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1778, 10 (5, 15, 25 octobre)
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MERCURE
DE FRANCE,
POLITIQUE,
HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE.
S5 OCTOBRE 1778 .
AVERTISSEMENT.
LE MERCURE de France , auquel on a rétini le
Journal de Politique de Bruxelles , paroîtra à l'avenir
tous les dix jours , les f , 15 & 25 de chaque mois .
Chaque Cahier fera compofé de cinq feuilles. Ce
Journal , quoique augmenté de trente-fix feuilles par
an , fera, comme ci -devant , du prix de 24liv . pour
trente- fix Caliers , rendus francs de port à Paris , & -
de 32 liv . pour la Province. On a auli réuni au
Mercure toutes les foufcriptions du Journal des
Dames , du Journal François , du Journal ou Gazette
de Littérature, du Journal des Spectacles ; &
ces quatre Journaux font fupprimés.
Les Soufcripteurs de Paris qui font dans le cas
d'aller paffer quelques mois en province , & qui
defireront y recevoir leur Journal , paieront pour le
port 3 liv. On peut foufcrire en tout temps & à
telle époque que l'on veut , pourvu que ce foit pour
une année .
On prie Meffieurs les Soufcripteurs d'envoyer
d'avance le prix de leur abonnement , franc de port,
par la Pofte , à l'adreffe du Sieur PANCKOUCKE ,
Propriétaire du Brevet & Privilége du Mercure , rue
des Poitevins ; c'eft à lui auffi qu'il faut adreffer
maintenant les Paquets & Lettres , ainfi que les
Livres , les Etampes , les Pièces de vers ou de
profe , la Mufique , les Annonces , Avis , Obfervations
, Anecdotes , Evénemens finguliers, Remarques
fur les Sciences & Arts , & généralement tout ce
qu'on veut faire inférer dans le Mercure de France .
Comme ce Journal fera véritablement composé par
une Société de Gens de Lettres , le Sieur PANCKOUCKE
fe charge de leur faire paffer les objets qui lui auront
été remis , chacun fuivant leur partie .
MERCURE:
DE FRANCE,
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
CONTEN AN T
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l' Annonce & l'Analyfe des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Décou
vèrtes dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ;
les Caufes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers , &c. &c.
Octobre 1778 .
A PARIS ,
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou
rue des Poitevins .
Avec Appprobation & Brevet du Roi:
TABLE
PIÈCES FUGITIVES.
IÈCES FUGITIVES.
Bouts Rimés , dédiés à M. Marmontel,
Madame la Comteffe de
Réponse à la Lettre de
56
SCIENCES ET ARTS .
V **
page 3
AM. Lieutaud , 5
De J. J. Rouffeau , 7
Réponse de M. le Franc à
M. Cadet , fur les
Fourmis , 69
Enigme & Logogr. 28 Variété , 71
ANNONCES LITTÉR. 74 NOUVELLES
LITTÉRAIRES. JOURNAL POLITIQUE .
?
Le Tribuna! Domeftiq. 30 Conftantinople , Page 73 .
Traité de l'Adultère , 35 Copenhague
Suite de l'Hiftoire de l'A- Varfovie,
mérique fecond Ex- Vienne,
trait ,
>
Eloge de Pibrac ,
SPECTACLES.
40 Ratisbonne ,
47 Hambourg ,
Rome ,
Académie Royale de Mu- Livourne,
fique , 49 Londres →
75
76
7.8
ibid.
81
86
88
99
Comédie Françoife , 52 Etats- Unis de l'Amériq.
ACADÉMIES, Septentrionale , 99
Séance de l'Académie Verfailles , 102
d'Amiens ,
MUSIQUE,
55 Paris,
Bruxelles
ibid.
115
APPROBATION,
J'AI lu , par ordre de Monfeigneur le Garde des
Sceaux, le Mercure de France , pour les Octobre
Je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impres
fon. A Paris , cc 4 Octobre 1778.
DE SANCY
De Imprimerie de MICHEL LAMBERT ,
Fue de la Harpe , près Saint- Côme,
BIBLIOTHERA
MERCURE
DE
FRANCE
- 5 Octobre 1778.
PIÈCES
FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
BOUTS RÍMĚS; dédiés à Madame la
Comteffe deV**, par un
CORDONNIER,
à Spa.
VOTRE ame , V ** , fe voit toujours fans mafque,
Et ce n'eft qu'à regret qu'on vous dit le
Quand onvient près de vous l'ony vient combonfoir
me un Bafque
plutôt qu'un Marchand ne courtà fon
comptoir,
A ij
4
MERCURE
C'eft en vous admirant 'qu'on paffe la
Cette admiration fait nos plus grands
Ces plaifirs pafferont comme fait la
En laiffant les regrets occuper nos
Car à la fin des eaux leur faifant F
journée :
plaifirs ,
fufée
loifirs
banqueroute ,
En vain on vous prieroit chez nous de vous affeoir ,
Vous nous laifferez feuls ici caffer la croûte
Ayant fait emballer la robę & le peignoir.
Vous oublierez ma Muſe babillarde ,
Et ce qu'elle a pu vous offrir.
Cette Divinité , qu'on peut nommer mufarde,
N'aura plus d'objets à
choifir ;
Alors j'enſeignerai le joli Perroquet
A raconter à tous votre belle conftance 2
Ainfi qu'à publier , par fon joyeux
La naiffance d'un fils qui fait votre
Et nos chants annonçant le fublime
De nos fources enfin publieront la
Tels font les voeux que me dicte mon
Interprète fidel de ma
caquet
espérance ;
bonheur ,
puiffance,
coeur
2
reconnoiffance
COUPLET , fur l'air réveillez -vous,
APOLLON , ma Mufe & ma verve
Jour & nuit fe font efcrimés,
Et de concert avec Minerve ,
Ils ont rempli les bouts rimés.
* Cette faute eft la feule de ce genre qui fe trouve dane
ces vers fort étonnans , fi l'on confidère la profeffion de
l'Auteur ; encore nos anciens Poëtes fe permettoient -is de
retrancher l'e dans fidèle au maſculin,
DE FRANCE.
A M. LIEUTAUD.
AINSI qu'au lever de l'aurore
L'aftre du jour forme & colore
Les Aeurs qui parent le printemps ,
Ainfi le Dieu de l'Harmonie
Sur l'aurore de notre vie
Verfe fes plus heureux préfens.
Souftrait au claffique esclavage
Qui captive votre loifir ,
Vous allez atteindre à cet âge
Ou tout nous appelle au plaifir.
、་ ༈ }
Bientôt dans un monde futile
Pourfuivant la félicité ,
Vous verrez le tableau mobile
Des travers de l'humanité.
Vous verrez la Vertu craintive
Se confiner dans les déferts , ´
Tandis que l'Opulence active
Fait tout mouvoir dans l'univers.
Vous verrez ce Sexe volage ,
Qui n'a de prix que par
fes moeurs
N'obtenir un léger hommage
Qu'en le payant de fes faveurs .
Vous verrez l'obſcure Satyre ,
Aiguifant les traits infultans ,
Faire du crime de médire ,
A iij
MERCURE
Un plaifir de tous les inftans.
Vous verrez la Haine & l'Envie
Verfer leur fiel empoisonneur,
Et trop fouvent la Perfidie
Sous le masque de la Candeur,
Vous verrez cette multitude
Que conduit un guide impofteur,,
Trouver l'Ennui , l'Inquiétude ,
En courant après le Bonheur.
Vous verrez ... Mais ! qu'allois - je faire ?
Quittons ces objets odieux ,
Ces traits de l'humaine misère
Ne doivent point frapper vos yeux..
Trop tôt d'une fi trifte image ,
Votre efprit feroit révolté.
Goûtez les plaifirs de votre âge ,
Et laiffons la moralité.
Dans votre Ville commerçante
Dont les habitans tour- à- tour ,
De la fortune & de l'amour ,
Courent la carrière gliffante ,
Cher Lieutaud , puiffiez-vous un jour,
Du Collège où l'on vous régente ,
Ne pas regretter le féjour !
* Marſeille,
DE FRANCE.
DE J. J. ROUSSEAU.
CE SEROIT une chofe également curieuſe
& intéreffante , de fuivre , dans tout le
cours de la vie de Rouffeau , les rapports
de fon caractère avec fes Ouvrages , d'étu
dier à la fois l'homme & l'écrivain , d'obferver
à quel point l'humeur & la myfantropie
de l'un a pu influer fur le ftyle de
l'autre , & combien cette fenfibilité d'imagination
qui , dans la conduite , fait fi
fouvent reffembler l'homme à un enfant ,
fert à l'élever au- deffus des autres hommes
dans fes écrits. C'eft fous ce point de vue
que le Philofophe fe plaît à étudier les
perfonnages extraordinaires , & s'il préfère
cette recherche inftructive à la
pompe
menfongère du Panégyrique , ce n'eft pas
que la louange lui foit importune , c'eft que
la vérité lui eft chère. S'il veut être le juge
des hommes célèbres , ce n'eft pas pour en
être le détracteur ; c'eft pour apprendre à
connoître l'humanité , qu'il faut fur- tout
obferver dans ce qu'elle a produit de grand..
Ce n'eft pas par un fentiment d'orgueil ou
d'envie qu'il obferve les fautes & les foibleffes
, c'eft au contraire pour en montrer
la caufe & l'excufe ; & le réfultat de cet
examen , qui fait voir le bien & le mal ,
A iv
8 MERCURE
nés tous deux de la inême fource , eft une
leçon d'indulgence .
Mais quand on feroit sûr d'être exactement
inftruit des faits , & de ne rien don
ner à l'efprit de parti , ( deux conditions
indifpenfables pour toute efpèce de jugement
, & dont pourtant on s'embarraffe
fort peu , tant on eft preffé de juger ) il
ne faudroit pas encore choifir le moment
où l'on vient de perdre un Ecrivain célèbre
, pour foumettre fa mémoire à cet examen
philofophique , qui ne fépare point
la perfonne & les ouvrages. Le talent
comme on l'a dit ailleurs , n'eft jamais plus
intéreffant qu'au moment où il difparoît
pour toujours. Auparavant on fouffroit qu'il
fût déchiré pour l'amufement de la malignité
; à peine alors veut-on permettre qu'il
foit jugé pour l'inftruction ; & fi , pendant
la vie , les torts de l'homme nuifent à la
renommée de l'Écrivain , c'eft tout le contraire
après la mort : cette renommée
couvre tout de fon éclat , & la poftérité qui
jonit des écrits , prend fous fa protection
l'Auteur dont elle a recueilli l'héritage.
D'ailleurs , il faut l'avouer , ce fentiment
eft équitable. A l'inftant où l'homme fupérieur
nous eft enlevé par la mort , il
femble qu'on ne doit rien fentir que fa
perte. La tombe follicite l'indulgence en
infpirant la douleur , & il y a un temps
DE FRANCE. 2
à donner au deuil du Génie , avant de
fonger à le juger.
Bornons - nous donc à jeter un coup - d'oeil
rapide fur les productions du Citoyen de
Genève , devenu l'un des ornemens de la
Littérature françoife.
. Il commença tard à écrire , & ce fut
pour lui un avantage réel qu'il dut à des
circonftances malheureuſes. Condamné depuis
l'enfance à mener une vie pauvre , laborieufe
& agitée, il eut tout le tems d'exercer
fon efprit par l'étude , & fon coeur
par les paffions ; & l'un & l'autre débordoient
, pour ainfi dire , d'idées & de fentimens
, forfqu'il fe préfenta une occafion
de les répandre. Aufli parut- il riche , parce
qu'il avoit amaffé long- temps , & cette terre
qui étoit neuve n'en fut que plus féconde.
Communément on écrit trop tôt ; & , fi
l'on en excepte les ouvrages d'imagination ,
dans lefquels les effais font pardonnables
à la jeuneffe , comme les premières études
à un Peintre , il faudroit d'ailleurs étudier
lorfqu'on eft jeune , & compofer lorſqu'on
eft mûr. L'efprit des jeunes Auteurs n'eft
guères que de la mémoire ; leur jugement
n'eſt pas formé , & leur goût n'eft pas fûr.
Ils affoibliffent les idées d'autrui ou exagèrent
les leurs , parce qu'ils manquent également
de meſure & de choix. Auffi , tandis
qu'il eft affez commun de voir à cet
A v
101 MERCURE
âge du talent pour la poéfie , rien n'eft plus
rare que de voir un jeune homme en état
d'écrire une bonne page de profe.
Le premier ouvrage de Rouffeau eft ce
lui qu'il a le plus élégamment écrit, & c'eſt
le moins eftimable de tous. On fait qu'une
queftion fingulière , propofée par une Académie
, & qui peut-être n'auroit pas dû
l'être , donna lieu à ce fameux Difcours
qui commença la réputation de Rouffeau ,.
& qui ne prouvoit que le talent affez facile.
de mettre de l'efprit dans un paradoxe . Ce
Difcours , où l'on prétendoit que les arts
& les fciences avoient corrompu les incurs
n'étoit qu'un fophifme continuel , fondé fure
cet artifice ſi commun & fiaifé , de ne pré .
fenter qu'un côté des objets & de les mon
trer fous un faux jour. Il eft ridicule d'ima
giner que l'on puiffe corrompre fon âme
en cultivant fa raifon. Le principe d'erreut
qui règne dans tout le Difcours , confifte à
fuppofer que le progrès des arts & la cor
ruption des moeurs , qui vont ordinairement
enfemble , font l'un à l'autre comme lá
caufe eft à l'effet ..Point du tout. L'homme
neft point corrompu parce qu'il eft éclairés ;
mais quand il eft corrompu , il peut fe fer
vir , pour ajouter à fes vices , de ces mêmes
lumières qui pouvoient ajouter à fes vertus
La corruption vient à la fuite de la puif
fance & des richeffes , & la puiflance &c less
1
•
DE FRANCE.
richeffes produifent en même temps les
arts qui embelliffent la fociété . Or , il eft.
de la nature de l'homme d'ufer de fa force
en tout fens . Ainfi les moyens de dépravation
ont dû fe multiplier avec fes connoiffances
, comme la chaleur qui fait circuler
la fève , forme en même temps les
vapeurs qui font naître les orages. Ce fujet ,
ainfi confidéré , pouvoit être très - philoſophique.
Mais l'Auteur ne vouloit être que
fingulier. C'étoit le confeil que lui avoit
donné un Homme de Lettres célèbre , avec
lequel il étoit alors fort lié. Quel parti
prendrez-vous ? dit il au Génevois , qui alloit
compofer pour l'Académie de Dijon .
Celui des Lettres, dit Rouffeau : Non
o'eft le pont aux- ânes. Prenez le parti con
traire , & vous verrez quel bruit vous ferez
Il en fit beaucoup en effet. Il eut l'honneur
affez rare d'être d'abord réfuté par
un Souverain * ; enfuite il ent le bonheur
de trouver dans un Profeffeur de Nancy un
adverfaire très - mal-adroit : ainfi il lui arriva
ce qu'il y a de plus heureux dans une
mauvaife caufe ; fathèfe fut célèbre & mall
combattue. Il battit avec l'arme du ridicule
des Adverfaires qui avoient raifon de mauvaife
grâce. D'ailleurs , la difcuffion valoit
mieux que le difcours , & Rouffeau fee
* Le feu Roi de Pologne , Staniflas
A vjj
12 MERCURE
trouvoit dans fon élément , qui étoit la
controverfe. Il vint pourtant un dernier
Adverfaire , ( M. Bordes , de Lyon ) qui
défendit la vérité avec éloquence ; mais le
Public fit moins d'accueil à fes raiſons qu'aux
paradoxes de Rouleau. La même chofe arriva
depuis, lorfque deux excellens Ecrivains,
réfutèrent , d'une manière victorieufe , fa
· Lettrefur les Spectacles. Malgré tout leur mé
rite , fuffifamment prouvé d'ailleurs par tant
de titres reconnus , le Public, qui aime mieux
être amufé qu'inftruit, & remué que convaincu,
parut goûter plus les écarts & l'enthoufiafme
de Rouffeau, que la raifon fupérieure de
fes Adverfaires. En général, le paradoxe doit
avoir cette eſpèce de vogue , & entre les
mains d'un homme de talent , il offre de
grands attraits à la multitude ; d'abord celui
de la nouveauté ; enfuite il eft affez naturel
que l'Auteur à paradoxe mette plus de
chaleur & d'intérêt dans fa caufe , que n'en
peuvent mettre dans la leur ceux qui le
réfutent. On fe paffionne volontiers pour
T'opinion qu'on a créée ; on la défend comme
fon propre bien ; au - lieu que la vérité eft
à tout le monde.
Cependant , tel fut l'effet de la première
difpute de Rouffeau fur les Arts & les
Sciences , que cette opinion , qui d'abord
n'étoit pas la fienne , & qu'il n'avoit embraffée
que pour être extraordinaire , lui
devint
propre à force de la foutenir . Après
DE FRANCE. ་ 3
avoir commencé par écrire contre les Lettres
, il prit de l'humeur contre ceux qui les
cultivoient. Il étoit poffible qu'il eût déjà
contre eux un levain d'animofité & d'aigreur.
Ce premier fuccès , plus grand qu'il
ne l'avoit attendu , lui avoit fait fentir fa
force , qui ne fe développoit qu'après avoir
été vingt ans étouffée dans l'obfcurité &
la misère . Ces vingt ans paffés à n'être rien ,
pouvoient tourmenter alors fon amour- propre
dans fes premières jouiffances ; car pour
l'homme qui fe fent au- deffus des autres ,
c'eſt un fardeau , fans doute , que d'en être
long-temps méconnu . Rouffeau ne commen
çoit que bien tardà être à fa place , & peutêtre
eft- ce là le principe de cette efpèce de
mifantropie , qui depuis ne fit que s'accroître
& fe fortifier. Il fe fouvenoit ( & cette
anecdote eft auffi certaine qu'elle eft remar
quable ) que lorfqu'il étoit Commis chez
M. D*** , il ne dînoit pas à table le jour
que les Gens de Lettres s'y raffemblaient.
Ainfi , Rouffeau entroit dans le champ de
la Littérature , comme Marius rentroit dans
Rome, refpirant la vengeance , & fe fouvenant
des marais de Minturnes .
Le Difcours fur l'inégalité n'étoit encore
qu'une fuite & un développement de fes
premiers paradoxes , & de la haine qui fembloit
l'animer contre les Lettres & les Arts.
C'est là qu'il foutint cet étrange fophifme
14 MERCURE
que
que
bon
l'homme a contredit la nature en éterre
dant & perfectionnant l'ufage des facul
tés qu'il en a reçues. Cette affertion étoit
d'autant plus extraordinaire , que Rouffeau
lui-même avouoit que la perfectibilité étoit
la différence fpécifique qui diftinguoit l'hom
me des autres animaux. Après cet aveu
comment pouvoit- il avancer que l'homme
qui penfe eft un animal dépravé ? Il n'eft pas
que l'homme foit feul , dit l'Être Suprê
me , dans les livres de Moïfe . Rouſſeau eſt
d'un avis bien différent. Il prétend que
Fhomme a été rébelle à la nature , lorfqu'il
a commencé à vivre en fociété. Il prouve:
Très bien & très-éloquemment qu'en établif
fant de nouveaux rapports avec fes fembla
bles , l'homme s'eft fait de nouveaux be
foins , qui ontproduit de nouveaux crimes ;
mais il oublie que l'homme , en mêmetemps
, s'eft ouvert une fource de nouvelles
jouiffances & de nouvelles vertus. Il oublie
que l'homme ne vit nulle part feul , & que
dans les peuplades les plus ifolées & les
plus fauvages , il y a des rapports néceffaires
& inévitables, d'où il faudroit conclure
que ceux mêmes que nous appelons fauva+
ges , font comme nous hors de la nature..
Aufli eft- il forcé d'en convenir ; mais alors.
comment prouver que l'homme étoit eſſen--
tiellement né pour vivre feul Comment
prouver qu'un état , qui peut-être n'a jamais
DE FRANCE.
eu lieu ,, dont au moins nous n'avons ni
aucun exemple , ni aucune preuve , étoit
Vetar naturel de l'homme ? D'ailleurs , e
mor de nature , qui eft très - oratoire , eft:
très- peu philofophique. Il préfente à l'ima
gination ce qu'on veut , & il échappe trop
à la définition . Il n'eft pas fait pour être
employé lorsqu'on raiforine en rigueur , part
ce qu'alors on s'apperçoit que fon accept
tion eft vague , & que c'eft prefque tou
jours un fynonyme imparfait. Rouffeau ;.
frappé des vices & des malheurs de l'hom
me en fociété , imagina qu'il eût été meil
leur & plus heureux , qu'il eût mieux reme
pli fa deftination , fi la terre eût été couverte
d'individus ifolés. Il n'examine pas
même fi cette fuppofition eft dans l'ordre
des poflibles ; & , dans le fait , fi on l'examioit
, elle fe trouveroit évidemment ab
furde. Il n'examine pas fi l'homme ayant
une tendance irréfiftible à exercer plus ou
moins fes facultés , il eft poffible de mar
quer précisément les limites où cet exercice.
doit s'arrêter , pour n'être pas ce qu'il ap
pelle une dépravation, & f , preffe lui- même:
de tracer le modèle abfolu de l'homme dè :
la nature , il feroit bien sûr d'en venit
about. Rouffeau femble dire : le mal
» eft parmi les hommes : c'eft leur faute.
A
Pourquoi les hommes font-ils enfemble
• Certes , fi chacun étoit feul , il ne feroit,
16 MERCURE
n pas de mal à autrui ». Je demande fi
ce font là des idées raiſonñables ?
Il n'y a de rapine , de brigandage , de
violence , que parce qu'il y a des proprié
tés. Rouffeau , qui veut que ce foit toujours
l'homme qui ait tort , & jamais la
nature ( comme fi , philofophiquement parlant
, l'homme & tout ce qui eft de l'homme
n'étoit
pas dans la nature , c'est- à- dire ,
dans l'ordre effentiel des chofes ) Rouffeau
prétend que la propriété eft un droit de
convention. Certes d'eft un droit naturel >
ou jamais ce mot n'a eu de fens. Quand
il n'y auroit que deux hommes fur la
terre , & que l'un des deux , rencontrant
l'autre , voudroit lui ôter le fruit qu'il auroit
cueilli , le gibier qu'il auroit tué , &
peau de bêre qui le couvriroit , celui
qui défendroit fes propriétés , les défendroit
en vertu d'un droit très- naturel , antérieur
à toute police , & né feulement du
fens intime. Rouffeau démontre très bien
que de la propriété naiffent de très grands
maux ; mais il oublie ce qui eſt tout auffi
évident ,,
que s'il n'y avoit point de propriété
, il y auroit de bien plus grands maux
encore ; que non- feulement toute fociété
feroit diffoute , ce qui , à la vérité , ne ſeroit
pas un très grand mal dans fon fyftême
; mais que les hommes ne fe rencon
treroient plus que pour fe faire la guerre ,
la
DE FRANCE.
17
se qui eft juftement le mal qu'il voudroit
éviter.
Quelle est l'origine de tous ces paradoxes
infoutenables ? L'oubli d'une vérité trèsfimple
, à laquelle ne peuvent pas s'accoutumer
les imaginations ardentes , entêtées
de la chimère d'un optimifme poffible ,
mais à laquelle pourtant la réflexion ramène
toujours : c'eft que l'homme étant à la fois
effentiellement perfectible & effentiellement
imparfait, doit également être porté
à acquérir , & néceffité à abufer. S'il lui
étoit donné d'avoir quelque chofe d'incorruptible
, ce ne feroit plus une qualité humaine
, ce feroit un attribut de la divinité.
Il réfulte que , bien loin de vouloir remédier
à l'abus en détruifant l'ufage , il faut
au contraire effayer de réformer l'abus par
un ufage mieux entendu ; & c'eft l'ouvrage
de la vraie Philofophie , non celle qui égaroit
Rouffeau , lorfqu'il employoit tant
d'art & d'efprit à foutenir fes hypothèſes
brillantes & erronnées ; mais celle qui l'enflammoit
de l'amour du genre humain ,
lorfqu'il compofoit fon chef d'oeuvre d'Emile.
节
Lé monde est bien vieux , difent les
Phyficiens cela peut - être ; mais à confidérer
les révolutions que le globe a dû
éprouver , l'homme eft peut-être encore
bien neuf. A voir combien il y a peu de
48 MERCURE
temps qu'une partie des Nations connues,
eft fortie de la barbarie , combien crow
piffent encore dans l'ignorance ; combien
parmi celles mêmes qui ont fait le plus de
progrès , on s'eft peu occupé jufqu'ici des
moyens de rendre l'homme meilleur &
plus heureux ? On
peut croire que la Philofophie
a beaucoup à efpérer , parce qu'il
lui refte beaucoup à faire.
Au furplus , le Difcours fur l'inégalité,
quoique fondé fur un fyftême d'erreurs ,
comme le Difcours fur les Sciences , étoit
bien fupérieur à ce premier effai de l'Auteur.
Ici fe faifoit fentir une bien plus
grande force d'idées & de ftyle. Le morceau
fur la formation des Sociétés étoit
d'une tête penfante , & l'on appercevait
déjà ce mêlange d'une philofophie vigou
reufe & d'une éloquence entraînante , qui
depuis ont caractérifé les ouvrages de
Rouffeau. A la fuite d'un faux principe , il
amène une foule de vérités particulières ,
dont il porte le fentiment dans l'âme de
fes Lecteurs. En le lifant il faut s'embar
raffer peu du fond de la queftion , & faifir
toutes les beautés qui fe préfentent à l'ene
tour ; & ce feroit le lire comme il a écrit
s'il étoit vrai , comme on le lui a reproché
d'après fes premiers paradoxes , qu'en
effet il fe jouât de la vérité , & qu'il ne
fangeât qu'à faire briller fon efprit; mais
DE FRANCE.
fat peine à fuppofer dans un fi grand
Ecrivain ce défaut de bonne-foi qui diminueroit
trop le plaifir que j'ai à le lire. Il fe
peut qu'en effet l'amour de la fingularité
ait infué fur le choix de fes premières opimions
; mais il eft très- poffible qu'en les
foutenant , il s'y foit fincèrement attaché ,
& que la contradiction même n'ait fervi
qu'à l'y affermir. Pour les têtes auffi vives
que la fienne , s'échauffer , c'eft fe con
vaincre.
N'oublions pas que ce Difcours fur l'inégalité
, quoique fort au- deffus du Dif
cours für les fciences , ne fut point couronné.
Ce fur M. l'Abbé Talbert qui eut le Prix..
Je ne connois point fon ouvrage ; mais
fans vouloir lui rien difputer de fon mérite,
en lifant les Difcours qui lui ont valu des
couronnes dans les Académies de Province
, il eſt difficile de croire qu'il ait fait un
meilleur ouvrage que celui de Rouffeau.
La Lettre fur la Mufique avoit encore
pour bafe un paradoxe. Il y foutenoit que
les François ne pouvoient pas avoir de Mu
fique. Il donnoit en même- temps le Devin:
de Village , petit Drame plein de grâce &
de mélodie , qui , eut un fuccès prodigieux..
On a remarqué que le charme de cet ou
vrage naiffoit furtout de l'accord le plus par
fait entre les paroles & la mufique , accord
qui fembleroit ne pouvoir fe trouver auk
20
MERCURE
même degré que dans un Auteur qui , comme
Rouffeau, auroit conçu à la fois les vers
& le chant ; mais ceux qui favent que le fa
meux duo de Sylvain , l'un des beaux morceaux
d'expreflion dont notre Mufique
Théâtrale puiffe fe glorifier , n'eft pourtant
qu'une parodie , & que le Poëte travailla fur
des notes , ceux- là concevront qu'il eft poffible
que le Poëte & le Muficien n'aient qu'une
même âme , fans être réunis dans la même
perfonne.
1
Quoique la Lettre fur la Mufique eut le
défaut de porter tout à l'extrême ; quoi
que les compofitions de Duni , de Phili
dor , de Monfigni , les chef- d'oeuvres de
Grétri chantés dans toute l'Europe , &
admirés en Italie , & en dernier lieu les
Opéras de M. Gluk , aient réfuté le
fyftême de Rouffeau ; cependant cette
lettre que produifit la querelle des Bouffons
, contribua , ainfi qu'eux , à faire con
noître , en France , les principes de la bonne
Mufique , & les défauts de la nôtre . Elle
excita un grand foulèvement parmi les partifans
de l'Opéra François ; & l'animofité
fut pouffée jufqu'à ôter les entrées de ce
Spectacle à l'Auteur du Devin de Village ,
quoiqu'on n'en eût pas le droit. On fut
fur le point d'intéreffer le Gouvernement
dans la querelle ; & ne pouvant faire traiter
Rouffeau en criminel d'Etat , on le brûla
DE FRANCE. 21
du moins en effigie fur le Théâtre de l'Opéra
, & la haine applaudiffoit à ces farces ,
auffi indécentes que ridicules..
On fait qu'il compofa depuis un Diction
naire de Mufique , dans lequel il refondit
les articles qu'il avoit inférés ſur cette Science
, dans le grand ouvrage de l'Encyclopédie.
Il y prouve en plus d'un endroit que lorf
qu'on a du génie , on en peut mettre même
dans un livre élémentaire. A l'égard de fa
doctrine fur la Mufique Théâtrale , elle eſt
précisément l'oppofé de celle que veulent
introduire aujourd'hui de nouveaux Légiflateurs
, qui n'ont pas tout-à-fait les mêmes
droits ni la même autorité que lui . Il veut
abfolument faire régner fur le Théâtre ce
genre de Mufique qu'ils veulent reléguer
dans les Concerts . Il foutient d'un bout
à l'autre de fon livre , avec toute la cha
leur de la perfuafion intime , que la puif
fance de la Mufique réfide principalement
dans le chant régulier , dans la mélodie
des airs dramatiques . On a prétendu qu'il
s'étoit rétracté depuis ; mais ce qu'il a im
primé eft un peu plus fûr que ce qu'on
lui fait dire.
Après ces différentes excurfions , Rouf
feau parut vouloir raffembler fa Philofo
phie , fes querelles & fes amours dans
l'efpèce d'Ouvrage qu'on lit le plus , dans
Roman ; car en effet la Nouvelle Héloïfe
22 MERCURE
"
fembloit n'être qu'un prétexte pour réunir
dans un même cadre les lambeaux d'un
porte-feuille. Il eft vrai qu'il y en a de
bien précieux ; on yremarque des morceaux
de paflion & de philofophie également ad
mirables ; & M. de Voltaire , grand- maî
tre & grand connoiffeur en fait de pa
thétique , M. de Voltaire , qui ne regardoit
pas la Nouvelle Héloïfe comme un
bon livre , avoit diftingué plufieurs Lettres
qu'il eût voulu , difoit- il , en arracher. J'ai
dir ailleurs * ce que je penfois de cet ou
vrage , confidéré comme Roman. Il fut lu
ou plutôt dévoré avec une extrême avidité .
C'eft de tous ceux de l'Auteur celui qui eut
le plus de vogue , & qui prête le plus à
la critique. Le mariage de l'Héroïne eft
révoltant , le caractère de Mylord Edouard
eft une caricature , & fes amours enItalie
une énigme. La fatyre de l'Opéra de Paris ,
& furtout celle des femmes Françoiſes , eft
outrée , & tombe dans la déclamation.
L'ouvrage en lui - même eft un tout indi
gefte ; mais puifque fes défauts ne l'ont pas
fait oublier , fes beautés le feront vivre.
2
Emile eft d'un ordre plus élevé ; c'eſt- là ,
fur-tout , ( en mettant à part ce que le Chriſtianifme
peut y trouver de répréhenſible }
* Tome III des OEuvres de M. de là Harpe ,
Article des Romans.
DE FRANCE. 23
qu'il a mis le plus de véritable éloquence
& de bonne philofophie . Ce n'eft pas que
fon fyftême d'éducation foit praticable en
tour ; mais dans les diverfes fituations où
il place Emile , depuis l'enfance jufqu'à
la maturité, il donne d'excellentes leçons ,
& par-tout la morale eft en action & animée
de l'intérêt le plus touchant. Son ſtyle
n'eft nulle part plus beau que dans Emile.
Les Prêtres , qui avoient cru voir leur
ennemidans Rouſſeau , s'étoient bien trompés
, & ils s'en font apperçus depuis. Les
imaginations fenfibles font naturellement
religieufes, & Rouffeau l'a prouvé plus que
perfonne. Cette qualité domine dans tous
fes Ecrits. C'eft elle qui , dans la Nouvelle
Héloïfe , donne à l'appareil des cérémonies
& à la fainteté d'un Temple , tant de pouvoir
fur l'âme de Julie ; qui , dans la profeffion
de foi du Vicaire Savoyard , le
ramène fentiment à des mystères que
fa raifon ne peut admettre ; qui , dans tour
ce morceau , répand tant de charmes furles
confolations attachées aux idées d'un avenir.
par
Cette même fenfibilité femble éclairer
fa raifon & la rendre plus puiffante ,
lorfqu'il plaide dans ce même livre la cauſe
de l'enfance trop long-temps opprimée
parmi nous. Quoique j'aye déjà rendu témoignage
ailleurs aux obligations impor
tantes que nous lui avons à cet égard ,
24
MERCURE
je ne puis me refufer au plaifir de rappeler
ici un des titres qui doivent rendre la mémoire
chère & refpectable , & le placer:
parmi les bienfaiteurs de l'humanité. Il ne
m'arrive jamais de rencontrer de ces enfans
, qui femblent d'autant plus aimables
qu'ils font plus heureux , que je ne béniſſe le
nom de Roulfeau, qui nous a procuré un des
plus doux afpects dont nous puiffions jouir ,;
celui de l'innocence & du bonheur. C'eſt
Rouffeau qui a délivré des plus ridicules
entraves & de la plus trifte contrainte , un
âge qui ne peut avoir toutes fes grâces que
lorfqu'il a toute liberté , & de qui l'on
peut dire ( avec les reftrictions convenables
qu'on peut lui laiffer tout faire , parce qu'il
ne peut pas nuire , & tout dire parce qu'il
ne peut pas tromper.
Emile caufa tous les malheurs de Rouffeau.
Il paroît que le plus fenfible de tous
fut la condamnation de fon livre , & celle
du Contrat Social , par le Confeil de Genève.
Bien des gens mettent ce Contrat,
Social au- deffus de tout ce qu'a fait Rouffeau
, pour la force de tête & la profonfondeur
des idées. Quoi qu'il en foit , ces
deux ouvrages parurent dangereux à la
République dont il étoit Citoyen , & Rouf
feau fe croyant injuftement outragé par fa
Patrie, qu'il fe flattoit , non fans fondement ,
d'avoir honorée, abdiqua fon droit de Bourgeoifie
,
DE FRANCE.
25
geoifie , & fon titre de Citoyen , vengeance
légitime & noble , & qui appartenoit à
un homme fupérieur. Il ne parut pas également
irréprochable , lorfqu'il publia dans
la fuite les Lettres de la Montagne , qui fomentèrent
les troubles de Genève , & aigrirent
des efprits déjà trop échauffés.
Son livre devint l'étendard de la difcorde,
& l'évangile des mécontents. On prétendit
qu'ayant renoncé à fa Patrie , il n'avoit
plus le droit de prendre parti dans les querelles
qui la divifoient. Mais cette interdiction
abfolue n'eft-elle pas un peu rigoureufe
? Si Rouffeau voyoit des vices effentiels
dans l'adminiftration de la République
fi fon livre pouvoit contribuer à la réformation
de l'État, étoit il coupable de l'avoir
publié ? La difcorde eftun mal , fans doute ;
mais quand elle doit produire la liberté
c'eft un mal néceffaire chez les peuples qui
ont le droit d'être libres. Rouffeau écouta
fans doute la vengeance qui l'animoit contre
ceux qui l'avoient condamné ; mais fi
en effet cette condamnation fut illégale ,
fi les Citoyens proteftèrent contre l'Arrêt
du Confeil , fi cet Arrêt & les Lettres de
la Montagne hâtèrent le moment d'une
révolution qui tendoit à améliorer le Gouvernement
, Rouffeau a fait un bien réel ,
& fes Lettres de la Montagne font alors
5 Octobre 1778.
B
26 MERCURE
l'ouvrage que les Genevois doivent le plus
aimer.
Je ne parlerai point de quelques autres
morceaux détachés fur l'imitation Théâtrale
, fur la Paix perpétuelle , fur l'économie
Politique ; d'une Lettre à M. de Voltaire
fur la Providence , &c. Il n'y a rien de ce
qu'a fait Rouffeau qui ne mérite d'être lu ,
& qui ne le foit avec plus ou moins de
plaifir,
Cet Ecrivain dût avoir , & il a encore
beaucoup d'enthoufiaftes parmi les femmes
& les jeunes gens , parce qu'il parle
beaucoup à l'imagination . Il eft jugé plus
févèrement par laraifon des hommes mûrs ;
mais fa place eft belle , même au jugement
de ces derniers, Il plaît aux femmes quoiqu'il
les ait fort maltraitées. Comme elles
ne le font guères que par des hommes trèspaffionnés
pour elles , le pardon eft dans la
faute même. Rouffeau , malgré les injures
qu'il leur dit , a près d'elles le premier de
de tous les mérites , celui de les aimer
& fatisfait le premier de leurs befoins
celui des émotions,
On a voulu comparer Rouffeau à Vol
taire , à qui l'on comparoit auffi , pendant
un temps , Crébillon , Piron & d'autres
Ecrivains. Celui à qui l'on oppoſe tous
les autres , eft inconteftablement le premier.
Laiffons- là cette manie trop commune ,
DE FRANCE.
27
de rapprocher des hommes qui n'ont aucunpoint
de contact. Laiffons Voltaire dans
une place qui fera long - temps unique :
contentons- nous de placer Rouffeau parmi
nos plus grands Profateurs. C'eft au temps ,
à la pofterité , à marquer le rang qu'il doit
occuper dans le petit nombre d'hommes
qui ont joint à une tête penfante une
imagination fenfible , & l'éloquence à la
philofophie.
Les deux Auteurs dont Rouffeau paroît
avoir le plus profité, font Sénèque & Montagne.
Il a quelquefois les tournures franches
& naïves de l'un, & l'ingénieufe abondance
de l'autre ; mais en général , ce qui
diftingue fon ftyle , c'eſt la chaleur & l'énergie
; cette chaleur véritable a fait une
foule de mauvais imitateurs, qui n'en avoient
que l'affectation & la grimace , & qui en
répétant fans ceffe ce mot devenu parafite ,
ne mettoient plus aucune différence entré
la déraifon & la chaleur ; & l'on ne fait
jufqu'où cet abus autoit été porté , fi l'on
n'en eût pas fait fentir le ridicule.
Rouffeau a compofé les mémoires de
fa vie. Beaucoup de gens en ont entendu
la lecture. On dit que plufieurs perfonnes
y font maltraitées ; mais pas une autant que
lui. I fe peut que l'on mette à avouer fes
fautes , l'amour- propre que l'on met communément
à les diffimuler , & médire de
Bij
28 MERCURE
foi eft encore une manière d'être extraordinaire
, concevable dans un homme qui a
voulu être fingulier.
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mos de l'Enigme eft la Vigne ; celui du
Logogryphe eft Soleil, où le trouvent fol, os ,
ail , fol, fi, Loi , fol , lis , fel , fole , lie ,
lie.
ENIG ME,
QUAND la terre eft en proie aux fureurs d'Aquilon ,
N'ayant plus rien à faire , on me met en priſon.
Mais dès que le foleil remonte à l'écreviffe ,
Du matin juſqu'au foir je ſuis en exercice.
Muni d'un élément & d'un bras vigoureux ,
Je répands mes bienfaits fur un peuple nombreux ;
Je l'anime & le vivifie ;
Souvent , fans mon fecours , il mourroit en naiſſant ;
Du fort, qu'elle bizarrerie !
Lorfque je fais du bien c'eft toujours en pleurant.
(Par M. Hubert. )
DE FRANCÉ. 29
LOGOGRYPHE.
LECTEUR, ECTEUR , je ne te quitte pas ;
Sans moi tu në fais point un pas.
Si tu décompoſes mon être ,
Un lieu de repos va paroître ;
Mais en tête j'offre un métal ,
Enfuite , un péché capital ;
Une grande rivière en France ;
Ce qu'apprend la juriſprudence ;
Un fameux Tribunal Romáin ;
Un des cinq fens du corps humain ;
Le Chef d'un état Monarchique ;
Une note de la mufique ;
Ce qu'au théâtre un bon Acteur
Doit fans faute favoir par coeur.
Du vin l'ordure ; un mot d'Eglife ;
Ce qui compofe ta chemiſe ;
Un animal qui dort fix mois.
Encor deux mots , tu me connois :
Je fuis utile à ta perfonne ,
Et dans le jour tu m'emprisonne.
( Par M. Félix de Saint-Legerole. )
B iij
30 MERCURE
P
1
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Le Tribunal domestique , Comédie en trois
actes & en profe.
profe. Caftigat ridendo mores.
A Amfterdam ; & à Paris , chez Lambert,
Imprimeur-Libraire , rue de la Harpe
près S. Côme , & Efprit , Libraire , au
Palais Royal.
>
LA fcène eft à Venife. Un vieux Sénateur ,
nommé Pandolphe , las de la mauvaiſe conduite
de fa femme , qui court fans ceffe le
bal , & fait la nuit du jour , & du jour la
nuit , imagine de rétablir l'ancien Tribunal
domeftique , en ufage chez les Romains ,
où un mari , mécontent de fa femme , la faifoit
juger par fes parens affemblés , qui
prononçoient le divorce ou telle autre peine
qu'on croyoit légitime . Il a communiqué
fon projet au Sénat , & le bruit fe répand
dans Venife que cet avis doit paffer. Pan--
dolphe lui - même confie fon fecret à fon
valet Pafquin , qui n'eft pas plus fatisfait
de Zerbine fa femme , que Pandolphe ne
l'eft de la fienne . Laure ( c'eft le nom de
cette dernière ) eft fort alarmée des bruits
DE FRANCE. 31
qui fe répandent , & en parle à fa fuivante
Zerbine. Celle- ci tâche de faire parler Pafquin
, qui d'abord lui donne le change , &
s'amufe à lui faire coire que l'Édit dont il
eſt queſtion au Sénat , porte la caffation de
tous les mariages de la République. Mais
bientôt Laure & Zerbine ont de meilleures
informations , & favent enfin de quoi il
s'agit. Elles ne manquent pas de fonner
l'alarme dans Venife, & le foulèvement eft
général parmi les femmes. Cependant Pandolphe
, amoureux de Zerbine , donne luimêine
fujet à fa femme & à la fuivante de
fe moquer de lui , & tombe dans le piège
qu'elles lui tendent. Il a donné un rendezvous
pour le foir à Zerbine , qui eft d'accord
avec fa maîtreffe. Il ne manque pas de
s'y trouver , & Zerbine le traite précifèment
comme le Philofophe Gridelin , dans le
charmant Conte de M. Marmontel, intitulé
le Philofophe foit- difant. Elle lui attache
un ruban au col , l'appelle favori comme
fon petit chien , le fait marcher à quatre
pattes , japper , &c.; & au moment convenu
, elle le livre dans cet état à Laure ,
qui paroît fuivie de toute fa famille , que
Pandolphe a mandée pour le jugement domeftique.
Pandolphe eft hué , comme on
peut fe l'imaginer , & l'on apprend en
même-temps que le Sénat s'eft moqué de
Biv
32 MERCURE
fon ridicule projet. Lucrèce , mère de
Laure , raconte ainfi ce qui s'eft paffé.
A peine vous quittiez l'Affemblée , que
le nombre des femmes qui inveftiffoient le
Sénat , s'eft accru prodigieufement , accou
rant de toutes parts , furieufes , échevelées ,
criant comme les oyes du Capitole , & non
moins intrépides que les Soldats qui l'affiégeoient
; fe précipitant les unes fur les autres
, & s'agitant comme les flots de la mer ;
elles ont donné aux portes des fecouffes fi
violentes , qu'elles les ont foudain enfoncées.
PASQUIN.
Les forcières des portes qui ne s'ou
vrent qu'avec la clef d'or !
LUCREC E.
A l'afpect de ces femmes en fureur , les
Sénateurs ont pâli . Les Huiffiers ont pris la
fuite.
PASQUIN.
Les Poltronś !
LUCRÈCE.
Mais plein d'une noble affurance , celui
qui préfidoit l'Affemblée , tranquille au
milieu du tumulte , l'air riant & ferein , à
l'inftant s'eft levé . Les féditions , a- t- il dit ,
DE FRANCE.
33
ont caufé de grands meaux ; évitons - les :
que chacun vive avec fa femme comme je
vis avec la mienne . Elle aime la danfe , &
je ne hais pas le vin ; je l'envoie au bal , &
je refte à boire avec mes amis . L'Affemblée
à ces mots applaudit , bat des mains :
le projet eft unanimement profcrit ; la fédition
s'appaife . On en plaifante , on s'en
amuſe , & la ſéance finit par un grand éclat
de rire ".
Pandolphe demande grace à Laure &
Pafquin à Zerbine , & la Pièce finit par une
réconciliation générale , & par cet axiome
de Lucrèce , que de toutes les prétentions
d'un mari , la plus ridicule eft celle de vouloir
juger fa femme .
Cette Pièce eft un badinage agréable ,
plus fait pour la fociété que pour le théâtre.
Il y a peu d'action & d'intrigue ; mais le
dialogue en eft facile & gai. C'eft une ef
pèce de proverbe , dont le mot eft ce vers
de Voltaire :
Femme toujours eft maîtreffe au logis.
L'Auteur a joint à cette Comédie des
Odes anacrécntiques , dont plufieurs of
frent des idées ingénieufes . Nous citerons"
les dux fuivantes qui nous ont paru les
plus jolies.
By
34
MERCURE
L'AMOUR PRISONNIER
QUAND Vénus , par jaloufie ,
Bannit Pfiché de fa Cour ,
Dans les bofquets d'Idalie ,2
Elle emprifonna l'Amour.
It gémit , fe déſeſpère ,
Et voudroit bien s'envoler :
Demeurez , lui dit fa mère
Où voulez-vous donc aller ?
CES retraites font fi belles !
Oui , répond le tendre enfant ,
Mais pourquoi vous perdent-elles ,
Lorfqu'Adonis eft abfent ?
DIANE SURPRISE PAR L'AMOUR
DE Cupidon Diane évitoit la pourſuite ;
Un jour furprife dans le bain ,
Elle laiffa tomber fon voile dans fa fuite
Ce Dieu le releva foudain.
IL court, en fouriant , le porter à fa mère
Qui s'en pare d'un air vainqueur ,
Sûre que la beauté ne peut manquer de plaire
Sous le voile de la pudeur.
DE FRANCE. 35
Traité de l'Adultère confidéré dans l'ordre
judiciaire ,
, par M. Fournel , Avocat . A
Paris , chez Baftien , rue du Petit I yon ,
Fauxbourg S. Germain , in - 8 ° . Prix 2 liv.
10 f. broché .
M. le Marquis de Beccaria a renfermé
dans un petit volume prefque tous les délits
, & des réflexions fur les peines qu'on
a cru devoir leur appliquer. Son Ouvrage
eft celui d'un Philofophe qui a eu pour objet
d'adoucir la févérité de la Loi , & d'éclairer
fa vengeance. Jufqu'à préfent , il a
été lu 、traduit , admiré , mais les abus
qu'il indiquoit font reftés . Il en eft de même
de beaucoup de vérités fenties , qui demeurent
étouffées fous le poids de l'habitude .
Nous aimons à faire aujourd'hui ce que
nous avons fait hier , & c'eft ainfi que le
mal fe perpétue.
L'Auteur du Traité que nous annonçons ,
en continuant la route dans laquelle il vient
de faire un premier pas , recueillera moins
de gloire que celui des délits & des peines ,
mais il fera peut - être plus utile aux Jurifconfultes
; il ne les entraîne pas dans d'heureufes
poffibilités , il les arrête fur ce qui
exifte ; il ne prétend point leur apprendre
ce que la Loi auroit dû prononcer , mais
ce qu'elle a prononcé effectivement.
B vj
36
MERCURE
"
If a cru devoir commencer fon Traité
par l'adultère , ce crime qui cache fa difformité
fous des charmes trompeurs , qui
eft la fource de tant d'injuftices , qui renverfe
l'ordre des fucceffions , qui mine &
détruit l'union conjugale , qui éteint les
affections paternelles par une affreufe incertitude
, qui allume les guerres domeftiques
, & finit par couvrir la femme de
mépris , & le mari de ridicule.
L'adultère eft le crime qui fe foupçonne
le plus légèrement , & qui eft le plus difficile
à prouver ; il eft parmi nous ce qu'étoit
autrefois le vol à Lacédémone , ce n'eft
pas lui qui eft puni , c'eſt l'imprudence qui
s'eft laiffée furprendre.
"
و د
" Chez les Juifs , les femmes étoient
éprouvées d'une manière myſtérieufe ; le
mari qui foupçonnoit fa femme de lui
» être infidelle la conduifoit au Prêtre , ce-
" lui ci offroit un facrifice à Dieu , & compofoit
un certain breuvage d'une extrême
» amertume qu'il préfentoit à la femme
» accufée , en prononçant contre elle des
imprécations terribles. Ingrediantur aque
» maledicta in ventrem tuum & utero tu-
» mefcente putrefcat femur , & refpondebit
» mulier , amen , amen.
ود
"
›
Nous avons peine à concevoir pourquoi
tant de Jurifconfultes éclairés ont été furpris
que le mari eût le droit de pourfuivre fa femDE
FRANCE.
37
me comme adultère , & qu'elle , de fon côté,
ne pût le faire punir de fes infidélités.
Il eft certain qu'ayant tous deux contracté
au pied des Autels les mêmes engagemens
, ils fe rendent , lorfqu'ils font parjures
, également coupables aux yeux du Dieu
qu'ils ont pris à témoin de leur ferment .
Mais le crime des deux n'eft pas d'une conféquence
égale aux yeux de la Loi ; l'inconftance
du mari ne donne à la femme
pas
des enfants dont elle n'eft pas la mère ;
elle n'introduit pas dans fa maifon des
étrangers qui viennent hardiment prendre
part à l'héritage des enfans légitimes.
11 y a pourtant une circonftance où la
femme peut pourfuivre fon mari adultère ,
c'eft lorfqu'il a déshonoré fa fille ; mais elle
fe montre alors fous le titre impofant de
mère. Non jure uxoris , fed jure matris.
Les Romains , qui donnoient à la puiffance
paternelle la plus grande étendue ,
autorifoient le Père à tuer fa fille qu'il furprenoit
en adultère dans fa propre maifon ,
ou dans celle de fon gendre ; mais elle
n'accordoit pas le même droit au mari . Patri
, non marito mulierem permiffum eft occidere
. Nos Loix ne donnent ce pouvoir
ni à l'un ni à l'autre. Époux malheureux
qui furprends ta compagne dans les bras
d'un étranger , fi tu es encore attaché à
༣ ? MERCURE
la vie , jette loin de toi ce fer dont su
viens de t'armer pour percer l'infidelle &
fon complice. Cependant fi , égaré par une
jufte fureur , le mari poignardoit les coupables
offerts à fa vue , il auroit lieu d'efpérer
fa grace du Souverain , & il n'y a
pas même d'exemple de refus . Si les Parlements
ont quelquefois fait difficulté d'entériner
les lettres de grace , c'est parce
que l'homicide étoit aggravé par les circonftances.
M. Fournel a divifé fon Ouvrage par
Chapitres , ce qui répand plus de clarté ;
dans celui des peines de l'adultère , il parcourt
les divers châtimens dont différents
peuples puniffoient l'adultère. Chez les
Juifs , les coupables étoient conduits hors
de la Ville , & lapidés par le peuple .
Les anciens Saxons brûloient la femme ,
& fur les cendres ils élevoient un gibet ,.
où le complice de fon adultère étoit étranglé.
Les Sarmates.... Epargnons à nos Lecteurs
une image affreufe & qui peint l'excès
de la cruauté.
Chez les Turcs , on enterre la femme
à demi , & on la lapide.
Parmi les différentes peines que les Romains
prononcèrent contre l'adultère , il
en eft une qui fait peu d'honneur à ce
DE FRANCE. 39
peuple légiflateur. On reléguoit la femme
coupable dans un mauvais lieu , où elle étoit
forcée de fouffrir une prostitution publique.
Etrange punition , s'écrie M. Fournel ,
qui violoit les moeurs qu'elle feignoit
» de venger ! :
་
"
Les Francs , ces aïeux dont nous mépri
fons l'ignorance , & qui cependant attachoient
plus que nous de prix à la vie & à
la liberté des hommes , ne puniffoient l'adultère
que de peines pécuniaires.
Lorfque nous eumes adopté le droit
Romain , l'adultère fut puni corporellement
; il le fut même de mort fous Chil
péric comme il l'avoit été fous Conftantin.
Sous la troisième race , la punition fut
très-mitigée ; on condamnoit quelquefois
les coupables à courir nuds dans un espace
de la Seigneurie , ou depuis une porte juf
qu'à l'autre. Cette courfe humiliante a été
depuis fupprimée par les Parlements , comme
contraire aux bonnes moeurs. Aujour
d'hui la femme adultère eft reléguée dans
un Monaftère , & eft enfuite rafée & condamnée
à une captivité perpétuelle fi , après
un certain temps , fon mari ne la rappelle
pas auprès de lui . A l'égard du complice,,
il est condamné à une amende pécuniaire ,
à une amende honorable , quelquefois au
banniſſement , & même aux galères , fuivant
la gravité des circonstances.
40 MERCURE
Il eft à fouhaiter que l'Auteur du Traité
fur l'adultère , continue de nous en donner
de femblables fur les différents crimes que
la Juftice eft obligé de punir ; on ne peut
pas trop éclairer ceux qui font armés de
fon glaive , ou qui font chargés de dé- .
fendre l'innocence , afin que les premiers
ne frappent pas au hafard & dans la nuit
de l'ignorance
& pour que les autres
puiffent à propos parer leurs coups.
(Cet article eft de M. de L* * , Avocat.)
SUITE DE L'HISTOIRE DE L'AMÉRIQUE .
›
( Second Extrait ) .
UN objet plus important fe préfente
enfuite dans le fixième Livre de cet ouvrage
, & M. Robertfon trace le tableau de
la vie fauvage.
Toutes les fois que le joug néceffaire
de la fociété pèfe trop fur l'homme , on
l'entend regretter ces temps primitifs , où
fon indépendance n'étoit bornée que par
fes defirs ou par fes forces. Les Nations
même , en s'éloignant de la vie ſauvage
d'où elles font toutes parties , y ont toujours
reporté leurs regards en foupirant , comme
fi elles fe fuffent éloignées du bonheur. La
poéfie eft venue ajouter encore à ces regrets :
cherchant des couleurs douces , fraiches &
brillantes , elle a voulu peindre le genre
DE FRANCE. 41
humain dans fa jeuneffe ; & la terre , hériffée
de ronces & couverte de marais
lorfqu'elle ne nourrit que des Sauvages ,
n'a plus offert à cette trifte époque , fous les
pinceaux des Poëtes , que les images de ,
l'abondance & de la félicité ! La raifon
même & la plus faine philofophie femblent
approuver ces tableaux brillans de l'imagination
; & le célèbre Citoyen de Genève,
Rouffeau , a parlé comme Héfiode, Ovide
& Virgile. On a cru fon opinion nouvelle :
elle eft aufli ancienne que les fociétés & la
philofophie . Chez tous les peuples un peu
éclairés , qui ne trouvoient point encore le
bonheur dans leurs lumières , on a été porté
à penfer que l'homme fe dégradoit en cherchant
la perfection , & que les temps où il
s'égare le moins , font ceux où il fuit le
plus aveuglément l'inftinct de la nature. Il
fuffit d'ouvrir les livres pour voir que dans
tous les temps on a donné à l'homme focial,
l'homme fauvage pour modèle. Le Poliique
, pour chercher les principes des
loix conftitutives des fociétés , & les meilleures
formes de gouvernemens , a toujours
tranfporté fon imagination autour du chêne
où les Sauvages délibèrent le plan d'une
chaffe , ou les brigandages d'une guerre ;
le Moraliſte a toujours defiré d'habiter avec
eux fous leurs hutes , pour trouver dans leur
vie domestique la règle de nos devoirs
& l'exemple des vertus qu'il veut nous pref42
MERCURE
crire tous les Philofophes enfin ont toujours
été tentés d'aller les chercher dans
leurs forêts , & de les fuivre dans leurs
courfes , pour s'éclairer devant leur ignorance
, & furprendre la vérité dans les premières
idées de l'homme.
Une obfervation exacte & profonde de
l'homme fauvage , pouvoit feule confirmer
ou détruire ces idées . Mais l'homme fauvage
étoit peu connu dans l'ancien monde.
Toutes les Nations policées avoient perdu
en fe civilifant , le fouvenir des temps où
elles avoient erré en troupes fur des terres
incultes . Le tableau des moeurs des Germains
, par Tacite , nous préfente plutôt
des barbares que des fauvages. A l'exception
des fennes , toutes les peuplades que
ce grand homme nous a décrites,avoient des
inftitutions qui les éloignoient déjà beaucoup
de l'époque dont nous parlons . A
lear entrée dans les Gaules , elles écrivirent
leurs ufages , & cela forma un Code,
Dans le nouveau monde , au contraire ,
on pouvoit obferver par tout la nature
dans toute fa fimplicité. Depuis le moment
de la découverte , le globe a été partagé en
deux parties dans l'une , on ne connoiffoit
guères que des hommes policés ; dans l'au
tre , on ne voyoit prefque des fauvages
& l'on a eu deux mondes à comparer pour
réfoudre une queftion de philofophie .
Pour élever l'homme fauvage , on l'a
DE FRANCE. 43
mis en oppofition avec l'homme focial ;
les traits de tous les deux reffortent en effet
davantage par ce contrafte , & l'on peut fe
fervir , en faveur de la vérité , de ce moyen
employé dans beaucoup de déclamations
philofophiques.
:
Pour nous faire rougir de la langueur où
nous plongent le luxe & la molleffe ; on a
donné une grande vigueur à l'homme fauvage
; il est plus foible que les hommes
qui exercent & qui déployent leurs forces
dans les travaux de la fociété ; & ce n'eft
pas feulement en Amérique qu'on a remarqué
cette foibleffe dans ceux qui ne connoiffent
point les travaux des Nations policées
les Germains même , fi renommés
par la grandeur de leur taille , qui a affrayé
quelquefois les légions Romaines , étoient
trop foibles pour fupporter un travail un
peu pénible . Ce n'eft ni dans le repos ,
ni même dans les courfes de la vie fauvage
, que les vainqueurs de Pyrrhus &
d'Annibal auroient acquis cette vigueur infatigable
, qui en fit plus que des hommes.
Le fauvage mange peu & agit peu : il doit
être néceffairement très- foible. On a penfé
que fa vie étoit exempte au moins de ces
maux cruels qui empoifonnent la nô
tre , & qu'elle arrivoit toujours paisible .
ment au dernier terme de la vieilleffe
mais s'il ignore les maladies de langueur
qui confument parmi nous les victimes des
44
MERCURE
•
excès & des paffions , il meurt auffi à tous
les âges , emporté par des maladies violentes
, qu'il ne fait ni prévenir , ni combat.
tre. Les lumières de nos Médecins ne lui
feroient guères plus funeftes que fon ignorance.
On l'a repréfenté comme le modèle
le plus parfait des fentimens qui naiffent
de la nature ; & le fauvage ne paye d'au
cune reconnoiffance la compagne qui l'a
rendu heureux , ne fent prefque point fon
exiſtence dans l'enfant qui lui doit la vie
& oublie les fecours qu'il a reçus de fon.
père , à l'inftant qu'il ceife d'en avoir beſoin.
Epoux cruel & defpotique , fils ingrat , père
indifférent , tel eft fon caractère dans la
vie domestique. Ces affections , fi douces
& fi tendres, que l'excès de la fociabilité
éteint parmi nous , l'excès de la groffièreté
les empêche de naître dans le coeur du fatvage.
On vante la liberté dont il jouit dans
fa Tribu , & peu s'en faut qu'on n'ait placé
l'Habitant ftupide des bords du Saint- Laurent
ou de l'Amazone , à côté des Citoyens
de Rome & de la Grèce. Mais comment
le fauvage auroit- il perdu fa liberté , puifqu'il
conferve encore prefque toute fon indépendance
naturelle ? Qu'on l'élève audeffus
de l'efclave , qui eft le plus vil des
êtres , mais qu'on fe garde de le comparer
au Citoyen vertueux d'une République
qui eft le premier des hommes. Que pourroit-
il y avoir de commun entre Ariftide
!
DE FRANCE.
45
& un Iroquois , entre un Patagon & Brutus ?
J'admire l'homme qui reçoit le joug des
loix des mains de la liberté , & s'honore
de for obéiffance même , parce qu'il n'y voit
que l'hommage qu'il rend à fa propre raifon ;
mais je ne puis admirer le fauvage , qui
n'évite les inconvéniens de la fociété que
parce qu'il ne fait point s'en procurer les
avantages. Ces guerres fanglantes qui naiffent
de la propriété exclufive , font inconnues,
a- t-on dit, au Sauvage , qui, s'il n'a
rien , a du moins droit à tout ; mais les
Sauvages fe difputent le droit de chaffer
dans une forêt avec autant de fureur que
les Nations policées fe difputent les Empires.
Les unes combattent pour la propriété
de la terre , les autres pour la jouiffance
de fes productions. L'homme focial ,
fatisfait de la victoire , pardonne quelquefois
aux vaincus , & montre l'humanité
dans le fein même des horreurs de la guerre :
le fauvage ne cherche qu'à détruire , &
tourmente ou dévore l'ennemi tombé fous
fa puiffance. On a cherché le dieu du fauvage
dans fes forêts , & on ne l'a point
trouvé. Parce qu'il tremble devant un ferpent
, ou s'agenouille devant une pierre ,
il ne faut pas croire qu'il ait l'idée d'un
Créateur de l'Univers. Il a fallu beaucoup
de lumière à l'homme pour s'égarer , même
dans les erreurs de l'idolâtrie. Le grand
efprit des peuples du nord de l'Amérique ,
45
MERCURE
n'a jamais fait naître en eux les idées que
ce mot efprit fait naître parmi nous. Cette
diftinction métaphysique des fubftances
corporelles & fpirituelles , n'eft pas , fans
doute , à la portée de ces peuples , qui n'ont
encore ni art , ni agriculture. Les Métaphyficiens
ne naiffent que fur des terres
bien cultivées. Le Sauvage , il ett vrai ,
montre prefque part- tout l'efpérance d'une
vie à venir ; mais il ne faut pas en conclure
qu'il croit à l'immortalité de l'ame :
c'eft à l'éternité de la vie qu'il croit. Il
ne confent point à la mort ; & lorſque la
nature le fait mourir fur le bord d'un fleuve
ou au pied d'une montagne , fon imagination
lui crée au- delà de la montagne &
du fleuve qui le voyent expirer , un monde
nouveau où il va continuer de vivre .
Teleft le réfultat du beau tableau que nous
a tracé M. Robertſon , d'après les relations
les plus fidelles du nouveau Monde . Il fera
difficile déformais à l'imagination de pren
dre dans l'homme fauvage le modèle le
plus parfait de toutes les vertus morales ,
& de nous faire regretter encore le fort
auquel il eft condamné. S'il faut abfolument
un modèle de perfection à l'homme
pour le confoler de fes vices & de fes
maux , qu'il le cherche , non plus dans fes
regrets , mais dans fes efpérances ; qu'il
jouiffe d'avance du perfectionnement que ,
peut - être , il pourra donner un jour aux
DE FRANCE. 47
inftitutions fociales auxquelles il doit , jufqu'à
préfent , le peu de vertus qu'il fait voir,
& le peu de bonheur qu'il fe procure .
( La fuite à l'ordinaire prochain . )
Eloge de Gui Dufour de Pibrac , Difcours
qui a remporté le Prix , au jugement de
l'Académie des Jeux Floraux à Toulouse,
en 1778 ; par M. l'Abbé Calvet , de l'Académie
des Sciences , Infcriptions &
Belles Lettres de Châlons - fur - Marne.
A Paris , chez Mérigot le jeune , Libraire
, quai des Auguftins , au coin de la rue
Pavée. Prix , broché , 1 liv. 4 fols .
•
Pibrac fut un homme vertueux , & d'un
efprit au-deffus de fon fiècle. Il exerça quelque
temps la charge d'Avocat - Général au
Parlement de Paris. Il accompagna Henri
III dans fon voyage de Pologne , & eut
beaucoup de peine à fe fauver à la fuite de
ce Prince , qui s'échappoit de ce pays en fugitif
après y être entré en Roi. Il fut chargó
de quelques négociations particulières dans
les troubles de la Ligue , mais il influa peu
fur les affaires publiques. Il eft connu furtout
par fes Quatrains pleins de fens & de
raifon , & dont l'expreffion même eft quelquefois
heureufe , malgré la rudeffe d'un
langage encore informe. Ce n'étoit pas - là
un fujet d'éloge à propofer à l'éloquence,
On peut fans doute donner , dans quelques
48
MERCURE
pages , une notice hiftorique du mérite de
Fibrac, comme on peut le faire pour beaucoup
d'autres hommes eftimables ; mais
peut- être les Sociétés Littéraires devroientelles
faire un peu plus d'attention aux choix
des fujets qu'elles propofent aux Orateurs.
Comme l'art oratoire eft par lui - même
grand & élevé , il ne faut l'employer qu'à
ce qui en eft digne , fans quoi l'on tombe
dans un de ces inconvéniens inévitables , ou
de rabaiffer l'art , ou d'exagérer le fujet ; &
delà tant de déclamations emphatiques &
tant de lieux communs rebattus. La première
qualité de tout ouvrage , eft que le
ton foit analogue à la matière ; & le premier
devoir de celui qui écrit , eft de faifir d'abord
cette proportion , & de placer les objets
dans le point de vue fous lequel ils doivent
être préfentés au Lecteur raifonnable. Il ne
faut pas louer du même ton un Général ,
un Philofophe , un Poëte , & cette flexibi
lité de ftyle eft le premier fecret de l'art &
la première preuve du talent. En général ,
tout ce qui a influé fur la deftinée des Nations
ou fur l'efprit humain , mérite d'être
célébré par l'éloquence avec le degré d'intérêt
proportionné au fujet ; mais fi l'hom
me qui veut louer Pibrac a la prétention
d'être Orateur , il fera comme Simonide ,
il parlera de Pibrac en quelques lignes , &
le refte fera l'Hiftoire de la Ligue ; il fera
le
DE FRANCE.
49
le portrait de tous les grands perfonnages
de ce temps , & redira ce qu'on a dit cent
fois beaucoup plus à propos & beaucoup
mieux. Ce n'eft pas la première fois que
la
critique a remarqué cet abus , & toujours
inutilement. Qui eft - ce qui s'attend , par
exemple , à lire au commencement de l'Eloge
de Pibrac Malheur à quiconque ofe
calomnier les vertus & les talens , jufqu'à
croire que la naiffance peut ajouter à leur
prix ? Cette expreffion de calomnier eft auffi
fauffe que le ton de cette phrafe eft déplacé;
& c'eft à-peu- près-celui de tout le Difcours.
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
ONN doit ce témoignage à l'adminiftration
actuelle , qu'elle s'occupe fur- tout du
foin de mettre à la fois plus d'Ouvrages
qu'on ne faifoit auparavant. Nous avons
vu donner dans l'efpace de huit jours ,
Ernelinde , Orphée & Iphigénie. Cette
dernière Pièce reparoît toujours avec le même
éclat. Nous répéterions très- inutilement
les éloges que nous avons donnés plus d'une
fois à ce bel Opéra , beaucoup mieux loué
5 Octobre 1778 . C
So MERCURE:
par le fuccès conftant dont il eft en poffeffion
, que par tout ce qu'on en pourroit
dire. On fait que le rôle d'Agamemnon eft
le chef - d'oeuvre de M. Larrivée . Mlle -
Durancy , Actrice vraiment tragique , a
montré dans le rôle de Clytemnestre une
force d'expreffion , qu'on ne connoiffoit
guères autrefois qu'à la Comédie Françoife,
& qu'on a vue plus fouvent fur le Théâtre
Lyrique , depuis les Opéras de M. Gluck.
Nous avons nous-mêmes , dans un autre
Journal , donné de juftes éloges à Mademoiſelle
le Vaffeur , qui , dans le rôle d'Iphigénie,
maîtrife & atténue fon brillantorgane
pour ne lui laiffer que cette douceur
intéreffante , caractère qui doit fe retrouver
jufques dans la jaloufie & la douleur de
cette jeune Princeffe. A l'égard de M. le
Gros , qui a parfaitement faifi le rôle d'Achille
, nous lui obferverons feulement que
ce beau morceau
Cruelle ! non , jamais votre infenfible coeur , &c.
nous fembloit mieux rendu dans les pre
mières repréſentations qu'il ne l'eft aujour
d'hui. Alors , dans ce mot répété deux fois ,
cruelle ! il faifoit entendre le cri d'un coeur
bleffé , l'accent du reproche , & il y mettoit
toute la force de fa voix . On lui
reprocha
de crier & on eut tort; car il n'y a que
cris fecs qui foient défagréables , & ce n'e
les
DE FRANCE.
sr
étoit po nt. Aujourd'hui , pour éviter ce reproche
injufte, il chante ce mot cruelle ! avec une
douceur paftorale , & en regardant tendrement
Iphigénie. Ce n'eft point-là l'impétueux
Achille , dont la violence doit le faire
fentir jufques dans fon amour. Nous efpé ,
rons qu'on ne verra dans cette obfervation ,
& dans celles du même genre , que nous
pouvons nous permettre quelquefois , que
Kintérêt que l'on doit prendre aux grands
talens & à la perfection de l'art.
La troisième repréfentation de la Frafcatana
, ou la Paifane de Frefcati , a été encore
plus applaudie que les précédentes .
C'eft une chofe vraiment admirable.
que
la richeffe de cette mufique , toujours neuve
& originale , toujours en action , & don't
toutes les parties font également faciles à
faifir.C'eft l'ouvrage qui , jufqu'ici , doit don
ner la plus grande idée de l'art des Italiens
en ce genre , & il ne faut rien moins pour
couvrir le vice & l'invraifemblance de leurs
Drames . Ce n'eft autre chofe qu'un cannevas
fait pour placer de la mufique , n'importe
à quel prix ; mais quand on l'entend , on
n'a pas la force de demander pourquoi elle
eft fà . Il faut avouer auffi que le talent des
Acteurs fe développe de plus en plus . Le
Signor Gherardi a infiniment de vérité dans
fon jeu , & ce qu'on appelle au Théâtre un
mafque excellent . La gaîté vive & franche
1
Cij
5.2
MERCURE
du Signor Pinetti , & fur-tout la grâce &
la fineffe de la Signora Chiavaci , le beau
chant de la Signora Ballioni , doivent nous
faire comprendre , par le plaifir qu'ils nous
font , quel fuccès ils doivent avoir en Italie.
On a entendu avec tranfport le fextuor qui
termine le premier Acte , & une foule
d'airs charmans. Ce Spectacle prend faveur
de plus en plus , & l'on doit favoir gré au
Directeur de l'Opéra , de l'avoir fait entrer
dans fon plan & dans le nombre de nos
plaifirs .
COMÉDIE
FRANÇOISE,
M. BROQUIN a débuté fur ce Théâtre
dans les rôles à manteau , & a joué fuccef
fivement Sganarelle , l'Avare , Arnolphe ,
&c. Il a été applaudi dans tous , & furtout
dans celui de l'Avare . Il paroît avoir
la tradition de la bonne Comédie , & joue
avec une intelligence qui invite à pardonner
aux défauts de fon organe.
Mlle Sainval cadette , dont nous nous
faifons un plaifir de marquer les progrès ,
a joué le rôle d'Alzire l'un des plus
difficiles du Théâtre , & a rendu trèsheureuſement
plufieurs morceaux de ſenſi-
›
DE FRANCE.
53
,
bilité , quoiqu'elle laifsât à defirer dans
ceux qui demandoient de la nobleffe & de
la fermeté. En général , elle y a eu beaucoup
de fuccès , & en a obtenu encore davanta
ge dans le rôle d'Azéma. On ne peut trop
l'exhorter à modérer fa vivacité à conduire
fa voix avec plus d'attention , à éviter
de tomber dans le familier en cherchant
la vérité ; & le talent réel qu'elle montre
dans plufieurs morceaux , l'oblige à corriger
ce qu'elle a de défectueux dans d'autres
; par exemple , dans la Scène du cinquième
Acte , où Azéma vient avec préci
pitation avertir Sémiramis du danger que
court Arzace s'il entre dans le tombeau où
Affur fe propofe de le furprendre , l'Actrice
doit prendre garde que fon empref
fement & fes alarmes ne donnent à fa voix
une volubilité qui empêche de diftinguer
fes paroles. L'art de la déclamation doit
apprendre alors à conferver une prononciation
diftincte , quoiqu'on ait l'air de
parler très-vîte , fans quoi l'on tombe dans
une eſpèce de bredouillement qui détruit
tout effet.
>
l'un
Nous ne répéterons point les éloges que
nous avons déjà donnés à Mlle Sainval
l'aînée dans le rôle de Sémiramis
des premiers qui ont commencé fa réputation
. C'eft à ceux qui ont fuivi le Théâtre
François , & qui fe rappellent Mile
C iij
$4
MERCURE
Duménil , à juger des endroits où Mlle
Sainval paroît imiter cette célébre Actrise
, & de ceux où elle lui eft fupérieure
,
en devenant originale. Lorfque,
Oroès dit à Sémiramis qu'Arzace a fu plaire
aux Dieux , & qu'elle répond :
Je le crois , & ce mot me raffure & m'éclaire.
lorfqu'en parlant du Spectre qui la pourfuit
, elle s'écrie dans fon faififfement :
Je crois le voir encor , je crois encor l'entendre ;
Le Spectateur auroit pu dire auffi , en fei
rappelant Mlle Duménil :
Je crois la voir encor , je crois encor l'entendre.
Mais fi nous ofons le dire , Mlle Sain
val nous a paru fupérieure à fon modèle
dans fon entrée fur la Scène , beaucoup
plus caractérisée que ne l'étoit celle
de Mlle Duménil. Elle nous a paru
fur- tout admirable , lorfqu'elle expire fur
les marches du tombeau . Son agonie
étoit déchirante & terrible. Sa voix étoit
vraiment funèbre , & marquoit par degrés
les approches de la mort , & l'expreflion
de la douleur , du remords & de la tendreffe
s'échappoit d'un coeur coupable &
d'une ame maternelle.
On ne peut donner trop de louanges au
jeu de M. Molé dans le rôle de Ninias :
il a produit le plus grand effet dans la
DE FRANCE.
55
Scène du quatrième Acte , & rien n'eft audeffus
de la manière dont a été rendu cé
dialogue fi tragique ,
D'où le tiens- tu ? Des Dieux. Qui l'écrivit? Mon père.
& , ce qu'il faut remarquer à la gloire de
l'Auteur , c'est que le pathétique de fon
jeu appartenoit entièrement à fon ame , &
nullement à l'imitation .
ACADÉMIE S.
L'AGADÉMIE des Sciences , Belles-Lettres & Arts
d'Amiens , célébra le 25 Août , la Fête de S. Louis ,
dont le Panégyrique fut prononcé par M. de Monté
gu , Curé de Hen.
M. l'Abbé de Crillon , Honoraire de l'Académie ,
& faifant les fonctions de Directeur , ouvrit la Séance
publique par un Difcours fur l'abus des talens.
M. Regnart , Profeffeur de Philofophie au Col
lège d'Amiens , Académicien nouvellement élu , fit
fon Difcours de remerciment , auquel répondit M. le
Directeur.
>
M. Baron , Secrétaire perpétuel de l'Académie ,
lut l'Éloge de M. Greffet.
On lut enfuite l'Eloge de J. B. Rouffeau , qui ve
noit d'être couronné , & dont l'Auteur eft M. de
Maux , Secrétaire de l'Intendance d'Amiens , qui
avoit déjà remporté un Prix dans les hautes Sciences.
La Séance fut terminée par des vers de M. Baron ,
faits pour célébrer l'avantage remporté par l'Armé
Navale de France .
Les Prix de l'Ecole de Chymic ont été donnés à
M. Jourdain de Leloge , & à M. de Brey.
Civ
56
MERCURE
L'Académie propofe pour fujet du Prix d'Eloquence
, l'Éloge du Brave Crillon.
Pour le Prix de Poéfie , un morceau traduit ou
imité de l'Enéïde , au choix des Auteurs.
Pour le Prix des Sciences & Arts , le defféchement
du Marquenterre.
Chacun de ces Prix eft une Médaille d'or de la
valeur de 300 liv. à laquelle , pour le Prix des
Sciences & Arts , fera jointe une fomme de 400 liv.
donnée par un Citoyen zélé pour le bien public &
pour celui de la Province.
Les Ouvrages feront envoyés avant le 1 Juillet
1779 , & adreffés , francs de port , à M. BARON ,
Secrétaire de l'Académie , à Amiens.
MUSIQUE.
Réponse à la Lettre de M. MARMONTEL ,
inférée dans le Mercure du 5 Septembre..
JEE ne fais pas fi Mallebranche a mis la difpute au
nombre des moyens qui fervent à la recherche de
la vérité ; mais ſi c'eſt un chemin pour y arriver , je
crains bien que ce ne foit pas le plus court.
Le public aime les difputes , & il aime à les blâmer.
C'eft que la plupart des hommes s'en amufent
par malignité , & qu'en les blâmant ils fe donnent
un air de raiſon & de modération qui ne coûte
rien.
Il eft difficile fans doute que des difcuffions fuivies
fur des objets de raifonnement ou de goût , ne fervent
à éclaircir quelques points de la queftion qu'on
traite ; mais il y a un terme où il faut s'arrêter. Un
moyen für de fatiguer le public fans l'éclairer , c'eſt
de prolonger ces difcuffions.
DE FRANCE.
57
Il en eft des hommes qui difputent comme des
voyageurs celui qui a pris une fauffe route ,
chaque pas qu'il fait , s'écarte davantage du ter
me où il veut aller.
:
On commence par diſcuter la queſtion ; on finit
par ne plus difcuter que fes opinions & fes phrafes.
C'eft ce qui m'arriveroit fi je voulois répondre à
tous les points de la Lettre de M. Marmontel. Je
n'y aurois même point répondu , fi je n'avois eu que
mes opinions & mon goût à défendre. Mais on me
fait des reproches que je dois repouffer , parce que
ee feroit les autorifer que de garder le filence .
J'aime la mufique. Je fuis , puifqu'on le veut ,
enthoufiafte des Opéras de M. Gluck ; je le regarde
comme le créateur du véritable fyftême de musique
dramatique ; je lui dois les plus grands plaifirs & les
plus douces émotions que j'aye éprouvés au Théâtre
; je ne crois pas que l'amour fincère des arts
puiffe aller fans un vif fentiment d'affection & de
reconnoiffance pour ceux qui enrichiffent & perfectionnent
ces arts ; j'ai vu M. Gluck attaqué fans modération
& fans juftice , dans un moment où , même
avec moins de génie & de célébrité , il ne méritoit
que d'être encouragé & applaudi ; j'ai pris la
plume pour le défendre. Il n'en avoit pas befoin ; le
public le vengeoit mieux que mes éloges ne pouvoient
le faire ; mais je fatisfaifois un fentiment qui
m'étoit doux & qui me paroiffoit un devoir.
Depuis long-temps M. Gluck jouifloit en paix de
fes triomphes conftans & multipliés , lorfque M.
Marmontel , en rendant compte d'une brochure fur
la mufique , a jugé à- propos de renouveller une
attaque un peu gratuite contre le mérite de ce Compofiteur.
Pour prouver que M. Gluck n'avoit pas
une grande réputation en Italie , il a cité une Lettre
du P. Martini , qui cependant louoit beaucoup M.
"
Cv
MERCURE
Gluck , quoiqu'avec des reftrictions. J'ai cru devoir
citer une Lettre plus ancienne , dans laquelle le Pèrė
Martini louoit d'une manière encore plus forte &
plus abfolue M. Gluck , en lui accordant le mérite
d'avoir réuni tout ce que la mufique Italienne a de
plus beau , avec ce que la mufique Françoiſe & Alle
mande a de meilleur , ce qu'il n'a jamais dit & ne
peut jamais dire d'aucun Compofiteur Italien.
Ce n'étoit-là qu'une queftion de fait. J'ai tâché de
la relever un peu par quelques obfervations générales
fur la mufique , propres à faire naître , je ne dis
des idées nouvelles , mais du moins des réflexions
intéreffantes fur l'art. C'eft, à ce qu'il me femble , le
feul moyende rendre les difputes Littéraires plus utiles
& plus piquantes.
pas
Je ne me fuis pas permis dans ma réponſe un
feul mot qui , directement ni indirectement, puiffe défobliger
M. Marmontel . Il n'a pas cru me devoir
les mêmes ménagemens. Il s'eft un peu moqué de
quelques-unes de mes phrafes. Je n'en fuis point
bleffè fi j'ai eu tort , c'eft fort bien fait ; fi j'ai eu
raiſon , je n'en aurai pas moins raiſon.
En citant l'Effai de M. le Prince Belofelski , j'ai
parlé de fon ouvrage avec eftime , & de fa perfonne
avec les plus grands égards. J'ai obfervé feulement
qu'il employoit trop fouvent des expreffions vagues
& générales , des figures & des comparaifons
empruntées des autres arts , peu propres à donner
des idées préciſes fur les Artiftes & fur les productions
qu'il vouloit caractériſer ; j'ai cru l'obſervation
d'autant plus utile , que cet abus d'expreffions
figurées on abftraites eft devenu familier à des beauxefprits
, qui fachant arranger des phrafes & ne fachaut
pas l'alphabet des Arts , fe croyent faits pour
juger de tout , parce qu'il leur plaît de parler de tour,
& écrivent fur ces Arts , qu'ils n'ont pas étudiés ,
avec un ton de confiance qu'il ne faudroit pas preaDE
FRANCE.
59
•
dre en écrivant fur ce qu'on fait le mieux. M. le
Prince Belofelski n'avoit pas beſoin de cette petite
reffource de l'ignorance capable pour écrire d'une
manière intéreffante fur la mufique , qu'il avoit étu
diée dans la patrie de la mufique.
En rapportant pour exemples quelques phraſes de
fon Effai , j'en ai tranfcrit les paroles avec la plus
grande fidélité , fans en tirer aucune induction , fans
y voir autre chofe que ce qui y eft ; M. Marmon
tel m'accufe cependant d'avoir mutilé cet effai
mais il ne cite & ne peut citer aucune de ces phraſes
mutilées.
J'ai trouvé peu jufte ce qu'a dit M. le Prince Belo
felski, que Vinciifut créateur comme Corneille ; l'Auteu ?
ajoute , il eft vrai , que le Muficien fit le premier
bon Opéra - Comique , comme le Poëte compofa la
première bonne Tragédie , & que tous deux ont à
peu près la même élévation dans les idées tragiques ,
la même chaleur & la même rapidité dans le ftyle.
Mais fi j'avois rapporté ces raifons , j'aurois été obli
gé d'ajouter que jamais Corneille n'a été regardé
comme créateur de la Comédie ; que le Menteur
n'eft point une création , mais un Comédie imitée
de l'Efpagnol ; qu'on peut avoir de l'élévation dans
tes idées , & de la rapidité dans le ftyle , fans avoit
rien créé , &c. Je n'ai pas infifté là-deffas , parce
que je ne voulois pas faire la critique de l'Efai. Et
aujourd'hui qu'on m'oppofe ces phrafes , ne pourroisje
pas prier ceux qui les citent de me dire en quoi
confiftent l'élévation des idées & la rapidité du ſtyle
dans les Ariettes de Vinci ? Tous ces motss--là fent
bien aifés à écrire & à lire , & tout le monde croit
les entendre ; mais il feroit peut- être bien embarralfant
d'en faire une application claire à un air de
Artaxerce ou de la Didon.
Encore une fois , quand on parle d'un art , on
ne fe fait bien entendre qu'en parlant la langue de
Cvj
60 MERCURE
cet art ; les comparaiſons & les métaphores ne font
faites que pour rendre les idées plus fenfibles & plus
frappantes ; mais elles doivent venir à l'appui du terme
propre , & non pas en tenir lieu .
C'eſt par le même principe que j'avois penfé que
ce n'étoit pas s'exprimer avec affez de précifion , que
d'appeler Pergolèle le plus éloquent des Compofiteurs.
Je trouve le premier couplet du Stabat fublime &
pathétique ; mais , avois-je ajouté, lepathétique n'eft
pas de l'éloquence , & il n'y a rien de fi rare que de
l'éloquence en Mufique.
M. M. m'objecte que le premier couplet du Stabat
n'eft pas le feul qui foit fublime & pathétique ;
ce que je n'ai pas envie de contefter . Il ajoute, oùfera
donc l'éloquence , fi elle n'eft pas dans le pathétique ?
Ne peut-on pas répondre , dans Démosthène qui
n'eft point pathétique, dans Boffuet qui ne l'eft guère,
dans plufieurs autres Ecrivains qui ne fongent pas à
l'être ? D'un autre côté les cris de Philoctete dans fa
caverne , ne font-ils pas pathétiques fans être éloquents
; le mot naïf d'un enfant affligé , le difcours
incohérent d'un maniaque peuvent toucher jufqu'aux
larmes , & ne font point de l'éloquence. Mais enfin
fi , comme le fait entendre M. Marmontel , pathétique
& éloquent font fynonymes , pourquoi n'avoir
pas dit que Pergolèle étoit le plus pathétique
des Compofiteurs ? Čela auroit été auffi élégant, & entendu
de tout le monde.
Je n'ai pas cru, comme M. le P. B.que M. Picinni fut
admirable fur-tout à exprimer le fens des paroles. M.
Marmontel dit que ,jufqu'à préfent, toute l'Europe a été
de cefentiment , & ajoute, pour me rendre bien ridicule
, queje veux faire voir que toute l'Europe n'y
entend rien. Je pourrois demander où & quandtoute
l'Europe a dit cela. En attendant qu'on produife au
public ce Certificat de toute l'Europe , je dois juftifier
la critique que j'ai faite de trois morceaux de
DE FRANCE. Gr
2
Roland, où j'ai prétendu que le fens de la mufique
étoit peu d'accord avec celui des paroles. C'eſt le feul
point de toute cette difcuffion qui me tienne au coeur
& le feul qui m'ait déterminé à répondre , parce que
je ne veux pas être foupçonné d'avoir attaqué légè
rement un Compofiteur auffi célèbre que M. Piccini,
dont j'admire & j'aime les beaux ouvrages auffi
fincèrement qu'aucun de fes plus zélés Prôneurs ,
quoique ce ne foit pas au même degré.
J'ai dit que M. Piccini , ainfi que les plus grands
Maîtres d'Italie , facrifioit quelquefois le fens & la
ponctuation de la phrafe verbale à la fymétrie &
aux développemens de la phrafe muſicale . J'en ai
cité pour exemple l'air , je la verrai , & j'ai dit que
dans ce vers , ponctué ainfi par le Poëte :
Efclave , heureux de fervir tant d'appas.
Le Muficien avoit ponctué ainfi :
Efclave heureux; de fervir tant d'appas.
se qui ne fait plus aucun fens.
M. Marmontel me répond que je me trompe ;
que le Compofiteur n'a point détaché ces mots, de fervir
tant d'appas ; qu'il a écrit, heureux de fervirtant
d'appas, defuite &fans aucun repos.
Comme je n'avois cité que de fouvenir , j'ai
craint, en lifant un affertion fi pofitive , que ma mémoire
ou mon oreille ne m'euffent trompé. Je me
fais procuré la partition , & j'y ai trouvé écrit ce
que j'avois entendu chanter. Efclave heureux eft
répété trois fois dans l'air. Dans ces trois endroits
efclave eft toujours lié avec heureux par des doubles
croches ; heureux tombe fur une noire qui forme le
premier temps de la meſure , & donne avec la baſſe
une cadence parfaite ; ce qui conftitue un repos trèsfenfible
: defer vir tant d'appas eft donc détaché ,
& n'eft pas écrit de fuite.
62 MERCURE
Ceci n'eft point une affaire de goût ou de fèntiment
; c'eft une queſtion de fait : il fuffit de favoir
ce qu'on entend par repos dans une phraſe muſicale.
C'eft ce que je vais tâcher d'expliquer clairement en
reprenant la feconde critique que j'avois faite de l'ai
d'Angélique ,
j'ai dit
Oui, je le dois ; je fuis Reine.
Du doux penchant qui m'entraîne
Oui , je dois me garantir.
que le fecond vers eft terminé par un repos
final , qui le fépare du vers fuivant , auquel il devroit
être lié.
La réponse eft facile , dit M. M. Il n'y a point de
repos final apres le fecond vers ; & M. Piccini , qui
fait ce que c'est qu'un repos final en muſique , aſſure
qu'il n'y en a point.
Voila une affertion bien nette & une autorité bien
impofante. Qui croiroit cependant que je n'ai avancé
qu'une vérité fimple & claire pour quiconque enend
feulement les termes de l'art ? Je vais les expli
quer le plus fuccinctement qu'il me fera potfible.
Le difcours muſical fe divife comme le difcours
oratoire, en phrafes & en portions de phrafes plus ou
moins étendues,& féparées par des repos plus ou moins
fenfibles , plus ou moins abfolus ; ces repos font
indiqués par la nature, la valeur & la place de la note
où ils tombent. Ainfi lorfqu'une phrafe de chant fe
termine à la note principale du mode de l'air ; que
cette note eft fur le terns fort de la meſure ; que la
baffe , procédant par la dominante à la tonique , s'arrête
fur la confonnance duton , c'est ce que les compofiteurs
appellent cadence parfaite , & c'est ce qui
-conftitue un repos final. Tous ces caractères fe trouvent
incontestablement réunis dans le paffage dont
il eft queftion. L'air eft en fi bémol ; à ces mots , du
doux penchant qui nous entraine , le chant donne fors
DE FRANCE 63
entraîne , trois noires, dont la première eft le la , note
fenfible , faifant partie de la feptième de dominante ,
& les deux autres font le fi bémol , note du ton. La
baffle frappe la même note au tems fort de la meſure ,
& tous les inftrumens donnent l'accord parfait. Enfin,
en furérogation de preuve , la phrafe eft terminée
par un filence de la moitié de la meſure , qui la ſépare
d'une manière plus marquée de la phrafe fuivante.
Je demande pardon au Lecteur d'entrer dans ces
détails ſcolaſtiques , & je le prie de ne pas croire que
je veuille me donner un air de connoiffeur ou de fa
vant ; je ne fuis qu'un écolier très-peu avancé; mes
connoiffances fe bornent à avoir lu les ouvrages des
Maîtres , avec affez d'application pour entendre les
élémens de la Science. Comme j'avois à défendre ma
critique contre une affertion tranchante & pofitive de
M. Marmontel , appuyée du témoignage de M.
Piccini , je n'avois à oppofer à de fi grandes autorités
que des raifons & des noms célèbres. Auffi ce que
je viens de dire n'eft point ma doctrine; c'eſt la doctrine
fimple, & fidélement exposée de tous les Auteurs
qui ont écrit fur la compofition, de Rameau, de J. J.
Rouffeau , du P. Martini même & de plufieurs autres ,
dont je ne rapporte pas les paroles , pour ne pas furcharger
cet écrit de citations , inutiles pour les hommes
inftruits , plus inutiles encore pour ceux qui ne
Je font pas. J'ai confulté quatre Compofiteurs fur le
même objet , tous ont paru étonnés qu'on pût élever
une pareille queftion ; tous m'ont offert de figner leur
avis : il réſulte de ces témoignages accumulés & uni-
* Voy.les différens ouvrages de Rameau , & particulièrement
fon Code de Mafique , Ch. X. Rouffeau , Dictionn. de
Muf. art. Cadence & Phrafe. M. Bemetz Rieder , Traité
de Mufique Théori -pratique , p. 243. M. Mercadier de Belefta
, nouveau fyfteme de Mufique Théorique &pratique , p.
190. D. Eximeno , Regole della Mafica. P. Martini, Sag
giofondamentale pratico di contrapunto , parte prima , &c.
64
MERCURE
formes, que le vers, du douxpenchant qui m'entraîne,
eft évidemment terminé par un repos final , & tellement
final que l'air pourroit fe terminer par la même
phrafe de chant. L'oreille fuffit pour en juger; mais on
peut difputer fur le fentiment de l'oreille , & il eſt
difficile de difputer fur des principes clairs , -établis
& reçus par tous les Maîtres de l'Art .
On demandera à préfent comment il peut fe faire
qu'un auffi grand Maître que M. Piccini contefte ces
mêmes principes. Je n'ai rien à répondre , finon que
la queftion ne lui aura pas été préſentée telle que je
l'avois expofée, ou qu'il n'attache pas aux mêmes mots
les mêmes idées qu'y attachent les compofiteurs françois
; mais s'il prenoit la peine de lire ce que je viens
d'écrire , je fuis perfuadé qu'il ne figneroit pas le contraire
, à moins qu'il n'eût fur cette partie de la
compofition une théorie nouvelle , qu'on devroit alors
l'inviter à publier.
Il reste une troiſième critique à juftifier , c'eſt celle
du monologue de Roland. J'ai écrit que le muficien
avoit peint le calme de la nuit & la férénité de l'efpérance.
M. M. m'apprend que le muſicien n'a pas
voulu peindre le calme de la nuit , mais le calme de
l'efpérance. J'en demande pardon à M. Piccini ; c'eſt
M. de la Harpe qui m'a induit en erreur ; ce font
fes propres paroles quej'ai tranfcrites. ( Voy. le Journ.
de Littérature du 5 Février ) ; & je les ai citées avec
confiance , le croyant dans le fecret du compofiteur.
C'eſt à lui de défendre fa phraſe ; comme on ne peut
pas douter qu'il n'ait eu bonne intention , je fuis perfuadé
qu'on ne le chicanera pas trop durement fur
ce petit incident.
Pour moi je crois , comme M. de la Harpe , que
le muficien a peint la nuit , & qu'il eût mieux valu
peindre le foleil ; & en me rappelant les quatres premiers
vers du monologue qui en expriment clairement
l'intention :
DE FRANCE.
65
Ah ! J'attendrai toujours ! la nuit eft loin encore !
Quoi , le foleil veut- il luire toujours !
Jaloux de mon bonheur , il prolonge fon cours
Pour retarder la beauté que j'adore.
Je ne trouve pas plus dans ces vers le calme de
l'efpérance , que le calme de la nuit ; je perfifte à y
voir l'impatience d'un amant pour qui les heures coulent
bien lentement ; & quand je pense que cet amant
eft le paladin Roland , qui voudroit éteindre les feux
du foleil pour avancer le moment d'un rendez -vous ,
&qui tombe enfuite dans un accès de phrénéfie quand
il fevoit trahi , je crois qu'on peut l'appeler un amant
forcené. Voilà mon fentiment & mes raifons , je les
livre aujugement qu'on en voudra porter ; c'eft s'arrê
tér trop long-temps fur une difcuffion fi frivole.
Ici je ne puis m'empêcher de faire une réflexion
fur la redoutable influence de l'efprit polémique.
J'ai fait fur deux phraſes de mufique deux obfervations
critiques , qui me paroiffent auffi fenfibles à
l'oreille qu'évidentes pour l'efprit : M. Marmontel
les trouve évidemment fauffes . Il m'oppofe l'autorité
d'un grand Maître , celle de M. Piccini ; je lui cite
les autorités réunies des plus grands Maîtres qui
ayent écrit fur la compofition , & celles de tous les
Muficiens que je connois. Il faut qu'il y ait de part
ou d'autre quelque illufion bien étrange. C'eſt aux
Lecteurs à en juger .
Je ne rappellerai plus que quelques-unes des animadverfions
de M. M. fur ma lettre. J'avois dit que
les Italiens , tout fenfibles qu'ils font à la Mufique ,
étoient à jamais raffafiés du plus bel Opéra ,
après un petit nombre de repréfentations , & ne
defiroient plus de le revoir für le même Théâtre.
C'eſt un fait ; j'en ai donné cette raiſon , puiſée dans
les principes communs de tous les arts . Ce qui n'eft
deftiné qu'à flatter les fens , & à faire fur l'âme des
impreffions vagues & fuperficielles , ne peut plaire
66 MERCURE
long-temps , ne fe foutient que par la variété , &
ne laiffe après foi aucun defir de le revoir . Cette
raifon peut être triviale , mais elle eft claire , &
facile à appliquer aux Opéras Italiens . M. Marmontel
la trouve mauvaiſe : à la bonne - heure . Celles qu'il
donne de ce phénomène font - elles plus fatisfaifantes?
M. M. croit qu'il entre beaucoup de politique
dans l'inconftance des Italiens en fait de Mufique ,
& dans le dégoût qui leur prend du plus bel Opéra
Jorfqu'ils l'ont entendu cinq à fix fois ; & cette poli
tique eft d'encourager les grands Compofiteurs qui
naiffent en foule en Italie. Il y a long- temps qu'on
vante la politique Italienne ; on ne favoit peut- être
pas qu'elle allât jufques-là .
M. M. dit enfuite que pour des oreilles fenfibles ,
eft un attrait puiffant qu'une Mufique toujours nouvelle
fur des paroles anciennes . J'ai peine à croire
que ces oreilles fenfibles trouvaffent un attrait bien
puiffant à entendre une Mufique nouvelle fur les
anciennes paroles du Stabat
M. Marmontel ajoute qu'il faut pour des oreilles
délicates , que la Mufique ait une analogie parfaite
avec la voix qui l'exécute ; & comme fur les Théâtres
d'Italie on change fans ceffe de voix , on aime
à changer de Mufique. Tout cela me paroît prouver
invinciblement ce que j'ai voulu dire , que les Italiens
ne cherchent guères dans la Mufique que le
plaifir de l'oreille..
M. Marmontel dit encore que fi notre goût en
mulique fe perfectionne , nous voudrons avoir tous
les ans des Opéras nouveaux comme de nouvelles étoffes .
Voilà l'effet de la mufique réduit clairement à depures
fenfations ; je n'aurois jamais imaginé que le fuccès
des ouvrages de génie ne fût qu'une affaire de mode
& que le plus touchant & le plus aimable de tous les
arts pût être comparé à l'induftrie de nos fabricans.
M. M. réfume enfin de ces différentes confidéra
DE FRANCE. 67
tions , que c'eft par l'abondance des belles chofes que
les Italiens fe dégoûtent des belles chofes , & que c'eft
par indigence que nous ne nous laffons pas d'applau--
dir ce que nous trouvons beau.
Il réfulte de cette théorie , que l'innombrable multitude
de fonnets dont l'Italie abonde , doit dégoûter
des fonnets de Pétrarque les oreilles délicates des
Italiens ; & que dans le tems où l'Italie avoit plus de
grands peintres qu'elle n'a aujourd'hui de grands
muficiens , les tableaux nouveaux devroient leur faire
oublier ceux de Michel- Ange & de Raphaël.
On fait tous les ans à Paris plus de tragédies
que les Comédiens n'en peuvent ou n'en veulent
jouer ; mais quoique nous aimions la nouveauté autant
qu'aucun peuple du monde , j'efpère que notre
goût en poéfie ne fe perfectionnera jamais au point
de préférer ce qui eft nouveau à ce qui eft beau
jufqu'à oublier les tragédies de Racine & de Voltaire
, & à ne vouloir plus voir au théâtre François
que ces tragédies modernes , fi fort vantées par leurs
auteurs & applaudies par leurs amis.
M. M. compare les fuccès des Opéras de M. Gluck ,
à ceux qu'avoient nos anciens Opéras quand nous ne
connoifions que notre mufique; il ne fait pas attention
que ceux qui applaudiffent aujourd'hui Iphigénie &
Orphée, ont entendu Ernelinde, Céphale, Roland, &
nos meilleurs Opéras Comiques, qui tous, ſelon lui, ſont
purement de la musique Italienne adaptée à des paro-
Les françoifes.
M. M. répond qu'on a été obligé cet Eté de retirer
Iphigénie , & qu'Orphée a été réduit à des recettes
de 4 & de soo liv. ; cela pourroit arriver à des Opéras
joués en étépour la centième ou la cent- cinquantième
fois. Cependant Iphigénie & Orphée foutiennent
encore l'Opéra , & jamais il n'y a eu une recette
de 400 liv., ni même de 700 liv. Je fuis étonné
que M. M. fe permette de pareils moyens de critique.
68 MERCURE
Je ne fuis pas moins étonné qu'il perſiſte à vouloir
que chacunfe nomme en difputant fur les arts. Il voudroit
favoir fi je n'ai , comme lui , que de l'instinct ,
ou fi je fais accompagner une baffe , afin de juger
quel eft le degré d'autorité que je mérite.
Eh ! qu'importe le nom de celui qui ne demande
point qu'on l'en croie en rien fur fa parole, qui ne dogmatife
point,qui motive fes opinions & difcute des faits?
Quoi! le public aura befoin de ſavoir ſi je fuis favant
ou ignorant pour juger fi j'ai tort ou raiſon ? Et mes
Lecteurs ayant néceffairement des opinions trèsdiverfes
fur mon favoir faire , chacun d'eux aura
donc néceffairement , fur le fond de la queftion , une
opinion différente de celle de tous les autres ! Voilà
un moyen tout nouveau d'éclaircir les difputes.
Si j'avois la puérile vanité, ou, fi l'on veut, l'humilité
de mettre mon nom à quelques pages écrites à la hâte
fur une querelle paffagère de Mufique , M. M. pourroit
favoir que ce n'eft pas feulement dans les Concerts
de Paris que j'ai entendu de la Mufique Italienne
, comme il le dit ; mais que j'ai vu exécuter
de beaux Opéras de Sacchini , de Bach , &c . par de
très-habiles virtuofes, fur le théâtre d'une des grandes
capitales de l'Europe ; il fauroit que je n'ai jamais
été , comme il le fait entendre , enthoufiafte de Rameau
& de Mondonville ; il pourroit même fe fouvenir
qu'en difputant quelquefois avec lui fur la
Mufique Italienne & la Mufique Françoife , ce
n'étoit pas moi qui défendois les opéras de Rameau
& de Mondenville. Mais le Public n'en feroit pas
plus à portée de nous juger, & j'aurois le défavantage
de n'oppofer qu'un nom obfcur au nom juftement
célèbre de M. Marmontel ; ce feroit combattre avec
des armes trop inégales.
Dans la littérature comme au barreau , il me
femble que fi les Juges ne connoiffoient point le
nom des plaideurs , les procès n'en feroient pas plus
DE FRANCE. 69
mal jugés. C'est ce que je me propofe d'examiner
dans une autre occafion. En attendant, je prendrai la
liberté de dire à M. M. comme Nicomède ,
Seigneur , fi j'ai raifon , qu'importe qui je fois ?
SCIENCES ET ARTS.
SUR LES FOURMIS.
RÉPONSE de M. LE FRANC à
M. CADET le Jeune.
M. CADET a feint dans la Réponſe ( Journal de
Paris n ° . 255. ) de ne pas fentir les motifs qui ont
déterminé ma Critique , & fe plaint de ce que j'ai
vonlu jeter un ridicule fur une expérience , qui faite
& gardée dans fon laboratoire , pouvoit , peut-être ,
avoir quelque chofe d'intéreffant , mais qui n'eſt que
de la dernière futilité publiée avec ces grands mots
ce pompeux étalage , fi peu digne d'un homme qu
cultive les fciences avec honneur. Détournant donc
mal adroitement le but de mes plaifanteries , il ſemble
me prêter une opinion que je n'ai jamais paru avoir.
Je n'ai point en effet adopté, comme il l'infinue , les
doutes de M. l'Abbé Fontana fur le caractère acide
des Fourmis ; j'aurois eu des autorités trop fortes à
combattre. Tragus eft le premier qui ait obfervé
que la falive des Fourmis , ou la liqueur qu'elles
verfent en mordant , changeoit en rouge la couleur
bleue des fleurs de chicorée. Ray a fait la même expérience
( Tranſact. Phil . n ° . 68. ) Après lui Neumann
( opera, chym. 1741 , pag. 39. ) Les Fourmis
foumifes à la diftillation fourniffent une grande
quantité d'acide; on en retire onze onces d'une livre
70 MERCURE
& demie (Neumann , oper. chym . p. 45 , 55 , 57 , 58. )
Gleditsch. Mém. de l'Ac . de Berlin 1749. ( Ray ibid. )
L'on pourroit rapporter cet acide des Fourmis a celui
qui fe trouve dans les végétaux dont elles fe nourriffent
, & qui a confervé toute la force ; puifque les
nymphes des Fourmis qui n'ont pas encore fucé les
plantes ne fourniffent point d'acide. ( Neumann, ibid.
p. 45. ) L'acide des Fourmis fe manifeſte en grande
quantité lorsqu'on les renferme ; & eiles font les
feules dans le règne animal qui en fourniffent pat
l'analyſe chymique. ( idem. ibid . p. 54. ) Ces expériences
& les obſervations , jointes à d'autres encore
plus modernes , peuvent raffurer M. Cadet fur le peu
de conformité de mon opinion avec celle de M.
l'Abbé Fontana . Ce Phyficien exact n'a d'ailleurs rien
de commun avec ma Lettre inférée dans le Mercure
du 5 Septembre.
paroît que c'eft moins l'expreffion de peu cironfpect
que M. Cadet me prie de lui paffer , que
celle de petit phénomène . Ah ! très -petit phénomène ,
affurément , nous fommes d'accord ; oui , oui , petit
phénomène , annoncé avec des phrafes empoulées ,
& auquel fied fi bien l'application du vers fi connu :
Parturient montes nafcetur ridiculus mus.
Quant aux autorités un peu plus refpectables que
M. Cadet m'oppofe , je fais qu'une partie a proteſté
contre fon petit phénomène verbalement , l'autre par
écrit , & tous , fans doute , in petto.
Si le prochain Mémoire de M. Cadet fur les foffes
daifance , préfente des avantages auffi réels pour
T'humanité que celui qu'il a publié fur la deftruction
des Fourmis , fi c'eft enfin un autre petit phénomène ,
il a raifon de prévoir les petites gaietés que je me
permettrai à ce fujet ; fi l'occafion est belle , comme il
le dit , je ne la manquerai certainement pas : obſer-
Vant que M. Cadet le jeune annoncè toujours , non
DE FRANCE. 71
ee qu'il a fait , mais ce qu'il doit faire : maxime qui
a fouvent bien des inconvéniens.
Je remercie M. Cadet dés égards qu'il a eu pour
ma qualité de Médecin. C'eft , fans doute , par une
fuite de ces mêmes égards , qu'il n'a pas voulu inférer
dans le Journal de Paris la Lettre que j'y ai envoyée
le 13 Septembre , où je difois que les Mémoires fur
le rafinage du fucre dont j'ai parlé dans ma première
Lettre , étoient ceux de Meffieurs Sage & Mittouart ,
& non celui de ces deux Frères , dont les fuccès ,
j'efpère , récompenferont le zèle avec lequel ils s'oc
cupent au bien de l'État , en perfectionnant une des
branches les plus effentielles de fon commerce.
LE FRANC , Médecin.
VARIÉTÉ.
Courte Réponse du Breveté du Mercure
à Me SIMON - HENRI - NICOLAB
LINGUET.
LE SIEUR LINGUET a inféré dans le numéro 26.
de fes Annales , page 103 , un Factum contre le
nouveau Mercure de France , écrit avec la politeffe ,
la modération, la vérité & le bon goût qui caractériſe
tout ce qui fort de fa plume. On fe bornera à répon-
´dre à deux faits effentiels.
1. Le Sieur Linguet affirme que la lifte qu'on
a imprimée des Gens de Lettres diftingués qui coopèrent
à la compofition du nouveau Mercure , a nui
à cet ouvrage. La vérité eft que le Public , en y
foufcrivant en foule , a juftifié de la manière la
moins équivoque la confiance qu'il a dans les
talens de ces coopérateurs. L'Imprimeur certifiera
qu'on tire aujourd'hui le Mercure à fept mille.
72 MERCURE
›
29. Le Sieur Linguet attaque auffi la réunion de
plufieurs Journaux avec le Mercure , qui a été approuvée
de tout le monde. Cette réunion n'a bleffé
en aucune manière les intérêts des Soufcripteurs
puifque le Libraire Propriétaire du Mercure , a fait
à fes frais le fervice de huit mois de cette année
fon Prédéceffeur n'ayant laiffé aucun fonds pour
cet objet. Quant aux Soufcripteurs du Journal des
Dames , du Journal des Spectacles , du Journal'
François , on a rendu l'argent à tous ceux à qui
cet arrangement n'a point convenu ou qui étoient
Soufcripteurs de plufieurs Journaux à la fois . Cinq
cens perfonnes qui ont été remboursées peuvent rendre
témoignage à la vérité.
Tous les autres faits avancés par le fieur Linguet,
für le nombre des Soufcripteurs qu'il y a eu de fon
temps au Journal de Politique & de Littérature , &
de la diminution qu'il a éprouvée du temps de M. de
la Harpe , font de toute fauffeté. On n'a jamais tiré
le Journal de Politique & de Littérature à plus de
fix mille ; il n'y a donc pas eu , du temps du Sieur
Linguet, fept mille Soufcriptions & plus , comme il
l'affirme fi pofitivement ; & lorfqu'on le lui ôta au
mois de Juillet 1776 , il avoit perdu plus de 500
Soufcripteurs.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
DISCOURSfurdiversfujets de Religon & de Morale,
par M. Flexier de Réval, 2 vol. in- 12 . A Luxem→
bourg , chez les Héritiers d'André Chevalier , & à
Paris , chez les Libraires qui vendent des nouveautés
Voyez la fuite des Annonces fur la couverture.
JOURNAL
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIE.
DE CONSTANTINOPLE , le 30 Juillet.
On n'a point encore appris de nouvelles des opérations
du Capitan-Bacha depuis fon départ de cette
Capitale & fon arrivée à Sinope ; on ignore même
s'il les a commencées : on attribue ce retard à des
méfintelligences furvenues entre l'Amiral & le Commandant
de l'armée de terre ; il ne faut peut-être
l'imputer qu'aux négociations qui fe font actuelle
ment avec le Comte de Romanzow . Mécontent du
Capitan-Bacha , dont on connoît la hauteur & la
fermeté , il a voulu traiter directement avec la Porte,
dans laquelle il a fans doute eſpéré trouver plus de
condefcendance ; il a expédié en conféquence un
Courier , qui eft arrivé ici le 13 de ce mois . On dit
qu'il étoit porteur des réponſes du Feld - Maréchal à
quelques-unes des propofitions qu'on lui avoit faites ;
on ne dit point quelle en eft la nature ; on a remarqué
feulement que le lendemain il y eut une grande
affemblée chez le Muphti : le Grand- Vifir & les
principaux Membres du Divan s'y trouvèrent ; &
s'il faut en croire ce que l'on publie , il fut décidé
d'exécuter l'entrepriſe projettée fur la Crimée.
:
Il fe confirme pleinement que le Miniftre Ruffe
avoit demandé la permiffion de fe retirer on lit
même ici des copies du Mémoire qu'il préfenta le
27 du mois dernier pour cet effet ; il ne contient en
s Octobre 1778 .
D
( 74 )
fubftance rien au - delà du précis que nous en avons
donné. La réponſe de la Porte eft conçue en ces termes
:» Le Mémoire préfenté il y a quelques jours ,
par M. l'Envoyé notre ami , pour obtenir permiffion
de retourner auprès de la Cour & les firmans
néceffaires pour fon voyage , après avoir été remis
au Grand - Vifir , déposé enſuite au pied du trône de
S. H. , eft parvenu après aux illuftres Ulemas &
aux Riglialis de cet Empire à jamais durable. Quoique
M. l'Envoyé , en remettant le Mémoire contenant
l'Ultimatum de fa Cour , eût déclaré que depuis
ce moment il n'attendoit plus de plein-pouvoir
& qu'il ne pouvoit s'expliquer au -delà de ce que
renfermoit cet Ultimatum ; cet Empire à jamais du
rable n'a cependant rien fait de contraire à l'obfervation
de la paix & au maintien de fon traité ; &
quoiqu'il eût reconnu que M. l'Envoyé n'avoit plus
de plein - pouvoir ; il jugea néanmoins par la lettre
écrite par notre ami le Feld- Maréchal au Grand- Vi
fir , qu'il étoit difpofé à la paix , & nomma deux
vénérables Vifirs , les Miniftres Plénipotentiaires , en
leur recommandant la confervation de la paix , ainfi
qu'on le fit favoir au Feld Maréchal notre ami . Si
la Cour de Ruffie , confidérant la conduite modérée
de cet Empire , & qui n'a d'autre but que de remplir
les articles arrêtés & confirmés par ferment , veut
fe conduire de même , notre traité de paix fera confervé
fans aucun changement ; mais fi elle veut rompre
, il en arrivera ce que le deftin a décrété. Cepen
dant comme il ne s'eft encore rien paffé qui puiffe
donner de l'ombrage , le defir que M. l'Envoyé témoigne
de partir , renferme conféquemment une
déclaration de guerre ; dans le cas où on confentiroit
à fon départ , il est évident que l'on attribueroit
le premier pas à la fublime Porte , &, que l'on débiteroit
par tout qu'en renvoyant ce Miniftre , elle a
déclaré la guerre les illuftre Ulemas & les Minif
tres de cet Empire n'y peuvent donc confentir en
( 75)
aucune maniere. Tant que l'Empire Ruffe ne rompra
point la paix par des hoftilités , M. l'Envoyé
fera traité par la fublime Porte comme elle traite
tous les autres Miniftres des Puiſſances qui vivent en
amitié avec elle . Mais s'il arrivoit que la volonté
Divine en eût autrement difpofé , & que l'Empire
Ruffe vint à rompre le fil de l'amitié par une conduite
hoftile , il eft hors de doute qu'alors même
la fublime Porte , fuivant les principes magnanimes ,
traitera M. l'Envoyé avec tous les égards qui lui
font dûs «.
DANE MARCK.
De COPENHAGUE , le premier Septembre..
Il paroît une nouvelle Ordonnance , relative à
l'adminiftration de nos Colonies des Indes Occiden
tales ; elle a pour objet principal d'adoucir le fort
des efclaves Nègres & de favorifer la population
parmi eux l'humanité l'a dictée , la fageffe du
Gouvernement veillera fans doute à ſon exécution ,
que l'avarice des Colons pourra quelquefois tenter
d'éluder.
On mande de Lekofa , dans le Gouvernement
de Scaraborg , en Suède , le fait fuivant . » Le feu
ayant pris le 16 Juillet au village de Breang , une
femme , âgée de 75 ans , mere du fermier Anders
Afmandfton , courut fur une hauteur pour appeller
fon fils , qui étoit avec fa femme dans les environs.
A peine y fut- elle arrivée qu'elle fe rappella
qu'elle avoit laiflé dans la ferme déja enflammée ,
fon petit -fils au berceau ; auffi- tôt elle revient fur
fes pas , oublie le danger & s'y précipite au moment
que fon fils. accourt. Ce malheureux fermier déchiré
doublement , comme fils & comme pere , fe vit invinciblement
repouffé par les flammes , qui dévorérent
fa mere & fon fils , dont il entendoit les cris
fans pouvoir les fecourir «.
$
D2
( 76 )
Une autre lettre d'Aeppalbo , en Weftro Dalécar.
lic , porte que le 14 Juillet une grele , qui tomba à
trois reprifes , anéa tit totes les productions de la
terre dans un district d'un demi mille de longueur :
les grélons de la première chute étoient de la groffeur
d'une balle de fafil ; ceux de la feconde étoient
gros comme une noix , & ceux de la troiſième paffoient
la groffeur d'un oeuf de poule : ils avoient dans
leur furface de petits angles pointus qui hachèrent
tous les fruits qui couvroient la terre.
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 30 Août.
TOUT fe prépare ici pour la tenue de la Diète
prochaine , on ignore encore fi elle fera libre ou
fous les liens d'une Confédération il y aura un
nombre très- conſidérable de Nonces , & on fe flatte
qu'ils y porteront de la modération & de l'unanimité
; on a d'autant plus de raifon de l'efpérer , que la
plupart des Nonces élus font du parti de la Cour.
Le Prince Staniflas Poniatowski , vient de donner ,
dans fa terre d'Oltrewnica , un exemple de bienfai- ,
fance & de juſtice , qu'il feroit à fouhaiter de voir
imiter par tous nos Magnats : il a affemblé fes valfaux
le 20 de ce mois ; il les a divifés en trois claffes
; la première , qui eft la moins nombreuſe , &
compofée de ceux qui , par leur bonne conduite ,
leurs moeurs , leur vigilance & leur induſtrie , fe
font diftingués des autres , a obtenu la liberté ,
la, propriété perfonnelle & foncière , à la charge
cependant de payer annuellement une redevance
modique : ceux de la feconde claffe ont obtenu la
propriété de leurs biens , ont été affranchis des corvées
journalières , & foumis feulement à la rede-.
vance payée par la première claffe , & à 18 jours ,
de corvée par an Ila laiffé dans leur ancienne condition
de ferfs , & obligé à toutes les corvées ceux !
( 97)
de la troifième claffe , qui n'avoient rien fait pour
l'amélioration des terrains qu'ils cultivent.
33
Il y a long-temps qu'on s'occupe ici de débarraffer
cette Capitale des tueries , qui y répandent l'infection
, & de les tranfporter hors de la Ville fur les
bords de la Viftule. On fe propofoit d'affermer les
bâtimens destinés à cet ufage & d'en tirer un revenu
pour la République : il s'étoit préfenté un fermier ;
on avoit reçu les offres , on étoit d'accord , & on
alloit figner , lorfque le Prince Lubomirski s'eft
oppofé à l'exécution de ce projet. Les obfervations
qu'il a préfentées à l'appui de fon oppofition ont fait
la plus vive fenfation : » Il a prouvé entr'autres , que
le plus grand bénéfice de ces tueries fera pour les
fermiers & non pour la République , comme on s'en
étoit flatté. On payeroit en effet trois florins de Pologne
& un écu d'Empire pour un gros boeuf, 2 fl.
pour un boeuf moyen ou pour une vache , 1 fl. 1 S k.
pour une petite ; i fl. pour un veau , autant pour un
cochon , & le quart pour un bouc ou une chèvre .
L'entrepreneur , qui voyoit un gain affuré dans cette
affaire , youloit paffer un bail de 20 années , & cela ,
difoit-il , à caufe des grands frais que lui auroit caufé
l'entretien des bâtimens . La véritable cauſe de l'empreffement
de l'entrepreneur , felon le Prince Lubormirski
, eft qu'il auroit gagné un million de florins
pendant fon bail «.
Depuis que la guerre eft allumée en Allemagne ,
beaucoup de nobles Polonois s'empreffent de prendre
du fervice auprès de l'une ou de l'autre des Puiffan
ces belligérantes : les uns s'adreffent au Miniftre Autrichien
, les autres à celui du Roi de Pruffe ; & il paroît
que les biens qu'ils poffedent dans les pays cédés
à ces Puiflances dictent principalement leur choix ;
quoiqu'il en foit , on leur fait gré de leurs offres
& on n'en refufe aucune.
Selon les nouvelles des frontieres de la Turquie ,
les ravages de la pefte commencent à y diminuer.
D 3
( 78 )
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 10 Septembre.
LE Grand-Duc de Toscane eft arrivé , le 9 de ce
mois , au Château de Schonbrun , où il a été reçu
par l'Impératrice - Reine & les Archiducheffes , avec
les marques de la plus vive tendreffe. L'Archiducheffe
fon époule y eft auffi attendue pour le 18.
Les négociations , entre cette Cour & celle de Berlin
, paroiffent à préfent totalement rompues ; & l'on
affure que la réponse à l'expofé du Roi de Prufie ne
tardera pas à paroître. On dit qu'on y trouvera entre
autres l'expofé fidèle de tout ce qui s'eft paffé pendant
les négociations , & des offres que la Cour Impériale
avoit faites au Roi de Pruffe .
On parle beaucoup de la tenue prochaine des Etats
de Hongrie ; on croit que l'Impératrice - Reine fe rendra
à Presbourg pour y affifter ; le Primat de ce
Royaume , le Grand-Juge & plufieurs des principaux
Magnats , font arrivés ici pour concerter , avec la
Cour , les propofitions qui doivent y être faites . Une
des principales eft celle de faire monter à cheval une
partie de la nobleffe , pour fervir pendant la guerre
préfente. On dit que les députés de ce Royaume ont
déja offert 8000 chevaux de remonte , & 12,000 recrues
qui feront habillées & équipées de tout point ,
à l'exception des armes que la Cour leur fournira . Ces
hommes & ces chevaux feront prêts pour l'ouverture
de la campagne prochaine.
De RATISBON NE , le 10 Septembre.
On ne s'apperçoit pas ici que la Diète eft en vacances
; le mouvement & la population y font les
mêmes ; prefque tous les Miniftres font reftés dans
cette ville ; ils ne s'affemblent point publiquement ;
mais on les voit fouvent en conférences particulières ,
( 79 )
tantôt chez l'un , tantôt chez l'autre . Ils occupent
leur loifir de la lecture des mémoires qu'on ne ceffe
de publier fur les affaires qui agitent actuellement
l'Empire ; ceux qui font le plus de bruit font les fuivans
: Preuve que tous les endroits , Bailliages &
Diftricts , ainfi que le Comté de Cham , qui ont été
occupés au mois de Janvier dernier par les troupes
Impériales, n'ont jamais appartenu à Jean , dernier
Duc de Straubing . On s'attache à y montrer combien
il est difficile d'accorder la prife de poffeffion de ces
différens pays , non-feulement avec la paix de Weſtphalie
, mais encore avec les prétentions de la maiſon
d'Autriche qui n'en a que fur les Diftricts poflédés autrefois
par le Duc de Straubing.
L'autre écrit , préfente une nouvelle difcuffion au
fujet de la ville de Ratisbonne ; il s'agit des droits
que les Ducs de Bavière ont fur cette ville Impériale ,
qui étoit autrefois fous leur domination , & où quelques
-uns ont même fait leur réfidence ; mais comme
la date de ces prétentions remonte au 12e . fiècle , &
que la ville Impériale de Ratisbonne a été confirmée
depuis cette époque , par le traité de Weftphalie ,
dans la jouiffance de fes libertés & prérogatives , tout
ce que l'on allègue aujourd'hui contr'elle , ne fau- .
roit plus être un titre qu'on puiffe faire valoir .
La Cour de Drefde a publié un nouveau mémoire
contenant l'expofé de fes droits fur la fucceffion allodiale
de Bavière : il eft accompagné de pièces justificatives
au nombre de 33. » S. A. E. dans un moment
où l'on retient en Bavière ce qui eft dû aux héritiers
allodiaux , fe croyant obligée de faire connoître au
public le fondement de fes prétentions , la conduite
qu'elle a tenue , examine felon les règles de la vérité
& du bon droit les quatre points fuivans . 1 ° . Si le
fief doit être féparé de l'aleu ? 2º. En quoi confifte
l'aleu de Bavière ? 3 ° . Qui doit étre regardé comme
le véritable héritier allodial parmi les différens defcendaus
en ligne féminine ? 4º . Quelles mesures doi-
D 4
f801)
vent être prifes pour fixer alors les droits des héritiers
allodiaux «<? сс
L'Electeur Palatin eft irévocablement décidé à établir
fa réfidence à Munich ; cette réſolution a cauſé
beaucoup de chagrin aux habitans de Manheim , qui
ont fait tous leurs efforts pour retenir leur Souverain
parmi eux ; la Régence Electorale lui a adreffé à ce
fujet les repréfentations les plus pathétiques ; il y a
répondu avec bonté ; mais en afſurant (es Sujets de la
durée non interrompue de fes fentimens de bienveil
lance , il ne les a pas confolés de le perdre. Som
départ eſt fixé au 20 de ce mois ; le Miniftre d'Oberndorff
préfidera le Confeil chargé de la direction
des affaires du Palatinat à Manheim.
On mande de Lubeck que M. de Brumfer qui eut
le malheur de tuer fon oncle en duel , il y a environ
2 ans a été condamné , après un long procès dont
l'inſtruction a été très -longue , a donner 1000 écus
aux pauvres & à payer tous les frais de la procédure.
Selon des lettres de Hanovre on y attend le Duc
de Glocefter qui a témoigné quelque defir de voir
affemblées les troupes qu'on a levées dans l'Electorat.
Le 28 de ce mois elles formeront un camp à Herrenhauffen
, & y resteront deux jours . On ignore encore
quelle eft leur destination ; on prétend qu'elle ne fera
connue que lorfqu'on aura publié une grande promo
tion qui doit avoir lieu dans peu de tems . On prépare
le Château de Montbrillant pour y recevoir le Duc de
Glocefter , qui fera accompagné par le Général Frey
tag , qui doit l'accompagner dans fon voyage.
On s'empreffe dans bien des Gazettes d'exagérer
les horreurs de la guerre , & de donner des tableaux
effrayans de la dévaftation que les armées traînent
ordinairement fur leurs paffages. La proclamation
que le Prince Henri fit publier , à ſon entrée en Bohême
, juftifie fes intentions & peut fervir de réponſe
à plufieurs relations de dégats commis par fon
armée.
( 81 ))
=
•
93 NOUS HENRI , &c. aux habitans de la Bohême ,
de quelques rangs qu'ils foient , SALUT. Comme les
circonftances nous ont obligé d'entrer dans le
Royaume de Bohême avec l'armée que S. M. le Roi
de Pruffe , notre frere , nous a confié , nous exhortons
, par la Préfente , auffi férieufement qu'amicalement
, tous habitans du Royaume de Bohême à ne
pas s'oppofer à nos troupes , à réfider tranquillement
fur leurs biens , fermes & habitations , à ne point les
abandonner , mais au contraire à continuer leur culture
: Nous avertiffons auffi tous les Seigneurs , que
s'ils ne veulent pas refter eux -mêmes , ils laiffent du
moins leur Econome ou Prépofé fur leurs biens . En
revanche nous affurons tous ceux qui fe conformeront
à la Préfente , de toute protection & de tout ſecours
contre l'injuftice & la violence ; pour lequel
effet , tous ceux qui ont des plaintes fondées , dans
quelque cas que foit , n'ont qu'à s'adreffer directement
à nous mêmes. Il ne fera rien exigé d'eux que
ce que les circonftances & les néceffités de la guerre
demanderont naturellement ; & Nous avons défendu
à l'armée fous nos ordres , de la manière la plus rigoureufe
, tous excès quelconques , lui enjoignant au
contraire d'obferver la difcipline la plus exacte .
Quant aux habitans de la Bohême , qui contre viendront
à la Préfente , fe conduiront en ennemis , &
abandonneront leurs habitations , ils ne pourront attribuer
qu'à eux-mêmes les inconvéniens qui en réfulteront.
Si les habitans de la Bohême ont d'ailleurs
quelques griefs ou plaintes à faire , ils peuvent fe
promettre de notre part tout fecours , protection &
affiftance En foi de quoi nous avons fait publier &
imprimer la préfente . Donné à notre Quartier Général
, à Schwoycka , le 7 Août 1778 c .
De HAMBOURG , le 10 Septembre.
RIEN de plus incertain que l'état où en font actuellement
les démêlés entre la Ruffie & la Porte. Le départ
DS
1
(( 82 )
du Capitan Bacha , la deftination de l'armée raffem
blée à Sinope , les démarches qu'a fait M. de Stachieff
pour obtenir la liberté de partir de Conftantinople ,
fembloient préparer à des hoftilités ; elles n'ont point
encore commencé. Pendant que le Miniftre Ruffe eft
fans fonctions , les Généraux chargés de combattre
de part & d'autre , négocient ; & l'on efpère encore
que la paix fera l'ouvrage du Feld- Maréchal Comte
de Romanzow & du Capitan Bacha, Les nouvelles du
jour , qui feront peut- être démenties demain , ſuppo
fent le traité déja avancé , & on ne manque pas d'affurer
que l'Impératrice de Ruffie n'attend quela figuature
pour envoyer 30,000 hommes au Roi de Pruffe.
Ce qui femble donner quelque poids à ces conjectures,
ce font les mouvemens des troupes Ruffes en Pologne.
On ne ceffe d'annoncer qu'elles marchent pour
aller rejoindre le Prince de Repnin , & depuis le
tems qu'on en parle , elles auroient dû être arrivées
à leur deſtination , fi elles avoient eu réellement ce
but ; en reftant dans les lieux où elles fe trouvent ,
-elles auront plus de facilité à fe rendre dans ceux où
l'on voudra les envoyer. Depuis plus de 12 ans ,
fe promènent ainfi dans la Pologne, allant de Province
en Province , y prenant leurs cantonnemens & leurs
quartiers d'hiver , malgré les plaintes de la Républi
que qui demande leur éloignement fans pouvoir l'obtenir.
Une partie de la Nation aigrie , defirant des
évènemens qui écartent les étrangers loin d'elle , fait
peut-être des voeux pour que la guerre éclate entrè
la Ruffie & la Porte , & on ne feroit pas étonné qué
des efprits inquiets ne profitaffent pour exciter de
nouveaux troubles , des difpofitions où elle paroît
être. On parle même fourdement de rétablir la fameufe
confédération de Bar , fous la protection du
Grand- Seigneur ; mais fi le mécontentement de quelques
Polonois accrédite ce bruit , la foibleffe de la Naion
empêche de craindre qu'il ne fe réalife ; les principaux
chefs de cette ligue , ont d'ailleurs fait leur
elles
( 83 )
paix avec la Cour de Pétersbourg & le Roi , les
autres fe font expatriés , & il n'eft pas vraisemblable
qu'ils quittent les établiffemens qu'ils ont formés
pour retourner troubler leur patrie . Le fameux Comte
de Pulawski après avoir erré long- tems , s'eft retiré
en Amérique , où il paroît fixé au ſervice des
Etats- Unis.
tir
La
campagne des armées Autrichienne
& Pruffienne
en Bohême ne nous offre encore qu'une guerre
de poftes , dans laquelle les Généraux refpectifs déployent
toutes les reffources de leur génie pour gagner
du terrain & éviter des actions générales dont le fuccès
ne feroit pas affuré. Le Prince Henri eft toujours
à fon camp de Nîmes. La ſurpriſe de Tollenf
rein pouvoit devenir très favorable
à ſes vues & les
faciliter le Maréchal de Laudohn en a prévenu les
effets en prenant , entre Monchengratz
& Jung-
Buntzlau , une poſition ſi bien couverte par les bords
marécageux
& efcarpés de l'Ifer , qu'il feroit trèsdangereux
de l'y attaquer. C'étoit pour l'en faire forque
le Prince Henri avoit effayé de lui donner de
l'inquiétude
du côté de Prague , en faisant avancer
les corps des Généraux de Platen & de Mollendorff
.
Le premier marcha en effet juſqu'à Welwarn , qui cft
la derniere pofte fur la route de cette Capitale de la
Bohême , & fit occuperla montagne
blanche qui la
domine ; mais le Maréchal de Laudohn , fans quitter
fon camp fe contenta de faire obferver les deux Généraux
Pruffiens , par les Généraux Sauer & Kinski ;
le premier trop foible pour tenir devant eux fut obligé
de fe replier fur Prague ; mais les Pruffiens n'ayant
aucun deffein fur cette ville retournèrent
dans leurs
quartiers. M. de Laudohn l'avoit prévu , & dans le cas
où le grand objet du Prince Henri feroit de ſe joindre
au Roi fon frere , ou d'établir une communication
entre leurs armées par Aycha , Hochſtadt
& Hohen-
Elb , il a pofté entre Turnau & Liebenau un gros
corps aux ordres des Généraux de Braun , de Gollo-
D 6
( 84 )
redo & de Greven. » Nous avons , écrit un Officier
de cette armée , la plus grande confiance dans le Général
qui nous conduit , & nous fommes perfuadés
que tous les mouvemens & toutes les marches qu'il
nous fait faire font ce qu'on peut faire de mieux . Nous
rendons au Prince Henri la juftice qui lui eft due ; fa
marche par des défilés jugés impraticables, eft auffi admirable
qu'imprévue ; mais M. de Laudohn a juf
qu'à préfent arrêté fes progrès . Par notre pofition
nous nous adoffons à l'armée de l'Empereur ; nous
mettons les deux armées Pruffiennes dans l'impoffibi .
lité de nous attaquer : & nous les empêchons de pénétrer
dans l'intérieur de la Bohême. On dit que
nous voulons les empêcher de fe joindre ; je ne fais
pas fi c'est là notre but principal , ni fi cette jonction
eft le leur. S'ils en avoient envie , ils l'auroient déja
effectuée. Le Prince Henri eût pu marcher fur Aycha
& Hochſtadt , mais alors il eut abandonné le corps
qui eft à Lowofitz , où nous aurions pu l'accabler &
le pouffer jufqu'en Saxe , tandis que notre grande armée
, dans fon excellente pofition vers Arnau , contiendroit
toutes les forces Pruffiennes réunies , comme
elle a contenu juſqu'à préfent l'armée du Roi . Celle- ci
fe morfond dans les défilés que nous ne lui difputons
pas. L'armée du Prince Henri eft arrêtée vers Nîmes ,
n'ofant aller , ni à droite , ni à gauche ; nous épions
un moment favorable pour frapper quelque coup , &
en fuppofant que nous ne le trouvions pas , l'hiver
viendra ; l'ennemi fera obligé de fe retirer en Saxe
en Luface & en Siléfie , & on rendra juftice à l'habileté
de nos Généraux «.
Toutes les actions militaires jufqu'à préſent ſe réduifent
à des affaires de partis , qui n'offrent rien de
décifif. Les Autrichiens tentèrent , la nuit du 3 au 4
de ce mois , de chaffer les Pruffiens du Couvent de
Polfig , qui eft placé à un mille du camp de Nîmes ,
fur une hauteur d'où l'on découvre le camp du Général
de Laudohn , & tous les mouvemens qui s'y
( 85 )
font ; ils ne réuffirent point dans cette attaque.
De l'autre côté de l'Elbe , il n'y a pas eu plus d'ac
tion générale. Les relations Autrichiennes & Pruffiennes
varient beaucoup fur l'affaire du 26 Août , entre
le Général Wurmfer , qui , avec un corps confidérable
, attaqua l'arrière- garde Pruffienne , commandée
par le Général Tauenzien ; felon les premières
, cette arrière - garde fouffrit beaucoup ; felon
les dernières , après avoir été forcée de plier un peu
elle fe rallia & foutint fi vivement le choc des Autrichiens
, qu'elle les contraignit de fe retirer. Le def
fein de ceux- ci étoit de pénétrer juſqu'à Trautenau &
d'y enlever la caiffe militaire des ennemis ; mais ils
n'y réuffirent pas ; cette affaire , comme la plupart de
celles qui ont eu lieu jufqu'à préfent , n'a fait que
coûter du monde , & fatiguer les troupes fans donner
d'avantages réels. Le 8 de ce mois , le Roi a transféré
fon quartier général de Lauterwaffer à Wildfchitz
; tous les mouvemens qu'il a faits juſqu'à
préfent pour paffer l'Elbe ne lui ont point réuffi ; il
s'eft tranfporté fucceffivement fur divers points pour
paffer cette rivière , & la vigilance des Autrichiens a
toujours déconcerté fes deffeins ; ils n'ont rien négligé
pour s'affurer de la route d'Arnau en renfor
Çant le corps qui s'y trouve fous les ordres du Géné
ral Alton ; quelques bruits vagues qui fe répandent
aujourd'hui annoncent que leRoi de Pruffes'eft emparé
de ce paffage important ; mais ils ne font encore rien
moins que confirmés. Ceux qui fe répandent que le Gé-,
néral de Laudohn a coupé la communication de tous
les corps détachés de l'armée du Prince Henri ne font
peut-être pas mieux fondés. S'ils le font réellement ,
on ne peut que s'attendre à des évènemens intéreſ
fans ; la néceffité de rétablir cette communication in➡
terceptée peut déterminer le Prince Henri à une
action que le Maréchal de Laudohn femble defirer ,
& qu'il veut hâter en faiſant avancer fon armée vers
le Poftelberg.
( 86 )
le
Pendant que l'Autriche & la Pruffe ont pris les ar
mes pour régler la fucceffion de Bavière , la plupart
des Princes de l'Empire qui s'étoient déclarés pour
l'Autriche lors de la dernière guerre , refuſent aujourd'hui
de prendre fon parti ; le Prince-Evêque deWurtzbourg
n'a pas voulu lui donner les 4000 hommes
qu'elle lui a fait demander , & on a appris que
l'Electeur de Cologne , à l'exemple du Roi d'Angleterre
, s'eſt déclaré pour la Cour de Saxe & pour
Duc de Deux - Ponts. On attend toujours avec impatience
la réponſe de la Cour de Vienne aux différens
mémoires publiés par le Roi de Pruffe , la maiſon de
Saxe & la maifon Palatine , & les preuves qu'elle a
promis de donner de la fauffeté de l'acte de renonciation
du Duc Albert ; parmi les pièces publiées en faveur
de cet acte , voici une atteftation très- curieufe
dans les circonftances préfentes , & que nous rappor
terons telle que nous la trouvons fans entrer dans aucune
difcuffion. » En 1736 on étoit fort occupé de la
fucceffion entre l'Electeur de Bavière & l'Electeur
Palatin. Je fus chargé alors de copier dans la maiſon
du Chancelier intime , Van Waertel , plufieurs actes
& documens concernant cette affaire , parmi lesquels
fe trouvoit auffi l'acte du Duc Albert d'Autriche ,
de anno 1429 , par lequel il renonçoit à toutes prétentions
fur la Baffe - Bavière . Mais comme il y a plus
de 40 ans que cela s'eft paffé , je ne puis me rappeller
fi cet acte étoit le véritable original , ou feulement
une copie des archives de cette réfidence . Ce que j'attefte
en témoignage de la vérité , fub fide nobili par
ma fignature & mon cachet . Fait à Munich , le 28
Août 1778. Signé , Frantz- Gafpard SCHMIDT ,
Registrateur du Confeil-Privé Electoral , & fcellé
defon cachete .
ITALI E.
De RoM E, le 30 Août.
Le droit d'afyle dans les égliſes , établi dans les
( 87 )
fiècles d'ignorance , confervé dans des tems plus
éclairés par indifférence ou par timidité , n'étoit en
effet qu'une barrière honteufe , élevée entre la justice
& le crime. Plufieurs Princes s'étoient empreffés de
l'abolir dans leurs Etats ; elle exiftoit encore dans
cette Capitale , où plufieurs égliſes jouiſſoient de ce
droit , contre lequel la raifon & l'équité réclamoient
depuis fi long-tems . S. S. vient de le leur enlever ;
elle a permis d'arracher de ces églifes les malfaiteurs
qui s'y étoient retirés , & qui avoient bâti dans l'intérieur
des cellules où ils repofoient en paix , enbravant
la fociété qu'ils avoient outragée , & les loix
qui n'ofoient les punir.
.
Les brigands, qui pendant quelquetems ont fait tant de
dégats dans quelques Provinces , font enfin difperfés ;
on en a arrêté quelques-uns qui ont donné le fignalement
des autres dont ils ont facilité la prife , & on ſe
flatte de les faifir tous. En pourfuivant ces malheureux,
on a furpris 3 voleurs qu'on ne foupçonnoir
pas , & qui à l'aide de fauffes clefs avoient volé pour
plus de 30 mille écus Romains de bijoux & d'effers
qu'ils avoient déposés dans une maiſon qu'ils avoient
louée à l'effet d'y cacher leurs vols.
Les Polonois établis dans cette Capitale ont fait
des prières publiques dans leur églife de St - Stanislas ,
pour
demander à Dieu l'heureux fuccès de la biète
générale qui va s'ouvrir à Varfovie.
Un particulier, mordu par un chien enragé , avoit
effayé vainement tous les remèdes anti-hydrophobiques
que lui avoient confeillé les Médecins . La ma-
Jadie fe déclara bientôt par les fymptômes les plus
effrayans. Un de nos plus habiles Médecins fat mandé
; il le trouva enchaîné & dans l'état le plus violent.
Le Docteur fit faire avec une once fix gros
d'onguent mercuriel , une friction au cel , à la poitrine
& fur l'abdomen du malade , qui eut quelques
inftans après de fréquentes naufées , & vomit avec
beaucoup d'efforts quantité de matieres fétides &
( 88 )
glutineufes. Cette évacuation parut le foulager. Le
Médecin lui fit prendre alors 12 grains de camphre
& autant de mufc , le tout délayé dans un verre
d'eau , mêlée avec égale quantité de vin de Canarie ;
le lendemain on réitéra la friction ; le vomiſſement
fut plus fort que la première fois ; bientôt tous les
fymptômes d'hydrophobie difparurent ; on donna au
' malade pour appaifer la foif & les douleurs qu'il
éprouvoit au gofier , de l'huile d'olive camphrée &
un mucilage préparé ; & dans 15 jours il a été par
faitement guéri «.
De LIVOURNE , le 5 Septembre.
Le Grand- Duc eft parti pour Vienne le 30 du mois
dernier ; Madame la Grande-Ducheffe , qui doit le
fuivre , fe difpofe à partir au premier jour.
Le 28 du mois dernier , il s'éleva un ouragan fi
violent , qu'il brifa & fubmergea tous les bateaux
de pêcheurs & les bâtimens marchands qui ſe trou
voient fur la côte.
Selon les rapports de tous les Patrons de navire
qui entrent dans ce port , les mers de Provence font
Couvertes d'Armateurs François , qui vifitent tous les
bâtimens , & arrêtent ceux qui ont à bord des marchandiſes
pour le compte des Anglois ; on s'attend à
voir inceffamment dans la Méditerranée une efcadre
de cette dernière Nation , chargée de protéger fon
commerce , & de favorifer quelques opérations qu'on
lui fuppofe. Il y a quelque tems qu'on parle d'une entreprife
que les Anglois veulent , dit - on , faire fur
l'ifle de Corfe ; le foin qu'on a pris de mettre cette
ifle en état de défenſe , & de fortifier tous les endroits
par lefquels on pourroit y defcendre , fembleroit
confirmer ce bruit , s'il étoit vraiſemblable que dans
la circonstance actuelle , les Anglois , qui ont tant
d'ennemis , & font fi occupés de leur propre défenfe ,
puffent former des deffeins d'invaſion .
Les lettes de Smyrne portent qu'on y eft enfin par
( 89 )
venu à fatisfaire le Lieutenant du Capitan Bacha ,
qui content des préfens qu'il a reçus , & des 100,000
écus au lion que Cara-Ofman-Oglou lui a fait payer,
s'eft éloigné avec fon efcadre , qui auroit pu porter
le fléau de la pefte dans la ville , toujours affligée par
des tremblemens de terre. » Depuis le 23 du mois
dernier , on a encore éprouvé plufieurs fecouffes ; 2 le
24 , une le 25 , 2 le 26 , une le 27 , & une fucceffivement
le 2 & le 4. Comme la frayeur que ce phénomène
terrible a caufée n'eft pas encore diffipée , les
habitans répandus dans les campagnes , où ils habi
tent fous des tentes , n'ofent retourner dans leurs maifons
, qu'ils craignent à chaque inftant de voir écrouler
fur eux. La plupart ont été tellement endommagées
, qu'on ne peut y rentrer fans les rétablir , & le
prix exceffif des falaires & des matériaux fait que
peu de particuliers font en état de faire ces réparations
«.
Selon les dernières lettres de Barbarie , les Confuls
Européens mandés par le Roi de Maroc à Tanger ,
y ont déja obtenu une audience ; mais le Prince ne
leur a point encore expliqué les raifons pour lef
quelles il les a fait venir. Samuel Zumbel , ci - devant
fon premier Miniftre , n'a point encore obtenu la
permiffion de reparoître devant lui ; mais on croit
que fa difgrace ne fera pas de longue durée ; on l'employe
toutes les fois qu'on a une lettre d'Europe à
lire ou à répondre ; & le befoin qu'on a de fes fervices
, eft un titre qui tôt ou tard doit le faire rentrer
en grace. Les troubles renaiffent journellement dans
les Etats de Maroc ; le Prince Mulei-Jezir , l'un des fils
du Roi , qui pafla il y a deux mois chez les Brebes ,
dans le deffein de les ramener à l'obéiffance qu'ils
doivent à fon pere , donne aujourd'hui des inquiétudes
; comme il a été élevé parmi les troupes , &
qu'il a les qualités militaires dont les peuples portés
à l'indépendance font le plus de cas , on paroît crain
dre qu'il n'ait été engagé à fe fixer parmi ces peuples ,
( 90 )
defcendans des tribus qui ont habité les Mauritanies
avant l'invafion des Arabes. Le Roi lui a envoyé
Mulei-Meimon , un autre de fes fils , à la tête de
quelques troupes pour l'engager à revenir , ou pour
Fy forcer.
3
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 20 Septembre.
Les dernières nouvelles reçues de l'Amérique dont
on faifoit tant de bruit , pendant qu'on ne faifoit
que les deviner , ont beaucoup perdu de leur
importance depuis que la Cour les a publiées ; elle
ne les a pas jugées dignes de faire le fujet d'une gazette
extraordinaire ; elle s'eft contentée de faire
imprimer dans fa gazette ordinaire quelques extraits
de 3 lettres de l'Amiral Howe. Dans la première , en
date du 18 Juillet , il repréfente le Comte d'Eftaing
confervant fa pofition devant Shandy - Hook , &
ayant intercepté 9 ou 10 petits bâtimens deftinés
pour New - Yorck , ainfi qu'une chaloupe armée &
une des alleges à bombes , appartenant à l'efcadre.
Dans la feconde , en date du 26 , il apprend à l'Amirauté
que le Comte d'Estaing leva l'ancre le 22 au
matin , & fit voile ayant le vent à l'eft ; il fut fuivi
par les chaloupes que l'Amiral avoit ftationnées près
de lui , & qui le quittèrent le 23 à la hauteur de la
Delaware , à 30 lieues de terre , ferrant le vent à
l'eft , & l'armure à bas bord. Le tems ayant été trèsfavorable
pendant les trois derniers jours pour tenter
de forcer l'entrée du port , & l'efcadre de Toulon ne
ſe montrant plus fur cette partie de la côte , il en
conclut que le Commandant François avoit abandonné
le deffein qu'on difoit qu'il avoit . La 3º lettre
eft du 31 Juillet . L'Amiral n'ayant point eu d'occafion
de faire partir les premieres , ajoute qu'il lui
eft arrivé d'Halifax 3 vaiffeaux , le Centurion , de
so canons , le Raifonnable de 64 , & le Cornwall
( 91 )
de 74. Le Capitaine Edwards qui commande le dernier
continue l'Amiral , avoit été féparé de l'efcadre
du Vice- Amiral Byron par un coup de vent fubit &
violent le 3 Juillet , à la lat . de 48 d . 53 m. , & à la
longit. de 31 d. 16 m. Comme depuis ce tems il ne
nous eft parvenu aucune nouvelle du Vice-Amiral ,
je me prépare à mettre immédiatement en mer , avec
les forces raffemblées dans ce port pour aller chercher
l'efcadre Françoife , qu'on fuppofoit , lorfqu'on.
l'a vue la dernière fois , le 28 , faire route vers Rhode-
Inland ".
Onne conçoit pas tout-à-fait ici comment l'Amiral
Howe peut le difpofer à chercher avec 9 vaiſſeaux
de ligne une efcadre auffi fupérieure que la Françoife ,
& fi bien armée , dont toutes les nouvelles particulières
nous apprennent que les équipages font en bonne
fanté , n'ayant pas perdu plus de 6 hommes depuis
leur départ d'Europe , & n'ayant pas plus de 6 malades
dans le moment où elle a quitté Shandy - Hoock.
On demande fi l'éloignement de M. d'Estaing n'eft
pas un piége qu'il tend à l'Amiral Howe , pour l'engager
à fortir de fa retraite . Son départ de New-
Yorck ne feroit-il pas funefte au Général Clinton ,
dont l'armée ne reçoit des vivres que de la flotte ',
& pourroit offrir une victoire aifée au Général Washington
? On oppofe à ces réflexions ce paffage de la
lettre du Général Clinton . » Plufieurs circonstances
ont paru indiquer pendant quelques jours l'intention
d'une attaque générale contre cette place , de concert
avec la flotte Françoiſe ; mais comme elle a quitté la
ftation de Shandy - Hoock , & que Washington á
renforcé Sullivan , il eft plus que probable qu'ils ont
choifi Rode- Iſland pour l'objet de leurs deffeins . Cependant
comme cette place a été renforcée par le
Général-Major Prefcott , avec s bataillons , & que
le Général- Major Pigot , au moyen du fecours efficace
que lui a donné la marine , a eu le tems de
mettre les défenſes du côté de la mer en bon état ,
( 92 )
on doit efpérer qu'il fera à même de réfifter à l'attaque
, du moins pendant quelque tems «. On demande
encore fi ces renforts , envoyés par Washington à
Sullivan , ne font pas un artifice ? fi le Général Américain
n'a pas concerté fon plan d'opérations & de
rufes avec le Vice- Amiral François ? Il paroit d'après
ces lettres , ou du moins d'après ce qu'on en publie ,
que le Général & l'Amiral Anglois donnent tête baiffée
dans le piége qu'on leur tend. L'incertitude où ils
font en Amérique des deffeins de M. le Comte d'Eftaing
, donne de juftes inquiétudes au Ministère , qui
ne peut pas de fi loin effayer de les deviner , & qui à
fon tour , examinant les points qui peuvent être menacés
, craint beaucoup pour Terre - Neuve , & fe
hâte de prendre des mesures pour défendre cette ifle .
Il a expédié des ordres pour faire partir au plutôt 3
vaiffeaux ligne , qui iront renforcer l'Amiral Montagu
; mais à fuppofer que les craintes foient fondées ,
de quelle reffources feront ces vaiffeaux ? & s'il fait
attention au long tems qu'a mis l'Amiral Byron dans
fon voyage défaftreux qui n'eft pas encore fini , peutil
fe flatter que ces vaiffeaux arrivent aflez tôt ?
Toutes les lettres particulières préfentent les troupes
à New-Yorck dans une fituation très - déplorable ;
elles manquent de tout ; & les lettres du Général contiennent
, dit-on , des demandes de toute efpèce , en
vivres & en hardes , dont elles ont besoin , fur-tout
à l'approche de l'hiver . On ne croit pas qu'elles puiffent
le paffer dans les ifles de New-Yorck & de Long-
Inland . Il leur faut abfolument des quartiers plus
étendus. Si les derniers états de revue font exacts ,
elles montent à 30,000 hommes qu'il faut néceffairement
loger. Auffi fuppofe-t-on au Général Clinton
le projet de pafler dans le Continent avec une partie
de fon armée , auffi - tôt que les Commiflaires pacificateurs
feront partis . Ces derniers ont perdu toute ef
pérance de fuccès . L'un d'eux' , le Gouverneur John (-
tone , au moment de l'apparition de l'efcadre de Tou
( 93 )
lon , s'empreffa de remplacer par l'épée l'olive de
paix dont il étoit chargé ; il demanda de fervir
comme volontaire à bord du vaiffeau Amiral.
Malgré la fituation critique des affaires , le Gou-t
vernement ne paroît pas encore diſpoſé à renoncer à
fes projets de conquête en Amérique . On affure qu'il
y fera une nouvelle campagne ; mais on ne conçoit
pas quelles espérances de fuccès il peut avoir , après.
en avoir obtenu fi peu , lorfqu'il n'avoit affaire qu'à
l'Amérique feule . Aujourd'hui , il a à combattre une
Puiflance redoutable , contre laquelle il n'aura pas
trop de toutes les forces, La guerre menace d'embrâfer
l'Europe entière , & c'eft dans l'incendie général
que nous pouvons trouver les reffources de quelques
diverfions. On paroît perdre tout espoir de voir ré
tablir la paix entre l'Empereur & le Roi de Pruffe ;
fi on ne parvient pas à les réconcilier dans le cours
de l'hiver , la guerre au printems prochain recommencera
avec plus de fureur , & deviendra peut-être
plus générale ; nous ferons peut - être obligés d'y pren
dre part , ce qui entraîneroit des dépenfes énormes ,"
dont la Nation redoute la charge , & qu'elle fera
obligée de fupporter , fi le Ministère peut réaffir par
ce moyen à engager la France dans la querelle , & à:
divifer fes forces. Nous ne nous flattons point de
voir terminer nos démêlés particuliers avec cette
Puiffance. On compte moins que jamais fur le fuccès
de la médiation de l'Eſpagne , & on s'attend à la voir
au premier moment prendre le parti que lui prefcriti
le pacte de famille . Depuis quelque-tems les couriers
ne ceffent d'aller & venir de cette Cour à celle de
Madrid ; en moins de cinq jours nous en avons expédié
4 au commencement de ce mois . Cette activité
prouve la chaleur qu'on met dans les négocia
tions , mais elle n'en prouve pas de même le fuccès .
On s'épuife en conjectures fur leurs effets , mais ce
ne font que des conjectures , & le plus fage eft de
lailler à l'évènement qui ne peut pas être éloigné
( 94 )
l'éclairciffement de ces myftères politiques. Il ne faut
peut-être pas fe flatter de la paix avant une action importante
pour rendre le vaincu plus docile fur les
propofitions.On efpéroit depuis le départ de l'Amiral
Keppel , que cet évènement décifif ne pouvoit pas
tarder ; on doute aujourd'hui que cet Amiral ait reçu
ordre de fe battre ; on préfume auffi que le Comte
d'Orvilliers ne l'a pas reçu , & que les deux eſcadres
ne font forties que pour protéger les flottes marchandes
que chacune des deux Puiffances attend daus fes
ports. Ce but a du moins été rempli . Notre flotte
marchande de la Jamaïque , celle des ifles fous le
Vent & celles que nous attendions d'Eſpagne , de
Portugal & de la Méditerranée , font arrivées heureufement
, à l'exception de quelques bâtimens qui font
reftés derrière , & pour lefquels on n'eſt pas fans inquiétude
.
Au milieu de nos procédés hoftiles contre la France ,
on remarque avec raiſon comme une fingularité que
la communication entre Douvres & Calais refte ouverte
comme en pleine paix ; il eft vraisemblable
qu'elle ne fera fermée que lorfque la guerre aura été
formellement déclarée. Jufqu'à préfent les évènemens
fe réduisent à la petite guerre fur mer ; nos pa
piers publics ne font remplis que d'annonces de prifes
faites par nos Corfaires ; mais dans ces calculs
Toujours exagérés , on compte beaucoup de bâtimens
neutres , que nos Armateurs prétendent chargés pour
le compte des François . Il en résulte des plaintes trèsgraves
; le Comte de Suffolck a reçu au fujet de quelques
vaifleaux pris fur les Hollandois , un Mémoire
très-preffant , & qui a embarraffé le Ministère. En
effet , quand on feroit convenu de la légalité de ces
prifes en cas de guerre , cette légalité exifte - t - elle aujourd'hui
qu'il n'y a point de déclaration formelle.
