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1778, 09 (5, 15, 25 septembre)
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15.50 Mo
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383
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Texte
MERCURE
DE FRANCE,
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES,
CONTEN AN T
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours ; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; Annonce & Analyfe des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ;
les Caufes célèbres , les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers , &c. &c. &
5 Septembre 1778. sibich 0015
DD
CHATEAU
APARI
80
PALAIS
ROYAL
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thoy ,
TAMArue des Poitevins .
TORBRAR
Avec Appprobation & Brevet du Roi.
TABLE
Voltaire, ibid.
Mufique ,
Lettre ,
Fin de l'Eloge de la ANNONCES ,
Motte , S
PIÈCES IÈCES FUGITIVES. Comédie Françoife , 67
Sur la maternité de la Jurifprudence ,
Reine ,
Vers à Mlle M. ** 41 Gravure ,
Sur la mort de M. de
68
pag. 3 SCIENCES ET ARTS .
69
70
ibid.
72
Réflexions furl'Ode ,
د
Chanfon
Enigme & Logogr.
NOUVELLES
18 JOURNAL POLITIQUE.
21 Conftantinople , Page 73
23 Pétersbourg ,
Copenhague ,
Varfovie,
LITTERAIRES. Vienne,
Fin des Barmécides , 24 Hambourg ,
Hift . de l'Académie des Ratisbonne ,
Sciences , 47 Livourne
Sermon de l'Ab, Poule,59 Londres ,
74
ibid
75
77
78
86
88
89
96
99
100
112.
Académie Françoife , 63 États- Unis de l'Amériq.
Septentrionale ,
SPECTACLES .
Verfailles
Académie Royale de Paris
Mufique
66 Bruxelles ,
APPROBATION.
A1 lu , par ordre de Monfeigneur le Garde des
Sceaux , le Mercure de France , pour les Septembre.
Je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreffon.
A Paris , ce 4 Septembre 1778.
DE SANCY.
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT
rue de la Harpe, près Saint-Côme.

MERCURE
DE FRANCE.
5 Septembre 1778.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VERS fur ce que la Maternité de la REINE
s'eft déclarée à la nouvelle de l'avantage
remporté par l'armée navale de France
AVEC trop de lenteur s'annonçoit à nos voeux
L'augufte rejeton que nous donnent les Cieux ;
Mais le récit d'une victoire
A paru l'animer foudain.
N'en doutons pas , c'eft un Dauphin,
Toujours , dès qu'il refpire, un Bourbon fent la gloire
A iį
MERCURE
Que
A Mademoiſelle M **.
UOI , pour le prix des vers accorder au Vainqueur
D'un baifer la douce carefle !
Céphife quelle eft votre erreur ?
Vous donnez à l'eſprit ce qui n'eſt dû qu'au coeur.
U baifer fut toujours le prix de la tendreſſe ;
C'eſt à l'Amour qu'il faut en réſerver le don. -
Les Habitans du Pinde , en leur plus grande ivreſſe ,
N'ont jamais eſpéré qu'un laurier d'Apollon.
Des vers à mes rivaux je céde l'avantage ;
Ils riment mieux que moi , mais je fais mieux aimer.
Que le laurier foit leur partage ,
Et le mieu fera le baiſer .
VERS
Sur la mort de M. de Voltaire.
OPARNASSE ! frémis de douleur & d'effroi !
Pleurez , Mufes , brifez vos lyres inmmortelles !
Toi dont il fatigua les cent voix & les ailes ,
Dis que Voltaire eft mort, pleure, & repofe toi.
Ces vers nous paroiffent les plus beaux qu'on ait
faits fur ce fujet. Le dernier eft fublime.
DE FRANCE.
Fin de l'Éloge DE LA MOTTE ,
par M. D'ALEMBERT.
CE
genre de la fatyre , dont notre Académicien
avoit été fi fouvent l'objet , eft
prefque le feu où il ne fe foit point
exercé ; la douceur & l'honnêteté de fon
caractère lui interdit conftamment cette reffource
banale & odieufe de la médiocrité
-
jaloufe. Il n'auroit pourtant tenu qu'à lui
de fe la menager avec avantage. On peut
voir , par la réponſe pleine de fel qu'il a
faite à une critique très- injurieufe de fon
Ballet des Arts , qu'il auroit très bien
réuffi , s'il l'avoit voulu , dans ce genre facile
& méprifable. La critique à laquelle
il répondoit étoit de le Noble , qui décrié
dans la Littérature par fes déteftables rapfodies
, & flétri par la Juftice dans une af
faire criminelle , auroit eu tant de raifons
de fe tenir dans le filence , fi l'expérience
ne prouvoit que l'impudence eft le miférable
afyle des Ecrivains les plus faits pour
fe
raire. La Motte , en lui infligeant la punition
qu'il méritoit , & en fe vengeant cette
feule fois de fa vie , imita fur ce point le
bon la Fontaine , qui ne fut , comme lui
méchant , qu'un feul jour , pour fe venger
de Lully. Il fut même plus modéré que la
>
A iij
MERCURE
و ا
Fontaine , dont la colère momentanée
femblable à celle d'un enfant qui fe décharge
fur tout ce qu'elle rencontre , avoit mêlé
dans fa querelle l'honnête & paifible Quinault
, dont il n'avoit point à fe plaindre.
Les traits de la Motte , dirigés par une main
plus fage , ne percèrent que le feul malheureux
qui avoit eu la baffeffe & la fottife
de l'outrager ; tant d'Adverfaires plus ou
moins dignes de fes coups , & qui juf
qu'alors l'avoient provoqué fans réponſe ,
apprirent en ce moment que s'il les avoit
épargnés , ce n'étoit pas par impuiffance ,
& durent fentir combien la repréfaille étoit
à craindre pour eux. Mais content de ce
feul effai de fes forces dans le genre fatyrique
, il fit beaucoup mieux que d'y réuffir ,
il s'en abftint. Il réfifta même prefque toujours
à la démangeaifon fi naturelle de repouffer
la critique. Il penfoit avec raifon qu'un
filence noble eft l'arme la plus efficace qu'on
puiffe oppofer aux traits de l'envie ; pour
un ou deux Ecrivains célèbres qui ont immolé
avec fuccès leurs détracteurs à la rifée
publique , combien en eft-il qui fe font dégradés
en fe mefurant avec eux ? Il faut ou
que le lion laiffe bourdonner la guêpe , ou
qu'il ne la faffe taire qu'en l'écrafant. Le
Poëte Gacon , dont on peut dire en paradiant
deux vers de Racine >
Et ton nom paroîtra dans la race future ,
Aux plus vils rimailleurs une cruelle injure ,
DE FRANCE.
harceloit notre patient Académicien par de
miférables épigrammes , dans l'efpérance de
le forcer à une réponse qu'il ne pouvoit arracher
; las enfin de répandre fon fiel en pure
perte: vous n'y gagnerez rien, dit- il à celui qu'il
provoquoit , je vais donner une brochure que
aura pour titre , réplique au filence de M. de
la Motte. On ne fera peut-être jamais à aucune
fatyre une réponſe plus mortifiante
que celle de Fontenelle à un Auteur qui
ayant befoin de lui , venoit s'accufer humblement
de l'avoir outragé dans une bro
chure ; Monfieur , lui dit le Philofophe ,
vous me l'apprenez. Cette réponſe en rappelle
une autre du même Fontenelle à la
Morte ; celui - ci jeune encore , & peu verfé
dans la connoiffance des hommes & furtout
des hommes à talens , difoit au Philofophe
qu'il croyoit avoir pour amis tous
les gens de Lettres ; fi cela étoit , répondit
Fontenelle , ce feroit un terrible préjugé contre
vous ; mais vous leur faites trop d'honneur
, & vous ne vous en faites pas affez:
Enfans , aimez-vous les uns les autres ,
difoit
S. Jean aux Chrétiens , qui malheureufement
n'en ont rien fait. La Motte , quand
il eut enfin reconnu par lui -même toute l'injuſtice
de la rivalité , répétoit fouvent aux
Artiftes en tout genre , qui n'en ont rien
fait non plus , cette fage & inutile maxime ;
& comme on a défini l'hypocrifie un hom-
A iv
3 MERCURE
mage que le vice rend à la vertu , il définiffoit
la jaloufie un hommage mal- à- droit
que l'infériorité rend au mérite .
Cependant , fi la réputation dont il jouif
foit lui avoit fait des jaloux, l'aménité de ſon
caractère lui avoit fait auffi um grand nombre
de partifans ; perfonne n'applaudiffoit
plus fincèrement que lui aux fuccès de fes
rivaux même ; perfonne n'encourageoir
les talens naïffans avec plus de zèle & d'intérêt
; perfonne ne louoit avec une fatisfacon
plus vraie les bons ouvrages ;
s'il
remarquoit des fautes , ce n'étoit pas pour
jouis de la gloire fi facile d'affliger la vanité
d'autrui ; c'étoit avec ce fentiment , fi
ignoré des critiques , & fi rare même chez
les fimples lecteurs , que quand il rencon →
troit des taches , il étoit fâché de les trouwer.
Auffi difoit- on de lui que juftice &
jufteffe étoient fa devife.
у
Lorfqu'il approuva comme Cenfeur la
première Tragédie de M. de Voltaire , il
n'héfita point à dire dans fon approbation ,
que cet ouvrage promettoit au Théâtre un
digne fucceffeur de Corneille & de Racine. IIn'a
pas
affez vécu pour favoir à quel point il
difoit vrai ; mais il n'y a que plus de mérite a
avoir deviné fi jufte , & plus de nobleſſe
l'avoir prédit.
Il s'en falloit bien qu'on ufât avec lui des
mêmes ménagemens qu'il fe preferivoit à
l'égard des autres ; loin de s'en plaindre ,
DE FRANCE. 9
39
"
33
il favoit mettre à profit toute la dureté qu'on
fe permettoit à fon égard . « Quand un Au-
» teur , dit- il dans une de fes Préfaces ,
fait gré à fes amis de l'avertir de les fau
» tes , la vérité qu'il cherche ne lui échap
» pe pas. Plus elle eft mortifiante , plus les
» hommes font contens de la dire , pourvu
qu'elle ne leur laiffe rien à craindre. Auffi
» prefque tout le monde , ou par amitié
ou fous prétexte d'amitié , eft en poller
fion de me faire effuyer les chofes les
plus dures pour l'amour -propre. Tour
» devient Madame Dacier pour moi. C'eſt
» un fecours que je me fuis procuré
» pour me mettre en état de mieux faire. »
Il oppofoit cette douceur inaltérable , nonfeulement
aux injures littéraires , mais aux
plus cruels outrages. Un jeune homme à
qui par mégarde il marcha fur le pied dans
une foule , lui ayant donné un foufflet ,
Monfieur , lui dit il , vous allez être bien
fâché , je fuis aveugle. Il fouffroit avec la
même patience les infirmités douloureufes
dont il étoit accablé, & dans lefquelles il ter
mina fa vie le 26 Décembre 731 , en rempliffant
fidélement tous fes devoirs , & en
regardant la mort comme le terme heu
reux de ſes maux.
Tandis que les prétendus amis de M. de
la Motte lui faifoient fentir un peu amère
ment toute la rigueur de leur zèle pour le
A v
30 MERCURE
perfection de fes ouvrages , il avoit auſſi
quelques amis vrais & honnêtes , qui favoient
joindre à l'intérêt qu'ils marquoient
pour fa gloire , les égards qu'il méritoit &
qu'il ne demandoit pas. L'amitié dont il
fut lié avec Fontenelle eft digne fur-tout d'ètre
propofée pour modèle aux Gens de Lettres.
Cette amitié ne fe démentit jamais ,
& fait l'éloge de l'un & de l'autre . Fontenelle
a même dit plufieurs fois , que le plus
beau trait de fa vie étoit de n'avoir pas été
jaloux de la Motte. Ils s'éclairoient & fe
dirigeoient mutuellement , foit dans leurs
Ouvrages , foit dans leur conduite ; & ce
fut le confeil de la Motte
par
que Fontenelle
eut à la fois le courage & la prudence
de ne pas répondre à un Jéfuite , Cenfeur
amer de fon Hiftoire des Oracles.
Son ami lui fit craindre de s'aliéner par fa
réponſe une Société , qui s'appeloit Legion ,
quand on avoit affaire au dernier de fes
membres. Perfuadé & retenu par ce fage
confeil , Fontenelle fe contenta d'écrite à
un Journaliſte , qui le preffoit de répliquer .
une Lettre où il fait en deux lignes à fon
Adverfaire une réponſe qui perdroit à être
délayée dans plus de paroles. « Je laiſſerai
» mon Cenfeur , dit il , jouir en paix de
fon triomphe ; je confens que le diable
ait été Prophète, puifque le Jefuite le veut,
& qu'il croit cela plus orthodoxe ».
>
DE FRANCE. ΙΓ
La convenance du caractère du genre
d'efprit & des principes , avoit formé entre
nos deux Académiciens l'intime & fidelle
liaifon qui fait tant d'honneur à leur mémoire.
Mais peut-être feroit-il affez intéref
fant d'examiner , en quoi ces deux hommes,
fi femblables entr'eux à plufieurs égards ,
différoient à d'autres dans leurs écrits.
Tous deux pleins de juſteſſe , de lumières
& de raiſon , ſe montrent par -tout fupérieurs
aux préjugés , foit Philofophiques , foit
Littéraires ; tous deux les combattent avec la
timidité modefte dont le fage a toujours foin
de fe couvrir en attaquant les opinions reçues.
Tous deux ont porté trop loin leur révolte
décidée , quoique douce en apparence ,
contre les dieux & les loix du Parnaffe
mais la liberté des opinions de la Motte
femble tenir plus intimement à l'intérêt
perfonnel qu'il avoit de les foutenir , & la
liberté des opinions de Fontenelle à l'intérêt
général , peut - être quelquefois mal entendu
, qu'il prenoit au progrès de la raifon
dans tous les genres. Tous deux ont
mis dans leurs écrits cette méthode fi fatis-
;
faifante pour les efprits juftes , & cette
fineffe fi piquante pour les Juges délicats ;
mais la fineffe de la Motte eft plus développée
, celle de Fontenelle laiffe plus à deviner
à fon Lecteur. La Motte , fans jamais
en trop dire , n'oublie rien de ce que fon
A vj
12 MERCURE
fujet lui préfente , met habilement tout en
euvre , & femble craindre de perdre par
des réticences trop fubtiles quelqu'un de fes
avantages ; Fontenelle , fans jamais être
obfcur , excepté pour ceux qui ne méritent
pas même qu'on foit clair , fe ménage à la
fois & le plaifir de fous- entendre , & celui
d'efpérer qu'il fera pleinement entendu
par ceux qui en font dignes. Tous deux
peu fenfibles aux charmes de la Poéfie , &
à la magie de la verfification , ont cependant
quelquefois été Poëtes à force d'efprit ,
mais la Motte un peu plus fouvent que Fontenelle
, quoique la Motte eût fréquemment
le double défaut de la foibleffe & de
la dureté , & que Fontenelle eût feulement
celui de la foibleffe ; c'eft que Fontenelle
dans fes vers eft prefque toujours fans vie ,
& que la Motte a mis quelquefois dans les
fiens de l'ame & de l'intérêt. L'un & l'autre
furent couronnés avec éclat au Théâtre
Lyrique , mais Fontenelle fut malheureux
au Théâtre François , parce qu'il étoit abfolument
dépourvu de cette fenfibil té indifpenfable
pour un Poëte tragique , &
dont la nature avoit donné quelques étincelles
à la Motte. On peut affurer , par
exemple , que Fontenelle n'auroit jamais.
trouvé ce trait fublime d'Inès de Caftro ,
qui fe voyant empoifonnée , & fentant les
atteintes de la mort , s'écrie , éloignez mes
enfans. On peut même croire que Fonte-1
DE FRANCE.
13
nelle n'auroit pas trouvé non plus ce trait char
mant d'une des fables de la Motte , où le
Poëte , en parlant de deux oifeaux amoureux,
peint leur P ffion mutuelle par cette expreffion
de fentiment fi vraie & fi douce :
Parmi tous les oifeaux du monde
Ils fe choififfoient tous les jours.
Fontenelle & la Motte ont écrit en profe
avec beaucoup de clarté , d'élégance , de
fimplicité même , mais la Morte avec une
fimplicité plus naturelle , & Fontenelle avec
ane fimplicité plus étudiée ; car la fimplicité
peut l'être , & dès lors elle devient
manière , & ceffe d'être modèle. Ce qui
fait que la fimplicité de Fontenelle eft maniérée
, c'eft que pour préfenter fous une
forme plus fimple ou des idées fines , our
même des idées grandes , il tombe quelquefois
dans l'écueil dangereux de la famiharité
du ſtyle , qui contrafte & qui tranche
avec la délicateffe ou la grandeur de fa penfée
; difparate d'autant plus fenfible ,
qu'elle paroît affectée par l'Auteur ; au lieu
que la familiarité de la Motte , car il y defcend
aufli quelquefois , eft plus fage , plus
mefurée , plus affortie à fon fujet , & plus
au niveau des chofes dont il parle . Fontenelle
fut fupérieur par une étendue de
connoiffances , qu'il a en l'art de faire fervic
à l'ornement de fes écrits , qui rend fa philofophie
plus intéreffante , plus inftructive,
14
MERCURE
plus digne d'être retenue & citée ; mais la
Motte fait fentir à fon Lecteur que pour
être auffi riche & auffi bon à citer que fon
ami , il ne lui avoit manqué , comme l'a dit
Fontenelle lui-même , que des yeux & de
l'étude. L'un & l'autre avoient reçu de la
nature une flexibilité d'efprit qui les rendoit
propres à plufieurs genres d'écrire ; mais ils
eurent ou l'imprudence ou la vanité fecrette
d'en effayer un trop grand nombre , & de
fe perfuader que l'efprit peut toujours remplacer
le talent ou le génie ; ils affoiblirent
leur réputation en voulant trop l'étendre ;
mais Fontenelle a folidement affuré fa gloire
par fon immottelle hiftoire de l'Académie
des Sciences , & fur- tout par ces éloges fi
intéreffans , pleins d'une raifon fi fine & fi
profonde , qui font aimer & refpecter les
Lettres , qui infpirent aux génies naiffans
la plus noble émulation , & qui feront paffer
le nom de l'Auteur à la poftérité avec celui
de la compagnie célèbre dont il a été le digne
organe , & des grands hommes dont il s'eſt
rendu l'égal en devenant leur Panégyrifte.
Enfin , Fontenelle & la Motte font tous
deux , pour les jeunes Auteurs, des écrivains
dangereux , la Motte par fes paradoxes ,
Fontenelle par les défauts féduifans de fon
ftyle ; mais tous deux doivent être placés
avec diftinction entre les écrivains philofophes
, par les vues toujours ingénieuſes &
quelquefois utiles qu'ils ont répandues fur
DE FRANCE.
15
les différens objets de la littérature . Ils ont
été pour le bon goût ce que Defcartes a
été pour la philofophie ; comme Defcartes ,
ils ont erré fur plufieurs points effentiels ;
mais comme Defcartes , ils nous ont du
moins appris à n'être point la dupe de l'autorité
, & à fecouer le joug de certe fuperf
tition pufillanime , prefque auffi commune
dans les Lettres que dans la religion , &
d'autant plus humiliante pour la raifon humaine
, que la fuperftition religieufe n'attaque
guères que les efprits foibles , & que
la fuperftition littéraire a plus d'une fois
féduit des hommes éclairés.
Pour achever le parallèle de ces deux hommes
célèbres , il ne fera pas inutile , après les
avoir montrés dans leurs ouvrages , ou dans
la fociété de leurs femblables , de les peindre
tels qu'ils étoient dans la fociété commune
, & fur-tout au milieu des deux
claffes de cette fociété qui exigent le plus
de ménagemens & de foins pour ne pas
leur déplaire , la claffe quelquefois redoutable
des grands , & la claffe toujours
épineufe des fots , fi abondamment répandue
dans toutes les autres. Fontenelle &
la Motte , toujours mefurés & , par con-.
féquent , toujours nobles avec les grands
toujours fur leurs gardes avec eux fans
jamais le paroître , ne leur montrant d'efprit
que ce qu'il en falloit pour leur plaire
& jamais pour gêner leur amour-propre ,
>
16 MERCURE
fe fauvoient , comme dit Montagne , de
fubir de leur part la tyrannie effectuelle ,
par le foin qu'ils avoient de ne leur point
faire éprouver la tyrannie parliere . Ils alloient
cependant quelquefois dans cette
fociété , comme dans leur ftyle , jufqu'à une
efpèce de familiarité , mais avec cette dif
férence , que la familiarité de la Motte
étoit plus réservée & plus refpectueufe , &
celle de fon ami plus aifée & plus libre .
quoique toujours affez circonfpecte , pour
qu'on ne fût jamais tenté d'en abufer. Leur
Conduite avec les fots étoit encore plus
raifonnée , plus fage, & d'autant plus attentive
, qu'ils favoient trop bien que cette
efpèce d'hommes , intérieurement & profondément
jaloufe de l'éclat des talens qui
les humilie , ne pardonne aux hommes fupésieurs
qu'à proportion de l'indulgence qu'elle
en éprouve , & du foin même qu'ils ont de
lui cacher cette indulgence. Fontenelle &
la Motte , lorfqu'ils fe trouvoient dans
des fociétés peu faites pour eux , n'avoient
ni la diſtraction ni le dédain que la
fation pouvoit mériter ; ils laiffoient aux
prétentions de la fortife en tout genre la
plus libre carrière , & la plus grande facilité
de fe montrer avec confiance , fans lui faire
jamais craindre d'être réprimée , fans lui faire
même foupçonner qu'ils la jugeaffent; mais
Fontenelle , toujours peu preffé de parler ,
même avec fes pareils , fe contentoit d'e
la conver
DE FRANCE. 17
fa
couter ceux qui n'étoient pas dignes de
T'entendre , & fongeoit feulement à leur
montrer une apparence d'approbation , qui
Jes empêchât de prendre fon filence pour du
mépris ou de l'ennui ; la Motte plus complaifant
encore , ou même plus philofophe ,
fe fouvenant de ce proverbe Efpagnol ,
qu'il n'y a point de foi de qui le fage ne
puiffe apprendre quelque chofe , s'appliquoit
à chercher dans les hommes les plus dépourvus
d'efprit , le côté favorable par lequel
il pouvoit les faifir , foit pour la propre
inftruction , foit pour la confolation de leux
vanité ; il les mettoit fur ce qu'ils avoient
le mieux vu , fur ce qu'ils favoient le mieux ,
& leur procuroit fans affectation le plaifir
d'étaler au- dehors le peu de bien qu'ils poffédoient
; il en tiroit le double avantage &
de ne s'ennuyer jamais avec eux , & furtout
de les rendre heureux au- delà de leurs efpérances
; s'ils fortoient contens d'avec Fontenelle
, ils fortoient enchantés d'avec la
Motte ; flattés que le premier leur eût trouvé
de l'efprit , mais ravis de s'en être trouvé
bien plus qu'au fecond. Puiffe cet exemple
de charité philofophique , fervir de leçon à
ces hommes- d'efprit durs & intraitables ,
dont l'orgueil intolérant repouffe les fots
avec une morgue humiliante , qui , en les
éclairant inhumainement fur ce qu'ils font ,
leur laiffe toujours affez de génie pour chercher
& trouver les moyens de fe venger.
18 MERCURE
RÉFLEXIONS SUR L'ode.
Extrait d'une Lettre de M. D ** à M. **
JE
E veux , mon ami , vous dire ce que je
penfe de l'Ode. Vous êtes-vous jamais demandé
pourquoi une belle Ode eft fi rare ?
C'eft que ce Poëme exige des qualités prefque
incompatibles , un profond jugement dans
l'ordonnance , & une mufe violente dans
l'exécution. Il ne s'agit pas d'enfiler des ftances
les unes au bout des autres ; ce Poëme eft
un. Il a fon but , auquel le Poëte Odaïque
s'avance fans ceffe ; & quand il a bien rempli
fa tâche , on ne fauroit ni lui ôter ni
lui ajouter une ftrophe. Toutes font également
néceffaires. L'affaire du jugement
c'eſt de trouver & d'enchaîner les preuves.
L'affaire du goût c'eft de choisir entre les
preuves celles qui fourniront de grands tableaux
, de grands mouvemens , de grandes
images. L'affaire de la verve , c'eſt de
fe livrer prefque fans meſure à ces tableaux ,
à ces mouvemens , à ces images , que l'enchaînement
des preuves, médité froidement,
offre au Poëte lorfqu'il a quitté le compas
& qu'il a porté fa main fur fa lyre. On
le croit égaré , perdu , lorfqu'il fuit , à fon
infçu quelquefois , toujours au vôtre , le fil
de fon difcours. Mille chemins conduifent
DE FRANCE. 19
Rome ; tous ne conviennent pas également
au Poëte. Il préfère celui qui lui préfente
, ici une montagne couverte de forêts
, d'où il fera defcendre Numa , les
tables de fa légiflation à la main ; là un
fleuve tombant en caſcade & dont le bruit
entendu au loin arrête d'étonnement le
paffager ; ailleurs un Volcan qui annonce
aux hommes à venir que le feu eſt à leur
maifon. Son pégaſfe fe détournera de fon
chemin pour planer au- deffus des ruines
de quelques Villes célèbres. Là il fufpendra
fon vol pour pleurer fur les malheurs
de l'efpèce humaine. Que fais- je dans quels
écarts il ne fe précipitera pas ? Horace veut
détourner les Romains de tranfporter le
fiège de l'Empire à Troye , comment s'y
prend-il ? Il fait l'éloge de la conftance ,
& cet éloge eft fublime : c'eſt la vertu principale
de Romulus. Ce fut cette vertu qui
lui fit franchir les rives de l'Acheron , &
le plaça entre Augufte & Jupiter , où il
boit à pleine coupe le nectar & l'ambroiſie
malgré Junon , qui ne fouffrit que les honneurs
divins lui fuffent accordés qu'à condition
que fi jamais les murs de Troye fe
relevoient de-rechef , fes Grecs iroient les
renverfer , égorger les pères & les mè
res , &c. Voilà le fquelette. Il faut voir
dans le Poëte les muſcles & les chairs dont
il l'a revêtu . Se propofe- t- il ailleurs le mê20
MERCURE
me fujet ? Il montre Hélene entre les bras
du Pafteur d'Ida , qui l'emmène fur les
flots ; mais à l'inftant , Nérée s'élève à la
furface des eaux ; les vents font enchaînés
dans le filence ; il voit le raviffeur & la
femme infidelle , & il chante les fuites ef
froyables de l'hofpitalité violée . Malherbe ,
notre Malherbe veut -il exhorter Louis XIII
à la Conquête de la Rochelle , comment
s'y prend-il ? Il arme le Héros de fon fou
dre. Les Rochelois font les Titans révoltés
contre le Ciel. Louis eft le Jupiter de l'a
venture. Il s'embarque intrépidement dans
la guerre des Dieux & des Géants . Il prépare
un même loyer à un crime qui eft le
même ; il montre à Louis la gloire qui ,
la lance à la main , l'appelle aux bords de
la Charente. La Rochelle eft prife. Le Poëte
ramène le Héros vainqueur , & coupe deux
lauriers , dont il pofe un fur la tête de
Louis , l'autre fur la fienne : & voilà comment
on fait une Ode. Pindare prend pour
theme la puiffance de l'Harmonie. Les
Dieux font affis à la table de Jupiter . Apol
lon touche fa lyre , & la jaloufie ceffe entre
les Déeffes , & les plumes de l'oifeau
porte-foudre frémiffent fur fon dos , tandis
le fommeil tient fes paupières appefanties.
Le Poëte defcend fur la terre ,
il réjouit les bons , il effraie les méchans ,
il diflipe les complots , il fait tomber le
que
DE FRANCE. 21
poignard de la main des factieux. Quel prodige
l'harmonie ne va- t- elle pas opérer aux
Enfers ? Et voilà comment on fait une Ode.
Ce n'eft pas une bête de fomme qui fuit
droit fon chemin , c'eft un cheval fougueux
& aîlé que monte le Poëte Odaïque. Ces
deux animaux-là ne peuvent avoir la même
allure....
O les Poëtes , les Poëtes ! Piaton favoit
bien ce qu'il faifoit lorfqu'il les chatfoit de
fa République. Ils n'ont des idées juftes de
rien ; alternativement organes du menfonge
& de la vérité , leur jargon enchanteur infecte
tout un peuple , & vingt volumes de
Philofophie font moins lus & font moins
de bien , qu'une de leurs chanfous ne fait
de mal.
CHANSON
Pour Mademoiſelle ADELINE , Actrice de
la Comédie Italienne , fur l'air du Vaudeville
de la Rofière.
QUI
UI parle d'un fouris malin ,
De petits pieds , de taille fine ,
D'un air doux , quoiqu'un peu mutin ,
Celui-là parle d'Adeline.
En Scène , en Ville , ah qu'elle eft bien!
Il faut l'aimer , ou n'aimer rien.
22
MERCURE
J'IGNORE encor fi tendre ou non
Elle fent bien ce qu'elle infpire ;
Je lui connois un oeil fripon ;
Quant au coeur , je ne fais qu'en dire ;
Mais , tendre ou non , je fais fort bien
Qu'il faut l'aimer , ou n'aimer rien.
C'EST un grand bien que de la voir
Sentir l'amour , même le feindre ;
Heureux l'Amant qui peut avoir
A s'en louer , même à s'en plaindro !
Qu'elle vous traite ou mal ou bien ,
Il faut l'aimer , ou n'aimer rien .
LUI PLAIRE eft un fi beau deftin ,
Qu'on fe tiendroit heureux près d'elle
De la trouver tendre un matin ,
Dût-elle au foir être infidelle. 插
Qu'il m'en arrive ou mal ou bien ,
Je veux l'aimer , ou n'aimer rien.

DE FRANCE. 23
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'énigme eft Chaîne , & celle
qui parle eft une Chaîne de montre en acier.
Celui du Logogryphe eſt Drame , dans lequel
font les mots rame , ame , amer , dame ,
dam , arme , mer.
ENIGM E.
LECTEUR , fans avoir eu de mère ,
Nous fommes fept enfans iffus du même père ,
Il nous conçut dans la douleur ,
Son crime & fes remords nous firent donner l'être ,
Et nous causâmes fon bonhe
A ce portrait fans peine on doit nous reconnoître.
LOGOGRYPHE.
CHRÉTIENNE fans dévotion ,
Je vous invite à la prière ;
De mon chef la fuppreffion
Me fait un poiffon de rivièse.
24 MERCURE !
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Fin de l'Extrait de la Tragédie
des Barmécides.
BArmécide ouvre le troiſième acte par un
monologue qui expofe fes motifs & fes
fentimens. Le hafard a fait tomber entre
fes mains les indices d'un attentat tramé
contre l'Empire , dont il a fait long-temps
le bonheur ; il croit qu'il eft de fa deftinée
d'y veiller encore , & c'eſt pour cela fans
doute que le Ciel l'a retiré deux fois des
portes de la mort .
Hélas ! mes traits flétris font ici méconnus.
Bagdat depuis long- tems croit que je ne fuis plus.
On eft loin de penfer qu'il refte un Barmécide.
De la gloire à l'oubli le paffage eſt rapide.

Joli
On ne prononce plus mon nom dans ce palais ;
Et la Cour eft livrée à d'autres intérêts .
Que nous laiffons de nous des traces paffagères !
Et qu'on foule aifément les cendres les plus chères !
Le premier fouvenir qui s'eft préſenté à
lui en arrivant à Bagdat , c'eſt celui de Saéd
& du fils qu'il a recommandé à fes foins.
Il vient d'apprendre que ce digne ami eft
vivant. Il va le revoir. Saéd vient , & Barmécide
en fe nommant court l'embraffer,
Saéd
DE FRANCE. 25
Saed qui le croyoit mort lui reproche de
l'avoir trompé.
BARMECIDE.
Hélas ! je crus moi- même
Toucher , en t'écrivant , à mon heure fuprême.
Mais le fort me trompoit , & je ne pus mourir.
L'homme a , plus qu'il ne croit , la force de ſouffrir,
Il a cru devoir dans fa retraite , rompre
tous les liens qui l'attachoient encore à la
vie , & vivre étranger au monde entier.
Cependant des devoirs facrés l'ont rappelé
à Bagdat. En y entrant , il a fongé qu'il
pouvoit encore avoir un fils. Ce fils eft- il
vivant? Saéd lui apprend tout ce qu'il a fait
pour le jeune Amoraffan ; & l'épanchement
de la confiance fuccédant à celui de
la joie , il lui révèle tout ce qui fe prépare.
Chaque mot eft un coup de foudre pour
le vieillard qui vient apporter l'avis de la
confpiration , & qui apprend que fon ami
en et le principal moteur , & fon fils le
complice. Il fe contient cependant , il prie
fon ami de cacher fon retour . Il va voir le
Vifif , il veut , dit- il , lire dans fon coeur
avant d'ouvrir le fien , & il demande en
grace à Saéd de ne pas le faire connoître.
Il ne s'explique pas davantage. Saed le quir
te & le Vifir paroît . Barmécide lui dit
u'il eft venu pour empêcher un crime.
Il vivoit dans la retraite fur le chemin de
5 Septembre 1778 .
Β΄
>
26 MERCURE
per-
Mouffout à Damas ; un Arabe eft entré
chez lui , & fentant les approches de la
mort , fe croyant pourfuivi par le Ciel qui
le puniffoit , il lui a remis une lettre qu'il
portoit au Soudan de Damas & qui renfermoit
les preuves de la confpiration des
Ommiades. L'Arabe étoit à peine expiré
que Barmécide a pris la route de Bagdat.
Il a craint qu'un temps précieux ne ſe
dît avant que l'on admît un fujet inconnu
devant le Roi des Rois. Il a cru devoir
s'adreffer au Miniftre , au favori d'Aaron ,
& il demande pour toute grace d'être conduit
au pied du Trône. Amoraffan troublé
& interdit , preffe le vieillard de lui
remettre cette lettre . Barmécide la refufe.
Amoraffan qui voit le danger éminent de
Sémire & le fien propre , met la main fur
fon poignard ; mais un mouvement fecret &
involontaire , & l'horreur de verfer le fang
de l'innocence arrêtent fa main. Il fe
craint lui - même , il tremble pour le vieillard
& pour lui , il s'écrie :
>
1
Vieillard, éloigne - toi ... Quelle horreur m'environne !
BARMECIDE.
Malheureux ! favez-vous ! ... Vous menacez en vain,
Le fer , fi je le veux , tombe de votre main.
J'arrête vos complots : je puis , je dois le faire
Et c'eſt ainſi du moins qu'eût penfe votre père.
DE FRANCE. 27
AMORASSAN..
Mon père , que dis- tu ? Quoi ! tu fais qui je fuis !
D'un Héros malheureux , quoi ! tu connois le fils !
Parle ! de la vertu je vois en toi l'image .
Ton front en a l'empreinte & ta voix le langage.
Tu viens fervir Aaron : tu le vois en danger :
Tu n'as pas , comme moi , ta famille à
Achève.
BARMÉCIDE...
venger.
Sous vos pas voyez s'ouvrir l'abîme.
Toujours la trahifon conduit de crime en crime: I
Vous en prépatiez un le plus affreux de tous.
Frémiffez.
AMORASSAN.
Ah ! pourfuis.
BARMECIDE.
!
:
Bien différent de vous
Si votre Père ici du fond de la Syrie , t
Du meurtrier des fiens venoit fauver la vie ,
Barmécide à ce trait feroit- il reconnu ?
AMORASSAN.
Qu'entends-je ? quel foupçon ! quel myſtère impres
vu ! ....
Mais non... Puis-je oublier ? ...
BARMÉCIDE.
JA
Yous craignez de répondre
Bij
23 MERCURE
AMORASSAN.
Tu parles de mon Père ! il va feul te confondre,
Regarde ce billet : vois fi je fuis fon fils ;
Sa main , fa propre main l'avoit tracé jadis,
Tu n'oppoſes plus rien à ce terrible gage ?,
BARMÉ CID E.
Eh bien ! fi le malheur égara fon courage ?
Si le ciel a permis qu'il pût s'en repentir ?
Vous atteſtez ſa main : s'il vient la démentir ?
AMORASSAN.
Lui ! que dois-je penfer & quel trait de lumière
Vient , ..
BARMECIDE.
Eh ! quel autre ici braveroit ta colère ?
Quel autre, en arrêtant tes projets égarés ,
Aborderoit fans crainte un chef de conjurés ?
Qui peut de fes forfaits abfoudre l'Abaffide ?
Qui peut lui pardonner , excepté Barmécide ?
Le père & le fils fe livrent d'abord tous
deux aux mouvemens de la nature , mais
bientôt Amoraffan témoigne fon extrême
furpriſe de trouver dans Barmécide le défenfeur
d'Aaron. La réponſe du vieillard
eft remarquable , c'eft le fondement de la
Pièce , & c'eſt une raifon pour la tranfcrire
ici .
1
Aaron fut inhumain,
Et ma voix contre toi le défcadroit en vain,
DE FRANCE. 29
Frappé de tant de coups dans ma famille entière ,
Expirant dans l'exil au fein de la mifère ,
Hélas ! mon dernier cri vers toi fut adreffé;
Du fang de tous les miens ce billet fut tracé.
La mort à mes regards alors étoit offerte .
Le ciel me retira de la tombe entr'ouverte.
J'ai vêcu , j'ai haï ; crois-moi , mon fils , long-tems
J'ai nourri dans mon fein d'affreux reffentimens .
Quel en étoit le fruit ? Altéré de vengeance ,
Tourmenté de ma haine & de fon impuiffance ,
D'une noire fureur épuifant tous les voeux ,
Et d'imprécations importunant les cieux ,
J'ai confumé mes jours dans l'éternel paffage
De la douleur muette aux éclats de la rage ,
Et tout ce vain courroux vers le ciel exhalé ,
Retomboit triftement fur ce coeur accablé .
Voilà quel fut mon fort. Souvent dans ma retraite
La renommée encor , trop fidèle interprête ,
Venoit porter d'Aaron la gloire & les exploits ,
L'éclat de fes fuccès , l'équité de fes lois ,
Me racontoit fon règne admiré dans l'Afie ;
Ces honneurs odieux aigriffoient ma furie ;
Plus il devenoit grand , plus j'étois malheureux.
O combien j'ai ſouffert ! quel fardeau douloureur
D'avoir un ennemi que le monde révère ,
Et de s'indigner feul du bonheur de la terre !
Enfin quand cet Arabe eut remis dans ma main
Cet écrit qui d'Aaron contenoit le deftin ,
Je vis briller alors un rayon de lumière.
Bi
30 MERCURE
A ma haine laffée il n'importoit plus guère
Qu'Aaron, après vingt ans, frappé loin de mesyeux ,
Quelques inftans plutôt rejoignît fes Ayeux.
Mais employer pour lui ces reftes d'une vie
Qu'il voulut m'arracher , qu'il croit m'avoir ravie !
Mais arrêter le bras prêt à percer fon fein !
A peine , mon cher fils , j'eus conçu ce deffein ,
Mon ame fi long-tems dans fes chagrins plongée ,
Pour la première fois , fe fentit ſoulagée.
Cette ame refpira du tourment de hair ,
Et ma vieilleffe encore efpéra de jouir.
D'un fentiment fi doux je favourai les charmes ,
Dans mes yeux defféchés , je retrouvai des larmes ,
Et ranimant ce coeur par les maux abattu ,
Je me fentis revivre au fein de la vertu.
C'eft ici l'occafion de placer la réponſe
que l'Auteur a faite aux reproches élevés
contre le caractère de Barmécide. « On pré-
» tend ( dit- il dans fon Epitre Dédicatoire )
» que j'ai été au-delà de la vraiſemblance ,
" & que la générosité de Barmécide eft hors
» de la nature . Peut il , dit- on , venir fau
> ver fon meurtrier & celui de toute fa fa-
» mille ? à Dieu ne plaife que je faffe à l'hu-
» manité cette injure , de croire jamais que
» cette vertu foit au-deffus d'elle . Malheur
» à qui ne concevra pas que lorfqu'on a été
» livré vingt ans au fupplice de haïr , on
puiffe fentir enfin qu'il n'y a qu'une ven-
>>
DE FRANCE. 3 I
» geance douce , celle de pardonner . Je de-
» mande que l'on fe fouvienne qu'Aaron
» eft un grand homme ; qu'il a commis
une faute horrible , fuite malheureufé
» des abus du defpotifme ; qu'il en a confervé
des remords , effets naturels de fa
grandeur d'ame ; que Barmécide a été
nommé généreux chez une nation géné
» reufe ; qu'on pèfè toutes ces idées & qu'on
» fe mette à la place de Barmécide , lorfqu'il
reçoit l'avis de la confpiration , ofe-
» ra-t- on affirmer qu'il eft impoffible qu'il
» prenne le parti que je lui fais prendre ?
» Si on l'affirmoit , j'ai une réponſe péremp-
» toire , le cri des hommes raffemblés. Le
» morceau qui contient le développement
» des motifs de Barmécide , a toujours ex-
» cité un tranfport unanime. Pourquoi ?
» C'est qu'il ne dit pas un mot qui ne foit
» vrai , qu'il n'exprime pas un mouvement
qui ne fe trouve dans tous les coeurs bien
» nés. Jamais un fentiment faux ne fera
» accueilli avec enthouſiaſme par les hom
» mes réunis. Le fpectacle eft la preuve de
» cette vérité , & comme a dit fi heureufe-
» ment Greffet ,
"
"5
C'est là que l'on entend le cri de la nature.
La réponſe d'Amoraffan eft bien naturelle.
& bien fimple.
Et c'eft là le mortel dont il fit fa victime !
Biv
32 MERCURE
Barmecide ne cherche point à excufer Aaron
, mais , dit-il ,
Il n'a commis qu'un crime, & fon règne l'expie.
Il parle de fon repentir, dont les témoigna
ges publics ont éclaté . Le bruit en a été porté
jufques dans la retraite de Barmécide Amoraffin
ne fauroit le nier , il avone dans
ce même jour il a été témoin des remords
du Calife, & qu'au nom de Barmécide , fes
pleurs ont coulé . Barmécide s'écrie :
que
fe fuis bien malheureux , je n'ai point vu fes larmės.
Souffre , fouffre du moins que j'y trouve des charmes.
Laiffe-moi fignaler aux yeux de mon pays ,
Ce nom de généreux que j'ai porté jadis.
Ce jour me fuffira pour rendre à ma mémoire ,
Ce que vingt ans d'oubli m'ont dérobé de gloire.
Après ce dernier trait mes deſtins font remplis ,
Et je mourrai content entre les bras d'un fils.
D'un fils ? répond Amoraffan , & fongez
vous que Saéd & lui vontêtre les victimes
de votre générosité ?
BARMECIDE.
Toi-même , penfès-tu que Barmécide abjure
Les loix de l'amitié, les loix de la nature ?
Que j'aille aveuglément immoler à la fois
L'ami qui me fauva , le fils que je lui dois.
Ma générofité ne fera point flétric.
DE FRANCE. ずら I
Mais à l'ingrat Aaron pardonnant fa furie ,
Quand je viens à la mort l'arracher aujourd'hui ,
Conçois-tu bien quels droits Barmécide a fur lui ?
Il eft des tems marqués par des efforts fuprêmes ,
Où la vertu commande aux Souverains eux-mêmes
Et de ce que j'ai fait il n'eft qu'un digne prix ,
La grâce de Saéd & celle de mon fils .
C'eſt à moi de preſcrire , & j'en ai la puiffance ,
Aux Sujets le remords , au Maître la clémence..
Ce triomphe inouï que rien ne doit troubler ,
Seul de tant de malheurs pouvoit me confoler.
Viens à le partager ma tendreffe t'invite ;
Je t'ai d'un libre aveu laiffé tout le mérite.
Ton nom n'eſt point tracé dans ce funefte écrit
Viens : qu'Aaron, par ma voix, de fes dangers inftruit,,
Retrouve en même-tems dans ton retour fincère , ”
Le repentir du fils & les vertus du père.
Cette réponſe femble fuffifamment réfu
ter les reproches que l'on a faits à l'Auteur
fur la conduite de Barmécide , & dont il
parle dans l'Épitre Dédicatoire ; mais ,
» dit-on encore , il facrifie fon fils pour
fauver Aaron . Non , il ne le facrifie pas..
» Il tient la feule conduite raifonnable qu'ill
puiffe tenir. Il commence par mettre le
» Calife hors de danger , en lui faifant paf-
» fer l'écrit qui lui révéle la confpiration
» des Ommiades, Le Vilir n'eft point nom
» mé dans cet écrit. Il peut avoir tour
Bw
34
MERCURE
»
"
» temps & tout le mérite du repentir. Ce
repentir ne fuffiroit pas , fans doute ,
» pour lui affurer fa grâce ; mais le fils de
» Barmécide préfenté aux pieds du Trône
» d'Aaron par ce même Barmécide à qui
» le Calife eft redevable de fon falut ,
» peut - il craindre jamais d'être envoyé au
fupplice ? Après ce qu'on fait des remords
» d'Aaron & de la générofité de Barmé-
» cide , la grâce d'Amoraffan eft - elle dou-
» teufe ? Et quel moment pour ce magna-
» nime vieillard , fi fon fils ne s'y refufoit
» pas ? Cela eft fi vrai , que fans l'incident
» de la mort du Prince Aménor , il n'y
» auroit point de cinquième Acte , parce
» que le dénouement feroit néceffaire &
prévu , & que perfonne ne formeroit le
» moindre doute fur le pardon qu'Amo-
» raffan doit obtenir. Auffi rien n'étoit plus
effentiel de trouver un moyen de que
» mettre Amoraffan en péril , même en le
faifant reconnoître pour fils de Barmé-
» cide . »>
35
و د
و د
»
Amoraffan n'eft point infenfible à la voix
de la nature ni au plaifir de retrouver un
père qu'il croyoit perdu pour lui ; mais engagé
à Saéd par l'honneur & la reconnoiffance
& à Sémire par l'amour , peut-il leur
préférer le deftructeur de fa race & le meurtrier
de fon père ?
DE FRANCE. 35.
BAR MÉCIDE.
C'eſt affez , je t'entends ,
Et je vois ta foibleffe & tes égaremens ;
Dans l'ame de mon fils , je vois quelle puiffance
Détruifit le devoir & la reconnoiffance.
Va, d'un projet fi noble occupé dans ce jour ,
Je ne m'abaiſſe pas à combattre l'amour.
L'amour s'oppoſe en vain à mon triomphe infigne ;
Si de le partager je në te vois plus digne ,
J'en dois gémir , hélas ! mais le ciel dans mon ſein
N'aura pas vainement mis un fi beau deffein.
Aaron eft en péril & fa perte eft certaine.
Le plus preffant devoir eft celui qui m'amène.
Sûr de ce que je puis , je vais auprès d'Aaron ,
En prévenant ton crime , affurer ton pardon.
Dieu ! fur le fang des miens , fur des cendres fi chères ,
J'ai verfé devant toi des larmes folitaires ?
Mais fi toi- même, hélas ! guidois mes pas tremblans ,
Si tu ne tendois pas un piège à mes vieux ans ,
Dieu ! rends -moi , pour un jour, avant qu'ici j'expire ,
L'afcendant que jadis j'avois dans cet Empire.
Arme de ta puiffance un Vieillard défarmé,
Et montre enfin ce coeur tel que tu l'as formé.
A Amoraffan.
Je vais remplir ici le devoir qui m'anime.
Rien ne m'arrête plus. Va préparer le crime ,
Je cours le prévenir.
B vj
36
MERCURE
AMORASSAN,
Non , demeurez , hélas !!
BAR MÉCIDE..
Laiffe-moi, c'en eft fait.
AMORASSAN.
Je ne vous quitte pas.
A l'ouverture du quatrième Acte , Sémire
apprend de Saéd tout ce qui s'eft paffe
& tout ce que celui-ci a fu d'Amoraflan.
Batmécide en fe féparant de fon fils a remis
aux gardes du Palais une lettre adreffée par
Sémire au Soudan de Damas , & que l'on
vient de porter au Calife . Saéd indigné de
fe voir trahir par un homme qui lui doit
tout , & fentant le danger qui le menace
lui & tous les conjurés , a propofé au Vifir
d'éclater fur le champ , & d'attaquer Aaron
au milieu de fon Palais. Amoraffan s'eft
refufé à cette réſolution déſeſpérée, & a
paru craindre , dans ce premier moment où
la nature agiffoit encore fur lui , de lever
le glaive contre fon Souverain ,, défendu
par fon père. Le foin de veiller à la fûreté
de Sémire eft le feul qui l'occupe . Il a don--
né ordre à Saéd de raffembler les chefs ,.
& fon deffein eft de fe frayer un paffage.
jufqu'à fon camp & d'y mener Sémire, Cependant
fon ame paroît violemment agiée
, & Saéd confeille à Sémire de s'affu
DE FRAANNCE
. $7
rer de fes réfolutions & de le déterminer
à partir fur le champ avant de voir fon père..
C'eft l'objet de la Scène fuivante entre Amor
raffan & Sémire.Celle- ci lui rappelle tout ce
que l'amour lui a fait faire en faveur du Vi
fir , qu'elle a préféré au fils du Roi des
Rois , & lui déclare que quelque péril qui
la menace , elle ne fortira de Bagdat qu'avec
lui . Amoraffan promet tout. Sémire fe
retire à la vue de Barmécide qui s'appro
che. Amoraffan veut la fuivre. Son père
l'arrête & le force à l'écouter. Il est prêt à
paroître devant Aaron , dont les ordres vont
l'appeler , il n'ira qu'avec fon fils . Il le
conjure de le fuivre aux pieds du Calife..
Amoraffan lui oppofe toute l'horreur que
lui infpirent les attentats de ce Prince contre
la race des Barmécides. Il nie que des
remords ayent pu-effacer un frgrand crime.)
Qui donc impunément a profcrit l'innocence ?
Après s'être affouvi d'une injufte vengeance ,,
Qui n'en a pas fenti l'involontaire horreur?
Quel tyran put jamais échapper à fon coeur ??
BAR MÉCIDE..
Non , il n'eft point tyran ; non ; mais il fut coupable;;
I de fut une fois il fut inexcufable. I
J'oppofe à fes forfaits, j'oppofe à tes transports
E : vingt ans de vertus , & vingt ans de remords ;
Les bienfaits fi long- tems répandus fur ta vie
L
A
38 MERCURE
AMORASSAN.
Ne les rappelez pas ; ils l'ont trop avilie .
Quoi ! par votre affaffin ces bienfaits préfentés
Si je m'étois connu , les aurois- je acceptés ?
Votre dépouille , ô ciel ! étoit donc mon partage !
Et j'ai pu recueillir ce fatal héritage !
L'ami dont les fecours ont ofé me fauver ,
L'objet qui jufqu'à lui me voulut élever ,
Voilà mes bienfaiteurs , & je n'en ai plus d'autre.
Ah ! fi ce fentiment avoit été le vôtre ,
De mes juftes deffeins embraſſant la grandeur ,
Mon père eût achevé ma gloire & mon bonheur ;
Et retrouvant en vous mon modèle & món guide ,
J'aurois à mes Soldats préfenté Barmécide.
Mais puifque c'eft Aaron que vous me préférez ,
Frémiffez des horreurs que vous feul préparez.
Ou fa perte ou la mienne en ce palais s'apprête.
Les momens font comptés : l'orage eſt ſur ma tête.
Peut-être on va frapper votre fils fous vos yeux ;
Ou le fer à la main , échappé de ces lieux ,
Je reviens en vainqueur y porter le 'carnage ;
S'il faut que votre fils vous trouve à fon paffage ,
Du tyran contre moi , fi vous rendant l'appui ,
Vous courez vous jeter entre le glaive & lui ;
Vengeur de tous les miens , dans ce combat funefte ;
Alors j'appelle à moi leurs mânes que j'atteſte ;
Ils verront Barmécide , outrageant leur tombeau ,
Contrefon propre fils défendre leur bourreau.
[
DE FRANCE. 39
Des Gardes viennent annoncer au vieillard
l'ordre de paroître devant le Calife
il les fuit déterminé , quoi qu'il arrive , à
fe placer entre fon Souverain & fon fils.
Un moment après paroît Naffer fuivi d'une
troupe de Conjurés . On vient d'arrêter Sémire.
On a fermé le Palais. Aménor eft
armé au bruit du péril ; & il faut fe faire
jour l'épée à la main pour arriver au camp
du Vifir. Mais il veut avant tout brifer les
fers de Sémire. Il fort avec fes foldats.
La décoration de la Scène au cinquième
Acte eft la même que dans le premier ; fi
ce n'eft que les armes du Prince Aménor,
attachées à une pyramide fépulcrale , indiquent
le monument où on vient de le renfermer.
Il a été tué de la main d'Amoraffan
, qui s'étant frayé un paffage avoit déjà
foulevé l'armée ; mais la préfence du Calife
a fait tout rentrer dans le devoir , & Amo,
raffan , Saéd & les conjurés font dans les
fers . Aaron pleure fur la tombe de fon fils ;
il jure de punir l'horrible ingratitude d'Amoraffan
& fon exécrable attentat . Le coupable
doit périr fous fes yeux & devant le
tombeau du Prince. Ilcan , le Capitaine de
fes gardes, qui l'a fuivi dans ces fouterreins ,
lui rappelle ce vieillard qu'on alloit faire
paroître , lorfque Aaron a été obligé d'aller
fe préfenter aux rébelles , & dont l'avis falutaire
a fauvé le Calife. Aaron n'a point
40 MERCURE
oublié fes fervices ; il charge Ilcan de l'acquitter
envers ce digne fujet , de lui laiffer
le choix de fa récompenfe & de ne lui rien
refufer ; mais dans l'état & dans le lieu où
il eft , l'excès de fa douleur & de fon défefpoir
ne perniet pas qu'il le voye ; Ilcan
répond que ce vieillard ne demande pourtant
d'autre grâce que de parler au Calife
avant que les coupables foient livrés au
fupplice . Il ajoute que le bruit s'eft répandu
que ce vieillard eft le père d'Amoraf
fan. Aaron plaint fon infortune , mais il
n'eft point de traité pour le fang d'un fils, &
en récompenfant la vertu il punira le crime.
Il donne ordre qu'on prépare le fupplice
des conjurés & qu'on lui amène fur le
champ le Vifir . Il ne veut revoir le jour
que lorfque ce monftre ne le verra plus. Il
ne veut fortir de ces demeures fouterreines
que lorfque le coupable y aura été immolé.
Jufques-là il défend qu'on laiffe approcher
perfonne. Il veut qu'on refpecte fa folitude
& fa douleur. Il refte feul.
Il exprime dans un monologue toute
Thorreur dont il eft pénétré. Mais au moi
ment où il fe plaint d'avoir été fi indignement
trahi , fes yeux fe portent fur la tom
be de Barmécide.
Mais quelle voix fecrette a parlé dans mon coeur ??
Quel funeſte murmure y porte la terreur:?:
DE FRANCE.
Je combats vainement cette affreu e pensée ;
Mon ame la repouffe , elle en eft oppreffée .
Oui , voilà
le moment
que
me
gardoit
le ſort
.
Cachez
-moi
dans
votre
ombre
, afyles
de la mort
5
Cachez
à mes
regards
cette
cendre
( *) ennemie
;
Éloignez
de mon
coeur
cette
voix
qui
me
crie
:
Regarde , Aaron , regarde & vois tous tes forfaits
Contemple cette tombe , & plains-toi déformais .
Dieu ! contre ta juftice il n'eft point de refuge.
ב כ
Tu prends foin de punir ceux qui n'ont point de juge.
On amène le Vifir. Aaron lui reproche
avec fureur l'atrocité de fa trahifon . Amoraffan
répond que fon nom feul fuffit pour
le juftifier. Il eft prêt à fe nommer , forf
qu'on apperçoit le vieux Barmécide fe débattant
au milieu des gardes qui veulent le
repouffer ' , & demandant à grands cris de
mourir avec fon fils. Aaron touché de pitié
ordonne qu'on le laiffe approcher. Le père
& le fils fe jettent dans les bras l'un de
l'autre. Aaron demande à l'infortuné vieillard
ce qui peut l'amener dans ces lieux .
Barmécide tombe à fes pieds, & le Calife
eft frappé d'abord de fes traits & du fon de
fa voix, Il fe dit à part ,
(*) On a mis dans l'impreffion tendre ennemie. , On në
doute pas que quelques Critiques ne faffent de longs
Commentaires fur la tendre ennemie..
42 MERCURE.
Seroit-ce un repentir hélas trop légitime.
Qui me montre par- tout les traits de ma victime ?
mais il repouffe cette idée. Ce ne peutêtre
celui qu'il croit reconnoître.
Eût-il fauvé mes jours ? Cet effort incroyable .
" BARMÉCIDE.
Et pourquoi pensez- vous qu'il en foit incapable.
A ce cri qui ne peut
fortir que de l'ame de
Barmécide
, Aaron le reconnoît . Le vieil
lard lui explique fa conduite & fes motifs :
il ne fe flatte plus d'obtenir la grâce de fon
fils ; il ne veut que mourir avec lui. Aaron
partagé entre des devoirs fi preffans & fi
contraires , ordonne qu'on amène les conjurés.
Dieu protecteur du trône ! ô Roi de tous les Rois !
J'ai vu dans ma grandeur l'ouvrage de ton choix.
J'ai cru , je l'avoûtai , n'en être pas indigne :
J'en avois cependant terni l'éclat infigne.
J'avois juſqu'à ce jour une faute à pleurer
Et je n'avois vêcu que pour la réparer :
Toi-même as pris ce foin, qui paffoit ma puiſſance.
Tu m'as vendu bien cher ce don de ta clémence.
On amène Sémire & Saéd.
place entre celui - ci & ſon fils.
Barmécide fe
C'est moi feul qui les perds & c'eft moi qu'ils fervirent.
S'ils meurent , dans mes bras il faudra qu'ils expirent.
DE FRANCE. 43
AARON.
Otoi , depuis long-tems vengé par mes remords ,
Mais qui l'es encor plus par tes nobles efforts !
Tu fais beaucoup pour moi , je l'avoue ; & ton maître,
Graces à fes malheurs , va t'égaler peut-être.
( Montrant le Vifir ).
Je dois punir en lui le plus grand des forfaits ;
Je dois payer en toi le plus grand des bienfaits,
Si j'écoutai jadis un excès de vengeance ,
.
Il faut , pour l'expier , un excès de clémence .
Vifir, vois dans quel fang ton bras s'étoit plongé..
Je pardonne , à l'aſpect de mon fils égorgé .
BA K M É CHI D E.
Ah ! Seigneur ! ahquel Dieu vous infpire & vous guide!
AARON.
Eh ! pouvais-je punir le fils de Barmécide ?
Il pardonne à Sémire & au Vifir.
Vous étiez tous les deux unis pour m'opprimer ;
Soyez encor unis , mais du moins pour m'aimer.
Lorfque tu me trompas , Saéd , tu me fervis.
(A Bar mécide , )
C
Rien ne s'oppofe plus au tranfport qui m'anime.
Approche de ce coeur , ami rare & fublime.
Mes pleurs étoient cruels , ils font plus doux enfin ;
Ils couloient fur ta tombe ; ils coulent dans ton fein.
44 MERCURE
1
On a prétendu que cette Tragédie reffembloit
à Cinha . L'Auteur fait voir dans
fon Epitre Dédicatoire combien ce repro
che et dénué de fondement. « Aaron eft
» Augufte , Amoraffan eft Cinna. Auguftè
pardonne , Aaron pardonne , donc c'eft
» la même chofe. Telle eft la logique de
» la haine.
"
39
K
و د
Gufman pardonne auffi dans Alzire :
» Gufman eft il Augufte ? Je laitfe aux
gens de bonne foi à examiner quel rap
» port il peut y avoir pour les caractères
» ou la fituation entre Augufte & le Cali-
» fe ? D'un côté un vieil ufurpateur , ac-
» coutumé au fang & au crime , qui par-
» donne par politique ; de l'autre un Monarque
vraiment grand , qui a été cou-
» pable un jour & qui s'eft repenti toute
» fa vie , qui fe trouve entre fon Vifir ,
» complice d'une confpiration contre lui.
» & meurtrier de fon fils , & ce même
» héros dont il pleuroit la mort , qu'on á
dérobé à fa vengeance , & à qui feul il
» eft redevable de fon falut. Entre. de Gi
grands crimes & de fi grands bienfaits
quel parti prendrat il ? A quoi reffem-
» ble cette fituation ? A quoi reſſemble
celle de Barmécide venant révéler la conjuration
, & la révélant à celui qui en eft
» le chef & qui eft fon fils ? A quoi reffem-
» ble celle d'Amoraffan dans là Scène du
39
93
DE
45
FRANCE.
n
» fecond Acte avec Aaron ? Celle de ce
» même Amoraffan , au quatrième Acte ,
» entre fon père qui veut l'entraîner aux
pieds du Trône , & Sémire qui l'appelle
» à fon armée ? S'il peut y avoir quelque
mérite à trouver aujourd'hui des fitua-
» tions neuves , fi ce mérite demande grâ-
» ce pour les défauts , je ne fuis pas fur-
» pris que l'envie le contefte ; mais quand
» on veut être jufte , eft- ce bien elle qu'il
»22 faut confulter ? »>
On peut ajouter à cette réponſe une réflexion
générale. C'eft qu'il faut foigneufement
diftinguer entre les moyens de l'art
& fes effers. Parmi les premiers , il y en a ,
qui , depuis qu'on fait des Tragédies , font
devenus communs & appartiennent à tout
le monde ; mais les combinaiſons nouvelles
de ces mêmes moyens appartiennent au talent
, & les réfultats , les effets qu'ils produifent
font vraiment fon ouvrage. Ainfi
les confpirations tramées par l'amour ou
par la vengeance les rivalités , les jalouhes
font des refforts généraux que chacun
peut mettre en oeuvre , & fi nos Tragé
dies étoient examinées fous ce point de
vue , on les trouveroit prefque toutes femblables
les unes aux autres ; & ce fophifme
n'eft pas échappé à la mauvaiſe foi des dé-
Tracteurs de notre Théâtre. Mais c'eft fur-
Tout par leurs effets qu'il faut juger les ou
48
MERCURE
partie de fa célébrité ; car fi le vrai mérite
de cette Compagnie: eft fondé fur les excellens
Mémoires qui rempliffent fes volumes,
fa célébrité eft l'effet du grand nombre de
voix qui fe font élevées en fa faveur ; &
d'eft l'Hiftoire de Fontenelle qui a fait élever
toutes ces voix , parce qu'elle a , pour ainfi
dire , rendu les Sciences populaires , en
mettant les gens du monde à portée de les
connoître , ou , ce qu'ils aiment mieux
encore , à portée d'en parler fans les avoir
apprifes .
Cette Hiftoire , fi généralement & fi juftement
eftimée , a pourtant deux grands
défauts ; elle eft fouvent gâtée dans la partie
phyſique par les chimères de la Philofophie
Cartélienne ; & dans la partie Mathématique
, par une fauffe métaphyfique ,
qui , malheureufement , fert de bafe à la
Géométrie de l'infini du même Auteur.
Mais la plupart des matières qu'il a
traitées dans l'Hiftoire de l'Académie , y .
font exposées avec la plus grande clarté ,
& même avec tout l'agrément dont la dévérité
du fujet les rend fufceptibles ; les idées
des Académiciens y font très- nettement
rendues , & fouvent mieux que dans leurs
propres Mémoires; le : éloges fur- tout font
la partie de certe Hiftoire la plus intéreffante
, la plus agréable , celle qu'on relit
tous les jours & le vrai modèle de la
manière

DE FRANCE. 49
-
,
manière dont on doit écrire l'Hiftoire des
Savans , quand on veut à la fois plaire &
inftruire. Ces éloges ont d'ailleurs deux
avantages précieux & les plus grands
peut être qu'un vrai Philofophe puiffe
defirer à fes écrits. Cette foule d'ignorans ,
qui eft fi tentée , foit par envie , foit par
fottife, de regarder l'étude des Sciences
comme une occupation creufe & frivole,
apprend en lifant Fontenelle combien elles
font intéreſſantes & utiles , & combien
les fages modeftes qui les cultivent dans
de filence , fouvent ignorés ou négligés de
leurs contemporains , méritent d'en être
refpectés. En même - temps , les génies
heureux qui fe fentent appelés par leurs
talens à reculer les bornes des connoiffances
humaines , font entraînés par cette lecture
à marcher fur les traces de ceux qui les
ont précédés avec éclat dans cette carrière .
Plus d'un jeune homme , que fa famille
auroit voulu enlever aux Sciences , mais
que la nature leur avoit deftiné , auroit
peut-être été perdu pour elles , fi l'éloge des
Léibnitz & des Newton ne l'eût forcé de
fuivre ces grands Maîtres , & d'obéir à
la nature. Elle avoit préparé le terrein ,
Fontenelle l'a mis en valeur ; par- là il eſt
devenu , peut-être , fans en avoir eu l'ambition
, un des bienfaiteurs les plus fignalés
de l'efprit humain , en contribuant à faire
5 Septembre 1778 .
C
so
MERCURE
éclore cette génération continue de Sçavans
diftingués , a qui la Phyfique & la Géométrie
devront, dans tous les temps , leur progrès
& leur gloire.
dire
On trouve les mêmes qualités avec
une Phyfique plus faine , une Philofophie
plus profonde , une Géométrie plus exacte
& plus favante dans l'Hiftoire de l'Aca
démie , dont M. le Marquis de Condorcet
eft aujourd'hui l'Auteur ; & l'on pent
en empruntant ici le langage Mathématique
, que les deux Hiftoires font entr'elles
en raifon du progrès que , depuis trente
années , les lumières ont fait en tout genre.
L'extrait qu'on va lire fera la preuve de
ce que nous avançons , & le plus grand
éloge que nous puiflions donner au nouvel
Hiftorien.
-
On n'attend pas fans doute que , dans
un Journal tel que celui- ci , plus deſtiné
au commun des lecteurs qu'aux véritables
favans , nous entrions dans le détail de
toutes les richeffes que renferme ce nouveau
volume de l'Académie ; nous ne ferons
qu'en indiquer les principales. L'extrait
des bons ouvrages doit prefque fe borner
infpirer l'envie de les lire .
On voit d'abord l'expofé fuccinct des
premières expériences faites par l'Académie
fur le grand verre ardent du Jardin de
l'Infante , expériences que cette Compagnie
DE FRANCE.
fe propofe de continuer , & dont le Recueil
ne pourra manquer de contenir des faits
curieux & nouveaux . Le verre ardent dont
il s'agit , conftruit par M. de Bernière
Contrôleur des Ponts & Chauffées , a été
donné à l'Académie par M. Trudaine , Ma
giftrat éclairé & patriote , qui aimoit verita
blement les feiences , & ne fe bornoit pas
à la vanité, trop commune dans les hommes
en place , de vouloir feulement paroître
les aimer. On annonce dans le même article
un autre verre ardent que M. l'Abbé
Rochon a conftruit d'après les vues de
M. de Buffon, & qui par fa conftruction étant
beaucoup moins épais que celui de M. Trudaine
, produira vraisemblablement des
effets encore plus confidérables.
On trouve enfuite des obfervations de
M. le Monnier , d'où il paroît s'enfuivre
que la variation de l'aiguille aimantée à
Paris eft renfermée dans les limites d'une
ofcillation de 30 degrés.
Des expériences de M. le Gentil fur la
température des caves de l'Obfervatoire ;
qui demeure la même , au moins fenfiblement
, tandis que la chaleur varie de 26
degrés à l'air extérieur.
Des recherches favantes & ingénieufes
de M. Vicq d'Azyr , fur la comparaifon des
extrémités entr'elles dans le corps animal
comparaifon dans laquelle on obferve les
Cij
52 MERCURE
deux grands caractères imprimés par la
nature à tous les êtres , l'uniformité dans
le plan , & la variété dans les modifications.
1
L'hiftoire d'une pauvre payfane , qui ,
pendant quatre années , n'a vécu que de
liquides , ne fue jamais , ne crache point,
n'a aucune moiteur , même après les accès
de fièvres brûlantes auxquelles elle eſt
fujette , & fouhaite en pleurant à fes
pauvres frères , fouvent privés de pain , d'être
réduits au même état pour leur confolation..
Des expériences curieufes & bien faites
de M. Lavoifier , Fermier- Général & favant
diftingué , deux titres qu'autrefois on auroit
crus incompatibles ; il prouve par ces expériences
ce que d'autres Phyficiens avoient
feulement foupçonné , que l'augmentation
du poids des métaux par la calcination vient
de l'air qui, dans cette opération , s'ajoute
à leur fubftance..
Une méthode que M. Cadet a trouvée
pour faire l'éther vitriolique , & qui en
rend le prix fix fois moindre , fans que
l'éther foir moins parfait.
Un nouvel ordre de plantes établi dans
l'Ecole de Botanique du Jardin du Roi ,
par M. de Juffieu le jeune , d'après les
principes de fon oncle , feu M. Bernard de
Juffieu , dont l'Académie regrettera longDE
FRANCE.
53

·
temps le favoir , la modeftie & les vertus.
Ce font les termes de M. le Marquis de
Condorcet , & l'expreffion du fentiment de
tous fes confrères.
ود
"
"
»
D'excellentes obfervations de M. de
Laffonne fur les grès des environs de
Fontainebleau , & fur la manière de les
tailler. On fait que ce travail abrège les
jours des ouvriers qui s'y livrent ; « beau-
» coup d'autres arts, dit à ce fujet l'Hiftorien
Philofophe , ont cet effet funefte d'abréger
la durée de la vie des hommes , & c'eft
» une des raifons pour lefquelles quelques
Philofophes , qu'a égarés une grande fenfibilité
pour les maux de leurs femblables ,
» ont cru que les progrès de la Société
» avoient été plus nuifibles qu'utiles au bon
» heur de l'efpèce humaine ; mais dans le
» cas dont nous parlons , & dans beaucoup
» d'autres , le mal vient feulement de ce
» que ces progrès font encore trop peu
» avancés. Quelques précautions fuffiroient ,
par exemple , pour préferver les hommes
qui travaillent aux grès ; & pour leur pro
» longer la vie , il fuffiroit peut-être de
» la rendre affez douce pour qu'ils cruffent
qu'elle vaut la peine d'être ménagée. La
pratique des arts , en fe perfectionnant ,
» deviendra moins dangereufe : déjà on
fait les moyens de prévenir les accidens
auxquels les exhalaifons nuifibles expo-
و د
ود
"
לכ
*
»
C iij
54 MERCURE
90
"
»fent les Ouvriers des travaux fouterrains ;
» des métiers conftruits fur de nouveaux
principes n'expofent plus les Ouvriers
» des Manufactures aux maux qu'occafion-
" noit la néceffité de tirer debout les liffes
» des métiers , & en employant leurs forces
» de haut en bas. On a enfeigné aux Ou-
» vriers qui manient des métaux , comment
» ils peuvent, par quelques précautions , fe
préferver des maladies cruelles auxquelles
ils fe croyent irrévocablement condamnés.
Les hommes , que la misère ou l'avarice
» raffemblent dans des Pays mal fains , ou
» entaffent dans des demeures refferrées ,
» peuvent efpérer de voir ces demeures fe
purifier , & l'air même y perdre fes qua-
» lités mal- faifantes. Une pente générale
» femble entraîner tous les efprits vers les
recherches qui peuvent fervir à foulager
» nos femblables ; & comme malheureufement
on ne peut pas dire que les hommes
foient devenus meilleurs qu'ils n'étoient ,
» il faut chercher à cette pente une autre
caufe : peut -être la doit-on à l'établiffement
des Académies dans le dernier fiècle
; le fpectacle de ces Corps , compofés
» d'hommes éclairés & occupés fans ceffe
» de ce qui peut être utile , a dû à la longue
frapper les efprits , & leur imprimer le
» même mouvement. ».
Nous ne pouvons qu'indiquer le favant
DE FRANCE.
SS
Mémoire fur l'application de l'analyfe aux
problêmes de l'aftronomie , par M. du
Sejour , qui marchant fur les traces des
Viette & des Fermat , joint les talens du
Géomètre profond aux fonctions du Magiftrat
éclairé.
Nous ne faifons qu'annoncer auffi les
belles recherches fur le mouvement féculaire
des noeuds & des orbites des planètes.-
par le célèbre M. de la Grange , que l'Académie
a couronné tant de fois , qu'elle a
adopté très-jeune encore dans le petit
nombre de fes Affociés Étrangers dont il
eft un des plus illuftres , & qui unit an
plus rare génie le caractère le plus eſtimable.
Les bornes qui nous font prefcrites nous
forcent , à notre grand regret , de paffer
fous filence plufieurs autres articles importans
, fur- tout dans la claffe d'Aftronomie ,
& d'y renvoyer nos Lecteurs . Mais nous ne
pouvons nous difpenfer d'annoncer la nouvelle
& belle carte de la mer Cafpienne,
par M. d'Anville , le plus favant des Géographes
modernes , & peut- être de tous ceux
qui exiftèrent jamais . Il remarque qu'Hérodote
, le premier des anciens qui ait parlé
de cette Mer , en a parlé plus exactement
que tous ceux qui l'ont fuivi, « Il paroît,
» dit M. de Condorcet , qu'au contraire des
» Nations modernes , plus les Grecs fe font
Civ
56
MERCURE
:
و ر
ן כ
"
civilifés , moins ils ont voyagé : c'eft qu'en
général les modernes ne voyagent que
»pour aller chercher les richeffes des con-
» tres étrangères , & que les Grecs ne
» voyageoient que pour étudier les hommes
» & les Sciences ; ils s'occupoient même
» peu de connoître les productions du rèſte
» de la Terre , & ils croyoient n'avoir rien
» à demander aux autres Pays , puifque la
» nature leur avoit donné un beau climat ,
» le génie & la liberté . »
و د
"
Nous ne dirons auffi qu'un mot des
favantes recherches de M. l'Abbé Boffur
fur l'équilibre des voûtes , & des conféquences
utiles qu'il en a tirées. L'envie
qui a cherché , fuivant fon digne uſage ,
à décrier la nouvelle Eglife de Sainte Geneviève
, un des plus beaux monumens de
l'Architecture Françoife , a prononcé que
la coupole n'étoit pas folide . Les calculs
de M. l'Abbé Boffut vengent cette coupole
& font taire l'envie .

