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1778, 08 (5, 15, 25 août)
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14.50 Mo
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351
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Texte
MERCURE
DE
FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours ; les Pièces fugitives nouvelles
en vers & en profe ; l'Annonce & Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ;
les Caufes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les
Avisparticuliers , &c. &c.
DO
5
AOUT 1778 .
THEOT
GHATEAU
PARI
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de
rue des Poitevins .
ROYST
Avec Approbation & Brevet du Roi.
ASTOR
LIBRARY
TABLE.
PIÈCES FUGITIVES
.
Fragment de l'Aminte ,p.3 .
SPECTACLES .
Conte ,
Vers à Madame **
Gravures & Mufiq. 58-64
id. Académie Royale de Ma-
65
Comedie Françoife , 67
79
71
Vers de Madame Th. id. fique ,
Romance , 7
Enigme , Logogr. 9 & 10 Lettre de M. Marmontel ,
Harangue par l'Escale, 12
NOUVELLES LITTÉ-
RAIRES .
ANNONCES ,
JOURNAL POLITIQUE .
Sermons de M. l'Abbé
Conftantinople,
Poulle , 17
Copenhague ,
d'Orgelet , 28
Hambourg
Préparation de la chaux, 24 Varfovie ,
Minéralogie du Bailliage Vienne,
J
Diction. des Bénéfices , 30 Ratisbonne,
Prairies artificielles , 38 Rome & Livourne ,
73
74
id.
76
77
88
90
ANECDOTES. Londres 91
Bons mots des Anciens , 42 Etats- Unis de l'Amérique-
CAUSE CÉLÈBRE , 49 Septentrionale , 101
ACADÉMIES
52 Verfailles ,
106
Aftronomie S5 Paris
107
Géographie 56 Bruxelles , 117
APPROBATIO N.
J'AI lu , par ordre de Monfeigneur le Garde des
Sceaux , le Mercure de France , pour les d'Août,
Je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher l'im
preffion , A Paris , ce 4 Août 1778 .
DE SANCY,
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT,
* rue de la Harpe , près Saint- Côme,

MERCURE
DE FRANCE.
5 AOUT 1778.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
Traduction libre d'un fragment de l'Aminte
de Torquato Taffo , Act. I. Scène II.
Effendo io fanciulletto , &c.
AMINTE A TIRCIS.
J'ÉTOIS ' ÉTOIS encor dans cet âge innocent
Où le coeur s'ouvre à peine au fentiment ;
Dans les élans de ma courfe legère ,
A peine je pouvois , en étendant les bras ,
Et de mes pieds quittant la terre ,
Atteindre aux fruits des rameaux les plus bas
A ij
4
MERCURE
Quand je connus une Nymphe enfantine ,
D'un charme raviffant , d'une grâce divine ;
De l'Amour jamais le pinceau
N'offrit aux yeux rien de plus beau :
En un mot , de MONTAN c'eft la Fille charmante ,
L'amour des coeurs , l'ornement de ces bois ,
Sylvie , & ce nom feul la peint mieux mille fois
Que l'art le plus flatteur d'une bouche éloquente.
L'accord le plus parfait , le penchant le plus doux
Confondit quelque temps nos humeurs & nos goûts ;
Un doux plaifir m'annonçoit ſa préſence ;
Un doux regret lui marquoit mon abſence :
D'eux-mêmes fes regards fe tournoient vers les miens,
D'eux-mêmes tous mes pas fe portoient vers les fiens :
Ainfi deux jeunes Tourterelles
Ne fe quittent jamais dans leurs amours nouvelles ,
Dorment fur le même rameau ,
Exhalent le même murmure ,
Volent à la même pâture ,
S'abreuvent au même ruiffeau .
Nos toits étoient unis , nos coeurs bien davantage ;
Nous avions tous deux le même âge ,
Et plus encor les mêmes fentimens .
→ Nous avions mêmes jeux , mêmes amuſemens.
On voyoit Aminte & Sylvie
Au bord de l'eau , le long de la prairie
Enſemble tendre leurs filets
Aux poiſſons appâtés , aux friands oifelets ;
Enſemble s'enfoncer dans l'ombre des forêts ;
DE FRA N C´E.
S
D'un cerf précipiter la fuite ,
Courir & s'élancer fur les traces d'un daim ,
Et toujours de concert , terminant la pourſuite ,
Partager le plaifir , la peine & le butin.
Mais tandis qu'à ces foins ma jeuneffe arrêtée ,
Préparoit des liens aux animaux furpris ,
Dans d'autres lacs moi-même je fus pris.
Je fentis , malgré-moi , dans mon ame agitée ,
Un je ne fais quel mouvement ,
Naître & croître inſenſiblement ;
Je defirois chaque inſtant de ma vie
De voir , d'entretenir Sylvie ;
Je puifois dans fes yeux , dans fon regard flatteur ,
Une douceur je ne fais quelle ,
Qui laiffoit au fond de mon coeur
Une pointe amère & cruelle ;
Je foupirois , je devenois penfif
Sans en deviner le motif:
Du tendre Amour je reffentois la flamme
Avant de connoître l'Amour ;
Mais bientôt arriva le jour
Qui des fentimens de mon âme
Devoit dévoiler le fecret , &c. &c *.
* Ces Vers ont de la douceur & du naturel . On ne
peut qu'exhorter l'Auteur de cet Effai à continuer fon
travail , & à donner à fon ftyle le dégré de préciſion &
d'élégance qui n'ôte rien à la grace & à la facilite
A iij
MERCURE
POUR
CONTE.
Ova guérir , il te faut boire chaque matin
Quatre grands vafes d'apozème ,
Difoit un jour un Médecin , ·
A certain petit homme blême ,
Réduit aux portes du trépas ,
Tourmenté d'une horrible quinte ;
Eh ! Monfieur , vous n'y penfez pas ,
Reprit le Moribond , je ne tiens qu'une pinte .
HOULLIER DE SAINT-REMI.
VERS à Mme ** , quife plaignoit de vieillir.
Qu
UAND on plait , on eft toujours belle ,
Et la vieilleffe eft un printemps.
Ne craignez rien ; l'Amour a dit au Temps
Que vous étiez une Immortelle.
S'il arrive qu'un jour les Dieux
Veuillent nous enlever Thémire ,
Thémire introduire chez eux
Ne fera que changer d'empire.
VERS de Madame Tн. à M. le
Préfident D'ALCO.
DESESVVEERS à moi , des Vers galans !
Songez-vous que je fuis grand'mère ?
J'ai paffé la faiſon de plaire ,
DE FRANCE. 7
Je ne crois plus aux complimens ;
Les jeunes myrthes de Cithère
Sont-ils faits pour des cheveux blancs ?
ON DIT qu'en nous l'efprit remplace
L'empire que perd la Beauté ,
Mais , à ſon tour , ce règne paffe .
La raiſon de fa main de glace
Amortit la vivacité
D'un génie orné par les Grâces ;
Les fides de l'austérité
Y viennent imprimer leurs traces ,
L'efprit meurt avec la gaîté.
AINSI déplorant en moi- même.
Mon trifte dépériffement .
Je m'applaudis , en vous lifant ,
D'avoir paffé l'âge où l'on aime.
ROMANCE.
Air : Il n'eft qu'un mal , il n'eſt qu'un bien,
C'est d'aimer ou de n'aimer rien.
UNN foir d'Été dans le vallon
J'apperçus le Berger Sylvandre :
Il répétoit une Chanſon ,
Et je pris plaifir à l'entendre.
Il chantoit : Amufez-vous , mais ,
Pour être heureux , n'aimez jamais.
A iv
MERCURE
PROFITANT de cette leçon ,
Et piqué des rigueurs d'Ifmène ,
Moi je me mis à l'uniſſon ,
Et ma voix répéta fans peine :
Folâtrez , amufez-vous , mais ,
Pour être heureux , n'aimez jamais.
>
EN CHANTANT , je vis près de nous
S'affeoir la coquette Thémire ,
Elle eut beau faire les yeux doux ,
Et s'armer d'un plus doux fourire ,
J'ofai lui prendre un baifer , mais ,
En lui difant : n'aimons jamais.
LE LENDEMAIN , fous un ormeau
Je te vis , jeune Sylvanire :
Je jouais de mon chalumeau ,
Et foudain je me mis à dire :
Je voulois braver l'Amour , mais ,
Je te vois , j'aime pour jamais.
>
QUAND je trouve des Paftoureaux ,
Ou bien de jeunes Paftourelles ,
Je dis voyez ces Tourtereaux ,
Je dis voyez ces Tourterelles ,
Ils fe plaignent fans ceſſe, mais ,
L'Amour les unit à jamais.
PASTOUREAUX , uniffez vos voix ,
Chantez le Dieu de la tendreſſe ,
DE FRANCE.
Célébrez fes aimables lois ,
Mais point aux pieds de ma Maîtreffe ;
Ou bien chantez notre amour , mais ,
Gardez-vous de l'aimer jamais.
Par M. de Murville.
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
Le mot de l'Enigme eft l'Amour ; celui
du Logogryphe eft Orange , dans lequel fe
trouvent or &
ange.
ENIGM E.
ENNFANT inanimé d'une mère cruelle ,
Je fuis , preſque en naiffant , par elle abandonné ,
Mon germe fe conferve en fon fein infidèle ,
Quoique mon fort infortuné
Soit de perdre le jour en me rapprochant d'elle :
Blanc , fans avoir vieilli ; gris , fans boire de vin ,
Quoique avec la douceur je fois incompatible ,
Je fais la douceur d'un feſtin ,
Et l'on m'y reconnoît quand je ſuis inviſible.
Néceffaire à tous les états ,
On me brûle, on m'éteint , c'est ainsi qu'on me traitez
Prédicateurs , Poëtes , Magiftrats ,
N'ont pourtant d'agrémens que ceux que je leur prête.
Av
MERCURE
Sous cet afpect moral fi j'échappe à tes yeux
Tu me reconnoîtras peut- être
En fongeant que l'Auteur qui me peint de fon micus
Me cherche en me faifant connoître.
Par M Laujon.
LOGO GRYPHE.
HEUREUX
EUREUX le Chrétien , le vrai Sage
Qui me poffède, & fent le bonheur de m'avoir ,
Et qui , fidèle à fon devoir,
De rien ne fait mauvais uſage !
Heureux qui des grandeurs & de la vanité,
Fuit le trompeur éclar & l'inportunité !
Heureux celui qui m'aime au milieu des richeffes ,
Er qui , pour me trouver , fait de grandes largeſſes !!
MON règne étoit au fiècle d'or
Depuis long- temps l'on me redoute
Fauvres Humains ! je fuis un vrai tréfor.
Ah ! que ne fuivez-vous ma routę 2
On trouve en mes dix pieds une Nymphe , un oiſeau
Son cri célèbre n'est pas beau ;
Ce qui défole une Coquette ;
L'exercice d'une Nonette 5
Ce qu'on préfère à tout , même à fon Roi
Un quartier de Paris ; deux traits contre la Loi
Un métal précieux , à notre ame un peu traîtres
DE FRANCE. FI
Le contraire de fec ; ce que l'on devroit être ;
Ce qui chez le François fait fouvent l'entretien ;
Ce qui fans bon fens ne vaut rien 3
Le contraire de la triſteſſe ;
Celle qui toujours a des droits fur notre coeur ;
Ce qu'on doit éviter ; ce qu'on fuit à la Meſſe ;
Un grand Philofophe rieur ;
Enfin le haut d'une montagne.
C'eft affez battre la
campagne.
Par Madame Bouvet de Lozier.
LETTRE à M. de la Harpe.
MONSIEUR ,
peut-
La paffion qui me porte à lire tous les
Livres , même ceux qu'on ne lit point ,
me fait faire quelquefois des découver
tes intéreffantes. Vous en jugerez par
le morceau d'éloquence que je vais vous
tranfcrire & qui eft abfolument inconnu
dans notre littérature , quoique ce foit
être un des plus beaux difcours qu'on ait
jamais faits dans notre langue. Je l'ai tiré
de l'Hiftoire de la Ville de la Rochelle ,
en deux volumes in quarto , par le Père
Arcère , de l'Oratoire , Ouvrage très - eftimable
par les recherches & même par
le
ftyle , mais qui a l'inconvénient des hiſtoires
particulières trop longues , & qui , par
A vj
12 MERCURE
cette raison , a très- peu de Lecteurs. Jugez ,
Monfieur , du mérite de ma découverte
Voici le morceau en queſtion .
HARANGUE à la Reine Anne d'Autriche
prononcée à la portière du carroffe de cette
Princeffe , lors de fon entrée dans la Ville
de la Rochelle , après le fameux fiège de
cette Ville ; par l'Efcale , Lieutenant-
Criminel, à genoux , en tête des Habitans
auffi à genoux.
MADAME ,
« Cette Ville , fi toutesfois on la peut
» encore appeler ainfi , le refte des fléaux
» de Dieu & de l'indignation du Roi , le
fquelette & le fantôme de la Rochelle
reffufcite à l'arrivée de Votre Majeſté ,
pour venir fe jeter à fes pieds , & lui ren-
» dre par ma bouche les premiers homma-
» ges de fa fidélité & de fon obéiffance.
» Elle rougit de ce qu'ayant été fi longtemps
privée de l'honneur de voir fes
» Reines , elle eft contrainte aujourd hui
après avoir été une des plus magnifiques
Villes de votre Royaume ; de paroître
» un Village aux yeux de la plus grande &
» de la plus belle Princeffe de l'Univers.
n
99
*
» Son état préfent & fa gloire ancienne
» lui font honte . Elle a fujet de croire que
» la ruine de fes baſtions, la révocation defes
priviléges & la prodigieufe faim qui l'a
و د
و د
DE FRANCE. 13
jez ,
erre
criche
è de cette
as la Vilie
x fiège
de
Lieutenantes
Habitans
is on la peut
te des fléaux
du Roi , le
e la Rochelle
tre Majefté ,
& lui renjers
hommabéiffauce.
S
"
été fi longde
voir fes
ujourd'hui
magnifiques
de paroître
s grande &
Univers.
e ancienne
croire que
ation defes
im qui l'a
>>
"
» réduite en cimétière , n'ont point été une
expiation proportionnée à la grandeur de
» fes crimes , & qu'il falloit , Madame
qu'elle fît encore cette amende honorable
à Votre Majefté pour celui qu'elle a
particulièrement commis contre vous
» d'avoir tant de fois ravi de vos bras &
» retenu fi long-temps autour de fes mu-
» railles , le plus parfait & le plus incomparable
des Rois .
,
» Et néanmoins , toute abattue & toute
» miférable qu'elle eft , elle ne laiffe pas
» encore de s'eftimer heureuſe , puifque
» votre Royale bonté ne dédaigne point de
» la voir & de baiffer fes regards fur ces
» monceaux de poudre & fur ces hideuſes
» mafures qui formoient autrefois la plus
» forte place de la Chrétienté. Auffi peut elle
» dire que de quelque côté que Votre Majefté
les tourne , Elle n'y verra que
"
"
des
miracles ; Elle n'y verra que des mar-
" ques de la puiffance & de la valeur ,
» de la juftice & de la clémence de
» notre grand Monarque , non gravées fur
le marbre & fur le bronze , mais imprimées
en caractères éternels fur tous les
objets qui fe préfenteront à Votre Ma-
» jesté.
"">
93
Elle verra , d'un côté , la chûte de ces
» orgueilleufes fortifications , de ces redou
tables boulevards , fur lefquels la char-
» rue paffe tous les jours , & qui par la
14.
MERCURE
» grandeur de leurs ruines font affez con-
» noître la force du bras qui les a reduits.
n en poudre.
» D'autre côté , elle verra ces montagnes
» de pierre élevées au milieu de la mer ,
» la vue de toutes les forces du Septentrion ,
» en dépit des vents & des flots , & de la
» nature même ; Elle verra ces ondes fi fou-
» vent rougies du fang des ennemis de la
» France & qui , depuis dix ans , ont été le
» théâtre de fa gloire. Déjà , elles s'approchent
des pieds de Votre Majefté , & ſem-
» blent par un refpectueux murmure avouer
» ce que je dis. En un mot , Madame , Vo-
»tre Majefté verra la Rochelle prife ; mais
» ce qui eft encore beaucoup au- deffus de
» cela , c'eft que prefque tout ce que Votre
Majefté voit ici à genoux , prefque tout
» ce qu'elle rencontrera en entrant , font
» autant de perfonnes reffufcitées, auxquelles
» la bonté du Roi a donné la vie en dépit
d'elles- mêmes , en un temps qu'elles ne
faifoient plus que la difputer entre l'épée
& la faim.
و د
"
» Voilà , Madame , les trophées , les py-
» ramides & les principaux arcs de triomphe
de la Rochelle. La juftice du Roi & fes
fautes paffées lui ont fait perdre fa Magiftrature
municipale , fes armes , fes ca-
» nons. La guerre , la pefte , les garniſons
» & les impôts l'ont entièrement dépouiln
lée de cet appareil pompeux , néceffaire
DE FRANCE.
55
"
» pour recevoir la petite - fille de Charles-
Quint & la femme de Louis-le-Jufte. Il
» ne lui refte plus rien que le coeur qu'elle
préfente à Votre Majefté , aufli ouvert
que fes murailles même , avec les voeux
» & les acclamations de cette multitude dé-
» farmée qui ne fuit , qui attend de votre
pitié la délivrance de fes mifères , & qui
tient ce jour-ci pour celui de fa réfurrec-
30
"
» tion. »
Je ne ferai , Monfieur , aucune réflexion
fur ce morceau. Je me bornerai à vous obferver
l'époqué à laquelle il a été prononcé.
C'eft en l'année 1632. Je laiffe à votre goût
& à vos connoiffances en Littérature le foin
de faire remarquer tout ce que la date de
ce Difcours doit ajouter d'étonnement à
l'admiration qu'il infpire. C'eft peut-être
une des chofes , les plus curieufes qui exiftent
dans ce genre , fi l'on veut bien confidérer
que dans le moment où un Juge de
la Rochelle parloit aux Souverains avec tant
de nobleffe , de pathétique , de dignité &
d'éloquence , on ne foupçonnoit encore
prefque rien de tout cela dans les Chaires
& au Barreau de la Capitale . Malherbe fit
alors une Ode à Louis XIII fur la prise de
la Rochelle . Cette Ode a des beautés ; mais
je ne la crois ni fi parfaite dans fon genre ,
ni fi correcte que le Difcours du Lieutenant-
Criminel Lefcale . Cette feule harangue me
femble fuffire , pour le mettre au- deffus de
16 MER CURE
tous les Ecrivains en profe de ce temps. Remarquez
, Monfieur , que nous n'avions
encore ni Patru , ni Pafchal , ni même Balzac.
Du moins les Ouvrages de ce dernier ,
qu'on regarde ordinairement comme le
père de notre éloquence , n'étoient pas encore
imprimés .
Le mauvais goût du temps n'empêcha
pas qu'on ne rendît juſtice à la touchante &
majestueufe fimplicité du Difcours de Lefcale
. La Chronique citée par le Père Arcère
dit qu'à la prononciation de cette harangue,
on remarqua des ébullitions de plaifir , d'ap
probation & de raviffement en la plupart des
Dames & Seigneurs qui accompagnoient la
Reine. ( Hiftoire de la Ville de la Rochelle ,
Livre VII , pages 335 & 336. )
J'espère , Monfieur , que vous voudrez
bien inférer ma Lettre dans le Mercure , &
me permettre de vous adreffer , de temps
en temps , d'autres remarques du même
genre .
J'ai l'honneur d'être avec une refpectueufe
confidération .
MONSIEUR ,
Votre très - humble & très- obéiffant Servi
teur , FR. DE NEUF-CHATEAU , Docteur
en Droit , Lieutenant- Général du grand
Bailliage & Siège Préfidial de Mirecourt ,
des Académies de Dijon , Lyon , Nanci ,
Marfeille , & c.
A Mirecourt , le 13 Juillet 1778.
DE FRANCE. 17
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Sermons de M. ' Abbé Poulle , Prédicateur
du Roi , Abbé Commendataire de
Notre - Dame de Nogent , 2 vol . in - 12 .
A Paris , chez Mérigot le jeune , Quai
des Auguftins , au coin de la rue Pavée.
Prix , 4 liv. 1c fols brochés .
LE miniſtère de la parole n'eſt nulle part
plus puiffant , plus augufte , plus majeftueux
, que dans la chaire. Par-tout ailleurs ,
c'eft un homme qui parle à des hommes ;
ici c'eft un Etre d'une autre eſpèce. Elevé
entre le ciel & la terre , c'eft un médiateur
que Dieu place entre la créature & lui.
Au-deffus de tous les intérêts , de toutes
les craintes , de toutes les confidérations du
fiècle , il annonce les Oracles de l'Éternité.
Le lieu même où il parle , celui où l'on fe
raffemble pour l'écouter , confond & fair
difparoître toutes les grandeurs , pour ne
laiffer fentir que la fienne. Les Rois s'hu
milient comme le Peuple devant fon Tribunal
, & n'y viennent que pour être jugés .
Tout ce qui l'environne ajoute un nou
veau poids à fa parole. Sa voix retentit
dans l'étendue d'une enceinte religieufe &
dans le filence d'un recueillement univerfel.

18 MERCURE
S'il attefte Dieu , Dieu eft préfent fur les
Autels ; s'il annonce le néant de la vie ,
la mort eft auprès de lui. pour lui rendre
témoignage , & montre à ceux qui l'écoutent
qu'ils font affis fur des tombeaux .
Ne doutons pas que les objets extérieurs
& l'appareil des temples & des cérémonies
n'influent puiffamment fur les hommes , &
n'agiffent avant l'Orateur fur leur ame &
fur leur imagination. Qu'on fe repréſente
Maffillon dans la Chaire , prêt à faire l'Eloge
Funèbre de Louis XIV, jetant d'abord les
yeux autour de lui , fixant quelque remps
cette pompe lugubre & impofante qui fuit
les Rois jufques dans ces afyles de mort ,
où il n'y a que des cercueils & des cendres
; levant enfuite fes regards au Ciel ,
& prononçant ces mots d'une voix ferme
& grave : Dieu feul eft grand , mes Frères !
Quel exorde renfermé dans une feule parole
! Comme elle devient fublime par le
fpectacle qui entoure l'Orateur ! Comme
ce feul mot anéantit tout ce qui n'eft pas
Dieu !
On verra quel heureux ufage de ces cir
conftances locales a fu faire l'Ecrivain illuftre
dont nous annonçons les chef- d'oeuvres ;
car plufieurs de fes Sermons méritent ce
titre , entr'autres , l'Exhortation fur l'au
mône en faveur des Prifonniers ; une autre
en faveur des Enfans- Trouvés ; le Sermon
DE FRANCE. 19
fur la parole de Dieu , &c . Il n'y a pas
d'ailleurs un feul difcours dans ce Recueil ,
qui n'offre de grandes beautés. Ce qui
caractériſe M. l'Abbé Poulle , c'eft la rapidité
& la multitude des mouvemens qui
animent fon ſtyle. Son éloquence eft féconde
& entraînante. La fubftance des
Livres Saints y eft heureufement fondue
fon expreffion brillante & facile plaît à
l'imagination , fa fenfibilité parle au coeur ,
& plufieurs de ces difcours , quoique dénués
du charme de l'action , ne feront point lus
fans faire verfer quelques larmes.
Lifons , par exemple , le début de l'exhortation
fur l'aumône prononcée dans la
falle d'Audience du grand Châtelet ; &
voyons de combien de circonftances l'Orateur
fait tirer parti & avec quel.art il s'infinue
d'abord dans les coeurs. «Que ces affemblées
font belles ! qu'elles font confolantes ,
mes très- chers Frères ! Elles nous retracent
une image fenfible des beaux jours du Chrif
tianifme. Ici , l'intérêt des pauvres eft l'in-.
térêt univerfel & dominant. Tous les efprits
n'ont qu'une même penſée : tous les coeurs
n'ont qu'un même fentiment . Ici , les Guer
riers dépofent la fiertéde leur courage , ils ne
rougiffent pas de donner des larmes au malheur
de leurs frères . Ici , ce fexe , naturellement
tendre & compatiffant , trouve des
occafions de fignaler l'héroïſme de fa charité
20 MERCURE
Ici , les Magiftrats goûtent la fatisfaction de
redevenir hommes. Dans l'exercice de leur
miniſtère , ils font obligés de s'endurcir aux
cris des miférables , aux follicitations de
l'amitié , à la ſéduction de l'éloquence : ils
s'élèvent au- deffus des foibleffes humaines,
toute leur ame eft dans les loix. A ces affemblées
de charité , ils fentent avec joie
revenir ces vertus plus douces , plus humaines
, que la Juftice inéxorable tenoit
comme enchaînées ; ils rendent leurs coeurs
à la pente rapide qui les porte vers la miféricorde
, montrent qu'ils ne font infenfibles
& févères fur le Tribunal , que par
devoir & par néceffité , & que par-tout ailleurs
ils font compatiffans & généreux par
penchant & par vertu . Ici enfin , règne parmi
les Fidèles une fainte émulation ; la charité
s'enrichit de tant d'aumônes réunies ; elle
s'en fert pour opérer fes plus grands prodiges.
Les foibles ruiffeaux qui , féparés , fe
feroient perdus obfcurément & prefque fans
utilité , dans les entrailles de la terre , rendus
à un centre commun , forment un fleuve
qui porte en tous lieux l'abondance.
Mais , Chrétiens Auditeurs , la circonſtance
du lieu où vous êtes , exige de votre générofité
des largeffes extraordinaires. Car
enfin ces prifonniers n'ont que trois jours
dans l'année où ils puiffent vous inftruire
de leurs malheurs , non par eux-mêmes ;
DE 21 FRANCE.
ils feroient fürs de vous émouvoir ; mais
feulement par l'organe d'un Prédicateur
évangélique . Ces trois jours écoulés, ils feront
oubliés ; & des prifonniers oubliés font des
malheureux fans reffource & fans efpérance.
Auffi pour mettre à profit un temps fi
court , la charité fe hâte de s'emparer de
ce Tribunal , où fe rendent ordinairement
les Oracles de la Juftice. Elle y repréſente
P'Eglife lorfqu'elle erroit dans le défert , &
qu'elle campoit fous des tentes. Ce Tabernacle
portatif, cette Chaire dreffée à la hâte,
font tout l'appareil du miniftère qu'elle
vient exercer. Vous ne verrez ici ni la
pompe augufte des cérémonies , ni des taureaux
& des géniffes couronnés de guirlandes
de fleurs , ni une longue fuite de
Lévites qui environnent l'Autel , ni le Souverain
Pontife qui préfide à la majefté du
Sacrifice. Dans le Sacrifice que la charité
prépare en ce jour , les pauvres , quoique
abfens , font les Prêtres ; les Anges font les
Lévites ; vos aumônes font les offrandes
qu'ils préfentent au Seigneur ; & le luxe
eft l'holocaufte qu'on immole & que l'on
confume ».
Peut- être faudroit- il retrancher le dernier
vrait du luxe qui eft l'holocaufte qu'on
mmole. Cette phrafe a l'inconvénient de
prolonger trop une figure , jufques-là fort
belle ; & l'idée en eft d'ailleurs un peu recherchée.
22 MERCURE
.
L'Orateur emploie ailleurs une figure
très-vive pour émouvoir l'imagination de
fes Auditeurs : & le mérite de ce morceau ,
eft encore relevé par des expreffions trèspittorefques.
« S'il nous étoit permis de produire
tout- à-coup , au milieu de cette affemblée
, ces pauvres honteux , obligés ,
dans ce fiècle pervers , de cacher leur indigence
avec autant de mystère , que fi elle
étoit un crime , ou une infamie ; déshonorés
, s'ils font connus ; périffant , s'ils ne le
font pas ces triftes héritiers de la Pénitence
d'Adam , qui portent le poids de la chaleur
& du jour ; fi néceffaires à la Société ,
dont ils font les fondemens , & cependant
toujours opprimés ; que l'on écrafe impitoyablement
, & qui ne favent où adreffer
leurs plaintes ; auxquels on enlève dans leurs
preffantes néceffités , jufqu'à la moindre partie
des fruits d'une terre que leurs fueurs
& leurs travaux ont rendue féconde : ces
:
fpectres errans , ces reftes d'hommes qui fe
traînent avec effort dans les places publiques
& jufqu'aux portes de nos Temples ,
pour y faire de leurs corps des fpectacles
d'effroi tout enfemble & de compaſſion ; &
autour de ces infortunés , leurs familles éplorées
, formant comme un convoi funebre ,
frappant l'air de leurs gémiffemens & de leur
çris , fondant en larmes , tombant à vos genoux
, vous demandant avecinftance la vie or
DE FRANCE. 23
laliberté d'un enfant, d'un père , d'un époux,
& leur propre fubfiftance ; je vous le demande
, Chrétiens Auditeurs , quel coeur
affez dur tiendroit contre cet appareil imprévu
? Au feul afpect de ces extrêmités réunies,
du comble de la grandeur & du comble
de la misère ainfi rapprochés , ne ſe ſentiroit
on pas faifit d'une fecrette terreur ? Ne
fe reprocheroit -on pas ce luxe outré , ces
fuperfluités ruineufes ; & fuivant l'expreffion
d'un Prophète , ne croiroit-on pas voir
jaillir de ces ornemens fomptueux le fang
de tant de miférables ? Ce moyen infaillible
de vous émouvoir nous eft interdit. Nous
nous trouvons forcés de fuppléer , par la foibleffe
d'une peinture que nous adouciffons
encore , à la force invincible de la réalité.
Mais quoqu'éloignés de vos yeux , ces malheureux
n'en exiftent pas moins ; doiventils
foufrir de l'excès de votre délicateffe ?
Jugez du moins par la répugnance que vous
avez à les voir feulement , à quelle extrêmité
ils font réduits ; & foyez affez humain
pour foulager des miférables , que
vous n'auriez pas le courage d'envifager .
Mais vous avez beau les fuir , vous ne fauriez
les éviter. Leurs mâfures , leurs chaumières
environnent vos palais & vos châteaux
».
Lafuite à l'ordinaire prochain,
24
MERCURE
Recherchesfur la préparation que les Romains
donnoient à la chaux dont ils fe fervoient
pour leurs conftructions , &fur la compofition
& l'emploi de leurs mortiers. Par M.
de la Faye , Tréforier- Général des gratifications
des troupes. A Paris , de l'imprimerie
Royale. Première Partie 1777.
Seconde Partie 1778. in- 8 °.
Ce qui fubfifte encore des bâtimens &
des chemins faits par les Romains fuffit
pour faire juger de la folidité de leur conftruction
; puifqu'après un grand nombre
de fiècles ils font encore pour la plupart en
très -bon état. La lecture des anciens Auteurs
qui ont écrit fur l'Architecture , particulièrement
celle de Pline & de Vitruve ,
a démontré à M. de la Faye que la principale
différence qui fe trouve entre la manière
de bâtir des anciens & celle qui eft en
ufage parmi nous , dépend de la préparation
de la chaux. Nous avons coutume de
mettre la chaux - vive dans un baffin , &
après l'avoir couverte d'eau , nous la
broyons jufqu'à ce qu'elle foit entièrement
détrempée , & qu'elle ait perdu toute ſa
chaleur ; elle forme alors une pâte que nous
mêlons avec du fable dans une proportion
affez indéterminée pour qu'il en résulte un
mortier lent à fécher & incapable de prendre
DE FRANCT E. 25
dte une grande dureté.M. de la Faye d'après
quelques paffages de Vitruve , éclaircis encore
par ce que dit Pline , & par un fragment
des écrits de S. Auguftin , donne comme
un mortier beaucoup plus folide , celui qui
eft fait avec une partie de chaux vive &
deux parties de fable fortant de l'eau. Il
donne auffi un procédé pour éteindre la
chaux en lui confervant beaucoup de force
& d'aptitude à abſorber l'humidité , conféquement
à former des mortiers très -folides .
Ce procédé qui eft également celui de Vitruve
& des anciens , confifte à prendre la
chaux très-vive concaffée en morceaux de.
la groffeur d'un oeuf , mettre ces morceaux
dans un panier à claire-voie , plonger ce
panier dans un baquet plein d'eau , ayant
foin de l'y laiffer jufqu'à ce que toute la
furface de l'eau commence à bouillonner
le retirer alors , & après avoir laiffé égouter
, verfer la chaux dans un tonneau , qu'on
ne doit remplir qu'à trois travers de doigts
dubord. La chaux s'échauffe & fe brife ; une
partie de l'humidité qu'elle contenoit fe
diffipe en vapeur ; le refte eft abforbé &
pénétre également tout l'intérieur de la
chaux. Il paroît que les anciens n'ont point
employé d'autre chaux pour leurs mortiers.
de conſtruction , & qu'ils ne faifoient ufa
ge de la chaux reduite eri pâte & parfaitement
détrempée , que pour former des en-
5 Août 1778 .
A
B
;
28 MERCURE
écrit avec beaucoup de précifion & de clarté,
& réunit l'agrément à la plus grande utilité.
Effai fur la Minéralogie du Bailliage d'Orgelet
,
en Franche - Comté , lu dans la
féance publique de l'Académie des Sciences
& des Arts de Befançon , le s
Décembre 1777 , par M. le Marquis de
Marnélia , Membre des Académies de
Befançon , de Lyon & de Nancy. A
Befançon , 1778 .
Toutes les Compagnies favantes font.
perfuadées que le meilleur moyen d'acquérir
des connoiffances exactes & approfondies
fur la Minéralogie , c'eft de réunir
les obfervations faites dans les différens
pays par les Naturaliftes qui les ont habités .
L'Académie de Befançon , convaincue de
cette vérité , & curieufe de former un corps
complet de l'Hiftoire Naturelle du Comté
de Bourgogne , ayant demandé des Mémoires
fur la Minéralogie des différens Bailliages
de cette Province , M. le Marquis de
Marnéfia a'eft empreffé de répondre aux vues
de l'Académie , en publiant l'Effai que
nous annonçons. Il réfulte des recherches
de cet Académicien , que le Bailliage d'Orgelet
poſsède de très-grandes richeffes minéralogiques.
Il y a découvert des argilles
DE FRANCE. 29
>
propres à faire de la tuile , des poteries
de la fayance , & même de la porcelaine .
Il y a trouvé pareillement des marnes , des
H
fables , des pierres à chaux , des pierres à bâtir
, de beaux marbres , du plâtre , des fpathes
de différente espèce , du quartz , du grais , des
cailloux , des agathes , des cristaux tranfparens
, plus durs & plus beaux que ceux
de Cayenne & d'Alençon ; enfin , un grand
nombre de pétrifications de toute eſpèce
& de toute nature. Ce pays produit auffi
beaucoup de mines de fer , & on y connoît
quelques mines d'or . L'Auteur même ,
ayant rencontré deux morceaux femblables
aux mines d'étain de Cornouailles , & quelques
coquilles avec l'apparence cuivreufe
penfe qu'on pourra , par la fuite , découvtir
des mines d'étain & de cuivre ; enfin ,
le fpathe fufible & vitreux abondant dans
le pays , lui paroît un indice affez certain
de l'exiftence des mines d'argent .
M. le Marquis de Marnéfia , en faifant
l'énumération des minéraux du Bailliage
d'Orgelet , a entièrement négligé de décrire
leur arrangement , leur pofition refpective
, l'épaiffeur & la direction de leurs
couches ; en un mot , il n'a rravaillé que
fort peu pour les Naturaliftes. Il paroît
que fon but principal a éré de réveiller
l'attention des perfonnes que leur fortune
ou leur induftrie pouvoit mettre dans le
Bij
MERCURE
eas d'employer utilement les matières qui
fe trouvent dans le Bailliage d'Orgelet , &
d'augmenter le bien - être des habitans de
ce pays par l'établiffement de quelques
Manufactures. Cet Effai de Minéralogie
eft moins un Mémoire Académique , qu'une
forte de difcours dans lequel l'Auteur parle
de l'emploi qu'on pourroit faire de plufieurs
matières minérales ; auffi n'eft - il
point écrit dans un ftyle ordinaire aux Nauraliftes.
Le Mémoire de M. le Marquis de Marméſia
eſt ſuivi d'une notice des pierres les
plus remarquables & des pétrifications qui
fe trouvent dans le Bailliage d'Orgelet , &
il eft terminé par des notes qui fervent à
éclaicir le texte du Mémoire. Čes deux dernières
parties de l'ouvrage font voir que
l'Auteur a beaucoup de connoiffances en
hiftoire naturelle , & qu'il n'eft pas moins
eftimable. par fon favoir , que par le defar
qu'il a de fe rendre utile à fes conci
toyens. Par M. B.
Dictionnaire Hiftorique , Critique , Politique
& Moral des Bénéfices ; par M. H.
de C. Avocat en Parlement. vol . in-8 °.
A Paris , chez l'Auteur , & chez D. C.
Couturier , Libraire aux Galleries du
Louvre.
Il y aneuf ans que M. Hennique deCheuilly
DE FRANCE.
avoit annoncé cet ouvrage , par un Profpectus
, fous le titre modefte de Dictionnaire
des Bénéfices , avec une note hiftori
que furchacun d'iceux , en 3 volumes in- 8°.
Mais depuis cette époque , les idées de
l'Auteur fe font agrandies ; elles embraffent
aujourd'hui l'Hiftoire , la Critique
la Morale & la Politique ; à peine a-tpu
renfermer , en un volume ,le feul Diocèfe
de Paris ; comme on en compte environ
130 dans le Royaume & que celui de
Paris n'eft pas à beaucoup près un des plus
étendus , ni des plus riches en Bénéfices ;
on doit efpérer que la Collection complette
formera au moins 130 volumes.
"
Nous avons en vain cherché la Politique
dans ce Dictionnaire ; mais nous
croyons avoir entrevu celle de l'Auteurr ;
en voici un exemple : » Catechistes qui
» donnez des fyftêmes nouveaux , Philofophes
fuperbes qui vous regardez comme
» le flambeau de l'univers placé au milieu de
» nous pour diffiper le nuage de l'obfcurité;
» où font les produits nets de vos méditations
profondes ? Et vous , Neftor de la
Littérature , qui aviez reçu de la nature
tant de parties céleftes , pourquoi vous
êtes-vous efforcé d'éteindre dans mon
» ame le fentiment de ma dépendance ;
» ne valoit-il pas mieux laiffer l'homme
» dans fa prétendue ignorance ?
Biv
32
MERCURE
Ne font-ce pas-là des chofes auffi bien
écrites que bien vues ? Nous fouhaitons
que cette politique de l'Auteur lui concilie
le fuffrage de tous les Bénéficiers du Royaume,
& qu'il puiffe les compter tous dans
la lifte de fes Soufcripteurs.
"
Cependant , il ne faut pas s'imaginer que
M. Hennique de Cheuilly profcrive jufqu'au
mot de Philofophe ; il nous annonce dans
fa préface » qu'il s'eft armé d'une patience
philofophique pour difcerner les faits d'hiftoire
d'avec les écarts de l'imagination ; &
qu'il a été obligé d'employer tour-à- tour
une honnête induftrie & les recherches les
plus opiniâtres pour pénétrer dans cette
région couverte de nuages ».
"
و د
Pour éviter le reproche qu'on fait aux
Ecrivains de nos jours , qui négligent l'éradition
& fe livrent aux Epigrammes , aux
jeux de mots , à des fpéculations inutiles
ou dangereufes ; M. Hennique de Cheuilly
entraîne fes Lecteurs dans les fombres profondeurs
de l'érudition ; il differte gravement
fur le mot Lutèce , & nous apprend
que lut , en langue Celtique , veut dire
multitude ; que Lutèce , en langue Belgique,
fignifie belle tour ; que lutum , en latin, fignifie
de la boue ; & en grec , blancheur ,
caufe des carrières voifines de Paris , d'où
l'on tiroit des pierres très- blanches.
à
Enfuite il nous promène dans le dédale
DE FRANCE. 33
- des fyftèmes fur l'origine du mot Paris :
tantôt c'eſt une colonie de Troyens qui ont
donné à cette ville le nom du galant fils
de Priam ; tantôt c'eft le fucceffeur du Roi
Romus qui a donné fon nom à cette Capitale
; tantôt c'est une Colonie de Parladiens
amenée par Hercule lui-même fur les bords
de la Seine ; « tantôt Paris vient d'un mot
Egyptien qui fignifie près d'Ifis , dont il
» y avoit un ou plufieurs Temples , foit
à Saint- Euſtache , foit à Saint- Germain-
´ » des-Prés , ſoit à Iffy » ; & tantôt d'un
mot grec qui exprime hardieffe , liberté de
penfer fans flatterie , qui eft le caractère attribué
aux Parifiens.
"
Affurément nous ne croyons pas Alatter
M. Hennique de Cheuilly, en lui difant qu'on
ne s'attendoit point à trouver , dans un Dictionnaire
des Bénéfices, une érudition de cette
nature. Lui-même ne fera pas accufé de flatterie
à l'égard des Auteurs qu'il a compilés :
il fe plaint de n'y avoir trouvé que des bévues
groffières , des omiffions importantes ,
des faits tronqués , de petits traits précieufement
recueillis , des differtations froides &
déplacées , &c. Afin d'éviter des reproches
auffi bien fondés , le nouveau Critique , dans
fon Dictionnaire des Bénéfices , differte favamment
fur les impôts ; fur les produits
du fol de la France, comparés aux gallions
d'Espagne , fur les Médecins de nos jours
B v
3.4 MERCURE
qu'il trouve plus élégants & plus diferts
que ceux du fiécle de Henri IV ; fur Corneille
, qui eft le père inimitable de la Tragédie
Françoife, & après lequel on n'a
plus fait que des Tragédies éphémères ; fur
Piron , qui a éternifé fa mémoire par la Més
tromanie , & dont l'édition complette n'a
pas été commife à des foins qui répondent
au mérite de l'Auteur ; fur Rameau , qu'on
appeloit le Dieu de l'harmonie , & qui fe
trouve réduit au mérite de Caftor.
Perfonne ne connoit l'art des tranfitions .
comme M. Hennique de Cheuilly à propos
d'une Chapelle , il amène Guy Patin
fur la fcène , à propos de Guy Patin , il
parle de fes Lettres , à propos de fes Letares
, il nous parle de l'émétique ; & à
propos d'émétique , il apprend aux Chymiſtes:
que l'Antimoine & le Mercure ne
font qu'une même chofe préfentée fous
deux noms différents . Sans doute que l'Auteur
du nouveau Dictionnaire des Bénéfices,
leur prouvera , dans les volumes fuivants
le cuivre & l'or font aufli deux métaux
femblables.
que
>
La Chronologie , fous la plume de M..
Hennique , eft également exacte & inté
Leffante : on n'y obferve aucuns faits tronqués
, aucunes bévues groffières : nous y
avons, feulement apperçu quelques fautes:
ypographiques qu'il ne manquera pas de
DE FRANCE.
35
rectifier dans fa feconde édition. Par exem
ple , l'Auteur dit que la terre de Saint-
Cloud fut erigée par Louis XIV en Duehé-
Pairie en 1690 ; il fe trompe : les Lettres-
Patentes d'Erection furent expédiées
au mois d'Avril 1674.
Il prétend que l'Evêché de Blois fut
ajouté aux fuffragans de Paris en 1693 ;
s'il eut confulté les Mémoires du Clergé ,
tome II , pig. 3 & 186 , il auroit vu que
la bulle d'Erection eft datée des calendes
de Juillet 1697.
Suivant l'Auteur critique , Dagobert renouvella
l'Eglife de Saint - Denis en 639
mais avant cette époque , Dagobert étoit
mort à Epinay. On lit à la même page ,
que fous le règne de Clotaire II , en 717 ,
Théodiande fut la première bienfaitrice de
l'Abbaye de Saint-Denis ; mais comment
a-t-elle pu
vivre fous le règne d'un Prince
qui étoit mort cent ans avant cette époque ?
Le Savant Chronologifte affure que Hubert
II , inhumé dans l'Eglife des Jacobins,
céda fes États , à la France , en 1350 : le fait
n'eft point exact ; ce prince avoit fait ceffion
de fes États à Philippe de Vallois , par
un traité palle en 1343 , confirmé en 1344
& confommé en 1349.
Onnous apprend qu'Henri IV , en 1587,
étant entré victorieux dans Paris , fomna
l'Abbaye de Saint- Germain de fe rendre , &
Bvj .
36
MERCURE
monta au clocher pour y examiner fa. Capitale
& fon Royaume ; fi l'Auteur eut confulté
le Préfident 'Hénault , il auroit vu
que la reddition de Paris eft de 1594. On
nous parle auffi d'un Chancelier d'Arnouville
, mort en 1728 : fi l'on eut ouvert
l'Almanach royal , on auroit appris qu'il n'y
eut jamais en France de Chancelier d'Arnouville
.
L'Article de la Sorbonne préſente autant
d'erreurs que de faits : l'Auteur nous affure
que cette maiſon fut fondée en 1250 :
il la vieillit de trois ans : il ajoute qu'elle
obtint des Recteurs au XVIe fiècle ; jamais
la Sorbonne n'a eu de Recteurs : il affure
que ces Docteurs reçoivent des Moines.
parmi eux : c'eft une erreur : quelques Religieux
peuvent obtenir le bonnet de Docteurs
en Théologie dans la Faculté de Paris ;
mais aucun d'eux n'a eu l'honneur d'être
Membre de la Maiſon & Société de Sorbonne
. Enfin , M. Hennique nous dit qu'Anfelme
de Laon , Guillaume de Champeaux,
Gilbert de la Porée , Maurice de Sully
Pierre le Chantre & le Maître des Sentences
donnèrent les premières Leçons dans le
College des Pauvres Mattres , Etudians en
Théologie de Sorbonne : tout cela eſt faux ;
ces favans illuftres étoient morts plus de
cinquante ans avant l'exiſtence des Pauvres
Maîtres , Etudiants en Théologie de Sorbonne.
,
DE FRANCE.
837
L'Auteur du Dictionnaire Critique , Moral
& Politique confond les noms comme
les époques : il fait bâtir une Cathédrale
par le Miniftre Sully , qu'il identifie avec
un Évêque du même nom . Il confond Arnauld
d'Andilly avec le célèbre Arnauld
à qui il donne une veuve & unefille , Abbeſſe
de Port Royal. Il amène les Normands
en France , & leur fait , brûler Paris avant
le règne de Charlemagne . Quelquefois il
s'amuſe à francifer des expreffions latines
confacrées par l'ufage ; & dit qu'en 1640 un
Concile de Paris condamna l'Optat Gaulois:
enforte qu'on ignore s'il veut parler de
l'ouvrage de l'Evêque Optat fur les Donatiftes,
où du livre de Herfan : intitulé
Optatus Gallicus. D'ailleurs , pourquoi M.
Hennique de Cheuilly traduit- t'il le mot
Gallicus par le mot Gaulois ? Ne fait - il
pas qu'au dix- feptième fiècle nous n'étions
plus ni Gaulois ni Vifigots?
8
Nous ne rendrons compte ni du ftyle de
l'Auteur , ni de fes éternels bons mots , il
nous fuffira d'obſerver que c'eſt dans les
Effais fur Paris , qu'il a compilé toutes
fes Anecdotes ; & que les autres faits
vraiment analogues à fon Dictionnaire
il les a copiés dans l'Hiftoire Eccléfiaf
tique & Civile de Paris , par l'Abbé le
Boeuf. Si M. Hennique de Cheuilly parvient
à finir fon Ouvrage comme il l'a
,
38 MERCURE
commencé , nous pourrons nous applaudis
d'avoir une des plus riches collections
d'erreurs & d'inepties qu'on ait encore
vu fortir de la preſſe.
( Par M. L. A. R. )
Traité des Prairies artificielles , des Enelos
& de l'Education des Moutons de
race Angloife , in 4to. de 200 pages ,
par M. de Mante. A Paris , chez Hochereau
, Libraire , Quai de Conti.
L'Auteur avoue dans la Préface qu'on
» pourra trouver dans fon Ouvrage des
» chofes déjà connues ; tout ce qui s'eft
» écrit en Angleterre & trouvé digne de
» l'attention des cultivateurs fur l'amélio-
» ration des terres , ayant été traduit en
François.
"
En effet , les deux Traités des Prairies
artificielles & des Enclos ne font qu'un
abrégé des Auteurs Anglois , entre autres ,
d'un très bon Ouvrage intitulé : le Parfait
Fermier , traduit par M. de Fréville , &
publié , en 1774 , chez Panckouke , Libraire
, rue des Poitevins.
Le nouvel Abréviateur propofe des méthodes
qu'il croit excellentes , & peut être
a-t-il grande ruifon ; mais il nous permettra
d'obferver qu'elles exigent prefque toutes.
de très-fortes avances , & c'eft précisément
DE FRANCE. 19
ce qui manque à la majeure Partie de nos
Cultivateurs , Fermiers ou Propriétaires.
Par exemple , les Laboureurs des environs
de Paris feroient étonnés des procédés
qu'il indique pour la culture du trefle , de
la luzerne & du fainfoin ; nous doutons
qu'il parvienne de long - temps à les faire
adopter. La pratique eft infiniment plus
fimple & moins difpendieufe ; nos Colons
s'en trouvent affez bien , il eft probable
qu'ils s'y tiendront .
Il feroit à fouhaiter néanmoins que
des propriétaires aifés , qui ne paient point
de tailles , tels que les Gentilshommes &
les Eccléfiaftiques vouluffent effayer ces
méthodes & rendre compte au public de:
leurs effais. Les Sociétés d'Agriculture fembloient
avoir été deſtinées à cette boune
ceuvre , il faut efpérer qu'elles pourront un
jour l'accomplir.
Quant à l'éducation des moutons & à la
perfection des laines , c'eſt un objet ſur lequel
nous ofons affurer qu'il ne restera bientôt
plus rien à defirer , quelque important
qu'il foit à tous égards . M. Daubenton , de
l'Académie des Sciences , qui s'en eft occupé
toute fa vie , publiera bientôt fon
grand Ouvrage chef d'uvre du Génie
le plus fage , le plus patient & le plus
actif en même- temps.
En attendant la plénitude des lumières ,
40 . MERCURE
(
on trouvera des obfervations intéreffantes
dans l'Ouvrage de M. de Mante ; nous
croyons faire plaifir aux Lecteurs de citer
quelques faits curieux fur les troupeaux de
moutons d'Angleterre & d'Efpagne.
3
Suivant M. de Mante , on compte en
Angleterre environ quarante trois ou quarante
quatre millions de bêtes à laine ;
en Irlande vingt- un ou vingt- deux ; en
Ecoffe dix à onze , en tout un peu plus
de foixante & feize millions , il en eftime
le rapport annuel en argent de France à
fix francs au moins , c'eft quatre cent cinquante
fix millions de produit total pour
les moutons des trois Royaumes.
En Eſpagne , les moutons qui produifent
la laine précieufe ne fe montent plus ,
dit-il , qu'à cinq millions , qui donnent
environ fept francs de produit par tête. Au
total trente- cinq millions.
"
Les troupeaux font de dix mille ; un
» feul homme en a le gouvernement , il
» faut pour cela qu'il foit actif, fort vigi-
» lant , connoiffeur en pâturages , & dans
» les maladies des moutons , il faut en oùtre
qu'il foit propriétaire de quatre ou
cinq cent bêtes ; il a un pouvoir abfolu
fur fes bergers qui font au nombre de
cinquante , c'est-à - dire , par milliers de
» moutons avec autant de chiens .
"
» Ces moutons paffent l'été dans les monDE
FRANCE. 41
"
tagnes de Léon , de la vieille Caſtille &
» de l'Arragon ; ils paffent l'hyver dans les
plaines des Provinces les plus Méridio-
» nales d'Efpagne. On compte cent cin-
» quante lieues de diftance entre ces plai-
»› nes & ces montagnes ; les moutons par-
» courent cette route en quarante jours ;
elle eft tracée par un ufage immémo-
» rial & par les Ordonnances .
"
Autrefois en Efpagne , le troupeau royal
étoit regardé comme un des plus précieux
joyaux de la Couronne. Il y avoit un Confeil
du grand troupeau royal , & un code
d'immunités , privilèges , réglemens , prohibitions
& loix pénales, qui formoit un volume
de cinq cent pages in folio .
Le troupeau royal n'existe plus , on l'a
vendu peu - à - peu par portions. C'eft fous
le regne de Philippe I qu'on fe défit des
quarante mille moutons qui reftoient encore
à la Couronne. Mais le Confeil du
troupeau royal fubfifte toujours depuis ce
temps , quoique le Roi n'ait plus une feule
brebis en propre. C'eft ce qu'affure M. de
Mante , page 124.
On trouve dans fon Ouvrage , les deffins
gravés de quatre charrues
deux au
commencement , deux autres à la fin on
voit auffi dans le milieu celui d'une machine
à couper les pailles & fourages , avec
le plan d'une bergerie très -difpendieufe.
442
MERCURE
La machine à couper la paille & les
fourages eft ufitée en Angleterre ; mais à
l'infpection du deffein , le couteau nous
a paru tourné dans le fens contraire à celui
que nous avons vu dans les Fermęs
Angloifes , entre autres dans celle du célèbre
M. Arbuthnot. Pour les charrues ,
on en trouve de cent eſpèces dans les livres ,
& encore plus dans les campagnes ; cha
que Fermier riche & intelligent s'en fait
conftruire plufieurs fuivant fes goûts & fes
befoins ; il eft peu de cultivateurs qui n'en
aient trois ou quatre différentes les.
pour
façons diverfes qu'ils donnent à leurs terres.
ANECDOTES.
BONS MOTS DES ANCIENS.
ONN
n'eft point étonné de trouver chez
les Grecs & particuliérement chez les Athéniens
quantité de bons mots & de fines
plaifanteries. Les Grecs étoient un Peuple
doux , fenfible , curieux , volage , malin ,
dont les vices même avoient je ne fais
quoi de brillant & d'aimable , amoureux de
la liberté dont il auroit voulu que l'univers
entier eut joui , & jaloux de toutes les fortes
de gloire , de celle qu'on doit aux Arts
DE FRANCE. ·43
aux Lettres plus encore peut-être que
de celle que donnent les armes.
Mais chez les Romains ! chez un Penple
ambitieux , conquérant , grave , févère
, dont les vertus même avoient je ne
fais quoi de fombre & de farouche , infenfible
au charme des Arts , ami de fa
liberté & éternel ennemi de la liberté du
$
refte du monde ! Cela feroit plus difficile
à comprendre fi l'on ne faifoit attention
que ceux des Romains , dont Macrobe a
recueilli les bons mots , n'avoient plus les
moeurs ni le caractère de leurs aïeux . Sylla
leur avoit déja fait fentir qu'ils pouvoient
avoir un maître , ils en eurent un en effet
dans Céfar ; & Augufte leur ôta l'efpérance
& tout à la fois le defir de la
liberté. Ces ames inflexibles & fières devinrent
dociles & molles. Le goût des
plaifirs & l'amour des Lettres fuccèderent à
la haine de la tyrannie & à la paffion de la
gloire. La vertu républicaine ne fut plus
qu'une folie. Horace traita Labéon d'infenfé
, parce que Labéon s'élevoit contre
la trop grande puiffance d'Augufte. Enfin
le Peuple , maître du monde , fe vit toutà-
coup transformé en un Peuple de Poëtes ,
de Rhéteurs , de Déclamateurs , de Panégyriftes
, de Courtifans , de beaux -Efprits
qui cherchèrent à plaire , à briller , à failin
& à peindre des ridicules.
44
MERCURE
Les Grecs ne voulurent que fe diftinguer
du refte des hommes. Les Romains
vouloient dominer fur toute l'eſpèce humaine.
Chez les premiers on vit conftamment
l'efprit , les talens , tous les arts aimables
réunis aux qualités héroïques . A
Rome dès qu'il y eut de l'efprit , des talens
, des arts , des bons mots , il n'y eut
prefque plus ni grandes vues , ni grandes
actions , ni grands caractères .
Les bons mots qu'on va lire font tirés
de Macrobe , & , à l'exception d'un feul ,
appartiennent tous aux Romains.
ANNIBAL s'étant refugié chez Antiochus ,
celui -ci fit défiler , devant le Général Carthaginois
, les troupes qu'il avoit raffemblées
pour faire la guerre au Peuple Romain.
Ces troupes étoient tout à la fois
très -nombreuſes & très- richement vêtues.
Eh bien ! dit Antiochus en regardant avec
complaifance Annibal , croyez-vous que c'en
foit là affez pour les Romains ? Mais oui
répondit Annibal , bien que les Romains
foient très-avides. Antiochus ne voyoit dans
fon armée que des forces affez nombreuſes
pour faire tête à l'ennemi ; Annibal n'y
voyoit qu'une riche proie pour les Romains.
PUBLIUS ayant rencontré Mucius , perfonnage
très - envieux , avec l'air plus trifte
DE FRANCE. 45
que de coutume ; il faut , dit - il , qu'in
foit arrivéje ne fais quel malheur à Mucius
ou quelque bonheur à je ne fais qui.
QUINTUS frère de Cicéron & de trèspetite
taille , s'étant fait peindre à micorps
, mais beaucoup plus grand que nature
, ah ! ah ! dit Cicéron , en voyant ce
portrait , mon frère est beaucoup plus grand
dans fa moitié que dans fon tout.
HERENNIUS , jeune homme très - débauché
, s'étant livré dans les camps d'Augufte
à des excès puniffables , Augufte le chaffa
de l'armée. Le jeune homme au déſeſpoir
& fe jetant aux genoux de l'Empereur , comment
oferai -je , dit-il , retourner chez moi,
& que voulez-vous que je dife à mes parens ?
Dites-leur , répondit Augufte , que j'ai eu
le malheur de vous déplaire.
Un foldat parloit à tout le monde &
fans ceffe de fon courage , & fur- tout d'une
bleffure qu'il avoit reçue au front ; comme
il en fatiguoit Augufte , croyez moi , dir
celui-ci , dorénavant lorfque vous prendreż
la fuite , ne regardez jamais derrière vous.
GALBA , dont on fait que la taille étoit
contrefaite , plaidoit en préſence d'Auguf
te , & répétoit à tout inftanr , fi je dis
45 MERCURE
·
mal redrellez moi ; Augufte impatienté ,
je puis bien vous avertir , lui dit- il , mais -
vous redreffer! cela ne m'eft pas poffible.
AUGUSTE mangeoit fouvent chez de fimples
particuliers ; il ne fe refufoit à aucune
des invitations qui lui étoient faites . Un
jour , au fortir de chez fon hôte , qui l'avoit ,
comme on dit , traité fans façon , il fe contenta
de lui dire à l'oreille , je ne croyois
pas être fi fort de vos amis.
Mais il ne faut pas s'étonner qu'Augufte
ait dit des bons mots ; Augufte étoit un
homme de beaucoup d'efprit ; ce qu'il y a
d'étonnant , c'eft qu'il en ait effuyé lui-mê
me un grand nombre fans jamais s'en of
fenfer. Augufte étoit le maître du monde.
9
Un jeune homme arrivé de Province ,
attira les regards de toute la Ville de Rome,
par l'extrême reffemblance de fes traits
avec ceux de l'Empereur. Augufte voulut
le connoître , & l'ayant mande, votre mère
, lui dit-il , eft elle venue quelquefois à
Rome ? Non , répondit le jeune homme
mais mon père y a fait plus d'un voyage.
Ayant fait payer plufieurs fois & de fon
propre mouvement les dettes d'un Sénateur
celui- ci pour toute action de graces ,
lui écrivit ; il n'y aura donc jamais rien
pour moi.
?
DE FRANCE.
47
-
le
S'étant plaint que dans une maifon de
campagne où il étoit allé prendre l'air , le
chant importun d'une chouette l'avoit empêché
de dormir , un foldat lui apporta
lendemain la chouette toute en vie ; Augufte
, après l'avoir remercié , lui fit donner
mille écus ; mais le foldat mécontent
de la fomme , j'aime encore mieux qu'elle
vive , dit-il , & lâcha la chouette. Cette
infolence ne fut point punie.
;
Un Vétéran ciré en juftice , vint le
fommer de plaider fa caufe ; Augufte fe
contenta de lui nommer un défenfeur
alors le foldat découvrant fa poitrine &
montrant fes cicatrices : lorfqu'il s'eft agi ,
dit-il , de combattre pour toi , je n'ai mis
peerrfonne à ma place. Augufte plaida luimême
la caufe du Vétéran.
Toutes les fois qu'il fortoit de fon Pa
lais , certain PoëteGrec ne manquoit ja
mais de lui préfenter des Vers à fa louange
; fatigué de cette importunité , Augufte
pour y mettre fin , compofe lui- même des
Vers , les écrit , & les préfente au Poëte.
avant que celui-ci eut eu le temps de lui :
préfenter les fiens . Le Grec , fans fe déconcerter
, prend les vers , les lit à haute voix ,
les vante beaucoup , met la main dans fa
bourfe , en retire le peu d'argent qu'il y a
48A
MERCURE
& l'offrant à Augufte , fans doute , dit-il ,
ce préfent n'eft pas digne de Céfar , je don
nerois davantage fi j'avois davantage. Augufte
fe mit à rire , & fit compter au!
Poëte cent mille fefterces.
Ayant pris plaifir à entendre chanter
pendant fes repas quelques jeunes Muficiens
de la troupe de Turonius Flaccus
il leur fit donner du bled , pendant qu'il
avoit fait diftribuer une fomme d'argent
conſidérable à certains Acteurs qui l'avoient
amufé d'une autre manière ; le lendemain
s'étant mis à table & voyant Turonius fans'
fa troupe , où font donc vos jeunes gens ?
Au moulin , répondit Turonius. 1
9
Il cita en juſtice un Chevalier Romain
& l'accufa d'avoir mangé fon bien ; celuici
prouva qu'il l'avoit au contraire augmenté
d'avoir manqué à la Loi en refufant
de fe marier ; le Chevalier Romain
produifit fa femme avec trois enfants ; &
s'adreffant enfuite à Augufte , dorénavant ,
lui dit-il , lorsque vous ferez prendre des
informations fur d'honnêtes gens , adreffezvous
à des gens honnêtes.
JULIE affiftoit avec Livie à un Spectacle
de Gladiateurs ; la première environnée del
tous les jeunes étourdis de Rome , la feconde
DE FRANCE. 49
conde des hommes les plus fenfés & les
plus refpectables par leur âge & leur maintien.
Jetez les yeux , fit dire Auguſte à fa
fille , fur le cortège de Livie , & enfuite
fur le vôtre , & faites - en la comparaifon
Julie répondit à fon père ; ceux- ci vieilliront
auffi avec moi.
S'étant préfentée en habit peu décent
devant fon père Augufte , elle en fut accueillie
très-froidement ; le lendemain elle
parut mife plus modeftement. L'Empereur
courut au devant d'elle dès qu'il l'apperçut ,
& lui dit d'un air fatisfait , convenez que
cette manière de fe mettre fied beaucoup
mieux à la fille d'Augufte. Je m'étois parée
hier pour les yeux de mon mari , répondit
Julie ; je me fuis parée aujourd'hui
pour les yeux de mon père.
CAUSE CÉLÈBRE.
DESEs Impofteurs ont cherché dans tous les
tems à furpendre la Juftice pour partager
le patrimoine des familles opulentes , ou
pour ufurper des noms diftingués ; un fpectacle
différent vient de s'offrir dans un des
Tribunaux de la Capitale.
S Août 1778 . C
so
MERCURE ·