Tant qu'il n'y en aura point , les navigateurs des peuples
neutres ne font- ils pas autorisés à commercer
par-tout où ils voudront , pour les Nation qu'ils
( 95 )
&
voudront , & doit- on les punir de leur confiance au
droit des gens ? Ce Mémoire a produit ſon effet ,
3 bâtimens Hollandois pris par des vaiſſeaux du Roi
ont été relâchés ; on attend à préfent ce que prononcera
l'Amirauté fur ceux que nos Armateurs ont pris
& conduit dans nos ports.
Les Armateurs François & Américains n'épargnent
pas davantage nos vaiffeaux ; il ſe paſſe peu de jours
que nous ne recevions des lettres allarmantes . L'Armateur
Américain , le Général Mifflin , a établi ſa
croifière fur la route du commerce de la mer Baltique,
& dans le cours du mois dernier , il a pris 23
bâtimens venant d'Archangel , de Pétersbourg , de
Narva , de Norwège &c. Comme la plupart étoient
chargés de matériaux pour les chantiers de l'Amirauté
, & que pendant l'hiver la Baltique & la mer
Blanche ne font point navigables , on fent quels embarras
il en peut réfulter , dans un moment où les
ports de l'Amérique , qui fourniffoient notre marine ,
nous font fermés. Les Armateurs ennemis pouffent la
hardieffe jufqu'à s'approcher de nos côtes , & y tenter
des defcentes ; des lettres de Dublin nous appren
nent qu'ils en ont fait dernièrement une fur les côtes
feptentrionales de l'Irlande ; ils ne fe font pas rembarqués
fans avoir laiffé des traces de leur expédition
, & actuellement les habitans veillent avec beaucoup
de foin à empêcher toute entrepriſe de cette
elpèce.
Le tort que notre commerce éprouve depuis fi
long-tems , a diminué les reffources de la Nation
& a rendu plus difficile la levée de nouveaux ſubſides
que le Gouvernement ne tardera pas à lui demander ;
il s'attache à lui promettre des alliances puiffantes ;
mais ces alliés exigeront fans doute de gros fubfides
; nous favons que nous n'en manquerons pas dès
que nous pourrons les payer ; mais ferons-nous en
état de le faire ? La Pruffe & la Ruffie nous fourni
ront- elles les fecours que nous en attendons , en
( 96 )
hommes & en vaiffeaux , dans le moment où elles™
ont befoin elles-mêmes de toutes leurs forces ? &-
dans le cas où elles le pourront & le voudront , les
fourniront-elles gratuitement ? Toutes ces promeffes
Batteufes que le Gouvernement nous fait , ne paroiffent
à bien des perfonnes que des mots.
On arme actuellement une nouvelle flotte qui doit
fe raffembler à Spithead ; elle fera , dit - on , d'un vaiffeau
de 100 canons , de 2 de 90 , de 10 de 74 , & de
2 de 64. On prétend qu'elle eft deftinée pour la Mé
diterranée , où notre commerce exige de la protec
tion , & où Minorque en a befoin pour la défenſe.
On affure ici que fi cette ifle venoit a être attaquée ,
elle feroit hors d'état de réfifter , n'y ayant aucun
vaiffeau en mer pour la fecourir , & les troupes de
terre qui la défendent ne confiftant que dans le régi
ment de Mancheſter de 1200 hommes de nouvelle
levée , peu propres au fervice , & en 600 Hanovriens.
On a parlé pendant quelque tems d'un changement
dans le Ministère ; on ajoute qu'il a été proposé au
Lord Rockingham & à fes amis de rentrer dans le
Miniſtère ; mais on a excepté le Duc de Richemont ,'
que le Roi a réfolu de ne jamais admettre dans fes
Confeils. On affure que cette exception afait avorter
la négociation . C'eft la feconde fois que le Marquis
de Rockingham donne cet exemple de défintéreffement
; en 1767 , il refufa de reprendre dans l'Adminiftration
la place qu'il avoit quittée l'année précé->
dente , à moins que le Général Conway ne confervât
fa plase de Secrétaire d'Etat. On dit aujourd'hui que
le Roi eft décidé à garder le Ministère actuel fur le
pied où il eft , & qu'il a défendu à chacun de ceux ›
qui le compofent , de fonger à fa démiffion dans les
circonftances préfentes .
Le Général Carleton , arrivé du Canada le 12 de
ce mois , a eu le 14 une audience du Roi ; elle a été
très-longue , & rien n'en a tranfpiré ; il lui a fans
doute rendu compte de l'état de cette Province , où il
( 97 )
inftallé à la place le Général Haldimand. Tout n'y
eft pas a fi tranquille qu'on l'a prétendu , s'il eft
vrai qu'avant fon départ il ait cru devoir priver de
leurs places quelques Juges de cette Province . Cet
acte d'autorité doit avoir eu un but , & cette nouvelle
, fi elle eft vraie , dit-on dans un de nos papiers ,
ne peut que furprendre le public , qui a accueilli juf
qu'ici avec une crédulité fans exemple , tous les contes
dont il a plu aux Miniftres de le bercer.
L'acte du Parlement en faveur des Catholiques
d'Irlande , n'a pas été reçu également bien par le peu
ple ; il s'eft trouvé des fanatiques qui ont murmuré ,
& s'il faut en croire une lettre de Dublin , ils ne s'en
font pas tenus aux plaintes, » On a reçu ici la nouvelle
de différens foulèvemens dans les Comtés
d'Antrim & de Dawn ; on aflure que les féditieux ,
qui avoient déja fait beaucoup de mal , avoient entr'autres
brûlé plufieurs chapelles Catholiques . Deux
régimens ont ordre de fe porter dans ces Provinces ,
pour y rétablir la tranquillité « .
Nos papiers préfentent ces foulèvemens d'une manière
plus allarmante ; le fatifme religieux , felon
eux , y a moins de part que celui de la liberté. Ce
Royaume , fur lequel on a fi long- tems apéfanti le
joug , ne fonge qu'à s'en affranchir . » Sa fituation .
lit on dans un , paroît actuellement reffembler exactement
à celle des Colonies , lorfque les divifions en
tr'elles & la Grande- Bretagne ont commencé. Les
Irlandois , à l'exemple des Américains , ont formé des
affociations pour ne point faire ufage de différens articles
des manufactures Britanniques. S'ils n'ont ni
gaudronné , ni emplumé ceux qui en ont importé ,
ils ont abattu leurs maifons, & détruit leurs marchan
difes. Le Lord Lieutenant d'Irlande , comme les
Gouverneurs des Colonies , a rendu des proclamations
avec des promefles de récompenfes pour ar
rêter les féditieux , mais tout cela n'a fervi de rien .
En Amérique les foulèvemens ont commencé par la
5 Octobre 1778.
E
( 98 )
populace ; il en eft de même en Irlande . En Amérique ,
les féditieux étoient foutenus par les gens riches &
par ceux qui avoient l'autorité , & on affure qu'en
Irlande ils trouvent les mêmes encouragemens . Si la
perte de l'Amérique eft fuivie de celle de l'Irlande ,
I'Angleterre n'aura plus beaucoup de foins à fe donner ;
& femblable à l'ancienne Rome , elle tombera du
plus haut point de gloire & de fplendeur , dans la
même obfcurité , ou ce qui eft encore pire , elle deviendra
tributaire d'un Monarque voifin «e.
Le Duc de Glocefter a reçu au commencement de
ce mois des lettres du Roi de Pruffe ; fa fanté chancelante
a fait croire que fon départ étoit renvoyé à
l'année prochaine ; la faifon en effet s'avance , &
dans fon état , il feroit dangereux de s'expofer à une
campagne d'hiver. Cependant on affure aujourd'hui
que fon départ eft fixé à la fin de ce mois.
Le tems de l'élection d'un Lord Maire approche ;
plufieurs citoyens de cette ville , voulant témoigner
à M. l'Alderman Oliver la fatisfaction qu'ils ont de
fa conduite , lui ont fait propofer de fe mettre fur les
rangs pour cette place , avec offre de le foutenir ; il
leur répondu qu'il étoit fenfible à leur confiance ;
mais que dans l'état où font les affaires , loin de
pouvoir fonger à un nouvel emploi , il eft forcé de
remettre le fien . La majeure partie de les biens eft
dans les ifles . » Ces ifles jadis fi floriffantes , font
partie des Colonies qui nous reftent , & à ce que
j'espère , dépendent encore de la couronne ; mais à
qui que ce foit qu'elles appartiennent actuellement ,
ou qu'elles puiffent appartenir dans la fuite , l'état
précaire dans lequel le trouve cette partie de ma propriété
qui a tant fouffert , demandera bientôt ma
préfence , & je n'ai jamais eu l'intention d'obtenir des
places dont l'abfence me feroit négliger les devoirs
, & c. cc
( 99 ) 1
ÉTATS-UNIS DE L'AMÉRIQUE - SEPTENT.
Chefter , du io Juillet . Le Congrès aſſemblé le
7 de ce mois , a réfolu unanimement » que les remerciemens
du Congrès feront faits au Général Washington
, fur l'activité avec laquelle il s'eft porté
du camp de Valley- Forge à la pourfuite de l'ennemi ;
les talens diftingués qu'il a développés en fuivant :
l'ennemi & formant fon ordre de bataille , & la bonne
conduite avec laquelle il a conduit l'attaque , & remporté
l'importante victoire de Monmouth fur l'Armée
Britannique , immédiatement commandée par le Lieutenant-
Général Sir Henri Clinton , lorfqu'elle marchoit
de Philadelphie à New-Yorck . Réfolu de plus ,
que le Général Washington fera chargé de notifier
les remerciemens du Congrès aux braves Officiers &
Soldats qui fe font également diftingués par leur
bonne conduite & leur valeur à la bataille de Monmouth
«.
M. Gerard , Miniftre Plénipotentiaire de S. M.
T. C. , a paſſé dans cette ville , où il s'eft repofé
quelques jours , & d'où il eft parti pour fe rendre
à Philadelphie. En arrivant fur les terres des Etats-
Unis , il adreffa le meffage fuivant au Congrès qui
vient de le faire publier . » S. E. le Comte d'Estaing ,
Vice-Amiral de France , Commandant l'Efcadre du
Roi , défire mettre tous les armemens , foit publics ,
foit particuliers , des Etats - Unis de l'Amérique Septentrionale
, à portée de tirer tous les avantages
poffibles de cette Efcadre , à l'effet de faire des
prifes fur l'ennemi commun . Le fouffigné a l'honneur
d'informer le Congrès , que tous les armemens
ci-deffus mentionnés recevront la protection la plus
étendue de l'Eſcadre de S. M. T. C. , & que toutes
les prifes qu'ils pourront faire leur appartiendront
exclufivement & fans partage. Les Maîtres des navires
Américains qui s'adrefferont à S. E. le Vice-
Amiral , recevront les fignaux néceffaires «.
E 2
( 100 )
Philadelphie , du 10 Juillet. Le 11 de ce mois
M. Gerard arriva dans cette ville , un Comité du
Congrès nommé à cet effet avoit été au - devant de
lui , & l'accompagna dans le logement qu'on lui
avoit préparé rue du Marché . L'artillerie du Colonel
Proctor le falua lorfqu'il entra dans la ville . M. Dean,
ci devant notre Miniftre à Paris , & qui eft venų
avec lui , l'a accompagné dans cette ville.
» Le 4 de ce mois , écrit- on des Plaines Blanches ,
jour anniverfaire de l'Indépendance de l'Amérique ,
le Général Gates a folemnifé cet heureux événement
par un dîner très élégant , fervi à un grand nombre
de convives . Parmi les fantés qui furent bues , on
remarque celles-ci , 1 ° . La glorieufe Révolution ;
2º. Les Etats-Unis libres & indépendans ; 3 °. Le
Congrès , avec des remerciemens de l'honneur qu'il
a fait au Pays par fa vigoureufe réponse aux Commillaires
Britanniques ; 4°. Le Général Washington ;
5. La Marine des Etats Unis , avec des voeux pour
qu'elle foit toujours employée à protéger le genre
humain & non à le rendre efclave ; 6º . La mémoire
immortelle des Généraux Warren , Mongomery ,
Mercer , Herkimer , Nash , Woodfter , & tous les
Héros qui ont verfé leur fang ou qui font morts
pour le Pays ; 7 ° . Le Docteur Franklin & nos Miniftres
près des Cours étrangères ; 8 ° . S. M. T. C. ,
le Roi de Pruffe , & tous les Rois & Princes en
alliance avec les Etats- Unis ; 9 °. L'établiffement
folide & prompt de la Confédération des Etats-
Unis ; 10°. Les aimables Filles de l'Amérique , qui
ne doivent leurs coeurs & leurs mains qu'aux véri
tables Amis de la Patrie ; 11º . Voeux pour que le
Canada , la Floride & la Nouvelle-Ecoffe jouiffent
des bénédictions attachées aux Etats libres ; 13º ,
La guerre étant glorieufement terminée , puiffent les
bénédictions de la liberté , de la paix , de l'agriculture
& du commerce , être le partage des Peuples
des Etats - Unis «<,
( for )
Charles-Town , du 20 Juillet . On attend avec
impatience des nouvelles de New-Yorck , & des
opérations de la flotte Françoile & de l'Armée du
Général Washington , qui agiffent fans doute de
concert pour porter quelque grand coup
nos ennemis.
On ne doute pas , d'après la pofition où ces
derniers fe trouvent , que nous n'obtenions quelque
avantage fignalé. Le Général Clinton refferré à New-
Yorck & à Long - Ifland , ne peut tenir dans ces
parties , & quand il y tiendroit , fes troupes ne peuvent
y paffer l'hiver , faute d'efpace & de proviſions ;
il feroit obligé de conftruire des barraques pour les
loger , & elles ne pourroient que s'y affoiblir & y
périr. La fortie n'en eft pas maintenant facile } le
Général Washington a fait occuper Kingsbridge ; &
il faut forcer le paffage pour pouvoir tenter de s'établir
ailleurs. Les troupes Royales ne peuvent plus
fe flatter de la protection de leur flotte , qui dans
ces occafions a toujours facilité l'exécution de fes
projets.
La perfpective flatteufe que nos armes ont de ce
côté , nous confole de quelques évènemens malheureux
que nous apprenons d'ailleurs . Un corps confidérable
d'Indiens & de Toris , foutenu par des
troupes Angloifes a fait une incurfion dans le
Comté de Northumberland , où il commet les excès
les plus horribles , maffacrant des femmes & des
enfans fans défenfe , dévaftant & faccageant les
plantations des Habitans , dont plufieurs ont abandonné
leurs fermes. Cependant il en eſt reſté affez
pour arrêter les progrès des ennemis , que les troupes
régulières qu'on raffemble ne tarderont pas à
diffiper.
Bofton , du 30 Juillet . L'Efcadre Françoiſe , qui
le 11 de ce mois étoit à l'entrée de Shandy - Hook ,
en eft partie le 22. Le Comte d'Estaing avant fon
départ a affemblé fur fon vaiffeau tous les pilotes
de l'Eſcadre , pour délibérer fur la poſſibilité de la
E 3
( ( 102 )
-1
.
faire entrer dans le Port , en paffant par le Canal ;
comme les vaiffeaux du premier rang tirent 27 pieds
d'eau , on a renoncé à l'entreprife , qui a été jugée im
praticable. On ignore de quel côté elle s'eft dirigée.
Tout ce que l'on fait , c'eſt que les mouvemens font
concertés avec le Général Washington , & qu'on`a
des projets importans , dont le temps ne tardera pas
à nous inftruire . Plufieurs corps de l'armée de terre
ont fait différens mouvemens ; peut- être quelques-uns
n'ont-ils pour objet que de donner le change à nos
ennemis ; & peut-être l'Amiral Howe , s'il fort de
New-Yorck , comme on prétend qu'il en a le projet ,
trouvera-t- il l'Efcadre Françoife plutôt qu'il ne s'y
attend. Le Tryon étoit à côté de Shandy- Hook ,
lorfque la flotte de M. d'Eftaing y parut au commencement
de ce mois. Une fregate de cette flotte
lui donna la chaffe ; mais il eut le bonheur d'échapper
, & il eut le temps de donner avis aux vaiffeaux
qui étoient à Halifax , convoyés par le Hope , de
ne pas s'approcher trop du Hook. Le Roebuck
vaiffeau Anglois de 44 canons après avoir été
chaffé par un vaifleau François
chouer fur le rivage , où l'équipage l'a abandonné ,
en prenant la fuite dans les terres.
FRANCE.
,
2
a été forcé d'é-
De VERSAILLES , le 30 Septembre.
LA Cour eft revenue de Choifi le 27 de ce mois.'
Monfieur ayant permis au Baron de Pont-Labbé ,
fon premier Maréchal- des-Logis , de fe démettre
de cette place en faveur du Comte d'Orfay , Capitaine
de Dragons ; ce dernier eut l'honneur de
prêter ferment en cette qualité entre les mains de
Monfieur , qui le préfenta enfuite à LL. MM . en
cette qualité .
CE
De PARIS , le 30 Septembre.
Ce que l'on avoit prévu . eft arrivé . L'approche
( 103 )
de l'équinoxe a forcé l'efcadre de Breft de rentrer
dans le port : elle y eft arrivée le 20 de ce mois ;
il eft vraisemblable que l'Amiral Keppel eft rentré
auffi dans les ports d'Angleterre. M. le Comte d'Or
villiers ne l'a point rencontré , comme il le defiroit ,
& comme cela feroit arrivé fi les Anglois étoient
reftés dans la pofition où ils étoient près d'Oueffant
le 10 de ce mois. On affure que notre eſcadre fe
difpofe à fortir de nouveau , & qu'elle remettra en
mer avant le 10 du mois prochain ; on ajoute qu'elle
prend des vivres pour 3 mois , ce qui annonce
qu'elle tiendra la mer auffi long-tems que la faifon
le permettra. M. de Guichen eft déjà forti avec 4
vaiffeaux de ligne & 3 frégates pour croiſer à l'entrée
de la Manche.
On parle beaucoup de la prife du Fox par la frégate
la Junon. Les relations de ce combat varient
fur plufieurs circonftances ; mais toutes s'accordent
à le préfenter comme un des plus longs & des plus
terribles qui fe foient donnés . En attendant des détails
plus précis , une lettre de Breft nous fournit
les fuivans. Notre flotte eft rentrée pour éviter
le coup de vent de l'équinoxe , & avec le défeſpoir
de n'avoir pu rencontrer les Anglois ; on peut juger
de l'ardeur avec laquelle on defiroit un combat général
, par l'action particulière qui s'eft paffée entre la
Junon & le Fox . Cette dernière frégate commandée
par le Capitaine Windfor , s'étant écartée de l'efcadre
Angloife pour obferver notre flotte , M. le Comte
de Beaumont commandant la Junon fut détaché
pour lui donner la chaffe . Le Capitaine Windfor
après avoir été pourfuivi pendant quelque tems ,
ceffa de fuir & engagea le combat. Tout l'acharnement
& toute la bravoure que peuvent employer
l'un contre l'autre deux ennemis redoutables , furent
mis en ufage dans cette occafion ; le Comte de Beaumont
eut fon Capitaine en fecond tué auprès de lui.
Le Capitaine Windfor , ayant eu le poignet emporté ,
E 4
( 104 )
t apporter une chaife fur le pont , & ne ceffa point ,
de combattre & de donner les ordres néceſſaires : le
feu de la Junon fut fi vif & dirigé avec tant de
fuccès que la frégate Angloife fut abfolument rafée .
De 120 hommes d'équipage qu'elle avoit , 100 furent
mis hors de combat : ce ne fut qu'après avoir
été réduit à l'état le plus déplorable , après avoir per-
'du tous les mats , & n'ayant pas même un pavillon
pour amener , que le Capitaine Windfor fit figne avec
fon chapeau qu'il fe rendoit ; alors tout ce que l'hu
manité peut infpirer au vainqueur en faveur d'un
ennemi qu'il eftime , fuccéda à la fureur de l'action .
Le Comte de Beaumont força le Capitaine Anglois ,
grièvement bleffé , d'accepter fa chambre , & mit
tous les foins à procurer des fecours à l'équipage
ennemi : cette victoire ne nous a pas coûté 20 hommes.
Arrivé à Breft , le Capitaine Windſor a été logé
à l'Intendance : fa vigoureuſe réfiſtance ; en augmentant
la gloire de M. le Comte de Beaumont , ne
peut que rendre la défaite même très honorable «.
L'inaction des deux flottes , qui ont tenu affez
long- tems la mer fans fe rencontrer , donne quelque
confiftance aux bruits qui fe répandent d'une pacification
prochaine. Les fpéculatifs difent même qu'actuellement
tout feroit arrangé fi on ne demandoit
que l'indépendance des Etat - Unis ; mais on prétend
qu'on veut que l'Angleterre confente auffi à l'indépendance
du Canada , d'où elle pourroit inquiéter
la République des 13 Etats , & que cette demande
eft un des objets qui retardent le plus cette négocia
tion .
On ne parle plus fi fortement du projet de defcente
dans les ifles de Jerſey & de Guernesey. » Il
eft vrai , écrit- on de St - Malo , qu'il y a dans notre
port & dans les environs beaucoup de vaiffeaux de
tranfport qui font tous prêts ; mais on ne voit aucune
apparence de l'exécution d'une expédition de
ce genre, Deux Malouins qui étoient prifonniers dans
( 105 )
ces ifles & qui ont eu le bonheur de fe fauver , rapportent
qu'il y a 2000 hommes de garnifon , & que
devant chacune , il croife 2 vaiffeaux de guerre &
2 frégates . Le camp établi à trois quarts de lieue
de cette ville , eft compofé de 5 régimens d'infan
terie , de 6 compagnies d'artillerie , une d'ouvriers
& un régiment de dragons . M. le Comte de Luzace
qui le commande , a pour Officiers Généraux , MM .
de Caftries , de Diesbach , de Villepatour , de la
Ferronaye & de Falkenhayn « .
Les lettres de Toulon portent que le convoi de
bâtimens marchands chargés de tranfporter en Corfe
le régiment Royal la Marine , devoit être efcorté
par la frégate la Sultane , commandée par M. de
Frammont , qui louvoyoit en l'attendant , lorfqu'elle
reçut tout - à - coup l'ordre de porter un paquet à
M. de Fabry ; elle mit auffi-tôt à la voile , en laiffant
partir fon convoi fans eforte. Selon les mémes
lettres , on croyoit que l'efcadre de M. de Fabry
alloit joindre M. le Comte d'Orvilliers , & que 12
vaiffeaux Espagnols fe chargeroient de la garde de
la Méditerranée . Elles contiennent auffi les détails
de différentes prifes faites par M. de Vialis , commandant
la frégate la Gracieufe ; le 24 Août dernier
, en croifant fur les côtes de Barbarie & d'Efpagne
, il s'empara du vaiffeau Anglois la Grande-
Bretagne , ayant à bord 57 Maures & une cargaifon
affez confidérable , qui fera , dit-on , rendre à
ces derniers , parce qu'elle leur appartient . Le lendemain
, il prit la corvette Angloife le Zéphir &
l'envoya à Toulon , où elle eft arrivée .
» La frégate la Flore , ajoutent les mêmes lettres
, qui croifoit fur l'ifle de Majorque , eſt arrivée
ici ( Toulon ) ; le 19 du mois dernier , la foudre
tomba fur cette frégate , y tua 2 hommes fur la
place & en bleffa 20 : tous les gaillards parurent
embrafés dans l'inftant ; mais heureufement le feu
s'éteignit de lui-même. Parmi les effets inconceva-
ES
( 106 )
bles du tonnerre , il faut remarquer celui que la
foudre opéra fur un homme qui tenoit une corde
à la main; elle lui palla dans la manche & l'épila
entièrement fans lui faire le moindre mal . Cette
frégate reſtera ici quelques jours pour réparer les
manoeuvres que le feu du ciel a endommagées «.
לכ
La barque le Hardy de 12 pièces de canon & de
39 hommes d'équipage , commandée par le Capitaine
Varage de Marſeille , chargée de café , de
fucre , de cacao , de coton , eft arrivée à Bordeaux.
Le Capitaine a rapporté » qu'étant forti de St-
Pierre de la Martinique le 27 Juin dernier , & étant
les Août fuivant par les 45 degrés 8 m. 10 fec.
de latitude nord , & par les 9 d. 3 m. de longitude
oueſt de Paris , il fut attaqué par un corfaire Anglois
de 14 canons & 70 hommes d'équipage. Le
combat s'engagea à 9 heures du matin ; mais il ne
voulut tirer que lorfqu'il fut à la portée du piftolet :
à la première volée le corfaire prit chaffe ; il le pourfuivit
en lui envoyant encore quelques coups de
canon ; mais la fupériorité de la marche du corſaire
le mit bientôt hors de la portée de la vue : il n'eut
dans fa barque qu'une manoeuvre en déſordre ; mais
il s'apperçut que le corfaire avoit deux hautbans
coupés , & que la mitraille lui avoit caufé beaucoup
de dommage «.
Dans quelques - uns de nos ports où l'on fe rappelle
combien le commerce a profpéré pendant la
guerre de l'Angleterre & de l'Amérique , on paroît
fe plaindre des pertes qu'on y fait quelquefois par les
prifes que doivent naturellement faire les Anglois ,
puifque nous avons beaucoup de vaiſſeaux en mer ;
mais on ne fait pas attention à celles que nous faifons
, & un tableau comparatif des unes & des autres
pourroit les confoler fi l'on pouvoit confoler
le particulier. Celui - ci nous vient de Londres. » On
vante beaucoup nos avantages dans la petite guerre
fur mer : mais fi l'on les examine de près , ils ſe ré
( 107 )
duifent à peu de choſe. Je viens de faire le relevé
des prifes que nous avons faites & de celles qu'on
a faites fur nous , dans le papier même qui a annoncé
avec le plus d'emphafe que la balance eft en
notre faveur. Ce relevé va depuis le commencement
de ce mois jufqu'au 18.
" Prifes faites par les Anglois . L'Amitié faifant
route de la Guadeloupe pour la France ; le Duc
d'Angoulême , armateur de Dunkerque , à fa première
courfe ; le Vertumne allant du Port- au- Prince
au Havre - de - Grace ; un vaiffeau François pris en
revenant des Indes Occidentales : on ne connoit cette
prife que par récit , elle n'eſt pas encore arrivée ;
le Duc de Fitz-James revenant des Indes Orientales
, il en eft de celle- ci comme de la précédente ;
un armateur François de 12 canons ; l'Impromptu
allant de Bordeaux à St-Domingue ; le Sauveur allant
de la Martinique à Marfeille ; l'Oracle faifant
route de Nantes à la Guadeloupe ; le Frédéric venant
du Cap François ; un vaiffeau venant de la
Caroline Méridionale à Bordeaux ; le Defir venant
de la Guadeloupe ; 2 armateurs Américains
François , un vaiſſeau Efpagnol chargé pour les François
. Total 16 prifes , dont 2 ne font annoncées
que d'après des oui dire.
"
un
»Prifes faites par les François & les Américains.
La Grace allant de Londres à Corke; leFriendly
Brothers allant de Briſtol à Cadix ; la Rofe allant
des Indes Occidentales en Amérique , coulée à fond ;
Two-Brothers allant de Gothenbourg à Londres ;
l'Auguftus allant de Pétersbourg à St -Ives ; le Sampfon
allant de Poole à Terre- Neuve ; l'Aurore allant à
New-Yorck ; la Nancy venant de Lisbonne ; le True-
Love d'Antigoa à New-Yorck ; l'Olive - Branch ,
& un autre allant à Terre Neuve ; un commandé
par le Capitaine Stok, allant à New - Yorck ; 1 vailfeau
, 3 brigantins 16 bâtimens de pêcheurs &
une patache; les Three Brothers allant des Barba-
E 6
( 108 )
des à New-Yorck ; le Lord Drummond allant à
Philadelphie ; la Sally allant de Glaſgow à New-
Yorck. Cela ne fait pas moins 36 bâtimens en comptant
les 16 pêcheurs & la patache «<,
» Le Gazettier qui vouloit nous prouver nos avantages
, auroit pu s'y prendre plus adroitement : il
devoit ajouter à fa lifte la prife intérellante qu'à
fait le cutter le Kite , d'un vaiffeau allant à Breft
chargé de mâts . Cette prife eft d'autant plus précieuſe
que nous en manquons abfolument ; comme nous
manquons auffi d'argent , la lettre de marque la Fortune
avoit aufli pris un bâtiment allant de Cayenne
au Havre , & ayant à bord 130,000 liv. ft . mais
cette prife eft aujourd'hui reclamée comme appartenant
à des fujets du Roi d'Espagne , & on craint
que malgré le befoin que nous en avons ,
elle ne
foit rendue à fes propriétaires «.
On écrit du Havre un trait qui fait honneur à
un corfaire de Guernesey : il avoit pris un bâtiment
de ce port qui revenoit des ifles & qui avoit quel
ques pierriers ; il a reconnu enfuite dans le Capitaine
un de fes anciens amis , qu'il a relâché fur le
champ après l'avoir comblé d'honnêtetés .
Selon des lettres de Breft on a mis en radoub
la Ville de Paris ; après avoir enlevé quelques bordages
on avoit trouvé la membrure faine en général
: mais on a découvert fur l'avant plufieurs membres
pourris qui fe fuivent. Le Neptune a été en
rade le 14 , & l'Augufte de 80 canons a été lancé
le 19.
On dit que l'ouverture des Etats de Bretagne qui
étoit fixée au 28 de ce mois , a été renvoyée au
26 du mois prochain.
Ce n'eft que par la voie de Londres qu'on a appris
des nouvelles de M. le Comte d'Estaing : perfonne
, à ce qu'on n'affure , n'en a encore reçu de directes
; fon filence a caufé d'abord de l'étonnement : mais
il n'affecte pas beaucoup ceux qui préfument que les
( 109 )
bâtimens qu'il pouvoit avoir chargé d'en apporter, ort
pu être arrêtés par les vents ou pris par les Anglois.
Bien des perfonnes croient qu'il n'en a expédié aucun
; elles fe rappellent qu'avant fon départ , il
déclara pofitivement qu'on n'auroit de fes nouvelles
que lorfque fon expédition feroit achevée , & qu'alors
on en recevroit la relation entière ou fon extrait
mortuaire.
La Reine avance heureufement dans la groffeffe.
Plufieurs villes ont cru ne pouvoir mieux témoigner
la joie que leur cauſe cet évènement , qu'en dotant
un certain nombre de pauvres filles , & en faisant
les frais de leurs mariages.
On a tiré le 10 de ce mois la lotterie anciennement
fondée à Saint- Séverin en faveur des filles fages de
la Paroiffe ; ce n'eft que depuis peu que cette fondation
utile a eu la publicité qu'elle méritoit . Le Curé
défirant donner à cette oeuvre chrétienne & patriotique
, un éclat fait pour honorer la vertu , a invité à
cette cérémonie le Lieutenant- Général de Police ,
qui fe prêtant avec zèle aux vues du Curé , a voulu
ajouter avec lui un fupplément confidérable aux lots ;
il leur a donné un nouveau prix , en les diftribuant
lui-même aux cinq filles que le fort a défignées , &
que le fuffrage du public en avoit jugées dignes. Le
Curé a prononcé un difcours à cette occafion ; il les
fur-tout exhortées à méler à leurs actions de
graces
les voeux les plus ardens pour les jours du Roi , la
confervation de la Reine & le fuccès heureux de fa
groffeffe , fans oublier les prières pour le repos éternel
du pieux Inftituteur de cette féte .
a
Les effets trop fréquens & funeftes de la rage , ont
déterminé les Magiftrats de Santé de Strasbourg à
rendre une Ordonnance , pour diminuer le nombre
des chiens & pour veiller à ce que le traitement de
cette affreufe maladie foit adminiftré promptement
aux particuliers qui l'auront contractée ; mais ne ſe
bornant pas à l'avantage local de cette Ville , ces
( 110 )
Magiftrats ont fait publier le traitement fuivant qui
eft de M. Ehrmann , & dont le fuccès eft conftaté
par de nombreuſes expériences.
» Auffitôt qu'une perfonne aura été mordue par un
animal enrage , on brûlera la plaie pour la faire fuppurer
, ou l'on fcarifiera profondément la partie affectée
; on la couvrira enfuite d'une emplâtre véficatoire
qui dépaffe les bords de la plaie . Il faut avoir
foin de l'entretenir ouverte le plus long- temps qu'il
fera poffible . S'il n'y a encore aucune marque qui
prouve que le venin ait déja gagné le fang , on continuera
de chercher à prévenir fon effet par les
moyens fuivans. On ordonne au malade quelques
bains domeftiques tiedes ; lorfque les veines font engorgées
, on lui fait une faignée. Si la perfonne eft
âgée , elle prendra pendant deux jours , chaque fois
un demi-gros de pilules mercurielles laxatives ; enfuite
on lui fera les frictions comme il fuit. On
prend une demi-once de mercure que l'on broie
avec de la térébenthine de Veniſe ou d'Alface , autant
qu'il en faut pour incorporer le mercure ; on y ajoute
une demi-once ou trois quarts de fain -doux ; avec
cet onguent on frotte d'abord la plaie , puis les jambes,
les cuiffes , & le troifième jour les aines , faifant
en forte que tout l'onguent fe trouve confommé
dans les trois jours. Le troifième jour on donne
au malade , matin & foir , trois grains de panacée
mercurielle , ou du fublimé doux formé en pilules
avec de la mic de pain ; on continue tout ce traitement
jufqu'à ce qu'il fe déclare une falivation , que
l'on augmente ou modère fuivant les circonftances.
Mais i l'on remarque dans le malade quelques accidens
de nerfs , comme triftefle , inquiétude , mouvemens
convulsifs , on fe fervira de la poudre fuivante
, felon les circonftances , une ou deux fois
par jour. Cinabre d'antimoine ou artificiel ( duquel
on voudra ) dix grains , mufc fix grains , camphre
quatre grains , opium un grain. On en fait une pou(
111 )
dre que l'on donne au malade avec une infufion fudorifique.
Si l'ufage du mercure pris intérieurement
n'occafionnoit ni la falivation ni les felles , il n'en
faudroit pas moins le continuer encore quelques
jours , & dans ce cas , avoir recours aux faignées ,
vomitifs & médecines ; mais toujours d'après les
confeils des médecins. Si malgré tout cela , la maladie
empiroit , & qu'il s'y joignît des accidens confidérables
, tels que l'horreur de l'eau , on la traitera
comme une maladie inflammatoire ; on redoublera
les frictions , principalement fur le cou & fur
la poitrine ; on réitérera les faignées , on ſe ſervira
de remèdes rafraîchiffans , tels que les acides , le
nitre , &c «< .
2
> Le 13 du mois de Juin dernier le bourg de
Cerences , Election de Coutances Généralité de
Caën en Baffe-Normandie , a effuyé un violent incendie
qui y a confumé 70 maiſons . Selon le procès-
verbal qui a été fait de ce défaſtre , on évalue
la perte des maifons & des meubles à 91,294 liv.
99 propriétaires & 49 locataires font réduits , par
cet évènement , à une extrême indigence , qui réclame
les fecours de la bienfaiſance. On peut les
adreffer à M. Duprey , Curé de Cerences , par Coutances
, à Gavray.
Le fieur Cotte , Curé de Montmorenci , Correfpondant
de l'Académie Royale des Sciences , écrit
que le 21 Septembre , à huit heures du foir , le
Ciel étoit plus éclairé que de coutume dans la partie
du Nord , & que c'étoit le commencement d'une Aurore
Boréale qui n'a pas tardé à ſe montrer avec des
jets de lumière. Elle augmenta par dégrés. A 8 h .
14 m. les jets d'une lumière blanchâtre parurent fortir
de l'Occident d'été ; ils s'approchèrent enfuite de
l'Occident vrai , & parurent teints d'une couleur rougeâtre.
A 8 h. 25 m. le jet le plus voifin de l'Occident
vrai fe faifoit remarquer par une couleur d'un
beau rouge , au milieu duquel fe trouvoit Arcturus.
( 112 )
Ces jets de lumière étoient compris entre la grande
Ourfe & le Bouvier , & ils s'élevoient jufqu'à la
conftellation du Dragon : ils s'affoiblirent par dégrés
, & l'on n'en voyoit plus à 8 h. 45 m. Le phé
nomène confiftoit alors en une lumière blanchâtre ,
qui dura une partie de la nuit . L'Obfervateur vit
dans le même temps à l'horiſon , entre l'Occident
d'hiver & l'Occident vrai , deux corps lumineux
de la même groffeur que Jupiter , qui ne changeoient
point de place & qui difparurent avec les
jets de lumière. Toutes les Planètes étoient couchées
dans ce moment . Pendant la durée du phénonomène
l'air étoit ferein , le vent d'Eft affez fort.
Le thermometre de Réaumur , à Mercure , marquoit
12. 3 dégrés ; le baromètre étoit à 28 p. 3 , 1 1. T'aiguille
aimantée déclinoit de 19 dégrés 32 min . vers
l'Oueft : elle n'a point éprouvé de variation particu
lière , finon que la déclinaifon n'a pas été auli grande
pendant ce mois qu'elle l'avoit été les mois précédens.
L'Obfervateur a fait la même remarque depuis
plufieurs années , fçavoir que la déclinaiſon qui va
toujours en augmentant depuis le mois de Décembre
ou Janvier , commence à diminuer en Septembre.
Marie Saint-Etienne de Caramand de la Pomarède ,
époufe du Comte de Bruyères de Chalabre , eft morte
le mois dernier dans fes Terres en Languedoc , âgée
de 72 ans.
Genevieve-Alphonfine de Vernejoux , veuve du
Marquis de Roncée , eft morte en Touraine le 6
de ce mois , âgée de 79 ans .
Conftance de Durat , époufe du Comte de Durat ,
eft morte le io du même mois au Château de Bunerolle
en Marche , dans la 28e année de fon âge.
Cabinet intéreffant à vendre , contenant 90 Tableaux
en miniature de différentes formes & gran .
deurs , depuis celle d'une Tabatière jufqu'à celle de
26 pouces de haut fur 19 de large . Sujets agréables
, la plupart tirés de la Fable . On pourra le voir
( 113 )
le 20 d'octobre , & tous les jours fuivans depuis
dix heures du matin jufqu'à une heure & demie ,
excepté les Dimanches & les Fêtes , chez M. Charlier
, Peintre en miniature du Roi , rue Thérèſe , la
porte cochère entre les rues Royales & Vantadour.
On diftribue le catalogue chez Prault , Libraire ,
Quai de Gêvres .
Le Parlement avant d'entrer en vacances a enregiftré
la Déclaration du Roi donnée à Verſailles le
29 Août , concernant les Préfidiaux , & ayant pour
objet de lever tous les doutes qui fe font élevés fur
l'exécution de l'Edit d'Août 1777 , en interprétant les
difpofitions de quelques articles , & en y ajoutant
celles qui ont paru à S. M. capables de rendre le
recours plus facile & moins onéreux aux Sujets .
Les Lettres- Patentes portant établiſſement d'une
Société Royale de Médecine , furent enregistrées le
premier de ce mois. Elles contiennent quatorze articles.
S. M. expofe dans le préambule les motifs de
l'inftitution de cette Société , qui fera chargée entr'autres
de l'examen des remèdes prétendus fpécifiques
, ainfi que des eaux minérales & médicinales .
» Nous avons lieu , dit S. M. , d'efpérer d'autant
plus de fruits des obfervations des Affemblées de
cette Société , que le poids de fes travaux journaliers
tombant fur des Membres , qui feront pour
la plupart Membres de la Faculté de Médecine établie
en notre bonne Ville de Paris , ils feront à la
fourçe des lumières de cette Ecole Savante , à laquelle
ils fe feront honneur de porter les réſultats de leurs
Réflexions particulières , afin de s'éclairer à leur
tour , & de diriger avec plus d'affurance la marche
de leurs recherches & de leurs obfervations «. La
Société préfidée à perpétuité par le premier Médecin
du Roi , fera compofée de trente Affociés ordinaires
, Docteurs en Médecine , réfidens à Paris ,
& dont vingt feront toujours choifis dans cette Faculté
de foixante Aflociés ¡ régnicoles domiciliés
( 114 )
dans les Provinces , & d'un nombre égal d'Affociés
étrangers.
Il paroît un Arrêt du Confeil , portant règlement
pour les marchandifes provenant des prifes faites
en mer fur les ennemis de l'Etat. Cet Arrêt contient
trente-trois articles , & prefcrit entr'autres les
formalités que les Navires armés en courfe doivent
obferver , pour que les droits des Fermes ne foient
point fraudés , & fixe les cas d'exemption pour
certaines denrées & marchandifes .
Des lettres - patentes du Roi , enregistrées en la Cour
des Aydes le 28 Août dernier , règlent la manière
dont les Arrêts , Sentences , Jugemens & contraintes
doivent être mis à exécution contre l'Adjudicataire
des Fermes ou fes cautions , & ordonnent que les
pièces des procès de cette eſpèce , peuvent être remi
Les aux Directeurs des Fermes dans les Provinces ; auparavant
elles ne pouvoient l'être qu'à Paris au Receveur-
Général . Les lettres -patentes ordonnent que
les Directeurs des Provinces feront obligés de les vifer,
& de les rendre aux parties dans le délai d'un
mois. L'objet de cette loi eft d'épargner aux fujets
des Provinces éloignées , les frais d'un voyage difpendieux
dans la Capitale , & de les mettre à portée
d'obtenir une prompte juſtice fans quitter leurs
foyers.
Une Ordonnance du bureau des Finances de la
Généralité de Paris , concernant les caves prolongées
fous la voie publique , en date du 4 de ce mois , ordonne
l'exécution des Edits , Arrêts & Règlemens
concernant la voirie , & notamment l'article 7 de
l'Edit de Décembre 1607 ; défend en conféquence à
tous propriétaires , maçons & ouvriers , de pratiquer
aucunes caves & de faire des fouilles fous les rues,
places & paffages de cette ville & fauxbourgs , ainfi
que fous les chemins publics dans l'étendue de cette
Généralité , à peine de comblement desdites caves &
fouilles , & de 300 liv. d'amende , tant contre les pro-
1
( 115 )
priétaires que les entrepreneurs & ouvriers ; ordonne
que dans un mois , à compter de ce jour , tous les
propriétaires de maiſons & héritages qui ont des caves
ou paffages fous les voies publiques , ( les égouts ,
conduite d'eau , & voûtes conftruites pour defcendre
à la rivière , exceptés , ) feront tenus de les
combler , ou d'en faire la déclaration au Procureur
du Roi de ce bureau , pour être enfuite de la vifite qui
en fera faite , ordonné ce qu'il appartiendra ; à peine
contre les délayans de 300 liv . d'amende , moitié au
profit du Roi , & l'autre à celui du dénonciateur .
De BRUXELLES , le 30 Septembre.
LES lettres de Bohême nous préparent à recevoir
inceffamment la nouvelle de quelqu'action importante
; on dit que le Roi de Pruffe & le Prince Henri
pour n'être pas obligés de retourner en Saxe & en
Siléfie font déterminés à tenter une action ; que le
dernier pour forcer le Maréchal de Laudohn à fortir
d'une pofition avantageufe , où il ne peut être attaqué
, a marché vers Prague. Quelques lettres du
nord qui depuis long-tems parlent des fecours que
l'Impératrice de Ruffie doit fournir au Roi de Pruffe
annoncent aujourd'hui pofitivement la marche de
16,000 Ruffes , qui vont joindre le corps aux ordres
du Général Werner près de Troppau , ou quelques
Cofaques Ruffes , ajoutent-elles , font déja arrivés.
La flotte Françoife eft rentrée dans fes ports , celle
d'Angleterre avraiſemblablement fait de même ; mais
il paroît qu'elles ne tarderont pas à remettre en mer.
Et les hoftilités vont continuer avec plus de fureur ;
on fe flatte cependant que cet état de crife ne fera pas
de durée ; la neutralité de la Hollande qu'on croit actuellement
bien décidée , pourra y contribuer . Cette
Puiffance quelqu'intérêt qu'elle ait dans les fonds
d'Angleterre , paroît s'être déterminée à ne point
prendre de parti , a laiffer les deux rivales effayer de
s'abbaiffer mutuellement , & à s'enrichir en commer(
116 )
çant avec l'une & avec l'autre. On dit qu'elle va ară
mer pour faire refpecter la neutralité ; les entrepriſes
des Armateurs Anglois rendent peut-être cette précaution
néceffaire . On fait combien ils ont pris de
bâtimens Hollandois , & qu'il y en a plufieurs que
l'Amirauté Britannique penche à déclarer de bonne
prife ; ils ont befoin de la protection de la République
, & elle fe met en état de leur en donner une
efficace . » Le vaiffeau de guerre Hollandois , l'Allarme
, Capitaine Van Braam , eft entré au - Texel ces
jours derniers , écrit - on d'Amfterdam ; il a amené
avec lui un de nos bâtimens dont les Anglois s'étoient
emparés , & qu'il a forcés de relâcher . Les prifes fréquentes
qu'ils font depuis quelque tems , font ce qui
a déterminé cette Province & quelques autres à propofer
aux Etats-Généraux de mettre la marine de la
République fur un pied refpectable , & de l'employer
à l'appui du commerce ".
Les armemens de l'Espagne tiennent toujours en
fufpens la curiofité de l'Europe , qui ne peut fe perfuader
qu'elle en ait fait de fi formidables , fans avoir
en vue quelqu'objet de la plus grande importance ;
les fpéculatifs qui cherchent à pénétrer cet objet ,
croyent qu'il ne peut être autre que celui de profiter
de l'occafion pour accabler la marine Britannique , &
enlever , à cette Nation fière , l'empire de la mer
dont elle a tant abafé , & qu'elle travaille fans relâche
à perdre depuis quatre ans. On fait que l'on a
fait pafler fecrettement à Cadix un grand nombre
de Pilotes François , & que fans doute ils doivent
être employés ; ce n'eft que lorfque les forces Efpagnoles
fe mettront en mouvement qu'on en faura da-
Vantage. On eft réduit aux conjectures à Madrid ,
comme dans les pays plus éloignés ; voici ce qu'on écrit
de cette ville . » Les préparatifs de guerre fe continuent
avec beaucoup d'activité tant dans nos ' ports , que
vers les frontières méridionales de ce Royaume , fans
que le fecret de leur deftination en foitmoins obfervé.
( r1, 》
La flotte de Cadix bien pourvue de tout , n'attend que
l'ordre de partir , & fera en état de l'exécuter une
heure après l'avoir reçu . Le camp d'Utrera fe forme ,
il ſera conſidérable & muni fur - tout d'un train trèsconfidérable
d'artillerie. Selon les lettres du Feriol ,
l'efcadre qu'on y a armée , & qui fera fous les ordres
du Chef- d'efcadre D. Antoine de Arce fe difpofe à
mettre à la voile. Elle eft composée de 14 vaineaux
de ligne , depuis 84 canons jufqu'à 70 ; de 4 frégates
& de 6 paquebors. On juge par la quantité de vivres
qu'elle a pris , qu'elle doit aller en Amérique. De
cette conjecture on paffe à d'autres , & le bruit qu'elle
touchera à la Floride commence à devenir général z
on ajoute qu'elle pourroit bien auffi poufler jufques
vers la nouvelle Angleterre. Si tous ces bruits fe vérifient
, l'énigme de nos armemens ne tardera
être expliquée «.
pas à
Selon des lettres de Londres , on y a reçu la nou
velle pofitive , que le 2 Août, l'Amiral Howe eft forti
de Sandy- Hook avec fa flotte , pour fuivre celle du
Vice-Amiral Comte d'Eftaing . S'il faut en croire ces
mêmes lettres , les forces , depuis qu'il a été renforcé
par l'Amiral Parker , & par quelques- uns des débris
de l'efcadre de l'Amiral Byron , montent à 13 vaif-
Leaux de ligne & quelques frégates. Ce nombre paroît
un peu exagéré ; mais quand il feroit réel , bien.
des Anglois n'en infèrent pas qu'elles font égales à
celles des François dans cette partie du monde,
comme on voudroit le faire croire ; l'état des vaif,
feaux Anglois qui ont fouffert fi long-tems ne leur
permettra peut- être pas de combattre avec égalité.
Les mêmes lettres confirment le bruit qui s'étoit
répandu , que le Comte d'Estaing avoit réufli en ar
borant pavillon Anglois , a attirer au milieu de
fon efcadre une trentaine de bâtimens Anglois , dont
quelques-uns étoient chargés de munitions de guerre ,
& avoient des troupes à bord.
On ignoroit encore à Londres , le 25 de ce mois ,
( 118 )
où le trouvoit l'Amiral Keppel ; on ne favoit point™
s'il étoit rentré dans les ports , ou s'il tenoit encore
la mer. On y répète dans ce moment tous les bruits
qu'on a fait courir depuis long - tems fur les bonnes
difpofitions de la Prufle en faveur de la Grande-Bretagne.
Tous les papiers de cette ville annoncent que
ce Prince a rappellé tous ceux de fes fujets qui peuvent
fe trouver au fervice des Etats- Unis ; s'il faut
en croire ces mêmes papiers , la Ruffie fait davantage
; elle ne donne pas moins de 40,000 hommes
à l'Angleterre ; ceux qui prétendent qu'elle en donne
en même-tems 30,000 au Roi de Pruffe , ne conçoivent
pas tout à fait comment cette Puiffance peut fe
défaire pour des querelles étrangères de 70,000
hommes , tandis que la guerre qui la menace du
côté de la Porte , lui impofe peut-être la néceffité de
conferver toutes les troupes pour les befoins particuliers.
Quoiqu'il en foit il y a des feuilles publiques
qui font déja marcher une partie de ces renforts
en Allemagne , & qui embarquent l'autre pour
l'Amérique .
Suite de la Lettre à l'Amiral Keppel.
Comment , après un double aveu fi précis , de la fitua
tion reſpective des deux armées , ofez - vous dire aux
Nations qui vous jugent , à la vôtre que vous n'avez
trompée qu'un moment , que les François fe formant
en bataille , vous ne cherchâtes point à les interrompre
dans l'exécution , & que vv
ous les laiffâtes
fe formerfans faire feu fur eux , penfant que leur
intention étoit de mefurer galamment le lendemain
toutes leurs forces avec les vôtres . Ce n'étoit pas
pour le lendemain , c'étoit fur- le-champ qu'ils vous
avoient préfenté le combat : dans l'état où vous étiez,
ils avoient plus de jour qu'il ne leur en falloit pour
achever de vous vaincre. VOUS NE CHERCHATES
ROINT A LES INTERROMPRE ? Qui croira jamais
que vous ayez refufé l'occafion de les battre en les
prenant fur le tems d'une manoeuvre aſſez compli(
119 )
quée ? Mais vous n'étiez - là que pour les interrompre,
& c'eft POUR LES INTERROMPRE que le font
faits les derniers efforts de votre Nation expirante.
Si vous n'avez pas voulu les battre , vous avez trahi
l'espoir de votre patrie : fi vous ne l'avez pas pu ,
c'eft que vous étiez déja vaincus. Vous comptiez
fur le lendemain , avec la moitié de vos forces fans
doute car vous n'avez pas oublié ces vaiffeaux défemparés
, hors d'état de virer avec vous , contre
la flotte Françoife , formée en ligne de bataille ; &
c'eſt cette même armée en bataille que vous fuppolez
en fuite quelques heures après avec les fanaux
imprudemment allumés ! & c'eft la vôtre , à moitié
défemparée , qui fe cachant dans les ténèbres , craignoit
modeftement d'être éblouie de l'éclat de fa
victoire. Vous ajoutez enfuite : mais les François
avoient étéfi BATTUS pendant le jour , qu'ils profitèrent
de la nuit pour ſe retirer. S'ils avoient été
SI BATTUS eux qui vous avoient provoqué en ordre
de combat , qu'étiez - vous donc , vous , qui n'aviez
pu ni manoeuvrer , ni vous former , ni combattre
? Ils profitèrent de la nuit pour ſe retirer
ils allumèrent leurs feux pour vous attendre , quand
la nuit , qui ne fervoit que vous leur déroboit
votre fuite. Les premiers rayons du jour nous retrouvèrent
fur- le-champ de bataille que vous aviez abandonné
, & que nous ne quittâmes que parce qu'il
n'y reftoit plus une feule voile ennemie.
›
2
La flotte du Roi ne put pas nous atteindre ! en
s'éloignant de nous , on le croira fans peine . Dans
l'état où se trouvoient les vaiffeaux à l'égard de
leurs mâts , de leurs vergues & de leurs voiles. En
vérité , Monfieur l'Auteur , dans cet état des mâts
des vergues & des voiles , dont vous convenez fi
ingénuement , & les aîles coupées , il ne vous auroit
pas été facile de nous faire fuir , quand vous
ne pouviez pas nous approcher ; & comme vous
concluez très -à-propos , il ne vous reftoit PAS MÉME
A DÉLIBÉRERfur ce qu'il étoit convenable de faire,
( 120 )
Votre lettre , d'un bout à l'autre , dit que vous
avez été battus , en concluant que c'eft nous qui
l'avons été. A l'avenir , lorfque vous ferez d'ingénjeufes
relations , & que vous vous amuferez à vous
contredire , n'empruntez plus la faveur d'un nom
cher à vos compatriotes , & refpecté par- tout où
T'on honore la réputation & le courage , & fi vous
effayez encore de tromper votre Nation par le récit
de fuccès imaginaires , choififiez un théâtre plus
éloigné de fes yeux bartez Washington tout à
votre aife , & couronnez les Héros de Saratoga :
noyez fans pitié M. d'Estaing ; dites que vous etes
toujours chers à ces poltrons de l'Amérique ; que
l'on vous aime dans l'Inde ; que vous défendrez dans
Portsmouth votre charte authent que de l'empire des
mers : vantez l'honnêteté de vos debats Parlementaires
& les mouvemens heureux de vos reflorts politiques
; rappellez -vous ces tems où ne triomphant
que par la fupériorité du nombre , vos voiles commerçantes
couvroient les deux hémisphères ; que des
rêves complaifans vous retracent cette gloire paflée ,
& gardez le filence fur les malheurs de l'amiral
Biron , & la croiſière incivile de M. de Fabry ( 1 ) “.
(1) » Un étranger débarquaà Londres : dans cette Cité
parfaitement libre , comme chacun fait , il rencontra dix
fois en une heure les gens de la preffe qui pourfuivoient
les paffans pour en faire des matelots & des foldats , à
coups de bâton ; le lendemain il alla à Portſmouth ,
monta fur un vaiffeau , & y trouva la moitié de ces héros
involontaires enchaînés à fond de cale : le furlendemain
il vint à Breft ; les matelots qui y arrivoient
fans gardes & fans contrainte , s'y di putoient l'honneur
d'être embarqués les premiers ; il fe promena de yaiffeau
en vaitfeau , & il vit par-tout , fous des couleurs
animées , l'empreinte du courage & de la liberté . Deux
Gentilshommes Bretons s'étoient préfentés pour volontaires
; le Genéral les avoit refufés : ils offrirent de
payer les congés de deux foldats , & de fervir à leur
place : tous les foldats refusèrent. L'étranger en quatre
jours avoit jugé les deux Nations & préfagé avec certitude
la deftinée de leurs armes «,
MERCURE
DE FRANCE,
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Décou
vertes dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ;
Les Caufes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avia
particuliers, &c. &c.
15 Octobre 1778.
A PARIS ,
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou
rue des Poitevins.
Avec Appprobation & Brevet du Roi.
TABLE
PIÈCES FUGITIVES. -de M. de Broglie , 171
Defcription d'un Temple Eloge de Philippe d'Or-
123
qui eft dans les Jardins
de Menars ,
Lettre à M. Panckouckefur
les Voyages de Gullivers
,
-
léans , Régent , 179
de M. le Maréchal du
Muy ,
de Baluze ,
180
185
125 SCIENCES ET ARTS ..
Enigme & Logog. 129-130 Lettre de M. deMarque 186
Chanfon , 131 Extrrit des Regiftres de la
Faculté de Médecine de
LITTÉRAIRES. de Paris ,
NOUVELLES
190
Suite dufecond Extrait de ANNONCES LITTÉR, 191
PHiftoire de l'Améri- JOURNAL POLITIQUE.
133 Conftantinople¸· que ,
L'Hiftoire Eccléfiaftique Stockholm,
dela Courde France 143 Varfovie ,
Le Siége de Marfeille, 153 Vienne ,
Réflexions fur l'origine de Hambourg ,
la Civilifation , 154 Francfort ,
Le Nouvel Abailard, 161 Rome ,
La Vertu Chancelante, 163 Livourne ,
Correfpondance d'un Jeune Londres ,
Militaire ,
193
194
195
197
200
210
213
214
215
166 États- Unis de l'Amériq.
Septentrionale , 224
167 Marly .
228
229
238
Sermons du Père Neuville
,
Oraifon Funèbre du Car- Paris ,
dinal de la Roche-Ay- Bruxelles ,
mond , 169
APPROBATIO N.
'AI lu , par ordre de Monfeigneur le Garde des
Sceaux, le Mercure de France , pour le IS Octobre
Je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion.
A Paris , ce 14 Octobre 1778 .
DE SANCY
MEGIA
MERCURE
DE FRANCE.
15 Octobre 1778 .
PIÈCES FUGITIVES,
EN VERS ET EN PROSE.
DESCRIPTION d'un Temple qui eft dans
les Jardins de MENARS.
SOUS ous un maſſifépais , qui forme une terraſſe ,
ERun Temple charmant , plein de goût & de grace ;
Les marbres de Paros , les métaux précieux
N'y font point raffemblés pour impoſer aux yeux ,
Et la fiche colonne , à la feuille d'acanthe ,
N'y fait point admirer fa volute élégante ;
Fij
124
MERCURE
Mais d'un fimple Toſcan le mâle chapiteau
Préſente un front robufte , & brave le fardeau ;
Non que fon piédeftal s'élève avec emphaſe :
A fon modefte fuft le pavé fert de bafe ;
Mais fes proportions & fa folidité
Semblent gagner à perdre un fecours emprunté.
Tels , dans les premiers temps de notre Architecture,
L'Art craignoit de parer la naïve Nature ;
Et ce Temple fait voir , à notre ceil enchanté ,
Ce qu'on doit d'agrémens à la fimplicité.
Sa voûte, tantôt platte & tantôt arrondie ,
Laiffe voir tous les joints & fa coupe hardie ;
Au centre elle s'élève , & couronne un baffin
Animé du cryſtal qu'il reçoit dans ſon ſein ;
D'une fource limpide une onde toujours pure
Y coule & le remplit : elle fuit , & murmure,
On doute fi ce Temple eft fait pour le ruiſſeau ,
Ou fi le coeur épris de ce féjour fi beau ,
La Naïade charmée , en détournant fes rives ,
N'a pas fléchi vers lui fes ondes fugitives ;
L'été le plus brûlant , l'hiver le plus affreux ,
N'ont jamais rallenti fon tribut amoureux.
Trois bancs font àl'entour, fans doute pour les Grâces,
(Car en ce lieu , partout on reconnoît leurs traces. )
Trois bancs officieux donnent au ſpectateur
Le loifir d'admirer ce féjour enchanteur ,
D'y parler des beaux Arts , d'y defirer Sylvie
Qu d'oublier en paix les rêves de la vio
DE FRANCE. 125
MUSE , dis-moi quel homme inſpiré d'Apollon
A de cejoli Temple embelli ce vallon ?
C'eft SOUFFLOT , &c. ...
Par M. SEDAINE , Secrétaire Perpétuel de
Académie d'Architecture.
A M. PANCKOU CK E.
Les Voyages de Gulliver , par le Docteur Swift ,
ES
parurent en Anglois en 1725. Le fuccès extraordinaire
de cet Ouvrage engagea l'Abbé Desfontais
à le traduire en François. Il fit plus ; il prétendit
le corriger ; & non content d'altérer le texte
dans fa traduction , il dit beaucoup d'injures à l'Auteur
dans la Préface . On reconnoît-là cette fuffifance
intrépide des Journaliſtes de profeffion. Ils fe
font conftitués les Juges de l'Univers ; & pour peu
qu'ils foient en état de déchiffrer avec le fecours
d'un Dictionnaire quelques pages d'une langue étrangère
, ils citent à leur petit tribunal les nations comme
les auteurs , & prononcent fur des Ouvrages
étrangers qu'à peine peuvent- ils entendre , du ton
dont ils jugent les Ouvrages de leur propre langue
qui leur font le plus familiers. Comme il y avoit dans
la Préface de l'Abbé Desfontaines autant d'ignorance
que d'impertinence , les hommes inftruits s'en
moquèrent. Dans une feconde édition il fupprima
ce qu'il y avoit de plus injurieux contre Swift ;
& cela devoit l'être exceffivement , fi l'on enjuge par
ce qui a été confervé dans les autres éditions.
>
Le bruit s'étant répandu que Swift fe propofoit de
venir à Paris , l'Abbé Desfontaines , honteux fans
doute du ton qu'il avoit pris avec un homme auffi
célèbre , lui écrivit pour lui faire des excuſes. Swift
lui répondit par une Lettre très-bien écrite en Fran-
Fiij
126 MERCURE
.
çois & d'un ton de plaifanterie excellent. J'ai l'honneur
de vous adreffer , Monfieur , ces deux Lettres
que j'ai trouvées dans un Recueil de Lettres de
Swift , imprimé à Londres en 1766. Cette anecdote
littéraire m'a paru mériter d'être confervée ; mais il
m'a été impoffible de retrouver la première édition
de la Traduction de Gulliver. Si elle fe trouvoit entre
les mains de quelques - uns des lecteurs de cet article
, il feroit une chofe agréable au public d'envoyer
au Mercure le paffage qui en a été fupprimé dans les
éditions poftérieures.
LETTRE de M. l'Abbé DESFONTAINES
à M. Swift.
A Paris , le 4 Juillet 1725.
J'AI l'honneur , Monfieur , de vous envoyer la
feconde édition de votre ouvrage , que j'ai traduit en
François. Je vous aurois envoyé la première , fi je
n'avois pas été obligé , pour des raifons que je ne puis
vous dire , d'inférer dans la Préface un endroit dont
vous n'auriez pas eu lieu d'être content , & que j'ai
mis affurément malgré moi. Comme le livre s'eft
débité fans contradiction , ces raiſons ne fubfiftent
plus , & j'ai auffi-tôt fupprimé cet endroit dans la
feconde édition , comme vous le verrez . J'ai auffi corrigé
l'endroit de M. Carteret , fur lequel j'avois eu
de faux mémoires. Vous trouverez , Monfieur , en
beaucoup d'endroits une traduction peu fidele ;
mais tout ce qui plaît en Angleterre n'a pas ici le
même agrément ; foit parce que les moeurs font différentes
, foit parce que les allufions & les allégories ,
qui font fenfibles dans un pays , ne le font pas dans
un autre; foit enfin parce que le goût des deux Nations
n'eft pas le même. J'ai voulu donner aux François
un livre qui fût à leur ufage : voilà ce qui m'a
rendu traducteur libre & peu fidèle. J'ai même pris
la liberté d'ajouter , felon que votre imagination
2
DE FRANCE. 127
échauffoit la mienne. C'eft à vous feul , Monfieur ,
que je fuis redevable de l'honneur que me fair cette
traduction , qui a été débitée ici avec une rapidité
étonnante , & dont il y a déjà trois éditions . Je fuis
pénétré d'une fi grande eftime pour vous , & je vous
fuis fi obligé que fi la fuppreffion que j'ai faite ne
vous fatisfait pas entièrement , je ferai volontiers
encore davantage pour effacer jufqu'au fouvenir de
cet endroit de la Préface. Au furplus , je vous fupplie
, Monfieur , de vouloir bien faire attention à la
juftice que je vous ai rendue dans la même Préface.
On fe flatte , Monfieur , qu'on aura bientôt l'honneur
de vous pofféder ici. Tous vos Amis vous
endent avec impatience. On ne parle que de
votre arrivée , & tout Paris fouhaite de vous voir.
Ne différez pas notre fatisfaction : vous verrez un
peuple qui vous eftime infiniment . En attendant , je
vous demande , Monfieur , l'honneur de votre amitié ,
& vous prie d'être perfuadé que perſonne ne vous
honore plus que moi , & n'eft avec plus de confidé-
#ation & d'eftime ,
1
Votre très-humble & très - obéiffant
Serviteur , l'Abbé Desfontaines
M. Arbuthnot a bien voulu fe charger de vous
-faire tenir cette Lettre , avec l'exemplaire que j'ai
l'honneur de vous envoyer.
Réponse de M. SWIFT.
4
Il y a plus d'un mois que j'ai reçu votre Lettre du
4 de Juillet , Monfieur ; mais l'exemplaire de la feconde
édition de votre ouvrage ne m'a pas été encore
remis . J'ai lu la Préface de la première ; & vous me
permettrez de vous dire que j'ai été fort furpris d'y
voir qu'en me donnant pour patrie un pays danslequel
je fuis né , vous ayez trouvé à propos de m'attribuer
un livre qui porte le nom de fon auteur , qui
Fiv
C
1
128
MERCURE
a eu le malheur de déplaire à quelques - uns de nos
Miniftres , & que je n'ai jamais avoué. Cette plainte .
que je fais de votre conduite à mon égard , ne m'em
pêche pas de vous rendre juftice. Les Traducteurs
donnent pour la plupart des louanges exceffives.
aux ouvrages qu'ils traduifent , & s'imaginent peutêtre
que leur réputation dépend en quelque façon
de celle des Auteurs qu'ils ont choifis . Mais vous
avez fenti vos forces , qui vous mettent au- deſſus de
pareilles précautions. Capable de corriger un mauvais
livre , entrepriſe plus difficile que celle d'en compofer
un bon , vous n'avez pas craint de donner au Public
un ouvrage que vous affurez être plein de poliffonneries
, de fottifs , de puérilités , &c. Nous convenon
ici que le goût des Nations n'eft pas toujours le
même; mais nous fommes portés à croire que le bon
goût eft le même par- tout où il y a des gens d'efprit ,
de jugement & de favoir. Si donc les Voyages du fieur
Gulliver ne font calculés que pour les Illes Britan
niques , ce Voyageur doit paffer pour un trèspitoyable
écrivain. Les mêmes vices & les mêmes.
folies règnent par -tout , du moins dans tous les pays
civilifés de l'Europe : & l'Auteur qui n'écrit que
pour une Ville , une Province , un Royaume , ou
même un fiècle , mérite fi peu d'être traduit qu'il ne
mérite pas d'être lu . J
Les Partifans de ce Gulliver , qui ne laiffent pas
d'être en fort grand nombre chez nous , foutiennent
que fon livre durera autant que notre langage
parce qu'il ne tire pas fon mérite de certaines modes
ou manières de penfer & de parler , mais d'une fuite
d'obfervations fur les imperfections , les folies & les
vices de l'homme.
Vous jugez bien que les gens dont je viens de
vous parler , n'approuvent pas fort votre critique ,
& vous ferez fans doute furpris de favoir qu'ils regardent
ce Chirurgien de vaiffeau comme un auteur
grave , qui ne fort jamais de ſon ſérieux , qui n'eme
DE FRANCE. 119
ད
prunte aucun fard , qui ne fe pique point d'avoir de
l'efprit , & qui fe contente de communiquer au Public
, dans une narration fimple & naïve , les aventures
qui lui font arrivées , & les choſes qu'il a vues ,
ou entendu dire pendant fes voyages .
Quant à l'article qui regarde Mylord Carteret ,
fans m'informer d'où vous tirez vos mémoires , je
vous dirai que vous n'avez écrit que la moitié de la
vérité , & que ce Drapier , ou réel on fuppofé , a
fauvé l'Irlande , en inettant toute la Nation contre
un projet qui devoit enrichir , au dépens du public,
un certain nombre de particuliers.
Plufieurs accidens qui font arrivés m'empêcheont
de faire le voyage de France préſentement ; &
je ne fuis plus affez jeune pour me flatter de retrouver
une autre occafion . Je fais que j'ai perdu beaucoup
, & je ſuis très-fenfible à cette perte. L'unique
confolation qui me refte , c'eft de fonger que j'en
fupporterai mieux le païs auquel la fortune m'a
condamné.
Je fuis , &c.
Explication de l'Énigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'Enigme eft Arroſoir ; celui du
Logogryphe eft Orteil, dans lequel on trouve
lit , or , ire , loire , loi , Rote , oeil , Roi ,
ré, rôlé , lie , Rit , toile , loir.
ENIGM E.
Nous fommes deux frères jumeaux ,
Tous deux de même reffemblance :
Ev
130
MERCURE
Dès l'inftant de notre naiflance ,
En tous points nous fûmes égaux.
Nous caufons , par fois , bien des maux ,
Sur-tout dans l'amoureux empire.
Nous poffédons l'art de féduire ;
Mais , fouvent , nous fommes féduits .
Enfin , fachez , pauvres efprits ,
Que cette beauté qu'on admire ,
Ces regards , ce joli fourire ,
Ce tein frais , ces divins appas ,
Sans nous , vous ne les verriez pas.
Par M.le Chevalier de M.... Capit . au R. d'Aquit.
LOGOGRYPHE.
J'AI des amants , & dans leurs coeurs
Je répands le plus beau délire ;
C'eft par l'éclat de mes faveurs
Que j'éternife mon empire.
Veux-tu favoir mon nom , Lecteur ?
Il a fix pieds : l'Obſervateur
Y voit un beau fleuve de France ;
Le petit lit qu'aux eaux d'un pré
Entretient avec vigilance
Un Agriculteur éclairé ;
Une ville de Picardie ;
Un très-petit appartement ,
Mais dans lequel commodément
On fe place à la Comédie ;
DE FRANCE. 231
Un animal qui , fans maigrir ,
Paffe l'hiver dans l'abftinence ,
Et jufqu'au printemps , fans mourir,
Perd toute marque d'exiſtence ;
Un terrein qu'entourent les eaux ;
Ce qu'on trouve au fond des tonneaux ;
Le frein , hélas ! trop néceſſaire ,
Qu'au crime , à la cupidité ,
Mit d'une main jufte & févère
La bienfaifante autorité ;
Un oiſeau - vorace , aquatique ,
Là ſauvage , ici domeſtique ;
Un organe bien précieux ;
Enfin , pour me dévoiler mieux ,
Celui qui , le front ceint du peſant Diadême ,
S'élève dans mon char à l'immortalité ;
Quand , ainfi que LOUIS , jufte avec fermeté ,
Du bonheur de fon peuple , il fait fon bien fuprême.
AIR par M. LÉGAT DE FURCY.
Vos yeux du ten-dre Amour nous comman
dent l'i vref- fe ; du re- gard
- -
=
F vj
32 MERCURE
le
plus doux il a fu les
B.
ar - mer. Cet - Cir te → cé
qui fa voit tout char - mer
- ·
mé- ri- ta moins que vous le nom d'enww
chan- te - ref- ſe mais , mais ::
vous qui
fai- tes ai mer n'aime - rez-
Vous ja - mais , n'ai - me
- rez
Yous ja- mais..
T
DE FRANCE. 133
Tour vous rit , tout vous fied , une rofe vous pare,
L'air refpiré par vous , j'aime à le refpirer ;
Les bois charmans où je vous vois errer ,
Sont ceux que je choisis , font ceux où je m'égare ;
Mais , mais , &c.
J'AIME à voir vos cheveux , & leur flottante ébène ;
Errer à l'aventure ou couvrir votre fein :
J'aime la gaze , & ce voile incertain
Que font voler les vents au gré de leur haleine ;
Mais , mais , &c.
Il n'eft point de beauté, foit Nymphe, foit Bergère,
Qui ne vous enviât de fi charmans attraits ;
Hébé plaît moins aux céleftes banquets ,
Son fourire eft moins doux , fa taille eft moins légère ;
Mais , mais , &c.
Les Parolesfont de M. de Murville.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
SUITE DE L'HISTOIRE DE L'AMÉRIQUE .
( Suite du fecond Extrait ).
DANS le tableau de la vie fauvage on
trouve deux faits qui méritent une atten
tion plus particulière .
L'Américain étoit indifférent & froid pour
les femmes , & l'amour pour lui n'avoit
point de feux. On voudroit pouvoir expliquer
, par une caufe naturelle , ce fait qui
134 MERCURE .
femble détruire la première loi dela nature.
Ce même Américain paroiffoit inſenſible
à tous les traits de la douleur comme à
tous les charmes de la volupté . Quand il
tomboit entre les mains de fes ennemis ,
on épuifoit envain fur lui les plus affreux.
tourmens , prefque jamais un cri de douleur
n'échappoit de la bouche , & il exhortoit
lui-même fes bourreaux à redoubler de
barbarie. Eft- ce la même caufe qui lui donnoit
tant de courage & tant d'indifférence ? Et
la nature le dédommageoit- elle d'ignorer la
volupté en l'élevant au- deffus de la douleur ?
Les Philofophes ont jugé ce dernier fait
d'une manière bien différente . Montagne
y a vu l'exemple du plus grand empire
que l'homme puiffe prendre fur fon ame
& il a penfé que nos Héros n'avoient rien
à oppofer à tant d'héroïfme. M. Paw , au
contraire , n'y a vu que la plus grande dégradation
de l'efpèce humaine. L'Américain
, dit- il , ne furmonte pas la douleur ,
il eft incapable de l'éprouver ; il n'eſt pas
grand , il eft infenfible.
Voilà, certes, une explication un peu étrange
, & pour le coup M. Paw ne doit pas fe
flatter d'obtenir plus de déférence qu'il n'en
montre lui même pour tous les Ecrivains
dont il parle. J'obferverai d'abord que c'eft
là une conféquence de fon fyftême général
fur les Américains. Du détroit de Magellan
à la baie d'Hudfon il a promené fes regards
fur le nouveau Monde , & il a juré
de n'y voir que des hommes dégénérés . Ces
DE FRANCE 135
exemples incroyables de courage & de fermeté
auroient pu déconcerter un Philofophe
moins intrépide dans fes principes :
M. Paw a pris le parti de faire fervir de
bafe & de foutien à fon fyftême , ces mêmes
faits qui devoient en être la ruine :
cela rend fans doute déjà fon explication
un peu fufpecte. Nous trouvons dans l'Ouvrage
de M. Robertfon des faits qui la détruifent
entièrement .
On frappoit de verges le jeune Spartiate
devant l'Autel de Diane , pour le rendre
digne de vivre dans la conftitution de Licurgue.
Les jeunes Américains ſe frappent
entre eux plus cruellement encore , pour
détruire le fentiment de la douleur par l'habitude
de fouff: ir , & pour apprendre à honorer
un jour la Tribu dont ils feront membres
, par leur intrépidité dans les fupplices.
Des hommes nés infenfibles ne fe
prépareroient pas de fi loin à le devenir.
Il eft des peuples dans l'Amérique qui
traitent les Chefs qu'ils vont élire , à peu
près comme les prifonniers qu'ils vont
dévorer. C'eft en fouffrant les plus affreufes
tortures qu'on s'élève chez eux à la
puiffance . Cette inébranlable fermeté n'eft
donc pas naturelle aux Américains , puifqu'ils
en font le premier titre de celui
qu'ils mettent à leur tête. Aimeroit - on
mieux croire que c'eft l'homme le plus infenfible
& le plus dégénéré qui leur paroît
le plus propre à être un Roi ?
fi
Si l'Américain priſonnier laiſſe échapper
136 MERCURE
le moindre figne de douleur au milieu des
tortures , on le juge indigne des tourmens
qu'on lui préparoit encore , on ne lui fait
plus l'honneur de le faire fouffrir davanta
ge
& on
lui
donne
à l'inftant
la mort
. La
victime
&
les
bourreaux
honorent
donc
également
ce
courage
.
En un mot , la crainte de l'ignomi
nie , l'amour de la gloire , l'ambition du
pouvoir , toutes les paffions enfin qui élevent
le plus l'ame , nourriffent & exaltent,
dans l'Américain , ce fentiment extraor
dinaire. C'eft pour lui une de ces paffions
qui , réuniflant l'ame toute entière dans une
idée , femblent la détacher des organes du
corps , qui n'ont plus de quoi recevoir une
autre impreffion . Il eft infenfible comme les
guerriers , qui , dans la chaleur du combat
ne reffentent point les bleffures qu'ils ont
reçues ; comme Caton , qui ne fentit point
le fer qui déchira fes entrailles , parce que
fa fenfibilité toute entière étoit épuisée
dans la douleur de laiffer Rome efclave ;
comine Arrie , qui , retirant un fer fanglant
de fon fein , difoit à fon époux : tiens Petus
il nefait point de mal ; comme le Chrétien ,
qui , cherchant dans la mort la récompenſe
de fa foi , & le Mufulman qui , croyant voir
les Houris qui lui tendoient les bras du
haut des Cieux , ne fentoient que la volupté
de mourir lorfqu'ils expiroient dans les
combats & dans les martyres *.
* Ce n'eft pas feulement la fermeté du courage
DE FRANCE. 137
:
Mais il ne faut pas en conclure , comme
Michel Montagne , que les Américains
fuffent pour cela dignes de nous fervir en
tout de modèles ; car s'ils fouffroient avec
tant d'héroïfme des fupplices auffi affreux ,
c'est également eux qui les faifoient fouffrir
avec tant de barbarie : ils étoient toura-
tour victimes & bourreaux .
Il n'eft auffi facile de trouver le prinpas
cipe de leur infenfibilité pour les femmes ;
lofqu'on voit parmi eux des vieillards
qui exhortent les jeunes gens à aimer les
jeunes filles , & leur prêchent le plaifir avec
auffi peu de fuccès que les vieillards en ont
ailleurs à prêcher la continence , on a peine
à concevoir comment la nature peut fe
manquer ainfi à elle même.
On a eu recours , pour expliquer ce Phéque
montrent les Américains dans ces momens affreux
, il en ont encore les tranfports , pour ainfi
dire , & l'enthoufiafme. Cet enthoufiafme leur inf
pire quelquefois des chanfons de mort , dont nous
pouvons admirer l'énergie. En voici une que l'on
trouve dans les Effais de Montagne. cc Venez tous
> hardiment , diſoît un Américain à ſes bourreaux ,
» venez , que mon corps vous ferve à un feftir . Vous
mangerez vos pères & vos ayeux , qui ont fervi
» d'aliment à mon corps. Ces muſcles , cette chair
» & ces veines , ce font les vôtres , infenfés que vous
» êtes. Vous ne connoiffez pas que la ſubſtance des
» membres de vos ancêtres s'y tient encore? Savourez-
» les bien , vous y trouverez le goût de votre propre
30 chair Ce n'eft pas l'infenfibilité qui peut élever
l'ame au ton de ce langage.
1
138 MERCURE
nomène , à différentes fuppofitions , dont
aucune , peut-être , n'eft aflez fatisfaifante.-
On a dit que leur conftitution étoit foible
& froide. Mais dans nos climats , ce n'eſt
pas dans l'âge où l'homme à acquis toute .
fa force , que la paffion des femmes fe fait
fentir avec le plus de fureur. Le jeune
homme brûlant de tous les feux de l'adolefcence
, n'eft pas en général auffi vigoureux
que l'homme qui a paffé trente ans ,
& l'on conviendra pourtant que , pour lui ,
l'amour est un bien plus grand beſoin , un
bien plus grand bonheur. On ne comprend
pas nieux comment l'Américain pouvoit
être fi froid dans fa conftitution phyfique .
Quoique dans la Zône- Torride il refpirât.
moins de feux que l'Africain fous les mêmes
latitudes , l'ardeur du climat , qui noircit
la face & embrafe les fens du Sauvage du
Sénégal , teignoit auffi en cuivre bronzé
les traits du Sauvage des bords de l'Orénoque.
Pourquoi donc cette action du climat
, qui , dans fa proportion , produifoit
en Amérique le même effet fur la couleur
ne produifoit- elle pas le même effet fur
le tempérament ? Si c'étoit le climat qui
refroidiffoit les Américains pourquoi
donc ne refroidiffoit - il pas aufli les Améri-.
caines ? Comment la nature avoit- elle pu
donner à l'un des deux fexes des defirs
que
l'autre ne pouvoit pas fatisfaire ? On fait
que les Américaines mêlèrent les tranfports
de la volupté aux horreurs qui environ-
>
DE FRANCE . 139
noient les champs d'Otumba & de Cayamalca
; qu'elles voloient dans les bras des
Efpagnols fur les corps fanglans de leurs.
maris & de leurs pères .
Les Efpagnols ont prétendu que dans la
fimplicité même de la vie Sauvage , ces
peuples malheureux étoient infectés de
ce vice ,
Qui fuit toujours, fi bien vous l'obſervez,
Peuples polis , & par art cultivés.
Mais le peu d'amour pour les femmes étoit
univerfel , & ce vice ne pouvoit pas l'être ;
on a trop , d'ailleurs , le droit de récufer le
témoignage des Eſpagnols , dépofant contre
les Américains. Quelques Auteurs ont mieux
aimé s'en prendre à la conftitution des Amé
ricaines , qui , par la manière dont elles
étoient organifées , faifoient perdre , diton,
tous les charmes à la volupté ; mais les
Efpagnols montrèrent pour elles l'ardeur
qu'elles éprouvoient elles-mêmes , & il fut
prouvé dans leurs unions , que le nouveau
Monde n'avoit pas été affez maltraité par
la nature, pour que le bonheur de l'homme
n'y fût pas au pouvoir de la femme.
Ce fait , qu'on ne peut expliquer , fert
du moins à donner l'explication d'un autre
fait qui préfente auffi beaucoup de difficulté
, & pour lequel , felon l'ufage , on a fait
plus d'un fyftême. On a été furpris de ne
trouver que deux Nations à demi civilifées
dans toute l'étendue du nouveau Monde ,
140 MERCURE
tandis que tout le refte de cette moitié du
Globe étoit couverte de Sauvages.
Un homme de génie a dit que l'Améri
cain étoit un Etre tout nouveau , dont la
création n'avoit pas plus de fix cens ans
à l'époque de la découverte ; un enfant
enfin dans la vie de l'efpèce.
Cette manière d'expliquer un fait naturel
, à l'inconvénient de faire naître de terribles
queſtions de métaphyfique.
Un autre Philofophe a dit qu'il n'y avoit
pas beaucoup de fiècles encore que le
nouveau Monde avoit éprouvé une de ces
grandes révolutions phyfiques , qui donnent
enfuite l'air d'une création à la renaiſſance
du genre humain ; que l'Américain defcendoit
des montagnes où il avoit fui l'inondation
des plaines , & où , dans la terreur
& dans la confternation , il avoit perdu
le fouvenir des Arts & des Sociétés . Cette
hipothèſe a plus de probabilité , peut- être.
Mais pourquoi recourir à des hipothèſes
pour des chofes qui peuvent s'expliquer par
des faits bien pofitifs ? L'Américain ignoroit
l'amour , il n'eft pas furprenant qu'il
reftât dans la vie Sauvage. C'eſt la vivacité
& la durée de ce fentiment qui , en fixant
l'homme auprès de la femme , & en les
rendant heureux l'un par l'autre , forme
d'abord les petites fociétés domeftiques
qui forment enfuite les grandes fociétés , les
empires. Dans les fictions charmantes de
la Mythologie , l'amour débrouille le chaos,
DE FRANCE. 141
l'amour raffemble les humains épars dans
les forêts ; c'est au bruit des accords qu'il
infpire aux premiers Maîtres de la Lyre ,
que les Villes s'élèvent , que les Loix fe promulguent
,, qquuee le Sauvage , dépouillant fa
férocité naturelle , reçoit dans fon coeur
des affections douces & fociales : la philofophie
la plus rigoureufe & la plus méthodique
, ne peut rien nous apprendre de
mieux fur l'origine des fociétés . Ce fentiment
délicat des grâces & de la beauté
qui fait que toutes les femmes ne font pas
égales que parmi même une multitude
de femmes charmantes que l'on voit , le
coeur & les yeux n'en regardent qu'une feule
, que l'homme demeure auprès de fa
compagne , lors même qu'elle lui a fait per
dre un tourment qu'il aimoit beaucoup ;
ce fentiment diftingue fi fort l'homme de
tous les autres animaux , qu'il annonce affez
que c'eft lui feul qui fait la grande différence
de leur destinée. Plufieurs espèces
d'oifeaux & de quadrupèdes vont en troupes
, vivent en compagnie comme les Sauvages
de l'Amérique ; mais , comme eux
encore , ils ne forment point de fociété
parce que leur amour ne connoît point les
choix de durée , & les préférences de toute
la vie. Il est donc certain que toutes les
hordes fauvages du nouveau Monde , n'auroient
fait quelques pas vers la civiliſation ,
que lorfque des changements opérés par les
fiècles fur leur climat & fur leur conftitu
*42 MERCURE
--
tion , auroient enflammé ces organes languiffants
, où l'amour s'éteignoit . Me permettra-
t-on quelques réflexions encore fur
cet objet , qui eft affez intéreffant par luimême
? On a beaucoup cherché des fignes
évidents , par lefquels on pût juger de
l'état des moeurs & de la profpérité des
Peuples. Il me femble que le caractère que
prend l'amour dans les diverfes fociétés ,
eft le figne le plus fûr que puiffent confulter
le Philofophe & le Politique . L'état de
la population & de l'induftrie peut , juſqu'à
un certain point , tenir à des cauſes
accidentelles , & changer rapidement avec
elles. Il indique d'ailleurs les moyens du
bonheur , bien plus que le bonheur même.
Mais la manière dont les hommes confidèrent
les femmes , tient au fond même.
des moeurs ; & pour favoir s'ils font efclaves
ou libres vertueux ou corrompus
heureux ou miférables , il faut les étudier
aux pieds des femmes . Elles doivent régner
fans doute , & ce n'eft pas pour leur refufer
l'empire que la nature les a fait naître
avec tant de grâces & fi peu de force ;
mais fi elles veulent régner par elles mêmes
, & non pas par l'homme ; fi au lieu
de le gouverner, elles veulent gouverner les
chofes ; fi enfin au lieu de faire de l'homme
un miniftre libre de leur pouvoir , elles
en font un efclave , elles préparent ellesmêmes
la ruine de leur puiffance. Leur
empire , comme les états auxquels il fert
DE FRANCE .
143
> de bafe , fe fonde & fe fortifie fur les verrus
qui le modèrent ; il s'ébranle & fe détruit
par les vices qui lui donnent un inftant
plus d'éclat & d'étendue . Tel eft le fort de
T'homme dans la fociété , qu'il ne peut
exercer fa force qu'au moment où il prononce
en maître les conditions de fa dé
pendance , & que c'eft dans les femmes
bien plus que dans lui - même , qu'il doit
préparer fa deftinée. C'eft dans leurs coeurs
qu'il doit faire germer les vertus qu'il veut
fe donner à lui même ; car il finit toujours
par recevoir d'elles tous fes fentimens
; c'eft les femmes fur-tout qu'il doit
s'appliquer à rendre heureuſes ; car il ne
peut recevoir fon bonheur que de leurs
mains. ( Cet Article eft de M. Garat. )
( La fin au Mercure prochain. )
L'Hiftoire Ecclefiaftique de la Cour de France
, où l'on trouve tout ce qui concerne
l'Hiftoire de la Chapelle & des princi
paux Officiers Eccléfiaftiques de nos Roiss
par M. l'Abbé Oroux , Chapelain du
Roi , & Abbé de Fontaine - le Comte
2 vol. in-4° . De l'Imprimerie Royale ,
& fe trouve à Paris , hôtel de Thou , rue
des Poitevins.
و
>
Un monument bien glorieux & bien
favorable aux Miniftres de la Religion
feroit celui où l'on nous feroit voir que
nos Rois font devenus plus juftes , plus
144 MERCURE
éclairés , plus dignes du Trône , à meſure
que le Clergé , les fondations pieufes , &
le culte extérieur fe font augmentés à la
Cour. Deux Aumôniers , l'un de Louis
XIII , l'autre de Louis XIV avoient déjà
conçu ce deffein ; il paroît que M. l'Abbé
Oroux a jugé qu'ils avoient mal réuffi dans
leur entrepriſe ; il nous apprend qu'il s'eft
approprié ce que les Ouvrages de ces deux
Hiftoriens renfermoient d'intéreffant , &
qu'il a continué le fien jufqu'au règne actuel.
Son but eft de préfenter l'origine , les
progrès , l'état actuel des Officiers Ecclefiaftiques
de la Cour , & l'influence
qu'ils ont eue fur nos Souverains & fur
la Famille Royale.
L'Oratoire de la Cour n'étoit anciennement
qu'une espèce de tente , fous laquelle
on dreffoit une table couverte d'une nappe ,
où l'on pofoit les châffes des Saints . Les
noms de Chapelle & de Chapelains , fuivant
l'Auteur , dérivent de la chappe de
St. Martin , forte de tuniquefans manches ,
courte & velue , qui étoit renfermée dans
une châffe. Alors tout l'emploi du Clergé
de la Cour , confiftoit à dire la meffe fous
cette tente , à y garder les reliques , & à
les porter dans tous les lieux où le Souve
rain fe tranfportoit.
» Le Roi Robert avoit un Reliquaire de
è cryſtal orné d'or , fur lequel il faifoit ju-
Fer
DE FRANCE. 145
» rer les Seigneurs , & un autre d'argent
qui renfermoit un oeuf de griffon fur
lequel juroient les gens du peuple.
"
י כ و د
Dans les fiéges , dans toutes les expéditions
militaires , on expofoit reliques contre
reliques ; & elles influoient autant que
les armées fur le fort des Empires. Les
Rois Mérovingiens perdirent la Couronne
parce que leur Cour fe remplit d'hommes
pervers, qui s'enrichiffoientfans fcrupule
des dépouilles du Clergé. Une nouvelle
dynaftie s'éleva fur les ruines de la Maifon
de Clovis ; fon règne fut d'abord glorieux
, parce qu'elle s'appliqua à faire fleu
rir la Religion. * Pepin defcendoit d'une
famille qui avoit donné prefqu'autant de
Saints au Ciel , qu'elle étoit deftinée à donner
de Souverains à la France . Tout le
monde connoît St. Arnould , St. Lenden ,
St. Modoald , Ste. Anfigife , Ste. Bergghe
& Ste. Gite. Le Pape Zacharie & St. Boniface
légitimèrent l'ufurpation du dernier
Maire du Palais telle fut l'origine
du Sacre de nos Rois . C'eft Pepin qui
le premier établit dans fon Palais un
* Ce n'eft pas ainfi que M. l'Abbé de Mably & le
Préſident de Montefquicu expliquent les caufes de la
grandeur & de la décadence des deux premières races.
Mais dans des matières auffi obfcures , chacun
propofer fon fyftême , & le Public juge.
15 Octobre 1778 .
G
peut
146 MERCURE
t
Corps d'Eccléfiaftiques deftinés à célébrer
l'Office divin en fa préfence , fous la con
duite d'un Chef qui ne dépendoit que du
Souverain ; & c'eft ce Corps qui a toujours
fubfifté depuis fous le nom de la Chapelle
du Roi , dont les premiers Mérovin
giens n'avoient fait qu'ébaucher le plan.
و د
23
و د
Le Chef de la Chapelle fe nommoit
Archi- Chapelain , Archi-Prêtre , Archevê
que du facré Palais : « il n'avoit au - deſſus
» de lui que le Roi , la Reine , & la Fa-
» mille Royale ; il difpofoit de toutes les
places Eccléfiaftiques ; fa juridiction s'é-
» tendoit fur toutes les caufes eccléfiaftiques
du Royaume fans exceptions ; il les
» décidoit en dernier reffort ; & s'il y avoit
des cas où il fût néceffaire que le Prince
» en prît lui-même connoiffance , l'Archi-
» Prêtre en jugeoit & lui en faifoit lui - mê-
» me le rapport . » Ici l'opinion de l'Auteur
ne s'accorde guères avec les idées des
Jurifconfultes , & encore moins avec l'Hiftoire
des Juridictions Epifcopales & des
Conciles provinciaux.
»
M. l'Abbé Oroux entreprend de juftifier
le Clergé de la Chapelle du Roi , relativement
aux concubines de Charlemagne
& de réfuter le Préfident Hainaut fur un
article du premier Concile de Latran , qui
permet aux Chrétiens , foit Prêtres , foit
Laïcs , d'avoir à volonté une femme , ou
DE FRANCE. 147
1
-
د
na
une épouſe , ou une concubine , tantum ut
unius mulieris , aut uxoris , aut concubiut
ei placuerit , fit conjunctione contentus.
Les concubines , fuivant le nouvel Hiftorien
, étoient de véritables épouses mariées
fans dot , ce qui formoit des demi
mariages. Tous les hommes qui épouſent
aujourd'hui des femmes fans dot , ne contractent
donc que des demi mariages , &
n'ont que des concubines ? Mais comment
Charlemagne pouvoit- il répudier légitimement
ces concubines ? S'il n'y avoit de différences
que la dot entre ces espèces d'époufes
& les autres , le Sacrement de mariage
ne formoit donc pas des noeuds indeftructibles
? Comment concilier avec de
pareilles diftinctions , le quod Deus conjunxit
, homo non feparet ? L'Eglife admi-
Riftroit-elle un tiers, ou une moitié du Sacrement
de mariage ? Peut- être feroit- on
mieux de garder le filence , que de vouloir
expliquer des chofes inexplicables ?
Malgré le zèle des Officiers Eccléfiaftiques
de la Cour , plufieurs de nos Rois
n'ont eu qu'une piété fauſſe qui n'en avoit
que les apparences , && parmi ccee Clergé
même , il y en a eu qui ont été regardés
fous des afpects très -propres à rendre leur
réputation équivoque.
Les croifades paroiffent à M. Oroux ,
une entrepriſe plus Chrétienne que politi-
Gij
148 MERCURE
que. A l'article des Vaudois égorgés par
ordre du Monarque , fans diftinction d'âge
ni de fexe , il obferve froidement que fi
cette exécution « n'eft pas une tache à la
» mémoire du bon Roi qui l'ordonna ,
» elle devint au moins pour lui la fource
» de mille chagrins. L'Auteur rejette le
Maffacre de la St. Barthélemi fur certains
hommes qui donnèrent de mauvais confeils
à Charles IX ; mais il ne nomme
point les perfonnages fur qui doit tomber
l'exécration publique.
St. Louis mit dans fa Chapelle plus de
fainteté que de magnificence. Charles le
Sage fupprima la fienne qui remplifſoit
mal fes devoirs , & créa celle de Vincennes,
་
François I , le reftaurateur des Arts
voulut l'être auffi de fa Chapelle ; « il en
» releva tellement la gloire & la fplen-
» deur , que tout ce qu'il y a de plus grand
dans l'Eglife & dans l'Etat , s'eft empreffé
depuis , d'en rechercher les pre-
» mières places ,
">
ર
Charles IX en devint auffi le bienfaiteur
ami des Sciences & des Arts , il fit
Evêque de Montpellier un nommé Cardot,
Muficien de fa Chapelle , qui « quoiqu'on
» ne lui connût guères d'autre talent que
» de bien chanter , fut néanmoins un des
plus dignes Prélats qui aient rempli ce
hège.
«
DE FRANCE. 149
Henri III , également zélé pour la gloire
de fa Chapelle , faifoit parfaitement bien
l'étiquette de la Cour. Il érigea plufieurs
Confrèries ; celle des Pénitents obtint des
priviléges fi étendus , que le Parlement refufa
de les enregiſtrer. Le Monarque -affiftoit
à leurs proceffions ; le Cardinal de
Guife yportoit la croix , le Duc de Mayenne
étoit Maître de cérémonies ; & le Jéfuite
Auger , qui , fuivant l'Étoile , avoit
été Batteleur de fon premier métier , conduifoit
le demeurant ; tandis que les Eccléfiaftiques
de la Chapelle , rangés fur trois
colonnes , & auffi affublés en pénitents ,
· chantoient les Litanies en faux bourdon
Louis XIV , qui avoit le goût de la magnificence
, introduifit la fimphonie dans
fa Chapelle , & voulut que les Prélats y
officiaffent. Les Cardinaux & les Evêques
prétendirent que la Meffe & les Vêpres ne
devoient être célébrés à la Cour que par
des Eccléfiaftiques fubalternes le Monarque
ne put vaincre la réſiſtance des Cardinaux
, mais il triompha en partie de celle
des Evêques. Ils confentirent à célébrer la
Meffe les jours de premières folennités ,
à condition qu'on les difpenferoit des Vêpres.
Un feul Archêveque s'y refuſa pendant
quelque- temps , (M. Oroux n'ofe le
nommer) mais enfin il obéit.
Sous le règne de Louis XV , il s'éleva
G iij
150
MERCURE
deux grands orages parmi les Officiers Eccléfiaftiques
de la Cour ; l'un dans la grande
Chapelle du Roi , l'autre entre les Aumôniers
& les Clercs de Chapelle de Mefdames
& des jeunes Princes : il s'agiffoit du
Benedicite. Le Cardinal de la Roche Aymont
craignit de fe compromettre en décidant
lui- même une affaire auffi grave ;
la porta au pied du Trône , & le Légiflateur
rendit un Arrêt dont l'Hiftorien a précieuſement
recueilli le difpofitif , le préambule
, & le prononcé.
il
On n'oublie point , dans cet Ouvrage ,
l'Hiftoire des Confeffeurs du Roi. M. l'Abbé
Oroux nous apprend que Louis le Dé
bonnaire étoit , vers la fin de fa carrière ,
dans l'ufage pieux de fe confeffer tous les
jours. Le Confeffeur étoit autrefois le Chef
de la Chapelle. Les Dominicains ont joui
de cet honneur pendant plufieurs fiècles.
Mais , en 1388 , leurs rivaux profitèrent
d'une déplorable circonstance pour
les expulfer
de la Cour , Le Jacobin Nofon eut
la témérité d'enfeigner que la Ste. Vierge
étoit venue au monde comme les autres
enfans d'Adam , c'est-à - dire , avec la tache
du péché originel ; l'Univerfité de Paris
s'arma contre Nofon ; la Faculté de
Théologie trouva quatorze points erronés
dans cette opinion fcandaleufe : elle fut
condamnée par l'Evêque de Paris , en pré
DE FRANCE. 151
fence d'une grande multitude de peuple
raffemblée dans le parvis Notre-Dame. Le
Jacobin appelle de fa condamnation au tribunal
du St. Père ; le Chapitre général des
Frères Prêcheurs envoie un renfort de
foixante Théologiens , avec quarante mille
écus pour défendre la caufe de leur confrère
; l'Univerfité fait partir à fon tour des
gens choifis & capables de tenir tête à un
parti fi puiffant.Clément VII, juge des combattants
, fit dreffer par fes Cardinaux l'Arrêt
fatal qui condamnoit le Frère Nofon.
A cette époque , la place de Confeffeur du
Roi paffa à un Docteur de l'Univerfité.
» On ne fauroit exprimer , remarque l'Au-
» teur , combien cette condamnation fut
agréable au Clergé & à tout le peuple
François... Comment , en effet , s'ac-
39 coutumer à voir de bon oeil des hom-
» mes nés pour l'obfcurité du Cloître , ha-
» biter les Palais des Princes , & jouer un
» fi grand rôle dans le monde ? »
»
و د
Le St. Siège accorda au Roi Jean , vingthuit
Bulles relatives aux Confeffeurs de la
Cour de France . Un des articles de ces
Bulles permet au Monarque & à la Reine
de choisir un Confeffeur , ou régulier ou
féculier , qui les abfoudra de tous leurs péchés
, & de ceux même pour lefquels il
faudroit recourir au St. Siège. Mais cet
article eft modifié par le fuivant , qui donne
Giv
752 MERCURE
pouvoir au Confeffeur de commuer les voeux
& les ferments du Roi & de la Reine ,
excepté ceux de continence & de Pélerinage
à Rome ou à Jérufalem. On fait
quelles conféquences fcandaleufes ont tirées
de cette Bulle , les Miniftres de la Religion
réformée.
M. Oroux , après avoir femé des fleurs
à pleine main fur la tombe du Père de la
Chaife , « nous dit qu'on a reproché à ce
ود
Jéfuite un luxe qui pouvoit fcandalifer
» les foibles ; un carroffe attelé à fix che-
» vaux , une maifon de campagne expofée
» à la vue de tout Paris ; des jardins où
» tout étoit du goût du fiècle ; de grands re-
» pas qu'il donnoit à fes amis ; & c.&c. mais,
» continue l'Hiftorien , il ne s'enfuit pas
qu'il n'eut pas les qualités d'un Confef
» feur du Roi : & à tout prendre , il auroit
» été peut-être à fouhaiter qu'il eût eu un
» Succeffeur qui lui reffemblât. »
"
L'Hiftoire Ecclefiaftique de la Cour de
France auroit été beaucoup plus intéreſſante,
fi M. Oroux eùt dévoilé les refforts fecrets
des tableaux qu'il expofe à nos yeux ;
mais on entrevoit qu'il eft plus agité
par la crainte de fe compromettre , que par
le defir d'inftruire fes Lecteurs. Après avoir
parcouru fon Hiftoire , on connoît beaucoup
moins la Cour , & l'on n'en connoît pas
mieux les hommes qu'auparavant. Ce n'est
DE FRANCE. 153
pas ainfi que les Préfidens de Thou , les
Montefquieu , les Velly , les Mezeray écrivirent
l'Hiftoire .
Les bornes de cet extrait nous empêchent
d'examiner le ftyle de M. l'Abbé
Oroux , & l'ordonnance de fon Ouvrage
; nous efpérons qu'il ne nous faura pas
mauvais gré de notre filence à cet égard.
Par M. L. A. Remy.
Le Siége de Marfeille par le Connétable de
Bourbon , Poëme qui a remporté le Prix,
au jugement de l'Académie de Marseille,
en l'année 1777 ; par M. Chauvet d'Allons.
A Marſeille , chez Brebion , Imprimeur
du Roi & de la Ville .
Le fujet de ce Poëme étoit beau , & l'Auteur
couronné annonce du talent. Son ſtyle
a de la nobleffe & de l'élévation ; mais à
force de chercher la précifion , il tombe
quelquefois dans la féchereffe , & en voulant
être rapide, il eft découfu. Il a trop oublié
que le ton du Poëme héroïque doit être
grave & majestueux. Il y a fubftitué les fe-
* Nous obferverons feulement qu'il auroit dâ
raſſembler à la fin de fon ouvrage tous les réglemens
relatifs au Clergé de la Cour. Les lambeaux qu'il
a intercalés dans fa narration , ne fuffifent pas pour
donner des idées préciſes fur les droits & les obligations
des divers ordres d'hommes qui compofent
le Clergé de la Cour,
Gy
154
MERCURE
couffes violentes & les paffages brufques de
l'Ode.
La Difcorde s'élance , & planant fur la terre
Agite dans fes mains le flambeau de la guerre.
Quels préfages affreux éclatent dans les airs !
Quel crime. va donner un maître à l'univers !
Jamais , depuis les jours de Pharfale & d'Arbelle,
Le Soleil n'éclaira de plus grande querelle.
Charle à fes voeux outrés enchaîné le bonheur :
François , cède -lui tout , tout, excepté l'honneur.
Ce feroit là le début d'une Ode , & l'on
ne dit point que des préfages éclatent , n
qu'on enchaîne le bonheur àfes voeux.
L'Apoftrophe fuivante , àlaVille de Marfeille
, eft beaucoup mieux écrite ..
Et toi brillant effaim de l'antique Ionie ,
Nouvelle Tyr , berceau des arts & d'Uranie ,
Peuple heureux, fur lesmers , fous des cieux inconnus ,
Tu cherches des tréfors & gardes tes vertus.
Sans molleffe & fans fafte aufein de l'opulence ,
Sans injuftes projets au ſein de la puiſſance ,
De foins ambitieux tu n'es point tourmenté ,
Et ta valeur combat pour ta fidélité.
Mais le crime fouvent triomphe avec audace.
Céfar t'affujettit, & Charles te menace. &e.
Réflexions fur l'origine de la civilifation,
fur les moyens de remédier aux abus
qu'elle entraîne. A Amfterdam ; & fe
trouve à Paris , chez le Jay.
L'Ouvrage que nous annonçons , & qui
eft de M. de la Croix , Avocat , n'eft que le
DE FRANCE.
ISS
commencement de celui dont il a conçu le
projet. Il paroît ne vouloir le continuer
qu'autant qu'il feroit affuré que les facrifices
qu'il fera obligé de faire pour l'achever
ne feront pas ftériles. C'eft fur- tout aux
moyens de perfectionner la légiſlation criminelle
qu'il femble s'être attaché.
"
و د
"
""
»
"Un bon Gode de Loix pénales , dit-il ,
>
» eft le réſultat des idées les mieux combinées
, d'après la connoillance parfaite du
» caractère d'une Nation . Rien n'eft plus
» facile que de prononcer des amendes
» des confifcations , des emprifonnemens ;
∞ que de multiplier les tortures , les fupplices
; que de jeter l'épouvante dans
» routes les ames. Mais mefurer les peines
pécuniaires fur les fortunes des individus
repréhenfibles, & fur le degré de leur at-
» tachement aux richeffes ; les peines afflic-
» tives fur leur fenfibilité ; les infamantes
» fur leur honneur ; en imaginer qui humilient
fans flétrir ; refpecter le plus qu'il
eft poffible les grandes propriétés de
» l'homme , fa vie , fa liberté & fon honneur
; ne verfer fon fang que lorfque fon
» crime eft fi énorme qu'il ne puiſſe le ré-
→ parer ni par l'argent , ni par des fervices
militaires , ni par des travaux publics ; ne
> retrancher de la fociété que les membres
» abfolument gangrenés & qui pourroient
endommager le corps , fi , par une dange-
พ
>
G vj
156
MERCURE
» reufe pitié , on avoit la foibleffe de vou-
» loir les conferver : voilà ce qui eft vrai-
» ment difficile, & ce qui demande une fu-
ود
périorité de lumières , de juftice , d'hu-
» manité qui n'aft malheureuſement que
» trop rare .
99
"
»
» Plus un Souverain aura l'ame grande ,
plus fon Code pénal fera modéré ; la vie
» de fes fujets lui fera trop précieuſe pour
qu'il l'expofe légèrement au glaive de la
Juftice ; il fera convaincu que la priva-
» tion de l'eſtime , de la confidération eft
» le véritable fupplice des hommes bien
» nés ; & afin que fa puiffance ait plus de
prife fur l'ame de fes fujets , il augmen-
» tera le plus qu'il lui fera poffible cette
fenfibilité , cette délicateffe qui donne à
» une Nation tant de fupériorité fur une
» autre , & fait
tandis que
que , la plupart
» des Rois communiquent le mouvement
» à des machines , un autre plus heureux ek
obéi par des hommes. »
לכ
و د
>>
L'Auteur , dans les deux Chapitres qui
font intitulés , des peines , & de ce qui doit
les précéder , rapporte deux traits qui font ·
bien capables d'effrayer les Juges & de leur
apprendre à fe défier des apparences.
« Il eft , dit M. de la Croix , un degré de
» fcélérateffe bien effrayant auquel l'hom-
» me civilifé eft monté , c'eft celui de com-
» mettre le crime & d'en rejeter toutes les
DE FRANCE. 157
» apparences fur un autre individu pour
» tromper la Juftice , & lui préfenter une
» victime innocente à la place du coupa-
» ble. »
y II appuie cette vérité d'un fait arrivé il
a quelque temps à T.... Un poftillon
avoit eu , aux environs de cette ville , une
querelle très- vive avec un jardinier. Après
s'être long- temps outragés , menacés , tous
deux s'élancèrent l'un fur l'autre avec fureur.
La populace émue fe précipita au milieu
d'eux , & les força de fe féparer . Le
poftillon , plus irrité , exhala fa colère , en
criant à ſon adverſaire , & à plufieurs reprifes
, qu'il le lui paieroit ; qu'il ne le porteroit
pas loin ; qu'il fauroit le retrouver , &
que cela ne feroit pas long.
Ce même jour , fur le foir , le jardinier
eft trouvé mort , percé de plufieurs coups
de couteau. L'inftrument meurtrier eft refté
dans l'une des plaies . On le porté au
greffe. La Juftice fait vifiter le cadavre ; on
informe ; mille voix accufent le poſtillon ;
mille témoins ont entendu les menaces forties
de fa bouche , & qu'il n'a , dit- on , que
trop réalifées . Et comment pourroit- on en
douter ? Ce couteau encore fanglant eft le
fien ; le maître de l'auberge où il a dîné ,
les fervantes , toutes les perfonnes qui l'ont
vu à table le reconnoiffent. Il y a plus , on
a entendu dire au poftillon que s'il eût eu
ce couteau fur lui lorfque le jardinier l'atta138
MERCURE
quoit avecfa bêche , il lui auroit fait malpaffer
fon temps. Pendant tout le dîner il avoit
paru ému de la querelle du matin ; il n'avoit
ceffé de proférer contre le jardinier
des injures & des menaces. Il étoit forti à
une certaine heure , & le crime s'étoit commis
un peu avant qu'il rentrát . Accablé de
toutes les circonftances qui fe réuniſſent
contre lui , & des vérités qu'il ne peut nier,
il a peine à fe défendre ; & bientôt il ne fe
défend plus. La queftion , la redoutable
queftion lui arrache des cris , & enfuite
l'aveu pofitif que la Juſtice defire pour
propre tranquillité.
fa
On le condamne au fupplice de la roue
quelques mois après. A peine a- t-il entendu
, dans les prifons de T... , les premiers
mots de l'arrêt qui confirme fon jugement,
qu'il s'évanouit , & tombe dans une catalepfie
qui dure plufieurs jours.
Ce que cet accident a d'extraordinaire
excite , heureuſement pour celui qui l'éprou
ve , l'attention des Médecins & Chirurgiens.
Le defir de prolonger des obfervations
intéreffantes , & d'acquérir de nouvelles
connoiffances fur la Phyfiologie , les déterminent
à fupplier le Parlement de vouloir
bien accorder un furfis. Cette Cour
accueille favorablement une demande qui
tend à la perfection d'un art précieux à l'humanité.
On croit pouvoir répéter plufieurs
fois une expérience utile fur un homine que
DE FRANCE 159
l'on regarde , hélas ! comme indigne de pi-.
tié. L'impreffion d'épouvante & d'horreur
qu'il reffent dans tout fon corps à la lecture
de fon arrêt , eft toujours accompagnée des
mêmes fignes , & le rejette dans cet état.
d'anéantiflement qui dure quelquefois une
femaine entière.
Cependant le terme fatal approche. Dans
l'intervalle on amène dans les priſons un
brigand , fameux par fes vols & fes affaffinats.
Ce fcélerat , dont les crimes font avérés
, n'a pas l'efpérance d'échapper au fupplice.
Il avoue qu'il avoit été témoin de
la difpute du poftillon ; qu'il avoit dîné à
l'auberge à côté de lui ; qu'il avoit pris fon
couteau fans qu'il s'en apperçut , & avoir
été affaffiner le jardinier , bien fûr que la
querelle & les menaces du matin , jointes à
l'indice de l'inftrument , dirigeroient contre
le poſtillon les recherches de la Juftice.
D'après cet aveu , dont la vérité fut conftatée
, le malheureux poftillon fut renvoyé
abfous ; mais fans dédommagement de
l'effroi que lui avoit caufé la funefte erreur
dont il avoit manqué d'être victime.
Nous voudrions pouvoir rapporter ici će
que l'Auteur dit fur les priſons.
"Puifqu'il eft néceffaire que dans nos
» Cités , au milieu même de nos demeu-
» res , il exifte des édifices où l'homme
perde quelquefois le plus beau don de la
» Nature, la liberté , hâtons-nous d'en chan
→
165 MERCURE
25
"
و
- » ger la forme ; rendons - les auffi falubres
qu'il eft poffible qu'ils le foient ; épar-
» gnons aux malheureux qui y font renfermés
cette horrible confufion qui eſt un
fupplice ; que l'homme jufte & pauvre ne
foit
pas condamné à refpirer le même
» air que le fcélerat , & à marcher fans ceffe
» à fes côtés ; que fes parens , fes amis , fes
» protecteurs , puiffent en fûreté & fans
répugnance , parvenir jufqu'à lui pour
» adoucir fa captivité. »
"
"
15
99*
"
t
"
M. de la Croix s'étoit élevé avec raiſon ,
dans le Chapitre précédent , contre la légèreté
avec laquelle les premiers Juges lancent
quelquefois un décret de prife de corps
contre un citoyen pailible , que fon état ,
que fon domicile retiennent dans l'enceinte.
des Tribunaux. « Qu'un coupable échappe
à la punition prononcée par la Loi , il eſt
» condamné à mourir dans une Terre étrangère
; fa mémoire eft flétrie , fes biens
» font confifqués ; un tableau préfente fon
» déshonneur à tous les yeux. » Ne vaudroit
- il pas mieux que le crime même ne
fubît pas d'autre châtiment , plutôt que
d'expofer l'innocence à fe confumer de dou
leurs & d'inquiétude dans une prifon , pendant
la longueur de l'inftruction de fon
procès , plutôt que de la voir transférée ,
après un premier jugement , à cent lieues
de fon domicile , devant des Juges fouverains
qui , en l'abfolvant , la renvoient exDE
FRANCE. 161
"
ténuée de fatigue , d'humiliation , libre de
regagner fes foyers où la misère a tout dévafté
?
Cet Ouvrage , écrit avec intérêt & plein
de leçons utiles que l'on ne fauroit trop répéter
, doit mériter à l'Auteur des encouragemens
qui l'engagent à continuer un
travail , qui , fans l'éloigner des études de
fon état , ne peut qu'ajouter à l'eftime qu'il
s'eft acquife dans la Littérature.
Le Nouvel Abailard , ou Lettres de deux
Amans qui ne fe font jamais vus ; quatre
volumes in- 12 , à Neufchâtel , & fe trouve
à Paris , chez la veuve Duchefne , rue
Saint -Jacques.
L'idée première de ce Roman , eft lẹ
projet d'infpiter une inclination réciproque
à deux jeunes gens deftinés l'un pour l'au
tre dès l'enfance par leurs parens , qui ne
leur permettent point de fe voir , mais qui
les engagent à s'écrire avec liberté , & excitent
en eux , par degrés , l'intérêt le plus vif,
jufqu'au moment qu'ils ont marqué pour
leur union . Cette idée , bien exécutée.
pourroit être piquante ; mais il ne paroît
pas que l'Auteur en ait fu faire un Ouvrage.
Sa morale eft fort bonne , fes intentions
font très - louables ; mais il a le défaut
de croire que tout ce qu'il a vu , tout ce
qu'il a penfé , tout ce qu'il a appris , mérite
162 MERCURE
que
d'être imprimé , & il faut du choix & de
la réflexion pour faire un Livre. Le fien eft
un amas indigefte d'hiftoires amoureuſes
& morales , dont le fond eft auffi commun
que les détails font négligés ; de contes
bleus qui n'ont point de fin , & dont il
feroit difficile de deviner le fens ; de differtations
métaphyfiques & phyfiques qui
n'apprennent rien. C'eft ainfi l'on parvient
fans peine à faire quatre gros volumes
qui coûtent d'autant plus à lire , qu'ils ont
coûté moins à faire . L'Auteur ne devroit-il
pas fe défier un peu de cette difpofition à
imprimer tout ce qui lui vient à la tête ?
Suffit- il d'annoncer à toutes les pages le
defir de réformer les moeurs ? Ne faudroitil
pas que la leçon fût un peu moins longue
& plus intéreffante ? Eft -ce affez de parler
au Public du ton dont lui parloit Rouffeau
de Genève? Ne faudroit- il pas fe rapprocher
un peu plus de l'éloquence de la nouvelle
Héloïfe , lorfqu'on fait le nouvel Abailard ?
Ce qu'on vient de dire , doit faire fentir
qu'il feroit impoffible de donner un extrait
quelconque de ce Roman. Il eft compofé de
parties détachées , auxquelles il paroît que
l'Auteur a voulu trouver un cadre quel qu'il ·
fût. Tout ce qu'on peut dire , c'eft que la correfpondance
de fes deux Amans eft quelquefois
d'un genre fort extraordinaire . Par
exemple , voici un échantillon de la qua
DE FRANCE. 163
trième lettre du nouvel Abailard . Il parle
de fes études à une jeune Demoiſelle qu'il
fait devoir être un jour fa femme : il veut
lui prouver l'utilité de la langue Latine ,
qu'apparemment elle n'avoit pas envie de
contefter ; & voici comme il s'y prend .
;
Le mot préférer eft très-commun , & vous
» en favez la fignification , mais feulement
» par routine ; car il vous feroit impoffible,
» à moins que vous ne fachiez le Latin , de
» m'expliquer pourquoi il a la fignification
» dont vous avez le fentiment intérieur
» mais avec la compofition de la langue La-
» tine , on voit tout d'un coup la compofi
» tion du mot , &c. ». Là-deffus , il s'étend
fur la prépofition pre & fur le mot ferre ,
&c. Premièrement une Héloïfe qui ne
vouloit point apprendre le Latin , n'avoit
nul befoin de cette explication . Enſuite c'eſt
s'y prendre mal pour prouver l'utilité du
Latin. Du moment où l'on fait le fens du
mot François , préférer, iln'eft point du tout
néceffaire de favoir fon étymologie latine.
La Vertu chancelante , ou la Vie de Mlle
Damincour ; dédiée au Roi de Pruffe.
A Liége ; & fe trouve à Paris, chez Mourean
, Libraire , rue Dauphine , près la
rue Chriftine , au grand Voltaire ; vol.
in- 12 . de 463 pages.
Mlle Damincour , fille d'un Négociant
164 MERCURE
de Marſeille , & orpheline dès l'enfance , a
été élevée à Paris par Madame de St- Valle ,
fa tante , femme diffipée & corrompue , qui
fe ruine par fa mauvaiſe conduite ; & qui ,
fe voyant fans reffource , conçoit l'infâme
projet de tirer parti des charmes de fa niè
ce. L'innocence & l'honnêteté de la jeune
Damincour s'oppofent à fes vues. Bientôt
même l'amour y met un plus grand obſtacle.
Damincour aime le jeune Comte de
Mura ; mais dès que leur intelligence eft
découverte , la tante les fépare , éloigne le
Comte, & meurt bientôt après des fuites
d'une chûre. Mlle Damincour , fans bien
& fans appui , n'entendant point parler du
Comte de Mura , dont elle fe croit oubliée ,
forme une petite fomme des débris de fa
fortune, fe retire dans un village , & y prend
l'habit & les occupations d'une payfanne.
Elle vit dans la plus grande retraite , & fe
cache à tous les yeux ; mais fa beauté , fon
air , fes manières , tout la fait remarquer.
Les fils du Seigneur du village , jeunes militaires
, attaquent fa vertu avec toute la
légèreté de leur âge & de leur état . Elle a
recours à l'autorité de leur père , qui réprimande
fes fils & devient leur rival à foixante
ans. Il loge Mlle Damincour dans fon château
, & veut l'époufer ; mais un des deux
fils l'enlève pendant la nuit , avec le fecours
d'un de fes amis , qui même lui promet fa
DE FRANCE. 165
maiſon comme un afyle. Dans le chemin
Mlle Damincour croit reconnoître à la voix
cet ami de fon raviffeur ; & enfin le jour
naiffant lui fait voir le Comte de Mura.
Cette fituation eft intéreſſante. Le Comte ,
voyant qu'il a été trompé , & que Mile Damincour
oppofe la réfiftance la plus obftinée
au raviffeur , prend la défenſe de la
maîtreffe qu'il retrouve , fe bat avec Morbriffon
( c'eft le nom du jeune Officier ) &
le tue. Il amène Mlle Damincour dans fon
château ; mais bientôt le frère de Monbriffon
, occupé des mêmes projets & chargé
de la vengeance de fon frère , vient au château
de Mura. Il trouve dans l'avenue Mlle
Damincour & l'enlève ; de Mura court
après eux & les rejoint. Comme il eſt bien
accompagné , il reprend aifément fa conquête,
& donne un rendez-vous pour le lendemain
au fecond raviffeur . Mĺle Damincour
s'habille en homme , vole la première
au rendez - vous , attaque Monbriffon , le
bleffe légèrement & reçoit un grand coup
d'épée au travers du corps. Le Comte arrive
, & fait connoître à Monbriffon qu'elle
eft fa victime. Celui- ci , pénétré d'horreur
& de repentir , fe joint au Comte pour fecourir
Mlle Damincour , & abjure fes fureurs
& fes égaremens . Mlle Damincour
dont la vie eft long- temps en danger , guérit
enfin de fa bleffure ; & le Comte de
166 MERCURE
Mura , touché de la preuve qu'elle lui a
donnée de fon amour , en s'expofant pour
lui au péril , fe détermine à l'époufer . Îl en
a deux enfans ; mais leur bonheur n'eſt pas
de longue durée. Obligé de partir pour
l'armée , il eft tué dans une action , & fa
veuve confacre le refte de ſes jours à le
pleurer.
Ce Roman eft l'ouvrage d'une femme ,
qui en a déjà donné un autre , intitulé Emélie.
Le genre de cette production & le fexe
de l'Auteur invitent à l'indulgence. Le ftyle
, quoiqu'un peu négligé , n'eft point dépourvu
de naturel & d'agrément , & les
événemens ne font pas fans intérêt.
Correfpondance d'un jeune Militaire , ou
Mémoires du Marquis de Luzigni &
d'Hortenfe de Saint-Juft. 2 vol. in-12. A
Yverdun ; & fe trouve à Paris , chez l'Auteur
, rue de Tournon , maifon de M. de
France , vis-à vis l'Hôtel de Nivernois.
Le fond de cet Ouvrage eft d'une extrême
fimplicité. Un jeune Militaire trèsamoureux
de fa coufine , eft obligé de la
quitter pour aller à fon régiment. Un de
fes camarades , fort étourdi dans fes propos,
lui parle de cette coufine d'une manière à
exciter fa jaloufie ; mais bientôt le Marquis
eft convaincu que fa parente eft très innoDE
FRANCE. 167
que cente , &
l'accufateur feul eft coupable..
Il fe bat avec lui , & il eft fi dangereuſement
bleffé, que l'on défefpère long - temps de fa
vie. Il guérit enfin , & il époufe fa coufine.
Tels font les événemens dont ce Roman eft
compofé ; mais quoiqu'il y ait peu
d'action ,
il ne manque point d'intérêt. Les différentes
fituations des perfonnages font exprimées
avec un naturel aimable , & plufieurs
détails épifodiques
offrent des tableaux
pleins de douceur & d'agrément. Il paroît
que l'objet principal de cet ouvrage a été de
peindre les paffions de la jeuneffe, fa bonté
& fes défauts , fes erreurs & fes excufes .
Tout y refpire l'honnêteté & la vertu . On y
donne d'excellentes leçons , fur- tout pour
l'état militaire. Le ftyle eft facile & pur , fans
aucun mélange d'affectation & de recherche;
& ce Roman eft du nombre de ceux qu'on
peut mettre entre les mains de la jeuneffe
bien élevée , fans craindre que cette lecture
puiffe ou corrompre le coeur , ou gâter
le goût,
Sermons du Père Pierre Claude Frey de
Neuville , l'aîné ; dédiés au Roi. 2 vol .
in- 12 . A Rouen , chez Laurent Duménil
, Imprimeur-Libraire , rue de l'Ecureuil.
A Paris , chez Moutard , rue des
Mathurins , hôtel de Cluny.
Le Prédicateur dont on donne ici les ou
168 MERCURE
>
vrages au Public , étoit frère du célèbre Père
de Neuville , dont les Sermons admirés
lorfqu'il les débitoit , l'ont été beaucoup
moins lorfqu'on les a lus . La critique y a
remarqué beaucoup de faux brillans , l'affectation
de l'antithèſe , l'abus de l'efprit , &
peu de pathétique & de profondeur . Ceux
du Père Frey fon frère , & Membre de la
même Société, n'ont pas les mêmes défauts;
mais ils font auffi trop dénués d'imagination
& de feu dans l'expreffion. Leur mérite
eft d'être folidement penfés , & la lecture
n'en peut qu'être édifiante pour les vrais
Chrétiens. Nous citerons un morceau du
Sermon fur le Jugement dernier ; il eft du
petit nombre de ceux dans lefquels l'Auteur
s'eft élevé au - deffus de lui - même.
*
Superbes Conquérans , Monarques re-
» doutés , fameux Politiques , Héros , demi-
» Dieux , dans le langage de l'Ecriture
vous ne fûtes jamais que des hommes :
» vous n'êtes plus aujourd'hui que des
» morts :furgite mortui. La mort , ce terme
» fatal où vient aboutir toute grandeur hu-
» maine , la mort feule ne vous avoit point
rappelés à cette égalité parfaite , fi néceffaire
pour mettre le monde en état de
» vous juger. Defcendus avec pompe
avec éclat jufques dans le tombeau ,
» ne fut pas pour vous un afyle contre la
pourriture, contre les vers , du moins vo-
3
&
s'il
tre
DE FRANCE. 169
» tre nom , vos, exploits , peut-être vos cri-
» mes , érigés en vertus & gravés fur le
» marbre & fur l'airain , vous fauveront - ils
pendant long - temps de l'oubli des hom-
» mes. Il ne reſtoit de vous que des cen
» dres ; mais c'étoient les cendres d'un Roi,
d'un Grand de la terre , cendres connues
*9
»
39
pour telles , & tandis que dura cette fri-
» vole diſtinction , s'il avoit plû à Dieu de
» les ranimer , vos premiers regards au-
» roient encore vu des hommes tout prêts
» à tomber à vos genoux . Vous ne le ver
» rez plus , parce que Dieu a pris foin d'ef-
» facer jufqu'aux moindres veftiges de vo-
» tre grandeur paffée. Rois fans fceptre &
» fans diadême ;. Grands du monde , dépouillés
de toutes les marques de votre
dignité ; Riches qui , après avoir dormi le
» fommeil de la mort , vous trouverez les
» mains vuides , tous vos titres font allés fe
» perdre , s'anéantir dans cette humiliante
qualité de morts qui vous confond avec la
» foule la plus obfcure : Surgite mortui. »
20
..≫
33
ود
»
Oraifon funèbre d'Eminentiffime & Révérendiffime
Seigneur Charles - Antoine de
La Roche-Aymond, Archevêque de Reims,
Légat né du Saint-Siége , Primat de la
Gaule Belgique , Cardinal de la Sainte
Eglife Romaine , premier Pair & Grand
Aumônier de France , & Miniftre de la
15 Octobre 1778. H
170
MERCURE
Feuille des Bénéfices , Abbé Commendataire
des Abbayes de Saint Germain
des Prés , & de la Sainte - Trinité de Fécamp,
prononcée dans l'Eglife de Reims
le premier Ayril 1778 , par Meffire Pierre-
Jofeph Perreau , Evêque de Triconie.
A Reims , chez P. N. A. Pierard , Imprimeur
de l'Univerfité , parvis . Notre-
Dame.
L'Orateur établit fon difcours fur cette
divifion il a juftifié la confiance de fon
Prince par fes fervices , & il a honoré l'E-^
pifcopat par fes vertus. Il s'étend principalement
fur la bienfaifance du Grand Aumônier
, qui juftifioit fi bien ce titre par
fes actions . Ce morceau, que nous citerons ,
fuffira pour faire connoître le ftyle intéreffant
& noble de cette Oraifon funèbre .
Écoutez Ifraël ! Élevez vos voix , peuples
» de cette contrée , qui avez été l'objet de
fes libéralités pieufes ; & vous , Miniftres
fidèles qui en avez été les inftrumens ,
» racontez -nous s'il réfervoit les trésors de
cette Eglife à d'autres qu'à fes enfans in-
» fortunés, Où font les néceflités fecrèttes
» qu'il a découvertes , fans les avoir foulagées
? Interrogez les familles entières
dont il a foutenu l'existence ; les jeunes
» perfonnes qu'il a fauvées de Babylone ,
pour mettre leur innocence fous la fauve-
"
DE FRANCE. 171
le
garde du temple ; les Miniftres qu'il a
» fait élever pour l'Eglife , dont les talens ,
» fans lui, eullent été perdus pour fa gloire,
» parce qu'ils étoient enfouis dans la pau-
» vreté dont il les a tirés . Quelles font les
» conditions qui ne fe font pas reffenties
» de fes bienfaits ? Si la vertu ne rougif-
» foit
pas des befoins , depuis que
» monde corrompu par le luxe a fait un
vice de la pauvreté , j'attefterois ici la
» nobleffe indigente qu'il a foutenue dans
la carrière des armes : mais je puis par-
» ler hautement des arts qu'il a encouragés,
» & des moyens de fubfiftance qu'il a ouverts
» aux citoyens abandonnés, en leur facilirant
l'apprentiffage des arts . Enfin, mes frères,
» qu'a- t- il laiffé à la terre , des tréfors de
l'Eglife ? Il a rendu la dot de l'épouſe ,
les pauvres de Jefus- Chrift ont partagé
» les reftes médiocres de fes épargnes.
8
"
19
Oraifon funèbre d'Illuftriffime & Révérendiffime
Seigneur Monfeigneur Charles
de Broglie , Evêque , Comte de Noyon ,
Pair de France , défigné Cardinal de la
fante Eglife Romaine , prononcée dans
l'Eglife Cathédrale de Noyon , le 7 du
mois de Juillet 1778 , par Meffire Jean-
Baptifte Charles - Marie de Beauvais ,
Evêque de Senez , Chanoine Honoraire
de l'Eglife Cathédrale de Noyen , & ci-
·
Hij
172 MERCURE
な
devant Vicaire - Général de ce Diocèfe.
A Noyon , de l'Imprimerie de Jean Fréderic
Devin , Imprimeur & Libraire de
Monfeigneur l'Evêque , & fe vend à
Paris , chez Mérigot le jeune , quai des
Auguftins . Prix 1 liv. 4 fols.
En oubliant que c'eft ici l'éloge d'un grand
Seigneur & d'un homme très- aimable, & que
c'eft l'ouvrage d'unPrélat connu par de grands
fuccès oratoires , on ne peut s'empêcher de
remarquer & d'admirer ce genre d'éloquence
le plus voifin de la nature qu'on
ait vu dans notre fiècle , & de féliciter la
mémoire de feu M. de Noyon , qui a fu
choifir de tels amis & mériter un tel
éloge. C'eſt un monument immortel de
piété & d'amitié ; & peut-être que depuis
les Dialogues de Saint Chrifoftome avec
fon ami Bazile , l'éloquence eccléfiaftique
n'a pas offert un pareil modèle d'une amitié
facerdotale. Ce n'eft point le ton de Boffuet:
il n'a pas eu à célébrer d'Évêque ni d'ami.
Ce feroit plutôt celui de Fénélon ; mais
M. de Beauvais nous offre l'idée d'une nature
plus inculte & plus franche que celle
de Fénélon lui même; fi ce n'eft peut- être
dans fon beau difcours à l'Electeur de
Trèves , & dans quelques-unes de fes lertres
à fon bon Duc ( de Beauvilliers ) , où
fon ame s'épanche avec un fi aimable
abandon.
DE FRANCE. 173
33
"
es
Hâtons-nous de citer quelques traits de
cet éloge , pendant lequel on n'a ceffé de
pleurer. Doleo fuper te frater mi Jonatha ,
decore nimis amabilis. O mon refpectable
» ami , ô mon aimable frère , frater mi ,
qu'il me foit permis de vous appeler de
» ce tendre nom ; l'amitié avoit rempli l'in-
» tervalle qui nous féparoit. Frater mi de-
» core nimis amabilis . Ce n'eft point à
» une ombre vaine que j'adreffe mes foupirs.
» Hélas ! mes yeux ne vous voyent plus ;
» mais ma raiſon & ma foi m'affurent que
» vous vivez toujours dans une ame immortelle
; mais je puis croire qu'en ce
99
» moment vous nous voyez , vous nous en-
"
35
tendez , & que votre ame eft comme
, préfente à vos obsèques. Regardez les
perfonnes qui vous furent les plus chères
raffemblées autour de votre fépulcre ;
» recevez les hommages & les larmes que
» nous vous offrons en préfence de votre
peuple . O vous , dans qui j'exiftois plus
» que dans moi même ; vous dont la gloire
& la vertu devoient faire le bonheur de
ma vie ! O vous qui m'avez donné juf-
» qu'à la fin des témoignages fi touchans
» d'affection vous que j'aimois comme-
» David aimoit Jonathas , comme une mère
» aime fon fils unique ..... Un éloge funè
» bre! Étoit-ce là le monument que je devois
Hij
174
MERCURE
» vous dédier de ma reconnoiffance & de
» matendreffe? Et comment ma voix pourra
» t-elle prononcer ce déplorable difcours ?
» Mon Dieu, vous ne condamnez point mon
» trouble & ma défolation fur le tombeau
» d'un ami fi cher. Jéfus lui -même a frémi ;
» il s'eft troublé & a pleuré fur le tombeau
» de celui qu'il avoit aimé ; mais daignez ſe-
» courir ma foibleffe , ne permettez pas que
j'oublie dans madouleur la fainte conftance
» qui doit toujours foutenir un Miniſtre de
» votre divine parole,
Quelle vraie douleur ! quel accent de la
mature , exempt de toute étude ! Quelle
grâce & quelle tendreffe dans cet autre endroit
! Quand je me repréfente les lan-
» gueurs & les fouffrances de notre aimable
& malheureux ami ! Ce corps autrefois fi
29
"
agile , réduit à l'inaction de la mort , &
» qui femble ne plus vivre que par la douleur
; quand je me repréfente fes mem-
» bres qui fe flétriffent & fe defsèchent
» comme des fleurs féparées de leurs tiges :
» ce front où brilloient la joie & la férénité
couvert de la pâleur mortelle ; ces yeux
étincelans qui ne laiffent plus tomber
que de triftes & douloureux regards ......
» Le fommeil a fui pour jamais loin de fes
» yeux ; dans le filence de la nuit , deftiné
au repos des malheureux , les douleurs &
DE FRANCE. 175
>> les penfées lugubres femblent veiller fans.
» relâche autour de lui pour le tour-
» nenter . » .
Et ailleurs , « je ne vous rappellerai point
» tous les évènemens extraordinaires qui
» l'ont empêché de parvenir à cette dignité
" .
"
promife depuis vingt années : tantôt la
» mort des Rois , tantôt celle des Pontifes ,
» tantôt la méfintelligence entre les Pon-
» tifes & les Rois. Cette Pourpre fuira donc
jufqu'à la fin devant lui , & ce trifte orne-
» ment ne décorera pas feulement fes fu-
» nérailles. Pontife malheureux , ce voile
» funèbre , voilà donc la Poupre qui devoit
» vous décorer ! » Et plus haut : « Déjà je
voyois le Cardinal de Broglie ( que ce
nom foit du moins prononcé cette fois
» à vos obsèques ) je voyois le Cardinal de
Broglie à la tête de la fainte Milice , ainfi
que fon vaillant frère à la tête de nos
Armées , exciter l'ardeur , foutenir le
* courage de tout l'Ordre facré , par l'activité
de fon zèle & par l'inébranlable
» fermeté de fon ame . Ó fi vous pouvez
rompre la rigueur de votre destinée ,
quelle fera votre gloire , &c. Cette
phrafe rappelle le beau vers :
»
29
195
O miferande puer ! fi qua fata afpera rumpas.
Le même fentiment a ramené la même
expreffion. Ce n'est point traduire ou citer ,
Hiv
176 MERCURE
c'eft être entraîné par une douleur femblable.
»
M. de Senez n'eſt pas feulement un ami
tendre , mais un ami éclairé . Il prononce
avec fermeté fur les défauts de fon ami
il juge fes qualités avec un efprit impartial.
On lui appliqueroit prefque une partie de
ce qu'il dit ici de M. de Noyon . « Ce n'eft
pas affez pour lui de ne pas trahir la vérité
par le menfonge , il croiroit la trahir
par le filence..... Peut-être , Mef-
» ſieurs , ( & ſa franchiſe même m'infpire
» cet aveu ) peut--être que cette franchiſe
paffa les bornes de la prudence : noble
» défaut d'une ame libre & généreufe , &
préférable fans doute à la fombre difcré-
» tion de ces caractères froids , qui favent-
» cacher leurs reffentimens au fond de leur
» coeur. Celui de l'Abbé de Broglie ne pou
»
"
»
" voit diffimuler ; & , comme il a été dit
» d'un ancien Romain : Maluit offendere
quàm odiffe ; mais ne fembloit- il pas
39 avoir acquis le droit de dire la vérité par
» le courage de l'entendre ! Loin de lui ,
» cette troupe de Complaifans & d'Adu-
» lateurs qui rampe autour des Grands.
"
Apprenez ( car nous pouvons déformais
» révéler les fecrets de notre amitié ) ; ap-
» prenez qu'il nous avoit rangé autour de
» lui , comme autant de Moniteurs & de
Cenfeurs , pour le reprendre de tous fes
22
2
DE FRANCE. 177
» défauts , & l'avertir de tous fes devoirs.
» Et avec quelle candeur & quelle fimplicité
, avec quelle reconnoiffauce ce carac-
» tère fi vif & décidé écoutoit nos avis
les plus libres , &c ! »
و د
Voilà de grandes chofes , & pas un feul
de ces mots qu'on appelle forts , par lef
quels les ames ftériles remplacent l'expreffion
comme elles peuvent. Il n'eft pas poffible
dans tout le cours de cet Ouvrage de
fe fouvenir un moment de l'Orateur , fi ce
n'eft pour l'aimer , parce qu'il eft lui- même
une partie de la gloire qu'il célèbre : on n'a
pu entendre , fans pouffer des fanglots tout
cet endroit. Venez mes Frères , venez contempler
votre Évêque mourant ! « Quel
fpectacle ! Quel courage ! ..... Son in-
» trépide frère , ( peuple , permettez au
héros d'être homme ; malheur à l'héroïfme
qui étoufferoit le fentiment ! ) le Maréchal
» a frémi lui- même . Ce front, que les plus
grands périls n'ont jamais altéré , fon
» front a pâli , & les larmes ont coulé de
» fes yeux. C'eſt le mourant qui devient en
» ce moment le confolateur , c'eſt le mou-
» rant qui eft le héros . La vertu a répandu
» fa férénité fur fon vifage , ( je crois le
» voir encore ) elle en a effacé les horreurs
» de la mort. La mort s'eft évanouie de
» vant l'immortalité..... Le Maréchal fe
joint à nous , & qui pouvoit mieux par
ל כ
"
??
Hv
173 MERCURE
» fa foi comme par fa fermeté , foutenir
» cette amne au milieu des périls & des angoifes
du dernier combat ? Que n'avez-
» vous pu entendre les confolations magna-
» nimes du Guerrier & les magnanimes
-30
39
وو
réponfes de l'Evêque. » Un frillon mortel
vient faifir le malade ; on fe profterne
autour de lui , on invoque le Seigneur de
la mort & de la vie. « Il fe réveille un
» inftant du fommeil mortel , & avec quel
empreffement nous faififfons ce dernier
» fouffle d'une voix qui nous eft fi chère. Il
reconnoît la voix de fon frère & celle de
" fon ami. Il foulève vers nous un tendre
regard ; il ferre nos mains dans fes mains.
glacées. Je lui préfentois ce figne fi confolant
pour les mourans , le figne de Jéfus
Chrift mourant pour le falut des hom-
» mes. Que le Ciel pardonne cette foibleffe
» à ma douleur ; la croix s'échappe de mes
» mains tremblantes : c'eft le Maréchal qui
» l'applique lui- même fur les lèvres mourantes
de fon frère.. Ame immortelle ,
» ame chrétienne , recevez daxmains vic-
» torieufes de votre frère ce figne facré : in
» hoc figno vinces : c'eft dans ce figne que
» vous allez remporter la grande victoire ,
» in hoc figno, vinces ...... Ah ! quand je
» me repréfente le dernier de tous les momens
! Comment nos yeux ont-ils pu
» tenir ce fpectacle ! Comment ma voix afouDE
FRANCE. 179
telle pu adreffer à une ame qui m'étoit fi
chère , la fatale parole , proficifcere anima
» chrifliana. O funeftes embraffemens , où
» nous avons fenti fon corps fe roidir &
» fe glacer , & fon dernier fouffle s'éva-
» nouir! & c . »
Le morceau qui termine cette peinture
touchante , eft un Hymne fublime à l'immortalité.
« Ainfi , Ambroife foulageoit
fa douleur , en prêchant fur le tombeau
" de fon frère l'immortalité des ames.
L'homme immortel ! Quel Hymne magnifique
pour homme & pour Dieu
" même. Pulcher Dei Hymnus , homo im-
" mortalis. » Cette péroraifon eft autfi
neuve que le difcours eft , fi j'ofe m'exprimer
ainfi , douloureux , fimple , pris
dans les affections les plus vraies de la
rature .
Eloge hiftorique de Philippe, Duc d'Orléans,
Régent du Royaume. A Amfterdam ; &
fe trouve à Paris , chez Lorin le jeune ,
Fue St - Jacques ; Demonville , rue Saint-
Severin ; Merigot le jeune , quai des Auguftins.
Brochure in - 8 °. Prix , 1 liv.
4fols.
Cet Eloge n'eft , comme le titre l'annonce
, qu'une notice hiftorique des actions les
plus importantes de la vie de Philippe, Dac
1
H vj
180 MERCURE
#
d'Orléans , & des principaux traits de fon
caractère . Elle eft fuccinte fans être sèche ,
& l'ouvrage eft d'un bon efprit & d'une plu
me fage. Il eft écrit à- peu près dans le goût
de Cornelius Nepos , & il feroit à fouhaiter
que l'on fit avec la même clarté & la
même préciſion , de ces fortes de réſumés
hiftoriques , où l'on peindroit les perfonnages
célèbres. Rien ne feroit plus utile à
l'inftruction de la jeuneffe & même des
gens du monde. Nous croyons fuperflu de
citer des traits de cet Eloge. Les faits font
trop connus & fe retrouvent par tout ;
mais il y a eu du mérite à les raffembler.
ainfi .
>
=
Eloge de M. le Maréchal du Muy , Par M..
de Trefféol ; à la Haye , & fe trouve à ,
Paris chez Barrois le jeune , Libraire
Quai des Auguftins , près le pont Saint
Michel.
L'Auteur a pris pour épigraphe les paroles
de Salufte , effe , quàm videri , bonus malebat
; ità , quò minùs gloriam petebat , eòmagis
illum affequebatur. Ailleurs il rapporte
cet endroit de Tacite, nofci exercitui , difcere
aperitis , fequi optimos , nihil appetere jactatione
, nihil ob formidinem recufare , fimulque
anxius & intentus agere . Ces citations
font belles : elles monttent comme il faut
écrire.
DE FRANCE. 1811
L'éloge de M. le Maréchal du Muy avoit
été propofé par l'Académie de Marſeille.
L'Auteur a prévenu l'époque du concours ,
& n'a voulu , dit- il , que payer un tribut
aux vertus de M. le Maréchal du Muy , qui
l'honoroit de fes bontés. Le motif de la reconnoiffance
, eft tout au moins auffi refpectable
que le feroit celui de l'émulation.
:
L'Auteur n'obferve d'autre marche dans
ce difcours , que celle des fervices fuccefifs
rendus à l'Etat par M. le Maréchal du Muy.
Il le peint attaché à M. le Dauphin , par:
l'amitié la plus intime , appelé au commandement
des Armées , & enfin au Miniſtère
de la Guerre voici comme il parle de fa
défaite à Warbourg : » Il va fur la fcène
> attirer les regards , & courir avec les dan-
" gers du Soldat , les rifques du Comman
» dement. Ici la fortune l'attend pour éprou
» ver fon ame. Il eft bleffé à Créwelt ; il eft.
» battu à Warbourg ; oui , nous le répétons:
» il eft battu ; mais , & l'équité veut que
» nous le difions hautement & avec fincéri- ,
» té , fa défaite n'eût pas diminué la gloire .
du plus grand Capitaine . Sa retraite l'au-
» roit foutenue , fa manière de fupporter la.
و ر
>
difgrace, l'auroit rehauffée. Celui qui pré-
» voit l'événement , & qui veut l'éviter
» n'en eft point refponfable. L'avis de M.-
» du Muy étoit de s'éloigner de l'ennemi
» fon devoir fut de combattre. Qu'auroit
3
182 MERCURE
"
"
pu le plus grand homme de Guerre à la
tête de dix- huir mille hommes , contre
une Armée de quarante mille,déjà triomphante
! Vaincre , c'eut été tout enfemble
un prodige de génie & un miracle de la
» fortune . Il auroit pu être vaincu fans
» honte. C'éto ent- là les forces que M. du
Muy commandoit , & celles que
lui .oppofoit
l'ennemi. Le plus habile Général
» cût -il triomphe des éléments , & dillipé
» un brouillard épais , ou vu , à travers ce
brouillard impénétrable , la marche & les
» manoeuvres de l'ennemi ? M. du Muy elfuya
ce terrible contre- temps . Qu'eut pi
» faire , vaincu , le plus grand Capitaine ?
» Sauver le reste de fes Troupes , & ſe reti-
» rer en défiant la victoire même de les en-
» tamer. M. du Muy le fit. Comment un
» Héros vertueux & Chrétien eut-il foutesi
nu ce revers ? fe fut humilié devant-
Dieu , & il eût , avec rélignation , attendu
la juftice de la part de ceux qui la lui
devoient telle fur la conduite de M. du
Muy. Après l'avoir vengé , n'écoutons
, donc pas
les cris de l'injuftice , de l'envie,
de la haine ; il eut trop de vertus pour
» n'être pas en butte à leurs traits : écoutons-
» le lui même. Avant l'action dont il prévoyoit
l'événement , il difoit à un de fes
» amis : il faut que vous & moi nous périf
» fions ici. Il fallur qu'il fe confervat pour
33
»
"
3)
DE FRANCE. 183
33
>
❤le falut de fes Troupes . Après l'action
» il écrivit au Chef de l'Armée : ce malheur
» ne doit être imputé qu'aux forces fupérieures
de l'ennemi , & peut- être à mes fautes.
» Comme un événement femblable , s'il étoit
répété, feroit funefte à l'Etat, dont le bien
feulfait l'objet de mes voeux , je vous prie de
donner le Commandement à quelqu'autre
» qui s'en acquittera mieux que moi
leurs l'Auteur rappelle la bienfaifance de
M. le Maréchal du Muy : » Que ne puis-
» je réunir ici , dit-il , pour célebrer fes
louanges , la voix des malheureux qu'il a
"
Ailfoulagés
& des heureux qu'il a fairs ; nous
» ferions attendris , & il feroit affez loué «
Cette tournure naturelle & intéreffante fait
regretter que l'Aureur n'en ait pas un plus
grand nombre de femblables. On defireroit
dans fa diction plus de pureté & d'élégance.
Ou y trouve même quelquefois des fautes
affez étranges. Il dit en parlant de la Cour ,
eft ce là qu'on marche debout par les voies
» droites ? « .
ود
Ce qu'il y a de plus intéreffant dans ce dif
cours , c'eft , fans contredit , ce que l'on cite
des paroles ou des lettres de M. le Maréchal
du Muy & de Monfeigneur le Dauphin.
On auroit fouhaité que l'Aurcur eût tiré un
plus grand parti de l'amitiéfi intéreffante &
fi refpectable , qui attachoit à ce Prince M.
le Maréchal du May , & dont il a donné
184 MERCURE
une fi belle idée par ces paroles , gravées fur
fon tombeau , placé dans l'Eglife de Sens ,
au-deffous de celui du Dauphin : Huc ufque
luctus meus. Ces paroles font une digne réponfe
à celles que l'on trouva écrites fur le
livre de prières du Dauphin : » Mon Dieu ,
défendez de votre épée , protégez de votre
» bouclier le Comte Félix du Muy , afin
que fi jamais vous me faites porter le pefant
fardeau de la Couronne , il puiffe me
foutenir par fa vertu , fes leçons & fes
» exemples . «
לכ
Ce Prince dit un jour à fes Courtiſans ,
» Tous les hommes font foibles , les Princes
» plus que les autres. Si jamais j'ai le malheur
de régner , les chofes n'iront pas bien les
trois premières années ; mais le Chevalier
» du Muy eft ferme , il me corrigera ainfi
» que vous. «
»
Le Maréchal du Muy écrivit à Louis XV
qui l'appeloit au Miniſtère » Je n'ai ja
30
>>
;
» mais eu l'honneur de vivre dans la fociété
particulière de votre Majefté , par confé-
» quent je n'ai jamais été dans le cas de me
plier à beaucoup d'ufages que je regarde
» comme des devoirs pour ceux qui la for-
» ment. A mon âge on ne change point fa
» manière de vivre. Mon caractère inflexible
» transformeroit bientôt en blâme & en hai-
» ne ce cri favorable du public , dont votre
Majefté a la bonté de s'appercevoir, On
DE FRANCE. 185
me feroit perdre fes bonnes graces , & j'en
» ferois inconfolable. Je la prie de choifir
» un Sujet plus capable que moi . « Il eſt
rare fans doute que les Rois reçoivent de
pareilles Lettres & de pareils refus.
Un moment avant qu'on lui fit l'opéraration
de la pierre : depuis trente-huit ans
dit-il , je ne mefuis pas couché unefeule fois
fans être prêt de paroître devant Dieu.
Éloge de Baluze , prononcé avant la diftribution
des Prix du Collège Royal de Limoges
, le 22 Août 1777 ; par M. l'Abbé
Vitrac, Profeffeur d'Humanités. A Limoges
, chez Barbou , Imprimeur du Roi.
Cet Eloge n'a point été fait pour une
Académie ; mais c'eft encore une occafion .
de remarquer la prétention mal placée d'employer
de l'éloquence où il n'en faut point.
Baluze étoit un favant infatigable , un profond
Bibliographe. Nul homme peut -être
n'a fait un plus grand nombre d'Editions
de Livres utiles , & ne les a enrichis de meilleurs
Commentaires. Nous lui devons entre
autres celle des Capitulaires des Rois
Francs. Il a fait l'Hiftoire de la Ville de
Tulle , où il étoit né , en 3 vol. in -4°. , &
il auroit pu la faire plus courte ; fes travaux
font très - eftimables ; il a des droits fans
doute à la reconnoiffance de tous les hom-
:
186. MERCURE
mes ftudieux ; mais en avoit- il à un Eloge
public ? L'Univerfité de Paris propofa , il y
a quelques années , pour ſujet du Prix d'Eloquence
latine : Quales viri in argumenta
laudationum publicarum proponendi fint.
Cette queftion , bien traitée , pourroit renfermer
d'excellentes leçons.
SCIENCES ET ARTS.
LETTRE de M. de MARQUE , Docteur
en Médecine , & de la Société Royale de
Médecine ; aux Auteurs du Journal de
Paris.
MONSIEUR ,
Il y a long-temps que l'alkali volatil a joué, pour
la première fois , un très-grand rôle ; mais jamais il
n'en a joué un plus brillant que de nos jours car
combien d'effets falutaires & pernicieux ne produit-il
pas , ou ne lui fait- on pas produire ! Votre Journal ,
Meffieurs , m'offre une nouvelle preuve de ce que je
dis , des expériences faites par M. Cadet le jeune,
qui tendent à démontrer l'efficacité dufel alkali volatil,
pour la deftruction des fourmis. Il est vrai que
l'explication que M. Cadet donne de la manière
d'agir de ce fel antifourmineux , m'a paru un peu
hafardée. Non-feulement je me fuis fouvenu que
M. l'Abbé Fontana , phyficien fort connu , & dont
le témoignage l'emporte fur MM . Croh ... Brog ....
DE FRANCE. 187
Des ... Dem .... avoit révoqué en doute la préfence
de l'acide dans les Fourmis , je crus encore que
la feule vapeur de l'alkali volatil , avoir pu faire périr
les Fourmis enfermées dans le ballon, comme on les
étouffe dans les fourmillières , par exemple , avec la
vapeur du foufre. Mais on réſiſte difficilement aux
découvertes de M. Cadet le jeune , & les recherches,
qu'il vient de faire dans les latrines avec M. Parmentier
, m'ont donné la plus grande confiance aux expériences
qu'il avoit faites devant plufieurs Apothicaires
, auxquels ces for es de matières appartiennent.
J'adoptai le fait & l'explication , en m'interdifant
toute réflexion ultérieure . Je fis très- bien , Meffieurs ,
puifque M. le Franc , Médecin , a démérité ce titre
depuis qu'il s'eft avifé de contredire M. Cadet le
jeune , & que M. l'Abbé Fontana , traité jufqu'à
préfent avec la confidération d'un Savant diftingué ,
eft mis par M. notre Analyſeur , à la fuite de tous les
Apothicaires de Paris , connus ou à connoître . J'ai
retiré depuis un très -grand avantage de ma foumiffon
, & c'eft pour que vous le publiez , que j'ai
l'honneur de vous écrire.
Premièrement , j'ai expliqué par ce moyen , un
phénomène raconté dans votre même Journal , vraifemblablement
par M. Cadet le jeune , & qui préfente
une fingularité de fait.
Près de vingt milliers de moineaux , à Érampes ,
pareiffoient en fûreté dans une aunaye parfaitement
abritée ; malgré la perfection de cet abri , le vent s'y
fit fentir avec tant de violence , qu'ils furent jetés à
terre fur une herbe d'un pied de hauteur , trèsmouillée
, & périrent tous. Ce phénomène a paru
furprenant à bien des perfonnes ; or voici comment
je l'explique tout naturellement , par le moyen de
Palkali volatil.
Ces moineaux avoient dirigé leur vol vers le cimetière
de la ville ; peut- être s'en exhaloit- il alors
188 MERCURE
beaucoup d'alka volatil ; car un cimetière eft un
lieu de putréfaction , une grande latrine . Peut-être
encore l'ouragan agitant l'air en tourbillon , format-
il une espèce de voûte , un ballon , au - deffus des
petites gorges des vallées qui avoifinent ce cimetière
, & y renferma l'alkali volatil exhalé : voilà
donc les oifeaux pris dans ce grand ballon , comme
les fourmis dans le petit ballon de M. Cadet le jeune.
Refic à favoir s'il y a un acide prédominant dans
les oiſeaux : oui , fans doute , qu'il y en a un , car
ils fe nourriffent de végétaux comme les fourmis , &
même de fourmis ; & quand M. l'Abbé Fontana aflureroit
le contraire , je ne puis fur ce point , me diftraire
de l'opinion de M. Cadet le jeune , bien entendu
toujours ; car l'ancien , celui de la rue Saint-
Honoré, n'eft pas Chymifte affez pour faifir cette
nouvelle théorie. Quoi qu'il en foit , voilà une explication
qui me paroît très - vraisemblable ; à la
vérité , je mets le vent en jeu pour réfoudre le problême
; mais que fait-on s'il n'eft pas entré peut- être
autant de vent dans l'explication de M. Cadet , que
dans la mienne ?
Ce n'est pas tout : comme une vérité mène à
l'autre , j'ai deviné la vertu polycrefte de ce fel alkali
volatil qui reffufcite les hommes & tue les fourmis ;
cela m'a fait mieux voir l'énorme diſtance qu'il y
avoit d'une fourmi à un homme , & combien il y
avoit à gagner fur le débit du fel alkali volatil , dont
la vente a été indiquée dans votre Journal , chez M.