On ne lira pas avec moins de plaifir &
d'intérêt les favantes & utiles remarques
de M. Defmareft fur la fabrique du papier
en Hollande & en France . Il en conclut
que les papiers de Hollande font préférables
pour l'écriture , le deffin , l'emballage ,
les cartons , &c.; & ceux de France , pour
l'impreffion , la gravure , les Manufactures
de cartes , &c.
DE FRANC E. 57
" Une réflexion qu'a faite M. Defmareft ,
» & qui frappe tous ceux qui voyagent en
Hollande , c'eft l'ufage heureux que
ג כ
לכ
"
"
"
fait
» des machines cette Nation induſtrieuſe &
patiente l'eau ou le vent fourniffent les
puiffances employées à prefque tous les
» travaux ; on ne laiffe aux mains des hom-
» mes que ce que l'art n'a pu leur enlever.
» On a dit fouvent que cette manière de
fuppléer aux hommes par des machines ,
» nuifoit à la profpérité du Peuple , le ren-
» doit inutile aux befoins des riches , &
» diminuoit la population . Cette idée eft
fauffe ; les hommes manquent plus fou-
» vent à la nature , que les reffources de
» la nature ne manquent aux hommes : il
» s'en faut de beaucoup encore qu'ils ne
» tirent de la terre tout ce qu'elle peut
» donner à l'induftrie. Que l'homme déploye
donc toutes fes forces , qu'il s'arme
» de toutes les machines que fon génie peut
inventer, & il fera encore trop foible ;
» il trouvera par- tout la nature inépuisable ,
» & lui préfentant par-tout des obftacles
» infurmontables. D'ailleurs , n'eft- on рая
» bien affuré que les befoins de l'homme
» augmenteront avec fon induftrie , & que
» le riche en inventera de nouveaux tant
qu'il trouvera des bras à employer pour
les fatisfaire? La Hollande eft une preuve
» frappante de la fauffeté de ce préjugé
»
CY
58
MERCURE
nul peuple n'a pouffé plus loin la mé
canique-pratique , & n'en a fur-tout plus
» étendu l'application aux Arts ; l'on trou
veroit difficilement un Pays plus peuplé ,
une Nation plus laborieufe , un Peuple
plus heureux ».
Cette excellente Hiftoire eft terminée par
F'extrait du bel ouvrage de M. du Séjour
fur les comètes . Il y détruit , en Géomètre
& en Philofophe , les vaines terreurs excitées
dans le Public , par un écrit où l'on
avoit dit qu'il n'étoit pas abfolument impoffible
qu'une comète vint déranger confidérablement
la Terre ; il applique fon
analyfe à d'autres opinions fur les comètes ,
auffi futiles , & bien plus creufes encore
que celle qui eft le principal objet de fon
Ouvrage , & l'Hiftorien de l'Académie fait
là -deffus une réflexion auffi philofophique
qu'ingénieufe : « cette manière , dit- il , d'éprouver
les hypothèſes en les foumettant
sau calcul , eft dangereufe pour elles , &
y en a peu qui y réfiftent . On connoît
l'infcription que Platon avoit fait mettre
fur la porte de fon Ecole ; les Philofo
phes qui fe plaifent à imaginer des hypo
thèfes , devroient y fubftituer l'infcription
» contraire que nul Géomètre n'entre ici. »
Nous donnerons dans un autre Journal
l'extrait des éloges de MM. Quefnay &
de la Condamine , qui méritent un article
àpart. Cet Extrait eft de M. d'Alembert.)
35
39
il
DE FRANCE.
59
Sermons de M. l'Abbé Poule :fecond Extrait.
L'Orateur fe fert habilement du précepte
de l'aumône pour en faire un des fondemens
les plus sûrs de la puiffance de l'Evangile;
& if paroît penfer , avec raifon , que
les meilleurs Miffionnaires font les bienfaiteurs
des hommes.
ود
"
« Je ſuis armé , difoit autrefois un grand
» Prince à un Souverain Pontife , je fuis
» armé du glaive de la puiffance temporelle
; vous êtes armé du glaive de la
puiffance fpirituelle. Donnons - nous la
» main. Joignons enfemble les deux glaives
, & les ennemis de l'Églife feront
» confondus . Grands du monde , fouffrez
que nous vous faffions aujourd'hui la
même propofition. Nous fommes chargés
du miniftère de la parole ; vous êtes
chargés du ministère de l'aumône : réunif
fons ces deux ministères , la parole &
l'aumône , & il n'eft point d'infortuné ,
quelque endurci qu'il foit , qui puiffe fe
» défendre de nos attaques. Faifons- en l'effai
, la circonftance ne peut être plus fa-
» vorable , nous fommes fur les lieux. Al-
→ lons enſemble à ces prifons ténébreuſes ,
-99
29
"
images , en tout fens , de l'enfer. Entrons
dans ces cachots affreux , où l'on ne voit
» qu'exécration , où l'on n'entend que blaf-
→ phêmes. Forts de votre préfence , & la
Cvj
60 MERCURE
» croix à la main , nous éleverons notre
» voix au milieu de ces imprécations & de
» ces horreurs , & nous dirons à ces fu-
» rieux : malheureux , pourquoi vous dé-
» fiez - vous de la Providence ? Vous ou-
» tragez votre Dieu au moment où il
>> vous envoie fon Ange pour être votre
» confolateur. A ces mots , vous briferez
»
"
les chaînes des uns , vous rendrez les
» autres à leur famille éplorée , vous ré-
» pandrez fur tous des fecours abondans.
Témoins alors des prodiges de votre cha-
» rité , nous ajouterons avec affurance :
Adorez donc le Seigneur qui vient vous
» vifiter dans votre affliction , & ne ceſſez
« de le glorifier , & nous trouverons tous
les efprits foumis & tous les coeurs do-
» ciles ; & ces lieux de défolation ne retentiront
, ainfi que la fournaife de Babylone ,
que des cantiques du Seigneur. Ne nous
féparons pas , il y va du falut de nos frères ;
volons à la conquête des ames . Ne vous
» laiffez point rebuter par l'horreur des habitations.
Prifons , cabanes , hôpitaux ,
qu'importe ? eft-il de demeure fi affreufe
qui ne devienne aimable , lorſqu'on eſt
» affuré d'y trouver Jeſus - Chrift ? Allons
» enſemble par-tout où il y aura des mifé-
» rables qui maudiffent la Providence , nous
» leur parlerons hardiment de la bonté de
» Dieu qui veille à la confervation de tous
ל כ
DE FRANCE. .61
» les hommes ; & ce que nos difcours ne
» feront qu'annoncer , vos libéralités , plus
» perfuafives , le prouveront ».
»
"
»
Ces morceaux d'une éloquence rapide &
entraînante font furpaffés par la péroraifon ,
l'une des plus belles que l'on puiffe citer
en ce genre. « Il me femble en ce moment
» entendre la voix de Dieu qui me dit
» comme autrefois au Prophète : Prêtre du
» Dieu vivant , que voyez- vous ? Seigneur
» je vois , & je vois avec confolation un
» nombre prodigieux de grands , de riches ,
émus , touchés pour la première fois du
fort des miférables. Paffez à un autre
fpectacle : percez ces murs : percez ces
» voûtes. Que voyez - vous ? Une foule
» d'infortunés , plus malheureux peut être
» que coupables. Ah ! j'entends leurs mur-
» mures confus , ces plaintes de la misère
» délaiffée , ces gémiffemens de l'innocen-
» ce méconnue , ces hurlemens du défefpoir
. Qu'ils font perçans ! Mon ame en
» eft déchirée ! Defcendez : que trouvez-
» vous? Une clarté funèbre , des tómbeaux
» pour habitation , l'enfer au- deffous , une
» nourriture qui fert autant à prolonger
» les tourmens que la vie , un peu de
» paille éparfe ça - & - là , quelques hail-
» lons , des cheveux hériffés des regards
farouches , des voix fépulcrales
qui , femblables à la voix de la Pythoniffe ,
"
"
62 MERCURE
"
39
» s'exhalent en fanglots comme de deffous
» terre les contorfions de la rage , des
phantômes hideux fe débattant dans des
chaînes ; ... des hommes ! ... l'effroi des
hommes ! Suivez ces victimes défolées
jufqu'au lieu de leur immolation . Que
» découvrez -vous ? Au milieu d'un peuple
immenſe , la mort , fur un échafaud
armée de tous les inftrumens de la douleur
& de l'infamie. Elle frappe : quelle
>> confternation de toute part ! quelle ter-
» reur ! un feul cri , le cri de l'humanité &
"
·99
n
point de larmes. Comparez à préfent ce
» que vous avez vu de part & d'autre , con-
» cluez vous-même .... Seigneur , plus je
» confidère attentivement , & plus je trouve
» que la compenfation eft exacte. Je vois un
protecteur pourchaque opprimé ; un riche
» pour chaque pauvre ; un libérateur pour
chaque captif; ils font même prefqu'en
préfence les uns des autres : il n'y a entre
deux qu'un mur & le coeur des riches
» Un prodige de votre grâce , ô mon Dieu,
» & la charité ne fera bientôt plus de ces
deux vifions, qu'une feule vifion ! Le prodige
s'opère ; les riches nous abandon-
» nent ; ils fe précipitent vers les prifons ;
ils fondent dans les cachots ! Il n'y a plus
» de malheureux ; il n'y a plus de débi
teurs ; il n'y a plus de pauvres. Reftent
feulement quelques criminels dévoués au
88
DE FRANCE
. 63
"9
glaive de la Juftice pour l'intérêt géné
ral de la Société , dont ils ont violé les
Loix les plus facrées ; mais du moins con-
» folés , mais foulagés , mais difpofés à
recevoir leurs fupplices en efprit de pénitence
, & leur mort même en facrifice
d'expiation , ces monftres vont mourir
» en Chrétiens . C'en eft fait , aux appro-
» ches de la charité tous ces objets lugubres ,
» qui affligeoient l'humanité , ont diſparu
» & je ne vois plus que les Cieux ouverts ,
» où feront admifes ces ames véritablement
» divines , puifqu'elles font miféricordieufes
, dignes de régner éternellement
avec
" vous , o le Rédempteur
des captifs ! ô le
» Confolateur
des affligés ! ô le Père des
pauvres ! ô le Dieu des miféricordes.
» Ainfi foit-il ».
La fuite à l'ordinaire prochain. )
ACADÉMIE FRANÇOISE.
LE 23 Août,Fête de S. Louis , l'Académie
a tenu fa féance publique pour la diftribution
des Prix. Celui de cette année , dont
le fujet étoit la traduction du commence
ment du feizième Livre de l'Iliade , n'a
point été donné. Aucune des Pièces du
#concours n'a mérité d'être couronnée.
L'Académie a reconnu que ce travail, qui
74
MERCURE
demande le talent le plus exercé , le goût le
plus mûr , & la plus grande connoiffance des
deux Langues , étoit généralement au - deffus
des forces des jeunes gens. Elle a pourtant
déclaré , par l'organe de M. le Maréchal
de Duras , Directeur , qu'elle avoit
remarqué plufieurs Pièces qui méritoient
d'être diftinguées . Celle qui a paru fupérieure
aux autres , eft de M. l'Euillart, jeune
homme de dix -neuf ans . M. de la Harpe
en a lu des morceaux. La feconde , eſt de
M. de Murville. La troifième , de M. le
Chevalier de Langeac. Outre ces trois Pièces
, l'Académie a cru devoir faire une mention
honorable de trois autres qui lui ont
paru eftinables à quelques égards , & qu'el,
le a nommées fans diſtinction de rang ; une
de M. l'Abbé Guéroult , Profeffeur au Collége
des Graffins ; l'autre de M. le Marquis
de Villette ; la troifième , dont l'Auteur
ne s'eft pas fait connoître, a pour deviſe ce
vers d'Horace :
Impiger , iracundus , inexorabilis , acer.
L'Académie a propofé pour le Prix de
Poéfie de l'année 1779 , une pièce de vers
à la louange de M. de Voltaire , & cette
annonce a été accueillie avec des acclamations
multipliées , & a prodnit un effet d'autant
plus attendriffant que le Bufte du grand
Homme , préfent fait à l'Académie par M.
DE FRANCE. 65
d'Alembert , étoit expofé aux yeux de l'Affemblée.
Quoique la médaille ne doive être ,
fuivant l'ufage , que de 500 l . , un Amide M.
de Voltaire , voulant encourager les concurrens
& rendre le Prix plus digne du fujet , a
demandé à l'Académie la permiffion d'ajou
ter au Prix une fomme de 600 l. , ce qui fera
une médaille de la valeur d'onze cens francs .
L'auteur de ce nouveau bienfait eft encore
M. d'Alembert , & c'eft à lui que l'Académie
doit l'honneur d'avoir la première acquitté la
dette de la Nation. La forme de l'ouvrage &
la mefure des vers feront au choix des Auteurs.
Seulement l'Académie defire que les Pièces
de concours n'excèdent pas deux cent vers.
Le Prix d'Eloquence pour la même année
1779 , qu'on avoit déjà annoncé l'année
dernière , eſt l'Eloge de l'Abbé Suger.
M. d'Alembert a rempli la Séance par la
lecture de deux Éloges , celui de Crébillon
, & celui du Préfident Roſe. Ce dernier
n'offroit guères que des anecdotes curieufes.
Le premier préfentoit des réflexions
juftes & fines fur l'art dramatique ,
une analyfe très-judicieufe des beautés &
des défauts des Tragédies de Crébillon
analyfe d'autant plus piquante , que M. d'Alembert
a fu rendre juftice à l'Auteur
d'Orefte, de Sémiramis , & de Rome Sauvée,
fans rien ôter de ce qui étoit dû à l'Auteur
de Rhadamifte & d'Atrée , quoiqu'il eût
fait aufli une Sémiramis & un Catilina.

66 MERCURE
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
LE Curieux Indiferet , Opéra bouffon
d'Anfoffi , a eu le même fuccès que les précédens
; la mufique a réuffi malgré les paro
les. Parmi les airs qui ont fait le plus de
plaifir , on a fur-tout admiré le Septuor du
premier Acte , & quelques Scènes ont paru
plaifantes & fur-tout très-bien jouées. Le
Signor Caribaldi, la Signora Rofina Ballioni,
ont reçu de très - grands applaudiffemens.
La Signora Conftanza Bagnioli , qui a paru
pour la première fois dans le rôle de Clorin
de , a plu généralement par la beauté de fa
voix & la vivacité de fon jeu .
Mardi 18 Août , on a donné après Orphée,
la première repréſentation de Ninette
à la Cour , Ballet Pantomime , de la compofition
de M. Gardel l'aîné. Le Sujet eft
affez connu pour nous difpenfer d'en rendre
compte. Les principaux perfonnages
ont été remplis ainfi : celui du Roi par M.
Veftris , celui de la Comteffe par Mademoiſelle
Heinel, celui de Ninette par Mademoiſelle
Guimard , celui de l'Amant de Ninette
par M.d'Auberval : les nommer c'eft en
faire l'éloge. Nous remarquerons feulement
que Mademoiſelle Guimard, dont la grâce eft
DE FRANCE. 67
le premier attribut , a fu fe prêter merveil
leufement à la gaucherie & à la ftupidité que
doit montrer la Payfane Ninette lorfqu'elle
eft au milieu de la Cour , & cette imitation
fi parfaite eft encore une forte de
grâce.
Le Ballet a été fort applaudi , ainfi que
l'avoit été celui de la Chercheufe d'Efprit
du même Auteur ; mais quoique tous deux
foient très-agréables , ni l'un ni l'autre n'a
l'intérêt & la perfection de celui d'Annette
& Lubin.
LE
COMÉDIE FRANÇOISE.
ES Tragédies mifes au Théâtre en dernier
lieu , font Iphigénie , Alzire , l'Orphelin
de la Chine & Zaïre. Mademoiſelle
Mars qui avoit débuté , il y a quelque temps,
par les rôles de Mérope & de Phèdre , a
reparu dans celui de Clytemnestre . Le public
n'a pas trouvé que fes moyens répondiffent
à fes efforts ; & il fera difficile à
cette Actrice de furmonter le vice de fon
organe. M. Brifard a été d'une beauté fupérieure
dans les rôles d'Agamemnon & de
Lufignan ; M. de la Rive, applaudi dans ceux
de Gengiskan , de Zamore , d'Orofmane
& d'Achille , a paru fur-tout réunir tous les
fuffrages dans le dernier . On fe rappelle
quel faccès eur Madame Veftris dans le
68 MERCURE
; rôle d'Alzire qu'elle joua dans fon début ;
& l'étude continuelle qu'elle fait de fon
art , la met à portée d'ajouter fans ceffe de
nouvelles beautés à tous fes rôles. Mais le
public a vu fur-tout avec plaifir , renaître ,
pour ainfi- dire, les talens de Mademoiſelle
Sainval cadette , qu'il croyoit avoir perdus.
Elle retrouve tous les jours la fenfibilité
qu'elle avoit marquée dans fes premiers
débuts, & la douceur de fon organe, fi touchant
lorsqu'elle ne veut pas le forcer. On
ne peut trop l'exhorter à fe rendre un peu
plus maîtreffe & de fes tons & de fes geftes,
& rien ne manquera à fes fuccès , lorfqu'elle
faura fe pofféder .
JURISPRUDENCE.
PAR l'Arrêt rendu au Confeil d'État , le 30 Août
1777 , au fujet des Contrefaçons des Livres , tout
poffeffeur on ceffionnaire du Privilége d'un Ouvrage
a été autorifé à fe faire aflifter d'un Infpecteur de
Librairie , ou , à fon défaut , d'un Juge ou Commiffaire
de Police , pour visiter les Imprimeries , Boutiques
ou Magafins des Imprimeurs , Libraires ou-
Colporteurs , & y faifir les exemplaires contrefaits
de ces Ouvrages ; mais comme cette forme étoit infuffifante
affurer la découverte des contrefaçons
, & de ceux qui pourroient en être les Auteurs
ou les diftributeurs , il a été rendu , d'après
les Obfervations de l'Académie Françoiſe , un nou
vel Arrêt de réglement , le 30 Juillet dernier , qui
pour
DE FRANCE. 69
empêchera probablement que perfonne ne foit déformais
affez imprudent pour effayer de commettre
un délit dont la punition feroit inévitable. Pour remplir
cet important objet , le nouvel Arrêt à permis
aux Propriétaires des Priviléges de procéder par voie
de plainte & d'information contre les Auteurs , Poffeffeurs
, Diftributeurs & Fauteurs des Contrefaçons.
Il est évident que par ce moyen on peut acquérir
avec la plus grande facilité , les preuves néceffaires
pour faire punir les Coupables , ce qui doit rendre
les Contrefaçons auffi rares qu'elles étoient communes
autrefois.
Il a en même-temps été ordonné que l'Article
LXV de l'Edit du mois d'Août 1686 , l'Art. CIX.
du Réglement de 1723 , & les Articles I & III de
l'Arrêt du 30 Août 1777 , feroient exécutés felon leur
forme & teneur.
Il réfulte de ces différentes Lois , que celui qui
ſe rend coupable , fauteur ou diftributeur d'une
contrefaçon , doit être condamné à une amende de
fix mille livres pour la première fois , & aux dommages
& intérêts du propriétaire du Privilége ; &
en cas de récidive , aux mêmes peines , & à être puní
corporellement , fans pouvoir à l'avenir faire directement
, ni indirectement le Commerce des Livres ,
SCIENCES ET ARTS.
GRAVURE.
LAVUE du Havre de Grâce. Delfiné d'après nature
par Bacheley , & gravé par le même ; cette
Vue eft prife de la montagne d'Ingouville. Elle fe
vend à Paris chezLeveau , Graveur , rue S. Jacques ,
à côté de la veuve Ducheſne , Libraire ; & à Rouen,
chez l'Auteur. Prix 3 livres. 3
70
MERCURE
QUATUOR
MUSIQUE.
UATUOR de M. de Saint-George , pour harpe ,
violon , alto & baffes , dédiéà M. de Saint- George ,
arrangés par M. Deleplanque. A Paris , chez l'Auteur,
rue Charlot , & chez le fieur Sieber
noré , à l'hôtel d'Aligre . Prix 9 liv .
rue Saint-Ho-
Seifonate , per cembalo & violino ; compofte da
Matia Vento. Opera II , V & VI . A Paris , chez
Venier , rue Saint- Thomas du Louvre ,
fes ordinaires. Prix , 7 livres 4 fols chaque.
& aux Adref-
LÉTTRE envoyée aux Auteurs du Journal
de Paris , qu'ils n'ont pas jugé à propos
d'y inférer.
UN
MESSIEURS ,
N PETIT Voyage m'a privé , pendant plufeurs
jours , du plaifir de lire vos Feuilles ; mais je
n'y perdrai rien pour cela. Je me fuis fait apporter
toutes celles que je n'avois pas vues , & dans le
cours de ma lecture je m'arrête au N° . 212 , du 31
Juillet 1778 , à l'article Chymie , concernant la deftruction
des Fourmis.
La haute confidération dont jouit M. Cadet -le
jeune , a fans doute été bien augmentée par l'heureufe
idée de neutralifer l'acide des Fourmis par
l'alkali volatil. Le plaisir d'avoir découvert que
l'alkali volatil pourroit attaquer la compofition intime
de la Fourmi , lui enlever le principe le plus
DE FRANCE.
71
effentiel à fa conftitution , & conféquemment la
faire périr , eft vraiement une récompenfe bien flat
teufe pour ce Suvant. L'empreffement qu'il a eu
de jouir de cette douce récompenfe , de cette haute
confidération , l'a déterminé à publier précipitamment
une expérience qui a réuffi dans fon Labora
toire ; mais dont l'application dans les lieux où cet
infecte dévore les animaux , les jeunes quadrupèdes
les enfans , embarraffe cruellement ceux que la deftruction
des Fourmis intéreffe. It eft naturel d'imaginer
, d'après cette expérience , qu'il faudra à M.
Cadet d'autres affociés que Mrs. Mitouart , de
Machy , Pia , Bayen , Parmentier & Deyeux ;
il aura befoin d'un bon nombre d'ouvriers pour
fabriquer des cucurbites affez grandes pour attaquer
la compofition de plus de demi- once de Fourmis ;
car fans cucurbite , adieu la confirmation de la
théorie de M. Cadet. Il lui faudra des Gens à la
journée & même au mois pour ramaffer les Fourmis
du canton ravagé , & les porter dans la cucurbite
énorme qu'on aura conftruite.
Nous ignorons d'ailleurs avec quelle eſpèce d'alkali
volatil M. Cadet ( qui en a pluſieurs ) à fait ſon
expérience.
C'eſt ainfi , qu'éblouis par des nouveautés chymériques
, plufieurs Chymiftes de nos jours annoncent
au Public de prétendues découvertes , d'autant plus
ridicules , qu'elles n'ont aucune utilité réelle . Nous
avons vu en dernier lieu , imprimer un procédé
pour raffiner le Sucre avec moins de déchet , qui a
eu la plus malheureufe réuffite dans l'épreuve qu'on
en a faite. Un autre mémoire , fur le même objet ,
préfenté au Gouvernement , a -t- il eu plus de fuccès,
foit dans l'effai , foit dans le but où il a été formé,
d'enlever à autrui une découverte lucrative ? & tant
d'autres faits de cette efpèce , que les bornes de la
feuille ne permettent pas de rapporter ?
72 MERCURE
Je finis une lettre qui ne doit pas être auffi longue
qu'une differtation fur la Mufique , en affurant
que je crains que le Gouvernement, dans le Mémoire
qui lui a été ou fera infailliblement préſenté fur la
deſtruction des Fourmis par l'alkali volatil , ne voye,
ainfi que le Public , que la fumée abondante peu coercible&
neutralifée qui s'élève de la cucurbite.
J'ai l'honneur d'être ,
MESSIEURS ,
Votre très-humble & très - obéiffant
ferviteur LE FRANC , Médecin .
Paris , 9 Août 1778 .
ANNONCES LITTÉRAIRES.
Hiftoire Naturelle , Civile & Politique du Tonquin;
par M. l'Abbé Richard , 2 vol. in- 12. A Paris
chez Moutard , Imprimeur de la Reine , Hôtel de
Cluny , rue des Mathurins. 1778 , relié 5 liv.
Hiftoire de France , depuis le commencement de
la Monarchie jufqu'au règne de Louis XIV ; par M.
Garnier , Hiftoriographe du Roi & de Monfieur pour
le Maine & l'Anjou , Infpecteur & Profeffeur du
Collége Royal , de l'Académie des Belles - Lettres ,
Tom. 25 & 26. Prix , 3 liv. relié chaque volume.
A Paris , chez Nyon , rue Saint-Jean- de- Beauvais ;
veuve Defaint , rue du Foin-Saint-Jacques.
Errata pour le Mercure du 25 Août.
Page 248 , ligne 4 ,
à compter d'en-bas , à cette
licence , lifez par cette licence. Page 255 , ligne 7 ,
à compter d'en-bas , il voulut , life il vouloit. Page
256 , ligne 18 , l'auteur , lifez un auteur .
Voyez lafuite des Annonces fur la couverture.
JOURNAL
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUI E.
De
CONSTANTINOPLE les Juillet.

ON attend avec impatience des nouvelles , du Capitan
Bacha ; on ne doute point que les premières
qu'on en recevra ne confirment les conjectures que
l'on fait généralement ici fur fa deftination . S'il
s'eft rendu en effet en Crimée , la guerre à laquelle
on s'attend depuis fi long-tems , & que les négociations
n'ont fait que fufpendre , eft inévitable.
Selon quelques avis de cette prefqu'ifle , la pefle
y exerce fes ravages & en a éloigné le commerce :
la difette s'y fait fentir , & une épizootie def
tructive s'eft manifeftée parmi les troupeaux. La
guerre qui la menace ne peut qu'ajouter à fes calamités.
On ne fe flatte plus de la prévenir , & la continuation
des conférences inutiles de M. de Stachieff
avec les principaux Membres du Divan ne laiſſe
plus d'efpérance qu'à ceux qui perfiftent à penser
que nous pouvons nous battre en Crimée fans en
venir à une rupture ouverte avec la Ruffic.
Les ravages de la pefte continuent
& augmentent
ici chaque jour. Darizade , Gouverneur
de la Na- tolie , vient d'en être la victime. Les Francs , mal- gré leurs précautions
, n'ont pas tous également réuffi à s'en préferver. Elle s'eft manifeftée
auffi ſur quelques
-uns des vaiffeaux
étrangers
mouillés dans notre port.
5 Septembre 1778,
D
( 74 )
L'arrivée de Numan-Bey , Envoyé à la Cour de
Pologne , a démenti les bruits qui s'étoient répandus
de fa difgrace & de fa mort. Il y a déja quelques
jours qu'il eft de retour dans cette Capitale.
RUSSI E.
De PETERSBOURG , le 20 Juillet.
ן כ
LA Princeffe Eudoxie de Jeffoupow , feconde
femme du Duc de Courlande , qu'elle avoit épousé
en 1774 , & qui s'étoit retirée auprès de S. M. I.
après s'être féparée de ce Prince , vient de protefter
contre le divorce que celui - ci fit prononcer
le 27 Avril dernier par le Confiftoire de Mittau.
Cette proteftation en date du 12 Juin & fignée tant
par elle que par le Prince Grégoire Orlow fon curateur
porte en fubſtance : » Qu'elle n'a jamais confenti
au divorce pour lequel elle a témoigné fon
éloignement de la manière la plus expreffe , par la
convention en vertu de laquelle elle a été fimplement
féparée de fon époux quoad torum & menfam ,
à caufe de l'incompatibilité d'humeur ; qu'il ne
pouvoit être prononcé fans fon confentement ; que
le Confiftoire de Mittau , qui eft dans la dépendance
du Duc fon époux , n'en avoit pas le droit , & que
la convention faite pour une fimple féparation de
corps & de bien , peut d'autant moins être violée ,
qu'elle a été garantie par l'Impératrice de Ruffie
le 21 Février cc.
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 25 Juillet .
Le Duc Ferdinand de Brunfwick a fait préfent
d'une magnifique boîte d'or à M. de Schindel ,
Vice-Amiral , qui avoit été chargé de le reconduire
( 75 ) -
de Narow à Kiel. Parmi ceux que ce Prince a reçus
du Roi , on compte une canne dont la pomme d'or
préfente fur la furface le portrait de S. M. orné
de brillants ; l'intérieur offre d'un côté une petite
montre , & de l'autre les portraits en médaillons
des Rois de la Maiſon d'Oldenbourg. La Reine
douairière , foeur de ce Prince , lui a donné une tabatière
d'or ornée de fon portrait enrichi de diamans .
La Compagnie Afiatique a fixé au 9 du mois
prochain une affemblée générale dans laquelle on
examinera les propofitions faites par quelques actionnaires
pour une nouvelle expédition dans l'Inde.
fur laquelle chaque actionnaire eft invité à donner
fon avis.
Le Roi , par une Ordonnance en date du 15 de ce
mois , vient de déclarer inhabiles à fuccéder aux
biens & à la nobleffe de leurs peres , tous les enfans
nés hors de légitime mariage ; ils ne pour
ront pas même les réclamer quand ils feroient légitimés
par le mariage de leur pere & de leur
mere , s'il eft poftérieur à leur naiffance . Cette
loi qui peut avoir de grands effets fur les moeurs
n'aura lieu que dans les Duchés de Slefwick &
Holftein , la Seigneurie de Pinneberg , Altona &
le Comté de Rantzau.
POLOGNE.
De VARSOVIE Le Juillet.
30 ›
La plupart des Membres du Confeil -Permanent
qui s'étoient abfentés pour affifter aux diétines ante-
comitiales , reviennent fucceffivement ici , & ce
Confeil reprend les féances que leur abfence avoit
interrompues ; il s'occupe toujours fortement des
affaires qui doivent être préfentées à la diète prochaine
; on fe flatte qu'elle ne s'affemblera point
fous les liens d'une confédération & qu'elle fera
libre. Les Puiffances étrangères , actuellement trop
D 2
( 76 )
>
occupées pour leur propre compte , & ayant befoin
de leurs troupes ailleurs jugeront fans doute qu'il
n'eft pas nécellaire de lui dicter fes délibérations ,
fous le prétexte de les protéger ; elles fe conten eront
de négocier & de faire favoir leurs intentions par
leurs Miniftres ; mais comme il n'y aura point d'armées
pour les appuyer , la diète pourra en rejetter
quelques-unes . La nation efpère toujours que les
évènemens actuels ameneront quelque révolution
dont elle pourra profiter . En attendant , on ne néglige
rien pour rétablir l'armée de la République.
On lève le plus de monde qu'on peut pour complet
ter les régimens ; ceux qui font deſtinés pour Kaminiec
, fe font déja mis en route pour leur destination
; ils conduifent avec eux l'artillerie & les munitions
néceffaires. Les 20 mille fufils qu'on a fait
acheter à Liége , font arrivés , & on en fait paffer
une partie en Ukraine.
Les troupes Ruffes , répandues dans différens endroits
de ce Royaume , font actuellement dans un
mouvement extraordinaire. 5ooo hommes font arrivés
à Brzefc , d'où ils ont continué leur route par
la Wolhinie , vers la Ruffie- Rouge ; celles qui font
dans la Grande- Pologne , fe font auffi mifes en marche
, & l'on affure que le Prince de Repnin raſſemble
un corps confidérable fur les frontières de l'Ukraine,
Il vient de paroître deux Univerfaux ; l'un affure
aux Jurifdictions particulières le droit de prononcer
fans appel dans les caufes , dont l'objet n'a pas 3000
florins ; le but de l'autre eft de réprimer les dévaſtations
qui fe font dans les forêts par les Seigneurs
Engagiftes des Staroſties Royales , tant en Pologne
qu'en Lithuanie.
( 77 )
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 20 Juillet.
L'ARMÉE de l'Empereur , felon les dernières
nouvelles , est toujours dans le camp inattaquable de
Jaromirfz ; le Roi de Pruffe a jufqu'à-préfent tout tenté
vainement pour l'en faire fortir. Il continue à fouffrir
beaucoup de la difette & fur- tout de la déſertion.
L'Empereur fe foumet à toutes les fatigues de la campagne
; il n'y a prefque point d'efcarmouche où il ne
foit préfent ; lorfqu'il fe repofe , c'eft ordinairement
fur la redoute la plus proche de l'ennemi ; il y a une
petite tente avec une fimple paillaffe pour fon uſage.
Il fe confirme que l'ordre a été expédié à un corps
de dix mille Croates d'aller prendre poffeffion de la
Bavière , & on affure aujourd'hui que ce corps eft
déja en marche pour ſe rendre à fa deſtination.
On a enrôlé 500 Montagnards de Cremnitz & de
Chemnitz , qu'on doit charger de la défenſe des paffages
des montagnes de la frontière. Le Major de
Meftach a reçu ordre de lever un nouveau corps de
volontaires , dont il nommera les Officiers. Le
Prince d'Efterhazy a obtenu la permiffion d'en lever
aulli un corps en Hongrie ; il fera fous les ordres &
fous ceux de M. Caroli.
On mande d'Egra qu'on y a conduit fous l'efcorte
de 8 foldats un efpion que les arquebufiers ont ar
rêté par rufe . On a trouvé parmi fes effets des lettres
de Pruffe & de Saxe , une tablette où étoient
marquées la force de l'armée Impériale & fa pofition
; il avoit auffi plufieurs autres papiers fufpects ,
cachés dans la doublure de fon habit , avec de petits
inftrumens tranchans.
Suivant les rapports de quelques Turcs arrivés
en ce moment de Conftantinople à Belgrade , écrit-on
de Presbourg , on a découvert depuis peu quelques
D 3
( 78 )
tombeaux nouvellement creufés & comblés fur les
terres de la domination Ottomane. Les habitans des
lieux voifins ont déposé que le courier expédié le
17 Juillet dernier de Conftantinople , avoit été attaqué
par une foixantaine de brigands qui le maſſacrérent
avec les Janiſſaires qui l'eſcortoient , & les enterrèrent
, après s'être emparés des paquets , argent
& bijoux dont il étoit chargé. Comme bien des
commerçans font dans l'ufage de confier au courier
qui part tous les 17 jours de Conftantinople pour
Vienne , de l'argent , des bijoux & des lettres de
change , on s'empreffe de les prévenir de cet évè
nement cr.
De HAMBOURG , le 12 Août.
L'ENTRÉE du Prince Henri en Bohême eft pleinement
confirmée ; les différens mouvemens qu'il
a fait faire à fon armée , n'ont eu pour objet que
d'empêcher les Autrichiens de pénétrer la véritable
route qu'il vouloit prendre. Dès le 19 du mois dernier
, il s'étoit emparé du pas important de Basberg
fans aucune perte ; les ennemis , poftés dans les
environs , s'étoient retirés vers Egra & Leutmeritz.
Il avoit pris pofte le même jour à Sébaſtiansberg ,
tandis que fes huffards pouffoient leurs courfes juf
qu'à Commottau. Au lieu de pourfuivre le même
chemin , il revint le 20 , reprendre les anciens quartiers
, à la gauche de l'Elbe , près de Drefde. Ce
mouvement rétrograde , dont on a parlé fi diverfement
, fervoit à cacher le plan qu'il avoit fait ,
& à le mettre en état de l'exécuter. Il déconcerta les
ennemis , qui lui avoient peu difputé le paffage qu'il
avoit paru vouloir prendre par le cercle de Saltz ,
parce qu'il fe feroit trouvé féparé de l'armée du
roi par l'Elbe , & que les deux armées Autrichiennes
auroient pu le mettre entr'eux & même fe réunir.
Le deffein du Prince étoit d'entrer en Bohême par le
( 79 )
cercle de Leutmeritz ; les deux armées Pruffiennes ,
placées l'une & l'autre par ce moyen , à la droite de
I'Elbe , devoient avoir plus de facilité pour agir
de concert , & pour fe joindre , en cas de néceffité.
Pour l'exécuter , il fe mit en marche le 27 avec la
plus grande partie de l'armée combinée de Pruffe &
de Saxe ; le 28 , il paffa l'Elbe près de Pirna , &
marchant par Stolpen & Neuftadt jufqu'en Bohême ,
il s'avança par Rombourg jufqu'à Gorgenthal. La
difficulté des chemins , qu'on avoit jugés impraticables
& qu'en effet aucune armée n'avoit encore
franchis , avoit empêché de foupçonner qu'il pût
prendre la route qu'il s'eft ouverte. Le Général Lau
don , incertain des projets du Prince Henri , avoit
envoyé le Prince de Lichtenſtein avec 20,000 hommes
à Auffig , & le Général Giulay , avec dix mille
vers Gabel. C'eſt une partie de ces derniers que le
Lieutenant- Général Belling attaqua la nuit du, 31
Juillet au premier de ce mois , & qu'il repouffa. Le
3 , le Général Mollendorff , qui avoit fuivi le Prince
Henri le 29 , & dont les mauvais chemins retardèrent
la marche , campa à Kemnitz ; les Saxons s'établirent
à Gabel , & le Général - Major Podjurski occupa
le Château de Krottau. Le 4 , l'armée prit le
camp de Schwoika , & fes patrouilles découvrirent
que l'armée du Maréchal de Laudon s'étoit retirée
jufqu'au -delà de l'Ifer. Les relations de cette expédition
, publiées à Berlin , portent qu'elle a coûté peu
de monde à l'armée Pruffienne , qui a fait prifonniers
30 Officiers & 1500 hommes , & a pris 3 canons
3 drapeaux , la plupart des régimens de Geifruck &
de Caprara.
>
Selon les derniers avis de Bohême , le Prince
Henri avoit , le 7 de ce mois , fon quartier- général
à Schwoika ; le Général Mollendorf étoit près de
Langenau , le Lieutenant- Général de Belling à Wartemberg
, & le Colonel d'Ufedom , près de Grobein.
L'ennemi , qui reculoit à meſure que l'armée
D 4
( 80 )
s'avançoit , avoit déja abandonné Tetfchen , Toplitz
, Auffig & Leutmeritz , dont les Pruffiens ont
d'abord pris poffeffion , ainfi que des mines de Sandau
, Leipa , Reichftadt , Mimes , Olchwitz , Krottau
. Le Prince Henri , lit-on dans des lettres de
Leipfick , a écrit à l'Electeur de Saxe , qu'il regardoit
fon entrée en Bohême comme équivalente au
gain d'une bataille. Les progrès qu'il a faits , le
mettent en effet en état de joindre par une marche
de 2 à 3 jours à travers le cercle de Buntzlau , l'armée
du Roi fon frere , près d'Arnau. La proximité
des quatre grandes armées & leur pofition délicate
ne peuvent pas manquer d'amener bientôt de grands
événemens. » Le Feld- Maréchal de Laudon , écrit-on
des frontières de la Bohême , a été obligé d'abandonner
fa pofition avantageufe à Leutmeritz , qui le
rendoit maître des deux rives de l'Elbe , & où il
avoit établi un de fes principaux magaſins . Il s'eft
retiré du côté de Jung-Buntzlau pour fe conferver fa
communication avec l'armée de l'Empereur , tandis
que le Prince de Lichtenſtein , poſté à Melnik , au
confluent de la Moldau & de l'Elbe , affure celle de
Prague. Le Prince Henri paroît , de fon côté , ne
point vouloir le borner à agir de concert avec l'armée
du Roi fur la droite de l'Elbe ; on lui fuppofe
le deffein de mettre celle de M. de Laudon entre deux
feux , en faifant avancer des forces fur la gauche
du fleuve , vers la Capitale. Pour cet effet , un
corps de 24,000 hommes , fous les ordres du Général
Pruffien , de Platen , & du Général Saxon , Comte
d'Anhalt , s'eft mis en marche pour entrer par Gishubel
en Bohême. Un détachement , envoyé le 6 à
la découverte , en deux divifions , l'une fur Toplitz ,
& l'autre fur Auffig , ayant rapporté que les deux
rives de l'Elbe étoient abandonnées par les Impériaux
, on fit partir le 7 au foir deux régimens de
cavalerie Saxone & un de carabiniers , faifant l'avantgarde
d'un corps qui les fuivit le 9 à 4 heures du
( 81 )
matin. On affure que ce corps a déja garni Toplitz ,
Dun & Auffig. Si ce corps continue fa marche par
Billin , Lowofitz , Budyn & Welwarn , la ville de
Prague feroit bientôt menacée . Si le Maréchal de
Laudon ne peut parvenir à arrêter l'armée de Pruffe
& de Saxe , l'Empereur fera forcé d'abandonner fon
camp fortifié & avantageux de Konigsgratz ; & les
mouvemens que le Prince Henri a faits , paroiffent
avoir eu principalement ce but , parce que le Roi de
Pruffe voyoit l'impoffibilité de l'y attaquer avec fuccès.
Un avantage certain que le premier retirera
du moins de fes progrès , c'eft qu'étant maître de
l'Elbe depuis Leutmeritz jufqu'à Tetfchen , il pourra
tirer aifément fes vivres par eau de la Saxe & du
pays de Magdebourg.
Fin du Manifefte du Roi de Pruffe.
» C'est donc S. M. I. , comme co- Régent , qui a
notoirement entrepris , qui dirige & foutient tout le
démembrement de la Bavière , mais elle ne fait rien
comme Empereur pour ramener cette affaire importante
aux voies légales . Selon l'article 3 § 3 & l'article
11 21 de la capitulation , l'Empereur a promis
, que dans toute affaire importante concernant
l'Empire & pouvant être de grand préjudice , ou
avoir de grandes fuites il fe ferviroit du Confeil
des Electeurs, & felon l'occafion , de celui des
Princes & des Etats de l'Empire , & qu'il n'entreprendroit
rienfans eux . Or , fi jamais il y a eu dans
l'Empire une affaire importante , & d'une conféquence
étendue , c'eſt bien aſsûrément la fucceffion
de Bavière. Il ne s'agit pas de moins que de la confervation
ou du démembrement d'un Electorat , & de
deux Duchés confidérables de l'Empire , & par les
fuites néceffaires , même du maintien ou de la deftruction
de toute la conftitution de l'Empire . On auroit
ainfi dû s'attendre que S. M. I. n'entreprendroit
DS
( 82 )
rien dans cette importante affaire , fans la concur
rence de l'Empire , mais qu'au contraire elle l'auroit
porté à la Diète , cependant rien de tel ne s'eft fait
depuis la mort de l'Electeur de Bavière , & les cinq
mois qui fe font écoulés depuis .
»La paix de Weftphalie ayant affuré à la maifon
Palatine la fucceffion de Bavière , & nommément la
réverfion du Haut-Palatinat ; le démembrement qu'on
fait de ces deux pays , eft une contravention manifefte
de ce traité & de l'article 4 §. 13 de la capitulation
, par lequel S. M. I. a promis de maintenir la
paix de Weftphalie , & de n'y pas contrevenir ellemême.
La manière dont ce démembrement a été exécuté ,
eft encore directement contraire à l'article 21 , §. 6 ,
7, 8 , de la capitulation , par lefquels S. M. I. a promis
de ne fare valoir fes prétentions que par la
voie de la juftice ordinaire , fans jamais recourir à
la violence en aucune façon.
» Il n'eft auffi guère à concilier avec les conftitutions
de l'Empire & la capitulation Impériale , nommément
avec l'article 11 , § . 10 , 11 , que S. M.
l'Empereur , dans fes lettres-patentes du 16 Janvier
ait de fa propre autorité déclaré pour fiefs maſculins
dévolus à l'Empire , le Landgraviat de Leuchtenberg
, les Comtés de Wolffftein , Haag , Schwabeck ,
Hals & autres diſtricts faiſant partie de la fucceffion
de Bavière , & que ce Prince les ayant fait occuper
par les troupes de fa maiſon , s'y foit déja fait rendre
bommage. Comme il n'eft encore nullement décidé
que ces diftricts foient vraiment des fiefs mafculins
ouverts à l'Empire , & qu'il eft plutôt très - probable
qu'ils appartiennent ou à la totalité du fief mafculin
Bavarois , ou à la fucceffion allodiale , on auroit dû
s'attendre que S. M. I. eût laiffé l'Electeur Palatin ,
comme héritier univerfel , en poffeffion de ces pays ,
& qu'elle eût enfuite fait examiner & décider d'une
manière conforme aux conftitutions de l'Empire ,
( 83 )
fi les diftricts en queftion appartiennent , ou au fief
mafculin Bavarois ou à l'allodial , ou s'ils font en
effet dévolus à l'Empire comme fief ouvert. Le dernier
point conftaté , il auroit été feulement queftion
d'agiter , s'il falloit faire de ces fiefs un domaine de
l'Empire , ou s'ils devoient être conférés à d'autres .
Ce dernier arrangement ne peut avoir lieu felon l'article
11 § . 21 de la capitulation Impériale , que du
confentement des Electeurs & des Princes de l'Empire.
» Il eſt donc fuffi lamment conftaté , par tout ce
qui a été expofé & prouvé , que la Cour de Vienne
démembre la Bavière d'une manière arbitraire &
inouie dans l'hiftoire d'Allemagne ; qu'elle ne le fait
qu'à l'ombre d'une prétention nullement valable ;
qu'elle fait valoir cette prétention d'une manière illégale
& la plus contraire à la conſtitution Germanique
; qu'elle a ôté à la maifon Palatine la jufte poffeffion
de fon patrimoine par la menace & par l'envahiffement
de la Bavière ; qu'elle prive par-là la
maiſon Palatine & celle de Saxe d'une fucceffion inconteftable
, & que S. M. l'Empereur autorife & foutient
toutes ces ufurpations.
Si cette acquifition réuffiffoit à la Cour de Vienne ,
le refte de la Bavière fuivroit bientôt , comme elle
s'en est déja ménagé l'occafion , en ſe réſervant l'échange
de la totalité de la Bavière dans la convention
du 3 Janvier conclue avec l'Electeur Palatin ,
& dans le projet de convention propofé au Roi. Quel
accroiffement immenfe de Puiffance ne feroit pas
l'acquifition illégale du plus important Duché de
l'Allemagne , ou feulement de fa moitié , avec la
poffeffion des trois grandes rivières du Danube , de
I'Ifer & de l'Inn ? quelle perfpective pour la confervation
de l'équilibre , pour la sûreté & la liberté de
l'Empire , après la réuffite d'une acquifition pareille ,
& après qu'on a déja folemnellement annoncé à la
maiſon de Brandebourg l'oppofition qu'on veut faire
D6 .
( 84 )
1
à la réunion future de ſes Etats héréditaires en Franconie
?
>> Ce feroit une exception bien frivole qu'on voudroit
oppofer au Roi d'être un tiers à l'affaire de Bavière
, & de n'y être aucunement intéreffé . S. M. y
feroit plus même intéreflée que la Cour de Vienne ,
Par les propres titres qu'elle allègue , s'ils étoient
fondés , comme ils ne le font pas . Saus vouloir pourtant
aucunement infifter fur un intérêt pareil , S. M.
fe croit fuffilamment intéreſſée à la juſte diſtribution
de la fucceffion de Bavière , comme Electeur & Prince
de l'Empire , & comme contractant & garant en cette
qualité de la paix de Weftphalie , de la capitulation
& de toutes les conftitutions Germaniques ; elle l'eft
encore comme ami & allié de L. A. le Duc de Deux-
Ponts , de l'Electeur de Saxe & des Ducs de Mecklenbourg
qui prétendent a la fucceffion de Bavière , &
ont reclamé ion alliſtance . S. M. eſt enfin intéreflée
à la confervation du fyftême Germanique , qui feroit
entièrement renversé , fi le démembrement projetté
de la Baviere devoit fubfifter. Tout le monde raiſonnable
& impartial reconnoîtra donc que ces titres
font plus que fuffifans
pour autorifer
S. M. d'intervenir
dans l'affaire de la fucceffion de Bavière , &
d'en demander l'arrangement jufte & conforme aux
droits des parties intéreffées . S. M. a effayé toutes
les voies de conciliation poffibles , & elle a épuifé
la modération pour y porter la Cour de Vienne . Elle
n'a ceffé de faire à cette Cour les repréſentations les
plus convaincantes & en même-tems les plus amicales
pendant les mois de Février , de Mars & d'Avril ;
elle s'eft prêtée à la négociation propofée pendant les
mois d'Avril , de Mai & de Juin , fans fe laiffer rebuter
par les explications de la Cour de Vienne quelquefois
trop fortes , peu convenables & nullement
propres au but propofé ; elle a continué de lui faire par
degré les propofitions ies plus avantageufes pour
elle-même ; mais la Cour de Vienne n'ayant jamais
( 85 )
fait que des propofitions vagues , obfcures & nu'lement
fuffifantes , voulant abfolument exclure le Roi
de l'arrangement de l'affaire de Bavière , pour ne
traiter peut- être qu'avec l'Electeur Palatin , & ayant
à la fin rompu la première négociation , en déclarant
que fi S. M. n'adoptoit pas fes propofitions , tout accomodement
devenoit impoffible , & tout éclairciffe
ment ultérieur feroit fuperflu ; il ne tefte au Roi
d'autre parti à prendre que de rompre auffi de fon
côté une négociation qui a été infructueule pendant
cinq mois , & qui ne finit pas par fa faute . Quel autre
moyen refte-t- il à préfent pour redreffer , s'il eft
poffible , une injuftice fi manifefte , que celui de recourir
à la voie des armes ? Il eft vrai que ce n'eſt
pas la voie légale dans un corps d'Etat comme celui
de l'Empire Germanique , lié par tant de traités & de
loix ; mais dès que le Chef de l'Empire & le premier
membre de cette même fociété mettent de côté tout
ce que la conftitution Germanique a de plus facré ,
dès qu'ils employent la violence & la fupériorité de
leurs forces pour le procurer un agrandiffement injufte
, il doit être permis à tout Etat de l'Empire &
à toute Puiffance fouveraine de s'y oppofer par les
mêmes voies de la force.
» Ce feroit contre toute raiſon , fi dans le cas préfent
on vouloit attribuer l'agreffion au Roi. C'eſt la
Cour de Vienne qui a commencé l'agreffion , en
envahiffant la Bavière fans droit & fans titre , & en
enlevant à la maiſon Palatine la jufte poffeffion de
fon héritage. Comme elle eft dans la poffeffion de ce
qu'elle a ufurpé , elle peut à la vérité attendre tranquillement
l'attaque ; mais tout le monde raifonnable
& impartial reconnoîtra qu'elle eft dans le cas de
l'agreffion , & que fi le Roi l'attaque , il ne fait que
défendre la liberté & les conftitutions Germaniques
léfées , ainsi que les Princes de l'Empire fes amis opprimés
. S. M. le fait fans autre vue d'intérêt particulier
, que celui de ſa fûreté & de la confervation du
( 86 )
fyftême de l'Empire , ayant d'ailleurs donné dans
tout le cours de cette affaire des preuves convaincantes
de fon défintéreffement & des vues les plus pures.
Elle fe fatte donc , que non- feulement les co-
Etats , mais aufli les Puiffances de l'Europe , & furtout
celles qui ont garanti la paix de Weftphalie , ou
qui prennent autrement part à la confervation de ce
grand & refpectable corps Germanique , qui tient fi
étroitement au bonheur de toute l'Europe , que ces
Etats & Puiffances reconnoîtront la juftice de la
guerre que S. M. eft obligée d'entreprendre ; que
loin de lui être contraires , ces mêmes Etats & Puiffances
fe joindront plutôt S. M. par les voies que
leur fageffe leur fuggérera , pour obliger la Cour de
Vienne renoncer au démembrement de la Bavière ,
pour maintenir la paix de Weftphalie & pour rétablir
& conferver l'Empire d'Allemagne dans fon
fyftême & dans fa conftitution ".
ment ,
De
RATISBONNE , le 15 Août.
LE 2 de ce mois , l'Envoyé directorial d'Autriche
porta à la Diète une Déclaration contre celle que le
Roi de Pruffe fit remettre le 9 du mois dernier ;
elle a pour unique objet l'acte de renonciation du
Duc Albert. » En attendant , dit ce Miniftre , les
preuvres convaincantes qu'on va donner inceffam-
& qui démontreront la fauffeté de cette
Chartre , au moyen des connoiffeurs en diplomes ,
on fe contentera d'y oppofer pour le préfent , le
filence qu'ont gardé fur cette importante pièce tous
les Hiftoriens de ce tems , & fur-tout le Chronicon
Presbiteri Andrea Ratisbonenfis. Cet Auteur a
écrit la Chronologie de fon tems , à commencer de
l'année 1410 jufqu'en 1433 , & il n'y eft fait aucune
mention de cet acte folemnel qui devoit être de
notoriété publique , ayant été paffé pour ainfi dire
fous fes yeux , & dans la ville même auprès de la(
87 )
quelle il faifoit fa demeure ( le couvent de Saint-
Magnus, à Stadam - Hoff ) .
Le Miniftre de Brandebourg a répondu en peu de
mots. Que le filence d'un ancien Chroniqueur ,
fur un acte paffé entre deux Princes contemporains ,
ne prouve rien pour ni contre l'authenticité de cet
acte , & que tant qu'on ne pourra alléguer d'autres
preuves contre l'original en queſtion , dont la copie
d'ailleurs , tant par le ftyle que par toutes les circonftances
de ce tems -là , porte l'empreinte de la
plus exacte vérité ; fon authenticité ne peut être infirmée
par la négation pure & fimple de l'Envoyé
d'Autriche «.
On ignore toujours où en font les nouvelles négociations
entre le Roi de Pruffe & l'Empereur ; on
ne doute pas qu'elles n'aient été repriſes . Les lettres
de Vienne , fans avouer qu'elles le font , femblent
en convenir. » Nous avons ici la nouvelle certaine ,
lit-on dans quelques -unes , que deux Miniftres Pruffiens
fe trouvent depuis le 23 à Glatz , & qu'il y a
une négociation fur le tapis , mais on en ignore abfotument
l'objet «. Les Lettres de Pruffe ont dit depuis
long-tems quel étoit cet objet ; elles ajoutent
aujourd'hui qu'on ne chercheroit pas à en douter ,
fi le Roi avoit confenti à l'armistice qu'on lui avoit
propofé , & qu'il n'avoit pas jugé à propos d'accorder
avant que les préliminaires ne fuffent convenus
& fignés.
و
La pofition & la proximité des armées , nous préparent
à recevoir bientôt des nouvelles intéreffantes ;
on s'attend à une action déciſive , & les Nouvelliftes
ne manquent pas d'en annoncer une. Selon des lettres
de Lipftadt , le bruit s'y eft répandu que le 9 de ce
mois , il y en a eu une entre les armées du Prince
Henri & du Maréchal de Laudon ; que ce dernier
a eu le deffous , & que fon aile droite a été entièrement
ruinée. Si cette nouvelle eft vraie , la confirmation
ne peut pas en être éloignée,
( 88 )
ITALIE.
De LIVOURNE , le 10 Août.
LA rupture entre la France & l'Angleterre , a
donné lieu à la publication d'une loi , qui ordon
ne la plus exacte neutralité dans tous les ports
de la Tofcane , & preſcrit un Règlement auquel
on doit fe conformer , tant ici qu'à Porto-Ferrajo &
ailleurs . Le but de cette loi eft de protéger le commerce
du Grand Duché , & d'empêcher que les vail
feaux des nations en guerre , puiffent s'attaquer à une
certaine diſtance de nos ports , ni s'emparer dans la
même diſtance des vaiſleaux qui y entreront ou qui
en fortiront. Il eft recommandé en même- tems d'avoir
les mêmes égards & les mêmes attentions pour
tous les vailleaux , de quelque nation qu'ils foient ,
qui entreront dans nos ports .
Le paquebot le Berborough , de 14 canons , venant
de Minorque , & arrivé ici le 30 du mois dernier
, a rapporté que le 23 , » il avoit rencontré entre
la Sardaigne & Minorque , une polacre Françoise de
18 canons , convoyant 8 bâtimens de fa Nation , qui
l'avoit attaqué , & avec laquelle il avoit combattu
près de 2 heures . Heureufement la polacre n'avoit
pas voulu trop s'écarter de fon convoi , & le paquebot
lui a échappé «. Les affurances fur les bâtimens
Anglois , font montés à préſent à 20 pour cent.
On mande de Rome , qu'à l'imitation de Benoît
XIV , qui avoit déclaré fchifmatique Van- Stiphoet
, Evêque d'Harlem , mort à la fin de Décembre
dernier , le Pape vient d'excommunier le fucceffeur
que l'Eglife d'Harlem lui a donné dans la perfonne
de M. Adrien Boekman ; il a compris dans cette excommunication
l'Archevêque d Utrecht, & tous ceux
qui ont procédé ou procéderont à la confécration de
M. Boekman.
( 89 )
Selon les lettres de Maroc , les troubles continuent
dans ce Royaume ; le troifième fils du Roi , Muley-
Guiazgud , Prince d'un caractère inquiet , qui eft né
de la fille d'un renégat Anglois , s'eft échappé avec
300 hommes de fon naturel , & difpofés à fuivre fa
fortune. Il s'eft réfugié dans les montagnes voifines
de Fez & de Mequinez , dont les habitans , qui fe font
révoltés plufieurs fois , paroiffent difpofés à le foutenir.
Le Secrétaire d'Etat , Samuel Sumbel , a été
condamné à une amende de 15,000 piaftres fortes ;
on doit l'appliquer aux ouvrages de Mogador , auxquels
le Roi veut le faire travailler lui - même. On
attribue fa difgrace à la partialité qu'il a témoignée
pour les Hollandois , & au confeil qu'il a donné au
Roi , de faire la paix avec eux moyennant une fomme
d'argent. On écrit cependant que cette difgrace ne
fera pas de durée ; on dit déja que l'amende a été
modérée à 10,000 piaftres , & onne feroit pas étonné
de le voir rentrer en faveur.
ANGLETERRE.
De LONDRES > le 21 Août.
ON commence à penfer ici comme à Paris de la
dernière expédition de l'Amiral Keppel , la Cour a
jugé a propos d'appeller cela du nom de victoire , &
pour le perfuader , elle a fait faire des illuminations
à Kew ; le Capitaine Faulkener , qui en a apporté la
nouvelle , a reçu un préfent de 300 guinées , & cette
dépenfe & ces réjouiffances n'ont pas convaincu la
Nation. On ne peut fe refufer à cette obfervation ,
Jit-on dans un de nos papiers , c'eft que dans la plupart
des victoires complettes que nous avons remportées
fur mer pendant la dernière guerre , nous
avons pris , détruit ou coulé à foud un bon nombre
de vaiffeaux ennemis ; au lieu que dans l'affaire du
27 Juillet dernier , affaire dont nous nous fommes
( 90 )
fi follement enorgueillis , nous n'avons pas pris , détruit
ou coulé à fond une feule barque Françoife , &
que nos vaiffeaux , d'après l'état de leurs mâts , de
leurs vergues & de leurs voiles , n'ont pas pû pour-
Suivre l'efcadre Françoife , qui , au rapport de notre
Amiral , avoit été fi bien battue . » Nos Miniftres ,
dit-on dans un autre , on montré tant de joie à l'arrivée
du Capitaine Faulkener , qu'avant de fe donner
le temps d'examiner la nature des dépêches de l'Amiral
, ils ont envoyé des Exprès dans les différentes
parties du Royaume , avec une relation de la victoire
complette remportée fur les François . Un de ces Exprès
fut expédié au Général Keppel , frere de l'Amiral
, au camp de Coxheath , & tout auffi-tôt on y fit
les plus grandes réjouiffances ; mais ces tranſports
cette ivreffe , ne durèrent qu'un moment . Le public
fut bien déconcerté en voyant dans la Gazette de la
Cour , la perte confidérable que nous avions faite
& quand il fut que toute l'eſcadre Françoiſe étoit rentrée
à Breft fans en excepter un feul vaiffeau , & que
probablement cette eſcadre n'avoit pas été plus battue
que la nôtre. En effet , tout homme qui a des yeux ,
voit dans cette affaire tout autant de ſujet de s'attrifter
que de fe réjouir «.
>
?
L'eſpérance de la Nation eft actuellement que l'Amiral
Keppel prendra fa revanche ; on affure que s'il
y parvient par un fuccès marqué , il fera fait Pair du
Royaume , & nommé à une des places de Lord de
l'Amirauté ; on dit qu'il eſt bien réſolu de mériter au
plutôt ces diftinctions ; tous nos papiers ne parlent
depuis quelque temps que des foins qu'il fe donne
pour réparer fa flotte ; ils avoient même annoncé
qu'elle mettroit à la voile le 14 de ce mois ; mais
vraisemblablement ils n'étoient pas inftruits du véritable
état de fes vaiffeaux , dont la plupart ayant
perdu leurs mâts de hune , & fouffert beaucoup dans
leurs agrêts & dans leurs voiles , ont exigé des réparations
confidérables , des remplacemens à neuf , qui
( 91 )
ont demandé plus de temps . Ce qu'il y a de sûr ,
c'eſt que cette flotte étoit encore en rade hier dans la
baye de Cauzan , devant le port de Portſmouth. On
fait feulement que quelques vaiffeaux font partis
fucceffivement pour croifer dans différens endroits
ou épier les mouvemens de la flotte Françoiſe , &
nos fpéculatifs fe font empreffés d'imaginer & de publier
que la flotte mettroit en mer en détail pour en impofer
aux ennemis , & les furprendre s'il eft poffible.
Au milieu de tout ces préparatifs de guerre , on ne
ceffe pas cependant de parler de paix ; on continue
d'affurer que le Marquis d'Almodovar y travaille avec
beaucoup d'ardeur ; mais il ne tranfpire rien du réfultat
de les négociations ; on remarque qu'il ne fe
preffe pas de faire mettre fon hôtel dans un état qui
pourroit indiquer qu'il fera un long séjour ici ; on
connoît l'état de la marine de l'Eſpagne ; elle a
déja 29 vaiſſeaux de ligne , & dans peu de femaines
elle en aura 40 ; on ne peut pas le flatter qu'elle employe
ces forces à notre fervice ; & on ne doute
point , fi les négociations échouent , que S. M. C. ,
croyant avoir affez fait pour l'amour de la paix , ne
diffère plus à remplir les engagemens qu'elle a pris
par le pacte de famille. » Quoique la flotte du Mexique
foit arrivée , difent nos Politiques , celle qu'on
appelle proprement la flotte des gallions ne l'eft pas
encore , & fa cargaiſon monte à environ 11 ou 12
millions de piaftres fortes . Cette circonftance peut
donner la clef du langage pacifique qu'a tenu jufqu'à
préfent l'Ambaffadeur d'Efpagne. Il eft poffible que
l'arrivée de ces gallions fafle changer de ton à ce
Miniftre. C'eſt au moins une chofe qui mérite toute
l'attention du Gouvernement , d'autant mieux qu'àen
juger par les difcours de fes Gazetiers , il ne fait pas
un mot de cette feconde flotte qu'attendent les Eſ
pagnols c.
Plufieurs papiers répètent les mêmes obfervations
& y ajoutent : felon quelques- uns , la Cour a réfolu
( 92 )
de rappeller le Comte de Grantham , & le Marquis
d'Almodovar eft de fon côté fur fon départ. Selon
d'autres , le Comte d'Aranda a reçu à Paris un Courier
de Madrid , chargé de la copie d'un traité de
commerce entre l'Espagne & l'Amérique , & nouvelle
de l'arrivée heureuſe à leur deftination des 4
millions que fa Cour a envoyés aux Etat-Unis. Si ces
papiers femblent ôter toute efpérance de paix , il y
en a d'autres qui font des efforts pour en donner ;
mais la manière dont ils s'y prennent n'eft pas propre
à infpirer beaucoup de confiance . » Le 25 du
mois dernier , lit - on dans un , il eft arrivé ici de
Paris un François de diftinction . Il loge dans Suffolck
-Street Charing Croff ; il s'eft promené quelquefois
avec Mylord North , & Mylord Sandwich 3
il paffe en général pour un chargé des affaires à la
mode du temps , qui a apporté quelques réponses
officielles , à quelques propofitions officielles , faites
par notre Miniftère à celui de France « .
que
Du côté de l'Amérique , ce que l'on avoit prévu eft
arrivé ; on n'a plus aucune efpérance de la voir rentrer
dans la dépendance , & on fe voit dans l'impoffi .
bilité de l'y forcer ; il s'agit à préfent de reconnoître
les Etats - Unis pour des Etats libres ; & on prétend
dans trois femaines le Parlement fera affemblé
pour autorifer le Roi à donner à fes Commiffaires
les inftructions néceffaires en conféquence. Cette
démarche , dont on fent la néceffité , n'eft pas vue de
bon oeil. » Elle prouve , difent nos Politiques , l'aveuglement
de nos Miniftres , qui n'ont jamais voulu
voir jufqu'à préfent qu'ils y feroient réduits. Le
Duc de Richemond l'avoit prévu & dit , dans la
Chambre-Haute , il y a 6 mois. Lorfqu'il propofa un
bill comme le feul moyen de rétablir l'honneur de
la patrie & de la fauver , on lui répondit par un
éclat de rire général , & le Lord Lyttleton , à la tête
des partifans du Miniftère , avança que ce projet
étoit chimérique & deshonorant pour l'Angleterre.
( 93 )
Aujourd'hui l'on eft obligé de l'adopter , dans des
circonftances où nous avons été devancés par nos
ennemis naturels , & après avoir dépensé quelques
millions de plus . On a refuſé de traiter avec l'Amérique
, parce que la dignité de la Métropole ne lui
permettoit pas de traiter avec des rebelles ; où eft à
préfent cette dignité qui eft forcée de reconnoître
l'indépendance de ces rebelles ? Cette guerre n'a été
occafionnée que par nos fottifes , & nous l'avons
foutenue avec auffi peu de fageffe que nous l'avons
commencée. En 1776 , quelques Membres du Parlement
prévirent que la France profiteroit infailliblement
de nos querelles avec l'Amérique. Le Lord
North déclara qu'une pareille idée étoit extravagante ,
& que nous ne devions point entrer en guerre avec
nos amis fans motifs , fi nous ne voulions pas avoir
toute l'Europe fur les bras. Le Lord North avoit raifon
; nous avons fait la guerre à l'Amérique fans
fujet , & elle s'eft déja fait tant d'amis , fans ceux
qu'elle attirera encore à fon parti , que fi nous voulons
nous battre avec tous fes alliés , nous aurons
pour ennemis à - peu près tous les peuples de la
terre «<.
·
On débite comme une chofe sûre , que le dernier
vaiffeau parti pour l'Amérique , a porté au Général
Clinton l'ordre d'évacuer New- Yorck ; on effayera
de garder , fi l'on peut , Rhode-Iſland & Halifax , qui
feront les deux feules places d'armes que nous aurons
en Amérique , & que nous ne pouvons pas nous flatter
de conferver. Le Général Clinton embarquera
toutes les troupes qui reviendront en Angleterre , où
elles font devenues néceffaires . On ne manque pas de
donner dans les papiers Royaliſtes un état exagéré
de nos forces en Amérique. S'il faut les en croire ,
elles montent à 559 bâtimens armés de toute grandeur
, ayant à bord 6541 marins , & à 36,000 hommes
de troupes de terre. Mais dans ces états , on
compte l'efcadre de l'Amiral Byron , qui n'eft pas
( 94 )
arrivée à fa deftination , & dont les vaiffeaux difperfés
ne pourront ſe réunir que tard à Halifax , où
ils ne trouveront pas les mâts dont ils ont befoin.
La crainte d'une invafion de la part de la France
n'a pas peu contribué a faire rappeller nos forces qui
font en Amérique , & les précautions qu'on a prifes
ne raffurent pas en attendant leur arrivée. Cette
crainte , bien ou mal fondée , a donné lieu à une
multitude de farcaſmes contre le Gouvernement. »>Les
François font trop bons politiques , dit-on , pourpenfer
à une invafion chez nous. Ils favent qu'une defcente
ruineroit immédiatement le crédit public , &
qu'une banqueroute nationale en feroit la conféquence
; ils nous haïffent trop pour nous débarraſſer
tout de fuite d'une dette de iso millions fterl . que
nous devons à nos Miniftres , qui fe conduifent
comme s'ils nous avoient été donnés par la France
même «. Dans d'autres papiers on combat ainfi cette
terreur. » On dit que le parti Miniftériel débite férieufement
qu'il s'attend à une invaſion ., & que
Roi lui-même regarde cet évènement comme une
choſe qui ne peut manquer d'arriver ; mais c'eft pour
cette raifon que beaucoup de gens fenfés n'en croyent
rien. On doit toujours prendre l'inverfe des difcours
de nos Miniftres , pour en trouver le véritable fens.
Le Roi croit ce que les Miniftres lui difent ; ceux - ci
ne s'attachent qu'à le tromper ; c'eft ce qui faute aux
yeux de tout le monde , & qui n'échappe qu'aux fiens .
En conféquence , tout le monde doit refufer fa confiance
aux Miniftres ; tant qu'ils ont gardé le filence ,
j'ai eu quelque peur d'une invaſion ; à préfent qu'ils en
parlent , je ceffe de la craindre «..
le
On parle toujours d'un traité conclu entre la
Grande- Bretagne , la Ruffie & la Pruffe , & dont
l'effet doit durer dix ans à compter de fa date qu'on
n'indique pas . Cependant , felon plufieurs papiers , il
ne paroît pas que ce traité exifte , ou du moins que
l'on compte beaucoup fur les fecours de la Pruffe .
( 95 )
»Il fe débite , dit - on , que le Roi de Pruffe , qu'on
fait avoir foutenu les Colonies révoltées , renouvelle
aujourd'hui contre l'Angleterre une demande , qui
en principal & en intérêt pour 16 ans , monte à la
fomme de 1,206,000 liv. fterl. qu'il faut payer ; fans
cela il feroit à craindre que le Duc de Glouceſter
s'il ſe rend à Berlin , n'y reftât plus long- temps qu'il
fe le propofe «. ne
Plufieurs Américains prifonniers ici ſe ſont évadés
, ainfi qu'un Capitaine marchand François détenu
à bord d'un bâtiment à Plymouth , & qui y étant
encore lorfque notre flotte rentra dans cette rade ,
pourra malheureuſement porter ailleurs des nouvelles
du véritable état où elle fe trouvoit en ce moment.
L'hiſtoire de ce dernier eft fingulière , il s'appelle
Coufflen : il étoit un de ceux qui ont conduit
en Amérique le Marquis de la Fayette , & il fit nauffrage
à fon retour fur les côtes de la Virginie : s'étant
embarqué fur un bâtiment Américain , il fut pris &
conduit ici , où un décret de l'Amirauté lui rendit la
liberté au mois de Septembre dernier . Arrivé à Bordeaux
, il en partit en Mars , fur le vaiffeau la Petite-
Adélaïde , deſtiné pour Boſton : à 150 fieues de
terre , un corfaire de Jerſey fe rendit maître de fon
navire & le mena dans fon Ifle , où , s'étant emparé
d'un bateau , il s'échappa & gagna les côtes de Normandie.
Retourné une feconde fois à Bordeaux , on
lui donna le commandement du vaiffeau le Conful
de Cadix , deſtiné pour la Virginie : il fut pris à so
lieues dans l'Oueft de Cordouan & conduit à Plymouth
, d'où il s'eft enfui le s de ce mois , au moyen
du canot d'un des vaiffeaux du port. On prétend
qu'à mi-canal il fut rencontré & pris une troifième
fois par un corfaire , qui embarraſſé du grand nombre
de les prifonniers , & craignant de les renvoyer
ici , de peur que les matelots qui les conduiroient n'y
fuffent preffés , les mit à bord d'une galiote Hollandoife
qu'un heureux hafard avoit envoyée au ficur
Coufflen & à fes compagnons pour les délivrer.
( 96 )
ÉTATS-UNIS DE L'AMÉRIQUE - SEPTENT.
Yorck-Town du 22 Juin. L'armée Royale eft
fortie le 17 de ce mois de Philadelphie , partie s'eft
embarqué pour New-Yorck , partie a pris fa route
par terre àtravers les Jerfeys . Elle confifte en 16,700
hommes ; elle a été ſuivie par environ 3000 habitans ;
le défaut de chariots de bagages l'a obligée de laiffer
derrière elle environ 100 mille boiffeaux de fel , &
un grand nombre d'autres articles évalués en tout à
140 mille liv. fterl .
Les Commiffaires ont pris la route de New-Yorck
par mer ; ils fe font embarqués fur le Trident , fort
affligés d'avoir vu leurs propofitions rejettées . Ils
ont fait tout ce qu'ils ont pu pour nouer une négociation
, en écartant le grand article de l'indépendance
; ils ont fait ufage pour cela de toutes les lettres
de recommandation qu'ils avoient apportées pour
divers Membres du Congrès , avec lesquels ils ont
voulu ouvrir des correfpondances particulières , fous
le prétexte de les confulter ; les réponſes qu'ils ont
reçues leur ont ôré toute eſpérance , & ils attendent
àpréfent de nouvelles inftructions de leur Cour.
Parmi les étranges propofitions qu'ils ont faites
au Congrès , celle qui a été reçue avec le plus de
mépris , eft l'offre de la part de la Grande- Bretagne
de fe charger de la dette de l'Amérique. L'on n'a
pas cru devoir y répondre férieulement. Quelques
Membres fe font contentés d'observer que l'hypothè
que des terres en Amérique étoit plus folide que celle
qui porteroit fur le papier d'Angleterre.
Charles-Town du 30 Juin. Nos troupes font dans
Philadelphie depuis la retraite de l'armée Royale ; leshabitans
, qui y font reftés s'empreffent à réparer les
dommages & les dégats qu'y ont fait leurs hôtes
incommodes ; ce ne fera pas fans des dépenfes confidérables
, & fur-tout du temps qu'on rétablira tout
( 97 )
ce qu'ils ont détruit , & fur- tout les belles plantations
qui étoient dans les environs & qui indépendamment
de leur utilité & du profit qu'on en retiroit , fervoient
à les embellir.
Quelques jours avant l'évacuation de cette ville ,
un Officier du régiment des gardes avoit écrit la
lettre fuivante en Angletere , qui y parviendra plus
sûrement par la voie de nos papiers publics . » Rien
n'a tranfpiré jufqu'au 13 de ce mois ; finon que le
Lord Howe a évité d'agir en qualité de Commiſſaire ,
regardant ces fonctions comme une tâche très - défagréable.
On m'a affuré que les Commiſſaires étoient
fort dégoûtés de leur miffion , & qu'ils fouhaiteroient
être par-tout ailleurs qu'en Amérique. Il y a toute
apparence que cette commiffion , fi tant eft qu'on
l'ait établie dans des vues férieuſes , finira par devenir
un fujet de riſée «.
C'est ainsi que ceux même qu'on envoie ici pour
nous faire la guerre , jugent des mesures de ceux qui
leur donnent leurs commiffions ; & l'idée qu'ils en
ont n'eft pas propre à leur infpirer beaucoup de confiance
pour le fuccès. Dans toutes les parties foumifes
encore à la Grande- Bretagne , on commence a fe
plaindre de fa conduite ; elle devoit y mettre plus de
Tagelle & de circonſpection ; nous lui avons donné
du moins une leçon que nous regretterions qui fût
perdue pour elle , & pour les peuples qui font fous
fa domination. » Il n'eft plus poffible , écrit-on de
Saint-Vincent , de fe procurer ici des lettres -dechange
; & notre Gouvernement qui avoit coutume
de tirer librement ſur la trésorerie , a ceffé de le faire ,
parce que la trésorerie laiffoit renvoyer ici les lettresde-
change avec protêt , ce qui entraînera des fuites
fatales pour plufieurs de nos concitoyens , & ruinera
le crédit public. Toutes ces lettres - de- change étoient
faites pour le payement des travaux de forts & de
fortifications & tout le monde efpéroit qu'il y
feroit fait honneur. Tout eft tranquille à la Martini
5 Septembre 1778.
E
( 98 )
que ; il y vient peu de prifes ; le bâtiment la Louife ,
Capitaine Payne , venant de Madère , & deftiné pour
les Ifles , a été pris par un corfaire Américain , &
envoyé fur le continent. Son Capitaine a été débarqué
à la Martinique «.
Prince-Town du 30 Juin . Le moment approche où
l'Amérique fe flatte de voir fes ennemis forcés de
renoncer à leurs projets de conquêtes , retourner en
Europe , & reconnoître notre indépendance & notre
liberté. On ne doute pas que le Général Clinton , s'il
parvient jufqu'à New -Yorck , n'y foit bientôt enfermé
& contraint de mettre bas les armes , ou de fuir fur
les vaiffeaux qui fe trouveront à portée de le recevoir.
Par- tout le peuple fe difpofe à fervir avec une nouvelle
ardeur , perfuadé que ce fera le dernier effort
qu'exigera d'eux la défenfe de la patrie . Nos ennemis
ne laifferont après eux que le fouvenir de leur injuftice
& de leurs cruautés. Dans ce moment où ils fentent
notre force & leur foibleffe , ils ne paroiffent pas
abandonner leurs principes inhumains . Nos prifonniers
nous font pafler trop fréquemment des détails
qui excitent à la fois l'indignation & l'horreur. Les
peuples les plus barbares n'ont jamais eu cette féroce
cruauté de nos ennemis , qu'ils exerçent fur - tout
contre ceux de nos gens de mer qui leur tombent
entre les mains. » Détenus à bord des vaiffeaux la
Judith & le Prince de Galles qui font à New-Yorck ,
ces prifonniers malheureux font entaffés pêle-mêle ,
ne recevant pour toute nourriture qu'une petite portion
de bifcuit gâté & d'eau corrompue ; il règne
d'ailleurs dans leur prifon malfaine une maladie contagieufe
, dont on n'a nullement cherché à arrêter les
progrès , & qui enlève chaque jour quelques- uns de
ces infortunés. Dans la plus affreufe misère , expofés
à des outrages , aux plus odieux traitemens , aux
horreurs cruelles de la faim , ils implorent la mort ;
quelques-uns fe la fout donné à eux -mêmes pour fe
dérober à leur infortune ; l'un s'eft coupé la gorge ,
( 99 )
l'autre s'eft jetté dans la mer ; le coeur de leurs gardiens
eft tellement impitoyable , que dans le moment
où le dernier de ces malheureux cherchoit à fe
délivrer de fon existence , le Capitaine crioit : laiffezle
faire ; il veut abfolument périr , il ne faut contraindre
perfonne . Les matelots font confondus avec
les Capitaines & leurs Officiers ; il n'y a là aucune
diſtinction , l'infortune de tous eſt la même. Le brave
Major Denis -Jean du Bouchet , qui pour fon mérite
& fa grande valeur a été fait Major à la glorieufe
affaire du 7 Octobre , a éprouvé les mêmes traitemens
. Sa mauvaiſe fanté lui avoit fait quitter notre
fervice ; il a été pris en retournant en Europe , &
renfermé dans cette affreufe prifon , d'où il ne s'eft
échappé que par ftratagême. Les malheureux qui y
étoient détenus l'hiver dernier , ont eù tous les pieds
gelés , & malgré les rigueurs du froid & la violence
de leur mal , n'ont pu obtenir d'être mis à terre. Les
Anglois penfent fans doute que nos malheureux matelots
prendront parti dans leur flotte ; mais plutôt
que d'entrer à leur fervice , ils préfèrent toutes les
horreurs de la captivité cruelle où ils font réduits « .
FRANC E.
De VERSAILLES , le 31 Août.
LE 14 de ce mois , l'Evêque de Saint -Omer prêta
ferment de fidélité entre les mains de S. M. Celui de
Carcaffone avoit prêté le même ferment le 7 .
Le 23 , la Cour eft revenue de Choify , & Mefdames
Adélaïde , Victoire & Sophie de France , de
leur Château de Belle- Vue. Le même jour , qui oft
celui de l'anniverfaire de la naiffance du Roi , on
chanta le Te Deum dans l'égliſe Paroiffiale de Notre-
Dame de cette ville .
Le 25 , fête de Saint-Louis , les Princes & Princeffes
, les Seigneurs & Dames de la Cour , curent
E 2
( 100 )
"
l'honneur de rendre leurs refpects au Roi , à l'occafion
de la fête de S. M.
Le 15 , le Marquis de Pont , Miniftre Plénipotentiaire
du Roi à la Cour de Berlin , de retour ici par
congé , eut l'honneur d'être préfenté à S. M. , & d'en
prendre congé pour retourner à fa deſtination.
Le 26 , les Députés des Etats de Languedoc furent
admis à l'Audience du Roi ; ils y furent conduits par
M. de Nantouillet , Maître des Cérémonies , &
M. de Vatronville , Aide des Cérémonies . Le Maréchal
Duc de Byron , Gouverneur de la Province , &
M. Amelot , Secrétaire d'Etat , les préfentèrent à
S. M. La Députation étoit compofée de l'Evêque du
Puy , qui porta la parole pour le Clergé ; du Marquis
de Lordat , Baron de Bram , pour la Nobleffe ; du
Chevalier de la Fage , Député de Rieux ; de M. de
Befaucele , Syndic du Diocèle de Toulouſe , pour le
Tiers Etat ; & de M. de Rome , Syndic général de
la Province.
Le Chevalier de Verdun , Lieutenant de vaiſſeau ,
& M. Pingré de l'Académie des Sciences , préfentés
par le Miniftre de la Marine , ont eu l'honneur d'of
frir au Roi , à Monfieur & à Monfeigneur le Comte
d'Artois , tant en leur nom qu'en celui du Chevalier
de Borda , actuellement Major de l'efcadre du Comte
d'Estaing , la relation du voyage qu'ils entreprirent
en 1771 & 1772 , par ordre du feu Roi , pour Ia perfection
des méthodes tendantes à la sûreté de la
navigation.
De PARIS , le 31 Août.
M. de Sartine ayant mis fous les yeux du Roi les
comptes qui ont été rendus par M. d'Orvilliers , des
Officiers tués ou bleffés dans le combat d'Oueffant ,'
& les particularités de cette journée glorieufe , S. M.
a témoigné fa fatisfaction de la conduite de fes Généraux
& Officiers , en accordant les graces fuivantes
( 101 )
au Corps de la Marine. Au Comte d'Orvilliers , Lieutenant
Général , commandant l'armée , la dignité de
Grand'Croix de fOrdre Royal & Militaire de Saint-
Louis ; au Comte Duchaffault , Lieutenant- Général ,
Grand'Croix de l'Ordre Royal & Militaire de Saint-
Louis , bleffé grièvement dans le combat , une penfion
de 3000 liv. fur les fonds de la Marine ; au
Comte de Guichen , Chef d'Efcadre , qui montoit le
vaiffeau la Ville de Paris , la dignité de Commandeur
de l'Ordre Royal & Militaire de Saint- Louis ;
au Comte de Lacroix , Lieutenant de Vaiffeau , qui
faifoit les fonctions de Capitaine en fecond fur l'Amphion
, & qui a été bleffé , l'affurance d'obtenir la
commiffion de Capitaine de Vaiffeau à la première
promotion ; au Chevalier Duchaffault , Lieutenant
de Vaiffeau , qui a eu la jambe caffée , & dont la
mauvaiſe fanté ne lui permet pas de continuer fes fervices
, fa retraite avec la commiffion de Capitaine de
Vaiffeau , & 1000 liv . de penſion fur les Invalides de
la Marine ; au Comte Henri de Melfort , Enſeigne de
Vaiffeau , grièvement bleffé , la Croix de Saint-Louis ;
à M. Dubois Guehenneuc , Garde de la Marine , grièvement
bleffé , le grade d'Enfeigne de Vaiffeau , à
MM. de la Roche- Montuchon & Dupleffis Parfeault ,
Gardes de la Marine , le brevet d'Enfeigne de Vaifſeau
, à prendre rang à la première promotion. S. M.
a de plus accordé la Croix de Saint -Louis à 28 Lieutenans
de Vaiffeau embarqués fur la flotte , & qui
n'étoient pas encore fufceptibles de cette grace par
leur ancienneté. Elle a pourvu d'ailleurs au fort des
Gens de Mer & Soldats bleffés , & à celui des veu ves
& des enfans de ceux qui ont péri dans l'action .
Le Prince de Montbarrey , Miniftre & Secrétaire
d'Etat au département de la Guerre , ayant pareillement
rendu compte au Roi de la manière diftinguée
dont les Officiers des troupes d'infanterie embarqués
fur les vaiffeaux de l'armée , ont fervi pendant le combat
, S. M. a accordé la Croix de Saint-Louis , ou
E 3
'( 102 )
l'affurance de cette décoration à 23 ans de fervice ,
à 9 de fes Officiers . MM. de Vinezac , Lieutenant
en fecond au régiment d'Auvergne , & de Riviere ,
Lieutenant en fecond du régiment Dauphin ,.
terie, ont obtenu la commiflion de Capitaine , & l'af
furance de la Croix de Saint- Louis à 23 ans de fervice.
Selon les lettres de Breft , on augure bien de la
bleffure de M. le Comte Duchaffault . On eft parvenu à
en extirper une balle d'un poids confidérable , & on
efpère que fon rétabliſſement fera auffi prompt qu'on
le defire. En parlant de ce brave Officier , dont la
fanté intéreffe généralement , on nous faura fans
doute gré , de citer une de fes actions dans la dernière
guerre ; tous ces traits d'héroïfme & de générofité
Françoife fe renouvellent fouvent ; & dans les circonftances
préfentes , un trait qui caractériſe la Nation
en général , & dont le héros eft un des Commandans
de la flotte , ne fauroit être déplacé ; s'il n'a pas le
piquant de la nouveauté , il a celui de l'intérêt. » Le
vailleau de guerre le Warwick , de 64 canons , eſt
pris ( le 11 Mars 1756 ) aux attérages de la Martinique
par une fimple frégate Françoile nommée l'Attalante
, de 34 canons , commandée par M. Duchaffault.
On admira dans cette occafion , non-feulement
la valeur & la manoeuvre habile de ce Capitaine
, mais auffi la générofité de M. Daubigny , ſon
Commandant , qui monté fur un vaiffeau de guerre
auquel l'Anglois demandoit à fe rendre pour fa jufti
fication , refta fpectateur tranquille du combat , pour
ne point priver M. Duchaffault de l'honneur d'une
pareille prife , & pour laiffer à la Marine du Roi , la
gloire d'une victoire fifingulière & fans exemple ( 1 ) «.
M. le Comte d'Orvilliers , écrit - on de Breft en date
du 19 , a mis à la voile le 17 avec 24 à 25 vaiſſeaux ;
(1 ) Journal Hiftorique du règne de Louis XV , 2e partie
page 111.
( 103 )
les autres qu'il a laiffés derrière lui , font partis fucceffivement
à mesure qu'ils ont été prêts , & le rejoignent
avec le plus beau tems du monde. Il eft ac
tuellement autant en forces qu'il l'étoit à ſa première
fortie ; il ne lui manque que la Ville de Paris , qui
ne fera en état qu'à la fin du mois . Le Neptune fera
lancé à l'eau demain ; l'Augufte & l'Annibal le fe
ront dans le mois prochain , ainfi que les vaiffeaux
qui font en conftruction à Rochefort . Les navires le
Terray , venant de Bengale , & le Taleyrand , ves
nant de Chine , font arrivés à l'Orient avec leurs canons
en left , ignorant que nous fuffions en pleine
guerre ".
Toutes les lettres annoncent la même ardeur & la
même envie de fe fignaler dans les équipages de
l'efcadre de Breft , & on a lieu d'efpérer que fa feconde
fortie lui fera encore plus glorieufe que la première;
on ignore fi l'Amiral Keppel eft pareillement
forti ; on fait feulement que quelques - uns de fes
vaiffeaux font en mer , & on ne croit pas qu'ils
attendent les nôtres jufqu'à ce qu'ils fe trouvent avec
des forces égales. En attendant que les efcadres qui
paroiffent décidées à fe chercher fe rencontrent , nos
Armateurs courent les mers , & font fréquemment
des prifes. » Le 10 de ce mois , écrit - on d'Oftende ,
le bâtiment le Cornichon , de Dunkerque , Capitaine
Niels - Pierre Troft , ayant à bord 6 canons & 2 pierriers
, avec 150 hommes d'équipage , prit le
ce mois dans la mer du nord , le brigantin la Fleur
de Mer, Capitaine Thomas Dubly , venant de Pétersbourg
, chargé de fer , de chanvre & de cordages
pour Londres , & l'a amené dans ce port , où
il entra le 8. Le 11 au matin , il fortit encore. Un
cotter Anglois mouillé dans notre port , en fortit
quelques heures après , & fit voile après le Corfaire ,
qui fe défendit avec beaucoup de courage , & qui
nous donna le fpectacle d'un petit combat naval à
la vue de notre port. Le cotter avoit 18 canons ; le
3 de
E 4
( 104 )
Corfaire qui n'en avoit que 6 , n'en tira que 3 ou
4 coups , & fit un grand feu de fa moufqueterie.
L'Anglois n'ofa pas tenter l'abordage , & gagna la
pleine mer après l'avoir canonné pendant une heure &
demie. Le Cornichon eft rentré ici fans avoir fouffert
aucun dommage ; il n'a qu'un homme légèrement
bleffé. Le Corfaire de Dunkerque le Maurepas ,
a conduit le 9 de ce mois dans ce port trois prifes
Angloifes , toutes trois venant de Sunderland , chargées
de charbon , & deſtinées pour Amſterdam . On
ignore fi le Gouvernement permettra la vente de ces
prifes dans ce port , le Maurepas eft monté de 6 canons
, 4 pierriers & 45 hommes d'équipage.
On lit dans une lettre du Havre , un trait bien intéreffant
, & bien généreux de la part d'un Corfaire
de ce port , de 2 canons , 6 pierriers & 34 hommes
d'équipage. Il s'eft emparé du navire le Commerce
allant d'un port d'Angleterre à Newcaſtle ſur ſon left,
d'environ 200 tonneaux. Le Capitaine , le fieur Ducaffon
, défendit à fon équipage de piller les effets des
Anglois ; il fe fit remettre tout ce qui pouvoit leur
appartenir , armes , effets & argent , & mit tout en
sûreté dans fa chambre : en les débarquant il les leur
a rendus , & leur a donné un écu à chacun. » Ce fait ,
ajoute-t-on dans la lettre d'où nous le tirons , mérite
d'être connu ; il peut être utile à fon Auteur , fi par
hafard la fortune ceffant de le favorifer , le faifoit
tomber entre les mains des Anglois . Ceux-ci inftruits
de fa générofité , ne pourront que lui en témoigner
leur reconnoiffance , par des égards & de bons procédés.
Tout fon équipage n'a pas approuvé fa conduite
, fix hommes mécontens ont déferté ; il les a
remplacés fur le champ , & a remis en mer le 21 .
Le navire la Bonne Amitié , de ce port , venant de
la Martique , a eu le malheur de tomber entre les
mains d'un Corfaire de Guernesey ; le Capitaine n'a
pas trouvé dans cette Nation l'humanité de M. Ducaffon
; tout l'équipage a été dépouillé , & on a ar(
105 )
raché au Capitaine en fecond une vefte de mer légè
rement galonnée , pour lui en fubftituer une de toile
goudronnée «<.
Les deux prifes faites par l'efcadre de M. de Fa
bry , font : la Ducheffe de Tofcane & la Vierge
des Carmes. Les prifonniers ont été conduits au fort
de la Malgue ; la frégate la Gracieufe , qui a amené
ces prifes à Toulon , eft repartie le 6 pour rejoindre
l'efcadre. La barque du Roi l'Eclair , après avoir remis
les prifonniers des prifes qu'elle a faites auffi ,
dans le havre de Marſeille , eft rentrée à Toulon
le 8 .
Selon des lettres de Port - Louis , une frégate Françoife
, accompagnée de deux frégates Américaines
a conduit dans ce port une flottille marchande Angloife
, dont la cargaifon eft eftimée 9 millions .
Les armemens en Efpagne exercent toujours les
fpéculatifs . On écrit de la Corogne, que les régimens
d'infanterie de Leon , de Majorque & d'Hibernia y
font arrivés ; ceux de Navarre & de Cantabrie font
arrivés au Ferrol ; tous font exactement complets ; on
attend dans les mêmes ports un régiment de dragons ,
& un bataillon d'artillerie de 900 hommes ; 4 compagnies
d'artillerie ont garni tous les Châteaux &
toutes les batteries des côtes voifines. On travaille
uit & jour dans la Galice , à former un train d'artillerie
complet pour 30,000 hommes . Des ingénieurs
fout occupés à réparer & à faire mettre en
état les fortifications extérieures du Ferrol & de la
Corogne. D'un autre côté , les Ingénieurs conftructeurs
ont reçu ordre de preffer la conftruction des
vaiffeaux & frégates qui font fur les chantiers , & la
Cour a expédié à toutes les villes qui bordent les
côtes de la Galice , de fournir aux constructeurs tout
ce dont ils auront befoin . Ce redoublement de précautions
& d'activité étonne beaucoup ; il eft difficile
de les concilier avec les bruits de paix qui arrivent
Es
f
( 106 )
d'ailleurs , & fur- tout des pays où l'on paroiffoit décidé
à la guerre.
» Le vaiffeau , la Sainte-Trinité , armé dans ce
port , écrit - on du Ferrol , a ordre de fortir pour
s'exercer ; mais nous fommes tous perfuadés qu'il
ne reviendra point & qu'il fe joindra à la flotte de
Cadix , qui eft déja compofée de 27 vailleaux de
ligne , 7 frégates , 4 houcres & 2 paquebots , non
compris les vaiffeaux qui ont convoyé la flotte du
Mexique , & qui fe font réunis à celle de Cadix. Une
corvette & un paquebot , chargés d'une commiffion
fecrète , font partis de ce port pour la mer Balti
que. Quoique les Gazettes difent, que les Cours de
France & d'Espagne ne veulent pas la guerre , on
croit ici qu'on la fera ; la fituation de l'Angleterre offre
une occafion dont il feroit fâcheux de ne pas profiter.
La flotte de Cadix eft toujours prête à faire
voile , les vergues baiffées ( calados los Mafteleron ).
Lé fecret le plus profond cache fa deftination . Le
vaiffeau, le Saint Nicolas, de 80 canons, eft parti de
Carthagêne pour Cadix avec des troupes , de l'artillerie
& des munitions. Il doit être fuivi par le Saint-
Jean Baptifte , de 70 , armé dans le même port.
On arme actuellement ici le S. Jean- Népomucêne ,
de 70 canons , un paquebot & un brigantin . Les
8 vaiffeaux de ligne & les 4 frégates de l'expédition
du Bréfil font attendus fucceffivement à Cadix en
quatre divifions dans le courant du mois prochain .
Alors la flotte de Cadix fera compofée de plus de
so vaiffeaux de ligne , 12 frégates , & autres bâtimens
cc.
Il y a déja quelque tems que l'on parle du projet
de conftruire de nouvelles prifons plus falubres que
celles où l'on entafle les débiteurs , les coupables
que la Juftice faifit dans cette Capitale , & ceux qui
arrivent des Provinces éloignées pour y attendre un
premier jugement. M. de la Croix , auquel nous
devons un mémoire fur la néceffité preffante de
( 107 )
ג כ
ɔɔ
tranfporter les fépultures hors de Paris , vient , dansun
ouvrage qui a pour titre , Réflexions fur l'origine
de la civilifation , & fur les moyens de remédier
aux abus qu'elle entraine , de préfenter des idées
fur les prifons que l'on ne peut trop tôt adopter.
Lorfque je jette , dit- il , les yeux fur les murs
rembrunis des prifons , lorfque j'entends leurs
guichets à peine ouverts fe refermer avec bruit ,
lorfque mon imagination me préfente des captifs
pâles & défaits , étendus fur la paille humide , fai-
»fant retentir de leurs chaînes le cachot obfcur , ой
» de vils animaux viennent leur livrer la guerre la
nuit & le jour , fi j'étois convaincu que cet hor:
» rible féjour n'eft habité que par des homicides
je me contenterois de faire des voeux pour que la
» Juſtice hâtât le moment de leur fupplice ; mais
"
ל כ
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"
je ne peux me diffimuler que dans la même en-
» ceinte , au milieu même de ces criminels qui s'é-
» tourdiffent fur l'avenir , & reçoivent comme une
» faveur chaque jour où ils refpirent , languit peut-
» être douloureufement un homme vertueux qu'un
ignorant , ou vindicatif délateur , y a fait con-
» duire ; cette idée me contrifte , & je ne vois plus
que dangers à vivre au milieu des hommes . La loi
» n'envoie point l'accufé en prison pour le punir ,
mais pour s'aflurer de faperfonne ; il ne faut donc
pasfaire de fa prifon un féjour de peines , mais feu-
» lement un lieu de fùreté. « L'Auteur indique les
moyens qui lui paroiffent les plus propres à entretenir
la falubrité dans les prifons , & à en bannir
l'oifiveté qui énerve & achève de corrompre celui qui
y eft retenu.
Le Bureau d'Indication établi ici , rye Neuve- St-
Roch , ainfi que tous les autres Bureaux de même
nature qui pourroient exifter , ayant été fupprimés
par Arrêt du Confeil d'Etat du Roi du 12 Juin dernier
, les Intéreffés au Bureau Royal de Correfpondance-
Générale , croient devoir renouveller les avis
E 6
( 108 )
"
qu'ils ont précédemment publiés pour prévenir qu'ils
forment le feul établiſſement en ce genre , autorifé
par Arrêt du Confeil du 12 Décembre 1766 , à ſe
charger de la recette des rentes , penfions , gages ,
& autres revenus, de la fuite des affaires contentieufes ,
de toute espèce de follicitations & commiffions , ainfi
que de l'achat & vente de toute forte de marchandifes.
Le Public a pour sûreté la Compagnie dont
les affociés font folidaires , un cautionnement de
500 mille francs dépofés chez M. Poultier Notaire
, conformément à l'Arrêt du Confeil du 12 Décembre
1766 , la furveillance du Magiftrat chargé
de la Police de Paris , nommé Commiffaire en cette
partie , & enfin plus de 12 ans d'exercice de ce privilége.
On peut s'adreffer en Province aux Correfpondans
dudit Bureau , ou à Paris à M. Comynet
fils , l'un des Intéreffés , Directeur du Bureau , rue
des Deux-Portes - Saint -Sauveur.
On écrit que la foire de Beaucaire a été moins
fréquentée cette année que les précédentes , ce qu'il
faut attribuer aux circonftances actuelles ; on y a pefé
1500 quintaux de foie . La récolte des cocons a été
très-abondante , & le prix des foies a baiffé d'environ
francs par livre pefant.
829
On mande de Brioude un trait touchant , & que
nous nous empreffons de rapporter. Un pauvre laboureur
de la Collecte de la Roche , veuf & chargé
d'enfans en bas âge , étoit tombé malade à la veille
de la moiffon ; fa fituation lui faifant courir le rifque
de perdre le fruit de ſes travaux , & la fubfiftance de
fa famille , la Communauté , attendrie fur le fort
de ce laboureur , réſolut unanimement d'employer un
jour de Fête, à moiffonner en commun les fruits de
l'héritage du malade. Le jour pris pour cette bonne
oeuvre fe trouva un Dimanche , & la crainte de bleffer
les devoirs de la Religion , engagea la Communauté
à demander au Pafteur un agrément qu'il lui accorda ,
en applaudiffant à fa charité. Les bleds du laboureur
( 109 )
furent fciés en un jour , & le Dimanche fuivant fut
employé à les ameublir ; en forte que le pauvre malade
doit à la bienfaifance générale de fon Village ,
la confervation de ce qu'il avoit à recueillir.
Le 21 de ce mois , le Roi a écrit la lettre fuivante
à M. l'Archevêque de Paris. » Mon Coufin , la groffeffe
de la Reine , ma très - chère épouſe & compagne ,
eft une marque de la bénédiction de Dieu fur nous.
La loi que je me fuis faite , de foumettre à fa providence
tous les évènemens de mon règne , m'engage
à vous faire cette lettre , pour vous dire que vous
ferez chofe qui nous fera bien agréable , fi vous ordonnez
une Collecte ou Prière particulière pour la
confervation de fa perfonne , & du fujet de notre
efpérance. Sur ce , je prie Dieu qu'il vous ait , mon
Coufin , en fa fainté & digne garde «.
En conféquence de la Lettre ci- deffus , l'Archevêque
de cette ville , dans un Mandement du 24 de
ce mois , adreffé à tous les Fidèles de fon Diocèfe ,
obferve combien la Reine a déjà intéreſſé le Ciel en
fa faveur , par un acte de charité qu'on ne peut fe
rappeller fans attendriffement. » Les prières du pau-
» vre , dit le Prélat , font fi efficaces ! que n'obtien-
» dront pas celles de tant de malheureux qui , par le
recouvrement inattendu de leur liberté , ont été
» rendus à leurs familles & à des enfans qui récla-
" moient les fecours de leurs peres , en même-tems
qu'ils étoient la caufe innocente de leur déten-
» tion ? «. Pour réunir encore à ces prières ferventes
celles de tous fes Diocéfains , l'Archevêque a ordonné
que dans toutes les Eglifes de fon Diocèſe ,
exemptes ou non exemptes , il fe dira tous les jours ,
aux Meffes hautes ou baſſes , juſqu'à ce
que la Reine
foit accouchée , la Collecte , la Secrette & la Poft-
Communion prefcrites dans le Miffel , & intitulées ;
Pro muliere gravidâ , y inférant , fuivant la rubrique
, Maria , Antonia , Jofepha , Joanna , Regina
noftra , exhortant les Fidèles de fon Diocèfe ,