Une femme née dans une claffe obfcure
de la fociété s'eft préfentée pour recueillir
la fucceffion d'un Chirurgien de Ville-
Neuve- le - Roi . Elle a prétendu que victime
de la barbarie & de la cupidité d'un frère ,
elle a été reléguée dans une de ces maifons
confacrées à la pitié publique , qu'elle en eft
fortie pour fe procurer un état , & qu'elle
a épaulé un particulier touché de fon fort.
Le frère foutenoit que fa véritable foeur
étant morte depuis près de 15 années , elle
ne pouvoit fortir du tombeau pour venir
réclamer le Patrimoine de fon père , dont les
cendres étoient confondues avec les fiennes;
que fa prétendue foeur n'avoit d'autre but
que d'entrer dans une famille qui lui étoit
étrangère , à la faveur d'une impofture
facile à découvrir ; qu'en effet il étoit certain
fa véritable foeur étoit morte à la
que
Salpêtrière , qu'aucune preuve ne conftatoit
l'état de celle qui prétendoit faire revivre
cette fille , qu'au contraire même les preuves
les plus préciſes fe réuniffoient contre fa
prétention.
Malgré ces circonftances la fille reffùſcitée
du Chirurgien de Ville - Neuve - le- Roi ,
rendit plainte devant le Juge de ce Bourg
qui lui permit de faire informer.
Ce Juge fur l'information prononça un
Décret d'affigné pour être oui contre le
frère. Celui- ci ayant prêté fon interroga
DE FRANCE.
toire , le Juge renvoya les Parties à fins civiles
, & permit au frère de faire la preuve
de plufieurs faits qu'il articuloit.
و د
La prétendue foeur ayant interjeté appel
de la Sentence du Juge de Ville-Neuve- le-
Roi , l'affaire a été plaidée folemnellement
au Préfidial du Châtelet de Paris , & il y
eft intervenu fur les conclufions de M. le
Pelletier de Saint-Fargeau, Avocat du Roi,
une Sentence qui a fait « défenſes à la femme
Boudet ( c'étoit la prétendue foeur ) de
prendre à l'avenir le nom de Catherine
» Narciffe Montault , lui a ordonné de re-
» connoître Louis Michel Montault pour
39 homme d'honneur & de probité , de lui
en paffer un acte au Greffe , finon que
la Sentence vaudroit ledit acte : il a été
en outre fait défenfes par cette Sentence
à la femme Boudet d'injurier Montault
» & pour l'avoir fait elle a été condamnée
en 10 liv, de dommages & intérêts en-
» vers lui , & en tous les dépens.
"
Cij
sa
MERCURE
ACADÉMIES.
Académie Royale des Sciences.
Lz Prix fur les perturbations des Comères , que
l'Académie des Sciences a donné dans fon Affemblée
publique du 29 Avril dernier , à un Ouvrage dont
elle ne connoiffoit pas l'Auteur , a été remporté par
M. Fuff , de l'Académie de Pétersbourg , Élève de
l'illuftre M. Euler. M. Fuff s'eft fait un honneur de
déclarer que c'eft principalement aux confeils d'un fi
grand Maître , qu'il doit tout ce qui , dans fa Pièce ,
apu lui mériter les fuffrages de l'Académie,
Académie de Berlin,
L'Académie Royale des Sciences & des Belles-
Lettres de Pruffe , dans fon Affemblée publique du
Jeudi 4 de ce mois , a adjugé à M. le Marquis de
Condorcet, Secrétaire- Perpétuel de l'Académie Royale
des Sciences de Paris, le Prix qu'elle avoit propofé,fur
la meilleure manière de déterminer l'orbite d'une
Comète par trois obfervations. Dans le jugement que
l'Académie Royale de Pruffe a porté fur ce fujet , il
a été dit que la Pièce de M, de Condorcet renfermoit
une analyſe nouvelle & profonde du problême
propofé ; mais comme il n'avoit fait aucune application
particulière de cette favante analyfe , l'Académie
a jugé à propos d'accorder la moitié de ce Prix , qui
étoit double , à M. Tempelhoff, Capitaine d'Artillerie
au fervice du Roi de Pruffe , qui a donné pour
la folution de ce problême , une méthode d'approximation
plus fimple , plus direste & plus exacte que
DE FRANCE.
53
celles qui avoient déjà été publiées ſur cette matière.
Ce nouveau fuccès de M. le Marquis de Condorcet,
ceux qu'il a déjà obtenus par les favans Ouvrages de
Mathématique dont il eft Auteur , & les applaudiffemens
que le Public a donnés aux excellens éloges
qu'il a lus dans les Séances publiques de l'Académie
des Sciences, lui affurent un rang très-diftingué dans le
petit nombre de Gens de Lettres , qui ont joint au
génie des hautes Sciences , le talent de bien écrire ,
& aux connoiffances les plus profondes , la philofo
phic la plus faine & la plus éclairée .
SOCIÉTÉ D'ÉMULATION.
LE Vendredi , 26 Juin , la Société libre d'émulation
a tenu fon Affemblée publique dans la grande
Salle du Palais de M. le Maréchal Prince de Soubiſe ,
l'un des Affociés .
M. Raymond de Saint- Sauyeur , nommé à l'In
tendance du Rouffillon , a ouvert la féance par un
Difcours.
. M. l'Abbé Baudeau , Secrétaire , a rendu compte
des travaux de la Société pendant le premier femef
tre de l'année 1778.
M. Duchanoy , Docteur en Médecine , a publié le
procédé de la teinture en bleu fans indigo , de M. le
Pilleur d'Apligny.
liv.
M. Sallins, Docteur en Médecine, a démontré l'u
fage des vaiffeaux diftillatoires perfectionnés, ainsi que
les procédés de la diftillation des eaux-de-vie , par
M. Beaumé , de l'Académie royale des Sciences , qui
a remporté le premier prix de 1200 1. proposé par la
Société pour cet objet ; & le fecond prix de soo
pour le même objet , a été adjugé à M. Molines ,
Prieur-Chefcier du Petit Saint Antoine de Paris.
On a lu enfuite les Programmes des nouveaux
prix propofés , & on a rappelé les anciens.
C iij
$4
MERCURE
Ces prix font au nombre de dix , & fe montent à
la fomme de 9600 livres.
Le premier , fur la defcription , comparaison &
perfection des rouets à filer la laine pour les étoffes
& tricots.
Le fecond, fur l'invention demandée d'outils matrices
, propres à faire des aiguilles à coudre , meilleures
& à meilleur marché que celles d'Allemagne & d'Angleterre
, & faites avec de l'acier de France.
Le troisième, fur les meilleurs moyens de chauffer
les pauvres à peu de frais & fans rifques , le tout
confidéré relativement aux matières combuftibles &
aux fourneaux , poêles ou cheminées à trouver ou
à perfectionner.
Le quatrième , fur la meilleure ferrure de combinaifon
qu'on puiffe ouvrir & fermer à volonté fur un
grand nombre de mots ou de numéros , de manière
que celui même qui auroit fait la ferrure ne puiffe pas
Fouvrir s'il ignore la combinaifon fur laquelle un
autre l'a fermée .
Le cinquième , fur le meilleur chariot & le meik
leur tombereau , propres à porter les gros fardeaux.
Le fixième , fur les meilleures aftenfiles de cuifine ,
exemptes de tout danger & à très bon marché,
Le feptième , fur les meilleurs moyens de fupprimer
ou diminuer les années de Jacheres , & de les
rendre les plus fructueufes felon les différences des
terreins.
Le huitième , fur la perfection des moulins à
huile d'olive.
Le neuvième , fur la perfection de la diftillation
des vins pour les convertir en eaux-de- vie .
Le dixième , fur la perfection de la diftillation
des marcs de raiſin.
Les inventions que la Société a récompenfées par
des encouragemens pécuniaires , & dont M. l'Abbé
Baudeau a rendu font
compte ,
DE FRANCE.
35
1º. La teinture avec le bleu de Pruffe & fans indigo
, par M. le Pilleur d'Apligny .
12 Un vernis métallique pour empêcher le verd
de gris fur le cuivre , & la rouille fur le fer ; par le
fieur Chartier .
*
3 °. Un fufil de sûreté dont la batterie ne peut jouer
qu'à volonté ; par le fieur Lefcomere , Arquebufier à
Paris , rue Pagevin.
4°. Un mouton pour pilotter, inventé par le fieur
Charles.
5. Une machine pour décharger les bateaux ,
inventée par le fieur Roget.
6º. Un moulin à piler les pommes & poires pour
cidre & poiré ; par le fieur Maréchal.
79. Un rouet propre aux faifeurs de gazes pour
dévider la foie ; par le fieur Dicy , Tourneur .
2-8 °. Une invention du fieur Bruignon pour détruire
les loups.
.
9 °. Un modèle de rames applicables aux plus
gros navires & inventées par M. le Vicomte de
Buiffy.
10°. Une chauffrette portative à l'uſage des Pauvres.
11 *. Un tonneau , grenier propre à conferver une
provifion de bled pendant plufieurs années fans accident
dans une petite chambre au rez -de-chauffée .
Cette Affemblée a été très-nombreuſe , très-brillante
, & a témoigné fa fatisfaction par les plus
grands applaudiffemens.
SCIENCES ET ART S.
ASTRONOMIE.
L'ECLIPSE du 24 Juin avoit été annoncée par une
Carte de M. Dagelet , Profeffeur à l'École Militaire ,
C iv
56 MERCURE
& par un Mémoire de M. de Lalande , qui ſe trouvent
à Paris , chez Lattré , Graveur , rue S. Jacques :
tous les Aftronomes étoient préparés à l'obferver avec
foin ; mais leurs préparatifs ont eu peu de fuccès, à
caufe du mauvais temps. Parmi les Aftronomes de
Paris, il n'y a que M. Pingré & M. Dagelet qui
ayent obfervé le commencement , ou plutôt la première
impreffion fenfible de la lune fur le difque du
foleil , M. Pingré à 3 h. 53 m. 15. f. , M. Dagelet à
3 h. 53 m. 25 f. , en réduifant leurs obfervations
au méridien de l'Obfervatoire Royal. Des filets de
nuages , qui étoient fort bas , cachoient le foleil dans
ce moment - là pour les Aftronomes qui étoient à
l'Obfervatoire , au Collège Royal , aux Capucins de
la rue S. Honoré , dans la rue de l'Univerfité, & qui
n'ont pu voir le commencement ; mais on a obferve
plufieurs phafes ou grandeurs d'éclipfe , & plufieurs
immerfions de taches pendant l'efpace d'une demiheure
, après quoi le ciel s'eft entièrement couvert.
Ce commencement a précédé d'une minute & un
quart le calcul des Tables. A Montpellier , où le
ciel eft ordinairement fi beau , on n'a pu obferver ni
le commencement ni la fin. A Toulouſe , M. Dar,
quier a vu le commencement à 3 h. 52 m. 27 f..
& M. Garipuy à 3h 52 m. 24 f après quoi le ciel
s'eft couvert. A Nancy , M. Madillon a vu le com,
mencement à 4 h. 12 m. 44f. , & la fin às h. 55m.
31 f. exactement.
Voilà toutes les obfervations qui font parvenues
jufqu'à préfent aux Aftronomes de Paris ; on eſpère
qu'il en viendra des pays étrangers.
GEOGRAPHIE.
CARTE de la Manche ou du Canal qui fépare les
Côtes de France d'avec, celles d'Angleterre , conte
DE FRANCE. $7
nant la defcription des bancs de fable ; fondes ou
profondeurs de la mer , des Caps , Bayes , Ports out
Havres , &c. L'on y a marqué les courans , avec
une méthode pour connoître dans tous les endroits
de cette Carte , l'heure de la marée . Conftruite par
ordre de Sa Majefté Britannique , d'après les obfervations
du Savant Capitaine Haley , augmentée de
nouveau par le Chevalier de Baurain , dédiée & préfentée
au Roi par l'Auteur , Géographe ordinaire de
Sa Majefté , & ci-devant de l'éducation de Monfeigneur
le Dauphin.
Cette Carte eft d'autant plus utile, qu'en faveur de
ceux qui ne font point initiés dans l'Art de la marine ,
l'Auteur a fait graver à l'entour une explication des
inftrumens & des procédés les plus ufités dans cette
Science.
Tableau hydrographique , qui contient le détail
maritime des principaux Ports qui fe trouvent repréfentés
dans la Carte de la Manche qui font Falmouth,
Plimouth , Portmouth , fur la côte méridionale d'Angleterre
; Yarmouth , Neupor , Sainte -Hélène dans
I'Ile de Wigt ; le cours de la Tamife , du Medowai ,
&c. les Ports de Dunkerque , de Calais , de Dieppe,
du Havre-de-Grâce , de Saint-Malo & de Breft fur
les côtes de France , avec la configuration des Plans ,
des Villes & Forts qui en défendent les approches ,
particulièrement de ceux d'Angleterre , qui ne font
connus que de très-peu de perfonnes , même des
Anglois.
Cette Carte eft le fupplément de la précédente ;
ele eft du même Auteur , & faite d'après des Manufcrits
précieux qu'il poffède .
Carte générale des Ifles Guernesey, Gerſey , Origni
, Chaufey , &c. Ces trois Cartes , ouvrage du
même Auteur , fe vendent chez M. le Chevalier de`
Cv
58 MERCURE
B
aurain , rue Pavée , la première porte en entrant
Par le quai des Auguſtins.
Le Pilote Américain . Chez le Rouge , Géographé
du Roi , rue des Grands-Auguftins. Prix , 24 liv .
GRAVURES.
Portrait de l'Empereur Jofeph II , gravé par les
meilleurs maîtres , d'après le tableau original peint
par le fieur Kymli , Peintre penfionné de S. A. S.
Electeur Palatin , auquel S. M. I. a bien voulu accorder
plufieurs féances , lors de fon féjour à Paris.
Ce portrait a 13 pouces , fur 10 de proportion : prix ,
2 liv. Chez l'Auteur , rue des Grands- Auguftins ,
vis-à- vis l'hôtel Saint-Cyr; & chez le fieur le Rouge,
Ingénieur- Géographe du Roi , même maiſon .
On affure que le fieur Kymly eft le feul Peintre à
qui l'Empereur a donné des féances à Paris.
Jupiter & Léda, Eftampe gravée par Marchand,
Graveur de Mgr le Duc de Chartres , d'après le
tableau de Théolon , dédiée au Prince Beloselski ,
Gentilhomme de la Chambre de Sa Majesté l'Impératrice
de toutes les Ruffies , & Membre de l'Inf
situt de Bologne.
Bacchus & Erigone , Eftampe fervant de pendant
à la précédente , gravée par le même Auteur , avec
la même dédicace. Prix , 2 livres chacune . A Paris ,
chez l'Auteur , rue des Foffés Saint- Victor , la maifon
neuve en face de la Do&rine Chrétienne.
Mars au retour de la Guerre , peint par Rubens ,
gravé par Avril , prix 6 livres. A Paris , chez Avril,
DE FRANCE.
59
rue de la Huchette , la porte cochère vis-à-vis la rue
Zacharie.
L'Aveugle trompé , peint par Carème , gravé en
couleur par Voffenik. A Paris , chez la veuve Avolez ,
rue Saint-Jacques , à la ville de Rouen ; prix , 2
livres 8 fols.
L'Aveugle détrompé , Eftampe fervant de pendant
à la précédente , même Auteur , même prix ,
même adreffe.
La Bergère couronnée , deffinée par Carème ,
même prix , même adreffe.
Le Berger couronné , deffiné par Carème , même
prix , même adreffe .
Portrait de la Mothe Fénélon , Archevêque de
Cambray , très- reffemblant, & gravé par M. Fiquet,
qu'il fuffit de nommer pour en faire l'éloge. Il fe
trouve à Paris chez M. Baron , Graveur , au coin
de la rue de Saint-Jean- de- Beauvais , au puits Certain
, & chez les Marchands ordinaires. Le prix eft
de 3 liv.
Eftampe gravée dans un nouveau genre , repréfentant
le Portrait de la Reine , en pied , d'après le
tableau approuvé de Leurs Majeftés. Cette Eftampe
a 24 pouces de haut fur 20 de large & fe vend à
Paris chez M. d'Agoty , rue Saint- Honoré , vis -à-vis
les Pères de l'Oratoire , & chez M. Alibert , Marchand
d'Eftampes , dans le Jardin du Palais Royal.
Le prix eft de ୨ liv . On donnera inceffamment le
Roi de même grandeur & dans le même genre.
M. David , Graveur , à Paris , rue des Noyers ,
vis-à-vis celle des Anglois , annonce qu'il a ter
miné le Marchand d'Örviétan , de même grandeur
Cvj
60. MERCURE
que le tableau original de Carle du Jardin , apparte
nant à M. d'Azincourt , & provenant du Cabinet de
feu M. Blondel de Gagny ; & que MM. les Amateurs
qui ont fouferit pour avoir des épreuves avant la
lettre , peuvent les envoyer retirer , ayant foin de lui
rapporter fa quittance..
Voyage Pittorefque de l'Italie , premier volume ;
Royaume de Naples. Seconde livraiſon , contenant
8 planches , fur une feuille d'explication gravée in→
folio.
Lepremier cahier de ce Voyage d'Italie , annoncé
comme faifant fuite du Voyage de Suiffe , mais
beaucoup plus intéreffant par fon objet & peut-être
auffi par la manière dont il eft exécuté , a paru fatisfaire
tous les Amateurs des Arts & de l'Antiquité.
Cette feconde livraiſon , très-digne de la première
ajouterà fans doute à l'empreffement que le Public a
témoigné de voir la fuite de cette belle Collection,
On fe propofe d'y raffembler non -feulement les
vues les plus pittorefques du Pays & le deffin des
monumens antiques de toute efpèce dont l'Italie
abonde ; mais encore la gravure d'um grand nombre
de tableaux des plus grands Maîtres & cette dernière
partie n'en fera pas la moins précieuſe & la moins
intéreffante.
La première Planche de cette feconde livraiſon
eft la gravure d'un grand tableau repréſentant les
Vendeurs chaffés du Temple , peint par Luca Giordano
, fur la porte principale de l'Églife de Saint-
Philippe de Neri à Naples. C'eft une compofition
très-étendue , pleine de mouvement & d'effet , l'une
des plus célèbres de ce Peintre Napolitain ,
que foa
extrême facilité avoit fait furnommer Luca-fa - Prefto.
Elle a été deffinée d'une manière hardie & fpirituelle
par M. Robert , qu'il fuffit de nommer ; & le Gra
yeur ( M. Prévôt ) en a rendu les effets avec beaucoup
d'intelligence & de goût.
DE FRANCE. 6r
La feconde Planche nous préfente , fous la forme
d'un plafond , deux groupes de femmes & d'enfans
peints par Solimènes , dans la facriftie de l'Eglife de
Saint- Paul à Naples ; & aux côtés du plafond , deux
des Apôtres ou Prophêtes peints par l'Eſpagnolet ,
dans l'Eglife des Chartreux . Les figures de Solimènes
font pleines d'élégance & de grâce , & les têtes des
Apôtres ont un beau caractère & beaucoup d'expreffion
, furtout celle qui eft à gauche. Elles nous ont
paru fupérieurement deffinées par M. Fragonard ,
& M. Prévôt les à gravées d'une manière large ,
claire & libre , qui nous a paru rendre beaucoup
mieux l'efprit des Compofiteurs , qu'une manière
plus foignée & plus finie. Nous remarquerons feulement
que la combinaifon de différens morceaux
de différens Maîtres dans une même Estampe
quoique exécutée avec beaucoup d'intelligence &
de goût , ne répond peut-être pas à l'objet qu'on
doit fe propofer dans un ouvrage deftiné à remet
e fous les yeux de ceux qui ont voyagé én Italie
les objets les plus intéreffans qu'ils y ont vus , & à
en donner une idée fidèle à ceux qui n'y ont jamais
été. C'eſt une réflexion que nous foumettons à l'exa
men des perfonnes habiles qui font chargées de diriger
cette grande Collection.
Les 3 & quatrième Planches repréfentent les vues
extérieures & intérieures du Temple de Peftum , dans
la Calabre. Ce monument qu'on fait remonter à près
de foo ans avant l'Ere Chrétienne , eft plus curieux
par fon antiquité , & la folidité de fa conftruction ,
que par le goût de l'Architecture , qui en eft lourde
& pauvre. Ces vues ont été deffinées fur les lieux,
avec la plus grande fidélité , par M. Robert.
La cinquième Planche repréfente plufieurs fragmens
antiques , tirés d'Herculanum. On y remarque une
lampe antique d'une forme particulière , & différens
inftrumens de mufique des Anciens qui méritent d'être
62 MERCURE
examinés. On y voit entr'autres un tambour de
bafque abfolument pareil à ceux dont on fe fert
aujourd'hui .
La fixième Planche eft divifée en deux parties :
la première repréfente ce qu'on appelle les bains de
Néron ; monument où l'on n'apperçoit aucun trait
de magnificence , & qui n'eft remarquable aujourd'hui
que par une fource d'eau bouillante , qui fe
trouve dans l'intérieur de la montagne. Cette fource
eft d'une chaleur fi exceffive , que pour entrer dans
l'efpèce de fentier qui y conduir , les gens du
pays , qui fervent de guides aux voyageurs , font
obligés de fe déshabiller pour ne pas y étouffer.
Ils en fortent hors d'haleine , & l'eau qu'ils y ont
puifée conferve un tel dégré de chaleur qu'il eft
impoffible d'y tenir la main , & qu'on y peut
même faire cuire des oeufs . La feconde partie repréfente
les ruines du Temple de Mercure , où l'on
a bien de la peine à reconnoître quelque veftige
d'un Temple.
La feptième Planche , divifée également en deux
parties , repréfente dans la première les reftes d'un
ancien Temple , connu fous le nom de Temple de
Vénus ; & dans la feconde une vue du tombeau de
Virgile , monument moins intéreſſant par lui -même
que par le nom qui l'a confacré . Il n'y a aucune
preuve que les cendres de Virgile ayent jamais été
dépofées en cet endroit.
La dernière Planche repréfente une vue de la
Ville de Naples , prife du Fauxbourg du Chiaia ,
peinte d'après nature par M. Vernet. La gravure
en eft très-agréable & digne du tableau de ce grand
Peintre. f
Portrait de Jean Labruyère , de l'Académie Francoife,
peint par Saint-Jean, gravé par Savart. Prix 3 J.
A Paris , chez l'Auteur , quai Saint- Bernard , Hôtel
Chamouffet. Ce Portrait eft digne de la même main
DE FRANCE. 63

à laquelle nous fommes déjà redevables de celui de
Racine , & de quelques autres de la même beauté.
Portrait d'Anne- Charlotte Gautier de Loiferolle ,
Femme d'Aved , Peintre du Roi , peint par Aved ,
& gravé par Balechou fon Ami. Prix 3 liv.
Autre Tête de Femme , par les mêmes Artiſtes ,
avec ces quatre vers au bas :
Mes yeux dans ce Portrait admirent le pinceau ,
Et par les attributs jugent du caractère ,
Loiſir mis à profit , moeurs douces , coeur fincère,
Voilà , je crois , tour le Tableau.
Prix 3 livres.
Portrait de Profper-Jeliot de Crébillon , de l'Académie
Françoife , né à Dijon le 13 Janvier 1674 ,
peint par Aved , Peintre du Roi , en 1746 , & gravé
par Balechou en 1751. Prix 6 livres.
Portrait de Guillaume-Henri , Prince d'Orange,
mort en 1751 , peint par Aved ,. & gravé par Balechou.
Prix 6. livres . Toutes ces Eftampes retouchées
fe vendent chez Labey , Marchand d'Eftampes , rue
de Gêvres.
L'Occupation champêtre , très beau deffin de
Palmerius. Prix 6 liv. Se vend chez le même. ›
L'Innocence fous la garde de la Fidélité , peint
par Bonnieu , Peintre du Roi , gravé par Pons. Cette
Eftampe , qui repréſente une Enfant endormie , &
fon chien à côté d'elle , fe vend chez l'Auteur , rus
Hyacinthe , maifon de M. Debure.
64
MERCURE
MUSIQUE.
Six Duos pour le Violon , dédiés à M. le Marquis
SIX
de Culant, compofés par M. Rougeon , OEuvre
premier. Aux adreffes ordinaires.
Air détachés de la Fête du Village , avec accompagnement
de Harpe , par M. Lamanièrie. A Paris ,
chez l'Auteur , & aux Adreffes ordinaires. Prix , 4-
Kv. 4 fols.
Vénus Pélerine , ou l'Amour fugitif , vaudeville ,
chez Quillau , rue Chriftine.
Six Quatuor d'Ariettes d'Opéra Comiques dialogués
, pour deux violons alto , & violoncello , par
M. Tiffier. OEuvre dix-huitième , aux Adreffes ordinaires
de Mufique. Prix , 9 liv.
Les Délices d'Euterpe , ou choix d'airs , avec
accompagnement de clavecin , Ouvrage périodique ,,
par M. Edelmann .
Il paroîtra tous les premiers de chaque mois , un
cahier formant 15 planches de mufique. On s'abonnera
chez le Sieur Lemarchand , éditeur , marchand
de Mufique , rue Fromenteau ; & à l'Opéra , à la
boutique à droite en entrant par la rue S. Honoré.
L'abonnement pour Paris , rendu chez les Soulcripteurs
, eft de 24 liv.; pour la Province , franc dè
port, 33 1.; & pour ceux qui n'auront pas foufcrit 361.
Le premier cahier fera envoyé aux Soufcripteurs
le premier de Septembre 1778.
DE FRANCE 65.
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
ERNELINDE qui fut repriſe l'année der
nière , à-peu-près à pareil temps , a tou
jours été accueillie du public. Il règne , dans
cet Ouvrage , un appareil de guerre , dont
l'exécution produit un grand effet , & les
connoiffeurs ont remarqué dans la Mufi
que des beautés du premier ordre , qui
réchauffent de temps- en- temps la froideur
du Poëme. Mrs. Gelin , l'Arrivée , le Gros ,
& Mile. Durancy ont rempli les princi
paux perfonnages avec le fuccès qu'on dǝir
attendre de leurs talens.
Peu de temps après la mort du célèbre
Rouffeau de Genève , on donna une repréfentation
du Devin du Village , dans
laquelle M. le Gros & Mlle. le Vaffeur
jouerent les rôles de Colin & de Colette .
Cet Ouvrage qui a joui d'un fuccès fi conftant
& fi unanime , fut plus goûté & plus
applaudi qu'il ne l'avoit jamais été ; car
fes applaudiffemens ne font jamais plus
vifs que lorsqu'ils font mêlés de regrets ,
& le talent n'intéreffe jamais plus qu'au
moment où il difparoît fans retour. Lorf
66 MERCURE
que l'Auteur donna autrefois fa lettre fur
le Spectacle , fe fentant déjà affoibli par
l'âge & la maladie , il difoita Lecteur vous
accueillerez mon ombre , car pour moi, je
ne fuis plus. Il a depuis donné des produc
tions pleines de vie & qui ont été accueillies
de fon vivant. Nous nous propofons
dans un des numéros prochains de jeter
un coup d'oeil rapide fur les Ouvrages de
cet éloquent Ecrivain.
Orphée , Drame héroïque en 3 Actes ,
parodié de l'Italien par M. Moline , & mis
en mufique par M. le Chevalier Gluck ,
donné pour la première fois au mois
d'Août 1774 , & repris depuis en 1775 ,
1776 & 1777 , a été remis le Mardi 28.
C'eft Melle. Laguerre qui a joué le rôle
d'Euridice , & la beauté de fon organe ,
la netteté de fon chant & les progrès de
fon jeu , font toujours un nouveau plaifir.
M. l'Ainé a joué le rôle d'Orphée ; il ne
manque ni d'intelligence ni de chaleur :
mais on fent combien il eſt difficile de lutter
dans ce rôle contre la voix brillante &
les moyens fupérieurs de l'Acteur que M.
l'Ainé remplaçoit . Melle. St. Huberty a
chanté le rôle de l'Amour ; le pas de trois
du ballet des champs élifées a été dánfé par
M. Veftris , Melle. Guimard & Melle.
Heinel , & c'eſt donner l'idée d'une exécution
à laquelle on ne pourroit rien trouver
DE FRANCE. 67
de femblable dans l'Europe. Les talens
naiſſans du jeune M. Veftris ont été vivement
applaudis : il eft impoflible de donner
de plus grandes efpérances , & quand
on porte ce nom , on doit afpirer à la perfection
.
·
COMÉDIE
FRANÇOISE.
Le fuccès des Barmécides a été celui de
tout Ouvrage dont l'Auteur aura malheu
reufement à combattre la prévention &
l'animofité. Conteſté d'abord, il a depuis
toujours été en croiffant. Cette Tragédie
à chaque repréſentation a été plus fuivie
& plus goutée , en même temps qu'elle
étoit mieux exécutée . Les Acteurs qui
avoient paru troublés à la première repréfentation
, ont repris toute leur force
& déployé tous leurs talens. On connoît ,
depuis long - temps , ceux de Mrs Brizard
& Molé . Je leur dois des remercimens
de leur zèle ; & l'énergie qu'ils ont
mife dans leur jeu a réuni les fuffrages du
public , dont l'expreffion ne pouvoit être
plus marquée : il n'a manqué à Mde. Veftris
qu'un meilleur rôle. A l'égard de M.
de Larive , celui d'Aaron lui fait le plus
grand honneur , & fera certainement une
des époques de fa réputation . Le talent
d'un Acteur ne fe manifefte jamais mieux
MERCURE
que
que dans les rôles nouveaux pour lefquels
il n'y a point de tradition.
La feptième repréfentation dont je viens
d'être témoin au moment où j'écris , auroit
fuffi feule pour me donner le courage
& la force qu'exige le pénible travail de la
révifion d'une Tragédie . Le public plus
nombreux qu'il ne l'avoit encore été , fembloit
par les applaudiffemens les plus vifs
& les plus multipliés , vouloir me confoler
des perfécutions odieufes que j'éprouve
depuis long -temps , & les complaintes , les
fatyres , les farces , &c. prouvent le fuccès
& ne le troublent pas.
Je faifis cette occafion de juftifier M.
Monvel , par un témoignage public , des
foupçons élevés contre lui au fujet des couplets
imprimés dans le Journal de Paris
deux jours après la première repréſentation
des Barmécides. Il m'a très-pofitivement
affuré qu'il n'en étoit point l'Auteur , &
m'a témoigné même le plus grand chagrin
qu'on l'en crut capable. En effet , un
pareil procédé ne s'accorderoit guère avec
fes talens & fes fuccès. Quant à M. Maurine
qui réclame ces couplets , je n'ai point
l'honneur de le connoître ; mais puifqu'il
nous annonce qu'il travaille à une Tragédie
, je le félicite d'être fi gai , & puifqu'il
nous apprend qu'il n'a que dix-fept ans ,
je le félicite de fes grandes connoiſſances ,
DE FRANCE. 69
de fes grandes entrepriſes , & fur-tout de
débuter fi noblement dans la carrière des
Lettres. Il me permet de chanfonner la
première Tragédie qu'il fera , parce que ,
dit-il , il ne fort rien de parfait de la main
des hommes. Je le félicite encore de fon extrême
modeſtie ; mais je lui promets fans
peine de ne jamais faire de couplets contre
les Tragédies. Il fe plaint que les fiens n'ont
pas été mis en entier dans le Journal de
Paris. I eft vrai qu'ils ont généralement
paru trop courts. Pour le dédommager de
cet excès de brièveté & de concifion , je
lui offrirois volontiers d'en inférer une nouvelle
édition dans le Mercure , fi je ne
craignois de faire un tort notable au Journal
de Paris à qui appartient de fondation
tout ce qu'on écrit contre moi , lettre , couplets
, épigramme , conte , allégorie , &c.
Enfin tout ce que ces Meffieurs impriment
journellement & toujours avec la décence ,
l'impartialité , la bonne foi , la justice dont
ils font profeffion , & dont perfonne ne
s'avifera jamais de douter. બ
72
MERCURE
démie de Dijon s'eft toujours fignalée par l'union &
le bon accord de fes Membres. M. RI
Avis aux Soufcripteurs du Théâtre de Shakespeare.
Les 3 & 4 volumes de la traduction du Théâtre
de Shakeſpeare , par M. le Tourneur , paroîtront au
commencement d'Août : ils contiennent Coriolan &
Macbeth , Cymbelnie , & Roméo & Juliette. La fuite
n'éprouvera point ce long retard : & avant huit mois,
les & 6e volumes auront f paru. Tout engage l'Auteur
à preffer l'exécution de cette entrepriſe laborieufe
& intéreffante pour les Lettres.
La France Eccléfiaftique , pour l'année 1778 ,
contenant la Cour de Rome , le Gouvernement fpirituel
& temporel des Diocèfes du Royaume de France;
la Collection des Dignités & Canonicats des Églifes
Cathédrales ; les Abbayes Commendataires & Régu
lières ; les Prieurés d'hommes & de filles à nomination
Royale ; le Clergé de Paris & celui de la Cour,
3 liv. broc. 3 liv . 10 f. franc de port par tout le
Royaume. Chez M , Duchefne , rue Saint-André- des-
Arts , vis -à- vis la rue Gît-le -Coeur.
Effai fur l'Hiftoire de la Maifon d'Autriche,
dédié à la Reine ; par M. le Comte de G ***. 6 vol.
in- 12 . Prix relié , 18 liv.
Differtation médico-pratique fur l'ufage des rafraîchiffans
& des échauffans dans les fièvres exanthematiques
; par M. Larrère , Profeffeur Royal émérite en
Médecine , Médecin du Garde - Meuble de la Couronne
, Cenfeur Royal , des Académies des Curieux
de la Nature , de Montpellier & de Toulouſe , cidevant
Directeur du Cabinet d'Hiftoire Naturelle de
l'Univerfité de Perpignan , ancien Inſpecteur-Général
des Eaux minérales de la Province du Rouffillon &
du Comté de Foix.
Voyez la fuite des Annonces , aux deux dernières
pages de la Couverture.
JOURNAL
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
ES
TURQUI E.
De CONSTANTINOPLE , les Juin.
Les forces confidérables avec lesquelles le Capitan-
Bacha devoit tenter , dit- on , une expédition
en Crimée , font toujours dans le canal ; tant que
leur départ eft fufpendu , quoiqu'on affure que la
rupture eft inévitable , & que l'interprête de Ruffie
a reçu défenſe de paroître chez les Miniftres de S. H. ,
on ne laiffe pas de conferver quelque efpérance d'accommodement
: on attend inceffamment l'Ambaſfadeur
de France , & plufieurs perfonnes perſiſtent à
penfer que fon arrivée peut amener des changemens.
En attendant que le tems confirme ou détruiſe cette
efpérance , on continue les préparatifs militaires :
de nouveaux vaiffeaux fe conftruifent fur nos chantiers
; on fait des levées dans toutes les parties de
l'Empire. Sadik - Méhémet , Bacha , employé en
Chypre pendant la dernière guerre , nommé Bacha
de la Caramanie , a ordre d'y lever des troupes ,
de veiller à ce que les Agas qui y commandent fourniffent
chacun leur contingent. Muſtapha , Aga Gulgulu-
Oglou , Commandant à Salephi , a reçu 40,000
piaftres pour lever 1000 hommes , & les conduire
à Conftantinople ; ceux qui commandent dans les
autres villes , ont reçu la même fomme & le même
ordre : on remarque dans ces peuples une ardeur
égale à la répugnance qu'ils avoient montrée pendant
5 Août 1778.
D
&
( 74 )
la dernière guerre pour prendre les armes contre
la Ruffic. On efpère que ces levées mettront fin aux
guerres inteftines qui défolent cette Province.
La pefte continue fes ravages ; elle a emporté
500 perfonnes dans le Serrail , & 40 dans le palais
du Capitan- Bacha. Le Grand - Seigneur depuis qu'elle
s'eft manifeftée , s'eſt retiré à Beſchic-Taſchi où il
paſſera l'été.
DANEMARCK.
De
COPENHAGUE , le Juillet.
LE 27 du mois dernier la Cour a quitté le château
de Friederichsberg pour fe rendre dans celui de Friedensberg
où elle paffera l'été & une partie de l'automne.
Le 3 de ce mois , le Duc Ferdinand de Brunſwick
& le Prince de Bevern y font arrivés à leur
retour de la Scanie , où ils ont aſſiſté à la revue des
troupes. Suédoifes .
S. M. a décoré de la clef de Chambellan , le Major
de Gahler & le Capitaine de Loth.
Il vient de paroître une nouvelle Ordonnance par
laquelle S. M. , changeant les difpofitions de celle
du 15 Juin 1771 , en ce qui concerne l'adminiſtration
de la Juftice Criminelle , pour le militaire , veut
que toutes les affaires de ce genre entre les foldats
de terre ou de mer , dans le fervice ou hors du fervice
, foient examinées felon les loix de la guerre , &
les délits punis conformément aux difpofitions du
Code Militaire.
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 5 Juillet.
LES Univerfaux pour la convocation de la Diète ,
ont donné lieu à beaucoup de plaintes , parce que
contre l'ufage , on n'y a annoncé aucun des objets
8755
qui doivent être foumis aux délibérations de cette
affemblée. Le Gouvernement a jugé à propos de déroger
pour cette fois à cet ufage , que l'expérience
lui a appris être plus nuifible qu'utile. Il n'en réfultoit
que des querelles & des troubles dans les Die
tines , où l'efprit de parti s'occupoit à préparer d'avance
des oppofitions qui rendoient les Dietines orageufes
, & élevoient des difputes lorfqu il falloit
prendre des réfolutions.
-
Depuis quelque tems on voit fans ceffe des couriers
arriver dans cette Capitale & en partir . Dernièrement
le Miniftre de Ruffie en reçut un de Pétersbourg
, & le renvoya le lendemain après avoir eu
une conférence très longue avec notre Ministère.
Tous ces mouvemens dans les circonstances préfentes
annonceroient des correfpondances importantes ,
fi l'on ignoroit le poids que peut avoir cette République
dans la balance politique de l'Europe : on
n'a guère recours à nous que quand il s'agit de faire
paffer des troupes fur notre territoire , & on veut
bien nous demander une permiffion que nous ne
pouvons refufer , & dont on fe pafferoit . On juge
que la Ruffie aura bientôt befoin d'envoyer de nou
velles troupes ; la paix avec la Porte eft , dit- on ,
la veille d'être rompue , & la déclaration de guerre
eft préte à paroître. Selon quelques lettres de nos
frontières , la Porte , décidée à prendre les armes , n'a
fufpendu les hoftilités que jufqu'à ce qu'elle foit inftruite
sûrement du tour que prendront les affaires
d'Allemagne. Elle a ordonné aux Hofpodars de
Moldavie & de Valachie d'expédier des couriers à
Conftantinople auffi - tôt que les Cours de Vienne
& de Pruffe auront pris des méfures décifives , relativement
à la fucceffion de Bavière. Elle eſpère fans
doute que la Ruffie , en y prenant part , feverraforcée
de partager fes forces.
à
Les lettres de Pétersbourg annoncent que la Grande-
Ducheffe eft de nouveau enceinte.
D 2
761
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 11 Juillet.
LA Gazette de la Cour vient d'annoncer fuccef-.
fivement , mais avec beaucoup de précifion , l'entrée
& les progrès du Roi de Pruffe dans la Bohême. » A
peine venions -nous d'apprendre , lit-on dans celle du
8 de ce mois , que les Pruffiens s'avançoient en Saxe
& en Luface , que nous avons reçu la nouvelle que
le S le Roi de Pruffe avec fon armée de Silefie
eft entré en Bohême , & s'y eft comporté en ennemi
«. On lit dans celle d'aujourd'hui que le 8 de
ce mois les troupes Pruffiennes avoient pénétré plus
avant en Bohême , & que l'armée Impériale fe trouve
en préfence entre Jaromirz & Koenigſgratz. La Gazette
garde le filence fur les premiers évènemens
qui ont fuivi l'invafion ; mais on fait d'autre part que
J'armée Pruffieune s'eſt avancée du côté de Glatz , &
eft entrée en Bohême les après un combat affez
vivement foutenu par les Croates & les autres gardes
frontières qui ont été répouffés. Les Pruffiens
fe font emparés de Nachod , petite ville de Glatz ,
appartenant au Prince Piccolomini , où le Roi a mis
7000 hommes , & s'eft avancé enfuite juſqu'à la Seigneurie
d'Oppotfchna , appartenante au Comte de
Colloredo , où fon quartier général étoit établi le 9.
S'il faut en croire des nouvelles qu'on ne peut garan.
tir , les payfans de Bohême qui fe font foulevés
fi fouvent , & parmi lefquels le calme n'eſt point rétabli
, ont favorifé les Pruffiens . On a , dit - on ,
arrêté plufieurs Juges de villages foupçonnés de trahifon
, & contre lefquels les bons fujets crient vengeance.
Cependant les Bohêmiens venoient de recevoir
un nouveau bienfait de leur Souverain ; l'Empereur
pendant fon féjour avoit aboli l'esclavage , &
exempté les payfans des corvées,
77 )
Demain on commencera des prières dans toutes
les Eglifes de ceye Capitale pour implorer la bénédiction
du ciel fur nos armes ; le S. Sacrement fera
exposé à la vénération des fidèles , & la nouvelle
prière dont on a parlé , y fera faite folemnellement par
le peuple & le Clergé affemblés .
L'Impératrice a fait préfent dernièrement de
30,000 florins à M. de Lederer , Confeiller au Bureau
d'Etat . Ce Miniftre a dans fon département
les Pays- Bas Autrichiens ; c'eft à lui que S. M. I.
fait paffer les requêtes pour les bénéfices vacants &
qui font à fa nomination. Elle conféra , il y a quelque
tems , un Evêché vacant , fur la recommandation ,
à un digne Eccléfiaftique . Le nouveau Prélat & fa
famille offrirent à leur bienfaiteur un préfent confidérable
qu'il refufa : ils le prièrent de leur indiquer
au moins une manière de lui témoigner leur
reconnoiffance. » Eh bien , leur dit- il , vous avez
ici un parent dont les affaires font très - dérangées ,
parce que vous le laiffez manquer de fecours , payez
fes dettes , tirez - le de la misère ; je regarderai votre
procédé comme la marque la plus fatisfaisante de
votre attachement & de votre bienveillance pour
moi «. Ils n'héfitèrent point ; le parent infortuné fut
fecouru , grace à M. de Lederer , qui ne le connoiffoit
que par quelques affaires fâcheufes que lui avoit
fufcitées fa misère.
De HAMBOURG , le 15 Juillet.
L'OUVERTURE de la campagne & ies premières
hoftilités ont fuivi de très- près la rupture des négociations
entre l'Empereur & le Roi de Pruffe ; parmi
les différens comptes qu'on en a rendus , nous rapporterons
celui qui fe trouve dans une lettre de l'armée
Pruffienne , en date du 7 de ce mois , & où l'on
ne trouvera point les exagérations que l'on trouve
dans les autres. » Le 4 , le Roi fe mit en mouvement
D 3
( 78 )
de Hamfelwitz pres de Renneritz dans le Comté de
Glatz , & paffant les frontières de la Bohême , fe
porta jufqu'à Skalitz , entre Nachod & Jaromirsz ,
où l'armée du Duc de Saxe - Tefchen a formé des retranchemens.
Le Roi n'étoit accompagné que de
l'avant-garde , compofée du régiment de Bareith ,
dragons ; de ceux de Ziethen & de Loffow , huffards ;
& du corps des Bofniaques. Le 6 , elle fut fuivie de
toute l'armée , qui entra en Bohême fans oppofition .
Aujourd'hui feulement les premières hoftilités , ont
commencé. Deux régimens de huffards Autrichiens
fe font approchés pour reconnoître , & font tombés
fur nos fourrageurs qui fe font repliés ; le Roi a fait
avancer auffi - tôt 3 efcadrons du régiment de Zicthen
, aux ordres du Major de Probft ; avant l'attaque
un détachement du corps d'artillerie à cheval (conftitution
particulière à l'armée Pruffienne ) a fait
quelques décharges qui ont très-bien réuffi ainfi que
Fattaque. Les Impériaux fe font retirés avec perte ;
un Major & deux Lieutenans grièvement bleffés
ont été conduits dans nos quartiers , avec une quarantaine
de foldats . Les huffards de Ziethen ont eu
deux hommes tués & quelques bleffés ; le Lieutenant
Lichnowski l'eft dangereufement. On s'attend à tout
moment à quelque chofe de plus décifif « .
L'armée Pruffienne eft campée fur les montagnes
qui avoifinent Nachod , qui en eft le quartier général.
De-là , fes partis font des courfes au- delà de Neuftadt
, Opozna , Waffalowitz , jufqu'à Reichenau .
L'armée du Prince Henri eft raffemblée dans les cnvirons
de Drefde , ayant fon quartier général à
Plauen ; les troupes Saxonnnes s'y font jointes , & on
l'évalue à plus de 80 mille hommes ; elle a formé
de concert avec eux , un cordon depuis Zittau jufqu'à
Plauen & Reichenbach dans le Yoigtland. La
pofition de l'armée Impériale , dont les poftes avancés
s'étendoient jufqu'auprès de Zittau , a donné lieu
à ces difpofitions ; on lui fuppofoit le deffein de péné(
79 )
trer dans la Luface , du côté de Gabel , tandis que le
Prince de Lichtenſtein marcheroit d'Auffig , pour
furprendre l'armée Saxonne , & s'emparer des gros
magafins qu'elle avoit formés près de Dreide.
On s'attend à chaque inftant à recevoir de part ou
d'autre la nouvelle de quelqu'évènement important ;
les armées font à peu de diftance les unes des autres ;
celles de Bohême font en préfence , & c'eft fans
doute de ce côté qu'on fera les plus grands efforts
pour faire évacuer ce Royaume , ou pour
s'y maintenir les cercles qui vont devenir le
théâtre de la guerre , ont été prefque entièrement
abandonnés par leurs habitans , ce qui a obligé les
troupes Pruffiennes , qui n'ont vu dans tous les cantons
où elles ont pénétré , que des cabanes vuides &
défertes , à faire venir des vivres de la Silésie .
La fcène qui vient de s'ouvrir dans ces contrées ,
ne peut qu'être terrible & fanglante ; quelques papiers
publics portent à 300,000 hommes les forces Autrichiennes
, outre 90,000 , infcrits pour être armés
au befoin. Les forces Pruffiennes montent , felon les
mêmes papiers , à 220,000 hommes ; les troupes
auxiliaires , prêtes à les feconder , font , dit-on ,
30,000 Saxons , 30,000 Ruffes , & 100, oco hommes
que doivent fournir la Suède , le Danemarck , le pays
d'Hanovre , celui de Brunſwick , la Helle &c .; ces
derniers feront fous le commandement du Prince
Ferdinand de Brunſwick . Nous nous contentons de
rapporter ces calculs & ces conjectures , fans les garantir.
Ce qu'il y a de sûr , c'eſt qu'il fe fait de trèsgrands
préparatifs dans l'Electorat d'Hanovre. » On
a completté , écrit-on de cette ville , tous les régimens
de cet Electorat ; chacun de ceux de cavalerie
l'a été de 42 hommes , & on a remonté tous les cavaliers
qui étoient à pied ; les recrues font exercées
fans relâche ; la milice , portée à 5000 hommes , eft
enrégimentée , les invalides penfionnés , mais en état
de fervir , vont être incorporés dans les régimens
D4
( 80 )
de garnifon ; on forme actuellement un corps de
1000 huffards , & on conſtruit à Hamelen , à Harbourg
& à Zell , 200 chariots à 4 roues « Ces préparatifs
qu'on dit toujours n'être point deftinés contre
l'Amérique , font un problême dont la folution
échappe encore aux fpéculatifs. Ils ne peuvent être
en faveur de l'Empereur , dont la Grande- Bretagne a
défapprouvé la conduite à Ratisbonne ; le Commif
faire Pruffien qui fe trouve actuellement à Hanovre ,
fait préfumer qu'ils font pour le fervice de fon maître
; mais l'Angleterre , fortement occupée de fes
propres affaires , eſt- elle en état de le mêler de celles
de l'Empire ? on revient à l'espoir qu'on lui fuppofe.
d'engager la France à prendre part , à ſon exemple ,
à la guerre d'Allemagne. Selon nos politiques , la
maifon d'Autriche voyant l'Angleterre jointe à la
Pruffe , ne manqueroit pas de réclamer avec plus de
chaleur les fecours qu'elle a déja réclamés inutilement.
Votre ennemi , diroit- elle , vient de s'unir au
mien. Vous le combattez fur mer , aidez - moi à le
combattre fur terre . Sans chercher jufqu'où ces conjectures
peuvent être fondées , on le rappelle que dès
les commencemens , la France n'a pas paru approuver
le démembrement de la Bavière , & qu'elle a déclaré
n'avoir eu aucune connoiffance de la convention
entre la maifon d'Autriche & l'Electeur Palatin ;
on Le rappelle que le Roi de Pruffe ne lui a point caché
la marche de fes négociations. On cire même
une lettre de ce Prince , où l'on prétend qu'il dit :
» Vous ne devez des fecours à l'Autriche , que dans
le cas où les poffeffions feroient attaquées , il n'eft
point queftion dans le traité, des poffeflions éventuelles
qu''eelle n'avoit point eucore , &fur lefquelles fes droits
font conteftés. Ne vous mêlez point de nos affaires ;
pouffez les vôtres avec les Anglois ; faites de bonne
befogne , je réponds prefque de celle que je ferai « .
On écrit de Pétersbourg. » L'Impératrice , après
avoir reçu des dépêches fortimportantes de Londres ,
( 81 )
a ordonné de préparer fa flotte , & de la mettre en
état de partir au premier ordre «. On prétend d'après
cette lettre , que la Ruffie fera caufe commune avec
les Anglois , & qu'elle leur fournira des vaiffeaux ;
mais cela fuppofe qu'elle n'aura aucune inquiétude de
la part des Turcs , & s'il eft vrai , comme on le dit ,
que la paix avec cette Puiffance dépend de la médiation
de la Cour de Verſailles , cette Cour ne s'attend
pas à l'avoir pour ennemie.
Selon les dernières lettres de Berlin , M. Elliot ,
Envoyé extraordinaire de S. M. B. en cette Cour , a
dit qu'il avoit ordre du Roi fon maître , de déclarer
que les François avoient été les aggreffeurs dans la
dernière affaire fur mer. Le chargé des affaires de
France a offert pour toute réponſe , de donner la
preuve du contraire.
» Le Roi de Pruffe , écrit- on de la Siléfie , ayant
été informé que plufieurs prêtres s'étoient permis des
propos indifcrets fur les affaires préſentes , S. M. a
fait fignifier au Prélat de Kamentz , d'engager fon
clergé à ne s'occuper que des fonctions & des devoirs
de fon état , finon qu'elle faura employer des
moyens a elle connus pour le ramener à ces principes.
Suite du Manifefte du Roi de Pruſſe.
» Le public connoît les bruits qui coururent dans
le mois de Février , fur les armemens qui devoient
être faits de part & d'autre . Sans vouloir approfondir
de quel côté ils ont commencé , il eft conftant
que dans le mois de Mars , la Cour de Vienne avoit
affemblé fes principales forces en Bohême & en
Moravie. Le Roi fut obligé par - là de faire auffi
avancer peu -à-peu les troupes de fes Provinces
éloignées. S. M. fe rendit elle- même en Siléfie au
commencement d'Avril. S. M. l'Empereur , qui étoit
arrivée en même temps en Bohéme , écrivit au Roi
le 13 Avril une lettre, par laquelle il propofa à S. M.
DS
( 82 )
un projet de convention d'accommodement. Il y eut
entre les deux Monarques une correſpondance fuivie
de trois lettres de part & d'autre , depuis le 13 jufqu'au
21 d'Avril , & l'on convint enfin qu'on feroit
entamer une négociation d'accommodement à Berlin ,
entre le Miniftre Impérial , le Comte de Cobentzel ,
& le Ministère du Roi pour le département des affaires
étrangères. Le Comte de Cobentzel propofa de
nouveau dans la première conférence , une convention
fort laconique , la même que S. M. l'Empereur .
avoit propofée au Roi , & felon laquelle » S. M. devoit
fimplement reconnoître la validité de la convention
faite le 3 Janvier , entre l'Impératrice
» Reine & l'Electeur Palatin , ainfi que la légitimité
de l'état de poffeffion des diftricts de la Bavière ,
»occupés en conféquence par S. M. , & laiffer paift-
» blement exécuter les échanges que l'Impératrice
ל כ
הכ
Reine pourroit faire avec l'Electeur Palatin , de la
» totalité de la Bavière , ou de quelques parties ;
» que l'Impératrice Reine reconnoîtroit en revanche
la validité de l'incorporation des Pays d'Anf-
"pach & de Bareuth à la primogéniture de la Maiſon
de Brandebourg , & laifferoit confommer tout
échange qui pourroit être fait de ces pays , d'après
» la convenance de S. M. Pruffienne « . Pour appuyer
ces propofitions , on fit valoir certains principes
généraux de prétendue équité & de convenance :
Qu'une Cour fe mette à la place de l'autre ; qu'elle
ne demande rien qui foit contraire à la dignité , &
» qu'elle ne voudroit exiger pour elle-même dans un
» cas femblable " . Ces principes furent appliqués de
cette manière que comme le Roi s'oppofoit à
préfent à l'agrandiffement de la maiſon d'Autriche
en Bavière , par un principe de convenance politi:
que , cette maifon s'oppoferoit par le même principe
à l'agrandiffement de la maifon de Brandebourg
quand elle voudroit un jour réunir les pays d'An
pach & de Bareuth à fa primogéniture ; que pour ne
( 83 )
pas fe nuire gratuitement de part & d'autre , il
falloit lever à préfent cette collifion d'intérêt au
moyen du traité propofé. Le Ministère Pruffien fit
connoître au Miniftre Impérial , que le Roi ne s'oppofoit
au démembrement de la Bavière , que parce
qu'il le regardoit comme entièrement injufte , & tendant
à détruire toute sûreté & liberté en Allemagne;
que S. M. ne feroit pas contraire à d'autres acquifitions
juftes de la maifon d'Autriche ; que c'étoit à
tort qu'on vouloit compenfer une acquifition préfente
& tout-à- fait précaire de la maifon d'Autriche ,
avec une acquifition éloignée & inconteftable de la
maifon de Brandebourg ; que S. M. ne fauroit accepter
un traité , qui lui feroit manquer tout le but
de fon oppofition , & qui ne ftatuoit rien fur le jufte
rétabliffement de la maifon Palatine en Bavière , ni
fur la fatisfaction due à l'Electeur de Saxe.
» La Cour de Vienne ne voulant pas propofer
d'autres conditions plus précifes , & infiſtant toujours
für un contreprojet , le Ministère Pruffien remit au
Comte de Cobentzel , le 20 Mai , un plan d'un
arrangement général fur la fucceffion de Bavière ,
qui portoit en fubftance : » Que pour le bien de la
paix on tâcheroit d'engager la maiſon Palatine à
» céder à la Cour de Vienne deux districts détermi-
» nés de la Bavière , fur le Danube & fur l'Inn , contigus
à la Bohême & à l'Autriche ; que S. M. l'Impératrice
Reine , reftitueroit à M. l'Electeur Palatin
le refte de ce qu'elle avoit occupé en Bavière ,
» & lui donneroit pour la partie qu'elle en garderoit
» des équivalens en Suabe , ou par les Duchés de Lim-
»bourg & de Gueldres , & mettroit par-là ce Prince
» en état de fatisfaire l'Electeur de Saxe fur fes pré-
» tentions allodiales , par des ceffions & des échan-
» ges dont on tâcheroit de convenir ; que pour fa-
و د
ciliter cet arrangement général , S. M. l'Empereur
» conféreroit à M. l'Electeur Palatin les fiefs de
» l'Empire vacants en Bavière & S. M. l'Impératrice
כ כ
D 6
( 84 )
» Reine voudroit bien renoncer aux droits de féoda
lité , qu'elle avoit comme Reine de Bohême fur
quelques parcelles du Haut- Palatinat , de la Saxe
» & du pays de Bareuth , & ne pas être contraire
» felon fes propres offres , à la réunion future des
Marggraviats de Franconie à la primogéniture de
l'Electorat de Brandebourg & aux échanges qu'on
pourroit faire avec des voifins «.
و د
"
» On s'en remet au jugement du monde impartial,
fi ce plan n'étoit pas propre à concilier les intérêts
des différentes parties fur la fucceffion de Bavière ,
& fi , en obfervant les règles de l'équité & de la
modération , on auroit pu imaginer quelque chofe
de plus avantageux pour la Cour de Vienne , qu'en
lui procurant , dans un cas où elle n'a abfolument
rien à prétendre de droit , la ceffion tranquille & légale
de deux grands diftricts , qui auroient fi bien
arrondi la Bohême & l'Autriche , en refferrant fes
limites par des rivières , & en ne lui demandant que
des équivalens peu proportionnés , par la ceffion de
quelques petits territoires détachés du corps de la
monarchie Autrichienne , & de quelques droits de
féodalité qui ne font d'aucun rapport' ni d'aucune
importance , & qui ne fervent qu'à caufer des altercations
avec les voisins.
ဘ Malgré toutes ces confidérations , la Cour de
Vienne ne voulut , ni accepter ce plan , ni faire d'autres
propofitions claires & précifes . Le Comte de
Cobentzel lut au Miniſtère Pruſſien , dans la conférence
du 6 Juin , la dépêche du Prince de Kaunitz,
dans laquelle , en appuyant toujours fur ces principes
généraux , de prétendue équité & de réciprocité , il
propofa de nouveau , pour préliminaires d'un plan
de conciliation : » Que la Cour de Berlin renonce à
toute oppofition contre l'acquifition que la Cour
de Vienne poffédoit aduellement en Bavière ; que
celle ci renonceroit de fon côté , à l'oppofition
» contre la réunion future des pays d'Anfpach & de
( 85 )
לכ
Bareuth ; que les deux Cours ne feroient pas con-
>> traires , aux échanges volontaires que l'une ou
l'autre pourroit faire avec les voifins ; qu'elles
employeroient de concert leurs bons offices , pour
» moyenner un accommodement raisonnable entre
» l'Electeur Palatin & celui de Saxe , fur les pré-
» tentions allodiales du dernier ; que S. M. l'Impé-
>> ratrice-Reine y contribueroit , en accordant à l'E-
» lecteur de Saxe certains avantages , par lesquels
» on entendoit la rémiffion des féodalités de Bohême,
» & enfin , que la maifon Palatine feroit fatisfaite
par un échange volontaire , qu'elle n'accepteroit
que fous des conditions convenables «.
Le Ministère Pruffien remit tout de fuite au
Comte de Cobentzel , le Mémoire du 13 Juin , dans
lequel , après avoir démontré combien les dernières
ouvertures de la Cour de Vienne étoient vagues ,
obfcures & peu fuffifantes , on demanda des explications
claires en quatre points , fur » ce que la Cour
» de Viennevouloit garder & reftituer de la Bavière ,
quels équivalens & avantages elle vouloit donner
»à l'Electeur Palatin & à celui de Saxe , & fi elle
» vouloit conſentir d'arranger toute la fucceffion de
» Bavière , relativement aux droits de l'Electeur Pa-
» latin , de l'Electeur de Saxe , du Duc de Deux-
>> Ponts & des Ducs de Mecklenbourg avec le Roi ,
» qui , comme ami & allié de ces Princes , comme
» membre de l'Empire , & par d'autres titres , avoit
tant de droit & d'intérêt de prendre part à la
juſte diſtribution de cette fucceffion «.
גכ
55
Le Baron de Riedefel remit le même Mémoire
au Prince de Kaunitz , & follicita par ordre du Roi ,
une réponſe claire & fatisfaifante. Il fit valoir à
cette occafion toutes fortes de repréſentations , qu'il
crut les plus propres à effectuer un changement de
réfolution , & à faire agréer un arrangement amiable.
Le Prince de Kaunitz remit alors à ce Miniftre ,
& fit remettre à Berlin par le Comte de Cobentzel ,
( 86 )
le Mémoire du 24 Juin , fous le nom de réponſe
verbale , dans laquelle il fe borne à cenfurer le plan
de la Cour de Berlin , & à faire beaucoup valoir les
propofitions de fa propre Cour , & finit par déclarer :
que fi elles n'étoient pas adoptées pour plan d'un
traité préliminaire , tout arrangement amiable
devenoit impoffible , & tout éclairciſſement ultérieur
feroit fuperflu .
» Le Roi n'a pu regarder cette Déclaration que
comme une rupture de la négociation , faite du côté
de la Cour de Vienne , les propofitions de cette Cour
étant d'une nature que S. M. ne pourroit jamais y
confentit , fans déroger à fa dignité , à fes inté
rêts les plus chers , & aux droits les plus clairs des
héritiers naturels de la Maiſon de Bavière . C'eſt ce
qu'on a démontré en précis , dans un Mémoire que
le Miniſtère du Roi a remis le ; Juillet au Comte
de Cobentzel , dans lequel , après avoir établi un
parallèle des propofitions des deux Cours , qu'on
croît être plus jufte & plus exact que celui de la .
Cour de Vienne , S. M. fait déclarer à la fin qu'Elle
fe voyoit obligée de rompre la négociation auffi de
fon côté , d'après l'exemple que la Cour de Vienne
venoit de lui donner.
3
:
» Cet expofé fimple & fidèle de ce qui s'eſt paſſé
entre les Cours de Berlin & de Vienne depuis la mort
de l'Electeur de Bavière fur la fucceffion délaiſſée
en y joignant la lecture des Mémoires qui ont été
donnés de part & d'autre , pourra fuffire feul à convaincre
le monde impartial de la vérité des points
fuivans. 1 °. Que le Roi n'a entrepris d'intervenir
dans l'affaire de la fucceffion de Bavière que par la
conviction entière , que l'occupation que S. M. l'Impératrice-
Reine a fait faire de la moitié de la Bavière.
à l'ombre d'une ancienne prétention non fondée ,
qu'on lui a fûrement préfentée fous un faux jour ,
eft contraire à toute juftice & aux droits inconteftables
des héritiers naturels du fief & de l'alleu , &
( 87 )
qu'elle détruit en même tems toute la fûreté , la
conftitution & l'équilibre de l'Empire. 2 ° . Que malgré
ces confidérations importantes , S. M. , pour
conferver la tranquillité & la bonne intelligence avec
Leurs Majeftés Impériales , a employé pendant cinq
mois tous les moyens imaginables de la repréſentation
la plus ménagée , & de la négociation pour
moyenner un arrangement amiable & propre à concilier
, autant que poffible , les intérêts & la convenance
de Leurs Majeftés Impériales avec les droits
des héritiers naturels . 3 ° . Que S. M. a fait faire à
Leurs Majeftés Impériales des propofitions sûrement
trop avantageufes , cu égard à la nature de leurs
prétentions , & dérogatoires en quelque façon aux
intérêts & aux droits de la maifon Palatine , dans
l'attente & dans la vue que cette maifon voudroit faire
quelques facrifices pour le bien public & la tranquillité
de l'Allemagne , dans une affaire qui a une fois
pris une tournure défavantageufe pour elle par la
complaifance de fon chef. 4°. Que fi S. M. a permis
qu'on mêlât dans cette négociation l'affaire de la
réunion des pays de Bareuth & d'Anfpach & l'échange
de la Luface , elle ne l'a fait que fur les offres de
Leurs Majeftés Impériales , fans aucune vue d'agrandiffement
& d'intérêt perfonnel. 5°. Que la Cour de
Vienne a rejetté toutes les propofitions de S. M.
quelque avantageufes qu'elles doivent paroître à
tout le monde impartial ; que celles que cette Cour
a faites de fon côté , ne confiftent que dans quelques
préliminaires vagues & obfcurs , qui fuppofent toujours
la confervation entière de l'injufte démembrement
de la Bavière , qui , en laiſſant ſubfifter la convention
trop dangereufe du 3 Janvier , peut mener
à l'échange & àla perte de la Bavière entière pour
Ja maiſon Palatine , & qui laiffe la fatisfaction de
cette maiſon & de celle de Saxe à la difcrétion de la
Cour de Vienne , puifque felon ces préliminaires le
Roi devoit fimplement reconnoître la poffeffion Au(
88 )
trichienne , & être exclu de la négociation ultérieure
de la Maiſon Palatine ; que par conféquent S. M.
n'a pu accepter ces propofitions fans déroger abfolument
à fon honneur , à fes engagemens & à fes
intérêts. 6 °. Que c'eft donc la Cour de Vienne qui a
rompu la première la négociation , en faisant des propofitions
tout-à -fait inadmiffibles , en rejettant celles
du Roi , & en déclarant : que tout arrangement , autre
que le fien , étoit impoffible , & que tout éclairciffement
ultérieur devenoit fuperflu , de forte que
c'eſt à cette Cour feule à laquelle on doit attribuer les
Luites naturelles de cette rupture de la négociation «
La fuite à l'ordinaire prochain.
De
RATISBONNE , le If Juillet.
La note que le Roi de Pruffe fit remettre le 3
de ce mois au Comte de Cobentzel à Berlin , portoit
en ſubſtance ; » que la Cour Impériale ayant
rejetté toutes les propofitions équitables , & même
trop avantageules pour Elle , qu'on lui avoit faites ,
voulant prefcrire des préliminaires totalement inadmiffibles
, dans la vue de conferver pleinement tous
les pays de Bavière dont elle avoit fait prendre poffeffion
, & ayant déclaré qu'au cas qu'on n'acceptât
point . ces préliminaires , tout accommodement
amiable feroit infructueux , & tout pour-parler ultérieur
fuperflu , S. M. Pruffienne , d'après cette
démarche , rompoit auffi la négociation , & fe
voyoit contrainte , quoique malgré elle , d'employer
le feul moyen qui lui reftoit pour empêcher , s'il
étoit poffible , le démembrement injufte de la fucceffion
de Bavière , à l'effet de maintenir la sûreté de
l'Empire & les droits de fes co - Etats .
On croit qu'à préfent que la rupture eſt décidée ,
& que les hoftilités ont commencé , les débats s'animeront
à la Diète. On parle déja d'une explication
, qui a eu lieu entre le Miniftre d'Autriche &
( 89 )
celui de Saxe , relativement au parti que la Cour de
Drefde a pris , de joindre fes forces à celles du Roi
de Pruffe. On s'attend à des difcuffions intéreffantes ;
juſqu'à ce moment , on n'a vu que des Déclarations
& des Mémoires de part & d'autre.
Le Miniftre du Roi ici , n'a encore fait aucune Déclaration
, relativement à l'entrée des troupes Pruffiennes
en Bohême. Celui de Saxe a notifié que I'Electeur
fon Maître fe voyoit forcé , pour foutenir
fes prétentions fur la fucceffion de Bavière , d'agir
de concert avec S. M. Pruffienne . Tandis qu'on annonce
l'arrivée de 30,000 Ruffes , & des préparatifs
confidérables dans la Heffe , le Ministre de Péterfbourg
, qui n'eft pas encore légitimé , a déclaré que
la première de ces nouvelles n'avoit aucun fondement
, & celui de Caffel a dit la même choſe au
nom de fon Maître , relativement à fes préparatifs
.
Selon quelques lettres de Vienne , le Baron de
Riedezel , Envoyé Pruffien , a quitté cette Cour . On
apprend de Drefde & de Berlin , que les Miniftres
Empereur y étoient encore le 11 de ce mois ;
ils avoient fait tous les préparatifs de leur départ ,
& ils attendoient les derniers ordres de leur Cour.
Il s'agit , dit-on , de favoir s'ils partiront fans prendre
congé. Madame de Cobentzel eft partie de Berlin
le 6 de ce mois .
» On va ouvrir dans les Pays-Bas- Autrichiens
écrit -on de Vienne , un nouvel emprunt de 2,400,000
florins , à des conditions très - avantageuſes . L'intérêt
fera à 4 pour cent ; le capital fera remboursé dans
le terme de 12 ans. Nos ennemis ne manquent pas
d'obferver que ces emprunts , prouvent que nos finances
ne font point dans un état auffi floriffant qu'on
l'avoit dit ; mais ils fe gardent bien d'obferver que
les dépenfes de l'armée abſorbent une énorme quantité
d'argent , & qu'on y paye tout comptant. Il s'y
confomme tous les jours 12,000 quintaux de foin ,
( 90 )
& 24,000 quarts d'avoine pour les chevaux de fervice
, & c. «.
ITALIE.
De RoME, le premier Juillet.
LE 18 du mois dernier , la cérémonie de la préfentation
de la Haquenée , au nom de S. M. Sici
lienne , fe fit avec la pompe ordinaire ; elle fut préfentée
par le Cométable Colonne. S. S. célébra le
lendemain la Meffe dans l'Eglife du Vatican ; il y
eut ce jour- là , comme la veille , des illuminations &
des feux d'artifice .
Il y avoit autrefois dans plufieurs Royaumes , un
ordre Religieux connu fous le nom de Saint-
Sépulchre , dont les biens , après la fuppreffion
furent réunis à l'Ordre de Saint - Jean de Jérufalem .
Il existe encore des membres de cet inftitut en Pologne
; le Roi fait infcance auprès du Saint-Siége ,
pour fon entière abolition ; il fe propofe d'en appliquer
les revenus , à l'établiſſement des écoles pour
l'éducation nationale ; on a reconnu que les biens
des ex-Jéfuites fupprimés , ne pouvoient y fuffire.
L'Ordre de Malte demande à fon tour les biens des
Chevaliers du Sépulcre , fi l'Ordre eft fupprimé en
Pologne. Les befoins de ce Royaume , & l'ufage
qu'il veut en faire , femblent lui mériter la préférence.
Le Pape a nommé une commiffion , compofée
des Cardinaux Spinola , Antonelli , Vifconti ,
Archinto & Gerdill , pour examiner cette affaire ,
& décider enfuite à qui doivent appartenir ces
biens.
De LIVOURNE , les Juillet.
LA fabrication des étoffes de foie , qui depuis
1580 , étoit attribuée exclufivement aux villes de
Florence & de Sienne , a été rendue libre dans tous
les Etats du Grand- Duc.
( 91 )
Les galions fi long- temps attendus , & arrivés
enfin à Cadix , font évalués felon les lettres de cette
ville , à 22,165,820 piaftres fortes , tant pour S.
M. que pour le commerce. Il y a 19,509,875 piaftres
en efpèces monoyées & en barre , dont il appartient
au Roi 1,211,159 piaftres ; le reſte eft en
productions Américaines.
כ כ »LeRoideMaroc,écrit-ondeTanger,paroît
férieufement déterminé à changer de fyltême à l'égard
des nations étrangères , en cultivant avec elles
la paix & le commerce. Tous les Confuls Européens
réfidens à Tanger , ont eu ordre de fe rendre à la
Cour , où on leur communiquera des objets impor
tans . Le Prince Maure a chargé Ben- Abdimelec , fon
Ambaffadeur en Toscane , d'entamer une négocia
tion avec les Officiers Ruffes qui l'ont ramené dans
fa patrie , en leur laiffant cependant le choix de
refter à Tanger , ou de paffer à Gibraltar. Abdimelec
qui defire de s'épargner un nouveau voyage ,
fait folliciter auprès de fon maître , la permiffion de
conduire les Officiers Ruffes à la Cour , où la négociation
pourroit fe faire avec plus de célérité . Les
commerçans Européens établis à Mogador , qui s'étoient
rendus à Maroc pour complimenter le Roifur
fon heureuſe arrivée , ont faifi cette occafion pour fe
plaindre de deux de fes fecrétaires , qui leur ont
extorqué des préfens. Le Prince les a écoutés favorablement
, & leur a rendu juſtice à ſa manière ; il
s'eft fait rendre les préfens dont il s'eft emparé , &
il a condamné encore les coupables , l'un à une
amende de 10,000 ducats , & l'autre à une de
12,000 ".
AN LETERRE.
De LONDRES , le 20 Juillet.
Le Parlement d'Irlande continue fes féances ; il a
paffé plufieurs actes , qui ont pour objet de favorifer
( 92 )
& d'étendre le commerce & les manufactures de ce
Royaume , d'encourager l'agriculture , & d'accorder
au Roi des fubfides extraordinaires. Tous ces actes
ont reçu l'approbation du Roi & des Miniftres . Cette
affemblée s'eft auffi occupée de la levée & de l'entretien
des troupes qui doivent être augmentées ; il a
pris toutes les mesures néceffaires pour la sûreté &
la défenſe du pays. Les troupes nationales forment actuellement
deux camps , l'un au midi & l'autre au
nord , & le nombre des vaiffeaux en croiſière fur les
côtes , a été fi confidérablement augmenté , qu'on ne
paroît plus avoir rien à craindre de ce côté. L'attachement
que nous témoigne l'Irlande , l'empreffement
avec lequel elle a voté tous les fecours dont nous
avions befoin , exigeroient de nous que nous la ménageaffions
davantage. Nous avons toujours fait tout
ce qui étoit néceffaire pour l'aliéner . Ćes réflexions
n'échappent à perfonne , & on s'empreffe de les repréfenter
fous toutes fortes de faces dans nos papiers
publics. » Nous ne pouvons nous diffimuler , lit- on
dans un , que nous avons été bien maltraités dans
l'affaire de l'Aréthafe & de la Belle Poule ; fi la
première de ces frégates a appartenu autrefois aux
François , il fe trouvoit fur la feconde des hommes
qui auroient du combattre pour nous . M. de la Roche
de Keran draon , qui a montré tant de fang froid
& de fermeté , M. Gréen de Saint-Marfault , qui
eft mort avec tant de courage & de gloire , étoient
dit-on , tous deux d'origine Irlandoife ; ils auroient
foutenu notre caufe avec autant de bravoure qu'ils
ont fervi les François , fi l'extravagance de nos loix
pénales ne les eût point forcés à paffer chez nos ennemis.
La réforme qu'on a fait dernièrement dans ces
loix , donne lieu d'efpérer que pour le bien de l'état ,
on ne tardera pas à les révoquer dans leur totalité « ,
Le 10 de ce mois , le Parlement qui devoit reprendre
fes féances le 14 , a été prorogé jufqu'au
premier Septembre prochain ; le même jour , le nou-
·
793 )
veau Chancelier fut reçu & inftallé dans la Chambre
des Pairs , fous le nom de Baron Thurlow d'Ashfeld .
Le Marquis d'Almodovar , Ambafladeur d'Efpagne
en cette Cour , arrivé ici le 13 de ce mois , n'a
eu fa première audience que le 17. Les opinions font
toujours partagées fur la miffion ; felon les unes elle
ne doit pas être longue ; felon d'autres , il eft chargé
d'affarer la Grande Bretagne de la neutralité de la
Cour de Madrid , & d'un plan de pacification entre
nous & la France ; on fait des voeux pour qu'il
réuffiffe ; mais il y a une grande difficulté à lever ;
c'eft de trouver un moyen qui ne bleſſe en aucune
manière l'honneur de l'une ou de l'autre Puifſance ;
nous croyons le nôtre intéreffé à ce que la France fe
défifte de fon traité d'alliance & de commerce avec
l'Amérique , qui nous a révoltés ; & le fien eft fans
doute intéreffé à le maintenir. » Reconnoiffez , nous
dit-elle fans ceffe , l'indépendance de l'Amérique , ne
troublez point mon commerce avec elle , & je refpecterai
le vôtre. Quoique vous en difiez , je ne vous
ai point provoqué à la guerre ; j'ai fait ce que vous
auriez fait à ma place , à cela près que j'ai exclule monopole
de mes traités , attention dont il eſt probable
que vous vous fuffiez difpenfé «.
Les difpofitions de notre Miniftère , relativement
à l'indépendance de l'Amérique , font maintenant
conformes aux voeux de la France ; il eft décidé à la
reconnoître ; ce moyen eft le feul de rétablir la paix ;
les confeils font fréquens fur les moyens de l'accèlérer
; mais le retard qu'il a mis à prendre cette réfolution
, à laquelle il étoit obligé tôt ou tard de venir
, a rendu l'accommodement plus difficile . A cette
condition préliminaire , exigée par le Congrès , il en
a joint quelques autres , telles que la ceffation totale
des hoftilités , le rappel des troupes , tant Britanniques
qu'auxiliaires , un dédommagement des frais
que la guerre a occafionnés , & la reconnoiſſance du
droit de commercer , librement avec toutes les Na1
( 94)
tions de l'univers. Cette dernière condition eſt celle
qui fait le plus de peine à l'Angleterre ; mais peutelle
y oppofer des obftacles ? la reconnoiffance de
l'indépendance ne fuppofe- t-elle pas celle du droit réclamé
par les Américains ?
Ce qui donne encore quelque eſpérance de paix
avec la France , c'eft que notre Cour croit devoir
garder quelques ménagemens , puifqu'elle a ordonné
de relâcher les bâtimens , l'Aimable Victoire
& la Sainte-Marthe , qui avoient été pris &
conduits à l'ortmouth , par la frégate le Fox. Ils
fortirent de Portſmouth le 11 de ce mois , pour continuer
leur voyage ; on ne croit pas que la Cour foit
difpofée à reftituer également les frégates la Licorne "
& la Pallas ; on prétend même que l'Amiral Keppel
a écrit au Roi , pour lui demander la permiffion
de donner fa démiffion , fi la conduite qu'il a tenue
eſt défapprouvée. Cer Amiral a appareillé le 9 , à
2 heures après midi ; le vent contraire le retint juf
qu'au lendemain matin , que fon efcadre fut perdue
de vue à Gofport ; elle n'étoit pas encore complette ;
il lui manquoit 6 vaiffeaux , qui partirent le 11 & le
12 ; elle eft partagée en trois divifions ; la première
eft compofée de la Victoire de 100 canons , du
Sandwich , du Duc & du Formidable de 90 ; du
Robufte , de la Vengeance , du Foudroyant , de
l'Exefter , du Vigilant & de l'Amérique de 74. La
feconde divifion ; de la Reine de 90 , du Monarque ,
du Shrewsbury , du Prince George , de l'Egmont ,
de l'Elifabeth , du Vaillant , du Centaure , du
Berwich & du Courageux de 74. La troisième : de
l'Océan de 90 , du Ramillies , du Thunderer , du
Cumberland , du Terrible , de la Défiance , de
l'Hector de 74 ; du Sterling- Caftle, du Bienfaisant,
du Worcester , de l'Yarmouth de 64. La quatrième
divifion eft compofée des frégates l'Aréthufe de 32
canons , de la Proferpine , du Milford , du Fox &
de l'Andromède de 28 ; des brûlots le Vulcain & le
( 95 )
Pluton & du floop l'Alert . En tout 31 vaiffeaux de
ligne , frégates , 2 brûlots & 1 floop.
On attend avec impatience des nouvelles de fes opé
rations ; on affure que l'Amiral eft parti avec l'ordre de
combattre l'efcadre Françoife , s'il la rencontre. On
n'eſt pas ici fans inquiétude. Sa feconde fortie n'a
point diffipé l'impreffion qu'il avoit faite fur la Nation
, en ramenant fa flotte dans nos ports ; elle
craint à chaque inftant d'apprendre de fâcheufes nouvelles
; s'il a du défavantage , au lieu de s'en prendre
au mauvais état de la marine , on ne manquera pas
de l'en rendre refponfable. On en peut juger par la
lettre fuivante , adreffée à cet Amiral , & qui n'ayant
point été imprimée , a échappé à tous nos Gazetiers.
» M. , au moment où nous nous flattions de voir nos
affaires prendre une face nouvelle , vous avez mis le
comble à nos maux , par une démarche également
funefte pour nous , & humiliante pour vous. La manière
dont vous fortites de nos ports , fembloit nous
affurer que vous alliez combattre l'ennemi , & revenir
glorieux & triomphant ; vous n'avez fait que
donner la chaffe à deux frégates Françoifes , dont la
priſe ne fignifioit rien , & vous êtes revenu fur vos
pas , pour demander des renforts . Vous ignoriez donc,
avant votre départ , que vous n'étiez pas affez fort
pour attaquer & pour vous défendre. Vous ignoriez
la première chofe que doit favoir un Amiral , le
nombre des vaiſſeaux de l'ennemi , celui de fes
troupes , de fes matelots , de fon artillerie , de fes
munitions , &c. L'Amiral qui ne prend point ces
informations , n'eſt pas en état de commander. Il eſt
certain ou du moins probable que la flote de Breft
n'avoit pas ordre d'attaquer ; la France , continue
l'auteur de la lettre , ne pouvoit nous déclarer
la guerre , fans déroger au pacte de famille ; elle
n'avoit fait cet appareil que pour nous en impoſer , &
retenir nos forces en Angleterre. Peut- être que dans
le temps affez long que nous avons perdu , les affaires
de l'Amérique auroient pris une autre tournure , on
( 96 )
eut trouvé des tempéramens qui euffent prévenu la
guerre , que votre conduite rend aujourd'hui inévitable.
Voyez combien la France a tiré d'avantages de
votre démarche ; elle en a profité , pour récompenfer
tous les Officiers & matelots qui le font diftingués
fur la Belle Poule ; les François , animés par ces récompenfes
, brûlent d'en venir aux mains avec nous ;
vous favez quel peut être l'effet de ces premières difpofitions;
elles infpirent cette émulation & cette ardeur
qui produifent toujours de grandes chofes , & ces difpofitions
ne manquent jamais , quand on paye pour les
faire naître ; quoiqu'en dife un politique moderne ,
(Montefquieu) l'intérêt eft l'ame della gloire . Sans cet
aiguillon elle eft nalle ; parce que l'homme fe voit
toujours avant la patrie. On a donné le même encouragement
aux matelots , qui participeront à l'avenir
aux prifes. Cette émulation qui manquoit à ceux- ci ,
avoit rendu la marine Françoife languiffante ; la voilà
maintenant au niveau de la nôtre « .
On revient toujours dans les coteries politiques de
cette ville , à la grande queftion des auteurs des premières
hoftilités ; & quelqu'envie & quelque befoin
que nous ayons de ne pas paffer pour les agrefleurs ,
on penfe à-peu -près fur cet objet à Londres comme
à Paris. Jamais deux Puiffances n'avoient été auffi
embarraffées pour fe battre , difent nos fpéculatifs.
Le pacte de famille , que la France , regarde
aujourd'hui comme le fondement de fa force ;
ajoutent - ils , finit au moment qu'elle attaque les
Anglois ; notre traité avec les Hollandois doit également
être fans effet , & nous attaquons les François.
Il fuit de cet ordre de chofes , que le premier coup
de canon tiré par l'une des deux Puiffances , équivaut
à la perte d'une bataille. De quel côté l'a-t-il d'abord
été ? On pourroit demander fi une flote Angloife fur
les côtes de France en ordre de bataille , en temps de
paix , n'eft pas une première Déclaration de guerre ?
C'eft du moins un ufage établi en politique , que
lorfque
( 97 )
lorfque deux Puiffances maritimes n'ait pas encore
rompu leurs traités , l'une ne doit pas armer fans dé
clarer l'usage qu'elle veut faire de fon armement. On
ne donne la chaffe qu'à des vaiffeaux ennemis ; &
toutes les fois qu'on court fur quelques vaitieaux
on les déclare tels ; c'ett la première hoftilité qui
s'exerce dans la guerre de nier ; c'est peut-être la plus
infultante ; & nous l'avons aggravée ; car non- fculement
nous avons couru fur des vaiffeaux François
mais nous les avons voulu forcer de venir à bord
d'un Amiral étranger , pour rendre compte de leur
miffion . Ce n'est jamais celui qui le défend qui
eft l'agreffeur ; c'est celui qui attaque. Le premier
coup de canon a été tiré par l'Hector , felon la lettre
même de Keppel ; il l'auroit été par la frégate Françoife
, que nous devrions toujours le regarder comme
partant de l'Angleterre , puifqu'il n'auroit point été
tiré , fi nous n'avions donné la challe aux vaiſſeaux
François. Une loi auffi ancienne que l'existence des
marines refpectives des Nations , a réglé que lorfque
le Commandant d'un vailleau fupérieur veut parler
au Capitaine d'un bâtiment inférieur , celui-là lui envoye
fon canot , avec un Officier chargé de le prier
de fe rendre à bord , & celui - ci y confent ordinairement
; la prévenance venant de la part du plus
fort , il n'eft qu'honnête , & le plus foible fe foumet
fans fe compromettre. Les lettres de l'amiral Keppel
font voir combien il s'eft écarté de cette loi .
Ces péculations ne font pas faites pour affurer la
Nation ; nos papiers publics ne font remplis que de
ces réflexions , capables d'ajouter à fes alarmes . » L'indépendance
Britannique , lit-on dans un , ne tient
plus qu'à un fil ; toutes fes efpérances font concentrées
dans la flotte de l'Amiral Keppel ; s'il ne fort
pas vainqueur du combat , s'il eft battu , c'en eft
fait de cet Empire , de fa grandeur , de fon commerce
, de l'influence dont il a joui dans la balance
de l'Europe. Si la flotte eſt diſperſée ou reçoit un
5 Août 1778. E
( 100 )