Cadet le jeune , rue Saint-Antoine , à l'occafion des
expériences anti -afphyxiques de M. Sage , qui , malheureuſement
, ont été un peu contredites par M.
Bucquet , & qui , j'espère , le feront moins pourtant ,
que celles qu'il a préfentées à l'Académie des Sciences,
fur l'or qu'il dit avoir tiré des végétaux.
Enfin , cette feconde réflexion m'a mené à une
conjecture très - importante pour l'agriculture , & qui
DE FRANCE. 189
fera fûrement bien accueillie par tous fes amateurs .
Les végétaux utiles ou nuifibles , me fuis-je dit , doivent
contenir de l'acide ; leur macération , leur corruption
le démontrent ; & même , fi l'on en croit
quelques Chymiftes , les plantes crucifères que l'on
avoit eftimées pendant long- temps alkalefcentes ,
contiennent un acide concentré analogue à celui des
fourmis. Sur ce pied , en verfant de la teinture alkaline
volatile , de l'alkali fluor , fur les plantes inutiles
& vénéneuſes , on pourra les faire périr , fur - tout fi
on a le foin de les couvrir chaque fois d'une cloche
qui puiffe coercer l'air , & renvoyer fur les plantes la
vapeur de cet alkali. Quel moyen pour débarraſſer
l'air de ces végétaux inutiles ! Je ne fais , Meffieurs ,
-fi je m'abuſe ; mais il me femble que la découverte
de M. Cadet le jeune peut , par ce moyen, être pouffée
bien loin. Si l'on parvient à déterminer la nature du
fel acide des fourmis & de celui des plantes , la figure
du fel neutre qui réfulte de leur combinaiſon avec
l'alkali volatil , la faveur & les propriétés de ce nouveau
fel , votre Journal y gagnera fans doute un
article très-important , & l'humanité entière une découverte
, qui , comme l'on voit, ne coûtera que la
perte de quelques mauvaiſes plantes , & la mort de
plufieurs milliers de fourmis. Que fait - on ? fi cet
acide prédominoit auffi dans toutes les espèces d'animaux
nuifibles , on pourroit , en portant fur foi un
flacon d'alkali volatil , pofféder un antidote bien
précieux.
Ne croyez pas , Meffieurs , que ma tête exaltée
voie mal-à-propos de l'acide où il n'y en a pas ;
il y en a dans toutes les apoplexies , dans toutes les
morts fubites , même dans celles qui font caufées par
l'exhalaifon des latrines ; M. Sage l'a dit , prouvé &
démontré dans fes doctes Mémoires fur ce fujet ; &
quoique fes expériences n'ayent point paru avec le
fceau de l'Académie , il l'a dit ; rien de plus certain.
190 MERCURE
J'ai bien d'autres vues , Meffieurs , à vous propofer
fur ce fujet important ; par exemple , on a dit que
l'acide nitreux étoit répandu dans l'air dans le temps
froid , qu'il prédominoit dans la congellation de l'eau,
&c ; eh bien , fi cela fe confirme , avec un flacon
d'alkali volatil, on pourra conjurer cette intempérie
de l'air , rendre les rivières navigables , &c , & c ; &
s'il arrivoit que l'acide figeât le fang & les humeurs
dans la vieilleffe , comme il prédomine dans l'autre
extrême de la vie , alors , en prenant de l'alkali volatil
, on feroit fùr de ne jamais vieillir , & le mercure
des Philofophes réfideroit tout de fuite dans cette
fubftance faline quel bonheur pour l'humanité ! &
la fource de ce bonheur feroit dûe à M. Cadet le
jeune ! Quelle fatisfaction pour lui ; & quel titre
pour ne jamais décheoir de la haute confidération que
ce jeune Savant s'eft acquife !
EXTRAIT des Regiftres de la Faculté de
Médecine de Paris , du 14 Août 1778.
M. DESCEMET , Docteur - Régent de la Faculté de
Médecine de Paris & Cenfeur Royal , a montré à la
Faculté les deffins d'un ouvrage qu'il a fait fur l'Anatomie
des fleurs des différentes efpèces d'Apocyas',
d'Afclepias & de Periploca , qui ont des organes
de
la génération analogues à ceux des quadrupèdes.
Ces organes confiftent dans un gland , deux cordons
de vaiffeaux fpermatiques , & deux tefticules.
Chaque fleur en a cinq placés fur un stygmate qui a
autant de vulves qu'il y a de glands.
Par cette découverte il prouve une nouvelle analogie
entre les animaux & les végétaux , & que l'acte
de la génération fe fait dans ces plantes d'une ma
DE FRANCE. 191
nière toute différente de celle que les Botaniftes connoifloient
, & prefque femblable à celle des quadrupèdes.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
Avis fur le cinquième Volume du fecond
voyage de Cook,
LE 25 de ce mois on mettra en vente à l'Hôtel
de Thou , rue des Poitevins , le cinquième Volume
du fecond voyage de Cook : il a pour titre ,
Obfervations faites pendant un voyage autour du
monde , par M. Forfter père.
On a donné dans le Journal des Sciences &
Beaux - Arts , du 30 Septembre , un extrait de ces
Obfervations , tiré de la traduction qu'a faite M.
Pingeron : il eft fâcheux que cet Écrivain n'ait pas
fu plutôt que M. Forſter a envoyé de Londres à
Paris les Feuilles de fon Ouvrage , à mesure qu'elles
fortoient de la preffe , & qu'il a aidé de fes
confeils un autre Traducteur.
Cependant pour prévenir cette concurrence défavantageufe
, on avoit annoncé dans là verfion
Françoife des 4 premiers Volumes du Voyage de
Cook , annoncée il y a 4 ou 5 mois , que l'Ouvrage
de M. Fofter père ſe traduifoit à Paris en mémetemps
qu'on l'imprimoit à Londres .
Journal de Monfieur , dédié à Monsieur , Frère du
Roi , par Madame la Préfidente d'Ormoy,
Ce Journal eft connu fous le titre de Table générale
des Journaux anciens & modernes , contenant
les jugemens des Journaliſtes , fur les principaux
Ouvrages en tout gence , de Science , de Littérature
& d'Arts , fuivie d'Obfervations impartiales.
192
MERCURE
C
Il fera compofé de douze volumes par an , de huit
feuilles d'impreffion chacun , format in- 12 . Il en
paroîtra un volume tous les mois , à commencer du
premier Octobre de cette année 1778 .
Le prix de l'abonnement pour chaque année , eft
de vingt-quatre livres , tant pour Paris que pour la
Province , & l'Ouvrage fera rendu franc de port à
Meffieurs les Abonnés.
On foufcrit chez Moureau , Libraire , au grand
Voltaire , rue Dauphine , vis- à - vis l'hôtel Genlis.
On prie ceux qui auront des Ouvrages ou articles
à inférer dans ce Journal , de les adreffer , francs de
port , à Madame la Préfidente d'Ormoy , rue de la
Perle , au Marais , ou audit Libraire.
Phorbas , Duc d'Arménie , Tragédie en cinq
actes & en vers , prix 24 fols. A Paris , chez Jean-
François Baftien , Libraire , rue du Petit - Lion , Fauxbourg
Saint- Germain.
Angélique, Comédie Féérie en 3 Actes, mêlée d'Ariettes
, par M. Delon , Confeiller au Préfidial de
Nimes. A Genève , chez Joly , Imprimeur-Libraire ,
à l'Aigle- d'or ; & à Paris , chez Delalain jeune , Libraire
, rue & à côté de l'ancienne Comédie Françoiſe.
Euvres de Madame le Prince de Beaumont , extraites
des Journaux & Feuilles périodiques qui ont
paru en Angleterre pendant le féjour qu'elle y a fait ,
raffemblées & imprimées pour la première fois en
forme de Recueil , pour fervir de fuite à fes autres
Ouvrages . A Maeftricht , chez J. C. Dufour , &
Phil. Roux , Imprimeurs & Libraires affociés .
R
Voyez la fuite des Annonces fur la couverture.
JOURNAL
饭
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIE.
De CONSTANTINOPLE , le Août.
LE'SES négociations qui continuent entre le
Capitan- Bacha & le Feld- Maréchal Comte de
Romanzow , fufpendent encore les hoftilités
auxquelles on s'attend depuis fi long - tems ; il
paroît qu'elles ne commencèront pas cette année.
Les Ruffes & les Turcs femblent avoir
également deffein de gagner du tems : les derniers
en ont peut- être plus befoin que les premiers
; l'indifcipline des troupes que commande
Gianikli Bacha , le nombre affurément confidérable
d'hommes que la pefte a enlevés dans
cette armée , ont prolongé fon inaction , & on
croit qu'elle hivernera , ainfi que la flotte , à
Sinope , pour commencer fes opérations au
printems prochain , fi les nouvelles négociations
n'ont pas plus de fuccès que les précédentes.
La pefte commence à diminuer dans cette
Capitale ; mais elle s'eft étendue dans les Pro
vinces de l'Orient & du Midi de cet Empire ,
où elle fait actuellement beaucoup de ravages.
Nota. Le Public ayant défiré un caractère d'un oeil
plus gros pour la Politique , on a cru , pour le fatif
faire , devoir employer le petit romain gros cell au
lieu du petit cil ; & afin que l'étendue du Journal
n'y perdit rien , on a augmenté le nombre des lignes,
15 Octobre 1778. I
( 194 )
On évalue à un fixième le tort qu'elle a fait ici
à la population .
3 Le Comte de Saint - Prieft eft arrivé le z de
ce mois ; le vaiffeau de guerre qui l'a amené
n'eft point entré dans le port , pour ne pas s'expofer
à la contagion , & il a remis à la voile
prefque auffi - tôt après avoir débarqué l'Ambaf- \
fadeur : les vents contraires retiennent encore
aux Dardanelles celui des Provinces- Unies
& le nouveau Baile de la République de Venife.
Ce matin , à une heure après minuit , nous
avons éprouvé une fecouffe de tremblement
de terre affez violente ; fon mouvement horizontal
étoit du Sud au Nord . Quoiqu'elle n'ait
caufé aucun dommage , on n'en eft pas moins
effrayé ; l'idée de ce qui s'eft paffé à Smyrne
a beaucoup ajouté à la terreur qu'infpire naturellement
ce phénomène , & on craint qu'il
ne fe renouvelle.
ג כ
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 10 Septembre.
LE Roi vient de faire expédier une lettre
circulaire , pour la convocation d'une Diète
dont l'affemblée eft fixée au 19 du mois prochain.
Cette Diète fera la première qui fe fera
tenue depuis la révolution ; cette circonftance
n'eft pas celle qui la rendra moins intéreffante.
L'objet principal de toutes les Diètes précédentes
, obferve S. M dans fa lettre circulaire ,
en date du 9 de ce mois , étoit de chercher les
moyens de procurer du foulagement à la nation
dans les temps de détreffe où elle s'eft trouvée ;
aujourd'hui les circonftances font changées , &
il n'y a rien de plus fatisfaifant , pour le Souverain
, que de pouvoir convoquer une affemblée
dans laquelle il fera en état de mettre fous les yeux
de la nation , le tableau flatteur de la fituation
du Royaume tant au dedans qu'au dehors. S. M.
( 195 )
ajoute qu'elle faifira l'occafion de cette affemblée
, pour prier les Etats de vouloir bien affiffter
aux couches de la Reine «<.
Le commerce de ce Royaume , qui eft en
paix avec toute l'Europe & déterminé à la conferver
, ne doit pas éprouver les effets des démêlés
furvenus entre quelques puiffances . Les
Armateurs de la Grande Bretagne fe font permis
des entreprifes qui pourroient avoir des
conféquences fâcheufes fi elles fe renouvelloient
. On a appris que le Navire Marchand ,
commandé par le Capitaine Backstrom , faifant
voile d'Alicante pour Dunkerque , a été pris
& conduit dans un des Ports de l'Angleterre.
Les propriétaires de ce Navire ont auffi tôt
réclamé la protection du Roi , qui , fur - lechamp
, a fait écrire à la Cour Britannique
pour redemander ce Navire , & une réponse
cathégorique à cette queftion : » Si la Cour de
Londres veut remettre en liberté non feulement
ce Navire , mais tous ceux dont les Armateurs
Anglois fe font emparés , & leur ordonner
de refpecter à l'avenir le pavillon Suédois
. S. M. ajoute qu'en cas de refus , elle fe
verra contrainte de prendre les mesures néceffaires
pour foutenir & protéger le commerce
de fon Royaume «.
POLOGNE.
De VARSVOIE , le 15 Septembre.
On voit arriver ici journellement un grand
nombre de Magnats & de Nonces , qui doivent
affifter à la Diète prochaine : on efpère qu'on
n'y verra pas les mêmes intrigues qui ont caufé
autrefois tant de divifions dans ces affemblées.
La plupart des Seigneurs n'afpirent plus à changer
la conftitution que ce Royaume a été forcé
recevoir ils ne paroiffent fonger qu'à en
profiter. On nommera un nouveau Confeil - Per-
ΙΣ
( -196 )
manent , & plufieurs perfonnes fe mettent déja
fur les rangs pour y obtenir une place . Celui
qui exifte actuellement , & dont les fonctions
vont bientôt finir , s'occupe avec beaucoup
d'application à mettre en ordre toutes les affaires
dont il doit rendre compte à la prochaine
affemblée de la nation. Le Roi affiſte régulièrement
à toutes les féances . :
I fe forme un orage contre les Juifs profcrits
fi fouvent & toujours nombreux dans ce
Royaume , & fur tout dans cette Capitale , où
Jes Grands s'empreffent de les attirer , malgré
les loix qui les en banniffent , & où ce peuple
laborieux & peu délicat , peut- être parce qu'il
eft trop humilié , s'empare de tout le commerce
au détriment des fujets Polonois : on ſe
propofe d'engager la Diète à renouveller les
anciennes loix , & à prendre des mesures pour
les faire mieux obferver. Les boutiques que le
Prince Primat vient de faire conftruire dans
l'enceinte de fon palais , & qu'il fe propofe de
louer à des Juifs , ont peut- être plus contribué
que toute autre chofe aux plans que le Confeil-
Permanent vient d'arrêter fur ce fujet .
Les troupes Ruffes qui font dans ce Royaume
, ont ordre de fe tenir prêtes à marcher au
premier fignal ; inais on ignore également le
jour de leur départ & le lieu de leur deftination
; on penfe toujours qu'elles fe rendront à
l'armée du Roi de Pruffe , & pour appuyer
cette conjecture , on annonce la paix entre la
Ruffie & la Porte : on efpère du moins qu'elle
fe fera d'ici au printems.
La fortereffe de Kaminieck eft actuellement
entièrement réparée ; on l'a pourvue de toutes
les munitions néceffaires , & on y conduit un
train confidérable d'artillerie . Le deffein du
Roi & de la République eft de ne rien négliger
à l'avenir pour entretenir cette place
( 197 )
importante dans le meilleur état de défenfe
poffible . On s'occupe avec le même foin de
nós arfenaux dans tout le Royaume : ils vont
être fournis de toutes fortes d'aprovifionnemens
& de munitions : des précautions de cette
náture , & prifes avec tant de foin , font penfer
que fi le Royaume n'eft menacé d'aucune guerre
prochaine , le Gouvernement veut du moins
fe mettre en état de n'être pas pris au dépour
yu fi cet évènement devenoit abfolument inévitable
.
ALLEMAGNE,
DE VIENNE , le 20 Septembre.
SELON toutes les nouvelles de Bohême ,
l'armée du Roi de Pruffe a quitté les quartiers
qu'elle occupoit ; pendant la nuit du 14 au 15
de ce mois , elle décampa avec beaucoup d'ordre
, & d'une manière fi inattendue , que nos
troupes ne purent en attaquer que l'arrièregarde.
On convient généralement que cette
retraite , exécutée par les troupes Pruffiennes
en préfence de notre armée , est une des plus
belles qu'aucun Capitaine ait faite . On fe flatte
que le Prince Henri fera obligé de rétrograder
auffi , & que les Pruffiens & les Saxons prendront
leurs quartiers d'hiver dans la Luface &
dans la Siléfie : on regarde même à préfent les
opérations militaires comme finies pour cette
année , & on fe prépare à fe mettre en état
de les recommencer avec plus de vivacité
l'année prochaine. Pour cet effet l'Empereur a
réfolu d'augmenter de 80,000 hommes les armées
qu'il a actuellement en campagne , tant
par des levées de recrues , que par la formation
de plufieurs corps francs , dont quelquesuns
fe mettent déja fur pied dans les Provinces
Polonoifes. Les grands Officiers & plufieurs
Magnats du Royaume de Hongrie , que leurs
13
( 198 )
affaires avoient affemblés ici , & qui après les
avoir terminées , ont obtenu leur audience de
congé de l'Impératrice Reine , viennent de
s'engager de lever à leurs frais un grand nombre
de Huffards . L'Archiducheffe Marie en
fournit 200 ; le Cardinal Migazzi 100 ; le
Prince d'Esterhazy_200 ; l'Evêque d'Erlan ou
d'Agrie 200 ; le Comte François d'Efterhazy
100 les Comtes Jean & François d'Efterhazy
100 ; les quatre freres Adam Jofeph ,
Théodore & Philippe , Prince & Comtes de
Bathyani 200 ; les Comtes Jean , Charles &
Léopold de Palfi 250 ; le Comte Jean d'Erdod
so ; l'Archevêque de Colocza 30 ; le
Comte de Bathyani & fes neveux 20 ; le Comte
de Balaffa 30 ; le Grand-Juge de la Cour du
Royaume 60 ; le Maréchal- Comte de Nadafd
30 ; les Comtes de Kollers & de Graffalkowics
30 chacun , le Comte de Kegleries & fes freres
10 ; le Comte de Forgacs 30 ; le Lieutenant
de Roi au Tribunal de Peft 2 ; le Comte Michel
-Jean d'Altheim 30 ; l'Evêque de Nitrie
100 ; ceux de grand Varadin , des cinq Eglifes , le
Cardinal Prince - Primat 400 ; l'Evêque d'Agram
30 le Comte Antoine Karoly 100 ; les
Comtés Jean , George & Emeric de Čzaky 40 ;
le Baron de Brandau 12 , & le Comte Eugene
de Schonborn 30 ; total 2314. On ne doute pas
que les autres Magnats ne fuivent cet exemple
; chaque Comte doit fournir en même- tems
un certain nombre de fantaffins , qui , joints à
la cavalerie , formeront un corps national de
Hongrois , qui fera prêt avant la fin même de
cette année .
Pour fubvenir aux frais de la guerre , qui
font déja confidérables & qui ne peuvent
qu'augmenter , on parle de plufieurs projets de
finances ; il eft fur-tout question de lever fur les
biens domaniaux so , fur les terres 20 , & fur
( 199 )
1
les capitaux 10 pour cent de plus qu'à l'ordinaire
; d'affujettir les penfions & les appointemens
, qui montent annuellement à 1oco florins ,
à pour cent , & à 10 pour cent ceux qui excèdent
cette fomme On fera auffi entrer dans
le tréfor la cinquième partie des loyers de toutes
les maifons ; celles de cette Capitale n'en
ont payé jufqu'ici que la feptieme partie : tous
ces plans ne font encore qu'en projets , & on
efpère qu'ils feront modifiés avant d'être exécutés.
Le Comte de Beniowski , célèbre par fes
voyages & fes avantures , qui , après avoir été
pris par les Ruffes parmi les Confédérés de
Pologne , relégué en Sybérie , d'où il s'étoit
évadé heureufement , en paffant de Kamtfchatka
à Canton en Chine & de là en France ,
où il étoit entré au ſervice de S. M. T. C.
qu'il a quitté enfuite , vient de paffer à celui de
LL. MM. II. & R. avec le grade de Général-
Major. Cet Officier , qui a fait de grandes
acquifitions en Hongrie , vint ici au commencement
de ce mois avec fa femme , & en eft
reparti le 13 pour ſe rendre en Bohême .
M. de Petzold , Réfident de l'Electeur de
Saxe ici , où il continuoit fon féjour depuis le
départ du Comte de Hoyn , Envoyé de cette
Cour , a reçu le 7 de ce mois fes lettres de
rappel. L'époufe de M. Jacobi , ci - devant
Miniftre-Réfident du Roi de Pruffe en cette
Capitale , a reçu le 11 de ce mois l'ordre d'en
partir fous huit jours.
Le Grand- Duc de Tofcane , arrivé le 9 de
ce mois , où il a précédé de peu de jours Madame
la Grande- Ducheffe , fon épouſe , en eſt
parti le 14 , pour fe rendre auprès de l'Empereur
en Bohême .
1 4
( 200 )
De HAMBOURG , le 25 Septembre.
LA retraite de l'armée Pruffienne qui s'eft
retirée en partie dans la Silefie , est pleinement
confirmée , le mauvais tems qui a commencé de
bonne heure dans ces contrées , l'impoffibilité
d'attaquer l'armée de l'Empereur dans un poſte
trop bien défendu ont déterminé ce mouvement
rétrograde , exécuté avec beaucoup d'ordre &
de fuccès , par des chemins que les pluies avoient
rompus, à travers des défilés dangereux , en préfence
d'une armée fupérieure . La Gazette de
Vienne rend ainfi compte de cette retraite. »Ce
fut dans la nuit du 14 de ce mois , que le Roi de
Pruffe quitta entièrement les contrées qu'il avoit
occupées jufqu'ici , fa retraite a été fi rapide que
nous n'avons pu atteindre que fon arrière garde ;
toute fon artillerie & fes bagages avoient été
tranfportés la veille ; & le terrein étoit tellement
coupé par les ravins qu'y avoient formé
les pluies qui régnoient depuis près de trois
femaines , qu'il étoit prefqu'impofiible d'y marcher.
Malgré toutes ces difficultés , le Colonel
de Klebech , à la tête des Warafdins - Crifiens
& le Général de Blankenſtein , ont eu le
bonheur de joindre l'ennemi du côté des hautes
montagnes , près de Johannesbald ; c'eft de là
que le premier de ces Officiers l'a poursuivi pendant
trois heures . Le régiment Pruffien de
Schwartz , infanterie , faifant l'arrière-garde ,
a été prefque totalement détruit à coups de fu
fil , & diſperſé au point que plufieurs pelotons
de foldats , au nombre d'une vingtaine , fe font
mis à genoux pour demander quartier , & fe
font dit déferteurs ; mais on les a renvoyés. Ce
jour -là le feul bataillon des Warafdins - Cri-
Liens a tiré 19,000 coups de fufil . Le Lieutenant-
Colonel de Kneſevich a pris 25 chevaux
de bagage fur l'ennemi. Les villages où les Pruffiens
étoient campés , font horriblement dévas
( 201 )
tés. Lès maifons font découvertes & le refte eft
ruiné. On a trouvé au- delà de So chevaux morts
à la prairie près de Wildfchutz , où l'artillerie
Pruffienne étoit placée , ainfi que fur le chemin
voifin. Il y en avoit de même un grand nombre
dans toutes les autres parties du camp que
l'ennemi vient de quitter. D'ailleurs il ne s'eft
rien paffé de remarquable ces jours - là , dans les
deux armées principales ; la défertion continue
toujours chez l'ennemi «.
Á la fuite de la relation Autrichienne , nous
devons joindre celle que les Pruffiens ont publiée.
L'armée avoit occupé le camp de Lau
terwaffer , depuis le 27 Août jufqu'au de ce
mois ; le 8 elle fe mit en route pour gagner le
camp de Wildfchutz où elle s'établit , & fut
jointe le 9 par tous les corps détachés , qui
exécutèrent fucceffivement leur retraite en fe
foutenant mutuellement. Le 9 , elle fourragea
du côté de Jung Buchen ; le 10 , tout fut tranquille
. Le 11 , fur l'avis qu'un corps de troupes
s'avançoit vers Burkersdorff & Prausnitz
le roi ordonna au Major de Kohler de marcher
de ce côté avec foo chevaux pour reconnoître
l'ennemi , & le fit foutenir par un bataillon
de Keller. Le Major avoit ordre de
faire des prifonniers ; il s'avança en confé
quence , pouffa l'ennemi jufqu'à Keule , &
fit fix prifonniers . En fe retirant il fut atraqué
par 2000 chevaux , & quelques centaines de
Croates qui crurent pouvoir le couper ; mais
de l'infanterie arrivoit à fon fecours ; il en forma
un bataillon quarré , qui fe défendit fi bien
qu'il ne put être entamé, & la retraite fe fit
dans un ordre auffi parfait , que filon cût été
dans une place d'exercice . Le 12 , il ne fe paffa
rien de confidérable ; le 13 , l'artillerie fot envoyée
à Trautenau , fous l'escorte de la brigade
du Général Zaremba , qui fe pofta fur la hau-
Is
( 202 )
teur de Galgenberg , près de Trantenau . Le 14 ,
l'armée décampa de Wildſchutz pour marcher
vers Alftadt. A la pointe du jour , le corps de
réferve fous les ordres de M. de Tauenzien
Général d'infanterie , quitta le camp qu'il avoit
occupé entre Wildfchutz & celui du roi ; l'armée
fe mit fous les armes derrière une hauteur
pour le recevoir ; les dragons de Bayreuth &
le premier efcadron des huffards de Ziethen ,
paffèrent pareillement les défilés de Wildfchutz
& de Stachelmuble , & fe mirent en ordre de
bataille pour recevoir l'armée qui marchoit fur
deux colonnes. Celle à main gauche qui formoit
l'aîle droite , fous les ordres du Prince Frédéric
de Brunswick , marcha à gauche & traverfa
le chemin creux . La colonne de la droite
qui faifoit l'aile gauche , prit fa route à gauche
& paffa par Weigelfdorf. Le Prince héréditaire
de Brunswick qui étoit pofté à Drey- Haufern
fur notre aîle droite , marcha auffi à gauche
pour affurer fon camp fur la hauteur entre
Jung Buchen & Hartmannfdorf, & couvrit
ainfi le flanc droit de l'armée du Roi. Le Prince
de Pruffe qui avoit été pofté près de Pilnikau ,
marcha auffi à gauche pour couvrir le flanc
gauche de l'armée du Roi , & camper fur le
Galgenberg , près de Trautenau , que la brigade
du Général Zaremba quitta à fon arrivée pour
rejoindre l'armée. S. M. fit avancer les dragons
de Krockow & de Thun , & le . fecond efcadron
des huffards de Ziethen , pour couvrir la
marche de S. A. R. contre le corps ennemi
commandé par le Général de Wurmfer qui auroit
pu l'inquiéter. L'ennemi fe montra en effet ; mais
les mesures qui avoient été priſes d'avance rendirent
vains tous fes efforts ; & comme les
chaffeurs & les pandoures Autrichiens s'approchèrent
trop , on les chaffa en en fabrant une
douzaine , & en faifant 8 prifonniers. Le corps
conduit par le Prince héréditaire de Brunfwick
>
( 203 )
2
qui couvroit le flanc droit de l'armée fut vivement
harcelé par un corps ennemi de sooo hom
mes , tant infanterie , que chaffeurs & huffards.
Comme ce Prince avoit à paffer de grands défilés
, l'ennemi crut fans doute lui porter quelque
coup décifif , parce qu'il ne pouvoit pas
être foutenu auffi facilement que l'aile gauche
par l'armée ; cependant malgré la vivacité de
l'attaque, l'ennemi n'a pas pu nous enlever feulement
un chariot ; & malgré un feu continuel de
moufqueterie qui dura plus d'une heure , & une
canonnade qui commença versio heures du matin
& ne finit que vers le foir , nous n'avons eu que
65 hommes tués & 160 bleffés , parmi lesquels
le Capitaine Below , du régiment de Kleifl , qui
a reçu une légère bleffure au bras. Les dragons
de Wielt ont aufli perdu quelques chevaux . Plus
d'une raifon nous fait croire que la perte de l'ennemi
a été plus grande. Dans la nuit du 14 au 15 ,
un détachement du corps du Général Wurmfer
attaqua l'aîle droite du Prince de Pruffe ; comme
il faifoit nuit & fort obfcur on n'a pu favoir le
nombre des ennemis . Lorfque le jour parut , on
a trouvé fur la place un tambour , quelques
armes & l'épée d'un Officier , preuve certaine
de la réception qui a été faite aux ennnemis.
Tous les mouvemens de l'armée , depuis le 8
Septembre jufqu'à ce jour , font honneur aux
Officiers qui les ont exécutés ; on comprendra
difficilement comment une armée auffi nombreuſe
, avec une artillerie fi confidérable a
pu exécuter fa retraite avec fi peu de perte devant
un ennemi fi fupérieur . Il n'y a pas plus de vérité
dans ce que débitent nos ennemis de leurs prétendus
avantages , que dans ce qu'ils difent des
pertes qu'a fait notre armée par la défertion & la
contagion ; il y a une exagération égale dans les
récits fi fouvent répétés de pillages & d'excès
commis par nos troupes. Ils font défendus de
16
( 204 )
la manière la plus rigoureufe ; & fouvent ils ont
été punis du fupplice capital. Notre ennemi y a
donné d'ailleurs occafion en enjoignant aux habitans
du Flat - Pays de fe rendre au- delà de
l'Elbe avec tout leur bétail , de forte qu'il n'eft
pas refté feulement un prêtre en arrière. Lors
donc qu'on n'a trouvé perfonne , & que les valets
de bagage ou autres gens de cette eſpèce ont
commis quelques défordres , il ne s'eft trouvé
perfonne pour dénoncer le dommage & demander
la punition de fes auteurs. En général il a
été médiocre , & fe réduit à quelques fenêtres
brûlées. Les troupes ennemies dans leurs invafions
en Siléfie & en Saxe , fe font certainement
conduites d'une manière beaucoup plus dure , &
ont commis des excès plus confidérables «.
L'armée Pruffienne n'eft pas reftée long tems
à Altstadt ; elle a pris la route de la Siléfie , par
le chemin qui conduit à Landshut ; la groffe
artillerie a été tranſportée à Liebau , & le Roi
de Pruffe eft encore dans la Bohême , aux environs
de Schatzlar , à une lieue des frontières ,
où il a établi fon quartier général . La jonction
de fon armée à celle du Prince fon frere , fi elle
eft entrée dans leur plan , ne peut avoir lieu de
cette campagne ; le Prince Henri qui étoit fur
la même rive de l'Elbe a traverfé cette rivière ,
& occupe actuellement le camp de Tfchirskowitz
, près de Leutmeritz. Sa marche depuis
Nimes jufqu'à ce camp , eft auffi brillante que
celles que le Roi de Pruffe a faites fucceffivement
depuis Hohen - Elb jufqu'au camp de Schatzlar
où il eft à préfent . Un Officier de l'armée
de ce Prince en préfente ainfi les détails . » Le
fourrage commençant à manquer dans les environs
du camp occupé par notre armée , entre
Reichemberg & Raudniz , & l'impoffibilité
d'attaquer avec quelqu'avantage l'ennemi dans fa
pofition au-delà de l'Ifer , déterminèrent le Prince
ל כ
( 205 )
Henri à couvrir la Luface par un corps nombreux
, & à paffer avec l'armée l'Elbe , entre
Auffig & Leutmeritz , pour continuer les opés
rations en-deça de cette rivière. Il fit ouvrir en
conféquence diverfes routes , fous prétexte d'entretenir
la communication avec le corps commandé
par le Général de Platen , & de pouvoir
tranfporter le pain de munition d'Auffig à Nîmes
. Plus de 3000 payfans employés à ce travail ,
rendirent les chemins affez bons , & auffi praticables
que pouvoit le permettre un terrein auffi
montagneux . S. A. R. avoit reconnu le terrein
du côté de l'ennemi , & les environs d'Aufche :
alle connoiffoit déja la fituation de l'Elbe , ou
en 1757 elle fit une fi belle retraite de Sahorzan
, par Dixnowa vers Leutmeritz , en préfence
du corps du Général Nadafti ; d'après
cette connoiffance elle fixa les diverfes routes
des colonnes , & les lieux où l'on devoit camper
; de façon qu'on pouvoit fe promettre d'a
chever fans retard & fans perte les marches prefcrites
pour chaque jour. Le 10 Septembre avoit
été indiqué pour le départ de l'armée ; dès la
veille , un pont de bateaux fut jetté près d'Auffig
, & deux autres près de Leutmeritz : on
tranfporta peu à peu les malades des régimens ,
on déplaça la Boulangerie de campagne , & on
transporta l'artillerie , ainfi que les chariots des
vivres. Après avoir rempli ces objets , on auroit
pu compter fur une marche aifée fi le tems l'avoit
permis mais depuis le premier Septembre
la pluie avoit été fi continue que tous les che
mins étoient dégradés . Cependant malgré tant
d'obftacles , l'armée fe mit en mouvement. Elle
marcha , divifée en 4 corps , le 1er aux ordres
de S. A. R.; le 2e. fous ceux du Prince de Bernburg
; le 3e . commandé par M. de Mollendorf
& le 4. par le Général de Podjursky. Ces deux
derniers corps étoient deftinés à former l'arrière(
206 )
garde. Des fix routes préparés par ordre de
3. A. R. , trois menoient à Gabel & à Zittau ,
deux vers Leutmeritz , & la dernière par Bohmiſch-
Leipa , Neuftadel & Wernftadel à Auffig.
Comme le terrein vers la Luface étoit plus folide
, & que le corps aux ordres du Prince de
Bernburg n'avoit que 3 heures de marche pour
parvenir à fon pofte fixé près de Gabel , il l'exécuta
fans difficulté . L'ennemi attaqua à la vérité
la colonne du Général Podjursky , défilant du
Lukayer- Berg & de Haberndorf, mais fans fuccès
, puifque ce corps fit fa retraite en bon ordre
& fervit d'arrière-garde à celui du Prince de
Bernburg. Les deux autres colonnes avoient de
plus grandes difficultés à vaincre : quoique
dès les quatre heures du matin elles euffent commencé
à marcher , le terrein prefque impraticable
les retarda tellement , que les derniers bataillons
n'arrivèrent qu'à trois heures après midi
au camp de Neufchlofs , à trois lieues de Nîmes.
S. A R. avoit chargé le Lieutenant- Général
de Belling de ne retirer que le plus tard poffible
les poftes avancés de nos grandes gardes ,
d'envoyer comme à l'ordinaire , fes patrouilles ,
à la pointe du jour , & de faire joindre pendant
la nuit le détachement , pofté fur le Pofigberg .
Tout cela fut exécuté. Le Lieutenant , avec fes
40 hommes , quitta le Pofigberg , traverfa dans
l'obfcurité le terrein occupé par les Autrichiens
& joignit fans obftacle la colonne commandée
par M. de Mollendorf. Le mauvais tems ayant
empêché l'ennemi d'appercevoir affez - tôt notre
marche , ce ne fut que vers les 9 heures du matin
que fes troupes avancées harcelèrent foiblement
& de loin notre arrière - garde ; à 11 heures ,
ayant reçu un renfort confidérable , elles voulurent
entamer nos huffards ; mais M. de Belling
les attaqua , les renverfa & les pourfuivant
jufqu'à la hauteur de notre camp aban-
$
1
( 207 )
donné , fit prifonniers un Capitaine , un Maréchal
des Logis & 63 hommes , fans compter un
grand nombre de morts & de gens dangereufement
bleffés , qui demeurèrent fur la place du
combat. Cette rencontre fut la dernière , & les
arrières -gardes Pruffiennes occupèrent leurs
quartiers affignés dans les villages de Weffel & de
Pren. Dès la veille S. A. R. avoit fait marcher
l'artillerie fous une forte efcorte , & fait occuper
les hauteurs jufques vers l'Elbe ; fans cette
précaution , l'ennemi eût pu s'en emparer &
nous incommoder beaucoup dans notre marche
du lendemain : dix efcadrons de huffards , & le
régiment de dragons de Reizenftein , furent encore
commandés pour aller occuper d'autres paffages
, & faire de fréquentes patrouilles da
côté où l'ennemi pourroit fe préfenter. Le 11
à quatre heures du matin , l'armée quitta Neufchlofs
; & marcha fur deux colonnes par Drum
& Holan , jufqu'à un endroit fitué entre Jifchdorf
& Selz , à trois lieues de Neufchlofs . Un
brouillard épais , qui ne fe diffipa que vers les
9 heures , des routes déteftables retardèrent
beaucoup la marche de l'armée de toute la
groffe artillerie , commandée pour paffer l'Elbe
ce même jour , une partie traverfa le Pont de
Leutmeritz , pendant que 66 pièces étoient encore
embourbées dans le marais qui fe trouve
fur la route , entre Graborn & Aufche : les
équipages , partis depuis quatre jours pour Auffig
, par le chemin de Leypa & Wernftadel , eurent
beaucoup de peine à avancer. Les chariots
fe démontoient , des roues fe brifoient , quantité
de chevaux , excédés de fatigues , tomboient
de laffitude & mouroient fur la place . La proximité
de l'ennemi faifoit encore appréhender
d'en être attaqué ; s'il l'eût fait , tout eût été
expofé au plus grand danger , & peut - être
l'eût- il tenté , fi le génie qui avoit réglé notre
( 208 )
marche n'y eût préfidé. M. de Mollendorf
formoit , avec fon corps d'armée , une arrièregarde
formidable. Il feroit trop long d'entreprendre
de décrire , avec combien de circonf
pection les troupes fe replièrent de devant l'ens
nemi , fe retirèrent mutuellement les unes der,
rière les autres , & couvrirent non-feulement
les flancs , mais mirent encore en sûreté les traîneurs
de l'armée . Je crois , au reſte , ne rien
avancer de trop , en difant que cette retraite
peut être comptée au nombre des plus favantes
qui fe foient jamais faites. L'armée entra vers les
cinq heures du foir dans fon camp près de Kuttendorf,
& avant la nuit clofe la groffe artil
lerie arriva à Libfchuz. S. A. R. pofta ellemême
fon armée fur les hauteurs , & , tandis
qu'une partie des troupes du Général de Mollendorf
occupa un camp fur les hauteurs , entre
Tetfchendorff & Neuland , le reste du corps
entretint & couvrit la communication derrière
Aufche jufqu'à Munker , où le Général Belling
défendit la marche des équipages contre les
attaques de l'ennemi. Nous gardâmes cette poftion
le 12 , pour donner le tems aux équipages
& à l'artillerie d'avancer avec plus de tranquillité
, & lorfque l'artillerie eut entièrement paffé
l'Elbe , la cavalerie , ainfi que la feconde ligne
d'infanterie , fe mit vers le foir en mouvement &
traverfa de même la rivière . Le 13 , à trois heures
du matin , S. A. R. ordonna à la première ligne
de détendre le camp , de refter fous les armes
de renvoyer tous les chevaux de bât , & de les
fuivre à cinq heures en marchant fur Leutmeritzi
Elle chargea en même- tems le Comte de Hen
kel , Colonel , de garder Kuttendorff , avec
trois bataillons & cinq efcadrons de huffards ;
& d'entretenir , en même - tems , en avant , au
moyen des huffards , la communication libre.
entre l'Elbe & le corps de Mollendorf , lequel
( 209 )
garda le même jour , ainfi que les deux fuivans ,
fa pofition , jufqu'à ce que tous les chariots d'équipage
, avec leur eſcorte , euffent achevé de
paffer l'Elbe à Auffig. Pour lors ce Général , M.
de Belling & le Comte de Henkel , avec leurs
troupes , fe retirèrent auffi au- delà de cette rivière
& fe rendirent au lieu de leur destination.
Pendant tous ces derniers jours , l'ennemi n'entreprit
prefque rien contre nos poftes , probablement
parce que le mauvais tems lui étoit auffi
contraire qu'à nous ; & que d'ailleurs M. de Laudohn
favoit bien que dans de pareilles circonftances
il n'y avoit rien à entreprendre contre des
troupes aufi avantageufement poftées que les
nôtres. Je puis affurer que pendant toutes ces
marches fatiguantes , ni l'armée de S. A. R. , ni
les corps détachés n'ont pas perdu un feul
homme , ni une feule pièce d'artillerie . Les chariots
de bagage rompus ont été mis en pièces par
nos gens , & les équipages chargés fur les chevaux
d'attelage . Tout ce que nous avons laiffé en
arrière confifte en fix fours de fer & un certain
nombre de boulets , perte en elle - même de trèspeu
de valeur. J'ajouterai en finiffant , que l'artente
de toute l'armée , vu le mauvais tems
qu'elle a effuyé , n'étoit guères d'exécuter fa retraite
avec autant de fuccès , & peu d'entre ceux
qui la compofoient , oublieront , je crois jamais
, une époque auffi mémorable « .
>
Le Prince Henri en quittant Nîmes a laiffé de
l'autre côté de l'Elbe , le corps aux ordres du
Prince d'Anhalt Bernbourg , pofté ſur la hauteur
dite Eckersberg , près de Zittau , pour couvrir
la Luface fur laquelle il eft replié , en occupant
& gardant par des détachemens le paffage impor
tant de Gabel . Le Maréchal de Laudohn après
avoir , de fon côté , chargé le Général Nugent ,
à la tête d'un corps nombreux , d'obferver le
Prince de Bernbourg , a quitté auffi fon camp de
( 210 )
»
Munchengratz , & s'eft rapproché de l'Elbe
avec fon armée pour fuivre celle du Prince
Henri ; il s'étoit campé à Melnick le 17 de ce
mois. Depuis le 12 , écrit un Officier de fon
armée , nous n'avons fait que marcher . Nous
nous fommes rapprochés de Prague que nous paroiffons
devoir laiffer fur la gauche , pour cou.
per le Prince Henri , qui fait mine de vouloir tirer
fur cette ville ou de vouloir pénétrer en Bavière.
Après avoir campé une nuit près de Bran
deis , nous avons fait hier ( 16 ) une marche de
6 lieues ; & nous fommes campés à préfent fur 2
lignes , à une lieue & demie de Melnick. On
ne fait pas encore fi nous nous repoferons aujour
d'hui dans cette pofition . Il nous a été envoyé
encore trois régimens de cavalerie , de l'armée
de l'Empereur , & on prétend que dans 5 à 6
jours S. M. I. viendra elle - même avec un nouveau
renfort « .
Selon plufieurs nouvelles le renfort que le
Maréchal de Laudohn a reçu , confifte en16 régimens
; on a fait paffer auffi des troupes à Prague
, dont la garniſon eft portée à 13,000 hommes.
Le Roi de Pruffe , avant de fe replier fur la
Siléfie , avoit envoyé de fon côté un renfort confidérable
au Prince Henri.
DE FRANC FORT , le 25 Septembre.
SELON les lettres de Drefde , on y a publié
l'avis fuivant de la part de l'Ordre Equeftre
& des Villes formant les Etats de Saxe , & fous
le bon plaifir de l'Electeur. Les Etats ont
rempli jufqu'à préfent , avec la fidélité la plusfcrupuleufe
, tous les arrangemens pris à l'égard
de la caiffe de la teuer , nonobftant tous les
accidens malheureux qui leur font arrivés La
guerre qui vient d'éclater , les oblige aujourd'hui
pour maintenir le bon ordre des finances
& le crédit même de la teuer , de fufpendre
( ZII )
le remboursement des capitaux qui fe faifoient
annuellement par la voie du fort. Cette fufpenfon
aura lieu depuis la foire de la St. - Michel
jufqu'à la fin de la guerre ; les intérêts continueront
d'être payés avec l'exactitude accoutumée
, les revenus de l'Electorat reftant affectés
pour cet objet «.
L'Electeur de Saxe , dans le mémoire qu'il a
publié fur fes droits à la fucceffion allodiale
de Bavière , en qualité de ceffionnaire de l'Electrice
douairière de Saxe , feule héritière allodiale
, évalue à plus de 47 millions de florins
la valeur des biens nouvellement acquis , fans.
y comprendre les améliorations , les dettes actives
& les effets mobiliers ; il y déclare que
quels que foient fes droits , il avoit cependant
fait affurer la Cour de Vienne & celle de Pruffe ,
qu'il étoit prêt à facrifier une partie de fes droits
légitimes pour le maintien & la confervation
de la paix de l'Empire ; que quoique la Cour
de Vienne n'ait paru avoir aucun égard à des
propofitions fi défintéreffées , il ne laiffe pas
d'être toujours difpofé à s'accommoder à l'amiable
, ne doutant point que toutes les Puiffances
qui prennent quelque intérêt à la confervation
du fyftême de l'Empire , ne fecondent fes vues
dans les circonstances préfentes : il réitère la
demande qu'il a déjà faite à tous les Etats &
Membres de l'Empire , de réunir leurs délibérations
& leur affiftance efficace pour terminer
équitablement & d'une manière conforme au
fyftême de l'Empire & aux droits des parties
intéreffées , les différens furvenus relativement
à la fucceffion de Bavière.
Le manifefte de la Cour Impériale n'eft point
encore publié ; il ne le fera que lorsqu'il aura
été lu à Ratisbonne , & il doit l'être inceffamment
; il contient 34 feuilles d'impreſſion . Une
lettre de Ratisbonne , imprimée dans tous nos
( 212 )
papiers publics , contient les détails fuivans.
Le Marquis de Bombelles , Miniftre Plénipotentiaire
de la Cour de Verfailles , a délivré
à l'Affemblée de la Diète une Déclaration
formelle , portant que le Roi fon Maître
étoit fermement déterminé à obferver ftriétement
tous les Traités actuellement fubfiftans entre
S. M. T. C. & le Corps Germanique , &
fpécialement en ce qui pourroit le regarder ,
comme étant garant du Traité de Weftphalie
conclu en 1648 ; qu'il feroit prêt , en tout tems ,
lorfqu'il en feroit duement requis , à appuyer
ledit Traité de fon fecours ; que les fufdits
Traités entre S. M. T. C. & le Corps Germanique
en général , avoient établi ce principe
pour fervir de fondement au Traité d'Alfiance
conclu le 1 Mai 1756 entre la France &
Ja Maifon d'Autriche , Traité fubfiftant encore
& dans lequel tous les articles concernant la
garantie dudit Traité de Weftphalie de 1648 ,
étoient réfervés comme s'ils euffent été inférés
mot pour mot. Cette Déclaration , ajoute l'Au
teur de la Lettre , a été froidement reçue des Miniftres
de la Cour de Vienne , à laquelle on expé
dia fur- le champ des Exprès , ainfi qu'à Berlin &
à d'autres Cours , avec copies de ladite Déclaration
: cet évènement a donné lieu à beaucoup de
fpéculations parminos Politiques , parce que l'on
a toujours fuppofé que la France garderoit le fi
lence , & ne contrarieroit point la Maifon d'Autriche
dans fon occupation de la Bavière «.
I
Le départ de la Cour Palatine pour Munich
n'a pas eu lieu le 20 de ce mois ; il a été retardé
, & le jour n'en eft pas encore fixé . On
dit qu'elle veut favoir premièrement la tournure
que prendront les affaires actuelles , & hi
les Pruffiens feront réellement une invafion dans
la Bavière , comme on prétend qu'ils en ont
le deffein.
( 213 )
Selon des lettres de Weftphalie , il y aura
l'année prochaine une armée d'obfervation fur
les frontières de Hanovre. On parle toujours
d'une négociation entre le Roi de Pruffe , l'Électeur
de Hanovre & plufieurs princes de l'Empire
, dont le but principal , eft la sûreté & le
maintien de la conftitution de l'Empire.
ITALIE...
De ROME , le 15 Septembre.
Il est beaucoup queſtion ici d'un confiftoire
qui fe tiendra , dit - on , le 28 de ce mois ;
mais qui n'aura pour objet que la nomination
à plufieurs Eglifes vacantes . La place de
Vicaire Apoftolique du Patriarchat de Conftantinople
, qui avoit été donnée au mois d'Octobre
de l'année dernière à l'Archevêque de
Theffalonique , vient de vaquer de nouveau par
la mort du Titulaire , que la pefte a enlevé.
La Congrégation de la Propagande vient d'y
nommer D. François - Antoine Tracchia , Génois
, Supérieur de la Congrégation des Prêtres
de Saint-Jean- Baptifte.
Le Duc de Grimaldi , Ambaffadeur d'Espagne
auprès du S. Siége , a écrit le 8 de ce mois à
l'Avocat Zabonetti , pour lui annoncer que
le Roi fon maître l'a nommé fon Avocat Confultant
à Rome avec une penfion de 600 écus ,
en récompenfe du zèle qu'il a mis dans la défenfe
du procès de M. Bifchi . Cet homme célèbre
par la confidération dont il a joui fous le
dernier Pontificat , & par les malheurs qu'il a
éprouvés fous celui - ci , eft retiré à Naples ,
& a , dit- on , obtenu de S. M. C. un emploi
diftingué & une penfion de 1500 écus .
On connoît la loi portée par l'Impératrice
Reine , qui défend à toutes les maifons Religieufes
de fes Etats héréditaires , d'admettre au(
214 )
eun fujet à l'émiffion des voeux avant l'âge de
24 ans . Cette loi réfléchie a excité les réclamations
de plufieurs Ordres Religieux , & le
Général de l'Ordre des Carmes vient d'adreffer
à cette Souveraine des repréfentations pour en
obtenir l'abolition ; il y expofe entre autres fes
craintes fur l'anéantiffement des Ordres Monaftiques
par-tout où elle fera en vigueur.
» Un Prêtre François venant de la Toſcane
dans l'Etat Eccléfiaftique , fut attaqué , il y a
quelques jours , par deux fcélérats qui le frappèrent
de plufieurs coups & le jettèrent dans
un foffé où ils le laissèrent pour mort ; heureufement
des paffans le rencontrèrent & le
transportèrent à Acqua- Pendente où il fut panfé
& foigné avec fuccès . Le voiturier qui le conduifoit
étoit complice de l'affaffinat ; pour
couvrir fon crime , il fe rendit à Laurenzopoli
& fit fon rapport au Juge du lieu . Il fut foupçonné
par fa dépofition même ; on l'arrêta
on le fouilla , & on trouva fur lui quelques
louis d'or de France qui avoient appartenu à
l'Eccléfiaftique , & une montre d'or qu'il avoit
cachée dans une de fes bottes . Les deux autres
affaffins avoient pris la route de la Toscane
avec deux autres montres & quelque argent.
De LIVOURNE , le 20 Septembre.
Madame la Grande- Ducheffe , accompagnée
des Comteffe de Thun & de Colloredo , eft
partie le 9 de ce mois pour aller rejoindre à
Vienne le Grand - Duc fon époux . On ne croit
pas que LL. AA. RR. reviennent dans leurs
Etats avant le printemps prochain.
Les Négocians de cette Ville , intéreſſés dans
le commerce du Levant , ont fouffert une perte
confidérable par le défaftre qui a ruiné la ville
de Smyrne ; on évalue à 15 millions de piaftres
les marchandiſes feules qui ont été confumées.
( 215 ).
Des lettres de Milan portent que le Comte
de Serbelloni , Maréchal-Commandant- Général
, qui y eft mort le 5 de ce mois , âgé de
84 ans , a laiffé par fon teftament un million à
l'Empereur.
Un armateur François vient de conduire
dans ce port le navire Anglois le Nil , qui fe
rendoit de Londres à Naples , & qui étoit richement
chargé .
Les lettres de cette Ville portent que S. M. Sicilienne
a accordé les graces fuivantes au Royaume
de Sicile. 1 °. Elle a approuvé l'impofition de
25,000 ducats deftinés à rendre les grandes routes
praticables pour les carroffes , & a nommé deux
Commiffaires pour régir cette entrepriſe. 2 °. Elle
permet de faire des armemens contre les barbarefques
, & fait remife aux armateurs des droits
qu'elle a dans les prifes . 30. Elle accorde le rétabliffement
de l'Archevêché de Mont- Réal , &
ordonne à la Junte des Préfidens & aux Confulteurs
, d'indiquer les moyens d'affigner une
menfe convenable à ce nouvel Archevêché.
4º . Elle ordonne à la Junte d'examiner quels
Évêchés il feroit convenable d'ériger , & les
moyens de pourvoir à leur entretien.
ANGLETERKE.
DE LONDRES , le 30 Septembre.
ON a appris la rentrée de la flotte Françoiſe
dans le port de Breft ; nous ignorons où fe
trouve actuellement celle de l'Amiral Keppel ,
mais nous favons à quoi nous en tenir fur fes
prétendues difpofitions à fe battre , & fur les
foins qu'il s'eft donnés pour rencontrer l'ennemi .
Dans toutes les lettres à l'Amirauté , ou du
moins dans ce qu'on veut bien en publier , il
dit qu'il a croifé conftamment à des hauteurs
où les François pouvoient être , & que pour
( 216 )
être mieux informé de leurs mouvemens , il avoit
stationné toutes fes frégates , de manière à pou
voir être promptement inftruit de leur approche
; ils ont cependant regagné leur port fans
qu'il les ait vus ; s'il avoir bien voulu les voir ,
il n'avoir qu'à garder la pofition qu'il avoit prife
fur Queffant , d'où il leur barroit l'entrée de
Breft , où ils ne pouvoient fe rendre fans fe
battre . Au lieu de les attendre , il s'est écarté ;
la frégate le Fox a été prife après une vigoureufe
défenfe , & il y a bien des perfonnes ici
qui font un crime à l'Amiral de cette perte qu'il
n'a pu fans doute prévenir.
Il paroît que pour cette année toutes nos opérations
militaires font finies , & que les hoftilités
entre la France & nous fe réduiront à la -
petite guerre fur mer , dans laquelle on fe fera
de part & d'autre tout le mal qu'on pourra ,
fans aucune déclaration formelle . Le commerce
en fouffrira ; mais le Gouvernement , fans s'arrêter
aux pertes des particuliers , qui cependant
tournent au détriment de l'état en général ,
attendra patiemment l'hiver , & cherchera
profiterde cette faifon pour négocier& pour amener
la paix s'il eft poffible. Le Marquis d'Almodovar
continue , dit-on , de s'occuper de ce grand
objet , & notre Ministère , malgré fes défiances
, ne fe refuſe point à l'écouter. Son espoir
eft de trouver enfin quelque voie de conciliation
, ou du moins de gagner du tems & de retarder
le moment où lEfpagne fe déclarera
contre nous. Il s'attend qu'elle finira par prendre
ce parti fi les différends fubfiftent , quoiqu'il
ne néglige rien pour donner une autre idée à la
Nation ; mais fon opinion perce , par tous les
petits foins qu'il emploie pour la raffurer fur cet
évènement s'il arrive. C'eft lui qui répand les
bruits qui fe foutiennent depuis quelques jours
de l'affurance des ſecours de la Ruffie ; on ne
portoit
( 217 )
portoit pas à moins de 40,000 hommes les troupes
qu'elle confent à nous fournir ; aujourd'hui
on les réduit à la moitié , mais on remplace les
20,000 hommes fupprimés , par 20 vaiffeaux de
guerre .
Pendant que le peuple fe livre à ces efpédes
perfonnes inftruites les regardent
comme des chimères. » La Cour de Pétersbourg
, difent-elles , ne fe déclarera ni pour ni
contre l'Angleterre , parce que le grand intérêt
qui l'occupe toute entière , eft d'étendre fon
commerce par la paix ou par la guerre. Par
conféquent elle ne penchera jamais par inclination
pour aucune Monarchie en poffeffion de
s'arroger l'empire des mers . On fait que la vafte
prefqu'ifle du Kamtschatka , qui conduit à l'Archipel
du Nord , a depuis quelque tems ouvert
à l'Empire Ruffe une nouvelle branche de commerce
avec le Japon. De cette prefqu'ifle , on
eft parvenu dans l'Archipel du Nord , qui conduit
aux côtes de l'Amérique- Septentrionale ;
cette découverte fe pourfuit avec la plus grande
attention ; mais on n'y emploie que des perfonnes
de confiance , qui ne communiquent leurs
relations qu'à la Cour feule ; ainfi le public ne
fait à cet égard que ce que la Cour veut bien
qu'il fache , c'est- à- dire très-peu de chofe. Depuis
la rupture entre l'Angleterre & fes Colonies
, la Ruffie a redouble fes efforts pour s'affurer
le paffage de l'Amérique-Septentrionale ;
fi elle y réuffit , la Grande- Bretagne & les Anglo-
Américains feront à l'envi leurs propofi
tions , & il eft clair que la Cour fe déterminera
pour le parti le plus avantageux . Un autre point
de vue fort analogue au précédent , eft l'état
actuel des affaires entre la Ruffie & la Porte. La
première ne laiffera les Ottomans en repos , que
lorfqu'ils auront rempli les conditions du dernier
traité de paix en faveur du commerce
15 Octobre 1778. K
( 218 )
Ruffe ; dans cette pofition , avec de fi grands
objets en vue , & des intérêts fi importans ,
doit -elle , peut- elle même faire pour nous ce
que nous defirons « ?
En attendant que ces belles espérances fe
réalifent , & qu'elles amufent la Nation , nos
Corfaires s'empreffent de profiter des occafions
que la courfe leur fournit pour s'enrichir ; ils
fe multiplient journellement , & on fait monter
à 60 ceux qui font déja fortis des ports d'Angleterre
feulement ; celui de Londres en a fourni
20 , Bristol 9 , Liverpol 5 , Poole ; , Weymouth
2 , Falmouth 4 , Milford 3 , Penzance 2 , Ipfwich
4 , & Harwich 3. Ily en auroit davantage
, fi la difficulté de trouver des matelots n'y
mettoit obftacle ; la marine Royale s'eft emparée
de tous ceux qu'elle a pu trouver , & les
Alottes arrivées des ifles , lui ont procuré tous
ceux qu'elles avoient. Le Roi , par une Ordonnance
en date du 16 de ce mois , a fixé la diftribution
du produit des prifes ; il a auffi réglé
Ja conduite qui devoit être tenue à l'égard des
vaiffeaux neutres . On a remarqué à cette occafion
que la France a défendu d'en prendre aucun
, à moins qu'il ne portât des munitions à
fes ennemis ; cette modération , qui fans doute
eft de juftice , n'a point été adoptée ici ; nos
vaiffeaux prennent tous ceux qu'ils rencontrent ,
auffi tôt qu'ils les foupçonnent d'être chargés
pour le compte des François ; plufieurs navires
étrangers , qui naviguoient fur la foi publique ,
ont été arrêtés en conféquence , & il en eft réfulté
des plaintes graves ; le Roi de Suède en a
fait paffer quelques- unes à la Cour qui méritent
toute fon attention ; & dans ces circonftances
, où nous avons déja affez d'ennemis fur les
bras , il eft inutile & dangereux de nous en attirer
de nouveaux . Les Hollandois méritent fur-
Bout qu'on les ménage dans ce moment puifque
( 219 )
nous négocions avec eux ; nous ne devons pas
douter que la France ne croife nos négociations
, & jufqu'à préfent nous n'avons pas eu
pour eux tous les ménagemens qu'ils étoient en
droit d'attendre ; une députation du corps des
Négocians d'Amfterdam a préſenté le 12 de ce
mois aux Etats- Généraux une Requête fur la
faifie de plufieurs de leurs navires par nos Armateurs
; LL. HH, PP. fe font en conféquence.
adreffées au Roi , & il eft bien difficile de leur
refufer la fatisfaction qu'elles demandent &
qu'elles font en droit d'exiger.
On attend toujours des nouvelles de l'Amérique
; les partifans du Gouvernement s'empreffent
de remplir le vuide qu'elles laiffent par
celles qu'ils fabriquent ; felon eux le refte de
l'efcadre difperfée & maltraitée de l'Amiral
Byron a rejoint l'Amiral Howe , & l'a rendu
fupérieur en forces au Comte d'Estaing ; mais
on ne dit point comment cette jonction s'eft
effectuée , & on feroit fur- tout curieux de favoir
par quelle voie on a appris ces détails intéreffants
; on ne le feroit pas moins de favoir
quel vaiffeau leur a apporté auffi la nouvelle
que le Comte d'Estaing étoit bloqué dans la
Delaware , par le même Amiral_Howe qu'il
avoit bloqué à Shandy- Hoock. Tout ce qui
paroît certain , c'eft que pendant le tems qu'il
eft refté devant New - Yorck , il a eu tout celui
qui lui étoit néceffaire pour fe concerter avec
les Généraux Américains. Après avoir tenu
l'Amiral Howe & le Général Clinton dans des
alarmes continuelles pendant 11 jours , durant
*lefquels le Général Washington faifoit défiler de
gros détachemens de fon armée pour renforcer
celle qui , fous les ordres du Général Sullivan ,
menace Rode-Ifland , il a quitté Shandy- Hoock ,
& après avoir fait une courte excurfion dans le
Sud , imaginée vraisemblablement pour aug-
K 2
( 220 )
menter la fécurité de l'ennemi , il a porté fans
doute vers Rode - Iſland , où , aidé de quelques
corps Américains , il peut faire un coup de
main très - intéreffant , tant fur les troupes que
fur les vaiffeaux de guerre qui garniffent cette
ftation . Rhode Island n'ett rien moins qu'en état
de foutenir une attaque ; le Général Clinton
lui-même n'ofe pas l'affurer ; on a remarqué que
dans fa lettre , il obfervoit que le Général Pigot
avoit eu le tems de mettre en état les batteries
de mer , & de fe préparer à une certaine réfif
tance , au moins pendant quelque tems.
Tous les évènemens qui fe font paffés jufqu'à
préfent , & le peu de fuccès de l'envoi des
Commiffaires conciliatoires en Amérique , préparent
à bien des débats dans la prochaine
féance du Parlement ; il s'affemblera le 26 du
mois de Novembre prochain ; on eft fort curieux
de favoir la manière dont le Ministère
expofera les faits , & juftifiera les fautes que la
Nation lui reproche ; on s'attend bien que tout
ce qu'il voudra dire fera parfaitement reçu par
la Majorité ; mais la Minorité ne gardera pas le
filence , & fes réflexions , fi elles ne produifent
point d'autre effet , éclaireront la Nation , &
amuferont peut- être les perfonnes indifférentes
qui s'amufent de tout . Un plaifant , qui prend le
nom de jeune Merlin , s'eft avifé de prédire tout
ce qui doit fe paffer. » Beaucoup de gens , dit- il ,
nous apprennent ce qui s'eft paffé ; moi je veux
annoncer ce qui doit arriver. Keppel a mis de
´nouveau à la mer , fans avoir des ordres pofitifs
de combattre ; il fera enforte de n'être point attaqué
par la flotte Françoife , à moins qu'elle
n'ait l'imprudence de venir le chercher dans la
Manche. Le commerce de France ne fera point
molefté , au moins par notre efcadre.Nos camps ,
ainfi que ceux des François , fe prolongeront
feulement jufqu'à la fin de l'été . Les deux par(
221 )
tis attendent des nouvelles de l'Amérique . Le
Parlement s'affemblera vers le 26 Novembre ;
un acte pour accorder l'indépendance aux 1-3
Etats - Unis fous certaines conditions , paffera ,
peut-être même d'une voix unanime . L'Amérique
fera comprendre la France dans le Traité.
L'Angleterre & la France défarmeront ; & cettedernière
l'uiffance aura ainfi rempli , fans coup
férir , le grand objet de nous humilier «.
On remarque que le voeu du Ministère eft
pour la paix ; il eft fortifié par la difficulté de
faire la guerre ; dans la fituation actuelle de nos
finances , il n'y a plus d'argent à tirer de la Nation
; la conféquence inévitable de la guerre feroit
la banqueroute nationale , puifque le Gouvernement
n'auroit point d'autre reffource pour
la foutenir , que de s'emparer des revenus deftinés
au payement des intérêts . Ce point de vue
eft fi vrai qu'il n'échappe à perſonne , & la Nation
effrayée avec raifon , ne manque pas de fe
plaindre de ceux qu'elle regarde comme les
Auteurs de la crife préfente . » Tournez , leur
dit-elle , vos regards fur le paffé ; voyez ce
qu'étoit ce pays il y a quelques années , & voyez
enfuite ce qu'il eft aujourd'hui. La Grande- Bretagne
jouiffoit d'une paix & d'une union auffi
parfaite que fa conftitution le comporte ; le
commerce & les manufactures étoient dans l'état
le plus floriffant ; jamais le crédit public n'avoit
été plus haut , malgré l'énorme fardeau d'une
dette immenfe que dix années de paix n'avoient
que peu diminuée , la Nation étoit refpectée de
l'étranger , & rien ne pouvoit troubler l'indolence
du Ministère qu'une miférable diſpute avec
quelques féditieux de Bofton. Telle étoit alors
la fituation de la Grande- Bretagne ; voyez actuellement
à quelle còndition vous l'avez réduite.
Un mécontentement général dans toutes
les parties de l'Empire , la diminution & la
K 3
( 222 )
>
détreffe du commerce , les manufactures languir
fantes , la chute du crédit , tant public que particulier
, jufqu'à faire craindre une banqueroute
la Nation infultée & méprifée au-dehors
, nos armées abandonnées à la captivité ,
nos flottes battues , l'Amérique perdue ,
lés illes de l'Amérique fur le point de recourir
à la protection du Continent , déformais
leur Métropole , & dont elles feront l'appanage
«.
On fait plus tomber ces reproches fur le Lord
North que fur les autres Miniftres , auxquels cependant
la méchanceté ne laiffe pas d'en faire une
bonne part. Mais ces clameurs font vraisembla
blement peu fondées , puifqu'ils confervent toujours
la confiance de leur Souverain ; le Lord.
North , qui a reçu fi fréquemment des marques
fignalées de la fatisfaction que S. M. a de fes fervices
, vient d'en obtenir une nouvelle. On fait
qu'elle lui avoit accordé la charge très-lucrative
de Gouverneur des 5 ports ; elle vient de donner
aux trois fils de ce Miniftre la furvivance de celle
de Contrôleur des Douanes dans le port de Londres
, après la mort du Duc de Newcaſtle qui
en eft actuellement revêtu. Cette place paffera
à l'aîné ; & après lui fucceffivement à fes freres.
On n'a pas manqué de lui adreffer l'épigramme
fuivante. On a dit du Général Washington
qu'il s'étoit fait un fyftême de ne gagner ni perdre
dans fa place , & que dans la dernière guerre
il avoit quitté le fervice fans être plus riche ni
plus pauvre d'un ſcheling . Il y a sûrement quelque
différence entre vos principes , Mylord ;
vous avez employé tout votre crédit pour accumuler
fur votre perfonne & fur votre famille
des places & des furvivances avec une prodigalité
fans exemple , mais vous avez fait perdre
un empire à la Grande- Bretagne , & vérifié une
ancienne maxime qui dit que tout homme qui
( 223 )
s'occupe trop des émolumens dans une grande
place , n'eft digne que d'une petite «< .
C
Les mouvemens dans nos ports continuent
avec plus de vivacité que jamais ; on équipe
actuellement à Portſmouth & à Plymouth , une
nouvelle efcadre qui fera tous les ordres de
l'Amiral Rodney ; on ne dit pas quelle eft fa deftination
, mais on affure qu'elle est très importante.
Si les démêlés actuels durent encore quelque
tems , nous aurons befoin de multiplier nos
efcadres ; outre celles que le fervice de l'Amérique
exige , il nous en faut dans la Méditerranée
, où nous n'en avons point , où le pavillon
François domine , & où il fera remplacé par
celui des Efpagnols , lorfqu'il quittera cette
mer. On dit même que nous y avons perdu déja
un vaiffeau de guerre qui a été pris par deux de
l'efcadre de M. de Fabry ; ce vaiffeau eft celui
que montoit l'Amiral Duff.
Nous ferons auffi obligés d'envoyer des forces
dans l'Inde ; nos établiffemens à découvert de
ce côté font très - expofés dans ce moment ; on
vient d'y envoyer une frégate chargée de dépêches
de la part du Gouvernement & de celle
de la Compagnie des Indes ; il paroît qu'elles
ont pour objet d'avertir les Anglois établis au
Bengale , de l'état où en font actuellement les
affaires de l'Europe , & de les avertir de fe tenir
fur leurs gardes La Compagnie des Indes
outre les vaiffeaux qu'elle a déja pris à fon fervice
, vient d'en armer encore d'autres , qu'elle
a deftinés pour les ftations fuivantes , favoir
l'Alfred pour la Chine & la côte ; la Cérès & le
Hawke pour la côte & le golphe de Bengale ; la
Réfolution pour Bombay & le Bengale ; un vaiffeau
neuf pour Madère , la côte & la baie ; le
Prince pour Madère & Bombay ; & le Comte de
Sandwich pour Bombay & la Chine . Cela fait
en tout 20 vaiffeaux qui feront prêts pour la faifon
prochaine.
K 4
( 224 )
Les fonds depuis quelque- tems ont éprouvé
une grande diminution , & on craint qu'elle
n'augmente encore , quoiqu'on ait employé tous
les moyens poffibles pour engager les Hollandois
à en acheter , & qu'on ait appliqué au fervice
l'argent deftiné pour les orphelins .
On obferve dans un de nos papiers , que la
plupart des vaiffeaux que nous avons pris à la
France , étoient affurés en Angleterre , au moyen
de quoi , quand ils feroient plus confidérables &
plus nombreux , nous n'en ferions pas moins
léfés ; ce même papier évalue toutes ces prifes à
450,000 liv . fterl . , & on oppoſe à ce calcul que
le nombre de celles que les François ont fait
fur nous depuis qu'ils ont mis leurs Armateurs
en mer , eft d'un million ſterl .
ÉTATS- UNIS DE L'AMÉRIQUE SEPT.
Philadelphie du 10 Août. Le 6 de ce mois a été
un grand jour pour l'Amérique- Unie , il lui a
offert le fpectacle nouveau des Représentans de
ces Etats , donnant une Audience au Miniftre
Plénipotentiaire du plus puiffant Roi de l'Europe.
MM. Richard Lée & Samuel Adams ,
Députés , l'un de Virginie , l'autre de Maffachuffets
Bay , fe rendirent dans un carroffe à 6
chevaux fournis par le Congrès , chez M. Gerard
qu'ils conduifirent à la maifon d'Etat de
cette ville , où étant arrivés , ils prirent la gauche
du Miniftre , & le menèrent dans la falle du
Congrès au fauteuil qui lui avoit été deftiné en
face du Préfident. M. Gerard s'étant affis , remit
fes lettres de créance à fon Secrétaire , qui
les préfenta au Préfident . Elles font conçues ainfi :
Très-chers grands Amis & Alliés , les Traités
que nous avons fignés avec vous , en conféquence
des propofitions que vos Députés nous ont faites
de votre part , vous font un garant affuré de notre
affection pour les Etats-Unis en général , & pour
( 225 )
chacun d'eux en particulier , ainfi que de l'intérêt
que nous prenons & que nous prendrons
conftamment à leur bonheur & à leur profpérité.
C'est pour vous en convaincre d'une manière
plus particulière , que nous avons nommé le
fieur Gerard , Secrétaire de notre Confeil d'Etat ,
pour réfider auprès de vous en qualité de notre
Miniftre Plénipotentiaire. Il connoît d'autant
mieux les fentimens que nous vous portons , &
il est d'autant plus en état de vous en rendre témoignage
, qu'il a été chargé de notre part de
négocier avec vos Députés , & qu'il a figné
avec eux les Traités qui cimentent notre union .
Nous vous prions d'ajouter foi entière à tout ce
qu'il vous dira de notre part , principalement
lorfqu'il vous affurera de notre affection & de
notre conftante amitié pour vous. Sur ce , nous
prions Dieu qu'il vous ait , très- chers grands
Amis & Alliés , en fa fainte & digne garde . Ecrit
à Versailles , le 28 Mars 1778. Votre bon Ami
& Allié , LOUIS. GRAVIER DE VERGENNES .
Alors le Préfident , le Congrès & le Miniftre
fe levèrent enfemble ; ce dernier falua le Préfident
& le Congrès qui lui rendirent le falut , &
tout le monde fe raffit . Un inftant après le Miniftre
adreffa ce difcours au Congrès .
"
» Meffieurs , les liaifons que le Roi mon maître
a formées avec les Etats - Unis de l'Amérique
, lui font fi agréables , qu'il n'a pas voulu différer
de m'envoyer réfider auprès du Congrès
pour les cimenter. Il apprendra avec fatisfaction.
que les fentimens qui ont éclaté à cette occafion
juftifient la confiance que lui avoient infpiré le
zèle & le caractère des Députés des Etats - Unis
en France , la fageffe & la fermeté qui ont dirigé
les réfolutions du Congrès , ainfi que la conftance
& le courage que les Peuples ont fait éclater.
Vous favez , Meffieurs , que cette confiance
a fait la bafe du plan vraiment amical & défia-
K s
( 226 )
téreffé fur lequel S. M. a traité avec les Etats-
Unis . Il n'a pas dépendu de S. M. que fes engagemens
n'affurent votre indépendance & votre
repos fans effufion ultérieure de fang , & fans
aggraver les maux de l'humanité , dont toute
fon ambition eft d'affurer le bonheur ; mais les
difpofitions & les réfolutions hoftiles de l'ennemi
commun , ayant donné à des engagemens
purement éventuels une force actuelle , pofitive
, permanente & indiffoluble , le Roi mon
maître penfe que les deux Alliés ne doivent plus
s'occuper que des moyens de les remplir de la
manière la plus utile à la caufe commune , & la
plus efficace pour parvenir à la paix qui eft l'objet
de l'alliance. C'elt d'après ces principes , que
S. M. s'eft hâtée de vous envoyer un fecours
puiffant. Vous ne le devez , Meffieurs , qu'à fon
amitié , à l'intérêt fincère qu'elle prend aux
avantages des Etats -Unis , & au defir qu'elle a
de concourir efficacement à affermir votre repos
& votre profpérité fur des bafes honorables &
folides. Elle efpère d'ailleurs que les principes
adoptés par les Gouvernemens contribueront à
étendre les liaifons que l'intérêt mutuel des peu
ples refpectifs avoit déja commencé à établir
entr'eux. Le principal point de mes inftructions
eft de faire marcher fur la même ligne les intérêts
de la France & ceux des Etats - Unis . Je me
flatte , Meffieurs , que ma conduite paffée , dans
les affaires qui les intéreffent , vous aura déja
convaincu que je n'ai point de defir plus grand
que celui d'exécuter mes inftructions de manière
à mériter la confiance du Congrès , l'amité de
fes Membres , & l'eftime de tous les citoyens .
Signé GERARD .
Le Préfident répondit de la manière suivante .
»Monfieur, les Traités conclus entre S. M.T. G.
& les Etats- Unis de l'Amérique font une preuve
éclatante de fa fageffe & de fa magnanimité
( 227 )
refpectables à toutes les nations. Les vertueux
Citoyens de l'Amérique en particulier , n'oublieront
jamais l'attention bienfaifante qu'elle.
a donnée à la violation de leurs droits : jamais
ils ne méconnoîtront la main protectrice de la
Providence qui a daigné les élever jufqu'à un
Ami auffi puiffant & auffi illuftre. Le Congrès
penfe & efpère que l'expérience ajoutera une
nouvelle force à la confiance que Sa Majefté
a mife dans la fermeté de ces Etats . Cette
Affemblée eft convaincue , Monfieur
» que
s'il eût dépendu uniquement du Roi Très-
Chrétien , l'indépendance & le repos de ces
Etats feroient inébranlablement affermis . Nous
déplorons cette foif de domination , fource de
de la guerre actuelle qui a multiplié les misères
de l'humanité. Il n'eft rien que nous défirions
plus ardemment que de remettre l'épée dans
le fourreau , & d'arrêter l'effufion du fang ; mais
nous fommes déterminés à remplir autant qu'il
fera en nous ces engagemens éventuels auxquels.
les réfolutions & les difpofitions hoftiles de
l'ennemi commun ont donné une force pofitive
& permanente. Le Congrès eft intimément perfuadé
que le fecours généreux que la fageffe
de S. M. nous envoie , ramenera enfin la Grande-
Bretagne aux fentimens de la juftice & de la
modération , & qu'il affermira la paix & la
tranquillité fur des bafes honorables & folides
à l'avantage commun de la France & de l'Amérique
. Il eft indubitable que les Gouvernemens
des différens Etats de cette Union concourront
de tout leur pouvoir pour cimenter avec
les Sujets de la France des liaifons , dont les
heureux effets fe font déjà fi vivement fentir
Convaincu , de l'attachement que vous avez.
montré , Monfieur , pour les intérêts de co
Pays , de même que pour votre propre Patrie ,
' est avec la plus grande fatisfaction que le Com
20
K 6
( 228 )
grès vous reçoit pour le premier Miniftre de
S. M. T. C. , vous , Monfieur , dont la conduite
paffée eft un augure heureux & infaillible
de la confiance de ce Corps , de l'amitié
de fes Membres , & de l'eftime de tous les
Américains pour vous. En Congrès . HENRI
LAURENS
, Préfident .
Après cette Audience , le Ministre fut reconduit
avec les mêmes cérémonies ; & le
Congrès lui donna un repas fuperbe , auquel
furent invités plufieurs étrangers de diftinction
& des perfonnes revêtues d'un caractère public.
De Maryland le 10 Août. Toutes les nouvelles
confirment que M. le Comte d'Estaing n'a
quitté Shandy-Hook que pour feconder l'attaque
projettée par le Général Sullivan contre
Rhode - Ifland . Ce Général a été renforcé par
un corps confidérable de l'armée du Général
Washington , & ce corps eft parti fous les ordres
du brave Marquis de la Fayette . On affure
qu'aujourd'hui eft le jour fixé pour cette
attaque : nous ne doutons point de fon fuccès ,
& nous en attendons la nouvelle avec impatience
. On affure déja que le Général Pigot a
évacué cette Ifle pour fe retirer dans Long- Ifland.
L'impoffibilité de tenir , fentie par le
Général Clinton & l'Amiral Hove , lui a fait
dit-on donner cet ordre. Dans peu de jours
nous en fçaurons fans doute davantage.
FRANC E.
DE MARLY , le 10 Octobre.
LE premier de ce mois , Mefdames Adélaïde ,
Victoire & Sophie de France , font parties de
Verfailles pour aller à leur château de Belle-
Vue, où elles doivent refter jufqu'au 28.
La Cour eft arrivée ici le 7 de ce mois ,
elle y reftera jufqu'au 29. Les S. M. , ac(
229 )
compagnée de Mgr. le Comte d'Artois , s'étoit
rendue à Fontainebleau , où elle a couché une
nuit.
Le 4 , M. de la Michodière , ancien Prevôt
des Marchands de Paris , & Confeiller d'Etat ,
& M. d'Ormeffon , eurent l'honneur d'être préfentés
au Roi par M. le Garde des Sceaux , &
de faire leurs remerciemens , le premier pour la
place de Confeiller d'honneur du Parlement de
Paris , vacante par la mort de M. de la Michodière
fon coufin , & le fecond pour celle de
Confeiller d'Etat , vacante par la mort de M.
Olivier de Senozan. Le même jour , la Comteffe
de Poleftan , à qui le Roi a accordé un brevet
de Dame , & la Vicomteffe de Monteil furent
préfentées à LL. MM. & à la Famille Royale ,
l'une par la Comteffe Jules de Polignac, & l'autre
par la Comteffe de Bourbon Buffet. Le même
jour , le Marquis d'Aubeterre prit congé de
LL. MM. & de la Famille Royale , pour fe rendre
à l'ouverture des Etats de Bretagne .
MM. Née & Mafquelier , Graveurs , ont eu
l'honneur de préfenter à LL. MM. & à la Famille
Royale , la vingtième livraiſon des Tableaux
Pittorefques , Phyfiques , Hiftoriques ,
Moraux , Politiques & Littéraires de la Suiffe.
De P ARIS le 10 Octobre.
ON affure qu'on n'a point de nouvelles de M.
de Guichen depuis qu'il eft forti avec quatre vaif
feaux de ligne & trois frégates , pour croifer à la
hauteur de la Manche , en attendant que M. le
Comte d'Orvilliers forte de nouveau de Breft à
la tête de fon efcadre ; celui- ci fait tous les préparatifs
de fon départ qui , dit- on , a été fixé au
17 de ce mois . La frégate le Fox que M. le Vicomte
de Beaumont a amenée dans le port
après un combat glorieux , eft la même qui fut
prife l'année dernière par les Américains fur les
( 230 )
bancs de Terre-Neuve , & qui fut reprife en
fuite par le Capitaine Collier : elle étoit alors
commandée par M. Foteringham . M. de Sartine
ayant rendu compte au Roi du combat que
M. le Vicomte de Beaumont livra le 11 de ce
mois à cette frégate , qui faifoit l'avant-garde
de la flotte Angloife qu'on n'a point rencontrée,
S. M. a bien voulu donner à cet Officier l'affurance
du commandement d'un de fes vaiffeaux .
de ligne , & des témoignages de fa fatisfaction
aux Officiers qui l'ont fecondé ; elle a en mêmetems
pourvu au fort des femmes & des enfans
de ceux qui ont été tués & qui ne font qu'au
nombre de 4 , & des récompenfes aux bleffés
qui font au nombre de 15.
Les lettres de Breft portent que la frégate:
l'Oiseau commandée par M. de Kergarion Locmaria
a pris une frégate Angloife & l'a conduite
à Bordeaux , M. le Comte d'Orvilliers
en revenant en a amené deux que fes frégates
avoient prifes pendant la campagne. M. de Boncamp,
commandant l'Aigrette , s'ett emparé d'un
Corfaire qui inquiétoit beaucoup le commerce
de cette Ville , plus par la fupériorité de fa
marche que par le nombre & le calibre de fes
canons . Un vaiffeau venant de la Virginie &
arrivé à Painboeuf dans la riviere de Nantes ,
a rapporté qu'il avoit rencontré le Ranger
vaiffeau Américain & les deux frégates Amé--
ricaines , forties de Breft en même tems que
l'arinée , qui efcortoient un grand nombre de
vaiffeaux Anglois qu'ils avoient pris .
Le Céfar , armateur de 24 canons , équipé à
Toulon , a conduit dernièrement dans ce port
une prife évaluée à 150,000 liv. Selon des lettres
de Marfeille , l'efcadre de M. de Fabry
a fait celle de 3 vaiffeaux plus richement chargés
encore , puifqu'on évalue leurs cargaifons .
à 3 millions ; s'il faut s'en rapporter aux mêmes
( 231 )
.
lettres , le malheur qui a défolé Smyrne a eur
des influences fâcheufes pour cette Ville ; les
Négocians de Marfeille perdent , dit- on , plufieurs
millions dans ce défaftre.
Le navire le Rufé , écrit- on du Havre ,
forti de ce port pour aller en courſe le 17 du
mois dernier à 7 heures du matin , rencontra
à 10 une frégate Angloife venant de Madras ;
il paffa une heure à quelque diftance occupé
à l'examiner : étonné de voir cette frégate continuer
fa route fans lui donner chaffe , quoiqu'elle
l'eût apperçu , il s'approcha davantage ,
la joignit & fauta à l'abordage ; le Capitaine
Anglois fut furpris , parce qu'il ignoroit que
les hoftilités entre la France & l'Angleterre
avoient commencé fur mer. L'armateur fe rendit
maître de cette frégate fans combat & la conduifit
auffi - tôt au port : elle eft percée pour 20
canons ; mais on en avoit réduit l'artillerie à 6
pièces pour laiffer plus d'efpace pour les mar
chandifes ; la cargaiſon eft très- riche : on ne
l'eftime pas moins de 2 millions , & peut- être
vaut- elle davantage , parce que la guerre a dû
augmenter le prix des marchandifes de l'Inde «<.
La Philippine , vaiffeau de so tonneaux , ar
rivé le 11 du mois dernier à l'Orient , a an
noncé qu'elle étoit fuivie par la Ferme & le
Bengale , partis avec elle de Bengale le 11 du
mois dernier. On efpère qu'ils arriveront auffi
heureuſement. Le Fitz-James n'a pas eu ce bonheur
; ce vaiffeau venant de la Chine & richement
chargé a été pris par les Anglois.
Le 16 Septembre , écrit- on de Bordeaux
le Philippe parti du Cap le 22 Juillet , fous l'efcorte
de la frégate du Roi le Triton , eft arrivé
dans ce port ; il faifoit partie d'une flotille de
12 navires partis le même jour , & dont deux ,
qui font la Nourrice & le Favori , ont péri fur
les Caïques , ainfi que la frégate. En arrivant
( 232 )
>
fur nos atterrages , il s'eft battu contre un corfaire
de 12 canons & a eu 2 hommes bleffés.
Nous apprenons par cette voie que l'Ile de
St.-Domingue eft abondamment fournie de toute
forte de provifions , & qu'elle pourroit fervir
de magafin au refte de l'Amérique , fi les frégates
Angloifes , qui couvrent ces parages , n'y
troubloient pas le commerce . Dans les nôtres
les navires qui ne font pas d'une certaine force
courent auffi de grands dangers , parce que toutes
nos mers fourmillent de corfaires Anglois ;
auffi notre place offre- t - elle d'armer tous les bâtimens
qui font dans ce port , & elle demande
au Miniftre une escorte pour aller en Amérique
& en revenir ; 2 frégates tous les 50 jours
ou tous les 2 mois , fuffiroient pour la sûreté
de notre commerce , & quand même il offriroit
au Roi un indult , comme cela fe pratiqua dans
la dernière guerre , cette redevance feroit bien
compenfée & au - delà par la diminution du
prix des affurances . Les fucres baiffent un peu
de prix , quoique la mer ne foit pas libre , &
on en donne plufieurs raifons affez plaufibles .
1º. Nous en avons beaucoup , parce que les
envois ont été preffés . 20. les bâtimens neutres
étant attaqués par les Anglois & pris par eux lorfqu'ils
font chargés de marchandifes venant de nos
poffeffions , fe hafardent peu à venir en prendre
chez nous. 30. Les Anglois nous ont fait beaucoup
de prifes , dont ils vont vendre eux- mêmes
les cargaifons dans le Nord: 4° . Ils ont tiré euxmêmes
beaucoup de fucre de leurs Ifles . 5o . Enfin
, il paroît qu'on croit affez généralement
que la guerre ne fera pas de longue durée «.
Il ne reste plus fur le chantier à Breft , que
l'Annibal , vaiffeau de 74 canons ; on y tra
vaille au radoub des vaiffeaux les fix Corps ,
la Ville de Paris , le Citoyen , le Diligent , le
Prothée , & c. On va mettre fur le chantier , à
Rochefort , trois vaiffeaux de 74 canons , qui
( 233 )
feront lancés à l'eau dans le mois d'Avril prochain
.
Les deux camps affemblés , l'un dans la
plaine de Saint- Gabriel , en Normandie , l'autre
à Paramé , en Bretagne , ont attiré beaucoup
de monde ; l'affluence a fur- tout été confidérable
au premier , commandé par M. le
Maréchal de Broglie , & y a rendu les vivres
fort chers. M. le Maréchal y a fait exécuter
tous les exercices nouveaux & obferver la
plus exacte difcipline , telle qu'elle le feroit en
temps de guerre , d'après le Règlement pour
l'exercice de l'Infanterie en campagne : comme
tout eft effentiel pour affurer le fuccès de ce
fervice ce Règlement entre dans les plus
grands détails : à l'avenir on exercera de tems
en temps les foldats à faire plufieurs lieues
chargés de leurs havrefacs , de leurs armes &
uftenciles de toute efpèce , afin qu'ils s'accoutument
à les porter en campagne . On lit au
titre 21 de l'inftruction particulière , pour tout
Officier commandant un pofte ou lieu fermé :
Si l'ennemi lui a coupé la retraite & qu'il
ne puiffe plus fe fauver ni compter für aucun
fecours , il ne capitulera qu'à une des extrémités
fuivantes : de n'avoir plus de munitions ,
de manquer de vivres , après avoir réduit lá
nourriture du Soldat & fouffert quelque tems
la faim & la foif , & enfin d'avoir perdu la
plus grande partie de fon monde ; il obfervera
toutes fois qu'il n'y a que deux formes de capitulation
dont on ne peut s'écarter , l'une d'obtenir
les honneurs de la guerre , l'autre de fe
rendre prifonnier de guerre , condition qu'il
n'acceptera qu'à l'extrémité ; toute autre capitulation
, comme de ne pas fervir pendant la
guerre ou dans un lieu déterminé , ne pouvant
jamais être admife pour fa juftification ".
Au titre 26 de l'Inftruction , pour les jours
1 ( 234 )
de combat , il eft dit : » Rien n'ayant tant de
force fur les hommes que l'exemple des chefs ;
les Officiers généraux & fupérieurs feront en
forte que le leur infpire l'affurance & l'audace
aux troupes qu'ils commandent ; c'eft fur - tout
lorfque les actions font les plus vives ou qu'elles
balancent , qu'il eft néceffaire qu'ils fe montrent
, car il eft bien différent d'ordonnér aux
hommes de marcher au danger ou de les y
conduire «<.
Selon des lettres de Boulogne , un corfaire
de Guernesey a tenté de faire une deſcente près
de cette Ville ; il avoit mis à terre so hommes ,
pendant la nuit , pour piller quelques maifons
fituées à une petite ditance des bords de la
mer. Une compagnie de Dragons , qui avoit
fon quartier dans le voifinage , eft montée à
cheval auffi -tôt , & s'étant poftée entre les gens
du vaiffeau & la mer , leur a coupé la retraite ,
en a tué douze & fait le refte prifonnier.
Tous les Officiers de la Légion ,. qui fera
fous les ordres de M. le Duc de Lauzun , font
nommés ; on compte qu'à la fin de ce mois la
levée fera finie , & le nombre des foldats com
plets ; ce corps partira , dit- on , dans le mois
de Novembre , pour l'Ile de Rhé , & recevra
là des ordres ultérieurs : il eft compofé d'Infanterie
, de Grenadiers , de Chaffeurs , de
Huffards , d'Artilleurs & d'Ouvriers ; il portera
le nom de Volontaires Etrangers , pour
fervir S. M.
Les perfonnes qui voudront prendre intérêt
fur les Corfaires François , pourront s'adreffer
à M. de la Corbiere à Paris , rue du Mail ,
vis à- vis l'Hôtel des Chiens , qui les informera
des divers armemens qui fe difpofent dans
chaque Port de Mer , dont quelques uns font
prêts à partir ; il les inftruira des intérêts qu'on
peut y prendre , & comme la Déclaration du
( 2359
.
Roi du 24 Juin dernier , a pourvu à la sûreté
des Actionnaires , d'une manière claire & précife
, on peut être affuré de la plus grande
exactitude dans les comptes & répartitions.
M. Deformeaux , Membre du Collége &
de l'Académie Royale de Chirurgie , commencera
le 12 de ce mois fon Cours fur la théo
rie & fur la pratique des Accouchemens , à fix
heures & demie préciſes du foir ; il le continuera
les lundi , mardi , jeudi , vendredi de
chaque femaine. Son Amphithéâtre eft rue des
Mathurins , près celle des Maçons .
Une Déclaration du Roi , donnée à Versailles
le ƒ dumois dernier , & enregistrée au Parlement
le 29 , établiffant une police , relativement
aux carrières , défend à toutes perfonnes d'en
ouvrir , ni d'en faire ouvrir de nouvelles , &
même de continuer l'exploitation des anciennes
à la diftance d'une lieue de la Banlieue de Paris ,
fans la permiffion , par écrit , du Lieutenant-
Général de Police ; il eft enjoint aux Entrepreneurs
de bâtimens , dans le cas où en faiſant des
réparations ou conftructions , ils trouveroient
des excavations fouterreines , d'en avertir furle-
champ le Magiftrat , à peine d'amende & de
plus grande peine ; il eft fait défenfes aux Notaires
de paffer aucuns actes de vente de terrein
en fuperficie avec réserve de difpofer du terrein
inférieur , à l'effet d'y faire des fouilles , &
dans le cas où il en exifteroit , d'en délivrer fans
délai des expéditions fignées de M. le Lieutenant-
Général de Police , auquel on attribue la
connoiffance des conteftations qui pourroient
furvenir fur ce fujet ainfi que fur le fait des carrières
, fauf l'appel en la Grand Chambre du
Parlement , & feront fes Ordonnances exécutées
par provifion comme en matière de Police.
& péril éminent.
Le Parlement rendit , le 29 du même mois, un
( 236 )
,
Arrêt qui enjoint à tous les Propriétaires & Fermiers
des moulins à vent , fitués fur les territoires
dont le fol eft entièrement fouillé , auprès des
endroits où il y a des fontis , de les abattre à la
première fignification qui leur fera faite du préfent
Arrêt , à peine de répondre perfonnellement
des accidens qui pourront en résulter , &
ordonne au Lieutenant Général de Police de
veiller à l'exécution de cet Arrêt.
On a publié ces jours derniers des Lettres-
Patentes du Roi , en date du 5 Avril , enregis
trées au Parlement le 10 ; elles approuvent &
confirment les cinq brefs de S. S. pour l'extinction
des 5 maiſons des Céleftins fituées à Metz',
à Sens , à Coutances , à Ambert , à Eſchmont.
Ces Lettres- Patentes qui annoncent la deftruction
totale de cet Ordre dans le Royaume ,
ftatuent für le fort des individus ; elles ordonnent
que les biens des maifons fupprimées & à
fupprimer feront régis par des Economes féqueftres
nommés par S. M. Le préambule porte
que les difpofitions faites à cet égard , ont pour
objet de feconder ce qui a été & ce qui fera dé
terminé par le S. Siége , d'après les avis des Archevêques
& Evêques qui lui ont été envoyés.
Les cinq brefs font annéxés aux Lettres -Patentes
, & ont été enregistrés avec elles.
Le Roia , par d'autres Lettres - Patentes , données
à Versailles le 28 Juin , & enregistrées le
24 Juillet , ordonné que les Prêtres qui entreront
, à l'avenir , dans la Congrégation de la
Doctrine Chrétienne , feront réputés capables
de recueillir toutes fucceffions directes ou collatérales.
» Comme les habitans des campagnes ne s'expofent
que trop fouvent à de fâcheufes affaires ,
en tranfgreffant les règlemens fur le fait des
chaffes , il eft utile de les leur rappeller pour leur
inftruction, & le moyen le plus für pour cela eft de
( 237 )
les inftruire des peines infligées de tems en tems
contre ceux qui y contreviennent. Le 24 Août
dernier , il a été rendu au Siége Général de la
Capitainerie Royale de Senart , un jugement
qui condamne Jean Rabot , Vigneron à Mainville
, en cent livres d'amende , comme refponfable
du plus jeune de fes fils , qui avoit écrasé
méchamment & de deffein prémédité un nid contenant
7'oeufs de perdrix. Un fecond jugement
rendu le même jour par le même Tribunal , condamne
le Seigneur de Quincy- fous - Senart , à une
pareille amende de cent livres pour avoir tiré &
chaffé aux lapins dans fon parc de Quincy , nonobftant
les défenfes à lui faites «.
Marie- Michel de Sericourt d'Efclainvilliers ,
femme du comte de Mailly , Lieutenant- Général
des armées , Chevalier des Ordres du Roi ,
Commandant en Rouffillon , eft morte au Château
de Mailly , en Picardie , le 28 du mois
dernier. Elle étoit de la maifon de Sericourt ,
originaire des Pays- Bas , établie en Picardie en
13 yo , par un mariage avec l'héritière de la maifon
d'Efclainvilliers .
Demoiſelle Jeanne d'Arrige , eft morte à Alençon
en Béarn , âgée de 112 ans & quelques mois.
Sa four mourut il y a 4 ans , âgée de 106 ans ;
toutes deux avoient confervé la mémoire & la
raiſon jufqu'à leur dernier moment.
9 Ange , Marquis du Quefne Lieutenant-
Général des Armées navales , Commandeur de
l'Ordre Royal & Militaire de S. Louis , Gouverneur
de la Nouvelle- France , eft mort à
Anthony , le 17 du mois dernier , dans la 80c
année de fon âge.
Les Numéros fortis au tirage de la Lotterie
Royale de France , le premier de ce mois ,
font 61 , 66 , 65 , 31 , 39.
+
( 238 )
De BRUXELLES le 10 Octobre:
*
A en juger par toutes les nouvelles , la campagne
paroît finie en Bohême , & les deux armées
Pruffiennes vont prendre leurs quartiers
d'hiver en Siléfie & en Luface. On ne défefpère
pas de rétablir la paix avant qu'elles puiffent
fe remettre en campagne . Ceux qui adoptent
cette efpérance , la fondent fur le voyage
du Grand - Duc de Tofcane à Vienne , & fur
fon empreffement à fe rendre en Bohême auprès
de l'Empereur peu de jours après fon arrivée
; on prétend qu'il eft chargé de le difpofer
à la paix : mais les circonftances ne font
peut- être pas favorables. La campagne n'a rien
offert de décifif : les deux armées Pruffiennes
qui étoient entrées en Bohême font à la veille
d'en fortir , & jufqu'ici l'avantage eft pour la
Maifon d'Autriche , qui a fu contenir pendant
long-tems des armées formidables, commandées
par les deux premiers Généraux de l'Europe ,
qui n'ont pu trouver un moment favorable dont
ils aient pu profiter pour attaquer avec fuccès
celle de l'Empereur ou du Maréchal de Laudohn.
On craint bien que les négociations , fi
elles font repriſes , n'aient pas une iffue plus
heureufe ; de part & d'autre , difent ceux qu'anime
cette crainte , on voudra s'en tenir aux anciennes
conditions propofées & rejettées réciproquement
: le moment n'eft pas venu d'en faire
d'autres ; on ne fe rapprochera point ; & les
Puiffances fe trouvant au même état où elles
étoient en prenant les armes , ne feront pas difpofées
à les quitter de fi - tôt.
On paroît fe flatter de trouver moins de difficulté
dans l'accommodement de la France & de
l'Angleterre ; celle - ci eft déterminée à accorder
l'indépendance des Colonies ; fi fon orgueil lui
impofe la loi de tirer vengeance de l'infulte
( 239 )
qu'elle prétend avoir reçu de celle- là par fon
alliance avec les Etats - Unis , fa fituation lui
en impofe une autre à laquelle il eft difficile
qu'elle puiffe réfifter. La guerre exige des dépenfes
qu'elle ne fauroit faire dans l'état d'épuifement
& de foibleffe où elle fe trouve , &
ellé ne reculera le moment où elle doit céder
à la néceffité , que lorfqu'elle n'aura plus d'incertitude
fur les difpofitions de l'Efpagne.
L'efpérance de nos Miniftres , écrit - on de
Londres , eft que dans le cas où cette puiffance
fe déclarera contre nous , la Ruffie nous aidera
en nous fourniffant 18 vaiffeaux de ligne ; mais
elle ne doit pas compter beaucoup fur ce fecours.
La marine Ruffe confifte en 40 vaiffeaux de
guerre ; comment pourra- t - elle en détacher prefque
la moitié pour nous aider , fi elle en a
befoin contre les Turcs , & dans le cas où elle
le fera , ce nombre nous fuffira - t- il pour faire
face aux forces réunies de la France & de l'Efpagne
«.
La deftination des préparatifs qu'a fait cette
dernière , pique toujours la curiofité des fpéculatifs
qui ne l'ont point encore pénétrée ;
Tes bruits oppofés qui courent fans ceffe fur ce
fujet , prouvent fuffifamment qu'elle n'eft pas
connue ; on fait généralement que la flotte de
Cadix va bientôt mettre.en mer ; tous les
équipages font complets , les vaiffeaux pourvus
de toutes les munitions néceffaires de guerre
& de bouche , le courage & l'ardeur de combattre
, animent également les chefs , les officiers
& les foldats.
Au milieu de tant d'ennemis qui les menacent
, les Anglois cherchent par- tout des alliés ;
ils s'adreffent fur- tout à la Hollande : ils ont
même publié que cette République alloit armer
so vaiffeaux ; mais ils n'ont pas dit s'ils
étoient deftinés à agir en leur faveur ; on fait
( 240 )
que fi cet armement a lieu , il fera moins confidérable
, & employé uniquement à la protection
du commerce des fujets de la Répu
blique , qui ont lieu de fe plaindre des armateurs
Anglois , tandis que le Gouvernement
paroît defirer leurs fecours. » Le Capitaine
d'un navire Marchand Hollandois , écrit - on de
Cadix , arrivé dans cette rade , a rapporté que
fe trouvant fous le Cap Finistère , il a été vifité
par un corfaire Anglois de 14 canóns & d'environ
40 hommes d'équipage , dont 14 bien armés
fe rendirent à bord de fon navire , où ils
pillèrent tout ce qu'ils trouvèrent à leur bienféance
, enclouèrent les 10 ou 12 canons qu'il
avoit ; pendant ce tems on l'avoit enfermé à
bord du corfaire , où on l'avoit forcé de paffer
le piftolet fur la gorge ; après ces excès on lui
permit de continuer fa route «.
Une lettre de Lisbonne contient les détails
fuivans , qui paroîtront bien extraordinaires.
» Un jeune homme de 35 ans fe préſenta il y
a quelque tems à la Reine , & lui demanda
l'aumône, en proteſtant qu'il n'avoit rien mangé
de trois jours après avoir reçu quelques pièces
de monnoie , il remit à S. M. une requête
par laquelle il la prioit de lui faire obtenir
pour femme une veuve fort riche . Le lendemain
i reparut dans l'Eglife où la Reine affiftoit
à la Meffe , & l'appella à haute voix
Madame ; comme elle ne répondit point , il
reprit plus fortement encore : Oh ! puiffante
Reine , fi vous ne m'exaucez pas , je ferai une
chofe dont tout le Royaume parlera. On arrêta
cet infenfé ; le Tribunal de l'Inconfidence l'interrogea
fur-le- champ ; mais on n'a pu apprendre
ni quel est fon état ni dans quelle Province
il eft né ; on fait feulement qu'il eft Por
tugais ".
MERCURE
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l'Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ;
les Caufes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers , &c. &c.
25 Octobre 1778 .
A PARIS ,
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou ,
rue des Poitevins.
Avce Approbation & Brevet du Roi,
TABLE
Madrigal ,
Conte ,
PIÈCES FUSITIVES.
La Renaissance de l'Année
,
à la Lettre de M. Gré-
306 try ,
243 ACADÉMIE
. Rouen , 311
245 ANNONCES LITTÉR. 312
ibid. JOURNAL POLITIQUE.
Enigme &Logog. 252-254 Conftantinople , 313
NOUVELLES
LITTÉRAIRES .
Pétersbourg s
Copenhague
314
315
Les OEuvres de Sénèque , Stockholm ,
.
256 Varfovie ,
Extrait de l'Éloge de M. Vienne ,
de la Condamine , 167 Hambourg ,
Dernier Extrait de l'Hif- Ratisbonne ,
toire de l'Amérique , Rome ,
SPECTACLES. Londres ,
Académie Royale de M - États-Unis de l'Amériq.
fique , 294 Septentrionale, 347
Comédie Italienne , 302 Marly .
ibid.
317
318
327
332
337
282 Livourne ,
338
339
355
VARIÉT É S. Paris , ibid.
Réponse de M. de la Harpe Bruxelles , 358
APPROBATION.
J'AI lu , par ordre de Monſeigneur le Garde des
Sceaux, le Mercure de France , pour le 25 Octobre
Je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher l'imprefhon.
A Paris , ce 24 Octobre 1778 .
DE SANCY.
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT,
rue de la Harpe , près Saint- Côme.
BIBLIOTHECA
PROTA
MERCURE
DE FRANCE
25 Octobre 1778 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LA RENAISSANCE DE L'ANNÉE ,
Fragment d'un Poëme.
CEPENDANT qu'aux cités un ſolennel uſage ,
Du mafque de la paix couvrant chaque viſage ,
Sans ordre fait mouvoir la tourbe des humains ,
Raffemble mille dons , les verſe à pleines mains ,
Exhale en faux fermens une voix menfongère ,
Et rend la vérité parmi nous étrangère ;
Lij
244
MERCURE
Moi , de la vérité Poëte fectateur ,
Je fais tonner fa voix fur ce peuple impofteur.
Je crie au Courtifan dont la haine hypocrite
Voudroit , en l'embraffant , étouffer le mérite :
» Arrête malheureux , arrête , que fais-tu ?
99 .
Pour monter à fon rang , il te faut ſa vertu .
Je crie à tout mortel ftupidement frivole :
Mets à profit le temps , qui rapide s'envole ;
» Il moiffonne déjà l'an nouveau qui te luit ,
» Et va le replonger dans l'éternelle nuit » ,
Mais de ma foible Mufe , ô confeils infertiles !
Tous mes cris dans les airs fe perdent inutiles .
Je vois chaque mortel , de chimères épris ,
Diffipateur du temps , en dégrader le prix.
Comme s'il redoutoit de vivre trop d'années ,
L'infortuné , foigneux d'en perdre les journées ,
S'environne à grands frais , de jeux , d'amuſemens ,
Et leur donne l'emploi de preffer des momens
Qui lui femblent couler d'une lenteur extrême ;
Mais attendons qu'il touche à fon heure fuprême :
Que d'un autre penſer il fera tourmenté !
Qu'alors il gémira de leur rapidité !
Oui , tandis qu'envoyé par la mort qu'il devance ,
Du fond de l'avenir le tems vers nous s'avance ,
L'homme ne voit en lui qu'un vieillard impuiffant ,
Qui , décrépit , courbé , traîne un pas languiſſant ;
Ses ailes fur fon dos tantôt font repliées ,
Tantôt autour de lui pendent humiliées.
Arrive t-il à nous ? Qu'il eft prompt & léger !
7
DE FRANCE.
245
Comme il fuit ! d'un oifeau c'eſt le vol paffager.
Ah ! quand nous atteindrons le bout de la carrière ,
Voulons-nous fans remords regarder en arrière ?
Dans un repos honteux , n'allons pas avilir
Des jours , que les travaux peuvent feuls ennoblir.
Imitons la nature : active & bienfaiſaute ,
A nos divers befoins inceffamment préfente ,
Sans relâche elle agit , &c.
*
MADRIGAL.
HELAS ! dans ce charmant Bocage ,
Des Oiseaux l'amoureux ramage
Fit naître mon premier defir ;
C'eft-là que fous l'épais feuillage
Je goûtai le premier plaifir;
Et quand les ennuis du vieil âge
A mon efprit viennent s'offrir ,
Mon coeur , qui veut encor jouir ,
Me ramène vers cet ombrage
Chercher un tendre fouvenir ,
Qui du préſent me dédommage.
TOUT CELA FAUTE DE S'ENTENDRI.
CONTE.
Tout le monde fait que le Diable Boià
la médifance près , étoit un bon
teux ,
Liij
246 MERCURE
Diable . Sa reconnoiffance pour celui qui a
brifé fa prifon de verre , ( car on fait aufi
qu'il étoit prifonnier dans une bouteille )
le foin qu'il prend de lui raconter & de lui
faire voir toutes les anecdotes fcandaleufes ,
lui ont fait une réputation d'honnêteté qui
durera tant qu'il y aura des Diables dans
le monde ; c'eſt lui promettre l'immortalité.
Je vais mettre en scène un autre Diable
, parent du Diable Boiteux , & qui fe
nommoit Aftarot . Cet Aftarot aimoit Surival
, & ce Surival étoit une efpèce de philofophe
; il raifonnoit beaucoup fur les
hommes ; & vous dire que dans ce moment
là il étoit malheureux , c'eft vous dire qu'il
médifoit du genre humain. Il trouvoit que
tout ici- bas étoit affez mal arrangé , & que
le bonheur étoit bien plus difficile à trouver
que la pierre philofophale.
Aftarot le prit un jour à part pour lui
donner une leçon , ou plutôt un fpectacle
de morale ; il le conduifit pour cela fur
une tour affez élevée ; une grande lunette
qu'il avoit dans les mains lui donnoit l'air
d'un favant qui monte à l'obfervatoire.
Leur intention n'étoit pourtant pas d'examiner
ce qui fe faifoit dans les Cieux ,
mais de fcruter ce qui fe paffoit parmi les
hommes , qui , au fond , font peut - être
plus difficiles à déchiffrer que les aftres.
DE FRANCE. 247
Aftarot avoit auffi apporté un de ces
cornets à l'ufage des perfonnes attaquées
de furdité. Tenez , dit Aftarot à Surival ,
avec cette lunette- ci vous allez voir au bour
du monde , & avec ce cornet vous entendrez
du bout du monde.
En même-tems il approcha fa lunette de
l'oeil de Surival , qui apperçut un homme
pâle & maigre à fa toilette ; c'étoit un
homme fort riche , encore jeune & chargé
de toutes les infirmités de la vieilleffe. Il
étoit afthmatique , goutteux , &c . mais il
avoit par-deffus tout cela une efpèce de
loupe placée au beau milieu du vifage , &
qui l'affligeoit beaucoup plus que fon aſthme
& fa goutte ; car ces maladies fe bornoient
à le faire fouffrir , au lieu que fa loupe l'enlaidiffoit.
Aftarot ayant dirigé la lunette d'un autre
côté, Surival vit un Docteur en médecine
qui n'étoit pas un grand Médecin , mais
qui fe vantoit d'avoir des remèdes infaillibles
& nullement dangereux pour les
excrefcences de la peau, telles que les loupes,
les verrues , & c. N'eft- ce pas là un charlatan,
demanda Surival ? Point du tout , lui répondit
fon ami. Il feroit parfaitement capable
d'extirper la loupe que vous venez de voir ,
fi l'on s'adreffoit à lui pour cela ; mais il
meurt de faim parce qu'il ne trouve pas
de malades ; & notre malade enrage parce
Liv
248 MERCURE
qu'il ne trouve pas de Médecin : vous voyez
que cela vient faute de s'entendre . S'ils
s'étoient adreſſés l'un à l'autre , le premier
feroit guéri , & l'autre auroit de quoi
dîner.
Il fe préfenta bien à Surival quelques
objections à faire , mais il voulut aller juf
qu'au bout. D'ailleurs cette lunette l'amufoit
; & il aima mieux s'en fervir , que de
perdre le tems à difputer.
Il regarda plus loin , & il vit un mari fur
le point de devenir veuf ; il verfoit de groffes
larmes , & il s'arrachoit les cheveux . Ah
bon , dit Surival ! voilà qui eft édifiant ; un
mari qui aime fa femme.
Oui , dit Aftarot , voilà le texte ; écoutez
à préfent la glofe. A la mort de fa femme
ce mari fera obligé de rendre une dot
confidérable qui compofe toute fa fortune ,
& cela , faute d'enfans . ( Alors Surival rabatit
un peu de fon eftime pour le mari. )
Mais regardez un peu plus loin , continua
Aftarot ; voyez cet homme qui , à coups de
bâton , chaffe de chez lui un fils qui revient
toujours. Ce fils lui eft à charge parce qu'il
a trop d'enfans , tandis que le mari que nous
venons de voir n'en a pas affez. Celui- ci
favoit depuis long- tems qu'il n'en auroit
point ; fa femme , dont il eſt aimé , deſi-
Toit beaucoup en avoir à caufe de lui ; &
les femmes , en pareil cas , ont tant d'expé
DE FRANCE. 249
diens ! Croyez-vous qu'en s'y prenant de
bonne heure, la femme, de concert avec fon
mari , n'auroit pas pu furtivement en aller
commander chez cet homme qui les fait fi
bien , ou même en prendre de tout faits ,
en s'arrangeant avec lui ? Tout cela faute
de s'entendre.
Surival avoit perdu la fin de ce difcours ,
parce que fa lunette , en fe dérangeant , lui
avoit laiffé voir un objet qui avoit diſtrait
fon attention . C'étoit une jeune perſonne
qui foupiroit , qui gémioit tout bas , &
dont la feule maladie étoit d'avoir quinze
ans. Elle étoit dans la maifon paternelle ;
mais cette maifon paternelle avoit l'air d'une
prifon ; fon père l'appeloit ma fille , & elle
n'étoit que fon efclave ; enfin , fa poitrine
qui étoit gonflée par des foupirs , fe trouvoit
dans une agitation continuelle , & ſa beauté
n'y perdoit rien .
Hélas ! s'écria Surival , ému par un fentiment
qu'il prit pour un fimple mouvement
de pitié , hélas ! qu'a donc cette charmante
enfant ? Elle a beſoin d'être aimée , dit
Aftarot. Tout en parlant il dérangea la
lunette , & Surival fut bien étonné de voir
un jeune homme , un peu plus âgé que la
jeune fille , courant , fe tourmentant , ayant
T'air de ne pouvoir refter debout ni affis ;
il fembloit fe porter fort bien , & il étoit
plus inquiet qu'un malade .; Bon Dieu , dir
Lv
230 MERCURE
Surival , qu'a donc ce pauvre jeune homme ?
Il a befoin d'aimer , répondit Aftarot . Eh !
que ne va- t- il trouver la jeune fille , interrompit
Surival ? Voilà juftement , reprit
Aftarot , ce que j'allois vous dire ; c'eſt
qu'ils ne s'entendent pas.
Alors Surival ayant porté le cornet à
fon oreille , ils furent interrompus par un
grand bruit qu'ils entendirent. "C'étoit un
homme de moyen âge , qui querelloit à
haute voix le Ciel & la Terre. Je fuis tout
à la fois , s'écrioit- il , un homme d'efprit &
un favant ; je fais de la profe & des vers ;
je parcours avec gloire la carrière du théâtrẻ
& celle de la philofophie , & l'indigence
me pourfuit partout . Je céderois volontiers
beaucoup de gloire pour peu d'argent.
Cet homme là vous attrifte , dit Aftarot.
Regardez par ici ; & en même tems il
lui fit voir un homme riche qui fembloir
fort ennuyé. Cela ne parut pas extraordinaire
à Surival ; ce qui l'étonna davantage ,
ce fur de l'entendre , à la faveur de fon
cornet , fe plaindre à peu-près en ces termes :
je regorge de biens , & je fuis loin d'être
content . C'eft de la gloire qu'il me faudroit;
je voudrois avoir la réputation d'un grand
homme , & je n'ai que celle d'un homme
riche. Ah ! que je donnerois de grand coeur
beaucoup d'argent pour un peu de gloire !
Surival, dans fon premier mouvement ,
DE FRANCE. 251
fans fonger s'il étoit entendu ou non , lui
cria d'acheter quelque manufcrit du favant
qui l'intéreffoit ; mais comme tout le monde
n'avoit pas fon corner , les vents emportérent
fes confeils.
Ils ne vous entendent pas , dit Aftarot ;
& , qui pis eft , ils ne s'entendent pas euxmêmes.
Vous le voyez , d'après vos confeils ,
l'un pourroit acquérir de la gloire , l'autre
des richeffes , & tous les deux feroient
contents .
Il lui fit voir enfuite plufieurs chofes tout
auffi curieufes. Tantôt c'étoit un homme
auffi ennuyé qu'ennuyeux, qui , ayant befoin
d'amener des convives à fa table , alloit
recruter au Palais Royal nombre de perfonnes
qu'il connoiffoit à peine de nom , &
qu'il prioit inftamment de venir dîner avec
lui ; & dans le jardin des Tuileries , un
honnête-homme pâle , abattu , qui ne
trouvoit pas un ami qui l'invitât . Tantôt
c'étoit un galant homme qui ſouffroit pour
ne pouvoir faire un emprunt utile & bien
afſuré ; & d'un autre côté , un riche héritier
qui s'impatientoit de ne pouvoir prêter utilement
fon argent . Et fans ceffe revenoit
ce refrein : tout cela faute de s'entendre.
Fort bien , interrompit enfin Surival.
Mais je voudrois bien favoir quel eft le
but moral du fpectacle que vous ne donnez
ici : que prétendez - vous en conclure ?
L vj
252 MERCURE
J'en conclus , répondit Aftarot , que la
nature a mis chez les hommes tout ce qu'il
leur falloit pour être heureux , & qu'ils ne
doivent s'en prendre qu'à eux-mêmes s'ils
me le font pas.
Vous avez raiſon mon cher philofophe ,
reprit Surival. Je n'ai qu'un mot à vous
répondre je vois fort bien que les hommes
;
ont parmi eux tout ce dont ils ont befoin ;
mais je crois qu'ils n'en feront pas mieux
pour cela , tant qu'ils n'auront pas votre
lunette pour
fe voir , & votre cornet pour
s'entendre .
( Par M. Imbert . )
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'Enigme eft les yeux ; celui
lie , du Logogryphe eft Gloire , où fe trouvent
Loire , rigole , Roie , loge , loir , île ,
Loi , oie , ail, Roi.
ENIGM E.
SANS A N S voix je parle , & fans chaleur j'enflâme :
Je ne fuis pas forcier pourtant ,
Mais vous jugez auffi qu'avec tant de talent ,
Je ne fuis pas un corps fans âme.
DE FRANCE. 253
•
Le matin à la Cour , le foir dans un bouchon ,
Par-tout de bon accord , ami de l'harmonie ,
On me voit paffer fans façon
Le jour en bonne compagnie ,
La nuit avec un poliffon .
Dans un cercle nombreux hardiment je raifonne,
Et n'ai pas l'ombre de raiſon :
Cependant on m'écoute , & ce qui vous étonne ,
Sans murmurer de mon bruïant jargon ,
Le beau fexe me le pardonne ,
Et même le trouve fort bon.
Pour me foumettre une jeune perfonne ,
J'ai plus d'une corde à mon arc :
Tantôt par un beau foir d'automne
Je la furprends au fond d'un parc ;
Tantôt dans un fallon tout brillant de lumière ,
Je l'attends au retour , & peu refpectueux ,
Sans y chercher tant de myſtère ,
Je fais parler tout haut mes accents amoureux :
Et bienloin de blâmer mon ton présomptueux
La plus fage avec moi ne fait point la févère ,
Et fe rend d'abord à mes voeux.
Je me trouve fouvent en fête , en bonne chère ,
Et je n'en fuis pas plus heureux ;
Car mon maître eft fi dur & fi peu généreux ,
Que tandis que je le fais vivre,
Et qu'à loifir il s'enivre ,
Il me laiffe toujours avec le ventre creux .
Encor de mes malheurs fi c'étoit- là le terme !
254 MERCURE
Mais comme un criminel , quoique très innocent ,
Dans un noir cachot on m'enferme ,
Et fouvent même l'on me pend.
( Par M. d'Evreux. )
LOGOGRYPHE.
QUOIQUE fluet & délicat ,
J'ai la taille ferme & bien priſe ;
Ma chevelure a grand éclat ,
Quoique jamais on ne la friſe.
On admire ma foree & ma vivacité,
Et c'eft un point fur lequel on s'accorde ,
Que jamais danfeur fur la corde
Ne montra tant d'adreſſe & de légèreté.
Plus d'une fois en fa préſence ,
A la Reine j'ai fait la loi ;
Et Paris pour mes droits a tant de déférence ,
Que jamais l'Opéra n'y commence fans moi.
Me demandez -vous autre chofe ,
Aifément je me décompose ;
D'abord ne m'ôtant presque rien ,
Me voilà du pont-neuf le plus ferme ſoutien.
Enfuite combiné de plus d'une manière ,
J'offre en Auvergne une rivière
Que peut auffi réclamer -le Lorrain ;
Un viscère du corps humain.
DEFRANCE : 255
*
Une arme autrefois meurtrière ,
Mais qu'on ne voit plus à préfent
Qu'entre les mains d'un vieil enfant ,
Des coups duquel on ne meurt guère;
Ce que doit avec foin éviter un Tailleur ,
Et quiconque eft un peu délicat fur l'honneur ;
Ce que le fexe en fa parure
Joint tous les jours à la nature ,
Et voudroit bien cacher à l'oeil trop indifcret ;
L'efpèce de cabriolet
Dont ufoient les héros antiques ;
Enfin , car je craindrois de me rendre importun ,
"
Deux animaux antipathiques ,
Dont le fort eft fi peu commun ,
Quoique tous deux à longue queue ,
Que les Dames carreffent l'un ,
Et craignent l'autre d'une lieue .
( Par le même.)
256
MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Les OEuvres de Senèque le Philofophe , traduites
en françois par feu M. la Grange ,
avec des notes de critique , d'hiftoire &
de littérature ; 6 vol. in- 12 . A Paris ,
chez les frères Debure , Libraires , quai
des Auguftins. 1778 .
C'ETOIT une entrepriſe hardie , que de
traduire en françois un Philofophe auffi profond
, auffi fpirituel , auffi moral que Senèque.
Il falloit pour y réuffir , outre une
grande connoiffance des deux langues , un
goût perfectionné
par la lecture des Auteurs
anciens & modernes , une ame affez
forte , affez honnête pour fentir vivement
les beautés mâles & vraies de l'original , &
affez d'habileté pour les rendre fans les affoiblir.
Il falloit encore une critique faine
& judicieufe , qui fut dégager adroitement
les penfées les plus délicates du ftyle manièré
qui les dépare fouvent , & en rendre
la fineffe plus piquante par une expreffion
fimple & naturelle . M. la Grange , qui réuniffoit
ces qualités & ces talens , s'étoit déjà
fait connoître avantageufement
par fa belle
DE FRANCE. 257
Y
traduction de Lucrèce. Les éloges qu'elle
hui attira l'encouragèrent à entreprendre
celle de Senèque. Il y confacra les huit dernières
années de fa vie. Il en étoit fans ceffe
occupé , nous dit l'Éditeur , qui ne craint
point d'afflurer que c'eft une des meilleures
traductions qui aient paru dans notre langue ;
qu'elle eft en même- temps fidelle , élégante
& précife ; que le ftyle en eft clair, facile ,
naturel & presque toujours correct . Ce jugement
ne nous paroît point outré , & nous
foufcrivons d'autant plus volontiers , que
c'eſt après avoir lu plus de la moitié de cette
traduction , & l'avoir comparée en grande
partie avec le texte latin. Nous voulions
connoître par nous- même l'exactitude , la
fagacité , le goût du Traducteur , & nous
avons eu fouvent occafion d'admirer avec
quelle précifion M. la Grange a faifi les
nuances délicates de certains mots latins
dont il étoit difficile de trouver les analogues
dans notre langue ; avec quelle faci-
Tité il a rendu les principales beautés de fon
modèle ; par quels tours naturels il a fait
fortir des penfées ingénieufes & fines , dont
l'agrément étoit moins fenti fous une expreffron
plus recherchée ; en un mot , par quel
art il a fu avoir autant d'efprit & plus de
fimplicité que Senèque. C'eft qu'il travailloit
sans ceffe à perfectionner fa traduction ;
c'est qu'il en faifoit conftamment l'objet de
258
MERCURE
fes études. Cependant il n'y avoit pas mis
la dernière main lorfqu'il mourut en 1775 ,
à l'âge de 37 ans . Il n'avoit même fait encore
aucune des notes qu'il fe propofoit d'y
joindre , foit pour corriger le texte où il lui
fembloit évidemment altéré , foit pour éclaircir
quelques paffages difficiles à comprendre
pour ceux qui ne font pas affez au fait de
l'hiftoire des Loix , des Arts & des ufages
de l'antiquité. Mais le manufcrit de M. la
Grange a été heureufement remis entre les
mains d'un homme- de - lettres qui a ſuppléé
à ces omiffions. Il a revu prefqu'entièrement
la traduction fur le texte des meilleures éditions
comparées entr'elles & avec l'Editio
princeps dont il a tiré de grands fecours ,
& il a enrichi de notes inftructives & intéreffantes
, tous les paffages qu'il a jugé en
avoir befoin. A l'égard des queftions naturelles
, l'Éditeur avertit que les notes les plus
utiles qui accompagnent ce beau monument
de la Phyfique des Anciens , font de deux
Savans à qui l'Hiftoire Naturelle & la Chymie
doivent plufieurs découvertes importantes
& très-propres à accélérer les progrès de ces
Sciences , fans lefquelles il ne peut y avoir
ni bonne Phyfique , ni bonne Philofophie.
Un Philofophe tel que Senèque méritoit
d'avoir un Traducteur tel que M. la Grange ,
& celui- ci ne pouvoit avoir un Éditeur plus
intelligent que M. N.... & plus capable
DE FRANCE. 259
de donner à fa traduction toute la perfection
dont elle étoit fufceptible.
Les Stoïciens ne parloient qu'avec enthoufiafme
de la fermeté , de la grandeur
d'ame , de la conftance , de la vertu de leur
Sage : ils le mettoient fort au deffus de tous
les hommes ; ils l'élevoient à l'égal des
Dieux ; ils cherchoient même tous les rapports
qui pouvoient lui donner quelque fupériorité
fur eux , & ils les exagéroient avec
toute la fierté dont leur ame hautaine étoit
capable. « Que la Philofophie foit l'unique
» objet de votre penſée , votre unique amie,
Votre foutien , ( écrit Senèque à Lucilius ,
» Lett. 53 ; ) bientôt un intervalle immenfe
» vous féparera des autres hommes ; yous
devancerez tous les mortels , & les Dieux
» vous devanceront de fort peu. Quelle fera
donc la différence entre eux & yous ? Ils
dureront plus long- temps que vous. Mais
qu'il faut d'habileté pour renfermer tout
» dans un point ! Un petit nombre d'an-
» nées eft autant pour le Sage , que l'éter-
-» nité pour les Dieux : il a même un mé-
» rite de plus ; la fageffe des Dieux eft dûe
» à leur nature , & non à leurs efforts ». Eft
aliquid quo fapiens antecedat Deum : ille
natura beneficio nonfuo fapiens eft.
.33
-"
Quelques Lecteurs ont été furpris de ne
point trouver de note fur ce paffage fi févèrement
jugé par Muret , Jufte- Lipfe , &
260 MERCURE
fur le vrai fens duquel Bayle lui-même paroît
s'être trompé . Nous ne dirons donc
pas avec Muret , que c'eft un orgueil infupportable
& impie , ni avec Jufte-Lipfe ,
que c'eſt le comble de la folie , ni même
avec Bayle , que c'eft une petite forfanterie
Stoïcienne. Nous obferverons feulement
que ces Savans ont pris trop à la lettre &
critiqué trop férieufement un paffage où
Senèque , dont l'imagination eft quelquefois
un peu exaltée , a cru devoir exagérer
le bonheur du vrai Sage des Stoïciens , afın
d'infpirer plus fortement à tous les hommes
en général , le courage dans l'adverſité , le
mépris de la douleur & de la mort , l'amour
de l'ordre & l'enthoufiafme de la vertu.
Dans la Lettre dixième , Senèque écrit
à Lucilius : demandez aux Dieux un juge-
» ment droit , un efprit & un corps fain ».
Roga bonam mentem , bonam valetudinem
animi , deinde corporis. Dans la Lettre quarante-
unième, il dit au même : « quelle folie
» de demander ( aux Dieux) la fageffe, quand
» on peut fe la donner » ! Eft-ce une contradiction
, comme l'a prétendu Muret ? II
paroît que c'étoit un fentiment affez généralement
reçu , non-feulement chez les Stoïciens
, mais par tous les Philofophes Payens ,
qu'il falloit demander aux Dieux la vie &
les richeffes ; mais que pour le bon efprit
ou la fageffe , il ne falloit l'attendre que de
DE FRANCE. 261
"
foi-même . Cicéron dit très - affirmativement :
c'eſt le jugement de tous les hommes ,
qu'il faut demander à Dieu les biens de
» la fortune, & prendre chez foi la fageffe ».
Judicium hoc omnium mortalium eft fortunam
à Deo petendam , à fe ipfo fumendam
effe fapientiam. De Nat. Deor. Lib. III.
"
Horace , dans l'Épître à Lollius , dit auffi :
qu'il fuffit de demander à Jupiter la vie
" & les richeffes , qu'il donne & qu'il ôte
» à qui il veut ; mais que pour la tranquil-
» lité de l'efprit , il faura bien fe la donner
» à lui-même ».
Sed fatis eft orare Jovem qui donat & aufert,
Det vitam , det opes ; aquum mí animum ipſeparabo.
Senèque lui - même ne prétendoit pas
fans doute que la fageffe fût un don des
Dieux , lorfqu'il difoit que le Sage ne devoit
fa vertu qu'à fes propres efforts , benefitio
fuo fapiens. Pourquoi donc exhorte-t- il
Lucilius à demander aux Dieux un jugement
droit , & la fanté de l'ame , bonam mentem ,
bonam valetudinem animi ? M. la Grange
auroit peut-être prévenu cette queftion , &
perfonne n'eft plus en état d'y répondre que
fon favant Éditeur.
C'eſt dans la Confolation à Polybe que
Senèque fe montre tout-à-fait différent de
lui- même . L'excès du malheur a épuifé toute
fa conſtance ; le Sage a diſparu ; il ne reſte
252 MERCURE
qu'un homme pufillanime & foible. On a
douté avec beaucoup de vraifemblance que
ce Livre fût de Senèque , & certainement
il eft indigne d'un Sage , qui , dans tous
fes autres écrits , parle le langage de la plus
pure raifon , & de la vertu la plus auſtère .
Mais , en fuppofant qu'il foit l'Auteur de
ce Fragment , comme fes ennemis le lui ont
reproché , n'en prenons pas occafion d'infulter
un auffi grand Philofophe ; plaignons- le
plutôt, & que fon exemple nous apprenne
à nous défier de nous - mêmes. Rien de plus
fenfé , rien de plus jufte que ce que dit
l'Editeur à ce fujet , dans un avertiffement
qu'il a mis à la tête de ce Traité . Nous al- ·
lons le transcrire ; nous ne faurions mieux
terminer cet extrait.
» Pour juger Senèque il faut fe placer
» en idée dans la fituation où il fe trou.
voit alors. Il avoit perdu , la première
année de fon exil , fa femme & fon
fils , ces objets fi doux , fi intéreffans
so pour une ame fenfible , qui multiplient
» & refferrent plus fortement encore les
liens qui nous attachent à la vie ; il
» étoit éloigné , depuis près de trois ans ,
„ d'une mère inconfolable de fa perte , &
qu'il regrettoit fans ceffe ; de les frères
qu'il aimoit tendrement , & auxquels
il étoit également cher ; de Rome
» qu'il regardoit avec raifon comme fa
DE FRANCE. 263
1
"
»
patrie ; de fes amis , dont les confeils
» la fociété & les exemples lui étoient fi
» utiles. Malheureux , ifolé , folitaire ,
privé de toutes les douceurs , de tous les
objets , de toutes les confolations qui
» pouvoient adoucir la rigueur de fon fort ;
relégué dans une Ifle fauvage , où il ſe
» voyoit pour ainfi dire abandonné de la
» nature entière , & où il n'avoit pour
» témoins de fes plaintes que les rochers
élevés & inacceffibles de la Corfe ; entouré
de peuples barbares , avec lefquels
il n'avoit rien de commun , pas même
la langue ; enfin , accablé de triſteſſe ,
de maux & d'ennuis , & ne voyant rien
autour de lui qui put remplir le vuide
affreux de fon coeur , & l'arrêter au bord
» du précipice , il perdit courage , & devint
pufillanime & foible , parce que le mal-
» heur , quand il eft extrême & continu
finit par brifer entièrement le reffort
de l'ame , même la plus forte. Son imagination
s'échauffa ; il fe crut profcrit ,
» oublié , perdu , & il fit alors un dernier
» effort pour obtenir fon rappel . Mais trop
» habile politique pour dire à un courtifan
» du mal de fon maître ; efpérant d'ailleurs
» que Polybe feroit lire à Claude la lettre
que
» de confolation qu'il lui écrivoit , il fit
» honneur à l'Empereur de tous les événemens
heureux de fon règne , & lui
»
"
n
39
"2
pro-
1
264
MERCURE
"
"
99
digua , fans retenue , des éloges parmi
lefquels il y en a même d'affez adroits
» pour flatter un Prince plus fin & plus
fpirituel que Claude. Il ne s'agit pas de
» favoir s'il n'eût pas mieux valu fupporter
avec fermeté ce revers de fortune , &
oppofer un front calme & ferein aux
coups de l'adverfité , que de fe laiffer
» ainfi abattre par le malheur , de folliciter
» la faveur d'un Prince qu'il méprifoit ,
» & d'encenfer une idole qu'il auroit voulu
» fouler à fes pieds. Il eft certain qu'il y
» auroit eu plus de grandeur d'ame à fouf
» frir & à fe taire ; mais il s'agit de favoir
fi ceux qui blâment fi hautement la conduite
de Senèque à cet égard , placés dans
» les mêmes circonftances que lui , auroient
» montré plus de courage & de force d'ef-
» prit , & fi la nature humaine eſt capable
» de l'effort qu'ils exigeoient de ce Philofophe.
Le Chancelier Bacon a dit quelque
part que l'homme de bien reſſembloit
» aux parfums , dont on n'obtenoit une
» odeur délicieufe qu'en les broyant : cela
» eft vrai ; mais il ne faut pas broyer l'hom-
» me trop long- temps , parce qu'il n'a
qu'un certain degré de force & de courage
, & que fa patience diminue à mefure
que la fin de fa peine s'avance.
» Senèque , dans la première année de fon
» exil , écrit la confolation à ſa mère , qui
ود
»
» est
DE FRANCE. 265
cc
» eft un chef- d'oeuvre de raifon , de philofophie
& de fentiment ; & trois ans après
» ce même Senèque compofe la confolation
» à Polybe. D'ailleurs ce n'eft pas dans fa
patrie , fous les yeux de fes "
"
38
כ כ
و د
38
de
parens ,
» les amis , de fon Souverain , lié de toutes
» parts par les chaînes invifibles de l'hon-
» neur & du devoir , environné d'objets
» dont la préfence élève l'ame , infpire le
mépris des dangers & de la mort , &
» femble dire à un citoyen : fois jufte ,
» vertueux , magnanime , & nous rendrons
témoignage de toi , qu'il eft difficile d'être
» conftamment un grand homme , même
dans l'oppreffion , & chargé de fers . C'eſt
» furtout , après trois ans d'exil dans un
païs barbare & prefque inhabité , qu'il eft
» rare, & peut-être impoffible , de confer-
» ver le même caractère , le même courage,
» la même fermeté , les mêmes goûts , les
» mêmes talents , la même émulation , le
» même enthouſiaſme pour la vertu , en un
la même manière de voir , de pen-
» fer , de fentir & d'agir. On perd prefque
toujours , dans un long exil , les qualités
qu'on y avoit portées ; infenfiblement la
tête s'affoiblit , l'imagination s'éteint ,
l'efprit devient pareffeux ; on n'a ni la
» force de penfer , ni le defir de connoître
» & de s'inftruire ; il ne refte plus qu'une
feule paffion , celle de la liberté , qui
25 Octobre 1778.
» mot ,
»
พ
M
266 MERCURE
es
و د
❞
s'accroît , fe fortifie & s'alimente pour
» ainfi dire de toutes celles qu'on a per-
» dues. Il n'eft donc pas étonnant que
» Senèque ait fubi l'influence néceffaire
d'une caufe auffi active que celle dont je
parle. Plaignons-le d'en avoir éprouvé
les funeftes effets , mais ne lui en faifons
pas un crime ; n'exigeons point des hommes
une perfection que la nature humai
ne ne comporte pas. Laiffons l'envie
remuer les cendres des morts , chercher
» avec une curiofité indécente , dans la vie
des grands hommes , les fautes qu'ils
ont pu commettre , & fe confoler de fa
» médiocrité, en les exagérant à fes propres
yeux & à ceux des autres . Pour nous ,
» plus juftes , plus humains , plus tolérans ,
ne voyons les écarts & les erreurs des
hommes célèbres , anciens & modernes ,
qu'avec cette indulgence qui convient fi
bien à des êtres remplis de foibleſſes &
d'imperfections, Les Poëtes ont dit
qu'Achille n'étoit vulnérable qu'au talon ;
Achille , felon l'obfervation ingénieufe
» & fine d'un des plus illuftres Philofe
phes de ce fiècle , eft ici le fymbole de
tous les hommes extraordinaires. Quel
que parfaits qu'ils ayent été quelqu'effort
qu'ils ayent fait pour s'élever
» au-deffus de la condition humaine , il
» leur eſt toujours refté un endroit vulné-
1
"
»
$6
DE FRANCE. 267
rable & mortel , & c'est toujours un
» Pâris , quelque ame vile , balfe & lâche
qui le découvre ». .
"
( Cet article eft de M. R.)
Extrait de l'Éloge de M. de la Condamine ,
par M. le Marquis de Condorcet , imprimé
dans l'Hiftoire de l'Académie des
Sciences de 1774. (* )
Charles-Marie de la Condamine naquit
Paris le 28 Janvier 1701 ; fon pèro
étoit Receveur-Général des Finances , &
fa mère d'une famille noble.
On lui fit apprendre , dès qu'il fut
parler , les Fables de la Fontaine , qu'il
répétoit à merveille , & , comme tant d'autres
enfans , avec un air content &
сара-
ble ; mais il a depuis avoué de bonne- foi
qu'il ne comprenoit rien à ces Fables , qui
en effet , ne feront jamais le Livre du premier
âge , puifque tant d'hommes faits ne
font pas même en état d'en fentir le prix.
Peut-être cependant n'a- t- on pas tout-à- fair
tort de confier ces charmantes Fables à la
mémoire des enfans , & de les femer ,
(*) M. d'Alembrt , Auteur de cet Extrait , a ru
pouvoir y ajouter quelques faits dont l'Auteur de
I'Eloge n'a point fait ufage.
Mij
268 MERCURE
pour ainsi dire , dans ce terrain , ( * ) où
elles reftent du moins en dépôt juſqu'au
temps où elles pourront y fructifier ; différentes
en cela de beaucoup de fottifes
qu'on leur met dans la tête au même âge ,
& qu'ils feroient trop heureux de pouvoir
en expulfer pour jamais.
>
Il apprenoit en même- temps , & comcomme
on peut prenoit encore moins
le croire , ce fatras de règles qu'on nomme
Rudiment , & que la pédanterie s'obtine
à conferver pour le tourment de l'enfance ,
malgré les fages avis'que la raifon ne ceffe
de lui donner en pure perte fur une réforme
fi néceffaire & fi facile .
Il fit fa Philofophie aux Jéfuites ; c'eſt
affez dire qu'il la fit mauvaife ; car ces
Pères , qui ne connoiffoient alors qu'Ariftote
en Philofophie , comme Sanchez en
Théologie , n'en étoient pas même encore
au Cartéfianifme , quoique Newton l'eût
(*) Il feroit feulement à fouhaiter qu'on y mît
plus de choix , & qu'on leur fît apprendre , par
exemple , la Fable des deux Amis plutôt que celle
de la Cigale , & celle des deux Pigeons , ou des
animaux malades de la pefte , plutôt que le Teftament
expliqué par Efope. Il y a quelques années
que , dans plufieurs Collèges , on donnoit aux enfans ,
au lieu des Fables de la Fontaine , celles de Richer ,
louées dans toutes les feuilles périodiques de ce tempslà;
& oubliées aujourd'hui comme ces feuilles,
DE FRANCE. 269
déjà refuté près de trente ans auparavant.'
On peut dire ,, pour excufer les Jéfuites
qu'à cette époque l'Académie des Sciences
même n'étoit guères plus avancée . On n'y
parloit encore que de tourbillons & de
matière fubtile ; cette mauvaife Phyſique
n'y a tout- à- fait difparu que vers le milieu
du fiècle (* ) , & le dernier des Cartéfiens
de cette Compagnie n'eft mort qu'en
1771 , n'ayant pas ,
il eft vrai , ofé prononcer
le mot de tourbillon les vingt dernières
années de fa vie.
En fortant du Collège , M. de la Con
damine prit le parti du Service ; mais il
le quitta bientôt pour fe livrer aux
Sciences , qu'il aimoit davantage , & où il
efpéroit être plus utile. Il les aima tant ,
qu'il n'en préféra aucune aux autres ; car
il les étudia , ou , fi l'on veut , les effleura
( *) En 1740 , la vieille Académie vint encore
à bout de faire partager le prix à une mauvaiſe
pièce Cartéfienne , avec trois excellentes pièces
Newtonniennes , de MM. Euler , Daniel Bernoulli
& Maclaurin , que la jeune Académie vouloit cou
ronner feules. Le fujet du prix étoit la caufe des
marées. Il eft facheux que dans plufieurs concours ,
le celèbre Jean Bernoulli , moitié haine pour les
Anglois , moitié complaifance pour les Juges , ait
infecté d'un mauvais Cartéfianifme , les ouvrages
qu'il a compofés pour le prix de l'Académie , &
qu'elle a eu de fon côté la complaifance de couronner.
M iij
270 MERCURE
toutes auffi a t- on dit de lui qu'il n'étoit
proprement qu'un Amateur ; mais c'étoit
du moins un Amateur inftruit , éclairé ,
un Amateur enfin vraiment digne de ce
nom , & qui ne vouloit pas feulement le
paroître. Puiffent les Sciences en trouver
fouvent de femblables , dans un pays &
dans un temps où elles ont néanmoins ,
ainfi que les Lettres , tant de prétendus
amis , de Mécènes & de protecteurs , célébrés
comme de raifon , dans tous les
Journaux & dans toutes les Epitres dédi ,
catoires * !
A peine entré dans l'Académie , M. de
la Condamine voulut voyager d'abord par
le befoin qu'il avoit d'action & de mouvement
, & enfuite pour fon inftruction
& pour celle des autres. Il parcourut les
côtes de l'Afrique & de l'Afie , où il fut
(*) Les hommes puiffans , a dit un Philofophe ,
qui trop fouvent ont fait femblant d'aimer les Lettres
, & qui dans le fond les haiffoient , auroient pu
dire comme Néron , qui vient d'embraffer Britannicus.
J'embraffe mon rival , mais c'eſt pour l'étouffer.
On fait le mot excellent de feu M. Duclos à leur
fujet : ces gens-là , difoit- il , nous craignent comme.
les voleurs de nuit craignent les réverbères. Auffi ,
lui répondit quelqu'un , ont-ils plus d'une fois favo
rifé la populace , qui a voulu brifer les réverbères à
coups de pierre , & qui n'en a pu venir à bout , &c.
DE FRANCE. 27F
>
témoin de l'aviliffement & de l'abrutiffement
de l'efpèce humaine , qui , dans ces
malheureuſes contrées , eft le digne oùvrage
de la fervitude & de l'ignorance ; &
qui , dans la dernière guerre des Turcs
leur a valu tant de fuccès & tant de gloire.
Il fit connoiffance à Conftantinople avec
le plus célèbre Philofophe de l'Empire
Ottoman ; ce Philofophe fublime étoit
un Aftrologue très -révéré du Prince & des . -
fujers ; auffi le Grand Seigneur a-t-il fait ,
il y a quelques années , l'honneur à l'Académie
des Sciences , de lui demander les
meilleurs livres d'Aftrologie ; l'Académie
eut l'honneur de répondre à fa Hauteffe
qu'elle n'en connoiffoit ni de bons ni de
mauvais.
M. de la Condamine eut la curiofité
d'aller jufqu'à Troye , & fur bien étonné
de ne voir qu'un petit ruiffeau bourbeux
dans ce fameux Simoïs que les Dieux.
d'Homère avoient teint de leur fang , &
que les vers de ce grand Poëte ont rendu
auffi célèbre que l'Euphrate & le Gange.
Il voulut auffi voir Jérufalem , quoiqu'il
s'attendit à y trouver plus d'objets d'édification
que d'obfervations phyfiques . II
obferva feulement , non en phyficien , mais
en fage , & avec une furprife douloureufe ,
que dans le lieu même où la religion offre
Mir
272
MERCURE
aux Chrétiens les objets les plus refpectables,
& où par conféquent elle devroit être fi
augufte & fi pure , la fuperftition , fa dangereufe
ennemie , ofe encore fe placer
auprès d'elle , & entretient les crédules
Pélerins d'une multitude de fauffes merveilles
, qui pourroient , aux yeux de l'impiété
, décréditer les véritables , fi ces dernières
n'étoient pas appuyées fur des fondemens
fans comparaifon plus folides . M.
de la Condamine a paffé tous ces détails
fous filence dans fa relation Académique ;
mais le domeftique qui l'accompagnoit a
pris foin d'écrire & de donner au public
cette partie intéreffante de fon voyage.
De retour à Paris , notre Académicien
trouva la Compagnie occupée d'envoyer au
Pérou mefurer le premier degré du Méridien
. Il demanda , & il obtint d'être du
voyage avec MM. Godin & Bouguer :
il étoit plus néceffaire à cette opération que
fes confrères même ne le penfoient. Il »
falloit , dit l'Hiftorien , opérer dans un
» pays peu habité , où les communications
» font difficiles , où l'on ignore les arts
» de l'Europe ; au milieu d'une Nation
» étrangère , nouvellement foumise à un
» Prince de la Maiſon de France , & chez
qui toute faveur accordée à des François
» réveilloit la jaloufie nationale . D'ailleurs
30
DE FRANCE.
273
"
"
"
و د
"
"
» dans toute Contrée éloignée de deux
» milles lieues de fon Souverain , la faci-
» licé de le tromper & d'éluder fes ordres ,
produit néceffairement une forte d'anarchie.
Pour vaincre les difficultés que de
pareilles circonftances devoient faire naî
» tre à chaque pas , il falloit un homme.
» dont l'activité crût avec les obftacles .
qui fût également prêt à facrifier au fuc-
» cès de fon entreprife , fa fortune , ſa ſanté
» & fa vie ; qui , tirant ſa force de la vigueur
» naturelle de fon ame , réunît toutes les
efpèces de courage ; qui , pénétré de la
grandeur de fon objet , & du refpect que
» doivent toutes les Nations à un homme
chargé des intérêts de l'humanité entière ,
fût en réclamer hautement les droits , fans
» que rien pût ou l'intimider ou le rebuter.
» Il falloit encore que cet homme joignit
» à ces grandes qualités , cette univerfalité
de connoiffances qui feule peut attirer à
» un favant l'eftime de l'ignorance ; qu'il
» eût dans l'efprit un naturel piquant , une
fingularité même propre à frapper les
» hommes de tous les pays , & dans tous
» les états ; qu'il mît dans fes difcours
» cette chaleur qui entraîne , qui force
l'opinion & la volonté : il falloit donc
choifir M. de la Condamine. »
و د
29
"
35
Il mit en effet dans ce travail toute
l'activité de fon caractère , de fon efprit ,
Mv
274 MERCURE
&
& même de fon corps ; il engagea
donna tout ce qu'il avoit , jufqu'à fes
chemiſes , pour faire fubfifter fes confrères ,
en attendant que les fonds arrivaffent de
France ; il fit un voyage de quatre cents
lieues de Quito à Lima , pour aller chercher
de l'argent , revint avec quatre - vingt
mille livres & un très -bon Mémoire fur
l'arbre du quinquina , & paffa enfuite les
jours & les nuits à obferver fur les monoù
les vents ,
tagnes ,
les orages , les volcans
les voleurs , le chaud , le froid , la
fièvre , rien ne put un feul inftant le
rebuter ni le diftraire . Il ne vint à bout
de conferver un fignal d'obfervation qu'on
lui voloit fans ceffe , qu'en lui donnant la
forme d'une croix , qui heureufement effraya
les Indiens , & le fit refpecter d'eux .
و
des
Seniergues , Chirurgien François , qui
avoit accompagné les Académiciens ,
fut
affatliné dans une émeute excitée contre eux
par ceux même qui auroient dû la réprimer
, par des Gens de Loi dont ils avoient
découvert quelque friponnerie , & par
Gens d'Eglife , dont l'ineptie & l'ignorance
les regardoient comme hérétiques. M. de la
Condamine pourfuivit inutilement la condamnation
des affaffins. L'un des deux fe fir
déclarer fou , & l'autre profitant de la Loi
déteftable qui , dans l'Amérique Efpagnole ,
fouftrait à la Juridiction, féculière les
DE FRANCE. 275
Eccléfiaftiques criminels , fe fit Prêtre pour
échapper au fupplice , qu'il méritoit même.
par cette horrible manière de l'éviter. Ainfi,
dit M. de Condorcet , la Religion , ce
» frein des crines fecrets , devient chez
» ces malheureux Peuples , l'afyle des cri-
» mes publics ; & le fecret chez eux d'être
impunément alfaffin , c'est d'ofer encore
être facrilège.
و د
" Un Moine Franciſcain révéla à M. de
» l Condamine le prétendu fecret d'une
» mine d'or , & voulut l'intéreffer à cette
» recherche. Le projet du bon Père étoit
» d'en confacrer le produit à l'établiffe-
» ment d'un Tribunal d'Inquifition au
» Pérou ; à la vérité il y avoit déjà dans
» le Pays un Vicaire de l'Inquifition d'Ef-
» pagne , mais le zèle des Moines de
Quito ne trouvoit pas que ce fut encore
» affez. »"
Notre Académicien fit dreffer fous l'Equateur
même , une pyramide , qui devoit
attefter à la postérité la mémoire de
fon travail & de celui de fes compagnons ,
dont deux étoient Efpagnols. Après le départ
des François , il vint un ordre de la
Cour d'Espagne de démolir les pyramides ;
les deux Efpagnols employèrent leur crédit
pour faire révoquer cet ordre , quoique
infcription de la pyramide eût excité leurs
plaintes , à la vérité très- mal fondées. « Ces
M vj
276
MERCURE
"
95
»
» deux favans eftimables & honnêtes, étoient
pleins de l'orgueil national , fentiment
refpectable , lorfqu'au lieu de s'applaudir
d'une fupériorité vraie ou prétendue ,
» il s'occupe de l'acquérir ou de la conferver
; c'eft par un effet de ce fentiment ,
» pour cette fois bien entendu , que les
deux favans Efpagnols réclamèrent contre
» l'ordre de la démolition des pyramides ,
» & qu'ils oublièrent le petit intérêt d'une
infcription plus ou moins glorieufe , pour
» ne plus fentir que le reproche qu'alloit
» attirer fur leur Patrie la deftruction d'un
» monument élevé aux Sciences.
39
و د
"
» Ce fut dans ce voyage que M. de
» la Condamine contracta cette furdité qui
n'a fait qu'augmenter le refte de fa vie :
privé prefqu abfolumnt d'un des deux
» fens qui lui fervoient à fatisfaire fat
» curiofité , il fembloit que cette paffion ,
réduite à un feul fens , n'en étoit de-
» venue que plus active & plus indifcrète :
fon tempérament avoit réſiſté à tant de
fatigues incroyables ; mais, il rapporta du
» Pérou le germe de cette paralyfie fingulière
qui l'a condamné , dans les der-
» nières années de fa vie , à une inaction
»fi pénible pour lui . »
»
95
»
Les Jéfuites , qui , en Amérique comme
dans une partie de l'Europe , dirigeoient
alors toute les Etudes , & qui furent
DE FRANCE. 277
aux Académiciens Voyageurs , d'une utilité
dont les Sciences doivent leur avoir obligation
, les prièrent d'affifter à une Thèſe
de Théologie fcolaftique , qu'ils dédièrent
à l'Académie des Sciences de Paris . L'Académie
, qui refpecte la Théologie , &
ne fe permet pas d'y toucher , accepta cette
dédicace avec reconnoiffance , comme un
homme en place accepte celle d'un Livre,
qu'il ne fe pique pas d'entendre. L'Auteur
Janfénifte des nouvelles eccléfiaftiques , fit
une critique amère de cette Thèfe , où
la doctrine de la grâce efficace étoit , felon
lui , fcandaleuſement outragée. Les Jéfuites
& l'Académie le laiffèrent dire.
M. de la Condamine repartit enfin
pour l'Europe ; mais il voulut auparavant
defcendre la rivière des Amazones ; &
cette partie de fon voyage , qu'il a publiée
part , n'eft ni la moins intéreffante , ni
la moins inftructive.
à
Il obferva le long des bords de ce fleuve
quelques peuplades fauvages qui ont le
fecret des flèches empoisonnées , & qui
pourtant ne s'en fervent jamais contre leurs
ennemis , ce que ne feroient pas bien des
Nations policées.
Il en vit d'autres qui applatiffoient entre
deux planches la tête des enfans nouveaux
nés , non pour les rendre imbécilles , &
par-là infenfibles aux maux de la vie , ce
278 MERCURE
qui ne feroit pas trop fauvage , mais pour
les faire reffembler à la pleine Lune.
Dans cette Navigation ( car on peut
bien
l'appeler ain ) notre intrépide Voyageur
effuya fur le fleuve les plus grands périls ,
& vit le moment où non - feulement il
alloit perdre la vie , mais fes journaux &
fes papiers , qui lui étoient bien plus
chets.
Peu de jours avant fon départ , on lui
avoit volé ces mêmes papiers avec de l'argent
& des bijoux ; il fit publier un monitoire
où il donnoit aux voleurs les bijoux
& l'argent, pourvu qu'on lui rendît fes
papiers. On les lui rendit , à l'exception
de deux paquets dont il ne fe foucioit
guères , mais où les voleurs efpéroient trouver
le fecret de découvrir les mines d'or.
Peut-être vaudroit- il mieux trouver le fecret
de les fermer.
12
" Il attendit à Cayenne , pendant cinq
» mois entiers , un Vaiffeau qui le reportât
» en France. Il ne lui reftoit plus rien à
faire , & fon courage l'abandonna : il
" avoit réfifté à dix ans de fatigues & de
dangers , il ne put réfifter à cinq mois
de repos. Cette âme active, que l'efpérance
» d'être utile , & le plaifir d'agir avoit
» foutenue jufques - là , ne fentit plus que
» la douleur d'exifter feule ; il tomba dans
cet état d'angoiffe , où l'homme éprou
39
39
DE FRANCE. 279
vant le befoin de fentir , interroge tout
» ce qui l'entoure , & où rien ne lui répond ;
» alors n'exiftant plus que par fes fouvenirs ,
» & rempli de l'idée des lieux où il a com
» mencé à vivre & à aimer , il fent avec
» amertume qu'il n'y a que ce feul endroit
où il puiffe efpérer d'être encore heureux ,
& que des obftacles infurmontables l'en
féparent.
"
""
Enfin , après dix ans d'abfence , il
arriva à Paris , dans cette ville immenfe,
où dix ans font un fiècle , tant par la rapi
dité des événemens , des difcours & des
fottifes qui à chaque inftant s'y fuccèdent ,
que par l'oifiveté inquiète & curieufe d'une
multitude de fainéans qui la furchargent ,
& qui trouvent que vingt- quatre heures font
un temps bien longpour s'occuper du même
objet. Notre Voyageur répandu à fon retour
dans la fociété la plus nombreuſe ,
y entendant parler dans un même jour de
tant de chofes importantes ou frivoles ,
ridicules ou férieufes , voyant traiter du
même ton tout ce qui en valoit ou n'en
valoit pas la peine , n'étant au fait de rien ,
& voulant l'être de tout à la fois , ne
ceffoit de faire à tous ceux qu'il rencontroit
, des queftious multipliées , qui devoient
fouvent être importunes ; ce qui fit
dire à une femme d'efprit : M. de la Condamine
, qui vient de fi loin , & qui dois
280 MERCURE !
avoir tant vu , nous accable de queftions:
Ce feroit plutôt à nous à lui en faire.
Il eut bientôt un objet d'occupation plus
intéreffant pour lui , que les queftions dont
on l'accufoit d'être fi prodigue ; il fut obligé
de foutenir une longue & fatigante querelle
avec le plus eftimable de fes compa
gnons de voyage.
» On demandera peut-être , dit M. de
Condorcet , quels ont été les objets de
» la difpute qui s'éleva alors entre MM.