( 110 )
dans la joie dont ils font pénétrés , de prévenir par
des aumônes & d'autres bonnes oeuvres , le bonheur
public qu'annonce cet évènement fi defiré.
Marguerite d'Efcoubeau de Sourdis , eft morte en
cette ville le 2 de ce mois , dans la soe année de fon
âge, f
Antoine du Barail , ancien Vicaire- Général du Dioçèle
de Soiffons , Abbé- Commendataire de l'Abbaye
Royale de Notre-Dame de Nefle-de-la -Repofte , Or
dre de Saint- Benoît , Diocèle de Troyes , eft mort en
cette ville le 7 de ce mois , âgé de foixante - dix
ans .
M. Rigoley , Directeur des Poftes de la ville
de Montbard en Bourgogne , marié le 12 Janvier
1723 , a eu l'avantage de renouveller fon mariage
le 12 Janvier 1773 , accompagné des Ecuyers de la
première nôce . Les deux mêmes Ecuyers fe font auffi
trouvés cette année à une Meſſe célébrée pontificalement
par un des fils de M. Rigoley , Abbé de l'Ab.
baye du Pin en Poitou , Ordre de Cîteaux .
La Cour des Monnoies , qui effuya en 1771 une
réforme confidérable , vient d'être rétablie par un
Edit du mois de Juillet dernier , enregistré du trèsexprès
commandement du Roi. Cette Compagnie
fera compofée déformais de 7 Préfidens , de 30 Confeillers
, d'un Procureur , de deux Avocats généraux ,
d'un Greffier , & c . Les Officiers remplacés par cet
Edit , feront tenus de verfer le montant de leurs
Offices aux parties cafuelles , favoir ; les Préfidens ,
80,000 liv . , & les Confeillers , 36,000 liv .
P. S. L'incertitude où l'on étoit ſur la deſtination
de M. le Comte d'Eftaing , fe dillipe aujourd'hui s
felon des lettres de Londres , il eft arrivé le 11 Juillet
à Shandy Hook , d'où il fe propofe d'aller attaquer
Amiral Howe à New-Yorck. Cette nouvelle sûre eft
extraite d'une lettre de l'Amiral Howe à la Cour de
Londres , qui l'a fait inférer dans fa Gazette.
( III )
Nous recevons dans ce moment les deux lettres
fuivantes. La première datée de la Rochelle le 25 de
ce mois , contient les détails fuivans. » Un Armateur
de Boſton a amené ici avant-hier , un navire Angleis
de 300 tonneaux ; on en ignore la valeur , parce que
le Boltonien en a tranfporté la cargaifon à Bordeaux ,
où il compte s'en défaire plus avantageufement.
» Hier les frégates du Roi , la Courageufe , & la
Terpficore , & la corvette le Roffignol , ont relâché
à l'ifle d'Aix ; elles ont fait deux prifes dans leur
croifière , l'une eft le paquebot qui va de Lisbonne à
Londres , eftimé 500,000 liv.; l'autre eft un corfaire
de Guernezay de 18 canons « .
La feconde lettre eft de Breft , en datte du 26 de
ce mois. La frégate la Surveillante , & la corvette
la Perle font entrées dans ce port . Dans la flottille
qui étoit fous leur eſcorte , fe trouvoit une fûte du
Roi ( la Guyane ) commandée par M Nielly , Capitaine
de flute , ancien pilote entretenu ; il a été attaqué ;
la flûte n'avoit que 12 canons , quoique percée pour
24. M. Nielly a paffé les 12 canons du côté de l'ennemi
, au moyen de quoi il s'eft vaillamment défendu
& lui a fait lâcher prife . Le commandant de la marine
a rendu compte de cette belle action à M. de Sartine «<,
»A la Ville de Paris , au Réfléchi & au Fier
près , notre armée eft auffi confidérable qu'à la première
fortie «.
Le fieur Brocard Jolly , Marchand grainier , fleu,
riſte , botaniſte , rue des Mauvais - Garçons , fauxbourg
Saint- Germain en cette ville , ayant appris qu'un
de fes parens , du même nom , originaire de Champagne
, & chargé à Vienne en Autriche de la remonte
de la cavalerie de S. M. Impératrice- Reine , y eft
mort âgé d'environ 92 ans , defireroit avoir des renfeignemens
fur la fortune de ce particulier qu'il eft en
droit de réclamer : il prie les perfonnes de Vienne qui
en auroient connoillance de vouloir bien lui faire donner
à cet égard les inftructions pofitives dont il a befoin
pourfe conduire dans cette affaire.
( 112 )
De BRUXELLES , le 31 Août.
On abeaucoup parlé de l'acte de renonciation du Duc
Albert d'Autriche ; les Miniftres de l'Empereur & du
Roi de Pruffe ont difputé pour & contre fa validité z
une lettre de Ratisbonne annonce que dans la féance
du 7 de ce mois , il a été fignifié de la part de l'Electeur
Palatin que ce Prince avoit fait faire les recherches
les plus exactes dans les archives de Munich , d'Amberg
& de Neubourg fans pouvoir y trouver l'ori
ginal de ces actes ; on a remis , à l'envoyé de Brandeboarg,
un Procès- verbal en bonne forme de cette
recherche ; & la féance a été terminée par une proteftation
folemnelle de l'Electeur Palatin , qui déclare
qu'il eft abfolument déterminé à foutenir invariablement
l'accord conclu le 3 Janvier de cette année ,
entre l'Impératrice-Reine & S. A. E.
On lit , dans des lettres de Bohême , les détails
fuivants que nous ne garantiffons point «. Un détachement
de l'armée du Prince Henri ayant attaqué
les poftes avancés de celle du Maréchal de Laudohn ,
commandés par le Lieutenant Feld - Maréchal Comte
de Guifay , & le Général Major de Vins , les troupes
Impériales inférieures en nombre ont effuyé un déſavantage.
Dans cette occafion 2 bataillons du régiment
de Preifech , infanterie , ont été prefque tous difperfés
& faits prifonniers . Deux efcadrons des Chevaux -Légers
Kinsky ont fubi le même fort . Les Pruffiens cependant
n'ont pu remporter cet avantage fans qu'il
leur en ait coûté auffi beaucoup de monde. «< Selon les
mêmes lettres , le Prince Henri eft près de Weifvaffer
, cherchant à fe réunir à l'armée du Roi , ce
qui fera difficile à exécuter , parce que le Maréchal
de Laudohn s'avance pour attaquer le Prince qui fait
tout ce qu'il peut pour éviter toute action avant fa
jonction avec la grande armée Pruffienne «< ,
La Cour de Vienne a envoyé ordre aux deux
( 113 )
efcadrons de Saint- Ignon , dragons , en garnifon en
cette ville , de fe mettre en marche pour la Gueldre-
Autrichienne , & d'établir leur quartier à Ruremonde.
Le Chevalier Verhulft , poffeffeur du principal
cabinet de tableaux qui fe trouve actuellement dans
ces Provinces , vient de mourir victime d'une folie
bien fingulière ; il s'imaginoit qu'il ne pouvoit
fupporter le grand air , & dans cette idée , il vivoit
renfermé dans fon appartement auprès de fes
tableaux précieux , fans ofer en fortir.
La difperfion de l'efcadre de l'Amiral Byron eft
confirmée. L'Amiral Montague , en ſe rendant à fa
deſtination , a écrit à un de fes amis le 16 Juillet
, que fa navigation avoit été heureufe & fans
accidens. » Il n'en eft pas de même du pauvre Byron ;
il a été féparé de fa flotte que probablement il ne
rejoindra que lorſqu'il fera arrivé à ſa deſtination.
Il y a quatre jours que j'ai rencontré Parker avec
fix vaiffeaux , dont le Grafton , le Sultan , le
Royal- Oak & le Bedford étoient très -maltraités ;
le Conquérant & la Fame ont peu fouffert ; mais
l'Albion a perdu tous fes mâts : & au moment
où on l'a perdu de vue , il donnoit des fignaux
de détreffe ; mais il étoit impoffible aux autres vaiffeaux
de lui porter du fecours «. Selon des lettres
de Lisbonne , ce vaiffeau y eft arrivé le 20 du mois
dernier dans l'état le plus déplorable . C'eſt à 400
lieues des côtes de Portugal qu'il a été affailli par
la tempête qui l'a contraint de revenir & de chercher
le port de Lisbonne pour y réparer les dommages
qu'il a foufferts .
Pendant que toutes les lettres d'Efpague n'annoncent
que les préparatifs les plus formidables de
guerre , on continue d'affurer que le Marquis d'Almodovar
s'occupe à Londres à déterminer cette Cour
à en venir à un accommodement avec la France.
On dit que les propofitions qu'il fait font celles - ci
( 114 )
L'Angleterre reconnoîtra l'indépendance de l'Amérique
& ne troublera point le commerce de la France
avec les Etats - Unis ; elle cédera Gibraltar à l'Efpagne
, retirera fon Commiffaire de Dunkerque ,
& ne fe mêlera plus des fortifications de cette place.
L'Espagne garantira à l'Angleterre la poffeffion du
Canada & de quelques autres parties du Continent
de l'Amérique qui touchent aux poffeffions Efpagnoles
, ainfi que les ifles qu'elle possède dans le
Nouveau Monde. On ajoute encore qu'elle déclare
que fi les Hollandois ne reftent pas neutres , dans
les circonftances actuelles , elle unira fes forces à
celles de la France pour maintenir l'exécution du
traité de commerce & d'alliance conclu entre cette
dernière & les Etats- Unis , enfin au moyen des conditions
ci-deffus , elle renonce à toutes les prétentions
qu'elle auroit à former contre l'Angleterre «.
Ces propofitions ne font vraisemblablement qu'un
rêve de nos fpéculatifs ; en les publiant comme
quelque chofe de plus qu'un rêve , ils ne vont pas
jufqu'à dire qu'elles aient été acceptées.
C'eſt par la voie de l'Angleterre que nous avons
appris l'arrivée du Comte d'Estaing en Amérique. Les
lettres de France gardent encore le filence fur fa deftination
. S'il faut en croire celles de Londres , l'armée
Royale , aux ordres du Général Clinton , à peine
arrivée à New-Yorck , y a été inveftie tant par terre
que par mer ; d'un côté par l'armée Américaine , de
l'autre par l'efcadre de M. le Comte d'Eftaing. On
ajoute que fur terre & fur mer , les Royaliſtes ont
fouffert également . Le Comte d'Estaing a attaqué
l'Amiral Howe , & le vaiffeau l'Eagle , que montoit
ce dernier , a fauté en l'air. On ajoute à ces détails
que la Colonie de la Nouvelle-Ecoffe eft au pouvoir
des Américains , & qu'il y a eu un foulèvement dans
le Canada ; ce n'eft point la Cour qui a publié ces
évènemens ; il est vraisemblable qu'elle n'en a point
encore reçu de nouvelle authentique, & peut-être ne
'( 115 )
font-ils pas fondés . Les feuls avis qui lui font arrivés
officiellement de l'Amérique , font une lettre du Général
Clinton datée de New-Yorck le 5Juillet , dans
laquelle il rend compte de tout ce qui lui eft arrivé
depuis le 18 Juin qu'il a quitté Philadelphie . Il y
détaille une action qui a eu lieu le 28 pendant fa retraite
, & dans laquelle les troupes Royales , felon la
formule de toutes les relations officielles , ont eu
l'avantage ; on avoue cependant qu'on y a perdu 1 12
Anglois , dont 58 font , dit- on , morts de fatigue ;
159 bleffés , & 64 égarés. Les Allemands n'ont cu
qu'un homme tué , 11 morts de fatigue & 1r bleffés .
L'Amiral Howe a auffi écrit deux lettres ; la première
rend compte des opérations de la flotte jufqu'au
6 Juillet. La feconde , en date de Shandy - Hook le
11 , annonce l'arrivée de M. le Comte d'Estaing.
Le lendemain du départ de ma lettre du 6 du courrant
, j'ai été informé , par les croifeurs qui font en
ftation du côté du fud , que l'efcadre de Toulon eft
arrivée le s du courant fur la côte de Virginie , & que
par fes mouvemens remarqués ce jour-là & le lendemain
6 , elle paroiffoit deftinée pour Chéfapeak- Bay' ;
cependant le vaiffeau le Maidstone qui l'a fuivie dans
le cours qu'elle a pris vers le nord , l'a vue dans
la matinée du 8 jetter l'ancre à l'entrée de la Delaware.
Dès que l'on a fu que l'efcadre Françoife s'avançoit
fur la Delaware , on a expédié des inftructions au
Vice-Amiral Byron , & j'aurai foin que les vailleaux
qui font ici foient promptement prêts à faifir toutes
fes occafions favorables à la commiffion du Vice-
Amiral ; mais je n'ai point encore appris qu'il ait
paru fur les côtes de l'Amérique. Ayant été informe
ce matin que l'efcadre Françoife s'avance vers ce
port , j'ai différé de fermer ma lettre , pour donner
avis aux Lords Commillaires que cette efcadre
confiftant en quinze voiles , a jetté l'ancre ce foir
devant Shandy- Hook , & qu'elle paroît méditer l'atta(
116 )
que de ce port : j'ai la fatisfaction de penser que fi ce
projet a lieu , l'évènement ne portera point d'atteinte
à l'honneur des armes de S. M. Le paquebot le Grantham
va effayer de mettre en mer avec ces dépêches ,
à travers la fonde , par Rhode- Ifland ,
tandis que
l'attention de l'ennemi peut être diftraite à la vue de
ce port «.
La lettre fuivante prouve ce que l'on penfe à Londres
de la négociation du Comte d'Almodovar & de
la neutralité de l'Eſpagne . » Si les Miniftres ou leurs
partiſans étoient auffi fincèrement attachés qu'ils le
prétendent à l'intérêt de leur Pays , ils ne croiroient
point le peuple affez ftupide pour vouloir lui perfuader
que la Cour de Madrid , en nous envoyant un
Ambaffadeur , a donné une preuve authentique qu'elle
reftera neutre. Tant que le pacte de famille lubfiſtera ,
I'Espagne ne peut s'empêcher , & elle ne manquera
pas de concourir avec la France dans toutes les opérations
tendant à aggrandir la maifon de Bourbon.
Suppofer qu'une branche de la famille gardera la neutralité
, tandis que l'autre fera en guerre avec la
Grande Bretagne , eft une idée qui ne peut entrer
dans aucune tête bien faine &c. «.
Fin du traité entre l'Espagne & le Portugal.
Art. 4. Lefdits fujets & habitans des deux Royaumes
, devront jouir réciproquement dans lefdits
Etats , de la même sûreté , droits , franchifes &
priviléges dont jouiffent les fujets du Roi d'Angleterre
, en vertu du traité du 23 Mai 1667 , & de
l'antérieur de l'an 1630 , ( en tout ce qui n'eſt
point dérogé par le préfent ) & avec la même
force que fi tous lesdits articles qui traitent du
commerce & de fes droits & priviléges , fe trouvoient
inférés mot à mot & entièrement , dans le
préfent traité , en y fubftituant feulement le nom
d'Espagnols & de Portugais , à celui d'Anglois,
9º. en conféquence de ce qui eft arrêté & converu
( 117 )
dans l'article précédent , le traité du 23 Mai 1667
conclu avec l'Angleterre , fera commun aux deux
nations Efpagnole & Portugaife , fans autre modification
ni explication , que celles qu'y ont donné
dans les cas neceffaires , les Cours d'Espagne &
d'Angleterre ; les deux nations Eſpagnole & Portugaile
, jouiront en-fus des priviléges & franchifes ,
à elles anciennement accordés par leurs refpectifs
Souverains , & defquelles elles étoient en pleine poffeflion
fous le règne du Roi Don Sébaſtien .
10º. Pour prévenir tout doute & difficulté dans
leur exécution , les deux Cours feront examiner les
tables & tarifs des douanes du 23 Octobre 1668 &
autres poftérieurs établis ,pour la perception des droits
fur les denrées & marchandifes , d'entrée & fortie
tant par mer que par terre ; elles règleront de commun
accord lefdits tarifs , en conféquence defdits
traités , & proportionnellement aux variations que
le tems peut avoir caufé fur les noms , prix & qualités
des marchandiſes .
11 °. Dans ces tables & tarifs , on fpécifiera clairement
les effets & denrées dont la prohibition d'entrée
, ou de fortie dans l'un des deux Royaumes
devra continuer comme juſqu'à préfent : mais L. M.
C. & T. F. feront examiner ces défenfes d'entrée &
de fortie , & aboliront celles qui ne feront pas effentiellement
néceſſaires au Gouvernement intérieur &
écononomique des deux Monarchies qui fe traite
ront réciproquement comme elles traitent les nations
les plus favorifées , dépofant toute haîne na
tionale & particulière , & fe conformant littéralement
à la teneur des articles des fufdits traités de
1667 , 1668 & 1715 , fuivant qu'ils ont été convenus
& garantis .
120 On formera également un collection des
priviléges & franchiſes , dont jouiffoient réciproquement
les deux nations fous le règne de Don Sébaftien
; & cette collection examinée , & autorisée
enfuite en bonne & due forme légale , fera regar
( 118 )
dée comme faifant partie du préfent traité ; & il en
fera de même de la table & nouveau tarif des droits
dont il eſt fait mention dans l'article précédent.
13 ° . Défirant L. M. C. & T. F. encourager le
commerce de leurs fujets refpectifs , & l'achat &
vente des Nègres étant un article principal de leurdit
commerce, gené jufqu'à préfent par des traités & contrats
onéreux avec des Compagnies Portugaifes ,
Françoifes & Angloifes , qu'il a fallu enfin abolir ;
elles font convenues pour jouir de ces avantages
& compenfer en quelque façon les ceffions & reftitutions
qu'a fait l'Espagne au Portugal dans le traité
préliminaire de limites du 1er Octobre 1775 , que
S. M. T. F. céderoit , comme en effet elle a cédé &
cède , tant pour elle quefour
fes héritiers
& fucceffeurs
, à S. M. C. & à fes héritiers & fucceffeurs à
perpétuité , l'Ile d'Annobon fur la côte d'Afrique ,
avec tous les droits , poffeffions , & actions quelconques
qu'elle a fur ladite Ifle ; qui dès à - préſent
appartiendra en toute propriété au domaineEſpagnol
de la même façon qu'elle a appartenu à la Couronne
de Portugal. S. M. T. F. cède également en
toute propriété au Roi Catholique , l'Ile de Fernando
del Po , fituée dans le golfe de Guinée ; afin
que les fujets de la Couronne d'Espagne puiffent
s'y établir , & de-là , faire leur commerce , ainfi
que la traite des Nègres , dans les Ports & fur les
côtes vis-à- vis de l'Ifle , tels que les Ports du fleuve
Gabaon , de Los- Camarones , de St. - Dominque , de
Cap Formolo & autres voisins , fans préjudicier au
commerce des Portugais fur les mêmes côtes , particulièrement
celui font & feront lefdits Portuque
gais des Ifles du Prince & St. -Thomé fur les mêmes
côtes & Ports de Guinée ; de façon que les Efpa
gnols & les Portugais , chacun de leur côté , puiſſent
également faire leurs traites & commerce dans
Jadite Guinée en toute liberté & bonne harmonie
réciproque , fans fe faire les uns aux autres le moindre
tort ni préjudice.
( 119 )
que
14°. Tous les bâtimens Efpagnols , tant de guerre
de commerce , qui feront échelle aux Iñes du
Prince & de S. Thomé , appartenantes à la Couronne
de Portugal , pour s'y rafraîchir , faire aiguade , s'avituailler
, & s'y pourvoir de ce qui pourroit leur manquer
pour fuivre leur route , y feront admis librement
& traités comme la nation la plus favorisée ; & les
bâtimens Portugais , tant de guerre que de commerce
, qui aborderont à l'ifle d'Annobon & à celle de
Fernando del Po , appartenantes à l'Eſpagne , y feront
traités & admis de la même façon.
15 ° . Outre les ſecours que devront ſe donner réciproquement
les deux nations Efpagnole & Portugaife
, dans lefdites ifles d'Annobon & de Fernando
del Po , & dans celles du Prince & de S. Thomé , L. L.
MM. C. & T. F. , font convenues qu'entre leurs fujets
respectifs , il puifle y avoir dans le dites ifles un commerce
ouvert , franc & libre de Nègres ; & dans le
cas que les Portugais viennent à en apporter aux ifles
d'Annobon & Fernando del Po , ils leur feront achetés
& payés exactement , les prix en étant modérés ,
& à proportion de la qualité des efclaves , fans excéder
les prix auxquels les donneroient d'autres nations
, dans les mêmes endroits & parages de ces
côtes.
16. S. M. C. permet également que le tabac en
feuille qui fe confommera dans les deux ifles ci - deſſus ,
& fur les côtes voisines de Guinée , dans les quatre
premieres années de leur poffeffion , foit des domaines
du Bréfil ; à l'effet de quoi l'Eſpagne paffera un contrat
en forme avec la perfonne , ou les perfonnes que
nommera la Cour de Lisbonne , afin de régler avec
elles les quantités de tabac , leurs qualités!, prix , &c.
Après l'expiration des quatres années , les deux Cours
verront s'il leur convient de proroger le contrat , en
y amplifiant , rectifiant & modifiant ce que l'expérience
aura indiqué devoir l'être.
17. Tous les articles du préfent traité , ou au
moins quelques- uns , étant de nature à convenir à
( 120 )
d'autres Puiffances d'Europe , que les hauts Contrac
tans trouveront à propos d'inviter à y accéder , L. L.
MM. C. & T. F. fe réfervent le droit de le faire , fans
perdre de vue l'intérêt réciproque des deux nations ,
& celui de la nation ou des nations invitées à ladite acceffion
, s'étant au préalable confultées & arrangées
à cet égard , avant d'admettre l'acceffion de la nation
invitée.
pu-
18°. Les deux Souverains Contractans feront
blier dans leurs domaines refpectifs , le préfent traité
, afin que tous leurs fujets en foient inftruits. Ils
donneront les ordres néceffaires , pour qu'il foit exécuté
, & obfervé avec la plus grande exactitude de
part & d'autre , dans toutes les parties.
19º. Le préſent traité ſeta ratifié dans le terme précis
de 15 jours , à compter de celui auquel il a été
figné , ou avant , s'il eft poffible .
En foi de quoi , nous , les fouffignés Miniftres Plénipotentiaires
, avons figné le préſent traité au nom
de nos auguftes Souverains , & en vertu des pleins
pouvoirs à nous conférés à cet effet , & l'avons fait
cacheter du fceau de nos armes . Fait & figné au Palais
Royal du Pardo , le 11 Mars 1778. Le Comte de
Florida Blanca. Don François-Innocent de Souza
Coutinho.
Ayant lu & examiné le préfent traité de neutralité ,
garantie & commerce , qui renouvelle , confirme &
ratifie les autres précédens traités , exiftans entre l'Efpagne
& le Portugal , je confens à l'approuver & le
ratifier , comme en effet je l'approuve & ratifie , en la
plus ample & meilleure forme poffible , & m'engage
fur ma parole & foi royale , à maintenir exactement
tout ce qu'il contient . En foi de quoi je l'ai figné de
ma main , & fcellé de mon fceau fecret , & fait contrefigner
par le fouffigné Secrétaire d'Etat du département
des Indes . Fait au Pardo , le 22.4 Mars 1778.
Moi LE ROI. Et plus bas , Jofeph de Galvez.
1
AVIS.
MESSIEURS les Abonnés du
mois d'OCTOBRE , font inftamment
priés de renouveler
leur Abonnement dans le courant
du mois de Septembre , afin
qu'on ait le temps de faire réimprimer
leurs adreffes , & qu'ils
n'éprouvent aucun retard dans
l'expédition .
Ils voudront bien donner
leurs noms & qualités d'une
écriture lifible , & avoir foin
de ne remettre aucun argent
à la Pofte fans l'affranchir , &
fans yjoindre une lettre d'avis
contenant le nom du Bureau de
Pofte , la date de la remife de
l'argent , & l'époque ou le mois
par lequel ils veulent commencer
leur Abonnement.
Suite des Annonces Littéraires.
On a mis en vente à l'Hôtel de Thou , rue des
Poitevins, le tome V de la nouvelle Édit . des OEuvres
complettes de M. le Comtede Buffon, in-4° .Imprimerie
Royale , orné de Planches ; le tome premier des
Quadrupèdes , formant la feconde Partie des OEuvres
complettes de M.le Comte de Buffon , in-40. Imprimerie
Royale , avec nombre de Planches gravées
neuf. Prix 30 liv. bl.
Nota: Ces deux volumes fe vendent enfemble. Les
Euvres complettes , in-40 . font divifées , ainfi que
l'Édition in-12 , en Matières générales & en Hiftoire
particulière , qui toutes commenceront , Tome
1 , 2 , 3 , &c. C'étoit le feul moyen de prévenir la
confufion.
Les mêmes volumes avec les Planches des Animaux
Quadrupedes , imprimées en couleur & en regard
avec les Planches en manière noire . Les Planches
en couleur font aufli neuves , & fur des deffins
nouveaux. Ces 2 volumes font du prix de 39 livres
en blanc ; broc. 40 liv. rel. 43 liv.
Chaque Planche en couleur étant de 12 fols , le
cahier de 12 Planches livres 4 fols.
7
Les Tomes XVII , XVIII , XIX , XX , in-12 .
fig. des Euvres complettes de M. le Comte de Buffon :
cette Édition a actuellement 20 volumes , favoir , 11
volumes de matières générales , & 9 vol. de l'Hiftoire
des Quadrupèdes.
Le Tome IV des Supplemens à l'Hiftoire Naturel
le , in-4. fig. comprenant les Elémens de l'Arithmétique
morale , les Additions à l'Hiftoirede l'homme : bl.
Is liv. br. IS liv. 10 fols , rel. 17 liv.
Les Tomes VII, & VIII des Supplémens , in-12 ,
à l'Hiftoire Naturelle , fig. pour fervir de fuite à l'Édition
en 32 vol. in-12 , & à celle en 13. Les z vòl
arel: 7 liv.4 fols ; bl. ou br. liv.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l'Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ;
les Caufes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers , &c. &c.
15 Septembre 1778 .
A PARIS ,
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou ,
rue des Poitevins .
Avec Appprobation & Brevet du Roi,
TABLE
PIÈCES IÈCES FUGITIVES .
Epitre à une jolie femme ,
pag. 123
Sur la Beauté , 125
Regrets fur ma vieille
Robe-de- Chambre, ibid .
Romance , 135
Vers pour le Bufte de
M. de Buffon,
Mufique. Lettre de M.
Marmontel ,
Gravure ,
Lettre à M. de la
Harpe ,
-
au même ,
161
187
ibid.
189
ANNONCES LITTÉR. 190
136 JOURNAL POLITIQUE .
Énigme & Logogr. 137
Conftantinople , Page 193
NOUVELLES Pétersbourg ,
LITTÉRAIRE S. Copenhague ,
Code des Loix des Gen- Varfovie,
toux , 139 Vienne ,
Traduct. d'un Morceau Hambourg ,
de l'Iliade , 148 Ratisbonne ,
Commencement du 16e Livourne
,
194
196
ibid.
198
201
206
208
209
Hift. univerfelle des États- Unis de l'Amériq.
Théâtres , 152 Septentrionale , 216
SPECTACLES. Verfailles ,
222
Comédie Françoife , 156 Paris , 223
SCIENCES ET ARTS.
Bruxelles 234
Chant de l'Iliade , 149 Londres ,
APPROBATION.
J'AI 'AI lu , par ordre de Monfeigneur le Garde des
Sceaux , le Mercure de France , pour le 15 Septembre.
Je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreſ
fion. A Paris , ce 14 Septembre 1778 .
DE SANCY.
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT ,
rue de la Harpe , près Saint- Côme.
MERCURE
DE
FRANCE
15 Septembre 1778 .
PIÈCES
FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
EPITRE à une jolie Femme , pour lui
rappeler la promeffe qu'elle avoit fait à
l'Auteur de l'aller voir à fa maifon de
campagne.
Nous ne perdons pas
fouvenance
Qu'en notre champêtre manoir,
Du plaifir flatteur de la voir,
Églé nous donna l'espérance.
Fij
124
MERCURE
C'eſt demain : oui , tu l'as promis
Je te connois l'ame trop bonne
Pour vouloir tromper tes amis,
Tout autre crime fe pardonne ;
Mais le menfonge eſt odieux ,
Sur-tout dans une bouche aimable ;
Le piège qu'on cache le mieux ,
Eft auffi le plus redoutable .
Ah ! qui croiroit Églé capable
De fourbe & de déguisement ?
Quand la Beauté fait un ferment
J'aime à le croire inviolable.
Déjà de mon prochain bonheur
Tout ici partage l'ivreffe ;
La Nature ainfi que mon coeur
A te fêter , Églé , s'empreffe ;
Le Ciel en paroît plus ferein ,
D'un bleu d'azur il fe colore ;
La Rofe , pour parer ton fein ,
Me femble plus vermeille encore .
Nos arbres plus beaux & plus verds
Te préparent un frais ombrage ,
Églé , fous leur riant feuillage ;
Tous les oifeaux par leurs concerts
Chercheront à te rendre hommage,
Tantôt tu joindras tes accens
A la douceur de leur ramage ,
Tantôt à nos jeux innocens
Nous te verrons fur la fougère
DE FRANCE. 125
Etre toi-même la première
A mêler ta franche gaîté.
Pour nos coeurs quelle volupté,
Si parmi nous tu peux te plaire ,
Et fi dans tes yeux fans myſtère ,
Nous lifons cette vérité !
Par M. D. L. H. D. C.
SUR LA BEAUTÉ.
EH ! fur qui la beauté , fouveraine des Rois ,
N'exerce- t-elle pas un légitime empire ?
La Nature en grava les droits
Au coeur de tout ce qui refpire.
L'Univers fe maintient & fe meut par fes lois :
Malheur au Poëte fans verve
Dont un de fes regards n'allume point le feu !
Ses écrits pourront plaire à la prude Minerve ;
Mais des Grâces jamais ils n'obtiendront l'aveu.
REGRETS fur ma vieille Robe-de- Chambre ,
ou Avis à ceux qui ont plus de goût que
de fortune. Par M. D.
POURQUOI ne l'avoir pas gardée ? Elle étoit
faite à moi , j'étois fait à elle . Elle mouloit
tous les plis de mon corps fans le gêl'autre
roide , empefée , me manne
ner;
Fiij
116
MERCURE
quine. Il n'y avoit aucun befoin auquel fa
complaifance ne fe prêtât ; car l'indigence
eft prefque toujours officieufe. Un livre
étoit- il couvert de pouffière , un de fes pans
s'offroit à l'effuyer ; l'encre épaiffre refufoitelle
de couler de ma plume , elle préfentoit
le flanc ; on y voyoit tracés en longues raies
noires les fréquens fervices qu'elle m'avoit
rendus . Ces longues raies annonçoient le
Littérateur , l'Ecrivain , l'Homme qui travaille
à préfent j'ai l'air d'un riche Fainéant;
on ne fait qui je fuis.
Sous fon abri, je ne redoutois ni la maladreffe
d'un valet ni la mienne , ni les
éclats du feu , ni la chûte de l'eau ; j'étois
le maître abfolu de ma vieille Robe de
chambre , je fuis devenu l'efclave de la
nouvelle.
Le Dragon qui furveilloit la Toifon d'or
ne fut pas plus inquiet que moi : le fouci
m'enveloppe.
Le Vieillard paffionné qui s'eft livrépieds
& poings liés aux caprices , à la merci
d'une jeune folle , fe dit depuis le matin
jufqu'au foir où eft ma bonne , ma vieille
Gouvernante ? Quel démon m'obfédoit le
jour que je la chaffai pour celle -ci ! puis
il pleure ; il foupire.
:
Je ne pleure pas , je ne foupire pas ;
mais à chaque inftant je dis : Maudit foit
celui qui inventa l'art de donner du prix
DE FRANCE. 127
à l'étoffe commune en la teignant en écarlate
! maudit foit le précieux vêtement que
je révère ! où eft mon ancien , mon humble,
mon commode lambeau de callemande ?
Mes amis , gardez vos vieux amis . Mes
amis, craignez l'atteinte de la richeffe. Que
mon exemple vous inftruife. La pauvreté
a fes franchiſes ; l'opulence a fa gêne.
O Diogène ! fi tu voyois ton diſciple
fous le faftueux manteau d'Ariſtippe , comme
tu rirois ! O Ariftippe , ce manteau faſtueux
fut payé bien cher ! Quelle comparaifon
de ta vie molle , rampante , efféminée ,
& de la vie libre & ferme du Cynique déguenillé
! j'ai quitté le tonneau où je régnois
fervir fous un tyran .
pour
Ce n'eft pas tout , mon ami ; écoutez
les ravages du luxe , les fuites funeftes d'un
luxe conféquent.
Ma vieille Robe de chambre étoit une
avec les autres guenilles qui m'environnoient.
Une chaife de paille , une table de
bois , une tapifferie de Bergame , une planche
de fapin qui foutenoit quelques livres ;
quelques eftampes enfumées , fans bordure ,
clouées par les angles fur cette tapifferie ;
entre ces Eftampes , trois ou quatre Plâtres
fufpendus , formoient avec ma vieille Robe
de chambre l'indigence la plus harmonieuſe.
Tout est aujourd'hui défaccordé . Plus
d'enſemble , plus d'unité , plus de beauté.
F iv
128
MERCURE
C
Une nouvelle Gouvernante qui fuccède
dans un presbytère , la femme qui entre
dans la maifon d'un veuf , ne caufent pas
plus de troubles que l'écarlate intrufe n'en a
caufé chez moi.
Je puis fupporter fans dégoût lavue d'une
Payfanne. Ce morceau de toile groffière qui
couvre fa tête , cette chevelure qui tombe
éparfe fur fes joues , ces haillons troués.
qui la vêtiffent à demi , ce mauvais cotillon
qui ne va pas à la moitié de fes jambes , ces
pieds nuds & couverts de fange ne peuvent
me bleffer : c'eft l'image d'un état que je
refpecte ; c'eft l'enſemble des difgraces d'une
condition néceffaire & malheureufe que je
plains ; mais mon coeur fe foulève , & malgré
l'atmosphère parfumé qui la fuit , j'éloigne
mes pas , je détourne mes regards
de cette Courtifanne , dont la coëffure à point
d'Angleterre & les manchettes déchirées ,
les bas de foie fales , & la chauffure ufée me
montrent la mifère du jour affociée à l'opu
lence de la veille.
Tel eût été mon domicile fi l'impérieufe
écarlate n'eût tout mis à fon uniffon .
J'ai vu la Bergame céder à la tenture de
Damas la muraille à laquelle elle étoit depuis
fi long-temps attachée. ·
Deux Eftampes , qui n'étoient pas fans mérite
, la chute de la manne dans le Défert ,
du Pouffin , & l'Efter devant Affuérus , du
DE FRANCE. 129
même , l'une honteufement chaffée par un
Vieillard de Rubens ; ( c'eft la trifte Efther
) la Chûte de la manne diffipée par une
Tempête de Vernet.
La chaife de Paille reléguée dans l'antichambre
par le fauteuil de maroquin .
Homère , Virgile , Horace , Cicéron, foulager
le foible fapin courbé fous leur maſſe,
& fe renfermer dans une armoire marquetée
, afyle plus digne d'eux que de moi.
Une grande glace s'emparer du manteau
de ma cheminée.
Ces deux jolis plâtres que je tenois de
l'amitié de Falconet , & qu'il avoit réparés
lui-même , déménagés par une Vénus ac
croupie ; l'argile moderne brifée par le
bronze antique.
La table de bois difputoit encore le terrein
à l'abri d'une foule de brochures & de
papiers entaffés pêle- mêle & qui fembloient
devoir la dérober long- temps à la cataftrophe
qui la menaçoit . Un jour elle fubit
fon fort , & en dépit de ma pareffe les brochures
& les papiers allèrent fe ranger dans
les ferres d'un bureau précieux.
Inftinct funefte des convenances ! tact délicat
& ruineux ! goût fublime , qui changes ,
qui déplaces , qui édifies , qui renverſes , qui
vuides les coffres des pères , qui laiffes les
filles fans dor , les fils fans éducation , qui
fais tant de belles chofes & de fi grands
F v
130 MERCURE
maux ; toi qui fubftituas chez moi le fatal
& précieux bureau à la table de bois , c'eft
toi qui perds les nations ; c'eft toi qui peutêtre
un jour , conduiras mes effets fur le
Pont S. Michel , où l'on entendra la voix
enrouée d'un Juré - Crieur dire à vingt
louis une Vénus accroupie !
L'intervalle qui reftoit entre la tablette
de ce bureau , & la tempête de Vernet qui
eft au-deffus , faifoit un vuide défagréable à
l'oeil : ce vuide fut rempli par une pendule ;
& quelle pendule encore une pendule à
la Geoffrin ! une pendule où l'or contrafte
avec le bronze !
Il y avoit un angle vacant à côté de la
fenêtre : cet angle demandoit un Secrétaire ,
qu'il obtint.
Autre vuide déplaiſant entre la tablette
du Secrétaire & la belle tête de Rubens ;
il eft rempli par deux Lagrenée.
Ici une Madeleine , troiſième tableau du
même Artifte ; là c'eft une efquiffe de Vien
ou de Machy : car je donnai auffi dans les
efquiffes; & ce fut ainfi que le réduit édi
fiant du philofophe fe transforma dans le
cabinet fcandaleux du publicain j'infulte
auffi à la misère nationale.
De ma médiocrité première il n'eft refté
qu'un tapis de lifières . Ce tapis mefquin ne
cadre guères avec mon luxe je le feas
nažis j'ai juré & je jure que mes pieds ne fouDE
FRANCE. 131
leront jamais un chef-d'oeuvre de la Savonnerie.
Je réſerverai ce tapis comme le païfan,
tranfplanté de la chaumière dans le palais
de fon Souverain,réferva fes fabots. Lorfque
le matin , couvert de la fomptueufe écarlatte
, j'entre dans mon cabinet , fi je baiffe
la vue , j'apperçois mon ancien tapis de lifières.
Il me rappelte mon premier érat, &
l'orgueil s'arrête à l'entrée de mon coeur.
Non , mon ami ; non , je ne fuis point corrompu.
Mon ame ne s'eft point endurcie ;
ma tête ne s'eft point relevée ; mon luxe eft
de fraîche date , & le poifon n'a point encore
agi. Mais avec le temps , qui fait ce
qui peut arriver?? ... Ah! mon ami , levez
Vos mains au ciel , priez pour un ami en
péril ; dites à Dieu hi tu vois dans tes décrets
éternels que la richeffe puiffe corrompre
fon coeur , n'épargne pas les chef- d'oeu
vres qu'il idolâtre , détruis- les , & ramènele
à fa première pauvreté ! Et moi je dirai
au ciel de mon côté : ô Dieu , je me réfigne
à ta volonté; je t'abandonne tout , reprens
tout.... Oui , tout , excepté le Vernet . Ah!
laiffe-moi le Vernet ! Ce n'eft pas l'Artifte ,
c'est toi qui l'as fait. Refpecte l'ouvrage de
l'amitié & le tien. Vois ce phare , vois cette
tour. qui s'élèvent à droite. Vois ce vieil arbre
que les vents ont déchiré . Que cette
maffe est belle ! Au- deffous de cette maffe
obſcure , vois ces rochers couverts de ver-
:
F vj
132 MERCURE
dure : c'est ainsi que ta main puiflante les a
fondés , c'eft ainfi que ta main bienfaifante
les a tapiffés. Vois cette terraffe inégale qui
defcend du pied des rochers vers la mer ;
c'eft l'image même des dégradations que tu
as permis au temps d'exercer fur les chofes
du monde les plus folides. Tonfoleil l'auroitil
autrement éclairée ? Prends en pitié les malheureux
épars fur cette rive , Nete fuffit-il pas
de leur avoir montré le fond des abyfmes !
Ecoute la prière de celui - ci qui te remercie.
Aide les efforts de celui - là qui
raffemble les triftes reftes de fa fortune.
Ferme l'oreille aux imprécations de ce furieux.
Hélas ! il fe promettoit des retours fi
avantageux ! Il avoit médité le repos & la
retraite ; il en étoit à fon dernier voyage :
cent fois dans la route il avoit calculé par
fes doigts le fond de fa fortune ; il en avoit
arrangé l'emploi : & voilà toutes fes efpérances
trompées ; à peine lui refte-t- il de
quoi couvrir les membres nuds . Sois touché
de la tendreffe de ces deux époux. Vois la
terreur que tu as infpirée à cette femme.
Cependant , fon enfant trop jeune pour
favoir à quel péril tu l'avois expofé , lui ,
fon père & fa mère , s'occupe du fidèle compagnon
de fon voyage; il rattache le collier
de fon chien : fais grace à l'innocence. Vois
cette autre mère fraîchement échappée des
eaux avec fon époux ; ce n'eſt pas pour elle
DE FRANCE. 133
qu'elle a tremblé , c'eft pour fon enfant.
Vois comme elle le ferre contre fon fein ,
comme elle le baife ! O Dieu reconnois
les eaux que tu as créées ! reconnois - les , &
lorfque ton fouffle les agite , & lorfque t'a
main les appaife ! reconnois les fombres
nuages que tu avois raffemblés , & qu'il t'a
plu de diffiper ! Déjà ils fe féparent , ils
s'éloignent , déjà la lueur de l'aftre du jour
renaît fur la furface des eaux ; je préfage le
calme à cet horifon rougeâtre. Qu'il eft loin
cet horifon ! il ne confine point avec la mer;
le ciel defcend au- deſſous , & femble tourner
autour du globe. Achève d'éclaircir ce
ciel , achève de rendre à la mer fa tranquillité.
Permets à ces Matelots de remettre à
Alot leur navire échoué , feconde leur travail ,
donne-leur des forces , & laiffe - moi mon
tableau. Laiffe- le moi comme la verge dont
tu châtieras l'homme vain. Déjà ce n'eſt
plus moi qu'on vifite , qu'on vient entendre :
c'eft Vernet qu'on vient admirer chez moi ;
le Peintre a humilié le Philofophe.
O, mon ami , le beau Vernet que je poſsède
! Le fujet eft la fin d'une tempête fans cataftrophe
fâcheufe. Les flots font encore agités,
le ciel couvert de nuages ; les Matelots s'occupent
fur leur navire échoué ; les habitans
accourent des montagnes voifines. Que cet
artiſte a d'efprit ! Il ne lui a fallu qu'un petit
nombre de figures principales pour rendre
134 MERCURE
toutes les circonftances de l'inftant qu'il a
choifi . Comme toute cette fcène eft vraie !
comme tout eft peint avec légèreté , facilité
& vigueur ! Je veux garder ce témoignage
de fon amitié ; je veux que mon gendre
le tranfmettre à fes enfans , fes enfans
aux leurs , & ceux - ci aux enfans qui naîtront
d'eux. Si vous voyiez le bel enfemble de
ce morceau , comme tout y eft harmonieux
comme les effets s'y enchaînent , comme
tout fe fait valoir fans effort & fans apprêt ,
comme ces montagnes de la droite font vaporeufes
, comme ces rochers & les édifices
fur- impofés font beaux , comme cet arbre eſt
pittorefque , comme cette terraffe eft éclairée
, comme la lumière s'y dégrade , comme
ces figures font difpofées , vraies , agiffantes ,
naturelles , vivantes , comme elles intéreffent
, la force dont elles font peintes la
pureté dont elles font deffinées , comme elles
fe détachent du fond , l'énorme étendue de
- cet efpace ; la vérité de ces eaux , ces nuées ,
ce ciel , cet horifon ! Ici le fond eft privé de
-lumière , & le devant éclairé , au contraire
du technique commun : venez voir mon
Vernet ; mais ne me l'ôtez pas.
Avec le temps les dettes s'acquitteront ,
le remords s'appaifera , & j'aurai une jouiffance
pure. Ne craignez pas que la fureur
d'entaffer de belles chofes me prenne : les
amis que j'avois , je les ai , & le nombre
DE FRANCE. ་་་
n'en eft point augmenté... J'ai Laïs ; mais
Lais ne m'a pas heureux entre fes bras ,
je fuis prêt à la céder à celui que j'aimerai ,
& qu'elle rendroit plus heureux que moi ;
& , pour vous dire mon fecret à l'oreille ,
cette Laïs qui fe vend fi cher aux autres , ne
m'a rien coûté.
ROMANCE imitée d'un Madrigal du
Cavalier Marin.
Air: Je l'ai planté , je l'ai vu naître.
DEE MON ardeur vive & fincère
Defirant obtenir le prix ,
J'errois un jour avec Glicère
Dans les bois facrés de Cypris.
SA BOUCHE alloit me faire entendre
Ce que mon coeur n'ignoroit plus :
Mais un char que je vis defcendre
A mes yeux découvrit Vénus.
DE SON teint les rofes mourantes
Montroient les traces de fes pleurs,
Et fes Colombes gémiffantes
Sembloient murmurer fes douleurs.
VÉNUS me dit : Berger fidèle ,
Tout l'Olympe eft fourd à mes cris
Sans l'Amour , Vénus n'eft plus belle,
· Et Vénus a perdu ſon fils.
136 MERCURE
JE N'AI fait que des courfes vaines ,
J'ai besoin de me repofer :
Pars , & fi tu me le ramènes ,
Vénus te promet un baiſer.
TU ME le dois , grâce à Glycère :
Ton fils n'eft pas loin de ces lieux ;
Daigne regarder ma Bergère ,
J'ai trouvé l'Amour dans les yeux.
UN DOUX baifer fut mon falaire ,
De mes feux je reçus le prix ,
Et je ramenai ma Glicère
Des Bofquets facrés de Cypris.
Par M. de Murville.
VERS pour mettre au bas du Bufte de
M. DE BUFFON.
HEUREUX confident d'Uranie ,
Il fut à la nature arracher fon bandeau.
Sur fon front brille le génie ,
Dans ſes mains Michel-Ange a remis fon pinceau.
Par M. Saurin.
DE FRANCE. 137
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'Enigme eft les Sept Pfeaumes
Pénitentiaux ; celui du Logogryphe eft
Cloche , dans lequel , en retranchant la première
lettre , on trouve Loche , poiffon.
ENIGM E.
L'HOMME autrefois borné dans ſes defirs,
S'écartoit rarement du lieu de fa naiſſance ;
Plus recherché dans fes plaifirs ,
L'Homme aujourd'hui dès fa plus tendre enfance ,
Va parcourir tous les climats
Pour rapporter chez lui l'induftrie & l'aifance.
Dans fes courfes c'eft moi qui dirige fes pas;
Mais il me foule aux pieds pour toute récompenfe
Quoique traité de haut en bas
Nuit & jour je lui tends les bras.
Mais je ne puis être par- tout fon guide.
Il est un élément perfide
Sur lequel , quoiqu'on faffe , on ne me verra pas.
Je le conduis en Italie ,
En Allemagne , en Pologne , en Ruffie ,
Chez l'Eſpagnol , le Suiffe , le François .
Si , curieux de voir d'autres objets ,
138 MERCURE
Il veut encor aller en Angleterre
Je le laiffe embarquer , & fidèle à la terre
Je m'arrête au pas de Calais.
Mais plus vite que lui franchiffant le paffage ,
Je vais l'attendre au premier Port Anglois
Et de nouveau m'offrir à ſon uſage.
Redevenus compagnons de voyage
Sur l'immobile & folide élément ,
Nous y ferpentons hardiment ,
Chacun des deux à fa manière ,
L'un toujours en repos & l'autre en mouvement
Et nous ne nous quittons qu'au bout de la carrière.
LOGOGRYPHE.
L'INIMITABLE Boileau
Dit dans fon Art Poétique ,
Qu'un Auteur qui ne s'applique
Qu'à compoſer du nouveau
Jouit d'un fuccès modique :
Mais que celui qui fe pique
De m'unir avec le bean ,
A trouvé le point unique
Pour éviter la critique ,
Et faire aimer fon pincean.
Ma tête eft dans la Mufique :
Mes pieds au milieu de l'eau.
DE FRANCE. 139
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Code des Loix des Gentoux , ou Réglemens
des Brames , traduit de l'Anglois , d'après
les Verfions faites de l'original écrit
en Langue Samskrète , vol. in-4to.
A Paris , chez Stoupe , rue de la Harpe
, 1778.
I
SECOND EXTRAIT *.
CE CODE , ce monument de Jurifprudence
le plus fingulier & le plus curieux qu'on
ait jamais publié , commence par un petit
difcours préliminaire où les Brames expofent
eux mêmes l'objet & l'utilité de cette
compilation . Ce morceau refpire le fentiment
, la nobleffe & la bienfaifance . La
tolérance eſt un dogme de la Religion des
Gentoux , fondé fur cet article de leur foi ,
que Dieu ne permettroit pas un fi grand
nombre de Religions , s'il n'avoit pas du
plaifir à contempler cette variété .
La première partie de l'introduction contient
l'Hiftoire de la Création , telle que
la croient les Gentoux : on y dit que les
quatre grandes tribus primitives provien-
* Voyez le premier Extrait , Mercure du 25 de Juin.
140
MERCURE
nent des quatre différens membres de Bra
ma ; & de la fonction principale attribuée
à ces quatre membres , fe déduifent les
devoirs , les travaux & le fort de chaque
cafte. Le Brame vient de la bouche (fageffe)
pour prier , lire & inftruire. Le Chehterée
vient du bras (force) , pour tirer l'arc ,
combattre & gouverner. Le Bice vient du
ventre & des cuiffes ( nourriture) pour pourvoir
aux befoins de la vie par l'agriculture
& le commerce. Le Sooder vient du pied
(fujétion) pour travailler , fervir , voyager.
Ces quatre grandes tribus comprennent les
divifions primitives d'un état bien gouverné.
Une cinquième tribu , nommée Burrun-
Sunker , eft formée des ouvriers & petits
Marchands de moindre importance ,
fervant plutôt au luxe qu'aux befoins de
la vie , & fe fubdivife prefqu'en autant de
caftes féparées qu'il y a de genres de travaux
& de trafics particuliers.
La feconde partie de l'introduction expofe
les qualités néceffaires à un Magiſtrat
, c'eſt-à- dire à celui qui gouverne , &
les devoirs de fa place. « Il doit être en état
"
de dominer fa concupifcence , fa colère ,
» fon avarice , fa folie & fon orgueil ; être
» bienfaifant , parler aux peuples en termes
tendres & affectueux ; être jufte &
» punir le crime ; avoir de l'indulgence &
» de la commifération pour les malheureux ,
DE FRANCE. 141
»
» partager les afflictions & les maux de tout
fon peuple. Il fe choifira fept ou huit
» Confeillers parmi ceux qui auront des
principes fages , de la pénétration & du
» jugement , des opinions faines , & l'a-
» mour des chofes louables. Il établira ,
» pour fon Secrétaire , un homme qui ait
» de l'honnêteté , de la fcience & de l'éloquence
, & qui n'ait point de mauvai-
» fes habitudes . » Tout ce début début que nous
regrettons de ne pouvoir tranfcrire en entier
, eft plein de chofes judicieuſes , dignes
du plus grand Législateur.
"3
Le Chapitre premier traite du prêt & de
l'emprunt. Le prêt est néceffaire & avantageux
au public , mais c'eft autant qu'il eft reftreint
dans de certaines bornes , & dirigé
par des réglemens qui maintiennent parmi
le peuple la fûreté , la confiance & l'équité.
Ce Chapitre eft divifé en fections
qui traitent en particulier de l'intérêt , des
gages , des cautions , de l'acquittement des
dettes , &c. En lifant les loix des Gentoux
fur cette matière comme fur plufieurs autres
, on eft étonné des Priviléges qu'elles
accordent à quelques Caftes , & de leur
extrême févérité à l'égard des autres . Cette
diftinction odieufe aux yeux du Philofophe
, ne l'eft point chez les Indoux , qui
font fi perfuadés de la fupériorité de la
nature des Brames , qu'ils ne murmurenţ
142 MERCURE
point du fort auquel ils font accoutumés
dès l'enfance .
Au Chapitre II , on détermine les droits
de fucceffion . Ici un homme eft regardé
comme tenant fa propriété feulement à
ferme pour la vie , & comme devant la
tranfmettre , ou plutôt la laiffer aller à fes
héritiers naturels . On y voit que , d'après
une coutume immémoriale en Orient , les
fils demandent leur Patrimoine durant la
vie de leur père qui eft obligé de le leur
accorder , quoiqu'il les connoiffe pour des
diffipateurs , ce qui explique l'hiftoire de
l'Enfant prodigue de l'Ecriture- Sainte.
Voici un paffage remarquable : « Si une
» veuve donne fa propriété & fes biens aux
» Brames pour des objets religieux , le don
» eft rigoureuſement valide (c'eft- à- dire
"
qu'il ne contredit pas la Loi) ; mais cette
» action n'eft pas convenable , & la femme
» eft digne de blâme. » Si cette cenfure
n'eſt pas une prohibition abfolue , c'eſt au
moins un avis fuffifant pour ceux qu'une
piété mal- entendue pourroit égarer, & une
preuve que la baffe avidité ne dominoit
point ces Prêtres légiflateurs.
Les Chapitres III , IV & fuivans , juſqu'au
IX , traitent de l'adminiſtration de
la Juftice , du Dépôt ou du Fidéi- Commis
, de la vente de la propriété d'un étranger
, c'est-à-dire d'une perfonne qui n'eft
DE FRANCE. 143
point alliée au vendeur ; des partages , des
donations , de la fervitude & des falaires.
Il y a une fection particulière des falaires
des danfeufes & des proftituées ; ce qui
prouve que les plus anciens Gouvernemens ,
comme les modernes , ont toléré la proftitution
& des lieux publics de débauche ,
en les foumettant à des réglemens d'autant
plus néceffaires , que le fexe & le métier
des proftituées les expofent davantage
aux infultes & aux mauvais traitemens.
2
Les loix contenues dans les huit Chapitres
qui fuivent concernent les baux &
locations , les achats & les ventes , les bornes
& limites , les partages dans la culture
des terres , la police des villes & des bourgs ,
les dommages faits à une récolte , les injures
, les violences qu'un homme pent faire
à un autre , le vol , &c. Les Législateurs
entrent dans de grands détails fur toutes
ces matières , & il faut convenir
que quel
ques- unes de ces loix portent l'empreinte
d'une profonde raifon qui feroit honneur
à nos tribunaux modernes , mais il y en a
de puériles , de contradictoires , d'abfurdes
même, qui cependant ne laiſſent pas d'être
en vigueur , parce qu'elles tiennent à des
préjugés auffi fortement enracinés dans les
efprits des Indoux , que les principes de la
plus faine morale dans l'ame du Sage. On
a écrit en Europe que le Code criminel
ques144
MERCURE
des Gentoux , extraordinairement doux ,
ne condamnoit prefque perfonne à perdre
la vie. On fera détrompé en lifant le Chapitre
du vol & quelques autres. On y verra
le voleur condamné en diverfes circonftances
à être ou crucifié , où étranglé , ou mutilé
& puis jeté au feu. Les Brames feuls ne
font pas foumis aux peines capitales , quel
que crime qu'ils commettent , mais la loi ,
dans tous les cas où elle porte peine de
mort contre tout autre , leur impofe des
châtimens fi terribles qu'on doit croire que
cette exemption de mort eft plutôt fondée
fur le refpect dû à la prééminence de lenr
nature , comme nous l'avons déjà dit , que
fur une injufte préférence que fe foient attribuée
ces Législateurs.
Le Chapitre XIX , intitulé de l'Adultère
, offre quelques idées contraires à notre
manière de penſer , & des crimes qui ne
font point défendus parmi nous : ce qu'il
faut attribuer fans doute à la différence des
moeurs. En Afie , dit M. Halhed dans fa
Préface , la virginité de la femme a toujours
été la condition la plus effentielle du
mariage : cette précaution eft une fuite de la
chaleur du tempérament des deux fexes ,
& de la jaloufie univerfellement répandue
parmi les hommes : le premier acte d'incontinence
a toujours été jugé fort dangereux
pour la fuite ; & Moyfe confidéroit
ce
DE FRANCE. 145
se crime fous un point de vue auffi férieux
que les Gentoux , puifqu'il ordonna de la
pider une fille qui ne fe trouveroit pas
vierge à fon mariage . Si les Indoux font
auffi délicats que les Juifs , il ne doit pas
paroître extraordinaire que leur Code con
damne tout ce qui peut violer la virgini
té , de quelque manière que ce foit ..
On lit au Chapitre XX un paffage bien
fort fur la débauche infatiable des femmes ,
& pourtant les Brames s'y expriment d'une
façon fi conforme à ce que dit Salomon
dans le Livre des proverbes , qu'on croiroit
qu'ils n'ont fait que le traduire littéralement.
Cette idée peu avantageufe de
la vertu des femmes , eft la fource de cette
difcipline dure & comme tyrannique à laquelle
le fexe a été affervi en Afie de temps
immémorial , fuivant les Ecrivains facrés &
profanes. Voici quelques particularités de la
Loi des Gentoux.
« Un homme doit le jour & la nuit con
tenir tellement fa femme dans la fou
» miffion , qu'elle ne puiffe rien faire de fa
"propre vvoolloonnttéé.. » La raiſon
La raifon que la Loi
donne d'un pareil commandement , c'eft
qu'une femme maîtresse de fes actions fe
comporte toujours mal. Il feroit difficile de
dire lequel eft le plus choquant & le plus
injufte , de la Loi ou du motif.
» Une femme qui , fuivant fon inclina-
15 Septembre 1778 .
G
146 MERCURE
» tion , va par-tout où il lui plaît , & ne
"
fait aucune attention à ce que lui dit fon
» maître , fera chaffée de la maifon de fon
» mari, 誓
» Une femme ne fortira jamais de la
maifon fans le confentement de fon ma-
» ri , & elle aura toujours le fein couvert ;
elle n'ira jamais dans la maifon d'un étran
» ger ; elle ne reftera point à la porte , &
» elle ne regardera jamais par la fenêtre.
» Une femme qui mange avant fon mari
» fera chaffée de la maifon.
»
»
» Si un homme va faire un voyage , fa
femme ne fe divertira pas par le jeu ; elle
» n'ira à aucun fpectacle public ; elle ne rira
point ; elle ne mettra ni fes bijoux ni fes
» beaux habits ; elle ne regardera point danfer
; elle n'exécutera point de mufique ;
» elle ne s'affiéra point à la fenêtre ; elle ne
montera point à cheval ; elle ne contem
» plera aucune curiofité , mais elle fermera
bien la porte de fa maifon ; elle vivra retirée
; elle ne mangera aucune friandife ;
» elle ne noircira point fes yeux avec de la
poudre à cil ; elle ne fe regardera pas
au miroir ; elle ne s'adonnera à aucun
» exercice agréable pendant l'abſence de
» fon mari.
»
ه د
» Il eft convenable qu'une femme fe
brûle avec le cadavre de fon mari. »
Quoique ce ne foit pas là un commande
DE FRANCE. 147
ment abfolu , cependant comme la Loi
ajoute que la femme qui fe brûlera ainfi
accompagnera fon mari en Paradis , il. paroît
que c'eft un devoir religieux ; & M.
Halhed nous affure que cette coutume n'eft
point tombée en défuétude , comme l'a: pu
blié un célèbre Ecrivain.
Enfin le XXI & dernier Chapitre contient
des réglemens fur divers objets , qui.
n'ont aucun rapport entre eux , tels que le
jeu , l'ufage de certains alimens , l'adoption
, & c. La Loi condamne au banniffement
un Brame qui mange volontairement
des oignons ou de l'ail ; fi un Sooder apprend
par coeur les Bedas , c'eft une profanation
qui mérite la mort . Cela eſt bien
dur.
Addition au premier extrait du Code des
Gentoux.
Cette addition porte une démonftration
frappante de la reffemblance ou identité de
la langue facrée des Brames , ou du hanfcrit ,
avec la langue des Bretons de France , telle
qu'on la parle encore en Bretagne.
Hanferit. Celtique ou Breton.
Péeta ké renérram shé- Bè tad lhè rè en ra zè
troah, troh ;
Gij
149 MERCURE
Mata rhétroo reshée leé 'Mata zè trah rès hè la
1 né,