28
publié dans des circonftances où elle voit cet empire
prêt a lui échapper. Elle craint que l'Amiral Keppel
ne paiffe le lai conferver. Elle n'ignore pas que la
preffe qui a compofé en partie les équipages , ne lui
a fourni que des vagabonds , des gens fans aveu ,
n'ayant jamais vu la mer , ignorans la mance ivre ,
ne pouvant être que d'un foible fervice . Pour les
completer , il a fallu prendre des foldats qui ne font
point accoutumés à cet élément , & qui deftinés à
combattre far terre , n'ont aucune idée des fonctions
de marclots qu'on les deftine à remplir. Toutes ces
réflexions inquiètent ; & on dit dans nos papiers qu'il
a été décidé que le Roi ne fe rendra point au camp de
Coxheat , avant d'avoir reçu des nouvelles de l'Amiral
; en effet , s'il arrivoit quelqu'accident fâcheux à
la flotte , & que les François defcendiffent en Angleterre
, S. M. , étant fur les lieux , ne pourroit fe difpenfer
de prendre elle-même le commandement de
Les troupes & de s'expofer «.
On l'ippole toujours à l'ennemi le projet de faire
une defcente far nos côtes ; & nos papiers ne font
zemplis que de détails qui y préparent. » On prétend
qu'il y a eu pendant plufieurs jours deux frégates &
un gros vaiffeau de guerre
vaiffeau de guerre à la vue de Dunkerque ;
fce bruit eft vrai , on ne manquera pas de faire
ftationner à Deal , un vaiffeau de ligne ou trois qu
quatre frégates , pour y protéger les bâtimens marchands
qui entrent dans la Tamife & qui en fortent.
On difoit ces jours derniers , que cet armement éroir
deftiné à attaquer quelque place dans les environs
de Newcaſtle , ou à couler des vaiffeaux bas à l'embouchure
du port , pour empêcher les gros bâtimens
d'y entrer ou d'en fortir.
-> Suivant d'autres bruits , les gros vaiffeaux de force
que l'on a vu à la rade de Dunkerque , font trois
corfaires Américains arrivés depuis peu de Boſton ,
& qui ont fait le tour par le nord de l'Ecoffe. Si les
François forment quelque entreprife heureuſe fur
Newcastle , le prix du charbon montera dans peu à
sliv. le chaldron . Le nombre de troupes campées
actuellement près de Bergues , qui n'eft qu'à neuf
milles de Dunkerque , fe monte , dit-on , à 9000
hommes , & la totalité des forces qui font dans les
parties intérieures de la France , à trois jours de
marche du côté de la mer , outre les troupes qui font
néceffaires pour former les garnisons , le montent à
46 bataillons & 24 efcadrons , ou environ 43,000
hommes «.
Il fe paffa dans la féance du Parlement du 27 Mai ,
un fait intéreflant , qui mérite d'être rapporté ; en fe
rappelle que dans cette fameufe féance on fit fortir
tout le monde de la gallerie , à l'exception d'une perfonne
. M. Henri Lawes Lottiel , repréfentant le
bourg de Boffiney , au Comté de Cornwall , demanda
pourquoi on avoit fait cette exception ? M.
Edmont Burke , repréfentant la ville de Briſtol , répondit
qu'elle avoit été pour M. Garrick , à qui tout
ce qu'il y avoit d'Orateurs dans le Sénat Britannique ,
devoit fes talens , ayant été formés à fon école ;
& qu'en fa qualité de leur maître , il avoit bien le
droit d'affifter , comme Juge , à leurs combats. Ce
fuffrage emporta les applaudiffemens de toute la
Chambre , & jamais peut- être l'art du Comédien n'a
reçu un plus magnifique éloge..
ÉTATS- UNIS DE L'AMÉRIQUE - SEPTENT.
Yorck-Town , du 10 Mai. On a publié dans tous
nos papiers publics la lettre du Chevalier Tryon , ci
devant Gouverneur de la Nouvelle - Yorck , au Gé
néral Washington , au Général Gates & à M. Trums
bull , en leur envoyant la copie des bills conciliatoires
, avec prière de ne point s'opposer à leur
circulation . Parmi les réponfes qui lui ont été faites ,
celle du Général Washington mérite d'être rappor
tée: le Congrès vient de la publier. Au quartier
E 3
( 102 )
-
général Walleyforge le 26 Avril. Le triplicata
de la lettre que vous m'avez fait l'honneur , Monfieur
, de m'écrire le 17 de ce mois , vient de m'être
remis ; j'avois déja cu le plaifir de voir les projets
des deux bills avant la réception de votre paquet ,
& je puis vous affurer qu'ils ont circulé très librement
parmi les Officiers & les Soldats à mes ardres
, dont la fidélité aux Etats- Unis m'eft parfaitement
connue. La Gazette ci-jointe , publiée le 24 Avril
à Yorck-Town par ordre du Congrès , vous fera
voir qu'il a prévenu vos defirs , & qu'il n'a pas moins
d'envie que vous que ces bills aient la plus grande
publicité . Je prends la liberté à mon tour de vous
envoyer quelques copies imprimées de l'arrêté pris
par le Congrès le 23 , & de vous prier de le faire
circuler autant qu'il fera en votre pouvoir , pour
qu'il parvienne à la connoiffance de toutes les perfonnes
qui en font l'objet ( 1 ) . Les principes d'humanité
d'après lefquels il eft conçu , ne manqueront
fûrement pas leur effet fur l'honnêteté de votre
coeur. Je fuis , & c. «
Pendant que l'ennemi affectoit de vouloir traiter
avec nous , il faifoit publier par les Gazettes de Philadelphie
& de New-Yorck toutes les fauffetés capables
de caufer des défertions parmi nos foldats ; il
imaginoit de prétendues réfolutions du Congrès qui
autorifoient le Géneral Washington à retenir jufqu'à
la fin de la guerre les miliciens enrôlés pour neuf
mois ou un an ; perfonne n'a été la dupe de cet artifice.
Il s'eft empreffé auffi d'annoncer des divifions
qui n'exiftoient pas . Il a dit & publié que les
Etats - Unis étoient prêts à facrifier aux intérêts de
1a Grande Bretagne , dès qu'elle voudroit s'allier
avec eux , ceux des Puiffances avec lesquelles nous
(1) C'eft celui par lequel le Congrès offre une amnif
tie à tous les Torys qui retourneront à leur devoir &
prêteront ferment d'allégeance aux Etats.
( 103 )
avons traité. Il n'eft pas étonnant que les Anglois
qui nous ont cent fois appellé des lâches , cherchent
à donner de nous une idée fi odieufe ; mais les Puiffances
qui ont traité avec nous ne ſe perfuaderont
jamais qu'un peuple qui fonde un nouvel Etat libre ,
& qui déja s'eft prefcrit les loix les plus fages ,
foit fufceptible d'une corruption affez grande pour
fonder un pareil efpoir qui peut l'offenfer plus que
la première injure qu'ils ont faite à fa valeur.
Les lettres de Providence portent que le Brigadier-
Genéral Pigot , commandant les Anglois à New-
Yorck , a envoyé les copies des bills conciliatoires
au Général Sullivan. Ils étoient accompagnés d'une
lettre dans laquelle il difoit , entre autres chofes , que
les termes offerts aux rebelles étoient infiniment
plus gracieux qu'ils n'avoient droit de s'y attendre
de la part de fon maître très - clément. Cette phraſe
a excité une telle indignation dans l'efprit du peuple
lorsqu'on la lui a lue , qu'il a exige que les bills
fuffent brûlés par la main du bourreau , & cela a
été exécuté fur-le-champ.
Valleyforge , du 10 Mai. Le Traité fait avec
la France , femble avoir infpiré un nouveau courage
à nos troupes ; leurs difpofitions , leur harmonie
leur zèle , leur ardeur de mettre fin à la guerre dans
cette campagne , nous affurent les plus grands fuccès.
Pendant les réjouiflances faites à l'occafion du Traité ,
on vint demander à un de nos Officiers ce qu'il
falloit faire d'un efpion Anglois qu'on venoit de
furprendre dans le camp. » Je crois , répondit- il ,
que la plus grande peine que nous puiffions faire à
ceux qui l'ont envoyé , c'eft de le leur rendre , afin
qu'il leur raconté les détails de la fête dont il vient
d'être témoin «.
Cet évènement a produit les plus heureux effets :
on apprend de Lancaftre que le papier du Congrès a
repris plus de crédit que jamais. Une piastre d'ar
gent qui dans la Penfylvanie fe vendoit neuf &
E 4
( 104 )
1
dix piaftres de papier , n'en vaut plus à préfent que
deux & demi , & trois de ces dernières. Il eft arrivé
trois millions de piaftres Efpagnoles & le double de
France.
On vient de recevoir une lettre d'un de nos Commandans
fur la frontière du nord de la Nouvelle-
Yorck , qui porte ce qui fuit. » Nous venons d'apprendre
par deux déferteurs partis de Saint- Jean , le
18 Avril , que les ennemis en avoient retiré leur canon
& l'avoient envoyé à Montréal , & qu'on y par
loir beaucoup d'une expédition de la France dans le
fleuve Saint-Laurent. Le Gouverneur Carleton , ajou
te-t-on dans cette lettre , avoit ordonné une forte
levée de milices , & fur le refus qué plufieurs Canadiens
avoient fait de marcher , il y avoit eu un foulèvement
dans lequel so hommes des régimens Alle
mands avoient été tués . Il regnoít auffi de grandes
maladies dans la petite armée du Général Carleton ,
& elle n'avoit prefque point de fauvages «.
les
Bofton , du 15 Mai. Le 13 de ce mois , jour fixé
pour l'élection annuelle des représentans de cette
ville à l'aſſemblée de l'Etat de Maſſachuffet's - Bay ,
francs-tenanciers & les habitans notables ont élu unanimement
MM. Jean Hancock , Guillaume Philipps ,
Jean Pitts , Olivier Wendel , Caleb Davis , Ellis
Gray & Jean Lowell.
Le mois dernier la Chambre des repréſentans de
cet Erat prit la réfolution fuivante. » Cet Etat s'étant
engagé à fournir quinze cens hommes pour la défenfe
de celui de Rhode- Ifland ; & attendu qu'en con
féquence de cet engagement deux régimens ont été
défignés , qui , contre l'attente de cette affemblée
faire qu'un petit nombre de recrues , parce
que quelques - unes des villes en cet Etat ont arrêté
que de fervir dans l'Etat de Rhode Island ne feroit
pas confidéré , & qu'il n'en feroit pas tenu
compte aux individus , comme s'ils euffent fervi à
leur tour dans l'armée Continentale : A ces caufes
n'ont pu
( 105 )
l'effet que ladite difficulté foit lévée & que les fufdits
régimeus foient immédiatement complettés , il
a été refolu » que toute perfonne qui s'eft enrôlée
» ou qui s'enrôlera dans la fuite dans l'un ou l'autre
des fufdits régimens , fera confidérée comme
ayant rempli fon tour de fervice dans l'armée Continentale
pour le même espace de tems qu'elle aura
»fervi dans l'un ou l'autre des fufdits régimens «,
Il eſt ordonné en même - tems aux différentes villes
& à tous les Officiers de milice dans cet Erat , de confidérer
le fervice fur le pied fufdit & d'en tenir compte
de même. A l'effet de quoi le Secrétaire eft chargé de
publier cette réfolution dans toutes les feuilles publiques
de Bofton «.
La nouvelle forme de Gouvernement propofée par
cet État , a été rejettée par les habitans de Brookline.
Leurs motifs méritent d'être connus ; ils prouvent contre
les affertions odieufes de nos ennemis , que le véritable
efprit qui nous anime eft celui de la liberté ,
& qu'il ne s'élèvera parmi nous aucun tyran pour
nous affervir. Voici la réfolution qu'ils ont prife le
21 de ce mois . » Après avoir bien examiné le projet
ci-deffus , il ne nous a point paru conçu de la ma
nière la plus propre à affurer fur une bafe folide &
durable le vrai bonheur & la liberté des peuples de
l'Etat . Il importe effentiellement à une conftitution
calculée pour un objet fi important & fi defirable ,
qu'une déclaration pleine & expreffe des droits du
peuple en faffe partie , & que les pouvoirs des admi
niftrateurs y foient foigneufement déterminés & limités.
La forme propofée étant entièrement défec
tueufe fur ces points , & imparfaite autant que come
pliquée dans beaucoup d'autres , elle doit être rejettée ;
en conféquence l'affemblée compofée de 41 perſon,
nes , la rejette unanimement & abfolument..
Charles-Town , du 5 Juin. Nous avons reçu plu,
fieurs lettres intéreffantes de divers endroits , & dont
nous donnerons les extraits . » Il eft venu le 22 & le
ES
( 106 )
23 Mai , écrit- on de Hartfort dans le Connecticut,
deux exprès du Général Gates : le premier a apporté
une lettre du Major Général Green , en date du 19 , contenant
ce qui fuit. Le Général Washington me mande
que l'ennemi fait les difpofitions pour évacuer Philadelphie
, & il eft ordonné de préparer du fourrage
fur les différentes routes de fon camp de Valleyforge
à la rivière de Hudfon. Le Général Gates
ajoute : Il eft vifible à préfent que fi nous pouvons
couvrir les Etats de la Nouvelle- Angleterre , la paix
& l'indépendance de l'Amérique font affurées . Par fa
feconde lettre le Général Gates nous mande de tenir
fix bataillons de milice prêts à partir «.
Une lettre de Fishkill nous a appris que le 20 Mai
de Général Gates a pris le Commandement du département
de la Nouvelle - Yorck , & que fes troupes
commencent à s'approcher de l'ennemi.
Un Capitaine de l'armée du Continent , parti le 25
de Valleyforge , rapporte que toutes les troupes roya
les font parties de Philadelphie , & qu'elles emmèforce
avec elles plufieurs habitans de la ville
& des environs. On étoit perfuadé qu'elles menaçoient
ou le Connecticut ou Maffachuffet's-Bay.
nent par
FRANC E.
De VERSAILLES , le 30 Juillet.
LE 19, la Marquife de Vergennes a eu l'honneur
d'être préfentée à LL. MM. & à la Famille Royale ,
par la Comteffe de Vergennes. Le même jour , le
Comte de Mouftiers & le Baron de Grofchlag , Miniftres
plénipotentiaires du Roi , l'un auprès de
l'Electeur de Trêves , & l'autre près le Cercle du
Haut- Rhin , furent préfentés à S. M. par le Miniftre
& Secrétaire d'Etat au département des affaires
étrangères , & de prendre congé pour ſe rendre à
leurs deftinations .
3
Le 19 , LL. MM. & la Famille Royale , fignèrent
le contrat de mariage du Marquis d'Agueffeau ,
( 107 )
Meftre de Camp de Cavalerie , & Lieutenant des
Gardes du Corps du Roi, avec Demoiſelle Branet
d'Ivry.
Le 18 , M. de Treffeol eut l'honneur de préfenter
au Roi l'éloge du Maréchal du’Muy .
De PARIS , le 30 Juillet.
L'ATTENTION générale eft fixée fur les affaires
maritimes , depuis le départ de l'efcadre de
Breft ; en attendant qu'on reçoive des Louvelles de
La campagne , on lit avec curiofité & avec intérêt ,
toutes les lettres qui viennent de nos côtes. On écrit
de Guincamp en Bretagne , en date du 18 Juillet :
La frégate l'Iphigénie , commandée par M. de
Kerfaint , a pris une frégate Angloife , qui étoit la
frégate d'obfervation de la flotte de l'Amiral Keppel.
Le combat n'a pas été long ; on prétend que l'équi
page s'eft jetté à fond de cale. M. de Kerlaint a
pris à fon bord l'Etat- Major de l'Anglois ; le Capi
taine Y a monté de fort bonne grace. Il a été étonné ,
de la propofition que lui a faite M. de Kerfaint
de le mener à bord de M. d'Orvilliers , pour rece
voir fes ordres. Il a paffé au milieu de la flotte ; il
a été furpris de fa beauté , & du nombre de hos
vaiffeaux; ilen a pâli , & a penſé fe trouver mal. I
a avoué qu'il croyoit que l'on avoit exagéré dans
les Papiers Publics le nombre de nos vaiffeaux &
de nos équipages. M. de Kerfaint a conduit la fré,
gate Angloife a Breft. On a envoyé ici dix Officiers
qui ont la ville pour prifon ; MM. les Officiers du
régiment de Condé , dragons , ont été les voir , &
leur faire des offres de fervice . Ils leur donnèrent à
dîner avant-hier , ils ne mangèrent pas ; ils font très
triftes. Il n'y a qu'un garde de la marine qui parle
François. On dit que le Capitaine n'a pas jetté fes
paquets à la mer M. de Kerfaint s'en eft
faifi , & qu'on y a trouvé tous les fignaux de fon
efcadre. Si le fait eft vrai , comme on l'affure , cela
2
, que
E. 6.
( ' ro8 )
eft bien fuffifant pour le rendre trifte. A l'arrivée
de cette frégate à Breft , on a envoyé un courier à
la Cour. Ce courier a apporté l'ordre de faire partir
la frégate l'Oiseau , de 32 canons , commandée par
M. le Chevalier de Kergaris , qui partitier. Ses
ordres portent , de n'attaquer ni frégate , ni aucun
bâtiment , quand il auroit la certitude de le prendre ,
de ne point s'arrêter en route , & d'aller joindre
l'efcadre.
Le Prothée , vaiffeau de 64 canons , commandé
par M. le Chevalier d'Ampierre , qui étoit à Saint- Domingue
il y a plus d'un an , en revenant en France
a rencontré , dit-on , notre eſcadre. Il a propofé à
M. d'Orvilliers de l'accompagner , & de le joindre
à la flotte ; comme il lui manquoit 40 hommes ,
il les a demandés , en difant qu'en prenant un matelot
fur chaque vaiffeau , aucun ne s'en reffentiroit. Il
avoit auffi befoin de vivres , chaque vaiffeau lui en
a fourni auffi. Au moyen de cet arrangement, fon
vaiffeau fait le 33 ° de l'efcadre.
» Il vient d'arriver ici , écrit-on de Breft en date
du 17 , un vaiffeau de Rouen qui avoit été arrêté
par les Anglois & conduit à Plimouth. Il a été res
lâché , & fes expéditions lui ont été rendues , fcellées
par l'Amirauté , ce qui l'a empêché d'être pris par
d'autres vaiffeaux de guerre de cette nation , dont il
a encore fait la rencontre en fe rendant ici . Il eſt
chargé pour plufieurs particuliers de cette ville ; il
dit que Keppel a mis à la voile le 9 de ce mois . Nous
armons la prife appellée la Lively ; le Comman.
dant de la Marine en a reçu l'ordre «.
La même lettre en a apporté une écrite le 12 ,
par un Officier à bord d'un des vaiffeaux de l'ef
cadre , pár 47 dégrés 51 minutes de latitude , & 9 d.
& 17 min. de longitude , comptée de Paris . » Nous.
ne doutons pas que notre Commandant n'ait ordre
d'attaquer. Nous le defirons trop vivement pour ne
pas le croire , & nous jurons contre les vents de
nord- nord- eft , qui nous jettent dans le fud & dans
( 109 )
Poueft , pendant que nous avons que Keppel eft &
l'entrée de la Manche. L'Iphigénie a conduit à Breft
une frégate Angloife , qui s'eft rendue fans ripofter,
celle-ci a eu 10 hommes tués , & 20 bleffés. Nous
avons eu de fort belles mers , & du beau tems. Depuis
le départ de Breft , il n'eft arrivé aucun évènement.
La publication de l'Ordonnance des priſes ,
produit le meilleur effet. Nos équipages font pleins
d'ardeur , & nous voudrions bien être à portée d'en
profiter «.
Une autre lettre de Breft , en date du 20 de ce mois ,
contient les détails fuivans : » La frégate la Junon,
vient d'amener en ce port le cutter Anglois qui
pris notre lougre. C'est un petit bâtiment du Roi
d'Angleterre , d'une marche fupérieure , doublé de
cuivre , & qui étoit monté de 14 canons. Le Capitaine
eft encore tout étourdi d'avoir été pris ; il ne
peut concevoir comment il n'a pas pu éviter notre
frégate ; il a jetté fes canons à l'eau . Il prétend
que c'étoit pour s'alléger ; mais il en a été jetté après
qu'il a eu amené , & qu'il étoit lui- même à bord de
la frégate ; ce procédé n'eft pas honnête. Le 120de
ce mois , notre efcadre étoit à 43 lieues au fud-oueft
d'Queffant , & l'Amiral Keppel eft actuellement à la
hauteur de cette ifle «.
On doit tout attendre du foldat François ; parmi
le grand nombre de traits qui caractérilent fa bravoure
& fon efprit , en voici un qui mérite d'être
recueilli . Deux Officiers réformés , allèrent prier M.
le Duc de Chartres , peu de jours avant le départ de
l'efcadre , de leur permettre de fervir fur fon bord
ou fur la divifion en qualité de volontaires. Il ne
put leur accorder cette faveur , parce que tous les
équipages étoient complets , & il témoigna à ces
braves gens toute l'eftime qu'ils méritoient , & le
regret qu'il avoit de ne pouvoir les fatisfaire . Le
lendemain , ils allèrent trouver deux grenadiers qui
étoient embarqués avec leurs corps ; mes amis , leur
dirent-ils , il y a long- tems que vous fervez ; les
( ITO))
braves ont besoin de repos ; voici votre congé , nous
prendrons votre place : les grenadiers les refuserent.
On pourroit demander s'il y a plus d'héroïfme du
côté des Officiers ou des foldats ; nous nous contenterons
d'admirer la conduite des uns & des
autres.
Ces difpofitions font générales fur toute la fottes
on raconte que M. de la Mothe- Piquet , en recevant
M. le Duc de Chartres fur fon bord , lui dit •
» J'ai coutume de me battre comme un diable ; mais
à vos côtés , Monſeigneur , je me battrai comme
quatre c
Selon les lettres de Toulon , l'efcadre qu'on y a
armée eft en rade & prête à partir au premier ordres
on croit que fa deftination eft pour quelque licu
éloigné ; on en juge ainfi par les provifions qu'elle
a embarquées. M. le Prince de Monbazon , arrivé
de 9 dans ce port , a vifité tous les jours les différens
vaiffeaux de l'efcadre. M. de la Marthonie , Capi
taine de vaiffeau , & directeur de l'artillerie , a été
nommé directeur général de l'arfenal , pendant l'ab
fenfe du Chevalier de Fabry , qui s'eft démis le 12
du commandement de la marine , entre les mains
de M de Saint -Aignan. On arme la frégate l'Aurore,
qui étoit en radonb , & fon commandement a été
donné à M. de Bompar , Lieutenant de vailleau. Les
deux frégares , la Magicienne & la Précieuſe , doi
vent être lancées à l'eau dans le courant de ce
mois , & armées tout de fuite ; les trois vaiſſeaux
de ligne en conftruction , avancent plus qu'on ne
Paroit cru , & on efpère de les mettre en état d'être
armés à la fin de l'année
1
On connoît les Ordonnances rendues depuis quel
que tems fur le fait des carrières , les précautions que
Je Gouvernement a prifes, & les dépenfes confidé
rables qu'il ne ceffe de faire pour prévenir les acci¹
dens & pour y remédier. Il en eft arrivé quelquesuns
, qui ont juftifié fa prévoyance & fes foins , fans
lefquels ils feroient bien plus fréquens . On vient
( 111 )
d'en voir un nouveau , qui fait dans ce moment la
plus grande fenfation , par le nombre des per
fonnes qui ont eu le malheur de périr. Le 27 de ce
mois , à 11 heures du matin , une carrière peu éloignée
du chemin de Ménil Montant , vis - à- vis la
maifon dite du Bel- Air , s'eft écroulée tout- a-coup
Lept perfonnes qui fe promenoient fur le bord de
cette carrière , ont été englouties fous les terres qui
fe font éboulées dans un efpace affez confidérable ;
ces perfonnes font , dit on , MM. Favier , frères ,
l'un Architecte , l'autre Procureur , M. & Mme. le
Gris , Mme. Desprez , qui étoit enceinte de 7 mois ,
& fa petite fille de 9 ans avec la mere. 200 ouvriers
accourus auffi- tôt , u'ont ceflé depuis ce tems
de travailler pour débarraffer ce gouffre , & on leur
a diftribué des vivres & du vin , pour qu'ils ne
quittent pas un inftant l'ouvrage. Ils n'étoient pas
encore parvenus hier à déblayer les décombres , &
retrouver les infortunés qui y ont été ensevelis
On a fait defcendre des Ingénieurs dans les vaftes
carrières de ce canton , pour les examiner , s'affu ,
rer de leur état , & faire faire à celles qui en au
ront befoin , tous les travaux néceffaires
pour pré
venir de femblables accidens , & railurer le public.
La mort de J. J. Rouſſeau , attribuée généra
lement dans prefque tous les Papiers Publics à une
violente colique , a eu une autre caufe ; on lit dans
le procès-verbal de l'ouverture de fon corps , en
préſence de M. Louis Blondel , Lieutenant du Bail
liage & Vicomté d'Ermenonville , affifté du Procu
reur-Fifcal & d'un Huitlier , que les Chirurgiens qui
y ont procédé , après vifité faite du corps & l'a
voir vu & examiné dans fon entier , ont tous
deux rapporté d'une commune voix , que ledit fieur
Rouffeau eft mort d'une appoplexie féreufe , ce qu'ils
ont affirmé véritable. Le public , empreffé de jouir
des ouvrages qu'il peut avoir laifiés dans fon portefeuille
, craint qu'ils ne s'y retrouvent pas tous , fur
tout depuis qu'on dit qu'il a brûlé plufieurs papiers
( 112 )
quelque tems avant fa mort. Parmi les manuſcrits
qu'on fait qu'il avoit laiffés , on compte le JuifIbrahim,
ou les Benjamites , poëme ; la Législature
de Pologne , l'Opéra des Mufes , qui n'a jamais
été joué ; le Devin du Village , dont il avoit refait
la mufique ; plufieurs recueils de romances
avec la mufique , qu'on dit être charmante ; une
fuite à l'Emile en deux volumes , & les Mémoires
de fa Vie. Ce dernier ouvrage eft celui qui pique
le plus la curiofité. On nous affure qu'il commence
par le morceau fuivant , que nous nous empreffons de
tranfcrire, en regrettant qu'il n'ait pas plus d'étendue.
Je forme une entrepriſe qui n'eut jamais d'exemple
, & dont l'exécution n'aura point d'imitateurs
; je vais montrer à mes ſemblables , un homme
dans toute la vérité de la nature ; & cet homme
c'est moi.
» Moi feul , je fens mon coeur , & je connois les
hommes ; je ne fuis fait comme aucun de ceux que
j'ai vus ; j'ofe croire n'être fait comme aucun de
ceux qui exiftent ; je ne vaux pas mieux ou moins ,
je fuis autre. Si la Nature a bien ou mal fait de briſer
le moule dans lequel elle m'a jetré , c'eſt ce dont on
ne peut juger qu'après m'avoir lu . Que la trompette
du Jugement dernier fonne quand elle voudra , je
viendrai , ce livre à la main , me préſenter devant
le fouverain Juge. Je dirai hautement. Voilà ce que
j'ai fait , ce que j'ai pensé , ce que je fuis ; j'ai dit le
bien & le mal avec la même franchiſe ; je n'ai rien
tu , rien déguifé , rien pallié ; je me ſuis montré coupable
& vil quand je l'ai été; j'ai montré mon intérieur
, comme tu l'as vu toi- même , être éternel !
Raffemble autour de moi , l'innombrable foule de
mes femblables ; qu'ils écoutent mes confeffions ,
qu'ils rougiffent de mes indignités , qu'ils gémiffent
de mes miferes ; que chacun dévoile à fon tour fon
coeur aux pieds de ton trône , & qu'un feul te dife
enfuite , s'il l'ofe : je fus meilleur que cet homme-là «e.
Arrêt du Confeil d'Etat du 12 Juillet , portant
( 113 )
établiffement d'une Adminiſtration Provinciale dans
le Berry.
*
Le Roi , au milieu des évènemens politiques les
plus dignes de fon attention , ne perd point de vue:
les grands objets d'adminiſtration intérieure qui
peuvent concourir au bonheur de fes Sujets ; & fi
des dépenses extraordinaires , dont S. M. ne peut encore
affigner le terme , ne permettent pas de dimi
nuer la fomme des impofitions ; Elle defire du moins
préparer dès à préfent les moyens propres à en adou
cir le fardeau , foit par les modifications raisonnables
dont elles font fufceptibles , foit plus particulièrement
par la fagefle & l'égalité des répartitions . Sa
M. , en examinant les avantages qui pourroient réful
ter pour les Sujets de l'établiffement des adminiftra
tions provinciales , a vu avec ſatisfaction que fi les
befoins de l'Etat écartoient pour un tems plufieurs
projets falutaires , il étoit au moins un genre de
bienfaits envers fes Peuples , auquel les circonftances
les plus difficiles n'apporteroient aucun obftacle......
Elle a obfervé que la diverfité des fols , des caractères
& des habitudes , devant nuire à l'exécution
& quelquefois même à l'utilité des meilleures Loix
d'impofition , lar qu'elles font uniformes & géné
rales , Elle pourroit mieux connoître ce qui convient
à chaque province , à l'aide du zèle éclairé d'admis
niftrations partielles , & parvenir airfi par dégré ,
aux améliorations générales dont Elle eft occupée....
Voulant d'ailleurs réferver dans tous les tems à fes
Commiffaires départis , l'importante fonction d'éclairer
le Confeil fur les projets & les délibérations
des Affemblées , & la furveillance étant remiſe entre
des mains différentes de celles de l'exécution , S. M.
procurera des garans multipliés du bonheur & de
la confiance de fes Peuples . Parmi ces diverfes confidérations
, & autres qui ont toutes la félicité publique
pour objet , S. M. defirant être éclairée par l'expé- .
rience, a réfolu de n'établir cette adminiſtration pro
fe
N
(/ 114 )*
vinciale que dans une feule Généralité; & le Berry
depuis long-tems dans un état de langueur , quoiqu'avec
des moyens naturels de profpérité , lui a paru
mériter la préférence de l'effai qu'elle veut faire d'une
adminiftration qui forme depuis long- tems l'objet
des voeux de fes Provinces , & dont tous les avantages
tourneront en entier à leur foulagement.
&
S. M. règle , 1º. le nombre & la qualité des Membres
des trois Ordres qui compoferont l'Affemblée ,
qui fous fon bon plaifir répartira les impofitions , ent
fera la levée , dirigera la confection des grands chemins
, &c.; 20. l'Affemblée n'aura lieu que tous les
deux ans , & durera un mois : on comptera les fuf
frages par tête , & non par diftinction d'ordre ,
S. M. fera connoître fes volontés par un ou deux.
Commiffaires chargés de fes inftructions : 30. Il y
aura un bureau d'adminiftration dans l'intervalle des
Affemblées ; 40. & 5o . , il ne fera verfé au Tréſor-
Royal ,, que la même fomme qui y entre maintenant.
Toute dépenfe déterminée par les Affemblées , devra
être autorisée par S. M. , fauf les frais ordinaires de
l'Adminiſtration , dont le montant fera fixé . 69. l'AG
femblée & le Bureau intermédiaire, pourront faire des
repréſentations , & propofer des Règlemens juftes
& utiles , fans que , fous prétexte de ces repréſen
tations , la répartition & le recouvrement des impofitions
, puiffent éprouver le moindre délai. 70. Le
Commiffaire départi de S. M. , prendra connoiffance
des délibérations de l'Affemblée & du Bureau d'adminiftration
, lorfqu'il le croira convenable pour le
fervice de S. M. & le bien de fes Peuples. 80. La
forme des élections & nominations , fera réglée après
la première Affemblée. 90. Pour la compofer , 16
propriétaires s'affembleront à Bourges les Octobre ,
ils en indiqueront 2 autres , pour former enſemble
Ja première Affemblée à l'époque qui fera fixée par
S. M.
( 115 )
De BRUXELLES , le 30 Juillet.
AUCUNE des nouvelles qu'on avoit répandu dés
fuites de l'irruption du Roi de Pruffe en Bohême , ne
s'eft confirmée ; on doit s'attendre dans les cir
conftances préfentes , à en voir publier plufieurs qui
n'auront aucun fondement , & le public ne fauroit
les lire avec trop de défiance . On mande de Vienne ,
que le bruit s'y étoit répandu d'une affaire , dans la
quelle les Pruffiens avoient été défaits ; un homme
plus zélé que prudent s'étoit empreffé de le publier ;
& fon zèle indifcret n'a pas eu l'approbation de l'Impératrice
, qui l'a fait punir auffi-tôt qu'il a été
connu. Malgré cela , cependant , on eſpère encore la
paix ; l'Impératrice-Reine , écrit - on de la Haye , a
envoyé au camp du Roi de Pruffe M. Thugut avec
des propofitions de paix & des arrangemens ; le
Roi qui dans le fond faifoit la guerre à regret ,
quoiqu'il l'eût bien faite , a mandé fon Miniftre , &
les voilà avec M. Thugut à négocier de nouveau.
Selon les lettres de Paris , il s'y eft répandu une
nouvelle auffi peu fondée , depuis la fortie de l'ef
cadre de Breft ; on y eft dans la même impatience.
d'apprendre quelles auront été fes opérations fur
mer ; en général on paroît fans inquiétude ; on con
noît la force de la flotte , & la difpofition de fes équi
pages . On parle beaucoup d'une lettre écrite , dit- on ,
à la Cour avant fon départ , par un marin dont on
connoît le courage , la franchiſe & les talens . » La
divifion confiée à mon commandement , pétillé
d'impatience ; l'ardeur & le courage brillent dans
tous les yeux. Les manoeuvres fe font avec une célé
rité , une exactitude & une intelligence qui nous
promettent les fuccès les plus heureux. Dans l'état
où nous fommes , & avec les difpofitions que je vois
dans les efprits,toute témérité de la part des ennemis
de S. M. , feroit bientôt punie ; & s'ils nous attaquent
nous les ……………. «. On prétend que le Miniſtre , en
( 716 )
fifant cette lettre au Roi , s'arrêta à ce mot ; S. M.
regarda le mot omis , & fe contenta de dire : C'eft
ainfi que s'exprimoit Jean Bar.
L'affaire de la neutralité de l'Espagne , fixe toujours
la curiofité ; ceux qui ne la croyent point décidée
, fe fondent fur les préparatifs que continue de
faire cette Puiffance ; on ne fait point de fi grands
armemens pour ne point combattre.
On lit ici des copies de deux lettres adreffées au Miniftre
de la Marine de France , la première , en date
du Port au-Prince le 10 Avril , a été écrite par M.
Achard , Chevalier de Bonvo loir.

» Monſeigneur , j'ai l'honneur de vous repréfenter
, qu'étant parti au mois de Janvier dernier du
Port-au-Prince , fur le navire la Rofiere d'Artois , de
Nantes , chargé des denrées de l'Amérique , expédié
pour France , nous avons été eſcortés jufqu'au débouquement
, par la frégate du Roi la Renommée.
Quelques jours après qu'elle nous eût quittés , un
coup de vent très-violent , après nous avoir fort maltraités
, & nous avoir fait une voie d'eau , nous a for-"
cé , vu notre peu de vivres & notre mauvais état ,
à relâcher dans le premier port pour nous y radouber ,
& enfuite faire voile pour l'Europe . Après un procèsverbal
de notre fituation , figné de tout l'équipage , le
Capitaine s'eft décidé à faire route pour Charles-
Town. Environ 24 heures après , nous avons vu 3
bâtimens au vent à nous , dont un nous a tiré un
coup de canon , & a arboré pavillon Anglois. Nous
l'avons attendu. Un inftant après , il a amené le pavillon
Anglois , & hiffé celui Infurgent. Il nous a demandé
d'où nous venions , & où nous allions , à quoi
nous avons répondu ; que nous venions du Port- au-
Prince , que nos expéditions étoient pour Nantes ,
mais que le mauvais tems nous avoit fi fort maltraités
, que nous allions relâcher à Charles-Town. Il a
alors amené pavillon Infurgent , & rehiffé celui Roya
96 d
( 117 )
à
lifte. Le fecond Capitaine eft venu à notre bord , &
a enmené notre Capitaine à lon bord , où le Capitaine
nous a dit : que puifque nous avions befoin de
relâcher , il devoit nous étre égal d'alier dans un port
ou dans un autre , que nous allons le fuivre à Saint-
Aug ftin dans la Floride , qu'il nous feroit donner un
fauf-conduit , & qu'apres que nous ferions radoubés ,
nous contmuerious notre route. Nous nous fommes
fiés à fa parole , & nous l'avons fuivi 14 Jouis fans
avoir de gardes à lord. Dès que nous fumes arrivés
Saint- Auguttin , il nous fit mouiller fous fa volée ;
& 3 jours après , fans écouter nos raiſons , on nous
a enlevés de notre bord. Le Capitaine s'eft emparé
d'une lettre à votre adreffe , Mgr.; il l'a décachetée.
On nous a mis à terre fans nous donner de vivres ; on
nous a fait effuyer les plus affreux traitemens. Les
Sauvages avoient 120 l. par chaque chevelure qu'ils
faifoient fur les François qui fortoient de la ville.
On nous a gardés 2 mois & demi ; après cela on nous a
renvoyés au Port-au-Prince fur une mauvaiſe barque ,
avec de mauvais vivres , à peine fuffians pour la moitié
de la traversée. Voilà , Mgr. , une foible efquiffe
des maux que certe orgueilleufe nation m'a fait fouffrir.
Jofe efpérer que ma fituation vous touchera ,
vous , Mgr. , qui vous attendriffez fur le fort des
malheureux ".
La feconde de M. de Brétigny, eft datée de Saint-
Auguftin , Floride de l'Eft , le 14 Mars.
ן כ »Monfeigneur,jecroisdevoirvousrendre
compte , & de la pofition fingulière dans laquelle je
me trouve , & d'une foule de chofes qui intéreffent
l'honneur du pavillon François , celui de la Nation
en général , le fervice du Roi & le commerce. J'étois
Exempt des Suiffes de la Garde du Corps de Monfieur.
Le defir de me faire connoître , l'envie d'apprendre
mon métier, & peut-être l'envie encore de faire ma
fortune militaire plus rapidement , tout cela m'a en
gagé de paffer au fervice des Américains . L'afſurance
( 120 )
très-précis, & fur- tout très -fidéle , des véxations odieu
fes qu'éprouvent les François dans cette partie de
Pamérique. Il vous parviendra fans doute des plaintes
des malheureux qui ont été opprimés . Je joins ma
voix a la leur , non pas pour moi , mais pour quelques
Officiers dignes d'un meilleur fort , & dont l'age & les
fervices femblent mériter un traitement moins rigoureux.
Quant à moi , je me fens la force de fupporter
avec courage tous les maux dont me menace la politique
Angloife «.
P. S. Nous recevons à l'inftant la lettre fuivante
de Breit. » Le 27 , les deux efcadres fe font rencontrées
; M. d'Orvilliers , par une manoeuvre favante ,
a paru prêter le flanc à l'Amiral Keppel , qui a donné
dans le piège , & eft venu l'attaquer ; M. d'Orvilliers
a eu bientôt l'avantage. Le combat s'eft engagé
& a duré plufieurs heures ; 9 valeaux Anglois ont
été défemparés . M. Duchaffault , dont la divifion étoit
la plus expofée , a été bleflé , ainſi que fon fils. Le
Saint Efprit qui avoit perdu fon grand mât , dans
une tempete qui avoit précédé le combat , a été
chauffé de très-près par 3 vaiffeaux Anglois , & paroiffoit
dans le plus grand danger , lorfque M. de
Soulanges , Commandant du Sphinx , s'eſt jetté entre
les feux , & a ramené l'égalité . M. d'Orvilliers a
cherché à rengager le combat , mais Keppel l'a refufé.
Il a éteint les feux & gagné Plymouth. Notre
flotte eft restée maitreffe du champ de bataille avec
tous les feux allumés . Elle eft rentrée dans Breft pour
fe réparer ; M. d'Orvilliers ne croit pas avoir befoin
de plus de huit jours pour être en état de remettre
en mer. La tempête avoit écarté deux de fes
vaiffeaux ; deux autres avoient touché les bas -fonds
d'Ouellant ; & fur leurs fignaux de détreffe , on
en avoit envoyé deux à leur fecours , de manière
que M. d'Orvilliers avoit fix vaiffeaux de moins
lorfqu'il a combattu.
Lajuste du Traité entre l'Eſpag. & le Port. à l'ord, proce
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI.
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours ; les Pièces fugitives nouvelles
en vers & en profe ; l'Annonce & l'Analyse de
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Décou
vertes dans les Sciences & les Arts; les Spectacles ;
les Caufes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les
Avis particuliers , & c. &c.
IS AOUT 1778.
A PARIS,
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou ,
rue des Poitevins.
Avec Approbation & Brevet du Roi.
TABLE.
PIECES FUGITIVES .
Comédie Françoise , 170
Les Forêts de la Zone Tor- SCIENCES ET ARTS .
P. 133 Mufique , lettre àM. Panride
Verspourle Portrait deM. chouck ,
Lenoir , 124 La Fauvette ,
Aux Roffignols du Bois de
Vincennes , 125
ANNONCES ,
172
192
ibid.
Éloge de la Motte , ibid. JOURNAL POLITIQUE .
De l'Esprit de Contradic-
138 Conftantinople ,
Stockholm,
VerspourlePortrait deM. Copenhague
2
tion ,
deLille, 153
Enigme , Logogr. ibid. Varfovie
,
NOUVELLES
LITTÉ Hambourg
RAIRES.
Buvres de M. de la Har- Naples ,
1
193
194
194
195
Vienne,
196
197
>
Ratisbonne ,
207
209
154 Landres
211
220
Académie
Royale
de Mu- Bruxelles
,
ce de l'homme , 166 Verfailles ,
SPECTACLE
S.
Paris
fique ,
168
226
227

238
pe ,
Eloge de M. de Bordeu , 158 Etats- Unis de l'Amérique-
Nouv. Elémens de lafcien- Septentrionale ,
APPROBATIO
N.
J'AI lu, par ordre de Monfeigneur
le Garde des
Sceaux , le Mercure de France , pour le 15 d'Août.
Je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher l'im-
Preffion. A Paris , ce 14 Août 1778.
DE SANCY.
De l'Imprimerie
de MICHEL
LAMBERT
, rue de la Harpe , près Saint- Côme.
MERCURE
DE FRANCE.
15 A OUT 1778 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
LES FORÊTS DE LA ZONE
TORRIDE.
FRAGMENT D'UN POÈME.
NE POURRAI-JE admirer la fauvage beauté
Dont les feux du foleil , fous la brûlante zone
Ont empreint les forêts que nourrit l'Amazone ,
Et les bois de l'Indus & ceux dont le Niger
Voit fes bords malheureux verdir & l'ombrager ?
Fij
1-24 MERCURE
C'eft-là que du midi défiant l'inclémence
Le front du Latanier foutient une ombre immenſe.
L'Oranger revêtu de brillantes couleurs ,
S'y couronne à la fois & de fruits & de fleurs.
Là s'élève le Cèdre en vertes colonnades.
A leurs pieds les Palmiers mariés aux Grenades
Et l'Ananas tout fier du poids de fa moiffon
Offrent aux voyageurs une fraîche boiſſon.
Là , tandis qu'avec l'onde un fable d'or ruiffelle ,
Le diamant en feu fur la rive étincelle.
Là du bleu des Saphirs , du poupre des Rubis
Le peuple ailé des airs émaille fes habits .
Enfin , c'eft-là qu'on voit du fommet des montagnes,
Cent torrens mugiffans bondir dans les campagnes ,
En de larges canaux vingt fleuves tortueux
Et les andes perçant les nuages humides.
Ceindre un vaſte horifon de hautes pyramides,
VERS pour mettre au bas du Portrait de
M. LENOIR, Confeiller d'État , &
Lieutenant - Général de Police,
JUSTE , éclairé , prudent , inflexible aux abus¸
Confacrant à l'État & fes foins & fa vie ,
Par fes talens , par fes vertus ,
Il a fu mériter & défarmer l'envie.
DE FRANCE. 125
AUX ROSSIGNOLS du Bois de Vincennes.
HÔTES ÔTES harmonieux de ce naiffant feuillage
Qui foupirez vos feux fur des tons fi touchants ,
Roffignol , dont Rameau , par de bizarres chants ,
Crut imiter le doux ramage ,
Vous chantez , & par vos accens
Vous charmez les ennuis d'une compagne tendre :
Elle fe taît , dit- on , pour les entendre.
Ha , prêtez -moi ces fons fi puiffans & fi dour ,
Prêtez-les moi , j'en ai bien plus befoin que vous.
Par M. Gueneau de Montbeillard.
› par ÉLOGE DE LA MOTTE lu
M. d'Alembert , dans uneféance publique
de l'Académie Françoife.
ANTOINE Houdart de la Motte naquit à
Paris le 17 Janvier 1672. Il fit fes premières
études chez les Jéfuites , qui ont fi
bien mérité de la Littérature , tant par euxmêmes
que par les éleves illuftres qu'ils
ont formés ; heureufe fociété , fi elle avoit
fu fe contenter de cette gloire ! M. de la
Motte conferva toujours avec elle des liaifons
, foit de reconnoiffance , foit de po-
Fiij
126 MERCURE
litique ; car alors les Jéfuites étoient rei
doutables , & la foudre , qu'ils ont défiée
long- temps , dormoit encore.
Après fes humanités , il étudia , comme
beaucoup d'autres hommes célèbres , pour
être Avocat , & s'en dégoûta bientôt com.
me eux. Quelque eftime qu'il eût pour une
profeffion fi noble & fi utile , la Littérature
, en lui préfentant des objets plus analogues
à fes talens , lui offroit encore une
récompenfe plus flatteufe ; l'Ecrivain qui
ne concentre pas dans l'enceinte des tribunaux
fon génie & fa renommée , & qui
fait intéreller par fes ouvrages tous les
fiècles & toutes les nations , eft eftimé ,
célébré , chéri même par-tout où il y a des
hommes dignes d'être fes Lecteurs . Telle.
étoit la perfpective brillante qui avoit ébloui
le jeune la Motte , déferteur du barreau
pour les Lettres ; mais il n'avoit vu , dans
fon enthoufiafme naiffant , que les lauriers
qui fembloient l'attendre : il ignoroit les
Ecueils dont fa route alloit être femée
& il avoit befoin que l'expérience l'en inftruisît
; l'expérience fut prompte & cruelle.
Une Comédie , fon coup d'effai , tomba ,
& tomba au théâtre Italien , qui n'étant
alors qu'un théâtre de farce , ne laiffoit pas
même à l'Auteur infortuné la confolation
de croire que les Spectateurs avoient été
difficiles. La difgrace ne pouvoit être plus
D.E FRANCE. 127
mortifiante ; elle affligea fi vivement l'Ecrivain
novice , qu'elle le fit renoncer pendant
quelques mois au théâtre , aux Lettres
, & même aux hommes . Il alla fe
jeter à la Trape , & fe crut pénitent , parce
qu'il étoit humilié. Cette vocation n'étoit
que le fruit malheureux & avorté de l'amour
-propre mécontent ; auffi ne durat-
elle le que temps néceffaire pour le calmer,
& pour lui faire reprendre de l'efpoir
& des forces ; ce Moine , fi peu fait pour
l'être , & que le dépit avoit donné au
Cloître pour quelques momens , fut bientôt
rejeté dans le monde , & ne prouva
que trop , dès qu'il s'y fut replongé , à quel
point fa ferveur étoit refroidie. Il fit le
charmant Opéra de l'Europe Galante. Campra
, qui n'avoit fait jufqu'alors que des
Meffes & des Motets pour la Cathédrale
de Paris , transfuge comme la Motte du
facré au profane , mit cet Opéra en mufique,
& fut fi enivré ou plutôt fi perverti
par le fuccès , que l'Eglife où il exerçoit
fes talens , fe vit auffi obligée , quoiqu'avec
douleur , de l'abandonner au théâtre.
La Motte donna peu de temps après
avec Deftouches la Paftorale d'Iffé , qui
n'eut pas moins d'applaudiffemens que
l'Europe Galante ; cette Paftorale étoit d'abord
en trois actes ; on lui confeilla de
F
Fiv
130
MERCURE
genres ; celui du Ballet dans l'Europe Galante
, ( car les Ballets de Quinault , fi fupé- ·
rieur dans les Tragédies lyriques , étoient
au- deffous du médiocre ) ; celui de la Paftorale
dans Iffé , où refpire cette ſenſibilité
douce & recueillie , fi propre à ce genre
d'ouvrage ; enfin , celui de la Comédie-
Ballet , dans le Carnaval & la Folie. On
peut , il eft vrai , critiquer cette dernière
Pièce , car le Carnaval y eft toujours de
mauvaiſe humeur , & la . Folie , dont la
gaîté le défefpère , y eft fuppofée fille du
Dieu des Richeffes , qui ne doit guères en
gendrer qu'une folie trifte; mais fi le fujet
de l'Opéra prête à la cenfure , du moins les
détails des Scènes font pleins de cette fineffe
ingénieufe que l'Auteur favoit mettre dans
tous fes Ouvrages.
On peut être étonné qu'après tant de
fuccès au Théâtre Lyrique , la Motte , qui
a tant écrit fur l'Ode , fur le Poëme Epique ,
fur la Fable , fur la Tragédie , n'ait rien
écrit fur l'Opéra. Perfonne n'avoit plus de
droit d'y donner des loix , & comme Auteur
fouvent couronné , & fur-tout comme
créateur. Mais cette fupériorité même a été
la caufe de fon filence . Dans les autres
genres de Poéfies , fes fuccès furent trèsdifputés
; à l'Opéra ils n'ont point eu de
contradicteurs ; & l'Auteur n'a point été
obligé de juftifier ou de réclamer les fuffra
DE FRANCE. 13
ges par de fubtiles apologies. On ne plaide
guères devant le Public que les caufes perdues
, ou du moins équivoques ; & l'on fe
met peu en peine d'étayer fon droit par de
froids préceptes , quand on fe fent en état
de gagner fon procès par des exemples.

Au milieu de ces triomphes accumulés ,
la Motte en defira un autre . Il donna un
volume d'Odes qui eurent d'abord un grand
nombre de Panégyriftes , & quelques Cenfeurs
, & qui , bientôt après , eurent beaucoup
de Cenfeurs , en confervant quelques
Apologiftes. Elles étoient pleines d'efprit &
de raifon ; mais la raifon & l'efprit même ,
font , pour des Odes , un léger ornement :
dans celles de la Motte les images étoient
rares , le coloris foible , & l'harmonie fouvent
négligée. , L'Auteur fuffifamment
averti par fa propre confcience , des qualités
qui lui manquoient , quand même la critique
n'auroit pas pris le foin de l'en faire
fouvenir , difoit , pour juftifier la dureté
qu'on reprochoit à fes vers , qu'un Poëte
n'étoit pas une flûte. Cette plaifanterie ,
(fi même elle en mérite le nom ) ne donnoit
pas à fes odes ce que l'imagination
& l'oreille y defiroient. Auffi futent elles
bientôt effacées par celles du célèbre Rouffeau
, qui peut-être avec moins d'efprit que
la Motte , avoit bien plus que lui le talent
de la grande Poéfie , l'art de mettre les
F vj
132 MERCUR É