» Bouguer & de la Condamine ; entre deux
» hommes qui , pendant plufieurs années ,
» avoient couché dans la même chambre ,
fous la même tente , & fouvent à platte-
» terre , enveloppés dans le même manteau ;
qui s'étoient donnés pendant tout ce tems
» des marques publiques d'une eftime réci-
" proque , & qui ne pouvoient fe divifer
» fans perdre de leur confidération , &
و د
59
fans nuire à la gloire de leur entrepriſer?
» Nous fommes affligés d'être forcés de
» répondre , qu'à peine peut- on appercevoir
l'objet réel de cette difpute ; mais il eſt
» plus aifé d'en deviner les caufes morales .
M. Bouguer ne pouvoit fe diffimuler la
fupériorité qu'il avoit fur M. de la Con-
» damine comme Mathématicien ; tout ce
qui , dans la meſure du Méridien , exigeoit
des connoiffances profondes , de
» l'invention , de la fagacité , il le regar-
93
>>
DE FRANCE. 281
doit comme fon ouvrage ; felon lui M..
» de la Condamine n'y avoit mis que du
» zèle , de la générofité , une application
ود
infatigable , & du courage. M. Bouguer
» croyoit donc , & fans doute avec juſtice ,
» devoir être le premier objet de l'atten-
» tion publique ; il voyoit cependant que
» M. de la Condamine , répandu dans toutes
les fociétés , poffédant l'art de perfua-
» der aux ignorans qu'ils l'avoient entendu ,
» rapportant des obfervations fingulières ,
& propres à amufer la curiofite frivole
» des gens du monde , écrivant avec affez
d'agrément pour fe faire lire , avec trop
» de négligence , & un ton trop fimple
» pour bleffer l'amour - propre ou exciter
» l'envie , intéreffant par fon courage ,
»
"
ود
ود
&
piquant même par fes défauts , avoit
» entièrement fait oublier les favantes
» recherches de fon collégue , qui fembloit,
» comme on lui dit un jour à lui- même
» n'avoir été au Pérou qu'à la fuite de M.
» de la Condamine ».
"
» M. Bouguer pouvoit donc regarder
" M. de la Condamine comme un ennemi
» de fa gloire , du feul bien dont il fut
jaloux. Déjà affez âgé lorfque fes talents
» le firent appeler dans la Capitale , &
» préférant par goût comme par habitude,
» le travail à la fociété , il n'avoit pu acqué-
و د
282 MERCURE
"
>> rir cette connoiffance des hommes , qui
apprend à apprécier leurs injuftices , &
» à les fupporter ; il n'eut pas la patience
» d'attendre du public & de M. de la
» Condamine lui-même , la justice qui
» étoit dûe à fes talents ; il ne fentit pas
» affez que le bruit que l'on fait à Paris
» ne dure qu'un moment , & que la gloire
» attachée à des ouvrages de génie eft
» éternelle comme eux. La relation de fon
voyage fut pleine d'humeur contre M.
» de la Condamine qui n'y répondit
qu'avec gaité ; & le public , qui ne pou
voit juger du fond de cetre difcuffion ,
fut pour celui qui favoit l'amufer.
,
La fin au prochain Mercure.
Dernier extrait de l'Hiftoire de l'Amérique.
Toutes les nations de l'Europe ont frémi
des cruautés exercées par les Efpagnols en
Amérique , mais on les a toujours ou adoucies
ou exagérées , & peut -être , on ne fait
pas trop encore ce qu'on en doit penfer.
D'après des recherches faites par des Écrivains
exacts , il refulte que dans l'Amérique
Septentrionale on a détruit la treizième partie
à-peu-près des naturels ; qu'on en a exterminé
les deux tiers dans le Bréfil , le Mexique
& le Pérou ; qu'on n'en a pas laiſſe un
DE FRANCE. 283
leul dans les Antilles , & qu'on ne trouve
plus que des Européens dans les Caraïbes &
les Lucayes. On demande ce qui a pu rendre
les Européens fi fanguinaires dans le nouveau
Monde. Quelques- uns ont penfé que le
fanatifme feul avoit armé les mains des exterminateurs
, & que tant de victimes avoient
été offertes à la Religion Chrétienne. M. Robertſon
juſtifie en partie les Prêtres de la
Religion Romaine de ce reproche affreux.
Il fait voir que c'eſt parmi les Miniftres de
l'Évangile que les Américains ont trouvé quelquefois
les défenfeurs les plus zélés de leurs
droits , les confolateurs les plus tendres de
leurs maux ; & ce n'eft pas , ce me femble ,
une foible preuve des progrès de la vraie philofophie
, de voir un Miniftre de la Religion
Proteftante juftifiant les Prêtres de la Religion
Romaine du plus grand crime dont ils ,
aient été chargés. Les Espagnols , dit l'Auteur
des Lettres Perfanes , défefpérant de retenir
les nations vaincues dans la fidélité ,
prirent le parti de les exterminer. Il n'eft pas
poffible de croire , quoi qu'en dife M. de
Montefquieu , qu'on ait pu faire diſparoître
de la terre des peuples plus nombreux que tous
ceux de l'Europe enfemble , avec le fangfroid
que l'on porte dans l'exécution d'un
projet politique.
Beaucoup de caufes différentes concoururent
à la deſtruction des habitans du nouveau
Monde. Il en périt des milliers dans
284 MERCURE
les combats , où fouvent le plus grand embarras
des Eſpagnols étoit de tuer tous ceux
qui fe préfentoient à-la - fois à leurs glaives.
Ils mouroient étouffés dans les mines en
cherchant l'or & l'argent , & dans l'Océan
en cherchant des perles. Ils tomboient épuifés
de fatigue au milieu des champs qu'ils
cultivoient pour la première fois ; & la petite
vérole enfin , unie à cette autre maladie
que l'on croit originaire de l'Amérique , y
exerça tant de ravages au moment de la découverte
, que l'on crut un inſtant que les
victimes & les bourreaux alloient diſparoître
à-la-fois du nouveau Monde. Prefque
toutes ces caufes font le crime des Européens
; mais ce n'eft point là ce crime médité
dans le deffein unique d'exterminer les
habitans d'un monde entier ; ce n'eft point
cette deftruction univerfelle , exécutée , pour
ainsi dire, d'un feul coup . On ne comprend pas
trop pourquoi certains Moraliſtes fe plaifent
à exagérer les crimes de l'homme : il n'y auroit
plus de coupables , fi la nature humaine
étoit fi méchante.
Après avoir fait périr prefque tous les
Américains , on voulut réduire à la fervitude
ceux qui reftoient encore . Mais on s'étoit
cru en droit de les tuer , pour peu que cela
parut néceffaire , & on ne fut pas auffi sûr
du droit de les faire efclaves. Il y a longtemps
que cette queſtion de la fervitude eft
agitée parmi les hommes. Les tyrans n'ont
DE FRANCE.. 285
jamais douté qu'on ne puiffe avoir légitimement
des efclaves ; & ce qu'il y a de déplorable
, c'eft que les efclaves ont prefque toujours
été là- deffus de l'avis des tyrans. En
Amérique , cette grande queftion des droits
de l'humanité fut agitée par des Moines. Les
Francifcains fe déclarèrent pour la fervitude
, les Dominicains prirent le parti de la
liberté. Ferdinand le Catholique & fon
confeil privé , furent d'abord de l'avis des
Dominicains & déclarèrent les Américains
libres ; mais bientôt après ils examinent
plus mûrement la chofe ; ils paffent à
l'avis des Francifcains , & déclarent les Amé
ricains efclaves. Pour cette fois , rien ne pa
roiffoit pouvoir changer leur fort. Ferdinand
avoit vu clairement dans les loix divines que
la fervitude étoit une chofe très-légitime :
& au cas qu'on eut encore quelque fcrupule
là-deffus , il prenoit tout fur fa confcience &
fur la confcience de fon confeil privé. Las- Cafas
aime mieux en croire la fienne ; il devient
l'Avocat des Américains ; c'eſt le feul
qui ait eu un monde pour client. Il repaffe
en Europe pour plaider leur cauſe. Il trouve
Ferdinand au lit de la mort ; c'étoit le
moment de mieux reconnoître les loix divines.
Las - Cafas jette l'épouvante dans cette
confcience qui s'étoit chargée d'un fi grand
crime. Le Monarque Catholique tremble ;
mais il meurt avant de pouvoir expier fon
décret . Ximénès revêtu , comme Miniftre ,
286 MERCURE
de toute l'autorité publique , devint le Juge
de Las-Cafas & du nouveau Monde. On
nous dit que ce Cardinal penchoit pour la
liberté , mais fon adminiftation altière &
defpotique prouvoit affez que le fentiment
des droits de l'homme n'étoit point dans ſon
coeur. Il n'ofe decider la queftion , & veut
envoyer fur les lieux des hommes dignes de
la juger : comme fi on n'avoit pas pu juger
tout auffi bien dans la Caftille ou dans la
Grenade , que tous les hommes devoient être
libres dans les deux mondes , & comme fi
les lieux faifoient quelque chofe à des principes
auffi évidens de la morale univerfelle.
Ximenès cherche dans le Royaume des hommes
dignes d'être chargés de cette commiffion.
Les premiers hommes de l'état , ceux
qui en remplifioient les premières fonctions ,
y pretendoient & la demandoient ; au grand
étonnement des Efpagnols même , le Cardinal
en charge trois Moines de l'ordre de S.
Jerôme. Ces trois Hieronimites arrivent
en Amérique ; ils écoutent tout le monde
, c'eft à dire appareniment tous les Efpagnols
, jugent bientôt que les mines ne
peuvent étre exploitées que par des efclaves
, & condamnent les Ainericains à la
fervitude.
★ M. Robertſon donne des éloges à leur
prudence , & les adinire d'avoir montré dans
certe commitlion une connoiffance du monde
&des affaires, qu'on n'acquiert guères dans le
DE FRANCE. 287
cloure. Nous ne voulons point le diffimuler ,
il nous eft impoflible de joindre nos éloges
à ceux de M. Robertfon. Eft - ce donc une
chofe fi admirable de voir trois Miniftres
d'une Religion Sainte , déployer avec adreſſe
cette politique fi commune qui porte la fa→
geffe dans le crime même, & modère l'injuſtice
pour la rendre plus fructueufe & plus durable
, en ôtant à fes victimes jufques aux
reffources du défefpoir ? Il eût été plus beau ,
plus admirable , peut-être , de voir ces Prêtres
d'un culte fondé fur l'égalité , fe regar
dant comme les envoyés de Dieu , & non de
Ximénès , porter à- la - fois dans le nouveau
Monde la liberté & le Chriftianifme ; décla
rer au nom de Dieu même qu'ils auroient
pris à témoin, que les Indiens ne pouvoient
pas plus appartenir aux Caftillans , que les
Caftillans aux Indiens ; qu'il feroit affreux &
abfurde de chercher dans l'intérêt les motifs
qui doivent décider une queftion de morale ;
que pour la réfoudre , il falloit defcendre
dans les confciences , & non pas dans les mines.
Il eût été plus beau , peut -être , de les
voir armés de la parole de Dieu , frapper
de terreur les Efpagnols par les menaces
terribles de la religion , & repréſenter à
leurs imaginations effrayées , les abymes
dans lefquels ils enfeveliffoient les Indiens ,
comme les routes quialloient les conduire eux
mêmes dans le fejour des vengeances éternelles
; il eût été plus beau de leur voir mettre
#
288 MERCURE
frein de Dieu à ces monftres altérés d'or &
de fang , & de les ramener en Europe dans
les chaînes de la religion , en abandonnant à
jamais une terre qui ne pouvoit être cultivée
que par des crimes & des efclaves. C'eût
été le plus éclatant exemple de juftice qu'on
eût jamais donné aux hommes , & le plus
beau triomphe du Chiſtianiſme . Alors la Religion
eût vu en eux fes Miniftres , l'humanité
, fes défenfeurs , la raiſon , fes organes.
Alors un Hiftorien Philofophe auroit pu admirer
ces trois Hiéronimites.
Parmi tous les événemens de l'hiftoire du
nouveau Monde , il n'en eft aucun dont
l'imagination exaltée des Eſpagnols ait parlé
avec autant de fafte & d'éclat que des conquêtes
du Mexique & du Pérou. Pour relever
la gloire des vainqueurs , on a tracé les
tableaux les plus brillans de la grandeur , des
forces & des richeffes de ces deux Empires .
Sous la plume de Solis & de Zarate , on a
vu fe renouveler les prodiges qu'enfantoit
celle d'Hérodote. On a revu dans le nouveau
Monde les armées de Xerxès , les jardins
de Sémiramis , & les remparts de Babylone.
Enfin il s'en eft peu fallu que les
Eſpagnols n'aient paru des Dieux à leurs
propres regards , comme aux yeux des Américains
qui leur voyoient , en effet , une puiffance
infinie pour détruire. Il y a long- temps
que ces illufions de la vanité Caftillane ont
commencé à fe diffiper , & ces conquêtes
où
DE FRANCE. 289
où l'on combattoit d'un côté avec la foudre ,
& de l'autre avec des pierres , du bois & des
arrêtes de poiffon , ne montrent plus rien de
grand que le malheur des Américains .
Le tableau des progrès qu'avoit fait la civiliſation
dans le Mexique & le Pérou , offre
des objets bien plus inftructifs & plus
intérellans. :
Dans l'ancien Monde les peuples avoient
pu fe tranfmettre leurs lumières & leurs
arts , & toutes les hiftoires de ce genre ſe
réduifoient prefque toujours à une feule ; à
la première. Les nations avoient imité fervilement
les nations. De nos jours même ,
celui qui parcourt d'un oeil attentif les loix
& les hiftoires , s'apperçoit que les François
& les Anglois du dix-huitième fiècle obéiffent
encore aux volontés des Légiflateurs de
l'Égypte & de la Grèce. Il falloit peut-être
qu'il y eut deux mondes féparés , pour bien
favoir fi l'efprit humain peut avoir deux
routes pour arriver de la vie fauvage à la vie
civilifée , ou s'il doit fuivre toujours néceffairement
la même marche & paffer par
les mêmes dégrés , en employant les mêmes
moyens. Sous ce point de vue , rien n'eft
plus digne des méditations des Philofophes ,
que l'examen des inftitutions fociales du
Mexique & du Pérou.
Dans cet Extrait , nous ne pouvons qu'indiquer
rapidement les principaux objets .
Si nous jetons les yeux au tour de nous ,
& que nous réfléchiffions à cette multitude
25 Octobre 1778 .
N
238 MERCURES
de fervices que nous rendent les animaux
qui vivent fous nos ordres , nous reconnoîtrons
que leur force fait en grande partie
celle de l'homme , & qu'ils portent prefque
tout le poids de l'édifice dans lequel nous
vivons. Les Mexcicains n'avoient encore"
aucun animal de quelque force à leur fervice
, & les Péruviens n'avoient foumis à
la vie domeftique que le Lama , qu'ils employoient
comme bête de fomme , mais qui
plioit fous des fardeaux un peu confidérables.
Le fer n'étoit connu ni dans le Pérou ni
dans le Mexique. L'agriculture avoit donc
fait bien peu de progrès parmi eux . C'eſt
avec le fer que l'homme fe rend le maître
de la terre .
Par- tout où l'on trouve une monnoie établie
on peut juger qu'il exifte une fociété
déjà très- avancée. Mais la monnoie , dont
l'origine fe perd dans la nuit des tems chez
prefque tous les peuples de notre hémiſphère
, étoit inconnue aux Mexicains &
aux Péruviens . Les Mexicains fe fervoient
cependant des amandes du Cacao pour faciliter
les échanges. C'étoit un pas ; auroientils
fait le fecond ? Cela eft très - probable .
L'effentiel eft de concevoir qu'une chofe
peut repréfenter toutes les chofes , & les
Mexicains l'avoient conçu .
Le defpotiſme étoit dans le Mexique , &
il y étoit affreux ; ce qui furptend , c'eft
qu'il s'environnoit de crimes & de defDE
FRANCE. 291
truction , fans fe détruire lui - même. Tous
les peuples murmuroient , mais tous les
fronts reftoient dans la pouflière . Lorfque
Montézume fut malheureux , & porta des
fers , on l'adora encore.
La Théocratie des Incas étoit defpotique
aufli ; mais c'étoit la puiffance illimitée
de faire du bien. Fils du foleil .
ils avoient la bienfaiſance de l'aftre qu'ils
avoient choisi pour père. Peut - être auffi
que la Théocratie qui épouvante l'imagination
, parce qu'elle femble n'avoir pas plus de
bornes que Dieu même , eft le plus doux
des defpotifmes , & furtout celui qui dégrade
le moins l'homme. Une obéiffance
qu'on ne doit qu'à Dieu , rappelle à chaque
inftant l'égalité des hommes.
La religion avoit chez ces deux peuples
le caractère du gouvernement . Un Méxicain
n'approchoit jamais des Autels fans les
teindre de fon fang. Leur Dieu Vitciliputci
fe nourriffoit communément des prifonniers
de guerre ; lorfqu'il n'y avoit plus de prifonniers
, les Prêtres publioient que Vitciliputci
avoit faim , & la Nation déclaroit
la guerre. Les Péruviens n'offroient depuis
long- tems à leur Dieu que les productions
de leurs terres ; ces offrandes innocentes
étoient mifes en dépôt dans des magaſins ,
& comme les Péruviens n'avoient que peu
de Prêtres , le Dieu ne mangeoit pas ces
offrandes. La part du Soleil fervoit à nourrir
fes adorateurs dans les tems de famine.
Nij
29.2
-MERCURE
Celui qui le premier s'eft apperçu que
les fons de la voix , quoique innombrables
dans leurs combinaifons , pouvoient fe
réduire à un petit nombre d'élémens qu'on
pourroit repréfenter par un petit nombre
de figures , a fait faire à l'efprit humain
le plus grand de fes pas. Les Péruviens &
les Mexicains ne s'étoient pas encore approchés
de cette idée. Les quipos des premiers
étoient des cordons dont ils ne fe fervoient
que dans leurs calculs ; & tout ce qu'on
peut croire des tableaux des Mexicains ,
c'eft que c'étoient des hiérogliphes . Il y a
bien loin encore de là à la création de
l'alphabet ( a ).
( a ) M. l'Abbé de Condillac a appelé les langues
des méthodes analytiques . Or , on ne penfe pas , ou
l'on penſe bien peu fans ces méthodes , & c'eft encore
ce que ce grand Métaphyficieu a démontré. Ce qui
eſt également vrai , c'eft que ces méthodes ne peuvent
acquérir quelque perfection que dans les langues
écrites. L'efprit & la raifon n'avoient donc pu faire
que bien peu de progrès chez les Mexicains & les
Péruviens qui n'avoient point d'écriture . L'hiſtoire ,
d'ailleurs fi obfcure de l'ancienne Égypte , nous
montre la marche fucceffive de l'efprit humain , dans
la recherche des moyens propres à peindre fes penfées
. On voit ce peuple paffer de l'écriture en tableaux,
ou de la peinture groffière des objets mêmes dont
on veut parler , à l'hiérogliphe , qui n'eft que cette
même peinture abrégée , & de l'hierogliphe à l'écriture
alphabétique . M. Court de Gebelin a prétendu
que l'écriture alphabétique n'eft elle- même que l'hi
DE FRANCE. 293
Si l'on compare ces deux peuples aux
fauvages dont ils étoient environnés , ils
paroîtront très - civilifés ; fi on les compare
aux peuples civilifés de l'ancien monde
ils paroîtront très - fauvages.
La traduction de cet ouvrage eft par-tout
:
•
érogliphe , plus abrégé encore. Si cela étoit vrai ,
les Méxicains , qui avoient déjà fait les deux pre
miers pas , n'auroient pas manqué de faire le troifième
car l'efprit humain arrive prefque toujours
infailliblement aux idées qui font fur la même route.
Mais malgré notre eftime pour ce Savant , dont
l'ouvrage n'excite pas affez peut-être l'étonnement
& l'attention des hommes de lettres , nous ne croyons
point que ce troisième pas foit amené par le fecond
comme le fecond l'eft par le premier. Examinons
l'homme dans le premier qu'eft- ce qu'il fait ? Il
regarde les objets qui font hors de lui , & il les
deffine groffièrement. Il ne fait pas autre choſe dans
le fecond ; c'eft toujours l'objet extérieur qu'il peint;
il raccourcir feulement les traits du deffein . Mais dans
le troifième fon attention & fon deſſein changent
d'objet ; il ne regarde plus , il écoute ; ce n'eft pas
les objets qu'il imite , c'eft les fons de la voix ,
chargés déjà de l'imitation des objets . Ce n'eft pas
tout; quand l'imitation des objets extérieurs conduiroit
à l'imitation des fons , il y auroit toujours entre
ces deux chofes une idée que la première ne peut
donner. Comment des deffeins groffiers ont- ils pu
faire appercevoir que les élémens de la voix font
en affez petit nombre pour être facilement repréfentés
par des caractères ? C'eſt -là le prodige , & il
nous femble que le fyftême de M. Court de Gebelin
ne l'explique pas.
N iij
294 MERCURE
de la plus grande exactitude , & l'on y
reconnoît affez fouvent le ftyle élégant ,
facile & noble du Traducteur de l'intro,
duction à l'histoire de Charle- Quint.
( Cet article eft de M. Garat ).
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
,
ON
N n'a point vu un concours plus nombreux
de Spectateurs , qu'à la première repréſentation
de la repriſe de Caftor , le Dimanche
11 de ce mois. La réputation de
l'Ouvrage, regardé , dans fon enſemble
comme le chef- d'oeuvre de notre Spectacle
lyrique , & de ce qu'on nomme la mufique
Françoife , le degré d'attention & d'intérêt
que l'on apporte aujourd'hui aux compofitions
muſicales , augmenté par cette animofité
des partis , qui , dans les Arts , marque
toujours le moment d'une révolution , tout
redoubloit la curiofité du Public . Rien n'a
manqué à l'exécution . Tous les premiers Sujets
dans chaque partie ; MM . le Gros , Larrivée ,
Gelin ; Mlles le Vaffeur & Duplan ; MM.
Veftris & Gardel ; Mlles Heinel, Guimard ,
Dorival , Théodore & Cécile , ont réuni
leurs talens & leurs efforts pour honorer la
mémoire de Rameau : & les anciens AmaDE
FRANCE. 2295
>
reurs de l'Opéra François , étoient bien déterminés
à les feconder de toute leur force.
On connoît en ce genre , comme en beaucoup
d'autres , le pouvoir de l'habitude.
L'oreille a fes préjugés comme l'efprit. On
aime la mufique que l'on a aimée dans ſa
jeuneffe , & l'on ne renonce ni à fes opinions
, ni à fes plaifirs. Il entre même une
forte de patriotifme dans cet attachement ;
& il y a tel homme qui fe croit obligé
comme bon François , de défendre la mufique
Françoife. Qu'est- ce qui n'a pas été quelquefois
témoin de l'entoufiafme avec lequel
ces bons Patriotes rappellent les endroits où
les Lemaure , les Chaffe, & le célèbre Géliote,
étoient le plus applaudis ? Ce dernier ſi juſtement
admiré dans fon Art , & qui couvroit
de fon talent tous les défauts du chant
François , nous l'avons fouvent entendu citer
comme un modèle de goût & d'expreffion ,
dans ce morceau du cinquième Acte :
Je ne veux que la voir & l'adorer encore, &c,
L'Adminiſtrateur de l'Opéra , qui veut
éprouver tous les goûts , & tirer parti de leur
contradiction même, a donc bien fait de
remettre Caftor ; & ce n'étoit pas une choſe
indifférente que de voir une repréſentation
de cet Opéra, après les Ouvrages de M.
Gluck , le Roland de M. Piccini , & les
Bouffons. S'il eft permis de dire avec vérité
l'effet qu'a produit cette reprife , il nous a
paru médiocre. On a applaudi à la beauté
Niv
296 MERCURE
du Spectacle , à l'agrément & à la variété
des airs de danfe , fur -tout à deux choeurs
que les connoiffeurs admirent ; celui des
funérailles de Caftor , que tout gémille ; &
celui du quatrième Acte , aufeu du tonnerre
le feu des enfers , &c. Tous les deux font d'un
grand caractère & d'une énergie frappante.
Mlle le Vaffeur a chanté fupérieurement
l'air triftes apprêts , pâles flambeaux , qui
n'eft pas fans expreffion , quoique fa fimplicité
foit un peu monotone. Mais d'ailleurs
il ne paroît pas qu'on trouve aujourd'hui
beaucoup de charmes à l'uniformité du
chant des Scènes , à ce chant infipide &
criard , qui fait tant de bruit pour ne rien
exprimer , & qui fend les oreilles fans infpirer
d'autre intérêt que celui qu'on prend
à la fatigue de l'Acteur. Ces cris continuels
ont même excité de tems-en-tems des murmures;
& il faudra bien renoncer à la fin à
l'urlo Francéfe ( comme difent les Italiens ) ,
auquel ils ne peuvent pas plus réfifter qu'ils'
ne réfiftoient autrefois alla-furia Francéfe .
Il fuffit des fimples notions du bon fens ,
pour fentir le vice de ce heurlement éternel.
Le chant eft un langage convenu. Il
n'eft pas plus naturel de crier toujours en
chantant , qu'il ne l'eft de crier toujours en
parlant ou en déclamant. Pourquoi donc
pendant fi long - tems , la plupart de nos
Muficiens & de nos Chanteurs ont - ils fait
confifter leur principal mérite dans les cris ?
C'eft que les premiers ne connoiffoient guè
DE FRANCE. 297
res d'autres moyens d'expreffion , & que les
autres , dans le chant pauvre qu'on leur donnoit
à exécuter , ne voyoient guères d'autre
faculté à faire valoir que l'étendue de leur
voix; & c'eft alors que l'art de bien chanter
dût être le plus fouvent celui de crier bien
fort.
peut
Si l'on fe flatter de trouver des rapports
exacts , en paffant d'un Art à un autre.
( ce qui en général eft affez difficile ) , peutêtre
remarquera-t-on dans la déclamation les
mêmes défauts nés du même principe d'impuiffance.
Si un Acteur médiocre fe convulfionne,
pour ainfi dire , c'eft qu'il ne fait pas
fe paffionner; s'il heurle à tort & à travers,
c'eft qu'il ne fait pas parler. Il fe fent froid ,
& il crie pour paroître s'échauffer , quoiqu'il
foit très-prouvé par l'expérience , que ce qui .
produit le plus d'effet , ce ne font pas les
cris , c'eft un ton jufte , une inflexion vraie ;
c'eft cet accent de la nature que le grand-
Acteur faifit dans fon jeu , comme le Muficien
dans fa compofition. Il y a des rapports
réels entre tels fons & tels fentimens. C'eſt
à l'Artiſte à les trouver , & c'est ce que
Rouffeau appelle créer du chant.
Le Poëme de Castor paffe , avec raifon
pour être du très - petit nombre des bons
Opéras qu'on ait faits depuis Quinault. Son
plus grand mérite eft une marche rapide &
une difpofition favorable à la pompe & à la
variété des fpectacles que peut offrir ce
Théâtre lyrique , que l'on peut nommer le
Nv
298 MERCURE
Palais de l'Illufion. Tous les changemens de
Scènes font bien amenés. Les fêtes font bien
liées à l'action , & l'action eft intéreffante.
On a prétendu que cet intérêt étoit affoibli
par la facilité que montre Pollux à céder
Télaire à fon frère. On voudroit qu'il y eut
des combats. Cette critique eft mal fondée.
Le facrifice de Pollux n'eft point le fujet de
la Pièce. Il en eft le commencement & l'expofition.
Pollux , après avoir cédé Télaïre à
fon frère , qu'il perd un moment après ,
pourra-t-il le tirer des Enfers & le rejoindre
à Télaïre? Pourra- t-il jouir de cet héroïſme
de l'amitié fraternelle dans lequel il fait confifter
tout fon bonheur ? Cet héroïfme fléchira-
t-il les Dieux ? Caftor fera-t-il uni à
Télaïre ? Voilà le noeud de la Pièce. Il nous
paroît bien établi , bien foutenu juſqu'à la
fin; & la Scène du cinquième Acte , entre
Caftor & Télaïre , lorfque cet Amant retenu
malgré lui près de ſa Maîtreffe , craint d'avoir
paffe le moment fatal qui lui a été preſcrit
pour fon retour , lorfqu'il voit Télaire évanouie
de frayeur entre fes bras , au bruit du
tonnerre, & qu'il conjure les Dieux de
l'épargner ; cette Scène eft théâtrale & bien.
dialoguée . Tout cet intérêt , fans doute , eft
fondé fur la Mythologie ; mais l'Opéra eft le
pays des Fables,
Caftor eft d'ailleurs écrit avec élégance .
Il y a de beaux Vers. Ceux - ci , par exemple
, adreffés par Pollux aux Divinités de
POlympe :
DE FRANCE. 299
Je defcends aux Enfers pour oublier mes peines,
Et Caftor renaîtra pour goûter vos plaifirs.
Si l'on vouloit faire une critique plus jufte
de Caftor , on pourroit obferver qu'il eſt
queſtion dans le premier Acte , d'un Lyncée
rival de Caftor , & qui devient fon meurtrier
, fans que l'on dife un mot de cette rivalité
, ni que l'on fache ce qu'eft Lyncée.
Phæbé dit dans la première Scène :
Je puis difpofer des fureurs de Lyncée .
que
Difpofer des fureurs , n'eft pas une expreffion
bien correcte ; mais il faudroit fur-tout
être au fait de ce qui caufe ces fureurs.
C'eft peut - être encore un défaut les
Champs Élifées , dans le quatrième Acte ,
fuccèdent immédiatement à l'Enfer. Quoique
l'Opéra admette ces changemens fubits
de décoration , cependant lorfque le contrafte
eft fi frappant , l'illufion feroit mieux
ménagée , fi le changement de Scène n'avoit
lieu que dans l'entr'Acte.
On pourroit obferver auffi que l'on trouve
dans Caftor des traces affez marquées de
cette affectation & de cette recherche , qui
font les défauts ordinaires des autres productions
du même Auteur : par exemple ,
cet Hymne à l'amitié que le grand fuccès de
Caſtor a rendu célèbre , & qui a été ſouvent
cité, ne réſiſteroit pas à un examen réfléchi.
Préfent des Dieux , doux charme des Humains ,
O divine amitié! viens pénétrer nos âmes.
N vj
1300
MERCURE
Les coeurs éclairés de tes flammes ,
Avec des plaifirs purs , n'ont que des jours fereins.
C'eſt dans tes noeuds charmans que tout eft jouiſſance;
Le tems ajoute encore un luftre à ta beauté :
L'Amour te laiffe la conftance ;
Et tu ferois la volupté ,
Si l'homme avoit fon innocence.
Ce vers ,
L'Amour te laiffe la conftance ,
eft ce qu'il y a de mieux dans ce morceau.
Tout le refte eft foible ou faux . L'amitié n'a
point de flammes . C'eft ce que l'on diroit
de l'amour. M. de Voltaire s'eft exprimé
avec bien plus de jufteffe , lorfqu'il a dit en
parlant de l'amitié:
Touché de fa beauté nouvelle ,
Et de fa lumière éclairé , &c.
Il y a trop de fimplicité à dire qu'avec des
plaifirs purs on n'a que des jours fereins.
Cela eft trop vrai..
Et tu ferois la volupté ,>
Si l'homme avoit fon innocence.
Ċes deux derniers Vers ont un air de penſée
& de fineffe qui peut féduire ; mais en les
examinant avec attention , il eft impoffible
d'en pénétrer le fens. Dans quelque état
d'innocence que l'on fuppofe l'homme , quelque
idée qu'on attache à ce mot d'innocence
, enfin dans quelque fyftême que ce
DE FRANCE.
301
foit de Religion ou de Philofophie , jamais.
l'amitié ne peut être la volupté. La volupté
emporte néceffairement l'idée d'une jouiffance
phyfique ; & nous ne pouvons concevoir
la volupté morale que dans un ordre
de chofes furnaturelles.
Tout le monde connoît l'Art d'aimer qui
fit la réputation de Bernard , 30 ans avant
d'être imprimé , & qui en eut peu lorfqu'il
parut. Cet Ouvrage devoit être intitulé l'Art
de jouir. C'est la partie de fon fujet que
l'Auteur a le mieux traitée. Tout le moral
de l'amour , fi féduifant en peinture comme
en réalité , y eft preſque entièrement oublié;
& quoiqu'il y ait dans ce Poëme de très-jolis
Vers , des morceaux bien faits , cependant le ,
ſtyle en eft fouvent pénible & maniéré , & il
manque de facilité , de verve & d'intérêt.
Il y a quelques autres Poéfies du même
Auteur, dont la plupart font ingénieuſes &
écrites avec une précifion piquante . La plus
jolie eft l'Épître à Claudine , que tous les
Amateurs ont retenue . Mais il n'y en a guères
où l'on ne trouve de ces défauts de ſtyle
& de goût qui doivent être plus rares en ce
genre qu'en tout autre, parce qu'ils y font ,
moins excufables. Devroit - on trouver , par ,
exemple , dans une Ode à la Rofe , des Vers.
tels que ceux- ci :
Va, meurs fur le fein de Thémire ,
Qu'il foit ton Trône & ton tombeau.
Indépendamment de ton , ton , ton qui blef302
MERCURE
fent étrangement l'oreille , qu'eft- ce que le
Trône & le tombeau d'une Rofe ? Ce n'eft
pas là le naturel d'Anacréon.
Lorfque l'Art d'aimer fut publié pour la
première fois , l'Auteur que l'abus de fes
forces avoit fait vieillir avant le tems , étoit
déjà dans un état de foibleffe d'efprit qui ne
lui permit pas de s'appercevoir que fon
principal Ouvrage étoit refté au - deffous de
la réputation ; ainſi l'abſence de ſes facultés
fut encore pour lui une forte de bonheur.
Il ne fentoit pas cette perte , & il eût fenti
celles de l'amour- propre. Il vint à la dernière
repriſe de Caftor au Théâtre de Paris ;
& il répétoit de tems-en-tems : Le Roi eft-il
arrivé ? Le Roi eft- il content ? Madame de
P *** eft-elle contente ? Il croyoit toujours
être à Versailles . C'étoient les derniers rêves
d'un Poëte courtifan.
[
COMÉDIE ITALIENNE.
Le Lundi 12 de ce mois , on a donné à ce
Théâtre la première repréfèntation de la
Chaffe , Comédie en trois Actes & en profe,
mêlée d'Arriettes , paroles de M. Desfontaines
, mufique de M. de S. Georges.
Rien de plus fimple que le fond de ce
petit Cuvrage. L'Auteur en a puifé l'idée
dans une Anecdote très - connue , & qui peut
rappeller aux François , ainfi que beaucoup
d'autres , combien ils doivent aimer leurs
DE FRANCE. 303
Maîtres ; mais il y a changé plufieurs circonftances.
Voici quelques détails de la Fable
de M. Desfontaines.
Colette , fille de Thomas Réjoui , Labouteur
, aime & eft aimée de Mathurin, jeune
Payfan qui demeure dans un Village voiſin
de celui qu'habite le père de Collette. Les
deux Amans fe voient tous les jours à l'infçu
de Thomas ; ils doivent cet avantage aux
foins de la foeur de Colette , très - jeune fille ;
qui protège leurs amours fans fe douter des
fuites que peut avoir fon imprudence , &
qui les dévoile à fon père avec auffi peu de
réflexion. Mathurin n'eft pas riche ; il n'ofe
faire connoître à Thomas , ni fon amour, ni
fes prétentions. Colette eft dans le même
embarras ; elle laiffe entrevoir à fon Amant
combien elle craint que fon père ne confente
pas à leur union . Son Amant la raffure.
Il lui propofe de fe trouver avec lui fur le
paffage du Seigneur du Village , de lui déclarer
leur amour , & de l'intéreffer à leur
fort. Il efpère tout de ſa bienfaiſance & de
fa générofité. Un bruit de cors fe fait entendre.
La Dame du lieu , fuivie de plufieurs
autres Dames qui l'accompagnent à ſa chaſſe,
vient au rendez-vous , apperçoit la jeune
Colette , celle- ci affecte de paffer indifféremment
pour aller porter à dîner à fon
père qui travaille dans les champs ; la Dame
l'arrête , la queftionne , & tout fe paffe
comme Mathurin l'avoit imaginé. Ce n'eſt
pas tout , curieuſe de connoître la nature du
304 MERCURE
repas que Colette porte à Thomas , la Marquife
a été touchée de le voir fi maigre ; en
conféquence , elle ordonne au jeune Paylan
d'aller dire à fon Maître-d'Hôtel d'apprêter
fur le champ un dîner capable de nourrir fix
perfonnes , & de le porter au Laboureur.
Pendant cette converfation , l'heure s'eft
écoulée. Thomas impatient a quitté les
champs pour venir chercher fon repas. Il ne
trouve point fa fille. Il projette de l'attendre,
& s'endort. Sur ces entrefaites , Mathurin
qui eft le filleul du Concierge du Château ,
revêt un habit de Ville , qu'on lui a prêté ;
il arrive avec le dîner , & le fait fervir aux
pieds de Thomas , qui ne tarde pas à ſe réveiller.
Surpris de trouver fi près de lui une
eſpèce de feſtin , il n'ofe y toucher , dans la
crainte que ce ne foit une halte préparée
pour le Seigneur. Petit à petit il s'enhardit
boit, mange , & eft bientôt encouragé par la
préſence de Mathurin qui fe dit Maîtred'Hôtel
de Monfeigneur , fuppofe une extrême
reffemblance entre lui & un jeune
Payfan nommé Mathurin , fait l'éloge de la
beauté de Colette , & amène infenfiblement
fon père à la lui propofer pour femme. Le
feint Maître-d'Hôtel accepte la propofition,
dans le cas où elle ne déplaira pas à Monfeigneur.
Thomas fe charge de la lui faire
agréer. Effectivement , au retour de la chaffe,
il préſente fa Requête au Marquis . Celui-ci
s'étonne de ce que fon vieux Maître- d'Hôtel
Dubois penfe à époufer une jeune Payſanne .
DE FRANCE. 3035
De fon côté, la Marquife ne fait que penfer .
de cet incident : elle foupçonne bientôt, fur
le récit de Thomas , que cette fcène eſt le
réſultat d'une efpiéglerie de Mathurin. Le
vieux Dubois arrive , tout s'explique , & le
Laboureur conſent à donner la fille à fon
Amant , après que le Seigneur a confenti à
lui donner en fupplément de dot la furvivance
du Maître-d'Hôtel..
On trouve dans ce petit Drame , du naturel
, de la gaieté , de jolis couplets , &
quelques Scènes plaifantes. En général , l'Ouvrage
eft un peu long , & l'effet de quelques
fituations eft fouvent affoibli par la longueur
des développemens. Réduite à deux
Actes , la Pièce feroit plus agréable , & l'intérêt
en feroit mieux fenti. Quoi qu'il en
foit , elle annonce de l'efprit , de la facilité,
& la connoiffance du Théâtre.
La mufique fait honneur aux talens du
Compofiteur. Elle a été fort goûtée & mérite
de l'être. C'eft le fecond effai dramatique de
M. de S. Georges ; il- eft infiniment fupérieur
au premier. Tout doit l'inviter à continuer
une carrière qui lui promet des fuccès.
Madame Trial a chanté le rôle de Colette
avec le goût que tout le monde lui connoît.
M. Clairval a déployé dans Mathurin fon
intelligence ordinaire. Le jeu & la voix de
M. Nainville ont plu également dans le rôle
de Thomas. M. Trial a mis un peu de charge
dans le perfonnage du vieux Dubois , mais
cette charge étoit plaifante. Les autres rôles
306 MERCURE
ont été joués par Meſdames Billioni & Beaupré,
& par M. Michu.
VARIÉTÉ S.
RÉPONSE de M. de la Harpe à la lettre
de M. Grétry , inférée dans le Journal
J
*
de Paris.
» auroit
ь m'étois exprimé ainfi dans un fragment
fur J. J. Rouffeau , imprimé dans
le Mercure dus Octobre : « On a remarqué
que le charme de cet ouvrage ( le
Devin de Village ) naiffoit fur- tout de
» l'accord le plus parfait entre la mufique
& les paroles , accord qui fembleroit
» ne pouvoir fe trouver au même dégré ,
» que dans un Auteur qui , comme Rouffeau ,
conçu à la fois les vers & le chant ;
mais ceux qui favent que le fameux duo
» de Sylvain , l'un des beaux morceaux
» d'expreffion dont notre muſique théâtrale
puiffe fe glorifier , n'eft pourtant qu'une
» Parodie , & que le Poëte travailla fur des
» notes , ceux-là concevront qu'il eft poffible
» que le Poëte & le Muficien n'ayent qu'une
» même ame , fans être réunis dans la inême
perfonne.
20
"
«
33
Huit jours après l'impreffion de ce morceau
, voici la lettre que M. Grétty , Auteur
de la mufique de Sylvain , fit paroître dans
le Journal de Paris.
DE FRANCE
307
""
Ne feroit-il pas néceffaire , Meffieurs ,
qu'en écrivant fur un objet quelconque ,
» l'Auteur voulut bien s'inftruire des faits
» avant que de les publier ? On m'a averti
» qu'il s'eft gliffé dans le dernier Mercure ,
» une erreur que je ne puis laiffer fubfifter.
» Il y eft dit que le duo de Sylvain , Dans
» le fein d'un père , eft parodié , & moi
je vous affure , Meffieurs , qu'il ne l'eſt
point & n'a pu l'être. J'efpère que vous
» voudrez bien m'en croire fur ma parole ,
» & détruire ce petit menfonge en inférant
» ma lettre dans votre prochain nº.
"
"
Peut-être fera-t- on un peu étonné du
ton de cette réponſe , fur- tout fi on la compare
à celui du paffage qui en a été l'occahon.
On aura peine à concevoir qu'un
Muficien dont on parle d'une manière fi
honorable , comblé de tant d'éloges , puiffe
prendre une humeur fiforte , même en fuppofant
que j'aie eu tort de citer ce duo
comme fait de verve, fur une fituation donnée
, plutôt que fur des paroles écrites .
Il eft vrai qu'il paroît par la lettre même
de M. Grétry , qu'il n'avoit pas lu le
morceau dont il fe plaint. Mais , doit- on
répondre à ce qu'on n'a pas lu ? M. Grétry
ignoroit , à ce qu'il a dit depuis , que je
fuffe l'Auteur de ce fragment. Qu'importe !
dans tous les cas , il ne falloit pas fe fervir
du mot menſonge. Il eſt auſſi déplacé qu'im308
MERCURE
poli. On ne ment que lorfqu'on veut tromper.
Quand il est évident qu'on fe trompé
de bonne foi , il n'y a point menfonge ,
il y a méprife.
Voilà pour la forme. Voici pour le fond.
L'année dernière en revenant de la campagne
avec MM. Marmontel & Grétry ,
je parlois de l'avantage qu'il y avoit pour
un Muficien à trouver un Poëte qui fut
fe plier facilement à fes idées ; croiriez-vous ,
me dit alors M. Marmontel , que le duo
de Sylvain a été fait de cette manière ;
Grétry compofant au clavecin , & moi arrangeant
des paroles fur la mufique qu'il
jouoit ? M. Grétry confirma ce recit dont
je fus frappé , & l'on parla même d'autres
morceaux faits de la même façon. Voilà
ce que ma mémoire me rappeloit, quand
j'ai écrit. Sur la dénégation de M. Grétry
je courus chez M. Mariontel , & voici
ce qu'il m'a dit.
99
L'on peut dans une converfation ne
pas fpécifier rigoureufement toutes les circonftances
, & l'on peut , en fe les rappelant
de mémoire fe méprendre fur
quelques-unes. Le duo dont vous avez
parlé ne fut pas parodié en entier , mais
en partie , & voici celle qui le fut.
›
O mon bien fuprême !
Moitié de moi-même !
DE FRANCE.
309
Je tremble
J'espère
Qu'un Juge ,
Qu'un père ,
Qu'un Juge terrible ,
Qu'un père fenfible
N'ait la rigueur ,
N'aura pas la rigueur
· De m'arracher ton coeur ».
M. Marmontel ajouta : ce qui a pu vous
induire en erreur , c'eft que dans cette
même pièce , il y a un autre duo qui en
effet eft parodié entièrement , c'eſt celui- ci :
Avec ton coeur , s'il eft fidelle
Qu'aurois-je encore à defirer ?
Si tu ne veux qu'un coeur fidelle
Tu n'as plus rien à defirer.
Ce coeur t'attend ,
Le mien t'appelle ,
à toi
П1 eft
moi
Ce coeur fidelle
Qu'amour à bien fu m'inſpirer !
Qui c'eft pour t'adorer
Que je veux refpirer ,
Il eft à moi ce coeur fidelle ,
Je n'ai plus rien à defirer.
Mais les foins , les travaux pénibles ,
Ne vont-ils pas troubler d'heureux loifirs ?
319 MERCURE
Non , non , ils rendront plus fenfibles
Les doux inftants de nos plaifirs.
Que la peine qu'amour partage ,
Eft un poids leger pour l'amour !
Heureux le foir de revoir { ron } ménage ,
Se
fouvient-on des fatigues du jour ,
Oublieras-tu les
Le foir au ſein d'un bon ménage ,
Nous oublierons les fatigues du jour ».
M. Marmontel finit par me raconter
à ce fujet une anecdote affez plaifante.
On alloit répéter Lucile chez M. le Comte
de ** , & l'on parloit d'airs parodiés . M.
G ** , très-éclairé en mufique , prétendit
que ces airs étoient toujours très- faciles
a diftinguer des autres. Il y en a un lui
dit -on , dans Lucile , tâchez de le reconnoître.
On exécuta le premier air : Qu'il
eft doux de dire en aimant , & c. Ce n'est
certainement pas celui - là qui eft parodié ,
dit M. G **. C'eft précisément celui-là que
eft parodié , lui dit- on . Sur tous ces faits ,
M. Marmontel ajouta : vous pouvez me
citer.
Après cet expofe très- exact , on comprendra
moins que jamais , que M. Grétry
ait crié fi haut , qu'il ait affimé que le duo
de Sylvain n'étoit point parodié , lorfqu'il
l'eft dans fa plus belle partie ; qu'il ait
DE FRANCE.
31x
affirmé que ce duo n'avoit pu être parodié,
lorfqu'un autre duo de la même pièce l'eſt
d'un bout à l'autre. Je ne fais pas fi les
favans en mufique mettent une grande
différence de mérite entre un air compofé
fur une fituation donnée , ou fait fur des
paroles. Il paroît que dans le premier cas
il faut que la mufique ait une expreffion
bien caractérisée , puifqu'elle dicte ,
pour ainfi dire , les paroles au Poëte. Je
n'y vois qu'un mérite de plus dans le
Muficien , & il me femble qu'il n'y avoit
pas de quoi fe fâcher.
ACADÉMIE.
>
L'ACADÉMIE des Sciences , Belles - Lettres & Arts
de Rouen , propoſe les Prix qu'elle aura à diſttribuer
au mois d'Août 1779. Savoir :
Pour la partie des Belles- Lettres .
Un Prix double , ou de fix cents livres , pour
lequel elle demande une Notice critique & rai-
» fonnée des Hiftoriens anciens & modernes de la
» Neuftrie & Normandie , depuis fon origine connue
, jufqu'à ce fiècle ».
Les Mémoires , lifiblement écrits , en François
ou en Latin , feront envoyés , franc de port , &
dans la forme ordinaire , avant le premier Juiller
1779 , à M. Haillet de Couronne , Secrétaire perpétuel.
Pour la partie des Sciences.
« Une Médaille d'or de la valeur de trois cents
312 MERCURE
livres , au meilleur moyen de récéper , fous l'eati
» dont il eſt toujours couvert , un Rocher qui interrompt
, ou inquiette la navigation de la Seine ,
auprès de Quillebeuf.
C
•
» Ce Rocher refte fubmergé d'environ un pied
dans les plus baffes-caux. Il eſt de foixante à quatre-
vingt pieds de longueur , fur trente à quarante
de largeur. Il eft compofé de marne , inêlée
de lits de filex . Les Pilotes de Quillebeuf, qui
fe feront un plaifir d'indiquer ce Rocher , défire-
» roient qu'il fût ſeulement récépé de trois pieds
dans fa fuperficie ».
Les Mémoires , lifiblement écrits en François ou
en Latin , feront adreflés francs de port , & dans la
forme ordinaire , avant le premier de Juillet 1779 ,
à M. Louis-Alexandre Dambourneu , Négociant ,
rue Herbière , Secrétaire perpétuel .
ANNONCES LITTÉRAIRES.
ON a mis en vente à l'hôtel de Thou , rue des
Poitevins , Le Tome IV de l'Hiftoire Naturelle des
Oifeaux , par M. de Buffon , in-4 ° . avec figures.
Prix Is liv. en blanc , 15 l . 10 f. rel . Le XIIIe Čayer
des Quadrupedes enluminés , in- 4 ° . Prix 7 l . 4 f.
l'on
L'enfant Géographe , Etrennes intéreffantes , petite
inftruction à la Géographie & Géométrie , divifée par
leçons , demandes & réponſes , méthode fi fimplifiée ,
que pourra apprendre en peu de temps ces
fciences & toutes les différentes pofitions de la fphère
fans le fecours d'aucun maître , avecfigures & tablettes
économique , pour que chacvn puiffe écrire ce qu'il
defirera. A Paris , chez Defnos , Ingénieur- Géographe
, & Libraire de Sa Majeſté Danoiſe , rue Saint-
Jacques , au Globe.
Voyez lafuite des Annonces fur la Couverture.
JOURNAL
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIE..
De CONSTANTINOPLE , le premier Septembre.
Nous venons d'être témoins d'une de ces
révolutions affez ordinaires dans les Gouvernemens
Orientaux , & dont on ne parle que dans
le moment où elles arrivent. Le Grand - Vifir
Méhémet Bacha a été dépofé hier : un Officier
de la Porte alla de grand matin lui demander ,
de la part du Grand- Seigneur , les fceaux de
l'Empire , qui furent remis fur - le - champ à
Tchelebi Méhémet , Aga des Janniffaires . Ce
matin le nouveau premier Miniftre a reçu , fuivant
l'ufage , un cheval richement caparaçonné.
Méhémet Bacha eft envoyé en exil à Tenedos :
on attribue fa difgrace à plufieurs malverfations
qui avoient leur fource dans fon avidité ; il vendoit
, dit- on , toutes les places , qui ne paffoient
qu'à ceux qui pouvoient les acheter , & qui
rarement les méritoient . Son tréforier & fon
banquier ont été arrêtés ; ils ont ordre de livrer
au Grand-Seigneur les tréfors de leur maître :
s'il faut en croire les bruits publics , ils ne
montent pas à moins de trois millions de piaftres
, fomme immenfe qu'il a amaffée pendant
le peu de tems qu'il a été revêtu de la charge
de Grand- Vifir .
Ifmaël Bey , ci devant Reis Effendi , & qui
depuis deux ans étoit exilé à Chio , vient d'être
25 Octobre 1778. O
( 314 )
nommé au Gouvernement du Caire à la place
d'Izet Bacha , ci -devant Grand- Vifir , qui va
prendre le commandement en chef des troupes
du côté du Danube ; celui des troupes raffemblées
à Oczakow & à Bender a été confié à
Molek Bacha , qui , pendant l'abſence du
Grand-Vifir durant la dernière guerre , avoit été
fait Caïmakan . On dit que le Capitan -Bacha a
abordé dans la Crimée avec fa flotte ; mais on
ignore encore quelles ont été les opérations.
M. de Stachief est toujours dans cette Capitale ,
mais il paroît y être fans fonctions ; on ne remarque
pas du moins qu'il ait aucune conférence
avec les Miniftres de S. H.
Le Baron Van - Haaften , Ambaffadeur de
Hollande , eft arrivé ici le 29 du mois dernier
avec fon épouse , après avoir été retenu pendant
plus d'un mois , par les vents contraires ,
auprès des Dardanelles.
RUSSI E.
De PETERSBOURG , le 15 Septembre.
LA Cour eft de retour de Czarsko- Zelo depuis
le 8 de ce mois ; elle fe propofe de paffer.
l'hiver dans cette Capitale : le 7 le Grand- Duc
& la Grande Ducheffe avoient eu l'honneur de
recevoir l'Impératrice dans leur maifon de
plaifance , nouvellement bâtie auprès de Czarf
ko-Zelo , & de lui donner à dîner & à fouper ;
cette Princeffe leur fit à cette occafion un préfent
de 30,000 roubles à chacun .
Le Feld Maréchal Comte Zacharie de Czernicheff
& le Général Comte Alexis Orlow ,
font attendus ici de Mofcou ; mais on ignore le
motif de leur voyage ; comme on fait qu'ils
ont été mandés par la Cour , & que tout femble
annoncer que les Turcs font décidés à la
guerre , on ne doute point que leurs fervices
( 315 )
n'aient été jugés néceffaires , & qu'ils ne viennent
ici pour prendre les ordres de l'Impératrice.
Le Lieutenant-Général Kamenskoy & M. de
Vitinghoff , Officier aux Gardes , ont obtenu
la permiffion d'aller fervir en qualité de volon
taires dans les armées Pruffiennes en Bohême.
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 20 Septembre.
AVANT- HIER trois vaiffeaux de la Compagnie
royale Afiatique , le Prince Frédéric , le
Château de Danebourg & le Tranquebar , font
arrivés dans ce Port : ils font richement chargés.
On a reçu d'Helfingor une longue lifte des
vaiffeaux qui ont paffé le Sund depuis quelque
temps : on n'en compte pas moins de 145
qui , le 2 de ce mois , firent voile pour la Mer
du Nord ; dans ce nombre , il y en avoit un
Suédois allant en Chine , 10 de cette Capitale
, deftinés pour le Groenland , une grande
frégate Danoife & 18 navires Anglois , fous
l'escorte d'une frégate de Liverpool , montée
de 16 canons . Selon les mêmes lettres , il y a
encore un grand nombre de bâtimens , parmi
lefquels on en compte 110 Anglois , qui attendent
une eſcorte fuffifante pour les protéger
pendant leur route. On affure que vaiffeaux
de guerre font partis d'Angleterre pour venir
convoyer cette flotte , & que 2 autres doivent
croifer dans la mer du Nord , pour en écarter
les Armateurs François & Américains.
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 25 Septembre.
ON s'occupe par-tout , dans ce Royaume , des
préparatifs néceffaires pour la Diète prochaine ;
O2
( 3165)
le Roi , en en fixant l'ouverture auto dumoissppro
chain , a dérogé à la loi renouvellée en 1723 ,
par laquelle il étoit ordonné que la convocation
de cette affemblée fe feroit toujours trois
mois avant le jour où elle s'ouvriroit : mais il
a renouvellé le Règlement du Roi Guftavel
Adolphe , qui partage la Nobleffe en trois
claffes , dont la pluralité doit déterminer le
voeu de cet ordre ; la première de ces claffes
eft compofée des Comtes & Barons , la feconde.
des fils des Sénateurs , & la troisième de la
Nobleffe non titrée . Les élections des députés
ont actuellement lieu dans tout le Royaume ;
on les a déja faites dans cette Capitale . Le 16 le
Clergé nomma les fiens , qui font l'Aumônier
de la Cour Wingard , & le Prédicateur Nohrburg.
Le 19 la Bourgeoifie nomma pour les fiens
MM. Eckermann , Wellander & Weftmann ,
Confeillers de Régence , Clafon & Joachim
Brandenburg , Négocians , & Vestmann , Fabriquant
; les députés des Payfans , pour cette
Capitale , font Wendelius , Roos , & les anciens
Wefton & Runge. On attend l'accouchement
de la Reine au commencement du mois
prochain , & on croit que les Etats affemblés
alors en Diète feront les parrains de l'enfant .
On travaille avec beaucoup d'activité aux préparatifs
des fêtes qui fe donneront à cette occafion
.
Le Roi eft revenu hier avec la Reine & toute
la Cour dans cette Capitale ; le Duc & la Ducheffe
de Sunderland y étoient arrivés la veille ,
& le Duc d'Oftrogothie , qui avoit paffé quelque
tems à Warmeland , les avoit précédés de
plufieurs jours.
On écrit d'Algutshoda , dans le diocèfe de
Wexio , qu'on y fit le 28 Juin dernier les obsèques
d'une veuve nommée Ingrid Pehrsdotter ,
née en 1690 , mariée en 1708, & devenue veu(
317 )
ve en 1741 : elle avoit eu 10 enfans , 47 petitsenfans
, & 67 arriere - petits- enfans ; de cette
famille nombreuſe il exifte encore 69 perfonnes
qui ont affifté à ſon enterrement.
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 25 Septembre.
L'APPROCHE de la Diète a attiré ici un grand
nombre de Juifs ; l'ufage les autorife à s'y rendre
, & leur permet d'y trafiquer , non-feulement
pendant tout le tems que dure cette affemblée
, mais encore 15 jours avant & 15 jours
après . Ils n'ont pourtant pas encore ofé réclamer
ce privilége , ni en faire ufage ; c'eft le
grand Maréchal de la Couronne qui doit fixer
leur fort , & il eft abfent ; on l'attend d'un moment
à l'autre , & l'on eft fort curieux d'apprendre
ce qu'il ordonnera , fur-tout dans un moment
où le cri général de la Nation eft contre
les Juifs , qui pendant long- tems ont fait tout le
commerce de ce Royaume , dont ils s'étoient
emparés.
Il paroît à préfent certain que la Diète qui a
été convoquée conformément aux nouvelles
loix , ne fe tiendra pas fous le lien d'une confédération.
Tant qu'on a été dans le doute , tout
a retenti de voeux pour la liberté de cette affemblée
; à préfent qu'ils font levés , on paroît
craindre que fon iffue ne foit point heureuſe ;
quelques - uns mêmes craignent qu'elle ne foit
rompue. On n'eft guere d'accord avec foi-même
dans ce Royaume. Le motif de ces inquiétudes
n'eft peut-être pas fans fondement. Les vues de
la Cour font très-fages , très- modérées , & n'ont
pour but que le bien public , auquel elle est déterminée
à facrifier , s'il le faut , fes intérêts
particuliers ; mais parmi les propofitions intéreffantes
qu'elle doit faire , il y en a quelques-
03
( 318 )
unes que les ordres religieux & le Clergé en
général ne peuvent voir de bon oeil . Telles font
entr'autres celles- ci . La fuppreffion de la puiffance
& de l'autorité dont le Nonce Apoftolique
jouit dans ce Royaume ; l'établiffement d'un
tribunal compofé d'Eccléfiaftiques & de Laïques
qui jugeront en dernier reffort tous les procès
en matière eccléfiattique ; la défenſe abfolue de
tout appel à la Cour de Rome ; l'attache du
Regium exequatur à toutes les bulles & lettres
émanées de Rome ; la profeffion religieufe reculée
à un âge mûr ; la diminution , ou du moins
la modification des immunités relatives aux
perfonnes ou aux lieux , & c.
On ne doute pas que les évènemens qui fe
paflent autour de nous , n'influent auffi fur les
délibérations de la Diète & fur fa tranquillité ;
les troupes Ruffes qui font dans ce Royaume ,
font journellement des mouvemens qui annoncent
des deffeins qu'on ne pénètre pas encore.
Celles qui étoient cantonnées dans cette Capitale
& dans les environs , fe font mifes en marche
dans la nuit de lundi dernier ; elles ne fe
font pas affez éloignées pour nous faire croire
qu'elles quittent cette ville fans retour ; & nous
ne doutons pas qu'elles n'en rettent à portée
dans un moment auffi intéreffant que l'affemblée
de la Diète. Celles qui étoient en Ukraine ont
pris la route de la Podolie , où elles forment
trois camps placés de manière que , fuivant les
circonftances , elles peuvent entrer très-promptement
, ou fur les frontières de la Turquie , ou
dans les provinces que la maifon d'Autriche a
acquifes dans ce Royaume .
ALLEMAGNE.
De VIENNE, le 30 Septembre.
LA Grande -Ducheffe de Tofcane arriva le
( 319 )
18 de ce mois au château de Schonbrun où
l'Impératrice Reine & les Archiducheffes l'ont
reque avec toutes les marques de la plus vive
tendreffe. Le Grand-Duc qui étoit parti le 14
pour se rendre à l'armée de Bohême auprès de
l'Empereur , en eft revenu le 27 ; il nous a raffuré
fur la fanté de l'Archiduc Maximilien qui
a été fi mal , que fon augufte mere lui avoit
envoyé d'ici fon Médecin & fon Confeffeur ;
on a appris avec joie que ce prince ſe rétablit
& qu'il reviendra dans cette Capitale auffi -tôt
que fes forces le lui permettront . On lui a envoyé
pour cet effet une voiture commode & des
brancards. Cependant on craint que fon voyage
ne foit retardé , à caufe du mauvais état des
chemins qu'ont rompu les pluies continuelles
& les grands tranſports.
•
On dit que plufieurs Officiers diftingués ont
été auffi dangereufement malades dans nos armées
; le Prince Héréditaire de Heffe-Caffel a
été obligé de retourner à Hanau pour s'y rétablir
; forfque l'on confidère la nature du pays
où s'eft faite cette campagne , les hautes montagnes
qui le couvrent , la neige qui en avoit blanchi
le fommet dès la fin de l'été , les variations
continuelles du tems , fon refroidiffement qui a
été à tel point que les Officiers étoient obligés
de faire du feu dans leurs tentes , on ne fera pas
étonné que les fantés les plus robuftes aient eu
de la peine à fe foutenir, Auffi ce n'eft pas feulement
dans les armées Pruffiennes que les maladies
ont fait des ravages ; nos troupes y ont été
auffi expofées.
La gazette de cette ville vient d'annoncer les
déclarations de cette Cour , en réponse aux Mémoires
du Roi de Pruffe ; la première & la
plus confidérable a pour titre : Déduction des
droits & mefures prifes par S. M. I. R. A. , rela
tivement à la fucceffion de Bavière , repréfentés
04
( 320 )
dans leur véritable point de vue , & défendus contre
les oppofitions de la Cour de Berlin , avec les
pieces juftificatives. La feconde a pour titre :
Réponse au Mémoire fervant de fuite à la déclaration
que S. M. le Roi de Pruffe , Electeur de Brandebourg
, a adreffée le 3 Juillet 1778 , à fes hauts
co- Etats de l'Empire Germanique , concernant
l'affaire de la fucceffion de Bavière . Ces deux
Mémoires ont été remis le 23 de ce mois à tous
les Miniftres étrangers ; le premier eft en François
, & le fecond en Allemand ; ce dernier offre
des obfervations fommaires contre l'authenticité
de la prétendue renonciation du Duc Albert
d'Autriche. Cette pièce intéreffante n'a été encore
ni traduite , ni inférée dans aucun papier
public ; nous nous emprefferons d'en préfenter
le premier extrait , qu'on nous a fait paffer , &
dans lequel on a raffemblé les principales preuves
qu'on oppofe à l'acte cité.
» L'art Diplomatique a fes règles , de même que
les autres fciences ; elles font une application des
obfervations faites par ceux qui ont étudié les caractères
diftinctifs des Chartres de chaque fiècle ;
fi elles ne font pas toutes & toujours infaillibles ,
du moins établiffent- elles une probabilité qui approche
de l'évidence .
Ces règles fe rapportent ou à la forme ou à la
teneur des Chartres ; & plus il y a d'indices pour
ou contre leur authenticité , plus il eft facile d'en
juger avec certitude .
Si le Rédacteur du Mémoire publié par la Cour
de Berlin le 14 Juillet 1778 , pour fervir de fuite
à l'expofé des motifs qui ont engagé le Roi de
Pruffe à s'oppofer au démembrement de la Bavière ,
avoit produit une copie figurée de l'acte de renonciation
du Duc Albert V d'Autriche , fur lequel il
fe fonde , ou que du moins il eût indiqué l'endroit
où l'original fe trouve , on pourroit examiner la
forme de cet acte ; mais le Rédacteur fe contente
'( 321 )
d'en produire une prétendue copie faite en 1569
par un nommé Marc Lorrey , Notaire , fans défigner
même le lieu d'où il a tiré cette copie.
Il faut donc fe borner au fimple examen de la
teneur de cet acte , & cet examen fournit tant de
preuves contre fon authenticité , qu'il entraîne une
entière conviction .
Son titre porte d'abord : Nous Albert , par la
grace de Dieu , Duc d'Autriche & Margrave de
Moravie. Or les Princes de la Maifon d'Autriche
n'ont jamais été dans l'ufage de fimplifier à ce point
leurs titres ; il eft vrai qu'ils ne les employoient pas
toujours dans toute leur étendue ; mais lors même
qu'ils les abrégeoient , ils n'en retranchoient jamais
la mention des Duchés de Stirie , Carinthie & Carniole
eft- il donc à préfumer que dans un acte auffi
effentiel , & deftiné à mettre fin à des prétentions
importantes , ou fe foit écarté de la coutume généralement
obfervée ? D'ailleurs , la copie en queftion
défigne la Moravie par le mot de Mehren , & non de
Mehrern , orthographe qui fe trouve employée dans
tous les Actes qui nous reftent du Duc Albert,
:
*
20. Dans l'Acte de décifion de l'Empereur Sigif
mond , émané à Presbourg en 1429 , & par conféquent
la même année que la prétendue renonciation,
les Ducs de Bavière fe trouvent nommés deux fois
dans l'ordre fuivant : Louis , Henri , Ernefte &
Guillaume ( 1 ) , & cet ordre eft conforme à la généalogie
de cette Maifon , puifque après le décès de
Jean , Duc de Straubingen , Louis fe trouvoit être
de la branche aînée , Henri de la feconde , &
Ernefte & Guillaume de la troifième ; cependant
dans la copie que le Rédacteur du Mémoire produit ,
le Duc Henri eft nommé le dernier : peut-on fup-
Fofer que cet ordre ait été inconnu ou qu'on l'ait
interverti dans un acte auffi important que celui-ci ?
(1) Voyez Senkenberg, Sammlung von ungedruckten
Schrifften. Tom. 1, No. 4. Pag. 20 & 24.
( 322 )
30. L'expreffion de Sa Majefté notre cher Pere &
Prince , & Seigneur Sigifmond , doit être fufpecte
à tout homme inftruit. Le titre de Majeſté eſt trèsrare
dans les Diplômes de ces tems - là , & jufqu'au
règne de Frédéric III , on fe fervoit de celui de
Grace ou Puiffance Impériale ou Royale. Il eft certain
qu'on n'employoit jamais le titre de Majefté
immédiatement avant celui d'Empereur , ainfi que
l'ufage en a prévalu depuis . On fe fervoit conftamment
de l'expreffion de très - Séréniffime Prince &
Seigneur.
La conjonction & , qui ſe trouve deux fois entre
les mots Père , Prince , Seigneur , étoit également
inufitée dans ces tems - là ; on difoit toujours : le
très-Séréniffime Prince notre cher gracieux Seigneur
& Pere.
4º. La remarque à faire fur le titre élu Roi des
Romains , eft plus frappante encore ; les Empereurs
ne fe fervoient de ce titre , & on ne le leur donnoit
que pendant l'intervalle entre leur élection & leur
couronnement à Aix- la - Chapelle : encore ne s'en fervoient-
ils pas toujours dans cet intervalle. Parmi
plufieurs Diplômes qui nous reftent de l'Empereur
Sigifmond , il n'y en a pas un feul où il ait ajouté ce
mot d'élu , quoique fon couronnement d'Aix-la-
Chapelle n'ait eu lieu que 4 ans après fon élection.
Il en eft de même d'Albert d'Autriche , élu Roi
des Romains en 1438 , & mort fans avoir été couronné.
De quel poids peut donc être un acte dans lequel
on donne à l'Empereur Sigifmond le titre d'élu , 15
ans après fon couronnement à Aix-la- Chapelle ? Et
peut-on défirer une plus forte preuve de la fauſſeté
de l'acte dont il s'agit ?
5º. Suivant cet acte , le Duc Albert a reçu une
fomme d'argent fixée par l'Empereur Sigifmond ; fi
cela eft , la quittance ou reconnoiffance dudit Duc
doit fe trouver dans les archives de Bavière , & h
elle s'y trouve , on auroit dû en tirer copie en 1569 ,
( 323 )
& la joindre à celle qu'on tira de l'acte de renonciation
. Cette précaution ayant été négligée alors ,
on devroit produire aujourd'hui la quittance foit en
original foit en copie authentique , ou du moins
apporter quelque autre preuve que l'Autriche a reçu
cette fomme des Ducs de Bavière .
6º. On ignore & on ne peut deviner quels font ces
vaffaux ( Aigen- Mann ) que les Ducs de Bavière
avoient en Autriche. On ne connoît pas davantage
la prétendue hypothèque fur Milberstadt ( Nuwenstadt
).
Jamais Ville en Autriche n'a eu le nom de Milberftadt
, & celle qui eft connue fous le nom de
Neustadt ou Nuwenſtadt a porté ce nom de tout
tems ( 1 ) . Il étoit donc inutile & inufité de la défigner
par deux noms différens au moyen d'une parenthèſe ,
& cet article feul fuffiroit pour conftater la fauſſeté
de l'original ou l'infidélité du copiſte .
70. De quelle importance pouvoit-il être de confulter
les Ducs Frédéric & Albert d'Autriche , dont
l'un n'avoit alors que 14 & l'autre 11 ans ( 2 ) ? D'ail
leurs fi le Rédacteur de la renonciation croyoit le
confentement des agnats indifpenfable , il ne devoit
pas oublier Frédéric , furnommé Poche-vuide , âgé
de so & quelques années , qui poffédoit alors l'Autriche
fupérieure & le Tirol ; il étoit frère aîné du
Duc Ernefte de Fer , père des fufdits Ducs Frédéric
& Albert , & il avoit un fils nommé Sigifmond.
Il eft clair qu'il auroit été indifpenfable de le faire
intervenir dans un acte auffi important que la prétendue
renonciation.
80. La néceffité de cette intervention n'a pas
échappé au Rédacteur de la prétendue renonciation ,
puifqu'il ajoute que les Ducs mineurs , conjointe-
(1 ) Dès l'an 1277 cette Ville eft appellée Nova Cividans
une lettre de privilége accordée par l'Empereur
Rodolphe I.
tas ,
(2) Frédéric étoit né en 1415 , & Albert en 1418 .
06
( 324 )
21
ment avec leurs tuteurs , l'ont confirméepar un alte.
Mais pour donner quelque poids à cette affertion
il faut produire cet acte ; il auroit fallu défigner les .
tuteurs par leurs noms. Si , conformément aux conftitutions
de la Maiſon d'Autriche , c'étoit le plus
proche agnat , pourquoi ne pas nommer le Duc Frédéric
Poche- vuide , à qui cette tutelle appartenoit ?
ou fi par quelque raifon particulière le Duc Albert
lui - même en avoit été chargé , par quel motif auroit-
il pu négliger d'en faire mention dans un acte
folemnel où cette mention étoit néceffaire ?
90. Les paroles fuivantes : & avons reçu là - def-
Jus le St - Sacrement , ne font pas plus à l'abri d'une
jufte fufpicion Il est vrai que quelques Hiftoriens
rapportent des cérémonies Religieufes de la même
efpèce à l'occafion du fameux traité entre Frédéric
d'Autriche & Louis de Bavière : mais outre que le
fait n'eft pas fuffisamment prouvé , on ne peut fuppofer
une pareille cérémonie dans une tranſaction
de moindre importance , & au milieu du 1 se fiècle.
On fait d'ailleurs que même dans les traités les
plus folemnels , on faifoit tout au plus mention d'un
ferment prêté de part & d'autre , comme par exem.
ple , par ferment prêté , moyennant un ferment
prêté corporellement fur les Saints , ou bien en lieu
de ferment , & d'autres expreffions pareilles .
Mais que fignifie ce trait - qui dans la copie Allemande
fe trouve après le mot Sacrement ? Eft- ce
un retranchement de quelques paroles fuivantes ?.
Dès lors la copie devient infidèle & perd toute
croyance fe trouve-t- il dans l'original ? Cela feul ,
concluroit contre fon authenticité ; jamais on ne
trouvera de pareille lacune ou interruption de texte
dans un Diplôme authentique.
100. Ces paroles : en foi de quoi cette Lettre eft
donnée , devroient être fuivies d'une mention quelconque
de l'appofition du fceau ( claufula Sigilli )
claufe qui n'étoit jamais omife dans un traité de
quelque importance .
( 325 )
110. Mais la preuve la plus forte contre l'au
thenticité de la prétendue renonciation du Duc Albert ,
fe tire de la date du jour & du lieu de la fignature de
cet acte . Il doit avoir été paſſé à Ratisbonne le 30
Novembre 1429 : or il eft aifé de prouver que ce
jour-là le Duc Albert n'a pu être à Ratisbonne ,
fuivant le témoignage de plufieurs Hiftoriens ( 1 ) .
Le Duc Albert fut un de ceux que l'Empereur Sigif
mond députa vers les Etats de l'Empire aſſemblés
en Diète à Presbourg les Décembre 1429. Or en
fuppofant même que ledit Duc ne fût arrivé que ce
jour-là à Presbourg , ce qui n'eft guère vraifemblable
, il faudroit qu'en moins des jours il eût
terminé une affaire importante à Ratisbonne , fait
le voyage de - là à Presbourg , & affifté à l'ouverture
de la Dière en cette dernière Ville , ce qui , vu
la difficulté des chemins & des voyages en ces temslà
, paroît être de toute impoffibilité ; pour donner
plus de certitude à cette conféquence , on a requis
les Magiftrats de la ville de Ratisbonne & les Maifons
Religieufes des environs , de rechercher dans
leurs archives s'ils n'y trouveroient pas quelque trace
qui indiquât que le Duc Albert d'Autriche & les
Ducs de Bavière fuffent venus à Ratisbonne vers le
tems dont il s'agit ; tous ont certifié que malgré
les recherches les plus exactes , ils n'avoient rien
trouvé qui vînt à l'appui de cette conjecture .
120. Ces paroles : O Loco figilli Ducis Albertis
aqueftris in cera rubra , qui ſe trouvent au bas de
la copie en queftion , dénotent que le ſceau y étoit
appofé ; cependant tous ceux qui ont la moindre
connoillance de la Diplomatique , favent que le fceau
(1) Voyez Windecks Hift . Sigifmundi , rapportée par
Mencken , Scrip . Rer . German. T. I. Col. 1216.
Wenckers Apparatus Archivorum. Pag. 320. Paul
Gundling , vie de Frédéric I. 13e Section , pag. 311 .
Haberleins , Hiftoire Univerfelle . Tome V. Période
VII. Epoque III, Pag. 461 .
( 326 )
équeftre ( c'est-à-dire , le grand fceau où le Prince
étoit représenté à cheval & en pleine armure , )
ne s'appofoit jamais aux Diplômes , mais s'y attachoit
toujours avec des cordons paffés dans le fceau .
130. La légalisation du Notaire ajoutée au bas
de la copie , eft des plus fuperficielles , & s'écarte
des formes prefcrites aux Notaires par tous les Règlemens
de l'Empire , depuis ceux de Maximilien I :
d'après ces Règlemens , ladite légaliſation ne feroit
d'aucun poids en Juftice «.
Nous croyons devoir joindre ici une nouvelle
traduction de l'acte qu'on vient de réfuter ;
toutes celles qu'on en a données juſqu'à préfent
ne font point exactes .
›
› Nous Albert , par la grace de Dieu Duc
d'Autriche & Marggrave de Moravie , certifions &
confeffons par cette Lettre , à tous ceux qui la verront
ou l'entendront lire que nous nous fommes
entretenus amicalement à Ratisbonne avec nos
chers Coufins Louis , Ernefte , Guillaume & Henri
, tous Comtes Palatins du Rhin & Ducs de Bavière
, fur la longue conteftation , que nous avons
eue avec eux , nous nous fommes arrangés avec eux
& convenus , de forte que nous n'avons plus & ne
voulons plus avoir de prétentions fur la Baffe- Bavière
, ni par notre droit particulier , ni du chef
de l'inveftiture , que nous avions obtenue de Sa Majefté
, notre cher père & Prince & Seigneur ( 1 ) Sigifmond
, par la grace de Dieu , élu Roi des Romains
, & que nous y renonçons pour nous ,
héritiers & fucceffeurs au Duché d'Autriche , & en
avons reçu une fomme d'argent telle que für notre
prière elle a été déterminée par notre cher père &
Roi Sigifmond , & en outre le droit , que nous aurons
les Vaffaux que les Ducs de Bavière ont eus en
Autriche , & qu'ils ont levé l'hypothèque qu'ils avoient
nos
(1 ) Unferm . lieben Vatter , vndt Fürsten vndt Herrn.
Sigmund , & c.
( 327 )
fur Milberstadt ( Nuwenftadt ) . ( 1 ) Nous avons
auffi confulté avec nos chers Coufins Frédéric &
Albert , également Ducs d'Autriche , que tout ceci
doit être ferme & valable pour leurs héritiers & fuc
ceffeurs , & être obfervé en tout tems , comme ils
l'ont confirmé avec leurs Tuteurs par un acte , comme
nous le certifions auffi en leur nom , & avons
reçu là- deffus le St - Sacrement.- - ( 2 ) Le tout fincérement
& fans réſerve. En foi de quoi cette Lettre
eft donnée à Ratisbonne , l'an après la naiffance de
Jefus- Chrift 1429 , le jour de S. André l'Apôtre.
O Endroit du fceau du Duc Albert , à che
val, en
cire rouge.
Cette copie a été faite d'après l'original , par moi
Marc Lorrey , Docteur en Droit , Confeiller du Duc
de Baviere & Notaire immatriculé 1569 .
De HAMBOURG le Octobre.
S ›
LES apparences du rétabliffement de la bonne
harmonie , entre la Ruffie & la Porte , qui fe
foutenoient encore , même après le départ
du Capitan Bacha femblent s'évanouir. La
négociation entre l'Amiral Ottoman & le Feld-
Maréchal Comte de Romanzow , a ſuſpendu
pendant quelque tems la marche du premier ,
qui , à ce qu'on affure , a continué fa route , &
a paffé avec fa flotte dans la Crimée . S'il faut
en croire quelques lettres de Pologne , les Ottomans
, en débarquant dans cette prefqu'ifle
ont remporté un avantage confidérable fur le
-parti attaché aux Ruffes ; mais cette nouvelle
annoncée fans date & fans détails , a au moins
befoin de confirmation . D'autres lettres plus
fûres ne permettent pas de douter des difpofi-
>
(1 ) Le mot Nuwenftadt , entre les parenthèſes , fe
trouve dans l'original Allemand .
(2) Ce trait , après les mots Saint Sacrement, le trouve
pareillement dans l'original.
( 328 )
tions des deux Puiffances à la guerre. Les Offi
ciers Ruffes deſtinés à fervir dans l'armée
affemblée fur les frontières de la Turquie , &
dont le départ avoit été fufpendu , ont reçu
l'ordre de partir fans délai , & de fuivre le
Lieutenant-Général d'Igelstrom , qui commandera
les troupes qui doivent agir contre les Tartares:
On a envoyé auffi de ce côté 6 compagnies
d'artillerie , qui conduifent avec elles un train
confidérable de gros canons. Les troupes qui
marchent vers la Crimée , vont combattre à la
fois les Turcs , & la pefte plus redoutable qui
exerce fes ravages avec beaucoup de fureur
dans cette Péninfule .
L'efpérance qu'on avoit de voir terminer à
l'amiable pendant l'hiver prochain , les différens
qui fe font élevés entre l'Empereur & le
Roi de Pruffe devient tous les jours plus incertaine
; la Cour de Berlin vient de faire des traités
, avec plufieurs Magnats de Pologne , pour
des fournitures de vivres qu'ils s'engagent à livrer
pendant le cours de cette année , & pendant
la prochaine L'armée du Roi eft actuellement
fur les frontières de la Siléfie & de la Bohême ,
poftée entre Schatzlar & le Schartenberg , avant
fon aile gauche appuyée à Koenigshan . S. M. a
fon quartier général dans la dernière maifon du
fauxbourg de Schatzlar. Le corps du Lieutenant-
Général de Wunſch occupe encore la hateur de
Ratfchenberg ; & celui aux ordres du Général
de Bulow qui étoit à Braunau , s'eft replié à
Annaberg , près de Neurode , d'où il s'étend
vers la fortereffe de Silberberg . Ce changement
en a occafionné un dans. la pofition de l'armée
Impériale , qui après avoir laiffé un corps confidérable
dans les lieux qu'elle occupoit , s'eft
poſtée dans les environs de Mupaka & de Gitfchin
.
Toutes les opérations de cette campagne ſe
( 329 )
font bornées à des marches & à des contre - marches
, dans lesquelles les chefs ont donné les
preuves les plus brillantes de leurs talens . Les
actions qu'il y a eu fe réduifent à des affaires de
partis , & à quelques- unes d'arrière - garde dans
lefquelles de part & d'autre on s'eft donné l'avantage.
L'armée commandée par le Roi de
Pruffe , difent les relations Autrichiennes , a
été pourſuivie par nos troupes & foudroyée par
notre canon dans fa retraite vers Schatzlar . La
quantité de morts qu'on a trouvés fur le chemin
par lequel elle a paffé , eft une preuve évidente
qu'elle a perdu beaucoup de monde . Il faut convenir
que les manoeuvres qui ont arrêté fi longtems
les progrès de l'ennemi , lui ont fait perdre
tant d'hommes & de chevaux , & ruiné
une grande partie de fa cavalerie , ainfi que
prefque toute fon artillerie , font des coups de
maître qui font le plus grand honneur à l'étendue
des connoiffances militaires du Maréchal
Comte de Lafcy , qui nous a procuré ces avantages
par la pofition qu'il a fait prendre à notre
armée principale «.
On ne regarde cependant pas la campagne
comme finie ; le Roi de Pruffe femble fe propofer
de refter encore à Schatzlar , puiſqu'on
affure que fes foldats ont conftruit des huttes
pour y faire du feu , & qu'ils ont obtenu la permiffion
de couvrir leurs tentes de chaume . Ces
difpofitions n'annoncent pas que l'armée foit
prête à entrer en quartier d'hiver . L'armée du
Prince Henri de fon côté s'eft rapprochée de la
Luface. L'habileté avec laquelle le Maréchal
de Laudonh a fu fe maintenir fur l'Ifer , n'a
pas peu contribué au parti qu'a pris le Prince
Henri. Le 24 du mois dernier , ce Prince quitta
fon camp de Tfchiskowitz , pour en prendre un
autre derrière Linnrai , fur les hauteurs de Luchſchitz.
» Le 23 , écrit un Officier de cette ar(
330 )
mée , il y eut une action très - vive près de
Doxan , fans qu'on fache quel a été le véritable
deffein de l'ennemi . Quelques bataillons
avec des croates fe jettèrent dans Doxan audelà
de l'Eger. Il fe trouvoit , en- deça de cette
rivière , à Brofchan , 100 hommes du régiment
franc de Hordt , commandé par le Capitaine de
Bulow , ayant un canon avec eux. Les croates
firent feu des fenêtres & du jardin du Couvent
fur ce détachement , qui néanmoins ne
céda pas un pouce de terrein , & fut bientôt
renforcé par le reste du bataillon . Le feu de
l'artillerie des ennemis devint plus vif ; ils fe
firent joindre par un plus grand nombre d'infanterie
, & établirent une batterie de 4 canons.
Trois pièces qui furent envoyées au bataillon
franc,le mirent en état de répondre à la canonade
de l'ennemi. Les bataillons de Kleiſt, de Steglitz
& de Haack, conduits par le Prince Jean- George
de Deffau , vinrent le foutenir ; une batterie
qu'ils établirent fit taire le feu de l'ennemi
qui fe jetta dans le Couvent ; on fit venir des
obufiers pour y mettre le feu ; le Lieutenant-
Général de Belling envoya à l'Officier Autrichien
Commandant , un tambour pour lui fignifier
que le Couvent feroit embrâfé à la première
décharge que fa troupe feroit encore ;
elle refta tranquille jufqu'à ce que nous eûmes
quitté le champ de bataille «.
Le 26 , l'armée du Prince Henri quitta le
champ de Luchfchitz , & marcha en deux colonnes
jufqu'à Nollendorf ; le 27 , elle arriva
à Ottendorff, fans avoir été inquiétée en paffant
des défilés entre des montagnes d'où les ennemis
auroient pu lui faire beaucoup de mal.
Le corps du Lieutenant- Général de Mollendorff
marcha par Bilin , Toplitz , Brin & Altenberg,
jufqu'à Dippols walde en Saxe. Il paffa
des défilés prefqu'inconnus , & franchit deş
( 331 )
montagnes prefqu'inacceffibles , ayant à effuyer
de tems en tems des bordées de l'ennemi ca-
.ché dans des cavernes. Le bataillon des volontaires
, commandé par le Major Comte d'Anhalt
, qui formoit l'arrière- garde , fut attaqué
le 25 par un corps de croates & de cavalerie
très-fupérieur ; mais ayant été fecondé par deux
bataillons de grenadiers , & ayant fait un feu
de peloton très- régulier , il repouffa l'ennemi
avec une perte très - confidérable . La fienne n'eft ,
dit on , que de 20 morts & de 51 bleffés.
L'armée combinée de Pruffe & de Saxe hivernera
dans la Luface ; le Réfident de la Cour de
Berlin à Drefde , préfenta il y a quelques jours.
la note fuivante aux Etats de Saxe. » Si la campagne
actuelle n'eft pas décifive , & que le
Prince Henri juge néceffaire de venir prendre
fes quartiers d'hiver dans l'Electorat , le pays
pourra-t-il fournir pendant les cinq mois d'hi
la fubfiftance néceffaire pour les troupes
& les chevaux, qui fera payée argent comptant".
On dit que les Etats ont répondu qu'on pourroit
livrer tous les grains néceffaires ; mais qu'on
ne pourroit fournir du fourrage , parce qu'il
manque dans les magafins.
ver ,
Le 7 du mois dernier , le Roi de Pruffe a
perdu un Officier Général , qui depuis qu'il
étoit à fon fervice jouiffoit de toute fa confiance.
C'eft M. Antoine Krockow , Lieutenant-
Général de la cavalerie . Cet Officier étant
le 30 Août dernier dans la chambre du Roi,
fut attaqué fubitement d'un tournoiement dé
tête très-violent ; le Médecin de S. M. lui
donna des fecours prompts ; mais ils n'eurent
aucun effet ; on jugea qu'il devoit quitter l'armée
; il arriva le 4 Septembre à Landshut , ´
accompagné de fes Aides- de- camp & d'un Chirurgien
du Roi ; fon mal empira jufqu'au 7
qu'il mourut âgé de 65 ans. Il étoit entré au
fervice de Pruffe en 1756.
( 332 )
Le corps de troupes aux ordres du Prince
Charles de Mecklenbourg , écrit- on d'Hanovre
, compofé de 6 bataillons & de 12 efcadrons
, entra le 28 du mois dernier dans
fon camp de Stocken à un demi -mille de cette
ville. Le jour fuivant M. de Hardenberg , Feld-
Maréchal des troupes Electorales fit la revue de
cés troupes qui refteront campées jufqu'au 8
Octobre. Bien des gens prétendent qu'on n'a
mis fur pied les troupes de cet Electorat , que
pour faciliter l'envoi en Amérique d'un certain
nombre de troupes Britanniques , que les nôtres
remplaceront «.
De RATISBONNE , les Octobre.
LES déclarations que l'on attendoit de la
part de la Cour Vienne , en réponse à celles de
la Cour de Berlin , viennent de paroître. Le 23
du mois dernier , le Comte de Neiperg fit remettre
aux Envoyés & Miniftres refpectifs de
l'Empire , à la Diète , la déduction des droits de
la maifon d'Autriche fur la Bavière , & le mémoire
fuivant intitulé : Propofition & requifition
de S. M. I. R. A. à fes hauts co- Etats de l'Empire
Germanique , contre les procédés illégitimes de
S. M. le Roi de Pruffe , par lefquels il a violé la
paix publique à l'occafion de la fucceffion de Bavière.
S. M. l'Impératrice - Reine Apoftolique , expofe
aujourd'hui aux yeux des Princes fes Co - Etats ,
un tableau fidèle de fes droits fur la fucceffion de
Bavière , & des mesures qu'Elle a prifes relativement
à ces droits . Il y a long- tems qu'Elle auroit
pris ce parti & qu'Elle auroit prouvé en même tems
l'infuffifance des raifons alléguées par S. M. le Roi
de Pruffe , pour établir la néceffité de fon oppofition
au démembrement , prétendu injufte , du Duché de
Bavière , fi Elle n'avoit voulu tenter & épuifer auparavant
tous les moyens de conciliation que fon
( 333 )
,
amour fincère pour la paix pouvoit lui fuggérer.
La Cour de Berlin a fait tous les efforts poffi→
bles pour faire envifager les droits de S. M. comme
nuls & fes méfures comme injuftes . Elle y a
réuffi en tant qu'une contradiction foutenue , lors
même qu'elle n'a d'autre fondement que l'intention
de contredire , parvient enfin à embrouiller les chofes
les plus fimples & les plus claires , & à leur donner
une tournure défavorable . Mais les effets de
cette manoeuvre difparoiffent auffi - tôt qu'on examine
avec impartialité le fond & la réalité des choſes.
La réalité des circonftances dont il s'agit , fe réduit
aux points fuivans. S. M. l'Impératrice- Reine
Apoftolique & M. l'Electeur Palatin fe communi →
quent amicalement & avec confiance leurs prétentions
& droits refpectifs fur la fucceffion de Bavière.
Ils reconnoillent de part & d'autre la validité def
dits droits & prétentions ; & pour ſe mettre à l'abri
des conteftations & évènemens qui pourroient en
réfulter par la fuite , ils s'arrangent entr'eux au
moyen d'une convention. Deux contradicteurs , favoir
, M. le Duc de Deux - Ponts & M. l'Electeur de
Saxe s'élèvent contre cette convention . S. M. l'Impératrice-
Reine Apoftolique a invité le premier de
ces Princes d'expofer fon prétendu droit , conformément
aux voies légales de l'Empire , à l'effet de
foumettre les prétentions & exceptions refpectives
à une difcuffion légale & jugement définitif , dont
l'exécution fetoit garantie par S. M. l'Empereur &
l'Empire , & même fi l'on jugeoit à propos , par
d'autres Puiffances . A l'égard de M. l'Electeur de
Saxe , S. M. l'Impératrice- Reine Apoftoliqué a déclaré
folemnellement , pendant la négociation avec
la Cour de Berlin , qu'elle renonçoit à fon droit
de regrédience qu'à l'égard des prétentions allodiales
qui pourroient affecter le territoire de l'ancienne
branche de Straubingen , Elle y fatisferoit
pleinement ; & que pour celles qui affecteroient l'héritier
principal , Elle employeroit non-feulement fes
( 334 )
bons offices , pour moyenner un accommodement
amical , mais qu'Elle y contribueroit auffi par un
concours réel .
S. M. l'Impératrice-Reine Apoftolique s'en remet
au jugement des Princes fes Co - Etats , fi dans toute
cette conduite il y a rien qui foit contraire aux
Loix & Constitutions de l'Empire , & fi dans cette
pofition des chofes , il fe trouve le moindre prétexte
qui puiffe autorifer M. le Duc de Deux-Ponts & M.
l'Electeur de Saxe à former quelques plaintes fondées
, ou même à recourir à la voie des armes. Cependant
S. M. le Roi de Pruffe s'y croit autorisé
en qualité d'Electeur & Prince de l'Empire ; en qua-
Lité de Partie contractante , & par conséquent
comme garant de la paix de Weftphalie , de la
Capitulation Impériale & de la Constitution dudit
Empire ; & enfin , en qualité d'Allié de M. l'Electeur
de Saxe , & de MM. les Ducs de Deux-
Ponts & de Meklenbourg.
La paix de Weftphalie , la Capitulation de l'Empereur
le trouvent- elles donc léfées , parce que S. M.
l'Impératrice- Reine Apoftolique & M. l'Electeur Palatin
ont tranfigé de leurs droits refpectifs par une
convention libre & amicale ? M. le Duc de Deux-
Ponts peut- il rien exiger au- delà de ce qui lui a été
réellement offert ? Refte-t - il à M. l'Electeur de Saxe
le moindre fujet de plainte après la déclaration
formelle que S. M. l'Impératrice-Reine Apoftolique
a faite au fujet de fes prétentions allodiales ? MM . les
Ducs de Meklenbourg ont-ils formé juſqu'à préſent
ou ont- ils à former encore la moindre prétention à
la charge de S. M. l'Impératrice-Reine Apoftolique ?
La convention conclue entre Sadite Majefté & M.
l'Electeur Palatin , & la reconnoiffance formelle du
dernier des droits de la Maiſon Archiducale d'Autriche
, fur les territoires cédés par ladite convention
, n'opérera-t - elle donc point une poffeffion tran
quille en faveur de S. M. l'Impératrice Reine Apoftolique
, du moins pour le tems de la vie de M.
T
( 335 )
l'Electeur Palatin ? & M. le Duc de Deux-Ponts n'eft
il point raffuré contre tout préjudice à l'avenir par
l'offre qui lui a été faite de la garantie de S. M. l'Einpereur
, de l'Empire & d'autres Puiffances , fuppofé
qu'en conféquence d'une difcuffion légale & d'un jugement
définitif intervenus conformément aux Conftitutions
de l'Empire , les droits de S. M. l'Impératrice
Reine Apoftolique vinffent à être déclarés nonfondés
?
C'eft de la décifion de cette queſtion fimple &
préliminaire que dépend la folution de la queftion
dont il s'agit principalement ici ; favor : Si S. M.
le Roi de Pruffe , en vertu des qualités & titres qu'il
a allégués , étoit en droit d'attaquer hoftilement
S. M. l'Impératrice-Reine Apoftolique , & pofé qu'il
n'eût pas ce droit , fi fon irruption en Bohême n'étoit
pas une nouvelle violation du repos de l'Allemagne ,
ainfi que de la paix publique & du traité de Weftphalic
S. M. l'Impératrice-Reine Apoftolique ne
s'eft pas bornée aux déclarations fufdites ; Elle a
pouffé fon équité , fa modération , fes fentimens pacifiques
& fes vues patriotiques pour l'avantage réel
de l'Empire au plus haut point , en faisant déclarer
formellement à S. M. le Roi de Pruffe , qu'Elle eft
prête à reftituer tout ce dont Elle a pris poffeffion en
conféquence de la convention du 3 Janvier , & de
dégager M. l'Electeur Palatin , & fes héritiers & fucceffeurs
, de toute obligation réſultante de ladite
convention , fous la condition expreffe & invariable
que S. M. le Roi de Pruffe , de fon côté , s'engage
pour lui & fes fucceffeurs , de maintenir la fecundogéniture
dans les Margraviats d'Anfpach & de Bareuth
, conformément à la Sanction - pragmatique
établie dans la Maiſon , confirmée par l'Empereur ,
& mife au rang des Loix publiques de l'Empire.
>
: Cette propofition ayant été entièrement rejettée
par S. M. le Roi de Pruffe , & ce Prince perfiftant
néanmoins dans fon injufte perturbation du repos
public , S. M. l'Impératrice-Reine Apoftolique crois
( 336 )
:
roit manquer de confiance aux lumières & à l'équité
des Princes fes Co - Etats , fi elle pouvoit penfer qu'il
fût néceflaire d'entrer dans de plus grands détails
pour leur faire approuver fa conduite & défapprouver
celle de la Cour de Berlin. En conféquence , Elle
les requiert de confidérer avec l'attention que mérite
l'importance de l'objet , que d'après l'expofé fidèle
de l'état des chofes , il s'agit du bien général de l'Empire
, du maintien de fon équilibre & de la confervation
de la conftitution actuelle du Cercle de
Franconie & des Cercles voifins qu'il s'agit enfin
d'obvier aux conféquences dangereufes qui s'enfuivroient
fi la Cour de Berlin parvenoit à fe procurer
exclufivement la faculté de réalifer fes vues
d'agrandiflement , & à priver les Princes puînés de
la Maifon de Brandebourg d'un avantage qui leur
appartient inconteftablement , en vertu d'une Sanction
- pragmatique admife aux Loix formelles de
l'Empire. C'est pour obvier à ces conféquences dangereufes
, que S. M. l'Impératrice Reine Apoftolique
s'eft déterminée à renoncer à tous fes droits & prétentions
à la fucceffion de Bavière , & à fe défifter
de fa convention avec M. l'Electeur Palatin . S. M.
renouvelle ouvertement , formellement & folemuellement
aux yeux de l'Empire , la déclaration faite
à S. M. le Roi de Pruffe à ce fujet : mais en faiſant
ce facrifice volontaire au bien de l'Empire , Elle fe
croit autorisée à requérir , exhorter & inviter les
Princes fes Co-Etats de faire conjointement les repréfentations
les plus preffantes à S. M. le Roi de
Pruffe , pour la prompte ceflation de fes hoftilités ;
d'infifter de concert avec S. M. l'Impératrice-Reine
Apoftolique fur la manutention de la Sanction-pragmatique
établie dans la Maifon de Brandebourg ;
de faire caufe commune avec S. M. contre l'infraction
manifefte de la paix publique & de celle de
Weftphalie , & enfin de prêter des fecours effectifs
à Sadite Majefté , & de réclamer dès à préfent ceux
des deux Puiffances garantes des Traités de Weft
phalic. D'après
( 337 )
髦
D'après cette requifition où la maiſon d'Autriche
ne refufe point de laiffer à la déciſion ou
à la médiation du corps Germanique ou de
quelqu'autre tiers impartial , les objets actuellement
en litige , on fe flattoit de voir mettre
une prompte fin à la guerre qui vient de commencer
; mais cet efpoir s'eft bientôt évanoui ;
le Baron de Schwartznau , Miniftre du Roi de
Pruffe a fait remettre aux Envoyés un nouvel
imprimé , fous le titre d'Expofé provifionnel de la
fituation actuelle des différens für la fucceffion de
Bavière. Cette pièce prépare à une réplique à la
déduction des droits de l'Impératrice Reine ,
que fon étendue ne nous permet pas de
placer ici , & dont nous donnerons inceffamment
le précis.
ITALIE.
De ROME , le 20 Septembre.
TOUT fe prépare pour la tenue du prochain
Confiftoire qui est toujours fixé au 28 de
ce mois. L'examen des Évêques qui doivent
y être propofés aura lieu vendredi prochain .
On affure qu'il ne s'y fera aucune promotion.
On croit que S. S. n'ira point cette année à la
campagne ; fon intention eft d'employer ce tems ,
pendant lequel les audiences font fufpendues , à
l'examen des affaires de l'Eglife & de l'Etat ;
elle bornera fes amuſemens pendant cette faifon
, à quelques promenades dans les environs
de cette Capitale , comme elle le fit l'année derpière
pendant l'automne.
M. Poncet, célèbre Sculpteur François , vient
d'achever une fuperbe Statue de Vénus ; tout le
monde fe porte en foule chez lui pour la voir ,
avant qu'il l'envoye en France . On parle avec
beaucoup d'admiration de ce morceau , qui n'eſt
copié d'après aucune antique , & qui eſt original.
25 Octobre 1778. P
( 338 )
On mande de Naples que le Véfuve , qui depuis
quelques tems menaçoit d'une éruption
prochaine , a vomi le 12 de ce mois , par un
de fes côtés , des torrens de Lave , qui ont d'abord
pris leur direction vers Ottojano , & fe
font détournés enfuite du côté de Portici & de
la Tour du Grec. Mais le volume de la Lave
diminue journellement ; le mugiffement de la
montagne eft fort affoibli , & on efpère que
le calme fera bientôt parfaitement rétabli.
De LIVOURNE , le 25 Septembre.
LA ruine prefqu'entière de Smirne , centre
du commerce de prefque tout le Levant , a caufé
des pertes confidérables à toutes les places de
commerce; celle- ci en eft pour quelques millions.
Cette ville qui , il y a quelques années , éprouva
un incendie qui lui caufa de grands dommages
, paroît particulièrement fujette aux trembleniens
de terre ; l'hiftoire fait mention de celui
qui la bouleverfa l'an 178 de l'ere chrétienne
; & en 1688 elle en effuya un qui lui fut
auffi funefte que celui qu'elle vient d'éprouver.
Les fecouffes fe font prolongées jufqu'au milieu
du mois dernier ; il y en eut une le 9 qui fut
très-violente , & une autre le 15. Depuis ce
jour- là la terre a été tranquille ; les commotions
ont été fréquentes & terribles pendant près de
deux mois. Les habitans commencent à fonger à
réparer leurs maifons ; ce travail eft preffant ;
l'intempérie de l'air , le défaut de couverture
contre l'exceffive chaleur du foleil , le manque
de nourriture convenable ont occafionné plufieurs
maladies dangereufes , & entr'autres des
fièvres chaudes & pourprées . Comme la plupart
des malheureux habitans qui ont fui à la campagne
font hors d'état de fe procurer les chofes
mêmes de première néceffité , il eft à craindre
qu'aux approches de l'hiver, leur fituation ne devienne
encore plus affreuſe.
(( 339 )
Les lettres de Barbarie portent que le Roi de
Maroc a envoyé Alcaide Sheridy avec 1800
hommes , contre les Arabes qui habitent les
montagnes entre Tétnan & Tanger , & qui ont
dépouillé un grand nombre de voyageurs. Cet
Alcaide a ordre de les punir , & de leur faire
payer une amende de 24,000 ducats . On trouve
qu'il a conduit bien peu de monde pour percevoir
cet impôt fur des peuples nombreux &
révoltés qui ne fe foumettront qu'à la force. Le
fils du Roi de Maroc qui s'étoit fauvé dans les
montagnes, eft retourné à Méquinez après avoir
obtenu l'affurance de fon pardon.
Les corfaires Algériens qui , depuis quelque
tems , fe tiennent dans la rivière de Tétuan ,
ont fait plufieurs prifes confidérables . Une des
principales eft celle d'une balandre Portugaiſe
venant du Bréfil , avec 300 rouleaux de tabac .
Les chébecs Efpagnols pour affurer la navigation
croifent avec beaucoup de vigilance , depuis
Ceuta jufqu'à Gibraltar.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 10 Octobre.
APRÈS avoir été long - tems fans aucunes nouvelles
de l'Amiral Keppel , on vient enfin d'apprendre
qu'il fe difpofe à rentrer à Plymouth
pour y racommoder fes vaiffeaux qui ont beaucoup
fouffert , & dont la plupart ont befoin
d'être carénés. Il paroît qu'il ne fera pas mieux
reçu qu'il ne l'a été à fa première rentrée ; la
partie de la Nation qui fe flattoit qu'avec les
forces qu'il avoit fous fes ordres , il étoit en état
de détruire la marine Françoife , s'empreffe de
lui faire un crime de ne l'avoir pas fait . Elle
obferve avec mécontentement que dans les deux
feules occafions où nos vaiffeaux de guerre fe
font mefurés d'égal à égal avec les François ,
P 2
( 340 )
l'avantage a été pour ces derniers . » Quand la
flotte Françoife étoit au cap Finisterre , l'Amiral
Keppel , dit un de nos papiers , étoit à l'entrée de
la Manche ; tant qu'il a été bien sûr qu'elle étoit
éloignée , il a confervé bravement fa ftation
près d'Oueffant ; auffi tôt qu'il a fu qu'elle revenoit
, il a eu la politeffe de quitter fa croifière
, pour ne point la gêner dans fa rentrée à
Breft. Lorfqu'elle a eu effectué fon projet , il a
continué à tenir la mer , où fa préfence étoit au
moins inutile , puifqu'il n'y avoit plus d'ennemi.
Après s'être promené librement & fans inquiétude
pendant quelque-tems , il revient demander
des récompenfes qu'il obtiendra peut- être , &
les complimens de la Nation qui ne lui en fera
que de proportionnés aux fervices qu'elle en a
reçus «.
Si l'on fe plaint du peu d'effet de la feconde
fortie de l'Amiral Keppel , les papiers qui font
en faveur du Ministère ne manquent pas de
préfenter à la Nation des motifs de confolation
dans le nombre & la valeur des prifes que nos
Armateurs amènentjournellement dans nosports.
Ils ne comptent pas moins de 36 à 40 vaiffeaux
revenant de St-Domingue , de la Martinique
& de la Guadeloupe qui font tambés entre
nos mains. Le Ferme , vaiffeau des Indes Orien,
tales dont on évalue la cargaiſon à 200 mille liv.
fterl. , a été pris par deux Armateurs de Briftol
. On oppofe à ces liftes exagérées , que la
plupart de ces yaiffeaux étoient affurés en Angleterre
, & que le Ferme feul l'étoit à 8 pour
cent. Ceux qui exaltent le plus la richeffe de ces
prifes ne le diffimulent pas. » On ne conçoit
pas , difent- ils , la politique qui fouffre que les
François affurent leurs marchandifes en Angleterre
; car lorfque nous leur prenons un vaiffeau
que nous avons affuré , la perte retombe
fur nous-mêmes & non fur nos ennemis , qui par
( 341 )
cette manoeuvre font fervir leurs pertes mêmes
à l'avantage de leur pays . On ne peut difconvenir
que la plus grande partie des marchandifes
prifes fur les vaiffeaux François revenant des
Indes Occidentales , avoient été affurées ici. Si
l'on continue de le permettre , ils pourront faire
la guerre fans courir le moindre danger , &
nous nuire effentiellement , puifqu'obligés d'un
côté de fournir aux frais indifpenfables de nos
armemens , nous ferons dans l'obligation de
leur rembourfer le montant de leur pertes , de
manière que nous garantirons leur commerce
de tout danger cc.
Nos Armateurs ne fe bornent pas à s'emparer
de tous les vaiffeaux François qu'ils rencontrent;
ils continuent à ne pas épargner davantage
les bâtimens neutres chargés pour le compte
des François ; ils n'en ont pas pris moins de 61
Hollandois , 15 Suédois , & une trentaine de
Pruffiens , d'Hambourgeois , de Lubeck , de
Brême , & c. Ces hoftilités contre le commerce
de toute l'Europe , font propres à indifpofer
contre nous toutes les Puiffances que nous avons
intérêt de ménager. La Suède a porté des plaintes
; on doit s'attendre à en recevoir inceffamment
de la part du Roi de Pruffe . Les Hollandois
ne ceffent de continuer les leurs . Les villes
de Rotterdam , de Dort & de Dordrecht , à
l'imitation de celle d'Amfterdam , ont préfenté
des Requêtes aux Etats-Généraux pour folliciter
leur appui contre ces violations du droit
public . Le traité de marine conclu le 11 Décem
bre 1674 entre la Grande- Bretagne & les Provin
ces-Unies , porte expreffément » que les fujets
des deux Nations pourront naviguer librement
& sûrement , commercer & exercer toute forte
de négoce dans tous les Royaumes & pays où
les Souverains refpectifs font en paix , neutralité
& amitié ; que leur navigation & commerce ne
P
3
( 342 )
feront empêchés ou moleftés , ni par violence
des gens de guerre , ni par vaiffeaux de guerre
ou autres quelconques , fous prétexte de quelque
hoftilité ou inímitié qui pourroit furvenir
entre l'un des Souverains , & les Nations avec
lefquelles l'autre Souverain eft en paix on neutralité
«. Il n'y a certainement rien de plus pofitif
que cet article , & nous commettrions une
grande imprudence , fi nous ne donnions pas
à la République la fatisfaction qu'elle exige.
La réflexion fuivante des marchand's Hollandois
dans leurs Requêtes , ne mérite pas moins d'attention
. » S. M. T. C. dans fon règlement concernant
la navigation des vaiffeaux neutres en
tems de guerre , ayant défendu à fes Armateurs
d'arrêter ou de faifir les navires appartenant aux
Puiffances neutres , quand même ils viendroient
des ports ennemis ou devroient s'y rendre , à
la feule exception des places bloquées , & des
vaiffeaux chargés de contrebande , s'eft néanmoins
réfervé de révoquer cette liberté , dans
le cas où les Puiffances ennemies ne jugeront
pas à propos
d'accorder
la même
faveur
dans
l'expiration
de 6 mois
. Dans
ce cas , la franchife
des vaiffeaux
des Provinces
-Unis
feroit
encore
bleffée
de ce côté
; ils feroient
privés
de leur
navigation
& de leur
négoce
avec
la
France
& l'Angleterre
, & fupporteroient
ainfi
les effets
de la guerre
, comme
fi la République
s'y trouvoit
elle même
mêlée
".
Si notre Cour a réellement envie que la Hollande
prenne part à la guerre , fi elle cherche à
l'y forcer , il eft important pour elle de ne lui
pas donner du moins fujet de fe déclarer contre
nous. Sur les réquifitions de l'Ambaffadeur de
cette République , elle a ordonné aux Amirautés
d'examiner les prifes faites fur les Hollandois
, & de faire reftituer celles qui ne feront
pas jugées légales. Il y en a déja 21. qui fe font
( 343 )
trouvées dans ce cas , & qu'on a relâchées . Mais
les Capitaines ne font pas contents de cette
justice ; ils en réclament une autre , à laquelle
ils ont fans doute droit , c'eft un dédommagement
du tort qu'on leur a fait mal -à- propos ; il
n'eft pas sûr qu'ils l'obtiennent avec la même
facilité qu'ils ont obtenu leur liberté.
Le Roi , parti le 28 du mois dernier pour
aller faire la revue des camps de Winchester &
de Salisbury , en eft revenu le 2 de celui- ci .
Par- tout S. M. a reçu des adreffes affectueufes ,
& l'affurance du zèle de la Nation à concourir
de toutes fes forces à fes vues , pour le bonheur
& la gloire de l'Etat. Mais pourra- t- elle faire
les dépenfes indifpenfables que les circonftances
exigent. Quels moyens emploiera - t - on pour
Ja levée des ſubſides néceſſaires . On attend avec
impatience les ouvertures & les plans des Miniftres
à ce fujet . Le Parlement , dans fa dernière
féance , a accordé 12 millions fterl ; dans
la prochaine on lui demandera au delà de cette
fomme , les frais de la milice enrégimentée ,
ceux des différens camps qui font très- coûteux
& fila guerre éclate , & que les forces de l'Efpagne
le réuniffent à celles de la France , combien
ne faudra-t-il pas encore ajouter à ces fubfides
déja fi confidérables ? Les difpofitions de
l'Espagne font encore incertaines ; le Miniſtère ,
en affectant de publier qu'il ne reçoit de cette
Cour que des affurances de fon amitié , ne paroît
pas fans inquiétudes ; on en juge par les ménagemens
qu'il a pour cette Puiffance , aux fujets
de laquelle il a fait reftituer les effets qui leur
appartiennent , & qui avoient été pris fur des
bâtimens François par nos vaiffeaux de guerre
& nos Armateurs. Ces ménagemens qu'on a
pour elle feule , femblent prouver qu'on la craint
& qu'on s'en défie.
Au milieu de ces mouvemens , il s'élève en-
P 4
( 344 )
core quelques voix en faveur de la paix ; on
efpère toujours qu'elle fe fera pendant le cours
de l'hiver. Mais cette eſpérance ne paroît pas
également fondée aux yeux de tout le monde
& perfonne ne fe déguiſe que la paix , fi elle ſe
fait , ne nous fera point avantageufe . La ceffion
de Gibraltar à l'Espagne , & la reconnoiffance
de l'indépendance des Américains , doivent ,
dit-on , être la bafe du traité : on n'eſt pas éloigné
d'accorder ces deux articles ; mais la paix
étant faite à ces conditions , la Grande- Bretagne
en fera- t-elle en un meilleur état ? ne reftera-t-il
, pas toujours deux chofes qui la menacent d'une
deftruction totale ? la dette nationale que la
guerre de l'Amérique a prodigieufement augmentée
, & les grandes émigrations qui auront
lieu de ce pays- ci en Amérique. Il eſt certain ,
dit- on dans un de nos papiers , que beaucoup
d'Anglois fe difpofent à paffer dans le nouveau
monde ; les uns par efprit d'intérêt , les autres.
par amour pour la liberté .
Ce qui fait préfumer que l'on n'eft pas éloigné
de céder Gibraltar à l'Eſpagne , c'eſt le foin
avec lequel , depuis quelque tems , on s'attache
dans certains papiers à prouver que certe place
n'eft d'aucune importance pour nous . En effet ,
perfonne n'ignore qu'elle coûte plus qu'elle ne
nous eft utile ; les maîtres de Gibraltar ne le
font pas du détroit , & le port n'eft point auffi
vafte ni auffi commode qu'on en auroit befoin
pour le rendre avantageux . Cette place ne tire
fes provifions que de l'Angleterre & de la Barbarie
; elle ne reçoit rien de l'Espagne même.
Si on la cède pour avoir la paix , on s'affure la
confervation de Minorque qui eft bien d'une
autre importance , & que la guerre pourroit
nous enlever. Nos politiques s'attachent à porter
l'attention de la Nation fur ces deux places ;
comme il n'eft pas douteux qu'elles ne foient
( 345 )
d'abord attaquées fi la guerre fe déclare , on
met ainfi fous fes yeux l'état des forces chargées .
de les défendre. Il y a à Gibraltar les régimens
d'infanterie Angloife de Clinton , de Boyd , de
Walsh & de Bangh ; les régimens Hanovriens
de la Motte , de Reden , & de Hardenberg , &
les volontaires de Manchefter ; ce qui fait en
tout 4000 hommes en état de fervir, On a à
Minorque 1500 hommes , compofés des régimens
d'Eglinton & de Morris , des régimens
Hanovriens du Prince Erneft & de Goldacker.
La charte de la Compagnie des Indes n'eft
point encore expirée , & on parle de la renouveller.
» On auroit dû , dit- on dans un de nos
papiers , attendre fon expiration , & conferver
les Gouvernemens dans cette partie du monde
pour des Officiers au fervice du Roi , diftingués
par leurs fentimens d'honneur & leur caractère. ,
qui pourroient foutenir & protéger les tribunaux
de juftice dans l'Inde ; on auroit dû auffi n'y
envoyer que des Juges fur la probité defquels
on puiffe compter. Mais fi l'on infifte abfolument
fur le renouvellement de la charte , on
peut affurer que les marchands de Londres , de
Bristol & de Liverpool , affiftés par leurs amis
en Hollande , donneroient 9 millions pour une
nouvelle charte . Si le commerce , dit un correfpondant
, n'eft pas rendu libre en général ,
il pourra être exercé par les ports ci- deffus ,
auxquels on pourroit joindre Edimbourg ou
Glafcow ou tous les deux , ainfi que Dublin &
Corke. Il y a d'autant plus de raiſon , ajoutet-
il , d'avoir égard aux propofitions des marchands
dans les ports extérieurs de l'Angleterre ,
de l'Ecoffe & de l'Irlande , que ces marchands
depuis nos troubles , ont donné les plus grands
& les plus généreux fecours au Gouvernement ,
tandis qu'il n'y avoit que trop de gens dans la
capitale qui faifoient tout ce qu'ils pouvoient
PS
( 346 )
1
1
•
pour en arrêter les mefures. Le même correfpondant
eft de l'avis duLord Chatham, qui difoit que
les dettes de la Nation devroient être payées fur
lés territoires acquis dans l'Indé , puifqu'on ne
peut prouver par aucun raifonnement folide que
ces mêmes territoires ont été abandonnés la
par
harte à une compagnie de marchands qu'on
devroit borner à leur commerce , & auxquels
on devroit laiffer tout au plus la poffeffion d'un
petit nombre de forts néceffaires pour leur
protection ".
Le régiment montagnard que le Lord Seaforth
a levé en Ecofle s'eft muciné dans le mois
dernier ; cette affaire a d'abord paru fort grave ,
parce qu'on prétendoit que les rebelles vouloient
marcher vers Londres . Le Général Skene
a négocié avec eux inutilement ; & les Lords
Dunmore & Macdonald font parvenus à les
faire rentrer dans le devoir , aux conditions fuivantes.
1 ° . Un pardon général de ce qui s'eft
paffé. 2 °. Le paiement des arrérages dus à l'occafion
de leur engagement. 3 ° . L'affurance de
n'être point envoyés aux Indes Orientales. Le
Lord Dunmore méritoit fans doute des éloges ,
pour avoir mis fin à une mutinerie dont on
craignoit les fuites . Les Officiers de cette troupe
s'en font plaints ; ils prétendent que dans quelques
articles de l'accommodement , il y a des
chofes incompatibles avec la diſcipline ; ils ont
protefté publiquement contre ce qu'il a fait , en
déclarant que n'ayant été prié par aucun d'eux
de fe mêler de cette affaire,il a agi fans miffion &
fans autorité .
L'élection du nouveau Lord Maire s'eft faite
dernièrement ; le choix eft tombé fur l'Alderman
Plumbe. Lorfque l'élection eut été achevée
fans bruit & fans tumulte , M. Baker , fecondé
par M. Burke , propofa de remercier MM . Johu
Sawbridge , George Hayley , Richard Olivier ,
( 347 )
& Frédéric Bull , Repréfentans de la cité an
Parlement , de leur oppofition conftante aux
mefures foibles & perverfes de l'adminiſtration .
M. Pugh voulut s'oppofer à cette motion , &
fut accueilli d'une huée générale . Le Lord
Maire encore en exercice , Sir James Efdaile ,
fit ce qu'il put pour la faire retirer , & finit par
diffoudre l'Affemblée. On en a été mécontent ,
& après fa retraite la motion fut repriſe &
paffa , ainfi qu'une feconde qui déclaroit que le
Lord- Maire avoit encouru la cenfure de la
bourgeoisie , pour avoir voulu arrêter le cours
d'une queftion qu'elle avoit proposée.
ÉTATS-UNIS DE L'AMÉRIQUE Sept.
De Charles-Town le 10 Août . On attend avec
impatience des nouvelles de l'expédition de la
flotte Françoife fur Rhode-Ifland ; les espérances
qu'on avoit de voir le Lord Howe quitter
le port de New-Yorck , & chercher en pleine
mer le Comte d'Estaing , qui peut l'y combattre
avec avantage , fe foutient toujours. Nos lettres
de New -Yorck annoncent du moins qu'on y a
mis un embargo fur tous les vaiffeaux ; que les
matelots des bâtimens de tranfport ont été
preffés & pris , mais fous la condition de les
renvoyer à leurs vaiffeaux refpectifs auffi - tôt
qu'ils auront rempli le fervice auquel on va
les employer. Le Lord Howe , ajoutent ces
lettres , eft fi preffé de mettre en mer , qu'il a
pris les tonneaux d'eau qui étoient à bord des
vaiffeaux de tranfport , pour ne point perdre
de tems à faire remplir ceux de fa flotte.
On fe flatte que le Général Washington profitera
de l'éloignement de l'efcadre Angloife , s'il
a lieu , pour tenter fur New-Yorck ce que l'on
exécute actuellement fur Rhode-Ifland. Les
mouvemens qu'il a fait faire à fes troupes ont
dû contribuer à donner de la fécurité au Géné-
P 6
( 348 )
ral Clinton , & nous fommes perfuadés qu'il a
feulement feint de s'éloigner avec une partie
de fes forces , & qu'il eft prêt a revenir auffitôt
que le Lord Howe fera parti. Son armée eſt
très - formidable & fe renforce tous les jours
par des recrues : il eft vrai que fes troupes ne
font pas fi bien habillées que celles du Roi ;
mais leur unanimité , leur fidélité & les talens
guerriers de leurs chefs , doivent effacer la
mauvaiſe opinion que pourroit , donner leur
extérieur.
,
De Bofton le 15 Août. Nous lifons dans la
Gazette de Philadelphie l'article fuivant :
Nous avons des nouvelles authentiques , d'après
lefquelles nous pouvons affurer que le 10
de ce mois a été fixé pour l'attaque de Rhode-
lfland par un détachement des troupes
des Etats- Unis , foutenu de l'Efcadre de S. M.
T. C. aux ordres du Comte d'Estaing ".
Le Journal de Maryland contient les détails
fuivans au fujet de cette expédition , on les lit
ici , en attendant des nouvelles plus pofitives
& peut être plus authentiques : » Les gros
vaiffeaux de l'efcadre de Toulon ne tirant point
affez d'eau pour pénétrer jufqu'à New-Yorck ;
le Comte d'Estaing a pris la réfolution d'aller à
Rhode- Ifland , dont l'accès eft plus facile pour
y attaquer l'ennemi du côté de la mer , tandis
que les troupes Américaines defcendront dans
cette Ifle. Le Général Washington a détaché
aux ordres du Marquis de la Fayette , un corps
de troupes fuffifant pour aider le Général Sullivan
dans l'exécution de cette entreprife . Le
Lord Howe & le Chevalier Clinton n'étant
point affez forts pour conferver cette Ifle , &
craignant une prompte attaque de ce côté , ont
envoyé ordre au Général Pigot de l'évacuer ;
ce qu'il a fait avec une habileté qu'on ne peut
qu'admirer , puifque tout le Pays des environs
( -349 )
s'eft mépris au mouvement des Anglois , qu'on
affuroit avoir été renforcés , & qu'on croyoit
occupés à fe fortifier pendant qu'ils fe retiroient.
Les vaiffeaux de guerre de cette ſtation
ont été joindre l'Amiral Howe , tandis que les
troupes de terre , débarquées fur l'extrémité
orientale de Long - Ifland , font en marche pour
la plaine de Hampftead , où campe le corps
principal de l'armée Angloife. M. d'Eftaing
apprenant que l'Ifle étoit évacuée , eft retourné
dans fa premiere ſtation , à Sandy-Hook ou aux
environs. Il a encore pris plufieurs vaiffeaux
marchands Anglois , qu'il a envoyés dans les
Ports Orientaux «.
On a ici des copies d'une lettre d'un Officier
Anglois , datée d'Halifax .. » Nous fommes arrivés
ici heureuſement le 14 de ce mois , après
avoir été en mer pendant 14 femaines ; nous
n'avons pourtant pas eu une trop longue traverfée
depuis Corke , elle n'a été que de fept
femaines & peu de jours , & c'est bien aller
avec une flotte. Quoique nous fuffions attendus
ici depuis plus de trois mois , on n'avoit pas
fait les moindres préparatifs pour nous recevoir
, & les troupes , tant officiers que foldats ,
n'ont feulement pas trouvé une baraque où elles
puffent fe repofer en arrivant ; c'eft pour cette
raifon que nous fommes obligés de camper jufqu'à
ce qu'on nous ait conftruit des baraques
& leur emplacement n'eft pas encore défigné :
les provifions font énormement chères dans
cette Province ; le mouton & le boeuf y valent
un shelling la livre . Avec de l'argent on ne peut
avoir de logement : le Colonel paie 2 liv. fterl.
par femaine , pour deux vilaines chambres qui
ne font pas meublées «.
,
( 350 )
FRANCE.
DE MARLY , le 20 Octobre.
LE 11 de ce mois , M. Pannelier d'Annel ,
a eu l'honneur de préfenter au Roi , à Monfieur
& à Monfeigneur le Comte d'Artois , un
Ouvrage de fa compnfition intitulé : Effai fur
l'aménagement des Forêts . M. Buc'hoz a auffi eu
l'honneur de leur préfenter , le 29 du mois
dernier , les Tomes 7 , 8 , 9 , 10 , 11 & 12 ,
reliés en deux volumes , de l'Histoire Univer
felle du Règne Végétal.
De
PARIS & le 20 Octobre.
On fait que l'efcadre de Breft n'a point defarmé
en rentrant dans le port ; on ignore fi
elle fortira de nouveau cette année ; la faifon
qui devient très-mauvaife , le tems affreux qui
règne depuis quelques jours , & qui fe prolonge
ordinairement pendant la plus grande partie de
l'automne,peuvent l'en empêcher ; les chaloupes
& les canots communiquent très - difficilement
de la rade à terre ; & il fe pourroit qu'on ne fit
fortir que quelques vaiffeaux & frégates qui
croiferont en fe relevant fucceffivement. En
attendant on répare les vaiffeaux qui en ont
befoin , & ils ont ordre de fe tenir prêts à
partir au premier fignal. -
Les vaiffeaux actuellement en croifière ,font
le Vengeur , l'Artéfien , le Triton & un quatrième
avec plufieurs frégates. Dans la nuit du
27 au 28 du mois dernier , dans l'O . S. O.
d'Oueffant , le Vengeur , commandé par le
Comte d'Amblimont , & la frégate la Belle-
Poule , par M. de la Clochetterie , entendirent
plufieurs coups de canons . Le Comte d'Amblimont
fit gouverner du côté d'où le bruit étoit
parti , & au point du jour il ſe trouva à portée
( 351 )
de canons de deux navires dont il s'empara. L'un
étoit le corfaite Anglois le Saint- Pierre , monté
de 20 canons & de 150 hommes d'équipage ;
l'autre le navire François l'Aquilon de 600 tonneaux
, Capitaine la Vigne-Buiffon , venant de
Chandernagor & de Pondichery , chargé de
marchandifes des Indes évaluées à 3 millions ;
que le corfaire Anglois venoit d'amariner. Le
navire François fut renda à fon Capitaine , &
efcorté jufqu'au port de l'Orient , lieu de fa deftination
, où on a débarqué 200 prifonniers ,
provenant tant du corfaire le Saint-Pierre , que
d'un autre de 12 canons & de so hommes d'équipage
, dont la Belle- Poule s'étoit emparé le
25 du même mois.
La frégate la Senfible , commandée par le
Chevalier de Marigny, faifant partie de la divifion
du Comte d'Amblimont , a pris dernièrement
un riche vaiffeau marchand Anglois de
16 canons , qu'il a conduit à Breft .
" L'Annibal , vaiffeau de 74 canons , a été lancé
à l'eau dans ce port les de ce mois . Le Protée
est entré dans le baffin pour y être rebordé
en grande partie . Comme on y a mis beaucoup
de monde , il fera prêt inceffamment.
On conftruit actuellement , tant dans ce port
que dans celui de Rochefort 9 vaiffeaux de
Jigne , dont un doit être de 100 canons , 2 de
90 , 33 de 74 & 3 de 64. A enjuger par l'activité
qu'on met à ce travail , ces neuf vaiffeaux feront
prêts à mettre en mer au printems prochain.
On vient de publier les détails du combat de
la frégate du Roi la Concorde , contre la frégate
Angloife la Minerve ; M. le Gardeur de Tilly
rencontra cette frégate le 22 Août dernier
par le travers du vieux Cap François , la prit
après un combat de 2 heures & la conduifit
au Cap François,
352 )
Le Chevalier de Tilly , Lieutenant de vaiffeau
, frère du Commandant de la frégate Françoife
, & Capitaine en fecond , eft mort de fes
bleffures une heure & demie après le combat.
M. de Repentigny , Enfeigne de vaiffeau , a
été légèrement bleffé. La Concorde a perdu deux
Matelots & un Soldat , & a eu onze hommes
bleffés. La perte a été beaucoup plus confidérable
du côté de la Minerve. La bravoure de
l'équipage François a parfaitement fecondé la
valeur de M. le Gardeur de Tilly & de MM.
de Rémond & de Repentigny , Enfeignes de
vaiffeau , de Bergevin , Kerbiguet & Cordier ,
Officiers auxiliaires , & de Tilly , Garde de la
Marine , qui compofent l'Etat- Major de la
Concorde.
3
On écrit de Nantes qu'un vaiffeau de ce port ,
de à 400 tonneaux , venant de l'Amérique
chargé de fucre , d'indigo , & c. a échappé heureufement
à un corfaire Anglois qui l'avoit pris.
Le corfaire avoit envoyé 7 hommes à bordpour
amener fa prife. Le Capitaine étoit refté dans fa
chambre , fous prétexte de maladie , avec un
Officier des troupes du Roi ; & les Anglois
avoient confervé 4 matelots François pour aider
à la manoeuvre . Les fix François ont trouvé le
moyen de fe rejoindre , de fauter fur les armes
& de reprendre le vaiffeau qu'ils ont heureuſement
conduit à Nantes .
Les traits de courage & de bonheur de ce
genre fe font renouvellés quelquefois ; en voici
un que nous tirons d'une lettre de Bordeaux :
Le navire le Philippe de ce port , arrivé depuis
peu de Saint-Domingue , richement chargé , a
été rencontré , à peu de diítance de nos parages ,
par un corfaire de Guernefey qui l'a attaqué , &
qui l'eût infailliblement pris fi la groffe mer ne
Peût empêché de faire ufage de fa batterie baffe,
& fans deux foldats François , paffagers fur ce
3
4
( 353 )
navire , qui , par leurs difcours & leur exemple ,
parvinrent à ranimer le courage de 6 matelots
qui étoient avec le refte de l'équipage dans la
cale , prêts à fe rendre . Ces deux foldats d'autant
plus généreux qu'ils n'avoient aucun intérêt
dans le navire , s'emparèrent du peu d'armes qui
s'y trouvoient , & les firent charger par les 6
matelots qui eurent peine à fuffire au feu terrible
qu'ils firent pendant le combat , durant lequel
un des matelots a eu le bras caffé . Cette bonne
contenance à laquelle le corfaire s'attendoit
peu , l'a obligé de fe retirer , & a feule fauvé
lenavire Quelques jeunes négocians pleins d'admiration
pour la conduite de ces deux foldats ,
& fentant vivement combien dans les circonftances
actuelles un tel exemple peut contribuer
à la confervation de notre marine marchande ,
fe font réunis pour former une foufcription en
faveur de ces deux braves gens & du matelot
eftropié ; ils l'ont propofée enfuite au corps des
Affureurs , qui font principalement intéreffés à
récompenfer une conduite qui leur vaut la confervation
d'une fomme confidérable. Ils ont eu
la fatisfaction de recueillir par cette foufcription
467 louis en peu de jours , & ils l'ont
partagée par tiers entre les deux foldats & le
matelot eftropié . Le 21 du mois dernier on conduifit
ces deux foldats comme en triomphe à la
bourfe , où les Armateurs empreffés de les voir
& d'applaudir à leur courage , leur donnèrent ,
par leurs éloges , une récompenfe plus flatteufe ,
pour des militaires , que les largeffes dont ils
avoient été comblés. «.
On affure que le vaiffeau le Pondichery de 1000
tonneaux , qui vient de la Chine avec une cargaifon
très-riche, eft entré à Vigo . Le Chaumont
de 400 tonneaux , la Philippine de 600 , le Terray
de 800 & l'Aquilon de soo , venant de Bengale
, font arrivés à l'Orient ; on attend encore
( 354 )
l'Elifabeth de 900 , le Boyne de 700 , le Carnate de
8ɔɔ , & le Duc de la Vrilliere de 800. Le Talleyrand
de 500 , eft arrivé de la Chine d'où Fon attend
le Sartine de 799 , & les 3 Amis de 650.
Le Capitaine d'un vaiffeau marchand arrivé de
Smyrne à Marseille , a déposé avoir vu le 1 Septembre
à Malte , le vaiffeau le Caton , commandé
par M. de Coriolis - Defpinoufe qui eft de retour
de Conftantinople. On dit que ce vaiffeau
fait à Malte pour 3 mois de vivres & qu'il ira
joindre enfuite l'efcadre du Chevalier de Fabry
qui croife fur le cap Bon.
Les lettres de Toulon portent que l'on y fait
actuellement l'inventaire des marchandiſes provenant
des prifes Angloifes faites par cette efcadre
; on en formera des lots qui feront vendus à
l'enchère. Selon les mêmes lettres , le convoi
qui a ramené de l'Ile de Corfe le régiment de
Navarre , y a conduit le régiment de Vermandois
, qui doit le remplacer ; ce convoi a été ef
corté par les chébecs le Séduifant & le Singe qui
croifoient fur la côte.
L'audace des corfaires de Jerfey , écrit - on
de Caen , femble augmenter tous les jours , &
nous ne doutons pas qu'elle ne prépare le châtiment
qui les menace , & qu'ils fubiront tôt ou
tard. Le 24 du mois dernier , ils ont fait une
defcente dans un village peu éloigné de cette
ville ; le gros & le menu bétail , le linge du
Pafteur & fes deux pauvres gouvernantes même
, occupées à la leffive lors de cette irruption ,
tout a été la proie de ces corſaires , qui , non
contens de cette prife , ont encore mis le feu au
Presbytère en le quittant. Quelques-uns de ces
brigands n'ont cependant pas tardé à trouver la
punition que méritoit la témérité qu'ils avoient
eu de dévafter fi inhumainement le manoir du
Curé , & d'enlever fes gouvernantes ; vingt
d'entr'eux ont été pris par les habitans ; peu s'en
( 355 )
eft fallu qu'ils ne les ayent jettés dans le feu qu'ils
avoient allumé. Ils s'étoient flattés d'exécuter
facilement leur entreprise , parce qu'ils avoient
été avertis que la plus grande partie des habitans
étoient fortis pour aller voir le camp de
Voiffieux «.
Selon une lettre de Bordeaux , on y a eu de
vives alarmes la nuit du 22 au 23 du mois
dernier. » A 10 heures & deinie du foir , le feu
a pris au navire la jeune Fanny , appartenant à
M. Barthez. Ce bâtiment fe trouvoit au milieu
d'un grand nombre d'autres , dans la partie
du port qu'on appelle l'Hopital , fieu indiqué
pour les réparations , radoubs , calfatages , & c.
Il étoit appuyé fur un ponton , bâtiment fans
mâts qui fert à virer celui qu'on répare. Ce bâtiment
en defcendant pouvoit entraîner le navire
incendié près de ceux qui l'entouroient , & fit
craindre de voir renouveller le fpectacle terrible
de 1762 , où l'incendie en confuma neuf.
Toute la ville fe tranfporta fur le port. L'ar
deur des Capitaines , des Conftructeurs & des
Matelots , que la bonne volonté animoit , arrêta
les fuites de cet évènement . Le navire &
le ponton furent fixés dans la place même où
le feu avoit pris , avec des chaînes & des ancres
; ils furent confumés fans dériver , & tout
ce qui étoit dans la rade fut préfervé. On ne doit
pas paffer fous filence , le zèle & le courage de
M. Morin. Cet honnête & brave Capitaine
alla le premier environner le navire enflammé ,
& placer les taquets à fleur d'eau , afin que les
chaînes ne quittaffent pas prife lorfque le feu y
feroit parvenu. Il a été récompenfé par des marques
de diftinction qu'il a reçues de MM. les
Jurats de cette ville «.
Le Bureau d'adminiſtration du Mont de- Piété
vient d'arrêter , en conféquence d'une délibéra →
tion , que tous les fonds qui feront prêtés à
cet établiſſement utile , à quelque fomme qu'ils
(+356 )
•
montent , & quelles que foient leur échéances
feront rembourfés fans fols à ceux qui n'en
auront point fournis . Le Caiffier a ordre de
faire mention de cette circonftance fur les regiftres
& fur les reconnoiffances qu'il délivrera
à chaque particulier , des fonds qu'ils auront
portés dans la caiffe.
On ne s'est jamais tant occupé des hopitaux
qu'on le fait actuellement. » S. M. a fenti la
néceffité d'établir une réforme dans ces afyles
où quelques abus fe font infenfiblement gliffés
malgré la vigilance & le zèle des Adminiftrateurs
Mais comme toute révolution à fes inconvéniens
, lors même qu'elle a le bien pour
objet , & que les projets en apparence les mieux
concertés ne font pas toujours ceux qui ont le
plus de fuccès ; le Ministère a cru devoir faire
une effai avant de rien prononcer. Il s'agiffoit
fur-tout de favoir combien pouvoit coûter par
jour un malade , couché feul & ne manquant
d'aucun des fecours néceffaires . On a choifi pour
cet effet , rue de Sève , en face de l'avenue de
Breteuil , une maifon qui formoit ci- devant le
Couvent des Religieufes de Notre - Dame de
Lieffe ; il y a dans cet hofpice 120 lits ; on y
recevra les malades des deux fexes «.
Le Roi ayant bien voulu , par fon Ordonnance
Militaire du 28 Mars dernier , abandonner
aux Commandans , Etats - Majors & Equipages
de fes vaiffeaux , la totalité des vaiffeaux
de guerre ou Corfaires , & les deux tiers des
navires Marchands qu'ils auroient pris fur fes
Ennemis , à la charge de fe conformer aux
anciennes Ordonnances fur le fait des Prifes :
& S. M. ayant prefcrit par fa Déclaration du
24 Juin dernier , toutes les formalités & procédures
qui doivent être obfervées par rapport
aux Prifes qui feront faites par les Armateurs ,
Elle a jugé néceffaire d'étendre les difpofitions
de ladite Déclaration aux Prifes qui auront
( 357 )
39 ,
été faites par fes vaiffeaux ; & en conféquence ,
Elle a ordonné & ordonne que les articles
40, 42 , 43 , 44 , 45 , 46 , 47 & 52 de la Déclaration
du 24 Juin dernier , feront exécutés
pour les Prifes faites par les Commandans de
fes vaiffeaux & autres Officiers de la Marine
& que les opérations qui doivent fe faire , à la
requête des Armateurs , le feront à celle des
Procureurs du Roi des Amirautés , pourfuite &
diligence du Contrôleur de la Marine_réfidant
dans le Port , ou en fon abfence , du Commiffaire,
fans toutefois qu'aucune prife puiſſe être
vendue qu'après qu'il en aura été rendu compte
au Secrétaire d'Etat du département de la Marine
.
Charles Adam , Docteur en Théologie de la
Faculté de Paris,de la Maifon & Société Royale
de Navarre , Prédicateur ordinaire du Roi
ancien Curé de l'Eglife Royale & Paroiffiale
de St. Barthelemy , depuis Abbé Commendataire
de l'Abbaye Royale de Notre- Dame des
Roches , Ordre de Citeaux , Diocèfe d'Auxerre,
eft mort à Villeneuve- le-Roi , le 15 du mois
dernier , âgé de 87 ans paffés.
Pierre Remond de Ste. Albine,CenfeurRoyal ,
Membre de l'Académie de Berlin, ci - devant Aur
teur & Directeurde la Gazette deFrance, eftmort,
le 9 de ce mois , dans la 84. année de fon âge.
Les numéros fortis au tirage de la Lotterie
Royale de France , le 16 de ce mois , font : 88
29, 36 , 89, 3.
De BRUXELLES le 20 Octobre.
ON s'attend dans tous les Etats héréditaires ,
à la continuation de la guerre avec le Roi de
Pruffe ; les Etats de la Flandre Autrichienne
viennent d'accorder à leur Souveraine- un don
gratuit de 1,600,000 florins , pour contribuer
aux frais néceffaires , & elle les a autorifés à
lever cette fomme par emprunt à 4 pour cent
( 358 )
fur l'hypothèque de tous les revenus du Brabant.
Outre les troupes qui ont été déja envoyées
de ce pays en Bohême , il vient de partir encore
un détachement de 1000 hommes , tant infanterie
que cavalerie , fous les ordres de M. de
Blekem , Major du régiment de Murray ; on
les a tirés des bataillons qui font reftés dans ces
Provinces. Ce corps eſcorte en même tems
II chariots chargés d'efpèces d'argent qu'on
envoye à l'armée de l'Empereur.
Les lettres d'Efpagne ne lèvent point encore
l'obfcurité répandue depuis fi long- tems fur les
difpofitions de cette Cour ; fes forces maritimes
qui montent à 67 vaiffeaux de ligne , dont
1 de 112 canons , I de 90 , 6 de So , 48 de 70 ,
de 64 & 2 de 60 , avec 38 frégates , 20 flûtes ,
11 chébecks & c. , ne femblent cependant pas
avoir été affemblées avec tant de frais , pour
refter dans l'inaction. » L'efcadre armée au
Ferrol , écrit- on de Cadix , compofée de 14
vaiffeaux de ligne de 80 à 70 canons , de 4 frégates
& de 6 paquebots , eft prête à mettre à la
voile , fous les ordres de D. Antonio de Arce ,
Chef d'efcadre ; elle prend des vivres pour un
dong trajet , ce qui femble confirmer le bruit
qui s'eft répandu qu'elle fe rend en Amérique ,
où l'on dit qu'il y a eu une révolte dans la Province
de Caracas. Les Sauvages des environs de
Buenos-Ayres , fe font , dit- on , auffi foulevés ;
ils ont attaqué la caravanne Efpagnole qui fe
rendoit dans cette place , & fuivant leur ufage
féroce , ils ont maffacré & dévoré tous les
hommes , & emmené toutes les femmes. Parini
ces dernières étoient Dona Ifchis , époufe de
D.Villalva , Chambellan de la feue Reine . Son
mari avoitfaittous fes efforts pour l'empêcher de
faire ce funefte voyage , dans lequel elle a eu la
douleur de le voir poignarder & dévorer à ſes
yeux «.
Selon les lettres de Cadix , la flotte aux or
( 359 )
dres de D. Louis de Cordova , Lieutenant-
Général des armées navales d'Espagne , confifte
en 42 vaiffeaux de ligne , 7 frégates , 2 bombardes
, 2 flûtes & 2 brûlots , partagés en 3 divifions.
On ignore encore quelle eft fa deftination
& quand elle partira ; on fait feulement qu'elle
eft prête àmettre à la voile au premier ordre.
Les mêmes lettres annonçent qu'il doit s'y
tenir un Confeil de guerre , pour juger le Marquis
de Cafatilly , qui a commandé la marine
pendant l'expédition de l'Amérique Méridionale.
Selon des lettres de Lisbonne , cette Cour
n'eft pas plus contente du Commandant en Chef
de fa flotte en Amérique durant cette expédition
; pendant qu'on reproche en Espagne à
M. de Cafatilly de n'avoir pas fait tout ce qu'il
pouvoit contre la flotte Portugaife , on reproche
à l'Amiral qui commandoit celle- ci , de ne
s'être pas bien conduit ; on l'a tranfporté à Lif
bonne de l'Ifle Ste - Catherine , & on travaille à
lui faire fon procès.
Pendant que les Anglois annoncent que PEne
pagne fe déclarera point contre eux , & que
le reste de l'Europe attend qu'elle lève le voile
dont elle s'enveloppe , le bruit fe répand que la
Cour de Portugal a reconnu l'indépendance de
l'Amérique - Unie , & qu'elle a conclu avec le
Congrès un Traité d'amitié & de commerce
fous la réſerve néanmoins , que les Américains
n'amèneront aucune prife Angloife dans les
ports de cette Puiffance , qui ne permettra pas
non plus aux Anglois d'en amener aucune faite
par eux fur les Américains. Toutes ces nouvelles
font fort vagues , & peut- être douteuses ; en
général toutes celles qui fe publient depuis
quelque tems paroiffent fufpectes . On débite
que M. le Marquis d'Almodovar , à Londres ,
a répondu pofitivement aux inquiétudes que le
Ministère lui a témoignées fur les armemens
( 360 )
confidérables faits par S. M. C. » que l'Angleterre
devoit être parfaitement tranquille
parce que fa Cour n'avoit aucun projet hoftile
contre la Grande- Bretagne «.
On a dit plufieurs fois que M. de Fabry
avoit ordre de fe joindre à la flotte de Breft';
on dit aujourd'hui qu'il a ordre de maintenir
l'empire du pavillon François fur la Méditerranée.
On a parlé des prifes confidérables que
fon efcadre à faites fur cette mer ; des lettres
de Barcelonne annoncent un avantage plus décifif;
s'il faut les en croire , le 18 du mois dernier
M. le Chevalier de Fabry a combattu quelques
vaiffeaux Anglois , dont il a ruiné une partie
, & coulée l'autre à fond. Cette nouvelle
importante feroit fans doute à préfent confirmée
fi elle étoit vraie.
On attend toujours des nouvelles de M. le
Comte d'Estaing , la manière diverfe dont on
parle de fon expédition , prouve affez qu'on ne
fait rien de pofitif ; il y a quelques jours que
le bruit s'étoit répandu qu'il avoit pris Rode-
Ifland, tué une partie des troupes qui défendent
cette Ifle , fait le refte prifonnier de guerre , &
détruit les vaiffeaux Anglois qui s'y trouvoient.
Le bruit s'eft diffipé enfuite. Tout ce que l'on
fait , c'eft que l'expédition doit être faite actuel
lement , & la nouvelle eft fans doute en route ,
& ne peut tarder à arriver. Toutes celles qu'on
a publiées depuis quelque tems de fes fuccès &
de fes pertes , n'ont été fondées que fur des bruits.
M. le Marquis de Villette a acheté la terre
de Ferney ; il vient de partir de Paris pour s'y
rendre ; fon intention dit-on , eft moins de
vifiter fa nouvelle acquifition que d'y faire ériger
un monument à la gloire de M. de Voltaire.
On affure qu'un Artifte célèbre de la Capitale ,
eft chargé de la direction & de l'exécution de
ce monument.
( 361 )
P. S. Au moment où l'impreffion de ce Journal
étoit achevée , nous avons reçu la gazette
extraordinaire de la Cour de Londres du IS de
ce mois . Nous nous empreffons d'offrir à nos
Lecteurs , dans un fupplément , les nouvelles
principales qu'elle renferme : elles ont été apportées
par le Capitaine Wilfon , arrivé le ir
de New-Yorck à Falmouth , en 34 jours. La
Cour n'a publié que l'extrait d'une lettre du
Général Clinton , en date du 11 Août on y
lit que l'entreprifé des Américains fur les frontières
de la Floride Orientale n'a point réuffi ;
qu'il s'ett vérifié que la flotte Françoife , en quittant
Sandy-Hook , menaçoit Rhode- lfland , &
que le 6 Août le Lord Howe avoit mis en mer.
Il joint à fa lettre l'extrait de trois dépêches du
Général Pigot . La première , en date du premier
Août , apprend que la flotte Françoife avoit
paru le 29 Juillet ; que le 30 au matin 2 vaiſfeaux
de ligne remontèrent le paffage de Narraganzet
& jettèrent l'ancre vis - à- vis l'extrémité
feptentrionale de Conanicut ; que 2 frégates de
36 canons fe poftèrent dans le paffage de Seconnet
; auffi tôt qu'on les vit s'approcher de
King's Fisher , on fe bâta de mettre le feu aux
galères & de les faire fauter. La flotte Françoiſe
s'arrêta à l'entrée du port : le Général avoit mis
en sûreté les munitions & les vivres ; il ne s'attendoit
pas à être attaqué de fi- tôt , parce que
les Américains ne paroiffoient pas encore prêts
à arriver.
Le 2 Août , date de fa feconde lettre , il étoit
mieux informé ; les troupes de Sullivan étoient
prêtes à débarquer le s ou le 6 par Briſtol , par
le rivage de Seconnet , par la flotte & par le
Conanicut il avoit appris que le Général Arnold
étoit à bord de la flotte Françoife avec des
troupes de la Delaware.
:
Dans fa troifième lettre du 3 , il confirme les
V
( 362 )
>
difpofitions des Américains pour l'attaque , &
rend compte de celles qu'il fait pour la défenſe ,
& de la réception d'une lettre du Général Clinton
, & d'une du Lord Howe. Depuis que j'ai ,
écrit hier , ajoute - t - il , deux brigantins armés
font arrivés dans le Seconnet , bord à bord des
frégates Angloifes ; ils font remplis d'hommes .
Les Officiers n'ont pu dire s'ils étoient rebelles
ou François , foldats ou matelots. Les brigantins
continuent de refter près des frégates ; mais les
hommes paffent à bord de ces mêmes frégates
ou font mis à terre. Hier & aujourd'hui un
grand nombre de petits navires , & 2 vaiffeaux
que l'on croit être des rebelles , fe font portés
de la mer vers Providence en remontant le paffage
de Narraganzet. On fuppofe qu'ils font remplis
d'hommes ; mais ils étoient à une trop
grande diftance pour qu'on pût y rien diftinguer
de particulier. Environ 200 foldats François
des troupes de la marine , ont été vus aujourd'hui
à terre fur Conanicut , On a vu auffi
un certain nombre d'hommes aux environs des
Dumplins : on croit que c'eft un parti d'ouvriers.
Nous donnerons le fignal fur l'éminence de
l'endroit que vous indiquez , & s'il eft en mon
pouvoir , nous exécuterons le refte de ce que
vous recommandez «.
A ces extraits la Cour ajoute le fuivant d'une
lettre du Lord Cornwallis , en date du 6 Septembre.
» Informé que malgré le départ de la
flotte Françoife, les rebelles continuoient l'attaque
de Rhode- Ifland , Sir Henry Clinton s'embarqua
en perfonne avec le 1er. bataillon de grenadiers
, la 3e . & 4e . brigades commandées par
Major Général Grey & s'avança par la Sonde
pour donner du fecours à cette place : j'ai reçu de
S. E. une lettre datée du 1er. de ce mois devant
Rhode Island , par laquelle il m'apprend que
l'en
demi a évacué l'Ifle dans la foirée de la veille «.
Je
( 363 )
,
La Gazette de la Cour ajoûte à ces détails
, dont plufieurs , & entr'autres les derniers
, impliquent contradictions , que l'on
a appris du Capitaine Wilfon que le II
Août Lord Howe & le Comte d'Estaing ont
été fur le point d'en venir à un combat , mais
qu'ils ont été féparés par une tempête , que Lord
Howe a été joint par le Monmouht , vaiffeau
de 64 canons , faifant partie de l'efcadre de
l'Amiral Byron ; que le comte d'Estaing étoit
le 29 dans la rade de Nantasket & que Lord
Howe avoit jetté l'ancre vis - à - vis de lui ; que
les deux flottes d'approvifionnement étoient arrivées
à New-York ; l'une , le 30 Août , l'autre
le premier Septembre ; que le Lioness , vaiffeau
armé en flûte faifoit partie de cette derniere ;
que le Contre- Amiral Parker, étoit auffi arrivé à
New-York le 29 Août avec 6 vaiffeauxde ligne
faifant partie de l'efcadre de l'Amiral Byron
& que lui Capitaine Wilfon , avoit parlé le 6
Septembre dans la Riviere de New York aux
recrues de Heffe & d'Anfpach .
Des lettres particulières reçues , dit on , par le
Docteur Franklin , apprennent quelques détails
que la Cour a omis ; ce fut le 9 Août , que le Général
Sullivan fe mit en marche avec 13,000
hommes de troupes , groffies par un grand nombre
de volontaires ; le 15 au foir un détachement
s'empara d'une hauteur fur la droite de
l'ennemi , qui commandoit le front de leurs ouvrages
à la diftance d'un demi- mille . Il dreffoit
fes batteries , qui devoient jouer le 19 , fi la
flotte Françoife arrivoit ; elle étoit fortie le 9
pour aller au- devant du Lord Howe . Le 20
Août , M. d'Estaing reparut devantRhode-Ifland ,
& informa le Général Sullivan , que fes vaiffeaux
avoient été tellement maltraités par la
tempête , qui l'avoit affailli lorfqu'il pourfuivoit
l'efcadre Angloiſe , qu'il étoit forcé d'aller
( 364 )
fe réparer à Bofton . Quelques Lettres affurent
qu'il y étoit arrivé le 27 Août , & que la flotte
Angloife n'avoit pas moins fouffert du gros tems.
Ce qui femble le confirmer , c'est que la Cour
qui a publié auffi deux Lettres de l'Amiral Byron
, en date du 27 Août & du 3 Septembre ,
& une de Sir George Collier , en date du 8 ,
n'a pas reçu une ligne du Lord Howe.
L'Amiral Byron rend compte de fa navigation
; depuis le 9 Juin qu'il appareilla de la
Sonde à Plymouth , il ne lui arriva rien d'important
jufqu'au 3 Juillet , qu'un vent violent fépara
l'efcadre qui étoit alors par la latitude feptentrionale
49-42 , longitude méridionale 26-
48 du Cap Lézar. Le 4 , la tempête fe calma ,
& on ne découvrit de l'efcadre que la Princeffe
Royale , l'Invincible , le Culloden & la Guadeloupe
; ces deux derniers furent envoyés le 6 à
Ja découverte au nord- elt & au fud - oueft ; le
fecond rejoignit le foir , & fit voile de conferve
, jufqu'au 21 qu'on le perdit , fur les Bancs
de Terre - Neuve. Le 5 Août le Culloden ſe tetrouva
après avoir été perdu un mois , & fe
reperdit encore le 11. La Princeffe Royale fe
trouva feule , & chercha à gagner Sandy - Hook.
Le 18 , elle découvrit 12 voiles à l'ancre fous
fon vent ; elle fit vent-arrière pour les joindre :
à 6 heures on reconnut que c'étoit de grands
vaiffeaux fe faiſant des f . X , que les Anglois
n'entendoient pas ; 2e détachèrent pour
leur donner la chaffe . L'Amiral Byron fit le fignal
convenu pour l'efcadre Américaine , on n'y répondit
pas ; il fe prépa..
pon
au combat lorfque
les vaiffeaux quittèrent la chaffe pour rejoindre
Fefcadre qu'on avoit perdu de vue. La Princeffe
Royale tâcha de regagner Hallifax , où elle
arriva le 16 , & où elle étoit encore le 3 Octobre
; on s'y occupoit à la mettre en état de
tenir la mer ; elle y avoit trouvé le Culloden .
Suite des Annonces Littéraires .
Traité fur la fcience de l'exploitation des Mines
par théorie & pratique , avec un difcours fur les
principes des finances ; fait pour l'Académie Impériale
& Royale de Schemnitz ; par Chriftophe-François
Delius , Confeiller- Commiffaire de la Cour de
Sa Majefté Impériale , Royale , Apoftolique & Romaine
à fa Chambre des Monnoies & Mines.
Traduit en François , par M. Schreiber , dédié à
I'Impératrice-Reine ; imprimé à Vienne , aux frais
de Sa Majefté Impériale & Royale , & imprimé en
France , par l'ordre du Roi , & aux frais de Sa Majefté.
A Paris , de l'Imprimerie de Philippe -Denis
Pierres , Imprimeur du Grand-Confeil du Roi , &
du Collège Royal de France , rue Saint-Jacques
1778. 2 vol. in-40, avec vingt-cinq planches en
taille- douce.
Cours d'accouchemens en faveur des Étudians en
Chirurgie , des Sages-femmes & des Afpirantes en cet
art , par M. Antoine-François Barbaut, Profeffeur &
Démonftrateur en l'art & fcience des accouchemens
aux écoles de Chirurgie , & ancien Confeiller-Chirurgien
ordinaire du Roi en fon Châtelet de Paris .
A Paris , chez Valleyre l'aîné , rue de la Vicille Bouclerie
, à l'Arbre de Jeffé.
Tablettes curieufes & intéreffantes aux amateurs
de la Loterie Royale de France , ou petit fupplément
fur les combinaifons de cette Loterie , faifant fuite à
l'Almanach des Trois Fortunes , dans lequel , entre
autres manières de combiner , eft compris un moyen
pour lier les nombres de telle forte que l'on puiffe
gagner trois fois autant que par la méthode ordinaire.
A Paris, chez Defnos, Libraire & Ingénieur- Géographe
du Roi de Danemarck , rue Saint-Jacques , au
Globe , broché 1 liv. 16 fols.
AVIS AU PUBLIC.
L'empreffement du Public
ayant prefque fur le champ
épuisé la première Édition du
nouveau Mercure de France , on
a été obligé de refufer les Numéros
du 25 Juin au 25 Août ,
à plufieurs Soufcripteurs qui les
defiroient ; on les prévient qu'ils
peuvent actuellement fe procurer
ces Numéros , qui viennent
d'être réimprimés, & qu'on
peut pareillement les fournir à
ceux qui defireront la Collection
complette depuis fa nouvelle
forme.