n'e ;
Bharia ro'pevveté she Bar ia ro pe vèté zć
19
troah 2 troh .
Potrèh shétroo raipun- Potr rèh ze troh rai
dèté . bouté té.
La traduction littérale du Breton eft telle
qu'elle fuit : « Celui qui eft père , & qui
fait trop de dépenfe , eft cruel pour fes
» enfans. Une mère , qui fait ce qui n'eft
» pas conforme à la foi qu'elle a jurée , eft
» cruelle. Une belle femme qui accorde
» des faveurs à d'autres , lorfqu'elle eſt à
toi , eft cruelle. Un fils indocile , ou
défobéiffant , eft cruel à l'égard de ceux
qui lui ont donné la vie » .
22
LE BRIGANT , de l'ancienne
Société des Arts de Bretagne, Aggr
à celle de Heffe Hombourg.
Traduction d'un morceau de l'Iliade , qui a
concouru pour le prix de l'Académie Françoife
en 1778 ; par M. le Chevalier de
Langeac.
Cet ouvrage eft du nombre de ceux dont
l'Académie a fait une mention honorable ,
Leftyle, quoiqu'un peu foible , a de la pureté.
Nous nous bornerons à citer un morceau
de poéfie defcriptive , qui nous a paru le
meilleur de la pièce.
DE FRANCE. 449
>
C'eſt en ces mots qu'Achille exhaloit fon courroux.
Cependant tout périt ; foible & feul contre tous
Ne refiftant qu'à peine au nombre qui l'accable
Ajax en fuccombant , eft encore indomptable ;
Il frémit de céder & devient plus ardent.
Mais du maître des Dieux le terrible afcendant
En faveur des Troyens contre lui fe déclare ,
Et déjà de leurs coeurs un feu divin s'empare.
Pour triompher d'Ajax , il falloit cet appui :
Tous les yeux , tous les dards font dirigés vers lui ;
Du choc de mille traits tout fon cafque étincelle ;
Sous fon lourd bouclier déjà fon bras chancelle ,
Et laffé d'un tel poids va trahir ſa valeur.´.
Mais en vain les Troyens raniment leur fureur
Rien n'intimide Ajax ; certain de fon courage
Sans reculer d'un pas , il fait tête à l'orage :
Il commande , la mort obéit à fes loix .
De fucur inondé, fans haleine , fans voix ,
Seul , il fe multiplie , & combattant fans trouble ,
Quand le péril s'accroît , fon audace redouble.
Commencement du XVIe Chant de l'Iliade:
Sujet propofé par l'Académie Françoife
pour le Prix de Poéfie de l'année 17785
traduit par M. le Marquis de Villette .
>
Nec verbum verbo curabit reddere fidus
Interpres. Hor.
A Paris, de l'Imprimerie de Demonville
'I
G iij
350
MERCURE
Imprimeur-Libraire de l'Académie Fran
goife , aux Armes de Dombes.
Cette Pièce eft une de celles que l'Acadé
mie a diftinguées & qui lui ont paru dignes
d'eftime. Elle eft en général écrite avec faeilité
, & plufieurs morceaux font honneur
au talent du Traducteur. Nous citerons une
partie de la converſation de Patrocle &
d'Achille , dans laquelle on remarquera de
beaux vers. Patrocle reproche à fon ami
d'être inexorable dans fes reffentimens , &
de n'avoir nulle pitié de fes concitoyens.
Il continue ainfi :
Pardonne , j'en dis trop ; mais fi vers cette rive
Ton éternel courroux tient ta valeur captive
Ou fi de nos devins quelqu'Oracle menteur
Enchaîne ton courage & nous âte un vengeur ,
Souffre au moins qu'un ami puiffe tenir ta place.
Prête-moi ton armure , & j'aurai ton audace.
» Autour de nos Vaiffeaux Ajax combat encor ;
Ton cafque fur mon front fera trembler Hector :
Etton nom préparant un triomphe facile,
» Les Troyens font vaincus,s'ils penfent voir Achilles.
C'eft ainfi qu'il parloit. Ainfi par fa vertu
Il ébranle un courroux de pitié combattu ;
Il l'affiége , il le preffe ; ah ! malheureux , arrête .
Hélas ! tu ne vois point ce que le ciel t'apprête..
Ta vertu te trompoit ,, tu courois au trépas
DE FRANCE. 151
ACHILLE cependant ne le rebutoit pas
Mais dans fa bonté même éclatoit la colère.
« Je méprife , dit-il , cette erreur populaire
50 Qui croit que l'avenir au Prêtre eft révélé ,
» Et qu'il nous faut mourir , lorfque Delphe a parle
Je ne m'occupe point d'une chimère vaine ;,
» J'écoute mon dépit , je me livre à ma haine
» Elle eft jufte , il fuffit. Je n'ai point pardonné
» A cet indigne Roi par mes mains couronné ,
» A cet Atride ingrat , au rival que j'abhore ,
20
Qui m'ôta Briféide , & la retient encore ,
» Qui devant tous les Grecs ofa m'humilier :
05
55
לכ
Non , jamais tant d'affronts ne pourront s'oublier.
MAIS enfin j'ai preferit un terme à ma vengeance;
J'ai promis, fijamais pourfuivis fans défenfe ,
Les Argiens tremblans aux bords du Ximois
Fuyoient jufqu'aux vaiffeaux par nous- même conduits
,
Qu'alors de ces vaincus j'aurois pitié peut-être;
Queje pourrois fouffrir qu'on fecourût leur maître,
Qu'on le couvrit de honte, en confervant les jours.
» Le temps eft arrivé : va , marché à ſon ſecours.
" Je vois d'Agamemnon la fuite aviliffante ;"
» D'Hector qui le pourfuit , j'entends la voix tonnante
:
» Il t'appelle à la gloire ; arme-toi contre lui ;
Et fi le ciel vengeur te feconde aujourd'hui
Giv
852 MERCURE
» N'abufe point fur- tout du bonheur qu'il t'envoye .
» Ne tente point les Dieux, ne va point jufqu'à Troye
Modère ta valeur : c'eft affez d'écarter
בכ
20. Cet Hector infolent qui nous ofe inſulter ;
? C'eſt affez d'arracher aux flammes , au pillage ,
Nos vaiffeaux expofés fur cet affreux rivage.
Puiffent cès fils de Tros , & ces Grecs odieux ,
» Ces communs ennemis en horreur à mes yeux ,
S'égorger l'un par l'autre , & tomber nos victimes !
Que leur fang déteftable efface enfin leurs crimes !
Qu'il ne refte que nous pour détruire à jamais
» Les lieux qu'ils ont fouillés d'opprobre & de forfaits
»>!
සා
52
ود
Hiftoire Univerfelle des Théâtres de toutes
les Nations , depuis Thefpis jufqu'à nos
jours ; par une Société de Gens de Lettres.
Dédiée à MONSIEUR , Frère du Roi.
Ouvrage en 36 Volumes in- 8 ° . orné de
Gravures , du Plan & de l'élévation des
différentes Salles de Spectacles de l'Europe
, des Portraits des Auteurs , Acteurs,
Actrices , Muficiens , Danfeurs , Danfeufes,
Pantomimes, Peintres & Architectes ,
qui ont travaillé pour les Théâtres d'une
manière diftinguée , & des Deffins enluminés
des différens Coftumes néceffaires
à la parfaite repréſentation des Ouvrages
Dramatiques : propofé par foufcription ,
contenant ;
DE FRANCE. 153
C
1. L'Hiftoire de l'établiffement des Theatres
dans les différentes Capitales du
Monde.
2. La vie des Auteurs Dramatiques ; une
analyfe taifonnée de chacun des Ouvrages
qui mériteront d'être connus ; an
examen des jugemens qui en on
été portés
; la comparaifon des Drames dont le
fujet aura été traité par différens Auteurs
; en un mot , la Notice exacte de
toutes les Pièces jouées ou imprimées ,
dont la médiocrité n'offriroit que des
détails inutiles & fouvent ennuyeux .
30, La vie des plus fameux Comédiens de
toutes les Nations.
4. Les Anecdotes relatives à l'Hiftoire des
Théâtres.
"
e
5. Un Extrait de tous les Ouvrages didac
tiques fur l'Art de la Comédie , foit
comme création , foit comme exécution.
6. Des réflexions impartiales fur la Profeffion
du Comédien , fur le préjugé
attaché à cet État , un rapprochement
des Ouvrages Polémiques de toute nature
, qui ont été publiés fur cette matière
, avec un réfultat de ce qu'on doit
de confidération à ceux qui exercent cette
Profeffion.
7° . Le tableau des Fêtes qui ont été données
à la Cour de France , & dans les
principales Cours de l'Europe , dont
GY
154
MERCURE
l'Art Dramatique ou les Arts qui y ont
un rapport immédiat , ont fait le premier
ornement.
8. Des recherches fur la Mufique , fur la
Danfe , fur la Pantomime ancienne &
moderne , avec la vie des plus fameux
Muficiens , Danfeurs , Danfeuſes , &
Pantomimes .
}
Le prix de la Soufcription eft de 30 liv..
par an pour Paris , & de 36
Province , franc de port.
liv. pour la
On foufcrit chez les Auteurs , rue Ticquetonne
, la feconde porte cochère à gauche
en entrant par la rue Montmartre , mai--
fon de M. Cofme d'Angerville , Maître en
Chirurgie , à Paris ; & chez la veuve Duchefne
, Libraire , rue Saint-Jacques , au
Temple du Goût.
Le Bureau général , rue Ticquetonne ,.
fera ouvert tous les jours, excepté les Fêtes :
& Dimanches , depuis 9 heures du matin.
jufqu'à une heure , & depuis 3 jufqu'à 6.
On fe fera un plaifir d'y faire voir aux:
Amateurs & aux Artiſtes , les Gravures &
les Portraits deſtinés à orner cer Ouvrage ; ,
on y recevra également les avis qu'ils voudront
bien donner fur set objét..
Les perfonnes qui prendront la peine
d'y venir , demanderont M. Teftu , chargé
de la Correfpondance des Auteurs : c'eft:
lui que les Etrangers & les Soufcripteurs
DE FRANCE. 155
des Provinces adrefferont leur argent & leurs
lettres , le tout franc de port.
Comme le Plan & l'élévation des Salles
de Spectacles feroient gâtés fi on les plioit
dans l'Ouvrage , on les enverra roulés fur
carton : ces Deffins , ainfi que ceux des Portraits
, feront traités par les Artiftes les plus
célèbres
Au commencement de chaque année ,
on domiera la lifte des Abonnés.
Nota. Les Amateurs Étrangers & Nationaux,
qui voudront bien nous adreffer des
Mémoires , ou nous indiquer des Portraits ,
font priés de mettre fur leurs enveloppes ,
Matériaux pour l'Hiftoire Univerfelle des
Théâtres. Avec cette attention , leurs envois
feront retirés aux frais des Auteurs..
ود
Il faut lire le Profpectus de cet Ouvrage,
qui fe trouve chez Cloufier , rue S. Jacques..
On n'a point encore préfenté de Plan plus
vafte pour l'Hiftoire d'un Art devenu le
premier de tous chez toutes les Nations
policées ; & cette entrepriſe mérite d'être
encouragée par tous les Amateurs.
Evjj
156 MERCURE
SPECTACLES.
COMÉDIE FRANÇOISE.
Le Jeudi 3 Septembre , on a donné la première
repréſentation de l'Impatient , Comédie
en un Acte & en vers libres.
-
Damon , jeune homme d'un caractère
vif , impatient , aime & veut époufer Julie ,
jeune veuve , fille de M. de Borchamp. II
preffe de toutes fes forces ce mariage ;
mais en même-tems il fe prépare à y renoncer
, fi la veuve ne confent point à finir
dans le jour. La Scène fe paffe dans une
maiſon occupée par Borchamp , par Julie
& par Damon. Il eft 9 heures du matin.
Damon , déjà vêtu comme un homme qui
va faire des vifites , eft furpris de ce qu'il
n'eft pas encore jour chez Julie . Il envoie
fon Valet de- Chambre à l'appartement de
fa Maîtreffe , demander s'il peut être introduit.
Sur ce que celui - ci lui apprend
qu'il n'eft pas encore poffible de parler à
Julie , Damon s'y rend lui - même , rencontre
les mêmes obftacles , & s'indigne
d'être obligé d'attendre. Enfin , Julie
paroît. Elle donne à fon Amant les affules
moins équivoques de fon
amour ; lui déclare que M. de Borrances
.
DE FRANCE. 157
champ ne prêtera l'oreille à fa demande
qu'après avoir terminé le procès exiſtant
entre lui & une Madame d'Érolle , pour
des bois voifins d'un Château appartenant
à cette Dame , & dont la propriété n'eft
pas bien établie. Elle lui repréfente que
fon oncle le Préfident étant très - intimement
lié avec le Rapporteur de cette affaire,
il peut, en preffant la conclufion du procès,
hâter le moment de leur mariage. Damon
promet de faire des démarches , & s'engage
même à apprendre de la bouche de
M. de Borchamp , les particularités qu'il
lui eft indifpenfable de connoître avant de
parler à fon oncle. Ce M. de Borchamp
eft un vieux Militaire , bavard , cauftique ,
grand faifeur de portraits. Il coupe à tout
moment fa narration par quelque hiftoire ,
quelques détails étrangers à fon affaire.
L'impatient Damon en perd toute retenue,
& confeille à fon futur beau-père de faire
brûler les bois , objet de la querelle , pour
trancher la difficulté. L'humeur que prend
M. de Borchamp à cette propofition , fait
rentrer le jeune-homme en lui-même ; &
pour arrêter les fuites que pourroit avoir
cette faillie de gaieté , Damon offre au
vieillard de le conduire à l'inftant chez
fon oncle. Borchamp y confent. Il va ,
pour cet effet , chercher dans fon appartement
des papiers néceffaires. Damon
confent à l'attendre un moment. Ce mo
158
MERCURE
ment lui paroît un fiècle. Il envoie fon
Valet- de - Chambre au - devant du bon →
homme , & bien- tôt il envoie un autre
Domestique. A leur retour , il les chaffe
tous deux. L'un en rit , l'autre en pleure.
Les deux Valets fortent & rentrent un
moment après. L'un d'eux apporte à fon
Maître l'état des objets qui ont été confiés
à fes fcins , & vient rendre compte
de fa conduite. Les détails dans lefquels
il entre , impatientent tellement Damon,
qu'il confent à garder les Domeſtiques pour
échapper à l'ennui d'écouter leurs comptes.
Enfin , après avoir encore attendu quelque
tems , il fort tout feul . Au moment même.
Julie arrive avec fon père. Celui - ci furieux
de trouver fi peu de bienféance dans les
actions du jeune- homme , & déjà prévenu
contre Damon , fort à fon tour , en en--
gageant fa fille à renoncer à un hymen qui
ne lui convient point. La veuve en gémit
On lui annonce que : fon Amant: lui demande
un nouvel entretien . Elle ne veut
point le voir encore , & lui fait dire de
Fattendre.. Nouvelles impatiences . Pendant
qu'il attend , il prend le parti d'écrire à
fon oncle , relativement au procès de Bor
champ. Son Notaire qu'il a fait prier des
venir le trouver , l'impatiente par fes avis ,
fon bavardage & fes perpétuels ricanemenst
enfin , il le quitte après avoir reçu de lui
l'ordre d'acheter , à quelque prix que ce
DE FRANCE. 159
foit , le Château de Madame d'Érolle , qui
eft en vente. Un Peintre arrive . C'est pour
Julie que Damon veut fe faire peindre
mais rien ne peut le fixer. Après une féance.
interrompue fans ceffe par les mouvemens
du modèle , il eft obligé de renoncer à fon
entrepriſe . Julie inftruite de la pétulance
de for Amant , lui reproche les torts qu'il
a , tant avec elle qu'avec fon père ; il en
convient , & fort pour les réparer. Bor
champ rentre . Dans fes courfes , il n'a
pas appris que Damon ait fait pour lui la
plus petite démarche ; fon humeur s'en accroît,
quand le jeune-homme accourt & lui.
remet une lettre de fon oncle. Cette lettre .
eft la réponſe à celle que le Spectateur a.
vu écrire. Damon n'en a lu que quelques :
mots. Il en a préfumé qu'elle étoit favorable
à fon futur beau père ; & c'eft dans.
cette idée qu'il s'empreffe de la lui remettre.
Borchamp la lit , & refte eonfondu. Julie
ne l'eft pas moins. La lettre de Damon à
fon oncle , a été écrite avec tant de précipitation
, qu'il s'y trouve des mots , des
demi - phrafes abfolument inintelligibles .
Les caractères en étoient fi embrouilles ,
que le Préfident a cru deviner que fon neveu
follicitoit pour Madame d'Erolle contre
M. de Borchamp , & s'eft comporté en
conféquence. Le bonhomme outré vent
abfolument rompre avec Damon , quand
160 MERCURE
le Notaire du jeune fou vient apprendre
au vieillard qu'on lui cède les bois , &
qu'on renonce à tout procès . Ce n'eft point
Madame d'Érolle qui a fait cette ceffion ,
c'est le nouvel acquéreur de fon Château.
Après quelques momens , Damon avoue
qu'il eft cet acquéreur ; & fur les inftances
de Julie , Borchamp , malgré tout ce qu'il
connoît du caractère de Damon , confent
à lui donner fa fille.
Cette Pièce a eu peu de fuccès , quoiqu'on
y ait applaudi des détails agréables .
On dit que l'Auteur eft jeune, M. Préville
a joué le rôle de Borchamp , M. Molé
celui de Damon , Mademoiſelle Doligni
celui de Julie , M., Dugazon celui du
Notaire, & M. Dazincourt celui du Peintre.
Les deux Valets ont été repréfentés par
MM. Augé & Bellemont , 1
Mademoiſelle Sainval l'aînée , après une
longue abfence , a reparu fur ce Théâtre
dans le rôle de Phèdre , & a été accueillie
avec enthouſiaſme , ainfi que dans celui de
Mérope , qu'elle a joué enfuite. La critique
peut reprocher fans doute des défauts à cette
iutéreffante Actrice , dans fes tons & dans fes
mouvemens , mais l'expreffion de fa fenfibilité
eft fi vraie , qu'elle entraîne le critique
même , & force tous les fuffrages . La nature
paroît avoit formé Mademoiſelle Sainyal à
peu-près comme Mademoiſelle Dumefnil ,
DE FRANCE. 161
pour être inégale en bien des endroits , & fublime
dans d'autres , & ce feroit une bien
mauvaife politique que de vouloir réduire
tous les talens à la meſure de l'art.
M. Molé a joué parfaitement le rôle
d'Hippolite , & c'eft une remarque à faire
que le même Acteur avoit joué quelques
jours auparavant avec un égal fuccès le rôle
d'Amoureux dans la Mère Coquette . Cette
flexibilité de talent eft un don bien précieux
de la nature.
Nous croyons devoir avertir ici , une fois
pour toutes , que lorfque nous ne citons pas
avec éloge tel Acteur ou telle Actrice , ce
n'eft point du tout une preuve qu'ils n'en
ayent pas mérité. On cite de préférence ce
qui eft remarquable , à quelques égards , &
ce qui peut fournir des réflexions fur l'art.
On craindroit , d'ailleurs , de tomber dans
des répétitions fatigantes ; & ce ne font
les Journaliſtes qui diſpenſent la gloire ,
c'eft le Public .
MUSIQUE.
pas
LETTRE de M. Marmontel à M. de la Harpe.
JeE l'avois bien prévu , Monfieur , que
l'Effai du Prince Belofelski , fur la mufique
Italienne , ne feroit pas du goût de tout le
monde . Vous voyez comme le plus poli & le
162 MERCURE
plus modéré des partifans de M.Gluck mutile
ce petit Ouvrage , & avec quelle adreffe il
le réduit à rien. Paffons cette page d'extrait
où il l'a fi bien découpé , & jetons un coupd'oeil
fur quelques endroits de fa critique.
n
" Vinci a plus d'un trait de reffemblance
avec Corneille , a dit le Prince : l'un &
» l'autre ont été créateurs dans leur genre.
» Le Muficien fit le premier Opéra- Comique
, qui eft le Joueur , comine le Poëte
compofa la première bonne Comédie.
» Tous deux ont à peu-près la même élé-
» vation dans les idées tragiques , la même
» chaleur , la même rapidité dans le ſtyle :
» les deux Opéras d'Artaxerce & de Didon
» en font des exemples fublimes , comme
le Cid & Cinna » .
Voici comment ce paffage eft rendu :
M. le Prince Belofelski , dit que Vinci eft
créateur comme Corneille , parce qu'il a fait
Le premier Opéra- Comique . On fentira dif
ficilement la jufteffe de cette comparaifon.
A qui la faute , fi on ne la fent pas ?
Cette façon de critiquer eft fort aifée , auffi
eft- elle fort commune ; mais le Cenfeur
n'a plus auffi beau jeu lorfqu'il cite fidèlement.
Le Prince à dit de Pergolèfe , qu'il fut
le plus éloquent des Compofiteurs ; & il
ajoute : Rien de plus fimple que fa mélodie
, fes moyens ; fes motifs ; rien de
6
DE FRANCE: 163
plus harmonieux que fes accompagne-
» mens ».
>
Le Critique demande dans quel Ouvrage
Pergolèfe a été éloquent ? Le premier Couplet
du Stabat eft dit-il , un morceau des
plus pathétiques & des plus fublimes qu'il y
ait en mufique ; mais le pathétique n'eft pas
de l'éloquence ; & il n'y a rien defi rare que
l'éloquence en mufique.
D'abord n'y a-t-il dans le Stabat , que
le
premier Couplet de pathétique & de fublime
? Et , par exemple , le Verfet Viditfuum
dulcem natum , ne l'eft-il pas ? Ne fait-il
pas couler des larmes ? N'y a-t-il pas auffi
dans l'Olimpiade de Pergolèfe des morceaux
déchirants , comme l'air , Se cerca , fe dice ?
Qu'on nous dife donc où fera l'éloquence ,
fi elle n'eft pas dans le pathétique ?
Je fuppofe que le Prince eût dit : Pergolefe
eft de tous les Compofiteurs celui qui
a le mieux poffédé l'art de faire paffer rapidement
& d'imprimer avec force dans l'âme
des autres le fentiment profond dont il eft
pénétré. N'eût-il pas dit une vérité que l'Europe
entière a reconnue , au moins dans le
Stabat ? Or , cette définition du pathétique
, dans l'expreffion muficale , eft précifément
celle que M. d'Alembert nous a
donnée de l'éloquence : je n'y change pas
un feul mot. ›
Mais le Prince Belofelski a donné la
164 MERCURE
palme de l'éloquence , à Pergolefe & on
la réſerve à M. Gluck. Il a donné à Vinci
le titre de créateur dans la mufique drainatique
, il l'a comparé à Corneille ; & cette
reffemblance & ce titre n'appartiennent
qu'à M. Gluck. Le Critique n'en fait pas
myſtère ; il le décide formellement.
M. Gluck , dit- il , aura la gloire d'avoir
fait en mufique ce que Corneille a fait en
poéfie: il a conçu,il acréé la véritable Tragédie
lyrique. Son rang eft déformais fixé
parmi le petit nombre des génies créateurs
dans les Arts.
....
Et qui l'a fixé ce haut rang ? Qui la dif
penfe cette gloire ? Deux ou trois Ecrivains
anonymes , qui , dans les Journaux , dans
les Gazettes , dans les Feuilles volantes , fe
répétent l'un l'autre , & le répondent par
échos ? Voilà les voix de la renommée.
Les Poëmes d'Alcefte , d'Iphigénie &
d'Orphée , font tragiques fans doute , &
d'un intérêt plus preffant que ceux d'Hippolyte
, de Dardanus & de Caftor ; mais
eft- ce là un nouveau genre ? La mufique
de M. Gluck, foit par la véhémence de la déclamation
, foit par la force de l'harmonie ,
foit par quelques morceaux de chant . Itam
lien , eft préférable à celle de Rameau ,
quoiqu'on y trouve dans l'accent plus de
rudeffe & d'âpreté ; mais cette mufique
Françoife renforcée , eft- elle une création ?
DE FRANCE. 165
Et entre le monologue de Dardanus dans
fa prifon , fa fcène avec Iphife , celles de
Teucer , au fecond & au cinquième Acte , la
prière de Théfée à Pluton , dans l'Opera
d'Hippolyte , le monologue de Télaire , le
choeur des Funérailles , celui des Démons
le Tableau des champs élifées , les belies Scè
nes du quatrième & du cinquième Acte de
l'Opéra de Caftor ; entre ces morceaux ,
disje
, & les morceaux les plus vantés de l'Orphée
, de l'Iphigénie , & de l'Alcefte de M.
Gluck , y a-t-il le même intervalle qu'entre
les Tragédies de Hardi , & le Cid , Horace
& Cinna? Y a- t-il même affez de diſtance ,
pour que Rameau ne foit compté pour rien
dans la mufique théâtrale , & que Gluck en
foit l'inventeur ? Ceci regarde les François ;
& ils font juges dans cette partie.
Mais qu'on demande aux Italiens , aux Ef
pagnols , aux Anglois , aux Allemands euxmêmes
, fi dans les Opéras de Métaftafe tous
les morceaux tragiques n'ont pas été rendus
vingt fois , par les Compofiteurs, maîtres de
M. Gluck , avec une expreffion plus vraie ,
plus déchirante la fenne ? Il n'y a pas
que
une de ces Nations qui ne déclare avoir
entendu cent morceaux pathétiques dont il
n'approchera jamais.
Pour les ignorans tout eft nouveau ; &
nous le fommes en mufique. Ce qui nous
paroît un prodige de l'art , n'eft donc peut166
MERCURE
être qu'une choſe commune . Rappelonsnous
le Rat voyageur , à qui nous reflemblons
affez :
Si -tôt qu'il fut hors de fa cafe ,
Que le monde , dit-il , eft grand & fpacieux !
Voilà les Appennins , & voici le Caucaſe .
La moindre taupinée étoit mont à fes yeux.
C'eft aux Sçavans , c'eft aux Artiſtes , c'eft
à la voix publique chez un peuple éclairé , à
dire: un tel eft créateur. Les Géomètres
l'ont dit de Newton , les Gens de Lettres
l'ont dit de Corneille , & la Nation l'a répété.
Mais qui l'a dit de M. Gluck ? Deux
ou trois hommes , fort habiles dans toute
autre chofe fans doute , mais fort neufs
encoré en mufique , & qui , comme moi ,
n'en ont jamais entendu que fur les Théâ
tres François & dans les Concerts de Paris.
Voilà pourquoi il feroit à fouhaiter que
chacun fe nommât dans les difputes fur les
Arts , afin que le nom déterminât le poids
de l'opinion perfonnelle. A celui qui
comme moi , n'auroit que de l'inſtinct , il
feroit permis d'avoir un fentiment ; mais
pour lui- même & pour lui feul . A celui
qui , par habitude & par comparaiſon ,
auroit un peu plus exercé fon oreille &
formé fon goût , il feroit permis de dire
fon avis avec un peu plus d'affurance , mais
toujours avec modeftie . A celui qui auroit
DE FRANCE. 167
fait quelque progrès dans l'art , & qui , par
exemple, en mufique, auroit quelques mois
de leçons, on tiendroit compte de fes études;
& s'il exécutoit , tant bien que mal , un
accompagnement de baffe , on lui accorderoir
le droit de parler , en raifon de fon
favoir faire. A celui qui fe croiroit doué
par la nature du don de juger de tout fans
avoir rien appris , il feroit permis de fe féliciter
de ce rare préfent du Ciel ; mais fi , dans
fon enthouſiafine , il refufoit de l'âme &
de l'intelligence à quiconque auroit le malheur
de ne pas admirer ce qu'il admire ,
ou d'aimer ce qu'il n'aime pas ; fi d'une
main il vouloit renverfer les ftatues des
Artiftes les plus célèbres , & de l'autre élever
un coloffe à la gloire de celui qu'il auroit
pris pour fon idole ; fon nom diroit fi
ce fanatifme feroit fincère ou fimulé. Enfin ,
à celui qui , verfé dans l'art & dans l'étude
des modèles , auroit fait fon cours de théâtres
& recueilli , pour s'éclairer , les fuffrages
des Nations , on accorderoit plus de confiance
, mais jamais le droit de prononcer
du ton abfolu & tranchant de nos prétendus
connoiffeurs. Ainfi chacun feroit mis à
fa place ; & je faurois dans ce moment
quel eft le degré d'autorité du Critique à qui
je réponds. Affurément je n'invite perfonne
à imiter Guillot le Sycophante ; mais pourquoi
ne pas écrire fon vrai nom , lorsqu'on
n'eft pas le Loup berger ?
168 MERCURE
Le Prince Belofelski trouve Piccini admirable
, fur-tout à exprimer le fens des
paroles ; & jufqu'à préfent toute l'Europe
a été de ce fentiment .
L'anonyme François fe diftingue , &
veut faire voir que toute l'Europe n'y entend
rien.
On peut juger , dit - il , par Roland , fi
M. Piccini a recherché avec tant de foin le
mérite qu'on lui attribue. Je ne parle pas de
fon récitatif; ( quel excès d'indulgence ! )
Je ne parle pas du caractère trop paftoral de
plufieurs Airs qui étoient fufceptibles de
l'expreffion la plus héroïque . ( Il auroit bien
dû les citer ! ) Si l'on fe rappelle , ajoutet-
il , l'Air de Médor , Je la verrai : c'eft
affez pour ma flamme ; on s'appercevra que
dans ce vers , ponctué ainſi par le Poëte ,
Efclave , heureux de fervir tant d'appas .
Le Compofiteur, pour conferver la fymmétrie
de fa phrafe muficale , a été obligéde mettre
& de un repos après le mot heureux , ponctuer
ainfi :
Efclave heureux ; de fervir tant d'appas .
Ce qui ne fait plus aucun fens.
Le Compofiteur n'a point fait de faute :
il a écrit en homme intelligent & plein de
goût. C'eft le Critique qui fe trompe , & l en va juger lui-même. Le Compofiteur
n'a point détaché ces mots , de fervir tant
d'appas
DE FRANCE. 169
d'appas. Il a écrit , Heureux de fervir tant
d'appas , de fuite & fans aucun repos . Les
deux mots qu'il s'eft permis de détacher
une fois , parce qu'ils forment une idée
complette , font , efclave heureux ; & j'aurois
pu les détacher. moi - même , en faisant
ainfi le vers :
Efclave heureux , heureux de fervir tant d'appas.
Or , ce n'eft point là une fauté ; c'eft , en
mufique , une grâce de ftyle & un nouveau
degré de force ajouté à l'expreffion . Voilà
donc une critique évidemment fauffe ; &
cependant les partifans de M. Gluck n'ont
cellé de la répéter depuis que cet Air de
Roland a été entendu au Clavecin , & plus
de trois mois avant qu'on l'eût chanté fur
le théâtre.
Dans l'air d'Angélique , ajoute l'Anonyme
:
Oui , je le dois : je fuis Reine.
Du doux penchant qui m'entraîne ,
Oui , je dois me garantir.
on voit auffi que le fecond vers ,
Du doux penchant qui m'entraîne,
eft terminé, comme le premier , par un repos
final , ce qui le fépare du versfuivant, & rend
les paroles inintelligibles .
La réponſe eft facile : il n'y a point de
15 Septembre 1778 .
H
170
MERCURE
repos final après le fecond vers ; il fuffit
d'avoir de l'oreille pour s'appercevoir que
l'accent de la voix y eft fufpendu à la virgule
; & M. Piccini , qui fait ce que c'eft
qu'un repos final en muſique , affure qu'il
n'y en a point.
Tout le monde a remarqué ( c'eft le Critique
qui pourfuit ) que dans le monologue
de Roland , Ah ! j'attendrai long - temps ,
le Muficien a peint le calme de la nuit & la
férénité de l'espérance , tandis que le Poëte !
a voulu exprimer l'impatience d'un Amant
forcené , & l'absence de la nuit.
Tout le monde , dirai- je à mon tour ,
a trouvé ce monologue raviffant & du caractère
le plus vrai , le plus fenfible , le plus
analogue à la fituation : témoins les applaudiffemens
redoublés qui l'interrompent toutes
les fois qu'il eft chanté . Mais laiffons- là ces
formules d'affertion & de difpute , &
voyons le monologue en lui-même.
Le Muficien a voulu peindre , non pas
le calme de la nuit , mais le calme de l'efpérance
; non pas l'impatience d'un Amant
forcené , car Roland ne l'eft pas encore ;
mais l'impatience d'un Amant heureux déjà
par le preffentiment du bonheur qui lui eft
promis .
a
Voyons à préfent fi l'intention du Poëte
été que ce monologue fût doux & tendre ,
ou qu'il exprimât , comme dit le Critique ,
l'impatience d'un Amant forcèné.
DE FRANCE. 1712
Le caractère de la Poéfie décide celui de
la Mufique ; & je demande quel eft le caractère
du monologue de Quinault ? L'on
me répondra peut - être que cela dépend de
la façon de le déclamer ; & l'on foutiendra
que Roland doit dire en amant forcené :
O nuit ! favorifez mes defirs amoureux .
Preffez l'aftre du jour de defcendre dans l'onde.
Je ne troublerai plus , par mes cris douloureux ,
Votre tranquillité profonde.
Le charmant objet de mes voeux
N'attend que vous pour rendre heureux
Le plus fidèle amant du monde.
J'avoue que fi Quinault lui- même m'a
voit dit que dans ces vers fi doux , il a
voulu peindre l'impatience d'un amant forcené
, je ne l'aurois pas cru . Mais il a dit
tout le contraire ; & à qui l'a- t-il dit ? à
Lully , au confident de fes penfées , qui travailloit
avec lui , fous fes yeux. Ouvrez, Monfeur
, la partition de l'ancien Roland ; &
à la tête du monologue , qui n'eft que tendre,
& voluptueux , vous trouverez un prélude
qui exprime auffi la férénité de l'efpérance
; & à la tête du prélude , Lully a écrit
ce mot , Doux , afin que l'on n'en doutât
pas.
A préfent , que MM . tels & tels aillent
crier dans tout Paris que ce monologue eft
Hij
172
MERCURE
un contre-fens d'un bout à l'autre , & que
c'est la preuve évidente que M. Piccini eft
dénué de goût , de talent & d'intelligence.
On examine à la rigueur le ſtyle d'un Muficien
qui a fait un Opéra François avant
de favoir le François ; on croit y découvrir
trois fautes ; & il fe trouve que les trois
fautes font trois méprifes du Critique. Affurément
c'eft louer un Artifte d'une manière
peu commune , que de montrer fi clairement
l'impuiffance de le reprendre un
flatteur n'auroit pas mieux fait.
Comment fe fait-il que tant de chefd'oeuvres
, pourfuit le Critique , en parlant
avec ironie des Opéras Italiens , faffent fur
les Italiens mêmes des impreffions tellement
fuperficielles & fugitives , qu'après un petit
nombre de repréfentations du plus bel Opera ,
ce peuple , fi fenfible aux charmes de la mufique
, n'éprouve plus que la fatiété & l'ennui
? Et ce fait fuppofé , voici la raiſon
qu'il en donne, Dans tous les Arts , ce qui
n'a pour objet que d'affecter agréablement
les fens , & de n'exciter dans l'âme que des
fentimens vagues & fuperficiels , ne peut
produire que des impreffions également vagies
& fuperficielles , dont l'effet eft bien
près de la fatiété. Au lieu que les ouvrages
d'un effet durable & toujours croiffant , font
ceux qui attachent l'efprit par de grandes
combinaifons , qui élevent & agrandiffent les
DE FRANCE
. 173
idées, qui , en reproduifant avec vérité tous les
mouvemens des paffions , excitent dans l'âme
des émotions touchantes & profondes , &c .
( comme la mufique de M. Gluck ) .
Voilà certainement une favante & belle
théorie ; & fi l'application en étoit`juſte`,
rien ne feroit plus concluant.
Mais qu'en Italie on change d'Opéra
tous les ans , & qu'en France on remette
au Théâtre les Opéras qui ont réuffi , on
doit voir clairement que la différence eft
locale. En Italie c'eft le luxe de l'abondance ,
& à Paris c'eft l'économie de la pauvreté.
On change d'Opéra comme on change de
parure , quand la richeffe en donne les
moyens ; on ufe fes fpectacles comme on
ufe fes vêtemens , lorfqu'on n'en a pas à
choifir.
L'Italie a des Compofiteurs en foule : il
s'en forme fans ceffe de nouveaux dans fes
Écoles ; il faut ou les décourager , ou les
entendre fucceffivement ; & fi on laiffoit
languir ceux qui s'élèvent , on tariroit bientôt
la fource & des talens & des plaifits.
La curiofité ſe joint à cette raifon politique ,
des & ce doit être un attrait puiffant pour
oreilles fenfibles , qu'une mufique toujours
nouvelle , fur des paroles déjà connues &
modifiées de mille manières par le génie des
Compofiteurs. Cet affaut des talens dans
une même lice anime & réveille fans cele
H iij
174
MERCURE
l'émulation des athlètes & l'intérêt des fpee-
- tateurs. Ce n'eſt
pas tout.
Il faut pour des oreilles délicates que
la mufique ait une analogie parfaite avec la
voix qui l'exécute : dès qu'on la tranfpofe ,
on l'altère. Les Muficiens , en compofant ,
adaptent le chant à l'organe auquel le chant
-eft deftinė : ils en confultent les moyens ,
ils en mefurent l'étendue , ils en choififfent
les beaux fons. Toutes les voix du même
genre n'ont pas le même caractère de flexibilité
, de fenfibilité ; toutes n'ont pas les
mênies tons , ou ne les ont pas auffi pleins ,
> auffi & auffi faciles. Or , la concurpurs
rence de vingt théâtres qui fe difputent les
belles voix , fait que dans aucun lieu elles
ne font deux ans les mêmes. Voilà pourquoi
en changeant d'inftrumens , on aime
a changer de mufique ; & on en change à
& peu
de frais : nouvelle caufe d'inconftance.
Ce n'eft pas tout encore .
Toutes les Villes d'Italie ont des théâtres
; mais excepté Naples & Venife , où ils
font ouverts toute l'année , on n'a l'Opéra
que trois mois ; & c'eft le feul amuſement
public. On l'a fix jours de la ſemaine ; la
Ville entière y affifte tous les jours ; & lorf
que le Spectacle ceffe , les beaux morceaux
qu'on en arecueillis , fe chantent dans tous les
Concerts ; tout le monde les fait par coeur.
-Seroit- il étonnant que l'on en fût rallafié è
DE FRANCE. 177
femble en rien à la mufique dramatique de
M. Gluck : c'cft purement de la mufique
Italienne , adaptée à des paroles françoiles ;
il y a dix ans que cette mufique foutient &
enrichit l'un des Théâtres de Paris : on ne
s'en laffe point encore. Comment expliquer
ce phénomène ? C'eſt un autre genre ,
dira-t- on ; mais fi ce genre n'excite dans
l'âme que des fentimens vagues & fuperficiels
, il ne peut produire que des impreffions
également vagues & fuperficielles. Que le
Critique tâche de fe tirer de ce labyrinthe .
En attendant qu'il ait accordé fon fyftême
avec les faits que je lui oppoſe , je dirai la
vérité fimple : c'eft qu'en France , comme
par- tout ailleurs , on jouit de ce que l'on a .
Comme il n'y a point d'école pour les Compofiteurs
, les bons Compofiteurs font rares .
Les bons Poëtes le font moins ; mais ils
dédaignent de s'appliquer à un genre difficile
& infructueux , qui a fait le tourment
de Metaftafe , & dans lequel Quinault luimême
, l'inimitable Quinault , fut toute fa
vie plutôt l'esclave que le compagnon de
Lully. Voilà pourquoi , privés de nouveautés
, que nous aimerions autant qu'aucun
peuple du monde , nous nous accommodons
à notre indigence , & triftement fidèles
, nous tâchons d'être encore fenfibles à
nos vieux plaifirs. Heureufement nous n'a-
HY
7176 MERCURE
effets durables de la mufique de Lully , de
Campra , de Deftouche , de Mondonville ,
& fur- tout de Rameau. On ne fe laffoit
point , il y a quarante ans , de revoir les
Talens Lyriques , les Indes Galantes , Pigmalion
& Caftor . Ces deux derniers Opéras
fur-tout revenoient fans ceffe au théâtre.
Il n'y a perfonne de mon âge qui ne les ait
entendus cent fois , & on ne s'en dégoûtoit
jamais.
Les admirateurs de M. Gluck , qui
étoient alors les admirateurs de Mondonville
& de Rameau , & qui écrivoient des
feuilles pour exalter l'excellence de leur
mufique , auroient donc pu dire en faveur de
Rameau & de Mondonville, précisément la
même chofe qu'ils difent en faveur de
Gluck: Les Italiens changent tous les ans
de mufique ; les François aiment à revoir
P'Opéra qu'ils ont applaudi ; la mufique
Italienne eft donc une production fuperficielle
du talent , & la mufique Françoife porte
•fente le caractère du génie. Les enthoufiaftes
de Mondonville feroient- ils devenus infaillibles
depuis qu'ils fe font déclarés les enthoufiaftes
de M. Gluck? Mais , pour les
mettre plus à leur aife , oublions le paſké ,
& raifonnons fur le préfent.
}
La mufique de la Colonie , celle de la
Bonne-Fille, celle de l'Ami de la Maifon ,
de Zémire & Azor , de Sylvain , ne refDE
FRANCE. 177
femble en rien à la mufique dramatiqué de
M. Gluck : c'eft purement de la mufique
Italienne , adaptée à des paroles françoiles ;
il y a dix ans que cette mufique foutient &
enrichit l'un des Théâtres de Paris : on ne
s'en laffe point encore . Comment expliquer
ce phénomène ? C'eſt un autre genre ,
dira-t-on ; mais fi ce genre n'excite dans
l'âme que des fentimens vagues & fuperficiels
, il ne peut produire que des impreffions
également vagues & fuperficielles. Que le
Critique tâche de fe tirer de ce labyrinthe.
En attendant qu'il ait accordé fon fyftême
avec les faits que je lui oppoſe , je dirai la
vérité fimple : c'eft qu'en France , comme
par-tout ailleurs , on jouit de ce que l'on a .
Comme il n'y a point d'école pour les Compofiteurs
, les bons Compofiteurs font rares.
Les bons Poëtes le font moins ; mais ils
dédaignent de s'appliquer à un genre difficile
& infructueux , qui a fait le tourment
de Metaftafe , & dans lequel Quinault luimême
, l'inimitable Quinault , fut toute fa
vie plutôt l'efclave que le compagnon de
Lully. Voilà pourquoi , privés de nouveautés
, que nous aimerions autant qu'aucun
peuple du monde , nous nous accommodons
à notre indigence , & triftement fidèles
, nous tâchons d'être encore fenfibles à
nos vieux plaifirs . Heureufement nous n'a-
Hv
178 MERCURE
vons pas l'oreille auffi févère que les Italiens
fur l'analogie de la mufique avec la voix
qui l'exécute ; & jufqu'à préfent le chant
François n'a pas eu de ces difficultés , de ces
nuances délicates , qui demandent précifément
telle étendue , ou telle qualité de voix .
Heureufement encore le plaifir du Spectacle
ne doit pas s'ufer à Paris , comme dans les
Villes d'Italie: la continuité des diflipations,
la diverfité des théâtres , la multitude des
fpectateurs , font que chacun , dans la nouveauté
d'un Opéra , ne le voit ni de fuite ,
ni affez fouvent pour en être raffafié. On
ne le donne guère que deux fois la femaine ;
ce qu'on appelle le public , s'y fuccéde &
s'y renouvelle ; & , lorfqu'on y revient , le
fouvenir en eft prefque effacé. Si au contraire
on le voit trop fouvent , on s'en dégoûte
comme par tout ailleurs. Ainfi l'Orphée
, l'un de ces ouvrages qu'on ne doit
jamais fe laffer de voir , ne laiffe pas d'erre
réduit à des recettes de quatre ou cinq cens
livres ; & on ne l'en eftime pas moins.
Qu'il vienne un temps où notre goût
perfectionné , foit difficile en fait de mufique
, comme il l'eft en fait de parure , où
le génie des Poëtes & des Muficiens foit
auffi fertile que l'induftrie des fabriquans ,
nous aurons tous les ans des Opéras nou-
*veaux comme de nouvelles étoffes ; & ceux
DE FRANCE. 179
4
de M. Gluck , comme ceux de Lully , de
Campra , de Rameau , de Mondonville ,
&c. , feront oubliés à leur tour.
Prenons l'inverfe , & fuppofons que la
fource de la bonne mufique tariffe un jour
>en Italie. N'arrivera- t-il pas tout naturellement
que les entrepreneurs puiferont dans
leur magafin , & feront revivre fucceffivement
les anciens Opéras , ou en formeront
des paftiches ? L'inconftance des Italiens &
Ja conftance des François ne tiennent donc
pas aux deux genres de leur mufique . Et de
bonne foi peut-on dire , efpére-t- on perfuader
que par amour pour la mufique de
M. Gluck , les François la préfèrent à des
nouveautés qu'ils n'ont pas ? Ne fembleeroit-
il pas qu'on ne ceffe d'y aller en foule ,
& qu'on ne veut rien de nouveau qui ne
foit de la même main? Voilà pourtant ce
qui réfulte de la diftinction imaginée par
l'anonyme , entre les beautés durables des
Opéras de M. Gluck & les beautés fragiles
de la mufique Italienne & de l'Opéra de
Roland.
Roland , l'un des plus foibles Opéras de
Quinault , a eu le plus grand fuccès ; il l'a
eu malgré les efforts de la plus indécente
cabale ; illa eu malgré les foins qu'on a
pris de le déprifer fix mois d'avance , dans les
Cafés , dans les Journaux , dans les Gazettes.
H vj
180 MERCURE
Roland a attiré pendant deux mois la plus
grande affluence , à travers les diffipations &
les fatigues du Carnaval , qui font tant de
tort au Spectacle , & en concurrence avec la
capitation des Acteurs , plus nuifible encore
à l'ouvrage dont elle croife le fuccès.
Roland eſt déjà fu par coeur de tout ce qui
chante à Paris ; il eft fur tous les Clavecins
l'étude de notre jeuneffe , & au Théâtre il
n'a ceffé d'être applaudi d'un bout à l'autre
toutes les fois qu'on l'a donné. Qu'importe ,
après cela , fi à la rentrée du Spectacle , l'impatience
de jouir des premiers beaux jours
du printemps , l'attrait de la campagne &
de la promenade , & d'autres circonstances
accidentelles ( que je pafferai fous filence
pour ne défobliger perfonne ) ont fait baiſfer
la recette de la reprife de Roland ?
Quel eft l'ouvrage qui depuis Pâques s'eft
foutenu à ce Théâtre ? Armide , Alcefte ,
Orphée s'y font traînés languiffamment l'un
après l'autre. Iphigénie , l'un de nos plus
beaux Opéras , parce qu'il eft formé des débris
de la plus belle de nos Tragédies , Iphigénie
dont la pantomime feroit feule un
fpectacle intéreffant & magnifique , a été
délaiffée ; il a fallu la retirer. Roland qui ,
après feize repréfentations pleines , n'avoit
plus l'attrait de la nouveauté , a produit des
recettes bonnes pour la faifon , mais peu
DE FRANCE. 181
"
confidérables on l'a réfervé pour l'hiver ;
& il fera long - temps , quoiqu'on en
dife , une des reffources du Théâtre lyrique.
Au furplus , eft-ce par l'état momentané
de la recette d'une faifon , qu'on doit juger
idu fuccès plus ou moins durable d'un genre
qui vient de s'établir ? Et quand même un
peuple , accoutumé à une mufique dont la
force confiftoit dans le bruit , & l'expreffion
dans les cris , auroit été moins fenfible à
l'harmonie lucide & pure , à la mélodie
naturelle & touchante de la mufique Italienne
, en feroit-elle moins la mufique par
excellence , de l'aveu de toute l'Europe ?
- L'habitude , le préjugé , le mauvais goût ,
dès long-temps établis , cèdent- ils donc fi
aifément la place ? Un parti nombreux &
puiffant que s'étoit fait la mufique Allemande
, & qui tenoit au moins par vanité à
l'objet de fon enthouſiaſme , dévoit - il être
tout- à- coup diffuadé ou diffipé ? Ne devoitpas
même redoubler de chaleur & d'obftination
dans ce moment de crife ? Et au
milieu de tant d'obftacles , n'eft-il pas étonnant
que cette mufique nouvelle , qu'on
déclaroit fi hautement indigne d'occuper le
Théâtre héroïque , s'y foit établie en un
jour ? Le public fage & impartial , qui ne
demande que du plaifir , l'a accueillie avec
transport & comme naturalifée. C'en eft
*
il
182 MERCURE
affez : le temps fera le refte. Ce fera lorſque
plufieurs ouvrages du même genre auront
habitué nos oreilles aux charmes de cette
mufique , c'eft alors qu'on verra fi elle a fur
nous les mêmes droits que fur le reste de
l'Europe , qu'elle enchante depuis un fiècle ,
& qui ne paroît pas encore difpofée à lui
préférer la Mufique de M. Gluck.
J
1
On a voulu nous faire croire que les Italiens
eux-mêmes étoient raffafiés , excédés ,
ennuyés de leur mufique ;. & parmi ceux
qui l'avoient profcrite, on a cité le Père Martini.
J'ai cru devoir le citer à mon tour ;
& l'on a vu s'il avoit jamais entendu exclure
du Théâtre la mufique Italienne , & yſubftituer
la mufique Allemande. Mais comment
le concilier avec lui -même ? Comme
l'on concilie la colère & la tendreffe d'un
père qui veut bien châtier fon enfant lorfqu'il
donne dans des écarts , mais qui ne
veut pas le bannir.
"
*
Le chant Italien , trop brillanté , trop
maniéré , déplaît au Père Martini : il nous
déplaît de même. Il blâme les Compofiteurs
modernes d'avoir trop adhéré aux fantaiſies
des chanteurs , & félicite M. Gluck
de n'avoir pas eu cette complaifance , & il
a bien raifon. Mais comme tout n'eft pas
maniéré, brillanté dans la mufique Italienne ,
& qu'elle a des beautés fans nombre du
genrele plus fimple & le plus fublime, il ne
DE FRANCE. 183
les confond pas avec les faux brillans ; & il
demande en même- temps qu'on la corrige
& qu'on la préfère à toutes les mufiques
du monde. On va le voir dans cette même
lettre qu'il a écrite à un zélateur paffionné de
M. Gluck , & qu'on nous a tant - annoncée
comme un arrêt foudroyant pour la muſique
Italienne.

" Dans le temps paffé , dit le Père Martini
, on n'avoit pas la même complaifance
pour les chanteurs. Vinci , Bononcini ,
» Scarlati , Marcello , Porpora , étoient
» parvenus , fur- tout dans leur récitatif d'une
expreffion vive & forte , par la feule éner-
» gie de la modulation , à exciter des émo-
» tions extraordinaires , juſques à faire pâ-
» lir les auditeurs , & à leur arracher des
» larmes ..
"
Voilà d'abord , felon le Père Martini ,
la mufique tragique inventée & floriffante
en Italie , fort long- temps avant M. Gluck.
« Si de nos jours , ajoute - t-il , on réu-
» niffoit ce mérite de la mufique vocale ,
» avec la vivacité de la mufique inftrumen-
» tale moderne , ô le bel enfemble que cela
» feroit ! & quel plaifir il en résulteroit
pour les auditeurs !
Ce fouhait du bon Père n'étoit donc pas
encore rempli le 17 Février 1777 , quoique
M. Gluck eût déjà compofé fes chefd'oeuvres
: Phomme que demandoit le Père

184
MERCURE
Martini , pour procurer à la mufique Italienne
tous les avantages qu'avoit celle des
Grecs , n'étoit donc pas encore trouvé
quoique l'un de nos oracles eût annoncé
fon avènement.
>
Ecoutons à préfent 1 Père Martini parlant
du caractère effent ; & diftinctif de la
mufique Italienne , de cette mufique qu'il
avoit procrite , s'il eût fallu en croire les partifans
de M. Gluck ,
و د
و د
« Parmi les avantages de notre mufique
» Italienne , il y a trois qualités qui la dif
tinguent particulièrement ; favoir , la mé-
» lodie , l'harmonie & les modulations. La
» mélodie Italienne de nos jours eft plus
» infinuante & plus propre que la Françoiſe
» à émouvoir les paffions , parce que celle-
» ci conferve en grande partie le ftyle & le
goût de la mélodie qui étoit en ufage , il
» y a plus de cent ans , en Italie. Et en
» effet , comment fe font rendus fi fameux
» les deux grands Compofiteurs & Maîtres
» Saxons , je veux dire George- Frederick
» Handel & Jean- Adolphe Haffe , fi ce n'eft
après avoir tous les deux épuré leur ftyle
» en Italie , & l'avoir accommodé au génie
» Italien ? ( Avis à M. Gluck ) . On fait la
و د
"
réputation que le premier s'eft acquife
» dans les Opéras qu'il a compofés à Rome ,
» àFlorence & à Naples , après s'être formé
» le goût en Italie . On connoît auffi le fucDE
FRANCE. 185
:.
"
» cès qu'ont eu le grand nombre d'ouvrages
compofés par le fecond , pour les diffé-
» rens Théâtres d'Italie , depuis qu'il fut allé
à Naples & qu'il fe fut perfectionné à
» l'école du célèbre Alexandre Scarlati ».
Voilà deux Compofiteurs Allemands ,
fort différents de M. Gluck, loués par le Père
Martini , pour avoir pris en Italie le ftyle & le
goût Italien , & cela dans la lettre écrite au
grand Ami de M. Gluck.:
ود
30
"
11
Perimettez- moi , Monfieur , lui dit- il
» encore , de vous expofer une difficulté
qui me roule depuis long - temps dans
l'efprit , & qui , relativement à ce qui fe
fait de nos jours , mérite une très-férieufe
» réflexion . Je veux parler de l'ufage im-
» modéré des diffonnances.... Je penfe
» que les diffonnances font & ont du toujours
être tudes & déplaifantes à l'oreille ,
» parce que de leur nature elles font difcordantes
; & que de notre temps elles
» aient changé de nature & feient devenues
agréables , je ne puis me le perfuader.
» Les diffonnances ne font bonnes qu'à exprimet
les fentimens les plus amers , &
les mouvemens de l'âme les plus violens
» & les plus douloureux. Comment donc fe
» fait il , que pour exprimer les affections
» de l'âme les plus délicates & les plus
» tendres , on emploie diffonnances fur dif-
» fonnances ? Ce fcrupule n'a jamais ceffé
"
186
MERCURE
» de m'affliger , & je le foumets à la fageſſe
» de votre jugement profond
"".
C'eft ainfi que le Père Martini prend
congé de l'admirateur de M. Gluck ; & le
bon Père a dit lui -même à M. le Comte
Marcelli , que cet article fur les diffonnances
n'étoit rien moins que favorable au Compofiteur
Allemand. Le compliment qu'il
lui a fait dans une vifite qu'il en a reçue ,
ni les éloges qu'il lui donne , en répondant
à l'un de fes Amis , ne devoient donc pas
être pris à la lettre , & en les citant , il
n'auroit pas fallu diffimuler ce qui les réduifoit
à leur jufte valeur.
Voilà , Monfieur , une lettre bien longue
; mais il faut plus de temps pour démêler
un fophifme que pour le faire ; &
lorfqu'on n'a pas le droit d'être tranchant ,
on ne peut guère être laconique. Si l'on
m'en croit , nous laifferons déformais les
deux genres de mufique fe difputer la faveur
du public , qui feul en doit être l'arbitre
& le jufte appréciateur.
J'ai l'honneur d'être , &c.
DE FRANCE. 7
GRAVURE.
AGAR renvoyée par Abraham ; dédiée à MONSIEUR.
Eftampe de 21 pouces de hauteur fur 15 pouces
de largeur , gravée d'après un tableau de
Vandyck , par M. Porporati , Garde des Deffins de
S. M. le Roi de Sardaigne , Membre des Académies
Royales de Paris & de Turin.
La compofition du fujet eft fage , les têtes font
d'un beau caractère , & la gravure , qui eft d'une manière
large & fimple , nous paroît avoir confervé ,
autant qu'il eft poffible , les beautés du tableau.
Nous croyons cette Eftampe faite pour ajouter encore
à la réputation déjà très- diftinguée de M. Porporati.
Le prix eft de 16 livres. Elle fe vend chez M.
Séchy , Place Dauphine.
LETTRE à M. de La HARPE. 62
De Rochefort , ce 26 Aout 1778.
IL eft jufte , Monfieur , de démontrer la fauffeté
de tous les bruits répandus dans plufieurs Feuilles périodiques,&
particuliérement dans le Courier de l'Europe
, au fujet de M. de la Cardonie , Commandant
le Vaiffeau le Diadême. Senfible au malheur d'un brave
Militaire , victime de la plus noire calomnie ,
c'eft à ce titre que je vous adreffe la note fuivante.
On convient généralement que M. de la Cardonie
n'a pu voir les fignaux ; il n'y a point eu de
Confeil de guerre , ce qui prouve affez que fa conduite
étoit irréprochable dans l'affaire de notre Efeadre.
La réponse que M. le Duc de Chartres lui a faite
198 MERCURE
lors de fon départ pour Paris , dément toutes celles
qu'on lui attribuoit , & qui ne partoient que de perfonnes
intéreffées à les répandre. M. de la Cardonie
eft forti avec fon Vaiffeau , & l'on ne doute pas qu'il
ne réponde à l'idée qu'on a toujours eue de fes talens
& de fa bravoure.
J'efpère , Monfieur , que ce que je viens de dire
fuffira pour détromper les perfonnes qui s'étoient laiffées
prévenir , & qu'elles reconnoîtront aifément
la fource de tous les bruits qui ont coúru dans une
cabale ennemie du vrai mérite.
1
J'espère aufli que vous ne refuferez pas une place
dans votre Journal , que l'honnêteté & l'impartialité
ont toujours caractérisé , à ce peu de mots dictés
la vérité & la juftice.
par
J'ai l'honneur d'être , Monfieur , avec toute l'eftime
qui vous eft dûe , votre très- humble &
très-obéiffant ferviteur ,
Le Chevalier de *** Officier de la Marine.
P. S. Je crois , Monfieur , qu'il eft bon d'avertir
ici , que tout ce qui regarde la Marine dans le Courier
de l'Europe , n'eft qu'un tiffu de menfonges &
d'abfurdités *.
On y lit que les Commandants du Conquérant &
du Solitaire avoient réfufé de fortir avec M. de la
Cardonie ; il n'y a pas-là un mot de vrai. Nous fom-
* N. B. Nous pouvons ajouter que cette feuille , qui n'a
d'autre avantage que de donner la traduction des Papiers
Anglois , eft , d'ailleurs , un répertoire ouvert à toutes les
haines cachées qui le rempliffent de diffamations anonymes ,
facilement adoptées par le Rédacteur , qui n'eft pas fâché de
pouvoir donner impunément cet attrait à la malignité
publique. Il n'y a pas de femaine où quelqu'un n'ait à s'en
plaindre ; & tel eft l'abus de toutes les feuilles de cette nature
, dont les Auteurs ne font foumis à aucune difcipline..
Note du Rédacteur.
DE FRANCE. 189
>

mes dans le cas de prouver qu'il n'y a rien de plus
faux. D'ailleurs ces deux Officiers penfent trop bien
pour avoir tenu un propos auffi imprudent. Il eſt
donc bien fingulier qu'un Gazetier le leur prête dans
des Papiers publics , fans citer aucune preuve de ce
qu'il avance.
Autre abfurdité : il dit que M. du Paty , comman
dant une Frégate , a été caffé & enfermé au Château
de Pierre- Encife , pour n'avoir pas voulu recevoir à
fon bord des Auxiliaires. Il eft faux que M. du Paty
commande une Frégate ; à quoi donc fe réduit ce
fait !
Je crois qu'il feroit fort intéreffant de connoître
les fources où ce Gazetier puiſe des menſonges auffi
avérés , & qui ne pourroient que faire tort aux perfonnes
les plus eftimées , fi l'expérience n'avoit appris
à fe méfier de tous les faits rapportés dans ces
Feuilles où la vérité eſt toujours facrifiée à unc foule
d'intérêts particuliers,
A u
MONSIEUR ,
MÊME.
J'ai lu dernièrement dans votre Mercure un article
qui y eft inféré , concernant une découverte mife
fous mon nom , qui ne lui appartient nullement.
C'est l'invention d'une rame qui a mérité à M. lę
Baron de Biffy un encouragement de la part de la
Société libre d'Émulation. Je vous prie de le faire
réformer , & d'en inférer une note dans votre prochain
Mercure. Reftituez donc au nom de l'Inventeur
cette découverte que l'expérience de la mer lui
a fans doute infpirée. Pour moi , qui ne me pique
pas d'invention , mais qui aime à les admirer dans
190 MERCURE
autrui , je ne voudrois pas paroître m'affimiler aus
Geay de la Fable.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Le Vicomte DE BUISSY ,
Chevalier de S. Louis.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
PRORSOPSPEECCTTUUSS.. Effai fur l'hiſtoire générale des Tribunaux
des peuples tant anciens que modernes , ou
Dictionnaire hiftorique & judiciaire , contenant les
Anecdotes piquantes & les Jugemens fameux des
Tribunaux de tous les temps & de toutes les Nations ;
par M. des Eflarts , Avocat , Membre de plufieurs
Académies.
L'Ouvrage fera compofé de fix volumes in- 8 °. Il
fera imprimé avec des caractères neufs & fur de trèsbeau
papier : chaque volume , qui contiendra plus de
400 pages , fera vendu 4 livres.
On pourra s'adreffer à l'Auteur , rue de Verneuil ,
la troisième porte cochère avant la rue de Poitiers ,
ou aux Libraires ſuivans : Durand neveu , rue Galande
; Nyon aîné , rue Saint Jean- de-Beauvais , &
Mérigot jeune , quai des Auguſtins.
Nous rendrons compte inceffamment du premier
volume de cet ouvrage , auffi curieux qu'intéreffant.
Lettre de M. T. ** à M. le Baron de Servière ,
Officier au Régiment d'Orléans , &c. en réponſe
à fes Obfervations fur les Thermomètres , broch.
in-8°.
moyens
Hiftoire des vers qui s'engendrent dans le biſcuit
qu'on embarque fur les vaiffeaux , avec des
pour l'en garantir . Par M.J. B. X. Joyeufe , l'aîné ,
ancien Commiffaire de la Marine. A Avignon , che
DE FRANCE. 191
Jean Aubert , Imprimeur-Libraire ; & fe vend chez
Durand , Libraire , rue Galande , 11.4 f
Eloge de Pierre Pithou , célèbre Jurifconfulte du
feizième fiècle Auteur du Recueil des Libertés de
l'Eglife Gallicane , fous le règne des Rois Henri II ,
François II , Charles IX , Henri III & Henri IV. lu
le 20 Décembre 1777 , dans une affemblée d'Avocats
, par M. TAbbé Briquet de Lavaux , Avocat au
Parlement. Prix 3 1. broché. A Amfterdam , & fe
trouve à Paris chez l'Auteur , rue du Cimetière Saint
André - des - Arts , en face de l'ancien Collége de
Boiffy.
Les Penfées de J. J. Rouffeau , Citoyen de Genève.
A Amfterdam. Prix 5 1. broché , & 6 liv. relié . A
Paris , chez Saugrain , Libraire , quai des Auguf
tins.
>
Oraifon Funébre d'Eminentiffime & Révérendiffi
me Seigneur Charles- Antoine de la Roche-Aimon
Archevêque Duc de Rheims , Légat né du St Siège ,
Primat de la Gaule- Belgique , Cardinal de la Sainte
Eglife Romaine , premier Pair & grand Aumônier
de France Miniftre de la Feuille des Bénéfices
Abbé Commendataire des Abbayes de
Saint-Germain-des- Prés & de la Sainte - Trinité de
Fécamp ; prononcé dans l'Eglife de Rheims , let
premier Avril 1778 , par Meffire Pierre-Jofeph Perricau
, Evêque de Tricomie. A Rheims , chez P. N.
A. Piérard , Imprimeur de l'Univerfité , Parvis Notre-
Dame.
La France Ecclefiaftique pour l'année 1778 , contenant
la Cour de Rome , les Archevêques & Evêques
du Royaume , leurs Vicaires-Généraux , leurs
Officiaux , les dignités & Chanoines des Eglifes Cathédrales
, les Abbayes- Commendataires & Réguliè192.
MERCURE
res , les Prieurés d'hommes & de filles à nomination
Royale , le Clergé de Paris & celui de la Cour ; quatrième
édition dédiée à MM. les Agents - Généraux du
Clergé de France , 3 1. broché , & 3 1. 10 f. franc de
port pour tout le Royaume. A Paris , chez l'Auteur ,
rue Saint -André- des - Arts , vis -à- vis celle Gît- le-Coeur.
Vénérie Normande , ou l'Ecole de la chaſſe aux
chiens courans pour le lièvre , le chevreuil , le cerf ,
le daim , le fanglier , le loup , le renard & la loutre ,
avec les tons de chaffe , accompagnés chacun d'une
explication fur l'occafion & les circonftances où ils
doivent être fonnés , & un Traité des remèdes , un
Traité fur le droit de fuite , & un Dictionnaire des
termes de chaffe , &c. par M. le Verrier de la Cou
terie , Ecuyer , Seigneur d'Amigny , les Aulnets , &c.
A Amfterdam ; & fe trouve à Rouen , chez Laurent
Dumefnil , Imprimeur- Libraire , rue de l'Ecureuil ;
& à Paris , chez Durand neveu.
Abrégé de l'expofé des droits de la Maiſon Electorale
Palatine en général , & en particulier de ceux de
S, A. S. Monfeigneur le Duc Régnant des Deux-Ponts ,
connu plus proche Agnar & fucceffeur préſomptif de
l'Electorat , fur les Etats de Maximilien - Joſeph ,
Electeur de Bavière , dernier Prince de la branche
Guillelmine , mort le 30 Décembre 1777 , traduit
de l'Allemand, Aux Deux-Ponts , de l'Imprimerie
Ducale.
Promenade de Sceaux-Penthièvre , de fes dépendances
& de fes environs , avec une defcription de
tout ce qu'il y a de remarquable dans chaque Village:
de la dépendance de Seaux , & dans quelques -uns
des environs. A Amfterdam ; & fe trouve à Paris ,
chez P. Fr. Gueffier , Imprimeur -Libraire , au bas de
la rue de la Harpe.
Voyez la fuite des Annonces fur la couverture,
JOURNAL
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIE.
De CONSTANTINOPLE le 7 Juillet.
ON a reçu fucceffivement le z & le 3 de ce mois
deux exprès du Capitan- Bacha ; ils nous ont appris
que le 25 du mois dernier , il étoit arrivé à Sinope
avec toute fa flotte , à l'exception d'un vailfeau
de 74 canons qui n'a pu le fuivre , & qui eft
rentré dans le canal pour réparer quelques dommages.
Les troupes raflemblées à Sinope & deftinées
à diverfes expéditions dans la Crimée & dans
ie Kuban , commençoient à s'embarquer au départ
du dernier courier . Le Capitan - Bacha avoit reçu
des nouvelles de la Péninfule où la Porte a toujours
un parti qui ne demande que d'être foutenu , & qui a
remporté dernièrement un avantage confidérable
dans le Kuban , & a chaffé de Taman tous les Tartares
qui tenoient pour Sahin Guéray. On fe propofe
de le feconder plus efficacement qu'on ne l'a
Fait jufqu'à préfent , & une petite flotte n'attend que
le vent favorable pour aller renforcer le Capitan-
Bacha ; elle eft compofée du vaiffeau de 74 canons
refté en arrière , de 2 frégates de 40 chacune , de 6
chébecs de 12 à 16 , & de 20 bâtimens de tranfport
chargés de vivres & de munitions de guerre. La pefte
continue fes ravages fur la flotte ; & nous apprenons
que l'Officier qui commande fous les ordres du Capitan
-Bacha , en a été la victime.
15 Septembre 1778.
I
( 194 )
La Crimée ne fera pas le feul théâtre des hoftilités
; on voit paffer journellement par cette Capitale
des corps de cavalerie & d'infanterie qui fe rendent
à Ifaccia & à Ifmaël : les chemins depuis cette
ville jufqu'à Ruffug font couverts de nos foldats
qui s'avançent du côté de Bender & de l'embouchure
du Danube : on ne porte pas à moins de 300 mille
hommes les troupes raffemblées fur nos frontières.
Elles laiffent par- tout fur leur paffage des marques
de leur barbarie que leurs chefs ne peuvent réprimer.
On mande de Ruffug que trois compagnies fè font
foulevées contre leur commandant qu'elles ont maffacré
& coupé en morceaux ; après cet acte d'atrocité
, elles le font divifées en plufieurs bandes &
infeftent les chemins. Comme la pefte eft parmi ces
brigands , ils la portent par- tout où ils s'étendent .