vérités en images , l'oreille fenfible & févère
, enfin cet heureux choix de mots fi
effentiel à la verfification , & fur- tout à
celle de l'Ode , dont l'orgueil rejette encore
plus ce qui eft commun dans les expreffions
que dans les idées.
Raffafié de couronnes fur la fcène lyrique
, la Motte ofa fe produire fur un Théâtre
plus propre encore à tenter un Poëte ,
mais auffi plus redoutable & plus orageux ;
il donna aux Comédiens François la Tragédie
des Machabées. Cependant , comme
avoit déjà beaucoup de réputation , & par
conféquent beaucoup d'ennemis , prêts à
fiffler l'ouvrage avant de l'avoir entendu , &
à le déchirer enfuite malgré le fuccès , il
prit un parti fort fage , celui de garder d'abord
l'anonyme ; l'envie , qui n'étoit point
avertie , ni par conféquent fur fes gardes ,
applaudit d'abord avec la foule des fpectareurs
, & peut-être leur donna le ton , dans
l'efpérance de pouvoir oppofer un talent
naiffant & ignoré aux talens qui étoient
déjà en poffeffion de l'eftime publique ; car
l'envie , bientôt laffe de tout ce que le
Public encenfe , lui crée volontiers de nouvelles
idoles pour faire oublier , fi elle le
peut , les anciennes ; à condition pourtant
les nouvelles idoles auront inceffamment
leur tour pour être mutilées , & même ,
'il eft poffible , renverfées & détruites. Les
que
DE FRANCE. 433
Adverfaires les plus acharnés de la Motte ,
très-éloignés de foupçonner le piége innocent
qu'il leur tendoit , trouvoient fa Tragédie
fi bien écrite , qu'ils la croyoient un
Ouvrage pofthume de Racine ; l'Auteur jouit
en fecret , pendant quelques femaines , du
jugement exquis de ces grands connoiffeurs
; il fit mieux encore quand il fe vit
bien affuré du fuccès ; il fit répandre fourdement
, par quelques amis , qu'il étoit
l'Auteur des Machabées , & il eut la fatisfaction
d'entendre tourner en ridicule ceux
qui lui attribuoient cette Pièce , & qui n'avoient
pas l'efprit de fentir à quel point il
en étoit incapable . Enfin il fe déclara ouvertement
, & goûta pou lors un plaifir nouveau
, celui de voir fes ennemis changer de
langage. Les plus fots déchirèrent fans pudeur
ce qu'ils avoient loué ; les plus adroits
fe turent ; les plus modérés , croyant faire
un grand effort de juftice , avouèrent que
l'Ouvrage avoit en effet quelque mérite
mais un mérite fort inférieur à celui qu'on
y avoit voulu trouver. Le docte & pefant
Dacier , grand ennemi de la Motte pour
l'amour des anciens , qu'il n'a pourtant pas
traités en amis dans fes traductions , étoit
un de ceux qui avoient le plus loué les
Machabées , & le plus courageufement foutenu
que la Motte ne pouvoit en être l'Auteur
. Eh bien lui dit quelqu'un lors-
,
134 MERCURE
que le fecret fut dévoilé , cette Tragédie
que vous avez tant exaltée eft pourtant de
la Motte ; qu'en dites-vous à préfent ? Eh !
mais , répondit Dacier , il me femble qu'il
y a quelque chofe. Il difoit en ce moment
mieux qu'il ne croyoit peut-être , & mieux
fur- tout qu'il n'avoit dit dans le temps où
il donnoit tant d'éloges à cet Ouvrage. Car
fi la Tragédie des Machabées eft en effet
eftimable par quelques détails , la langueur
de la verfification , qu'on avoit fi ridiculement
comparée à celle de Racine , la foibleffe
de la marche de la plupart des caractères
, & fur- tout des derniers Actes ,
ont tellement ralenti les premiers applau
diffemens donnés à cette Pièce , qu'elle a
prefque entièrement difparu de la fcêne ,
où elle s'étoit montrée d'abord avec tant
d'avantage.
La fortune d'Inès de Caftro fut plus brillante
encore que celle des Machabées , &
de plus a été conftante & durable ; car elle
s'eft foutenue avec éclat jufqu'à nos jours.
On a donné à cette Tragédie , l'une des plus
intéreffantes qui foit au théâtre , un éloge
que peu de Pièces partageront avec elle ;
c'eft que prefque tous ceux qui la virent
dans fa nouveauté , ne purent fe contenter
de la voir une fois ; effet bien naturel
d'un Ouvrage fi touchant , où ce que les Anciens
ont appelé la pitié tragique, eft porté
DE FRANCE. 135
à fon comble , fans aucun mélange d'horreur
, qui rende ce fentiment cruel ou pénible.
Dans Inès , l'ame du Spectateur eft
profondément contriftée ; mais la douleur
qu'e 'elle éprouve , lui laiffe une impreflion
également forte & douce ; jamais elle n'eft
déchirée avec cette violence qui fait détoutner
les yeux , & qui arrête ou qui féche
les larmes. On reproche néanmoins à cette
Pièce , ainfi qu'aux autres Tragédies du
même Auteur , la foibleffe du ftyle & du
coloris * ; mais cette foibleffe fe fait prefque
oublier Far plufieurs expreffions de fentiment
, vraies , fimples & pénétrantes , **,
par le foin que l'Auteur a eu de faire toujours
parler à fes Acteurs , finon le langage
* La verfification lâche & profaïque de cette
Tragédie fit dire à une Femme d'efprit que l'Auteur
avoitfait , comme M. Jourdain , de la pro fans te
favoir. Une autre Femme très -aimable , fit fur cette
Pièce des couplets fort plaifans ; la Motte y répondit
par un coupler très -gai & très- galant fur le même
air , qu'il lui chanta au fortir du Spectacle.
** Nous ne citerons que ce vers , emre plufieurs
autres : .
Ne défavouez point , Inès que je vous aime.
Et cette réponſe d'Inès à fon Amant :
Que me promettre , hélas , de ma foible raifon ;
Moi qui ne puis fans trouble entendre votre nom
136 MERCURE
de l'éloquence , au moins celui de leur fituation
; par l'art enfin d'attacher le Spectateur
à la fituation même , fans qu'il ait
le temps de penfer à fe rendre difficile fur
la manière dont les détails en font rendus :
fuffifamment préparé par le Poëte , pour fup.
pléer de lui-même à toute la vivacité de
l'impreffion qu'il n'en reçoit pas, il lui fuffit
de fe fentir , pour ainfi dire , doucement
entraîné vers l'attendriffement & les larmes,
& fon coeur achève le refte .
On s'imagine bien que le grand fuccès
d'Inès produifit des critiques fans nombre.
Il eſt toujours , comme l'on fait , des Ecrivains
prêts à prouver aux Auteurs applaudis,
qu'ils ont eu tort de réuffir ; Ecrivains mécontens
, pour l'ordinaire , de n'avoir pas
eu le même tort , & prompts à s'en venger
fur ceux de leurs Confrères qui n'ont pas
auprès d'eux la trifte recommandation de
partager leur infortune. Mais , ce qui devroit
fembler étrange , fi on ne connoiffoit
pas tous les fecrets & toutes les reffources
de la malignité humaine , les mêmes Spectateurs
qui avoient tant verfé de larmes à
la Pièce de la Motte , ne fe refusèrent pas
la fatisfaction d'accueillir auffi les Satyres
qu'elle effuya. Le Public s'en amufa un moment
, comme il rit à Pourceaugnac , après
avoir pleuré à Phèdre. Car ce Public , fi
avide du plaifir qu'il vient chercher aux
DE FRANCE. 137
Spectacles , & quelquefois entraîné dans le
premier inftant par ce plaifir , ne fonge plus,
quand il eſt de fang froid , qu'à fe difputer
à lui-même , ou plutôt à fe reprocher févèrement
l'enthouſiaſme qu'il avoit eu la fimplicité
de reffentir ; il fait gré au Cenfeur
qui vient lui dire comme le Mifantrope :
Quoi , vous avez le front de trouver cela
beau ? Sa vanité n'eft point offenfée de la
méprife dont on lui fait honte , parce que
cette méprife avoit pour objet une fupériorité
de talent , qu'il eft plus content
encore de nier que d'applaudir ; & il remercie
intérieurement la fatyre , qui , en fron
dant fes premiers éloges , vient , pour ainfi
dire , lui rendre ce qu'il avoit payé. Il eft
vrai que les fatyres d'Inès eurent bientôt le
jufte fort qui eft fi ordinaire à cette malheureuſe
eſpèce d'Ecrits , mais qui ne dégoûtera
ni d'en faire , ni d'en fire ; elles
fe précipitèrent les uns fur les autres dans
l'oubli qui les attendoit , & laifsèrent fur
nager la Pièce , à peine effleurée de leurs
traits. Le François , dit très - bien l'Abbé
Dubos , ne méprife pas tout ce dont il rit ;
mais cette multitude bénévole , toujours
fi clair-voyante fur les dangers de la vanité ,
n'étoit pas fâchée que la Motte vît l'éclat
de fa gloire utilement tempérée par quelques
momens falutaires de mortification ;
& les détracteurs d'Inès faifoient à peu près
138 MERCURE
la fonction de ces Soldats Romains , qui ,
en fuivant le char de triomphe de leur
Général , chantoient contre lui des couplets
fatyriques , que la populace étoit ravie
d'entendre , même en criant , vive
le Triomphateur. La Motte fe trouva un
jour dans un Café , au milieu d'un effaim
de ces Bourdons littéraires , qui déchiroient
fon Ouvrage , & ne connoiffoient point
l'Auteur. Il les écouta tranquillement , &
après un long filence , allons donc , dit - il à
un ami qui l'accompagnoit , allons nous
ennuyer à la cinquantième repréfentation
de cette mauvaife Pièce. Et dans une autre
circonstance , où quelqu'un lui parloit
des nombreuſes critiques qu'on avoit faites
de fa Tragédie ; il est vrai , répondit- il ,
qu'on l'a beaucoup critiquée , mais en pleurant.
La fuite à un autre Mercure.
DE L'ESPRIT DE CONTRADICTION.
„UN HOMME DE LETTREs , chargé, depuis
» plufieurs années , d'un grand Ouvrage
» fur les matières Économiques , a cédé
» à nos inftances , en nous envoyant le
» morceau fuivant. Nous lui avons per
» fuadé qu'on lui pardonneroit quelques
DE FRANCE. 139
ss courtes diftractions , néceffaires dans un
» travail long & pénible ; & nous espérons
» qu'il ne bo nera pas à cet Effai les fecours
» qu'il lui eft facile de nous donner , fans
» prendre fur fa principale occupation » .
BEAUCOUP de Moraliftes ont affigné un
principe général aux actions humaines ; les
uns le motif de l'intérêt , d'autres celui de
l'amour propre , de la compaffion , &c.
Peut-être ces divers fyftêmes de Philofofophie
péchent ils par la trop grande étendue
qu'on a voulu leur donner : peut- être
l'explication eft- elle trop générale , pour
des phénomènes nombreux & variés qui
fe refufent à être rangés fous une même
claffe , & à dépendre de l'action d'un même
principe.
Pour expliquer les effets moraux , ne feroit
- il pas plus utile d'en obferver d'a
bord les caufes immédiates ? En morale ,
comme en phyfique , c'eft avoir fait beaucoup
que d'avoir découvert une caufe
pro
chaine. C'est même par cette voie , c'eſtà-
dire , en découvrant fucceffivement une
caufe immédiate , & puis la caufe de cette
caufe & ainfi en remontant , qu'on a fait
faire à la connoiffance de la nature les progrès
dont notre fiécle peut fe vanter.
C'est la marche que je me propoſe de
fuivre ici , en montrant l'efprit de contradiction
comme le principe immédiat de
beaucoup d'actions humaines , comme une
des forces motrices de l'homme , fans pré140
MERCURE
tendre qu'elle foit ni la plus générale ni la
feule .
L'efprit de contradiction eft un penchant
de l'homme à fe refufer aux idées & aux
fentimens qu'on veut lui faire adopter &
aux actions qu'on veut lui faire faire , précifément
parce qu'on s'efforce de lui infpirer
ces idées & ces fentimens , ou qu'on
exige de lui ces actions. Conftatons d'abord
Fexiſtence de ce penchant , & reconnoiffons
fes effets.
Je commencerai par en appeler au témoignage
que chacun peut fe rendre de
foi même , & je demanderai fi toutes les
fois qu'on entend avancer une affertion
une opinion , un fimple fait avec autorité,
fi toutes les fois qu'on exige de nous une
action , une démarche , on ne fe fent pas
au moins légèrement porté à douter , d
nier , à refufer , en un mot , à contredire.
Je me bornerai ici à la contradiction qu'on
oppofe aux opinions.
Non feulement on fent cette inclination
à la contradiction ; mais on la laiffe voir
en fociété , & l'on y cède continuellement.
Tout ce que peuvent faire la politeffe ,
Fufage du monde eft de lui donner des for
mes moins défagréables . On la préfente fous
l'air du doute modefte , du defir d'une expli
cation ultérieure , d'un fcrupule: Permettezmoi
de vous demander , & c . Faites moi la
grâce de m'expliquer comment il fe fait , &c.
Pai cependant entendu dire , &c. Ce n'est
DE FRANCE. 141
pas tout- à fait cela , & c. Mais elle n'en eſt
pas moins une contradiction,
N'eft- ce pas la contradiction qui fournit
à ce fonds inépuifable de converfations oifeufes
de tant de gens qui fe rafflemblent
dans les grandes villes , & qui confiſte prefqu'uniquement
à douter de ce qu'un autre
avance , à le modifier ou à le combattre ?
Et la politeffe de la converſation , qu'eſtelle
autre chofe que l'attention continuelle
à diffimuler en foi l'efprit de contradiction ,
& à ne pas l'exciter trop vivement dans les
autres ?
Toute la partie de l'éloquence qui emploie
ce qu'on appelle les précautions oratoires
, n'eft que l'art d'éviter ou de vaincre
les obftacles que l'efprit de contradiction
oppoſe à l'Orateur ; & le talent du négocia
teur n'eſt que l'adreffe néceffaire pour ne pas
l'animer dans les perfonnes avec lesquelles
il traite.
Dites beaucoup de bien d'un abſent ;
vos Auditeurs en rabattront au moins la
moitié : tous apporteront quelque reſtric
tion à vos éloges , & quelqu'un d'eux penfera
moins avantageufement qu'il ne faifoit
de celui que vous aurez loué .
Une femme connue par beaucoup de vertus
, & par une grande connoiffance des hommes
, établiffoit comme autant de régles ,
10. Qu'il faut très - rarement louer fes amis
dans le monde ; 2º. Qu'il ne faut les louer
que généralement & jamais par tel & tel
142 MERCURE
fait , en citant telle & telle action , parce
qu'on ne manque jamais de jeter quelque
doute fur le fait , ou de rechercher à l'action
un motif qui en diminue le mérite; 3 °Qu'il
ne faut pas même les défendre , lorfqu'ils
font attaqués vivement , fi ce n'eft en termes
généraux , & en peu de paroles , parce
que tout ce qu'on dit en un cas pareil ne
fait qu'animer les détracteurs & leur faire
outrer la cenfure.
Ces confeils fi fages ne font que le développement
de cette maxime du livre des
Proverbes : « Celui qui loue fon Ami à
» haute voix , attirera fur lui la malediction
». Qui laudat amicum fuum voce altá
erit illi loco maledictionis.
33
Il ne fe porte pas un jugement entre deux
Citoyens , d'après les formes les plus régu
lières de la Juftice , qui ne foit trouvé injufte
par un grand nombre de perfonnes
uniquement par efprit de contradiction . :
Il ne fe donne pas un Prix à une Académie
, que le Public , prefque entier , n'épouſe
la caufe de l'Auteur qui n'a pas eu la
préférence ; ou , fi le vainqueur n'a pas eu
de concurrens dignes d'être nommés , la
pièce couronnée ne méritoit pas de l'être .
Parmi les inftructions que donne un amourpropre
éclairé à un Auteur pour faire réuflir
fes ouvrages , la plus importante eſt ſans
doute celle qui lui enfeigne à les préfenter
avec beaucoup de modeftie ; & ce confeil
eft fondé fur ce que l'efprit de conDE
FRANCE. 143
tradiction nous porteroit à penſer mal de
fes vers ou de fa profe , précisément parce
qu'il en auroit parlé avantageufement.
C'eft auffi la raifon de ces préceptes dé
toutes les Poëtiques .
23
Que le début foit fimple & n'ait rien d'affecté ».
Non fumum exfulgore fed ex fumo dare lucem.
Les effets de l'efprit de contradiction font
furtout fenfibles dans les variations qu'éprouvent
les réputations littéraires . Un
jeune homme s'annonce avec quelque talent.
Ses amis& fes protecteurs s'en engouent.
Un grand nombre de gens partage l'enthoufiafme
; on met le nouvel Auteur à côté de
ce qu'il y a de meilleur. Si c'eſt un Poëte
Dramatique , il remplacera ou furpaffera
Racine & Voltaire ; fi c'eft un Orateur , c'eſt
Boffuet , c'eft Maffillon . L'Auteur nouveau
eft fur-tour infiniment fupérieur à tous fes
contemporains , qu'on traite à cette occafion
avec beaucoup de mépris. A ce premier
moment la fociété eft partagée en
deux claffes , l'une , de ceux qui ont lu l'ouvrage
nouveau ou vu la pièce nouvelle , &
l'autre , de ceux qui n'en connoiffent rien .
Les premiers ne contredifent pas , parce
qu'ils ont leur propre opinion à énoncer :
les feconds , parce qu'ils n'ont rien à alléguer
au contraire , faute de connoître l'ouvrage
; mais ceux- ci fe promettent bien
144
MERCURE
d'épier à la première repréſentation , ou à
la lecture , tous les défauts de la produc
tion qu'on a eu la témérité de leur vanter ,
& ils n'y manquent pas.
Alors arrive la feconde époque de la
réputation d'un Ecrivain nouveau . On épluche
tout ; on le chicane fur tout ; on lui dif
pute tout ; la critique , animée par les éloges
qu'elle a été forcée d'entendre , fe dédommage
avec ufure du filence qu'elle a
gardé. Comme fort peu de perfonnes ont
un avis motivé par des raifons folides , une
grande partie de ceux qui avoient le plus
Toué l'ouvrage nouveau fe range du côté
des détracteurs , & le dénigrement devient
prefqu'aufli général que l'admiration l'avoit
été. A la vérité , après un peu de temps ,
l'Ecrivain prend fa place ; mais , s'il m'eft
permis d'employer ce mot , les oſcillations
de fa renommée ont été l'effet de l'efprit
de contradiction. Le Public fuit la même
marche dans les opinions changeantes &
fucceffives qu'il fe fait des gens en place.
A leur arrivée on les exalte : ce font autant
de Sully ou de Colbert , parce que ces
éloges font la fatyre du ministère précédent .
Quelques mois fe paffent ; le prédéceffeur
eft oublié , l'efprit de contradiction ne peut
plus agir que contre celui qui eft en place ,
il agit en effet ; & le Sully devient un fripon
, un fot ou un fou.
Suppofons qu'on appelle au miniſtère un
génie élevé , d'une probité qui décourage
la
DE FRANCE 145
la calomnie même , plein de la paflion
du bien public , & furtout de l'amour du
peuple ; fentiment fi rare dans les gens en
place. Je vais dire ce qui lui arrivera . S'il
regarde autour de lui avant d'entreprendre ,
s'il étudie , non pas les principes de l'adminiftration
que l'expérience & de profondes
réflexions lui ont rendus familiers , mais
les moyens par lefquels on peut les mettre
en pratique , & vaincre les obftacles que
la corruption élève de toutes parts ; s'il
marche avec cette fage lenteur qui conduit
plus fûrement & plus promptement au
but , on dira , il nefait rien , nous ne voyons
rien ; c'eft qu'on fera au défeſpoir de n'avoir
rien à blâmer & à contredire ; mais
à la première de fes opérations , des milliers
de voix s'éleveront , l'un critiquera la
forme , l'autre le fond , non pas d'après
des principes réfléchis , mais uniquement
par efprit d'oppofition . Si le Miniftre eût
fait tout le contraire , ou fe fût fimplement
abſtenu de corriger tel abus , de faire telle
loi , ces mêmes gens l'auroient défapprouvé
avec la même violence . On eût dit , pourquoi
ne réforme til pas ceci ou cela ?
Pourquoi ne fait - il pas ce bien au peuple ,
cette faveur à l'agriculture ? S'il réforme
s'il change , s'il s'efforce d'améliorer toutes
les parties de l'adminiftration ,
s'écriera pourquoi toucher à ce qui eft ? Ne -
fommes- nous pas bien ? L'efprit de fyftême
la conftitution de la Monarchie , les privilé
15 Août 1778 . G
on
$46 MERCURE
ges des divers Etats , le caractère de la Nation,
les dangers d'une liberté qui deviendroit
bientôtlicence, feront les mots de ralliement
que fe donnera l'efprit de contradiction &
bientôt fera renveriée la ftatue au pied
de laquelle on avoit brûlé quelque encens.
Mais auditor que le Miniftre fera déplacé,
& toujouts par efprit de contradiction.
vous verrez un grand nombre de voix fe
réunir en faveur de ces mêmes opérations
qu'on avoit blâmées . On dira qu'elles étoient
indifpenfables , admirables ; l'Etat s'en va
perdu depuis qu'on a écarté le feul homme
du royaume qui fût capable d'en réparer
les ruines.
Voyez les obftacles que rencontrent tous
ceux qui , en établiſſant des doctrines nouvelles
, n'employent pas les ménagemens qui
peuvent amortir la violence de l'oppofrion,
Les premiers hommes de lettres d'une
Nation fe réunillent dans la plus grande &
la plus utile des entreprifes littéraires , la
conftruction d'un vaſte édifice qui doit être
le dépôt de tous les Arts & de toutes les
connoiffances humaines, Ils voyent s'élever
contre eux des ennemis acharnés , nombreux
& puiffans , pour avoir excité l'ef- prit de
conen
en paroiffant
former
une fecte , & en annonçant leurs travaux
avec trop d'appareil ; & pour prendre un
exemple plus récent , des Ecrivains à qui
il a manqué peut- être un peu de correc
DE FRANCE. 147
tion & de clarté , mais inftruits & animés
d'un grand zèle pour le bien public , occupés
de la recherche des vérités les plus
intéreffantes , n'ont ils pas été en butte
aux mêmes perfécutions pour avoir eu de la
mal-adreffe ?
-
On a beau dire , comme on l'a dit en
effer , que , pour répandre une doctrine
il faut la confier à une fecte : oui , fi la fecte
eft cachée , fi elle travaille dans l'obſcurité
, parce qu'alors fes progrès n'attirent pas
l'attention , n'excitent pas la réclamation &
la réfiftance ; mais fi vous voulez prêcher
votre doctrine fur les toits , on vous jettera
des pierres , & on vous chaſſera de ville en
ville.
C'eft un fait généralement obfervé que,
dans les Pays où deux Religions font établies
, les pratiques de l'une & de l'autre
font mieux gardées , le culte plus décent ,
le peuple plus pieux tels font en Angleterre
les Anglicans & les Presbytériens ;
en Alface , & dans quelques Etats de l'Empire
, les Catholiques & les Luthériens
or , cet effet paroît tenir à l'efprit de contradiction
, qui réchauffe le zèle de chaque
parti . Auffi voit on encore que ce zèle eft
moindre , lorfqu'au lieu de deux Sectes il
y en a plufieurs ; parce qu'alors l'oppofition
n'étant plus fi forte ni fi bien caractérifée
d'une Secte à l'autre , l'attachement
de chacune à fes opinions eft beaucoup plus
foible que dans la première fuppofition.
Gij
148 MERCURE
.
Je ne dois pas oublier de faire rematquer
que la difpofition à contredire eſt
fur-tout le caractère des fociétés les plus
policées. C'eſt que pour contredire il faut
avoir une certaine abondance d'idées &
'une facilité d'expreffion qui ne ſe trouvent
pas dans les Nations moins civilifées . Il faut
auffi de la vivacité & de l'impatience ; difpolitions
qui ne font pas celles des Nations
dont l'efprit eft moins exercé & moins mobile.
Les Peuples chez lefquels la fociabilité
n'a pas été encore perfectionnée , ou fi l'on
veut , portée comme chez nous juſqu'à un
excès funefte , font lents & patiens : ils ne
font pas preffés de parler ; la raifon & la
vérité ont le temps d'exercer leurs droits :
au lieu que chez les Nations où la fociété a
une très - grande activité , l'efprit de contradiction
s'établit néceffairement à la fuite
du befoin de parler ; parce que pour celui
qui veut parler fans répéter ce qu'on vient
de dire , ce qui feroit comme ne parler point,
ce qu'il y a de plus aifé eft de foutenir le
contraire de ce qu'un autre vient d'avancer.
On demandera peut - être comment cette
grande influence que nous donnons à l'efprit
de contradicton , peut fe concilier avec
la crédulité & le penchant à l'imitation
deux autres principes très puiffans & trèsétendus
de nos opinions & de nos actions ,
& qui font précisément le contraire de
l'efprit de contradiction .
Je remarque d'abord que quoiqu'en beauDE
FRANCE. 149
coup de fituations & de circonftances l'homme
foit docile à recevoir les opinions & à fuivre
les impulfions qu'on lui donne , la crédulité
n'empêche pas l'influence de l'efprit
de contradiction dans d'autres circonftances
& d'autres fituations . Aucun de ces
motifs n'agit conftamment , invariablement
& à l'exclufion de tous les autres , & leur
action fucceffive n'eft pas incompatible dans
l'efprit humain.
En fecond lieu , comme nous venons de
le faire obferver , en donnant l'efprit de
contradiction comme un principe très - gé-'
néral & très- agiffant , nous entendons furtout
parler des fociétés très - policées , &
même dans ces grandes fociétés , nous avons
fur-tout en vue la partie la plus fociable de
la Nation , celle qui fait fon affaire prefqu'unique
de ce qu'on appelle fociété. Or
la crédulité & l'imitation font bien le caractère
des Nations encore ignorantes &
grollières, ou des dernières claffes du peuple
, chez les Nations très- fociables ; mais
chez ces dernières , fur- tout dans les claffés
fupérieures , il n'y a ni crédulité , ni
imitation.
On ne peut pas regarder comme l'effet
de la crédulité des opinions fauffes , ancien
nes dans une Nation , tranfmifes par la
voie de l'éducation , & pour ainfi dire infufes
dans l'ame par tous les canaux de fes
connoiffances . Ceux- là feuls ont été crédules
qui les ont admifes pour la première
G iij
1.sb
MERCURE
fois , ce qui n'eft arrivé que dans des temps.
d'ignorance & de barbarie ; mais chez les
Nations civilifées , on ne reçoit plus aujourd'hui
que fort peu d'erreurs d'autrui .
Chacun fe les fait à foi même , à fon befoin
, & repouffe courageulement celles,
qu'on veut lui donner , non pas comme
erreurs , mais comme opinions d'autrui, Si
Fon effayoit , de nos jours , d'introduire en
Europe cette multitude d'opinions extravagantes
qui y font établies , elle n'en admettroit
pas la dixième partie & l'efprit de
contradiction la défendroit de tout le refte .
Quant à l'imitation , il faut confidérer
qu'elle n'eft pas oppofée à l'efprit de
contradiction. Ce n'eft pas par complai
fance qu'on imite ; c'eft l'effet machinal
du fpectacle d'une action . On trouve un
mouvement , une forme , une mode agréa
bles , on les copie fans que perfonne vous
dife de les copier. L'homme eft imitateur
parce qu'il eft un animal actif , & que le
modèle lui rend l'action plus aifée . Son
activité eft vague & indéterminée , l'imitation
la détermine ; mais il pourroit avoir
l'efprit de contradiction au plus haut degré
comme le finge , avec le même penchant
à l'imitation .
Enfin , ce que j'ai dit de la crédulité je
le dirai de l'imitation. Elle n'eft point le
caractère des Nations très- policées . Le peu
ple de l'Europe qui a pouffé la fociabilité
le plus loin n'eft point imitateur , je ne dis
DE FRANCE.
FSX
pas dans les Beaux Arts , mais dans fes opinions
, fes coutumes , les moeurs. Aucune
coutume ou pratique étrangère ne s'établit
en France , ou du moins les exceptions à
cette propofition font en bien petit nombre.
Aucune Nation en Europe n'est plus atrachée
à fes anciens ufages que la Nation
Françoife ; les Efpagnols font inconftans
en comparaifon de nous ; & je ne
fais fi les Afiatiques mêmes peuvent nous
difputer cette forte de conftance . On parle
des Chinois ; je crois bien qu'on n'y
change point les coutumes , les cérémo
nies & les moeurs qui y tiennent , mais
c'eſt parce que celui qui s'habilleroit , ou
feroit la révérence à l'Européenne auroit
pour la première fois cinquante coups de
bambou , par l'ordre paternel du Mandarin
de fon quartier ; au lieu que fans bâ ,
ton , fans contrainte , avec une pleine liberté
d'imiter nous fommes la Nation
de l'Europe qui imite le moins.
Je connois le reproche d'Anglomanie
qu'on nous fait lieu commun qui a fou
vent fourni des armes aux ennemis des
Arts , des Sciences & de la raiſon . Mais je
voudrois qu'on me montrất une coutume
ou une opinion que nous ayons prife des
Anglois , & qui fe foit établie & natura.
lifée chez nous . Il y a so ans que l'Inoculation
eft univerfellement mife en ufage
de l'autre côté de la Manche. On nous a démontré
en mille manières les avantages de
Giv
152
MERCURE
pratique les motifs les plus puiifans , l'intérêt
de la fanté & celui de la beauté concouroient
en fa faveur , & on ne peut pas
dire que l'inoculation foit établie en France .
A la vérité quelques- uns de nos jeunes
gens portent des Fracs ; nos Marchandesde
Modes vendent des Chapeaux qu'elles
appellent à l'Angloife : il fe fait quelques
courfes de chevaux & quelques paris ; mais
loin que ce foit l'efprit d'imitation quiintroduit
parmi nous ces ufages étrangers ,
c'eft au contraire l'envie de fe diftinguer
des autres , d'être fingulier , d'être autrement
que tout le monde . Les novateurs
en ce genre font plutôt contradicteurs chez
eux , qu'imitateurs de ce qui fe fait en d'autres
pays : ils ont de l'averfion pour l'imitation.
Cette averfion eft même le principe
de la grande variété de nos modes , dans
lefquelles toute l'Europe nous imite , fans
que nous foyions nous- mêmes imitateurs.
Les obfervations que nous venons de
raffembler prouvent, ce femble, l'exiſtence
& la force de ce penchant que nous appelons
l'efprit de contradiction ; mais cette
difpofition , qui a tant d'influence fur nous ,
a peut-être un principe ultérieur qu'il feroit
facile de reconnoître. Nous croyons pouvoir
l'affigner , c'eft l'amour de la liberté.
La fuite à l'ordinaire prochain.
DE FRANCE. 153
VERSpour mettre au bas du Portrait de
M. l'Abbé DE LILLE , de l'Académie
Françoife.
PLEIN
LEIN de l'efprit de fon Auteur ,
Fidèle fans être fervile ,
Du Chantre de Mantoue Emule & Traducteur ,
Il nousrend en beaux vers les beaux vers de Virgile.
Par M. Saurin , de l'Académie Françoife.
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
Le mot de l'Enigme eſt le Sel , dans
le fens phyfique & dans le fens moral .
Celui du Logogryphe eft Médiocrité ,
dans lequel on trouve io , oie , ride , méditer,
moi , Cité , ire , médire , or , moite , modéré ,
mode , rime , joie , mère , crime , rit , Démocrite
, cime.
ÉNIGM E.
Fx fuis une prifon , petite & bien gentille ;
Mais fans tête , je fuis ce que cache une fille....
LOGO GRYPHE.
A TABLE l'on feroit fans moi pauvre figure ;
Sans cou , ni coeur , je fuis une douce voiture.
Gy
454
MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Euvres de M. de la Harpe , de l'Académie
Françoife , nouvellement recueillies , 6
vol . in- 8° . A Paris, chez Piffot , Libraire ,
Quaí des Auguftins , avec approbation
& privilége du Roi ; prix , 24 livres ,
broché..
Le premier volume de cette édition , la
feule où l'on ait recueilli les différens Ouvrages
de l'Auteur , contient la Tragédie
du Comte de Warvic , avec les changemens.
qui n'avoient encore été imprimés que dans
des éditions féparées ; Mélanie , corrigée.
auffi , & augmentée de plufieurs morceaux
qui n'avoient pas encore paru ; Barnevel,
Drame en cinq actes & en vers , imité de
l'Anglois , imprimé pour la première fois.
avec une Préface , où on réfute l'Effaifur
l'Art dramatique ; un Effaifur les trois Tragiques.
Grecs , morceau de critique affez
étendu , dans lequel on a inféré la traduction
en vers des plus beaux endroits d'Efchile
, de Sophocle, & d'Euripide ; enfin ,
une Differtation für Shakefpear , dont la
première partie a été donnée par fragmens.
dans le Journal de Littérature ; la feconde ,
DE FRANCE.
ESS
où l'on réfute les apologiftes & panégyriftes
du Poëte Anglois , n'avoit point encore
été publiée.
Le fecond volume , qui eft celui des
Poéfies , contient des Difcours en vers , dont
plufieurs paroiffent pour la première fois ,
tels que le Difcours intitalé les prétentions ,
celui du luxe , celui qui a pour titre fur les
Grecs anciens & modernes , le Difcours fur
les préjugés & les injuftices littéraires , celui
qui eft adreffé à l'Impératrice de Ruffie ;,
celui du Philofophe , quoiqu'il eût déjà paru
fous le nom du Portrait du Sage , lorfqu'il
fut couronné à l'Académie de Marſeille ,
eft ici nouveau en grande partie. Les autres
Difcours étoient déjà connus. Ce font ceux
qui ont remporté le prix de Poéfie à l'Académie
Françoiſe , le Poëte , les Talens , les
Confeils à un jeune Poëte ; mais il y a ici
des additions & des changemens . On trouve
enfuite trois Odes ; le Philofophe des
Alnes , un des premiers Ouvrages de l'Auune
Ode à Monfeigneur le Prince de
au retour de fa glorieufe campagne
76 l'Ode fur la navigation , couronémie
Françoife en 1773. Suil'Audeux
ait confoides
, les feules
que
is les pres de celles
qui furent
aubal
à Flans
effais
de fa plume
,
la mort. &, & Servilie
à Brutus
,
éfar
cette
dernière
G vj
156
MERCURE
Pièce obtint le prix de Poéfie à Marſeille
en 1767. L'Epitre au Taffe , une Traduction
d'un morceau du quatrième Livre de
Lucrèce , & l'Ombre de Duclos , n'avoient
pas été imprimées. Tout le refte eft compofé
de Pièces détachées , publiées en différens
temps. Ce volume eft terminé par la
Traduction du premier & du feptième
Chant de la Phárfale , que l'Auteur avoit
lus aux Affemblées publiques de l'Académie
Françoife , mais qu'il donne ici pour
la première fois , avec des réflexions préliminaires
fur Lucain , dans lefquelles on
trouve encore beaucoup de morceaux traduits
du même Poëte.
Le troiſième volume réunit les Éloges de
Charles V de Fénélon , de Catinat , couronnés
à l'Académie Françoife ; l'Eloge de
Racine & de la Fontaine ; le Difcours de
réception à l'Académie , & un morceau fur
les Romans.
Le quatrième renferme un Difcour fur
les malheurs de la guerre , & les ay tages
Frande
la paix , couronné à l'Acadér
çoiſe en 1766 ; un Diſcours,Vains influe
ce fujet :
Combien le génie des grands Frticle fur le
fur l'efprit de leur fiècle , les
acceptions
;
mot amour dans fes diffres de Brutus
une Traduction de deux
Atticus
; un Pré-
P'une à
Cicéron
, l'ay Voltaire
, un autre
eis hiftorique fur
;
DE FRANCE. 157
fur M. d'Alembert ; une Differtation fur la
Poéfie lyrique , fuivie d'une Lettre de M. de
Voltaire fur le même fujet ; d'une Réponse
de l'Auteur , & d'une Réfutation de l'Écrit
intitulé Rouffeau vengé; un Fragmentfur les
Hiftoriens Latins , un Fragment fur les
douze premiers Céfars , un autre fur notre
langue , comparée aux langues Grecque &
Romaine , un autre fur Démosthène , un
autre fur la mufique théâtrale ; l'Éloge de
Lekain , & un Dialogue entre Alexandre &
un Solitaire du Caucafe.
Dans les tomes 5 & 6 , on a raffemblé
les principaux articles de critique inférés
dans le Mercure & dans le journal de
Littérature.
»
On trouve à la tête du premier volume
l'avis fuivant : « Ceux qui acquerront cette
édition , font avertis que les Ouvrages
» que l'Auteur publiera dans la fuite , fe-
» ront imprimés dans le même format &
» du même caractère , de manière à faire
fuite aux volumes qui paroiffent actuel-
» lement » .
On donnera , dans le Mercure prochain ,
l'analyse des Ouvrages nouveaux contenus
dans cette édition .
MERCURE
Eloge Hiftorique de M. Théophile de Bordeu
, par M. Rouffel , Docteur en Médecine
, de l'Univerfité de Montpellier.
A Paris , chez Ruault , Libraire , rue de
la Harpe , & Méquignon , Libraire , rue
des Cordeliers
. 1778.
pas CET Eloge d'un Médecin célèbre n'eſt
fait pour intéreffer feulement ceux qui étu
dient ou exercent la Médecine ; il mérite
l'attention de tous ceux pour qui les progrès
des connoiffances humaines ne font
pas un objet indifférent ; & la manière dont
il est écrit doit plaire aux gens du monde,
comme aux gens de Lettres. M. Rouffel ,
qui en eft l'Auteur , eft déjà très- connu par
un Ouvrage fur la Conſtitution Phyfique &
Morale des femmes , qui a eu le plus grand
fuccès ; Ouvrage où les Médecins ont ad
miré la profondeur des connoiffances , & les
Littérateurs l'élégance du ftyle ; où tous les
Lecteurs enfin ont trouvé avec furpriſe cet in
térêt qu'on auroit peut - être droit d'attendre
de tous les écrits où l'on parle des femmes.
L'enfance de M. de Borden n'a en rien
de remarquable , fi ce n'eft peut-être de ne
rien annoncer de ce qu'il feroit un jour.
Mais l'Hiftoire des Sciences & des Arts doit
nous avoir accoutumés à trouver fouvent.une.
DE FRANCE. 159
enfance commune & obfcure aux hommes
qui fe font rendus les plus célèbres. S'il y
avoit quelque règle un peu générale là -deffus
, c'eft peut - être que les hommes qui
font deſtinés à n'avoir que du talent ſe
montrent d'affez bonne heure , tandis que
le génie extraordinaire en tout fe dévelop
pe fans s'être annoncé avec éclat. On ne
voit pas en effet comment un enfant de dix
à douze ans peut donner l'efpérance de devenir
l'homme qui doit opérer quelque
révolution dans les Sciences ou dans les
Arts , ce qui eft le véritable caractère du
génie. Dès l'âge de 20 ans cependant
dans une de ces Thèfes d'épreuve où la
plupart des Étudians en Médecine ont tant
de peine à faire voir qu'ils ont bien retenu
ce qu'on leur a enfeigné , M. de Bordeu:
foutint une opinion fur la théorie de fon
affez nouvelle pour étonner par fa hardieffe
& par fa nouveauté ..
art ,
&
C'eſt une Differtation fur lefentiment ( a),
pris dans une acception générale , c'est- àdire
, fur cette faculté qui fait appercevoir
aux corps vivans leur propre exiſtence &
celle des objets extérieurs qui ont quelque
rapport avec eux. La machine animale y eſt
préfentée comme un affemblage d'organes:
doués chacun d'une vie particulière, & d'une
(a), De fenfu in genere..
160 MERCURE
manière d'être, analogue aux fonctions qu'ils
rempliffent ; différens entr'eux par leur
genre de fenfibilité , ainfi que les organes
de la vue , de l'ouie & de l'odorat ; unis
comme les membres d'une République ,
par un intérêt commun & par des liaiſons
plus ou moins étroites ; & dont chacun
dans fa fphère d'activité , en travaillant à
fon bien -être individuel , concourt plus ou
moins , felon le degré d'influence qu'il a
dans le corps , à la confervation du tout.
L'ame qui les furveille , dirige leurs mouvemens
, règle leur action, & les maintient
dans un parfait accord , tant qu'elle
même , exempte de trouble , ne perd point
de vue le but où elle doit tendre . Mais fi
quelque paffion funefte , s'élevant dans ſon
fein , vient à troubler fa férénité ; alors ,
comme un Pilote emporté par la tempête ,
elle communique fon défordre & fon égarement
à tous les organes , & les entraîne
dans une ruine plus ou moins certaine.
Cette doctrine , qui n'étoit qu'une combinaifon
des principes de Stahl & de ceux
de Vanhelmont , mais plus claire & plus
méthodique, & appuyée fur des connoiſſances
plus précifes de l'économie animale ;
paroît avoir été adoptée par l'École favante
de Montpellier. Elle a trouvé auffi des Sectateurs
habiles & éclairés en Angleterre ,
& entr'autres le Docteur Robert White ,
DE FRANCE. 161
dont les Ouvrages ont été pour la plupart
traduits dans notre Langue .
Depuis cette première thèſe de M. de
Bordeu , on a remarqué dans prefque tous
fes écrits cet efprit d'originalité qui n'a jamais
été en lui un efprit de fyftême. Parmi
tous les Ouvrages dont fon éloge nous don→
ne des analyſes profondes , quoique rapides,
il en eft trois ou quatre furtout , où ce Médecin
célèbre a fait le plus reconnoître fon
génie ; le premier eft celui par lequel il
s'annonça à Paris : fes recherches fur les
glandes & fur leur action . M. de Bordeu y
combattit l'opinion commune , qui regardoit
les mouvemens des glandes comme
l'effet de la compreffion des parties circonvoifines
; il y démontra qu'ils font le réſultat
d'une action propre à la glande , & d'u
ne forte d'érection à peu près femblable à
celle qui fe manifefte fenfiblement dans certains
organes. Si l'on y fait bien attention ,
ajoute M. Rouffel dans une note , on peut
s'appercevoir qu'à l'afpect d'un mets qui
nous plaît , les glandes de la bouche acquièrent
une certaine roideur. Cette difpofition
néceffaire à l'excrétion de la falive a lieu, felon
M. de Bordeu , dans toutes les autres glandes
du corps : idée , ajoute M. Rouffel, auffi
ingénieufe que vraiſemblable . Deux ans
après la publication de cet Ouvrage , M. de
Bordeu donna l'article Crife pour l'Encyclo-
1
162 MERCURE
pédie. En faifant l'hiftoire des maladies
aiguës , il en réduifoit les crifes à des périodes
fixées pour les intervalles & le nombre.
On feignit de croire d'abord que- ce Médecin
vouloit renouveller les chimères des
nombres pythagoriques ; & des efprits énor
gueillis depuis long- temps de ne plus croire
aux caufes occultes & aux entéléchies , n'étoient
pas bien difpofés à recevoir favora
blement une doctrine qui fembloit les
remettre fous le joug de l'autorité ancienne.
M. de Bordeu , avoit obfervé fimplement
que les efforts par lefquels les organes de
l'homme malade cherchent à fe délivrer
des cauſes qui arrêtent ou défordonnent leur
action , font foumis à des mouvemens périodiques
que l'on peut calculer.
M. de Bordeu révolta également tous les
efprits qui aiment à fuivre la foule , lorfqu'en
1758 il fit paroître fes Recherches,
fur le pouls par rapport aux crifes. Les Modernes
, comme on fait , doivent cette doctrine
à Solano, qui l'avoit renouvelée ou inventée
dans un coin de l'Eſpagne , & qui
cependant malgré le merveilleux apparent
de cette doctrine , n'a jamais eu aucune affaire
avec l'Inquifition. M. de Bordeu la
vérifia dans fes principes , & l'étendit beaucoup
dans fes conféquences .
2
» Les recherches fur le pouls, dit M. Rouf
fel, étoient trop oppofées aux idées comDE
FRANCE. 163
munes , pour ne pas éprouver des contradictions.
Depuis la découverte de la circulation
du fang par Harvée , fur laquelle
Boerhaave fembloit avoir fondé fon ſyſtême
médicinal , les Médecins ne voyoientdans
la plupart des dérangemens du corps.
humain , que des obftacles au mouvement
progreffif du fang, & au cours uniforme des
humeurs . Le moyen le plus propre à diminuer
ces obftacles, étoit de diminuer la maffe
du fang. Ce fecours trop prodigué étoit reftreint,
par les principes de M. de Bordeu , à
unplus petit nombre de cas; ces principes ra
menoient à la Médecine expectante, préfenroient
de nouvelles vues à fuivre , de nouvelles
tentatives à faire , & furtout beaucoup .
d'abus à corriger, Il n'en falloit pas tant pour
alarmer l'amour - propre de ceux qui ne
voyent dans les découvertes d'autrui , qu'u
ne eſpèce d'empire auquel ils tâchent , autant
qu'ils le peuvent , de fe fouftraire ».
» M. de Bordeu étoit dédommagé des
contradictions qu'il effuyoit de la part des
Médecins , par les fuffrages du public ; fuffrages
qui , pour n'être pas toujours éclairés
, n'en flattent pas moins celui qui les
reçoit. Le public obferve , à l'égard des opinions
nouvelles , une conduite toute, oppofée
à celle des Savans . Ces derniers confi
dérant une opinion nouvelle comme une
entrepriſe faite contre leurs domaines , ne
164 MERCURE
fe rendent que le plus tard qu'ils peuvent ,
& ne fe foumettent au joug d'une nouvelle
vérité qu'après avoir bien vérifié les titres
de celui qui l'annonce . Le public , au contraire
, n'ayant point à faire le facrifice de
fon amour-propre, & fon goût pour la nouveauté
ayant tout à gagner , adopte avec
tranfport tout ce qui en porte l'empreinte.
Auffi prompt à exagérer ce qui le flatte qu'à
atténuer ce qui le choque , il trouva dans
les recherches fur le pouls des merveilles
que l'Auteur ne prétendoit pas y avoir mifes.
Il l'érigea auffitôt en Prophéte qui devinoit
tous les maux , & favoit par conféquent
les guérir. Car cet axiôme , qu'un
mal qu'on connoît eft à moitié guéri , eft
affez afforti à la logique du vulgaire ; & fi
on doit être étonné de quelque chofe , c'eft
de voir des Médecins , même célèbres , en
faire une maximne fondamentale de l'art de
guérir
33.
Nous voudrions citer beaucoup d'autres
morceaux de cet éloge , qui nous paroiffent`
faits pour intéreffer également tous les Lecteurs
; mais les bornes de ce Journal ne
nous le permettent pas . L'ouvrage fait connoître
le caractère de M. de Bordeu , comme
fon génie. Il n'étoit point de ces hommes
extraordinaires que le public admire ,
mais avec lefquels perfonne ne voudroit
& ne pourroit vivre . Sa fociété faifoit
DE FRANCE. 165

le charme de fes antis , qu'il inftruifoit par
fa converfation autant que par fes Ouvrages.
Porté vers les idées nouvelles , parce
que les vérités font oubliées , ou ne font
pas découvertes ou ne font pas reçues ,
perfonne ne favoit comme lui douter &
prononcer ce mot que l'ignorance ne prononce
jamais , je ne fais pas. Il ne diſputoit
plus du tout vers la fin de fa vie , parce
qu'apparemment il avoit beaucoup & inutilement
difputé dans fa jeuneffe. Il avoit
peu de confiance en fon propre favoir , &
croyoit auffi difficilement à celui des autres.
En voyant ce grand nombre de cours de
tous les genres qu'on propofe tous les jours,
il avoit coutume de dire : Ne fera - t - on
jamais de cours de bon fens ! La douceur
de fon caractère devenoit un fentiment
tendre d'humanité auprès de fes malades.
Il les foutenoit toujours par l'eſpérance,
dans laquelle , fans doute, il avoit plus
de foi que dans la plupart des remèdes. Il
étoit loin de reffembler à ce Médecin de
l'antiquité nommé Gallianax , qui répondit
à un malade qui lui demandoit s'il étoit en
danger de mourir , Patrocle eft bien mort.
Ce terrible Médecin Gallianax ne pouvoit
dire comme le Poëte Rouffeau :
Homère adoucit mes moeurs
Par fes riantes images .
166 MERCURE
Chofe fingulière cependant il n'eft pas
rare de voir des Médecins réuffir beaucoup
dans le monde par cette brutalité menaçante
& cruelle qu'ils portent auprès de
leurs malades. Pourquoi fommes nous fi
portés à croire à ce qui nous épouvante ?
Cet éloge ne peut manquer d'ajouter à la
réputation de M. Rouffel , en juftifiant aux
yeux du public , la célébrité du Médecin
qu'il loue.
Théophile de Bordeu étoit né en 1722 à
Ifefte , dans la Vallée d'Offau , en Bearn.
Il eſt mort à Paris en 1776.
( Cet article eft de M. G. )
Nouveaux Élémens de la Science de l'Hom~
me : Par M. Barthez , Chancelier de
l'Univerfité de Médecine de Montpeldier
, Membre des Sociétés Royales des
Sciences de Montpellier & de Médecine
de Paris , Cenfeur Royal. A Montpellier,
chez Jean Martel , aîné , Imprimeur Ordinaire
du Roi & des Etats ; in- 8 °. tome
premier.
Cet Ouvrage important , dont il ne paroît
encore que le premier tome , aura une
fuite. L'Auteur , grand Médecin & grand
Phyficien , ayant fenti , avec plufieurs autres
Savans très -profonds , l'impoffibilité d'expliquer
, d'une manière fatisfaifante ',
les phénomènes de l'économie animale
en fanté & en maladie , par les feules
DE FRANCE. 167
connoiffances de la Méchanique & de la
Chimie , a recours à un prinipe vital répandu
dans toutes les parties du corps des
animaux. Ce principe de vie , a , fuivant
M. Barthez , une action particulière fur les
organes du corps vivant & animé . Cette
action eft d'un ordre fupérieur à celle de la
pure matière , & n'eft point foumiſe par
conféquent aux loix ordinaires de la Phyfique.
L'Auteur convient que la nature de
ce principe vital eft abfolument inconnue ;
mais , à l'aide d'une quantité de faits im
portans expofés avec la plus grande érudition
& rapprochés avec beaucoup de fagacité
& de génie , il parvient à des explications
affez fatisfaifantes des phénomènes ,
& à faire connoître le principe de vie qu'il
admet , du moins autant qu'il eft poffible ,
c'est-à dire par fes effets .' ( Cet article eft de
M. Macquer. )
ཐང་།
168
MERCURE
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
ON continue de donner alternativement
Orphée, Ernelinde , & les Fragmens , compofés
des Actes de Vertumne & de Pomone
& du Devin de Village , fuivis du
Ballet d'Annette & Lubin.
Le Dimanche , 2 du mois , S. A. S.
Mgr le Duc d'Orléans , L. A. S. Mgr &
Madame la Ducheffe de Chartres , afliftèrent
à la repréſentation d'Orphée , & les
applaudiffemens furent répétés tant de fois ,
qu'ils laifsèrent à peine le temps d'entendre
P'Opéra.
Le foir , pendant le fouper , les Muficiens
de l'orchestre exécutèrent un concert dans
une falle du Palais Royal . MM . les Acteurs
du chant , l'Arrivée , Gelin , Moreau , &
les Choeurs fe joignirent à l'orchestre pour
chanter ce choeur de Pirame & Thisbée.
Honorez un Héros , digne fang de vos Rois ;
Honorez un Héros que la gloire couronne.
Chantez , célébrez ſes exploits ;
Ninus le veut , Ninus l'ordonne.
M. Moline Auteur des paroles d'Orphée ,
fit
DE FRANCE. 169
fat fur le champ , fur l'air du choeur de
Vertumne & Pomone , les vers fuivans :
Grand Héros que la gloire guide ,
La France te revoit vainqueur.
Le doux plaifir , fur les pas d'un Alcide ,
Vole & ramène le bonheur.
Nos plus beaux jours font dûs à ta valeur.
Sous les Loix de l'Hymen , l'Amour eft ton Egide,
• L'exécution du concert fut admirable ,
& fit le plus grand plaifir . On doit des
éloges à M. Goffec , Auteur des Sabines
d'avoir compofé une fymphonie auffi brillante.
On va répéter de ce même Auteur
l'Opéra de Théfée.
Le Mardi fuivant , S. A. S. vint voir
Ernelinde. Les applaudiffemens recommencèrent
avec autant d'enthouſiaſme , fur- tout
lorfque M. l'Arrivée , jouant le rôle de
Ricimer , fe tourna vers ce Prince en lui
adreffant ces quatre vers :
Jeune & brave guerrier , c'eft à votre valeur
Que nous devons cet avantage ;
Recevez ce laurier , il eft votre partage ;
Ce fut toujours le prix qu'on accorde au vainqueur,
Cette application fut fentie vivement par
les Spectateurs.
On a retiré les deux Comteffes Jeudi
6 de ce mois , pour y fubftituer le Curieux
indifcret , Opéra en 3 Actes del Signor
4oût 1778,
15
H
170
MERCURE
Aufoffi , dont nous rendrons compte . dans
de prochain Mercure.
DIE FRANÇOISE
.
SU
LE Samedi 8 Août , on donna l'onzième
& dernière repréſentation des Barmécides.
Dans les intervalles de cette Tragédie , on
a remis au théâtre plufieurs Comédies que
l'on n'avoit pas jouées depuis long- temps ,
le Bourru Bienfaifant , de M. Goldoni ;
pièce dont l'intrigue a paru faible , mais
qui eft dialoguée avec naturel , & dont le
principal perfonnage , joué par M. Préville
, a toujours fait plaifir ; leFaux Savant ,
de feu M. du Vaure , repréfentée en cinq
actes pour la première fois en 1728 , reprife
en trois actes en 1749 , fous le titre
de l'Amour Précepteur. Les fituations de
cette Pièce fe trouvent par- tout ; mais il y
a un rôle affez original d'un M. Timantoni,
Maître d'Italien , qui fait le métier d'intriguant
& de mellager d'amour , & dont
M. Préville a fait un perfonnage excellent,
On peut dire de cet Acteur que chaque
rôle nouveau qu'il joue eft une nouvelle
création . Madame Bellecour , qui a confervé
la tradition de la bonne Comédie
& qui joue fi fupérieurement les Soubrettes
de Molière , a mis beaucoup de gaité &
de vivacité dans le rôle de Lifette du Faux
DE FRANCE. 171.
Savant , qui fe déguiſe en Comteffe pour
duper M. Polimathe. M. Fleury , jeune
Acteur , qui a débuté , il y a quelque temps ,
dans l'emploi de M. Molé , a joué le rôle
d'amoureux avec une intelligence qui ,
jointe aux avantages de la taille & de la
figure , doit lui mériter les encouragemens
du Public.
On a été bien aiſe de voir reparoître fur
la Scène la Mère Coquette de Quinault ,
l'une des plus anciennes pièces du théâtre ,
puifqu'elle eft de 1666 , & l'une des mieux
intriguées. Elle eft très-foiblement écrite ;
cependant on y remarque toujours la difpofition
qu'avoit l'Auteur à parler d'amour
avec facilité & avec grace. On en peut
donner pour preuve les vers fuivans.
Les premiers feux font toujours les plus doux ,
Ceux d'Acante & les miens font nés preſque avec nous ;
Nos pères qui s'aimoient , fembloient dès la naiſſance
Avoir fait pour s'aimer nos coeurs d'intelligence :
Tout enfant que j'étois , fans nul diſcernement ,
Je fongeois à lui plaire avec empreſſement.
Cent petits foins auffi m'exprimoient fa tendreſſe ;
Nous nous voyions fouvent , & nous cherchions fans
ceffe ;
Sans lui j'étois chagrine , ainſi que lui fans moi ;
Par fois nous foupirions fans favoir bien pourquoi ;
Et nos coeurs ignorant quel mal ce pouvoit être ,,
Sürent fentir l'amour plutôt que le connoître.
Hij
172 MERCURE
SCIENCES ET ARTS.
MUSIQUE.
Lettre à M, Panckoucke,
' Ar lu , Monfieur , avec plaifir l'effai de
M. le Prince Belofelski fur la mufique ,
dont vous avez imprimé un extrait dans votre
Mercure. Il y a plufieurs points fur lefquels
je ne puis pas être de l'avis de l'Auteur
& j'ai pris la liberté de le lui dire à lui-même ;
mais je n'en applaudis pas moins au zèle &
aux talens d'un jeune étranger, qui , au lieu
de fe livrer aux diffipations & aux frivoli
tés où fon rang &fa fortune pourroient le
porter , voyage pour former fon goût & fa.
raifon , cultive les Arts & s'intéreffe à leurs
progrès , fe rend compte de fes obfervations
, & choifit pour nous les communiquer
notre propre Langue , qu'il écrit avec
efprit , avec grâce , & même avec une
liberté & une correction très- remarquables ;
car fi l'on trouve dans fon ftyle quelques
tournures inexactes ou recherchées , & des
expreffions qui ne font pas d'un goût affez
pur , c'eft moins au défaut de connoiffance
de la Langue qu'il faut l'attribuer , qu'à un
luxe d'imagination & de bel-eſprir que la
DE FRANCE. 173
jeunefe de l'Auteur fait aifément excufer .
M. le Prince Belofelski s'eft propofé de
tracer le caractère général des principaux
Compofiteurs qui ont porté la Mufique de
Théâtre au point de perfection où elle eft
parvenue depuis un fiècle en Italie. Pour apprécier
ainfi la manière propre de chaque
Maître , pour comparer & balancer leur
mérite refpectif , il faut avoir entendu exécuter
leurs principaux Ouvrages ou du
moins être en état d'en juger fur les pattitions.
Je ne doute point que M. le Prince
Belofelski n'ait toutes les connoiffances
néceffaires pour remplir cet objer ; mais
peut-être qu'avec fes connoiffances & fon
talent il eut pu donner au Public une idée
plus précife & plus fatisfaifante des progrès
& de l'état de la Mufique en Italie . Je vais
foumettre à fon goût & à fon zèle pour
l'Art , quelques obfervations que la lecture
de fon Ouvrage m'a fait naître.
En écrivant fur un Art , on fe propofe
fans doute d'intéreffer ou d'inftruire les Arriftes
, les connoiffeurs ou les ignorans , ou
les uns & les autres à la fois. Il ne femble
que M. le Prince Belofelski , dans les
réfultats qu'il nous préfente s'eft prefque
uniquement renfermé dans des généralités
trop vagues pour intéreffer ou pour inftruire
un grand nombre de Lecteurs.
Il dit , par exemple, que le naïf Vinci ne
Hij
174 MERCURE
voulut d'autre modèle que fon ame énergique
&fenfible , & qu'il en tira une défefpérante
variété de mélodie & de tableaux harmonieux.....
Que Corelli étoit Matérialiste en
mufique..... Que Pergolefe ouvrit des routes
nouvelles , étendit la fphère des idées ,
&
confondit l'incroyable facilité de parler aux
oreilles fans avoir rien à dire au coeur... Que
les premiers Ouvrages de Jomelli , pleins de
chaleur & de mélodie , annoncèrent un goût
délicat & fûr , une ame expanfive ; mais
qu'enfuite il imagina d'introduire une forte
de Métaphyfique fur la fèène , de tourmen
terfa penfée fous une infinité de faces , d'analyfer
lesfons , & de faire pour ainfi dire
differter l'Orchestre , & que cette feconde
manière regorgea d'efprit & d'ennui .... Que
la Mufique de Haffe , avenante , nombreuſe
& naturelle à force d'art , entre par l'oreille ,
paffe par l'efprit , & arrive au coeur... Què
Galuppi eft moins fpirituel , eft moins grand
Artifte ; mais plus varié , plus abondant ,
plus homme de génie.... Que Gluck a moins
d'images que de penfées , moins de penfées
que de fimples idées .... Que Piccini eft com
me une fource qui fe répand fans ceffe dans
la plaine en nouvelles nappes d'argent ....
Que Paeziello a un ftyle à lafois rapide &
moëlleux , un tour de penfée & de phrafe tou
jours imprévu.... Qu'Anfoffi a une harmo
nie vraie & piquante ... Que Sacchini a
DE FRANCE. 175
1
autant de goût & beaucoup plus d'origina
lité & d'efprit , mais des nerfs moins déli
eats.... Que Traetta eft un Muficien profond
& mélancolique, dont l'harmonie eft auffi def
criptive qu'elle eft volumineuse , &c , &c.
Je prendrai la liberté d'obferver à M. le
Prince Belofelski que cette manière de
caractérifer des Muficiens par des traits fi
généraux, qui, prefque tous , pourroient éga
lement convenir à des Poëtes ou à des Peintres
, ne peut être utile ni aux favans , ni
aux ignorans , je ne dis pas pour
leur ap
prendre à mieux faire ou à mieux juger un
morceau de mufique , mais même pour les
mettre en état de diftinguer l'Ouvrage d'un
Artiſte d'avec celui d'un autre.
On ne pourroit attacher quelque idée
précife à ces éloges abftraits & à ces com
paraifons trop arbitraires , qu'après avoir vu
exécuter fur le Théâtre- les compofitions de
ces grands Maîtres ; mais c'eft ce qu'aucun
des Lecteurs de l'Effai n'a pu ni ne pourra
jamais voir ; car , à l'exceprion d'un certain
nombre d'airs qui fe font confervés dans les
concerts , ces ouvrages fi vantés , qui excitent
tant d'admiration , de tranſports , de raviffemens
& d'ivreffe parmi une foule d'Amateurs
fur parole , font enfevelis pour les Italiens
dans un éternel oubli. Cela donne lieu
à une réflexion dont ne font point affez frappés
beaucoup de gens d'efprit qui fe paffion-
H iv
176 MERCURE
3
+
nent pour la musique Italienne qu'ils connoiffent
fi peu. Sans favoir un mot de mufique
, on pourroit fe demander : comment
fe fait- il que tant de chef d'oeuvres ,
où brille à-la-fois tant de génie , de verve ,
d'efprit , de goût , de grâces & d'imagination
, pleins de chants fi délicieux , d'une
mélodie fi enchantereffe , d'une harmonie
fi fublime , & c. & c . & c . faffent fur les Italiens
mêmes des impreſſions tellement fuperficielles
& fugitives , qu'après un petit
nombre de repréſentations du plus bel Opéra
, ce peuple , fi ſenſible aux charmes de la
mufique , n'éprouve plus que la fatiété &
l'ennui , ne veut plus entendre ce qu'il vient
d'applaudir à grands cris , & ne fonge pas
même à conferver par la gravure les morpar
ceaux qui l'ont le plus tranfporté ? Ce n'eft
pas là affurément le caractère du beau &
du génie dans aucun genre. Qu'on fuive
l'hiftoire des beaux Arts dans tous les temps,
on verra que les Ouvrages vraiement beaux
font ceux qu'on ne peut fe laffer de revoir ,
"& qu'on admire davantage à mesure qu'on
les étudie davantage. Telles font les productions
des Homère & des Virgile , des
Tafle & des Racine , des Raphael & des
Guides. S'il en étoit de la mufique autrement
que de la poetie & de la peinture ,
ce feroit un des phénomènes les plus inexplicables
de l'efprit - humain , mais ce proDE
FRANCE. 177
blême n'en eft plus un , lorfqu'on veut bien
réfléchir que , dans tous les Arts , ce qui
n'a pour objet que d'affecter agréablement
les fens & de n'exciter dans l'ame que des
fentimens , vagues & fuperficiels , ne peut
produire que des impreffions également
vagues & fuperficielles , dont l'effet eft bien
près de la fatiété. Mais les Ouvrages d'un
effet durable & toujours croiffant font ceux
qui attachent l'efprit par de grandes combinaiſons
; qui élèvent & aggrandiffent les
idées ; qui , en reproduifant avec vérité tous
les mouvemens des paffions , excitent dans
l'ame des émotions touchantes & profondes,
& l'agitent même de ces fecouffes terribles ,
qu'elle aime à éprouver, parce que la violence
en eft tempérée par le charme fecret
attaché aux illufions de l'Arr: ce font là les
productions pralement belles , les fenles qui
puiffent être regardées comme l'oeuvre du
génie , & qu'il ne faut point comparer avec
Jes ouvrages du talent , quelque précieux &
intereffant que ce talent puiffe être. Les têtes
de la Rofalba font charmantes ; mais y eûtil
un million de ces têtes charmantes , on ne
pourroit pas les comparer à l'Héliodore de
Raphaël , au St Jérôme du Dominiquin , à
PEnlèvement de Déjanire du Guide.
Nous devons aux Italiens la régénéra
tion de tous les Arts ; ils ont créé la mu
fique de théâtre : peut- être ne peut- on pas
Hv
178 MERCURE
porter plus loin qu'ils ne l'ont fait tout
ce qui tient au goût , à l'élégance & à la
grâce; ils ont fur tout perfectionné toutes les
parties matérielles de l'Art ; mais ils en ont
trop négligé la partie morale : ils n'ont
point fenti le degré d'énergie & de dignité
que la mufique pouvoit acquérir par une
union plus intime avec la parole ; & ils
n'ont pas même fongé à l'affocier aux
grands effets de la Tragédie , parce qu'ils
n'avoient pas le modèle de la vraie Tra
gédie. Ils ont mis toute leur mufique en
ariettes , comme leur Poéfie en fonnets.
Ce font , il eft vrai , les plus belles ariettes
& les fonnets les plus harmonieux
les plus touchans du monde ; mais les unes
ne font pas plus un véritable Opéra , que
les autres ne font une Tragédie. M. Gluck
aura la gloire d'avoir fait en mufique ce
que Corneille a fait en Poéfie. Il a conçu ,
il a créé la véritable Tragédie lyrique.
Revenons à l'effai de M. le Prince Belofelski
: j'y trouve quelques jugemens qui
ne me paroiffent pas conformes aux opi
nions établies , ni fondées , ce me femble
, fur une connoiffance exacte des faits.
Il dit , par exemple , que Porpora fut le
Reftaurateur de la mufique en Italie , quor
que la mufique fut reftaurée fur tous les
théâtres d'Italie long- temps avant Porpora
Bononcini, Scarlati, Leo même ont compofé
1
DE FRANCE. 179
avant lui , & ont eu plus de réputation que
lui. D'ailleurs , comment M. le Prince Belofelski
peut - il louer & recommander le
gente de mufique de Porpora en exaltant
fi fort celui des Compofiteurs Italiens modernes
? Ne fait-il pas. mieux que moi moi que
les Opéras de Porpora ne reffemblent point
à ceux des Jomelli , des Majo , des Sacchini
, des Piccini , des Traetta , & c. On
ne les fouffriroir pas aujourd'hui fur les
nees
théâtres d'Italie , & nos connoiffeurs François
n'y trouveroient pas ces belles formes
de chant , ce charme de mélodie
divins cantabilés , ces finales fublimes , fans
lefquels aucune mufique n'a droit de leur
plaire.
> ces
Sous quel point de vue l'Auteur de l'effai
peut-il regarder Corelli comme le vrai Contrafte
de Vinci ? Quel rapport peut- il y
avoir entre ces deux Compofiteurs ? Né
fans verve & fans phifionomie , Corelli
dit cet Auteur , donna tout à la partie inf
trumentale.. L'admiration qu'il obtine
eft celle qu'on accorde aux tours de force.
Comme M. le Prince Belofelski dit
ailleurs que Gluck eft fans verve , je ne
fais plus ce que c'est que verve , & je
ne prendrai pas de Corelli fur
le p
point ; mais comment lui reprocher d'avoir
tout donné à la partie inftrumentale , Ini
qui n'a jamais fait que de la mufique inftru
3
> "
ce
Hvi
182 MERCU RE
·

·
plet du Stabat eft un des morceaux les plus
pathétiques & les plus fublimes qu'il y ait
en mufique ; mais le pathétique n'eft pas de
l'éloquence , & il n'y a rien de fi - rare que
de l'éloquence en mufique,
L'illuftre Auteur , pour louer la muſique
de la Serva-Padrona , dit que telle en eft la
magie , qu'elle excite le rire comme un tiffu
de bons mois & de fcènes plaifantes de Molière.
J'ai vu & tout Paris a pu voir jouer
dernièrement la Serva- Padrona fur le théâ
tre de l'Opéra. De ma vie je n'ai vu moins
rire à une farce. Cela me rappelle qu'on a
mis au bas du portrait de M. Piccini des
vers où l'on dit qu'il eft le Molière de la
mufique. Je n'ai pas plus envie de déprimer
M. Piccini , que Vinci ni Pergolèfe . Je crois
qu'il eft le premier des Compofiteurs dans
R
le genre comique : la Buona Figliuola ma
toujours paru charmante , & j'ai trouvé de
très jolis airs dans les Finte Gemelle ; mais
je fupplie en toute humilité ceux qui le
comparent à Molière , de m'expliquer quel
rapport , quel point de contact il peut y
avoir entre le talent qui a produit la mufique
de la Buona Figliuola & des Finte
Gemelle , & le génie qui a produit le Mifantrope
& le Tartufe , ou , fi l'on veut , une
feule fcène des Fourberies de Scapin ou du
Médecin malgré lui .
M. Piccini a un talent fi diftingué , fi
DE FRANCE. 183
généralement reconnu , fi fupérieur à des
critiques de détail , qu'on peut , fans porter
atteinte à fa réputation , contefter quelquesuns
des éloges qu'on lui donne.
M. le Prince Belofelski le trouve fur- tout
admirable à exprimer avec jufteffe le fens
des paroles. Ce compliment eft celui dont
les Compofiteurs Italiens femblent être le
moins jaloux. On peut juger par Roland
fi M. Piccini a recherché avec tant de foin
le mérite qu'on lui attribue. Je ne parle pas
de fon récitatif ; je ne parle pas du caractère
trop paftoral de plufieurs airs , qui
étoient fufceptibles de l'expreffion la plus
héroïque ; mais fi l'on fe rappelle , par
exemple , l'air de Médor : Je la verrat ,
c'eft affez pour ma flamme , on s'appercevra
que dans ce vers , ponctué ainfi par le Pocte :
Efclave , heureux de fervir tant d'appas ;
le Compofiteur , pour conferver la fymmé
trie de fa phrafe muficale , a été obligé de
mettre un repos après le mot heureux , &
de ponctuer ainfi :
Efclave heureux ; de fervir tant d'appas ,
ce qui ne fait plus aucun fens .
Dans l'air d'Angélique ,
Oui , je le dois ; je fuis Reine
Du doux penchant qui m'entraîne ,
Oui , oui , je dois me garantir.
18.4 MERCURE
On voit auffi que ce fecond vers , Du doux
penchant qui m'entraîne, eft terminé comme
le premier par un repos final , ce qui le fépare
d'avec le vers fuivant , & rend les pa
roles inintelligibles .
Tout le monde a remarqué encore que
dans le Monologue de Roland : Ah! j'attendrai
long-temps , le Muficien a peint le
calme de la nuit & la férénité de l'efperance
tandis que le Poëte a voulu exprimer l'impatience
d'un amant forcené , & l'abfence
de la nuit. Il n'y a , comme on voit entre
le, fens des paroles & le caractère de la
mu
fique , que la différence
de la nuit au jour.
On trouve une méprife
femblable
dans ces
vers de l'acte des Incas.
Jamais nos yeux dans ces climats
N'ont vu tomber de noirs frimrats.
Rameau a cherché à peindre dans le fetond
vers la chûre des frimats par une fudceffion
de fons détachés , defcendant diato
niquement d'une octave à l'autre. Rien n'eft
fi commun que les fautes de ce gense
dans les airs Italiens , même dans ceux des
Pergolèfe , des Jomelli , des Haffe & des
Galuppi. Ce n'eft qu'en prenant cette liberté
de couper , de tranfpofer , de répéter arbitrairement
les paroles du pauvre Poëte ,
qu'ils parviennent à donner à leurs airs ces
formes fymmétriques,arrondies, contraftées,
DE FRANCE. 185
3
"
qui plaifent à l'oreille. C'eft à ce prix qu'on
fait cette belle mufique , qu'on applaudit
fur des paroles qu'on n'entend pas , comme
le remarque très bien l'Ecrivain célèbre
qui a donné dans le Mercure l'extrait de la
brochure de M. le Prince Belofelski.
-
-
Il me reste à faire quelques obfervations
fur cet extrait. L'Auteur témoigne une
grande admiration pour la mufique Italienne
, ce qui eft très naturel ; mais on
pourroit croire qu'il la loue aux dépens de
celle du Chevalier Gluck . Ce Compofiteur
a tant fait pour nos plaifirs qu'il me paroît
jufte de s'intéreffer à fa gloire . On peut
difputer fur fes talens , mais au moins fautil
convenir de fes fuccès . En parlant des
progrès qu'a faits la mufique parmi nous ,
on nous dit que c'eft au fpectacle d'Orphée
& de Roland qu'il faut confulter le public ,
&l'on y verra que le chant , le chant İtalien ,
l'enivre & le transporte de plaifir. On eft
tout étonné de ne pas trouver Iphigénie ,
Alcefte & Armide au moins à côté de Roland.
Roland a eu beaucoup de fuccès , & le
méritoit certainement ; mais ce fuccès , comme
on l'avoit annoncé , ne s'eft pas foutenu
long temps. Armide qui devoit , difoit- on ,
être à jamais éclipfée par le beau chant Italien
, cette Armide , reprife après vingt- fept
repréſentations , & dans la plus grande chaleur
du fuccès de Roland , n'en a été que
186 MERCURE
plus fuivie , & plus vivement applaudie. On
a vu la falle de l'Opéra déferte à la vingtième
repréſentation de Roland , & pleine deux
jours après à la cent vingtième repréſen
tation d'Iphigénie. Si l'on veut donc juger
du goût de notre public en fait de mufique, il
faut le confulter furtout au fpectacle d'Iphi
génie , d'Alcefte , d'Orphée & d'Armide.
dont les repréſentations , multipliées fans
précaution & fans mefure , l'enivrent depuis
fept ans & le tranfportent de plaifir . Jamais ,
fur aucun Ouvrage dramatique , le public
n'a eu un fentiment plus fort , plus prononcé
, plus général & plus conftant.
L'Auteur de l'extrait prétend qu'on a
cité fouvent le Père Martini commie
l'Admirateur paffionné de la mufique de M.
Gluck , & le Cenfe r impitoyable de la mufique
Italienne. Il a voulu rendre hommage
à la vérité en citant une lettre de ce favant
religieux fur ces deux genres de musique .
Cette autorité mérite quelque attention. M.
Gluck , dit le Père Martini , a plus de talent
pourle tragique & pour le fort , que pour le
délicat & le tendre , tandis que M. Piccini
fe diftingue davantage dans le genre paftoral
& dans le comique . Il me femble que dans
cette comparaifon ce n'eft pas M. Gluck
qui a le fecond rang. Il ajoute qu'il ne
faut pas conclure que M. Gluck n'ait réuffi
que dans ce genre; qu'il y a dans fes Opéras
DE FRANCE. 187
des airs très-agréables ; que fon Orphée a eu
beaucoup de fuccès en Italie , & que fon
Triomphe de Clélie , qui en a eu moins
a cependant partagé les fuffrages des connoiffeurs.
Il n'y a certainement point d'excès
dans ces éloges ; mais encore ne font- ils
pas fi éloignés de l'enthoufiafine des admirateurs
de M. Gluck , que du mépris impitoyable
avec lequel il a été traité par fes
détracteurs. Le Père Martini eft bien loin
de penfer que ce foit un barbare qu'il eût
fallu renvoyer dans les forêts de la Germanie
; que ceux qui l'applaudiffent font des
barbares ; qu'il a reculé l'art d'un fiécle ;
qu'il n'a ni chant ni mélodie ; qu'il met
toute fon expreffion dans le bruit , & fes
moyens dans les cris ; qu'il n'a aucune réputation
en Italie ; qu'on étoit fort heureux
n'être pas fourd après avoir entendu deux
repréfentations de fes Opéras , & beaucoup
d'autres belles chofes d'auffi bon goût qu'on
a entendu prononcer à des juges de muſique.
Cependant l'Auteur de l'Extrait me permettra
de ne pas m'en rapporter uniquement
à la Lettre qu'il cite , fur ce que
penfe le Père Martini & de la Mufique
Italienne moderne & de celle de M. Gluck.
Quant à la première , voici ce que tour
le monde peut lire dans fon Hiftoire de la
Mufique : « Il eft à defirer qu'il fe préfente
» enfin quelque Profeffeur doué d'un rare
188 MERCURE
talent , & parfaitement inftruit de toutes
» les parties de la Mufique , lequel , fans fe
» mettre en peine des propos impertinens
» de tous fes rivaux , faffe renaître , à l'imi
" tation des Grecs , l'art d'émouvoir les
» paffions , & délivre enfin les Auditeurs
» de l'ennui que leur fait éprouver la Mufique
de nos jours » ( *) .
Je pourrois citer du même Ouvrage
d'autres paffages de la même force , mais
celui-là eft clair & fuffifant.
Quant à M. Gluck , on va voir ce que ce
même Père Martini en a écrit à un Homme
de Lettres , très -connu par fon goût pour les
Arts , qui en parle en connoiffeur éclairé
& en homme fenfible, & que les Artiſtes ont
confulté fouvent. Il avoit adreffé au Savant de
Bologne une Lettre fort détaillée fur la Mu
fique Dramatique , & fur celle de M. Gluck
en particulier. Le Père Martini lui répondit
par une très longue Lettre également détaillée
, dont j'ai l'original fous les yeux . Elle
eft datée du 28 Février 1777. En voici un
paffage fur M. Gluck , littéralement traduit.
" Vous me faites un éloge bien jufte &
» bien mérité des grands talens de M. le
Chevalier Gluck. Cet Artifte , dans les
ן כ
(*) Sollevi gli animi degli uditori gia annoiati
dalla prefente mufica. Storia della mufica. T. 2
p. 300.0
DE FRANCE, 189
19
trois Opéras dont vous me parlez , s'eſt
appliqué à donner aux paroles l'expreffion
la plus forte & la plus animée , & à fou-
» mettre la Mufique aux paroles , plutôt
» que les paroles à la Mufique, Dans une
» viſite qu'il me fit à l'occafion de l'Opéra
qu'il avoit compofé pour l'ouverture du
» nouveau Théâtre à Bologne , je me
félicitai avec lui de ce qu'il avoit fu
» réunir (*) toutes les plus belles parties de la
Mufique Italienne à quelques-unes de la
Françoife, ainfi qu'au bel effet de la
Mufique inftrumentale Allemande. Et
cependant , qui le diroit ? Plufieurs de
» nos Chanteurs & de nos Cantatrices ne
» font
pas contents de fa Mufique. Pour-
» quoi ? C'est qu'ils veulent briller feuls en
faifant montre de leur voix & de l'agilité
de leur gofier , en inférant dans leurs airs
» certaines petites tournures de chant qu'ils
jugent propres à faire valoir leur adreſſe ,
bien qu'elles foient le plus fouvent étrangères
au fens des paroles & au caractère
» de la Mufique du Compofiteur. M. lẹ
>> Chevalier Gluck méprife avec raiſon ces
petites fantaisies , & n'y a aucune eſpèce
d'égard. Couvert de la protection de
39
$9
"
(*) A faputo unire tutte le più belle pari della
mufica Italiana con alcune della Francefe , cofi pure
il bello della mufica ftrumentale dei tedeſchi,
120
MERCURE
l'augufte Maifon d'Autriche , il ne fe
met point en peine des murmures & des
» fots propos des Chanteurs , & il n'obéit
qu'à fon génie , &c » .
que ой
IL faut convenir que cet éloge de M.Gluck
eft un peu plus fort & plus pofitif que celui
qu'on a lu dans le Mercure . Il n'y a
dans Paris aucun enthoufiafte de M. Gluck
qui eût ofé écrire qu'il avoir réuni dans ſes
Opéras toutes les belles parties de la mufi-
Italienne , dans le fens , fur - tout ,
fe prend le Père Martini , qui , dans la même
Letrte , dit que la mélodie eft la partie
où les Italiens ont furpaffé toutes les autres
nations. Enfin , quand on lit dans la Lettre
que nous citons , la cenfure févère qu'il
fait indiftinctement de la mufique Italienne
qu'on exalte tant à Paris , & de tous les
Compofiteurs Italiens modernes fans exception
, on eft un peu étonné , il eft vrai ,
de la comparaifon qu'il fait dans la Lettre
citée le Mercure. Je ne tenterai pas
d'expliquer les motifs de cette petite contradiction
: il fuffira d'obferver que la Lettre
dont j'ai donné un fragment , eft du 28
Février 1777 , & l'autre du 13 Mai de la
même année ; que dans la première il s'entretient
librement & franchement avec un -
Homme de Lettres fur un art qu'ils aiment
& dont ils s'occupent l'un & l'autre ; que
par
t
9
DE FRANCE. 191
le favant Italien n'avoit aucun intérêt de chercher
à plaire à l'Homme de Lettres François
, en parlant d'un Muficien Allemand ;
& qu'en écrivant , il n'a pu avoir d'autre
motif que l'amour de l'art & de la vérité.
On voit , au contraire , par l'extrait de la
feconde Lettre , qu'on a fait entendre au
Père Martini qu'il s'agiffoit de bannir du
théâtre lyrique la mufique des Jomelli , des
Buranelli , des Piccini , &c. qu'il y avoit un
complot formé pour détruire la mufique Itaienne
, &c. Peut- être que les entrailles Italiennes
du bon Francifcain fe font émues ;
qu'il a cru l'honneur national intéreſſé á
défendre la prééminence de la mufique de
fon pays contre les mal- intentionnés qui en
ont conjuré la perte ; & qu'il a craint , furtout
, que fon nom ne fut employé à favorifer
cet horrible complot . C'eft- là une
fimple conjecture que nous hafardons avec
la plus grande timidité ; car nous ne pouvons
l'appuyer fur aucune preuve. Heureufement
c'eft la chofe du monde la plus
indifférente à éclaircir , & pour le public ,
& pour les progrès de la mufique , & pour
la gloire de M. Gluck , dont le rang eft
déformais fixé parmi le petit nombre des
génies créateurs dans les arts.
Je vous prie , Monfieur , de vouloir bien
publier cette Lettre dans votre prochain
192 MERCURE
Mercure , & de me permettre de garder
l'anonyme. J'espère qu'il n'en réfultera aucun
trouble dans la fociéré , ni aucune prévention
fâcheufe contre mon caractère. Je
ne peux pas me perfuader que la morale
m'oblige d'écrire fur mon chapeau :
C'est moi qui fuis Guillot , berger de ce troupeau.
J'ai l'honneur d'être , & c.
MUSIQUE.
La Fauvette , & plufieurs autres Ariettes choifies
de différens Opéras Comiques , arrangées pour
le Clavecin ; dédiées à Madame la Marquife de Villette
, M. Holainde . Prix , 4 par
fols, Aux livres A
Adreffes ordinaires de Mufique.
ANNONCES LITTERAIRES.
Traité de l'Adultère , confidéré dans l'ordre judiciaire
, par M. Foumel. A Paris , chez Baftien , rue
du petit Lyon , in - 8 ° , prix 2 liv . 10 fols broché.
Les Barmécides , Tragédie , en , Actes & en vers,
repréſentée , pour la première fois , par les Comé
diens François , le 11 Juillet 1778 ; par M. de la
Harpe , de l'Académie Françoiſe. Prix 30 fols. A Paris
, chez Piffot , quai des Auguftins,
Voyez la fuite des Annonces fur la couverture,
JOURNAL
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIE.
De CONSTANTINOPLE le 10 Juin