DE FRANCE,
POLITIQUE,
HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE.
S5 OCTOBRE 1778 .
AVERTISSEMENT.
LE MERCURE de France , auquel on a rétini le
Journal de Politique de Bruxelles , paroîtra à l'avenir
tous les dix jours , les f , 15 & 25 de chaque mois .
Chaque Cahier fera compofé de cinq feuilles. Ce
Journal , quoique augmenté de trente-fix feuilles par
an , fera, comme ci -devant , du prix de 24liv . pour
trente- fix Caliers , rendus francs de port à Paris , & -
de 32 liv . pour la Province. On a auli réuni au
Mercure toutes les foufcriptions du Journal des
Dames , du Journal François , du Journal ou Gazette
de Littérature, du Journal des Spectacles ; &
ces quatre Journaux font fupprimés.
Les Soufcripteurs de Paris qui font dans le cas
d'aller paffer quelques mois en province , & qui
defireront y recevoir leur Journal , paieront pour le
port 3 liv. On peut foufcrire en tout temps & à
telle époque que l'on veut , pourvu que ce foit pour
une année .
On prie Meffieurs les Soufcripteurs d'envoyer
d'avance le prix de leur abonnement , franc de port,
par la Pofte , à l'adreffe du Sieur PANCKOUCKE ,
Propriétaire du Brevet & Privilége du Mercure , rue
des Poitevins ; c'eft à lui auffi qu'il faut adreffer
maintenant les Paquets & Lettres , ainfi que les
Livres , les Etampes , les Pièces de vers ou de
profe , la Mufique , les Annonces , Avis , Obfervations
, Anecdotes , Evénemens finguliers, Remarques
fur les Sciences & Arts , & généralement tout ce
qu'on veut faire inférer dans le Mercure de France .
Comme ce Journal fera véritablement composé par
une Société de Gens de Lettres , le Sieur PANCKOUCKE
fe charge de leur faire paffer les objets qui lui auront
été remis , chacun fuivant leur partie .
MERCURE:
DE FRANCE,
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
CONTEN AN T
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l' Annonce & l'Analyfe des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Décou
vèrtes dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ;
les Caufes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers , &c. &c.
Octobre 1778 .
A PARIS ,
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou
rue des Poitevins .
Avec Appprobation & Brevet du Roi:
TABLE
PIÈCES FUGITIVES.
IÈCES FUGITIVES.
Bouts Rimés , dédiés à M. Marmontel,
Madame la Comteffe de
Réponse à la Lettre de
56
SCIENCES ET ARTS .
V **
page 3
AM. Lieutaud , 5
De J. J. Rouffeau , 7
Réponse de M. le Franc à
M. Cadet , fur les
Fourmis , 69
Enigme & Logogr. 28 Variété , 71
ANNONCES LITTÉR. 74 NOUVELLES
LITTÉRAIRES. JOURNAL POLITIQUE .
?
Le Tribuna! Domeftiq. 30 Conftantinople , Page 73 .
Traité de l'Adultère , 35 Copenhague
Suite de l'Hiftoire de l'A- Varfovie,
mérique fecond Ex- Vienne,
trait ,
>
Eloge de Pibrac ,
SPECTACLES.
40 Ratisbonne ,
47 Hambourg ,
Rome ,
Académie Royale de Mu- Livourne,
fique , 49 Londres →
75
76
7.8
ibid.
81
86
88
99
Comédie Françoife , 52 Etats- Unis de l'Amériq.
ACADÉMIES, Septentrionale , 99
Séance de l'Académie Verfailles , 102
d'Amiens ,
MUSIQUE,
55 Paris,
Bruxelles
ibid.
115
APPROBATION,
J'AI lu , par ordre de Monfeigneur le Garde des
Sceaux, le Mercure de France , pour les Octobre
Je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impres
fon. A Paris , cc 4 Octobre 1778.
DE SANCY
De Imprimerie de MICHEL LAMBERT ,
Fue de la Harpe , près Saint- Côme,
BIBLIOTHERA
MERCURE
DE
FRANCE
- 5 Octobre 1778.
PIÈCES
FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
BOUTS RÍMĚS; dédiés à Madame la
Comteffe deV**, par un
CORDONNIER,
à Spa.
VOTRE ame , V ** , fe voit toujours fans mafque,
Et ce n'eft qu'à regret qu'on vous dit le
Quand onvient près de vous l'ony vient combonfoir
me un Bafque
plutôt qu'un Marchand ne courtà fon
comptoir,
A ij
4
MERCURE
C'eft en vous admirant 'qu'on paffe la
Cette admiration fait nos plus grands
Ces plaifirs pafferont comme fait la
En laiffant les regrets occuper nos
Car à la fin des eaux leur faifant F
journée :
plaifirs ,
fufée
loifirs
banqueroute ,
En vain on vous prieroit chez nous de vous affeoir ,
Vous nous laifferez feuls ici caffer la croûte
Ayant fait emballer la robę & le peignoir.
Vous oublierez ma Muſe babillarde ,
Et ce qu'elle a pu vous offrir.
Cette Divinité , qu'on peut nommer mufarde,
N'aura plus d'objets à
choifir ;
Alors j'enſeignerai le joli Perroquet
A raconter à tous votre belle conftance 2
Ainfi qu'à publier , par fon joyeux
La naiffance d'un fils qui fait votre
Et nos chants annonçant le fublime
De nos fources enfin publieront la
Tels font les voeux que me dicte mon
Interprète fidel de ma
caquet
espérance ;
bonheur ,
puiffance,
coeur
2
reconnoiffance
COUPLET , fur l'air réveillez -vous,
APOLLON , ma Mufe & ma verve
Jour & nuit fe font efcrimés,
Et de concert avec Minerve ,
Ils ont rempli les bouts rimés.
* Cette faute eft la feule de ce genre qui fe trouve dane
ces vers fort étonnans , fi l'on confidère la profeffion de
l'Auteur ; encore nos anciens Poëtes fe permettoient -is de
retrancher l'e dans fidèle au maſculin,
DE FRANCE.
A M. LIEUTAUD.
AINSI qu'au lever de l'aurore
L'aftre du jour forme & colore
Les Aeurs qui parent le printemps ,
Ainfi le Dieu de l'Harmonie
Sur l'aurore de notre vie
Verfe fes plus heureux préfens.
Souftrait au claffique esclavage
Qui captive votre loifir ,
Vous allez atteindre à cet âge
Ou tout nous appelle au plaifir.
、་ ༈ }
Bientôt dans un monde futile
Pourfuivant la félicité ,
Vous verrez le tableau mobile
Des travers de l'humanité.
Vous verrez la Vertu craintive
Se confiner dans les déferts , ´
Tandis que l'Opulence active
Fait tout mouvoir dans l'univers.
Vous verrez ce Sexe volage ,
Qui n'a de prix que par
fes moeurs
N'obtenir un léger hommage
Qu'en le payant de fes faveurs .
Vous verrez l'obſcure Satyre ,
Aiguifant les traits infultans ,
Faire du crime de médire ,
A iij
MERCURE
Un plaifir de tous les inftans.
Vous verrez la Haine & l'Envie
Verfer leur fiel empoisonneur,
Et trop fouvent la Perfidie
Sous le masque de la Candeur,
Vous verrez cette multitude
Que conduit un guide impofteur,,
Trouver l'Ennui , l'Inquiétude ,
En courant après le Bonheur.
Vous verrez ... Mais ! qu'allois - je faire ?
Quittons ces objets odieux ,
Ces traits de l'humaine misère
Ne doivent point frapper vos yeux..
Trop tôt d'une fi trifte image ,
Votre efprit feroit révolté.
Goûtez les plaifirs de votre âge ,
Et laiffons la moralité.
Dans votre Ville commerçante
Dont les habitans tour- à- tour ,
De la fortune & de l'amour ,
Courent la carrière gliffante ,
Cher Lieutaud , puiffiez-vous un jour,
Du Collège où l'on vous régente ,
Ne pas regretter le féjour !
* Marſeille,
DE FRANCE.
DE J. J. ROUSSEAU.
CE SEROIT une chofe également curieuſe
& intéreffante , de fuivre , dans tout le
cours de la vie de Rouffeau , les rapports
de fon caractère avec fes Ouvrages , d'étu
dier à la fois l'homme & l'écrivain , d'obferver
à quel point l'humeur & la myfantropie
de l'un a pu influer fur le ftyle de
l'autre , & combien cette fenfibilité d'imagination
qui , dans la conduite , fait fi
fouvent reffembler l'homme à un enfant ,
fert à l'élever au- deffus des autres hommes
dans fes écrits. C'eft fous ce point de vue
que le Philofophe fe plaît à étudier les
perfonnages extraordinaires , & s'il préfère
cette recherche inftructive à la
pompe
menfongère du Panégyrique , ce n'eft pas
que la louange lui foit importune , c'eft que
la vérité lui eft chère. S'il veut être le juge
des hommes célèbres , ce n'eft pas pour en
être le détracteur ; c'eft pour apprendre à
connoître l'humanité , qu'il faut fur- tout
obferver dans ce qu'elle a produit de grand..
Ce n'eft pas par un fentiment d'orgueil ou
d'envie qu'il obferve les fautes & les foibleffes
, c'eft au contraire pour en montrer
la caufe & l'excufe ; & le réfultat de cet
examen , qui fait voir le bien & le mal ,
A iv
8 MERCURE
nés tous deux de la inême fource , eft une
leçon d'indulgence .
Mais quand on feroit sûr d'être exactement
inftruit des faits , & de ne rien don
ner à l'efprit de parti , ( deux conditions
indifpenfables pour toute efpèce de jugement
, & dont pourtant on s'embarraffe
fort peu , tant on eft preffé de juger ) il
ne faudroit pas encore choifir le moment
où l'on vient de perdre un Ecrivain célèbre
, pour foumettre fa mémoire à cet examen
philofophique , qui ne fépare point
la perfonne & les ouvrages. Le talent
comme on l'a dit ailleurs , n'eft jamais plus
intéreffant qu'au moment où il difparoît
pour toujours. Auparavant on fouffroit qu'il
fût déchiré pour l'amufement de la malignité
; à peine alors veut-on permettre qu'il
foit jugé pour l'inftruction ; & fi , pendant
la vie , les torts de l'homme nuifent à la
renommée de l'Écrivain , c'eft tout le contraire
après la mort : cette renommée
couvre tout de fon éclat , & la poftérité qui
jonit des écrits , prend fous fa protection
l'Auteur dont elle a recueilli l'héritage.
D'ailleurs , il faut l'avouer , ce fentiment
eft équitable. A l'inftant où l'homme fupérieur
nous eft enlevé par la mort , il
femble qu'on ne doit rien fentir que fa
perte. La tombe follicite l'indulgence en
infpirant la douleur , & il y a un temps
DE FRANCE. 2
à donner au deuil du Génie , avant de
fonger à le juger.
Bornons - nous donc à jeter un coup - d'oeil
rapide fur les productions du Citoyen de
Genève , devenu l'un des ornemens de la
Littérature françoife.
. Il commença tard à écrire , & ce fut
pour lui un avantage réel qu'il dut à des
circonftances malheureuſes. Condamné depuis
l'enfance à mener une vie pauvre , laborieufe
& agitée, il eut tout le tems d'exercer
fon efprit par l'étude , & fon coeur
par les paffions ; & l'un & l'autre débordoient
, pour ainfi dire , d'idées & de fentimens
, forfqu'il fe préfenta une occafion
de les répandre. Aufli parut- il riche , parce
qu'il avoit amaffé long- temps , & cette terre
qui étoit neuve n'en fut que plus féconde.
Communément on écrit trop tôt ; & , fi
l'on en excepte les ouvrages d'imagination ,
dans lefquels les effais font pardonnables
à la jeuneffe , comme les premières études
à un Peintre , il faudroit d'ailleurs étudier
lorfqu'on eft jeune , & compofer lorſqu'on
eft mûr. L'efprit des jeunes Auteurs n'eft
guères que de la mémoire ; leur jugement
n'eſt pas formé , & leur goût n'eft pas fûr.
Ils affoibliffent les idées d'autrui ou exagèrent
les leurs , parce qu'ils manquent également
de meſure & de choix. Auffi , tandis
qu'il eft affez commun de voir à cet
A v
101 MERCURE
âge du talent pour la poéfie , rien n'eft plus
rare que de voir un jeune homme en état
d'écrire une bonne page de profe.
Le premier ouvrage de Rouffeau eft ce
lui qu'il a le plus élégamment écrit, & c'eſt
le moins eftimable de tous. On fait qu'une
queftion fingulière , propofée par une Académie
, & qui peut-être n'auroit pas dû
l'être , donna lieu à ce fameux Difcours
qui commença la réputation de Rouffeau ,.
& qui ne prouvoit que le talent affez facile.
de mettre de l'efprit dans un paradoxe . Ce
Difcours , où l'on prétendoit que les arts
& les fciences avoient corrompu les incurs
n'étoit qu'un fophifme continuel , fondé fure
cet artifice ſi commun & fiaifé , de ne pré .
fenter qu'un côté des objets & de les mon
trer fous un faux jour. Il eft ridicule d'ima
giner que l'on puiffe corrompre fon âme
en cultivant fa raifon. Le principe d'erreut
qui règne dans tout le Difcours , confifte à
fuppofer que le progrès des arts & la cor
ruption des moeurs , qui vont ordinairement
enfemble , font l'un à l'autre comme lá
caufe eft à l'effet ..Point du tout. L'homme
neft point corrompu parce qu'il eft éclairés ;
mais quand il eft corrompu , il peut fe fer
vir , pour ajouter à fes vices , de ces mêmes
lumières qui pouvoient ajouter à fes vertus
La corruption vient à la fuite de la puif
fance & des richeffes , & la puiflance &c less
1
•
DE FRANCE.
richeffes produifent en même temps les
arts qui embelliffent la fociété . Or , il eft.
de la nature de l'homme d'ufer de fa force
en tout fens . Ainfi les moyens de dépravation
ont dû fe multiplier avec fes connoiffances
, comme la chaleur qui fait circuler
la fève , forme en même temps les
vapeurs qui font naître les orages. Ce fujet ,
ainfi confidéré , pouvoit être très - philoſophique.
Mais l'Auteur ne vouloit être que
fingulier. C'étoit le confeil que lui avoit
donné un Homme de Lettres célèbre , avec
lequel il étoit alors fort lié. Quel parti
prendrez-vous ? dit il au Génevois , qui alloit
compofer pour l'Académie de Dijon .
Celui des Lettres, dit Rouffeau : Non
o'eft le pont aux- ânes. Prenez le parti con
traire , & vous verrez quel bruit vous ferez
Il en fit beaucoup en effet. Il eut l'honneur
affez rare d'être d'abord réfuté par
un Souverain * ; enfuite il ent le bonheur
de trouver dans un Profeffeur de Nancy un
adverfaire très - mal-adroit : ainfi il lui arriva
ce qu'il y a de plus heureux dans une
mauvaife caufe ; fathèfe fut célèbre & mall
combattue. Il battit avec l'arme du ridicule
des Adverfaires qui avoient raifon de mauvaife
grâce. D'ailleurs , la difcuffion valoit
mieux que le difcours , & Rouffeau fee
* Le feu Roi de Pologne , Staniflas
A vjj
12 MERCURE
trouvoit dans fon élément , qui étoit la
controverfe. Il vint pourtant un dernier
Adverfaire , ( M. Bordes , de Lyon ) qui
défendit la vérité avec éloquence ; mais le
Public fit moins d'accueil à fes raiſons qu'aux
paradoxes de Rouleau. La même chofe arriva
depuis, lorfque deux excellens Ecrivains,
réfutèrent , d'une manière victorieufe , fa
· Lettrefur les Spectacles. Malgré tout leur mé
rite , fuffifamment prouvé d'ailleurs par tant
de titres reconnus , le Public, qui aime mieux
être amufé qu'inftruit, & remué que convaincu,
parut goûter plus les écarts & l'enthoufiafme
de Rouffeau, que la raifon fupérieure de
fes Adverfaires. En général, le paradoxe doit
avoir cette eſpèce de vogue , & entre les
mains d'un homme de talent , il offre de
grands attraits à la multitude ; d'abord celui
de la nouveauté ; enfuite il eft affez naturel
que l'Auteur à paradoxe mette plus de
chaleur & d'intérêt dans fa caufe , que n'en
peuvent mettre dans la leur ceux qui le
réfutent. On fe paffionne volontiers pour
T'opinion qu'on a créée ; on la défend comme
fon propre bien ; au - lieu que la vérité eft
à tout le monde.
Cependant , tel fut l'effet de la première
difpute de Rouffeau fur les Arts & les
Sciences , que cette opinion , qui d'abord
n'étoit pas la fienne , & qu'il n'avoit embraffée
que pour être extraordinaire , lui
devint
propre à force de la foutenir . Après
DE FRANCE. ་ 3
avoir commencé par écrire contre les Lettres
, il prit de l'humeur contre ceux qui les
cultivoient. Il étoit poffible qu'il eût déjà
contre eux un levain d'animofité & d'aigreur.
Ce premier fuccès , plus grand qu'il
ne l'avoit attendu , lui avoit fait fentir fa
force , qui ne fe développoit qu'après avoir
été vingt ans étouffée dans l'obfcurité &
la misère . Ces vingt ans paffés à n'être rien ,
pouvoient tourmenter alors fon amour- propre
dans fes premières jouiffances ; car pour
l'homme qui fe fent au- deffus des autres ,
c'eſt un fardeau , fans doute , que d'en être
long-temps méconnu . Rouffeau ne commen
çoit que bien tardà être à fa place , & peutêtre
eft- ce là le principe de cette efpèce de
mifantropie , qui depuis ne fit que s'accroître
& fe fortifier. Il fe fouvenoit ( & cette
anecdote eft auffi certaine qu'elle eft remar
quable ) que lorfqu'il étoit Commis chez
M. D*** , il ne dînoit pas à table le jour
que les Gens de Lettres s'y raffemblaient.
Ainfi , Rouffeau entroit dans le champ de
la Littérature , comme Marius rentroit dans
Rome, refpirant la vengeance , & fe fouvenant
des marais de Minturnes .
Le Difcours fur l'inégalité n'étoit encore
qu'une fuite & un développement de fes
premiers paradoxes , & de la haine qui fembloit
l'animer contre les Lettres & les Arts.
C'est là qu'il foutint cet étrange fophifme
14 MERCURE
que
que
bon
l'homme a contredit la nature en éterre
dant & perfectionnant l'ufage des facul
tés qu'il en a reçues. Cette affertion étoit
d'autant plus extraordinaire , que Rouffeau
lui-même avouoit que la perfectibilité étoit
la différence fpécifique qui diftinguoit l'hom
me des autres animaux. Après cet aveu
comment pouvoit- il avancer que l'homme
qui penfe eft un animal dépravé ? Il n'eft pas
que l'homme foit feul , dit l'Être Suprê
me , dans les livres de Moïfe . Rouſſeau eſt
d'un avis bien différent. Il prétend que
Fhomme a été rébelle à la nature , lorfqu'il
a commencé à vivre en fociété. Il prouve:
Très bien & très-éloquemment qu'en établif
fant de nouveaux rapports avec fes fembla
bles , l'homme s'eft fait de nouveaux be
foins , qui ontproduit de nouveaux crimes ;
mais il oublie que l'homme , en mêmetemps
, s'eft ouvert une fource de nouvelles
jouiffances & de nouvelles vertus. Il oublie
que l'homme ne vit nulle part feul , & que
dans les peuplades les plus ifolées & les
plus fauvages , il y a des rapports néceffaires
& inévitables, d'où il faudroit conclure
que ceux mêmes que nous appelons fauva+
ges , font comme nous hors de la nature..
Aufli eft- il forcé d'en convenir ; mais alors.
comment prouver que l'homme étoit eſſen--
tiellement né pour vivre feul Comment
prouver qu'un état , qui peut-être n'a jamais
DE FRANCE.
eu lieu ,, dont au moins nous n'avons ni
aucun exemple , ni aucune preuve , étoit
Vetar naturel de l'homme ? D'ailleurs , e
mor de nature , qui eft très - oratoire , eft:
très- peu philofophique. Il préfente à l'ima
gination ce qu'on veut , & il échappe trop
à la définition . Il n'eft pas fait pour être
employé lorsqu'on raiforine en rigueur , part
ce qu'alors on s'apperçoit que fon accept
tion eft vague , & que c'eft prefque tou
jours un fynonyme imparfait. Rouffeau ;.
frappé des vices & des malheurs de l'hom
me en fociété , imagina qu'il eût été meil
leur & plus heureux , qu'il eût mieux reme
pli fa deftination , fi la terre eût été couverte
d'individus ifolés. Il n'examine pas
même fi cette fuppofition eft dans l'ordre
des poflibles ; & , dans le fait , fi on l'examioit
, elle fe trouveroit évidemment ab
furde. Il n'examine pas fi l'homme ayant
une tendance irréfiftible à exercer plus ou
moins fes facultés , il eft poffible de mar
quer précisément les limites où cet exercice.
doit s'arrêter , pour n'être pas ce qu'il ap
pelle une dépravation, & f , preffe lui- même:
de tracer le modèle abfolu de l'homme dè :
la nature , il feroit bien sûr d'en venit
about. Rouffeau femble dire : le mal
» eft parmi les hommes : c'eft leur faute.
A
Pourquoi les hommes font-ils enfemble
• Certes , fi chacun étoit feul , il ne feroit,
16 MERCURE
n pas de mal à autrui ». Je demande fi
ce font là des idées raiſonñables ?
Il n'y a de rapine , de brigandage , de
violence , que parce qu'il y a des proprié
tés. Rouffeau , qui veut que ce foit toujours
l'homme qui ait tort , & jamais la
nature ( comme fi , philofophiquement parlant
, l'homme & tout ce qui eft de l'homme
n'étoit
pas dans la nature , c'est- à- dire ,
dans l'ordre effentiel des chofes ) Rouffeau
prétend que la propriété eft un droit de
convention. Certes d'eft un droit naturel >
ou jamais ce mot n'a eu de fens. Quand
il n'y auroit que deux hommes fur la
terre , & que l'un des deux , rencontrant
l'autre , voudroit lui ôter le fruit qu'il auroit
cueilli , le gibier qu'il auroit tué , &
peau de bêre qui le couvriroit , celui
qui défendroit fes propriétés , les défendroit
en vertu d'un droit très- naturel , antérieur
à toute police , & né feulement du
fens intime. Rouffeau démontre très bien
que de la propriété naiffent de très grands
maux ; mais il oublie ce qui eſt tout auffi
évident ,,
que s'il n'y avoit point de propriété
, il y auroit de bien plus grands maux
encore ; que non- feulement toute fociété
feroit diffoute , ce qui , à la vérité , ne ſeroit
pas un très grand mal dans fon fyftême
; mais que les hommes ne fe rencon
treroient plus que pour fe faire la guerre ,
la
DE FRANCE.
17
se qui eft juftement le mal qu'il voudroit
éviter.
Quelle est l'origine de tous ces paradoxes
infoutenables ? L'oubli d'une vérité trèsfimple
, à laquelle ne peuvent pas s'accoutumer
les imaginations ardentes , entêtées
de la chimère d'un optimifme poffible ,
mais à laquelle pourtant la réflexion ramène
toujours : c'eft que l'homme étant à la fois
effentiellement perfectible & effentiellement
imparfait, doit également être porté
à acquérir , & néceffité à abufer. S'il lui
étoit donné d'avoir quelque chofe d'incorruptible
, ce ne feroit plus une qualité humaine
, ce feroit un attribut de la divinité.
Il réfulte que , bien loin de vouloir remédier
à l'abus en détruifant l'ufage , il faut
au contraire effayer de réformer l'abus par
un ufage mieux entendu ; & c'eft l'ouvrage
de la vraie Philofophie , non celle qui égaroit
Rouffeau , lorfqu'il employoit tant
d'art & d'efprit à foutenir fes hypothèſes
brillantes & erronnées ; mais celle qui l'enflammoit
de l'amour du genre humain ,
lorfqu'il compofoit fon chef d'oeuvre d'Emile.
节
Lé monde est bien vieux , difent les
Phyficiens cela peut - être ; mais à confidérer
les révolutions que le globe a dû
éprouver , l'homme eft peut-être encore
bien neuf. A voir combien il y a peu de
48 MERCURE
temps qu'une partie des Nations connues,
eft fortie de la barbarie , combien crow
piffent encore dans l'ignorance ; combien
parmi celles mêmes qui ont fait le plus de
progrès , on s'eft peu occupé jufqu'ici des
moyens de rendre l'homme meilleur &
plus heureux ? On
peut croire que la Philofophie
a beaucoup à efpérer , parce qu'il
lui refte beaucoup à faire.
Au furplus , le Difcours fur l'inégalité,
quoique fondé fur un fyftême d'erreurs ,
comme le Difcours fur les Sciences , étoit
bien fupérieur à ce premier effai de l'Auteur.
Ici fe faifoit fentir une bien plus
grande force d'idées & de ftyle. Le morceau
fur la formation des Sociétés étoit
d'une tête penfante , & l'on appercevait
déjà ce mêlange d'une philofophie vigou
reufe & d'une éloquence entraînante , qui
depuis ont caractérifé les ouvrages de
Rouffeau. A la fuite d'un faux principe , il
amène une foule de vérités particulières ,
dont il porte le fentiment dans l'âme de
fes Lecteurs. En le lifant il faut s'embar
raffer peu du fond de la queftion , & faifir
toutes les beautés qui fe préfentent à l'ene
tour ; & ce feroit le lire comme il a écrit
s'il étoit vrai , comme on le lui a reproché
d'après fes premiers paradoxes , qu'en
effet il fe jouât de la vérité , & qu'il ne
fangeât qu'à faire briller fon efprit; mais
DE FRANCE.
fat peine à fuppofer dans un fi grand
Ecrivain ce défaut de bonne-foi qui diminueroit
trop le plaifir que j'ai à le lire. Il fe
peut qu'en effet l'amour de la fingularité
ait infué fur le choix de fes premières opimions
; mais il eft très- poffible qu'en les
foutenant , il s'y foit fincèrement attaché ,
& que la contradiction même n'ait fervi
qu'à l'y affermir. Pour les têtes auffi vives
que la fienne , s'échauffer , c'eft fe con
vaincre.
N'oublions pas que ce Difcours fur l'inégalité
, quoique fort au- deffus du Dif
cours für les fciences , ne fut point couronné.
Ce fur M. l'Abbé Talbert qui eut le Prix..
Je ne connois point fon ouvrage ; mais
fans vouloir lui rien difputer de fon mérite,
en lifant les Difcours qui lui ont valu des
couronnes dans les Académies de Province
, il eſt difficile de croire qu'il ait fait un
meilleur ouvrage que celui de Rouffeau.
La Lettre fur la Mufique avoit encore
pour bafe un paradoxe. Il y foutenoit que
les François ne pouvoient pas avoir de Mu
fique. Il donnoit en même- temps le Devin:
de Village , petit Drame plein de grâce &
de mélodie , qui , eut un fuccès prodigieux..
On a remarqué que le charme de cet ou
vrage naiffoit furtout de l'accord le plus par
fait entre les paroles & la mufique , accord
qui fembleroit ne pouvoir fe trouver auk
20
MERCURE
même degré que dans un Auteur qui , comme
Rouffeau, auroit conçu à la fois les vers
& le chant ; mais ceux qui favent que le fa
meux duo de Sylvain , l'un des beaux morceaux
d'expreflion dont notre Mufique
Théâtrale puiffe fe glorifier , n'eft pourtant
qu'une parodie , & que le Poëte travailla fur
des notes , ceux- là concevront qu'il eft poffible
que le Poëte & le Muficien n'aient qu'une
même âme , fans être réunis dans la même
perfonne.
1
Quoique la Lettre fur la Mufique eut le
défaut de porter tout à l'extrême ; quoi
que les compofitions de Duni , de Phili
dor , de Monfigni , les chef- d'oeuvres de
Grétri chantés dans toute l'Europe , &
admirés en Italie , & en dernier lieu les
Opéras de M. Gluk , aient réfuté le
fyftême de Rouffeau ; cependant cette
lettre que produifit la querelle des Bouffons
, contribua , ainfi qu'eux , à faire con
noître , en France , les principes de la bonne
Mufique , & les défauts de la nôtre . Elle
excita un grand foulèvement parmi les partifans
de l'Opéra François ; & l'animofité
fut pouffée jufqu'à ôter les entrées de ce
Spectacle à l'Auteur du Devin de Village ,
quoiqu'on n'en eût pas le droit. On fut
fur le point d'intéreffer le Gouvernement
dans la querelle ; & ne pouvant faire traiter
Rouffeau en criminel d'Etat , on le brûla
DE FRANCE. 21
du moins en effigie fur le Théâtre de l'Opéra
, & la haine applaudiffoit à ces farces ,
auffi indécentes que ridicules..
On fait qu'il compofa depuis un Diction
naire de Mufique , dans lequel il refondit
les articles qu'il avoit inférés ſur cette Science
, dans le grand ouvrage de l'Encyclopédie.
Il y prouve en plus d'un endroit que lorf
qu'on a du génie , on en peut mettre même
dans un livre élémentaire. A l'égard de fa
doctrine fur la Mufique Théâtrale , elle eſt
précisément l'oppofé de celle que veulent
introduire aujourd'hui de nouveaux Légiflateurs
, qui n'ont pas tout-à-fait les mêmes
droits ni la même autorité que lui . Il veut
abfolument faire régner fur le Théâtre ce
genre de Mufique qu'ils veulent reléguer
dans les Concerts . Il foutient d'un bout
à l'autre de fon livre , avec toute la cha
leur de la perfuafion intime , que la puif
fance de la Mufique réfide principalement
dans le chant régulier , dans la mélodie
des airs dramatiques . On a prétendu qu'il
s'étoit rétracté depuis ; mais ce qu'il a im
primé eft un peu plus fûr que ce qu'on
lui fait dire.
Après ces différentes excurfions , Rouf
feau parut vouloir raffembler fa Philofo
phie , fes querelles & fes amours dans
l'efpèce d'Ouvrage qu'on lit le plus , dans
Roman ; car en effet la Nouvelle Héloïfe
22 MERCURE
"
fembloit n'être qu'un prétexte pour réunir
dans un même cadre les lambeaux d'un
porte-feuille. Il eft vrai qu'il y en a de
bien précieux ; on yremarque des morceaux
de paflion & de philofophie également ad
mirables ; & M. de Voltaire , grand- maî
tre & grand connoiffeur en fait de pa
thétique , M. de Voltaire , qui ne regardoit
pas la Nouvelle Héloïfe comme un
bon livre , avoit diftingué plufieurs Lettres
qu'il eût voulu , difoit- il , en arracher. J'ai
dir ailleurs * ce que je penfois de cet ou
vrage , confidéré comme Roman. Il fut lu
ou plutôt dévoré avec une extrême avidité .
C'eft de tous ceux de l'Auteur celui qui eut
le plus de vogue , & qui prête le plus à
la critique. Le mariage de l'Héroïne eft
révoltant , le caractère de Mylord Edouard
eft une caricature , & fes amours enItalie
une énigme. La fatyre de l'Opéra de Paris ,
& furtout celle des femmes Françoiſes , eft
outrée , & tombe dans la déclamation.
L'ouvrage en lui - même eft un tout indi
gefte ; mais puifque fes défauts ne l'ont pas
fait oublier , fes beautés le feront vivre.
2
Emile eft d'un ordre plus élevé ; c'eſt- là ,
fur-tout , ( en mettant à part ce que le Chriſtianifme
peut y trouver de répréhenſible }
* Tome III des OEuvres de M. de là Harpe ,
Article des Romans.
DE FRANCE. 23
qu'il a mis le plus de véritable éloquence
& de bonne philofophie . Ce n'eft pas que
fon fyftême d'éducation foit praticable en
tour ; mais dans les diverfes fituations où
il place Emile , depuis l'enfance jufqu'à
la maturité, il donne d'excellentes leçons ,
& par-tout la morale eft en action & animée
de l'intérêt le plus touchant. Son ſtyle
n'eft nulle part plus beau que dans Emile.
Les Prêtres , qui avoient cru voir leur
ennemidans Rouſſeau , s'étoient bien trompés
, & ils s'en font apperçus depuis. Les
imaginations fenfibles font naturellement
religieufes, & Rouffeau l'a prouvé plus que
perfonne. Cette qualité domine dans tous
fes Ecrits. C'eft elle qui , dans la Nouvelle
Héloïfe , donne à l'appareil des cérémonies
& à la fainteté d'un Temple , tant de pouvoir
fur l'âme de Julie ; qui , dans la profeffion
de foi du Vicaire Savoyard , le
ramène fentiment à des mystères que
fa raifon ne peut admettre ; qui , dans tour
ce morceau , répand tant de charmes furles
confolations attachées aux idées d'un avenir.
par
Cette même fenfibilité femble éclairer
fa raifon & la rendre plus puiffante ,
lorfqu'il plaide dans ce même livre la cauſe
de l'enfance trop long-temps opprimée
parmi nous. Quoique j'aye déjà rendu témoignage
ailleurs aux obligations impor
tantes que nous lui avons à cet égard ,
24
MERCURE
je ne puis me refufer au plaifir de rappeler
ici un des titres qui doivent rendre la mémoire
chère & refpectable , & le placer:
parmi les bienfaiteurs de l'humanité. Il ne
m'arrive jamais de rencontrer de ces enfans
, qui femblent d'autant plus aimables
qu'ils font plus heureux , que je ne béniſſe le
nom de Roulfeau, qui nous a procuré un des
plus doux afpects dont nous puiffions jouir ,;
celui de l'innocence & du bonheur. C'eſt
Rouffeau qui a délivré des plus ridicules
entraves & de la plus trifte contrainte , un
âge qui ne peut avoir toutes fes grâces que
lorfqu'il a toute liberté , & de qui l'on
peut dire ( avec les reftrictions convenables
qu'on peut lui laiffer tout faire , parce qu'il
ne peut pas nuire , & tout dire parce qu'il
ne peut pas tromper.
Emile caufa tous les malheurs de Rouffeau.
Il paroît que le plus fenfible de tous
fut la condamnation de fon livre , & celle
du Contrat Social , par le Confeil de Genève.
Bien des gens mettent ce Contrat,
Social au- deffus de tout ce qu'a fait Rouffeau
, pour la force de tête & la profonfondeur
des idées. Quoi qu'il en foit , ces
deux ouvrages parurent dangereux à la
République dont il étoit Citoyen , & Rouf
feau fe croyant injuftement outragé par fa
Patrie, qu'il fe flattoit , non fans fondement ,
d'avoir honorée, abdiqua fon droit de Bourgeoifie
,
DE FRANCE.
25
geoifie , & fon titre de Citoyen , vengeance
légitime & noble , & qui appartenoit à
un homme fupérieur. Il ne parut pas également
irréprochable , lorfqu'il publia dans
la fuite les Lettres de la Montagne , qui fomentèrent
les troubles de Genève , & aigrirent
des efprits déjà trop échauffés.
Son livre devint l'étendard de la difcorde,
& l'évangile des mécontents. On prétendit
qu'ayant renoncé à fa Patrie , il n'avoit
plus le droit de prendre parti dans les querelles
qui la divifoient. Mais cette interdiction
abfolue n'eft-elle pas un peu rigoureufe
? Si Rouffeau voyoit des vices effentiels
dans l'adminiftration de la République
fi fon livre pouvoit contribuer à la réformation
de l'État, étoit il coupable de l'avoir
publié ? La difcorde eftun mal , fans doute ;
mais quand elle doit produire la liberté
c'eft un mal néceffaire chez les peuples qui
ont le droit d'être libres. Rouffeau écouta
fans doute la vengeance qui l'animoit contre
ceux qui l'avoient condamné ; mais fi
en effet cette condamnation fut illégale ,
fi les Citoyens proteftèrent contre l'Arrêt
du Confeil , fi cet Arrêt & les Lettres de
la Montagne hâtèrent le moment d'une
révolution qui tendoit à améliorer le Gouvernement
, Rouffeau a fait un bien réel ,
& fes Lettres de la Montagne font alors
5 Octobre 1778.
B
26 MERCURE
l'ouvrage que les Genevois doivent le plus
aimer.
Je ne parlerai point de quelques autres
morceaux détachés fur l'imitation Théâtrale
, fur la Paix perpétuelle , fur l'économie
Politique ; d'une Lettre à M. de Voltaire
fur la Providence , &c. Il n'y a rien de ce
qu'a fait Rouffeau qui ne mérite d'être lu ,
& qui ne le foit avec plus ou moins de
plaifir,
Cet Ecrivain dût avoir , & il a encore
beaucoup d'enthoufiaftes parmi les femmes
& les jeunes gens , parce qu'il parle
beaucoup à l'imagination . Il eft jugé plus
févèrement par laraifon des hommes mûrs ;
mais fa place eft belle , même au jugement
de ces derniers, Il plaît aux femmes quoiqu'il
les ait fort maltraitées. Comme elles
ne le font guères que par des hommes trèspaffionnés
pour elles , le pardon eft dans la
faute même. Rouffeau , malgré les injures
qu'il leur dit , a près d'elles le premier de
de tous les mérites , celui de les aimer
& fatisfait le premier de leurs befoins
celui des émotions,
On a voulu comparer Rouffeau à Vol
taire , à qui l'on comparoit auffi , pendant
un temps , Crébillon , Piron & d'autres
Ecrivains. Celui à qui l'on oppoſe tous
les autres , eft inconteftablement le premier.
Laiffons- là cette manie trop commune ,
DE FRANCE.
27
de rapprocher des hommes qui n'ont aucunpoint
de contact. Laiffons Voltaire dans
une place qui fera long - temps unique :
contentons- nous de placer Rouffeau parmi
nos plus grands Profateurs. C'eft au temps ,
à la pofterité , à marquer le rang qu'il doit
occuper dans le petit nombre d'hommes
qui ont joint à une tête penfante une
imagination fenfible , & l'éloquence à la
philofophie.
Les deux Auteurs dont Rouffeau paroît
avoir le plus profité, font Sénèque & Montagne.
Il a quelquefois les tournures franches
& naïves de l'un, & l'ingénieufe abondance
de l'autre ; mais en général , ce qui
diftingue fon ftyle , c'eſt la chaleur & l'énergie
; cette chaleur véritable a fait une
foule de mauvais imitateurs, qui n'en avoient
que l'affectation & la grimace , & qui en
répétant fans ceffe ce mot devenu parafite ,
ne mettoient plus aucune différence entré
la déraifon & la chaleur ; & l'on ne fait
jufqu'où cet abus autoit été porté , fi l'on
n'en eût pas fait fentir le ridicule.
Rouffeau a compofé les mémoires de
fa vie. Beaucoup de gens en ont entendu
la lecture. On dit que plufieurs perfonnes
y font maltraitées ; mais pas une autant que
lui. I fe peut que l'on mette à avouer fes
fautes , l'amour- propre que l'on met communément
à les diffimuler , & médire de
Bij
28 MERCURE
foi eft encore une manière d'être extraordinaire
, concevable dans un homme qui a
voulu être fingulier.
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mos de l'Enigme eft la Vigne ; celui du
Logogryphe eft Soleil, où le trouvent fol, os ,
ail , fol, fi, Loi , fol , lis , fel , fole , lie ,
lie.
ENIG ME,
QUAND la terre eft en proie aux fureurs d'Aquilon ,
N'ayant plus rien à faire , on me met en priſon.
Mais dès que le foleil remonte à l'écreviffe ,
Du matin juſqu'au foir je ſuis en exercice.
Muni d'un élément & d'un bras vigoureux ,
Je répands mes bienfaits fur un peuple nombreux ;
Je l'anime & le vivifie ;
Souvent , fans mon fecours , il mourroit en naiſſant ;
Du fort, qu'elle bizarrerie !
Lorfque je fais du bien c'eft toujours en pleurant.
(Par M. Hubert. )
DE FRANCÉ. 29
LOGOGRYPHE.
LECTEUR, ECTEUR , je ne te quitte pas ;
Sans moi tu në fais point un pas.
Si tu décompoſes mon être ,
Un lieu de repos va paroître ;
Mais en tête j'offre un métal ,
Enfuite , un péché capital ;
Une grande rivière en France ;
Ce qu'apprend la juriſprudence ;
Un fameux Tribunal Romáin ;
Un des cinq fens du corps humain ;
Le Chef d'un état Monarchique ;
Une note de la mufique ;
Ce qu'au théâtre un bon Acteur
Doit fans faute favoir par coeur.
Du vin l'ordure ; un mot d'Eglife ;
Ce qui compofe ta chemiſe ;
Un animal qui dort fix mois.
Encor deux mots , tu me connois :
Je fuis utile à ta perfonne ,
Et dans le jour tu m'emprisonne.
( Par M. Félix de Saint-Legerole. )
B iij
30 MERCURE
P
1
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Le Tribunal domestique , Comédie en trois
actes & en profe.
profe. Caftigat ridendo mores.
A Amfterdam ; & à Paris , chez Lambert,
Imprimeur-Libraire , rue de la Harpe
près S. Côme , & Efprit , Libraire , au
Palais Royal.
>
LA fcène eft à Venife. Un vieux Sénateur ,
nommé Pandolphe , las de la mauvaiſe conduite
de fa femme , qui court fans ceffe le
bal , & fait la nuit du jour , & du jour la
nuit , imagine de rétablir l'ancien Tribunal
domeftique , en ufage chez les Romains ,
où un mari , mécontent de fa femme , la faifoit
juger par fes parens affemblés , qui
prononçoient le divorce ou telle autre peine
qu'on croyoit légitime . Il a communiqué
fon projet au Sénat , & le bruit fe répand
dans Venife que cet avis doit paffer. Pan--
dolphe lui - même confie fon fecret à fon
valet Pafquin , qui n'eft pas plus fatisfait
de Zerbine fa femme , que Pandolphe ne
l'eft de la fienne . Laure ( c'eft le nom de
cette dernière ) eft fort alarmée des bruits
DE FRANCE. 31
qui fe répandent , & en parle à fa fuivante
Zerbine. Celle- ci tâche de faire parler Pafquin
, qui d'abord lui donne le change , &
s'amufe à lui faire coire que l'Édit dont il
eſt queſtion au Sénat , porte la caffation de
tous les mariages de la République. Mais
bientôt Laure & Zerbine ont de meilleures
informations , & favent enfin de quoi il
s'agit. Elles ne manquent pas de fonner
l'alarme dans Venife, & le foulèvement eft
général parmi les femmes. Cependant Pandolphe
, amoureux de Zerbine , donne luimêine
fujet à fa femme & à la fuivante de
fe moquer de lui , & tombe dans le piège
qu'elles lui tendent. Il a donné un rendezvous
pour le foir à Zerbine , qui eft d'accord
avec fa maîtreffe. Il ne manque pas de
s'y trouver , & Zerbine le traite précifèment
comme le Philofophe Gridelin , dans le
charmant Conte de M. Marmontel, intitulé
le Philofophe foit- difant. Elle lui attache
un ruban au col , l'appelle favori comme
fon petit chien , le fait marcher à quatre
pattes , japper , &c.; & au moment convenu
, elle le livre dans cet état à Laure ,
qui paroît fuivie de toute fa famille , que
Pandolphe a mandée pour le jugement domeftique.
Pandolphe eft hué , comme on
peut fe l'imaginer , & l'on apprend en
même-temps que le Sénat s'eft moqué de
Biv
32 MERCURE
fon ridicule projet. Lucrèce , mère de
Laure , raconte ainfi ce qui s'eft paffé.
A peine vous quittiez l'Affemblée , que
le nombre des femmes qui inveftiffoient le
Sénat , s'eft accru prodigieufement , accou
rant de toutes parts , furieufes , échevelées ,
criant comme les oyes du Capitole , & non
moins intrépides que les Soldats qui l'affiégeoient
; fe précipitant les unes fur les autres
, & s'agitant comme les flots de la mer ;
elles ont donné aux portes des fecouffes fi
violentes , qu'elles les ont foudain enfoncées.
PASQUIN.
Les forcières des portes qui ne s'ou
vrent qu'avec la clef d'or !
LUCREC E.
A l'afpect de ces femmes en fureur , les
Sénateurs ont pâli . Les Huiffiers ont pris la
fuite.
PASQUIN.
Les Poltronś !
LUCRÈCE.
Mais plein d'une noble affurance , celui
qui préfidoit l'Affemblée , tranquille au
milieu du tumulte , l'air riant & ferein , à
l'inftant s'eft levé . Les féditions , a- t- il dit ,
DE FRANCE.
33
ont caufé de grands meaux ; évitons - les :
que chacun vive avec fa femme comme je
vis avec la mienne . Elle aime la danfe , &
je ne hais pas le vin ; je l'envoie au bal , &
je refte à boire avec mes amis . L'Affemblée
à ces mots applaudit , bat des mains :
le projet eft unanimement profcrit ; la fédition
s'appaife . On en plaifante , on s'en
amuſe , & la ſéance finit par un grand éclat
de rire ".
Pandolphe demande grace à Laure &
Pafquin à Zerbine , & la Pièce finit par une
réconciliation générale , & par cet axiome
de Lucrèce , que de toutes les prétentions
d'un mari , la plus ridicule eft celle de vouloir
juger fa femme .
Cette Pièce eft un badinage agréable ,
plus fait pour la fociété que pour le théâtre.
Il y a peu d'action & d'intrigue ; mais le
dialogue en eft facile & gai. C'eft une ef
pèce de proverbe , dont le mot eft ce vers
de Voltaire :
Femme toujours eft maîtreffe au logis.
L'Auteur a joint à cette Comédie des
Odes anacrécntiques , dont plufieurs of
frent des idées ingénieufes . Nous citerons"
les dux fuivantes qui nous ont paru les
plus jolies.
By
34
MERCURE
L'AMOUR PRISONNIER
QUAND Vénus , par jaloufie ,
Bannit Pfiché de fa Cour ,
Dans les bofquets d'Idalie ,2
Elle emprifonna l'Amour.
It gémit , fe déſeſpère ,
Et voudroit bien s'envoler :
Demeurez , lui dit fa mère
Où voulez-vous donc aller ?
CES retraites font fi belles !
Oui , répond le tendre enfant ,
Mais pourquoi vous perdent-elles ,
Lorfqu'Adonis eft abfent ?
DIANE SURPRISE PAR L'AMOUR
DE Cupidon Diane évitoit la pourſuite ;
Un jour furprife dans le bain ,
Elle laiffa tomber fon voile dans fa fuite
Ce Dieu le releva foudain.
IL court, en fouriant , le porter à fa mère
Qui s'en pare d'un air vainqueur ,
Sûre que la beauté ne peut manquer de plaire
Sous le voile de la pudeur.
DE FRANCE. 35
Traité de l'Adultère confidéré dans l'ordre
judiciaire ,
, par M. Fournel , Avocat . A
Paris , chez Baftien , rue du Petit I yon ,
Fauxbourg S. Germain , in - 8 ° . Prix 2 liv.
10 f. broché .
M. le Marquis de Beccaria a renfermé
dans un petit volume prefque tous les délits
, & des réflexions fur les peines qu'on
a cru devoir leur appliquer. Son Ouvrage
eft celui d'un Philofophe qui a eu pour objet
d'adoucir la févérité de la Loi , & d'éclairer
fa vengeance. Jufqu'à préfent , il a
été lu 、traduit , admiré , mais les abus
qu'il indiquoit font reftés . Il en eft de même
de beaucoup de vérités fenties , qui demeurent
étouffées fous le poids de l'habitude .
Nous aimons à faire aujourd'hui ce que
nous avons fait hier , & c'eft ainfi que le
mal fe perpétue.
L'Auteur du Traité que nous annonçons ,
en continuant la route dans laquelle il vient
de faire un premier pas , recueillera moins
de gloire que celui des délits & des peines ,
mais il fera peut - être plus utile aux Jurifconfultes
; il ne les entraîne pas dans d'heureufes
poffibilités , il les arrête fur ce qui
exifte ; il ne prétend point leur apprendre
ce que la Loi auroit dû prononcer , mais
ce qu'elle a prononcé effectivement.
B vj
36
MERCURE
"
If a cru devoir commencer fon Traité
par l'adultère , ce crime qui cache fa difformité
fous des charmes trompeurs , qui
eft la fource de tant d'injuftices , qui renverfe
l'ordre des fucceffions , qui mine &
détruit l'union conjugale , qui éteint les
affections paternelles par une affreufe incertitude
, qui allume les guerres domeftiques
, & finit par couvrir la femme de
mépris , & le mari de ridicule.
L'adultère eft le crime qui fe foupçonne
le plus légèrement , & qui eft le plus difficile
à prouver ; il eft parmi nous ce qu'étoit
autrefois le vol à Lacédémone , ce n'eft
pas lui qui eft puni , c'eſt l'imprudence qui
s'eft laiffée furprendre.
"
و د
" Chez les Juifs , les femmes étoient
éprouvées d'une manière myſtérieufe ; le
mari qui foupçonnoit fa femme de lui
» être infidelle la conduifoit au Prêtre , ce-
" lui ci offroit un facrifice à Dieu , & compofoit
un certain breuvage d'une extrême
» amertume qu'il préfentoit à la femme
» accufée , en prononçant contre elle des
imprécations terribles. Ingrediantur aque
» maledicta in ventrem tuum & utero tu-
» mefcente putrefcat femur , & refpondebit
» mulier , amen , amen.
ود
"
›
Nous avons peine à concevoir pourquoi
tant de Jurifconfultes éclairés ont été furpris
que le mari eût le droit de pourfuivre fa femDE
FRANCE.
37
me comme adultère , & qu'elle , de fon côté,
ne pût le faire punir de fes infidélités.
Il eft certain qu'ayant tous deux contracté
au pied des Autels les mêmes engagemens
, ils fe rendent , lorfqu'ils font parjures
, également coupables aux yeux du Dieu
qu'ils ont pris à témoin de leur ferment .
Mais le crime des deux n'eft pas d'une conféquence
égale aux yeux de la Loi ; l'inconftance
du mari ne donne à la femme
pas
des enfants dont elle n'eft pas la mère ;
elle n'introduit pas dans fa maifon des
étrangers qui viennent hardiment prendre
part à l'héritage des enfans légitimes.
11 y a pourtant une circonftance où la
femme peut pourfuivre fon mari adultère ,
c'eft lorfqu'il a déshonoré fa fille ; mais elle
fe montre alors fous le titre impofant de
mère. Non jure uxoris , fed jure matris.
Les Romains , qui donnoient à la puiffance
paternelle la plus grande étendue ,
autorifoient le Père à tuer fa fille qu'il furprenoit
en adultère dans fa propre maifon ,
ou dans celle de fon gendre ; mais elle
n'accordoit pas le même droit au mari . Patri
, non marito mulierem permiffum eft occidere
. Nos Loix ne donnent ce pouvoir
ni à l'un ni à l'autre. Époux malheureux
qui furprends ta compagne dans les bras
d'un étranger , fi tu es encore attaché à
༣ ? MERCURE
la vie , jette loin de toi ce fer dont su
viens de t'armer pour percer l'infidelle &
fon complice. Cependant fi , égaré par une
jufte fureur , le mari poignardoit les coupables
offerts à fa vue , il auroit lieu d'efpérer
fa grace du Souverain , & il n'y a
pas même d'exemple de refus . Si les Parlements
ont quelquefois fait difficulté d'entériner
les lettres de grace , c'est parce
que l'homicide étoit aggravé par les circonftances.
M. Fournel a divifé fon Ouvrage par
Chapitres , ce qui répand plus de clarté ;
dans celui des peines de l'adultère , il parcourt
les divers châtimens dont différents
peuples puniffoient l'adultère. Chez les
Juifs , les coupables étoient conduits hors
de la Ville , & lapidés par le peuple .
Les anciens Saxons brûloient la femme ,
& fur les cendres ils élevoient un gibet ,.
où le complice de fon adultère étoit étranglé.
Les Sarmates.... Epargnons à nos Lecteurs
une image affreufe & qui peint l'excès
de la cruauté.
Chez les Turcs , on enterre la femme
à demi , & on la lapide.
Parmi les différentes peines que les Romains
prononcèrent contre l'adultère , il
en eft une qui fait peu d'honneur à ce
DE FRANCE. 39
peuple légiflateur. On reléguoit la femme
coupable dans un mauvais lieu , où elle étoit
forcée de fouffrir une prostitution publique.
Etrange punition , s'écrie M. Fournel ,
qui violoit les moeurs qu'elle feignoit
» de venger ! :
་
"
Les Francs , ces aïeux dont nous mépri
fons l'ignorance , & qui cependant attachoient
plus que nous de prix à la vie & à
la liberté des hommes , ne puniffoient l'adultère
que de peines pécuniaires.
Lorfque nous eumes adopté le droit
Romain , l'adultère fut puni corporellement
; il le fut même de mort fous Chil
péric comme il l'avoit été fous Conftantin.
Sous la troisième race , la punition fut
très-mitigée ; on condamnoit quelquefois
les coupables à courir nuds dans un espace
de la Seigneurie , ou depuis une porte juf
qu'à l'autre. Cette courfe humiliante a été
depuis fupprimée par les Parlements , comme
contraire aux bonnes moeurs. Aujour
d'hui la femme adultère eft reléguée dans
un Monaftère , & eft enfuite rafée & condamnée
à une captivité perpétuelle fi , après
un certain temps , fon mari ne la rappelle
pas auprès de lui . A l'égard du complice,,
il est condamné à une amende pécuniaire ,
à une amende honorable , quelquefois au
banniſſement , & même aux galères , fuivant
la gravité des circonstances.
40 MERCURE
Il eft à fouhaiter que l'Auteur du Traité
fur l'adultère , continue de nous en donner
de femblables fur les différents crimes que
la Juftice eft obligé de punir ; on ne peut
pas trop éclairer ceux qui font armés de
fon glaive , ou qui font chargés de dé- .
fendre l'innocence , afin que les premiers
ne frappent pas au hafard & dans la nuit
de l'ignorance
& pour que les autres
puiffent à propos parer leurs coups.
(Cet article eft de M. de L* * , Avocat.)
SUITE DE L'HISTOIRE DE L'AMÉRIQUE .
›
( Second Extrait ) .
UN objet plus important fe préfente
enfuite dans le fixième Livre de cet ouvrage
, & M. Robertfon trace le tableau de
la vie fauvage.
Toutes les fois que le joug néceffaire
de la fociété pèfe trop fur l'homme , on
l'entend regretter ces temps primitifs , où
fon indépendance n'étoit bornée que par
fes defirs ou par fes forces. Les Nations
même , en s'éloignant de la vie ſauvage
d'où elles font toutes parties , y ont toujours
reporté leurs regards en foupirant , comme
fi elles fe fuffent éloignées du bonheur. La
poéfie eft venue ajouter encore à ces regrets :
cherchant des couleurs douces , fraiches &
brillantes , elle a voulu peindre le genre
DE FRANCE. 41
humain dans fa jeuneffe ; & la terre , hériffée
de ronces & couverte de marais
lorfqu'elle ne nourrit que des Sauvages ,
n'a plus offert à cette trifte époque , fous les
pinceaux des Poëtes , que les images de ,
l'abondance & de la félicité ! La raifon
même & la plus faine philofophie femblent
approuver ces tableaux brillans de l'imagination
; & le célèbre Citoyen de Genève,
Rouffeau , a parlé comme Héfiode, Ovide
& Virgile. On a cru fon opinion nouvelle :
elle eft aufli ancienne que les fociétés & la
philofophie . Chez tous les peuples un peu
éclairés , qui ne trouvoient point encore le
bonheur dans leurs lumières , on a été porté
à penfer que l'homme fe dégradoit en cherchant
la perfection , & que les temps où il
s'égare le moins , font ceux où il fuit le
plus aveuglément l'inftinct de la nature. Il
fuffit d'ouvrir les livres pour voir que dans
tous les temps on a donné à l'homme focial,
l'homme fauvage pour modèle. Le Poliique
, pour chercher les principes des
loix conftitutives des fociétés , & les meilleures
formes de gouvernemens , a toujours
tranfporté fon imagination autour du chêne
où les Sauvages délibèrent le plan d'une
chaffe , ou les brigandages d'une guerre ;
le Moraliſte a toujours defiré d'habiter avec
eux fous leurs hutes , pour trouver dans leur
vie domestique la règle de nos devoirs
& l'exemple des vertus qu'il veut nous pref42
MERCURE
crire tous les Philofophes enfin ont toujours
été tentés d'aller les chercher dans
leurs forêts , & de les fuivre dans leurs
courfes , pour s'éclairer devant leur ignorance
, & furprendre la vérité dans les premières
idées de l'homme.
Une obfervation exacte & profonde de
l'homme fauvage , pouvoit feule confirmer
ou détruire ces idées . Mais l'homme fauvage
étoit peu connu dans l'ancien monde.
Toutes les Nations policées avoient perdu
en fe civilifant , le fouvenir des temps où
elles avoient erré en troupes fur des terres
incultes . Le tableau des moeurs des Germains
, par Tacite , nous préfente plutôt
des barbares que des fauvages. A l'exception
des fennes , toutes les peuplades que
ce grand homme nous a décrites,avoient des
inftitutions qui les éloignoient déjà beaucoup
de l'époque dont nous parlons . A
lear entrée dans les Gaules , elles écrivirent
leurs ufages , & cela forma un Code,
Dans le nouveau monde , au contraire ,
on pouvoit obferver par tout la nature
dans toute fa fimplicité. Depuis le moment
de la découverte , le globe a été partagé en
deux parties dans l'une , on ne connoiffoit
guères que des hommes policés ; dans l'au
tre , on ne voyoit prefque des fauvages
& l'on a eu deux mondes à comparer pour
réfoudre une queftion de philofophie .
Pour élever l'homme fauvage , on l'a
DE FRANCE. 43
mis en oppofition avec l'homme focial ;
les traits de tous les deux reffortent en effet
davantage par ce contrafte , & l'on peut fe
fervir , en faveur de la vérité , de ce moyen
employé dans beaucoup de déclamations
philofophiques.
:
Pour nous faire rougir de la langueur où
nous plongent le luxe & la molleffe ; on a
donné une grande vigueur à l'homme fauvage
; il est plus foible que les hommes
qui exercent & qui déployent leurs forces
dans les travaux de la fociété ; & ce n'eft
pas feulement en Amérique qu'on a remarqué
cette foibleffe dans ceux qui ne connoiffent
point les travaux des Nations policées
les Germains même , fi renommés
par la grandeur de leur taille , qui a affrayé
quelquefois les légions Romaines , étoient
trop foibles pour fupporter un travail un
peu pénible . Ce n'eft ni dans le repos ,
ni même dans les courfes de la vie fauvage
, que les vainqueurs de Pyrrhus &
d'Annibal auroient acquis cette vigueur infatigable
, qui en fit plus que des hommes.
Le fauvage mange peu & agit peu : il doit
être néceffairement très- foible. On a penfé
que fa vie étoit exempte au moins de ces
maux cruels qui empoifonnent la nô
tre , & qu'elle arrivoit toujours paisible .
ment au dernier terme de la vieilleffe
mais s'il ignore les maladies de langueur
qui confument parmi nous les victimes des
44
MERCURE
•
excès & des paffions , il meurt auffi à tous
les âges , emporté par des maladies violentes
, qu'il ne fait ni prévenir , ni combat.
tre. Les lumières de nos Médecins ne lui
feroient guères plus funeftes que fon ignorance.
On l'a repréfenté comme le modèle
le plus parfait des fentimens qui naiffent
de la nature ; & le fauvage ne paye d'au
cune reconnoiffance la compagne qui l'a
rendu heureux , ne fent prefque point fon
exiſtence dans l'enfant qui lui doit la vie
& oublie les fecours qu'il a reçus de fon.
père , à l'inftant qu'il ceife d'en avoir beſoin.
Epoux cruel & defpotique , fils ingrat , père
indifférent , tel eft fon caractère dans la
vie domestique. Ces affections , fi douces
& fi tendres, que l'excès de la fociabilité
éteint parmi nous , l'excès de la groffièreté
les empêche de naître dans le coeur du fatvage.
On vante la liberté dont il jouit dans
fa Tribu , & peu s'en faut qu'on n'ait placé
l'Habitant ftupide des bords du Saint- Laurent
ou de l'Amazone , à côté des Citoyens
de Rome & de la Grèce. Mais comment
le fauvage auroit- il perdu fa liberté , puifqu'il
conferve encore prefque toute fon indépendance
naturelle ? Qu'on l'élève audeffus
de l'efclave , qui eft le plus vil des
êtres , mais qu'on fe garde de le comparer
au Citoyen vertueux d'une République
qui eft le premier des hommes. Que pourroit-
il y avoir de commun entre Ariftide
!
DE FRANCE.
45
& un Iroquois , entre un Patagon & Brutus ?
J'admire l'homme qui reçoit le joug des
loix des mains de la liberté , & s'honore
de for obéiffance même , parce qu'il n'y voit
que l'hommage qu'il rend à fa propre raifon ;
mais je ne puis admirer le fauvage , qui
n'évite les inconvéniens de la fociété que
parce qu'il ne fait point s'en procurer les
avantages. Ces guerres fanglantes qui naiffent
de la propriété exclufive , font inconnues,
a- t-on dit, au Sauvage , qui, s'il n'a
rien , a du moins droit à tout ; mais les
Sauvages fe difputent le droit de chaffer
dans une forêt avec autant de fureur que
les Nations policées fe difputent les Empires.
Les unes combattent pour la propriété
de la terre , les autres pour la jouiffance
de fes productions. L'homme focial ,
fatisfait de la victoire , pardonne quelquefois
aux vaincus , & montre l'humanité
dans le fein même des horreurs de la guerre :
le fauvage ne cherche qu'à détruire , &
tourmente ou dévore l'ennemi tombé fous
fa puiffance. On a cherché le dieu du fauvage
dans fes forêts , & on ne l'a point
trouvé. Parce qu'il tremble devant un ferpent
, ou s'agenouille devant une pierre ,
il ne faut pas croire qu'il ait l'idée d'un
Créateur de l'Univers. Il a fallu beaucoup
de lumière à l'homme pour s'égarer , même
dans les erreurs de l'idolâtrie. Le grand
efprit des peuples du nord de l'Amérique ,
45
MERCURE
n'a jamais fait naître en eux les idées que
ce mot efprit fait naître parmi nous. Cette
diftinction métaphysique des fubftances
corporelles & fpirituelles , n'eft pas , fans
doute , à la portée de ces peuples , qui n'ont
encore ni art , ni agriculture. Les Métaphyficiens
ne naiffent que fur des terres
bien cultivées. Le Sauvage , il ett vrai ,
montre prefque part- tout l'efpérance d'une
vie à venir ; mais il ne faut pas en conclure
qu'il croit à l'immortalité de l'ame :
c'eft à l'éternité de la vie qu'il croit. Il
ne confent point à la mort ; & lorſque la
nature le fait mourir fur le bord d'un fleuve
ou au pied d'une montagne , fon imagination
lui crée au- delà de la montagne &
du fleuve qui le voyent expirer , un monde
nouveau où il va continuer de vivre .
Teleft le réfultat du beau tableau que nous
a tracé M. Robertſon , d'après les relations
les plus fidelles du nouveau Monde . Il fera
difficile déformais à l'imagination de pren
dre dans l'homme fauvage le modèle le
plus parfait de toutes les vertus morales ,
& de nous faire regretter encore le fort
auquel il eft condamné. S'il faut abfolument
un modèle de perfection à l'homme
pour le confoler de fes vices & de fes
maux , qu'il le cherche , non plus dans fes
regrets , mais dans fes efpérances ; qu'il
jouiffe d'avance du perfectionnement que ,
peut - être , il pourra donner un jour aux
DE FRANCE. 47
inftitutions fociales auxquelles il doit , jufqu'à
préfent , le peu de vertus qu'il fait voir,
& le peu de bonheur qu'il fe procure .
( La fuite à l'ordinaire prochain . )
Eloge de Gui Dufour de Pibrac , Difcours
qui a remporté le Prix , au jugement de
l'Académie des Jeux Floraux à Toulouse,
en 1778 ; par M. l'Abbé Calvet , de l'Académie
des Sciences , Infcriptions &
Belles Lettres de Châlons - fur - Marne.
A Paris , chez Mérigot le jeune , Libraire
, quai des Auguftins , au coin de la rue
Pavée. Prix , broché , 1 liv. 4 fols .
•
Pibrac fut un homme vertueux , & d'un
efprit au-deffus de fon fiècle. Il exerça quelque
temps la charge d'Avocat - Général au
Parlement de Paris. Il accompagna Henri
III dans fon voyage de Pologne , & eut
beaucoup de peine à fe fauver à la fuite de
ce Prince , qui s'échappoit de ce pays en fugitif
après y être entré en Roi. Il fut chargó
de quelques négociations particulières dans
les troubles de la Ligue , mais il influa peu
fur les affaires publiques. Il eft connu furtout
par fes Quatrains pleins de fens & de
raifon , & dont l'expreffion même eft quelquefois
heureufe , malgré la rudeffe d'un
langage encore informe. Ce n'étoit pas - là
un fujet d'éloge à propofer à l'éloquence,
On peut fans doute donner , dans quelques
48
MERCURE
pages , une notice hiftorique du mérite de
Fibrac, comme on peut le faire pour beaucoup
d'autres hommes eftimables ; mais
peut- être les Sociétés Littéraires devroientelles
faire un peu plus d'attention aux choix
des fujets qu'elles propofent aux Orateurs.
Comme l'art oratoire eft par lui - même
grand & élevé , il ne faut l'employer qu'à
ce qui en eft digne , fans quoi l'on tombe
dans un de ces inconvéniens inévitables , ou
de rabaiffer l'art , ou d'exagérer le fujet ; &
delà tant de déclamations emphatiques &
tant de lieux communs rebattus. La première
qualité de tout ouvrage , eft que le
ton foit analogue à la matière ; & le premier
devoir de celui qui écrit , eft de faifir d'abord
cette proportion , & de placer les objets
dans le point de vue fous lequel ils doivent
être préfentés au Lecteur raifonnable. Il ne
faut pas louer du même ton un Général ,
un Philofophe , un Poëte , & cette flexibi
lité de ftyle eft le premier fecret de l'art &
la première preuve du talent. En général ,
tout ce qui a influé fur la deftinée des Nations
ou fur l'efprit humain , mérite d'être
célébré par l'éloquence avec le degré d'intérêt
proportionné au fujet ; mais fi l'hom
me qui veut louer Pibrac a la prétention
d'être Orateur , il fera comme Simonide ,
il parlera de Pibrac en quelques lignes , &
le refte fera l'Hiftoire de la Ligue ; il fera
le
DE FRANCE.
49
le portrait de tous les grands perfonnages
de ce temps , & redira ce qu'on a dit cent
fois beaucoup plus à propos & beaucoup
mieux. Ce n'eft pas la première fois que
la
critique a remarqué cet abus , & toujours
inutilement. Qui eft - ce qui s'attend , par
exemple , à lire au commencement de l'Eloge
de Pibrac Malheur à quiconque ofe
calomnier les vertus & les talens , jufqu'à
croire que la naiffance peut ajouter à leur
prix ? Cette expreffion de calomnier eft auffi
fauffe que le ton de cette phrafe eft déplacé;
& c'eft à-peu- près-celui de tout le Difcours.
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
ONN doit ce témoignage à l'adminiftration
actuelle , qu'elle s'occupe fur- tout du
foin de mettre à la fois plus d'Ouvrages
qu'on ne faifoit auparavant. Nous avons
vu donner dans l'efpace de huit jours ,
Ernelinde , Orphée & Iphigénie. Cette
dernière Pièce reparoît toujours avec le même
éclat. Nous répéterions très- inutilement
les éloges que nous avons donnés plus d'une
fois à ce bel Opéra , beaucoup mieux loué
5 Octobre 1778 . C
So MERCURE:
par le fuccès conftant dont il eft en poffeffion
, que par tout ce qu'on en pourroit
dire. On fait que le rôle d'Agamemnon eft
le chef - d'oeuvre de M. Larrivée . Mlle -
Durancy , Actrice vraiment tragique , a
montré dans le rôle de Clytemnestre une
force d'expreffion , qu'on ne connoiffoit
guères autrefois qu'à la Comédie Françoife,
& qu'on a vue plus fouvent fur le Théâtre
Lyrique , depuis les Opéras de M. Gluck.
Nous avons nous-mêmes , dans un autre
Journal , donné de juftes éloges à Mademoiſelle
le Vaffeur , qui , dans le rôle d'Iphigénie,
maîtrife & atténue fon brillantorgane
pour ne lui laiffer que cette douceur
intéreffante , caractère qui doit fe retrouver
jufques dans la jaloufie & la douleur de
cette jeune Princeffe. A l'égard de M. le
Gros , qui a parfaitement faifi le rôle d'Achille
, nous lui obferverons feulement que
ce beau morceau
Cruelle ! non , jamais votre infenfible coeur , &c.
nous fembloit mieux rendu dans les pre
mières repréſentations qu'il ne l'eft aujour
d'hui. Alors , dans ce mot répété deux fois ,
cruelle ! il faifoit entendre le cri d'un coeur
bleffé , l'accent du reproche , & il y mettoit
toute la force de fa voix . On lui
reprocha
de crier & on eut tort; car il n'y a que
cris fecs qui foient défagréables , & ce n'e
les
DE FRANCE.
sr
étoit po nt. Aujourd'hui , pour éviter ce reproche
injufte, il chante ce mot cruelle ! avec une
douceur paftorale , & en regardant tendrement
Iphigénie. Ce n'eft point-là l'impétueux
Achille , dont la violence doit le faire
fentir jufques dans fon amour. Nous efpé ,
rons qu'on ne verra dans cette obfervation ,
& dans celles du même genre , que nous
pouvons nous permettre quelquefois , que
Kintérêt que l'on doit prendre aux grands
talens & à la perfection de l'art.
La troisième repréfentation de la Frafcatana
, ou la Paifane de Frefcati , a été encore
plus applaudie que les précédentes .
C'eft une chofe vraiment admirable.
que
la richeffe de cette mufique , toujours neuve
& originale , toujours en action , & don't
toutes les parties font également faciles à
faifir.C'eft l'ouvrage qui , jufqu'ici , doit don
ner la plus grande idée de l'art des Italiens
en ce genre , & il ne faut rien moins pour
couvrir le vice & l'invraifemblance de leurs
Drames . Ce n'eft autre chofe qu'un cannevas
fait pour placer de la mufique , n'importe
à quel prix ; mais quand on l'entend , on
n'a pas la force de demander pourquoi elle
eft fà . Il faut avouer auffi que le talent des
Acteurs fe développe de plus en plus . Le
Signor Gherardi a infiniment de vérité dans
fon jeu , & ce qu'on appelle au Théâtre un
mafque excellent . La gaîté vive & franche
1
Cij
5.2
MERCURE
du Signor Pinetti , & fur-tout la grâce &
la fineffe de la Signora Chiavaci , le beau
chant de la Signora Ballioni , doivent nous
faire comprendre , par le plaifir qu'ils nous
font , quel fuccès ils doivent avoir en Italie.
On a entendu avec tranfport le fextuor qui
termine le premier Acte , & une foule
d'airs charmans. Ce Spectacle prend faveur
de plus en plus , & l'on doit favoir gré au
Directeur de l'Opéra , de l'avoir fait entrer
dans fon plan & dans le nombre de nos
plaifirs .
COMÉDIE
FRANÇOISE,
M. BROQUIN a débuté fur ce Théâtre
dans les rôles à manteau , & a joué fuccef
fivement Sganarelle , l'Avare , Arnolphe ,
&c. Il a été applaudi dans tous , & furtout
dans celui de l'Avare . Il paroît avoir
la tradition de la bonne Comédie , & joue
avec une intelligence qui invite à pardonner
aux défauts de fon organe.
Mlle Sainval cadette , dont nous nous
faifons un plaifir de marquer les progrès ,
a joué le rôle d'Alzire l'un des plus
difficiles du Théâtre , & a rendu trèsheureuſement
plufieurs morceaux de ſenſi-
›
DE FRANCE.
53
,
bilité , quoiqu'elle laifsât à defirer dans
ceux qui demandoient de la nobleffe & de
la fermeté. En général , elle y a eu beaucoup
de fuccès , & en a obtenu encore davanta
ge dans le rôle d'Azéma. On ne peut trop
l'exhorter à modérer fa vivacité à conduire
fa voix avec plus d'attention , à éviter
de tomber dans le familier en cherchant
la vérité ; & le talent réel qu'elle montre
dans plufieurs morceaux , l'oblige à corriger
ce qu'elle a de défectueux dans d'autres
; par exemple , dans la Scène du cinquième
Acte , où Azéma vient avec préci
pitation avertir Sémiramis du danger que
court Arzace s'il entre dans le tombeau où
Affur fe propofe de le furprendre , l'Actrice
doit prendre garde que fon empref
fement & fes alarmes ne donnent à fa voix
une volubilité qui empêche de diftinguer
fes paroles. L'art de la déclamation doit
apprendre alors à conferver une prononciation
diftincte , quoiqu'on ait l'air de
parler très-vîte , fans quoi l'on tombe dans
une eſpèce de bredouillement qui détruit
tout effet.
>
l'un
Nous ne répéterons point les éloges que
nous avons déjà donnés à Mlle Sainval
l'aînée dans le rôle de Sémiramis
des premiers qui ont commencé fa réputation
. C'eft à ceux qui ont fuivi le Théâtre
François , & qui fe rappellent Mile
C iij
$4
MERCURE
Duménil , à juger des endroits où Mlle
Sainval paroît imiter cette célébre Actrise
, & de ceux où elle lui eft fupérieure
,
en devenant originale. Lorfque,
Oroès dit à Sémiramis qu'Arzace a fu plaire
aux Dieux , & qu'elle répond :
Je le crois , & ce mot me raffure & m'éclaire.
lorfqu'en parlant du Spectre qui la pourfuit
, elle s'écrie dans fon faififfement :
Je crois le voir encor , je crois encor l'entendre ;
Le Spectateur auroit pu dire auffi , en fei
rappelant Mlle Duménil :
Je crois la voir encor , je crois encor l'entendre.
Mais fi nous ofons le dire , Mlle Sain
val nous a paru fupérieure à fon modèle
dans fon entrée fur la Scène , beaucoup
plus caractérisée que ne l'étoit celle
de Mlle Duménil. Elle nous a paru
fur- tout admirable , lorfqu'elle expire fur
les marches du tombeau . Son agonie
étoit déchirante & terrible. Sa voix étoit
vraiment funèbre , & marquoit par degrés
les approches de la mort , & l'expreflion
de la douleur , du remords & de la tendreffe
s'échappoit d'un coeur coupable &
d'une ame maternelle.
On ne peut donner trop de louanges au
jeu de M. Molé dans le rôle de Ninias :
il a produit le plus grand effet dans la
DE FRANCE.
55
Scène du quatrième Acte , & rien n'eft audeffus
de la manière dont a été rendu cé
dialogue fi tragique ,
D'où le tiens- tu ? Des Dieux. Qui l'écrivit? Mon père.
& , ce qu'il faut remarquer à la gloire de
l'Auteur , c'est que le pathétique de fon
jeu appartenoit entièrement à fon ame , &
nullement à l'imitation .
ACADÉMIE S.
L'AGADÉMIE des Sciences , Belles-Lettres & Arts
d'Amiens , célébra le 25 Août , la Fête de S. Louis ,
dont le Panégyrique fut prononcé par M. de Monté
gu , Curé de Hen.
M. l'Abbé de Crillon , Honoraire de l'Académie ,
& faifant les fonctions de Directeur , ouvrit la Séance
publique par un Difcours fur l'abus des talens.
M. Regnart , Profeffeur de Philofophie au Col
lège d'Amiens , Académicien nouvellement élu , fit
fon Difcours de remerciment , auquel répondit M. le
Directeur.
>
M. Baron , Secrétaire perpétuel de l'Académie ,
lut l'Éloge de M. Greffet.
On lut enfuite l'Eloge de J. B. Rouffeau , qui ve
noit d'être couronné , & dont l'Auteur eft M. de
Maux , Secrétaire de l'Intendance d'Amiens , qui
avoit déjà remporté un Prix dans les hautes Sciences.
La Séance fut terminée par des vers de M. Baron ,
faits pour célébrer l'avantage remporté par l'Armé
Navale de France .
Les Prix de l'Ecole de Chymic ont été donnés à
M. Jourdain de Leloge , & à M. de Brey.
Civ
56
MERCURE
L'Académie propofe pour fujet du Prix d'Eloquence
, l'Éloge du Brave Crillon.
Pour le Prix de Poéfie , un morceau traduit ou
imité de l'Enéïde , au choix des Auteurs.
Pour le Prix des Sciences & Arts , le defféchement
du Marquenterre.
Chacun de ces Prix eft une Médaille d'or de la
valeur de 300 liv. à laquelle , pour le Prix des
Sciences & Arts , fera jointe une fomme de 400 liv.
donnée par un Citoyen zélé pour le bien public &
pour celui de la Province.
Les Ouvrages feront envoyés avant le 1 Juillet
1779 , & adreffés , francs de port , à M. BARON ,
Secrétaire de l'Académie , à Amiens.
MUSIQUE.
Réponse à la Lettre de M. MARMONTEL ,
inférée dans le Mercure du 5 Septembre..
JEE ne fais pas fi Mallebranche a mis la difpute au
nombre des moyens qui fervent à la recherche de
la vérité ; mais ſi c'eſt un chemin pour y arriver , je
crains bien que ce ne foit pas le plus court.
Le public aime les difputes , & il aime à les blâmer.
C'eft que la plupart des hommes s'en amufent
par malignité , & qu'en les blâmant ils fe donnent
un air de raiſon & de modération qui ne coûte
rien.
Il eft difficile fans doute que des difcuffions fuivies
fur des objets de raifonnement ou de goût , ne fervent
à éclaircir quelques points de la queftion qu'on
traite ; mais il y a un terme où il faut s'arrêter. Un
moyen für de fatiguer le public fans l'éclairer , c'eſt
de prolonger ces difcuffions.
DE FRANCE.
57
Il en eft des hommes qui difputent comme des
voyageurs celui qui a pris une fauffe route ,
chaque pas qu'il fait , s'écarte davantage du ter
me où il veut aller.
:
On commence par diſcuter la queſtion ; on finit
par ne plus difcuter que fes opinions & fes phrafes.
C'eft ce qui m'arriveroit fi je voulois répondre à
tous les points de la Lettre de M. Marmontel. Je
n'y aurois même point répondu , fi je n'avois eu que
mes opinions & mon goût à défendre. Mais on me
fait des reproches que je dois repouffer , parce que
ee feroit les autorifer que de garder le filence .
J'aime la mufique. Je fuis , puifqu'on le veut ,
enthoufiafte des Opéras de M. Gluck ; je le regarde
comme le créateur du véritable fyftême de musique
dramatique ; je lui dois les plus grands plaifirs & les
plus douces émotions que j'aye éprouvés au Théâtre
; je ne crois pas que l'amour fincère des arts
puiffe aller fans un vif fentiment d'affection & de
reconnoiffance pour ceux qui enrichiffent & perfectionnent
ces arts ; j'ai vu M. Gluck attaqué fans modération
& fans juftice , dans un moment où , même
avec moins de génie & de célébrité , il ne méritoit
que d'être encouragé & applaudi ; j'ai pris la
plume pour le défendre. Il n'en avoit pas befoin ; le
public le vengeoit mieux que mes éloges ne pouvoient
le faire ; mais je fatisfaifois un fentiment qui
m'étoit doux & qui me paroiffoit un devoir.
Depuis long-temps M. Gluck jouifloit en paix de
fes triomphes conftans & multipliés , lorfque M.
Marmontel , en rendant compte d'une brochure fur
la mufique , a jugé à- propos de renouveller une
attaque un peu gratuite contre le mérite de ce Compofiteur.
Pour prouver que M. Gluck n'avoit pas
une grande réputation en Italie , il a cité une Lettre
du P. Martini , qui cependant louoit beaucoup M.
"
Cv
MERCURE
Gluck , quoiqu'avec des reftrictions. J'ai cru devoir
citer une Lettre plus ancienne , dans laquelle le Pèrė
Martini louoit d'une manière encore plus forte &
plus abfolue M. Gluck , en lui accordant le mérite
d'avoir réuni tout ce que la mufique Italienne a de
plus beau , avec ce que la mufique Françoiſe & Alle
mande a de meilleur , ce qu'il n'a jamais dit & ne
peut jamais dire d'aucun Compofiteur Italien.
Ce n'étoit-là qu'une queftion de fait. J'ai tâché de
la relever un peu par quelques obfervations générales
fur la mufique , propres à faire naître , je ne dis
des idées nouvelles , mais du moins des réflexions
intéreffantes fur l'art. C'eft, à ce qu'il me femble , le
feul moyende rendre les difputes Littéraires plus utiles
& plus piquantes.
pas
Je ne me fuis pas permis dans ma réponſe un
feul mot qui , directement ni indirectement, puiffe défobliger
M. Marmontel . Il n'a pas cru me devoir
les mêmes ménagemens. Il s'eft un peu moqué de
quelques-unes de mes phrafes. Je n'en fuis point
bleffè fi j'ai eu tort , c'eft fort bien fait ; fi j'ai eu
raiſon , je n'en aurai pas moins raiſon.
En citant l'Effai de M. le Prince Belofelski , j'ai
parlé de fon ouvrage avec eftime , & de fa perfonne
avec les plus grands égards. J'ai obfervé feulement
qu'il employoit trop fouvent des expreffions vagues
& générales , des figures & des comparaifons
empruntées des autres arts , peu propres à donner
des idées préciſes fur les Artiftes & fur les productions
qu'il vouloit caractériſer ; j'ai cru l'obſervation
d'autant plus utile , que cet abus d'expreffions
figurées on abftraites eft devenu familier à des beauxefprits
, qui fachant arranger des phrafes & ne fachaut
pas l'alphabet des Arts , fe croyent faits pour
juger de tout , parce qu'il leur plaît de parler de tour,
& écrivent fur ces Arts , qu'ils n'ont pas étudiés ,
avec un ton de confiance qu'il ne faudroit pas preaDE
FRANCE.
59
•
dre en écrivant fur ce qu'on fait le mieux. M. le
Prince Belofelski n'avoit pas beſoin de cette petite
reffource de l'ignorance capable pour écrire d'une
manière intéreffante fur la mufique , qu'il avoit étu
diée dans la patrie de la mufique.
En rapportant pour exemples quelques phraſes de
fon Effai , j'en ai tranfcrit les paroles avec la plus
grande fidélité , fans en tirer aucune induction , fans
y voir autre chofe que ce qui y eft ; M. Marmon
tel m'accufe cependant d'avoir mutilé cet effai
mais il ne cite & ne peut citer aucune de ces phraſes
mutilées.
J'ai trouvé peu jufte ce qu'a dit M. le Prince Belo
felski, que Vinciifut créateur comme Corneille ; l'Auteu ?
ajoute , il eft vrai , que le Muficien fit le premier
bon Opéra - Comique , comme le Poëte compofa la
première bonne Tragédie , & que tous deux ont à
peu près la même élévation dans les idées tragiques ,
la même chaleur & la même rapidité dans le ftyle.
Mais fi j'avois rapporté ces raifons , j'aurois été obli
gé d'ajouter que jamais Corneille n'a été regardé
comme créateur de la Comédie ; que le Menteur
n'eft point une création , mais un Comédie imitée
de l'Efpagnol ; qu'on peut avoir de l'élévation dans
tes idées , & de la rapidité dans le ftyle , fans avoit
rien créé , &c. Je n'ai pas infifté là-deffas , parce
que je ne voulois pas faire la critique de l'Efai. Et
aujourd'hui qu'on m'oppofe ces phrafes , ne pourroisje
pas prier ceux qui les citent de me dire en quoi
confiftent l'élévation des idées & la rapidité du ſtyle
dans les Ariettes de Vinci ? Tous ces motss--là fent
bien aifés à écrire & à lire , & tout le monde croit
les entendre ; mais il feroit peut- être bien embarralfant
d'en faire une application claire à un air de
Artaxerce ou de la Didon.
Encore une fois , quand on parle d'un art , on
ne fe fait bien entendre qu'en parlant la langue de
Cvj
60 MERCURE
cet art ; les comparaiſons & les métaphores ne font
faites que pour rendre les idées plus fenfibles & plus
frappantes ; mais elles doivent venir à l'appui du terme
propre , & non pas en tenir lieu .
C'eſt par le même principe que j'avois penfé que
ce n'étoit pas s'exprimer avec affez de précifion , que
d'appeler Pergolèle le plus éloquent des Compofiteurs.
Je trouve le premier couplet du Stabat fublime &
pathétique ; mais , avois-je ajouté, lepathétique n'eft
pas de l'éloquence , & il n'y a rien de fi rare que de
l'éloquence en Mufique.
M. M. m'objecte que le premier couplet du Stabat
n'eft pas le feul qui foit fublime & pathétique ;
ce que je n'ai pas envie de contefter . Il ajoute, oùfera
donc l'éloquence , fi elle n'eft pas dans le pathétique ?
Ne peut-on pas répondre , dans Démosthène qui
n'eft point pathétique, dans Boffuet qui ne l'eft guère,
dans plufieurs autres Ecrivains qui ne fongent pas à
l'être ? D'un autre côté les cris de Philoctete dans fa
caverne , ne font-ils pas pathétiques fans être éloquents
; le mot naïf d'un enfant affligé , le difcours
incohérent d'un maniaque peuvent toucher jufqu'aux
larmes , & ne font point de l'éloquence. Mais enfin
fi , comme le fait entendre M. Marmontel , pathétique
& éloquent font fynonymes , pourquoi n'avoir
pas dit que Pergolèle étoit le plus pathétique
des Compofiteurs ? Čela auroit été auffi élégant, & entendu
de tout le monde.
Je n'ai pas cru, comme M. le P. B.que M. Picinni fut
admirable fur-tout à exprimer le fens des paroles. M.
Marmontel dit que ,jufqu'à préfent, toute l'Europe a été
de cefentiment , & ajoute, pour me rendre bien ridicule
, queje veux faire voir que toute l'Europe n'y
entend rien. Je pourrois demander où & quandtoute
l'Europe a dit cela. En attendant qu'on produife au
public ce Certificat de toute l'Europe , je dois juftifier
la critique que j'ai faite de trois morceaux de
DE FRANCE. Gr
2
Roland, où j'ai prétendu que le fens de la mufique
étoit peu d'accord avec celui des paroles. C'eſt le feul
point de toute cette difcuffion qui me tienne au coeur
& le feul qui m'ait déterminé à répondre , parce que
je ne veux pas être foupçonné d'avoir attaqué légè
rement un Compofiteur auffi célèbre que M. Piccini,
dont j'admire & j'aime les beaux ouvrages auffi
fincèrement qu'aucun de fes plus zélés Prôneurs ,
quoique ce ne foit pas au même degré.
J'ai dit que M. Piccini , ainfi que les plus grands
Maîtres d'Italie , facrifioit quelquefois le fens & la
ponctuation de la phrafe verbale à la fymétrie &
aux développemens de la phrafe muſicale . J'en ai
cité pour exemple l'air , je la verrai , & j'ai dit que
dans ce vers , ponctué ainfi par le Poëte :
Efclave , heureux de fervir tant d'appas.
Le Muficien avoit ponctué ainfi :
Efclave heureux; de fervir tant d'appas.
se qui ne fait plus aucun fens.
M. Marmontel me répond que je me trompe ;
que le Compofiteur n'a point détaché ces mots, de fervir
tant d'appas ; qu'il a écrit, heureux de fervirtant
d'appas, defuite &fans aucun repos.
Comme je n'avois cité que de fouvenir , j'ai
craint, en lifant un affertion fi pofitive , que ma mémoire
ou mon oreille ne m'euffent trompé. Je me
fais procuré la partition , & j'y ai trouvé écrit ce
que j'avois entendu chanter. Efclave heureux eft
répété trois fois dans l'air. Dans ces trois endroits
efclave eft toujours lié avec heureux par des doubles
croches ; heureux tombe fur une noire qui forme le
premier temps de la meſure , & donne avec la baſſe
une cadence parfaite ; ce qui conftitue un repos trèsfenfible
: defer vir tant d'appas eft donc détaché ,
& n'eft pas écrit de fuite.
62 MERCURE
Ceci n'eft point une affaire de goût ou de fèntiment
; c'eft une queſtion de fait : il fuffit de favoir
ce qu'on entend par repos dans une phraſe muſicale.
C'eft ce que je vais tâcher d'expliquer clairement en
reprenant la feconde critique que j'avois faite de l'ai
d'Angélique ,
j'ai dit
Oui, je le dois ; je fuis Reine.
Du doux penchant qui m'entraîne
Oui , je dois me garantir.
que le fecond vers eft terminé par un repos
final , qui le fépare du vers fuivant , auquel il devroit
être lié.
La réponse eft facile , dit M. M. Il n'y a point de
repos final apres le fecond vers ; & M. Piccini , qui
fait ce que c'est qu'un repos final en muſique , aſſure
qu'il n'y en a point.
Voila une affertion bien nette & une autorité bien
impofante. Qui croiroit cependant que je n'ai avancé
qu'une vérité fimple & claire pour quiconque enend
feulement les termes de l'art ? Je vais les expli
quer le plus fuccinctement qu'il me fera potfible.
Le difcours muſical fe divife comme le difcours
oratoire, en phrafes & en portions de phrafes plus ou
moins étendues,& féparées par des repos plus ou moins
fenfibles , plus ou moins abfolus ; ces repos font
indiqués par la nature, la valeur & la place de la note
où ils tombent. Ainfi lorfqu'une phrafe de chant fe
termine à la note principale du mode de l'air ; que
cette note eft fur le terns fort de la meſure ; que la
baffe , procédant par la dominante à la tonique , s'arrête
fur la confonnance duton , c'est ce que les compofiteurs
appellent cadence parfaite , & c'est ce qui
-conftitue un repos final. Tous ces caractères fe trouvent
incontestablement réunis dans le paffage dont
il eft queftion. L'air eft en fi bémol ; à ces mots , du
doux penchant qui nous entraine , le chant donne fors
DE FRANCE 63
entraîne , trois noires, dont la première eft le la , note
fenfible , faifant partie de la feptième de dominante ,
& les deux autres font le fi bémol , note du ton. La
baffle frappe la même note au tems fort de la meſure ,
& tous les inftrumens donnent l'accord parfait. Enfin,
en furérogation de preuve , la phrafe eft terminée
par un filence de la moitié de la meſure , qui la ſépare
d'une manière plus marquée de la phrafe fuivante.
Je demande pardon au Lecteur d'entrer dans ces
détails ſcolaſtiques , & je le prie de ne pas croire que
je veuille me donner un air de connoiffeur ou de fa
vant ; je ne fuis qu'un écolier très-peu avancé; mes
connoiffances fe bornent à avoir lu les ouvrages des
Maîtres , avec affez d'application pour entendre les
élémens de la Science. Comme j'avois à défendre ma
critique contre une affertion tranchante & pofitive de
M. Marmontel , appuyée du témoignage de M.
Piccini , je n'avois à oppofer à de fi grandes autorités
que des raifons & des noms célèbres. Auffi ce que
je viens de dire n'eft point ma doctrine; c'eſt la doctrine
fimple, & fidélement exposée de tous les Auteurs
qui ont écrit fur la compofition, de Rameau, de J. J.
Rouffeau , du P. Martini même & de plufieurs autres ,
dont je ne rapporte pas les paroles , pour ne pas furcharger
cet écrit de citations , inutiles pour les hommes
inftruits , plus inutiles encore pour ceux qui ne
Je font pas. J'ai confulté quatre Compofiteurs fur le
même objet , tous ont paru étonnés qu'on pût élever
une pareille queftion ; tous m'ont offert de figner leur
avis : il réſulte de ces témoignages accumulés & uni-
* Voy.les différens ouvrages de Rameau , & particulièrement
fon Code de Mafique , Ch. X. Rouffeau , Dictionn. de
Muf. art. Cadence & Phrafe. M. Bemetz Rieder , Traité
de Mufique Théori -pratique , p. 243. M. Mercadier de Belefta
, nouveau fyfteme de Mufique Théorique &pratique , p.
190. D. Eximeno , Regole della Mafica. P. Martini, Sag
giofondamentale pratico di contrapunto , parte prima , &c.
64
MERCURE
formes, que le vers, du douxpenchant qui m'entraîne,
eft évidemment terminé par un repos final , & tellement
final que l'air pourroit fe terminer par la même
phrafe de chant. L'oreille fuffit pour en juger; mais on
peut difputer fur le fentiment de l'oreille , & il eſt
difficile de difputer fur des principes clairs , -établis
& reçus par tous les Maîtres de l'Art .
On demandera à préfent comment il peut fe faire
qu'un auffi grand Maître que M. Piccini contefte ces
mêmes principes. Je n'ai rien à répondre , finon que
la queftion ne lui aura pas été préſentée telle que je
l'avois expofée, ou qu'il n'attache pas aux mêmes mots
les mêmes idées qu'y attachent les compofiteurs françois
; mais s'il prenoit la peine de lire ce que je viens
d'écrire , je fuis perfuadé qu'il ne figneroit pas le contraire
, à moins qu'il n'eût fur cette partie de la
compofition une théorie nouvelle , qu'on devroit alors
l'inviter à publier.
Il reste une troiſième critique à juftifier , c'eſt celle
du monologue de Roland. J'ai écrit que le muficien
avoit peint le calme de la nuit & la férénité de l'efpérance.
M. M. m'apprend que le muſicien n'a pas
voulu peindre le calme de la nuit , mais le calme de
l'efpérance. J'en demande pardon à M. Piccini ; c'eſt
M. de la Harpe qui m'a induit en erreur ; ce font
fes propres paroles quej'ai tranfcrites. ( Voy. le Journ.
de Littérature du 5 Février ) ; & je les ai citées avec
confiance , le croyant dans le fecret du compofiteur.
C'eſt à lui de défendre fa phraſe ; comme on ne peut
pas douter qu'il n'ait eu bonne intention , je fuis perfuadé
qu'on ne le chicanera pas trop durement fur
ce petit incident.
Pour moi je crois , comme M. de la Harpe , que
le muficien a peint la nuit , & qu'il eût mieux valu
peindre le foleil ; & en me rappelant les quatres premiers
vers du monologue qui en expriment clairement
l'intention :
DE FRANCE.
65
Ah ! J'attendrai toujours ! la nuit eft loin encore !
Quoi , le foleil veut- il luire toujours !
Jaloux de mon bonheur , il prolonge fon cours
Pour retarder la beauté que j'adore.
Je ne trouve pas plus dans ces vers le calme de
l'efpérance , que le calme de la nuit ; je perfifte à y
voir l'impatience d'un amant pour qui les heures coulent
bien lentement ; & quand je pense que cet amant
eft le paladin Roland , qui voudroit éteindre les feux
du foleil pour avancer le moment d'un rendez -vous ,
&qui tombe enfuite dans un accès de phrénéfie quand
il fevoit trahi , je crois qu'on peut l'appeler un amant
forcené. Voilà mon fentiment & mes raifons , je les
livre aujugement qu'on en voudra porter ; c'eft s'arrê
tér trop long-temps fur une difcuffion fi frivole.
Ici je ne puis m'empêcher de faire une réflexion
fur la redoutable influence de l'efprit polémique.
J'ai fait fur deux phraſes de mufique deux obfervations
critiques , qui me paroiffent auffi fenfibles à
l'oreille qu'évidentes pour l'efprit : M. Marmontel
les trouve évidemment fauffes . Il m'oppofe l'autorité
d'un grand Maître , celle de M. Piccini ; je lui cite
les autorités réunies des plus grands Maîtres qui
ayent écrit fur la compofition , & celles de tous les
Muficiens que je connois. Il faut qu'il y ait de part
ou d'autre quelque illufion bien étrange. C'eſt aux
Lecteurs à en juger .
Je ne rappellerai plus que quelques-unes des animadverfions
de M. M. fur ma lettre. J'avois dit que
les Italiens , tout fenfibles qu'ils font à la Mufique ,
étoient à jamais raffafiés du plus bel Opéra ,
après un petit nombre de repréfentations , & ne
defiroient plus de le revoir für le même Théâtre.
C'eſt un fait ; j'en ai donné cette raiſon , puiſée dans
les principes communs de tous les arts . Ce qui n'eft
deftiné qu'à flatter les fens , & à faire fur l'âme des
impreffions vagues & fuperficielles , ne peut plaire
66 MERCURE
long-temps , ne fe foutient que par la variété , &
ne laiffe après foi aucun defir de le revoir . Cette
raifon peut être triviale , mais elle eft claire , &
facile à appliquer aux Opéras Italiens . M. Marmontel
la trouve mauvaiſe : à la bonne - heure . Celles qu'il
donne de ce phénomène font - elles plus fatisfaifantes?
M. M. croit qu'il entre beaucoup de politique
dans l'inconftance des Italiens en fait de Mufique ,
& dans le dégoût qui leur prend du plus bel Opéra
Jorfqu'ils l'ont entendu cinq à fix fois ; & cette poli
tique eft d'encourager les grands Compofiteurs qui
naiffent en foule en Italie. Il y a long- temps qu'on
vante la politique Italienne ; on ne favoit peut- être
pas qu'elle allât jufques-là .
M. M. dit enfuite que pour des oreilles fenfibles ,
eft un attrait puiffant qu'une Mufique toujours nouvelle
fur des paroles anciennes . J'ai peine à croire
que ces oreilles fenfibles trouvaffent un attrait bien
puiffant à entendre une Mufique nouvelle fur les
anciennes paroles du Stabat
M. Marmontel ajoute qu'il faut pour des oreilles
délicates , que la Mufique ait une analogie parfaite
avec la voix qui l'exécute ; & comme fur les Théâtres
d'Italie on change fans ceffe de voix , on aime
à changer de Mufique. Tout cela me paroît prouver
invinciblement ce que j'ai voulu dire , que les Italiens
ne cherchent guères dans la Mufique que le
plaifir de l'oreille..
M. Marmontel dit encore que fi notre goût en
mulique fe perfectionne , nous voudrons avoir tous
les ans des Opéras nouveaux comme de nouvelles étoffes .
Voilà l'effet de la mufique réduit clairement à depures
fenfations ; je n'aurois jamais imaginé que le fuccès
des ouvrages de génie ne fût qu'une affaire de mode
& que le plus touchant & le plus aimable de tous les
arts pût être comparé à l'induftrie de nos fabricans.
M. M. réfume enfin de ces différentes confidéra
DE FRANCE. 67
tions , que c'eft par l'abondance des belles chofes que
les Italiens fe dégoûtent des belles chofes , & que c'eft
par indigence que nous ne nous laffons pas d'applau--
dir ce que nous trouvons beau.
Il réfulte de cette théorie , que l'innombrable multitude
de fonnets dont l'Italie abonde , doit dégoûter
des fonnets de Pétrarque les oreilles délicates des
Italiens ; & que dans le tems où l'Italie avoit plus de
grands peintres qu'elle n'a aujourd'hui de grands
muficiens , les tableaux nouveaux devroient leur faire
oublier ceux de Michel- Ange & de Raphaël.
On fait tous les ans à Paris plus de tragédies
que les Comédiens n'en peuvent ou n'en veulent
jouer ; mais quoique nous aimions la nouveauté autant
qu'aucun peuple du monde , j'efpère que notre
goût en poéfie ne fe perfectionnera jamais au point
de préférer ce qui eft nouveau à ce qui eft beau
jufqu'à oublier les tragédies de Racine & de Voltaire
, & à ne vouloir plus voir au théâtre François
que ces tragédies modernes , fi fort vantées par leurs
auteurs & applaudies par leurs amis.
M. M. compare les fuccès des Opéras de M. Gluck ,
à ceux qu'avoient nos anciens Opéras quand nous ne
connoifions que notre mufique; il ne fait pas attention
que ceux qui applaudiffent aujourd'hui Iphigénie &
Orphée, ont entendu Ernelinde, Céphale, Roland, &
nos meilleurs Opéras Comiques, qui tous, ſelon lui, ſont
purement de la musique Italienne adaptée à des paro-
Les françoifes.
M. M. répond qu'on a été obligé cet Eté de retirer
Iphigénie , & qu'Orphée a été réduit à des recettes
de 4 & de soo liv. ; cela pourroit arriver à des Opéras
joués en étépour la centième ou la cent- cinquantième
fois. Cependant Iphigénie & Orphée foutiennent
encore l'Opéra , & jamais il n'y a eu une recette
de 400 liv., ni même de 700 liv. Je fuis étonné
que M. M. fe permette de pareils moyens de critique.
68 MERCURE
Je ne fuis pas moins étonné qu'il perſiſte à vouloir
que chacunfe nomme en difputant fur les arts. Il voudroit
favoir fi je n'ai , comme lui , que de l'instinct ,
ou fi je fais accompagner une baffe , afin de juger
quel eft le degré d'autorité que je mérite.
Eh ! qu'importe le nom de celui qui ne demande
point qu'on l'en croie en rien fur fa parole, qui ne dogmatife
point,qui motive fes opinions & difcute des faits?
Quoi! le public aura befoin de ſavoir ſi je fuis favant
ou ignorant pour juger fi j'ai tort ou raiſon ? Et mes
Lecteurs ayant néceffairement des opinions trèsdiverfes
fur mon favoir faire , chacun d'eux aura
donc néceffairement , fur le fond de la queftion , une
opinion différente de celle de tous les autres ! Voilà
un moyen tout nouveau d'éclaircir les difputes.
Si j'avois la puérile vanité, ou, fi l'on veut, l'humilité
de mettre mon nom à quelques pages écrites à la hâte
fur une querelle paffagère de Mufique , M. M. pourroit
favoir que ce n'eft pas feulement dans les Concerts
de Paris que j'ai entendu de la Mufique Italienne
, comme il le dit ; mais que j'ai vu exécuter
de beaux Opéras de Sacchini , de Bach , &c . par de
très-habiles virtuofes, fur le théâtre d'une des grandes
capitales de l'Europe ; il fauroit que je n'ai jamais
été , comme il le fait entendre , enthoufiafte de Rameau
& de Mondonville ; il pourroit même fe fouvenir
qu'en difputant quelquefois avec lui fur la
Mufique Italienne & la Mufique Françoife , ce
n'étoit pas moi qui défendois les opéras de Rameau
& de Mondenville. Mais le Public n'en feroit pas
plus à portée de nous juger, & j'aurois le défavantage
de n'oppofer qu'un nom obfcur au nom juftement
célèbre de M. Marmontel ; ce feroit combattre avec
des armes trop inégales.
Dans la littérature comme au barreau , il me
femble que fi les Juges ne connoiffoient point le
nom des plaideurs , les procès n'en feroient pas plus
DE FRANCE. 69
mal jugés. C'est ce que je me propofe d'examiner
dans une autre occafion. En attendant, je prendrai la
liberté de dire à M. M. comme Nicomède ,
Seigneur , fi j'ai raifon , qu'importe qui je fois ?
SCIENCES ET ARTS.
SUR LES FOURMIS.
RÉPONSE de M. LE FRANC à
M. CADET le Jeune.
M. CADET a feint dans la Réponſe ( Journal de
Paris n ° . 255. ) de ne pas fentir les motifs qui ont
déterminé ma Critique , & fe plaint de ce que j'ai
vonlu jeter un ridicule fur une expérience , qui faite
& gardée dans fon laboratoire , pouvoit , peut-être ,
avoir quelque chofe d'intéreffant , mais qui n'eſt que
de la dernière futilité publiée avec ces grands mots
ce pompeux étalage , fi peu digne d'un homme qu
cultive les fciences avec honneur. Détournant donc
mal adroitement le but de mes plaifanteries , il ſemble
me prêter une opinion que je n'ai jamais paru avoir.
Je n'ai point en effet adopté, comme il l'infinue , les
doutes de M. l'Abbé Fontana fur le caractère acide
des Fourmis ; j'aurois eu des autorités trop fortes à
combattre. Tragus eft le premier qui ait obfervé
que la falive des Fourmis , ou la liqueur qu'elles
verfent en mordant , changeoit en rouge la couleur
bleue des fleurs de chicorée. Ray a fait la même expérience
( Tranſact. Phil . n ° . 68. ) Après lui Neumann
( opera, chym. 1741 , pag. 39. ) Les Fourmis
foumifes à la diftillation fourniffent une grande
quantité d'acide; on en retire onze onces d'une livre
70 MERCURE
& demie (Neumann , oper. chym . p. 45 , 55 , 57 , 58. )
Gleditsch. Mém. de l'Ac . de Berlin 1749. ( Ray ibid. )
L'on pourroit rapporter cet acide des Fourmis a celui
qui fe trouve dans les végétaux dont elles fe nourriffent
, & qui a confervé toute la force ; puifque les
nymphes des Fourmis qui n'ont pas encore fucé les
plantes ne fourniffent point d'acide. ( Neumann, ibid.
p. 45. ) L'acide des Fourmis fe manifeſte en grande
quantité lorsqu'on les renferme ; & eiles font les
feules dans le règne animal qui en fourniffent pat
l'analyſe chymique. ( idem. ibid . p. 54. ) Ces expériences
& les obſervations , jointes à d'autres encore
plus modernes , peuvent raffurer M. Cadet fur le peu
de conformité de mon opinion avec celle de M.
l'Abbé Fontana . Ce Phyficien exact n'a d'ailleurs rien
de commun avec ma Lettre inférée dans le Mercure
du 5 Septembre.
paroît que c'eft moins l'expreffion de peu cironfpect
que M. Cadet me prie de lui paffer , que
celle de petit phénomène . Ah ! très -petit phénomène ,
affurément , nous fommes d'accord ; oui , oui , petit
phénomène , annoncé avec des phrafes empoulées ,
& auquel fied fi bien l'application du vers fi connu :
Parturient montes nafcetur ridiculus mus.
Quant aux autorités un peu plus refpectables que
M. Cadet m'oppofe , je fais qu'une partie a proteſté
contre fon petit phénomène verbalement , l'autre par
écrit , & tous , fans doute , in petto.
Si le prochain Mémoire de M. Cadet fur les foffes
daifance , préfente des avantages auffi réels pour
T'humanité que celui qu'il a publié fur la deftruction
des Fourmis , fi c'eft enfin un autre petit phénomène ,
il a raifon de prévoir les petites gaietés que je me
permettrai à ce fujet ; fi l'occafion est belle , comme il
le dit , je ne la manquerai certainement pas : obſer-
Vant que M. Cadet le jeune annoncè toujours , non
DE FRANCE. 71
ee qu'il a fait , mais ce qu'il doit faire : maxime qui
a fouvent bien des inconvéniens.
Je remercie M. Cadet dés égards qu'il a eu pour
ma qualité de Médecin. C'eft , fans doute , par une
fuite de ces mêmes égards , qu'il n'a pas voulu inférer
dans le Journal de Paris la Lettre que j'y ai envoyée
le 13 Septembre , où je difois que les Mémoires fur
le rafinage du fucre dont j'ai parlé dans ma première
Lettre , étoient ceux de Meffieurs Sage & Mittouart ,
& non celui de ces deux Frères , dont les fuccès ,
j'efpère , récompenferont le zèle avec lequel ils s'oc
cupent au bien de l'État , en perfectionnant une des
branches les plus effentielles de fon commerce.
LE FRANC , Médecin.
VARIÉTÉ.
Courte Réponse du Breveté du Mercure
à Me SIMON - HENRI - NICOLAB
LINGUET.
LE SIEUR LINGUET a inféré dans le numéro 26.
de fes Annales , page 103 , un Factum contre le
nouveau Mercure de France , écrit avec la politeffe ,
la modération, la vérité & le bon goût qui caractériſe
tout ce qui fort de fa plume. On fe bornera à répon-
´dre à deux faits effentiels.
1. Le Sieur Linguet affirme que la lifte qu'on
a imprimée des Gens de Lettres diftingués qui coopèrent
à la compofition du nouveau Mercure , a nui
à cet ouvrage. La vérité eft que le Public , en y
foufcrivant en foule , a juftifié de la manière la
moins équivoque la confiance qu'il a dans les
talens de ces coopérateurs. L'Imprimeur certifiera
qu'on tire aujourd'hui le Mercure à fept mille.
72 MERCURE
›
29. Le Sieur Linguet attaque auffi la réunion de
plufieurs Journaux avec le Mercure , qui a été approuvée
de tout le monde. Cette réunion n'a bleffé
en aucune manière les intérêts des Soufcripteurs
puifque le Libraire Propriétaire du Mercure , a fait
à fes frais le fervice de huit mois de cette année
fon Prédéceffeur n'ayant laiffé aucun fonds pour
cet objet. Quant aux Soufcripteurs du Journal des
Dames , du Journal des Spectacles , du Journal'
François , on a rendu l'argent à tous ceux à qui
cet arrangement n'a point convenu ou qui étoient
Soufcripteurs de plufieurs Journaux à la fois . Cinq
cens perfonnes qui ont été remboursées peuvent rendre
témoignage à la vérité.
Tous les autres faits avancés par le fieur Linguet,
für le nombre des Soufcripteurs qu'il y a eu de fon
temps au Journal de Politique & de Littérature , &
de la diminution qu'il a éprouvée du temps de M. de
la Harpe , font de toute fauffeté. On n'a jamais tiré
le Journal de Politique & de Littérature à plus de
fix mille ; il n'y a donc pas eu , du temps du Sieur
Linguet, fept mille Soufcriptions & plus , comme il
l'affirme fi pofitivement ; & lorfqu'on le lui ôta au
mois de Juillet 1776 , il avoit perdu plus de 500
Soufcripteurs.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
DISCOURSfurdiversfujets de Religon & de Morale,
par M. Flexier de Réval, 2 vol. in- 12 . A Luxem→
bourg , chez les Héritiers d'André Chevalier , & à
Paris , chez les Libraires qui vendent des nouveautés
Voyez la fuite des Annonces fur la couverture.
JOURNAL
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIE.
DE CONSTANTINOPLE , le 30 Juillet.
On n'a point encore appris de nouvelles des opérations
du Capitan-Bacha depuis fon départ de cette
Capitale & fon arrivée à Sinope ; on ignore même
s'il les a commencées : on attribue ce retard à des
méfintelligences furvenues entre l'Amiral & le Commandant
de l'armée de terre ; il ne faut peut-être
l'imputer qu'aux négociations qui fe font actuelle
ment avec le Comte de Romanzow . Mécontent du
Capitan-Bacha , dont on connoît la hauteur & la
fermeté , il a voulu traiter directement avec la Porte,
dans laquelle il a fans doute eſpéré trouver plus de
condefcendance ; il a expédié en conféquence un
Courier , qui eft arrivé ici le 13 de ce mois . On dit
qu'il étoit porteur des réponſes du Feld - Maréchal à
quelques-unes des propofitions qu'on lui avoit faites ;
on ne dit point quelle en eft la nature ; on a remarqué
feulement que le lendemain il y eut une grande
affemblée chez le Muphti : le Grand- Vifir & les
principaux Membres du Divan s'y trouvèrent ; &
s'il faut en croire ce que l'on publie , il fut décidé
d'exécuter l'entrepriſe projettée fur la Crimée.
:
Il fe confirme pleinement que le Miniftre Ruffe
avoit demandé la permiffion de fe retirer on lit
même ici des copies du Mémoire qu'il préfenta le
27 du mois dernier pour cet effet ; il ne contient en
s Octobre 1778 .
D
( 74 )
fubftance rien au - delà du précis que nous en avons
donné. La réponſe de la Porte eft conçue en ces termes
:» Le Mémoire préfenté il y a quelques jours ,
par M. l'Envoyé notre ami , pour obtenir permiffion
de retourner auprès de la Cour & les firmans
néceffaires pour fon voyage , après avoir été remis
au Grand - Vifir , déposé enſuite au pied du trône de
S. H. , eft parvenu après aux illuftres Ulemas &
aux Riglialis de cet Empire à jamais durable. Quoique
M. l'Envoyé , en remettant le Mémoire contenant
l'Ultimatum de fa Cour , eût déclaré que depuis
ce moment il n'attendoit plus de plein-pouvoir
& qu'il ne pouvoit s'expliquer au -delà de ce que
renfermoit cet Ultimatum ; cet Empire à jamais du
rable n'a cependant rien fait de contraire à l'obfervation
de la paix & au maintien de fon traité ; &
quoiqu'il eût reconnu que M. l'Envoyé n'avoit plus
de plein - pouvoir ; il jugea néanmoins par la lettre
écrite par notre ami le Feld- Maréchal au Grand- Vi
fir , qu'il étoit difpofé à la paix , & nomma deux
vénérables Vifirs , les Miniftres Plénipotentiaires , en
leur recommandant la confervation de la paix , ainfi
qu'on le fit favoir au Feld Maréchal notre ami . Si
la Cour de Ruffie , confidérant la conduite modérée
de cet Empire , & qui n'a d'autre but que de remplir
les articles arrêtés & confirmés par ferment , veut
fe conduire de même , notre traité de paix fera confervé
fans aucun changement ; mais fi elle veut rompre
, il en arrivera ce que le deftin a décrété. Cepen
dant comme il ne s'eft encore rien paffé qui puiffe
donner de l'ombrage , le defir que M. l'Envoyé témoigne
de partir , renferme conféquemment une
déclaration de guerre ; dans le cas où on confentiroit
à fon départ , il est évident que l'on attribueroit
le premier pas à la fublime Porte , &, que l'on débiteroit
par tout qu'en renvoyant ce Miniftre , elle a
déclaré la guerre les illuftre Ulemas & les Minif
tres de cet Empire n'y peuvent donc confentir en
( 75)
aucune maniere. Tant que l'Empire Ruffe ne rompra
point la paix par des hoftilités , M. l'Envoyé
fera traité par la fublime Porte comme elle traite
tous les autres Miniftres des Puiſſances qui vivent en
amitié avec elle . Mais s'il arrivoit que la volonté
Divine en eût autrement difpofé , & que l'Empire
Ruffe vint à rompre le fil de l'amitié par une conduite
hoftile , il eft hors de doute qu'alors même
la fublime Porte , fuivant les principes magnanimes ,
traitera M. l'Envoyé avec tous les égards qui lui
font dûs «.
DANE MARCK.
De COPENHAGUE , le premier Septembre..
Il paroît une nouvelle Ordonnance , relative à
l'adminiftration de nos Colonies des Indes Occiden
tales ; elle a pour objet principal d'adoucir le fort
des efclaves Nègres & de favorifer la population
parmi eux l'humanité l'a dictée , la fageffe du
Gouvernement veillera fans doute à ſon exécution ,
que l'avarice des Colons pourra quelquefois tenter
d'éluder.
On mande de Lekofa , dans le Gouvernement
de Scaraborg , en Suède , le fait fuivant . » Le feu
ayant pris le 16 Juillet au village de Breang , une
femme , âgée de 75 ans , mere du fermier Anders
Afmandfton , courut fur une hauteur pour appeller
fon fils , qui étoit avec fa femme dans les environs.
A peine y fut- elle arrivée qu'elle fe rappella
qu'elle avoit laiflé dans la ferme déja enflammée ,
fon petit -fils au berceau ; auffi- tôt elle revient fur
fes pas , oublie le danger & s'y précipite au moment
que fon fils. accourt. Ce malheureux fermier déchiré
doublement , comme fils & comme pere , fe vit invinciblement
repouffé par les flammes , qui dévorérent
fa mere & fon fils , dont il entendoit les cris
fans pouvoir les fecourir «.
$
D2
( 76 )
Une autre lettre d'Aeppalbo , en Weftro Dalécar.
lic , porte que le 14 Juillet une grele , qui tomba à
trois reprifes , anéa tit totes les productions de la
terre dans un district d'un demi mille de longueur :
les grélons de la première chute étoient de la groffeur
d'une balle de fafil ; ceux de la feconde étoient
gros comme une noix , & ceux de la troiſième paffoient
la groffeur d'un oeuf de poule : ils avoient dans
leur furface de petits angles pointus qui hachèrent
tous les fruits qui couvroient la terre.
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 30 Août.
TOUT fe prépare ici pour la tenue de la Diète
prochaine , on ignore encore fi elle fera libre ou
fous les liens d'une Confédération il y aura un
nombre très- conſidérable de Nonces , & on fe flatte
qu'ils y porteront de la modération & de l'unanimité
; on a d'autant plus de raifon de l'efpérer , que la
plupart des Nonces élus font du parti de la Cour.
Le Prince Staniflas Poniatowski , vient de donner ,
dans fa terre d'Oltrewnica , un exemple de bienfai- ,
fance & de juſtice , qu'il feroit à fouhaiter de voir
imiter par tous nos Magnats : il a affemblé fes valfaux
le 20 de ce mois ; il les a divifés en trois claffes
; la première , qui eft la moins nombreuſe , &
compofée de ceux qui , par leur bonne conduite ,
leurs moeurs , leur vigilance & leur induſtrie , fe
font diftingués des autres , a obtenu la liberté ,
la, propriété perfonnelle & foncière , à la charge
cependant de payer annuellement une redevance
modique : ceux de la feconde claffe ont obtenu la
propriété de leurs biens , ont été affranchis des corvées
journalières , & foumis feulement à la rede-.
vance payée par la première claffe , & à 18 jours ,
de corvée par an Ila laiffé dans leur ancienne condition
de ferfs , & obligé à toutes les corvées ceux !
( 97)
de la troifième claffe , qui n'avoient rien fait pour
l'amélioration des terrains qu'ils cultivent.
33
Il y a long-temps qu'on s'occupe ici de débarraffer
cette Capitale des tueries , qui y répandent l'infection
, & de les tranfporter hors de la Ville fur les
bords de la Viftule. On fe propofoit d'affermer les
bâtimens destinés à cet ufage & d'en tirer un revenu
pour la République : il s'étoit préfenté un fermier ;
on avoit reçu les offres , on étoit d'accord , & on
alloit figner , lorfque le Prince Lubomirski s'eft
oppofé à l'exécution de ce projet. Les obfervations
qu'il a préfentées à l'appui de fon oppofition ont fait
la plus vive fenfation : » Il a prouvé entr'autres , que
le plus grand bénéfice de ces tueries fera pour les
fermiers & non pour la République , comme on s'en
étoit flatté. On payeroit en effet trois florins de Pologne
& un écu d'Empire pour un gros boeuf, 2 fl.
pour un boeuf moyen ou pour une vache , 1 fl. 1 S k.
pour une petite ; i fl. pour un veau , autant pour un
cochon , & le quart pour un bouc ou une chèvre .
L'entrepreneur , qui voyoit un gain affuré dans cette
affaire , youloit paffer un bail de 20 années , & cela ,
difoit-il , à caufe des grands frais que lui auroit caufé
l'entretien des bâtimens . La véritable cauſe de l'empreffement
de l'entrepreneur , felon le Prince Lubormirski
, eft qu'il auroit gagné un million de florins
pendant fon bail «.
Depuis que la guerre eft allumée en Allemagne ,
beaucoup de nobles Polonois s'empreffent de prendre
du fervice auprès de l'une ou de l'autre des Puiffan
ces belligérantes : les uns s'adreffent au Miniftre Autrichien
, les autres à celui du Roi de Pruffe ; & il paroît
que les biens qu'ils poffedent dans les pays cédés
à ces Puiflances dictent principalement leur choix ;
quoiqu'il en foit , on leur fait gré de leurs offres
& on n'en refufe aucune.
Selon les nouvelles des frontieres de la Turquie ,
les ravages de la pefte commencent à y diminuer.
D 3
( 78 )
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 10 Septembre.
LE Grand-Duc de Toscane eft arrivé , le 9 de ce
mois , au Château de Schonbrun , où il a été reçu
par l'Impératrice - Reine & les Archiducheffes , avec
les marques de la plus vive tendreffe. L'Archiducheffe
fon époule y eft auffi attendue pour le 18.
Les négociations , entre cette Cour & celle de Berlin
, paroiffent à préfent totalement rompues ; & l'on
affure que la réponse à l'expofé du Roi de Prufie ne
tardera pas à paroître. On dit qu'on y trouvera entre
autres l'expofé fidèle de tout ce qui s'eft paffé pendant
les négociations , & des offres que la Cour Impériale
avoit faites au Roi de Pruffe .
On parle beaucoup de la tenue prochaine des Etats
de Hongrie ; on croit que l'Impératrice - Reine fe rendra
à Presbourg pour y affifter ; le Primat de ce
Royaume , le Grand-Juge & plufieurs des principaux
Magnats , font arrivés ici pour concerter , avec la
Cour , les propofitions qui doivent y être faites . Une
des principales eft celle de faire monter à cheval une
partie de la nobleffe , pour fervir pendant la guerre
préfente. On dit que les députés de ce Royaume ont
déja offert 8000 chevaux de remonte , & 12,000 recrues
qui feront habillées & équipées de tout point ,
à l'exception des armes que la Cour leur fournira . Ces
hommes & ces chevaux feront prêts pour l'ouverture
de la campagne prochaine.
De RATISBON NE , le 10 Septembre.
On ne s'apperçoit pas ici que la Diète eft en vacances
; le mouvement & la population y font les
mêmes ; prefque tous les Miniftres font reftés dans
cette ville ; ils ne s'affemblent point publiquement ;
mais on les voit fouvent en conférences particulières ,
( 79 )
tantôt chez l'un , tantôt chez l'autre . Ils occupent
leur loifir de la lecture des mémoires qu'on ne ceffe
de publier fur les affaires qui agitent actuellement
l'Empire ; ceux qui font le plus de bruit font les fuivans
: Preuve que tous les endroits , Bailliages &
Diftricts , ainfi que le Comté de Cham , qui ont été
occupés au mois de Janvier dernier par les troupes
Impériales, n'ont jamais appartenu à Jean , dernier
Duc de Straubing . On s'attache à y montrer combien
il est difficile d'accorder la prife de poffeffion de ces
différens pays , non-feulement avec la paix de Weſtphalie
, mais encore avec les prétentions de la maiſon
d'Autriche qui n'en a que fur les Diftricts poflédés autrefois
par le Duc de Straubing.
L'autre écrit , préfente une nouvelle difcuffion au
fujet de la ville de Ratisbonne ; il s'agit des droits
que les Ducs de Bavière ont fur cette ville Impériale ,
qui étoit autrefois fous leur domination , & où quelques
-uns ont même fait leur réfidence ; mais comme
la date de ces prétentions remonte au 12e . fiècle , &
que la ville Impériale de Ratisbonne a été confirmée
depuis cette époque , par le traité de Weftphalie ,
dans la jouiffance de fes libertés & prérogatives , tout
ce que l'on allègue aujourd'hui contr'elle , ne fau- .
roit plus être un titre qu'on puiffe faire valoir .
La Cour de Drefde a publié un nouveau mémoire
contenant l'expofé de fes droits fur la fucceffion allodiale
de Bavière : il eft accompagné de pièces justificatives
au nombre de 33. » S. A. E. dans un moment
où l'on retient en Bavière ce qui eft dû aux héritiers
allodiaux , fe croyant obligée de faire connoître au
public le fondement de fes prétentions , la conduite
qu'elle a tenue , examine felon les règles de la vérité
& du bon droit les quatre points fuivans . 1 ° . Si le
fief doit être féparé de l'aleu ? 2º. En quoi confifte
l'aleu de Bavière ? 3 ° . Qui doit étre regardé comme
le véritable héritier allodial parmi les différens defcendaus
en ligne féminine ? 4º . Quelles mesures doi-
D 4
f801)
vent être prifes pour fixer alors les droits des héritiers
allodiaux «<? сс
L'Electeur Palatin eft irévocablement décidé à établir
fa réfidence à Munich ; cette réſolution a cauſé
beaucoup de chagrin aux habitans de Manheim , qui
ont fait tous leurs efforts pour retenir leur Souverain
parmi eux ; la Régence Electorale lui a adreffé à ce
fujet les repréfentations les plus pathétiques ; il y a
répondu avec bonté ; mais en afſurant (es Sujets de la
durée non interrompue de fes fentimens de bienveil
lance , il ne les a pas confolés de le perdre. Som
départ eſt fixé au 20 de ce mois ; le Miniftre d'Oberndorff
préfidera le Confeil chargé de la direction
des affaires du Palatinat à Manheim.
On mande de Lubeck que M. de Brumfer qui eut
le malheur de tuer fon oncle en duel , il y a environ
2 ans a été condamné , après un long procès dont
l'inſtruction a été très -longue , a donner 1000 écus
aux pauvres & à payer tous les frais de la procédure.
Selon des lettres de Hanovre on y attend le Duc
de Glocefter qui a témoigné quelque defir de voir
affemblées les troupes qu'on a levées dans l'Electorat.
Le 28 de ce mois elles formeront un camp à Herrenhauffen
, & y resteront deux jours . On ignore encore
quelle eft leur destination ; on prétend qu'elle ne fera
connue que lorfqu'on aura publié une grande promo
tion qui doit avoir lieu dans peu de tems . On prépare
le Château de Montbrillant pour y recevoir le Duc de
Glocefter , qui fera accompagné par le Général Frey
tag , qui doit l'accompagner dans fon voyage.
On s'empreffe dans bien des Gazettes d'exagérer
les horreurs de la guerre , & de donner des tableaux
effrayans de la dévaftation que les armées traînent
ordinairement fur leurs paffages. La proclamation
que le Prince Henri fit publier , à ſon entrée en Bohême
, juftifie fes intentions & peut fervir de réponſe
à plufieurs relations de dégats commis par fon
armée.
( 81 ))
=
•
93 NOUS HENRI , &c. aux habitans de la Bohême ,
de quelques rangs qu'ils foient , SALUT. Comme les
circonftances nous ont obligé d'entrer dans le
Royaume de Bohême avec l'armée que S. M. le Roi
de Pruffe , notre frere , nous a confié , nous exhortons
, par la Préfente , auffi férieufement qu'amicalement
, tous habitans du Royaume de Bohême à ne
pas s'oppofer à nos troupes , à réfider tranquillement
fur leurs biens , fermes & habitations , à ne point les
abandonner , mais au contraire à continuer leur culture
: Nous avertiffons auffi tous les Seigneurs , que
s'ils ne veulent pas refter eux -mêmes , ils laiffent du
moins leur Econome ou Prépofé fur leurs biens . En
revanche nous affurons tous ceux qui fe conformeront
à la Préfente , de toute protection & de tout ſecours
contre l'injuftice & la violence ; pour lequel
effet , tous ceux qui ont des plaintes fondées , dans
quelque cas que foit , n'ont qu'à s'adreffer directement
à nous mêmes. Il ne fera rien exigé d'eux que
ce que les circonftances & les néceffités de la guerre
demanderont naturellement ; & Nous avons défendu
à l'armée fous nos ordres , de la manière la plus rigoureufe
, tous excès quelconques , lui enjoignant au
contraire d'obferver la difcipline la plus exacte .
Quant aux habitans de la Bohême , qui contre viendront
à la Préfente , fe conduiront en ennemis , &
abandonneront leurs habitations , ils ne pourront attribuer
qu'à eux-mêmes les inconvéniens qui en réfulteront.
Si les habitans de la Bohême ont d'ailleurs
quelques griefs ou plaintes à faire , ils peuvent fe
promettre de notre part tout fecours , protection &
affiftance En foi de quoi nous avons fait publier &
imprimer la préfente . Donné à notre Quartier Général
, à Schwoycka , le 7 Août 1778 c .
De HAMBOURG , le 10 Septembre.
RIEN de plus incertain que l'état où en font actuellement
les démêlés entre la Ruffie & la Porte. Le départ
DS
1
(( 82 )
du Capitan Bacha , la deftination de l'armée raffem
blée à Sinope , les démarches qu'a fait M. de Stachieff
pour obtenir la liberté de partir de Conftantinople ,
fembloient préparer à des hoftilités ; elles n'ont point
encore commencé. Pendant que le Miniftre Ruffe eft
fans fonctions , les Généraux chargés de combattre
de part & d'autre , négocient ; & l'on efpère encore
que la paix fera l'ouvrage du Feld- Maréchal Comte
de Romanzow & du Capitan Bacha, Les nouvelles du
jour , qui feront peut- être démenties demain , ſuppo
fent le traité déja avancé , & on ne manque pas d'affurer
que l'Impératrice de Ruffie n'attend quela figuature
pour envoyer 30,000 hommes au Roi de Pruffe.
Ce qui femble donner quelque poids à ces conjectures,
ce font les mouvemens des troupes Ruffes en Pologne.
On ne ceffe d'annoncer qu'elles marchent pour
aller rejoindre le Prince de Repnin , & depuis le
tems qu'on en parle , elles auroient dû être arrivées
à leur deſtination , fi elles avoient eu réellement ce
but ; en reftant dans les lieux où elles fe trouvent ,
-elles auront plus de facilité à fe rendre dans ceux où
l'on voudra les envoyer. Depuis plus de 12 ans ,
fe promènent ainfi dans la Pologne, allant de Province
en Province , y prenant leurs cantonnemens & leurs
quartiers d'hiver , malgré les plaintes de la Républi
que qui demande leur éloignement fans pouvoir l'obtenir.
Une partie de la Nation aigrie , defirant des
évènemens qui écartent les étrangers loin d'elle , fait
peut-être des voeux pour que la guerre éclate entrè
la Ruffie & la Porte , & on ne feroit pas étonné qué
des efprits inquiets ne profitaffent pour exciter de
nouveaux troubles , des difpofitions où elle paroît
être. On parle même fourdement de rétablir la fameufe
confédération de Bar , fous la protection du
Grand- Seigneur ; mais fi le mécontentement de quelques
Polonois accrédite ce bruit , la foibleffe de la Naion
empêche de craindre qu'il ne fe réalife ; les principaux
chefs de cette ligue , ont d'ailleurs fait leur
elles
( 83 )
paix avec la Cour de Pétersbourg & le Roi , les
autres fe font expatriés , & il n'eft pas vraisemblable
qu'ils quittent les établiffemens qu'ils ont formés
pour retourner troubler leur patrie . Le fameux Comte
de Pulawski après avoir erré long- tems , s'eft retiré
en Amérique , où il paroît fixé au ſervice des
Etats- Unis.
tir
La
campagne des armées Autrichienne
& Pruffienne
en Bohême ne nous offre encore qu'une guerre
de poftes , dans laquelle les Généraux refpectifs déployent
toutes les reffources de leur génie pour gagner
du terrain & éviter des actions générales dont le fuccès
ne feroit pas affuré. Le Prince Henri eft toujours
à fon camp de Nîmes. La ſurpriſe de Tollenf
rein pouvoit devenir très favorable
à ſes vues & les
faciliter le Maréchal de Laudohn en a prévenu les
effets en prenant , entre Monchengratz
& Jung-
Buntzlau , une poſition ſi bien couverte par les bords
marécageux
& efcarpés de l'Ifer , qu'il feroit trèsdangereux
de l'y attaquer. C'étoit pour l'en faire forque
le Prince Henri avoit effayé de lui donner de
l'inquiétude
du côté de Prague , en faisant avancer
les corps des Généraux de Platen & de Mollendorff
.
Le premier marcha en effet juſqu'à Welwarn , qui cft
la derniere pofte fur la route de cette Capitale de la
Bohême , & fit occuperla montagne
blanche qui la
domine ; mais le Maréchal de Laudohn , fans quitter
fon camp fe contenta de faire obferver les deux Généraux
Pruffiens , par les Généraux Sauer & Kinski ;
le premier trop foible pour tenir devant eux fut obligé
de fe replier fur Prague ; mais les Pruffiens n'ayant
aucun deffein fur cette ville retournèrent
dans leurs
quartiers. M. de Laudohn l'avoit prévu , & dans le cas
où le grand objet du Prince Henri feroit de ſe joindre
au Roi fon frere , ou d'établir une communication
entre leurs armées par Aycha , Hochſtadt
& Hohen-
Elb , il a pofté entre Turnau & Liebenau un gros
corps aux ordres des Généraux de Braun , de Gollo-
D 6
( 84 )
redo & de Greven. » Nous avons , écrit un Officier
de cette armée , la plus grande confiance dans le Général
qui nous conduit , & nous fommes perfuadés
que tous les mouvemens & toutes les marches qu'il
nous fait faire font ce qu'on peut faire de mieux . Nous
rendons au Prince Henri la juftice qui lui eft due ; fa
marche par des défilés jugés impraticables, eft auffi admirable
qu'imprévue ; mais M. de Laudohn a juf
qu'à préfent arrêté fes progrès . Par notre pofition
nous nous adoffons à l'armée de l'Empereur ; nous
mettons les deux armées Pruffiennes dans l'impoffibi .
lité de nous attaquer : & nous les empêchons de pénétrer
dans l'intérieur de la Bohême. On dit que
nous voulons les empêcher de fe joindre ; je ne fais
pas fi c'est là notre but principal , ni fi cette jonction
eft le leur. S'ils en avoient envie , ils l'auroient déja
effectuée. Le Prince Henri eût pu marcher fur Aycha
& Hochſtadt , mais alors il eut abandonné le corps
qui eft à Lowofitz , où nous aurions pu l'accabler &
le pouffer jufqu'en Saxe , tandis que notre grande armée
, dans fon excellente pofition vers Arnau , contiendroit
toutes les forces Pruffiennes réunies , comme
elle a contenu juſqu'à préfent l'armée du Roi . Celle- ci
fe morfond dans les défilés que nous ne lui difputons
pas. L'armée du Prince Henri eft arrêtée vers Nîmes ,
n'ofant aller , ni à droite , ni à gauche ; nous épions
un moment favorable pour frapper quelque coup , &
en fuppofant que nous ne le trouvions pas , l'hiver
viendra ; l'ennemi fera obligé de fe retirer en Saxe
en Luface & en Siléfie , & on rendra juftice à l'habileté
de nos Généraux «.
Toutes les actions militaires jufqu'à préſent ſe réduifent
à des affaires de partis , qui n'offrent rien de
décifif. Les Autrichiens tentèrent , la nuit du 3 au 4
de ce mois , de chaffer les Pruffiens du Couvent de
Polfig , qui eft placé à un mille du camp de Nîmes ,
fur une hauteur d'où l'on découvre le camp du Général
de Laudohn , & tous les mouvemens qui s'y
( 85 )
font ; ils ne réuffirent point dans cette attaque.
De l'autre côté de l'Elbe , il n'y a pas eu plus d'ac
tion générale. Les relations Autrichiennes & Pruffiennes
varient beaucoup fur l'affaire du 26 Août , entre
le Général Wurmfer , qui , avec un corps confidérable
, attaqua l'arrière- garde Pruffienne , commandée
par le Général Tauenzien ; felon les premières
, cette arrière - garde fouffrit beaucoup ; felon
les dernières , après avoir été forcée de plier un peu
elle fe rallia & foutint fi vivement le choc des Autrichiens
, qu'elle les contraignit de fe retirer. Le def
fein de ceux- ci étoit de pénétrer juſqu'à Trautenau &
d'y enlever la caiffe militaire des ennemis ; mais ils
n'y réuffirent pas ; cette affaire , comme la plupart de
celles qui ont eu lieu jufqu'à préfent , n'a fait que
coûter du monde , & fatiguer les troupes fans donner
d'avantages réels. Le 8 de ce mois , le Roi a transféré
fon quartier général de Lauterwaffer à Wildfchitz
; tous les mouvemens qu'il a faits juſqu'à
préfent pour paffer l'Elbe ne lui ont point réuffi ; il
s'eft tranfporté fucceffivement fur divers points pour
paffer cette rivière , & la vigilance des Autrichiens a
toujours déconcerté fes deffeins ; ils n'ont rien négligé
pour s'affurer de la route d'Arnau en renfor
Çant le corps qui s'y trouve fous les ordres du Géné
ral Alton ; quelques bruits vagues qui fe répandent
aujourd'hui annoncent que leRoi de Pruffes'eft emparé
de ce paffage important ; mais ils ne font encore rien
moins que confirmés. Ceux qui fe répandent que le Gé-,
néral de Laudohn a coupé la communication de tous
les corps détachés de l'armée du Prince Henri ne font
peut-être pas mieux fondés. S'ils le font réellement ,
on ne peut que s'attendre à des évènemens intéreſ
fans ; la néceffité de rétablir cette communication in➡
terceptée peut déterminer le Prince Henri à une
action que le Maréchal de Laudohn femble defirer ,
& qu'il veut hâter en faiſant avancer fon armée vers
le Poftelberg.
( 86 )
le
Pendant que l'Autriche & la Pruffe ont pris les ar
mes pour régler la fucceffion de Bavière , la plupart
des Princes de l'Empire qui s'étoient déclarés pour
l'Autriche lors de la dernière guerre , refuſent aujourd'hui
de prendre fon parti ; le Prince-Evêque deWurtzbourg
n'a pas voulu lui donner les 4000 hommes
qu'elle lui a fait demander , & on a appris que
l'Electeur de Cologne , à l'exemple du Roi d'Angleterre
, s'eſt déclaré pour la Cour de Saxe & pour
Duc de Deux - Ponts. On attend toujours avec impatience
la réponſe de la Cour de Vienne aux différens
mémoires publiés par le Roi de Pruffe , la maiſon de
Saxe & la maifon Palatine , & les preuves qu'elle a
promis de donner de la fauffeté de l'acte de renonciation
du Duc Albert ; parmi les pièces publiées en faveur
de cet acte , voici une atteftation très- curieufe
dans les circonftances préfentes , & que nous rappor
terons telle que nous la trouvons fans entrer dans aucune
difcuffion. » En 1736 on étoit fort occupé de la
fucceffion entre l'Electeur de Bavière & l'Electeur
Palatin. Je fus chargé alors de copier dans la maiſon
du Chancelier intime , Van Waertel , plufieurs actes
& documens concernant cette affaire , parmi lesquels
fe trouvoit auffi l'acte du Duc Albert d'Autriche ,
de anno 1429 , par lequel il renonçoit à toutes prétentions
fur la Baffe - Bavière . Mais comme il y a plus
de 40 ans que cela s'eft paffé , je ne puis me rappeller
fi cet acte étoit le véritable original , ou feulement
une copie des archives de cette réfidence . Ce que j'attefte
en témoignage de la vérité , fub fide nobili par
ma fignature & mon cachet . Fait à Munich , le 28
Août 1778. Signé , Frantz- Gafpard SCHMIDT ,
Registrateur du Confeil-Privé Electoral , & fcellé
defon cachete .
ITALI E.
De RoM E, le 30 Août.
Le droit d'afyle dans les égliſes , établi dans les
( 87 )
fiècles d'ignorance , confervé dans des tems plus
éclairés par indifférence ou par timidité , n'étoit en
effet qu'une barrière honteufe , élevée entre la justice
& le crime. Plufieurs Princes s'étoient empreffés de
l'abolir dans leurs Etats ; elle exiftoit encore dans
cette Capitale , où plufieurs égliſes jouiſſoient de ce
droit , contre lequel la raifon & l'équité réclamoient
depuis fi long-tems . S. S. vient de le leur enlever ;
elle a permis d'arracher de ces églifes les malfaiteurs
qui s'y étoient retirés , & qui avoient bâti dans l'intérieur
des cellules où ils repofoient en paix , enbravant
la fociété qu'ils avoient outragée , & les loix
qui n'ofoient les punir.
.
Les brigands, qui pendant quelquetems ont fait tant de
dégats dans quelques Provinces , font enfin difperfés ;
on en a arrêté quelques-uns qui ont donné le fignalement
des autres dont ils ont facilité la prife , & on ſe
flatte de les faifir tous. En pourfuivant ces malheureux,
on a furpris 3 voleurs qu'on ne foupçonnoir
pas , & qui à l'aide de fauffes clefs avoient volé pour
plus de 30 mille écus Romains de bijoux & d'effers
qu'ils avoient déposés dans une maiſon qu'ils avoient
louée à l'effet d'y cacher leurs vols.
Les Polonois établis dans cette Capitale ont fait
des prières publiques dans leur églife de St - Stanislas ,
pour
demander à Dieu l'heureux fuccès de la biète
générale qui va s'ouvrir à Varfovie.
Un particulier, mordu par un chien enragé , avoit
effayé vainement tous les remèdes anti-hydrophobiques
que lui avoient confeillé les Médecins . La ma-
Jadie fe déclara bientôt par les fymptômes les plus
effrayans. Un de nos plus habiles Médecins fat mandé
; il le trouva enchaîné & dans l'état le plus violent.
Le Docteur fit faire avec une once fix gros
d'onguent mercuriel , une friction au cel , à la poitrine
& fur l'abdomen du malade , qui eut quelques
inftans après de fréquentes naufées , & vomit avec
beaucoup d'efforts quantité de matieres fétides &
( 88 )
glutineufes. Cette évacuation parut le foulager. Le
Médecin lui fit prendre alors 12 grains de camphre
& autant de mufc , le tout délayé dans un verre
d'eau , mêlée avec égale quantité de vin de Canarie ;
le lendemain on réitéra la friction ; le vomiſſement
fut plus fort que la première fois ; bientôt tous les
fymptômes d'hydrophobie difparurent ; on donna au
' malade pour appaifer la foif & les douleurs qu'il
éprouvoit au gofier , de l'huile d'olive camphrée &
un mucilage préparé ; & dans 15 jours il a été par
faitement guéri «.
De LIVOURNE , le 5 Septembre.
Le Grand- Duc eft parti pour Vienne le 30 du mois
dernier ; Madame la Grande-Ducheffe , qui doit le
fuivre , fe difpofe à partir au premier jour.
Le 28 du mois dernier , il s'éleva un ouragan fi
violent , qu'il brifa & fubmergea tous les bateaux
de pêcheurs & les bâtimens marchands qui ſe trou
voient fur la côte.
Selon les rapports de tous les Patrons de navire
qui entrent dans ce port , les mers de Provence font
Couvertes d'Armateurs François , qui vifitent tous les
bâtimens , & arrêtent ceux qui ont à bord des marchandiſes
pour le compte des Anglois ; on s'attend à
voir inceffamment dans la Méditerranée une efcadre
de cette dernière Nation , chargée de protéger fon
commerce , & de favorifer quelques opérations qu'on
lui fuppofe. Il y a quelque tems qu'on parle d'une entreprife
que les Anglois veulent , dit - on , faire fur
l'ifle de Corfe ; le foin qu'on a pris de mettre cette
ifle en état de défenſe , & de fortifier tous les endroits
par lefquels on pourroit y defcendre , fembleroit
confirmer ce bruit , s'il étoit vraiſemblable que dans
la circonstance actuelle , les Anglois , qui ont tant
d'ennemis , & font fi occupés de leur propre défenfe ,
puffent former des deffeins d'invaſion .
Les lettes de Smyrne portent qu'on y eft enfin par
( 89 )
venu à fatisfaire le Lieutenant du Capitan Bacha ,
qui content des préfens qu'il a reçus , & des 100,000
écus au lion que Cara-Ofman-Oglou lui a fait payer,
s'eft éloigné avec fon efcadre , qui auroit pu porter
le fléau de la pefte dans la ville , toujours affligée par
des tremblemens de terre. » Depuis le 23 du mois
dernier , on a encore éprouvé plufieurs fecouffes ; 2 le
24 , une le 25 , 2 le 26 , une le 27 , & une fucceffivement
le 2 & le 4. Comme la frayeur que ce phénomène
terrible a caufée n'eft pas encore diffipée , les
habitans répandus dans les campagnes , où ils habi
tent fous des tentes , n'ofent retourner dans leurs maifons
, qu'ils craignent à chaque inftant de voir écrouler
fur eux. La plupart ont été tellement endommagées
, qu'on ne peut y rentrer fans les rétablir , & le
prix exceffif des falaires & des matériaux fait que
peu de particuliers font en état de faire ces réparations
«.
Selon les dernières lettres de Barbarie , les Confuls
Européens mandés par le Roi de Maroc à Tanger ,
y ont déja obtenu une audience ; mais le Prince ne
leur a point encore expliqué les raifons pour lef
quelles il les a fait venir. Samuel Zumbel , ci - devant
fon premier Miniftre , n'a point encore obtenu la
permiffion de reparoître devant lui ; mais on croit
que fa difgrace ne fera pas de longue durée ; on l'employe
toutes les fois qu'on a une lettre d'Europe à
lire ou à répondre ; & le befoin qu'on a de fes fervices
, eft un titre qui tôt ou tard doit le faire rentrer
en grace. Les troubles renaiffent journellement dans
les Etats de Maroc ; le Prince Mulei-Jezir , l'un des fils
du Roi , qui pafla il y a deux mois chez les Brebes ,
dans le deffein de les ramener à l'obéiffance qu'ils
doivent à fon pere , donne aujourd'hui des inquiétudes
; comme il a été élevé parmi les troupes , &
qu'il a les qualités militaires dont les peuples portés
à l'indépendance font le plus de cas , on paroît crain
dre qu'il n'ait été engagé à fe fixer parmi ces peuples ,
( 90 )
defcendans des tribus qui ont habité les Mauritanies
avant l'invafion des Arabes. Le Roi lui a envoyé
Mulei-Meimon , un autre de fes fils , à la tête de
quelques troupes pour l'engager à revenir , ou pour
Fy forcer.
3
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 20 Septembre.
Les dernières nouvelles reçues de l'Amérique dont
on faifoit tant de bruit , pendant qu'on ne faifoit
que les deviner , ont beaucoup perdu de leur
importance depuis que la Cour les a publiées ; elle
ne les a pas jugées dignes de faire le fujet d'une gazette
extraordinaire ; elle s'eft contentée de faire
imprimer dans fa gazette ordinaire quelques extraits
de 3 lettres de l'Amiral Howe. Dans la première , en
date du 18 Juillet , il repréfente le Comte d'Eftaing
confervant fa pofition devant Shandy - Hook , &
ayant intercepté 9 ou 10 petits bâtimens deftinés
pour New - Yorck , ainfi qu'une chaloupe armée &
une des alleges à bombes , appartenant à l'efcadre.
Dans la feconde , en date du 26 , il apprend à l'Amirauté
que le Comte d'Estaing leva l'ancre le 22 au
matin , & fit voile ayant le vent à l'eft ; il fut fuivi
par les chaloupes que l'Amiral avoit ftationnées près
de lui , & qui le quittèrent le 23 à la hauteur de la
Delaware , à 30 lieues de terre , ferrant le vent à
l'eft , & l'armure à bas bord. Le tems ayant été trèsfavorable
pendant les trois derniers jours pour tenter
de forcer l'entrée du port , & l'efcadre de Toulon ne
ſe montrant plus fur cette partie de la côte , il en
conclut que le Commandant François avoit abandonné
le deffein qu'on difoit qu'il avoit . La 3º lettre
eft du 31 Juillet . L'Amiral n'ayant point eu d'occafion
de faire partir les premieres , ajoute qu'il lui
eft arrivé d'Halifax 3 vaiffeaux , le Centurion , de
so canons , le Raifonnable de 64 , & le Cornwall
( 91 )
de 74. Le Capitaine Edwards qui commande le dernier
continue l'Amiral , avoit été féparé de l'efcadre
du Vice- Amiral Byron par un coup de vent fubit &
violent le 3 Juillet , à la lat . de 48 d . 53 m. , & à la
longit. de 31 d. 16 m. Comme depuis ce tems il ne
nous eft parvenu aucune nouvelle du Vice-Amiral ,
je me prépare à mettre immédiatement en mer , avec
les forces raffemblées dans ce port pour aller chercher
l'efcadre Françoife , qu'on fuppofoit , lorfqu'on.
l'a vue la dernière fois , le 28 , faire route vers Rhode-
Inland ".
Onne conçoit pas tout-à-fait ici comment l'Amiral
Howe peut le difpofer à chercher avec 9 vaiſſeaux
de ligne une efcadre auffi fupérieure que la Françoife ,
& fi bien armée , dont toutes les nouvelles particulières
nous apprennent que les équipages font en bonne
fanté , n'ayant pas perdu plus de 6 hommes depuis
leur départ d'Europe , & n'ayant pas plus de 6 malades
dans le moment où elle a quitté Shandy - Hoock.
On demande fi l'éloignement de M. d'Estaing n'eft
pas un piége qu'il tend à l'Amiral Howe , pour l'engager
à fortir de fa retraite . Son départ de New-
Yorck ne feroit-il pas funefte au Général Clinton ,
dont l'armée ne reçoit des vivres que de la flotte ',
& pourroit offrir une victoire aifée au Général Washington
? On oppofe à ces réflexions ce paffage de la
lettre du Général Clinton . » Plufieurs circonstances
ont paru indiquer pendant quelques jours l'intention
d'une attaque générale contre cette place , de concert
avec la flotte Françoiſe ; mais comme elle a quitté la
ftation de Shandy - Hoock , & que Washington á
renforcé Sullivan , il eft plus que probable qu'ils ont
choifi Rode- Iſland pour l'objet de leurs deffeins . Cependant
comme cette place a été renforcée par le
Général-Major Prefcott , avec s bataillons , & que
le Général- Major Pigot , au moyen du fecours efficace
que lui a donné la marine , a eu le tems de
mettre les défenſes du côté de la mer en bon état ,
( 92 )
on doit efpérer qu'il fera à même de réfifter à l'attaque
, du moins pendant quelque tems «. On demande
encore fi ces renforts , envoyés par Washington à
Sullivan , ne font pas un artifice ? fi le Général Américain
n'a pas concerté fon plan d'opérations & de
rufes avec le Vice- Amiral François ? Il paroit d'après
ces lettres , ou du moins d'après ce qu'on en publie ,
que le Général & l'Amiral Anglois donnent tête baiffée
dans le piége qu'on leur tend. L'incertitude où ils
font en Amérique des deffeins de M. le Comte d'Eftaing
, donne de juftes inquiétudes au Ministère , qui
ne peut pas de fi loin effayer de les deviner , & qui à
fon tour , examinant les points qui peuvent être menacés
, craint beaucoup pour Terre - Neuve , & fe
hâte de prendre des mesures pour défendre cette ifle .
Il a expédié des ordres pour faire partir au plutôt 3
vaiffeaux ligne , qui iront renforcer l'Amiral Montagu
; mais à fuppofer que les craintes foient fondées ,
de quelle reffources feront ces vaiffeaux ? & s'il fait
attention au long tems qu'a mis l'Amiral Byron dans
fon voyage défaftreux qui n'eft pas encore fini , peutil
fe flatter que ces vaiffeaux arrivent aflez tôt ?
Toutes les lettres particulières préfentent les troupes
à New-Yorck dans une fituation très - déplorable ;
elles manquent de tout ; & les lettres du Général contiennent
, dit-on , des demandes de toute efpèce , en
vivres & en hardes , dont elles ont besoin , fur-tout
à l'approche de l'hiver . On ne croit pas qu'elles puiffent
le paffer dans les ifles de New-Yorck & de Long-
Inland . Il leur faut abfolument des quartiers plus
étendus. Si les derniers états de revue font exacts ,
elles montent à 30,000 hommes qu'il faut néceffairement
loger. Auffi fuppofe-t-on au Général Clinton
le projet de pafler dans le Continent avec une partie
de fon armée , auffi - tôt que les Commiflaires pacificateurs
feront partis . Ces derniers ont perdu toute ef
pérance de fuccès . L'un d'eux' , le Gouverneur John (-
tone , au moment de l'apparition de l'efcadre de Tou
( 93 )
lon , s'empreffa de remplacer par l'épée l'olive de
paix dont il étoit chargé ; il demanda de fervir
comme volontaire à bord du vaiffeau Amiral.
Malgré la fituation critique des affaires , le Gou-t
vernement ne paroît pas encore diſpoſé à renoncer à
fes projets de conquête en Amérique . On affure qu'il
y fera une nouvelle campagne ; mais on ne conçoit
pas quelles espérances de fuccès il peut avoir , après.
en avoir obtenu fi peu , lorfqu'il n'avoit affaire qu'à
l'Amérique feule . Aujourd'hui , il a à combattre une
Puiflance redoutable , contre laquelle il n'aura pas
trop de toutes les forces, La guerre menace d'embrâfer
l'Europe entière , & c'eft dans l'incendie général
que nous pouvons trouver les reffources de quelques
diverfions. On paroît perdre tout espoir de voir ré
tablir la paix entre l'Empereur & le Roi de Pruffe ;
fi on ne parvient pas à les réconcilier dans le cours
de l'hiver , la guerre au printems prochain recommencera
avec plus de fureur , & deviendra peut-être
plus générale ; nous ferons peut - être obligés d'y pren
dre part , ce qui entraîneroit des dépenfes énormes ,"
dont la Nation redoute la charge , & qu'elle fera
obligée de fupporter , fi le Ministère peut réaffir par
ce moyen à engager la France dans la querelle , & à:
divifer fes forces. Nous ne nous flattons point de
voir terminer nos démêlés particuliers avec cette
Puiffance. On compte moins que jamais fur le fuccès
de la médiation de l'Eſpagne , & on s'attend à la voir
au premier moment prendre le parti que lui prefcriti
le pacte de famille . Depuis quelque-tems les couriers
ne ceffent d'aller & venir de cette Cour à celle de
Madrid ; en moins de cinq jours nous en avons expédié
4 au commencement de ce mois . Cette activité
prouve la chaleur qu'on met dans les négocia
tions , mais elle n'en prouve pas de même le fuccès .
On s'épuife en conjectures fur leurs effets , mais ce
ne font que des conjectures , & le plus fage eft de
lailler à l'évènement qui ne peut pas être éloigné
( 94 )
l'éclairciffement de ces myftères politiques. Il ne faut
peut-être pas fe flatter de la paix avant une action importante
pour rendre le vaincu plus docile fur les
propofitions.On efpéroit depuis le départ de l'Amiral
Keppel , que cet évènement décifif ne pouvoit pas
tarder ; on doute aujourd'hui que cet Amiral ait reçu
ordre de fe battre ; on préfume auffi que le Comte
d'Orvilliers ne l'a pas reçu , & que les deux eſcadres
ne font forties que pour protéger les flottes marchandes
que chacune des deux Puiffances attend daus fes
ports. Ce but a du moins été rempli . Notre flotte
marchande de la Jamaïque , celle des ifles fous le
Vent & celles que nous attendions d'Eſpagne , de
Portugal & de la Méditerranée , font arrivées heureufement
, à l'exception de quelques bâtimens qui font
reftés derrière , & pour lefquels on n'eſt pas fans inquiétude
.
Au milieu de nos procédés hoftiles contre la France ,
on remarque avec raiſon comme une fingularité que
la communication entre Douvres & Calais refte ouverte
comme en pleine paix ; il eft vraisemblable
qu'elle ne fera fermée que lorfque la guerre aura été
formellement déclarée. Jufqu'à préfent les évènemens
fe réduisent à la petite guerre fur mer ; nos pa
piers publics ne font remplis que d'annonces de prifes
faites par nos Corfaires ; mais dans ces calculs
Toujours exagérés , on compte beaucoup de bâtimens
neutres , que nos Armateurs prétendent chargés pour
le compte des François . Il en résulte des plaintes trèsgraves
; le Comte de Suffolck a reçu au fujet de quelques
vaifleaux pris fur les Hollandois , un Mémoire
très-preffant , & qui a embarraffé le Ministère. En
effet , quand on feroit convenu de la légalité de ces
prifes en cas de guerre , cette légalité exifte - t - elle aujourd'hui
qu'il n'y a point de déclaration formelle.