» Depuis la mort d'Abdulah , Bacha , écrit -on de
Bagdad , deux partis d'environ 5000 hommes préten
dent gouverner cette ville jufqu'à l'arrivée de Huffein
, Bacha de Mouffol & de Kerkout , nommé pour
remplacer ce Vifir ; l'un s'eft emparé de la citadelle
l'autre de la ville ; après quelques bombes , quelques
coups de canon tirés de part & d'autre , & divers
combats , chaque parti eft convenu de refter
tranquille jufqu'à ce que Huffein , Bacha , ſoit arrivé.
Baffora eft toujours au pouvoir des Perfans . Cette ville
autrefois floriffante , défolée par des maladies contagieufes
& par un long fiége , n'offre plus aujourd'hui
qu'un amas confus de maſures & de décombres , entouré
de marais fangeux & d'eaux croupiffantes « .
#
RUSSI E.
De PETERSBOURG , le 31 Juillet.
¡ LE 29 de ce mois l'Impératrice s'eft rendue en iacht
de Péterhoff à l'efcadre qui croife entre Cronstadt &
Krefna-Gorka. Cette efcadre compofée de 4 vaiſ(
195 )
feaux de guerre & de 3 frégates , eft fous les ordres
du Vice-Amiral Barſch ; elle fit pluſieurs évolutions
en préfence de S. M. I. qui en parut très-ſatisfaite ;
le foir elle retourna à Péterhoff.
On n'a point déclaré la nouvelle groffeffe de la
Grande-Ducheffe ; mais l'Empire eft perfuadé qu'elle
eft réelle on affure qu'elle eft entrée dans le troifième
mois.
La confommation des eaux-de-vie eft immenſe
dans le nord ; c'eft la boiffon favorite des peuples
feptentrionaux ; l'habitude & peut - être le climat en
ont fait un des objets de première néceffité . Cette
liqueur eft une partie importante de notre commerce
intérieur , & des revenus de la Couronne. »> On dif
tingue ici trois eſpèces d'eau-de-vie , celle de grains ,
celle de Dantzick & celle de France & d'Espagne ; le
peuple ne fait ufage que de la première : tous les propriétaires
ont droit de diftiller ; mais ils ne peuvent
vendre eux-mêmes leurs eaux-de-vie parce que la Couronne
s'en est réſervé le privilége exclufif. La confommation
annuelle de cette première forte de liqueur
dans l'Empire monte à 12 millions de vedros , le
vedro contient 13 pintes de Paris ; la Couronne
devroit gagner fur cette partie feule 24 millions de
roubles , fouftraction faite de ce qu'elle paye pour
l'achat ; & elle n'en gagne que 5 , favoir , 3 provenant
du département de Pétersbourg & de Mofcou
, & 2 de la Sibérie & des autres Provinces. Un
homme au fait de nos Finances attribue cette différence
aux fraudes des fermiers ; & il en remarque
quelques-unes. Le peuple ne fait aucun ufage de l'eaude-
vie de Dantzick ; ce font les étrangers & la nobleffe
qui la confomment ainfi que celle de France &
d'Espagne , qui eft préférée. Le prix du bail de la
ferme de cette dernière qui a expiré en 1774 montoit
à 116 mille roubles par an , & les fermiers en gagnoient
760 mille . Leur privilége ne leur permettoit
d'en faire venir que 10,000 ancres par an ; au lieu
I &
( 196 )
d'eau-de- vie , ils faifoient venir de l'efprit - de -vin ;
avec lequel ils compofoient le double de la première
liqueur. Non contents de ce gain , ils engageoient
des négocians à en faire venir , & les droits d'entrée
qu'ils percevoient fur ces importations ont monté
fouvent à 200 mille roubles «<,
19
DANEMAR CK.
De COPENHAGUE , le 10 Août.
LA permiffion que le Roi a accordée depuis peu
à 9 Officiers de fa marine d'aller fervir fur l'efcadre
Françoile en qualité de volontaires , a excité , dit- on ,
quelques plaintes de la part de l'Ambaffadeur d'Angle
terre. S. M. , par une fuite du fyftême impartial
qu'elle a adopté , a bien voulu , fur la réquifition
de la Cour de Londres , permettre à quelques autres
de fes Officiers du même corps ' , d'aller fervir de
même fur la flotte Angloiſe,
-Quelques vaiffeaux arrivés des Indes occidentales
nous ont appris que la frégate le Chriftiansbourg
de la Compagnie Royale de Guinée , y a mouillé
le 24 Mai dernier ; mais que le Capitaine de ce bâtiment
eft mort fur la côte d'Afrique où il avoit
touché avant de fe rendre aux Indes occidentales.
POLOGNE.
De VAR SVO I E , le 10 Août.
؟
LES féances du Confeil - Permanent font trèsfréquentes
& très - longues depuis qu'il les a reprifes s
les dernières n'ont pas duré moins de 5 à 6 heures ,
les affaires intérieures & celles du dehors deviennent
tous les jours plus intéreflantes fur l'objet de fes délibérations.
Les fraudes qu'on a découvertes dans le
change ont donné lieu à une loi qu'on préſentera à la
( 197 )

Diète prochaine. On fe propofoit auffi de rétablir les
mines d'Olkas ; mais l'exécution de ce projet entraîneroit
des dépenfes confidérables , qu'il cft impoffible
de faire dans un moment où la République a befoin
de tous les fonds . Les armées nombreuſes qui font
répandues fur nos frontières exigent notre attention
& nous font fentir la néceffité d'augmenter nos troupes
; cet objet fera fans doute le premier qu'on mettra
fous les yeux de la Diète. La guerre allumée entre
l'Empereur & le Roi de Pruffe , celle qui doit éclater
bientôt entre la Ruffie & la Porte , & qui paroît à
préfent décidée , peuvent avoir des effets funeftes
pour nous , même fans y prendre part , & nous ne
devons négliger aucune précaution pour nous mettre
à l'abri de toute entreprife étrangère.
Le corps de troupes que le Prince de Repnin raf
femble près du Dniefter fera , dit- on , de 30 à 40,0co
hommes . On affure que le Lieutenant - Général d'Igelftrom
eft nommé pour commander fous lui . Beaucoup.
de Seigneurs Polonois entrent au ſervice de la
Ruffie; on nomme principalement parmi eux , le Sta
rofte de Samogitie , le Comte de Solohub & le Prince
Jofeph Lubormirski , il y en a auffi plufieurs qui
paffent à celui du Roi de Pruffe , qui a des agens char
gés de lever ici des recrues , & qui enrôlent un grand
nombre d'hommes . Le Miniftre à la Cour de Vienne
en a porté des plaintes au Roi & à la République , &
exige qu'on renvoye au plutôt les enrôleurs Pruffiens ;
on ignore encore ce qui lui a été répondu. Par une
claufe expreffe du traité de ceffion , il a été ſtipulé
qu'aucune des Puiffances contractantes ne pourra
faire recruter fur les terres de l'autre. 嘴597
Le Prince Sulkowski eft de retour de la Grande-
Pologne : on dit qu'il a été voir l'Ambaſſadeur Ruffe
à Nieporow , terre à cinq lieues de cette Capitale ,
qui appartient au Prince de Radziwill , Palatin de
Wilna . Ce Prince au moment où la Diète s'affemblera
ici , doit fe rendre en Lithuanie,
13
( 198 )
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 15 Août.
LES perquifitions que M. le Chancelier , Prince
de Kaunitz Riethberg , a fait faire pour retrouver la
malle du Courier ordinaire de Conftantinople , du
17 Juillet , n'ont produit encore aucun effet ; on croit
que les brigands qui ont commis ce crime font partie
des troupes Afiatiques , qui font en marche pour
Choczim , & qui le font rendus auffi coupables du
meurtre de leur propre Bacha. On dit qu'il fe trouve
parmi ces fcélérats , un grand nombre de Moldaves ,
qui ont commis pareillement beaucoup de dégats ,
depuis Bender , jufques fur les frontières de la Tranfilvanie.
On redouble d'activité & de précautions fur toutes
nos frontières , pour faire fubir la plus rigoureuſe
quarantaine à tout ce qui vient de la Turquie. Les
lettres de Triefte nous ont donné des allarmes , qui
rendent ces précautions indifpenfables ; s'il faut les
en croire , la pefte fait toujours de grands ravages
dans Conftantinople ; elle s'eft auffi manifeftée dans
quelques diftricts de la Natolie & de la Romélie , &
prefque tous les bâtimens Vénitiens & Ragufiens qui
fe trouvent dans le Levant , en font infectés .
Les prières extraordinaires pour le ſuccès de nos
armes devant être continuées , une fois par mois ,
pendant la guerre , elles ont eu lieu , le 9 de ce mois ,
dans la Cathédrale de Saint-Etienne ; elles fe feront
fucceffivement le 6 Septembre , le 4 Octobre , le 8
Novembre & le 6 Décembre.
L'entrée du Prince Henri en Bohême a fait ici
beaucoup de fenfation ; on a voulu faire un crime au
Général Major de Vins de l'échec qu'il a effuyé près
de Gabel , où il avoit été envoyé avec un détachement
pour s'oppoſer , autant qu'il étoit poffible , aux
( 199 )
progrès ultérieurs des Pruffiens & des Saxons. Cet
Officier dont le zèle & les talens militaires font connus
, s'eft pleinement juſtifié. On dit aujourd'hui
que la perte qu'il a effuyée doit être attribuée d'un
côté à un Major qui avoit été détaché en avant , &
qui avoit été fait prifonnier de guerre ; & de l'autre
à la trahifon des payfans. L'Empereur voulant examiner
cette affaire à fond , a voulu ravoir ce Major, &
a offert en échange un Colonel des Gardes Saxonnes ;
mais les Pruffiens ont refufé d'y confentir. On eſt
inftruit qu'un bataillon de Gaifrugg , un de Caprara ,
un de Kinski & un de Croates , ainfi que deux divifions
de Chevaux- Légers , qui occupoient un bois fur
la route que tenoit la première colonne ennemie , ont
beaucoup fouffert après s'être long-tems & bien défendus.
On avoit d'abord évalué notre perte à plus
de 2000 hommes ; mais il a paru qu'elle ne montoit
qu'à 1000 ou 1200 , parmi lesquels fe trouvent plufieurs
Officiers de l'Etat - Major ; en attendant le mémoire
que la Cour annonce depuis quelque tenis
elle a fait publier l'article fuivant dans la Gazette
d'aujourd'hui.
Il a été fait mention dans ces feuilles , tant du
manifefte que la Cour de Berlin a fait publier au
commencement de Juillet dernier , lors de la nouvelle
invafion en Bohéme , fous le titre d'Expofé des
Motifs , qui ont engagé S. M. Pruffienne à s'opposer
au démembrement de la Bavière , que de la Déclaration
du même Monarque aux hauts Co-Etats du
Saint-Empire , datée du 3 Juillet. Tous ceux qui
ont lu , avec quelqu'attention , certains Ouvrages
d'Auteurs particuliers , qui font fucceffivement fortis
des preffes de cette ville , fur-tout celui qui a pour
titre Réflexions impartiales fur plufieurs Queftions
, concernant la fucceffion des États du défunt
Electeur Maximilien- Jofeph ; & un autre intitulé
: Réponse aux Confidérations concernant la
fucceffion de Bavière , qui ont paru à Berlin , ver-
:
I 4
( 200 )
ront aifément que les principes établis dans l'Exposé
des Motifs & dans la Déclaration aux Co-Etats
font apocryphes ; que les conféquences que l'on a
voulu en tirer font fauffes ; & que les principaux argumens
ont déja été réfutés par les Ouvrages mentionnés
, puifque l'effentiel de l'Expofé & de la
Déclaration ne confifte qu'en pures répétitions de ce
qu'on lit dans les Confidérations . Cependant il va paroître
de la part de la Cour Impériale & Royale une
réfutation détaillée du Manifefte de Berlin & de la
Déclaration qui y est analogue.
» La Cour de Berlin' a encore donné au public un
Mémoire , daté du 14 Juillet dernier , pour fervir
de fuite , tant à l'Expofé , qu'à la Déclaration .
C'est à ce Mémoire que l'on à trouvé à propos de
joindre , comme une foi-difante Pièce Juftificative ,
un Acte du Duc Albert d'Autriche , par lequel il re--
nonce à toute prétention fur la Baffe- Bavière , fait
à Ratisbonne le jour de Saint- André 1429. On prétend
en avoir reçu à Berlin une copie authentique ,
qui doit avoir été vidimée dès l'an 1569 , par un Confeiller
Bavarois & Notaire - public , & l'on ajoute :
que l'original de cette Chartre décifive fe trouvera
fans doute dans les archives de Bavière , s'il n'a
pas été perdu dans les tems malheureux de la Bavière
«. Cette prétendue renonciation doit achever
d'anéantir toutes les prétentions de l'augufte maifon
d'Autriche. Mais , quoiqu'on puiffe fans héfiter s'en
remettre fimplement au jugement de tout homme
expert , verfé dans l'art Diplomatique , & s'affurer
qu'il la reconnoîtra au premier coup d'oeil pour un acte
contrefait , la fauffeté en fera démontrée au premier
jour par les preuves les plus convaincantes. Le public
aura lui-même obſervé , que la Cour de Berlin renverfe
elle-même , par cette prétendue Chartre , les
principes qu'elle avoit établis auparavant , pour met
tre en conteftation les droits de la maifon d'Autriche
fur la Balfe Bavière ; favoir , que l'inveftiture accor(
201 )
dée au Duc Albert avoit été nulle ou du moins
caffée dans la fuite par une Sentence de l'Empereur
Sigifmond; & que d'ailleurs les Agnats du Duc
Albert n'avoient eu aucune part à cette prétention.
Il eft auffi remarquable que la Cour de Berlin n'a
produit cette pièce qu'après avoir pris les armes ,
quoiqu'on cût déja dit publiquement , depuis plus de
trois mois , qu'elle ne pouvoit être que fuppofée «.
De HAMBO U R G le 20 Août. ,
LES nouvelles des armées Autrichienne & Pruf.
fienne ne préfentent jufqu'à préfent que des affaires
de pofte : la plus confidérable , après celle de Gabel ,
eft celle de Mladenke dans la Siléfie fupérieure ;
le régiment des dragons Impériaux de Wurtemberg ,
fort de 800 hommes , & une divifion de celui de
Modène auffi dragons , étoient venus fe camper à
un mille & un quart du camp Pruffien , près de Creutzendorf;
le 11 Août , à une heure de nuit , les Lieutenans
Généraux de Werner & de Stutterheim fe mirent
en marche pour les furprendre , avec une partie
des huffards de Werner & des dragons de Finkenftein
& d'Apenbourg , trois bataillons de grenadiers
& quatre canons ; après plufieurs détours , ils arriverent
vers les heures : les Autrichiens avoient tenu
toute la nuit leurs chevaux fellés , & à l'arrivée des
Pruffiens , ils étoient occupés à les défeller pour les
mener à l'eau ; ceux- ci avoient devant eux un défilé
fort profond & fort large , par lequel le canon ne
pouvoit être conduit , ce qui empêcha l'infanterie
& l'artillerie d'agir ; les huffards & les dragons s'avancèrent
feuls , & donnèrent avec tant de courage ,
qu'ils tuèrent 75 hommes , firent 391 prifonniers ,
dont 6 officiers , 24 bas- officiers & 2 trompettes ;
ils prirent 488 chevaux , tous les équipages , la caiſſe
des régimens & tout le camp. Le Général Autrichien
, Baron de Knebel , fe fauva en chemife , & au-
Is
( 202 )
toit été fait prifonnier fi fon valet- de- chambre n'avoit
trompé les Pruffiens , en s'annonçant lui -même pour
le Général. Les Pruffiens ont eu 12 huffards & 6 dra
gons tués, 30 huffards & 6 dragons bleflés. » Pendant
que l'action dura , ajoute la relation Pruſſienne , le
Major Born , du régiment de Werner , à la tête de
200 chevaux , harcela les huffards de Barco qui
étoient campés à trois quarts de mille de- là , afin de
les empêcher de ſe réunir au régiment de Wurtem
berg ; ils firent un feu terrible qui ne tua cependant
aucun homme; nous fimes encore s prifonniers outre
le refte des deux régimens de Wurtemberg & de Modène
; les Autrichiens ont encore en Moravie 2 régimens
de huffards , 3 d'infanterie au- delà du Mora ,
& 6000 Croates près de Hartau. Le gué du Mora eft
défendu par un bataillon couvert de deux redoutes ,
& Randenberg eft fortifié & garni de leurs troupes.
Le 16 , nous avons été reconnoître leur camp près de
Heydeplitfch , & malgré le grand feu qu'ils ont fait ,
nous n'avons eu qu'un homme tué & 4 bleffés « .
Les lettres de l'armée Autrichienne rendent compte
de cette furpriſe avec quelques légères différences ;
mais il paroît qu'on convient des circonftances effentielles
, puifque l'Empereur a ordonné qu'on examinera
à quel point les troupes , qui ont été obligées de
plier à ce pofte , fe font rendues coupables par leur
négligence.
Les grandes armées après s'être obfervées réciproquement
, fans en venir à une action que le Roi de
Pruffe paroiffoit défires , & que tous les mouvemens
qu'il a faits fembloient avoir le but d'amener , viennent
de quitter leur pofition. S. M. Pruffienne ayant
vainement tenté de faire fortir l'arméeAutrichienne de
fès retranchemens , a pris le parti d'abandonner fon
camp près de Nachod ; lorfque les chemins qu'il
avoit fait ouvrir du côté de Trautenau ont été prêts ,
il a fait défiler les chariots de l'armée par le défilé de
Kowakolwitz vers Burkersdorff ; ils prirent cette
( 203 )
route le 14 ; le 15 , il préfenta fon armée en ordre
de bataille : les Autrichiens firent les mêmes difpofitions
; mais pendant que leurs yeux étoient fixés ſur
le premier rang de l'avant-garde Pruffienne , toute
l'armée fe mettoit en marche fur 4 colonnes ; la première
, commandée par le Prince héréditaire de Brunfwick
, par Kladern , Koken & Nimmersatt , alloit
camper à Burkersdorff ; la 2º . commandée par le Roi
en perfonne , s'y rendit pareillement par Welfdorf ,
Horfitzka & Prausnitz ; la 3e. & la 4e. fous les ordres
du Lieutenant Général de Ranim & du Général
Tauenzien , fe réunirent au défilé de Kowalkowitz &
marchèrent à Burkerfdorffpar Praufnitz; l'avant-garde
les fuivit bientôt après , fans que l'ennemi fît aucun
mouvement pour la fuivre. Malgré la proximité de
l'ennemi , les défilés qu'une auffi grande armée avoit
à franchir , & où les troupes légères auroient pu
harceler au moins l'arrière-garde , cette marche s'eft
faite avec beaucoup de tranquillité , & il n'y a pas,
eu un coup de tiré. L'aîle droite de l'armée Pruffienne
a formé 2 lignes fur la hauteur de Burkersdorff, &
on croit que la gauche prendra une pofition favorable
pour former un camp près de Staudenz .
On raconte une anecdote intéreffante qui a précédé
ce mouvement hardi. » Pendant que le Roi de Pruffe
préparoit en filence le départ de fon armée , il voulut
un jour aller à la découverte : il s'étoit fait précéder
par un détachement de huffards peu nombreux ;
ceux- ci entrèrent dans un chemin creux & le traver.
sèrent tout entier fans appercevoir aucun ennemi ;
cependant le Roi s'y trouva à peine engagé , qu'il
parut tout - à - coup plufieurs croates qui ne furent
apperçus qu'au moment où S. M. fe trouva précisément
au- deffous d'eux . S. M. fans s'émouvoir , tourna fon
cheval , & revint fur fes pas avec fa fuite ; les croates
immobiles , appuyés fur leurs armes , & frappés d'un
étonnement refpectueux, regardèrent ce Prince s'éloigner
fans lui tirer un coup de fufil, Tant il eſt vrai
I 6
( 204 )
que la préfence d'efprit & le caractère impofant imprimé
fur la perfonne des Souverains , ont un pouvoir
irréfiftible fur le refte des hommes «<.
ou
L'armée du Prince Henri a quitté fon camp de
Schwoika pour en occuper un près de Nimes ,
il entra le 9 ; le Général- Major de Platen fe tranfporta
de celui qu'il occupoit à Gamig à celui de
Linay , où il s'établit le 11 ; & le 12 , le Général-
Major Podjurfky fe porta derrière les défilés de Catharinenberg
pour couvrir le flanc gauche de l'armée ,
tandis que le corps Saxon fe plaça derrière les défilés
d'Olfchwitz & de Mertzdorf ; c'eft un détachement
du corps du Général de Platen , qui , fous les ordres
du Général-Major de Sobeck s'eft emparé de Leutmeritz
; les Autrichiens y avoient un magafin où if
trouva 1976 quintaux de farine , 2943 boiffeaux
d'orge , 193 d'avoine , 1307 quintaux de foin &
35 cordes de bois. On a auffi trouvé des provifions
dans Nimes & dansWartenberg. Le Général de Platen
s'eft avancé enfuite , avec un corps , de Linay par
Lofowitz jufqu'à Kinetz , au- delà de l'Elbe , & a
entièrement débarraffé ce fleuve , qu'il a rendu navigable.
Le Maréchal de Laudolin a , dit- on , changé fa pofition
en abandonnant Jungbuntzlau & en paffant
F'Elbe ; il s'eft pofté entre Welwarn, & Budin , à
Poppofite de l'aile droite de l'armée combinée de
Pruffe & de Saxe ; il renfort de 12
a reçu un
à 15000
hommes : il agit de concert avec l'armée Impériale
pour empêcher la réunion de l'armée du Prince Henri
à celle du Roi ; & il a fait fucceffivement plufieurs
mouvemens pour engager ce Prince à une action :
mais jufqu'à ce moment , il a évité toutes les occafions
qui lui ont été préfentées : il ne faifira , fans
doute , que celles qui lui offriront une victoire certaine
on fe rappelle que ce Prince a eu la gloire peu
commune de n'avoir reçu encore aucun échec depuis
qu'il commande des armées.
:
( 205 )
Toutes les nouvelles préparent , cependant , à une
action prochaine. Le Roi de Pruffe a renvoyé tous
les bagages embarraflans & tous les équipages fuperflus
de fon armée : cette précaution eft ordinai
rement le figne avant- coureur d'une bataille. L'Empereur
pour feconder le Maréchal de Laudohn eft ,
dit -on , forti de fon camp de Jaromirfz , & c'eſt un
des buts que paroît s'être propofé le Roi de Pruffe ,
qui , pendant que le Maréchal s'oppose à fa jonction
avec fon frère , fe prépare à arrêter l'Empereur ,
s'il a deffein de fe joindre auffi à M. de Laudohn.
Quatre grandes armées prêtes à en venir aux mains
dans la Bohême , fixent l'attention de l'Europe , qui ,
voit , d'un autre côté , la France & l'Angleterre au
moment de s'attaquer avec fureur , & à la veille de
fe mefurer encore fur mer ; la Grande Bretagne qui
y a dominé fi long- tems , ne fe flatte plus de conferver
fon empire fans quelque diverfion qu'elle cherche
à fe procurer , & pour laquelle elle prépare des
armemens confidérables à Hanovre , prêts à feconder
la puiffance qui entrera dans fes vues , pour engager
la France dans une guerre de terre ; elle cherche
auffi des fecours , & les yeux fe tournent vers le nord
où l'on croit qu'elle a des efpérances ; on affure
même déjà qu'une efcadre Ruffe , compofée de 6
vaiffeaux de guerre , a paru devant Helfingor , &
qu'elle a remis immédiatement après à la voile ; on
ne dit point la route qu'elle a prife , & on veut qu'elle
foit deftinée à feconder les Anglois ; mais il femble
que dans ce moment la Ruffie a de trop grandes
affaires fur les bras pour leur prêter des fecours. La
Porte paroît enfin décidée à la guerre ; une des
plus nombreuſes flottes qui foient forties des ports
Ottomans a pris la route de la Crimée ; des armées
confidérables s'avancent vers Choczim , Bender &
les rives du Danube , & nous fommes peut-être à
à la veille de recevoir la nouvelle de trois actions qui
fe feront données fur différens points de l'Europe ,
( 206 )
tant fur terre que fur mer " & dont les effets ne
fauroient être plus intéreffans , parce qu'on efpère
encore qu'ils rameneront promptement la paix.
De RATISBON NE , le 24 Août.
LA Cour de Vienne fe doune tous les mouvemens
imaginables pour infirmer la validité de l'acte
de renonciation de l'Archiduc Albert. Le Baron
de Borie vient de faire une démarche remarquable ,
qui tend au même but ; il a requis , par une lettre cir
culaire , les Monaftères de cette ville de faire dans
leurs archives , les recherches les plus exactes pour
conftater l'authenticité du ferment que l'Archiduc
doit avoir prêté en 1429 ; on a répandu depuis , que
ces perquifitions ont fervi à prouver que ce Prince
n'a point été à Ratisbonne dans l'année indiquée .
Quel que foit l'effet de cette découverte , plus ou
moins fondée , il eft certain que jufqu'ici la réfutation
qui avoit été annoncée par la Cour Impériale,
n'a pas encore été portée à la Diète , & vraiſemblablement
elle ne le fera pas de fi -tôt , puifque les
vacances caniculaires ont déjà commencé.
Le Miniftre Electoral de Mayence remit , le r
de ce mois , à la Diète , une lettre du Prince Evêque
de Spire. Il réclame la propriété de la ville & fortereffe
de Philipsbourg , dont le droit de défenſe &
de garnifon avoit été accordé à la France & enfuite
à l'Empereur & à l'Empire par tous les Traités , &
particulièrement par ceux de Munſter & de Rifwick.
Il forme auffi une prétention qu'il fait monter à
80,000 florins , pour des dépenfes que lui & fes prédéceffeurs
ont faites depuis 1710 , tant pour l'entretien
des fortifications que pour l'approvifionnement
de la garnifon , dépenfes qui , devant être faites
par l'Empereur & l'Empire , ne peuvent refter à fa
charge . En reprenant cette place , l'Empereur &
l'Empire feront déchargés des frais de fon entretien.
( 207 )
On mande de Drefde que les Etats de cet Electorat,
convoqués pour le 23 de ce mois , doivent délibérer
fur les points fuivans : 10. D'accorder pour les frais
de la guerre , à compter du 1 Octobre prochain, outre
les impôts actuels , 100,000 écus par mois . 2 ° . D'impofer
cette nouvelle charge , non- feulement fur les
bourgeois & les cultivateurs , mais auffi en grande
partie fur l'ordre équeftre , d'autant mieux que cet.
ordre étoit ci-devant tenu de fervir fous la bannière
de fon Seigneur . 3 ° . De continuer les fournitures néceffaires
& la levée des recrues. 4°. Au cas qu'il fût
abfolument impoffible de contribuer les 100,000 écus
par mois , de fufpendre provifionnellement , & pendant
la durée de la guerre , le tirage & le rembourſement
de la caifle de la fteuer & de celle de la
Chambre de crédit , tant à Leipfick qu'à Dreſde , &
d'en payer feulement les intérêts.
Le Cercle de Franconie vient de convoquer la tenue
de fa Dière à Nuremberg. On dit que fon objet eft
de confulter fur le parti que les Etats de ce Cercle
prendront aux affaires actuelles de l'Empire.
" Lorfque les 31 Officiers & 1160 foldats Autri
chiens faits prifonniers , arrivèrent ici le 19 , écriton
de Berlin , on s'eft empreffé de leur prodiguer ,
& fur- tout aux malades & aux bleffés , tous les fecours
poffibles. Les Officiers fe promènent librement
, fur leur parole , dans tous les quartiers de
la ville , & notre Commandant les a invités à la table;
les bourgeois ont fait une quête pour les foldats , &
ont rainaffé 2000 écus ; à leur arrivée , nos Braffeurs
leur envoyèrent plufieurs tonnes de bière ; d'autres
leur fournirent abondamment des rafraîchiffemens .
Plufieurs de ces prifonniers, touchés de ces bons trai
temens , ont pris parti volontairement dans les trou,
pes du Roi «.
( 208 )
ITALIE.
De LIVOURNE , le 15 Août.
LE paquebot le Berborough , qui a été canonné en
revenant de Minorque par une frégate Françoife ,
qui s'en feroit emparé fi elle n'avoit pas préféré de
ne point s'écarter de fon convoi , a été tellement endommagé
, qu'il eft hors d'état de remettre en mer ;
on travaille actuellement à le réparer .
On mande de Majorque que l'on y équipe en guerre
plufieurs petits bâtimens , & qu'on y enrôle tous les
matelots pour le fervice de la marine Eſpagnole ; il
fe confirme auffi que les Anglois femblent craindre
pour l'ifle de Minorque , car ils y font paller journellement
de Gibraltar & même de Londres , des troupes
& toutes fortes de munitions de guerre .
Nos lettres du Levant portent que la peſte ſembloit
diminuer à Conftantinople ; mais que la mortalité
règne toujours dans les environs , d'où elle peut y
repaffer de nouveau . C'eſt par cette raison que le
noble André Memmo , Ambaffadeur de la République
de Venife , refte dans l'ifle de Tenedos , où il attend
la ceffation entière de ce fléau , pour ſe rendre à Conftantinople
fans danger.
On mande de Baſtia , qu'on y a publié à la fin du
mois dernier des lettres - patentes du Roi de France ,
par lesquelles S. M. voulant traiter fes fujets de l'ifle
de Corfe , comme fes fujets François , envers lefquels
, à l'occafion de fon avènement au trône , elle
avoit ufé d'indulgence pour des crimes dont le pardon
auroit été refufé en d'autres circonftances , permet
à ceux des Corfes actuellement hors de l'ifle , qui ne
s'étant rendu coupables d'aucun crime contre leſquels
la Juftice auroit févi , & qui fe préfenteront pour
y rentrer dans le délai de fix mois , de jouir de
T'amniftie générale accordée en 1769 & 1772. Les
( 209 )
Corfes fugitifs , coupables des troubles furvenus en
1774 dans la partie du Niolo , ceux même qui pour
raifon de ces troubles feroient détenus fur les galères
ou dans la groffe tour de Toulon , jouiront de cette
amniftie. S. M. remet & pardonne auffi le crime de
conjuration formée contre fes troupes & leurs Officiers
en 1769 au village d'Oletta.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le premier Septembre.
17
Ce n'eft pas fans étonnement que l'on a appris que
la flotte Françoife de Breft avoit remis à la voile le
du mois dernier , tandis que celle de l'Amiral Keppel
n'a pu partir que le 22 & le 23 ; encore a- t- il été
obligé de laiffer beaucoup de vaiffeaux qu'on a remplacés
par de nouveaux , fur lefquels on a fait paffer
les équipages de ceux qui étoient hors d'état de fervir.
Peut - être fans l'arrivée de la flotte des ifles qui
nous a amené des matelots dont on s'eft emparé fur-lechamppour
la marine Royale , fon féjour à Portf
mouth auroit- il été encore plus long La fortie de
l'efcadre Françoife paroît aux yeux de ceux qui en
doutoient encore , une preuve qu'elle a eu dans le
combat d'Oueflant l'avantage que nous nous attribuons
, & qui l'encourage à tenter d'en obtenir un
fecond. S'il faut en croire quelques- uns de nos papiers
, la Cour qui a publié notre prétendue victoire ,
n'ofant témoigner ouvertement fon mécontentement
qui auroit averti la Nation de ſe défier de fon récit , a
examiné en fecret la conduite de l'Amiral Keppel
dans l'inconcevable affaire d'Oueffant ; cet Officier
n'eft pas juftifié à fes yeux , mais la crainte de ſe
démafquer , l'a déterminée à lui fournir l'occafion de
prendre fa revanche. Les deux premières divifions de
fon efcadre , commandées par les Amiraux Harland
& Pallifer , fortes de 9 vaiffeaux de ligne chacune ,
a
( 210 )
font partis le 22 , & il les a fuivies avec la troiſième ,
forte de 12 , le 23. On n'en a point encore reçu de
nouvelles , & on eſt à préſent dans l'attente d'une ac
tion plus décifive que la première , & dont on fe
flatte auffi d'avoir une relation plus claire .
La feconde fortie de l'Amiral Keppel n'a point fait
taire les bruits de paix qui fe font répandus ici depuis
l'arrivée du Marquis d'Almodovar ; on les répète
avec plus d'affurance ; on dit qu'il y a une négociation
fecrette entre la France & la Grande-Bretagne
& on ajoute feulement qu'elle eft l'ouvrage du Lord
Mansfield. On rappelle à cette occafion , pour infpirer
plus de confiance aux talens de ce Négociateur ,
qu'il ménagea en 1757 un accommodement entre
deux partis qui divifoient le Ministère , & il paffe
pour avoir eu auffi beaucoup de part à la paix de
Verſailles , & au traité fait avec l'Eſpagne au fujet
des ifles de Falkland. Tous ces rêves ne prouvent
autre chofe , finon que nous défirons la paix , & que
nous ne cherchons qu'un prétexte pour la faire avec
honneur. C'est pour le trouver que nos Miniftres ont
fait tant d'accueil à l'Ambaffadeur Eſpagnol ; mais il
paroît jufqu'à préfent qu'il eft plus chargé des affaires
de Verfailles que de celles de Madrid ; on affure qu'il
a commencé à faire entendre , en parlant au nom de
cette dernière Cour , que fi on veut qu'elle refte neutre
& qu'elle fe rende médiatrice , il faut qu'on lui
rende Gibraltar. On a obfervé qu'il reçut la nouvelle
du combat d'Oueffant qui lui fut envoyée de France ,
4 heures avant que notre Cour l'eût reçue de l'Amiral
Keppel. On prétend qu'avant fon départ de Paris , it
dîna la veille avec le Comte d'Aranda , le Ministre de
Lisbonne & le Docteur Franklin , qui lui dit : » Malgré
le grand befoin qu'auroient les Miniftres Anglois
de voir réuffir vos négociations , je crois pouvoir
vous affurer qu'ils vous oppoferont bien des diffi
cultés ; en tout cas , fouvenez-vous que la France a
promis de ne rien faire fans les Etats -Unis , & les
Etats-Unis de ne rien faire ſans la France «.
( 211 )
Sans chercher à examiner le degré de vérité de ces
détails , nous nous contenterons d'obſerver , que fi
les auteurs de nos papiers publics tendent à éclairer
notre Ministère qui ne leur demande pas leurs lumières
fur tout ce qu'ils favent ou ce qu'ils rêvent ,
ils cherchent auffi à infpirer à l'Espagne des dé
fiances qu'elle n'écoutera pas . » Un Prêtre Catholique
Irlandois , difent-ils , qui eft aujourd'hui ici & qui
a quitté la Nouvelle - Efpagne , il y a environ un an ,
rapporte que dans plufieurs parties de l'Amérique
Méridionale , & particulièrement dans les Provinces
contigues de nos Colonies du nord , le peuple commençoit
à murmurer de fa fituation , & témoignoit
du penchant à fuivre l'exemple de nos Colonies , qui
ufent de tous les moyens poffibles pour répandre
leur nouvelle doctrine. Ce Prêtre ajoute qu'il a lu
dans ce pays la brochure du Docteur Price , traduite
en Efpagnol , & imprimée dans la Caroline Méri,
dionale par ordre du Congrès. Ces circonstances ont
fait conjecturer à l'Efpagne ce qu'elle pouvoit attendre
d'un traité avec l'Amérique ".
Quoiqu'il en foitde ces réflexions , il paroît qu'elles
ne font pas beaucoup d'impreffion fur l'Espagne ; &
on prétend que par fa médiation on fera une triple
paix , par laquelle on lui cédera , a elle-même Gibraltar
, le Canada à la France , & l'Indépendance à
l'Amérique. Notre Ministère paroît décidé à accorder
cette dernière ; il voit enfin qu'il eft inutile de fonger
à la refufer ; mais le Roi , dit- on , ne peut s'y réfoudre;
on prétend même qu'il a déclaré qu'il aimeroit
mieux mourir fur le champ de bataille , que de voir
P'Amérique triompher & l'emporter fur fon Souverain
& fur la Métropole , jadis fi brillante & fi puif
fante. On lui répond dans nos Gazettes , qu'on permet
ce qu'on ne peut empêcher , & qu'on ne meurt
point. Les lettres de nos Commiſſaires annoncent
qu'ils ont reçu le dernier mot des Américains ; celles
du Général Clinton nous ont appris combien il avoit
( 212 )
été harcelé dans fa retraite de Philadelphie à New-
Yorck ; & felon plufieurs lettres particulières , il eſt
actuellement enfermé dans cette place , tandis que
l'Amiral Howe , en dedans de la baye de Shandy-
Hook , eft bloqué par l'efcadre du Comte d'Estaing
qui l'empêche d'en fortir ; quelques avis parlent
même d'un combat dans lequel il a eu le deffous ; &
quand il ne feroit pas vrai qu'il y cút eu un combat ,
que peut faire notre flotte ainfi reflerrée ? comment
fortiroit-elle ? L'efcadre de l'Amiral Byron , difperfée
par la tempête , quand elle arriveroit en Amérique , lui
feroit- elle d'un grand fecours avec quelques vaiffeaux
endommagés , & qui ont plus befoin d'être réparés
que de combattre. Les relations Américaines de
l'affaire du 28 Juin font bien différentes de celles du
Général Clinton ; il n'a eu qu'avec peine le foible
avantage de fe retirer devant un ennemi victorieux
& de lui échapper par des marches forcées ; le papier
qu'il a laiffé fur le champ de bataille , par lequel il
recommandoit fes bleflés à l'humanité du Général
Washington , prouve que le nombre en eft plus
grand qu'il ne l'a préfenté ; il n'a compté que ceux
qu'il a pu emmener avec lui , & qu'il n'avoit pas
befoin de récommander à fon ennemi ; c'eſt à ceux
qu'il a laiffés fur le champ de bataille que cette recom
mandation étoit néceflaire.
Malgré ces bruits défefpérans , & qui ne font que
trop fondés , on prétend que les Commiffaires ont
reçu ordre de revenir , fi les Américains infiftent fur
l'indépendance ; on débite , pour autorifer cette hauteur
, qu'on a des partifans parmi eux , & qu'on
compte fur leurs foins pour former un nouveau Congrès
, qui fera plus traitable que celui - ci . Toutes ces
nouvelles n'ont pas d'autre but que de fonder la Nation
qui n'y croit point , & l'engager à demander
elle-même une paix dont les Miniftres fentent la
néceffité , & qu'ils n'ofent pas faire fans y être autorifés.
Cette politique paroît leur réuffir en partie ; il
paffe pour conftant que les marchands de cette ville ,
#
( 213 )
excités par les intrigues de quelques agens fecrets ,
vont s'affembler pour demander au Roi d'affembler
le Parlement , afin qu'il délibère fur les moyens de
faire la paix avec l'Amérique. Nos plaifans demandent
pourquoi on ne délibèrera pas auffi fur ceux de
la faire avec la France ; » car pourquoi avoir la
guerre avec cette Puiffance pour une caufe qui regarde
l'Amérique , tandis que nous cherchons à
faire la paix avec celle- ci «. On fent bien que nos
Miniftres n'ofent pas en demander tant à la fois ; ce
dernier objet aura fon tour ; il s'agit à préfent de fe
délivrer d'une partie de leurs embarras ; ils efpèrent
qu'en tournant toutes leurs forces contre la France ,
la partie fera plus égale , & ils oublient que l'Amé
rique eft obligée de prendre le parti de la France ; ils
cherchent auffi à empêcher l'Eſpagne de fe réunir à
leurs ennemis ; pour cela ils s'empreffent de publier
qu'ils ont des alliés sûrs dans les Hollandois ; le
Chevalier Yorke , difent-ils , eft attendu inceffamment
avec les préliminaires d'un traité avec cette
République. Ils font auffi beaucoup de bruit des fecours
qu'ils attendent de la Ruffie , & qui font inévi
tables fi les Cours de Verfailles & de Madrid agif
fent de concert ; une forte eſcadre fous les ordres de
l'Amiral Gregg , eft prête à partir de Cronstadt ; mais
la guerre , dont cette Puiffance eft menacée de la
part des Turcs , ne lui rendra- t - elle pas cette flotte
néceffaire pour poufler fes propres opérations ?
A ces raiſons & à une infinité d'autres qui rabattent
beaucoup de ces brillantes espérances , on peut
ajouter que toute la Nation connoît l'état de fes
finances ; qu'elle ne pourroit fournir aux dépenfes de
la guerre pendant deux ans , & c'eft ce que le cabinet
de Verfailles fait comme nous. Il a porté à notre
commerce un coup fatal par l'encouragement qu'il a
donné à fes Armateurs ; en le ruinant , il nous ôte
les moyens de faire la guerre ; il nous réduira peutêtre
à faire une paix honteufe , & à avoir une marine
( 214 )
limitée. Nous pouvions l'imiter en donnant à notre
tour plutôt nos lettres de marque. Nous les avons
fufpendues pendant quelque tems , & nos plaifans
n'ont pas manqué de dire : » Que les Jurifconfultes
confultés , ont répondu que la loi n'autoriſoit pas à
en donner avant la déclaration formelle de guerre,
qu'en conféquence nos Miniftres fages & circonfpects
, avoient jugé à propos de différer ; mais
comme on leur a fait enfin obferver que plufieurs
Armateurs avoient fait de groffes avances , ils s'étoient
déterminés à s'écarter des règles exactes de la juftice ,
fauf à difcuter par la fuite cette matière de droit «
Le prix de ces lettres de marque eft de 12 liv . ſterl.
y compris les frais de bureau. » Tout ceque nous
voyons aujourd'hui depuis la tête jufqu'aux pieds de
la Nation , dit un de nos papiers , prouve la jufteffe
de ce mot du Comte de Chefterfield mourant. On lui
demandoit ce qu'il penfoit de l'état de la Grande-
Bretagne. Les hommes ont perdu tout leur courage ,
répondit-il , & les femmes toute leur modeftie a.
Si , comme on le dit ici , la déclaration de guerre
n'a lieu qu'après l'affemblée du Parlement , elle eſt
encore reculée d'un mois , car le Roi vient de la
proroger au 10 Octobre prochain . En attendant , on
continue de tenir aſſemblés les camps qu'on a formés
pour avoir des troupes prêtes en cas d'invafion de la
part de la France. Nos papiers publics nous avertif
fent férieufement de nous y préparer pour le 10 de
ce mois , ou pour le 25 ; ils ajoutent en même-tems
que fi elle n'a pas lieu à l'une ou à l'autre de ces époques
, ils ne la feront pas cette année. Quelques- uns
de ces hommes , qu'on appelle ici patriotes , le font
empreflés de répondre à cet avis par la plaifanterie
fuivante. » Il y a quelques jours que des perfonnes
de diftinction s'entretenoient enfemble de l'état de
foibleffe où eft la Nation , & de l'impuiffance où nous
fommes de réfifter aux François , dans le cas où ils
méditeroient une invafion. Le Lord Littleton qui
( 215 )
étoit préfent , fit le plus grand éloge des talens du
fea Comte de Chatham , en diſant que fi les Miniftres
vouloient faire retirer ce grand homme du tombeau ,
l'habiller & le placer ainfi fur les rochers de Douvres
, les François n'oferoient jamais approcher de
nos côtes «. Le général de la Nation ne croit pas les
François fi fufceptibles d'être effrayés par des revenans.
Pendant que dans la plupart de nos papiers on
épuife les injures & les mauvaiſes plaifanteries contre
eux , on vient de rendre dans un , hommage à la nobleffe
& à la générofité du Maréchal de Broglie ;
felon d'autres du Marchal d'Eftrées ; quel que
foit l'auteur du trait que nous allons traduire , il eft
digne de l'un & de l'autre. » Le Maréchal étoit intimement
lié avec l'Amiral Rodney , qui a paffé quelque-
tems en France. Lorfque le Lord Stormont fur
rappellé , l'Amiral qui avoit fait quelques dettes qu'il
vouloit payer avant de partir auffi , alla prier l'Ambaffadeur
de lui prêter fon crédit pour une fomme.
Le Lord Stormont ne le put pas. L'Amiral reftoit en
conféquence en France , lorfque le Maréchal le fit
prier de venir chez lui . J'ai appris , lui dit- il , que
quelques dettes vous forçoient à prolonger votre féjour
ici ; je fais combien un homme comme vous
peut être utile à la patrie dans les circonstances préfentes
; je m'eftimerai trop heureux de pouvoir faciliter
votre départ ; mon banquier a mes ordres ; vous
pouvez tirer fur lui les fommes qui vous ſont néceffaires
".
Le Duc de Glocefter eft parti le 27 du mois dernier
pour
fe rendre à l'armée du Roi de Pruffe en Bohême.
On lit ici des copies de la lettre ſuivante de Dantzick.
» On vient d'apprendre une nouvelle qui
donne lieu à beaucoup de conjectures ; c'eft l'ordre
que le Roi de Pruffe a envoyé à fes Officiers de
Douane à Wefterdeep , de ne plus laiffer pafler à
l'avenir aucuns mâts deftinés pour certaines Puiffances
de l'Europe. Le Conful de France a dépêché
( 216 )
fur-le-champ un Courier à Paris , avec cette nouvelle
qui eft très-intéreffante pour toutes les Puiffances
maritimes ",
ÉTATS- UNIS DE L'AMÉRIQUE.SEPTENT .
-
Trenton du 4 Juillet. La retraite de l'ennemi de
Philadelphie à New -Yorck , a été troublée par nos
troupes ; le Général - Major Maxwell , à la tête d'un
corps de troupes Continentales , avoit pris les devans
, & l'attendoit dans le nouveau Jerſey , avec la
milice commandée par les Généraux Dickinſon &
Herd . Le Général Lée partit de bonne- heure pour les
foutenir ; leur objet étoit de harceler l'ennemi & de
l'arrêter jufqu'à ce que le Général Washington pût
arriver avec le gros de l'armée ; il arriva le 27 à
Monmouth Court Houfe ; on fit les difpofitions
pour l'attaque , qui commença le lendemain par 1 500
volontaires conduits par le Général Lée , pendant
que le gros de l'armée fuivoit ; il chaffa pendant
quelque tems l'ennemi ; mais celui- ci ayant reçu des
renforts , il fut obligé de fe retirer fur le Général
Washington , dont l'armée qui avançoit fe forma
fur le premier terrain avantageux. Il y eut une canonnade
dont on n'avoit point eu d'exemple en Amérique
; pendant ce tems , de forts détachemens attaquèrent
l'ennemi à l'arme blanche , avec différens
fuccès à la vérité , mais le forcèrent enfin à fe retirer ,
& nos troupes prirent poffeffion du chaimp de bataille
couvert de morts & de bleflés . L'exceffive chaleur
qu'il faifoit ce jour - là , força les troupes à fe repofer
pour reprendre haleine ; le Général Washington commanda
à deux brigades d'avancer fur chacun de leurs
flancs , fe propofant de les fuivre ; mais la nuit furvint
avant qu'elles parvinffent à leur deſtination , &
tout mouvement ultérieur devint impraticable. On
n'avoit point affez de cavalerie ; la nôtre avoit été
tellement employée à harceler l'ennemi au fortir de
Philadelphie ,
( 217 )
Philadelphie , & fi difperfée , que cela avoit donné
une grande fupériorité en nombre aux Anglois. On
aflure que les Heffois on refufé de donner , parce qu'il
faifoit trop chaud. Tout le chemin , dans leur marche
depuis Court-Houfe , étoit jonché de morts. La
perte des Anglois eft confidérable , puifque le Général
Washington a fait enterrer 240 de leurs morts .
Pour effectuer la retraite dans les Jerfey avec plus
de sûreté , le Général Clinton a eu recours à une manoeuvie
, qui probablement a ſauvé la majeure partie
de fon armée ; ce fut de mettre fon armée en bataille
comme s'il eût eu envie d'engager le combat ;
le Général Lée n'a pas jugé à propos d'en courir les
rifques , préférant avec raifon d'attendre au lendemain
, & de harceler l'arrière garde ennemie avec
plus d'avantage. Ce jour - là le Général Clinton
ayant fait une marche forcée , avoit trop d'avance
pour qu'on pût le joindre.
La relation de cette affaire , publiée dans la Gazette
de cette ville , contenoit quelques expreffions
dont le Général Lée s'eft plaint. Comme elles le
chargoient du reproche de n'avoir ordonné qu'une
décharge, il a voulu que fa conduite für examinée par
un Confeil de guerre. Il s'eft affemblé en conféquence
, & l'a juftifié de la manière la plus honorable.
Voici comme il rend compte lui- même de cette
action : >> Appeller l'affaire du 28 une victoire complette
, feroit une gafconnade déshonorante ; dans le
fait , c'eft un échec qu'a reçu l'ennemi & qui fait honneur
aux Américains ; ils n'ont point encore eu
d'affaire qui ait auffi bien prouvé ce qu'ils font capables
de foutenir ou d'entreprendre ; une manoeuvre
rétrograde dans l'efpace d'environ 4 milles , a été
faite fans que l'on pût remarquer la moindre confufion
, excepté celle qui naiffoit & qui naîtra toujours
d'un abus monftrueux qui fera quelque jour
fatal fi on le tolère ; je parle de la liberté que prennent
les particuliers , dénués d'autorité , de donner
15 Septembre 1778.
K
( 218 )
leur avis & d'indiquer ce qu'il faut faire . La conduite
des Officiers & des foldats a été fi également bonne ,
qu'il feroit injufte de faire des diftinctions ; j'avouerai
cependant qu'il eft difficile de paffer fous filence les
éloges dûs au corps d'artillerie , en y comprenant depuis
le Général Know & le Colonel Ofwald , jufqu'aux
conducteurs même ; il n'eft pas aifé de dire
quel a été le point ou le moment décifif ; c'étoit une
bataille en parcelles : à force de combattre en quantité
de lieux différens , dans la plaine & dans les bois ,
en avançant & en reculant , on eft enfin venu à bout
de repouffer honorablement l'ennemi «<.
Yorck-Town du 12 Juillet. Nous apprenons que
les Généraux Gates & Parfon avec MM . Dowgall &
plufieurs Officiers Généraux font arrivés aux plaines
blanches le 2 de ce mois , où ils occupent le terrain
fur lequel le Général Washington & le Général Howe
ont combattu en 1776. Leurs forces confiftent en 9
régimens. Le nom du Général Gates à la tête de ces
troupes qui doivent avoir été jointes par un nombre
d'autres plus confidérables , nous rappelle la convention
de Saratoga , & nous eft un augure favorable
pour quelqu'évènement de ce genre . L'armée Angloife
dans New-Yorck , après l'exceffive fatigue
d'une marche de près de 3 femaines par une chaleur 3
où le thermomètre étoit à 92 ; après une action auffi
vive & aufli meutrière que celle du 28 Juin , doit
être réduite à l'état le plus déplorable . Depuis près
d'un an & fur-tout pendant tout l'hiver , cette
armée n'a vécu que de falaifons ; elle a traversé les
Jerfeys par une chaleur exceffive , dans des fables brûlans
, manquant de tout & buvant les plus mauvaiſes
eaux ; fon état de foibleffe ne lui permettra pas de
faire une longue défenſe , fi elle ne reçoit point de
fecours ni de provifions ; & dans ce moment il feroit
impoffible qu'aucun tranfport lui arrivât d'Angleterre.
Le Comte d'Estaing , dont on attendoit l'arrivée
depuis long-tems , a enfin paru dans nos para-
>
( 219 )
22,
ges ; on l'a vu dans les bayes de Chéfapeak & Delaware
; & on apprend que le 8 de ce mois il a
mouillé devant New-Yorck. Il doit y être joint par
12 vaiffeaux de Boſton , dont 3 de 32 canons , un de
3 de 20, un de 16 , 3 de 14 & un de 10.
Bofton du 16 Juillet. Nous attendons inceffamment
des nouvelles des opérations de la flotte
Françoife ; nous apprenons que le 11 Août elle
étoit en dehors de Shandy-Hook , & bloquoit les
6 vaiffeaux de ligne de l'Amiral Howe qui font en
dedans. Le Général Clinton eft retferré dans New-
Yorck par le Général Washington , dont l'armée eft
poftée fur les hauteurs de Kingsbridge & bien retranchée.
On fait qu'il médite une attaque fur Long-
Inland , & on préfume qu'il la conduira en perfonne.
Nous fommes à la veille de voir terminer
cette grande & longue querelle ; nous avons obtenu
des triomphes flatteurs , celui de voir nos fiers ennemis
qui nous vouloient réduire en fervitude
nous faire des propofitions de paix ; nous rechercher
après nous avoir outragés. Nous avons
eu la fatisfaction de voir le Congrès rendre aux
Commiffaires Britanniques , la réponse que leur
Souverain fit à la pétition de l'Amérique , préfentée
par le Gouverneur Penn , le Roi neferá point
de réponſe.
n
Plufieurs Indiens ont embraffé notre caufe ; employés
dans nos armées , ils fe conduiront en guerriers
braves & humains ; on peut en juger par le difcours
fuivant , adreffé par leurs chefs ou Sachems ,
aux jeunes gens qui font partis fous la conduite du
Major Toufard . Neveux , guerriers , ouvrez vos
oreilles . Vous allez vous féparer des Sachems vos
oncles ; en pareille occafion il eft d'ufage de dire
quelques mots : fouvent un jeune guerrier a befoin
de confeils , vous allez entreprendre un long voyage ;
vous allez être expofés à la fatigue & à beaucoup
de
tentations : vous trouverez beaucoup d'obferva
K 2
( 220 )
teurs , non-feulement Américains , mais parmi, quelques
guerriers principaux de notre pere le Roi de
France : gravez profondément dans votre efprit que
les guerriers ont un rôle important à foutenir ; ils
peuvent faire beaucoup de bien ou fe livrer à d'affreu
fes énormités ; ils peuvent faire du bien en écartant les
maux qui menacent la paix du pays : c'eft fous ce
point de vue qu'ils développent le caractère du hé̟-
ros , mais il faut éviter avec foin tout ce qui tient à
la vengeance perfonnelle privée ; il eft au-deffous , il
eft indigne du guerrier , d'infulter , de piller une famille
dénuée de fecours , & qui peut être innocente.
Neveux , fouvenez-vous que vous allez fervir dans
la grande armée d'Amérique ; que vous ferez préfentés
au Général Washington , guerrier en chef , ainſi
qu'à un éminent Officier de notre pere le Roi de
France , le Marquis de la Fayette , à la demande particulière
duquel vous allez joindre l'armée ; le moindre
écart de votre part , quelque léger qu'il puiffe
être , fera de la plus fâcheufe conféquence , il fera
difficile d'en laver la tache : formez-vous donc un
plan de conduite digne de la profeffion des guerriers ;
que la bonne intelligence règne toujours parmi vous ,
n'ayez tous qu'un même efprit , n'ayez qu'un feul &
même objet en vue ; que chacun de vous n'aille pas
croire qu'il eft un chef, & qu'il peut fe permettre
ces petites libertés que l'indulgence tolère auprès de
nos foyers , mais que tous & chacun obéiffent implicitement
au Major de Toufard , qui marchera à votre
tête & combattra avec vous . Défiez - vous des
liqueurs fortes , leur ufage eft le féducteur commun
des Indiens. Neveux , fi vous obfervez le bon ordre ,
fi vous êtes fobres , fi vous jouez le perfonnage qui
convient à l'homme , votre conduite fera appréciée ,
exaltée par l'armée Américaine ; le Général Washington
, guerrier en chef, la remarquera avec diftinction :
le rapport en viendra un jour aux oreilles de notre
pere le Roi de France , & nous , Sachems , nous nous
réjouirons en entendant parler de vous c .
( 221 )
Tels font les fentimens que nous cherchons à infpirer
aux Sauvages nos alliés . Nos ennemis n'ont
pas fuivi cet exemple.
On a ici des copies de la traduction d'une lettre
écrite en latin par M. de la F *** , à un de fes amis
en France ; elle est en date de Walleyforge le 13
Avril , & conçue ainfi :
:
:
Je l'avoue , mon cher ami , j'ai oublié le latin : and
les expreffions Angloiſes ſe préfentent à moi lorfque
j'en cherche de latines : cependant lorsqu'il s'agit
d'exprimer mes fentimens à mon ami chéri , je me
fens capable d'écrire quelques lignes : mais auffi je
vous prie de me paffer les fautes que je pourrai faire ,
les folécifmes , les barbarifmes & toutes les monftruofités
de langage qui fentent l'ignorance & l'ânerie.
Je n'ai pas eu le tems de cultiver les Auteurs latins :
j'ai donné mes foins à des ouvrages Anglois . J'ai la
avec attention le Spectateur & Pope : j'ai fait échange
de mon ancien travail , de mes occupations paffées
pour de nouvelles veilles. En mettant les pieds dans
le camp des Américains , j'ai laiffé là l'étude & tous
les livres dans cet oubli des Belles - Lettres , j'ai
cherché à me former dans un art cruel & barbare
je me fuis totalement abandonné aux occupations militaires
, tant je fuis poffédé du démon de la guerre .
Enfin , ayant renoncé à la douce fociété des femmes ,
je trouve mon plaifir dans les horribles voluptés de
Bellone. Mon cher ami , des mois entiers s'écoulent
fans que je reçoive de nouvelles. J'attends toujours
mes lettres dans une incertitude mêlée de crainte . Je
fouhaite que la mer engloutiffe les vaiffeaux ennemis
dans fes flots orageux. Ecrivez donc à un malheureux
exilé , faites naître la paix dans un coeur troublé ,
& adouciffez des penfées amères par des nouvelles -
agréables. J'imagine que de grands mouvemens s'élèvent
en Europe. L'Angleterre nous offre la paix :
mais , fans l'indépendance , une telle paix eft un opprobre.
Je vois la France toucher à des jours heu-
K 3
( 222 )
reux ; & dans cette brillante eſpérance , je vois d'ici
ma très-chère patrie porter les armes chez l'ennemi :
je vois enfin cette Nation .... fi fuperbe , fi injufte ,
fi enflée de fes anciennes profpérités , je la vois
dis-je , foulée aux pieds des ..... Amen . J'ai écrit
à mon épouse. Je ne puis prédire le tems de mon retour
; j'attends des nouvelles d'Europe. Adieu , mon
cher ami , aimez- moi toujours . Adieu , adieu " .
FRANC E.
De VERSAILLES , le 10 Septembre.
La Reine qui avance très- heureuſement dans fa
groffelle , a été faignée le 5 de ce mois.
Le 25 du mois dernier , fête de Saint -Louis , S. M.
reçut le ferment de M. Lefevre de Caumartin , Maître
des Requêtes ordinaires , ci- devant Intendant de
Flandres , en la nouvelle qualité de Prevôt des Marchands
de la Ville de Paris , & celui de MM . Cauchat
& Incelin , nouveaux Echevins . Le 28 , l'Evêque
de Viviers prêta , pendant la Meffe , ferment de
fidélité entre les mains du Roi.
La veille de Saint-Louis , M. Deslandes de Lancelot
, Penfionnaire au Collège Royal & Militaire
de Beaumont , préfenta à Monfieur , fon Parrain , un
deffin à l'Encre de la Chine , repréfentant la vue
du College & de fes dépendances , & lui fit
hommage du Prix de Deffin qu'il a remporté cette
année.
-
Le 27 , le Baron de Tott , Brigadier des Armées
du Roi , Infpecteur Général des Etabliffements
François dans les Echelles du Levant & de Barbarie ,
eut à fon arrivée ici , l'honneur d'être préfenté au
Roi par le Miniftre de la Marine. Le 30 M. Hocquart
de Cueilly , Préfident de la feconde Chambre
de la Cour des Aides de Paris , nommé Procureur.
Général de cette Cour , fur la demiffion de M. Terray
de Rofieres , eut l'honneur de faire fes remerciements
au Roi , préfenté par M. le Garde des
( 223 )
Sceaux. Le même jour le Vicomte de Vibraye , Miniftre
Plénipotentiaire du Roi , près le Duc de Wirtemberg
, & fon Miniftré près le Cercle de Souabe
qui étoit ici par congé , eut l'honneur d'être préfenté
à S. M. par le Miniftre des affaires Etrangères , & de
prendre congé pour fe rendre à fa deftination.
De PARIS , le 10 Septembre.
ON attend avec impatience des nouvelles de la feconde
fortie de M. le Comte d'Orvilliers ; » il a actuellement
30 vaitſeaux de ligne , écrit-on de Breft
en date du 4 de ce mois . Il en aura 31 quand le Neptune
l'aura joint. Ce vaiſſeau a été mâté hier , & fera.
prêt en peu de jours , l'Etat -Major ne veut aucun
emménagement de commodité. La Ville de Paris
entrera dans le baffin dans 2 ou 3 jours . Il y a des
ordres pour la conftruction d'un vaiffeau de 100
canons , & pour la refonte du Sceptre , du Minotaure
& du Northumberland.
Les Camps projettés commencent à s'affembler ;
on doit y exécuter le règlement preferit fur le fervice
de l'Infanterie en Campagne. Voici le préambule
de ce règlement , qui a 229 pages in -folio .
" La nouvelle conftitution des Troupes exigeant
une nouvelle Ordonnance de Service de Campagne ,
S. M. a fait rédiger provifoirement le préfent règlement
, afin qu'étant mis à l'épreuve dans les Camps
qu'elle fe propofe de faire aflembler , on puiffe profiter
de toutes les obfervations de l'expérience , pour
lui donner enfuite fous la forme d'Ordonnance toute
la perfection dont cet important ouvrage eft fufceptible
".
» M. le Maréchal de Broglie , écrit - on de Breft ,
a paffé ici 8 jours avant le départ de M. le Comte
d'Orvilliers ; comme ils ont eu de fréquentes conférences
enfemble , on ne manque pas de conjecturer
qu'ils ont concerté enfemble quelque opération ; les
fpéculatifs qui veulent tout deviner , & qui peut- être
K 4
( 224 )
n'y ont pas mieux réuffi cette fois , irrités des outrages
que les Corfaires de Jerfey & de Guernefay
ont fait à nos bâtiments Marchands , leur fuppofent
le projet de les venger. Ils préfument en conféquence
qu'on pourroit bien faire une defcente dans ces Ifles .
Comme les gros vaiffeaux ne peuvent paffer dans
l'une ni dans l'autre , les troupes qu'on y employeroit
, feroient tranfportées fur des frégates & des
bâtimens de St-Malo & de Coutances. Cependant ,
comme ces Ifles font fituées dans la Manche, l'entre->
prife feroit hafardée fi M. le Comte d'Orvilliers ne ;
s'affaroit pas une fupériorité abfolue fur les Anglois
; on dit qu'il fera renforcé par l'Efcadre du Che .
valier de Fabry. On nomme M le Marquis de Caftries
, pour commander cette expédition que l'on
défire en général , mais qui n'eft peut-être pas à la
veille d'être exécutée ".
Les Anglois le réjouiffent du retour de 10 vaif-.
feaux de leur Compagnie des Indes Orientales , dont
ils eftiment la cargallon 1,500,000 liv. ſterl . , fi ces
vaiſſeaux ont trouvé la mer libre , les nôtres ont
eu le même avantage. Il en eft arrivé deux à l'Orient ,
le Terray , venant de Pondicheri , & les Quatre- .
Amis venant de Bengale , la cargaison de ce dernier
feul , monte à plus de 4 millions. Outre ces vailfeaux
, il en eft arrivé 54 des Indes Occidentales ,
qui font entrés dans les Ports de Nantes & de Bordeaux,
& qu'on évalue à plus de 20 millions . Il en arrive
journellement d'autres dans nos différents Ports.
Nos Armateurs répandus fur toutes les mers de
l'Europe , font fouvent des prifes confidérables. On
les voit jufques fur les côtes d'Angleterre , y gêner.
le commerce , & conduire fréquemment des prifes
à Oftende. » Deux Armateurs de Dunkerque , dont
un de 22 canons , commandés par MM. de Pers ,
pere & fils , écrit-on de ce Port , fe font emparés
d'un Corfaire Anglois de 24 canons , convoyant deux
vaiffeaux Marchands de fa nation ; il les ont con
( 225 )
duits ici , où ils ont été accueillis avec des démonstrations
d'une joie générale «.
» La frégate la Sultane , mande-t- on de Toulon ,
qui faifoit partie de l'Efcadre du Chevalier de Fabry ,
qui avoit été détachée avec le chebec le Renard , &
la corvette la Sardine , pour aller croifer entre Gênes
& le Cap Corfe , a fait différentes prifes qu'elle
a amenées dans ce Port ; elle a dû repartir le 18 du
mois dernier , pour eſcorter les bâtiments qui vont
pafler des troupes en Corfe , & en ramener celles
qui y font.
" La frégate l'Aurore , écrit-on de Breft , commandée
par M. de Préville , & la corvette le Roffignol
, par M. de la Touche , ont conduit dans ce.
Port 2 frégates Angloifes l'une de 20 canons & l'autre
de 16 ; cette dernière avoit été faite par la corvette
, qui avoit été prise enfuite elle-même par un
Corfaire Anglois de 20 canons , auquel elle n'avoit
pu réfifter , parce qu'elle avoit mis une partie de
fon équipage fur fa prife . Sa captivité n'a pas été
longue , puifque le lendemain , la frégate l'Aurore
l'a délivrée en s'emparant des deux Anglois « .
Un Pêcheur de ce Port , écrit-on de S. Jean - de- Luz ,
vient de faire une prife qui lui procurera une fortune
brillante pour un homme de fon état ; c'eſt un bâtiment
chargé de 4000 quintaux de morue , eftimé
50,000 écus . La manière dont il s'en eft rendu
maître eft allez fingulière «. Ce Pêcheur étant en
mer découvrit le bâtiment Anglois . Le Capitaine -
qui ne connoiffoit point ces parages , & qui s'eftimoit
à la hauteur de St.- Sebaftien , Port d'Espagne ,
voifin de celui de St.- Jean-de Luz , ayant découvert
la barque du pêcheur courut fur elle , & pria le patron
de le piloter jufqu'à St- Sebaſtien ; celui -ci qui
parloit Efpagnol , le remorqua en effet , & le pilota
bien qu'il le mena dans le Port de St. -Jean -de-
Luz ; quand il fut entré affez avant pour être fous
le canon du Fort , & à l'abri d'une révolte de la part
K s
( 226 )
des Anglois , il leur déclara qu'ils étoient ſes priſonniers
. Le Capitaine Anglois jura beaucoup contre la
furprife , & voulut fe facher ; mais il fut forcé de s'en
tenir là,& il fut conduit dans le Fort avec fon mondec
Ces fuccès multipliés animent les Armateurs dont
le nombre augmente tous les jours ; felon des lettres
de différents Ports , on arme à Marſeille 4 Corfaires
, dont 2 de 20 canons , un de 18 , & un de 10.
A Breft on arme pour la courfe 2 frégates de 26 canons
, & 2 goëlettes , l'une de 10 & l'autre de 6.
La frégate l'Iphigénie , a envoyé , le 31 du mois dernier
, dans ce Port , une prife chargée de vin , d'eaude-
vie & de taffia , & quelques jours après un corfaire
Anglois de 12 canons & 18 pierriers .
On dit que Madame la Ducheſſe de Chartres ayant
envoyé à M. Deftouches , Capitaine de Vaiffeau , qui
commandoit l'Artéfien , au combat d'Oueflant, & qui
dégagea le St- Efprit , attaqué par plufieurs vailleaux
Anglois , une fuperbe boîte d'or ; ce brave Officier a remercié
cette Princeffe avec beaucoup de ſenſibilité ,
en difant qu'il ne croyoit pas mériter une récompenfe
fi grande pour avoir fait fon devoir & exécuté
les ordres de fon Général.
On croit que la Légion de Marine , que M. le Duc
de Lauzun vient d'obtenir l'agrément de lever , eft
deftinée pour les Grandes Indes ; elle fera , dit- on ,
de 4 à 5000 hommes ; il en eft Colonel - Général ,
& il aura fous lui 4 Colonels. Plufieurs Officiers du
Régiment Royal Dragons , dont il étoit Meftre-de-
Camp , auront la permiffion de le fuivre ; c'eft M. de
Gontault , qui , dit-on , commandera à fa place le
Régiment Royal Dragons.
Les affiches de Reims nous fourniffent le trait fuivant
, que nous nous empreffons de rapporter , il a le
mérite de l'intérêt , s'il n'a pas celui de la nouveauté .
Le Prince de Rohan , Colonel du régiment de fon
nom , fe trouvant feul à pied fur le champ de ba
taille , à Rosbach , en 1757 , fut fecouru par un dragon
du régiment d'Apchon , qui le reçut fur fon
( 227)
cheval & le mit en sûreté ; le Prince , après avoir foupé
avec les dragons , donna fix louis à fon libérateur
, & partagea le refte de fon argent entre les
autres. Il recommanda au premier de le venir voir ,
& lui promit de l'obliger . En 1771 , le dragon fe
trouvant dans le cas de quitter le fervice , écrivit au
Prince , qui lui fit la réponſe fuivante , le 6 Mars :
J'ai reçu , mon cher Gerard , votre lettre avec un
grand plaifir , & je vous prie d'en être perfuadé . L'étendue
de la reconnoiffance que je vous deis ne peut
être comparée qu'à la feule envie que j'ai toujours eu
de vous en pouvoir , dans tout le cours de ma vie ,
donner des preuves convaincantes. J'ai eu jufqu'au moment
où j'ai reçu votre lettre , l'inquiétude la plus
grande , vous ayant perdu de vue , & ne fachant où
vous retrouver pour vous faire part du defir qu'a mon
coeur de pouvoir vous être utile au moment que vous
ferez dans l'intention de vous retirer du fervice . Oui ,
mon cher Gerard , vous pouvez demander votre
congé ; vous devez être affuré que vous aurez toujours
une retraite chez moi , fi vous voulez l'accepter.
Je vous prie de recevoir 400 liv . de penfion que
je vous continuerai à votre arrivée ici , mais aux conditions
que vous ne ferez chez moi que fur le pied
d'un brave & honnête militaire auquel je dois la vie :
fi à votre arrivée le pays ne vous convient pas , mon
coeur facrifiera toujours fa fatisfaction à votre bonheur
, & vous jouirez de votre penfion par - tout où
vous irez. Adieu , mon cher Gerard , foyez perfuadé
que vous aurez toujours en moi un ami bien reconnoiffant.
P. S. Accufez-moi , je vous prie , la réception
de ma lettre , & adreffez-moi la vôtre au Château de
Coufière , près Monbazon «. L'Auteur des affiches
de Reims affure qu'il tient le fait du fieur Gerard ,
qui lui a remis copie de la lettre du Prince . Le
brave dragon , qui fe nomme Gerard Gaillard , eft
né à Biermes , près Rethe , & s'eft retiré à Reims depuis
quelques années .
K 6
( 228 )
On lit dans le Journal de Patis , le trait fuivant ,
un enfant de 12 à 13 ans , fe baignant il y a quelques
jours , fut entraîné par le courant dans un lieu
profond , ou il fe feroit infailliblement noyé , fi un
chien qu'il avoit , n'étoit venu à fon fecours ; cet
animal a plongé après lui 14 ou is fois de fuite , &
l'a ramené autant de fois à la furface de l'eau , en le
prenant , tantôt par le bras , tantôt par les cheveux ;
il a donné le tems de venir au fecours de l'enfant ,
mais l'animal extenué de fatigue , & ne pouvant être
affez-tôt fecouru , a péri en fauvant fon maître.
» C'est dans le choc varié des paffions , & dans la
peinture des moeurs des particuliers , qu'on peut connoître
le coeur humain , & tirer des leçons de morale .
& de conduite pour toutes les claffes de la fociété . Ce
motif détermine à donner ici le précis d'une affaire
remarquable par fa fingularité . Jacques Jouy , de
Cuxac , Diocèfe de Carcaffonne , inconftant par caractère
, changeoit fouvent de demeure ; la fituation
du lieu d'Efcale , au Diocèfe de Narbonne , lui ayant
plu , il crut pouvoir s'y fixer ; il convint , verbalement
, avec Etienne Calveyrac de lui acheter , au prix
de 150 liv. , un champ , & fans en prendre poffeflion
il lui compta cette fomme. Dégoûté , bientôt après ,
du féjour d'Efcale , il la réclama ; mais Calveyrac
étoit alors hors d'état de la lui remettre. Un procureur
leur fit faire un accord , felon lequel Calveyrac
devoit compter à Jouy , dans un an , la moitié de la
fomme , & l'autre moitié l'année ſuivante. Les parties
ne fachant pas écrire , ne le figuerent pas. Après
l'échéance du dernier terme , le Procureur ayant ren
contré , par hazard , à Efcale , Calveyrac , il lui demanda
s'il avoit fatisfait au payement de ce qu'il devoit
à Jouy. Cette demande fait aflez fentir qu'il n'étoit
pas chargé de la fuite de cette affaire. La réponse
de Calveyrac , dictée par l'ingénuité , fut , qu'au
moyen de fes travaux & de fes fueurs , il étoit parà
ramaſſer la fomme due , qu'il étoit prêt à la venu
( 229 )
compter à celui qui lui remettroit la quittance de
Jouy , & que comme ce dernier n'étoit pas venu la
retirer , il y avoit lieu de croire qu'il étoit mort. Le
Procureur , profitant de cette ouverture , fit affigner
Calveyrac , le 27 Août 1777 , & malgré les pro-
'meffes qu'il lui fit de ne pas continuer les pourfuites
d'après fon offre réitérée de payer la fomme due , il
obtint un jugement de condamnation qu'il fit rendre ,
le 15 Septembre fuivant , par un poſtulant , qui n'étoit
pas le Juge naturel des parties . Par une précipitation
remarquable , il envoya le lendemain , 16 , à Eſcale ;
des Huifliers & des Records pour fignifier le Jugement
à Calveyrac , & pour lui faifir & enlever, en préfence
de fa famille infortunée , le peu d'effets que recéloit
fa chaumière. Pour fe mettre à l'abri de cette cruelle
expoliation , Calveyrac n'eut d'autre parti à prendre
que de remettre aux Huiffiers la fomme demandée &
le montant des frais des pourfuites. Comme la quittance
qui lui avoit été délivrée ne le déchargeoit pas
valablement , il réfolut de fe procurer celle de Jouy
fon véritable céancier. Mais quelle ne fut pas fa
furprife , lorfque , conduit par fes recherches , il découvrit
que Jouy étoit décédé , le 16 Septembre 1776,
un an avant l'affignation ; d'où il fuit que le Procureur
l'avoit affigné , pourfuivi , faifi , au nom d'un mort ,
& conféquemment fans en avoir le droit ni la miſſion .
C'étoit faire un ufage merveilleux de la fameufe maxime
le mortfaifit le vif. Touché de ce défordre &
des vexations exercées contre un de fes vaffaux , M,
de Marcorelle , Seigneur & Baron d'Eſcale , vint à
fan fecours , & réclama les bontés & la juftice de M.
de Noé , Procureur- Général au Parlement de Touloufe
. Ce Magiftrat , après avoir fait vérifier fur les
lieux les faits , & en avoir reconnu la vérité , obligea
le Procureur de reftituer , aux héritiers de Jouy , la
fomme qu'il avoit inducment reçue , & de rembourfer
à Calveyrac les frais fi cruellement exigés . La reftitution
fut faite , le 9 Décembre 1777 , par acte paſſé
( 230 )
devant Notaire , & le remboursement a été opéré le
13 Août de l'année courante 1778. C'eſt ainſi qu'a fini
cette affaire , fingulière par fa nature , & intéreffante
par fes effets . Elle renferme une leçon qui apprend
quelques-uns des moyens dont fe fert l'impofture
pour ufurper le bien d'autrui , & ceux qu'on doit employer
pour la démafquer & la punir «< .
L'école de Mathématiques , de Deffin , de Géographie
& d'Hiftoire , établie à Paris , rue & vis -à- vis
l'Abbaye Saint-Victor , & dirigée par M. de Longpré ,
Profeffeur de Mathématiques , jouit d'une réputation'
méritée ; l'éducation des enfans deſtinés à la Marine ,
à l'Artillerie ou au Génie , eft particulièrement dirigée
vers ce but. Il eft forti de cette Ecole un grand
nombre d'élèves , actuellement ingénieurs ordinaires
du Roi , dont le mérite & les talens font honneur à
ceux de M. de Longpré. Exciter la curiofité des enfans
, proportionner les leçons à leur fagacité , diſcoufir
fouvent avec eux par forme d'amuſement , former
leur ame par des inftructions de morale miles à
leur portée , échauffer leur coeur par les traits de
l'Hiftoire qui infpirent l'amour de la vertu ; voilà le
plan d'éducation de M. de Longpré , qui le développe
avec plaifir , en donnant aux parens intéreffés à les
connoître tous les détails qu'ils peuvent defirer . L'expérience
& la raifon prouvent qu'un enfant apprend
plus aifément la Géométrie élémentaire , que les principes
fecs & abftraits de la Grammaire. La Géométrie
en l'accoutumant à ne raifonner que jufte , rend trèssûrs
& très-rapides fes progrès dans les autres fciences .
Le Deffin amufe & occupe utilement les enfans portés
à l'imitation ; la Géographie eft une ſcience de leur
âge ; en deflinant eux-mêmes la carte , les noms
des lieux & leur pofition refpective , fe fixent fans
peine dans leur tête , & les difpofent à l'étude de
T'hiftoire. Les exercices publics que M. de Longpré fait
foutenir à ſes élèves viennent à l'appui de ce qu'on
avance ici. Les progrès prodigieux de ces élèves éton
1
( 231 )
nent , tous les ans , les Membres de l'Académie
Royale des Sciences , qui s'empreffent d'affifter à ces
exercices. Dans ceux qui ont été foutenus les 17 , 18 ,
19 , 20 & 21 du mois dernier , on a vu un enfant de
TI ans , M. Antoine - Romain- Coquebert de Montbret
, répondre avec netteté , affurance & précifion
fur l'Arithmétique , la Géométrie , la Trigonométrie
rectiligue & fphérique , l'Algèbre , jufqu'aux équations
du quatrième degré inclufivement ; l'applica
tion de l'Algèbre à la Géométrie , les Sections coniques
, les principes du Calcul différentiel & intégral ,
la Statique , la Dinamique , la Géographie & l'Hif
toire. Un enfant de 11 ans capable de répondre avec
intelligence & netteté fur toutes ces parties , eft fans
doute un phénomène intéreffant , & le public à qui
M. de Longpré en préfente de pareils , prefque tous
les ans ne fort point encore de fon étonnement.
Ces faits prouvent plus en faveur de fa méthode que
tout ce que nous pourrions ajouter .
A l'annonce que nous avons faite dernièrement du
taffetas gommé , impénétrable à l'eau , nous devons
ajouter que le public peut voir au Magaſin général
tous les différents ouvrages que l'Auteur en fait faire ,
& le tarif des prix différents de chacun . Ce Magafin
eft aux Quinze-Vingts , vis-à-vis le Cimetière, efcalier
n°. 8. Mlle. Guerin , qui le tient , fatisfera
à toutes les demandes qui lui feront faites , même
par lettres , pourvu qu'on les lui adreffe franches de
port.
Pierre- Charles de Beaufort - Montboiffier , Mar.
quis de Canillac , Lieutenant - Général des Armées
du Roi , eft mort le 10 du mois dernier , en fon
Château de Chaffaigne en Auvergne.
Le Comte de Montefquiou - Fezenffac , Brigadier
des Armées du Roi , chef d'une Brigade de Carabiniers
, eft mort le 19 dans fon Château d'Algens ,
près Lavaur.
Pierre-Aimé de Guiffrey de Monteynard , Comte
( 232 )
de Marcieu , Chevalier , Grand- Croix de l'Ordre
Royal & Militaire de St. Louis , Commandant de
celui de St. Lazare , de Jérufalem , & de Notre-
Dame du Mont Carmel , Doyen des Lieutenants-
Généraux des armées du Roi , Gouverneur en furvivance
des Villes & Citadelle de Valence , ancien
Infpecteur- Général d'Infanterie , & ci- devant Commandant
en chef en Dauphiné , eſt mort à Grenoble
le 26 , âgé de 91 ans .
Charles de la Michaudiere , Confeiller d'Honneur
au Parlement , eft mort ici le 31 Août , âgé de 89 ans.
Les Numeros fortis au Tirage du premier de ce
mois , de la Loterie Royale de France , font : 76 ,
44 , 85 , 52 , 60.
De BRUXELLES le 10 Septembre.
,
TOUTES les lettres d'Efpagne ne préfentent que
des détails des préparatifs formidables que l'on y
fait.. On écrit d'Utrera , à 4 lieues de Séville , qu'on
va y former un Camp de 20 mille hommes, & que;
tous les Grenadiers Provinciaux du Royaume ont
ordre de fe raffembler au Camp de St. - Roch , devant
Gibraltar . La Marine eft maintenant fur le pied
le plus refpectable ; les Matelots néceffaires à tant
de vaiffeaux , n'auroient pu être levés dans le
Royaume , fans interrompre le fervice du Commerce
& de la Pêche ; les Etrangers en ont fourni ;
il en eft arrivé 10,000 de Naples , dont 3000 Napolitains
, & 7000 Grecs de Lipari . Ils ont mis
en état d'en renvoyer un pareil nombre de Nationaux .
au Commerce ; dans deux ans , ils reviendront fur la
Marine du Roi , prendre la place de 10,000 autres .
Nationaux qu'on renverra pour fervir à leur tour
le Commerce . Tant de mouvements & de préparatifs
font toujours penfer qu'on a en vue des projets d'une
grande importance ; on ne tardera pas à les pénétrer ,
ce qu'on lit dans la lettre fuivante de Madrid , eft