Le départ du Capitan- Bacha ſuſpendu depuis ſt
long-tems eft , dit-on , actuellement décidé. Il ira
avec les 8 vailleaux de guerre qu'il a dans le canal
, joindre les 12 qui fe trouvent à Sinope , avec
les bâtimens de tranfport qui doivent débarquer
en Crimée 40,000 hommes fous la conduite de Janikli-
Bacha. L'Amiral dit publiquement que nous
avons encore dans les eaux de cette preſqu'ifle dix
vaiffeaux , qui en fe joignant aux fiens , les porteront
à 30 voiles . Cette flotte formidable doit favorifer
le débarquement : dès qu'il fera fait , le Bacha
d'Afie & le Séraskier de Romélie fe réuniront
pour chaffer Sélim - Guéray & les Ruffes de la Pé
ninfule. S'il en eft befoin , il partira encore une troi.
fième divifion de vaiffeaux de ce port ; mais ils ne
font pas tous prêts ; celui du Prince de Moldavie
a éprouvé divers obftacles qui ont retardé fon
arrivée : deux frégates Angloifes doivent faire partie
de cette divifion ; mais le Gouvernement qui les
achette n'eft pas encore convenu du prix avec le
Miniftre Britannique qui fe rend tous les jours à bord
du vaiffeau du Capitan -Bacha pour le fixer. Ces
difpofitions annoncent que S. H. eft décidée à la
guerre ; le Miniftre Ruffe femble depuis quelque
tems fe donner moins de mouvement auprès de ceux
15 Août 1778 .
I
( 194 )
de la Porte. Il s'eft retiré a Bujukdere où il avoit
déja envoyé fa famille à caufe de la pefte. A fon arrivée
dans cette maifon de campagne , qui eft fur le
canal vis - à -vis de l'endroit où mo ille la flotte Ottomane
, il a envoyé complimenter le Capitan- Bacha ,
qui lui a fait dire qu'il avoit donné des ordres précis
pour faire refpecter la mailon . Ces ordres cependant
n'ont pas été exécutés fidèlement. M. de
Stachieff a été attaqué à deux pas de la porte par
deux Galiongis , dont l'un a tiré le poignard contre
lui. Heureufement la garde de l'Amiral , qui n'étoit
pas éloignée , eft venue à fon fecours ; le coupable
arrêté a été étranglé fur- le- champ : & pour prévenir
de femblables défordres , le Capitan- Bacha a chargé
un de fes Officiers de la garde de la maiſon du Miniftre
Ruffe .
DANEMARC K.
De
COPENHAGUE, le 10 Juillet.
LE Duc Ferdinand de Brunſwick & le Prince de Bevern
ont été dîner aujourd'hui à Marienluft avec le
Roi & la famille royale ; ces Princes ont employé
l'après - midi à vifiter la fortereffe de Cronenbourg : le
premier fe propofe de repartir le 14 de ce mois pour
retourner en Allemagne. Il prendra la route par
les ifles de Falſter & de Laland fur Kiel dans le Duché
de Holftein . En quittant la Scanie , le Roi de Suède
lui a fait préfent d'une magnifique boîte d'or , ornée
de fon portrait & enrichie de diamans.
SUÈDE.
De STOCKHOΟΙ Μ le 10 Juillet.
و
Le Roi eft revenu dans cette Capitale le 7 de ce
mois ; le lendemain il s'eft rendu à Drottningholm ,
( د و ر )
où fe trouvent à préfent la Reine & le Duc de Sudermanie.
On Y attend inceflamment le Duc d'Oſtrogothie.
Le 12 de ce mois on commencera dans les églifes
de cette Capitale les prières publiques à l'occafion de
la groffeffe de la Reine ; la formule de ces prières
a été imprimée & envoyée à toutes les églifes du
Royaume.
POLOGNE.
De VARS VOIE , le IS Juillet.
à com-
LES affaires actuelles de l'Allemagne occupent
beaucoup le Confeil - Permanent : nous ne pouvons
nous diffimuler que la République n'a aujourd'hui
aucune influence au- dehors ; cependant nous aimons
à nous flatter que malgré notre état de foibleffe les
Puiffances étrangères auront quelques propofitions
à faire à la diète prochaine. L'Envoyé de Saxe a ,
dit-on , communiqué à notre Miniſtère des objets
qu'on ne publie pas , mais qu'on dit très- importants.
On remarque depuis quelque tems de grands mouvemens
parmi nos militaires ; ils s'occupent
pléter les régimens , à exercer les troupes , à acheter
des chevaux pour la cavalerie qui depuis longtems
étoit à pied. On a commandé auffi de grands
approvifionnemens de feigle . Tous ces mouvemens
que notre pofition actuelle nous fait trouver extraordinaires
, exercent vivement les fpéculatifs ; les
bons citoyens attendent quels en feront les réfultats,
& ne peuvent s'empêcher de gémir en comparant
ce que nous fommes avec ce que nous étions autrefois.
Lorfque le Miniftre Pruffien a remis derniè,
rement au Grand- Chancelier , un Manifefte intitulé a
Expofé des motifs qui ont engagé S, M. Pruffienne
à s'opposer au partage de la Bavière , quelques-uns
de nos Magnats n'ont pu s'empêcher de faire un

1 2
( 196 )
retour fur eux-mêmes , & d'obferver que perfonne
ne s'eft oppofé à celui de la Pologne.
M. de Bofcamp eft arrivé , il y a quelques jours ;
une maladie furvenue à fon époufe , a hâté fon retour
& lui a fait prendre la pofte : il a déja eu plufieurs
audiences du Roi ; on ne doute prefque plus
que la guerre n'éclate bientôt entre la Ruſſie & la
Porte. Le bruit qui s'étoit répandu depuis quelque
rems d'une defcente des Turcs en Crimée , & d'une
action vive dans laquelle ils avoient eu quelque
avantage , fe foutient encore , & on affure que le
Feld-Maréchal Comte de Romanzow a fait partir
des environs de Kiow un corps affez confidérable
de troupes , actuellement en marche le long du Borifthêne
, & que les Ruffes forment de nouveaux
magafins dans les poftes les plus avancés du Dniefter
, d'où ils avoient commencé à fe retirer.
ALLEMAGNE.
7
De VIENNE , le 20 Juillet.
1
LE 12 de ce mois on a commencé dans la Ca- . ·
thédrale de S. Etienne les prières extraordinaires
pour demander au ciel de bénir nos armes , par une
proceffion folemnelle , à laquelle tout le Clergé féculier
& régulier a affifté , ainfi qu'un grand nombre
de perfonnes de la Cour ; les prières ont continué
le 13 & le 14 , l'Impératrice-Reine & les Archiducheffes
y ont affifté . Selon nos lettres de Bohême ,
nos armées font toujours en préfence ; nous avons
eu plufieurs fois l'avantage dans les efcarmouches
qui ont eu lieu. La nuit du 10 au 11 Juillet , le Roi
de Pruffe , après le coup de retraité , fit fortir fes
troupes de leur camp ; l'Empereur fit faire la même
chofe aux fiennes ; mais il ne fe paſſa rien : le matin
les deux armées rentrèrent dans leurs camps ref
pectifs. Le Duc de Saxe-Tefchen , felon les mêmes
J
( 197 )
lettres , eft rétabli de fon indifpofition ; mais elle lui
a laiffé une grande foibleffe qui n'eft point encore
diffipée : il en a éprouvé l'effet dernièrement pendant
une marche , où elle l'a forcé de defcendie de
cheval & de fe repofer trois heures fous un arbre.
M. de Petzold , Réſident de Saxe en cette Cour
n'a point quitté cette ville ; on affure qu'il y prolon
gera fon féjour , mais ce fera fous un autre titre ;
il prendra celui de Miniftre du Directoire du Corps
Evangélique. Le Comte de Meternich , Miniftre de
LL. MM. II . & R. auprès des Cercles du Bas - Rhin
& de Weftphalie va retourner à fon pofte. Le Baron
de Lehrbach eft parti pour aller reprendre le fil de
fes négociations à Munich.
M. Guillaume Lée vient de quitter cette Capi .
tale ; quoiqu'il n'y ait pas eu de million publique
il a vu tous les Miniftres & les principales perfonnes
de la Cour.
De
HAMBOURG , le 25 Juillet.
LES deux armées Autrichienne & Pruffienne en
Bohême , font campées à peu de diftance l'une de
l'autre. La première eft entre Jaromirfz & Konigf
hoff , & la feconde vis -à vis , de l'autre côté de
P'Elbe , entre Nachod , Skalitz & Dubno ; les piquets
ne font éloignés que de 20 pas. L'empereur commande
la fienne en perfonne ; l'aile droite eft fous les
ordres du Duc Albert , ayant fous lui le Feld - Maréchal
de Haddick ; la gauche eft fous ceux du Feld-
Maréchal de Laſci . Celle du Roi de Pruffe eft divifée.
en trois corps ; S. M. eft à la tête du premier , qui
fait l'avant-garde ; les deux autres font commandés
par le Prince héréditaire de Brunfwick , & le Général
Wunfch. Depuis qu'elles font en préfence , il n'y a
eu que quelques efcarmouches , & rien de décifif.
Les prétendus combats dont on a donné le détail dans
divers Papiers Publics , n'ont pas eu lieu ; les deux
13
( 198 )
armées fe tiennent retranchées , & n'ont fait jufqu'à
préfent que s'épier & fe tâter , pour ainfi dire : l'ob
jet du Roi de Prufle paroît être de pénétrer plus
avant en Bohême , & de faciliter le moyen de le
joindre au Prince Henri fon frère , qui doit y arriver
par la Saxe. L'Empereur oppofe à ce Prince le
Feld-Maréchal de Laudohn , qui a marché du côté
de cet Electorat ; un détachement de fon armée y a
déja pénétré par Gabel & Ringelshayn , & a envoyé
des patrouilles jufqu'au- delà de Zittau , qui a fermé
fes portes . Il y a eu des coups tirés fur les frontières
du côté de Freitenau , près de Peterfwald . Un Lieutenant
du régiment Xavier de Saxe , qui y étoit poſté
avec 30 hommes , s'y eft défendu avec courage ,
contre 300 croates & huffards , & n'a cédé qu'à la
force il ne reftoit que 9 hommes de cette petite
troupe lorfqu'elle s'eft rendue , & l'Officier qui la
commandoit étoit bleffé.
:
Selon des lettres de Drefde , l'arinée Electorale
eft de 16,0co hommes d'infanterie , & de 6000
de cavalerie ; les troupes Pruffiennes auxquelles elles
fe font jointes , forment , dit- on , 55,680 hommes
d'infanterie , 22,700 de cavalerie , 5000 d'artillerie ,
en tout 83,380 hommes . On raconte que le Prince
Henri dit en arrivant à l'Electeur : » Les troupes que
je vous amène , & que le Roi mon frère vous envoie
, font à la difpofition & aux ordres de V. A. S.
Je ne puis confier ces troupes & les miennes , répondit
l'Electeur , à un plus grand Capitaine «. Dans
la nuit du 17 au 18 de ce mois , cette armée a
quitté fon camp près de Drefde , & a marché du
côté de la Bohême fur trois colonnes . La première
commandée par le Général Mollendorff , a pris fa
route par Peterfwald ; la feconde , aux ordres du
Prince Henri , s'eft avancée ſur Tæplitz , & la troifième
, conduite par le Général Saxon Comte de
Solms , a marché par Marienberg. S'il faut en croire
quelques lettres , elle eft déja arrivée en Bohême , &
( 199 )
le Prince Henri s'eft emparé avec une perte peu con
fidérable , des retranchemens que les Autrichiens
avoient élevés à Basbery pour couvrir ce Royaume .
Les papiers de Saxe , depuis l'invafion des troupes
Autrichiennes , ne font remplis que de plaintes fur
leur conduite . Les Saxons ont vu avec peine abattre
leurs belles forêts , dont leurs ennemis employent
le bois à faire des retranchemens ; ils fe plaignent
auffi vivement des pay fans de Bohême qu'on a armés ,
& qui répandus dans la campagne , y font la guerre
plus en brigands qu'en foldats , fe cachant derrière
des maifons ou des arbres , & tirant delà fur l'ennemi
, qui ne les voit point. Les papiers Autrichiens
recriminent avec la même vivacité ; ils fe plaignent
fur- tout des contributions que les troupes Pruffiennes
lèvent dans les diftricts qu'elles occupent en Bohême :
elles ont exigé 24, coo florins de la ville de Nachod ,'
30,000 de Braunau , & 20,000 écus d'Oppotſchna .
Selon des lettres de l'armée Pruffienne , les Autrichiens
ont voulu en lever auffi à Landshut ; le Roi
pour les en empêcher , a détaché le Major d'Anhalt ,
avec un corps qui les a combattus le 18 , les
repouffés , & leur a pris deux Capitaines de cavalerie ,
ún Lieutenant , un Cornette & 60 hommes.
Pendant qu'on s'attendoit à la nouvelle de quelque
action importante & décifive entre les deux armées ,
le bruit s'eft répandu tout-à-coup qu'elles étoient convenues
d'un armiftice de fix femaines . S'il n'eft pas
für que les hoftilités foient fufpendues , il l'eft que
les négociations font renouvellées . M. Thugut eft
arrivé au camp du Roi de Pruffe , chargé des pouvoirs
de l'Impératrice - Reine , pour recommencer la
négociation , & le Roi a mandé le Comte de Finckenftein
& le Comte de Hertzberg , Miniftres du
cabinet ; ils font partis de Berlin le 20 de ce mois ,
& ils font actuellement à Glatz , occupés à négocier
de nouveau avec M. Thugut. Cet évènement , auquel
on étoit bien éloigné de s'attendre , a étonné
1 4
( 200 )
Toute l'Europe ; on ignore encore quelle fera l'iffue
de cette nouvelle négociation ; on fe rappelle la manière
dont la dernière a été terminée. Le 4 de ce
mois , le Roi de Prufle avoit envoyé à l'Empereur,
un de fes chaffeurs avec un billet , par lequel il lui
déclaroit que , s'il ne confentoit pas par écrit aux
propofitions qu'il lui avoit faites , il recevroit
une vifite de fa part au bout de 48 heures : le
chaffeurfut renvoyé en moins de fix minutes , avec
un refus. On eft fort curieux d'apprendre les nouvelles
propofitions qui vont être faites , & de quel
côté on fera le plus grand pas pour le rapprocher
& mettre fin aux divifions actuelles . Le Manifefte du
Roi de Pruffe a , dit-on , fort contribué au changement
furvenu dans les difpofitions de l'Impératrice ;
nous donnerons ici la fuite de cette pièce impor
tante.
Suite du Manifefte du Roi de Pruffe.
» Pour laiffer d'autant moins de doute fur le pre.
mier des articles qu'on vient d'expofer , & pour,
donner au public & à toutes les Cours de l'Europe
les éclairciffemens néceffaires , on ajoutera ici une
expofition précife & abrégée des principes les plus
effentiels , & des principaux points de droit , felon
lefquels S. M. croit devoir envifager la préfente conteftation
fur la fucceffion de Bavière , & dont on
trouve un détail plus ample , tant dans la réplique
faite au Mémoire de la Cour de Vienne du 7 de Mai ,
par laquelle elle a voulu analyfer & réfuter celui de
la Cour de Berlin du 9 de Mars , que dans un autre
Mémoire qui a été publié comme un écrit particulier
, fous le titre de Confidérations fur le droit de
la fucceffion de Bavière.
Toute la conteftation ſur le droit de la fucceffion
de Bavière paroît le réduire en général & en précis
aux points fuivans : 1 °. La fucceffion dans le fief de
Bavière en général , paroît devoir appartenir unique(
201 )
conment
ou principalement à la maifon Palatine , parce
qu'elle defcend avec celle de Bavière en droite ligne
par une longue fuite de générations , d'un père commun
Otton I. Comte Palatin de Wittelſpach , qui a
acquis en 1180 le Duché de Bavière ; parce que ces
deux maifons , malgré le partage qu'elles ont fait de
leurs Etats , ne fe font pourtant jamais féparées abfolument
, mais ont confervé la co -feigneurie , ou la
communion de la propriété de leurs Etats , par
l'ufage commun du nom & des armes : parce qu'elles
fe font ftipulées & réfervées la fucceflion mutuelle
de toutes leurs poffeffions , & en ont établi un Fidéicommis
perpétuel , inalienable & indémembrable
par le traité de Pavie , conclu en 1329 par un Empereur
, avec l'approbation de tous les Electeurs ,
firmé & renouvellé comme une loifondamentale &
Sanction pragmatique dans les pactes de la maifon
fur- tout dans ceux de 1348 , 1524 & de 1766 , dont
le premier, favoir celui de 1348 , réſerve expreffément
à la maifon Palatine la fucceffion en Baffe-Bavière
, & détruit l'argument principal qu'on lui oppofe
depuis quelque temps , celui du partage abfolu
Todtheilung ); enfin parce que la paix de Weftphalie
ayant expreffément affure à la maiſon Palatine
la fucceffion du Haut- Palatinat , qu'elle avoit été
obligée de céder à la branche Bavaroiſe , n'a point dérogé
à fon droit de fucceffion dans toute la Bavière ,
mais le lui a plutôt réfervé par l'article 4. § 10 ; de
forte qu'on ne voit aucun titre qui puiffe être opposé
à la fucceffion générale de la maiſon Palatine en Bavière
, fondée fur le droit du fang & la defcendance
commune des acquéreurs.
>
» 2°. La fucceffion aux biens allodiaux de la bran¬
che Guillelmine mafculine de Bavière , paroît appartenir
uniquement d'après les Pactes , l'obfervance
générale & particulière & l'analogie du droit commun
, à Madame l'Electrice Douairière de Saxe,
comme foeur unique & plus proche héritière de feu
( 202 )
l'Electeur de Bavière fon frère , & à fon défaut , å
S. A. l'Electeur de Saxe fon fils , auquel certe Prin
ceffe a cédé fes droits. Si le démembrement de la
Bavière , fait par la Convention du 3 Janvier , & qui
en emporte la moitié , devoit fubfifter , une grande
partie de l'héritage allodial feroit abſorbée par - là . Le
droit de regrédience à la fucceffion allodiale de Bavière
, que S. M. l'Impératrice-Reine a voulu faire
valoir dès le commencement , comme defcendante
de Marie-Anne , fille de Guillaume V , & épouſe de
Ferdinand II , mais que pendant la négociation elle a
offert de céder à la maifon de Saxe en guile d'équivalent
de fon démembrement de la Bavière , paroît
contraire à l'obfervance prefque générale de l'Empire
& de la maifon de Bavière , aux principes d'après
lefquels S. M. I. elle même a exclu de la fucceffion
d'Autriche les maifons de Bavière & de Saxe , qui
defcendent des filles de l'Empereur Jofeph I , frère
aîné du feu Empereur Charles VI , & l'exercice de
ce droit de regrédience ouvriroit le même droit aux
maifons de Brandebourg , de Bourbon , de Wurtemberg
, & à toutes celles dans lefquelles des Princeffes
Bavaroifes ont été mariées , de forte qu'il en réfulteroit
une réclamation & confufion générale , qu'il
feroit prefque impoffible de débrouiller.
ود
3. La fucceffion féodale appartenant ainfi à la
maifon Palatine & la Succeffion allodiale à celle de
Saxe , ceux qui voudroient faire des prétentions fur
quelques parties de cette fucceffion , ne doivent de
droit les faire valoir que par les voies légales de la
juftice compétente , en laiffant jufqu'à la déciſion la
poffeffion tranquille aux héritiers naturels & féodaux ,
ou par une tranfaction volontaire avec tous ces héritiers
, qui ont un droit égal à cet héritage fidéicommiffaire.
» 4º. L'ancienne prétention qu'on forme au nom
de S. M. l'Impératrice- Reine fur la Baſſe - Bavière
mais dont on n'a produit jufqu'ici publiquement
د
( 203 )
-
aucun titre authentique , doit être fondée fur ce qu'on
prétend que la ligne des Ducs de Bavière , établis à
Straubing , s'étant éteinte en 1425 par la mort du
dernier Duc Jean , l'Empereur Sigifmond doit avoir
déclaré la Baffe Bavière pour un fief ouvert à
l'Empire , parce que les Ducs de Bavière avoient
commis des félonies , en faifant plufieurs partages
fans le confentement de l'Empereur comme Suzerain,
& qu'en conféquence il doit en avoir donné une lettre
d'inveftiture du 10 Mars 1426 à fon gendre , Albert
V Duc d'Autriche , dont la mère étoit auffi foeur
du dernier Duc de Bavière , & enfuite il doit avoir
fait avec lui , le 21 Mars 1426 , une convention , par
laquelle il déclare vouloir garder la Bavière pour
lui-même pendant fa vie , & au défaut d'héritiers
mâles , il en affure la fucceffion à fa fille Elifabeth ,
épouſe du fufdit Albert , pour elle & leurs héritiers ,
& au défaut de ceux- ci au Duc Albert & à fes héritiers
Ces deux actes fe détruifent mutuellement , le
premier étant fondé fur le droit propre ou maternel
du Duc Albert , qui ne pouvoit en avoir un fur un
fief mafculin , & l'autre fur la fauffe fuppofition des
fiefs ouverts à l'Empire par la raifon également faulle
d'une félonie commife par des partages faits fans le
confentement du fuzerain . Auffi l'Empereur Sigif
mond eft- il revenu de ce principe gratuit , ayant ordonné
au mois de Juillet 1426 à l'Archevêque de
Mayence , de convoquer les Electeurs , pour prononcer
fur le droit que lui , Empereur , & les Princes de
Bavière prétendoient avoir à la Baffe- Bavière , & ce
jugement n'ayant pas eu lieu , il a prononcé lui-même
dans une affemblée de notables , tenue en 1429 à
Prefsbourg , une fentence , par laquelle il a remis
aux Ducs de Bavière la prétendue félonie , & leur a
adjugé la Baffe - Bavière . En réfervant felon la formule
ordinaire le droit d'un chacun , il ne peut pas
avoir eu en vue d'affurer une expectative permanente
à la maifon d'Autriche , laquelle a acquiefcé à cette
16
( 204 )
fentence alors & enfuite depuis 350 ans , fans avoir
jamais reclamé aucun titre fur la Baſſe-Bavière , çe
que d'ailleurs elle auroit pû faire d'autant moins à
l'égard d'un fief mafculin , que depuis ce temps-là
elle s'eft éteinte deux fois dans les mâles , dans les
perfonnes de Ladiflas , fils d'Albert V , & de l'Empereur
Charles VI . Si la Cour de Vienne vouloit
continuer à foutenir publiquement le principe que
fes priviléges rendoient le fexe féminin de la maiſon
d'Autriche capable de fuccéder dans tous les fiefs mafculins
de l'Empire , & de les rendre féminins par conféquent
, un principe auffi dangereux & gratuit,
parce qu'il n'eft fondé que fur la fauffe interprétation
du privilége très conteftable de l'Empereur Frédéric
I , qui ne parle que du Duché d'Autriche même
mériteroit l'attention & l'oppofition de tout l'Empire.
La prétention déduite des fufdits actes d'invef
titure de l'Empereur Sigifmond paroît donc deftituée
de tout fondement.
5 •ל כ º. Si l'on vouloit à tout prix faire de la Baffe-
Bavière un fiefféminin , & fonder le droit de l'Autriche
à cette province , on fur ce que la mère d'Albert
V à été une Princeffe de Bavière , ou que l'Em- i
pereur Sigifmond , dans la convention du 21 Mars
1426 , l'a affuré pour jamais à fa fille Elifabeth , au
Duc Albert & à fa poftérité , il en résulteroit inconteftablement
que la maifon de Brandebourg y auroit
un plus proche droit , puifque la ligne mafculine
d'Albert s'est éteinte avec Ladiflas fon fils , & que la
maifon de Brandebourg au contraire defcend en droite
ligne d'Anne , fille aînée d'Albert d'Autriche , mariée
à un Marggrave de Mifnie , dont la fille unique
a été l'époufe de l'Electeur Jean de Brandebourg ,
furnommé Cicéron , tandis que la préfente maifon
d'Autriche ne defcend , dans fa ligne féminine , que
de la feconde fille d'Albert , nommée Elifabeth , &
dans fa ligne mafculine feulement d'une branche col
latérale. Ce feroit une fuppofition forcée & nulle
( 205 )
ment foutenable , de dire que l'Empereur Sigifmond
ait entendu par les héritiers d'Albert les héritiers
collatéraux mâles de la maifon d'Autriche à l'exclu
fion des propres filles d'Albert & de leur poftérité
mâle . Si telle avoit été fon intention , il l'auroit énoncée
. D'ailleurs il affure expreflément la fucceffion à
fa fille & à fes héritiers fans diftinction de fexe ; il
vouloit donc en faire un fief féminin . On ne fait
valoir cet argument , que pour faire voir l'incon
gruité , la contradiction & les conféquences inatten➡
dues de cette prétention Autrichienne ; d'ailleurs S
M. ne prétend aucunement fe prévaloir du droit de
préférence que fa maifon auroit ainfi fur celle d'Autriche
pour cette fucceffion ; elle ne la contefte point
à la maiſon Palatine , & elle croit plutôt que lorsque
S. M. l'Impéra rice- Reine fera informée des vraies
circonftances & qu'elle aura eu lieu de reconnoître
que la prétention qu'on lui a préfentée dans un fi faux
jour n'a aucun fondement , ni pour le cas de l'extinction
de la ligne de Straubing , ni pour le cas préfent,
cette Souveraine n'écoutant que fon équité naturelle ,
& fon amour pour la juftice , fuivra l'exemple de S.
M. , & ne difputera plus à la maiſon Palatine le droit
incontestable qu'elle a à toute la fucceffion de Bavière.
1
6. Lafeconde prétention que la Cour de Vienne
forme fur quelques diftricts du Haut - Palatinat re- «
levant de la Couronne de Bohême , à titre de réverfion
des fiefs ouverts par l'extinction de la ligne
mafculine de Bavière , perd également fa force ,
quand on confidere que ces diftricts font d'anciens,
domaines de la maifon de Wittelfpach , qu'ils font
nommés dans le traité de Pavie , & fe trouvent parlà
chargés du fidéicommis perpétuel de la maiſon
Palatine dès avant l'achat que l'Empereur Charles IV
en a fait en 1353 ; que réunis par le traité de Pavie à
l'Electorat Palatin avec le Haut-Palatinat , ils tiennent
à l'indivifibilité affurée à cet Electorat , par le 25
chapitre de la Bulle d'or ; que fi la couronne de Bo
( 206 )
hême a acquis depuis des droits fur ces diftricts , ils
ont pourtant été réduits à la fimpleféodalité , & au
domain direct par la convention que George Podie.
brad , Roi de Bohême , a fait en 1465 avec la maifon
Palatine , que la fubftance en eft restée à celle- ci jufqu'à
la paix de Weftphalie , par laquelle elle fut obligée
de la céder à la ligne de Bavière avec le Haut-
Palatinat ; que ce pays devant retourner à la maiſon
Palatine , felon l'article 4 du traité de Weftphalie , il
doit lui retourner naturellement tel & avec les mêmes
appartenances que la ligne de Bavière l'a poffédé depuis
& la ligne Palatine avant le changement opéré
par la paix de Weftphalie.
כ כ
7. On déduit une troifième prétention de S. Ma
I'Impératrice-Reine fur la principauté de Mindelheim
en Suabe , d'une expectative accordée en 1614 , par
l'Empereur Matthias à la maifon d'Autriche. Comme
on affure que le même Empereur a conféré cette
Seigneurie en 16 : 8 à Maximilien Duc de Bavière ,
comme un alleu & fief héréditaire qu'il avoit acheté ;
il paroît que la Cour de Vienne auroit du moins dû
laiffer la poffeffion de Mindelheim aux héritiers féodaux
ou allodiaux , jufqu'à ce qu'elle ait fait valoir
fes titres de préférence par la voie de la juftice ou de
la tranfaction avec tous les intéreffés , & ne pas s'en
emparer par des voies de fait.
» 8º. Dès qu'il eft prouvé , que S. M. l'Impératrice-
Reine n'a aucun droit ancien & originaire fur
la fucceffion de Bavière , on peut foutenir avec raiſon
qu'elle n'a pas acquis un nouveau droit par la convention
conclue le 33 Janvier avec M. l'Electeur Palatin
. Ce Prince n'a fait que fuppofer & reconnoître
dans cette convention les prétentions de S. M. l'Impératrice-
Reine fur la Baffe- Bavière , fur les fiefs de
Bohême & fur Mindelheim comme fondées ; dès
qu'elles ne le font pas , on ne peut pas préfumer de
droit , que l'intention des deux parties contractantes
puiffe être de vouloir à tout prix & au préjudice irré(
107 )
parable de tant de parties intéreffées , foutenir une
reconnoiffance gratuite & fondée fur un erreur. On
peut efpérer & prétendre , qu'elles voudront en revenir
, & la faute ne fauroit en être attribuée qu'à ceux
qui ont imaginé des prétentions fi erronnées.
La fuite à l'ordinaire prochain.
De
RATISBONNE , le 25 Juillet.
IL y a quelques jours que le Miniftre Directorial
d'Autriche déclara dans une des affemblées de la
diète , que S. M. l'Impératrice Reine feroit obligée de
traiter comme ennemi chacun de fes co - Etats qui fe
joindroient au Roi de Pruffe dans la circonftance préfente
; il avoit même fait entendre que tôt ou tard ,
auffi- tôt que l'occaſion feroit favorable , S. M. I. en
témoigneroit fon reffentiment . Cette déclaration ,
quoiqu'adoucie , avoit produit beaucoup de fermentation.
Le Manifefte du Roi de Pruffe , qui fut préfenté
ici le 17 par fon Miniftre , l'a encore augmentée
. Ce Miniftre a remis encore au nom de fon Maître
une déclaration ultérieure au fujet de la fucceffion de
Bavière. S. M. invite tous les États à donner le plutôt
poffible leur avis fur cet objet important , & à
infifter auprès de l'Impératrice Reine à ce qu'elle
confente à régler felon les conftitutions de l'Empire ,
& à remettre cette fucceffion fur le même pied. Le
Roi les invite encore , en cas de refus , à fe réunir
à lui & à faire caufe commune. Cette nouvelle déclaration
fit encore plus de fenfation que la première.
Le Miniftre d'Autriche , qui s'en apperçut ,
s'empreffa de répondre en fubftance » que l'Impératrice
Reine avoit déclaré d'avance & par écrit , qu'elle
ne vouloit nuire en aucune manière aux héritiers alfodiaux
; mais que la réunion des troupes Saxonnes
à celles du Roi de Pruffe montrant que l'on préféroit
la voie des armes , la Maifon d'Autriche fe voyoit
autorisée & même obligée d'ufer des forces que Dieu
( 208 )
avoit miles dans la main , fe flattant que le ciel agiroit
pour elle & la dédommageroit des frais auxquels
on l'expofe , en rétabliffant la sûreté dans l'Empire.
L'Envoyé de Brandebourg réfuma fa déclaration &
ajouta qu'il ne s'agiffoit pas tant de favoir quel étoit
l'aggrefeur , que de connoître l'auteur de la querelle
; que les Etats & leurs Envoyés n'oublieroient
jamais le refpect qu'ils doivent à LL. MM . II . & R. ,
mais que les expreffions d'ufurpation & d'oppreffion
devoient fe compenfer de part & d'autre « . C'eft peu
de jours après ces débats à la diète , qu'on a appris
que les négociations entre l'Empereur & le Roi de
Pruffe avoient été renouées ce qui y a peut-être déterminé
la maifon d'Autriche , c'eft la découverte
qu'on a faite d'un acte d'Albert , Duc d'Autriche ,
qui renonce formellement à fa prétendue inveftiture
de la Baffe-Bavière ; cet acte intérellant mérite d'être
tranfcrit.
" Nous Albert , par la grace de Dieu , Duc d'Autriche
& Marggrave de Moravie , confeffons & faifons
favoir à tous ceux qui entendront la préfente
que nous étant entretenus amicalement à Ratisbonne
avec nos chers coufins , Louis , Erneſt , Guillaume
& Henri , tous Comtes Palatins du Rhin & Ducs de
Bavière , fur la longue conteftation que nous avons
eue avec eux , nous fommes arrangés avec eux &
convenus ; de forte que nous n'avons plus & ne voulons
plus avoir de prétentions fur la Baffe - Bavière
ni par notre droit particulier , ni du chef de l'inveftiture
, que nous avions obtenue de S. M. , notre
cher pere & Prince , notre Seigneur Sigifmond , par
la grace de Dieu , élu Roi des Romains , & que nous
y renonçons pour nous , nos héritiers & fucceffeurs
au Duché d'Autriche , & en avons reçu une fomme
d'argent telle que fur notre prière elle a été déterminée
par notre cher pere , le Roi Sigifmond , &
en outre le droit que nous aurons fur les vaffaux que
les Ducs de Bavière ont eu en Autriche , & qu'ils ont
( 209 ).

levé l'hypothèque qu'ils avoient fur Milberſtadt,
Nous avons auffi confulté avec nos chers couſins
Frédéric & Albert , également Ducs d'Autriche , que
tout ceci doit être ferme & valable pour leurs héritiers
& fucceffeurs , & être obfervé en tout tems ,
comme ils l'ont confirmé avec leurs tuteurs par un
acte , comme nous le certifions auffi en leur nom
& avons reçu là- deffus le S. Sacrement ; le tout fin-.
cèrement & fans réſerve . En foi de quoi , cette lettre
eft donnée à Ratisbonne , l'an après la naiffance de
Jésus- Chrift , 1429 , le jour de S. André l'Apôtre.
(L. S. ) Endroit du fceau du Duc Albert à cheval , en
cire rouge «. Cette copie a été faite d'après l'original
, par moi , Marc Lorrey , Docteur en Droit ,
Confeiller du Duc de Bavière & Notaire immatri
culé , 1569 ".
ITALIE .
De NAPLES , le 10 Juillet.
S. M. vient d'envoyer un ordre à chacune des Com
munautés Religieufes de ce Royaume , pour que dans
un tems limité elles rendent compte des biens qu'elles
poſsèdent ; on croit que cette opération fera fuivie
d'un Règlement général & particulier pour chacune
de ces maifons. On s'eft occupé plufieurs fois de ré--
primer la jurifdiction fecrète & févère qui s'exercequelquefois
au fond des cloîtres ; on a rendu ici fur
ce fujet les Ordonnances les plus fages ; mais elles
ne font pas toujours obfervées & on parle beaucoup
de les renouveller ; on interdira rigoureufement les
châtimens & les fupplices. Les Supérieurs ne pourront
infliger à leurs religieux que des mortifications.
& des punitions. Lorfqu'ils feront forcés de févir
plus févèrement , ils s'adrefferont à l'autorité civile.
Le Roi vient d'ordonner à la Chambre Royale
d'examiner s'il feroit avantageux à l'Etat de reftreindre
le pouvoir illimité des Supérieurs des ordres
( 210 )
mendiants , d'admettre à la vêture & à la profeffion
religieufe tous les fujets qui fe préfentent ; & fi ces
vêtures & ces profeffions multipliées ne tendent pas
à diminuer le nombre des laboureurs , ou des hommes
qui feroient mieux employés à des métiers
utiles . On fent combien cette difcuffion intéreſſe la
fociété , & on attend avec impatience la déciſion de
la Chambre Royale.
On mande de Rome , que dans une excavation qu'on
faifoit pour jetter les fondemens de la nouvelle
facriftie de Saint - Pierre au Vatican , on a trouvé dans
un vieux murde grandes pierres , fur l'une defquelles
font écrits les Règlemens concernant les fonctions
des anciens prêtres Arvaliens. Ces Règlemens font
écrits en idiome latin très - ancien , & peut-être du
temps de Romulus , fondateur de ces prêtres. M.
l'Abbé Marini , garde des archives de S. S. , va publier
ce morceau curieux , ainfi que la gravure de
ces mêmes pierres.
» Le Conful Vénitien qui réfide à Patras en Morée ,
écrit - on de Zante en date du 28 du mois dernier , a
pris fous fa protection tous les marchands étrangers
qui font dans ce port , parce qu'un corps confidéra
ble d'Albanois y eft entré les armes à la main . Après
avoir pris la ville de Tripolizza , ils ont mis à mort
Mustapha Bacha , à la fuite d'un combat fanglant ; les
Agas fe font fauvés fur un vaiffeau. On ajoute que le
Grand Vifir a fait favoir au Bacha de la République
à Conftantinople , que dans les circonstances actuelles
les pavillons Vénitiens doivent recevoir toute la
fatisfaction poffible ; mais que S. H. défiroit que les
Vénitiens priffent fur eux de venger la Morée , & de
châtier les Albanois. On attend là- deffus quelle fera
la décifion de la République «.
( 211 )
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 3 Août.
לכ
LA Gazette de la Cour a publié aujourd'hui la lettre
fuivante de l'Amiral Keppel , à bord de la Victory ,
en mer le 30 Juill. » Mes lettres des & 24 23
du courant
, expédiées par la Peggy & l'Union , vous ont appris
qu'avec la flotte que je commande, j'étois occupé
de la pourfuite d'une flotte nombreuſe de vaiffeaux
de guerre François. Depuis ce tems , jufqu'au 27 , le
vent étant conftamment S. O. & N. O. quelquefois
foufflant violemment , & la flotte Françoife toujours
au vent & gagnant le large , j'employai tous les
moyens poffibles de la ferrer de près , tenant en
même- temps les vaifleaux du Roi raflemblés autant
que la nature d'une pourfuite le rendoit praticable.
Cette précaution étoit devenue néceffaire à raifon de
la manière circonfpecte avec laquelle les François
manoeuvroient , & du peu d'inclination qu'ils marquoient
à fouffrir l'approche des vaiffeaux de S. M.
d'affez près pour en venir à un combat régulier :
cette circonstance ne me laiffoit guères d'autre
moyen de les approcher , que celui de faifir l'occafion
qui fe préfenta dans la matinée du 27 , lorsque le vent
permit à l'avant -garde de la flotte que je commande ,
de gouverner en avant & de ferrer de près le centre
& l'arrière-garde de la flotte Françoife. Les François
commencèrent à faire feu fur celui des vailleaux
de la divifion du Vice - Amiral Sir Robert Harlaud ,
qui fe trouvoit le plus en avant , & fur ceux qui le
fuivoient à mesure qu'ils avançoient avec lui : les
vaiſſeaux qui étoient en avant , & le Vice - Amiral ne
tardèrent pas à rendre feu pour feu , qui fut fecondé
par celui des autres vaiffeaux à mesure qu'ils le trouvoient
à portée ; la chaffe avoit étendu leur ligne ;
mais ils fe formèrent tous promptement en ordre de
( 216 )
plan n'eft pas accepté. Peut- être tout ce qu'on débite
à ce fujet n'eft- il qu'un bruit ; cela n'empêche pas
les fpéculatifs de chercher à deviner ce plan , ou
tout autre qui pourroit amener un' accommodement.
On ne voit ici qu'un feul moyen qui puifle produire
un effet fi déſirable ; ce feroit d'engager la France à
renoncer à fes engagemens avec l'Amérique. Mais la
France répondra que ces engagemens ne nuifent point
aux arrangemens que l'Angleterre peut faire avec les
Etats-Unis , & Indépendans de l'Amérique. » Vous
les avez portés par votre conduite à fecouer le joug ;
vous avez fait de vains efforts pour les foumettre de
nouveau ; vous ne pouvez vous empêcher de reconnoître
leur indépendance que vous ne pouvez leur
ôter ; traitez avec eux comme je l'ai fait ; tâchez de
vous procurer le plus d'avantages que vous pourrez ;
jouiffez- en , & ne m'empêchez pas de jouir de ceux
que je trouve dans l'alliance que je viens de conclure
avec eux cr.
La permiffion donnée par le Gouvernement Fran
çois à fes Armateurs de courir fur les vaiffeaux Anglois
, pour protéger fon commerce & troubler le
nôtre , ne laiffe plus d'efpérance de voir réaliser les
plans d'accommodement ; cette permiffion n'eft pas
une déclaration de guerre , mais elle y prépare , &
nous ne pouvons nous diffimuler que nous l'avons
provoquée par notre conduite . Ces réflexions n'échappent
à perfonne , & tombent pour la plupart für
J'Amiral Keppel. » Som inconféquence a frappé tous
les efprits ; il a paru étrange de le voir arrêter &
conduire à Plymouth deux frégates Françoiſes , tandis
qu'il laiffoit paffer librement quelques navires
marchands. Cependant , en réfléchiffant , l'on parvient
à expliquer ce procédé. L'Amiral , dit - on ,
n'avoit pas l'ordre pofitif de commencer les hoftilités
; féduit par le défir de la gloire , il a trop légèrement
engagé la querelle ; il s'eft bientôt apperçu des
fuites de fon imprudence & a voulu la pallier. Mais
comment
( 117 )
comment concilier cette opinion fi conforme à la
conduite précédente de notre Ministère , avec
celle qu'il tient aujourd'hui loin de blâmer l'action
de l'Amiral Keppel , il la coufirmie & l'ap
prouve. La Pallas & la Licorne font détenues
à Plymouth , tandis que deux navires marchands ,
pris par la frégate le Fox , font relâchés fur le champ.
Un autre fait également certain n'eft pas moins furprenant
. La même frégate le Fox , après avoir pris
deux bâtimens François , en a faifi deux d'une Nation
neutre , qui revenoient de fes ifles aux Indes-
Occidentales , & qui dès-lors n'étoient nullement
fufpects . Les bâtimens François ont été relâchés fans
aucune réclamation : les autres ne font pas encore
rendas , quoique réclamés . Il eft à craindre qu'on ne
remarque cette diftinction entre une Nation , dont
nous nous plaignons fi amèrement , & une autre qui
a pour nous tous les égards que nous pouvons juftement
exiger ; & que la manière dont nous exerçons
l'empire de la mer , n'indifpofe tous les autres peuples
commerçans contre nous. L'abus d'un pouvoir
en amène sûrement la fin , & c. cs
Si nos politiques blâment l'Amiral Keppel de
n'avoir pas détruit le commerce de la France , ils ne
laiffent pas d'être étonnés auffi que celle - ci n'ait point
fait intercepternotre flotte des ifles . » Lanonchalance
de chaque Nation , dit un de nos papiers , indique
une indifférence réciproque pour la guerre. Le Comte
d'Almodovar a peut- être le mot de cette énigmes
on croyoir le deviner , il y a peu de jours , & le
trouver dans les galions d'Efpagre ; mais aujourd'hui
qu'ils font arrivés , il en a lans doute un autre
que l'on ne fait point encore.
La Nation eft fort divifée fur l'opinion qu'elle a
de la force actuelle ; tandis que quelques écrivains la
repréfentent dans la fituation la plus nité able , hors
d'état d'attaquer & de le défendre , & femblent lui
confeiller toutes fortes de facrifices ; d'autres s'indi-
15 Août 1778 .
K
( 218 ).
gnent de l'aviliffement qu'on lui fuppofe , & parlent
avec toute la fierté que leur donne le fouvenir de
fa grandeur pallée ; ils cherchent à ranimer ſon énergie
, & à faire tomber tout le poids de fa haîne fur
ceux qu'ils accufent de fa pofition actuelle. Cette dif
pofition des efprits a donné lieu à une multitude de
pamphlets révoltans , dictés par la licence la plus.
violente , où l'on évoque les mânes de Brutus , dont
on appelle le fecours . » Les deux vaiffeaux marchands
François , difent les plus modérés , pris dernièrement
par le Fox , ayant été rendus , il ne manquoit plus
pour compléter la difgrace de la Grande Bretagne ,
& faire voir fon infériorité actuelle , que de rendre
aufli les deux frégates & le fchooner , pris par
l'Amiral Keppel ; ce qu'il y a d'incroyable , c'eſt que
la chofe , fi elle n'a pas été faite , a été mife en délibération.
Quelle idée ceux qui nous gouvernent veu.
lent- ils donner de nous à l'Europe ! quelle idée nous
en donnent- ils à nous-mêmes ! Mais il ne faut pas
s'y méprendre ; c'eft dans eux , & non pas dans la
Nation que Le trouve cette foibleffe &c. «.
On affure que l'on fe propofe de former au plutôt
une nouvelle efcadre ; elle fera commandée par le
Duc de Cumberland , qui aura fous fes ordres trois
Amiraux d'une expérience reconnue ; ce Prince arborera
le grand pavillon à bord du Royal- George
de 100 canons , qu'on équippe en toute diligence. La
Nation paroît recevoir cette nouvelle avec plaifir ;
les campagnes du Duc de Chartres fur les flottes
Françoifes , lui font applaudir au frere de fon Roi ,
qui cherche à marcher encore dans cette carrière ,
dans laquelle il s'eft déja diftingué.
On affure que le Roi de Pruffe ayant fait demander
au Duc de Glocefter , s'il vouloit bien venir prendre
quelque commandement dans fon armée , ce Prince
en a demandé la permiffion au Roi , qui la lui a accordée
; il fait déja les préparatifs néceffaires pour
fon départ.
( 219 )
Toutes les fois que la Nation eft mécontente , elle
parle d'un changement dans le Ministère ; on dit
aujourd'hui , & peut-être il n'en fera plus queftion
demain , qu'il a été propofé au Duc de Grafton ,
aux Lords Shelburne & Camden d'entrer dans le
Miniftère , le Duc , comme premier Lord de l'Amirauté
, le Lord Shelburne , comme Secrétaire d'Etat
pour les Colonies , & le Lord Camden , comme
Préfident du Confeil . Ils ont , ajoute- t-on , tous refufé
, le fecond , parce que le département alloit
devenir inutile , & les autres , parce qu'on n'a pas
voulu placer plufieurs autres Membres de l'Oppofition.
Il y a long-tems qu'on parle d'un traité d'alliance
offenfive & défenfive entre notre Cour &
celles de Pétersbourg , de Berlin & de Copenhague
; il cft tout fimple que l'on en parle avec plus
de chaleur aujourd'hui que nous paroiffons en
avoir un plus grand befoin ; mais on craint beaucoup
que ce traité ne foit qu'une chimère ; furtout
dans un moment où la Ruffie peut avoir befoin
de fes forces ailleurs , & où la Pruffe paroît
avoir agi de concert avec la France pendant toute
fa négociation avec l'Empereur au ſujet de la Bavière.
A l'exemple de la Cour de France qui a permis
à fes fujets d'armer en courfe contre nos vaiſſeaux ,
on vient d'expédier ici les mêmes permiffions aux
fujets Anglois, & dans l'Ordonnance de S. M. il
eft dit que nous ufons de repréſailles. Les vail
feaux François , que depuis long-tems on a amené
dans nos ports & qu'on a confifqués , prouvent
cependant de quel côté on a commencé ce genre
d'hoftilité.
L'Amiral Hughes nommé pour commander l'ef
cadre en ftation dans l'Inde , a eu l'honneur de
faire ces jours derniers fes remerciemens à S. M.
Il n'y a que fix femaines qu'il eft revenu de cette
K 2
( 220 )