Tant qu'il n'y en aura point , les navigateurs des peuples
neutres ne font- ils pas autorisés à commercer
par-tout où ils voudront , pour les Nation qu'ils
( 95 )
&
voudront , & doit- on les punir de leur confiance au
droit des gens ? Ce Mémoire a produit ſon effet ,
3 bâtimens Hollandois pris par des vaiſſeaux du Roi
ont été relâchés ; on attend à préfent ce que prononcera
l'Amirauté fur ceux que nos Armateurs ont pris
& conduit dans nos ports.
Les Armateurs François & Américains n'épargnent
pas davantage nos vaiffeaux ; il ſe paſſe peu de jours
que nous ne recevions des lettres allarmantes . L'Armateur
Américain , le Général Mifflin , a établi ſa
croifière fur la route du commerce de la mer Baltique,
& dans le cours du mois dernier , il a pris 23
bâtimens venant d'Archangel , de Pétersbourg , de
Narva , de Norwège &c. Comme la plupart étoient
chargés de matériaux pour les chantiers de l'Amirauté
, & que pendant l'hiver la Baltique & la mer
Blanche ne font point navigables , on fent quels embarras
il en peut réfulter , dans un moment où les
ports de l'Amérique , qui fourniffoient notre marine ,
nous font fermés. Les Armateurs ennemis pouffent la
hardieffe jufqu'à s'approcher de nos côtes , & y tenter
des defcentes ; des lettres de Dublin nous appren
nent qu'ils en ont fait dernièrement une fur les côtes
feptentrionales de l'Irlande ; ils ne fe font pas rembarqués
fans avoir laiffé des traces de leur expédition
, & actuellement les habitans veillent avec beaucoup
de foin à empêcher toute entrepriſe de cette
elpèce.
Le tort que notre commerce éprouve depuis fi
long-tems , a diminué les reffources de la Nation
& a rendu plus difficile la levée de nouveaux ſubſides
que le Gouvernement ne tardera pas à lui demander ;
il s'attache à lui promettre des alliances puiffantes ;
mais ces alliés exigeront fans doute de gros fubfides
; nous favons que nous n'en manquerons pas dès
que nous pourrons les payer ; mais ferons-nous en
état de le faire ? La Pruffe & la Ruffie nous fourni
ront- elles les fecours que nous en attendons , en
( 96 )
hommes & en vaiffeaux , dans le moment où elles™
ont befoin elles-mêmes de toutes leurs forces ? &-
dans le cas où elles le pourront & le voudront , les
fourniront-elles gratuitement ? Toutes ces promeffes
Batteufes que le Gouvernement nous fait , ne paroiffent
à bien des perfonnes que des mots.
On arme actuellement une nouvelle flotte qui doit
fe raffembler à Spithead ; elle fera , dit - on , d'un vaiffeau
de 100 canons , de 2 de 90 , de 10 de 74 , & de
2 de 64. On prétend qu'elle eft deftinée pour la Mé
diterranée , où notre commerce exige de la protec
tion , & où Minorque en a befoin pour la défenſe.
On affure ici que fi cette ifle venoit a être attaquée ,
elle feroit hors d'état de réfifter , n'y ayant aucun
vaiffeau en mer pour la fecourir , & les troupes de
terre qui la défendent ne confiftant que dans le régi
ment de Mancheſter de 1200 hommes de nouvelle
levée , peu propres au fervice , & en 600 Hanovriens.
On a parlé pendant quelque tems d'un changement
dans le Ministère ; on ajoute qu'il a été proposé au
Lord Rockingham & à fes amis de rentrer dans le
Miniſtère ; mais on a excepté le Duc de Richemont ,'
que le Roi a réfolu de ne jamais admettre dans fes
Confeils. On affure que cette exception afait avorter
la négociation . C'eft la feconde fois que le Marquis
de Rockingham donne cet exemple de défintéreffement
; en 1767 , il refufa de reprendre dans l'Adminiftration
la place qu'il avoit quittée l'année précé->
dente , à moins que le Général Conway ne confervât
fa plase de Secrétaire d'Etat. On dit aujourd'hui que
le Roi eft décidé à garder le Ministère actuel fur le
pied où il eft , & qu'il a défendu à chacun de ceux ›
qui le compofent , de fonger à fa démiffion dans les
circonftances préfentes .
Le Général Carleton , arrivé du Canada le 12 de
ce mois , a eu le 14 une audience du Roi ; elle a été
très-longue , & rien n'en a tranfpiré ; il lui a fans
doute rendu compte de l'état de cette Province , où il
( 97 )
inftallé à la place le Général Haldimand. Tout n'y
eft pas a fi tranquille qu'on l'a prétendu , s'il eft
vrai qu'avant fon départ il ait cru devoir priver de
leurs places quelques Juges de cette Province . Cet
acte d'autorité doit avoir eu un but , & cette nouvelle
, fi elle eft vraie , dit-on dans un de nos papiers ,
ne peut que furprendre le public , qui a accueilli juf
qu'ici avec une crédulité fans exemple , tous les contes
dont il a plu aux Miniftres de le bercer.
L'acte du Parlement en faveur des Catholiques
d'Irlande , n'a pas été reçu également bien par le peu
ple ; il s'eft trouvé des fanatiques qui ont murmuré ,
& s'il faut en croire une lettre de Dublin , ils ne s'en
font pas tenus aux plaintes, » On a reçu ici la nouvelle
de différens foulèvemens dans les Comtés
d'Antrim & de Dawn ; on aflure que les féditieux ,
qui avoient déja fait beaucoup de mal , avoient entr'autres
brûlé plufieurs chapelles Catholiques . Deux
régimens ont ordre de fe porter dans ces Provinces ,
pour y rétablir la tranquillité « .
Nos papiers préfentent ces foulèvemens d'une manière
plus allarmante ; le fatifme religieux , felon
eux , y a moins de part que celui de la liberté. Ce
Royaume , fur lequel on a fi long- tems apéfanti le
joug , ne fonge qu'à s'en affranchir . » Sa fituation .
lit on dans un , paroît actuellement reffembler exactement
à celle des Colonies , lorfque les divifions en
tr'elles & la Grande- Bretagne ont commencé. Les
Irlandois , à l'exemple des Américains , ont formé des
affociations pour ne point faire ufage de différens articles
des manufactures Britanniques. S'ils n'ont ni
gaudronné , ni emplumé ceux qui en ont importé ,
ils ont abattu leurs maifons, & détruit leurs marchan
difes. Le Lord Lieutenant d'Irlande , comme les
Gouverneurs des Colonies , a rendu des proclamations
avec des promefles de récompenfes pour ar
rêter les féditieux , mais tout cela n'a fervi de rien .
En Amérique les foulèvemens ont commencé par la
5 Octobre 1778.
E
( 98 )
populace ; il en eft de même en Irlande . En Amérique ,
les féditieux étoient foutenus par les gens riches &
par ceux qui avoient l'autorité , & on affure qu'en
Irlande ils trouvent les mêmes encouragemens . Si la
perte de l'Amérique eft fuivie de celle de l'Irlande ,
I'Angleterre n'aura plus beaucoup de foins à fe donner ;
& femblable à l'ancienne Rome , elle tombera du
plus haut point de gloire & de fplendeur , dans la
même obfcurité , ou ce qui eft encore pire , elle deviendra
tributaire d'un Monarque voifin «e.
Le Duc de Glocefter a reçu au commencement de
ce mois des lettres du Roi de Pruffe ; fa fanté chancelante
a fait croire que fon départ étoit renvoyé à
l'année prochaine ; la faifon en effet s'avance , &
dans fon état , il feroit dangereux de s'expofer à une
campagne d'hiver. Cependant on affure aujourd'hui
que fon départ eft fixé à la fin de ce mois.
Le tems de l'élection d'un Lord Maire approche ;
plufieurs citoyens de cette ville , voulant témoigner
à M. l'Alderman Oliver la fatisfaction qu'ils ont de
fa conduite , lui ont fait propofer de fe mettre fur les
rangs pour cette place , avec offre de le foutenir ; il
leur répondu qu'il étoit fenfible à leur confiance ;
mais que dans l'état où font les affaires , loin de
pouvoir fonger à un nouvel emploi , il eft forcé de
remettre le fien . La majeure partie de les biens eft
dans les ifles . » Ces ifles jadis fi floriffantes , font
partie des Colonies qui nous reftent , & à ce que
j'espère , dépendent encore de la couronne ; mais à
qui que ce foit qu'elles appartiennent actuellement ,
ou qu'elles puiffent appartenir dans la fuite , l'état
précaire dans lequel le trouve cette partie de ma propriété
qui a tant fouffert , demandera bientôt ma
préfence , & je n'ai jamais eu l'intention d'obtenir des
places dont l'abfence me feroit négliger les devoirs
, & c. cc
( 99 ) 1
ÉTATS-UNIS DE L'AMÉRIQUE - SEPTENT.
Chefter , du io Juillet . Le Congrès aſſemblé le
7 de ce mois , a réfolu unanimement » que les remerciemens
du Congrès feront faits au Général Washington
, fur l'activité avec laquelle il s'eft porté
du camp de Valley- Forge à la pourfuite de l'ennemi ;
les talens diftingués qu'il a développés en fuivant :
l'ennemi & formant fon ordre de bataille , & la bonne
conduite avec laquelle il a conduit l'attaque , & remporté
l'importante victoire de Monmouth fur l'Armée
Britannique , immédiatement commandée par le Lieutenant-
Général Sir Henri Clinton , lorfqu'elle marchoit
de Philadelphie à New-Yorck . Réfolu de plus ,
que le Général Washington fera chargé de notifier
les remerciemens du Congrès aux braves Officiers &
Soldats qui fe font également diftingués par leur
bonne conduite & leur valeur à la bataille de Monmouth
«.
M. Gerard , Miniftre Plénipotentiaire de S. M.
T. C. , a paſſé dans cette ville , où il s'eft repofé
quelques jours , & d'où il eft parti pour fe rendre
à Philadelphie. En arrivant fur les terres des Etats-
Unis , il adreffa le meffage fuivant au Congrès qui
vient de le faire publier . » S. E. le Comte d'Estaing ,
Vice-Amiral de France , Commandant l'Efcadre du
Roi , défire mettre tous les armemens , foit publics ,
foit particuliers , des Etats - Unis de l'Amérique Septentrionale
, à portée de tirer tous les avantages
poffibles de cette Efcadre , à l'effet de faire des
prifes fur l'ennemi commun . Le fouffigné a l'honneur
d'informer le Congrès , que tous les armemens
ci-deffus mentionnés recevront la protection la plus
étendue de l'Eſcadre de S. M. T. C. , & que toutes
les prifes qu'ils pourront faire leur appartiendront
exclufivement & fans partage. Les Maîtres des navires
Américains qui s'adrefferont à S. E. le Vice-
Amiral , recevront les fignaux néceffaires «.
E 2
( 100 )
Philadelphie , du 10 Juillet. Le 11 de ce mois
M. Gerard arriva dans cette ville , un Comité du
Congrès nommé à cet effet avoit été au - devant de
lui , & l'accompagna dans le logement qu'on lui
avoit préparé rue du Marché . L'artillerie du Colonel
Proctor le falua lorfqu'il entra dans la ville . M. Dean,
ci devant notre Miniftre à Paris , & qui eft venų
avec lui , l'a accompagné dans cette ville.
» Le 4 de ce mois , écrit- on des Plaines Blanches ,
jour anniverfaire de l'Indépendance de l'Amérique ,
le Général Gates a folemnifé cet heureux événement
par un dîner très élégant , fervi à un grand nombre
de convives . Parmi les fantés qui furent bues , on
remarque celles-ci , 1 ° . La glorieufe Révolution ;
2º. Les Etats-Unis libres & indépendans ; 3 °. Le
Congrès , avec des remerciemens de l'honneur qu'il
a fait au Pays par fa vigoureufe réponse aux Commillaires
Britanniques ; 4°. Le Général Washington ;
5. La Marine des Etats Unis , avec des voeux pour
qu'elle foit toujours employée à protéger le genre
humain & non à le rendre efclave ; 6º . La mémoire
immortelle des Généraux Warren , Mongomery ,
Mercer , Herkimer , Nash , Woodfter , & tous les
Héros qui ont verfé leur fang ou qui font morts
pour le Pays ; 7 ° . Le Docteur Franklin & nos Miniftres
près des Cours étrangères ; 8 ° . S. M. T. C. ,
le Roi de Pruffe , & tous les Rois & Princes en
alliance avec les Etats- Unis ; 9 °. L'établiffement
folide & prompt de la Confédération des Etats-
Unis ; 10°. Les aimables Filles de l'Amérique , qui
ne doivent leurs coeurs & leurs mains qu'aux véri
tables Amis de la Patrie ; 11º . Voeux pour que le
Canada , la Floride & la Nouvelle-Ecoffe jouiffent
des bénédictions attachées aux Etats libres ; 13º ,
La guerre étant glorieufement terminée , puiffent les
bénédictions de la liberté , de la paix , de l'agriculture
& du commerce , être le partage des Peuples
des Etats - Unis «<,
( for )
Charles-Town , du 20 Juillet . On attend avec
impatience des nouvelles de New-Yorck , & des
opérations de la flotte Françoile & de l'Armée du
Général Washington , qui agiffent fans doute de
concert pour porter quelque grand coup
nos ennemis.
On ne doute pas , d'après la pofition où ces
derniers fe trouvent , que nous n'obtenions quelque
avantage fignalé. Le Général Clinton refferré à New-
Yorck & à Long - Ifland , ne peut tenir dans ces
parties , & quand il y tiendroit , fes troupes ne peuvent
y paffer l'hiver , faute d'efpace & de proviſions ;
il feroit obligé de conftruire des barraques pour les
loger , & elles ne pourroient que s'y affoiblir & y
périr. La fortie n'en eft pas maintenant facile } le
Général Washington a fait occuper Kingsbridge ; &
il faut forcer le paffage pour pouvoir tenter de s'établir
ailleurs. Les troupes Royales ne peuvent plus
fe flatter de la protection de leur flotte , qui dans
ces occafions a toujours facilité l'exécution de fes
projets.
La perfpective flatteufe que nos armes ont de ce
côté , nous confole de quelques évènemens malheureux
que nous apprenons d'ailleurs . Un corps confidérable
d'Indiens & de Toris , foutenu par des
troupes Angloifes a fait une incurfion dans le
Comté de Northumberland , où il commet les excès
les plus horribles , maffacrant des femmes & des
enfans fans défenfe , dévaftant & faccageant les
plantations des Habitans , dont plufieurs ont abandonné
leurs fermes. Cependant il en eſt reſté affez
pour arrêter les progrès des ennemis , que les troupes
régulières qu'on raffemble ne tarderont pas à
diffiper.
Bofton , du 30 Juillet . L'Efcadre Françoiſe , qui
le 11 de ce mois étoit à l'entrée de Shandy - Hook ,
en eft partie le 22. Le Comte d'Estaing avant fon
départ a affemblé fur fon vaiffeau tous les pilotes
de l'Eſcadre , pour délibérer fur la poſſibilité de la
E 3
( ( 102 )
-1
.
faire entrer dans le Port , en paffant par le Canal ;
comme les vaiffeaux du premier rang tirent 27 pieds
d'eau , on a renoncé à l'entreprife , qui a été jugée im
praticable. On ignore de quel côté elle s'eft dirigée.
Tout ce que l'on fait , c'eſt que les mouvemens font
concertés avec le Général Washington , & qu'on`a
des projets importans , dont le temps ne tardera pas
à nous inftruire . Plufieurs corps de l'armée de terre
ont fait différens mouvemens ; peut- être quelques-uns
n'ont-ils pour objet que de donner le change à nos
ennemis ; & peut-être l'Amiral Howe , s'il fort de
New-Yorck , comme on prétend qu'il en a le projet ,
trouvera-t- il l'Efcadre Françoife plutôt qu'il ne s'y
attend. Le Tryon étoit à côté de Shandy- Hook ,
lorfque la flotte de M. d'Eftaing y parut au commencement
de ce mois. Une fregate de cette flotte
lui donna la chaffe ; mais il eut le bonheur d'échapper
, & il eut le temps de donner avis aux vaiffeaux
qui étoient à Halifax , convoyés par le Hope , de
ne pas s'approcher trop du Hook. Le Roebuck
vaiffeau Anglois de 44 canons après avoir été
chaffé par un vaifleau François
chouer fur le rivage , où l'équipage l'a abandonné ,
en prenant la fuite dans les terres.
FRANCE.
,
2
a été forcé d'é-
De VERSAILLES , le 30 Septembre.
LA Cour eft revenue de Choifi le 27 de ce mois.'
Monfieur ayant permis au Baron de Pont-Labbé ,
fon premier Maréchal- des-Logis , de fe démettre
de cette place en faveur du Comte d'Orfay , Capitaine
de Dragons ; ce dernier eut l'honneur de
prêter ferment en cette qualité entre les mains de
Monfieur , qui le préfenta enfuite à LL. MM . en
cette qualité .
CE
De PARIS , le 30 Septembre.
Ce que l'on avoit prévu . eft arrivé . L'approche
( 103 )
de l'équinoxe a forcé l'efcadre de Breft de rentrer
dans le port : elle y eft arrivée le 20 de ce mois ;
il eft vraisemblable que l'Amiral Keppel eft rentré
auffi dans les ports d'Angleterre. M. le Comte d'Or
villiers ne l'a point rencontré , comme il le defiroit ,
& comme cela feroit arrivé fi les Anglois étoient
reftés dans la pofition où ils étoient près d'Oueffant
le 10 de ce mois. On affure que notre eſcadre fe
difpofe à fortir de nouveau , & qu'elle remettra en
mer avant le 10 du mois prochain ; on ajoute qu'elle
prend des vivres pour 3 mois , ce qui annonce
qu'elle tiendra la mer auffi long-tems que la faifon
le permettra. M. de Guichen eft déjà forti avec 4
vaiffeaux de ligne & 3 frégates pour croiſer à l'entrée
de la Manche.
On parle beaucoup de la prife du Fox par la frégate
la Junon. Les relations de ce combat varient
fur plufieurs circonftances ; mais toutes s'accordent
à le préfenter comme un des plus longs & des plus
terribles qui fe foient donnés . En attendant des détails
plus précis , une lettre de Breft nous fournit
les fuivans. Notre flotte eft rentrée pour éviter
le coup de vent de l'équinoxe , & avec le défeſpoir
de n'avoir pu rencontrer les Anglois ; on peut juger
de l'ardeur avec laquelle on defiroit un combat général
, par l'action particulière qui s'eft paffée entre la
Junon & le Fox . Cette dernière frégate commandée
par le Capitaine Windfor , s'étant écartée de l'efcadre
Angloife pour obferver notre flotte , M. le Comte
de Beaumont commandant la Junon fut détaché
pour lui donner la chaffe . Le Capitaine Windfor
après avoir été pourfuivi pendant quelque tems ,
ceffa de fuir & engagea le combat. Tout l'acharnement
& toute la bravoure que peuvent employer
l'un contre l'autre deux ennemis redoutables , furent
mis en ufage dans cette occafion ; le Comte de Beaumont
eut fon Capitaine en fecond tué auprès de lui.
Le Capitaine Windfor , ayant eu le poignet emporté ,
E 4
( 104 )
t apporter une chaife fur le pont , & ne ceffa point ,
de combattre & de donner les ordres néceſſaires : le
feu de la Junon fut fi vif & dirigé avec tant de
fuccès que la frégate Angloife fut abfolument rafée .
De 120 hommes d'équipage qu'elle avoit , 100 furent
mis hors de combat : ce ne fut qu'après avoir
été réduit à l'état le plus déplorable , après avoir per-
'du tous les mats , & n'ayant pas même un pavillon
pour amener , que le Capitaine Windfor fit figne avec
fon chapeau qu'il fe rendoit ; alors tout ce que l'hu
manité peut infpirer au vainqueur en faveur d'un
ennemi qu'il eftime , fuccéda à la fureur de l'action .
Le Comte de Beaumont força le Capitaine Anglois ,
grièvement bleffé , d'accepter fa chambre , & mit
tous les foins à procurer des fecours à l'équipage
ennemi : cette victoire ne nous a pas coûté 20 hommes.
Arrivé à Breft , le Capitaine Windſor a été logé
à l'Intendance : fa vigoureuſe réfiſtance ; en augmentant
la gloire de M. le Comte de Beaumont , ne
peut que rendre la défaite même très honorable «.
L'inaction des deux flottes , qui ont tenu affez
long- tems la mer fans fe rencontrer , donne quelque
confiftance aux bruits qui fe répandent d'une pacification
prochaine. Les fpéculatifs difent même qu'actuellement
tout feroit arrangé fi on ne demandoit
que l'indépendance des Etat - Unis ; mais on prétend
qu'on veut que l'Angleterre confente auffi à l'indépendance
du Canada , d'où elle pourroit inquiéter
la République des 13 Etats , & que cette demande
eft un des objets qui retardent le plus cette négocia
tion .
On ne parle plus fi fortement du projet de defcente
dans les ifles de Jerſey & de Guernesey. » Il
eft vrai , écrit- on de St - Malo , qu'il y a dans notre
port & dans les environs beaucoup de vaiffeaux de
tranfport qui font tous prêts ; mais on ne voit aucune
apparence de l'exécution d'une expédition de
ce genre, Deux Malouins qui étoient prifonniers dans
( 105 )
ces ifles & qui ont eu le bonheur de fe fauver , rapportent
qu'il y a 2000 hommes de garnifon , & que
devant chacune , il croife 2 vaiffeaux de guerre &
2 frégates . Le camp établi à trois quarts de lieue
de cette ville , eft compofé de 5 régimens d'infan
terie , de 6 compagnies d'artillerie , une d'ouvriers
& un régiment de dragons . M. le Comte de Luzace
qui le commande , a pour Officiers Généraux , MM .
de Caftries , de Diesbach , de Villepatour , de la
Ferronaye & de Falkenhayn « .
Les lettres de Toulon portent que le convoi de
bâtimens marchands chargés de tranfporter en Corfe
le régiment Royal la Marine , devoit être efcorté
par la frégate la Sultane , commandée par M. de
Frammont , qui louvoyoit en l'attendant , lorfqu'elle
reçut tout - à - coup l'ordre de porter un paquet à
M. de Fabry ; elle mit auffi-tôt à la voile , en laiffant
partir fon convoi fans eforte. Selon les mémes
lettres , on croyoit que l'efcadre de M. de Fabry
alloit joindre M. le Comte d'Orvilliers , & que 12
vaiffeaux Espagnols fe chargeroient de la garde de
la Méditerranée . Elles contiennent auffi les détails
de différentes prifes faites par M. de Vialis , commandant
la frégate la Gracieufe ; le 24 Août dernier
, en croifant fur les côtes de Barbarie & d'Efpagne
, il s'empara du vaiffeau Anglois la Grande-
Bretagne , ayant à bord 57 Maures & une cargaifon
affez confidérable , qui fera , dit-on , rendre à
ces derniers , parce qu'elle leur appartient . Le lendemain
, il prit la corvette Angloife le Zéphir &
l'envoya à Toulon , où elle eft arrivée .
» La frégate la Flore , ajoutent les mêmes lettres
, qui croifoit fur l'ifle de Majorque , eſt arrivée
ici ( Toulon ) ; le 19 du mois dernier , la foudre
tomba fur cette frégate , y tua 2 hommes fur la
place & en bleffa 20 : tous les gaillards parurent
embrafés dans l'inftant ; mais heureufement le feu
s'éteignit de lui-même. Parmi les effets inconceva-
ES
( 106 )
bles du tonnerre , il faut remarquer celui que la
foudre opéra fur un homme qui tenoit une corde
à la main; elle lui palla dans la manche & l'épila
entièrement fans lui faire le moindre mal . Cette
frégate reſtera ici quelques jours pour réparer les
manoeuvres que le feu du ciel a endommagées «.
לכ
La barque le Hardy de 12 pièces de canon & de
39 hommes d'équipage , commandée par le Capitaine
Varage de Marſeille , chargée de café , de
fucre , de cacao , de coton , eft arrivée à Bordeaux.
Le Capitaine a rapporté » qu'étant forti de St-
Pierre de la Martinique le 27 Juin dernier , & étant
les Août fuivant par les 45 degrés 8 m. 10 fec.
de latitude nord , & par les 9 d. 3 m. de longitude
oueſt de Paris , il fut attaqué par un corfaire Anglois
de 14 canons & 70 hommes d'équipage. Le
combat s'engagea à 9 heures du matin ; mais il ne
voulut tirer que lorfqu'il fut à la portée du piftolet :
à la première volée le corfaire prit chaffe ; il le pourfuivit
en lui envoyant encore quelques coups de
canon ; mais la fupériorité de la marche du corſaire
le mit bientôt hors de la portée de la vue : il n'eut
dans fa barque qu'une manoeuvre en déſordre ; mais
il s'apperçut que le corfaire avoit deux hautbans
coupés , & que la mitraille lui avoit caufé beaucoup
de dommage «.
Dans quelques - uns de nos ports où l'on fe rappelle
combien le commerce a profpéré pendant la
guerre de l'Angleterre & de l'Amérique , on paroît
fe plaindre des pertes qu'on y fait quelquefois par les
prifes que doivent naturellement faire les Anglois ,
puifque nous avons beaucoup de vaiſſeaux en mer ;
mais on ne fait pas attention à celles que nous faifons
, & un tableau comparatif des unes & des autres
pourroit les confoler fi l'on pouvoit confoler
le particulier. Celui - ci nous vient de Londres. » On
vante beaucoup nos avantages dans la petite guerre
fur mer : mais fi l'on les examine de près , ils ſe ré
( 107 )
duifent à peu de choſe. Je viens de faire le relevé
des prifes que nous avons faites & de celles qu'on
a faites fur nous , dans le papier même qui a annoncé
avec le plus d'emphafe que la balance eft en
notre faveur. Ce relevé va depuis le commencement
de ce mois jufqu'au 18.
" Prifes faites par les Anglois . L'Amitié faifant
route de la Guadeloupe pour la France ; le Duc
d'Angoulême , armateur de Dunkerque , à fa première
courfe ; le Vertumne allant du Port- au- Prince
au Havre - de - Grace ; un vaiffeau François pris en
revenant des Indes Occidentales : on ne connoit cette
prife que par récit , elle n'eſt pas encore arrivée ;
le Duc de Fitz-James revenant des Indes Orientales
, il en eft de celle- ci comme de la précédente ;
un armateur François de 12 canons ; l'Impromptu
allant de Bordeaux à St-Domingue ; le Sauveur allant
de la Martinique à Marfeille ; l'Oracle faifant
route de Nantes à la Guadeloupe ; le Frédéric venant
du Cap François ; un vaiffeau venant de la
Caroline Méridionale à Bordeaux ; le Defir venant
de la Guadeloupe ; 2 armateurs Américains
François , un vaiſſeau Efpagnol chargé pour les François
. Total 16 prifes , dont 2 ne font annoncées
que d'après des oui dire.
"
un
»Prifes faites par les François & les Américains.
La Grace allant de Londres à Corke; leFriendly
Brothers allant de Briſtol à Cadix ; la Rofe allant
des Indes Occidentales en Amérique , coulée à fond ;
Two-Brothers allant de Gothenbourg à Londres ;
l'Auguftus allant de Pétersbourg à St -Ives ; le Sampfon
allant de Poole à Terre- Neuve ; l'Aurore allant à
New-Yorck ; la Nancy venant de Lisbonne ; le True-
Love d'Antigoa à New-Yorck ; l'Olive - Branch ,
& un autre allant à Terre Neuve ; un commandé
par le Capitaine Stok, allant à New - Yorck ; 1 vailfeau
, 3 brigantins 16 bâtimens de pêcheurs &
une patache; les Three Brothers allant des Barba-
E 6
( 108 )
des à New-Yorck ; le Lord Drummond allant à
Philadelphie ; la Sally allant de Glaſgow à New-
Yorck. Cela ne fait pas moins 36 bâtimens en comptant
les 16 pêcheurs & la patache «<,
» Le Gazettier qui vouloit nous prouver nos avantages
, auroit pu s'y prendre plus adroitement : il
devoit ajouter à fa lifte la prife intérellante qu'à
fait le cutter le Kite , d'un vaiffeau allant à Breft
chargé de mâts . Cette prife eft d'autant plus précieuſe
que nous en manquons abfolument ; comme nous
manquons auffi d'argent , la lettre de marque la Fortune
avoit aufli pris un bâtiment allant de Cayenne
au Havre , & ayant à bord 130,000 liv. ft . mais
cette prife eft aujourd'hui reclamée comme appartenant
à des fujets du Roi d'Espagne , & on craint
que malgré le befoin que nous en avons ,
elle ne
foit rendue à fes propriétaires «.
On écrit du Havre un trait qui fait honneur à
un corfaire de Guernesey : il avoit pris un bâtiment
de ce port qui revenoit des ifles & qui avoit quel
ques pierriers ; il a reconnu enfuite dans le Capitaine
un de fes anciens amis , qu'il a relâché fur le
champ après l'avoir comblé d'honnêtetés .
Selon des lettres de Breft on a mis en radoub
la Ville de Paris ; après avoir enlevé quelques bordages
on avoit trouvé la membrure faine en général
: mais on a découvert fur l'avant plufieurs membres
pourris qui fe fuivent. Le Neptune a été en
rade le 14 , & l'Augufte de 80 canons a été lancé
le 19.
On dit que l'ouverture des Etats de Bretagne qui
étoit fixée au 28 de ce mois , a été renvoyée au
26 du mois prochain.
Ce n'eft que par la voie de Londres qu'on a appris
des nouvelles de M. le Comte d'Estaing : perfonne
, à ce qu'on n'affure , n'en a encore reçu de directes
; fon filence a caufé d'abord de l'étonnement : mais
il n'affecte pas beaucoup ceux qui préfument que les
( 109 )
bâtimens qu'il pouvoit avoir chargé d'en apporter, ort
pu être arrêtés par les vents ou pris par les Anglois.
Bien des perfonnes croient qu'il n'en a expédié aucun
; elles fe rappellent qu'avant fon départ , il
déclara pofitivement qu'on n'auroit de fes nouvelles
que lorfque fon expédition feroit achevée , & qu'alors
on en recevroit la relation entière ou fon extrait
mortuaire.
La Reine avance heureufement dans la groffeffe.
Plufieurs villes ont cru ne pouvoir mieux témoigner
la joie que leur cauſe cet évènement , qu'en dotant
un certain nombre de pauvres filles , & en faisant
les frais de leurs mariages.
On a tiré le 10 de ce mois la lotterie anciennement
fondée à Saint- Séverin en faveur des filles fages de
la Paroiffe ; ce n'eft que depuis peu que cette fondation
utile a eu la publicité qu'elle méritoit . Le Curé
défirant donner à cette oeuvre chrétienne & patriotique
, un éclat fait pour honorer la vertu , a invité à
cette cérémonie le Lieutenant- Général de Police ,
qui fe prêtant avec zèle aux vues du Curé , a voulu
ajouter avec lui un fupplément confidérable aux lots ;
il leur a donné un nouveau prix , en les diftribuant
lui-même aux cinq filles que le fort a défignées , &
que le fuffrage du public en avoit jugées dignes. Le
Curé a prononcé un difcours à cette occafion ; il les
fur-tout exhortées à méler à leurs actions de
graces
les voeux les plus ardens pour les jours du Roi , la
confervation de la Reine & le fuccès heureux de fa
groffeffe , fans oublier les prières pour le repos éternel
du pieux Inftituteur de cette féte .
a
Les effets trop fréquens & funeftes de la rage , ont
déterminé les Magiftrats de Santé de Strasbourg à
rendre une Ordonnance , pour diminuer le nombre
des chiens & pour veiller à ce que le traitement de
cette affreufe maladie foit adminiftré promptement
aux particuliers qui l'auront contractée ; mais ne ſe
bornant pas à l'avantage local de cette Ville , ces
( 110 )
Magiftrats ont fait publier le traitement fuivant qui
eft de M. Ehrmann , & dont le fuccès eft conftaté
par de nombreuſes expériences.
» Auffitôt qu'une perfonne aura été mordue par un
animal enrage , on brûlera la plaie pour la faire fuppurer
, ou l'on fcarifiera profondément la partie affectée
; on la couvrira enfuite d'une emplâtre véficatoire
qui dépaffe les bords de la plaie . Il faut avoir
foin de l'entretenir ouverte le plus long- temps qu'il
fera poffible . S'il n'y a encore aucune marque qui
prouve que le venin ait déja gagné le fang , on continuera
de chercher à prévenir fon effet par les
moyens fuivans. On ordonne au malade quelques
bains domeftiques tiedes ; lorfque les veines font engorgées
, on lui fait une faignée. Si la perfonne eft
âgée , elle prendra pendant deux jours , chaque fois
un demi-gros de pilules mercurielles laxatives ; enfuite
on lui fera les frictions comme il fuit. On
prend une demi-once de mercure que l'on broie
avec de la térébenthine de Veniſe ou d'Alface , autant
qu'il en faut pour incorporer le mercure ; on y ajoute
une demi-once ou trois quarts de fain -doux ; avec
cet onguent on frotte d'abord la plaie , puis les jambes,
les cuiffes , & le troifième jour les aines , faifant
en forte que tout l'onguent fe trouve confommé
dans les trois jours. Le troifième jour on donne
au malade , matin & foir , trois grains de panacée
mercurielle , ou du fublimé doux formé en pilules
avec de la mic de pain ; on continue tout ce traitement
jufqu'à ce qu'il fe déclare une falivation , que
l'on augmente ou modère fuivant les circonftances.
Mais i l'on remarque dans le malade quelques accidens
de nerfs , comme triftefle , inquiétude , mouvemens
convulsifs , on fe fervira de la poudre fuivante
, felon les circonftances , une ou deux fois
par jour. Cinabre d'antimoine ou artificiel ( duquel
on voudra ) dix grains , mufc fix grains , camphre
quatre grains , opium un grain. On en fait une pou(
111 )
dre que l'on donne au malade avec une infufion fudorifique.
Si l'ufage du mercure pris intérieurement
n'occafionnoit ni la falivation ni les felles , il n'en
faudroit pas moins le continuer encore quelques
jours , & dans ce cas , avoir recours aux faignées ,
vomitifs & médecines ; mais toujours d'après les
confeils des médecins. Si malgré tout cela , la maladie
empiroit , & qu'il s'y joignît des accidens confidérables
, tels que l'horreur de l'eau , on la traitera
comme une maladie inflammatoire ; on redoublera
les frictions , principalement fur le cou & fur
la poitrine ; on réitérera les faignées , on ſe ſervira
de remèdes rafraîchiffans , tels que les acides , le
nitre , &c «< .
2
> Le 13 du mois de Juin dernier le bourg de
Cerences , Election de Coutances Généralité de
Caën en Baffe-Normandie , a effuyé un violent incendie
qui y a confumé 70 maiſons . Selon le procès-
verbal qui a été fait de ce défaſtre , on évalue
la perte des maifons & des meubles à 91,294 liv.
99 propriétaires & 49 locataires font réduits , par
cet évènement , à une extrême indigence , qui réclame
les fecours de la bienfaiſance. On peut les
adreffer à M. Duprey , Curé de Cerences , par Coutances
, à Gavray.
Le fieur Cotte , Curé de Montmorenci , Correfpondant
de l'Académie Royale des Sciences , écrit
que le 21 Septembre , à huit heures du foir , le
Ciel étoit plus éclairé que de coutume dans la partie
du Nord , & que c'étoit le commencement d'une Aurore
Boréale qui n'a pas tardé à ſe montrer avec des
jets de lumière. Elle augmenta par dégrés. A 8 h .
14 m. les jets d'une lumière blanchâtre parurent fortir
de l'Occident d'été ; ils s'approchèrent enfuite de
l'Occident vrai , & parurent teints d'une couleur rougeâtre.
A 8 h. 25 m. le jet le plus voifin de l'Occident
vrai fe faifoit remarquer par une couleur d'un
beau rouge , au milieu duquel fe trouvoit Arcturus.
( 112 )
Ces jets de lumière étoient compris entre la grande
Ourfe & le Bouvier , & ils s'élevoient jufqu'à la
conftellation du Dragon : ils s'affoiblirent par dégrés
, & l'on n'en voyoit plus à 8 h. 45 m. Le phé
nomène confiftoit alors en une lumière blanchâtre ,
qui dura une partie de la nuit . L'Obfervateur vit
dans le même temps à l'horiſon , entre l'Occident
d'hiver & l'Occident vrai , deux corps lumineux
de la même groffeur que Jupiter , qui ne changeoient
point de place & qui difparurent avec les
jets de lumière. Toutes les Planètes étoient couchées
dans ce moment . Pendant la durée du phénonomène
l'air étoit ferein , le vent d'Eft affez fort.
Le thermometre de Réaumur , à Mercure , marquoit
12. 3 dégrés ; le baromètre étoit à 28 p. 3 , 1 1. T'aiguille
aimantée déclinoit de 19 dégrés 32 min . vers
l'Oueft : elle n'a point éprouvé de variation particu
lière , finon que la déclinaifon n'a pas été auli grande
pendant ce mois qu'elle l'avoit été les mois précédens.
L'Obfervateur a fait la même remarque depuis
plufieurs années , fçavoir que la déclinaiſon qui va
toujours en augmentant depuis le mois de Décembre
ou Janvier , commence à diminuer en Septembre.
Marie Saint-Etienne de Caramand de la Pomarède ,
époufe du Comte de Bruyères de Chalabre , eft morte
le mois dernier dans fes Terres en Languedoc , âgée
de 72 ans.
Genevieve-Alphonfine de Vernejoux , veuve du
Marquis de Roncée , eft morte en Touraine le 6
de ce mois , âgée de 79 ans .
Conftance de Durat , époufe du Comte de Durat ,
eft morte le io du même mois au Château de Bunerolle
en Marche , dans la 28e année de fon âge.
Cabinet intéreffant à vendre , contenant 90 Tableaux
en miniature de différentes formes & gran .
deurs , depuis celle d'une Tabatière jufqu'à celle de
26 pouces de haut fur 19 de large . Sujets agréables
, la plupart tirés de la Fable . On pourra le voir
( 113 )
le 20 d'octobre , & tous les jours fuivans depuis
dix heures du matin jufqu'à une heure & demie ,
excepté les Dimanches & les Fêtes , chez M. Charlier
, Peintre en miniature du Roi , rue Thérèſe , la
porte cochère entre les rues Royales & Vantadour.
On diftribue le catalogue chez Prault , Libraire ,
Quai de Gêvres .
Le Parlement avant d'entrer en vacances a enregiftré
la Déclaration du Roi donnée à Verſailles le
29 Août , concernant les Préfidiaux , & ayant pour
objet de lever tous les doutes qui fe font élevés fur
l'exécution de l'Edit d'Août 1777 , en interprétant les
difpofitions de quelques articles , & en y ajoutant
celles qui ont paru à S. M. capables de rendre le
recours plus facile & moins onéreux aux Sujets .
Les Lettres- Patentes portant établiſſement d'une
Société Royale de Médecine , furent enregistrées le
premier de ce mois. Elles contiennent quatorze articles.
S. M. expofe dans le préambule les motifs de
l'inftitution de cette Société , qui fera chargée entr'autres
de l'examen des remèdes prétendus fpécifiques
, ainfi que des eaux minérales & médicinales .
» Nous avons lieu , dit S. M. , d'efpérer d'autant
plus de fruits des obfervations des Affemblées de
cette Société , que le poids de fes travaux journaliers
tombant fur des Membres , qui feront pour
la plupart Membres de la Faculté de Médecine établie
en notre bonne Ville de Paris , ils feront à la
fourçe des lumières de cette Ecole Savante , à laquelle
ils fe feront honneur de porter les réſultats de leurs
Réflexions particulières , afin de s'éclairer à leur
tour , & de diriger avec plus d'affurance la marche
de leurs recherches & de leurs obfervations «. La
Société préfidée à perpétuité par le premier Médecin
du Roi , fera compofée de trente Affociés ordinaires
, Docteurs en Médecine , réfidens à Paris ,
& dont vingt feront toujours choifis dans cette Faculté
de foixante Aflociés ¡ régnicoles domiciliés
( 114 )
dans les Provinces , & d'un nombre égal d'Affociés
étrangers.
Il paroît un Arrêt du Confeil , portant règlement
pour les marchandifes provenant des prifes faites
en mer fur les ennemis de l'Etat. Cet Arrêt contient
trente-trois articles , & prefcrit entr'autres les
formalités que les Navires armés en courfe doivent
obferver , pour que les droits des Fermes ne foient
point fraudés , & fixe les cas d'exemption pour
certaines denrées & marchandifes .
Des lettres - patentes du Roi , enregistrées en la Cour
des Aydes le 28 Août dernier , règlent la manière
dont les Arrêts , Sentences , Jugemens & contraintes
doivent être mis à exécution contre l'Adjudicataire
des Fermes ou fes cautions , & ordonnent que les
pièces des procès de cette eſpèce , peuvent être remi
Les aux Directeurs des Fermes dans les Provinces ; auparavant
elles ne pouvoient l'être qu'à Paris au Receveur-
Général . Les lettres -patentes ordonnent que
les Directeurs des Provinces feront obligés de les vifer,
& de les rendre aux parties dans le délai d'un
mois. L'objet de cette loi eft d'épargner aux fujets
des Provinces éloignées , les frais d'un voyage difpendieux
dans la Capitale , & de les mettre à portée
d'obtenir une prompte juſtice fans quitter leurs
foyers.
Une Ordonnance du bureau des Finances de la
Généralité de Paris , concernant les caves prolongées
fous la voie publique , en date du 4 de ce mois , ordonne
l'exécution des Edits , Arrêts & Règlemens
concernant la voirie , & notamment l'article 7 de
l'Edit de Décembre 1607 ; défend en conféquence à
tous propriétaires , maçons & ouvriers , de pratiquer
aucunes caves & de faire des fouilles fous les rues,
places & paffages de cette ville & fauxbourgs , ainfi
que fous les chemins publics dans l'étendue de cette
Généralité , à peine de comblement desdites caves &
fouilles , & de 300 liv. d'amende , tant contre les pro-
1
( 115 )
priétaires que les entrepreneurs & ouvriers ; ordonne
que dans un mois , à compter de ce jour , tous les
propriétaires de maiſons & héritages qui ont des caves
ou paffages fous les voies publiques , ( les égouts ,
conduite d'eau , & voûtes conftruites pour defcendre
à la rivière , exceptés , ) feront tenus de les
combler , ou d'en faire la déclaration au Procureur
du Roi de ce bureau , pour être enfuite de la vifite qui
en fera faite , ordonné ce qu'il appartiendra ; à peine
contre les délayans de 300 liv . d'amende , moitié au
profit du Roi , & l'autre à celui du dénonciateur .
De BRUXELLES , le 30 Septembre.
LES lettres de Bohême nous préparent à recevoir
inceffamment la nouvelle de quelqu'action importante
; on dit que le Roi de Pruffe & le Prince Henri
pour n'être pas obligés de retourner en Saxe & en
Siléfie font déterminés à tenter une action ; que le
dernier pour forcer le Maréchal de Laudohn à fortir
d'une pofition avantageufe , où il ne peut être attaqué
, a marché vers Prague. Quelques lettres du
nord qui depuis long-tems parlent des fecours que
l'Impératrice de Ruffie doit fournir au Roi de Pruffe
annoncent aujourd'hui pofitivement la marche de
16,000 Ruffes , qui vont joindre le corps aux ordres
du Général Werner près de Troppau , ou quelques
Cofaques Ruffes , ajoutent-elles , font déja arrivés.
La flotte Françoife eft rentrée dans fes ports , celle
d'Angleterre avraiſemblablement fait de même ; mais
il paroît qu'elles ne tarderont pas à remettre en mer.
Et les hoftilités vont continuer avec plus de fureur ;
on fe flatte cependant que cet état de crife ne fera pas
de durée ; la neutralité de la Hollande qu'on croit actuellement
bien décidée , pourra y contribuer . Cette
Puiffance quelqu'intérêt qu'elle ait dans les fonds
d'Angleterre , paroît s'être déterminée à ne point
prendre de parti , a laiffer les deux rivales effayer de
s'abbaiffer mutuellement , & à s'enrichir en commer(
116 )
çant avec l'une & avec l'autre. On dit qu'elle va ară
mer pour faire refpecter la neutralité ; les entrepriſes
des Armateurs Anglois rendent peut-être cette précaution
néceffaire . On fait combien ils ont pris de
bâtimens Hollandois , & qu'il y en a plufieurs que
l'Amirauté Britannique penche à déclarer de bonne
prife ; ils ont befoin de la protection de la République
, & elle fe met en état de leur en donner une
efficace . » Le vaiffeau de guerre Hollandois , l'Allarme
, Capitaine Van Braam , eft entré au - Texel ces
jours derniers , écrit - on d'Amfterdam ; il a amené
avec lui un de nos bâtimens dont les Anglois s'étoient
emparés , & qu'il a forcés de relâcher . Les prifes fréquentes
qu'ils font depuis quelque tems , font ce qui
a déterminé cette Province & quelques autres à propofer
aux Etats-Généraux de mettre la marine de la
République fur un pied refpectable , & de l'employer
à l'appui du commerce ".
Les armemens de l'Espagne tiennent toujours en
fufpens la curiofité de l'Europe , qui ne peut fe perfuader
qu'elle en ait fait de fi formidables , fans avoir
en vue quelqu'objet de la plus grande importance ;
les fpéculatifs qui cherchent à pénétrer cet objet ,
croyent qu'il ne peut être autre que celui de profiter
de l'occafion pour accabler la marine Britannique , &
enlever , à cette Nation fière , l'empire de la mer
dont elle a tant abafé , & qu'elle travaille fans relâche
à perdre depuis quatre ans. On fait que l'on a
fait pafler fecrettement à Cadix un grand nombre
de Pilotes François , & que fans doute ils doivent
être employés ; ce n'eft que lorfque les forces Efpagnoles
fe mettront en mouvement qu'on en faura da-
Vantage. On eft réduit aux conjectures à Madrid ,
comme dans les pays plus éloignés ; voici ce qu'on écrit
de cette ville . » Les préparatifs de guerre fe continuent
avec beaucoup d'activité tant dans nos ' ports , que
vers les frontières méridionales de ce Royaume , fans
que le fecret de leur deftination en foitmoins obfervé.
( r1, 》
La flotte de Cadix bien pourvue de tout , n'attend que
l'ordre de partir , & fera en état de l'exécuter une
heure après l'avoir reçu . Le camp d'Utrera fe forme ,
il ſera conſidérable & muni fur - tout d'un train trèsconfidérable
d'artillerie. Selon les lettres du Feriol ,
l'efcadre qu'on y a armée , & qui fera fous les ordres
du Chef- d'efcadre D. Antoine de Arce fe difpofe à
mettre à la voile. Elle eft composée de 14 vaineaux
de ligne , depuis 84 canons jufqu'à 70 ; de 4 frégates
& de 6 paquebors. On juge par la quantité de vivres
qu'elle a pris , qu'elle doit aller en Amérique. De
cette conjecture on paffe à d'autres , & le bruit qu'elle
touchera à la Floride commence à devenir général z
on ajoute qu'elle pourroit bien auffi poufler jufques
vers la nouvelle Angleterre. Si tous ces bruits fe vérifient
, l'énigme de nos armemens ne tardera
être expliquée «.
pas à
Selon des lettres de Londres , on y a reçu la nou
velle pofitive , que le 2 Août, l'Amiral Howe eft forti
de Sandy- Hook avec fa flotte , pour fuivre celle du
Vice-Amiral Comte d'Eftaing . S'il faut en croire ces
mêmes lettres , les forces , depuis qu'il a été renforcé
par l'Amiral Parker , & par quelques- uns des débris
de l'efcadre de l'Amiral Byron , montent à 13 vaif-
Leaux de ligne & quelques frégates. Ce nombre paroît
un peu exagéré ; mais quand il feroit réel , bien.
des Anglois n'en infèrent pas qu'elles font égales à
celles des François dans cette partie du monde,
comme on voudroit le faire croire ; l'état des vaif,
feaux Anglois qui ont fouffert fi long-tems ne leur
permettra peut- être pas de combattre avec égalité.
Les mêmes lettres confirment le bruit qui s'étoit
répandu , que le Comte d'Estaing avoit réufli en ar
borant pavillon Anglois , a attirer au milieu de
fon efcadre une trentaine de bâtimens Anglois , dont
quelques-uns étoient chargés de munitions de guerre ,
& avoient des troupes à bord.
On ignoroit encore à Londres , le 25 de ce mois ,
( 118 )
où le trouvoit l'Amiral Keppel ; on ne favoit point™
s'il étoit rentré dans les ports , ou s'il tenoit encore
la mer. On y répète dans ce moment tous les bruits
qu'on a fait courir depuis long - tems fur les bonnes
difpofitions de la Prufle en faveur de la Grande-Bretagne.
Tous les papiers de cette ville annoncent que
ce Prince a rappellé tous ceux de fes fujets qui peuvent
fe trouver au fervice des Etats- Unis ; s'il faut
en croire ces mêmes papiers , la Ruffie fait davantage
; elle ne donne pas moins de 40,000 hommes
à l'Angleterre ; ceux qui prétendent qu'elle en donne
en même-tems 30,000 au Roi de Pruffe , ne conçoivent
pas tout à fait comment cette Puiffance peut fe
défaire pour des querelles étrangères de 70,000
hommes , tandis que la guerre qui la menace du
côté de la Porte , lui impofe peut-être la néceffité de
conferver toutes les troupes pour les befoins particuliers.
Quoiqu'il en foit il y a des feuilles publiques
qui font déja marcher une partie de ces renforts
en Allemagne , & qui embarquent l'autre pour
l'Amérique .
Suite de la Lettre à l'Amiral Keppel.
Comment , après un double aveu fi précis , de la fitua
tion reſpective des deux armées , ofez - vous dire aux
Nations qui vous jugent , à la vôtre que vous n'avez
trompée qu'un moment , que les François fe formant
en bataille , vous ne cherchâtes point à les interrompre
dans l'exécution , & que vv
ous les laiffâtes
fe formerfans faire feu fur eux , penfant que leur
intention étoit de mefurer galamment le lendemain
toutes leurs forces avec les vôtres . Ce n'étoit pas
pour le lendemain , c'étoit fur- le-champ qu'ils vous
avoient préfenté le combat : dans l'état où vous étiez,
ils avoient plus de jour qu'il ne leur en falloit pour
achever de vous vaincre. VOUS NE CHERCHATES
ROINT A LES INTERROMPRE ? Qui croira jamais
que vous ayez refufé l'occafion de les battre en les
prenant fur le tems d'une manoeuvre aſſez compli(
119 )
quée ? Mais vous n'étiez - là que pour les interrompre,
& c'eft POUR LES INTERROMPRE que le font
faits les derniers efforts de votre Nation expirante.
Si vous n'avez pas voulu les battre , vous avez trahi
l'espoir de votre patrie : fi vous ne l'avez pas pu ,
c'eft que vous étiez déja vaincus. Vous comptiez
fur le lendemain , avec la moitié de vos forces fans
doute car vous n'avez pas oublié ces vaiffeaux défemparés
, hors d'état de virer avec vous , contre
la flotte Françoife , formée en ligne de bataille ; &
c'eſt cette même armée en bataille que vous fuppolez
en fuite quelques heures après avec les fanaux
imprudemment allumés ! & c'eft la vôtre , à moitié
défemparée , qui fe cachant dans les ténèbres , craignoit
modeftement d'être éblouie de l'éclat de fa
victoire. Vous ajoutez enfuite : mais les François
avoient étéfi BATTUS pendant le jour , qu'ils profitèrent
de la nuit pour ſe retirer. S'ils avoient été
SI BATTUS eux qui vous avoient provoqué en ordre
de combat , qu'étiez - vous donc , vous , qui n'aviez
pu ni manoeuvrer , ni vous former , ni combattre
? Ils profitèrent de la nuit pour ſe retirer
ils allumèrent leurs feux pour vous attendre , quand
la nuit , qui ne fervoit que vous leur déroboit
votre fuite. Les premiers rayons du jour nous retrouvèrent
fur- le-champ de bataille que vous aviez abandonné
, & que nous ne quittâmes que parce qu'il
n'y reftoit plus une feule voile ennemie.
›
2
La flotte du Roi ne put pas nous atteindre ! en
s'éloignant de nous , on le croira fans peine . Dans
l'état où se trouvoient les vaiffeaux à l'égard de
leurs mâts , de leurs vergues & de leurs voiles. En
vérité , Monfieur l'Auteur , dans cet état des mâts
des vergues & des voiles , dont vous convenez fi
ingénuement , & les aîles coupées , il ne vous auroit
pas été facile de nous faire fuir , quand vous
ne pouviez pas nous approcher ; & comme vous
concluez très -à-propos , il ne vous reftoit PAS MÉME
A DÉLIBÉRERfur ce qu'il étoit convenable de faire,
( 120 )
Votre lettre , d'un bout à l'autre , dit que vous
avez été battus , en concluant que c'eft nous qui
l'avons été. A l'avenir , lorfque vous ferez d'ingénjeufes
relations , & que vous vous amuferez à vous
contredire , n'empruntez plus la faveur d'un nom
cher à vos compatriotes , & refpecté par- tout où
T'on honore la réputation & le courage , & fi vous
effayez encore de tromper votre Nation par le récit
de fuccès imaginaires , choififiez un théâtre plus
éloigné de fes yeux bartez Washington tout à
votre aife , & couronnez les Héros de Saratoga :
noyez fans pitié M. d'Estaing ; dites que vous etes
toujours chers à ces poltrons de l'Amérique ; que
l'on vous aime dans l'Inde ; que vous défendrez dans
Portsmouth votre charte authent que de l'empire des
mers : vantez l'honnêteté de vos debats Parlementaires
& les mouvemens heureux de vos reflorts politiques
; rappellez -vous ces tems où ne triomphant
que par la fupériorité du nombre , vos voiles commerçantes
couvroient les deux hémisphères ; que des
rêves complaifans vous retracent cette gloire paflée ,
& gardez le filence fur les malheurs de l'amiral
Biron , & la croiſière incivile de M. de Fabry ( 1 ) “.
(1) » Un étranger débarquaà Londres : dans cette Cité
parfaitement libre , comme chacun fait , il rencontra dix
fois en une heure les gens de la preffe qui pourfuivoient
les paffans pour en faire des matelots & des foldats , à
coups de bâton ; le lendemain il alla à Portſmouth ,
monta fur un vaiffeau , & y trouva la moitié de ces héros
involontaires enchaînés à fond de cale : le furlendemain
il vint à Breft ; les matelots qui y arrivoient
fans gardes & fans contrainte , s'y di putoient l'honneur
d'être embarqués les premiers ; il fe promena de yaiffeau
en vaitfeau , & il vit par-tout , fous des couleurs
animées , l'empreinte du courage & de la liberté . Deux
Gentilshommes Bretons s'étoient préfentés pour volontaires
; le Genéral les avoit refufés : ils offrirent de
payer les congés de deux foldats , & de fervir à leur
place : tous les foldats refusèrent. L'étranger en quatre
jours avoit jugé les deux Nations & préfagé avec certitude
la deftinée de leurs armes «,
MERCURE
DE FRANCE,
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Décou
vertes dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ;
Les Caufes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avia
particuliers, &c. &c.
15 Octobre 1778.
A PARIS ,
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou
rue des Poitevins.
Avec Appprobation & Brevet du Roi.
TABLE
PIÈCES FUGITIVES. -de M. de Broglie , 171
Defcription d'un Temple Eloge de Philippe d'Or-
123
qui eft dans les Jardins
de Menars ,
Lettre à M. Panckouckefur
les Voyages de Gullivers
,
-
léans , Régent , 179
de M. le Maréchal du
Muy ,
de Baluze ,
180
185
125 SCIENCES ET ARTS ..
Enigme & Logog. 129-130 Lettre de M. deMarque 186
Chanfon , 131 Extrrit des Regiftres de la
Faculté de Médecine de
LITTÉRAIRES. de Paris ,
NOUVELLES
190
Suite dufecond Extrait de ANNONCES LITTÉR, 191
PHiftoire de l'Améri- JOURNAL POLITIQUE.
133 Conftantinople¸· que ,
L'Hiftoire Eccléfiaftique Stockholm,
dela Courde France 143 Varfovie ,
Le Siége de Marfeille, 153 Vienne ,
Réflexions fur l'origine de Hambourg ,
la Civilifation , 154 Francfort ,
Le Nouvel Abailard, 161 Rome ,
La Vertu Chancelante, 163 Livourne ,
Correfpondance d'un Jeune Londres ,
Militaire ,
193
194
195
197
200
210
213
214
215
166 États- Unis de l'Amériq.
Septentrionale , 224
167 Marly .
228
229
238
Sermons du Père Neuville
,
Oraifon Funèbre du Car- Paris ,
dinal de la Roche-Ay- Bruxelles ,
mond , 169
APPROBATIO N.
'AI lu , par ordre de Monfeigneur le Garde des
Sceaux, le Mercure de France , pour le IS Octobre
Je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffion.
A Paris , ce 14 Octobre 1778 .
DE SANCY
MEGIA
MERCURE
DE FRANCE.
15 Octobre 1778 .
PIÈCES FUGITIVES,
EN VERS ET EN PROSE.
DESCRIPTION d'un Temple qui eft dans
les Jardins de MENARS.
SOUS ous un maſſifépais , qui forme une terraſſe ,
ERun Temple charmant , plein de goût & de grace ;
Les marbres de Paros , les métaux précieux
N'y font point raffemblés pour impoſer aux yeux ,
Et la fiche colonne , à la feuille d'acanthe ,
N'y fait point admirer fa volute élégante ;
Fij
124
MERCURE
Mais d'un fimple Toſcan le mâle chapiteau
Préſente un front robufte , & brave le fardeau ;
Non que fon piédeftal s'élève avec emphaſe :
A fon modefte fuft le pavé fert de bafe ;
Mais fes proportions & fa folidité
Semblent gagner à perdre un fecours emprunté.
Tels , dans les premiers temps de notre Architecture,
L'Art craignoit de parer la naïve Nature ;
Et ce Temple fait voir , à notre ceil enchanté ,
Ce qu'on doit d'agrémens à la fimplicité.
Sa voûte, tantôt platte & tantôt arrondie ,
Laiffe voir tous les joints & fa coupe hardie ;
Au centre elle s'élève , & couronne un baffin
Animé du cryſtal qu'il reçoit dans ſon ſein ;
D'une fource limpide une onde toujours pure
Y coule & le remplit : elle fuit , & murmure,
On doute fi ce Temple eft fait pour le ruiſſeau ,
Ou fi le coeur épris de ce féjour fi beau ,
La Naïade charmée , en détournant fes rives ,
N'a pas fléchi vers lui fes ondes fugitives ;
L'été le plus brûlant , l'hiver le plus affreux ,
N'ont jamais rallenti fon tribut amoureux.
Trois bancs font àl'entour, fans doute pour les Grâces,
(Car en ce lieu , partout on reconnoît leurs traces. )
Trois bancs officieux donnent au ſpectateur
Le loifir d'admirer ce féjour enchanteur ,
D'y parler des beaux Arts , d'y defirer Sylvie
Qu d'oublier en paix les rêves de la vio
DE FRANCE. 125
MUSE , dis-moi quel homme inſpiré d'Apollon
A de cejoli Temple embelli ce vallon ?
C'eft SOUFFLOT , &c. ...
Par M. SEDAINE , Secrétaire Perpétuel de
Académie d'Architecture.
A M. PANCKOU CK E.
Les Voyages de Gulliver , par le Docteur Swift ,
ES
parurent en Anglois en 1725. Le fuccès extraordinaire
de cet Ouvrage engagea l'Abbé Desfontais
à le traduire en François. Il fit plus ; il prétendit
le corriger ; & non content d'altérer le texte
dans fa traduction , il dit beaucoup d'injures à l'Auteur
dans la Préface . On reconnoît-là cette fuffifance
intrépide des Journaliſtes de profeffion. Ils fe
font conftitués les Juges de l'Univers ; & pour peu
qu'ils foient en état de déchiffrer avec le fecours
d'un Dictionnaire quelques pages d'une langue étrangère
, ils citent à leur petit tribunal les nations comme
les auteurs , & prononcent fur des Ouvrages
étrangers qu'à peine peuvent- ils entendre , du ton
dont ils jugent les Ouvrages de leur propre langue
qui leur font le plus familiers. Comme il y avoit dans
la Préface de l'Abbé Desfontaines autant d'ignorance
que d'impertinence , les hommes inftruits s'en
moquèrent. Dans une feconde édition il fupprima
ce qu'il y avoit de plus injurieux contre Swift ;
& cela devoit l'être exceffivement , fi l'on enjuge par
ce qui a été confervé dans les autres éditions.
>
Le bruit s'étant répandu que Swift fe propofoit de
venir à Paris , l'Abbé Desfontaines , honteux fans
doute du ton qu'il avoit pris avec un homme auffi
célèbre , lui écrivit pour lui faire des excuſes. Swift
lui répondit par une Lettre très-bien écrite en Fran-
Fiij
126 MERCURE
.
çois & d'un ton de plaifanterie excellent. J'ai l'honneur
de vous adreffer , Monfieur , ces deux Lettres
que j'ai trouvées dans un Recueil de Lettres de
Swift , imprimé à Londres en 1766. Cette anecdote
littéraire m'a paru mériter d'être confervée ; mais il
m'a été impoffible de retrouver la première édition
de la Traduction de Gulliver. Si elle fe trouvoit entre
les mains de quelques - uns des lecteurs de cet article
, il feroit une chofe agréable au public d'envoyer
au Mercure le paffage qui en a été fupprimé dans les
éditions poftérieures.
LETTRE de M. l'Abbé DESFONTAINES
à M. Swift.
A Paris , le 4 Juillet 1725.
J'AI l'honneur , Monfieur , de vous envoyer la
feconde édition de votre ouvrage , que j'ai traduit en
François. Je vous aurois envoyé la première , fi je
n'avois pas été obligé , pour des raifons que je ne puis
vous dire , d'inférer dans la Préface un endroit dont
vous n'auriez pas eu lieu d'être content , & que j'ai
mis affurément malgré moi. Comme le livre s'eft
débité fans contradiction , ces raiſons ne fubfiftent
plus , & j'ai auffi-tôt fupprimé cet endroit dans la
feconde édition , comme vous le verrez . J'ai auffi corrigé
l'endroit de M. Carteret , fur lequel j'avois eu
de faux mémoires. Vous trouverez , Monfieur , en
beaucoup d'endroits une traduction peu fidele ;
mais tout ce qui plaît en Angleterre n'a pas ici le
même agrément ; foit parce que les moeurs font différentes
, foit parce que les allufions & les allégories ,
qui font fenfibles dans un pays , ne le font pas dans
un autre; foit enfin parce que le goût des deux Nations
n'eft pas le même. J'ai voulu donner aux François
un livre qui fût à leur ufage : voilà ce qui m'a
rendu traducteur libre & peu fidèle. J'ai même pris
la liberté d'ajouter , felon que votre imagination
2
DE FRANCE. 127
échauffoit la mienne. C'eft à vous feul , Monfieur ,
que je fuis redevable de l'honneur que me fair cette
traduction , qui a été débitée ici avec une rapidité
étonnante , & dont il y a déjà trois éditions . Je fuis
pénétré d'une fi grande eftime pour vous , & je vous
fuis fi obligé que fi la fuppreffion que j'ai faite ne
vous fatisfait pas entièrement , je ferai volontiers
encore davantage pour effacer jufqu'au fouvenir de
cet endroit de la Préface. Au furplus , je vous fupplie
, Monfieur , de vouloir bien faire attention à la
juftice que je vous ai rendue dans la même Préface.
On fe flatte , Monfieur , qu'on aura bientôt l'honneur
de vous pofféder ici. Tous vos Amis vous
endent avec impatience. On ne parle que de
votre arrivée , & tout Paris fouhaite de vous voir.
Ne différez pas notre fatisfaction : vous verrez un
peuple qui vous eftime infiniment . En attendant , je
vous demande , Monfieur , l'honneur de votre amitié ,
& vous prie d'être perfuadé que perſonne ne vous
honore plus que moi , & n'eft avec plus de confidé-
#ation & d'eftime ,
1
Votre très-humble & très - obéiffant
Serviteur , l'Abbé Desfontaines
M. Arbuthnot a bien voulu fe charger de vous
-faire tenir cette Lettre , avec l'exemplaire que j'ai
l'honneur de vous envoyer.
Réponse de M. SWIFT.
4
Il y a plus d'un mois que j'ai reçu votre Lettre du
4 de Juillet , Monfieur ; mais l'exemplaire de la feconde
édition de votre ouvrage ne m'a pas été encore
remis . J'ai lu la Préface de la première ; & vous me
permettrez de vous dire que j'ai été fort furpris d'y
voir qu'en me donnant pour patrie un pays danslequel
je fuis né , vous ayez trouvé à propos de m'attribuer
un livre qui porte le nom de fon auteur , qui
Fiv
C
1
128
MERCURE
a eu le malheur de déplaire à quelques - uns de nos
Miniftres , & que je n'ai jamais avoué. Cette plainte .
que je fais de votre conduite à mon égard , ne m'em
pêche pas de vous rendre juftice. Les Traducteurs
donnent pour la plupart des louanges exceffives.
aux ouvrages qu'ils traduifent , & s'imaginent peutêtre
que leur réputation dépend en quelque façon
de celle des Auteurs qu'ils ont choifis . Mais vous
avez fenti vos forces , qui vous mettent au- deſſus de
pareilles précautions. Capable de corriger un mauvais
livre , entrepriſe plus difficile que celle d'en compofer
un bon , vous n'avez pas craint de donner au Public
un ouvrage que vous affurez être plein de poliffonneries
, de fottifs , de puérilités , &c. Nous convenon
ici que le goût des Nations n'eft pas toujours le
même; mais nous fommes portés à croire que le bon
goût eft le même par- tout où il y a des gens d'efprit ,
de jugement & de favoir. Si donc les Voyages du fieur
Gulliver ne font calculés que pour les Illes Britan
niques , ce Voyageur doit paffer pour un trèspitoyable
écrivain. Les mêmes vices & les mêmes.
folies règnent par -tout , du moins dans tous les pays
civilifés de l'Europe : & l'Auteur qui n'écrit que
pour une Ville , une Province , un Royaume , ou
même un fiècle , mérite fi peu d'être traduit qu'il ne
mérite pas d'être lu . J
Les Partifans de ce Gulliver , qui ne laiffent pas
d'être en fort grand nombre chez nous , foutiennent
que fon livre durera autant que notre langage
parce qu'il ne tire pas fon mérite de certaines modes
ou manières de penfer & de parler , mais d'une fuite
d'obfervations fur les imperfections , les folies & les
vices de l'homme.
Vous jugez bien que les gens dont je viens de
vous parler , n'approuvent pas fort votre critique ,
& vous ferez fans doute furpris de favoir qu'ils regardent
ce Chirurgien de vaiffeau comme un auteur
grave , qui ne fort jamais de ſon ſérieux , qui n'eme
DE FRANCE. 119
ད
prunte aucun fard , qui ne fe pique point d'avoir de
l'efprit , & qui fe contente de communiquer au Public
, dans une narration fimple & naïve , les aventures
qui lui font arrivées , & les choſes qu'il a vues ,
ou entendu dire pendant fes voyages .
Quant à l'article qui regarde Mylord Carteret ,
fans m'informer d'où vous tirez vos mémoires , je
vous dirai que vous n'avez écrit que la moitié de la
vérité , & que ce Drapier , ou réel on fuppofé , a
fauvé l'Irlande , en inettant toute la Nation contre
un projet qui devoit enrichir , au dépens du public,
un certain nombre de particuliers.
Plufieurs accidens qui font arrivés m'empêcheont
de faire le voyage de France préſentement ; &
je ne fuis plus affez jeune pour me flatter de retrouver
une autre occafion . Je fais que j'ai perdu beaucoup
, & je ſuis très-fenfible à cette perte. L'unique
confolation qui me refte , c'eft de fonger que j'en
fupporterai mieux le païs auquel la fortune m'a
condamné.
Je fuis , &c.
Explication de l'Énigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'Enigme eft Arroſoir ; celui du
Logogryphe eft Orteil, dans lequel on trouve
lit , or , ire , loire , loi , Rote , oeil , Roi ,
ré, rôlé , lie , Rit , toile , loir.
ENIGM E.
Nous fommes deux frères jumeaux ,
Tous deux de même reffemblance :
Ev
130
MERCURE
Dès l'inftant de notre naiflance ,
En tous points nous fûmes égaux.
Nous caufons , par fois , bien des maux ,
Sur-tout dans l'amoureux empire.
Nous poffédons l'art de féduire ;
Mais , fouvent , nous fommes féduits .
Enfin , fachez , pauvres efprits ,
Que cette beauté qu'on admire ,
Ces regards , ce joli fourire ,
Ce tein frais , ces divins appas ,
Sans nous , vous ne les verriez pas.
Par M.le Chevalier de M.... Capit . au R. d'Aquit.
LOGOGRYPHE.
J'AI des amants , & dans leurs coeurs
Je répands le plus beau délire ;
C'eft par l'éclat de mes faveurs
Que j'éternife mon empire.
Veux-tu favoir mon nom , Lecteur ?
Il a fix pieds : l'Obſervateur
Y voit un beau fleuve de France ;
Le petit lit qu'aux eaux d'un pré
Entretient avec vigilance
Un Agriculteur éclairé ;
Une ville de Picardie ;
Un très-petit appartement ,
Mais dans lequel commodément
On fe place à la Comédie ;
DE FRANCE. 231
Un animal qui , fans maigrir ,
Paffe l'hiver dans l'abftinence ,
Et jufqu'au printemps , fans mourir,
Perd toute marque d'exiſtence ;
Un terrein qu'entourent les eaux ;
Ce qu'on trouve au fond des tonneaux ;
Le frein , hélas ! trop néceſſaire ,
Qu'au crime , à la cupidité ,
Mit d'une main jufte & févère
La bienfaifante autorité ;
Un oiſeau - vorace , aquatique ,
Là ſauvage , ici domeſtique ;
Un organe bien précieux ;
Enfin , pour me dévoiler mieux ,
Celui qui , le front ceint du peſant Diadême ,
S'élève dans mon char à l'immortalité ;
Quand , ainfi que LOUIS , jufte avec fermeté ,
Du bonheur de fon peuple , il fait fon bien fuprême.
AIR par M. LÉGAT DE FURCY.
Vos yeux du ten-dre Amour nous comman
dent l'i vref- fe ; du re- gard
- -
=
F vj
32 MERCURE
le
plus doux il a fu les
B.
ar - mer. Cet - Cir te → cé
qui fa voit tout char - mer
- ·
mé- ri- ta moins que vous le nom d'enww
chan- te - ref- ſe mais , mais ::
vous qui
fai- tes ai mer n'aime - rez-
Vous ja - mais , n'ai - me
- rez
Yous ja- mais..
T
DE FRANCE. 133
Tour vous rit , tout vous fied , une rofe vous pare,
L'air refpiré par vous , j'aime à le refpirer ;
Les bois charmans où je vous vois errer ,
Sont ceux que je choisis , font ceux où je m'égare ;
Mais , mais , &c.
J'AIME à voir vos cheveux , & leur flottante ébène ;
Errer à l'aventure ou couvrir votre fein :
J'aime la gaze , & ce voile incertain
Que font voler les vents au gré de leur haleine ;
Mais , mais , &c.
Il n'eft point de beauté, foit Nymphe, foit Bergère,
Qui ne vous enviât de fi charmans attraits ;
Hébé plaît moins aux céleftes banquets ,
Son fourire eft moins doux , fa taille eft moins légère ;
Mais , mais , &c.
Les Parolesfont de M. de Murville.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
SUITE DE L'HISTOIRE DE L'AMÉRIQUE .
( Suite du fecond Extrait ).
DANS le tableau de la vie fauvage on
trouve deux faits qui méritent une atten
tion plus particulière .
L'Américain étoit indifférent & froid pour
les femmes , & l'amour pour lui n'avoit
point de feux. On voudroit pouvoir expliquer
, par une caufe naturelle , ce fait qui
134 MERCURE .
femble détruire la première loi dela nature.
Ce même Américain paroiffoit inſenſible
à tous les traits de la douleur comme à
tous les charmes de la volupté . Quand il
tomboit entre les mains de fes ennemis ,
on épuifoit envain fur lui les plus affreux.
tourmens , prefque jamais un cri de douleur
n'échappoit de la bouche , & il exhortoit
lui-même fes bourreaux à redoubler de
barbarie. Eft- ce la même caufe qui lui donnoit
tant de courage & tant d'indifférence ? Et
la nature le dédommageoit- elle d'ignorer la
volupté en l'élevant au- deffus de la douleur ?
Les Philofophes ont jugé ce dernier fait
d'une manière bien différente . Montagne
y a vu l'exemple du plus grand empire
que l'homme puiffe prendre fur fon ame
& il a penfé que nos Héros n'avoient rien
à oppofer à tant d'héroïfme. M. Paw , au
contraire , n'y a vu que la plus grande dégradation
de l'efpèce humaine. L'Américain
, dit- il , ne furmonte pas la douleur ,
il eft incapable de l'éprouver ; il n'eſt pas
grand , il eft infenfible.
Voilà, certes, une explication un peu étrange
, & pour le coup M. Paw ne doit pas fe
flatter d'obtenir plus de déférence qu'il n'en
montre lui même pour tous les Ecrivains
dont il parle. J'obferverai d'abord que c'eft
là une conféquence de fon fyftême général
fur les Américains. Du détroit de Magellan
à la baie d'Hudfon il a promené fes regards
fur le nouveau Monde , & il a juré
de n'y voir que des hommes dégénérés . Ces
DE FRANCE 135
exemples incroyables de courage & de fermeté
auroient pu déconcerter un Philofophe
moins intrépide dans fes principes :
M. Paw a pris le parti de faire fervir de
bafe & de foutien à fon fyftême , ces mêmes
faits qui devoient en être la ruine :
cela rend fans doute déjà fon explication
un peu fufpecte. Nous trouvons dans l'Ouvrage
de M. Robertfon des faits qui la détruifent
entièrement .
On frappoit de verges le jeune Spartiate
devant l'Autel de Diane , pour le rendre
digne de vivre dans la conftitution de Licurgue.
Les jeunes Américains ſe frappent
entre eux plus cruellement encore , pour
détruire le fentiment de la douleur par l'habitude
de fouff: ir , & pour apprendre à honorer
un jour la Tribu dont ils feront membres
, par leur intrépidité dans les fupplices.
Des hommes nés infenfibles ne fe
prépareroient pas de fi loin à le devenir.
Il eft des peuples dans l'Amérique qui
traitent les Chefs qu'ils vont élire , à peu
près comme les prifonniers qu'ils vont
dévorer. C'eft en fouffrant les plus affreufes
tortures qu'on s'élève chez eux à la
puiffance . Cette inébranlable fermeté n'eft
donc pas naturelle aux Américains , puifqu'ils
en font le premier titre de celui
qu'ils mettent à leur tête. Aimeroit - on
mieux croire que c'eft l'homme le plus infenfible
& le plus dégénéré qui leur paroît
le plus propre à être un Roi ?
fi
Si l'Américain priſonnier laiſſe échapper
136 MERCURE
le moindre figne de douleur au milieu des
tortures , on le juge indigne des tourmens
qu'on lui préparoit encore , on ne lui fait
plus l'honneur de le faire fouffrir davanta
ge
& on
lui
donne
à l'inftant
la mort
. La
victime
&
les
bourreaux
honorent
donc
également
ce
courage
.
En un mot , la crainte de l'ignomi
nie , l'amour de la gloire , l'ambition du
pouvoir , toutes les paffions enfin qui élevent
le plus l'ame , nourriffent & exaltent,
dans l'Américain , ce fentiment extraor
dinaire. C'eft pour lui une de ces paffions
qui , réuniflant l'ame toute entière dans une
idée , femblent la détacher des organes du
corps , qui n'ont plus de quoi recevoir une
autre impreffion . Il eft infenfible comme les
guerriers , qui , dans la chaleur du combat
ne reffentent point les bleffures qu'ils ont
reçues ; comme Caton , qui ne fentit point
le fer qui déchira fes entrailles , parce que
fa fenfibilité toute entière étoit épuisée
dans la douleur de laiffer Rome efclave ;
comine Arrie , qui , retirant un fer fanglant
de fon fein , difoit à fon époux : tiens Petus
il nefait point de mal ; comme le Chrétien ,
qui , cherchant dans la mort la récompenſe
de fa foi , & le Mufulman qui , croyant voir
les Houris qui lui tendoient les bras du
haut des Cieux , ne fentoient que la volupté
de mourir lorfqu'ils expiroient dans les
combats & dans les martyres *.
* Ce n'eft pas feulement la fermeté du courage
DE FRANCE. 137
:
Mais il ne faut pas en conclure , comme
Michel Montagne , que les Américains
fuffent pour cela dignes de nous fervir en
tout de modèles ; car s'ils fouffroient avec
tant d'héroïfme des fupplices auffi affreux ,
c'est également eux qui les faifoient fouffrir
avec tant de barbarie : ils étoient toura-
tour victimes & bourreaux .
Il n'eft auffi facile de trouver le prinpas
cipe de leur infenfibilité pour les femmes ;
lofqu'on voit parmi eux des vieillards
qui exhortent les jeunes gens à aimer les
jeunes filles , & leur prêchent le plaifir avec
auffi peu de fuccès que les vieillards en ont
ailleurs à prêcher la continence , on a peine
à concevoir comment la nature peut fe
manquer ainfi à elle même.
On a eu recours , pour expliquer ce Phéque
montrent les Américains dans ces momens affreux
, il en ont encore les tranfports , pour ainfi
dire , & l'enthoufiafme. Cet enthoufiafme leur inf
pire quelquefois des chanfons de mort , dont nous
pouvons admirer l'énergie. En voici une que l'on
trouve dans les Effais de Montagne. cc Venez tous
> hardiment , diſoît un Américain à ſes bourreaux ,
» venez , que mon corps vous ferve à un feftir . Vous
mangerez vos pères & vos ayeux , qui ont fervi
» d'aliment à mon corps. Ces muſcles , cette chair
» & ces veines , ce font les vôtres , infenfés que vous
» êtes. Vous ne connoiffez pas que la ſubſtance des
» membres de vos ancêtres s'y tient encore? Savourez-
» les bien , vous y trouverez le goût de votre propre
30 chair Ce n'eft pas l'infenfibilité qui peut élever
l'ame au ton de ce langage.
1
138 MERCURE
nomène , à différentes fuppofitions , dont
aucune , peut-être , n'eft aflez fatisfaifante.-
On a dit que leur conftitution étoit foible
& froide. Mais dans nos climats , ce n'eſt
pas dans l'âge où l'homme à acquis toute .
fa force , que la paffion des femmes fe fait
fentir avec le plus de fureur. Le jeune
homme brûlant de tous les feux de l'adolefcence
, n'eft pas en général auffi vigoureux
que l'homme qui a paffé trente ans ,
& l'on conviendra pourtant que , pour lui ,
l'amour est un bien plus grand beſoin , un
bien plus grand bonheur. On ne comprend
pas nieux comment l'Américain pouvoit
être fi froid dans fa conftitution phyfique .
Quoique dans la Zône- Torride il refpirât.
moins de feux que l'Africain fous les mêmes
latitudes , l'ardeur du climat , qui noircit
la face & embrafe les fens du Sauvage du
Sénégal , teignoit auffi en cuivre bronzé
les traits du Sauvage des bords de l'Orénoque.
Pourquoi donc cette action du climat
, qui , dans fa proportion , produifoit
en Amérique le même effet fur la couleur
ne produifoit- elle pas le même effet fur
le tempérament ? Si c'étoit le climat qui
refroidiffoit les Américains pourquoi
donc ne refroidiffoit - il pas aufli les Améri-.
caines ? Comment la nature avoit- elle pu
donner à l'un des deux fexes des defirs
que
l'autre ne pouvoit pas fatisfaire ? On fait
que les Américaines mêlèrent les tranfports
de la volupté aux horreurs qui environ-
>
DE FRANCE . 139
noient les champs d'Otumba & de Cayamalca
; qu'elles voloient dans les bras des
Efpagnols fur les corps fanglans de leurs.
maris & de leurs pères .
Les Efpagnols ont prétendu que dans la
fimplicité même de la vie Sauvage , ces
peuples malheureux étoient infectés de
ce vice ,
Qui fuit toujours, fi bien vous l'obſervez,
Peuples polis , & par art cultivés.
Mais le peu d'amour pour les femmes étoit
univerfel , & ce vice ne pouvoit pas l'être ;
on a trop , d'ailleurs , le droit de récufer le
témoignage des Eſpagnols , dépofant contre
les Américains. Quelques Auteurs ont mieux
aimé s'en prendre à la conftitution des Amé
ricaines , qui , par la manière dont elles
étoient organifées , faifoient perdre , diton,
tous les charmes à la volupté ; mais les
Efpagnols montrèrent pour elles l'ardeur
qu'elles éprouvoient elles-mêmes , & il fut
prouvé dans leurs unions , que le nouveau
Monde n'avoit pas été affez maltraité par
la nature, pour que le bonheur de l'homme
n'y fût pas au pouvoir de la femme.
Ce fait , qu'on ne peut expliquer , fert
du moins à donner l'explication d'un autre
fait qui préfente auffi beaucoup de difficulté
, & pour lequel , felon l'ufage , on a fait
plus d'un fyftême. On a été furpris de ne
trouver que deux Nations à demi civilifées
dans toute l'étendue du nouveau Monde ,
140 MERCURE
tandis que tout le refte de cette moitié du
Globe étoit couverte de Sauvages.
Un homme de génie a dit que l'Améri
cain étoit un Etre tout nouveau , dont la
création n'avoit pas plus de fix cens ans
à l'époque de la découverte ; un enfant
enfin dans la vie de l'efpèce.
Cette manière d'expliquer un fait naturel
, à l'inconvénient de faire naître de terribles
queſtions de métaphyfique.
Un autre Philofophe a dit qu'il n'y avoit
pas beaucoup de fiècles encore que le
nouveau Monde avoit éprouvé une de ces
grandes révolutions phyfiques , qui donnent
enfuite l'air d'une création à la renaiſſance
du genre humain ; que l'Américain defcendoit
des montagnes où il avoit fui l'inondation
des plaines , & où , dans la terreur
& dans la confternation , il avoit perdu
le fouvenir des Arts & des Sociétés . Cette
hipothèſe a plus de probabilité , peut- être.
Mais pourquoi recourir à des hipothèſes
pour des chofes qui peuvent s'expliquer par
des faits bien pofitifs ? L'Américain ignoroit
l'amour , il n'eft pas furprenant qu'il
reftât dans la vie Sauvage. C'eſt la vivacité
& la durée de ce fentiment qui , en fixant
l'homme auprès de la femme , & en les
rendant heureux l'un par l'autre , forme
d'abord les petites fociétés domeftiques
qui forment enfuite les grandes fociétés , les
empires. Dans les fictions charmantes de
la Mythologie , l'amour débrouille le chaos,
DE FRANCE. 141
l'amour raffemble les humains épars dans
les forêts ; c'est au bruit des accords qu'il
infpire aux premiers Maîtres de la Lyre ,
que les Villes s'élèvent , que les Loix fe promulguent
,, qquuee le Sauvage , dépouillant fa
férocité naturelle , reçoit dans fon coeur
des affections douces & fociales : la philofophie
la plus rigoureufe & la plus méthodique
, ne peut rien nous apprendre de
mieux fur l'origine des fociétés . Ce fentiment
délicat des grâces & de la beauté
qui fait que toutes les femmes ne font pas
égales que parmi même une multitude
de femmes charmantes que l'on voit , le
coeur & les yeux n'en regardent qu'une feule
, que l'homme demeure auprès de fa
compagne , lors même qu'elle lui a fait per
dre un tourment qu'il aimoit beaucoup ;
ce fentiment diftingue fi fort l'homme de
tous les autres animaux , qu'il annonce affez
que c'eft lui feul qui fait la grande différence
de leur destinée. Plufieurs espèces
d'oifeaux & de quadrupèdes vont en troupes
, vivent en compagnie comme les Sauvages
de l'Amérique ; mais , comme eux
encore , ils ne forment point de fociété
parce que leur amour ne connoît point les
choix de durée , & les préférences de toute
la vie. Il est donc certain que toutes les
hordes fauvages du nouveau Monde , n'auroient
fait quelques pas vers la civiliſation ,
que lorfque des changements opérés par les
fiècles fur leur climat & fur leur conftitu
*42 MERCURE
--
tion , auroient enflammé ces organes languiffants
, où l'amour s'éteignoit . Me permettra-
t-on quelques réflexions encore fur
cet objet , qui eft affez intéreffant par luimême
? On a beaucoup cherché des fignes
évidents , par lefquels on pût juger de
l'état des moeurs & de la profpérité des
Peuples. Il me femble que le caractère que
prend l'amour dans les diverfes fociétés ,
eft le figne le plus fûr que puiffent confulter
le Philofophe & le Politique . L'état de
la population & de l'induftrie peut , juſqu'à
un certain point , tenir à des cauſes
accidentelles , & changer rapidement avec
elles. Il indique d'ailleurs les moyens du
bonheur , bien plus que le bonheur même.
Mais la manière dont les hommes confidèrent
les femmes , tient au fond même.
des moeurs ; & pour favoir s'ils font efclaves
ou libres vertueux ou corrompus
heureux ou miférables , il faut les étudier
aux pieds des femmes . Elles doivent régner
fans doute , & ce n'eft pas pour leur refufer
l'empire que la nature les a fait naître
avec tant de grâces & fi peu de force ;
mais fi elles veulent régner par elles mêmes
, & non pas par l'homme ; fi au lieu
de le gouverner, elles veulent gouverner les
chofes ; fi enfin au lieu de faire de l'homme
un miniftre libre de leur pouvoir , elles
en font un efclave , elles préparent ellesmêmes
la ruine de leur puiffance. Leur
empire , comme les états auxquels il fert
DE FRANCE .
143
> de bafe , fe fonde & fe fortifie fur les verrus
qui le modèrent ; il s'ébranle & fe détruit
par les vices qui lui donnent un inftant
plus d'éclat & d'étendue . Tel eft le fort de
T'homme dans la fociété , qu'il ne peut
exercer fa force qu'au moment où il prononce
en maître les conditions de fa dé
pendance , & que c'eft dans les femmes
bien plus que dans lui - même , qu'il doit
préparer fa deftinée. C'eft dans leurs coeurs
qu'il doit faire germer les vertus qu'il veut
fe donner à lui même ; car il finit toujours
par recevoir d'elles tous fes fentimens
; c'eft les femmes fur-tout qu'il doit
s'appliquer à rendre heureuſes ; car il ne
peut recevoir fon bonheur que de leurs
mains. ( Cet Article eft de M. Garat. )
( La fin au Mercure prochain. )
L'Hiftoire Ecclefiaftique de la Cour de France
, où l'on trouve tout ce qui concerne
l'Hiftoire de la Chapelle & des princi
paux Officiers Eccléfiaftiques de nos Roiss
par M. l'Abbé Oroux , Chapelain du
Roi , & Abbé de Fontaine - le Comte
2 vol. in-4° . De l'Imprimerie Royale ,
& fe trouve à Paris , hôtel de Thou , rue
des Poitevins.
و
>
Un monument bien glorieux & bien
favorable aux Miniftres de la Religion
feroit celui où l'on nous feroit voir que
nos Rois font devenus plus juftes , plus
144 MERCURE
éclairés , plus dignes du Trône , à meſure
que le Clergé , les fondations pieufes , &
le culte extérieur fe font augmentés à la
Cour. Deux Aumôniers , l'un de Louis
XIII , l'autre de Louis XIV avoient déjà
conçu ce deffein ; il paroît que M. l'Abbé
Oroux a jugé qu'ils avoient mal réuffi dans
leur entrepriſe ; il nous apprend qu'il s'eft
approprié ce que les Ouvrages de ces deux
Hiftoriens renfermoient d'intéreffant , &
qu'il a continué le fien jufqu'au règne actuel.
Son but eft de préfenter l'origine , les
progrès , l'état actuel des Officiers Ecclefiaftiques
de la Cour , & l'influence
qu'ils ont eue fur nos Souverains & fur
la Famille Royale.
L'Oratoire de la Cour n'étoit anciennement
qu'une espèce de tente , fous laquelle
on dreffoit une table couverte d'une nappe ,
où l'on pofoit les châffes des Saints . Les
noms de Chapelle & de Chapelains , fuivant
l'Auteur , dérivent de la chappe de
St. Martin , forte de tuniquefans manches ,
courte & velue , qui étoit renfermée dans
une châffe. Alors tout l'emploi du Clergé
de la Cour , confiftoit à dire la meffe fous
cette tente , à y garder les reliques , & à
les porter dans tous les lieux où le Souve
rain fe tranfportoit.
» Le Roi Robert avoit un Reliquaire de
è cryſtal orné d'or , fur lequel il faifoit ju-
Fer
DE FRANCE. 145
» rer les Seigneurs , & un autre d'argent
qui renfermoit un oeuf de griffon fur
lequel juroient les gens du peuple.
"
י כ و د
Dans les fiéges , dans toutes les expéditions
militaires , on expofoit reliques contre
reliques ; & elles influoient autant que
les armées fur le fort des Empires. Les
Rois Mérovingiens perdirent la Couronne
parce que leur Cour fe remplit d'hommes
pervers, qui s'enrichiffoientfans fcrupule
des dépouilles du Clergé. Une nouvelle
dynaftie s'éleva fur les ruines de la Maifon
de Clovis ; fon règne fut d'abord glorieux
, parce qu'elle s'appliqua à faire fleu
rir la Religion. * Pepin defcendoit d'une
famille qui avoit donné prefqu'autant de
Saints au Ciel , qu'elle étoit deftinée à donner
de Souverains à la France . Tout le
monde connoît St. Arnould , St. Lenden ,
St. Modoald , Ste. Anfigife , Ste. Bergghe
& Ste. Gite. Le Pape Zacharie & St. Boniface
légitimèrent l'ufurpation du dernier
Maire du Palais telle fut l'origine
du Sacre de nos Rois . C'eft Pepin qui
le premier établit dans fon Palais un
* Ce n'eft pas ainfi que M. l'Abbé de Mably & le
Préſident de Montefquicu expliquent les caufes de la
grandeur & de la décadence des deux premières races.
Mais dans des matières auffi obfcures , chacun
propofer fon fyftême , & le Public juge.
15 Octobre 1778 .
G
peut
146 MERCURE
t
Corps d'Eccléfiaftiques deftinés à célébrer
l'Office divin en fa préfence , fous la con
duite d'un Chef qui ne dépendoit que du
Souverain ; & c'eft ce Corps qui a toujours
fubfifté depuis fous le nom de la Chapelle
du Roi , dont les premiers Mérovin
giens n'avoient fait qu'ébaucher le plan.
و د
23
و د
Le Chef de la Chapelle fe nommoit
Archi- Chapelain , Archi-Prêtre , Archevê
que du facré Palais : « il n'avoit au - deſſus
» de lui que le Roi , la Reine , & la Fa-
» mille Royale ; il difpofoit de toutes les
places Eccléfiaftiques ; fa juridiction s'é-
» tendoit fur toutes les caufes eccléfiaftiques
du Royaume fans exceptions ; il les
» décidoit en dernier reffort ; & s'il y avoit
des cas où il fût néceffaire que le Prince
» en prît lui-même connoiffance , l'Archi-
» Prêtre en jugeoit & lui en faifoit lui - mê-
» me le rapport . » Ici l'opinion de l'Auteur
ne s'accorde guères avec les idées des
Jurifconfultes , & encore moins avec l'Hiftoire
des Juridictions Epifcopales & des
Conciles provinciaux.
»
M. l'Abbé Oroux entreprend de juftifier
le Clergé de la Chapelle du Roi , relativement
aux concubines de Charlemagne
& de réfuter le Préfident Hainaut fur un
article du premier Concile de Latran , qui
permet aux Chrétiens , foit Prêtres , foit
Laïcs , d'avoir à volonté une femme , ou
DE FRANCE. 147
1
-
د
na
une épouſe , ou une concubine , tantum ut
unius mulieris , aut uxoris , aut concubiut
ei placuerit , fit conjunctione contentus.
Les concubines , fuivant le nouvel Hiftorien
, étoient de véritables épouses mariées
fans dot , ce qui formoit des demi
mariages. Tous les hommes qui épouſent
aujourd'hui des femmes fans dot , ne contractent
donc que des demi mariages , &
n'ont que des concubines ? Mais comment
Charlemagne pouvoit- il répudier légitimement
ces concubines ? S'il n'y avoit de différences
que la dot entre ces espèces d'époufes
& les autres , le Sacrement de mariage
ne formoit donc pas des noeuds indeftructibles
? Comment concilier avec de
pareilles diftinctions , le quod Deus conjunxit
, homo non feparet ? L'Eglife admi-
Riftroit-elle un tiers, ou une moitié du Sacrement
de mariage ? Peut- être feroit- on
mieux de garder le filence , que de vouloir
expliquer des chofes inexplicables ?
Malgré le zèle des Officiers Eccléfiaftiques
de la Cour , plufieurs de nos Rois
n'ont eu qu'une piété fauſſe qui n'en avoit
que les apparences , && parmi ccee Clergé
même , il y en a eu qui ont été regardés
fous des afpects très -propres à rendre leur
réputation équivoque.
Les croifades paroiffent à M. Oroux ,
une entrepriſe plus Chrétienne que politi-
Gij
148 MERCURE
que. A l'article des Vaudois égorgés par
ordre du Monarque , fans diftinction d'âge
ni de fexe , il obferve froidement que fi
cette exécution « n'eft pas une tache à la
» mémoire du bon Roi qui l'ordonna ,
» elle devint au moins pour lui la fource
» de mille chagrins. L'Auteur rejette le
Maffacre de la St. Barthélemi fur certains
hommes qui donnèrent de mauvais confeils
à Charles IX ; mais il ne nomme
point les perfonnages fur qui doit tomber
l'exécration publique.
St. Louis mit dans fa Chapelle plus de
fainteté que de magnificence. Charles le
Sage fupprima la fienne qui remplifſoit
mal fes devoirs , & créa celle de Vincennes,
་
François I , le reftaurateur des Arts
voulut l'être auffi de fa Chapelle ; « il en
» releva tellement la gloire & la fplen-
» deur , que tout ce qu'il y a de plus grand
dans l'Eglife & dans l'Etat , s'eft empreffé
depuis , d'en rechercher les pre-
» mières places ,
">
ર
Charles IX en devint auffi le bienfaiteur
ami des Sciences & des Arts , il fit
Evêque de Montpellier un nommé Cardot,
Muficien de fa Chapelle , qui « quoiqu'on
» ne lui connût guères d'autre talent que
» de bien chanter , fut néanmoins un des
plus dignes Prélats qui aient rempli ce
hège.
«
DE FRANCE. 149
Henri III , également zélé pour la gloire
de fa Chapelle , faifoit parfaitement bien
l'étiquette de la Cour. Il érigea plufieurs
Confrèries ; celle des Pénitents obtint des
priviléges fi étendus , que le Parlement refufa
de les enregiſtrer. Le Monarque -affiftoit
à leurs proceffions ; le Cardinal de
Guife yportoit la croix , le Duc de Mayenne
étoit Maître de cérémonies ; & le Jéfuite
Auger , qui , fuivant l'Étoile , avoit
été Batteleur de fon premier métier , conduifoit
le demeurant ; tandis que les Eccléfiaftiques
de la Chapelle , rangés fur trois
colonnes , & auffi affublés en pénitents ,
· chantoient les Litanies en faux bourdon
Louis XIV , qui avoit le goût de la magnificence
, introduifit la fimphonie dans
fa Chapelle , & voulut que les Prélats y
officiaffent. Les Cardinaux & les Evêques
prétendirent que la Meffe & les Vêpres ne
devoient être célébrés à la Cour que par
des Eccléfiaftiques fubalternes le Monarque
ne put vaincre la réſiſtance des Cardinaux
, mais il triompha en partie de celle
des Evêques. Ils confentirent à célébrer la
Meffe les jours de premières folennités ,
à condition qu'on les difpenferoit des Vêpres.
Un feul Archêveque s'y refuſa pendant
quelque- temps , (M. Oroux n'ofe le
nommer) mais enfin il obéit.
Sous le règne de Louis XV , il s'éleva
G iij
150
MERCURE
deux grands orages parmi les Officiers Eccléfiaftiques
de la Cour ; l'un dans la grande
Chapelle du Roi , l'autre entre les Aumôniers
& les Clercs de Chapelle de Mefdames
& des jeunes Princes : il s'agiffoit du
Benedicite. Le Cardinal de la Roche Aymont
craignit de fe compromettre en décidant
lui- même une affaire auffi grave ;
la porta au pied du Trône , & le Légiflateur
rendit un Arrêt dont l'Hiftorien a précieuſement
recueilli le difpofitif , le préambule
, & le prononcé.
il
On n'oublie point , dans cet Ouvrage ,
l'Hiftoire des Confeffeurs du Roi. M. l'Abbé
Oroux nous apprend que Louis le Dé
bonnaire étoit , vers la fin de fa carrière ,
dans l'ufage pieux de fe confeffer tous les
jours. Le Confeffeur étoit autrefois le Chef
de la Chapelle. Les Dominicains ont joui
de cet honneur pendant plufieurs fiècles.
Mais , en 1388 , leurs rivaux profitèrent
d'une déplorable circonstance pour
les expulfer
de la Cour , Le Jacobin Nofon eut
la témérité d'enfeigner que la Ste. Vierge
étoit venue au monde comme les autres
enfans d'Adam , c'est-à - dire , avec la tache
du péché originel ; l'Univerfité de Paris
s'arma contre Nofon ; la Faculté de
Théologie trouva quatorze points erronés
dans cette opinion fcandaleufe : elle fut
condamnée par l'Evêque de Paris , en pré
DE FRANCE. 151
fence d'une grande multitude de peuple
raffemblée dans le parvis Notre-Dame. Le
Jacobin appelle de fa condamnation au tribunal
du St. Père ; le Chapitre général des
Frères Prêcheurs envoie un renfort de
foixante Théologiens , avec quarante mille
écus pour défendre la caufe de leur confrère
; l'Univerfité fait partir à fon tour des
gens choifis & capables de tenir tête à un
parti fi puiffant.Clément VII, juge des combattants
, fit dreffer par fes Cardinaux l'Arrêt
fatal qui condamnoit le Frère Nofon.
A cette époque , la place de Confeffeur du
Roi paffa à un Docteur de l'Univerfité.
» On ne fauroit exprimer , remarque l'Au-
» teur , combien cette condamnation fut
agréable au Clergé & à tout le peuple
François... Comment , en effet , s'ac-
39 coutumer à voir de bon oeil des hom-
» mes nés pour l'obfcurité du Cloître , ha-
» biter les Palais des Princes , & jouer un
» fi grand rôle dans le monde ? »
»
و د
Le St. Siège accorda au Roi Jean , vingthuit
Bulles relatives aux Confeffeurs de la
Cour de France . Un des articles de ces
Bulles permet au Monarque & à la Reine
de choisir un Confeffeur , ou régulier ou
féculier , qui les abfoudra de tous leurs péchés
, & de ceux même pour lefquels il
faudroit recourir au St. Siège. Mais cet
article eft modifié par le fuivant , qui donne
Giv
752 MERCURE
pouvoir au Confeffeur de commuer les voeux
& les ferments du Roi & de la Reine ,
excepté ceux de continence & de Pélerinage
à Rome ou à Jérufalem. On fait
quelles conféquences fcandaleufes ont tirées
de cette Bulle , les Miniftres de la Religion
réformée.
M. Oroux , après avoir femé des fleurs
à pleine main fur la tombe du Père de la
Chaife , « nous dit qu'on a reproché à ce
ود
Jéfuite un luxe qui pouvoit fcandalifer
» les foibles ; un carroffe attelé à fix che-
» vaux , une maifon de campagne expofée
» à la vue de tout Paris ; des jardins où
» tout étoit du goût du fiècle ; de grands re-
» pas qu'il donnoit à fes amis ; & c.&c. mais,
» continue l'Hiftorien , il ne s'enfuit pas
qu'il n'eut pas les qualités d'un Confef
» feur du Roi : & à tout prendre , il auroit
» été peut-être à fouhaiter qu'il eût eu un
» Succeffeur qui lui reffemblât. »
"
L'Hiftoire Ecclefiaftique de la Cour de
France auroit été beaucoup plus intéreſſante,
fi M. Oroux eùt dévoilé les refforts fecrets
des tableaux qu'il expofe à nos yeux ;
mais on entrevoit qu'il eft plus agité
par la crainte de fe compromettre , que par
le defir d'inftruire fes Lecteurs. Après avoir
parcouru fon Hiftoire , on connoît beaucoup
moins la Cour , & l'on n'en connoît pas
mieux les hommes qu'auparavant. Ce n'est
DE FRANCE. 153
pas ainfi que les Préfidens de Thou , les
Montefquieu , les Velly , les Mezeray écrivirent
l'Hiftoire .
Les bornes de cet extrait nous empêchent
d'examiner le ftyle de M. l'Abbé
Oroux , & l'ordonnance de fon Ouvrage
; nous efpérons qu'il ne nous faura pas
mauvais gré de notre filence à cet égard.
Par M. L. A. Remy.
Le Siége de Marfeille par le Connétable de
Bourbon , Poëme qui a remporté le Prix,
au jugement de l'Académie de Marseille,
en l'année 1777 ; par M. Chauvet d'Allons.
A Marſeille , chez Brebion , Imprimeur
du Roi & de la Ville .
Le fujet de ce Poëme étoit beau , & l'Auteur
couronné annonce du talent. Son ſtyle
a de la nobleffe & de l'élévation ; mais à
force de chercher la précifion , il tombe
quelquefois dans la féchereffe , & en voulant
être rapide, il eft découfu. Il a trop oublié
que le ton du Poëme héroïque doit être
grave & majestueux. Il y a fubftitué les fe-
* Nous obferverons feulement qu'il auroit dâ
raſſembler à la fin de fon ouvrage tous les réglemens
relatifs au Clergé de la Cour. Les lambeaux qu'il
a intercalés dans fa narration , ne fuffifent pas pour
donner des idées préciſes fur les droits & les obligations
des divers ordres d'hommes qui compofent
le Clergé de la Cour,
Gy
154
MERCURE
couffes violentes & les paffages brufques de
l'Ode.
La Difcorde s'élance , & planant fur la terre
Agite dans fes mains le flambeau de la guerre.
Quels préfages affreux éclatent dans les airs !
Quel crime. va donner un maître à l'univers !
Jamais , depuis les jours de Pharfale & d'Arbelle,
Le Soleil n'éclaira de plus grande querelle.
Charle à fes voeux outrés enchaîné le bonheur :
François , cède -lui tout , tout, excepté l'honneur.
Ce feroit là le début d'une Ode , & l'on
ne dit point que des préfages éclatent , n
qu'on enchaîne le bonheur àfes voeux.
L'Apoftrophe fuivante , àlaVille de Marfeille
, eft beaucoup mieux écrite ..
Et toi brillant effaim de l'antique Ionie ,
Nouvelle Tyr , berceau des arts & d'Uranie ,
Peuple heureux, fur lesmers , fous des cieux inconnus ,
Tu cherches des tréfors & gardes tes vertus.
Sans molleffe & fans fafte aufein de l'opulence ,
Sans injuftes projets au ſein de la puiſſance ,
De foins ambitieux tu n'es point tourmenté ,
Et ta valeur combat pour ta fidélité.
Mais le crime fouvent triomphe avec audace.
Céfar t'affujettit, & Charles te menace. &e.
Réflexions fur l'origine de la civilifation,
fur les moyens de remédier aux abus
qu'elle entraîne. A Amfterdam ; & fe
trouve à Paris , chez le Jay.
L'Ouvrage que nous annonçons , & qui
eft de M. de la Croix , Avocat , n'eft que le
DE FRANCE.
ISS
commencement de celui dont il a conçu le
projet. Il paroît ne vouloir le continuer
qu'autant qu'il feroit affuré que les facrifices
qu'il fera obligé de faire pour l'achever
ne feront pas ftériles. C'eft fur- tout aux
moyens de perfectionner la légiſlation criminelle
qu'il femble s'être attaché.
"
و د
"
""
»
"Un bon Gode de Loix pénales , dit-il ,
>
» eft le réſultat des idées les mieux combinées
, d'après la connoillance parfaite du
» caractère d'une Nation . Rien n'eft plus
» facile que de prononcer des amendes
» des confifcations , des emprifonnemens ;
∞ que de multiplier les tortures , les fupplices
; que de jeter l'épouvante dans
» routes les ames. Mais mefurer les peines
pécuniaires fur les fortunes des individus
repréhenfibles, & fur le degré de leur at-
» tachement aux richeffes ; les peines afflic-
» tives fur leur fenfibilité ; les infamantes
» fur leur honneur ; en imaginer qui humilient
fans flétrir ; refpecter le plus qu'il
eft poffible les grandes propriétés de
» l'homme , fa vie , fa liberté & fon honneur
; ne verfer fon fang que lorfque fon
» crime eft fi énorme qu'il ne puiſſe le ré-
→ parer ni par l'argent , ni par des fervices
militaires , ni par des travaux publics ; ne
> retrancher de la fociété que les membres
» abfolument gangrenés & qui pourroient
endommager le corps , fi , par une dange-
พ
>
G vj
156
MERCURE
» reufe pitié , on avoit la foibleffe de vou-
» loir les conferver : voilà ce qui eft vrai-
» ment difficile, & ce qui demande une fu-
ود
périorité de lumières , de juftice , d'hu-
» manité qui n'aft malheureuſement que
» trop rare .
99
"
»
» Plus un Souverain aura l'ame grande ,
plus fon Code pénal fera modéré ; la vie
» de fes fujets lui fera trop précieuſe pour
qu'il l'expofe légèrement au glaive de la
Juftice ; il fera convaincu que la priva-
» tion de l'eſtime , de la confidération eft
» le véritable fupplice des hommes bien
» nés ; & afin que fa puiffance ait plus de
prife fur l'ame de fes fujets , il augmen-
» tera le plus qu'il lui fera poffible cette
fenfibilité , cette délicateffe qui donne à
» une Nation tant de fupériorité fur une
» autre , & fait
tandis que
que , la plupart
» des Rois communiquent le mouvement
» à des machines , un autre plus heureux ek
obéi par des hommes. »
לכ
و د
>>
L'Auteur , dans les deux Chapitres qui
font intitulés , des peines , & de ce qui doit
les précéder , rapporte deux traits qui font ·
bien capables d'effrayer les Juges & de leur
apprendre à fe défier des apparences.
« Il eft , dit M. de la Croix , un degré de
» fcélérateffe bien effrayant auquel l'hom-
» me civilifé eft monté , c'eft celui de com-
» mettre le crime & d'en rejeter toutes les
DE FRANCE. 157
» apparences fur un autre individu pour
» tromper la Juftice , & lui préfenter une
» victime innocente à la place du coupa-
» ble. »
y II appuie cette vérité d'un fait arrivé il
a quelque temps à T.... Un poftillon
avoit eu , aux environs de cette ville , une
querelle très- vive avec un jardinier. Après
s'être long- temps outragés , menacés , tous
deux s'élancèrent l'un fur l'autre avec fureur.
La populace émue fe précipita au milieu
d'eux , & les força de fe féparer . Le
poftillon , plus irrité , exhala fa colère , en
criant à ſon adverſaire , & à plufieurs reprifes
, qu'il le lui paieroit ; qu'il ne le porteroit
pas loin ; qu'il fauroit le retrouver , &
que cela ne feroit pas long.
Ce même jour , fur le foir , le jardinier
eft trouvé mort , percé de plufieurs coups
de couteau. L'inftrument meurtrier eft refté
dans l'une des plaies . On le porté au
greffe. La Juftice fait vifiter le cadavre ; on
informe ; mille voix accufent le poſtillon ;
mille témoins ont entendu les menaces forties
de fa bouche , & qu'il n'a , dit- on , que
trop réalifées . Et comment pourroit- on en
douter ? Ce couteau encore fanglant eft le
fien ; le maître de l'auberge où il a dîné ,
les fervantes , toutes les perfonnes qui l'ont
vu à table le reconnoiffent. Il y a plus , on
a entendu dire au poftillon que s'il eût eu
ce couteau fur lui lorfque le jardinier l'atta138
MERCURE
quoit avecfa bêche , il lui auroit fait malpaffer
fon temps. Pendant tout le dîner il avoit
paru ému de la querelle du matin ; il n'avoit
ceffé de proférer contre le jardinier
des injures & des menaces. Il étoit forti à
une certaine heure , & le crime s'étoit commis
un peu avant qu'il rentrát . Accablé de
toutes les circonftances qui fe réuniſſent
contre lui , & des vérités qu'il ne peut nier,
il a peine à fe défendre ; & bientôt il ne fe
défend plus. La queftion , la redoutable
queftion lui arrache des cris , & enfuite
l'aveu pofitif que la Juſtice defire pour
propre tranquillité.
fa
On le condamne au fupplice de la roue
quelques mois après. A peine a- t-il entendu
, dans les prifons de T... , les premiers
mots de l'arrêt qui confirme fon jugement,
qu'il s'évanouit , & tombe dans une catalepfie
qui dure plufieurs jours.
Ce que cet accident a d'extraordinaire
excite , heureuſement pour celui qui l'éprou
ve , l'attention des Médecins & Chirurgiens.
Le defir de prolonger des obfervations
intéreffantes , & d'acquérir de nouvelles
connoiffances fur la Phyfiologie , les déterminent
à fupplier le Parlement de vouloir
bien accorder un furfis. Cette Cour
accueille favorablement une demande qui
tend à la perfection d'un art précieux à l'humanité.
On croit pouvoir répéter plufieurs
fois une expérience utile fur un homine que
DE FRANCE 159
l'on regarde , hélas ! comme indigne de pi-.
tié. L'impreffion d'épouvante & d'horreur
qu'il reffent dans tout fon corps à la lecture
de fon arrêt , eft toujours accompagnée des
mêmes fignes , & le rejette dans cet état.
d'anéantiflement qui dure quelquefois une
femaine entière.
Cependant le terme fatal approche. Dans
l'intervalle on amène dans les priſons un
brigand , fameux par fes vols & fes affaffinats.
Ce fcélerat , dont les crimes font avérés
, n'a pas l'efpérance d'échapper au fupplice.
Il avoue qu'il avoit été témoin de
la difpute du poftillon ; qu'il avoit dîné à
l'auberge à côté de lui ; qu'il avoit pris fon
couteau fans qu'il s'en apperçut , & avoir
été affaffiner le jardinier , bien fûr que la
querelle & les menaces du matin , jointes à
l'indice de l'inftrument , dirigeroient contre
le poſtillon les recherches de la Juftice.
D'après cet aveu , dont la vérité fut conftatée
, le malheureux poftillon fut renvoyé
abfous ; mais fans dédommagement de
l'effroi que lui avoit caufé la funefte erreur
dont il avoit manqué d'être victime.
Nous voudrions pouvoir rapporter ici će
que l'Auteur dit fur les priſons.
"Puifqu'il eft néceffaire que dans nos
» Cités , au milieu même de nos demeu-
» res , il exifte des édifices où l'homme
perde quelquefois le plus beau don de la
» Nature, la liberté , hâtons-nous d'en chan
→
165 MERCURE
25
"
و
- » ger la forme ; rendons - les auffi falubres
qu'il eft poffible qu'ils le foient ; épar-
» gnons aux malheureux qui y font renfermés
cette horrible confufion qui eſt un
fupplice ; que l'homme jufte & pauvre ne
foit
pas condamné à refpirer le même
» air que le fcélerat , & à marcher fans ceffe
» à fes côtés ; que fes parens , fes amis , fes
» protecteurs , puiffent en fûreté & fans
répugnance , parvenir jufqu'à lui pour
» adoucir fa captivité. »
"
"
15
99*
"
t
"
M. de la Croix s'étoit élevé avec raiſon ,
dans le Chapitre précédent , contre la légèreté
avec laquelle les premiers Juges lancent
quelquefois un décret de prife de corps
contre un citoyen pailible , que fon état ,
que fon domicile retiennent dans l'enceinte.
des Tribunaux. « Qu'un coupable échappe
à la punition prononcée par la Loi , il eſt
» condamné à mourir dans une Terre étrangère
; fa mémoire eft flétrie , fes biens
» font confifqués ; un tableau préfente fon
» déshonneur à tous les yeux. » Ne vaudroit
- il pas mieux que le crime même ne
fubît pas d'autre châtiment , plutôt que
d'expofer l'innocence à fe confumer de dou
leurs & d'inquiétude dans une prifon , pendant
la longueur de l'inftruction de fon
procès , plutôt que de la voir transférée ,
après un premier jugement , à cent lieues
de fon domicile , devant des Juges fouverains
qui , en l'abfolvant , la renvoient exDE
FRANCE. 161
"
ténuée de fatigue , d'humiliation , libre de
regagner fes foyers où la misère a tout dévafté
?
Cet Ouvrage , écrit avec intérêt & plein
de leçons utiles que l'on ne fauroit trop répéter
, doit mériter à l'Auteur des encouragemens
qui l'engagent à continuer un
travail , qui , fans l'éloigner des études de
fon état , ne peut qu'ajouter à l'eftime qu'il
s'eft acquife dans la Littérature.
Le Nouvel Abailard , ou Lettres de deux
Amans qui ne fe font jamais vus ; quatre
volumes in- 12 , à Neufchâtel , & fe trouve
à Paris , chez la veuve Duchefne , rue
Saint -Jacques.
L'idée première de ce Roman , eft lẹ
projet d'infpiter une inclination réciproque
à deux jeunes gens deftinés l'un pour l'au
tre dès l'enfance par leurs parens , qui ne
leur permettent point de fe voir , mais qui
les engagent à s'écrire avec liberté , & excitent
en eux , par degrés , l'intérêt le plus vif,
jufqu'au moment qu'ils ont marqué pour
leur union . Cette idée , bien exécutée.
pourroit être piquante ; mais il ne paroît
pas que l'Auteur en ait fu faire un Ouvrage.
Sa morale eft fort bonne , fes intentions
font très - louables ; mais il a le défaut
de croire que tout ce qu'il a vu , tout ce
qu'il a penfé , tout ce qu'il a appris , mérite
162 MERCURE
que
d'être imprimé , & il faut du choix & de
la réflexion pour faire un Livre. Le fien eft
un amas indigefte d'hiftoires amoureuſes
& morales , dont le fond eft auffi commun
que les détails font négligés ; de contes
bleus qui n'ont point de fin , & dont il
feroit difficile de deviner le fens ; de differtations
métaphyfiques & phyfiques qui
n'apprennent rien. C'eft ainfi l'on parvient
fans peine à faire quatre gros volumes
qui coûtent d'autant plus à lire , qu'ils ont
coûté moins à faire . L'Auteur ne devroit-il
pas fe défier un peu de cette difpofition à
imprimer tout ce qui lui vient à la tête ?
Suffit- il d'annoncer à toutes les pages le
defir de réformer les moeurs ? Ne faudroitil
pas que la leçon fût un peu moins longue
& plus intéreffante ? Eft -ce affez de parler
au Public du ton dont lui parloit Rouffeau
de Genève? Ne faudroit- il pas fe rapprocher
un peu plus de l'éloquence de la nouvelle
Héloïfe , lorfqu'on fait le nouvel Abailard ?
Ce qu'on vient de dire , doit faire fentir
qu'il feroit impoffible de donner un extrait
quelconque de ce Roman. Il eft compofé de
parties détachées , auxquelles il paroît que
l'Auteur a voulu trouver un cadre quel qu'il ·
fût. Tout ce qu'on peut dire , c'eft que la correfpondance
de fes deux Amans eft quelquefois
d'un genre fort extraordinaire . Par
exemple , voici un échantillon de la qua
DE FRANCE. 163
trième lettre du nouvel Abailard . Il parle
de fes études à une jeune Demoiſelle qu'il
fait devoir être un jour fa femme : il veut
lui prouver l'utilité de la langue Latine ,
qu'apparemment elle n'avoit pas envie de
contefter ; & voici comme il s'y prend .
;
Le mot préférer eft très-commun , & vous
» en favez la fignification , mais feulement
» par routine ; car il vous feroit impoffible,
» à moins que vous ne fachiez le Latin , de
» m'expliquer pourquoi il a la fignification
» dont vous avez le fentiment intérieur
» mais avec la compofition de la langue La-
» tine , on voit tout d'un coup la compofi
» tion du mot , &c. ». Là-deffus , il s'étend
fur la prépofition pre & fur le mot ferre ,
&c. Premièrement une Héloïfe qui ne
vouloit point apprendre le Latin , n'avoit
nul befoin de cette explication . Enſuite c'eſt
s'y prendre mal pour prouver l'utilité du
Latin. Du moment où l'on fait le fens du
mot François , préférer, iln'eft point du tout
néceffaire de favoir fon étymologie latine.
La Vertu chancelante , ou la Vie de Mlle
Damincour ; dédiée au Roi de Pruffe.
A Liége ; & fe trouve à Paris, chez Mourean
, Libraire , rue Dauphine , près la
rue Chriftine , au grand Voltaire ; vol.
in- 12 . de 463 pages.
Mlle Damincour , fille d'un Négociant
164 MERCURE
de Marſeille , & orpheline dès l'enfance , a
été élevée à Paris par Madame de St- Valle ,
fa tante , femme diffipée & corrompue , qui
fe ruine par fa mauvaiſe conduite ; & qui ,
fe voyant fans reffource , conçoit l'infâme
projet de tirer parti des charmes de fa niè
ce. L'innocence & l'honnêteté de la jeune
Damincour s'oppofent à fes vues. Bientôt
même l'amour y met un plus grand obſtacle.
Damincour aime le jeune Comte de
Mura ; mais dès que leur intelligence eft
découverte , la tante les fépare , éloigne le
Comte, & meurt bientôt après des fuites
d'une chûre. Mlle Damincour , fans bien
& fans appui , n'entendant point parler du
Comte de Mura , dont elle fe croit oubliée ,
forme une petite fomme des débris de fa
fortune, fe retire dans un village , & y prend
l'habit & les occupations d'une payfanne.
Elle vit dans la plus grande retraite , & fe
cache à tous les yeux ; mais fa beauté , fon
air , fes manières , tout la fait remarquer.
Les fils du Seigneur du village , jeunes militaires
, attaquent fa vertu avec toute la
légèreté de leur âge & de leur état . Elle a
recours à l'autorité de leur père , qui réprimande
fes fils & devient leur rival à foixante
ans. Il loge Mlle Damincour dans fon château
, & veut l'époufer ; mais un des deux
fils l'enlève pendant la nuit , avec le fecours
d'un de fes amis , qui même lui promet fa
DE FRANCE. 165
maiſon comme un afyle. Dans le chemin
Mlle Damincour croit reconnoître à la voix
cet ami de fon raviffeur ; & enfin le jour
naiffant lui fait voir le Comte de Mura.
Cette fituation eft intéreſſante. Le Comte ,
voyant qu'il a été trompé , & que Mile Damincour
oppofe la réfiftance la plus obftinée
au raviffeur , prend la défenſe de la
maîtreffe qu'il retrouve , fe bat avec Morbriffon
( c'eft le nom du jeune Officier ) &
le tue. Il amène Mlle Damincour dans fon
château ; mais bientôt le frère de Monbriffon
, occupé des mêmes projets & chargé
de la vengeance de fon frère , vient au château
de Mura. Il trouve dans l'avenue Mlle
Damincour & l'enlève ; de Mura court
après eux & les rejoint. Comme il eſt bien
accompagné , il reprend aifément fa conquête,
& donne un rendez-vous pour le lendemain
au fecond raviffeur . Mĺle Damincour
s'habille en homme , vole la première
au rendez - vous , attaque Monbriffon , le
bleffe légèrement & reçoit un grand coup
d'épée au travers du corps. Le Comte arrive
, & fait connoître à Monbriffon qu'elle
eft fa victime. Celui- ci , pénétré d'horreur
& de repentir , fe joint au Comte pour fecourir
Mlle Damincour , & abjure fes fureurs
& fes égaremens . Mlle Damincour
dont la vie eft long- temps en danger , guérit
enfin de fa bleffure ; & le Comte de
166 MERCURE
Mura , touché de la preuve qu'elle lui a
donnée de fon amour , en s'expofant pour
lui au péril , fe détermine à l'époufer . Îl en
a deux enfans ; mais leur bonheur n'eſt pas
de longue durée. Obligé de partir pour
l'armée , il eft tué dans une action , & fa
veuve confacre le refte de ſes jours à le
pleurer.
Ce Roman eft l'ouvrage d'une femme ,
qui en a déjà donné un autre , intitulé Emélie.
Le genre de cette production & le fexe
de l'Auteur invitent à l'indulgence. Le ftyle
, quoiqu'un peu négligé , n'eft point dépourvu
de naturel & d'agrément , & les
événemens ne font pas fans intérêt.
Correfpondance d'un jeune Militaire , ou
Mémoires du Marquis de Luzigni &
d'Hortenfe de Saint-Juft. 2 vol. in-12. A
Yverdun ; & fe trouve à Paris , chez l'Auteur
, rue de Tournon , maifon de M. de
France , vis-à vis l'Hôtel de Nivernois.
Le fond de cet Ouvrage eft d'une extrême
fimplicité. Un jeune Militaire trèsamoureux
de fa coufine , eft obligé de la
quitter pour aller à fon régiment. Un de
fes camarades , fort étourdi dans fes propos,
lui parle de cette coufine d'une manière à
exciter fa jaloufie ; mais bientôt le Marquis
eft convaincu que fa parente eft très innoDE
FRANCE. 167
que cente , &
l'accufateur feul eft coupable..
Il fe bat avec lui , & il eft fi dangereuſement
bleffé, que l'on défefpère long - temps de fa
vie. Il guérit enfin , & il époufe fa coufine.
Tels font les événemens dont ce Roman eft
compofé ; mais quoiqu'il y ait peu
d'action ,
il ne manque point d'intérêt. Les différentes
fituations des perfonnages font exprimées
avec un naturel aimable , & plufieurs
détails épifodiques
offrent des tableaux
pleins de douceur & d'agrément. Il paroît
que l'objet principal de cet ouvrage a été de
peindre les paffions de la jeuneffe, fa bonté
& fes défauts , fes erreurs & fes excufes .
Tout y refpire l'honnêteté & la vertu . On y
donne d'excellentes leçons , fur- tout pour
l'état militaire. Le ftyle eft facile & pur , fans
aucun mélange d'affectation & de recherche;
& ce Roman eft du nombre de ceux qu'on
peut mettre entre les mains de la jeuneffe
bien élevée , fans craindre que cette lecture
puiffe ou corrompre le coeur , ou gâter
le goût,
Sermons du Père Pierre Claude Frey de
Neuville , l'aîné ; dédiés au Roi. 2 vol .
in- 12 . A Rouen , chez Laurent Duménil
, Imprimeur-Libraire , rue de l'Ecureuil.
A Paris , chez Moutard , rue des
Mathurins , hôtel de Cluny.
Le Prédicateur dont on donne ici les ou
168 MERCURE
>
vrages au Public , étoit frère du célèbre Père
de Neuville , dont les Sermons admirés
lorfqu'il les débitoit , l'ont été beaucoup
moins lorfqu'on les a lus . La critique y a
remarqué beaucoup de faux brillans , l'affectation
de l'antithèſe , l'abus de l'efprit , &
peu de pathétique & de profondeur . Ceux
du Père Frey fon frère , & Membre de la
même Société, n'ont pas les mêmes défauts;
mais ils font auffi trop dénués d'imagination
& de feu dans l'expreffion. Leur mérite
eft d'être folidement penfés , & la lecture
n'en peut qu'être édifiante pour les vrais
Chrétiens. Nous citerons un morceau du
Sermon fur le Jugement dernier ; il eft du
petit nombre de ceux dans lefquels l'Auteur
s'eft élevé au - deffus de lui - même.
*
Superbes Conquérans , Monarques re-
» doutés , fameux Politiques , Héros , demi-
» Dieux , dans le langage de l'Ecriture
vous ne fûtes jamais que des hommes :
» vous n'êtes plus aujourd'hui que des
» morts :furgite mortui. La mort , ce terme
» fatal où vient aboutir toute grandeur hu-
» maine , la mort feule ne vous avoit point
rappelés à cette égalité parfaite , fi néceffaire
pour mettre le monde en état de
» vous juger. Defcendus avec pompe
avec éclat jufques dans le tombeau ,
» ne fut pas pour vous un afyle contre la
pourriture, contre les vers , du moins vo-
3
&
s'il
tre
DE FRANCE. 169
» tre nom , vos, exploits , peut-être vos cri-
» mes , érigés en vertus & gravés fur le
» marbre & fur l'airain , vous fauveront - ils
pendant long - temps de l'oubli des hom-
» mes. Il ne reſtoit de vous que des cen
» dres ; mais c'étoient les cendres d'un Roi,
d'un Grand de la terre , cendres connues
*9
»
39
pour telles , & tandis que dura cette fri-
» vole diſtinction , s'il avoit plû à Dieu de
» les ranimer , vos premiers regards au-
» roient encore vu des hommes tout prêts
» à tomber à vos genoux . Vous ne le ver
» rez plus , parce que Dieu a pris foin d'ef-
» facer jufqu'aux moindres veftiges de vo-
» tre grandeur paffée. Rois fans fceptre &
» fans diadême ;. Grands du monde , dépouillés
de toutes les marques de votre
dignité ; Riches qui , après avoir dormi le
» fommeil de la mort , vous trouverez les
» mains vuides , tous vos titres font allés fe
» perdre , s'anéantir dans cette humiliante
qualité de morts qui vous confond avec la
» foule la plus obfcure : Surgite mortui. »
20
..≫
33
ود
»
Oraifon funèbre d'Eminentiffime & Révérendiffime
Seigneur Charles - Antoine de
La Roche-Aymond, Archevêque de Reims,
Légat né du Saint-Siége , Primat de la
Gaule Belgique , Cardinal de la Sainte
Eglife Romaine , premier Pair & Grand
Aumônier de France , & Miniftre de la
15 Octobre 1778. H
170
MERCURE
Feuille des Bénéfices , Abbé Commendataire
des Abbayes de Saint Germain
des Prés , & de la Sainte - Trinité de Fécamp,
prononcée dans l'Eglife de Reims
le premier Ayril 1778 , par Meffire Pierre-
Jofeph Perreau , Evêque de Triconie.
A Reims , chez P. N. A. Pierard , Imprimeur
de l'Univerfité , parvis . Notre-
Dame.
L'Orateur établit fon difcours fur cette
divifion il a juftifié la confiance de fon
Prince par fes fervices , & il a honoré l'E-^
pifcopat par fes vertus. Il s'étend principalement
fur la bienfaifance du Grand Aumônier
, qui juftifioit fi bien ce titre par
fes actions . Ce morceau, que nous citerons ,
fuffira pour faire connoître le ftyle intéreffant
& noble de cette Oraifon funèbre .
Écoutez Ifraël ! Élevez vos voix , peuples
» de cette contrée , qui avez été l'objet de
fes libéralités pieufes ; & vous , Miniftres
fidèles qui en avez été les inftrumens ,
» racontez -nous s'il réfervoit les trésors de
cette Eglife à d'autres qu'à fes enfans in-
» fortunés, Où font les néceflités fecrèttes
» qu'il a découvertes , fans les avoir foulagées
? Interrogez les familles entières
dont il a foutenu l'existence ; les jeunes
» perfonnes qu'il a fauvées de Babylone ,
pour mettre leur innocence fous la fauve-
"
DE FRANCE. 171
le
garde du temple ; les Miniftres qu'il a
» fait élever pour l'Eglife , dont les talens ,
» fans lui, eullent été perdus pour fa gloire,
» parce qu'ils étoient enfouis dans la pau-
» vreté dont il les a tirés . Quelles font les
» conditions qui ne fe font pas reffenties
» de fes bienfaits ? Si la vertu ne rougif-
» foit
pas des befoins , depuis que
» monde corrompu par le luxe a fait un
vice de la pauvreté , j'attefterois ici la
» nobleffe indigente qu'il a foutenue dans
la carrière des armes : mais je puis par-
» ler hautement des arts qu'il a encouragés,
» & des moyens de fubfiftance qu'il a ouverts
» aux citoyens abandonnés, en leur facilirant
l'apprentiffage des arts . Enfin, mes frères,
» qu'a- t- il laiffé à la terre , des tréfors de
l'Eglife ? Il a rendu la dot de l'épouſe ,
les pauvres de Jefus- Chrift ont partagé
» les reftes médiocres de fes épargnes.
8
"
19
Oraifon funèbre d'Illuftriffime & Révérendiffime
Seigneur Monfeigneur Charles
de Broglie , Evêque , Comte de Noyon ,
Pair de France , défigné Cardinal de la
fante Eglife Romaine , prononcée dans
l'Eglife Cathédrale de Noyon , le 7 du
mois de Juillet 1778 , par Meffire Jean-
Baptifte Charles - Marie de Beauvais ,
Evêque de Senez , Chanoine Honoraire
de l'Eglife Cathédrale de Noyen , & ci-
·
Hij
172 MERCURE
な
devant Vicaire - Général de ce Diocèfe.
A Noyon , de l'Imprimerie de Jean Fréderic
Devin , Imprimeur & Libraire de
Monfeigneur l'Evêque , & fe vend à
Paris , chez Mérigot le jeune , quai des
Auguftins . Prix 1 liv. 4 fols.
En oubliant que c'eft ici l'éloge d'un grand
Seigneur & d'un homme très- aimable, & que
c'eft l'ouvrage d'unPrélat connu par de grands
fuccès oratoires , on ne peut s'empêcher de
remarquer & d'admirer ce genre d'éloquence
le plus voifin de la nature qu'on
ait vu dans notre fiècle , & de féliciter la
mémoire de feu M. de Noyon , qui a fu
choifir de tels amis & mériter un tel
éloge. C'eſt un monument immortel de
piété & d'amitié ; & peut-être que depuis
les Dialogues de Saint Chrifoftome avec
fon ami Bazile , l'éloquence eccléfiaftique
n'a pas offert un pareil modèle d'une amitié
facerdotale. Ce n'eft point le ton de Boffuet:
il n'a pas eu à célébrer d'Évêque ni d'ami.
Ce feroit plutôt celui de Fénélon ; mais
M. de Beauvais nous offre l'idée d'une nature
plus inculte & plus franche que celle
de Fénélon lui même; fi ce n'eft peut- être
dans fon beau difcours à l'Electeur de
Trèves , & dans quelques-unes de fes lertres
à fon bon Duc ( de Beauvilliers ) , où
fon ame s'épanche avec un fi aimable
abandon.
DE FRANCE. 173
33
"
es
Hâtons-nous de citer quelques traits de
cet éloge , pendant lequel on n'a ceffé de
pleurer. Doleo fuper te frater mi Jonatha ,
decore nimis amabilis. O mon refpectable
» ami , ô mon aimable frère , frater mi ,
qu'il me foit permis de vous appeler de
» ce tendre nom ; l'amitié avoit rempli l'in-
» tervalle qui nous féparoit. Frater mi de-
» core nimis amabilis . Ce n'eft point à
» une ombre vaine que j'adreffe mes foupirs.
» Hélas ! mes yeux ne vous voyent plus ;
» mais ma raiſon & ma foi m'affurent que
» vous vivez toujours dans une ame immortelle
; mais je puis croire qu'en ce
99
» moment vous nous voyez , vous nous en-
"
35
tendez , & que votre ame eft comme
, préfente à vos obsèques. Regardez les
perfonnes qui vous furent les plus chères
raffemblées autour de votre fépulcre ;
» recevez les hommages & les larmes que
» nous vous offrons en préfence de votre
peuple . O vous , dans qui j'exiftois plus
» que dans moi même ; vous dont la gloire
& la vertu devoient faire le bonheur de
ma vie ! O vous qui m'avez donné juf-
» qu'à la fin des témoignages fi touchans
» d'affection vous que j'aimois comme-
» David aimoit Jonathas , comme une mère
» aime fon fils unique ..... Un éloge funè
» bre! Étoit-ce là le monument que je devois
Hij
174
MERCURE
» vous dédier de ma reconnoiffance & de
» matendreffe? Et comment ma voix pourra
» t-elle prononcer ce déplorable difcours ?
» Mon Dieu, vous ne condamnez point mon
» trouble & ma défolation fur le tombeau
» d'un ami fi cher. Jéfus lui -même a frémi ;
» il s'eft troublé & a pleuré fur le tombeau
» de celui qu'il avoit aimé ; mais daignez ſe-
» courir ma foibleffe , ne permettez pas que
j'oublie dans madouleur la fainte conftance
» qui doit toujours foutenir un Miniſtre de
» votre divine parole,
Quelle vraie douleur ! quel accent de la
mature , exempt de toute étude ! Quelle
grâce & quelle tendreffe dans cet autre endroit
! Quand je me repréfente les lan-
» gueurs & les fouffrances de notre aimable
& malheureux ami ! Ce corps autrefois fi
29
"
agile , réduit à l'inaction de la mort , &
» qui femble ne plus vivre que par la douleur
; quand je me repréfente fes mem-
» bres qui fe flétriffent & fe defsèchent
» comme des fleurs féparées de leurs tiges :
» ce front où brilloient la joie & la férénité
couvert de la pâleur mortelle ; ces yeux
étincelans qui ne laiffent plus tomber
que de triftes & douloureux regards ......
» Le fommeil a fui pour jamais loin de fes
» yeux ; dans le filence de la nuit , deftiné
au repos des malheureux , les douleurs &
DE FRANCE. 175
>> les penfées lugubres femblent veiller fans.
» relâche autour de lui pour le tour-
» nenter . » .
Et ailleurs , « je ne vous rappellerai point
» tous les évènemens extraordinaires qui
» l'ont empêché de parvenir à cette dignité
" .
"
promife depuis vingt années : tantôt la
» mort des Rois , tantôt celle des Pontifes ,
» tantôt la méfintelligence entre les Pon-
» tifes & les Rois. Cette Pourpre fuira donc
jufqu'à la fin devant lui , & ce trifte orne-
» ment ne décorera pas feulement fes fu-
» nérailles. Pontife malheureux , ce voile
» funèbre , voilà donc la Poupre qui devoit
» vous décorer ! » Et plus haut : « Déjà je
voyois le Cardinal de Broglie ( que ce
nom foit du moins prononcé cette fois
» à vos obsèques ) je voyois le Cardinal de
Broglie à la tête de la fainte Milice , ainfi
que fon vaillant frère à la tête de nos
Armées , exciter l'ardeur , foutenir le
* courage de tout l'Ordre facré , par l'activité
de fon zèle & par l'inébranlable
» fermeté de fon ame . Ó fi vous pouvez
rompre la rigueur de votre destinée ,
quelle fera votre gloire , &c. Cette
phrafe rappelle le beau vers :
»
29
195
O miferande puer ! fi qua fata afpera rumpas.
Le même fentiment a ramené la même
expreffion. Ce n'est point traduire ou citer ,
Hiv
176 MERCURE
c'eft être entraîné par une douleur femblable.
»
M. de Senez n'eſt pas feulement un ami
tendre , mais un ami éclairé . Il prononce
avec fermeté fur les défauts de fon ami
il juge fes qualités avec un efprit impartial.
On lui appliqueroit prefque une partie de
ce qu'il dit ici de M. de Noyon . « Ce n'eft
pas affez pour lui de ne pas trahir la vérité
par le menfonge , il croiroit la trahir
par le filence..... Peut-être , Mef-
» ſieurs , ( & ſa franchiſe même m'infpire
» cet aveu ) peut--être que cette franchiſe
paffa les bornes de la prudence : noble
» défaut d'une ame libre & généreufe , &
préférable fans doute à la fombre difcré-
» tion de ces caractères froids , qui favent-
» cacher leurs reffentimens au fond de leur
» coeur. Celui de l'Abbé de Broglie ne pou
»
"
»
" voit diffimuler ; & , comme il a été dit
» d'un ancien Romain : Maluit offendere
quàm odiffe ; mais ne fembloit- il pas
39 avoir acquis le droit de dire la vérité par
» le courage de l'entendre ! Loin de lui ,
» cette troupe de Complaifans & d'Adu-
» lateurs qui rampe autour des Grands.
"
Apprenez ( car nous pouvons déformais
» révéler les fecrets de notre amitié ) ; ap-
» prenez qu'il nous avoit rangé autour de
» lui , comme autant de Moniteurs & de
Cenfeurs , pour le reprendre de tous fes
22
2
DE FRANCE. 177
» défauts , & l'avertir de tous fes devoirs.
» Et avec quelle candeur & quelle fimplicité
, avec quelle reconnoiffauce ce carac-
» tère fi vif & décidé écoutoit nos avis
les plus libres , &c ! »
و د
Voilà de grandes chofes , & pas un feul
de ces mots qu'on appelle forts , par lef
quels les ames ftériles remplacent l'expreffion
comme elles peuvent. Il n'eft pas poffible
dans tout le cours de cet Ouvrage de
fe fouvenir un moment de l'Orateur , fi ce
n'eft pour l'aimer , parce qu'il eft lui- même
une partie de la gloire qu'il célèbre : on n'a
pu entendre , fans pouffer des fanglots tout
cet endroit. Venez mes Frères , venez contempler
votre Évêque mourant ! « Quel
fpectacle ! Quel courage ! ..... Son in-
» trépide frère , ( peuple , permettez au
héros d'être homme ; malheur à l'héroïfme
qui étoufferoit le fentiment ! ) le Maréchal
» a frémi lui- même . Ce front, que les plus
grands périls n'ont jamais altéré , fon
» front a pâli , & les larmes ont coulé de
» fes yeux. C'eſt le mourant qui devient en
» ce moment le confolateur , c'eſt le mou-
» rant qui eft le héros . La vertu a répandu
» fa férénité fur fon vifage , ( je crois le
» voir encore ) elle en a effacé les horreurs
» de la mort. La mort s'eft évanouie de
» vant l'immortalité..... Le Maréchal fe
joint à nous , & qui pouvoit mieux par
ל כ
"
??
Hv
173 MERCURE
» fa foi comme par fa fermeté , foutenir
» cette amne au milieu des périls & des angoifes
du dernier combat ? Que n'avez-
» vous pu entendre les confolations magna-
» nimes du Guerrier & les magnanimes
-30
39
وو
réponfes de l'Evêque. » Un frillon mortel
vient faifir le malade ; on fe profterne
autour de lui , on invoque le Seigneur de
la mort & de la vie. « Il fe réveille un
» inftant du fommeil mortel , & avec quel
empreffement nous faififfons ce dernier
» fouffle d'une voix qui nous eft fi chère. Il
reconnoît la voix de fon frère & celle de
" fon ami. Il foulève vers nous un tendre
regard ; il ferre nos mains dans fes mains.
glacées. Je lui préfentois ce figne fi confolant
pour les mourans , le figne de Jéfus
Chrift mourant pour le falut des hom-
» mes. Que le Ciel pardonne cette foibleffe
» à ma douleur ; la croix s'échappe de mes
» mains tremblantes : c'eft le Maréchal qui
» l'applique lui- même fur les lèvres mourantes
de fon frère.. Ame immortelle ,
» ame chrétienne , recevez daxmains vic-
» torieufes de votre frère ce figne facré : in
» hoc figno vinces : c'eft dans ce figne que
» vous allez remporter la grande victoire ,
» in hoc figno, vinces ...... Ah ! quand je
» me repréfente le dernier de tous les momens
! Comment nos yeux ont-ils pu
» tenir ce fpectacle ! Comment ma voix afouDE
FRANCE. 179
telle pu adreffer à une ame qui m'étoit fi
chère , la fatale parole , proficifcere anima
» chrifliana. O funeftes embraffemens , où
» nous avons fenti fon corps fe roidir &
» fe glacer , & fon dernier fouffle s'éva-
» nouir! & c . »
Le morceau qui termine cette peinture
touchante , eft un Hymne fublime à l'immortalité.
« Ainfi , Ambroife foulageoit
fa douleur , en prêchant fur le tombeau
" de fon frère l'immortalité des ames.
L'homme immortel ! Quel Hymne magnifique
pour homme & pour Dieu
" même. Pulcher Dei Hymnus , homo im-
" mortalis. » Cette péroraifon eft autfi
neuve que le difcours eft , fi j'ofe m'exprimer
ainfi , douloureux , fimple , pris
dans les affections les plus vraies de la
rature .
Eloge hiftorique de Philippe, Duc d'Orléans,
Régent du Royaume. A Amfterdam ; &
fe trouve à Paris , chez Lorin le jeune ,
Fue St - Jacques ; Demonville , rue Saint-
Severin ; Merigot le jeune , quai des Auguftins.
Brochure in - 8 °. Prix , 1 liv.
4fols.
Cet Eloge n'eft , comme le titre l'annonce
, qu'une notice hiftorique des actions les
plus importantes de la vie de Philippe, Dac
1
H vj
180 MERCURE
#
d'Orléans , & des principaux traits de fon
caractère . Elle eft fuccinte fans être sèche ,
& l'ouvrage eft d'un bon efprit & d'une plu
me fage. Il eft écrit à- peu près dans le goût
de Cornelius Nepos , & il feroit à fouhaiter
que l'on fit avec la même clarté & la
même préciſion , de ces fortes de réſumés
hiftoriques , où l'on peindroit les perfonnages
célèbres. Rien ne feroit plus utile à
l'inftruction de la jeuneffe & même des
gens du monde. Nous croyons fuperflu de
citer des traits de cet Eloge. Les faits font
trop connus & fe retrouvent par tout ;
mais il y a eu du mérite à les raffembler.
ainfi .
>
=
Eloge de M. le Maréchal du Muy , Par M..
de Trefféol ; à la Haye , & fe trouve à ,
Paris chez Barrois le jeune , Libraire
Quai des Auguftins , près le pont Saint
Michel.
L'Auteur a pris pour épigraphe les paroles
de Salufte , effe , quàm videri , bonus malebat
; ità , quò minùs gloriam petebat , eòmagis
illum affequebatur. Ailleurs il rapporte
cet endroit de Tacite, nofci exercitui , difcere
aperitis , fequi optimos , nihil appetere jactatione
, nihil ob formidinem recufare , fimulque
anxius & intentus agere . Ces citations
font belles : elles monttent comme il faut
écrire.
DE FRANCE. 1811
L'éloge de M. le Maréchal du Muy avoit
été propofé par l'Académie de Marſeille.
L'Auteur a prévenu l'époque du concours ,
& n'a voulu , dit- il , que payer un tribut
aux vertus de M. le Maréchal du Muy , qui
l'honoroit de fes bontés. Le motif de la reconnoiffance
, eft tout au moins auffi refpectable
que le feroit celui de l'émulation.
:
L'Auteur n'obferve d'autre marche dans
ce difcours , que celle des fervices fuccefifs
rendus à l'Etat par M. le Maréchal du Muy.
Il le peint attaché à M. le Dauphin , par:
l'amitié la plus intime , appelé au commandement
des Armées , & enfin au Miniſtère
de la Guerre voici comme il parle de fa
défaite à Warbourg : » Il va fur la fcène
> attirer les regards , & courir avec les dan-
" gers du Soldat , les rifques du Comman
» dement. Ici la fortune l'attend pour éprou
» ver fon ame. Il eft bleffé à Créwelt ; il eft.
» battu à Warbourg ; oui , nous le répétons:
» il eft battu ; mais , & l'équité veut que
» nous le difions hautement & avec fincéri- ,
» té , fa défaite n'eût pas diminué la gloire .
du plus grand Capitaine . Sa retraite l'au-
» roit foutenue , fa manière de fupporter la.
و ر
>
difgrace, l'auroit rehauffée. Celui qui pré-
» voit l'événement , & qui veut l'éviter
» n'en eft point refponfable. L'avis de M.-
» du Muy étoit de s'éloigner de l'ennemi
» fon devoir fut de combattre. Qu'auroit
3
182 MERCURE
"
"
pu le plus grand homme de Guerre à la
tête de dix- huir mille hommes , contre
une Armée de quarante mille,déjà triomphante
! Vaincre , c'eut été tout enfemble
un prodige de génie & un miracle de la
» fortune . Il auroit pu être vaincu fans
» honte. C'éto ent- là les forces que M. du
Muy commandoit , & celles que
lui .oppofoit
l'ennemi. Le plus habile Général
» cût -il triomphe des éléments , & dillipé
» un brouillard épais , ou vu , à travers ce
brouillard impénétrable , la marche & les
» manoeuvres de l'ennemi ? M. du Muy elfuya
ce terrible contre- temps . Qu'eut pi
» faire , vaincu , le plus grand Capitaine ?
» Sauver le reste de fes Troupes , & ſe reti-
» rer en défiant la victoire même de les en-
» tamer. M. du Muy le fit. Comment un
» Héros vertueux & Chrétien eut-il foutesi
nu ce revers ? fe fut humilié devant-
Dieu , & il eût , avec rélignation , attendu
la juftice de la part de ceux qui la lui
devoient telle fur la conduite de M. du
Muy. Après l'avoir vengé , n'écoutons
, donc pas
les cris de l'injuftice , de l'envie,
de la haine ; il eut trop de vertus pour
» n'être pas en butte à leurs traits : écoutons-
» le lui même. Avant l'action dont il prévoyoit
l'événement , il difoit à un de fes
» amis : il faut que vous & moi nous périf
» fions ici. Il fallur qu'il fe confervat pour
33
»
"
3)
DE FRANCE. 183
33
>
❤le falut de fes Troupes . Après l'action
» il écrivit au Chef de l'Armée : ce malheur
» ne doit être imputé qu'aux forces fupérieures
de l'ennemi , & peut- être à mes fautes.
» Comme un événement femblable , s'il étoit
répété, feroit funefte à l'Etat, dont le bien
feulfait l'objet de mes voeux , je vous prie de
donner le Commandement à quelqu'autre
» qui s'en acquittera mieux que moi
leurs l'Auteur rappelle la bienfaifance de
M. le Maréchal du Muy : » Que ne puis-
» je réunir ici , dit-il , pour célebrer fes
louanges , la voix des malheureux qu'il a
"
Ailfoulagés
& des heureux qu'il a fairs ; nous
» ferions attendris , & il feroit affez loué «
Cette tournure naturelle & intéreffante fait
regretter que l'Aureur n'en ait pas un plus
grand nombre de femblables. On defireroit
dans fa diction plus de pureté & d'élégance.
Ou y trouve même quelquefois des fautes
affez étranges. Il dit en parlant de la Cour ,
eft ce là qu'on marche debout par les voies
» droites ? « .
ود
Ce qu'il y a de plus intéreffant dans ce dif
cours , c'eft , fans contredit , ce que l'on cite
des paroles ou des lettres de M. le Maréchal
du Muy & de Monfeigneur le Dauphin.
On auroit fouhaité que l'Aurcur eût tiré un
plus grand parti de l'amitiéfi intéreffante &
fi refpectable , qui attachoit à ce Prince M.
le Maréchal du May , & dont il a donné
184 MERCURE
une fi belle idée par ces paroles , gravées fur
fon tombeau , placé dans l'Eglife de Sens ,
au-deffous de celui du Dauphin : Huc ufque
luctus meus. Ces paroles font une digne réponfe
à celles que l'on trouva écrites fur le
livre de prières du Dauphin : » Mon Dieu ,
défendez de votre épée , protégez de votre
» bouclier le Comte Félix du Muy , afin
que fi jamais vous me faites porter le pefant
fardeau de la Couronne , il puiffe me
foutenir par fa vertu , fes leçons & fes
» exemples . «
לכ
Ce Prince dit un jour à fes Courtiſans ,
» Tous les hommes font foibles , les Princes
» plus que les autres. Si jamais j'ai le malheur
de régner , les chofes n'iront pas bien les
trois premières années ; mais le Chevalier
» du Muy eft ferme , il me corrigera ainfi
» que vous. «
»
Le Maréchal du Muy écrivit à Louis XV
qui l'appeloit au Miniſtère » Je n'ai ja
30
>>
;
» mais eu l'honneur de vivre dans la fociété
particulière de votre Majefté , par confé-
» quent je n'ai jamais été dans le cas de me
plier à beaucoup d'ufages que je regarde
» comme des devoirs pour ceux qui la for-
» ment. A mon âge on ne change point fa
» manière de vivre. Mon caractère inflexible
» transformeroit bientôt en blâme & en hai-
» ne ce cri favorable du public , dont votre
Majefté a la bonté de s'appercevoir, On
DE FRANCE. 185
me feroit perdre fes bonnes graces , & j'en
» ferois inconfolable. Je la prie de choifir
» un Sujet plus capable que moi . « Il eſt
rare fans doute que les Rois reçoivent de
pareilles Lettres & de pareils refus.
Un moment avant qu'on lui fit l'opéraration
de la pierre : depuis trente-huit ans
dit-il , je ne mefuis pas couché unefeule fois
fans être prêt de paroître devant Dieu.
Éloge de Baluze , prononcé avant la diftribution
des Prix du Collège Royal de Limoges
, le 22 Août 1777 ; par M. l'Abbé
Vitrac, Profeffeur d'Humanités. A Limoges
, chez Barbou , Imprimeur du Roi.
Cet Eloge n'a point été fait pour une
Académie ; mais c'eft encore une occafion .
de remarquer la prétention mal placée d'employer
de l'éloquence où il n'en faut point.
Baluze étoit un favant infatigable , un profond
Bibliographe. Nul homme peut -être
n'a fait un plus grand nombre d'Editions
de Livres utiles , & ne les a enrichis de meilleurs
Commentaires. Nous lui devons entre
autres celle des Capitulaires des Rois
Francs. Il a fait l'Hiftoire de la Ville de
Tulle , où il étoit né , en 3 vol. in -4°. , &
il auroit pu la faire plus courte ; fes travaux
font très - eftimables ; il a des droits fans
doute à la reconnoiffance de tous les hom-
:
186. MERCURE
mes ftudieux ; mais en avoit- il à un Eloge
public ? L'Univerfité de Paris propofa , il y
a quelques années , pour ſujet du Prix d'Eloquence
latine : Quales viri in argumenta
laudationum publicarum proponendi fint.
Cette queftion , bien traitée , pourroit renfermer
d'excellentes leçons.
SCIENCES ET ARTS.
LETTRE de M. de MARQUE , Docteur
en Médecine , & de la Société Royale de
Médecine ; aux Auteurs du Journal de
Paris.
MONSIEUR ,
Il y a long-temps que l'alkali volatil a joué, pour
la première fois , un très-grand rôle ; mais jamais il
n'en a joué un plus brillant que de nos jours car
combien d'effets falutaires & pernicieux ne produit-il
pas , ou ne lui fait- on pas produire ! Votre Journal ,
Meffieurs , m'offre une nouvelle preuve de ce que je
dis , des expériences faites par M. Cadet le jeune,
qui tendent à démontrer l'efficacité dufel alkali volatil,
pour la deftruction des fourmis. Il est vrai que
l'explication que M. Cadet donne de la manière
d'agir de ce fel antifourmineux , m'a paru un peu
hafardée. Non-feulement je me fuis fouvenu que
M. l'Abbé Fontana , phyficien fort connu , & dont
le témoignage l'emporte fur MM . Croh ... Brog ....
DE FRANCE. 187
Des ... Dem .... avoit révoqué en doute la préfence
de l'acide dans les Fourmis , je crus encore que
la feule vapeur de l'alkali volatil , avoir pu faire périr
les Fourmis enfermées dans le ballon, comme on les
étouffe dans les fourmillières , par exemple , avec la
vapeur du foufre. Mais on réſiſte difficilement aux
découvertes de M. Cadet le jeune , & les recherches,
qu'il vient de faire dans les latrines avec M. Parmentier
, m'ont donné la plus grande confiance aux expériences
qu'il avoit faites devant plufieurs Apothicaires
, auxquels ces for es de matières appartiennent.
J'adoptai le fait & l'explication , en m'interdifant
toute réflexion ultérieure . Je fis très- bien , Meffieurs ,
puifque M. le Franc , Médecin , a démérité ce titre
depuis qu'il s'eft avifé de contredire M. Cadet le
jeune , & que M. l'Abbé Fontana , traité jufqu'à
préfent avec la confidération d'un Savant diftingué ,
eft mis par M. notre Analyſeur , à la fuite de tous les
Apothicaires de Paris , connus ou à connoître . J'ai
retiré depuis un très -grand avantage de ma foumiffon
, & c'eft pour que vous le publiez , que j'ai
l'honneur de vous écrire.
Premièrement , j'ai expliqué par ce moyen , un
phénomène raconté dans votre même Journal , vraifemblablement
par M. Cadet le jeune , & qui préfente
une fingularité de fait.
Près de vingt milliers de moineaux , à Érampes ,
pareiffoient en fûreté dans une aunaye parfaitement
abritée ; malgré la perfection de cet abri , le vent s'y
fit fentir avec tant de violence , qu'ils furent jetés à
terre fur une herbe d'un pied de hauteur , trèsmouillée
, & périrent tous. Ce phénomène a paru
furprenant à bien des perfonnes ; or voici comment
je l'explique tout naturellement , par le moyen de
Palkali volatil.
Ces moineaux avoient dirigé leur vol vers le cimetière
de la ville ; peut- être s'en exhaloit- il alors
188 MERCURE
beaucoup d'alka volatil ; car un cimetière eft un
lieu de putréfaction , une grande latrine . Peut-être
encore l'ouragan agitant l'air en tourbillon , format-
il une espèce de voûte , un ballon , au - deffus des
petites gorges des vallées qui avoifinent ce cimetière
, & y renferma l'alkali volatil exhalé : voilà
donc les oifeaux pris dans ce grand ballon , comme
les fourmis dans le petit ballon de M. Cadet le jeune.
Refic à favoir s'il y a un acide prédominant dans
les oiſeaux : oui , fans doute , qu'il y en a un , car
ils fe nourriffent de végétaux comme les fourmis , &
même de fourmis ; & quand M. l'Abbé Fontana aflureroit
le contraire , je ne puis fur ce point , me diftraire
de l'opinion de M. Cadet le jeune , bien entendu
toujours ; car l'ancien , celui de la rue Saint-
Honoré, n'eft pas Chymifte affez pour faifir cette
nouvelle théorie. Quoi qu'il en foit , voilà une explication
qui me paroît très - vraisemblable ; à la
vérité , je mets le vent en jeu pour réfoudre le problême
; mais que fait-on s'il n'eft pas entré peut- être
autant de vent dans l'explication de M. Cadet , que
dans la mienne ?
Ce n'est pas tout : comme une vérité mène à
l'autre , j'ai deviné la vertu polycrefte de ce fel alkali
volatil qui reffufcite les hommes & tue les fourmis ;
cela m'a fait mieux voir l'énorme diſtance qu'il y
avoit d'une fourmi à un homme , & combien il y
avoit à gagner fur le débit du fel alkali volatil , dont
la vente a été indiquée dans votre Journal , chez M.