( 233 )
לכ vrai. » Le Roi a fait demander à l'Ambaffadeur d'Angleterre
, raifon de l'infulte faite à fon pavillon dans
le Miffiffipi. On peut le rappeller qu'un Capitaine
Anglois fit des menaces au Gouverneur de la Nouvelle
-Orléans , pour avoir donné afyle dans ce Port
à deux Corfaires Américains , qui avoient pris 2
bâtiments Anglois dans ces parages , & que ce Capitaine
n'ayant pu intimider le Gouverneur Efpagnol
, retourna à la Jamaïque pour y demander un
renfort dans la vue de fe faire lui -même juftice . La
demarche actuelle de l'Espagne femble prouver
qu'elle foutient les Américains , comme fes alliés ,
& qu'elle ne tardera pas à faire cauſe commune avec
la France , aux termes du pacte de famille. On dit
même ici très -publiquement , que deux Députés des
Etats - Unis ont conclu fecrètement un Traité avec
cette Cour ; & qu'enfuite ils font parcis pour la Corogne
, où ils fe font embarqués de nuit , fur les
Paquebots dont on a tant parlé le mois paflé «.
On fe rappelle le bruit calomnicux qui s'étoit répandu
au fujet de Mlle . Raucourt , célèbre Actrice
Françoife , fur la foi d'une Gazette Allemande ; cette
Actrice empreffée de le détruire , écrivit de Heffe-
Caffel , où elle fe trouvoit , à M. le Baron de la
Houze , Miniftre Plenipotentiaire du Roi , près les
Princes & Etats du Cercle de la Baffe - Saxe , Réfident
à Hambourg , qui lui répondit fur- le-champ : » J'allois
partir pour aller dîner à la campagne , Mlle. ,
quand l'Eftafette que vous m'avez dépêché le 4 de
ce mois , m'a apporté ce matin à 11 h . & demie , la
lettre par laquelle vous réclamez la juftice qui vous
eft due , relativement au féjour que vous avez fait à
Hambourg. J'ai tout quitté pour vous la procurer;
je me fuis cmpreffé de recourir à M. le Syndic Schuback
, pour détruire par un Certificat ce que la plus
noire calomnie a inventé . J'adreffe au Ministre du
Roi ce Certificat que j'ai légalifé , & qui ſera ſuivi
d'un hommage rendu en votre faveur à la vérité ,
( 234 )
dans les Gazettes de Hambourg que je vous feraf
paller par le premier ordinaire. Je defire qu'il puiffe
contribuer à votre fatisfaction . Je ſuis Mile. Signé.
Le Baron de la Houze.
Le Certificat de M. Schuback eft conçu ainfi :
»Mlle Raucourt, célèbre actrice Françoile , a féjourné
quelques femaines ici au commencement de cet été
avec Mlle . de Souque , qui y avoir un procès ; &'
comme j'ai été nommé Commiffaire par le Sénat
dans ce procès , j'ai été à même de connoître Mile.
Raucourt & tout le tems quelle a été ici , elle a
mené une vie & une conduite irréprochables en tout
point ; il eft faux qu'elle ait fait une fauffe lettre de
change & ait été obligée de quitter la ville après
une punition publique. En foi de quoi , je donne le
préfent certificat «. Signé Schuback , Syndic.
M. le Baron de la Houze a donné la légalifation
fuivante à cette pièce , « Nous Mathieu de Baſquiat
Chevalier , Baron de la Houze , & Miniftré plénipotentiaire
de S. M. T. C. près les Princes & Etats du
Cercle de baffe Saxe , certifions & atteftons à tous
qu'il appartiendra , que le certificat & la fignature
ci- deffus font véritablement de M. Schuback , Syndic
de la République de Hambourg , & que foi doit y
être ajoutée tant en jugement que dehors ; en foi de
quoi avons délivré le préfent , figné de notre main ,
contrefigné par notre Secrétaire , & fcellé du cachet
de nos armes. A Hambourg ce 6 Août 1778. La
Houze. Et plus bas , Saint- Paul.
Mile Rancourt a fait faire plufieurs copies de
ces pièces , que le Miniftre du Roi à Heffe- Ċaffel , a
auffi légalifées , & qu'elle a envoyées par- tout . Nous
fouffigné , Miniftre plénipotentiaire de S. M. T. C.
auprès du Landgrave règnant de Heffe- Caffèl , certifions
que les copies ci-deffus font en tout conformes
aux originaux que nous en avons lus , & qui font
reftés aux mains de Mlle. Raucourt . Fait à Caffel ,
le 30 Avril 1778. Ce font certainement les ennemis
( 235 )
de Mlle. Raucourt qui l'ont auffi cruellement calomniée
dans les différens bulletins qui circulent dans
Paris. Le Comte de Grais «.
Les flottes Françoife & Angloife font à la veille
de fe mefurer une feconde fois ; on fait que la première
eft bien déterminée à ne laiffer à la feconde
aucun prétexte d'effayer d'en impofer à fa Nation
& à l'Europe , qui n'ont point été trompées fur l'iffue
du combat. En attendant que l'Amiral Keppel parvienne
, s'il le peut , à réparer l'échec qu'il a reçu
dans celui d'Oueffant , les Gazetiers Anglois ne ceffent
de répéter des relations de fon prétendu triomphe.
Un Officier de l'armée navale de France vient
d'adreffer une lettre à l'Amiral Anglois , à bord de
l'efcadre Françoife près d'Oueffant le 9 Août ; c'eft
une réponse à celle que la Gazette de Londres , a
imprimée fous le nom de M. Keppel , à qui perfonne
en France n'a fait l'injure de croire qu'elle fût de
lui ; cette réponſe en conféquence s'adreffe à l'Auteur
inconnu de cette lettre. Après avoir obſervé l'attention
de l'Auteur à vanter les fuccès des Généraux Anglois
en Amérique pendant qu'ils y éprouvoient des revers
continuels ; la relation du combat de la Belle
Poule , de la priſe de 2 frégates par 21 vaiffeaux
Anglois qui tenoient la mer , tandis que les François
étoient dans leurs rades ; on admire , avec raifon ,
fon entrepriſe hardie , de préfenter comme victorieufe
une flotte battue , & qui avoit pris la fuite 24
heures avant que les vainqueurs entraflent dans Breft.
" Vous dites qu'avant le 27 Juillet les François
avoient fui l'occafion de combattre & pourquoi
donc vous étiez -vous réfugiés dans la Manche , dont
ils gardoient l'entrée , où vous faviez qu'ils n'iroient
pas , où vous aviez des Ports , où ils n'en ont aucup ,
* Cette lettre imprimée avec le plan figuré des principales
évolutions des deux armées navales , fe trouve à Paris , chez
Fournier , Libraire , rue du Hurepoix .
( 236 )
où un feul coup de
auroit difperfé leur
23 au 24,
vent , tel que celui du
armée & jetté leurs vaiſſeaux à la côte Avant cette époque du 23 , vous étiez donc réduits vous-mêmes à des croiſières sûres & renfermées
, en nous abandonnant
le golfe de Gascogne & les grandes mers qui y communiquent
. L'éloignement
des François , à l'époque du coup de vent du 23 , n'eut que l'objet indifpenfable
de leur sûreté ; & c'est ce même vent forcé de nord- oueft qui les mit au large & vous fit fortir de la Manche , égale- ment pour votre sûreté , & lorfque vous faviez bien que les François ne pouvoient plus être à portée de vous en défendre la fortie. Du 24 au 27 , vous fûtes
à la vue les uns des autres ; les François s'étoient rapprochés
de vous dès qu'il l'avoient pu ; ils n'a- voient donc pas évité le combat : il ne vous le livrè- rent point , parce que vous l'évitiez vous- mêmes , & qu'ils attendoient d'être joints par le Duc de Bour gogne & l'Alexandre
, que la tempête avoit écartés : ils évitoient fi peu le combat , qu'ils ne manoeuvroient
que pour l'engager le 27 , quoique ces deux vaif- feaux n'euffent pas rejoints. Ils vous y forcèrent
lorfque les deux armées faifant la même route , nôtre revira par la contremarche
. Cette manoeuvre
, qui trompoit votre Amiral , mit bientôt l'avant-garde & le centre des François hors de mefure. Vous revi- râtes alors vent devant , & vous forçâtes de voiles pour attaquer & féparer , avec l'avantage du nombre, l'arrière-garde de vos ennemis ; alors , par leur ma noeuvre , & non par les vôrres , vous vous trouvâtes
pour la première fois à la portée de leur canon. Auffi- tôt ils revirèrent
de nouveau, vent devant , tous à la
fois ; & prolongeant
leur ligne en fens contraire. chacun de vos vailleaux fut obligé de recevoir le feu de tous les vaiffeaux François
, & réciproquement
de le leur rendre.
la
» Pendant certe promenade militaire de 30 de vos
vaiffeaux contre 27 ( M. le Comte d'Orvilliers en
( 237 )
avoit mis en réferve ) , vous aviez l'avantage du
nombre , des calibres , de l'échantillon de la force
& du rang , puifque vous aviez s vaiíleaux de 3 ponts ,
& que les François n'en avoit que 2 ; vous aviez la
fupériorité de 300 canons ; panchés par le vent , vous
aviez la facilité de vous fervir de tout votre feu quand
l'armée de France ne pouvoit pas faire ufage de fes
premières batteries : & malgré ces avantages , vous
favez que quand les deux lignes fe furent dépaffées ,
tous les vaiffeaux François furent en état de manoeuvrer
& de combattre. Vous convenez auffi que vous
aviez beaucoup fouffert; plufieurs de vos vaiffeaux
étoient démâtés & fans voiles ; vous en aviez au
moins 7 de défemparés . Les François , malgré la
grande inégalité de leurs forces , vous avoient donc
battus autant que le genre
de combat , qui venoit de
Le donner , avoit pu le leur permettre.
"Vous ne craignez pas de dire que
dans cette fituation
les François fe formèrent en bataille , & enfuite
qu'ils le refufèrent à un fecond combat. Cette contradiction
eft manifefte : fe former en bataille , c'eſt
au moins ne pas refufer le combat , c'eſt au contraire
s'y difpofer & le préfenter de nouveau. Et pourquoi
s'y feroient -ils refufés , puifque , par vos propres
aveux , ils avoient moins fouffert que vous ?
Les deux lignes s'étant dépallées & fuivant un- cours
oppofé , il falloit , de toute néceffité , que l'une des
deux , au moins , revirât de bord pour vous remettre
en préfence. Ce furent les François qui revirèrent par
la contre-marche ; ils ne craignirent point defe former
en bataille fous le vent pour avoir la poffibilité d'engager
une nouvelle action. Vous mîtes à profit cet
avantage du vent pour vous foutenir loin d'eux , &
ce n'étoit pas à l'approche de la nuit , comme vous le
dites : il vous reftoit plufieurs heures de jour , dont
on préfume que votre Amiral aurcit fait , s'il l'avoit
pu , un plus glorieux ufage. Le Général François
fous le vent ne pouvant pas vous approcher , quand
( 238 )
vous ne le vouliez point , vous provoqua en vain à
un combat qui ne dépendoit que de vous ; & lorſque
la nuit fut venue , maître du champ de bataille , allumant
fes feux pour que vous n'euffiez pas l'excufe
de l'avoir perdu de vue , ne vous difcernant plus dans
la profonde obfcurité dont vous vous étiez prudemment
enveloppés , vous vous remîtes dans la Manche
auffi promptement que le défordre de quelques - uns
de vos vailleaux traîneurs pouvoit le comporter.
» C'eft après avoir cédé le champ de bataille , après
avoir été forcés à un premier combat de ligne , quand
vous n'aviez cherché qu'une ſurpriſe d'arrière -garde
après avoir évité une feconde action , après avoir fui
toute une nuit fans fanaux vers Plymouth , & enfuite
plus avant jufqu'à Portſmouth , pour y réparer vos
vailleaux délabrés , que vous dites aux 20,000 compagnons
de cette fuite , & à l'Europe entière , que les
François n'ont pas voulu combattre ! Le Général
François refta toute la journée du 28 dans les mêmes
eaux où il avoit combattu ; il vous fit fuivre par fes
frégates , & vous étiez déja bien loin quand il profita
de la proximité de fon port pour y débarquer fes
bléffés & réparer des dommages , fuites inévitables
d'un combat. Dès le lendemain trois de fes vaiſſeaux
reparurent à l'entrée de la Manche.
» J'étois occupé , faites -vous dire à M. l'Amiral ,
de la pourfuite d'une flotte nombreuſe de vaiffeaux
de guerre François. Quoi ! dans la Manche , où ils
n'étoient pas entrés , d'où vous n'êtes fortis que par
les mêmes vents qui les avoient éloignés , & pour
éviter les mêmes dangers de la côte ? Vous ne les
avez pas pourſuivis dans la Manche : dans quel efpace
les avez-vous donc pourfuivis ? La flotte Françoife
étant toujours au vent & gagnant le large , j'employai
tous les moyens poffibles de la ferrer de
près... Cette précaution étoit devenue néceſſaire à
raifon de la manière circonfpecte avec laquelle les
François manoeuvroient. Ils fuyoient & manoeu
( 239 )
vroient ! Ils gagnoient le large , & fe trouvoient au
plus près fur Oueffant ! La vérité eft qu'ils vous ferroient
de près eux mêmes , & fur la ligne la plus
avancée dont ils vouloient vous défendre l'approche.
>
» Les François , ajoutez-vous , commencèrent à
faire feufur celui des vaiffeaux de la Divifion du
Vice - Amiral Sir Robert Harland. Les François devant
Queffant fur la ligne qu'ils ne vouloient ni ne
devoient pas dépaffer , font feu les premiers ; ils
avoient le vent & pouvoient vous éviter ; eft- ce ainfi
qu'ils vous fuyoient ? C'eft le premier vaiffeau de la di
vifion de votre Vice-Amiral qui tira fa première bordée
fur le Saint-Esprit , quand la manoeuvre preflante &
hardie du Général François , en ordonnant qu'on vi
rât ENSEMBLE Vent devant , eut déconcerté vos projets
& vous eut obligé de combattre , non pas une
arrière-garde , mais une ligne entière. Vous voudriez
bien que l'on crût que , par le premier feu , les Fran
çois ont été les aggreffeurs . Eh ! qu'importe ce premier
feu ? dès qu'ils avoient été fi bien poursuivis, fi
bien ferrés de près , vous vous étiez déclarés leurs
ennemis , & la défenfe , au moins , leur étoit permife.
Il paroit , dites vous , pour M. l'Amiral , que l'objet
des François a étéde défemparer les vaiffeaux du Roi
de leurs mâts & de leurs voiles , projet dans lequel
ILS ONT SI BIEN RÉUSSI , qu'ils ont mis plufieurs
vaiffeaux de ma flotte HORS D'ÉTAT DE ME SUIVRE
, lorfqueje virai vent arrière à l'effet de porter
vers la flotte Françoife ; je me vis donc obligé de
virer encore pour joindre les vaiffeaux , &c. Les
François avoient donc bien réuffi à défemparer plufieurs
vaiffeaux , & fi bien réuffi , que plufieurs ne
pouvoient pas vous fuivre , & c. Et qu'auriez - vous
voulu que les François euffent fait de mieux ? Ils
avoient mis une partie de votre armée hors de combat
, & obligé l'autre de manoeuvrer pour la joindre ,
c'eft à -dire , de ceffer de combattre , de refter dans
l'impoffibilité , non-feulement de nous attaquer , mais
( 240 )
même de fe défendre . Si l'aveu de votre embarras &
de votre impuiflance étoit moins clair , moins précis ,
je vous dirois que votre ligne étoit dans le plus grand
défordre ; que plufieurs de vos vaiffeaux étoient démâtés
; quelques-uns fans voiles & fans vergues ;
qu'un de ceux à trois ponts , qui porroit pavil
bleu à fa milaine , étoit démâté de fon grand mât .
qu'un autre des vôtres fit ridiculement feu de fes deux
bords hors de toute portée ; que votre vaiſſeau Amiral
, après avoir effuyé la bordée de la Bretagne & de
la Ville de Paris , arriva tast qu'il le put , & ceifa
tout fon feu ; que celui des François fut fi prompt &
fi terrible , que la Bretagne feule , en longeant votre
ligne , tira 1400 coups de canon ; que la Ville de
Paris , dérivant par défaut de conftruction , affaillie
de basbord & de ftribord par votre Amiral de 100
canons , & le Formidable de 90 , les combattit tous
deux à la fois , & les força de fe retirer ; qu'enfin , en
terminant le premier combat , nous avions fi bien
réuffi à vous défemparer , que d'après votre propre
conviction , & dans peu de momens , notre victoire
auroit été complette fi notre pofition nous avoit permis
de regagner le vent... Vous avouez que les
François , vers le déclin du jour , eurent le tems de
rallier leurflotte & de la former en ligne de bataille
fous le vent de la vôtre ; ils pouvoient donc ce que
vous ne pouviez plus , former une ligne de tous leurs
vaiffeaux ; donc aucun d'eux n'étoit défemparé : s'ils
fe mirent en bataille , ils vous offrirent le combat ,
que vous n'acceptâtes point , quoiqu'ayant le vent ,
vous fuffiez libre de l'accepter. Ils ofèrent vous défier
fous le vent ; mais comment auroient- ils pu vous
rejoindre , quand vous aviez reviré pour joindre en
arrière vos vaiffeaux défemparés ? Ce fut l'avantage
du vent & non le déclin , fuppofé , du jour qui , pendant
plufieurs heures , vous fit éviter une feconde action
, que vous n'étiez plus en état de foutenir.
La fuite à l'ordinaire prochain.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES,
CONTENANT
;
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours; les Pièces fugitives nouvelles en
vers & en profe ; l' Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux les Inventions & Décou
vertes dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ;
les Caufes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les Avis
particuliers , &c. &c.
25 Septembre 1778.
A PARIS ,
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou
rue des Poitevins .
Avec Appprobation & Brevet du Roi,
TABLE
PIÈCES IECES FUGITIVES ..
Commencement du 16º 305
Lettre à M. de la
Harpe ,
ACADÉMIES.
Séance de l'Académie de
250 Marfeille ,
Gravure ,
Livre de l'Iliade , 243
Vers fur un Tableau de
M. Vien ,
Réflexions fur les Carac-
309
310
tères d'un fiècle Philo- Cours public de langue
251 Angloife , fophe ,
311 Baftien , Romance, 259 ANNONCES LITTER. ibid.
Enigme & Logogr. 260 JOURNAL POLITIQUE.
NOUVELLES Conftantinople , Page 313
LITTÉRAIRES. Pétersbourg, 314
L'Hiftoire de l'Amérique Stockholm ,
par Robertfon,
Suite des Sermons de M. Vienne ,
L'Abbé Poule , 276 Hambourg ,
Effai fur la Mufique , 286 Ratisbonne ,
Effai fur l'Hiftoire des Rome ,
Tribunaux , 293 Livourne ,
'Anecdotes du Règne de Londres ,
Louis XVI ,
SPECTACLES .
296 Etats- Unis de l'Amériq.
Septentrionale,
Académie Rayale de Mu- Verfailles ,
315
262 Varfovie, 316
320
321
326
332
333
336
344
352
"fique , 301 Paris ,
Comédie Françoife , 303 | Bruxelles ,
353
359
APPROBATION.
J'AI fu , par ordre de Monfeigneur le Garde des
Sceaux, le Mercure de France , pour le 25 Septembre.
Je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher l'impreſ
fion. A Paris , ce 24 Septembre 1778.
DE SANCY.
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT ,
rue de la Harpe, près Saint-Côme.
MERCURE
DE FRANCE.
25 Septembre 1778 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
COMMENCEMENT du Seizième Livre de
TANDIS
l'Iliade.
ANDIS que fur la flotte un grand combat s'apprête,
Patrocle , aux yeux d'Achille , en filence s'arrête ;
Il s'arrête , & fes pleurs , qu'il ne fauroit cacher
Coulent comme les eaux qui tombent d'un rocher.
Touché de fes douleurs , le héros intrépide :
06 Tu pleures , mon ami ! tel que l'enfant timide ,
Lij
244
MERCURE
Qui, pas à pas , encor par fa mère conduit ,
» S'attachant à fon voile avec peine la fuit,
2 L'appelle en gémiffant , la regarde , & la preffe
» De le prendre en fes bras pour aider fa foibleffe .
» Cache- moi donc ces pleurs trop indignes de toi :
Coulent-ils , mon ami , fur les miens & fur moi ?
aa Serois- tu ſeul inftruit d'un malheur domeſtique ?
» Mon père vit encor dans fon palais antique,
» Le tien vieillit en paix : hélas ! je fais qu'un jour
» Tous deux doivent coûter des pleurs à notre amour;
Maisplaindrois-tu ces Grecs affiégés , fans défenſe
Que de leur injuftice a punis mon abfence ?
33
כ
» Ouvre-moi donc ton coeur , affligeons - nous tous
deux ,
Eh ! BIEN, Achille, apprends ce fecret douloureux ,
Pardonne : tous les Grecs gémiffent loin d'Achille ;
Nos Chefs les plus vaillants , Diomède , Euripile ,
Ulyffe , Agamemnon , bleffés , prefque vaincus ,
Sur leurs Vaiffeaux en deuil triftement étendus ,
Des enfans d'Efculape implorent la ſcience ;
Ils meurent , rien ne peut foumettre ta vengeance.
Qu'un tel courroux jamais n'endurciffe mon coeur !
Qui pourra réclamer ton fecours protecteur ,
Quand, fpectateur des maux dont toi ſeul es la cauſe,
Ton bras qui doit combattre , immobile repoſe ?
Tu ne dois point le jour à Pélée , à Thétis ,
Non , ton coeur te déinent , non , tu n'es point leur
fils
DE FRANCE. 245
L'Océan te vomit fur un rocherfauvage .
Si tu n'ofes du ciel affronter le préfage ,
Si les pleurs maternels t'éloignent des combats ,
Souffreque tes Guerriers accompagnent mes pas
Donne-moi ton armure , en tes mains inutile : ·
Peut-être , en me voyant , on croira voir Achille ;
Et ton nom feul , des Grecs ranimant la valeur ,
Va dans le camp Troyen renvoyer la terreur.
O CRUAUTÉ du fort ! Patrocle , hélas ! ignore
Qu'aulieu de ces honneurs, c'eft la mort qu'il implore.
ACHILLE , en gémiffant : Non , l'oracle du Ciel ,
Non , de Thétis en pleurs le trouble maternel
N'auroient pu fous ma tente enchaîner ma vaillance :
Je cède à ma douleur , &je fers ma vengeance.;
Cet homme , fi jaloux du nom de Roi des Rois,
Cet homme , mon égal , infulte mes exploits !
Oubliant qui je fuis , il m'outrage , il me brave
Comme un profcrit obfcur, ou comme un vil eſclave .
Dépouille ma valeur d'un légitime prix ,
Et devant tous les Grecs me couvrant de mépris ,
M'arrache la Beauté que leur main me deſtine ,
Qui d'une ville en cendre a payé la ruine !
Quel affront ! ... Mais je fais que le tems doit enfin
Eteindre le courroux qui brûle dans mon ſein ,
Lorfque la voix d'Hector répandant l'épouvante ,
Vicudra pour me venger retentir fous ma tente :
Liij
246
MERCURE
Je l'entends , cher Patrocle ; au milieu des combats,
Va montrer mon ami commandant mes Soldats
Puifque Troie à mes yeux s'élançant toute entière,
Refferre entr'elle & nous la flotte prifonnière.
Ces Troyens orgueilleux , qui fortis de leurs forts
Comme unnuage épais , inveſtiſſent ces bords ,
N'ont point vu les éclairs de mon cafque homicide.
Ah! s'il m'avoit fléchi , cet infolent Atride ,
Ils verroient de leur fang ces rives regorger ,
Et jufques dans ce camp ils vont nous égorger !
Quand les Grecs vont périr , Diomède en filence
A laiffé repofer la fureur de fa lance ;
La voix d'Agamemnon ne tonne point encor ,
Je n'entends que la voix de l'homicide Hector ,
Je l'entends des Troyens exhorter le courage ;.
Et bientôt les Troyens fatiguent le rivage
De cris victorieux qui , partout répétés ,
Vont fe mêler aux cris des Grecs épouvantés.
Cours , vole , de la famme arrête la furie ,
Conferve-moi l'espoir de revoir ma patrie :
Mais fi ma gloire eft chère à ton fenfible coeur ,
Si tu veux que les Grecs vengent mon déshonneur ,
Me rendent la Beauté qui m'échut en partage ;
Si tu veux que leurs dons réparent leur outrage ,
Quand des feux deftructeurs dont ils font entourés ,
Tes fecourables mains les auront délivrés ,
Quel que foit le fuccès que Jupiter t'apprête ,
Garde-toi , fans mon bras , de tenter la conquête
De ces remparts facrés qu'un Dieu confèrvateur ,
Liv
DE FRANCE.
247
.
Apollon , a couverts de fon arc protecteur ,
Et ne t'oppofant plus à la fureur Troyenne ,
N'achette point la gloire aux dépens de la mienne ;
Que les Grecs, les Troyens, des mêmes coups frappés,
Dans le courroux des Dieux foient tous enveloppés !
Et puiffions-nous tous deux, pleins de jours & de joie,
Fouler feuls les débris de la fuperbe Troye !
MAIS d'Ajax cependant s'épuiſe la vigueur ,
Du bras de Jupiter il fent la pefanteur ;
En butte aux Phrigiens , en butte à la tempête ,
Des dards , des javelots qui tombent ſur ſa tête ,
Ebranlé fur fon front , fon cafque retentit ,
Et fous fon bouclier , fon bras s'appefantit ;
Inondé de fueur & haletant de rage ,
Accablé fous un Dieu qui dompte fon courage ,
Il fe relève , il latte , & plus ficr & plus fort ,
Centre un danger nouveau par un nouvel effort.
O MUSES , quelle main par les Dieux enhardie,
Sur les Vaiffeaux des Grecs attacha l'incendie ?
HECTOR eft indigné qu'on s'oppofe à fes coups;
Hector, l'effroi des Grecs, qui, pour les vaincre tous,
Suivi de fes Guerriers , n'a plus qu'un pas à faire
S'élance, & du tranchant d'un large cimetère,
Il brife dans les mains du fils de Télamon ,
Son intrépide lance , appui d'un fi grand nom ;
Le fer vole en éclats ; Ajax plus indocile ,
Agitant les débris de fa lance inutile ,
LV
248 MERCURE
>
>
Maudit en frémiffant le fort injurieux
Qui défend à fon bras de combattre les Dieux ;
Il s'éloigne , & bientôt la flamme dévorante
En tourbillons s'étend dans les voiles errantes ;
De Vaiffeaux en Vaiffeaux court fe précipiter ,
Et jufques fur les mâts ſe hâte de monter.
Moi , dit alors Aehille , endurer cette injure !
C'en eft trop : à Patrocle il donne fon armure
Patrocle autour de lui jete le baudrier
D'où pend fur fon épaule un menaçant acier ;
S'enferme fous l'airain d'une énorme cuiraffe ,
Soulève un bouclier dont le contour l'embraffe ,
Et s'effaye à porter les pefants javelots.
Quand d'un vafte carquois il a chargé fon dos ,
Lorſqu'il s'eft attaché la chauſſure guerrière ,
Brillant de cet éclat , parure meurtrière ,
Patrocle arme fon front d'un cafque audacieux ,
Dont le fanglant panache épouvante les yeux ;
Mais il ne peut porter cette invincible lance ,
Que parmi tous les Grecs Achille feul balance ,
Que Chiron façonna fur le mont Pelion ,
Pour renverser un jour les remparts d'Ilion.
Son compagnon de gloire , Automédon , attelle
Deux Courfiers qui , levant une tête immortelle,
De Thèbes ont fuivi le fuperbe vainqueur ,
Dont la courfe légère égale la valeur ;
Que l'Océan vit naître , aux bords de fon empire ,
Des amours de Podarge & de ceux du Zéphire :
Pédaſe , né mortel, Courfier non moins fameux,
DE FRANCE. 249
A mérité l'honneur de marcher avec eux.
MAIS Achille bientôt a traversé fa tente ,
Preffant de fes Guerriers fa fougue impatiente ,
Et les Theffaliens fortent d'un long repos :
Ils font fiers d'être armés par les mains du Héros.
Chefs , Soldats & Courfiers qu'entraîne un même zèle,
Qui tous ont entendu la voix qui les appelle ,
Environnent Patrocle , ils marchent fur fes
Et tous font dévorés de la foif des combats .
pas
TELS des loups attrouppés au fortir du carnage ,
Lorsqu'ils ont fur un cerf raffafié leur rage,
Le coup tendu , l'oeil fombre , heurlant avec fureur,
Sur les rives d'un fleuve apportent la terreur,
S'y jettent , & , couverts de pouffière & d'écume ,
Étanchent à l'envi l'ardeur qui les confume ;
Indomptables , ils vont montrant de toutes parts
Legrand courage empreint dans leurs fanglans regards,
N'éteignent qu'à demi l'ardeur qui les tourmente ,
Et noirciffent les eaux de leur langue fumante.
Lv
250 MERCURE
VERS fur un Tableau de M. VIEN , repréfentant,
fuivant le coftume Grec , une
nouvelle Mariée , entourée de fes femmes
& tenant de la main droite un bouton de
Rofe, qu'elleparoit rapprocher , à deffein ,
defonfein découvert. C'eft le moment où
tout fe prépare pour recevoir le nouveau
Marié.
J'AIAI VU Cypris dans fon Boudoir ;
( Surpriſe par Vulcain , elle fut moins fâchée
L'Amour malin lui faifoit voir
Une Epoufe à demi- couchée ,
Chef-d'oeuvre que Vien a produit ::
Tout en elle charme & féduit ,
Elle refpire , elle eft divine ;
La Rofe même cède aux boutons enchanteurs .
Ah ! dit la Déité , ma célefte origine ,
Ne peut donc me fauver du plus grand des malheurs.
Je renonce à Paphos , je renonce à Cithère.
Un Artiſte que j'ai comblé de mes faveurs ,
Va m'enlever tous mes Adorateurs ,
Et l'Amour, le premier , vient infulter fa mère.
DE FRANCE.
251
RÉFLEXIONS Générales fur les Caractères
d'un Siécle Philofophe.
Il y a dans toutes les fciences , mais particulièrement
en morale , en politique & en
philofophie fpéculative , un grand nombre
de vérités pour lesquelles il eft abfolument
néceffaire que les meilleurs efprits 'foient
préparés , & ayent même acquis un certain
degré de maturité. Si elles fe font
jour avant ce terme , elles font combattues ,
perfécutées , étouffées prefque en naiffant ,
& forcées de difparoître fans avoir été d'aucune
utilité à ceux auxquels elles étoient
deftinées C'est un rayon de lumière que
perce l'intérieur d'une caverne , l'éclaire un
moment & s'éteint. En fait de connoiffances
& de découvertes , il eft auffi humiliant
d'être au- deffous de fon fiècle , que
dangereux de le devancer. L'homme de
génie qui , s'élançant au- delà de la fphère
commune , ofe expofer le premier aux yeux
encore foibles & peu exercés de fes contemporains
, des vérités dont l'éclat les bleffe ;
& l'homme opiniâtre ou borné , qui conferve
, au milieu de la fociété la plus éclairée
, les préjugés , l'ignorance & Faveuglement
de fes ancêtres, font également déplacés
: ils font dans la chaîne générale ,
Lvj
252
MERCURE
fans pouvoir ni la fuivre ni la mener. Ce
font , pour parler un moment ici la langue
des naturaliftes , deux individus folitaires &
hétérogènes , dont on ne peut plus trouver
les analogues vivans parmi les êtres avec
lefquels ils font forcés de fubfifter , & qu'on
tâche d'exterminer comme des enfans monf
trueux ; tant il importe de fe produire dans
certains temps & dans certaines circonftances.
Il n'a peut- être manqué à plufieurs
Écrivains , pour jouir de toute la réputation
qu'ils méritoient , que de naître dans
un frècle philofophe car il ne faut pas
ici fe faire illufion . Pour donner ce nom à
tel ou tel fiècle , il ne s'agit pas feulement
d'y voir fleurir les Sciences & les Arts , &
de trouver dans fon hiftoire une longue
fuite d'hommes célèbres en divers genres.
Ces avantages , que je ne prétends ni exclure
ni affoiblir , feront , fi l'on veut , un fiècle
brillant , impofant même par la mafle
énorme de lumières , de connoiffances &
de favoir qu'il préfentera de toutes parts ;
mais non pas un fiècle philofophe ; & il
faut bien fe garder de confondre ces deux
notions très-diftinctes.
Sans une obfervation exacte & conftante
de la nature , fans cette efpèce de preffentiment
& cette fineffe d'inftinct qui font
deviner fa marche au moment même où
elle femble affecter de la cacher avec le
DE FRANCE. 253
plus de foin ; fans l'étendue d'efprit néceffaire
pour faire penfer en grand fes lecteurs
, en réveillant dans leur efprit des
idées générales qui font à une grande diftance
de celle qui en eft le principe , & qui
faifant appercevoir , ou feulement foupçonner
de nouveaux rapports entre des vérités
déjà connues , multiplient réellement la
fcience , & fervent à lier entre eux des faits
jufqu'alors ifolés ; fans le talent, prefqu'aufh
rare, de découvrir les rapports ; quelquefois
très - éloignés, de certains phénomènes , d'en
indiquer les caufes fouvent identiques , de
les conftater par des expériences ultérieures ,
faites avec autant de précifion qu'imaginées
avec fagacité ; fans une manière particulière
d'envifager les objets , de préfenter les faits,
de les combiner , d'en tirer des réfultats ;
fans l'art de faifir dans les chofes les plus
communes , le côté qquuii ppeeuutt donner lieu à
des réflexions profondes , de choifir , pour
fujet de fes méditations des queftions utiles
& dont la folution importe à l'humanité
; de traiter les matières les plus abftraites
& les plus épineufes avec agrément ,
élégance & clarté; de les dépouiller fur- tout
de cet appareil fcientifique , qui en interdit
la lecture à cette partie du genre humain ,
dont la vue feule fait éprouver dans tous les
âges la plus douce émotion , & qu'une
éducation plus cultivée rendroit plus heu
254 MERCURE
reufe & plus intéreffante encore : en un
mot , fans toutes ces qualités réunies , il
n'y a point de philofophie. Lorfqu'elles forment
l'efprit général , le caractère dominant
& la manière d'être habituelle d'une fociété
d'hommes , dans une certaine époque de
l'hiftoire , & qu'on en retrouve même des
traces affez marquées dans des ouvrages qui
en font le moins fufceptibles par leur na
ture , & dont les Auteurs ne tiennent pas
d'ailleurs un rang diftingué dans les Lettres ;
Enfin , lorfque , par un effet néceffaire de
la communication des lumières & des progrès
de la raiſon , ces qualités influent évidemment
fur la manière de voir , de penfer,
de juger , de fentir & d'agir de tout
un peuple , & font , en quelque façon ;
devenues nationales : le fiècle où tous ces
phénomènes s'opèrent peut feul être regardé
comme un fiècle philofophe. Je ne décide
rien ; mais l'on me permettra de demander
file fiècle précédent offre ce fpectacle à ceux
qui en étudient fans préjugés le génie , les
productions & les événemens. On y trouve
certainement d'excellens Poëtes , des Orateurs
illuftres , des Savans du premier ordre
en tout genre, & même quelques Philofophes
profonds ;maisparmi tant d'Auteurs fameux,
à peine en pent-on compter fix qui aient
fi j'oſe m'exprimer ainfi , cette efpèce d'ac
cent ou de dialecte philofophique , que les:
DE FRANCE... 255
2
grands Ecrivains de notre fiècle ont fu faire
paffer dans la langue commune , & qui nous
donne à tant d'égards une fupériorité fi
marquée fur les autres Nations . On ne niera
point , car c'est même un reproche qu'on
nous fait , que la plupart des Ouvrages
même frivoles , publiés dans un fiècle philofophe
, n'aient prefque toujours une teinte
particulière , un figne plus ou moins apparent
qui les décèle promptement à l'oeil
d'un lecteur attentif & inftruit. C'eft le
Lettré de la Chine que tout le monde reconnoît
à la manière dont il fait la révérence
.
En généralifant cette obfervation , elle
acquerroit encore un nouveau degré de
certitude. En effet , chez tous les Peuples ,
on retrouve dans les Ouvrages des Poëtes
des Orateurs , des Philofophes , des Hiftor
riens même , des traces du goût national
& de la Science dominante . L'Amour , la
Poéfie , la Mufique , la Peinture , l'Erudition
, la Guerre , la Théologie , les Mathématiques
, & c. , ont eu leur règne plus
ou moins long dans chaque fiècle & dans
chaque Pays , & forment autant d'epoques.
diftinctes dans l'Hiftoire des différens Peuples.
Ouvrez Platon , & vous trouverez
dans prefque tous fes Dialogues , que la
mufique étoit , de fon tems , l'Art dominant
chez les Athéniens, & même dans une grande
-1
256
MERCURE
partie de la Grèce. Il en parle fans ceffe ;
il lui donne l'influence la plus forte fur les
moeurs ; il examine avec attention le caractère
particulier de chaque mode ; il difcute
gravement les raifons qui doivent déterminer
le Légiflateur à préférer l'un à l'autre .
Selon lui , on ne peut faire de changement
dans la mufique , qui n'en foit un dans la
conftitution de l'état : il attribue' même à
certains fons le pouvoir de faire naître la
baffeffe de l'ame , l'infolence & les vertus
contraires . Enfin , il fait entrer dans la plupart
des fujets qu'il traite , des comparaifons
ou des raifonnemens empruntés des
rapports & des proportions harmoniques.
A Rome, du temps de Cicéron , l'éloquence
étoit l'art national , parce que fans elle un
Citoyen , pris dans l'ordre du peuple ou
des nobles , n'étoit rien , & que c'étoit le
moyen le plus für & peut-être même le
feul , d'obtenir la confidération publique &
d'avoir une grande autorité dans le Sénat.
Depuis Conftantin jufqu'à la priſe de Conftantinople
par Mahomet II , les difputes
théologiques ont occupé , échauffé , divifé
tous les efprits ; ce fut une épidémie générale
dans l'Etat , & qui porta fes ravages
jufques fur le Trône . On vit même
plufieurs Empereurs oublier la dignité &
les devoirs de leur rang , pour s'occuper de
queſtions oifeufes ; & , s'abaiffant au rôle
DE FRANCE. 297
de controverfiftes , propofer des points de
foi à leur Clergé & à leur Peuple. Du temps
d'Odin , la guerre étoit la paffion dominante
des Scandinaves , comme on le voit
par l'Edda ; & les Poéfies Erfes prouvent
que c'étoit auffi celle des Montagnards d'Ecoffe
. Quelquefois la préférence qu'un Peuple
donne à tel Art ou à telle Science , eſt
une pure affaire de Géographie , un effet
naturel de fa pofition & de fes beſoins
comme chez les Anglois . Il eft certain qu'ils
ont dû & qu'ils doivent néceffairement s'occuper
beaucoup de Marine ; auffi la nomenclature
de cette Science eft- elle plus étendue ,
plus complette chez eux que dans les autres
Pays , & plus commune dans les ouvrages
d'efprit. Les François ont eu leurs Paladins ,
leurs Chevaliers de la table ronde , qui ont
paffé comme un torrent , mais en faiffant
après eux des moeurs plus douces & cette
foule de romans d'amour & de chevalerie ,
qu'on ne lit plus à préfent , & qui étoient
l'aurore de ce fentiment d'honneur , de cet
efprit de galanterie qui règne aujourd'hui
parmi nous , & qui , en rendant la condition
des femmes meilleure , a rendu les
hommes plus fenfibles & par conféquent plus
heureux . Le fiècle dernier étoit celui de la
Poéfie , de l'Eloquence , des beaux Arts , &
en général de tout ce qui demande une
imagination un peu exaltée. Il n'y a pas
258 MERCURE
ques
long-temps que la Science des Mathématiétoit
commune en France . Les termes ,
les phrafes deftinées à exprimer avec plus
de précifion cer ains rapports numériques
avoient paffé dans la converfation , & les
Poëtes mêmes ne craignoient pas de s'en
fervir ; ils parloient la langue du temps . Aujourd'hui
les Sciences exactes , l'Hiſtoire
Naturelle , la Phyfique , la Chymie & la
Philofophie purement expérimentale , font
devenues les Sciences dominantes , & celles
qu'on cultive avec le plus de foin , d'application
& de fuccès ; ce qui eft la preuve
la plus certaine des progrès de la raifon , &
le moyen le plus für de perfectionner l'entendement
humain. Cette époque , la plus
brillante & la plus mémorable dans l'hiftoire
d'un Peuple , diftinguera notre fiècle
de tous ceux qui l'ont précédé . On l'appellera
le fiècle philofophe ; & fi quelque événement
imprévu replonge jamais l'Europe
dans les ténèbres de la barbarie , il fervira
de fanal à toutes les Nations , & , diffipant
peu à peu la nuit profonde dont elles feront
environnées , il leur tracera la route
qu'elles doivent fuivre dans la recherche de
la vérité , & celle qu'il leur refte à parcou
rir pour reculer les limites des Sciences dont
l'utilité eft généralement reconnue.
( Cet article eft de M. N ** . )
DE FRANCE. 259
BASTI E N.
ROMANCE ; par Madame la Marquife
L'UN
de la FER. .. ·
L'un de ces jours , mes Moutons s'égarèrent
Sur les côteaux avec ceux de Baftien.
Nos deux troupeaux enſemble ſe mêlèrent ;
Chacun depuis n'a reconnu le fien.
POUR regagner le foir notre chaumière ,
Baftien & moi cherchions notre chemin .
Ce fut envain , las ! nous eumes beau faire ;
Aucun des deux ne put trouver le fien .
PEUR de tomber , nos bras nous enlaçâmes
Jufqu'au Vallon ce fut notre foutien ;
Mais au moment où nous les féparâmes ,
Chacun eut peine à détacher le fien.
UN beau bouquet que j'avois fait la veille ,
Avoit féché fur le coeur de Baftien ;
J'allai cueillir Rofe fraîche & vermeille ,
Et je troquai mon bouquet pour le fien.
DANS les bofquets, fur deux lits de verdure ,
Loin du hameau chacun fe trouva bien ;
Mais au matin , ne fais quelle aventure
Fit que ne pus reconnoître le fien .
260 MERCURE
EN m'éveillant , il me prit fantaisie
De demander à quoi rêvoit Baſtien ,
A bien aimer , dit-il , toute ma vie :
Mon rêve étoit le même que le fien.
Explication de l'Énigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
LE mot de l'Enigme eft Chemin ; celui da
Logogryphe eft Utile , dans lequel on trouve
ut & ile.
ENIGM E.
OU IF m'attache , où l'on me voit mourir ; JE
Quoique je répande des larmes ,
Je fuis la fource du plaifir ;
Sans moi Comus ne feroit que languir ,
Et dans mon fang l'Amour trempe , en riant , fes
armes.
Ainfi que lui , de mes dons pleins de charmes ,
Je fais jouir les Mortels & les Dieux ;
Mais en flattant & le goût & les yeux ,
Ces dons trop féduifants rendroient fou leplus fage ,
Si la raiſon n'en modéroit l'uſage.
Par M. *** Abonné au Mercure.
DE FRANCE. 261
LOGOGRYPHE.
AVEC VEC fix pieds , je fais bien du chemin ,
Comme géant ou comme boule ;
Car nuit & jour ou je marche ou je roule.
L'Aftronome , la plume en main ,
Peut calculer mes pas ou me croire immobile ,
Son réſultat , toujours , eft bon & très- urile ,
En tête j'ai mon nom latin ;
L'Anatomifte dans mon fein
Trouve une pièce de charpente ,
La charpente en total en a deux cent- cinquante,
Et l'affemblage en eſt divin.
L'Oculiste apperçoit l'organe vif & fin
Où chaque objet devient viſible ;
Le Muficien , en C , fol , ut ›
Trouve la quinte en mon début ,
Et bien près la note fenfible ;
Le Législateur ou le Roi ,
L'ouvrage qu'il produit , fouvent plus fort que foi,
Mon début eft encor un terme de finance :
Au Fleuriste j'offre une fleur ,
L'Armoriſte la prend pour les Armes de France ,
En la changeant ſeulement de couleur ;
Je donne un incifif utile en Médecine ,
Un correctif néceffaire en Cuifine ,
Qui fert aux Arts comme aux Métiers
Et produit beaucoup aux Fermiers ;
262 MERCURE
Je porte un poiffon plat qui fe prend fur la vafe,
Près de la Plie & du Turbot ;
Enfin chacun trouve fon mot ,
L'Apothicaire au fond du vafe ,
Et le Buveur au fond du pot.
Par M. Doizon , Commiffaire Provincial des
Guerres , en Bretagne.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
L'Hiftoire de l'Amérique , par M. Robertſon ,
Principal de l'Univertité d'Edimbourg ,
& Hiftoriographe de Sa Majefté Britannique
pour l'Ecoffe. A Paris , chez
Panckoucke , à l'Hôtel de Thou , rue
des Poitevins. 2 vol , in-4° . 24 liv.; ou
4 vol. in- 12, 12 liv.
-
COMMENT un homme a - t - il imaginé ,
vers la fin du quinzième ſiècle , qu'il exif
toit un monde au delà de cet Océan Atlantique
, que tousles peuples alors connus
prenoient pour la borne de la terre ?
Comment eft il allé chercher ce monde
en traverfant des Mers que des vaif
feaux n'avoient jamais touchées ? Quelle
a été la première entrevue des habitans
de deux hémisphères inconnus l'un à l'autre
? Se font- ils reconnus pour frères ? Se
·
DE FRANCE. 263
font-ils embraffés en fe rencontrant pour
la première fois fur ce globe ? Quel étoit
le génie & le deftin de l'homme dans ce
nouveau monde ? Etoit - il exempt des
erreurs , des vices & des maux qui affli,
gent l'humanité dans celui que nous habitons
? Plus ou moins éclairé , trouvoit - il
plus de repos & de bonheur dans fes lumières
ou dans fon ignorance ? Quels one
été pour les deux mondes les effets du plus
grand événement des annales du genre
humain ? L'homme eft il plus heureux
depuis qu'il connoît mieux fa demeure ?
Voilà ce que veut nous apprendre un
Auteur qui écrit l'Hiftoire de l'Amérique.
Tous les hommes un peu éclairés du fiècle
où elle fut découverte , fentirent tout
de fuite de quelle importance pouvoit être
cet événement pour l'accroiſſement des
lumières en tout genre . C'étoit le fujet de
tous leurs entretiens , & leurs lettres ne
parloient pas d'autre chofe. Il y avoit furtout
dans le fond du Périgord un homme
qui s'en occupa fingulièrement toute la vie :
on fe doute bien que cet homme étoit
Montaigne . On eft un peu furpris , non pas
de fa curiofité , mais de la conftance & de
la fuite de fes recherches pour connoître
l'Amérique & les Américains. Il avoit pris
chez lui un homme qui avoit paffé quel
ques années dans le nouveau monde ; il
l'avoit choifi fimple & groflier, parce que les
fines gens, dit il , qui remarquent bien plus
264 MERCURE
curieufement & plus de chofes , les glofent
& les inclinent & mafquent felon le vifage
qu'il leur ont vu.
Ce choix, & l'opinion fur laquelle il le fondoit
, font très - remarquables ; mais je crains
bien que Montaigne n'ait employé lui même
beaucoup de finelle à fe tromper. Les hom
mes les plus fimples , c'eſt- à - dire , ceux qui
ont le moins d'idée , font précifément ceux
qui inclinent , qui rapportent le plus tout ce
qu'ils voient de nouveau au petit nombre
d'idées qu'ils ont déjà. Le feul moyen de
n'être point affervi par fes idées , eft d'en
avoir en très-grand nombre. L'empire de
la raifon a befoin d'être étendu pour être
affermi. Des Philofophes feuls pouvoient
bien juger & nous faire bien connoître
l'Amérique.
Pendant près de trois fiècles les relations
& les hiftoires ſe font multipliées à l'infini
; mais les premiers Européens qui
parcoururent le nouveau Monde , n'étoient
pas bien propres à nous en donner de juftes
notions. Des hommes altérés d'or & de
fang , des dévaftateurs , ne pouvoient pas
être de bons obfervateurs. On a prodigué
les menfonges & les prodiges : il n'eût
tenu qu'à l'Europe de prendre l'hiſtoire du
nouveau Monde pour l'hiftoire d'une autre
planète .
Enfin quelques hommes vrais , & qui
avoient des lumières , ont vu auffi cette
partie du globe. Il reftoit encore des fan-
Vages
DE FRANCE: 255
vages , il les ont obfervés . Le tems n'avoit
pu détruire encore les débris des deux
Empires renversés par les Efpagnols : on
a lu fur ces débris l'hiftoire des Edifices
dont ils ont fait partie. Dès qu'on a eu
quelques faits bien conftatés , des Philofophes
ont écrit fur le nouveau Monde,
Les Recherches de M. Paw , fur les Américains
, ont paru d'abord ; il eft difficile de
répandre plus d'efprit & d'intérêt fur un
ouvrage de Philofophie . Les détails Topographiques
les plus arides , deviennent
attachans fous fa plume ; & prefque jamais
cependant il ne s'eft permis de les embellir
par ces couleurs brillantes que la nature
offre d'elle-même à ceux qui la décrivent ,
mais que des gens d'un goût févère veulent
bannir de tout ouvrage d'inftruction . L'Auteur
étoit fait pour juger également les
chofes & les hommes , mais il s'eft fait
un fyftême , & par-tout enfuite, il a vu fon
fyftême. Il a paru depuis un ouvrage célèbre
, dont l'utilité eft infiniment plus grande
; jamais ouvrage , peut-être , n'a eu à
fa naiffance des effets auffi étendus : à fa
lecture on a vu des particuliers aller chercher
le bonheur fous de nouveaux Cieux ;
des Négocians diriger fur de nouveaux
plans les opérations de leur commerce ;
des Puiffances changer à beaucoup d'égard
le fyftême politique de leur cabinet ; des
Empires naiffans , pofer fur fes principes les
25 Septembre 1778 . M
266 MERCURE
"
fondemens de leur liberté & de leur grandeur
future , & le citer avec honneur dans
leurs Aflemblées Législatives .
Mais fon plan , qui ne fe bornoit point
à l'Amérique , étoit trop vafte pour nous
donner fur le nouveau Monde tous les
détails que demande notre curiofité , &
qui font néceffaires à notre inftruction . On
avoit encore befoin de l'Hiftoire de M.
Robertfon .
Le plan feul de cet ouvrage , & la manière
dont les parties en font difpofées , en
annoncent le mérite. Le premier livre préfente
un tableau des progrès de la Navigation
chez les anciens & les modernes ,
jufqu'au moment ou Colomb forma le
projet de fa découverte . Le fecond & le
troisième contiennent l'Hiftoire de ce grand
événement jufqu'à la mort de Colomb ,
& jufqu'au moment de la découverte de
plufieurs parties du Continent. Le quatrième
offre le tableau phyſique du nouveau
Monde & le tableau de la vie
Sauvage. Le cinquième & le fixième reprennent
le récit des découvertes , & for
ment l'Histoire des Conquêtes du Mexique
& du Pérou. Le feptième , après avoir
établi quel étoit l'état de la Civilifation
chez ces deux Peuples , nous fait connoître
toutes les autres poffeffions Efpagnoles. Le
huitième enfin , développe le fyftême d'Adminiftration
que l'Efpagne a fuivi jufqu'à
nos jours dans fes Colonies.
DE FRANCE. 267
On voit que l'ouvrage n'eft pas encore
achevé , & qu'il y manque l'Hiftoire des
Etabliflemens Portugais , François , Hollandois
& Anglois . M. Robertfon s'eft arrêté
dans le cours de fon travail , pour attendre
l'événement qui terminera la guerre de la
Grande Bretagne avec les anciennes Colonies.
Un ouvrage auffi étendu , auſſi vaſte
ne peut
être bien connu par un extrait :
il faut le lire. Je tâcherai feulement de
raffenibler ici ou les faits ou les réfultats ,
qui peuvent offrir le plus d'intérêt & d'utilité.
En voyant dans le tableau des progrès
de la Navigation ce qu'elle a été chez les
anciens , on eft d'abord un peu furpris de
la voir prefque entièrement renfermée dans
la Méditerranée , & nous oppofons avec
orgueil à ces premiers Navigateurs , les
modernes qui traverfent en tous fens le
Globe , & font le tour du monde portés
fur l'Océan. Mais lorsqu'on voit enfuite
que , près d'un fiècle après la découverte
des propriétés de l'aiguille aimantée , les
Navigateurs modernes les plus intrépides
n'avoient pas ofé abandonner les côtes de
l'Océan , on eft moins porté à fe glorifier
des avantages que l'on a fur les anciens.
Beaucoup de favans même ont pensé que
des Phéniciens & des Egyptiens fortis de
la mer rouge par le détroit de Babelmandel
, étoient entrés dans la Méditerranée
par le détroir de Gibraltar , & que par
Mij
268 MERCURE
conféquent ils avoient doublé le Cap de
l'extrêmité de l'Afrique . M. Robertſon
paroît rejeter les faits fur léfquels eft fondée
cette opinion ; mais il me femble qu'ils
font affez bien établis dans l'Hiftoire de
la Navigation par le favant Huet , & dans
une differtation de M. Ameilhon , cou-
Ionnée à l'Académie des Belles - Lettres.
Au reste , ce n'eft plus pour nous qu'une
queftion de pure curiofité , & la philofophie
ne doit guère en agiter de femblables .
M. Robertfon fe plaint de l'obscurité
qui couvre encore le nom de ce bourgeois
d'Amalfi , de Flavio Gioia , qui , en dé
couvrant les propriétés de l'aiguille aimantée
a donné aux peuples modernes la
poffeffion de l'Océan & du Globe , & qui
devoit partager au moins la gloire de ceux
qui ont découvert & conquis le nouveau
Monde. Il ne faut en accufer , je crois , ni
l'ingratitude ni l'injuftice des hommes , ni
même leur négligence à honorer ce qui
leur eft utile. Lorfque Flavio Gioïa fir
cette découverte , on fut loin d'abord de
prévoir les avantages qu'on en retireroit.
Les Navigateurs , comme nous l'avons déjà
dit , ne changèrent prefque rien à leur
manière de voyager , & longèrent encore
les côtes pendant près d'un fiècle. Si fortant
des mains de Gioïa , l'aiguille aimantée eût
conduit les conquérans du nouveau Monde
à travers l'Océan Atlantique , le nom du 1
DE FRANCE. $259
bourgeois d'Amalfi feroit aujourd'hui dans
la bouche de tous les hommes avec les
noms de Cortés , de Colomb & de Pizarre.
On peut croire même que dans ces tems
d'ignorance , l'imagination eût vu comme
un prodige , cette découverte qui mettoit
dans la main des hommes un guide que
leurs regards étoient obligés de chercher
dans les Cieux . Mais Flavio Gioia fembla
être condamné à une éternelle obfcurité ,
par l'ufage obfcur & timide qu'on fit
d'abord de fa découverte . Il est même certain
que Colomb fut le premier qui s'abandonna
entièrement à la foi de l'aiguille
Polaire . Les Portugais touchoient au Cap
de Bonne- Efpérance , & n'avoient encore
perdu de vue les côtes de l'Afrique , que
lorfqu'ils avoient été emportés par les vents
& les tempêtes. C'eft à un orage très-violent
qu'ils furent redevables de la décou
verte de Porto- Santo & de Madère.
Toutes les circonftances de la vie de Colomb
, rendent fon hiftoire plus intéreffante
& fa gloire plus belle. Le hafard a fait la
plupart des grandes découvertes, & l'homme
dans ce genre eft réduit prefque toujours à
s'enorgueillir des faveurs du fort. La découverte
du nouveau Monde eft dûe toute
entière au génie de Colomb . Newton trouva
le vrai fyftême du Monde en le cherchant
toujours. C'est eny penfant toujours auffi que
Colomb fe démontra à lui- même , qu'en
traverfant à l'Oueſt l'Océan atlantique , il
M iij
(270 MERCURE
devoit parvenir néceffairement à une terre.
Cette idée feule prouve qu'il étoit phis
éclairé que tout fon fiécle dans l'Aftronomie.
Ce qu'il y a d'étonnant , c'est que le
hafard n'ait point enlevé cette gloire à fon
génie. Il y avoit un fiécle que les Portugais
fe promenoient entre l'Afrique & le
Bréfil. Une tempête pouvoit à chaque inftant
jeter le plus ignorant des Navigateurs
dans ce nouveau Monde dont Colomb
avoit deviné l'exiftence . Et en effet , fept
ans après fon premier voyage , Alvarès
Cabral fur jeté par une tempête fur les
Côtes du Bréfil Sept ans plus tard, Colomb
n'eût été rien , Cabral auroit eu la gloire de
Colomb.
Élevé au- deffus de tous les Navigateurs
par fes lumières , Colomb avoit auffi les
-vues d'un homme d'Etat . Il prévoyoit combien
la découverte qu'il alloit faire devoit
donner de puiffance à la Nation pour
Jaquelle il la feroit. Il cherche quel eft
Je Peuple que fon génie doit enrichir d'un
nouveau Monde . Il étoit éloigné de fa
Patrie depuis fon enfance ; elle n'avoit
rien fait pour lui. C'eft vers fa Patrie cependant
que les regards fe tournent en ce
moment; & le Sénat de Gènes , fi profondé
ment occupé à ne rien perdre de quelques
lieues de terrein , fe voit faire , par un
obfcur Citoyen , la propofition de porter
fa puiffance dans un nouvel Univers . Gènes
ne voit dans ce projet que le délire d'un
DE FRANCE. 271
ambitieux . Colemb l'offre alors au Portu
gal , qui étoit fa Patrie d'adoption . Les
Portugais lui refufent les moyens de l'exécuter
, & s'efforcent de le lui voler . 11 a
rempli les devoirs que lui dictoient les
fentimens de fon coeur. Son projet appartient
déformais à la Nation qui fera digne
de l'adopter ; & il le préfente à la fois à
l'Espagne & à l'Angleterre. Ifabelle &
Ferdinand confentent du moins à l'entendre.
C'est un fpectacle bien fingulier de
voir ce grand homme obligé de foumettre
fon projet , tantôt à des Médecins Juifs ,
tantôt à des Évêques , tantôt au Confeffeur
d'une Reine . Sa patience eft admirable
à expliquer fes idées à des gens qui
ne pouvoient les comprendre. On aime à
le voir fur-tout oppofer à tous les doutes
& à toutes les objections, une confiance que
la certitude feule pouvoit infpiter , &
agir & parler comme fi l'Amérique eût
été déjà découverte. Il demande le titre de
Vice- Roi pour des pays qui n'existent pas
encore ; il règle déjà ſa part & celle du
Trône de Caftille , dans des trésors auxquels
perfonne ne veut croire . Il eſt aifé
de juger combien il devoit paroître infenfé
fur-tout aux hommes qui fe piquoient le
plus de raifon . En effet , il s'eft confervé
en Eſpagne une tradition qui nous ap
prend , que lorfque Colomb palloit dans
les rues avec cet air rêveur que devoit lui
donner fon projet , les hommes qui avoient
Miv
272 MERCURE
Les
le plus de fens , portant le doigt au milieu
de leur front , & fecouant la tête , fe
difoient les uns aux autres , par ces fignes ,
que Colomb avoit perdu l'efprit.
détails de fon départ , de fa navigation
& de fa découverte , fe trouvent par- tout:
il feroit inutile de les rapporter dans cet
Extrait. Mais il eft un fait moins connu ,
& qui peint mieux , ce me femble , que
tous les autres , l'âme & le caractère de
ce grand homme. Il revenoit du Monde
qu'il avoit découvert , & affailli par une
tempête , il eft prêt à périr . Environné de
toutes les horreurs de la mort , il ne fonge
qu'à une feule chofe , il n'a qu'un feul regret
, c'est que le fruit de fa découverte
va être perdu pour les hommes. Il entre
dans fa chambre , écrit rapidement fur du
parchemin , au bruit de la tempête & des
cris de l'équipage , un Journal de fa navigation
& de fa découverte ; l'enveloppe
d'une toile cirée , le met enfuite dans un
gâteau de cire , & le jette dans la mer dans
un tonneau bien bouché , efpérant que le
Ciel confervera un dépôt fi précieux au
monde , & le fera parvenir aux hommes.
+
Quand on voit tant de courage infpiré
par un fi grand amour de l'humanité , on
trouve que la mémoire de Colomb n'eft
pas à beaucoup près affez révérée & aſſez
chérie des hommes. Les injuftices de fes
Contemporains , & les malheurs qui flétrirent
les dernières années de fa vie , deDE
FRANCE. 273
vroient cependant la confacrer encore. I
avoit découvert le continent de l'Amérique
, ainfi que les Ifles ; il avoit reconnu
l'Orénoque & la Baye . de Honduras . Un
Florentin , quelque tems après , accompagne
Ojeda dans un voyage où l'on fait fervi
lement la route tracée par Colomb : ce
Florentin à fon retour publie une Rela
tion de fon voyage , & fon nom d'Améric
devient celui du nouveau monde , qui
ne devoit porter que le nom de Colomb.
La calomnie l'attaque bientôt dans l'efprit
de Ferdinand & d'Ifabelle : il étoit trop
grand pour qu'il fût bien . difficile de le
faire paroître dangereux. Un Gouverneur
d'Hifpaniola le fait traîner dans un vaiffeau
, chargé de fers , & l'envoie dans cet
état devant les Tribunaux de la Caftille.
Alonzo de Vallejo , Capitaine du vaiffeau
qui le porte , n'est pas plutôt hors de la
vue de l'Ifle , qu'il s'approche de fon Prifonnier
avec refpect , & lui offre de lui
faire ôter les fers dont il eft fi injuſtement
chargé. Non , lui répond Colomb , je
porte ces fers par l'ordre du Roi & de la
Reine , j'obéirai à ce commandement comme
à tous ceux que j'ai reçus d'eux. Leur volonté
m'a dépouillé de ma liberté , leur vo
lonté feule peut me la rendre . Colomb
croyoit voir fans doute le pouvoir facté
des Loix dans la volonté des Souverains
qu'il avoit adoptés ; & ce trait peut rappeler
peut-être celui de Socrate , qui rejette l'offre
MY
274 MERCURE
de fes amis qui veulent faire ouvrir les
portes de fa prifon , & qui aime mieux
fubir une injufte mort , que de corrompte
les Exécuteurs des Loix , en faveur même
de la Juftice. Ferdinand & Ifabelle firent
femblant enfuite de vouloir adoucir le
fentiment profond de douleur
que Colomb
Feçut de cette injuftice ; mais ils ne firent
rien qui fut capable de la réparer , & ce
fentiment refta toujours gravé dans fon
âme. Il fe plut même à le nourrir. Il ne
fe fépara plus des fers qu'il avoit portés.
Dans fon indignation , il les montroit à
tout le monde. Ils étoient toujours fufpendus
aux murs de fa chambre; il les fit
enfermer avec lui dans fon tombeau. I}
fe vengeoit de l'ingratitude des Souverains
qu'il avoit fervis , en confervant les monumens
des injuftices qu'il avoit fouffertes :
peut être auffi que la vue de ces fers , en
nourrillant même fon indignation , lui
donnoit la feule confolation qu'il pût recevoir
; car il eft dans tous les grands hommes
un fentiment qui les porte à s'enorgueilliz
de leurs malheurs. Telle fut enfin l'injuf
tice de fon fécle, que Colomb fe repentit ,
en mourant , d'avoir créé , pour ainfi dire,
un nouveau monde aux hommes.
Un Ecrivain philofophe devoit nous faire
Hiftoire du Ciel & de la Terre du nouveau
Monde , comme celui de fes Habitans.
Les anciens Hiftoriens n'avoient guère
cette méthode , parce qu'on ne favoit pas
DE FRANCE.
275
encore combien les actions de l'homme
dépendent de l'air qu'il refpire , des alimens
dont il fe nourrit , de la terre qu'il
foule à fes pieds. C'eft dans les tems où
il fe connoît le moins , que l'homme croit
s'appartenir davantage. M. Robertſon nous
donne des détails très - étendus fur l'organifation
du nouveau Monde . Il a claffé ,
fur-tout avec beaucoup d'ordre , toutes les
caufes qui , en y rendant la chaleur moindre
de douze à quinze degrés que dans
les mêmes latitudes de l'ancien Monde ,
produifent des effets fi remarquables fur
les Habitans de l'Amérique.
Il cherche enfuite par quelle partie du
Globe les Habitans d'un Hémisphère ont
pu paffer dans l'autre . Cette recherche a
paru puérile à quelques Philofophes ; autant
vaudroit demander , a -t- on prétendu
par où les herbes & les plantes ont paffé
en Amérique ? Cette demande ne déconcerteroit
pas beaucoup ceux qui la trouveroient
auffi raifonnable que l'autre , &
qui font très fâchés de n'avoir pas de
bonnes Histoires des Colonies , & des plantes
& des herbes. M. Robertfon finit fes recherches
fur cet objet , par conclure que
l'Amérique a dû être peuplée , ou par le
Nord-Ouest de l'Europe , ou par le Nord
Eft de l'Afie. ( Cet Article eft de M. Garat),
·
La fuite au Mercure prochain .
M vj
276 MERCURE
"
SUITE des Sermons de M. l'Abbé Poule.
( dernier Extrait ) .
Ce qui fait le plus d'honneur , non- feulement
au talent , mais même à l'ame de
M. l'Abbé Poule , c'eft que jamais il n'eſt
plus éloquent que lorfqu'il prête fa voix à
l'infortune , & qu'il follicite la bienfaiſance.
Aufli après avoir parlé de fa belle Exhortation
fur l'aumône , nous citerons celle qu'il
prononça dans une autre affemblée de charité
, en faveur des Enfans- Trouvés , & qui
peut - être eft encore fupérieure à la première.
Le Texte en eft très -heureux : Pater meus
& mater mea dereliquerunt me : mon père
& ma mère m'ont abandonné ; & entrant
tout de fuite en matière , comme fi tous ces
malheureux Enfans euffent enſemble élevé
leurs voix , l'Orateur s'écrie : » Chrétiens
Auditeurs, les avez-vous entendus , les cris
» de cette multitude de malheureux , aban-
» donnés, prefque en naiffant, de ceux même
» qui leur ont donné le jour. Les avez - vous
» entendus fans émotion ? &c. Et joignant
Péclat des figures à la vivacité de cette
exorde , il continue : », que d'Ifmaëls confu-
» més par la faim , fe traînent languiffam-
» ment dans le defert , loin des yeux de
» leurs mères éplorées ! Où font les Anges
confolateurs qui accourent pour les fou-
ןג
33
DE FRANCE. 277
ود
lager dans leurs befoins ? Que de Moïfes
flottent dans leurs berceaux fur les eaux
» du Nil , éloignés de toute affiftance ? Où
» font les filles de Pharaon qui fe laiffent
» toucher à leur malheur , & s'empreffent
» de les enlever aux périls qui les menaçent ?
» Hélas , la Divine Providence pourvoit
» abondamment dans nos champs à la nour-
» riture des petits des oiſeaux; & dans la Capi-
» tale, cette Reine orgueilleufe des Cités, les
> enfans des pauvres qu'on y amène de toutes
» parts , ces enfans adoptés plus fingulière-
» ment par la Patrie , notre mère commune ,
»trouvent à peine une demi-fubftance ! En-
» core , pour leur procurer ces légers fecours,
» il faut que le zèle actif & perfévérant de
» leurs protecteurs , auffi compatiffans que
généreux , arrache à la dureté des uns des
» dons paffagers & toujours infuffifans ; il
» faut que l'on déguife aux autres le bien-
» fait de l'aumône fous l'appât aviliffant de
» l'intérêt ; & , à la honte de notre fiècle ,
» cette dernière reffource eft la plus affurée ,
» parce que la miféricorde s'affoiblit de jour
» en jour , & que l'intérêt eft immortel.
»
"
و د
On trouve un moment après un trait bien
ingénieux fur les établiffemens de charité :
lorfqu'en parcourant la Capitale , on dé-
" couvre ces édifices immenfes femés de
» loin à loin , qu'on lit fur le frontfpice
» ces infcriptions confolantes qui promet278
MERCURE
33
» tent refuge , foulagemens , remèdes ;
fubfiftance , miféricorde ; qu'on entre ,
» & qu'on y trouve pour habitans un peuple
de malheureux abandonnés , & pref-
» que fans fecours , n'auroit on pas lieu de
» dire , à ne juger que fur les apparences :
» cette ville fut bâtie par des chrétiens , elle
» a été conquife par des barbares.
ود
99
»
»
C'eft avec la nobleffe & l'énergie de
Boffuet , qu'il trace les caufes de cette misère
publique qui produit tant d'orphelins
& d'infortunés » fi vous me demandez
» d'où font venus la plupart de ces enfans
qui peuplent le nouvel afyle que nous
»vifitons , je vous répondrai : de la hauteur
» de leurs châteaux menaçans , des Seigneurs
infatiables ont fondu avec la rapi-
» dité de l'aigle , fur des vaffaux fans
défenſe , abattus par la crainte ; ces tyrans
» altérés ont difparu tout à- coup , empor-
» tant avec eux , vers cette Capitale , les
dépouilles dégoûtantes des pleurs de tant
» de miférables : elles ferviront d'ornement
» au triomphe barbare de leur luxe. Ces
» vaffaux défefpérés ont été forcés d'envoyer
» leurs enfans en Egypte , pour les dérober
» au glaive de la misère : les voilà. Hélas !
» les puiffans du fiècle devoient être les
protecteurs & les pères de ces peuples ?
N'eft-ce pas aux pafteurs à paître les bre-
» bis ? Les brebis nourriroient leurs agneaux.
"9
DE FRANCE. 279
Mais l'Orateur s'élève au- deffus de luimême
quand il peint ces épouvantables
abus , fur lefquels on fe contente de gémir
tous les jours avec une compaffion ſtérile ,
fans qu'on ait le courage d'y remédier . In-
» fenfiblement nous fommes parvenus à ces
» lieux deſtinés au foulagement des pauvres
» malades. Préparez vous au plus terrible
de tous les fpectacles ; avancez & voyez :
» le fupplice affreux inventé par la cruauté
des tyrans ,
d'attacher inféparablement les
» vivans aux morts ; la néceffite le renou-
» velle ici conftamment fous les enfeignes
» de la miféricorde : dans un même lit fu-
» nèbre , & au- deſſus , gît un tas de malades,
» de moûrans , de cadavres pêle- mêle con-
» fondus.
ور
ود
»
Que les réjouiffances & les fêtes ceffent .
parmi les hommes , s'ils font encore fufceptibles
de quelque impreffion de fenfibi-
» lité ! Malheur ! malheur ! que cette parole
» formidable retentiffe par-tout aux oreilles
» des riches , & les pourfuive fans ceffe !
» Malheur! malheur! que la nature confternée
s'abyfme dans le deuil , & qu'elle ne fe
» relève que lorfque la charité, plus généreufe
& parfaitement fecourable , aur
»réparé cet outrage fait à l'humanité !
C'eft bien là le langage d'un homme trop
puiffamment ému , pour ne pas émouvoir.
Ce cri , malheur ! malheur ! eft un des plus
1280 MERCURE
"
وو
"
ود
»
: อ
beaux que l'éloquence évangélique ait jamais
fait entendre ; c'eft celui d'une ame fenfible
& indignée. L'Auteur emploie des nuances
plus douces dans la peinture touchante de
l'enfance malheureufe, & de l'intérêt qu'elle
infpire il faudroit étaler ici cette foule
prodigieufe de nourriffons de la Patrie ;
' ils n'ont pas de meilleurs interceffeurs
que leur préfence & leur nombre : pourquoi
les cacher ? C'eſt le jour de leur
moiffon ; c'eſt la fête de leur adoption :
» où font- ils ? Appréhenderoit-on de les
introduire dans ce Temple? Jefus- Chrift
les aime ; il vous exhorte de ne pas les
empêcher d'aller jufqu'à lui ; il vous les
propofe comme des modèles que vous
» devez imiter. Que craindriez-vous vousmêmes
de ces enfans timides ? Leur
misère n'a rien qui puiffe offenfer votre
» délicateffe ? Ils ne vous importuneront
pas de leurs gémiffemens ni de leurs
» plaintes ; ils ne favent pas qu'ils font pau-
» vres : puiffent- ils ne le favoir jamais ! Ils
» ne vous reprocheront ni la dureté de votre
» coeur , ni vos prodigalités infenfées , ni
vos fuperfluités ruineufes. Ils ignorent les
droits qu'ils ont fur vous , & tout ce que
» leur coûtent vos paffions & votre luxe.
Vous les verrez fe jouer dans le fein de
» la Providence , incapables également de
» reconnoiſſance & d'ingratitude , toujours
"
DE FRANCE. 281
ود
"
» contents dès que les premiers befoins de
la nature font fatisfaits , leurs defirs ne
s'étendent pas plus loin . Préfentez - leur l'or
» & l'argent que vous leur deſtinez , ils les
» faifiront d'abord avec empreffement ,
» comme un objet d'amufement & de
« curiofité ; ils s'en dégoûteront bientôt ,
» & vous les laifferont reprendre avec in-
» différence. Les prémices intéreffantes de
la vie , la foibleffe & les graces de leur
âge , leur ingénuité , leur candeur , leur
» innocence leur infenfibilité même à