partie du monde , & il doit y retourner inceffamé
ment. Selon tous les avis , nos affaires n'y font
pas dans une pofition plus favorable qu'en Europe
& en Amérique. La mort du Lord Pigot , lit- on
dans une lettre de Madras , en date du 20 No."
venbre de l'année dernière , que l'on regrette aujourd'hui
généralement , donnera lieu à des changemens
dont vous n'avez point d'idée en Europe .
Les naturels du pays nous voient plus défunis
que jamais & fentent leurs forces . Nous les avons
trop éclairés fur beaucoup d'objets , & c'est ce
que nous reconnoîtrons tôt ou tard à nos dépens.
Le Roi de Tanjaour & le Nabab d'Arcate n'ont
plus cette déférence confiante que nous leur con-
Roiffions autrefois ; ils commencent à dilimuler
même avec les Européens , & tout changera de
face...
ÉTATS - UNIS DE L'AMÉRIQUE - SEPTENT .
Yorck-Town , du 15 Mai. Le Congrès avoit
écrit l'année dernière aux Capitaines & Commandans
de les vailleaux de refpecter les droits de lá
neutralité à l'égard des nations étrangères : il vient
de prendre la résolution fuivante fur le même fujer .
Le Congrès a été informé que des vailleaux Américains
armés ont manqué à des nations neutres ,
en fe faififlant de vailleaux appartenant à leurs fujets ,
ou en prenant des navires ennemis fous la protection
des côtes de ces nations neuvres . Pour prévenir ces ac
tes qu'on ne peut juftifier , & qui déshonoreroient le
caractère national de ces Etats , il èſt ordonné expreflément
à tous les Capitaines , Commandans &
autres Officiers Américains des vaiffeaux de l'Amé,
tique- Unie , de, fe conduire en toutes chofes felon
la teneur de leurs commiflions , inftructions & des
réfolutions du Congrès ; d'avoir particulièrement
un égard facré pour les droits des Puiſſances neutres
( 221 )
& pour les ufages & les coutumes des nations civilifes
. Il leur eft défendu , fous quelque prétexte que
ce toit , d'enlever ou de faifir aucun bâtiment appartenant
aux fujets des Princes en alliance avec les
Etats-Unis , a moius qu'ils ne foient employés à
porter des effets de contrebande ou des foldats à nos
ennemis . Dans ce cas ils le conformeront aux ftipulations
contenues dans les traités fubfiftans entre
ces Princes & ces Etats .... Quiconque contreviendra
à aucun des points ci -deflus , s'il eft , pris en
conféquence par quelque Paitiance étrangère , ne fera
point confidéré comme ayant droit de réclamer la
protection de ces Etats ; mais fubira la punition qui
pourra lui étre infligée felon l'ufage & la coutume
des nations ".
Les renforts qu'a reçus l'armée du Général Washington
depuis quelque tems font fi confidérables
qu'il n'a pas en befoin d'appeller auprès de lui celle
du nord ; elle doit s'affembler auprès de Kingsbridge
fous les ordres du Général Gates pour attaquer
New-Yorck ; cette ville , dont on dit que le Lord
Cornwallis s'eft éloigné avec 5000 hommes pour
fe rendre à la Jamaïque , ne doit pas être en état de
nous oppofer une réfiftance bien longue.
Prince-Town , du 30 Mai . M. Livingston , Gouverneur
de cette Province , a préfidé à l'affemblée
générale de cet Etat. Il l'a ouve rte par le difcours
fuivant : » MM. , c'eft du fond de mon coeur que
je vous félicite à raifon des nouvelles que nous venons
de recevoir de France : les traités d'alliance ,
d'amitié & de commerce , conclus entre S. M. T. C.
& les Etats - Unis de l'Amérique , ces traités par lef
quels notre liberté , notre fouveraineté & notre indépendance
font pleinement reconnues , ratifiées &
garanties , notre commerce rendu libre & dégagé de
toutes entraves : ces traités , dis - je , font i avantageux
pour nous , annoncent tant de générofité ,
tant de magnanimité de la part de notre illuftre al-
K 3
( 222 )
lié , qu'ils ne peuvent manquer de faire naître dang
nos ames le reſpect le plus affectueux pour ce puif.
fant Monarque , & en même-tems la reconnoiffance
la plus intimement fentie pour les bienfaits de cette
Providence propice , qui agiffant fur le coeur d'un
Prince étranger , l'a déterminé par ſon influence à
interpofer fon fecours , & à nous délivrer des pourfuites
fanguinaires d'un autre Prince qui fi récem
ment étoit le nôtre. Après avoir été forcé de dé
clarer notre indépendance , il falloit rechercher une
alliance propre à l'affermir ; cette feconde démar
che étoit une fuite néceffaire de la première , &
nous pouvons arrefter le monde entier que nous
avons été forcés à l'un & à l'autre par un ... tyrannique
, un Parlemert vénal , un Miniftre corrompu.
Il faut avouer que dans tout le cours de la guerre
la conduite de ros oppreffeurs a été fi inſentée , a
décélé en eux des ames fi peu fufceptibles de remords
, qu'il femble que le ciel leur ait ôté jufqu'au
fens commun , tandis que l'enfer leur communiquoit
toute fa noirccur ; mais lejour approche rapidement
où ils recevront une correction nationale ! Les cruantés
inouies qu'ils ont exercées dans les deux mondes
ont enfin allumé la vengeance divine , & les jugemens
de Dieu vont éclater fur une nation qui a rempli
la meſure de fon iniquité , qui a long- tems été
la plus impie , la plus irréligieufe de toute la Chrétienté
Les forces de la France & de l'Amérique
font actuellement unies par une ligue indiſſoluble à
l'effet de châtier fon infolence . Combien ces épouvantables
nouvelles re confondront -elles pas la bautaine
Bretagne ? Combien ne maudira-t- elle pas les
conféquences funeftes de fa politique infenfée ? Ilme
femble voir fa puiffance & fa grandeur fe diffoudre
& tomber en ruine , fes honneurs defcendre des
nues & fe placer au niveau de la pouffière ! Cette in-
Auence prépondérante qu'elle a long- tems confervée
dans la balance de l'Europe , tend aujourd'hui
( 223 )
rapidement à l'impuiffance morne , & la dominatrice
de l'Océan eft l'objet du mépris de ces mêmes
Potentats qui révéroient récemment fes confeils
fur qui les armes imprimoient la terreur ; mais quelque
rapide que puiffe être la ruine à laquelle elle eft
condamnée , il eft de notre devoir de nous tenir
en garde contre les derniers efforts de fa vengeance
expirante ; lorfqu'en proie à toutes les horreurs du
défeſpoir , elle fera convaincue qu'il n'y a plus de
conquête à attendre pour elle , elle cherchera encore
à s'élever au - deffus d'elle -même en fe diftinguant
par quelqu'acte fignalé de barbarie atroce & monftrueufe
: femblable au démon dont il eft parlé dans
l'Apocalypfe , enflammée de rage parce qu'elle fait
qu'il ne lui refte que peu de tems , elle peut effayer
de défoler ce qu'il lui eft impoffible de fubjuguer:
il est donc de notre intérêt de réunir tous nos efforts
pour prévenir les ravages & les excès deftructeurs
auxquels nous favons , par expérience , qu'il n'eft pas
au-deffous de fa dignité de fe livrer. Encore un effort
vigoureux & général , nous expulfons du Continent
ce qui refte de ces bandits , & par une eſpèce d'émancipation
nous nous mettons pour jamais en poffeffion
d'une liberté complette & non- interrompue :
une campagne de plus mettra probablement un
terme à cette querelle importante : or , en faveur de
qui eft-il à préfumer qu'elle fera décidée ? C'eft ce
que la main de la Providence a écrit en caractères
trop lifibles pour que l'on puiffe s'y méprendre « .
M. Livingston , après avoir mis fous les yeux de
l'affemblée différentes réfolutions du Congrès , la pria
de prendre en confidération celle qui accorde le pardon
à ceux des ſujets des Etats- Unis qui ont pris les ar
mes contre leur patrie ; il n'approuva pas généralement
cette amniſtie : il parut perfuadé qu'il y avoit
des Torys dont la converfion étoit impoffible. Il apporta
en preuve l'exemple de 31 de ces mauvais citoyens
, qui après avoir obtenu grace , ont tous
K 4
( 224 )
déferté ; il obferva que la plupart , foit en agif
fant ouvertement , foit en efpionnant dans le fecret ,
avoient fait autant de mal a leur patrie que les Anglois
mêmes . » L'atpect de ces lâches , ajouta-t-il ,
doit révolter les gens de bien ; ils offriroient un fpectacle
aufli étrange que celui qu'offriroit Satan levant
la tête impie parmi les enfans du Seigneur.
Le feul moyen de laver cette terre de l'infamie dont
ils l'ont couverte eft de les bannir. Qu'ils aillent s'établir
fur quelque terre inhabitée & couverte de rochers
aufli durs que leurs coeurs ; ils auront la
fatisfaction de n'y pas voir un honnête homme ; là
tous étant également parjures & parricides , fouillés
des mêmes crimes , le traître ne pourra pas dire
à fon voifin : tu es un traître . Le fcélérat ne dira pas
à un autre , tu es plus fcélérat que moi . Cette confrérie
criminelle y jouira du moins de l'avantage de
la plus parfaité égalité ; elle pourra raffiner les principes
fur la tyrannie , & créer quelque fyftème qui
réponde à fon goûr pour le plus vil efclavage. Mais
fans chercher une terre inhabitée , un doux afyle
les attend dans une certaine ifle déja peuplée. Ce
refuge leur convient à tous égards , puifque tous les
genres d'infamie y fleuriffent ; la ils ne feront point
privés de la faveur royale pour avoir trempé leurs
mains dans le fang de leurs freres. Là une Pairie eſt
réfervée à ceux qui ont égorgé ou fait périr par
la famine des milliers de leurs femblables . La enfin ,
quelque vil que l'on puifle étre , on ne doit pas défefpéter
de trouver fon nom fur la lifte des promotions
«.
New- Yorck , du 10 Juin. Les Commiffaires du
Roi rommés pour entrer en négociation avec les
Américains font arrivés ici hier & avant- hier . On eft
fort curieux de voir ouvrir cette négociation ; mais
en général nous espérons peu. La réfolution que
l'affemblée générale de Philadelphie a prife le 25
du mois dernier , au moment où les troupes royales
( 225 )
לכ
ont évacué cette place , ne fait rien concevoir de
bien avantageux ; elle eft conçue ainfi . » L'affemblée
ayant pris en confidération , le difcours prononcé
par le Lord North le 19 Février dernier dans la
Chambre des Communes de la Grande - Bretagne
ainfi que les deux bills , en conféquence de ce difcours
, pareillement propofés par ledit Lord , dont
l'un fert à expliquer les fentimens du Parlement Britannique
, relativeinent à l'exercice du droit de pouvoir
impofer des taxes fur les Colonies , Provinces
& Plantations de S. M. dans l'Amérique - Septentrionale
; & le fecond pour autorifer S. M. à nommer
des Commiffaires , pourvus de plein - pouvoirs fuffifans
pour traiter , conclure & accepter les moyens
capables d'ailoupir les troubles actuellement exiftans
dans quelques Colonies , Plantations & Provinces
de l'Amérique- Septentrionale , de même que tout ce
qui a été réfolu fur ce fujet par le Congrès le 22
Avril dernier , tel qu'il fe trouve annoncé dans la
Gazette de Penfylvanie du 24 dudit mois , a , après
avoir mûrement délibéré fur tout ce que deffus , pris
unanimement les réfolutions Cuivantes.
» 1 °. Que les Députés des Etats- Unis de l'Amérique-
Septentrionale , affemblés en Congrès , font munis
du pouvoir exclufif d'entrer avec le Roi de la
Grande-Bretagne , ou avec les Commiffaires à ce
dégalement nommés par lui , en négociation fur une
paix entre les deux États. 2 ° . Qu'une ou plufieurs
perfonnes qui entreprendront de conclure un traité
féparé ou une convention avec le Roi de la Grande-
Bretagne , ou avec l'un des Commiffaires de la Couronne
Britannique , doivent être confidérées & traitées
comme des ennemis ouverts & déclarés des
Etats-Unis de l'Amérique . 3 ° . Que cette affemblée
approuve pleinement la déclaration faite par le Congrès
, favoir , que les Etats - Unis ne peuvent abfolument
entamer aucune négociation avec les Commiffaires
de la part de la Grande - Bretagne , que
K s
( 226 )
préalablement , comme un article préliminaire , les
armées & flottes Britanniques ne foient rappellées ,
& l'indépendance defdits Etats reconnue en termes
clairs & exprès. 4°. Que le Congrès n'a ni pouvoir ,
ni autorité , ni droit de faire ou d'entreprendre quel .
que chofe qui puiffe tendre à céder ou à diminuer la
fouveraineté & l'indépendance de cet Etat , fans
avoir à cet effet préalablement obtenu fon confentement.
5°. Que cette affemblée défendra & maintiendra
aux dépens de fes biens & de fon lang la fouveraineté
& l'indépendance de cet Etat. 6°. Qu'il fera
recommandé au Sénat dirigeant de cet Etat , d'ordonner
à la milice de fe tenir prête à agir , là où les circonftances
l'exigeront «<.
FRANCE.
De VERSAILLES le 10 Août.
,
MESDAMES Adélaïde , Victoire & Sophie , font
parties le 2 de ce mois pour ſe rendre à leur château
de Belle- Vue , où elles doivent refter quelque tems.
Le Roi vient d'accorder au Prince de Naffau- Saarbruck,
la propriété d'un régiment de cavalerie étrangère
de fon nom ; mais jufqu'à ce qu'il plaife à S.
M. d'en ordonner la levée entière , il n'y aura de
nommé dans le moment actuel , que l'Etat- Major &
les Capitaines , qui feront leur ſervice au régiment
Royal-Allemand .
19
M. de Lelés de la Taherie , Intendant des armées
du Roi , & de celle fur les côtes de Normandie &
Bretagne , eut l'honneur d'être préſenté au Roi le
du mois dernier , par le Prince de Montbarrey ,
Miniftre & Secrétaire d'Etat au département de la
Guerre , & de prendre congé de S. M. pour le rendre
à l'armée. Le 26 , M. Sabatier de Cabre , Miniftre
Plénipotentiaire du Roi à Liége , eut l'honneur d'être
préſenté à S. M. & à la Famille Royale , & d'en
prendre congé. Le 2 de ce mois , le Marquis de Vez(
227 )
gennes , nommé précédemment Ambaffadeur près la
République de Venife , prit congé de S. M. pour fe
rendre à fa deſtination . ""
Le 26 du mois dernier , LL. MM. & la Famille
Royale fignèrent le contrat de mariage du Comte de
Charlus , Capitaine au régiment de Schomberg , avec
la Comteffe de Guynes , Dame de Remiremont.
De PARIS , le 10 Août.
Aux détails que nous avons donnés du combat
que M. d'Orvilliers a foutenu fur mer contre l'Amiral
Keppel , nous en joindrons quelques-uns que
nous fourniffent deux lettres de Breft , en date du
31 du mois dernier. » Les Anglois avoient 29 vaiffeaux
, dont 5 à 3 ponts , 2 de 80 canons , la plupart
des autres étoient de 74. L'armée Françoiſe
étoit de 30 vaiffeaux , deux à 3 ponts , deux de 80 ,
treize de 74 , un de 70 , dix de 64 , & deux de so
canons ; trois de ces vaiffeaux n'étoient point alignés.
Pendant le combat , les Anglois ont eu l'avantage
de fe fervir de leurs batteries baffes , parce
qu'ils étoient fous le vent ; la plupart des vaiffeaux
François n'ont pu ouvrir les leurs ; malgré cela ,
l'armée Françoife a perdu fort peu de monde . L'avant-
garde & le corps de bataille , qui ont foutenu
le feu de toute l'armée Angloile , auroient dû être
beaucoup plus maltraités. La Ville de Paris , qui a
foutenu le plus grand feu , a eu 40 hommes de tués ,
& 70 de bleffés ; l'Amphion , qui avoit combattu á
l'arrière-garde , où il a été fort maltraité , eft le feul
vaiffeau qui fe foit féparé , il a mouillé à Breſt le 28.
Les mâtures de nos vaiffeaux ont été en général endommagées
par le canon de l'ennemi , ce qui obligera
une partie de nos vaiffeaux de rentrer dans le
'port.
» Le Duc de Bourgogne & l'Alexandre , qui
s'étoient féparés dans la nuit du 23 au 24, & qui
K 6
( 228 )
n'ont pu fe rallier à l'efcadre
, font tombés la même
nuit fous le vent de l'armée Angloife
; ils ont croisé
depuis entre le cap Lézar & les Sorlingues
, où ils
ont pris une goelette
Angloife
de 14 canons ; ils ont
fait route le 28 pour fe rendre à Breft , ont rencontré
le 30 l'armée de l'Amiral
Keppel qui fe dirigeoit
vers Plimouth
, une frégate Angloife
qui croifoit
dans l'Iroite , & ont mouillé
le 31 à Breft.
» Le Conquérant , le Prothée , le Solitaire , la
Junon & le Réfolu , ont ordre d'appareiller aujourd'hui
pour aller croifer à l'entrée de la Manche «.
» Les vailleaux , le Duc de Bourgogne & l'Alexandre
, lit on dans la feconde lettre ; font rentrés
en rade cette nuit , & ont vu à l'entrée de la Manche
une partie de l'armée Angloife qui n'eft pas encore
toute rentrée. Il paroît que tout le monde a vu à
peu- près de la même manière notre combat , & que
l'on s'accorde à nous donner le champ de bataille ; il
eft conftant que fi les Anglois avoient voulu recommencer
l'attaque , ils étoient bien les maîtres , puifqu'ils
avoient l'avantage du vent après le premier feu ,
& qu'ils n'ont pas ofé tirer un coup de canon fous le
vent , même pour leur fignaux , & font demeurés en
préfence , depuis 3 heures jufqu'à 8 , & toute la
nuit , fans pouvoir même fe rallier : nous avons eu
environ 150 hommes morts & 250 bleffés . M. de
Beffé , fecond Capitaine de M. Dúchaffault , eft du
nombre des morts , un Enfeigne , 2 Officiers de
terre , & 2 Officiers marchands faifant fonctions
d'Officiers auxiliaires . M. le Comte Duchaffault eſt
très - grièvement bleffé à l'épaule , d'une mitraille
qui lui a fracaffé l'os ; on ne peut encore rien dire
de certain à fon fujet. M. Duchaffault fils , a eu un
des deux os de la Jambe caffé , & on eſpère qu'il
fera bien-tôt rétabli .
23 La Ville de Paris feule , a eu 110 morts ou
bleffés , & a reçu beaucoup de coups de cañons ;
nous avons bien des voiles , quelques mâtures , plu
( 229 )
fieurs graiemens endommagés : mais les deux tiers de
l'armée n'ont pas fouffert , & le dommage de ceux
qui ont fouffert eft aisé à réparer.
» Il eft bien fâcheux que les Anglois n'aient pas
voulu , ou n'aient pas ofé nous attaquer lorfque nous
leur avons cédé le vent ; la feconde attaque auroit
été décifive ; il eft malheureux qu'un fignal fait par
M. d'Orvilliers à l'avant-garde au commencement
de l'action , n'ait pas été apperçu ; fix vaiffeaux de
l'arrière- garde ennemie étoient infailliblement coupés
& auroient été pris , ayant à effuyer tout le feu de
notre armée .
» On ne dit pas quand nous reffortirons , j'espère
que ce fera fous peu , d'ailleurs cela dépend des démarches
de l'Amiral Keppel ; quelques perfonnes
ont foupçonné par la manoeuvre du vaiffeau de ce
Général & de fon armée , qu'il avoit été bleſſé ou
quelque chofe de pire. Les pavillons ont changé dans
l'armée Angloife ; il a arrivé tout plat à la volée de
la Bretagne. Il y a eu dans fon armée des mouvemens
, une circonfpection & un air de crainte , qui
ne cadrent point avec le portrait qu'on fait du Général
, & les promeffes qu'il a faites à fa Nation «. ?
Toutes les lettres de ce port , s'accordent à dire
que les Anglois s'étoient principalement attachés à
combattre le Saint- Efprit , vailleau commandé par
M. le Duc de Chartres , qui a été attaqué fucceffivement
par 7 vaiffeaux , & qui fe trouvant aux
prifes avec 3 , a été foutenu vigoureufement par le
Sphinx. Ce Prince , à fon - retour à Paris , a été reçu
avec les tranfports fi naturels aux François pour les
Princes qui leur font chers ; les acclamations publiques
, ces récompenfes de la gloire , reçoivent un
nouveau prix du fentiment qui s'y joint . Le Duc de
Chartres eft reparti pour Breft , où il fe propofe de
s'embarquer de nouveau fur l'efcadre auffi - tôt qu'elle
remeftra en mer , ce qui ne peut tarder.
On connoît la licence Angloife , & les espèces de
( 230 )
לכ
" ne
plaifanteries qu'elle fe permet. Cette nation fe flattoit
d'un triomphe qu'elle n'a pas obtenu , & n'a
évité une défaite humiliante , que par une retraite
précipitée. On eft fort curieux de favoir comment
elle recevra l'Amiral Keppel à fon retour ; quelque
tournure que la Cour donne à la relation de certe
retraite , le parti de l'Oppofition en fera fans doute
une fidèle , & peut - être elle l'aggravera. Les
premiers papiers qui viendront de Londres
manqueront pas d'être curieux ; on favoit que
les Anglois avoient préparé un Hôtel pour y recevoir
un illuftre prifonnier. Ces plaifanteries ne
fe font pas toujours par le peuple feul ; on cite à
ce fujet une anecdote fingulière , que l'on ne fera
peut- être pas fâché de trouver ici . Le Marquis
de *** , devenu par le fort des armes fujet de S.
M. B. , à caufe des biens qu'il poffédoit en Canada ,
allant à Londres il y a quelques années , y fut particulièrement
recommandé à un Secrétaire d'Etat , par
l'Ambaffadeur de cette Cour à celle de France. Le
Marquis en fut reçu avec diftinction & honnêteté .
Peu de jours après fon arrivée , Mylord le préfentant
au Roi , faifit le moment où S. M. étoit occupée à
parler au Lord Chancelier , pour demander au Marquis
s'il connoiffoit un Chevalier de l'Ordre du Bain ,
qu'il lui montra. Le Marquis répondit qu'il n'avoit
pas cet avantage. Eh bien , lui dit le Lord , c'eſt le
Chevalier de.... , qui dans la dernière guerre a battu
vos efcadres Françoifes. Si vous veniez à Paris , reprit
fur-le-champ le Marquis , je vous montrerois
auffi , Mylord , le Maréchal de Richelieu , qui vous
a pris Mahon dans la dernière guerre «< .
La relation que la Cour de Londres a publiée de
la dernière affaire fur mer , a paru très-fingulière.
L'Amiral Keppel s'attribue fur M. d'Orvilliers , le
même avantage que nous avons obtenu ; mais il
avoue dans fa lettre , que plufieurs de fes vaiffeaux
étoient défemparés ; & on ne voit pas comment il
( 231 )
pouvoit defirer le combat pour le lendemain , puifqu'il
dit que fon retour à Portſmouth étoit d'une
telle néceffité , qu'il n'avoit pas à balancer. Dans
cette lettre , il ne déguiſe pas affez la véritable fituation
, pour qu'on puiffe en prendre l'idée qu'il s'efforce
d'en donner..
Depuis le départ du Comte d'Estaing , il s'eft répandu
une multitude de faux bruits fur la route ; les
uns ont beaucoup retardé fon voyage , les autres l'ont
fort accéléré , en le faifant arriver à Boſton , marcher
au-devant de l'Amiral Howe , & le combattre ; il
feroit affez fingulier qu'on eût pu recevoir toutes ces
nouvelles avant celle de fon arrivée. Une lettre de
Toulon , reçue le 4 de ce mois , contient des détails
qui peuvent détruire tous ces bruits . » Le 25 Juillet ,
un Capitaine Marchand venant de Cayenne , a dépofé
que le 14 Juin , il avoit rencontré l'efcadre de
M. d'Estaing , qu'il étoit monté fur fon bord , qu'il
y avoit paffé une demi - heure. Ce Vice-Amiral faifoit
route à l'oueſt par la hauteur de 28 degrés 55 min.
de latitude , & deg. 3 min. de longitude , méridien
de Paris , il avoit encore 450 lieues à faire , &
fuivant fon calcul , il ne pouvoit guère arriverà
Boſton avant le 24 Juin .
Selon les lettres de Londres , l'efcadre de l'Amiral
Byron a été long- tems le jouet des tempêtes ; fes
vaiffeaux font pour la plupart démâtés , privés de
leur gouvernail , ou fort endommagés dans leurs
agrès. Ils ont été difperfés au point , que dans les
derniers avis de l'Amérique , on voit qu'on n'y a reçu
aucune nouvelle de cette efcadre.
יכ , L'efcadre aux ordres de M. le Chevalier de Fabry
, eft partie le 26 Juillet à quatre heures aprèsmidi.
Elle eft compofée de quatre vaiffeaux ,
quatre frégates & deux chébecs . Le vaiffeau le
Caton doit être à Malte , où il fait quarantaine ; il
a conduit à Conftantinople M. de Saint-Priest , qui y
eft arrivé le 26 Juin : il n'y a pas fait un long séjour,
( 232 )
à caufe de la pefte qui y fait des ravages , principalement
dans le quartier des Francs " .
On fe plaint depuis long tems des corfaires Anglois
; la lettre fuivante peut donner une idée de leur
conduite , & de la juftice de ces plaintes ; elle nous
a été adreflée de Saint -Malo . » Je viens d'éprouver
un malheur , dont l'Europe ne fournit pas d'exemple
, & qui par fa fingularité , mérite d'occuper une
place dans votre Journal .
Je pallois à Saint-Domingue , fur le navire
l'Heureux Roulhac , de Bordeaux , qui fut arrêté
par un corfaire & conduit à Guernefay le 27 Juin
dernier. Le 4 Juillet à 9 heures du foir , un Officier
de Police , nommé Connétable en terme du pays ,
vint à la tête d'une multitude de foldats me prendre
dans ma chambre , & me conduifit au corps- de--
garde , où je fus détenu pendant la nuit. Le lendemain
à dix heures , l'Armateur du corfaire vint
m'annoncer de la part du Gouverneur , qu'il falloit
me difpofer à partir pour Plimouth , avec tous les
François qui étoient dans l'Ifle . Je le priai de me
montrer cet ordre par écrit , que fans cette formalité
néceſſaire , j'étois réfolu de ne point m'embarquer...
Mes compatriotes fuivirent mon exemple.
Notre refus fut bien-tôt fuivi de la violence . Plufieurs
Capitaines , dont les navires font encore dans
le havre de Guerne fay , fans être condamnés , furent
arrachés de leurs bords avec leurs équipages , &
traînés comme moi fur deux corfaires deftinés à
nous tranfporter. Nous mêmes donc à la voile le
5 , bien perfuadés qu'on nous menoit en Angleterre.
Mais quel fut notre étonnement , lorfque dans la
nuit du 6 au 7 du même mois , nous nous vîmes
dépofés & difperfés , contre toutes les loix de l'hu
manité , fur la petite Ifle de Chaufay , à cinq lieues
de la côte de France. Le peu d'effets que nous avions
pu fouftraire à la voracité de ces pirates , furent jettés
dans l'eau , & nous eûmes la plus grande peine pour
( 233)
en conferver une partie . Enfin mis à terre ainfi féparés
, nous errames dans l'obfcurité , à travers les
rochers affreux dont life eft bordée , expoſes à
perdre à tout moment la vie , criant les uns après les
autres , pour tâcher de nous rejoindre . No is crumes
long- tems étie jettés fur une terre défense , lorsque
le jour nous fit appercevoir enfin une chaumière , &
ranima nos efpérances . Nons nous réunimes , &
nous fumes portés à Saint Malo , au nombre de 52 ,
par des pêcheurs que nous rencon râmes . Vous obferverez
de plus , que nous refâmes aux fers durant
toute la travei fée.
» Permettez moi , Monfieur , de faite ici uneci1é6-
flexion . Si la Grande- Bretagne n'autorife pas ces indignités
, que doit- on penfer de fon Gouvernement ,
qui ne les réprime pas ? Si elle les autorite , quels
ménagemens doit - on avoir pour un peuple , qui parlà
n'en raérite aucun . J'ai l'honneur d'étre , & c .
le
Signé , MARSAN DE PERRAMON , Avocat.
MM. de Queiffat ont tenté une dernière voie pour
revenir contre l'Arrêt du Parlement de Paris , du 13
Avril dernier ; ils fe font pourvus en caflation par
miniftère de M. Fior de Saint Paul . Nous n'entrerons
pas dans le détail des moyens dont ils fe font
fervis pour attaquer un Jugement auquel l'Europe
entière a applaudi ; il paroît qu'ils n'ont pas été jugés
valables , puifque l'Arrêt du Confeil rendu le 20
Juillet dernier , les déboute de leur demande en
callation ; le motif de cet Arrêt , a été qu'il n'y avoit
point matière à fe pourvoir.
On mande d'Aix , que » le 22 du mois dernier , le
Parlement a rendu un Arrêt dans la caufe entre
M le Comte de la Blache , & M. de Beaumarchais .
Par cet Arrêt , le premier eft débouté de fes lettres
de réfcition , & condamné en 12,000 liv . de dommages-
intérêts ; le compte du premier Avril 1770 ,
eft déclaré exécutoire ; les Mémoires du Comte de la
( 234 )
Blache font fupprimés , ceux de M. de Beaumarchais
lacérés par un Huiffier , &c.
On fait que le Parlement de Rouen a proteſté
contre l'enregistrement des Lettres - Patentes du Roi ,
contenant les vingtièmes. Le 1s du mois dernier
il a fait à ce fujet l'Arrêté fuivant par lequel il
déclare nulle & de nul effet , comme contraire
aux loix & aux formes fagement établies , la tranfcription
faite par M. le Maréchal d'Harcourt , le
mois précédent ; & arrête néanmoins , pour donner
au Roi des preuves de zèle , de refpect & de
foumiffion , en tout ce qui ne fera pas contraire
aux loix & à la confcience des Magiftrats , qu'il
fera procédé par les Commiffaires nommés , à l'examen
des lettres tranfcrites s'il y a licu , & jufqu'à
ce , il perfifte dans fon arrêté du 11 Juin 1777 ,
&c. « Le Parlement nomma des députés pour
rédiger
l'arrêté qui doit être mis fous les yeux du
Roi ; le lendemain ils en firent leur rapport aux
Chambres affemblées , qui arrêtèrent que le Roi fera
très-humblement fupplié de confidérer . » 1 ° . Que
fon Parlement , pénétré du plus profond respect
pour fa perfonne , & pour tout ce qui porte le
caractère de fes volontés , s'eft trouvé dans la néceffité
indifpenfable d'oppofer le langage de la loi
à la tranſcription & publication faites le 2 Juin
dernier par le Maréchal d'Harcourt des Lettres-
Patentes da 24 Mai précédent ; voie d'autorité abfolue
, dangereufe & précipitée , fur laquelle ladite
Cour n'avoit pn garder le filence fans paroître concourir
à l'illégalité de pareils actes , ainfi qu'à l'atteinte
évidemment portée à la loi précieufe de la vérification
: précepte de la légiflation Françoife , auffi
ancienne que la Monarchie. 2 °. Que la néceflité de
la vérification de toute loi au Parlement eft une tra
dition immémoriale atteftée par le fait même de l'adreffe
de toutes leurs loix & de leur vérification au
Parlement , reconnue d'âge en âge par tous nos Sou
1
( 235 )
verains comme le moyen le plus efficace de les garantir
des ſurpriſes auxquels ils font perpétuellement
expofés ; que c'eſt par une fuire de cette néceffité
que l'on tient pour maxime conftante en France que
nuls édits , nulle ordonnance n'ont effet ; on n'obéit
à iceux , ou plutôt on ne les tient pour édits &
ordonnances s'ils ne font vérifiés aux Cours Souveraines
&par libre délibération d'icelles . ( La Roche
Flavin en fon traité des Parlements , liv. 13 ,
chap. 17 N° . I. ) 3 ° . Que l'infraction du droit facré
de la vérification bleffe tout à la fois les intérêts
du Souverain & ceux de la nation : ceux du Souverain
qui ne peut vouloir préférer à une puiffance jufte
& modérée , cette autorité qui le détruit ſouvent en
la voulant établir , & à laquelle les peuples donnent
un mauvais nom , ( paroles d'Henri IV. ) : ceux de la
nation qui fe trouveroit privée de tout appui & de
toute reffource , puifqu'en réduifant les Magiftrats
à l'état paffif de témoins d'enregistrements forcés ,
ce feroit ôter aux provinces le feul droit qui leur
refte , celui de faire entendre leurs plaintes ; droit
inviolable dont ledit Sgroi ne voudra jamais les
priver ; c'est le droit de la nature , celui de la raiſon.
4°. Que l'exercice du droit de vérification dans les
Cours fe fait par un examen réfléchi des loix qui leur
font adreffées , par une difcuffion profonde des difpofitions
qu'elles renferment ; une comparaifon des loix
nouvelles avec les anciennes , en un mot par une délibération
libre du Parlement , capable d'imprimer à
la loi le fceau d'une autorisation néceffaire ; qu'une
loi qui ne réunit point ces caractères effentiels , eſt
évidemment une loi non vérifiée , que l'autorité peut
la faire exécuter par force & par contrainte , mais
qu'il n'eſt pas en fon pouvoir qu'une loi non délibérée
dans le Parlement foit une loi vérifiée . 5 ° . Que
c'est un principe conftant & proféré en préſence de
nos Souverains , que » la vérification exiſte dans la
liberté des fuffrages , que c'eft une eſpèce d'illufion
( 236 )
9
dans la morale , & de contradiction dans la politique ,
de croire que les Edirs , qui par les loix du Royaume
ne foot pas fafceptibles d'exécution jufqu'à ce qu'ils
aient été portés & délibérés dans les compagnies
fo veraines , pallent pour vérifiés lorfq r'ils auront éré
lus & publiés par de fimples porteurs d'ordres . ( Dię
cours de M. Talon au lit de juftice du 17 Jam 1748 ) .
6°. Que ces maximes précieufes viennent d'éti e violées
d'une manière aufli dangereufe , quelle ett nouvelle
par la tranfcription faite des lettres- patentes du
24 Mai derrier en l'absence de ladite Cour , fans
que lefltes lettres lai aient été préfentées en aucun
tems à l'effet d'y délibérer ; circonftances d'autant
plus effrayantes , que le Maréchal Duc d'Harcourt a
dé laré qu'il n'étoit point question de délibérer
mais d'exécuter les ordres du Roi ; en forte que fi
d'un côté iefdites lettres font préfentées au Parlement
avec commandement de les enregistrer , de
l'autre on lui a interdit le feul moyen de procéder
à leur enregistrement , & de délibérer librement fur
les difpofitions qu'elles contiennent ; réunion de circonftances
, qui prouvent que l'on a réduit ladite
Cour à une impoffibilité abfolue d'exécuter ce qui
lui étoit commandé au nom dudit Sgr. Roi : impoffibilité
que ladite Cour (upplie ledit Sgr. Roi de
prendre en confilération , fi elle avoit le malheur
qu'en la traveftillant à fes yeux , on ofàt la lui préfenter
comme un refus d'obéir aux ordres de fon
Souverain 7 Qu'un pareil exemple fuffit pour
prouver la furprife évidemment faite à la religion
d'un Monarque , l'ami & le protecteur des loix , qui
a déclaré vouloir toujours demeurer attaché à l'obfervation
des formes ( Réponse du Roi au Parlement
de Paris , du mois de Février dernier ) , & que
fon intention étoit de maintenir le bon ordre dans
les délibérations , fans gêner la liberté des fuffrages
( Réponse du Roi aux Remontrances de
la Cour des Aides de Paris , trois Mai 1775 ).
( 237 )
3. Enfin que les ordonnances du Royaume étant
les vrais commandemens dudit Sgr. Roi , auxquels
fon Parlement a juré une fidélité inaltérable ( difcours
du Chancelier de l'Hôpital ) ; l'obéiffance des
Magiftrats ne doit pas s'écarter de la loi , & que
comme le commandement ne peut être arbitraire ,
l'obéiflance ne peut être aveugle . Ladire Cour , animée
par ces confidérations , pénétrée en même-temps de la
confiance la plus refpectueufe dans la bonté & la juftice
du Sgr. Roi , ofe efpérer qu'il n'attribuera la
conduite qu'elle a tenue , qu'au zèle le plus pur pour
le maintien des loix & la confervation des intérêts
dudit Sgr. Roi , dont l'autorité n'a point de bafe plus
aflurée que celle des loix.
Comme les lettres de nobleffe fe font multipliées ,
& que quelques- unes n'ont , dit - on , été accordées
qu'à la furprife & fur de faux expofés , on affure que
la Chambre des Comptes a réfolu de ne procéder à
l'avenir à aucun enregistrement , qu'après que des
informations fecrettes & publiques l'auront mife
en état de ne plus douter des juftes motifs de cette
grace. On croit que le Parlement & la Cour des Aides
prendront la même réfolution.
On continue les travaux fur le terrein qui s'eft
écroulé près du chemin de Mefnil- Montant ; on n'eft
pas encore parvenu à retirer tous les corps des per-
Lonnes qui y ont été englouties. Le Parlement , fur le
réquifitoire que le Procureur- Général lui a préfenté
à l'occafion de ce malheureux évènement , a rendu le
4 de ce mois un Arrêt , qui défend par provifion &
jufqu'à ce qu'il en foit autrement ordonné , de continuer
ni faire aucun travail dans les cavages de la
carrière.
Le Règlement pour l'établiffement du confeil des
prifes , & la forme d'y procéder , eft du 19 Juillet
dernier , & divifé en 24 articles,
( 240 )
On a des lettres de Cadix , où l'on dit que le Ca
pitaine d un navire Catalan , arrivé depuis peu dans
cette ville , a rapporté les détails faivans .
» Se trouvant a la Havane avec la flotte des
Indes , et ordre d'y charger des caifles fort péfantes
, dont l'étiquette amonçoit, du tabac , & de
mettre à la voile. On lui donna en partant des inf
tructions cachetées , qu'il ne devoit ouvrir qu'a une
certaine hauteur , & dans lefquelles il trouva forhe
d'aller à Bolton . Il s'y rendit. Aruvé dans ce port , d
débarqua les caiffes , a l'exception de celles qu'il
favoit être réellement remplies de tabac › Tous
ces faits , s'ils font vrais , ne laillent pas douter des
difpofitions de l'Efpague ; elle n'a point encore levé
le voile dont elle les couvie ; & fi l'attente des galions
ainé fur le mystère dont elle s'eft enveloppée,
leur arrivée ne tardera pas à le dévoiler .
» La flotte eft arrivée a Cadix le jour de S. Pierre ;
la crainte que la guerre ne fut déclarée , l'a retenue
dix jours aux Ifles Canaries . Nous attendons de jour
en jour la première divifion de M. de Cévallos , venant
de Buenos- Aires & conduifant dix -fept bâtimens
& deux Régimens d'Infanterie Il y a ordre
aux vailleaux & frégates , commandés par M. de
Cevallos , de fe joindre à l'efcadre qui eit en rade
à Cadix , au moment même de leur arrivée : cette
jonction faite , nous aurons 40 vailleaux de ligne
, 20 frégates & quantité de vaiffeaux de
transport en état d'exécuter ce qu'on jugera convenable
de leur ordonner,
» On arme le vaiffeau la Ste Trinité de 112
canons , il fe joindra à la flotte & fera monté
par le Commandant. Nous attendons M. de Cévallos
& le reite des troupes au mois de Septembre
, de même que toutes les forces maritimes
qui font en Amérique ; nous verrous alors ce que
fera notre Cour, «
Lafuite du Traité entre l'Eſpag. & le Port. à l'ord. proes
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours ; les Pièces fugitives nouvelles
en vers & en profe ; l' Annonce & l'Analyse de :
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ;
les Caufes célèbres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les
Avis particuliers , & c. &c.
25 A OUT 1778 .
A PARIS ,
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou .
rue des Poitevins.
Avec Approbation & Brevet du Roi.
TABLE.
244
tradiction
Air noté,
PIÈCES
FUGITIVES. SCIENCES
ET ARTS .
A Thémire
243 Gravures ,
Vers pour le Portrait de Annonces ,
Fénélon ,
Le vin de Bourgogne , 244 JOURNAL POLITIQUE.
Suite de l'Eloge de
Motte
Suite de l'Esprit de Con-
Dantzick ,
>
Question
philofophique, 277 Hambourg.
310
312
247
Petersbourg,
la
Conftantinople , 313
315
ibid .
258
Vienne , 316
,, 318
Enigme , Logogr.
279 Ratisbonne, 326
282 Londres , 331
NOUVELLES LITTÉ- États- Unis de l'Amérique-
RAIRES.
Septentrionale , 338
Les Barmécides , 283 Verfailles > 344
Le parfait Boulanger, 304 Paris 345
Jurifprudence , 307 Bruxelles
356
APPROBATION.
J'AI lu, par ordre de Monfeigneur le Garde des
Sceaux , le Mercure de France , pour
le 25 d'Août
,
Je n'y ai rien trouvé
qui puiffe
en empêcher
l'im
preffion
. A Paris , ce 24 Août
1778.
DE SANCY.
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERTO
rue de la Harpe , près Saint-Côme.
*
MERCURE
DE FRANCE.
25 AOUT 1778 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
A THÉMIRE.
THIMIRE , mon coeur qui t'adore
Ne fait qu'aimer ; hélas ! j'ignore
Cet art dont le charme vainqueur ,
De l'oreille paffant au coeur ,
Fit triompher l'amant de Laure.
Que ton amant des feux dont il eft animé
Ne peut-il te tracer une image fidelle !
Lij
244 MERCURE
Mes vers deviendroient le modèle
De l'amour le plus tendre & le mieux exprimé.
Sur un ton moins touchanr Tibule
Auroit foupiré fes amours ;
Je ferois oublier Catule ,
Et l'on verroit en moi l'Ovide de nos Jours.
En peignant mon ardeur extrême ,
Mieux que lui j'apprendrois à fe bien enflammer ,
Et pour apprendre à bien aimer
On n'auroit qu'à voir comme j'aime.
VERS pour mettre au bas du Portrait de
FÉNÉLON , tirés d'un Poëme à fes
Mânes , ouvrage manufcrit.
ODEDES FILS de nos Rois fublime Inſtituteur ,
Si digne de porter toi-même une couronne ;
Qui vivroit fous tes lois connoîtroit le bonheur
Tu démontres fi bien que la vertu le donne !
Par J. B. Baumier.
:
LE VIN DE BOURGOGNE,
O
Vers à ma bouteille.
MÈRE DES BONS MOTS , des ris & des Amours,
Toi qui par les plaiſirs fais embellir nos jours ,
Fais couler dans mon fang cette aimable folic ,
Qui met au rang des Dieux le mortel qui s'oublie.
DE FRANCE.
245
D'un docteur empefé tu peux faire un Piron ,
Un Ovide d'* , d'un Anglois un bouffon .
Le Pauvre , fous le poids d'une affreufe indigence ,
Brave , le verre en main , l'orgueil de l'opulence .
Un Poltron, quand tu veux , des Bourbons fuit les pas,
La valeur le conduit , il s'élance au trépas .
la démarche incertaine :
Un écrivain buveur , dans fa bachique emphaſe ,
Monté fur fon tonneau , croit être fur Pégaſe :
Horace en favourant tes fuaves odeurs,
Auroit de fon Falerne abjuré les faveurs.
Oui , du frèle vieillard tu parfumes l'haleine ,
Tu foutiens de fon corps
Dans fon fang rajeuni ton nectar velouté
Ramène doucement la joie & la fanté.
Des graves Médecins l'homicide fcience
Maudit plus d'une fois ta bénigne influence.
Le galant Rich ✶ ✶✶ confumé de langueur,
Dans tes fucs bienfaifans retrouve fa vigueur ,
Et peut encor unir , digne de fa couronne ,
Les Myrthes de Cypris aux Lauriers de Bellone.
Latt ** quand il boit , devient un Adonis ,
Le plaifir qu'il rappelle anime fes efprits ,
Et nourri de ton lait fouvent le vieux Voltaire ,
Sut encor nous toucher , nous inftruire & nous plaire.
Dans mes reins déchirés un dépôt douloureux
N'eft pas le fruit tardif de ton fuc dangereux.
La trifte & lente goutte , à la marche inégale
La fille des plaifirs aux Financiers fatale ,
N'a jamais circulé dans mes membres oififs.
L iij
246 MERCURE
Tu rends mon corps agile & mes bras plus actifs.
Créfus voit s'arrondir fa large corpulence ;
Il digère à loifir les tréfors de la France.
Mais fi de fes feftins le foutien & l'honneur ,
Tu ne viens y verfer la joie & le bonheur ,
D'un Fermier Bourguignon la table un peu ruftique
Flatteroit plus mon goût que fon luxe Perfique ;
Et fous l'humble chaumière un champêtre repas ,
Si tu viens l'égayer , a pour moi plus d'appas.
}
SUITE de l'Éloge de LA MOTTE , par
M. d'ALEMBERT.
LES Auteurs Dramatiques , dont la carrière
eft une espèce de guerre continuelle ,
ne peuvent , non plus que les Généraux
d'armée , eſpérer une fortune inaltérable
& fans revers . La Motte donna , trois ans
après Inés , une Tragédie d'Edipe qui n'eut
que quatre ou cinq repréfentations. Il avoit
fait fon Edipe en profe avant de le mettre
en vers ; & ce fut à cette occafion qu'il ofa
rifquer fon fyftême , fi ingénieufement foutenu
, & fi vivement réfuté , fur les Tragédies
en Profe. Ses principales raifons
étoient , que des Tragédies écrites de la
forte fe rapprocheroient infiniment plus que
les Tragédies en vers , de lafimplicité & de
la vérité de la nature; qu'un Auteur tragiques
DE FRANCE. 247
délivré de la contrainte de la verfification
feroit obligé , pour dédommager les fpectateurs
de la Poëfie dont il les auroit privés
de mettre dans fon Ouvrage plus de mouvement
& de vie ; qu'on ne lui permettroit
plus une feule de ces Scènes languiffantes ,
qu'on efluye & qu'on pardonne par la feule
crainte de rebuter les Ecrivains Dramatiques
, fi on exigeoit d'eux qu'ils fuſſent à
chaque moment & fans relâche intéreffans
& Poëtes tout-à- la fois ; qu'on avoit cru
d'abord de la Comédie comme de la Tragédie
, qu'elle ne pouvoit être qu'en vers ;
mais que Molière par les chef- d'oeuvres comiques
qu'il avoit ofé écrire en profe , avoit
forcé le public à revenir d'une prévention fi
contraire à fon propre plaifir ; qu'il en feroit
de même de la Tragédie , fi quelqu'un
avoit le courage de hafarder en ce genre des
efforts heureux ; enfin , que la loi impofée
aux Poëtes Tragiques d'écrire en vers , peut
écarter de cette carrière des génies rares
qui ayant reçu de la nature dans un degré
fupérieur le talent de la Tragédie , celui de
difpofer le fujet avec art , de l'intriguer avec
intérêt , de le conduire avec chaleur , n'auroient
pas au même degré le talent de la
verfification , ou même en feroient totalement
privés . On répondoit à la Motte , que
la Tragédie ne doit pas être la repréfentation
exacte de la nature ; qu'une telle repré
Liv
248 MERCURE
fentation exciteroit fouvent l'horreur & le
dégoût , plutôt que la fenfibilité & l'intérêt ;
que le plaifir du fpectateur confifte même
en grande partie à fentir qu'il n'affifte qu'à
une repréſentation & non pas à la chofe même
; qu'il y a beaucoup moins d'inconvénient
à fe rapprocher davantage de la nature
dans la Comédie , parce qu'on n'y a
point à craindre , comme dans la Tragédie ,
l'effet du fentiment pénible que produiroit
une repréſentation trop femblable à l'objet ;
que le charme de la verfification eft même
un moyen de détromper le Spectateur , s'il
étoit tenté de prendre l'action Théâtrale
pour la réalité , que par cette douce magie
l'émotion eft tempérée au point où elle le
doit être pour ceffer d'être importune , &
pour n'être plus qu'agréable ; que d'ailleurs
l'harmonie des vers eft une des fources du
plaifir que le fpectateur goûte ( ou qu'il efpère
) à la repréſentation des ouvrages tragiques
, & qu'il ne faut point lui ôter ;
qu'enfin la liberté d'écrire en profe ne rendroit
pas les Tragédies plus intéreffantes ,
mais contribueroit feulement à multiplier
les Tragédies mauvaiſes ou médiocres , &
qu'au lieu de gagner quelques grands honmes
à cette licence , on inonderoit le Théâ
tre d'une foule de Pygmées indignes de
l'occuper.
Telles étoient les raifons qu'on apportoit
DE FRANCE. 249
de part & d'autre ; raifons d'après lefquelles
prefque tous les Gens de Lettres, & fur tout
les Poëtes , ont prononcé en faveur des
vers , quoique tant de Verfificateurs , qui
dans leurs productions rimées fe montrent
fi bien nés pour la profe , paroiffent intéref
fés à lui donner la préférence. La Motte ,
tenant d'une main fes ingénieufes differtations
contre les Tragédies en vers , &
n'ayant de l'autre que fon malheureux Edipe
en profe pour appuyer par des exemples
l'étrange nouveauté qu'il propofoit , a eu le
fort de ces Avocats , qui après avoir plaidé
avec beaucoup d'art une affaire lirigieufe
perdent leur procès par la foibleffe des pièces
juftificatives qu'ils produifent en leur
faveur. La queftion , ainfi décidée par le
fait , femble l'avoir été fans appel ; & le
trifte fuccès de notre Académicien dans le
genre qu'il ofoit hafarder entrainé la
profcription du genre , qui dès ce moment
a été regardé comme interdit à perpétuité
pour fes fucceffeurs ; il faut ajouter pourcant
, que l'Arrêt rendu contre le projet de
la Morte , fut fans préjudice des Épigrammes
que l'exécution valut encore à l'Ecrivain
; on le compara au Renard qui a la
-queue coupée , & qui confeille aux Rehards
fes Confrères de fe débarraffer de la
leur ; & cette foule de Juges inexorables
Rulli ardente pour les
"
nouveautés , que
Ly
>
250
MERCURE
vère pour ceux qui ofent lui en offrir , youlut
jouir tout-à-la fois , dans fa juftice dif
tributive , du plaifir de décrier en mêmetemps
le genre , la Pièce & l'Auteur.
Si la Motte ne fut pas accueilli dans fes
affertions fur les Tragédies en profe , il le
fut encore moins dans ce qu'il écrivit contre
les vers. Le vice dominant de fa nouvelle
héréfie fur ce fujet , c'eft d'avoir cru que le
mérite des penfées difpenfoit de celui de
l'harmonie à - peu-près comme fi on prétendoit
qu'il eft indifferent d'exécuter un
air de mufique fur un inftrument faux ou
fur un inftrument bien d'accord , & d'oublier
la mefure en chantant , ou de l'obferver
avec fcrupule. La Motte femble avoir
voulu apprécier la Poëfie comme le Géomètre
mefure les corps , en les dépouillant de
toutes les qualités fenfibles ; mais le Géomètre
qui en uſe ainfi fait fon métier , &
le Poëte qui veut l'imiter fait tout le contraire
du fien. Auffi les fophifmes de cet intrépide
Novateur , efpèce de fourd qui nioit
le fentiment de l'oreille , n'ont dégoûté de
la verfification ni les bons Poëtes ni même
les mauvais. Zénon nioit l'exiſtence du mouvement
, Platon fe promena devant lui ;
Zénon continua de dogmatifer , & Platon
de fe promener fans lui repondre.
La Motte fut encore moins heureux dans
fon Iliade , que dans fes Paradoxes antiDE
FRANCE. 251
Poétiques. Il écrivit , comme l'on fait , contre
Homère , mais ce ne fut pas fon plus
grand tort ; ce fut de le traduire en vers
François. Il avoit attaqué le fujet , la marche
& l'enſemble de l'Iliade avec beaucoup
d'efprit , fouvent même avec beaucoup de
raifon & de goût ; il ne rendit pas affez de
juſtice aux beautés fublimes qui affurent à
ce Poënte le fuffrage de tous les fiècles ; il
fut encore moins faire paffer ces beautés
dans fa traduction ; il fubftitua un fquelette
décharné au prétendu monftre qu'il avoit
voulu combattre ; il avoit fu faire rire le
Public aux dépends de fes Adverfaires ; il
leur prêta le flanc en traveftiffant maladroitement
l'objet de leur culte , admirable en
effet à tant d'égards ; la diverfion puiffante
qu'il leur facilita par cette faute , fit prefque
oublier tous fes avantages ; & l'Iliade
en vers François vengea Madame Dacier ,
que la réponſe de la Motte à fes critiques
avoit rendue ridicule. Cette réponſe charmante
, pleine de fel & de grâce , offroit
par-tout le contrafte le plus piquant avec les
raifonnemens puérils , l'enthouſiaſme pédantefque
, & les invectives groffières de
cette femme favante , qui n'attaquoit fon
adverfaire qu'avec de l'érudition & du fiel ,
& à qui il n'oppofoit que de la Logique &
de la gaîté. Alcibiade , avoit dit Madame
Dacier , donna un grand foufflet à un Rhé-
L vj
252 MERCURE
teur qui n'avoit point les Ouvrages d'Homère
; que feroit- il aujourd'hui à un Rhéteur
qui lui liroit l'Iliade de M. de la Motte ?
Heureufement , répondit le paifible Philofophe
, quand je recitai à Madame Dacier un
des Livres de mon Iliade , elle ne fefouvint
pas de ce trait d'hiftoire. Il comparoit les
injures dont elle l'accabloit à ces charmantes
particules Grecques qui ne fignifient rien ,
mais qui ne laiffent pas , à ce qu'on dit ,
de
foutenir & d'orner les vers d'Homère. Il
ajoutoit que ces injures avoient toute lafimplicité
des temps héroïques , & toute l'énergie
de celles que fe prodiguent les héros de
'Iliade Auffi difoit-on que Madame Dacier
traitoit fon Adverfaire à la Grecque , &
que fon Adverfaire en ufoit avec elle à la
Françoife. Mais la Motte , fi attaché par
goût à la profe , auroit dû dans cette difpute
s'en tenir à la fienne ; il eut le mal--
heur d'appeler à fon fecours cette Poëfie
qu'il avoit tant décriée , & qui , comme
par répréfailles , l'abandonna plus que jamais
dans ce moment critique. I refferabla
à un Général habile , mais imprudent ,
qui après avoir fait avec avantage une guer
re favante de campemens & de manoeuvres ,
voudroit couronner fes fuccès par une action
décifive en bataille rangée , & perdroit
par fa défaite tout le fruit & tout l'honneur
de fa Campagne
.
1
DE FRANCE. 253
Ses fables , qui parurent quelques années
après fon Iliade , n'effuyerent guères moins
de critiques . On y a loué l'invention des
fujets , la jufteffe , & fouvent la fineſſe de
la moralité. On a prétendu que la Fontaine
même n'avoit pas ce mérite autant que la
Motte ; mais le grand , le vrai mérite d'une
fable , c'eft l'art de la narrer & de l'écrire,
& voilà où la Fontaine eft inimitable . Dans
fes Fables , les beautés femblent être échappées
au Poëte fans qu'il y fonge , & prefque
fans qu'il le fache ; dans celles de la
Motte les beautés ( car pourquoi diffimuler
qu'il s'y en trouve de plus d'un genre ? )
ont prefque toujours un air penfé qui décéle
le foin & la recherche . On peut juger de
la différence des deux Écrivains par celle
même de leurs fautes , comme l'obſervoit
un Géomètre, (*) qui malgré l'anathême lancé
par tant de Poëtes contre la Géométrie ,
prenoit quelquefois la liberté de raifonner
avec finelle & avec jufteffe fur les Ouvrages
de goût ; toutes les fautes de la Fontaine
, difoit- il , font en négligence , toutes
selles de la Motte en affectation. Il eft pourtant
arrivé à des hommes de beaucoup d'ef
prit de s'y méprendre. Un illuftre Écrivain
fit tomber dans ce piége toute la Société du
Temple , en lui récitant une Fable , qu'il
(*) M. de Mairan.
254
MERCURE
donna pour être de la Fontaine , & qui fut
reçue avec tranſport ; Meffieurs , leur
dit-il , quand ils furent las d'applaudir , la
Fable eft de la Motte. Malgré les défauts de
ce dernier , jetons un moment les yeux fur
cette multitude de Fables , imprimées depuis
quarante ans , & dont les Auteurs ont
voulu fe gliffer entre la Fontaine & lui , car
ils font tous affez modeftes pour ne pas difputer
la première place à la Fontaine ; &
fans ôter à leurs Ouvrages ce qu'ils peuvent
avoir d'eſtimable , oſons demander au
Public quel eft celui qui a déplacé la Motte ;
ajoutons cependant que la plupart de ces
Écrivains ont laiffé la Motte bien loin derrière
eux , non dans leurs Fables , mais ce
qui eft plus aifé , dans leurs Préfaces , fans
compter la décifion irréfragable d'une nuée
de Journaux en leur faveur. Nous ne parlons
ici que des Fabuliftes qui jufqu'à préfent
fe font montrés au jour. Il en eft un ,
que le Public defire ardemment d'y voir pa
roître ; les applaudiffemens qu'il a fi fouvent
reçus dans les féances de l'Académie
font le gage de ceux que fes Lecteurs lui
préparent.
On peut , d'après une règle auffi fûre que
facile , apprécier le mérite Poëtique de la
Motte. Veut-on favoir fides vers font bons;
qu'on fe demande fi on voudroit les retenir
quand on les a lus ; malheur à ceux qui ne
DE FRANCE. 255
foutiendroient pas la queftion. On fait par
coeur , même fans les chanter , plufieurs
morceaux des opéras de notre Académicien ;
on cite avec éloge plufieurs de fes Fables ;
on en fait plufieurs vers , quelques-uns même
ont fait proverbe ,
Il vaut mieux plaire que fervir ;
L'ennui naquit un jour de l'uniformité ;
La haine veille & l'amitié s'endort.
& beaucoup d'autres que nous pourrions y
joindre ; on cite enfin quelques Stances de
Tes Odes , genre de Poëfie où fans Rouffeau
nous aurions fi peu à citer , & tant
à oublier. Concluons que fi la Motte n'eft
pas un grand Poëte , c'eft du moins un Poëte
dont on a retenu des vers ; & demandons
qu'on nous en dife un feul de tant de Rimeurs
qui le décrient.
On lui a reproché fes paradoxes fur la
Poëfie , fur les Tragédies en profe , fur
l'Ode , fur la Fable , fur le Poëme Epique.
Il étoit pourtant affez naturel qu'il foutint
ces paradoxes. Il voulut faire des vers , &
fentoit que la nature ne l'avoit pas fait
Poéte ; il vouloit faire des Odes , & fentoit
qu'il avoit plus de Logique que de
chaleur , plus de raifon que d'enthouſiaſme ;
il vouloit faire des Tragédies , & le voyoit
à une diftance immenfe de Corneille & de
256 MERCURE
Racine ; enfin il vouloit faire des Fables ,
& fentoit que fon efprit , dont le caractère
étoit la fineffe , effayeroit envain d'attraper
la naiveté charmante de la Fontaine ; que
lui reftoit-il donc à faire ? de foutenir avec
tout l'art dont il étoit capable , que l'harmonie
& les images n'étoient point néceffaires
à la Poéfie , la chaleur & l'enthouſiafme
à l'Ode , la verfification à la Tragédie ,
& la naiveté à la Fable . La Motte s'eft fait
une poétique d'après fes talens , comme
tant de gens fe font une morale fuivant
leurs intérêts. Ne croyons point à fes opinions
; mais pardonnons- lui de les avoir
foutenues ; il n'eft guères d'Ecrivain qui
n'ait cherché , comme lui , à rabaiffer le
genre de mérite qu'il fentoit lui avoir été
refufé par la nature. L'Auteur peu correct ,
& pareffeux de repaffer la lime fur fes productions
, fera l'éloge de la négligence du
ftyle , il appellera facile une Poefie lâche &
trainante ; celui qui penfe peu mettra tout
le mérite dans la diction , celui qui écrit ou
qui croit écrire avec chaleur ( expreffion
dont on abufe tant aujourd'hui ) donnera
le prix à cette chaleur vraie ou fauffe fur la
raifon & la jufteffe ; le public laiffera l'amour
propre de chaque Ecrivain faire fon
plaidoyer , rira de leurs efforts , non de gé
nie , mais de raifonnement pour hauffer
leur place , & finira par mettre chacun à la
fienne.
¿
DE FRANCE. 257
Si les vers de la Motte ne font pas des
chef-d'oeuvres de Poéfie , fes écrits en profe
peuvent être regardés comme des modèles
de'ftyle. Ses difcours Académiques obtinrent
furtout les plus grands applaudiffemens.
Il eft vrai qu'ils en ont été redevables
, non- feulement à leur mérite réel
mais à un autre talent de l'Auteur , qu'il
feroit injufte de paffer fous filence . Perfonne
ne lifőit , ou plutôt ne récitoit ( car on
fait qu'il étoit aveugle ) d'une manière plus
féduifante & plus magique ; gliffant rapidement
& à petit bruit fur les endroits foibles
, appuyant avec intelligence , quoique
fans affectation , fur les traits les plus heureux
, mettant enfin dans fa lecture cette
efpèce de ponctuation délicate , qui fair
fentir les différens genres de mérite par des
inflexions auffi fines que variées ; mais furtout
évitant avec le plus grand foin cette
emphafe qui revolte l'auditeur en voulant
forcer fon fuffrage , & qui manque fon
effet en cherchant à l'augmenter.
La Motte avoit un efprit fi propre à fe
plier à tout , qu'il étoit même Théologien
quand il le vouloit. Il a fait jufqu'à des
Mandemens d'Evêques , à qui , comme de
raifon , il a bien gardé le fecret , & qui ont
encore eu plus de foin de le lui garder ;
mais fa touche & fa manière le déceloient
malgré lui. Nous dirons ici en pallant ,
248 MERCURE
qu'il a été de même l'Auteur tacite de plufieurs
autres écrits que fes ennemis auroient
déchirés , s'ils en avoient connu le véritable
père , mais dont le père adoptif & putatif
recevoit leurs précieux hommages . La Motte
auroit pu leur répondre comme cette tâte
qu'un Artifte avoit fait paffer au travers
d'un tableau , & que les fuprêmes Juges en
peinture trouvoient très - peu reffemblante
; Meffieurs , c'est moi-même. Il racontoit
à cette occafion qu'un de ces malheureux
Ecrivains , qui font trafic d'éloges &
de fatyres , un de ces hommes condamnés
à vivre des groffiéretés périodiques qu'ils
imprimoient contre lui , avoit eu la maladroite
équité de louer beaucoup un écrit
dont il ne le croyoit pas l'Auteur ; & que
détrompé bientôt d'une méprife fi cruelle ,
il n'avoit pu s'empêcher de s'écrier avec la
baffeffe la plus naïve ; ah ! fi je l'avois fu
plus-tôt ! Exclamation qui a été renouvellée
plus d'une fois dans des cas femblables ,
par des hommes dignes de la répéter.
La fin dans le prochain Mercure.
ON
Suite de l'Esprit de Contradiction.
N NE peut méconnoître dans l'homme
l'amour de la liberté phyfique , c'eſt- àdire
de celle des mouvemens de fon corps.
Ce penchant , qui lui eſt commun avec les
DE FRANCE. 259
animaux , eft en lui comme en eux naturel &
indépendant de l'éducation & de toute idée
acquife. Quoiqu'une longue habitude puiffe
l'affoiblir , il n'eft jamais entièrement détruit.
Tout animal captif cherche à rompre
fa chaîne , & , devenu libre , il écarte de
lui , autant qu'il peut , toute action d'un
être étranger tendante à contraindre fa propre
activité ; ce defir de liberté , cette averfion
pour toute contrainte , font une des
fuites néceffaires de fon activité , même
de fon pouvoir d'agir.
Ce même amour de la liberté eft auffi
dans l'homme au moral , & pour les mouvemens
de fon ame. Une inclination naturelle
, & puiflante nous porte à exercer
les facultés de notre efprit & nous
fait fouffrir impatiemment toute impulfion
étrangère ; & notre amour pour ce
genre de liberté n'eft au fonds que l'activité
même de notre âme , puifque vouloir
penfer tout feul eft la même chofe que
vouloir penfer ;comme vouloir marcher tout
feul , eft la même chofe dans un enfant que
vouloir matcher.
Or , il me femble que cet amour de la
liberté et le principe ultérieur de l'efprit
de contradiction , ou en d'autres termes
que l'efprit de contradiction eft dans l'homme
une fuite néceffaire de fon activité & de
fon amour de la liberté.
Lorfque vous me donnez votre opinion
fur un fujer , fur un livre , fur un hom-
1
260 MERCURE
me , il ne me refte que fort peu ou même
rien du tout à faire fi je ne prens le parti
de vous contredire. Plus vous énoncerez
fortement votre façon de penfer , moins
il me restera d'action à exercer dans le même
fens ; il faudra donc que j'agiffe dans
le fens oppofé , fi je veux céder au penchant
qui m'entraîne à l'action . Si mon
allentiment à l'opinion que vous énoncez
eft une action libre de mon efprit , on conviendra
au moins que c'est le moindre degré
d'action qu'il puiffe avoir & le plus foible
exercice qu'il puiffe donner à fa liberté.
On remarque fréquemment une oppofition
de caractère entre le père & le fils
la mère & la fille , le maître & fes domeftiques
, l'inftitureur & fon élève. Un enfaut
a très- fouvent les bonnes qualités
oppofées aux défaurs de fon père , ou les
défauts contraires à fes bonnes qualités. L'avare
a un fils prodigue. La mère emportée,
une fille douce , & c. C'eft que l'efprit de
contradiction est une arme que la nature
fournit à l'enfant pour défendre fa liberté
menacée , & que l'habitude s'établit en lui
de contredire , pour fe défendre d'agir ,
de fentir & de penfer d'après les perſonnes
qui ont de l'autorité fur lui.
Cette oppofition de caractère et ordinairement
plus forte entre un père & fon
fils unique , une mère & fa fille unique ,
que dans les familles nombreufes ; párceque
l'empire du père & de la mère eft
DE FRANCE. 261
bien plus proche , plus continu & par conféquent
plus contraire à la liberté de l'enfant
dans le premier cas que dans le fecond
.
Par la même raifon , l'efprit de contradiction
est bien plus vif & l'oppoſition de
caractère entre les enfans & les parens plus
marquée dans l'éducation domestique où
l'empire des pères & des maîtres pèle plus
fortement fur l'enfant , que dans l'éducation
commune. Dans la première , l'enfant
dont les actions font dépourvues de motif,
en trouve un dans le fimple defir de
ne pas faire ce qu'on lui ordonne , & de
faire ce qu'on lui défend : voilà ſa régle
& fon guide : il fait parfaitement ce qu'il
veut auffitôt qu'on lui a fait connoître ce
qu'on ne veut pas réciproquement.
Ce motif de détermination lui manque
dans l'éducation commune. D'abord parce
qu'on n'exige de lui que ce qu'on exige
également de cent autres C'est une loi
générale qui le gouverne & non la volonté
particulière d'un père ou d'un maître , &
fa liberté s'en trouve moins léfée . En fecond
lieu , avec fes camarades il n'a pas
befoin du fecours de l'efprit de contradiction
pour conferver fa liberté , leur volonté
fur lui n'étant pas foutenue d'autorité.
Enfin , comme tous exigent de lui quelque
chofe & fouvent des chofes oppofées ,
l'efprit de contradiction ne pourroit lui
fervir de guide , parce que pouffé en deux
262 MERCURE
fens contraires , s'il vouloit fe mouvoir contrairement
à une impulfion , il fe mouveroit
néceffairement conformément à l'autre. Il
y a donc une infinité d'actions de fa vie
dans lefquelles il n'agit point d'après l'efprit
de contradiction , qui dès- lors influe
moins fur fon caractère , & le laiffe s'accoutumer
à l'empire de la raifon & de
la vérité , & c'eft peut-être là , pour le dire
en paffant , le plus grand avantage de l'éducation
publique & commune des Colléges
fur l'éducation privée & domeſtique.
J'ai vu de jeunes perfonnes après une
éducation domeftique , tellement tournées
à l'efprit de contradiction , qu'en devenant
maîtreffes d'elles mêmes , elles fe font
trouvées dans une impuiffance abfolue d'agir.
Je les ai vues chancellantes dans leurs
opinions , parce qu'elles n'avoient plus
d'opinion à combattre, & ne pouvant faire
un pas , parce qu'elles n'avoient perfonne
à heurter en marchant. Je les ai vues chercher
, appeler la contradiction ; conjecturant
avec fagacité ce qui pouvoit être conforme
aux idées & aux goûts de tous ceux
avec qui elles vivoient , pour le déterminer
â vouloir précisément le contraire
fe refufant conftamment à dire ce qu'elles
penfoient ou même à agir & penfer juſqu'à
ce qu'elles euffent de quoi contredire;
& quand les perfonnes qui fouffroient
de cette contradiction continuelle fe font
réfolues à n'avoir plus d'avis ou du moins
DE
FRANCE.
263
à le cacher
foigneufement , alors ne pouvant
avoir de volonté , elles ont perdu toute
activité , & font tombées dans une forte
de léthargie & dans l'ennui profond , inféparable
de l'inaction.
Enfin , &
généralement , l'efprit de contradiction
eft preſque toujours la difpofition
des malades , des vieillards , des femmes
, des perfonnes à vapeurs ; parce que
c'eft dans ces différens états qu'on craint
le plus d'être affervi . Pour ne parler que
des femmes , leur foibleffe naturelle &
celle où les lois les
réduifent , les expofant
davantage à être
fubjuguées , elles
s'en défendent avec plus de foin . Si elles
font
vaporeufes , le danger eft encore plus
grand ( ou au moins en jugent-elles ainfi ) ,
parce que dans ces vapeurs l'activité de
l'ame eft moindre ou plus
indéterminée
d'où il arrive qu'on faifit plus avidement
dans la
contradiction même un motif de
fe décider. Les vapeurs font
ordinairement
accompagnées d'une certaine foibleffe de
l'efprit , qui fait qu'il ne peut fe prendre
à rien , & d'une incertitude qui l'empêche
de fe diriger vers aucun objet avec
quelque conftance. Propofez à une femme
à vapeurs le choix de deux promenades
, de deux lectures , de deux parures ,
vous la verrez fufpendue , indécife des
heures entières . Voulez-vous la décider
promptement & furement , parlez en fayeur
de l'un des deux partis ; elle pren264
MERCURE
dra l'autre auffitôt & y tiendra avec obftination
.
Je ne dois pas oublier les Gens de Lettres
fouvent attaqués de la même maladie , &
qui en laiffent voir les fymptômes , lorfque
l'ufage du monde ne les a pas formés
à diffimuler leurs opinions & à volérer
celles des autres : accoutumés à exercer
les facultés de leur efprit avec plus
de force & de fuite , ils fouffrent plus impatiemment
qu'on veuille leur faire adopter
des fentimens auxquels ils n'ont pas été
conduits par eux-mêmes ; ils ne veulent
pas fe laiffer mener , parce qu'ils marchent
ordinairement feuls , & l'efprit de
liberté les armant contre la vérité même ,
dégénère quelquefois chez eux en efprit
de contradiction .
Quelques gens du monde en lifant ceci
, croiront pouvoir tirer avantage de cet
aveu contre les Gens de Lettres & m'en
fauront gré ; mais je ne veux pas furprendre
leurs éloges , & je leur dirai avec la
même franchife , que fi l'efprit de contradiction
eft en eux un peu mieux déguifé
fous les formes de la politeffe , il eft fouvent
accompagné d'un mépris pour les opinions
qu'ils combatrent , plus choquant que toute
la dureté du Pédantifme ; d'ailleurs , il eft
moins excufable qu'un homme accoutumé
à la réflexion & au travail , qui exerce tous
les jours fon efprit dans l'art difficile de
penfer , & qui s'eft fait un fonds d'idées
acquifes
DE FRANCE. 265
*
acquifes & d'opinions arrêtées , fur un grand
nombre de fujets , combatre , fans allez de
réflexion , une affertion vraie , qu'il n'a
pas encore examinée ; c'eft une faute que
je ne veux pas excufer entièremenr : mais ,
après tout , un tel homme a acquis le
droit de rejeter quelques fois l'opinion
des autres , par la raifon même qu'il met
quelque foin à former les fiennes. Mais
j'avoue que je n'accorde pas la même indulgence
& les mêmes droits à ces gens
de la meilleure compagnie , & de beaucoup
d'efprit qui contredifent continuelle
ment dans la converfation les vérités les plus
évidentes , ou du moins les mieux prouvées
, fans avoir jamais examiné les queftions
auxquelles elles tiennent , & fans
projet de les examiner le lendemain . Je
n'ai pas befoin d'avertir que je ne parle
pas ici des gens du monde qui ont cultivé
leur efprit , & qui ont autant de droit
que les Savans de profeffion d'avoir un avis.
Je m'attends bien à voir le principe que
je donne à l'efprit de contradiction , méconnu
par ces Moraliftes qui regardent
l'amour-propre ou l'intérêt comme la fource
d'où découlent toutes les actions humaines
. Leurs argumens font connus , je ne
les répéterai pas ici , mais je puis y oppo.
fer des réponſes fatisfaifantes.
Je remarque d'abord qu'il ne faut pas
confondre l'amour - propre en nous avec la
haine que nous avons pour ce vice en au
25 Août 1778.
M
266 MERCURE
trui, Or , les effets de l'efprit de contra
diction ont bien pour principe immédiat
la haine que nous avons pour l'amour propre
des autres ; mais cette haine elle - même
n'eft qu'un effet manifefte de l'amour de
la liberté,
L'amour - propre qui fe montre , & il
ne peut être ici question que de celui-là ,
n'eft autre chofe que l'expreflion trop forte
de l'opinion qu'un homme a de lui même
& dont nous fommes bleflés , principalement
à raifon de ce qu'elle eft trop pro
noncée. Nous favons généralement & nous
fommes parfaitement convaincus par nos
obfervations fur les autres & fur nousmêmes
, que tout homme a une idée avan
rageufe de fon mérite. Nous ne le troublons
pas dans cette opinion , lorſqu'il nẹ
prétend pas nous la faire recevoir ; nous
Croyons quelquefois au mérite d'un homhomme
autant que lui-même ; mais dèsqu'il
nous laille voir le projet de nous y
faire croire , l'efprit de contradiction fe
déploye , & nous cefferons de lui rendre
juftice , parce qu'il veut que nous la lui
rendions .
En fecond lieu , il me femble que l'ef
prit de contradiction fe montre, avec toute
fon énergie, dans beaucoup de circonftances
où l'intérêt & l'amour- propre ne parlent
point au coeur de l'homme.
Il agit très fortement dans les enfans
dès l'âge le plus tendre ; or , il eft diffici
DE FRANCE. 267
le de fuppofer en eux , avec quelque vraifemblance
, aucune pallion antérieure à
l'amour de la liberté.
Il n'eft jamais plus ardent que dans les
querelles théologiques & philofophiques ,
qui n'ont pour objet que des opinions.
fpéculatives , & dans ces difputes extemporanées
, qui naiffent à tous momens dans
la converfation , & dans lefquelles aucun
des contendans n'a d'intérêt véritable à ce
qu'une opinion triomphe plutôt que l'autre.
Qu'on choififfe un fujet , le plus indifférent
à toute une fociété , & qu'on avance
une propofition vraie fur ce fujet , neuf
fois fur dix la vérité que vous aurez énoncée
fera combattue par quelqu'un des affiftans
& par la fuppofition même elle ne
le fera pas par intérêt.
Il y a des gens à qui on peut faire foutenir
fucceffivement deux opinions contradictoires
, en avançant fucceffivement deux
propofitions contradictoires. Deux hommes
fe promènent dans un Chantier de
Marine. L'un dit voilà du bois excellent.
Point du tout , dit le contradicteur , il ne
vaut rien. Le premier s'approche & feignant
de regarder avec plus d'attention ,
en effet , dit-il , voilà le ver en plufieurs endroits,
Le ver, dites vous , il n'y en apas
veftige. C'eft moi qui me trompois & le bois
eft des plus fains que j'aie vus . Il eſt affurément
impoffible d'expliquer par le morif
de l'intérêt cette double contradiction ,
144
M ij
268 MERCURE
& je crois qu'on en rendra raiſon d'une
manière beaucoup plus naturelle , en l'attribuant
à un amour déraifonnable & mal
entenda de la liberté , qui fait craindre à
certaines gens jufques à l'empire de la vérité
.
On peut encore reconnoître cette paſ
fion pour la liberté fans aucun motif d'intérêt
dans la manière dont on juge les
anciens & les modernes ; celui qui loue
Virgile énonce une opinion qui , à proprement
parler , n'eft pas à lui , qui au
moins ne lui eft pas particulière. Il ne
trouve point ou prefque point de contradicteurs.
Mais fi l'on parle d'un Auteur
moderne , c'est toute autre chofe ; les Gens
de goût du fiécle & de la Cour de Louis
XIV qui fentirent les premiers le mérite
de Quinant , & qui l'annoncèrent , produifoient
leur opinion avec quelque autorité.
Ils vouloient ou paroiffoient vouloir
exercer quelque empire fur l'efprit des
autres , ils devoient donc trouver de la
contradiction & de la réfiftance ; & Defpréaux
, cet excellent maître de goût , a
pu laiffer égarer le fien jufqu'à tenter de
rendre ridicules , jufqu'à appeler lieux communs
de morale lubrique Armide , Atys &
Roland , ces ouvrages charmans , qu'il n'avoit
aucun intérêt de trouver mauvais,
J'ai cité plus haut les oppofitions que
rencontrent les hommes d'état les plus
habiles & les mieux intentionnés , il me
DE FRANCE. 269
femble qu'elles ne peuvent être l'ouvrage
de l'intérêt.
Si vous voyez un Adminiftrateur voulant
rendre à l'Agriculture fon activité , au Commerce
fa liberté , à l'induftrie fes reffources
, à la perception des impôts fa fimpli
cité , aux Citoyens de tous les ordres leurs
droits naturels , & que cet homme foit en
butte à un déchaînement univerfel , ne
penfez pas que ce foit l'intérêt qui égare
à ce point l'opinion . Le plus grand nombre
de ceux qui critiquent les opérations
du Miniftre , n'ont rien à gagner à ce
qu'elles échouent , & tous les Citoyens
fi l'on en excepte ceux qui vivent immédiatement
de l'abus , doivent defirer le
rétabliſſement d'une bonne administration.
Mais les opérations du Miniftre font approuvées
d'un certain nombre de gens
qui les annoncent comme fort bonnes ; le
Miniftre lui- même en changeant , en réformant
, a l'air de dire au Public : Je
fais mieux qu'on n'a fait avant moi . Je fais
bien : il faut donc que l'efprit de contradiction
s'élève & employe toutes les forces
à le décrier . Sans cela , que dire qui ne
fût précisément ce que les amis du Miniftre
difent déjà .
Ajoutons enfin qu'il n'eft pas rare , &
l'exemple que nous venons de donner en
fournit la preuve , qu'il n'eft pas rare ,
dis- je , de voir l'efprit de contradiction
pouffé jufqu'au point d'armer l'homme con-
M iij
270 MERCURE
tre fon propre intérêt . En mille occafions
on tient plus fortement à fes idées qu'à
fon avantage réel & connu . Voilà ce qui
fait tant de martyrs d'opinions extravagantes
, tant d'entreprifes folles qui ruinent
ceux qui les font , & c . Et il me femble
qu'en tous ces cas , la paffion de l'homme
pour la liberté eft le motif qui l'attache
fi fortement aux opinions qu'il a adop
tées
aux plans qu'il a conçus , puifqu'en
les foutenant il s'écarte de fes véritables
intérêts.
Je fais qu'on attribue communément
ces effets à la méchanceté & à la corrup
tion des hommes . Il n'y a rien de fi facile
que de donner ce principe à tout ce qui
fe fait de mal ; mais il faut fe défier de
l'application , précisément parce qu'elle eft
trop générale & trop aifée. Les hommes
font moins méchans & furtout moins conf
tamment méchans que ne le fuppofent des
Moraliftes mifantropes.
Que des actions préparées , méditées qui
préfentent des objets puiffans d'intérêt foient
l'effet de la vengeance , de la haine , de
l'envie , de l'avarice , de l'ambition , &c.
cela fe voit en effet trop fouvent ; mais
pour combattre la vérité , même connue ,
pour contredire , il ne faut qu'un amour
mal entendu de la liberté. Si l'on veut:
nous faire admirer un grand Ecrivain , un
grand Artifte , un grand homme d'état ,
un homme de bien , il fe peut qu'on reDE
FRANCE. 171
pouffe l'admiration , l'eftime ; qu'on refufe
même juftice fans hair ni le génie , ni les
talens , ni la vertu ; en un mot , fans être
méchant , & feulement pour ne pas recevoir
fes opinions d'autrui . La nature hu
maine n'eft pas plus parfaite , mais auffi
n'eft elle pas plus méchante que cela .
Cette manière de voir l'homme, en même
temps qu'elle nous femble plus vraie , eft
auffi plus confolante. Si l'efprit de contradiction
tient au defir de conferver & d'exercer
notre liberté , il ne faut pas fe plaindre
de la nature , puifque la liberté , ou
fi l'on veut l'activité , eft le préfent le plus
précieux qu'elle nous ait fait , & qu'il eft
moins affligeant de voir les hommes comme
portant l'amour de cette liberté à un excès
quelquefois déraisonnable , que comme
méchans & continuellement occupés
de nuire ; on fe familiarife avec la foibleffe
& l'imperfection ; mais il n'y a point de
traité à faire avec la méchanceté.
Sans doute on ne peut fe diffimuler que
l'efprit de contradiction entraîne après lut
des inconvéniens confidérables. Il eft fouvent
le fleau de la fociété. C'est lui qui en
trouble la paix. Ses effets fâcheux fe font
fentir dans les querelles de tous les genres
politiques , théologiques , philofophiques
, littéraires , &c. auxquelles il donne
ordinairement naiffance , & qu'il exalte .
jufques à la paffion . C'eft par l'efprit de
contradiction que chaque parti exagère fon
Miv
272 MERCURE
opinion même , & ce qu'il appelle l'abfurdité
de fes adverfaires ; qu'il charge les
couleurs du paradoxe , en croyant ne faire
autre chofe que foutenir ce qu'il avoit avancé
d'abord ; de forte que la querelle étant
arrivée ainti par degrés à fa plus grande
vivacité, fi l'on retranchoit des affertions de
chaque parti ce que l'efprit de contradiction
y a mis , on trouveroit fouvent des
opinions peu diftantes l'une de l'autre &
très faciles à concilier.
C'eft encore l'efprit de contradiction qui
parvient fouvent à arracher aux grands
talens & aux grandes actions l'eftime publique
, première & prefque unique récompenfe
du génie & de la vertu .
Il est malheureufement vrai qu'une des
plus grandes caufes du découragement qu'éprouvent
les hommes occupés de la recherche
des vérités utiles , du perfectionnement
des Arts , de la production des chef- d'oeuvres
du goût , du bonheur des fociétés , &c .
eft cette oppofition continuelle qu'élève
devant eux l'efprit de contradiction . Tant
que l'ardeur & l'enthoufiafme de la jeuneffe
les animent ; tant que les illufions
d'un coeur fenfible & bon les foutiennent ,
les obftacles ne les rebutent pas. Ils fe
flattent d'en triompher. Ils comptent fur
le pouvoir de la vérité , fur l'empire du
beau , fur l'attrait de la vertu qui doivent
fubjuguer le monde. Ils n'imaginent pas
qu'on puiffe méconnoître & encore moins
DE FRANCE. 273
C
infulter ces divinités bienfaifantes autrement
que par une erreur involontaire qu'ils
efpèrent diffiper. Mais lorfqu'une trifte expérience
les a détrompés , quand fe_montre
à leurs yeux pour la première fois un
ennemi caché jufqu'alors, ou dont ils avoient
méconnu la force ,
Ploravere fuis non refpondere favorem
Speratum meritis ,
le découragement & l'inaction fuccèdent à
l'ardeur & à l'activité ; l'homme à talents
laiffe oifif en lui le génie qu'il avoit reçu
de la nature , pour plaire & pour émouvoir
; le Philofophe tient une foule de vérités
dans fa main , fans daigner l'ouvrir ;
l'Adminiftrateur éclairé & vertueux fe contente
de gémir déformais fur les maux de
l'humanité , en renonçant à les guérir.
D'un autre côté , comme dans les chofes
humaines le bien eft prefque toujours
à côté du mal ; on peut regarder l'efprit de
contradiction comme une fource de beaucoup
d'avantages. C'eft lui qui conduit
infenfiblement le genre humain à la lumière
& au bonheur , par la deftruction fucceffive
de toutes les erreurs. En excitant les
efprits à combattre les opinions fauffes
qu'on a d'abord avancées fur toutes fortes
de fujets , il a fait naître la difcuffion
& découvrir les vérités oppofées. C'eſt
peut-être parce qu'Ariftote vouloit contrarier
en tout Platon , qu'il a énoncé cette
MY
274 MERCURE
grande vérité , que toutes nos connoiſſan
ces viennent des fens.
On contefte quelquefois aux anciens des
découvertes qu'ils ont faites . D'autres fois
on difpute injuftement aux modernes le
mérite de l'invention , il y a un moyen de
réfoudre ces difficultés dont on ne s'eft pas
encore avifé. Voulez - vous favoir fi une
opinion a été foutenue par quelque Ancien ,,
che chez fi quelque Philofophe de l'Antiquité
a eu l'opinion contraire , & foyez
fûr que fi l'un a dit que le Soleil tourne
autour de la terre , un autre aura enfeigné
que la terre tourne autour du Soleil ;
parmi les fectes de Philofophes , il falloit
bien que quelqu'une eut raifon , puiſque
toutes fe contredifoient.
Lors même que les vérités font décou
vertes , l'efprit de contradiction fert à les
faire développer & prouver par de bonnes
raisons parce que les inventeurs & les
défenfeurs de ces vérités , attaqués par des .
contradicteurs , cherchent tous les moyens,
de les foutenir , les voient de tous les côtés,
au-lieu de fe laiffer aller à l'indolence & à
la ftagnation , naturelles à l'homme , lorf.
que fon attention n'eft plus foutenue par
l'attrait de la nouveauté.
Enfin , c'eft l'efprit de contradiction qui
va perfectionnant fans ceffe le goût . On
connoît cette méthode employée par quelques
Grammairiens , pour enfeigner les
Langues , & qui confifte à faire des thèmess
DE FRANCE. 775
pleins de folecifmes que l'Ecolier eft oblige
de corriger. C'eft ainfi en grande partie
que le goût fe forme , c'eft en épiant les
fautes , en les recherchant avec une forte
de mauvaiſe volonté qu'on parvient à fe
former une critique éclairée & fûre.
Le goût eft un fentiment prompt & délicat
de la perfection dans les ouvrages
d'efprit & les productions des Arts , un
tact fûr & rapide de tout ce qui eft contraire
à cette perfection . Ce fentiment eft
minutieux , il eft choqué des défauts les
plus légers , & j'ofe dire qu'on le doit en
grande partie à l'efprit de contradiction.
C'eft la réfolution formée de trouver quelque
chofe à blâmer dans Racine & dans
la Fontaine , qui nous fait appercevoir les
aches rares & difperfées dans les chefd'oeuvres
de ces grands Artiftes . C'eft de - là
que ſe forme en nous cette délicateffe ombrageufe
qui fe bleffe d'une impropriété
d'expreffion , d'un défaut de liaifon entre
deux idées , du déplacement d'un mor , de
la rencontre un peu dure de deux fylla
bes , des plus légères fautes dans la compofition
, de quelque exagération dans un
fentiment , de quelque inconféquence dans
an caractère , de quelque défaut d'unité
dans un plan , & c. c'eft cette difpofition
prefque malévole , infpirée par l'efprit de
contradiction , qui rend l'oreille orgueilleufe
& le goût délicat..
On nous dira peut- être que les progres
Muj
276 MERCURE
des connoiffances , & le perfectionnement du
goût , font l'ouvrage de l'amour de la vérité ;
mais , comme dit Pilate , qu'est- ce que la
vérité?
Si ce motif avoit tant de puiffance , ce
feroit fans doute dans les fciences exactes
où la vérité fe montre fans voile à ceux
qui la cherchent. Mais , qu'on demande à
nos plus grands Géomètres , fi réduits à
vivre chacun dans une lfle déferte , fans
efpoir de communiquer jamais leurs penfées
& leurs découvertes , ils continueroient
de chercher la folution des problêmes les
plus intéreffans , per l'amore della bella
verità , tous répondront qu'ils laifferoientlà
leurs hautes fpéculations.
L'homme eft tout entier phyfique , &
n'agit point par des motifs abftraits , mais
par des forces phyfiques , le pouvoir d'agir ,
le befoin d'agir , en un mot , la liberté.
Voilà une force phyfique , mais l'amour
de la vérité n'eft qu'un mot qui peint une
abſtraction incapable de faire mouvoir la
volonté.
Voyons donc l'homme comme il eft. Ne
lui prêtons pas davantage les perfections
qu'il n'a point , non plus que les défauts
dont il eft exempt. Reconnoiffons les vrais
mobiles de fes actions , qui ne font ni
bons ni mauvais en eux- mêmes , mais feulement
par la direction que nous leur
donnons tels font l'efprit de contradiction
& l'amour de la liberté qui'en´eſt le
:
DE FRANCE. 277
principe. Le premier a des avantages &
des inconvéniens qui fe balancent ; le fecond
eft la fource de l'action , l'activité
même de l'homme , indifférente au bien
ou au mal , mais fans laquelle il ne fe feroit
jamais rien fait d'utile , de bon & de grand ,
ou plutôt fans laquelle l'hoinme ne feroit
plus l'homme. Jouiffons de l'un & de l'autre
, & tâchons de les employer à notre
bonheur & à celui de nos femblables , en
les détournant des ufages funeftes auxquels
les paffions & l'ignorance les font trep
fouvent fervir.
QUESTION PHILOSOPHIQUE.
On propofa autrefois dans le Mercure de
France la queftion fuivante :
و د
„DAMON a trois fils qu'il aime , & dont
» il eft aimé ; il eft avec eux à la campa-
» gne , un affaffin vient par derrière lui
» porter un coup d'épée ; Damon tombe ;
l'un de fes fils pourfuit l'affaffin & le tue ;
» l'autre étanche le fang qui coule de la
plaie de fon père ; le troifième , faifi de
» douleur , s'évanouit. On demande qui
des trois a marqué , dans cette occafion ,
» plus d'amour pour fon père .
و د
>>
"
" »
´M. d'Autheville a imaginé une folution
278 MERCURE
badine & ingénieufe de ce problême , que
M. Harduin a ainſi miſe en vers.
Mondor & fes trois fils erroient dans un boccage ::
Un ennemi , caché fous le feuillage ,
S'élance fur le père , & lui perce le fein.
L'un des enfans court après l'affaffin ,
Et l'envoie au fombre rivage :
L'autre , guidé par la raifon ,
De Mondor bande la bleffure :
Le dernier cède à la nature ;
Sa douleur le fuffoque , il tombe en pamoifon..
Tous trois également ils chériffoient leur père ;,
Mais chacun d'eux fuivit fon caractère ;
Chacun aux lois de fon état
Se conforma dans cette horrible crife..
Le premier fils étoit Soldat,
Le fecond étoit Magiftrat ,
Er le troisième , homme d'Églife..
2

DE FRANCE 279:
AIR par M. DEMIGNEAUX.
Gath
JUNE Thé. mi- re , ai mez

plai - Te Il cft bienpeu
d'heu reux mo mens ; Pen fez
280 MERCURE
. y, char man - ·• te
Bergere
, Pro-fi- tez mieux de
ans.
HE
VOS beaux
Les re- tards font
tou jours à crain- dre L'A- mour s'en-
20
Vo le avec le tems : On
DE FRANCE. 281
paf- fe Phy ver - fansfe
plain- dre , Quand on a jou -1- i
du prin- tems. On , &c.
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercure précédent.
Le mot de l'Enigme eft Cage ; celui
du Logogryphe eft Couteau , où fe trouve
eau , en retranchant cou & le t , qui eft le
coeur du mot.
282 MERCURE
ENIGME De madame de ...
MEVOULEZ- VOU E VOULEZ- VOUS bien fongue & bien dodue?
Cherchez-moi dans quelque vieux Port ,
Ou dans Paris , au coin de quelque vieille rue ,
Ou dans un Puits , ou dans un Fort.
Me voulez-vous plus courte & plus petite ?
Cherchez-moi tout auprès de votre lèchefrite,
Je fuis caufe parfois que l'on inaudit le fort !
Légère , brillante & fragile ,
Joignant l'agréable à l'utile ,
J'espère , en dépit des jaloux ,
Qu'à vos yeux je trouverai grâce ,
Que tous les jours j'aurai ma place ,
Entre vos bras & vos genoux ;
Tous les foirs au lit avec vous.
LOGO GRYPHE.
MOITIÉ OITIÉ trifte , moitié joyeux ,
Je fuis d'une espèce amphibie.
Athène & Rome ont connu mes ayeux :
Comme eux , fouvent en dépit de l'envie
Je jouis d'un fuccès complet.
Souvent , à peine ai - je reçu la vie
Que je meurs d'un coup de fifflet.
Pour que , de me connoître , il te foit plus facile
Lecteur , de mes cinq pieds mets le premier à bas..
DE FRANCE.
283
Ainfi décapité , je t'offre des Forçats
L'inftrument auffi vil qu'utile.
Si tu m'ôtes encore un bras ,
Dans le refte tu trouveras
Le fiége du plaifir ainfi que de la peine
Dont on parle beaucoup & qu'on ne connoît pas,
Flambeau donné pour guide à la nature humaine.
Aux membres qui me font reftés
Rejoins ceux que tu m'as ôtés ,
Et fans aucune fymmétrie
Place-les fens deffus deffous ;
Ils te préfenteront le contraire de doux ,
Ce que Life devient lorfqu'elle fe marie ,
Un tourment des damnés , ce qu'un Soldat François
Manie avec adreffe autant qu'avec courage ,
Un remède contre la rage.
Pour teguider , Lecteur , vois tout ce que je fais.
NOUVELLES LITTÉRAIRES .
Les Barmécides , Tragédie en s actes & en
vers , repréfentée pour la première fois
par les Comédiens François , le 11 Juil
let 1778 , par M. de la Harpe , de l'A-.
cadémie Françoife. Le prix eft de 30 fols.
A Paris , chez Piffot , Quai des Auguſtins..
L'AUTEUR , dans une Epître dédicatoire à
M. le Comte de Schowalow , expofe d'a
284
MERCURE
bord les faits racontés par les Hiſtoriens
orientaux touchant la famille des Barmécides
, & qui ne font que l'avant ſcène de
La pièce.
»
"
La famille des Barmécides eft célèbre
» dans l'Hiftoire d'Orient. Giafar le Bar-
» mécide ou fils de Barmec , étoit Vifir du
» Calife Aaron Rachid , l'un des plus il-
» luftres Souverains de fon temps , & ce-
» lui qui contribua le plus , ainfi que fon
fils Almamon , au progrès des lettres
» chez les Arabes. Aaron aimoit beaucoup
» Barmécide , & jouiffoit avec plaifir des
agrémens qu'il trouvoit dans la fociété
20 de ce Miniftre. Il avoit une four très-
» aimable , près de qui il paffoit les mo-
» mens que lui laiffoit le foin des affaires
»publiques. Ces deux perfonnes étoient
» ce qu'il aimoit le mieux ; il eût voulu
» les réunir auprès de lui , & goûter à la
» fois les douceurs de leur commerce &
» le plaifir de raffembler , près de fon
» trône , ce qu'il avoit de plus cher ; mais
» les moeurs de fon pays ne permettoient
pas que Barmécide pût paroître devant
» la foeur du Calife . Pour lever cet obfta-
» cle , il prit le parti de la lui donner en mariage
; mais comme il fe faifoit un point
» de religion qu'aucun fujet ne mêlat fon
fang à celui d'Ali , qui étoit facré chez
» les Arabes , il exigea de Barmécide la
"
DE FRANCE. 285
"
"
ވ
promeffe de n'ufer jamais des droits du
» mariage. Barmécide s'y engagea. Il n'avoit
pas encore vu l'époufe qu'on lui
» deftinoit. Quand il la connut , fon coeur
» réclama contre l'engagement qu'il avoit
pris. Il le trouva cruel & injufte. L'amour
& la nature lui parurent des droits plus
facrés fa que promeffe ; mais malheureu-
» fement il ne put cacher les fuites d'un
» commerce d'autant plus délicieux peut-
» être , qu'il étoit fecret & défendu. Le
» Calife , quoique rempli d'ailleurs d'ex-
» cellentes qualités , étoit d'un caractère
» violent , porté à la colère & à la vén-
» geance , & l'habitude du pouvoir fuprê
» me ne lui avoit pas appris à réprimer
» fes mouvemens, Il condamna Barmécide
» à la mort ; & , fuivant l'abominable ufa-
" ge , trop commun dans les états def-
ود
ود
23
potiques , il enveloppa la famille entière
» dans la profcription . L'Officier chargé de
» cet ordre barbare , vint l'annoncer à Bar-
» mécide. Le Miniftre qui connoiffoit le
» caractère impétueux de fon maître , &
qui le croyoit capable d'un retour fur lui-
» même , crut qu'il pouvoit encore lui
» reſter un moyen de fauver fa vie. Vas ,
» dit-il à l'Officier , vas dire au Calife que
tu as exécuté fes ordres , & que Bar-
» mécide eft mort. Peut-être le moment
de la colère fera paffé , & aura fait
285 MERCURE
"
»
"
place à celui du repentir. S'il fe repro-
» che fa barbarie envers un fujet qu'il a
tant aimé , tu auras à fes yeux le mérite
» d'avoir prévu ſes remords , & de lui avoit
épargné un crime : tu lui diras que Bar-
» mécide eft vivant. Si au contraire il m'a
condamné fans retour , s'il te demande
→ ma tête , viens la chercher , elle est prête.
» L'Arabe confentit à tout ; il fe préfenta
devant le Calife , & lui annonça que fon
» Miniftre n'étoit plus . L'implacable Aaron
» demande fa tête . L'Officier alors va la
chercher & l'apporte aux pieds du Calife.
Quarante Barmécides furent égor
gés , & l'époufe de cet infortuné favori ,
enfermée dans une étroite prifon , y fuc
» comba bientôt à fes chagrins.
»
"
"
n
"
"
وو
Cependant le Calife , quand fa ven-
» geance fut fatisfaite , commença à reffentir
des regrets & des remords. Il avoit
perdu les deux plus chers foutiens de fa
» vie. Cette perte devenoit à tout moment
» plus douloureufe . Il tomba dans une mélancolie
profonde ; & cherchant à éloi-
» gner un fouvenir funefte , il défendit
qu'on prononçât devant lui le nom de
» Barmécide , & que fa mémoire füt
honorée par aucun éloge ni par aucun
» monument. C'étoit commander l'ingra
titude. Barmécide avoit répandu beaucoup
de bienfaits , & on l'avoit même
'30
DE FRANCE. 287
و د
furnommé le généreux , nom qui , chez
» une nation naturellement généreufe , fem-
» bloit annoncer que Barmecide avoit porté
cette vertu au plus haut degré. Auffi trouva-
t-il de la reconnoiffance même après
fa mort. Un Poëte Arabe , entr'autres
» qui avoit en part à fes bienfaits , vint s'af
» feoir à la porte du Palais d'Aaron , &
chanta des vers qu'il avoit faits à la louan-
» ge de Barmécide. Ce Prince en fur bientôt
informé ; il étoit à table ; il or-
» donna qu'on fit venir le Poëte devant
» lui , & lui demanda pourquoi il oſoit
» contrevenir à fes ordres ? Seigneur , répondit
l'Arabe , le Roi des Rois eft bien
» puiffant ; mais il y a quelque chofe de
pluspuiffant que lui.--- Eh quoi ! dit le Ca-
» life étonné ? Les bienfaits , répond le Poë
» te. Aaron fut frappé de cette répartie.
» Il prit une très - belle coupe d'or qui étoit
""
fur la table , & la donna au Poëte. Puif
» que tu es fi reconnoiffant , lui dit- il
» c'est moi que tu dois chanter à préſent.
» Aaron eft devenu ton bienfaiteur ; mets
»fon nom à la place de celui de Barmé
» cide. L'Arabe en prenant le vafe leva
,, les mains au ciel : ô Barmécide , s'écriat-
il , comment veut- on que je t'oublie ?
» Voilà encore un préfent que je te dois !
» Je ne connois rien au-deffus de cette
» réponſe.
ود
288 MERCURE
On fent bien que le trait du Poëte Arabe
, n'eft ici qu'une Anecdote curieufe
rapportée pour le plaifir du Lecteur , &
qui n'a aucun rapport à la Tragédie ; mais
d'ailleurs l'Auteur n'a pris dans les événemens
qu'on vient de lire , que ce qu'il en
falloit pour fonder fa pièce ; l'amitié du
Calife pour fonMiniftre, le mariage fecret de
Barmécide , fa profcription , voilà l'avantfcène.
Il a confervé le caractère que l'hiftoire
donne à Barmécide & au Calife Aaron
; le refte eft d'invention . Nous allons
fuivre la marche de l'ouvrage en citant
quelques morceaux qui peuvent donner
une idée du ſtyle.
Le théâtre repréſente au 1er. acte un
lieu fouterrein lugubrement éclairé , fépulture
de la famille des Abaffides , Califes
de Bagdad. On diftingue fur un des
côtés du théâtre , un monument féparé.
C'est celui du Miniftre Barmécide. Amoraffan
, Vifir du Calife Aaron , paroît dans
ces tombeaux fuivi de Naffer , fon confident
intime , qui ne reconnoît pas d'abord les
lieux où le Vifir l'a conduit par des routes
fecrettes qui tiennent au Palais ; il témoigne
fa furprife : Amoraffan lui apprend
qu'il a un rendez -vous dans la nuit avec
Saed , l'un des Emirs qui commandent la
garde , & celui qui a pris ſoin de fon enfance.
Le fecret qu'an va lui confier , &
qui
DE FRANCE. 289
qui eft celui de fon fort , ne doit être révélé
que dans cette enceinte funèbre . Il
montre à Naffer la tombe de Barmécide ,
cette tombe que le Calife preffé par fes
remords a fait élever à ce malheureux favori
au milieu des monumens de la race
Abaffide.
1
Contemple ce Tombeau d'un Miniftre célèbre ,
De ce grand Barmécide , illuftre infortuné ,
Favori de fon maître , & par lui condamné.
Cet Empire a long-temps gémi de la difgrace,
Qui dans un même arrêt enveloppa ſa race.
Tout périt , & trop tard le Calife éclairé
Sentit que le courroux l'avoit trop égaré.
Il connût le remords & pleura fes victimes ;
Il voulût appaifer ces Ombres magnanimes.
Dans ces grands monumens des Princes fes Aïeux ,
Il plaça le tombeau d'un héros malheureux :
Tribur tardif & vain d'un repentir fi jufte !
Révère ainfi que moi , ce monument augufte ,
Ces pompes de la mort , qui montrent à la fois
Et les retours du fort & les fautes des Rois.
Naffer fe rappelle alors qu'il eft entré
quelquefois par d'autres chemins dans ces
demeures fouterraines , & qu'il y eft venu ,
comme tous les bons citoyens , honorer
la mémoire de Barmécide. Il rappelle tout
ce que l'Empire doit de reconnoiffance à
ce grand homme & ce nom de généreux
25 Août 1778.
N
199 MERCURE
que lui ont valu fes bienfaits. Il s'étonne
qu'Aaron ait pu fléttir un règne d'ailleurs
fi glorieux par une fi horrible cruauté.
Amoraffan , dans le portrait fuivant , retrace
les grandes qualités de ce Prince &
les défauts qui s'y mêlent.
Aaron , fans doute , eft grand , fon règne eſt mémorable
,
Et je ne lui veux point refufer les tributs
Qu'on doit a fes talens ainfi qu'à ſes vertus ,
Il a voulu tout voir , tout juge , tout connoître.
Loin de ces courtifans faits pour tromper leur maître ,
Se cachant dans la foule , il a plus d'une fois
Cherché la vérité qu'on éloigne des Rois.
Ce Trône étoit fondé fur le droit de la guerre ;
L'Arabe enthouſiaſte a fubjugué la terre ,
Et la deftruction fuivit fes étendards ;
Il foula fous fes pieds les monumens des Arts.
Aaron les releva du fein de la pouffière ;
Il n'a point des talens redouté la lumière ;
Il voit qu'à fon Empire ils fervent de foutien ,
Et que l'homme qui penfe eft meilleur Citoyen
Telle eft fa politique , & déjà dans l'Afie,
Ses mains ont ralumé le flambeau du génie,
Dans fes brillans travaux les Arabes inftruits
Des fages de la Grèce ont connu les écrits ,
Ont cultivé les Arts , ornemens de la vie ,
Et mefuré la terre à nos lois affervie,
De la gloire d'Aaron tels font les plus beaux traits..
DE FRANCE.
291
Mais quel contrafte , ami , de rigueurs , de bienfaits !
On l'admire , on le craint ; & foit que la colère
Emporte malgré lui fon âme trop altière ;
Soit qu'il aime à fonder fur la févérité
L'appareil impofant de fon autorité ;
Soit plutôt que ce rang de maitre de la terre ,
Toujours faitpour corrompre un heureux caractère ;
Même à des coeurs bien nés inſpire ces dédains ,
Ce mépris & des droits & du fang des humains ;
Quoi qu'il en foit , Aaron que la gloire couronne
Fait trembler devant lui la Cour qui l'environne ;
Tout frémit, tout s'abaiſſe à ſon premier coup-d'oeil,
Né Souverain des Rois , il en a tout l'orgueil.
On eft trop criminel dès qu'on peut lui déplaire ,
Et tout fang eft abject aux yeux de fa colère.
Tel eft Aaron , habile à vaincre, à gouverner,
Le plus grand des mortels , s'il favoit pardonner.
Amoraffan finit par un retour fur luimême
, qui lui fait craindre tout d'un pareil
maître. Naffer eft furpris de fa crainre
; Amoraffan eft le Miniftre & le favori
du Calife , il commande les armées ,
il vient de remporter une victoire fur les
Turcómans ; enfin ſon mérite eſt aſſez éclatant
pour exciter la jaloufie du fils d'Aaron ,
du Prince Aménor. Naffer ne doute
qn'Amoraffan ne parvienne un jour à la
renommée de Barmécide. A ce nom le
Vifir fent croître fes ' terreurs , il tremble
pas
&
Nij
292 MERCURE

de rappeler quelque jour l'hiftoire de cet
illuftre infortuné : comme lui il élève fes
voeux vers un objet qu'on lui refuſe ; il
aime Sémire , Princeffe Ommiade , dernier
rejeton d'une famille détrônée par
les Abaffides , élevé dans le Palais même
d'Aaron . Il a ofé la demander à ce Monarque
pour prix de fa victoire , & n'en a
reçu qu'un refus févère & menaçant ; il
n'ofe d'ailleurs fe flatter encore d'avoir fu
plaire à ce qu'il aime ; il n'a pu voir la
Princeffe qu'avec beaucoup de contrainte
& affiégé de témoins , & lorfqu'il a trouvé
le moment de lui parler de fon amour ,
elle ne lui a parlé que des malheurs de fa
famille , & du Trône qu'elle avoit perdu.
Saéd à qui le Vifir a confié fes nouveaux
chagrins lui a promis de les réparer. Il
vient , & Naffer le laiffe avec le Vifir. Saéd
n'attendoit que ce moment pour faire éclater
les grands deffeins dont il étoit depuis
long temps occupé . Il a été autrefois malgré
lui l'exécuteur des ordres de profcription
prononcés contre la famille des Barmécides
; le Chef de cette famille étoit
fon ami & fon bienfaicteur ; & Saéd n'a
pu pardonner au Calife de l'avoir rendu
le miniftre de fes barbaries , & d'avoir armé
fes mains contre fon ami ; des intérêts
communs & les mêmes reffentimens
l'ont lié avec Sémire , il a vu la paffion
DE FRANCE. 293
naiffante d'Amoraffan , & tout le fruit
qu'on en pouvoit tirer. Il faifit ce moment
où le Vifir eft à la fois dans l'ivreffe de
fa gloire , & dans la douleur du refus qu'il
vient d'effuyer. Il lui dévoile le mystère de
fa naiffance. Amoraſſan eft fils de Barmécide
, & Saéd a fauvé fon père & lui de
la profcription ; voici le récit de Saéd .
Je dévois ma fortune aux dons de votre père ;
Et lorfque pofsèdé d'un amour téméraire ,
Bravant toutes les lois , par un noeud clandeftin ,
A la nièce d'Aaron il unit fon deſtin ,
Vous avez fu , Seigneur , de quel courroux terrible
S'enflamma ce Calife aux affronts fi fenfible ,
Indigné qu'un fujet , par ce coupable oubli ,
Osât mêler fon fang avec le fang d'Ali.
¿
C'est moi qui fus chargé des ordres homicides ,
Qui livroient au trépas quarante Barmécides.
Je crus pouvoir fauver de ce carnage affreux ,
D'une illuftre maiſon le cheftrop malheureux.
Je marche à fon Palais , fuivi de
mon eſcorte
J'ordonne à mes foldats d'en inveſtir la porte.
J'entre feul ; je lui dis l'ordre que j'ai reçu ,
Et le noble projet que mon coeur a conçu .
-Fuis , lui dis- je ; un Eſclave à- peu-près de fon âge ,
Affez femblable à lui de taille & de viſage ,
Sembloit s'offrir à moi pour remplir mon deſſein ;
Sous le tranchant du fabre il expira ſoudain ;
Je le couvre auffi-tôt des habits de fon Maître.
N iij
294
MERCURE
Alors à mes foldats j'ordonne de paroître ;
Et tandis que déjà des fouterreins obfcurs
Conduifoient Barıécide au-delà de ces murs ,
Je montre de ce corps la tête féparée ,
Que le fang & la mort avoient défigurée .
J'ai commencé leur dis-je , & le Vifir n'eft plus.
» Accompliffez d'Aaron les ordres abfolus.
Frappez , exterminez une race perfide ,
» Et qu'il ne refte rien du nom de Barmécide ».
A ces móts , mes Soldats que trompoit ma fureur .
Du facrifice affreux confommèrent l'horreur.
Le fer moiffonna tout. Devant Aaron portées ,
Les têtes des Profcrits lui furent préſentées ;
De ces objets fanglans il détourna les yeux ,
Il parut détefter ce fpectacle odieux ;
Et l'Euphrate cacha dans fes profonds abîmes.
Mon heureux artifice & mes triftes victimes.
Barmecide en fuyant conjura Saéd de
fauver le dernier de fes enfans qui étoit
nourri hors des murs de Bagdat . Cet enfant
(qui étoit Amoraffan) fut remis aux
mains de Saéd comme une victime deftinée
au fupplice , & fut élevé en fecret
dans fa maifon, Dans la fuite Saéd charge
d'offrir au Calife les enfans de tribut envoyés
tous les ans par les Arabes du défert,
mit parmi eux le jeune Amorafſan . Il le
fit paffer rapidement par les grades militaires
, & les talens de ce jeune homme ,
DE FRANCE. 295
fes fuccès appuyés du crédit de Saéd , lui
ouvrirent la route des honneurs ; enfin il
eft parvenu jufqu'au rang de Vilir. Cette
fortune dans un jeune homme que l'on
peut fuppofer âgé de 30 ans (puifqu'il pouvoit
en avoir 10 lors de la profcription de
fa famille) n'eft point du tout extraordinaire
dans les Cours d'Orient. On en a même
vu des exemples dans celles de l'Europe .
Cependant Barmécide retiré en Syrie a été
attaqué d'une maladie mortelle , fuite de
fes chagrins & de fes malheurs , & à fes
derniers momens il a écrit à Saéd pour lui
recommander fon fils & fa vengeance ;
voilà ce que Saéd révèle à fon élève. Après
lui avoir appris les revers de fa famille , il
lui promer de lui fournir les moyens de la
venger , & même d'obtenir ce qu'il aime ;
il le quitte un moment & reparoit avec les
Chefs de la conjuration & avec Sémire.
Ces tombeaux font le rendez- vous accoutumé
de leurs affemblées fecrettes , &
tout étoit difpofé pour le moment de la
confidence faite au Vifir. Sémire lui apprend
la caufe des refus du Calife ; il a
un rival & c'eft le Prince Aménor ; mais
le coeur & la main de Sémire ne doivent
dépendre que d'elle. L'armée victorieufe
fous les ordres d'Amoraffan eft encore
fous les murs de Bagdat , & fi le Vifir
veut lui en répondre & marcher contre
N iv
296 MERCURE
Aménor , qui , à la tête de l'élite des troupes
, va quitter Bagdat pour parcourir les
états de fon père ; s'il veut venger fon
amante & Barmécide , elle offre de lui
donner la main fur le tombeau de ce Héros.
Amorallan entouré de tant d'objets
funèbres , entre la maîtreffe qu'il adore &
l'ami qui l'a fauvé , n'entend que la voix
de la nature & celle de l'amour. Il ne
voit dans Aménor qu'un rival , dans le
Calife que le meurtrier de fon Père , dans
les bienfaits d'Aaron que t'héritage funefte
& la dépouille de Barmécide. Il accepte
la main de Sémire. Saéd qui commande
la garde le lendemain a marqué ce jour
pour faire éclater la confpiration. Le Vifir
doit fe rendre dans fon camp à l'entrée de
la nuit , faire révolter fon armée , & ce
moment doit être celui de la perte d'Aaron
, qui fera en même-temps attaqué dans
fon Palais. Le Vifir promet tout , & ils
fortent tous enfemble.
Au fecond acte , la fcène eft dans le
Palais du Calife & s'ouvre entre Amoraffan
& Sémire . Cette fcène fe paffe en développemens
naturels entre deux amans
dont le coeur s'épanche pour la première
fois , & qui viennent de s'unir par de fi
grands intérêts. Elle explique les motifs de
la haine qu'Aménor à fouvent marquée
pour le Vilir. La jaloufie qu'il a fait fouDE
FRANCE. 297
}
vent éclater n'étoit pas feulement celle d'un
Prince fuperbe & ambitieux , bleffé du pouvoir
& du crédit d'Amoraffan , c'étoit furtout
la jaloufie d'un rival . Il vient de parler
à la Princeffe & de lui annoncer l'alliance
à laquelle elle eft deftinée . Sémire
répondu en diffimulant à la fois fon amour
& fa haine. Accoutumée depuis long-temps
à voir dans le Vifir un vengeur que Saed
formoit pour elle , éprife de fa gloire ,
attachée au grand deffein de remonter fur
le Trône de fes aïeux & d'y placer fon
amant ; des motifs fi nobles & des intérêts
fi chers l'emportent aifément fur l'offre
qu'on lui fait d'époufer le fils de fon ennemi
, & une ame telle que la fienne eft
incapable de trahir à la fois & les amis
qui doivent la venger & l'amant à qui elle
a promis fa main. Plus elle fait pour Amoraffan
, plus il fent tout ce qu'il lui doit.
Ils attendent tous deux les ordres da Calife
que Sémire doit recevoir en préfence
du Vifir. Aaron paroît en effet & annonce
à la Princeffe le projet qu'il a conçu d'u
nir aux Abaffides le dernier rejeton de la
famille Ommiade ; il donne fes ordres
pour les préparatifs de ce mariage , & demeure
feul avec Amoraffan. Il a voulu
s'expliquer devant lui pour lui faire connoître
les raifons qu'il avoit eues de lui refufer
Sémire ; les fecrets reffentimens de
Nv
298 MERCURE
cette Princeffe n'ont pu échapper à la pénétration
du Calife. Il fait qu'en Orient
il ne faut qu'un nom & qu'un moment
pour faire une révolution . Il doit à l'amour
du Prince fon fils le projet qu'il a
conçu d'attacher Sémire à fa maifon. Il a
vu fon Vifir épris du même amour. Mais
il ne veut pas croire que des deffeins ambitieux
fe foient mêlés à fa paffion ; il
n'ignore pas l'éloignement que fon fils &
fon miniftre femblent avoir l'un pour l'au
tre. Il pardonne à la fougue d'un jeune
homme dont il connoît le caractère.
Il est jeune & bouillant : il voudroit près de moi
Partager le fardeau de ton illuftre emploi.
Je pardonne aifément ces fougues de fon âge ,
Qui marquent un coeur noble & tiennent au courage .
Je ne m'offenfe point qu'un fils , mon héritier ,
Aux travaux paternels fe veuille affocier. •
Aménor quelque jour , dumoins j'aime à le croire,
Sentira de mon rang & le poids & la gloire.
Toi , refpecte le fien , fonge qu'il eft mon fils.
AMOR ASSAN.
Moi , Seigneur chaque jour en butre à ſes mépris ,
-Je vois de nos deftins quelle eft la différence ;
Qu'il eft quelquesheureux qu'au jour de leur naiſſance
Le Ciel marqua du fceau des enfans préférés ,
Qu'un nom cher aux humains d'avance a confacrés ,
DE FRANCE. 299
Et qui , dans leur berceau trouvant des diadêmes ,
Ont été diſpenſés d'être grands par eux- mêmes ;
Lorfque d'obfcurs mortels laiffés dans l'abandon ,
S'ils reçurent un coeur au- deffus de leur nom ,
Confacrent aux travaux leur généreuſe audace ,
Etn'ont point d'autres droits pour le mettre à leur place,
Et fortir de la foule où tout eft confondu ,
Que l'éclat des talens , la gloire & la vertu.
On voit déjà dans cette réponſe les fentimens
qui agitent Amoraffan ; fa fituation
devant le Calife eft pénible & violente.
C'eft la première fois qu'il voit en
lui le deſtructeur de fa famille & le père
de fon rival. Les événemens de la nuit
précédente font préfens à fes yeux . Ses reffentimens
, fes projets , l'amour , l'indignation
, la vengeance bouleverfent cette
ame impétueufe prête à tout moment à
s'échapper & qui fe trahit malgré fes ef
forts. Aaron qui fent tout le mérite d'A
moraffan & voit avec peine la divifion qui
eft entre lui & le Prince , lui propoſe d'accompagner
Aménor qui va vifiter les Provinces
de Empire . Il defire que fon mi
niftre cherche à fe faire aimer de fon fils ,
afin d'être mieux fervi de tous deux . Amoraffan
eft loin de fe prêter à cette idée.
Ce fils , votre héritier , que l'univers contemple ,
A pour guide & pour loi fon coeur & votre exemple ,
N vj
300 MERCURE
Et n'aura pas befoin que j'aille fur les pas
Lui prodiguer des foins qu'il ne defire pas .
Quel en feroit le prix ? Que pourrois-je prétendre ?
Des Princes que l'on fert quel fort faut-il attendre
Le maître envers l'esclave a le droit d'être ingrat.
Dans le rang de Vifir j'ai défendu l'État.
Ce rang , je l'avourai , me pèſe & m'épouvante
J'en voudrois rejeter la charge trop pelante.
Je voudrois....
LE CALIFE.
Que dis-tu ?
A MORAS SAN.
Quelquefois à la Cour
Le prix d'un long ſervice eft perdu dans un jour..
C'eft-là que la faveur ,, toujours trop recherchée ,,
N'eft qu'un piége funefte où la mort eſt cachée.
Je voudrois , fi je puis , me fouftraire aux malheurs
Signalés trop fouvent fur mes prédéceffeurs ..
Om a vu leur fortune au plus haut point montée
Finir par la difgrâce......
LE CALIFE..
Et s'ils l'ont méritée 2
AMORAS SAN.
Méritée ! .....
LE CALIFE.
Oui , fans doute.
AMORAS SAN...
"
On m'a fouvent nomme
DE FRANCE. 301
Un grand homme , un héros que vous aviez aimé.
Un arrêt qui tomba fur fa famille entière ,
Par une affreufe mort finit fon Miniſtère.
Cependant tout l'Empire atteſte ſes vertus ,
Et l'on ne flatte pas un pouvoir qui n'eſt plus.
LE CALIFE , après un moment de furprife & defilence.
A ce difcours hardi je veux bien faire grâce.
Je n'aurois pas penfé qu'on eût jamais l'audace
De parler devant moi d'un ſujet condamné ,
Ni de me reprocher l'ordre que j'ai donné,
J'ai peine à concevoir l'intérêt qui t'anime....
Eh bien ! puifque ta bouche a nommé ma victime ,
Je defcends jufqu'à faire à l'un de mes ſujets
Un aveu que fans toi je n'aurois fait jamais..
Oui , je fus une fois ingrat , cruel , injuſte.
Mais tu connois peut-être un monument augufte
Qu'au nom de Barmécide on m'a vu confacrer :
Tous les jours j'y defcends , & c'eft pour y pleurer..
AMOR ASSAN.
Vous ! ah! Dieu!
LE CALIFE.
Tu t'émeus , je vois couler tes larmes
Va , ne te livre pas à ces fombres alarmes.
Compte plus fur un coeur peu fujet à changer ,,
Qui même devant toi , fait ainfi ſe juger.
Que dis-je ? Barmécide en toi femble revivre ;
C'eſt le modèle heureux que Bagdat te voit fuivre
Toi qui veux me quitter , qui redoutes fon fort ,
302 MERCURE
Toi feul de fon trépas peux m'ôter le remord.
Va , remplis tous les voeux de l'État , de ton maître.
Avec tant de talens fi le ciel t'a fait naître ,
Peux-tu te renfermer dans un honteux repos ,
Pour tromper tes deftins & flétrir tes travaux ?
Une oifive retraite eft- elle ton partage ?
Tu parles de repos dans la force de l'âge !
Ah ! l'homme vertueux , alors que dans fes mains
Le Ciel mit en dépôt le bonheur des humains ,
Loin de leur dérober les jours de fa jeuneffe ,
Ranime en leur faveur fa tremblante vieilleſſe ;
Il ne fuccombe point fous un fi noble faix ,
Et les derniers momens font encor des bienfaits.
Je vais tout difpofer pour l'hymen de Sémire ;
Toi , Vifir , fi l'amour prit fur toi trop d'empire ,
Répare cette erreur , il le faut , & rends-toi
Tout entier à la gloire &tout entier à moi.
Cette fcène a effuyé d'autant plus de
critiques qu'elle a toujours produit un trèsgrand
effet au théâtre. L'Auteur qui a
joint à fon Epître dédicatoire quelques
réflexions fur les vraisemblances morales ,
relativement aux principaux événemens de
fa pièce , s'explique ainfi au fujet de cette
fcène entre le Calife & le Vilir.
20
On a prétendu qu'il n'étoit pas naturel
que ce Calife que l'on peint fi fier & fi
» terrible fouffre les difcours d'Amoraffan
» & ne les puniffe pas. Certes quand on
DE FRANCE. 3.03
»
» a fait un pareil reproche , on à bien méconnu
le coeur humain. Oui , fur tout
» autre objet , Aaron n'auroit pas entendu
» la moitié de ce qu'il entend , & le def-
» pote fe feroit bientôt fait connoître ; mais
fongez qu'Amoraffan a touché l'endroit
» fenfible , qu'il a mis , pour ainfi dire , la
» main dans la bleffure de ce coeur qui
faigne depuis fi long temps . Aaron furchargé
du poids d'un long remords , ne
» réfifte pas à la première occafion qu'on
lui offre de le faire connoltre . Le mot
30
32
» qui demandoit à fortir de fon ame , il
le prononce enfin . C'eft ainfi que la`na-
» ture eft faite , fur-tout dans les grands
» coeurs , & cette fcène eft peut- être la
» plus théâtrale de toute la pièce.
"
T
Amoraffan eft vivement ému des remords
da Calife , il ne diffimule point
fon trouble , mais tout le fang de fes parens
crie dans fon coeur. La nature lui commande
& l'amour l'enchaîne. Naffer entre :
Aux portes du palais
Où l'himen d'Aménor & fes pompeux apprêts
Out attiré déjà la foule répandue ,
Un Vieillard inconnu s'eft offert à ma vue.
Il veut vous révéler des fecrets importans.
Son afpect m'a frappé , fes traits font impofans.
Sur fon front vénérable , une fombre trifteffe
Creufa profondément les plis de la vieilleffe ,
304
MERCURE
Et l'on voit qu'à regret il traîne dès long-tems ,
La chaîne du malheur & le fardeau des ans.
1
Amoraffan répond que dans peu de momens
on pourra l'introduire. Il attend avec
impatience la fin du jour pour voler à fon
armée. Il fort.
Les bornes de cet ordinaire , & l'abondance des
matières , obligent de remettre la fin de cette analyfe
au Mercure prochain.
Le Parfait Boulanger , ou Traité complet
fur la Fabrication & le Commerce du
Pain , par M. Parmentier , Penfionnaire
de l'Hôtel Royal des Invalides , Membre
du College de Pharmacie de Paris ,
de l'Académie des Sciences de Rouen
& de celle de Lyon , Démonſtrateur
d'Histoire naturelle. A Paris , de l'Im-
- primerie Royale , chez Monorry , Libraire
de Son A. S. Mgr. le Prince de
Condé , rue de la Comédie Françoife.
Avant de décrire tous les procédés de
La Boulangerie, l'Auteur expofe les moyens
qu'il faut employer pour empêcher que les
grains ne fubiffent des avaries dans les ma
gafins & dans les greniers qui les contiennent
, dans les marchés où on les expofe
en vente , fur la route pendant leur tranfport
par eau ou par terre ; en un mot ,
les
précautions les plus effentielles à mettre en
fage afin de ne pas être trompé dans fes
DE FRANCE. 305
à
achats & d'éviter les fraudes du vendeur
& du commiffionnaire. M. Parmentier ,
plus occupé à prévenir l'entree du charançon
& des autres infectes que de les détruire
dès qu'une fois ils font parvenus
avoir accès dans le bled , recommande
quelques foins qui ne font ni pénibles ni
couteux , & qui mériteroient bien d'être
connus & pratiqués par tout : que de grains
on déroberoit aux malheurs qui les menaçent
prefque fans diſcontinuer !
Aux détails qui intéreffent la confervation
, le commerce & le choix du bled ,
fuccèdent ceux de la mouture : cette opération
dont on a fait un Art féparé , a un
rapport trop direct avec la fabrication du
pain pour être jamais étrangère au Boulanger
, puifque la perfection & le bénéfice
de fon travail dépendent abfolument de
la bonne mouture , & que les Meûniers
non furveillés font également payés quelles
que foient leurs fautes : M. Parmentier
préfente un abrégé des diverfes méthodes .
de moudre ufitées dans le Royaume , ce
qui peut fervir à faire juger par comparaifon
d'après nature en la quantité de réfultats
qu'on obtient de chacune , quelle eft
celle qui mérite la préférence . La manière
de connoître la qualité de la farine , de la
conferver & de la mêlanger fans frais , eft
un objet on ne peut plus important , &
356
MERCURE
très - bien traité dans l'Ouvrage que nous
annonçons.
Après avoir fait connoître la nature du
bled provenant des différentes Contrées ,
& celle des farines moulues par des moulins
conftruits plus ou moins parfaitement ,
M. Parmentier traite de tout ce qui concerne
la préparation des levains , la fabrication
de la pâte , & la cuiffon du pain :
chacune de ces opérations offre une multitude
de phénomènes que l'Auteur explique
à la faveur des lumières de la Phyfique
& de la Chymie. Tout nous porte
à croire que fi l'on adopte fes principes
dont la plupart font fondés fur l'expérience
& la raifon , on fera du pain infiniment
meilleur & à moins de frais.
L'Ouvrage de M. Parmentier mérite
l'attention & même la reconnoiffance de
tous les hommes , en ce qu'il contient la
defcription très- complette d'un Art de première
néceffité , dans la pratique duquel
il n'y a eu jufqu'à préfent aucune uniformité
, & où l'on commet habituellement des
fautes groffières , capitales & très - préjudiciables.
(Cet article eft de M. Macquer.)
DE FRANCE. 307
JURISPRUDENCE.
PARMI l'innombrable multitude d'Arrêts
que rendent chaque année les tribunaux ,
il en eft qui méritent d'être tirés de la
fonle , foit pour la manière dont les affaires
ont été difcutées , foit pour la fingularité
des faits qu'elles contiennent , foit pour
l'influence que les jugemens peuvent avoir
fur certaine claffe de citoyens . Celui que la
grand chambre du Parlement a rendu le
20 Juillet dernier nous paroît digne
d'être mis au rang des Arrêts notables . Il
s'agiffoit de la validité des mariages contractés
en Corfe avant fa réunion à la France.
On fait qu'ils ne peuvent être légitimes
parmi nous lorfqu'on a omis quelquesunes
des formalités prefcrites par l'ordonnance
de Blois , d'accord en ce point avec
le Concile de Trente . Les Officiers Fran-
"
çois envoyés dans la Corfe pour l'affervir
d'abord à l'Empire des Génois , enfuite au
nôtre , y ont contracté plufieurs mariages
irréguliers. Un Capitaine au régiment de
Rouergue époufa dans cette Ifle , en 1767 ,
la Demoiſelle de la Rofata , iffue d'une famille
diftinguée , de la Ville d'Algaïola .
Il l'amène en France après la guerre , la
préfente à fa famille comme fon épouſe ,
& ils ont vécu enfemble pendant neuf ans.
308 MERCURE
Mais le dégoût & l'inconftance fi naturels
à l'homme & fur-tout aux militaires ,
lui perfuadent enfin qu'il peut rompre
des
noeuds indiffolubles. Une autre femme a
fubjugué fon coeur : elle eft plus riche
que la première ; elle lui paroît plus accomplie
& plus digne de lui. Il emploie
tour-à -tour les prétextes , les prières , les
menaces & les mauvais traitemens pour
déterminer la Demoiſelle de la Rofata à
retourner dans l'Ile de Corfe, Irrité de la
réfiſtance & de la fierté de cette étrangère ,
il lui déclare enfin que leur mariage eft nul ,
& qu'il va la faire mettre au rang des concubines
par un jugement folennel. Cette
infortunée fe hâte de prévenir l'opprobre
dont on la menace , en formant elle-même ,
au Bailliage de Saumur , une demande en
féparation de corps : ce qu'elle a obtenu
avec une penfion provifoire de 400 liv .
Son mari a interjeté appel de cette Sentence
au Parlement . Son défenfeur y a foutenu
qu'il n'exiftoit point de mariage entre
le fieur le Grand & la Demoiselle de la
Rofata. Celle - ci a préfenté un certificat
de l'Aumônier des troupes Françoifes , qui
déclare avoir marié les deux perfonnages.
Ce certificat , légalifé par tous ceux qui ont
le droit de rendre les actes authentiques ,
avoit été infcrit , à l'époque du mariage, dans
les registres de la Chancellerie Epifcopale
de Baſtia ; mais il manquoit à la validité du
DE FRANCE.
309
mariage deux formalités effentielles ; la publication
des bancs , & la célébration devant
le propre Curé.
M. Treillard , qui foutenoit la validité
du mariage , a prouvé que la dernière de
ces omiffions , la feule qui rende le mariage
nul parmi nous , & qui même le rendroit
tel aujourd'hui dans l'ifle de Corfe , n'y devoit
pas avoir le même effet avant la réunion
de ce Royaume à la France , parce
que l'ufage contraire y fubfiftoit alors , furtout
pendant les derniers troubles , où les
loix civiles & religieufes y étoient entièrement
bouleversées .
Plufieurs particuliers , mariés auffi illégalement
que l'Officier François , étoient
dans l'attente d'un Arrêt favorable : déjà
ils fe croyoient affranchis du pénible joug
de l'hymen ; mais la fageffe du Parlement
a déconcerté leurs deffeins & anéanti leurs
efpérances. Le Jugement du Bailliage a été
confirmé , & le mari parjure condamné à
l'amende & aux dépens .
M. Treillard a déployé dans cette cauſe
le favoir du Jurifconfulte & la véhémence
de l'Orateur. Auffi a-t-il obtenu du public
les applaudiffemens dont on a honoré l'un
de fes confrères , lorfqu'il défendit les droits
d'un Négociant contre trois Officiers defpotiques
& fanguinaires. Nous regrettons
de ne pouvoir tranfcrire ici plufieurs morceaux
de fon éloquent Plaidoyer : on avoue310
MERCURE
roit que les beaux jours du Barreau ne font
point éclipfés , & que les le Normand &
les Cochin ont encore des fucceffeurs dignes
d'ajouter à la gloire qu'ils ont répandue für
l'ordre des Avocats .
Le défenfeur des bonnes moeurs s'eft doublement
fignalé dans cette circonftance . Il a
non - feulement obtenu par fes talens le triomphe
d'une époufe vertueufe , d'une étrangère
opprimée , fans crédit & fans reffources ,
mais il a tiré lui-même de fa bourfe un
argent que fa cliente étoit dans l'impoffibilité
abfolue de fournir pour fa défenfe .
Il a fait plus : Madame le Grand , attaquée
d'une fluxion de poitrine en arrivant à
Paris , a fait connoître fa fituation déplorable
à fon Avocat , qui lui a auffi-tôt envoyé
les fecours de l'Art , & lui a fait offrir tous
ceux dont elle pourroit avoir beſoin. Ainſt , '
fans autre intérêt que ceux de la juftice &
de l'humanité , M. Treillard à entrepris de
fauver à-la-fois & l'honneur & la vie d'une
infortunée .
GRAVURES.
Antiquités de la France , première Partie. Monu .
mens de Nîmes ; par M. Clériſſeau , Architecte
de l'Académie Royale de Peinture & Sculpture de
Paris , Membre de la Société Royale de Peinture,
Sculpture & Architecture de Londres.
La première Partie de ccs Antiquités , paroîtra au
mois de Septembre prochain : elle contiendra la Maifon
quarrée , l'Amphithéâtre , le Temple de Diane ,
DE FRANCE. 311
& les fragmens des anciens Bains . Cette première
Partie aura quarante -deux Planches , précédées d'un
Avant-propos , & fuivies d'une Table pour l'explication
des plans , coupes , élévations , profils en
grands côtés , & détails des ornemens.
L'Ouvrage fera imprimé fur du papier de grand
Colombier; & le prix de cette première Partie , de
48 liv.
Les deux cens premières épreuves tirées fur du
papier de grand Aigle , fe vendront chez l'Auteur
feul , au prix de 72 liv.
Le prix de la feconde Partie fera le même que
celui de la première.
A Paris , chez l'Auteur , au Louvre , porte de la
Colonnade ; Poulleau , Graveur , à l'Eftiapade ;
Joullain , Marchand d'Eſtampes , Quai de la Mégiſferie
, à la Ville de Rome.
Le fieur Laurent , Graveur de Leurs Majeftés ,
rue & Porte Saint-Jacques, chez l'Apothicaire, vient
d'ouvrir une foufcription pour une Gravure dédiée
au Roi , repréfentant l'Action du Chevalier d'Affas ,
en Octobre 1769 , près de Cloftercamp fur le Rhin.
Il a fait exécuter ce tableau par M. Cafenove , Peintre
du Roi ; l'Artiſte a choifi le moment où le Chevalier
d'Affas , marchant de nuit , tombe dans l'embufcade
des ennemis ; d'un côté de la forêt fortent
les Chaffeurs d'Auvergne , appelés par les dernières
paroles de leur Capitaine ; deux Grenadiers Anglois
percent de leurs bayonnettes fon corps expirant, &
les autres prennent la fuite par l'autre côté du bois .
Ce deffin à été préfenté au Roi ; il eſt recommandable
, & par la beauté du fujet & par celle de
l'exécution. On paiera pour cette gravure de vingtfept
pouces de largeur , fur dix-huit de hauteur, un
louis , dont moitié en foufcrivant & l'autre moitié
en retirant l'Eſtampe.
Vue des environs de Logni , peint par le Prince ,
Peintre du Roi en fon Académie- Royale ; gravé par
312 MERCURE
Leveau , de l'Académie- Royale des Sciences , Belles-
Lettres & Arts de Rouen. Se vend chez Helman
rue S. Honoré , vis - à-vis l'Hôtel de Noailles , près
la place Vendôme . Prix 6 liv.
ANNONCES LITTERAIRES.
LES Soufcripteurs du Supplément à l'Encyclopédie ,
2
qui n'ont pas encore retiré les tomes III & IV du
Difcours & le volume de Planches , font priés de
le faire inceffamment , s'ils veulent avoir de bonnes
épreuves dont il n'y a plus qu'un petit nombre .
Les Libraires préviennent auffi le Public qu'obligés
de faire graver à neuf plufieurs Planches & retoucher
les autres pour compléter ce qui leur refte d'exemplaires
du Difcours , ce furcroît de dépenfe les mettra
dans la néceffité de renchérir cet Ouvrage . Il
s'eft vendu jufqu'ici 144 livres les cinq volumes
prix de la foufcription . On continuera de le donner
à ce prix jufqu'au premier Janvier 1779. Mais à
cette époque , il fe vendra 160livres , & comme ce
Supplément n'a pas été tiré à beaucoup près au même
nombre que l'Encyclopédie , il manquera néceffairement
aux perfonnes qui ne fe prefferont pas de
l'acquérir. Il étoit de notre devoir de les en avertir ,
afin de ne les pas mettre dans le cas de n'avoir qu'un
ouvrage imparfait . Il faut s'adreffer chez Stoupe ,
Imprimeur-Libraire , rue de la Harpe , vis - à- vis la
rue S. Severin.
Errata du Mercure du S Août.
Pag. 134 , lig. 13. après ces mots , de la marche ,
mettez une virgule .
Pag. 137 , lig. 29 , temperée , lifez temperé.
Voyez la fuite des Annonces fur la couverture.
JOURNAL
*
JOURNAL
POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUI E.
De
CONSTANTINOPLE le 25 Juin.
>
LE Capitan-Bacha eft enfin forti du canal le 19 de
ce mois ; les forces que nous avons actuellement
dans la mer Noire montent , dit- on , à plus de 30
voiles , dont 20 font des vaiffeaux de ligne ; on
ne compte pas quatre galères , & les bâtimens de
tranfport dont le nombre eft très - conſidérable. On
ignore encore le véritable emploi de cette flotte : les
ordres qu'elle a reçus ne font connus que des principaux
Membres du Divan & du Capitan-Bacha qui
doit les exécuter. On croit ici qu'il fe rend directement
en Crimée où il va faire aux Ruffes la propofition
de l'évacuer , & fur leur refus les y contraindre.
Le paquebot & le petit bâtiment Ruffe qui
mouillent dans le canal en attendant la permiffion
de paffer en Crimée , ne l'ont point encore obtenue :
on la refuſe même à tous les navires étrangers de
quelque nation qu'ils foient .
» La divifion de la flotte Ottomane , écrit-on de
Smyrne , chargée de percevoir les tributs de l'Archipel
, eft arrivée à la hauteur de Metelin : on affure
que la pette règne fur les vaiffeaux ; & pour l'empêcher
de pénétrer ici , on n'épargne aucun moyen
pour perfuader au Commandant de ne point s'approcher
de cette rade. Un bâtiment Grec chargé de
grains , arrivé ces jours derniers , nous a fait craindre
25 Août 1778.
( 316 )
marin , entamée
par les Commiffaires
de la Cou
ronne avec les Députés
Prufliens
, vient de fe terminer
à la fatisfaction
des deux partis. Par une convention
arrêtée le 25 du mois dernier , le Roi abandonne
à la Compagnie
maritime
de Pruffe , le commerce
qui fe faifoit ci- devant pour fon compte
dans
ce Royaume
; il lui cède en même- temps pour une
certaine
fomme , les dépôts , les magafins & les greniers
qu'il avoit fur les bords de la Viſtule. Ce traité
fera préfenté
à la prochaine
diète qui le confirmera
vraisemblablement
.
Nous défirerions bien ici qu'on en fît un autre ,
relativement au commerce du bois ; cette ville eft
menacée de perdre cette branche importante. Les
droits de la Douane , établie près de Fordan , font
fi exceffifs , qu'ils emportent la plus grande partie du
profit , & privent les négocians de tout espoir de dédommagement
, lorfqu'ils font des pertes fur leurs
marchandiſes.
On dit que le Comte de Chodkiewicz , Staroſte
de Samogitie , vient de paffer au fervice de Ruflic
en qualité de Lieutenant- Général .
Tous les avis qu'on reçoit de divers endroits de
ce Royaume , font perdre l'efpérance que l'on avoit
de voir continuer la paix entre la Ruffie & la Porte,
Les Turcs affemblent , dit - on , fur nos frontières
une armée confidérable , & on commence à craindre
que fi la guerre a lieu , ils ne commencent leurs
hoftilités par ce Royaume.
ALLEMAGNE.
De VIENNE, le 30 Juillet.
LE Comte de Cobenzell , Chambellan actuel , &
jufqu'à ce moment Envoyé de LL. MM . II. & R. à
la Cour de Berlin , eft de retour ici depuis quelques
jours ; il y en a plufieurs que le Baron de Riedeſel eſt
( 317 )
a
parti. Les hoftilités continuent en Bohême ; mais
jufqu'à préfent il n'y a eu que des efcarmouches entre
les poftes avancés de notre armée , & ceux de
l'armée Pruffienne . Les divers mouvemens que cette
dernière a faits , femblent n'avoir eu pour but que
d'attiret la nôtre hors d'un camp très -avantageux ,
ou de chercher à pénétrer plus avant en Bohême ;
aucun de ces deffeins ne lui à réuffi jufqu'à préfent ;
elle continue de faire des incurfions par les partis
dans différens endroits , où elle lève des contributions
confidérables ; elle nous a forcés d'ufer de repréfailles
, & un de nos détachemens a enlevé à
Liebau & à Schienberg , dans la Siléfie Pruffienne ,
4 boeufs , 8 veaux , 52 vaches & 445 moutons ; il a
exigé encore 20,000 rixdalers de la première de ces
villes , & 10,000 de la feconde ; il y a pris auffi le
Bourguemeftre & le Juge pour fervir d'ôtages , &
les échanger contre ceux que les Pruiliens ont enlevés
à Nachod & à Braunau. On efpère que ces repréfail
les détermineront nos ennemis à ne plus s'y expofer;
les contributions cefferont de notre part auffi-tôt qu'ils
n'en lèveront plus . L'intention de S. M. I. eft de former
une maffe de toutes celles qui feront levées par
fes troupes , & de les employer enfuite à réparer les
dommages que fes fujets auront éprouvés.
» Vers le milieu de ce mois , écrit- on de Bohême ,
les Croates de notre armée demandèrent la permiffion
d'aller s'emparer d'un troupeau de boeufs deftiné
pour l'armée Pruffienne ; fur le refus qu'on leur en
fit , ils imaginèrent d'attacher trois boeufs à des
arbres , de l'autre côté de la rivière , près de laquelle
devoit paffer le tranfport. Lorfqu'ils le virent arriver ,
ils mirent le feu aux arbres qu'ils avoient enduits de
réfine & de poix . Les beuglemens horribles des trois
boeufs qui fentoient la chaleur , firent un tel effet
fur ceux qui paffoient , qu'ils devinrent furieux & fe
précipitèrent prefque tous dans la rivière . Les conducteurs
, pour en conferver quelques-uns , furent
03
( 318 )
obligés de les tuer à coups de fufil , & de les emporter
morts au camp Pruffien «.
On forme une armée confidérable en Hongrie , &
l'on y fait paffer d'ici tout ce que l'on croit néceffaire
à l'équippement de ces troupes , avec des munitions
de guerre . L'objet qu'on le propofe dans ce moment
eft de couvrir Jablunka qu'on croit menacé.
On vient de recevoir ici un fupplément à la déclaration
que le Roi de Pruffe a fait remettre à la Diète
de l'Empire le 3 Juillet dernier , concernant l'affaire
de la fucceffion de Bavière , dans lequel il eft fait
mention d'un acte prétendu fait à Ratisbonne en
1429 , par lequel l'Archiduc Albert auroit renoncé
en faveur des Comtes Palatins du Rhin à tous droits
qu'il pourroit avoir à la Baſſe-Bavière . On a été furpris
de l'affurance avec laquelle on donne une copie
de cet acte manifeftement fuppofé , ainfi qu'on fe propofe
de le démontrer avec la dernière évidence.
De HAMBOURG , le 15 Juillet.
"
LES armées Autrichienne & Pruffienne font toujours
en préfence dans la Bohême. La première ,
retranchée derrière l'Elbe , depuis Jaromirsz juſqu'à
Konigshoff , occupe un camp avantageux par fa pofition
, & rendu plus fort par les différens ouvrages
qu'on y a faits. Le Roi de Prufle ne peut , dit - on ,
l'attaquer fans s'expofer à une perte confidérable ; &
jufqu'à préfent , tous les mouvemens femblent n'avoir
eu pour but que de la déterminer à quitter ce camp ,
pour le porter dans des lieux où il puiffe la combattre
avec moins de danger : il n'y a point réuffi , & les
deux armées ſe bornent encore à s'obſerver. Les efcarmouches
qui ont eu lieu jufqu'ici , ne font que des
affaires de parti , dans lesquelles l'avantage a été
quelquefois douteux , & fouvent partagé. » Le 20
du mois dernier , écrit - on du camp du Roi de Pruffe ,
( 319 )
à Oben - Welldorf en Bohême , le Général d'Anhalt
, à la tête d'un régiment de huffards , rencontra
un efcadron du régiment de l'Empereur , auffi huffards
, qui étoit venu pour furprendre une patrouille
Pruffienne de huffards de Rofenbuſch ; il refta 35
hommes de cet efcadron fur la place , & on emmena
prifonniers un Lieutenant- Colonel , un Major & 56
huffards Autrichiens , dont 14 bleffés «. Le 25 , lit-on
dans une autre lettre , le Roi qui fe trouve toujours
à l'avant-garde , fourragea fur fa gauche à la tête des
régimens de Tauenzien, Plocowski , Anhalt & Erlach,
infanterie , de deux efcadrons de huffards de Loffow
, de 4 de Boffe & de Krokow , dragons , de s
de cuirafliers , & de 200 Bofniaques ; il paffa l'Aupa
& la Mettau vers Kralowidwur , les Autrichiens
firent mine de troubler le fourrage ; ils s'avancèrent
de derrière une hauteur , où ils avoient
caché un grand nombre de cavalerie pour environ
ner l'avant- garde Pruffienne . Le feu de l'artillerie à
cheval , qui avec 7 pièces tira 2 1 coups en moins de
deux minutes , l'approche de 5 efcadrons qui accoururent
avec l'arme blanche , les firent rétrograder .
Les Bofniaques enlevèrent un pofte avancé de 200
dragons , près de Kralowidurw , avec leurs tentes
& leurs équipages ; les Pruffiens eurent so hommes ,
tant tués que bleffés , la perte des Autrichiens doit
être confidérable . Cette affaire eut lieu fi près du
camp Autrichien , qu'elle auroit pu devenir plus férieufe
, mais perfonne ne fortit , & le Roi repaffa
l'Elbe fans être pourfiivi «.
Ces mouvemens fréquens de la part des Pruffiens ,
font attribués par les Autrichiens , aux befoins que
les premiers ont de faire des fourrages ; ils manquent
de foin , d'avoine & de paille , & font obligés d'y
fubftituer du bled & du froment.
Les avis touchant l'armée de Pruffe & de Saxe ,
aux ordres du Prince Henri , ne fauroient être plus
vagues ni plus confus ; on avoit annoncé fon entréc
0 4
( 320 )
en Bohême , où elle s'étoit emparée de Basberg ,
pofte important fur la frontière ; on a répandu enfuite
qu'elle étoit revenue fur fes pas par ordre du
Roi de Pruffe , qui lui ordonnoit de quitter la Bohême
, fi elle y étoit déja entrée . On affure aujourd'hui
qu'un nouvel ordre lui en a fait reprendre le
chemin. Le 28 Juillet , écrit- on de Saxe , le Prince
Henri palla avec fon armée l'Elbe fur deux ponts de
bateaux , & marcha ce jour là juſqu'à Radewalde.
Le 29 , il paffa jufques auprès de Hanfpach en Bohême
, & arriva le 30 à Romburg ; l'avant- garde ,
commandée par le Lieutenant- Général de Belling ,
marcha ce dernier jour jufqu'à Gorgental. A fon arrivée
à Romburg , l'avant garde avoit rencontré un
détachement de cavalerie Autrichienne ,,""commandé
par un Capitaine , qui fut fait prisonnier avec fon
Lieutenant & 24 huffards & dragons ; le premier
Août l'armée marcha jufqu'à Gorgental . Le 29 ,
le Général Mollendorf palla l'Elbe près de Gamig ,
à 3 heures du matin , & s'avança jufqu'à Radewalde ;
le 30 & le 31 , il pénétra en Bohême par les chemins
les plus difficiles , & 5 abattis , dont le dernier
étoit gardé par des troupes. La nuit du 3 1 Juillet au
premier Août, il prit pofte près de Dittersbach , après
avoir foutenu plufieurs efcarmouches avec les Croates.
Un premier Lieutenant , avec environ 20 hommes
, furent brûlés dans une maifon avec leurs bagages
; ils avoient refufé de fe rendre , & le feu prit
par hafard à la maison : on prit un autre Officier ,
avec environ 11 hommes. Les habitans de tous les
lieux qu'a traverfé l'armée du Prince Henri , fe louent
de fon humanité & de fa bienfaiſance . Pendant fon
féjour fur les montagnes des frontières de la Bohême
, il a fait renvoyer le bétail amené par le corps
de Mollendorf dans ce royaume ; c'eſt aux Autrichiens
, a-t-il dit , que je fais la guerre , & non aux
habitans des campagnes . « La plupart des nouvelles
s'accordent à dire aujourd'hui , que ce Prince fe
( 321 )
trouve avec fon armée à Dorgendorf dans le cercle
de Leutmeritz . Le Feld- Maréchal Comte de Laudohn
, eft à Aufig dans le même cercle à peu de
diftance ; on s'attend à chaque inftant à recevoir des
détails importans ; on connoît les talens des deux Généraux
oppofés l'un à l'autre ; le Général Autrichien
a toute la confiance de l'Empereur . >> Je ne vous
donne aucun ordre , lui dit S. M. I. en lui confiant
fon armée , un homme comme vous n'a pas beſoin
d'inftructions qui le gêneroient peut - être ; fervez- moi,
& foyez perfuadé que quand vous perdriez une bataille
décifive , je n'en conferverai pas moins pour
vous l'eftime qui vous eft due. Je ferai mon devoir ,
répondit M. de Laudohn ; fi l'armée que je vais commander
a des avantages , c'eſt à la bravoure des
Officiers qui fervent fous moi , que S. M. I. doit les
attribuer ".
Tous les Papiers publics , toutes les lettres de la
Pruffe , de la Siléfie , de la Saxe , annoncent la reprise
des négociations ; les Lettres de Vienne & de tous
les pays héréditaires n'en parlent point ; c'eft cependant
l'Impératrice - Reine , qu'on dit avoir été la première
à le defirer ; tout ce qu'on écrit de Vienne ,
jette le plus grand difcrédit fur cette nouvelle .
On eft impatient de voir paroître la réfutation annoncée
de l'acte de renonciation du Duc Albert ; elle
fait douter que les nouvelles négociations aient une
heureufe iffue La fufpenfion des hoftilités n'aura , diton,
lieu que lorfque les préliminaires de l'accommodement
auront été fignés , & fi cet accommodement eft
réellement defiré , leur continuation peut l'accélérer.
Selon plufieurs lettres , l'Impératrice de Ruffie
s'intéreffe vivement au rétabliffement de la paix entre
l'Empereur & le Roi de Pruffe . Le Secrétaire de fon
Ambaffadeur auprès de LL. MM . II . & R. , arriva
ler du mois dernier de Vienne au camp Pruffien ;
il fut fur-le-champ introduit auprès de S. M. , qui
eut avec lui un entretien très - long , après lequel elle
O'S
( 322 )
le renvoya à Vienne. On dit qu'on remarqua après
ſon départ , un air de fatisfaction fur le vifage de
S. M. , & on prétend que la Cour de Ruffie eft préte
à foutenir celle de Berlin , fi la Cour de Vienne refufe
de le prêter à un arrangement. Mais cette conjecture
paroît un peu hafardée , à ceux qui penfent
que la Ruffe eft actuellement fortement occupée de
fes propres affaires ; elle eft à la veille d'entrer enfin
en guerre avec la Porte ; & s'il faut en croire des
lettres de Vienne , on y a appris de Conftantinople ,
que le Miniftre Ruffe a été forcé de quitter cette
Capitale , & de reprendre la route de Pétersbourg.
Suite du Manifefte du Roi de Pruffe.
» 9º. La convention du 3 Janvier même paroît
avoir été obtenue d'une manière vicieufe par la furprife
& par la menace , comme on le peut prouver
par plufieurs inductions qui font les feules preuves
poffibles dans un cas pareil . On peut douter à jufte
titre , que M. l'Electeur Palatin ait vû & fait examiner
par fon Ministère Bavarois les originaux des
lettres d'inveftiture de l'Empereur Sigifmond , par la
reconnoiffance defquelles il a cédé la moitié de la
Bavière ; fon dit Ministère en a donc envain demandé
la production jufqu'au 22 de Mars , felon une Note
qui fe trouve dans les papiers publics . Pour fe convaincre
, que la crainte a été la principale caufe de
cette reconnoiffance , on n'a qu'à confidérer que M.
l'Electeur Palatin a d'abord pris poffeffion de toute la
Bavière , mais qu'à l'approche des troupes Autrichiens
nes dans fon Duché , il a changé fes lettres - patentes ;
que la Cour de Vienne déclare elle -même dans fa
lettre circulaire du 20 de Janvier , que fur cette priſe
de poffeffion elle avoit fait marcher des troupes vers
la Bavière ; que peu APRÈS un arrangement amical
avec S, A. E. Palatine s'en étoit enfuivi. Après un
aveu pareil , il eft permis d'ajouter foi à la tradition
générale , que M. l'Electeur Palatin a été forcé à la
( 323 )
fignature de la convention par la menace de perdre
toute la Bavière . Il ne feroit pas impoffible d'en
produire des aveux & autres preuves pareilles . Ce
Prince paroît l'indiquer lui - même , quand il fait déclarer
par- tout , qu'il a été obligé de faire ce facrifice
pour l'amour de la paix . Sans une fuppofition
pareille , on ne fauroit comprendre comment il auroit
été porté à céder la moitié de fon patrimoine inconteftable
fur la fimple allégation d'une vieille charte
de 3 50 ans , qu'il n'avoit pas vue , qu'il fe foit même
engagé à fournir les preuves des droits & limites ,
qui devoient lui refter & qu'il reçoit comme une
grace la reconnoiffance de fon droit patrimonial fur
l'héritage de la Bavière , & l'efpérance qu'on pour
roit lui rendre les fiefs de Bohême. On n'a qu'à lire
toute cette convention , pour voir qu'elle eft l'effet
de la crainte , de la furprile & du partage inégal.
» 10 ° . En admettant même que tout le foit paffe
dans les formes & dans la règle ; la convention n'en
feroit pas moins nulle en elle- même . On a conftaté
que la totalité des Etats de la Bavière & du Palatinat
eft chargée d'un fideicommis de famille perpétuel &
inaliénable par le droit du fang , par la defcendance
d'une tige commune d'acquéreurs , par le traité de
Pavie & par les pactes de la maiſon ſiſouvent renouvellés
, enforte que cette totalité appartient à toutes.
les lignes de la maifon Palatine comme un héritage à
leur tranfmettre fans le moindre démembrement . On
a prouvé en particulier que le Haut - Palatinat appartient
, par le traité de Pavie , à l'Electorat Palatin , &
ne fauroit felon la bulle d'or en être féparé , & qu'en
vertu de l'article 4 du traité de Weftphalie , il doit
retomber avec toutes fes appartenances à la ligne
Rodolphine , fi la ligne Guillelmine vient à manquer.
On fait de plus que l'Electeur Palatin d'aujourd'hui
a folemnellement renouvellé en 1746 , en 1766 &
en 1771 , le traité de Pavie & les autres pactes de fa
maiſon qu'il les a étendus à tous les pays acquis >
( 324 )
depuis , & que par un accord particulier fait en 1774
avec feu l'Electeur de Bavière , il s'eft ftipulé , nonfeulement
pour lui - même , mais auffi pour les
agnats , la compoffeffion civile & le conftitutum
poffefforium , & qu'il a ainfi acquis aux derniers un
droit , dont perfonne ne peut les priver. Il est donc
conftant que l'Electeur n'a pu déroger à ces pactes &
à ces loix fondamentales de fa maifon , & encore
moins conclure feul , fans la concurrence de l'Empire
, fans le confentement de fes cohéritiers féodaux
& allodiaux , & même nonobftant leur protef
tation , nommément celle du Duc de Deux - Ponts &
de l'Electeur de Saxe ; qu'il n'a pu faire à leur plus
grand préjudice une tranfaction fur toute la fucceffion
fideicommiflaire de la maifon éteinte de Bavière
& en céder la plus grande partie à une maiſon
étrangère , qui n'y a pas le moindre droit . Ainfi la
convention du 3 Janvier étant fondée fur la reconnoiffance
arbitraire d'une ancienne prétention erronée
& deftituée de tout titre , & ayant été obtenue
par des moyens difficiles à juſtifier , eft un acte ſans
valeur , qui ne peut donner à S. M. l'Impératrice-
Reine plus de droit qu'elle n'en a eu auparavant. Cet
arrangement ne pourroit pas fubfifter , quand on
voudroit en reftreindre la durée au vivant de l'Electeur
Palatin ; il léferoit trop les droits actuels des
héritiers allodiaux & même ceux des Agnats qui
n'ont , à la vérité , point de droit de ſucceſſion avant
la mort de l'Electeur , mais qui ont pourtant la co-
Seigneurie , & auxquels la fucceffion deviendroit
très- difficile , pour ne pas dire impoffible de la faire
valoir alors , l'intention de S. M. l'Impératrice-Reine
n'étant pas fans doute de rendre la Bavière à la maifon
Palatine après la mort de ce Prince.
» 11 °. Cette convention , quelque avantageufe
qu'elle foit pour la Cour de Vienne , n'est pourtant pas
obfervée de fa part , & on l'étend toujours plus loin ,
puifque felon la note du Miniſtère Bavarois , on a
( 325 )
Occupé 21 Bailliages au - delà de l'ancienne portion
de Straubing , & on ne veut pas les rendre , malgré
les bonnes raifons alléguées de la part du Miniftere .
12. Il eft donc clair par tout ce qui a été déduit
, que la Cour de Vienne s'eft emparée de la moitié
du Duché de Bavière fous prétexte d'une ancienne
prétention deftituée de tout fondement ;
qu'elle n'a pas fait valoir fes prétentions par les deux
feules voies régulières & permiſes , celle de la décifion
légale , ou de la convention avec toutes les
Parties intéreffées ; qu'elle a tranfigé avec l'Electeur
Palatin feul , & cela d'une manière difficile à juftifier
, mais qu'elle n'a pas tranfigé avec les autres
principaux intéreffés , les Princes Palatins de Deux-
Ponts , de Birkenfeldt & de Gelnhauſen , ni avec les
héritiers allodiaux , ni avec l'Empire ; que par la
marche de fes troupes en Bavière faite , felon le propre
aveu de la note circulaire du 20 Janvier , avant l'arrangement
entier avec l'Electeur l'alatin , & , à ce
qu'on fait pour sûr , avant la ratification de la convention
du 3 de Janvier , elle a mis M. l'Electeur
Palatin hors de la poffeffion légale que ce Prince
avoit prifc de toute la Bavière , & qu'elle a enfreint
par-là l'article 21 , §. 6 , de la capitulation . C'eft
donc une illégalité conftatée , une infraction ouverte
de la paix publique & une violence manifefte , finon
envers l'Electeur Palatin , du moins envers les autres
Princes Palatins , les héritiers allodiaux & l'Empire.
» 13 ° . On allègue , pour colorer ces procédés
extraordinaires , dans le Mémoire du 7 de Mai ,
que S. M. l'Impératrice Reine ne s'oppofoit point à
la fatisfaction & à un accommodement équitable des
prétentions de l'Electeur de Saxe & des Ducs de
Mecklenbourg ; mais comment effectuer cette fatisfaction
après que S. M. I. & R. a emporté la meilleure
moitié de la Batſe-Bavière , en laiffant à l'Electeur
Palatin la plus mauvaiſe , chargée de 20 millions de
dettes,
( 326 )
» On dit que M. l'Electeur Palatin ne réclame point
contre la tranfaction . Il faudroit voir ce qu'il feroit ,
s'il étoit libre & hors de crainte , du moins réclame-
t-il actuellement contre l'enlèvement des 21 Bailliages
qui font hors de la portion de Straubing.
ce
» On allègue enfin , que M. le Duc de Deux- Ponts
n'avoit point de droit préfent d'agir , ni de contredire
aux tranfactions de la ligne de Sulzbach auffi
long tems qu'elle exiftoit , & qu'en tous cas ,
Prince n'avoit qu'à produire fes griefs & les droits ;
que S. M. l'Impératrice- Reine étoit prête à donner les
mains , que cette conteftation foit examinée & légalement
décidée dès-à préfent. Ces exceptions auroient
un air de juftice , s'il plaifoit à S. M. l'Impératrice-
Reine de rétablir auparavant la maiſon Palatine dans
la poffeffion de la Bavière qu'elle lui a ôtée , & fi elle
vouloit affurer de ne prétendre pofféder la partie de
la Bavière cédée par l'Electeur Palatin ', que pendant
l'existence de la ligne ; ce qui ne feroit pourtant pas
fuffifant pour les autres intéreffés , & fi elle vouloit
enfin fe déclarer , devant quel Tribunal impartial un
procès auffi important devoit être agité , puifque S. M.
l'Empereur ne voudra & ne pourra pas être juge dans
fa propre caufe.
14. Ce qui eft encore allégué dans le Mémoire
du 7 de Mai pour juftifier les procédés de S. M. l'Empereur
des Romains dans l'affaire de Bavière , né
fauroit jamais être regardé comme fuffifant par ceux
qui connoiffent la conftitution du Corps Germanique
«<.
La fuite à l'ordinaire prochain.
De
RATISBONNE , le S Août.
LES féances de la Diète deviennent tous les jours
plus intéreffantes ; ce n'eft pas qu'elle prenne un rôle
actif dans les affaires actuelles ; jufqu'à -préfent il a
été paffif, & le fera peut -être encore long- tems ; les
( 327 )
Miniftres Autrichiens & Pruffiens fe contentent de
l'inftruire des deffeins de leurs Cours & des motifs
qui les conduifent ; on les écoute , on prend parti ;
mais on ne décide rien. Voici la réponfe provifionnelle
que le Baron de Borié fit au Manifefte du
Roi de Pruffe , lorsqu'il fut préfenté le 17 du mois
dernier. » La déclaration du 10 Avril dernier , de la
part de S. M. I. & R. , a déja fait remarquer fa conduite
conforme à la conftitution de l'Empire , & la
manière inouïe & violente dont S. M. le Roi de
Pruffe , comme Electeur de Brandebourg , s'étoit
ingérée à fon préjudice dans cette affaire. Ce Prince ,
en continuant ces procédés , les pouffant actuelle
ment jufqu'à employer la voie des armes , en faifant
entrer partie de fes troupes en Saxe & en Luface , &
partie les de ce mois dans le Royaume de Bohême ,
s'eft manifefté l'auteur du trouble apporté à la paix
publique , S. M. 1. & R. fe réſervant de s'expliquer
plus amplement à ce fujet. En attendant , la légation
Autrichienne ne peut fé difpenfer de témoigner combien
elle eft furpriſe que S. M. le Roi de Pruffe veuille
faire regarder la prife de poffeffion , faite par la
maifon Archiducale , de la partie de la Bavière qui
lui eft échue en partage , comme contraire à la sûreté
, à la conftitution & à l'équilibre de l'Empire.
S. M. I. & R. n'a rien attenté contre aucun de ces
objets ; mais S. M. Pruffienne les a violés tous les
trois. Il n'eft point préjudiciable à la sûreté de l'Empire
, qu'un de fes Membres cherche à entrer dans la
poffeffion ouverte de ce à quoi il croit avoir droit : il
l'eft encore moins à l'équité naturelle & à toutes les
formes de droit , lorfque ce Membre s'accorde préa-
Jablement fur ce fujet avec celui qui croit avoir un
droit pareil ou méme plus valable à la même priſe de
poffeffion , & s'entend avec lui d'une manière amicale
; de forte que l'une & l'autre des Parties auxquelles
le droit à cette poffeffion eft actuellement
dévolu , entre du plein gré de toutes deux dans la
( 328 )
poſſeſſion ouverte & la jouillance du droit qui leur
eft échu. It l'eft , au contraire , à la sûreté de l'Empire
, que l'accomplitlement d'un pareil accord amiable
fur la poffeilion provifionnelle foit troublé ; qu'on
s'ingère incompétemment dans les droits d'un tiers ;
qu'on veuille ôter à des Etats de l'Empire la faculté
de traiter de ce qui leur appartient ; qu'un des co-
Etats en juge arbitrairement ; & une pareille ufurpation
incompétente ne réuffant pas , qu'il le porte
alors à des menaces & enfin même à la force ouverte
& à la voie des armes .
» La sûreté de l'Empire & fa conftitution établie
pour la maintenir , fe fondent fur ce que toutes voies
de fait font défendues concernant la poffetlion provifionnelle
, & que les Parties , dont les demandes &
prétentions à ce fujet font oppofées les unes aux autres
, font tenues de fuivre la voie preferite d'un
accommodement amiable ou de la Jaftice . Par l'ac-
I cord amical conclu le 3 Janvier dernier entre l'Autriche
& l'Electeur Palatin , l'on a réglé que l'état de
poffeffion de la Bavière qui n'a jamais été ni n'eft devenue
un Electorat , mais qui confifte en deux Principautés
, la Haute & la Bafle - Bavière , dont les Ducs
ont toujours porté le titre téparé , même après que
ces pays fe furent réunis fous la domination d'un
même Prince , chacune de ces parties ayant pareillement
en toujouss fon Maréchal , dont chacun portoit
une épée à la cérémonie de la preftation du ferment
de fidélité , en figne d'une jurifdiction diſtincte ; de
forre que la Bavière peut encore être partagée comme
elle l'a été ci-devant . Et du côté de la maiton Archiducale
, l'on s'eft offert à la voie légale de l'accord
ou de la juftice pour ce qui concernoit les prétentions
& les demandes de tous les autres Intéreffés. L'on a
donc amplement fatisfait , par l'accord amiable conclu
entre l'Autriche & 1 Electeur Palatin , à la sûreté
& à la conſtitution de l'Empire ; & certainement les
très hauts , hauts & louables Etats qui ſouhaitent la
·( 329 )
confervation du repos & de la tranquillité publique
dans l'Empire , fe feront réjouis que les Parties qui
croyoient avoir droit à la prife de poffeffion d'une
fucceffion , au fujet de l'ouverture de laquelle l'on
avoit eu longues années d'avance une fi vive inquiétude
, fe foient accordées à ce fujet d'une manière fi
paifible & fi amicale. L'équilibre de l'Empire ne confifte
proprement qu'en ce qu'aucun membre ne puiffe
s'arroger un pouvoir prépondérant pour commander
à un autre ; tous doivent fe régler felon le même
droit. La maison d'Autriche s'eft légalement conformée
à cette obligation , tandis que la Cour de
Berlin a entrepris d'ufurper le fufdit pouvoir en violation
de toutes les loix . La maiſon Archiducale a
fait non-feulement quelques démarches , mais tout
ce qui étoit en fon pouvoir , pour le bien général &
pour le maintien de la tranquillité : elle a commencé
la négociation amicale au fujet de fa prétention avec
la Cour Palatine long- tems avant que le cas actuel
exiftât ; & après qu'il a été arrivé , elle l'a immédiatement
terminée. Enfuite elle a fupporté avec modération
& patience l'ufurpation incompétente & inouïe
de la Cour de Berlin pendant un fi long intervalle de
tems , jufqu'à ce qu'enfin elle a éclaté au plus haut
point d'injustice par la violence des armes , armes
qui n'ont pas été priſes , ainfi qu'on le prétend ,
pour la défenfe de la liberté Germanique , mais plu
tôt pour l'opprimer , vu qu'on les emploie à l'effet
de forcer les Etats à accepter la volonté & la convenance
d'un de leurs co- Etats pour loi fuprême. Dans
ces raifons , on s'aflure que tout le monde reconnoîtra
l'injuftice avec laquelle S. M. le Roi de Pruffe
vient de commencer la guerre contre S. M. I. & R.
de la même manière qu'il a déja itérativement troublé
le repos du Corps Germanique ".
Malgré la vivacité qui règne dans toutes ces déclarations
& contre- déclarations , les Miniftres ont
continué de fe témoigner toutes fortes d'égards per(
330 )
fonnels ; mais depuis le 3 du mois dernier , ils ne fe
voient plus ceux de la maifon d'Autriche déclarèrent
ce jour- là qu'ils avoient ordre de rompre
tout commerce quelconque & toute communication
avec ceux de Brandebourg & de Saxe ; ils annoncèrent
auffi une réfutation du dernier Mémoire Pruffien
, qui contiendroit la preuve de la fuppofition de
l'acte de renonciation à la Bavière de la part du Duc
Albert d'Autriche , acte qui , dirent-ils , n'a jamais
exifté , & dont la fautleté eft prouvée par la manière
même dont il eft conçu , puifqu'il accorde
précisément & fans en excepter aucun , tous les
objets conteftés ; ce qui feroit peu vraisemblable ,
s'il n'avoit pas été fait après coup & pour le befoin
actuel. Cette affertion a étonné les Membres de la
Diète , qui par refpect pour les Contendans , ont
fufpendu leur jugement jufqu'après la publication
du Mémoire de la Cour de Vienne. Le Public doit
les imiter. Il eft dit dans le Mémoire Pruffien , » qu'on
tient d'un endroit très - sûr , la copie de cet acte certifiée
en 1569 par un Notaire immatriculé ; qu'on
fait auffi de bonne part qu'il s'en trouve une copie
pareille à Vienne , ce que la confcience de S. M.
I'Impératrice ne lui permettra pas de défavouer ; que
l'original de cette chartre décifive fe trouvera fans
doute dans les archives de la Bavière , dès que
S. A. E. P. voudra la faire chercher foigneufement
, s'il n'a pas été perdu dans les tems malheureux
de la Bavière «.
On ajoute ici une note : » Au commencement de
ce fiècle , durant la guerre pour la fucceffion d'ELpagne
, lorfque la Bavière étoit fous l'adminiftration
Impériale , les Officiers qui en étoient chargés ,
envoyèrent à Vienne les documens trouvés dans les
archives de Bavière , qu'ils crurent pouvoir être un
jour contraires à la maiſon Archiducale , & dont
on auroit befoin aujourd'hui ; ils les coupèrent
même des registres , &c. «. De pareils faits , lorf(
331 )
qu'on les cite , doivent être accompagnés de preuves
indubitables .
Les deux Puiffances armées font ici la guerre par
écrit ; leurs partifans publient différens Mémoires
clandeftins , & qui fans doute ne font avoués d'aucune
d'elles. Parmi ces productions , il y en a une
fous le titre de Réflexions fur l'ordre de fucceffion
aux Principautés Brandebourgeoifes en Franconie.
Ces réflexions jettées d'avance , & peut - être à deffein
, peuvent préparer pour l'avenir de nouvelles
difcuffions qui troubleront encore le repos de l'Empire.
On prétend ici que fuivant la difpofition de l'EÎecteur
Albert de Brandebourg , furnommé Achille ,
en 1473 , les Principautés Brandebourgeoifes ne
peuvent être réunies à l'Electorat auffi long- tems
qu'il exiftera plus d'un Marggrave de Brandebourg ,
& que , par conféquent , en cas de décès du Marggrave
de Brandebourg , Anfpach & Bareuth , le Roi
de Pruffe eft obligé de lui donner fes deux frères
pour fucceffeurs.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 10 Août.
Nos papiers publics ont tous copié la lettre de
l'Amiral Keppel à l'Amirauté ; les uns s'attachent à
prouver qu'elle a été fabriquée dans les bureaux , &
ils appuyent leur opinion de détails au moins vrai
femblables; les autres cherchent à démontrer que nous
avons eu tout l'avantage , & ne trouvent que peu de
perfonnes qui fe laiffent perfuader ; ils n'employent
pour cet effet que des injures & des farcafmes ; ils
s'occupent à déprimer l'ennemi , dont ils prétendent
que nous avons triomphé ; les François , felon eux ,
ont évité le combat tant qu'ils l'ont pu , ne l'ont accepté
que lorsqu'ils n'ont pu faire autrement , & ſe
font conduits avec une molleffe née de l'opinion qu'ils
( 332 )
avoient de la fupériorité Angloiſe , & de la certitude
d'être battus. Des groffièretés ne font pas des raiſons ,
& on défireroit qu'à l'imitation du Comte d'Orvilliers,
l'Amiral Keppel eût donné le Journal de fon armée &
fait connoître d'une manière auffi détaillée fes ma
noeuvres , pour pourfuivre une flotte qui ne prenoit pas
chaffe , & dont aucun des mouvemens n'annonçoient
qu'elle cherchât à éviter la rencontre. On fent que le
Ministère avoit befoin d'une relation peu fidèle , &
il l'a publiée ; les lettres de plufieurs Officiers de la
Botte font conçues dans cet efprit , & il eſt naturel
que des gens qui afpirent à des graces de la Cour ,
n'aient vu les chofes que comme la Cour défire
qu'ils les ayent vues ; cependant , en ſe prêtant à fes
vues , ils ne laiffent pas de préfenter quelquefois
des circonstances curieufes , qui ne dévoilent pas
moins la vérité des faits que la lettre même de l'Amiral
Keppel , qui n'a pas paru aufli adroitement conçue
qu'elle pouvoit l'être pour le befoin de la Cour. » Le
vent qui nous avoit été contraire , écrit un de ces
Officiers , étant devenu favorable , & nous trouvant
affez à portée de l'ennemi pour rendre l'action inévitable
, il changea fa pofition ; confervant toujours
l'avantage du vent , & formé toujours en ligne régulière
, il paffa de notre avant-garde à l'arrière ;
frifant enfuite rapidement notre ligne , & entretenant
un feu continuel , il réfulta de cette manoeuvre que
chacun de nos vaiffeaux reçut la bordée de 20 vaiſ.
ſeaux François . Après nous avoir ainfi paſſés en revue ,
confervant toujours le même ordre , l'ennemi fit le
tour de notre flotte , & le forma en ligne de bataille
fous notre vent ; il parut prêt à nous recevoir , &
refta le refte du jour dans cette pofition . Cependant
fa canonnade avoit fi fingulièrement réuffi à nous
enlever nos mâts , nos vergues , & en général à défemparer
nos vaiffeaux , que malgré la fupériorité de
nos forces , il nous fut impoffible de renouveller le
combat , & nous employâines le refte du jour à ré(
333 )
parer nos agrêts...... Cette flotte nous étoit inférieure
en forces ; mais l'expérience nous a appris à nos dépens
combien il eft plus avantageux de tirer aux
agrêts qu'au corps du vaiffeau. Figurez - vous une
flotte peu confidérable , formée dans un bel ordre
de bataille , fous le vent de la nôtre qu'elle a trouvé
le fecret de mettre hors de combat en dirigeant ainfi
fon feu «.
ainfi
Cette manoeuvre n'eft pas celle d'une armée qui
fuit ; fi les François étoient fi timides , pourquoi l'Amiral
Keppel n'a -t- il pas accepté le combat qu'on lui
préfentoit ? c'eft une queftion à laquelle on répond
pour lui , en difant qu'il étoit lui- même dans les inquiétudes
qu'il prête aux François . Quoiqu'il en
foit , la Cour eft réfolue de tenter une autre fois le
fort de fes armes ; on travaille avec beaucoup d'activité
à Portsmouth à réparer les vaiffeaux qui en ont.
befoin , & qui s'y font rendus de Plymouth . Les
bleffés ont été portés à terre , & on s'occupe à raffembler
le monde néceffaire pour les remplacer ,
que les morts ; ils font les uns & les autres en plus
grand nombre que l'Amiral Keppel ne l'a dit dans fa
lettre ; car on ne compte pas moins de 500 malades
débarqués dans nos hopitaux. On remarque que
l'Amiral , en donnant fa lifte , n'a parlé que de 25
vaiffeaux de ligne ; il s'en trouve s d'oubliés , le Duc
de 90 canons , le Centaure , le Cumberland , l'Hector
de 74 , & le Bienfaifant de 64. On demande
s'ils n'ont fait aucune perte ; dans ce cas ils n'auroient
pas combattu , & on demande encore pourquoi ils
fe font éloignés des coups,
3
La Cour a envoyé dans tous les ports l'ordre d'accélérer
le départ des vaiffeaux qui s'y trouvent ; on
les deftine tant à former une nouvelle efcadre qu'à
remplacer ceux qui ont été le plus endommagés dans
celle de l'Amiral Keppel , & dans celle de l'Amiral
Byron. Ce n'eft pas le Ruffel feul qui a le plus fouffert
dans cette dernière ; le Bedford , le Conquérant ,
( 334 )
le Culloden , l'Albion , vaiffeaux de 74 canons , out
été obligés de chercher quelque port pour fe réparer.
C'eſt à la hauteur de Terre-Neuve qu'ils ont été fi
maltraités par les vents . La nouvelle nous en a été
apportée par le Lieutenant Haynes , qui a conduit le
premier de ce mois le Marquis de la Fayette , prife
Françoife , faite par l'Arc-en -ciel. On eft fort inquiet
du fort du refte de cette efcadre .
. Les nouvelles de l'Amérique ne font pas propres à
nous confoler de ces défaftres . Celles qui en font
arrivées dernièrement ont fait l'objet d'un grand
Confeil tenu à Saint- James ; fi les réſultats n'en ont
point tranfpiré , on n'a pu garder le même mystère
fur les dépêches qui y ont donné lieu . Plus d'eſpoir
de pacification ; le Congrès a tout rejetté avec hauteur.
» Nous voilà au bout de nos négociations ,
écrit - on de New -Yorck ; la méfintelligence s'eft mife
parmi les Commiffaires . On devoit le prévoir , parce
qu'il étoit impoffible que M. Eden , l'un d'eux , con.
tint fa pétulence . Il étoit l'inftrument de confiance de
M. Jenkinſon , qui eft le premier Miniftre inviſible
de la Junte. Les deux autres étoient zéro. Il connoif.
foit fon importance , il s'en eft prévalu , Lorſque le
Trident eft entré dans la Delaware , M. Johnſtone
s'attendoit qu'on lui communiqueroit les mouvemens
qu'on feroit faire à l'armée ; on n'en fit rien.
M. Eden étoit feul dans le fecret ; il portoit à l'armée
l'ordre d'évacuer Philadelphie , daté d'un mois avant
le départ des Commillaires , M. Johnſtone foupçonna
qu'il y avoit des manoeuvres fecrettes ; il fe plaignit
amèrement ; M. Eden lui protefta fur fon honneur
qu'il ignoroit ce que les paquets dont on l'avoit
chargé contenoient. M. Johnſtone eut de la peine à
croire à cette ignorance , & de s'en rapporter à ce que
M. Eden lui affirmoit fur fon honneur . Au milieu de
ces divifions , M. Johnſtone defcendit à terre , & fut
abfent pendant 2 ou 3 jours ; un plaifant ne manqua
pas de publier auffi-tôt dans une Gazette : Un des
( 335 )
Commiffaires du Roi eft perdu , & on offre à celui
qui le trouvera , une récompenfe proportionnée à
l'importance du perfonnage & de fa commiffion «.
Un Membre du Congrès s'exprime ainfi dans une
lettre à l'un des Agens des Etats - Unis en France . » Le
Congrès perfiftera dans fes réfolutions en dépit des
armes , des facrifices & de l'or de la Grande-Bretagne.
Il n'eft point du tour défavorable à la France & aux
Etats- Unis que les Commiffaires Anglois foient
venus , pour ainfi dire , ' échouer au port , & que dès
leurs premières ouvertures au Congrès , dans la vue
de faire avorter la bonne volonté du Roi de France
pour nous , ils ayent avancé que certe bonne volonté
n'eft venue qu'après la connoiffance de l'accommodement
projetté par la Grande- Bretagne . Cette fauffeté
palpable ne leur fera aucun honneur en Europe , &
produira ici le meilleur effet pour notre caufe. Le cri
général d'aujourd'hui eft indépendance & fidélité à
nos engagemens «.
Ces nouvelles qui ôtent tout espoir à la Nation ,
ne produifent pas tout-à- fait le même effet fur le Miniftère
; il en conferve encore ; il vient de faire partir
de nouvelles inftructions pour les Commiffaires ;
on dit qu'elles portent le rappel prompt de toutes nos
forces en Amérique ; il fe flatte auffi que le dernier
combat naval peut rendre le Congrès plus traitable ,
fi on lui dit que les François , fur le fecours defquels
il compte , ont été battus ; or il eft effentiel qu'il
n'apprenne point qu'ils ne l'ont pas été , & on s'eft
hâté d'envoyeren Amérique la relation de ce combat ;
on a choisi pour la porter le meilleur voilier qu'on a
pu trouver dans nos ports.
Le 6 de ce mois il est entré à Portſmouth dix vaiffeaux
de la Compagnie des Indes Orientales , fous le
convoi du vaiſſeau de guerre le Warwick ; on évalue
leur cargaifon à 1,500,000 liv. ft.; leurs équipages
fourniront à l'Amirauté une reffource précieuſe en
matelots ; on s'est déja emparé de tous les équipages
x ( 336 )
qu'on va répartir fur les vaiffeaux du Roi . Nos affaires
dans cette partie du monde font dans un état trèsprécaire.
Les nouvelles qui nous viennent d'Europe,
écrit-on de Madras en date du 6 Janvier , qui ſemblent
préfager une guerre prochaine , ont engagé le
Confeil à faire travailler aux fortifications du fort
Saint-George , & à augmenter notre armée d'un corps
de cavalerie Maure , qui fera commandé en partie
par des Officiers Européens . Cependant nous avons
lieu d'efpérer que la guerre venant effectivement à
s'allumer en Europe , nous n'aurons rien à craindre
pour notre commerce & nos poffeffions dans l'Inde ,
puifque les François , à notre grand étonnement & à
notre grande fatisfaction , ne paroiffent faire aucune
difpofition pour fortir de l'état de foibleffe dans
lequel ils font au Bengale & fur la côte de Coromandel.
Nous fommes bien - heureux qu'ils ne faififfent
pas cette circonftance pour faire là révolution que,
les Indiens attendent depuis long-temps , & qu'ils ne
que trop difpofés à appuyer de toutes leurs forces
, fur-tout fi M. de B *** , qu'ils idolâtrent toujours
, en étoit chargé , car nous ne pouvons nous
diffimuler que notre joug leur eft infuportable. D'un
autre côté Hyder Ally Kan , eft en guerre avec les
Marattes & les Princes du Décan ; ainfi nos ennemis
naturels dans ce pays -ci étant occupés à s'entre- détruire
, & les François négligeant le rétabliflement
de leurs anciennes poffeffions & les reffources immenfes
qu'ils en pourroient tirer , nous pouvons encore
nous flatter que la puiffance de l'honorable compagnie
Angloife profpérera de plus en plus , & parviendra
au comble de la gloire & de la fortune «.
font
On affure toujours que l'Ambaffadeur d'Espagne
s'occupe fortement de notre paix avec la France ; on
prétend que le Roi a répondu à fes propoſitions ,
qu'il ne pouvoit les écouter que lorfque la France
aura défarmé & renoncé à fon traité avec l'Amérique.
Il y a peut-être dans cette réponſe plus de hauteur
que
( 337 )
que notre fituation ne nous en permet ; auffi doute- ton
qu'elle ait été faite , & moins au Miniftre d'Eſpagne
qu'à tout autre ; on n'ignore pas que cette Puiffance
fera cauſe commune avec la maifon de Bourbon
, fi la guerre a lieu ; & elle exifte déja par le fait
quoiqu'elle ne foit point déclarée. Nous nous y préparons
, nous cherchons par-tout des alliés , & nous
ne fommes pas certains d'en trouver. La Ruffie , fur
laquelle on affecte trop de compter , eft à la veille
d'avoir befoin de toutes fes forces contre les Turcs ;
nous ne devons pas efpérer beaucoup du Danemarck ,
s'il eft vrai , comme on l'affure , que MM . Bille , Stibolt
& Fogh , Capitaines-Lieutenans de marine , &
MM. Fiſcher , Kofod , Hauch , Lowenorn & Krieger
, premiers Lieutenans , & le Baron Knuth , fecond
Lieutenant , ont obtenu du Roi la permiffion de faire
campagne fur la flotte Françoife. Pourquoi le defir
de s'exercer dans leur métier , les conduit-il chez nos
ennemis plutôt que chez nous ? & pourquoi leur
Souverain y confent- il , s'il veut faire caufe commine
avec nous ? Nos efpérances du côté de la Cour
de Berlin , ne font peut-être pas mieux fondées ; l'invitation
que le Roi de Pruffe a faite au Duc de Glou
cefter , femble les confirmer ; mais tout le monde ne
regarde pas ici du même ceil cette invitation , & l'empreffement
du Prince à s'y rendre ; il a déja fait
partir une partie de fes bagages , & nos papiers , au
lieu de donner des éloges au courage de ce Prince ,
ne contiennent que des plaintes amères fur la réfolution
; ils lui reprochent d'aller fervir un Prince étranger,
,
lorfque la Nation eft à la veille d'avoir beſoin de
tous les citoyens contre fon ennemi naturel ; on rappelle
les alarmes qu'avoit caufées la maladie qu'il
avoit éprouvée en Italie , & on le blâme de les renouveller
encore. On affecte avec une indécence condamnable
, de craindre qu'on ne le retienne pour
ôtage , jufqu'à ce qu'on ait payé des ſubfides anciens
25 Août 1778.
Р
( 338 ).
qu'on fait bien devoir , & qui ne font pas encore
acquités &c.
ÉTATS- UNIS DE L'AMÉRIQUE - SEPTENT.
Annapolis dus Juin . L'armée Angloife a fait
toutes les difpofitions pour évacuer Philadelphie , &
a commencé à fe mettre en marche ; le Général
Washington fe propofe de troubler ſa retraite , &
fes troupes doivent le fuivre dans cet ordre. Première
divifion . Le Major-Général Lée , les brigades
de Poor , de Varnon & d'Hentingdom . Deuxième
divifion . Le Major- Général Mifflin , la première & la
2 brigade de Penfylvanie , & celle ci -devant Conway.
Troisième divifion Le Marquis de la Fayette , les
brigades de Woodfort , Defcart , & de la Caroline-
Septentrionale. Quatrième divifion. Le Baron de
Calb , les brigades de Glober , de Patterſon & de
Learned. Cinquième divifion. Le Lord Stirling , les
brigades de Weeden , de Mulenburg , & la première
& la 2 de Maryland. Le détachement de Jackfon
entrera dans la ville , où le Général Arnold prendra
. le commandement. Le Congrès a fait publier ces nouvelles
, en vertu d'une réfolution prife le 2 de ce
mois à S heures après midi. Il arrive ici beaucoup
de déferteurs . On fuppofe que les Anglois traverferont
les Jerfeys , pour aller à South-Amboy , & la
brigade de Maxwell s'eft déja mife en marche pour
Jerfey , par ordre du Général Washington.
Toutes les lettres de Philadelphie annoncent que
l'on y cft généralement très mécontent des troupes
Royales ; les Wighs & les Torys ont éprouvé des
pertes irréparables dans la ville & dans les environs ;
les Royaliftes fe plaifoient à détruire les biens des
particuliers , lorfque la moindre circonftance l'exigeoit
, ou lorfque leur caprice le leur confeilloit.
Yorck-Town du 18 Juin. Les Commiffaires du
Roi de la Grande-Bretagne ont enfin entamé la négo(
(339 ))
ciation dont leur maître les a chargés ; ils ont en
conféquence adreffé au Congrès la lettre fuivante
en date du 9 de ce mois. » MM. , preſſés par le defir
le plus ardent d'arrêter l'effufion du fang & les calamités
de la guerre , nous vous adreflons le plutôt
qu'il nous eft poffible , copie de la commiffion dont
S. M. nous a honorés , & des actes du Parlement fur
lefquels elle eft fondée. Nous vous aflurons en mêmetemps
que nous n'avons rien de plus à coeur que de
rétablir fur la base d'une liberté égale & d'une sûreté
mutuelle , la tranquillité de ce pays autrefois heureux.
Nous fommes munis de pouvoirs fuffifans , &
les annales de notre hiſtoire n'offrent point d'exemple
de leur étendue. Dans l'état actuel de nos affaires ,
quoique les deux parties foient remplies de regrets
mutuels , nous pouvons cependant goûter quelque
confolation , & même former un heureux augure , en
nous rappellant que dans notre Empire & dans beaucoup
d'autres on a vu une réconciliation & une affec- >
tion cordiale , fuccéder à des altercations & à des divifions
paffagères , non moins violentes que celles
que nous éprouvons aujourd'hui . Les actes du Parlement
que nous vous remettons , ayant paffé avec
une fingulière unanimité , vous prouveront les difpofitions
de la Grande - Bretagne , & que les termes
d'arrangement projetté avec S. M. & le Parlement ,
ne font point au-deffous des voeux que l'Amérique a
pû former , foit dans une délibération tranquille , foit
au milieu des plus vives appréhenfions pour la liberté.
Pour vous démontrer nos bonnes intentions , nous
n'héfitons point à déclarer , même dès cette première
ouverture , que nous fommes difpofés à concourir à
tout arrangement jufte & fatisfaifant pour établir
entr'autres les points fuivans . Ceflation d'hoftilités
fur terre & fur mer ; rétabliſſement d'une communication
libre , propre à faire revivre l'affection mutuelle
& à renouveller les avantages communs de la
naturalité dans les différentes parties de cet Empire ;
4
P 2
( 340 )
toute la liberté de commerce que nos intérêts
refpectifs peuvent demander. Aucune force militaire
ne pourra être entretenue en Amérique fans
le confentement du Congrès , ou des Aſſemblées
particulières. On concourra aux opérations néceffaires
pour acquitter la dette de l'Amérique , & relever
le crédit & la valeur du papier en circulation.
Une députation réciproque d'un ou de plufieurs agens
au Parlement , & d'un ou de plufieurs Membres du
Parlement aux Affemblées des différens Etats de
l'Amérique , perpétuera notre union. On établira
enfin le pouvoir de légiſlatures reſpectives de chaque
Etat , de manière que l'Amérique Septentrionale & la
Grande-Bretagne , jouiffent , fous un Souverain com
mun , detous les priviléges qu'il eft poffible d'avoir ,
lorfqu'il n'y a point une féparation totale d'intérêts.
Dans notre anxiété pour le maintien de ces intérêts
effentiels & facrés , nous ne pouvons nous difpenfer
de parler de l'infidieufe interpofition d'une Puiſfance ,
qui depuis le premier établillement de ces Colonies
s'eft toujours laiffé guider par la haîne commune
qu'elle nous porte , & nonobftant la prétendue date
ou laforme actuelle des offres de la France à l'Amérique
, il eft pourtant notoire que ces offres ont été
faites fur la connoiffance des plans d'accommodement
antérieurement concertés dans la Grande- Bretagne ,
dans la vue d'empêcher notre réconciliation , & de
prolonger cette guerre deftructive. Mais nous ofons
croire que les habitans de l'Amérique- Septentrionale ,
unis à nous par les liens les plus étroits de la confanguinité
, parlant la même langue , intéreffés au
maintien des inftitutions femblables dans les deux
pays , s'ils fe rappellent l'ancienne correfpondance
de bons offices qui faifoient le bonheur mutuel , s'ils
oublient les animofités récentes , rejetteront loin
d'eux l'idée de fervir d'accroiffement aux forces d'un
ci -devant ennemi commun , & préfèreront une union
ferme , libre & perpétuelle avec la Mère - Patrię , રે
( 341 )
une alliance étrangère que la nature réprouve , & qui
ne peut point être fincère. La préfente dépêche vous
fera remife par le Docteur Ferguſon , Secrétaire de
la Commiffion de S. M. , & pour parvenir à un plus
prompt accommodement , nous demandons à vous
voir, foit collectivement , foit par députation , à New-
Yorck , à Philadelphie , à Yorck-Town , ou dans tour
autre lieu que vous choifirez . Nous croyons devoir
vous informer que les inftructions de S. M. & notre
propre defir de nous écarter du fiége actuel de la
guerre , peuvent nous porter à nous retirer promptement
à New-Yorck ; mais le Commandant en chef
des troupes de terre de S. M. qui nous eſt affocié ,
concourra avec nous fi ce parti vous paroît préféra
ble à une fufpenfion d'hoftilités , ou nous donnera les
paffeports & les faufs -conduits néceffaires à cette ertrevue.
Si après le temps néceffaire pour délibérer fur
cette ouverture , & pour nous faire paffer votre réponſe
, la guerre continue , nous prenons Dieu &
l'univers à témoin , que les maux qui en résulteront
ne doivent point être imputés à la Grande - Bretague
&c . «.
Cette lettre n'a point été apportée par le Docteur
Fergufon ; le Général Washington refufa le fauf-conduit
, & fe chargea de la faire paffer au Congrès
qui a approuvé la conduite. Ce corps refpectable a
délibéré le 11 , le 12 , le 13 , le 1 , & le 16. La lettre
ne fut pas d'abord lue toute entière ; les expreffions
offenfantes qui s'y trouvoient contre S. M. T. C. ,
révoltèrent tous les Membres , qui proposèrent de
n'en point achever la lecture qui ne fut faite que le
16. On arrêta un projet de réponse qui fut lu & approuvé
le lendemain 17 ; le Préfident écrivit en conféquence
la lettre fuivante au Comte de Carliſle , à
MM. William Eden & George Johnſtone. » J'ai
la lettre de V. E. , en date du 9 de ce mois ; je l'ai
mife fous les yeux du Congrès ; aucun autre motif
que le defir le plus fincère d'arrêter l'effuſion du fang
و د
reçu
P 3
f
( 342 )
humain , n'a pû nous porter à lire un papier qui con.
tient des expreffions offenfantes envers S. M. T. C. ,
le puiffant & bon allié de ces Etats , ainſi qu'à confidérer
des propofitions fi attentatoires à l'honneur
d'une Nation indépendante . Les actes du Parlement
Britannique , la commiffion de votre Souverain &
votre lettre , fuppofant les peuples de ces Etats fous
la domination de la Couronne de la Grande- Bretagne ,
font fondés fur une idée de dépendance entièrement
inadmisible. J'ai en outre eu ordre d'informer V. E.
que le Congrès eft porté à la paix , malgré l'injuftice
des prétentions qui ont donné lieu à cette guerre , &
la manière barbare dont elle a été conduite . En conféquence
, il eft prêt à entrer en pourparlers pour un
traité de paix & de commerce qui fe concilie avec
les traités déja fubfiftans , lorfque le Roi de la Grande-
Bretagne le montrera dans des difpofitions fincères à
cet effet. L'unique preuve folide qu'il puiffe donner
de ces difpofitions , confifte dans une reconnoiffance
explicite de l'indépendance de ces Etats , ou dans le
rappel de les armées de terre & de mer «.
La lettre des Commiffaires du Roi d'Angleterre ,
publiée par ordre du Congrès , a donné lieu à beaucoup
de réflexions ; loin de difpofer les peuples à un
accommodement , elle femble les avoir aliénés davantage
: comment , fe demande-t-on , le Gouverneur
Johnstone a-t - il ofé figner l'affertion que les offres
de la France à l'Amérique- Unie ont été postérieures
au projet de réconciliation concerté par la Grande-
Bretagne , & fur la connoiffance de ce projet ? lui
qui les Février , difoit dans la Chambre des Communes
:» J'ai eu avis, & j'ai de fortes raifons de croire
que l'Adminiſtration fera au Parlement , dans 4 ou f
jours , une propofition qui peut fervir de bafe à une
réunion , je n'en fais point au vrai les détails ; néanmoins
comme j'apprends que quelques préliminaires
font partis depuis peu de la France , je crois qu'il ne
peut être défobligeant pour l'un ou l'autre pays de
( 343 )
vous donner quelque connoiffance de cette propofition
qu'on a en vue «. A cette époque , ces prélimi
naires partis depuis peu de France , étoient depuis
quelques femaines en mer avec M. Siméon Deane ,
& les offres de la France avoient été faites le 16 du
mois précédent. Quand on met de la mauvaife foi
dans les petits objets , on doit fe défier de ce que
fera lorfqu'il fera queftion de plus grands , & il y a
long- temps que la conduite de la Grande - Bretagne a
accoutumé l'Amérique à n'avoir plus de confiance en
elle.
25
l'on
Charles-Town du Juin. La Gazette Royale de
New-Yorck a annoncé le 11 de ce mois , qu'il s'étoit
commis des hoftilités entre les habitans de la Virginie
& les Indiens Shawanois & Delawares ; elle ne
manque pas d'en attribuer la caufe aux premiers , qui ,
dit-elle , avoient maffacré d'une manière traîtreffe
l'Epi de bled ', le Faucon jaune , & quelqu'autres chefs
de ces fauvages. Ces accufations vagues & fans preuves
ne nous étonnent pas ; il y a long- temps que nos
ennemis nous y ont accoutumés . La querelle entre
les Virginiens & les Sauvages n'eft malheureuſement
que trop réelle ; il n'eft auffi que trop vrai que ce
font nos ennemis qui l'ont excitée. » Il paroît , écriton
de plufieurs endroits , que les Emillaires Britanniques
réuffiront enfin à caufer une guerre preſque
générale avec les Indiens. Nous avons fait tout ce qui
étoit en notre pouvoir pour empêcher ces malheureux
de prendre part à la guerre ; nous leur avons
même donné un grand fujet de plainte , en ne les
employant point dans nos armées . Cependant les méprifables
mercenaires qui les ont excités à maſſacrer
& à efcalper nos femmes infortunées & nos enfans à
la mammelle , ofent juftifier leur conduite , en avançant
contre toute vérité qu'ils ont été obligés de
fuivre notre exemple . De notre côté nous les invitons
à produire la preuve la plus légère d'une accufation
qu'ils favent eux-mêmes être abfolument faufle &
P'4
( 344 )
uniquement controuvée pour colorer leurs procédés «.
Selon différentes lettres , les Généraux Lée & Maxwell
avec 2000 hommes chacun , ont été détachés en
avant , pour obferver & inquiéter l'ennemi , l'orfqu'il
fortiroit de Philadelphie ; il en eft parti avec précipitation
. Le 21 il étoit à Mouent-Holly ; à la faveur
de la lenteur qu'il a mife dans fa marche , le
Général Washington a pris de l'avance , & marché
à Prince-Town ; fon armée , renforcée par les milices
, paffe 25,000 hommes ; le Général Clinton n'en
a pas plus de 12 ; fi ces rapports font vrais , celui - ci
fe trouve dans la pofition où étoit le Général Burgoyne.
Quel que foit fou fort , il a détruit en quittant
Philadelphie , tout l'ouvrage que l'armée Royale avoir
fait l'année dernière .
Les Commiffaires & leur fuite avoient apporté
plufieurs lettres d'Angleterre pour différens particu
liers auxquels elles ont été remifes ; les expreffions infidieufes
de quelques -unes de ces lettres propres à divifer
& tromper les Américains , ont engagé le Congrès
à recommander aux corps légiflatifs & exécutifs des
Etats-Unis , d'employer tous leurs foins & toute
leur vigilance pour arrêter une correfpondance dangereufe
& criminelle ; il a aufli enjoint les mêmes mefires
auCommandant en chef & aux Commandans de
chaque département militaire.
FRANCE.
De VERSAILLES , le 20 Aoû .
LA Cour eft partie le 16 de ce mois pour Choify
où elle reftera jufqu'au 23 .
Le 15 , Fête de l'Affomption , S. M. & la Famille
Royale affiftèrent au fervice divin du matin & de
l'après-midi dans la chapelle du château . La Reine
qui avance heureufement dans le cinquième mois de
fa groffeffe , y affifta dans une des travées de la
chapelle.
( 345 )
Le Roi a nommé à l'Abbaye de S. Laurent , Ordre
de S. Benoît , ville & diocèse de Bourges , la Dame
de Montbas , Pricure de cette Abbaye , fur la nomination
& préſentation de Mgr. le Comte d'Artois en
vertu de fon appanage.
Le de ce mois , le Comte d'Adhemar , Minif
tre Plénipotentiaire du Roi près les Pays - Bas Autrichiens
, qui étoit de retour ici par congé , prit congé
-de S. M. pour fe rendre à fa deftination .
Le même jour le Grand -Aumônier de France prefenta
au Roi un Mémoire fur l'administration du
College de Louis- le- Grand, & des Colléges y réunis
; ce Mémoire rédigé par le Préfident Rolland ,
l'un des Adminiftrateurs du Collége , fait connoître
les principes qui ont dirigé les opérations du Bureau ,
non-feulement pour l'acquittement de dettes confidérables
; mais encore pour l'augmentation des bourfes
& des revenus . S. M. a reçu le Mémoire avec
bonté , & en a bien voulu témoigner fa fatisfaction.
De PARIS , le 20 Août.
LA lifte exacte des morts & des bleffés fur la
Motte de Breft , dans le combat d'Oueffant du 27
du mois dernier , porte les premiers à 163 , & les
--derniers à 517 ; la conduite des Officiers & des
équipages , a répondu aux favantes manoeuvres de
M. le Comte d'Orvilliers , Ce brave Commandant ,
aux talens duquel les Anglois eux-mêmes n'ont pu
s'empêcher de rendre hommage , fe difpofe à remettre
en mer , & peut être y eft déja. Selon les
lettres de Breft , on a travaillé aux réparations des
vaiffeaux qui ont combattu , au moment où ils font
entrés dans le port ; on y á employé un nombre prodigieux
d'ouvriers , & les travaux ont été conduits
avec une célérité furprenante. » Ils font actuellement
prefque finis , nous écrit - on en date du 12 ; M. le
Comte d'Orvilliers le flatte de fortir Dimanche pro-
Ps
( 346 )
chain 16 de ce mois , avec tous les vaiffeaux qui
feront prêts. La Ville de Paris ayant un befoin
indifpenfable de radoub , la partie de l'avant s'étant
déliée , M. de Guichen prend le commandement de
la Couronne. On affure que ce brave Chef d'eſcadre
a la promelle du premier cordon rouge , & il le mérite
bien. M. le Chevalier de Dampierre vient d'entrer
avec le vaiffeau le Prothée & la frégate la Blanche
, & 6 navires du Havre. Il eft parti de la Martinique
, ayant fous fon convoi 45 voiles , qu'il a fait
entrer dans les rivières de Bordeaux , Nantes , &c.
La bleffure de M. Duchaffault continue à être trèsbelle
, quoique confidérable . Le Neptune , de 74 canons
, fera lancé le 23
cr
Lettre de M. le Major Vicomte de T *** , ancien
Député de la Nobleffe de B ...... , Affocié de
plufieurs Académies.
» Je lis , M. , dans le Journal Politique de Bouillon,
première quinzaine d'Août , article de Paris , que
quantité d'Officiers & de Gentilshommes , au nombre
defquels font plufieurs peres de famille , ont demandé
& obtenu la permiffion de fervir comme volontaires
fur la flotte de Breft. Rien de plus vrai ,
M. , que ces follicitations ardentes & multipliées , que
ces démarches fi naturelles & fi convenables à la Nobleffe
Françoife ; mais il eft faux quelles aient été
couronnées du fuccès : ce n'eft que par une forte de
rufe auffi adroite qu'admirable , que deux Officiers
placés heureufement à portée de l'armée navale , lors
du départ , font parvenus à éluder la défenfe d'em
barquer d'autres volontaires que ceux de la mariné.
La fageffe du Gouvernement réſerve fans doute d'autres
alimens à l'émulation des Sujets.
» Comme cette annonce du Journal me paroît tirée
d'une feuille périodique où l'on m'avoit fait , ainſi
qu'à plufieurs de mes Concurrens , l'honneur de me
défigner par l'initiale & la finale de mon nom, je
( 347 )
vous prie , M. , de donner à cet éclairciffement quefque
publicité , de peur que fur la fauffe fuppofition
de la poffibilité de partir , quelqu'un ne nous reproche
d'être reſtés à terre,
» Préfenté à LL . MM. & à la Famille Royale , honoré
du compérage de Mgr. le Duc d'Orléans & de
Madame la Ducheffe de Chartres , gratifié du portrait
de Mgr. le Duc de Penthievre , Amiral , encou
ragé par les bontés de M. le Comte d'Orvilliers &
par la recommandation de M. le Marquis d'Aubeterre
; pourvu des meilleures notes de mes Chefs &
de plufieurs Généraux , j'étois conduit par le defir de
payer au Roi & à la Patrie , le tribut de ma naiffance
& de ma profeffion , en déclarant que fans me
prévaloir , ni du grade dont je fuis revêtu , ni de
celui auquel j'afpire , le pofte le plus périlleux feroit
pour moi le plus noble & le plus fatisfaisant ? Enfin ,
j'ofe le dire , bien plus animé du principe de l'honneur
, que par la foif des honneurs , & pouvant par
ma pofition me trouver à la première victoire remportée
fous Louis XVI , fans fufpendre mes fonctions
obligatoires , bien que je ne fois pas attaché au fervice
de mer , j'ai vainement épuifé tous les efforts
pour contempler la gloire & partager les dangers du
grand Prince expofé fi héroïquement aux premiers
coups de la guerre.
<
Comme ces fentimens plus juftes que méritoires ,
me font communs avec la généralité du Militaire
François , & avec une grande partie de mes compatriotes
de tous états , & que par conféquent on
pent les mettre au jour fans tomber dans un travers
de fanfaronade , je ne crains pas de les avouer à la
face de la Nation , pour laquelle je factifierois l'exiftence
que j'ai reçue dans fon fein ( 1 ) .
(1 ) Perfonnellement intéreffé à convenir de la vérité
du fait rapporté p . 109 à 110 du Mercure du 5 Août,
art. Bruxelles , je répète encore que de ſemblables traits-
P 6
( 348 )
»Permettez-moi , M. , de juſtifier auffi la manière
très-franche & nullement amère , dont j'ai cru devoir
relever quelques déclamations de deux Lords
contre mon pays.
>>Iffu de la Province conquérante de l'Angleterre ,
natif de celle que l'héroïne de Vaucouleurs délivra
de la fureur Angloiſe , établi dans une autre remplie
de champs de bataille funeftes aux Anglois , habitant
d'une ville où repofent les cendres d'un Connétable
qui les humilia fouvent , voifin du château qui
fut l'afyle des prifonniers de Camaret & de Saint-
Caft , Membre d'une Affemblée où le Patriotiſme
ne brille pas moins qu'au Parlement Britannique ,
comparant la dignité que notre Monarchie conferve
depuis treize fiècles en Europe , & le rang fuprême
qu'occupe depuis 800 ans l'Augufte Maiſon qui nous
gouverne , avec les cataſtrophes continuelles & fanglantes
furvenues dans la conſtitution & fur le trône
de la Grande - Bretagne ; en un mot , M. , Français
par principe & par fentimens , autant que par ori
gine & par naiffance , pouvois je dans la conjoncture
actuelle me défendre de quelque enthoufiafme ? Pouvois-
je entendre fans une forte de frémiffement ,
la calomnie impudente qui s'exhaloit de bouches
ennemies ? « Signé , C. G. T ***.
5
» La frégate la Gracieufe , nous écrit- on de Toulon ,
commandée par M. de Vialis , eft entrée hier , 2 ,
dans ce port , convoyant deux prifes faites par l'efcadre
de M. le Chevalier de Fabry dans les parages
de Mahon ; une d'elles chargée de velours d'Angle
terre & de bijouterie , ayant du plomb & de l'étain
pour left , eft eftimée 1,400,000 liv ; l'autre eft une
tartane chargée de toiles & de draperie , eſtimée
ne font ni rares ni méritoires en France . Un Officier-
Général de l'armée navale a dit qu'on auroit pu faci
lement trouver plus de volontaires qu'il n'y avoit d'hom
mes employés & néceffaires. Heureux ceux qui font pris
au mot.
( 349 )
20,000 liv. On affure que le Capitaine de la première
a dit à M. de Fabry , qu'il précédoit fix autres
bâtimens auffi richement chargés que lui , efcortés
par 2 vailleaux de guerre Anglois & une frégate. Si
cela eft , il y a lieu d'efpérer que notre efcadre nous
donnera des nouvelles auffi fatisfaifantes de ce convoi
, que du Capitaine qui l'a annoncé .
·
» La corvette l'Eclair , commandée par M. de
Flotte , a amené auffi trois prifes en revenant du
Levant , que l'on dit très riches ; on les évalue
enfemble à près d'un million & demi. Cette corvette
a combattu un corfaire Anglois , & l'a forcé
de fe réfugier à Nice ; il y a 150 hommes fur les
cinq prifes .
» On travaille avec beaucoup d'activité à l'armement
des frégates l'Aurore , la Mignone & l'Atalante.
On n'en met pas moins à la conftruction des
3 vaiffeaux qui font fur les chantiers.
La frégate la Magicienne , a été lancée à la mer
avant hier ; la Précieufe le fera à la fin du mois.
» La frégate l'Attalante , commandée par le Baron
de Durfort, & qui étoit en quarantaine , a eu fon
entrée le 30 Juillet ; on va la défarmer , & la mettre
en état d'être armée de nouveau. Le Baron de Tott ,
Brigadier des armées du Roi , Infpecteur général
dans le Levant , qui étoit embarqué fur cette frégate,
partira inceffamment pour la Cour , où il va rendre
compte de fa miſſion «.
1 Les préparatifs de guerre ne fe rallentiffent point
fur nos côtes. On doit toujours former un camp
fous les ordres du Maréchal de Broglie , qui eft déja
parti pour cet effet ; on n'a tardé de l'affembler , que
pour ne pas nuire à la récolte. On affure qu'on va
auffi augmenter les troupes affemblées du côté de
Bergues , & que les Officiers des régimens qui font
en Flandres , en Normandie & en Bretagne , ont reçu
ordre de joindre leurs corps fans délai.
Entre les Officiers généraux nommés pour fervir
( 350 )
fous les ordres du Maréchal de Broglie , S. M. en a
nommé quelques autres , qui ferviront dans les 5 dé
partemens dont elle a confié le commandement , favoir
; des Provinces intérieures , au Duc de Laval ,
des trois Evêchés , au Comte de Choiſeul Beaupré ,
de l'Alface , au Baron de Wurmfer ; de la Flandre ,
au Marquis de Lugeac , & de la Picardie au Comte
de Thiard.
On n'a point encore de nouvelles de M. le Comte
d'Eftaing; ce filence jette des incertitudes fur fa véritable
deftination , & les Anglois ne manquent pas
de former des conjectures ; ils commencent à parier
qu'au lieu de fe rendre en Amérique , il a pris la
route des Indes orientales . On ne parie point ici , &
on fe contente de conjecturer à fon tour , en attendant
qu'il donne de les nouvelles . Un paquebot Américain
parti en left de Bofton le 2 Juillet , écrit-on de Bordeaux
, vient d'arriver ici chargé de dépêches du
Congrès ; il n'a point fait de déclaration à l'Amirauté ;
il a parlé feulement à M. le Maréchal de Mouchy , &
eft parti enfuite pour Paris : fon équipage a rapporté
qu'à fon départ de Bofton , M. le Comte d'Estaing
n'avoit point encore paru . Une goelette partie du
même port un jour après le paquebot , & commandée
par M. Cornic , eft arrivée auffi ; le Capitaine a
déposé qu'on a reçu avant fon départ un exprès du
Congrès , portant que le Général Washington a fair
à M.le Marquis de la Fayette , l'honneur de le faire
entrer le premier dans Philadelphie ; que l'armée Angloife
a entièrement évacué cette place pour
fe rendre
à New-Yorck , & qu'elle étoit très -délabrée &
hors d'état de retourner en Europe. Selon le même
M. Cornic , la flotte de Toulon eſt entrée dans la
baye de la Delaware , où elle n'a trouvé aucun vaiffeau
Anglois "
Des lettres de Cadix , annoncent que la frégate
Françoise l'Andromaque , & la corvette l'Ecureuil ,
font entrées dans cette baye. Leur Commandant fit
( 351 )
favoir au Gouverneur de la place qu'il n'avoit befoin
de rien , mais que conformément aux ordres de fa
Cour , il defiroit avoir une conférence avec lui . Il
eut en conféquence un court entretien avec le Gouverneur.
Ces lettres ajoutent , que l'on ignore quel
en a été le ſujet , mais qu'on foupçonne que le but
de la venue de ces deux bâtimens , étoit de prendre
fous leur convoi 6 vaiffeaux Américains qui étoient
dans la baye . On eft fort curieux d'apprendre s'ils auront
exécuté leur miffion ; on fait que 2 frégates Angloifes
croifent devant la baye pour intercepter ce
petit convoi , & s'en emparer.
Il s'eft fait dans plufieurs endroits du Royaume
des établiffemens utiles pour encourager l'induftrie
& les moeurs. Nous nous emprefferons d'en faire
connoître un fondé depuis quelques années par le
Curé de Montureufe & Plantigny. Tous les ans ;
il
donne , le 24 Juin , une médaille d'argent du prix
de 12 livres , à celui des Laboureurs de fes deux
paroiffes , qui , au jugement des Experts , a le mieux
cultivé fes terres . Il ne fuffit pas , pour la mériter ,
d'avoir fait un effort de travail ; il faut que le Laboureur
le plus induftrieux foit auffi le plus vertueux
; il doit être bon chrétien , honnête homme ,
bon pere de famille ; il faut que fa charrue n'ait jamais
empiété fur le champ de fon voiſin ; le moindre
reproche le priveroit du prix , quand il l'auroit mérité
par fon travail . La diftribution de ce prix amène
une petite fête champêtre , dans laquelle le Laboureur
reçoit avec la médaille une couronne de fleurs
& d'épis de bled , & prend la place d'honneur au
feftin que le Paſteur donne ce jour - là . Il s'engage à
porter la médaille tous les dimanches & fêtes ; on
lui donne un certificat figné des Experts & de tous
les Laboureurs qui atteftent que fes terres étoient le
mieux cultivées , & qu'il a toujours été exempt de
reproches. Tous les dimanches & fêtes de l'année où il
a été couronné , il a fon couvert mis chez le Curé ,
8352J
qui le fait manger à la table , quelque compagnie
qu'il reçoive ce jour- là . En rendant compte de cet
établiffement , nous devons en nommer l'auteur . Ce
Paſteur respectable fe nomme M. Mouſſu .
Le 24 du mois dernier , M. le Maréchal de Broglie
écrivit la lettre fuivante à M. le Garde des Sceaux :
» J'ai témoigné à M. le Garde des Sceaux prendre
trop d'intérêt à MM. de Queyifat , pour qu'il puiffe
douter du chagrin avec lequel j'ai appris que leur requête
en callation n'a point été admife au Confeil.
J'avois efpéré que ce Tribunal où tant d'infortunés
ont trouvé la fin de leurs peines , termineroit celles
de ces braves Officiers , & diffiperoit les nuages que
l'Arrêt rendu contr'eux fembloit avoir jettés fur lear
honneur. Ils ne peuvent craindre que cet honneur
foit en aucune façon altéré ni dans l'efprit de leurs
Chefs , ni dans celui de leurs égaux , qui , comme
moi , connoiffent leurs fervices , leur bravoure diftinguée
& la délicateffe de leurs fentimens : mais leur
défelpoir eft extrême de croire qu'une partie de la
nation pourra douter de leur innocence. Il feroit
affreux pour eux qu'on pût les foupçonner d'un
crime , & c'eft ce qui les a fait recourir au Confeil
pour faire caffer un Arrêt qu'ils regardoient comme
deshonorant. Le Confeil les a déboutés , & l'on
affure que le motif quí l'a décidé , a été que l'Arrêt
du Parlement ne renfermoit aucune difpofition qui
pût être regardée comme flétriffante. S'il en étoit
autrement , & fi le hors de Cour pouvoit porter fur
l'accufation d'affaffinat , tout recours & toute voie
de s'en laver leur feroit-elle donc interdite ? & le
Chef de la Juftice pourroit-il laiffer dans une auffi
affreufe fituation des Officiers qui réuniffent tous les
fuffrages de tout ce que le Militaire a de plus diftingué
? Ignorant les moyens de juftification qui peuvent
leur être ouverts , je m'adreffe à M. le Garde
des Sceaux pour les connoitre. Il eft fans doute touché
du fort de ces Gentilshommes malheureux , & il
...
( 33. )
3
voudroit sûrement le faire ceffer. Je lui demande
avec inſtance de venir à leur ſecours , & de vouloir
bien être perfuadé que je joindrai la reconnoiffance à
tous les autres fentimens avec lefquels j'honore M. le
Garde des Sceaux , & lui fuis attaché plus que perfonne
du monde «.
Réponse de M. le Garde des Sceaux du 27 Juillet.
Je reçois , M. le Maréchal , la lettre que vous avez
pris la peine de m'écrire ; j'y réponds avec empreffement.
L'honneur de MM. de Queyffat ne peut fouffrir
en aucune manière , ni de l'Arrêt du Parlement , ni
de celui du Confeil qui les a déboutés de leur requête
en caffation . Le Parlement a jugé que les plaintes en
accufation d'affaffinat n'étoient pas fondées . En effet ,
les charges & informations ne préfentoient pas la
moindre charge d'un crime de cette nature. Il ne
s'agiffoit que d'une rixe qui ne pouvoit jamais conduire
qu'à une condamnatión de dommages & intérêts
, & à des précautions pour éviter à d'honnêtes
gens qui peuvent conferver quelque reffentiment
les uns contre les autres , l'occafion de fe
trouver enſemble. L'enfemble des difpofitions de
l'Arrêt du Parlement , & fur-tout le hors de Cour ,
ne peuvent donc être confidérés comme portant fur
l'accufation d'affaffinat , puifque le Parlement , en
évoquant le principal & en le jugeant à l'audience ,
a décidé , d'après la lecture même des informations
faites par M. l'Avocat - Général , qu'il n'y avoit
qu'une fimple rixe. Le Confeil ne pouvoit pas prononcer
la caffation d'un Arrêt du Parlement , qui
ne renfermoit aucune contravention aux Ordonnances
. Vous voyez , M. le Maréchal , que rien
ne peut altérer l'eftime que MM. de Queyflat ont
acquife de leurs fupérieurs & de leurs égaux , non
plus que l'intérêt touchant que vous prenez à leur
fort , ainfi que les perfonnes diftinguées dans le Mifitaire
, qui leur ont témoigné dans cette circonftance
une véritable confidération , & que rien ne peut les
*
( 354 )
empêcher d'employer au fervice du Roi une bravoure
, dont je fuis perfuadé qu'ils ne feront ufage
à l'avenir que contre les ennemis de S. M. On ne
peut rien ajouter à la fincérité des fentimens avec
lefquels je vous honore , M. le Maréchal , & vous
fuis plus parfaitement attaché que je ne puis vous
l'exprimer «<.
Parmi les inventions utiles & d'un uſage générak,
en voici une que nous nous empreffons de faire connoître
. C'eft une préparation nouvelle du taffetas
gommé d'Italie , qui joint au mérite d'être impénétrable
à la pluie , celui de conferver prefque toute
fa légèreté & fa foupleffe , fans être poiffant ni d'une
odeur défagréable , qualités qui le diftinguent des
taffetas cirés préparés jufqu'à préfent. Les capotes
de taffetas gomme , pefent moitié moins que celles de
taffetas ciré ; leur volume eft auffi plus petit , & ne
tient dans la poche , guère plus de placé qu'un
mouchoir ; elles ne peuvent qu'être très -commodes ,
& même très néceffaires aux Militaires , aux Voyageurs
, aux Chaffeurs , &c. Elles conviennent également
aux hommes & aux femmes. On en trouvera
chez le fieur Lafalle , Marchand Mercier à Paris ,
fur le Pont-Neuf , Nº. 3 , du côté de la Samaritaine.
1
Le 17 à 7 heures du matin , le feu a pris à un
moulin à farine placé fous la quatrième àrche du
Pont-Neuf, du côté du Louvre. Le feu a été mis ,
dit- on , par un garde-moulin qui cherchoir , une
chandelle à la main , un écu de 3 liv . qui avoit roulé
fous fon lit. Le feu s'eft communiqué par la paillaffe ,
& a duré environ un quart d'heure fous l'arche , qui
n'en paroît point endommagée ; il eft tombé feulement
quelques petions écailleufes de la fuperficie
des pierres. La plupart des cables qui retenoient le
bateau , étant brûlés , on a coupé les autres , & les
gens de rivière ont fuivi le moulin , qu'ils ont coulé
afond vis-à- vis le Collège des quatre-Nations , par
( 353 )
le moyen de la pompe que l'on conſerve ſous l'une
des arches du Pont-Neuf.
' Par une déclaration du 26 Juillet , enregistrée au
Parlement le 4 de ce mois , le droit d'Aubaine eft
aboli entre la France & les Etats - Unis de l'Amérique.
Le Règlement concernant la navigation des bâtimens
neutres en tems de guerre , eft de la même date.
pas
La Gazette de France vient de publier les détails
fuivans du combat d'Oueſſant ; il fera intéreffant de
les comparer à ceux qu'offre la lettre oftenfible de
l'Amiral Keppel . » L'extrait du Journal de l'armée du
Roi a préfenté jour par jour , & pour ainfi dire heure
par heure , la fuite des manoeuvres & des mouvemens
que le Comte d'Orvilliers a fait exécuter pour parvenir
, ainfi qu'il l'a fait , à conferver jufqu'au jour de
l'action l'avantage du vent , fur un ennemi qui , de
fon côté , manoeuvroit pour le lui enlever. L'Amiral
Keppel n'a fait connoître les manoeuvres , & lorfqu'il
a dit que cette armée gagnoit le large , il n'a pas
fait attention que le vent fouffloit du large : les marins
des deux Nations décideront fi un vaiffeau peut
fuir du côté d'où vient le vent . Si les mouvemens
que le Comte d'Orvilliers a fait pour ſe maintenir au
vent de l'armée ennemie , ont pu donner à penser à
l'Amiral Anglois , comme il l'affure , que l'armée du
Roi ne paroiffoit pas diſpoſée à vouloir engager un
combat , il dut revenir de fon erreur , lorfque le 27
au matin , le Comte d'Orvilliers , qui avoit confervé
l'avantage du vent , fit revirer de bord l'armée du Roi ,
vent arrière & par la contre marche , afin de ſe rapprocher
de l'armée Angloife , & d'engager en mêmetems
l'Amiral Keppel à manifefter un projet que le
mouvement de fon arrière- garde avoit paru annoncer.
En effet , dès que le revirement lof pour lof , par la
contre-marche qui devoit faire perdre à l'armée Françoife
plus d'une lieue au vent , & la rapprocher d'au
tant de l'armée ennemie , fut bien marqué , l'Amiral
Anglois fit forcer de voiles à tous fes vaiffeaux pour
( 356 )
s'élever dans le vent & pouvoir , en revirant de bord,
fe trouver au vent de l'arrière-garde Françoiſe qu'il
efpéroit fans doute couper & mettre entre deux feux.
Mais le Comte d'Orvilliers, qui depuis long- tems avoit
reconnu le deffein de l'Amiral Keppel , rompit fa manoeuvre
par un mouvement hardi & rapide qui fit rẻ-
virer de bord toute l'armée Françoiſe en même-tems ,
& la préfenta en bataille au bord oppofé à celui fur
lequel l'armée Angloiſe venoit à la rencontre. Certė
manoeuvre inattendue déconcerta le projet de l'Amiral
Anglois , qui fut forcé de prolonger l'armée du
Roi fous le vent. La tête de la ligne Angloiſe ſe dirigea
fur les premiers vaifleaux du corps de bataille de
l'armée du Roi , & cette direction oblique mit une
partie des vaiffeaux de la tête de l'efcadre bleue hors
de pofition de pouvoir combattre l'armée ennemie ;
mais le feu fut d'autant plus vif au corps de bataille
& à l'efcadre blanche - bleue , que les deux lignes
s'étoient plus rapprochées , & la moufquetterie pur
jouer avec fuccès. Comme le, vaiffeau la Ville de Paris
, dont les fonds font plats , dérivoit & tomboit
fous le vent plus que le refte de la ligne , un des vailfeaux
ennemis , de 80 canons , put paffer au vent de
ce vaiffeau & le canonner d'un bord ," tandis que
Victory , de 100 canons , le canonnoit de l'autre ;
après un quart d'heure d'un feu des plus vifs , le fieur
de Guichen , Chef d'efcadre , qui montoit la Ville de
Paris , força ces deux vaiffeaux à l'abandonner : tous
les autres de rang inférieur évitèrent le travers du
vaiffeau la Bretagne & des autres vaiffeaux de force
de la ligne Françoife ; mais ce fut un petit nombre ,
parce qu'on n'en comptoit que 4 de 64 canons dans
les 29 qui le préfentèrent en ligne ; s autres étoient à
3 ponts , & 20 de 80 ou de 74 canons. La ligne Françoife
étoit formée par 2 vailleaux à 3 ponts , 2 de
80 canons , 13 de 74 , 9 de 64 & 1 de 50. Deux
vaiffeaux avoient été féparés de l'armée dans la nuit
du 23 au 24 ; 3 petits vaiffeaux étoient en réferve au
( 357 )
vent : la ligne n'étoit donc compofée que de 27 vailfeaux.
Indépendamment de la fupériorité du nombre
des bâtimens , les Anglois avoient auffi celle
d'une artillerie confidérablement plus forte en calibre
& plus nombreuſe. La pofition au vent donnoit encore
un défavantage à l'armée Françoife : tous les vaiffeaux
de la ligne , à l'exception de ceux à 3 ponts , ne purent
faire ufage de leur première batterie entière ,
l'inclinaifon des vaiffeaux , qui faifoit plonger les
canons dans l'eau , obligeant à les rentrer & à fermer
les fabords. On eft étonné que la ligne Angloife ,
qui faifoit jouer librement toute fon artillerie haute
& baffe , ait pu être défemparée au point où l'Amiral
Keppel affure qu'elle l'a été par l'effet des fecondes
batteries feules des vaiffeaux François inférieures en
nombre & en forces . Les deux armées combattirent
à bord oppofé. Le Comte d'Orvilliers , dans la vue
d'ôter à l'armée Angloife l'avantage que lui donnoit
fa pofition de fous le vent pour faire ufage de toute
fon artillerie , fit le fignal d'arriver à l'efcadre bleue :
le fignal ne fut pas d'abord apperçu , & lorfque l'intention
du Général fut connue de cette efcadre , le
mouvement ne pouvoit plus être exécuté affez promptement
pour avoir ſon effet , qui étoit de couper l'arrière-
garde ennemie ; mais bientôt toute la ligne revira
par la contre-marche , & à 4 heures & demie
elle étoit en bataille fons le vent de la ligne Angloife.
Les ennemis , qui avoient déja reviré pour charger
l'arrière-garde Françoife , voyant la ligne régulièrement
formée , furent arrêtés dans leur évolution ;
l'Amiral Anglois fut forcé de faire un mouvement
rétrograde , & profita de fa pofition au vent pour ſe
rallier à l'ordre de bataille ftribord , qu'il parvint à
former avec le tems. Dans cette pofition , l'Amiral
Keppel étoit le maître d'engager le combat : l'armée
Françoife ne pouvoit que l'accepter ; il ne lui étoit pas
poffible de contraindre l'armée ennemie à le recevoir :
elle ne pouvoit donc que la poursuivre à la route
( 360 )
fes troupes de Gibraltar , & de les faire revenir relpirer
leur air natal «. A ces lettres nous en joindrons
une autre de Cadix . » Le 4 de ce mois ( Juillet )
à minuit il arriva ici un courier extraordinaire de
Madrid ; & le lendemain à la pointe du jour il fortit
de cette baye 2 navires marchands , à bord defquels
s'étoient embarquées fecrètement 2 perfonnes
de diflinction . Le bruit s'eft répandu depuis que l'Efpagne
avoit reconnu l'indépendance des Etats- Unis ,
& que ces inconnus en alloient porter la nouvelle au
Congrès ".
Suite du Traité entre l'Espagne & le Portugal.
80. Pour éclaircir & déterminer formellement
le fens fous lequel on entendra ledit article ſéparé
au fujet du commerce entre les deux nations ,
L. M. C. & T. F. ont convenu & flipulé , que l'on
fe règlera & fuivra exactement les articles III & IV
du traité du 13 Février 1668 , garanti par la Grande-
Bretagne , renouvellé & ratifié par l'article du
traité préliminaire de limites du 1er Octobre 1777 ,
lefquels articles font à la lettre comme fuit ;
Art 3. Les fujets & habitans des domaines, poffédés
par l'un & l'autre Roi , vivront en bonne union &
amitié , fans fe reprocher , ni fe témoigner le moindre
reffentiment des torts & offenfes paffées . Bièn
au contraire ils pourront entrer & fortir librement
d'un Royaume à l'autre , fe traiter & fréquenter
mutuellement , & faire entr'eux le commerce , tant
par terre que par mer , en pleine & entière liberté &
sûreté , & fur le même pied qu'il le faifoit fous le
règne du Roi Don Sébaſtien.
La fuite à l'ordinaire prochain.
Qualité de la reconnaissance optique de caractères
Soumis par lechott le