Cadet le jeune , rue Saint-Antoine , à l'occafion des
expériences anti -afphyxiques de M. Sage , qui , malheureuſement
, ont été un peu contredites par M.
Bucquet , & qui , j'espère , le feront moins pourtant ,
que celles qu'il a préfentées à l'Académie des Sciences,
fur l'or qu'il dit avoir tiré des végétaux.
Enfin , cette feconde réflexion m'a mené à une
conjecture très - importante pour l'agriculture , & qui
DE FRANCE. 189
fera fûrement bien accueillie par tous fes amateurs .
Les végétaux utiles ou nuifibles , me fuis-je dit , doivent
contenir de l'acide ; leur macération , leur corruption
le démontrent ; & même , fi l'on en croit
quelques Chymiftes , les plantes crucifères que l'on
avoit eftimées pendant long- temps alkalefcentes ,
contiennent un acide concentré analogue à celui des
fourmis. Sur ce pied , en verfant de la teinture alkaline
volatile , de l'alkali fluor , fur les plantes inutiles
& vénéneuſes , on pourra les faire périr , fur - tout fi
on a le foin de les couvrir chaque fois d'une cloche
qui puiffe coercer l'air , & renvoyer fur les plantes la
vapeur de cet alkali. Quel moyen pour débarraſſer
l'air de ces végétaux inutiles ! Je ne fais , Meffieurs ,
-fi je m'abuſe ; mais il me femble que la découverte
de M. Cadet le jeune peut , par ce moyen, être pouffée
bien loin. Si l'on parvient à déterminer la nature du
fel acide des fourmis & de celui des plantes , la figure
du fel neutre qui réfulte de leur combinaiſon avec
l'alkali volatil , la faveur & les propriétés de ce nouveau
fel , votre Journal y gagnera fans doute un
article très-important , & l'humanité entière une découverte
, qui , comme l'on voit, ne coûtera que la
perte de quelques mauvaiſes plantes , & la mort de
plufieurs milliers de fourmis. Que fait - on ? fi cet
acide prédominoit auffi dans toutes les espèces d'animaux
nuifibles , on pourroit , en portant fur foi un
flacon d'alkali volatil , pofféder un antidote bien
précieux.
Ne croyez pas , Meffieurs , que ma tête exaltée
voie mal-à-propos de l'acide où il n'y en a pas ;
il y en a dans toutes les apoplexies , dans toutes les
morts fubites , même dans celles qui font caufées par
l'exhalaifon des latrines ; M. Sage l'a dit , prouvé &
démontré dans fes doctes Mémoires fur ce fujet ; &
quoique fes expériences n'ayent point paru avec le
fceau de l'Académie , il l'a dit ; rien de plus certain.
190 MERCURE
J'ai bien d'autres vues , Meffieurs , à vous propofer
fur ce fujet important ; par exemple , on a dit que
l'acide nitreux étoit répandu dans l'air dans le temps
froid , qu'il prédominoit dans la congellation de l'eau,
&c ; eh bien , fi cela fe confirme , avec un flacon
d'alkali volatil, on pourra conjurer cette intempérie
de l'air , rendre les rivières navigables , &c , & c ; &
s'il arrivoit que l'acide figeât le fang & les humeurs
dans la vieilleffe , comme il prédomine dans l'autre
extrême de la vie , alors , en prenant de l'alkali volatil
, on feroit fùr de ne jamais vieillir , & le mercure
des Philofophes réfideroit tout de fuite dans cette
fubftance faline quel bonheur pour l'humanité ! &
la fource de ce bonheur feroit dûe à M. Cadet le
jeune ! Quelle fatisfaction pour lui ; & quel titre
pour ne jamais décheoir de la haute confidération que
ce jeune Savant s'eft acquife !
EXTRAIT des Regiftres de la Faculté de
Médecine de Paris , du 14 Août 1778.
M. DESCEMET , Docteur - Régent de la Faculté de
Médecine de Paris & Cenfeur Royal , a montré à la
Faculté les deffins d'un ouvrage qu'il a fait fur l'Anatomie
des fleurs des différentes efpèces d'Apocyas',
d'Afclepias & de Periploca , qui ont des organes
de
la génération analogues à ceux des quadrupèdes.
Ces organes confiftent dans un gland , deux cordons
de vaiffeaux fpermatiques , & deux tefticules.
Chaque fleur en a cinq placés fur un stygmate qui a
autant de vulves qu'il y a de glands.
Par cette découverte il prouve une nouvelle analogie
entre les animaux & les végétaux , & que l'acte
de la génération fe fait dans ces plantes d'une ma
DE FRANCE. 191
nière toute différente de celle que les Botaniftes connoifloient
, & prefque femblable à celle des quadrupèdes.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
Avis fur le cinquième Volume du fecond
voyage de Cook,
LE 25 de ce mois on mettra en vente à l'Hôtel
de Thou , rue des Poitevins , le cinquième Volume
du fecond voyage de Cook : il a pour titre ,
Obfervations faites pendant un voyage autour du
monde , par M. Forfter père.
On a donné dans le Journal des Sciences &
Beaux - Arts , du 30 Septembre , un extrait de ces
Obfervations , tiré de la traduction qu'a faite M.
Pingeron : il eft fâcheux que cet Écrivain n'ait pas
fu plutôt que M. Forſter a envoyé de Londres à
Paris les Feuilles de fon Ouvrage , à mesure qu'elles
fortoient de la preffe , & qu'il a aidé de fes
confeils un autre Traducteur.
Cependant pour prévenir cette concurrence défavantageufe
, on avoit annoncé dans là verfion
Françoife des 4 premiers Volumes du Voyage de
Cook , annoncée il y a 4 ou 5 mois , que l'Ouvrage
de M. Fofter père ſe traduifoit à Paris en mémetemps
qu'on l'imprimoit à Londres .
Journal de Monfieur , dédié à Monsieur , Frère du
Roi , par Madame la Préfidente d'Ormoy,
Ce Journal eft connu fous le titre de Table générale
des Journaux anciens & modernes , contenant
les jugemens des Journaliſtes , fur les principaux
Ouvrages en tout gence , de Science , de Littérature
& d'Arts , fuivie d'Obfervations impartiales.
192
MERCURE
C
Il fera compofé de douze volumes par an , de huit
feuilles d'impreffion chacun , format in- 12 . Il en
paroîtra un volume tous les mois , à commencer du
premier Octobre de cette année 1778 .
Le prix de l'abonnement pour chaque année , eft
de vingt-quatre livres , tant pour Paris que pour la
Province , & l'Ouvrage fera rendu franc de port à
Meffieurs les Abonnés.
On foufcrit chez Moureau , Libraire , au grand
Voltaire , rue Dauphine , vis- à - vis l'hôtel Genlis.
On prie ceux qui auront des Ouvrages ou articles
à inférer dans ce Journal , de les adreffer , francs de
port , à Madame la Préfidente d'Ormoy , rue de la
Perle , au Marais , ou audit Libraire.
Phorbas , Duc d'Arménie , Tragédie en cinq
actes & en vers , prix 24 fols. A Paris , chez Jean-
François Baftien , Libraire , rue du Petit - Lion , Fauxbourg
Saint- Germain.
Angélique, Comédie Féérie en 3 Actes, mêlée d'Ariettes
, par M. Delon , Confeiller au Préfidial de
Nimes. A Genève , chez Joly , Imprimeur-Libraire ,
à l'Aigle- d'or ; & à Paris , chez Delalain jeune , Libraire
, rue & à côté de l'ancienne Comédie Françoiſe.
Euvres de Madame le Prince de Beaumont , extraites
des Journaux & Feuilles périodiques qui ont
paru en Angleterre pendant le féjour qu'elle y a fait ,
raffemblées & imprimées pour la première fois en
forme de Recueil , pour fervir de fuite à fes autres
Ouvrages . A Maeftricht , chez J. C. Dufour , &
Phil. Roux , Imprimeurs & Libraires affociés .
R
Voyez la fuite des Annonces fur la couverture.
JOURNAL
饭
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIE.
De CONSTANTINOPLE , le Août.
LE'SES négociations qui continuent entre le
Capitan- Bacha & le Feld- Maréchal Comte de
Romanzow , fufpendent encore les hoftilités
auxquelles on s'attend depuis fi long - tems ; il
paroît qu'elles ne commencèront pas cette année.
Les Ruffes & les Turcs femblent avoir
également deffein de gagner du tems : les derniers
en ont peut- être plus befoin que les premiers
; l'indifcipline des troupes que commande
Gianikli Bacha , le nombre affurément confidérable
d'hommes que la pefte a enlevés dans
cette armée , ont prolongé fon inaction , & on
croit qu'elle hivernera , ainfi que la flotte , à
Sinope , pour commencer fes opérations au
printems prochain , fi les nouvelles négociations
n'ont pas plus de fuccès que les précédentes.
La pefte commence à diminuer dans cette
Capitale ; mais elle s'eft étendue dans les Pro
vinces de l'Orient & du Midi de cet Empire ,
où elle fait actuellement beaucoup de ravages.
Nota. Le Public ayant défiré un caractère d'un oeil
plus gros pour la Politique , on a cru , pour le fatif
faire , devoir employer le petit romain gros cell au
lieu du petit cil ; & afin que l'étendue du Journal
n'y perdit rien , on a augmenté le nombre des lignes,
15 Octobre 1778. I
( 194 )
On évalue à un fixième le tort qu'elle a fait ici
à la population .
3 Le Comte de Saint - Prieft eft arrivé le z de
ce mois ; le vaiffeau de guerre qui l'a amené
n'eft point entré dans le port , pour ne pas s'expofer
à la contagion , & il a remis à la voile
prefque auffi - tôt après avoir débarqué l'Ambaf- \
fadeur : les vents contraires retiennent encore
aux Dardanelles celui des Provinces- Unies
& le nouveau Baile de la République de Venife.
Ce matin , à une heure après minuit , nous
avons éprouvé une fecouffe de tremblement
de terre affez violente ; fon mouvement horizontal
étoit du Sud au Nord . Quoiqu'elle n'ait
caufé aucun dommage , on n'en eft pas moins
effrayé ; l'idée de ce qui s'eft paffé à Smyrne
a beaucoup ajouté à la terreur qu'infpire naturellement
ce phénomène , & on craint qu'il
ne fe renouvelle.
ג כ
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 10 Septembre.
LE Roi vient de faire expédier une lettre
circulaire , pour la convocation d'une Diète
dont l'affemblée eft fixée au 19 du mois prochain.
Cette Diète fera la première qui fe fera
tenue depuis la révolution ; cette circonftance
n'eft pas celle qui la rendra moins intéreffante.
L'objet principal de toutes les Diètes précédentes
, obferve S. M dans fa lettre circulaire ,
en date du 9 de ce mois , étoit de chercher les
moyens de procurer du foulagement à la nation
dans les temps de détreffe où elle s'eft trouvée ;
aujourd'hui les circonftances font changées , &
il n'y a rien de plus fatisfaifant , pour le Souverain
, que de pouvoir convoquer une affemblée
dans laquelle il fera en état de mettre fous les yeux
de la nation , le tableau flatteur de la fituation
du Royaume tant au dedans qu'au dehors. S. M.
( 195 )
ajoute qu'elle faifira l'occafion de cette affemblée
, pour prier les Etats de vouloir bien affiffter
aux couches de la Reine «<.
Le commerce de ce Royaume , qui eft en
paix avec toute l'Europe & déterminé à la conferver
, ne doit pas éprouver les effets des démêlés
furvenus entre quelques puiffances . Les
Armateurs de la Grande Bretagne fe font permis
des entreprifes qui pourroient avoir des
conféquences fâcheufes fi elles fe renouvelloient
. On a appris que le Navire Marchand ,
commandé par le Capitaine Backstrom , faifant
voile d'Alicante pour Dunkerque , a été pris
& conduit dans un des Ports de l'Angleterre.
Les propriétaires de ce Navire ont auffi tôt
réclamé la protection du Roi , qui , fur - lechamp
, a fait écrire à la Cour Britannique
pour redemander ce Navire , & une réponse
cathégorique à cette queftion : » Si la Cour de
Londres veut remettre en liberté non feulement
ce Navire , mais tous ceux dont les Armateurs
Anglois fe font emparés , & leur ordonner
de refpecter à l'avenir le pavillon Suédois
. S. M. ajoute qu'en cas de refus , elle fe
verra contrainte de prendre les mesures néceffaires
pour foutenir & protéger le commerce
de fon Royaume «.
POLOGNE.
De VARSVOIE , le 15 Septembre.
On voit arriver ici journellement un grand
nombre de Magnats & de Nonces , qui doivent
affifter à la Diète prochaine : on efpère qu'on
n'y verra pas les mêmes intrigues qui ont caufé
autrefois tant de divifions dans ces affemblées.
La plupart des Seigneurs n'afpirent plus à changer
la conftitution que ce Royaume a été forcé
recevoir ils ne paroiffent fonger qu'à en
profiter. On nommera un nouveau Confeil - Per-
ΙΣ
( -196 )
manent , & plufieurs perfonnes fe mettent déja
fur les rangs pour y obtenir une place . Celui
qui exifte actuellement , & dont les fonctions
vont bientôt finir , s'occupe avec beaucoup
d'application à mettre en ordre toutes les affaires
dont il doit rendre compte à la prochaine
affemblée de la nation. Le Roi affiſte régulièrement
à toutes les féances . :
I fe forme un orage contre les Juifs profcrits
fi fouvent & toujours nombreux dans ce
Royaume , & fur tout dans cette Capitale , où
Jes Grands s'empreffent de les attirer , malgré
les loix qui les en banniffent , & où ce peuple
laborieux & peu délicat , peut- être parce qu'il
eft trop humilié , s'empare de tout le commerce
au détriment des fujets Polonois : on ſe
propofe d'engager la Diète à renouveller les
anciennes loix , & à prendre des mesures pour
les faire mieux obferver. Les boutiques que le
Prince Primat vient de faire conftruire dans
l'enceinte de fon palais , & qu'il fe propofe de
louer à des Juifs , ont peut- être plus contribué
que toute autre chofe aux plans que le Confeil-
Permanent vient d'arrêter fur ce fujet .
Les troupes Ruffes qui font dans ce Royaume
, ont ordre de fe tenir prêtes à marcher au
premier fignal ; inais on ignore également le
jour de leur départ & le lieu de leur deftination
; on penfe toujours qu'elles fe rendront à
l'armée du Roi de Pruffe , & pour appuyer
cette conjecture , on annonce la paix entre la
Ruffie & la Porte : on efpère du moins qu'elle
fe fera d'ici au printems.
La fortereffe de Kaminieck eft actuellement
entièrement réparée ; on l'a pourvue de toutes
les munitions néceffaires , & on y conduit un
train confidérable d'artillerie . Le deffein du
Roi & de la République eft de ne rien négliger
à l'avenir pour entretenir cette place
( 197 )
importante dans le meilleur état de défenfe
poffible . On s'occupe avec le même foin de
nós arfenaux dans tout le Royaume : ils vont
être fournis de toutes fortes d'aprovifionnemens
& de munitions : des précautions de cette
náture , & prifes avec tant de foin , font penfer
que fi le Royaume n'eft menacé d'aucune guerre
prochaine , le Gouvernement veut du moins
fe mettre en état de n'être pas pris au dépour
yu fi cet évènement devenoit abfolument inévitable
.
ALLEMAGNE,
DE VIENNE , le 20 Septembre.
SELON toutes les nouvelles de Bohême ,
l'armée du Roi de Pruffe a quitté les quartiers
qu'elle occupoit ; pendant la nuit du 14 au 15
de ce mois , elle décampa avec beaucoup d'ordre
, & d'une manière fi inattendue , que nos
troupes ne purent en attaquer que l'arrièregarde.
On convient généralement que cette
retraite , exécutée par les troupes Pruffiennes
en préfence de notre armée , est une des plus
belles qu'aucun Capitaine ait faite . On fe flatte
que le Prince Henri fera obligé de rétrograder
auffi , & que les Pruffiens & les Saxons prendront
leurs quartiers d'hiver dans la Luface &
dans la Siléfie : on regarde même à préfent les
opérations militaires comme finies pour cette
année , & on fe prépare à fe mettre en état
de les recommencer avec plus de vivacité
l'année prochaine. Pour cet effet l'Empereur a
réfolu d'augmenter de 80,000 hommes les armées
qu'il a actuellement en campagne , tant
par des levées de recrues , que par la formation
de plufieurs corps francs , dont quelquesuns
fe mettent déja fur pied dans les Provinces
Polonoifes. Les grands Officiers & plufieurs
Magnats du Royaume de Hongrie , que leurs
13
( 198 )
affaires avoient affemblés ici , & qui après les
avoir terminées , ont obtenu leur audience de
congé de l'Impératrice Reine , viennent de
s'engager de lever à leurs frais un grand nombre
de Huffards . L'Archiducheffe Marie en
fournit 200 ; le Cardinal Migazzi 100 ; le
Prince d'Esterhazy_200 ; l'Evêque d'Erlan ou
d'Agrie 200 ; le Comte François d'Efterhazy
100 les Comtes Jean & François d'Efterhazy
100 ; les quatre freres Adam Jofeph ,
Théodore & Philippe , Prince & Comtes de
Bathyani 200 ; les Comtes Jean , Charles &
Léopold de Palfi 250 ; le Comte Jean d'Erdod
so ; l'Archevêque de Colocza 30 ; le
Comte de Bathyani & fes neveux 20 ; le Comte
de Balaffa 30 ; le Grand-Juge de la Cour du
Royaume 60 ; le Maréchal- Comte de Nadafd
30 ; les Comtes de Kollers & de Graffalkowics
30 chacun , le Comte de Kegleries & fes freres
10 ; le Comte de Forgacs 30 ; le Lieutenant
de Roi au Tribunal de Peft 2 ; le Comte Michel
-Jean d'Altheim 30 ; l'Evêque de Nitrie
100 ; ceux de grand Varadin , des cinq Eglifes , le
Cardinal Prince - Primat 400 ; l'Evêque d'Agram
30 le Comte Antoine Karoly 100 ; les
Comtés Jean , George & Emeric de Čzaky 40 ;
le Baron de Brandau 12 , & le Comte Eugene
de Schonborn 30 ; total 2314. On ne doute pas
que les autres Magnats ne fuivent cet exemple
; chaque Comte doit fournir en même- tems
un certain nombre de fantaffins , qui , joints à
la cavalerie , formeront un corps national de
Hongrois , qui fera prêt avant la fin même de
cette année .
Pour fubvenir aux frais de la guerre , qui
font déja confidérables & qui ne peuvent
qu'augmenter , on parle de plufieurs projets de
finances ; il eft fur-tout question de lever fur les
biens domaniaux so , fur les terres 20 , & fur
( 199 )
1
les capitaux 10 pour cent de plus qu'à l'ordinaire
; d'affujettir les penfions & les appointemens
, qui montent annuellement à 1oco florins ,
à pour cent , & à 10 pour cent ceux qui excèdent
cette fomme On fera auffi entrer dans
le tréfor la cinquième partie des loyers de toutes
les maifons ; celles de cette Capitale n'en
ont payé jufqu'ici que la feptieme partie : tous
ces plans ne font encore qu'en projets , & on
efpère qu'ils feront modifiés avant d'être exécutés.
Le Comte de Beniowski , célèbre par fes
voyages & fes avantures , qui , après avoir été
pris par les Ruffes parmi les Confédérés de
Pologne , relégué en Sybérie , d'où il s'étoit
évadé heureufement , en paffant de Kamtfchatka
à Canton en Chine & de là en France ,
où il étoit entré au ſervice de S. M. T. C.
qu'il a quitté enfuite , vient de paffer à celui de
LL. MM. II. & R. avec le grade de Général-
Major. Cet Officier , qui a fait de grandes
acquifitions en Hongrie , vint ici au commencement
de ce mois avec fa femme , & en eft
reparti le 13 pour ſe rendre en Bohême .
M. de Petzold , Réfident de l'Electeur de
Saxe ici , où il continuoit fon féjour depuis le
départ du Comte de Hoyn , Envoyé de cette
Cour , a reçu le 7 de ce mois fes lettres de
rappel. L'époufe de M. Jacobi , ci - devant
Miniftre-Réfident du Roi de Pruffe en cette
Capitale , a reçu le 11 de ce mois l'ordre d'en
partir fous huit jours.
Le Grand- Duc de Tofcane , arrivé le 9 de
ce mois , où il a précédé de peu de jours Madame
la Grande- Ducheffe , fon épouſe , en eſt
parti le 14 , pour fe rendre auprès de l'Empereur
en Bohême .
1 4
( 200 )
De HAMBOURG , le 25 Septembre.
LA retraite de l'armée Pruffienne qui s'eft
retirée en partie dans la Silefie , est pleinement
confirmée , le mauvais tems qui a commencé de
bonne heure dans ces contrées , l'impoffibilité
d'attaquer l'armée de l'Empereur dans un poſte
trop bien défendu ont déterminé ce mouvement
rétrograde , exécuté avec beaucoup d'ordre &
de fuccès , par des chemins que les pluies avoient
rompus, à travers des défilés dangereux , en préfence
d'une armée fupérieure . La Gazette de
Vienne rend ainfi compte de cette retraite. »Ce
fut dans la nuit du 14 de ce mois , que le Roi de
Pruffe quitta entièrement les contrées qu'il avoit
occupées jufqu'ici , fa retraite a été fi rapide que
nous n'avons pu atteindre que fon arrière garde ;
toute fon artillerie & fes bagages avoient été
tranfportés la veille ; & le terrein étoit tellement
coupé par les ravins qu'y avoient formé
les pluies qui régnoient depuis près de trois
femaines , qu'il étoit prefqu'impofiible d'y marcher.
Malgré toutes ces difficultés , le Colonel
de Klebech , à la tête des Warafdins - Crifiens
& le Général de Blankenſtein , ont eu le
bonheur de joindre l'ennemi du côté des hautes
montagnes , près de Johannesbald ; c'eft de là
que le premier de ces Officiers l'a poursuivi pendant
trois heures . Le régiment Pruffien de
Schwartz , infanterie , faifant l'arrière-garde ,
a été prefque totalement détruit à coups de fu
fil , & diſperſé au point que plufieurs pelotons
de foldats , au nombre d'une vingtaine , fe font
mis à genoux pour demander quartier , & fe
font dit déferteurs ; mais on les a renvoyés. Ce
jour -là le feul bataillon des Warafdins - Cri-
Liens a tiré 19,000 coups de fufil . Le Lieutenant-
Colonel de Kneſevich a pris 25 chevaux
de bagage fur l'ennemi. Les villages où les Pruffiens
étoient campés , font horriblement dévas
( 201 )
tés. Lès maifons font découvertes & le refte eft
ruiné. On a trouvé au- delà de So chevaux morts
à la prairie près de Wildfchutz , où l'artillerie
Pruffienne étoit placée , ainfi que fur le chemin
voifin. Il y en avoit de même un grand nombre
dans toutes les autres parties du camp que
l'ennemi vient de quitter. D'ailleurs il ne s'eft
rien paffé de remarquable ces jours - là , dans les
deux armées principales ; la défertion continue
toujours chez l'ennemi «.
Á la fuite de la relation Autrichienne , nous
devons joindre celle que les Pruffiens ont publiée.
L'armée avoit occupé le camp de Lau
terwaffer , depuis le 27 Août jufqu'au de ce
mois ; le 8 elle fe mit en route pour gagner le
camp de Wildfchutz où elle s'établit , & fut
jointe le 9 par tous les corps détachés , qui
exécutèrent fucceffivement leur retraite en fe
foutenant mutuellement. Le 9 , elle fourragea
du côté de Jung Buchen ; le 10 , tout fut tranquille
. Le 11 , fur l'avis qu'un corps de troupes
s'avançoit vers Burkersdorff & Prausnitz
le roi ordonna au Major de Kohler de marcher
de ce côté avec foo chevaux pour reconnoître
l'ennemi , & le fit foutenir par un bataillon
de Keller. Le Major avoit ordre de
faire des prifonniers ; il s'avança en confé
quence , pouffa l'ennemi jufqu'à Keule , &
fit fix prifonniers . En fe retirant il fut atraqué
par 2000 chevaux , & quelques centaines de
Croates qui crurent pouvoir le couper ; mais
de l'infanterie arrivoit à fon fecours ; il en forma
un bataillon quarré , qui fe défendit fi bien
qu'il ne put être entamé, & la retraite fe fit
dans un ordre auffi parfait , que filon cût été
dans une place d'exercice . Le 12 , il ne fe paffa
rien de confidérable ; le 13 , l'artillerie fot envoyée
à Trautenau , fous l'escorte de la brigade
du Général Zaremba , qui fe pofta fur la hau-
Is
( 202 )
teur de Galgenberg , près de Trantenau . Le 14 ,
l'armée décampa de Wildſchutz pour marcher
vers Alftadt. A la pointe du jour , le corps de
réferve fous les ordres de M. de Tauenzien
Général d'infanterie , quitta le camp qu'il avoit
occupé entre Wildfchutz & celui du roi ; l'armée
fe mit fous les armes derrière une hauteur
pour le recevoir ; les dragons de Bayreuth &
le premier efcadron des huffards de Ziethen ,
paffèrent pareillement les défilés de Wildfchutz
& de Stachelmuble , & fe mirent en ordre de
bataille pour recevoir l'armée qui marchoit fur
deux colonnes. Celle à main gauche qui formoit
l'aîle droite , fous les ordres du Prince Frédéric
de Brunswick , marcha à gauche & traverfa
le chemin creux . La colonne de la droite
qui faifoit l'aile gauche , prit fa route à gauche
& paffa par Weigelfdorf. Le Prince héréditaire
de Brunswick qui étoit pofté à Drey- Haufern
fur notre aîle droite , marcha auffi à gauche
pour affurer fon camp fur la hauteur entre
Jung Buchen & Hartmannfdorf, & couvrit
ainfi le flanc droit de l'armée du Roi. Le Prince
de Pruffe qui avoit été pofté près de Pilnikau ,
marcha auffi à gauche pour couvrir le flanc
gauche de l'armée du Roi , & camper fur le
Galgenberg , près de Trautenau , que la brigade
du Général Zaremba quitta à fon arrivée pour
rejoindre l'armée. S. M. fit avancer les dragons
de Krockow & de Thun , & le . fecond efcadron
des huffards de Ziethen , pour couvrir la
marche de S. A. R. contre le corps ennemi
commandé par le Général de Wurmfer qui auroit
pu l'inquiéter. L'ennemi fe montra en effet ; mais
les mesures qui avoient été priſes d'avance rendirent
vains tous fes efforts ; & comme les
chaffeurs & les pandoures Autrichiens s'approchèrent
trop , on les chaffa en en fabrant une
douzaine , & en faifant 8 prifonniers. Le corps
conduit par le Prince héréditaire de Brunfwick
>
( 203 )
2
qui couvroit le flanc droit de l'armée fut vivement
harcelé par un corps ennemi de sooo hom
mes , tant infanterie , que chaffeurs & huffards.
Comme ce Prince avoit à paffer de grands défilés
, l'ennemi crut fans doute lui porter quelque
coup décifif , parce qu'il ne pouvoit pas
être foutenu auffi facilement que l'aile gauche
par l'armée ; cependant malgré la vivacité de
l'attaque, l'ennemi n'a pas pu nous enlever feulement
un chariot ; & malgré un feu continuel de
moufqueterie qui dura plus d'une heure , & une
canonnade qui commença versio heures du matin
& ne finit que vers le foir , nous n'avons eu que
65 hommes tués & 160 bleffés , parmi lesquels
le Capitaine Below , du régiment de Kleifl , qui
a reçu une légère bleffure au bras. Les dragons
de Wielt ont aufli perdu quelques chevaux . Plus
d'une raifon nous fait croire que la perte de l'ennemi
a été plus grande. Dans la nuit du 14 au 15 ,
un détachement du corps du Général Wurmfer
attaqua l'aîle droite du Prince de Pruffe ; comme
il faifoit nuit & fort obfcur on n'a pu favoir le
nombre des ennemis . Lorfque le jour parut , on
a trouvé fur la place un tambour , quelques
armes & l'épée d'un Officier , preuve certaine
de la réception qui a été faite aux ennnemis.
Tous les mouvemens de l'armée , depuis le 8
Septembre jufqu'à ce jour , font honneur aux
Officiers qui les ont exécutés ; on comprendra
difficilement comment une armée auffi nombreuſe
, avec une artillerie fi confidérable a
pu exécuter fa retraite avec fi peu de perte devant
un ennemi fi fupérieur . Il n'y a pas plus de vérité
dans ce que débitent nos ennemis de leurs prétendus
avantages , que dans ce qu'ils difent des
pertes qu'a fait notre armée par la défertion & la
contagion ; il y a une exagération égale dans les
récits fi fouvent répétés de pillages & d'excès
commis par nos troupes. Ils font défendus de
16
( 204 )
la manière la plus rigoureufe ; & fouvent ils ont
été punis du fupplice capital. Notre ennemi y a
donné d'ailleurs occafion en enjoignant aux habitans
du Flat - Pays de fe rendre au- delà de
l'Elbe avec tout leur bétail , de forte qu'il n'eft
pas refté feulement un prêtre en arrière. Lors
donc qu'on n'a trouvé perfonne , & que les valets
de bagage ou autres gens de cette eſpèce ont
commis quelques défordres , il ne s'eft trouvé
perfonne pour dénoncer le dommage & demander
la punition de fes auteurs. En général il a
été médiocre , & fe réduit à quelques fenêtres
brûlées. Les troupes ennemies dans leurs invafions
en Siléfie & en Saxe , fe font certainement
conduites d'une manière beaucoup plus dure , &
ont commis des excès plus confidérables «.
L'armée Pruffienne n'eft pas reftée long tems
à Altstadt ; elle a pris la route de la Siléfie , par
le chemin qui conduit à Landshut ; la groffe
artillerie a été tranſportée à Liebau , & le Roi
de Pruffe eft encore dans la Bohême , aux environs
de Schatzlar , à une lieue des frontières ,
où il a établi fon quartier général . La jonction
de fon armée à celle du Prince fon frere , fi elle
eft entrée dans leur plan , ne peut avoir lieu de
cette campagne ; le Prince Henri qui étoit fur
la même rive de l'Elbe a traverfé cette rivière ,
& occupe actuellement le camp de Tfchirskowitz
, près de Leutmeritz. Sa marche depuis
Nimes jufqu'à ce camp , eft auffi brillante que
celles que le Roi de Pruffe a faites fucceffivement
depuis Hohen - Elb jufqu'au camp de Schatzlar
où il eft à préfent . Un Officier de l'armée
de ce Prince en préfente ainfi les détails . » Le
fourrage commençant à manquer dans les environs
du camp occupé par notre armée , entre
Reichemberg & Raudniz , & l'impoffibilité
d'attaquer avec quelqu'avantage l'ennemi dans fa
pofition au-delà de l'Ifer , déterminèrent le Prince
ל כ
( 205 )
Henri à couvrir la Luface par un corps nombreux
, & à paffer avec l'armée l'Elbe , entre
Auffig & Leutmeritz , pour continuer les opés
rations en-deça de cette rivière. Il fit ouvrir en
conféquence diverfes routes , fous prétexte d'entretenir
la communication avec le corps commandé
par le Général de Platen , & de pouvoir
tranfporter le pain de munition d'Auffig à Nîmes
. Plus de 3000 payfans employés à ce travail ,
rendirent les chemins affez bons , & auffi praticables
que pouvoit le permettre un terrein auffi
montagneux . S. A. R. avoit reconnu le terrein
du côté de l'ennemi , & les environs d'Aufche :
alle connoiffoit déja la fituation de l'Elbe , ou
en 1757 elle fit une fi belle retraite de Sahorzan
, par Dixnowa vers Leutmeritz , en préfence
du corps du Général Nadafti ; d'après
cette connoiffance elle fixa les diverfes routes
des colonnes , & les lieux où l'on devoit camper
; de façon qu'on pouvoit fe promettre d'a
chever fans retard & fans perte les marches prefcrites
pour chaque jour. Le 10 Septembre avoit
été indiqué pour le départ de l'armée ; dès la
veille , un pont de bateaux fut jetté près d'Auffig
, & deux autres près de Leutmeritz : on
tranfporta peu à peu les malades des régimens ,
on déplaça la Boulangerie de campagne , & on
transporta l'artillerie , ainfi que les chariots des
vivres. Après avoir rempli ces objets , on auroit
pu compter fur une marche aifée fi le tems l'avoit
permis mais depuis le premier Septembre
la pluie avoit été fi continue que tous les che
mins étoient dégradés . Cependant malgré tant
d'obftacles , l'armée fe mit en mouvement. Elle
marcha , divifée en 4 corps , le 1er aux ordres
de S. A. R.; le 2e. fous ceux du Prince de Bernburg
; le 3e . commandé par M. de Mollendorf
& le 4. par le Général de Podjursky. Ces deux
derniers corps étoient deftinés à former l'arrière(
206 )
garde. Des fix routes préparés par ordre de
3. A. R. , trois menoient à Gabel & à Zittau ,
deux vers Leutmeritz , & la dernière par Bohmiſch-
Leipa , Neuftadel & Wernftadel à Auffig.
Comme le terrein vers la Luface étoit plus folide
, & que le corps aux ordres du Prince de
Bernburg n'avoit que 3 heures de marche pour
parvenir à fon pofte fixé près de Gabel , il l'exécuta
fans difficulté . L'ennemi attaqua à la vérité
la colonne du Général Podjursky , défilant du
Lukayer- Berg & de Haberndorf, mais fans fuccès
, puifque ce corps fit fa retraite en bon ordre
& fervit d'arrière-garde à celui du Prince de
Bernburg. Les deux autres colonnes avoient de
plus grandes difficultés à vaincre : quoique
dès les quatre heures du matin elles euffent commencé
à marcher , le terrein prefque impraticable
les retarda tellement , que les derniers bataillons
n'arrivèrent qu'à trois heures après midi
au camp de Neufchlofs , à trois lieues de Nîmes.
S. A R. avoit chargé le Lieutenant- Général
de Belling de ne retirer que le plus tard poffible
les poftes avancés de nos grandes gardes ,
d'envoyer comme à l'ordinaire , fes patrouilles ,
à la pointe du jour , & de faire joindre pendant
la nuit le détachement , pofté fur le Pofigberg .
Tout cela fut exécuté. Le Lieutenant , avec fes
40 hommes , quitta le Pofigberg , traverfa dans
l'obfcurité le terrein occupé par les Autrichiens
& joignit fans obftacle la colonne commandée
par M. de Mollendorf. Le mauvais tems ayant
empêché l'ennemi d'appercevoir affez - tôt notre
marche , ce ne fut que vers les 9 heures du matin
que fes troupes avancées harcelèrent foiblement
& de loin notre arrière - garde ; à 11 heures ,
ayant reçu un renfort confidérable , elles voulurent
entamer nos huffards ; mais M. de Belling
les attaqua , les renverfa & les pourfuivant
jufqu'à la hauteur de notre camp aban-
$
1
( 207 )
donné , fit prifonniers un Capitaine , un Maréchal
des Logis & 63 hommes , fans compter un
grand nombre de morts & de gens dangereufement
bleffés , qui demeurèrent fur la place du
combat. Cette rencontre fut la dernière , & les
arrières -gardes Pruffiennes occupèrent leurs
quartiers affignés dans les villages de Weffel & de
Pren. Dès la veille S. A. R. avoit fait marcher
l'artillerie fous une forte efcorte , & fait occuper
les hauteurs jufques vers l'Elbe ; fans cette
précaution , l'ennemi eût pu s'en emparer &
nous incommoder beaucoup dans notre marche
du lendemain : dix efcadrons de huffards , & le
régiment de dragons de Reizenftein , furent encore
commandés pour aller occuper d'autres paffages
, & faire de fréquentes patrouilles da
côté où l'ennemi pourroit fe préfenter. Le 11
à quatre heures du matin , l'armée quitta Neufchlofs
; & marcha fur deux colonnes par Drum
& Holan , jufqu'à un endroit fitué entre Jifchdorf
& Selz , à trois lieues de Neufchlofs . Un
brouillard épais , qui ne fe diffipa que vers les
9 heures , des routes déteftables retardèrent
beaucoup la marche de l'armée de toute la
groffe artillerie , commandée pour paffer l'Elbe
ce même jour , une partie traverfa le Pont de
Leutmeritz , pendant que 66 pièces étoient encore
embourbées dans le marais qui fe trouve
fur la route , entre Graborn & Aufche : les
équipages , partis depuis quatre jours pour Auffig
, par le chemin de Leypa & Wernftadel , eurent
beaucoup de peine à avancer. Les chariots
fe démontoient , des roues fe brifoient , quantité
de chevaux , excédés de fatigues , tomboient
de laffitude & mouroient fur la place . La proximité
de l'ennemi faifoit encore appréhender
d'en être attaqué ; s'il l'eût fait , tout eût été
expofé au plus grand danger , & peut - être
l'eût- il tenté , fi le génie qui avoit réglé notre
( 208 )
marche n'y eût préfidé. M. de Mollendorf
formoit , avec fon corps d'armée , une arrièregarde
formidable. Il feroit trop long d'entreprendre
de décrire , avec combien de circonf
pection les troupes fe replièrent de devant l'ens
nemi , fe retirèrent mutuellement les unes der,
rière les autres , & couvrirent non-feulement
les flancs , mais mirent encore en sûreté les traîneurs
de l'armée . Je crois , au reſte , ne rien
avancer de trop , en difant que cette retraite
peut être comptée au nombre des plus favantes
qui fe foient jamais faites. L'armée entra vers les
cinq heures du foir dans fon camp près de Kuttendorf,
& avant la nuit clofe la groffe artil
lerie arriva à Libfchuz. S. A. R. pofta ellemême
fon armée fur les hauteurs , & , tandis
qu'une partie des troupes du Général de Mollendorf
occupa un camp fur les hauteurs , entre
Tetfchendorff & Neuland , le reste du corps
entretint & couvrit la communication derrière
Aufche jufqu'à Munker , où le Général Belling
défendit la marche des équipages contre les
attaques de l'ennemi. Nous gardâmes cette poftion
le 12 , pour donner le tems aux équipages
& à l'artillerie d'avancer avec plus de tranquillité
, & lorfque l'artillerie eut entièrement paffé
l'Elbe , la cavalerie , ainfi que la feconde ligne
d'infanterie , fe mit vers le foir en mouvement &
traverfa de même la rivière . Le 13 , à trois heures
du matin , S. A. R. ordonna à la première ligne
de détendre le camp , de refter fous les armes
de renvoyer tous les chevaux de bât , & de les
fuivre à cinq heures en marchant fur Leutmeritzi
Elle chargea en même- tems le Comte de Hen
kel , Colonel , de garder Kuttendorff , avec
trois bataillons & cinq efcadrons de huffards ;
& d'entretenir , en même - tems , en avant , au
moyen des huffards , la communication libre.
entre l'Elbe & le corps de Mollendorf , lequel
( 209 )
garda le même jour , ainfi que les deux fuivans ,
fa pofition , jufqu'à ce que tous les chariots d'équipage
, avec leur eſcorte , euffent achevé de
paffer l'Elbe à Auffig. Pour lors ce Général , M.
de Belling & le Comte de Henkel , avec leurs
troupes , fe retirèrent auffi au- delà de cette rivière
& fe rendirent au lieu de leur destination.
Pendant tous ces derniers jours , l'ennemi n'entreprit
prefque rien contre nos poftes , probablement
parce que le mauvais tems lui étoit auffi
contraire qu'à nous ; & que d'ailleurs M. de Laudohn
favoit bien que dans de pareilles circonftances
il n'y avoit rien à entreprendre contre des
troupes aufi avantageufement poftées que les
nôtres. Je puis affurer que pendant toutes ces
marches fatiguantes , ni l'armée de S. A. R. , ni
les corps détachés n'ont pas perdu un feul
homme , ni une feule pièce d'artillerie . Les chariots
de bagage rompus ont été mis en pièces par
nos gens , & les équipages chargés fur les chevaux
d'attelage . Tout ce que nous avons laiffé en
arrière confifte en fix fours de fer & un certain
nombre de boulets , perte en elle - même de trèspeu
de valeur. J'ajouterai en finiffant , que l'artente
de toute l'armée , vu le mauvais tems
qu'elle a effuyé , n'étoit guères d'exécuter fa retraite
avec autant de fuccès , & peu d'entre ceux
qui la compofoient , oublieront , je crois jamais
, une époque auffi mémorable « .
>
Le Prince Henri en quittant Nîmes a laiffé de
l'autre côté de l'Elbe , le corps aux ordres du
Prince d'Anhalt Bernbourg , pofté ſur la hauteur
dite Eckersberg , près de Zittau , pour couvrir
la Luface fur laquelle il eft replié , en occupant
& gardant par des détachemens le paffage impor
tant de Gabel . Le Maréchal de Laudohn après
avoir , de fon côté , chargé le Général Nugent ,
à la tête d'un corps nombreux , d'obferver le
Prince de Bernbourg , a quitté auffi fon camp de
( 210 )
»
Munchengratz , & s'eft rapproché de l'Elbe
avec fon armée pour fuivre celle du Prince
Henri ; il s'étoit campé à Melnick le 17 de ce
mois. Depuis le 12 , écrit un Officier de fon
armée , nous n'avons fait que marcher . Nous
nous fommes rapprochés de Prague que nous paroiffons
devoir laiffer fur la gauche , pour cou.
per le Prince Henri , qui fait mine de vouloir tirer
fur cette ville ou de vouloir pénétrer en Bavière.
Après avoir campé une nuit près de Bran
deis , nous avons fait hier ( 16 ) une marche de
6 lieues ; & nous fommes campés à préfent fur 2
lignes , à une lieue & demie de Melnick. On
ne fait pas encore fi nous nous repoferons aujour
d'hui dans cette pofition . Il nous a été envoyé
encore trois régimens de cavalerie , de l'armée
de l'Empereur , & on prétend que dans 5 à 6
jours S. M. I. viendra elle - même avec un nouveau
renfort « .
Selon plufieurs nouvelles le renfort que le
Maréchal de Laudohn a reçu , confifte en16 régimens
; on a fait paffer auffi des troupes à Prague
, dont la garniſon eft portée à 13,000 hommes.
Le Roi de Pruffe , avant de fe replier fur la
Siléfie , avoit envoyé de fon côté un renfort confidérable
au Prince Henri.
DE FRANC FORT , le 25 Septembre.
SELON les lettres de Drefde , on y a publié
l'avis fuivant de la part de l'Ordre Equeftre
& des Villes formant les Etats de Saxe , & fous
le bon plaifir de l'Electeur. Les Etats ont
rempli jufqu'à préfent , avec la fidélité la plusfcrupuleufe
, tous les arrangemens pris à l'égard
de la caiffe de la teuer , nonobftant tous les
accidens malheureux qui leur font arrivés La
guerre qui vient d'éclater , les oblige aujourd'hui
pour maintenir le bon ordre des finances
& le crédit même de la teuer , de fufpendre
( ZII )
le remboursement des capitaux qui fe faifoient
annuellement par la voie du fort. Cette fufpenfon
aura lieu depuis la foire de la St. - Michel
jufqu'à la fin de la guerre ; les intérêts continueront
d'être payés avec l'exactitude accoutumée
, les revenus de l'Electorat reftant affectés
pour cet objet «.
L'Electeur de Saxe , dans le mémoire qu'il a
publié fur fes droits à la fucceffion allodiale
de Bavière , en qualité de ceffionnaire de l'Electrice
douairière de Saxe , feule héritière allodiale
, évalue à plus de 47 millions de florins
la valeur des biens nouvellement acquis , fans.
y comprendre les améliorations , les dettes actives
& les effets mobiliers ; il y déclare que
quels que foient fes droits , il avoit cependant
fait affurer la Cour de Vienne & celle de Pruffe ,
qu'il étoit prêt à facrifier une partie de fes droits
légitimes pour le maintien & la confervation
de la paix de l'Empire ; que quoique la Cour
de Vienne n'ait paru avoir aucun égard à des
propofitions fi défintéreffées , il ne laiffe pas
d'être toujours difpofé à s'accommoder à l'amiable
, ne doutant point que toutes les Puiffances
qui prennent quelque intérêt à la confervation
du fyftême de l'Empire , ne fecondent fes vues
dans les circonstances préfentes : il réitère la
demande qu'il a déjà faite à tous les Etats &
Membres de l'Empire , de réunir leurs délibérations
& leur affiftance efficace pour terminer
équitablement & d'une manière conforme au
fyftême de l'Empire & aux droits des parties
intéreffées , les différens furvenus relativement
à la fucceffion de Bavière.
Le manifefte de la Cour Impériale n'eft point
encore publié ; il ne le fera que lorsqu'il aura
été lu à Ratisbonne , & il doit l'être inceffamment
; il contient 34 feuilles d'impreſſion . Une
lettre de Ratisbonne , imprimée dans tous nos
( 212 )
papiers publics , contient les détails fuivans.
Le Marquis de Bombelles , Miniftre Plénipotentiaire
de la Cour de Verfailles , a délivré
à l'Affemblée de la Diète une Déclaration
formelle , portant que le Roi fon Maître
étoit fermement déterminé à obferver ftriétement
tous les Traités actuellement fubfiftans entre
S. M. T. C. & le Corps Germanique , &
fpécialement en ce qui pourroit le regarder ,
comme étant garant du Traité de Weftphalie
conclu en 1648 ; qu'il feroit prêt , en tout tems ,
lorfqu'il en feroit duement requis , à appuyer
ledit Traité de fon fecours ; que les fufdits
Traités entre S. M. T. C. & le Corps Germanique
en général , avoient établi ce principe
pour fervir de fondement au Traité d'Alfiance
conclu le 1 Mai 1756 entre la France &
Ja Maifon d'Autriche , Traité fubfiftant encore
& dans lequel tous les articles concernant la
garantie dudit Traité de Weftphalie de 1648 ,
étoient réfervés comme s'ils euffent été inférés
mot pour mot. Cette Déclaration , ajoute l'Au
teur de la Lettre , a été froidement reçue des Miniftres
de la Cour de Vienne , à laquelle on expé
dia fur- le champ des Exprès , ainfi qu'à Berlin &
à d'autres Cours , avec copies de ladite Déclaration
: cet évènement a donné lieu à beaucoup de
fpéculations parminos Politiques , parce que l'on
a toujours fuppofé que la France garderoit le fi
lence , & ne contrarieroit point la Maifon d'Autriche
dans fon occupation de la Bavière «.
I
Le départ de la Cour Palatine pour Munich
n'a pas eu lieu le 20 de ce mois ; il a été retardé
, & le jour n'en eft pas encore fixé . On
dit qu'elle veut favoir premièrement la tournure
que prendront les affaires actuelles , & hi
les Pruffiens feront réellement une invafion dans
la Bavière , comme on prétend qu'ils en ont
le deffein.
( 213 )
Selon des lettres de Weftphalie , il y aura
l'année prochaine une armée d'obfervation fur
les frontières de Hanovre. On parle toujours
d'une négociation entre le Roi de Pruffe , l'Électeur
de Hanovre & plufieurs princes de l'Empire
, dont le but principal , eft la sûreté & le
maintien de la conftitution de l'Empire.
ITALIE...
De ROME , le 15 Septembre.
Il est beaucoup queſtion ici d'un confiftoire
qui fe tiendra , dit - on , le 28 de ce mois ;
mais qui n'aura pour objet que la nomination
à plufieurs Eglifes vacantes . La place de
Vicaire Apoftolique du Patriarchat de Conftantinople
, qui avoit été donnée au mois d'Octobre
de l'année dernière à l'Archevêque de
Theffalonique , vient de vaquer de nouveau par
la mort du Titulaire , que la pefte a enlevé.
La Congrégation de la Propagande vient d'y
nommer D. François - Antoine Tracchia , Génois
, Supérieur de la Congrégation des Prêtres
de Saint-Jean- Baptifte.
Le Duc de Grimaldi , Ambaffadeur d'Espagne
auprès du S. Siége , a écrit le 8 de ce mois à
l'Avocat Zabonetti , pour lui annoncer que
le Roi fon maître l'a nommé fon Avocat Confultant
à Rome avec une penfion de 600 écus ,
en récompenfe du zèle qu'il a mis dans la défenfe
du procès de M. Bifchi . Cet homme célèbre
par la confidération dont il a joui fous le
dernier Pontificat , & par les malheurs qu'il a
éprouvés fous celui - ci , eft retiré à Naples ,
& a , dit- on , obtenu de S. M. C. un emploi
diftingué & une penfion de 1500 écus .
On connoît la loi portée par l'Impératrice
Reine , qui défend à toutes les maifons Religieufes
de fes Etats héréditaires , d'admettre au(
214 )
eun fujet à l'émiffion des voeux avant l'âge de
24 ans . Cette loi réfléchie a excité les réclamations
de plufieurs Ordres Religieux , & le
Général de l'Ordre des Carmes vient d'adreffer
à cette Souveraine des repréfentations pour en
obtenir l'abolition ; il y expofe entre autres fes
craintes fur l'anéantiffement des Ordres Monaftiques
par-tout où elle fera en vigueur.
» Un Prêtre François venant de la Toſcane
dans l'Etat Eccléfiaftique , fut attaqué , il y a
quelques jours , par deux fcélérats qui le frappèrent
de plufieurs coups & le jettèrent dans
un foffé où ils le laissèrent pour mort ; heureufement
des paffans le rencontrèrent & le
transportèrent à Acqua- Pendente où il fut panfé
& foigné avec fuccès . Le voiturier qui le conduifoit
étoit complice de l'affaffinat ; pour
couvrir fon crime , il fe rendit à Laurenzopoli
& fit fon rapport au Juge du lieu . Il fut foupçonné
par fa dépofition même ; on l'arrêta
on le fouilla , & on trouva fur lui quelques
louis d'or de France qui avoient appartenu à
l'Eccléfiaftique , & une montre d'or qu'il avoit
cachée dans une de fes bottes . Les deux autres
affaffins avoient pris la route de la Toscane
avec deux autres montres & quelque argent.
De LIVOURNE , le 20 Septembre.
Madame la Grande- Ducheffe , accompagnée
des Comteffe de Thun & de Colloredo , eft
partie le 9 de ce mois pour aller rejoindre à
Vienne le Grand - Duc fon époux . On ne croit
pas que LL. AA. RR. reviennent dans leurs
Etats avant le printemps prochain.
Les Négocians de cette Ville , intéreſſés dans
le commerce du Levant , ont fouffert une perte
confidérable par le défaftre qui a ruiné la ville
de Smyrne ; on évalue à 15 millions de piaftres
les marchandiſes feules qui ont été confumées.
( 215 ).
Des lettres de Milan portent que le Comte
de Serbelloni , Maréchal-Commandant- Général
, qui y eft mort le 5 de ce mois , âgé de
84 ans , a laiffé par fon teftament un million à
l'Empereur.
Un armateur François vient de conduire
dans ce port le navire Anglois le Nil , qui fe
rendoit de Londres à Naples , & qui étoit richement
chargé .
Les lettres de cette Ville portent que S. M. Sicilienne
a accordé les graces fuivantes au Royaume
de Sicile. 1 °. Elle a approuvé l'impofition de
25,000 ducats deftinés à rendre les grandes routes
praticables pour les carroffes , & a nommé deux
Commiffaires pour régir cette entrepriſe. 2 °. Elle
permet de faire des armemens contre les barbarefques
, & fait remife aux armateurs des droits
qu'elle a dans les prifes . 30. Elle accorde le rétabliffement
de l'Archevêché de Mont- Réal , &
ordonne à la Junte des Préfidens & aux Confulteurs
, d'indiquer les moyens d'affigner une
menfe convenable à ce nouvel Archevêché.
4º . Elle ordonne à la Junte d'examiner quels
Évêchés il feroit convenable d'ériger , & les
moyens de pourvoir à leur entretien.
ANGLETERKE.
DE LONDRES , le 30 Septembre.
ON a appris la rentrée de la flotte Françoiſe
dans le port de Breft ; nous ignorons où fe
trouve actuellement celle de l'Amiral Keppel ,
mais nous favons à quoi nous en tenir fur fes
prétendues difpofitions à fe battre , & fur les
foins qu'il s'eft donnés pour rencontrer l'ennemi .
Dans toutes les lettres à l'Amirauté , ou du
moins dans ce qu'on veut bien en publier , il
dit qu'il a croifé conftamment à des hauteurs
où les François pouvoient être , & que pour
( 216 )
être mieux informé de leurs mouvemens , il avoit
stationné toutes fes frégates , de manière à pou
voir être promptement inftruit de leur approche
; ils ont cependant regagné leur port fans
qu'il les ait vus ; s'il avoir bien voulu les voir ,
il n'avoir qu'à garder la pofition qu'il avoit prife
fur Queffant , d'où il leur barroit l'entrée de
Breft , où ils ne pouvoient fe rendre fans fe
battre . Au lieu de les attendre , il s'est écarté ;
la frégate le Fox a été prife après une vigoureufe
défenfe , & il y a bien des perfonnes ici
qui font un crime à l'Amiral de cette perte qu'il
n'a pu fans doute prévenir.
Il paroît que pour cette année toutes nos opérations
militaires font finies , & que les hoftilités
entre la France & nous fe réduiront à la -
petite guerre fur mer , dans laquelle on fe fera
de part & d'autre tout le mal qu'on pourra ,
fans aucune déclaration formelle . Le commerce
en fouffrira ; mais le Gouvernement , fans s'arrêter
aux pertes des particuliers , qui cependant
tournent au détriment de l'état en général ,
attendra patiemment l'hiver , & cherchera
profiterde cette faifon pour négocier& pour amener
la paix s'il eft poffible. Le Marquis d'Almodovar
continue , dit-on , de s'occuper de ce grand
objet , & notre Ministère , malgré fes défiances
, ne fe refuſe point à l'écouter. Son espoir
eft de trouver enfin quelque voie de conciliation
, ou du moins de gagner du tems & de retarder
le moment où lEfpagne fe déclarera
contre nous. Il s'attend qu'elle finira par prendre
ce parti fi les différends fubfiftent , quoiqu'il
ne néglige rien pour donner une autre idée à la
Nation ; mais fon opinion perce , par tous les
petits foins qu'il emploie pour la raffurer fur cet
évènement s'il arrive. C'eft lui qui répand les
bruits qui fe foutiennent depuis quelques jours
de l'affurance des ſecours de la Ruffie ; on ne
portoit
( 217 )
portoit pas à moins de 40,000 hommes les troupes
qu'elle confent à nous fournir ; aujourd'hui
on les réduit à la moitié , mais on remplace les
20,000 hommes fupprimés , par 20 vaiffeaux de
guerre .
Pendant que le peuple fe livre à ces efpédes
perfonnes inftruites les regardent
comme des chimères. » La Cour de Pétersbourg
, difent-elles , ne fe déclarera ni pour ni
contre l'Angleterre , parce que le grand intérêt
qui l'occupe toute entière , eft d'étendre fon
commerce par la paix ou par la guerre. Par
conféquent elle ne penchera jamais par inclination
pour aucune Monarchie en poffeffion de
s'arroger l'empire des mers . On fait que la vafte
prefqu'ifle du Kamtschatka , qui conduit à l'Archipel
du Nord , a depuis quelque tems ouvert
à l'Empire Ruffe une nouvelle branche de commerce
avec le Japon. De cette prefqu'ifle , on
eft parvenu dans l'Archipel du Nord , qui conduit
aux côtes de l'Amérique- Septentrionale ;
cette découverte fe pourfuit avec la plus grande
attention ; mais on n'y emploie que des perfonnes
de confiance , qui ne communiquent leurs
relations qu'à la Cour feule ; ainfi le public ne
fait à cet égard que ce que la Cour veut bien
qu'il fache , c'est- à- dire très-peu de chofe. Depuis
la rupture entre l'Angleterre & fes Colonies
, la Ruffie a redouble fes efforts pour s'affurer
le paffage de l'Amérique-Septentrionale ;
fi elle y réuffit , la Grande- Bretagne & les Anglo-
Américains feront à l'envi leurs propofi
tions , & il eft clair que la Cour fe déterminera
pour le parti le plus avantageux . Un autre point
de vue fort analogue au précédent , eft l'état
actuel des affaires entre la Ruffie & la Porte. La
première ne laiffera les Ottomans en repos , que
lorfqu'ils auront rempli les conditions du dernier
traité de paix en faveur du commerce
15 Octobre 1778. K
( 218 )
Ruffe ; dans cette pofition , avec de fi grands
objets en vue , & des intérêts fi importans ,
doit -elle , peut- elle même faire pour nous ce
que nous defirons « ?
En attendant que ces belles espérances fe
réalifent , & qu'elles amufent la Nation , nos
Corfaires s'empreffent de profiter des occafions
que la courfe leur fournit pour s'enrichir ; ils
fe multiplient journellement , & on fait monter
à 60 ceux qui font déja fortis des ports d'Angleterre
feulement ; celui de Londres en a fourni
20 , Bristol 9 , Liverpol 5 , Poole ; , Weymouth
2 , Falmouth 4 , Milford 3 , Penzance 2 , Ipfwich
4 , & Harwich 3. Ily en auroit davantage
, fi la difficulté de trouver des matelots n'y
mettoit obftacle ; la marine Royale s'eft emparée
de tous ceux qu'elle a pu trouver , & les
Alottes arrivées des ifles , lui ont procuré tous
ceux qu'elles avoient. Le Roi , par une Ordonnance
en date du 16 de ce mois , a fixé la diftribution
du produit des prifes ; il a auffi réglé
Ja conduite qui devoit être tenue à l'égard des
vaiffeaux neutres . On a remarqué à cette occafion
que la France a défendu d'en prendre aucun
, à moins qu'il ne portât des munitions à
fes ennemis ; cette modération , qui fans doute
eft de juftice , n'a point été adoptée ici ; nos
vaiffeaux prennent tous ceux qu'ils rencontrent ,
auffi tôt qu'ils les foupçonnent d'être chargés
pour le compte des François ; plufieurs navires
étrangers , qui naviguoient fur la foi publique ,
ont été arrêtés en conféquence , & il en eft réfulté
des plaintes graves ; le Roi de Suède en a
fait paffer quelques- unes à la Cour qui méritent
toute fon attention ; & dans ces circonftances
, où nous avons déja affez d'ennemis fur les
bras , il eft inutile & dangereux de nous en attirer
de nouveaux . Les Hollandois méritent fur-
Bout qu'on les ménage dans ce moment puifque
( 219 )
nous négocions avec eux ; nous ne devons pas
douter que la France ne croife nos négociations
, & jufqu'à préfent nous n'avons pas eu
pour eux tous les ménagemens qu'ils étoient en
droit d'attendre ; une députation du corps des
Négocians d'Amfterdam a préſenté le 12 de ce
mois aux Etats- Généraux une Requête fur la
faifie de plufieurs de leurs navires par nos Armateurs
; LL. HH, PP. fe font en conféquence.
adreffées au Roi , & il eft bien difficile de leur
refufer la fatisfaction qu'elles demandent &
qu'elles font en droit d'exiger.
On attend toujours des nouvelles de l'Amérique
; les partifans du Gouvernement s'empreffent
de remplir le vuide qu'elles laiffent par
celles qu'ils fabriquent ; felon eux le refte de
l'efcadre difperfée & maltraitée de l'Amiral
Byron a rejoint l'Amiral Howe , & l'a rendu
fupérieur en forces au Comte d'Estaing ; mais
on ne dit point comment cette jonction s'eft
effectuée , & on feroit fur- tout curieux de favoir
par quelle voie on a appris ces détails intéreffants
; on ne le feroit pas moins de favoir
quel vaiffeau leur a apporté auffi la nouvelle
que le Comte d'Estaing étoit bloqué dans la
Delaware , par le même Amiral_Howe qu'il
avoit bloqué à Shandy- Hoock. Tout ce qui
paroît certain , c'eft que pendant le tems qu'il
eft refté devant New - Yorck , il a eu tout celui
qui lui étoit néceffaire pour fe concerter avec
les Généraux Américains. Après avoir tenu
l'Amiral Howe & le Général Clinton dans des
alarmes continuelles pendant 11 jours , durant
*lefquels le Général Washington faifoit défiler de
gros détachemens de fon armée pour renforcer
celle qui , fous les ordres du Général Sullivan ,
menace Rode-Ifland , il a quitté Shandy- Hoock ,
& après avoir fait une courte excurfion dans le
Sud , imaginée vraisemblablement pour aug-
K 2
( 220 )
menter la fécurité de l'ennemi , il a porté fans
doute vers Rode - Iſland , où , aidé de quelques
corps Américains , il peut faire un coup de
main très - intéreffant , tant fur les troupes que
fur les vaiffeaux de guerre qui garniffent cette
ftation . Rhode Island n'ett rien moins qu'en état
de foutenir une attaque ; le Général Clinton
lui-même n'ofe pas l'affurer ; on a remarqué que
dans fa lettre , il obfervoit que le Général Pigot
avoit eu le tems de mettre en état les batteries
de mer , & de fe préparer à une certaine réfif
tance , au moins pendant quelque tems.
Tous les évènemens qui fe font paffés jufqu'à
préfent , & le peu de fuccès de l'envoi des
Commiffaires conciliatoires en Amérique , préparent
à bien des débats dans la prochaine
féance du Parlement ; il s'affemblera le 26 du
mois de Novembre prochain ; on eft fort curieux
de favoir la manière dont le Ministère
expofera les faits , & juftifiera les fautes que la
Nation lui reproche ; on s'attend bien que tout
ce qu'il voudra dire fera parfaitement reçu par
la Majorité ; mais la Minorité ne gardera pas le
filence , & fes réflexions , fi elles ne produifent
point d'autre effet , éclaireront la Nation , &
amuferont peut- être les perfonnes indifférentes
qui s'amufent de tout . Un plaifant , qui prend le
nom de jeune Merlin , s'eft avifé de prédire tout
ce qui doit fe paffer. » Beaucoup de gens , dit- il ,
nous apprennent ce qui s'eft paffé ; moi je veux
annoncer ce qui doit arriver. Keppel a mis de
´nouveau à la mer , fans avoir des ordres pofitifs
de combattre ; il fera enforte de n'être point attaqué
par la flotte Françoife , à moins qu'elle
n'ait l'imprudence de venir le chercher dans la
Manche. Le commerce de France ne fera point
molefté , au moins par notre efcadre.Nos camps ,
ainfi que ceux des François , fe prolongeront
feulement jufqu'à la fin de l'été . Les deux par(
221 )
tis attendent des nouvelles de l'Amérique . Le
Parlement s'affemblera vers le 26 Novembre ;
un acte pour accorder l'indépendance aux 1-3
Etats - Unis fous certaines conditions , paffera ,
peut-être même d'une voix unanime . L'Amérique
fera comprendre la France dans le Traité.
L'Angleterre & la France défarmeront ; & cettedernière
l'uiffance aura ainfi rempli , fans coup
férir , le grand objet de nous humilier «.
On remarque que le voeu du Ministère eft
pour la paix ; il eft fortifié par la difficulté de
faire la guerre ; dans la fituation actuelle de nos
finances , il n'y a plus d'argent à tirer de la Nation
; la conféquence inévitable de la guerre feroit
la banqueroute nationale , puifque le Gouvernement
n'auroit point d'autre reffource pour
la foutenir , que de s'emparer des revenus deftinés
au payement des intérêts . Ce point de vue
eft fi vrai qu'il n'échappe à perſonne , & la Nation
effrayée avec raifon , ne manque pas de fe
plaindre de ceux qu'elle regarde comme les
Auteurs de la crife préfente . » Tournez , leur
dit-elle , vos regards fur le paffé ; voyez ce
qu'étoit ce pays il y a quelques années , & voyez
enfuite ce qu'il eft aujourd'hui. La Grande- Bretagne
jouiffoit d'une paix & d'une union auffi
parfaite que fa conftitution le comporte ; le
commerce & les manufactures étoient dans l'état
le plus floriffant ; jamais le crédit public n'avoit
été plus haut , malgré l'énorme fardeau d'une
dette immenfe que dix années de paix n'avoient
que peu diminuée , la Nation étoit refpectée de
l'étranger , & rien ne pouvoit troubler l'indolence
du Ministère qu'une miférable diſpute avec
quelques féditieux de Bofton. Telle étoit alors
la fituation de la Grande- Bretagne ; voyez actuellement
à quelle còndition vous l'avez réduite.
Un mécontentement général dans toutes
les parties de l'Empire , la diminution & la
K 3
( 222 )
>
détreffe du commerce , les manufactures languir
fantes , la chute du crédit , tant public que particulier
, jufqu'à faire craindre une banqueroute
la Nation infultée & méprifée au-dehors
, nos armées abandonnées à la captivité ,
nos flottes battues , l'Amérique perdue ,
lés illes de l'Amérique fur le point de recourir
à la protection du Continent , déformais
leur Métropole , & dont elles feront l'appanage
«.
On fait plus tomber ces reproches fur le Lord
North que fur les autres Miniftres , auxquels cependant
la méchanceté ne laiffe pas d'en faire une
bonne part. Mais ces clameurs font vraisembla
blement peu fondées , puifqu'ils confervent toujours
la confiance de leur Souverain ; le Lord.
North , qui a reçu fi fréquemment des marques
fignalées de la fatisfaction que S. M. a de fes fervices
, vient d'en obtenir une nouvelle. On fait
qu'elle lui avoit accordé la charge très-lucrative
de Gouverneur des 5 ports ; elle vient de donner
aux trois fils de ce Miniftre la furvivance de celle
de Contrôleur des Douanes dans le port de Londres
, après la mort du Duc de Newcaſtle qui
en eft actuellement revêtu. Cette place paffera
à l'aîné ; & après lui fucceffivement à fes freres.
On n'a pas manqué de lui adreffer l'épigramme
fuivante. On a dit du Général Washington
qu'il s'étoit fait un fyftême de ne gagner ni perdre
dans fa place , & que dans la dernière guerre
il avoit quitté le fervice fans être plus riche ni
plus pauvre d'un ſcheling . Il y a sûrement quelque
différence entre vos principes , Mylord ;
vous avez employé tout votre crédit pour accumuler
fur votre perfonne & fur votre famille
des places & des furvivances avec une prodigalité
fans exemple , mais vous avez fait perdre
un empire à la Grande- Bretagne , & vérifié une
ancienne maxime qui dit que tout homme qui
( 223 )
s'occupe trop des émolumens dans une grande
place , n'eft digne que d'une petite «< .
C
Les mouvemens dans nos ports continuent
avec plus de vivacité que jamais ; on équipe
actuellement à Portſmouth & à Plymouth , une
nouvelle efcadre qui fera tous les ordres de
l'Amiral Rodney ; on ne dit pas quelle eft fa deftination
, mais on affure qu'elle est très importante.
Si les démêlés actuels durent encore quelque
tems , nous aurons befoin de multiplier nos
efcadres ; outre celles que le fervice de l'Amérique
exige , il nous en faut dans la Méditerranée
, où nous n'en avons point , où le pavillon
François domine , & où il fera remplacé par
celui des Efpagnols , lorfqu'il quittera cette
mer. On dit même que nous y avons perdu déja
un vaiffeau de guerre qui a été pris par deux de
l'efcadre de M. de Fabry ; ce vaiffeau eft celui
que montoit l'Amiral Duff.
Nous ferons auffi obligés d'envoyer des forces
dans l'Inde ; nos établiffemens à découvert de
ce côté font très - expofés dans ce moment ; on
vient d'y envoyer une frégate chargée de dépêches
de la part du Gouvernement & de celle
de la Compagnie des Indes ; il paroît qu'elles
ont pour objet d'avertir les Anglois établis au
Bengale , de l'état où en font actuellement les
affaires de l'Europe , & de les avertir de fe tenir
fur leurs gardes La Compagnie des Indes
outre les vaiffeaux qu'elle a déja pris à fon fervice
, vient d'en armer encore d'autres , qu'elle
a deftinés pour les ftations fuivantes , favoir
l'Alfred pour la Chine & la côte ; la Cérès & le
Hawke pour la côte & le golphe de Bengale ; la
Réfolution pour Bombay & le Bengale ; un vaiffeau
neuf pour Madère , la côte & la baie ; le
Prince pour Madère & Bombay ; & le Comte de
Sandwich pour Bombay & la Chine . Cela fait
en tout 20 vaiffeaux qui feront prêts pour la faifon
prochaine.
K 4
( 224 )
Les fonds depuis quelque- tems ont éprouvé
une grande diminution , & on craint qu'elle
n'augmente encore , quoiqu'on ait employé tous
les moyens poffibles pour engager les Hollandois
à en acheter , & qu'on ait appliqué au fervice
l'argent deftiné pour les orphelins .
On obferve dans un de nos papiers , que la
plupart des vaiffeaux que nous avons pris à la
France , étoient affurés en Angleterre , au moyen
de quoi , quand ils feroient plus confidérables &
plus nombreux , nous n'en ferions pas moins
léfés ; ce même papier évalue toutes ces prifes à
450,000 liv . fterl . , & on oppoſe à ce calcul que
le nombre de celles que les François ont fait
fur nous depuis qu'ils ont mis leurs Armateurs
en mer , eft d'un million ſterl .
ÉTATS- UNIS DE L'AMÉRIQUE SEPT.
Philadelphie du 10 Août. Le 6 de ce mois a été
un grand jour pour l'Amérique- Unie , il lui a
offert le fpectacle nouveau des Représentans de
ces Etats , donnant une Audience au Miniftre
Plénipotentiaire du plus puiffant Roi de l'Europe.
MM. Richard Lée & Samuel Adams ,
Députés , l'un de Virginie , l'autre de Maffachuffets
Bay , fe rendirent dans un carroffe à 6
chevaux fournis par le Congrès , chez M. Gerard
qu'ils conduifirent à la maifon d'Etat de
cette ville , où étant arrivés , ils prirent la gauche
du Miniftre , & le menèrent dans la falle du
Congrès au fauteuil qui lui avoit été deftiné en
face du Préfident. M. Gerard s'étant affis , remit
fes lettres de créance à fon Secrétaire , qui
les préfenta au Préfident . Elles font conçues ainfi :
Très-chers grands Amis & Alliés , les Traités
que nous avons fignés avec vous , en conféquence
des propofitions que vos Députés nous ont faites
de votre part , vous font un garant affuré de notre
affection pour les Etats-Unis en général , & pour
( 225 )
chacun d'eux en particulier , ainfi que de l'intérêt
que nous prenons & que nous prendrons
conftamment à leur bonheur & à leur profpérité.
C'est pour vous en convaincre d'une manière
plus particulière , que nous avons nommé le
fieur Gerard , Secrétaire de notre Confeil d'Etat ,
pour réfider auprès de vous en qualité de notre
Miniftre Plénipotentiaire. Il connoît d'autant
mieux les fentimens que nous vous portons , &
il est d'autant plus en état de vous en rendre témoignage
, qu'il a été chargé de notre part de
négocier avec vos Députés , & qu'il a figné
avec eux les Traités qui cimentent notre union .
Nous vous prions d'ajouter foi entière à tout ce
qu'il vous dira de notre part , principalement
lorfqu'il vous affurera de notre affection & de
notre conftante amitié pour vous. Sur ce , nous
prions Dieu qu'il vous ait , très- chers grands
Amis & Alliés , en fa fainte & digne garde . Ecrit
à Versailles , le 28 Mars 1778. Votre bon Ami
& Allié , LOUIS. GRAVIER DE VERGENNES .
Alors le Préfident , le Congrès & le Miniftre
fe levèrent enfemble ; ce dernier falua le Préfident
& le Congrès qui lui rendirent le falut , &
tout le monde fe raffit . Un inftant après le Miniftre
adreffa ce difcours au Congrès .
"
» Meffieurs , les liaifons que le Roi mon maître
a formées avec les Etats - Unis de l'Amérique
, lui font fi agréables , qu'il n'a pas voulu différer
de m'envoyer réfider auprès du Congrès
pour les cimenter. Il apprendra avec fatisfaction.
que les fentimens qui ont éclaté à cette occafion
juftifient la confiance que lui avoient infpiré le
zèle & le caractère des Députés des Etats - Unis
en France , la fageffe & la fermeté qui ont dirigé
les réfolutions du Congrès , ainfi que la conftance
& le courage que les Peuples ont fait éclater.
Vous favez , Meffieurs , que cette confiance
a fait la bafe du plan vraiment amical & défia-
K s
( 226 )
téreffé fur lequel S. M. a traité avec les Etats-
Unis . Il n'a pas dépendu de S. M. que fes engagemens
n'affurent votre indépendance & votre
repos fans effufion ultérieure de fang , & fans
aggraver les maux de l'humanité , dont toute
fon ambition eft d'affurer le bonheur ; mais les
difpofitions & les réfolutions hoftiles de l'ennemi
commun , ayant donné à des engagemens
purement éventuels une force actuelle , pofitive
, permanente & indiffoluble , le Roi mon
maître penfe que les deux Alliés ne doivent plus
s'occuper que des moyens de les remplir de la
manière la plus utile à la caufe commune , & la
plus efficace pour parvenir à la paix qui eft l'objet
de l'alliance. C'elt d'après ces principes , que
S. M. s'eft hâtée de vous envoyer un fecours
puiffant. Vous ne le devez , Meffieurs , qu'à fon
amitié , à l'intérêt fincère qu'elle prend aux
avantages des Etats -Unis , & au defir qu'elle a
de concourir efficacement à affermir votre repos
& votre profpérité fur des bafes honorables &
folides. Elle efpère d'ailleurs que les principes
adoptés par les Gouvernemens contribueront à
étendre les liaifons que l'intérêt mutuel des peu
ples refpectifs avoit déja commencé à établir
entr'eux. Le principal point de mes inftructions
eft de faire marcher fur la même ligne les intérêts
de la France & ceux des Etats - Unis . Je me
flatte , Meffieurs , que ma conduite paffée , dans
les affaires qui les intéreffent , vous aura déja
convaincu que je n'ai point de defir plus grand
que celui d'exécuter mes inftructions de manière
à mériter la confiance du Congrès , l'amité de
fes Membres , & l'eftime de tous les citoyens .
Signé GERARD .
Le Préfident répondit de la manière suivante .
»Monfieur, les Traités conclus entre S. M.T. G.
& les Etats- Unis de l'Amérique font une preuve
éclatante de fa fageffe & de fa magnanimité
( 227 )
refpectables à toutes les nations. Les vertueux
Citoyens de l'Amérique en particulier , n'oublieront
jamais l'attention bienfaifante qu'elle.
a donnée à la violation de leurs droits : jamais
ils ne méconnoîtront la main protectrice de la
Providence qui a daigné les élever jufqu'à un
Ami auffi puiffant & auffi illuftre. Le Congrès
penfe & efpère que l'expérience ajoutera une
nouvelle force à la confiance que Sa Majefté
a mife dans la fermeté de ces Etats . Cette
Affemblée eft convaincue , Monfieur
» que
s'il eût dépendu uniquement du Roi Très-
Chrétien , l'indépendance & le repos de ces
Etats feroient inébranlablement affermis . Nous
déplorons cette foif de domination , fource de
de la guerre actuelle qui a multiplié les misères
de l'humanité. Il n'eft rien que nous défirions
plus ardemment que de remettre l'épée dans
le fourreau , & d'arrêter l'effufion du fang ; mais
nous fommes déterminés à remplir autant qu'il
fera en nous ces engagemens éventuels auxquels.
les réfolutions & les difpofitions hoftiles de
l'ennemi commun ont donné une force pofitive
& permanente. Le Congrès eft intimément perfuadé
que le fecours généreux que la fageffe
de S. M. nous envoie , ramenera enfin la Grande-
Bretagne aux fentimens de la juftice & de la
modération , & qu'il affermira la paix & la
tranquillité fur des bafes honorables & folides
à l'avantage commun de la France & de l'Amérique
. Il eft indubitable que les Gouvernemens
des différens Etats de cette Union concourront
de tout leur pouvoir pour cimenter avec
les Sujets de la France des liaifons , dont les
heureux effets fe font déjà fi vivement fentir
Convaincu , de l'attachement que vous avez.
montré , Monfieur , pour les intérêts de co
Pays , de même que pour votre propre Patrie ,
' est avec la plus grande fatisfaction que le Com
20
K 6
( 228 )
grès vous reçoit pour le premier Miniftre de
S. M. T. C. , vous , Monfieur , dont la conduite
paffée eft un augure heureux & infaillible
de la confiance de ce Corps , de l'amitié
de fes Membres , & de l'eftime de tous les
Américains pour vous. En Congrès . HENRI
LAURENS
, Préfident .
Après cette Audience , le Ministre fut reconduit
avec les mêmes cérémonies ; & le
Congrès lui donna un repas fuperbe , auquel
furent invités plufieurs étrangers de diftinction
& des perfonnes revêtues d'un caractère public.
De Maryland le 10 Août. Toutes les nouvelles
confirment que M. le Comte d'Estaing n'a
quitté Shandy-Hook que pour feconder l'attaque
projettée par le Général Sullivan contre
Rhode - Ifland . Ce Général a été renforcé par
un corps confidérable de l'armée du Général
Washington , & ce corps eft parti fous les ordres
du brave Marquis de la Fayette . On affure
qu'aujourd'hui eft le jour fixé pour cette
attaque : nous ne doutons point de fon fuccès ,
& nous en attendons la nouvelle avec impatience
. On affure déja que le Général Pigot a
évacué cette Ifle pour fe retirer dans Long- Ifland.
L'impoffibilité de tenir , fentie par le
Général Clinton & l'Amiral Hove , lui a fait
dit-on donner cet ordre. Dans peu de jours
nous en fçaurons fans doute davantage.
FRANC E.
DE MARLY , le 10 Octobre.
LE premier de ce mois , Mefdames Adélaïde ,
Victoire & Sophie de France , font parties de
Verfailles pour aller à leur château de Belle-
Vue, où elles doivent refter jufqu'au 28.
La Cour eft arrivée ici le 7 de ce mois ,
elle y reftera jufqu'au 29. Les S. M. , ac(
229 )
compagnée de Mgr. le Comte d'Artois , s'étoit
rendue à Fontainebleau , où elle a couché une
nuit.
Le 4 , M. de la Michodière , ancien Prevôt
des Marchands de Paris , & Confeiller d'Etat ,
& M. d'Ormeffon , eurent l'honneur d'être préfentés
au Roi par M. le Garde des Sceaux , &
de faire leurs remerciemens , le premier pour la
place de Confeiller d'honneur du Parlement de
Paris , vacante par la mort de M. de la Michodière
fon coufin , & le fecond pour celle de
Confeiller d'Etat , vacante par la mort de M.
Olivier de Senozan. Le même jour , la Comteffe
de Poleftan , à qui le Roi a accordé un brevet
de Dame , & la Vicomteffe de Monteil furent
préfentées à LL. MM. & à la Famille Royale ,
l'une par la Comteffe Jules de Polignac, & l'autre
par la Comteffe de Bourbon Buffet. Le même
jour , le Marquis d'Aubeterre prit congé de
LL. MM. & de la Famille Royale , pour fe rendre
à l'ouverture des Etats de Bretagne .
MM. Née & Mafquelier , Graveurs , ont eu
l'honneur de préfenter à LL. MM. & à la Famille
Royale , la vingtième livraiſon des Tableaux
Pittorefques , Phyfiques , Hiftoriques ,
Moraux , Politiques & Littéraires de la Suiffe.
De P ARIS le 10 Octobre.
ON affure qu'on n'a point de nouvelles de M.
de Guichen depuis qu'il eft forti avec quatre vaif
feaux de ligne & trois frégates , pour croifer à la
hauteur de la Manche , en attendant que M. le
Comte d'Orvilliers forte de nouveau de Breft à
la tête de fon efcadre ; celui- ci fait tous les préparatifs
de fon départ qui , dit- on , a été fixé au
17 de ce mois . La frégate le Fox que M. le Vicomte
de Beaumont a amenée dans le port
après un combat glorieux , eft la même qui fut
prife l'année dernière par les Américains fur les
( 230 )
bancs de Terre-Neuve , & qui fut reprife en
fuite par le Capitaine Collier : elle étoit alors
commandée par M. Foteringham . M. de Sartine
ayant rendu compte au Roi du combat que
M. le Vicomte de Beaumont livra le 11 de ce
mois à cette frégate , qui faifoit l'avant-garde
de la flotte Angloife qu'on n'a point rencontrée,
S. M. a bien voulu donner à cet Officier l'affurance
du commandement d'un de fes vaiffeaux .
de ligne , & des témoignages de fa fatisfaction
aux Officiers qui l'ont fecondé ; elle a en mêmetems
pourvu au fort des femmes & des enfans
de ceux qui ont été tués & qui ne font qu'au
nombre de 4 , & des récompenfes aux bleffés
qui font au nombre de 15.
Les lettres de Breft portent que la frégate:
l'Oiseau commandée par M. de Kergarion Locmaria
a pris une frégate Angloife & l'a conduite
à Bordeaux , M. le Comte d'Orvilliers
en revenant en a amené deux que fes frégates
avoient prifes pendant la campagne. M. de Boncamp,
commandant l'Aigrette , s'ett emparé d'un
Corfaire qui inquiétoit beaucoup le commerce
de cette Ville , plus par la fupériorité de fa
marche que par le nombre & le calibre de fes
canons . Un vaiffeau venant de la Virginie &
arrivé à Painboeuf dans la riviere de Nantes ,
a rapporté qu'il avoit rencontré le Ranger
vaiffeau Américain & les deux frégates Amé--
ricaines , forties de Breft en même tems que
l'arinée , qui efcortoient un grand nombre de
vaiffeaux Anglois qu'ils avoient pris .
Le Céfar , armateur de 24 canons , équipé à
Toulon , a conduit dernièrement dans ce port
une prife évaluée à 150,000 liv. Selon des lettres
de Marfeille , l'efcadre de M. de Fabry
a fait celle de 3 vaiffeaux plus richement chargés
encore , puifqu'on évalue leurs cargaifons .
à 3 millions ; s'il faut s'en rapporter aux mêmes
( 231 )
.
lettres , le malheur qui a défolé Smyrne a eur
des influences fâcheufes pour cette Ville ; les
Négocians de Marfeille perdent , dit- on , plufieurs
millions dans ce défaftre.
Le navire le Rufé , écrit- on du Havre ,
forti de ce port pour aller en courſe le 17 du
mois dernier à 7 heures du matin , rencontra
à 10 une frégate Angloife venant de Madras ;
il paffa une heure à quelque diftance occupé
à l'examiner : étonné de voir cette frégate continuer
fa route fans lui donner chaffe , quoiqu'elle
l'eût apperçu , il s'approcha davantage ,
la joignit & fauta à l'abordage ; le Capitaine
Anglois fut furpris , parce qu'il ignoroit que
les hoftilités entre la France & l'Angleterre
avoient commencé fur mer. L'armateur fe rendit
maître de cette frégate fans combat & la conduifit
auffi - tôt au port : elle eft percée pour 20
canons ; mais on en avoit réduit l'artillerie à 6
pièces pour laiffer plus d'efpace pour les mar
chandifes ; la cargaiſon eft très- riche : on ne
l'eftime pas moins de 2 millions , & peut- être
vaut- elle davantage , parce que la guerre a dû
augmenter le prix des marchandifes de l'Inde «<.
La Philippine , vaiffeau de so tonneaux , ar
rivé le 11 du mois dernier à l'Orient , a an
noncé qu'elle étoit fuivie par la Ferme & le
Bengale , partis avec elle de Bengale le 11 du
mois dernier. On efpère qu'ils arriveront auffi
heureuſement. Le Fitz-James n'a pas eu ce bonheur
; ce vaiffeau venant de la Chine & richement
chargé a été pris par les Anglois.
Le 16 Septembre , écrit- on de Bordeaux
le Philippe parti du Cap le 22 Juillet , fous l'efcorte
de la frégate du Roi le Triton , eft arrivé
dans ce port ; il faifoit partie d'une flotille de
12 navires partis le même jour , & dont deux ,
qui font la Nourrice & le Favori , ont péri fur
les Caïques , ainfi que la frégate. En arrivant
( 232 )
>
fur nos atterrages , il s'eft battu contre un corfaire
de 12 canons & a eu 2 hommes bleffés.
Nous apprenons par cette voie que l'Ile de
St.-Domingue eft abondamment fournie de toute
forte de provifions , & qu'elle pourroit fervir
de magafin au refte de l'Amérique , fi les frégates
Angloifes , qui couvrent ces parages , n'y
troubloient pas le commerce . Dans les nôtres
les navires qui ne font pas d'une certaine force
courent auffi de grands dangers , parce que toutes
nos mers fourmillent de corfaires Anglois ;
auffi notre place offre- t - elle d'armer tous les bâtimens
qui font dans ce port , & elle demande
au Miniftre une escorte pour aller en Amérique
& en revenir ; 2 frégates tous les 50 jours
ou tous les 2 mois , fuffiroient pour la sûreté
de notre commerce , & quand même il offriroit
au Roi un indult , comme cela fe pratiqua dans
la dernière guerre , cette redevance feroit bien
compenfée & au - delà par la diminution du
prix des affurances . Les fucres baiffent un peu
de prix , quoique la mer ne foit pas libre , &
on en donne plufieurs raifons affez plaufibles .
1º. Nous en avons beaucoup , parce que les
envois ont été preffés . 20. les bâtimens neutres
étant attaqués par les Anglois & pris par eux lorfqu'ils
font chargés de marchandifes venant de nos
poffeffions , fe hafardent peu à venir en prendre
chez nous. 30. Les Anglois nous ont fait beaucoup
de prifes , dont ils vont vendre eux- mêmes
les cargaifons dans le Nord: 4° . Ils ont tiré euxmêmes
beaucoup de fucre de leurs Ifles . 5o . Enfin
, il paroît qu'on croit affez généralement
que la guerre ne fera pas de longue durée «.
Il ne reste plus fur le chantier à Breft , que
l'Annibal , vaiffeau de 74 canons ; on y tra
vaille au radoub des vaiffeaux les fix Corps ,
la Ville de Paris , le Citoyen , le Diligent , le
Prothée , & c. On va mettre fur le chantier , à
Rochefort , trois vaiffeaux de 74 canons , qui
( 233 )
feront lancés à l'eau dans le mois d'Avril prochain
.
Les deux camps affemblés , l'un dans la
plaine de Saint- Gabriel , en Normandie , l'autre
à Paramé , en Bretagne , ont attiré beaucoup
de monde ; l'affluence a fur- tout été confidérable
au premier , commandé par M. le
Maréchal de Broglie , & y a rendu les vivres
fort chers. M. le Maréchal y a fait exécuter
tous les exercices nouveaux & obferver la
plus exacte difcipline , telle qu'elle le feroit en
temps de guerre , d'après le Règlement pour
l'exercice de l'Infanterie en campagne : comme
tout eft effentiel pour affurer le fuccès de ce
fervice ce Règlement entre dans les plus
grands détails : à l'avenir on exercera de tems
en temps les foldats à faire plufieurs lieues
chargés de leurs havrefacs , de leurs armes &
uftenciles de toute efpèce , afin qu'ils s'accoutument
à les porter en campagne . On lit au
titre 21 de l'inftruction particulière , pour tout
Officier commandant un pofte ou lieu fermé :
Si l'ennemi lui a coupé la retraite & qu'il
ne puiffe plus fe fauver ni compter für aucun
fecours , il ne capitulera qu'à une des extrémités
fuivantes : de n'avoir plus de munitions ,
de manquer de vivres , après avoir réduit lá
nourriture du Soldat & fouffert quelque tems
la faim & la foif , & enfin d'avoir perdu la
plus grande partie de fon monde ; il obfervera
toutes fois qu'il n'y a que deux formes de capitulation
dont on ne peut s'écarter , l'une d'obtenir
les honneurs de la guerre , l'autre de fe
rendre prifonnier de guerre , condition qu'il
n'acceptera qu'à l'extrémité ; toute autre capitulation
, comme de ne pas fervir pendant la
guerre ou dans un lieu déterminé , ne pouvant
jamais être admife pour fa juftification ".
Au titre 26 de l'Inftruction , pour les jours
1 ( 234 )
de combat , il eft dit : » Rien n'ayant tant de
force fur les hommes que l'exemple des chefs ;
les Officiers généraux & fupérieurs feront en
forte que le leur infpire l'affurance & l'audace
aux troupes qu'ils commandent ; c'eft fur - tout
lorfque les actions font les plus vives ou qu'elles
balancent , qu'il eft néceffaire qu'ils fe montrent
, car il eft bien différent d'ordonnér aux
hommes de marcher au danger ou de les y
conduire «<.
Selon des lettres de Boulogne , un corfaire
de Guernesey a tenté de faire une deſcente près
de cette Ville ; il avoit mis à terre so hommes ,
pendant la nuit , pour piller quelques maifons
fituées à une petite ditance des bords de la
mer. Une compagnie de Dragons , qui avoit
fon quartier dans le voifinage , eft montée à
cheval auffi -tôt , & s'étant poftée entre les gens
du vaiffeau & la mer , leur a coupé la retraite ,
en a tué douze & fait le refte prifonnier.
Tous les Officiers de la Légion ,. qui fera
fous les ordres de M. le Duc de Lauzun , font
nommés ; on compte qu'à la fin de ce mois la
levée fera finie , & le nombre des foldats com
plets ; ce corps partira , dit- on , dans le mois
de Novembre , pour l'Ile de Rhé , & recevra
là des ordres ultérieurs : il eft compofé d'Infanterie
, de Grenadiers , de Chaffeurs , de
Huffards , d'Artilleurs & d'Ouvriers ; il portera
le nom de Volontaires Etrangers , pour
fervir S. M.
Les perfonnes qui voudront prendre intérêt
fur les Corfaires François , pourront s'adreffer
à M. de la Corbiere à Paris , rue du Mail ,
vis à- vis l'Hôtel des Chiens , qui les informera
des divers armemens qui fe difpofent dans
chaque Port de Mer , dont quelques uns font
prêts à partir ; il les inftruira des intérêts qu'on
peut y prendre , & comme la Déclaration du
( 2359
.
Roi du 24 Juin dernier , a pourvu à la sûreté
des Actionnaires , d'une manière claire & précife
, on peut être affuré de la plus grande
exactitude dans les comptes & répartitions.
M. Deformeaux , Membre du Collége &
de l'Académie Royale de Chirurgie , commencera
le 12 de ce mois fon Cours fur la théo
rie & fur la pratique des Accouchemens , à fix
heures & demie préciſes du foir ; il le continuera
les lundi , mardi , jeudi , vendredi de
chaque femaine. Son Amphithéâtre eft rue des
Mathurins , près celle des Maçons .
Une Déclaration du Roi , donnée à Versailles
le ƒ dumois dernier , & enregistrée au Parlement
le 29 , établiffant une police , relativement
aux carrières , défend à toutes perfonnes d'en
ouvrir , ni d'en faire ouvrir de nouvelles , &
même de continuer l'exploitation des anciennes
à la diftance d'une lieue de la Banlieue de Paris ,
fans la permiffion , par écrit , du Lieutenant-
Général de Police ; il eft enjoint aux Entrepreneurs
de bâtimens , dans le cas où en faiſant des
réparations ou conftructions , ils trouveroient
des excavations fouterreines , d'en avertir furle-
champ le Magiftrat , à peine d'amende & de
plus grande peine ; il eft fait défenfes aux Notaires
de paffer aucuns actes de vente de terrein
en fuperficie avec réserve de difpofer du terrein
inférieur , à l'effet d'y faire des fouilles , &
dans le cas où il en exifteroit , d'en délivrer fans
délai des expéditions fignées de M. le Lieutenant-
Général de Police , auquel on attribue la
connoiffance des conteftations qui pourroient
furvenir fur ce fujet ainfi que fur le fait des carrières
, fauf l'appel en la Grand Chambre du
Parlement , & feront fes Ordonnances exécutées
par provifion comme en matière de Police.
& péril éminent.
Le Parlement rendit , le 29 du même mois, un
( 236 )
,
Arrêt qui enjoint à tous les Propriétaires & Fermiers
des moulins à vent , fitués fur les territoires
dont le fol eft entièrement fouillé , auprès des
endroits où il y a des fontis , de les abattre à la
première fignification qui leur fera faite du préfent
Arrêt , à peine de répondre perfonnellement
des accidens qui pourront en résulter , &
ordonne au Lieutenant Général de Police de
veiller à l'exécution de cet Arrêt.
On a publié ces jours derniers des Lettres-
Patentes du Roi , en date du 5 Avril , enregis
trées au Parlement le 10 ; elles approuvent &
confirment les cinq brefs de S. S. pour l'extinction
des 5 maiſons des Céleftins fituées à Metz',
à Sens , à Coutances , à Ambert , à Eſchmont.
Ces Lettres- Patentes qui annoncent la deftruction
totale de cet Ordre dans le Royaume ,
ftatuent für le fort des individus ; elles ordonnent
que les biens des maifons fupprimées & à
fupprimer feront régis par des Economes féqueftres
nommés par S. M. Le préambule porte
que les difpofitions faites à cet égard , ont pour
objet de feconder ce qui a été & ce qui fera dé
terminé par le S. Siége , d'après les avis des Archevêques
& Evêques qui lui ont été envoyés.
Les cinq brefs font annéxés aux Lettres -Patentes
, & ont été enregistrés avec elles.
Le Roia , par d'autres Lettres - Patentes , données
à Versailles le 28 Juin , & enregistrées le
24 Juillet , ordonné que les Prêtres qui entreront
, à l'avenir , dans la Congrégation de la
Doctrine Chrétienne , feront réputés capables
de recueillir toutes fucceffions directes ou collatérales.
» Comme les habitans des campagnes ne s'expofent
que trop fouvent à de fâcheufes affaires ,
en tranfgreffant les règlemens fur le fait des
chaffes , il eft utile de les leur rappeller pour leur
inftruction, & le moyen le plus für pour cela eft de
( 237 )
les inftruire des peines infligées de tems en tems
contre ceux qui y contreviennent. Le 24 Août
dernier , il a été rendu au Siége Général de la
Capitainerie Royale de Senart , un jugement
qui condamne Jean Rabot , Vigneron à Mainville
, en cent livres d'amende , comme refponfable
du plus jeune de fes fils , qui avoit écrasé
méchamment & de deffein prémédité un nid contenant
7'oeufs de perdrix. Un fecond jugement
rendu le même jour par le même Tribunal , condamne
le Seigneur de Quincy- fous - Senart , à une
pareille amende de cent livres pour avoir tiré &
chaffé aux lapins dans fon parc de Quincy , nonobftant
les défenfes à lui faites «.
Marie- Michel de Sericourt d'Efclainvilliers ,
femme du comte de Mailly , Lieutenant- Général
des armées , Chevalier des Ordres du Roi ,
Commandant en Rouffillon , eft morte au Château
de Mailly , en Picardie , le 28 du mois
dernier. Elle étoit de la maifon de Sericourt ,
originaire des Pays- Bas , établie en Picardie en
13 yo , par un mariage avec l'héritière de la maifon
d'Efclainvilliers .
Demoiſelle Jeanne d'Arrige , eft morte à Alençon
en Béarn , âgée de 112 ans & quelques mois.
Sa four mourut il y a 4 ans , âgée de 106 ans ;
toutes deux avoient confervé la mémoire & la
raiſon jufqu'à leur dernier moment.
9 Ange , Marquis du Quefne Lieutenant-
Général des Armées navales , Commandeur de
l'Ordre Royal & Militaire de S. Louis , Gouverneur
de la Nouvelle- France , eft mort à
Anthony , le 17 du mois dernier , dans la 80c
année de fon âge.
Les Numéros fortis au tirage de la Lotterie
Royale de France , le premier de ce mois ,
font 61 , 66 , 65 , 31 , 39.
+
( 238 )
De BRUXELLES le 10 Octobre:
*
A en juger par toutes les nouvelles , la campagne
paroît finie en Bohême , & les deux armées
Pruffiennes vont prendre leurs quartiers
d'hiver en Siléfie & en Luface. On ne défefpère
pas de rétablir la paix avant qu'elles puiffent
fe remettre en campagne . Ceux qui adoptent
cette efpérance , la fondent fur le voyage
du Grand - Duc de Tofcane à Vienne , & fur
fon empreffement à fe rendre en Bohême auprès
de l'Empereur peu de jours après fon arrivée
; on prétend qu'il eft chargé de le difpofer
à la paix : mais les circonftances ne font
peut- être pas favorables. La campagne n'a rien
offert de décifif : les deux armées Pruffiennes
qui étoient entrées en Bohême font à la veille
d'en fortir , & jufqu'ici l'avantage eft pour la
Maifon d'Autriche , qui a fu contenir pendant
long-tems des armées formidables, commandées
par les deux premiers Généraux de l'Europe ,
qui n'ont pu trouver un moment favorable dont
ils aient pu profiter pour attaquer avec fuccès
celle de l'Empereur ou du Maréchal de Laudohn.
On craint bien que les négociations , fi
elles font repriſes , n'aient pas une iffue plus
heureufe ; de part & d'autre , difent ceux qu'anime
cette crainte , on voudra s'en tenir aux anciennes
conditions propofées & rejettées réciproquement
: le moment n'eft pas venu d'en faire
d'autres ; on ne fe rapprochera point ; & les
Puiffances fe trouvant au même état où elles
étoient en prenant les armes , ne feront pas difpofées
à les quitter de fi - tôt.
On paroît fe flatter de trouver moins de difficulté
dans l'accommodement de la France & de
l'Angleterre ; celle - ci eft déterminée à accorder
l'indépendance des Colonies ; fi fon orgueil lui
impofe la loi de tirer vengeance de l'infulte
( 239 )
qu'elle prétend avoir reçu de celle- là par fon
alliance avec les Etats - Unis , fa fituation lui
en impofe une autre à laquelle il eft difficile
qu'elle puiffe réfifter. La guerre exige des dépenfes
qu'elle ne fauroit faire dans l'état d'épuifement
& de foibleffe où elle fe trouve , &
ellé ne reculera le moment où elle doit céder
à la néceffité , que lorfqu'elle n'aura plus d'incertitude
fur les difpofitions de l'Efpagne.
L'efpérance de nos Miniftres , écrit - on de
Londres , eft que dans le cas où cette puiffance
fe déclarera contre nous , la Ruffie nous aidera
en nous fourniffant 18 vaiffeaux de ligne ; mais
elle ne doit pas compter beaucoup fur ce fecours.
La marine Ruffe confifte en 40 vaiffeaux de
guerre ; comment pourra- t - elle en détacher prefque
la moitié pour nous aider , fi elle en a
befoin contre les Turcs , & dans le cas où elle
le fera , ce nombre nous fuffira - t- il pour faire
face aux forces réunies de la France & de l'Efpagne
«.
La deftination des préparatifs qu'a fait cette
dernière , pique toujours la curiofité des fpéculatifs
qui ne l'ont point encore pénétrée ;
Tes bruits oppofés qui courent fans ceffe fur ce
fujet , prouvent fuffifamment qu'elle n'eft pas
connue ; on fait généralement que la flotte de
Cadix va bientôt mettre.en mer ; tous les
équipages font complets , les vaiffeaux pourvus
de toutes les munitions néceffaires de guerre
& de bouche , le courage & l'ardeur de combattre
, animent également les chefs , les officiers
& les foldats.
Au milieu de tant d'ennemis qui les menacent
, les Anglois cherchent par- tout des alliés ;
ils s'adreffent fur- tout à la Hollande : ils ont
même publié que cette République alloit armer
so vaiffeaux ; mais ils n'ont pas dit s'ils
étoient deftinés à agir en leur faveur ; on fait
( 240 )
que fi cet armement a lieu , il fera moins confidérable
, & employé uniquement à la protection
du commerce des fujets de la Répu
blique , qui ont lieu de fe plaindre des armateurs
Anglois , tandis que le Gouvernement
paroît defirer leurs fecours. » Le Capitaine
d'un navire Marchand Hollandois , écrit - on de
Cadix , arrivé dans cette rade , a rapporté que
fe trouvant fous le Cap Finistère , il a été vifité
par un corfaire Anglois de 14 canóns & d'environ
40 hommes d'équipage , dont 14 bien armés
fe rendirent à bord de fon navire , où ils
pillèrent tout ce qu'ils trouvèrent à leur bienféance
, enclouèrent les 10 ou 12 canons qu'il
avoit ; pendant ce tems on l'avoit enfermé à
bord du corfaire , où on l'avoit forcé de paffer
le piftolet fur la gorge ; après ces excès on lui
permit de continuer fa route «.
Une lettre de Lisbonne contient les détails
fuivans , qui paroîtront bien extraordinaires.
» Un jeune homme de 35 ans fe préſenta il y
a quelque tems à la Reine , & lui demanda
l'aumône, en proteſtant qu'il n'avoit rien mangé
de trois jours après avoir reçu quelques pièces
de monnoie , il remit à S. M. une requête
par laquelle il la prioit de lui faire obtenir
pour femme une veuve fort riche . Le lendemain
i reparut dans l'Eglife où la Reine affiftoit
à la Meffe , & l'appella à haute voix
Madame ; comme elle ne répondit point , il
reprit plus fortement encore : Oh ! puiffante
Reine , fi vous ne m'exaucez pas , je ferai une
chofe dont tout le Royaume parlera. On arrêta
cet infenfé ; le Tribunal de l'Inconfidence l'interrogea
fur-le- champ ; mais on n'a pu apprendre
ni quel est fon état ni dans quelle Province
il eft né ; on fait feulement qu'il eft Por
tugais ".
MERCURE
DE FRANCE
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l'Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ;
les Caufes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers , &c. &c.
25 Octobre 1778 .
A PARIS ,
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou ,
rue des Poitevins.
Avce Approbation & Brevet du Roi,
TABLE
Madrigal ,
Conte ,
PIÈCES FUSITIVES.
La Renaissance de l'Année
,
à la Lettre de M. Gré-
306 try ,
243 ACADÉMIE
. Rouen , 311
245 ANNONCES LITTÉR. 312
ibid. JOURNAL POLITIQUE.
Enigme &Logog. 252-254 Conftantinople , 313
NOUVELLES
LITTÉRAIRES .
Pétersbourg s
Copenhague
314
315
Les OEuvres de Sénèque , Stockholm ,
.
256 Varfovie ,
Extrait de l'Éloge de M. Vienne ,
de la Condamine , 167 Hambourg ,
Dernier Extrait de l'Hif- Ratisbonne ,
toire de l'Amérique , Rome ,
SPECTACLES. Londres ,
Académie Royale de M - États-Unis de l'Amériq.
fique , 294 Septentrionale, 347
Comédie Italienne , 302 Marly .
ibid.
317
318
327
332
337
282 Livourne ,
338
339
355
VARIÉT É S. Paris , ibid.
Réponse de M. de la Harpe Bruxelles , 358
APPROBATION.
J'AI lu , par ordre de Monſeigneur le Garde des
Sceaux, le Mercure de France , pour le 25 Octobre
Je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher l'imprefhon.
A Paris , ce 24 Octobre 1778 .
DE SANCY.
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT,
rue de la Harpe , près Saint- Côme.
BIBLIOTHECA
PROTA
MERCURE
DE FRANCE
25 Octobre 1778 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LA RENAISSANCE DE L'ANNÉE ,
Fragment d'un Poëme.
CEPENDANT qu'aux cités un ſolennel uſage ,
Du mafque de la paix couvrant chaque viſage ,
Sans ordre fait mouvoir la tourbe des humains ,
Raffemble mille dons , les verſe à pleines mains ,
Exhale en faux fermens une voix menfongère ,
Et rend la vérité parmi nous étrangère ;
Lij
244
MERCURE
Moi , de la vérité Poëte fectateur ,
Je fais tonner fa voix fur ce peuple impofteur.
Je crie au Courtifan dont la haine hypocrite
Voudroit , en l'embraffant , étouffer le mérite :
» Arrête malheureux , arrête , que fais-tu ?
99 .
Pour monter à fon rang , il te faut ſa vertu .
Je crie à tout mortel ftupidement frivole :
Mets à profit le temps , qui rapide s'envole ;
» Il moiffonne déjà l'an nouveau qui te luit ,
» Et va le replonger dans l'éternelle nuit » ,
Mais de ma foible Mufe , ô confeils infertiles !
Tous mes cris dans les airs fe perdent inutiles .
Je vois chaque mortel , de chimères épris ,
Diffipateur du temps , en dégrader le prix.
Comme s'il redoutoit de vivre trop d'années ,
L'infortuné , foigneux d'en perdre les journées ,
S'environne à grands frais , de jeux , d'amuſemens ,
Et leur donne l'emploi de preffer des momens
Qui lui femblent couler d'une lenteur extrême ;
Mais attendons qu'il touche à fon heure fuprême :
Que d'un autre penſer il fera tourmenté !
Qu'alors il gémira de leur rapidité !
Oui , tandis qu'envoyé par la mort qu'il devance ,
Du fond de l'avenir le tems vers nous s'avance ,
L'homme ne voit en lui qu'un vieillard impuiffant ,
Qui , décrépit , courbé , traîne un pas languiſſant ;
Ses ailes fur fon dos tantôt font repliées ,
Tantôt autour de lui pendent humiliées.
Arrive t-il à nous ? Qu'il eft prompt & léger !
7
DE FRANCE.
245
Comme il fuit ! d'un oifeau c'eſt le vol paffager.
Ah ! quand nous atteindrons le bout de la carrière ,
Voulons-nous fans remords regarder en arrière ?
Dans un repos honteux , n'allons pas avilir
Des jours , que les travaux peuvent feuls ennoblir.
Imitons la nature : active & bienfaiſaute ,
A nos divers befoins inceffamment préfente ,
Sans relâche elle agit , &c.
*
MADRIGAL.
HELAS ! dans ce charmant Bocage ,
Des Oiseaux l'amoureux ramage
Fit naître mon premier defir ;
C'eft-là que fous l'épais feuillage
Je goûtai le premier plaifir;
Et quand les ennuis du vieil âge
A mon efprit viennent s'offrir ,
Mon coeur , qui veut encor jouir ,
Me ramène vers cet ombrage
Chercher un tendre fouvenir ,
Qui du préſent me dédommage.
TOUT CELA FAUTE DE S'ENTENDRI.
CONTE.
Tout le monde fait que le Diable Boià
la médifance près , étoit un bon
teux ,
Liij
246 MERCURE
Diable . Sa reconnoiffance pour celui qui a
brifé fa prifon de verre , ( car on fait aufi
qu'il étoit prifonnier dans une bouteille )
le foin qu'il prend de lui raconter & de lui
faire voir toutes les anecdotes fcandaleufes ,
lui ont fait une réputation d'honnêteté qui
durera tant qu'il y aura des Diables dans
le monde ; c'eſt lui promettre l'immortalité.
Je vais mettre en scène un autre Diable
, parent du Diable Boiteux , & qui fe
nommoit Aftarot . Cet Aftarot aimoit Surival
, & ce Surival étoit une efpèce de philofophe
; il raifonnoit beaucoup fur les
hommes ; & vous dire que dans ce moment
là il étoit malheureux , c'eft vous dire qu'il
médifoit du genre humain. Il trouvoit que
tout ici- bas étoit affez mal arrangé , & que
le bonheur étoit bien plus difficile à trouver
que la pierre philofophale.
Aftarot le prit un jour à part pour lui
donner une leçon , ou plutôt un fpectacle
de morale ; il le conduifit pour cela fur
une tour affez élevée ; une grande lunette
qu'il avoit dans les mains lui donnoit l'air
d'un favant qui monte à l'obfervatoire.
Leur intention n'étoit pourtant pas d'examiner
ce qui fe faifoit dans les Cieux ,
mais de fcruter ce qui fe paffoit parmi les
hommes , qui , au fond , font peut - être
plus difficiles à déchiffrer que les aftres.
DE FRANCE. 247
Aftarot avoit auffi apporté un de ces
cornets à l'ufage des perfonnes attaquées
de furdité. Tenez , dit Aftarot à Surival ,
avec cette lunette- ci vous allez voir au bour
du monde , & avec ce cornet vous entendrez
du bout du monde.
En même-tems il approcha fa lunette de
l'oeil de Surival , qui apperçut un homme
pâle & maigre à fa toilette ; c'étoit un
homme fort riche , encore jeune & chargé
de toutes les infirmités de la vieilleffe. Il
étoit afthmatique , goutteux , &c . mais il
avoit par-deffus tout cela une efpèce de
loupe placée au beau milieu du vifage , &
qui l'affligeoit beaucoup plus que fon aſthme
& fa goutte ; car ces maladies fe bornoient
à le faire fouffrir , au lieu que fa loupe l'enlaidiffoit.
Aftarot ayant dirigé la lunette d'un autre
côté, Surival vit un Docteur en médecine
qui n'étoit pas un grand Médecin , mais
qui fe vantoit d'avoir des remèdes infaillibles
& nullement dangereux pour les
excrefcences de la peau, telles que les loupes,
les verrues , & c. N'eft- ce pas là un charlatan,
demanda Surival ? Point du tout , lui répondit
fon ami. Il feroit parfaitement capable
d'extirper la loupe que vous venez de voir ,
fi l'on s'adreffoit à lui pour cela ; mais il
meurt de faim parce qu'il ne trouve pas
de malades ; & notre malade enrage parce
Liv
248 MERCURE
qu'il ne trouve pas de Médecin : vous voyez
que cela vient faute de s'entendre . S'ils
s'étoient adreſſés l'un à l'autre , le premier
feroit guéri , & l'autre auroit de quoi
dîner.
Il fe préfenta bien à Surival quelques
objections à faire , mais il voulut aller juf
qu'au bout. D'ailleurs cette lunette l'amufoit
; & il aima mieux s'en fervir , que de
perdre le tems à difputer.
Il regarda plus loin , & il vit un mari fur
le point de devenir veuf ; il verfoit de groffes
larmes , & il s'arrachoit les cheveux . Ah
bon , dit Surival ! voilà qui eft édifiant ; un
mari qui aime fa femme.
Oui , dit Aftarot , voilà le texte ; écoutez
à préfent la glofe. A la mort de fa femme
ce mari fera obligé de rendre une dot
confidérable qui compofe toute fa fortune ,
& cela , faute d'enfans . ( Alors Surival rabatit
un peu de fon eftime pour le mari. )
Mais regardez un peu plus loin , continua
Aftarot ; voyez cet homme qui , à coups de
bâton , chaffe de chez lui un fils qui revient
toujours. Ce fils lui eft à charge parce qu'il
a trop d'enfans , tandis que le mari que nous
venons de voir n'en a pas affez. Celui- ci
favoit depuis long- tems qu'il n'en auroit
point ; fa femme , dont il eſt aimé , deſi-
Toit beaucoup en avoir à caufe de lui ; &
les femmes , en pareil cas , ont tant d'expé
DE FRANCE. 249
diens ! Croyez-vous qu'en s'y prenant de
bonne heure, la femme, de concert avec fon
mari , n'auroit pas pu furtivement en aller
commander chez cet homme qui les fait fi
bien , ou même en prendre de tout faits ,
en s'arrangeant avec lui ? Tout cela faute
de s'entendre.
Surival avoit perdu la fin de ce difcours ,
parce que fa lunette , en fe dérangeant , lui
avoit laiffé voir un objet qui avoit diſtrait
fon attention . C'étoit une jeune perſonne
qui foupiroit , qui gémioit tout bas , &
dont la feule maladie étoit d'avoir quinze
ans. Elle étoit dans la maifon paternelle ;
mais cette maifon paternelle avoit l'air d'une
prifon ; fon père l'appeloit ma fille , & elle
n'étoit que fon efclave ; enfin , fa poitrine
qui étoit gonflée par des foupirs , fe trouvoit
dans une agitation continuelle , & ſa beauté
n'y perdoit rien .
Hélas ! s'écria Surival , ému par un fentiment
qu'il prit pour un fimple mouvement
de pitié , hélas ! qu'a donc cette charmante
enfant ? Elle a beſoin d'être aimée , dit
Aftarot. Tout en parlant il dérangea la
lunette , & Surival fut bien étonné de voir
un jeune homme , un peu plus âgé que la
jeune fille , courant , fe tourmentant , ayant
T'air de ne pouvoir refter debout ni affis ;
il fembloit fe porter fort bien , & il étoit
plus inquiet qu'un malade .; Bon Dieu , dir
Lv
230 MERCURE
Surival , qu'a donc ce pauvre jeune homme ?
Il a befoin d'aimer , répondit Aftarot . Eh !
que ne va- t- il trouver la jeune fille , interrompit
Surival ? Voilà juftement , reprit
Aftarot , ce que j'allois vous dire ; c'eſt
qu'ils ne s'entendent pas.
Alors Surival ayant porté le cornet à
fon oreille , ils furent interrompus par un
grand bruit qu'ils entendirent. "C'étoit un
homme de moyen âge , qui querelloit à
haute voix le Ciel & la Terre. Je fuis tout
à la fois , s'écrioit- il , un homme d'efprit &
un favant ; je fais de la profe & des vers ;
je parcours avec gloire la carrière du théâtrẻ
& celle de la philofophie , & l'indigence
me pourfuit partout . Je céderois volontiers
beaucoup de gloire pour peu d'argent.
Cet homme là vous attrifte , dit Aftarot.
Regardez par ici ; & en même tems il
lui fit voir un homme riche qui fembloir
fort ennuyé. Cela ne parut pas extraordinaire
à Surival ; ce qui l'étonna davantage ,
ce fur de l'entendre , à la faveur de fon
cornet , fe plaindre à peu-près en ces termes :
je regorge de biens , & je fuis loin d'être
content . C'eft de la gloire qu'il me faudroit;
je voudrois avoir la réputation d'un grand
homme , & je n'ai que celle d'un homme
riche. Ah ! que je donnerois de grand coeur
beaucoup d'argent pour un peu de gloire !
Surival, dans fon premier mouvement ,
DE FRANCE. 251
fans fonger s'il étoit entendu ou non , lui
cria d'acheter quelque manufcrit du favant
qui l'intéreffoit ; mais comme tout le monde
n'avoit pas fon corner , les vents emportérent
fes confeils.
Ils ne vous entendent pas , dit Aftarot ;
& , qui pis eft , ils ne s'entendent pas euxmêmes.
Vous le voyez , d'après vos confeils ,
l'un pourroit acquérir de la gloire , l'autre
des richeffes , & tous les deux feroient
contents .
Il lui fit voir enfuite plufieurs chofes tout
auffi curieufes. Tantôt c'étoit un homme
auffi ennuyé qu'ennuyeux, qui , ayant befoin
d'amener des convives à fa table , alloit
recruter au Palais Royal nombre de perfonnes
qu'il connoiffoit à peine de nom , &
qu'il prioit inftamment de venir dîner avec
lui ; & dans le jardin des Tuileries , un
honnête-homme pâle , abattu , qui ne
trouvoit pas un ami qui l'invitât . Tantôt
c'étoit un galant homme qui ſouffroit pour
ne pouvoir faire un emprunt utile & bien
afſuré ; & d'un autre côté , un riche héritier
qui s'impatientoit de ne pouvoir prêter utilement
fon argent . Et fans ceffe revenoit
ce refrein : tout cela faute de s'entendre.
Fort bien , interrompit enfin Surival.
Mais je voudrois bien favoir quel eft le
but moral du fpectacle que vous ne donnez
ici : que prétendez - vous en conclure ?
L vj
252 MERCURE
J'en conclus , répondit Aftarot , que la
nature a mis chez les hommes tout ce qu'il
leur falloit pour être heureux , & qu'ils ne
doivent s'en prendre qu'à eux-mêmes s'ils
me le font pas.
Vous avez raiſon mon cher philofophe ,
reprit Surival. Je n'ai qu'un mot à vous
répondre je vois fort bien que les hommes
;
ont parmi eux tout ce dont ils ont befoin ;
mais je crois qu'ils n'en feront pas mieux
pour cela , tant qu'ils n'auront pas votre
lunette pour
fe voir , & votre cornet pour
s'entendre .
( Par M. Imbert . )
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'Enigme eft les yeux ; celui
lie , du Logogryphe eft Gloire , où fe trouvent
Loire , rigole , Roie , loge , loir , île ,
Loi , oie , ail, Roi.
ENIGM E.
SANS A N S voix je parle , & fans chaleur j'enflâme :
Je ne fuis pas forcier pourtant ,
Mais vous jugez auffi qu'avec tant de talent ,
Je ne fuis pas un corps fans âme.
DE FRANCE. 253
•
Le matin à la Cour , le foir dans un bouchon ,
Par-tout de bon accord , ami de l'harmonie ,
On me voit paffer fans façon
Le jour en bonne compagnie ,
La nuit avec un poliffon .
Dans un cercle nombreux hardiment je raifonne,
Et n'ai pas l'ombre de raiſon :
Cependant on m'écoute , & ce qui vous étonne ,
Sans murmurer de mon bruïant jargon ,
Le beau fexe me le pardonne ,
Et même le trouve fort bon.
Pour me foumettre une jeune perfonne ,
J'ai plus d'une corde à mon arc :
Tantôt par un beau foir d'automne
Je la furprends au fond d'un parc ;
Tantôt dans un fallon tout brillant de lumière ,
Je l'attends au retour , & peu refpectueux ,
Sans y chercher tant de myſtère ,
Je fais parler tout haut mes accents amoureux :
Et bienloin de blâmer mon ton présomptueux
La plus fage avec moi ne fait point la févère ,
Et fe rend d'abord à mes voeux.
Je me trouve fouvent en fête , en bonne chère ,
Et je n'en fuis pas plus heureux ;
Car mon maître eft fi dur & fi peu généreux ,
Que tandis que je le fais vivre,
Et qu'à loifir il s'enivre ,
Il me laiffe toujours avec le ventre creux .
Encor de mes malheurs fi c'étoit- là le terme !
254 MERCURE
Mais comme un criminel , quoique très innocent ,
Dans un noir cachot on m'enferme ,
Et fouvent même l'on me pend.
( Par M. d'Evreux. )
LOGOGRYPHE.
QUOIQUE fluet & délicat ,
J'ai la taille ferme & bien priſe ;
Ma chevelure a grand éclat ,
Quoique jamais on ne la friſe.
On admire ma foree & ma vivacité,
Et c'eft un point fur lequel on s'accorde ,
Que jamais danfeur fur la corde
Ne montra tant d'adreſſe & de légèreté.
Plus d'une fois en fa préſence ,
A la Reine j'ai fait la loi ;
Et Paris pour mes droits a tant de déférence ,
Que jamais l'Opéra n'y commence fans moi.
Me demandez -vous autre chofe ,
Aifément je me décompose ;
D'abord ne m'ôtant presque rien ,
Me voilà du pont-neuf le plus ferme ſoutien.
Enfuite combiné de plus d'une manière ,
J'offre en Auvergne une rivière
Que peut auffi réclamer -le Lorrain ;
Un viscère du corps humain.
DEFRANCE : 255
*
Une arme autrefois meurtrière ,
Mais qu'on ne voit plus à préfent
Qu'entre les mains d'un vieil enfant ,
Des coups duquel on ne meurt guère;
Ce que doit avec foin éviter un Tailleur ,
Et quiconque eft un peu délicat fur l'honneur ;
Ce que le fexe en fa parure
Joint tous les jours à la nature ,
Et voudroit bien cacher à l'oeil trop indifcret ;
L'efpèce de cabriolet
Dont ufoient les héros antiques ;
Enfin , car je craindrois de me rendre importun ,
"
Deux animaux antipathiques ,
Dont le fort eft fi peu commun ,
Quoique tous deux à longue queue ,
Que les Dames carreffent l'un ,
Et craignent l'autre d'une lieue .
( Par le même.)
256
MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Les OEuvres de Senèque le Philofophe , traduites
en françois par feu M. la Grange ,
avec des notes de critique , d'hiftoire &
de littérature ; 6 vol. in- 12 . A Paris ,
chez les frères Debure , Libraires , quai
des Auguftins. 1778 .
C'ETOIT une entrepriſe hardie , que de
traduire en françois un Philofophe auffi profond
, auffi fpirituel , auffi moral que Senèque.
Il falloit pour y réuffir , outre une
grande connoiffance des deux langues , un
goût perfectionné
par la lecture des Auteurs
anciens & modernes , une ame affez
forte , affez honnête pour fentir vivement
les beautés mâles & vraies de l'original , &
affez d'habileté pour les rendre fans les affoiblir.
Il falloit encore une critique faine
& judicieufe , qui fut dégager adroitement
les penfées les plus délicates du ftyle manièré
qui les dépare fouvent , & en rendre
la fineffe plus piquante par une expreffion
fimple & naturelle . M. la Grange , qui réuniffoit
ces qualités & ces talens , s'étoit déjà
fait connoître avantageufement
par fa belle
DE FRANCE. 257
Y
traduction de Lucrèce. Les éloges qu'elle
hui attira l'encouragèrent à entreprendre
celle de Senèque. Il y confacra les huit dernières
années de fa vie. Il en étoit fans ceffe
occupé , nous dit l'Éditeur , qui ne craint
point d'afflurer que c'eft une des meilleures
traductions qui aient paru dans notre langue ;
qu'elle eft en même- temps fidelle , élégante
& précife ; que le ftyle en eft clair, facile ,
naturel & presque toujours correct . Ce jugement
ne nous paroît point outré , & nous
foufcrivons d'autant plus volontiers , que
c'eſt après avoir lu plus de la moitié de cette
traduction , & l'avoir comparée en grande
partie avec le texte latin. Nous voulions
connoître par nous- même l'exactitude , la
fagacité , le goût du Traducteur , & nous
avons eu fouvent occafion d'admirer avec
quelle précifion M. la Grange a faifi les
nuances délicates de certains mots latins
dont il étoit difficile de trouver les analogues
dans notre langue ; avec quelle faci-
Tité il a rendu les principales beautés de fon
modèle ; par quels tours naturels il a fait
fortir des penfées ingénieufes & fines , dont
l'agrément étoit moins fenti fous une expreffron
plus recherchée ; en un mot , par quel
art il a fu avoir autant d'efprit & plus de
fimplicité que Senèque. C'eft qu'il travailloit
sans ceffe à perfectionner fa traduction ;
c'est qu'il en faifoit conftamment l'objet de
258
MERCURE
fes études. Cependant il n'y avoit pas mis
la dernière main lorfqu'il mourut en 1775 ,
à l'âge de 37 ans . Il n'avoit même fait encore
aucune des notes qu'il fe propofoit d'y
joindre , foit pour corriger le texte où il lui
fembloit évidemment altéré , foit pour éclaircir
quelques paffages difficiles à comprendre
pour ceux qui ne font pas affez au fait de
l'hiftoire des Loix , des Arts & des ufages
de l'antiquité. Mais le manufcrit de M. la
Grange a été heureufement remis entre les
mains d'un homme- de - lettres qui a ſuppléé
à ces omiffions. Il a revu prefqu'entièrement
la traduction fur le texte des meilleures éditions
comparées entr'elles & avec l'Editio
princeps dont il a tiré de grands fecours ,
& il a enrichi de notes inftructives & intéreffantes
, tous les paffages qu'il a jugé en
avoir befoin. A l'égard des queftions naturelles
, l'Éditeur avertit que les notes les plus
utiles qui accompagnent ce beau monument
de la Phyfique des Anciens , font de deux
Savans à qui l'Hiftoire Naturelle & la Chymie
doivent plufieurs découvertes importantes
& très-propres à accélérer les progrès de ces
Sciences , fans lefquelles il ne peut y avoir
ni bonne Phyfique , ni bonne Philofophie.
Un Philofophe tel que Senèque méritoit
d'avoir un Traducteur tel que M. la Grange ,
& celui- ci ne pouvoit avoir un Éditeur plus
intelligent que M. N.... & plus capable
DE FRANCE. 259
de donner à fa traduction toute la perfection
dont elle étoit fufceptible.
Les Stoïciens ne parloient qu'avec enthoufiafme
de la fermeté , de la grandeur
d'ame , de la conftance , de la vertu de leur
Sage : ils le mettoient fort au deffus de tous
les hommes ; ils l'élevoient à l'égal des
Dieux ; ils cherchoient même tous les rapports
qui pouvoient lui donner quelque fupériorité
fur eux , & ils les exagéroient avec
toute la fierté dont leur ame hautaine étoit
capable. « Que la Philofophie foit l'unique
» objet de votre penſée , votre unique amie,
Votre foutien , ( écrit Senèque à Lucilius ,
» Lett. 53 ; ) bientôt un intervalle immenfe
» vous féparera des autres hommes ; yous
devancerez tous les mortels , & les Dieux
» vous devanceront de fort peu. Quelle fera
donc la différence entre eux & yous ? Ils
dureront plus long- temps que vous. Mais
qu'il faut d'habileté pour renfermer tout
» dans un point ! Un petit nombre d'an-
» nées eft autant pour le Sage , que l'éter-
-» nité pour les Dieux : il a même un mé-
» rite de plus ; la fageffe des Dieux eft dûe
» à leur nature , & non à leurs efforts ». Eft
aliquid quo fapiens antecedat Deum : ille
natura beneficio nonfuo fapiens eft.
.33
-"
Quelques Lecteurs ont été furpris de ne
point trouver de note fur ce paffage fi févèrement
jugé par Muret , Jufte- Lipfe , &
260 MERCURE
fur le vrai fens duquel Bayle lui-même paroît
s'être trompé . Nous ne dirons donc
pas avec Muret , que c'eft un orgueil infupportable
& impie , ni avec Jufte-Lipfe ,
que c'eſt le comble de la folie , ni même
avec Bayle , que c'eft une petite forfanterie
Stoïcienne. Nous obferverons feulement
que ces Savans ont pris trop à la lettre &
critiqué trop férieufement un paffage où
Senèque , dont l'imagination eft quelquefois
un peu exaltée , a cru devoir exagérer
le bonheur du vrai Sage des Stoïciens , afın
d'infpirer plus fortement à tous les hommes
en général , le courage dans l'adverſité , le
mépris de la douleur & de la mort , l'amour
de l'ordre & l'enthoufiafme de la vertu.
Dans la Lettre dixième , Senèque écrit
à Lucilius : demandez aux Dieux un juge-
» ment droit , un efprit & un corps fain ».
Roga bonam mentem , bonam valetudinem
animi , deinde corporis. Dans la Lettre quarante-
unième, il dit au même : « quelle folie
» de demander ( aux Dieux) la fageffe, quand
» on peut fe la donner » ! Eft-ce une contradiction
, comme l'a prétendu Muret ? II
paroît que c'étoit un fentiment affez généralement
reçu , non-feulement chez les Stoïciens
, mais par tous les Philofophes Payens ,
qu'il falloit demander aux Dieux la vie &
les richeffes ; mais que pour le bon efprit
ou la fageffe , il ne falloit l'attendre que de
DE FRANCE. 261
"
foi-même . Cicéron dit très - affirmativement :
c'eſt le jugement de tous les hommes ,
qu'il faut demander à Dieu les biens de
» la fortune, & prendre chez foi la fageffe ».
Judicium hoc omnium mortalium eft fortunam
à Deo petendam , à fe ipfo fumendam
effe fapientiam. De Nat. Deor. Lib. III.
"
Horace , dans l'Épître à Lollius , dit auffi :
qu'il fuffit de demander à Jupiter la vie
" & les richeffes , qu'il donne & qu'il ôte
» à qui il veut ; mais que pour la tranquil-
» lité de l'efprit , il faura bien fe la donner
» à lui-même ».
Sed fatis eft orare Jovem qui donat & aufert,
Det vitam , det opes ; aquum mí animum ipſeparabo.
Senèque lui - même ne prétendoit pas
fans doute que la fageffe fût un don des
Dieux , lorfqu'il difoit que le Sage ne devoit
fa vertu qu'à fes propres efforts , benefitio
fuo fapiens. Pourquoi donc exhorte-t- il
Lucilius à demander aux Dieux un jugement
droit , & la fanté de l'ame , bonam mentem ,
bonam valetudinem animi ? M. la Grange
auroit peut-être prévenu cette queftion , &
perfonne n'eft plus en état d'y répondre que
fon favant Éditeur.
C'eſt dans la Confolation à Polybe que
Senèque fe montre tout-à-fait différent de
lui- même . L'excès du malheur a épuifé toute
fa conſtance ; le Sage a diſparu ; il ne reſte
252 MERCURE
qu'un homme pufillanime & foible. On a
douté avec beaucoup de vraifemblance que
ce Livre fût de Senèque , & certainement
il eft indigne d'un Sage , qui , dans tous
fes autres écrits , parle le langage de la plus
pure raifon , & de la vertu la plus auſtère .
Mais , en fuppofant qu'il foit l'Auteur de
ce Fragment , comme fes ennemis le lui ont
reproché , n'en prenons pas occafion d'infulter
un auffi grand Philofophe ; plaignons- le
plutôt, & que fon exemple nous apprenne
à nous défier de nous - mêmes. Rien de plus
fenfé , rien de plus jufte que ce que dit
l'Editeur à ce fujet , dans un avertiffement
qu'il a mis à la tête de ce Traité . Nous al- ·
lons le transcrire ; nous ne faurions mieux
terminer cet extrait.
» Pour juger Senèque il faut fe placer
» en idée dans la fituation où il fe trou.
voit alors. Il avoit perdu , la première
année de fon exil , fa femme & fon
fils , ces objets fi doux , fi intéreffans
so pour une ame fenfible , qui multiplient
» & refferrent plus fortement encore les
liens qui nous attachent à la vie ; il
» étoit éloigné , depuis près de trois ans ,
„ d'une mère inconfolable de fa perte , &
qu'il regrettoit fans ceffe ; de les frères
qu'il aimoit tendrement , & auxquels
il étoit également cher ; de Rome
» qu'il regardoit avec raifon comme fa
DE FRANCE. 263
1
"
»
patrie ; de fes amis , dont les confeils
» la fociété & les exemples lui étoient fi
» utiles. Malheureux , ifolé , folitaire ,
privé de toutes les douceurs , de tous les
objets , de toutes les confolations qui
» pouvoient adoucir la rigueur de fon fort ;
relégué dans une Ifle fauvage , où il ſe
» voyoit pour ainfi dire abandonné de la
» nature entière , & où il n'avoit pour
» témoins de fes plaintes que les rochers
élevés & inacceffibles de la Corfe ; entouré
de peuples barbares , avec lefquels
il n'avoit rien de commun , pas même
la langue ; enfin , accablé de triſteſſe ,
de maux & d'ennuis , & ne voyant rien
autour de lui qui put remplir le vuide
affreux de fon coeur , & l'arrêter au bord
» du précipice , il perdit courage , & devint
pufillanime & foible , parce que le mal-
» heur , quand il eft extrême & continu
finit par brifer entièrement le reffort
de l'ame , même la plus forte. Son imagination
s'échauffa ; il fe crut profcrit ,
» oublié , perdu , & il fit alors un dernier
» effort pour obtenir fon rappel . Mais trop
» habile politique pour dire à un courtifan
» du mal de fon maître ; efpérant d'ailleurs
» que Polybe feroit lire à Claude la lettre
que
» de confolation qu'il lui écrivoit , il fit
» honneur à l'Empereur de tous les événemens
heureux de fon règne , & lui
»
"
n
39
"2
pro-
1
264
MERCURE
"
"
99
digua , fans retenue , des éloges parmi
lefquels il y en a même d'affez adroits
» pour flatter un Prince plus fin & plus
fpirituel que Claude. Il ne s'agit pas de
» favoir s'il n'eût pas mieux valu fupporter
avec fermeté ce revers de fortune , &
oppofer un front calme & ferein aux
coups de l'adverfité , que de fe laiffer
» ainfi abattre par le malheur , de folliciter
» la faveur d'un Prince qu'il méprifoit ,
» & d'encenfer une idole qu'il auroit voulu
» fouler à fes pieds. Il eft certain qu'il y
» auroit eu plus de grandeur d'ame à fouf
» frir & à fe taire ; mais il s'agit de favoir
fi ceux qui blâment fi hautement la conduite
de Senèque à cet égard , placés dans
» les mêmes circonftances que lui , auroient
» montré plus de courage & de force d'ef-
» prit , & fi la nature humaine eſt capable
» de l'effort qu'ils exigeoient de ce Philofophe.
Le Chancelier Bacon a dit quelque
part que l'homme de bien reſſembloit
» aux parfums , dont on n'obtenoit une
» odeur délicieufe qu'en les broyant : cela
» eft vrai ; mais il ne faut pas broyer l'hom-
» me trop long- temps , parce qu'il n'a
qu'un certain degré de force & de courage
, & que fa patience diminue à mefure
que la fin de fa peine s'avance.
» Senèque , dans la première année de fon
» exil , écrit la confolation à ſa mère , qui
ود
»
» est
DE FRANCE. 265
cc
» eft un chef- d'oeuvre de raifon , de philofophie
& de fentiment ; & trois ans après
» ce même Senèque compofe la confolation
» à Polybe. D'ailleurs ce n'eft pas dans fa
patrie , fous les yeux de fes "
"
38
כ כ
و د
38
de
parens ,
» les amis , de fon Souverain , lié de toutes
» parts par les chaînes invifibles de l'hon-
» neur & du devoir , environné d'objets
» dont la préfence élève l'ame , infpire le
mépris des dangers & de la mort , &
» femble dire à un citoyen : fois jufte ,
» vertueux , magnanime , & nous rendrons
témoignage de toi , qu'il eft difficile d'être
» conftamment un grand homme , même
dans l'oppreffion , & chargé de fers . C'eſt
» furtout , après trois ans d'exil dans un
païs barbare & prefque inhabité , qu'il eft
» rare, & peut-être impoffible , de confer-
» ver le même caractère , le même courage,
» la même fermeté , les mêmes goûts , les
» mêmes talents , la même émulation , le
» même enthouſiaſme pour la vertu , en un
la même manière de voir , de pen-
» fer , de fentir & d'agir. On perd prefque
toujours , dans un long exil , les qualités
qu'on y avoit portées ; infenfiblement la
tête s'affoiblit , l'imagination s'éteint ,
l'efprit devient pareffeux ; on n'a ni la
» force de penfer , ni le defir de connoître
» & de s'inftruire ; il ne refte plus qu'une
feule paffion , celle de la liberté , qui
25 Octobre 1778.
» mot ,
»
พ
M
266 MERCURE
es
و د
❞
s'accroît , fe fortifie & s'alimente pour
» ainfi dire de toutes celles qu'on a per-
» dues. Il n'eft donc pas étonnant que
» Senèque ait fubi l'influence néceffaire
d'une caufe auffi active que celle dont je
parle. Plaignons-le d'en avoir éprouvé
les funeftes effets , mais ne lui en faifons
pas un crime ; n'exigeons point des hommes
une perfection que la nature humai
ne ne comporte pas. Laiffons l'envie
remuer les cendres des morts , chercher
» avec une curiofité indécente , dans la vie
des grands hommes , les fautes qu'ils
ont pu commettre , & fe confoler de fa
» médiocrité, en les exagérant à fes propres
yeux & à ceux des autres . Pour nous ,
» plus juftes , plus humains , plus tolérans ,
ne voyons les écarts & les erreurs des
hommes célèbres , anciens & modernes ,
qu'avec cette indulgence qui convient fi
bien à des êtres remplis de foibleſſes &
d'imperfections, Les Poëtes ont dit
qu'Achille n'étoit vulnérable qu'au talon ;
Achille , felon l'obfervation ingénieufe
» & fine d'un des plus illuftres Philofe
phes de ce fiècle , eft ici le fymbole de
tous les hommes extraordinaires. Quel
que parfaits qu'ils ayent été quelqu'effort
qu'ils ayent fait pour s'élever
» au-deffus de la condition humaine , il
» leur eſt toujours refté un endroit vulné-
1
"
»
$6
DE FRANCE. 267
rable & mortel , & c'est toujours un
» Pâris , quelque ame vile , balfe & lâche
qui le découvre ». .
"
( Cet article eft de M. R.)
Extrait de l'Éloge de M. de la Condamine ,
par M. le Marquis de Condorcet , imprimé
dans l'Hiftoire de l'Académie des
Sciences de 1774. (* )
Charles-Marie de la Condamine naquit
Paris le 28 Janvier 1701 ; fon pèro
étoit Receveur-Général des Finances , &
fa mère d'une famille noble.
On lui fit apprendre , dès qu'il fut
parler , les Fables de la Fontaine , qu'il
répétoit à merveille , & , comme tant d'autres
enfans , avec un air content &
сара-
ble ; mais il a depuis avoué de bonne- foi
qu'il ne comprenoit rien à ces Fables , qui
en effet , ne feront jamais le Livre du premier
âge , puifque tant d'hommes faits ne
font pas même en état d'en fentir le prix.
Peut-être cependant n'a- t- on pas tout-à- fair
tort de confier ces charmantes Fables à la
mémoire des enfans , & de les femer ,
(*) M. d'Alembrt , Auteur de cet Extrait , a ru
pouvoir y ajouter quelques faits dont l'Auteur de
I'Eloge n'a point fait ufage.
Mij
268 MERCURE
pour ainsi dire , dans ce terrain , ( * ) où
elles reftent du moins en dépôt juſqu'au
temps où elles pourront y fructifier ; différentes
en cela de beaucoup de fottifes
qu'on leur met dans la tête au même âge ,
& qu'ils feroient trop heureux de pouvoir
en expulfer pour jamais.
>
Il apprenoit en même- temps , & comcomme
on peut prenoit encore moins
le croire , ce fatras de règles qu'on nomme
Rudiment , & que la pédanterie s'obtine
à conferver pour le tourment de l'enfance ,
malgré les fages avis'que la raifon ne ceffe
de lui donner en pure perte fur une réforme
fi néceffaire & fi facile .
Il fit fa Philofophie aux Jéfuites ; c'eſt
affez dire qu'il la fit mauvaife ; car ces
Pères , qui ne connoiffoient alors qu'Ariftote
en Philofophie , comme Sanchez en
Théologie , n'en étoient pas même encore
au Cartéfianifme , quoique Newton l'eût
(*) Il feroit feulement à fouhaiter qu'on y mît
plus de choix , & qu'on leur fît apprendre , par
exemple , la Fable des deux Amis plutôt que celle
de la Cigale , & celle des deux Pigeons , ou des
animaux malades de la pefte , plutôt que le Teftament
expliqué par Efope. Il y a quelques années
que , dans plufieurs Collèges , on donnoit aux enfans ,
au lieu des Fables de la Fontaine , celles de Richer ,
louées dans toutes les feuilles périodiques de ce tempslà;
& oubliées aujourd'hui comme ces feuilles,
DE FRANCE. 269
déjà refuté près de trente ans auparavant.'
On peut dire ,, pour excufer les Jéfuites
qu'à cette époque l'Académie des Sciences
même n'étoit guères plus avancée . On n'y
parloit encore que de tourbillons & de
matière fubtile ; cette mauvaife Phyſique
n'y a tout- à- fait difparu que vers le milieu
du fiècle (* ) , & le dernier des Cartéfiens
de cette Compagnie n'eft mort qu'en
1771 , n'ayant pas ,
il eft vrai , ofé prononcer
le mot de tourbillon les vingt dernières
années de fa vie.
En fortant du Collège , M. de la Con
damine prit le parti du Service ; mais il
le quitta bientôt pour fe livrer aux
Sciences , qu'il aimoit davantage , & où il
efpéroit être plus utile. Il les aima tant ,
qu'il n'en préféra aucune aux autres ; car
il les étudia , ou , fi l'on veut , les effleura
( *) En 1740 , la vieille Académie vint encore
à bout de faire partager le prix à une mauvaiſe
pièce Cartéfienne , avec trois excellentes pièces
Newtonniennes , de MM. Euler , Daniel Bernoulli
& Maclaurin , que la jeune Académie vouloit cou
ronner feules. Le fujet du prix étoit la caufe des
marées. Il eft facheux que dans plufieurs concours ,
le celèbre Jean Bernoulli , moitié haine pour les
Anglois , moitié complaifance pour les Juges , ait
infecté d'un mauvais Cartéfianifme , les ouvrages
qu'il a compofés pour le prix de l'Académie , &
qu'elle a eu de fon côté la complaifance de couronner.
M iij
270 MERCURE
toutes auffi a t- on dit de lui qu'il n'étoit
proprement qu'un Amateur ; mais c'étoit
du moins un Amateur inftruit , éclairé ,
un Amateur enfin vraiment digne de ce
nom , & qui ne vouloit pas feulement le
paroître. Puiffent les Sciences en trouver
fouvent de femblables , dans un pays &
dans un temps où elles ont néanmoins ,
ainfi que les Lettres , tant de prétendus
amis , de Mécènes & de protecteurs , célébrés
comme de raifon , dans tous les
Journaux & dans toutes les Epitres dédi ,
catoires * !
A peine entré dans l'Académie , M. de
la Condamine voulut voyager d'abord par
le befoin qu'il avoit d'action & de mouvement
, & enfuite pour fon inftruction
& pour celle des autres. Il parcourut les
côtes de l'Afrique & de l'Afie , où il fut
(*) Les hommes puiffans , a dit un Philofophe ,
qui trop fouvent ont fait femblant d'aimer les Lettres
, & qui dans le fond les haiffoient , auroient pu
dire comme Néron , qui vient d'embraffer Britannicus.
J'embraffe mon rival , mais c'eſt pour l'étouffer.
On fait le mot excellent de feu M. Duclos à leur
fujet : ces gens-là , difoit- il , nous craignent comme.
les voleurs de nuit craignent les réverbères. Auffi ,
lui répondit quelqu'un , ont-ils plus d'une fois favo
rifé la populace , qui a voulu brifer les réverbères à
coups de pierre , & qui n'en a pu venir à bout , &c.
DE FRANCE. 27F
>
témoin de l'aviliffement & de l'abrutiffement
de l'efpèce humaine , qui , dans ces
malheureuſes contrées , eft le digne oùvrage
de la fervitude & de l'ignorance ; &
qui , dans la dernière guerre des Turcs
leur a valu tant de fuccès & tant de gloire.
Il fit connoiffance à Conftantinople avec
le plus célèbre Philofophe de l'Empire
Ottoman ; ce Philofophe fublime étoit
un Aftrologue très -révéré du Prince & des . -
fujers ; auffi le Grand Seigneur a-t-il fait ,
il y a quelques années , l'honneur à l'Académie
des Sciences , de lui demander les
meilleurs livres d'Aftrologie ; l'Académie
eut l'honneur de répondre à fa Hauteffe
qu'elle n'en connoiffoit ni de bons ni de
mauvais.
M. de la Condamine eut la curiofité
d'aller jufqu'à Troye , & fur bien étonné
de ne voir qu'un petit ruiffeau bourbeux
dans ce fameux Simoïs que les Dieux.
d'Homère avoient teint de leur fang , &
que les vers de ce grand Poëte ont rendu
auffi célèbre que l'Euphrate & le Gange.
Il voulut auffi voir Jérufalem , quoiqu'il
s'attendit à y trouver plus d'objets d'édification
que d'obfervations phyfiques . II
obferva feulement , non en phyficien , mais
en fage , & avec une furprife douloureufe ,
que dans le lieu même où la religion offre
Mir
272
MERCURE
aux Chrétiens les objets les plus refpectables,
& où par conféquent elle devroit être fi
augufte & fi pure , la fuperftition , fa dangereufe
ennemie , ofe encore fe placer
auprès d'elle , & entretient les crédules
Pélerins d'une multitude de fauffes merveilles
, qui pourroient , aux yeux de l'impiété
, décréditer les véritables , fi ces dernières
n'étoient pas appuyées fur des fondemens
fans comparaifon plus folides . M.
de la Condamine a paffé tous ces détails
fous filence dans fa relation Académique ;
mais le domeftique qui l'accompagnoit a
pris foin d'écrire & de donner au public
cette partie intéreffante de fon voyage.
De retour à Paris , notre Académicien
trouva la Compagnie occupée d'envoyer au
Pérou mefurer le premier degré du Méridien
. Il demanda , & il obtint d'être du
voyage avec MM. Godin & Bouguer :
il étoit plus néceffaire à cette opération que
fes confrères même ne le penfoient. Il »
falloit , dit l'Hiftorien , opérer dans un
» pays peu habité , où les communications
» font difficiles , où l'on ignore les arts
» de l'Europe ; au milieu d'une Nation
» étrangère , nouvellement foumise à un
» Prince de la Maiſon de France , & chez
qui toute faveur accordée à des François
» réveilloit la jaloufie nationale . D'ailleurs
30
DE FRANCE.
273
"
"
"
و د
"
"
» dans toute Contrée éloignée de deux
» milles lieues de fon Souverain , la faci-
» licé de le tromper & d'éluder fes ordres ,
produit néceffairement une forte d'anarchie.
Pour vaincre les difficultés que de
pareilles circonftances devoient faire naî
» tre à chaque pas , il falloit un homme.
» dont l'activité crût avec les obftacles .
qui fût également prêt à facrifier au fuc-
» cès de fon entreprife , fa fortune , ſa ſanté
» & fa vie ; qui , tirant ſa force de la vigueur
» naturelle de fon ame , réunît toutes les
efpèces de courage ; qui , pénétré de la
grandeur de fon objet , & du refpect que
» doivent toutes les Nations à un homme
chargé des intérêts de l'humanité entière ,
fût en réclamer hautement les droits , fans
» que rien pût ou l'intimider ou le rebuter.
» Il falloit encore que cet homme joignit
» à ces grandes qualités , cette univerfalité
de connoiffances qui feule peut attirer à
» un favant l'eftime de l'ignorance ; qu'il
» eût dans l'efprit un naturel piquant , une
fingularité même propre à frapper les
» hommes de tous les pays , & dans tous
» les états ; qu'il mît dans fes difcours
» cette chaleur qui entraîne , qui force
l'opinion & la volonté : il falloit donc
choifir M. de la Condamine. »
و د
29
"
35
Il mit en effet dans ce travail toute
l'activité de fon caractère , de fon efprit ,
Mv
274 MERCURE
&
& même de fon corps ; il engagea
donna tout ce qu'il avoit , jufqu'à fes
chemiſes , pour faire fubfifter fes confrères ,
en attendant que les fonds arrivaffent de
France ; il fit un voyage de quatre cents
lieues de Quito à Lima , pour aller chercher
de l'argent , revint avec quatre - vingt
mille livres & un très -bon Mémoire fur
l'arbre du quinquina , & paffa enfuite les
jours & les nuits à obferver fur les monoù
les vents ,
tagnes ,
les orages , les volcans
les voleurs , le chaud , le froid , la
fièvre , rien ne put un feul inftant le
rebuter ni le diftraire . Il ne vint à bout
de conferver un fignal d'obfervation qu'on
lui voloit fans ceffe , qu'en lui donnant la
forme d'une croix , qui heureufement effraya
les Indiens , & le fit refpecter d'eux .
و
des
Seniergues , Chirurgien François , qui
avoit accompagné les Académiciens ,
fut
affatliné dans une émeute excitée contre eux
par ceux même qui auroient dû la réprimer
, par des Gens de Loi dont ils avoient
découvert quelque friponnerie , & par
Gens d'Eglife , dont l'ineptie & l'ignorance
les regardoient comme hérétiques. M. de la
Condamine pourfuivit inutilement la condamnation
des affaffins. L'un des deux fe fir
déclarer fou , & l'autre profitant de la Loi
déteftable qui , dans l'Amérique Efpagnole ,
fouftrait à la Juridiction, féculière les
DE FRANCE. 275
Eccléfiaftiques criminels , fe fit Prêtre pour
échapper au fupplice , qu'il méritoit même.
par cette horrible manière de l'éviter. Ainfi,
dit M. de Condorcet , la Religion , ce
» frein des crines fecrets , devient chez
» ces malheureux Peuples , l'afyle des cri-
» mes publics ; & le fecret chez eux d'être
impunément alfaffin , c'est d'ofer encore
être facrilège.
و د
" Un Moine Franciſcain révéla à M. de
» l Condamine le prétendu fecret d'une
» mine d'or , & voulut l'intéreffer à cette
» recherche. Le projet du bon Père étoit
» d'en confacrer le produit à l'établiffe-
» ment d'un Tribunal d'Inquifition au
» Pérou ; à la vérité il y avoit déjà dans
» le Pays un Vicaire de l'Inquifition d'Ef-
» pagne , mais le zèle des Moines de
Quito ne trouvoit pas que ce fut encore
» affez. »"
Notre Académicien fit dreffer fous l'Equateur
même , une pyramide , qui devoit
attefter à la postérité la mémoire de
fon travail & de celui de fes compagnons ,
dont deux étoient Efpagnols. Après le départ
des François , il vint un ordre de la
Cour d'Espagne de démolir les pyramides ;
les deux Efpagnols employèrent leur crédit
pour faire révoquer cet ordre , quoique
infcription de la pyramide eût excité leurs
plaintes , à la vérité très- mal fondées. « Ces
M vj
276
MERCURE
"
95
»
» deux favans eftimables & honnêtes, étoient
pleins de l'orgueil national , fentiment
refpectable , lorfqu'au lieu de s'applaudir
d'une fupériorité vraie ou prétendue ,
» il s'occupe de l'acquérir ou de la conferver
; c'eft par un effet de ce fentiment ,
» pour cette fois bien entendu , que les
deux favans Efpagnols réclamèrent contre
» l'ordre de la démolition des pyramides ,
» & qu'ils oublièrent le petit intérêt d'une
infcription plus ou moins glorieufe , pour
» ne plus fentir que le reproche qu'alloit
» attirer fur leur Patrie la deftruction d'un
» monument élevé aux Sciences.
39
و د
"
» Ce fut dans ce voyage que M. de
» la Condamine contracta cette furdité qui
n'a fait qu'augmenter le refte de fa vie :
privé prefqu abfolumnt d'un des deux
» fens qui lui fervoient à fatisfaire fat
» curiofité , il fembloit que cette paffion ,
réduite à un feul fens , n'en étoit de-
» venue que plus active & plus indifcrète :
fon tempérament avoit réſiſté à tant de
fatigues incroyables ; mais, il rapporta du
» Pérou le germe de cette paralyfie fingulière
qui l'a condamné , dans les der-
» nières années de fa vie , à une inaction
»fi pénible pour lui . »
»
95
»
Les Jéfuites , qui , en Amérique comme
dans une partie de l'Europe , dirigeoient
alors toute les Etudes , & qui furent
DE FRANCE. 277
aux Académiciens Voyageurs , d'une utilité
dont les Sciences doivent leur avoir obligation
, les prièrent d'affifter à une Thèſe
de Théologie fcolaftique , qu'ils dédièrent
à l'Académie des Sciences de Paris . L'Académie
, qui refpecte la Théologie , &
ne fe permet pas d'y toucher , accepta cette
dédicace avec reconnoiffance , comme un
homme en place accepte celle d'un Livre,
qu'il ne fe pique pas d'entendre. L'Auteur
Janfénifte des nouvelles eccléfiaftiques , fit
une critique amère de cette Thèfe , où
la doctrine de la grâce efficace étoit , felon
lui , fcandaleuſement outragée. Les Jéfuites
& l'Académie le laiffèrent dire.
M. de la Condamine repartit enfin
pour l'Europe ; mais il voulut auparavant
defcendre la rivière des Amazones ; &
cette partie de fon voyage , qu'il a publiée
part , n'eft ni la moins intéreffante , ni
la moins inftructive.
à
Il obferva le long des bords de ce fleuve
quelques peuplades fauvages qui ont le
fecret des flèches empoisonnées , & qui
pourtant ne s'en fervent jamais contre leurs
ennemis , ce que ne feroient pas bien des
Nations policées.
Il en vit d'autres qui applatiffoient entre
deux planches la tête des enfans nouveaux
nés , non pour les rendre imbécilles , &
par-là infenfibles aux maux de la vie , ce
278 MERCURE
qui ne feroit pas trop fauvage , mais pour
les faire reffembler à la pleine Lune.
Dans cette Navigation ( car on peut
bien
l'appeler ain ) notre intrépide Voyageur
effuya fur le fleuve les plus grands périls ,
& vit le moment où non - feulement il
alloit perdre la vie , mais fes journaux &
fes papiers , qui lui étoient bien plus
chets.
Peu de jours avant fon départ , on lui
avoit volé ces mêmes papiers avec de l'argent
& des bijoux ; il fit publier un monitoire
où il donnoit aux voleurs les bijoux
& l'argent, pourvu qu'on lui rendît fes
papiers. On les lui rendit , à l'exception
de deux paquets dont il ne fe foucioit
guères , mais où les voleurs efpéroient trouver
le fecret de découvrir les mines d'or.
Peut-être vaudroit- il mieux trouver le fecret
de les fermer.
12
" Il attendit à Cayenne , pendant cinq
» mois entiers , un Vaiffeau qui le reportât
» en France. Il ne lui reftoit plus rien à
faire , & fon courage l'abandonna : il
" avoit réfifté à dix ans de fatigues & de
dangers , il ne put réfifter à cinq mois
de repos. Cette âme active, que l'efpérance
» d'être utile , & le plaifir d'agir avoit
» foutenue jufques - là , ne fentit plus que
» la douleur d'exifter feule ; il tomba dans
cet état d'angoiffe , où l'homme éprou
39
39
DE FRANCE. 279
vant le befoin de fentir , interroge tout
» ce qui l'entoure , & où rien ne lui répond ;
» alors n'exiftant plus que par fes fouvenirs ,
» & rempli de l'idée des lieux où il a com
» mencé à vivre & à aimer , il fent avec
» amertume qu'il n'y a que ce feul endroit
où il puiffe efpérer d'être encore heureux ,
& que des obftacles infurmontables l'en
féparent.
"
""
Enfin , après dix ans d'abfence , il
arriva à Paris , dans cette ville immenfe,
où dix ans font un fiècle , tant par la rapi
dité des événemens , des difcours & des
fottifes qui à chaque inftant s'y fuccèdent ,
que par l'oifiveté inquiète & curieufe d'une
multitude de fainéans qui la furchargent ,
& qui trouvent que vingt- quatre heures font
un temps bien longpour s'occuper du même
objet. Notre Voyageur répandu à fon retour
dans la fociété la plus nombreuſe ,
y entendant parler dans un même jour de
tant de chofes importantes ou frivoles ,
ridicules ou férieufes , voyant traiter du
même ton tout ce qui en valoit ou n'en
valoit pas la peine , n'étant au fait de rien ,
& voulant l'être de tout à la fois , ne
ceffoit de faire à tous ceux qu'il rencontroit
, des queftious multipliées , qui devoient
fouvent être importunes ; ce qui fit
dire à une femme d'efprit : M. de la Condamine
, qui vient de fi loin , & qui dois
280 MERCURE !
avoir tant vu , nous accable de queftions:
Ce feroit plutôt à nous à lui en faire.
Il eut bientôt un objet d'occupation plus
intéreffant pour lui , que les queftions dont
on l'accufoit d'être fi prodigue ; il fut obligé
de foutenir une longue & fatigante querelle
avec le plus eftimable de fes compa
gnons de voyage.
» On demandera peut-être , dit M. de
Condorcet , quels ont été les objets de
» la difpute qui s'éleva alors entre MM.
» Bouguer & de la Condamine ; entre deux
» hommes qui , pendant plufieurs années ,
» avoient couché dans la même chambre ,
fous la même tente , & fouvent à platte-
» terre , enveloppés dans le même manteau ;
qui s'étoient donnés pendant tout ce tems
» des marques publiques d'une eftime réci-
" proque , & qui ne pouvoient fe divifer
» fans perdre de leur confidération , &
و د
59
fans nuire à la gloire de leur entrepriſer?
» Nous fommes affligés d'être forcés de
» répondre , qu'à peine peut- on appercevoir
l'objet réel de cette difpute ; mais il eſt
» plus aifé d'en deviner les caufes morales .
M. Bouguer ne pouvoit fe diffimuler la
fupériorité qu'il avoit fur M. de la Con-
» damine comme Mathématicien ; tout ce
qui , dans la meſure du Méridien , exigeoit
des connoiffances profondes , de
» l'invention , de la fagacité , il le regar-
93
>>
DE FRANCE. 281
doit comme fon ouvrage ; felon lui M..
» de la Condamine n'y avoit mis que du
» zèle , de la générofité , une application
ود
infatigable , & du courage. M. Bouguer
» croyoit donc , & fans doute avec juſtice ,
» devoir être le premier objet de l'atten-
» tion publique ; il voyoit cependant que
» M. de la Condamine , répandu dans toutes
les fociétés , poffédant l'art de perfua-
» der aux ignorans qu'ils l'avoient entendu ,
» rapportant des obfervations fingulières ,
& propres à amufer la curiofite frivole
» des gens du monde , écrivant avec affez
d'agrément pour fe faire lire , avec trop
» de négligence , & un ton trop fimple
» pour bleffer l'amour - propre ou exciter
» l'envie , intéreffant par fon courage ,
»
"
ود
ود
&
piquant même par fes défauts , avoit
» entièrement fait oublier les favantes
» recherches de fon collégue , qui fembloit,
» comme on lui dit un jour à lui- même
» n'avoir été au Pérou qu'à la fuite de M.
» de la Condamine ».
"
» M. Bouguer pouvoit donc regarder
" M. de la Condamine comme un ennemi
» de fa gloire , du feul bien dont il fut
jaloux. Déjà affez âgé lorfque fes talents
» le firent appeler dans la Capitale , &
» préférant par goût comme par habitude,
» le travail à la fociété , il n'avoit pu acqué-
و د
282 MERCURE
"
>> rir cette connoiffance des hommes , qui
apprend à apprécier leurs injuftices , &
» à les fupporter ; il n'eut pas la patience
» d'attendre du public & de M. de la
» Condamine lui-même , la justice qui
» étoit dûe à fes talents ; il ne fentit pas
» affez que le bruit que l'on fait à Paris
» ne dure qu'un moment , & que la gloire
» attachée à des ouvrages de génie eft
» éternelle comme eux. La relation de fon
voyage fut pleine d'humeur contre M.
» de la Condamine qui n'y répondit
qu'avec gaité ; & le public , qui ne pou
voit juger du fond de cetre difcuffion ,
fut pour celui qui favoit l'amufer.
,
La fin au prochain Mercure.
Dernier extrait de l'Hiftoire de l'Amérique.
Toutes les nations de l'Europe ont frémi
des cruautés exercées par les Efpagnols en
Amérique , mais on les a toujours ou adoucies
ou exagérées , & peut -être , on ne fait
pas trop encore ce qu'on en doit penfer.
D'après des recherches faites par des Écrivains
exacts , il refulte que dans l'Amérique
Septentrionale on a détruit la treizième partie
à-peu-près des naturels ; qu'on en a exterminé
les deux tiers dans le Bréfil , le Mexique
& le Pérou ; qu'on n'en a pas laiſſe un
DE FRANCE. 283
leul dans les Antilles , & qu'on ne trouve
plus que des Européens dans les Caraïbes &
les Lucayes. On demande ce qui a pu rendre
les Européens fi fanguinaires dans le nouveau
Monde. Quelques- uns ont penfé que le
fanatifme feul avoit armé les mains des exterminateurs
, & que tant de victimes avoient
été offertes à la Religion Chrétienne. M. Robertſon
juſtifie en partie les Prêtres de la
Religion Romaine de ce reproche affreux.
Il fait voir que c'eſt parmi les Miniftres de
l'Évangile que les Américains ont trouvé quelquefois
les défenfeurs les plus zélés de leurs
droits , les confolateurs les plus tendres de
leurs maux ; & ce n'eft pas , ce me femble ,
une foible preuve des progrès de la vraie philofophie
, de voir un Miniftre de la Religion
Proteftante juftifiant les Prêtres de la Religion
Romaine du plus grand crime dont ils ,
aient été chargés. Les Espagnols , dit l'Auteur
des Lettres Perfanes , défefpérant de retenir
les nations vaincues dans la fidélité ,
prirent le parti de les exterminer. Il n'eft pas
poffible de croire , quoi qu'en dife M. de
Montefquieu , qu'on ait pu faire diſparoître
de la terre des peuples plus nombreux que tous
ceux de l'Europe enfemble , avec le fangfroid
que l'on porte dans l'exécution d'un
projet politique.
Beaucoup de caufes différentes concoururent
à la deſtruction des habitans du nouveau
Monde. Il en périt des milliers dans
284 MERCURE
les combats , où fouvent le plus grand embarras
des Eſpagnols étoit de tuer tous ceux
qui fe préfentoient à-la - fois à leurs glaives.
Ils mouroient étouffés dans les mines en
cherchant l'or & l'argent , & dans l'Océan
en cherchant des perles. Ils tomboient épuifés
de fatigue au milieu des champs qu'ils
cultivoient pour la première fois ; & la petite
vérole enfin , unie à cette autre maladie
que l'on croit originaire de l'Amérique , y
exerça tant de ravages au moment de la découverte
, que l'on crut un inſtant que les
victimes & les bourreaux alloient diſparoître
à-la-fois du nouveau Monde. Prefque
toutes ces caufes font le crime des Européens
; mais ce n'eft point là ce crime médité
dans le deffein unique d'exterminer les
habitans d'un monde entier ; ce n'eft point
cette deftruction univerfelle , exécutée , pour
ainsi dire, d'un feul coup . On ne comprend pas
trop pourquoi certains Moraliſtes fe plaifent
à exagérer les crimes de l'homme : il n'y auroit
plus de coupables , fi la nature humaine
étoit fi méchante.
Après avoir fait périr prefque tous les
Américains , on voulut réduire à la fervitude
ceux qui reftoient encore . Mais on s'étoit
cru en droit de les tuer , pour peu que cela
parut néceffaire , & on ne fut pas auffi sûr
du droit de les faire efclaves. Il y a longtemps
que cette queſtion de la fervitude eft
agitée parmi les hommes. Les tyrans n'ont
DE FRANCE.. 285
jamais douté qu'on ne puiffe avoir légitimement
des efclaves ; & ce qu'il y a de déplorable
, c'eft que les efclaves ont prefque toujours
été là- deffus de l'avis des tyrans. En
Amérique , cette grande queftion des droits
de l'humanité fut agitée par des Moines. Les
Francifcains fe déclarèrent pour la fervitude
, les Dominicains prirent le parti de la
liberté. Ferdinand le Catholique & fon
confeil privé , furent d'abord de l'avis des
Dominicains & déclarèrent les Américains
libres ; mais bientôt après ils examinent
plus mûrement la chofe ; ils paffent à
l'avis des Francifcains , & déclarent les Amé
ricains efclaves. Pour cette fois , rien ne pa
roiffoit pouvoir changer leur fort. Ferdinand
avoit vu clairement dans les loix divines que
la fervitude étoit une chofe très-légitime :
& au cas qu'on eut encore quelque fcrupule
là-deffus , il prenoit tout fur fa confcience &
fur la confcience de fon confeil privé. Las- Cafas
aime mieux en croire la fienne ; il devient
l'Avocat des Américains ; c'eſt le feul
qui ait eu un monde pour client. Il repaffe
en Europe pour plaider leur cauſe. Il trouve
Ferdinand au lit de la mort ; c'étoit le
moment de mieux reconnoître les loix divines.
Las - Cafas jette l'épouvante dans cette
confcience qui s'étoit chargée d'un fi grand
crime. Le Monarque Catholique tremble ;
mais il meurt avant de pouvoir expier fon
décret . Ximénès revêtu , comme Miniftre ,
286 MERCURE
de toute l'autorité publique , devint le Juge
de Las-Cafas & du nouveau Monde. On
nous dit que ce Cardinal penchoit pour la
liberté , mais fon adminiftation altière &
defpotique prouvoit affez que le fentiment
des droits de l'homme n'étoit point dans ſon
coeur. Il n'ofe decider la queftion , & veut
envoyer fur les lieux des hommes dignes de
la juger : comme fi on n'avoit pas pu juger
tout auffi bien dans la Caftille ou dans la
Grenade , que tous les hommes devoient être
libres dans les deux mondes , & comme fi
les lieux faifoient quelque chofe à des principes
auffi évidens de la morale univerfelle.
Ximenès cherche dans le Royaume des hommes
dignes d'être chargés de cette commiffion.
Les premiers hommes de l'état , ceux
qui en remplifioient les premières fonctions ,
y pretendoient & la demandoient ; au grand
étonnement des Efpagnols même , le Cardinal
en charge trois Moines de l'ordre de S.
Jerôme. Ces trois Hieronimites arrivent
en Amérique ; ils écoutent tout le monde
, c'eft à dire appareniment tous les Efpagnols
, jugent bientôt que les mines ne
peuvent étre exploitées que par des efclaves
, & condamnent les Ainericains à la
fervitude.
★ M. Robertſon donne des éloges à leur
prudence , & les adinire d'avoir montré dans
certe commitlion une connoiffance du monde
&des affaires, qu'on n'acquiert guères dans le
DE FRANCE. 287
cloure. Nous ne voulons point le diffimuler ,
il nous eft impoflible de joindre nos éloges
à ceux de M. Robertfon. Eft - ce donc une
chofe fi admirable de voir trois Miniftres
d'une Religion Sainte , déployer avec adreſſe
cette politique fi commune qui porte la fa→
geffe dans le crime même, & modère l'injuſtice
pour la rendre plus fructueufe & plus durable
, en ôtant à fes victimes jufques aux
reffources du défefpoir ? Il eût été plus beau ,
plus admirable , peut-être , de voir ces Prêtres
d'un culte fondé fur l'égalité , fe regar
dant comme les envoyés de Dieu , & non de
Ximénès , porter à- la - fois dans le nouveau
Monde la liberté & le Chriftianifme ; décla
rer au nom de Dieu même qu'ils auroient
pris à témoin, que les Indiens ne pouvoient
pas plus appartenir aux Caftillans , que les
Caftillans aux Indiens ; qu'il feroit affreux &
abfurde de chercher dans l'intérêt les motifs
qui doivent décider une queftion de morale ;
que pour la réfoudre , il falloit defcendre
dans les confciences , & non pas dans les mines.
Il eût été plus beau , peut -être , de les
voir armés de la parole de Dieu , frapper
de terreur les Efpagnols par les menaces
terribles de la religion , & repréſenter à
leurs imaginations effrayées , les abymes
dans lefquels ils enfeveliffoient les Indiens ,
comme les routes quialloient les conduire eux
mêmes dans le fejour des vengeances éternelles
; il eût été plus beau de leur voir mettre
#
288 MERCURE
frein de Dieu à ces monftres altérés d'or &
de fang , & de les ramener en Europe dans
les chaînes de la religion , en abandonnant à
jamais une terre qui ne pouvoit être cultivée
que par des crimes & des efclaves. C'eût
été le plus éclatant exemple de juftice qu'on
eût jamais donné aux hommes , & le plus
beau triomphe du Chiſtianiſme . Alors la Religion
eût vu en eux fes Miniftres , l'humanité
, fes défenfeurs , la raiſon , fes organes.
Alors un Hiftorien Philofophe auroit pu admirer
ces trois Hiéronimites.
Parmi tous les événemens de l'hiftoire du
nouveau Monde , il n'en eft aucun dont
l'imagination exaltée des Eſpagnols ait parlé
avec autant de fafte & d'éclat que des conquêtes
du Mexique & du Pérou. Pour relever
la gloire des vainqueurs , on a tracé les
tableaux les plus brillans de la grandeur , des
forces & des richeffes de ces deux Empires .
Sous la plume de Solis & de Zarate , on a
vu fe renouveler les prodiges qu'enfantoit
celle d'Hérodote. On a revu dans le nouveau
Monde les armées de Xerxès , les jardins
de Sémiramis , & les remparts de Babylone.
Enfin il s'en eft peu fallu que les
Eſpagnols n'aient paru des Dieux à leurs
propres regards , comme aux yeux des Américains
qui leur voyoient , en effet , une puiffance
infinie pour détruire. Il y a long- temps
que ces illufions de la vanité Caftillane ont
commencé à fe diffiper , & ces conquêtes
où
DE FRANCE. 289
où l'on combattoit d'un côté avec la foudre ,
& de l'autre avec des pierres , du bois & des
arrêtes de poiffon , ne montrent plus rien de
grand que le malheur des Américains .
Le tableau des progrès qu'avoit fait la civiliſation
dans le Mexique & le Pérou , offre
des objets bien plus inftructifs & plus
intérellans. :
Dans l'ancien Monde les peuples avoient
pu fe tranfmettre leurs lumières & leurs
arts , & toutes les hiftoires de ce genre ſe
réduifoient prefque toujours à une feule ; à
la première. Les nations avoient imité fervilement
les nations. De nos jours même ,
celui qui parcourt d'un oeil attentif les loix
& les hiftoires , s'apperçoit que les François
& les Anglois du dix-huitième fiècle obéiffent
encore aux volontés des Légiflateurs de
l'Égypte & de la Grèce. Il falloit peut-être
qu'il y eut deux mondes féparés , pour bien
favoir fi l'efprit humain peut avoir deux
routes pour arriver de la vie fauvage à la vie
civilifée , ou s'il doit fuivre toujours néceffairement
la même marche & paffer par
les mêmes dégrés , en employant les mêmes
moyens. Sous ce point de vue , rien n'eft
plus digne des méditations des Philofophes ,
que l'examen des inftitutions fociales du
Mexique & du Pérou.
Dans cet Extrait , nous ne pouvons qu'indiquer
rapidement les principaux objets .
Si nous jetons les yeux au tour de nous ,
& que nous réfléchiffions à cette multitude
25 Octobre 1778 .
N
238 MERCURES
de fervices que nous rendent les animaux
qui vivent fous nos ordres , nous reconnoîtrons
que leur force fait en grande partie
celle de l'homme , & qu'ils portent prefque
tout le poids de l'édifice dans lequel nous
vivons. Les Mexcicains n'avoient encore"
aucun animal de quelque force à leur fervice
, & les Péruviens n'avoient foumis à
la vie domeftique que le Lama , qu'ils employoient
comme bête de fomme , mais qui
plioit fous des fardeaux un peu confidérables.
Le fer n'étoit connu ni dans le Pérou ni
dans le Mexique. L'agriculture avoit donc
fait bien peu de progrès parmi eux . C'eſt
avec le fer que l'homme fe rend le maître
de la terre .
Par- tout où l'on trouve une monnoie établie
on peut juger qu'il exifte une fociété
déjà très- avancée. Mais la monnoie , dont
l'origine fe perd dans la nuit des tems chez
prefque tous les peuples de notre hémiſphère
, étoit inconnue aux Mexicains &
aux Péruviens . Les Mexicains fe fervoient
cependant des amandes du Cacao pour faciliter
les échanges. C'étoit un pas ; auroientils
fait le fecond ? Cela eft très - probable .
L'effentiel eft de concevoir qu'une chofe
peut repréfenter toutes les chofes , & les
Mexicains l'avoient conçu .
Le defpotiſme étoit dans le Mexique , &
il y étoit affreux ; ce qui furptend , c'eft
qu'il s'environnoit de crimes & de defDE
FRANCE. 291
truction , fans fe détruire lui - même. Tous
les peuples murmuroient , mais tous les
fronts reftoient dans la pouflière . Lorfque
Montézume fut malheureux , & porta des
fers , on l'adora encore.
La Théocratie des Incas étoit defpotique
aufli ; mais c'étoit la puiffance illimitée
de faire du bien. Fils du foleil .
ils avoient la bienfaiſance de l'aftre qu'ils
avoient choisi pour père. Peut - être auffi
que la Théocratie qui épouvante l'imagination
, parce qu'elle femble n'avoir pas plus de
bornes que Dieu même , eft le plus doux
des defpotifmes , & furtout celui qui dégrade
le moins l'homme. Une obéiffance
qu'on ne doit qu'à Dieu , rappelle à chaque
inftant l'égalité des hommes.
La religion avoit chez ces deux peuples
le caractère du gouvernement . Un Méxicain
n'approchoit jamais des Autels fans les
teindre de fon fang. Leur Dieu Vitciliputci
fe nourriffoit communément des prifonniers
de guerre ; lorfqu'il n'y avoit plus de prifonniers
, les Prêtres publioient que Vitciliputci
avoit faim , & la Nation déclaroit
la guerre. Les Péruviens n'offroient depuis
long- tems à leur Dieu que les productions
de leurs terres ; ces offrandes innocentes
étoient mifes en dépôt dans des magaſins ,
& comme les Péruviens n'avoient que peu
de Prêtres , le Dieu ne mangeoit pas ces
offrandes. La part du Soleil fervoit à nourrir
fes adorateurs dans les tems de famine.
Nij
29.2
-MERCURE
Celui qui le premier s'eft apperçu que
les fons de la voix , quoique innombrables
dans leurs combinaifons , pouvoient fe
réduire à un petit nombre d'élémens qu'on
pourroit repréfenter par un petit nombre
de figures , a fait faire à l'efprit humain
le plus grand de fes pas. Les Péruviens &
les Mexicains ne s'étoient pas encore approchés
de cette idée. Les quipos des premiers
étoient des cordons dont ils ne fe fervoient
que dans leurs calculs ; & tout ce qu'on
peut croire des tableaux des Mexicains ,
c'eft que c'étoient des hiérogliphes . Il y a
bien loin encore de là à la création de
l'alphabet ( a ).
( a ) M. l'Abbé de Condillac a appelé les langues
des méthodes analytiques . Or , on ne penfe pas , ou
l'on penſe bien peu fans ces méthodes , & c'eft encore
ce que ce grand Métaphyficieu a démontré. Ce qui
eſt également vrai , c'eft que ces méthodes ne peuvent
acquérir quelque perfection que dans les langues
écrites. L'efprit & la raifon n'avoient donc pu faire
que bien peu de progrès chez les Mexicains & les
Péruviens qui n'avoient point d'écriture . L'hiſtoire ,
d'ailleurs fi obfcure de l'ancienne Égypte , nous
montre la marche fucceffive de l'efprit humain , dans
la recherche des moyens propres à peindre fes penfées
. On voit ce peuple paffer de l'écriture en tableaux,
ou de la peinture groffière des objets mêmes dont
on veut parler , à l'hiérogliphe , qui n'eft que cette
même peinture abrégée , & de l'hierogliphe à l'écriture
alphabétique . M. Court de Gebelin a prétendu
que l'écriture alphabétique n'eft elle- même que l'hi
DE FRANCE. 293
Si l'on compare ces deux peuples aux
fauvages dont ils étoient environnés , ils
paroîtront très - civilifés ; fi on les compare
aux peuples civilifés de l'ancien monde
ils paroîtront très - fauvages.
La traduction de cet ouvrage eft par-tout
:
•
érogliphe , plus abrégé encore. Si cela étoit vrai ,
les Méxicains , qui avoient déjà fait les deux pre
miers pas , n'auroient pas manqué de faire le troifième
car l'efprit humain arrive prefque toujours
infailliblement aux idées qui font fur la même route.
Mais malgré notre eftime pour ce Savant , dont
l'ouvrage n'excite pas affez peut-être l'étonnement
& l'attention des hommes de lettres , nous ne croyons
point que ce troisième pas foit amené par le fecond
comme le fecond l'eft par le premier. Examinons
l'homme dans le premier qu'eft- ce qu'il fait ? Il
regarde les objets qui font hors de lui , & il les
deffine groffièrement. Il ne fait pas autre choſe dans
le fecond ; c'eft toujours l'objet extérieur qu'il peint;
il raccourcir feulement les traits du deffein . Mais dans
le troifième fon attention & fon deſſein changent
d'objet ; il ne regarde plus , il écoute ; ce n'eft pas
les objets qu'il imite , c'eft les fons de la voix ,
chargés déjà de l'imitation des objets . Ce n'eft pas
tout; quand l'imitation des objets extérieurs conduiroit
à l'imitation des fons , il y auroit toujours entre
ces deux chofes une idée que la première ne peut
donner. Comment des deffeins groffiers ont- ils pu
faire appercevoir que les élémens de la voix font
en affez petit nombre pour être facilement repréfentés
par des caractères ? C'eſt -là le prodige , & il
nous femble que le fyftême de M. Court de Gebelin
ne l'explique pas.
N iij
294 MERCURE
de la plus grande exactitude , & l'on y
reconnoît affez fouvent le ftyle élégant ,
facile & noble du Traducteur de l'intro,
duction à l'histoire de Charle- Quint.
( Cet article eft de M. Garat ).
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
,
ON
N n'a point vu un concours plus nombreux
de Spectateurs , qu'à la première repréſentation
de la repriſe de Caftor , le Dimanche
11 de ce mois. La réputation de
l'Ouvrage, regardé , dans fon enſemble
comme le chef- d'oeuvre de notre Spectacle
lyrique , & de ce qu'on nomme la mufique
Françoife , le degré d'attention & d'intérêt
que l'on apporte aujourd'hui aux compofitions
muſicales , augmenté par cette animofité
des partis , qui , dans les Arts , marque
toujours le moment d'une révolution , tout
redoubloit la curiofité du Public . Rien n'a
manqué à l'exécution . Tous les premiers Sujets
dans chaque partie ; MM . le Gros , Larrivée ,
Gelin ; Mlles le Vaffeur & Duplan ; MM.
Veftris & Gardel ; Mlles Heinel, Guimard ,
Dorival , Théodore & Cécile , ont réuni
leurs talens & leurs efforts pour honorer la
mémoire de Rameau : & les anciens AmaDE
FRANCE. 2295
>
reurs de l'Opéra François , étoient bien déterminés
à les feconder de toute leur force.
On connoît en ce genre , comme en beaucoup
d'autres , le pouvoir de l'habitude.
L'oreille a fes préjugés comme l'efprit. On
aime la mufique que l'on a aimée dans ſa
jeuneffe , & l'on ne renonce ni à fes opinions
, ni à fes plaifirs. Il entre même une
forte de patriotifme dans cet attachement ;
& il y a tel homme qui fe croit obligé
comme bon François , de défendre la mufique
Françoife. Qu'est- ce qui n'a pas été quelquefois
témoin de l'entoufiafme avec lequel
ces bons Patriotes rappellent les endroits où
les Lemaure , les Chaffe, & le célèbre Géliote,
étoient le plus applaudis ? Ce dernier ſi juſtement
admiré dans fon Art , & qui couvroit
de fon talent tous les défauts du chant
François , nous l'avons fouvent entendu citer
comme un modèle de goût & d'expreffion ,
dans ce morceau du cinquième Acte :
Je ne veux que la voir & l'adorer encore, &c,
L'Adminiſtrateur de l'Opéra , qui veut
éprouver tous les goûts , & tirer parti de leur
contradiction même, a donc bien fait de
remettre Caftor ; & ce n'étoit pas une choſe
indifférente que de voir une repréſentation
de cet Opéra, après les Ouvrages de M.
Gluck , le Roland de M. Piccini , & les
Bouffons. S'il eft permis de dire avec vérité
l'effet qu'a produit cette reprife , il nous a
paru médiocre. On a applaudi à la beauté
Niv
296 MERCURE
du Spectacle , à l'agrément & à la variété
des airs de danfe , fur -tout à deux choeurs
que les connoiffeurs admirent ; celui des
funérailles de Caftor , que tout gémille ; &
celui du quatrième Acte , aufeu du tonnerre
le feu des enfers , &c. Tous les deux font d'un
grand caractère & d'une énergie frappante.
Mlle le Vaffeur a chanté fupérieurement
l'air triftes apprêts , pâles flambeaux , qui
n'eft pas fans expreffion , quoique fa fimplicité
foit un peu monotone. Mais d'ailleurs
il ne paroît pas qu'on trouve aujourd'hui
beaucoup de charmes à l'uniformité du
chant des Scènes , à ce chant infipide &
criard , qui fait tant de bruit pour ne rien
exprimer , & qui fend les oreilles fans infpirer
d'autre intérêt que celui qu'on prend
à la fatigue de l'Acteur. Ces cris continuels
ont même excité de tems-en-tems des murmures;
& il faudra bien renoncer à la fin à
l'urlo Francéfe ( comme difent les Italiens ) ,
auquel ils ne peuvent pas plus réfifter qu'ils'
ne réfiftoient autrefois alla-furia Francéfe .
Il fuffit des fimples notions du bon fens ,
pour fentir le vice de ce heurlement éternel.
Le chant eft un langage convenu. Il
n'eft pas plus naturel de crier toujours en
chantant , qu'il ne l'eft de crier toujours en
parlant ou en déclamant. Pourquoi donc
pendant fi long - tems , la plupart de nos
Muficiens & de nos Chanteurs ont - ils fait
confifter leur principal mérite dans les cris ?
C'eft que les premiers ne connoiffoient guè
DE FRANCE. 297
res d'autres moyens d'expreffion , & que les
autres , dans le chant pauvre qu'on leur donnoit
à exécuter , ne voyoient guères d'autre
faculté à faire valoir que l'étendue de leur
voix; & c'eft alors que l'art de bien chanter
dût être le plus fouvent celui de crier bien
fort.
peut
Si l'on fe flatter de trouver des rapports
exacts , en paffant d'un Art à un autre.
( ce qui en général eft affez difficile ) , peutêtre
remarquera-t-on dans la déclamation les
mêmes défauts nés du même principe d'impuiffance.
Si un Acteur médiocre fe convulfionne,
pour ainfi dire , c'eft qu'il ne fait pas
fe paffionner; s'il heurle à tort & à travers,
c'eft qu'il ne fait pas parler. Il fe fent froid ,
& il crie pour paroître s'échauffer , quoiqu'il
foit très-prouvé par l'expérience , que ce qui .
produit le plus d'effet , ce ne font pas les
cris , c'eft un ton jufte , une inflexion vraie ;
c'eft cet accent de la nature que le grand-
Acteur faifit dans fon jeu , comme le Muficien
dans fa compofition. Il y a des rapports
réels entre tels fons & tels fentimens. C'eſt
à l'Artiſte à les trouver , & c'est ce que
Rouffeau appelle créer du chant.
Le Poëme de Castor paffe , avec raifon
pour être du très - petit nombre des bons
Opéras qu'on ait faits depuis Quinault. Son
plus grand mérite eft une marche rapide &
une difpofition favorable à la pompe & à la
variété des fpectacles que peut offrir ce
Théâtre lyrique , que l'on peut nommer le
Nv
298 MERCURE
Palais de l'Illufion. Tous les changemens de
Scènes font bien amenés. Les fêtes font bien
liées à l'action , & l'action eft intéreffante.
On a prétendu que cet intérêt étoit affoibli
par la facilité que montre Pollux à céder
Télaire à fon frère. On voudroit qu'il y eut
des combats. Cette critique eft mal fondée.
Le facrifice de Pollux n'eft point le fujet de
la Pièce. Il en eft le commencement & l'expofition.
Pollux , après avoir cédé Télaïre à
fon frère , qu'il perd un moment après ,
pourra-t-il le tirer des Enfers & le rejoindre
à Télaïre? Pourra- t-il jouir de cet héroïſme
de l'amitié fraternelle dans lequel il fait confifter
tout fon bonheur ? Cet héroïfme fléchira-
t-il les Dieux ? Caftor fera-t-il uni à
Télaïre ? Voilà le noeud de la Pièce. Il nous
paroît bien établi , bien foutenu juſqu'à la
fin; & la Scène du cinquième Acte , entre
Caftor & Télaïre , lorfque cet Amant retenu
malgré lui près de ſa Maîtreffe , craint d'avoir
paffe le moment fatal qui lui a été preſcrit
pour fon retour , lorfqu'il voit Télaire évanouie
de frayeur entre fes bras , au bruit du
tonnerre, & qu'il conjure les Dieux de
l'épargner ; cette Scène eft théâtrale & bien.
dialoguée . Tout cet intérêt , fans doute , eft
fondé fur la Mythologie ; mais l'Opéra eft le
pays des Fables,
Caftor eft d'ailleurs écrit avec élégance .
Il y a de beaux Vers. Ceux - ci , par exemple
, adreffés par Pollux aux Divinités de
POlympe :
DE FRANCE. 299
Je defcends aux Enfers pour oublier mes peines,
Et Caftor renaîtra pour goûter vos plaifirs.
Si l'on vouloit faire une critique plus jufte
de Caftor , on pourroit obferver qu'il eſt
queſtion dans le premier Acte , d'un Lyncée
rival de Caftor , & qui devient fon meurtrier
, fans que l'on dife un mot de cette rivalité
, ni que l'on fache ce qu'eft Lyncée.
Phæbé dit dans la première Scène :
Je puis difpofer des fureurs de Lyncée .
que
Difpofer des fureurs , n'eft pas une expreffion
bien correcte ; mais il faudroit fur-tout
être au fait de ce qui caufe ces fureurs.
C'eft peut - être encore un défaut les
Champs Élifées , dans le quatrième Acte ,
fuccèdent immédiatement à l'Enfer. Quoique
l'Opéra admette ces changemens fubits
de décoration , cependant lorfque le contrafte
eft fi frappant , l'illufion feroit mieux
ménagée , fi le changement de Scène n'avoit
lieu que dans l'entr'Acte.
On pourroit obferver auffi que l'on trouve
dans Caftor des traces affez marquées de
cette affectation & de cette recherche , qui
font les défauts ordinaires des autres productions
du même Auteur : par exemple ,
cet Hymne à l'amitié que le grand fuccès de
Caſtor a rendu célèbre , & qui a été ſouvent
cité, ne réſiſteroit pas à un examen réfléchi.
Préfent des Dieux , doux charme des Humains ,
O divine amitié! viens pénétrer nos âmes.
N vj
1300
MERCURE
Les coeurs éclairés de tes flammes ,
Avec des plaifirs purs , n'ont que des jours fereins.
C'eſt dans tes noeuds charmans que tout eft jouiſſance;
Le tems ajoute encore un luftre à ta beauté :
L'Amour te laiffe la conftance ;
Et tu ferois la volupté ,
Si l'homme avoit fon innocence.
Ce vers ,
L'Amour te laiffe la conftance ,
eft ce qu'il y a de mieux dans ce morceau.
Tout le refte eft foible ou faux . L'amitié n'a
point de flammes . C'eft ce que l'on diroit
de l'amour. M. de Voltaire s'eft exprimé
avec bien plus de jufteffe , lorfqu'il a dit en
parlant de l'amitié:
Touché de fa beauté nouvelle ,
Et de fa lumière éclairé , &c.
Il y a trop de fimplicité à dire qu'avec des
plaifirs purs on n'a que des jours fereins.
Cela eft trop vrai..
Et tu ferois la volupté ,>
Si l'homme avoit fon innocence.
Ċes deux derniers Vers ont un air de penſée
& de fineffe qui peut féduire ; mais en les
examinant avec attention , il eft impoffible
d'en pénétrer le fens. Dans quelque état
d'innocence que l'on fuppofe l'homme , quelque
idée qu'on attache à ce mot d'innocence
, enfin dans quelque fyftême que ce
DE FRANCE.
301
foit de Religion ou de Philofophie , jamais.
l'amitié ne peut être la volupté. La volupté
emporte néceffairement l'idée d'une jouiffance
phyfique ; & nous ne pouvons concevoir
la volupté morale que dans un ordre
de chofes furnaturelles.
Tout le monde connoît l'Art d'aimer qui
fit la réputation de Bernard , 30 ans avant
d'être imprimé , & qui en eut peu lorfqu'il
parut. Cet Ouvrage devoit être intitulé l'Art
de jouir. C'est la partie de fon fujet que
l'Auteur a le mieux traitée. Tout le moral
de l'amour , fi féduifant en peinture comme
en réalité , y eft preſque entièrement oublié;
& quoiqu'il y ait dans ce Poëme de très-jolis
Vers , des morceaux bien faits , cependant le ,
ſtyle en eft fouvent pénible & maniéré , & il
manque de facilité , de verve & d'intérêt.
Il y a quelques autres Poéfies du même
Auteur, dont la plupart font ingénieuſes &
écrites avec une précifion piquante . La plus
jolie eft l'Épître à Claudine , que tous les
Amateurs ont retenue . Mais il n'y en a guères
où l'on ne trouve de ces défauts de ſtyle
& de goût qui doivent être plus rares en ce
genre qu'en tout autre, parce qu'ils y font ,
moins excufables. Devroit - on trouver , par ,
exemple , dans une Ode à la Rofe , des Vers.
tels que ceux- ci :
Va, meurs fur le fein de Thémire ,
Qu'il foit ton Trône & ton tombeau.
Indépendamment de ton , ton , ton qui blef302
MERCURE
fent étrangement l'oreille , qu'eft- ce que le
Trône & le tombeau d'une Rofe ? Ce n'eft
pas là le naturel d'Anacréon.
Lorfque l'Art d'aimer fut publié pour la
première fois , l'Auteur que l'abus de fes
forces avoit fait vieillir avant le tems , étoit
déjà dans un état de foibleffe d'efprit qui ne
lui permit pas de s'appercevoir que fon
principal Ouvrage étoit refté au - deffous de
la réputation ; ainſi l'abſence de ſes facultés
fut encore pour lui une forte de bonheur.
Il ne fentoit pas cette perte , & il eût fenti
celles de l'amour- propre. Il vint à la dernière
repriſe de Caftor au Théâtre de Paris ;
& il répétoit de tems-en-tems : Le Roi eft-il
arrivé ? Le Roi eft- il content ? Madame de
P *** eft-elle contente ? Il croyoit toujours
être à Versailles . C'étoient les derniers rêves
d'un Poëte courtifan.
[
COMÉDIE ITALIENNE.
Le Lundi 12 de ce mois , on a donné à ce
Théâtre la première repréfèntation de la
Chaffe , Comédie en trois Actes & en profe,
mêlée d'Arriettes , paroles de M. Desfontaines
, mufique de M. de S. Georges.
Rien de plus fimple que le fond de ce
petit Cuvrage. L'Auteur en a puifé l'idée
dans une Anecdote très - connue , & qui peut
rappeller aux François , ainfi que beaucoup
d'autres , combien ils doivent aimer leurs
DE FRANCE. 303
Maîtres ; mais il y a changé plufieurs circonftances.
Voici quelques détails de la Fable
de M. Desfontaines.
Colette , fille de Thomas Réjoui , Labouteur
, aime & eft aimée de Mathurin, jeune
Payfan qui demeure dans un Village voiſin
de celui qu'habite le père de Collette. Les
deux Amans fe voient tous les jours à l'infçu
de Thomas ; ils doivent cet avantage aux
foins de la foeur de Colette , très - jeune fille ;
qui protège leurs amours fans fe douter des
fuites que peut avoir fon imprudence , &
qui les dévoile à fon père avec auffi peu de
réflexion. Mathurin n'eft pas riche ; il n'ofe
faire connoître à Thomas , ni fon amour, ni
fes prétentions. Colette eft dans le même
embarras ; elle laiffe entrevoir à fon Amant
combien elle craint que fon père ne confente
pas à leur union . Son Amant la raffure.
Il lui propofe de fe trouver avec lui fur le
paffage du Seigneur du Village , de lui déclarer
leur amour , & de l'intéreffer à leur
fort. Il efpère tout de ſa bienfaiſance & de
fa générofité. Un bruit de cors fe fait entendre.
La Dame du lieu , fuivie de plufieurs
autres Dames qui l'accompagnent à ſa chaſſe,
vient au rendez-vous , apperçoit la jeune
Colette , celle- ci affecte de paffer indifféremment
pour aller porter à dîner à fon
père qui travaille dans les champs ; la Dame
l'arrête , la queftionne , & tout fe paffe
comme Mathurin l'avoit imaginé. Ce n'eſt
pas tout , curieuſe de connoître la nature du
304 MERCURE
repas que Colette porte à Thomas , la Marquife
a été touchée de le voir fi maigre ; en
conféquence , elle ordonne au jeune Paylan
d'aller dire à fon Maître-d'Hôtel d'apprêter
fur le champ un dîner capable de nourrir fix
perfonnes , & de le porter au Laboureur.
Pendant cette converfation , l'heure s'eft
écoulée. Thomas impatient a quitté les
champs pour venir chercher fon repas. Il ne
trouve point fa fille. Il projette de l'attendre,
& s'endort. Sur ces entrefaites , Mathurin
qui eft le filleul du Concierge du Château ,
revêt un habit de Ville , qu'on lui a prêté ;
il arrive avec le dîner , & le fait fervir aux
pieds de Thomas , qui ne tarde pas à ſe réveiller.
Surpris de trouver fi près de lui une
eſpèce de feſtin , il n'ofe y toucher , dans la
crainte que ce ne foit une halte préparée
pour le Seigneur. Petit à petit il s'enhardit
boit, mange , & eft bientôt encouragé par la
préſence de Mathurin qui fe dit Maîtred'Hôtel
de Monfeigneur , fuppofe une extrême
reffemblance entre lui & un jeune
Payfan nommé Mathurin , fait l'éloge de la
beauté de Colette , & amène infenfiblement
fon père à la lui propofer pour femme. Le
feint Maître-d'Hôtel accepte la propofition,
dans le cas où elle ne déplaira pas à Monfeigneur.
Thomas fe charge de la lui faire
agréer. Effectivement , au retour de la chaffe,
il préſente fa Requête au Marquis . Celui-ci
s'étonne de ce que fon vieux Maître- d'Hôtel
Dubois penfe à époufer une jeune Payſanne .
DE FRANCE. 3035
De fon côté, la Marquife ne fait que penfer .
de cet incident : elle foupçonne bientôt, fur
le récit de Thomas , que cette fcène eſt le
réſultat d'une efpiéglerie de Mathurin. Le
vieux Dubois arrive , tout s'explique , & le
Laboureur conſent à donner la fille à fon
Amant , après que le Seigneur a confenti à
lui donner en fupplément de dot la furvivance
du Maître-d'Hôtel..
On trouve dans ce petit Drame , du naturel
, de la gaieté , de jolis couplets , &
quelques Scènes plaifantes. En général , l'Ouvrage
eft un peu long , & l'effet de quelques
fituations eft fouvent affoibli par la longueur
des développemens. Réduite à deux
Actes , la Pièce feroit plus agréable , & l'intérêt
en feroit mieux fenti. Quoi qu'il en
foit , elle annonce de l'efprit , de la facilité,
& la connoiffance du Théâtre.
La mufique fait honneur aux talens du
Compofiteur. Elle a été fort goûtée & mérite
de l'être. C'eft le fecond effai dramatique de
M. de S. Georges ; il- eft infiniment fupérieur
au premier. Tout doit l'inviter à continuer
une carrière qui lui promet des fuccès.
Madame Trial a chanté le rôle de Colette
avec le goût que tout le monde lui connoît.
M. Clairval a déployé dans Mathurin fon
intelligence ordinaire. Le jeu & la voix de
M. Nainville ont plu également dans le rôle
de Thomas. M. Trial a mis un peu de charge
dans le perfonnage du vieux Dubois , mais
cette charge étoit plaifante. Les autres rôles
306 MERCURE
ont été joués par Meſdames Billioni & Beaupré,
& par M. Michu.
VARIÉTÉ S.
RÉPONSE de M. de la Harpe à la lettre
de M. Grétry , inférée dans le Journal
J
*
de Paris.
» auroit
ь m'étois exprimé ainfi dans un fragment
fur J. J. Rouffeau , imprimé dans
le Mercure dus Octobre : « On a remarqué
que le charme de cet ouvrage ( le
Devin de Village ) naiffoit fur- tout de
» l'accord le plus parfait entre la mufique
& les paroles , accord qui fembleroit
» ne pouvoir fe trouver au même dégré ,
» que dans un Auteur qui , comme Rouffeau ,
conçu à la fois les vers & le chant ;
mais ceux qui favent que le fameux duo
» de Sylvain , l'un des beaux morceaux
» d'expreffion dont notre muſique théâtrale
puiffe fe glorifier , n'eft pourtant qu'une
» Parodie , & que le Poëte travailla fur des
» notes , ceux-là concevront qu'il eft poffible
» que le Poëte & le Muficien n'ayent qu'une
» même ame , fans être réunis dans la inême
perfonne.
20
"
«
33
Huit jours après l'impreffion de ce morceau
, voici la lettre que M. Grétty , Auteur
de la mufique de Sylvain , fit paroître dans
le Journal de Paris.
DE FRANCE
307
""
Ne feroit-il pas néceffaire , Meffieurs ,
qu'en écrivant fur un objet quelconque ,
» l'Auteur voulut bien s'inftruire des faits
» avant que de les publier ? On m'a averti
» qu'il s'eft gliffé dans le dernier Mercure ,
» une erreur que je ne puis laiffer fubfifter.
» Il y eft dit que le duo de Sylvain , Dans
» le fein d'un père , eft parodié , & moi
je vous affure , Meffieurs , qu'il ne l'eſt
point & n'a pu l'être. J'efpère que vous
» voudrez bien m'en croire fur ma parole ,
» & détruire ce petit menfonge en inférant
» ma lettre dans votre prochain nº.
"
"
Peut-être fera-t- on un peu étonné du
ton de cette réponſe , fur- tout fi on la compare
à celui du paffage qui en a été l'occahon.
On aura peine à concevoir qu'un
Muficien dont on parle d'une manière fi
honorable , comblé de tant d'éloges , puiffe
prendre une humeur fiforte , même en fuppofant
que j'aie eu tort de citer ce duo
comme fait de verve, fur une fituation donnée
, plutôt que fur des paroles écrites .
Il eft vrai qu'il paroît par la lettre même
de M. Grétry , qu'il n'avoit pas lu le
morceau dont il fe plaint. Mais , doit- on
répondre à ce qu'on n'a pas lu ? M. Grétry
ignoroit , à ce qu'il a dit depuis , que je
fuffe l'Auteur de ce fragment. Qu'importe !
dans tous les cas , il ne falloit pas fe fervir
du mot menſonge. Il eſt auſſi déplacé qu'im308
MERCURE
poli. On ne ment que lorfqu'on veut tromper.
Quand il est évident qu'on fe trompé
de bonne foi , il n'y a point menfonge ,
il y a méprife.
Voilà pour la forme. Voici pour le fond.
L'année dernière en revenant de la campagne
avec MM. Marmontel & Grétry ,
je parlois de l'avantage qu'il y avoit pour
un Muficien à trouver un Poëte qui fut
fe plier facilement à fes idées ; croiriez-vous ,
me dit alors M. Marmontel , que le duo
de Sylvain a été fait de cette manière ;
Grétry compofant au clavecin , & moi arrangeant
des paroles fur la mufique qu'il
jouoit ? M. Grétry confirma ce recit dont
je fus frappé , & l'on parla même d'autres
morceaux faits de la même façon. Voilà
ce que ma mémoire me rappeloit, quand
j'ai écrit. Sur la dénégation de M. Grétry
je courus chez M. Mariontel , & voici
ce qu'il m'a dit.
99
L'on peut dans une converfation ne
pas fpécifier rigoureufement toutes les circonftances
, & l'on peut , en fe les rappelant
de mémoire fe méprendre fur
quelques-unes. Le duo dont vous avez
parlé ne fut pas parodié en entier , mais
en partie , & voici celle qui le fut.
›
O mon bien fuprême !
Moitié de moi-même !
DE FRANCE.
309
Je tremble
J'espère
Qu'un Juge ,
Qu'un père ,
Qu'un Juge terrible ,
Qu'un père fenfible
N'ait la rigueur ,
N'aura pas la rigueur
· De m'arracher ton coeur ».
M. Marmontel ajouta : ce qui a pu vous
induire en erreur , c'eft que dans cette
même pièce , il y a un autre duo qui en
effet eft parodié entièrement , c'eſt celui- ci :
Avec ton coeur , s'il eft fidelle
Qu'aurois-je encore à defirer ?
Si tu ne veux qu'un coeur fidelle
Tu n'as plus rien à defirer.
Ce coeur t'attend ,
Le mien t'appelle ,
à toi
П1 eft
moi
Ce coeur fidelle
Qu'amour à bien fu m'inſpirer !
Qui c'eft pour t'adorer
Que je veux refpirer ,
Il eft à moi ce coeur fidelle ,
Je n'ai plus rien à defirer.
Mais les foins , les travaux pénibles ,
Ne vont-ils pas troubler d'heureux loifirs ?
319 MERCURE
Non , non , ils rendront plus fenfibles
Les doux inftants de nos plaifirs.
Que la peine qu'amour partage ,
Eft un poids leger pour l'amour !
Heureux le foir de revoir { ron } ménage ,
Se
fouvient-on des fatigues du jour ,
Oublieras-tu les
Le foir au ſein d'un bon ménage ,
Nous oublierons les fatigues du jour ».
M. Marmontel finit par me raconter
à ce fujet une anecdote affez plaifante.
On alloit répéter Lucile chez M. le Comte
de ** , & l'on parloit d'airs parodiés . M.
G ** , très-éclairé en mufique , prétendit
que ces airs étoient toujours très- faciles
a diftinguer des autres. Il y en a un lui
dit -on , dans Lucile , tâchez de le reconnoître.
On exécuta le premier air : Qu'il
eft doux de dire en aimant , & c. Ce n'est
certainement pas celui - là qui eft parodié ,
dit M. G **. C'eft précisément celui-là que
eft parodié , lui dit- on . Sur tous ces faits ,
M. Marmontel ajouta : vous pouvez me
citer.
Après cet expofe très- exact , on comprendra
moins que jamais , que M. Grétry
ait crié fi haut , qu'il ait affimé que le duo
de Sylvain n'étoit point parodié , lorfqu'il
l'eft dans fa plus belle partie ; qu'il ait
DE FRANCE.
31x
affirmé que ce duo n'avoit pu être parodié,
lorfqu'un autre duo de la même pièce l'eſt
d'un bout à l'autre. Je ne fais pas fi les
favans en mufique mettent une grande
différence de mérite entre un air compofé
fur une fituation donnée , ou fait fur des
paroles. Il paroît que dans le premier cas
il faut que la mufique ait une expreffion
bien caractérisée , puifqu'elle dicte ,
pour ainfi dire , les paroles au Poëte. Je
n'y vois qu'un mérite de plus dans le
Muficien , & il me femble qu'il n'y avoit
pas de quoi fe fâcher.
ACADÉMIE.
>
L'ACADÉMIE des Sciences , Belles - Lettres & Arts
de Rouen , propoſe les Prix qu'elle aura à diſttribuer
au mois d'Août 1779. Savoir :
Pour la partie des Belles- Lettres .
Un Prix double , ou de fix cents livres , pour
lequel elle demande une Notice critique & rai-
» fonnée des Hiftoriens anciens & modernes de la
» Neuftrie & Normandie , depuis fon origine connue
, jufqu'à ce fiècle ».
Les Mémoires , lifiblement écrits , en François
ou en Latin , feront envoyés , franc de port , &
dans la forme ordinaire , avant le premier Juiller
1779 , à M. Haillet de Couronne , Secrétaire perpétuel.
Pour la partie des Sciences.
« Une Médaille d'or de la valeur de trois cents
312 MERCURE
livres , au meilleur moyen de récéper , fous l'eati
» dont il eſt toujours couvert , un Rocher qui interrompt
, ou inquiette la navigation de la Seine ,
auprès de Quillebeuf.
C
•
» Ce Rocher refte fubmergé d'environ un pied
dans les plus baffes-caux. Il eſt de foixante à quatre-
vingt pieds de longueur , fur trente à quarante
de largeur. Il eft compofé de marne , inêlée
de lits de filex . Les Pilotes de Quillebeuf, qui
fe feront un plaifir d'indiquer ce Rocher , défire-
» roient qu'il fût ſeulement récépé de trois pieds
dans fa fuperficie ».
Les Mémoires , lifiblement écrits en François ou
en Latin , feront adreflés francs de port , & dans la
forme ordinaire , avant le premier de Juillet 1779 ,
à M. Louis-Alexandre Dambourneu , Négociant ,
rue Herbière , Secrétaire perpétuel .
ANNONCES LITTÉRAIRES.
ON a mis en vente à l'hôtel de Thou , rue des
Poitevins , Le Tome IV de l'Hiftoire Naturelle des
Oifeaux , par M. de Buffon , in-4 ° . avec figures.
Prix Is liv. en blanc , 15 l . 10 f. rel . Le XIIIe Čayer
des Quadrupedes enluminés , in- 4 ° . Prix 7 l . 4 f.
l'on
L'enfant Géographe , Etrennes intéreffantes , petite
inftruction à la Géographie & Géométrie , divifée par
leçons , demandes & réponſes , méthode fi fimplifiée ,
que pourra apprendre en peu de temps ces
fciences & toutes les différentes pofitions de la fphère
fans le fecours d'aucun maître , avecfigures & tablettes
économique , pour que chacvn puiffe écrire ce qu'il
defirera. A Paris , chez Defnos , Ingénieur- Géographe
, & Libraire de Sa Majeſté Danoiſe , rue Saint-
Jacques , au Globe.
Voyez lafuite des Annonces fur la Couverture.
JOURNAL
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIE..
De CONSTANTINOPLE , le premier Septembre.
Nous venons d'être témoins d'une de ces
révolutions affez ordinaires dans les Gouvernemens
Orientaux , & dont on ne parle que dans
le moment où elles arrivent. Le Grand - Vifir
Méhémet Bacha a été dépofé hier : un Officier
de la Porte alla de grand matin lui demander ,
de la part du Grand- Seigneur , les fceaux de
l'Empire , qui furent remis fur - le - champ à
Tchelebi Méhémet , Aga des Janniffaires . Ce
matin le nouveau premier Miniftre a reçu , fuivant
l'ufage , un cheval richement caparaçonné.
Méhémet Bacha eft envoyé en exil à Tenedos :
on attribue fa difgrace à plufieurs malverfations
qui avoient leur fource dans fon avidité ; il vendoit
, dit- on , toutes les places , qui ne paffoient
qu'à ceux qui pouvoient les acheter , & qui
rarement les méritoient . Son tréforier & fon
banquier ont été arrêtés ; ils ont ordre de livrer
au Grand-Seigneur les tréfors de leur maître :
s'il faut en croire les bruits publics , ils ne
montent pas à moins de trois millions de piaftres
, fomme immenfe qu'il a amaffée pendant
le peu de tems qu'il a été revêtu de la charge
de Grand- Vifir .
Ifmaël Bey , ci devant Reis Effendi , & qui
depuis deux ans étoit exilé à Chio , vient d'être
25 Octobre 1778. O
( 314 )
nommé au Gouvernement du Caire à la place
d'Izet Bacha , ci -devant Grand- Vifir , qui va
prendre le commandement en chef des troupes
du côté du Danube ; celui des troupes raffemblées
à Oczakow & à Bender a été confié à
Molek Bacha , qui , pendant l'abſence du
Grand-Vifir durant la dernière guerre , avoit été
fait Caïmakan . On dit que le Capitan -Bacha a
abordé dans la Crimée avec fa flotte ; mais on
ignore encore quelles ont été les opérations.
M. de Stachief est toujours dans cette Capitale ,
mais il paroît y être fans fonctions ; on ne remarque
pas du moins qu'il ait aucune conférence
avec les Miniftres de S. H.
Le Baron Van - Haaften , Ambaffadeur de
Hollande , eft arrivé ici le 29 du mois dernier
avec fon épouse , après avoir été retenu pendant
plus d'un mois , par les vents contraires ,
auprès des Dardanelles.
RUSSI E.
De PETERSBOURG , le 15 Septembre.
LA Cour eft de retour de Czarsko- Zelo depuis
le 8 de ce mois ; elle fe propofe de paffer.
l'hiver dans cette Capitale : le 7 le Grand- Duc
& la Grande Ducheffe avoient eu l'honneur de
recevoir l'Impératrice dans leur maifon de
plaifance , nouvellement bâtie auprès de Czarf
ko-Zelo , & de lui donner à dîner & à fouper ;
cette Princeffe leur fit à cette occafion un préfent
de 30,000 roubles à chacun .
Le Feld Maréchal Comte Zacharie de Czernicheff
& le Général Comte Alexis Orlow ,
font attendus ici de Mofcou ; mais on ignore le
motif de leur voyage ; comme on fait qu'ils
ont été mandés par la Cour , & que tout femble
annoncer que les Turcs font décidés à la
guerre , on ne doute point que leurs fervices
( 315 )
n'aient été jugés néceffaires , & qu'ils ne viennent
ici pour prendre les ordres de l'Impératrice.
Le Lieutenant-Général Kamenskoy & M. de
Vitinghoff , Officier aux Gardes , ont obtenu
la permiffion d'aller fervir en qualité de volon
taires dans les armées Pruffiennes en Bohême.
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 20 Septembre.
AVANT- HIER trois vaiffeaux de la Compagnie
royale Afiatique , le Prince Frédéric , le
Château de Danebourg & le Tranquebar , font
arrivés dans ce Port : ils font richement chargés.
On a reçu d'Helfingor une longue lifte des
vaiffeaux qui ont paffé le Sund depuis quelque
temps : on n'en compte pas moins de 145
qui , le 2 de ce mois , firent voile pour la Mer
du Nord ; dans ce nombre , il y en avoit un
Suédois allant en Chine , 10 de cette Capitale
, deftinés pour le Groenland , une grande
frégate Danoife & 18 navires Anglois , fous
l'escorte d'une frégate de Liverpool , montée
de 16 canons . Selon les mêmes lettres , il y a
encore un grand nombre de bâtimens , parmi
lefquels on en compte 110 Anglois , qui attendent
une eſcorte fuffifante pour les protéger
pendant leur route. On affure que vaiffeaux
de guerre font partis d'Angleterre pour venir
convoyer cette flotte , & que 2 autres doivent
croifer dans la mer du Nord , pour en écarter
les Armateurs François & Américains.
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 25 Septembre.
ON s'occupe par-tout , dans ce Royaume , des
préparatifs néceffaires pour la Diète prochaine ;
O2
( 3165)
le Roi , en en fixant l'ouverture auto dumoissppro
chain , a dérogé à la loi renouvellée en 1723 ,
par laquelle il étoit ordonné que la convocation
de cette affemblée fe feroit toujours trois
mois avant le jour où elle s'ouvriroit : mais il
a renouvellé le Règlement du Roi Guftavel
Adolphe , qui partage la Nobleffe en trois
claffes , dont la pluralité doit déterminer le
voeu de cet ordre ; la première de ces claffes
eft compofée des Comtes & Barons , la feconde.
des fils des Sénateurs , & la troisième de la
Nobleffe non titrée . Les élections des députés
ont actuellement lieu dans tout le Royaume ;
on les a déja faites dans cette Capitale . Le 16 le
Clergé nomma les fiens , qui font l'Aumônier
de la Cour Wingard , & le Prédicateur Nohrburg.
Le 19 la Bourgeoifie nomma pour les fiens
MM. Eckermann , Wellander & Weftmann ,
Confeillers de Régence , Clafon & Joachim
Brandenburg , Négocians , & Vestmann , Fabriquant
; les députés des Payfans , pour cette
Capitale , font Wendelius , Roos , & les anciens
Wefton & Runge. On attend l'accouchement
de la Reine au commencement du mois
prochain , & on croit que les Etats affemblés
alors en Diète feront les parrains de l'enfant .
On travaille avec beaucoup d'activité aux préparatifs
des fêtes qui fe donneront à cette occafion
.
Le Roi eft revenu hier avec la Reine & toute
la Cour dans cette Capitale ; le Duc & la Ducheffe
de Sunderland y étoient arrivés la veille ,
& le Duc d'Oftrogothie , qui avoit paffé quelque
tems à Warmeland , les avoit précédés de
plufieurs jours.
On écrit d'Algutshoda , dans le diocèfe de
Wexio , qu'on y fit le 28 Juin dernier les obsèques
d'une veuve nommée Ingrid Pehrsdotter ,
née en 1690 , mariée en 1708, & devenue veu(
317 )
ve en 1741 : elle avoit eu 10 enfans , 47 petitsenfans
, & 67 arriere - petits- enfans ; de cette
famille nombreuſe il exifte encore 69 perfonnes
qui ont affifté à ſon enterrement.
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 25 Septembre.
L'APPROCHE de la Diète a attiré ici un grand
nombre de Juifs ; l'ufage les autorife à s'y rendre
, & leur permet d'y trafiquer , non-feulement
pendant tout le tems que dure cette affemblée
, mais encore 15 jours avant & 15 jours
après . Ils n'ont pourtant pas encore ofé réclamer
ce privilége , ni en faire ufage ; c'eft le
grand Maréchal de la Couronne qui doit fixer
leur fort , & il eft abfent ; on l'attend d'un moment
à l'autre , & l'on eft fort curieux d'apprendre
ce qu'il ordonnera , fur-tout dans un moment
où le cri général de la Nation eft contre
les Juifs , qui pendant long- tems ont fait tout le
commerce de ce Royaume , dont ils s'étoient
emparés.
Il paroît à préfent certain que la Diète qui a
été convoquée conformément aux nouvelles
loix , ne fe tiendra pas fous le lien d'une confédération.
Tant qu'on a été dans le doute , tout
a retenti de voeux pour la liberté de cette affemblée
; à préfent qu'ils font levés , on paroît
craindre que fon iffue ne foit point heureuſe ;
quelques - uns mêmes craignent qu'elle ne foit
rompue. On n'eft guere d'accord avec foi-même
dans ce Royaume. Le motif de ces inquiétudes
n'eft peut-être pas fans fondement. Les vues de
la Cour font très-fages , très- modérées , & n'ont
pour but que le bien public , auquel elle est déterminée
à facrifier , s'il le faut , fes intérêts
particuliers ; mais parmi les propofitions intéreffantes
qu'elle doit faire , il y en a quelques-
03
( 318 )
unes que les ordres religieux & le Clergé en
général ne peuvent voir de bon oeil . Telles font
entr'autres celles- ci . La fuppreffion de la puiffance
& de l'autorité dont le Nonce Apoftolique
jouit dans ce Royaume ; l'établiffement d'un
tribunal compofé d'Eccléfiaftiques & de Laïques
qui jugeront en dernier reffort tous les procès
en matière eccléfiattique ; la défenſe abfolue de
tout appel à la Cour de Rome ; l'attache du
Regium exequatur à toutes les bulles & lettres
émanées de Rome ; la profeffion religieufe reculée
à un âge mûr ; la diminution , ou du moins
la modification des immunités relatives aux
perfonnes ou aux lieux , & c.
On ne doute pas que les évènemens qui fe
paflent autour de nous , n'influent auffi fur les
délibérations de la Diète & fur fa tranquillité ;
les troupes Ruffes qui font dans ce Royaume ,
font journellement des mouvemens qui annoncent
des deffeins qu'on ne pénètre pas encore.
Celles qui étoient cantonnées dans cette Capitale
& dans les environs , fe font mifes en marche
dans la nuit de lundi dernier ; elles ne fe
font pas affez éloignées pour nous faire croire
qu'elles quittent cette ville fans retour ; & nous
ne doutons pas qu'elles n'en rettent à portée
dans un moment auffi intéreffant que l'affemblée
de la Diète. Celles qui étoient en Ukraine ont
pris la route de la Podolie , où elles forment
trois camps placés de manière que , fuivant les
circonftances , elles peuvent entrer très-promptement
, ou fur les frontières de la Turquie , ou
dans les provinces que la maifon d'Autriche a
acquifes dans ce Royaume .
ALLEMAGNE.
De VIENNE, le 30 Septembre.
LA Grande -Ducheffe de Tofcane arriva le
( 319 )
18 de ce mois au château de Schonbrun où
l'Impératrice Reine & les Archiducheffes l'ont
reque avec toutes les marques de la plus vive
tendreffe. Le Grand-Duc qui étoit parti le 14
pour se rendre à l'armée de Bohême auprès de
l'Empereur , en eft revenu le 27 ; il nous a raffuré
fur la fanté de l'Archiduc Maximilien qui
a été fi mal , que fon augufte mere lui avoit
envoyé d'ici fon Médecin & fon Confeffeur ;
on a appris avec joie que ce prince ſe rétablit
& qu'il reviendra dans cette Capitale auffi -tôt
que fes forces le lui permettront . On lui a envoyé
pour cet effet une voiture commode & des
brancards. Cependant on craint que fon voyage
ne foit retardé , à caufe du mauvais état des
chemins qu'ont rompu les pluies continuelles
& les grands tranſports.
•
On dit que plufieurs Officiers diftingués ont
été auffi dangereufement malades dans nos armées
; le Prince Héréditaire de Heffe-Caffel a
été obligé de retourner à Hanau pour s'y rétablir
; forfque l'on confidère la nature du pays
où s'eft faite cette campagne , les hautes montagnes
qui le couvrent , la neige qui en avoit blanchi
le fommet dès la fin de l'été , les variations
continuelles du tems , fon refroidiffement qui a
été à tel point que les Officiers étoient obligés
de faire du feu dans leurs tentes , on ne fera pas
étonné que les fantés les plus robuftes aient eu
de la peine à fe foutenir, Auffi ce n'eft pas feulement
dans les armées Pruffiennes que les maladies
ont fait des ravages ; nos troupes y ont été
auffi expofées.
La gazette de cette ville vient d'annoncer les
déclarations de cette Cour , en réponse aux Mémoires
du Roi de Pruffe ; la première & la
plus confidérable a pour titre : Déduction des
droits & mefures prifes par S. M. I. R. A. , rela
tivement à la fucceffion de Bavière , repréfentés
04
( 320 )
dans leur véritable point de vue , & défendus contre
les oppofitions de la Cour de Berlin , avec les
pieces juftificatives. La feconde a pour titre :
Réponse au Mémoire fervant de fuite à la déclaration
que S. M. le Roi de Pruffe , Electeur de Brandebourg
, a adreffée le 3 Juillet 1778 , à fes hauts
co- Etats de l'Empire Germanique , concernant
l'affaire de la fucceffion de Bavière . Ces deux
Mémoires ont été remis le 23 de ce mois à tous
les Miniftres étrangers ; le premier eft en François
, & le fecond en Allemand ; ce dernier offre
des obfervations fommaires contre l'authenticité
de la prétendue renonciation du Duc Albert
d'Autriche. Cette pièce intéreffante n'a été encore
ni traduite , ni inférée dans aucun papier
public ; nous nous emprefferons d'en préfenter
le premier extrait , qu'on nous a fait paffer , &
dans lequel on a raffemblé les principales preuves
qu'on oppofe à l'acte cité.
» L'art Diplomatique a fes règles , de même que
les autres fciences ; elles font une application des
obfervations faites par ceux qui ont étudié les caractères
diftinctifs des Chartres de chaque fiècle ;
fi elles ne font pas toutes & toujours infaillibles ,
du moins établiffent- elles une probabilité qui approche
de l'évidence .
Ces règles fe rapportent ou à la forme ou à la
teneur des Chartres ; & plus il y a d'indices pour
ou contre leur authenticité , plus il eft facile d'en
juger avec certitude .
Si le Rédacteur du Mémoire publié par la Cour
de Berlin le 14 Juillet 1778 , pour fervir de fuite
à l'expofé des motifs qui ont engagé le Roi de
Pruffe à s'oppofer au démembrement de la Bavière ,
avoit produit une copie figurée de l'acte de renonciation
du Duc Albert V d'Autriche , fur lequel il
fe fonde , ou que du moins il eût indiqué l'endroit
où l'original fe trouve , on pourroit examiner la
forme de cet acte ; mais le Rédacteur fe contente
'( 321 )
d'en produire une prétendue copie faite en 1569
par un nommé Marc Lorrey , Notaire , fans défigner
même le lieu d'où il a tiré cette copie.
Il faut donc fe borner au fimple examen de la
teneur de cet acte , & cet examen fournit tant de
preuves contre fon authenticité , qu'il entraîne une
entière conviction .
Son titre porte d'abord : Nous Albert , par la
grace de Dieu , Duc d'Autriche & Margrave de
Moravie. Or les Princes de la Maifon d'Autriche
n'ont jamais été dans l'ufage de fimplifier à ce point
leurs titres ; il eft vrai qu'ils ne les employoient pas
toujours dans toute leur étendue ; mais lors même
qu'ils les abrégeoient , ils n'en retranchoient jamais
la mention des Duchés de Stirie , Carinthie & Carniole
eft- il donc à préfumer que dans un acte auffi
effentiel , & deftiné à mettre fin à des prétentions
importantes , ou fe foit écarté de la coutume généralement
obfervée ? D'ailleurs , la copie en queftion
défigne la Moravie par le mot de Mehren , & non de
Mehrern , orthographe qui fe trouve employée dans
tous les Actes qui nous reftent du Duc Albert,
:
*
20. Dans l'Acte de décifion de l'Empereur Sigif
mond , émané à Presbourg en 1429 , & par conféquent
la même année que la prétendue renonciation,
les Ducs de Bavière fe trouvent nommés deux fois
dans l'ordre fuivant : Louis , Henri , Ernefte &
Guillaume ( 1 ) , & cet ordre eft conforme à la généalogie
de cette Maifon , puifque après le décès de
Jean , Duc de Straubingen , Louis fe trouvoit être
de la branche aînée , Henri de la feconde , &
Ernefte & Guillaume de la troifième ; cependant
dans la copie que le Rédacteur du Mémoire produit ,
le Duc Henri eft nommé le dernier : peut-on fup-
Fofer que cet ordre ait été inconnu ou qu'on l'ait
interverti dans un acte auffi important que celui-ci ?
(1) Voyez Senkenberg, Sammlung von ungedruckten
Schrifften. Tom. 1, No. 4. Pag. 20 & 24.
( 322 )
30. L'expreffion de Sa Majefté notre cher Pere &
Prince , & Seigneur Sigifmond , doit être fufpecte
à tout homme inftruit. Le titre de Majeſté eſt trèsrare
dans les Diplômes de ces tems - là , & jufqu'au
règne de Frédéric III , on fe fervoit de celui de
Grace ou Puiffance Impériale ou Royale. Il eft certain
qu'on n'employoit jamais le titre de Majefté
immédiatement avant celui d'Empereur , ainfi que
l'ufage en a prévalu depuis . On fe fervoit conftamment
de l'expreffion de très - Séréniffime Prince &
Seigneur.
La conjonction & , qui ſe trouve deux fois entre
les mots Père , Prince , Seigneur , étoit également
inufitée dans ces tems - là ; on difoit toujours : le
très-Séréniffime Prince notre cher gracieux Seigneur
& Pere.
4º. La remarque à faire fur le titre élu Roi des
Romains , eft plus frappante encore ; les Empereurs
ne fe fervoient de ce titre , & on ne le leur donnoit
que pendant l'intervalle entre leur élection & leur
couronnement à Aix- la - Chapelle : encore ne s'en fervoient-
ils pas toujours dans cet intervalle. Parmi
plufieurs Diplômes qui nous reftent de l'Empereur
Sigifmond , il n'y en a pas un feul où il ait ajouté ce
mot d'élu , quoique fon couronnement d'Aix-la-
Chapelle n'ait eu lieu que 4 ans après fon élection.
Il en eft de même d'Albert d'Autriche , élu Roi
des Romains en 1438 , & mort fans avoir été couronné.
De quel poids peut donc être un acte dans lequel
on donne à l'Empereur Sigifmond le titre d'élu , 15
ans après fon couronnement à Aix-la- Chapelle ? Et
peut-on défirer une plus forte preuve de la fauſſeté
de l'acte dont il s'agit ?
5º. Suivant cet acte , le Duc Albert a reçu une
fomme d'argent fixée par l'Empereur Sigifmond ; fi
cela eft , la quittance ou reconnoiffance dudit Duc
doit fe trouver dans les archives de Bavière , & h
elle s'y trouve , on auroit dû en tirer copie en 1569 ,
( 323 )
& la joindre à celle qu'on tira de l'acte de renonciation
. Cette précaution ayant été négligée alors ,
on devroit produire aujourd'hui la quittance foit en
original foit en copie authentique , ou du moins
apporter quelque autre preuve que l'Autriche a reçu
cette fomme des Ducs de Bavière .
6º. On ignore & on ne peut deviner quels font ces
vaffaux ( Aigen- Mann ) que les Ducs de Bavière
avoient en Autriche. On ne connoît pas davantage
la prétendue hypothèque fur Milberstadt ( Nuwenstadt
).
Jamais Ville en Autriche n'a eu le nom de Milberftadt
, & celle qui eft connue fous le nom de
Neustadt ou Nuwenſtadt a porté ce nom de tout
tems ( 1 ) . Il étoit donc inutile & inufité de la défigner
par deux noms différens au moyen d'une parenthèſe ,
& cet article feul fuffiroit pour conftater la fauſſeté
de l'original ou l'infidélité du copiſte .
70. De quelle importance pouvoit-il être de confulter
les Ducs Frédéric & Albert d'Autriche , dont
l'un n'avoit alors que 14 & l'autre 11 ans ( 2 ) ? D'ail
leurs fi le Rédacteur de la renonciation croyoit le
confentement des agnats indifpenfable , il ne devoit
pas oublier Frédéric , furnommé Poche-vuide , âgé
de so & quelques années , qui poffédoit alors l'Autriche
fupérieure & le Tirol ; il étoit frère aîné du
Duc Ernefte de Fer , père des fufdits Ducs Frédéric
& Albert , & il avoit un fils nommé Sigifmond.
Il eft clair qu'il auroit été indifpenfable de le faire
intervenir dans un acte auffi important que la prétendue
renonciation.
80. La néceffité de cette intervention n'a pas
échappé au Rédacteur de la prétendue renonciation ,
puifqu'il ajoute que les Ducs mineurs , conjointe-
(1 ) Dès l'an 1277 cette Ville eft appellée Nova Cividans
une lettre de privilége accordée par l'Empereur
Rodolphe I.
tas ,
(2) Frédéric étoit né en 1415 , & Albert en 1418 .
06
( 324 )
21
ment avec leurs tuteurs , l'ont confirméepar un alte.
Mais pour donner quelque poids à cette affertion
il faut produire cet acte ; il auroit fallu défigner les .
tuteurs par leurs noms. Si , conformément aux conftitutions
de la Maiſon d'Autriche , c'étoit le plus
proche agnat , pourquoi ne pas nommer le Duc Frédéric
Poche- vuide , à qui cette tutelle appartenoit ?
ou fi par quelque raifon particulière le Duc Albert
lui - même en avoit été chargé , par quel motif auroit-
il pu négliger d'en faire mention dans un acte
folemnel où cette mention étoit néceffaire ?
90. Les paroles fuivantes : & avons reçu là - def-
Jus le St - Sacrement , ne font pas plus à l'abri d'une
jufte fufpicion Il est vrai que quelques Hiftoriens
rapportent des cérémonies Religieufes de la même
efpèce à l'occafion du fameux traité entre Frédéric
d'Autriche & Louis de Bavière : mais outre que le
fait n'eft pas fuffisamment prouvé , on ne peut fuppofer
une pareille cérémonie dans une tranſaction
de moindre importance , & au milieu du 1 se fiècle.
On fait d'ailleurs que même dans les traités les
plus folemnels , on faifoit tout au plus mention d'un
ferment prêté de part & d'autre , comme par exem.
ple , par ferment prêté , moyennant un ferment
prêté corporellement fur les Saints , ou bien en lieu
de ferment , & d'autres expreffions pareilles .
Mais que fignifie ce trait - qui dans la copie Allemande
fe trouve après le mot Sacrement ? Eft- ce
un retranchement de quelques paroles fuivantes ?.
Dès lors la copie devient infidèle & perd toute
croyance fe trouve-t- il dans l'original ? Cela feul ,
concluroit contre fon authenticité ; jamais on ne
trouvera de pareille lacune ou interruption de texte
dans un Diplôme authentique.
100. Ces paroles : en foi de quoi cette Lettre eft
donnée , devroient être fuivies d'une mention quelconque
de l'appofition du fceau ( claufula Sigilli )
claufe qui n'étoit jamais omife dans un traité de
quelque importance .
( 325 )
110. Mais la preuve la plus forte contre l'au
thenticité de la prétendue renonciation du Duc Albert ,
fe tire de la date du jour & du lieu de la fignature de
cet acte . Il doit avoir été paſſé à Ratisbonne le 30
Novembre 1429 : or il eft aifé de prouver que ce
jour-là le Duc Albert n'a pu être à Ratisbonne ,
fuivant le témoignage de plufieurs Hiftoriens ( 1 ) .
Le Duc Albert fut un de ceux que l'Empereur Sigif
mond députa vers les Etats de l'Empire aſſemblés
en Diète à Presbourg les Décembre 1429. Or en
fuppofant même que ledit Duc ne fût arrivé que ce
jour-là à Presbourg , ce qui n'eft guère vraifemblable
, il faudroit qu'en moins des jours il eût
terminé une affaire importante à Ratisbonne , fait
le voyage de - là à Presbourg , & affifté à l'ouverture
de la Dière en cette dernière Ville , ce qui , vu
la difficulté des chemins & des voyages en ces temslà
, paroît être de toute impoffibilité ; pour donner
plus de certitude à cette conféquence , on a requis
les Magiftrats de la ville de Ratisbonne & les Maifons
Religieufes des environs , de rechercher dans
leurs archives s'ils n'y trouveroient pas quelque trace
qui indiquât que le Duc Albert d'Autriche & les
Ducs de Bavière fuffent venus à Ratisbonne vers le
tems dont il s'agit ; tous ont certifié que malgré
les recherches les plus exactes , ils n'avoient rien
trouvé qui vînt à l'appui de cette conjecture .
120. Ces paroles : O Loco figilli Ducis Albertis
aqueftris in cera rubra , qui ſe trouvent au bas de
la copie en queftion , dénotent que le ſceau y étoit
appofé ; cependant tous ceux qui ont la moindre
connoillance de la Diplomatique , favent que le fceau
(1) Voyez Windecks Hift . Sigifmundi , rapportée par
Mencken , Scrip . Rer . German. T. I. Col. 1216.
Wenckers Apparatus Archivorum. Pag. 320. Paul
Gundling , vie de Frédéric I. 13e Section , pag. 311 .
Haberleins , Hiftoire Univerfelle . Tome V. Période
VII. Epoque III, Pag. 461 .
( 326 )
équeftre ( c'est-à-dire , le grand fceau où le Prince
étoit représenté à cheval & en pleine armure , )
ne s'appofoit jamais aux Diplômes , mais s'y attachoit
toujours avec des cordons paffés dans le fceau .
130. La légalisation du Notaire ajoutée au bas
de la copie , eft des plus fuperficielles , & s'écarte
des formes prefcrites aux Notaires par tous les Règlemens
de l'Empire , depuis ceux de Maximilien I :
d'après ces Règlemens , ladite légaliſation ne feroit
d'aucun poids en Juftice «.
Nous croyons devoir joindre ici une nouvelle
traduction de l'acte qu'on vient de réfuter ;
toutes celles qu'on en a données juſqu'à préfent
ne font point exactes .
›
› Nous Albert , par la grace de Dieu Duc
d'Autriche & Marggrave de Moravie , certifions &
confeffons par cette Lettre , à tous ceux qui la verront
ou l'entendront lire que nous nous fommes
entretenus amicalement à Ratisbonne avec nos
chers Coufins Louis , Ernefte , Guillaume & Henri
, tous Comtes Palatins du Rhin & Ducs de Bavière
, fur la longue conteftation , que nous avons
eue avec eux , nous nous fommes arrangés avec eux
& convenus , de forte que nous n'avons plus & ne
voulons plus avoir de prétentions fur la Baffe- Bavière
, ni par notre droit particulier , ni du chef
de l'inveftiture , que nous avions obtenue de Sa Majefté
, notre cher père & Prince & Seigneur ( 1 ) Sigifmond
, par la grace de Dieu , élu Roi des Romains
, & que nous y renonçons pour nous ,
héritiers & fucceffeurs au Duché d'Autriche , & en
avons reçu une fomme d'argent telle que für notre
prière elle a été déterminée par notre cher père &
Roi Sigifmond , & en outre le droit , que nous aurons
les Vaffaux que les Ducs de Bavière ont eus en
Autriche , & qu'ils ont levé l'hypothèque qu'ils avoient
nos
(1 ) Unferm . lieben Vatter , vndt Fürsten vndt Herrn.
Sigmund , & c.
( 327 )
fur Milberstadt ( Nuwenftadt ) . ( 1 ) Nous avons
auffi confulté avec nos chers Coufins Frédéric &
Albert , également Ducs d'Autriche , que tout ceci
doit être ferme & valable pour leurs héritiers & fuc
ceffeurs , & être obfervé en tout tems , comme ils
l'ont confirmé avec leurs Tuteurs par un acte , comme
nous le certifions auffi en leur nom , & avons
reçu là- deffus le St - Sacrement.- - ( 2 ) Le tout fincérement
& fans réſerve. En foi de quoi cette Lettre
eft donnée à Ratisbonne , l'an après la naiffance de
Jefus- Chrift 1429 , le jour de S. André l'Apôtre.
O Endroit du fceau du Duc Albert , à che
val, en
cire rouge.
Cette copie a été faite d'après l'original , par moi
Marc Lorrey , Docteur en Droit , Confeiller du Duc
de Baviere & Notaire immatriculé 1569 .
De HAMBOURG le Octobre.
S ›
LES apparences du rétabliffement de la bonne
harmonie , entre la Ruffie & la Porte , qui fe
foutenoient encore , même après le départ
du Capitan Bacha femblent s'évanouir. La
négociation entre l'Amiral Ottoman & le Feld-
Maréchal Comte de Romanzow , a ſuſpendu
pendant quelque tems la marche du premier ,
qui , à ce qu'on affure , a continué fa route , &
a paffé avec fa flotte dans la Crimée . S'il faut
en croire quelques lettres de Pologne , les Ottomans
, en débarquant dans cette prefqu'ifle
ont remporté un avantage confidérable fur le
-parti attaché aux Ruffes ; mais cette nouvelle
annoncée fans date & fans détails , a au moins
befoin de confirmation . D'autres lettres plus
fûres ne permettent pas de douter des difpofi-
>
(1 ) Le mot Nuwenftadt , entre les parenthèſes , fe
trouve dans l'original Allemand .
(2) Ce trait , après les mots Saint Sacrement, le trouve
pareillement dans l'original.
( 328 )
tions des deux Puiffances à la guerre. Les Offi
ciers Ruffes deſtinés à fervir dans l'armée
affemblée fur les frontières de la Turquie , &
dont le départ avoit été fufpendu , ont reçu
l'ordre de partir fans délai , & de fuivre le
Lieutenant-Général d'Igelstrom , qui commandera
les troupes qui doivent agir contre les Tartares:
On a envoyé auffi de ce côté 6 compagnies
d'artillerie , qui conduifent avec elles un train
confidérable de gros canons. Les troupes qui
marchent vers la Crimée , vont combattre à la
fois les Turcs , & la pefte plus redoutable qui
exerce fes ravages avec beaucoup de fureur
dans cette Péninfule .
L'efpérance qu'on avoit de voir terminer à
l'amiable pendant l'hiver prochain , les différens
qui fe font élevés entre l'Empereur & le
Roi de Pruffe devient tous les jours plus incertaine
; la Cour de Berlin vient de faire des traités
, avec plufieurs Magnats de Pologne , pour
des fournitures de vivres qu'ils s'engagent à livrer
pendant le cours de cette année , & pendant
la prochaine L'armée du Roi eft actuellement
fur les frontières de la Siléfie & de la Bohême ,
poftée entre Schatzlar & le Schartenberg , avant
fon aile gauche appuyée à Koenigshan . S. M. a
fon quartier général dans la dernière maifon du
fauxbourg de Schatzlar. Le corps du Lieutenant-
Général de Wunſch occupe encore la hateur de
Ratfchenberg ; & celui aux ordres du Général
de Bulow qui étoit à Braunau , s'eft replié à
Annaberg , près de Neurode , d'où il s'étend
vers la fortereffe de Silberberg . Ce changement
en a occafionné un dans. la pofition de l'armée
Impériale , qui après avoir laiffé un corps confidérable
dans les lieux qu'elle occupoit , s'eft
poſtée dans les environs de Mupaka & de Gitfchin
.
Toutes les opérations de cette campagne ſe
( 329 )
font bornées à des marches & à des contre - marches
, dans lesquelles les chefs ont donné les
preuves les plus brillantes de leurs talens . Les
actions qu'il y a eu fe réduifent à des affaires de
partis , & à quelques- unes d'arrière - garde dans
lefquelles de part & d'autre on s'eft donné l'avantage.
L'armée commandée par le Roi de
Pruffe , difent les relations Autrichiennes , a
été pourſuivie par nos troupes & foudroyée par
notre canon dans fa retraite vers Schatzlar . La
quantité de morts qu'on a trouvés fur le chemin
par lequel elle a paffé , eft une preuve évidente
qu'elle a perdu beaucoup de monde . Il faut convenir
que les manoeuvres qui ont arrêté fi longtems
les progrès de l'ennemi , lui ont fait perdre
tant d'hommes & de chevaux , & ruiné
une grande partie de fa cavalerie , ainfi que
prefque toute fon artillerie , font des coups de
maître qui font le plus grand honneur à l'étendue
des connoiffances militaires du Maréchal
Comte de Lafcy , qui nous a procuré ces avantages
par la pofition qu'il a fait prendre à notre
armée principale «.
On ne regarde cependant pas la campagne
comme finie ; le Roi de Pruffe femble fe propofer
de refter encore à Schatzlar , puiſqu'on
affure que fes foldats ont conftruit des huttes
pour y faire du feu , & qu'ils ont obtenu la permiffion
de couvrir leurs tentes de chaume . Ces
difpofitions n'annoncent pas que l'armée foit
prête à entrer en quartier d'hiver . L'armée du
Prince Henri de fon côté s'eft rapprochée de la
Luface. L'habileté avec laquelle le Maréchal
de Laudonh a fu fe maintenir fur l'Ifer , n'a
pas peu contribué au parti qu'a pris le Prince
Henri. Le 24 du mois dernier , ce Prince quitta
fon camp de Tfchiskowitz , pour en prendre un
autre derrière Linnrai , fur les hauteurs de Luchſchitz.
» Le 23 , écrit un Officier de cette ar(
330 )
mée , il y eut une action très - vive près de
Doxan , fans qu'on fache quel a été le véritable
deffein de l'ennemi . Quelques bataillons
avec des croates fe jettèrent dans Doxan audelà
de l'Eger. Il fe trouvoit , en- deça de cette
rivière , à Brofchan , 100 hommes du régiment
franc de Hordt , commandé par le Capitaine de
Bulow , ayant un canon avec eux. Les croates
firent feu des fenêtres & du jardin du Couvent
fur ce détachement , qui néanmoins ne
céda pas un pouce de terrein , & fut bientôt
renforcé par le reste du bataillon . Le feu de
l'artillerie des ennemis devint plus vif ; ils fe
firent joindre par un plus grand nombre d'infanterie
, & établirent une batterie de 4 canons.
Trois pièces qui furent envoyées au bataillon
franc,le mirent en état de répondre à la canonade
de l'ennemi. Les bataillons de Kleiſt, de Steglitz
& de Haack, conduits par le Prince Jean- George
de Deffau , vinrent le foutenir ; une batterie
qu'ils établirent fit taire le feu de l'ennemi
qui fe jetta dans le Couvent ; on fit venir des
obufiers pour y mettre le feu ; le Lieutenant-
Général de Belling envoya à l'Officier Autrichien
Commandant , un tambour pour lui fignifier
que le Couvent feroit embrâfé à la première
décharge que fa troupe feroit encore ;
elle refta tranquille jufqu'à ce que nous eûmes
quitté le champ de bataille «.
Le 26 , l'armée du Prince Henri quitta le
champ de Luchfchitz , & marcha en deux colonnes
jufqu'à Nollendorf ; le 27 , elle arriva
à Ottendorff, fans avoir été inquiétée en paffant
des défilés entre des montagnes d'où les ennemis
auroient pu lui faire beaucoup de mal.
Le corps du Lieutenant- Général de Mollendorff
marcha par Bilin , Toplitz , Brin & Altenberg,
jufqu'à Dippols walde en Saxe. Il paffa
des défilés prefqu'inconnus , & franchit deş
( 331 )
montagnes prefqu'inacceffibles , ayant à effuyer
de tems en tems des bordées de l'ennemi ca-
.ché dans des cavernes. Le bataillon des volontaires
, commandé par le Major Comte d'Anhalt
, qui formoit l'arrière- garde , fut attaqué
le 25 par un corps de croates & de cavalerie
très-fupérieur ; mais ayant été fecondé par deux
bataillons de grenadiers , & ayant fait un feu
de peloton très- régulier , il repouffa l'ennemi
avec une perte très - confidérable . La fienne n'eft ,
dit on , que de 20 morts & de 51 bleffés.
L'armée combinée de Pruffe & de Saxe hivernera
dans la Luface ; le Réfident de la Cour de
Berlin à Drefde , préfenta il y a quelques jours.
la note fuivante aux Etats de Saxe. » Si la campagne
actuelle n'eft pas décifive , & que le
Prince Henri juge néceffaire de venir prendre
fes quartiers d'hiver dans l'Electorat , le pays
pourra-t-il fournir pendant les cinq mois d'hi
la fubfiftance néceffaire pour les troupes
& les chevaux, qui fera payée argent comptant".
On dit que les Etats ont répondu qu'on pourroit
livrer tous les grains néceffaires ; mais qu'on
ne pourroit fournir du fourrage , parce qu'il
manque dans les magafins.
ver ,
Le 7 du mois dernier , le Roi de Pruffe a
perdu un Officier Général , qui depuis qu'il
étoit à fon fervice jouiffoit de toute fa confiance.
C'eft M. Antoine Krockow , Lieutenant-
Général de la cavalerie . Cet Officier étant
le 30 Août dernier dans la chambre du Roi,
fut attaqué fubitement d'un tournoiement dé
tête très-violent ; le Médecin de S. M. lui
donna des fecours prompts ; mais ils n'eurent
aucun effet ; on jugea qu'il devoit quitter l'armée
; il arriva le 4 Septembre à Landshut , ´
accompagné de fes Aides- de- camp & d'un Chirurgien
du Roi ; fon mal empira jufqu'au 7
qu'il mourut âgé de 65 ans. Il étoit entré au
fervice de Pruffe en 1756.
( 332 )
Le corps de troupes aux ordres du Prince
Charles de Mecklenbourg , écrit- on d'Hanovre
, compofé de 6 bataillons & de 12 efcadrons
, entra le 28 du mois dernier dans
fon camp de Stocken à un demi -mille de cette
ville. Le jour fuivant M. de Hardenberg , Feld-
Maréchal des troupes Electorales fit la revue de
cés troupes qui refteront campées jufqu'au 8
Octobre. Bien des gens prétendent qu'on n'a
mis fur pied les troupes de cet Electorat , que
pour faciliter l'envoi en Amérique d'un certain
nombre de troupes Britanniques , que les nôtres
remplaceront «.
De RATISBONNE , les Octobre.
LES déclarations que l'on attendoit de la
part de la Cour Vienne , en réponse à celles de
la Cour de Berlin , viennent de paroître. Le 23
du mois dernier , le Comte de Neiperg fit remettre
aux Envoyés & Miniftres refpectifs de
l'Empire , à la Diète , la déduction des droits de
la maifon d'Autriche fur la Bavière , & le mémoire
fuivant intitulé : Propofition & requifition
de S. M. I. R. A. à fes hauts co- Etats de l'Empire
Germanique , contre les procédés illégitimes de
S. M. le Roi de Pruffe , par lefquels il a violé la
paix publique à l'occafion de la fucceffion de Bavière.
S. M. l'Impératrice - Reine Apoftolique , expofe
aujourd'hui aux yeux des Princes fes Co - Etats ,
un tableau fidèle de fes droits fur la fucceffion de
Bavière , & des mesures qu'Elle a prifes relativement
à ces droits . Il y a long- tems qu'Elle auroit
pris ce parti & qu'Elle auroit prouvé en même tems
l'infuffifance des raifons alléguées par S. M. le Roi
de Pruffe , pour établir la néceffité de fon oppofition
au démembrement , prétendu injufte , du Duché de
Bavière , fi Elle n'avoit voulu tenter & épuifer auparavant
tous les moyens de conciliation que fon
( 333 )
,
amour fincère pour la paix pouvoit lui fuggérer.
La Cour de Berlin a fait tous les efforts poffi→
bles pour faire envifager les droits de S. M. comme
nuls & fes méfures comme injuftes . Elle y a
réuffi en tant qu'une contradiction foutenue , lors
même qu'elle n'a d'autre fondement que l'intention
de contredire , parvient enfin à embrouiller les chofes
les plus fimples & les plus claires , & à leur donner
une tournure défavorable . Mais les effets de
cette manoeuvre difparoiffent auffi - tôt qu'on examine
avec impartialité le fond & la réalité des choſes.
La réalité des circonftances dont il s'agit , fe réduit
aux points fuivans. S. M. l'Impératrice- Reine
Apoftolique & M. l'Electeur Palatin fe communi →
quent amicalement & avec confiance leurs prétentions
& droits refpectifs fur la fucceffion de Bavière.
Ils reconnoillent de part & d'autre la validité def
dits droits & prétentions ; & pour ſe mettre à l'abri
des conteftations & évènemens qui pourroient en
réfulter par la fuite , ils s'arrangent entr'eux au
moyen d'une convention. Deux contradicteurs , favoir
, M. le Duc de Deux - Ponts & M. l'Electeur de
Saxe s'élèvent contre cette convention . S. M. l'Impératrice-
Reine Apoftolique a invité le premier de
ces Princes d'expofer fon prétendu droit , conformément
aux voies légales de l'Empire , à l'effet de
foumettre les prétentions & exceptions refpectives
à une difcuffion légale & jugement définitif , dont
l'exécution fetoit garantie par S. M. l'Empereur &
l'Empire , & même fi l'on jugeoit à propos , par
d'autres Puiffances . A l'égard de M. l'Electeur de
Saxe , S. M. l'Impératrice- Reine Apoftoliqué a déclaré
folemnellement , pendant la négociation avec
la Cour de Berlin , qu'elle renonçoit à fon droit
de regrédience qu'à l'égard des prétentions allodiales
qui pourroient affecter le territoire de l'ancienne
branche de Straubingen , Elle y fatisferoit
pleinement ; & que pour celles qui affecteroient l'héritier
principal , Elle employeroit non-feulement fes
( 334 )
bons offices , pour moyenner un accommodement
amical , mais qu'Elle y contribueroit auffi par un
concours réel .
S. M. l'Impératrice-Reine Apoftolique s'en remet
au jugement des Princes fes Co - Etats , fi dans toute
cette conduite il y a rien qui foit contraire aux
Loix & Constitutions de l'Empire , & fi dans cette
pofition des chofes , il fe trouve le moindre prétexte
qui puiffe autorifer M. le Duc de Deux-Ponts & M.
l'Electeur de Saxe à former quelques plaintes fondées
, ou même à recourir à la voie des armes. Cependant
S. M. le Roi de Pruffe s'y croit autorisé
en qualité d'Electeur & Prince de l'Empire ; en qua-
Lité de Partie contractante , & par conséquent
comme garant de la paix de Weftphalie , de la
Capitulation Impériale & de la Constitution dudit
Empire ; & enfin , en qualité d'Allié de M. l'Electeur
de Saxe , & de MM. les Ducs de Deux-
Ponts & de Meklenbourg.
La paix de Weftphalie , la Capitulation de l'Empereur
le trouvent- elles donc léfées , parce que S. M.
l'Impératrice- Reine Apoftolique & M. l'Electeur Palatin
ont tranfigé de leurs droits refpectifs par une
convention libre & amicale ? M. le Duc de Deux-
Ponts peut- il rien exiger au- delà de ce qui lui a été
réellement offert ? Refte-t - il à M. l'Electeur de Saxe
le moindre fujet de plainte après la déclaration
formelle que S. M. l'Impératrice-Reine Apoftolique
a faite au fujet de fes prétentions allodiales ? MM . les
Ducs de Meklenbourg ont-ils formé juſqu'à préſent
ou ont- ils à former encore la moindre prétention à
la charge de S. M. l'Impératrice-Reine Apoftolique ?
La convention conclue entre Sadite Majefté & M.
l'Electeur Palatin , & la reconnoiffance formelle du
dernier des droits de la Maiſon Archiducale d'Autriche
, fur les territoires cédés par ladite convention
, n'opérera-t - elle donc point une poffeffion tran
quille en faveur de S. M. l'Impératrice Reine Apoftolique
, du moins pour le tems de la vie de M.
T
( 335 )
l'Electeur Palatin ? & M. le Duc de Deux-Ponts n'eft
il point raffuré contre tout préjudice à l'avenir par
l'offre qui lui a été faite de la garantie de S. M. l'Einpereur
, de l'Empire & d'autres Puiffances , fuppofé
qu'en conféquence d'une difcuffion légale & d'un jugement
définitif intervenus conformément aux Conftitutions
de l'Empire , les droits de S. M. l'Impératrice
Reine Apoftolique vinffent à être déclarés nonfondés
?
C'eft de la décifion de cette queſtion fimple &
préliminaire que dépend la folution de la queftion
dont il s'agit principalement ici ; favor : Si S. M.
le Roi de Pruffe , en vertu des qualités & titres qu'il
a allégués , étoit en droit d'attaquer hoftilement
S. M. l'Impératrice-Reine Apoftolique , & pofé qu'il
n'eût pas ce droit , fi fon irruption en Bohême n'étoit
pas une nouvelle violation du repos de l'Allemagne ,
ainfi que de la paix publique & du traité de Weftphalic
S. M. l'Impératrice-Reine Apoftolique ne
s'eft pas bornée aux déclarations fufdites ; Elle a
pouffé fon équité , fa modération , fes fentimens pacifiques
& fes vues patriotiques pour l'avantage réel
de l'Empire au plus haut point , en faisant déclarer
formellement à S. M. le Roi de Pruffe , qu'Elle eft
prête à reftituer tout ce dont Elle a pris poffeffion en
conféquence de la convention du 3 Janvier , & de
dégager M. l'Electeur Palatin , & fes héritiers & fucceffeurs
, de toute obligation réſultante de ladite
convention , fous la condition expreffe & invariable
que S. M. le Roi de Pruffe , de fon côté , s'engage
pour lui & fes fucceffeurs , de maintenir la fecundogéniture
dans les Margraviats d'Anfpach & de Bareuth
, conformément à la Sanction - pragmatique
établie dans la Maiſon , confirmée par l'Empereur ,
& mife au rang des Loix publiques de l'Empire.
>
: Cette propofition ayant été entièrement rejettée
par S. M. le Roi de Pruffe , & ce Prince perfiftant
néanmoins dans fon injufte perturbation du repos
public , S. M. l'Impératrice-Reine Apoftolique crois
( 336 )
:
roit manquer de confiance aux lumières & à l'équité
des Princes fes Co - Etats , fi elle pouvoit penfer qu'il
fût néceflaire d'entrer dans de plus grands détails
pour leur faire approuver fa conduite & défapprouver
celle de la Cour de Berlin. En conféquence , Elle
les requiert de confidérer avec l'attention que mérite
l'importance de l'objet , que d'après l'expofé fidèle
de l'état des chofes , il s'agit du bien général de l'Empire
, du maintien de fon équilibre & de la confervation
de la conftitution actuelle du Cercle de
Franconie & des Cercles voifins qu'il s'agit enfin
d'obvier aux conféquences dangereufes qui s'enfuivroient
fi la Cour de Berlin parvenoit à fe procurer
exclufivement la faculté de réalifer fes vues
d'agrandiflement , & à priver les Princes puînés de
la Maifon de Brandebourg d'un avantage qui leur
appartient inconteftablement , en vertu d'une Sanction
- pragmatique admife aux Loix formelles de
l'Empire. C'est pour obvier à ces conféquences dangereufes
, que S. M. l'Impératrice Reine Apoftolique
s'eft déterminée à renoncer à tous fes droits & prétentions
à la fucceffion de Bavière , & à fe défifter
de fa convention avec M. l'Electeur Palatin . S. M.
renouvelle ouvertement , formellement & folemuellement
aux yeux de l'Empire , la déclaration faite
à S. M. le Roi de Pruffe à ce fujet : mais en faiſant
ce facrifice volontaire au bien de l'Empire , Elle fe
croit autorisée à requérir , exhorter & inviter les
Princes fes Co-Etats de faire conjointement les repréfentations
les plus preffantes à S. M. le Roi de
Pruffe , pour la prompte ceflation de fes hoftilités ;
d'infifter de concert avec S. M. l'Impératrice-Reine
Apoftolique fur la manutention de la Sanction-pragmatique
établie dans la Maifon de Brandebourg ;
de faire caufe commune avec S. M. contre l'infraction
manifefte de la paix publique & de celle de
Weftphalie , & enfin de prêter des fecours effectifs
à Sadite Majefté , & de réclamer dès à préfent ceux
des deux Puiffances garantes des Traités de Weft
phalic. D'après
( 337 )
髦
D'après cette requifition où la maiſon d'Autriche
ne refufe point de laiffer à la déciſion ou
à la médiation du corps Germanique ou de
quelqu'autre tiers impartial , les objets actuellement
en litige , on fe flattoit de voir mettre
une prompte fin à la guerre qui vient de commencer
; mais cet efpoir s'eft bientôt évanoui ;
le Baron de Schwartznau , Miniftre du Roi de
Pruffe a fait remettre aux Envoyés un nouvel
imprimé , fous le titre d'Expofé provifionnel de la
fituation actuelle des différens für la fucceffion de
Bavière. Cette pièce prépare à une réplique à la
déduction des droits de l'Impératrice Reine ,
que fon étendue ne nous permet pas de
placer ici , & dont nous donnerons inceffamment
le précis.
ITALIE.
De ROME , le 20 Septembre.
TOUT fe prépare pour la tenue du prochain
Confiftoire qui est toujours fixé au 28 de
ce mois. L'examen des Évêques qui doivent
y être propofés aura lieu vendredi prochain .
On affure qu'il ne s'y fera aucune promotion.
On croit que S. S. n'ira point cette année à la
campagne ; fon intention eft d'employer ce tems ,
pendant lequel les audiences font fufpendues , à
l'examen des affaires de l'Eglife & de l'Etat ;
elle bornera fes amuſemens pendant cette faifon
, à quelques promenades dans les environs
de cette Capitale , comme elle le fit l'année derpière
pendant l'automne.
M. Poncet, célèbre Sculpteur François , vient
d'achever une fuperbe Statue de Vénus ; tout le
monde fe porte en foule chez lui pour la voir ,
avant qu'il l'envoye en France . On parle avec
beaucoup d'admiration de ce morceau , qui n'eſt
copié d'après aucune antique , & qui eſt original.
25 Octobre 1778. P
( 338 )
On mande de Naples que le Véfuve , qui depuis
quelques tems menaçoit d'une éruption
prochaine , a vomi le 12 de ce mois , par un
de fes côtés , des torrens de Lave , qui ont d'abord
pris leur direction vers Ottojano , & fe
font détournés enfuite du côté de Portici & de
la Tour du Grec. Mais le volume de la Lave
diminue journellement ; le mugiffement de la
montagne eft fort affoibli , & on efpère que
le calme fera bientôt parfaitement rétabli.
De LIVOURNE , le 25 Septembre.
LA ruine prefqu'entière de Smirne , centre
du commerce de prefque tout le Levant , a caufé
des pertes confidérables à toutes les places de
commerce; celle- ci en eft pour quelques millions.
Cette ville qui , il y a quelques années , éprouva
un incendie qui lui caufa de grands dommages
, paroît particulièrement fujette aux trembleniens
de terre ; l'hiftoire fait mention de celui
qui la bouleverfa l'an 178 de l'ere chrétienne
; & en 1688 elle en effuya un qui lui fut
auffi funefte que celui qu'elle vient d'éprouver.
Les fecouffes fe font prolongées jufqu'au milieu
du mois dernier ; il y en eut une le 9 qui fut
très-violente , & une autre le 15. Depuis ce
jour- là la terre a été tranquille ; les commotions
ont été fréquentes & terribles pendant près de
deux mois. Les habitans commencent à fonger à
réparer leurs maifons ; ce travail eft preffant ;
l'intempérie de l'air , le défaut de couverture
contre l'exceffive chaleur du foleil , le manque
de nourriture convenable ont occafionné plufieurs
maladies dangereufes , & entr'autres des
fièvres chaudes & pourprées . Comme la plupart
des malheureux habitans qui ont fui à la campagne
font hors d'état de fe procurer les chofes
mêmes de première néceffité , il eft à craindre
qu'aux approches de l'hiver, leur fituation ne devienne
encore plus affreuſe.
(( 339 )
Les lettres de Barbarie portent que le Roi de
Maroc a envoyé Alcaide Sheridy avec 1800
hommes , contre les Arabes qui habitent les
montagnes entre Tétnan & Tanger , & qui ont
dépouillé un grand nombre de voyageurs. Cet
Alcaide a ordre de les punir , & de leur faire
payer une amende de 24,000 ducats . On trouve
qu'il a conduit bien peu de monde pour percevoir
cet impôt fur des peuples nombreux &
révoltés qui ne fe foumettront qu'à la force. Le
fils du Roi de Maroc qui s'étoit fauvé dans les
montagnes, eft retourné à Méquinez après avoir
obtenu l'affurance de fon pardon.
Les corfaires Algériens qui , depuis quelque
tems , fe tiennent dans la rivière de Tétuan ,
ont fait plufieurs prifes confidérables . Une des
principales eft celle d'une balandre Portugaiſe
venant du Bréfil , avec 300 rouleaux de tabac .
Les chébecs Efpagnols pour affurer la navigation
croifent avec beaucoup de vigilance , depuis
Ceuta jufqu'à Gibraltar.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 10 Octobre.
APRÈS avoir été long - tems fans aucunes nouvelles
de l'Amiral Keppel , on vient enfin d'apprendre
qu'il fe difpofe à rentrer à Plymouth
pour y racommoder fes vaiffeaux qui ont beaucoup
fouffert , & dont la plupart ont befoin
d'être carénés. Il paroît qu'il ne fera pas mieux
reçu qu'il ne l'a été à fa première rentrée ; la
partie de la Nation qui fe flattoit qu'avec les
forces qu'il avoit fous fes ordres , il étoit en état
de détruire la marine Françoife , s'empreffe de
lui faire un crime de ne l'avoir pas fait . Elle
obferve avec mécontentement que dans les deux
feules occafions où nos vaiffeaux de guerre fe
font mefurés d'égal à égal avec les François ,
P 2
( 340 )
l'avantage a été pour ces derniers . » Quand la
flotte Françoife étoit au cap Finisterre , l'Amiral
Keppel , dit un de nos papiers , étoit à l'entrée de
la Manche ; tant qu'il a été bien sûr qu'elle étoit
éloignée , il a confervé bravement fa ftation
près d'Oueffant ; auffi tôt qu'il a fu qu'elle revenoit
, il a eu la politeffe de quitter fa croifière
, pour ne point la gêner dans fa rentrée à
Breft. Lorfqu'elle a eu effectué fon projet , il a
continué à tenir la mer , où fa préfence étoit au
moins inutile , puifqu'il n'y avoit plus d'ennemi.
Après s'être promené librement & fans inquiétude
pendant quelque-tems , il revient demander
des récompenfes qu'il obtiendra peut- être , &
les complimens de la Nation qui ne lui en fera
que de proportionnés aux fervices qu'elle en a
reçus «.
Si l'on fe plaint du peu d'effet de la feconde
fortie de l'Amiral Keppel , les papiers qui font
en faveur du Ministère ne manquent pas de
préfenter à la Nation des motifs de confolation
dans le nombre & la valeur des prifes que nos
Armateurs amènentjournellement dans nosports.
Ils ne comptent pas moins de 36 à 40 vaiffeaux
revenant de St-Domingue , de la Martinique
& de la Guadeloupe qui font tambés entre
nos mains. Le Ferme , vaiffeau des Indes Orien,
tales dont on évalue la cargaiſon à 200 mille liv.
fterl. , a été pris par deux Armateurs de Briftol
. On oppofe à ces liftes exagérées , que la
plupart de ces yaiffeaux étoient affurés en Angleterre
, & que le Ferme feul l'étoit à 8 pour
cent. Ceux qui exaltent le plus la richeffe de ces
prifes ne le diffimulent pas. » On ne conçoit
pas , difent- ils , la politique qui fouffre que les
François affurent leurs marchandifes en Angleterre
; car lorfque nous leur prenons un vaiffeau
que nous avons affuré , la perte retombe
fur nous-mêmes & non fur nos ennemis , qui par
( 341 )
cette manoeuvre font fervir leurs pertes mêmes
à l'avantage de leur pays . On ne peut difconvenir
que la plus grande partie des marchandifes
prifes fur les vaiffeaux François revenant des
Indes Occidentales , avoient été affurées ici. Si
l'on continue de le permettre , ils pourront faire
la guerre fans courir le moindre danger , &
nous nuire effentiellement , puifqu'obligés d'un
côté de fournir aux frais indifpenfables de nos
armemens , nous ferons dans l'obligation de
leur rembourfer le montant de leur pertes , de
manière que nous garantirons leur commerce
de tout danger cc.
Nos Armateurs ne fe bornent pas à s'emparer
de tous les vaiffeaux François qu'ils rencontrent;
ils continuent à ne pas épargner davantage
les bâtimens neutres chargés pour le compte
des François ; ils n'en ont pas pris moins de 61
Hollandois , 15 Suédois , & une trentaine de
Pruffiens , d'Hambourgeois , de Lubeck , de
Brême , & c. Ces hoftilités contre le commerce
de toute l'Europe , font propres à indifpofer
contre nous toutes les Puiffances que nous avons
intérêt de ménager. La Suède a porté des plaintes
; on doit s'attendre à en recevoir inceffamment
de la part du Roi de Pruffe . Les Hollandois
ne ceffent de continuer les leurs . Les villes
de Rotterdam , de Dort & de Dordrecht , à
l'imitation de celle d'Amfterdam , ont préfenté
des Requêtes aux Etats-Généraux pour folliciter
leur appui contre ces violations du droit
public . Le traité de marine conclu le 11 Décem
bre 1674 entre la Grande- Bretagne & les Provin
ces-Unies , porte expreffément » que les fujets
des deux Nations pourront naviguer librement
& sûrement , commercer & exercer toute forte
de négoce dans tous les Royaumes & pays où
les Souverains refpectifs font en paix , neutralité
& amitié ; que leur navigation & commerce ne
P
3
( 342 )
feront empêchés ou moleftés , ni par violence
des gens de guerre , ni par vaiffeaux de guerre
ou autres quelconques , fous prétexte de quelque
hoftilité ou inímitié qui pourroit furvenir
entre l'un des Souverains , & les Nations avec
lefquelles l'autre Souverain eft en paix on neutralité
«. Il n'y a certainement rien de plus pofitif
que cet article , & nous commettrions une
grande imprudence , fi nous ne donnions pas
à la République la fatisfaction qu'elle exige.
La réflexion fuivante des marchand's Hollandois
dans leurs Requêtes , ne mérite pas moins d'attention
. » S. M. T. C. dans fon règlement concernant
la navigation des vaiffeaux neutres en
tems de guerre , ayant défendu à fes Armateurs
d'arrêter ou de faifir les navires appartenant aux
Puiffances neutres , quand même ils viendroient
des ports ennemis ou devroient s'y rendre , à
la feule exception des places bloquées , & des
vaiffeaux chargés de contrebande , s'eft néanmoins
réfervé de révoquer cette liberté , dans
le cas où les Puiffances ennemies ne jugeront
pas à propos
d'accorder
la même
faveur
dans
l'expiration
de 6 mois
. Dans
ce cas , la franchife
des vaiffeaux
des Provinces
-Unis
feroit
encore
bleffée
de ce côté
; ils feroient
privés
de leur
navigation
& de leur
négoce
avec
la
France
& l'Angleterre
, & fupporteroient
ainfi
les effets
de la guerre
, comme
fi la République
s'y trouvoit
elle même
mêlée
".
Si notre Cour a réellement envie que la Hollande
prenne part à la guerre , fi elle cherche à
l'y forcer , il eft important pour elle de ne lui
pas donner du moins fujet de fe déclarer contre
nous. Sur les réquifitions de l'Ambaffadeur de
cette République , elle a ordonné aux Amirautés
d'examiner les prifes faites fur les Hollandois
, & de faire reftituer celles qui ne feront
pas jugées légales. Il y en a déja 21. qui fe font
( 343 )
trouvées dans ce cas , & qu'on a relâchées . Mais
les Capitaines ne font pas contents de cette
justice ; ils en réclament une autre , à laquelle
ils ont fans doute droit , c'eft un dédommagement
du tort qu'on leur a fait mal -à- propos ; il
n'eft pas sûr qu'ils l'obtiennent avec la même
facilité qu'ils ont obtenu leur liberté.
Le Roi , parti le 28 du mois dernier pour
aller faire la revue des camps de Winchester &
de Salisbury , en eft revenu le 2 de celui- ci .
Par- tout S. M. a reçu des adreffes affectueufes ,
& l'affurance du zèle de la Nation à concourir
de toutes fes forces à fes vues , pour le bonheur
& la gloire de l'Etat. Mais pourra- t- elle faire
les dépenfes indifpenfables que les circonftances
exigent. Quels moyens emploiera - t - on pour
Ja levée des ſubſides néceſſaires . On attend avec
impatience les ouvertures & les plans des Miniftres
à ce fujet . Le Parlement , dans fa dernière
féance , a accordé 12 millions fterl ; dans
la prochaine on lui demandera au delà de cette
fomme , les frais de la milice enrégimentée ,
ceux des différens camps qui font très- coûteux
& fila guerre éclate , & que les forces de l'Efpagne
le réuniffent à celles de la France , combien
ne faudra-t-il pas encore ajouter à ces fubfides
déja fi confidérables ? Les difpofitions de
l'Espagne font encore incertaines ; le Miniſtère ,
en affectant de publier qu'il ne reçoit de cette
Cour que des affurances de fon amitié , ne paroît
pas fans inquiétudes ; on en juge par les ménagemens
qu'il a pour cette Puiffance , aux fujets
de laquelle il a fait reftituer les effets qui leur
appartiennent , & qui avoient été pris fur des
bâtimens François par nos vaiffeaux de guerre
& nos Armateurs. Ces ménagemens qu'on a
pour elle feule , femblent prouver qu'on la craint
& qu'on s'en défie.
Au milieu de ces mouvemens , il s'élève en-
P 4
( 344 )
core quelques voix en faveur de la paix ; on
efpère toujours qu'elle fe fera pendant le cours
de l'hiver. Mais cette eſpérance ne paroît pas
également fondée aux yeux de tout le monde
& perfonne ne fe déguiſe que la paix , fi elle ſe
fait , ne nous fera point avantageufe . La ceffion
de Gibraltar à l'Espagne , & la reconnoiffance
de l'indépendance des Américains , doivent ,
dit-on , être la bafe du traité : on n'eſt pas éloigné
d'accorder ces deux articles ; mais la paix
étant faite à ces conditions , la Grande- Bretagne
en fera- t-elle en un meilleur état ? ne reftera-t-il
, pas toujours deux chofes qui la menacent d'une
deftruction totale ? la dette nationale que la
guerre de l'Amérique a prodigieufement augmentée
, & les grandes émigrations qui auront
lieu de ce pays- ci en Amérique. Il eſt certain ,
dit- on dans un de nos papiers , que beaucoup
d'Anglois fe difpofent à paffer dans le nouveau
monde ; les uns par efprit d'intérêt , les autres.
par amour pour la liberté .
Ce qui fait préfumer que l'on n'eft pas éloigné
de céder Gibraltar à l'Eſpagne , c'eſt le foin
avec lequel , depuis quelque tems , on s'attache
dans certains papiers à prouver que certe place
n'eft d'aucune importance pour nous . En effet ,
perfonne n'ignore qu'elle coûte plus qu'elle ne
nous eft utile ; les maîtres de Gibraltar ne le
font pas du détroit , & le port n'eft point auffi
vafte ni auffi commode qu'on en auroit befoin
pour le rendre avantageux . Cette place ne tire
fes provifions que de l'Angleterre & de la Barbarie
; elle ne reçoit rien de l'Espagne même.
Si on la cède pour avoir la paix , on s'affure la
confervation de Minorque qui eft bien d'une
autre importance , & que la guerre pourroit
nous enlever. Nos politiques s'attachent à porter
l'attention de la Nation fur ces deux places ;
comme il n'eft pas douteux qu'elles ne foient
( 345 )
d'abord attaquées fi la guerre fe déclare , on
met ainfi fous fes yeux l'état des forces chargées .
de les défendre. Il y a à Gibraltar les régimens
d'infanterie Angloife de Clinton , de Boyd , de
Walsh & de Bangh ; les régimens Hanovriens
de la Motte , de Reden , & de Hardenberg , &
les volontaires de Manchefter ; ce qui fait en
tout 4000 hommes en état de fervir, On a à
Minorque 1500 hommes , compofés des régimens
d'Eglinton & de Morris , des régimens
Hanovriens du Prince Erneft & de Goldacker.
La charte de la Compagnie des Indes n'eft
point encore expirée , & on parle de la renouveller.
» On auroit dû , dit- on dans un de nos
papiers , attendre fon expiration , & conferver
les Gouvernemens dans cette partie du monde
pour des Officiers au fervice du Roi , diftingués
par leurs fentimens d'honneur & leur caractère. ,
qui pourroient foutenir & protéger les tribunaux
de juftice dans l'Inde ; on auroit dû auffi n'y
envoyer que des Juges fur la probité defquels
on puiffe compter. Mais fi l'on infifte abfolument
fur le renouvellement de la charte , on
peut affurer que les marchands de Londres , de
Bristol & de Liverpool , affiftés par leurs amis
en Hollande , donneroient 9 millions pour une
nouvelle charte . Si le commerce , dit un correfpondant
, n'eft pas rendu libre en général ,
il pourra être exercé par les ports ci- deffus ,
auxquels on pourroit joindre Edimbourg ou
Glafcow ou tous les deux , ainfi que Dublin &
Corke. Il y a d'autant plus de raiſon , ajoutet-
il , d'avoir égard aux propofitions des marchands
dans les ports extérieurs de l'Angleterre ,
de l'Ecoffe & de l'Irlande , que ces marchands
depuis nos troubles , ont donné les plus grands
& les plus généreux fecours au Gouvernement ,
tandis qu'il n'y avoit que trop de gens dans la
capitale qui faifoient tout ce qu'ils pouvoient
PS
( 346 )
1
1
•
pour en arrêter les mefures. Le même correfpondant
eft de l'avis duLord Chatham, qui difoit que
les dettes de la Nation devroient être payées fur
lés territoires acquis dans l'Indé , puifqu'on ne
peut prouver par aucun raifonnement folide que
ces mêmes territoires ont été abandonnés la
par
harte à une compagnie de marchands qu'on
devroit borner à leur commerce , & auxquels
on devroit laiffer tout au plus la poffeffion d'un
petit nombre de forts néceffaires pour leur
protection ".
Le régiment montagnard que le Lord Seaforth
a levé en Ecofle s'eft muciné dans le mois
dernier ; cette affaire a d'abord paru fort grave ,
parce qu'on prétendoit que les rebelles vouloient
marcher vers Londres . Le Général Skene
a négocié avec eux inutilement ; & les Lords
Dunmore & Macdonald font parvenus à les
faire rentrer dans le devoir , aux conditions fuivantes.
1 ° . Un pardon général de ce qui s'eft
paffé. 2 °. Le paiement des arrérages dus à l'occafion
de leur engagement. 3 ° . L'affurance de
n'être point envoyés aux Indes Orientales. Le
Lord Dunmore méritoit fans doute des éloges ,
pour avoir mis fin à une mutinerie dont on
craignoit les fuites . Les Officiers de cette troupe
s'en font plaints ; ils prétendent que dans quelques
articles de l'accommodement , il y a des
chofes incompatibles avec la diſcipline ; ils ont
protefté publiquement contre ce qu'il a fait , en
déclarant que n'ayant été prié par aucun d'eux
de fe mêler de cette affaire,il a agi fans miffion &
fans autorité .
L'élection du nouveau Lord Maire s'eft faite
dernièrement ; le choix eft tombé fur l'Alderman
Plumbe. Lorfque l'élection eut été achevée
fans bruit & fans tumulte , M. Baker , fecondé
par M. Burke , propofa de remercier MM . Johu
Sawbridge , George Hayley , Richard Olivier ,
( 347 )
& Frédéric Bull , Repréfentans de la cité an
Parlement , de leur oppofition conftante aux
mefures foibles & perverfes de l'adminiſtration .
M. Pugh voulut s'oppofer à cette motion , &
fut accueilli d'une huée générale . Le Lord
Maire encore en exercice , Sir James Efdaile ,
fit ce qu'il put pour la faire retirer , & finit par
diffoudre l'Affemblée. On en a été mécontent ,
& après fa retraite la motion fut repriſe &
paffa , ainfi qu'une feconde qui déclaroit que le
Lord- Maire avoit encouru la cenfure de la
bourgeoisie , pour avoir voulu arrêter le cours
d'une queftion qu'elle avoit proposée.
ÉTATS-UNIS DE L'AMÉRIQUE Sept.
De Charles-Town le 10 Août . On attend avec
impatience des nouvelles de l'expédition de la
flotte Françoife fur Rhode-Ifland ; les espérances
qu'on avoit de voir le Lord Howe quitter
le port de New-Yorck , & chercher en pleine
mer le Comte d'Estaing , qui peut l'y combattre
avec avantage , fe foutient toujours. Nos lettres
de New -Yorck annoncent du moins qu'on y a
mis un embargo fur tous les vaiffeaux ; que les
matelots des bâtimens de tranfport ont été
preffés & pris , mais fous la condition de les
renvoyer à leurs vaiffeaux refpectifs auffi - tôt
qu'ils auront rempli le fervice auquel on va
les employer. Le Lord Howe , ajoutent ces
lettres , eft fi preffé de mettre en mer , qu'il a
pris les tonneaux d'eau qui étoient à bord des
vaiffeaux de tranfport , pour ne point perdre
de tems à faire remplir ceux de fa flotte.
On fe flatte que le Général Washington profitera
de l'éloignement de l'efcadre Angloife , s'il
a lieu , pour tenter fur New-Yorck ce que l'on
exécute actuellement fur Rhode-Ifland. Les
mouvemens qu'il a fait faire à fes troupes ont
dû contribuer à donner de la fécurité au Géné-
P 6
( 348 )
ral Clinton , & nous fommes perfuadés qu'il a
feulement feint de s'éloigner avec une partie
de fes forces , & qu'il eft prêt a revenir auffitôt
que le Lord Howe fera parti. Son armée eſt
très - formidable & fe renforce tous les jours
par des recrues : il eft vrai que fes troupes ne
font pas fi bien habillées que celles du Roi ;
mais leur unanimité , leur fidélité & les talens
guerriers de leurs chefs , doivent effacer la
mauvaiſe opinion que pourroit , donner leur
extérieur.
,
De Bofton le 15 Août. Nous lifons dans la
Gazette de Philadelphie l'article fuivant :
Nous avons des nouvelles authentiques , d'après
lefquelles nous pouvons affurer que le 10
de ce mois a été fixé pour l'attaque de Rhode-
lfland par un détachement des troupes
des Etats- Unis , foutenu de l'Efcadre de S. M.
T. C. aux ordres du Comte d'Estaing ".
Le Journal de Maryland contient les détails
fuivans au fujet de cette expédition , on les lit
ici , en attendant des nouvelles plus pofitives
& peut être plus authentiques : » Les gros
vaiffeaux de l'efcadre de Toulon ne tirant point
affez d'eau pour pénétrer jufqu'à New-Yorck ;
le Comte d'Estaing a pris la réfolution d'aller à
Rhode- Ifland , dont l'accès eft plus facile pour
y attaquer l'ennemi du côté de la mer , tandis
que les troupes Américaines defcendront dans
cette Ifle. Le Général Washington a détaché
aux ordres du Marquis de la Fayette , un corps
de troupes fuffifant pour aider le Général Sullivan
dans l'exécution de cette entreprife . Le
Lord Howe & le Chevalier Clinton n'étant
point affez forts pour conferver cette Ifle , &
craignant une prompte attaque de ce côté , ont
envoyé ordre au Général Pigot de l'évacuer ;
ce qu'il a fait avec une habileté qu'on ne peut
qu'admirer , puifque tout le Pays des environs
( -349 )
s'eft mépris au mouvement des Anglois , qu'on
affuroit avoir été renforcés , & qu'on croyoit
occupés à fe fortifier pendant qu'ils fe retiroient.
Les vaiffeaux de guerre de cette ſtation
ont été joindre l'Amiral Howe , tandis que les
troupes de terre , débarquées fur l'extrémité
orientale de Long - Ifland , font en marche pour
la plaine de Hampftead , où campe le corps
principal de l'armée Angloife. M. d'Eftaing
apprenant que l'Ifle étoit évacuée , eft retourné
dans fa premiere ſtation , à Sandy-Hook ou aux
environs. Il a encore pris plufieurs vaiffeaux
marchands Anglois , qu'il a envoyés dans les
Ports Orientaux «.
On a ici des copies d'une lettre d'un Officier
Anglois , datée d'Halifax .. » Nous fommes arrivés
ici heureuſement le 14 de ce mois , après
avoir été en mer pendant 14 femaines ; nous
n'avons pourtant pas eu une trop longue traverfée
depuis Corke , elle n'a été que de fept
femaines & peu de jours , & c'est bien aller
avec une flotte. Quoique nous fuffions attendus
ici depuis plus de trois mois , on n'avoit pas
fait les moindres préparatifs pour nous recevoir
, & les troupes , tant officiers que foldats ,
n'ont feulement pas trouvé une baraque où elles
puffent fe repofer en arrivant ; c'eft pour cette
raifon que nous fommes obligés de camper jufqu'à
ce qu'on nous ait conftruit des baraques
& leur emplacement n'eft pas encore défigné :
les provifions font énormement chères dans
cette Province ; le mouton & le boeuf y valent
un shelling la livre . Avec de l'argent on ne peut
avoir de logement : le Colonel paie 2 liv. fterl.
par femaine , pour deux vilaines chambres qui
ne font pas meublées «.
,
( 350 )
FRANCE.
DE MARLY , le 20 Octobre.
LE 11 de ce mois , M. Pannelier d'Annel ,
a eu l'honneur de préfenter au Roi , à Monfieur
& à Monfeigneur le Comte d'Artois , un
Ouvrage de fa compnfition intitulé : Effai fur
l'aménagement des Forêts . M. Buc'hoz a auffi eu
l'honneur de leur préfenter , le 29 du mois
dernier , les Tomes 7 , 8 , 9 , 10 , 11 & 12 ,
reliés en deux volumes , de l'Histoire Univer
felle du Règne Végétal.
De
PARIS & le 20 Octobre.
On fait que l'efcadre de Breft n'a point defarmé
en rentrant dans le port ; on ignore fi
elle fortira de nouveau cette année ; la faifon
qui devient très-mauvaife , le tems affreux qui
règne depuis quelques jours , & qui fe prolonge
ordinairement pendant la plus grande partie de
l'automne,peuvent l'en empêcher ; les chaloupes
& les canots communiquent très - difficilement
de la rade à terre ; & il fe pourroit qu'on ne fit
fortir que quelques vaiffeaux & frégates qui
croiferont en fe relevant fucceffivement. En
attendant on répare les vaiffeaux qui en ont
befoin , & ils ont ordre de fe tenir prêts à
partir au premier fignal. -
Les vaiffeaux actuellement en croifière ,font
le Vengeur , l'Artéfien , le Triton & un quatrième
avec plufieurs frégates. Dans la nuit du
27 au 28 du mois dernier , dans l'O . S. O.
d'Oueffant , le Vengeur , commandé par le
Comte d'Amblimont , & la frégate la Belle-
Poule , par M. de la Clochetterie , entendirent
plufieurs coups de canons . Le Comte d'Amblimont
fit gouverner du côté d'où le bruit étoit
parti , & au point du jour il ſe trouva à portée
( 351 )
de canons de deux navires dont il s'empara. L'un
étoit le corfaite Anglois le Saint- Pierre , monté
de 20 canons & de 150 hommes d'équipage ;
l'autre le navire François l'Aquilon de 600 tonneaux
, Capitaine la Vigne-Buiffon , venant de
Chandernagor & de Pondichery , chargé de
marchandifes des Indes évaluées à 3 millions ;
que le corfaire Anglois venoit d'amariner. Le
navire François fut renda à fon Capitaine , &
efcorté jufqu'au port de l'Orient , lieu de fa deftination
, où on a débarqué 200 prifonniers ,
provenant tant du corfaire le Saint-Pierre , que
d'un autre de 12 canons & de so hommes d'équipage
, dont la Belle- Poule s'étoit emparé le
25 du même mois.
La frégate la Senfible , commandée par le
Chevalier de Marigny, faifant partie de la divifion
du Comte d'Amblimont , a pris dernièrement
un riche vaiffeau marchand Anglois de
16 canons , qu'il a conduit à Breft .
" L'Annibal , vaiffeau de 74 canons , a été lancé
à l'eau dans ce port les de ce mois . Le Protée
est entré dans le baffin pour y être rebordé
en grande partie . Comme on y a mis beaucoup
de monde , il fera prêt inceffamment.
On conftruit actuellement , tant dans ce port
que dans celui de Rochefort 9 vaiffeaux de
Jigne , dont un doit être de 100 canons , 2 de
90 , 33 de 74 & 3 de 64. A enjuger par l'activité
qu'on met à ce travail , ces neuf vaiffeaux feront
prêts à mettre en mer au printems prochain.
On vient de publier les détails du combat de
la frégate du Roi la Concorde , contre la frégate
Angloife la Minerve ; M. le Gardeur de Tilly
rencontra cette frégate le 22 Août dernier
par le travers du vieux Cap François , la prit
après un combat de 2 heures & la conduifit
au Cap François,
352 )
Le Chevalier de Tilly , Lieutenant de vaiffeau
, frère du Commandant de la frégate Françoife
, & Capitaine en fecond , eft mort de fes
bleffures une heure & demie après le combat.
M. de Repentigny , Enfeigne de vaiffeau , a
été légèrement bleffé. La Concorde a perdu deux
Matelots & un Soldat , & a eu onze hommes
bleffés. La perte a été beaucoup plus confidérable
du côté de la Minerve. La bravoure de
l'équipage François a parfaitement fecondé la
valeur de M. le Gardeur de Tilly & de MM.
de Rémond & de Repentigny , Enfeignes de
vaiffeau , de Bergevin , Kerbiguet & Cordier ,
Officiers auxiliaires , & de Tilly , Garde de la
Marine , qui compofent l'Etat- Major de la
Concorde.
3
On écrit de Nantes qu'un vaiffeau de ce port ,
de à 400 tonneaux , venant de l'Amérique
chargé de fucre , d'indigo , & c. a échappé heureufement
à un corfaire Anglois qui l'avoit pris.
Le corfaire avoit envoyé 7 hommes à bordpour
amener fa prife. Le Capitaine étoit refté dans fa
chambre , fous prétexte de maladie , avec un
Officier des troupes du Roi ; & les Anglois
avoient confervé 4 matelots François pour aider
à la manoeuvre . Les fix François ont trouvé le
moyen de fe rejoindre , de fauter fur les armes
& de reprendre le vaiffeau qu'ils ont heureuſement
conduit à Nantes .
Les traits de courage & de bonheur de ce
genre fe font renouvellés quelquefois ; en voici
un que nous tirons d'une lettre de Bordeaux :
Le navire le Philippe de ce port , arrivé depuis
peu de Saint-Domingue , richement chargé , a
été rencontré , à peu de diítance de nos parages ,
par un corfaire de Guernefey qui l'a attaqué , &
qui l'eût infailliblement pris fi la groffe mer ne
Peût empêché de faire ufage de fa batterie baffe,
& fans deux foldats François , paffagers fur ce
3
4
( 353 )
navire , qui , par leurs difcours & leur exemple ,
parvinrent à ranimer le courage de 6 matelots
qui étoient avec le refte de l'équipage dans la
cale , prêts à fe rendre . Ces deux foldats d'autant
plus généreux qu'ils n'avoient aucun intérêt
dans le navire , s'emparèrent du peu d'armes qui
s'y trouvoient , & les firent charger par les 6
matelots qui eurent peine à fuffire au feu terrible
qu'ils firent pendant le combat , durant lequel
un des matelots a eu le bras caffé . Cette bonne
contenance à laquelle le corfaire s'attendoit
peu , l'a obligé de fe retirer , & a feule fauvé
lenavire Quelques jeunes négocians pleins d'admiration
pour la conduite de ces deux foldats ,
& fentant vivement combien dans les circonftances
actuelles un tel exemple peut contribuer
à la confervation de notre marine marchande ,
fe font réunis pour former une foufcription en
faveur de ces deux braves gens & du matelot
eftropié ; ils l'ont propofée enfuite au corps des
Affureurs , qui font principalement intéreffés à
récompenfer une conduite qui leur vaut la confervation
d'une fomme confidérable. Ils ont eu
la fatisfaction de recueillir par cette foufcription
467 louis en peu de jours , & ils l'ont
partagée par tiers entre les deux foldats & le
matelot eftropié . Le 21 du mois dernier on conduifit
ces deux foldats comme en triomphe à la
bourfe , où les Armateurs empreffés de les voir
& d'applaudir à leur courage , leur donnèrent ,
par leurs éloges , une récompenfe plus flatteufe ,
pour des militaires , que les largeffes dont ils
avoient été comblés. «.
On affure que le vaiffeau le Pondichery de 1000
tonneaux , qui vient de la Chine avec une cargaifon
très-riche, eft entré à Vigo . Le Chaumont
de 400 tonneaux , la Philippine de 600 , le Terray
de 800 & l'Aquilon de soo , venant de Bengale
, font arrivés à l'Orient ; on attend encore
( 354 )
l'Elifabeth de 900 , le Boyne de 700 , le Carnate de
8ɔɔ , & le Duc de la Vrilliere de 800. Le Talleyrand
de 500 , eft arrivé de la Chine d'où Fon attend
le Sartine de 799 , & les 3 Amis de 650.
Le Capitaine d'un vaiffeau marchand arrivé de
Smyrne à Marseille , a déposé avoir vu le 1 Septembre
à Malte , le vaiffeau le Caton , commandé
par M. de Coriolis - Defpinoufe qui eft de retour
de Conftantinople. On dit que ce vaiffeau
fait à Malte pour 3 mois de vivres & qu'il ira
joindre enfuite l'efcadre du Chevalier de Fabry
qui croife fur le cap Bon.
Les lettres de Toulon portent que l'on y fait
actuellement l'inventaire des marchandiſes provenant
des prifes Angloifes faites par cette efcadre
; on en formera des lots qui feront vendus à
l'enchère. Selon les mêmes lettres , le convoi
qui a ramené de l'Ile de Corfe le régiment de
Navarre , y a conduit le régiment de Vermandois
, qui doit le remplacer ; ce convoi a été ef
corté par les chébecs le Séduifant & le Singe qui
croifoient fur la côte.
L'audace des corfaires de Jerfey , écrit - on
de Caen , femble augmenter tous les jours , &
nous ne doutons pas qu'elle ne prépare le châtiment
qui les menace , & qu'ils fubiront tôt ou
tard. Le 24 du mois dernier , ils ont fait une
defcente dans un village peu éloigné de cette
ville ; le gros & le menu bétail , le linge du
Pafteur & fes deux pauvres gouvernantes même
, occupées à la leffive lors de cette irruption ,
tout a été la proie de ces corſaires , qui , non
contens de cette prife , ont encore mis le feu au
Presbytère en le quittant. Quelques-uns de ces
brigands n'ont cependant pas tardé à trouver la
punition que méritoit la témérité qu'ils avoient
eu de dévafter fi inhumainement le manoir du
Curé , & d'enlever fes gouvernantes ; vingt
d'entr'eux ont été pris par les habitans ; peu s'en
( 355 )
eft fallu qu'ils ne les ayent jettés dans le feu qu'ils
avoient allumé. Ils s'étoient flattés d'exécuter
facilement leur entreprise , parce qu'ils avoient
été avertis que la plus grande partie des habitans
étoient fortis pour aller voir le camp de
Voiffieux «.
Selon une lettre de Bordeaux , on y a eu de
vives alarmes la nuit du 22 au 23 du mois
dernier. » A 10 heures & deinie du foir , le feu
a pris au navire la jeune Fanny , appartenant à
M. Barthez. Ce bâtiment fe trouvoit au milieu
d'un grand nombre d'autres , dans la partie
du port qu'on appelle l'Hopital , fieu indiqué
pour les réparations , radoubs , calfatages , & c.
Il étoit appuyé fur un ponton , bâtiment fans
mâts qui fert à virer celui qu'on répare. Ce bâtiment
en defcendant pouvoit entraîner le navire
incendié près de ceux qui l'entouroient , & fit
craindre de voir renouveller le fpectacle terrible
de 1762 , où l'incendie en confuma neuf.
Toute la ville fe tranfporta fur le port. L'ar
deur des Capitaines , des Conftructeurs & des
Matelots , que la bonne volonté animoit , arrêta
les fuites de cet évènement . Le navire &
le ponton furent fixés dans la place même où
le feu avoit pris , avec des chaînes & des ancres
; ils furent confumés fans dériver , & tout
ce qui étoit dans la rade fut préfervé. On ne doit
pas paffer fous filence , le zèle & le courage de
M. Morin. Cet honnête & brave Capitaine
alla le premier environner le navire enflammé ,
& placer les taquets à fleur d'eau , afin que les
chaînes ne quittaffent pas prife lorfque le feu y
feroit parvenu. Il a été récompenfé par des marques
de diftinction qu'il a reçues de MM. les
Jurats de cette ville «.
Le Bureau d'adminiſtration du Mont de- Piété
vient d'arrêter , en conféquence d'une délibéra →
tion , que tous les fonds qui feront prêtés à
cet établiſſement utile , à quelque fomme qu'ils
(+356 )
•
montent , & quelles que foient leur échéances
feront rembourfés fans fols à ceux qui n'en
auront point fournis . Le Caiffier a ordre de
faire mention de cette circonftance fur les regiftres
& fur les reconnoiffances qu'il délivrera
à chaque particulier , des fonds qu'ils auront
portés dans la caiffe.
On ne s'est jamais tant occupé des hopitaux
qu'on le fait actuellement. » S. M. a fenti la
néceffité d'établir une réforme dans ces afyles
où quelques abus fe font infenfiblement gliffés
malgré la vigilance & le zèle des Adminiftrateurs
Mais comme toute révolution à fes inconvéniens
, lors même qu'elle a le bien pour
objet , & que les projets en apparence les mieux
concertés ne font pas toujours ceux qui ont le
plus de fuccès ; le Ministère a cru devoir faire
une effai avant de rien prononcer. Il s'agiffoit
fur-tout de favoir combien pouvoit coûter par
jour un malade , couché feul & ne manquant
d'aucun des fecours néceffaires . On a choifi pour
cet effet , rue de Sève , en face de l'avenue de
Breteuil , une maifon qui formoit ci- devant le
Couvent des Religieufes de Notre - Dame de
Lieffe ; il y a dans cet hofpice 120 lits ; on y
recevra les malades des deux fexes «.
Le Roi ayant bien voulu , par fon Ordonnance
Militaire du 28 Mars dernier , abandonner
aux Commandans , Etats - Majors & Equipages
de fes vaiffeaux , la totalité des vaiffeaux
de guerre ou Corfaires , & les deux tiers des
navires Marchands qu'ils auroient pris fur fes
Ennemis , à la charge de fe conformer aux
anciennes Ordonnances fur le fait des Prifes :
& S. M. ayant prefcrit par fa Déclaration du
24 Juin dernier , toutes les formalités & procédures
qui doivent être obfervées par rapport
aux Prifes qui feront faites par les Armateurs ,
Elle a jugé néceffaire d'étendre les difpofitions
de ladite Déclaration aux Prifes qui auront
( 357 )
39 ,
été faites par fes vaiffeaux ; & en conféquence ,
Elle a ordonné & ordonne que les articles
40, 42 , 43 , 44 , 45 , 46 , 47 & 52 de la Déclaration
du 24 Juin dernier , feront exécutés
pour les Prifes faites par les Commandans de
fes vaiffeaux & autres Officiers de la Marine
& que les opérations qui doivent fe faire , à la
requête des Armateurs , le feront à celle des
Procureurs du Roi des Amirautés , pourfuite &
diligence du Contrôleur de la Marine_réfidant
dans le Port , ou en fon abfence , du Commiffaire,
fans toutefois qu'aucune prife puiſſe être
vendue qu'après qu'il en aura été rendu compte
au Secrétaire d'Etat du département de la Marine
.
Charles Adam , Docteur en Théologie de la
Faculté de Paris,de la Maifon & Société Royale
de Navarre , Prédicateur ordinaire du Roi
ancien Curé de l'Eglife Royale & Paroiffiale
de St. Barthelemy , depuis Abbé Commendataire
de l'Abbaye Royale de Notre- Dame des
Roches , Ordre de Citeaux , Diocèfe d'Auxerre,
eft mort à Villeneuve- le-Roi , le 15 du mois
dernier , âgé de 87 ans paffés.
Pierre Remond de Ste. Albine,CenfeurRoyal ,
Membre de l'Académie de Berlin, ci - devant Aur
teur & Directeurde la Gazette deFrance, eftmort,
le 9 de ce mois , dans la 84. année de fon âge.
Les numéros fortis au tirage de la Lotterie
Royale de France , le 16 de ce mois , font : 88
29, 36 , 89, 3.
De BRUXELLES le 20 Octobre.
ON s'attend dans tous les Etats héréditaires ,
à la continuation de la guerre avec le Roi de
Pruffe ; les Etats de la Flandre Autrichienne
viennent d'accorder à leur Souveraine- un don
gratuit de 1,600,000 florins , pour contribuer
aux frais néceffaires , & elle les a autorifés à
lever cette fomme par emprunt à 4 pour cent
( 358 )
fur l'hypothèque de tous les revenus du Brabant.
Outre les troupes qui ont été déja envoyées
de ce pays en Bohême , il vient de partir encore
un détachement de 1000 hommes , tant infanterie
que cavalerie , fous les ordres de M. de
Blekem , Major du régiment de Murray ; on
les a tirés des bataillons qui font reftés dans ces
Provinces. Ce corps eſcorte en même tems
II chariots chargés d'efpèces d'argent qu'on
envoye à l'armée de l'Empereur.
Les lettres d'Efpagne ne lèvent point encore
l'obfcurité répandue depuis fi long- tems fur les
difpofitions de cette Cour ; fes forces maritimes
qui montent à 67 vaiffeaux de ligne , dont
1 de 112 canons , I de 90 , 6 de So , 48 de 70 ,
de 64 & 2 de 60 , avec 38 frégates , 20 flûtes ,
11 chébecks & c. , ne femblent cependant pas
avoir été affemblées avec tant de frais , pour
refter dans l'inaction. » L'efcadre armée au
Ferrol , écrit- on de Cadix , compofée de 14
vaiffeaux de ligne de 80 à 70 canons , de 4 frégates
& de 6 paquebots , eft prête à mettre à la
voile , fous les ordres de D. Antonio de Arce ,
Chef d'efcadre ; elle prend des vivres pour un
dong trajet , ce qui femble confirmer le bruit
qui s'eft répandu qu'elle fe rend en Amérique ,
où l'on dit qu'il y a eu une révolte dans la Province
de Caracas. Les Sauvages des environs de
Buenos-Ayres , fe font , dit- on , auffi foulevés ;
ils ont attaqué la caravanne Efpagnole qui fe
rendoit dans cette place , & fuivant leur ufage
féroce , ils ont maffacré & dévoré tous les
hommes , & emmené toutes les femmes. Parini
ces dernières étoient Dona Ifchis , époufe de
D.Villalva , Chambellan de la feue Reine . Son
mari avoitfaittous fes efforts pour l'empêcher de
faire ce funefte voyage , dans lequel elle a eu la
douleur de le voir poignarder & dévorer à ſes
yeux «.
Selon les lettres de Cadix , la flotte aux or
( 359 )
dres de D. Louis de Cordova , Lieutenant-
Général des armées navales d'Espagne , confifte
en 42 vaiffeaux de ligne , 7 frégates , 2 bombardes
, 2 flûtes & 2 brûlots , partagés en 3 divifions.
On ignore encore quelle eft fa deftination
& quand elle partira ; on fait feulement qu'elle
eft prête àmettre à la voile au premier ordre.
Les mêmes lettres annonçent qu'il doit s'y
tenir un Confeil de guerre , pour juger le Marquis
de Cafatilly , qui a commandé la marine
pendant l'expédition de l'Amérique Méridionale.
Selon des lettres de Lisbonne , cette Cour
n'eft pas plus contente du Commandant en Chef
de fa flotte en Amérique durant cette expédition
; pendant qu'on reproche en Espagne à
M. de Cafatilly de n'avoir pas fait tout ce qu'il
pouvoit contre la flotte Portugaife , on reproche
à l'Amiral qui commandoit celle- ci , de ne
s'être pas bien conduit ; on l'a tranfporté à Lif
bonne de l'Ifle Ste - Catherine , & on travaille à
lui faire fon procès.
Pendant que les Anglois annoncent que PEne
pagne fe déclarera point contre eux , & que
le reste de l'Europe attend qu'elle lève le voile
dont elle s'enveloppe , le bruit fe répand que la
Cour de Portugal a reconnu l'indépendance de
l'Amérique - Unie , & qu'elle a conclu avec le
Congrès un Traité d'amitié & de commerce
fous la réſerve néanmoins , que les Américains
n'amèneront aucune prife Angloife dans les
ports de cette Puiffance , qui ne permettra pas
non plus aux Anglois d'en amener aucune faite
par eux fur les Américains. Toutes ces nouvelles
font fort vagues , & peut- être douteuses ; en
général toutes celles qui fe publient depuis
quelque tems paroiffent fufpectes . On débite
que M. le Marquis d'Almodovar , à Londres ,
a répondu pofitivement aux inquiétudes que le
Ministère lui a témoignées fur les armemens
( 360 )
confidérables faits par S. M. C. » que l'Angleterre
devoit être parfaitement tranquille
parce que fa Cour n'avoit aucun projet hoftile
contre la Grande- Bretagne «.
On a dit plufieurs fois que M. de Fabry
avoit ordre de fe joindre à la flotte de Breft';
on dit aujourd'hui qu'il a ordre de maintenir
l'empire du pavillon François fur la Méditerranée.
On a parlé des prifes confidérables que
fon efcadre à faites fur cette mer ; des lettres
de Barcelonne annoncent un avantage plus décifif;
s'il faut les en croire , le 18 du mois dernier
M. le Chevalier de Fabry a combattu quelques
vaiffeaux Anglois , dont il a ruiné une partie
, & coulée l'autre à fond. Cette nouvelle
importante feroit fans doute à préfent confirmée
fi elle étoit vraie.
On attend toujours des nouvelles de M. le
Comte d'Estaing , la manière diverfe dont on
parle de fon expédition , prouve affez qu'on ne
fait rien de pofitif ; il y a quelques jours que
le bruit s'étoit répandu qu'il avoit pris Rode-
Ifland, tué une partie des troupes qui défendent
cette Ifle , fait le refte prifonnier de guerre , &
détruit les vaiffeaux Anglois qui s'y trouvoient.
Le bruit s'eft diffipé enfuite. Tout ce que l'on
fait , c'eft que l'expédition doit être faite actuel
lement , & la nouvelle eft fans doute en route ,
& ne peut tarder à arriver. Toutes celles qu'on
a publiées depuis quelque tems de fes fuccès &
de fes pertes , n'ont été fondées que fur des bruits.
M. le Marquis de Villette a acheté la terre
de Ferney ; il vient de partir de Paris pour s'y
rendre ; fon intention dit-on , eft moins de
vifiter fa nouvelle acquifition que d'y faire ériger
un monument à la gloire de M. de Voltaire.
On affure qu'un Artifte célèbre de la Capitale ,
eft chargé de la direction & de l'exécution de
ce monument.
( 361 )
P. S. Au moment où l'impreffion de ce Journal
étoit achevée , nous avons reçu la gazette
extraordinaire de la Cour de Londres du IS de
ce mois . Nous nous empreffons d'offrir à nos
Lecteurs , dans un fupplément , les nouvelles
principales qu'elle renferme : elles ont été apportées
par le Capitaine Wilfon , arrivé le ir
de New-Yorck à Falmouth , en 34 jours. La
Cour n'a publié que l'extrait d'une lettre du
Général Clinton , en date du 11 Août on y
lit que l'entreprifé des Américains fur les frontières
de la Floride Orientale n'a point réuffi ;
qu'il s'ett vérifié que la flotte Françoife , en quittant
Sandy-Hook , menaçoit Rhode- lfland , &
que le 6 Août le Lord Howe avoit mis en mer.
Il joint à fa lettre l'extrait de trois dépêches du
Général Pigot . La première , en date du premier
Août , apprend que la flotte Françoife avoit
paru le 29 Juillet ; que le 30 au matin 2 vaiſfeaux
de ligne remontèrent le paffage de Narraganzet
& jettèrent l'ancre vis - à- vis l'extrémité
feptentrionale de Conanicut ; que 2 frégates de
36 canons fe poftèrent dans le paffage de Seconnet
; auffi tôt qu'on les vit s'approcher de
King's Fisher , on fe bâta de mettre le feu aux
galères & de les faire fauter. La flotte Françoiſe
s'arrêta à l'entrée du port : le Général avoit mis
en sûreté les munitions & les vivres ; il ne s'attendoit
pas à être attaqué de fi- tôt , parce que
les Américains ne paroiffoient pas encore prêts
à arriver.
Le 2 Août , date de fa feconde lettre , il étoit
mieux informé ; les troupes de Sullivan étoient
prêtes à débarquer le s ou le 6 par Briſtol , par
le rivage de Seconnet , par la flotte & par le
Conanicut il avoit appris que le Général Arnold
étoit à bord de la flotte Françoife avec des
troupes de la Delaware.
:
Dans fa troifième lettre du 3 , il confirme les
V
( 362 )
>
difpofitions des Américains pour l'attaque , &
rend compte de celles qu'il fait pour la défenſe ,
& de la réception d'une lettre du Général Clinton
, & d'une du Lord Howe. Depuis que j'ai ,
écrit hier , ajoute - t - il , deux brigantins armés
font arrivés dans le Seconnet , bord à bord des
frégates Angloifes ; ils font remplis d'hommes .
Les Officiers n'ont pu dire s'ils étoient rebelles
ou François , foldats ou matelots. Les brigantins
continuent de refter près des frégates ; mais les
hommes paffent à bord de ces mêmes frégates
ou font mis à terre. Hier & aujourd'hui un
grand nombre de petits navires , & 2 vaiffeaux
que l'on croit être des rebelles , fe font portés
de la mer vers Providence en remontant le paffage
de Narraganzet. On fuppofe qu'ils font remplis
d'hommes ; mais ils étoient à une trop
grande diftance pour qu'on pût y rien diftinguer
de particulier. Environ 200 foldats François
des troupes de la marine , ont été vus aujourd'hui
à terre fur Conanicut , On a vu auffi
un certain nombre d'hommes aux environs des
Dumplins : on croit que c'eft un parti d'ouvriers.
Nous donnerons le fignal fur l'éminence de
l'endroit que vous indiquez , & s'il eft en mon
pouvoir , nous exécuterons le refte de ce que
vous recommandez «.
A ces extraits la Cour ajoute le fuivant d'une
lettre du Lord Cornwallis , en date du 6 Septembre.
» Informé que malgré le départ de la
flotte Françoife, les rebelles continuoient l'attaque
de Rhode- Ifland , Sir Henry Clinton s'embarqua
en perfonne avec le 1er. bataillon de grenadiers
, la 3e . & 4e . brigades commandées par
Major Général Grey & s'avança par la Sonde
pour donner du fecours à cette place : j'ai reçu de
S. E. une lettre datée du 1er. de ce mois devant
Rhode Island , par laquelle il m'apprend que
l'en
demi a évacué l'Ifle dans la foirée de la veille «.
Je
( 363 )
,
La Gazette de la Cour ajoûte à ces détails
, dont plufieurs , & entr'autres les derniers
, impliquent contradictions , que l'on
a appris du Capitaine Wilfon que le II
Août Lord Howe & le Comte d'Estaing ont
été fur le point d'en venir à un combat , mais
qu'ils ont été féparés par une tempête , que Lord
Howe a été joint par le Monmouht , vaiffeau
de 64 canons , faifant partie de l'efcadre de
l'Amiral Byron ; que le comte d'Estaing étoit
le 29 dans la rade de Nantasket & que Lord
Howe avoit jetté l'ancre vis - à - vis de lui ; que
les deux flottes d'approvifionnement étoient arrivées
à New-York ; l'une , le 30 Août , l'autre
le premier Septembre ; que le Lioness , vaiffeau
armé en flûte faifoit partie de cette derniere ;
que le Contre- Amiral Parker, étoit auffi arrivé à
New-York le 29 Août avec 6 vaiffeauxde ligne
faifant partie de l'efcadre de l'Amiral Byron
& que lui Capitaine Wilfon , avoit parlé le 6
Septembre dans la Riviere de New York aux
recrues de Heffe & d'Anfpach .
Des lettres particulières reçues , dit on , par le
Docteur Franklin , apprennent quelques détails
que la Cour a omis ; ce fut le 9 Août , que le Général
Sullivan fe mit en marche avec 13,000
hommes de troupes , groffies par un grand nombre
de volontaires ; le 15 au foir un détachement
s'empara d'une hauteur fur la droite de
l'ennemi , qui commandoit le front de leurs ouvrages
à la diftance d'un demi- mille . Il dreffoit
fes batteries , qui devoient jouer le 19 , fi la
flotte Françoife arrivoit ; elle étoit fortie le 9
pour aller au- devant du Lord Howe . Le 20
Août , M. d'Estaing reparut devantRhode-Ifland ,
& informa le Général Sullivan , que fes vaiffeaux
avoient été tellement maltraités par la
tempête , qui l'avoit affailli lorfqu'il pourfuivoit
l'efcadre Angloiſe , qu'il étoit forcé d'aller
( 364 )
fe réparer à Bofton . Quelques Lettres affurent
qu'il y étoit arrivé le 27 Août , & que la flotte
Angloife n'avoit pas moins fouffert du gros tems.
Ce qui femble le confirmer , c'est que la Cour
qui a publié auffi deux Lettres de l'Amiral Byron
, en date du 27 Août & du 3 Septembre ,
& une de Sir George Collier , en date du 8 ,
n'a pas reçu une ligne du Lord Howe.
L'Amiral Byron rend compte de fa navigation
; depuis le 9 Juin qu'il appareilla de la
Sonde à Plymouth , il ne lui arriva rien d'important
jufqu'au 3 Juillet , qu'un vent violent fépara
l'efcadre qui étoit alors par la latitude feptentrionale
49-42 , longitude méridionale 26-
48 du Cap Lézar. Le 4 , la tempête fe calma ,
& on ne découvrit de l'efcadre que la Princeffe
Royale , l'Invincible , le Culloden & la Guadeloupe
; ces deux derniers furent envoyés le 6 à
Ja découverte au nord- elt & au fud - oueft ; le
fecond rejoignit le foir , & fit voile de conferve
, jufqu'au 21 qu'on le perdit , fur les Bancs
de Terre - Neuve. Le 5 Août le Culloden ſe tetrouva
après avoir été perdu un mois , & fe
reperdit encore le 11. La Princeffe Royale fe
trouva feule , & chercha à gagner Sandy - Hook.
Le 18 , elle découvrit 12 voiles à l'ancre fous
fon vent ; elle fit vent-arrière pour les joindre :
à 6 heures on reconnut que c'étoit de grands
vaiffeaux fe faiſant des f . X , que les Anglois
n'entendoient pas ; 2e détachèrent pour
leur donner la chaffe . L'Amiral Byron fit le fignal
convenu pour l'efcadre Américaine , on n'y répondit
pas ; il fe prépa..
pon
au combat lorfque
les vaiffeaux quittèrent la chaffe pour rejoindre
Fefcadre qu'on avoit perdu de vue. La Princeffe
Royale tâcha de regagner Hallifax , où elle
arriva le 16 , & où elle étoit encore le 3 Octobre
; on s'y occupoit à la mettre en état de
tenir la mer ; elle y avoit trouvé le Culloden .
Suite des Annonces Littéraires .
Traité fur la fcience de l'exploitation des Mines
par théorie & pratique , avec un difcours fur les
principes des finances ; fait pour l'Académie Impériale
& Royale de Schemnitz ; par Chriftophe-François
Delius , Confeiller- Commiffaire de la Cour de
Sa Majefté Impériale , Royale , Apoftolique & Romaine
à fa Chambre des Monnoies & Mines.
Traduit en François , par M. Schreiber , dédié à
I'Impératrice-Reine ; imprimé à Vienne , aux frais
de Sa Majefté Impériale & Royale , & imprimé en
France , par l'ordre du Roi , & aux frais de Sa Majefté.
A Paris , de l'Imprimerie de Philippe -Denis
Pierres , Imprimeur du Grand-Confeil du Roi , &
du Collège Royal de France , rue Saint-Jacques
1778. 2 vol. in-40, avec vingt-cinq planches en
taille- douce.
Cours d'accouchemens en faveur des Étudians en
Chirurgie , des Sages-femmes & des Afpirantes en cet
art , par M. Antoine-François Barbaut, Profeffeur &
Démonftrateur en l'art & fcience des accouchemens
aux écoles de Chirurgie , & ancien Confeiller-Chirurgien
ordinaire du Roi en fon Châtelet de Paris .
A Paris , chez Valleyre l'aîné , rue de la Vicille Bouclerie
, à l'Arbre de Jeffé.
Tablettes curieufes & intéreffantes aux amateurs
de la Loterie Royale de France , ou petit fupplément
fur les combinaifons de cette Loterie , faifant fuite à
l'Almanach des Trois Fortunes , dans lequel , entre
autres manières de combiner , eft compris un moyen
pour lier les nombres de telle forte que l'on puiffe
gagner trois fois autant que par la méthode ordinaire.
A Paris, chez Defnos, Libraire & Ingénieur- Géographe
du Roi de Danemarck , rue Saint-Jacques , au
Globe , broché 1 liv. 16 fols.
AVIS AU PUBLIC.
L'empreffement du Public
ayant prefque fur le champ
épuisé la première Édition du
nouveau Mercure de France , on
a été obligé de refufer les Numéros
du 25 Juin au 25 Août ,
à plufieurs Soufcripteurs qui les
defiroient ; on les prévient qu'ils
peuvent actuellement fe procurer
ces Numéros , qui viennent
d'être réimprimés, & qu'on
peut pareillement les fournir à
ceux qui defireront la Collection
complette depuis fa nouvelle
forme.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères