
plus de moitié du nombre des naiffances
, au lieu qu'à Paris le nombre des
naiffances eft fuffifant pour y maintenir la
même population à un foixante-quinzième
près.... Que le nombre des morts, eft plus
grand à Paris qu'à Londres , depuis l'âge de
deux ans jufqu'à vingt ; enfuite plus petit
à Paris qu'à Londres , depuis vingt ans
jufqu'à cinquante ; qu'il eft à peu-près égal
depuis cinquante jufqu'à foixante , mais
qu'il devient beaucoup plus grand dans l'une
que dans l'autre de ces villes , depuis foixante
ans jufqu'à la fin de la vie ; en forte
que la vieilleffe paroît avoir un tiers deplus
de faveur à Paris qu'à Londres .
C
En calculant la durée de la vie des hommes
, M. de Buffon s'attache à les ramener
à leur véritable deſtination , à préſerver l'enfance
de tous nos ufages barbares , à raffermir
la vieilleffe contre les preffentimens de la
mort ; enfin , à nous, infpirer un dégoût
falutaire pour toutes les occupations qui
tendent à la perte du temps. Ses moyens
font naturels ; fes idées toujours faines ; fes
raifonnements faciles à comprendre ; fes
maximes faites pour entraîner les bons efprits
, & fa Philofophie dirigée conftamment
278
MERCURE
vers le bien général. Par les fimples défini→
tions de la ligne droite & de la ligne courbe ,
il démontre qu'il eft impoffible de découvrir
jamais la quadrature du cercle ; & à cette
occaſion , il cite un homme qui depuis vingt
ans eft connu par les plus grandes entrepriſes
de Librairie , & qui a fu mériter également
, & la confiance du Public , & la
confidération des Gens de Lettres : M.
» Panckoucke , Libraire de Paris , homme
» de Lettres très-eftimable & très -inftruit , a
» publié dans le Journal des Savans du mois
» de Décembre 1765 , un Mémoire fur cette
» queſtion , où il donne des preuves démonf→
» tratives de l'impoffibilité de la quadrature
» du cercle ». M. de Buffon fe faitun devoir
de citer pareillement tous ceux qui lui ont
communiqué des lumières relatives à fon
Ouvrage. ( Par M. L. A. R. )
Dictionnaire Univerfel des Sciences Morale ,
Économique , Politique & Diplomatique
ou Bibliothèque de l'Homme d'État & du
Citoyen , mis en ordre , & publié par
M Robinet , Cenfeur Royal ; Tome
IVe in-4°. A Londres , chez les Libraires
Affociés , & fe trouve à Paris chez l'Editear
, rue Saint Dominique , près la rue
d'Enfer.
Ce quatrième Volume de ce grand Ou
vrage , n'eft pas moins intéreffant que
les précédens , par l'importance des objets
qui y font traités , les vues utiles que préDE
FRANCE. 279
fentent plufieurs articles , & les analyfes
d'excellens Ouvrages politiques qu'il contient.
L'article Angleterre , fur- tout , nous
a paru compofé avec autant de précifion
que d'exactitude & de difcernement. Il
peut fuppléer à une bibliothèque- entière
qu'il faudroit parcourir pour trouver autant
de raifonnemens folides , de vues profondes
, d'obfervations judicieufes , & de
réflexions fenfibles que l'on en a raffemblé
ici fur la Conftitution du Gouvernement
Britannique ; fes intérêts politiques , tant
au- dedans qu'au- dehors ; cette précieuſe
liberté dont l'Anglois eft fi enthouſiaſte , &
dont il ufe fi mal le droit public d'Angleterre
; fon Code Civil , Criminel & Eccléfiaftique
; l'état de fon agriculture , fes
finances , fes revenus , impôts , dette nationale
, fonds publics , & c .
Ce Volume commence par un Tableau
rapide des négociations de Michel Amelot ,
Marquis de Gournai , Ambaffadeur de
France dans différentes Cours de l'Europe.
"
" Louis XIV , dit M. de Sacy , Auteur de
» cet Article , reconnut dans Michel Amelot
de Gournai , une pénétration pro-
» fonde & rapide ; la vafte connoiffance
» des droits des Nations , & des refforts
» des Gouvernemens , la fcience du coeur
» humain , ( la plus difficile de toutes ) ;
» cette nobleffe de caractère , qui diftingue
» l'obfervateur de l'efpion , le politique
» de l'intrigant ; ce coup d'oeil jufte , qui
280 "MERCURE '
"
מ
prévoit les événemens , le courage qui
» leur réfiſte , la préſence d'efprit qui les
répare ; enfin cet amour de la Patrie ,
» qui , fous un ciel étranger , la rend en-
» core préfente aux yeux du Citoyen : qua-
» lités qui conftituent l'Ambaffadeur beau-
» coup ´mieux que le titre dont il eft re-
" vêtu „
و د
Le Marquis de Gournai fut d'abord envoyé
en Ambaffade à Venife ; on peut
juger des difficultés qui rendoient ce Miniftère
épineux , par le Tableau politique
de la République de Venife . « Un Confeil
» de Rois qui fe défient & des étrangers
» & d'eux-mêmes ; une République que la
» crainte fonda dans des fiécles barbares ,
» que la crainte conferve dans des fiécles
» éclairés ; qui ne doit fa grandeur qu'aux
petites précautions multipliées ; qui voit
» d'un même oeil fes alliés , fes ennemis ,
» fes fujets , & qui ſe tient en garde contre
» tous ; un Etat libre , dont le Chef eft pri-
» fonnier dans fon palais ; un Gouverne-
» ment, de toute part enveloppé des voiles
» du mystère , qui ftatue contre l'indifcrétion
des Chefs , des peines fi rigoureufes,
» que la faute & le châtiment font tous
» deux fans exemple ; une ville , dont
» une moitié eft occupée à furveiller l'austre
; où l'art de diffimuler eſt une partie
» de l'éducation ; où les enfans favent ſe
»
taire comme ailleurs les vieillards . Telle
» eft la puiſſance dont Amelot devoit étuDE
FRANCE. 281
·"" dier les refforts & les vues. Ailleurs ,
» quiconque n'a pas affez de génie pour
deviner les fecrets , peut avoir allez de
richeffes pour les acheter ; à Veniſe ,
» d'ailleurs fi corrompue , tout fe vendoit ,
» excepté le fecret de la République » .
ל כ
و د
La Maifon d'Autriche animoit l'Europe
entière contre Louis XIV . La Hongrie ,
foulevée , combattoit pour le choix des
tyrans. Le Pape & l'Empereur projetoient
une ligue contre les Turcs. La République
de Venife trembloit pour fes frontières
& balançoit à entrer dans la ligue . Obferver
les inquiétudes du Sénat , les démarches
de l'Ambafladeur de l'Empire ,
" deviner le but des affemblées , juger ce
"
&
qui s'étoit fait , par ce qui avoit dû fe
» faire , calculer les forces du Gouverne-
» ment , prêter l'oreille aux premiers cris
» de la renommée , & diftinguer la vérité
» du menfonge. Tels étoient les foins politiques
de l'Ambaffadeur. Ses conjectures
, pour lesquelles fon maître paroif-
» foit quelquefois incrédule , furent jufti-
» fiées par l'événement ..... La Républi
» que le décida précisément à l'époque
» qu'il avoit prédite ; & après deux ans
» d'irréfolution , elle entra dans la fainte
» alliance avec le Pape , qu'elle haïffoit ,
l'Empereur , dont elle fe défioit , & la
Pologne, dont elle n'attendoit rien » .
" Le Marquis de Gournai n'avoit fait
qu'obferver à Venife , il étoit né pour
"
»
(
232 MERCURE
agir ». Il fut envoyé à Lisbonne. Pierre
II venoit de fuccéder à l'infortuné Alphonfe
VI , fon frère , qu'il avoit tenu
pendant dix-fept ans enfermé dans une
prifon. La nation avoit peu gagné à cette
révolution , & Pierre étoit à peine préfé
rable au Prince qu'il avoit détrôné. « Ré-
» gent , il fe fit haïr ; Roi , il ſe fit mé-
» prifer. La nature lui avoit refufé des lumières
; l'expérience même lui en avoit
» peu donné. Prodigue & diffipateur en
» public , avare & fordide dans l'intérieur
de fon palais , libertin & fuperſtitieux ,
( qualités qui s'allient aiſément ) , jeûnant
» & priant au milieu de fes concubines ,
ן כ
»
hafardant les jours dans des fêtes pu-
» bliques contre des taureaux , & n'ofant
" combattre fes ennemis ; tour-à tour foi
ble & furieux , frappant fes domefti
gues , fes Miniftres même , puis leur démandant
pardon à genoux ; réparation
auffi peu digne d'un Roi que l'offenfe ;
» trompant fes courtisans , & s'efforçant
de le feur faire appercevoir , comme s'il
» eût craint de perdre la gloire d'un
» menfonge.... Scrupuleux jufqu'au ridicule
, il demandoit aux Cafuiftes s'il
≫pouvoit en confcience demeurer far le
trône , & ne demandoit pas aux fages
» comment il devoit s'y conduire ».
"
"
Ce Prince venoit de perdre fon époufe ,
& fon goût pour la débauche donnoit lieu
de croire qu'il refuferoit de s'engager une
DE FRANCE. 283
7.
en
» feconde fois dans les liens de l'hymen
Le Portugal étoit menacé de retomber fous
le joug Efpagnol , fi la jeune Infante ,
donnant des héritiers à la Couronne , ne la
confervoit pas dans la Maifon de Bragance.
Des rivaux puiflans fe difputoient la main
de la Princeffe. Amelot , dont le deffein
étoit de faire tomber le choix du Roi &
celui de l'Infante fur le Prince de la Rochefur-
Yon , ou fur le Comte de Vermandois ,
eut l'art d'écarter les prétendans , ennemis
de la Maiſon de Bourbon .
Mais Pierre II qui commençoit à fe connoître
fans fe corriger , craignit qu'un gendre
trop puiffant ne parvint un jour à lui
enlever fa Couronne , de l'aveu de la na
tion , à qui fes vices l'avoient rendu mé
prifable. Il réfolut donc de différer le mariage
de l'Infante , & de fonger au fien .
Les brigues recommencèrent. L'Eſpa
» gne & l'Autriche , qui avoient offert des
» époux à la fille , offrirent des épouses
» au père. L'Ambaſſadeur tint , en faveur
» de Mademoifelle de Bourbon , ou d'une
» des Princeffes de Lille Bonne , la même
» conduite qu'il avoit tenue pour le Prince
» de la Roche far Yon , ou le Comte de
"
Vermandois. Mais Pierre II qui vouloit
» une femme efclave de fes caprices , dévouée
à fes goûts , facrifia l'intérêt de
» l'Etat à celui de fes plaifirs , & époufa
une Princeffe Palatine , dont les penchans
étoient plus conformes aux fiens.
284
MERCURE
-
ود
"
Après avoir réfidé dans une Républi
» que où régnoit la défiance , dans une
" Cour où régnoient les plaifirs & la fuperftition
, le Marquis de Gournai ob-
» tint , en 1689 , la faveur la plus chère
» que puiffe defirer un homme vertueux ,
» celle de traiter avec des hommes qui lui
reffemblent il fut envoyé près de ce
» Corps Helvétique , qui recouvra fa li-
» berté par l'excès même de fa fervitude ;
» femblable aux Républiques de la Grèce
» par fa Conſtitution , par fes Loix , mais
ود
"
*
qui n'a ni leurs lumières , ni leur corsruption
; affez redoutable par fon cou-
» rage pour n'avoir pas befoin des rafine-
» mens de la politique ; ennemi de la four-
» be comme de la tyrannie ; auffi bien
défendu
par fon indigence que par fes
» montagnes & fes armes ; peuple nom-
» breux , parce qu'il a des moeurs , & dont
» l'excédent , tranſporté chez d'autres na-
39 tions y demeure toujours Suiffe , ne
» prend point leurs vices en échange de
» fon fang qu'il leur donne, & conferve au
» milieu de leur luxe & de leurs arts , fon
» eftimable fimplicité ».
La Maifon d'Autriche , qui ne voyoit
qu'avec peine l'artachement des Suiffes à la
Cour de Verfailles , avoit tenté plufieurs
fois , finon de le rompre , au moins de l'affoiblir.
Les circonstances favorifoient les
vues de la Cour de Vienne. La révocation
DE FRANCE. 285
و د
de l'Edit de Nantes ; Louis XIV ne fe
n'avoit pas feulement privé d'une multitude
de fujets utiles , elle lui en avoit
fait autant d'ennemis implacables ..... La
Suiffe avoit été l'afyle d'une foule de ces
malheureux , ils y avoient porté la haine du
nom François ; leur misère intéreffoit tous
les coeurs , leurs difcours les échauffoient ;
"& fans la prudence de l'Ambaffadeur, fans
s foins vigilans , fans fes reffources multipliées
, certe fecte entraînoit toute la
» Suiffe dans la ligue contre la France. Il
parvint enfin à prévenir les effets d'une
» haine religieufe la plus implacable de toutes
, & à forcer des fanatiques perfécutés
à faire alliance avec leurs perfécuteurs »>.
Ces Ambaffades auroient fuffi fans doute'
à la gloire d'un Négociateur ordinaire ;
Louis XIV en confia au Marquis de Gournai
une plus grande par fon objet , plus épineuſe
par les circonstances : il alloit être Miniftre
& Régent fous le nom d'Ambaſſadeur.
"
"
Philippe chanceloit fur le Trône d'Eſpagne
, vers lequel l'Archiduc , fon rival , paroiffoit
s'avancer à grands pas ; il multiplioit
fes conquêtes dans le tems que Philippe
étudioit l'art d'en faire , fous la direction de
la Princeffe des Urfins , fragile & dernier
appui de fa foibleffe . Les troupes Eſpagnoles
défertoient , les Grands du Royaume confpiroient,
& la nation opprimée , humiliće
& ruinée , n'ofoit profcrire ni défendre
Charles ni Philippe.
86 MERCURE
و د
"C'étoit peu que Louis XIV eût donné
» à fon Petit- Fils des bras pour conquérir
» le Royaume , il falloit lui donner une tête
» pour le gouverner. Amelot entra au Con-
»feil de Philippe & en fut l'oracle. La fageffe
avec laquelle il dirigea les opéra-
» tions de la guerre , les reffources qu'il
» trouva pour fuppléer à l'indigence de Phi-
» lippe V , firent affez voir qu'aucun des ta-
» lens qui font l'homme d'Etat , même dans
» des fonctions oppofées , ne lui étoit étra
"
"
"
99
"
29
ger. On fait combien de précautions il fal-
" lut prendre pour être l'ame invifible de
» l'Etat, pour gouverner une nation fière &
jaloufe , en lui perfuadant qu'elle fe gouvernoit
elle- même ; pour difpofer des
places les plus importantes , fans paroître
avoir la moindre influence dans la diftribution
des grâces ; pour ne laifler voir dans
l'Ambaffadeur François , que le fpecta-
» teur des mouvemens dont il étoit la cau-
» fe ; enfin pour réfifter à cette fatisfaction
» indifcrete , dont le fage ne ſe défend pas
» toujours ». Nous ne fuivrons point Amelot
• accompagnant Philippe dans les
camps comme à la Cour , dirigeant le fiége
de Barcelone , confolant fon Maître dans fa
difgrâce , ranimant le peuple abattu ; enfeignant
à Philippe à profiter de la victoire ,
après lui avoir appris à vaincre ; gouvernant
enfin ati fein de la paix ; « emportant
» dans fa patrie l'eftime des Eſpagnols , la
DE FRANCE. 287
» reconnoillance de Philippe , & la fatis-
» faction intérieure d'avoir fait régner la
juſtice au milieu des révolutions » .
K
Après s'être occupé de guerre , de politique
& de finances dans les pays étrangers ,
Amelot , de retour en France , defcendit
dans le labyrinthe de la théologie , & ne s'y
égara point. L'inflexible Cardinal de Noail
les étoit , en fecret , le chef du parti Janfénifte.
Louis XIV, qui eftimoit ce Prélat vertueux
& turbulent , cherchoit les moyens
d'appaifer des troubles , qui , dangereux
alors , ne feroient plus maintenant que ridicules.
Amelot , dont l'efprit fe plioit à
tout , fut chargé de concerter avec la Cour
de Rome le plan le plus propre à réduire le
Cardinal & fes adhérens. « Les Mémoires
» qu'il a écrits fur cette négociation , ont
un mérite rare , celui d'expoſer avec
» clarté des questions théologiques. La lec-
» ture de ces lettres nous a fait penfer qu'un
» homme d'État eft plus capable qu'un Doctear
de prononcer fur des matières de
» controverfe ».
Amelot de Chaillou , Secrétaire d'Etat
ayant le département des Affaires étrangères
en France , fous le règne de Louis XV.
" Quoique Louis XV eut remis les rênes
du Gouvernement dans les les mêmes
» mains qui avoient formé fa jeuneſſe
» M. Amelot partagea la gloire du premier
» Miniftre . C'étoit fur le Cardinal de Fleuri
288 MERCURE
"
» que Louis XV fe repofoit du fardeau de
» l'adminiftration ; c'étoit fur M. Amelot
» que le Prélat fe repofoit de la partie des
» affaires étrangères. Chargé de la corref-
» pondance des Ambaffadeurs , il eut la plus
» grande part aux opérations politiques
» qu'on méditoit alors ».
Les bornes d'un extrait ne nous permettent
pas de rendre compte de toutes ces né◄
gociations. M. de Sacy les raffemble en peu
de mots à la fin de cet article.
»
" Si l'on rapproche & le peu de durée du
» Miniſtère de M. Amelot , qui ne fut que
de fept ans , & la multitude & l'impor-
» tance des révolutions auxquelles il con-
» tribua , on conviendra qu'il étoit difficile
» d'exécuter de fi vaftes projets en fi peu de
» temps. Reculer nos frontières & ajouter
ןכ
و د
ود
une Province au Royaume , donner des
» États à un Roi détrôné , placer fur le pre-
35 mier trône du monde un Prince foible ,
» fans argent , & prefque fans armée , af-
» furer au légitime poffeffeur une fuccef-
» ficn difputée par des Puiffances redouta-
» bles , établir la paix entre trois Empires ,
»foumettre à une République orgueilleufe
» des Infulaires jufqu'alors.indomptables ....
» Pour concourir à de fi grands événemens ,
il ne falloit pas moins que les talens hé
» réditaires qui appellent la Maifon d'Ame
» lot aux grandes chofes comme aux grandes
» places ».
לכ
ور
ל כ
Des
DE FRANCE. 289
Des articles fuivans , les plus confidérables
font , Amelot de la Houffaye , Secrétaire
d'Ambaffade , Auteur de plufieurs Ouvrages
politiques , dont on donne une courte
notice.
Amérique. Celui - ci eft auffi étendu qu'il
devoit l'être ; après avoir donné une defcription
géographique & phyfique de cette
partie du monde , on defcend dans des détails
politiques ; les opinions de deux Écrivains
célèbres y font difcutées : fuit un tableau
général du commerce des Européens
dans les Ifles de l'Amérique , & des richeffes
qu'ils en tirent , extrait de l'Hiftoire
philofophique & politique des établiſſemens
& du commerce des Européens dans les deux
Indes .
Ami , amitié morale , amitié politique :
celle-là naît d'un rapport heureux de caractère
, de goût , d'inclinations , d'une espèce
de fympathie , d'une eftime mutuelle , & de
plufieurs autres caufes qui dérivent , des
qualités perfonnelles ; au lieu que l'amitié
politique eft fondée , fur la raifon d'État ,
ou , en d'autres termes , fur l'utilité & l'intérêt.
Amortiffement. Du droit d'amortiſſement
en France. Projet d'abolition de l'amortif
fement des gens d'Églife. Fonds ou caiffe
d'amortiffement en Angleterre .
Amour. Amour-propre. Nous l'avons déjà
obfervé en parlant des volumes précédens :
chaque article eft un traité. Après avoir
25 Novembre 1778 N
290 MERCURE
confidéré l'amour de foi- même comme une
loi de la nature , & examiné les devoirs
qu'il nous impofe , on le confidère comme
une pallion- mère qui engendre toutes les
autres paffions , devient la bafe de la morale
politique , & conféquemment un excellent
moyen de gouvernement. On traite
enfuite de l'amour du bien public , & l'on
préfente le fyftême des affections fociales ,
fondé fur l'amour de foi même , parfaitement
d'accord avec l'amour du bien
public.
Nous réfervons lafuite pour unfecond extrail.
Effai pour concilier les avantages de l'ex
portation des grains , avec la fubfiftance
facile & la fecurité des fujets ; par M
Frefnais de Beaumont. A Paris , chez Mo
rin , Imprimeur-Libraire , rue S. Jacques ,
à la Vérité. Brochure de 24 pages.
M.Frefnais de Beaumont paroît craindre ,
comme beaucoup d'autres honnêtes Citoyens
, que des Négocians avides n'achettent
, dans les Provinces qui n'ont tout au
plus que leur provifion , des grains néceffaires
à la fubfiftance des habitans , pour
les emporter au- dehors .
Dans le louable deffein d'empêcher ce
malheur , il a tâché , comme beaucoup d'autres
, d'imaginer un réglement qui ne fût ni
trop injufte , ni trop embarraffant , ni trop
coûteux à exécuter , ni trop facile à violer,
DE FRANCE. 291
S'il avoit confulté la vérité des faits , il fe
feroit peut-être épargné ces pénibles & infructueufes
recherches. Il auroit vu que jamais
le Commerce , abandonné à lui-même
en pleine concurrence & pleine liberté ,
n'achette ni ne peut acheter des grains que
dans les pays où règne la plus excellive abondance
, où les prix font en conféquence leplus
bas poffible . La raifon évidente , c'eft
qu'il y a beaucoup de frais à faire , & beaucoup
de rifques à courrir.
On cite fouvent des exemples de monopoles
& d'achats faits en très-grandes quantités
dans des pays déjà menacés , ou même
affligés de difette . Mais on n'ajoute pas , ce
qui eft pourtant très - vrai , ( ce que nous
fommes en état de démontrer papier fur table
) que ces monopoles & ces achats n'étoient
point faits par le commerce libre en
pleine concurrence , ni aux dépens de ceux
qui les exécutoient , ce qui eft le plus remarquable.
Ils l'étoient par des Commiflionnaires
privilégiés , qui achetoient cher & vendoient
à bon marché , qui perdoient beaucoup
, non pas de leur propre argent , mais
de l'argent qu'on leur fourniffoit aux dépens
du Public.
Pourquoi achetoient-ils cher ? Parce qu'ils
avoient quatre pour cent de commiffion fur
le prix de l'achat, & que les quatre pour
cent , quand le feptier eft à trente francs
produifent deux fois plus que quand il eſt à
quinze.
Nij
2372 MERCURE
Pourquoi faifoient- ils beaucoup de fauxfrais
? Parce qu'ils gagnoient aufli fur ces
dépenfes du fecond ordre.
Pourquoi vendoient-ils ailleurs à
perte ?
Pour ruiner les autres Négocians , & fe trouver
feuls vendeurs , feuls acheteurs , à l'effet
de multiplier par ce moyen les produits
de leur commiffion à quatre pour cent .
Pourquoi achetoient-ils fouvent dans les
lieux mêmes où il n'y avoit pas furabondance
? Afin d'y opérer une cherté.
Pourquoi opéroient-ils ainfi des chertés ?
Pour prouver l'utilité , la néceffité même de
leur commiffion , & pour la perpétuer , ainfi
que les bénéfices qu'ils en recueilloient.
On a vu des Compagnies de Commiffionnaires
privilégiés , au moyen de ces manoeuvres
, commencer par des achats annuels
de douze mille feptiers de grains , finir
par près de cinq cent mille en un an , perdre.
plus de douze millions de l'argent dų Public
, mais gagner des fommes immenfes
pour eux & leurs affociés , moyennant les
quatre pour cent & le tour du bâton.
Mais s'il n'y avoit ni commiffion , ni argent
du Public à perdre , jamais un Négociant
ni une Compagnie quelconque ne feroient
la fpéculation d'acheter des grains que
dans les pays où ils feroient conftamment à
très-bas prix , ce qui prouve la furabondance ;
pour les vendre dans ceux où ils feroient
très-chers , ce qui prouve la difette.
Le. commerce des grains en gros eft fujet
DE FRANCE.
293
à tant de rifques , de frais & de faux-frais
dans l'achat, la confervation , le tranſport &
la vente , qu'il eft impoffible à des hommes
fages de fe conduire autrement ; encore avec
ces précautions y perdroit - t'on fouvent ,
même quand il y auroit pleine liberté , pleine
concurrence , fans privilége , fans prohibi
tion , fans comiffion & fans manoeuvre.
Cas très-rare , s'il a jamais exiſté , depuis un
fiécle , dans le pays que peut avoir en vue M.
Frefnais de Beaumont.
S'il a voulu parer aux inconvéniens du
commerce , que les Négocians particuliers
feroient de leurs deniers pour leur compte ,
à leurs propres rifques , périls & fortunes ,
en pleine liberté , pleine concurrence &
pleine franchife , il pouvoit s'épargner tant
de follicitudes.
S'il a voulu parer à ceux du monopole ,
autorife des Commillionnaires à quatre pour
cent , qui ont intérêt d'acheter cher & de
vendre à groffe perte avec l'argent d'autrui ,
il a manqué fon coup , les précautions qu'il
indique étant excellentes pour les éclairer
& pour les favorifer dans toutes leurs manoeuvres
; il faut louer fon zèle , & le prier
de s'inftruire par lui-même des faits qu'il a
certainement ignorés.
( Cet Article eft de M. l'Abbé Baudeau).
Niij
294
MERCURE
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
A L'INSTANT où nous écrivons cet article ,
on n'a encore donné qu'une repréſentation
de la Finta Giardiniera , ou la Jardinière
Suppofee , Opéra Bouffon en trois Actes ,
Mufique del Signor Anfoffi. Elle a été donnée
le Jeudi 12 de ce mois. Nous n'en parlons
ici que pour fatisfaire , autant qu'il eſt en
nous, la curiofité de nos Lecteurs. Une Cantatrice
s'étoit propofé de chanter une fois
feulement le rôle de la Jardinière . Elle cut
le malheur de déplaire au Public , qui l'interrompit
au milieu du premier Acte , &
appela à grands cris la Signora Conftanza
Baglioni. Cette Adrice fe trouvoit à l'amphithéâtre,
& fa préfence ne fit qu'augmenter
le tumulte. Elle fut obligée de céder aux
voeux du Public , & continua le rôle.
que
Qu'on nous permette de faire ici une obfervation.
Il nous femble l'habitude que
quelques Comédiens ont contractée de fe
placer fous les yeux du Public , pour être
témoins des effais de ceux qui débutent
dans leurs emplois , entraîne après elle des
inconvéniens. Elle nous paroît préjudiciable
à l'Acteur qui débute , à celui dont le talent
DE FRANCE. 295
fait l'objet de comparaifon, à la tranquillite,
à la décence du fpectacle ; & , par une fuite
néceffaire , à l'effet de la repréfentation . Si
le débutant n'a qu'un talent médiocre , la préfence
de l'Acteur aimé rend plus infupportable
la médiocrité du premier. Si dans le nombre
des mécontens un feul ofe élever la voix,
le refte des fpectateurs fuit bientôt fon exemple
: de -là , une Scène femblable à celle dont
nous venons de rendre compte , & un furcroît
d'humiliation pour le fujet malheureux
qui avoit déjà encouru la difgrâce du Public.
Si au contraire le Comédien qui débute annonce
un talent fupérieur à celui de l'Acteur
connu , difons plus , s'il eft feulement doué
de quelques uns de ces moyens de féduction
qui emportent au premier moment les fuffrages,
la troupe enthoufiafte des protecteurs
ne manque pas defaire du triomphe de l'un un
motif de reproche pour l'autre. Tous les yeux
fetournent fur le Comédien qui obferve; c'eſt
à lui que vont s'adreffer les éloges qu'on croit
devoir au débutant. On les prodigue aveć
d'autant plus de profufion , qu'on fe fait une
joie maligne de relever la fupériorité qu'on
accorde fur lui , au Comédien devenu l'objet
de la préférence publique. Que cette préférence
foit fondée , ou qu'elle ne le foit
pas , l'Acteur ancien n'en éprouve pas un
chagrin moins réel , & le fpectacle n'en perd
pas moins de fa tranquillité. Nous fommes
éloignés de croire qu'un Comédien ne doive
Niv
296 MERCURE
jamais fe montrer publiquement au fpectacle
dont il eft membre , mais nous penfons
que ce n'eft pas dans une circonftance
pareille à celle dont nous parlons , qu'il doit
y paroître. Cette obfervation nous a été
infpirée par des événemens dont nous avons
été témoins , & nous la foumettons au jugement
des gens fages.
Le tumulte dont nous venons de parler, a
détruit l'effet du premier Acte de la Jardinière
; les deux autres ont été mieux entendus
; mais la nature de la voix de la débutante
ayant forcé de baiffer le rôle d'un ton
& demi , & l'organe de la Signora Conftanza
exigeant un autre diapafon , il faut attendre
une feconde repréſentation pour parler
de ce rôle . La Signora Rofina a très -bien
chanté le rôle d'Armanda. Le Signor Caribaldi
a rempli celui du Contino Belfiore ,
avec le goût & la fupériorité que le Public
lui connoît. Le rôle de Dom Anchiſe a été
chanté & joué par le Signor Gherardi , dont
le jeu naturel & vraiment comique , ajoute
tous les jours à l'idée avantageufe que le
Public a conçue de fes talens. .
Nous donnerons fur la Mufique des détails
plus étendus dans notre prochain
N°. En attendant nous pouvons affurer
qu'elle ne fera pas moins d'honneur au
Signor Anfoffi , que les autres ouvrages que
nous connoiffons déjà de ce célèbre Compofiteur.
DE FRANCE. 297
COMÉDIE FRANÇOISE.
ON vájouer à ce théâtre les deux nouvelles
Comédies de M. Dorat , que nous avons
annoncées il y a quelque temps ; mais l'epoque
régulière où ce Journal doit paroître ,
ne nous permet d'en parler que dans le numéro
prochain. En attendant nous ne pouvons
que rendre compte de la reprefentation
de quelques-unes des Pièces qui ont été
mifes fucceffivemenr fur la Scène. M. Brifard
a joué , avec le plus grand fuccès , le rôle de
Mithridate dans la Tragedie de ce nom. On
fait qu'il a fait une etude particulière de ce
rôle , & qu'il y a mis des détails d'action
qu'aucun de fes prédeceffeurs n'avoit hafardés
, & qui ajoutent au caractère & à
l'expreflion du perfonnage . Mde Veſtris a
joué Monime avec la décence , la douleur
noble & modefte , & la fenfibilité réfléchie
qui conviennent à cette Princeffe. Le talent
de cette Actrice confifte principalement
dans une intelligence fupérieure qui faifit
toutes les nuances d'un caractère , & embraffe
tout l'enſemble d'un rôle , fans en négliger
aucune partie. Sa fenfibilité n'eft jamais
exagérée , & ne fe manifefte point pat
des éclats ni par des mouvemens défagréables.
Elle reçu les plus grands applaudiffemens
N v
298 MERCUREdans
le rôle de Roxane , fur - tout dans le
monologue du quatrième Acte , qu'elle
a rendu avec l'expreflion la plus énergique.
Elle n'a pas paru moins belle dans le cinquième
Acte d'Inès , où le pathétique de ſon
jeu étoit égal à celui de la fituation .
-
de
Mademoiſelle Sainval l'aînée a joué fucceffivement
les rôles de Cléopâtre ,
Phèdre , de Mérope , de Clitemneftre , de
Jocafte , & c. c'eft dans celui de Mérope
qu'elle a réuni le plus de fuffrages . Dans
les trois autres , les inégalités de fon jeu ont
été plus fenties . Entraînée par un feu qu'elle
ne règle pas affez , elle oublie quelquefois
qu'il faut paroitre Reine en même temps
que mère , & que le pathétique ne doit
jamais exclure ni les convenances locales ,
ni les bienféances du rang & du fexe . Peutêtre
aurions - nous été tentés de rappeler
quelques uns des endroits où elle imite
Mademoiſelle Duménil , & ceux où elle s'en
écarte ; mais inftruits par l'expérience que
dans ces fortes de comparaifons , qui n'ont
pour but que l'encouragement , le progrès &
l'inftruction du talent , on ne manque jamais
de nous fuppofer très-gratuitement des intentions
toutes différentes , nous nous abftiendrons
de ces parallèles dangereux.
-
M. de la Rive a été applaudi avec juftice
dans le rôle d'Achille , & Mademoiſelle
Sainval cadette dans celui d'Iphigénie . Le
DE FRANCE. 299
premier , dont les efforts & les progrès lui
concilient de plus en plus la faveur du public
, n'a pas été moins accueilli dans OEdipe
& dans Anthiocus , qu'il a joué avec beaucoup
de chaleur.
,
M. Molé , après une abfence de quinze
jours , a reparu dans le rôle du Mifantrope ,
où il a été reçu avec les acclamations les
plus flatteufes. Quoique l'austérité de ce
perfonnage femble un peu étrangère à la
figure & aux grâces naturelles de cet Acteur ,
cependant la facilité qu'il a de fe plier à
tous les tons lui a fait furmonter tous
les obftacles. Il a fait fur-tout le plus grand
plaifir dans la fcène du quatrième Acte.
Madame Molé a été applaudie dans le rôle
de Célinène , qui a été très - bien rendu.
M. Fleuri , qui jouoit le rôle d'Acafte , dont
M. Molé étoit chargé auparavant , y a pafu
très agréable au public , malgré le danger de
la comparaifon.
COMÉDIE ITALIENNE.
LES corrections faites au nouvel Opéra-
Comique dont nous avons parlé dans notre
dernière Feuille , n'ont point fait revenir le
public fur le jugement qu'il en avoit porté.
Nous n'avons point donné d'analyfe de cette
Comédie , nous ne croyons pas devoir en
N vj
300 MERCURE
faire une. C'est tout fimplement la Fable
de la Fontaine . L'Auteur a feulement donné
au Savetier une fille , qu'il appelle Juſtine.
Cette petite fille eft aimée par un M. George,
neveu de la Femme-de -Charge du Financier.
Quand M. Grégoire le Savetier a rendu à M.
de Ferlife le Financier , les 1200 liv. qu'il
en avoit reçues , à condition de ne plus .
l'étourdir par fa bruyante gaité , ce dernier
fait préfent de la fomme aux jeunes amans
& fait confentir leurs parens à les unir.
On prépare à ce Théâtre plufieurs nouveautés.
ACADÉMIES.
Séance Publique de l'Académie Royale des
Sciences.
LEE Samedi 14 Novembre , l'Académie des Sciences
a tenu fon Affemblée Publique ordinaire , qui a
été très - nombreuſe . Les Ouvrages lus dans cette
Séance font , l'Eloge de M. de Haller & celui de M.
Malouin , par M. le Marquis de Condorcet , Secrétaire
Perpétuel de l'Académie ; un Mémoire de M.
Vicq-d'Azyr fur l'ouïe des Oifeaux ; des Recherches
de MM . Bucquet & Lavoifier , fur la marche
& les progrès de la chaleur dans les différens Fluides;
& l'Expofition d'un nouveau Syftême de Mufique ,
par M. Vandermonde. Nous donnerons dans les
Mercures fuivans , des Notices plus détaillées de ces
DE FRANCE. 301
différens morceaux , que le Public à entendus avec
plaifir.
Séance Publique de la Société Royale de
Médecine.
L'Affemblée Publique de la Société Royale de
Médecine a eu lieu le 20 Octobre ; elle a été tenue
dans l'ordre fuivant.
M. Vicq-d'Azyr a ouvert la Séance en annonçant
les programmes des Prix , & les projets des travaux
que la Société propofe aux Médecins & Phyficiens
Regnicoles & Étrangers.
M. Delaffone a lu un Mémoire fur de nouveaux
moyens de perfectionner la préparation du Tartre
Stibié , ou Tartre Émétique.
M. Coquereau a la l'Eloge du célèbre de Haller ,
par M. Vicq- d'Azyr.
M. Andry a lu l'Expofé des Maladies qui ont
régné à Paris pendant les fix premiers mois de cette
année , par M. Geoffroy.
M. Mauduyt lu un Mémoire fur la claffe des
champignons bulbeux , dont la plupart des efpèces
qui croiffent aux environs de Paris , font malfaifantes
, avec des moyens faciles pour les reconnoître ,
par M. Paulet.
M. Coquereau a terminé la Séance par la lecture
d'un Mémoire dont il eſt Auteur , fur le traitement
de plufieurs fièvres intermittentes locales , guéries
par l'ufage du quinquina.
302 MERCURE
SCIENCES ET ARTS.
EXTRAIT d'un Mémoire fur les Prifmes
qui fe trouvent dans les couches horifontales
de plâtre & de marne des environs
de Paris, & fur leur analogie avec les
Prifmes du Bafalte ; par M. Defmareft *.