» leur propre infortune , vous attendriroient
jufqu'aux larmes. Qu'il nous feroit alors
» aifé d'achever leur triomphe fur vous !
Jamais , depuis Maffillon , le miniſtère
de la parole Evangélique n'a été exercé avec
une éloquence plus perfuafive & plus briklante.
Les mêmes beautés fe retrouvent dans
les Sermons fur la parole de Dieu , fur la
foi , fur les afflictions , &c. On ne peut faire
à M. l'Abbé Poule qu'un feul reproche ,
c'eft d'avoir écrit trop peu.
C'eft un parallèle intéreffant à préfenter ,
que celui de Maffillon & de M. l'Abbé Poule,
lorfqu'ils ont traité les mêmes fujets ; ce
qui leur eft arrivé dans les Sermons fur
l'Enfant- Prodigue & fur l'Enfer . Nous nous
bornerons à les rapprocher dans deux morceaux
de ce dernier fujet , dont nous laifferons
la comparaifon au Lecteur. Ecoutons
282 MERCURE
99
d'abord Maffillon peignant les tourmens
des ames réprouvées :» le Dieu de gloire luimême
, pour augmenter leur défeſpoir ,
» fe montrera à eux plus grand , plus ma-
» gnifique, s'il étoit poffible , qu'il ne paroît
» à fes Elus. Il étalera à leurs yeux toute fa
» Majeſté , pour réveiller dans leur coeur
» tous les mouvemens les plus vifs d'un
amour inféparable de leur être ; & fa
clémence , fa bonté , fa munificence , les
tourmentera plus cruellement que fa fu-
» reur & fa juftice. Nous ne fentons pas ici
» bas , mes Frères , la violence de l'amour
naturel que notre ame a pour fon Dieu ,
» parce que les faux biens qui nous environnent
, & que nous prenons pour le
bien véritable , ou l'occupent ou la par-
» tagent ; mais l'ame une fois féparée du
corps , ah ! tous ces phantômes qui l'abu-
» foient s'évanouiront ; tous ces attachemens
étrangers périront ; elle ne pourra plus
» aimer que fon Dieu , parce qu'elle ne
» connoîtra plus que lui d'aimable. Tous
fes penchans , toutes fes lumières , tous
» fes defirs , tous fes mouvemens , tout fon
» être fe réunira dans ce feul amour ; tout
l'emportera , tout la précipitera , fi je l'ofe
dire , dans le fein de fon Dieu , & le
poids de fon iniquité la fera fans ceffe
retomber fur elle - même. Eternellement
forcée de prendre l'effor vers le Ciel ,
"
n
n
"
DE FRANCE 283
éternellement repouffée vers l'abyfme , &
plus malheureufe de ne pouvoir ceffer
d'aimer , que de fentir les effets terribles
de la juftice & de la vengeance de ce
» qu'elle aime.
P
39
porte
On retrouvera dans M. l'Abbé Poule
précisément les mêmes idées , mais traitées
d'une manière très- différente : » dans la pri-
» vation entière des biens de la gloire , le
réprouvé eft rendu , à qui ? A fon Dieu ;
» fur la terre c'eft le pêcheur qui fe défend ,
» & c'eft Dieu qui le pourfuit , qui ne peut
confentir à fa perte , qui heurte à la
de fon coeur , qui l'appelle par fa grace .
Dans l'Enfer tout rentre dans l'ordre ;
» c'eſt Dieu qui ſe refufe , & c'eſt le réprouvé
qui le cherche . Son ame dégagée
des liens imperceptibles qui fufpendoient
la rapidité de fa pente naturelle , eft rappelée
malgré elle à toute fa deftination ;
» elle tend à Dieu comme à fon centre
;
» elle fe porte vers lui avec impétuofité.
23. Où vas tu , ame criminelle ? Tu voles au-
» devant de ton Juge ! ni cette confidération,
ni fes alarmes , ni les châtimens qu'elle
fe prépare , ne font pas capables d'arrêter
l'impulfion vive qui l'entraîne ; elle s'élance
par la néceffité de fa nature , & toutes
» les perfections divines qu'elle a outragées ,
s'empreffent de la rejeter ; elle s'élève
» par le befoin immenfe & preffant qu'elle
33
"
284
MERCURE
» a de fon Dieu; & fon Dieu la repouffe
» par la haine néceffaire qu'il porte au péché.
» Elle s'élance , & la rapidité de fon effor
» lui fait encore mieux comprendre qu'elle
étoit faite pour jouir de Dieu . Elle en
eft rejetée ; & la pefanteur du coup qui
l'accable , lui fait encore mieux connoître
qu'elle a forcé fon Dieu à la repouffer.
» Elle s'élève par défefpoir ; Dieu la rejette
par une jufte vengeance . Sufpendue entre
elle-même & fon Dieu , entre le comble
du bonheur & le comble de la misère. ;
également malheureufe , & quand elle
» s'efforce de s'approcher de cette fource
de tous les biens , & quand elle en eft
arrachée avec violence ; également tourmentée
, & lorfqu'elle fort d'elle-même ,
» & lorfqu'elle eft contrainte de s'y replon
ger , elle trouve fon Dieu fans pouvoir
» le pofféder ; elle fe fuit fans pouvoir s'éviter
; elle paffe fucceffivement des ténèbres
à la lumière , de la lumière aux ténèbres ;
elleroule d'abyfines en abyfmes , d'horreurs
en horreurs ; elle porte l'Enfer jufques
vers le Ciel ; elle rapporte l'image du Ciel
jufques dans l'Enfer même.
ינ
L'autre morceau eft dans le Sermon du
mauvais riche de Maffillon . » Peut-être que
l'inventeur de ces fpectacles criminels
» où vous courez avec tant de fureur , fenis
tant croître la rigueur de fes peines à
DE FRANCE. 285
""
n
mefure que les fruits dangereux & irré
parables de fon art , portent un nouveau
poifon dans vos ames , peut- être qu'il
fait monter fes rugiffemens jufqu'au fein
» d'Abraham , pour obtenir qu'il puiffe lui-
» même , avec fon cadavre hideux & dévoré
des feux éternels , venir paroître fur ces
» théâtres infâmes que fa main éleva autrefois
, & corriger par l'effroi de ce nouveau
fpectacle , le danger de ceux qui lui doivent
leur naiffance , & auxquels il doit
» lui -même fon éternelle infortune .
"
90.
"
M. l'Abbé Poule a fait ufage de la même
idée dans fon Sermon fur l'Enfer , où il
dit , en peignant les fupplices du reprouvé
» les fruits malheureux de fes iniquités font
reproduits ; la juftice Divine les tire des
» vafes de fa fureur où ils étoient en dépôt ;
les inventeurs de ces fcènes fabuleufes , de
» ces repréſentations profanes , fi dangereu-
»fes à l'innocence , ont fans ceffe préfens
à leur efprit ces théâtres féducteurs qu'ils
sont élevés pour toujours à l'illufion , au
preftige des fens , à la dépravation des
» moeurs , & ils font entourés d'une foule
innombrable de malheureux qu'ils ont
» entraînés.
>>
On a pu remarquer en quelques endroits
que la diction de M. l'Abbé Poule n'étoit
pas toujours auffi pure & auffi naturelle
celle de Maffillon ; mais ces légères taches
que
286 MERCURE
difparoiffent devant le génie oratoire qui
brille dans fes ouvrages , & n'empêchent
pas qu'il ne doive être mis au rang des
modèles de l'éloquence de la Chaire , dont,
notre fiècle peut s'honorer.
Efai fur la Mufique , deux volumes in- 40.
orné d'un grand nombre de Figures &
de Chanfons notées , propofé par foufcription
. L'Ouvrage fera divifé en cinq
Livres.
LIVRE PREMIER .
CH. Ier, De la Mufique en général .
CH. II. Sa Divifion.
CH. III.
CH . IV .
CH. V.
CH . VI .
CH. VII.
CH . VIII.
CH, IX .
CH. X.
CH . XI .
CH. XII.
Divifion de la Mufique inftrumentale
ou pratique.
Antiquité de la Mufique.
Comment elle fut trouvée.
Des premiers Chants confacrés
à Dieu.
De la Mufique après le Déluge.
Dans les Funérailles des Hébreux
& des Égyptiens.
Quelle connoiffance Moïfe eut
de la Mufique.
De la Mufique du temps de
David.
Du temps de Salomon.
Depuis Salomon jufqu'à Cyrus.
DE FRANCE. 287
CH. XIII. De la Mufique dans les Repas ,
les Vendanges & les Obféques.
CH. XIV. De la Mufique des Chaldéens
CH. XV .
CH. XVI.
& autres Orientaux .
De celle des Égyptiens.
De celle des Grecs.
CH. XVII. De celle des Romains.
CH. XVIII . De la Mufique en Italie .
CH. XIX. De la Saltation , ou Art de la
Pantomime.
CH. XX.
CH. XXI.
Des Jeux publics des Grecs &
des Romains.
Des Acclamations & Applau
diffemens chez les Anciens,
CH. XXII . De la Mufique depuis les Gau
lois jufqu'à nous,
CH. XXIII . Explication des Signes & Caractères
de la Mufique an
cienne , depuis le quatorzième
Siècle environ , juf
qu'au feizième .
CH. XXIV . De la Mufique & des Inftru-
CH. Ier,
CH. II.
mens des Chinois.
LIVRE SE CON D,
Poëtes Muficiens , Grecs &
Romains , avec une Notice
de leurs Vies & de leurs
Ouvrages.
Muficiens Grecs & Romains,
28 . MERCURE
CH. III .
CH. IV .
CH. V.
CH . VI
CH. VII.
CH. VIII.
CH. IX .
Auteurs Grecs & Romains ,
qui ont écrit fur la Mufique.
Poëtes Lyriques , Italiens &
François.
Troubadours & autres Poëtes
Provençaux , avec quelques,
unes de leurs Chanfons.
Compofiteurs Italiens.
Compofiteurs François.
Muficiens Italiens & François,
Auteurs Italiens & François ,
qui ont écrit fur la Mufique,
LIVRE TROISIÈME.
Ce Livre renfermera un Traité de compofition
à l'ufage des Gens du Monde , pour
les mettre à portée d'entendre cette matière ,
abftraite par elle- même , & quelquefois fort
embrouillée par les Gens de l'Art .
pas
Il faut excepter de cette Claffe : 1 ° . L'Ouvrage
d'un fameux Géomètre , qui n'a
dédaigné d'éclaircir plufieurs Principes obfcurs
de Rameau. Cet excellent Ouvrage de
M. d'Alembert, doit être le Guide des jeunes
Compofiteurs. 2 ° . Les favantes Differtations
de M. l'Abbé Arnaud , de l'Académie
Françoiſe & de celle des Infcriptions &
Belles- Lettres , qui fait allier le goût le plus
délicat , aux plus profondes connoiffances
dans plufieurs genres ; & que l'on preſſe en
vain depuis long-temps de mettre au jour
les
DE FRANCE. 289
les fruits de fes laborieufes recherches.
3º. Les Ouvrages de M. l'Abbé Rouſſier , à
connu par la clarté qu'il répand dans fes
Ecrits , & particulièrement dans fon excellent
Mémoire fur la mufique des Anciens.
1 eût été plus heureux pour le Public , qu'il
eût voulu remplir la tâche que nous avons
hafardée ; perfonne ne pouvoit mieux s'en
acquitter que lui , & nous aurions été les
premiers à l'en remercier. 40. L'Effai fut
' Union de la Poéfie & de la Mufique , pat
M. le Chevalier de Chaftellux , de l'Académie
Françoife ; Ouvrage auffi bien fenti
que raifonné , & qui a fervi de fignal à la
dernière révolution de la mufique en France.
C'eft à lui que l'on doit , peut- être , les réflexions
que nos Poëtes lyriques & nos nouveaux
Muficiens , ont commencé à faire fut
un Art , qui , malgré les chef- d'oeuvres.de
Quinault , de Lully & du grand Rameau ,
n'étoit encore qu'à fon enfance , & depuis
ce temps-là s'aggrandit de jour en jour.
5º. L'Ellai fur la révolution de la Mufique
en Françe , par M. de Marmontel , de l'Académie
Françoife ; Ouvrage que l'on n'a tant
critiqué , que parce qu'on ne l'a pas affez
médité , & qui mérite , à tant de titres ,
l'eftime & les éloges des Lecteurs fans par
tialité , & c.
as Septembre 1778.
N
290
MERCURE
LIVRE QUATRIÈME,
Il comprendra l'Hiftoire des Chanfons
depuis celles des Anciens jufqu'aux nôtres.
On y en a inféré un grand nombre , qui ont
paru dignes d'être fauvées de l'oubli, & on en
trouvera de plufieurs fiècles , afin de pouvoir
juger de l'efprit qui régnoit aux temps de
ces différentes époques des Arts : on en
trouvera auffi une grande quantité de Provençales
, dont plufieurs remontent jufqu'au
temps des Troubadours. On a déchiffré les
anciens Airs du mieux qu'on a pu´, & cè
n'eft pas fans peine qu'on y eft parvenu.
Plufieurs de ces Airs font charmans , & au
ront le mérite de la nouveauté. Pour en faire
fentir l'harmonie , on en a mis le plus grand
nombre à quatre parties , & on efe affuret
que l'effet en eft agréable , lorfqu'on les
exécute avec précifion , & fur- tout à demivoix.
Les trois parties ajoutées , ne font
point obligées ; ainfi ces Chanfons pour ~
font fe chanter à voix feule , quand on le
voudra.
On y trouvera plufieurs exemples de la
mufique des Grecs. Les Airs ont été déchiffrés
par le favant M. Burette , & on
pourra les exécuter à quatre parties , quoique
les Grecs ne les aient jamais entendus
de cette manière. Par- là , on a voulu prouver
que cette mufique étoit fufceptible de.
DE FRANCE.
la plus belle harmonie ; qu'il est étonnant
que les Grecs ne l'aient pas connue , &
qu'ils font impardonnables s'ils l'ont connue
& rejettée .
On n'a épargné ni peines ni foins , pour
que cette partie de l'Ouvrage parut intéreſ
fante aux Lecteurs.
LIVRE CINQUIÈME.
Ce dernier Livre renfermera l'Hiftoire
de tous les Inftrumens de mufique , connus
depuis plus de deux mille ans. Il fera orné
d'Eftampes faites avec foin , qui repréſenteront
tous ces Inftrumens , & enfeigneront
à les monter & à les accorder. L'Auteur a
reçu les plus grands fecours en ce genre ,
des plus habiles Maîtres pour les Inftrumens
connus de notre temps , & s'empreffera de
publier la reconnoiffance qu'il leur doir.
Enfin , on n'a rien négligé pour rendre
cet Effai digne des bontés du Public . L'envie
feule d'être utile , a pu réfoudre l'Auteur
à dépouiller tous les Livres & Manufcrits
de la Bibliothèque du Roi , qui traitent
de la mufique , ainfi que toutes les richeſſes
de M. le Duc de la Vallière , & de M. le
Marquis de Paulmy , en ce genre. La feule
récompenfe qu'il ofe en attendre , c'eſt la
gloire d'avoir été utile.
Les frais qu'entraîne une pareille Edition ,
ornée de beaucoup de Figures , & d'une
Nij
291 MERCURE
grande quantité de Chanfons gravées avec
le plus grand foin , ont déterminé les Édireurs
à propofer cet Ouvrage par foufcription.
Le Public peut compter fur la plus
grande exactitude à remplir les conditions
que l'on va lui propofer.
Il y aura deux volumes in -4° , ornés de
figures & d'un grand nombre de Chanfons
à quatre parties ; & pour la commodité
de ceux qui voudront les exécuter , on
joindra à chaque exemplaire quatre Parties
féparées de ces Chanfons.
Les deux volumes & les quatre parties
féparées , coûteront aux Soufcripteurs la
fomme de quarante- huit livres , dont un
louis en foufcrivant , & un louis en recevant
l'Ouvrage , au plus tard à Pâques prochain ,
& peut-être beaucoup plus tôt,
Ceux qui n'auront pas fouferit paieront
foixante & douze livres , & il ne fera tiré
que très-peu d'exemplaires par de - là le
nombre néceffaire pour remplir les foufcriptions.
On pourra foufcrire pour la France jufqu'au
premier Novembre prochain , & pour
Etranger jufqu'au premier Décembre faivant.
Ceux qui foufcriront pour douze exemplaires
, auront le treizième fans payer.
On ſouſcrit à Rome , chez M. Lefevre de
Revel , chez M, Digne , Conful de France ;
DE FRANCE. 293
à Londres, chez M. Swinton & Compagnie ,
Editeur du Courrier de l'Europe; aux Deux-
Ponts , à l'Imprimerie Ducale ; & à Paris
chez MM. Née & Mafquelier , Graveurs ,
rue des Francs - Bourgeois , Place Saint - Michel
; de la Foffe , Graveur , rue du Petit-
Caroufel ; Ruault , Libraire , rue de la
Harpe.
Cet Ouvrage eft de M. de Laborde. Ses
talens & fes connoiffances en mufique , lui
donnent bien le droit d'être l'Hiftorien d'un
Art qu'il a cultivé toute fa vie avec fuccès ,
& fon amour pour les Arts doit intéreffer
tous les Artiftes à fes travaux.
Effai fur l'Hiftoire générale des Tribunaux
des Peuples , tant anciens que modernes ,
ou Dictionnaire hiftorique & judiciaire ,
contenant les Anecdotes piquantes & les
Jugemens fameux des Tribunaux de tous
les temps & de toutes les Nations ; par
M. Des Effarts, Avocat , & Membre de
plufieurs Académies. A Paris , chez l'Auteur
, rue de Verneuil , & chez Du
rand , Libraire , rue Galande , Nyon ,
rue S. Jean-de-Beauvais , Mérigat le
jeune , quai des Auguftins , 6 vol. in-8 %
Tome I.
L'Hiftoire en général nous préfente des
fcènes plus faites pour encourager au crime ,
Niij,
294 MERCURE
que pour en éloigner: ce font, ou de vils intrigans
récompenfés par la fortune , ou de
grands fcélérats couronnés par la gloire , ou
de hardis impofteurs qui maîtrifent Popinion
, & vivent aux dépens de la crédulité.
L'Ouvrage , dont M. Des Effarts vient de
publier le premier volume , offre un fpectacle
bien différent : ce font , à la vérité ,
les fameux criminels de tous les temps &
de tous les lieux , mais pourfuivis par la
Juftice , & expirant enfin fous le glaive des
Loix.
L'Auteur obferve qu'un grand nombre
de nos Pièces de Théâtre ont été puisées
dans les archives des Tribunaux , & que les
Ecrivains dramatiques y trouveront encore
des catastrophes nouvelles , des couleurs
fombres , des caractères fortement prononcés
, la marche tortueufe des paffions , &
leur exploſion terrible ; en un mot , tout
ce qui donne un grand intérêt à la Tragédie.
L'Ouvrage de M. Des Effarts pent auffi
concourir à la réforme de nos Loix criminelles
, qu'on promet depuis long-temps à
la France. Il raffemble , fous un point de
vue , les moyens employés par tous les Tribunaux
du monde , pour arriver à la connoiffance
des crimes ; certitude fi difficile à
acquérir , & dont un fi grand nombre d'innocens
ont été jufqu'ici les victimes.
DE FRANCE. 295
Il rapproche également les Loix pénales
de toutes les Nations : ce rapprochement
peut fervir à combiner enfin les délits &
les peines d'une manière plus avantageufe
à la fociété , & plus capable d'intimider
l'homme pervers . L'article Adultère contient
une effrayante énumération des divers
fupplices en ufage chez les Peuples de l'ancien
& du nouveau monde , contre les femmes
convaincues d'avoir violé la foi conjugale.
L'article Alger préfente des faits
inconnus , même aux Hiftoriens , fur la
manière dont on adminiftre la juftice parmi
cet immenfe repaire de brigands & d'efclaves
. L'article Angletetre offre tous les détails
qu'on peut defirer fur les Tribunaux
d'une Nation qui met la liberté au premier
des droits & des biens de l'homme
rang
focial.
L'Auteur auroit pu refferrer davantage
certains articles , donner à quelques autres
une plus grande étendue , peut-être même
en fupprimer quelques- uns dont l'intérêt n'eſt
pas affez faillant : mais il peut faire aifément
difparoître ces légers défauts dans les
cinq volumes qui lui restent à publier . On
doit l'encourager à pourfuivre une entreprife
, qui réunit l'agrément à l'utilité, & qui
raffemble en un feul point des objets épars.
dans une infinité de Livres. Il nous promet
d'ailleurs un grand nombre de chofes qu'on
Niv
296 MERCURE
n'a pas encore fait connoître par la voie de
Pimprimerie. Confacré depuis long- temps
à la rédaction des Caufes Célèbres , fixé
dans une Capitale où abondent les voyageurs
de toutes les Nations , M.. Des Effarts.
eft à portée de les confulter ; il peut même
avoir recours aux Ambaffadeurs des Puiffances
Etrangères , qui , fans doute , ne lui
refuferont point les connoiffances néceffaises
pour remplir un objet auffi important.
Par M. L.A. R.
Anecdotes du Règne de Louis XVI,recueillies
& publiées par M. Nougaret ,, année
1777. A Paris , chez Baftien , Libraire
rue du petit Lion , fauxbourg S. Germain
les années 1774 , 1775 & 1776 .
fe trouvent chez le même Libraire,
Des actes de bienfaifance , des Edits pam. ра
ternels. , des réformes en tout genre d'adminiſtration
, des établiſſemens utiles , des
paroles pleines d'une bonté royale : voilà ce
qu'on trouve à tout moment dans ce Recueil
d'Anecdotes , où les bonnes actions:
des particuliers femblent avoir été dictées
par l'exemple du Souverain. Nous croyons
qu'il eft de notre devoir de rapporter ici
avant tout, ce préambule d'un Edit für la
réparation , l'entretien & Faggrandiffement
des prifons..
DE FRANCE. 297
ן כ
L'humanité fur le Trône eft un fpectacle
qu'il faut montret aux âmes dures , trop
communes encore dans ce fiècle ; & il faut
que les Citoyens connoiffent toutes leurs ef
pérances: Nous n'avons pu apprendre, fans
une peine infinie , que , faute de terreins
» ou bâtimens convenables , les prifonniers
» détenus pour dettes, & qui ne font fouvent
coupables que d'imprévoyance , étoient
» mêlés avec des hommes avilis par le crime
des
» & par la débauche ; & que bientôt , cor-
* rompus dans cette funefte fociété , ils ne
rentroient dans le monde que pour y
pandre les vices qu'ils y avoient contrac
tés. Nous n'avons pas été moins affectés
» du compte qui nous a été rendu de ces
""
23
30
rélieux
fouterrains où d'autres prifonniers
» font renfermés : nous avons fu que les
ténèbres , la contagion , le manque d'air
& d'espace en avoient fait des féjours
» d'horreur & de défefpoir ; & , fi l'huma
» nité peut preferire d'épargner , même aux
» eriminels , ces fupplices ignorés & perdus
» pour l'exemple , c'eft un devoir cher à
» notre coeur que d'en préferver ceux de
nos Sujets dont le crime eft encore incer
» tain , & qui fe trouveroient ainfi punis
» avant d'être jugés ;. & , fi la fomme que
nous avons établie , à la charge de noss
» Domaines , jointe aux efforts des Villes
» de notre Royaume , ne fuffifoitpas au but
Mw
293 MERCURE
» que nous nous propofons , nous l'aug-
» menterons lorfque les autres befoins pref-
» fans de notre Etat le permettront ; & rien
» ne pourra nous intéreffer davantage à l'or-
» dre & à l'économie de nos Finances, que la
» fatisfaction que nous éprouverons , à en
» deftiner fucceffivement les fruits à adou-
» cir le fort de la partie de nos Sujets la plus
» malheureufe ».
Les ames délicates , qui fentent les ménagemens
qu'ondoit à l'infortune, & qui favent
combien un bienfait acquiert de prix par la
grace que l'on y met, liront avec bien du plai-
Gir l'Anecdote fuivante : » Mgr.l'Archevêque
» d'Auch ayant appris que deux jeunes per-
» fonnes , d'une famille diftinguée , vivoient
» avec beaucoup de peine du travail de leurs
mains , & qu'elles n'avoient d'autres biens
que quelques mauvais meubles , & un
vieux tableau de peu de valeur , ce géné-
» reux Prélat fe tranfporta auffi - tôt chez
ces infortunées , & voulant les fecourir.
» fans bleffer leur délicateffe , il leur dit en
❤ fouriant , & de l'air le plus affable : vous
→ avez dans votre chambre , Mefdemoiſel-
» les , un tableau dont j'ai beaucoup entendu
parler : je le vois ; il eft d'un grand
» Maître , il me plaît fingulièrement : fi ce
» n'étoit pas vous demander une trop grande
» grace , je vous prierois de me le céder
» pour une rente-viagère de cent louis , que
DE FRANCE. 299
» je m'oblige à vous faire dès ce moment :
» voici la première année d'avance » .
و د
"
ود
pa-
C
On doit favoir gré à l'Auteur de nous
avoir confervé un monument très-précieux
d'une éloquence vraiment paftorale &
triotique. Une Paroiffe du Quercy étoit
expofée aux plus vives alarmes , par les
» murmures & les cris qu'avoit excités la
» défenſe d'enterrer dans les Eglifes & dans
les Cimetières qui ne font pas hors des Vil-
» les . Le Curé , refpectable par fon âge &
» par fes vertus , monta en chaire : mes en-
» fans , dit-il aux féditieux , j'entends votre
piété qui murmure , & qui dit : pourquoi
» veut- on nous priver de la confolation d'être
enfevelis avec nos pères ? Pourquoi nous
» défend on de mêler nos cendres aux
» leurs ? Afin qu'après votre mort vous ne
faffiez pas de mal à vos enfans , à qui
» vous voudriez faire tant de bien pendant
» votre vie ; afin d'abolir un abus perni-
» cieux , afin de détruire un ufage contraire.
» à l'humanité. Eh quoi ! voudriez- vous
» donc acheter une vaine fatisfaction au
» prix de la vie ou de la fanté de vos def-
» cendans ? Jufte Ciel , je vois d'ici frémir
» & fe reculer d'horreur les corps de vos
» ancêtres , lorfqu'on vous portera dans leurs
fépulcres ; je les entends s'écrier : ils ne
» font pas nos enfans , nous n'étions pas
auili barbares. --- Non , mes frères , yous
و د
N vj
300 MERCURE
ne mêlerez pas vos cendres à celles de
»vos pères ; mais vous les mêlerez à celles
» de vos enfans , de vos amis , de vos parens
qui vivent encore ; vous les mêlerez
» aux miennes : oui , je veux que mon corps ,
»foit déposé au milieu de vous dans le
nouveau Cimetière. Ceux qui naîtront
après nous , y viendront prier fur nos:
» tombes, comme fur celles de leurs bienfaiteurs
, & nos offemens treflailleront de
» joie ... Qui de vous refufera de me fuivre
» & de m'imiter ? Qui voudra abandonner.
"
fon Chef & fon Curé? Ah ! s'il en étoit
» ainfi , je vous le déclare , au jour de la
» réfurrection je me leverai feul de ce Cis
metière défert , i'irai me préſenter au .
Souverain Juge , je lui rendrai compte
» troupeau qu'il m'a confié ; & moi , votre
» père , votre frère , votre ami par la charité ,
» moi , Miniftre de paix & de miféricorde ,
» du
moi- même je deviendrai votre premier
» accufateur au Tribunal de Jéfus - Chrift ;
j'appellerai les vengeances céleftes fur ces
infidèles , qui , fans avoir voulu m'écou ,
"3
fe feront rendus coupables envers le-
2 Roi , la Loi , la Religion & l'humanité.
» On fondit en larmes ; & il n'eft pas:
befoin de dire que ce difcours , plein de
»force & d'onction , perfuada tous les
efprits ».
Il eft jufte de terminer cet articles dess
DE FRANCE. 30F
Anecdotes du Règne de Louis XVI , par um
trait qui prouve l'amour que nous confer
vons à la mémoire d'Henri IV . » Tout le
» monde fait que Henri IV eft né en
» Béarn on conferve précieufement fon
berceau dans la Capitale de cette Provin-
"
"
ce, & c'est au Château qu'on le garde
» avec le plus grand foin. Le Commandant:
» crut devoir permettre qu'il fervit d'orne-
» ment à une Fête où l'on célèbroit la bienfaifance
d'un des defcendans de ce bon
" Prince ; il le laiffa tranfporter dans la
» Ville , après que plufieurs Citoyens notables
eurent confenti à refter en otages .
jufqu'à ce qu'il fût rendu. On le porta.
» en triomphe dans les rues , orné de guir
» landes , au bruit du canon , des inftru-
» mens militaires , & d'une fymphonie mélodieufe.
Un filence refpectueux régnoit
parmi les fpectateurs , comme à une Pro-
» ceffion Refigieufe ; il n'y eut pas de Citoyen
qui n'ôtât fon chapeau , & beau-
» coup fe mirent à genoux. On vint le dé- .
pofer fous un dais de laurier en forme.
» d'arc-de triomphe , au- deffus d'un portique
élevé à l'entrée de la Ville , par où
devoient paffer les Commiffaires du Roi :
là on les harangua , & ils mirent pied à
tetre pour confidérer de plus près ce pré-
33
»-cieux monument » ..
Nous nous contenterons d'ajouter ici³ž
302 MERCURE
non comme une Anecdote , mais comme
un fait très-important & très - remarquable ,
que la France ne compte que trois Rois qui
ayent eu une marine formidable aux Anglois
, Charles V, Louis XIV & Louis
XVI.
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
ONΝ continue à donner alternativement
Ernelinde , Orphée, & les Bouffons. Mademoiſelle
Duranci a mis dans le rôle d'Ernelinde
cette expreffion énergique , qui eft le
caractère de fon talent. M. Moreau , jeune
Acteur , qui a commencé à fe faire connoître
dans le rôle de Roland , a remplit
dans Ernelinde celui de Récimer , & le
Public a remarqué dans les repréfentations
fucceffives de cet Ouvrage , les progrès
& les études de l'Acteur , qui paroiffoit
chaque fois faifir mieux le caractère de
fon rôle. Dans Orphée , Mademoiſelle
Laguerre a joué Euridice , & fes talens
font de plus en plus goûtés par le Public .
Le ballet de Ninette jouit toujours d'un
grand fuccès , & attire beaucoup de monde
& d'applaudiffemens.
DE FRANCE. 303
"
La Frefcatana , ou la Payfanne de Frefcati
, opéra bouffon , en trois actes , de Paéfiello
, a eu plus de fuccès encore qu'aucun de
ceux qui l'ont précédé. Indépendamment du
mérite de la Mufique qui offre des beautés
nouvelles , de grands airs , des accompagnemens
du plus grand effet, & en particulier une
fcène charmante au fecond acte, deux Acteurs
nouveaux , les Signors Gherardy & Pinetty
ont contribué beaucoup à faire réuffir cet
Ouvrage, & ont été applaudis avec enthoufiafme
. La Signora Chiavaci l'a été de même
dans le rôle de la Payfanne.
Théfée , que l'on préparoit , eft différé ,
& on va s'occuper de la remife de Caftor
& Pollux.
COMÉDIE FRANÇOISE.
N On a donné une repréſentation de Blan
che & Guifcard , tragédie de M. Saurin ,
qui n'avoit pas été jouée depuis long-temps,
& qui a été vue avec grand plaifir. Le rôle
de Blanche , fur-tout , a paru plein d'intérêt
& de pathétique , & Madame Veftris l'a
joué fupérieurement . Tous les vers heureux
de fon rôle , & il y en a beaucoup , ne pouvoient
pas être mieux rendus. A ce vers.
Que parles - tu de trône ? Un défert & Guifcard.
304
MERCURE
à cet hémistiche fublime , on a entendu lecri
de l'amour , & l'expreffion de la douleur
profonde étoit fingulièrement marquée
dans ce beau vers , que tout le monde a
retenu , & qui fera fouvent cité :
Qu'une nuit paroît longue à la douleur qui veille ! '
M. Molé , qui a joué avec beaucoup de
fuccès le rôle de Guifcard , n'en a pas eu
moins dans celui du Comte d'Effex ,
qu'il jouoit pour la première fois , & dans
lequel il a mis autant de nobleffe que de
fenfibilité ; & quoique le rôle d'Elifabeth
foit bien inférieur à ceux dans lefquels Mademoiſelle
Sainval l'aînée avoit paru précé
demment , elle n'y a pas fait moins de
plaifir.
On prépare à ce théâtre deux comédies
en trois actes , qui ont pour titre les Chevaliers
François. Ces deux pièces , qui font
de M. Dorat , formeront un fpectacle com
plet. Ce n'eft pas la première fois qu'il lui
arrive de faire jouer deux pièces en un jour.
Il y a quelques années qu'il donna à la fois.
Régulus & la Feinte par amour. Ce dernier
ouvrage eft refté au théâtre , & c'est même
de que l'Auteur a fait de plus agréable..
DE FRANCE.
336
LETTRE à M. DE LA HARPE
CEST
Verfailles , le 26 Août 1778 .
EST vous donner , Monfieur , une preuve d'ef
time de votre caractère , que de vous croire la juf
tice de préférer la vérité à l'opinion que vous avez
annoncée , & le courage de rétracter une erreur
dont je puis vous faire fentir les dangers . Tel eft le
motif qui me détermine à vous faire quelques obfervations
fur le compte que vous avez rendu * , dans le
Mercure das Juillet , de mes recherches fur la population
de la France ..
Vous convenez que ces recherches forment la col.
lection la plus complette qui ait été publiée en France
; cependant vous prétendez qu'on s'expoferoit à
tomber dans des erreurs confidérables , en fe conduifant
d'après de ſemblables calculs , à moins qu'on
ne les multiplie à un tel point , que vous paroiffez
croire qu'il n'eft pas poffible que , dans le fiècle actuel
, & dans l'état préfent des chofes , il exifte en
France fur ces objets une arithmétique politique..
ود
Voici , felon vous , Monfieur, les principes de cette
fcience. « Si je veux , d'après des obfervations faites
für un certain nombre d'hommes , déterminer
avec précifion ce qui doit avoir lieu dans un grand:
pays , il me faudra choifir pour objet de mon expérience
des hommes pris dans les différens cli-
» mats de ce pays , dans les différentes efpèces d'air ,
33
dans les différens états , dans les différentes ma-
» nières de vivre , & il faudra de plus que toutes ces
» claffès d'hommes ayent entre- elles, dans mes obfer-
» vations , à-peu-près le même rapport qu'elles ont
* Cet Article n'étoit point de M. de la Harge , il étoit,
de M. le Marquis de C **
306 MERCURE
dans le grand état auquel je me propoſe d'appli
» quer les règles de ces obfervations. »
Lorfque j'ai écrit , Monfieur , j'ignorois votre
opinion , mais elle étoit la mienne ; le plan que vous
tracez eft exactement & précisément celui qui a eré
fuivi ; je n'ai point abufé le public , & ne me fuis
point abufé moi-même fur le fruit de mes recherches
: je mefuis abſtenu de tirer aucune conféquence
des faits ifolés , ou des obfervations faites dans
des lieux qui ont un caractère particulier & peu analogue
au refte du Royaume. Lorsqu'un pays m'a
fourni plus de faits qu'un autre , j'en ai réduit le
nombre pour former un terme moyen : il eſt beaucoup
d'articles fur lefquels je n'ai avancé aucune
propofition. Il en eft fur lefquels j'ai feulement formé
quelques conjectures que j'ai données pour telles,
& alors j'ai préfenté mon travail comme une pierre
d'attente , comme un premier pas dans la carrière ;
mais lorfque je fuis parvenu à raffembler les dénombremens
de plus de fix cent mille habitans , & les
relevés du nombre des naiffances dans celui de leur
habitation pendant dix ans ; lorfque j'ai confidéré
que ces recherches étoient faites dans huit Généralités
fituées au Midi , au Nord , à l'Ouest , à l'Eft
du Royaume , fur le bord de la mer ,
dans l'inté
rieur des terres , que dans les divers pays le climat , les
vivres , le régime , la culture , les arts , les manufactures
different ; lorfque j'ai obfervé que, malgré ces
variétés dans tous ces pays, il exifte à peu-près le même
rapport entre le nombre des naiffances & celui des habitans
, puifque la proportion la plus forte eft de
27 , & la plus foible de 23 ( & non pas 21 ,
fuivant une faute d'impreffion du mercure ) & que
les proportions intermédiaires différent peu entreelles
, j'ai cru pouvoir prononcer qu'il exifte au
moins en France une relation conftante entre ces
deux nombres , telle que l'une puiffe être la mefure,
DE FRANCE. 300g
de l'autre , mefure que donne le terme moyen des
excmples rapportés. Je me fuis pourtant permis de
hauffer ce terme environ d'un cinquantième , d'après
" la confidération de quelques qualités diſtinctives des
lieux dénombrés , qui fe trouvent moins exprimées
dans la maffe totale du Royaume ( p. 44. )
ne >
Yous pouviez , Monfieur , attaquer cette affertion
en rapportant les exemples de quelques pays où
cette proportion füt au-deffùs ou au-deffous de celles
que nous donnent les expériences citées , & celles
faites dans tous les tems ; l'objection eût été bonfi
votre exemple eût compris une certaine étendue
de lieux , & non un canton particulier fitué extraordinairement
, parce qu'alors les variations font
beaucoup plus confidérables , comme le prouve la
page 45 , & dans la note qui fuit on trouve les caufes
de ces variations ; mais vous n'avez , Monfieur
rapporté aucune expérience contraire , & il ne s'en
eft jamais trouvé depuis qu'on s'occupe de ces fortes
d'objets , it eft donc permis de confidérer cette vérité
comme conftatée.
Il me femble encore qu'il eft démontré , autant que
peut l'être un fait de cette nature , qu'il exifte en
France plus de femmes que d'hommes , puifque fur
des dénombremens à- peu-près auffi confidérables
que ceux que je viens de cirer , je trouve conftamment
la fupériorité du nombre des femmes fur celui
des hommes , & dans le réfultat des dénombremens ,
& dans chacun d'eux en particulier ( p. 74. )
Je crois auffi pouvoir affurer , d'après des recherches
infiniment variées & multipliées , dont les réfultats
font conftamment les mêmes , qu'en France l
exifte , en comprenant les enfans , plus de la moitié
de l'espèce humaine dans l'état de célibat ( p. 84 ) ,
le nombre de célibataires miâles eft à - peu- près
que
égal à celui des femelles , en ne comptant que les
perfonnes de 18 ans & au-deſſous ( p. 85).
308 MERCURE
Que le nombre des perfonnes dans l'état de ma
riage forme à- peu-près les de la population ( p.89 . ▼
que les perfonnes dans l'état de veuvage en font environ
le treizième ( pag . 89 ). Que le nombre des
veuves excède celui des veufs prefque du double
( p. 89 ). Que fur environ 13 femmes de tout âge ,
il en accouche une dans le cours de l'année ( p. 131. 】
&c , &c , &c.
Quand dans fix Généralités j'ai trouvé les termes
de la vie humaine à peu près les mêmes que ceux
obfervés par MM. de Buffon & de Parcieux , il m'eſt
impoffible de ne pas croire que ces expériences forment
mutuellement la confirmation les unes des antres
, & la preuve des propofitions énoncées ( p. 157
& 213 ).
Enfin, les conféquences que je ne me fuis permis de
tirer qu'avec la plus grande difcrétion , me paroiffent
mériter d'autant plus de confiance , que lorfque
j'ai été à portée de comparer la maffe entière du
Royaume aux expériences faites dans diverfes Provinces
, le fait s'eft trouvé conforme au réſultat que
donnent les expériences. Par exemple , un mariage
doune dans tous les lieux dénombrés 4 naiffances
& dans tout le Royaume 496090. ( p.136 )
Suivant les expériences il naît environ de gat
çons plus que de filles , & fuivant les états des naiffances
de tout le Royaume, environ ( pag. 138 ),
&c , &c , &c.
132 108
165 4549
80099
Voilà je crois , Monfieur , une arithmétique po
litique de laquelle il réfulte une preuve telle que l'Adminiſtration
peut s'y confier , & telle que vous l'avez
exigée ; fi vous trouvez des erreurs dans les calculs
relevez -les ; fi la méthode vous paroît fautive & infdieufe
, lorfque vous aurez bien voulu la vérifier &
l'approfondir , indiquez - en l'imperfection ; mais fi
fans pouvoir attaquer ni les calculs ni la méthode ,
vous prononcez que , de plufieurs volumes de chif
DE FRANCE. 309
fres , & peut-être de vingt mille journées de travail ,
effort effrayant de la multitude de coopérateurs de
cet ouvrage , il ne peut réfuter aucune vérité générale
, ce n'eft plus l'ouvrage en particulier que vous
attaquez , c'eft la fcience : dès-lors vous vous montréz
le défenfeur de préjugés faux & pernicieux , 2
l'ombre defquels la pareffe & l'inertie de quelques
Adminiftrateurs fuyent un travail immenfe , faftidieux
, mais utile à l'humanité ; & , fans le vouloir
vous devenez le complice d'une foule d'injuftices que
facilite & fouvent néceffite l'ignorance ( p. 21 &
22 ). Ces réflexions font de nature à faire impre
fion fur un homme honnête , fur un Citoyen , &
j'ai cru qu'à ce double titre elles devoient vous être
adreffées,
J'ai l'honneur d'être très- parfaitement , Monfieur,
votre très-humble & très-obéiſſant ferviteur.
MOHEAU.
ACADÉMIE S.
Séancepublique de l'Académie de Marſeille ,
du 25 Août 1778 .
M. CAMPION , Directeur , a fait l'ouverture de
la Séance par un Difcours relatif au fujet de l'affemblée
; il a annoncé que M. le Tourneur de Paris , a
remporté le Prix deftiné à l'Éloge de M. le Maréchal
du Muy , Miniftre d'Erat ; & que l'Éloge qui a
pour Épigraphe ,
Quid quid ex Agricola amavimus , &c.
a eu l'Acceffit .
MM. de Mende & Audibert ont fait la lecture de
l'Éloge couronné. M. Campion a terminé la Séance
10 MERCURE
par le premier Chant de fon Poëme fur la Peinture
en Payfage , le matin ou les formes.
Le fujet du Prix de l'année prochaine fera , Chrif
tophe Colomb dans les fers , après la découverte du
nouveau monde. Ode ou Poëme ; & celui du Prix
réfervé , le Patriotiſme , auffi Ode ou Poëme. Chacun
de ces Prix fera une Médaille d'or de la valeur
de 300 liv. Ils feront adjugés le 25 Août 1779.
On adreffera les Ouvrages à M. MOURRAILLE ,
Secrétaire perpétuel de l'Académie , à Marſeille . On
affranchira les paquets à la pofte , fans quoi ils
De feront pas retirés. Le Concours fera fermé le 15
de Mai,
GRAVURE.
LE portrait de Mademoiſelle d'Eon , Chevalier de
l'Ordre Royal & Militaire de S. Louis , ancien Capitaine
de Dragons & des Volontaires de l'Armée ,
Aide-de- Camp de MM . le Maréchal Duc & Comte
de Broglie , Miniftre Plénipotentiaire de France en
Angleterre , &c , &c. Connue fous le nom du Chévalier
d'Eon. Gravé par J. B. Bradel , paroîtra dans
le courant de ce mois , à Paris , chez l'Auteur , rue
S. Jacques , Maifon de M. Defprez , Imprimeur du
Roi. Hauteur de l'eftampe : 13 pouces 10 lignes ,
largeur : 8 pouces 9 lignes.
Ce portrait eft d'autant plus précieux , qu'il eft
parfaitement reffemblant. Aucun autre Artiſte n'a eû
de féance de Mademoiſelle d'Eon ; & dans le portrait
que l'on débite actuellement, elle eft plutôt défigurée
que représentée,
DE FRANCE. 317
COURS PUBLIC.
LE fieur BIENNY , Anglois de Nation , & le fieur
GUED ON Ouvriront, à compter du premier Octobre
prochain, un Cours public de Langue Angloife , qui
durera trois mois , & aura lieu trois fois par femaine
; favoir , les Mardis , Jeudis & Samedis aprèsmidi
, depuis 6 heures jufqu'à 8 ,
Le prix du Cours fera de deux louis , dont moitié
payable en fe faiſant infcrire , & l'autre moitié
payable au bout des fix premières femaines.
Ils donnent des leçons particulières chez eux , aux
perfonnes qui le defirent , ou vont chez elles.
Ils entreprennent toutes fortes de traductions d'An
glois en François , & de François en Anglois,
Leur demeure eft rue Michel- le Comte , la Porte
Cochère vis-à-vis du Luthier , dans la feconde Cour,
à gauche , au troisième.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
ELEMENS de Poésie Latine , où les règles ont pour
exemples des vers qui renferment un trait ingénieux
ou une penfée morale , & font tirés des meilleurs Aureurs,
à l'uſage des Commençans. A Paris , chez Gogué
, Libraire , quai des Auguftins , près le Pont- St-
Michel ; & fe trouve à Sens , chez Pierre-Hardouin
Tarbé , Imprimeur du Roi,
Inftitutiones Philofophica, Logica & Metaphyfica,
Pneumatologia & Etica ad ufum fcholarum accomodatæ.
Parifiis , apud Benedictum Morain , Typographum
- Bibliopolam , viâ Jacobeâ fub figno Verita.
312 MERCURE
tis. Leçons de Philofophie à l'ufage des Claffes , contenant
la Logique & la Métaphyfique, la Pneumatologie
& la Morale , 2 vol . in - 12 . Chez Morin , Libraire
, rue St Jacques , à l'enfeigne de la Vérité. Cer
Ouvrage eftde M. Rivard , ancien Profeffeur de l'Univerfité
, Auteur d'un Livre élémentaire fur les
Mathématiques , qui eft auffi à l'ufage des Claffes.
Effais deTraductions de Michel de l'Hôpital , précédés
de recherches littéraires, hiftoriques & morales fur
le feizième fiècle . Tome fecond . A Paris , chez Moutard
, Imprimeur-Libraire de la Reine , de Madame ,
& de Madame la Comteffe d'Artois , à l'Hôtel de
Cluni , rue des Mathrurins .
Voyagepittorefque de Paris , on indication de tout
ce qu'il y a de plus beau dans cette Ville en Peinture,
Sculpture & Architecture. Par M. D *** , fixième
Edition. A Paris , chez les Frères de Bure , Libraires,
quai des Auguftins. Prix 41 10 f. relié.
Cours de Morale à l'ufage des jeunes gens. Par M,
Wandelaincourt , Préfet du Collège de Verdun . Premier
Livre de Piété , deſtiné à la première éducation ,
& aux trois premières claffes du cours ordinaire de cet
Inſtituteur. Se vendà Paris , chez Delalainjeune , Libraire
, rue & à côté de l'ancienne Comédie Françoiſe.
Théorie des Senfations , par M. l'Abbé Roffignol,
à Embrun , chez Pierre-François Moïfe , Impri
meur-Libraire , Place St Pierre. A Paris , chez Baftien
, rue du Perit-Lión , Fauxbourg Saint - Ger
main.
Cours abrégé d'hiftoire naturelle , par M. Wandelaincourt
, Préfet du Collège Royal de Verdun. Se
vend à Paris , chez Delalain jeune , Libraire , rue &
à côté de l'ancienne Comédie Françoiſe.
JOURNAL
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIE
De CONSTANTINOPLE , le 15 Juillet.
ON attend avec impatience des nouvelles de la
Crimée où le Capitan - Bacha doit actuellement s'être
rendu de Sinope. On préfume qu'à leur arrivée la
rupture entre nous & la Ruffie fera déclarée. M. de
Stachieff paroît s'y attendre lui- même ; on affure qu'il
fonge à fon départ , & qu'il a demandé pour cet effet
un paffeport à la Porte. Son ministère , a - t- il obfer
vé , n'eft d'aucune néceffité dans les circonstances
préfentes , puifqu'il a été inftruit que la Porte avoit
chargé le Capitan - Bacha d'entrer directement en
correfpondance avec le Feld - Maréchal Comte de
Romanzow , relativement à l'accommodement des
démêlés furvenus entre les deux Cours . Son abſence ,
a -t - il ajouté , ne peut apporter aucun préjudice
à cette négociation ; il n'a point caché d'ailleurs
, qu'en cas de rupture , pour éviter les défa
grémens inévitables en pareille rencontre , il aimoit
mieux partir de bonne- heure avec l'agrément de la
Cour , que s'expofer à fe voir contraint de fe retirer
précipitamment. Il n'a point obtenu le congé
qu'il demandoit ; & on prétend qu'il lui a été répondu
: qu'on le flattoit encore que l'intervention du
Capitan-Bacha & du Feld-Maréchal termineroit à l'amiable
les différends ; mais que fi cette négociation
n'avoit pas le fuccès qu'on en attendoit , cela
25 Septembre 1778 .
( 314 )
n'empêcheroit pas la Porte d'avoir pour lui tous
les égards dus à fon caractère.
S'il faut en croire un bruit qui s'eſt répandu depuis
quelques jours dans cette Capitale , il y a eu
une émeute très-grave dans l'armée de Gianikli , Bacha
; les Janiſſaires qui en font partie , mécontens
de leur Aga , qui les traitoit avec une inhumanité
qu'on s'eft contenté d'appeller ici févérité , fe font
révoltés & l'ont maſſacré. Ce qui confirme ce bruit ,
c'eft qu'en effet Kouf- Kiaya eſt parti pour remplacer
cet Aga.
On apprend que le Comte de Saint - Prieft , Ambafladeur
de France , eft arrivé aux Dardanelles . On
F'attend ici à chaque inftant ; il ne tardera pas à
y être fuivi par le Baron de Haaften , Ambaffadeur
des Etats - Généraux , & par le Baile de Veniſe qui
font actuellement près de Ténédos.
La pefte continue fes ravages avec une fureur qui
va en augmentant. Prefque toutes les boutiques
font fermées ; la plupart des marchands fe font retirés
à la campagne : il n'y a plus de commerce
dans cette Capitale , où la mortalité a déja enlevé
près de 80,000 perfonnes : on la compare à celle qui
cut lieu en 1751 , & qui emporta tant de monde.
Le Grand- Seigneur eft retiré dans le Serrail , perfonne
n'approche de lui , à l'exception de quatre
fidèles ferviteurs , qui font eux-mêmes gardés à vue
avec le plus grand foin , de peur qu'ils ne commu
niquent avec des peftiférés .
RUSSIE.
De PETERSBOURG , le S Août.
LA rupture qui vient d'éclater entre l'Autriche &
la Pruffe , & entre la France & l'Angleterre , donne
lieu à beaucoup de mouvemens dans cette Cour ;
les confcils y font très - fréquents , & on a femblé ,
( 315 )
pendant quelque tems , perdre de vue nos propres
démêlés avec la Porte. On regarde la guerre avec
celle- ci comme inévitable : le Grand - Seigneur a
déclaré pofitivement qu'il ne reconnoîtroit jamais
Sahin -Guéray en qualité de Khan de la Crimée ; le
Capitan-Bacha eft forti du canal le 19 Juin dernier
; & quoiqu'on paroiffe croire ici qu'il ne fe
commettra aucune hoftilité cette année , on ne laiſſe
pas de remarquer que le Gouvernement fait défiler
de tems en tems des troupes deftinées à augmenter
celles que nous avons fur les confins de la Turquie
& en Pologne. Les avantages que le dernier traité
de paix peut procurer à cet Empire,font trop importans
pour qu'on ne tente pas tout pour les conferver
. Ils réaliferont le projet conçu par Pierre- le-
Grand d'affurer à nos vaiffeaux marchands la plus
grande liberté dans la mer Noire & dans la Méditerranée.
Les ports que nous avons dans la première
& fur celle d'Azoph , peuvent devenir le centre
de tous les échanges du nord & du midi , &
notre influence en Crimée ne peut que favorifer le
commerce que nous defirons tranſporter dans ces
ports. La guerre dernière nous a procuré ces avantages
; il en faut une nouvelle pour les conferver.
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 20 Août.
HIER , jour anniverfaire de la révolution de 1772 ,
le Roi a fait diftribuer aux pauvres de cette Capitale
plufieurs tonnes de farine . C'eſt par des actes
de bienfaifance & de religion , que ce jour a été
célébré à la Cour ; le peuple a fait des réjouiffances ,
& les Gardes ont donné une fête & une illumination.
Le Roi a fait préparer à Drottningholm , une fête
O 2
( 316 ).
& un caroufel pour la Reine , qui avance heureu
fement dans fa groffelle.
Le Baron de Guldencṛone , Miniftre du Roi de
Danemarck en cette Cour , eft de retour dans cette
Capitale , après une abfence de quelques mois ;
les Officiers de Marine auxquels Ŝ. M. Danoiſe a
permis de faire une campagne fur la flotte Britannique
, font au nombre de onze ; favoir , le Comte
Adam Ferdinand de Moltke , Chambellan , Commandeur
, & l'un des Commiffaires de l'Amirauté ;
le Capitaine de Lurken , le Comte de Reventlau ,
Chambellan , Capitaine & Auditeur du Collège de
l'Amirauté ; MM. Bredahl , Brohier & Dam , premiers
Lieutenants ; & MM. Riegelfek d'Obelits ,
Soebotker , Gildenfeldt & Schroderfee , feconds Lieutenans.
POLOGNE..
De V ARSOVIE , le 20 Août.
LES Diétines anté-comitiales tenues dans nos différentes
Provinces ont été plus calmes qu'on ne l'epéroit
; les difficultés qui fe font élevées dans quelques
unes ont été bientôt diffipées , & on ſe Batte
que l'harmonie qui y a régné , aura le meilleur effet
pour la Diète prochaine. Parmi les inftructions que
plufieurs Vaivodes ont données à leurs députés , on
a remarqué celles - ci , » qu'ils doivent préparer des
remontrances fages & fondées , pour obtenir , s'il eft
poffible,que les troupes Etrangères fortent du Royaume
, & qu'elles n'y rentrent jamais «. On ne fe fatte
pas que ces efforts aient les effets qu'ils en attendent.
La Diétine du District de Varfovie s'eft tenue auffi
tranquillement que les autres , le 17 de ce mois dans
l'Eglife des Auguftins ; les Nonces qui y ont été
élus , font le Prince Stanislas Poniatowski , neveu
du Roi , Lieutenant- général de l'armée de la Couronne
, & M. Groski , Juge du Grod de Varſovie.
317 )
peu ,
Les mouvements faits par les troupes Ruffes nous
inftruíront dans fi leur but eft de le porter vers
la petite Pologne & le Diftrict de Cracovie , ou fi
elles formeront fimplement un cordon le long du
Dniefter. Ce qui fait préfumer qu'elles ont ce dernier
deflein , c'eft que la pefte fait de grands ravages
dans la Moldavie & dans l'armée Ottomane . Le
département de la Police , vient de prendre des mefures
pour empêcher que pendant la Diète aucun
Juif ne vienne , ni n'envoye des marchandifes des
Provinces fituées au-delà du Dniefter.
Le Duc de Courlande vient de faire publier une
réponſe très-détaillée à la proteftation que la Ducheffe
Eudoxie a faite à Pétersbourg , contre le divorce
que le Confiftoire de Mittal a prononcé
entr'eux . Ce Prince commence par expofer la convention
qu'il avoit conclue avec cette Princeffe , à
Mittau le premier Novembre 1777 , & le 31 Décembre
fuivant à Pétersbourg ; elle contient entr'autres
les expreffions fuivantes.
ל כ
ל כ
לכ
» Comme les difficultés furvenues entre nous &
» Mad. notre époufe , la Ducheffe Eudoxie , née
Princefle Jeffoupoff , font d'autant moins faciles
» à lever , qu'elles proviennent de notre manière de
»penfer diverfe , laquelle rend non - feulement impoffible
toute harmonie matrimoniale , mais s'oppole
encore directement au but du mariage : à
cette caufe , pour notre repos mutuel , nous
fommes convenus de diffoudre notre union , &c ..
» Et comme nous Eudoxie , Duchefe de Courlande
& de Semigale , née Princeffe Jeffoupoff
confentons pleinement à la fufdite convention , &c.
>> Du confentement & de l'agrément de nos proches
ainfi qu'avec le Confeil du fouffigné affiftant , choiſi
» à cet effet , nous le déclarons de la manière la plus
» folemnelle , renonçant en même tems à toutes les
prétentions quelconques que nous pourrions for-
» mer à ce contraires , &c.....
כ כ
>
0 3
( 318 )
30»Le contenu de la fufdite convention , loin de faire
la moindre mention d'une fimple féparation de table
& de lit , de l'aveu même de Mad. la Ducheffe , cidevant
notre époufe , touchant l'harmonie irréparable
de notre Union, & ce dont , à notre grand regret,
Nous avons été obligés de convenir , ftatue , au contraire
& à tous égards , une entière diffolution de
mariage : nous avons par conféquent été autorisés
par les loix divines & humaines , par les devoirs
indifpenfables que nous impofe le Gouvernement
des pays que l'Etre fuprême a bien voulu confier à
nos foins , enfin par l'exemple d'autres Princes Proteftans
qui fe font trouvés dans le même cas , à
rompre nous-mêmes les liens d'un mariage qui ne
répond pas à fon inftitution ; & il faut purement attribuer
à notre équité & à l'exemple de nos égaux ,
fi nous avons encore convoqué notre Confiftoire ,
mis fous les yeux les caufes de notre divorce , fondées
fur le co-aveu de Mad. la Ducheffe Eudoxie ,
ci-devant notre époufe , & l'avons autorisée à nous
communiquer fon fentiment fur l'affaire en queftion.
Quoiqu'en ce faifant nous ayons eu feulement en
vue notre conviction & tranquillité , ainfi que celle de
nos fujets bien- aimés ; fans avoir cependant eu l'intention
de foumettre Mad. la Ducheffe Eudoxie , ou
nous-mêmes , aux décisions d'un Tribunal quelconque
, elle a néanmoins jugé à propos de protefter
publiquement , comme fi elle avoit été jugée fans
être entendue & par un Juge incompétent , c'est-àdire
notre Confiftoire entiérement foumis à nos volontés
: ce qui n'ayant pas eu lieu , tous les faits allégués
à cette occafion dans la fufdite proteftation ,
font nuls & tombent dans le néant . Il nous eſt bien
connu que Mad. la Ducheffe Eudoxie , ci -devant
notre époufe , confeffant la Religion Grecque , fe
trouve en conféquence des principes de fon Eglife ,
hors d'état de prêter la main à une diffolution de
mariage , encore moins de fe foumettre ſur ce point
( 319 )
à la décifion d'aucun Tribunal ; cependant , comme
cette Princeffe ne peut guère fe cacher à elle- même
la trifte vérité que notre mariage , eu égard à fon
but , ne pouvoit plus fubfifter , ainfi qu'il confte
pleinement par fes propres paroles , contenues dans
La convention , tant de fois alléguée , Nous , fuivant
les principes de la Religion Proteftante , & con
vaincus en outre que tout arrangement ultérieur étoit
devenu impoffible , avons tenu pour annullés les
liens de notre union , à compter de la date de ladite
convention : & cette féparation totale a été rendue
publique , dès que notre Confiftoire , qui , à la vérité
, releve , ainfi que toutes les autres Jurifdictions
, de l'autorité du Souverain , tandis que fes
voix font entiérement libres , a auffi approuvé notre
réfolution . Perfuadés qu'aux yeux du public éclairé
& impartial nous avons fuffifamment juſtifié notre
conduite , contre laquelle Mad. la Ducheffe Eudoxie
juge cependant à propos de protefter ; en quoi elle eft
d'autant moins recevable , que les faits avoués par
S. A. contredifent formellement fa proteftation , au
moyen de quoi , les prérogatives & droits qu'elle
réclame , autres que ceux que la convention lui
affigne , doivent être nuls ; Nous nous contentons
de notre côté , de faire connoître l'état véritable de
l'affaire , de de folidité de fa pro- prouver le peu
teftation , & de ne rien accorder de ce qu'elle réclame
de nouveau ; mais au contraire , fondés ſur
les termes de la convention , nous proteftons , à
notre tour , & après avoir fait légalifer ce Contre-
Manifefte & cette Contre- Proteftation , nous l'avons
fait dépofer où befoin eft , & le communiquons.
par la préfente à l'Univers entier «<,
4}
( 320 )
ALLEMAGNE.
De VIENNE, le 25 Août.
LE Baron de Thugut eft arrivé ici le 22 de ce
mois , de retour du voyage qu'il a fait dans la Bohême
& dans la Siléfie . Ce voyage prouve qu'il y a eu
des négociations pour rétablir la paix , & fon retour
qu'elles n'ont pas eu le fuccès qu'on en efpéroit.
La Gazette de cette ville offre journellement des
détails des défordres accafionnés par les troupes Pruf
fiennes & Saxonnes , tant par les contributions
qu'elles fe font payer , que par le pillage qu'elles
font dans tous les lieux où elles paffent. » Le Général
Pruffien Knoblanch , en entrant dans la ville de
Reichenberg , a demandé 200 ducats pour le quartier
, 120,000 florins de contributions , 180 boeufs ,
2500 boiffeaux de froment , 2500 boiffeaux d'avoine
, 120 veaux. L'ennemi a exigé de la Seigneu
rie d'Olfchmitz 10,000 rixdahlers ; de celle de
Hirſchberg 14 mille ; de Hunenwaffer 10,000 , &
1400 boilleaux d'avoine , outre les contributions accoutumées
& payables chaque année , ainfi que 150
chevaux ; du village de Hanska , les contributions
pour un mois , 60 boileaux d'avoine , 3000 rations
de pain , & 7 tonnes de bière ; dans la Seigneurie
d'Offegg on a enlevé 60 boeufs , 60 tonnes de bière ,
30 boileaux d'orge mondé & autant de pois. Dans
celle de Neufchols , 15,000 rixdahlers , outre une
fomme de 991 florins , par mois , de contribution ordinaire.
Neustadt , place extrêmement pauvre , a payé
15,000 rixdahlers , & la ville de Taube 10,000 . On
.a enlevé encore à Offegg 30,000 rixdahlers ; à To.
pletz 20,000 ; à Diex pareille fomme , dans le Couvent
de Goab 10,000 ; à Billinſtadt 12,000 ; à Opperhentendorp
2000 ; à Commotau 20,000. Les villages
de Habftein & de Kalkau ont été abandonnés
( 321 )
aux foldats pour y vivre à difcrétion ; on a forcé les
Corps de métiers & les Prêtres , à Reichemberg , d'apporter
leurs regiftres au Général , qui a exigé , des
Propriétaires de maiſons , 25 rixdahlers pour chacun
des jeunes gens qui ont pris la faite. Ces contributions
réunies , & une infinité d'autres plus confidérables
encore , montent à des fommes immenfes ,
on prétend qu'elles peuvent faire face à une partie
des frais de la campagne de nós ennemis , qui , autant
qu'ils le peuvent , font la guerre à nos dépens
«<.
&
Un payfan Hongrois en remuant fon champ , y a
trouvé 12 canons de 6 livres de balle , qui y avoient
été enfouis . Il en a donné avis aux Magiftrats qui les
en ont fait retirer. S. M. I. & R. a récompenfé géné
reufement ce payfan . On a conduit ici ces canons
qu'on montre aux curieux ; on voit fur l'un les armes
du Prince Ragorzi , & l'on croit que c'eft lui qui les
avoit fait fondre dans le tems de la rébellion de Hongrie
, & qui les avoit enfouis après fa retraite. Il eft
probable qu'on trouvera encore d'autres inftrumens
de guerre dans ces cantons , & on continue d'y creufer
en plufieurs endroits.
De HAMBOURG , le 31 Août.
LE Roi de Pruffe , qui dans les divers mouvemens
qu'il a fait faire à fon armée , paroiffoit avoir
envie de tirer l'Empereur de fon camp inattaquable
de Jaromirfz , & de fe rapprocher de l'Elbe pour faciliter
la jonction avec le Prince Henri , a jufqu'à
préfent rempli ce bat . En quittant fon camp de
Skalitz fans avoir été troublé par les Autrichiens
dont l'inaction , comme ils le difent dans leurs relations
, a été déterminée par de très-bonnes raifons
'de politique , il alla fe pofter entre Staudenz , Praul
nitz & Ketzelsdorf. Le 19 , un corps Autrichien fit
mine d'attaquer celui du Prince héréditaire de Brunf
( 322 )
wick ; mais il le trouva fi bien pofté , qu'il ſe retira
vers midi après avoir tiré quelques coups de canons
qui ne produifirent aucun effet. Le 20 , tout fut tranquille
; le 21 , le Général- Major de Prittwitz , à la
tête de 1000 chevaux & de quelques bataillons d'Infanterie
paffa l'Aupa près d'Eypel , pour couvrir un
fourrage , qui fut exécuté fans la moindre oppofition
de la part de l'ennemi . Le lendemain le Roi marcha
avec 20 bataillons & 15 escadrons fur trois colonnes ;
la premiere , formée par la Cavalerie , faifoit l'aîle
gauche ; la feconde , compofée de l'Infanterie , formoit
le centre , tandis que la troiſième , qui faifoit
l'aîle droite couvroit l'artillerie , les pontons & les
bagages. Ce corps d'armée s'ébranla vers les cinq
heures pour aller occuper un camp fur les hauteurs
depuis Tscherma jufqu'à Léopold . On chaſſa les Huffards
& les Pandoures répartis dans le villages , &
on forma un camp en cet endroit ; S. M. à la tête de
400 Huffards de Ziethen , fe rendit au corps d'armée ,
commandé par le Prince héréditaire de Brunſwick ,
campé dans les environs de Hermanfeiffen & de Langenau
, d'où S. M. alla reconnoître Hohen-Elbe ; elle
jugea à propos de faire camper le Prince héréditaire
fur les hauteurs de Langenau , & elle prit fon quartier
général à Léopold. Le 23 elle alla de nouveau
reconnoître Hohen- Elbe. Ce pofte important a ,
on , été pris par le Général d'Anhalt ; & par ce moyen
f'armée du Roi , parvenue à gagner le flanc gauche de
celle de l'Empereur , ne fe trouveroit éloignée que de
7 à 8 lieues de celle du Prince Henri , & feroit à portée
de le joindre inceffamment. Le 27 , le Roi a tranſ→
féré fon quartier général de Léopold à Lauterwaffer ,
ce qui le rapproche encore davantage de l'Elbe .
dit-
L'armée du Prince Henri , de l'autre côté de la
riviere , occupe toujours fon camp près de Nimes. Le
Général de Laudohn , pofté à peu de diſtance de Jung-
Buntzlau , où la gauche de fon armée eſt appuyée ,
fe porta environ un mille en avant vers l'armée com.
( 323 )
binée de Pruffe & de Saxe , fans que celle - ci fît aucun
mouvement pour l'en empêcher . Le Général Kinski
occupoit Milnick ainfi que Brandeis , pour tenir en
refpect les poftes avancés des Pruffiens qui en étoient
peu éloignés , & pour couvrir en même-tems Prague
fur la rive droite de la Moldau , tandis que le
Général Riele , renforcé par le Général Sauer , protégeoit
cette ville fur la rive gauche , où elle étoit
menacée par les Corps combinés des Généraux d'Anhalt
& de Platen . Les Généraux Mollendorf & de
Platen détachés par le Prince Henri , chacun avec un
corps féparé , ont dérangé cette pofition des Autrichiens
; le dernier s'eft emparé de Budin , après avoir
contraint le Général Sauer de ſe retirer par Welwarn
vers Prague , avec perte de 3 hommes tués , de 20
prifonniers. Pendant ce tems le Général Mollendorf
s'eft pofté à Milnick & a reconnu les environs de
Prague.
Il paroît que le plan combiné entre le Roi de Pruffe
& le Prince Henri , eft d'environner , en demi-lune
les forces Autrichiennes , & en leur coupant toute
communication fur les flancs , même avec Prague ,
de les forcer de rétrograder pour le dégager , & de
s'affurer la facilité de prendre leurs quartiers d'hiver
en Bohême. Le Général de Laudohn ne néglige rien
pour déconcerter ce plan ; il a changé de camp & s'eft
établi à Munchengratz , où l'on affure que l'Empereur
s'eft rendu auffi . » Le Maréchal , écrit-on de
ce camp en date du 26 , ayant prié l'Empereur de fe
rendre à fon armée , ce Prince y eft venu à la tête de
10,000 hommes . Auffi- tôt qu'il vit M. de Laudohn il
lui dit : M. le Maréchal s'ily a une bataille , je n'y
ferai pas comme Empereur , mais comme volontaire,
Le Maréchal ne put s'empêcher de témoiguer toute
fa fenfibilité à cette marque de confiance de fon Sou ,
verain. Les foins de cet augufte Prince s'étendent à
tout ; il ne fe donne aucun repos ; il eft compatiſfang
enyers le foldat , attentif à l'égard de l'Officier ; on
( 324 )
le voit toujours empreflé de récompenfer la moindre
bonne action , & il ne punit qu'à regret «. On ignore
s'il y aura bien-tôt quelqu'action importante ; les
Autrichiens la defirent , parce que feule elle peut déconcerter
les projets des Pruffiens ; & le Prince Henri
paroît déterminé à ne ſe pas expoſer au hazard d'une
bataille ; cette campagne , fans être éclatante , en
faits de guerre ne peut que fournir aux Généraux
l'occafion de déployer leurs talens , l'un en faifant
tout pour engager fon ennemi au combat , & l'autre
en employant toutes les refources pour ne pas s'y
laiffer forcer ; & juſqu'à préſent il y a réuſſi. Jufqu'ici
les Pruffiens s'attribuent l'avantage , & fi la
lettre fuivante a été écrire par un Autrichien , comme
on le dit , leurs ennemis n'en difconviennent pas.
20 Depuis l'entrée du Prince Henri en Bohême , par
un paffage qu'on avoit jugé impraticable , nos affaires
y ont pris un tour défavantageux . Le Général Pruſſien
de Platen ayant quitté fon camp près de Maxen , a
furpris le 12 Août la ville de Leutméritz , au moment
où le Maréchal de Laudohn avoit donné l'ordre
de tranfporter ailleurs le grand magafin . On peut ju
ger de la quantité de provifions qu'il contenoit , par
le nombre des chariots deſtinés à les tranfporter ; il y
en avoit 3000. La terreur s'eft répandue juſqu'à Prague.
Toutes les caiffes publiques en ont été transférées
ailleurs par ordre de la Cour ; & c'eft avec fa permiffion
que les Membres de l'Adminiſtration ,
Chanoines du nouveau Chapitre , & prefque toute
la nobleffe & la jeuneffe fe font mis en sûreté avec
leurs effets ... L'alarme eft d'autant moins mal- fondée
qu'il n'y a qu'un corps peu nombreux qui couvre la
ville . La plus grande partie des troupes qui y étoient
ainfi qu'à Egra , ont dû joindre l'armée du Maréchal
de Laudohn. Ces renforts lui font d'autant plus néceffaires
, qu'il n'a pas d'autre moyen pour empêcher
d'un côté la jonction des deux armées Pruffiennes , &
de l'autre pour fauver Prague , que de hazarder une
les
( 325 )
bataille . La déroute de Gabel & la prife du magafin
de Leutméritz entraîneront des fuites fâcheufes.
La première de ces deux affaires eft plus importante
qu'on ne l'avoit cru . Il feroit heureux qu'on ne pût
pas attribuer cet échec à quelque négligence. On dit
que le Général de Giulay a été transféré en Hongrie ,
& fon commandement donné au Lieutenant- Général
Prince de Lignes que le Colonel , Marquis de Boffi ,
après avoir été échangé par ordre de l'Empereur ,
contre le Colonel Saxon , Comte de Bellegarde , a été
mis aux arrêts , & qu'on traire pour le même deffein
de la rançon d'un autre Colonel Italien qui lors de
l'attaque ne fit tirer les gens qu'une fois . La déroute
du régiment de Dragons de Wurtenberg , qui faifoit
partie du corps du Lieutenant - Général Marquis de
Botta, s'attribue auffi à trop de fécurité . Ce qui femble
le prouver , c'eft que le I'S les Généraux Werner &
de Stutterheim ayant tenté une nouvelle attaque ,
trouvèrent les Autrichiens fur leurs gardes , & furent
contraints de fe retirer malgré leur fupériorité « .
Quoique la conduite des dernières négociations
entre les Puiflances belligérantes continue d'être un
fecret impénétrable , on prétend connoître les points
principaux propofés par la Cour de Vienne , pour
fervir de bafe à un accommodement . On exigeoit
dit - on , que le Roi de Pruffe renonçât à la poſſetſion
future des Margraviats d'Anfpach & de Bareuth ;
moyennant ce facrifice de la part , la Cour de Vienne
en faifoit un & s'engageoit à remettre les chofes fur
le pied où elles étoient à la mort du feu Electeur de
Bavière ; on fent bien que cette propofition , fi elle
a été faite a été rejettée.
La Cour de Berlin a répondu en peu de mots , dans
les papiers publics , à ce que la Cour de Vienne a fait
déclarer jufqu'à préfent pour contredire l'acte de
renonciation du Duc Albert. » Elle l'a publié de
bonne foi tel quelle l'a reçu de Bavière , & pourroit
fournir des raifons qui prouvent que l'acte original'
( 326 )
exifte très-bien confervé , & qu'il mérite autant &
peut-être plus de foi , que les deux actes de 1426 ,
fur lefquels la Cour de Vienne fonde ſes prétentions .
D'ailleurs quand cette renonciation n'auroit jamais
exifté , les prétentions de la Cour de Vienne , fuivant
celle de Berlin , n'en feroient pas moins injuftes.
Rien n'eft plus fingulier , ajoute cette dernière , que
la conclufion qu'on en tire , que la renonciation même
prouve des droits. Celui qui oblige fon adverſaire
à renoncer à une prétention , ne la reconnoît pas
par cela même ; la Cour de Vienne pourroit appliquer
la même conclufion aux actes par lesquels elle a renoncé
ci- devant à la fucceffion d'Eſpagne «.
Selon des lettres de Minden , les troupes de l'Electorat
de Hanovre font actuellement fur pied ; elles
confiftent en 25 bataillons d'Infanterie , 44 efcadrons
de cavalerie & un régiment de 1000 canonniers ; on
lève actuellement une compagnie de Bombardiers .
Ces troupes font pourvues de so canons de 12 & de
6 livres de balle , de so autres de 3 pour les régide
8 aubus & de 8 mortiers. Elles ont ordre
de fe tenir prêtes à marcher ; mais le jour de leur
départ n'eft pas fixé . Leur deſtination eft toujours
un myſtère ; on croit qu'une partie fe rendra à Ílmenau
pour former un cordon fur les frontières de cet
Electorat .
mens ,
De RATISBONNE , be 31 Août.
LA Diète eft entrée en vacances le 21 de ce mois
jufqu'au 8 Novembre prochain ; mais vu la fituation
critique des affaires de l'Empire , elle a arrêté , avant
de fe féparer , que le Miniftre Directorial auroit la
faculté de la convoquer en avertiffant tous les envoyés
. La plupart de ceux qui avoient coutume de
s'abfenter pendant les vacances , ont promis de ne
pas s'écarter de cette Ville , On s'attend même dans
peu de jours à une affemblée extraordinaire , dans
( 327 )
laquelle on prétend que le Miniftre de Hanovre fera,
au nom de fa Cour une déclaration relativement
à la fucceffion de Bavière ; le Miniftre de France
obferve jufqu'à préfent un profond filence fur cette
grande affaire ; mais on n'en croit pas moins que
la Cour eft décidée à la neutralité.
On dit que les Etats de Saxe prendront la voie de
la négociation pour lever les fommes néceffaires aux dépenfes que la guerre pourra occafionner. Le Roi
de Pruffe , ajoute -t-on , garantira cette négociation.
On fait auffi à Drefde , & dans tout l'Electorat , des
prières publiques , pour demander à Dieu de benir
les armes Pruffiennes & Saxonnes : on a remarqué
ce paffage dans la formule de ces prières. » O Seigneur
! le feu de la guerre eft allumé dans l'Allemagne
& vient d'approcher même de nos frontières ;
tu tiens dans ta main les cours des Puiffances de
la terre : infpire des pensées de paix & d'union à l'Empereur
, & à tous les Rois & Princes qui ont les
armes à la main ; conferve au milieu de ce grand &
violent ébranlement , fur une baſe folide , la conftitution
légale de l'Empire , la liberté de notre chère
patrie , & daigne au plutôt rétablir le repos, & la
paix qui furpaffent toutes chofes «.
Pendant l'inaction de la Diète , on voit circuler ici
une multitude de brochures anonimes fur la grande
affaire de la Bavière : on lit entr'autres des réflexions
, tendantes à juftifier la validité de la copie
homologuée de l'acte de renonciation du Duc Albert
d'Autriche , & des éclairciffemens fur les évènemens
de 1426 jufqu'en 1429 , felon lefquels , l'acte d'inveftiture
de la Baffe- Bavière que l'Empereur Sigifmond
avoit conférée le 10 Mars 1426 , au Duc
d'Autriche Albert V , ne peut plus fubfifter. Dans
ces pièces , on n'obferve pas toujours la décence qui
devroit être inféparable de femblables difcuffions ;
l'importance des objets qu'on difcute , la grandeur .
des perfonnages qui y font intéreffés devroient in
( 328 )
terdire à leurs auteurs toute expreffion offenfante ;
mais malheureuſement ils femblent ignorer qu'il eft
facile de raifonner fans manquer au refpect. Ils auroient
dû prendre pour modèle la lettre à un ami
en pays étranger , fur les droits de la Maifon
d'Autriche à quelques parties de la fucceffion de
Bavière. Cette pièce intéreffante eft écrite avec beau
coup de fageffe & de circonfpection . Après avoir raprapporté
plufieurs pièces fur cette grande affaire ,
nous devons dire un mot de celle-ci , où l'on met
dans leur jour les droits de la Maiſon d'Autriche ;
fon étendue ne nous permet qu'un court extrait , &
nous nous arrêterons aux points les plus importans.
L'Auteur y réunit les raifonnemens & les égards.
Il commence par un précis hiftorique des évènemens.
L'Electeur de Bavière mourut le 30 Décembre
après une maladie auffi courte qu'imprévue ; la Cour
de Vienne en reçut la nouvelle le premier Janvier ;
& le 3 le Miniftre Palatin y figna , au nom de fon
maître , la convention qui régloit les droits refpectifs
de la Maifon d'Autriche & de la fienne . Cette
convention négociée depuis long-tems , & lorfque
l'Electeur Palatin n'avoit aucune prife fur la Bavière ,
puifque l'Electeur pouvoit vivre long- tems , n'a pas
êté arrachée au premier par la force , puifqu'il ne
s'en eft pas plaint , qu'il étoit libre de la rejetter ,
de divulguer les projets de l'Empereur s'il les avoit
crus mal fondés , rechercher des appuis . Après cet
expofé , l'Auteur entre dans le détail des droits de
la Maifon d'Autriche fur quelques Diftricts de la
Bavière au 13 ° fiècle ils étoient fous la domination
de la branche de la Baſſe - Bavière , dont Henri II ,
fils d'Otton l'Illuftre , fut l'auteur , & qui finit en
1340 par la mort de fon arrière petit- fils Jean , tandis
que la branche aînée fubfifte encore dans les defcendans
de Louis le Sévère , fils aîné d'Otton l'Illuftre.
Le Duc Louis laiffa le Palatinat du Rhin , le fupérieur
& partie de la Bavière à fes deux fils Rodolphe
:
( 329 )
& Louis, Celui- ci devint Empereur , & fut forcé de
profcrire fon aîné , dont il pofféda feul tous les
Etats , jufqu'à ce que dix ans après la mort de Rodolphe
, il céda aux enfans , que celui-ci avoit laiffés ,
la plus grande partie des Etats de leur père , par
le fameux traité de Pavie , qui ne fut qu'un pacte
& arrangement de famille entre les deux lignes de
la branche aînée ; la cadette n'y prit aucune part ,
& les ftipulations qui y furent faites ne pouvoient
s'appliquer aux domaines du Duc Jean , dernier
mâle de la branche de la Baffe - Bavière . Une
preuve que les Etats n'ont pu être cenfès foumis à
aucun des arrangemens faits par le traité , c'eſt qu'à
fa mort , l'Empereur Louis fe les appropria fans
avoir égard aux réclamations de la branche Rodol
phe , qui avoit pour elle le droit d'aîneffe . L'Auteur
avertit de ne pas confondre les Etats acquis par Louis
poftérieurement au traité de Pavic , avec les Etats
compris dans les conventions de ce traité . C'est
par cette diftinction qu'il lève les difficultés qu'on
a voulu fufciter au moyen du traité de Pavie. A
la mort de l'Empereur Louis , fes cinq fils partagerent
fes Erats ; leur traité fait en 1353 , publié par
l'Archivifte de Munich Ettenkhoper , indique exactement
tous les endroits qui ont fait , fans divifion
le lot des Ducs Albert & Guillaume , dans lequel
entroient les Diſtricts poffédés par la branche de la
Baſſe-Bavière ; Guillaume étant mort fans enfans',
Albert réunit tout & forma la branche de Straubing.
Le partage fait entre les cadets des enfans de Louis
n'avoit pas eu la fanction du chef de l'Empire ,
& fuivant une règle fondée fur les loix féodales ,
après de pareils partages privés , les fiefs , à l'extinction
d'une des branches , ne retombent pas à l'autre
, mais font dévolus de droit à l'Empire : conféquemment
à ce principe , l'Empereur Sigifmond retira
ces fiefs , les conféra à fon beau- fils l'Archiduc
Albert, qui lui fuccéda dans l'Empire, fous le nom
( 330 )
d'Albert II , & à fes héritiers . Les lettres d'inveſtiture
font du 10 Mars 1426 3 le 21 , l'Empereur procéda
avec fon gendre à un arrangement concernant
la fucceffion future de la partie de la Baſſe - Bavière
dont il l'avoit invefti ; il fut réglé que tant que l'Empereur
vivroit , il garderoit le domaine de ce pays ,
& que l'Archiduc Albert en auroit l'adminiſtration ;
qu'il pafferoit aux defcendans mâles de l'Empereur ,
& à leur défaut , à fa fille Elifabeth , épouſe de l'Archiduc
; il appelloit enfuite les enfans mâles d'Elifabeth
& d'Albert ; après leur extinction , ceux que
l'Archiduc pourroit avoir d'un autre mariage , &
enfin l'Empereur & la Ducheffe Elifabeth décédant
fans héritiers féodaux , la Baſſe - Bavière avec fa fupériorité
devoit retomber au Duc Albert & à fes
héritiers. Les Princes de la Haute- Bavière réclamèrent
; l'Empereur ne voulant pas être Juge dans ſa
caufe , délégua l'Electeur de Mayence pour la juger;
les actes de cette délégation ont été recueillis ; & 4
Auteurs connus parlent des prétentions de la Maifon
d'Autriche , dont on dit enfuite qu'aucun cabinet de
l'Europe n'a cu communication , & aucun Publiciſte
n'a parlé. Les Princes Bavarois prévalurent enfin ;
l'Electeur de Mayence refufa la délégation ; l'Empereur
conféra lui -même la Baffe- Bavière à ces Princes
par une fentence folemnelle de 1429 ; mais cette
fentence en privant l'Archiduc Albert de la poffeffion
le maintint dans fes droits , & le nomma
parmi les Princes Bavarois qui en avoient fur le
pays ; elle confirme auffi le principe ci -deffus que
T'Empereur a droit de faifir à l'extinction d'une branche
, les pays qu'elle poffédoit par un partage irrégulier
, & montre que la conceffion a été faite par
grace fpéciale , & pour tempérer par la clémence
la rigueur de la Juftice ; la branche Palatine ne réclama
point , & parmi les témoins qui affiftèrent à
la fentence , on voit le nom de Jean Comte Palatin .
L'Electeur a reconnu que le feul obftacle qui , juf
( 331 )
qu'à préfent , s'eft oppofé au droit de la Maifon
d'Autriche , venoit de la fentence dont étoient nantis
les Princes Bavarois ; que leur extinction l'a levé ,
& que l'inveftiture devoit avoir fon effet ; c'eft la
bafe fur laquelle eft établie la convention du 3 Jan
vier. L'Auteur répond à toutes les objections que la
difcuffion de cette grande queftion a fait naîtres
il examine de la même manière celles qui regardent
les fiefs de la Bohême. Charles IV defirant ouvrir
à ce Royaume une communication libre avec
l'Empire , acquit en 1353 , de Rodolphe II , Comte
Palatin du Rhin , quelques territoires du Haut-Palatinat
au prix de 32,000 marcs d'argent ; le contrat
de vente arrêté entr'eux , eut l'aveu des Electeurs ,
qui expédièrent leurs lettres fur ce fujet . La réunion
de ces Districts à la Couronne de Bohême eut lieu
par des voies légitimes en 1355 , par des Lettres-patentes
fcellées d'une Bulle d'Or , qui fait mention de
l'aveu des Electeurs des Agnats de la Maiſon Palatine
, & portent que les territoires reſteront à perpétuité
attachés à la Couronne de Bohême. Tel eft
le titre primitif qui fonde la propriété territoriale
de la Couronne fur ces Diftricts . Charles IV ayant
acheté quelque tems après de la branche de Bavière
le Margraviat de Brandebourg , céda en payement
partiel , mais en fe réfervant le droit de rachat perpétuel
, une partie des territoires qu'il venoit d'acquérir
dans le Haut - Palatinat. Ces territoires palserent
enfuite à la Maifon Palatine , qui les pofsède
encore à titre d'hypothèque , puifque la Cour de
Bohême a le droit de les racheter . Après la mort
de Charles , les Princes Palatins profitant des troubles
de la Bohême s'emparèrent des pays vendus , &
le Roi George de Podiebrad fut obligé de s'accommoder
avec eux , en convenant qu'ils poffèderoient
ces pays à titre de fiefs de Bohême , & en prête,
soient foi & hommage à chaque mutation , & cette
convention prouve la fuzeraineté,
( 332 )
ITALIE.
De RoME , le 20 Août.
LE Pape par une Ordonnance , publiée le 6 de
ce mois , vient de révoquer la permiffion qu'il avoit
accordée aux ex- Jéfuites , de confeffer & d'adminif
trer les Sacremens ; cette Ordonnance renouvelle
toutes les défenfes qui leur ont été faites ci - devant ,
& leur interdit même toutes fonctions impliquant
charge d'ames foit dans les villes foit dans les campagnes
. On dit ici que les follicitations de l'Ambaffadeur
d'Espagne ont eu beaucoup de part à cette
Loi.
Toutes les nouvelles du Levant parlent des fu
neftes progrès de la pefte ; on dit même qu'elle s'eft
communiquée à un village de l'Etat Vénitien : le
Magitiat de fanté de cette République a foumis à
une quarantaine de 21 jours tous les bâtimens qui
arrivent du Levant. La Sacrée Confulte vient de prendre
ici les mêmes précautions , en foumettant à une
pareille quarantaine , tous les bâtimens qui vien
dront de la Dalmatie : elle fe fera dans le port d'Ancone
pour les côtes de la mer Adriatique , & à Civitavecchia
pour celles de la Méditerranée .
Le Sénat de Venife a expédié les ordres les plus
précis à tous les Confuls dans les ports de Tofcane ,
de la Mediterranée & de l'Archipel , de veiller à ce
que les fujets de la République ne prennent aucune
part aux prifes que fe feront refpectivement les
François & les Anglois ; il a prefcrit à fes vaiffeaux
la plus exacte neutralité , & fes ports dans
la mer Adriatique & dans le Levant doivent être
fermés aux Armateurs , qui ne pourront y conduire
aucunes prifes.
( 333 )
De LIVOURNE , le 25 Août.
LE Gouvernement , pour faire refpecter davantage
la neutralité qu'il a adoptée , a augmenté l'artillerie
les garnifons & le nombre des canonniers dans tous
les forts & baftions qui font fur les côtes de la mer ;
on en a mis dans tous ceux où il n'y en avoit pas ; on
eft convenu auffi de quelques fignaux dont on fera
ufage felon les ordres du Souverain , & lorſque le
befoin l'exigera.
Les 4 vaiffeaux Ruffes qui étoient dans cette rade ,
en font partis le 17 , faifant voile pour Port-Mahon .
Le Grand- Duc le propofe de partir pour Vienne le
30 de ce mois ; il fera accompagné du Comte de
Goes & de plufieurs autres perfonnes de diftinction,
Les lettres de Smyrne rendent compte ainfi des
défaftres de cette ville autrefois fi floriflante , & qui
n'offre plus qu'un amas confus de ruines. » Les tremblemens
de terre que nous avons reffentis jufqu'au
25 du mois de Juin , n'étoient que les avant-coureurs
de fecouffes plus violentes & plus multipliées. 11 ne
s'eft prefque pallé aucun jour que nous n'en ayons
éprouvé quelques-unes. Celle du 3 Juillet qui fe fit
fentir à 2 heures du matin fut terrible , & répandit
par-tout l'épouvante , la terre étoit auffi violemment
ébranlée , que le pourroit être un bateau fur une mer
orageufe ; tout le monde fortit des maisons avec
effroi ; un grand nombre fut ruiné , quelques-unes
tellement endommagées , que perfonne n'ofa y rentrer,
& une infinité de malheureux furent écrasés en les
quittant , ou dans les rues à travers lesquelles ils
fuyoient, 4 Mofquées , 3 bains publics , & beaucoup
de maifons s'écroulèrent ; 40 perfonnes qui fe trouvèrent
dans les mofquées furent enfevelies fous leurs
ruines ; 24 heures après , on en tira quelques unes
vivantes , mais cruellement & dangereufement meur.
tries . Cejour , quelque terrible qu'il nous parût alors ,
( 334
le fut encore moins que les ; laterre recommença à
trembler à une heure & demie de l'après - midi , &
continua jufqu'à 8 heures. On compta 9 fecouffes
violentes qui renversèrent des murailles , des édifices
entiers ; pour furcroît de malheur , le feu prit fous
les décombres , & comme perfonne n'ofoit ſe hafarder
d'apporter du fecours , les flammes s'élevèrent
en un moment de tous côtés ; l'incendie dura plus de
28 heures , & dévora tout ce qui reftoit fur pied jufqu'à
Saint-Venerando , où le feu ne trouvant plus
de maiſons , s'arrêta aux montagnes . Un bruit affreux
, femblable à des coups de canons , accompa
gnoit chaque fecouffe. Plus de la moitié de la ville ,
celle où fe trouvoient les maifons les plus riches , a
été brûlée . Les maiſons des Confuls de France , d'Angleterre
, de Naples , de Veniſe & de Ragufe , ont
été la proie des flammes. Tous les magafins conftruits
avec le plus de foin pour réfifter aux incendies ,
ont été réduits en cendre avec les riches effets qui y
étoient dépofés ; tous les bazars de bleds , de riz &
de café , ont eu le même fort ; & cet évènement a
réduit à manquer de nourriture des milliers d'habitans
de tout âge & de toutes nations , difperfés dans
campagne , où ils font exposés à une chaleur étouffante
, puifque le thermomètre de Réaumur eft à 94
degrés . Heureufement quelques- uns des principaux
Turcs , Cara Ofman Oglou , & Elifoglou , ont eu
l'humanité d'envoyer chacun , dès le 8 , so à 60
chameaux chargés de pain , & un grand nombre de
brebis & de chèvres , qu'ils ont fait diftribuer gratuitement
au peuple , & depuis ce tems le marché eſt
fourni fuffifamment. Ce défaftre affreux aura fans
doute des fuites fâcheufes ; les riches ont tout perdu ,
les banqueroutes font inévitables . Les Confuls étrangers
fe font pourvus de gardes ; & comme le Mufelim
, à la tête de fes gens ne ceffe de faire des patrouilles
, & a fait punir plufieurs fcélérats qui profitoient
de la confternation générale pour voler &
la
1
( 335 )
mettre le feu aux bâtimens que l'incendie avoit épar
gnés, la tranquillité a été bientôt rétablie. Ce fut vis-àvis
l'hôtel du Conful de France que le feu ſe manifeſta
d'abord ; le défordre étoit fi grand , que le Conful
n'a pu fauver que l'habit qu'il avoit fur le corps & 4
chemiſes. Le 17 il reçut un ordre de fa Cour de revenir
fur-le-champ à Paris , & il s'eft embarqué le
23 pour Marſeille. Les tremblemens de terre fe font
auffi fait fentir dans le port , & le mouvement doit
avoir été violent fous les eaux , puifqu'à chaque forte
fecouffe on a vu les poiffons fauter dans les barques .
Il s'eft formé un nouveau volcan près d'Ephèſe , &
felon le rapport d'un Capitaine allant à Conftantinople
, l'ifle d'Ourla s'eft féparée en deux parties. If
cft forti de l'ouverture une épaiffe vapeur. Pendant
que nous gémiffons de ce défaftre , nous fommes
menacés d'un autre fléau . Le Kiaja du Capitan Bacha
eft arrivé le 20 au château d'eau , & menace d'entrer
dans ce port ; comme la pefte règne fur cette flotte
ce feroit mettre le comble à nos maux. Son inſatiable
avidité l'engage à profiter de notre trifte fituation ;
& il exige outre les contributions ordinaires , des
préfens confidérables pour s'éloigner de la ville . Son
Dragoman , arrivé le 22 , a reçu les préfens des
Confuls ; plufieurs de fes gens , malades de la peſte ,
font defcendus à terre ; on les a tranfportés dans un
hopital écarté , & jufqu'à préfent la contagion ne
s'eft fait fentir nulle part. On dit que le Kiaja lève
du monde à Caraboyna , à Ourla & à Folieri , dans
le deffein de faire une defcente à Pergame , & de
marcher contre Cara Ofman Oglou , s'il ne paye
pas 100 mille écus au lion , que le Capitan Bacha
prétend de lui pour la valeur d'un vieux navire de
guerre des Indes Orientales , que le Capitan a acheté
de la Nation Angloiſe à Conftantinople «.
( 336 )
:
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 15 Septembre.
On a été long- tems dans l'attente des nouvelles de
I'Amiral Keppel ; l'affurance qu'il avoit donnée en partant
a l'Amiral Suldham , qu'il haſarderoit tout plutôt
que de ne pas réparer l'espèce de férriffure que le
combat d'Oueflant a portée à l'honneur du pavillon
Britannique , a infpiré d'abord la plus grande confiance
; l'impatience de la Nation s'étoit empreffée
d'annoncer qu'il avoit tenu parole ; dès le 28 du mois
dernier , on a prétendu qu'il étoit en préſence de la
flotte Françoife , & on ne manqua pas d'allurer quelques
jours après qu'il l'avoit battue. Cette nouvelle
ne s'étant point confirmée , & fon filence continuant ,
on a commencé à craindre pour lui , & le peuple
toujours précipité , extrême en tout , a remplacé
par des farcalmes les éloges qu'il lui donnoit.
On nous regarde , dit un de nos plaifans , exactement
comme des enfans qu'il faut endormir , tantôt
avec une hiftoire , tantôt avec une autre. Pendant
deux ans il n'a été queſtion que des talens merveil
leux des deux frères Howe ; ils devoient être les
fauveurs de l'Amérique ; mais comment l'ont-il fait ?
ils l'ont fauvée des armées Britanniques , en réprimant
leur ardeur , en arrêtant leur conquêtes , en
laiffant dans l'inaction les efcadres & les troupes qui
périffoient journellement par l'inclémence des faifons
, les maladies & la déſertion ; ils ont fauvé le
Congrès rebelle de la jufte vengeance de la Grande-
Bretagne ; & ils ont tiré leur épingle du jeu . A préfent
il s'élève un nouveau cri général , qui annonce
que la Grande- Bretagne doit être fauvée par deux
autres frères , ce font les deux Keppels , l'un Amiral
de notre flotte , l'autre Général de nos troupes , &
campé à Coxheat ; nous avons déja vu un échantillon
( 337 )
tillon de ce que le premier fait faire. Il nous a fait
perdre une partie de notre fouveraineté fur mer. Si
les François font une defcente en Angleterre , & que
le Général ne faffe pas de meilleure befogne que
l'Amiral , Dieu veuille avoir pitié de nous , & nous
envoyer d'autres fauveurs que ces deux couples de
freres «.
Ces mauvaiſes plaifanteries ramènent l'attention
de la Nation fur le Comte de Briftol , qui fous le
Ministère de M. Pitt , commanda pendant un tems
affez confidérable une efcadre Angloife fur la côte de
France , & qu'on voudroit voir à la tête de celle qui
y croife actuellement ; mais s'il fit bien alors , il n'eft
pas sûr qu'il fit auffi bien à préfent ; les circonftancès
ont changé , & celui qui connoît fi bien l'état actuel
de notre marine , & qui a mécontenté les Miniftres ,
en oppofant fon tableau réel à celui que préfentoit
le Lord Sandwich , doit favoir s'il feroit en état de
faire devant une efcadre nombreuſe & bien équipée ,
ce qu'il fit lorfqu'on ne lui en oppofoit point , & qu'il
tenoit feul la mer.
L'approche de l'équinoxe nous annonce la fin de la
campagne , qui pourroit bien fe terminer fans aucune
opération ultérieure : l'Amiral Keppel a écrit
une lettre reçue hier & qui n'a pas encore été publiée
; on prétend qu'il n'a pas trouvé le Comte
d'Orvilliers au rendez-vous qu'ils fembloient s'être
donné tacitement vers Oueffant ; le Commandant
François n'a refté que 3 jours à cette hauteur pour y
attendre les vaiffeaux qui devoient le renforcer. Il a
pris la route du cap Finifterre , foit qu'il aille audevant
de l'efcadre de Toulon , avec laquelle il feroit
trop fort, pour que l'Amiral Keppel pût fe mefurer
avec lui , foit qu'il aille joindre la flotte de
Cadix ; ce dernier évènement eft celui que l'on redoute
le plus ici ; on commence à concevoir des inquiétudes
fur les véritables difpofitions de l'Eſpagne ;
& on craint que les proteftations amicales qu'on en
25 Septembre 1778. P
( 338 )
reçoit , ne cachent un deffein formé de gagner du
tems. Quelques-uns de nos Miniftres femblent laiffer
pénétrer cette défiance ; on continue cependant d'affurer
que le Marquis d'Almodovar travaille avec
ardeur à la paix ; ou a publié fucceffivement les propofitions
qu'on dit qu'il a faites ; on prétend aujourd'hui
qu'elles font celles-ci . » 1º. Les Etats-Unis
d'Amérique feront reconnus comme Puiffance indépendante
, & admis comme partie contractante dans
un Traité général . 2 ° . Le Canada dans toute fon étendue
, la Nouvelle-Ecoffe & les deux Florides fur le
Continent d'Amérique , feront garantis à la Grande-
Bretagne. 3. Les établiffemens de l'Inde , & les Ifles
de l'Amérique refteront dans leur état actuel. 4º . La
Louifiane & toutes les dépendances feront cédées à
l'Espagne . 5 °. Le commerce des Etats- Unis fera
libre avec les domaines des Puiffances contractantes
en Europe , mais il fera défendu avec leurs ifles &
établiſſement dans les deux Indes , ou par-tout ailleurs
hors de l'Europe. 6º. Une ifle dont on conviendra
fera déclarée neutre . 7º . La pêcherie de
Terre - Neuve fera libre pour la France , excepté
dans les endroits où les Anglois ont actuellement des
établiffemens. 8 °. Les Américains y auront les mêmes
priviléges qu'avant la guerre. 99. Les Puiſſances maritimes
feront invitées à accéder au Traité général «.
Telles font , dit-on , les propofitions de l'Espagne ;
on doute que notre Cour y veuille accéder , à moins
qu'il n'y foit fait des modifications , qu'il fera enfuite
queftion de faire goûter aux parties intéreffées. Le
Gouvernement qui fent que pour faire un Traité
avantageux , il auroit beſoin d'une victoire , fe propofe
, dit-on , de temporifer. On affure en conféquence
qu'il eft décidé a faire encore une campagne ,
& que le Chancelier de l'Echiquier a déclaré qu'il
aura des reffources pour cet objet ; pendant qu'il
cherche des alliés dans le nord , il médite auffi des
projets de diverfion fur les poffeffions de la France ;
comme on parle d'une invaſion que celle- ci médite
( 339 )
fur les ifles de Jerfey & de Guernefey , on lui prére
à lui le deffein de faire une pareille tentative en
Corfe ; on y enverra le Général Paoli avec 8000
hommes ; on nomme déja les troupes qui doivent les
compofer ; ce feront 2 régimens de montagnards , 4
du camp de Coxheath , & 2 de celui de Varley-
Common. On ne manque pas d'exalter à cette occafion
les efpérances de fuccès que donne Paoli ; mais
elles ne féduifent pas toute la Nation , qui fait come
ment la France eſt actuellement établie dans cette ifle .
Elle ne conçoit pas non plus comment le Gourvernement
pourroit fe défaire , dans les circonstances
actuelles , d'un corps auffi confidérable de troupes .
Elle n'a actuellement que 50,000 hommes , y compris
les milices ; Guillaume le Conquérant a fixé à
60,000 le nombre néceffaire pour la défenſe du
Royaume ; & les plus fameux Généraux Anglois ,
entr'autres le Duc de Marlborough , ont décidé qu'il
n'en falloit pas moins pour nous mettre en état de
réfifter fur nos foyers à qui que ce foit. Il nous manque
donc 10 mille hommes , & il ne feroit pas prudent
à nous d'augmenter ce déficit jufqu'à 18 ; pour
un mal très-incertain que nous voudrions faire aux
François , ils pourroient nous en faire un très -grand',
s'ils faifoient une defcente dans notre ifle ; un avan
tage fur mer pourroit la faciliter , & une fois débarqués
, quel obftacle trouveroient - ils ? On fait ce
que peuvent des milices contre des troupes difciplinées
& bien conduites , & on peut juger des progrès
de celles - ci , dans un pays ouvert de tous côtés , & où
il n'y a aucune place qui puiffe les arrêter.
On dit qu'on a reçu de bonnes nouvelles de l'Amé
rique. Les dernières lettres de l'Amiral Howe , qui
avoient donné lieu à une Gazette extraordinaire , n'avoient
fait qu'augmenter les alarmes ; on y avoit remarqué
qu'il écrivoit le 11 que le Comte d'Estaing
avoit paru avec 15 voiles & qu'il méditoit d'attaquer
New-Yorck. Le paquebot chargé d'apporter ces dé-
P 2
( 340 )
pêches , ne s'étoit difpofé à appareiller que le 17 , &
n'étoit parti que le 18. Dans la fituation critique où les
affaires le trouvoient le 11 , les opérations des cinq
ou fix jours fuivans devoient être fort intéreflantes ;
on ne préfumoit pas que le Lord Howe les eût cachées
à la Cour ; mais on penfoit que celle - ci
n'avoit pas jugé à propos de les publier. Des lettres
particulières , portent que le Général Washington
, après avoir paflé la rivière d'Hudſon , & avoir
été joint par un renfort confidérable aux ordres du
Général Gates , & par la milice qui accouroit de tous
les environs , faifoit fes difpofitions pour attaquer de
concert avec M. le Comte d'Estaing , Long-Iſland , &
Fifle de Staten . Quelqu'affligeante que fuflent toutes
ces circonstances , on le flattoit cependant que l'iffue
en feroit moins funefte qu'on ne le craignoit, L'efcadre
du Lord Howe fe trouvoit provifionellement à l'abri
dans le port de New-Yorck , puifque les François ne
pouvoient paffer que fucceffivement le canal qui y conduit
; & les lignes où campoit l'armée du Roi étoient
fi fortes , qu'on ne craignoit point de défaite immédiate.
Des lettres de l'Amiral Howe ont , dit- on , confir
mé ces eſpérances ; elles ont été apportées par la
Fanny , partie le 1er Août de New - Yorck. Quoiqu'elles
aient été préſentées au Roi le 13 de ce mois ,
la Cour n'en a point encore fait publier le contenu,
Voici ce qu'on en dit. » Le Cornwall , vaiſſeau dẹ
l'Amiral Byron , le Raifonnable venant d'Hallifax ,
& deux autres des Indes occidentales , ont paflé au
milieu de l'efcadre Françoife , en ont effuyé tout le
feu , fans dommage , & ont joint l'Amiral Howe ,
qui par ce moyen a 9 vaiffeaux de ligne ; avec ces
forces il fe propoſoit de fortir le 2 Aour & de donner
chaffe à M. d'Eftaing , qui le 22 Juillet avoit quitté
Shandi -Hook , & gouverné vers Boſton ou Hallifax.
Celui-ci avoit pris 30 bâtimens Anglois ; mais de peu
de valeur , à l'exception de 2 de la Jamaïque & de
( 341 )
quelques vaiffeaux de tranfport chargés de munitions
& de troupes. Il avoit beaucoup fouffert faute d'eau
& de vivres , & ce befoin l'avoit forcé de quitter fa
ſtation. On est étonné que la Cour n'ait pas publié
elle- même ces nouvelles , depuis le 13. C'est ce qui
fait que quelques perfonnes en doutent encore. Son
filence qui ne fera fans doute pas long , fi elles font
réelles, renouvelle les plaintes contre l'adminiſtration.
On affuroit que le Lord Sandwich avoit fait partir des
ports Britanniques , plufieurs vaiffeaux qu'on croyoit
deftinés pour d'autres contrées , & qui avoient eu des
ordres fecrets d'aller joindre le Lord Howe. La fauffeté
de ces bruits- eft démontrée , puifque l'efcadre de
cet Amiral a été bloquée , & auroit été détruite fi les
François avoient pu approcher à la portée du canon .
l'ourquoi , demande-t-on , l'Amiral Byron a -t-il été
retenu à Portſmouth près de 3 femaines , pendant
lefquelles le vent a prefque toujours été favorable ?
pour donner au Roi le fpectacle d'une efcadre , loif
qu'il a vifité ce port ; on lui a fait perdre fon tems
on l'a expofé aux tempêtes qui fe font élevées depuis
& on a laiffé l'Amiral Howe fans défenfe . Ces réflexions
faites avec humeur , multiplient les épigrammes
. » Les Miniftres , dit- on , font répandre par
leurs partifans & leurs efpions , à qui l'Etat paye 6 à
7 mille liv. fterl . par an , que l'armée du Roi en Amérique
n'a changé de pofition qu'à caufe de la conduite
du Général Howe. Cependant ce Général a été accueilli
ici très-gracieufement , & il n'y a point de
plainte en forme contre lui. A préfent que Clinton
lui a fuccédé , Clinton va faire des prodiges , & fi
les Miniftres peuvent tromper. le public , au point de
lever un nouvel emprunt fur des efpérances auffi folides
que celles de la conquête de l'Amérique , ils fe
ferviront de cet expédient jufqu'à ce qu'ils trouvent
un autre appât à préfenter au poiffon «<.
Selon les mêmes clameurs , le Parlement prorogé
F 3
( 342 )
au premier Octobre , ne s'ailemblera pas avant les
fêtes de Noël. Il eft bien dit dans la prorogation ,
qu'il fera convoqué pour l'expédition des affaires ;
mais cette expreflion n'eft qu'une formule d'ufage;
& l'on fait que lorfqu'on affemble le Parlement , c'est
pour confirmer les réfolutions prifes auparavant dans
le cabinet.
Notre commerce continue de languir ; felon toutes
les lettres de l'Inde , les affaires de la Compagnie font
dans un défordre affreux , non -feulement fur la côte
de Coromandel , mais particulièrement encore dans
le Bengale , où l'Anarchie qui trouble le pouvoir
civil , a depuis long- tems occafionné les diffentions
& les animofités les plus violentes. En effet , la dif
corde y a été portée au point qu'il eft impoffible que
le cours des affaires s'y rétablille , fans l'interpofition
du Parlement , & il n'y a que la guerre d'Amérique
qui ait pu l'empêcher de s'en occuper ; celle
dont nous fommes menacés avec la France , le lui
permettra- t-elle aujourd'hui ?
Notre commerce du Levant n'eſt pas dans une
fituation moins déplorable ; les bâtimens qui y trafiquent
n'ont de convoi que jufqu'à Gibraltar , & les
François font maîtres de la Méditerranée ; ils nous
ont enlevé 4 vailleaux tichement chargés ; cette
perte ne fera pas la feule , s'il eft vrai , comme on le
dit , que le Lord Sandwich ait répondu aux marchands
intérellés à ce commerce , qui lui demandoient
des convois pour le Levant , que cela étoit impollible
, & qu'ils n'avoient qu'à faire ce commerce
fur des vaiffeaux neutres. Mais ces vailleaux neutres
feroient - ils refpectés ? nous n'en donnons pas du
moins l'exemple ; puifque nos vailleaux en ont pris
dernièrement 13 , tant Hollandois que Suédois
Hambourgeois , & un Pruffien venant de Dantzick
& deftiné pour St. -Valery en Picardie . Ces procédés
ne peuvent qu'indifpofer contre nous les Nations
neutres.
( 343 )
Les Armateurs François & les Américains , font à
leur tour de fréquentes prifes ; l'arrivée de la flotte
de la Jamaïque & de celle des ifles fous le vent , &
de Lisbonne , a diffipé une partie de nos inquiétudes
; mais on craint pour nos autres bâtimens.
Parmi les Armateurs , on fait combien le
Corfaire Jones s'eft rendu redoutable par le nombre
de fes prifes , & par fa hardieffe à defcendre
fur nos côtes. Les Commiffaires de l'Amirauté
ont écrit à fon fujet la lettre fuivante à M.
Foulkes , Capitaine du vaiffeau la Satisfaction , atmé
à Gréenhock . » Ayant été informé que l'Armateur
Américain Jones , a armé un autre vaifléau , &
doit appareiller de France dans peu de jours , de conferve
avec trois Armateurs , dans la vue , à ce que
l'on croit , de piller & de faccager les environs de
Lairne & de Carrick-Fergus , nous vous en prévenons ,
& vous fignifions de vous tenir fur vos gardes , & de
faire de votre mieux pour faire avorter tant cette entrepriſe
que toute autre qui pourroit être faite dans
ce canal & fur cette côte par ledit Jones «.
On a débarqué dernièrement à Falmouth le Capitaine
Brereton , Commandant du Duc , vaiffeau
de . 90 canons , déposé par un confeil de guerre
pour s'être enivré la veille & lendemain du combat
d'Oueffant . Ce jugement a paru d'autant plus
févère , que le jour de l'action cer Officier s'étoit
bien conduit , & qu'après fa difgrace il a demandé à
l'Amiral Keppel la permiffion de fervir en qualité de
volontaire. Elle lui a été refufée par l'Amiral , parce
qu'il auroit femblé , en l'accordant , blâmer la conduite
de ceux qui ont compofé le Confeil . Le vice qui
a fait fon malheur , n'eft pas toujours regardé comme
un crime parmi les marins . En defcendant à terre , il
monta dans une voiture , derrière laquelle un poliffon
méchant s'empreffa d'écrire avec de la craie Lâche
Bing ; la populace le pourfuivit jufqu'au dehors de
la ville , en l'accablant de huées. On le dit un très-
P 4
( 344 )
bon & très- brave Officier , & on croit qu'après cette
leçon , bien propre à le corriger , on pourra l'employer
de nouveau dans quelque-tems .
ÉTATS- UNIS DE L'AMÉRIQUE - SEPTENT.
Philadelphie , du 30 Juin. Nous nous occupons
ici à réparer les dommages qu'ont fait à cette ville ,
les troupes Royales pendant leur féjour ; ils ne peuvent
être plus confidérables ; elles femblent avoir
détruit pour le plaifir de détruire ; nous nous reffentirons
long - tems des effets de leur fureur ; mais
tout le rétablira , & heureux de notre liberté & de
notre indépendance , nous ne regretterons point ce
qu'il nous en aura côuté pour les affermir.
On a parlé de l'expédition que nos troupes ont
faite au commencement de cette année dans le Diftrict
des Natchez , Floride Occidentale : voici la
capitulation qui fut fignée le 21 Février dernier ,"
entre les habitans & l'Officier chargé de cette expédition
, » le Capitaine James Willing , au fervice
des Etats - Unis de l'Amérique Septentrionale , arrivé
le 19 Février à Natchez , avec un détachement de
troupes à fes ordres , & le lendemain de grand matin
, ayant mis en campagne plufieurs parties defdites
troupes , qui prefqu'au même moment ont fait
les habitans prifonniers de guerre (ur leur parole ,
ayant enfuite déployé, les couleurs des Etats -Unis
de l'Amérique, & pris poffeffion du Pays en leur
nom : les habitans , dans cet état de détreffe , fe
voyant fans protection , craignant la confifcation
de leur propriété , ont cru néceffaire de le préfenter
audit Capitaine Willing , & de lui propofer des ter
mes d'accommodement auxquels ils s'eft prêté furle-
champ: en conféquence lefdits habitans ont délé
gué quatre particuliers ; favoir , William Hiorn
Charles Percy , S. Wells , maître d'une Plantation
le Major Luke Collins , à l'effet de traiter en leure
nom , & de leur obtenir les conditions les plus avan
tageufes poffibles «<.
( 345 )
Nous les Délégués fufdits ayant obtenu du
peuple la permiffion d'appeller à notre affiftance qui
nous jugerions à propos , avons prié Ifaac Johnson ,
Richard Ellis , Ecuyers , & Jofeph Thompſon ,
maître de Plantation de nous affifter. Et de concert
avec eux , nous propofons les termes fuivans au Capitaine
Willing .
» 1. Que nous ne prendrons les armes , en au
cune manière , contre les Etats - Unis de l'Amérique
que nous ne favoriferons pas les ennemis defdits
Etats , & que nous ne leur donnerons aucune eſpèce
d'affiftance Agréé «.
» 2. Que tant que nous ferons neutres nos
> per
fonnes , nos Efclaves & tout ce que nous poffédons
de quelqu'efpèce que ce puiffe être , feront en fûreté
& ne pourront être moleftés. Agréé «.
3. Que l'on fournira un état des Efclaves appar
tenans aux habitans , avec les noms defdits Efclaves,
& que cet état fera certifié vrai , fur l'honneur.
Agréé «.
4. Que le Capitaine Willing conviendra d'envoyer
un Parlementaire aux Indiens du Diſtrict de
Choctaw , avec de bonnes paroles & la ceinture de
paix , afin de les empêcher de faire une irruption fur
ce Diftrict dénué de défenſe. Agréé « .
5. Que le Capitaine Willing ayant au nombre
de fes prifonniers un certain Robert Welsb , fur lequel
on avoit trouvé un ordre ( donné par Farquhar
Bethune , Ecuyer , Commillaire pour la nation Choctaw
) de nuire , harraffer , mettre en détreffe & repouffer
tout parti Américain qui deſcendroit la rivière
; comme il paroiffoit aux habitans de ce Dif
trict que la vie dudit Robet Welsb étoit en danger,
ils ont intercédé en fa faveur auprès du Capitaine
Willing , qui l'a fur-le- champ mis en liberté , &
qui l'enverra avec le pavillon de trève près de la
nation Choctaw , où il a beaucoup de crédit ,
l'effet de lui infpirer des difpofitions pacifiques .
Agréé «.
PS
à
( 346 )
6. Que les Délégués & leurs affociés auront la
permiffion de faire paffer une copie de ces articles au
Gouverneur Chester à Penſacola , & d'yjoindre une
lettre par laquelle S. E. fera priée de prendre les
mefures convenables pour empêcher les Indiens de
faire une irruption fur les habitans. Agréé «.
7. Que les Délégués & leurs affociés convienment
au nom & en faveur du peuple de prêter le
ferment fuivant , de ne point prendre les armes contre
les Etats - Unis de l'Amérique , de ne rien faire à leur
préjudice , de ne point favorifer , aider , affifter en
aucune manière les ennemis defdits Etats , de ne
point leur fournir d'armes ni de munitions , de ne
pomt fournir d'inftrumens militaires aux fauvages
pour être employés contre lefdits Etats - Unis , & à
l'exception de ce qui eft énoncé dans l'Article précédent
, de ne point traiter avec les ennemis defdits
Etats ni en paroles ni en actions , mais d'obferver
une neutralité. Agréé «.
» 8. Que les Délégués nommeront quelques perfonnes
tirées de leur corps pour accompagner le
capitaine Willing à la nouvelle- Orléans . Agréé ce.
Tous ces articles étant fignés par les Délégués &
affociés ci- deffus nommés , le Capitaine Willing les
a fignés auffi & acceptés dans toute leur étendue ,
excluant des avantages accordés aux Habitans les
Officiers publics de la Couronne Britannique & tous
fujets de ladite Couronne , ayant quelque propriété
dans le District de Natchez ".
Trenton , du 10 Juillet. Les Commiffaires du
Roi de la Grande Bretagne , après avoir échoué
dans leur négociation auprès du Congrès , femblent
n'avoir pas perdu toute efpérance de réunion ,
ou de caufer du moins quelques divifions parmi le
peuple de ces Etats Unis . A leur arrivée à New-York,
ils fe,font empreffés de publier une proclamation
dans laquelle ils affectent d'expofer leur conduite
leurs voeux ,
& invitent tous les ſujets des Etat - Unis
( 347 )
à les juger , dans l'efpérance qu'ils en difpoferont
plufieurs à fe réunir à eux. Le foin qu'a bien voulu
prendre le Congrès de donner à cette proclamation ,
toute la publicité poffible en la faifant imprimer
auffi lui- même , telle quelle eft , & fans y joindre
aucune refléxion , peut faire voir combien peu eft
fondée l'efpérance dont ils fe flattent. Nous la tranfcrirons
ici.
»Le Roi en Parlement , pour ramener les bénédictions
de la réconciliation & de la paix dans la Grande-
Bretagne & fes Colonies , ayant révoqué dans le
cours de la dernière Séance divers actes , qu'on a
trouvés avoir excité des jaloufies & fait craindre
pour la liberté dans lefdites Colonies ; & défirant
lever tout obftacle de la manière la plus prompte &
la plus efficace , nous ayant nommé fes Commiffaires
pour agir fur ce continent & prévenir , par
notre préfence en Amérique , les longueurs , qu'auroient
caufées le paffage des meffagers en Europe ,
& leur retour , fur tout fujet de difcuffion qui auroit
pu furvenit : favoir , faifons à tous ceux à qui
il appartient , que nous étant trouvés à Philadel
phie le 30 Juin , nous avons envoyé de- là la lettre
fuivante , avec les pièces y annexées , à Henry Laurens
, Ecuyer , Préfident du Congrès , & que nous
en avons reçu la réponſe fuivante.
[ Ici fuivent la lettre des Commiffaires & la
réponse du Congrès , que nous avons rapportées
précédemment ] .
» Chacun peut à préfent juger des intentions gracieufes
de S. M & du Parlement , & concourir avec
nous à terminer promtement les malheureufes divifions
, qui fubfiftent actuellement fur cè continent
& à établir une paix durable.
En communiquant ainfi nos procédés au peuple
de l'Amérique - Septentrionale , nous ne prétendons
employer le raifonnement qu'autant qu'il fera néceffaire
pour expofer les motifs de notre propre
P 6
( 348 )
conduite , fans aucune vue d'influer fur le jugement
de ceux qui n'ont pas moins d'intérêt que nous à
décider pour eux - mêmes dans ces matières importantes.
» Comme le grand objet , qui doit déterminer nos
propres délibérations , eft la profpérité de la Grande-
Bretagne , en tant qu'elle s'accorde avec le bien - être
général de l Empire , nous nous flattons de trouver
parmi les habitans de l'Amérique- Septentrionale , un
attachement & une follicitude égale pour les intérêts
de leur confédération générale & des différentes
Colonies on Etats , auxquels ils appartiennent. Dans
ces fentimens ils jugeront de nos propofitions , nous
les avons faites dans l'efpérance qu'elles pourroient
être plus avantageufes à notre pays , que les plans
originaux de Coloniſation , & plus füies pour toutes
les par ies qu'aucuns arrangemens , ayant pour but
de former un revenu en Amérique à la difpofition du
Parlement. Nous nous flattons du moins , qu'on les
trouvera fuffifantes pour établir cette union de forces
, qui fait la vigueur & la fûreté des nations fans
mettre en danger la liberté du fujet. Le Congrès ,
les affemblées , & le peuple de l'Amérique jugeront
par eux -mêmes , fi cettte union de forces , que
nous jugeons fi avantageufe pour la Grande- Bre-.
tagne , ne leur peut pas être également utile , & fi
la tranquillité intérieure de leur propre fyftéme ne
fera pas plus affurée fous le titre & la Majefté du
Roi de la Grande-Bretagne , dont les prérogatives
font exercées avec des limitations convenables , &
dont l'autorité raffermira l'exécution régulière de
toute loi , qui pourra être faite par les représentans
du peuple , qu'elle ne pourroit jamais l'être , fi on
la laiffoit expofée aux orages de la faction & aux
agitations des intérêts difcordans des partis , qui
diviferont probablement ce continent , après lui.
avoir fait oublier le refpect dû à l'ancienne conftitution
, fous laquelle ils ont fi long- tems profpéré. ›
( 349 )
Ils jugeront , fi une telle union avec la Grande-Bre
tagne ne feroit pas préférable à l'alliance de la Monarchie
Françoife , qui a toujours été , & qui par fa
conftitution doit toujours être ennemie de toute liberté
de loix & de religion . En ufant de ces expreffions
, nous défirons garder le refpect dû aux perfonnes
des Princes , fans être les dupes de leur politique
; & , fans difputer fur la grandeur ou la bonté
de S. M. T. C. , nous perfiftons à dire , que la poli
tique de la France dans l'occurence actuelle a été infidieufe
, également hoftile envers la Grande- Bretagne
, & pernicieufe dans les effets au peuple del'Amérique
, quelque flatteufe qu'elle foit pour l'ambition
de quelques-uns , & favorable pour les intérêts
particuliers d'autres.
>
»Nous en appellons fur-tout à ceux qui ont fouffert
ou qui pourront fouffrir par la continuation de
la guerre ; qu'ils confidèrent férieuſement la caufe
primitive des hoftilités préfentes , & les propofitions
que nous avons faites pour la lever & pour prévenir
toutes conteftations futures : nous les exhortons à
confidérer les raiſons , qui ( malgré les déclarations
réitérées & folemnelles du peuple de l'Amérique,
qu'il n'avoit jamais fouhaité de fe féparer de la
Grande- Bretagne , ) font affignées aujourd'hui par le
Congrès , pour rejetter toute difcuffion , à moins
que la Grande - Bretagne ne confente à des articles :
préliminaires , qui doivent prévenir toute union fubféquente
d'intérêts entre nous : & nous nous flattons
qu'ils acquitteront la Grande-Bretagne du reproche ,
qu'ils ne manqueront pas de faire aux auteurs de
toutes les calamités , auxquelles ils continueront
d'être exposés.
ود
Espérant qu'on jugera notre conduite avec candeur
, nous continuerons de prendre toutes les mefures
, que nous croirons les plus propres à remplir
ce que nous devons à notre Souverain , à nos concitoyens
dans la Grande-Bretagne , & aux Colonies ,
11
1
( 350 )
ainfi qu'à prouver la fincérité des intentions , avec
lefquelles nous tâchons d'obtenir ces biens de la
paix , qui font les objets de notre commiffion ; priant
ardemment Dieu Tout- Puiffant de nous accorder ſon
fecours & l'affiftance de tous les hommes de bien «.
Charles -Town , du 14 Juillet. Le Congrès , par
une réfolution du 8 du mois dernier , a défendu l'exportation
de toute efpèce de provifions hors des
treize Etats - Unis , à compter du 10 du même mois ,
jufqu'au 15 Novembre prochain , à moins que cette
affemblée n'ait avant ce terme des raiſons
voquer cette défenſe.
pour réar-
Le moment qui doit mettre fin à notre grande
querelle avec la Grande-Bretagne , & renvoyer tous
les Anglois en Europe , n'eft plus éloigné. L'efcadre
Françoife de M. le Comte d'Estaing , forte de 2
vaiffeaux de 80 canons , de 6 de 74 , de 3 de 64 , &
deux de so , bloque l'Amiral Howe , de manière
qu'il ne peut fortir aucun de ſes vaiffeaux ; le Général
Washington avec une armée nombreuſe , poſté à
Kingsbridge dans la pofition avantageufe que l'on
connoît , renferme du côté de terre le Général Clinton
, débarqué avec fes troupes dans l'Ile de
New-Yorck ; & les Généraux Gates & Parfons ,
rivés aux Plaines - Blanches avec 10 régimens , fe
font avancés de leur côté pour refferrer de toutes
parts les troupes Royales . Les lettres que les Officiers
Anglois écrivent de tems en tems en Europe
& qui tombent entre nos mains , parce que tous
les paffages font fermés , prouvent qu'ils jugent"
comme nous de leur fituation. » Nous fommes actuellement
à New - Yorck , écrivent- ils , après une
guerre de quatre ans , qui a coûté à la nation des
fommes immenfes d'argent , & un grand nombre
d'hommes , & nous n'avons pas rempli un feul des
objets pour lefquels nous avons commencé la guerre ;
nous avons au contraire perdules Colonies à jamais ;
il y a lieu de préfumer que notre armée ne tardera
( 351 )
pás à périr de faim , ou à fe réduire à rien , par la
défertion , les maladies & les efcarmouches ; de forte
que de 40,000 hommes , des plus belles troupes qui
foient forties d'Angletterre , il n'y rentrera peutêtre
pas la quarantième partie ".
Un Officier de diftinction dont nous avons auffi
intercepté une lettre , ne préfente pas un tableau
mois effrayant ; il ne laiffe pas cependant de conferver
des efpérances ; on jugera fi fa nation peut
compter fur celles qu'il lui donne . » Clinton fera
tout ce que peuvent faire la bravoure & la fagacité
pour remédier à tous nos maux ; mais les efforts
d'un homme , quelle que foit fa capacité , ont tou
jours leurs bornes. Si la flotte d'Angleterre arrive
dans une quinzaine de jours , ou qu'au moins elle
ne tarde pas plus de trois femaines , nous pourrons
encore nous battre contre Washington , avec Arnold
à fes côtés ; mais fouvenez-vous d'une choſe ;
c'est que nous n'avons pas feulement à combattre
une armée , mais tout un pays ; chaque homme que
nous perdons décourage fon camarade , tandis que:
l'armée Américaine ne fe reffent jamais de fes pertes ;
un foldat eft tué , un autre homme prend auffi-tôt .
fa place , & avec elle tous les fentimens de rancune
& de vengeance du défunt , lefquels il ajoute à ceux
dont il étoit déja animé auparavant. Remarquez encore
que cette année nous n'avons rien qui puiffe
opérer une diverfion utile , toutes les forces des
Américains , tous leurs Généraux font combinés
contre la feule Province où nous nous trouvons.
Cependant je ne manque pas encore de confiance
dans la valeur , & fur- tout dans le bonheur de notre
nation . Au moment même de notre détreſſe , nous
avons eu un exemple frappant de ce bonheur. Le
Comte d'Eftaing auroit pu arriver quinze jours
plutôt , & s'il fut tombé fur nous pendant que nous
traverfions la Delaware , nous aurions été anéantis
infailliblement ; fi je fuis au monde à la fin d'Avril ,
( 352 )
jefpère que je pourrai encore vous donner des nou
velles fatisfaifantes.
FRANC E.
De VERSAILLES , le 20 Septembre.
La Cour part aujourd'hui pour aller à Choiſy , où
elle reftera jufqu'au 27.
Les de ce mois le Roi a accordé la place de Grand-
Croix , vacante dans l'ordre de Saint -Louis , par la
mort du Comte de Marcieu , au Marquis du Sauzay ,
Maréchal de Camp , Major des Gardes Françoifes ,
auquel S. M. avoit donné l'affurance de cette grace ,
& la permiffion d'en porter la décoration. S. M. a en
même-tems donné au Marquis de la Vaupalliere , Maréchal
de Camp , la place de Commandeur du même
Ordre , vacante par la nomination du Marquis du
Sauzay à celle de Grand-Croix.
S. M. a nommé à l'Abbaye d'Andres , Ordre de
Saint- Benoît , Diocèfe de Boulogne , l'Abbé de Chabrillant
, Grand -Vicaire d'Arles , aumônier de S. M.
Demoiſelle de Chaftenay-Lanty vient d'obtenir du
Roi la permiffion de prendre le titre de Dame. S. M.
avoit accordé , il y a quelques mois , la même grace à
la Comteffe Armande de Chaftenay fa coufine , dont
l'ayeule & la mère font Dames de l'Ordre de la Croix
étoilée de l'Impératrice- Reine. Le Chevalier , fon
frère , eft Colonel en fecond du régiment Dauphin ,
Cavalerie , & Gentilhomme d'honneur de Mgr. le
Comte d'Artois . Le Marquis de Chaftenay , leur
pere , a fervi plufieurs années dans la Gendarmerie ,
en qualité d'Enfeigne des Gendarmes Anglois.
Le 6 , LL. MM. & la famille Royale ont figné le
contrat de mariage du Comte d'Hervilly , Lieutenant
au régiment du Roi , avec Demoiſelle de Balleroy.
Le 7 , M. Gouft de Rouin eut l'honneur d'être préfenté
à Mgr. le Comte d'Artois en qualité de Maître
( 353 )
des Requêtes de ce Prince. Le 15 , le Prince de Holf
tein Gottorp , Coadjuteur de l'Evêché de Lubeck
fut préfenté , fous le nom de Comte de Raftadt ,
LL . MM. & à la famille Royale , par l'Introducteur
des Ambaffadeurs .
Le 8 , Dom Prêcheur , Procureur- Général de la
Congrégation de St. Vannes , eut l'honneur de préfenter
au Roi des chiens de chaffe & des faucons au
nom de l'Abbaye de St. Hubert. Ce préfent que
l'Abbé eft dans l'ufage de faire tous les ans à S. M.
fut reçu par le Marquis de Forges , Capitaine du vol
du Cabinet. Le même jour l'Abbé Mallet , Chapelain
de Madame , eut l'honneur de préſenter à Monfieur
à Madame & à Mefdames de France l'Oraiſon funè
bre de la Dame de Villette , ancienne Abbeffe de l'Abbaye
Royale de Notre Dame de la Pommeray-lès-
Sens. Le 13 , M. Jeaurat , de l'Académie Royale des
Sciences , ancien Profeſſeur , & Penfionnaire des
Ecoles royales Militaires , chargé par l'Académie de
calculer chaque année la connoiffance des Tems , ou
des mouvemens célestes , pour l'ufage des Aftronômes
& des Navigateurs , préſenta à S. M. le volume
de l'année 1781 , qui eft le 103. que l'Académie publie
fans interruption depuis l'année 1679 ; les calculs
ont conftamment été faits pour les tems du
méridien de l'Obfervatoire royal de Paris.
Le 17 , la Cour a pris le deuil pour 11 jours , à
l'occafion de la mort de Chriftine-Henriette , Princeffe
de Heffe Rhinsfels , époufe de Louis- Victor
Amédée de Savoie , Prince de Carignan.
De PARIS, le 20 Septembre.
ON attend avec impatience les lettres de Breft qu'on
recherche avec empreflement ; mais qui jufqu'à préfent
n'ont pas fatisfait pleinement la curiofité . Les der
nières en date du 14 de ce mois , contiennent les détails
fuivans. Il y a long-tems que nous n'avions
( 354 )
aucunes nouvelles de notre efcadre ; plufieurs frégates
& autres bâtimens partis d'ici pour aller la rejoindre
ou lui porter des paquets , étoient rentrés après
l'avoir cherchée inutilement pendant plufieurs jours.
Le Réfléchi de 64 canons , forti d'ici le 26 du mois
dernier , a été dans le même cas pendant 16 jours ,
& a été expoſé a être pris ou battu. Pendant qu'il
cherchoit notre armée , il a rencontré d'abord un
vaiffeau Anglois de 80 canons , dont il s'eft vu à portée
du boulet ; il fe préparoit à foutenir le combat ,
lorfque le vaiffeau ennemi s'eft retiré ; on a jugé
que le navire venoit de long cours , & qu'il pouvoir
n'être pas en état de fe battre. Quelques jours après ,
le Réfléchi rencontra une de nos frégates qui depuis
24 heures avoit perdu notre efcadre , dont il s'étoit
écarté pour donner la chaſſe à un bâtiment ennemi ;
le vaiffeau & la frégate voyageant enſemble pour
trouver notre armée , ont apperçu à 10 lieues d'Oueſ
fant l'armée Angloife , compofée de 38 à 40 voiles,
dont ils ont jugé que 28 étoient vaiffeaux de ligne
& le refte frégates & autres bâtimens. Ils ont été
chaffés vigoureufement par un détachement de cette
armée , auquel ils ont heureufement échappé , & font
venus mouiller le 11 à l'entrée du Goulet , en attendant
de nouveaux ordres. Ils les ont reçus hier 13 ,
par une frégate envoyée par M. le Comte d'Orvilliers
, & font partis aujourd'hui avec elle pour l'aller
joindre. On eût bien defiré que le Neptune de 88
canons , & qui en portera 90 , eût été prêt pour les
accompagner ; mais ce vaiſſeau ne pourra defcendre
à la rade que demain , & partir quelques jours après.
La frégate arrivée le 13 , & repartie le 14 avec le
Réfléchi & l'autre frégate , eft la feule qui nous a
enfin donné quelques nouvelles de notre armée. On
garde le filence le plus profond fur la véritable poſition
, fa marche & fes vues. Ce que l'on croit favoir
, c'eft qu'elle s'étoit avancée vers le Sud , qu'elle
revient , & qu'elle doit rentrer ici vers le 20 , pour
( 355 )
ne pas être expofée aux coups de vent de l'équinoxe .
Un petit bâtiment de la Compagnie des Indes , arrivé
le 10 à l'Orient , a rapporté qu'il venoit de
quitter l'efcadre au Cap Finifterre. On ajoute que M.
de la Cardonnic , Commandant le Diadême , vaiffeau
de l'armée , a fait une chûte qui lui a démis l'épaule ;
fon Capitaine en fecond a pris le commandement ;
mais on ne doute pas qu'il ne le reprenne s'il y aun
combat. Suivant la marche de notre efcadre & la poſition
des deux armées , celle des Anglois étant à l'entrée
de la Manche , à peu de diftance d'Oueffant , on
juge que fous 8 jours au plus tard , il y aura une
affaire , ou que notre efcadre fera rentrée. Les deux
vaiffeaux qui font ici fur les chantiers , l'un de 100
canons & l'autre de 80 , feront lancés fous 15 jours
& en état de fe trouver armés fort peu de tems
après «.
On voit par le détail que les Anglois ont donné
de l'état de leur efcadre après le combat d'Oueffant
qu'il y avoit 28 grands mâts à renouveller , & pref
qu'autant à jumeller fans compter les vergues ; ces
opérations ont entraîné néceſſairement du tems , &
ont retardé la feconde fortie de leur flotte ; elles
étoient plus faciles avant la perte de l'Amérique ,
parce qu'elle fourniffoit des mâts de 30 pouces de circonférence
; ceux qu'on tire de Riga , & dont on eft
forcé de fe contenter ne font pas fi gros.
Depuis quelque tems les bruits qu'il n'y aura point
de guerre le renouvellent ; & on les fonde fur ce qu'en
effet l'Angleterre n'a aucun intérêt à augmenter le
nombre de ſes ennemis ; cependant il ne manque jufqu'à
préfent à fes opérations hoftiles que la formule
d'une déclaration de guerre , & il faut peut - être attendre
pour juger du parti qu'elle prendra , qu'elle
foit sûre des difpofitions de l'Eſpagne . On fait que
cette Puiſſance continue fes armemens avec beaucoup
d'activité , & qu'outre la flotte de Cadix , forte de
42 vailleaux de guerre , elle én a encore 18 , tant au
A
( 356 )
Ferrol qu'à Carthagêne , en état de mettre à la voile
au premier' ordre ; & felon des lettres de Londres ,
on n'y doute pas qu'elle n'acquiefce fans délai à la
premiere demande qui lui fera faite relativement à
l'exécution du pacte de famille.
On attend tous les jours des nouvelles pofitives
des opérations du Comte d'Estaing en Amérique.
Selon des lettres de Bordeaux , des Capitaines de
Marchands ont rencontré des bâtimens Américains ,
qui leur ont appris que les François bloquent actuellement
New-Yorck & l'Amiral Howe qui s'y eft retiré ,
tandis que les Généraux Washington & Gates attaquent
cette place par terre ; que l'Amiral Byron a
paru à l'entrée de cette rade avec trois vaiffeaux qui
lui reftoient de fon efcadre, & qu'à la vue des François
il avoit promptement regagné le large & fait route
vers Hallifax.
Les armemens ſe continuent dans nos ports avec
beaucoup d'activité . On prépare à Toulon le vaiffeau
le Souverain , de 74 canons , pour le mettre en état
d'entrer dans le nouveau baffin , on y a reçu ordre
d'armer les 4 frégates qui font en état de l'être . On a
armé une chaloupe canonnière , portant un canon de
18 livres de balle , elle doit fervir de garde- côte , &
eft partie le 8 de ce mois pour louvoyer dans la rade
fous les ordres de M. Martin , Capitaine de flûte ;
il y a auffi en armement un corfaire de 4 canons &
de 6 pierriers , qui fera fous le commandement da
fieur Roubaud , Maître d'efcrime des gardes de la marine
.
» On a lancé hier ( 7 ) , écrit- on de Rochefort
le vaiffeau neuf le Scipion de 74 canons ; mais après
avoir gliffé 4 ou 5 toiſes , il s'eft arrêté On achevera
de le mettre à la mer dans 15 jours ; au refte comme
il est toujours dans fon berceau , il ne court aucun
rifque. Il y a deux autres vaiffeaux de même force
dont l'un fera lancé en Octobre & l'autre en Novem
bre. On a ordre de la Cour d'en conftruire 4 autres
1
( 357 )
:
de la même force qui feront à la mer l'année prochaine
; nous avons un approvifionnement immenſe
& il nous en arrive tous les jours. Les frégates du Roi
La Courageufe & la Terpfychore , vont rentrer en
croifière , ainfi que la corvette le Roffignol . Les Iſles
de Rhé & d'Qleron manquent d'eau douce ; on leur en
envoye d'ici par des goëlettes «.
Selon des lettres de Marfeille , les Anglois nous
ont enlevé , à l'entrée du détroit , s
bâtimens venant
de l'Amérique , qu'ils ont conduits à Gibraltar ; cette
nouvelle vraie où fauffe á donné quelques alarmes à
cette ville , dont les Armateurs s'empreffent de prendre
leur revanche. Le corfaire le Céfar , armé dans ce
port & monté de 24 canons , dont 18 de 8 & 6 de 6
livres de balle , commandé par le Capitaine Joine , y
a conduit une prife qu'il a faite fur le Cap Corfe , &
qui eft eftimée 150,000 l. On y a conduit auffi le fénaut
le Mary & Sarah Anglois chargé de 3000
quintaux de morue pris à la hauteur du Cap Corfe
par les chébecs le Séduifant & le Singe ; un aide-pilote
y a encore amené un bâtiment chargé de planches
du nord , dent s'eft emparé l'efcadre du Chevalier
de Fabry . Le Miniftre , ajoutent ces lettres , vient
de décider , conformément à l'ordonnance des prifes ,
que cette efcadre n'aura aucune part aux prifes qui ont
été faites par M. de Flotte , puifque cet Officier avoit
une deftination particuliere , & fon bâtiment ne faifoit
point partie de l'efcadre.
M. de Vialis , Commandant de la frégate la Gracieufe
, a encore conduit dans ce port 2 prifes ; l'une
chargée de laine , alloit de Tétuan à Maroc , & l'autre
eft une goëlete de 14 canons & de 100 hommes d'équipage
, commandée par M. Waft , Capitaine de
haut-bord , petit-neuveu de l'Amiral Bing , allant de
Gibraltar à Mahon avec des dépêches.
Une frégate Boftonienne qui étoit partie de Bordeaux
il y atrois mois , a conduit à l'Orient le navire l'Ifabelle
, & un corfaire de Guernesey qui s'en étoit eme
( 358 )
pare on apprend de Rochefort que le paquebot de
Lisbonne qui a été pris dernièrement , eft eftimé
7 à 800,000 1. ft. Deux frégates y ont conduit encore
un corfaire de Guernesey qui attaquoit un navire de
Bordeaux qu'elles ont dégagé.
Le tort que ces corfaires font depuis quelque tems
à notre commerce , fait defirer qu'on les châtie , &
ce vou a peut-être beaucoup de part aux bruits qui fe
foutiennent d'une defcente dans cette Ifle & dans celle
de Jerſey. On parle de nouveau de cette expédition
qu'on a dit fucceffivement devoir être commandée
par le Comte de Luface , le Marquis de Caftries , &
qu'on dit aujourd'hui devoir l'être par le Comte de
Vaux. On prétend que les Anglois ont fait paffer dans
Jerfey un détachement du régiment de montagnards
de M. Leod , au nombre d'environ 500 hommes .
S'il faut en croire leurs papiers publics , les habitans
font mécontens des troupes qu'on leur a envoyées
pour leur défenſe , & leur donnent tous les dégoûts
poffibles , en leur refufant toutes fortes de provifions.
Selon quelques lettres , » c'eft avec la plus
grande peine , qu'elles fe procurent leurs provifions ,
& même le pain qui leur eft néceffaire ; tout ce qu'il
y a de bled & de farine dans l'Ifle eft gardé dans des
magafins ; on leur refufe jufqu'à l'eau ; on a cadenaffé
toutes les fontaines ; fouvent elles envoyent chercher
de l'eau à la ville par une charrette fans pouvoir
en obtenir une goutte «.
Un 3. vaiffeau venant de l'Inde , eſt arrivé à l'Orient
, après avoir échappé heureufement aux vaiffeaux
Anglois qui font en croifière fur nos côtes ; on en
attend encore 4 qui font très-richement chargés.
» La veille de St. Louis , dont Madame la Maréchalede
Mouchy porte le nom , écrit- on de Bordeaux,
le Comte d'Offun , Colonel du régiment Royal des
vaiſſeaux , a donné à cette Dame une fête très - brillante
& un fouper de 25 couverts. Après le fouper il
y a eu une fcène dialoguée entre un François & un
Boſtonien, au fujet du Traité entre la France & les
( 359 )
Etats- Unis. Le détail des exploits du Marquis de fa
F... entroit naturellement dans le rôle du Boſtonien ,
& ce détail étoit d'autant plus intéreſſant que la Marquife
étoit préfente ; on avoit placé derrière ſa chaiſe
le pavillon des Etats - Unis .
François de Durfort , Comte de Dayme , eft mort
en fon château de Caujat en Languedoc le 27 du mois
dernier , âgé de 95 ans .
Michel - Etienne Pelletier , Chevalier , Comte de
Saint-Fargeau & du pays de Pinfaye , Baron de Pereufe
, Marquis de Montjen , Gouverneur & Grand-
Bailli pour S. M. des ville & château de Gien , Confeiller
du Roi en tous fes Confeils d'Etat & Privé ,
Préſident de fa Cour de Parlement de Paris , eft mort
ici le 6 de ce mois.
Marie Saint-Etienne de Caraman de la Poncarede ,
époufe du Comte de Bruyères de Chalabre , eft morte
le mois dernier , dans fes terres en Languedoc , âgée
de 72 ans.
Les numéros fortis au tirage de la Lotterie Royale de
France du 16 de ce mois , font : 68 , 19 , 52 , 28
& 44.
De BRUXELLES , le 20 Septembre
Les préparatifs formidables de l'Espagne , dont
la deſtination eft encore un mystère , fixent tou
jours l'attention de l'Europe , impatiente de le pénétrer.
Le Commandant de l'efcadre de Cadix eft
enfin nommé , D. Louis de Cerdova , Lieutenant-
Général de Marine a arboré fon pavillon Amiral
à bord du vaiffeau la Ste Trinité. Cette flotte compofée
de 42 vaiffeaux de ligne , de 7 frégates , 2
bombardes , 2 flûtes & 2 brûlots , fera partagée
en trois divifions , dont la 1ere, fera commandée
par le Chef d'efcadre D. Adrien Caudron - Cantin
la feconde par D. Michel Gafton , Chef- d'efcadre ,
& la 3e. par D. Antoine Pofada , Brigadier de Ma-
,
( 360 )
rine : elle n'attend plus que l'ordre pour mettre à
la voile , & on croit qu'elle partira inceflamment :
elle eft munie de vivres pour trois mois. Le moment
n'eft pas éloigné où l'on faura l'objet de ces grands
préparatifs ; le public qui cherche à deviner ce qu'on
lui cache , épie toutes les circonftances qu'il croit
pouvoir lui donner des lumières ; il a remarqué en
conféquence qu'on a fait paffer du côté de Gibraltar
, un train confidérable d'artillerie de fiége , qui
étoit dans la vieille Caftille ; il fuppofe au Gouvernement
des deffeins contre cette place , & les Anglois
eux - mêmes paroiflent s'en défier. Leurs papiers
ne font remplis que de réflexions fur ce fujet , &
préfentées avec leur licence ordinaire.
Selon des lettres de Cadix , le Lieutenant-Général
Marquis de Cafatilly qui commandoit l'efcadre de
l'expédition de l'Amérique Méridionale a été mis
aux arrêts dans l'ifle de Leon près de Cadix ; & on
ajoute qu'on va tenir dans cette ville un confeil de
guerre pour examiner fa conduite : on prétend que
le principal chef d'accufation qu'on forme contre
lui , eft de ne s'être pas emparé de l'efcadre Portugaife
au moment où il a pu le faire.
Selon des lettres de Bâle , le Prince- Evêque a
donné des ordres pour la levée d'un corps de milice de
10,000 hommes . Le Prince-Evêque de Wurtzbourg
a été requis par la Cour Impériale de fournir
4000 hommes , ainu qu'il s'y eft engagé par une
convention. Il a répondu que quoique fon pays ne
fût pas encore remis des maux de la précédente
guerre , il feroit néanmoins marcher les 4000 h.
fi le cas de la convention exiftoit : mais que les circonftances
actuelles ne s'accordant pas avec le contenu
de la convention , il fe trouvoit dans la néceffité
de refufer le fecours . On ajoute que cette réponſe
du Prince-Evéque a été communiquée à la Cour de
Berlin.
La fuite de la Lettre à l'Amiral Keppel
à l'ordinaire prochain.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le