EN 1765 N 1765 , M. Defmareft fit part à l'Académie des
Sciences des premières Obfervations qui conftatoient
que les Bafaltes prifmatiques étoient un produit
du feu des Volcans. Il indiqua en même-temps
la retraite qu'éprouvoient les matières fondues à la
fuite d'un refroidiffement lent , comme la cauſe
principale qui avoit fait prendre aux laves la forme
régulière qu'elles lui avoient offerte en plufieurs
circonftances. Le développement de cette théorie
lui ayant paru devoir intéreffer les Phyficiens ,
étonnés de la beauté & de la fingularité des maffes
prifmatiques du Bafalte , il la publia dans le fixièine
volume des Planches de l'Encyclopédie , avec
deux nouveaux deffins de ces Bafaltes. Depuis ce
temps , cette théorie eft devenue chaque jour plus
importante , à mefure que les Bafaltes prifmatiques
, dont on n'avoit obfervé que très-peu de
maffes , ont été reconnus d'après les indications de
fon Mémoire , prefque par - tout où l'on a rencontré
les produits du feu & les veftiges des Volcans
* Le Mémoire dont nous publions ici l'Extrait, devoit être
hi à la rentrée publique de l'Académie des Sciences , le 14
Novembre dernier ; mais le temps n'a permis que d'en annoncer
le titre & d'objet,
DE FRANCE.
303
éteints ; ainfi il ne l'a point perdue de vue . Mais
il ne s'eft pas borné à l'appuyer de tous les faits
que les courants de laves lui ont préfentés , il crut
devoir fuivre un autre ordre de faits : ca l'explication
qu'il avoit propofée étant fondée far la
retraite & le refferrement des parties des différe
maffes , à mesure qu'elles prenoient une certaine
confiftance , elle n'étoit pas tellement particulière
aux produits du feu , qu'elle ne pût avoir également
fon application à toute autre matière qui pafferoit
de l'état de pâte molle à celui d'une defficcation
plus ou moins parfaite ; ainfi , en dirigeant ſes recherches
vers tous les phénomènes analogues à ceux
des Bafaltes , il s'attacha à découvrir les forme's
prifmatiques qui pouvoient affecter les maffes pierreufes
différentes des laves ; perfuadé que fi elles
fe préfentoient avec des caractères parfaitement
femblables , elles donneroient à fon explication une
nouvelle force , & en généraliferoient le principe.
Il fût affez heureux pour rencontrer , en 1766 ,
ces formes dans une couche de plâtre de la haute
maffe de Montmartre. L'année fuivante , M. Peronnet
, premier Ingénieur des Fonts & Chauffées ,
lui en procura un deffin ; cet objet intéreffant devoit
naturellement piquer fa curiofité. Une étude
fuivie du travail des Ouvriers & de l'exploitation
des différents bancs de plâtre , ainfi que des lits de
marne & d'argile , qui les accompagnent , n'a
pas été infructueufe : elle lui a fait découvrir dans
ces couches horisontales , formées de matériaux
déposés par la mer , & d'une nature différente des
laves , les formes prifmatiques, & dans ces formes
les caractères de la plus parfaite analcgie avec les
prifmes du Bafalte . Enforte qu'il peut donner actuellement
à la théorie qu'il a propofée autrefois, route
l'étendue qu'il avoit foupçonnée alors , & au principe
qui y figure , la plus grande généralité, Il ex304
MERCURE
pofe donc dans ce Mémoire les principales circonftances
de ces nouveaux phénomènes , & il y fuit
la comparaifon des formes prifmatiques du plâtre
& des marnes , avec celles des Bafaltes ou laves
compactes.
Dans la maffe de plâtre la plus élevée qu'on
exploite à Montmartre , & qu'on nomme la haute
maffe , M. Defmareft a reconnu quinze couches
ou bancs qui offrent dans toute leur étendue des
rangées de prifmes plus ou moins régulièr es.
En plufieurs circonftances , ces formes régulières
fe montrent très -diftinctement à la première infpection
des bancs qui les renferment ; mais on ne
peut fur-tout les méconnoître , fi l'on fuit , comme
l'a fait M. Deſmareft , le détail de l'exploitation de
ces couches par les Ouvriers qui détachent les prifmes
en faififfant les fentes de leurs faces .
peu
La totalité des couches qui font ainfi prifmatifées
, forme un maffif d'environ trente pieds d'épaiffeur
, en y comprenant cependant trois lits
épais , interpofés parmi ces bancs , & dans lefquels
on ne remarque ni fentes , ni gerçures , ni aucune
forme quelconque.
En obfervant ces couches avec la plus légère
attention , on y voit les prifmes diftribués en rangs
affez fuivis fur toute l'étendue des bancs horifontaux
, & conftamment affujettis à la fituation verticale.
On voit en même-temps que l'axe des prifmes
traverfe l'épaiffeur des couches , & que leurs
faces ne font proprement que le réſultat des fentes
verticales, qui divifent ces couches en fe portant
d'un bord à l'autre.
Le banc qui fe trouve à- peu-près au milieu de
la haute maffe renferme des prifmes d'une régularité
frappante comme ils peuvent fe détacher aifément
les uns des autres au moindre effort des Ouvriers
qui exploitent ce banc , M. Deſmareſt a cu
DE FRANCE.
305
la facilité de reconnoître toutes les circonftances
intéreffantes qui pouvoient rapprocher ces priſmes
de ceux du Bafalte ; ainfi , il a pu s'affurer , par
exemple , que les prifmes du plâtre avoient , comme
ees derniers , ordinairement 5 , 6 & 7 côtés , & trèsarement
4 ou 3 ; que leurs bafes , qui font partie
des deux furfaces fupérieures & inférieures du banc,
étoient fort unies , ainfi que ces furfaces elles-mêmes :
que chaque face d'un prifme préfentoit ordinairement
un feul plan féparé des autres , & terminé
par des arrêtes affez nettes & affez vives. Il eſt vrai
que quelques-unes de ces faces , en s'arrondiffant ,
tendent à donner aux prifmes une forme cylindrique
; mais ces cas font rares : enfin , il a remarqué
que les deux faces contigues de deux prifmes
voifins étoient toujours égales entre elles , & que
leurs arrêtes venoient aboutir au même point. Tous
phénomènes qu'il a obfervés plufieurs fois dans les
maffes prismatiques du Bafalte.
A mèfure que M. Defmareft examinoit plus atteptivement
cet affemblage de couches prifmatifées,
& qu'il comparoit entre eux les prifies qu'elles
renferment , il trouva que chacune d'elles offroit
des prifmes d'une forme particulière , qu'il parvint
à diftinguer , même au milieu des débris de ces
couches , par les faces plus ou moins unies de ces
prifmes, par les arrêtes plus ou moins vives, & furtout
par leur volume en conféquence de toutes ces
variétés très- fenfibles , quoique dans des formes
femblables, il vit que ces prifmes ne fe raccordoient
point d'un banc à un autre banc- immédiatement
fupérieur ou inférieur. La ligne qui fépare ces couches
fert de limite à tel ou tel fyftême de prifmatifation
, à tel module de prifmes. Le travail de la caufe
quelconque qui a divifé ces couches en priſmes, quoique
diftribué en même-temps dans leur totalité ,
a eu une marche particulière dans chacune d'elles.
M. Defmareft n'a pas omis de recueillir toutes les
306 MERCURE
circonftances de ces effets fi finguliers , que l'ob
fervation pouvoit lui fournir. Il a reconnu , par
exemple, que les couches prifmatifées font compofées
d'un plâtre brut , il eft vrai , mais dont le grain
eft en général plus fin , plus ferré , plus compact
que celui des trois lits interpofés , dont on a
parlé ci-deffus , & des autres bancs de la même
inaffe qui n'ont éprouvé ni gerçures , ni fentes &
qui ne montrent aucune forme : le plâtre des prifmes
cft auffi plus dur & plus difficile à cuire que l'autre
; & c'eft pour cette raifon qu'on met en réſerve
certaines portions de prifmes pour fervir de moëllons ,
& même de pavés & de carreaux dans certaines
conftructions des environs de Paris . La fineffe du
grain paroît même avoir tellement influé fur les
formes prifmatiques , que les bancs qui donnent les
plus petits prifmes , & qui, par conféquent, offrent le
plus de fentes verticales , font auffi ceux qui ont le
grain le plus fin & les faces les plus liffes.
Ce qui achève de convaincre de la même vérité ,
c'eft l'état contraire des trois lits placés entre les
couches prifmatifées , & qui n'ont éprouvé aucune
fente. Le grain en eft très -gros , & les petits cryf
taux qu'on y remarque , la plupart complets , fe
détachent facilement , & s'égrainent fous les doigts.
D'ailleurs , un mélange de terres marneuſes , quoiqu'en
petite proportion , paroît s'être oppofé à une
adhérence plus intime des parties du plâtre , & furtout
à leur rapprochement plus immédiat ; auffi efton
attentif à percer les trous de mines dans ces lits
de préférence aux autres.
Les couches de plâtre de la haute maffe qu'on
vient de décrire , ne font pas les feules qui renferment
des prifmes. Des effets à peu - près femblables
fe remarquent dans quelques - uns des bancs de plâtre
de la moyenne & de la baffe maffe ; & même certains
lits de marnes argilleufes ou de marnes mêlées
de plâtre , offrent des fuites de priſmes auffi réguDE
FRANCE. 307
liers, & difpofés toujours de la même manière.
Cette dernière obfervation eft fort importante ,
en ce qu'elle nous montré à côté du plâtre une matière
totalement brute , & également fufceptible de
prendre une forme prifmatique régulière. M. D.
n'oublie pas cependant de faire remarquer que les
fentes & les gerçures font affez fouvent diftribuées
irrégulièrement dans un certain nombre de bancs
de marnes argilleufes ; que quelques-unes au contraire
n'ont éprouvé ni fentes ni gerçures ; mais les
circonftances où elles fe trouvent les unes & les
autres , indiquent affez , comme il fe propofe de le
faire voir ailleurs , que l'effet de la deficcation a
été dérangé , ou totalement détruit ; ce qui paroît
confirmer le principe général qu'il propofe , ainfi
que fa marche dans les circonftances favorables .
Ce qu'il y a de remarquable , c'eſt que ces phéhomènes
, avec toutes les nuances d'effets que nous
venons de décrire d'après M. D. , ne s'observent pas
feulement dans les carrières de Montmartre ; mais
qu'on les retrouve encore avec les mêmes variétés
& des formes parfaitement femblables , dans toute
l'étendue qu'occupent, aux environs de Paris , les couches
de plâtre correfpondantes à celles de Montmartre.
M. D. a remarqué les prifmes verticaux depuis
l'Abbaye de Chelles jufqu'à Franconville &
Montmorency, fur une longueur de plus de fix
lieues , par-tout où il y a des carrières à plâtre en
exploitation ; c'eſt -à-dire , à Roſny , à Montreuil,
à Bagnolet , à Mefnil-montant , à Belleville , &
aux environs d'Argenteuil & de Montmerercy ,
depuis Epinay jufqu'à Sannois & Franconville . Par
conféquent ces phénomènes ne font pas des effets
locaux & accidentels. Leur uniformité , leur régularité
, leur fuite , femblent donc autorifer la conféquence
générale qu'en tire M. D. & la comparaifon
qu'il le propoſe d'en faire avec les Bafaltes
prifmatiques des courans de laves.
4
308
MERCURE
MUSIQUE.
AVIS concernant un Recueil de Mufique de
Chambre , compofée par J. J. Rousseau.
TOUTES OUTES les productions du célèbre Rouffeau ,
publiées pendant fa vie , ont toujours été reçues
avec une forte d'enthouſiaſme ; celles qu'on annonce
aujourd'hui , obtiendront fans doute un accueil en
core favorable. On a vu dans le Devin du Village.
& dans le Dictionnaire de Mufique , à quel degré
cet homme extraordinaid : " effédoit la pratique &
la théorie du plus raviffant des beaux Arts. Il eſt à
préfumer qu'on retrouvera la même fource de plaifirs
dans les nouvelles productions muficales que fa
Veuve vient offrir au public.
ce
On aime à fe repréfenter l'éloquent & profond
Auteur du Contrat-Social , modulant fur un clavier
des airs champêtres , des vaudevilles & des romances.
Mais on s'étonne de voir ce véhément Écrivain ,
génie libre & ficr , accoutumé à méditer fur les intérêts
des Souverains & des peuples , & né , ce ſemble,
pour leur faire adorer la juftice , oubliant tout-à-coup
fa deftinée gloricufe , pour embraffer la profeffion
des mercenaires , & devenir un fimple Copiſte de
mufique Celui qui confacra- des hymnes à la vertu ,
qui fut réveiller en nous l'inftinct fublime de la
liberté , qui fait encore retentir la voix de la nature
dans le coeur des mères , n'a- t- il donc pu fub
fifter du produit de fes chef- d'oeuvres ? La langue
françoife , entre fes mains , n'eft-elle pas
inftrument auffi mélodieux que celle du Taffe , auffi
riche que
celle de Pope , auffi expreffive que celle des
Orateurs de Rome & d'Athènes ? L'homme enfin qui
devoit tenir un des premiers rangs parmi fes fem--
blables , à qui , tôt ou tard , on élevera des monudevenue
un
DE FRANCE. 309
(
mens publics , étoit-il doncfait pour vivre & mourir
au fein de l'indigence ? Eft-ce là le fort d'un bienfaiteur
de l'humanité ? Profcrit par fes concitoyens ,
fugitif au milieu des Alpes , toléré chez une Nation
hoſpitalière , mais obligé d'impoſer à fon génie
un filence abfolu , il ne laiffe pour héritage à fa
refpectable . veuve , que des Mémoires dont elle ne
peut tirer aucun parti , parce que des convenances
fociales en arrêtent la publicité. L'unique resource
de Madame Rouleau confifte en un Recueil de petits
airs , compofés par l'Auteur d'Emile & d'Héloïfe ;
elle offre ce Recueil au public , moyennant une
foufcription d'un louis.
Ceux qui voudront foufcrire , pourront s'adreffer ,
avant la fin du mois de Décembre , à Paris , chez
Marchand , rue de Grenelle- Saint-Honoré ; à Marfeille
, chez la Porte , Libraire ; à Lyon , chez
Gaftard , Place de la Comédie ; à Bordeaux , chez
les frères Labottière , Marchands Libraires .
GRAVURES.
PORTRAIT de Jolliot de Crébillon fils , format inoctavo
, deffiné d'après nature en 1777 , par M. J.
C. Gaftinel , & gravé par M. A. de Saint- Aubin ,
Graveur du Roi ; fe trouve chez M. Ryer, rue Baillet
, chez M. de Saint-Aubin , & aux adreffes ordinaires.
Prix , I liv. 4 fols.
LA MORT DE TURENNE.
Cette Eftampe a les mêmes dimenfions que celle
de la mort du Général Wolff; elle porte 23 pouces
de largeur , fur 18 de hauteur , & eft gravée par le.
fieur Thomas Chambars , Anglois , d'après un deffin
du célèbre Palmieri , de l'Académie de S. A. R. le
Duc de Parme , & dont les talens font généralement
eftimés .
312 MERCURE
JOURNAL Hiftorique & Politique de Genève,
CEE Journal , deftiné à faifir les événemens politiques
dans la rapidité de leur cours , unit à l'impartialité
la plus févère , l'exactitude la plus fcrupuleufe
fur le choix des faits . On y expofe dans une
jufte étendue tout ce qui peut piquer la curiofité d'un
Lecteur inftruit. Les Actes publics , les Traités , les
Pièces qui ont pour objet d'éclaircir les droits refpectifs
des Puiffances dans les différends qui s'élèvent
entre elles ; en un mot , .tous les monumens authentiques
qui doivent fervir de bafe à l'Histoire Politique
de ce fiécle , y font inférés fidèlement , foit
en entier , foit par extrait ; de forte que ce Journal
paffe , avec raiſon , pour le recueil le plus complet
qu'on ait en ce genre , & le plus exact qu'il foit poffible
de fe procurer * .
Le favorable accueil dont le Public a conftamment
honoré ce Journal depuis fa naiffance , nous difpenfe
de nous étendre fur la manière dont il eſt rédigé.
Au commencement de chaque année , le Rédacteur
place à la tête de cet Ouvrage un Difcours
qui roule , ou fur les affaires générales de l'Europe
, & en retrace la fituation , ou fur une queftion
de Politique ; objet toujours intéreffant pour
quiconque aime à étudier les effets dans leurs cauſes ,
& à remonter des événemens aux principes qui les
ont produits.
Ce Journal paroît les 10 , 20 & 30 de chaque
mois. Il coûte 18 liv. franc de port . On foufcrit
chez les Directeurs des Poftes & Libraires de France ,
& à Paris, chez Lambert, Imprimeur, rue de la Harpe.
* Le Journal de Politique de Bruxelles , réuni au Mercure
, remplit les mêmes objets que celui de Genève , mais
il ne fe vend pas séparément.
JOURNAL
JOURNAL
POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIE.
De CONSTANTINOPLE , le 30 Septembre.
ON commence à parler d'une manière plus
pofitive de la difgrace prochaine du Capitan-
Bacha ; on ne doute point qu'elle ne lui foit fignifiée
à fon retour ; & on eft toujours perfuadé
que notre paix avec la Ruffie tient à la chute
de l'homme ardent qui confeilloit la guerre ;
il a perdu le droit de parler avec cette hauteur
qui réveilloit l'enthoufiafme de la Nation , &
Jui formoit un parti fi puiffant : fon expédition ,
dont on fe promettoit tant d'avantages , n'a
point réuffi ; peut- être en faut- il uniquement
accufer la pefte , qui a fait les plus grands
rayages fur fa flotte , & les tempêtes qui ont
endommagé fes vaiffeaux. Si fa perte eft réfo
due , on fera bien aife , fans doute , de faifir un
prétexte & de lui faire un crime des torts de
la contagion & de l'inconftance des vents . On
l'attend journellement dans cette Capitale , où
il feroit déja arrivé fans un accident qu'il à
éprouvé ; le vaiffeau qu'il montoit à touché fur
un rocher , & a été tellement endommagé qu'il
a été forcé de paffer fur un autre ; il a choifi
celui qu'Haggi Hali , Bacha de Sinope , a fait
conftruire, & dont il fait préfent à S. H.
A l'efpoir de conferver la paix en Europe ,
fe joint celui de la rétablir en Afie : après un
25 Novembre 1778
( 314 )
long filence fur nos affaires avec la Perfe , on
vient d'annoncer la mort de Kerim Chan ; c'étoit
le plus puiffant des Princes qui s'étoient
partagés cet Empire , tombé dans l'anarchie.
Son fils , qui lui fuccède , a donné dans plufieurs
occafions des preuves de fes difpofitions
pacifiques, & des Députés de la Porte font
partis de Bagdad , au bruit de fon avènement ,
pour le complimenter au nom de S. H. , &
négocier la paix.
Le Grand- Seigneur vient de difpofer de la
Sultane Mihrnia , fille aînée de fon prédéceffeur
, en faveur de fon premier Chambellan ,
qui l'époufera immédiatement après la fête du
Bairam ; pour le rendre plus digne de cet honneur
, il l'a élevé à la dignité de Bacha à trois
queues , & lui a permis de demeurer dans cette
Capitale , fous le titre de Nidfchangi , Bacha.
Les ravages de la pefte diminuent fenfiblement
; on craignoit que la fête du Ramazan ,
qui a ramené dans cette Ville les perfonnes de
tout rang qui l'avoient quittée , ne la renouvellât
; mais on eft à préfent raffuré : cependant
les Miniftres Etrangers ne commencent
point encore à fe relâcher des précautions qu'ils
ont prifes contre ce fléau , & ne paroiffent pas
encore en public .
On apprend de Moldavie que le Prince
Conftantin , Hofpodar de cette Principauté , a
fait décapiter deux des principales perfonnes
du Pays , & en a condamné quatre aux travaux
des mines de fer , parce qu'elles entretenoient
un commerce illicite avec les ennemis de l'Etat.
Quoique la Porte ait approuvé ces exécu
tions , on ne croit pas que ce Prince jouiffe
long-tems de fa dignité.
( 315 )
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 22 Odobre.
L'OUVERTURE de la Diète a été annoncée
le 19 de ce mois par les Hérauts du Royaume
& trois Secrétaires du Roi , efcortés par un dé
tachement de Dragons. S. M. déclara qu'en
qualité de premier Membre de l'Ordre Equef
tre , elle défignoit le Baron de Salza , Général-
Major , Colonel d'un Régiment d'Infanterie ,
& Commandeur de l'Ordre de l'Epée , pour
remplir les fonctions de Maréchal de la Diète.
Comme ce Seigneur relevé à peine d'une maladie
grave , n'étoit pas préfent , elle chargea
les Comtes de Brahé & de Lowenhaupt , en
leur qualité d'anciens du Royaume , d'aller l'informer
du choix qu'elle venoit de faire , de lui
remettre le bâton de Maréchal , & de lui rappeller
de fa part qu'un de fes principaux devoirs
confiftoit à unir de la manière la plus
étroite les droits du Souverain & ceux de
l'Ordre Equeftre , de veiller à leur confervation
réciproque , & de mettre tout en oeuvre ,
afin que la préfente Diète fût un monument
permanent de la gioire nationale , & fervît de
modèle invariable à toutes celles qui fe tiendront
dans la fuite . S. M. fe flattoit qu'il n'oublieroit
pas qu'il étoit le premier Maréchal
qui , depuis le tems de Guftave Adolphe , cût
éte défigné par fon Souverain «.
La fanté du Baron de Salza ne lui permettand
pas d'affifter aux premières opérations , on
a nommé une députation de quelques uns des
principaux Membres de la Nobleffe , pour
en régler les claffes & les rangs , & pour remplir
toutes les fonctions dont étoit autrefois
chargée la direction de cet Ordre , qui , à l'ayenir
n'aura d'autre emploi que de veiller à
02
( 316 )
l'adminiftration particulière des affaires économiques
de l'Ordre les Membres des autres
Ordres fe font occupés de la production & de
l'examen de leurs pleins pouvoirs . Cette opération
terminée , les Payfans fe font affemblés ;
afpirant à l'honneur que le Roi avoit fait à
P'Ordre Equeftre , en nommant fon Maréchal ,
qui eft auffi fon Orateur , ils ont député 24
d'entr'eux , pour prier S. M. de leur accorder
la même faveur en nommant leur Orateur.
Senfible à cette marque de confiance , elle s'eft
fait repréfenter la ditte des Membres qui coms
pofent cet Ordre , & a nommé Anders-Matfon
député du district d'Oxie. La Bourgeoifie
Texemple des Payfans , a préſenté une femblable
requête , qui a eu le même fuccès ; leur
Orateur , nommé par le Roi , eft M. Ekerman
, premier Délégué de cette Capitale. 1
La Reine avance heureuſement dans fa grof.
feffe ; le terme n'en elt pas éloigné , on l'at
tend dans une quinzaine de jours : fi elle ac
couche d'un Prince , cette nouvelle fera annoncée
au Peuple par 1024 coups de canon ;
fi c'eft une Princeffe on en tirera 512,
POLOGNE.
De VARSYOTE , le 24 Octobre
L'ORDRE & l'unanimité règnent toujours
dans les féances de la Diète , qui continue de
s'occuper avec beaucoup d'activité ; elle a ter
miné l'élection des Membres qui doivent compofer
le nouveau Confeil-Permanent , & elle a
donné des éloges au travail & à la conduite de
ceux qui compofoient celui dont les fonctions
viennent de finir. Les Délégués , choifis pour
revoir les comptes des diverfes commiffions
ont fini leur travail & en rendent compte fucceffivement
à la Diète. Le Comte de Lursky ,
( 317 )
Evêque de Lucko , qui avoit été chargé de
l'examen des opérations de la commiffion du
tréfor , a prononcé à cette occafion un difcours
plein de zèle & de patriotifme . » Mon
devoir , dit- il entr'autres , eft d'informer S. M.
& les États affemblés , des obfervations , que
les fonctions dont ils m'ont chargé , m'ont mis
en état de faire . Les comptes de la commiffion
du tréfor , prouvent que les fommes envoyées
depuis la dernière Diète chez l'Etranger , pour
des productions importées , excèdent du double
celles qu'ont på produire les marchandifes
exportées ; il n'eft pas douteux que la République
ne fût bientôt ruinée fi tous les deux
ans elle effuyoit d'auffi grandes pertes . Le feul
article du fel , s'il faut le faire venir de l'Etranger
, coûtera 16 à 17 millions ; cette rai
fon eft preffante pour engager le Gouvernement
à s'occuper des moyens de tirer cette
denrée , de première néceffité , du fein des
terres même de la République , où il eft prouvé
qu'elle fe trouve en abondance par les
expériences faites par les Moines de l'Abbaye
de Miechow , qui ont reconnu que les falines
de Wielicza s'étendent fort loin fous la terre ,
& même en deçà de la Viftule . Ce fel , qu'on
peut recueillir à peu de frais , égale en bonté
& en blancheur celui des falines de Wielicza ,
s'il ne lui eft pas fupérieur «. Le Prélat propofa
enfuite l'amélioration des fabriques dé
draps dans le Royaume , pour retenir les fommes
confidérables que cet article en fait fortit
tous les ans ; il recommanda encore d'encourager
celles de toile , qui font à préfent peu
nombreuſes , mais que l'on peut multiplier
d'autant plus aifément que la Lithuanie produit
du chanvre en abondance.
C'eft dans la femaine prochaine qu'on s'occupera
des propofitions que le Roi a faites à
03
( 318 )
la Diète : elles font au nombre de fept & de
Ja teneur fuivante. » 1 °. Que l'approbation du
Code , que le Comte Zamoyski a rédigé , foit
remife à la prochaine Diète. 2°. Que le droit
concernant le change des eſpèces foit rectifié ,
pour obvier aux abus qu'il caufe à préfent.
3 °. Que le Roi renonce à la diftribution des
biens caducs , ( c'eft-à-dire au privilége par le
quel S. M. donne au particulier ce qui eft cenfé
revenir au fifc , & que l'on établiffe une prefcription
de so ans pour affurer la poffeffion des
Citoyens. 4° . Que la Diète ait égard aux repré
fentations du département de la Guerre , &
qu'elle pourvoie aux befoins des Troupes
5°. Que la Diète procure les moyens d'entretenir
des Maîtres pour le Corps des Cadets , &
de payer les Officiers chargés de fa direction ;
les fonds néceffaires pour cet effet lui manquant
encore jufqu'à préfent pour la plus grande pare
tie. 6°. Que la Diète prenne en confidération
tout ce que la Commiffion d'Education lui pro
pofera, 7 °. Que la lifte des revenus de la République
foit mife fur un pied d'égalité avec celle
des dépenfes , de la manière la plus exacte
Le Comte de Mnifzech , Châtelain de Cracovie
, vient de mourir à fa terre de Dukca ,
fur les confins de la Hongrie . On écrit que la
première dignité Sénatoriale , vacante par cette
mort , fera conférée au Prince Lubomirsky ,
Grand-Maréchal de la Couronne , qui fera remplacé
dans cette dernière Charge par le Comte
de Rzewusky ; en attendant , la riche Staroftie
de Bialocierkiew que poffédoit le Comte
de Mnifzech , a été donnée au Comte de Branicky
, Général de la Couronne . On en évalue
le revenu à foo mille florins Polonois,
( 319 )
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , le 30 Octobre.
DEPUIS quelques jours le prince de Gallitzin
a reçu plufieurs couriers de Pétersbourg ; on a
remarqué qu'il a eu de plus fréquentes conférences
avec le Prince de Kaunitz ; le public n'en
augure rien de favorable pour la paix , & le
bruit fe répand que l'Impératrice de Ruffie a fait
déclarer que fi les différends avec la Pruffe ne
s'arrangeoient pas inceffamment , elle y prendroit
part.
On ne fe flatte plus de voir l'Empereur cet
hiver ; il paroît qu'il le paffera plus près du
théâtre de la guerre. On ignore fi le Maréchal
de Laudohn reviendra ; les circonftances femblent
demander fa préfence ailleurs. Le Feld-
Maréchal de Haddick reftera en Bohême ; l'Impératrice-
Reine l'a nommé Commandant Général
dans ce Royaume , en fixant la ville de
Prague pour fon féjour , avec permiffion d'habiter
le château . On attend le 4 du mois prochain
le Feld-Maréchal de Lafcy , le Duc Albert de
Saxe Tefchen eft arrivé hier.
L'on raconte ici depuis quelques jours , qu'il
y a paru un Seigneur de la Saxe Electorale , qui
demanda à fon arrivée une audience particulière
à S. A. R. l'Archiducheffe Chriftine. Cette
Princeffe lui fit répondre que s'il venoit en vifite
, elle le recevroit volontiers , mais que s'il
étoit chargé de quelque commiffion politique ,
elle fe croyoit obligée de le refufer. Le Saxon
ne balança point , & demanda à être fimplement
admis à lui rendre fes hommages ; cela ne l'empêcha
pas , lorfqu'il fut reçu , de parler d'une
commiffion fecrette dont il étoit chargé. Il
parut auffi plufieurs fois chez le Prince de Katt-
Bitz. Mais voyant , ajoute- t- on , que les efprits
Q4
( 320 )
étoient mal difpofés, & les circonstances peu
favorables , il reprit le chemin de fa patrie ..
L'Empereur vient de créer Commandeur de
Ordre Militaire de Marie Thérèfe , le Lieutenant-
Général Comte de Wurfer ; il en a
donné les marques au Lieutenant- Général d'Alton
, jufqu'à préfent Chevalier de la petite Croix.
Cet Officier a mérité cette diftinction par la
bravoure & la bonne conduite avec lefquelles
il a foutenu fi long tems le pofte d'Arnau , d'au
tant plus important , que fa perte & l'occupation
de Hohen Elbe , en donnant à l'ennemi la
facilité de paffer la rivière de ce nom , & par
conféquent de joindre l'armée du Prince Henri .
auroient été décifives pour la campagne . On
dit ici que le délai qu'apporta le Général Pruffien
d'Anhalt , à fe faifir des hauteurs qui commandent
ces poftes , a caufé la difgrace de cet
Officier , confidéré d'ailleurs du Roi de Pruffe.
On lit dans une gazette qui s'imprime à
Munich , un exemple rare de l'induftrie humaine.
» Un homme détenu dans les prifons de cette
ville pour vol , étoit fur le point d'être condamné
à mort , lorfqu'il fit parvenir à un de
fes bienfaiteurs , une montre de paille qui alloit
pendant deux heures fans qu'on fût obligé de la
monter. Cet ouvrage lui attira la vifite de quel
ques Seigneurs , curieux d'apprendre comment
il étoit parvenu à faire cette montre merveilleufe
dans l'obfcurité d'un cachot , & privé
d'inftrumens de toute efpèce . Il leur dit que la
paille qui lui fervoit de lit , lui avoit fourni les
matériaux ; qu'il avoit tiré de fa chemife le fil
néceffaire qu'il avoit mis en oeuvre au moyen
d'une aiguille & d'un inftrument tranchant qu'il
avoit dérobé à la vigilance du geolier. Il ajouta
que fi on lui prolongeoit la vie , il donneroit
des preuves d'une induftrie encore plus furprenante
; il a été transféré en conféquence dans la
( 324 )
fortereffe de Spiegelberg , où il s'occupe à effectuer
fes promeffes ".
De HAMBOURG , le 30 Octobre.
LA campagne terminée en Bohême , continue
encore dans la Haute Siléfie , où le Roi de
Pruffe s'eft rendu lui- même , & fe trouve actuellement
, dit- on , à la tête de jo, ooo hommes.
Son armée a mis le Prince Héréditaire de
Brunfwick en état de conferver fes avantages .
Le 17 & le 19 de ce mois , il a eu quelques efcarmouches
avec les Autrichiens , qu'il a contraint
de fe retirer avec une perte confidérable
de morts & de bleffés ; parmi les derniers , on
compte M. de Spleni , Colonel des Huffards
d'Efterhafy. La nouvelle qui s'étoit répandue
que ce Prince s'étoit retiré de Troppau , ne
s'eft point confirmée . Un mouvement qu'il avoit
fait , & dont les Autrichiens s'emprefsèrent de
rendre compte au moment où il le faifoit , 8
fans attendre quelles devoient en être les fuites
, avoit donné lieu à ce bruit . Quelques lettres
que nous ne garantiffons pas , l'expliquent
de la manière fuivante . Ce Prince avoit le deffein
d'attirer les Autrichiens dans un endroit où il
pouvoit les combattre avec avantage ; pour cet
effet , il feignit d'abandonner le pofte qu'il occupoit
près de Troppau. Les Autrichiens fe
hâtèrent de faire un mouvement pour s'en emparer
; ils prirent un détour qui paroiffoit devoir
les y conduire sûrement ; le Prince de
Brunswick l'avoit prévu , il les attaqua avec
avantage , & on prétend qu'il les contraignit de
retourner fur leurs pas après avoir laiffé 800 hommes
fur le champ de bataille. Quoiqu'il en foit
de cette nouvelle , il eft certain que ce Prince eft
encore auprès de Troppau , d'où il a détaché un
corps vers Tefchen ; le roi da Pruffe , après
avoir établi fon quartier général à Jagerndorff ,
( 322 )
Fa quitté pour fe porter plus avant , après avoir
ordonné de fortifier cette place. S'il faut en
croire quelques lettres de Saxe , il n'a fait ce
mouvement que pour feconder le Prince Héréditaire
de Brunswick qui a pénétré en Moravie ,
où il caufe beaucoup d'embarras aux Autri
chiens , en leur coupant leurs fourrages de plu
fieurs côtés. Selon ces mêmes lettres , il a eu une
affaire très - vive avec le corps aux ordres du
Général Botta , qu'il a forcé à la retraite , &
dont les fuites l'ont mis en état de bloquer
Olmutz.
Cette nouvelle , annoncée vaguement , fans
da e & fans détails , a au moins befoin de confirmation.
Ce qui fait préfumer que les affaires
ne font point dans cet état dans la Haute Siléfie
& la Moravie , c'eft que l'Empereur eft de retour
de cette dernière province qu'il n'auroit
fans doute pas quittée fi elle étoit auffi menacée .
Son armée est entrée dans fes quartiers d'hiver
dans les environs de Gitfchin & de Konigsgratz .
La pofition & les cantonnemens des troupes
Autrichiennes , font tels qu'au premier fignal ,
elles peuvent fe raffembler & s'opposer à toute
entrepriſe de la part d'un ennemi que l'on fait
ne pas craindre l'intempérie des faifons lorfqu'il
croit pouvoir attaquer avec avantage .
Nous nous flattons encore écrit - on de
Breflau , de voir bientôt le Roi de Pruffe ; il
eft toujours dans la Haute- Siléfie , où il a conduit
17 bataillons , 30 efcadrons , & la brigade
du' Prince de Pruffe. Ses troupes vont marché
avec beaucoup de diligence , puifqu'elles ont
fait 17 milles en un jour & demi. Leur arrivée
imprévue a déconcerté les projets des Autrichiens
, & nous a affuré la poffeffion de la Haute-
Siléfie . S. M. eft très- fatisfaite de la conduite
du Prince de Pruffe pendant la retraite de Bohême
, & della manière dont il a exécuté toutes
( 323 )
les opérations dont il a été chargé pendant cette
campagne. On raconte à ce fujet l'anecdote fui+
vante. Ce Prince entra chez le Roi , qui les
regardant fixement , lui dit vous n'êtes plus
monneveu. Etvoyant que cedifcours l'affligeoit
il lui tendit les bras en ajoutant ; non , vous
n'êtes plus mon neveu ; vous êtes mon fils ; vous
avez fait tout ce que j'aurois pu faire moi même ,
& ce que l'on pourroit attendre du Général le
plus expérimenté « .
On s'empreffe de citer toutes les anecdotes
qui concernent le Roi de Pruffe ; les plus petits
faits deviennent intéreffans lorsqu'il eft question
de lui ; nous rapporterons celle- ci . Pendant fon
féjour à Schatzlar , il y a acquis une maison.
C'est celle d'un Cordonnier chez lequel il étoit.
logé. Il voulut y faire bâtir une cheminée . Le
propriétaire s'y oppofa , en difant que cette
conftruction gâteroit fa maifon . Le Roi , après
avoir tout tenté pour l'y déterminer , lui demanda
s'il vouloit la vendre ; le Cordonnier.
confentit , & en porta le prix à 70 dahlers. Tu
les auras , lui dit le Roi , & 100 ducats de potde-
vin pour les clefs . C'eft à cette occafion qu'il
dit plaifamment qu'il eft devenu bourgeois en
Bohême , où il efpère , ajoute- t-il , avoir bientôt
de plus grandes propriétés.
L'armée du Prince Henri a commencé à
prendre fes quartiers d'hiver en Saxe ; quelques
régimens font partis pour prendre les leurs dans
la marche de Brandebourg , le Duché de Magdebourg
, & la Principauté d'Halberstadt. Les
troupes cantonnées fur les frontières ont été
réparties de manière à ne plus faire craindre
d'excurfions de la part des Autrichiens . » Les
troupes de Bifchofswerd , écrit-on de Drefde .
en firent une en Bohême le 17 ; mais ne trouvant
point d'ennemis fur les frontières , elles
raſſemblèrent en fort peu de tems une grande
06
( 324 )
quantité de beftiaux qu'elles amenèrent fur les
confins de la Saxe . Delà l'Officier Commandant
envoya un trompette au plus proche Comman
dant des troupes Impériales avec ordre de lui
faire cette propofition. J'ai actuellement en ma
poffethion beaucoup de beftiaux pris fur les habitans
de la Bohême ; mais je les rendrai fi le
Commandant Impérial veut promettre de n'en
jamais enlever dans les villages Saxons . Le Commandant
donna fa parole , & les beftiaux furent
renvoyés «.
On fe flatte toujours que l'hiver amènera des
changemens dans les difpofitions des Puiffances
belligérantes . Les apparences de guerre entre la
Ruffie & la Porte diminuent journellement
depuis la difgrace du Grand - Vifir , & celle
dont on croit le Capitan-Bacha menacé . Cette
révolution dans les affaires de ces deux Empires ,
flue déja d'une manière fenfible fur plufieurs
autres Etats ; la Ruffie , maitreffe de fes forces ,
paroît décidée à fe mêler des affaires d'Allemagne
, & il fe confirme qu'elle à fait à la Cour
de Vienne la déclaration que nous avons annoncée
dans le nº. précédent ; & cet évènement
qu'on croit devoir donner lieu à de nouvelles
négociations , peut en faciliter le fuccès .
De RATISBONNE, les Novembre.
ON affure que le Général Autrichien , de
Ried , qui s'étoit rendu à Wurtzbourg , pour
demander de nouveau au Prince - Evêque le
corps de 4000 hommes , qu'il s'eft engagé de
fournir à l'Empereur fur fa réquifition , en vertu
d'une convention , n'a point réuffi dans fa négociation
. Jufqu'à préfent les Princes de l'Empire
ne paroiffent pas décidés à prendre aucun parti
dans la crife actuelle ; ils femblent regarder
avec inquiétude ce qui fe paffe en Bavière , &
craindre pour leurs propres poffeffions , que la
( 325 )
foibleffe ne fauroit défendre contre la force . Ces
difpofitions percent dans la multitude des mémoires
qui fe publient journellement , & qui s'écrivent
dans tous les Etats de l'Empire.
Nous avons parlé de l'acte notarial , relatif à
la Déclaration de M. Schmied. Nous ajouterons
les détails fuivans. M. Schmied fut interrogé
, le 1er. Septembre , dans le Palais Electoral
, à Munich , en préfence du Comte de
Zieck , du Baron d'Obermayer & de M. Lori ,
Miniftres & Confeillers de l'Electeur , à la
réquifition de M. des Touches , Confeiller- Fifcal.
Il a déclaré de nouveau , » qu'il a copié
l'acte de renonciation du Duc Albert d'Autriche
, en 1734 & 1736 , à l'occafion des négociations
, alors fur le tapis , entre les maifons de
Bavière & Palatine , qui pour régler leur fucceffion
réciproque fe communiquerent les documens
qui y étoient relatifs , & qu'ils confervoient
dans leurs Archives refpectives ; dans ce
tems le Chancelier-privé d'Unertel faifoit travailler
dans fa maifon à un Mémoire , pour
réfuter les prétentions de la maifon d'Autriche
que l'on prévoyoit dès- lors ; pour cet effer M.
d'Unertel compulfoit tous les Regiftres & toutes
les Archives de la Bavière. Il ajouta qu'il croyoit
qu'on pourroit encore trouver ces papiers parmi
ceux de la fucceffion du feu Chancelier , ou
dans ceux du Chancellifte privé , Steckbuffer ,
qui avoit fait un catalogue des Archives Bavaroifes.
M. Schmied , interrogé ſur ce qui
l'avoit induit à faire fa Déclaration , fi c'étoit
par quelque inftigation ou corruption fecrette ;
ou par un patriotifme mal entendu , a protefté
qu'il l'a fait uniquement par l'amour que tout honnête
homme doit à la vérité , & l'a affirmé par
ferment.
Suite de la Déduction de la Cour de Vienne,
Ce n'est pas affez non plus , que S. M. P. fe foit
→
( 326 )
accordée avec les Agnats : Elle doit auffi convenir à
ce fujet avec tout l'Empire ( 1 ). Dès qu'il eft prouvé
, comme on l'a fait , qu'Elle n'a pas même le
droit de s'accorder fans le confentement de l'Empire
, on peut foutenir que par cet accord , conclu
avec les Agnats , Elle n'a pas acquis un droit vala
ble. Ces Agnars n'ont fait que fuppofer & reconnoître
dans cet accord leur droit & celui de S. M. P. de
contracter enſemble comme fondé : dès qu'il ne l'eft
pas, on ne peut pas prélumer de droit, que l'intention
des deux Parties contractantes puifle être de vouloir
foutenir un accord fondé fur une erreur & fur une
fuppofition gratuite. On peut eſpérer & prétendre
plutôt , qu'elles voudront en revenir & s'en défifter
elles -mêmes ; de forte que la faute n'en ſoit attribuée
qu'à ceux qui ont imaginé des principes & des prétentions
fi erronés . Vu donc que les Agnats de la
Maifon de Brandebourg ont acquis , par la fufdite
loi de Famille & de l'Empire , un droit , dont perfonne
ne peut les priver ; & que S. M. P. ne peut
anéantir les loix fondamentales & les pactes de fa
Maiſon ni y déroger , & encore moins conclure feul
dans une affaire fi importante , fans la concurrence
de l'Empire ; il eft inconcevable que ces Agnats
aient abandonné volontairement & de plein gré des
avantages , qui leur avoient été aflurés par l'Empereur
& par l'Empire. Il eft à préfumer que l'accord
conclu avec eux à ce fujet a été obtenu non par conviction
ni de plein gré , mais par la furpriſe & par
la menace ; & , quoiqu'à l'extérieur ils puiffent s'en
montrer fatisfaits , il faudroit voir ce qu'ils feroient
s'ils étoient libres & hors de crainte , & s'ils ne fuivroient
pas alors l'exemple des Margraves George-
Frédéric Charles & Albert Wolfgang , qui dans leur
Mémoire , préfenté au Confeil Aulique le 16 Août
1716 , fous le titre d'Ecrit d'Imploration ſommai-
(1) Cette objection & les fuivantes font tirées mot
pour mor de l'Expofé de la Cour de Berlin.
( 327 )
re, repréfentèrent entr'autres , que leur confente
ment avoit été forcé , de forte qu'ils pouvoient
réclamer le bénéfice de reftitution , d'autant plus
qu'on leur avoit fait précédemment l'annonce défagréable
, que s'ils n'acceptoient point , la propo
fition du Roi , S. M. les abandonneroit & lear
retireroit la penfion , dont ils avoient joui jufqueslà
; à quoi il falloit ajouter d'ailleurs , que ces
Princes fe trouvoient en ce tems fous la puiffance
paternelle ; qu'ils étoient entretenus par S. M. P.
qu'en conféquence ils avoient dû avoir tant pour
S. M. P. que pour leur père une crainte révérentielle
particulière , & qu'ainfi ils n'avoient pu avoir
aflez de fermeté & de réfolution pour s'oppofer au
ferment qu'on leur demandoit ou pour le refufer.
S. M. I. R. croit avoir fuffisamment découvert à
fes Très-Hauts & Hauts Co -Etats , ainfi qu'à toutes
les autres Puiffances Etrangères , les véritables, vues
de la Cour de Berlin , & démontré d'une manière
Convaincante , qu'elles ne tendent qu'à fon agran
diffement particulier , ainfi qu'à bouleverser l'équi
libre & la diftribution de pouvoir , qui a ſubſiſté juſqu'ici
dans l'Empire. Une circonftance remarquable.
& importante , arrivée dans la fuite , en fournit une
preuve qui exclut toute poffibilité de doute ; S. M.
1. R. a fait faire par écrit , pour elle- même & de fon
propre mouvement , par le Baron de Thugut , qu'elle
envoya expreffément au quartier- général de S. M.
l'offre formelle & folemnelle de dégager pleinement
M. l'Electeur Palatin de toutes les obligations où il
étoit entré par la convention , & de reftituer tout
ce qui avoit été occupé en vertu de cet accord
fous l'unique condition , que S. M. P. s'obligeroir
également pour elle' , fes héritiers & fucceffeurs , &
s'engageroit folemnellement à ne point réunir les
pays d'Anspach & de Bareith , avec la Primogéni
rure de Brandebourg , auffi long- tems qu'il le trouveroit
des Princes puînés , conformément à la Sanceion-
Pragmatique, qui fubfiftoit dans fa mailon , &
( 328 )
嘶
qui avoit été légitimement confirmée par l'Empe
reur & par l'Empire , cette offre ayant été rejettée
par S. M. comme inadmiffible , l'Impératrice- Reine
laiffe au jugement de toutes les Cours Etrangères ,
de fes Très- Hauts & Hauts, Co - Etats de l'Empire ,
& de l'Univers entier , s'il eft poffible de prouver
par les faits une plus grande modération , un amour
plus ardent pour la paix , une renonciation plus
magnanime à tout intérêt particulier , une follicitude
plus zélée pour le maintien de la balance & de la
diftribution proportionnée de pouvoir dans l'Empire
, & de montrer en même-tems d'une manière
plus évidente le contrafte le plas oppofé de la part
de la Cour de Berlin , que par une telle offre faite
d'un côté & hautement rejettée de l'autre ,
:
S. M. P. affure dans fa Déclaration , que , fi elle a
permis qu'on mêlât dans cette négociation l'affaire
de la réunion des pays de Bareich & d'Anfpach à
l'Electorat de Brandebourg , & l'échange de ces pays
avec la Luface , elle ne l'a fait que fur les offres de
L. M. I. & R. , fans aucune vue d'agrandiffement &
d'intérêt perfonnel à la fin de certe Déclaration elle
répète expreffément , que , fi elle attaque la Cour
I. & R. par la voie des armes , elle ne fait que dèfendre
la liberté & les conftitutions Germaniques fi
grièvement léfées , ainfi que les Princes de l'Empire ,
fes amis , fi ouvertement & fi injuftement opprimés
, & les aider à recouvrer ce qui leur appartient ,
en faifant valoir leurs juftes prétentions ; qu'elle le
fait fans autre vue d'intérêt particulier , que celui
de fa fûreté & de la confervation du fyftême de
l'Empires qu'elle croit d'ailleurs avoir donné par fa
conduite dans tout le cours de cette affaire , particulièrement
dans la négociation , qui a eu lieu fur fon
fujer , des preuves convaincantes , qu'elle n'a pas eut
en vue des avantages , qui lui ont été clairement offerts
, mais qu'elle a préfére de fe mettre à la brêche
pour le bien commum , & de s'expofer au danger
d'une guerre avec une maifon , dont les forces font
( 329 )
fi prépondérantes. L'offre de S. M. I. R. remplit tout
ceci , & plus que la Cour de Berlin n'a defiré . Tout
fera reftitué & rentrera dans le même état qu'avant
la convention conclue avec M. l'Electeur Palatin :
ce Prince fera dégagé entièrement de toutes les obligations
prifes par lui dans cet accord : il fera mis
parfaitement en état de fatisfaire aux prétentions Al-
Jodiales de la Saxe : mais celles- ci doivent être préalablement
prouvées par la voie juridique , que la
conftitution de l'Empire prefcrit pour leur vérification
& leur décifion : elles doivent être ajustées par
une Sentence judiciaire , attendu que la Saxe les exagère
au-delà de leurs bornes , que la Cour de Berlin
les
appuye par des vues purement partiales & inté
reffées , & que M. le Duc des Deux-Ponts , prouve
aujourd'hui lui -même contre l'une & l'autre , qu'une
Princeffe de Bavière ne peut hériter ni des terres ni
des fujets , auffi long- tems qu'il existe des defcendans
mâles d'Otton l'Illuftre ; & qu'il s'agit au préalable
de la confection de l'Inventaire , enfuite d'ajufter les
dettes actives , qui appartiennent proprement à la
maffe des biens Allodiaux , & enfin les dettes paffives
, dont elle eft chargée.
Tel étant donc l'état de la chofe , où trouve- t on
à préfent la léfion des conftitutions & de la liberté
Germanique ? Où font les Princes de l'Empire , ouvertement
& injuftement opprimés ? Où eft le danger
pour le bien- être commun , danger contre lequel
la Cour de Berlin fe met à la brêche ? Tout eft parfaitement
épuisé à cet égard par S. M. I. R. A. ; &
il ne manque plus rien , fi ce n'eft que la Cour de
Berlin prouve également par les faits les fentimens
patriotiques , defintéreffés & magnanimes , qu'elle a
fi hautement vantés ; qu'elle montre effectivement
fes vues fi pures , fi éloignées de tout deſſein de s'agrandir
; & , comme elle fe glorifie publiquement
d'avoir méprifé tous les avantages particuliers , qui
lui avoient été fi clairement offerts , qu'elle ne le
borne point à fe glorifier , mais qu'elle faffe fuccé
der les faits aux fimples paroles.
( 330 )
Comme ceci n'eft pas encore arrivé , & que là
propofition de S. M. Î . R. A. a été hautement rejettée
, l'on peut fe flatter de n'avoir befoin d'aucunes
preuves ultérieures , d'aucuns éclairciffemens plus
amples , pour découvrir les véritables vues de la
Cour de Berlin , cachées jufqu'à préfent fous le
mafque de protecteur des opprimés , de défenfeur
de la conftitution & de la liberté du corps Germanique
, d'ami magnanime de fes alliés , d'un Electeur
& d'un Prince patriotique de l'Empire ; & pour
conftater aux yeux de tout l'Univers , que cette Cour
n'a eu rien moins en vue que la délivrance des foidifans
opprimés , que la prétendue fûreté de la lia
berté & des conftitutions Germaniques , que l'accompliffement
de fes devoirs en qualité d'allié ;
qu'elle n'a vifé & qu'elle ne vife encore qu'à effectuer
à tout prix fon propre agrandiffement , en facrifiant
tout l'honneur , toute la dignité , tous les
droits de S. M. I. R. A. , & à bouleverfer ainfi toute
la balance de pouvoir , qui a ſubſiſté juſqu'à préſent
dans l'Empire. Si cette Cour s'eft rendue coupable ,
ainſi qu'il a dejà été prouvé , d'une agreffion publique
& injufte , & d'une infraction inconteftable de
la tranquillité publique & de la paix de Weftphalie ,
même dans le cas fuppofé au commencement , combien
ne doit-elle pas être condamnée par tout l'Univers
, comme perturbatrice du repos public , tandis
qu'en refufant la propofition fufmentionnée elle s'eft
ôté à elle-même tout prétexte imaginable de pallier
fes violences ? Cette offre feule de rétablir tout en
fon ancien érat , eft déja par elle- même la réfutation
la plus fondée & la plus réelle des prétendus motifs ,
par lesquels la Cour de Berlin a voulu perfuader au
monde qu'elle s'étoit vue dans la néceffité de s'oppoſer
au prétendu démembrement injufte du Duchéde
Bavière. Cependant par furabondance l'on va
faire encore une analyfe exacte de ces motifs , & y
répondre de point en point & en détail « . C'eſt l'ob
jet de la feconde partie de cette déduction.
( 331 )
ITALI. E.
De NAPLES le 15 Novembre.
›
Il vient de fe former ici , fous la protection
de S. M. & fous la Préfidence du Prince de
Francavilla , d'après le plan de M. de Sangro
& des Princes de Sanfevero , une Société Dramatique
qui recevra & examinera toutes les
Pièces de théâtre. Celle qui , au jugement du
plus grand nombre des Affociés , aura été trouvée
la meilleure , obtiendra un prix de 2co ducats.
Un pareil établiffement ne peut que perfectionner
le théâtre , qui en a befoin dans ce
pays , où l'on a applaudi long- tems les productions
monftrueufes de Cerlone , qui a été telle
ment encouragé , qu'il a porté fon théâtre à 11
volumes , dont aucune Fièce n'a pu ſe foutenir
fur les théâtres étrangers .
»Un Matelot d'une galiote corfaire , qui
avoit touché au port de Goze , fa patrie , écriton
de Malte , ayant déferté à terre , on a mis
'Ifle en quarantaine. Le fugitif qui a été trouvé
& arrêté au bout de quelques jours , fubira
inceffamment le châtiment que mérite fon éva
fion dangereufe. On a formé un cordon de
troupes , commandé par les Chevaliers , fur la
partie de cette Ifle , où les barques de Goze
pourroient aborder furtivement « .
De LIVOURNE , le 25 Octobre.
ON apprend de Rome , que le 15 de ce
mois on a effuyé un violent orage , accompa
gné de pluie ; le tonnerre & les éclairs fe fuccédoient
rapidement ; la foudre est tombée fur
la lanterne de la Coupole du Vatican , où elle
a fait quelques dommages. Le vent impétueux
qui fouffoit , en a fait de plus confidérables
dans la campagne des environs.
( 332 )
On a fait le 12 de ce mois , écrit- on de Lisbonne
, la Proceffion de l'Auto da-fé . Elle n'eft
point fortie de l'intérieur du Palais de l'Inquifition.
Ces fpectacles , autrefois fi terribles ,
n'ont plus le même appareil ; & le Tribunal
n'a plus la même févérité. Les coupables , au
nombre de dix , accufés d'avoir , écrit ou parlé
contre la Religion , ont été condamnés les uns
aux galères , les autres à des peines moins
graves.
» Le fameux P. Manfilla , ajoutent les mêmes
lettres , qui avoit réuni deux qualités affez in-
Compatibles par-tout ailleurs qu'ici , puifqu'il
étoit Prieur-Général des Dominicains , & Directeur
de la Compagnie exclufive des vins
d'Alto Duero , fufpendu de toutes les fonctions
depuis la mort de Jofeph , vient de fubir fon jugement.
Son Provincial actuel l'ayant mandé
au Chapitre affemblé , le lui prononça ainfi !
J'ai ordre de notre Souveraine , de vous
dire que certainement informée de votre ſcan
daleufe conduite , elle a trouvé que vous mé
ritiez d'être puni fuivant la rigueur de la loi;
mais fon indulgence la portant à la clémence ,
Elle daigne vous pardonner , méprifer vos com
plots , vos intrigues & vous laiffer la vie
pourvu que dès ce jour même vous partiez
pour vous rendre , fans nul délai , fur le Mont-
Perrigon , où vous refterez enfermé pendant le
refte de votre vie «.
ANGLETERKE.
DE LONDRES , le 20 Novembre.
ON s'accorde généralement ici dans l'opinion
qu'on doit avoir de l'immenfe Gazette extraordinaire
, que la Cour a publiée . Elle favoit
de quelle importance il étoit de tranquillifer la
Nation , fur l'expédition de l'efcadre Françoife
( 333 )
aux ordres du Comte d'Eftaing ; elle n'a pas
perdu un moment , pour lui apprendre que ce
Vice Amiral , après avoir attaqué Rhodeland
, a été obligé de quitter les ports de
cette Ifle , & l'armée Américaine d'abandonner
l'attaque qu'elle formoit par terre. Ce double
avantage que nous ne devons qu'aux vents
a été embelli , arrangé & célébré avec emphafe ;
mais les vrais patriotes fentent & publient que
mille opérations de cette eſpèce ne foumettront
pas l'Amérique , & qu'une ou deux campagnes
faites encore avec le même fuccès , épuiferont
toutes les reffources de la Grande-Bretagne .
Depuis cette Gazette , on a reçu la nouvelle
de la prise de la Dominique ; le Gouvernement
ne pouvoit pas fe difpenfer d'en dire un mot ;
& il s'eft hâté de publier que l'Amirauté avoit
reçu des lettres de M. Stewart , Gouverneur
de cette lle, en date du 7 Septembre , qui annonçoient
que des troupes , qu'on croit Françoifes
, avoient débarqué à la Grande- Baye &
à Cachacrou dont elles étoient en poffeffion ;
qu'auffi-tôt il en a inftruit le Préfident du Confeil
à Antigoa , & l'Amiral Barrington aux Barbades
, qui , ayant reçu ces information's le 11 ,
fe dépêcha d'approvifionner fa flotte , compo
fée de 2 vaiffeaux fans compter les frégates . &
étoit parti le 15 pour protéger nos Ifles . On
ajoute que fur le deffus d'une de fes dépêches
M. Stewart avoit écrit de fa main , je me
prépare à une action . Cette relation a paru
comme toutes celles publiées par la Cour,
très-vague & remplie de réticences ; celle que
l'on a mife dans la Gazette de France , a fait
demander comment M. Stewart a pu douter, le
7 Septembre , que les troupes qui débarquoient
dans fon Ifle fuffent Françoifes ; comment
il a pu écrire qu'il fe préparoit à une action ,
puifque la date de la defcente des François , celle
t
( 334 )
de fa capitulation font de ce jour. On ne conçoit
pas mieux qu'il ait pu donner les avis qu'on
dit qu'il a envoyés à Antigoa & aux Barbades ,
avec tant de promptitude ; il a fallu pour cela
qu'il ait eu des vaiffeaux prêts à la minute
& que les François aient eu la bonté de les laif
fer paffer. Tout cela n'embarraffe point le parti
de la Cour ; il eft porté à faire des miracles ,
& ce n'étoit pas le moment de les négliger.
Pour détourner l'effet de ces obſervations , on
s'eft empreffé d'annoncer la priſe des Ifles de
Saint Pierre & de Miquelon cette nouvelle
répandue dès le 3 de ce mois , n'a été confir
mée que depuis quelques jours. La manière
dont on s'eft emparé de ces Ifles cédées aux
François par le dernier traité de paix , n'a pas
paru faire honneur à l'Amiral Montague qui s'eft
chargé de cette expédition . On favoit qu'il n'y
devoit trouver aucune réfiſtance ; & il ne fe
juftifiera pas aifément d'avoir détruit les bâtimens
& les échafaux deftinés à la pêcherie. On
traite d'expédition de pirates , la priſe de la
Dominique ; il femble que ce nom conviendroit
mieux à celle que nous venons de faire.
On ne l'a publiée que pour effayer de réparer le
mal que la première nouvelle avoit occafionnée ,
en faifant baiffer les fonds de 3 pour cent ; ils
ne fe relèveront pas de fi-tôt , s'il fe confirme
que leprojet des troupes Françoiſes , victorieuses
à la Dominique , eft de faire de nouvelles ten
tatives contre quelques autres de nos Ifles . La
facilité de les tenter eft démontrée . Les François
ent près de 15,000 hommes dans leurs Inles ; &
s'ils vont en avant , il n'eft pas douteux que
nous perdrons nos meilleurs établiffemens . Nous
ne pouvons prévenir ce malheur qu'en retirant
nos troupes de New Yorck & de Rhode- Inland's
mais alors ces deux places , ainfi que le refte
de l'Amérique, conquifes avec tant de peine , re
( 335 )
tombent au pouvoir des Américains. On ne
laiffe pas de dire ici que le Gouvernement
décidé à s'expofer à cette perte plutôt qu'à
celle de la Jamaïque , a envoyé ordre au Général
Clinton de faire partir fur - le- champ 5000
hommes de fes troupes pour cette Ine. Depuis
la prife de la Dominique , le prix des
terres , en Amérique , a baiffé de 30 pour cent.
Elles étoient déja à un taux très -bas ; mais aujourd'hui
tel fonds d'Amérique que l'on regardoit
comme égal à un fond de pareille étendue
en Angleterre , n'eft prefque plus confidéré
comme ayant une valeur réelle .
En attendant qu'on reçoive des dépêches authentiques
de l'Amérique , on publie fucceffivement
différens bruits contradictoires ; felon les
uns & ce qui eft peut- être vraisemblable , le
Comte d'Estaing , de concert avec les Améri
cains , médite une entrepriſe contre la nouvelle
Ecoffe ; elle fera exécutée auffi-tôt que fes vaiffeaux
feront réparés . Selon d'autres , ce ne font
point les François & les Américains qui forment
de ces grands projets ; ce font le Géné
ral Clinton & l'Amiral Byron qui ne fe propofent
pas moins que d'aller attaquer inceffamment
Bofton. Cette expédition qui flatte le peuple à
qui l'on montre un fuccès infaillible dans la
perspective , exigeroit plus de forces que nous
n'en avons en Amérique ; il eft certain que
notre flotte y eft dans un très-mauvais état ,
que la plus grande partie des vaiffeaux de l'ef
cadre partie d'Europe avec l'Amiral Byron n'ont
pas rejoint , que le petit nombre de ceux qui
font arrivés à New-Yorck a befoin de réparations
qu'on ne peut faire , & que la Cour fe
propofe d'y envoyer d'ici , les mâts & les autres
agrès néceffaires , qui partiront auffi - tôt
que le Romulus , chargé d'efcorter ce convoi
fera prêt à mettre à la voile. La publication
1336 )
de ces plans vagues n'ettpas indifférente dans un
pays comme celui-ci , où tous les Citoyens du
premier jufqu'au dernier , s'occupent de matières
politiques , & ne font pas en état de les
juger ; on ne manque pas de fournir à ces derniers
toutes les nouvelles qui peuvent les flatter
; c'eft dans cette intention qu'on les a infor
més d'abord qu'il y avoit de la divifion entre les
François & les Américains , & qu'on a enfuite
donné une longue Gazette de New -York ,
où l'on annonce que cette diviñon eft parve
nue au dernier degré ; que le Congrès accuſe
le Comte d'Estaing de l'échec de l'attaque de
Rhode-Ifland , qu'il a requis M. Gerard d'en
informer fa Cour , & que le Miniftre s'eft chargé
de cette commiffion . Le Gouvernement connoit
l'abfurdité de ces nouvelles ; mais il connoît
l'humeur du peuple , fa vivacité , fon infolence
, fes murmures ; il ne néglige aucun
moyen de les étouffer ; ce foin eft fur-tout important
dans la circonftance préfente , à la
veille de la rentrée du Parlement , qui aura
bien des reproches à faire au Ministère , qui
veut du moins n'avoir pas à effuyer en atten .
dant ceux du peuple , que l'on méprife par-tout
& qui n'en eft pas moins à craindre.
On travaille fans reláche à préparer les
propofitions qu'on a à faire au Parlement.
Il fera queftion d'en venir à une rupture
ouverte avec la France , ou de pouffer feulement
la guerre contre les Américains ; dans
les deux cas on aura beſoin de gros fubfides ,
& on n'eft pas peu embarraffé de déterminer
fur quelle eſpèce de propriété ils pourront
être établis. Les fpéculatifs qui cherchent
vainement de tous côtés des objets qui ne
foient pas déja furchargés d'impôts , ne penfent
point qu'on puiffe parvenir à faire les fonds de
Ja campagne prochaine fans un nouvel emprunt
;
( 337 )
prunt ; mais comme il fera confidérable , il fera
toujours embarraffant de trouver les moyens de
pourvoir au payement des intérêts. On s'attend
à une féance orageufe ; le Ministère la redoute ,
& fans la néceffité de trouver de l'argent , il eft
vraisemblable qu'il la reculeroit encore . Les
calculs les plus modérés portent à 10 millions.
fterling , les fommes qui font néceffaires pour
l'année prochaine ; on dit que la Compagnie des
Indes en fournira 2 , & que le Gouvernement
s'occupe des moyens de fe procurer les huit
autres.
En attendant , on fait des préparatifs confidérables
pour l'année prochaine ; felon nos papiers
, on ne fe propofe pas d'envoyer moins de
20,000 hommes en Amérique . Mais on eft embarraffé
de la manière de parvenir à faire cette
levée. Il ne fuffiroit pas d'incorporer pour cet
effet plus de 6000 hommes de notre milice , ce
qui fans doute fouffriroit des difficultés. Le Général
Clinton follicite vivement le renfort le
plus confidérable ; il a écrit pofitivement que
ce ne feroit rien faire que de fe contenter de
lui envoyer de quoi completter les régimens.
Ceux qu'il demande font précisément les plus
anciens des établiffemens d'Angleterre & d'Irlande
; fi on les lui envoie , & que la guerre
éclate avec la France , qu'aurons nous pour
notre défenfe ? un petit corps de recrues indifciplinées
, & une milice qui ne fert que par force.
Ces obfervations ont ramené tous les efprits fur
les pertes d'hommes que nous avons faites en
Amérique ; notre armée , dans cette partie du
monde , montoit à 52,000 hommes en 1776 ;
depuis ce tems elle a été augmentée de 14,000 ;
& aujourd'hui on affure qu'elle n'en paffe pas
36,000 en comptant les garnifons d'Halifax
& de Québec ; on ne doute pas que les nou-
25 Novembre 1778. Р
( 338 )
་
veaux hommes qu'on va y faire paffer n'y fondent
avec la même rapidité .
Au milieu de ces embarras , les inquiétudes
fur les difpofitions des l'Eſpagne augmentent de
jour en jour ; le Ministère à beau affurer qu'elle
reftera neutre , la Nation en juge différemment.
On dit ici affez hautement que le Marquis d'Almodovar
eft informé que fa Cour a reconnu
l'indépendance de l'Amérique , & qu'il en a fait
part fecrettement à nos Miniftres en leur annonçant
que fous peu de jours , il leur en feroit
la notification folemnellement. Cette démarche
, fi elle a eu lieu , ne peut être imputée
qu'à l'ombrage qu'a dû donner à la Cour de
Madrid l'équipement d'une flotte deſtinée pour
la Méditerranée ; mais comme cette flotte ne
doit être que de neuf vaiffeaux , de puiffans raifonneurs
prétendent que fon départ ne fauroit
allarmer la Cour d'Espagne , puifqu'elle a ellemême
plus de 40 vaiffeaux de ligne prêts à
mettre à la voile ; ils ajoutent que fi elle craignoit
que notre flotte menaçât fon commerce ou
les poffeffions de la France , fon alliée , elle
s'emprefferoit de faire agir fur - le- champ fes
forces formidables , au lieu de s'amufer à fe
plaindre que nous envoyons quelques vaiffeaux
à Mahon & à Gibraltar qui nous appartiennent
encore .
On s'occupe vivement à radouber la flotte
de l'Amiral Keppel ; on fe propoſe d'en détacher
quelques vaiffeaux pour les envoyer dans
la Méditerranée , parce que les équipages en
font prêts , & qu'on fe flatte d'avoir le tems néceffaire
pour completter ceux des navires qu'on
prépare pour les remplacer. Les primes accordées
aux matelots & prolongées fucceffivement
depuis fi long- tems , n'ont pas produit tous ceux
dont on a befoin ; on annonce que l'on va re(
339 )
nouveller bientôt les ordres de la preffe , &
la plupart de nos bâtimens marchands vont
refter inutiles faute de matelots , en attendantdes
jours plus heureux .
Le nombre des vaiffeaux qui fortent tous les
mois de Breft
pour relever ceux qui croiſent fur
les côtes de France , à l'entrée de la Manche ,
ont donné de vives allarmes à nos Négocians ;
ils fe font adreffés à l'Amirauté pour la prier
de protéger leur commerce , & quelques - uns
des vaiffeaux de l'efcadre de l'Amiral Keppel
vont , dit- on , remettre en conféquence en mer.
Dans ce moment nous n'y avons que quelques
Armateurs ; les vaiffeaux de ligne de France
y dominent ; l'Amiral Howe à fon retour s'eft
vu fur le point de tomber en leur pouvoir : il a
rencontré 3 vaiffeaux François , qu'on croit de
l'efcadre de M. de la Mothe- Piquet , qui lui lâchèrent
même leur bordée ; mais comme le fien ,
l'Aigle, eft un très - bon voilier , il s'échappa à la
faveur du vent.
Dans la circonftance actuelle , les mécontens
qui font en grand nombre ne négligent aucune
occafion de fe plaindre du Miniſtère . » Comment
fe fait- il , difent- ils , que malgré les prodigieufes
acquifitions territoriales que la Grande-
Bretagne a faites , & l'accroiffement de fon
commerce , & par conféquent de fa puiſſance ,
depuis 70 ans , elle fe trouve cependant avoir
moins de force & de confiftance qu'auparavant ;
c'eft ce qui eft prouvé par le fait fuivant. En
1707 , lorfque Marlborough avoit élevé la gloire
des armes Britanniques à un point de grandeur ,
dont l'Hiftoire ne fournit point d'exemple , notre
marine confiftoit en 212 vaiffeaux , dont 4
du premier rang , 5 du fecond , 38 du ze . , 61
du 4e. , 39 du se. , 29 du 6e. , & c . Le nombre
des canons qui les armoient étoit de 9424 , &
celui des hommes qui les montoient de $ 2,994.
P 2
( 340 )
Cet état eft extrait fidèlement de celui qui fut
préfenté le 16 Novembre 1708 , à la Chambre
des Communes. Quel eft celui qu'on peut
lui offrir de nos jours ? Le nombre des vaiffeaux
fera fupérieur ; mais combien n'en met- on pas
fur la lifte qui font de vieilles carcaffes pourries,
hors d'état de fervir «.
ןכ
Nos papiers ne ceffent de préfenter des états
nombreux , mais peu exacts des prifes que nous
faifons fur les François ; ils copient fouvent plufieurs
fois les mêmes articles pour les multiplier
à peu de frais à la vérité , mais auffi avec peu
de profit ; nous ne pouvons nous diffimuler
qu'elles font bien moins fréquentes aujourd'hui ,
& que la plupart de celles qu'on nous vante font
de la fin du mois d'Août. Elles feroient plus
confidérables que notre fituation n'en feroit pas
meilleure . On ne fe rappelle pas , dit- on dans
un de nos papiers , d'avoir vu cette ville auffi
dépeuplée qu'elle l'eft actuellement ; elle a plutot
l'air d'un village abandonné que de la Capitale
d'un grand Royaume. Cela vient entre
une infinité d'autres caufes de la ftagnation prefque
totale du commerce. Les boutiques font
fermées & les banqueroutes fe multiplient . Il eft
impoffible de trouver de l'argent fur les meilleurs
effets , ou à un intérêt légal ; les banquiers troue
vent plus d'avantages à jouer fur les fonds publics
, qu'à efcompter les meilleurs billets à
pour cent. Les taxes augmentent à mesure que
le commerce décline , ce qui eft du plus facheux
augure ; car l'accroiffement du commerce
peut feul donner l'espoir de fupporter les impôts.
La continuation de la guerre avec l'Amérique
épuifera la Grande- Bretagne du peu d'argent
qui lui refte , & du plus pur de fon fang ; les
Miniftres ne l'ignorent pas ; mais ils n'ont pas
le courage d'informer leur Maître d'une vérité
auffi allarmante «,
( 341 )
3
On fent tous les jours davantage , combien
on a été imprudent en engageant cette querelle
qui nous ruine & qui ne peut fe terminer
d'une manière favorable pour nous ; on a dû
apprendre , par l'expérience de quatre campagnes
, que la foumiffion de l'Amérique n'eft.
plus poffible ; on veut cependant faire l'effai
d'une cinquième , qui achèvera d'obérer la Nation
. Pendant qu'une partie murmure des impôts
qu'elle doit payer pour cet objet , l'autre
cherche à fe venger , par des plaifanteries , de
ceux qui ont confeillé la guerre , & de ceux qui
l'ont conduite. Les papiers du jour nous fourniffent
celle- ci. » On affure que le Comte d'ELtaing
, quoique Vice- Amiral' , & Commandant
de la - flotte Françoife en Amérique , n'a point
de traitement de la Cour de France , & qu'il
n'en veut recevoir aucun . L'honneur de ſervir
fon Roi & la gloire de combattre pour la liberté
d'un grand peuple , font fes feules récompenfes.
Sile Lord Howe & le Général fon frere avoient
eu le même défintéreffement , la Grande - Bretagne
auroit épargné au moins 200,000 livres
fterling ".
ÉTATS - UNIS DE L'AMÉRIQUE SEPT.
De Philadelphie le 20 Août. M. Gérard fe
prépare à célébrer le 25 de ce mois la fête du
Roi fon maître , on affure qu'elle fera trèsbrillante
; les Membres du Congrès & les principaux
Officiers Civils , qui doivent y affilter ,
en donneront une à leur tour le foir , où le Miniftre
fe trouvera : elle fera fuivie d'un grand
fouper qu'on prépare à City- Tavern.
Nous avons reçu ici la confirmation de l'heu
reux fuccès de l'expédition du Colonel Broadfhed
, contre les Sauvages , qui ont commis de
fi grands excès dans nos Etabliffemens de derrière
fur la Sufquehannah ; c'eft John- But-
P 3
( 342 )
ler , Royalifte furieux , qui a excité contr'eux
ces peuples féroces : il avoit avec lui 1600
Torys , qui , comme s'ils avoient rougi de leur
odieufe entreprife , s'étoient armés & vêtus à
la manière des Sauvages , qu'ils conduifoient
avec eux , pour venir la hache à la main égorger
nos femmes & nos enfans ; l'horreur & la
deftruction ont marqué tous leurs pas ; les maifons
brûlées , avec les femmes qu'ils y renfermoient
, les hommes maffacrés , les campagnes
ravagées , font les détails généraux de cette
barbare exécution . Butler & fes Sauvages ,
ayant pris les Capitaines James Bedlock , Robert
Durgee & Samuel Ranfon , qui s'étoient
vaillamment défendus , dépouillèrent le premier
, le lièrent à un arbre & lui lardèrent ,
fi l'on peut s'exprimer ainfi , tout le corps avec
des éclats de fapin ; entaffant enfuite un monceau
de pommes de pin autour de lui , ils allumèrent
le tout & jettèrent Durgee & Ranfon
dans le feu. Nous ne favons point encore fi
Butler est au nombre des prifonniers ; s'il s'y
trouve , fa conduite eft celle d'un brigand férocę
, & il mérite d'en avoir le fort. On ne
compte pas moins de 150 maifons ou granges
qu'il a brûlées , & de 294 chevelures que fes
troupes barbares ont enlevées. De pareils exploits
font dignes de ceux qui nous font la
guerre ; mais ils ne font pas propres à opérer
une pacification qu'ils paroiffent defirer bien
vivement , puifqu'ils ont employé à la fois les
négociations & la corruption.
Nous apprenons de New- Yorck , que le
Docteur Berkenhout & Sir John Temple , partis
d'Angleterre, le 20 Avril dernier , y font
arrivés depuis peu ; on les dit chargés d'une
commiffion fecrette. Cette multiplicité d'Agents
, employés par la Cour de Londres , nous
eft fufpecte ; quelques- uns de fes Commiffaires
( 343 ) ont augmenté
notre défiance par leur conduite , & nous ferons en garde contre tous les nou- veaux Emiffaires
qu'elle pourra nous envoyer. La réſolution
du Congrès , de n'avoir plus aucune
communication
avec le Gouverneur
Geor- ge Johnſtohne
, a engagé celui- ci à fe démettre
de fa commiffion
; le Congrès a fait publier la déclaration
par écrit , qu'il en a reçue ; fans entrer dans la difcuffion
d'une queftion qu'elle offre naturellement
, s'il avoit le droit de re- noncer auffi facilement
à un emploi qui lui avoit été confié par le Roi & par le Parlement
,
on s'eft amufé ici à faire le commentaire
de cette pièce , qui offre quelques
traits curieux. Le Gouverneur
, loin de regarder l'arrêté du Congrès comme offenfant à fon égard , déclare
qu'il le reçoit comme une marque de diftinc- tion. Nos plaifans fe font empreffés
de dire qu'il avoit raifon , parce qu'immanquablement
fon zèle à fervir le Roi per fas & per nefas , ne peut que le conduire
à des récompenfes
, & on ne feroit pas étonné d'apprendre
bientôt qu'il a été fait Confeiller
-Privé. Le Comte de Carlifle , le Chevalier
Clinton & Sir William Eden , ont déclaré à leur tour qu'ils n'ont eu
aucune connoiffance
de la lettre de M. Johnftohne
au Général Reed , & des autres objets
dont fe plaint le Congrès. De Charles -Town , le 15 Septembre . Les vents
& les tempêtes , qui contrarient fouvent les
efforts de la prudence humaine , ont décon- certė nos projets fur Rhode- Ifland ; le Général
Sullivan s'eft couvert de gloire , en éva- cuant cette Ifle fans confufion & avec trèspeu
de perte , en préſence d'une armée fupérieure
; fes troupes fe font réunies à celles du
Général Washington . On ne doute pas qu'elles
ne tentent une nouvelle expédition auffitôt
que la flotte Françoife fera réparée. On
4
( 344 )
à
mande de Bofton que le travail néceffaire
avance avec beaucoup d'activité , & qu'elle
fera bientôt en état de remettre en mer. Le
bruit a couru dans cette Ville que l'Amiral
Byron avoit le projet d'aller l'attaquer , &
qu'on y a fait des péparatifs en conféquence.
Nos lettres de New-Yorck ne laiffent pas
ces bruits la moindre apparence de probabilité
: l'efcadre Angloife y eft en très - mauvais
état , plufieurs de fes vaiffeaux hors de fervice
faute des matériaux néceffaires pour les répa
rer. Les troupes y font toujours refferrées &
menacées par l'armée Américaine ; on paroît
y faire d'autres préparatifs plus indifpenfables ,
& que l'approche de l'hiver ne permet pas de
différer ; il faut paffer cette rude faifon ; il eft
difficile que les troupes royales puiffent fe
cantonner toutes à New-Yorck , on fera obligé
d'en envoyer une partie ailleurs » Dix régimens
, écrit un Officier , & trois compagnies
d'Artillerie doivent partir bientôt pour les
Ifles , fous le commandement du Major- Général
Grant ; fi ce bruit fe réalife , ce qui reftera
ici ne fera pas en état de réfifter long - tems à
une forte attaque fi Washington en tente une ;
ce feroit expofer notre armée au fort de celle
de Burgoyne. J'ignore les projets de nos Généraux
, mais je fuis perfuadé que l'évacuation
de New-Yorck entre pour quelque chofe
dans leurs confeils ; fi elle s'exécute , qu'aurons-
nous fait après quatre campagnes ? Nous
aurons conquis & quitté ce pays ; Washington
n'a qu'à fe conduire comme il l'a toujours
fait , il n'aura pas b foin de nous battre pour
affurer à l'Amérique les plus grands avantages
que puiffent donner des victoires «.
Quand les conjectures de cet Officier ne fe
confirmeroient pas , & que les Anglois conterveroient
New-Yorck & Rhode- Ifland , nous
( 345 )
ne voyons pas quels font les avantages qu'ils
peuvent encore fe promettre. Nous fommes
précifément au point où nous étions avant
l'évacuation de Khede - Ifland ; nos troupes
n'ont point diminué , de nouveaux combats
n'ont fait que les aguerrir ; la flotte Françoife ,
réparée & repofée , fera en état de faire de
plus grands efforts . Nos ennemis ont perdu
beaucoup de monde ; les défertions leur en
coûtent journellement ; les recrues leur viennent
de loin & arrivent lentement , ainfi que
les vivres dont ils ont befoin , & qui compofés
de bifcuit & de viande falée entretiennent
parmi eux des maladies qui les épuifent & les
affoibliffent encore .
FRANC E.
De VERSAILLES , le 20 Novembre.
LA Reine qui continue d'avancer très - heureufement
dans fa groffeffe , fut faignée le 7 de
ce mois.
Le 8 , LL. MM. & la Famille Royale fignerent
le conrrat de mariage du Marquis de la
Rianderie , Lieutenant au régiment des Gardes-
Françoifes , & Grand - Bailli , pour le Roi , dans
la Province de Flandres , avec Demoiselle Mefnard
de Chouzy ; & celui du Marquis de Saint-
Germain d'Apchon , Colonel en fecond du régiment
de Dragons de Lanan , avec Demoiſelle
de Péricard .
Le même jour la Comteffe de Charflu eut
l'honneur d'être préfentée à LL. MM. & à la
Famille Royale , par la Marquife de Caftries.
M. O Dune , Miniftre Plénipotentiaire du Roi
près l'Electeur Palatin , de retour par congé
eut l'honneur d'être préfenté au Roi par le
Miniftre des affaires étrangères , avant de retourner
à fa deſtination .
Ps
( 346 )
S. M. a accordé le grade de Brigadier d'infanterie
au Vicomte de Damas Marillac,
Colonel - Commandant du régiment d'Auxerrois
& au Marquis du Chilleau , Colonel Commandant
de celui de Viennois , qui ont été employés
à la prife de l'Ile de la Dominique ,
fous les ordres du Marquis de Bouillé , Maréchal
de camp , Commandant Général de la
Martinique ; elle a difpofé du régiment de Gatinois
, infanterie , en faveur du Marquis de
Roftaing , Colonel en fecond du régiment
d'Auxerrois , & a accordé la Commiffion de
Colonel au Comte de Bouillé , Capitaine attaché
au régiment de Viennois , Aide-de-Camp
du Marquis de Bouillé fon oncle , qui a été
chargé d'apporter ici la nouvelle de cette expédition.
S. M. a également accordé le grade de
Brigadier d'infanterie des Colonies au Comte
de Tilly , Aide - Major - Général de la Martinique
; le Commandement particulier de la
Dominique , au Marquis du Chilleau ; la place
de Commandant en fecond , au Baron de Fagan
, Major d'infanterie ; celle de Lieutenant
de Roi , à M. de Beaupuy , Capitaine-Commandant
au régiment d'Auxerrois ; la Majorité
de la Ville & du Fort du Rofeau à M. de Barthel
, Capitaine au même régiment ; la Croix
de S. Louis à MM. Dubourg , Capitaine des
Chaffeurs du régiment de la Martinique , &
Dert , Capitaine Commandant des dragons-milices
de S. Pierre . Le Chevalier de la Laurencie ,
Lieutenant de vaiffeau , Commandant la frégate
la Tourterelle , a été fait Capitaine de vaiffeau
à prendre rang à la première promotion
; M. du Chilleau de la Roche ,
,
nant de vaiffeau , Commandant la frégate la
Diligente , a obtenu une penfion de 600 liv. &
M. Fronteneau , Capitaine de corfaire , a obtenu
le grade de Lieutenant de frégate & la
Croix de S. Louis.
"
( 347 )
Le 10 de ce mois , le Baron de Blome , Envoyé
extraordinaire de Danemarck , préfenta
au Roi les gerfaux d'Iflande , que le Roi de
Danemarck eft dans l'ufage d'envoyer tous les
ans à S. M. , ce préfent fut reçu par le Marquis
d'Entragues , Grand-Fauconnier de France , en
furvivance du Duc de la Valiere , & par le
Marquis de Forget , Capitaine du vol du Cabinet.
MM. Née & Mafquelier ont préfenté à LL .
MM. & à la Famille Royale , la 22e. livraifon
des tableaux Pittorefques , Phyfiques , Hiftoriques
, Moraux , Politiques & Littéraires de
la Suiffe. Dom Guillaume Coutans , Bénédictin
de l'Abbaye de Lagny - fur- Marne , a eu l'honneur
de leur préfenter auffi la 7e . fuite du Tableau
Topographique , dont le Roi a bien voulu
agréer la dédicace . Elle contient Gifors , Magni
& Vernon . Il a préfenté en même-tems au
Roi , à Monfieur & à Monfeigneur le Comte
d'Artois , la réduction de la Forêt de Sénart.
Le 15 , M. des Effarts , Avocat , Membre de
plufieurs Académies , préfenta au Roi le fecond
volume de fon Ouvrage , ayant pour titre : Effai
fur l'Hiftoire Générale des Tribunaux des Peuples
tant Anciens que Modernes , ou Dictionnaire Hiftorique
& Judiciaire , contenant les Anecdotes piquantes
& les Jugemens fameux des Tribunaux de
tous les tems & de toutes les Nations ( 1 ) .
(1 ) Cet Ouvrage fera compofé de fix volumes in-8°.
qui paroîtront de 3 mois en 3 mois : le prix de chaque
volume eft de 4 liv. Les deux premiers volumes font
en vente chez l'Auteur , rue de Verneuil , près la rue
de Poitiers ; chez Mérigot le jeune , Quai des Auguftins
; Nyon aîné , rue S. Jean- de- Beauvais , & Durand
neveu , rue Galande. Le fecond volume contient , outre
une foule de Jugemens fameux , l'Hiftoire des
Tribunaux de la Chine , des Chingulois , des Habitans de
la Côte d'Or, de la Corée , du Danemarck , de l'Egypte,
de l'Empire & de l'Espagne.
P. 6
( 348 )
De PARIS , le 20 Novembre.
DEPUIS la rentrée de M. le Comte d'Orvi
liers , nous n'avons pas ceffé d avoir fur nos
côtes un certain nombre de vaiffeaux de ligne
en croifière . On n'en compte pas moins de 16
ou de 17 qui font fortis & qui fe font relevés
fucceffivement Les cinq vaiffeaux qui font actuellement
dehors , font fous les ordres de M. de
la Mothe-Piquet ; ce font le Saint - Esprit de 84
canons , commandé par ce Chef d'Efcadre , le
Conquérant & Intrépide de 74 , par MM de
Monteil & de Beaufier de Chateauvert , le
Solitaire & l'Eveillé de 64 , par MM . de Briqueville
& de Borderu ; ils font en mer depuis
la fin du mois dernier. S'il faut en croire des
Jettres de Londres , l'Aigle qui y conduifoit
l'Amiral Howe fût tombé entre leurs mains à
leur fortie , fi ce vaiffeau n'avoit pas été affez
bon voilier pour leur échapper par la fuite. Ils
ont remplacé M. de la Touche Tréville , qui est
rentré à Breft. Pendant fa croifière de conferve
avec le Glorieux , cet Officier a fait quelques
prifes , entr'autres , celles d'un gros Corſaire
de 6 canons , & d'un brigantin de 10 ; il leur a
enlevé un vaiffeau marchand de Bordeaux dont
ils s'étoient emparé , & dont on évalue la cargaifon
à 6 à 700 mille livres.
Selon les lettres de ce port , la frégate la
Belle-Poule y a conduit 7 prifes , tant Corfaires
que vaiffeaux marchands , dont quelques uns
font d'une valeur confidérable . Les foins de la
Marine Royale , & fes mouvemens continuels ,
n'ont pas peu contribué à écarter les corfaires
qui infeftoient nos côtes. Les eſcortes accordées
à nos bâtimens marchands , protègent le commerce
, & les avantages que nos Armateurs ,
peu nombreux jufqu'à- préfent , ont apporté de
leurs courfes , ont réveillé l'émulation dans
( 349 )
plufieurs de nos ports , où les armemens fe muftiplient.
Il y a à Marſeille deux nouveaux Corfaires
prêts à partir. L'un eft le Comte de Maurepas
de 20 canons , & l'autre la Sardine de 26.
On en conftruit un troifième qu'on a nommé la
Belle-Poule.
23
Nos Corfaires , en rendant au commerce An
glois le tort que ceux de cette Nation ont fait
au nôtre , fe fignalent fouvent par des traits
de hardieffe finguliers . On a vu le Capitaine de
la Vengeance de Bordeaux , attaquer une frégate
Royale Angloife & s'en emparer ; felon
des lettres de Lisbonne , un Armateur François
en a pris encore deux ; on ne les nomme pas.
Hier , ajoutent ces lettres , deux Armateurs
François entrèrent dans ce port ; avant leur
arrivée , le Capitaine d'un vaiffeau Anglois les
ayant découverts , fortit dans l'intention de les
combattre ; mais il n'avoit vu qu'un vaiffeau , il
ne comptoit que fur un , & il fe hâta de rentrer.
Voyant de mauvais ceilles vaiffeaux ennemis
il les menaça , en leur difant qu'il fe flattoit
qu'ils fe fépareroient. Dès aujourd hui , lui dit
auffi-tôt un des Capitaines François ; je fors feuf,
l'autre navire reffera ; tu n'as qu'à me fuivre ,
& nous verrons lequel de nos deux bâtimens
changera de maître . Le défi a été accepté ; de
part & d'autre on eft décidé à le foutenir ; mais
le vent contraire retient encore les deux vaiffeaux
, qui attendent avec impatience qu'il leur
permette de fortir du port. C'eft l'intérêt qui
conduit ordinairement les Corfaires au combat ;
dans celui ci ils ne font animés que par l'honneur
".
- On mande de Toulon , que l'efcadre aux
ordres de M. de Fabry eft entrée le 28 du mois
dernier dans la rade , où elle fait une quaran
taine de 18 jours ; le vaiffeau le Lion de 64 canons
, étoit rentré la veille à caufe d'une voie
( 350 )
d'eau qu'il avoit. On croit qu'elle remettra inceffamment
en mer , & qu'elle fera renforcée
par la Bourgogne , commandée par M. de Marin
; les voeux du commerce font pour fa fortie ,
& on ne doute pas qu'ils ne foient fatisfaits ,
d'autant plus qu'un convoi de bâtimens marchands
, deftinés pour l'Amérique , vient de
fortir de Marfeille. On penfe , & peut-être avec
raiſon , qu'une efcadre Françoife feroit utile
vers le détroit de Gibraltar.
Le pinque Piémontois , enlevé par une des
frégates de celle du Chevalier de Fabry , & conduit
à Toulon par le chébéc le Singe , fe difpofe
à repartir , lorfqu'il aura fini le chargement
qu'il fait pour fon compte ; les Anglois qu'il
avoit à bord , ont été envoyés à Aix . Celui
qu'on difoit être un Amiral , eft fimplement un
Commiffaire de la Marine Britannique , qui
portoit au Commandant à Mahon des paquets
cachetés ; ils les avoit cachés fous un tas de
cordes , où on les a trouvés ; il est toujours inconfolable
d'avoir été pris.
Les Armemens des frégates à Toulon fe continuent
avec beaucoup d'activité ; d'après les ordres
qui ont été donnés d'accélérer les conftruftions
& les radoubs , on travaille les dimanя-
ches & les fêtes . Les brevets en blanc de Lieutenant
de frégates qui y avoient été envoyés
de la Cour , ne pouvant fuffire à tous les Armemens
qui fe font à Toulon , on dit qu'on
en a envoyé de nouveaux au Marquis de Saint-
Aignan , pour les diftribuer au Officiers auxiliaires
les mieux inftruits , & par - là les plus
dignes de cette faveur.
Après bien des tentatives infructueuses ,
écrit on de St- Malo , on eft enfin parvenu à tirer
du fond de la mer un navire Suédois chargé de
fer , qui s'étoit perdu il y a environ 3 ans dans
notre rade. C'eft à l'habileté & à l'intelligence
( 351 )
de M. de la Houffaye , Armateur de ce port ,
qu'on eft redevable de ce fuccès . Le fer qui
compofoit la cargaison de ce bâtiment , a été
trouvé très bon , quoique chargé de rouille.
Une découverte plus précieufe encore qu'on a
faite , c'eft une petite caiffe qui étoit dans la
chambre du Capitaine , & qui contenoit 125
mille liv . en eſpèces . Cette fomme faifoit toute
fa fortune , & elle a vraisemblablement caufé
fa perte. La crainte de s'en féparer , l'empêcha
de fe fauver avec le refte de l'équipage qui gagna
heureuſement la terre ; il ne voulut point s'éloi
gner de fon argent , & il périt avec lui « .
On apprend de l'Orient que le vaiffeau les
Trois- Amis , venant de la Chine avec une trèsriche
cargaifon , y eft arrivé heureuſement ; ce
vaiffeau , qui n'avoit eu aucun avis des hoftilités
commencées fur les mers entre la France &
l'Angleterre , n'auroit pu éviter de devenir la
proie du premier Corfaire qu'il eût rencontré ,
s'il s'en fût trouvé fur fon chemin ; il n'avoit
que peu de canons , & plus propres à fervir pour
donner des fignaux que pour le combat . Heureufement
les Corfaires Anglois font moins.
nombreux que jamais fur les mers ; on fe flatte
de les écarter tout- à- fait , & d'affurer par - là le
retour des vaiffeaux qu'on attend encore de
l'Inde.
Le Roi , en confidération des fervices rendus
à la Monarchie Françoife par le Vicomte de
Turenne , Maréchal - Général des Camps &
Armées , & de la diftinétion avec laquelle le
régiment d'infanterie dont il étoit Colonel a
fervi depuis fa création , a ordonné qu'à commencer
du premier de ce mois le régiment de
Nivernois portera le nom de Maréchal de Turenne
, & le confervera à perpétuité . Il n'y aura
point de changement à fon uniforme , ni à fon
rang de 38e. Ce régiment , créé en 1604 , avoit
( 352 )
par l'Ordonnance dus Août 1775 , changé le
nom d'Eu qu'il portoit en celui de Nivernois ,
après la mort de M. le Comte d'Eu . M. de
Bonneguife en eft Colonel depuis 1768.
S. M. voulant donner au Duc de Chartres
une preuve de la fatisfaction qu'elle a des fervi
ces , qu'il lui a rendus dans fes campagnes fur
mer , a créé pour ce Prince la place de Colonel-
Général des Huffards : il travaillera avec S. M.
pour les Régimens qui compofent ce Corps.
L'ouverture du Parlement s'eft faite le 12 de
ce mois avec les cérémonies accoutumées ; la
meffe folennelle a été célébrée par l'Archevê
que de Tours ; & M. d'Aligre , premier Préſident
, y a affifté avec toutes les Chambres.
Dans toutes les villes du Royaume , on a
fignalé la joie que caufe à la Nation la groffeffe
de la Reine , par des actes de bienfaifance & des
actes de religion , pour remercier le Ciel , &
lui demander de bénir l'efpérance des peuples.
Les Evêques fe font empreffés dans cette occafion
d'ordonner des prières publiques par des
Mandemens pleins d'éloquence , de zèle &
d'onction , parmi lesquels on diftingue celui de
M. l'Archevêque de Vienne ; les Magiftrats ,
les Corps principaux ont fait des charités ,
plufieurs maifons religieufes ont doublé leurs
charités journalières . Toutes les Synagogues du
Royaume fe font jointes aux voeux que font
tous les fujets François. Celle de Metz fait tous
les jours la prière (uivante :» Souverain maître
de l'Univers , Dien d'Abraham , d'Ifaac & de
Jacob , ôtoi , dont la bonté infinie nous protégea
fans ceffe dans nos jours d'humiliation & de
misère , en nous faifant trouver un refuge près
de ces glorieux Monarques François , dont le
trône fublime fut toujours l'afyle de l'infortuné
& le fléau du perfécuteur.. .... Dieu puiffant ,
daigne écouter favorablement le voeù que la
( 353 )
reconnoiffance & le zèle dictent à ton peuple
pour le plus augufte & le plus excellent couple
qui ait jamais paru entre les Souverains des enfans
des hommes «.
La Synagogue de Strasbourg a fignalé auffr
fon zèle & fes voeux ; les prépofés généraux de
la Nation Juive établie en Alface , ont adreffé
une lettre circulaire aux Rabins de cette province
, pour les prévenir d'affembler chaque
jour les Juifs , & de leur faire faire une prière ,
pour demander au Ciel la confervation & l'heureuſe
délivrance de la Reine .
a
On vient de publier l'avis fuivant aux Négocians.
» S. M. à réduit à la moité les droits qui
fe perçoivent dans tous les ports du Royaume
fur la morue verte & sèche des pêches étrangè
res. En conféquence les droits qui fe percevoient
à raifon de 12 liv . le quintal fur la morue verte ,
& de 8 liv . fur la morue sèche , à compter du.
premier Octobre dernier , jufqu'au premier
Août 1779 , ne fe percevront qu'à raifon de 6 1 .
le quintal de morue verte , & de 4 celui de mo
rue sèche , non compris les 8 fols pour livre.
Les débordemens de rivières ont été prefque
généraux ; on fe plaint de leurs effets en Allemagne
& en Italie ; ils ont caufé beaucoup de
dégats en France ; la ville de Thann en Haute-
Alface , fut au moment d'être fubmergée le 25
du mois dernier. » La petite rivière de la Tour,
qui devient torrent dans la crue des eaux , la traverfe
par un de fes côtés ; un vent violent de
Sud Ouest , accompagné de pluie la groffit ; le
24 le mauvais tems continua , & le 25 , dès les
5 heures du matin , il y avoit déja 5 à 6 pieds
d'eau dans plufieurs caves. Entre 9 & 10 heures
du matin , les deux ponts de bois , l'un à l'entrée
de la ville au faubourg de Lorraine , l'autre
au milieu , fe détachèrent , & allèrent
brifer le pont de pierre qui étoit hors de la
( 354 )
ville ; une partie de l'hôtel -de- ville s'écroula ,
le reste du bâtiment , qui étoit très -folide , fut
renversé vers les 8 heures du foir , avec 14
maifons. Les Capucins , dont le couvent étoit
très- expofé , ainfi que les habitans du bord de
la rivière , fe réfugièrent dans d'autres maifons
plus éloignées. A 9 heures & demie du foir , le
tems qui avoit continué d'être mauvais , fembla
le devenir davantage ; la pluie , le vent , le
tonnerre & les éclairs redoublèrent ; tout le
monde s'attendoit à la deftruction de la ville ;
quelques habitans s'étoient réfugiés fur la montagne
voifine ; la rivière , prodigieufement
groffie , menacoit de prendre fon cours au milieu
de la ville. Heureufement à ro heures & demie
le tems fe calma , un vent de Nord- Oueſt s'éleva
; les eaux fe retirèrent auffi promptement
qu'elles étoient venues. Les habitans raffurés ,
ont examiné le dégât ; ils l'évaluent à près de
700,000 liv . «,
Les numéros fortis au tirage de la Lotterie
Royale de France , le 16 de ce mois : font 27 ,
61 , 9 , 46 , 24
Il paroît une Déclaration du Roi , donnée à
Verfailles le 29 Août dernier , & enregistrée le
1er Septembre fuivant , par laquelle S. M. , pour
lever les doutes qui fe font préfentés fur l'exécution
de fon Edit de 1777 , concernant la Jurifdiction
Préfidiale , interprète par la préfente les
difpofitions de quelques articles de l'Edit, & y
ajoute celles qui lui ont paru capables de rendre
le recours aux Préfidiaux plus facile & moins
onéreux à fes fujets.
1º. S. M. , en confirmant l'exécution de l'art .
1er de l'Edit de 1777 , veut , pour procurer un
plus grand foulagement à ceux de fes fujets qui
feront dans le cas de fe pourvoir à la Jurifdiction
des Préfidiaux , qu'ils puiffent y procéder
tant en première inftance qu'en cas d'appel fans
( 355 )
prendre de commiffion ; comme auffi que les
amendes d'appel & les droits de greffe pour les
défauts , faute de comparoir , n'y foient perçus
à l'avenir que fur le même pied qu'ils le font
dans les bailliages & fénéchauffées .
2º. Ordonne l'exécution de l'art. 4 dudit
Edit ; en conféquence ne veut pas que les Juges
Préfidiaux puiffent ordonner d'office que l'objet
contefté fera eftimé par experts , à l'effet de
déterminer leur compétence ; ne pourront pareillement
les demandeurs requérir aux mêmes
frais l'eftimation par experts , fauf à ufer des
évaluations permifes par ledit article , & dans
le cas où les demandeurs n'auroient pas évalué
l'objet de leur demande , veut que les défendeurs
qui voudront être jugés en dernier
reffort puiffent être admis à prouver par
les
mercuriales ou autres documens , même par
eftimation d'experts , que la valeur de l'objet
contefté n'excède pas la fomme de 2000
liv. , fans qu'audit cas le demandeur puiffe être
obligé de fe contenter du montant de l'eftimation
fi fa demande lui eft adjugée en définitif.
la 30. En ce qui concerne l'art. 7 de l'Edit
S. M. déclare qu'elle n'a pas entendu par
difpofition dudit article empêcher les tuteurs ,
curateurs , maris & autres adminiftrateurs d'ufer
d'évaluations ou reftrictions lorfqu'ils y feront
duement autorisés , ce qui aura pareillement
lieu à l'égard des femmes.
4°. Interprétant la dernière difpofition de l'art.
10 , déclare S. M. n'avoir entendu interdire aux
Préfidiaux la connoiffance des oppofitions aux
fcellés , des demandes réfultantes des inventaires
, ni de l'exécution des Sentences des Confuls
quand l'objet contefté n'excédera pas 2000 liv. ,
non plus que des demandes en partages quand la
maffe à partager n'excédera pas ladite fomme
& que la qualité des parties ne fera pas conteftée
, fans qu'ils puiffent procéder aux oppofi(
356 )
tions & levée des fcellés , à la confection des
inventaires , ni recevoir l'appel des Confuls .
5°. Les jugemens de compétence preferits
par les articles 13 & 16 , feront rendus à l'au
dience & fans frais , fans être expédiés en parchemin
, & fans être fcellés ni fignés en chef;
voulant que la fignification qui en fera faite de
Procureur à Procureur foit fuffifante pour
faire courir le délai de huitaine , après lequel
l'appel ne fera plus recevable ; voulant pareillement
que l'appellant foit déclaré non - recevable
s'il n'a relevé fondit appel dans le délai
prefcrit par ledit article : enjoint aux Greffiers
de faire mention dans l'expédition defdits Jugemens
des conclufions & qualités des parties.
6º . L'art . XXI de l'Edit fera exécuté à l'égard
des demandes incidentes qui feroient for .
mées par le Demandeur après le jugement de
compétence , n'entendant comprendre dans la
difpofition dudit article celles qui ne concer-.
neroient que les arrérages ou intérêts échus depuis
la demande , ainfi que les dommages - intérêts
& dépens , non plus que les demandes qui
feroient oppofées par le Défendeur.
7. En ce qui concerne les difpofitions des
art . XXII & XXIII touchant les épices , la
fignature des Juges aux Jugemens rendus à l'audience
& la liquidation des dépens , comme
auffi en ce qui concerne l'art. XXVII , par
rapport à l'ordre des Séances , il en fera ufé
comme par le paffé jufqu'à ce qu'il en ait été
autrement ordonné .
8°. Maintient le Châtelet de Paris dans tous
les ufages qui lui font propres , foit pour la
forme de fes Séances , foit pour la fignature
des Juges qui y ont affifté ; l'autorifant à juger
en Séances préfidiales & à la décharge du
Parc- Civil , jufqu'à la concurrence de 4000 liv.
comme en matière ordinaire , fauf l'appel an
Parlement.
( 357 )
Articles extraits des Papiers étrangers qui entrent
en France.
D
Quoique le Miniftre accrédité de la Cour de
» Ruffie , ( à Vienne ) ait défavoué le bruit qui s'étoit
répandu que cette Cour rompra avec la nôtre ; les
lettres particulières que nous recevons de Pologne
» affurent que 30,000 Ruffes marchent au fecours
» du Roi de Pruffe ; on nous écrit que ces troupes
» Ruffes ont ordre de prendre poffeffion de la partie
de la Pologne qui appartient à l'Autriche . On
fait de grands préparatifs de voyage dans l'Hôtel
» du Prince de Gallitzin , Ambaffadeur de Ruffie ,
» d'où l'on préfume que ce Miniftre quittera notre
Cour , & que la guerre fera d'une bien plus lon
» gue durée qu'on ne le penfoit «. Gazette des Deux-
Ponts , no. 91.
ود
» Il eft déja arrivé ici à Lisbonne ) quelques
» vaiffeaux de la flotte de Rio-Janéiro ; & nous ef
» pérons la voir bientôt toute entière dans notre port,
» Le Comte de Magdul qui en avoit le Commande
» ment , fe trouvoit à bord d'un vaiſſeau comme
fimple paffager , après avoir été deftitué par le
» Marquis de Labradia , Vice-Roi du Bréfil . Čependant
ce Commandant eft arrivé ici muni de
» tant de certificats & de pièces juftificatives , de la
conduite qu'il a tenue vis-à- vis la flotte Eſpagnole ,
» qu'on croit qu'il fera de nouveau nommé Commandant
, & que la Reine lui accordera une penfion
pour l'indemnifer de l'injuftice qu'il a éprouvée «
Courier d'Avignon , nº. 9o.
De
BRUXELLES le 20 Novembre.
LES lettres d'Allemagne nous laiffent encore
dans l'attente de quelque nouvelle im
portante du côté de la Haute - Siléfie & de la
Moravie. On dit que le Maréchal de Laudohn ,
qui avoit obtenu la permiffion de retourner
Vienne , & d'aller rétablir fa fanté pendant
l'hiver dans une de fes terres , a reçu ordre
d'aller prendre le commandement des troupes
( 358 )
du Général d'Elrichshaufen , qui eft toujours
poſté avantageufement près de Heidemplitſch ,
& celui de toutes celles qui fe trouvent en Moravie.
Cet ordre , s'il a été donné , prouve
combien les mouvemens des Pruffiens de ce
côté font férieux , & de quelle conféquence
peut être encore la campagne , qui finie en Bohême
, s'eft ouverte dans ces contrées.
L'attention de l'Angleterre dans la fituation
critique où elle fe trouve , eft toujours fixée du
côté de l'Allemagne on publié à Londres ,
parce qu'on le defire , que la France eft dans l'in
tention de faire avancer fur les frontières de
l'Empire une armée formidable ; ceux qui oublient
la déclaration que cette Cour à fait faire
à Ratisbonne , ne manquent pas de fuppofer que
cette armée agira en faveur de l'Empereur ; &
le Miniftère de Londres ne demanderoit pas
mieux que de voir la France engagée dans une
guerre de terre qui partageroit les forces , &
l'empêcheroit de porter tous fes efforts du côté
de la mer. Mais il eft à préfumer que, pendant
qu'il fait des fpéculations politiques qui le favorifent
, la France confulte auffi fon intérêt
dans les fiennes , & dans les réfolutions qu'elle
prend en conféquence . Pendant que quelques
perfonnes publient ces rêves en Angleterre ,
d'autres prétendent , & ce n'eft peut - être pas un
rêve , que le Roi de Pruffe renouvelle fes demandes
au fujet du payement des fubfides que
le Gouvernement lui doit depuis fi long-tems
& qui eft fort embarraffé fur fa réponse ; il eft
hors d'état d'acquitter cette dette , & il ne peut
refufer fon ancien allié , qui a befoin d'être
payé , fans s'expofer à le mécontenter.
On s'attend à la déclaration prochaine de
l'Espagne ; on affure que déja elle a ouvert fes
ports aux Américains ; le nouvel état qu'on a
publié de fes forces , prêtes à fe réunir à celle
de la France , eſt le ſuivant. 67. Vaiffeaux de
( 359 )
ligne , dont I de 112 canons , I de 90 , 6 de 80 ,
48 de 70 , 9 de 64 , 2 de 60 Quarante frégates ,
dont 18 de 30 canons , 12 de 26 , 5 de 22 , & 5
de 20. Vingt hourques , dont 12 de 40 canons ,
I de 24 , 7 de 20. Onze chébecs , dont S de 32
canons , 3 de 30 , & 3 de 12. Sept paquebots ,
dont 1 de 20 canons , 3 de 18 , & 3 de 16. Trois
brigantins , dont i de 18 canons , 1 de 16 , & I
de 8. Quatre bombardes , montées chacune de 8
canons & 2 mortiers. Une goëlette de 18. Un
Santia de 8. Trois galiotes de 3 canons chacune ,
& 4 brûlots. Le tout forme 165 bâtimens , armés
de 7003 canons de différens calibres .
I
Les Hollandois font toujours mécontens de
la conduite des Anglois à leur égard ; la Cour
de Londres vient encore de faire ftationner plufieurs
frégates & floops armés en guerre à la
hauteur des ports des Provinces - Unies , pour
furveiller les mouvemens des vaiffeaux qui en
fortent , vifiter ceux qui feront fufpects & ne
les pas quitter qu'ils ne foient arrivés à leurs
deftinations . Selon plufieurs lettres , les Corfaires
Anglois continuent de prendre beaucoup
de vaiffeaux de cette République ; ils fe font
emparé dernièrement de la Johanna venant de
St- Eustache , de la Juffrow Amelia , deſtinée
pour Nantes , & du navire du Patron Brouwer.
Nous venons de recevoir , écrit- on d'Amfterdam
, une lettre de Nicolas Corneliz Jong ,
Capitaine du navire Hollandois la Ducheffe de
la Vauguyon , du port
de
300 tonneaux , en
date de Briftol où il a été conduit : il raconte
que faifant voile de la rivière de Gênes pour le
Havre de Grace avec une cargaifon d'huile , il
fut rencontré le 19 Octobre par quelques vaiffeaux
de l'Amiral Keppel , qui après lui avoir
demandé d'où il venoit & où il alloit , & avoir
paru fatisfait de fes réponfes , l'avoient laiffé
paffer fans aucun empêchement . Il trouva enfuite
dans fa route un Armateur de Bristol ,
55
( 360 )
nommé la Bretagne , Capitaine Jeems , qui ne
le traita pas fi favorablement , puifque fans aucun
égard à fes repréfentations & à la nature de
fa cargaifon , il fe faifit de fon navire , après
en avoir enlevé léquipage , à l'exception de lui
Capitaine & de fon fils , leur avoir ôté la direction
de leur bâtiment , & y avoir fait paffer
quelques- uns de fes gens , fi peu intelligens dans
la manoeuvre , & d'ailleurs fans ceffe tellement
ivres que , le 24 vers les 10 heures du foir ,
le navire alla fe brifer contre un rocher , fans
que perfonne eût pu fe fauver , à l'exception du
Capitaine , de fon fils & de 5 matelots Anglois.
Ce Capitaine demande aux propriétaires du navire
les papiers néceffaires pour réclamer la
valeur du vaiffeau & de fon chargement ; il ne
doute point qu'on ne lui faffe juftice , toutes les
circonftances ne pouvant être plus favorables à
fa demande . Nous ne devons pas omettre une
particularité malheureufe de ce naufrage ; il fe
trouvoit à bord du bâtiment Hollandois , un
habitant de Toulouſe , dont le nom eft Carrier ,
qui repaffoit avec fa femme du port Maurice
en France , & qui après avoir long- tems lutté
contre les flots , ont péri tous les deux fans
qu'on ait pu leur donner aucun fecours « .
On a dit dans plufieurs papiers que la Cour
de Lisbonne a ouvert auffi fes ports aux Américains
; nos lettres de cette ville ne parlent point
de cette nouvelle , mais ne la contredifent pas.
Elles ajoutent que la Reine a fait connoître aux
Miniftres de France & d'Angleterre qui réfident
auprès d'elle , que fon intention n'eft pas que
les prifes que les Armateurs refpectifs conduifent
dans fes ports foient jugées par fes Amirautés.
Les bâtimens des deux Nations fe difpofent
à partir pour aller faire juger ailleurs la
validité de leurs prifes. La Cour ira au- devant
de la Reine douairière , dont le départ de Ma
drid eft fixé au 5 du mois prochain.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères