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1778, 07 (5, 15, 25 juillet)
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MERCURE
1
DE FRANCE, 1826
DÉDIÉ AUROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours ; les Pièces fugitives nouvelles
en vers & en profe ; l'Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ;
les Causes célebres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les
Avis particuliers , &c. & c.
5 JUILLET 1778 .
A PARIS ,
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou ,
rue des Poitevins .
Avec Approbation & Brevet du Roi.
TABLE.
de Beauharnais ,
Romance ,
PIÈCES FUGITIVES, pag. 3 SPECTACLES.
Epitre àMad. la Comteſſe Académie Royale de Mu-
Lettre de M. ** à Mad. la Comédie Italiennc,
4 fique , 64
8 Comédie Françoise , 66
69
Comteſſe de** , 11 Société d'Agriculture , 71
Elogede Fénélon, 20Gravures , 72
Enigme, 33 JOURNAL POLITIQUE.
Logogryphe, 34 Constantinople , 73
NOUVELLES LITTE Coppenhague , 74
RAIRES . Stockholm , 75
Recherches & confidera- Vienne ,
Varsovie, 76
enfans, 46
L'Eloquence , Pоёте ,
Septentrionale ,
48
Versailles ,
ANNONCES LITTÉR .
62Paris ,
Physique, 63 Bruxelles ,
tions fur la population Hambourg ,
delaFrance,
Théâtre deM. Bret, 42 Rome ,
L'Hymne au Soleil , 42 Livourne ,
Demi-Drames , ou pieces Londres ,
propres à l'éducation des Etats- Unis de l'Amérique-
77
79
35
Ratisbonne, 86
87
88
१०
99
104
1ος
118
APPROBATION.
J'AI lu, par ordre de Monſeigneur le Garde des
Sceaux , le Mercure de France , pour les de Juillet.
Je n'y ai rien trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreſſion,
A Paris , ce 4 Juillet 1778 .
DE SANCY.
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT,
rue de la Harpe , près Saint-Côme.
F2C 18.296
MERCURE
DE FRANCE.
5 JUILLET 1778 .
PIÈCES FUGITIVES
ILS
EN VERS ET EN PROSE.
DÉLIE.
LS ſont paſſes ces jours debonheur &d'ivreſſe ,
Où l'amour dans tes yeux avoit mis ſa langueur ,
Lorſque par tes regards m'exprimant ta tendreſſe ,
Tu liſois dans les miens le trouble de mon coeur.
Tu me jurois alors une éternelle ardeur ;
Et de ta bouche enchantereſſe
Un doux baiſer fit mon bonheur ,
Et fut le ſceau de ta promeſſe.
Te ſouvient-il encor que de ma vie , un jour ,
Tu me garantiſſois l'immortelle durée ,
A ij
MERCURE
Si fur celle de ton amour
Les Parques l'avoient meſurée ?
Je te rends cette foi que tu m'avois jurée ,
Ces ſermens que ton coeur a faits pour les trahir.
C'en est fait : il faudra t'abhorrer & te fuir .
Que dis-je ! ... Oh malheureux ! je ſens couler mes
larmes !
Ce qu'on a tant aimé , Ciel ! peut-on le hair !
Et pour être infidelle , en as-tu moins de charmes ?
ÉPITRE
A Madame la Comteſſe de Beauharnais ,
Auteur des Lettres de Stéphanie.
:
QUOUOII ,, tu veux donc obſtinément
T'enlever toi-même à ta gloire ,
Et t'enfermer obſcurément
Au fond du Temple de Mémoire ,
Où Sapho te cherche & t'attend ?
Telle , à ſe cacher attentive ,
Laiſſant aux roſes l'apparât ,
La folitaire ſenſitive ,
Qui , lorſque rien ne la captive ,
Aime à reſpirer ſans éclat ,
Refferre , en ſa pudeur craintive ,
Sa feuille chaſte & fugitive
Sous le tact le plus délicat ....
C'en est trop ; tu ſeras trahic.
DE FRANCE .
S
Oui , bravant tes ſcrupules vains ,
Je veux prévenir les larcins
Que te feroit la modeſtie.
LAISSE rougir de leurs travaux
Ces Écrivains aux moeurs impures ,
Ces petits Pétrones nouveaux ,
Qui déshonorent leurs pinceaux
Par de laſcives mignatures ;
Qui de l'Arétin effronté
Briguant la vogue illégitime ,
Enluminent les traits du crime
Des couleurs de la volupté :
Laiſſe , laiſſe encor ſe ſouſtraire
Au raïon importun du jour
Ces Romanciers ſans caractère ,
Qui, ſe répétant tour- à-tour ,
Et ne ſachant aimer ni plaire ,
Parlent de grâces & d'amour ,
Dans leurs eſquiſſes imparfaites ,
Ébauchent nos fots achevés ,
Nos Philoſophes femmelettes ,
Nos Héros à l'ombre élevés ,
Nos Lovelaces énervés
Et nos intrépides caillettes :
Mais toi , dont les nobles crayons
Te rendront quelque jour l'égale
Des Prévots & des Richardfons ;
Toi , leur digne & jeune rivale ,
:
A iij
6 MERCURE
Dont les écrits font des leçons ,
Et qui , dans tęs lettres de flamme ,
Que doit craindre un coeur corrompu ,
As ſu répandre avec ton ame
Les traits facrés de la vertu ;
Aux préjugés trop afſervie ,
Peux-tu bien , malgré nos defirs,
Déſavouant ta Stéphanie ,
Tromper ta gloire & nos plaiſirs ?
PRÉFÈRE à ce caprice étrange
Un ſuccès qu'on te déroba ,
Et montre aux mains deRofalba
La palette de Michel-Ange.
« MAIS , dis-tu , je viens dans un temps
» Où les têtes qui m'environnent
> Ont de plus légers mouvemens
> Que les plumes qui les couronnent ,
>> Voltigeantes au gré des vents !
>Moins mes tableaux ſont condamnables ,
>> Plus les effets en feront lents ,
>> Amon fiècle je peins des fables ,
> Quand je lui peins de vrais amants.
>>>Avec le ſecours de l'optique ,
>> Nous les voyons dans les romans ,
>> Comme dans un lointain magique ,
>> Pays perdu des ſentimens ;
>> Et puis , pour trop bien les connoître ,
>> Je crains beaucoup de mes Lecteurs;
DE FRANCE.
7
> Ceux-là me haïront peut-être
>> D'avoir fait couler quelques pleurs ....
D'ACCORD : pour forcer nos fuffrages
Oublier la ſaiſon des jeux ,
Joindre aux talens les plus heureux ,
D'Hébé les plus doux avantages ;
C'eſt , j'en conviens , un crime affreux.
Tant que dans nos cercles volages
On dira du bien de tes yeux ,
On médira de tes ouvrages ;
Rien n'eſt plus jufte & moins fâcheux.
Du Parnaffe & de l'Idalie ,
Quand tu méritas les honneurs ,
Muſe aimable & femme jolie ,
Croyois-tu donc ceindre impunie
Tadouble couronne de fleurs !
Va, laiſſe Ægle, Life , Égerie
Eſſayer d'obſcures clameurs
Dans leur mourante coterie.
Sans compter mille admirateurs
Dont le goût déjà t'apprécie ,
Et ta figure& ton génie
Sontdeux puiſſans confolateurs.
REMPLIS , en dépit des Cenſeurs,
Ton horofcope qu'on a faite *
De l'aveu même des neuf Soeurs ,
Et qu'aujourd'hui l'Amour répète :
*C'est une faute. Horoscope eft mafculin.
1.
A iv
8 MERCURE
« UNISSANT l'ame & la raiſon ,
* Afin d'en être plus parfaite ,
>>>Elle aura l'eſprit de Ninon
>> Avec le coeur de la Fayette.
Par M. Dorat..
ROMANCE.
:
VALLONS délicieux , ombrages folitaires ,
Si les Dieux ſur la terre ont chéri leur ſéjour ,
Voici les lieux fans doute où , près de nos Bergères ,
Ils oublioient l'Olympe en s'enivrant d'amour.
HÉLAS ! il fut un temps où , dans cette retraite ,
Cherchant des bois profonds l'abri filencieux ,
Aſſis ſous un feuillage aux pieds de ma Lifette ,
Je croyois avec elle habiter en ces lieux.....
Que ces bords ſont changés ! elle fuit , la cruelle !
D'un voile ténébreux tout m'y ſemble couvert.
21
Toute leur volupté s'eſt perdue avec elle ,
Et ce charmant ſéjour m'eſt un affreux déſert.
POURQUOI done , malheureux ! y retourner encore ?
Je ne ſais ; mais toujours , bercé d'un fol eſpoir ,
Je m'y ſens entraîner dès la naiſſante aurore ,
Pour ne plus en fortir que dans l'ombre du foir.
ACCABLÉ de mes maux , fi par fois j'y ſommeille ,
Au feul bruit d'un feuillage agité du Zéphir ,
vi A
DE FRANCE.
१
En ſurſaut réveillé j'ouvre une avide oreille ,
Et mon coeur palpitant commence à treſſaillir.
IL me ſemble par fois , d'une voix languiſſante ,
L'entendre au loin répondre à mes cris douloureux.
Je me retourne , hélas ' c'eſt une ſource errante
Qui murmure en baignant ſon rivage amoureux.
Ан ! fuyons pour jamais , fuyons de ce bocage ,
Partout à mes regards ſes traits viennent s'offrir.
Qui m'auroit dit qu'un jour j'y craindrois ſon image ,
Moi que ſon ſeul aſpect y combloit de plaiſir.
Le voici ce rocher dont la voute élancée
Nous cachoit ſous ſon ombre aux feux brûlansdu jour.
C'eſt-là que dans mon ſein mollement renverſée ,
Elle tournoit ſur moi des yeux remplis d'amour.
C'EST ici qu'au milieu des plus tendres careſſes ,
Sa bouche tour-à-tour épanchoit dans mon coeur
Ses reproches amis , doux comme ſes tendreſſes ,
Et les ſoupirs mourans , ravis à ſa pudeur.
AINSI couloient nos jours pleins d'heures fortunées ,
Tout excitoit en moi des tranſports raviſſans ;
Des fruits, de ſimples fleurs que Liſe m'eût données ,
Comme un préſent des Dieux , enchantoient tous mes
fens.
Que j'aimois à la voir , timide dans ſes plaintes ,
N'ofer qu'en rougiſſant accuſer ma froideur !
Av
10 MERCURE
Dieux ! comme d'un baiſer calmanttoutes ſes craintes,
Bientôt je la voyois trembler de mon ardeur.
CES fêtes des hameaux , où la danſe bruyante
Des Paſteurs attroupés enflamme les defirs ,
Ces jeux ou dans la foule on pourſuit ſon amante,
Ah ! ce n'étoit point là nos plus touchans plaiſirs !
QU'IL étoit bienplus doux, ſeuls au fondde ces plaines,
D'errer l'un près de l'autre en nous donnant la main !
J'y chantois mes plaiſirs , ou , triſte de ſes peines ,
En eſſuyant ſes pleurs , je pleurois ſur ſon ſein.
MOMENS délicieux ! aurois-je alors pu croire
Que Lifette oublieroit vos charmantes douceurs ?
Faut-il qu'hélas ! tout ſeul j'en garde la mémoire ,
Moi qui n'y trouve plus qu'à nourrir mes douleurs ?
AH ! ces tendres regrets ſont le ſeul bien que j'aime :
Ils rempliffent mes jours. Sur ces mêmes ormeaux ,
Jadis les confidens de mon bonheur ſuprême ,
Auprès de mes plaiſirs je veux tracer mes maux.
La Bergère y viendra , qui jadis pour modèle,
En des jours plus heureux m'offroit à ſon Berger :
Elle y viendra. Ses yeux me trouveront fidèle ,
Lorſqu'après tant d'amour Lifette a pu changer.
Er nos Bergers auſſi , témoins de ma tendreſſe ,
Qu'ils viennent m'y donner les ſoins de l'amitié ! ...
Non, qu'ils me laiſſent ſeul plongé dans ma triſteſſe,
C'eſt tout ce que j'attends de leur douce pitié.
DE FRANCE. II
VOUDROIENT- ILS , pour charmer l'ennui de ma
retraite ,
D'une fête joyeuſe importuner mes yeux ? .....
Ah ! gardez vos plaisirs , ou rendez-moi Liſette ;
Sans ma Liſette , en vain vous m'ouvririez les Cieux.
DIEUX ! ſi ces vers touchans de ſon ame inflexible
Pouvoient un jour enfin adoucir la rigueur !
On n'eût point tant d'amour ſans être encor ſenſible ;
Onn'a point , ſans regret , goûté tant de bonheur.
NOURRISSONS juſqu'au foir cette douce eſpérance.
Que ſon baume ſe mêle aux pavots du ſommeil ,
Etquejamais pour moi le jour ne recommence ,
Sans qu'elle vienne encor conſoler mon réveil.
Par M. Berquin.
4
LETTRE de M. * * à Madame la C. de ** ,
qui lui avoit communiqué un Plan d'Education
qu'elle avoit fait pourſes enfans.
MADAME ,
Avant que de jeter les yeux fur votre
Plan d'Education , j'ai voulu ſavoir quel
feroit le mien. Je me ſuis demandé : fi
j'avois un enfant à élever , de quoi m'occu-
A vj
1.
12 MERCURE
il
perois-je d'abord ? Seroit -ce de le rendre
honnête-homme ou grand homme ? Et je
me ſuis répondu : de le rendre honnêtehomme.
Qu'il foit bon premièrement ;
ſera grand après , s'il peut l'être. Je l'aime
mieux , pour lui , pour moi & pour tous
ceux qui l'environneront , avec une belle
ame qu'avec un beau génie.
« Je l'éleverai donc pour l'inſtant de fon
>> exiſtence & de la mienne ? Je préférerai
>> donc mon bonheur & le ſien à celui de
>> la nature ? Qu'importe cependant qu'il
>> ſoit mauvais père , mauvais époux , ami
>> fufpect , dangereux ennemi , méchant
>> homme ; qu'il fouffre , qu'il faffe fouf-
>> frir les autres , pourvu qu'il exécute de
>> grandes chofes ? Bientôt il ne ſera plus ;
>> ceux qui auront pâti par fa méchanceté
>>ne feront plus ; mais les grandes chofes
> qu'il auroit exécutées reſteroient à jamais.
>> Le méchant ne dure qu'un moment ; le
>> grand homme ne finira point ».
Voilà ce que je me fuis dit , & voici ce
que je me fuis répondu. Je doute que le
méchant puiffe être véritablement grand ;
je veux donc que mon enfant foit bon .
Quand le méchant pourroit être véritablement
grand , comme il ſeroit au moins
incertain s'il feroit le bonheur ou le malheur
de ſa Nation , je voudrois encore qu'il
fûtBon..
DE FRANCE . 13
Je me ſuis demandé comment je le rendrois
bon , & je me ſuis répondu : en lui
infpirant certaines qualités de l'ame qui
conſtituent ſpécialement la bonté.
Et quelles font ces qualités ? La justice
&la fermeté ; la juſtice qui n'eſt rien fans
la fermeté ; la fermeté qui peut être un
grand mal fans la justice ; la justice qui
règle la bienfaiſance & qui arrête le murmure
; la fermeté qui donnera de la teneur
à ſa conduite , qui le réſignera à ſa deſtinée
& qui l'élevera au-deſſus des revers .
Voilà ce que je me fuis répondu. J'ai
relu ma réponſe , & j'ai vu avec fatisfaction
que les mêmes vertus qui fervoient
de baſe à la bonté , ſervoient également
de baſe à la véritable grandeur ; j'ai vu
qu'en travaillant à rendre mon enfant bon ,
je travaillois à le rendre grand , & je n'en
ſuis réjoui.
Je me fuis demandé comment on infpiroit
la fermeté à une ame naturellement
pufillanime , & je me fuis répondu : en
corrigeant une peur par une peur ; la peur
de la mort par celle de la honte. On affoiblit
l'une en portant l'autre à l'excès. Plus on
craint de ſe déshonorer , moins on craint
de mourir.
Tout bien confidéré , la vie étant l'objet
le plus précieux , le ſacrifice le plus difficile
, je l'ai priſe pour la meſure la plus
14 MERCURE
forte de l'intérêt de l'homme , & je me
ſuis dit : ſi le phantôme exagéré de l'ignominie
, ſi la valeur outrée de la conſidération
publiqne , ne donnent pas le courage d'organiſation
, ils le remplacent par le courage
du devoir , de l'honneur , de la raiſon. On
ne fera jamais un chêne d'un roſeau ;
mais on entête le roſeau , & on le réſout
àſe laiſſer brifer. Heureux celui qui a les
deux courages ! Si fractus illabatur orbis
impavidum ferient ruina : il veria le monde
s'écrouler fans frémir.
Avec une ame juſte & ferme , j'ai defiré
quemon enfanteût un eſprit droit , éclairé,
étendu. Je me ſuis demandé comment on
rectifioit , on éclairoit , on étendoit l'eſprit
de l'homme , & je me ſuis répondu :
On le rectifie par l'étude des ſciences
rigoureuſes. L'habitude de la démonſtration
prépare ce tact du vrai qui ſe perfectionne
par l'uſage du monde & l'expérience des
choſes. Quand on a dans ſa tête des mo
dèles parfaits de dialectique , on y rapporte ,
fans preſque s'en douter,les autres manières
de raiſonner. Avec l'inſtinct de la préciſion ,
on fent,dans les cas même de probabilité ,
les écarts plus ou moins grands de la ligne
du vrai ; on apprécie les incertitudes , on
calcule les chances , onfait ſa part & celle
dufort;& c'eſt en ce ſens que les Mathématiques
deviennent une ſcience uſuelle
DE FRANCE. 15
une règle de la vie , une balance univerſelle
, & qu'Euclide qui m'apprend à comparer
les avantages & les déſavantages d'une
action , eſt encore un Maître de morale.
L'eſprit géométrique & l'eſprit juſte , c'eſt
lemême eſprit. Mais , dira-t- on , rien n'eſt
moins rare qu'un Géomètre qui a l'eſprit
faux. D'accord : c'eſt alors un vice de la
nature que la ſcience n'a pu corriger. Si
l'on ne s'attendoit pas à trouver de la juſteſſe
dans un Géomètre , on ne s'étonneroit pas
de n'y en point trouver.
On éclaire l'eſprit par l'uſage des ſens le
plus illimité , & par les connoiffances acquiſes
, entre leſquelles il faut donner la
préférence à celles de l'état auquel on eſt
deſtiné. On peut , fans conféquence & fans
honte , ignorer beaucoup de choſes hors de
fon état. Qu'importe que Thémiſtocle ſache
ou ne fache pas jouer de la lyre ? Mais les
connoiſſances de ſon état, il faut les avoir
toutes& les avoir bien.
Étendre l'eſprit eſt , à mon ſens , un des
points les plus importans , les plus faciles
&les moins pratiqués. Cet art ſe réduit ,
preſqu'en tout , à voir d'abord nettement
un certain nombre d'individus , nombre
qu'on réduit enſuite à l'unité. C'eſt ainſi
qu'onparvient à ſaiſir auſſi diſtinctement un
million d'objets qu'une dizaine d'objets. Le
nombre, lemouvement,l'eſpace , ladurée,
16 MERCURE
voilà les premiers élémens ſur leſquels il
faut exercer l'eſprit , & je ne connois pas
encore la limite de ce que l'imagination
bien dirigée peut embraſſer. Le monde eſt
trop étroit pour elle ; elle voit au-delà des
yeux & des télescopes. Conduite de la conſidération
des individus à celle des maſſes ,
l'ame s'habitue à s'occuper de grandes choſes
, à s'en occuper ſans effort & fans négliger
les petites. La véritable étendue d'efprit
dérive originairement de l'eſprit d'ordre.
Les bons Maîtres font rares , parce
qu'ils traînent leurs élèves pié à pié , &
qu'on a fait avec eux une route immenſe ,
ſans qu'ils ſe foient aviſés une fois de nous
arrêter ſur les ſommités , & de promener
nos regards autour de l'horizon .
Je priſe infiniment moins les connoifſances
acquiſes que les vertus , & infiniment
plus l'étendue d'eſprit que les connoiffances
acquiſes. Celles - ci s'effacent ; l'étendue
d'eſprit reſte. Il y a entre l'eſprit étendu
&l'eſprit cultivé , la différence de l'homme
àfon coffre-fort.
On eſt honnête-homme , on a l'eſprit
étendu ; mais on manque de goût , & je
ne veux pas qu'Alexandre faſſe rire ceux
qui broient les couleurs dans l'attelier d'Apelle.
Comment donnerai-je du goût à mon
enfant , me fuis-je dit ? Et je me fuis répondu
: le goût eſt le ſentiment du vrai , e
DE FRANCE. 17
dubon , du beau , du grand , du fublime ,
du décent& de l'honnête ; dans les moeurs ,
dans les ouvrages d'eſprit , dans l'imitation
ou l'emploi des ouvrages de la nature. Il
tient en partie à la perfection des organes ,
& ſe forme par les exemples , la réflexion
& les modèles. Voyons de belles choſes ,
liſons de bons ouvrages , vivons avec des
hommes , rendons-nous toujours compte de
notre admiration , & le moment viendra
où nous prononcerons aufſi ſûrement , auffi
promptement de la beauté des objets que
de leurs dimenſions .
On a de la vertu , de la probité , des
connoiſſances , du génie , même du goût ,
&l'on ne plaît pas;cependant il faut plaire.
L'artde plaire tient à des qualités qui s'acquièrent
& à d'autres qui ne s'acquièrent
point. Prenez de temps en temps votre
enfant par la main , & menez-le facrifier
aux Grâces. Mais où eft leur Autel ? Il eft
à côté de vous , ſous vos pieds , fur vos
genoux.
- Les enfans des Maîtres du monde n'eurent
d'autres écoles que la maiſon & la
table de leurs pères. Agir devant ſes enfans
& agir noblement , ſans ſe propoſer pour
modèles ; les appercevoir ſans les regarder;
parler bien & rarement interroger ; penfer
juſte& penſer tout haut ; s'affliger des fautes
graves , moyen für de corriger un enfant
:
18 MERCURE
ſenſible; les ridicules ne valent que les petits
frais de la plaiſanterie ; n'en pas faire d'autres
; prendre ces marmouſets-là pour des
perſonnages , puiſqu'ils en ont la manie ;
être leur ami , & par conféquent obtenir
leur confiance ſans l'exiger : s'ils déraifonnent,
comme cela eſt de leur âge, les mener
imperceptiblement juſqu'à quelque conféquence
bien abſurde , & leur demander en
riant , eſt-ce là ce que vous vouliez dire ?
En un mot leur dérober ſans ceſſe leurs liſières
, afin de conſerver en eux le ſentiment
de la dignité , de la franchiſe , de la
liberté , & de les accoutumer à ne reconnoître
de deſpotiſme que celui de la vertu
&de la vérité. Si votre fils rougit en ſecret ,
ignorez ſa honte;accroiffez la en l'embraffant
; accablez- le d'un éloge , d'une careſſe
qu'il fait ne pas mériter. Si par hafard une
larme s'échappe de ſes yeux , arrachez-vous
de ſes bras , allez pleurer de joie dans un
endroit écarté ; vous êtes la plus heureuſe
desmères
:
Sur- tout gardez vous de lui prêcher toutes
les vertus , & de lui vouloir trop de
talens. i
Lui prêcher toutes les vertus , feroit une
râche trop forte pour vous& pour lui ; tenezvous-
en à la véracité. Rendez-le vrai , mais
vrai ſans réſerve , & comptez que cette
ſeule vertu amenera avec elle le goût de
toutes les autres.
DE FRANCE. 19
Cultiver en lui tous les talens , c'eſt le
moyen sûr qu'il n'en ait aucun ; n'exigez
de lui qu'une choſe , c'eſt de s'exprimer
toujours purement & clairement ; d'où réfultera
l'habitude d'avoir bien vu dans fa
têre avant que de parler , & de cette habitude
la juſteſſe de l'eſprit.
Je ne fais ce que c'eſt que l'éducation
libérale , ou la voilà .
Mais à quoi ſerviront tant de ſoins fans
la ſanté , la ſanté ſans laquelle on n'eſt rien ,
ni bon , ni méchant ? On obtient la ſanté
par l'exercice & la fobriété.
Enfuite un ordre invariable dans les devoirs
de la journée. Cela eſt eſſentiel.
Voilà , Madame , ce que j'écrivois avant
que de vous avoir lue : enſuite je me fuis
apperçu qu'entre pluſieurs idées qui nous
étoient communes , il n'y en avoit aucunes
qui ſe contrariaſſent. Je m'en fuis félicité ,
&j'ai pensé que je pourrois bien avoir de
la raiſon&du goût , puiſque de moi- même
j'avois tiré les vraies conféquences des principes
que vous aviez poſés. Il n'y a guère
de différence marquée entre votre lettre &
lamienne , que celle des ſexes.
*
20 MERCURE
ÉLOGE DE FÉNÉLON ,
Lu par M. d'Alembert , à l'Académie
Françoise , le 17 Mai 1777 , en pré-
Sence de l'Empereur.
CE reſpectable Prélat a été loué dans l'Académie
même , avec une éloquence digne
de lui , pat M. de la Harpe , notre confrere.
Obligé , comme Hiſtorien de cette Compagnie
, de louer auſſi le vertueux Fénélon ,
je ne chercherai point à être éloquent ,
& je n'aurai point d'effort à faire pour
m'en abſtenir. Je me bornerai à recueillir
quelques faits , qui , racontés ſans ornement
, formeront un éloge de Fénélon
auſſi ſimple que lui. La ſimplicité d'un tel
hommage eſt la ſeule maniere qui nous
reſte d'honorer ſa mémoire , & peut-être
celle qui toucheroit le plus ſa cendre , ſi
elle pouvoit jouir de ce que nous ſentons
pour elle.
" La
Fénélon a caractériſé lui-même en peu
de mots cette ſimplicité qui le rendoit fi
cher à tous ceux qui l'approchoient.
>>fimplicité , dit-il dans un de ſes Ouvra-
» ges , eſt la droiture d'une ame qui s'in-
>> terdit tout retour ſur elle & ſur ſes ac-
• tions. Cette vertu eſt différente de la ſin-
▼
DE FRANCE. 21
» cérité , & la furpaſſe. On voit beau-
>>coup de gens qui ſont ſincères ſans être
>>ſimples. Ils ne veulent paſſer que pour
>> ce qu'ils font , mais ils craignent fans ceſſe
» de paſſer pour ce qu'ils ne font pas.
>>L'homme ſimple n'affecte ni la vertu , ni
>>la vérité même , il n'eſt jamais occupé de
> lui , il ſemble avoir perdu ce moi dont
> on eſt ſi jaloux », Dans ce portrait Fénélon
ſe peignoit lui-même ſans le vouloir.
Il étoit bien mieux que modeſte , car il ne
ſongeoit pas même à l'être ; il lui ſuffiſoit
pour être aimé de ſe montrer tel qu'il étoit ,
& on pouvoit lui dire : l'art n'est pas fait
pour toi , tu n'en as pas besoin.
Voici quelques traits de cette vertu ,
pleine d'humanité & fur-tout d'indulgence
, qui faifoit ſon caractere. Un de ſes
Curés ſe félicitoit en ſa préſence d'avoir
aboli les danſes des Payſans les jours de Dimanches
& de Fêtes. M. le Curé, lui dit-il ,
ne danſons point , mais permettons à ces pauvres
gens de danſer ; pourquoi les empêcher
d'oublier un moment combien ils font malheureux?
On a loué avec juſtice le mot d'un homme
de lettres , qui voyoit ſa bibliotheque confumée
par un incendie. Je n'aurois guères profité
de mes livres ſije ne ſavois pas les perdre.
Le mot de Fénelon , qui perdit auffi
ſes livres par un accident ſemblable , eſt bien
22 MERCURE
plus fimple & plus touchant ; j'aime bien
mieux , dit- il , qu'ils soient brulés , que la
cabane d'une pauvrefamille.
Il alloit ſouvent ſe promener ſeul & à
pied dans les environs de Cambrai ; & dans
ſes viſites diocéſaines , il entroit dans les cabanes
des Payſans , s'afféyoit auprès d'eux ,
les foulageoit & les confoloit. Les vieillards
qui ont eu le bonheur de le voir , parlent
encore de lui avec le reſpect le plus tendre.
Voilà , difent- ils , la chaise de bois où notre
bon Archevêque venoit s'affeoir au milieu de
nous ; nous ne le reverrons plus ! & ils répandent
des larmes.
Il recueilloit dans ſon Palais les malheureux
habitans des campagnes , que la guerre
avoitobligés de fuir leurs demeures, les nourriffoit&
les ſervoit lui-même à table. Il vit
un jour un Payſan qui ne mangeoit point ,
&lui endemanda la raiſon. Hélas! Mon-
Seigneur, lui dit le Payſan ,je n'ai pas eu le
tems en fuyant de ma cabanes d'emmener
une vache qui nourriſſoit ma famille, les en
nemis me l'auront enlevée , &je n'en trouverai
pas une aufſſi bonne. Fénélon, à la faveur
defonfauf-conduit , partit ſur le champ, accompagné
d'un ſeul domeſtique , trouva la
vache ,& la ramena lui-même au Payſan.
Malheur à ceux à qui ce trait attendriſſant ne
paroîtroit pas aſſez noble pour être raconté
devant une aſſemblée ſi reſpectable & fi dignede
l'entendre !
:
DE FRANCE.
23
La fimplicité de ſa vertu obtint le triomphe
le plus flatteur & le plus doux dans une
occaſion qui dût être bien chere à fon coeur.
Ses ennemis , ( car à la honte de l'humanité
Fénélon eut des ennemis ) avoient eu la déreſtable
adreſſe de placer auprès de lui un
Eccléſiaſtique de grande naiſſance , qu'il
croyoit n'être que fon grand Vicaire , & qui
étoit fon eſpion. Cet homme qui avoit conſenti
à faire un métier ſi vil & fi lâche , eût
le courage de s'en punir ; après avoir obſervé
long-tems l'ame douce & pure qu'il
étoit chargé de noircir , il vint ſe jeter aux
pieds de Fenelon en fondant en larmes ,
avoua le rôle indigne qu'on lui avoit fait
jouer , & alla cacher dans ſa retraite ſon déſeſpoir
& fa honte.
Ce Prélat , ſi indulgent pour les autres ,
n'exigeoit point qu'on le fût pour lui ; nonſeulement
il conſentoit qu'on ſe montrât
ſévere à ſon égard , il en étoit même reconnoiſſant.
Le pere Séraphin , Capucin ,Mifſionnaire
plus zélé qu'éloquent , prêchoit à
Verſailles devant Louis XIV ; l'Abbé Fénélon
, alors Aumônier du Roi , étoit au
fermon & s'endormit. Le Pere Séraphin
Fapperçut , & s'interrompant bruſquement
au milieude fon diſcours; réveillez , dit- il ,
cet Abbé qui dort , & qui apparemment n'est
ici que pour fairefa Cour au Roi. Fénelon
aimoit àraconter cette anecdote ; il louoie
24 MERCURE
avec la fatisfaction la plus vraie le Prédicateur
qui avoit montré tant de liberté Apoftolique
, & le Roi qui l'avoit approuvée par
fon filence. A cette occaſion , il racontoit
qu'un jour Louis XIV fut étonné de ne voir
perſonne au Sermon , où il avoit toujours
remarqué la plus grande affluence de courtifans
, & où Fénélon ſe trouvoit en ce moment
preſque ſeul avec le Roi. Ce Prince
en demanda la raiſon au Maréchal de Luxembourg
, fon Capitaine des Gardes. Sire ,
répondit le Maréchal , j'avois fait dire que
V. Majesté n'iroit point au Sermon ; j'étois
bien aiſe que vous connuſſiez par vous-même
ceux quiy viennent pour Dieu , & ceux qui
n'y viennent que pour vous .
Si Fénélon avoit donné à la Cour le mauvais
exemple de dormir à un mauvais Sermon
, il y donna dans une autre occafion
une leçon bien édifiante. Lorſqu'il eût été
nommé à l'Archevêché de Cambrai , il remit
fon Abbaye de Saint Vallery pour ſe
conformer , diſoit-il , à l'ancienne loi de
l'Egliſe , qui bornoit ſes Miniſtres à un ſeul
Bénéfice. L'Archevêque de Reims , le Tellier
, que cette Loi n'effrayoit pas autant ,
mais que cet exemple effraya beaucoup , dit
à Fénélon : vous allez nous perdre.
Son amour pour la vertu étoit ſi tendre ,
&pour ainſi dire , ſi délicat , que rien de
ce qui pouvoit la bleſſer des atteintes les
: plus
DEFRANCE. 25
plus légeres , ne lui paroiſſoit innocent. Il
blâmoit Moliere de l'avoir repréſentée dans
leMisantrope avec une auſtérité odieuſe &
ridicule. La critique pouvoit n'être pas juſte ,
mais le motif qui la dictoit honore la candeur
de fon ame. Cette critique est même
d'autant plus louable , qu'on ne peut l'accufer
d'avoir été intéreſſée ; car la vertudouce
& indulgente de Fénélon , étoit bien éloignée
de reſſembler à la vertu ſauvage & in-
Hexible du Miſantrope. Au contraire , Fénélon
goutoit beaucoup le Tartuffe ; plus il
aimoit la vertu naïve & fincere , plus il en
dézeſtoir le maſque , qu'il ſe plaignoit de
rencontrer ſouvent à Verſailles , & plus il
applaudiſſoit à ceux qui efſſayoient de l'arracher.
Il ne faifoit pas , comme Baillet ,
un crime à Molière d'avoir ufurpé le droit
des Ministres du Seigneur pour reprendre les
hypocrites. Fénélon étoit perfuadé que ceux
qui ſe plaignent qu'on leur enlève ce droit ,
qui n'eſt au fond que le droitde tout homme
de bien, ſont pour l'ordinaire peu empreffés
d'en faire ufage , &craignent même ſouvent
qu'on ne l'exerce à leur égard. Il oſoit blamerBourdaloue
, dont il reſpectoit d'ailleurs
les talens & la vertu , d'avoir attaqué dans
un de ſes ſermons , par une déclamation.
infipide , cette précieuſe Comédie , où le
contraſte de la fauſſe dévotion & de la piété
ſincère eſt peint avec des couleurs ſi propres
s Juillet 1778 . B
26 1 MERCURE
à faire détester l'une & reſpecter l'autre.
Bourdaloue , diſoit-il avec candeur , n'eft
pas Tartuffe , mais fes ennemis diront qu'il
eft Jésuite.
Pendant la guerre de 1701 , un jeune
Prince de l'armée des Alliés paſſa quelque
temps à Cambrai. Fénélon donna quelques
inſtructions à ce Prince , qui l'écoutoit avec
vénération & avec tendrelle. Il lui recomananda
fur-tout de ne jamais forcer fes
ſujets à changer de religion. " Nulle Puif-
>> ſance humaine , lui diſoit- il , n'a droit
>> fur la liberté du coeur. La violence ne
>> perfuade pas , elle ne fait que des hypo-
>> crites. Donner de tels proſélytes à la Re-
>> ligion , ce n'est pas la protéger , c'eſt la
>> mettre en fervitude ... Favorifez , ajou-
>> toit- il , dans vos Etats le progrès des
lumières. Plus une Nation eſt éclairée ,
> plus elle ſent que ſon véritable intérêt eft
>> d'obéir à des loix juſtes & fages , & tour
>> Prince digne de ce nom doit fouhaiter
» lui-même de ne régner que par de telles
- loix. Son bonheur , fa gloire , ſa puiſſance
>> y font attachés » .
Durant la même guerre de 1701 , Fénélon
, tombé dans la diſgrace du Roi , &
exilé , comme l'on dit , dans ſon Diocèſe ,
recevoit des Généraux ennemis bien plus
d'accueil que des nôtres. Délaiſſé , pour
infi dire , dans ſa propre Patrie , il pou
DE FRANCE. 17
voit en quelque forte la regarder comme 1
une terre étrangère , lorſque la France ,
déchirée depuis huit ans par une guerre.
malheureuſe , acheva d'être défolée par le
funeſte hiver de 1709. Fénélon avoit dans
fes greniers pour cent mille francsde grains.
W les diſtribua aux ſoldats qui ſouvent manquoient
de pain , & refuſa d'en recevoir le
prix. Le Roi , dit-il , ne me doit rien ; &
dans les malheurs qui accablent le peuple,
je dois , comme Citoyen & comme Evêque ,
rendre à l'Etat ce que j'en ai reçu. C'eſt
ainſi qu'il ſe vengeoit de ſa diſgrace.
Le charme le plus touchant de ſes ouvrages
eſt ce ſentiment de quiétude & de
paix qu'il fait goûter à ſon Lecteur ; c'eſt
un ami qui s'approche de vous , & dont
l'ame ſe répand dans la vôtre ; il tempère ,
il ſuſpend au moins pour un moment vos
douleurs& vos peines; on pardonne à l'humanité
tant d'hommes qui la font haïr , en
faveur de Fénélon qui la fait aimer.
,
Ses Dialogues fur l'éloquence , & fa Lertre
à l'Académie Françoiſe ſur le même
ſujet , font d'un Orateur & d'un Philofophe.
Des Rhéteurs qui n'étoient ni l'un ni
l'autre , l'attaquèrent & ne le réfutèrent pas .
Ils n'avoient étudié qu'Ariſtote qu'ils n'entendoient
guère , & il avoit étudié la nature
qui ne trompe jamais. Dans les Auteurs
qu'il cite pour modèles , les traits qui vont
Bij
28 MERCURE
à l'ame font ceux ſur lesquels il aime à fe
repofer. Il ſemble alors , ſi on peut parler
ainfi, refpirer doucement l'air natal , & fe
retrouver au milieu de ce qu'il a de plus
cher.
Les mieux écrits de ſes Ouvrages , s'ils
ne font pas les mieux raiſonnés , font ceux
peut-être qu'il a faits ſur le Quiétifme ;
c'est-à-dire , fur cet amour déſintéreſſé qu'il
exigeoit pour l'Etre-Suprême , mais que la
Religion défavoue. Pardonnons à cette ame
tendre & active d'avoir perdu tant de chaleur
& d'éloquence même ſur un pareil
ſujet ; il y parloit du plaifir d'aimer : Je ne
faispas, dit un célèbre Écrivain , fiFénélom
fut Hérétique en afſſurant que Dieu méritoit
d'être aimé pour lui-même ; maisjefais que
Fénélon méritoit d'être aimé ainsi. Il défendoit
la mauvaiſe cauſe avec un intérêt ſi
ſéduisant , que l'intrépide Boſſuet , fon
antagoniſte , exercé à lutter contre les
Miniſtres Proteftans les plus redoutables ,
avouoit que Fénélon lui avoit donné plus
de peine que les Claude & les Bafnage ;
auffi diſoit-il de l'Archevêque de Cambrai
ce que le Roi d'Eſpagne Philippe IV difoit
de M. de Turenne : Voilà un homme qui
m'a fait paffer de bien mauvaiſes nuits . Il
y paroiffoit quelquefois à la manière dure
& violente dont Boffuet attaquoit fon paifible,
adverfaire. Monseigneur , lui répon-
2
DEFRANCE.
29
doit l'Archevêque de Cambrai , pourquoi me
dites vous des injures pour des raisons ?
Auriez-vous pris mes raiſons pour des injures?
Sa diſgrace à la Cour , qui avoit come
mencé par ſes Ouvrages ſur le Quiétifme ,
fut conſommée ſans retour par fon Roman
de Télémaque , où Louis XIV crut voir la
fatire indirecte de fon Gouvernement : ce
qui fit dire que la grande héréſie de l'Archevêque
de Cambrai étoit en Politique ,
&non pas en Théologie. Ce Livre , trèsaccueillidans
ſa nouveauté par les applications
que la malignité publique ſe plût à
faire, a fort augmenté de prix dans notre ſièr
cle, qui plus éclairé que le précédent ſur les
vrais principes du bonheur des Etats , femble
les renfermer dans ce peu de mots ;
Peuples, cultivez la terre qui vous nourrit ;
Rois ne persécutez pas. L'humanité &
la raiſon voudroient élever des Aurels au
Citoyen qui a tant recommandé le premier
de ces deux préceptes , & à l'Evêque qui a
tant pratiqué le ſecond.
,
>> J'ai fait , difoit- il , voyager le Duc de
>> Bourgogne avec Mentor & Télémaque ,
>n'ayant pu obtenir qu'il voyageât réelle-
>>ment lui-même. S'il voyageoit unjour, je
>> voudrois que ce fût ſans appareil. Moins
>> il auroit de cortége , plus la vérité appro-
>> cheroit de lui : il verroit ailleurs beau-
Bij
30 MERCURE
>> coup mieux que chez lui le bien & le
>>mal , pour adopter l'un & pour éviter
>> l'autre , &délivré pour quelques momens
>> de l'embarras d'être Prince , il goûteroit
>> le plaifir d'être homme (1 ) . »
Quoique la ſenſibilité ſi aimable de Fénelon
ſoit empreintedanstous fes écrits ; elle
eft encore plus profonde & plus pénétrante
dans tous ceux qu'il a faits pour fon élève.
H ſemble qu'en les écrivant , il n'ait ceffé
de répéter à lui-même ; ce que je vais dire
àcet enfant fera le bonheur ou le malheur
de vingt millions d'hommes.
N'oublions pas la circonstance la plus intéreffante
peut - être de l'éducation de ce
Prince , & qui fait le plus aimer ſon inſti
tuteur. Quand Fénélon avoit commis dans
cette éducation quelque faute , même légère
, ( il étoit difficile qu'il en fit d'autres. )
il venoit s'accuſer lui-même auprès de fon
difciple. Quelle autorité douce & puiſſante
il acqueroit fur lui par cette reſpectable fincerité
? Que de vertus il lui enſeignoit à la
fois ! l'habitude d'être ſimple & vrai , même
aux dépens de fon amour propre , l'indulgence
pour les fautes d'autrui , la docilité
pour reconnoître & avouer les ſiennes ,
( 1 ) Ce qu'on dit ici de Fénélon eſt très- vrai , & na
point été imaginé, comme on pourroit le croire , relati
*vement au voyage de l'Empereur en. France..
DE FRANCE. 類
le courage même de s'en accuſer , la noble
ambition de ſe connoître , & l'ambition
plusnoble encore de ſe vaincre ?Si tu veux ,
dit un Philoſophe , faire entendre & aimer
à tonfils lasévère vérités commence par la
dire , lorſqu'elle est fâcheuse pour toi-même.
On affure , ce qui ſeroit bien digne de
l'ame noble & vertueuſe de Louis XIV ,
que ce Prince , ſur la fin de ſa vie , rendit
enfin jultice à Fénélon ; qu'il eut même
avec lui un Commerce de Lettres , & que
quand il apprit fa mort , il le regreta. Sans
doute les malheurs qu'il éprouva dans ſes
dernières années avoient tempéré ſes idées
de gloire & de conquête , & l'avoient rendu
plus digne d'entendre la vérité. Fénélon
avoit prévu ces malheurs ; il exiſte de lui
en original une Lettre manufcrite adrese
ou deſtinée à Louis XIV , & dans laquelle
il prédit à ce Prince les revers affreux qui
bientôt après défolèrent & humilièrent fa
vieilleſſe . Cette lettre eſt écrite avec l'éloquence
& la liberté d'un Miniſtre de l'Etre
Suprême , qui plaide auprès de ſon Roi la
cauſe des peuples ; l'ame douce de Fénélon
ſembley avoir pris la vigueur de Boffuet ,
pour dire au Souverain les plus courageuſes
vérités. Nous ignorons ſi cette lettre a
été lue par le Monarque ; mais qu'elle étoit
digne de l'être ! qu'elle le ſeroit d'être lue
Biv
32 MERCURE
&méditće par tous les Rois ! Ce fut quelque
temps après l'avoir écrite que Fénélon
eut l'Archevêché de Cambrai. Si Louis XIV
a vu la lettre , & qu'il ait ainſi récompenfé
l'Auteur ; c'eſt peut-être le moment de fa
vie où il a été le plus grand. Mais fon mécontentement
du Télémaque nous fait douter
avec regret de ce trait d'héroïſme qu'il
nous feroit ſi doux de célébrer.
Pourroit-on croire , ſi les regîtres de l'Académie
Françoiſe ne l'atteſtoient que le
jour ou Fénélon fut élu par cette Compagnie
, deux Académiciens ne rougirent pas
de lui donner chacun uneboule d'exclufion?
Heureuſement pour eux , & fur-tout pour
nous qui devons être leurs Hiſtoriens , ils
feront à jamais inconnus , & la poſtérité
ignorera cet affligeant ſecret , dont la publicité
nous forceroit de hair leur mémoire.
Quelque illuſtres qu'ils euffent été par
leur naiſſance , par leurs dignités , par
leurs ouvrages même , nous ne pourrions
parler de leur rang ou de leurs
talens qu'avec douleur ; nous fentirions , en
prenant la plume , notre coeur ſe reſſerrer
& ſe flétrir , & peut- être n'aurions-nous la
force de tracer que ces triftes mots ; il
donna une boule noire à Fénélon.
On lit dans la Cathédrale de Cambrai
-une épitaphe bien longue & bien froide
DE FRANCE.
33
de ce vertueux Prélat. Oferions - nous en
propoſer une plus courte ? Sous cette pierre
répose Fénélon ; Paffant , n'efface pointpar
tes pleurs cette épitaphe , afin que d'autres
la lifent , & pleurent comme toi .
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercute précédent.
Le mot de l'Enigme eſt Médecine ; celui
du Logogryphe eſt Fleur , où l'on trouve
fer&feu.
こ
ÉNIGME.
QUOUIOQIQUUEE je fois uncorps ſans tête,
Sans voix , fans ame& fans cerveau;
Quoique l'on me compare un fot ,
Je ne fuis pas tout-à-fait bêre ,
Ni fait comme eſt fait un nigaud...
En mes pareils la terre abonde ;
Et grâce aux beſoins de cemonde,
Mon fort eft partout des plus beaux.
Aux champs je remplis ma bedaine
De fruits excellents & nouveaux.
Dans la Ville je me promène
Le ventre plein de bons gâteaux.
Jamais je ne connus de peine ;
By
'
>
1
?
34
MERCURE
:
Le froid , le chaud , rien ne megêne,
Dans toute ſaiſon je ſuis nu ;
Et quand je ne ſuis point pendu ,
Sije ne cours la pretentaine ,
Je me tiens toujours ſur mon cu.
SOUS
LOGOGRYPH Ε.
ous un ſeul nom j'ai plufieurs attributs ;.
Je ſuis en même-temps au ciel & fur la terre.
Là haut je plane à côté de Vénus ;
Auplus commundes maux ici je fais la guerre.
Endérangeant mes pieds , on trouve dans mon fein
Ce qui borne chaque hémisphère ;
Une note , un terme latin ;
Le but où viſe tout Vicaire ;
Ce qu'on tire du pot pour qu'un bouillon ſoit fain
Un titre cher & très- certain;
Cedont preſque toujours on trouve qu'on n'aguère ,
Et que ſans bruit entaſſe tout vilain.
Atant de traits , Lecteur, tune peux te méprendre..
Si néanmoins encor tu ne me connois pas ,
Sans plus long-temps te faire attendre ,
Lis au haut de la page & tu me trouveras..
1
7
DE FRANCE.
35
:
NOUVELLES LITTÉRAIRES..
Recherches & confidérationsfur la Population
de la France. Par M. Moheau. A
Paris , chez Moutard , Imprimeur - Libraire
de la Reine rue des Mathurins
1778.in- 89.7 liv. 4. fols relić..
CET Ouvrage eſt diviſé en deux parties.
Dans la première l'Auteur a recueilli , ana--
lyſé , difcuté un grand nombre de faits relatifs
à la population totale de la France a
la proportion du nombre des individus des
deux ſexes , à la durée de la vie moyenne ,
à la mortalité des différens âges , à la taille
des hommes , &c. Dans la ſeconde , il examine
l'iufluence des cauſes phyſiques & morales
fur la population.
Nous n'entrerons dans aucun détail particulier
fur cet Ouvrage , le plus complet
qui ait juſqu'ici été publié , dumoins en
France.. En ce genre un extrait eſt inſuffifant
pour le petit nombre de lecteurs que
ces Ouvrages intéreſſent , & ennuyeux pour
tous les autres. Nous nous bornerons donc
à quelquesréflexions générales ſur la métho
de employée par M. Moheau.
Si i'on vouloit embraſſer immédiatement
B. vj
36 MERCURE
dans ſes calculs tous les individus d'un
grand pays , mille cauſes morales en altereroient
l'exactitude , & pour avoir cherché
une préciſion rigoureuſe , on s'expoſeroit
à des erreurs énormes. Mais ſi l'on
embraffe comme l'a fait M. Moheau ,
une petite étendue fur laquelle on puiffe
s'affurer d'éviter toute erreur , &que l'on
*veuille établir des principes d'après ces obſervations
pour en déduire des réſultats généraux
, quelle certitude aura-t- on de la
véritéde ces principes ? Je fuppofe parexemple
que l'on ait opéré ſur un canton qui
contient 200000 perſonnes , que l'on y ait
obſervé que le rapport du nombre des naiffances
à celui des individus eft comme à
23 , & qu'on en conclue que dans un pays
où il naît un million d'enfans par an la population
ferade vingt-trois millions; je demande
maintenant juſqu'à quel point je
puis compter fur cette conclufion.
Il eſt clair qu'à conſidérer la queſtion
dans cette abſtraction , il n'y auroit aucune
probabilité que ce réſultat ne s'écartât point
de la vérité d'une manière ſenſible. Mais
on ſuppoſe que ce rapport entre les naiſſances&
la population eſt une ſuite des loix
généralesde la nature, qu'ainſi le rapport que
Pobfervation fait découvrir fur un certain
nombre d'individus doit s'éloigner très-peu
du véritable rapport. Mais alors il faut que le
DE FRANCE.
37
4
pays où l'on veut appliquer les principes ſe
trouve dans les mêmes circonstances que
celui où l'on fait les obſervations qui ont
ſervi de baſe aux principes . C'eſt ainſi que
pour appliquer à des phénomenes une loi
phyſique établie d'après des expériences , il
faut que les circonstances effentielles des
expériences ſe retrouvent dans les phénomenes
qu'on veut y rapporter.
Si donc je veux , d'après des obſervations
faites ſur un certain nombre d'hommes ,
déterminer avec précision ce qui doit avoir
lieu dans ungrand pays , il me faudra choifir
pour objet de mon expérience des hommes
pris dans les différens climats de ce
pays , dans les différentes eſpèces d'air ,
dans les différens états , dans les différentes
manières de vivre ; & il faudra de plus que
toutes ces claſſes d'hommes ayent entr'elles
dans mes obſervations à-peu près le même
rapport qu'elles ont dans le grand état auquel
je me propoſe d'appliquer les règles
déduites de ces obſervations.
Malheureuſement M. Moheau n'a pas
été à portée de choiſir ſes obſervations ; il
n'a opéré que ſur unpetit nombre de pays ,
&les conclufions générales qu'on voudroit
tirer pour la France entière des régles déduites
de ſes recherches pourroient entraîner
dans des erreurs très-confidérables.
Ala vérité les rapports qu'il établit 1 ,
38 MERCURE
4
entre le nombre des naiſſances & la population
; 2°. entre le nombre des morts &
la population ; 3 ° . entre le nombre des
mariages & la population , lui donnent à
très-peu-près le même nombre d'hommes
pour la population générale de la France ,
&cet accord femble au premier coup-d'oeil
rendre fon réſultat plus probable ; mais fi
ony réfléchit un peu, on trouve bientôt que
l'on doit feulement en conclure que les
rapports entre le nombre des naiſſances ,
celui des morts & celui des mariages font
les mêmes , & pour toute la France& pour
les pays obſervés par M. Moheau , & qu'il
n'en réſulte aucune probabilité pour l'exactitude
du nombre totaldes hommes.
Suppofons , en effet , deux pays où le
nombre des naiſſances égale celui des morts,
& foit cinq fois plus grand que celui des
mariages , que dans l'un de ces pays la population
égale 30 fois le nombre des naiffances
, & que dans l'autre elle égale ſeulement
vingt fois ce nombre ; les rapports
des naiſſances , des morts , des mariages
feront les mêmes dans les deux pays , Sc
la population y fera très-différente.
Les obfervations de M. Moheau ont été
faites ſur des pays différens , & il en donne
à part les réſultats. Si ces réſultats s'accordoient
, il s'enfuivroit qu'on peut avec quel--
que probabilité déduire la population totale
DEFRANCE.
39
du réſultat moyen de ces différentes obſervations
, mais les différences font ici trèsgrandes
; le rapport du nombre des naiſſances
à la population varie de 21 à 27 ;
celui des mariages de 111 à 129 ; celui des
morts de 26 à 31 .
M. Moheau recherche dans le cours de
fon Ouvrage les rapports du nombre des
hommes à celui des femmes , la mortalité
dans les différens âges de la vie , les différences
de la vie moyenne , relativement au
fexe , à l'état , aux profeſſions , au climat ,
à l'habitation de la Ville oude la Campagne
, &c. De telles recherches font intéreſ
fantes; mais on peut faire encore ici fur l'e
xactitude des réfultats la même obfervation
que nous venons de déveloper..
Il y a même pour chacun de ces objets
des attentions particulières , faute deſquelles
on ne peur ſe flatter d'atteindre à quelque
préciſion . Parexemple , ſi l'on veut connoître
la mortalité des différens âges de la
vie en prenant dans des liſtes mortuaires
lenombre des morts de chaque âge ; on
aurades réſultats très-différens , ſi l'on opère
fur des paroiſſes dont les enfans font nourris
ou élevés au-dehors , ou bien fur des
paroiſſes ou des enfans étrangers ſont nourris
ou élevés. Si l'on veut comparer la dif
férencede la vie moyennedans des airs différens
, on riſquera de s'écarter de la vérité
40 MERCURE
à moins qu'on n'ait l'attention de comparer
entr'eux des lieux où tout eſt égal d'ailleurs
&de ne comprendre dans ſes calculs que les
individus nés & morts dans le même lieu.
Si l'on veut comparer la vie moyenne des
hommes à celle des femmes , on trouvera
le rapport plus grand qu'il n'eſt réellement
en faveur des femmes ; fi l'on opère fur
des pays où les hommes élevés pendant
leur enfance dans le lieu de leur naiffance ,
le quittent au fortir de la jeuneffe , & dans
d'autres lieux où les enfans mâles élevés audehors
reviennent vivre dans leur Patrie ,
on ſe trompera en ſens contraire. Si l'on
veut trouver le rapport du nombre des enfans-
trouvés à celui des naiſſances , il ne
faut pas comparer ſeulement le nombre de
ces enfans-trouvés au nombre total des enfans
nés dans la Ville où l'Hôpital eſt établi
; mais il faut conſidérer toute l'étendue
des pays qui envoient des enfans à cet Hôpital.
On a obſervé par exemple qu'à Paris
le nombre des enfans-trouvés étoit devenu
beaucoup plus conſidérable depuis environ
un demi fiècle ; on en a conclu que nos
moeurs étoient plus dépravées , parce qu'on
n'a point fongé que cette augmentation
étoit dûe aux Provinces voiſines de Paris ,
qui fur-tout à cet égard n'avoient autrefois
avec la Capitale qu'une correſpondance
moins étendue & plus difficile.
DE FRANCE.
41
Toutes les obſervations que nous venons
d'indiquer & un grand nombre d'autres
font néceſſaires , ſi l'on veut parvenir d'après
des obſervations à des réſultats affez
certains , affez précis pour en faire la bafede
quelque théorie de politique ou d'hiſtoire
naturelle.
L'Arithmétique politique eſt une ſcience
toute nouvelle ; elle n'a été cultivée que
par un petit nombre de ſavans , rarement
à portée d'acquérir les connoiſſances de fait
dont ils avoient beſoin. Il a fallu créer une
nouvelle branche de calcul qui a fait des
progrès rapides entre les mains des plus
grands Géomètres de la fin du dernier ſiècle&
de celui où nous vivons . Le moment
viendra ſans doute où leurs travaux deviendront
utiles ; mais il faut pour cela qu'un
homme né à la fois avec le génie des Mathématiques
& celui de la Philofophie
veuille confacrer à des travaux de ce genre
une partie conſidérable de ſa vie ; & il faudroit
encore que cet homme jouît , dans un
grand pays , de la confiance du Gouvernement&
de celle de la Nation. Mais dans
l'état préſent decette ſcience , un Politique ,
un Légiflateur , qui au lieu de ſe conduire
par des principes généraux , puiſés dans la
nature de l'homme , ſe conduiroit d'après
les calculs politiques publiés juſqu'ici , s'expoſeroit
à tomber dans des erreurs funeſtes.
M. le M. de C
42 MERCURE
Théâtre de M. Bret, des Académies de Dijon
& de Nanci. 2 vol. in 8 °. A Paris , chez
Leclerc , quai des Auguſtins , Eſprit , au
Palais Royal .
Pluſieurs des Pièces qui compoſent cè
Recueil ont été jouées avec ſuccès , & font
reftées au Théâtre ; telles font, l'Ecole
Amoureuse & la Double Extravagance. Le
Faux Généreux n'a pas été repris depis
la nouveauté. Il y avoit dans cette Pièce
des ſcènes qui produiſirent beaucoup d'effet
: telles , par exemple , que celles où
" le Payſan s'engage pour tirer ſon père de
prifon; où le Faux Généreux reconnoît
ſa ſoeur. C'eſt de là que M. Mercier a
pris le fond de l'intrigue de ſon Indigent.
Les autres Pièces de cette Collection font
le Jaloux , l'Humeur à l'épreuve , la Maiſon
, imitée du Trinummus de Plaute , le
Protecteur Bourgeois , les Lettres Anonymes&
les deux Julies.
:
<
L'Hymne au Soleil , traduit en vers latins ,
fur la troiſième édition du texte François;
par M. l'Abbé Métivier , Chanoine
de l'Egliſe d'Orléans , Principal du
Collége Royal de la même ville , & de
l'Académie de Bologne.AOrléans , chez
Couret de Villeneuve , à Paris , chez
Nyon , rue Saint-Jean-de-Beauvais; Mou
DE FRANCE.
43
tard & Barbou , rue des Mathurins ; les
frèresDebure , quai des Auguſtins; Eſprit
au Palais Royal. Prix , broc. 1 1. 16 fols,
relié en veau 2 liv. 10 fols .
L'Hymne au Soleil étoit d'autant plus
facile à traduire en vers , qu'il eſt écrit
en proſe poétique; mais ily a une fi grande
diſtance des formes & des procédés de
la poéſie Latine à la langue Françoiſe , que ,
pour réuífir dans la première , on ne peut
trop s'éloigner de la feconde. M. Métivier
ne paroit pas s'être rendu affez maître de
ſa matière; il ſuit de trop près la profe
originale, & fes expreſſions&fes tournures
s'en reffentent & deviennent trop ſouvent
profaïques. Voici le début de l'ouvrage.
« Chef- d'oeuvre magnifique de la main
>> toute - puiſſante des Dieux immortels
» aſtre ſublime & toujours nouveau pour
>> mes yeux enchantés , du fommet du mont
>> audacieux qui élève juſqu'aux nues fa
>> tête altière , & que frappe l'éclat de tes
rayons étincelans; Soleil, à l'aſpect de tes
>> premiers feux , je te ſalue avec raviffe-
> ment , & te conſacre ce foible hommage
».
Mundi magneparens , decus immortale Deorum
Fomite qui lucis renovato , grandia Semper
Attonitis prabes oculis ſpectacula rerum;
2
44 MERCURE
Hujus ab excelfo prarupti vertice montis ,
Qui nubesfuper athereas caput erigit audax ,
Quique tuis o Sol radiis rutilantibus ardet ,
Te veniente die , votis precibuſque ſaluto.
2
:
On ne peut pas appeler le Soleil magne
parens mundi , même dans le ſyſtême mythologique
: ce nom de père du monde ne
peut ſe donner qu'à Jupiter. Cet exorde ,
d'ailleurs , eſt d'une tournure & d'une expreffion
foible. Cependant , cette traduction
eſt d'un homme qui s'eſt familiarifé
avec les Poëtes Latins , & qui écrit facilement
dans leur langue.
L'Auteur à voulu appliquer auſſi ce talent
à la Poëfie dramatique. Il a traduit en
vers Latins , pluſieurs morceaux de nos Tragédies
Françoiſes ; la prophétiede Joad dans
Athalie ; le monologue de Varvic dans ſa
priſon ; celui de Cornelie , tenant les cendres
de Pompée. Nous mettrons ce dernier
morceau ſous les yeux du Lecteur .
Ovous ! à ma douleur objet terrible & tendre ,
Éternel entretien de haine & de pitié ,
ce
و Reſtesdu grand Pompée, écoutez ſa moitié.
N'attendez point de moi de regrets ni de larmes;
Ungrand coeur à ſes maux applique d'autres charmes.
Les foibles déplaiſirs s'amuſent à parler ,
Et quiconque ſe plaint cherche à ſe conſoler.
Moi , je jure des Dieux la puiſſance ſuprême ,
DE 45
FRANCE.
Etpour dire encor plus , je jure par vous-même ;
Car vous pouvez bien plus ſur ce coeur affligé ,
Que le reſpect des Dieux qui l'ont mal protégé.
Je jure donc par vous , ô pitoyable reſte !
Ma Divinité ſeule après ce coup funefte ,
Par vous , qui ſeule ici pouvez me foulager ,
De n'éteindre jamais l'ardeur de me venger.
Ptolomée à Céſar, par un lâche artifice ,
Rome , de ton Pompée a fait un ſacrifice ;
Et je n'entrerai point dans tes murs déſolés ,
Que le Prêtre & le Dieu ne lui ſoient immolés !
Faites-m'en ſouvenir , & foutenez ma haine ,
Ocendres , mon eſpoir , auſſibien que ma peine ;
Et pour m'aider un jour à perdre ſon vainqueur ,
Verſez dans tous les coeurs ce que reffent mon coeur.
Omihi vosfavi monumentum dulce doloris ,
Vos aterna odii , vos luctûs pignora magni ,
Relliquia Pompeii , uxorem audite vocantem.
Non fibi , non vano rumpet pracordia planctu ,
Aut adfamineos fortis Cornelia queſtus
Defcendet : magnam pofcunt mala magna medelam.
Vocibus indulget miferis gaudetque querelis
Cura levis : quiſquis queriturfolatia captat.
Aft ego calicolas , & quod mihi fanctius illis ,
( Talia crudeles quando mihi dona tulerunt )
Vos o relliquia tristes , lacrimabilis urna;
Urna mihi folum prarepto conjuge numen ,
Solaque curarum & mifera folatia vita ,
;
:
46 MERCURE
Testor, & aternos voveofervare furores
Atque animum explere & cineresfatiare mariti.
Cafaris imperio ,juftis terroribus acti ,
Barbarus infando Pompeium occidere letho
Roma tuum potuit : viduatas civibus arces
Nonprius afpiciam quam cafus uterque, facerdos
Et Deus, effufo placarintſanguine manes.
Atque illi ut memori vivantfub pectorefenfus ,
Perpetuum este mihi monumentum , odiifquefavete ,
Speſque dolorque mihi cineres , ne corpore vires
Deficiant , meritas tanto ne crimine pænas
Perfidus effugiat, quâ pectora conjugis ardent ,
Omnibus hanc animis ultricem immittiteflammam
Demi-Drames , ou petites pièces propres à
l'éducation des enfans ; par M. de St.
Marc, première partie. A Paris , chez
Monory , Libraire de S. A. S. Mgr le
Prince de Condé , rue de la Comédie
Françoiſe.
L'objet deces petits Drames eſt de mettreen
action une morale qui ſoit à la portée
des enfans &d'en graver les principes dans
leur mémoire & dans leur coeur , en leur
faiſant un amusement utile & agréable de
la repréſentation de ces pièces. L'Auteur
nous paroit avoir parfaitement rempli ſon
objet. La vanité corrigée , la confiance malplacée&
l'Amourfilial , les trois pièces qui
DE FRANCE. 47.
compoſent ce recueil,ſont de la plus grande
fumplicité pour le fond; mais toutes offrent
une leçon importante , & font aimer les
vertus ſociales. Dans la Confiance malplacée
, on voit une mère de famille qui
ſe laiſſoit conduire aveuglément par une
femme-de- chambre adroite & intrigante ;
l'effet de cette préocupation eſt de renvoyer
des domeſtiques fidèles & affectionnés , de
tourmenter les autres , & de rendre malheureux
les enfans de la maison. La maitreffe
revient de ſon erreur & tout rentre
dans l'ordre. La Vanité corrigée nousmontre
une jeune perſonne trop enivrée du defir
de montrer ſon eſprit, &de faire applaudir,
dans la ſociété , les fruits de ſes études.
Le haſard fait qu'elle entend un jour les
meines gens qui avoient coutume de l'applaudir
, ſe moquer de ſes petites prétentions.
Elle fe corrige. L'Amour Filial n'eſt
autre choſe que le tableau d'une fête donnée
à un père de famille. Nous ne pouvons
, en rendant juſtice aux vues ſi eſtimables
de l'Auteur , que l'encourager a en
pourſuivre l'exécution , & nous nous joindrons
àlui bien volontiers dans le voeu qu'il
énonce dans ſa préface. Je connois quel-
>> ques-unsde ces petits ouvrages qui m'ont
>> paru ne laiſſer rien à defirer , ni à l'ef-
» prit ni au goût , ni à la raiſon , ni au
» fentiment , & faits par une femme qui ,
48 MERCURE
>>dans l'âge des plaiſirs ne connoit que ce
>> lui de veiller à l'éducation de ſes enfans ,
> par unefemme que diftinguent également
» ſa naiſſance , ſes vertus , ſes graces , &
>>une foule de talens utiles & agréables ;
parMad. la Comteſſe de G. auteur , fi juf-
> tement eſtimée,dela Mère Rivale, &d'au-
>> tresComédiesfaites pour embellir la ſcène
➡ Françoiſe. N'écoutant qu'une modeſtie ,
>> fansdoute blainable , elle s'eſt refuſée à la
>> repréſentation de ces Comédies ; mais
>> puiſqu'elle en a fouffert l'impreſſion , le
>> Public n'eſt- il pas en droit de lui de-
- mander la même faveur pour des ouvrages
>> moins conſidérables à la vérité , mais
>> peut-être d'une utilité plus grande » ?
L'Eloquence , Poëme didactique en fix
chants ; par M. l'Abbé de la Serre .
Celui de tous les Poëmes qui , au premier
coup-d'oeil , préſente le moins de difficultés
, & qui , dans les détails de l'exécution
, en a le plus, c'eſt le Poëme didactique.
Dans l'épique & le dramatique , l'intérêt
, la chaleur, la rapidité de l'action , le
contraſte des caractères , le jeu des paſſions ,
les incidens qui naiſſent de leurs combats ,
les fituations qu'elles amènent , les événe
mens qui , du dehors , viennent fe mêler à
l'intrigue ;
T
!
DE FRANCE. 49
l'intrigue ; enfin , la nature agiſſante , foit
au moral ſoit au phyſique , donne à la
poësie une vie & une ame qui ſe répand
dans tout l'ouvrage , & qui , par une émotion
continuelle , préoccupant l'eſprit , ne
lui donne le temps d'appercevoir ni les
négligences de ſtyle , ni les incorrections
de détail que le Poéte laiſſe échapper.
Dans le Poëme didactique l'eſprit eſt libre
& la raiſon calme : plus d'illuſion , plus
d'indulgence : l'intérêt n'eſt preſque jamais
que celui du moment ; chaque morceau
doit avoir fa beauté ; & tous les détails font
jugés avec une ſévérité d'autant plus éclairée
qu'elle eſt plus froide & plus tranquille.
Comme l'invention n'eſt comptée pour
rien dans ce Poëme ( nous parlons de l'invention
en grand , qui fait le mérite éminent
de la Poëſie épique & dramatique ) ,
on veut qu'il attache du moins par une
élégance continue , & par un brillant coloris.
La juſteſſe & la préciſion , ſoit des idées ,
foit du langage , font inféparables d'un
Poëme qui doit enſeigner. Dénué d'action ,
il a beſoin d'être animé ſans ceſſe par les
mouvemens de l'ame du Poéte. Sans la
variété continuelle des tours & des images
, il ſeroit monotone & languiſſant. Un
eſprit ſage y doit répandre la lumière ; une
imagination vive y doit ajouter la couleur.
Les tableaux y doivent préſenter l'exent
5 Juillet 1778.
C
50
MERCURE
ple à côté du précepte ; & quelquefois dans
le précepte même l'exemple doit être fenfible.
Enfin , fon ordonnance , toute ſimple
qu'elle eſt , ne laiſſe pas que d'exiger encore
dans la diſpoſition du ſujet , dans la diſtribution
de ſes parties eſſentielles & de fes
ornemens épifodiques , beaucoup d'intelligence
& de réflexion.
Ce n'eſt certainement ni l'intelligence ,
ni même le talent qui a manqué à M.l'Abbé
de la Serre pour rendre fon Poëme fur
l'Eloquence auſſi digne qu'il pouvoit l'être
de la richeſſe de ſon ſujet. Si on y defire
quelque choſe , c'eſt plus de méditation
pour l'approfondir& pour faire éclore le germe
des beautés qu'il devoit produire, ſurtout
plus de foin pour l'écrire avec cette élégance&
cette pureté de ſtyle dont on voit bien qu'il
eſt capable , mais qu'il néglige trop ſouvent.
Son Poëme eſt diviſé en fix chants : il y
confidère , 19. l'influence de la ſenſibilité
fur l'Eloquence , 2º . l'influence du goût ,
3º . l'influence de la vertu , 4° . l'influence
du gouvernement , sº l'influence des connoiſſances
, 6°. les effets que l'éloquence
opère.
Ce plan eſt bien conçu; mais on s'appercevra
que la dernière partie de la divifion
rentre dans les premières : car en poéſie
il eſt difficile de diftinguer les cauſes ſans
peindre les effets ; & ſi l'Auteur avoit voulu
DEFRANCE. SI
:
animer ſes premiers chants comme ils pou
voient l'être , le dernier ſeroit füperflu. ,
Lorſque M. de Vauvenargue a dit , les
grandes pensées viennent du coeur, il a
exprimé en deux mots l'influence de la fenſibilité
ſur l'éloquence. Lorſqu'Horace a dit ,
fi vous voulez queje pleure , il faut que vous
pleuriez , il nous a donné le principe de l'éloquence
pathétique. Ces deux penſées devoient
être le germe du premier chant de ce
Poëme : l'Auteur n'avoit qu'à les développer.
Il veut d'abord que l'Orateur foit Peintre ,
Et que de fon pinceau l'heureuſe activité
Arrache à la langueur le Lecteur agité ...
Regardez Vallayer , quand ſa main fait éclore
Les préſens émaillés de l'éclatante Flore.
Du magique tableau le brillant coloris ,
Nous offre le duvet & la fraîcheur des lys.
Qui ne croiroitque c'eſt là un précepte rendu
ſenſible par un exemple ? C'eſt le contraire;
& le Poëte ajoute : :
D'un ſtyle ingénieux qui quête lesfuffrages,
Ces lys feront pour moi les fidelles images.
Ils n'ont aucune odeur avec beaucoup d'éclat ;
Ils ſéduiſent les yeux , ſans flatter l'odorat.
Il avoulu dire apparemment , que ce n'eſt
pas aſſez de peindre , & qu'il faut encore
animerles objets ? Que ne le diſoit-il ?Alors
1
Cij
32
MERCURE
l'exempledecesAeurs , & celuides injections
de Ruysh feroient venus à propos. C'eſt un
fi grand charme dans l'art d'écrire , que la
juſteſſe & la clarté ; & avec un peu d'attention
il feroit ſi aiſe de ſe donner ce mérite !
Comment le Poëte n'a-t- il pas vu , par exemple
, que dans ce vers
L
:
Arrache à la langueur le Lecteur agité.
l'épithète eſt un contre ſens ? Eft-ce le
lecteur agité que l'on arrache à la langueur ?
Il dit ailleurs que les fleurs des champs ,
D
Qui s'engraiſſent du ſuc aux moiffons deſtiné ,
Trompent le fol eſpoir du hameau conſterné.
c'eſt encore la même faute. Le participe en
épithète doit exprimer l'état qui précède
l'action du verbe , & non pas l'état qui la
fuit. Voici des vers faits avec plus de ſoin :
Philoſophes abſtraits , dont les froides penſées
En longs raiſonnemens au compas font tracées ,
Vous avez ſu m'inſtruire : il falloit m'animer.
J'ai beſoin de connoître encor moins que d'aimer.
Que la vivacité de vos tableaux fidèles
Enpeignant les vertus m'intéreſſe pour elles.
C'eſt peu de m'éclairer ; qu'on ſache m'attendtir.
Vous me faites penſer , & je voulois ſentir...
Pour nous perfuader il faut qu'on nous enflamme
L'eſprit parle à l'eſprit; il faut parler à l'anic ;
1
DEFRANCE
53
Et c'eſt ellequi doit , animant nos tableaux ,
Nuancer nos couleurs & guider nos pinceaux.
Mais on defire encore ici de la juſteſſe dans
les idées. Que demande le Poëte aux Philoſophes
? Est- ce qu'ils foient tous pathetiques?
Et fanscela Montagne , Monteſquieu,
la Bruyère , Cicéron , dans ſes livres des
Offices, de l'Amitié , de la Vieilleffe, Marc
Antonin dans ſes Méditations , Platon ,
dans fes Dialogues , ne font-ils d'aucune
valeur ? C'est peu de m'éclairer , dit M.
l'Abbé de la Serre.-Pourquoi eſt-ce donc
ſi peu de choſe ? Vous me faites penser ,-
n'est-ce pas un mérite affez précieux , aſſez
rare que celui de faire penſer ? Et fi elle
n'eſt animée par le ſentiment , faut-il dédaigner
la penſée ?
Pour nous perfuader il faut qu'on nous
enflamme. Est-ce que Fénelon vous enflamme
, ou qu'il ne vous perfuade pas ? Il faut
ſavoir ſe défier de la rime : pour la ſuivre
on perd bien ſouvent les traces de la vérité.
Il faut auſſi ſepréſerver de la préoccupation
de ſon idée dominante : parce qu'on traite
de l'Eloquence , on veut partout de l'Eloquence;
c'eſt comme on dit , le Saint du
jour. Sans doute l'Eloquence ( priſe dans
toute l'étendue du terme ) ſe gliffe & ſe
répand dans la Philofophie , mais comme
un feu élémentaire qui pénètre le ſtyled'une
Cij
54
MERCURE
douce chaleur , fans preſque jamais éclater.
C'eſt ce qu'il auroit fallu obſerver avec précifion
dans un Poëme Didactique : l'Auteur
afi bien dit lui -même :
Mais ſuivez , rempli d'art & de délicateffe ,
Les rigoureuſes loix d'une exacte juſteſſe ,
Lorſque votre Lecteur peut peſer en repos
La force des raiſons & la valeur des mots.
il a fouvent négligé ſon précepte ; & cette
négligence ſe fait appercevoir dans le manque
de reſſemblance des caractères qu'il a
peints. Il dit en parlant d'un Orateur froidement
étudié :
Ah ! que n'imite-t-il le tendre Fénélon ,
Le nerveux Boffuet , le touchant Maffillon !
&de ce Maffillon en effet ſi touchant &
doux , voici l'idée qu'il nous donne :
Dans le délire adroit d'un ſtyle affectueux ,
Il entrouvre la terre , interroge les cieux.
d'abord quel aſſemblage de mots , qu'un
délire adroit & que le délire d'un ſtyle ,
& que le délire d'un ſtyle affectueux , dans
lequel on entrouvre la terre? Mais allons
plus avant ,
Dans le délire adroit d'un ſtyle affectueux ,
Il entrouvre la terre , interroge les cieux ;
DE FRANCE.
55
Il évoque les morts , il anime la cendre ;
Dans l'abyme éternel ſa voix nous fait deſcendre :
Ses Auditeurs nombreux , palpitans de frayeur ,
La pâleur ſur leur front , l'alarme au fond du coeur ,
Dans les convulfions d'un trouble involontaire
Pouſſent du repentir la clameur ſalutaire.
Pathétique Orateur ! tes accens oppreſſés ,
Tes regards flamboyans , tes cheveux hériſſés ,
Tout nous dit qu'à tes yeux la céleſte vengeance
S'arme pour foudroyer l'audace & la licence.
Eſt- cedonc-là le caractère de l'éloquence de
Maffillon? Il eſt bien vrai que dans ſon
Sermon ſur le petit nombre des élus , on
trouve un trait d'éloquence terrible , mais
dans cet endroit même Maffillon ne reffemble
en rien à l'homme aux accens oppreſſés ,
aux regardsflamboyans , aux cheveux hériffés
, que le Poëte vient de nous peindre.
Ilamieux choiſi dans M. de Voltaire l'exemple
de l'enthouſiaſme poétique
Eſt -ce un Dieu qui l'agite ?
Il s'affied, il ſe leve , il friſſonne , il palpite :
Sur ſon front coloré j'apperçois tour-à-tour
L'espoir & la fureur , la vengeance & l'amour.
Il a beſoin d'écrire , & ſa plume rapide
Paroît toujours trop lente à la main qui la guide.
Je lis dans les éclairs de ſon oeil égaré ,
Qu'il ne réfléchit pas, mais qu'il eſt inſpiré.
Civ
16 MERCURE
Souvent majestueux , & toujours agréable ,
Si , même en imitant , il eſt inimitable ;
Si , lorſque vous lifez les vers de ce Neſtor ,
Vous brûlez du defir de les relire encor ,
C'eſt que le ſentiment , dont il nourrit la flamme ,
Communique à vos ſens la chaleur de ſon ame ,
Etqu'au feu de ſon coeur échauffant ſon eſprit ,
Il voit tout ce qu'il peint , & fent tout ce qu'il dit.
Dans une Épitre ſur l'Eloquence , M. Marmontel
a rendu à la ſenſibilité de M. de
Volaire un hommage à-peu-près ſemblable;
& dans tous les arts il eſt intéreſſant
de voir à côté l'un de l'autre des morceaux
de différentes mains , exprimant le même
ſujet. Voici les vers de M. Marmontel.
C'eſt peu d'un eſprit ſouple & d'une ame flexible :
Dès qu'il eſt éloquent , le Poëte eft fenfible ;
Et s'il paroît tenir de la Divinité ,
C'eſt par un noble excès de ſenſibilité.
Mais doutez-vous encor ſi ſon ame recèle
Ces ſemences de feu dont ſa plume étincelle,
Ou fi d'un vain délire il n'a que les accès ?
Dans l'aſyle ſacré du Sophocle François ,
Pénétrez au moment que fon ame élancée
Semble aller dans les cieux rajeunir ſa penſée.
Le voilà dans l'ivreſſe : il ſent tout ce qu'il fcint ;
Il croit voir ſous ſes yeux le tableau qu'il vous peint.
Venez , rompez le charme ; annoncez qu'il arrive
DE FRANCE.
57
Une famille en pleurs , errante & fugitive.
Ah ! c'eſt dans ce moment que va ſe déployer
Ce coeur , qui du génie eſt le brûlant foyer ;
Dans les yeux du vieillard c'eſt alors que reſpire
L'ame de Luſignan , d'Alvarès , de Zopire.
Au nom de l'innocence , à la voix du malheur ,
Tout ſon ſang a repris ſa première chaleur ;
Il s'élance agité des plus vives alarmes :
Où font ces malheureux ? Qu'il les baigne de larmes.
Il croit voir ſes enfans à la mort échappés ;
Dans ſes bras paternels ils font enveloppés ;
Avenger leur injure il conſacre ſa plume ;
Sa vieilleſſe pour eux en chagrins ſe conſume;
Et les derniers accens de ſa mourante voix ,
Réclameront pour eux la nature & les loix.
ORATEURS , c'eſt à vous que l'exemple s'adreſſe.
Avez-vous ſon courage & l'ardeur qui le preffe ?
Abandonnez votre ame à ſes nobles élans.
Sans ces dons , laiſſez-là de vulgaires talens :
L'éloquence n'est pas un frivole artifice , &c .
Le fecond chant de ce Poëme donne des
préceptes de goût ; mais ces préceptes ne
font pas tous affez propres à l'Eloquence ;
quelques-uns même ſont ſi connus que ce
n'étoit pas la peine de les retracer. Celuici
, par exemple,
Mais d'un fatal orgueil redoutant les amorces ,
Dans le choix du ſujet interrogez vos forces ,
Cv
58
MERCURE
reſſemble un peu trop à celui queBoileau a
donné aux Poëtes :
Craignez d'un vain plaiſir les trompeuſes amorces ,
Et conſultez long-temps votre eſprit & vos forces .
On a fouvent lieu d'obſerver dans ce Poëme
le peu de ſoin que l'Auteur a pris de citer
juſte& à propos.
Rouſſeau chante les Dieux , & la Motte les Graces...
Corneille qui traça Pompée & les Horaces ,
Sent ſes nobles crayons vaciller dans ſes mains ,
Lorſqu'il peint des amours les folâtres eſſaims.
Corneille n'a jamais eſſayé de peindre les
foláires efſſaims des Amours , quoiqu'il ait
eſſayé d'exprimer la tendre douleur de Bérénice
; & la Mothe n'étoit pas le Poëte
qu'il falloit donner pour le Chantre des
Grâces. C'étoit un excellent eſprit auquel
la nature avoit refuſé deux dons précieux
pour un Poëte , l'oreille & l'imagination ,
l'harmonie & le coloris.
Les préceptes en vers demandent une
exactitude ſcrupuleuſe. Leur ſtyle eft comme
celui des Lois : il doit-être clair& précis;
& dans ce Poëme il l'eſt bien rarement
!
Voulez-vous défarmer les critiques ſévères ?
Que vos mots foient tiſſus de voyelles légères ;
٢٠
DE FRANCE
59
Et de l'âpre diphtongue évitant la rigueur ,
D'un tendre coloris offrez -nous la douceur.
Commentpeut-on s'imaginer que pour déſarmer
la critique il faille éviter les diphtongues
? La diphtongue eſt la liaiſon de
deux voyelles , oui , loi , Dieu , ciel , nuit ,
&c. &il n'y ariende ſi doux : qu'est- ce donc
que l'Auteur a entendu par l'apreté & la
rigueur de la diphtongue , que l'homme
éloquent doit éviter ?
Ce n'eſt pas une choſe aiſée que de tracer
en vers le précepte & l'exemple de
l'harmonie imitative ;&pour cela il ne fuffit
pas de dire
Qu'avec le vif éclair votreftyle pétille.
ce cliquetis déplaiſant à l'oreille ne reſſemble
point à la lueur étincellante des éclairs.
Les vents ferontfiffler leur fureur mugiffante
eſt un vers plus harmonieux ; mais malheureuſement
pour l'épithète , ſi le vent fiffle il
ne mugit pas. M. l'Abbé de Lifle a eſſayé
de rendre les mêmes images ſenſibles à l'oreille
; & il y a mis un peu plus de ſoin.
On a comparé ſouvent les trois genres
d'Eloquence aux troisordres d'Architecture.
La comparaiſon n'eſt pas bien exacte ; mais
au moins ya-t-on mis l'ordre Corinthien
vis - à - vis du genre fublime. Le Poëte a
Cvj
60 MERCURE
changé ce rapport. Il nous dit que l'ordre
Corinthien décoroit le Temple de Flore , &
le Dorique le Temple de Minerve. A-t- il
donc oublié que le Temple de Minerve à
Athène , comme le Temple du Soleil à
Palmire , étoit d'ordre Corinthien , & que
cet ordre eſt en effet le plus majestueux
des trois comme il eſt le plus élégant ?
La comparaifon du ſtyle de Fléchier avec
les plumes du Paon , n'eſt pas plus jufte.
Le paon , ſuperbe oiſeau, dont le plumage étale
Les mobiles couleurs de l'éclatante Opale ,
Éblouit les regards qu'il avoit enchantés ;
Et Fléchier nous fatigue à force debeautés.
Rien de plus doux & de moins fatigant
que les nuances de l'arc - en - ciel, peintes
ſur les plumesduPaon ; & ce n'eſt point
par un excès de beautés pareilles , ni même
de couleurs trop vives que le ſtyle de Fléchier
fatigue quelquefois ; c'eſt par le jeu
de l'antithèſe , quine reſſemble en rien aux
couleurs variées , mais nuancées de l'iris.
Nous ſommes bien ſévères , mais l'Auteur
ne l'eſt pas affez.
Ce chant finit par une allégorie : c'eſt
la Déeſſe de l'éloquence au milieu de ſes
favoris. L'Auteur la fait parler & c'étoit
un écueil; car il n'eſt pas facile de faire
parler l'Eloquence même. Elle prononce
donc ici vingt vers d'un ſtyle négligé , fans
DE FRANCE. σε
chaleur , ſans élévation , ſans mouvement ;
& lorſqu'elle a fini , l'Auteur ajoute :
C'eſt ainſi que parloit la ſublime Éloquence.
Le chant 3º , où il s'agit de l'influence
de la vertu , ouvroit une belle carrière au
Poëte. Mais les deux défauts les plus effentiels
de fon ouvrage font , l'unde n'avoir
pas rempli toute l'étendue de ſon ſujet ,
l'autre de ne s'y être pas renfermé. Il s'adreſſe
d'abord aux Poëtes & aux Orateurs ,
&il leur dit :
Intimidez le crime , & fachez prévenir
Des excès que les loix voudroient envain punir ;
Nous craignons les arrêts moins que le ridicule.
L'Éloquence en vos mains mit les armes d'Hercule.
Deſpréaux , Maffillon ont plus fait pour les moeurs
Que notre Aréopage & nos Légiflateurs.
Les Satyres de Deſpréaux à propos de l'influence
de la vertu ſur l'Eloquence ! & ces
Satyres plus utiles aux moeurs que les Lois !
& le ridicule plus redouté que les ſupplices !
& l'Eloquence dans le ridicule ! Rien de
tout cela , il faut l'avouer , n'eſt bien mûrement
réfléchi .
L'Auteur qui , des vertus , peint l'aſcendant ſuprême ,
En les faiſant aimer , ſe fait chérir lui-même.
Mais ſi vous refuſez d'encenſer leurs Autels ,
Pourrez-vous à leur culte attirer les mortels ...
62 MERCURE
Dans un coeur élevé l'éloquence eſt ſublime ;
L'eſprit eſt mâle & fier , quand l'ame eſt magnanime.
D'un Auteur énervé le ſtyle eſt langoureux :
César n'est qu'élégant , Caton eſt vigoureux.
L'on n'eſt point généreux dès qu'on veut le paroître :
Titus est bienfaisant , mais fans ſonger à l'être.
Le vrai Héros trop grand pour s'en appercevoir ,
Croit en ſauvant l'État , ne remplir qu'un devoir.
Ces vers font facilement faits; mais Céfar
cité pour exemple d'une éloquence énervée
, Titus qui ne ſonge point à être bienfaiſant,
préſentent d'étranges paradoxes. Il
eſt difficile d'imaginer comment Céfar , s'il
n'étoit qu'élégant , faifoit , par ſes harangues
, rentrer dans le devoir ſes Légions
révoltées ; il eſt plus difficile encore de concevoir
comment Titus , s'il ne ſongeoit pas
à être bienfaifant , ſe plaignoit d'avoir perdu
un jour , paffé ſans avoir fait du bien.
Cet article est de M. M * * .
La fuite à l'ordinaire prochain.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
Avis fur la ſouſcription du Journal des Causes
célèbres , &c.
CELETT Ouvrage périodique ſecontinuetoujours avec
ſuccès. Il en paroît un volume tous les mois avec
la régularité la plus ſcrupuleuſe. Le prix de la ſoufDE
FRANCE . 63
cription pour Paris eſt de 18 liv. , & pour la Provincede
24. On ſouſcrit en tout tems , & on délivre
des Collections de tous les volumes qui ont paru , au
prix de la ſouſcription .
, On ne ſouſcrit plus que chez M. Deſeſſarts
Avocat; c'eſt à lui ſeul qu'on peut écrire & faire pafſer
l'argent des ſouſcriptions. Il faut avoir ſoin d'affranchir
le port des lettres & celui de l'argent. M.
Defeffarts demeure rue de Verneuil , la ze porte cochère
avant la rue de Poitiers.
Histoire Philofophique & Militaire de la France ,
depuis l'origine de la Monarchie juſqu'au règne
de Louis XVI ; avec figures. Par M. Mayer.
L'Ouvrage contiendra quatre volumes grand
in- 8 ° . On ſouſcrit chez M. Mayer , place de l'Eftrapade
, la première porte cochère après la Cazerne.
:
On diſtribue chez les Libraires un Profpectus démaillé
de cet Ouvrage.
M.
PHYSIQUE .
MAGELLAN
,
de la Société Royale de Londres
, a fait voir à l'Académie des Sciences , dans
fon aſſemblée du 17 Juin , deux cristaux artificiels
qui lui ont été envoyés de Berlin par M. Achard. Ils
ont été formés , l'un en faiſant filtrer très-lentement
à travers de la craye , de l'eau ſaturée par l'acide ,,
connu ſous le nom d'air fixe ; l'autre en faiſant filtrer
cette même eau à travers la terre qui fert de baſe à
l'alun. Le premier , reſſemble fingulièrement par ſa
forme & ſes propriétés à un criſtal de Spath calcaire ;
le ſecond, àune aiguille de criſtal de roche , & il en
64 MERCURE
atoute la dureté. M. Baumé a publié un procédé
par lequel il étoit parvenu à faire de l'alun avec du
criſtal de roche. En raprochant ces deux expériences,
il paroîtroit que la terrede l'alun n'eſt que le criſtal
de roche privé d'air fixe , &que le criſtal de roche
n'eſt que la terre de l'alun devenue comme les alkalis
ſuſceptible de ſe criſtaliſer par ſa combinaiſon avec
J'air fixe.
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
ON a donné trois repréſentations des
Finte Gemelle, ou des Fauſſes Jumelles , &
les applaudiſſemens ont toujours été en
augmentant ; la ſeconde fois on a mis un
Ballet entre les deux Actes , & le Signor
Focchetti a joué le rôle de Marefcial , qui
avoit été joué d'abord par la Signora Farnéſi
, habillée en homme. Cet Acteur n'a
pas été goûté du Public , & la troiſième
fois , le même rôle a été donné au Signor
Tozoni , qui a été mieux accueilli. Le chant
des deux Actrices , de la Signora Chiavaci ,
& de la Signora Roſina Baglioni , a fait
un extrême plaiſir , fur-tout celui de la dernière
, qui a été applaudie en plus d'un endroit
avec la plus grande vivacité.
Le fond de la Pièce des Finte Gemelle est
à-peu près celui du Dédit ; car en tout genre
DE FRANCE. 65
le Théâtre Italien a emprunté du Théâtre
Francois . Le célèbre Métaſtaſe lui-même
s'eſt permis de fréquens larcins , & Apoftolo
Zeno en eſtplein.
Deux Toulouſains arrivent à Paris , Belflor
& Marefcial ; le dernier eſt une eſpèce
de Capitan , l'autre une forte de bel eſprit ,
& tous deux font ridicules. Ils defcendent
dans une Auberge , tenue par une Madame
Olivetta , qui a une jeune voifine , nommée
Iſabelle , logée près de l'Hôtellerie. Celleci
, dont l'humeur est très-enjouée , imagine
de s'amuſer des deux Etrangers , en paſſant
près de l'un pour une fille , & près de l'autre
pour une veuve. Pour foutenir ce double
rôle , elle leur fait accroire à tous deux
qu'elle a une foeur jumelle qui lui reffemble
parfaitement ; tout en jouant ſes deux
perſonnages , elle inſpire de l'amour aux
deux Etrangers , & en prend elle – même
pour Belfior ; elle engage ſa voiſine a époufer
Marefcial , & à paffer un moment ,
la faveur d'un voile , pour cette foeur ju
melle, dont elle a parlé.Tout ſepaſſe comme
elle le defire, &quand l'Hôteſſe ſe dévoile ,
elle a déja reçu la main du Capitan , & la
pièce finit par un double mariage.
à
Autant le Dédit eſt gai , autant cette
Pièce , qui n'en eſt qu'une imitation , eft
froide. Les ſuppoſitions & les déguiſemens
ne produiſent aucun incident comique ,
56 MERCURE.
aucune fituation. On annonce plus avantageuſement
le due Contése , ou les deux
Comteffes , Opéra comique de Paiſiello . On
promet , en attendant , la Serva Padrona de
Pergoleze , dont la parodie a eu parmi nous
un ſi grand fuccès , ſous le nom de la Servante
Maîtreffe.
On continue la repriſe d'Iphigénie en
Aulide , toujours avec un égal ſuccès. M.
l'Arrivée & Mademoiselle Beauménil femblent
encore s'être furpaſſés , l'un dans le
rôle d'Agamemnon, l'autre dans celui d'Iphigénie
: on répète actuellement Ernelinde.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LA repriſe d'Henri IV occupe les grands
jours.On adonné desTragédies lesVendredis&
les Dimanches, entre-autres Tancrède
&Bajazet. Dans la première, Mademoiſelle
Sainval cadette jouoit le rôle d'Aménaïde ,
qui paroît être au-deſſus de ſes moyens .
quoiqu'elle ait rendu pluſieurs morceaux
avec ſenſibiliré . Dans la ſeconde , Madame
Veſtris à joué le rôle de Roxane , c'eſt un
de ceux où elle eſt le plus applaudie ; c'eſt
avec des larmes véritables qu'elle prononce
ces vers , dont l'idée eſt en effet ſi déſeſpérantepour
un coeur paſſionné :
DE FRANCE. 67
Après tantde bontés , de ſoins , d'ardeurs extrêmes ,
Tu ne ſaurois jamais prononcer que tu m'aimes !
: On regarde généralement Bajazet comme
une des plus foibles pièces de Racine. On
le range dans la claſſe des Ouvrages du
fecond ordre , avec Mithridate & Bérénice .
Mais ce font de ces Quvrages du ſecond
ordre , qui ne peuvent être faits que par
des hommes du premier. Sans parler du
beau rôle de Mithridate , & de la ſcène avec
ſes enfans , du charme attendriſſant des
vers de Bérénice ; quel rôle que celui de
Roxane ! C'est un des chef-d'oeuvres de Racine
dans le genre de la paflion ; que les
mouvemens en font vrais , profonds , touchans
! Que le monologue du quatrième
actè ,
Avec quelle inſolence & quelle cruauté , &c.
eſt un tableau frappant des orages d'un coeur
amoureux & trahi ! Rien n'eſt plus admirable
que ce rôle , ſi ce n'eſt d'avoir mis à
côté celui d'Acomat, qui eſt d'une beauté
fi différente avec le même degré de
ſupériorité. Un homme qui n'auroit fait
que ces deux rôles , feroit un très- grand
Poëte dramatique , puiſqu'il auroit connu
à la fois l'énergie du caractère & celle de
la paffion. On fait combien Voltaire admiroit
ce rôle d'Acomat : mais en mêmetemps
il voyoit avec la ſévérité d'un Maître
68 MERCURE
de l'art, tous les défauts de la pièce , la
foibleſſe du rôle d'Atalide , dont les ſentimens
, quoique délicatement tracés , font
au- deſſous de la Tragédie,qui n'admet point
ces petites jaloufies , ces picoteries d'amans
de Comédie , fi déplacées dans un grand
péril , & au milieu des poignards ; les ſcrupules
outrés de Bajazet ſur le mariage ,
condamnés avec tant de raiſon par Acomat ,
& qui font paroître Bajazet trop petit devant
ce Vifir. Voltaire , tout admirateur
qu'il étoit de Racine , répétoit ſouvent avec
ironie ce vers de Bajazet :
Elle veut , Acomat , que je l'épouſe !
Vers qui n'eſt digne en effet , ni de la
Tragédie , ni de l'héritier du trône Ottoman.
Il obſervoit que le dénouement de
Bajazet eft froid , malgré les meurtres qui
ſe multiplient. Ce furent toutes ces raifons
qui l'enhardirent vers l'an 1740 à traiter
dans Zulime un ſujetà-peu-près ſemblable
à celui de Bajazet. Mais jamais tentative ne
fut plus malheureuſe. Il y a dans le rôle de
Zulime quelques traits de paffion ; mais
d'ailleurs la pièce manque à la fois par l'intrigue
qui eſt froide & embrouillée , & par
le ſtyle qui n'eſt pas celui de Voltaire.
Quelle diſtance de Zulime à Roxane &
au Vifir Acomat ! C'eſt donc une terrible entrepriſe
que de refaire une pièce de Racine ,
même quand Racine n'a pas très-bien fait !
DE FRANCE. 69
M. de la Rive a joué le rôle de Rhadamiſthe
dans la Tragédie de ce nom , & a
paru y faire un plaifir général. C'en fera
toujours un pour nous que de rendre compte
de ſes progrès.
COMÉDIE ITALIENNE ,
ON a donné le Samedi 27 , la première
repréſentation du Jugement de Midas ,
Opéra Comique en trois actes , paroles d'un
Anglois nommé M. Dell , muſique de M.
Grétry. Le fonds de la pièce eſt le trait
connu de la mythologie , mis en action &
dialogué avec beaucoup de gaité. Midas eſt
un Bailli , grand amateurde muſique , & qui
apour difciples en cet art deux payſans , Marfyas
& Pan , tous deux amoureux , l'un de la
jeune Life , & l'autre de ſa ſoeur Cloé. Les
deux foeurs font promiſes par leurs parens
aux deux éleves du Bailli , qui les protege.
Mais Apollon chaffé des Cieux arrive dans
lamaiſondesdeux ſoeurs,dont le père l'a enga,
gé à ſon ſervice pour garder les troupeaux .
Apollon courtiſe tour-à-tour les deux foeurs ,
&d'une maniere différente , analogue à leurs
caracteres . Il eſt tendre avec l'une , enjoué
avec l'autre , & plaît à toutes deux. Les voilà
dégoûtées de leurs anciens amans. Chacune
d'elles veut avoir Apollon , & toutes deux
s'autoriſent , l'une de fon père , l'autre de ſa
mère , pour exclure d'un côté Marſyas , &
.
70 MERCURE
T
de l'autre Pan , ce qui eſt aſſez facile , parce
que le père & la mère font fort peu d'accord
, & que le mari exclud volontiers célui
qui plaît à la femme , & la femme celui
qui plaît à fon mari. Apollon les a féduits
tous par ſes graces & ſes talens ; mais le
Bailli veut foutenir ſes protégés ; & comme
on vante le chant d'Alexis , (c'eſt le nom de
Berger que le Dieu a pris) on confent de
part & d'autre à diſputer le prix du chant.
Le Bailli Midas doit être juge entre les deux
élèves & Apollon. Marſyas épuiſe toutes
les reſſources de l'ancien chant François , &
Pan tous les refreins des Vaudevilles populaires.
Le Bailli applaudit , Apollon chante
&Midas baille& finit par donner le prix à
ſes deux élèves. A peine a-t- il prononcé ,
que ſa tête eſt ornée des deux plus belles
oreilles d'âne qu'il foit poſſible de voir. Le
Dieu ſe manifeſte ; le théâtre change& fait
voir le Mont Parnaſſe , où Apollon reçoit
les deux foeurs parmi les Muſes.
Cette pièce a été très-favorablement accueillie.
Le Dialogue en eft ingénieux &
agréable , & d'une facilité étonnante dans
un étranger qui écrit dans notre langue. La
muſique n'eſt point au-deſſous du talent de
M. Grétry. On a beaucoup applaudi de
très -beaux morceaux d'harmonie , des trio ,
des quatuor ; mais peut-être defireroit- on
dans le rôle d'Apollon un peu plus de ce
chant ſi mélodieux auquel M. Grétry nous
:
DE FRANCE. 71
a accoutumés. Au reſte , le Jugement de
Midas avoit été eſſayé ſur un théâtre particulier
, & le ſuccès qu'il avoit eu annonçoit
celui qu'il vient d'avoir fur le théâtre Italien
, & qui eſt égal aux plus grands fuccès
qu'ait eus M. Grétry .
SOCIÉTÉ D'AGRICULTURE
LE
D'AUCH.
E 10 Mai 1778 la ſociété Royale d'Agriculture
a tenu une ſéance publique dans laquelle elle a procédé
à la diſtribution des Prix. M. le Marquis d'Aftorg
y a lu deux Mémoires également applaudis ,
l'unde M. le Marquis d'Orbeſſan , ſur la manière
de faire le vin , & l'autre ſur le triomphe de l'Agriculture
ſous le règne de Louis XVI. Le Prix du Mémoire
a été accordé à la deviſe : Venientes venient
cum exultatione portantes manipulosfuos.
Cette Société propoſe pour ſujet du Mémoire qui
concourra pour le Prix de l'année prochaine le Programe
ci-après.
Les Engrais peuvent-ils être fuppléés par de fréquens
Labours ? Juſques à quelpoint les Labours influent-
ilsſur la végétation , & peuvent-ils y fuffire ?
Les Auteurs ſont priés d'appuyer leur preuve par
les expériences , & de démontrer , d'une manière ſenfible,
l'avantage qu'on pourroit tirer de cette pratique.
Tous les Mémoires traités ſur tout autre ſujet ſeront
reçus avec reconnoiſſance par l'Académie , mais
ils ne concourront point pour le Prix.
Les Auteurs enverront exactement leur Mémoire
dans le cours du mois de Février au plus tard. Les
Mémoires ſeront d'un quart d'heure de lecture au
moins. Les Auteurs auront attention de mettre une
72 MERCURE DE FRANCE.
Deviſe en Latin ou en François , à leur gré , au bas
de leur Mémoire ; ils y mettront en outre la même
Deviſe , avec leur nom & leur demeure dans un
papier ſéparé , qu'ils cacheteront & qu'ils enverront
avec le Mémoire à M. le Secrétaire perpétuel , ſous
double enveloppe ; la première à ſon adreſſe , la ſeconde
à celle de M. l'Intendant d'Auch . On reces
vra les Mémoires pour le concours , de quelque part
qu'ils viennent; mais il faut qu'ils foient exactement
remis dans le cours du mois de Février.
N
GRAVURES.
EUF feuilles nouvelles de l'Atlas Minéralogique
entrepris par ordre du Roi , & dreſſé d'après les obſervations
des plus Savans Naturaliſtes.
Ces neuf feuilles comprennent partie de la Pi
cardie , du Boulonnois , du Caléſis , de la Flandre ,
du Hainaut & de l'Artois. Le Tableau général de
l'Ouvrage en indique l'arrangement par des Numéros
correſpondans à
feuilles.
ceux de chacune de ces
Elles ſe trouvent , ainſi que les 16 précédentes ,
chez le ſieur Dupaintreil , Ingénieur-Géographe du
Roi , Cloître Notre-Dame , vis-à-vis la Maîtriſe.
Fautes à corriger dans le dernier Mercure.
Page 65 , article de l'Opéra , ligne ſeconde ; la
finte Jumelle : lifez Gemelle
Page so , ligne 19 ; amubo : lifez amabo.
JOURNAL
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIE.
De CONSTANTINOPLE , les Mai.
LES
toute autre
Es ravages que la peſte continue de faire ici ,
commencent à devenir allarmans. Les Miniſtres
étrangers ont fermé leurs hôtels pour en écarter
la contagion ; quelques-uns pour la fuir plus ſûrement
, ſe ſont retirés à la campagne. Ces précautions
bien ſimples dont les Ottomans ſont témoins ,
& dont ils voient tous les jours les bons effets
n'ont encore pu les déterminer généralement à en
prendre de pareilles. Ils communiquent avec les peftiférés
; ils ne craignent pas même de ſe revêtir
des habits de ceux qui viennent d'expirer. Cette
imprudence , qu'entretient le dogme de la fatalité
contribue peut - être plus que choſeà
faire renaître ſi ſouvent ce fléau , & à le propager
lorſqu'il s'eſt manifeſté. Pendant qu'il déſole cette
Capitale , la difette ſe fait ſentir dans pluſieurs endroits
de l'Empire ; elle a occafionné une révolte
à Alep , le 4 Mars dernier. Le peuple ne trouvant
point de pain dans les marchés , s'ameuta & fe
Laiſit du Cadi & du Muphti qu'il conduiſit chez le
Bacha , où il les accuſa d'avoir cauſé la détreſſe dontil
gémiſſoit. CeGouverneur, après avoir écouté & paru
prendre part à ſes peines , lui annonça qu'il alloit
prendre les meſures néceſſaires pour y remédier.
Ses efforts pour approviſionner les marchés , ne pro
$Juillet 1778. D
( 74 )
duifirent pas la cinquième partie du pain néceſſaire
à la conſommation des habitans qui s'ameutèrent de
nouveau : ce ne fut qu'avec peine qu'on parvint
à les calmer. La Porte inſtruite de ce qui ſe paſſoit ,
a envoyé les ordres néceſſaires pour faire paſſer
des proviſions à cette ville; perfuadée que quelques
monopoleurs avides ont pu faire naître la diſette
en cachant leurs grains pour les vendre mieux ,
elle a auſſi preſcrit des recherches rigoureuſes &
des châtimens dont le moindre , pour les auteurs
de ces malverſations , ſera la perte des grains qu'ils
auront cachés & que l'on vendra au profit du Fiſc.
Il y a long- tems qu'on ne parle plus de nos différends
avec la Perſe ; on aſſure aujourd'hui qu'on
attend à Bagdad des Ambaſſadeurs de Kérim-Kan
pour traiter de la paix avec Abdoullah , Bacha de
cette ville. Toutes celles de la Syrie dont le commerce
eſt interrompu , font des voeux pour le ſuccès
de cette négociation.
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 2 Juin.
C'EST le 31 du mois dernier que le camp dont
on avoit fait les préparatifs , a commencé a s'aſſembler
; il eſt formé par 13 mille hommes commandés
par le Prince de Bevern ; il manoeuvre tous les
jours , & le Roi avec toute la Cour eſt à Friderichsberg
pour en être plus à portée. Le Prince
Ferdinand de Brunswick qui a choiſi ce moment
pour venir voir le Roi & la Reine Julie ſa ſoeur ,
eſt arrivé le 30 Mai ; il eſt deſcendu au château
de Chriſtiansbourg où on lui avoit préparé un logement
: le même jour il s'eſt rendu dans les carroſſes
du Roi à Friderichsberg où il a été préſenté à S. M.
&à la Reine-mere.
Il eſt conſtant que le Prince Charles de Heffe-
Caffel , Gouverneur des Duchés de Sleſwick & de
4
( 75 )
Holſtein , parti d'ici il y aquelque tems , & qu'on
diſoit devoir paſſer en Norwege pour y faire la
revue de nos troupes , a pris la route de l'Allemagne
; il ſe rend à l'armée Pruſſienne en Siléſie ,
où il paroît qu'il fera la campagne avec le Prince
Héréditaire de Heſſe-Caſſel ſon frere , qui remplit
déja dans cette armée les fonctions de Général-
Major.
Les lettres de Holſtein nous apprennent qu'on fait
dans ce Duché des achats conſidérables de foin , de
beurre & de fromage , qu'on raſſemble à Lubeck
& à Stettin , d'où on doit les tranſporter aux armées
Pruffiennes .
SUÈDE.
De SтоскнOLM , le 2 Juin.
Le camp de Ladugaard s'eſt aſſemblé le 23 du
mois dernier ; il n'eſt compoſé que du régiment des
Gardes , Dragons ,de celui de la Reine douairière , de
laGarde à pied & du corps d'Artillerie . S. M. s'y rendit
à la tête des Gardes en qualité de Colonel ; elle
fut ſaluée à ſon arrivée de 120 coups de canon.
Tous les Soldats & leurs Officiers étoient vêtus ſelon
le coſtume national adopté à la Cour depuis la fin
d'Avril dernier. On ne néglige rien pour le faire
adopter dans tout le Royaume , & le Roi remarque
avec plaifir que nulle part on ne témoigne de la
répugnance : les Magiſtrats dans toutes les villes ſe
ſont empreſſés de le prendre ; les habitans aiſés
les ont imités , & les autres attendent le moment
de faire auſſi une réforme que leur Souverain paroît
avoir à coeur.
Notre Cour & celle de Danemarck viennent de
régler une diminution du droit que payoient autrefois
les Suédois qui acquéroient des héritages dans
le Holſtein , ou les habitans du Holſtein qui en acquéroient
dans ce Royaume. Ce droit qui étoit du
6e denier , ne ſera plus à l'avenir que du 10e.
:
D 2
( 76 )
On aſſure que le Ministre de Pruſſe ayant folli
cité de nouveau notre Cour au nom du Duc des
Deux-Ponts , d'accorder ſes bons offices pour faire
maintenir le Traité de Westphalie , il lui a été fair
la réponſe ſuivante. >> Quoique S. M. & ſes ancêtres
aient toujours été liés d'amitié & d'affection avec la
Maiſon des Deux-Ponts , & aient cherché dans tous
les tems les occaſions de l'obliger , S. M. perfuadée
que dans la circonſtance actuelle la justice de l'Empereur
, l'attachement naturel de l'Electeur Palatin
pour ceux qui ont des prétentions à ſon héritage , les
porteront à arranger pour le mieux les affaires de la
ſucceſſionde Bavière , croit qu'il eſt inutile de réclamer
aujourd'hui la garantie du Traité de Weſtphalie
; mais dans le cas où les libertés & les priviléges
des Princes de l'Empire ſeroient attaqués , elle
s'oppoſera à ce qu'il ſoit fait aucune infraction à ce
Traité«.
POLOGNE.
De VARSOVIE , le s Juin.
IL n'eſt preſque plus queſtion aujourd'hui de la
convocation prochaine de la Diète ; on prétend qu'en
vertu d'une réſolution ſecrette priſe dans la dernière ,
elle ne s'aſſemblera que dans le mois d'Octobre.
Cette réſolution ne paroît pas avoir le ſuffrage général
: cependant les préparatifs que l'on fait pour
le tenue des Diètines dans pluſieurs Waivodies ne
ſe rallentiſſent pas. On dit que c'eſt à l'ouverture
de cette afſſemblée que le Prince Antoine Sulkowski
ſera revêtu de la dignité de Maréchal de la Couronne
qui eſt toujours vacante.
Le Conſeil- Permanent s'eſt aſſemblé extraordinairement
pluſieurs fois depuis quelques jours à l'occafion
de l'arrivée de divers couriers dépêchés de
Vienne & de Berlin. L'objet & le réſultat de ſes
conférences ſont tenus ſecrets. La nation qui n'a
peut- être pas à ſe louer des Cours étrangères qui ont
( 77 )
changé ſa conſtitution , paroît à la veille de tirer
quelque avantage des démêlés ſurvenus entr'elles.
La négociation que les Députés de la Chambre
Pruffienne de Commerce ont entamée ici pour nous
fournir du ſel marin eſt , dit-on , ſur le point d'être
conclue. D'après les calculs les plus exacts , il eft
prouvé que ce ſel ne nous coûtera que le quart de
ce que nous payons pour celui que nous tirons des
falines de Wielicka qui appartiennent à préſent à la
Maiſond'Autriche. Si cet arrangement a lieu , laRépublique
épargnera annuellement 4 millions.
On a volé le riche tréſor de l'Egliſe de S. Paulin ,
la nuit du 22 au 23 du mois dernier : il y avoit un
grand nombre de ſtatues d'argent maſſif qui ont
été enlevées. Les perquiſitions qu'on a faites pour
découvrir les voleurs ont en partie réuſſi; on en
a arrêté pluſieurs dans les environs de Prague ;
ils ont avoué leur vol , & indiqué les endroits où
ils l'avoient caché ; mais on n'y a pas retrouvé la
plus grande quantité de cette argenterie que les
complices de ceux qui fuyoient avoient déja déplacée.
On évalue cette perte à des ſommes conſidérables
, perdues pour l'Egliſe de S. Paulin ,&pour l'Etat
qui n'avoit ofé faire ſervir ce tréſor à ſes beſoins
preffants.
Les lettres de Mohilow portent que les Turcs
ſont en fi grand mouvement au-delà du Dnieſter ,
qu'on les foupçonneroit preſque de vouloir tenter
une invafion dans ce Royaume.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 10 Juin .
SELON les dernières lettres d'Olmutz , l'Empereur
y jouit d'une parfaite ſanté , & s'occupe à faire
fortifier cette place. La quantité de grains que le
Royaume de Bohême a fourni aux armées Impériales,
monte à 130 mille meſures. Les eſpérances pour
D
( 78 )
la continuation de la paix s'affoibliſſent journellement
; on parle déja du prochain départ de l'En.
voyé de Saxe : ſuivant quelques perſonnes , il doit
ſeulement ſe rendre dans une de ſes terres , & fon
abfence qui ne ſeroit en ce cas que momentanée ,
n'influeroit point ſur le ſyſteme politique.
On apprend par des lettres particulières de Moldavie
que le nouvel Hoſpodar , le même qui a
remplacé l'infortuné Gikas , n'a pas joui long-tems
de ſa dignité. Le Grand-Seigneur lui a demandé ſa
tête ; ce qui a , dit-on , été exécuté ſans aucun obſtacle.
On prétend que la trop bonne intelligence
dans laquelle ce Prince vivoit avec la Ruffie , a été
la principale cauſe de ſa mort ; mais cette nouvelle
a beſoin d'une confirmation ultérieure.
Le 29 du mois dernier , l'Impératrice - Reine ſe
rendit à Hetzendorff , & y viſita l'établiſſement
qu'elle y a fondé pour y faire inoculer un certain
nombre d'enfans . Il y en a actuellement 38 desdeux
ſexes , & on compte parmi eux deux filles du Comte
de Bark , Envoyé du Roi de Suède.
En creuſant à Presbourg les fondemens d'un Lazaret
pour la conſtruction duquel l'Impératrice a
donné une ſomme conſidérable , on a trouvé auprès
de quelques oſſemens 45 pièces , dont 41 font
des ſequins de Veniſe , 3 repréſentent le Roi Sigifmond
de Hongrie , & une le Roi Louis I.
Les incendies ſont très-fréquents depuis quelque
tems : on mande de Moravie que dans le mois dernier
, on y en a eſſuyé pluſieurs à Priſenitz , Wolhowitz
, Schumitz , Kremſter & Wraczow. Le 17 ,
il s'en manifeſta un à Byſenz où il réduiſit en cendres
123 maiſons . Comme le feu parut tout - à- coup aux
deux extrémités de la ville , on croit qu'il ne faut pas
attribuer ce déſaſtre au hafard. Le bourg de Hals
en Bavière a été auſſi détruit le 20 du mois dernier.
Les habitans , ſous la direction des Officiers du
lieu , s'exerçoient à faire des ſalves d'artillerie , aux
( 79 )
quelles la priſe de poffeſſion de ce fief immédiat de
l'Empire devoit bientôt donner lieu : quelques étincelles
tombèrent ſur un toît de chaume & l'embrasèrent.
Les flammes ſe portèrent ſur la brafferie
où il y avoit un magaſin de 1500 cordes de
bois : le vent enleva des charbons ardens qui tombèrent
ſur le pont ; en moins de 3 heures les deux
rives de l'Ils furent en feu . Tout fut réduit en cendres
, à l'exception de 2 ou 3 mauvaiſes maiſons.
Une malheureuſe priſonnière implora vainement
l'aſſiſtance des habitans qui ne purent l'empêcher
de périr. La vapeur brûlante qui environnoit le foyer
de l'incendie , rendoit tout ſecours impoſſible.
De HAMBOURG , le 15 Juin.
Les négociations continuent toujours entre la
Ruffie & la Porte , ſans ſuſpendre les préparatifs
deguerre qui ſe font de part & d'autre. Selon des
lettres de Pétersbourg , on y a reçu la réponſe du
Grand- Seigneur , à la notification que le Feld-Maréchal
Comte de Romanzow lui avoit faite de la
révolution de la Crimée ; on en ignore le contenu ,
mais on croit qu'il n'a pas fatisfait l'Impératrice ,
puiſque peu après ſa réception , quatre régimens de
la diviſion d'Ingrie , & pluſieurs de celle de Livonie
, ont eu ordre de ſe tenir prêts à marcher , pour
aller remplacer en Pologne les troupes qui vont
renforcer celles qui ſont ſur les frontières de la
Turquie. Si ces nouvelles ſemblent préparer à la
rupture , celles de Conſtantinople donnent plus d'efpérances.
Les Turcs ne peuvent plus compter que
foiblement ſur leur parti en Crimée. Les Tartares ,
excités ſans ceſſe & abandonnés à eux-mêmes lorf
qu'ils devoient être ſecourus , las de tant de tentatives
infructueuſes , paroiſſent déterminés à laiſſer
faire la Ruffie ; & inſenſiblement ils s'accoutumeront
au joug qu'elle cherche à leur impoſer , ſous le pré
D4
( 80 )
texte d'affurer leur indépendance. La religion ne
peut plus ſervir à ranimer la faction mourante des
Ottomans dans cette péninſule; la tolérance Ruffe
en eſt le garant. L'Impératrice laiſſera au Grand-
Seigneur la prérogative de chef de la religion , en
veillant àce qu'il ne paſſe pas les bornes qui lui ſont
preſcrites en cette qualité par le traité de Kainardgi ;
& en cherchant à introduire chez les Tartares un
nouveau ſyſtême politique , elle évitera avec ſoin
tout ce qui ſeroit incompatible avec les préceptes de
l'Alcoran. Ces réflexions qu'on commence àfaire à
Conftantinople , diſpoſent à la paix les eſprits qui
ont opiné juſqu'ici pour la guerre; & pour lesdéterminertout-
à-fait , on ſemble n'attendre plus dans
cette capirale , que le retour du Miniſtre d'une Puiffance
étrangère qui a , dit-on , la plus grande influence
ſur les délibérations du Conſeil , & des bons
offices de laquelle les Ruſſes & les Turcs paroiſſent
également eſpérer la paix .
On n'a pas les mêmes eſpérances pour le repos
de l'Allemagne ; la durée des négociations ſembleroit
ſeule en donner quelques-unes , ſi les Mémoires
reſpectifs des deux Puiſſances intéreſſées ne
les détruiſoient pas. Le premier Avril , la Courde
Vienne fit remettre la note ſuivante à celle de
Berlin.
>> Lorſque S. M. P. , par une note du 6 Février ,
acommuniqué à l'Impératrice-Reine quelques doutes
fur la ſucceſſion Bavaroiſe , & lui a demandé amiablement
des éclairciſſemens , S. M. I. a déféré ſans
difficulté à cette requifition ; elle répondroit de
même à ſon nouveau Mémoire , ſi l'on n'y diſoit
entr'autres choſes , que les raiſons communiquées
à S. M. P. , loin de leverſes premiers doutes , n'avoient
fait que les fortifier , & qu'aucune desprétentions
de S. M. 1. & R. , ne fauroitſubſiſter dans
laplus petite partie . S. M. ne peut plus ſe permettre
d'entrer dans aucune diſcuſſion ultérieure , & elle
(
( 81 )
peut beaucoup moins conſentir à ſe déſiſter d'une
poſſetſion légalement acquiſe , pour remettre les
choſes dans l'état où elles étoient à la mort du dernier
Electeur de Bavière. Les intéreſſés à cette ſucceffion
, peuvent compter néanmoins qu'il leur ſera
rendu toute la juſtice qu'ils pourront être fondés à
réclamer ; & tous les autres Princes & Etats de l'Allemagne
, peuvent être aſſurés de même que S. M. I.
eſt auſſi éloignée de prétendre , que de vouloir ſoutenir
une choſe quelconque , qui ſe trouveroit effectivement
contraire aux articles de la paix de Westphalie
, ou à ceux d'aucune autre loi ou conſtitution
de l'Empire. Mais en même tems S. M. I. ne
peut s'empêcher de déclarer à S. M. P. , qu'elle ne
penſe pas que ſa qualité d'Electeur , & celle d'un
des principaux Etats de l'Empire , lui donnent le droit
de s'établir en Juge ou Tuteur d'aucun de ſes co-
Etats , & de conteſter à qui que ce ſoit d'entr'eux
la liberté & le pouvoir de faire des acquifitions par
toutes les voies qu'autoriſent les loix& les conftitutions
de l'Empire. En partant de ce principe inconteſtable
, elle ne peut admettre & n'admettra jamais
qu'aucun Etat de l'Empire puiſſe uſer d'une pareille
autorité , ni vis-à-vis d'elle , ni même à l'égard de
ſes co-Etats: Si quelqu'un ſe permettoit de l'attaquer
dans la circonſtance préſente, en haîne de quelque
action fondée ſur ſon bon droit , & autoriſée par
les loix de l'Empire ; non-ſeulement elle oppoſera
à cette violation manifeſte de la paix publique , tous
les moyens d'une juſte défenſe qui font en ſa puif-
Cance: mais elle ſe croira même dans la néceſſité de
faire la guerre de ſon côté au premier de ſes co-
Etats qui pourra ſe trouver dans le même cas. S. M.
I. ſouhaite néanmoins bien fincèrement pouvoir s'en
diſpenſer ; & elle adoptera même avec plaifir tout
moyen admiſſible que l'on pourroit juger propre à
maintenir la tranquillité générale , & en particulier
labonne intelligence defirable entre elle & S. M. P.
Ds
( 82 )
Le Roi de Prufſe répondit le 16du même mois
à cette note par la ſuivante.
>> La réponſe du premier d'Avril eſt conçue dans
des termes & fur des principes , qui loin de s'accorder
avec les ſentimens que le Roi a manifeſtés dans
ſes repréſentations amicales , pourroient la faire regarder
comme devant mettre fin à toute négociation.
Quoique le Roi ait lieu d'en être ſurpris , il
ne balance pas de s'expliquer de nouveau , pour ne
laiſſer aucun doute ſur la justice & la modération
de ſes ſentimens &de ſes procédés dans l'affaire de
la ſucceſſion de Bavière. S. M. penſe n'avoir rien
fait de contraire à l'amitié & aux égards dûs à la
dignité de S. M. l'Impératrice-Reine , en lui repréſentant
avec franchiſe , mais dans les termes les
plus meſurés, l'inſuffiſance notoire de ſes prétentions
ſur cette ſucceſſion , & en la priant de remettre
les choſes en Bavière dans l'état précédent , & de fe
préter à des voies de négociation propres à les arranger
à l'amiable avec les parties intéreſſées , &
d'une manière conforme à leurs droits & aux capitulations
de l'Empire. Ce ſont des principes de
droit &d'équité , auxquels les Etats qui veulent obferver
la juſtice , & qui ſe trouvent dans une ſociété
telle que le Corps Germanique ne ſauroient ſe
refuſer. Sans vouloir examiner les motifs du ſfilence
qui a été gardé dans la note du premier Avril, fur
les argumens oppoſés dans le Mémoire précédent ,
aux différentes prétentions de la Cour de Vienne
fur la Bavière , & qui emportent la conviction , on
pourroit regarder l'aſſurance générale que S. M. I.
&R. a bien voulu y donner aux parties intéreſſées ,
comme propre à les raſſurer ; mais il s'agit de la
réalité , & d'ouvrir les voies qui peuvent conduire
àunbut fi defirable. C'eſt tout ce que S. M. P. a
propoſé & demandé juſqu'ici ; elle n'a jamais prétendu
s'ériger en Juge & en Tuteur de ſes co-Etats ,
mais elle croit que tout Prince & Etat de l'Empire ;
( 83 )
& ſur- tout un Electeur , qui eſt ſans contredit partie
contractante de la paix de Westphalie & de toutes
les conſtitutions de l'Empire , & dont l'intervention
a d'ailleurs été expreſſement ſollicitée par ſes co-
Etats léſés dans cette occurrence , eſt non- ſeulement
fondé & autoriſé , mais même obligé par ſes devoirs ,
à réclamer contre toute entrepriſe injuſte & violente
dans l'Empire , & fur-tout à intervenir dans un cas
auſſi grave , & où un des principaux Electorats &
Duchés est démembré d'une manière aufli confidérable
, fans aucun titre apparent , par une convention
extorquée à un Prince , qui facrifie les droits les
plus clairs & les plus ſacrés de ſa Maiſon , dont il
n'eſt que ledépositaire , & où ce démembrement s'eſt
fait ſans obſerver la forme autoriſée par les loix , en
contravention manifeſte de la Bulle d'Or , de la paix
de Westphalie , des capitulations Impériales , & au
préjudice irréparable des plus illuftres Maiſons de
l'Allemagne ; dans un cas enfin où le Chef de l'Empire
, qui n'en eſt pas le maître abſolu , mais le premier
Membre , autoriſe ce démembrement injufte
en faveur de ſa propre Maiſon ; où il fait occuper
par ſes troupes particulières un grand nombre de
parties intégrantes de ce Duché, les déclare de ſon
autorité privée des fiefs vacans , en diſpoſe ſans la
concurrence de l'Empire , contre la teneur de l'article
III & XI de ſa Capitulation ; & où depuis un ſi
grand eſpace de tems , on ne voit aucune meſure
pour arranger l'importante fucceſſion de Bavière à
la Diète , ou par des voies conformes aux loix. L.
M. I. & R. , ne ſauroient ſe diſſimuler la ſenſation
que ces entrepriſes arbitraires , qui affectent fi effentiellement
la sûreté , la liberté & toute la conftitutiondu
Corps Germanique , ont déja fait dans tout
l'Empire & même dans toute l'Europe ; & S. M. ſe
promet de leur équité & de leur modération , qu'elles
y réfléchiront ſérieuſement , qu'elles tâcheront de
prévenir les ſuites qui devroient naturellement en D6
( 84))
réſulter , & qu'elles recevront d'une manière plus
amicale , les repréſentations qu'elle croit devoir renouveller
à ce ſujet. S. M. ne veut pas relever les
expreffions trop fortes du Mémoire; elle croit pou
voir & devoir attendre que la Cour de Vienne , qui
s'eſt miſe en poſſeſſion des objets litigieux , s'explique
fur les moyens qu'elle regarde comme admiſlibles
pour régler la ſucceſſion de Baviere , s'il
en eſt de compatibles avec l'équilibre de l'Empire ,
avec les juſtes prétentions de la Cour Electorale de
Saxe , avec les droits des Comtes Palatins , &
nommément des Ducs des Deux-Ponts , ainſi que
des Ducs de Mecklembourg ; S. M. ſe fera un plaifir
de prouver que le maintien de la tranquillité générale
, & en particulier de la bonne intelligence entre
les deux Cours , ne lui tient pas moins à coeur qu'à
L. M. I. & R.
,
Ces pièces prouvent que les deux Puiſſances ne
ſont pas près de ſe rapprocher ; & depuis quelque
tems les mouvemens reſpectifs de leurs troupes
ſemblent annoncer que le moment où la guerre éclatera,
n'eſt pas éloigné. Le 1 & le 2 de ce mois , les
régimens Pruffiens qui cantonnoient près de Francfort
-fur-l'Oder , Muhlroſa , Fravenwald & Beſekow,
s'avancèrent vers Luben , & le ſur-lendemain ils
marchèrent par.Straupitz , Gros & Klein- Leine , &
Lieberoſa, pour entrer dans le camp de Corbus ſur
la Sprée dans la Luſace. Cette circonstance qui n'eft
plusdouteuſe , n'annonce pas la paix. Le corps campé
àCotbus , fort de 10 mille hommes , paroît deſtiné
à foutenir l'armée Saxonne , ſi les troupes Impériales
tentent de pénétrer dans l'Electorat. On leur
ſuppoſe ce deſſein , auſſi-tôt que l'armée du Prince
Henti raffemblée près de Halle en Saxe , fera mine
de marcher vers la Bavière par le Voigt-Land. Ce
qui ſemble le confirmer , c'eſt la poſition que le corps
du Prince de Lichtenstein a priſe près d'Auflig , &
qui a fait rapprocher de Pirna les quartiers des
( 85 )
troupes Saxones . Elles ont élevé des redoutes à Doberitz
, entre Dreſde & Pirna , ſur la route qui conduit
à Auflig ou vers la Bohême ; & comme on fe
propoſe dejetter un pont de bateaux ſur l'Elbe près
de Neudorff, à un quart de lieue de Dreſde , fur
la route qui conduit à Meiſſen , on travaille aux
fortifications qui le couvriront fur les deux bords.
Il ſemble décidé que cet Electorat prendra part
à la guerre fi elle a lieu. La propoſition qu'il avoit
faite de garder la neutralité , n'avoit été acceptée par
la maiſon d'Autriche , qu'a des conditions qu'il a dû
refufer. Ces conditions étoient , dit- on , celles-ci.
>> L'Electeur devoit , 1º. céder pour deux ans à
l'Empereur la fortereſſe de Koenigſtein ; 2°. permettre
aux ſujets de la Maiſon d'Autriche , la navigation
libre dans tous ſes Etats : 3º. réduire ſes
troupes de manière qu'elles n'excèdent pas le nombre
de 4000 hommes «.
Les lettres de la Siléſie Pruſſienne , portent que
l'armée a fait un mouvement ; l'aile gauche s'eſt
un peu plus étendue vers les frontières ; les régimens
ſont encore cantonnés , mais toujours en ligne,
de manière qu'en peu d'heures , ils pourront agir
ainſi que les circonstances l'exigeronr. Celles des
frontières de la Bohême , annoncent également des
ordres avant-coureurs d'une guerre , qu'on regarde
comme inévitable. Les habitans des lieux limitrophes
, ont reçu celui de tranſporter leurs effets dans
l'intérieur du pays , & les Officiers chargés de quelque
recette , doivent mettre leur caiſſe en sûreté. On
a ordonné aux habitans d'Olmutz , comme on l'a
fait il y a déja quelque tems à ceux de Prague , de
ſe pourvoir de vivres pour quatre mois . On a pris
auſſi une note de ceux qui se trouvoient hors d'état
d'obéir , & on a enregiſtré tout le bétail qui ſe
trouve aux environs. Il arrive tous les jours de l'artillerie
dans cette place , qu'on s'occupe à mettre en
état de foutenir un fiége.
( 86 )
De RATISBONNE , le 15 Juin.
1
PARMI les mémoires auxquels a donné lieu la
grande affaire de la ſucceſſion de Bavière , il y en
aun très-court & qui circule ici manufcrit. Il eſt
intitulé : Petites obfervationsfur le 7e paragraphe
du chap. 9. de l'écrit qui a pour titre : Pensées impartiales
fur diverſes questions. » Il paroît que
l'Auteur ignore quand& de quelle manière laMaiſon
desComtes deHabsbourg , (dont la ſucceſſion mafculine
a été éteinte avec l'Empereur Charles IV )
eſt parvenue à la poſſeſſion de l'Autriche. On veut
bien l'en inſtruire d'après l'hiſtoire. Lorſqu'après
le grand interrègne de 1273 , il s'agit de procéder
àunenouvelle élection d'Empereur , il y avoit trois
Candidats , entre leſquels ſe trouvoit le Comte Rodolphe
de Habsbourg , célèbre par ſa valeur , mais
ayantpeu
de fortune. Les Electeurs ne pouvant s'accorder
ſur le choix de l'un des trois , choiſirent un
tiers pour arbitre , Louis le Sévère , alors Electeur
de Baviere & du Palatinat , en ſe promettant réciproquement
que celui qu'il nommeroit ſeroit agréé
comme Empereur. Le Prince Palatin nomma le 29
Septembre le Comte de Habsbourg. C'eſt par-là que
la Maiſon d'Autriche , aujourd'hui ſi puiſſante , fortit
en quelque forte du néant : ce fut Rodolphe qui
poſa dès- lors le fondement de ſa grandeur actuelle.
Chacun ſait que ce même Rodolphe fit le premier
l'acquifition du Duché d'Autriche , & que c'eſt à la
Maiſon de Wittelſpach , iſſue incontestablement du
fang des Carolinges , & qui étoit alors depuis longtems
dans ſon plus grand luftre , que laMaiſon d'Autriche
eſt redevable de ſon existence. Comment accorder
ces faits avec la lettre de privilége alléguée
de l'an 1058 , où l'Autriche étoit encore un Margraviat
ſous la ſupériorité des Ducs de Baviere , ref
pectivement Rois alors ? Et comment tout ce qui
( 87 )
fuit d'une indemniſation pourroit - il être applicable
contre la Baviere , vu que la Maiſon actuelle d'Autriche
n'eſt parvenue àlapoffeffion de ce Duché que
200 ans après les faits dont ceparagraphe fait
tion ? C'eſt ainſi qu'on manque le but dès qu'on ſe
laiſſe emporter trop loin par l'eſprit de partialité «.
men-
Les mémoires de ce genre ſe multiplient ; nos
Miniſtres les liſent : mais cette affaire n'eſt point
portée à la Diète. Les grandes Puiſſances négocient
directement ; elles ne ſe ſoucient pas de diſcuter leurs
cauſes devant un Tribunal & de les faire décider ,
lorſqu'elles ont des armées qui peuvent prononcer :
on s'attend de jour en jour à voir celle-ci ſoumiſe
au jugement des armes. On ne ſe flatte pas de voir
reftituer la partie démembrée de la Baviere ; la
Maiſon d'Autriche prend les meſures néceſſaires
pour gouverner ſes nouvelles acquifitions , comme
ſes autres Etats : un règlement daté de Straubing
le 14du mois dernier , ordonne entre autres chofes
que par la ſuite on pourra appeller au grand Tribunal
de Justice à Vienne de toutes les ſentences
des régences de Baviere.
L'uſage étoit ici que les Gardes priſſent les armes
dèsqu'un Miniſtre paſſoit , quoiqu'il n'eût pas encore
été légitimé à la Diète. Comme ils mettent ſouvent
un trop long intervalle entre leur arrivée & cette
formalité , il vient d'être réglé que tout Miniſtre qui
ne l'aura pas remplie ne jouira pas des honneurs miitaires.
ITALI E.
De ROME , le 10 Juin .
S. S. a enfin déclaré dans le Conſiſtoire tenu le
zer. de ce mois , les Cardinaux à la promotiondes
Couronnes ; ce ſont M. de Frankesberg , préſenté
par l'empereur ; M. de Bathiani , par l'impératrice
Reine; M. de la Rochefoucault , par le Roi de
France ; M. Delgado par le Roi d'Eſpagne ; M. Sofa
( 88 )
de Sylva , par celui de Portugal ; M. de Martiniana ,
par celui de Sardaigne ; M. de Rohan par le Roi de
Pologne , & M. Cornaro , par la République de
Véniſe. Le Pape créa auſſi Cardinaux de ſon choix ,
MM. Ghilini & Guidi. Il reſte encore 6 Chapeaux
vacants , dont quatre ſont reſervés in petto , depuis
le Conſiſtoire du 23 Juin 1777.
On mande de Gênes que le Duc de Parme a fait
propoſer à cette ville un emprunt de 1so mille ſequins
rembourſables en dix années , avec l'intérêt à
raiſon de 4& demi pour cent , ſur une hypothèque
particulière , & que cet emprunt a été rempli ſur-lechamp.
On a dit dans quelques papiers publics , qu'il
étoit ſurvenu de nouveaux déſordres à Malte ; & on
les a exagérés ſelon l'uſage ; ces prétendus troubles
ſe réduiſent à la mutinerie de quelques Sergents
que le Grand-Maître avoit nommés Adjudants , &
qui en cette qualité prétendoient être égaux aux
Chevaliers ; on a pris les précautions néceſſaires
pour les faire reſter à leur place , & la tranquillité
eſt rétablie dans l'Iſle .
De LIVOURNE , le Is Juin.
2
Les lettres de Salé annoncent que le Roi de Maroc
y eſt arrivé , & y a reçu lui-même les préſents que
lui ont envoyé les Cours de France & de Portugal ,
par le retour de ſes Ambaſſadeurs. Celui qui avoit
été à Lisbonne , a ramené avec lui pluſieurs Ouvriers
très - experts dans l'art de frapper Monnoie. Il a
trouvé à Salé M. de Kinsbergen , Ambaſſadeur des
Provinces-Unies , & il a ratifié le Traité de paix renouvellé
l'année dernière avec LL. HH. PP. Ce
Prince pendant ſon expédition à Mequinez , a ramaffé
des ſommes conſidérables , qu'il a fait porter
àTanger , où elles reſteront juſqu'à nouvel ordre.
Elles confiftent en 234,000 Ducats, dont 40 mille
( 89 )
lui ont été remis par le Chérif de la Moſquée de
Guezan , dans laquelle cette ſomme avoit été dépoſée
par le Roi Muſtady ſon oncle. Il y a joint la
valeur de 6000 boeufs , & de 20,000 moutons , qu'il
aconfiſqués ſur un Negre , Huiſſier du Chérif; les
richeſſes du valet peuvent donner une idée de celles
du maître. Le Prince Maure qui les a jugées immenſes
, lui a ordonné de remettre au Gouverneur
de Mequinez 115,000 moutons , 6000 boeufs , 500
mulets , 190 mazmoras de bled ( qui font 265,000
fanegues d'Eſpagne ) 660 quintaux de miel , 200
de beurre , 100 fufils montés en or , & un grand
nombre de tapis de Turquie.
>> Six bâtiments chargés de farine pour nos troupes
, écrit-on de Baſtia , arrivèrent ici il y a quelques
jours , & furent ſuivis peu après d'une tartane ,
ayant à bord 10,000 fufils , qui fur-le-champ ont
été déposés dans les Arſenaux; un autre bâtiment
venant de Toulon , chargé de toutes fortes de munitions
de guerre, les avoit précédés . Nous avons
vu encore arriver deux chébecs qui ont débarqué
beaucoup de canons , &de nouvelles munitions à San-
Fiorenzo ; leur Commandant deſcendu à terre &
traitémagnifiquement par M. de Marbeuf , a , dit- on,
apporté l'ordre de mettre les fortereſſes de l'Iſle &
tous les endroits expoſés à une deſcente , dans le
meilleur état de défenſe poſſible. On attend auſſi un
renfort de 8 bataillons de troupes Françoiſes. Ces
diſpoſitions , la levée des matelots qui ſe continue
ſans relâche , ſemblent annoncer que dans la fituation
critique des affaires , cette Iſſe eſt menacée de
la partde nos ennemis ".
On lit dans quelques papiers publics , un dénombrement
de tous les peuples divers qui couvrent la
furface de ce globe ; l'Auteur , dit- on , s'eſt occupé
pendant 30 ans à le vérifier ; ce tems , quoique long ,
ne paroîtra pas ſuffiſant ; au reſte, ce tableau dont
l'exactitude eſt au moins douteuſe , & qui ne peut con
( १० )
tenir que des à peu-près , ne peut qu'être curieux ; en
voici le réſultat. L'Europe contient 125,300,000 habitans
; fav. , 20,600,000 en Allemagne; 20,400,000
en France , 18,800,000 dans la Turquie Européenne
; 17,000,000 en Ruffie ; 7,500,000 en Angleterre
&en Ecoffe , 2,600,000 en Irlande ; 7,500,000 en
Eſpagne ; 3,600,000 en Portugal ; 4,100,000 en
Italie ; 2,700,000 dans les Iſles de la Méditerranée ;
3,2000,000 dans les Provinces-Unies ; 1,50०,०००
dans les Pays-Bas Autrichiens ; 3,100,000 en Suiſſe ,
compris Genève ; 3,300,000 en Suède; 2,400,০০০
enDanemarck & en Norwege ; 5,000,000 en Hongrie
; 3,000,000 en Pologne. La population des autres
parties du monde n'eſt pas ſi détaillée , mais elle
eſt bien plus conſidérable; on compte 460 , millions
enAfie , 150 en Afrique , & 160 en Amérique. Le
total des hommes vivants ſur la terre ſe trouve porté
par ce calcul , à 895,300,000 , en portant ſuivant la
ſupputation commune , la durée de chaque génération
à 30 ans , il faut pour que la population ſe
maintienne ſur ce pied là , que les 895 millions 300
mille hommes naiſſent & meurent dans cet eſpace
fi court ; de forte qu'en calculant le nombre des naiffances&
des morts de chaque jour , on peut les porter
les unes& les autres à 81,772 .
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 24 Juin.
C'EST le' , de ce mois que nos eſcadres ſont enfin
parties , après en avoir reçu le 7 l'ordre , que les
vents contraires les empêchèrent d'exécuter plutôt.
Depuis ce temps on ne doute pas que celle de l'Amiral
Keppel , formant 27 voiles , ſavoir 1 de 100
canons , 4 de 90 , 11 de 74 , 5 de 64 , 3 frégates ,
2corvettes & 1 brûlot , n'ait ordre d'obſerver l'efcadre
de Breſt. Les opinions varient ſur la deſtination
decelle de l'Amiral Byrons ceux qui croient
( 91 )
,
qu'il feroit imprudent à l'Angleterre de ne pas réunir
toutes ſes forces maritimes ſur ſes côtes qu'ils jugent
toujours menacées d'une defcente , penſent qu'il
a l'ordre ſecret de ne pas s'écarter affez pour ne
pouvoir ſe rejoindre à l'Amiral Keppel au beſoin.
Le plus grand nombre préſume cependant qu'il ſuit
leComte d'Estaing en Amérique , & s'étonne de ce
qu'il n'eſt pas parti plutôt ; il reproche au Gouvernement
d'avoir laiſſé prendre tant d'avance à
l'Amiral François , qui ſera arrivé , & qui aura cu
le temps de faire tous les arrangemens néceſſaires
avant qu'on ait pu le joindre. On oppoſe à ces
plaintes , que l'Amiral Howe a reçu des renforts
conſidérables ; que tous les vaiſſeaux de la Nation
répandus le long des côtes de l'Amérique , ſe ſont
réunis à lui , & le mettent en état de ſe défendre ;
on ajoute que ſelon les dépêches du Général Howe
ſon frère, on a détruit ſur la Delaware une frégate
Américaine de 32 canons , une de 28 , 9 gros bâtimens
marchands , 3 Armateurs de 16 canons chacun ,
3 de 10 , 23 brigantins & un grand nombre de chaloupes
, goëlettes &c. On ſuppoſe que le Comte
d'Estaing comptoit ſur les ſervices que pouvoient
lui rendre ces vaiſſeaux. Mais c'eſt une fuppofition
qui ne paroît pas gagner beaucoup de crédit ; on
croit que c'eſt ailleurs que ſont raſſemblées les forces
que l'Amiral François a pu faire entrer dans ſes
ſpéculations. Une lettre de Boſton aſſure qu'il ſe
trouvoit dans ce port 17 navires , depuis 16 juſqu'à
24 pièces de canons , outres vaiſſeaux de guerre
étrangers ; il y en avoit pluſieurs autres qui n'attendoient
que les agrêts & les autres objets néceſſaires
pour les équipper.
La lettre du Général Howe , dont il vient d'être
queſtion , avoit été publiée par extrait le 13 de ce
mois dans la gazette de la Cour ; elle étoit datéedu
11 Mai , elle annonçoit en ſubſtance , que le Général
Clinton étoit arrivé le 8 à Philadelphie , pour
L
( 92 )
y relever le GénéralHowe , qui ſe diſpoſoità partir
auſſi-tôt qu'il lui auroit donné les inſtructions néceſſaires
pour ſuivre le plan d'opérations concerté
par la Cour ; que l'on avoit envoyé des détachemens
pour chaffer l'ennemi des environs de Philadelphie ,
&même de Jerſey , afin de réunir les communications
, pour fournir l'armée des vivres & fourages
dont elle avoit beſoin. Le détail de quelques - unes
de ces expéditions , fait l'objet de la dépêche ; on
rend compte fur- tout de celle du Colonel Abercombic
, qui , envoyé le 4 Mai avec 700 hommes pour
chaffer 900 Américains , poſtés à 17 milles de Philadelphie
, ſous les ordres d'un Brigadier Général ,
les ſurprit , les diſperſa & leur tua, bleſſa ou prit
Iso , tant Officiers que ſoldats , ſans avoir eu plus
de 9 bleſſés . Le 7 , le Major John Maitland , à la
tête du deuxième bataillon de l'Infanterie légère ,
remonta la Delaware , détruiſit tout les magaſins
ennemis , depuis Philadelphie juſqu'à Trenton , &
tous les bâtimens dont on a vu la liſte plus haut.
Voilà le précis de ce qu'on a publié de cette dépêche
; il n'a pas fatisfait la curioſité du public ;
ceux qui devinent tout , & qui ne doutent de rien ,
aſſurent que le Chevalier Howe annonce en ſecret ,
que le Chevalier Clinton a réſolu d'attaquer au plutôt
le Général Washington dans ſes retranchemens
à Valleyforge ; ce n'eſt aſſurément pas de la Cour
qu'ils tiennent cetre nouvelle ; elle n'a pas même
jugé à propos de parler de la réception qu'on a
faite aux Bills conciliatoires . Les papiers Américains
, la réſolution du Congrès , ont ſuppléé à ſon
filence. Cependant on s'empreſſe de publier que quelques
Membres du Congrès , & la principale partie
des Américains faiſoient des voeux pour une prompte
réconciliation avec la Mère-Patrie ; & que la Cour ,
inſtruite de ces diſpoſitions , s'eſt empreſſfée d'envoyer
à ſes Commiſaires des inſtructions qui les
autoriſent à faire des conceſſions encore plus aimples.
( 93 )
Mais ces bruits , conſignés dans les feuilles favorables
au Ministère , ne paroiſſent fondés que ſur
l'imagination de leurs auteurs qui ont ſouvent
trompé le public , ou ſe ſont trompés eux-mêmes
par de fauſſes eſpérances ; ils débitent auſſi qu'on
avoit le projet de faire ſauter le magaſin à poudre
au fort de Tilbury , & que l'on en a été inſtruit par
une lettre qu'on a interceptée ; mais juſqu'à ce qu'on
ait découvert les auteurs de ce complot , on doutera
s'il eſt réel , & ſi la lettre qui en donne la nouvelle
n'a pas été écrite uniquement pour étre interceptée
dans le deſſein d'alarmer le peuple ou de l'aigrir
contre ceux qu'on veut lui rendre odieux.
Les milices ſont actuellement raffemblées-partout
; on en a formé pluſieurs camps ; le roi eſt parti
le 16 de ce mois pour voir celui de Coxheath , dans
le Comté de Kent ; il eſt compoſé du premier bataillon
royal , des 2 , 14 , 18 , 59 & 60°. régiments
d'infanterie , du premier régiment de dragons , &
de 12de milices. Les Officiers Généraux qui y commandent
, ſont le Général Lord Amherst , le Lieutenant-
Général Keppel , & le Major-Général Amherst.
Le camp de Warleycommon , en Effex , compoſédes
6, 25 & 63. régiments d'infanterie & de 8 de milices
, eſt ſous les ordres des Lieutenants-Généraux
Pierſon , & Chevalier Dav. Lindſay. Celuide Salifbury
formé par les dragons du Général Johnſon ,
les 1 , 2 , 3 & 6e. régiments des gardes dragons ,
eſt commandé par le Lieutenant-Général Johnston ,
& le Major-Général Sloper. Il y a auſſi un camp à
Winchester , ſous les ordres du Lieutenant-Général
Calcraft ; le Major -Général Warde commande à
St. Edmondt-Bury ; & les Lieutenants - Généraux
Monkton , Percy & Parker , à Portsmouth , à Newcaſtle&
à Plymouth. Ces camps doivent , dit- on ,
refter formés ; les troupes cantonneront dans les environs
, prêtes à ſe raſſembler en peu de tems dans le
lieu qui ſera le plus menacé.
( 94 )
Le Parlement d'Irlande eſt encore aſſemblé ; le
nouvel emprunt qu'il fait de 300,000 liv. ſterl. , a
ſouffert bien des difficultés ; il n'a pu parvenir à les
lever , qu'en en portant l'intérêt de 6 à 7 & demi
pour cent. >> Le Lord North , lit-on dans un de nos
papiers , lui a fermé toutes les bourſes , en accordant
un intérêt plus fort , dans un temps où il lui auroit
été très- facile de trouver de l'argent à 4 pour cent ,
& même à moins , puiſque dans ce même temps ,
l'Impératrice Reire en empruntoit chez l'étranger ,
à un intérêt au-deſſous de 4. Voilà cependant , ajoute
ce papier , le Miniſtre que les Courtiſans & les patriotes
à la mode , prociament comme le plus grand
Financier de l'Europe ".
Le même Parlement s'occupe auſſi des Bills en
faveur des Catholiques ; on s'en promet en Irlande
un ſuccès auſſi heureux qu'en Angleterre ; il n'y a
eu que quelques, Evêques qui s'y ſont oppoſés ici ;
on s'eſt contenté de leur répondre : >> Menacés d'une
invaſion de la part d'un Prince papiſte , il eſt important
d'accorder à nos ſujets de ſa communion une
protection & un bien- être qui les attachent à notre
Gouvernement. La justice & l'honnêteté ordonnent
de révoquer des loix anciennes , devenues trop
cruelles , qui , quoique ſans exécution , n'en exiftent
pas moins à notre honte , & qui condamnent à la
mort tout Prêtre Anglois , convaincu d'avoir dit la
meſſe dans Londres ". Cependant s'il faut en croire
des lettres de Dublin , les ſentimens ſont partagés ;
lesWhigs prétendent qu'il eſt de la dernière imprudence
de paffer aujourd'hui de pareilles loix , en ce
qu'elles feroient naître des diviſions éternelles entre
les Proteftans & les Catholiques , & que l'adminiſ
tration n'eſſaye de remédier à un mal que par un
autre. Les Torys de leur côté exaltent beaucoup la
conduite paiſible & ſoumiſe des Catholiques depuis
70 ans: felon eux elle mérite des égards de la part
duGouvernement. Le paragraphe ſuivant a paru au
( ور (
ſujet de ces diſcuſſions dans les papiers publics :
>> Les Miniſtres & Congrégations des diverſes Egli.
ſes Proteſtantes de ce Royaume ſont requis d'invoquer
l'aſſiſtance de l'Etre ſuprême , pour qu'il daigne
protéger la Maiſon d'Hanovre & la Religion Proteſtante
contre les ruſes de ſes ennemis prêts à renverſer
aujourd'hui la Conſtitution actuelle tant dans
l'Egliſe que dans l'Etat «.
On a parlé de la prochaine démiſſion du Lord
Germaine ; nos papiers diſent aujourd'hui que le
Roi l'a refuſée., & ils demandent ſi l'Angleterre a
beſoin d'un Secrétaire des Colonies , à préſent qu'on
a perdu l'Amérique ; ils penſent que c'eſtune occafion
d'épargne qu'il faut ſaiſir , en ſupprimant les groſſes
dépenſes de ce département , devenues inutiles. On
ne manque pas d'exagérer ces dépenſes de la
manière la plus maligne , & fans doute la plus injuſte
, & on raconte à ce ſujet l'anecdote ſuivante.
>> Lorſque le feu Général Heiſter arriva d'Amérique ,
un Pair diftingué dans le parti de la Minorité , lui
demanda s'il croyoit qu'il faudroit plus de 4 campagnes
pour diſſiper la révolte. Je ne ſais , répondit
le brave Germain ; mais je ſuis ſur que ſi au lieu des
émolumens de leur places , le Gouvernement avoit
accordé aux Généraux 100 mille liv. ſterl. , tout
auroit été fini le 27 Août 1776 à Long-Iſland «.
Les obsèques du Comte de Chatam ont été faites
comme nous l'avons dit le 9 de ce mois. On n'y vit
que peu de monde ; la ville , mécontente de ce que
la Cour ne l'avoit pas fait avertir comme elle l'avoit
promis , n'y aſſiſta point. En général on ſe plaint
que ces obsèques , qui coûteront 20 mille liv. ſterl.
àlaNation , ont été très-meſquines. >> On a remarqué
que pendant le convoi , le ſonneur de l'Egliſe de
St. Martin s'amuſoit à jouer un air très-gai , pendant
que les cloches des autres Egliſes ne rendoient
qu'un ſon lugubre. On a dit depuis qu'il avoit été
payé pour cela par un certain parti ; mais ce qu'il y
(96 )
ade plaiſant , c'eſt qu'il fonna le Carillon de Dun
kerque , que ſans doute ce même parti n'auroit pas
choiſi. On remarque encore que le ſoir même de
l'enterrement , le Roi alla à la Comédie. Il avoit
paſſé une partie de la journée à Salt-Hill ( butte de
ſel ) ou les écoliers du collège d'Eton ſe raſſemblent
tous les ans à pareil jour. Ils font dans l'uſage de
ſaler tous ceux qui ailiſtent à leurs jeux ; l'unique
moyen de s'en délivrer eſt de leur donner quelque
choſe; on ſent bien qu'ils firent des ſpéculations
ſur lagénérofité de S. M. , qui ſe rachetta en leur
faiſantdonner 100 guinées «.
L'embargo qui a caufé de ſi grands murmures ,
quoiqu'il fut fi néceſſaire pour mettre nos flottes en
étatde partir , a été levé.
Le Général Burgoyne vient de publier les deux
diſcours qu'il prononça le 26 & le 28 Mai dans la
Chambre des Cominunes ; il y a joint une lettre
qu'il avoit reçue du Général Washington ; on fera
fans doute bien aiſe de la trouver ici , elle eſt du II
Mars dernier. » M. il n'y a que deux jours que j'ai
reçu votre obligeante lettre du II Février. Je ſuis
très-flatté de l'opinion que vous vous êtes formé de
mon caractère , & des expreſſions polies dont vous
voulez bien vous ſervir ; je ſaiſis avec plaifir l'occaſion
que vous m'avez fourniede vous aſſurer que
loinde permettre à l'animoſité perſonnelle d'envenimer
& d'avilir le ſentiment d'oppoſition qui naît
dela différence des intérêts nationaux, je ſuis tou.
jours prêt à rendre juſtice au mérite , ſoit du particulier
diftingué , ſoit du ſoldat. Quel que puiſſe être
d'ailleurs le point de vue dans lequel je confidère un
ennemi public , mon eſtime eſt attachée à tout ce
qui eft eſtimable ; ſi j'ajoûte que dans le cas actuel ,
le ſentiment de reſpect perſonnel eſt réciproque
entre nous , vous ne prendrez pas ce langage pour
un vain compliment. Si je vous confidère comme un
Officier armé contre ce que je penſe être les droits
de
( 97 )
de mon pays , le revers de fortune que vous avez
éprouvé , ne peut être déſagréable pour moi ; mais
fi je fais abſtraction de ce qui en réſulte d'avantageux
pour ma Nation , je compatis ſincèrement à
votre ſituation , ſoit comme ſoldat à qui des difficultés
inévitables ont rendu le ſuccès impoſſible , ſoit
comme homme que le fort a condamné à éprouver
àla fois un dérangement de ſanté , les anxiétés inféparables
de l'état de captivité , & ce qui eſt plus
ſenſible encore , une inquiétude délicate ſur ſa réputation,
malheureuſement expoſée aux attaques de l'envie&
de la détraction. Comme votre Aide- de-Camp
s'eſt adreſſé directement au Congrès , on y avoit
pris les réſolutions relatives à l'objet de votre lettre ,
avant qu'elle me parvienne ; j'ai été charmé de voir
que l'empreſſement de cette affemblée à vous fatisfaire
, rendoit ma recommandation inutile . J'ai l'honneur
d'être , en vous ſouhaitant un paſſage prompt &
agréable& le rétabliſſement de votre ſanté &c. «.
Si le Général Burgoyne est obligé , ſelon la parole
qu'il en a donnée, de retourner en Amérique ,
ſans avoir obtenu audience du Roi , on craint fort
que ſes ſoldats , grièvement inſultés dans la perſonne
de leur Général , ne faſſent connoître combien
ils font indignés de ces mauvais traitemens ; le moment
de fon retour peut devenir une circonſtance
très-délicate pour leur fidélité .
Le régiment de Mancheſter , deſtiné pour Gibraltar
, & parti il y a quelque temps , a été forcé de
ſuſpendre ſon voyage. On le tranſporta à bord pendantune
groſſe pluye ,& il fut exceſſivement mouillé.
On entaſſa auſſi-tôt , comme c'eſt l'uſage , les
foldats les uns ſur les autres ; il s'eſt établi dans
cette maſſe d'hommes , mouillés & empilés , ſi l'on
peut s'exprimer ainſi , une forte de fermentation qui
a fait éclore des maladies épidémiques , auxquelles
la petite vérole eſt venuejoindre ſes malignes influen
ces. La contagion a détruit en peu de temps la plus
$ Juillet 1778 . E
( 98 )
grande partie de ce malheureux régiment , & on a
été forcé de mettre le reſte à terre ſur l'Ifle deWight.
>>La frégate le Milford , écrit- on de Portsmouth ,
eſt rentrée le 14 , de retour d'une croiſière à la hauteur
de Breft . Elle a perdu ſon mât de miſaine , en
donnant chaſſe aux vaiſſeaux François. Cette frégate
avoit avec elle deux corvettes excellentes voilières
, pour examiner les ports de France & recon-
'noître les eſcadres Françoiſes. L'accident dont nous
venons de parler l'a empêché de remplir le ſervice
pour lequel elle étoit deſtinée. Lorſque le Capitaine
vit qu'il étoit obligé de retourner en Angleterre pour
réparer ſes dommages , il expédia une de ſes corvettes
à l'Amiral Keppel à Spithead. On voit donc
*facilement d'où eſt provenue l'inactivité de la flotte
de Spithead, puiſque ſes mouvemens dépendoient des
avis qu'elle a reçus des croiſeurs à la hauteur de
Brestcc.
On équipe en toute diligence dans le port de
Gofport les vaiſſeaux ſuivants ; le Terrible , de 74
canons , Capitaine Grosby ; le Centaure de 74 ,
Capitaine Campbell ; la Vengeance de 74 , Capitaine
Clément ; la Résolution de 74 , Capitaine Chevalier
Ogle; le Burford , la Défiance & le Vigilant de
64. La Britannia eſt ſur les chantiers .
On lit ici la lettre ſuivante de la Haye , en date du
s de ce mois. » Les propoſitions pour un Traité
entre les Américains & les Provinces -Unies , font
actuellement ſous les yeux des Etats. J'apprends que
la réponſe qu'on leur a faite , a été que l'affaire
demandoit l'attention la plus ſérieuſe ; quenéanmoins
on délibéreroit avec toute la célérité poſſible , &
qu'auſſi-tôt que les Etats auroient pris une réſolu
tion, ils la communiqueroient fans délai «.
وو (
ETATS- UNIS DE L'AMÉRIQUE - SEPTENT.
Trenton , du 25 Avril. L'aſſemblée de Maſſachuf
fet's-Bay occupée depuis quelque tems du plan de
Gouvernement qu'on adoptera dans cette Province ,
amis ſon travail ſous les yeux des habitans . Il y
aura unGouverneur avec titre d'Excellence , un Lieutenantqui
prendra celui de ſon honneur. Ces deux
Officiers principaux , un Sénat compoſé de 28 Membres
qu'on pourra augmenter dans le beſoin , mais
jamais au-delà de 35 , & une Chambre baffe , formée
des repréſentants du peuple , formeront le Corps
ſuprême & législatif de cet Etat. Les Proteftans de
toutes les dénominations jouiront du libre exercice
de leur culte ; il faudra être de la Communion Proteftante
pour remplir les poſtes de Gouverneur &
de ſon Lieutenant , les places du Sénat , ou de la
Chambre baffe & exercer quelque emploi judiciaire .
Les Gouvernemens Américains ſur leſquels on donnera
des détails , méritent d'être connus : ces peuples
, pour nous ſervir des expreffions d'un de leurs
nouveaux Magiſtrats , ſont les premiers , & peutêtre
les ſeuls de la terre à qui le ciel ait accordé la
faveur ſignalée de pouvoir choiſir avec délibération
la forme de Gouvernement ſous lequel ils jugeront
àpropos de vivre. Toutes les autres conftitutions
ont du leur exiſtence à la force , ou à des circonſtances
accidentelles ; & par cette raiſon s'éloignent
probablement davantage de ce degré de perfection
auquel les Américains ne ſe flattent pas d'atteindre ,
maisdont ils peuvent approcher de plus près en marchant
ſur les pas de la raiſon & de l'expérience.
Baltimore , du 30 Avril. Suivant des rapports que
l'on a lieu de juger exacts , les troupes royales ſont
tranquilles à Philadelphie; il en ſort de tems en tems
des détachemens qui vont faire de petites expéditions
dont on fait beaucoup de bruit , & qui ne chan E2
( 100 )
gent rien aux affaires. Si quelquefois les Amést
cains évacuent de petits poſtes , ils reviennent les
occuper après la retraite des troupes royales qui
ne peuvent les garder. Elles ne montent pas à préſent
à plus de 7 a 8000 hommes. L'armée du Général
Washington ſe renforce tous les jours ,& monte
actuellement à près de 25,000 hommes effectifs :
elle eſt toujours à Walleyforge a 25 milles de Philadelphie.
Le Général a donné des ordres pour écarter
de la ſuite de ſon armée tous les bagages inutiles
qui ne font que l'embarraffer & la retarder dans
ſes marches : il a recommandé aux Officiers de ſe
paſſer abfolument de toutes les ſuperfluités qu'on ne
voit que trop fouvent dans les camps , dont le tranf
port eſt gênant , & dont la garde affoiblit l'armée.
Charles-Town , du 8 Mai. Le Traité conclu avec
la France eft un évènement bien flatteur & bien
important pour nous. Ce ne fut que le 2 de ce
mois que M. Deane remit ſes dépêches au Préſident
du Congrès. En attendant qu'on en publie les
détails , la Gazette d'Yorck -Town nous donne les
ſuivans que l'auteur dit tenir d'un de ſes correſpondans,
>> La nouvelle de la défaite & de la captivité du
Général Burgoyne a été reçue en France au commencement
de Décembre avec autant de joie que ſi ç'eût
été une victoire remportée par les François mêmes,
Nos Plénipotentiaires faifirent cette nouvelle occafion
de fixer l'attention de la Cour ſur l'objet de
leur négociation. Le 16 , M. Gerard , Syndic Royal
de Strasbourg & Secrétaire du Conſeil d'Etat de
S. M. , ſe rendit chez eux , & les informa par ordre
du Roi : Qu'après avoir conſidéré mûrement &
long-tems nosaffaires & nos propoſitions , il avoit
été décidé en Confeil , & S. M. s'étoit déterminée
à reconnoître notre indépendance , & à conclure
avec nous un Traité d'amitié & de commerce , où
l'on ne prendroit aucun avantage de notre fituation
(101 )
préfente pour obtenir de nous des conditions qui
dans d'autres circonstances nous feroient désagréabtes.
S. M. defirant que le Traité , une fois fait ,
fût durable , & que notre amitié ſubſiſtat à jamais
, ce que l'on ne pouvoit attendre qu'autant que
chacune des Nations contractantes trouveroit dans
la durée du Traité les mêmes avantages qui les
déterminoient à lefaire ; que l'intention de S. M.
étoit que les conditions en fuſſert telles , que nous
les defirerions , lorſque nos Etats affermis par le
tems feroient dans la plenitude de leur force & de
leur puiſſance , telles enfin que nous les approuverions
dans la fuite , lorſque ce temsferoit venu.
Que S. M. fermement décidée à reconnoître notre
indépendance , & à l'appuyer par tous les moyens
qui font en fon pouvoir , se trouveroit probablement
engagée bientôt dans une guerre avec les
frais , les risques & les dommages qui l'accompagnent;
que néanmoins elle n'attendoit de nous
aucune indemnité : que cependant elle ne prétendoit
pas , nous faire entendre qu'elle agiſſoit uniquement
pour l'amour de nous puiſqu'indépendamment
de sa bonne volonté il importoit évidemment
à la France que notre séparation diminuât
la puiſſance de l'Angleterre : que S. M. n'exigeroit
pas même , fi elle avoit une guerre avec l'Angleterre
à notre ſujet , que nous ne fiſſions point
depaixséparée, ſi l'on nous offroit des conditions
avantageuses ; que lefeul article fur lequel S. M.
appuyeroit , c'étoit » quelque Traité de Paix que
> nous faffions avec l'Angleterre , de ne jamais
>> renoncer à notre indépendance & de ne pas re-
,
tourner fous ſon obéifſſance « . D'après ces principes
& en vertu de ſes pleins-pouvoirs , en date
du 30 Janvier 1778 , M. Gerard & nos Plénipotentiaires
ont ſigné le 6 Février un Traité d'alliance
& de commerce , preſque dans les mêmes
termes que le portoient les inſtructions données par
E 3
( 102 )
le Congrès à ſes Plénipotentiaires. On y remarque
les articles ſuivans. 1º. Si pendant la guerre actuelle
entre la Grande-Bretagne & les Etats- Unis
il en éclatoit une entre la France & l'Angleterre ,
S. M. & les Etats - Unisferont cause commune&
s'aideront réciproquement de leurs bons offices ,
de leurs conseils , & de leurs forces , suivant les
circonstances comme il convient entre bons & fidèles
alliés . 2º. Le but effentiel & direct de cette
alliance défensive eſt de maintenir efficacement la
liberté, la fouveraineté , & l'indépendance abſo
lue & illimitée des Etats-Unis , tant en matière
de Gouvernement que de commerce. 6°. S. M. T. C.
renonce pour toujours à la poſſeſſion de l'ifle de
Bermude , & d'aucunes parties du Continent de
IAmérique - Septentrionale reconnues avant le
Traité de Paris de 1763 ou par ce Traité , comme
appartenant à la Couronne de la Grande-Bretagne.
ou aux Etats- Unis , ci-devant Colonies Britanniques
, ou qui font à préſent ou ont été récemment
aupouvoir du Roi de la Grande-Bretagne.
>> Ce Traité de commerce eſt fondé ſur labaſe de
l'égalité ; & eu égard à la grande puiſſance de la
France & à l'enfance des Etats-Unis , c'eſt un acte
fans exemple. Les ſentimens du Roi , tels que M. Gerard
les a énoncés le 16 Décembre , rapprochés de
l'égalité obſervée dans les Traités , le placent nonſeulement
parmi les plus grands Monarques de la
France , mais auſſi parmi ceux que l'histoire a le
plus vantés. L'indépendance de l'Amérique eſt l'objet
favori de toutes les Puiſſances de l'Europe qui ont
des vues de commerce. Pour la reconnoître , elles
ont attendu l'exemple de la France. L'Empereur ,
l'Eſpagne & la Pruſſe ſont déterminés à nous foutenir.
Le 6 Novembre dernier , le Miniſtre Prufſien
écrivit à un de nos Plénipotentiaires : » Quant aux
troupes que la Grande - Bretagne peut recevoir des
Puiſſances de l'Europepour la campagne prochaine,
( 103 )
je puis vous afſſurer , Monsieur , que vous n'avez
rien à craindre de la Ruſſie ni du Danemarck , &
que l'Allemagne nefournira que quelques centaines
de recrues , que le Duc Brunswick , le Landgrave
deHeffe , & le Margrave d'Anspach ne peuventse
dispenser d'envoyer conformément à leurs Traités.
C'est avec unefatisfactionfincère que je vous donne
cette information agréable «. Le Roi de Pruſſe n'a
point voulu accorder aux troupes de Heſſe & de Ha
nau le paſſage par ſes Etats : il a dit qu'il feroit la
ſeconde Puiſſance en Europe qui reconnoîtroit l'indépendance
de l'Amérique. Nos Plénipotentiaires
nous aſſurent que ſi la Grande - Bretagne échoue
encore cette campagne , elle ne pourra en hafarder
une autre , tant ſes finances ſont épuisées & fou
crédit tombé. Il ſe fait en France d'immenſes préparatifs
de guerre ; près de so mille hommes défilent
vers la Normandie & la Bretagne ; & la Marine
de France & d'Eſpagne monte à 270 voiles prêtes
à mettre en mer ".
Boston , du 8 Mai. L'arrivée de M. Siméon
Deane à Falmouth , dans la baye de Caſco , avec le
Traité dont il étoit porteur , a été célébré ici par
des fêtes. Nous avons eu des illuminations le 23
Avril ; les bons citoyens réunis portèrent parmi les
ſantés d'uſage , celles du Roi de France , des Etats-
Unis & du Congrès. Nos voeux ſont qu'on faſſe
remarquer à ce Grand Roi , la conduite que le Congrès
avoit tenue avant qu'il pût être inſtruit que
nous aurions ſon aſſiſtance. Les Bills conciliatoires
& le diſcours du Lord North , avoient devancé
M. Siméon Deane ; il eſt deſcendu à Falmouth dans
la baye de Caſco le 20 Avril ; il n'eſt arrivé à
Yorck-Town que le 2 Mai , & dès le 22 Avril le
Congrès avoit pris la réſolution , par laquelle il
rejette avec dédain les propoſitions de la Mère-Patrie,
M. Siméon Deane a fait mettre dans toutes les gazettes
qui ont annoncé ſon arrivée , qu'il ſaiſiſſoit avec
E 4
( 104 )
empreſſement > cette occafion de faire connoître
combien il étoit reconnoiſſant de tous les procédés
honnêtes de M.de Marigny , Commandant de la
frégate la Senfible , & de la diligence qu'il avoit
miſe dans fon importante miſſion, dont il ſouhaitoit
qu'il fût récompensé comme il le méritoit à fon
retour en France ; il y a joint ſes félicitations adref.
ſées à tous ſes compatriotes ſur ce grand & heureux
évènement ",
:
FRANCE.
De VERSAILLES , le 30 Juin.
L'ARCHEVÊQUE de Rouen & le Prince Louis de Ro
han qui ont eu le premier la nomination de S. M.
au Cardinalat , & le ſecond celle du Roi de Pologne
, reçurent de S. M. , le 12 de ce mois , la
calotte rouge , que le Pape leur avoit envoyée la
veille, par un courier extraordinaire. L'Archevêque
de Rouen a pris en conféquence le nom de Cardinal
de la Rochefoucault , & le Prince Louis de
Rohan , celui de Cardinal de Guémené.
Le 14 , S. M. nomma à l'Evêché de Carcaſſonne
l'Evêque de Saint-Omer , & à celui de Saint-Omer ,
P'Abbé de Chalabre , Vicaire-Général de Lyon ; à
l'Abbaye de Fécamp , ordre de Saint-Benoît , Diocèſe
de Rouen , le Cardinal de la Rochefoucault ; à
celle de Saint-Jean- des-Vignes , Ordre de Saint-Auguftin
, Diocèſe & ville de Soiffons , l'Evêque de
Soiffons; à celle de Fémy , Ordre de Saint-Benoît ,
Diocèſe de Cambray , l'Abbé de Montagu , Vicaire-
Général de Metz ; à celle de Valſery , Ordre de
Prémontré , Diocèſe & ville de Soiſſons , l'Abbé de
Montholon , Vicaire Général de Metz ; à celle de
Ribemont , même Ordre , Diocèſe de Laon , l'Abbé
de Montégat , Aumônier ordinaire de Madame Elifabeth
, à celle de Billom , Ordre de Citeaux , DiocèſedeBesançon
, l'Abbé de Vault, Conſeiller d'hon
(τος )
neur honoraire en la Grand Chambre & Cour des
Comptes de Franche- Comté , & à celle de Puiferrant
, Ordre de Saint-Augustin ,Diocèſe de Bourges ,
l'Abbé Gayant d'Ormeſſon , Aumônier de Madame
la Comteſſe d'Artois , fur la nomination & préſentation
de Monſeigneur le Comte d'Artois en vertu
de ſon apanage. Le 21 , S. M. nomma à l'Abbaye
de la Croix , Ordre de Citeaux , Diocèſe d'Angers ,
l'Abbé de Cuſacque , Vicaire-Général de Condom ,
Aumônier ordinaire de Monfieur , ſur la nomination
& préſentacion de ce Prince en vertu de ſon apanage.
Le 6 de ce mois , LL. MM, & la Famille Royale ,
fignèrent le contrat de mariage du Marquis de la
Chatre , Colonel -Commandant le régiment de Dragons
de Monfieur , l'un des Gentilshommes d'honneur
de ce Prince , avec Mademoiselle Bontems ; &
celui de M. Sabatier de Cabres , Miniſtre Plénipotentiaire
du Roi à Liège , avec Mademoiſelle de la
Ponce. Le 14 , Elles ſignèrent auſſi celui de M. Bernard,
Président de la Cour des Aides de Paris , avec
Mademoiselle de Lorme.
: La Vicomteſſe d'Imecourt , après avoir été préſentée
le 8 à LL. MM. & à la Famille Royale par
la Marquiſe de Sommievres , eut l'honneur de l'être
encore le 15 par Madame Elifabeth de France , en
qualité deDame pour accompagner cette Princeſſe.
:
De PARIS , le premier Juillet.
DEPUIS long-tems on s'attend à la guerre , les
préparatifs que l'on a faits , la conduite des Anglois
fur mer , où ils troublent notre commerce'en n'épargnant
pas même les vaiſſeaux qui viennent de nos
Ifles , & qu'ils déclarent de bonne priſe , lorſqu'il
s'y trouve quelque production du continent Septentrional
du Nouveau-Monde , y préparent journelle.
ment; un évènement qui vient de ſe paſſer , ſemble
Es رش
( 106)
propre à la hater. Les flottes Angloiſes ſorties de
leurs ports le 9 de ce mois , n'ont pas paru ſur mer
fans commettre des hoftilités ; une frégate Angloiſe
a attaqué, il y a quelques jours,une frégate Françoiſe
furnos côtes ; les dérails d'un évènement de cegenre
dont les conféquences peuvent être ſi importantes ,
ne peuvent que piquer la curioſité ; la gazette de
France nous les fournit , & fait connoître enmêmetems
les graces que le Roi a accordées à la conduite
&à la valeur.
>> Le 17 de ce mois , à ro heures du matin , M.
Chadeau de la Clocheterie , Lieutenant de vaifſeau
, commandant la Frégate du Roi la Belle-
Poule , de 26 canons de douze , eut connoiſſance
du haut des mâts de pluſieurs bâtimens ; à dix heures
& demie , il commença à ſoupçonner que ce
pouvoit être une eſcadre Angloiſe ; peu d'inftans
après , il compta 20 bâtimens de guerre , dont 14
au moins lui parurent vailleaux de ligne ; il n'en
étoit alors qu'à quatre lieues de diſtance , il vit bientôtune
frégate & un floop qui avoient de l'avantage
fur lui. Ce dernier , armé de dix canons de fix ,
joignit la Belle-Poule & la héla en Anglois. M. de
laClocheterie lui ayant répondu de parler François ,
te floop fut rejoindre fa frégate. A fix heures &demie
celle-ci vint ſe mettre à portée du mouſquet
de la hanchede la Belle-Poule , ſous le vent , l'efcadre
étant encore au même éloignement. M. de la
Clocheterie manoeuvra , pour éviter la poſition déſavantageuſe
où il te trouvoit , en préſentant la hanche
, avec tant de préciſion & de célérité , que bientôt
les deux frégates furent par le travers l'une de
l'autre& à portée du piſtolet. Alors la frégate Angloiſe
le héla en Anglois ; ayant répondu qu'il n'entendoit
pas , elle le héla en François , & lui dit qu'il
falloit aller trouver ſon Amiral ; M. de la Clocheterie
répondit que ſa miſſion ne lui permettoit pas
de faire cette route. La frégate Angloiſe inſiſta , il
( 107 )
Paffura qu'il n'en feroit rien , & alors la frégateAna
gloiſe lui envoya toute ſa bordée; le con: bat's'engagea
, dans un moment où le vent étoit foible , &
permettoit à peine de gouverner. L'action a duré depuis
fix heures & demie du ſoir juſquà onze heures
& demie , toujours à la portée du piſtolet. Il eſt à
préſumer que la frégate Angloiſe , qui eſt de 28
canons de douze, étoit réduite , puiſqu'à cette époque
elle profita du vent qui s'étoit élevé , & ſe replia
ſur ſon efcadre dans cette poſition , elle effuya
plus de so coups de canon de la frégate Françoiſe ,
ſans qu'elle ripoſtât par un ſeul. Il étoit impoſſible
à M. de la Clocheterie de la pourſuivre , ſans ſe
jetter au milieu des vaiſſeaux Anglois. Ilprit leparti
de courir ſur la terre , &à minuit & demi , il mouilla
au milieu des roches , près Plouaſcat , où , le 18 , fa
frégate étoit obſervée & gardée par deux vaiſſeaux
Anglois ; mais les roches qui l'entourent paroiſſent
devoir la mettre à l'abri d'inſulte .
>> L'action a été des plus ſanglantes. On ignoroit
encore le 18 le nombre exact des morts ; mais on
l'évaluoit à 40 au moins. M. Gréen de Saint-Marfault
, Lieutenant de vaiſſeau , Commandant en ſecond
, a été tué. M. de la Roche de Kerandraon
Enſeigne , ayant eu le bras caſſé après deux heures
de combat, alla faire mettre un premier appareil
fur ſa bleffure , & vint reprendre ſon pofte qu'il a
gardé pendant les trois heures que l'action a duré
encore. Le lendemain du combat , on a été obligé
de lui couper le bras . M. Bouvet , Officier Auxiliaire
, bleſſé grièvement , n'a point voulu quitter
lepont pour ſe faire panſer. M. de la Clocheterie
aeu deux fortes contufions , l'une à la cuiſſe , l'autre
à la tête. Le nombre des bléſſés eſt en tout de 57 .
L'Action s'eſt ſoutenue avec un feu égal & la même
vivacité juſqu'au moment où la frégate Angloiſe a
abandonné le combat. Le Chevalier de Capellis
commandoit la batterie , & étoit ſecondé par Mм.
E6
:
( 108 )
Damard & Sbirre , Officiers Auxiliaires , & MM. de
Baſterot & Chevalier de la Galernerie , Gardes de
la Marine. L'équipage , animé & foutenu par l'exemple
de ces Officiers , a donné les plus grandes preuves
de bravoure & de ſang-froid.
,
>> M. de Sartine ,ayant rendu compte au Roi de ce
combat , S. M. a accordé à M. de la Clocheterie
qui la commandoit , le Brevet de Capitaine de vaifſeau
; à M. de la Roche-Kerandraon , Enſeigne , la
Croix de Saint-Louis & une penfion ; à M. Bouvet ,
Iebrevet de Lieutenant de frégate en pied,& elle a
donné des témoignages de fatisfaction à tous les
Officiers & Gardes de la Marine. S. M. a pareillement
accordé une penſion ſur les fonds des Invalides de
Ia Marine à la Demoiſelle Gréen de Saint- Marfault ,
foeur de l'Officier de ce nom qui a été tué dans le
combar. Elle a pourvu d'ailleurs au fort des veuves
des Officiers - mariniers & matelots tués dans
l'action , & elle a accordé aux bleſſés des gratifications
proportionnées à leurs bleſſures , ainſi qu'une
gratification générale à tout l'équipage , au partage
de laquelle les veuves des morts ſeront admiſes «.
cette
Aces détails nous en joindrons quelques-uns que
nous venons de recevoirdeBreft , en date du 22 de
ce mois , La Belle- Poule mouilla hier dans notre
rade; le combat glorieux qu'elle vient de rendre ,
produira le plus grand effet , fi la guerre fuit d'un
acte d'hoftilite auſſi imprévu. Ala fin de femaine
, nous aurons en rade 32 vaiſſeaux , dont les
équipages ſont bien décidés à foutenir l'honneur du
pavillon François . La frégate Angloiſe , que l'on
croit être le Romulus , étoit dans le plus mauvais
état& elle eût été priſe , ou eût coulé bas fi elle n'eût
été ſecourne par 2 vaiſſeaux qui l'ont remorquée ;
on doute qu'ils aient pu la reconduire dans les ports
d'Angleterre. La ffrreégate la Licorne &le houcre
Chaffeur, ont été arrêtés par l'eſcadre Angloiſe , &
ce qu'il y a d'étonnant , c'eſt qu'elle a laifſé pafferdes
le
( 109 )
bâtiments Marchands François. M. le Duc de Char
tres a été faire une viſite à M. de la Clocheterie , &
a diftribué de l'argent à ſon équipage , & particulièrement
aux bleſſés qu'il a été voir. Atous les égards!
M. de laClocheterie a été reçu par tout ſon corps ,
& par les citoyens de tous les ordres , comme il
méritoit de l'être ; les Officiers Auxiliaires qu'il
avoit ſur ſon bord , ſe ſont conduits avec unevaleur
& une intelligence que l'on ne ſauroit trop exal
ter a.
• Selon d'autres lettres du même port, on annonce
qu'on travaille au radoub des vaiſſeaux le Minotaure
& le Citoyen , de 74 canons , & du Bifarre , de 64 ;
que les vaiſſeaux neufs l'Auguſte de 80 , le Néptune
& l'Annibal de 74 , ſont très- avancés , & ne peuvent
tarder à étre lancés . On compte qu'on aura
bientôt en rade une nouvelle eſcadre de is bons
vaiſſeaux , qui joints aux 27 qui s'y trouvent déja ,
&aux cinq dont les radoubs ont dû être achevés à
la fin de la ſemaine dernière , formeront une flotte
de47 vaiſſeaux de ligne a Breſt. L'état de nos vaifſeaux
de guerre armés , en y comprenant les cinq
qui font a Toulon , & les 13 qui en ſont partis eſt
de64.
Les frégates en croiſière fur les côtes de Breſt ,
ont pris depuis peu quelques corſaires de Guerneſey ;
ces Pyrates font en grand nombre ; mais à moins
de les ſurprendre , il eſt difficile des les joindre ,
parce que ce ſont de petits bâtiments , qui dès qu'ils
apperçoivent un navire de guerre , ſe réfugient dans
des rochers , ou nos frégates ne peuvent s'engager.
Leur nombre monte , dit-on , à 24.
>> L'eſcadre du Chevalier de Fabry , écrit-on de
Toulon , eſt toute entière en rade depuis le com
mencement de ce mois. On affure qu'on a fait pour
cette nouvelle eſcadre , les mêmes achats de hardes ,
de fouliers , &c. que pour la première. Les matelots
deſtinés à completter les équipages , arrivent de tous
( tro )
tes parts ; avant le 7 de ce mois , il en étoit arrive
plusde 1000 de Gènes. Le 6 de ce mois , il arriva
un funeſte accident dans notre arsenal ; en mettant
l'étrave au vaiſſeau le Triomphant , qui eſt en armement
; la péſanteur de cette pièce de bois fit caſſer
les palans , & en tombant elle écraſa 6 hommes ,
& en bleſla grièvement 12 autres « .
Le Prince de Monbazon , qui remplaça en 1766
le Comte d'Estaing , dans le Gouvernement des Iſles
de l'Amérique , a été chargé de l'inſpection géné
rale des forces maritimes à Toulon , comme M. le
Duc de Chartres l'a été à Breſt. S'il faut en croire
quelques lettres particulières de ce dernier port , l'efcadre
en rade s'y exerce à des évolutions , à des def
centes feintes ; ces dernières néanmoins fi elles font
réelles , ſembleroient devoir raffurer les Anglois ;
on ne leur donneroit vraiſemblablement pas tant
de publicité , ſi leurs craintes étoient fondées.
On parle toujours d'un camp qu'on dit devoir
être formé du côté de Granville , près de Coutances
en Baffe Normandie , ſous les ordres du Maréchal de
Broglie ; il eſt auſſi queſtion d'en former un en Flandres
, près de Dunkerque ; on nommepour le commander
, M. le Prince de Condé ou M. le Comte de
Maillebois. Les préparatifs militaires dans ce pays ,
écrit- on de cette dernière ville , font les mêmes
que ceux que l'on fait en Normandie & en Bretagne ,
& s'étendent depuis Dunkerque juſqu'à Nantes.
Le Prince de Robecq , notre Commandant , a établi
divers corps-de-garde & de batteries le long des
côtes. M. de Frafer , ci-devant Commiſſaire Anglois
en cette ville , y étant arrivéde Londres pour voir fa
femme qui eft en couche , on prétend que le Prince
de Robecq lui a fait dire qu'il ſeroit charmé de le
voir ; mais que les circonstances ne le permettoient
pas. Il lui a fait entendre auſſi qu'il convenoit qu'il ne
fît pas un long ſéjour « .
On lit ici des extraits d'une lettre du Docteur
( 1 )
D
Cooper, prédicateur célèbre de Boſton , adrefiéeà
M. Franklin , en réponſe àune dans laquelle il lui
annonçoit le Traité de Commerce entre la France
& les Etats-Unis. >>>J'ai reçu votre lettre du 27
Février , un dimanche , au moment où j'allois monter
en chaire. Je n'héſitai point à faire à haute voix
la lecture du premier article de votre lettre , contenant
l'aſſurance de la fignature des Traités . J'invitai
la Congrégation à s'unir à moi pour en rendre de
vives actions de graces au Tout Puiffant , & prier
pour la conſervation des jours précieux du Roi, de
la Reine & de la famille Royale de France , & pour
la proſpérité du Royaume ; je ne puis vous dire le
merveilleux effet & l'agréable ſurpriſe que produifit
cette nouveauté , qui en étoit réellement une à plus
d'un égard ( 1 ). Toute l'i gliſe ne fut qu'un choeur
de voix , qui articulèrent après moi , chaque mot
de cette prière avec la plus grande ferveur «.
On écrit de Metz , que le 10 de ce mois unpeu
avant 7 heures du matin , un des moulins à poudre
s'enflamma ſans qu'on ait pu découvrir la véritable
cauſe de cet accident , l'exploſion fut peu ſenſible ,
& produifit heureuſement peu d'effet. Mais le feu
ayant pris dans le même inſtant à toutes les parties
du moulin , il fut impoſſible d'y porter aucun ſecours
, & on ſe borna à prendre les précautions néceſſaires
pour empêcher l'incendie de ſe communiquer
au grénoir , au ſéchoir & au magaſin ; on y
réuffit; le moulin ſeul fut détruit. Le feu étoit fi
vif&fi rapide , que parmi les Ouvries qui y étoient ,
trois ont péri dans les flammes , & un quatrième en
eſt mort deux jours après à l'Hopital , où il avoit
ététranſporté.
On écrit de Pau , que le7 de ce mois , à 7 heures
(1) Cn doit ſe rappeller l'ordre donné par le Congrès
d'omettre le nom du Roi d'Angleterre dans les
prières publiques.
( 112 )
13 m. du matin , on y a effuyé une forte fecouffe
de tremblement de terre , qui n'a duré que quelques
fecondes .
On a parlé de la production monstrueuſe de trois
canards chats ; un Naturaliſte a fait à cette occafion
les réflexions ſuivantes. >> Il ſeroit fingulier que des
coeufs couvés par un chat ne donnaſſent pas des animaux
mal conformés . Une belle obfervation de
feu M. de Réaumur le prouve. Lorſque ce célèbre
Académicien fit ſes premières expériences ſur l'incubation
dans des fours , tous les poulets furent
mal conformés , plus ou moins monstrueux . Etonné
de ce phénomène , il ne négliga rien pour en découvrir
la cauſe. Pour y parvenir , il étudia avec ſoin
l'incubation de la poule , & il s'apperçut que cette
tendre mère remuoit pluſieurs fois par jour les oeufs
qu'elle couvoit. M. de Réaumur imita la poule,
&il vit ſes poulets éclore bien conformés . Ce n'eſt
fans doute pas la première fois que les Savans ont
reçu des leçons utiles des animaux. Il n'eſt pas vraiſemblable
que le chat ait remé les oeufs qu'il
couvoit ; quelque attachement que la poule ait eu
pour lui , elle ne lui aura pas révélé ſon ſecret".
La ville de Merry-fur-Seine , qui en 1745 avoit
été à plus de moitié réduite en cendres , & dont
la perte montoit à plus d'un million , éprouva encore
le 20 Mai dernier , un incendie qui , dans une
rue longue , étroite & fans aucune iſſue favorable
pour ſauver les effets , a confumé 58 maiſons
avec leurs dépendances , ainſi que tout ce que renfermoient
ces maiſons , occupées par 80 ménages.
Le feu qui s'éroit porté ſur l'Egliſe juſqu'à trois fois ,
a été heureuſement éteint. On évalue à 130,000 liv.
la perte qu'ont ſupportée les habitans incendiés ,
qu'on recommande à la bienfaiſance des ames charitables.
Les ſecours peuvent être adreſſés à M. Pin ,
Curé de la ville , ou à l'Evêque de Troie , rue
Saint-Dominique , aux Filles de Saint-Jofeph, fau
bourg Saint-Germain , à Paris.
( 113 )
L
Le 11 de ce mois , on a eſſuyé auſſi un incendie
au village de Talmas , entre Amiens & Doullens ;
il a confumé 16 maiſons : le feu a été fi vif & fi
actif, que les incendiés n'ont eu que le tems de ſortir
de leurs habitations ; ils ont perdu généralement tous
leurs meubles , grains , fourrages&autres provifions.
>>Le renchériſſement des grains , écrit-on de Toulouſe
en date du 10 de ce mois , ayant fait craindre
aux Capitouls quelques troubles de la part du peuple
, fi le prix du pain augmentoit à proportion de
celui du bled , les Magiſtrats avoient pris des mefures
pour que les Boulangers vendiſſent le pain
pendant quelque tems , à raiſon de 16 fols la
marque , ( un peu plus de quatre livres peſant )
quoiqu'à raiſon du prix du bled il en valût 18. Le
bas prix du pain qui n'avoit lieu que dans la ville ,
y attira une multitude d'acheteurs de la campagne
&des petites villes voiſines. Les boulangers n'ont pu
être fournis d'une quantité ſuffiſante , & nous avons
été menacés des déſordres les plus fâcheux. L'Adminiſtration
s'eſt trouvé forcée d'augmenter toutà-
coup le prix du pain de 2 fols par marque , quoique
juſques-là il n'eût été augmenté que de 4 deniers à
lafois. Pour rendre cette augmentation plus ſupportable
aux pauvres , on a prié les Vicaires-Généraux
de l'Archevêque , de permettre le travail pendant les
deux jours de fête de la Pentecôte , & d'autoriſer une
quête générale , dont le produit ſeroit deſtiné à payer
pour les pauvres l'augmentation du prix du pain. Ils
l'ont non-ſeulement accordé , mais connoiſſant la
charité du Prélat qui eſt abſent , ils ſe ſont chargés
de payer ſur-le-champ , de ſes fonds , cette augmentation
de prix pour tous les pauvres de la ville &
de la Banlieue. Cette bonne oeuvre qui s'exécute
depuis cinq jours , a fait naître une noble émulation
parmi nos bureaux de charité , & a diſſipé les inquié
rudes que l'on avoit eues <<.
Armand Bazin de Bezon , Evequê de Carcaf
( 114 )
ſonne , Abbé Commendataire de l'Abbaye Royale
de Graſſe , eſt mort à Carcaſſonne le 12 du mois
dernier , dans la 78e. année de ſon âge.
N. Lemoine , ancien Directeur & Recteur de l'Académie
Royale de Peinture & de Sculpture , eſt mort
le 25 du mois dernier , dans la 74e année de ſon âge.
Une Ordonnance du 7 Mai , a fait dans la répartition
des Régimens Provinciaux , les changemens
ſuivans. Au lieu d'un 3e. bataillon que devoit fournir
la généralité d'Auch , il en ſera levé un 4e. dans
celle de Poitiers. Le nombre total des bataillons
Provinciaux ſera porté à 106 , de 710 hommes chacun.
Des 3 bataillons qui forment le Régiment Provincial
de Senlis , le premier ſera attaché aux deux
premier bataillons du Régiment du Roi ; le ſecond
au Régiment de l'Ile-de-France , & le ze. à celui
de Beauvoiſis . Des deux bataillons de Mantes , le
premier aux deux derniers bataillons du Régiment
de S. M. , & le 2e. au Régiment de Chartres. Des 3
bataillons de Soiſſons , le premier au Régiment de
Soiſſonnois , le 2e. au Régiment de Brie , & le zе.
au Régiment d'Orléans ; le nouveau bataillon de
Poitiers ſera attaché au Régiment de Foix .
L'Ordonnance du Roi pour la conſtitution&la
compoſition de la Maréchauffée eſt en date du 28
Avril. Ce Corps , à compterdu premier Juin de cette
année , ſera composé de 6 Inſpecteurs-Généraux ,
33 Prévôts , 108 Lieutenants , 150 Sous - Lieutenants
, 150 Maréchaux-des-Logis , 650 Brigadiers ,
2400 Cavaliers , & 33 Trompettes , total , 3530
hommes. Le Prince de Condé s'étant déſiſté du droit
qu'ont les Gouverneurs de Bourgogne , de diſpoſer
des Offices &places de Maréchauffée de cette
Province , le Roi pour lui en témoigner ſa fatisfaction,
lui réſerve& à ſes ſucceſſeurs le droit de préſenter
les ſujets.
Les numéros fortis au Tirage de la Loterie Royale
deFrance, du 1er de Juillet, font: 73 , 78, 80, 47, 33 .
( 115 )
Article extrait des Papiers étrangers.
La frégate Américaine le Boston , armée de
> 32 canons , qui étoit depuis deux mois dans le
>> port de Bordeaux , eſt partie depuis quelques jours
>>avec un équipage conſidérable , compofé d'un grand
>> nombre de volontaires . La haîne nationale a porté
>> les Anglois à un complot infâme. Ils ont eſpéré
>> que la trahifon les vengeroit , plutôt qu'une at-
>> taque faite felon les loix de la guerre. Ils ont en-
>>gagé le cuiſinier de la frégate , par l'appas d'une
>>forte récompenſe , à empoiſonner dans une pièce
>> d'eau la plus grande partie de l'équipage, le reste
>> étant du complot. Une fois maîtres du bâtiment ,
>> ils devoient le conduire à Londres ; heureuſement
>> ce ſcélérat a été découvert , au moment où il exé-
>> cutoit fon affreuſe commiſſion. Mais le Capitaine
>>de la frégate l'a envoyé chargé de fers à la cita-
>>delle de Blaye. Pluſieurs négocians diftingués ſe
>> trouvent compromis dans cet évènement , & font
>> alarmés des ſuites qu'il doit avoir , Gazette de
> Deux-Ponts , No. 51 «.
De BRUXELLES , le 30 Juin.
La plupart des lettres d'Allemagne laiſſent encore
beaucoup d'incertitude ſur le ſuccès des négociations
qui continuent entre l'Empereur & le Roi de Pruffe.
>>>Les deux Monarques , écrit-on de Berlin , font
toujours dans leurs camps ; le Marquis de Roffignano
& le Comte de Fontana , Miniſtres de Sardaigne en
cette Cour , ont écrit au dernier , pour ſavoir les
ordres de S. M. , le premier afin de prendre conge
en perſonne , & le ſecond afin de remettre ſes lettres
de créance. Le Roi leur a répondu qu'il étoit actuellement
trop occupé pour ſe mêler du cérémonial;
qu'il fouhaitoit unbon voyage au premier ; que le
ſecond pouvoit garder ſes lettres de créance juſqu'a
une meilleure occafion prochaine , & qu'en atten
( 116 )
dant, il le reconnoiffoit comme Miniſtre , & qu'il
ſeroit conſidéré en cette qualité
- Ce Prince , au milieu des affaires importantes dont
il s'occupe , & de l'activité de la vie Militaire , con
ſerve toute ſa force & ſa gaité. Il circule dans le
public des copies de quelques lettres qu'on lui attribue.
Dans une , adreſſée à un homme célèbre , &
très-âgé , que les lettres viennent de perdre , il lui
diſoit: » Nous ſommes bien fous ; vous de vous expoſer
à être ſifflé , & moi de me mettre à la merci
d'un coup de canon " . Il dit dans une autre , écrité
à l'Empereur : >> Vous êtes le chef de l'Empire ; mais
j'en ſuis le Doyen , & de plus un vieux ſoldat , qui
une fois parvenu à monter à cheval , ai bien de la
peineà endeſcendre ".
,
,
Cette gaité n'empêche pas que les démêlés ne
deviennent tous les jours plus ſérieux ; on dit que
s'ils ont des ſuites , la neutralité de la Ruſſie n'est pas
bien décidée , & qu'elle ne refuſera pas au Roi de
Prufſe des troupes auxiliaires en exécution des
Traités précédemment conclus. S'il faut en croire
les bruits publics , l'Empereur , dans ce cas , retirera
toutes les troupes qu'il a en Flandres , pour renforcer
ſes armées en Bohême & en Moravie , & elles
ſeront remplacées par des troupes Françoiſes , qui
entreront dans Oftende en vertu d'une nouvelle
convention entre cette Puiſſance & la Maiſon d'Autriche;
ſelon ces mêmes bruits , d'autres circonſtan .
ces forcent la France à avoir beaucoup de troupes du
côté des Pays-Bas ; la Hollande , dit-on , eſt ſur le
point de faire cauſe commune avec l'Angleterre ; les
ſommes immenfes qu'elle a dans les fonds de la
Grande-Bretagne , & qu'elle doit craindre de perdre
, fervent à fonder ces bruits vagues. Selon un
calculateur Anglois , le revenu des Provinces Unies
eſt de 25 millions de florins , qui ſervent aux dépenſes
de la République , & au payement de la dette
de l'Etat , qu'il porte à so millions , en y joignant
( 117 )
les dettes particulières des Provinces & des villes,
Seloncet auteur les fonds que la République a en
Angleterre , montent à 30 millions ſterl. ; elle en a
28 dans les fonds publics de France , 15 ſur l'Empereur
, les Princes d'Allemagne , le Danemarck , la
Suède & la Ruffie ; en ajoutant à ce calcul modéré
40 millions ſterl. de créances ſur la partie , la propriété
perſonnelle de cet Etat , ſans y comprendre
les fonds de commerce l'argent circulant , les
joyaux , montent à 113 millions ſterl . Richeſſes immenfes
, pour un peuple dont la population n'excède
guères 3 millions d'ames .
,
>> Les Inſulaires de Guerneſey , écrit-ond'Oſtende ,
couvrent les côtes de leurs corfaires ; ils ont pris le
vaiſſeau la Goguette à ſa première ſortie du port de
la Rochelle , où il avoit été conſtruit. Les plaintes
auxquelles ces corſaires donnent lieu , pourroient
engager la France à les punir , en s'emparant de ces
Ines qui ſont ſi près de ſes côtes , & qui ſembleroient
devoir lui appartenir. En attendant , notre
commerce , par les ſoins du Gouvernement , fleurit
au milieu des querelles de nos voiſins. On nous faiç
même concevoir l'eſpérance de le voir fleurir plus
que jamais ; le moyen le plus sûr ſeroit de rendre
cette ville un port franc pour les Américains ; &
cette attente ſemble fortifiée par la nouvelle de l'arrivée
d'un agent du Congrès à Vienne <<.
On s'attend plus que jamais à voir la guerre éclater
entre la France & l'Angleterre , depuis l'acte
d'hoſtilité marquée de cette dernière ; celle-ci ſe flatte
toujours que l'Eſpagne ne prendra aucune part aux
évènemens ; mais elle n'eſt pas ſans inquiétude fur
ſes diſpoſitions , dont elle ne ſera bien inſtruite
qu'après l'arrivée de la flotte du Mexique. On dit
que le Portugal a auſſi fait déclarer à la Cour de
Londres qu'il garderoit la neutralité ; mais elle ne
feroit pas aufli avantageuſe pour cette Cour que
celle de l'Eſpagne. En attendant que ces nouvelles fe
confirment , ſi la guerre eſt inévitable , comme on
( 118 )
:
:
:
n'en paroît plus douter , il ſeroit peut- être à defirer
qu'elle ſe bornât aux ſeules Puiſſances originairement
intéretlées dans la querelle.
Suite du Traité entre l'Espagne & le Portugal. *
En conféquence de ces grandes , utiles & louables
vues , & pour parvenir à leur exécution , le Très-
Haut, Très-Puiſſant , & Très- Excellent Prince Char
les III , Roi d'Eſpagne & des Indes , & la Très-
Haute , Très -Excellente & Très- Puiflante Princeſſe
Marie , Reine de Portugal & des Algarves , &c.
étant convenus de nommer reſpectivement des Plénipotentiaires
, S. M. a nommé de ſon côté le trèsexcellent
Seigneur Don Joſeph Mognino , Comte
de Florida - Blanca , Chevalier de fon ordre , &c .
Et S. M. la Reine T. F. de Portugal , a nommé pour
ſon Plénipotentiaire , les très-excellent Seigneur Don
François-Innocent de Souza Coutigno , fon Ambaffadeur
auprès de S. M. , leſquels Miniſtres Plénipotentiaires
, inſtruits des intentions de leurs Souverains
reſpectifs , après s'être communiqués mutuellement
leurs pleins-pouvoirs , & les avoir trouvés
en bonne& due forme , ont arrêté & conclu au
nom des deux Souverains les articles ſuivans.
1º. Conformément à ce qui fut convenu & ftipulé
entre les deux Couronnes , dans le traité du 13 Février
1668 , qui ſe confirme par le préſent , & ſpécialement
le contenu de ſes articles III , VII , X &
XI , en les analyſant , & ſuivant l'eſprit d'autres anciens
traités , auxquels ſe rapportent leſdits quatre
* Il ne manque ici que partie du préambule de ce
Traité. On y rappelle celui figné à Ste- Ildephonſe le
1er Octobre 1777 , qui confirme & valide ceux de Lisbonnede
1668 , d'Utrecht 1713 &de Paris 1763 , à l'exceptiondes
articles auxquels ildéroge. Les deux Cours
ſe propoſentde donner à celui de 1777 toute la clarté
&la folidité qu'exigent les anciens Traités auxquels
il ſe rapporte. Nous avons cru devoir cette note aux
Souſcripteurs qui n'ont pas le dernier Journal Politique
, à préſent réuni au Mercure.
( 119 )
A
articles , qui s'obſervoient ſous le regne du Roi Don
Sébastien , & celui des traités conclus entre l'Efpagne
& l'Angleterre le 15 Novembre 1630 , & le
23 Mai 1667 , qui concernoient auſſi le Portugal ,
les deux Souverains contractans , tant pour eux que
pour leurs héritiers & ſucceſſeurs , déclarent que la
paix& amitié qu'ils viennent de renouveller entr'eux ,
& qui devra avoir lieu entre leurs ſujets reſpectifs
dans toute l'étendue de leurs vaſtes domaines, dans
les deux hémiſpheres , devra être conforme , & fur
le même pied que l'alliance & bonne union , qui
régnoit entre les deux Couronnes dans le tems des
Rois Charles I & Philippe II d'Eſpagne , Don Emmanuel
, & Don Sébastien , Rois de Portugal ; &
que L. M. C. &T. F. , & tous leurs ſujets reſpectifs ,
devront ſe rendre mutuellement les ſecours & bons
ſervices d'uſage entre bons & vrais amis & alliés ,
ſeprocurant les uns aux autres , réciproquement ,
tout lebien & avantage poſſible , & s'oppoſant également
au mal & aux préjudices reſpectifs .
2º. En conféquence de l'article précédent & de
ceux ſtipulés dans tous les anciens traités auxquels
on ſe rapporte , ( à l'exception de ceux auxquels il
a été poſtérieurement dérogé ) L. M. C. & T. F. ,
promettent de ne jamais entrer en guerre , traité , ni
alliance l'un contre l'autre , dans aucune partie de
leurs Etats dans les deux mondes , & de ne point
donner directement ni indirectement de ſecours ni
de ſubſides , de quelle eſpèce que ce puiſſe être
aſyle dans leur ports , ni paſſage par leurs domaines
, & d'empêcher que leurs reſpectifs ſujets les
donnent aux ennemis d'une des deux Couronnes ;
mais qu'au contraire , ils s'aviſeront réciproquement
& de bonne foi de ce qu'ils pourront découvrir
, ſavoir , ou foupçonner qu'on trame contre
l'un des deux , & leurs domaines & poffeffions ,
tant dans leurs Royaumes qu'hors d'eux ; dans lefquels
cas ils devront ſe ſecourir mutuellement
& travailler de commun accord à empêcher les
( 120 )
griefs & préjudices tramés contre l'une des deux
Puiſſances ; & à cet effet les hauts Contractans donneront
les ordres & inſtructions néceſſaires à leurs
Miniſtres dans les Cours étrangères , ainſi qu'aux
Vice- Rois & Gouverneurs de leurs Provinces , tant
en Europe qu'aux Indes .
3°. Suivant les mêmes anciens traités entre les
deux Couronnes & les précédens , auxquels ceux-ci
ſe rapportent , L. M. C. & T. F. , voulant en éclaircir
le ſens&en augmenter la force , s'obligent mutuellement
& en due forme , à la garantie réciproque
de tous leurs domaines d'Europe , & Ifles adjacentes
, avec les droits , priviléges & immunités
dont ils jouiſſent actuellement ; & quant à leurs
domaines d'Amérique , ils confirment & revalident
la garantie , & autres points établis & convenus
dans l'article XXV du traité de limites du 13 Janvier
1750 ; ſauf la restriction que la ligne de démarcation
deſdites limites dans l'Amérique méridionale
, doit s'entendre ſur le pied convenu & ftipulé
dans le traité préliminaire du premier Octobre
1777 , & ledit article XXV du traité de 1750 eft
littéralement comme ſuit. ( Lafuite à l'ord. proc . )
Nota . La réunion de la partie Politique du Journalde
Politique & de Littérature de Bruxelles au Mercure de
France, ne changera rien à la manière de préſenter les
faits&de les diſtribuer. Ce Journal Politique rédigé par
le même Auteur , continué dans le même eſprit , paroiffant
aux mêmes époques , tiendra àl'avenir la place
qu'occupoient les Nouvelles Politiques à la fin du
Mercure avec cette différence que les Nouvelles
Politiques du Mercure , ne paroiſſant qu'à la fin de
chaque mois , & ne contenant que des extraits de la
Gazettede France , ne pouvoient point avoir l'attrait
de la nouveauté. Le Journal de Politique de Bruxelles
réuni au Mercure , continuera d'offrir tous les dix jours ,
avec la même exactitude , les mêmes détails &la même
fidélité , le réfumé de tout ce que les Gazettes étrangères
contiennent d'important ou de curieux , & un grand
nombre de faits que des correſpondances fûres &mul
tipliées nous procurent journellement.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours ; les Pièces fugitives nouvelles
en vers & en profe ; l'Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts; les Spectacles ;
les Causes célebres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les
Avis particuliers , &c. &c.
IS JUILLET 1778 .
A PARIS,
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou ;
rue des Poitevins .
Avec Approbation & Brevet du Roi.
TABLE.
A
PIÈCES FUGITIVES, 2.LLI SPECTACLES .
Lettre à M. de la Harpe, Académie Royale deMu-
187
Confidérations politiques Comédie Françoise , 190
124 fique ,
fur l'Amour, 132
Comédie Italienne , 191
Enigme,
:
141
ARTS. Gravures , 192
Logogryphe , 142 JOURNAL POLITIQUE
Chanfon , 143 Constantinople, 193
Pétersbourg , 194
NOUVELLES LITTÉ- Coppenhague , 195
RAIRES . Stockholm , ibid.
Suite du Poëme de l'Élo- Varsovie , 196
quence, 144Vienne, 197
Régiemens de S. M. Imp. Hambourg , 198
Catherine II, 155 Ratisbonnes 201
Eloge de Louis XII, 163 Rome , 202
Commerce de la Grande- Livourne , 203
Bretagne, 166Londres 205
ANNONCES LITTÉR. 176
Etats-Unisde l'Amérique-
Septentrionale , 218
PHYSIQUE . Versailles , 225
Obfervations furle froid Paris, 226
deRussie, 178 Bruxelles , ! 235
APPROBATIO Ν.
J'AI lu, par ordre de Monſeigneur le Garde des
Sceaux , le Mercure de France , pour le 15 de Juillet.
Je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher l'im
preffion. A Paris, ce 14 Juillet 1778 .
L T
DE SANCY.
De l'imprimerie de MICHEL LAMBERT,
rue de la Harpe , près Saint Come.
MERCURE
DE FRANCE.
15 JUILLET 1778 .
PIÈCES FUGITIVES
L
EN VERS ET EN PROSE.
E bilboquet , le compas d'Uranie ,
L'aiguille, le crayon, les Livres , les chiffons
Sont tour-a-tour dans les mains d'Émilie.
Toujours aimable & toujours plus jolie,
Cent fois par jour nous la voyons
De la raiſon paſſer à la folie ,
Et de la morale aux chanfons.
Son eſprit gai , naturel & facile ,
Réuniſſant l'agréable & l'utile ,
Se livre à tout avec même ſuccès.
Ace portrait joignez une taille accomplie ,
Des yeux à qui l'Amour a prêté tous fes traits;
1
:
f
Fij
124
MERCURE
A tout ce qu'elle fait une grâce infinie :
Tel eſt l'objet charmant à qui je ſacrifie ,
Et que mon tendre coeur adore pour jamais.
Par un Abonné du Mercure.
LETTRE à M. de la Harpe ( 1 ) .
MONSIEUR,
Confiné depuis pluſieurs années au fond
d'une province , où je n'apprends guères
les nouvelles Littéraires que par votre Journal
, j'ignorais que M. de Saint-Ange eût
entrepris une traduction en vers des Métamorphofes
d'Ovide. Il y a trois ou quatre
mois queje conçus le même deſſein , & que
j'ébauchai le commencement du premier
Livre. Je ne connais encore de la verſion
de M. de Saint-Ange , que les morceaux
cités dans votre dernier numéro. J'y ai
trouvé comme vous , Monfieur , des chofes
très-heureuſes , & je ſouſcris ſans peine
aux éloges que vous donnez au nouveau
Traducteur . J'oferai cependant foumettre
( 1 ) Le ton de cette Lettre , la manière honnête
dont celui qui l'écrit parle d'un concurrent , nous
ont engagés à l'imprimer , ainſi que les vers qui
l'accompagnent , & parmi leſquels ily en a de trèsbienfaits.
Le Lecteur aura d'ailleurs le plaiſir de la
comparaiſon. )
DEFRANCE. 125
à votre jugement une obſervation générale
ſur le ſyſtême de traduction que paroît:
avoir adopté M. de Saint-Ange ; c'eſt qu'il
me ſemble que non-content de s'attacher à
tout rendre , il ſe jette ſouvent dans des
paraphrafes un peu longues. Ce défaut ,
qui en eſt un dans toute verſion , en eſt
peut- être un plus grand dans une traduction
d'Ovide. Vous ſavez qu'on a toujours reproché
à cét Auteur la profufion , & , fi
j'ofais le dire, l'incontinence des idées.&
du ſtyle; en un mot, Ovide, avec un trèsbeau
génie poétique , s'abandonne avec trop
de complaiſance à ſa fécondité ; & dans la
partie dramatique , comme dans les defcriptions
, il eſt rare qu'il ne ſe laiffe pas
entraîner au-delà de ce juſte milieu ultra
citraque , &c. Lorſqu'Ovide préſente deux
on trois fois de ſuite les mêmes ſentimens
ou les mêmes idées ſous des rapports quelquefois
très-peu différens , ne ſerait- ce pas
alors le cas de le refferrer , au lieu de rebattre
comme l'original les mêmes chofes
dans un plus grand nombre de vers ? Cette
opinion m'a peut-être jeté dans le défaut
oprofé , celui d'étrangler mon Auteur ;
c'eſt ſur quoi je m'en rapporte volontiers à
votre déciſion , en vous communiquant mon
travail fur ces mêmes paſſages d'Ovide dont
vous avez cité la traduction par M. de Saint-
Ange.
Fij
126 MERCURE
- Je ſuis loin d'eſpérer que vous donniez à
ma tentative des encouragemens auffi flatteurs
qu'à celle de M. de Saint-Ange; mais
fije vous paraiſſais ſeulement foutenir quelquefois
la comparaiſon avec lui , je me
croirais trop heureux d'avoir trouvé un rival
dont la concurrence redoutable deviendrait
un puiſſant aiguillon pour mes faibles talens.
Eneffet , il me semble que l'émulation ne
doit jamais être plus vive que dans la lice
de la traduction , parce qu'on a un Juge
qui prononce à chaque inſtant , & fans
appel ; c'eſt l'original.
J'ai laiffé fans fcrupule dans mes vers deux
ou trois expreſſions , qui vous paraîtraient
peut-être imitées de M. de Saint-Ange , ſi je
ne vous proteitais que mon ouvrage exiftait
tel que je vous l'offre , avant que je con
muffe le fien. Ce qui vous convaincra de ma
franchiſe , c'eſt que parmi ces expreffions ,
il s'en trouve une qui ſemble calquée ſur
celle- ci : encouragez mes vers , que vous
condamnez dans M. de Saint-Ange. J'efpère
cependant que vous trouverez encouragezmes
veilles (1 ) beaucoup moins hafardé.
Au reſte , cet hémiſtiche de M. de Saint-
Ange , auquel je ne m'attendois pas , m'a
convaincu qu'il n'eſt pas impoſſibleque deux
(1 ) Je trouve l'un auſſi élégant que l'autre me
paroît recherché.
1
DE FRANCE. 127
Traducteurs qui ſuent à cent lieues l'un de
l'autre ( ſur le même texte ) ſe rencontrent
dansune tournure , ou dans une expreffion.
Il ne me convient guères , lorſque j'ai
beſoin moi - même de beaucoup d'indulgence
, d'appercevoir des taches dans l'ouvrage
de M. de Saint - Ange ; je ne puis
cependant réſiſter à la tentation de vous
dire mon fentiment fur ce vers , quimanque
abſolument de céſure (1) .
Avant lemonde , AVANT L'AIR, la terre & les mers ,
Si j'étais lié avec M. de Saint-Ange , je
ne fouffrirais pas que ce vers , qui n'en eſt
pas un , déparât ſa deſcription du chaos,
d'ailleurs fi heureuſement traitée.
J'ai l'honneur d'être , avec une reſpectueuſe
conſidération ,
Monfieur ,
Votre très-humble &
très-obéiſſant ferviteur ,
N-t- r-f1I
A Git ce 20 Juin 1778.
( 1 ) J'avoue que je ne ſuis pas de cet avis. Cette
manière de couper le vers après le ſecond pied, me
paroît une variété heureuſe dans le rhythme , d'autant
plus que le ſens eſt naturellement ſuſpendu après ces
mots : avant le monde , &c.
I
Fiv
128 MERCURE
USES,voussmm''inſpirez : je vais peindre en mesvers
Les êtres transformés en des êtres divers.
Vous , ſuprêmes Auteurs de ces grandes merveilles ,
Dieux puiſſans , d'un regard encouragez mes veilles ,
Et juſques à nos jours , depuis les premiers temps ,
Mes chants retraceront ces faſtes éclatans .
L'AIR , la terre , les mers , le ciel qui les embraffe
N'étaient pas : le chaos , dans ſa ſtérile maſſe ,
N'offrait rien qu'un mélange uniforme & fans choix
De tous les élémens entaſſés à la fois .
Les rayons de Phébus ne chaſſaient pas les ombres
Phoebé n'éclatait pas ſur le char des nuits ſombres.
Ce globe qu'aujourd'hui ceignent les vaſtes mers ,
N'était pas balancé dans le centre des airs 3
Et la terre partout dans l'immenſe étendue ,
Avec l'onde & les airs languiſſait confondue.
La matière terreſtre était ſans dureté ,
La flamme ſans éclat , l'eau ſans fluidité ,
Et les corps les plus durs , les corps les moins ſolides,
Les légers & les lourds , les ſecs & les humides ,
Le froid & la chaleur , diſperſés en tous lieux ,
Reſtaient fans énergie , ou ſe nuiſaient entr'eux.
Mais d'un Dieu bienfaiſant la puiſſance féconde
Vint ſéparer les cieux , les airs , la terre & l'onde ;
Et leur marquant à tous des lieux déterminés ,
Dans un parfait accord les retint combinés.
:
DEFRANCE.
129
Le fluide fubtilde la flamme éthérée
S'empara des hauteurs de la voûte azurée :
L'air, un peu moins léger , ſous les cieux ſe plaça ;
La terre , par fon poids , ſous les airs s'abaiſſa ;
Etdes,profondes eaux la ceinture liquide
Embraſſa le contour de la terre folide.
L
L'AGE d'or vit fleurir le monde en ſon enfance.
Vertueux fans effort , tranquille ſans défenſe ,
L'homme aimant par inſtinct la justice & la foi ,
Comme il était ſans crime , était auſſi ſans loi.
Le glaive de Thémis , ſur l'airain redoutable ,
Negravait pas encor les arrêts du coupable ( 1 ).
Le pin, du haut des monts deſcendu dans les flots ,
Netranſportait pas l'homme en des climats nouveaux,
On n'avait pas forgé les métaux de la guerre ;
Les clairons menaçans n'effrayaient pas la terre.
Onne s'entourait pas de foſſés , de remparts ,
Et l'on avait la paix ſans l'acheter de Mars.
Les mortels ſatisfaits des fruits nés ſans culture ,
Cueillaient fur les buiſſons leur agreſte pâture ;
L'arbre de Jupiter leur prodiguait ſes glands .
Les Zéphirs , qu'animait un éternel printemps ,
( 1 ) Je crois que le ſingulier eſt ici abſolument néceffaire.
On dit l'arrêt du criminel , & les arrêts du Parle
ment . Cette distinction eſt eſſentielle , & la faute l'eſt
auffi.
1
)
Fv
MERCURET
Voltigeant ſur des fleurs qu'on n'avait pas ſemées,
Exhalaient dans les airs des vapeurs embaumées.
Les champs, pour ſe charger des épis de Cérès ,
N'attendaient pas qu'un ſoc eût fouillé les guérets.
Le lait & le nectar ruiſſelaientdans les plaines ,
Et le miel à flots d'or coulait du creux des chênes.
MAI'S le fils de Saturne ufurpant l'Univers ,
Précipite ſon père au gouffre des enfers.
L'argent, moinspur que l'or, fait naître un nouvel âge.
Le cercle de l'année en ſaiſons ſe partage;
L'été , l'hiver , l'automne , en s'emparant. du temps
Laiſſent à peine entre eux éclore le printemps.
Des airs , par les chaleurs , la plaine eſt dévorée ;,
L'eau ſe durcit en glace au ſouffle de Borée.
Pour ſe défendre alors contre un Ciel rigoureux ,,
L'homme ſe réfugie au fond des antres creux. ,
Od mariant l'ofier à l'écorce du hêtre ,
Il treffe les cloiſons de ſon abri champêtre..
Letaureau ſubjugué gémit ſous l'aiguillon ,
Et les grains enfouis germentdans le fillón..
L'AGE d'argent expire , & l'airain le remplace..
La guerre enſanglanta cette troiſième race ;
Mais fon ſeul crime encor fut la ſoif des combats
L'âge de fer fouillé des plus noirs attentats ,,
Amenant l'ayarice && l'embûche homicide ,
Chaſſe la foi fincère & la pudeur timide..
LORNEMENTdes forêts en vaiſſeaux façonné,
DE FRANCE.
13
S'élance ſur ledos de Neptune étonné.
Le Nocher que les Cieux n'inſtruiſaient pas encore,.
Oſe affronter des mers & des vents qu'il ignore.
On diviſe les champs , on borne leur contour ,
Ils ne ſont plus communs comme l'air & le jour .
C'étoit peu des doux fruits de leur ſol tributaire,
On y creuſe la mine , on arrache à la terre
Le fer cruel , & l'or plus cruel que le fer ,
Fléaux en vain cachés aux voûtes de l'enfer :
Mars , que le fer ſeconde , & que l'or alimente ,
S'agite, & fait fonner ſon armure ſanglante.
On trafique du meurtre , & l'on vit de larcin :
L'hôte dans l'étranger accueille un afſaſſin :
L'époux reçoit la mort qu'il tramoita ſa femme :
L'aconit eſt broyé par la marâtre infame :
Le frère hait ſon frère ; & le fils , dans ſon coeur ,.
Du trépas de ſon père accuſe la lenteur.
Il n'eſt plus de vertus , & la divine Aftrée
Du globe teint de ſang a fui toute éplorée (1 ).
2
: (1) L'expreffion de ces vers eſt ſouvent élégante &:
préciſe. Mais ne peut-on pas leur reprocher un peu de :
féchereffe , & de tomber trop ſouvent deux à deux ? La
verfion de M. de Saint-Ange me ſemble plus poétique
*plus variée , & le nom de paraphrafe qu'on lui donne
ici me ſemble un peu dur. Cependant , je ne puis qu'ex--
horter l'Auteur à continuer. Son Ouvrage aura certaine
ment beaucoup de mérite , &nous pouvons avoir deus
bonnes traductions au lieu d'une.
Evj
132 MERCURE
Confidérations politiques fur l'Amour ( 1 ) .
OnN repréſente l'Amour tendant un arc&
menaçant les coeurs de ſes flèches inévitables.
Cette allégorie eſt juſte & belle fans
doute; mais ce n'eſt pas le ſeul emblême
ſous lequel on puiſſe peindre l'Amour. On
pourroit le repréſenter encore placé audeſſus
de la roue de fortune , & , du vent
de ſes aîles , l'agitant au gré de fon caprice,
& ôtant à Thémis fon bandeau , pour lui
mettre le ſien ſur les yeux. Celui qui ne
voit dans la machine de l'État que les refforts
politiques , n'en voit que la moitié. Il
eſt un moteur plus puiſſant & plus caché ,
qui change quelquefois la face du monde ,
(1 ) Cet article eſt extrait du tome IV du Dictionnaire
Univerſel des Sciences Morale , Économique,
Politique & Diplomatique , ou Bibliothèque de
P'Homme d'Éttaatt & du Citoyen. Nous avons rendu
compte des trois premiers tomes de cet important
Ouvrage. Nous parlerons du quatrième quand il
paroîtra ; mais l'Editeur ayant bien voulu nous en
communiquer quelques feuilles , nous nous empreffons
de publier d'avance ce morceau , qui nous a
paru propre à caractériſer la manière également utile
&intéreſſante dont toutes les matières font enviſagées
ſous un coup d'oeil politique , & rapportées à la
ſcience du bonheur de l'homme dans la Société
civile, qui doit être la fin de tout Gouvernement.
DE FRANCE. 133
qui élève ou renverſe les Miniſtres , dicte
ou abroge les Loix. C'eſt cette paffion qui a
ſi ſouvent afſfervi le ſexe qui régnoit , aux
volontés , aux fantaiſies de celui qui ne
régnoit pas.
Un Ainateur de l'Opéra ſe plaignoit de
ce que les Actrices dirigeoient tout , brouilloient
tout , commandoient en deſpotes
dans ce Spectacle. Un homme plus ſenſé
luitint ce propos : « Voulez-vous que ce
>>foient les hommes qui diſtribuent les
>> rôles , & qui règnent fur ce Théâtre ?
>>Nommez les femmes Directrices ; car ,
>> tant que les hommes feront Directeurs ,
>>ils feront eux - mêmes dirigés par les
>> femmes » . On peut dire de pluſieurs
Rois , de pluſieurs États , ce que ce Spectateur
diſoit de ces Héros factices , qui viennent
, en chantant , régner un moment fur
la Scène. C'eſt peut-être en cela que la Loi
ſalique eſt blamable : ôter l'empire aux
femmes, c'eſt l'ôter réellement aux hommes.
On a prétendu que le plus foible des deux
ſexes , étoit le plus fort par ſes charmes &
par ſa foibleſſe même. Ce principe ne peut
être général ; c'eſt ſouvent le fexe qui gouverne
qui eſt gouverné par l'autre ; & fi le
beau ſexe eft couronné , ſi le ſceptre tombe
en quenouille , ce font les mains des hommes
qui tiennent le fuſeau.
Les femmes font peu propres au gouver
MERCURE
nement d'un grand Etat; la vivacité de leun
efprit, leur inconstance naturelle , leur extrême
ſenſibilité , leur impatience , leur indifcrétion
, s'accordent peu avec la lenteur
des opérations néceſſaires pour confolider
une révolution , la profondeur & le myſtère
de la politique , & la ſcience fatigante des
détails. Cependant on peut dire que la plupart
des femmes qui ont porté le fceptre
l'ont porté dignement , que leurs règnes
ont été marqués par de grands événemens ,
que toutes leurs Loix ont porté un caractère
mâle & énergique. C'eſt que des hommes
qui , à un génie vaſte , à unjugement droit ,
àdes talens confommés , joignoient le talent
de plaire , régnoient ſous leur nom.
Par la raifon contraire , preſque tous les
Princes qui furent trop livrés aux femmes ,
montrèrent peu de grandeurdans leurs vues,
prirent un extérieur galant pour un extérieur
majestueux , changèrent de ſyſteme
chaque fois qu'ils changèrent de Maîtreffe ,
&n'admirent près d'eux que des intrigans
qu'on leur faifoir regarder comme des Politiques.
On adopte les opinions de la perfonne
qu'on aime , on voit tout par fes
yeux , & fon empire va quelquefois juſqu'à
nous faire chérir un rival déguiſé ſous le
nom d'ami. Il eſt peu d'hommes qui puiffent
dire : Je possède Laïs , mais elle ne me.
possède pas. Il eſt peu de Henri qui alent
DE FRANCE.
135
le courage de dire à Gabrielle : J'estime
mieux un Serviteur comme Sully , que vingt
Maîtreſſes comme vous. Cependant ce même
Henri IV eſt arrêté dans le cours de fes
triomphes , plutôt par un caprice paſſager ,
que par une paſſion véritable. Paris va ſe
rendre & le reconnoître ; la moitié des:
Habitans l'appelle ; l'autre moitié , frappée
de terreur , eft prête à tomber à ſes pieds.:
Il s'endort dans les bras de l'Abbeſſe de
Montmartre ; l'inſtant de la révolution eft
manqué : il faudra combattre encore pour
le rappeler ,& les François paieront deleur
fangles plaiſirsde leur Maître. Charles XII,..
plus fage , tourne bride dès qu'il apperçoita
ladangereuſe Ambaſſadrice qu'Augufte lui
envoie. C'eſt le ſeul ennemi devant lequel
il lui ſoit glorieux de fuir.
Ce n'eſt pas que l'influence des femmes
ait été toujours funeſte à la gloire ou à la
proſpérité des États. Les effets les plus heureux
font nés quelquefois de cette cauſe
puiſſante&bien dirigée. Le Duc de Bourgogne
, d'ailleurs fi grand, ſi juſternent:
chéri , fait en Flandres une campagne inutile
& honteufe. La Duchefſe qui entend
blâmer la conduite de ſon époux , verſe des
larmes ; la veuve Scarron les recueille fur
un ruban , l'envoie au Prince , & ranime
ainſi dans ſon coeur l'amour de la gloire..
Agnès ofe dire à Charles VII , qu'elle ne
4
136 MERC
veut point pour Amant un Roi ſans Cou
ronne ; Charles s'arrache de fes bras , &
vole au champ d'honneur. Quels prodiges
de bravoure n'a pas enfanté cette galanterie
qui étoit la baſe de l'ancienne Chevalerie ?
Tel fut un Héros , parce qu'il portoit fur
fon bouclier le chiffre de ſa Maîtreffe , &
fon ruban attaché à ſa lance , qui , ſans cet -
appareil , n'eût été qu'un Soldat vulgaire.
L'amour de la Patrie &du devoir , eft fou
vent un ſentiment froid , parce qu'il eſt raiſonné
; l'amour des femmes exalte plus
l'âme , peut - être par cela même qu'il eſt
aveugle. Le Chevalier qui croyoit combattre
pour l'Etat & pour le Roi , ne combattoit
en effet que pour plaire à ſa Dame. Un
fourire étoit le prix de ſon ſang verſé dans
les combats ; c'étoit à ſes pieds qu'il mettoit
les drapeaux enlevés à l'ennemi . C'étoit
fur ces trophées qu'il ſe repoſoit près d'elle.
Dans ces tems romaneſques , les femmes
ſeules aimoient l'État , les Guerriers adoroient
les femmes , & ces Citoyennes immoloient
leurs Amans à la défenſe com-
MERCUREI
mune.
Licurgue , le ſévère Licurgue , l'ennemi
de tous les plaiſirs , le fléau de toutes les
paffions , ſe garda bien de profcrire cellede
l'Amour. Il ſembloit n'avoir réprimé toutes
les autres , que pour donner à celle- ci les
forces qu'il leur ôtoit. Il ſavoit qu'une
DE FRANCE. 137
troupe eſt invincible quand la plus belle eſt
le prix du plus brave.
En général , l'eſprit de la galanterie eſt
plus favorable à la proſpérité d'une République
qu'à celle d'un Royaume. L'amour
du bien publicétant , dans une République,
le ſentiment prédominant , c'eſt vers cet
objet que les femmes dirigent les mouvemens
de leurs adorateurs. Les femmes ,
priſes collectivement , étant honnêtes &
juſtes , tous les efforts de leur puiſſance ne
peuvent ſe réunir que vers un but juſte &
honnête. D'ailleurs, chaque Citoyen jouant
un rôle dans l'État , ayant une voix délibérative
, les heureuſes impreſſions qu'il a
reçues , les nobles ſentimens que les femmes
lui inſpirent , ne font point perdus pour la
cauſe commune. Dans une Monarchie au
contraire , l'Amour n'a d'autres effets que
ceux de l'Amour même ; la patrie n'eſt pour
rien dans les entretiens des Amans , parce
que ni l'un ni l'autre ne peuvent influer
fur le Gouvernement ; les femmes qui
paroiſſent à la Cour pour s'y difputer les
regards & le coeur du Souverain , font done
les ſeules qui aient quelque influence fur
le Corps Politique. Mais avant d'aſpirer
à faire oublier au Souverain ſes devoirs ,
n'ont-elles pas elles-mêmes oublié les leurs?
Avant de ſe donner en ſpectacle , n'a-t-il
pas fallu mettre bas toute pudeur , & s'ac138
MERCURE
coutumer à braver le mépris des Courtiſans
cachés ſous leur humble perfifflage ? Que
peut-on attendre dès-lors d'un coeur flétri ,
qui s'eſt fait une étude de s'accoutumer à
l'ignominie: car la pompe qui les environne,
leshommages des vils flatteurs ne leur déguiſent
point leur opprobre. Agnès , la
moins méprifable de ces Courtiſanes , étoit
de bonne - foi , & fe rendoit justice avec
une ingénuité qui feroit preſque pardonner
ſes défordres. Que la Vallière , épriſe pour
le plus beau & le plus grand des Rois , foupire
pour lui ; que de tous les biens que fon
amour lui offre , elle n'accepte que fon
coeur , on l'excuſe lorſqu'elle règne ; on la
plaint lorſqu'elle eſt diſgraciée ; & tandis
qu'elle verſe dans ſa retraite des pleurs de
repentir , l'homme ſenſible lui donne des
larmes depitié.
L'hiſtoire offre peu d'exemples plus ignominieux
de la foibleſſe d'un Amant couronné
, que le règne d'Henri II. François I
lui laiſſoit un grand exemple ; la Nature
lui avoit donné de grands moyens pour le
fuivre : déjà il étoit entré dans le chemin de
la gloire ; déjà vainqueur à Renti , il avoit
vengé l'affront de Pavie. Diane paroît ;Henri
n'eſt plus qu'un eſclave ſur le Trône ; elle
avoit été l'amante du père , elle fut la Maîtreffe
du fils. Dès cet inſtant , ces dons , ou
plutôt ces impôts , qui font les garants de
DEFRANCE. 139
la propriété, dépôt ſacré qui appartient à la
Patrie, bien plus qu'au Roi qui la gouverne ,
ſont prodigués à la Ducheffe , & vorit s'engloutir
dans les fondemens du château
d'Anet. Tout ce qui ne veut pas baiſſer
devant le vice un front foumis , & lui rendre
hommage , eſt banni de la Cour. L'exil
eſt le prix de la verru ; l'accès du trône n'eſt
plus ouvert qu'à des flatteurs auſſi corrompus
que celle qui en tient les barrières; le
Tréſorier de l'Etat n'eſt plus que celui de la
Favorite; le Peuple devient Tributaire de la
vanité d'une femme; un Cardinal , iſſu de
la plus ancienne Maison de l'Europe , avilit
& fon nom & la pourpre Romaine , jufqu'à
devenir le Miniſtre d'une Intrigante ;
enfin , pour comble d'horreur , l'intérêt de
l'Etat eſt vendu aux ennemis danslesTraités.
Henri meurt , la diſgrâce de ſa Maîtreffe ne
répare point les maux de l'Etat, & n'efface
point ces chiffres tracés ſur le marbre , éternels
monumens des malheurs de la France ,
&de la honte de ſon Maître.
En Angleterre , une femme change la
face de l'Etat , donne à la Nation un nouveau
culte , chaſſe une Reine vertueufe du
lit & du trône de ſon époux , allume le
flambeau des guerres civiles , & va porter ſa
tête ſur l'échafaud , victime elle-même de
la cruauté qu'elle avoit inſpirée à fon
Amant.
140
MERCURE
Ce peu d'exemples fuffit fans doute pour
apprendre aux Rois à endurcir leurs coeurs
contre les traits de l'Amour. Mais entourés
d'Intrigans , qui , trop mal habiles pour les
gouverner par eux-mêmes , tâtent fans ceffe
leur foible , & cherchent à ſaiſir ces inſtans>
où le Sage lui-même n'oſe compter fur fa
vertu , ils ne trouvent dans leurs Courtiſans
que des ennemis ſecrets qui entretiennent ,
avec les paffions du Prince, une intelligence
maligne; toujours prêts , au premier defir
du Maître , à jouer auprès de lui le rôle
infâme qu'ils mépriſent dans ceux qui le
jouent auprès d'eux-mêmes. Rarement un
grand Miniſtre eut recours à ces vils inſtrumens
pour s'emparer de l'ame de fon Souverain.
Jaloux de ſa gloire , c'eſt par fon
génie , c'eſt par la perfuafion qu'il veut
mériter ſa confiance. Les petits talens ſeuls
defcendent à ces odieuſes reſſources .
Heureux le peuple dont le Souverain ,
amantde fon épouſe , ſans être ſon eſclave ,
ne chériſſant qu'elle , fon peuple & la vertu,
reſpecte les loix de l'hymenée ſi ſouvent
violées ſur le Trône , & trouve ſes plaifirs
dans ſes devoirs : fûr d'être reſpecté tant
qu'il ſe reſpecte , l'eſtime publique juftifie
celle qu'il conçoit néceſſairement pour luimême.
Son exemple prépare la révolution
des moeurs , & rappelle par degrés la vertu
fur la terre. Si long - temps en butte auxr
DE FRANCE. 141
:
traits du ridicule , elle oppoſe enfin cet
exemple au vice qui la perfifloit. L'homme
avili par la débauche n'oſe plus prétendre
au rang où ſa naiſſance lui permettoit d'afpirer
, & l'ambition , plus forte dans ſon
coeur que ſes autres paſſions , le force à
reſſembler à fon Maître , pour mériter d'en
être apperçu.
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du dernier Mercure .
Le mot de l'Enigme eſt Panier ; celui
du Logogryphe eſt Mercure , dans lequel
font les mots mer , ré , cur , Cure , écume ,
mère , écu .
J
ÉNIGME.
E SUIS bon & je ſuis mauvais ,
Je ſuis inconſtant & fidèle ,
:Leplaifir ſéduiſant & la douleur cruelle ,
Et l'effort des vertus , & l'excès des forfaits
Sont également mes effets.
Au ſeindes voluptés je fais verſer des larmes ;
Tout ce que l'univers produit
Ne peut réſiſter à mes armes ;
Je fais charmer le temps , & le temps me détruit..
142. MERCURE
LOGOGRYPHE.
....
H
ABITANTE des champs , j'annonce lebeau temps,
Car on me voit toujours naître avec le printemps.
Sitôt que je parois , pour parer ſa Colette
Le Berger amoureux dépouille ma retraite;
Et, ſans nulle pitié, moiſſonnant mes beaux jours ,
Hélas! il les conſacre à ſes tendres amours
Sans te mettre , Lecteur , l'eſprit à la torture ,
Cherches dans les huit piedsqui formentma ſtructure :
D'abord tu trouveras de la Provence un fruit ;
De l'ame le miroir ; ce qui paroît la nuit ;
De l'aimable liqueur la part la plus groſſière ;
Le trône des p'aiſirs ; un oiſeau de rivière;
Un Prophête fameux enlevé dans les cieux ;
Ceque doit reſpecter un Roi judicieux;
Tu trouveras encore une ſaiſon joyeuſe ;
Un meuble de Religieuſe ;
Le Dieu qui tient les vents enchaînés dans les fers;
Ceque fait un oiſeau quand il eſt dans les airs ;
Nuit&jour ce qui touche aux appas de Conſtande ;
Un crime qui conduit un homme à la potence ;
Un appas ſéduiſant , & qui dépend du fort ;
Ce qu'on perd de plus cher fitôt que l'on eſt mort.
Si tu veux , à la fin , dévoiler ce myſtère ,
Vas-t'en aux champs de Mars , je ſuis un nom de
guerre .....
DE FRANCE.
143
AIR de la FESTE DE VILLAGE.
Allegretto.
2
4
Sous un or-meau , la jeune Annet-
te Dor-moit en paix , au près de
fon trou peau , Le gros Lu cas
la voit ſeu- let-te , Et , ſans bruit ,
glif -
-- ſe ſous l'or - meau.
Ah ! ſe dit- il , ma Bergerette ,
Si je croyois ne te pas offenſer ,
Deſſus ta main , tant rondelette ,
Je volerois unpetit baifer,
fe
1
44 MERCURE
Quand on aime , on eſt téméraire ,
Et ſous l'ormeau , ſoudain le gros Lucas
Prit deux baiſers à la Bergere ,
Tout en diſant qu'il ne l'oſoit pas.
Méfiez-vous , jeunes Fillettes ,
Méfiez- vous des Bergers du hameau ,
Menez aux champs vos Brebiettes ;
Mais ne dormez jamais ſous l'ormeau.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Suite du Poëme de l'Éloquence , par M.
l'Abbé de la Serre .
:
L'influence du Gouvernement fur l'Eloquence
, n'offroit pas un champ moins fécond
que l'influence de la vertu. Mais c'eſt
ici le cas de dire : Defuntque manus pofcentibus
arvis.
Dans tous les temps ſans doute , on a vu l'Éloquence
Éprouver des cliınats la ſecrette influence ;
Mais dépendant du fol encor moins que des lois ,
Elle fuit les tyrans & reſpecte les Rois.
Les brandons deſtructeurs de l'ardent deſpotiſme ,
Deſsèchent legénie ainſi que l'héroïſme.
Rome
f
DE
145
FRANCE.
Ronie qui vit long-temps briller dans ſes remparts
Les fruits de la ſageſſe & lesfleurs des beaux Arts ;
Rome , en grandes vertus, en grands talens féconde,
Rome la Souveraine , & l'École du monde ,
Contrainte de plier ſous un joug redouté ,
Perdit fon éloquence avec ſa liberté.
Cemorceau ſe reſſent encore de la négligence
du Poëte , & de la précipitation avec
laquelle il a écrit. Rome perditfon éloquence
avecſa liberté : voilà l'idée principale ; tout
ce qui précèdeydoit aboutir. Il falloit donc
dire , à ce qu'il nous ſemble , Rome qui
avoit entendu les Valérius , les Servilius &
les Gracches défendre la cause du peuple
contre l'orgueil& l'avarice du Sénat, perdit
fon éloquence avec ſa liberté. Mais quel
rapport ont avec l'éloquence les fruits de
la ſageſſe , & lesfleurs des beaux Arts , &
- la domination de Rome ? Lorſque M. de
Voltaire a appelé Londres le Magafin du
monde & le Temple des Arts , il a joint
deux idées analogues ; mais Rome la Souveraine
& l'Écoledu monde , préſente deux
idées incohérentes : une Souveraine n'eſt
point une École. C'eſt le ſoin d'aſſortir les
images qui fait le mérite du ſtyle figuré.
Qui put nous diſputer le prix de l'éloquence ,
Quand Louis déploya ſa ſuprême puiſſance
Is Juillet 1778 . G
1
1
146 MERCURE
Aux yeux de ce Sénat , que l'on vit tant de fois
Contre l'oppreffion faiſant tonner les lois,
Aux flots impétueux du bouillant deſpotiſme
C
Oppoſer la vigueur du vrai patriotiſme ,
Et forcer , de refpect & d'amour animé ,
Le peuple d'être heureux , le Prince d'être aimé.
Les Eſchines tonnant dans la place d'Athène ,
Les Graques défendant la liberté Romaine ,
Pour foutenir tes droits , auguſte liberté ,
Ont- ils montréjamais plus d'intrépidité ?
Le Poëte ajoute que c'eſt en France que
l'Eloquence a dû fleurir , & de-là les noms
d'Aubry , d'Evrard , de le Normand , de .
Cochin , devenus célèbres , comme ſi le
Gouvernement faiſoit quelque choſe à l'élo->
quence du Barreau. Il influe ſans doute fur
l'éloquence politique ; mais à l'éloquence
judiciaire il ne fait rien , ou fait très-peu
de choſe. C'eſt ce qu'il falloit diftinguer.
Un Sénat , un Roi modéré , un Deſpote ,
ſe mêlent auſſi peu l'un que l'autre du ſtyle
& du ton de la plaidoirie. Mais s'il s'agit
des affaires publiques , c'eſt alors que l'Eloquence
eſt plus hardie ou plus timide , plus
élevée ou plus rampante , plus libre , en un
mot , ou plus contrainte , felon la nature du
Gouvernement.
Ce quatrième chant eſt terminé par une
comparaiſon du courſier indompté , ſym-
2
DE FRANC 147
bole de l'Éloquence républicaine , avec le
cheval de manège , ſymbole de notre Eloquence
tempérée. Dans ce morceau , l'on
voit ſenſiblement le talent de la poéfie , &
l'on regrette qu'un homme capable de bien
penfer & de bien écrire travaille ſi négligemment.
L'influence des connoiſſances , fur le
talent de l'Orateur , eſt le ſujet du cinquième
chant.
L'eſprit comme la terre a beſoin de culture.
Fouillez les vaſtes champs de la Littérature.
Élèves des Anciens , dans leurs nobles écrits ,
Épurez votre goût , fécondez vos eſprits.
e
i
Au lieu de la comparaiſon de l'abeille qui
vient à l'appui de ce précepte ſi commun,
&qui eſt elle-même ſi commune, le Poëte
pouvoit indiquer les bons modèles , & les
véritables ſources Un difcernement juſte
des exemples à ſuivre & des exemples à
éviter , auroit rendu cette leçon plus intéreffante
& plus utile. Après l'étude des
Livres , il recommande à l'Orateur celle
de la nature :
Il doit connoître l'homme , étonnant aſſemblage
De vices, de vertus , de crainte & de courage ;
Gourmandant quelquefois ſes rébelles penchants ,
Et pliant tous les jours ſous l'empire des ſens ;
Gij
148, MERCURE
De contrariétés, ſource , hélas ! trop féconde,
Le chef-d'oeuvre , l'opprobre & l'énigme du monde.
Ici l'Auteur décrit rapidement les moeurs
des différens âges de la vie , des différens
pays , & des deux ſexes comparés l'un à
l'autre; mais ces études conviennent mieux
à la poéſie qu'à l'éloquence . Elles font
placées dans l'Art Poétique d'Horace ; elles
ne le fontpoint ici. Mais l'Auteur s'éloigne
encore plus de fon objet , lorſqu'il conſeille
à l'Orateur de parcourir les ateliers des
Arts pour y chercher des métaphores; ou
lorſqu,e le plaçant ſur un côteau , il lui fait
voir
Les ormeaux aux tilleuls mariant leurs feuillages ,
Les pampres de Bacchus , les épis de Cérès ,
L'onde qui réfléchit l'or flottant des guérets ,
Dans les bois ombragés les légères fauvettes ,
Mêlant leurs tendres ſons aux accens des muſettes,
De jeunes tourtereaux enivrés de plaiſirs ,
Roucoulant les tranſports des amoureuxdefirs.
C'eſt aſſurément s'amufer àde bien frivoles
ſuperfluités , tandis que l'étude approfondie
de l'histoire , de la morale , de la politique,
des loix, de l'opinion religieuſe chez
les différers peuples du monde , ſources
fécondes en exemples , en autorités , en
moyens oratoires , appeloient toute l'attenDE
FRANCE. 149
tion. Mais ce qu'il y a d'inconcevable , c'eſt
que parmi les études de l'Orateur , il ne
foit pas dit un mot des anciens modèles de
l'Éloquence. Le Poëte nous cite Corneille
& Molière , & ne daigne pas même nommer
Démosthène & Cicéron. Voilà les
hommes qu'il falloit peindre après les avoir
férieuſement & profondément étudiés. Mais
il ne s'eſt pas même appliqué à ſaiſir le caractère
de nos Orateurs modernes . Que
l'on devine par exemple quel eſt celui dont
il a dit :
Dans de ſavants combats cet Athlète intrépide
Faiſant de la raiſon étinceler l'égide ,
Tantôt portant des coups , & tantôt les parant,
Accabloit ſous ſes coups le menfonge expirant;
Des modernes Sylla démaſquoit l'impofture ,
Vengeoit les moeurs , l'autel , le trône & la nature ;
Et ſous le joug des Loix accablant l'oppreſſeur ,
Aux ſujets étonnés révéloit leur grandeur.
Eſt-ce là le fage d'Agueſſeau , ce Magiftrat
dont la gravité ne s'eſt jamais permis
un mouvement d'éloquence paffionnée ?
A tous momens on eft tenté de dire au
Poëte : donnez-vous le temps de penfer ;
choiſiſſez mieux vos comparaiſons , vos
images & vos exemples. Sur - tout n'outragez
pas les hommes,recommandables
Giij
150 MERCURE
こ
que vous louez en les affociant avec des
hommes indignes d'être, nommés à côté
d'eux ; & parmi les Orateurs dont la France
ſe glorifie , ne citez pas de vils déclamateurs
, dont le ſtyle eſt auſſi faux que l'ame,
&qui ont avili leur plume par tout ce que
l'impudence & la calomnie ont de plus
odieux : enfin , dans un Ouvrage où vous
louez le Normand , d'Agueſſeau , Thomas ,
ne vous abaiſſez pas juſqu'à louer L **..
Le ſixième chant , deſtiné à peindre les
effets de l'Eloquence , eſt preſque tout employé
à décrire les progrès des Sciences &
des Arts les plus étrangers à l'Éloquence. Il
nous fait paſſer du théâtre de la Tragédie
à celui dela Muſique & de la Danſe; de-là,
au cabinet d'une femme qui écrit de jolis
Romans ; de-là , dans le laboratoire de nos
Mechaniciens & de nos Chimiſtes. Qui
s'attendroit à voir attribuer à l'Eloquence
les progrès de la phyſique , de l'aſtronomie ,
de la navigation , des manufactures de foie ,
les découvertes de l'air fixe & de l'électricité
? Au moins ſi ces détails étoient travaillés
avec foin , on pardonneroit au Poëte
d'avoir voulu les employer ; mais eſt on
excuſable de perdre de vue les effets de
l'Eloquence , pour dire des Navigateurs
qu'ils transportent chez nous mille climats
divers ; que l'adreſſe de Vaucanson donne
au fer , prête aubois une heureuſeſouplefſſe ;
I
2:
DE
151
FRANCE.
L
:
&que des muscles d'acier rivalisent lesfons
de l'enchanteur Blavet ?
L'on voit , dit le Poëte , en parlant des
boudoirs des femmes ,
L'on voit près des pompons briller les madrepores ;
Kapperçoisfur les murs des globes , des phosphores
Des tubes gradués , qui révèlent aux yeux
La peſanteur de l'air & la marche des cieux. i
Les tubes pour meſurer la peſanteur de
l'air , les globes pour figurer les mouvemens
des cieux : cela s'entend ; mais les phofphores
, que font-ils là ? Ils riment avec les
madrepores.
Enfin , le Poëte revient à ſon ſujet , & à
propos de l'éloquence de Céſar , qu'il appelle
l'infinuant César , il amène avec affez
d'adreſſe l'éloge du grand Condé , & celui
d'un Prince qui marche ſur les traces de ce
Héros.
Cet Enghien, le ſauveur , le Céſar de la France ,
Autant qu'à ſa valeur dût à ſon éloquence.
Dans les plaines de Lens , ſes Soldats alarmés
Sentent l'eſpoir renaître en leurs coeurs enflammés.
Léopol vainement à leur bouillant courage ,
Du nombre & du terrein oppoſe l'avantage ;
En vain de toutes parts , prélude des combats ,
+
Les cylindres tonnans vomiſſent le trépas .
<<Rappelez-vous, amis, Rocroi, Fribourg, Norlingue;
Giv
152 MERCURE
➤C'eſt au ſeindes dangersqu'un François ſediftingue.
>> Qui brava le Germain , craindroit-il l'Eſpagnol ?
20 >> Le Vainqueur de Merci doit vaincre Léopol ».
Il dit : nos Légions , que ce diſcours enflamme ,
Affrontent le péril ,bravent le fer , laflamme ;
Etdes Ibériens les nombreux bataillons ,
De leur fang , en fuyant, inondent les fillons.
Enghien ! l'art d'émouvoir, de combattre& de plaire,
Dans ta Maiſon auguſte eſt donc héréditaire !
Ce morceau & bien d'autres prouvent que
M. l'Abbé de la Serre n'a qu'à vouloir ,
pour donner à ſon ſtyle de l'élégance & de
Ja nobleſſe. Ce n'eſt pas le talent , nous le
répétons avec plaiſir , c'eſt le travail qui
manque à fon Poëme. Le malheur des
Écrivains éloignés de Paris , eſt de n'avoir
pas auprès d'eux des Cenſeurs affez difficiles.
Quelques amis un peu ſévères lui auroient
conſeillédeméditer , d'approfondir , de développer
ſon ſujet,& fur-tout de le circonfcrire
; ils l'auroient empêché de s'en écarter
comme il fait ſi ſouvent; ils auroient exigé
de lui qu'en parlant de l'influence des Gouvernemens
fur l'éloquence , il eût déterminéd'une
manière plus préciſe& plus frappante
ce qu'elle fut dans les États de la
Grèce aſſemblée, dans leConfeil de Lacédémone
, & dans la Tribune d'Athène ;
ce qu'elle fut à Rome dans le Sénat ou
dans le Forum, ſous les Confuls & fous les
DE FRANCE.
153
Empereurs , ſous les Nérons & ſous les
Antonins ; ce qu'elle doit être en Angleterre
, & ce qu'elle peut être en France ,
&c. &c. L'excellent Ouvrage de M. Thomas
fur les Éloges , eût été pour lui une
mine d'or ; & ſes amis lui auroient recommandé
d'en faire une profonde étude. Ils
auroient exigé de lui , qu'à l'influence de la
vertu , il oppofât celle des vices, & à l'influence
de la ſenſibilité , celle des paffions
fur l'Eloquence , qu'elles corrompent &
qu'elles rendent corruptrice. C'eſt une belle
choſe à peindre que cette Eloquence paffionnée
& terrible , qui ſe répand comme
un incendie , & qui embraſe tous les efprits
; cette Eloquence fière & fougueufe
qui dédaigne les ornemens , les artifices ,
les détours , d'autant plus belle , qu'elle eſt
inculte ,& que fes forces lui tiennent lieu
de grâces. Ainfi , en le frappant de la grandeur
de ſon ſujet , ſes amis l'auroient engagé
à le travailler dignement , à rendre
l'enſemble de ſon Ouvrage auſſi régulier
aufficomplet, auffi varié qu'il pouvoit l'êtres
à ne s'épargner ſur aucun détail ; à éviter
toute eſpèce d'incorrection & de négligence;
às'interdire les inverſions auxquelles
La langue ſe refuſe , comme celle-ci par
exemple :
Tour ſtyle,, du fujet le met à l'uniffon
G
154
MERCURE
à choiſir le mot propre & juſte ; à ne pas
dire:
Pour parvenir à l'ame il fautflatter les ſens.
car la douleur ne flatte pas les fens , & la
douleur parvient à l'ame.
A ne pas dire : ;
Auteurs , du vrai talent réclamez-vous le prix ?
car ce n'est pas réclamer le prix que de l'ambitionner.
A ne pas dire :
Pardes preuves ſans ceſſe étayez vos images.
car les images n'ont pas beſoin de preuves,
&on ne les étaye pas ; & au contraire , ils
l'auroient invité à être toujours auffi correct
que dans ces vers :
1 Qui ne l'embellit pas trahit la vérité .....
Choififfez bien les fleurs , ne les prodiguez pas :
Plus un éloge eſt court , & plus il a d'appas ....
Pourſuivez l'envieux , qui , dévoré d'ennui ,
Aplacé ſon bonheur dans le malheur d'autrui .....
'Orateur , ou trop froid , ou trop impétueux ,
Peindra mal la vertu , s'il n'eſt pas vertueux ....
Peut-on me faire aimer ce que l'on n'aime pas ?
Aimable liberté , tes rayons bienfaiſans
font éclore les Arts & germer les talens ....
L'éloquence affervit mes penchants à la loi ,
Mes ſens à la raiſon , ma raiſon à la foi ....
DEFRANCE. iss
Souverains , dont le peuple , & fans moeurs & fans
force ,
Savoure des plaiſirs la dangereuſe amorce ,
Pour changer vos Sujets par le luxe amollis ,
Ou dans les voluptés triſtement avilis ,
Faites tonner les Loix bien moins que l'éloquence.
Les Loix rappelleront peut-être la décence;
Mais jamais la vertu. Leur auſtère rigueur
Arrêtera la main ſans réformer le coeur.
Le talent d'émouvoir eſt le premier des droits ;
Et le grand Écrivain eſt plus fort que les Rois.
Toujours l'opinion à ſon char nous entraîne ;
Et de l'opinion l'éloquence eſt la reine.
Celui qui a fait ces vers mérite qu'on l'exhorte
à retravailler fon Ouvrage. Virgile ,
Horace , Defpréaux & Pope , en compofant
les Géorgiques , l'Art Poétique , &
l'Effai fur l'Homme , ne s'en font pas fait
un amusement , mais une affaire férieuſe ;
& c'en est une qu'un Poëme ſur l'Eloquence.
Par M. M **.
Réglemens de Sa Majesté Impériale Catherine
II , pour l'Administration des Gouvernemens
de l'Empire des Ruffies , traduit
d'après l'original Allemand, imprimé
à Pétersbourg. A Liége , chez C. Plom-
- teux , Imprimeur de Meſſeigneurs les
États , 1 vol. in-4°. 1777
Gvj
156 MERCURE
Les Loix& les Conſtitutions qui fuffiſent
lors de la formation d'un Empire , & dans
fon premier état , deviennent défectueuſes
& infuffifantes , lorſque diverſes révolutions
en ont changé l'existence politique
au-dedans & au-dehors. Que l'on compare
ce que la Ruffie eſt aujourd'hui avec ce
qu'elle étoit au commencement de ce ſiècle,
fans remonter à une époque plus reculée ;
que l'on confidère combien elle a acquis de
majeſté, de forces &de ſplendeur en moins
de cinquante ans ; ſes frontières reculées au.
loin , l'accroiffement rapide de ſa population
, de fon induſtrie , de fon commerce;
fes forces de terre & de mer accrues à l'égal
des plus grandes Puiſſances ; de nombreuſes
Colonies floriffantes là où il n'y avoit que
des lignes , & au-delà de ces lignes des déferts;
ces déſerts mêmes , & des pays immenfes
peuples & cultivés ; des établiſſemens
de toute eſpèce formés & maintenus
avec une magnificence vraiment Impériale ,
au plus grand avantage du Peuple ; ce Peuple
police , inftruit , éclairé. Qui ne ſentque
ces heureux changemens , en donnant au
Gouvernement de nouvelles peines &plus
d'embarras , exigent plusde foins , de Loix
& de Réglemens pour maintenir l'ordre
public.
Pierre- le-Grand ſembla fonderunnouvel
Empire ;ce fut au ſeinde l'adverſité que fon
DE FRANCE.
157
/
ame altière commença à montrer fon énergie.
La bonne diſcipline qu'il introduifit
dans ſes Armées de terre , & la création
d'une Flotte , lui firent terminer heureuſement
une guerre long - tems malheureuſe ,
& accroître la Ruffie de trois Principautés.
Le Czar , vainqueur en Turquie & en
Perſe , plus jaloux encore de faire fleurir
l'intérieur de ſes États , que de les aggrandir
par des conquêtes , fondoit des Villes ,
creuſoit des Ports , & remédioit aux défauts
d'une adminiſtration informe. Il porta fon
attention juſques ſur les moindres objets ,
&ne laiffa aucune partie ſans de nouveaux
Réglemens. Mais ces ſages inſtitutions
étoient encore dans leur première enfance ,
lorſque ce Prince mourut. Alors de nouveaux
événemens , des principes& des ſentimens
différens ; des guerres fréquentes ,
une politique plus étendue & portée ſur
d'autres objets, apportèrent des changemens
aux plans de ce glorieux Monarque , en
même-tems qu'ils en firent connoître les
inconvéniens & les avantages. On vit Catherine
II , dès le premier jour de fon avénement
au Trône , s'appliquer à connoître
toutes les parties de l'adminiſtration , pour y
introduire une utile réforme , & les nou
velles Loix que le changement des circonftances
rendoit néceſſaires. Déjà , en 1766,
des Députés de tout l'Empire , étoiens
1
1y8 MERCURE
afemblés pour étudier les beſoins de l'État,
les vicesde chaque département, les moyens
de les corriger , & la meilleure forme d'adminiſtration
qui convenoit à chaque partie.
La Commiſſion de Légiflation continuoic
ſes travaux avec un zèle infatigable & un
ſuccès égal. On étoit près d'en recueillir les
fruits , lorſque la guerre contre les Turcs ,
qui a duré fix ans , jointe à d'autres événemens
auffi difficiles que dangereux , ôta à
cette Commiffion pluſieurs de ſes Membres,
&aux autres la poſſibilité de parvenir à la
confection entière du Code projeté. Après
ces déplorables années , pendant leſquelles
toutes les penſées du Gouvernement étoient
néceſſairement tournées vers le ſoin de défendre
la Patrie contre des ennemis étrangers
& domeſtiques , les travaux pacifiques
furent repris avec une nouvelle activité ; &
ces Réglemens publiés à Moſcou , en 1775 ,
font le premier fruit de la Commiſſion de
légiflation , & une preuve ſignalée de l'affection
de l'Impératrice pour le bon ordre
& le bien de ſes Peuples. Dans quelques
Gouvernemens il n'y avoit ni affez de Tribunaux
, ni affez de Magiftrats pour les
remplir convenablement. Dans d'autreess,
toutes les affaires confondues enſemble , ſe
traitoient au ſeul & même Tribunal de la
Régence. La lenteur , la négligence , l'omiffion
, la partialité , & d'autres vexations ,
DEFRANCE.
159
F
étoient les fuites naturelles de cette confufion.
La nouvelle Ordonnance remet tout
dans l'ordre , fur-tout pour l'adminiftration
de la Juſtice, qu'elle ſemble avoir principalement
en vue. Les Tribunaux de Justice
ſont ſéparés de la Régence ; l'on preſcrit à
chaque Tribunal ſes attributions , ſes devoirs
, ſes règles , & on le met en état de
remplir ce qui lui eſt preſcrit; on affermit
de plus en plus la tranquillité & la sûreté
publique , & l'on pourvoit également au
bien particulier & individuel de tant d'Habitans
de race & d'origine différentes , qui
peuplent le vaſte Empire des Ruffies.
Cette Ordonnance eſt diviſée en vingthuit
Chapitres. Le premier offre le tableau
d'un Gouvernement & de ſon adminiſtration
: les ſuivans traitent de la nomination
aux Charges , du Gouverneur Général ,
de la Régence , de la Cour de Juſtice
criminelle , de la Procédure criminelle ,
de la Cour de Juſtice civile , de la Cour
ou Chambre des Finances des Tribunaux
de judicature en général , de la levée
des Impôts , de la tutelle ou garde - noblė ,
&c. &c. Nous ne nous propoſons pas d'entrer
dans le détail de tous ces objets ; mais
nous nous arrêterons au Chapitre vingtfixième
, parce qu'il traite de l'établiſſement
d'un Tribunal particulierque nous ne voyons
érigé nulle part ailleurs. Comme la sûreté
160 MERCURE
>>particulière de chacun de nos fidèles Su
• jets , dit le Légiſlateur , nous eſt infini-
> ment précieuſe , & intéreſſe vivement
>> notre humanité , afin de prêter une main
> ſecourable à ceux qui fouffrent quelquefois
>>par une fatalité malheureuſe , ou par le
>>concours de différentes circonstances qui
>>aggravent leur fort au-delà de la propor
» tionde leurs fautes , nous jugeons à pro-
>> pos d'ériger, érigeons & ordonnons d'éta
>> blir dans chaque Gouvernement , un Tri-
>>bunal ſous le nom de Tribunal de Conf-
>> cience ». Nous copions la traduction que
nous avons ſous les yeux ; peut-être vaudroit-
il mieux traduire Tribunald'équitéque
Tribunal de confcience ? Quoi qu'il en foit
Pobjet de ce Tribunal paroît être de remé.
dier aux inconvéniens de la Juſtice rigoureuſe,
qui devient ſouvent une injuftice
réelle , ſuivant cet axiome : Summum jus
fumma injuria. Ce Tribunal étant établi
pour ſervir de boulevard à la sûreté particulière
ou perſonnelle , les règles générales
que doivent fuivre les Juges en toute occa
fion , font l'humanité , les égards pour la
perſonne du prochain comme homme ,
l'averfion pour toute oppreffion. Ce Tribu+
nal , loin d'appeſantir le joug des Loix fur
qui que ceſoit,doitapporter au contraire une
prudence compatiſſante,&une équité fecousable
dans toutes les affaires qui lui long
و
:
DE FRANCE. 161
confiées , jugeant plutôt ſuivant la confcience&
le droit naturel , que ſelon la dureté
de la Lettre. Ce Tribunal eſt établi
pour empêcher les Particuliers de ſe ruiner
en procédures ; pour arrêter les inimitiés ,
les querelles , les procès qui ſe perpétuent
dans les familles ; pour procurer à chacun
une vie honnête , tranquille , conforme aux
Loix ; pour affurer à tout Citoyen la jouiffance
de ce qui lui appartient , ſans qu'il
s'engage dans le labyrinthe de la chicane ,
au riſque d'y perdre le bon droit que ne
peut lui refuſer la confciencede touthomme
honnête & inftruit ; pour ſoulager les autres
Tribunaux par l'accommodement des
Parties conteftantes. Ce Tribunal peut décider
, ſans procédure , toutes les conteftations
, foit fur les moyens d'accommodemens
propofés par les Parties, foir ſur le
fentiment des Arbitres choiſis & agréés , ou
fur le fentiment du Tribunal même ; mais
il ne décide rien que de concert avec les
Parties qui doivent accepter la déciſion propoſée;
autrement , ſi après que le Tribunal,
conjointement avec les Parties , ou les Arbitres
qu'elles ont nommés , a épuiſé tous
les moyens d'accommodement , elles ne
peuvent pas s'accorder , & n'en acceptent
aucun , alors il leur déclare qu'il ne peut
plus rien faire dans leur conteftation , &
qu'elle doit être portée à la Cour de Juſtice
162 MERCURE
qu'elle concerne, pour y être jugée ſuivant
les Loix. Lorſque la déciſion du Tribunal
eft acceptée , elle est rédigée & lue , tant
au Demandeur qu'au Défendeur , en préfence
l'un de l'autre , qui la ſignent. On y
appoſe le Sceau du Tribunal : chacun en
a une expédition , & ils perdent le droit
de renouveler à l'avenir la même conteftationdevant
quelque Tribunal que ce ſoit.
Les affaires qui regardent les Criminels ,
qui , quelquefois par une malheureuſe fatalité
, ou par le concours de différentes
circonstances , ſont tombés dans des fautes
qui aggravent leur fort au-delà de la proportion
de leurs actions , de même que
les crimes commis par des inſenſés , des
mineurs , & les affaires de Sorciers & de
forcellerie , en tant qu'on y découvre de la
bêtiſe , de la fourberie & de l'ignorance ,
doivent être envoyées au Tribunal de confcience
, qui ſeul a droit de juger les affaires
de cette eſpèce.
Ce Tribunal ne ſe mêle d'aucune affaire
de lui- même , mais ſeulement à l'ordre de
la Régence , ou à la réquiſition & communication
d'un autre Tribunal , ou fur
les plaintes & Requêtes des Particuliers
foit au civil ou au criminel. Un Prifonnier
détenu depuis trois jours , fans qu'on lui
ait déclaré les raiſons de ſa détention , ou
ſans qu'on l'ait interrogé ſur les faits dont
,
DE FRANCE . 163
on le charge , préſente une Requête au
-Tribunaldeconfcience , qui auffi-tôt donne
ordre que ce Priſonnier lui ſoit préſenté
avec la note des raiſons pourquoi il a été
arrêté , & pourquoi on ne l'a pas interrogé.
Cet ordre doit être exécuté ſur l'heure ,
ſous peine de 300 roubles pour le Préſident
, & de 100 roubles pour chacun des
Aſſeſſeurs du Tribunal où l'ordre eſt envoyé.
Si après la préſentation du Prifonnier
devant le Tribunal de confcience , ce Tribunal
trouve que le Suppliant n'eſt détenu
ni pour crime de lèze - Majesté , ni pour
trahifon , ni pour meurtre , ni pour vol
ou brigandage , alors il ordonne que le
Prifonnier ſoit élargi , ſous caution , tant
pour ſa conduite que pour ſa comparution
devant le Tribunal auquel la connoiſſance
de fon affaire appartient , & auquel le procès
eſt renvoyé.
Le Tribunal de confcience s'aſſemble
dans tous les tems de la Séance des autres
Tribunaux , & même dans tout autre tems,
s'il y a quelque affaire. Cet Article eft de
:
M. R.
Éloge de Louis XII, Père du Peuple , par
M. l'Abbé Cordier de Saint - Firmin.
Prix trente fols. A Amſterdam , & fe
trouve à Paris chez Valleyre l'aîné , Imprimeur-
Libraire , rue de la Vieille Bouclerie.
164 MERCURE
Rien n'étoit plus beau à traiter que ce
fujet , que l'Auteur est fort loin d'avoir rempli
. L'état de la France à cette époque , &
la politique de l'Europe , la brillante chimère
des guerres d'Italie , la puiſſance de
Veniſe , capable d'alarmer , ou du moins
d'irriter la France & l'Empire , l'eſprit de
Chevalerie , le caractère même de Lonis
XII , dont la jeuneſſe , comme celle de
Titus , n'annonçoit pas , avant qu'il montât
ſur le trône , tout ce qu'il devint quand
ily fut affis : quel ſujet pour un Orateur !
Mais le véritable Orateur eft auſſi rare que
le véritable Poëte. M. l'Abbé Cordier n'a
fu ni former un plan , ni élever ſon ſtyle à
lahauteur des objets qu'il avoit à traiter.
Sa marche eſt vague ſa diction négligée
&foible, &au Lieude mouvemens & de
tranſitions oratoires , il n'a que de froides
exclamations & des figures uſées. D'ailleurs
rien n'eſt approfondi dans les détails , rien
n'eſt caractériſé. Nous en citerons le morceau
qui nous a paru le plus paſſable , & il
fuffira pour faire juger du reſte. « Eft-il un
>> fort comparable à celui d'un Monarque ,
>> qui , de quelque côté qu'il jette ſes re-
>>gards , n'apperçoit que des heureux qu'il
» a faits? Quel contentement pour Louis
> de pouvoir ſe dire : ces gerbes entaſſées .
>>dans les champs , ces vaiſſeaux dont mes
ports font remplis , les richeſſes de ces
,
4
DE FRANCE. 16:5
L
>> manufactures , font mon ouvrage. On eſt
>> redevable à mes ſoins de l'abondance de
>> mon Royaume. Qu'un tel Prince de-
>>voit paroître grand à ſes voiſins ! pour
» qu'on jugeât de ſa puiſſance , avoit-il
>>beſoin de ce faſte onereux qu'on croyoit
>> néceſſaire à la dignité royale , avant qu'il
l'eût ſupprimé ? Qu'eût ſervi à Louis
>>d'étaler à ſa ſuite la pompe & la magni-
>>ficence , tandis que ſes ſujets auroient
>>traîné les lambeaux de la misère , & que
>>ſon peuple auroit été réduit à n'avoir que
les plus vils alimens pour nourriture ?
► Ce fut en mépriſant le luxe& la molleſſe
>> que Louis XII parvint à rendre à la France
>> fon ancienne ſplendeur , & à donner au
monde le beau ſpectacle de la gran-
> deur d'un Monarque que l'amour envi-
>> ronne
L'Auteur manque ſouvent de juſteſſe
dans les idées , comme d'élégance dans les
expreffions. A propos d'un mot de Louis
XII , qui dit , en parlant d'un de ſes ſujets
qui l'avoit offenſe avant qu'il fût ſur le
trône : quand il m'a offensé , je n'étois pas
Son Roi ; en le devenant , je ſuis devenu fon
Père. L'Auteur s'écrie : " que toutes les na-
>> tions ſoient inſtruites que ce n'eſt que
→ d'après un Monarque François qu'elles
>> peuvent répéter que les Rois font les
>>Pères de leur Peuple ». Non, c'eſt d'après
166
T
MERCURE
les ſentimens de l'humanité & de la juf-..
tice , & il y a quatre mille ans que les Souverains
de la Chine n'ont pas d'autre titre
que celui de Père.
On aime à retrouver par-tout les paroles .
mémorables des bons Rois : telle eſt celle
de Louis XII , dont la ſage économie
étoit tournée en ridicule par les courtiſans ,
tandis que le peuple la béniſſoit : j'aime .
mieux , difoit- il, faire rire de mon économie ,.
que faire pleurer de ma prodigalité. Des
Hiftrions osèrent le cenfurer ſur le théâtre :
ils me rendent justice , dit-il , ils me croyent
digne d'entendre la vérité.
Commerce de la Grande-Bretagne , & Tableaux
de fes importations & exportations
progreſſives , depuis 16.97 juſqu'en 1773 ;
par le Chevalier Charles Whitworth ,
Membre du Parlement ; Ouvrage traduit
de l'Anglois. Belle édition de l'Imprimerie
Royale. Se trouve à Paris chez
Panckouke , hôtel de Thou , rue des
Poitevins .
Ce livre , très-curieux , doit être placé
dans toutes les grandes bibliothèques , &
dans tous les cabinets de ceux qui s'occupent
, foit par état , ſoit par goût , des inatières
d'économie politique.
On peut compter ſur l'exactitude & la
:
DE FRANCE.
167
fidélité de ces tables : « elles font ( dit
l'Auteur Anglois) « relevées des comptes
>>annuels rendus par les bureaux de comp-
>> tabilité à la Chambre des Communes » .
Si tous les anciens regiſtres des douanes
étoient ainſi résumés dans tous les états civiliſés
, on tireroit probablement quelques
lumières des réſultats particuliers& de leur
comparaiſon. Ce feroit toujours autant de
profit tiré d'une inſtitution , à la vérité ,
très-ancienne & très- univerſelle , mais dont
l'utilité paroît aujourd'hui , pour le moins ,
très-problématique à beaucoup de ſpéculateurs,
Rien de plus impoſant que l'objet préſenté
par le Chevalier Whitworth à ſes
Compatriotes , pour ſomme totale de ſes tableaux.
Près de cinq cents foixante & quatorze
millions d'importations , plus de
huit cents quarante & un millions d'exportations
, deux cents ſoixante & huit millions
de bénéfice gagnés par la balance du
commerce , le tout en livres ſterling.Ce
qui fait en monnoie de France à peu-près
douze milliards d'importations , dix-neuf
milliards d'exportations , & fept milliardsde
bénéfices. Voilà des calculs qui méritent
confidération.
Mais il faut d'abord diviſer cette grande
maſſe en ſoixante & feize parties , afin
d'avoir le réſultat moyen d'une année ,
4
168 MERCURE
puiſque l'Auteur embraffe une époque de
76 ans. Nous trouverons pour l'année commune
environ quatre-vingt-dix millions ,
monnoie Françoiſe , de bénéfice du commerce.
« Voyez ( dira-t-on ſans doute à cette
première expoſition , ) » combien le com-
» merce enrichit les Etats. L'Angleterre
>>ſeule gagne quatre-vingt-dix millions an-
>> nuellement de notre monnoie par la ba-
>lance>>.
Avant de ſe livrer aux conféquences qui
paroiffent dériver de cette première impref-
Lion , examinons s'il ne s'eſt pas gliffé dans
cestableaux quelques doubles ou faux emplois
qui faffent illufion.
Par exemple , en Angleterre , quand on
parle de l'Etat , il ſemble qu'on doive entendre
non-feulement le Royaume d'Angleterre
proprement dit , mais encore l'Ecoffe
, l'Irlande , les Ifles qui font autour ,
comme Jerfey , Guernefey , Aurigni , l'iſle
de Man , &c. les Colonies Angloiſes. En
Afrique & en Amérique , les profits que
les Marchands de Londres & des autres
ports Anglois peuvent faire aujourd'hui ſur
les Ecoffois & les Irlandois , ceux qu'ils
faifoient autrefois & qu'ils font encore fur
lesProvinces & les Ifles d'Amérique , fontils
un bénéfice pour l'Etat Britannique ?
If eft permis d'en douter. Car enfin , la
Puiſſance
DE FRANCE.
169
Puiffance Angloiſe eſt compofée des forces&
des richeſſes des trois Royaumes ; &
toutes les régions foumiſes à la Couronne
d'Angleterre , font les membres du même
Corps.
Si quelqu'un de nos Ecrivains vouloit
faire le Tableau du Commerce de France ,
comme le Chevalier Whitworth fait celui
de fon pays , & qu'il prit pour point central
Paris ſeul avec l'Iſle de France , comme
l'Anglois a pris Londres & l'Angleterre
ſtrictement dite. S'il mettoit en ligne de
compte le commerce actif & paflif avec la
Normandie, la Picardie , la Brie , la Champagne
, la Bourgogne , l'Orléanois , la
Beauce , & avec toutes les autres Provinces
plus éloignées , le Poitou , la Bretagne , la
Guienne , le Languedoc , la Provence , le
Dauphiné , la Bourgogne , l'Alface , la
Flandre , pêle-mêle avec les Royaumes
étrangers, & les Colonies Françoiſes dés
trois parties du monde , je crois que le
réſumé total furpafferoit de pluſieurs milliards
celui des Anglois ; mais la nation en
général n'en ſeroit pas plus riche , ni le roi
plus puiſlant.
On est donc tout étonné de voir entrer
dans les 268 millions de livres ſterling
que l'Etat doit avoir gagné depuis la fin du
dernier ſiècle , dix-neuf millions fix cents
mille livres ſterling de bénéfice fur l'Ir-
15 Juillet 1778 . H
170 MERCURE
lande , qui fait l'article dixième du grand
tableau général. Près de 600 mille liv.
ſterling gagnées ſur les petites Iſles de Jerfey,
Guernefey& Aurigni , qui font les numéros
21 , 22 & 23. Près d'un million ſterling
fur les ſeules toiles envoyées aux Colonies
Angloiſes , n°. 46 ; & fur les autres
articles de marchandiſes , une ſomme trèsconſidérable
pour ces mêmes Colonies Angloiſes
, qui occupent preſque ſeules la table
générale , depuis le n°. 24 juſqu'au
n°. 60. Cette ſomme eſt d'environ quarante-
cinq millions ſterling.
Car enfin , de quelque manière qu'on
puiſſe les enviſager , les bénéfices faits par
quelques Provinces ſur d'autres Provinces
du même Empire , ne contribueroient cers
tainement ni à la richeſſe ni à la Puiſſance
de l'Etat , dont elles font Membres ; mais
d'ailleurs , c'eſt la main droite qui gagneroit
ſur la main gauche ; & c'eſt une réflexion
qui ne doit pas échapper. Eſt- il bien
certain , comme l'Anglois voudroit nous le
faire entendre , que ce ſoit toujours autant
de gagné pour un pays , que l'excédent des
valeurs exportées au-deſſus des valeurs importées
? C'eſt encore un point fort douteux.
Les Anglois diſent eux - mêmes aujourd'hui
qu'ils ont fait de grandes avances pour
fonder les Colonies Américaines . Ces
DE FRANCE. 171
avances ont dû conſiſter en beaucoup d'effets
exportés d'Angleterre en Amérique ,
qui étoient donnés & non vendus . Effets qui
forment par conféquent dans les Etats d'exportation,
un total très-conſidérable qui n'a
point de balance dans l'importation.
Ces avances , qui peuvent bien en effet
avoir paffé quarante-cinq millions ſterling
depuis 1697 , ont probablement enrichi les
Anglois , comme un particulier s'enrichiroit
en achetant bien cher une terre , qu'il perdroit
enſuite ſans reſtitution du prix avec
les dépends d'ungros procès.
Le Chevalier Whitworth a donc vraiſemblablement
ſur cet article transformé la
dépense en recette, & les faux-frais en bénéfice.
L'erreur eſt double en pareil cas. En
effet , dépenſer inutilement 45 millions ou
les gagner , il y a 90 millions ſterling de
différence, ouplus de deux milliards monnoie
de France.
Un autre article de ſa table générale auroit
dû lui rendre cette erreur bien ſenſible;
c'eſt l'article de Gibraltar , qui eſt le
dix-feptième. Dans la colonne qu'il intirule
bonnement balance en faveur de l'Angleterre
, il ſe trouve vingt-huit millions
fix cents mille livres ſterling à cet article
Gibraltar , c'est-à-dire , qu'il eſt ſorti d'Angleterre
pour aller à Gibraltar , pour au-delà
de vingt huit millions &demi en argent ou
Hij
172 MERCURE
marchandiſes , plus qu'il n'en eſt venu de
Gibraltar en Angleterre , & rien n'eſt plus
croyable. Mais comment peut-on imaginer
que ce ſoit là une balance en faveur de
l'Angleterre?
Il auroit fallu tranſporter à Londres tous
les rochers deGibraltar , & lesy vendre bien
cher le quintal , pour en tirer vingt - huit
millions ſterling. Par quelle illuſion l'Auteur
Anglois s'eſt - il perfuadé que fon pay's
avoitgagné ces 28 millions ſur ce coin de
montagne aride ? Il eſt évident que ce font
desfrais.
Le tableau prouve très - bien une vérité
'fort importante , c'eſt qu'il en coûte à l'Angleterre
environ fix cents ſoixante millions
de notre monnoie pour avoir gardé Gibraltar.
Cette dépense, faite uniquement pour
foutenir la balance du commerce , doit être
fouftraite des bénéfices au lieu d'y être ajou
tée. La différence eſt de cinquante-ſept millions
ſterling & au-delà , c'est- à-dire , d'environun
milliard trois cents millions de no
tremonnoie.
Vousavezdoncdéjà plus detrois milliards
trois cents millions à déduire ſur ſept. Et
voici encore deux autres articles du même
genre.. 1º. Dans les 268 millions ſterling
de prétendue balance en faveur de l'Angleterre
, nous avons compris quatre - vingtfeize
millions ſterling d'or & d'argent en
DE FRANCE. 1:73
eſpèces , lingots , vaiſſelle ou bijoux exportés
au-dehors , qui ſe trouvent ſur les regiftres
de la Douane , parce que les métaux,
précieux paient à lafortie.
L'Angleterre ne recueille chez elle-même
ni or ni argent. Les 96 millions ſterl . avoient
dont été importés d'ailleurs. On ne les
trouve point ſur les livres des Douaniers ,
parce qu'ils ne paient point à l'entrée. Le
Chevalier Whitwhort en convient , & confent
qu'on en faffe la déduction. Cet objet
ſe monte , en monnoie de France , à plus
de deux milliards cent millions.
Undernier article à conſidérer , eſt celui
des priſes faites par les Anglois ſur les autres
Nations en temps de guerre : elles montent
à ſept millions trois cents ſoixante &
douze mille livres sterling environ; c'eſt àpeu
près cent foixante dix millions monnoie
de France. Depuis la fin du dernier ſiècle ,
l'Auteur , qui paſſe en recette la valeur des
priſes , auroit bien dû mettre en dépense ce
qu'elles ont coûté. On ne dira pas le total
des frais énormes , occaſionnés par ces guerres
, qui ont autoriſé ces priſes ; mais au
moins la conſtruction , l'entretien des corfaires
qui les faifoient,& la valeur des vaiffeaux
Anglois enlevés par repréſailles.
Réſumons donc;ſur ſept milliards de ba
lance en faveur de l'Angleterre , il pourroit
bien ſe trouver , par de faux & doubles em-
Hiij
174 MERCURE
plois ,cinq milliards & demi environ àdéduire,
par les raiſons ci -deſſus expoſées
qui paroiſſent d'une évidence palpable.
Refteroitquinze cents millions gagnés par
labalance du commerce en ſoixante quinze
ou foixante-feize ans. C'eſt environ vingt
millions par an , monnoie de France.
Faiſons maintenant deux petites ré-
Aexions :
La première , que le revenu territorial
des Provinces qui compofent l'Empire Britannique
, le produit net des terres,frais de
culture précomptés , ſe monte fûrement à
plusde fix cents millions par an , vu ce qu'en
prélèvent les impôts & ce qu'il en reſte aux
propriétaires.
fa
Vingt à fix cent , voilà,même enAngle- :
terre , la proportion du produit entre le
commerce & l'agriculture. Et cependant ,
quand il s'agit de balancer les intérêts refpectifs
, on facrifie ceux de la terre &de
culture aux intérêts mercantiles. Et quand
nos Ecrivains modernes parlent des richeffes
de l'Angleterre &de fa puiſſance , il
femble que le commerce ſeuly foit pour le
tout& l'agriculture pour zéro.
Mais d'ailleurs ceproduit de 20 millions,
à-peu-près , de prétendue balance du commerce
, quelles cauſes les produiſent ? Des
prohibitions , des exclufions , un ſyſtême
d'intolérance mercantile & d'ufurpations
DE FRANCE.
175
foutenupar cinq ou fix grandes guerres maritimes,&
par l'entretiend'une flotte formidable.
L'Angleterre a contracté plus de trois
milliards de dettes. Les citoyens de tout
état paient plus de cent vingt millions d'impôt
par an , uniquement pour acquitter les
intérêts de ces emprunts. Quand même ils
profiteroient tous des 20 millions que produirois
annuellement le commerce , ce qui
eſt au moins fort douteux pour les ſimples
cultivateurs & propriétaires de terres , il
s'enfuivroit toujours qu'ils ont acheté vingt
millions de rente annuelle au prix de trois
milliards de capital &de 120 millions d'intérêts
annuels.
C'eſt la ſeconde réflexion .
Ces réſultats , qui ſont dignes de toure
l'attention des hommes d'Etat &des bons
citoyens , rendent infiniment précieux le
Livre du Chevalier Whitwhort ,& les Tableaux
qui le compoſent.
Depuis un fiècle , la politique mercantile
a inondé de ſang & couvert de ruines les
quatre parties du monde. La balance du
commerce a paru le bien ſuprême. Il n'eſt
point d'horreurs qu'on n'ait prodiguées
pour s'approprier une portion des tréſors
qu'elle devoit procurer.
Eh bien ! voilà ce qu'elle produiſoit en
réalité à celui de tous les peuples que vos
Hiv
176 MERCURE
charlatans politiques vous propoſoient comme
le plus grand objet d'émulation &d'envie.
Dépouillez cette balance de tous les acceſſoires
chimériques. Effacez les doubles&
faux emplois , & voyez combien il faut de
ſeience &de ſageſſe pour ſacrifier peut-être
un million d'hommes & trois milliards de
richeſſes , à l'effet de procurer aux Marchandsqui
demeurent chez vous , vingt millions
environ tous les ans de bénéfices à partager
entr'eux.
CetArticle est de M. l'Abbé Baudeau.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
OEuvres complettes d'Alexandre Pope , propoſées
par Souſcription.
DIVERS
و
IVERS Auteurs ont traduit dans notre langue
les OEuvres de Pope ; mais aucun Libraire n'a
fait imprimer en France de Collection complette
des différentes traductions de ce Poëte Philoſophe.
Nous ne connoifſons que les Editions de Hollande;.
& l'on fait combien elles ſont défectueuſes. L'accueil
favorable que le Public vient de faire à celle
de M. de Saint-Foix , a engagé la Veuve Duchefne
à lui en propoſer une complette des OEuvres de Pope ,
fur papier fin d'Angoulême , même format , mêmes
ornemens , mais avec un plus grand nombre de
Gravures , & fur- tout avec même exactitude à la faire
paroître au temps annoncé dans ce Profpectus.
On mettra à la tête de cette Édition la traduction
DE FRANCE. 177
de la vie de Pope , publiée en Anglois par M. Ruffead
, en 1769 , & plus étendue que toutes celles
qui avoient paru précédemment. Il la compoſa ſur
les papiers que lui avoit remis le célèbre Warburton ,
intime ami de notre Poëettee , & Légataire de ces
mêmes papiers . On y trouvera tout ce qu'on a pu
recueillir de certain ſur les particularités de la vie de
M. Pope , fur fon caractère , ſes amis , ſes liaiſons ;
fur les occaſions qui ont donné lieu à ſes différens
Ouvrages , ſur les ſujets qui y font traités , ſur les
perſonnes dont il parle , ou qu'il ne fait que défigner;
enfin fur les jugemers qu'ont porté de ſes
écrits les Critiques & les Admirateurs, les Ennemis
& les Défenſeurs de ce grand Poëte. Ces détails
mettront les Lecteurs en état de mieux entendre , &
d'apprécier ſes Écrits avec plus de juſteſſe. La vie
d'un homme de génie , qui a été vertueux , eſt un
des préſens les plus inſtructifs qu'on puiſſe faire à
la poftérité.
Huit volumes in - 8 ° . formeront la nouvelle Edi
tion de la Collection complette des OEuvres de Pope.
Il y aura dix-huit Figures , deſſinées & gravées par
les meilleurs Artiſtes; on en pourra voir des Deffins
chez le Libraire.
On paycra 18 liv. en ſouſcrivant, &lamême ſomme
en retirant l'Ouvrage en feuille. Ceux qui n'auront pas
ſouſcrit payeront 48 liv. fans pouvoir efpérer de di
minution. Les noms des Souſcripteurs ſeront à la
tête du premier volume. On imprimera peu d'Exemplaires
au-delà du nombre des ſouſcriptions. Il y en
aura quelques-uns en papier d'Hollande , pour lefquels
on payera 36 liv. en ſouſcrivant , & 36 liv. en
retirant l'Ouvrage.
On foufcrit à Paris chez la Veuve Ducheſne , Libraire
, rue S. Jacques , au Temple du Goût.
Journal d'Éducation , où ſera contenu le Mentor
Hv
173 MERCURE
de lajeune Nobleſſe ; Ouvrage périodique , diviſe en
deux parties , l'une pour les Inſtituteurs & les Elèves
adolefcens , fort avancés dans les études ; & l'autre à
l'uſage des Enfans qui les commencent. Ces deux
parties paroîtront enſemble tous les mois , & pourront
auſſi ſervir à l'éducation des perſonnes du ſexe.
La ſouſcription eft de 24 liv. paran pour Paris &
ia Province. On recevra tous les mois , franc de
port, par la poſte , un volume in-8 ° . diviſe en deux
parties , l'une pour les Inſtituteurs , & l'autre pour
Les Élèves.
On ſouſcrit à Paris chez le principal Auteur de
cet Ouvrage , M. le Roux , Maître ès-Arts & de
Penfion au College Royal de Boncours , montagne
Sainte -Genevieve ; & chez d'Houry , Imprimeur
Libraire de Monſeigneur le Duc d'Orléans & de
Monfeigncur le Duc de Chartres.
Réponse à la Lettre inférée dans le Journal
de Paris le 10 Juillet , &fignée le Marquis
de Villev ***
MON refpect pour le Public, le jugement que
les gens honnêtes ont porté de la Lettre imprimée
contre moi , la veille de la repréſentation des Barmécides
, tout m'oblige à renfermer ma défenſe
dans les bornes d'une modération d'autant plus néceffaire
, que ce n'eſt pas avec les mouvemens de la
colère que l'on peut repouffer des attaques ſi réfléchies
.
:
J'ai été quinze ans attaché à M, de Voltaire ,
d'abord par l'admiration que m'inſpiroient ſes ou
vrages , enſuite par la reconnoiſſance que je devois
aun grand homme qui me combloit de ſes bontés.
DE FRANCE. 179
J'ai été honoré du titre de ſon ami ; je me fuis fait
une gloire de défendre la fienne. L'on m'a vu verſer
des larmes à ſon triomphe , qui a été celui du génie ;
& ce qu'il m'eſt doux de pouvoir me dire à moimême
, c'eſt que je n'ai pas imprimé une ligne à
ſa louange, qui ne fût l'expreſſion de ma penfée.
Il n'eſt plus ! .... & fi je n'ai pas rendu à ſa mémoire
les hommages que j'aurois voulu lui rendre ,
perſonne n'en ignore les raiſons ..... Je me ſuis
tu .... J'ai oubiié l'homme qui eſt mort , pour ne
plus voir que l'homme qui ne mourra point. Je ne
l'ai plus vu que dans l'éloignement de la poſtérité ,
& comme ſi les fiècles euſſent déjà paſſe ſur ſa
tombe. J'ai même affecté , peu de jours après celui
qui a été le dernier des ſiens , d'écarter de fon nom
ces formules frivoles de politeſſe , trop au-deſſous
des hommes fupérieurs qui appartiennent à tous les
âges & à toutes les nations. J'ai dit Voltaire , comme
j'aurois dit Corneille , & j'ai remarqué avec
plaifir que cet exemple a été ſuivi. J'attendois l'occaſion
de jeter un coup d'oeil ſur les nombreux
monumens qu'a élevés fon génie. Sans doute'elle
ſe préfentera quelque jour , & c'eſt alors qu'on
verra ce que je penſe ; c'eſt lorſque le temps des
conſidérations perſonnelles eſt paſſé , lorſque les
égards & les convenances ne nous obligent plus de
rien taire , lorſqne l'aveu des imperfections ſe joint
à l'examen des beautés ; c'eſt alors que la louange
acquiert une autorité , une ſanction qu'elle n'avoit
pas ; c'eſt alors que la vérité a toute fa force , parce
qu'il eſt évident qu'elle parle ſeule , & c'eſt elle qui
conſacrera le nom de Voltaire , comme celui du
génie le plus vaſte , &de l'Écrivain le plus dramatique
qui ait exiſté.
Plein de ces pensées , & me croyant même
au-deſſus du ſoupçon dans tout ce qui conceri e ce
grand homme , j'ai dia en quelques lignes fur Bajasen
Hvj
180 MERCURE
& Zulime , à peu-près ce qu'il avoit dit lui-même.
Rien n'eſt plus indifférent que Zulime pour celui qu i
a fait Zaïre , Alzire , Brutus , Mérope , Mahomet ,
&c. Je n'y ai attaché aucune importance , parce
que lui-même n'y en attachoit aucune. Il est vrai que
le haſard a voulu que la premiere fois que j'ai eu à
parler de lui , depuis que les Lettres l'ont perdu , j'ai
fait mention d'un Ouvrage que lui-même n'eſtimoit
pas. C'étoit un défaut de convenance , un oubli qui
paroîtra peut-être excuſable dans un homme préoccupé
de tant d'objets différens & furchargé de travaux.
Mais enfin , c'étoit un tort , & fi on l'eût fimplement
relevé , j'en ſerois convenu.
Mais , qu'a-t - on fait ? La haîne a donné le
fignal & atenu ſes aſſemblées. Des hommes qui ne
pouvant apporter dans la Littérature aucun talent , y
portent les prétentions d'Amateurs , & l'eſprit des
Intriguans , des hommes intereſſés à me nuire , parce
qu'ils haïffent tout ce qui a le caractère de la franchiſe
, de la droiture & de la fermeté , des hommes
qu'on ne rencontre point dans la carrière de la
gloire , mais qui parviennent aux grâces & aux récompenfes
par des routes obliques & des ſentiers té-
Rébreux ; ces ennemis des Lettres , les plus dangereux
de tous , ſe ſont réunis , & ont dit entre eux :
25 Il a commis une imprudence ; eſſayons d'en faire
>> un crime ; il prête le flanc ; il faut y enfoncer le
>> poignard: mais chargeons-nous ſeulement de l'ai-
> guifer & de l'empoiſonner , & nous le confierons
25 àune autre main : il importe que les coups ne pa-
>> roiſſent pas venir de nous. Une inimitié connue en
>> affoibliroît trop l'effet dans le public. Choififfons-
>> un nom qui paraiffe étranger à tous les intérêts
>> littéraires ; & felon notre coutume , nous refterons
àcouvert.
On a fait choix fans doute de l'homme le plus
profond en méchanceté , le plus ſavant dans l'ar
DE - FRANCE 181
d'envenimer la calomnie. On lui a confié la rédaction
de la lettre. On vouloit y accumuler impunémenr
les imputations les plus odieuſes. On a pris des formes
détournées. On a paru ſuppoſer d'abord que
l'article n'étoit pas de moi , quoique j'euſſe déclaré
bienpoſitivement que j'étois chargé dans le Mercure
de la partie des Spectacles. L'on ne pouvoit pas imprimer
crûment que pour avoir trouvé mauvaiſe une
Pièce que l'Auteur lui-même jugeoit mauvaiſe , &
l'avoir appelé un Maître de l'Art , je devois paffer
pourun ingrat ; que je manquois à la reconnoiſſance
& à l'amitié ; que M. de Voltaire ne m'ayant rien
laiſſéparson testament , je me payois de mon legs ,
en vendant aux Journaux des remarques critiques
fur fes OEuvres. Ces accufations , en ſtyle direct ,
n'auroient pas été tolérées , mais un Auteur exercé
ànuire , a des reſſources. On ſuppoſe une Anecdote
fur Pope , tirée des lettres de Milord Chesterfield , un
entretien de ce Milord avec un jeune Poëte. Tout
paſſe à la faveurde l'Apologue. On laiſſe au Lecteur
Je mérite de l'application. On s'applauditd'une invention
fi ingénieuſe. La lettre eſt ſignée le Marquis de.
Villev*** , & au moment où elle paroît , on répand
que c'eſt un chef-d'oeuvre égal aux Provinciales.
Malheureuſement pour la comparaiſon , s'il y avoit
du courage à faire les Provinciales , il y en avoit peu
à écrire cette lettre. A l'égard des lettres initiales ,
on a nommé une perſonne qu'elles peuvent déſigner.
C'eſt M. le Marquis de Villevieille , Chevalier de
Saint- Louis , homme de condition , avec qui je ſuis
lié depuis dix ans , avec qui j'ai vécu long- temps chez
M. de Voltaire , qui m'a fait ſouvent l'honneur de
venir chez moi , & en dernier lieu celui d'y dîner ,
à qui je n'ai jamais donné le plus léger prétexte de
mécontentement. Il eſt contre toutes les vraiſemblances
morales qu'il ait compoſé une lettre qui ne
peut être que l'ouvrage d'un ennemi . J'ai eu l'hon
132 MERCURE
neur de dîner avec lui chez Madame la Marquiſe de
Villette le Mercredi 7 Juillet , deux jours avant la
publication de la lettre. Il m'entendit parler longtemps
du grand homme qui avoit été notre ami ; il
m'entendit répéter que ſa gloire me ſeroit toujours
ſacrée ; que je ferois toujours le défenſeur de ſes
chef - d'oeuvres contre ſes détracteurs , &c. &c.
Un Militaire , un homme aufſi-bien né que M. le
Marquis de Villevieille , s'il eut cru en effet que
j'euſſe manqué à la mémoire de M. de Voltaire , me
l'auroit dit fans doute avec la franchiſe qui convenoit
à ſon état , à ſes liaiſons avec moi , aux procédés
de l'honnêteté la plus commune , il ne ſe fut
point levé de table pour aller publier contre moi une
lettre ſi amère & fi injurieuſe ; & fur-tout il ne
l'eut pas imprimée la veille de la première repréſentationdes
Barmécides. Encore une fois , il n'eſt pas
vraiſemblable qu'un homme au moins indifférent à
mon égard , foit devenu en un moment mon plus
violent ennemi. C'eſt donc mal-adroitement qu'on
a choiſi des lettres initiales qui indiquent le nom
d'un ami de M. de Voltaire. Perſonne ne peut être
féduit par cet artifice. L'analyſe de la lettre démontre
qu'elle a pour objet , non de venger la gloire
deM. de Voltaire , qui n'a point éré attaquée , mais
de me diffamer dans mes écrits & dans ma perfonne.
En effet, un homme qui ne fongeroit qu'à défendre
la mémoire de ſon ami , ne daigneroit pas
copier l'Année Littéraire , & revenir pour la centième
fois à Gustave , à Timoléon. Qu'importent ces
pièces à la mémoire de M. de Voltaire ? Il ne parleroit
pas du ſtyle de Varvic. Qu'importe à Zulime
le style de Varvis ? Il ne s'attacheroit pas à nous
apprendre que Mahomet , Alzire , Mérope , font
des chef-d'oeuvres. Un homme qui défend gratuitement
une bonne cauſe, qui écrit avec le zèle de
DE FRANCE. 183
l'amitié affligée , n'a point recours à ces petites ruſes
polémiques. Il dit nettement à l'homme qu'il accuſe,
vous avez tort , & il ne ſe permet pas de ſuppoſer
des motifs bas à ce qui n'eſt qu'une inattention ,
un oubli , une inadvertance.
Je ne veux rien ôter à mes ennemis de leur joie.
Il faut les en faire jouir pleinement. Les coups qu'ils
ont portés ont été ſentis , au-delà peut-être de leur
eſpérance : tout ce que j'ai éprouvé d'outrages &
d'injuftices , n'avoit pas ébranlé un moment la fermeté
de mon ame. Les atteintes multipliées chaque
jour n'avoientpu y pénétrer. Ils ne l'ignoroient pas
& mon courage redoubloit leur fureur. Qu'ils ſe
conſolent aujourd'hui de quinze ans d'impuiſſance.
Ils en font bien vergés. Pour cette fois les bleſſures
ont été réelles & profondes , & mon coeur en a
ſaigné. J'ai fenti que la haine avoit trouvé l'endroit
où il falloit frapper.
Je n'ai donc loué M. de Voltaire , que parce que
j'eſpérois un legs dans ſon testament ! Il n'y a rien que
je n'euffe cru poffible , avant de croire qu'on pût
avancer contre moi cette imputation. Je puis dire
comme Hyppolite
Je ne venx point me peindre avectrop d'avantage
Mais ſi quelque vertu ra'eſt tombée en partage ,
Je crois , je crois fur-tout , avoir fait éclater
La haine des forfaits qu'on oſe m'imputer.
Si jamais il y eut un caractère reconnu, c'eſt celui
de ma perſévérance invincible dans tout ce que je
crois la juſtice & la vérité. Je puis ajouter :
C'eſt par-là qu'Hyppolite eſt connu dans la Grèce;
J'ai pouffé la vertu jufques à la rudeffe,
J'ai peut-être quelquefois porté trop loin cet amour
184 MERCURE
:
-de la vérité& de la juſtice dont jamais aucun intérêt
n'a pu m'écarter. J'oſe dire qu'il n'y a point de motif
qui m'engageât à écrire ce que je ne croirois pas
vrai. Eh ! fi j'avois eu plus de politique & de foupleſſe
, aurois-je tant d'ennemis à combattre ? Je les
défie tous de citer une ſeule occaſion où j'aye facrifié
la vérité à mon intérêt. Si quelque choſe prouve
que j'ai toujours été de bonne foi dans ce que j'ai
écrit ſur M. deVoltaire , c'eſt que jamais je ne l'ai
loué, que dans ce qu'il avoit de louable , caractère
qui eſt l'oppofé de celui de la flatterie. Je lui ai bien
ſouvent prodigué l'admiration , & toujours dans ce
qu'il avoit d'admirable. Jamais je n'ai dit un mot ni
des genres d'ouvrages où il avoit moins réuffi , ni
des drames foibles qui ont amuſé ſa vieilleſſe ſans
nuire à ſa renommée. J'en peux citer un exemple bien
frappant. Dans la Préface de la Tragédie de Dom
Pèdre, il s'exprime ainſi : J'aimerois mieux lefeul fuffrage
de celui qui a reſſfufcité le ſtyle de Racine dans
Mélanie que de me voir applaudi un mois defuite au
théâtre. Je ne méritois point cet éloge , j'en remerciai
l'amitié , & je ne louai point D. Rèdre.
Dans la Préface des Loix de Minos je fus déſigné
avec la bienveillance la plus honorable , & je ne
louai point les Loix de Minos. Mais lorſque je n'ai
conſidéré que ſes chef-d'oeuvres , j'ai oſé le mettre
au deſſus de Racine & de Corneille. Je le penſois , je
le penſe encore. Mon ſuffrage eſt peu de choſe ſans
doute ; mais il eſt celui de mon coeur.
Si quelquefois des expreſſions peu réfléchies ou peu
ménagées ont paru donner quelque priſe ſur moi , ( &
qui peut ſe flatter de ne jamais faillir ? ) je prie les
Lecteurs déſintéreſſés de me conſidérer un moment
dans une ſituation dont il n'y eut jamais d'exemple.
Une armée d'ennemis a les yeux ſans ceſſe ouverts
ſur chacundes mots de chacune des lignes que j'écris.
Quel homme pourroit échapper ſans ceffe à cette
DE FRANCE. 185
*
implacable inquifition ? On m'accuſe d'avoir changé
envers M. de Voltaire , parce qu'il a laiſſé entrevoir
qu'il ne me croyoitpas un très-grand Poëte. J'ignore
ce qu'il a laiſſféentrevoir. Je fais ce qu'il a laiffe voir
mille fois avec évidence , & je ſuis loin d'avoir à
m'enplaindre. Il ne m'a point appelé au partage de ſa
ucceſſion. Et pourquoi y aurois-je prétendu ? Qu'ils
font loinde connoître l'enthouſiaſmede lagloire &
des talens , ceux qui m'attribuent des intérêts ſi laches
! Le feul héritage dont je pouvois être ambitieux
, c'étoit de recueillir quelque étincelle de ſon
génie ; & ſi la nature me l'a refuſé , il m'a été donné
dumoins de ſentir plus qu'un autre tout ce que valoit
cegrand homme. Qu'on revoie le tableau quer
j'ai fait de ſon triomphe , & ceux qui ont un coeur
fentirontque le mienſeul avoit dirigé ma plume. Ils
fentiront que cette manière de louer ne ſe paye pas
avec de l'argent , & n'eſt pas inſpirée par un ſenti-3
ment vil. Je n'ai jamais rien dû ni voulu devoir qu'à
montravail qui m'a foutenu juſqu'ici dans la noble
indépendance où j'ai vécu & où je veux vivre. Je
n'ai pas même deſiré que M. de Voltaire me laiſſat
rien. Ses bienfaits m'euſſent été chers ; mais ma voix
auroit paru moins libre. Apeine ſorti de l'enfance ,
ſes ennemis ont été les miens. Ils le ſont encore. Ce
ſeroit une fatalité bien étrange que ſes amis ſe tournafſfent
auſſi contre moi. On l'a eſpéré ſans doute ,
mais le preſtige n'a pu être que paſſager , & les excès
où ſe porte la haine ſont faits pour ramener vers
moi ceux mêmeque la prévention auroit pu d'abord
entraîner.
186 MERCURE
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
ON
N a donné deux repréſentations de la
Serva Padrona du célèbre Pergolèze , précédée
de Vertumne , Acte des Élémens , &
fuivie du Ballet des Petits Riens , de M.
Noverre. L'Opéra - Comique Italien a eu
beaucoup moins de fuccès que n'en avoit eu
laParodie Françoiſe , fi connue depuis longtempsparmi
nous. Outre que cette Parodie ,
très-bien faite , devoit être généralement
plus agréable que l'original étranger que peu
de perſonnes entendent , la Serva Padrona
n'a pas été bien exécutée. Le rôle de Pandolfe
étoit joué par le Signor Focchetti, dont
le public n'a paru goûter ni le jeu , ni la
voix. Dans celui de Zerbine , la Signora
Baglioni a été juſtement applaudie.
L'Acte de Vertumne , dont la muſique a
vieilli , eſt un des meilleurs du Ballet des
Élémens,qui a fait long-temps une ſi grande
fortune fur notre Théâtre lyrique. Cet Opéra
&celui de Callirhoe font les meilleurs ouvrages
de Roy , & ont fait ſa réputation.
On a oublié deux volumes de Poésies mêlées
qui ne font pas liſibles, mais on a retenu ce
début magnifique des Élémens :
DE FRANCE. 187
Les temps ſont arrivés ; ceſſez triſte chaos.
Paroiſſez élémens : Dieux , allez leur preſcrire
Le mouvement & le repos :
Tenez-les renfermés chacun dans ſon empire.
Coulez , ondes , coulez ; volez , rapides feux.
Voile azuré des airs , embrâſez la Nature.
Terre, enfante des fruits ,couvre-toi de verdure,
: Naiſſez mortels pour obéir aux Dieux.
Le dialogue de la ſcène entre Pomone&
Vertumnedéguifć, eft ingénieux & agréable,
& l'on a toujours applaudi ce morceau , le
ſeul peut-être dans lequel l'Auteur , en général
un peu ſec , ſe ſoit rapproché de la
molleſſe de Quinaut.
Voyez dans ces vergers la ſource qui ſerpente :
Elle embraffe cent fois ces jeunes arbriſſeaux.
Unie avec l'ormeau , cette vigne abondante
S'élève & croît fur ſes rameaux ;
Cette autre, ſans appui , demeure languiſſante.
Ces palmiers amoureux s'uniſſent en berceaux.
C'eſt le plaifir d'aimer que le roſſignol chante.
Ces ondes & ces bois , ces fruits& ces oiſeaux ,
Tout vous eſt de l'Amour une leçon vivante.
:
:
3
2
On a voulu remettre , il y a quelques
années , l'Opéra de Callirhoé, dont ledénouement
est très- théâtral , & qui , ainſi que
Dardanus & Castor , eſt du petit nombre
des bons Opéras compoſés depuis Quinaut.
188 MERCURE
Il fallut le retirer ſur le champ, parce que
la muſique n'en étoit plus ſupportable ;
mais il feroit à ſouhaiter qu'aujourd'hui
quelqu'un de nos bons Muſiciens voulût
travailler fur cet Ouvrage.
Jeudi 9 , on a donné la première repréſentation
d'un Opéra bouffon de Paëfiello ,
intitulé le Due Contèſe , ou les deux Comreſſes.
Nous donnerons dans le numéro prochain
une idée de la Pièce. Il fuffira de dire
anjourd'hui que jamais on n'a mis une
plus riche broderie ſur un plus mauvais cannevas.
La muſique a eu un ſuccès général.-
Elle eſt pleine d'eſprit , de mouvement ,
de grâces & de variété. Le chant du Signor
Caribaldi& de la Signora Chiavaci n'a pas
moins réufſi que la muſique. Le premier
fur-tout a reçu du public les témoignages
les plus flatteurs du plaiſir qu'il lui faifoit.
Ce qu'on a le plus admiré , c'eſt l'arietre du
premier Acte : Ah! Se iofoſſi come Orpheo;
le monologue du ſecond Acte , Madama ,
&c.; le duo ſi comique & fi gai , Era la
miaſpoſa , & le quatuor du dénouement ,
où la muſique eſt ſans ceſſe en action. Cette
Pièce a été ſuivie du Ballet d'Annette &
Lubin , Pantomime charmante , qui fait
autant d'honneur aux talens de Mademoifelle
Guimard & de M. d'Auberval , qu'à
ceux de M. Noverre.
DE FRANCE. 189
COMÉDIE FRANÇOISE.
On a remis , à l'aide de la Partie de Chaſſe
de Henri IV, le Malheureux Imaginaire ,
réduit en trois Actes; mais il eſt plus aiſé
d'abréger une Pièce que de la corriger. Il
faut , en trois Actes comme en cinq , de
l'action , des caractères & de la vraiſemblance.
Peut- être d'ailleurs le ſujet du Malheureux
Imaginaire n'étoit- il pas heureuſement
choiſi. Quoi qu'il en ſoit , après trois
repréſentations qui ont été peu accueillies ,
il a fallu retirer cetre Pièce.
On ne peut donner trop d'éloges à la
manière dont les Acteurs ont joué la Partie
de Chaſſe de Henri IV. M. Préville ſur tout ,
qui avoit fait tant de plaiſir dans le rôle de
Michau , lors de la nouveauté , a paru tout
neuf dans ce même rôle , tant il a ajouté
encore à la vérité & au naturel de fon jeu.
C'eſt ce progrès dans la perfection même ,
qui caractériſe les grands Acteurs , toujours
occupés à découvrir de nouveaux moyens
deplaire dans un Art qui offre toujours de
nouvelles difficultés .
La Tragédie des Barmécides a été jouée
pour la première fois le Samedi 11. Je
ſens qu'il eſt également embarraſſant d'être
l'Apologiſte de ſes fautes , & l'Hiſtorien de
ſes ſuccès. Je ſaurai m'abſtenir du premier;
190 MERCURE
ヤ
mais mon devoir de Journaliſte m'oblige
au ſecond . Je ne crains pas d'être démenti ,
quand je dirai qu'une cabale violente &
nombreuſe a fait tous les efforts poffibles
pour étouffer la Pièce. Cependant toute la
mauvaiſe volonté s'eſt réduite à faire grand
bruit ſur quelques vers , & n'a pas entamé
l'Ouvrage. Le premier Acte tout entier ,
la Scène entre le Calife & le Viſir au ſecond ,
celle de Barmécide avec ſon fils au troiſième,
la reconnoiffance de l'un & de l'autre au
quatrième , quoique enfuite la Scène ait
paru trop longue & ait été troublée , ont
reçu de très grands applaudiſſemens. Jufques-
là cependant l'effet de la Pièce a été
combattu par un Parti qui ſaiſiſſoit tous les
prétextes pour nuire , les défauts de mémoire
, les défauts d'exécution dans les entrées
ou les ſorties , ſi difficiles à éviter à une
première repréſentation. Mais au cinquième
Acte la cabale n'a pas même été entendue.
Le ſuccès en a été complet. La reconnoifſance
que je dois aux Acteurs qui ont joué
cet Acte ſupérieurement devant un Public
juſques-là ſi tumultueux ; celle que je dois
au Public même dont les acclamations ont
étouffé les cris de la haine ; la néceſſité
où je ſuis de dire la vérité parmi tant
d'ennemis intéreſſés & accoutumés à la
nier ou à l'affoiblir ; tout me fait un devoir
de nepoint diffimuler l'effet de ce cinquième
DE FRANCE. 191
Acte, qui a été auffi grand qu'un Auteur
puiffe le ſouhaiter. Ceux qui ſeroient tentés
de me reprocher de parler ainſi de moimême
, doivent ſonger que je parle à la
haine & à l'envie. Le temps qui preſſe
m'oblige de réſerver l'examen de la Pièce
pour le Mercure prochain.
L
COMÉDIE ITALIENNE,
E grand ſuccès du Jugement de Midas ,
ne doit pas être ſeulement attribué au mérite
de l'Ouvrage ; il y auroit de l'injuſtice
à ne pas y faire entrer pour quelque choſe
le jeu des Acteurs , ſi important pour le
fort des Pièces. C'eſt M. Clerval qui joue
le rôle d'Apollon ; M. Nainville , celui de
Palémon ; M. Trial , celui de Pan ; M.
Narbonne , celui de Marſyas ; M. Roſière ,
celui du Bailli. Nous ne diſons rien de ceux
dont la réputation eſt ſuffisamment établie
par le temps & le ſuccès. Mais on doit
rendre juſtice aux progrès ſenſibles de M.
Roſière , qui a réuni tous les fuffrages dans
le rôle du Bailli. A l'égard de Madame du
Gazon , ſes talens ſupérieurs , qui ſe ſont
fait connoître dans la Colonie , & qui ont
tant contribué au ſuccès de cette Pièce , font
de jour en jour plus vivement ſentis par le
public , que charment la fineſſe piquante de
192 MERCURE DE FRANCE.
fon jeu, ſa grâce , ſa gaieté , l'agrément &
la netteté de ſon chant. Elle joue le rôle de
Cloé dans le Jugement de Midas , & Madame
Billioni celui de Life.
ECLIPSE
ARTS.
GRAVURES.
CLIPSE de Soleil du 24 Juin 1778, dédiée à M.
Meſſier , Aſtronome de la Marine de France , de
l'Académie Royale des Sciences de Paris , des Académies
de Londres, Berlin, Stockholm , Pétersbourg ,
Bologne , Bruxelles , &c. A Paris , chez Godefroy ,
rue des Francs-Bourgeois , Porte S. Michel , vis-àvis
la rue de Vaugirard. Prix I liv.
Eclipse de Lune du 4 Décembre 1778 , dédiée
auſſi à M. Meſſier , par le même Auteur , à la même
adreſſe , même prix.
Joannes-Baptista Rouſſeau , natus anno 1670.
J.B. Rouſſeau , né en 1670 ; peint par Aved , gravé
par Daullé , avec cette deviſe: Certior in noftro car
mine vultus erit. Mart. Cette deviſe a beaucoup de
rapport avec cette ſtrophe de Rouſſeau , qui ſemble
en être la paraphrafe.
Le pinceau de Zeuxis , rival de la nature ,
A ſouvent de ſes traits ébauché la figure ;
Mais du ſage lecteur les équitables yeux ,
Libres de préjugé , de colère & d'envie ,
"Jugeront que ſes vers , vrai tableau de ſa vie ,
Le peignent encor mieux.
Ce portrait d'ailleurs eſt très-beau.. Il ſe vend chez
Ifabey , rue de Gevres. Prix , 6 liv
JOURNAL
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
1
TURQUIE.
De CONSTANTINOPLE, le 15 Mai.
:
ON a été fort allarmé ici pendant quelque tems
pour la vie du Capitan-Bacha , dont l'existence eſt
en général regardée comme très-importante dans les
circonstances préſentes. On a craint qu'il ne fut la
victime de la peſte qui étend tous lesjours ſes ravages
, & qui a pénétré dans le Serrail où elle a
emporté les deux tiers des Officiers de bouche de S.
H.; mais heureuſement ce n'étoit point la contagion
qui avoit attaqué le grand Amiral ; il éprou
voit ſeulement les douleurs d'une violente ſciatique
dont il eſt actuellement délivré. Cet Officier
parfaitement rétabli , eſt parti de ce port le 7 de
ce mois, à la tête de ſa flotte , forte de 28 vaiſeaux
de ligue , 3 galères & 24 galiotes. On dit qu'il ſe
rend dans la mer Noire , & qu'il a ure commiſſion
ſecrette pour s'aboucher avec le Général Ruſſe qui
commande dans la Crimée , pour y conclure , s'il
eſt poſſible , une paix ſolide & durable. On aſſure
même que le Général qu'il doit y trouver , eſt le
Prince de Repnin , ou le Comte de Romanzow que
l'Impératrice de Ruſſie y a envoyé pour mettre la
dernière main à ce grand ouvrage. Quelques perſonnes
qui font attention aux forces que le Capitan
- Bacha conduit avec lui , penſent qu'elles re
ſeroient pas ſi conſidérables s'il n'avoit pour objet
15 Juillet 1778 .
I
( 194 )
quede traiter de la paix , & craignent que cette malheureuſe
Province ne ſoit inceſſamment le théâtre
delaguerre.
>> Nous avions reçu , écrit-on de Larnaca , l'ordre
de fournir dans cette Province quinze mille quintaux
de biſcuit. Le défaut de grains dont nous manquons
depuis long-tems , nous ayant rendu certe fourniture
impoſſible , nous avons offert à la place une ſomme
d'argent que la Porte a bien voulu accepter. Nos
Evêques , en qualité de repréſentans du peuple , viennent
d'être mandés à Nicoſſe où ils vont travailler
avec le Gouverneur à la répartition de la taxe néceffaire
pour lever cette ſomme ".
RUSSI E.
De PÉTERSBOURG , le premier Juin.
L'IMPERATRICE par un ordre adreſſé au Sénat dirigeant
, vient de continuer la permiffion accordée
depuis le 15 Octobre 1764 , d'exporter la troiſième
partie des grains qu'on ameneroit dans cette Capitale.
Les droits de fortie qu'ils payeront feront de
6 copeics par meſure de ſeigle , & 9 par meſure de
froment. Cette permiffion , dont le but eſt d'encourager
l'agriculture , a donné lieu à des commif
ſions conſidérables venues de l'étranger pour acheter
nos grains.
Les régimens de la diviſion d'Ingrie & de celle
de Livonie qui ont reçu ordre de marcher vers les
frontières de Turquie , ſont au nombre de cinq ;
ils feront remplacés par un pareil nombre qui reviendront
de la Crimée pour ſe remettre de leurs
fatigues.
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 15 Juin.
Lesgrandes manoeuvres des troupes campées aux
environs de cette Capitale ont été retardées ; elles
doivent commencer le 20 & finir le 23 : le 24 elles
ſe repoſeront , & le 25 elles rentreront dans leurs
garniſons reſpectives. Le Duc Ferdinand de Brunfwick
paſſera , dit-on , ici tout l'été.
Il eſt beaucoup queſtion d'un changement dans
P'Adminiſtration des Finances de ce Royaume ; on
aſſure , qu'à compter du ser Janvier de l'année prochaine
, elles feront régies pour le compte du Roi :
il y a long- tems que le peuple fait des voeux pour
l'abolition des fermes .
Selondes lettres de Bergen , le Commandeur J. J.
Liſt , dontle vaiſſeau a fait eau , y est arrivé en ſix
jours du détroit de Davis. Il avoit à bord J. H.
Groot de Saardam , & A. Janſen , M. Janſen & P. Andreſſen
de Hambourg avec 49 hommes de l'équipage
des vaiſſeaux qui échouèrent l'année dernière en
Groenland. Il a rapporté que des fix bâtimens de
Hambourg& des quatre de Hollande qui firent naufrage
dans la même année ſous Spitzberg , les Commandeurs
H. Peters , C. Caſtrins , J. H. Brodrey &
V. Janſen , ont péri avec 300 hommes d'équipage ,
&que les Commandeurs H. M. Jaſpers & G. D.
Katt ſe trouvèrent dans la colonie de Julie Hoop .
SUÈDE.
De SтоскHOLM , le 16 Juin.
Les troupes campées à Ladugaard ſont rentrées
hier , après avoir fini leurs manoeuvres ; quelques
jours avant leur ſéparation S. M. tint un conſeil dans
la tente , à l'iſſue duquel elle expédia un courier
12
( 196 )
à Pétersbourg. Peu de tems après ſon départ , il en
arriva un du Roi de Prufle , chargé de dépêches pour
la Reine-Douairière. S. M. , après la ſéparation des
troupes , partit ſans ſuite comme à ſon ordinaire. On
dit qu'elle a été paſſer en revue les régimens répartis
dans la Scanie , & on croit qu'elle pourroit avoir pris
ce tems pour faire un tour à Copenhague , & voir.
le camp aſſemblé auprès de cette Capitale.
Les lettres de Suderkioping annoncent un évènement
très - fingulier. >> Près de Stegeborg , non loin
de Gropwiken , eſt un terrein qu'on appelle Fyr-Udden,
long de 22 braffes & large de 10 , ſur lequel
on portoit depuis plus de 30 ans tout le fer qu'on tiroit
de la mine d'Oanstorper , pour le charger enſuite ſur
les bâtimens qui venoient le chercher. Le 10 Avril ,
vers midi , ce terrein s'eſt tout-à- coup ſéparé de la
terre ferme , & s'eſt enfoncé dans la mer avec 5500
ſchipfonds de minéral de fer , ſans que l'on en air
pu rien fauver. Cette maſſe s'eſt écroulée à pluſieurs
toiſes au-deſſous des eaux.
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 18 Juin.
La mort du Prince Primat annoncée dans plufieurs
papiers publics , ne s'eſt point confirmée ; une
maladie dangereuſe a réellement fait craindre pour
ſes jours ; mais il eſt actuellement en pleine convalefcence.
Parmi les fauſſes nouvelles qu'on débite fréquemment
dans cette Capitale , & que les papiers étrangers
ne manquent pas de publier , il y en a de fingulières.
On diſoit que M. de Boſcamp à fon retour de Conſtantinople
avoit été arrêté par le Bacha de Choczim
, & que Numan-Bey , qui a réſidé ici en qualité
deMinistre de la Porte , avoit été étranglé par ordre
de S. H. en retournant à Conftantinople. Il eſt cer-
1
( 197 )
tain queNuman-Bey continue paiſiblement fa route ,
& que M. de Boſcampeft arrivé à Kaminieck cù il a
été obligé de s'arrêter pendant quelques jours ; on
l'attend ici vers la fin de ce mois.
Le Prince George de Radziwill , marié à la Prin
ceffe de la Tour - Taxis , ſe propoſe de ſe rendre
à Pétersbourg pour remercier l'Impératrice de laprotection
qu'elle lui a accordée , ainſi qu'à fon frere le
Palatin deWilna , pour les remettre dans les bonnes
graces du Roi.
ALLEMAGNE,
De VIENNE , le 20 Juin.
LE 17 de ce mois l'Impératrice- Reine ſe rendit à
l'Egliſe des Auguſtins - Déchauffés pour y affifter
à l'Office qui s'y célèbre annuellement en actions de
graces de la victoire de Planian , remportée par le
Maréchal Comte Léopold de Daun le 18 Juin 1757 ,
&dont la fuite fut la levée du ſiége de Prague,
Des lettres particulières de Bohême nous apprennent
que le Duc Albert de Saxe a été malade pendant
quelques jours ; mais qu'il eſt à préſent parfaitement
rétabli. Selon les mêmes lettres , l'Empereur
& le Roi de Prufſe ne ſont point encore d'accord ,
&on regarde toujours la guerre comme inévitable.
Les préparatifs , lents à la vérité , que le Baron de
Riedefel fait actuellement pour ſon départ, ne laiſſent
plus guère d'eſpérance , à moins qu'il n'arrive des
ordres qui les lui faffent interrompre. Le Baron de
Lehrbach , à fon retour de Munich , a été déclaré
Conſeiller intime actuel de LL. MM. II . ; il a été
préſenté en cette qualité à l'Impératrice-Reine.
M. Jacquin , Profeſſeur de Botanique , vient d'acheter
par ordre de S. M. I. la riche Bibliothèque de
feu M. de Haller ; elle a coûté 2000 louis ; c'eſt
unedes plus précicuſes &des plus complettes qui exif
13
( 198 )
tent : on la tranſportera à Milan , où l'on ſe propoſe
de l'augmenter.
De HAMBOURG , le 25 Juin. 1
Le fléau de la guerre menace toujours l'Allemagne;
les eſpérances que donnoient les négociations
entrepriſes pour l'écarter s'affoibliſſent de jour en
jour ; on comptoit ſur la médiation de l'Impératrice
de Ruffie : on aſſure aujourd'hui qu'elle a vainement
employé ſes bons offices. Les propofitions qu'elle
avoit faites étoient , dit - on , celles - ci : La Cour Impériale
devoit évacuer tout ce qu'elle avoit fait occuper
en Bavière , & le rendre à la Maiſon Palatine ,
qui de ſon côté lui auroit cédé toute la partie du
Haut-Palatinat , qui confine à la Bohême & à l'Autriche.
On auroit procédé auffi-tôt au choix d'un
Roi des Romains , & l'on auroit élu l'Archiduc
Léopold ; la Maiſon d'Autriche , au moyen de cet
arrangement , ſe feroit obligée de dédommager celle
de Saxe , non - feulement par rapport à fcs prézentions
ſur les biens allodiaux ; mais encore à celle
des 13 millions qui lui font dûs anciennement &
qu'elle réclame : elle devoit enfin céder au Roi de
Pruſſe la partie de la Siléſie qu'elle poſsède encore.
On prétend , qu'après quelques difficultés , le Roi de
Pruſſe avoit accédé à ces propoſitions ; mais l'Empereur
les a rejettées ; la négociation a été interrompue;
les préparatifs de guerre ſe ſont faits avec plus
d'activité , & la Cour de Berlin a demandé à celle
de Ruffie le ſecours de 60,000 hommes , ſtipulé
par le dernier Traité d'alliance entre les deux Puiffances.
On a recommencé dans les Etats héréditaires de
la Maiſon d'Autriche à faire des dénombremens &
àinfcrire les hommes & les chevaux'; ces nouvelles
levées ſont déja faites , & on les porte les uns à
40,000 hommes , les autres à 60,000 ; laHongrie
:
( 199 )
a encore fourni 8,000 recrues , & un nouveau corps
de 10,000 Croates a reçu ordre de ſe tenir prêtà
marcher au premier avis .
Les troupes tant actuellement ſur pied & prêtes
à combattre en Allemagne , que celles qui peuvent
l'être en très-peu de tems , montent , ſelon certains
calculateurs , à près de 600 mille hommes. On peut
juger des dépenſes qu'ekes doivent exiger , de l'étendue
de l'embraſement ſi la guerre s'allume , & de
laquantité de ſang qui pourra ſe verſer. Sans diſcuter
l'exactitude de ce calcul , on convient que depuis
long-tems on n'a vu dans cette partie de l'Europe
des préparatifs auſſi grands & auſſi formidables
; &quand il s'agiroit de diſputer l'Empire même
d'Allemagne on ne pourroit employer plus de
monde & mettre en oeuvre plus de moyens . Ces
grandes armées ſont cependant encore dans l'inaction
; leurs chefs en profitent pour ſe préparer d'avance
des points d'appui pour l'ouverture de la campagne.
On a achevé en Saxe les ouvrages entrepris
pour améliorer les fortifications de la Capitale , &
on travaille à réparer celles des poſtes les plus importans
, tels que Doberitz , Neudorfel , &c. Le
Roi de Pruſſe de ſon côté a fait faire des travaux immenſes
à Silberberg & à Schweidnitz. L'attention de
l'Empereur s'eſt principalement fixée ſur Olmutz &
furEgra : la première de ces places qui eſt le centre
de communication entre la Bohême , la Moravic
& la Siléſie , a été paliſſadée , pourvue de faſcines
& d'une artillerie nombreuſe , & on en a augmenté
la garniſon de 4 bataillons. Egra qui eſt , pour
aing dire , la clef de la Bohême du côté du Haut-
Palatinat & du Voigtland , n'a pas été négligée.
L'Empereur a tranſporté ſon quartier général de
Brandeis à Hilſchitz : le corps ſous les ordres du
Prince de Lichtenſtein , qui étoit de 12 mille hommes
, fera porté à 30,000 , & les Généraux Schakmin
& Siekowitz commanderont chacun un corps
14
( 200 )
ſéparé , le premier dans la Baviere , & le ſecond en
Moravie.
Selon des lettres de l'armée Pruffienne , le Lieutenant-
Général Wunſch a été détaché avec un corps
de 20,000 hommes pour aller établir un camp dans
les environs de Glatz : les habitans de cette ville ont
reçu ordre de préparer du vieux linge pour les hopitaux
de l'armée du Prince Henri. On a déja diftribué
des cartouches toutes chargées au corps de
troupes aux ordres du Général Mollendorff , rafſemblé
aux environs de Cotbus , & à celui qui ſe
trouve près de Halle. Ces corps ſont ſi bien dittribués
, & fi bien préparés à tout évènement , qu'il ne
leur faut pas plus d'une heure pour ſe mettre en
état de combattre ou de marcher vers les lieux où
on pourra les envoyer. Toutes ces diſpoſitions ſemblent
annoncer que l'orage eſt ſur le point d'éclater.
S'il faut en croire quelques avis de la Saxe en
date du 19 de ce mois , il y a déja eu quelques hoftilités.
» Les Croates , dit- on , tentèrent la nuit du
s Juin de ſurprendre un parti avancé de nos troupes;
mais ils ont été ſi bien reçus qu'ils ont été forcés
de ſe retirer en Bohême pourſuivis par les nôtres
l'eſpace de 2 milles. On a fait priſonniers plufieurs
Impériaux qu'on a conduits à Dreſde : nous
avons eu quelques morts , parmi leſquels on compte
M. de Hopfgarten , Capitaine de Grenadiers & Chambellan
de l'Electeur ". Selon d'autres avis , il n'y a
point eu de combat ; les Autrichiens poursuivant
quelques déſerteurs , arrivèrent ſur la frontière , &
ſe retirèrent auffi-tôt qu'ils virent que les transfuges
P'avoient paffée. Juſqu'à préſent il paroît que l'on
aobſervé religieuſement la convention conclue entre
les Cours de Vienne & de Berlin , ſuivant laquelle
on reſtitue exactement de part & d'autre les chevaux
& les armes des déſerteurs ; on ne garde que les
hommes.
Ondit qu'il y a ſurles frontières de l'Alface douze
( 201
millions de livres deſtinées à la Cour Impériale , qui
a reçu récemment de Hongrie 22 tonneaux d'efpeces
monnoyées. On dit auſſi que le Duc Albert de
Saxe-Teſchen doit ſuccéder au Prince Charles de
Lorraine dans le Gouvernement des Pays-Bas , s'il
vient à vaquer , & que l'Archiduc Maximilien remplacera
le Duc de Saxe-Teſchen en Hongrie.
Le Roi d'Angleterre , en ſa qualité d'Electeur
de Hanovre , a donné ſon avis à la Diète ſur l'affairede
la ſucceſſion de Baviere : il déſapprouve la
convention du 3 Janvier entre l'Empereur & l'Electeur
Palatin. On affure auſſi que ce Prince a ordonné
de très-grands préparatifs de guerre dans l'Electorat
deHanovre , & on prétend que ces préparatifs ne
font pas pour le ſervice de l'Angleterre : cela étonne
d'autant plus que l'on fait combien cette Puiſſance en
a beſoin. Son eſpérance eſt peut-être d'engager la
France à prendre part aux démêlés de l'Allemagne ;
mais on ne fait juſqu'où elle est fondée. La France
paroît décidée à ne point s'engager dans cette guerre :
elle s'occupe , à ce qu'on affure , de la paix des Rufſes
&des Turcs. On fait que les premiers qui ont
recherché fa médiation , ne ſuivront pas d'autre parti
que celui du Roi de Prufſe ; & on doute que la
France , qui en eſt inſtruite , travaille à les débarrafſer
d'un ennemi pour les mettre en état de faire
de plus grands efforts en faveur d'une Puiſſance
contre laquelle l'Angleterre ſuppoſe qu'elle ſe joindroit
à l'Autriche.
De RATISBONNE , le 26 Juin.
Le bruit s'étoit répandu , que le 22 de ce mois
M. de Schwartzenau , Miniſtre de Brandebourg à
la Diète de l'Empire , y feroit la déclaration fuivante
; " que le Roi ſon maître après avoir tenté
toutes les voies de conciliation pour porter l'Empereur
à évacuer la Bavière , & n'y ayant pas réuſſi ,
I5
( 202 )
fe voyoit dans la néceſſité de faire agir les forces
qu'il a en main pour la fürété de la conſtitution
Germanique «. Cette déclaration n'a point été faite ;
mais on croit qu'elle n'eſt que retardée , & qu'elle
aura lieu le 6 Juillet prochain , jour auquel on dit
que lePrince Henri de Pruffe partira de Berlin pour
ſe mettre à la tête de ſon armée. Ce qui le fait préfumer
, c'eſt qu'il n'a point paru à l'aſſemblée de la
Diète depuis le is de ce mois , qu'elle a repris ſes
féances ; les Miniſtres de Saxe & de Brunswick ,
s'en font auffi abſentés .
>> Le Camp aſſemblé auprès de cette Capitale,
écrit-on de Copenhague a attiré une foule prodigieuſe
de curieux ; on y a remarqué le 22 & le 23
un étranger de la plus grande diſtinction , qu'on
croit avoir reconnu malgré ſon incognito , pour le
Roi de Suède ; ce qui le confirme , c'eſt que fon
Miniſtre en cette Cour , étoit parti la ſemaine précédente
pour Chriſtianſtadt , d'où il eſt revenu le
22 au Camp, avec cet étranger , que les reſpects
qu'il lui rendoit , ont peut- être décelé. Le Roi de
Danemarck après les manoeuvres , l'invita à venir
dîner avec lui à Friderichsberg.
On lit dans laGazette de Brunswick , qu'on vient
de brûler à Straubing le dernier Exemplaire d'un
livre , ayant pour titre: Testament politique du
Duc Charles de Lorraine & de Bar , pour l'inftruction
du Roi Jofeph , & de ſes ſucceſſeurs à
l'Empire , avec un recueil des maximes de ta maifon
d'Autriche; il a été en même-tems expreffément
défendu de le lire.
ITALIE.
De ROME , le 15 Juin.
S. S. a été légèrement indifpoſée ces jours dermiers
; mais àpréſent elle eſt rétablie. Le Cardinal
Cornaro remit le 6 de ce mois , le bâton de Com
( 203 )
mandement de la charge de Gouverneur de cette
Capitale , entre les mains du Pape , qui le donna
auſſi-tôt à M. Spinelli , qui préta ferment , & entra
en fonctions le même jour.
On travaille ici avec beaucoup d'activité aux préparatifs
néceſſaires pour la préſentation de la Haquenée
, qui doit avoir lieu le 28 de ce mois .
On dit que le Secrétaire du bon Gouvernement ,
aeu l'indifcrétion de ſe plaindre à S. S. de n'avoir
pas été avancé au gré de fon ambition , & qu'en
punition de ſa plainte , injuſte ou du moins indifcrette,
il a été dépouillé de ſa place , & exilé de
Rome.
On mande de Pavie, que M. Moſcati , Profeſſeur
en cette Ville , a entrepris de prouver par des raifonnemens
anatomiques , qu toutes les maladies
auxquelles l'homme eſt ſujet , viennent de ce qu'il
ne marche pas à quatre pattes , & qu'il ſe tient ſur
ſes deux jambes ; cette Doctrine fingulière a fait
aſſez de bruit pour obliger l'Auteur de prendre la
fuite, On auroit pu ne pas févir contr'elle , &
permettre à l'Auteur de marcher comme il voudroit
; il n'eſt pas à craindre qu'elle faſſe fortune.
Les lettres de Veniſe portent que le Comte de
Carburi , Profeſſeur de Chymie à Padoue , a fait une
découverte bien précieuſe; c'eſt celle d'un papier
qui , au moyende ſes préparatifs , ne peut brûler ni
prendre feu; le Sénat pour le récompenſer , a fait
frapper une médaille en fon honneur. Il ſeroit à
défirer que ce ſecret fût répandu & praticable , pour
raffurer les Sociétés contre les funeſtes accidens du
feu qui jettent quelquefois l'état & la fortune des
particuliers dans le plus grand déſordre.
De LIVOURNE , le 20 Juin.
La peine de l'exil prononcée contre certainscoupables
, les renvoyoit chez l'étranger ; par une nou
16
( 204 )
velle loi de S. A. R. tous les exilés étrangers , &
nationaux feront à l'avenir envoyés & gardés dans
la Province inférieure de l'Etat de Sienne , où ils
trouveront un aſyle fûr , & des moyens de travail .
Cette loi pour purger la ſociété des membres qui
la troublent , eſt ſans doute plus utile que le régime
des priſons employé encore dans de grands Etats ;
où il y a cependant des terres en friche.
>> Le pere Minafſſi , célèbre Naturalifte , écrit-on
de Naples , s'eft rendu en Sicile par ordre de la
Cour , pour y continuer ſes recherches & fes découvertes
. Les troubles élevés à Syracuſe , au ſujet
de l'annone , ne ſont pas entiérement appaiſés ; il
y a eu quelques Payſans & quelques Soldats tués
dans une émeute. On dit qu'à Palerme il y a de
la fermentation parmi le peuple , & que le Vice-
Roide Sicile doit venir ici pour prendre des mefures
relatives à ces troubles , qu'une populace
aveugle entretient ſeulement par haîne pour quelques
membres de l'Adminiſtration « .
Selon les mêmes lettres , le Roi ayant reconnu
qu'il s'étoit gliſſé des abus dans l'adminiſtration des
biens des ex-Jéſuites , a aboli la Junte d'éducation ,
& a conféré cette adminiſtration à la Chambre
Royale ; de forte que les biens des ci-devant Jéfuites
, ſeront à l'avenir regardés comme fiſcaux .
Onapprend de Corſe , qu'il y a encore quelques
factieux qui ont cherché à y exciter des émeures.
On en eſt venu aux mains dans la Ville d'Accia ,
pour l'élection des Officiers municipaux. Les chefs
ont été arrêtés , & on en a puni quelques-uns par
des amendes & par des peines corporelles , telles
que la marque & les galères .
On mande de Gênes , que la levée des Mariniers
qui ſe faitdans les Etats de cette République pour
le ſervice de la France , a beaucoup de ſuccès . Les
gratifications qu'accordent les Commiſſaires François
, attirent beaucoup de volontaires .
( 205 )
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 30 Juin .
Les hoftilités auxquelles on s'attendoit depuis le
départ de nos flottes , ont enfin commencé ; cette
nouvelle a fait d'abord beaucoup de bruit , & a été
annoncée de différentes manières ; la leçon de la
Cour n'a paru que le 27 de ce mois , qu'elle a publié
une lettre de l'Amiral Keppel en date du 18 ,
l'extrait d'une ſeconde ,& copie d'une troisième , en
datedu 20. Par la première , l'Amiral donne avis
que le 17 , un peu avant midi , la flotte étant formée
en lignedebataille , on apperçut deux vaiſſeaux qui
paroiſſoient deſtinés à la reconnoître , & qui étoient
accompagnés de deux pataches. Il fit auſli-tôt à la
flotte entière le fignal de donner la chaffe , & entre
4& 5 heures , le Milford ſe trouva bord à bord de
la frégate Françoiſe la Licorne ; l'Amiral fit donner
le fignal de lui amener le vaiſſeau chaſſé ; mais l'Officier
François , ſuivant la lettre , réſiſta à toutes les
inftances polies du Commandant du Milford ; l'Hес-
tor s'étant approché , tira un coup de canon chargé
àballe , & la frégate porta à fon bord & le ſuivit
à la flotte. L'Amiral rapporte que le lendemain il
ordonna à Sir Charles Douglas de conduire la
frégate ſous la poupe de la Victoire en le chargeant
de faire toutes les civilités poſſibles au Capitaine
François , qui au lieu d'obéir , parut prendre
une direction toute oppoſée. L'un des deux vaifſeaux
qui l'accompagnoient , tira alors ſur lui un
coup de canon , auquel le François répondit par une
bordée entière , & une décharge de toute ſa moufqueterie
ſur l'Amérique qui reçut pluſieurs boulets ,
&eut 4 hommes bleſlés. La lettre ajoute que l'humanité
& la prudence du Lord Longford l'emportèrent
ſur ſon reffentiment ; il ne fit pas feu ſur la
frégate qui amena , & que l'Amiral a cru pouvoir
envoyer à Plymouth fans manquer à ſon devoir.
(206 )
Dans ſa lettre du 20 , l'Amiral rend compte du
combat entre l'Arethuse & la Belle-Poule ; on n'a
donné que l'extrait de ſa relation ; nous le copierons
tout entier. >> Hier , avant midi , nous avons vu revenir
vers la flote le Vaillant &de Monarque , qui
avoient été en chaſſe le 17 ; le Vaillant menoit en
touage un vaiſſeau fort maltraité que nous reconnûmes
être l'Aréthuſe ; ſon grand mât étoit emporté ,
&à d'autres égards elle étoit en très-mauvais état.
L'Aréthuſe avoit joint le vaiſſeau qu'elle chaſſoit
dans la ſoirée du 17 ; c'étoit une grande frégate
Françoiſe ( la Belle Poule ) armée de canons d'un
calibre conſidérable ; le Capitaine Marshall avoit
prié le Capitaine François de mettre en panne , & lui
avoit dit qu'il avoit ordre de le conduire à ſon Amiral
qui deſiroit lui parler ; l'Officier François refuſa
péremptoirement de ſe prêter à l'une & à l'autre demande
; le Capitaine Marshall tira ſur la frégate un
coup de canon , auquel le Capitaine François répondit
en lâchant ſa bordée entière ; il ſe trouvoit de
très-près , bord à bord : alors commença de part &
d'autre un combat qui dura plus de deux heures ;
Aréthuſe ayant beaucoup fouffert dans ſes mâts ,
dans ſes voiles & ſes agrets , ayant d'ailleurs trèspeu
de vent pour gouverner , ſe trouva dans une
telle fituation que , malgré les efforts du Capitaine
Marshall , elle ne put jamais porter l'avant vers le
vaiſſeau François : celui - ci ayant l'avant du côté de
la terre ,déploya ſa voile de miſaine , & gagna une
petite baye , où le lendemain au point du jour des
bateaux furent le dégager , & le touèrent en sûreté.
>> Il paroît qu'à tous les égards, leCapitaineMarshall
s'eſt conduit dans ce combat avec toute la bravoure
poffible ; il parle auſſi avec la plus grande
farisfaction de la conduite de ſes Officiers & de ſes
gens engénéral ; l'Aréthuſe a eu 8 hommes tués &
36 bleffés , la perte du vaiſſeau François doit être
conſidérable",
( 207 )
Je ne dois pas négliger dans cette relationd'informer
Leurs Seigneuries que le Capitaine Fairfax ,
àbord du cutter l'Alert , a eu ſa part dans ce qui
s'eſt paffé ; il ſe porta bord à bord d'une goëlette ,
montant 10 canons ſur affut , & 10 pierriers , accompagnant
la frégate qui combattoit l'Aréthuſe ;
ayant prié le Commandant de la goëlette de ſe rendre
àla flotte , celui-ci répondit qu'il ſuivroit l'exemple
de la frégate: enſorte que lorſqu'il vit la frégate
faire feu fur l'Aréthuſe , il fit feu ſur l'Alert; à
l'inſtant le Capitaine Fairfax s'attacha à ſon bord ,
lecombatdura dans cette ſituation plus d'une heure ;
aubout de ce terme , le vaiſleau François ſe rendit ;
le Capitaine Fairfax lui avoit tués hommes , & en
avoit mortellement bleſſé 7 : à bord de l'Alert , il y
en a eu 4bleſſés , deux deſquels font craindre qu'ils
ne le ſoient mortellement.
>> On a laiſſe paſſer hier au milieu de la flotte ,
fans les moleſter , pluſieurs vaiſſeaux marchands ; je
n'ai pas cru convenable de les interrompre en aucune
manière dans leur commerce; on étoit alors en vue
d'Oueſſant « .
La troiſième lettre de l'Amiral Keppel , nous ap
prend qu'il a arrêté la frégate la Pallas , qui chaſſée
par pluſieurs vaiſſeaux de fon efcadre , entourée par
eux,hors d'état de leur échapper & de ſe défendre ,
conſentit d'aller à la flotte , où il crut pouvoir la retenir
, à cauſe de la conduite extraordinaire que le
Capitaine de la Licorne avoit tenue le 18 .
Il réſulte de ces détails que quelqu'envie que la
Cour ait ttéémmooiiggnnéé de cacher que nous avions commencé
les hoftilités , , ce ſont nos vaiſſeaux qui ont
tiré les premiers coups , & que la Belle Poulen'a
fait qu'y répondre avec trop de ſuccès , puiſque
l'Aréthufe , dont on ne parle point , eft, hors d'état
de ſervir. Pendant que la Cour publioit ces nouvel
les , la flotte formidable de l'Amiral Keppel reprencic
laroute de nos ports ,& on affure qu'elle eſt rentrée
( 208 )
toute entière le 27 dans le port de Ste-Hélène,
l'exception de deux vaiſſeaux qui ont été laiſſés pour
donner la chaſſe à une autre frégate Françoiſe. La
lettre de Port(mouth , qui nous en inſtruit , porte
que l'Amiral étant devant Oueſſant , terme de ſa
croiſière , il a été informé qué la flotte , prête à fortir
deBreft , conſiſtoit en 30 vaiſſeaux de ligne & 18
frégates , que n'ayant que 21 vaiſſeaux & preſque
point de frégates , il a trouvé ſes forces trop inégales
, & a pris le parti de revenir demander un renfort
&de nouveaux ordres « . On ſent bien que ce mouvement
rétrograde n'eſt pas vu de bon oeil ; il donne
lieu à beaucoup de plaintes ; mais s'il faut en croire
quelques perſonnes , cette flotte étoit en très-mauvais
état ; l'Elifabeth , le Cumberland & trois ou
quatre autres vaiſſeaux , n'avoient que la moitié de
leur équipage; le Sandwich & quelques autres bâtiniens
font tellement pourris , qu'ils ne valent guères
mieux que du bois d'amorce flottant. La carenne du
Sterling- Cafte eſt en un fort mauvais état ; quelquesuns
avoient des vivres pour cinq mois , d'autres
pour 3 , & ceux de la dernière diviſion pour fix
ſemaines ſeulement. La flotte en général étoit mal
fournie , fur-tout de cordages , n'en ayant pas un
feul de réſerve ; elle n'étoit bien pourvue que de
poudre & de boulets. Si c'étoit ſon véritable état ,
on ne doit pas être étonné qu'elle ſoit rentrée.
Le Miniſtère fait travailler avec beaucoup d'activité
à l'équipement d'une nouvelle eſcadre à Portfmouth
; les vaiſſeaux qui la compoſeront font le
Formidable , à bord duquel le Chevalier Thomas
Pye a déja arboré ſon pavillon , le Namur & le
Londres de so canons chacun ; ces deux derniers
s'équippent à Chatam ; le Tonnant de 74 , s'équippe
àWoolwick ; le Jupiter de so , le Jaſon de 44 , &
la frégate l'Hélène à Deptfort ; le Jaſon de so , à
Sherneff. On en arme pluſieurs autres , tant à Portf
mouth qu'à Plymouth ; & l'on compte que cette
(209)
eſcadre , lorſqu'elle ſera réunie , ne ſera pas moindre
de 20 vaiſſeaux de ligne & de 6 frégates. Pour
en completter plus aiſément les équipages , le Roi a
continué juſqu'au 31 Août , les gratifications promiſes
à ceux qui s'engageront volontairement; felon
les états remis le 12 de ce mois à l'Amirauté , l'embargo
qu'on avoit mis dans tous les ports du
Royaume , & qu'on vient de lever à cauſe des inconvéniens
qui en réſultoient , n'a procuré qu'environ
1200 matelots .
Suivant un état , qu'on dit fidèle , notre marine
confifte actuellement en 228 vaiſſeaux de guerre ,
frégates , chaloupes &c. On compte 71 vaiſſeaux
tant gros que petits dans l'Amérique Septentrionale ,
aux ordres du Lord Howe & du chef d'eſcadre
Gambier ; 4 à Quebec , & à Terre-Neuve , ſous les
ordres du Vice- Amiral Montague; 33 répartis dans
les Indes Occidentales ,& commandés par les chefs
d'eſcadre Parker & Barrington ; deux frégates & une
chaloupe ſur la côte de Guinée ; 7 vaiſſeaux & frégates
dans les Indes Orientales , ſous le Commodore
Vernon ; autant dans la Méditerranée , ſous ceux du
Vice-Amiral Duff; l'eſcadre qui a fait voile ſous les
ordres de l'Amiral Byron , eſt de 13 , tant vaiſſeaux
que frégates ; celle de l'Amiral Keppel eſt de 24
voiles , non compris un brûlot & deux corters , &
nous avons encore dans nos ports 18 vaiſſeaux de
différentes grandeurs ; le nombre de nos vaiſſeaux de
ligne eft de 85 , de nos frégates de 88 , & de nos
chaloupes de 55.
Cette formidable force navale ne nous garantit
cependant pas des inſultes des Armateurs Américains
; on les voit journellement faire des deſcentes
fur les côtes d'Écoſſe & d'Irlande , piller quelques
maiſons & allarmer les habitans . Un Armateur de
16 canons mit le premier de ce mois quelques -uns
de ſes gens à terre à Foggyton près de Bamff , où ils
enleyèrent toute l'argenteriede la maiſon de MM.
( 210 )
Gordon. Un autre tenta le 11 de débarquer dans la
baye d'Aberdeen ; un détachement de 225 hommes
l'en empêcha ; il y eut des coups de tirés qui tuèrent
21 hommes & en bleſsèrent 15; les habitans croient
que l'Armateur en a perdu 30 ou 40. Deux autres
Corſaires , l'un de 16& l'autre de 10 canons , qui
croiſent ſur la côte de Galloway , y ont enlevé un
vaiſſeau de la Jamaïque , & tiennentdans une inquiétude
continuelle les habitans de Whitehaven & des
côtes d'Ecoſſe & d'Irlande qui en ſont voiſines .
On publie depuis quelque temps que les Généraux
Howe & Washington , après avoir eu pluſieurs conférences
enſemble , ont arrêté un plan de réconciliation
, dont le projet , après avoir été vu par le
Congrès , a été envoyé enſuite à la Cour pour qu'elle
ydonne ſon approbation. Cette nouvelle , au moins
fingulière après toutes celles qu'on a eues de la manière
dont les bills conciliatoires ont été reçus en
Amérique, n'a pas fait beaucoup de fortune. Nos
plaifans ont faifi cette occafion de dreſſer un plan de
conciliation préſenté à notre Cour par la France &
l'Amérique-Unie , par la voie de l'Eſpagne, &tel qu'ils
jugent qu'on peut nous le propoſer dans les circonftances
préſentes. Après un préambule où l'on vante
beaucoup les ſentimens d'humanité & l'amour de la
paixdont la France & les Etats-Unis ſont animés , la
répugnance qu'ils auroient à réduire laGrande-Bretagne
aux dernières extrémités , en profitant comme
ils le pourroient de l'état de foibleffe & d'abandon
où ſe trouve cette Puiſſance , ſans conſeil pour la
diriger , ſans armes pour la défendre , on lui propoſe
les articles ſuivants :
>> 1º . L'ifle de Whigt ſera cédée à l'Amérique, &
miſe aux dépens de l'Angleterre , dans un état convenable
de défenſe , afin que le nouvel Empire ſoit
déſormais à portée de faire échouer en un inſtant ,
tous les préparatifs d'armemens que l'Angleterre
pourroit faire à Portsmouth , ſur-tout lorſqu'ils
(111 )
paroîtront menacer de quelque hoftilité les treize
Etats-Unis.
>> 2 ° . Il ſera pareillement cédé à la France ou à
l'Amérique , ſelon qu'il conviendra le mieux aux
Hauts - Alliés , un port Anglois dans la Manche ,
avec les chantiers convenables , &c . , pour des
vaiſſeaux de force; & il ſera fait en toute diligence
à Falmouth , les réparations néceſſaires pour cet
objet ; les Hauts-Alliés préféreront cette fituation
à celle de Portſmouth , que l'on a reconnu depuis
peu être un port incommode pour un armement ,
fur-tout quand des circonstances particulières demandent
la plus grande diligence.
>> 3 °. Si l'Irlande a réellement contre l'Angleterre
les griefs dont elle ſe plaint fi amèrement , & qu'elle
venille ſe mettre ſous la protection de l'Amérique ,
les Etats-Unis y conſentiront , pourvu qu'elle renonce
formellement à toure allégeance envers la
Grande- Bretagne , & qu'elle fourniffe en hommes &
en argent , un contingent ſuffiſant pour ſoutenir l'indépendance
réciproque.
>> 4°. Leurs Hautes-Puiſſances les repréſentans en
Congrès des Etats- Unis , garantiront notre pofleffion
des iſes de l'Amérique, à condition qu'il leur
ſera payé un tribut annuel , montant au quart du
produit total de ces ifles , & que ce tribut , après
une vérification exacte de la culture & du commerce
des ifles reſpectives , ſera perçu par les Commiffaires
Américains réſidens fur les lieux , & dont les appointemens
feront payés par l'Angleterre.
>> 5 ° . L'ifle Africaine de Sainte- Hélène , ſera cédée
à l'Amérique pour la commodité de ſon commerce
de l'Inde. Mais tant que la Grande-Bretagne ſe conduira
d'une manière reſpectueuſe envers cette Puif
ſance , il ſera permis à ſes vaiſſeaux de relâcher
à cette ifle pour s'y réparer & faire de l'eau , comme
par le paſſé. Cet article eſt indiſpenſable , d'autant
plus que les Etats indépendans ne pourront jamais
( 212 )
compter ſur la foi & ſur la courtoiſie des Anglois ,
tant que cette importante place reſtera entre leurs
mains.
» 6 °. La Grande-Bretagne ratifiera le dernier traité
d'amitié & de commerce entre la France & l'Amérique.
८
» 7°. Les dettes contractées par le Congrès en conféquence
de la guerre , feront hypothéquées ſur des
impôts levés ad hoc en Angleterre , & Fintérêt a
quatre &demi pour cent , ſera payé par quartier à
Philadelphie.
>> 8°. Si la Grande-Bretagne eſt diſpoſée à accepter
des conditions auſſi douces & auſſi favorables , plutôt
que de riſquer d'être obligée de ſe ſoumettre àdifcrétion
, en continuant une guerre inefficace ; il faudra
qu'elle envoie tout de ſuite au Congrès , des
ôtages , qui demeureront dans tel lieu de fa domination
qu'il lui plaira de leur aſſigner , juſqu'à ce que
les ſuſdits articles ſoient complettement effectués.
>> 9°. Enfin après l'exécution entière de ces conventions
, les Etats-Unis , pour donner à la Grande-
Bretagne une nouvelle preuve de bonté , lui permettront
d'envoyer tous les ans un certain nombre
de vaiſſeaux pour pêcher ſur les bancs de Terre-
Neuve , & c . &c . «
On vient de publier l'article ſuivant dans un de
nos papiers. >> Le ſénaut l'Atalante eſt arrivé de
Penſacola ; il a été dépêché le 12 Avril par M. Chefter,
Gouverneur de la Floride Occidentale, avec les détails
ſuivans : le Brigadier-Général Morgan , parti
dufort Pitt par ordre du Congrès au commencementdu
printemps , à la tête de 3000 hommes , a
deſcendu l'Ohio juſqu'au Miſliſlipi , dans le deſſein
de faire une expédition dans la Colonie de la Floride
Occidentale. Un détachement qu'il a envoyé ſous
les ordres du Lieutenant-Colonel Willing contre la
Colonie Angloiſe des Natchés , la plus conſidérable
de cette Province, s'eſt emparé des nègres , a détruir
( 213 )
les plantations , & fait prisonniers tous les Colons
qui ont refuſé de prêter ferment aux Etats - Unis.
Environ 200 de ces Nègres ont été envoyés & vendus
à la Nouvelle-Orléans ; le Gouverneur Eſpagnol
&les habitans de cette Colonie ont fourni aux Américains
toutes les facilités qui étoient en leur pouvoir
, comme bateaux , provifions &c .; & un grand
nombre s'eftjoint à leur armée. La garniſon Angloiſe
à Penſacola , n'excédoit pas 560 hommes effectifs ;
& le Lieutenant Colonel Steel , qui y commandoit
au départ de l'Atalante , étoit occupé à conſtruire
une redoute devant l'angle ſaillant du fort , dont
toute la force conſiſtoit en paliſſades ; mais il n'y
avoit pas la moindre eſpérance qu'il pût faire une
longue ou heureuſe défenſe : le Général Morgan
ayant un excellent train d'artillerie en pièces de 6
& de 12 livres de balles , mortiers , obuſiers &c. «.
On ne fait peut-être pas aſſez d'attention à cette
expédition & aux conféquences qu'elle peut avoir.
Ca ne concilie pas les diſpoſitions où nos Miniſtres
ne ceſſent de nous repréſenter l'Eſpagne à notre
égard , avec les ſecours que ſes ſujets donnent aux
Américains. Il y a long-tems que nous regardons ici
l'Amérique comme perdue ; & la Nation ne fait pas
difficulté de l'attribuer à la conduite de ſes Miniſtres .
Les épigrammes contre eux ſe multiplient ; & tous
nos papiers publics ont copié celle- ci ſous le titre de
Discours au Roi en forme d'adreſſe , par un grand
Politique , qui ſoutient que la Nation est dans
la poſition la plus floriſſante où elle ſe ſoit
jamais trouvée , & où elle ſe puiſſe voirjamais ,
graces aux talens ſupérieurs des Ministres
actuels.
, >> TRÈS - GRACIEUX SOUVERAIN Que votre
coeur Royal ne ſoit point trop douloureuſement af
fecté de la perte de l'Amérique ; les Américains ſont
tous des poltrons ,& la valeur Britannique dédaigne
( 214 )
toute liaiſon avec de pareils hommes. On prétend
que les iſles à ſucre ſuivront le dangereux exemple
de leurs voiſins ſeptentrionaux , ou bien que ceux-ci
nous les enleveront de vive force. Mais quel autre
avantage retirons-nous de ces ifles , qu'une importation
de poinçons de rum & de barriques de ſucre?
La perte du rum peut ſe remplacer par des liqueurs
ſpiritueuſes d'Angleterre; les Hollandois ne
demandent pas mieux que de nous fournir de leurs
caux-de-vie de grain , & nos amis les François ,
feront trop heureux de nous vendre auſſi leur brandevin.
A l'égard du ſucre , il n'y a pas un Médecin
qui n'en défende le trop grand uſage. C'en est fait
auffi de Bombay , puiſqu'on ne doute point que
l'Inde , à l'inftar de l'Amérique , ne faſſe bien-tôt un
traitéde commerce avec les François. Eh bien ! remer
cions nos amis de l'Inde , de ce qu'ils nous débarraffentde
ce commerce. En effet , qu'avons-nousbeſoin
dethé ſi nous n'avons plus de ſucre ? L'Irlande ne tardera
pas non plus à conclure un traité de commerce
avec la France , qui nous déclarera qu'elle a intérêtde
reconnoître ſon indépendance . Mais nous n'avons pas
beſoin de l'Irlande ni de ſes finances , pour donner
des penſions . Nos bourſes ſeront toujours pleines ,
jeveux dire toujours ouvertes , tant que l'Ecoffe nous
reſtera. La banque d'Air ( * ) peut ſuffire aux amis
de V. M. La Grande-Bretagne ainſi allégée , ſera
invincible par ſa propre force; ſemblable àun reffort
de montre , plus elle ſera refferrée , plus elle
aura de vigueur & d'élaſticité. C'eſt dans cette pofition
, Sire , que nous verrons la Grande-Bretagne
avant quelques années , & nous en aurons l'obliga-
( 1 ) C'eſt unebanque Ecoſſoiſe à la dévotion du Gouvernement
, qui pour avoir mis une trop grande quantité
de papier en circulation manqua en 1772 , & ne
peut être foutenue par la banque d'Angleterre qu'au
très-grand préjudice de fon propre crédit.
( 215 )
tionà la ſageſſe & à l'intégrité de vos bons &fidèles.
Miniſtres & amis ".
Ces plaiſanteries amuſent le peuple ; & la Cour ,
pendant qu'il s'en occupe , ne néglige rien pour
mettre en ératde défenſe toutes les parties de ſes
côtes qu'elle croit menacées. Les Généraux qui
doivent commander les camps aſſemblés dans ce
Royaume , ſont partis pour leur deſtination. Tous
ces camps cependant ne ſont pas encore aſſemblés ;
on doute que ceux de Salisbury &de Saint Edmundsbury
ayent lieu . Celui de Coxheat ſera le plus confidérable
; il conſiſtera en 15,000 hommes , pourvus
de so pièces d'artillerie. C'eſt auſſi celui que le Roi
viſitera; on en aura par cette raiſon plus de ſoin que
des autres ; la milice , au reſte , eſt exercée par-tout
avec beaucoup d'activité ; les régimens qu'elle compoſe
ſont commandés par la principale nobleſſe.
Les efforts que l'on fait pour mettre ce Royaume
à l'abri de tout danger , ne doivent pas faire négliger
nos poſſeſſions au-dehors ; ſelon des lettres de Minorque
, la garniſon n'en est compoſée que de deux
régimens Anglois , le 51 & le 61 , de deux bataillons
d'Hanovriens , celui d'Ernest & celui de Goldacker ;
toutes les forces de cette Iſle ne montent pas à I 500
hommes effectifs . On parle d'y envoyer une partie
des troupes Allemandes que le Roi prendra encore à
ſa ſolde.
Nos fonds qui avoient baiſſe conſidérablement , ſe
ſont relevés depuis quelques jours ; on attribue cet
heureux effet , à de nouveaux ordres qu'on dit arrivés
d'Amſterdam , pour acheter pour environ 200 mille
livres ſterl. d'effets dans nos fonds. Cela prouveroit
que notre créditn'eſt pas encore tombé en Hollande ;
mais pous doutons fort que cette Puiſſance nous
ſeconde ſi la guerre éclate. On dit qu'elle a répondu
àdiverſes propoſitions que notre Cour lui a fait
faire fur ce ſujet , qu'elle garderoit la neutralité. On
débite auſſi que la France, indépendamment de ſes
( 216)
alliances conclues en vertu du pacte de famille avec
la Cour de Vienne & d'autres Puiſſances , a auſſi
conclu des traités de ſubſides avec pluſieurs autres
Princes & Etats de l'Europe. Notre Gouvernement
ne peut pas ſe diſpenſer d'en faire autant de ſon côté
pour foutenir l'équilibre , & c'eſt un nouveau moyen
qu'employent nos ennemis pour achever notre ruine.
Quoiqu'on en diſe, la firuation de la France eſt
biendifférente de la nôtre ; jamais elle n'a été aufli
formidable qu'elle l'eſt dans le moment préſent.
L'augmentation de ſa marine luidonne une forcedont
ſes annales n'offrent aucune idée dans les époques
précédentes. Ses troupes de terre ſont aufli nombreuſes
que ſous le règne de Louis XIV , lorſqu'en conſéquence
de la grande alliance , cinq armées de
50,000 hommes chacune , dont trois commandées
par les Electeurs de Bavière , de Saxe & de Brandebourg
, menaçoient ſes frontières du côté du Rhin ,
indépendamment de la grande armée de l'Empire ,
fous les ordres du Duc de Lorraine , &de celle d'Angleterre&
deHollande réunies en Flandre. La France
qui eut alors à combattre toute l'Europe ſe trouva
enfin épuiſée ; mais la longue réſiſtance qu'elle fit ,
eſt une preuve bien frappante de l'immenſité des
reſſources que cette Puiſſance peut trouver en ellemême.
Ce Royaume eſt toujours le même , fes
troupes de terre ſont auſſi à craindre pour l'Europe ,
&famarine augmentée accroît ſon pouvoir.
>> On a ſouvent remarqué , lit-on dans un de nos
papiers , que l'eſprit de calcul eſt non-ſeulement naturel
à l'Anglois, mais qu'il fait partie de ſes paſſions ;
en voici une preuve fraîche. Un calculateur vient de
publier que pour liquider la maſſe des dettes nationales
, en ſuppoſant que le Gouvernement pût& voulût
aſſigner à cet objet une guinée par minute , il
faudroit continuer le payement pendant 272 ans ,
9 mois , une ſemaine , un jour , 17 heures , 15 minutes
, 32 ſecondes. Comme on garantit l'exactitude
de
( 217 )
de ce calcul , il ne s'agit plus que d'en faire un ſecond
, pour déterminer , à un denier près , quelle eft
lamaſſe de la dette nationale «.
Nous avons parlé de la révocation du Bill contre
les Catholiques ; l'humanité & la justice l'exigeoient ;
mais la défiance peu fondée des Proteſtants contre
ceux de cette Communion , que des excès condamnables
, mais ordinaires dans des temps de troubles ,
ont pu faire naître &e que llee préjugé a puentretenir ,
les a ſoumis à un ferment qu'ils doivent prêter dans
les Cours ordinaires ; il eſt conçu ainſi :
>>> Je N. N. prends à témoin Dieu Tout- Puiſſant
& Jésus- Christ , ſon Fils unique , que je ſerai fidèle
& fincèrement obéiſſant au Roi GEORGE III ,
notre très-gracieux Souverain ; que je le défendrai
de tout mon pouvoir contre toutes les conjurations
&attaques qui pourroient être formées contre ſa
Perſonne , ſa Couronne & ſa Dignité : que je ferai
auſſi tous mes efforts pour découvrir & donner connoiſſance
à S. M. , ainſi qu'à ſes héritiers , de toutes
les trahiſons & conſpirations qui pourroient être
tramées contr'eux ; tandis qu'en même tems , je
m'engage de maintenir fidèlement , de foutenir de
toutes mes forces & de défendre la ſucceſſion à la
Couronne en la famille du Roi , contre qui que ce
puiſſe être. A cette fin , je renonce & dénie toute
obéiſſance ou obligation à la perſonne qui du vivant
de ſon Père , avoit ufurpé le rang & le titre de
Prince de Galles , & qui , dit-on , après le décès de
ſon père , a pris le rang & le titre de Roi de la
Grande-Bretagne & d'Irlande , ſous le nom de Charles
III . J'obſerverai auſſi la même choſe contre
toute autre perſonne qui pourroit prétexter avoir
quelque droit à la Couronne de ces Royaumes. Je
fais auſſi ſerment de renoncer & de rejetter comme
perverſe & impie la croyance qui enſeigne qu'en
toute justice onpeut tuer ou afſaſſiner telle perfonne
, ou perſonnes , à cauſe ou ſous prétexte d'Hé-
15 Juillet 1778 . K
( 218 )
réſie , ainſi que la maxime déteſtable que l'on n'eſt
pas obligé de garder la foi promiſe aux Hérétiques.
Je confeſſe de plus , que ce n'eſt point un article de
ma croyance , qu'au contraire je rejette , abjure &
abhorre l'opinion que les Souverains excommuniés
par le Pape , ſon Conſeil , l'autorité du Siége de
Rome , ou tel autre pouvoir que ce ſoit, peuvent
être déposés , même aſſaſſinés par leurs Sujets , ou
par aucun d'eux : je promets de ne point nourrir ,
obſerver ou maintenir un tel principe , ni tout autre
contraire à la préſente Déclaration. Enfin , je déclare
ne pas croire que le Pape , ni tout autre Prince ,
Prélat , Puiſſance ou Etat étranger , ait , ou ſoit
fondé d'avoir en ce Royaume , ni directement ni
indirectement , quelque Jurisdiction Temporelle ou
Civile, Pouvoir , Magiftrature ou Prééminence. Je
confeſſe , déclare & atteſte ſolemnellement devant
Dieu & fon Fils Jésus- Christ , mon Sauveur , que
Ja préſente Déclaration , en ſon entier & en partie,
eſt par moi faite dans le ſens entier& uſité des paroles
de ce ferment , ſans la moindre exception ,
équivoque ou réſerve quelconque , ainſi que ſans
aucunediſpenſe accordée au préalable par le Pape ,
par quelqu'autre pouvoir du Siége de Rome , ou
autre que ce puiſſe être , & fans nourrir la moindre
penſée que devant Dieu ou les hommes , je
fuis & peux être déchargé ou abſous de la préſente
Déclaration , quoique le Pape , quelqu'autre
perfonne , ou perſonnes , ni toute autre autorité
quelconque, puiffent l'annuller , en accorder difpenſe
, ou la déclarer d'avance nulle , d'aucune valeur
& comme non avenue .
ÉTATS- UNIS DE L'AMÉRIQUE.SEPTENT .
Williamsbourg en Virginie , du 15 Avril. Le
Congrès n'a rien négligé pour ſe préparer à la campagne
prochaine & la rendre déciſive ; en même
( 219 )
tems qu'il fait attaquer le Canada , il médite des invaſions
ſur les poſſeſſions que la Grande - Bretagne a
conſervées encore fur ce continent , & il ſe diſpoſe
àredoubler de vigueur pour chaſſer les troupes royales
des places qu'elles occupent dans trois des Colonies
confédérées. Parmi pluſieurs réſolutions remarquables
qu'il a priſes à ce ſujet , en voici une du
2Mars. » Il eſt eſſentiel aux opérations de la campagne
prochaine de former un corps de cavalerie ;
dans un tems de danger public , lorſque la vie & la
liberté d'un peuple libre ſont menacées par un ennemi
étranger & barbare , il eſt du devoir de ceux
qui jouiffentparticulièrementdes avantages que donnent
la fortune & un eſprit cultivé , de ſe préſenter
d'une manière déſintéreſſée pour le ſervice de leur
patrie , d'exciter & d'animer ainſi , par un exemple
Louable , leurs concitoyens à des actions dignes de
leurs braves ancêtres & de la cauſe ſacrée de la
liberté. Il a été réſolu en conféquence qu'il fera recommandé
ſérieuſement aux jeunes gens doués de
biens & de courage dans les Etats de la nouvelle
Hampshire , de Maſſachuffett's-Bay , Rhode-Iſland ,
Connecticut , de la Nouvelle-Yorck , des nouveaux
Jerſeys , de Penſylvanie , de Delaware , du Maryland
, de la Virginie & de la Caroline - Septentrionale
, de former inceſſamment dans leurs Provinces
reſpectives une compagnie ou des compagnies de
cavalerie légère pour ſervir à leurs propres dépens ,
l'article des proviſions pour eux- mêmes & du fourrage
pour leurs chevaux excepté , juſqu'au 31 Décembre
prochain. Chaque compagnie ainſi levée ,
ne ſera ni au-deſſous de 20 , ni au deſſus de 60 cavafiers:
elle aura le droit de choiſir ſes propres Offieiers
qui recevront des commiffions Continentales ;
de rendez-vous ſera à la grande armée au premier
Mai prochain , ou plutôt s'il eſt poſſible. Chaque
compagnie portera le nom de l'Etat où elle aura été
levée , &c, « Le Congrès ſe charge de rembourſer le
K 2
( 220 )
prix des chevaux , armes & bagages qui feront pris
par l'ennemi durant une action.
Cette réſolution a eu l'effet qu'en attendoit le
Gongrès ; l'Etat de Maſſachuſſett's-Bay en la recevant
publia cette lettre circulaire adreſſée aux jeunes gens
de famille de cet Etat . » MM. , le Conſeil ayant reçu
la réſolution ci-deſſus du Congrès , vous exhorte par
la préſente à vous employer généreuſement , de la
manière qui y eſt propoſée , pour la défenſe de votre
patrie grièvement opprimée. Le Congrès & notre
Conſeil ont les yeux fixés ſur vous , pour que vous
coopériez avec les forces des Etats-Unis à expulſer
les reſtes d'une armée raſſemblée par la fierté hauraine
de la Grande - Bretagne pour exterminer les
Américains ou les forcer à ſe ſoumettre en eſclaves.
Cette campagne , nous ofons nous le promettre
de la bénédiction que le ciel répand ſur nos armées ,
ſera la dernière. Vous aurez cependant l'occaſion de
ſignaler votre valeur pour le ſoutien de la liberté publique
; pour des jeunes gens tels que vous , & remplis
de fentimens d'honneur , il n'y a rien de plus
encourageant que la perſpective de porter le dernier
coup, le coup fatal à la tyrannie. En prenant part
àcette noble entrepriſe , vous vous aſſurerez à jamais
les éloges & la reconnoiſſance de votre patrie ;
&l'hiſtoire témoin impartial de vos actions , confignera
dans ſes faſtes celles des jeunes héros qui
expoſeront leurs jours volontairement & en braves
pour le ſalut de leur pays «.
Cette lettre a armé toute la jeuneſſe de Maſſachuſſett's
- Bay. Perſonne n'a héſité de monter à che ,
val. La même émulation s'eſt vue par-tout ; les le
vées de ce genre ont été très-nombreuſes. Nous
apprenons de la Caroline-Septentrionale que M. Cafwell
, Gouverneur de cet Etat , ſe diſpoſe à ſe rendre
à la grande armée à Valleyforge avec un corps
de sooo volontaires qu'il vient de lever. Selon les
mêmes lettres une frégate de 30 canons eſt arrivée
( 221 )
-
dans un des ports de la même Province avec in chargement
d'armes , de munitions & d'outils de toute
eſpèce pour le ſervice de nos armées.
On écrit de Charles-Town dans la Caroline-Méridionale
, que dans le courant du mois dernier , il eſt
entré dans ce port un vaiſſeau Eſpagnol qui y a débarqué
900 mille dollars en eſpèces , pour leſquels il a
pris des billets de crédit du Congrès. Deux négocians
Eſpagnols établis dans cette ville où ils rempliffent
les fonctions d'agens des habitans des pofſeſſions
Eſpagnoles , y ont ouvert des liaiſons & établi
une correſpondance réglée entre leurs compatriotes
& ce port , dont le commerce eſt actuellement
très- florifſſant : on n'y comptoit pas moins de 214
vaiſſeaux le 2 de ce mois ; & chaque jour il y en
entre ou il en ſort 5 ou 6 lorſque le vent eſt favorable.
Burlington dans New-Jerſey , du 25 Avril. Les
Anglois , fidèles aux principes qu'ils ſemblent avoir
adoptés depuis la funeſte guerre qu'ils nous font ,
n'ont point changé leur manière de combattre. Ils
s'empreſſent d'annoncer que la dévaſtation & le feu
ſuivront leurs pas : le Colonel Mawhood , Commandant
un détachement chargé d'une expédition
dans cette Province , publia le 21 Mars dernier la
déclaration ſuivante . » Le Colonel Mawhood , commandant
à Salem un détachement de l'armée Britannique
, cédant au cri de l'humanité , propoſe à la
milice de Quinton-Bridge & des environs , tant aux
Officiers qu'aux Soldats , de mettre bas les armes &
de ſe retirer chacun chez ſoi ; à cette condition il
promet folemnellement de rembarquer immédiatement
ſes troupes , & de ne faire aucun dommage
dans le pays. Il fera même payer par ſes Commiſlaires
, en argent ſterling , le prix des beftiaux , du foin
&des grains qui ont été enlevés. Si la milice abuſée
s'aveugle ſur ſon intérêt & fur fon bonheur , il
mettra les armes , dont il s'eſt muni , entre les mains
K 3
( 222 )
des habitans affectionnés appellés Torys ; il fondra
ſur tout ce qui reſtera ſous les armes ; il brûlera
&détruira lleess maifons,& tout ce qui appartient
à ladite milice ; il réduira les rebelles , leurs malheureuſes
femmes & leurs enfans à la mendicité ; & pour
leur prouver qu'il ne s'agit point ici de menaces
vaines , il a annexé à cette note les noms de ceux d'entr'eux
qui feront les premiers objets de la vengeance
de la Grande- Bretagne ".
Les noms annexes à cette note étoient au nombre
de 17. Le Colonel Hand , Colonel des troupes Provinciales
, lui répondit le lendemain par la lettre ſuivante
: >> J'ai reçu , M. , la propoſition dont vous dites
que nous ſommes redevables au cri de votre humanité
; il ſeroit à ſouhaiter que ce cri eût pu ſe
faire entendre & régler la conduite de vos troupes
depuis qu'elles occupent Salem. Elles ne ſe ſont pas
contentées de refuſer quartier; elles ont maſſacré
jeudi dernier ceux de nos gens qui s'étoient rendus
priſonniers lors de l'affaire de Quinton-Bridge. Hier
matin encore , à Hancock's-Bridge , elles ont percé à
coups deBayonnettes , de fang-froid &de la manière
la plus cruelle , des hommes enlevés par ſurpriſe ,
trouvés dans une ſituation qui ne leur permettoit pas
de faire aucune réſiſtance , & dont quelques - uns
n'étoient pas même gens d'armes. Ces traits font
ſi odieux que je ne puis prendre ſur moi d'entrer
dans les détails; je me flatte que vous avez la même
répugnance à en lire le récit. Les gens braves ſont
toujours générreeuuxx&humains. Après avoir fait étalage
de votre humanité , vous nous faites une propoſition
qui nous attireroit ſans doute votre mépris
ſi nous étions capables de l'accepter. Nous la rejettons
tous unanimement. Nous ne mettrons point les
armes bas ; nous les avons priſes pour foutenir des
droits plus chers que la vie ; nous ne les quitterons
que lorſque la victoire aura couronné notre cauſe,
ou lorſque dignes du fort des ces illuftres anciens
( 223 )
qui ſont tombés en combattant pour la liberté , une
mort honorable les rendra inutiles entre nos mains .
Vous armerez , dites - vous , les Torys contre nous !
nous ne nous y oppoſons point ; ce ſeroit un grand
avantage pour nous de vous devoir la facilité de
remplir nos arſenaux d'armes. Quant à la menace
debrûler , de détruire en pure perte nos maiſons , de
réduire nos femmes & nos enfans à la mendicité ,
j'ai de la peine à tranſcrire cette partie de votre note ;
l'humanité ſouffre en moi. Je ne puis croire que
ces expreffions & ces ſentimens coulent de la plume
d'un Officier brave & généreux , qui a reçu en Europe
une éducation polie ; je crois lire un ordre barbare
du farouche Attila. Détruire pour le plaiſir de
détruire fera plus de tort à votre cauſe qu'à la
nôtre ; c'eſt le moyend'augmenter le nombre de vos
ennemis& degroſſir nos armées. Deſtiner à la deftruction
, comme vous le faites aubas de votre note ,
ce que poſsèdent nos citoyens les plus diftingués ,
eſt une réſolution indigne d'un ennemi généreux';
cés procédés reſſemblent infiniment plus aux ſuites
d'une querelle féodale élevée entre deux petits Barons
acharnés l'ün contre l'autre , qu'à ce qui devroit
naturellement ſe paſſer entre des ennemis dont l'un
tient un rang entre les Etats les plus puiſſans de la
terre , & l'autre eſt un peuple combattant noblement
pour ſa liberté ; l'honneur ſeul doit vous avoir
fait preſſentir que ces reſpectables proſcrits partageroient
le fort de leur pays. Si le ſuccès couronne
vosarmes , cedont Dieu nous préſerve , ces hommes,
ainſi que tout ce qu'ils poſsèdent , feront à la difpoſition
de votre Souverain. Tant que vous n'aurez
pas les perſonnes , vous ne ferez que les réduire au
déſeſpoir en leur enlevant leurs propriétés , & augmenter
le nombre de vos ennemis : ſongez qu'il n'eſt
pas entiérementhors de notre pouvoird'uſer de repréfaillesà
l'égard desTorys. Soyez certain que voilà
les fentimens &la réſolution , non de moi ſeul ,
K 4
( 224 )
mais de tous les Officiers & Soldats que je commande
«.
,
Les Américains dans leur conduite publique &
particulière donnent l'exemple de la modération , de
la générofité & de l'humanité . A l'instar des proclamations
de nos ennemis pour rappeller les Colons à
la dépendance qu'ils ont ſécouée , le Congrès a publié
la réſolution ſuivante pour ramener à la liberté
ceux que la crainte a fait conſentir de ſe charger
de fers ; elle est du 23 de ce mois. >>>La perfuafion &
l'influence , l'exemple de gens ſéduits ou pervers ,
la crainte du danger ou les calamités de la guerre
pouvant avoir porté quelques-uns des ſujets de ces
Etats à ſe joindre aux forces Britanniques en Amérique
, à les aider ou à les favorifer ; & ces ſujets defirant
à préſent de rentrer dans leur devoir , de ſe
vendre à leur patrie , & d'être reçus dans ſon ſein ,
pouvant en être détournés par la crainte du châtiment
; quoiqu'il ſoit conſtant que le peuple de ces
Colonies a toujours été plus diſpoſé à les regagner
qu'à les abandonner , à adoucir qu'à augmenter les
horreurs de la guerre , & à pardonner qu'à punir les
criminels : il a été réſolu de recommander aux afſemblées
légiſlatives des différens Etats de paſſer des
loix , ou à l'autorité exécutive de chaque Etat , fi
elle eſt revêtue d'un pouvoir ſuffiſant , de rendre des
ploclamations pour offrir , avec telles exceptions &
fous telles limitations & reftrictions qu'elles jugeront
convenables , le pardon à ceux de leurs
habitans ou ſujets qui auroient eu part à la guerre
contre aucuns de ces Etats , qui auroient pris le
parti de l'ennemi , l'autoient aidé ou favorisé ,
qui s'annonceront à un Officier civil ou Militaire de
ces Etats , & retourneront dans l'Etat auquel ils
appartiennent avant le 10 Juin prochain. Il eſt recommandé
en même tems à tous bons & fidèles citoyens
, de recevoir ceux qui rentreront ainſi dans le
devoir , avec indulgence &pitié, de pardonner &d'en(
225 )
:
ſevelir dans l'oubli leurs anciennes fautes & erreurs «.
Boſton du 8 Mai. Il nous arrive journellement
des armes & des approviſionnemens de toute eſpèce ;
une frégate Françoiſe de 30 canons , nous en a apporté
une quantité conſidérable ſur la fin du mois
dernier. Au commencement de celui -ci , les navires
la Brune , la Henriette & les Trois Amis , frettés
par le Congrès , font entrés dans ce port ; ils reviennent
d'Europe , dont ils ont apporté 800 balles de
laines ,& beaucoup de toiles deſtinées pour l'uſage
denos troupes. Quelques jours après le vaiſſeau le
Deane eſt auſſi arrivé heureuſement. Șa cargaiſon
confifte en 9878 paquets d'habits , 10,468 paires de
fouliers , 100,293 liv. de plomb , 10,000 liv. d'étain
, & 57,685 liv . de cuivre , dont on veut fondre
de l'artillerie.
FRANCE.
De VERSAILLES , le 10 Juillet.
La Princeſſe de Chalais , la Comteſſe de la Châtre,
eurent l'honneur d'être préſentées le 24 du mois
dernier à LL. MM. & à la Famille Royale , la première
par la Ducheſſe de Mailly , Dame d'Atours de
la Reine , la ſeconde par la Marquiſe de la Châtre .
Le 28 M. l'Epecq , Docteur Profeſſeur en Médecine
, Médecin à Rouen , aſſocié à la ſociété Royale
deMédecine de Paris , & Membre de pluſieurs Académies
, eut l'honneur de préſenter au Roi ſa collection
d'Obfervationsſur les maladies &conſtitutions
épidémiques , publiée par ordre & aux frais du
Gouvernement & dédiée au Roi. Le même jour le
Chevalier Gentil , Colonel d'Infanterie , Chevalier
de l'Ordre Royal & Militaire de St. Louis , qui a
réſidé pendant 12 ans auprès du Grand-Mogol , eut
àſon arrivée ici l'honneur d'étre préſenté au Roi ,
par M. Amelot , Secrétaire d'Etat , & deremettre à S.
M. un abrégé hiſtorique de cet Empire , accompagné
KS
( 226 )
de différens deſſins qui ont rapport aux coutumes de
ce pays , & un tableau fait parun Indien repréſentant le
Grand- Vifir avec dix de ſes enfans . M. Lartigues , In
gérieur du dépôt des cartes , places & journaux de
la Marine , a eu l'honneur de préſenter au Roi un
globe terreſtre en bas relief, approuvé par l'Académie
Royale des Sciences , & un globe céleſte , οὐ
les conftellations ſont auſſi exprimées en bas- relief.
Ces deux globes ſont portés par des ſuſpenſoires ,
qui donnent la facilité de les mouvoir en tout ſens.
Ils ont pour ſupport l'un& l'autre, une figure d'Atlas.
S. M. a été aſſez fatisfaite de ces ouvrages , pour ordonner
qu'ils ſoient placés dans ſoncabinet.
LeRoi , ſur le compte qui lui a été rendu le 18 da
mois dernier par le Prince de Montbarey , Miniftre
& Secrétaire d'Etat au département de la guerre, a
accordé une place de Chevalier dans l'Ordre de St.
Louis , & une gratification annuelle à M. Herbin ,
Lieutenant réformé de Dragons , âgé de près de
cent ans , qui eſt entré au ſervice en 1692 , & qui
yeſt reſté juſqu'en 1740 qu'il a été réformé.
De PARIS, le 30 Juillet.
Le public attend avec impatience , quelles ſeront
les ſuites des hoftilités commencées ſur mer par les
flottes Angloiſes : elles ne leur ont pas réuffi ; ſelon
toutes les lettres de Londres l'Aréthuſe qui a attaraqué
la Belle- Poule , eſt au moins hors d'état de
ſervir , & la frégate Françoiſe qui a plus ſouffert
en échouant au milieu des roches près de Plouafcat ,
que dans le combat même qui a été cependant trèsvif&
très- long , ſera réparée avant un mois.
L'état de l'Aréthuſe eſt confirmé par la dépoſition
fuivante , faite à Dunkerque par le Capitaine
du vaiſſeau la Marguerite , de St.-Briac , venu de
Marennes . » Le 17 Juin étant par le travers du pont
d'Aval , il a vu deux frégates ſe donnant la chaſſe ,
( 227 )
&qui vers 7 heures du ſoir , ſe livrèrent combat
avec un feu continuel , juſqu'environ 11 heures. Le
lendemain 18 , à lapointe du jour , il ſe trouva entre
deux vaiſſeaux de ligne , portant pavillon Anglois
, & à côté deſquels il y avoit deux cotters &
une frégate démâtée de ſon grand mât , & preſque
ſans agrêts , n'ayant qu'une voile ſans vergue pour
gouverner , & paroiſſant hors d'état de naviguer.
Les deux vaiſſeaux & un des cotters avec leur canot
à la mer , étant toujours autour de lui pour l'obſerver
, le vent étant au N. N. O. Le dépoſant a auſſi
vu à quelque diſtance , cinq ou fix vaiſſeaux grands
&petits, qui étoient en ligned'eſcadre, tenant la partie
d'Oueſt. Le 19 à 6 heures du matin , étant par
letraversdeGuerneſey , il apperçut un cotter de 12
canons , & 12 pierriers , qui vint lui demander ,
d'où il venoit , où il alloit ,& de quoi il étoit chargé;
après ſa réponſe il lui ſouhaita unbon voyage ".
Ondit que la Cour de France a fait demander à
celle de Londres , ſatisfaction de la conduite du
capitaine de l'Aréthuſe , & on croit que cette Cour
ladéfavouera. Selon les lettres d'Angleterre , l'Amiral
Keppel eſt rentré à Sainte-Helene le 27 Juin 5
une lettre de Breſt en date du 30 , le ſuppoſe encore
àla mer , & annonce que l'eſcadre Françoiſe va fortirà
ſon tour. >> Depuis deux jours , écrit-on de ce
port , en date du 30 Juin , l'ordre eſt arrivé à toute la
Hottede ſe tenir prête à appareiller , & tout le monde
déſire que ſon départ ne ſoit pas différés tout est prêt
& en bon état ; on voit du zèle & de la gaîté partout.
Il paroît que l'Amiral Keppel n'eſt pas rentré ,
quant à l'Amiral Byron , on croit qu'il a fait voile
pour l'Amérique ; il ſortira de Brest 30 vaiſſeaux de
ligne , & 10 belles frégates. Le Triton de 64 canons
, & le Fier de so , reſtent en rade. On prépare
dans tous nos ports Marchands , des bâtimens de
tranſport 'pour des troupes & des vivres . Il n'y a
que peu de malades à terre , & la flotte eſt dans le
K 6
( 228 )
meilleur état ; le combat glorieux rendu par la
Belle-Poule , les récompenfes répandues ſur l'Etat
Major , & fur l'équipage , ont fait le meilleur effet.
Tout ira bien ".
Une ſeconde lettre du même port en date du premier
de ce mois , annonce que la flotte avoit ordre
de ſe tenir prête à appareiller à l'arrivée d'un courier
qui pouvoit paroître d'un moment à l'autre.
Une troiſième qui eſt du 3 de ce mois , contient ce
qui fuit :
>> Enfin , l'ordre de partir eſt arrivé ; mais depuis
huit jours les vents font au Sud - Ouest , & s'ils
changent , il eſt probable que nous appareillerons
fur-le- champ , à moins qu'un paquebot arrivé de
Boſton ce matin en 17 jours de traverſée , n'engage
à différer le départ , juſqu'à un ſecond courier. Le
capitaine a dit ſeulement qu'il avoir rencontré à 300
lieues 14 navires de guerre Anglois , dont un l'avoit
chaſſé pendant 18 heures. Il eſt parti pour la Cour
à une heure après midi , & porte des dépêches qu'il
ne doit remettre qu'au Miniſtre . Byron , eſt certainement
ſéparé de Keppel , d'après le rapport de ce
Capitaine. On veut qu'il apporte des nouvelles de
M. d'Estaing ; il parle mal notre langue. Un de mes
amis qui croit l'avoir deviné , prétend qu'il y a eu
des vaiſſeaux Anglois brûlés en Amérique. C'eſt ce
que vous faurez plutôt que nous ".
>>> Toute la flotte , vaiſſeaux & frégates , a ordre
de ſe tenir prête à ſortir. Elle eſt complette en tout
point , &dans les meilleures diſpoſitions. La belle
&bonne armée ! Je crois ſans amour-propre & fans
partialité , qu'on doit tout en attendre «.
Si l'ordre n'a point été révoqué , & que le vent
l'ait permis , la flotte a dû partir. On ignore quelle
eſt fa miffion; mais il eſt peut- être vraiſemblable
que fi elle trouve l'Amiral Keppel rentré , elle ira lui
rendre vers les côtes d'Angleterre , celle qu'elle en a
reçue ſur les nôtres .
( 219 )
Selond'autres lettres , le vaiſſeau l'Auguste de 80
canons, fera lancé à Breſt à la fin de ce mois l'Annibal&
leNeptune de 74 canons chacun , le feront à la
marée de Septembre. Ily a un mois , ajoutent- elles ,
qu'on amena ici deux corſaires de Guerneſey , dont
un de 14 canons ; ces jours derniers on en amena
deux autres , dont un monté par un Officier de la
Marine Royale ; une de nos frégates en a conduit z
à la Rochelle , ils étoient de 6 , 8 & 12 canons.
Ces corſaires qui ſe ſont prodigieuſement multipliés
, gênent beaucoup notre commerce. » Le navire
le Tonnerre de Bordeaux , écrit-on de ce port ,
venant de la nouvelle Angleterre , a été pris par les
Anglois , qui ont conduit l'équipage au Cap ; quelques
autres bâtimens ſont arrivés heureuſement ,
quoiqu'ils aient rencontré des vaiſſeaux Anglois en
mer. Avant que la France eût déclaré à l'Angleterre
fonTraité de commerce avec l'Amérique , ces contradictions
étoient plus aiſées à concevoir ; mais
depuis ſa déclaration , diſoit un négociant ruiné , il
faudroit que la porte fût ouverte ou fermée «. On
dit que les priſes que font fréquemment ces corſaires
, & ſouvent à la vue de nos côtes , avoient tellement
indigné les Officiers de la Marine à Breſt ,
qu'ils auroient été fur- le-champ faire une deſcente
dans les Iſles de Jerſey & de Guerneſey , fi M. le
Duc de Chartres , à qui ils en demandèrent la permiſſion
, ne leur eût répondu qu'il ne pouvoit permettre
aucun acte d'hoſtilité de cette eſpèce , ſans
en avoir reçu l'ordre de la Cour. Nos armateurs
demandent avec inſtance la permiſſion de courir ſur
les corſaires de ces Iſles ; peut- être l'obtiendront- ils
bien-tôt ; il s'en préſente déja plus de cent , qui la
follicitent à leurs riſques , périls & fortune ; par
cette permiſſion la Marine Royale en convoyant nos
vaiſſeaux Marchands , ſeroit peut-être moins expoſée à
pouſſer les hoftilités plus loin que la prudence du Miniſtère
ne ſemble l'avoir réſolu . Nos armateurs en
( 230 )
attaquant les Anglois , n'uſeroient que d'une juſte repréfaille
, & la guerre ne ſeroit qu'entre les particuliers
, ſans que les Souverains parûffent y prendre
de part ; mais le dernier combat entre les deux frégates
, peut changer ces diſpoſitions. En attendant
les préparatifs ſe font avec la même activité dans
nos ports.
Quelque tort cependant que les corſaires faffent
au commerce , il n'a jamais été plus floriſſant. Les
dangers qui accompagnent les tranſports en Amérique
n'arrêtent pointnos négociants. OnmandedeMarſeille,
qu'il y a actuellement plus de 30 bâtiments ſous
charge dans ce port , & qui ont cette deſtination.
Un bâtiment Américain de Charles-Town , écrit
on de Nantes , vient d'arriver dans ce port , chargé
deriz &de tabac ; il n'a rien rencontré dans une traverſée
de 5s jours. Il eſt parti avec 7 autres bâtiments
, & rapporte que deux armateurs Américains
ont pris deux gros bâtiments Anglois de 5 & 700
tonneaux , de balotages. On croit qu'ils viennent
de l'Inde , où les affaire de l'Angleterre paroiſſent aller
toujours très-mal. On croit que nous ne tarderons
pas d'y envoyer des vaiſſeaux ; on mande du moins
de Saint-Malo , qu'on y double en cuivre deux frégates
qui fürement ſont deſtinées pour cette partie
dumonde.
Onignore encore le parti que prendra l'Eſpagne.
Onlitdans des lettres deBilbao : >> On dit que notre
Cour gardera la neutralité , & que notre flotte de
Cadix n'a pour objet que de nous faire reſpecter ;
mais nous venons de faire une nouvelle levée de
matelots , qui feront envoyés au Ferrol , où on ne
ceſſe d'armer. Des frais auſſi énormes ſemblent annoncer
d'autres vues que celle d'être ſimples ſpectateurs.
Selon des lettres de Cadix , le retard de l'arrivée
de la flotte du Mexique avoit beaucoup allarmé lana.
tion & le commerce; ces craintes paſſant de bouche
( 231 )
en bouche ſe groſſiſſoient ; le Miniſtre des Indes a
rafſuré tous les eſprits , en publiant lanote ſuivante.
>> M. de Ulloa , qui commande la flotte , ſeroit
déja à Cadix , s'il étoit venu en droiture ; mais fuivant
les ordres qui lui ont été expédiés , il ne peut
guere aborder en Eſpagne , que du 15 au 25 Juin
courant ". On préſume que cette flotte eft aux Açores
où elle a ordre d'attendre l'eſcadre du Marquis de
Caſa-Tilly , qui doit y toucher & renforcer fon
eſcorte. Si l'on a pris en effet ces précautions , on
peut en inférer qu'on n'eſt pas fans inquiétude ſur
le fort de cette flotte , & dans ce cas on pourroit
pénétrer peut-être les diſpoſitions ſecrettes de la Cour
deMadrid.
Les évènements qui occupent ailleurs tous les efprits
, ne produiſent pas toujours ici le même inté
rêt ; une anecdote particulière , un procès fingulier
détourne quelquefois un moment l'attention publique,
fixée ſur le procès-général dont l'Europe paroit
menacée. Il vient d'en être porté un au Parlement
, dont on attend la déciſion avec impatience ,
&dont on rend compte ainfi. >> Une Américaine ,
âgée de 14 ans , fans pere , ſans mere , & héritière
d'unegrande fortune , a été recherchée en mariage
par un homme âgé de so ans ; le tuteur y a conſenti
; on prétend qu'on a capté ſon ſuffrage en
l'intéreſſant à un mariage qui empêcheroit qu'on
l'inquietât lorſqu'il rendroit compte de ſa geſtion.
La Demoiſelle qui eſt au Couvent , livrée à la ſéduction
des gens intéreſſés à cette alliance , étoit
au moment de ſe marier , lorſqu'une tante dont on
s'étoit caché , ayant été inſtruite de tout , s'eſt oppoſée
à la célébration «.
Le Chapitre général de la Congrégation de Saint-
Maur , affemblé dans l'Abbaye Royale de Saint-
Denis en France , a élu pour Général de cette Congrégation
, Dom Charles la Croix.
M. Pivert , Curé d'Ivoi en Sologne , rend compte
( 232 )
d'un fait fingulier dont il a été témoin , & qu'on ne
ſera pas faché de trouver ici. » Le 23 Mai , mon
Sacriſtain étant allé à l'Egliſe vers les quatre heures
du matin , pour ſonner l'Angelus , ayant trouvé la
porte ouveite , & remarqué qu'elle avoit été forcée ,
n'oſa y entrer , & revint m'avertir , en me diſant
qu'il la croyoit volée. J'y courus , penſant de même ,
avec d'autant plus de raiſon , que d'autres Egliſes
du canton avoient été volées depuis peu; aufli je
vis fans furpriſe en arrivant à l'Egliſe , que le banc
des Marguilliers avoit été fracaſle ; mais il n'en fut
pas de même , lorſqu'en entrant dans le ſanctuaire ,
j'apperçus un homme étendu ſur le carreau , dont
le ſang fumoit encore , ayant à l'un de ſes côtés
Saint-Michel à moitié brisé , & de l'autre le diable
qui grinçoit des dents . J'avoue que ſans être timide ,
je fus vivement ému de ce ſpectacle pendant quelques
inftans. Remis de cette émotion , je voulus
voir fi je pourrois découvrir la caufe de la mort
de ce voleur. Je vis qu'il avoit la main poſée ſur une
lance qui étoit entrée au-deſſus de la mammelle gauche
, & qui ſortoit diagonalement environ deux
pouces de l'autre part. Je jugeai bien que cette
lance étoit celle dont on avoit armé le Saint pour
le repréſenter combattant avec ſon ennemi. La
croyant de bois , & même très uſée , j'allois crier
miracle , quand mon Sacriftain me dit que c'étoit
une vieille lame de couteau -de-chaſſe qu'il avoit
apportée de chez lui pour remplacer celle de bois ,
qui étoit tombée en pouſſière en couvrant les Saints
le Carême dernier. Ma ſurpriſe à cet égard ceſſa ;
je préſumai que la chûte de l'Archange & de ſon
marche-pied, n'avoit été occaſionnée que par les efforts
que firent les voleurs pour ouvrir la porte de la
facriftie , au-deſſus de laquelle le bon & le mauvais
Ange étoient placés , & où ils n'entrèrent pas.
Je pense que ceux qui reſtèrent , craignant que l'Ange
exterminateur ne s'en tint pas à un de leurs con
( 233 )
frères , cherchèrent promptement leur falut hors de
l'Eglife. Je fis ſonner le tocfin , pour rendre une partie
de mes Paroiſſiens , ſpectateurs d'un évènement
que beaucoup de gens regardent comme miraculeux ,
& qui cependant eſt bien naturel , mais en mêmetems
bien fingulier <<.
On mande d'Uzerche , que le 14 Mai , Pierre
Canal eſt mort au village de Burgt , paroifle de
Meillars , âgé de 106 ans & 5 mois ; ce vieillard
vivant commenos payſans , d'alimens ſouvent malfains
, toujours très -groſſiers , ne buvant jamais de
vin , n'a pris dans le cours de ſa vie qu'un ſeul remède.
Il n'avoit ceſſé de s'occuper des travaux pénibles
qu'exige la culture des champs , que depuis
environ deux ans , qu'il s'étoit mis à garder les troupeaux
du domaine. Sa veuve eſt âgée de 102 ans&
quelques mois ; elle jouit d'une bonne ſanté , va
tous les jours aux champs , & fait les Dimanches
& Fêtes une lieue à pied pour aller à la meſſe au
bourg de Meillars . Pierre Canal aſſiſta en 1777 , au
mariage d'un de ſes arriere-petits-fils.
Elifabeth Duclos , ſurnommée Babet Chiron , eft
morte le 11 Mai au bourg de Moulin-la-Marche ,
élection d'Alençon , âgée de 103 ans ; elle avoit eu
l'année dernière une maladie ſérieuſe, la ſeule qu'elle
eût éprouvée pendant ſa vie ; elle faiſoit encore trois
ou quatre lieues à pied, fans en être incommodée.
Il paroît des Lettres- Patentes du Roi , en date du
12 Mai dernier , par leſquelles , ſur les repréſentations
faites par le Clergé , que malgré l'augmentation
accordée aux Vicaires des Paroiſſes en vertu
de l'Edit de 1768 , il étoit convenable & utile d'améliorer
leur fort , S. M. ordonne , qu'à compter
du premier Janvier 1778 , la penſion des Vicaires
des paroiffes , tant ceux qui ſont établis à préſent ,
foit qu'ils foient fondés ou non fondés , que ceux
qui pourront l'être à l'avenir dans la forme preſcrive
par les Ordonnances , fera portée à la ſomme de
( 234 )
250 liv.; dérogeant pour cet effet , à l'article 111
du ſuſdit Edit de 1768 , & que ladite ſomme de so
liv. en augmentation , leur ſera payée par ceux qui
ont déja ſupporté ou dû ſupporter celle ordonnée
par le ſuſdit Edit.
Le Parlement de Provence a enregiſtré le 12 du
mois dernier , un Edit du Roi donné ſur la demande
de la Nobleſſe de cette Province. En conſéquence
d'un Règlement de l'Ordre de Malte de
1631 , qui prononce l'excluſion contre les deſcendans
des Sarraſins , Juifs & Mahométans , on a
fait des recherches ſur certaines familles anciennes ,
qu'on apréſumées avoir de telles alliances. De fimples
rapports de noms , ont ſouvent occaſionné des
Loupçons injuftes , que l'ancienneté même des familles
rendoit impoſſible de détruire. On excipoit
auſſi d'une prétendue liſte de familles Juives , taxées
en 1510 par Louis XII , liſte d'autant plus apocryphe
, qu'il n'en exiſte aucun original dans les archives
de la Chambre des Comptes. S. M. voulant
faire jouir ſa Nobleffe de Provence , de tous les
avantages que méritent ſes ſervices perſonnels
&ceuxde ſes ancêtres , ordonne qu'à l'avenir , & du
jour de la publication de l'Edit , il ne foit fait aucune
distinction entre les familles nobles de cette Province,
ſous prétexte de deſcendance ou alliance avec
desJuifs , Sarrafins , Mahométans & autres Infidèles ;
qu'en conféquence , ſes ſujets nobles de ce Pays
foient admis fans diſtinction dans les Ordres , Corps,
Chapitres & Communautés nobles du Royaume , &
même dans les Ordres étrangers qui ont des biens
en France , en juſtifiant des degrés de nobleffe
requis par les Statuts , Conſtitutions , Règlemens
defdits Ordres , &c. Le même Edit défend de les
contraindre à de plus amples preuves , de leur oppoſer
la prétendue liſte de familles impoſées comme
Juives , qui est déclarée nulle.
( 235 )
De BRUXELLES , le 10 Juillet.
Les nouvelles d'Allemagne laiſſent toujours beaucoup
d'incertitude ſur le ſuccès des négociations. On
avoit annoncé que le Roi de Pruſſe avoit rappellé fon
Miniſtre de Vienne; que celui-ci né dans le Mecklenbourg
, & n'étant pas en conféquence ſon ſujet ,
avoit refuſé de revenir , & que S. M. P. avoit donné
des gardes à l'Ambaſſadeur Autrichien , en déclarant
qu'il le retiendroit , juſqu'à ce que ſon Miniſtre lui
fût rendu. Ce qui a peut-être donné lieu à cette
nouvelle, c'eſt la mépriſe de la Police , qui a arrêté
leSecrétaire de légation de l'Empereur à Berlin. Selon
quelques Papiers Publics , cette mépriſe a été occaſionnée
par l'imprudence de ce Secrétaire , qui s'étoitapproché
detrop près de l'arſenal; felon d'autres,
ſon imprudence étoit plus grave. Il étoit inconnu à
Berlin, où il tenta de ſéduire un commiſſaire des
ivres , pour apprendre la véritable deſtination de
T'armée Pruffienne. Ce Commiſſaire lui demanda
le tems de réfléchir juſqu'au lendemain. Il en profita
pour inftruire le Prince Henri , qui lui dit de feindre
d'accepter l'offre qu'on lui faiſoit ; il obéit , & pendant
que le Secrétaire lui comptoit une partie de la
ſomme convenue , des gardes arrivèrent , le ſaiſirent
&le conduifirent au Prince Henri , qui le reconnut
&le renvoya à l'Ambaſſadeur , avec des excuſes ſur
cette mépriſe , occaſionnée par l'incognito que gardoit
le Sécrétaire de légation.
La guerre entre la France & l'Angleterre , paroît
peu éloignée ; mais elle peut être encore retardée ,
ſi cette dernière donne à la première la fatisfaction
qu'elle lui doit. Les lettres de Paris , anoncent cependant
que l'eſcadre de Breſt eſt ſortie; on croit que
des ménagemens pour une Princeſſe que cet évènement
peut inquiéter , ont ſeulement ſuſpendu la publication
de cette nouvelle. On ignore où va la
( 236 )
Aotte , & ce qu'elle a ordre de faire , fi elle ne trouve
plus l'Amiral Keppel ; l'inquiétude eſt toujours la
même , & il paroît qu'elle ne ſe diſſipera , que lorfque
la destination de M. le Comte d'Estaing ſera
remplie . La Cour de France ſemble en attendre le
fuccès , & celle de Londres la certitude , pour agir
plus déciſivement.
,
Dans cette poſition des affaires , l'inaction de l'Efpagne
donne lieu à mille conjectures , la plupart ,
peu fondées ſans doute , mais curieuſes ; on avoit
cru qu'elle ſe rendroit médiatrice entre la France
& laGrande-Bretagne , & qu'elle propoſeroit un nouveau
traité , par lequel celle-ci céderoit à celle-là.
les iſles de Jerſey & Guernesey , aſyle des banqueroutiers
& des contrebandiers qui infeſtent ſes côtes .
D'autres conjectures non moins vagues , font décider
l'Eſpagne à une neutralité abſolue ; ceux qui ne
croient point à cette neutralité ne font point
étonnés qu'elle ne ſe preſſe pas de ſe déclarer & de
rompre , avant que le cas du pacte de famille ,
exiſte par une rupture effective entre l'Angleterre
& la France ; ils remarquent qu'elle fait en
attendant , des préparatifs conſidérables , qui la mettront
en état d'agir au premier fignal ; les fréquentes
conférences que l'Ambaſſadeur de Madrid a
avec les Miniſtres de Verſailles , prouvent que l'ancienconcert
ſubſiſte toujours entre les deux branches
de la maiſon de Bourbon. » L'Europe , écrit-on de
Madrid , a les yeux fixés ſur nous; on cherche à
pénétrer les diſpoſitions ſecrettes de notre Gouvernement
, qui les couvre d'un voile impénétrable. Si
d'un côté l'on voit le Marquis d'Almodovar , nommé
Ambaſſadeur à Londres , on voit de l'autre , l'eſcadre
de Cadix ſe renforcer de jour en jour. Le Saint-
François d'Affife , vaiſſeau de ligne , y est arrivé
du Ferrol , & a annoncé qu'il feroit bien-tôt ſuivi
du Saint- Jean Nepomucène qu'on acheve d'équiper.
La continuité de ces armemens, donne beaucoup
( 237 )
à penſer aux Politiques ; & l'ordre qui vient d'être
donné à l'entrepreneur général des vivres de la
marine , de faire préparer du biſcuit pour fix mois ,
pour le ſervice de 30 vaiſſeaux de ligne , fournit encore
plus de matière à leurs ſpéculations . Cet ordre
ſemble annoncer une expédition auſſi grande
que longue ; mais quand on veut eſſayer de la déterminer
, on rentre dans l'océan des probabilités «,
>> Sir William Howe , écrit- on de Londres , a débarqué
le premier de ce mois à Spithead , à bord de
l'Andromède ; après avoir eu une conférence avec
l'Amiral Keppel , il eſt parti pour Londres , où il a
été long-temps enfermé avec le Lord George Germaine
,& s'eft rendu enſuite à Windſor ou eſt le
Roi. Voici comme le public arrange les nouvelles
qu'il a dû rapporter. Le Congrès ayant décidé qu'on
n'entrereroit point en négociation avec les Commiſfaires
Britanniques tant que les troupes Royales
occuperoient Philadelphie , il fut tenu un conſeil de
guerre le 24 Mai , où la réſolution d'évacuer cette
ville fut priſe. Selon les uns on l'a fait pour lever
tous les obstacles ; ſelon d'autres on y a été forcé ,
parce que l'armée du Général Washington eft devenue
ſi nombreuſe , que les Généraux Anglois n'ont
pas jugé prudent d'expoſer plus long-temps la leur ;
quoiqu'il en ſoit , les troupes évacuèrent le 25 , &
s'embarquèrent pour New-Yorck , Rhode Iſland &
Long-Iſland ; on ajoute que le Congrès fatisfait , a
nommé cing Commiſſaires pour négocier avec les
nôtres ; ce ſont MM. Charles Carter , Philio Ludwell
Lée , pour la Virginie ; MM. Charles Carrol ,
Mathieu Tilghman , pour le Maryland ; & M. Adams
pour Maſſachuflets'bay « .
Suite du Traité entre l'Eſpagne & le Portugal.
>>> Pour plus grande sûreté de ce traité , les deux
hauts Contractans ſont convenus de ſe garantir ré
( 238 )
ciproquement toute la frontière & adjacences de
leurs domaines dans l'Amérique méridionale , ainſi
qu'il eſt ſtipulé ci-deſſus , s'obligeant chacun des
deux à ſecourir l'autre contre quelque attaque & invaſion
que ce ſoit , juſqu'à l'avoir remis en pleine &
libre poffeffion des pays ufurpés , ou prêts à l'être ;
& cette garantie& obligation réciproque , quant aux
côtes dela mer , & pays circonvoiſins , doit s'entendre
, quant à S. M. T. F. pour tout le pays quetraverſe
le fleuve Orinoco , & depuis Caſtillos juſqu'au
détroit deMagellan ; & quant à S. M. C. pour les deux
bords du fleuve des Amazones , ou Maragnon , &
depuis ledit Caſtillos juſqu'au Port de Santos. Mais
quant à l'intérieur de l'Amérique méridionale , l'obligation&
garantie mutuelle n'aura point de bornes ,
&chacune des deux Puiſſances devra , dans le cas
d'invaſion , ou ſoulèvement , aider & ſecourir ſon
alliée , juſqu'à l'entière & paiſible poſſeſſion des pays
envahis ou foulevés.
>> 4°. Si l'une des deux Puiſſances contractantes venoit
à être en guerre avec une autre Puiſſance de l'Europe
, ſans qu'il fût queſtion d'invaſion d'aucun pays ,
territoire , & droits énoncés dans l'article précédent,
en ce cas l'autre Puiſſance qui n'aura rien à voir dans
ladite guerre , ſera ſeulement obligée à garder , &
faire obſerver dans tous ſes domaines , Ports , mers
& côtes , la plus exacte neutralité , réſervant pour les
casd'invaſiondesdomainesgarantis,ouleurprochaine
invaſion manifeſte, les ſecours&défenſes réciproques
desEtats reſpectifs ; & les hauts Contractans s'y obli
gent, promettant endue forme de remplir leurs engagemens,
ſansmanquer pourtant aux traités qui exiſtent
entre leſdits Contractans , & les autres Puiſſances de
1'Europe.
5 °. Quoiqu'il ait été convenu & ftipulé dans l'article
XXII du traité de St. Ildephonſe du premier
Octobre 1777 , que dans l'Ifle & Port de Ste.-Ca(
239 )
therine & la côte voiſine , le Portugal ne pourroit
admettre ni recevoir aucun vaiſſeau , ni bâtiment de
guerre étrangers , ni méme de commerce , cela ne
devra point s'entendre dans les cas de néceſſiré abſolue
, comme tempêtes & craintes de naufrages , en
prenant néanmoins les précautions néceſſaires contre
les abusde la contrebande , les hoftilités ou invaſion
contre la Puiſſance alliée. Il ſera également permis
aux vaiſſeaux & bâtimens Eſpagnols , de guerre &
de commerce , d'entrer & de mouiller audit port de
l'Iſle Ste. -Catherine & à la côte du Bréfil , quand ils
y ſeront forcés par le temps , ou autres raiſons urgentes
; & en ce cas , on devra leur fournir les ſecours
& vivres , comme eſt d'uſage entre bons &
fidèles amis & alliés , en ſe ſoumettant aux loix &
uſages établis dans le pays où ils aborderont ; voulant
& déclarant les deux hautes Puiſſances contractantes
, qu'on doit entendre dans le même ſens , tout
ce qui eſt , & pourra être ſtipulé ailleurs , dans quelquearticle&
traité que ceſoit.
6°. On obſervera exactement & dans toutes ſes
parties l'article XVIII du traité d'Utrecht du 6 Février
1715 ; & pour plus grande intelligence dudit ,
&celle des traités & anciennes couventions du tems
du Roi Don Sébastien , les deux Cours déclarent ,
qu'outre les crimes ſpécifiés dans ces conventions ,
on devra comprendre ceux de fauſſe monnoie , de
contrebande d'entrée &de ſortie des marchandiſes &
denrées expreffément prohibées dans les domaines
reſpectifs des deux Souverains , & de défertion des
corps militaires de mer & de terre ; leſquels coupables
& déſerteurs feront délivrés réciproquement
au Souverain offenſé ; voulant néanmoins qu'il ſoit
fait grace de la peine de mort aux déſerteurs. Il ſera
procédé à la ſaiſie & remiſe des coupables & déſerteurs
, fur la réclamation du Miniſtre & Secrétaire
d'Etat des affaires étrangères de l'une des deux
Puiſſances , ou ſur la demande d'un des deux Am
( 240 )
baſſadeurs. Si la demande ſe fait par les tribunaux ref
pectifs de juſtice , on obſervera de part & d'autre
les formalités d'uſage. Finalement fi L. M. C. &
T. F. trouvent à propos de changer ou augmenter
dans la fuite quelque clauſe & circonſtance dans le
préſent article , elles le règleront entr'elles de commun
accord & à l'amiable ; voulant & déclarant que
ces additions & changemens , fi elles en font , s'obfervent
& s'exécutent tout comme s'ils étoient inférés
dans le préſent article.
La fuite à l'ordinaire prochain.
Nota . La réunion de la partie Politique du Journal de
Politique & de Littérature de Bruxelles au Mercure de
France, ne changera rien à la manière de préſenter les
faits&de les diſtribuer . Ce Journal Politique rédigé par
le même Auteur , continué dans le même eſprit , paroiſſant
aux mêmes époques , tiendra à l'avenir la place
qu'occupoient les Nouvelles Politiques à la fin du
Mercure avec cette différence que les Nouvelles
Politiques du Mercure , ne paroiſſant qu'à la fin de
chaque mois , & ne contenant que des extraits de la
Gazette de France , ne pouvoient point avoir l'attrait
de la nouveauté. Le Journal de Politique de Bruxelles
reuni au Mercure , continuera d'offrir tous les dix jours ,
avec la même exactitude , les mêmes détails &la même
fidélité , le réſumé de tout ce que les Gazettes étrangères
contiennent d'important ou de curieux , & un grand
nombre de faits que des correſpondances fûres &multipliées
nous procurent journellement. Les nominations ,
préſentations , &c. ſe trouveront à l'article de Versailles ,
ſans être ſéparées , comme elles l'étoient dans le Mercure
avant ſa réunion , ſous des titres particuliers qui ne feroient
qu'occuper une place que nous devons ménager
dans les circonstances préſentes. On n'omettra aucunde
ces articles ; & s'ils paroiſſent moins nombreux , il faut
obſerver que nous rendons compte tous les dix jours
ou trois fois le mois , de ceux que le Mercure n'annonçoitci-
devant qu'en une fois à la fin de chaque mois.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours ; les Pièces fugitives nouvelles
en vers & en profe ; l'Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ;
les Causes célebres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les
Avis particuliers , & c. &c.
25 JUILLET 1778 .
A PARIS,
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou ,
rue des Poitevins .
Avec Approbation & Brevet du Roi.
TABLE.
PIÈCES FUGITIVES,P.243 Comédie Françoise , 309
Amire , Pastorale , 244
Epigrammes .
246-247 Lettre à M.Panckoucke,
Comédie Italienne, 311
Enigme, 248 312
Logogryphe. 249 JOURNAL POLITIQUE.
Zephirine& Lindor, Proverbe
Dramatique , 250 Constantinople , 313
NOUVELLES LITTÉ- Pétersbourg, 314
RAIRES .
Copenhague , 315
De la Musique en Italie, Vienne ,
Varsovie , 316
317
272Hambourg , 319
Code desLoix desGentoux,Ratisbonnes
327
286Naples , 328
PHYSIQUE. Livourne , 329
Obfervations fur le froid Londres , 33
deRuffie,
ART S. Gravures ,
SPECTACLES .
279 Etats-Unis de l'Amérique-
306 Septentrionale ,
Académie Royale de Mu- Paris ,
fique,
340
Versailles , 344
345
307 Bruxelles , 358
APPROBATION.
J'AI lu , par ordre de Monſeigneur le Garde des
Sceaux , le Mercure de France , pour le 25 de Juillet,
Je n'y ai rien trouvé qui puiſſe en empêcher l'im
preſſion. A Paris , ce 24 Juillet 1778 .
DE SANCY.
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT,
suc de la Harpe , prés Saint- Come.
MERCURE
DE FRANCE.
25 JUILLET 1778.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VIENS ,
CHANSON.
IENS , Dieu d'Amour , viens monter mamuſette;
Je veux chanter celle qui m'a ſoumis :
Pour me payer ma tendre Chanſonnette ,
De par ta mère un baifer m'eſt promis.
Oncques ne fut plus charmante Bergère ;
Et pour ofer célébrer ſes attraits,
D'Anacreon il faut la voix légère ,
Ou la chérir autant bien que je fais .
Belle Vénus , elle a ton doux ſourire ,
Gentille Hébé, ta grâce & ta fraîcheur ;
Pour fon eſprit , Nature a ſu l'inſtruire ,
Toi, Dieu d'Amour , viens donc former fon coeur.
Lij
244 MERCURE
En admirant ſon ſéduiſant viſage ,
Tout haut l'on dit , tu la fis pour charmer ;
Puis , entend-t-on ſa voix , ſon doux langage ,
On dit tout bas , tu la fis pour aimer.
Ja de mon coeur j'ai fait don à la belle ,
Tendre retour me donnera le ſien ;
Car , ſi le doit à l'amant plus fidèle ,
Autre que moi jamais le fut fi bien.
Le Dieu d'Amour a monté ma muſette ,
Et j'ai chanté , pour toi , ma chère Iris ;
De par Vénus , reçois ma Chanſonnette ,
Et laiſſe m'en cueillir l'aimable prix.
COUTONLY , fils .
AMIRE , Paftorale , Imitation de GESNER.
LA
(Hilas chante. )
belle ame de ma Bergère
Me charme autant que ſes attraits ;
Beauté n'eſt qu'une fleur légère ,
Mais le coeur ne vieillit jamais.
Ç'étoit la ſaiſon du Zéphire ;
Je côtoyois le petit bois;
Soudain j'entendis mon Amire ,
Je prêtai l'oreille à ſa voix.
Otoi qu'en ces lieux on révère ,
Diſoit- elle , Dieu des Bergers ,
Conſerve les jours de ma mère ,
Écarte d'elle lesdangers
2
?
DEFRANCE. 245
1
Je t'immole ma Tourterelle ,
Exauce-moi , Dieu bienfaifant ;
Hylas , mon Amant fi fidèle ,
Hylas , m'en avoit fait préſent.
Le Dieu caché dans le boccage
Sourit à ſes voeux innocents ;
Zéphire agitantle feuillage ,
Porta vers elle ces accents :
Ta belle âine , jeune Bergère ,
Surpaſſe encore tes attraits ;
Beauté n'eſt qu'une fleur légère ,
Ton coeur ne vieillira jamais.
Un ſoir , de la jeune Glicère
L'Agneau chéri tombe dans l'eau ,
La pauvrette ſe déſeſpère ,
Hélas ! c'étoit tout ſon troupeau.
A ſes accents Amire vole ,
Et lui dit : bannis ton chagrins
C'eſt l'amitié qui te conſole :
Reçois cet agneau de ſa main.
Sans plus fonger à ſes alarmes ,
D'Amire elle accepta le don 3
Et puis en eſſuyant ſes larmes ,
Elle entonna cette Chanſon .
O Dieux , protecteurs du Village ,
Faunes , Nymphes , & vous Sylvain ,
A la vertu je rends hommage ,
Venez, répétez mon refrein.
Liij
246 MERCURE
La belle âme de la Bergère
Surpaſſe encore ſes attraits
Beauté n'est qu'une fleur légère ,
Mais le coeur ne vicillit jamais.
Envoi à Mademoiselle M. de F.
Quand je célèbre la plus belle ,
Pour vous l'Amour diste mon chart;
Je vous prends auſſi pour modelle
Lorſque je peins le ſentiment.
Ainſi que la touchante Amire ,
Par vos vertus , par vos appas ,
Vous exercez undouble empire
Etje répète après Hylas ,
La belle âme , &c.
ÉPIGRAMME.
En graffciant, la divine Chloé
Diſoit un jour , qu'importe un oeil , un né ?
Eſt- ce le corps ? C'eſt l'âme que l'on aime ;
L'étui n'eſt rien. Voilà dans l'inſtant même
Que de l'armée arrive ſon amant ;
Taffetas noir étendu ſur ſa face ,
Ycouvre un né qui fut jadis charmant ,
Oubien plutôt n'en couvre que la place.
Il voit Chloé, veut voler dans ſes bras ;
Chloé recule & fent mourir ſa flame.
Mon Dieu , dit-elle, eſt-il poffible, hélas !
Qu'unné de moins change fi fort une âme
DE FRANCE. 147
(
AUTRE.
Un pincemaille , étendu dans fon lit ,
Sur le minuit tout-à-coup défaillit.
Un Docteur vient , ordonne qu'on achette
D'un élixit , dont la vertu parfaite
Le guériroit fitôt qu'il auroit bu ;
Mais le gripon , de fon mal revenu :
« Ne craignez rien , dit-il , je reſſuſcite ;
> Il ne me faut confortatif aucun ,
* Car par régime , &raiſon de conduite,
> Juſqu'au dîner je ſuis toujours à jeun.
Tr. L.
AUTRE.
QUAND un objet fait réſiſtance ,
L'Anglois fier en vain s'en offenſe ,
L'Italien eſt défolé , ;
L'Eſpagnol eſt inconfolable ,
L'Allemand ſe conſole à table ,
Le François est tout conſolé.
Liv
248 MERCURE
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du dernier Mercure.
LE
E mot de l'Enigme eſt l'Amour ; celui
du Logogryphe eſt Violette , dans lequel
on trouve , olive , oeil , étoile , lie , lit , oie ,
Elie , loi , été , voile , Eole , vole , toile ,
vole , lot , vie.
ÉNIGME.
こ
MILLE ILLE & mille attributs , l'un à l'autre oppoſés,
Par leur variété , leur biſarre aſſemblage ,
A chercher qui je ſuis , Lecteur , ſi vous l'oſez ,
Pourront, dansun moment,vous donner de l'ouvrage.
Enun point ſeulement, de tout le genre humain
Je partage la deſtinée ;
Nature veut que de ſa main
La trame de mes jours ſoit faite & terminée.
Je ſuis ſouvent où l'on ne me croit pas ,
Souvent auſſi , qui croit me voir paroître ,
Eſt bien confus de ne me trouver pas ,
Quand de plus près il veut me reconnoître.
Les plaiſirs les plus vifs , les ſoins les plus cuiſants
Sont tantôt mes amis , ſont tantôt mes enfans ;
Le tumulte me plaît , j'aime la ſolitude ;
Né dans l'oiſiveté ,
J'excite ſouvent à l'étude ,
3
DE FRANCE. 249
Et par le travail le plus rude
Je ne puis être rebuté.
Quoiqu'ami de la paix , je conſeille la guerre ,
Je ſuis un ſcélérat , j'aime la probité ,
Et quoique la douceur ſoit dans mon caractère ,
Mon reſſentiment va juſqu'à la cruauté.
Mais ce qui pourra bien vous paroître impoſſible ,
Géant dès en naiſſant ,
Je vais toujours rapetiſſant,
Et je finis par être imperceptible.
LOGOGRYPHE.
Avec la couleur agréable ,
J'exhale un parfum délectable,
Pluſieurs à leurs amis de moi font un préſent.
L'Amante me reçoit des mains de ſon Amant :
Mais , ô mortel impitoyable !
Que tu rends mon fort déplorable !
Abandonnée à mes bourreaux ,
11
On déchire ma peau , l'on me met par morceaux ,
Pour plus facilement jouir de ma ſubſtance :
Encore quelques mots , Lecteur , avec aiſance
Ma tête tu verras chez l'avaricieux :
وت
Moncorps avec mespieds ſe trouvent dans lesCieux.
Par M. R... Ch... à Châteaudun.
L
MERCURE
ZÉPHIRINE ET LINDOR.
PROVERBE DRAMATIQUE
En un Acte & en Profe.
ACTEURS..
LA FÉE MORGANT.
ALINE , ſa Suivante.
LA PRINCESSE ZEΡΗΙΚΙΝΕ.
CHARMANT , Génie boſſfu , fils de la Fée..
LE PRINCE LINDOR , Amant de Zephirine,,
avec une fauſſe boſſe ..
LA FÉE BIENFAISANTE , d'abord traveſtie en
Vieille ,&paroiffant àla fin ſous ſa forme naturelle..
SCÈNE PREMIÈRE..
LA FÉE MORGANT , ALINE..
LA FÉE. EHΗ ΒΙΕΝ Mademoiselle , a-t-on
mis les Griffons à ma voiture ?
ALINE. Qui , Madaine.
LA FEE, ( en baillant ). Voilà deux jours
que je me fuis ennuyée cruellement.
ALINE. Une grande Fée comme vous
s'ennuyer!!
DE FRANCE. 251
:
LA FÉE. Oh! vous vous étonnez de cela?
Les bêtes ne s'ennuyent jamais.
ALINE . Mais, Madame ,quand on peut
tout....
LA FÉE. On a beau pouvoir tout, on ne
peut pas toujours avoir du plaiſir ; on n'a
pas toujours là quelqu'un à déſeſpérer : il
y adeux fois vingt- quatre heures que je
n'ai trouvé perſonne à qui jouer quelque
bon tour.
ALINE, (àpart. ) C'est-à-dire , quelque
tour bien ſanglant.
LA FÉE. Que dites vous là entre vos
dents?
ALINE. Je dis , Madame , que cela n'eft
pas plaifant .
LA FÉE. C'eſt à en mourir. Je ſuis obligée
de fortir aujourd'hui pour me rendre à
l'Aſſemblée des Fées : s'il ſe rencontre en
mon chemin des gens qui ayent l'air d'être
heureux , ils n'ont qu'à ſe bien tenir.
ALINE. Le goût de Madame eſtbiendif
férent de celui de la Fée Bienfaiſante..
LA FÉE. Ne voudriez-vous pas quej'euffe,
comme elle , la fottiſe de me donner bien
du tourment pour le bonheur d'autrui ? J'ai
affez de peine à faire le mien : le plaiſir des
autres eſt un vol qu'ils me font.
ALINE . Mais , Madame....
LA FÉE . Point de mais , Mademoiſelle;;
Popinion d'une petite eſpèce comme vouss
Lvj
252 MERCURE
m'intéreſſe fort peu. Croyez - vous que j'imagine
que la Fée Bienfaiſante fait du bien
pour le plaiſir d'en faire ? Je ne crois point
du tout à ce plaifir là ; elle n'a d'autre objet
que de me contrarier. Auſſi je la hais ! c'eſt
fur -tout pour lui faire pièce que j'ai enlevé
la Princeſſe Zephirine au moment qu'elle
alloit épouſer le Prince Lindor. La Fée les
protége.
ALINE . On dit qu'elle a doué cette Princeſſe
, au berceau , du don des Grâces &
qu'elle y a joint la bonté.
LA FÉE. Le beau préſent qu'elle lui a fait
là ! Zephirine eſt héritière d'un grand Royaume
: voilà ce que j'eſtime en elle , & pour
quoi je veux qu'elle épouſe mon fils , le
Génie Charmant.
ALINE. Il pourra ſe vanter de poſſéder la
plus belle perſonne qu'on ait jamais vue.
LA FÉE. Qu'on ait jamais vue ? Vraiment,
Mademoiselle Aline , vous avez- donc de
bien mauvais yeux !
ALINE. Pardonnez , Madame; c'eſt parmi
les Princeſſes que je veux dire; les Fées font
hors de toute comparaiſon.
LA FÉE. Zephirine eſt belle , ſi l'on veut ;
bonne ou ſotte , j'y confens ; mais on m'avouera
que Charmant la vaut bien : ſes yeux,
quoi qu'un peulouches , ont un charme particulier
; & cette boſſe qui diftingue tous
les Génies de fa race , donne à ſa taille une
5
DE FRANCE.
253
grâce&une dignité peu communes. Certainement
on ne m'accuſera pas de voir mon
fils avec les yeux d'une mère ; tout le monde
en parle comme moi ; cependant Zephirine
a eu l'inſolence de faire la dédaigneufe ; &
ne dira-t- on pas encore que la Fée Morgant
eſt méchante , parce que , pour apprendre à
vivre à la Princeſſe,jel'ai fait enfermer dańs
la Tour noire ? je ne l'y ai pourtant tenue
qu'un mois.
ALINE. Vous venez de l'en faire fortir ?
LA FEE . Oui , j'eſpère qu'elle aura fait
des réfléxions , & qu'elle fentira que je n'ai
agi que pour fon bien. Quelle comparaiſon
de Lindor à mon fils !
ALINE. C'eſt ce que chacun penſe & dit
à votre Cour.
LA FÉE. Je voudrois bien que quelqu'un
s'avisât de dire le contraire.... Une choſe
pourtant me fait de la peine , & cela prouve
bien que je ne ſuis pas aveugle furle compte
de mon fils .
ALINE. Quoi donc , Madame ?
4
LA FÉE . Charmant ne tient pas tout
ce qu'il promettoit dans ſon enfance :
il avoit une eſpiéglerie qui m'enchantoit.
Il pinçoit ſes Pages , il les égratignoit , tourmentoit
bêtes & gens , perſonne ne pouvoit
durer auprès de lui : je ne lui vois plus
tant cette vivacité agréable , & j'ai peur que
du côté de l'eſprit il ne tienne un peu de
254 MERCURE
fonpère, mon cher & reſpectable époux ,
qui , comme on fait , étoit le plus fot de
tous les Génies.
ALINE. En tout cas/, Madame....
LA FÉE. Qu'appellez vous , en tout cas ,
Mademoiselle ? Je puis dire,ſi je veux ; que
mon fils a peu d'eſprit , mais ce n'eſt pas à
vousde le croire , & je trouve votre en tout
cas très-infolent.
ALINE , (à part.) Quelle humeur !
LA FÉE. Vous murmurez , je crois....
ALINE. Si Madame m'avoit laiſſé achever
.....
LA FÉE. Eh bien !
ALINE. Je voulois dire qu'en tout cas
iln'y avoit que Madame qui pût s'en appercevoir.
LA FÉE. Faites-le moi venir , Mademoifelle
; il faut que je lui parle avant de
partir. Mais , le voici , envoyez - moi la
Princeſſe.
SCÈNE II.
LA FÉE , CHARMANT.
LA FÉE. Oh ça ! Charmant , je ſuis obligéede
vous quitter , je reviendrai bientôt;
il faut cependant , mon fils , vous tenir
fur vos gardes,& obſerver exacteinent ceque
je m'en vais vous dire. Songez àle bien
retenir.
DE FRANCE. 255
CHARMANT, Oh ! Maman , ce n'est pas
moi qu'il faut dire deux fois les chofes ,
jene ſuis pas un Génie pour rien, & je pémètre
déjà.....
.. LA FÉE . Quoi ! que pénétrez-vous ?.
CHARMANT. Eh ! mais , je pénètre.....
que vous avez
LAFEE. Ecoutez- moi donc...... vous favez
àme parler.
que je veux vous faire épouſer la Princeſſe
Zephirine?
CHARMANT. Eh oui ; vous m'avez dit
qu'elle étoit bien belle , bien belle !.
LA FÉE. Ne l'avez vous pas vue ?
CHARMANT. Il est vrai ; mais elle étoit
fi triſte...
LA FÉE. Je vous ai dit que la Fée Bienfaiſante
, mon ennemie , la protége , &
qu'elle deſtinoit ſa main au Prince Lindor
, qui en eſt aimé.
CHARMANT. Je ne l'aijamais vuce Prince
Lindor , maman ; a-t-il bonne mine ? Eft-il
boffu ?
LA FÉE . Non , mon fils .
CHARMANT. Eh ! comment fait-il done
pour être aimé ?
,
LA FÉE. Zephirine eſt prévenue pour lui,
&Bienfaifante, comme je vous ai dit
protége l'un & l'autre. Voici un annean
qui vous garantira du pouvoir de la Fée ::
mettez-le à votre doigt , & gardez- le foigneuſement
juſqu'àmon retour: ne lecon
1
256 MERCURE
fiez à perfonne ; car fi Bienfaifante en étoit
une fois maîtreſſe , elle le ſeroit de votre
fort & du mien.
CHARMANT. Oh ! pardi elle n'a qu'à
me le venir demander.
LA FÉE. Elle ne pourroit cependant ,
même avec cet anneau , unir Zephirine à
Lindor , à moins que vous n'euffiez vousmême
préſenté ce Prince à la Princeſſe.
CHARMANT. Ah ! oui , qu'il s'y attende.
LA FÉE. Ce que je vous recommande
ſe réduit donc à deux choſes , garder votre
anneau, & ne pas préſenter votre rival à
votre Maîtreſſe. Si ces deux choſes étoient
moins faciles àobſerver , je ne partirois pas
ſi tranquille.
CHARMANT. Pourquoi donc , maman ?
LA FÉE . Hem ! j'ai grande peur que vous
ne ſoyez le fils de votre père.... Cependant
, pour plus grande sûreté, j'ai fait afficher
en gros caractères , fur différens
poteaux , une pancarte , qui défend à toutes
perſonnes , ſous peine de la vie , l'entrée
de la forêt qui entoure le Palais, Vous , de
votre côté , mon fils , tâchez de plaire à
Zephirine , fans vous gêner pourtant ; fi elle
eſt encore aflez fotte pour ne pas vouloir
fon bonheur , je me charge....
CHARMANT. Laiffez- moi faire , maman ,je
lui plaitai : je ſuis un Génied'abord ,& puis
lesgens de ma Cour difent tous que je fuis
DEFRANCE. 257
boſſu à ravir. Il faut que la Princeſſe ſoit de
bien mauvais goût ſi elle continue de me
préférer ce Lindor , qui eſt tont d'une venuecomme
une perche. Mais la voici.
SCÈNE III.
LA FÉE , ZEPHIRINE , CHARMANT.
LA FÉE . Princeſſe , à la prière de mon
fils , je vous ai fait fortir de la tour noire ,
où votre obſtination m'avoit forcée de vous
mettre ; car naturellement je ſuis bonne.
Je pars pour quelques heures ; je vous laiſſe
avec Charmant : fongez à vous rendredigne
de l'honneur qu'il veut vous faire.
ZEPHIRINE. Madame , cet honneur eſt
ſi grand que je m'en confeſſe indigne , &
je ſens que je ne pourrai jamais le mériter.
LA FÉE. Indigne ou non , Mademoiſelle
, il faut vous préparer à m'obéir ou à
rentrer dans la Tour pour n'en fortir jamais.
ZEPHIRINE. Madame eſt naturellement
bonne.
LA FÉE. Qui , Mademoiselle , quand on
fait ce que je veux. Je vous donne juſqu'à
mon retour pour y penſer. Craignez d'irriter
une Fée qu'on n'offenſe pas impunément.
CHARMANT. Oh ! maman, ne la grondez
258 MERCURE
pas; fûrement elle m'aimera : je ne ſuispas
un bénêt comme ſon Lindor , qui eſt , diton,
tendre comme un Roman.
LA FÉE. Adieu. Songez bien , mon fils ,
à ce que je vousai dit ;& vous, Zephirine...
vous m'avez entendue .... Il ſaffir.
(Charmant lui baiſe la main & elle part.)
SCÈNE IV.
ZEPHIRINE , CHARMANT.
ZEPHIRINE , ( à part. ) Que je ſuis malheureuſe
! ômon cher Lindor impitoyable
Fée , nous as-tu ſéparés pour jamais ?
CHARMANT. Oh ça , mabelle Zephirine
ne parlez point comme ça toute ſeule;
vous avez unGénie à côté de vous , une fois;
&ce n'eſt pas pour me vanter , mais c'eſt
qu'on n'eſt pas toujours aimée d'un Génie
de ma forte. Ce matin encore , à mon
lever , on diſoit que , lorſqu'on étoit fait
comme moi, on pouvoit jeter le mouchoir
toutes les belles Princeſſes de la rerre, &
qu'il n'y en avoit point qui ne prit bien
volontiers la peine de le ramaſſer.
ZEPHIRINE. Eh ! bien , Monfieur Charmant,
moi qui ne ſuis point belle ....
CHARMANT. Oh! que ſi fait vous l'êtes ,
vous le ſavez-bien ; &ce que vous endites,
DE FRANCE. 259
c'eſt par malice , Mademoiselle Zephirine,
ZEPHIRINE. En tout cas je vous déclare
quevous ne meplaiſez point du tout,& que
vous ne meplairez pas , fuffiez- vous cent fois
plus Génie& plus bofſu que vous ne l'êtes.
CHARMANT. Ne faites donc pas comme
ça la dégoûtée, Mademoiselle: on m'apelle
Charmant, afin que vous le ſachiez ,
&fans me flatter, il y a quelque différence
de votre Prince à moi.
ZEPHIRINE. Oh ! oui , Monfieur Charmant
, une très-grande différence!
CHARMANT. Tenez , c'est encore malin
ceque vous dites-là ; je vois bien quand on
ſe moque , voyez-vous.
ZEPHIRINE. Oui !
CHARMANT. Mais cela ne meplaît pas ,
entendez-vous;& fi vous étiez moins belle ,
je vous pincerois bien ſerré, Mademoiselle
Zephirine..
ŽERPHIRINE , ( à part. ) Ciel ! quel eſt
monfort!
:
۱
CHARMANT.Tenez , je vois que maman
vous a mis de mauvaiſe humeur : dame ,
c'eſt que c'eſt ſon naturel; mais pour vous
divertirje vais faire venir un Page que j'ai
ce matin arrêté pour vous , un boffu prefqu'aufli
bien fait que moi, & qui m'a tout
l'air d'un drôle de corps : mais tenez, le
voilà qui s'avance. 1
260 : MERCURE
SCÈNE. V.
ZEPHIRINE , CHARMANT , LINDORfous
lafigure d'un Page boffu .
ZEPHIRINE , ( à part. ). Que vois-je !
Lindor !
CHARMANT. Approchez , Blondin , que
je vous préſente à la Princeſſe. Eh bien!
comment le trouvez-vous ?
ZEPHIRINE. ( à part.) Je n'oſe le regarder....
(haut.) Il eſt... (dpart.)Je ſuis toute
troublée.....
CHARMANT. Avancez donc , Page , vous
avez l'air tout embarraffé.
LINDOR. Monſeigneur, le reſpect....
CHARMANT. Je vous donne à elle , &je
prétends que vous la ſuiviez en tous lieux&
à toute heure ; vous entendez ?
1 LINDOR. Oui , Monſeigneur.
CHARMANT. Etpuis , c'eſt que les filles font
ſages ; ..... mais s'iln'y a pas làquelqu'un quiy
veille... Vous entendez ? ... La Princeſſe s'eſt
mis en tête jene ſais quelmal bâti de Prince,
unLindor.
LINDOR. ( à l'oreille du Génie. ) Fantaiſie
dePrinceſſe.
CHARMANT. Bien dit , Page ; Lindor
cherchera peut-être l'occaſion de voir Zephirine
, & c'eſt pour cela que je vous ordonne
de ne la quitter jamais.
DE FRANCE. 261
LINDOR. Monſeigneur prend bien ſes
précautions.
CHARMANT. Oh ! oh ! ce n'eſt pas moi
qu'on attrape. Nous verrons Mademoiſelle
Zephirine , fi ....
ZEPHIRINE. Eh bien ! oui , ce Lindor je
l'aime de tout mon coeur , je ſuis au déſeſ
poir d'en être ſéparée , & s'il étoit là je le
lui dirois devant vous.
CHARMANT. Vous l'entendez ... Elle n'en
rougit point.... Oui , oui , Mademoiſelle Zephirine
, je vous permets de lui dire tout çà
quand il fera devant vous ; mais j'y mettrai
bon ordre & maman auffi. Page , je vous
laiſſe avec elle ; vous avez de l'eſprit , parlez-
lui , faites- lui ſentir ce que je vaux. Je
ſerois fâché qu'elle allât coucher ce ſoir dans
la Tour , & qu'elle n'eût pour ſon ſouper
qu'une cruche d'eau &du pain noir.
SCENE VI.
ZÉPHIRINE , LINDOR ,
ZÉPHIRINE. Ah ! cher Prince , qu'avez-
vous ofé faire ? Je n'oſe me livrer aux
tranſports que m'inſpire une fi chère vue :
vous me voyez toute ſaiſie, & tremblante à
la fois de plaifir & d'effroi .
LINDOR. Raſſurez - vous . Le Génie eft
dans l'erreur,comme vous l'avez vu; unebof
262 MERCURE
ſe eſtun titre de recommandation auprès de
lui , parce qu'il ne veut , dit-il , que des gens
bien faits à ſon ſervice. Je m'en ſuis fait
une , je me ſuis préſenté , & il m'a reçu.
Mais laiſſons les diſcours inutiles. O ma
chère Princeſſe , je vous revois , mon coeur
auroit mille chofes à vous dire : combien
j'ai fouffert loin de vous ! Mais les momens
ſont précieux , hâtons-nous d'en profiter :
j'ai reconnu un endroit par lequel nous
pouvons nous échapper ;& fi nous ſommes
une fois hors de la forêt , nous ferons en
fûreté ; la Fée Bienfaiſante nous recevra.
ZEPHIRINE. Eh bien !je vous fuis , cher
Prince ; ſi la mère du Génie revenoit , elle
vous reconnoîtroit & nous ferions perdus.
Ah ! ſi vous ſaviez tout ce qu'elle m'a fait
ſouffrir ! mais je ſouffrois pour vous , je
ſongeois que vous m'aimiez,&je ne ſentois
plus mesmaux.
LINDORlui baifant la main.
Ah ! Princeſſe , comment reconnoître
tantde bonté ? Venez.
SCENE VIL
ZEPHIRINE , LINDOR , CHARMANT
(fuivi de Gardes. )
CHARMANT. Courage , M. Lindor ,
ne vous gênez pas.
ZEPHIRINE. Ah!
DE FRANCE. 263
LINDOR. Lindor , moi !
CHARMANT. Oui , oui , vous ! Un
de mes gens qui vous a reconnu vient de
m'en inſtruire. Ah ! ah ! Monfieur le mal
bati , vous contrefaites-donc le boſſu pour
venir baifer la main des Dames ? Vous vouliez
m'attraper !
LINDOR. Oui , je ſuis Lindor , & fi je
n'étois ſans armes ...
CHARMANT (àfes gardes) . Prenez garde
à moi , vous autres ; le drôle me menace :
qu'on l'arrête , & qu'on le mène à laTour.
LINDOR. Oh ! le plus lâche des Génies.
CHARMANT. Il me dit encore des injures
! qu'on l'emmène.
ZEPHIRINE. Ciel ! quel coup affreux!
SCENE VIII.
ZÉPHIRINE , CHARMANT.
CHARMANT. La Fée à ſon retour le
traitera comme il mérite ; elle ſaura le tour
qu'il m'a joué& comme vous le laiſſiez faire,
Mademoiſelle Zéphitine. Vraiment , c'eſt
pour lui donner comme ç'a votre main à
baifer que nous vous gardons ici..
ZÉPHIRINE. Quel droit avez-vous de
m'y retenir ?
CHARMANT. Mon droit , Mademoiſelle
Zéphirine , c'eſt que cela plaît à Ma
264 MERCURE
man , qu'elle eſt Fée , que je ſuis Génie , &
que, comme on fait , c'eſt pour le plaifir des
Génies qu'il y a de belles Princeſſes au
monde.
ZÉPHIRINE. Que vous ſervira de me
rendre înalheureuſe ? je mourrai avant que
d'être à vous.
CHARMANT . Tout cela eſt tems perdu,
comme on dit ; maman m'a bien mis au
fait. Toutes les filles , quand on ne veut pas
ce qu'elles veulent,diſent qu'elles vontmourir
; mais elles ne meurent point : & puis
fi je ne dois point vous avoir , que m'importe
à moi que vous viviez ?
ZÉPHIRINE . J'admire la délicateſſe de
vos ſentimens.
SCENE IX.
ZEPHIRINE 6 CHARMANT , une
Vieille que des Gardes amènent.
CHARMANT. Qu'est-ce donc que vous
voulez faire de cette bonne femme , vous
autres ?
UN GARDE. Monſeigneur , c'eſt qu'il
faut qu'elle foit pendue : elle a contrevenu
à la défenſe ; elle s'eſt introduite dans la
forêt , & nous l'y avons trouvée faiſant un
fagot.
ZEPHIRINE. Mon Dieu ! la pauvre
vieille , elle me fait compaffion.
CHARMANT.
DE FRANCE.
265
CHARMANT. Comment ! n'avezvous
pas vu la pancarte qui défend , ſous
peine de la vie , d'entrer dans la forêt ?
LA VIEILLE. Monſeigneur , pardonnez
, je ne fais pas lire.
CHARMANT. Vous ne ſavez pas lire à
votre âge , & je le ſais déjà moi , qui n'ai
pas encore vingt ans.
LA VIEILLE. C'est que vous êtes un
Génie , Monſeigneur.
CHARMANT. Oh bien , pour vous
l'apprendre, il faut que vous ſoyez pendue.
ZEPHIRINE. Ah ! je vous demande
grâce pour elle ; vous voyez qu'elle n'a péché
que par ignorance.
LA VIEILLE ( pleurant ). Hi , hi , hi ,
grace , Monſeigneur , grâce , ma belle Dame,
hi , hi , hi.
CHARMANT ( la contrefaiſant ). Hi ,
hi , hi , je veux qu'on la pende ; je ſuis curieuxde
voir la grimace qu'elle fera, & puis
cela nous ferapaſfer un bon quart-d'heure.
ZEPHIRINE. Je me jette à vos genoux ;
îl faut que vous m'accordiez ſa grâce.
LA VIEILLE ( toujours pleurant ). Je
vous en conjure , Monſeigneur , par cet
eſprit & par cette boſſe qui diftinguent tous
les Génies de votre maifon.
CHARMANT. Bonne-femme , rendez grâces
à la Princeſſe ſans elle vous auriez été
pendue , & vous m'en auriez dit des nou-
25 Juillet 1778 .
M
266 MERCURE
velles. Maman ne me le pardonnera pas.
LA VIEILLE. Je vous rends grâces , ma
belle Princeſſe ; je ne ſuis qu'une pauvre
femme , mais j'ai le coeur reconnoiffant , &
je ne mourrai pas ingrate. Vous avez bien
des charmes , bien des grâces ; mais vous
ères bonne , les pauvres gens font vorre
prochain , & vous en ferez récompenſée.
Vous verrez qu'un bienfait n'eſt jamais
perdu.
CHARMANT. Bonne femme , vous me
faites rire : à quoi pouvez-vous être bonne ?
Et que peut-on faire d'une méchante vieille ?
LA VIEILLE. Là , là , Monſeigneur , il
ne faut mépriſer perſonne. Les Grands
ont quelquefois beſoin des petits ; témoin
la Fable du Lion & du Rat,
CHARMANT. Je ne me foucie ni du
Lion , ni du Rat , ni des Vieilles qui radotent
; je n'aime que la belle Zephirine.
LA VIEILLE. En ce cas , Monſeigneur ,
je puis vous rendre un ſervice à vousmême.
CHARMANT, A moi ? oh oh ! cela eſt
curieux. Voyons un peu,
LA VIEILLE, Pour m'expliquer , il faut
que la Princeſſe ait la bonté de s'éloigner
un peu. (Bas ) . Princeſſe , ne vous inquiétez
pas; ce que je fais eſt pour vous ſervir,
ZEPHIRINE. Je m'éloigne donc.
LA VIEILLE à Charmant. Je fais un
DEFRANCE. 267
fecret infaillible pour ſe faire aimer des
perſonnes qui ne nous aiment pas.
CHARMANT. Et tu crois qu'un Génie
comme moi ....
LA VIEILLE. Il n'en devroit pas avoir
beſoin ; mais on a quelquefois affaire à de
petites Princeſſes qui n'ont point de goût ,.
&dont le coeur s'eſt follement prévenu.
CHARMANT. Eh! mais , en effet , je commence
à croire que tu en fais long ; voilà
juſtement mon cas : dis-moi vîte ton ſecret ,
& tu pourras faire dans la forêt tant de
fagots que tu voudras , ſans être pendue ..
: LA VIEILLE. Grand merci , Monfeigneur;
il faut avoir l'Oiseau bleu , & en
faire préſent à la Princeſſe. Elle ne l'aura
pas plutôt, que la tête lui tournera de Monſeigneur.
CHARMANT. L'Oiseau bleu! .. Oui-dà ...
Je conçois ... un oiſeau qui fait aimer les
gens : eh ! où trouve-t-on cet oiſeau ? Je
n'en avois jaunais entendu parler.
LA VIEILLE. Je fais où il eſt.
CHARMANT. Oh ! la bonne petite
Vieille!
LAVIEILLE. Mais , pour s'en rendre maître
, il faudroit avoir l'anneau de votre
mère , & malheureuſement elle n'eſt pas ici .
CHARMANT. Il ſemble qu'elle ait deviné
que j'en aurois beſoin , le voici cet anneau :
:
Mij
268 MERCUR
allons , charmante Vieille , conduis-moi,
nous prendrons l'oiſeau bleu.
LA VIEILLE. Il n'y a qu'une femme qui
puiſſe prendre cet oiſeau , & il faut qu'elle
foitſeule
CHARMANT. Vieille , vous avez bien de
l'eſprit ; je ne ſavois pas un mot de tout
*cela : il n'y a qu'une chofe qui m'embarraſſe
, c'eſt que Maman m'a défendu de le
quitter cet anneau , voyez vous ; s'il tomboit
ende certaines mains , on pourroit en
abufer.
LA VIEILLE. Vous ne riſquez rien de
me le confier ; votre Maman n'en faura
rien ; vous aurez l'oiſeau , & la Princeſſe
vous aimera à la folie.
CHARMANT. Oh ! je brûle d'impatience
de l'avoir ; mais vous me promettez bien
que l'anneau ne fortira pas de vos mains ;
car , voyez-vous , il y a une certaine Fée...
Vous entendez -bien ?
LA VIEILLE. Donnez , donnez , je vous
le rapporte dans l'inſtant avec l'oiſeau bleu ,
qui a le plus joli ramage que l'on puiſſe entendre.
SCÈNE X.
CHARMANT , ZEPHIRINE.
CHARMANT. Revenez , belle Zéphirine ,
où donc êtes-vous ?
DE FRANCE. 269
ZÉPHIRINE. Eh bien , que vous a dit la
Vieille ? En êtes-vous bien content ?
CHARMANT. Oh! oui , vous verrez un
oiſeau... Là , là , tenez-vous bien, Mlle Zéphirine
; croyez - vous toujours que vous ne
m'aimerez pas ?
ZEPHIRINE. Que voulez-vous dire ?
CHARMANT. Parions que vous m'aimerez?
ZÉPHIRINE. Je n'ai pas beſoin de parier;
il eſt ſûr que je n'aimerai jamais que le
Prince Lindor.
CHARMANT. Oui , oui , qu'il compte
là-deſſus : il faudroit qu'il n'y eût pas d'oifeau
bleu dans le monde. Mais voici maman
de retour.
SCÈNE ΧΙ.
ZÉPHIRINE , CHARMANT , LA FÉE.
LA FÉE. Eh bien, me voilà de retour ,
mon fils , je vous trouve auprès de Zéphirine
; cela eſt de bon augure. Répondelle
à votre amour ? A- t- elle enfin pris le
parti de m'obéir ?
i.
CHARMANT. Oh ! tout au contraire ,
Maman ; & fans une bonne Vieille qui
m'eſt allé chercher l'oiſeau bleu....
LA FÉE. Que voulez - vous dire ? Qu'estce
que cet oiſeau bleu ?
CHARMANT. C'eſt un oiſeau, là... Eft-ce
1
i
Miij
270 MERCURE
que vous ne ſavez pas ? Un oiſeau qui fait
aimer les gens quand on ne les aime pas;
c'eſt ce qui fait que ,quand je l'aurai ,Mile
Zéphirine m'aimera de tout fon coeur , &
qu'elle plantera là fon Prince Lindor , que
j'ai fait enfermer dans la tour.
LA FÉE. Quel galimatias me faites - vous
là ? Êtes-vous devenu fou , mon fils ?
CHARMANT. Maman , c'eſt que vous
ignorez que le Prince Lindor s'eſt introduit
ici , ſous prétexte d'une boſſe,pour être mon
Page; qu'en cette qualité je l'ai préſentéàla
Princeffe.
ZÉPHIRINE (à part). Je tremble.
LA FÉE. Que me dites - vous là ? Vous
l'avez préſenté à la Princeſſe ? Ne vous l'avois
jepas défendu?
CHARMANT. Oh ! dame , avec ſa boſſe
je ne pouvois pas le reconnoître , d'autant
que je ne l'avois jamais vu ; & s'il n'avoit
pas baiſé la main à la Princeſſe .... Tant y
aqu'il eſt enfermé dans la Tour.
LA FÉE . Cette circonftance raccommode
tout ; il faut en profiter. Princeſſe , c'eſt à
vous de choiſir , ſi vous n'épouſez mon fils ,
votre amant va périr
ZEPHIRINE. Ciel ! quel parti prendre!
CHARMANT. Maman, il n'eſt pas beſoin
de tout cela , parce que , comme je vous ai
dit , l'oiſeau bleu ... Vous m'entendez bien..
Suffit que la Vieille eſt allé le prendre , &
DE FRANCE. 271
:
que je lui ai prêté pour cela votre anneau.
LA FÉE . Mon anneau ! Ah ! miférable ,
nous ſommes perdus: cette vieille eſt la Fée
Bienfaiſante , qui vous a attrapé.
SCÈNE XII & dernière.
LA FÉE BIENFAISANTE , tenant par la main
le Prince Lindor , ZEPHIRINE , CHARMANT
, LA FÉE MORGANT.
LA FÉE BIENFAISANTE . Oui , Madame,
la fottiſe du fils m'a mis en état de réparer
la méchanceté de la mère. Je viens de tirer
le Prince de la tour ; je vais l'unir avec la
Princeffe , & je garderai votre anneau , non
pour vous faire du mal , mais pour vous
empêcher d'en faire.
LINDOR. Ah ! ma chère Zéphirine !
ZÉPHIRINE . Ah ! mon cher Prince !
LA FÉE BIENFAISANTE . Donnez-vous la
main l'un & l'autre ; vivez long - temps
pour votre bonheur &pour celui d'un grand
Royaume , dont les peuples ſeront votre
famille.
LA FÉE MORGANT (à fon fils). Ote-toi
de ma vue , imbécille , tu n'es bonqu'à confirmer
le Proverbe : Bête comme un Génie .
LaPièce finitparun Divertiſſement. Cepetit Drame
ingénieux& dialogué avec un naturel piquant , est de
M. Saurin , de l'Académie Françoise.
Miv
272 MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
De la Muſique en Italie , par le Prince de
Beloſelski ; de l'inftitut de Bologne ; à la
Haye. Brochure de 39 pages.
QUAND le Czar Pierre vint à Paris ,
(en1717) qui lui auroit dit que , dans un
demi fiecle , les Ruſſes feroient des vers
François à la manière de nos meilleurs
Poëtes ? qu'ils écriroient en Langue Françoiſe
ſur la muſique Italienne , & qu'a
très-peu de choſe près leur ſtyle auroit la
pureté & l'élegance de nos meilleurs Ecrivains
en profe ? L'amour des Lettres &
des Arts a pénétré juſqu'au fond du Nord :
Pierre-le-Grand les y appeloit ; Catherine
les y attire , & les y cultive elle-même.
L'exemple des Souverains eſt mille fois encore
plus puiſſant que leur volonté.
L'ouvrage du Prince Bélofelski porte le
caractère d'un eſprit fage & d'une ame
ſenſible : il parle d'un Art dont il a jour ,
& qu'il paroît avoir medité ; mais il en
parle avec le ton modéré d'un homme de
goût , ſans vanité, ſans préſomption , fans
emphafe.
Il eſt permis à un Tartini , à un Rameau
, à un Martini , de dogmatiſer fur
2
DEFRANCE. 273
-
leurArt; mais un homme du monde , un
homme de Lettres , doit ſe réduire , en
parlant de muſique , à rendre compte des
impreſſions qu'il a reçues , & des fuffrages
qu'il a recueillis : il doit ſe ſouvenir qu'il
eſt l'Hiſtorien & non le Profeſſeur de l'Art.
Le Prince Bélofeiski n'a voulu nous
donner qu'un abrégé de l'Hiſtoire de la
Mufique en Italie , c'est-à- dire , en Europe.
Mais il commence par nous rappeler
quelles ont été dans la Grèce la puiſſance
& la gloire de ce bel Art , ſecondé de la
Poéfie. Les prodiges qu'on en raconte ,
fabuleux ou vrais , font affez connus ; nous
ne dirons qu'un mot pour faire voir ce
qu'on doit croire de la plupart de ces récits.
Rien de plus célèbre que les effers
de la lyre de Timothée ſur l'ame d'Alexandre
: on fait que Dryden en a fait
en Anglois une très-belle Ode. Hé bien ,
felon les marbres de Paros , Timothée le
Miléfien , celui dont il s'agit , mourut âgé
de quatre-vingt dix ans , avant qu'Alexan
dre fût né.
Mais une anecdote auſſi vraiſemblable
qu'elle est intéreſſante , eſt celle que l'Auteur
raconte d'après le Pere Martini. Une
Demoiſelle de Venise , auſſi ſenſible que
jolie , à la veille d'épouſer le fils d'un Šé
natear qu'elle ne haïffoit pas , entendit
Stradella (fameux violon de Naples) jouer
Mv
274 MERCURE
de fon mélodieux inſtrument. Elle en futi
pénétrée juſqu'au fond de l'ame , & l'avoua
au Muſicien. Amoureux l'un de l'autre
, ils s'enfuirent à Rome. Le fils du
Sénateur l'apprit , il courut après eux , dans
le deſſein daffaffiner le raviſſeur. Arrivé à
Rome , il entra dans une Eglife , où, par hafad
, il y avoit de la muſique. Un violon
délicieux y tenoit tout le monde dans le
raviſſement. Le fils du Sénateur écoute ,
fon coeur eſt charmé , ſa jalouſe fureur
ſuſpendue ; & la ſymphonie n'eſt pas plutôt
finie , qu'il fend la preſſe, monte précipitamment
à l'orqueftre , & embraffe
avec tranſport le joueur de violon , en
eriant : bravo ! braviſſimo ! Quel fut fon
étonnement lorſqu'il vit qu'il ferroit entre
ſes bras celui qui lui avoit enlevé fa maîtreffe
! Il tombe immobile de furprife :
ſa fureur veut ſe réveiller ; mais le plaifir
reprenant bientôt le deſſus , il dit avec
extaſe au Muſicien qui l'avoit charmé : ah ,
mon ami! je vous pardonne; je vois bien
que vous êtes fait pour entraîner tous les
coeurs.
On a vu par-tout des exemples de ces
-vives impreffions ſur le plus fenſible de
tous les organes. Mais les Italiens ont fin
gulièrement , parmi les nations modernes ,
ces deux caractères qui diftinguoient les
Grecsde tous les anciens peuples du mon
DE FRANCE. 275
de, la plus grande facilité à émouvoir &
à être émus ; & de-là vient la ſupério
rité de la Muſique Italienne fur toutes celles
de l'Europe. La France eſt la ſeule qui ,
juſqu'à nous , ait refuſé cet avantage à l'Italie
; & fur cet article de notre vanité ,
l'Auteur ne nous ménage pas. Qu il nous
permette cependant une obſervation qui
peut affoiblir ce reproche.
Tant que la Nation Françoiſe s'eſt paffionnée
pour ſa muſique , elle n'en connoiffoit
pas d'autre. Dès que la muſique
Italienne lui a été connue , elle l'a goû
tée , applaudie , appelée ſur ſes théâtres ;
l'habitude l'y rend tous les jours plus fenſible
: on voit qu'elle l'applaudit même fut
des paroles qu'on n'entend pas ; & le petic
nombre de ceux qui , par habitude ou par
vanité , ont tenu & tiennent encore à notre
ancienne pfalmodie , ne peut plus ſe
compter pour rien . C'eſt au Spectacle de
la Colonie , de la Servante - Maîtreſſe ,
de Zémire & Azor , de l'Ami de la Maifon
, d'Orphée & de Roland qu'il faut
confulter le public ; & l'on y verra que
le chant , le chant Italien l'enivre & la
tranſporte de plaifir. Ajoutez au fuffrage
du parterre & des loges celui des Gensde-
Lettres ; voyez les réunis , dès l'arrivée
des premiers Bouffons , en faveur de la
muſique Italienne ; voyez ces mêmes hom
M vj
276 MERCURE
mes , d'une ſenſibilité ſi délicate & fréclai
rée , auſſi paſſionnés aujourd'hui pour la
muſique de Sacchini & de Piccini , qu'ils
le furent d'abord pour celle de Leo & de
Pergolefe ; & jugez. ſi notre vanité eft auſſi
ennemie de nos plaiſirs qu'on ſe le perfuade
& qu'on le répère ſans ceſſe.
Le Prince Ruſſe en donnant à la mu
ſique Italienne une juſte prééminence , ne
laiſſe pas d'y reconnoître les mêmes défauts
que lui reprochent les François ; mais
il compare ces défauts aux taches d'une
belle qui répand l'illusion à pleine main :
on ne les remarque qu'enfon abfence. Nous
obſerverons en paſſant qu'on ne dit point
qu'une belle répand l'illufion à pleine main.
On répand des fleurs , des parfums ; mais
P'illusionpréfente une autreimage. Au reſte ,
les faux brillans , les concetti, le ſtyle maniéré
de quelques Compoſiteurs n'ont pas
tellement ébloui les Italiens , qu'ils aient
perdu le goût de la véritable éloquence
en muſique. " Chez les grands Maîtres ,
> dit le Prince , elle ne conſiſte effentiel-
>> lement que dans l'art de toucher par la
> mélodie , & non de ſurprendre par le
>>concours des inſtruments. »
En marquant les progrès & les révolutions
de l'Art , il nous donne le caractere
des Artiſtes les plus célèbres ; c'eſt une
galerie de portraits intéreſſante à parcou
DEFRANCE. 277
pir. Nous en citerons quelques-uns.
• VINCI ne voulut d'autre modèle que
> ſon ame énergique & fenfible : elle lui
parut avec raifon une ſource inépuiſable ;
» il en tira cette désespérante variété de
>> mélodie & de tableaux harmonieux , qui
> le font regarder par Piccini , malgré tous
>> ſesdéfauts, comme celui de tous les Mu-
>> ficiens qui a eu le plus de vertu & de
>>génie. »
>> PERGOLESE ouvrit des routes nouvelles
, étendit la ſphère des idées. Une
» désolante admiration s'empara de tous
>> ſes rivaux ; l'envie en naquit & ſe dé-
➡ chaîna contre lui : il fut le plus malheu-
>>reux & le plus élcquent des Compoſi-
>> teurs. Rien de plus ſimple que fa mé-
>>lodie , ſes moyens , ſes motifs ; rien de
>> plus harmonieux que ſes accompagne-
>> ments. C'eſt à regret qu'on deſire quel-
>> quefois , dans le petit nombre d'ouvrages
>> que ſa vie trop bornée lui a permis de
>> compoſer , des modulations plus variées ;
» mais je crois que c'étoit par excès d'a-
> mour-propre , plutôt que par défaut de
> génie qu'il ſe répétoit quelquefois. Tout
>> le monde connoît la muſique de la Ser-
> vante-Maîtreffe; & telle en eſt la magie ,
• qu'elle excite le rire comme tan tiſſu de
bons mors .
IOMELLI , mort à Naples il y a qua
278 MERCURE
>>tre ans , ſe ſentit appelé de bonne heure
>>au goût de la muſique , & bientôt il de-
>>vint célèbre. Ses Opéra d'ifigenia , de
>> Caio- Mario , & d'Aſtianaſte parurent fur
>> les théâtres de Naples & de Rome avec
>>un ſuccès prodigieux. Ces trois ouvra-
>>ges , pleins de chaleur & de mélodie ,
>>annoncèrent un goût délicat & fûr , une
» âme expansive , qui ſembloit devoir le
>»,diſputer à celle de Pergolèse , ou de Vinci
» même. Sa réputation& fes talens ne fai-
>> foient qu'augmenter chaque jour ; il al
>>loit être fait Maître de la Chapelle Six-
» tine ; mais le corps des Muficiens de
>>Rome demanda à l'examiner , & pré-
>> tendit qu'il ne ſavoit pas affez toutes
>> les règles de la muſique ſacrée. lomelli
>>fut honteux de ce reproche ; il quitta
>>Rome pour aller à Bologne étudier le
>> contrepoint fous le Pere Martini. II
>> av it alors plus de trente ans. Une fu-
>> rabondance de doctrine étouffa le goût
>>qu'il avoit reçu de la nature ; & fa fe-
>> conde manière , qui eſt la plus connue ,
>>regorgea d'efprit & d'ennui. »
:
« HASSE le Saxon , & Galluppi , qui eft
>> de Venise , ont porté dans la mufique
>>deux grands caractères. Galluppi eft
>ſansdoutemoins fpirituel & moins grand
» Artiſte; mais il eſt plus varié , plus abon-
>> dant , plus homme de génie que fon
2
DE FRANCE. 279
» émule... Un chant doux , agréable , éner-
» gique , élegant , naturel , une harmonie
• expreſſive , aifée , nombreuſe & coulan-
» te , eſt ce qui le diftingue toujours. Aufli
> jamais Compofiteur n'a-t-il eu un ſuccès
>>plus brillant , plus foutenu , plus étendu.
» Haffe , qui eſt ſi ſupérieur au Cheva-
>> lier Gluk par la chaleur des fentimens ,
>>la douceur de la mélodie , & la fécon-
>> dité de l'imagination , ſemble trouver
» dans l'Auteur d'Alceste & d'Orphée un
» émule , qui offre un genre de beauté
>>plus énergique. Gluk cependant a moins
>> d'images que de penſées , & moins de
> penſées que de ſimples idées. Son or-
>>queftre a plus de force que d'harmo-
> nie ; & fon pinceau , nerveux juſqu'a
>>l'aſpérité , ne peint bien que des objets
>> terribles. Il eſt devenu Compoſiteur ,
• comme Boileau peut être devenu Poëte *,
» en ſubſtituant ſans ceſſe le ſecours des
>>>règles& les reſſources de l'Art , au don
» lumineux , à l'impulfion ſecrette de la
>>nature , qui lui manquoit. C'eſt lomel-
> li qu'il ſemble avoir choifi pour Mat
>> tre; il a tiré , comme lui , tous fes ef-
* Il m'eſt impoſſible d'être ici de l'avis de M.
le Prince Béloſelski , & je crois que l'Auteur du
Lutrin étoit né Poëte , & l'Auteur d'Orphée , né
Muficien.
280 MERCURE
>> fets du concours des inftrumens ; mais
> ce que celui-ci a fait par défaut de goût ,
> Gluk l'a fait par défaut de Verve. (L'Au-
>> teur entend fans doute ici par Verve , ce
> feu d'imagination qui fait produire de
>> beaux chants.) Il n'y a pas néanmoins
» d'air Italien qu'on ſache aufli générale-
> ment par coeur que le rondeau qui peint
>>le déſeſpoir d'Orphée : on l'appelle à Na-
» ples , il rè dei rondo.
> PICCINI eſt comme une ſource qui ſe
>> répand fans ceſſe en nouvelles nappesd'argent
, & qui ne s'épuiſe jamais. On dit
» qu'il a fait près de cent cinquante opéra.
> Lui ſeul a paru être auſſi à ſon aiſe dans
>> le genre ſérieux que dans le genre bouffon.
Il a mis deux fois en muſique FA-
> lexandre de Metastase. L'un des deux eft
fon Chef- d'oeuvre : on ne fait lequel.
C'eſt le même génie qui les a produits ,
>mais avec une variété & une vigueur qui
>>étonnent les juges les plus hardis. Savant
> dans la partie inſtrumentale , doux &
>> profond dans la mélodie , admirable fur .
>> tout à exprimer avec juſteſſe le ſens des
» paroles , Piccini paſſe pour le plus par-
>> fait des Muſiciens actuels.
L'opinion du Prince Belofelski fur ces
denx Artiſtes , peut ne pas plaire à tout le
monde. On lui reprochera fans doute de
n'avoir pas affez conſulté en Italie les vrais
DE FRANCE. 281
fuges de l'Art , & particulièrement le favant
Père Martini , qu'on nous a cité tant
de fois comme l'admirateur paſſionné de
la muſique de M. Gluk , & le cenfeur
impitoyable de la muſique Italienne.
L'équité nous oblige à faire voir en quoi
& juſqu'à quel point different & s'accordent
le jugement du Père Martini & l'opinion
du jeune Ruſſe. Voici l'extrait
fidèle d'une lettre du Pere Martini. De
Bologne , le 13 Mai 1777 .
" M. Gluck a plus de talent pour le
>> tragique & le fort , que pour le délicat
»& le tendre ; tandis que M. Piccini
>> ſe diftingue davantage dans le genre paf-
>> toral & dans le genre comique. La mu-
>>ſique de celui-ci eſt toujours moëlleu-
» ſe , ornée de traits piquants , & pleine
>> d'une expreſſion gracieuſe , & fur- tout
» d'un ſi grand naturel & d'une ſi grande
>> clarté , qu'on la ſaiſit & qu'on l'apprend
>> fans peine , & que le peuple même ré-
>> pète ſes chants , ce qui eſt un des plus
» grands mérites de la muſique , au jugement
des Italiens & des nations les plus
>> civiliſées de l'Europe.... Il ne faut pas
>> conclure que Gluck & Piccinni n'aient
> réuffi chacun que dans l'un des deux
>> genres ; puiſqu'on trouve dans l'Alceste
» & dans le Triomphe de Clélie de Gluck ,
>>des airs très-agréables , & que Piccini ,
282 MERCURE
» dans ſes Drames ſérieux , nous a fait en
>> tendre des airs d'un ſtyle ſublime & d'un
>>grand caractère.... Ce que les partiſans
» de Gluck ont prétendu , que , dans le
> Triomphe de Clélie , ce Maître l'a em-
>> porté à Naples , à Rome , à Florence,
>> à Parme & à Bologne ſur tous les Com-
>>poſiteurs Italiens , eſt fort loin de là
» vérité. Je me rappelle fort bien qu'aux
>> repréſentations du Triomphe de Clélie
dans notre Ville , le ſentiment des con-
>> noiffeurs étoit partagé parmi nous , les
uns goûtant fon ſtyle , & les autres le
* déſapprouvant ; & que fi Orphée eut
>> plus de ſuccès que le Triomphe de Clélie,
>>cela fut dû en grande partie, & peut-être
>> plus qu'à toute autre cauſe , à la beauté
>des décorations.... Je ſuis fort ſcanda-
>> lifé d'entendre dire qu'on veut bannir
>>du théâtre lyrique la muſique des Io--
melli , des Buranelli , des Piccini , des
Bertoni , des Sacchini , &c. comme ma-
» niérée & d'un mauvais genre , & que des
>>>hommes qui fe piquent de goût veuillent
>>yſubſtituer, ſur nos théâtre , la muſiquede
Gluck. Je ne comprens pas fur quel fon-
>>dement on peut appuyer de pareilles af-
>> ſertions. Je vois les Ouvrages de ces
>> Compofiteurs ſe ſoutenir conftamment
>> dans toutes les Villes d'Italie. Dans les
>paftiches même on ne raſſemble que leurs
DEFRANCE. 283 :
>> airs ; & jamais , que je ſache , on n'y a
> fait entrer ceux de M. Gluck. Je foup-
>> çonne , je vous l'avoue , que ces préten-
>> tions font un ſtratagême employé pour
> introduire la muſique Allemande à la
* faveur des querelles élevées entre la mu-
> ſique Italienne & la muſique Françoiſe ,
>& dans le deſſein formé de détruire ces
» deux dernières. Mais il n'y a pas d'ap-
> parence que ce projet réuſſiſſe. Il ne me
> ſemble pas poffible que les Italiens &
> les François adoptent le goût Allemand
* qui réuffit en effet dans la muſique inf-
>> trumentale , mais qui ne fauroit s'appli-
» quer avec ſuccès à la muſique vocale &
> dramatique.... De tout cela je tirerai
» une conféquence , c'eſt que d'après la
>> maxime , qui prouve trop ne prouve rien ,
>>les partiſans de M. Gluck , à Paris , qui
>>ne veulent pas ſe contenter de louer en
■ lui ce qu'il a de louable , & ce qui n'eſt
>>pas peu de choſe en effet , lui rendent
un mauvais ſervice en le louant ainfi
•fans meſure. »
On voit que l'eſtime du Père Martini
pour M. Gluck , n'eſt rien moins qu'une
admiration excluſive ; & que les Savants
d'Italiepenſent, àpeude choſeprès, comme
le Prince Belofelski.
-Nous lui avons demandé pourquoi , au
nombre desgrands Maîtresdont ilapeint le
284 MERCURE
caractère, il n'avoit pas compris Leo, que les
Italiens regardent comme un homme divin,
&dont les compoſitions ſont données pour
modèles dans les écoles , & pourquoi il
avoit oublié Maïo. €
Au ſujet de Leo , le Prince a répondu
qu'il ne l'avoit point caractériſé , parce qu'il
ne le connoiſſoit pas. Il ſeroit bien à fouhaiter
qu'en parlant des Arts , chacun ſe fit
de même une loi de ne dire que ce qu'il
fait. Pour Maio , il a bien voulu réparer
fon oubli , en nous donnant ce nouvel article.
« Le goût , le talent & les graces ſem-
>blent avoir préſidé à la naiſſance de Maïo ,
>> ainſi que l'afférerie à ſon inſtruction. II
>>anima pluſieurs tragédies de ſa muſique
>> harmonieuſe & brillante. Différens mor-
>> ceaux de ſes Opéras s'exécutent dans les
>>Concerts avec plus d'applaudiſſemens en-
>>core qu'au théâtre. Ceci ſemble un éloge ,
> & ce n'en eſt pas un. Si Maïo eût confulté
>>davantage le ſens des paroles , s'il ſe fût
>> moins paſſionné pour les vrais airs de
>> bravoure ; s'il eût mieux connu la coupe
» & la marche des Poëmes ; s'il eût fait
>enfin une étude particulière du coeur hu-
>> main , il feroit encore plus goûté au
>>théâtre que dans les Concerts. On peut
→ lui reprocher d'avoir été trop complaifant
pour les Chanteurs , qui , commu
DE FRANCE. 285
nément, ſont pleins d'héréſies en fait de
» goût. Maïo a négligé ſouvent le beau
>>genre de l'expreſſion pour courir après
>> les difficultés ; & en conféquence il peut
>> être regardé comme un de ceux qui ont
>>contribué à la décadence du plus naïf&
>>du plus impérieux de tous les Arts. On
» l'a vu cependant quelquefois prendre un
>> ton mâle , & tirer de fon orcheſtre les
>> effets d'un pathétique ſombre. Ses motifs
>>en général ſont brillans & limpides ; on
>> entend dans ſes airs un trait de chant
> que l'oreille ſaiſit avec plaiſir , & que la
>> mémoire conſerve précieuſement ; mais
>> on s'apperçoit bientôt qu'il n'a trouvé que
>>ce trait paſſager ; & il ſe hâte de le cou-
>> vrir ſous les ombres du contre-point. II
>>me ſemble voir le premier rayon d'un
> jour de printemps poindre & ſe cacher
>>derrière un nuage bigarré des plus vives
» couleurs. Cet aimable Compoſiteur eft
» né & mort à Rome , âgé de vingt-ſept
ans. Si j'avois à lui aſſigner une place ,
>> ce ne ſeroit qu'au ſecond rang , & aux
>> pieds de Galupi » .
Nous nous garderons bien de prononcer
ſur le fond de cet ouvrage ; mais du côté de
la diction , nous obſerverons qu'il eſt bien
ſurprenant qu'un Etranger écrive dans notre
langue avec tant de facilité , de naturel &
d'agrément ; & qu'on auroit mauvaiſe grace
286 MERCURE
:
!
:
:
à rechercher dans ſon ſtyle les légères incorrections
qui peuvent lui être échappées.
Code des Loix des Gentoux , ou Réglemens
des Brames , traduit de l'Anglois, d'après
les verſions faites de l'original écrit en
Langue Samskrète. A Paris , de l'Impri .
merie de Stoupe , rue de la Harpe , 1778 ;
un vol. in-4°.
C'eſt au zèle & à l'activité de M. Haftings
, Gouverneur - Général des Etabliſſemens
Anglois dans l'Inde , que nous devons
ce Code des Loix d'un Peuple qui ſemble
avoir inſtruit tous les autres. Mais c'eſt la
politique du Gouvernement Britannique
qui a conçu le projet de raſſembler en un
corps les Coutumes & les Réglemens civils
& religieux des Indiens , pour en faire la
baſe , s'il eſt poſſible , du Syſtème de Légiflation
qu'il ſe propoſe d'établir en Afie
comme un des moyens les plus propres à
donner de la ſtabilité à l'empire des Anglois
dans cette belle partie du monde.
: Les hommes éclairés & raifonnables
(diſent les Brames compilateurs de cetOuvrage
) >> ſavent que la diverſité des Reli-
> gions &des croyances , ſource de haine
>&de jalousie pour les ignorans , eſt une
démonstration manifeſte de la touteDE
FRANCE. 287
puiſfance de l'Etre Suprême ; car puif-
» qu'un Peintre , en eſquiſſant une multi-
❤tude de figures , & en répandant fur des
tableaux une grande variété de couleurs ,
>> ſe fait une réputation ; puiſqu'un Jardinier
qui plante différens arbuſtes , & qui
>> fait naître différentes fleurs , devient re-
>> commandable ; il faut être inconféquent
& avoir une intelligence bornée pour ne
>> pas conſidérer , ſous le même point de
vue , celui qui a créé le Peintre & le Jardinier.
Les différences& les variétés des
>> choſes créées , ſont des rayons de l'ef-
>>fence glorieuſe du Créateur ; & la con-
>> trariété des inſtitutions eſt un type de fes
>> merveilleux attributs : ſa puiſſance infinie
>>a tiré des quatre élémens , du feu , de
l'eau , de l'air & de la terre , tous les êtres
» du règne animal , du règne végétal & du
» règne minéral , afin d'orner le monde ; &
» ſa bienveillance ſans bornes , qui a choiſi
>>l'homme pour être le centre des lumières
, lui a confié le domaine & l'autorité :
→ après avoir accordé la raiſon & l'entende-
»ment à cet être privilégié , elle a étendu
→ſa ſupériorité ſur tous les coins du monde.
Dieu a aſſigné enſuite à chaque Tribu
fa croyance propre , & à chaque Sècte ſa
>>Religion particulière ; comme il a intro-
>> duit un grand nombre de caſtes & une
multitude de coutumes diverſes; il aime
288 MERCURE
> dans chaque pays la forme de culte qui y
>> eſt obſervé ; il écoute dans la Moſquée
» les dévots qui récitent des prières en
>> comptant des grains ſacrés ; il eſt préfent
>> aux Temples , à l'adoration des Idoles;
>> il eſt l'intime du Muſulman & l'ami de
» l'Indou , le compagnon du Chrétien &
>> le confident du Juif; & les hommes d'un
>> eſprit &d'une ame élevés , qui n'ont vu
> dans les contrariétés des Sectes & les différens
cultes de Religion , que des effets
>> de la puiſſance du Très-Haut , ont gravé
» leurs noms d'une manière immortelle ſur
> les pages de l'Hiſtoire. >>
Cette façon de juſtifier ou plutôt de confacrer
les abfurdités du Paganiſme & de
toutes les fauſſes Religions , en leur ſuppoſantune
inſtitution divine, nous a paru affez
fingulière pour être remarquée. Les Brames
ne difent pas ſeulement que Dieu permet
cette étrange bigarrure de ſectes &de cultes
religieux ; ils affurent qu'il a aſſigné à chaqueTribu
ſa croyance , & à chaque Secte
faReligion particulière , & que c'eſt un effet
de la puiſſance du Très - Haut , un type de
ſes merveilleux attributs. Par-tout , & dans
tous les tems , les hommes oſent rendre la
Divinité reſponſable de leur propre folie ,
pour ſe diſpenſer d'en rougir.
«Ces eſprits tolérans & juſtes ( continuent
les Brames) ſe trouvent particuliè-
1 rement
DE FRANCE. 289
e
» rement dans l'Empire étendu de l'Indof-
>> tan , contrée délicieuſe qu'habitent des
» Turcs , des Perſans , des Tartares , des
>>Scythes , des Européens , des Arméniens
» & des Abyſſins. Comme ce Royaume a
» été longtemps la réſidence des Indoux, &
> gouverné par pluſieurs Rois & Rajahs
>>puiffans , la Religion des Gentoux y eft
devenue dominante ; mais depuis que les
armées des Muſulmans ont ravagé ces
>>Provinces , il eſt ſurvenu une révolution ;
» des coutumes diverſes ſe ſont établies ;
>> tout s'adminiſtre ſuivant la croyance du
>>parti vainqueur : delà font nées des contradictions
infinies,& des viciffitudes con-
ر د
ود
"
1
tinuelles dans les Arrêts de laJuſtice. » Le
Magiftrat de chaque Canton décide toutes
les caufes conformément à ſa propre Religion
, & des Indoux ſe voient foumis aux
Loix de Mahomet. Le défordre & la terreur
ſe ſont répandus parmi le peuple ,& la
justice ne ſe rend plus avec équité ; c'eſt
pour cela que le Gouverneur - Général des
Etabliſſemens Anglois dans l'Inde , l'honorable
Warren - Hastings , a conçu le projet
« de remonter aux principes de la Religion
:
" dés Gentoux , de raſſembler les Coutu-
» mes des Indoux , de faire traduire les
>> Réglemens religieux & civils en Langue
» Perfane ; &, pour l'inſtruction de tout le
» peuple , de compiler un Code qui, pré-
25 Juillet 1778.-
N
290 MERCURE
€
3
> venant à l'avenir toutes les déciſions contradictoires
, fourniſſe aux Juges des
>> moyens d'adminiſtrer la juſtice d'une ma-
ود
ود
رد
nière équitable , & fans bleſſer la Reli-
> gion & la Croyance des Sectes particuliè-
>> res. Nous , Brames , ſavans dans le Shaf-
>> ter (dont les noms ſont écrits plus bas ) ,
>> nous avons été invités de nous rendre , de
>> toutes les parties du Royaume , au Fort
Williams de Calcutta , Capitale du Bengale
, & de la Province de Bahar : après
» avoir raſſembléles Livres les plusauthen-
>> tiques , tant anciens que modernes , le
>>Texte original , écrit en Langue Samf-
» krète , a été traduit fidèlement par les
>> Interprètes en Perſan. Nous avons com-
» mencé ce travail au mois de Mai 1773
>> ( ce qui répond au mois Jeyt , 1180 , ſtyle
>> du Bengale ) , & nous l'avons fini à la fin
de Février 1775 ( ce qui répond au mois
Phangoon , 1182 , ſtyle du Bengale. ) »
ود
Voilà en peu de mots l'Histoire de cette
compilation , faite par les plus habiles
Brames Jurifconfultes; ils ont tiré chaque
fentence , chaque phrafe , des différens
originaux écrits en Samskret , fans
ajouter ou retrancher un feul mot de l'ancien
Texte. Ce Code ainſi rédigé , a été traduit
littéralement en Perſan ſous leursyeux.
M. Halhed l'a rendu en Anglois fur cette
verſion Perfane , enprenant des précautions
し
DE FRANCE. 291
extrêmes pour être fidèle , & un Anonyme
l'a traduit de l'Anglois en François. Le
Texte original a - t - il pu paffer ſucceſſivement
par tant de Langues , fans ſouffrir aucune
altération ? On n'oſe l'aſſurer ; mais le
mérite des Traducteurs Anglois & François
ne nous permet pas auſſi de douter que
leurs Traductions ne foient auſſi exactes ,
auſſi fidelles qu'elles peuvent l'être . A-t-on
droit d'exiger davantage ?
Ce Code annonce un peuple corrompu.
En effet , les Loix ne commencent à devenir
néceſſaires que lorſque les moeurs ſe corrompent
, & malheureuſement elles ſup-
*pléent mal aux moeurs. Les Loix des Brames
s'écartent ſouvent de la pureté de la morale
pour obéir à des préjugés choquans & bizarres
, tels que la distinction odieuſe des caftes
, une vénération ridicule pour les vaches ,
un acharnement barbare contre les femmes
:&d'autres ſemblables. Le Légiſlateur ignore
les grands principes du Droit naturel , &
l'on voit qu'il parle à des hommes opprimés
& malheureux , fans être enflammé de zèle
pour leur bonheur. On y remarque pourtant
des Loix ſages ; mais en général elles
manquent de ſuite , de proportion & de
juſteſſe. Ses déciſions contraires ſur des
cas ſemblables , des peines atroces contre
des actions innocentes , des châtimens in- 2
/
Nij
292 MERCURE
décens , des réglemens tyranniques contre
tout un ſexe , des préjugés bas & pué.
rils conſacrés ſolennellement , la propriété
violée : voilà les vices de la Jurifprudence
des Gentoux , vices mal rachetés
par la ſageſſe qui éclate dans d'autres loix.
Du reſte ces Loix n'ont pas été faites dans
le même temps ; elles portent l'empreinte
de différens âges : elles ſont éparſes dans un
grand nombre de Livres anciens & modernes.
Les Brames , qui les ont compilées &
raſſemblées , ne diftinguent point les inſtitutions
les plus anciennes de celles qui le
font moins , ni même de celles qui ont une
origine récente. Ils ont révélé leurs fecrets;
mais l'ont - ils fait ſans réſerve ? L'ont - ils
fait avec toute la ſageſſe qui devoit préſider
à une telle opération ? Sommes - nous fürs
que toutes les Loix qu'on nous préſente ici ,
aient toutes la même autorité,& foient toures
également en vigueur ; qu'on n'ait point
confondu des inſtitutions tombées en difcrédit
, & comme abrogées par un long
oubli , avec des Loix maintenues conftamment
par une obſervation rigoureuſe ? La
légiflation ne ſe perfectionne qu'avec le
temps: elle paffe par bien des incertitudes ,
des variations , des réformes avant d'acquérir
de la ſtabilité. Nous deſirerions qu'on
nous eût fait connoître les progrès & les
changemens fucceffifs de celledes Gentoux.
DE FRANCE. 293
La confuſion qui règne dans cette compilation
, les contrariétés que l'on y remarque ,
le mêlange des abſurdités avec des traits de
ſageſſe , n'empêchent pas M. Halhed de
croire que , ſi l'on veut établir au Bengale un
nouveau Syſtème d'adminiſtration & de jurifprudance
, & y adoucir & tempérer les
Loix de l'Angleterre ſuivant les préjugés
particuliers des Indoux , ce Livre facilitera
beaucoup ce grand projet. Quelques-uns des
réglemens bizarres & finguliers qu'on y
trouve , font peut - être préférables à ceux
qu'on voudroit mettre en leut place : ils
font liés à la Religion du pays , & par conſéquent
très révérés ; & ils tiennent en tout
aux diſtinctions du rang , ſacrées parmi les
naturels : une longue habitude a perfuadé les
Indoux de l'équité de ces inſtitutions ; ils
s'y foumettront toujours avec empreſſement
dès qu'on le leur permettra , & ils-fouffriroient
même avec peine qu'on voulût les en
diſpenſer. Ainſi nous voyons que par - tout
le Peuple tient à ſes coutumes , à ſes inſtitutions
, qu'elles quelles ſoient , & préfère ſouvent
ſa folie à la ſageſſe des étrangers.
: Dans une ſavante Préface qu'on trouve à
la tête de cette traduction , M. Halhed parle
de la Langue Samskrete , & ſe propoſe
d'expliquer les paſſages du Code les plus extraordinaires&
les pluséloignésdes opinions
& des préjugés Européens.
Niij
294 MERCURE
Le Samskret eſt une Langue très-abondante
& très- nerveuſe , mais le ſtyle des
bons Auteurs eft fingulièrement concis : elle
furpaſſe de beaucoup le Grec & l'Arabe
dans la régularité de ſes étymologies ; &
elle a de même un nombre prodigieux de
termes qui dérivent de chaque racine primitive.
Les règles de la Grammaire font
auſſi étendues & auſſi difficiles , quoiqu'il
y ait moins d'anomalies ; pour en donner
un exemple , on peut obſerver qu'il y a ſept
déclinaiſons des noms , toutes employées
au fingulier , au duel & au pluriel ; qu'elles
font toutes diverſes , ſuivant qu'elles ſe
terminent par une confonne , par une voyelle
longue ou breve , & qu'elles diffèrent
encore ſuivant que les noms font de différens
genres. On ne peut former le nominatif
d'aucun de ces noms , ſans appliquer
au moins quatre règles ; & outre les terminaiſons
particulières dont on vient de
parler , il y en a alors une nouvelle. Tous
les termes de la Langue ſont ſuſceptibles
des ſept déclinaifons . Voilà une preuve affez
ſenſible de la difficulté de l'idiome. Auffi
les Grammaires font fort multipliées , fort
prolixes , fort abſtraites , & quelques-unes
même inintelligibles pour la plupart des
Brames.
L'Alphabet Samskret renferme cinquante
lettres , trente- quatre conſonnes & feize
DE FRANCE. 295
voyelles;mais des trente - quatre conſonnes ,
près de la moitié expriment des fons combinés
, & fix des voyelles ſont ſeulement
des fyllabes longues , correſpondantes à un
égal nombre de voyelles breves. Les caractères
Samskrets qu'on emploie dans le haut
Indoſtan , paſſent pour être les lettres primitives
que Brama donna aux peuples ,
& qu'on appelle aujourd'hui la Langue des
Anges ; au lieu que les caractères dont ſe
ſervent les Brames du Bengale ne font pas
à beaucoup près ſi anciens ; & quoiqu'un
peu différens , ils ſont évidemment une
corruption des premiers : on peut s'en convaincre
en les comparant.
:
La Poéſie Samskrete contient une trèsgrande
variété de différens metres , dont
les plus communs font le vers de douze
ou dix-neuf fyllabes , qui eſt ſcandé par
trois ſyllabes à chaque pied , & dont le pied
le plus eſtimé eſt l'anapeſte , le vers de douze
ſyllabes , & le vers de huit ſyllabes. Les
Poëmes font ordinairement compoſés de
ſtances de quatre vers , régulières ou irrégulières.
La plus commune eſt la ſtance régulière
de huit ſyllabes à chaque vers : la
rime doit y être alternative . M. Halhed
citequelques ſtances en vers Samskrets pour
donner une idée de la Poéſie des anciens
Bardes Indoux. Nous nous contenterons
d'en copier une ſeule ſtance régulière de
Niv
196 MERCURE
huit ſyllabes à chaque vers. Les vers font
des dimetres ïambiques réguliers.
Pečta che reëněrrām shětrōōh
Mātā shětröð rěshēēlěčnéē
Bhāryā rõōpěvětēē shětrōōh
Pöötreh shětröð rěpūndëětěh.
En voici la traduction.
Un père endetté eſt l'ennemi ( de ſon fils ) ,
Une mere d'une conduite ſcandaleuſe eſt ennemie
:. (de ſon fils ) ,
Une femme d'une belle figure eſt ennemie (de fon
mari ) ,
Un fils ignorant eſt ennemi (de ſes parens. )
On a cru juſqu'ici que les quatre Bedas
ou livres facrés des Indoux , étoientécrits en
vers ; M. Halhed a reconnu qu'ils étoient
plutôt écrits en une eſpèce de proſe meſurée
, ſans être aſſervie à aucun metre particulier.
Du reſte , le grand nombre de
vieux termes qui ſe trouventdans les Bedas ;
l'obſcurité du dialecte ; la modulation particulière
fur laquelle on les récite , les rendent
à peine intelligibles. Parmi les Brames
les plus favans on en compte très-peu , &
il n'y a que ceux qui ſe ſont livrés uniquement
à cette érude pendant pluſieurs années
, qui prétendent avoir quelque connoiſſance
des originaux : ces originaux font
devenus d'ailleurs extrêmement rares ; mais
DE
279
FRANCE
on en afaitdes commentaires dès les temps
les plus anciens.
Nous bornerons ici ce premier extrait.
Dans un ſecond nous analyſerons le Code
même , & nous expliquerons quelques endroits
qui paroiffent s'éloigner le plus des
opinions des Européens .
( Cet article est de M. Robinet. )
PHYSIQUE.
Obfervations fur le froid de Ruffie.
ONN n'admire pas aſſez cette puiſſance univerſelle
que l'homme exerce ſur toute la Nature. Il ſemble
que ce ſoit de ſa foibleſſe même qu'il tire ſa plus
grande force : c'eſt lorſqu'il ſe trouve arrêté par les
obſtacles , aſſailli par les dangers , tourmenté par
les beſoins , que ſon induſtrie s'éveille , que fon
courage ſe déploie , que le principe intelligent &
actif qui l'anime ſe montre dans toute fon énergie .
Il dompte la Nature lorſqu'elle ſemble l'opprimer ;
il fait ſervir à ſa conſervation , à ſes plaiſirs , même
àde fimples amuſemens , ce qui ne paroiſſoit deſtiné
qu'à lui nuire.
Le froid exceffif paroît le plus redoutable fléau
de tous les êtres animés ; car la chaleur est le principe
de la vie. Les animaux de la Zone Torride re
peuvent ſe tranſplanter ſous les Pôles , ou fi que'-
ques-unsy traînent une vie languiſſante , ils perdent
la faculté de la tranſmettre à leur eſpèce. Certains
animaux , privés par le froid de l'exercice preſque
entier de leurs facultés vitales , ne fubfiftent , pendant
la rigueur des hivers , que dans un état d'en
Nv
298 MERCURE
gourdiſſement peu différent de la mort. Ceux qui
naiffent dans les climats ſeptentrionaux ſont pourvus
par la Nature d'armes défenſives contre le froid. On
a obſervé que la plupart des quadrupedes & des
oiſeaux , ainsi que certains poiſſons , y ont toute
leur graiffe entre la chair & la peau; leur chair a une
plus grande abondance de fang, ce qui entretient
une plus grande chaleur à la ſurface du corps ; la
graiffe qui enveloppe la chair , & la peau plus épaiſſe
& plus ferrée qui recouvre le tout , empêchent la
chaleur de ſe diſſiper au dehors. Mais l'homme n'a
ni duvet ni fourrure ; il n'a dans les climats du nord ,
ni plus de ſang, ni une peau plus compacte que
dans ceux du midi ; & il a trouvé le moyen nonfeulement
de réſiſter à l'excès du froid , mais encore
d'en tirer des avantages & des plaiſirs .
Nous en citerons pluſieurs exemples tirés d'une
brochure curieufe ( 1) qui vient de paroître à Londres
, & dont l'Auteur eſt M. King , de la Société
Royale , Auteur de quelques Ouvrages eftimés , &
qui a réſidé pluſieurs années à Pétersbourg en qualité
de Chapelain de la Factorerie Angloife.
Pendant les mois de Décembre , de Janvier & de
Février , le Thermomètre de Réaumur eft ordinairement,
à Pétersbourg, du 22 au 25e degrés au- deſſous
du terme de la glace , & il eſt deſcendu en 1749
juſqu'à 30 degrés , quoiqu'il tombe encore beau- .
coup plus bas en d'autres endroits de la Ruſſie ; il
nous eſt difficile de coneevoir comment on peut ſupporter
un tel degré de froid: Celui de 1709 n'étoit
en France que de 15 degrés & demi au-deſſous de
laglace.
( 1) A Letter to the Lord Bishop of Durham , containing
fome Obfervations on the climate of Ruſſia and the Northem
Countries, &c. From John Glen King. D. D. F. R. S.
and A. S. London. Dossley , 1778. in-40 .
DE FRANCE. 299
Pour en donner une idée à ceux de nos Lecteurs
qui ne connoiſſent pas les obſervations déja pu-
"bliées ſur ce ſujet , il ſuffira de dire qu'en allant à
l'air dans la rigueur du froid , les yeux pleurent , &
l'eau qui en fort ſe forme en petits glaçons attachés
aux cils des paupières.
Les payſans Ruſſes portent leur barbe, & le
froid , en congelant les vapeurs qui s'y attachent ,
en fait un morceau de glace ſolide. Il faut obſerver
que la barbe ſert à garantir utilement les glandes de
la gorge ; les foldats Ruſſes qui n'en portent point
font obligés , pour-y ſuppléer , de s'envelopper le
col d'un mouchoir .
On conçoit conien les parties du viſage , qui ſont
découvertes , ſont expoſées à être gelées ; ce qui eft
remarquable , c'eſt qu'on ne ſent pas ſoi-même quand
cet accident arrive ; & l'on riſque continuellement ,
en marchant dans les rues , de perdre ſans retour
fon nez ou une de ſes oreilles , ſi l'on n'en eſt averti
par un paſſant charitable , qui s'en apperçoit à une
certaine rougeur qui paroît ſur la partie affectée.
On fait que le remède eft de la frotter ſur le champ
avec de la neige.
• Il n'eſt pas rare de trouver dans les rues des
ivrognes morts de froid , & des payſans dans les
grands chemins entièrement gelés ſur leurs charrettes.
De l'eau bouillante jetée pendant un grand froid de
lafenêtre d'un ſecond étage , eſt retombée en petits
morceaux de glace ; & une pinte d'eau commune ,
expoſée à l'air , a été entièrement réduite en une
maſſe de glace ſolide, au bout d'une heure & un
quart.
M. King rapporte une expérience fort extraordinaire
faite par le Prince Orloff, Grand-Maître de
P'Artillerie de Sa Majesté Impériale. Cet Officier a
rempli d'eau une bombe , dont il a enfuite ferme
l'ouverture bien exactement avec un bouchon ; dès
Nvj
300 MERCURE
que la congélation a commencé , on a vu l'eau en ſe
dilatant s'échapper par les côtés du bouchon en forme
de pétits jets d'eau. Il a fermé alors plus hermétiquement
, au moyen d'un écrou , le trou de la bombe
pleine d'eau : en vingt minutes l'eau , en ſe glaçant,
a fait crever la bombe , avec un tel degré de violence
, que les éclats en ont été lancés à 12 cu 15
pieds de diſtance .
Quelque effrayante que foit la rigueur des hivers
en Ruflie , on ne s'y plaint point des calamités du
froid. A l'exception de Pétersbourg , où comme
dans toutes les grandes Capitales , le pauvre eſt expoſé
à une plus grande difette & trouve moins de
fecours , le peuple a des moyens ſi faciles de ſe
garantir du froid , que peu de perſonnes en ſouffrent.
Le bois eft très-commun&peu cher. Les poëles
y ſont ſi induſtrieuſement conſtruits & ménagés ,
qu'avecun ſeul fagot, on entretient dans une chambre
une chaleur douce & uniforme pendant vingt-quatre
heures. Cette chaleur est telle, que les habitans ſe
vêtiffent affez légèrement dans l'intérieur de leurs
maiſons ; les enfans y font preſque tous en chemiſe.
Quand les Ruſſes ſortent, ils font chaudement vêtus.
L'ours , le loup , le renard , l'écureuil & l'hermine
leur prêtent leur fourrure ; mais rien ne leur eſt plus
utile que la peau de mouton & de lièvre. Les femmes
du plus bas peuple ont leurs robes bordées de
peau de lièvre , & les hommes ontpreſque tous des
habits de peau de mouton , avec la laine tournée en
dedans.
Apropos des lièvres , M. King obſerve , en faveur
des cauſes finales , que , pour mieux dérober cet
animal foible & timide à la pourſuite de ſes ennemis ,
la Providence a ſagement voulu que dans les pays
feptentrionaux , qui font ordinairement couverts de
neige , le poil de cet animal devint blanc en hiver ,
DE FRANCE.
301
tandis qu'en été il eſt brun , de la couleur de la
terre. Les lièvres du nord ont auſſi le poil plus long ,
& par conféquent plus chaud que ceux des climats
plus tempérés.
Revenons au vêtement des Ruffes. Ils portent
fur leur tête un bonnet de fourrure très-chaud , &
ils ont un grand ſoin de garantir leurs jambes &
leurs pieds, non-ſeulement avec de gros bas , mais
encore avec des bottes fourrées , ou avec des bandes
de flanelle dont ils les enveloppent. En même- temps
on les voit, au coeur de l'hiver le plus âpre , aller dans
les rues , le cou & la poitrine nuds & découverts.
Est- ce inſtinct ? eſt-ce habitude ? On pourroit croire
que les parties les plus voifines du coeur, où le fang
reçoit ſa première impulfion , ſont moins ſujettes a
être endommagées par le froid que les extrémités du
corps. D'un autre côté , on voit qu'en d'autres pays
les hommes couvrent ſoigneuſement leur poitrine ,
tandis que les femmes les plus délicates ont , dans
les plus grands froids , la gorge preſque entièrement
découverte.
Les hivers font fort longs en Ruffie , & la terre
y eſt abſolument couverte de neige pendant plus de
la moitié de l'année. C'eſt un ſpectacle triſte & ennuyeux
pour ceux qui font accoutumés à des climats
plus doux ; mais les naturels trouvent dans cette
circonſtance même des avantages qui leur font propres.
Le premier eſt la commodité qui en réſulte pour
voyager & pour tranſporter les marchandises d'un
lieu à un autre. On fait que leurs vo tures d'hiver
font des traîneaux garnis de pieds de fer , ſemblables
à des patins. La réſiſtance & le frottement qu'ils
éprouvent fur la glace & fur la neige durcie , eft fi
peu de choſe , qu'un traîneau très-chargé ſe meut
avecautantde facilité qu'un bateau dans l'eau tranquille.
Un ſeul cheval tire une charge très-confidé
302 MERCURE
rable à raiſon'de ſa force ; & comme les traîneaux
ne ſuivent point les grandes routes , mais paſſent indifféremment
à travers les rivières & les marais glacés
, les communications deviennent plus promptes
&moins difpendieuſes .
Près de la Capitale , où le Commerce a plus d'activité
, les routes ſont réparées en hiver avec le plus
grand ſoin. Si le dégel a formé quelque creux , on
le remplit deglace nouvelle , recouverte de neige ,
&l'on y jete de l'eau qui ſe gèle par-deſſus.
Si laglace ſe fend ſur la rivière par le gonflement
des eaux ou autrement , on y fait auſſitot un pont
de planches.
Ajoutez à cela que les aurores boréales qui ſont
très - fortes , & la réflection de la neige donnent en
général affez de lumière pour voyager la nuit , lors
même qu'il n'y a point de lune.
Onconçoit tout ce que la richeſſe & le luxe ont
pu ajouter de commodités à cette manière de voyager.
La feue Impératrice Elifabeth avoit un traîneau
compoſé de deux chambres , aſſorties de tout , &
dans l'une deſquelles il y avoit un lit.
Un autre avantage particulier aux climats Septentrionaux
, c'eſt la facilité de conſerver les provifions
par le moyen de la gelée , d'une manière plus
agréable qu'on ne peut le faire avec les autres ingrédiens
; car le vinaigre , le fucre , & le fel dont on
ſe ſert communément , communiquent trop fortement
leur goût aux alimens ; au lieu que la gelée ne
faiſant que fixer & envelopper les parties & les ſucs ,
leur laiffe toute leur faveur naturelle .
M. Swalowe , Conſul général d'Angleterre en
Ruſſie , voulant aller pendant l'hiver de Pétersbourg
àMoſcou , fit prendre des anguilles , qu'on laiſſa au
fortir de l'eau ſur la terre où elles ſe gelèrent bientôt
, au point de n'être plus qu'un morceau de glace ,
fans aucun mouvement. Etant arrivé à Moſcou au
DE FRANCE.
303
bout de quatre jours , il fit mettre les anguilles dans
de l'eau froide , où elles ſe dégelèrent peu-à-peu , &
reprirent le mouvement & la vie.
Le meilleur veau qu'on mange à Pétersbourg eft
celui qu'on fait venir gelé d'Arcangel ; & il eft impoſſible
de le diftinguer de celui qui vient d'être tué.
On conſerve de même les fruits & les légumes :
auſſi les marchés des Villes ſont fournis en hiver
de toutes fortes de provifions à un prix très-modique.
Tous les travaux de la terre étant ſuſpendus en
hiver , les habitans des Campagnes chaſſent & pêchent.
Leur manière de jeter des filets ſous la glace
pour prendre le poiſſon eſt très-ingénieuſe ; mais il
feroit difficile d'en donner une idée bien nette. Pour
chaffer ils ontdes fouliers qui ne font qu'un morceau
de bois de cinq ou fix pieds de long , fur environ
quatre pouces de largeur & un demi pouce d'épaiſſeur,
recourbés par le bout , & au moyen deſquels ils
courent ou plutôt ils gliffent fur la neige , tenant un
grand bâton à la main , plus vite que le gibier qu'ils
pourſuivent.
Après avoir parlé des avantages ſolides que les habitans
du Nord tirent de ce qui paroît un inconvénient
de leur climat , il faut dire quelque choſe des
moyens qu'ils emploient pour faire ſervir ces mêmes
inconvéniens à leur plaifir. 1
Undes amuſemens que les Ruſſes aiment le plus
pendant l'hiver , c'eſt de gliſſer du haut d'une montagne
en bas. Ils frayent une petite route ſur le côté
de la montagne en applaniſſant les petites inégalités
du terrein avec de la neige ou de la glace ; ils ſe
laiſſent enſuite gliſſer , aſſis ſur un petit fiége , & defcendent
ainſi avec une rapidité ſurprenante.
M. King a voulu connoître par lui-même cette efpèce
de divertiſſement : la ſenſation , dit-il , en eft
plus extraordinaire qu'agréable. Le mouvement eft
304 MERCURE
fi rapide qu'il fait perdre la reſpiration. C'eſt un
mélange de ſurpriſe & de crainte , affez ſemblable
à ce qu'on éprouveroit en tombant du haut d'une
maifon fans ſe faire de mal.
,
Les Ruſſes ſont fi amoureux de cet exercice , qu'à
Pétersbourg , où il n'y a point de montagnes , ils
élèvent des montagnes artificielles ſur les glaces de
la Neva où ils vont glifſfer ainſi , ſur-tout les
jours de Fêtes. Les hommes de tout état , jeunes
& vieux , riches & pauvres , prennent part à ce
divertiſſement , moyennant une bagatelle qu'ils donnent
chaque fois qu'ils defcendent à celui qui a
conſtruit la montagne. Cela reſſemble à la manière
dont on deſcend du Mont-Cénis à Lanebourg
en certains tems de l'année , & qu'on appelle la Ramaffe.
La feue Impératrice Elifabeth , qui partageoit le
goût général de fon peuple , avoit fait conſtruire pour
le même objet , à ſon Palais de Zarsko-Zelo , des
montagnes artificielles d'une forme fingulière. Ily en
avoit cinq de hauteur différente , fort près l'une de
l'autre , & fur une même direction. La ſurface toute
glacée en étoit fort unie , & l'on y avoit pratiqué des
rainures dans leſquelles ſe dirigeoient des eſpèces de
traîneaux où ſe plaçoient deux ou quatreperſonnes.
La première montagne d'où l'on partoit avoit trente
pieds de hauteur perpendiculaire. La force que le traîneau
avoit acquiſe par l'accélération du mouvement ,
lorſqu'il étoit arrivé au bas , ſuffiſoit pour le faire
remonter juſqu'au-deſſus de la ſeconde montagne ,
qui étoit de cinqou fix pieds plus baſſe , afin de compenſer
la quantité de mouvement perdue par la réfiftance&
le frottement. C'eſt la même force qui produit
les oſcillations du pendule. On traverſoit ainſi
les cinq montagnes avec une velocité fingulière , &
l'on alloit tomber par une inclination douce à une
petite iſle formée au milieu d'une pièce d'eau. Plus
:
J
DEFRANCE.
305
ils ont il y a de perſonnes dans les traîneaux , plus i
de viteſſe. Il y avoit ſous la montagne une machine
mue par des chevaux, & qui ſervoit à faire remonter
les voitures du bas en haut. Il y aune autre manière
de ſe laiſſer gliſſer du haut d'une montagne en defcendantpar
une ligne ſpirale ; mais cette manière eft
effrayante , & l'on court riſque d'être jeté hors de ſon .
fiége. :
Nous ajouterons à ces détails, que M. King a rendus
fort clairs au moyen d'une planche gravée , une
anecdote que nous avons trouvée ailleurs.
Pendant l'hiver de 1740 , qui fut très-long&trèsrigoureux
, on conftruifit à Pétersbourg un Palais de
glace de 52 p. de longueur ſur 16 de largeur &
20 de hauteur. L'architecture en étoit élégante &
régulière. Onprenoit dans la Neva lesblocs de glace
qui avoient deux à trois pieds 'd'épaiſſeur ; on les
tailloit& l'on y ſculptoit des ornemens ; & lorſqu'ils
étoient en place , on les arroſoit en dehors d'eaux
colorées qui ſe congeloient fur le champ , & formoient
des eſpèces de ſtalactites très-variées. On fir
auffi fix canons & deux mortiers , avec leurs affûts
entièrement de glace. Les canons étoient du calibre
de ceux qui portent trois livres de balle ; mais on ne
leur en donna qu'un quart de livre : on les chargea
d'unboulet d'étoupes &d'un de fonte par-deſſus. L'épreuve
s'en fit en préſence de toute la Cour : le
boulet alla percer à 60 pas une planche de deux pouces
d'épaiffeur ; & le canon , qui n'avoit pas plus de
quatre pouces d'épaiſſeur, n'éclata &ne ſe fonditpoint.
Ce fait fingulier pourroit donner quelque vraiſemblance
à ce que dit Olaus Magnus des fortifications
deglaces dontquelques Peuples du Nord avoient fait
uſage en certaines occafions.
Un autre uſage de la glace qui , au premier coupd'oeil
, paroît encore plus extraordinaire ; c'eſt celui
qu'imagina d'en faire un Phyficien Anglois en
306 MERCURE
1763. Il tailla un morceau de glace en lentille de
, pieds 9 pouces de diamètre , & 5 pouces d'épaifſeur.
Il l'expoſa aux rayons du ſoleil, & il enflamma
à7 pieds de diſtance de la poudre , du papier & d'autres
matières combustibles. Il eſt aſſez fingulier d'imaginer
qu'on pourroit mettre le feu à un magaſin à
poudre avec un morceau de glace.
( Cet Article est de M. Suard. )
GRAVURES.
Troiſième livraiſon de douze Estampes , gravées ſous
la direction de M. le Brun , Peintre , d'après
divers Tableaux des plus habiles Peintres des
Écoles Flamande & Hollandoiſe , pour en former
l'oeuvre choisi des plus célebres.
L'ENLEVEMENT de Déjanire , par le Centaure
Neffus , peint par Rubens , gravé par Schultze.
Une femme ſortant du bain , peint par Van
Mool , gravé par Blot.
Un enfant vu juſqu'aux genoux , & tenant un
jeune cerfdans ſes bras, peint par C. Maës , gravé
parMacret.
Unjeune enfant en pied , vêtu en Arménien , la
tête couverte d'un bonnet de poil , garni de plumes ,
peint par Gaf. Netscher , gravé par Hemery.
L'intérieur d'une maiſon de payſans Hellandois,
où l'on voit une femme aſſiſe , tenant un enfant ſur
fes genoux, peint par C. Bega , gravé par Guttenberg.
Un homme afſis près d'une table , chantant &
s'accompagnant avec ſon violon , peint par Eglon
Vander Neer , gravé par Lingée.
Un Cordonnier à l'ouvrage , parlant à une femme
qui eſt debout près de lui , peint par Van Tool , gravé
par Duflos lejeune.
La vue d'une voûte ſouterraine , où l'on voit di-
:
1
DEFRANCE. 307
vers animaux conduits par des payſans , peint par
Affelyn, ggrraavvéé par Weisbrood.
Une Cuisinière Hollandoiſe , vue à travers une
fenêtre , au haut de laquelle règne un ſep de vigne ,
peint par Gerard Dow , gravé par Romanet.
Unpayſage mêlé de ruines & d'animaux : on voit
fur le devant un payſan ſe lavant les pieds dans un
ruiſſeau , peint par Karel du Jardin , gravé par
Daudet.
Autre payſage bordé d'un ruiſſeau au pied d'un
vallon, & pluſieurs animaux gardés par un berger
qui eſt debout , peint par le même , gravé par Dequevauviller.
Deux Cavaliers arrêtés près d'une chaumière ,
& faiſant l'aumône à des mendians , peint par Ad.
Van Velde , gravé par Daudet.
Laquatrièmeſuiteſuivra , ainſi que les précédentes ,
qu'ona eu l'honneur deprésenteràlaREINE.
Se vend à Paris , chez BASAN & POIGNANT ,
Marchands de Tablequx & d'Estampes , rue & hôtel
Serpente.
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
LA feconde repréſentation de l'Opéra
bouffon des deux Comteſſes , n'a pas eu
moins de fuccès que la première ; & fi
elle a été beaucoup moins nombreuſe , il
ne faut l'attribuer qu'à l'exceſſive chaleur ,
qui , pendant quelques jours , a fait déferter
tous les ſpectacles. Cette raiſon les fit fermer
en 1718 pendant une ſemaine. On
en auroit pu faire autant cette année. L'in
308 MERCURE
trigue des deux Comteſſes ne vaut pas
mieux que celle des fauſſes Jumelles ; &
en général , il paroît que le fond de ces
fortes de pièces ſe reſſemble beaucoup , &
qu'elles font toutes jetées dans un même
moule. Il y a toujours un perſonnage ridicule
dont la folie prête à la muſique bouffonne.
Tel eſt le rôle du Chevalier de la
Plume dans les deux Comteſſes. C'est un
voyageur veuf , qui , tout en pleurant ſa
femme de manière à faire rire , ne laiſſe
pas de faire ſa cour à une Comteffe de
Belle- couleur , & même à ſa Femme- de-
Chambre Livietta , qui parvient à fe faire
paffer pour ſa maîtreſſe , & même à met
tre le Chevalier au point de douter laquelle
des deux eſt femme de condition
ou chambrière. Il débite à toutes deux
mille extravagances. Un certain Léandre,
amoureux de la Comteſſe , joue le perfonnage
d'un jaloux , & il a raiſon de l'être.
Car le Chevalier de la Plume , malgré ſa
folie & fes ridicules , finit par éponſer la
Comteffe , & Léandre , de dépit , épouſe
Livietta en diſant qu'il eſpère trouver en
elle piu amor , piu fenno , piu fédelta ,
plus d'amour , de bon ſens & de fidélité.
On ne s'attendoit pas à trouver là le bon
fens. Il y a pourtant dans ce mauvais cannevas
, une ſcène aſſez gaye , c'eſt celle où
le Chevalier fait l'éloge de toutes les quaDE
FRANCE .
309
lités aimables qu'avoit ſa défunte femme ,
& où la Comteſſe lui répond qu'elle n'en
aura pas moins , & qu'elle faura faire tout
ce que faiſoit ſa première épouſe ; & ,
en effet , fur chaque article , elle ſe met
à l'imiter ; & cette Pantomime dans le goût
Italien , relevée par une muſique charmante
, forme une ſcène très-agréable. On a
remis Ernelinde , Tragédie lyrique de feu
Poinfinet , muſique de M. Philidor. Nous
en parlerons dans le n° . prochain.
COMÉDIE FRANÇOISE.
!
ON a continue les repréſentations des
Barmécides , qui ont toujours été très-applaudies
, quoiqu'elles n'ayent pas été trèsnombreuſes.
Si l'affluence des ſpectateurs n'a
pas été grande, lesdéfauts de la Pièce peuvent
ſans doute enêtre cauſe ;mais indépendammentdu
déſavantage de la ſaiſon , il eſt difficiledeſediffimuler
qu'unconcours decirconftances
défavorables , telles qu'on n'en a jamais
raſſemblées contre aucun Ecrivain ,
tous les refforts mis en oeuvre pour aliéner
le Public, & étouffer l'Ouvrage & l'Auteur,
ont dû nuire beaucoup à ce premier effet ,
toujours ſi déciſif pour une Pièce de Théâtre
, & que j'ai été traité & jugé comme
310
MERCURE
nul autre ne l'aurait été. Je pourrai en parler
ailleurs ; mais il faut ici m'oublier pour
ne voir que monOuvrage. Il faut , pendant
qu'on fait tout ce qu'il eſt poſſible pour
m'oter le courage , avoir celui de me juger.
Il faut travailler tandis qu'on me perfécute
, & fonger à faire mieux , ſans attendre
plus de juſtice.
Je ne donnerai point encore une analyſe
complettede ma Tragédie, parce que, dans
ce moment-ci , je m'occupe à la corriger.
Mais je rendrai compte de l'impreſſion
qu'elle m'a faite , &de tous les défauts qui
m'ont frappé. J'ignore quelle difpofition
apportent les Auteurs Dramatiques à la
repréſentation de leurs Ouvrages ; tout ce
que je fais , c'eſt que quand j'ai vu le mien
fur la Scène , je n'en ai guères vu que les
fautes. Ce n'eſt pas que le rôle d'Aaron ,
le caractère de Barmécide , le développement
de ſes motifs au quatrième Acte
la Scène entre Amoraflau & le Calife au
ſecond , & enfin le cinquième , ne m'euſſent
fait quelque plaiſir dans la Pièce d'un autre ;
mais je le répète , tout occupé de ce qui
manque , je jouis fort peu de ce qui peut
*être louable ; & le rôle de Semire entièrement
facriñé , une Scène de Confidente qui
ouvre très froidement le ſecond Acte , la
langueur du quatrième , fait , comme en
l'a très-bien dit , aux dépens du troisième;
,
DEFRANCE. 311
,
l'action arrêtée dans cette grande Scène
que les détails ont foutenue , & qui est trop
longue de la moitié ; toutes ces fautes graves
ſans parler d'autres moins importantes
: voilà tout ce que j'ai apperçu. A l'égard
de ceux qui ſeroient tentés de me dire
qu'il falloit l'appercevoir plutôt , je leur répondrai
que le Théâtre eſt le ſeul miroir
où l'Auteur Dramatique puiſſe ſe voir tel
qu'il eſt. Les ſeules leçons vraiment utiles
que l'on puiffe recevoir dans cet art , c'eſt
le public aſſemblé qui les donne , & l'on eft
joué une fois en dix ans ! Toutes ces fautes
tiennent à une feule qui en a été le princi-
7 pe. J'eſpère y remédier , & peut-être à l'impreffion
& à la repriſe , aura-t- on moins de
reproches à me faire , fur-tout ſi l'on daigne
me ſavoir quelque gré de ma docilité &
de mes efforts. 21
COMÉDIE ITALIENNE.
On continue toujours avec le même ſuccès
les repréſentations du Jugement de
Midas.
J
1
312 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE à M. PANCKOUCKE .
A Paris , ce 15 Juillet 1778.
MONSIEUR ,
,
Un bruit accrédité par quelques papiers publics
étrangers , s'étant répandu dans Paris, que le coeur
de feu M. de Voltaire avoit été diſtrait de fon corps,
pour qu'il lui fût fait des obfèques particulières ;
Nous , ſes neveux , plus proches parens mâles , par
conféquent chargés du ſoin de ſes funérailles , afſurons
, comme nous l'avons déja fait dans une proteſftation
publique déposée chez Me Dutertre , Notaire
& ſignée de toutes les Parties intéreſſées , que le
Teftament de feu M. de Voltaire , ni aucun écrit
émanéde lui , n'indiquent qu'il ait jamais voulu que
cette diſtraction fût faite en faveur de qui que ceſoit
, ni d'aucun Monastère ni d'aucune Eglife ; que
nous n'y avons point conſenti , ni pu , ni dû y conſentir
; que le Procès-verbal d'ouverture & d'embaumement
dépoſé chez le même Notaire , ne fait aucune
mention de cette prétendue diſtraction , &
qu'il ne paroît aucun acte qui en faffe foi ; & que
dansdepareilles circonstances , ce qui pourroitavoir
été entrepris à cet égard ſeroit abſolument illégal ;
que ce qui pourroit avoir été diſtrait du corps de
M. de Voltaire ſans aucune des formalités indiſpenſables
, ne ſeroit fufceptible d'aucun honneur funèbre.
Nous vous prions , Monfieur, pour l'intérêt de
l'ordre public & de la vérité , d'inférer cette affertion
dans le prochain Mercure ; nous ſommes trèsparfaitement
, Monfieur,
Vos très-humbles & trèsobéiſſans
ſerviteurs , l'Abbé
MIGNOT , DE DAMPIERRE,
D'HORNOΥ .
JOURNAL
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
-
:
TURQUIE.
De CONSTANTINOPLE , le s Juin.
LEE
Capitan - Bacha eſt encore dans le canal , avec
la flotte deſtinée pour la mer Noire ; les vents contraires
l'ont d'abord retenu : on prétend aujourd'hui
qu'il l'eſt par l'attente de ſes derniers ordres. Le
Gouvernement ne paroît pas encore décidé ſur ceux
qu'il lui donnera. Il eſt toujours partagé ſur le parti
àprendre relativement à la Crimée ; on ne peut
guère parvenir à y affoiblir les Ruſſes qu'en leur
déclarant la guerre , & il faudroit qu'elle fût heureuſe;
on doute & l'on craint. Dans cet état , on préféreroit
un accommodement ; mais l'orgueil Ottoman
prêt à céder ſur bien des points importants ,
ade la peine à ſe réſoudre à reconnoître le Chan
Sahim-Guéray. Ces diſcuſſions ont fait l'objet d'une
aſſemblée des principaux Membres du Divan & de
pluſieurs gens de loi , qui ſe réunirent le 25 du mois
dernier , à Kourou-Chieſmé , maiſon de plaiſance
du Mufti. Le Grand-Viſir , le Reis- Effendi & Abdoulréſak-
Effendi s'y trouvèrent ; on ignore ce qui
fut décidé , & on ſeroit tenté de croire qu'on n'y
convint de rien , puiſque la flotte eſt encore immobile.
Cette inaction commence à devenir funeſte
aux équipages : la peſte qui continue ſes ravages ,
les a attaqués , & il meurt tous les jours quelques
hommes ſur nos vaiſſeaux , qui en ſortant de nos
25 Juillet 1778 .
( 314 )
caux , iront probablement porter la contagion dans
tous les lieux où ils aborderont.
Selon des lettres de Syrie , Ismaël -Bey contraintde
fortir du Caire , a pris la route de Seyde , avec ſes
richeſſes & 4 à sooo hommes pour les défendre : il
eſpère beaucoup de Gedzar - Bacha ; mais on craint
qu'il ne ſoit tôt ou tard la victime de ſa confiance.
Les mêmes lettres portent que les chemins entre
Alep & Alexandrie ſont tellement infeſtés de brigands
, que les Européens ne peuvent plus faire
tranſporter leurs marchandises par les caravanes ;
cet inconvénient arrête le cours du commerce , retarde
le départ des vaiſſeaux pour l'Europe , & occafionne
des pertes confidérables .
RUSSIE.
De PÉTERSBOURG , le 10 Juin.
On est encore dans l'incertitude ſur la manière
dont ſe termineront nos différends avec la Porte ;
depuis quelque tems les nouvelles ſont fort diverſes
& fort contradictoires : le bruit du jour annonce la
rupture comme inévitable ; peut - être demain s'en
répandra-t- il de plus favorables à la paix.
On s'attend à voir la guerre éclater inceſſamment
en Allemagne ; les couriers de Vienne & de Berlin -
ſe ſuccèdent ſans interruption dans cette Capitale.
Le 4 de ce mois le maître des poſtes de Grodno en
Pologne arriva ici avec des dépêches de la première
de ces Cours ; le courier qui les avoit portées de
Vienne juſqu'àGrodno , avoit été frappé dans cette
villed'un coup d'apoplexie ; & le maître des poſtes
ſe chargea de ſes paquets qu'il a remis lui-même au
Miniftre Autrichien ici : il a été réexpédié peu de
jours après ſon arrivée.
F Selon des lettres de Czernowitz dans le district
de Bukowine', nos troupes ont formé auprès de
( 315 )
Kaminieck un cordon qui s'étend juſqu'à Kunderize.
Son objet eſt d'empêcher les ravages de la peſte qui
menacent de s'étendre de ces côtés , & de réprimer
une multitude de Turcs qui infeſtent ces contrées
par leurs brigandages , en pillant indiſtinctement les
amis & les ennemis . Ce même cordon a ordre de
veiller auſſi ſur les tranſports des beftiaux , parce
qu'il règne dans pluſieurs endroits des épizooties
dont on craint les ſuites .
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 27 Juin.
Les troupes qui compoſent le camp affemblé
près de cette Capitale , ſe ſont ſéparées le 25 pour
rentrer dans leurs garniſons. Parmi les étrangers
que la curioſité avoit amenés ici , on a reconnu le
Roi de Suède , qui voulant s'épargner l'ennui des
honneurs d'étiquette , a gardé l'incognito , ſans ſe
cacher à notre Souverain , avec lequel il dîna le 25
à Fridérichsberg , à une table de huit couverts ,
remplis par les deux Monarques , la Reine mère
le Prince Royal , le Prince Frédéric & la Princeſſe
ſon épouſe , le Duc Ferdinand de Brunswick , & le
Prince de Bevern. Après le dîner , S. M. Suédoiſe
prit congé du Roi & de la famille Royale , & partit
à cheval. A quelque diſtance de Friderichsberg , il
trouva ſon Miniſtre réſident ici, avec une voiture ,
dans laquelle il entra & ſe rendit à Elſeneur , où il
arriva le 24 à 3 heures du matin. Il s'arrêta devant
la porte de ſon conful dans cette ville , & s'entretint
avec lui pendant quelques momens ſans deſcendre
de carroſſe. Il alla enſuite au port , où le Vice-
Amiral Danois , M. Schindel , vint lui annoncer
qu'il avoit préparé une chaloupe pour le conduire
aElfingbourg . Ce Prince le remercia , en lui diſant
que S. M. Danoiſe lui avoit permis de traverſer
,
Ο 2
( 316 )
Ie Sund dans ſa propre barque. Il ſe mit en effer
dans une barque de pêcheur , qui le tranſporta ſur
les côtes de Suède. Ce Monarque va faire la revue
de ſes troupes en Scanie , où il y aura un camp. On
dit qu'il y a invité le Duc Ferdinand de Brunswick ,
& le Prince de Bevern , qui ſont déja partis pour s'y
rendre. Il étoit accompagné du Comte de Loewenhaupt,
& de cinq autres Officiers Suédois qui
font repartis par un autre chemin.
,
On ſe propoſe de porter les forces de terre de
Danemarck & de Norwege , à 78,695 hommes ;
on les complettera ſucceſſivement juſqu'a ce qu'elles
foient à ce nombre. Voici l'état qu'on en publie
d'avance. Il y aura en Dannemarck 6337 hommes
de cavalerie , 33,646 d'infanterie , & 1308 de milices.
La cavalerie en Norwege , ſera de 4495 hommes
, l'infanterie de 29,122 ; le corps de l'artillerie
&du génie , formera 3789 hommes.
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 30 Juin.
,
L'OUVERTURE de la Diète eſt fixée au s Oс-
tobre prochain ; les Diétines qui doivent la précéder
s'aſſembleront le 17 Août. Les univerſaux néceſſaires
n'ont été expédiés que depuis quelques jours.
Undes premiers objets qui ſera mis ſous les yeux
de la République aſſemblée , eſt le Code de Loix
dont la rédaction avoit été confiée au Comte Zamoïsky
, ci -devant Grand - Chancelier de la Couronne
: il s'eſt occupé de cet important ouvrage , qui
eſt achevé & diviſé en trois volumes , dont le premier
eſt conſacré aux perſonnes , le ſecond aux choſes
, &le troiſième aux formes. Le premier eſt déja
forti de deſſous preſſe; il ne ſera publié , que lorfqu'il
aura eu la ſanction de l'aſſemblée de la Nation,
-
( 317 )
Le projet d'employer aux beſoins publics les tevenus
immenfes de nos Abbayes , a fait beaucoup
de bruit , & donné lieu à beaucoup de plaintes & à
beaucoup de ſpéculations. Parmi les dernières , on
doit diftinguer un travail affez curieux , qu'on dit
exact , & dont voici le réſultat. On a évalué le
nombre des villages dans le Royaume de Pologne ,
à 250,560. Le Roi& la Nobleſle en poſsèdent 90,000;
il en appartient 100,010 aux Evêques & aux Chanoines
, & 60,550 aux Prêtres réguliers & aux
Couvents. Selon ce calcul , à 19,440 villages près ,
le Clergé poſsède les deux tiers de ceux de ce
Royaume ; auſſi y est- il puiſſamment riche. Quand
il n'y auroit dans chaque village , abſtraction faite
des hommes libres , que to payſans , faiſant partie de
la propriété de leurs maîtres , & qu'on ne tireroit de
chacun deux que 10 gros de Pologne , cela feroit la
fomme de 835,200 florins. Si dans les cas de néceflité
chaque village fourniſſoit un homme , on formeroit
une armée de 250,560 hommes. Avec une
pareille population , ſi cet infortuné Royaume avoit
ſuivi les principes d'une ſaine politique , & imité
la ſageſſe du Gouvernement des autres Etats , il n'auroit
pas vu arriver la révolution qu'il vient d'éprouver
, & qui a étonné l'Europe , qui n'a fait aucun
mouvement pour l'empêcher.
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , les Juillet.
Le nombre des Couriers que l'on voit arriver ici
depuis quelque temps ; les ordres qui ſe donnent en
conféquence , annoncent que la guerre eft fur le point
d'éclater. On a commencé à cuire 16,000 liv. de
biſcuit ,dont la pâte eſt faite de façon qu'on peut le
conſerver pluſieurs années , ſans craindre qu'il ne
Yegâte. Ilpart journellement de cette Capitale des
03
(318 )
chariots de tranſport , & des troupeaux de bosufs
qu'on conduit à nos armées. On vient de faire im.
primer & de diftribuer dans toutes les Egliſes , une
prière particulière , pour demander au ciel de bénir
les armes Impériales & la conſervation de l'Empereur.
Selon les derniers avis de Bohême , on apprend
que S. M. I. vient de créer un Ordre du mérite , qui
fera la récompenſe des bas Officiers & foldats qui ſe
diftingueront ; aux marques honorifiques de cet
Ordre , on joindra une augmentation de paye , qui
ſera de 4 florins par mois pour les premiers , & de
2pour les ſeconds.
On lit dans les mêmes lettres l'anecdote ſuivante.
L'Empereur étant à Horſchitz en Bohême , accompagné
de l'Archiduc Maximilien & des Généraux de
Loudohn & de Lafcy , une femme ſe jetta à ſes
pieds & lui préſenta un placet en pleurant. On lui
avoit enlevé ſes deux fils pour en faire des ſoldats ,
&les dangers qui menaçoient leurs jours en cas de
guerre , étoient la cauſe de ſes pleurs & de ſes alarmes
. Ce n'eſt que cela , lui dit l'Empereur en riant ;
maismabonne , ſongez- vous quej'ai aufli ma mère
àVienne ? comme vous , elle a deux fils à l'armée. II
ne lui rendit pas les ſiens ; mais il lui donna quelques
ducats pour la conſoler.
M. Collin , Conſeiller de la Régence de la Baffe-
Autriche , Médecin ordinaire de l'Hopital Pazmannien
, Membre de la Société de Harlem , vient de
découvrir un remède qu'il a éprouvé avec ſuccès ſur
pluſieurs hydropiques. Son deſſein étoit de le publier
avec des obſervations ; des occupations graves l'ont
empêché de mettre en ordre ces dernières ; en atrendant
qu'il le puiſſe , il s'empreſſe de l'annoncer
dans les feuilles publiques. La plante qu'il employe
eſt la Laituefauvage , en Allemad Wilder Lattig ;
en Latin Lactuca viroſa. Lactuca foliis horisontalibus
carina aculeolatus dentatis. Caulis inferne
aculeatus. Folia fagittata ſeſſilia margine & in
( 319 )
primis carina aculeolatis. LINN. Sift . nat. Edit. 13 .
Onprépare un extrait du jus exprimé , dépuré &
clarifié de cette plante , dont la doſe eſt différente
felon les circonstances . Il évacue les eaux , donne
de l'appétit , & ne cauſe aucun dérangement dans le
corps.
De HAMBOURG , le 8 Juillet .
La guerre , après fix mois de négociations entrepriſes
pour l'écarter, paroîtà préſent décidée ,&peutêtre
dans ce moment a-t- elle déja éclaté : toutes les
lettres portent que la Cour de Vienne les avoit rompues
dès le 24 du mois dernier , par la note qu'elle
fit remettre alors à M. le Baron de Riedeſel ; le Roi
de Pruſſe les a continuées , dit- on , juſqu'au 3 de ce
mois ; mais avant cette époque ſon parti paroiſſoit
déja pris . » Le 29 Juin , écrit- on de Berlin , il eſt
arrivé au Prince Henri un courier envoyé par le
Roi & ſuivi de pluſieurs autres exprès qui ſont arrivés
ſucceſſivement : le 30 avant midi le Prince donna
ordre de fermer les portes de la ville : on en avoit
expédié de pareils à Spandau , à Potsdam & ail--
leurs , où ils furent exécutés : on laiſſoit entrer tout
le monde , mais perſonne n'avoit la liberté de fortir .
Tous les Généraux s'aſſemblèrent chez S. A. R. On
apprit le ſoir que les troupes avoient été averties
qu'elles devoient ſe mettre en route le lendemain à
4heures du matin. Elles partirent en effet , à l'exception
du régiment de Hollhoſtel & de quelques
efcadrons de Lottum , dragons , deſtinés à eſcorter.
la caifle militaire & les équipages , avec lesquels
ils ſuivirent l'armée la nuit ſuivante. Le corps aux
ordres du Général de Mollendorf , cantonné aux environs
de Beſekow & de Storkau ſe mit en marche
24 heures avant le tems fixé , pour arriver le 3 auprès
de Dreſde , où le Prince Henri étoit attendu le 4
avec toute fon armée qui a ſéjourné à Groſſenhayer".
( 320 )
Les mêmes lettres annoncent ledépart du Comte
de Cobenzel , Miniſtre de l'Empereur , à Berlin , &
le rappel du Baron de Riedeſel , Miniſtre de Pruſſe ,
à Vienne. Le premier avoit déja averti tous ceux
qui avoient quelque prétention à ſa charge ou à
celles de ſes Officiers & autres domeſtiques , de ſe
préſenter à ſon Intendant avant le 8 de ce mois.
Le 3 on lui avoit ſignifié que les négociations étoient
rompues , & le 4 on fit la même déclaration aux
Miniſtres étrangers , en leur notifiant le rappel du
Baron de Riedeſel : on leur remit auffi une copie
du Manifeſte du Roi de Pruſſe. Cette pièce importante
doit trouver une place ici.
>> Le Roi s'étoit flatté depuis la paix de Hubertzbourg
de pouvoir vivre dans une harmonie conftante
avec la Cour de Vienne. S. M. a employé
dans cette vue tous les moyens poſſibles pour cultiver
l'amitié de l'Empereur des Romains &de S. M. l'Impératrice
- Reine de Hongrie & de Bohême. C'eſt
avec un regret d'autant plus ſenſible , qu'elle voit
cette bonne harmonie altérée par le démembrement
inattendu de la Bavière , que la Cour de Vienne a
entrepris après la mort du dernier Electeur de ce
nom. S. M. ne pouvoit regarder ce démembrement
que comme diametralement oppoſé à la justice , aux
droits recounus des plus proches héritiers du fief &
de l'alleu de Bavière , ainſi qu'à la sûreté , à la liberté
& à toute la conſtitution de l'Empire Germanique.
Elle a fait faire des repréſentations amicales
& ſouvent réitérées à L. M I. & R. pour les faire
revenir de leurs deſſeins. Il en eſt réſulté des explications
, des diſcuſſions & des négociations de longue
durée. Mais tout ayant éte inutile ; les repréſentations
du Roi n'ayant produit d'autre effet que celui
d'un armement général , & les choſes étant venues à
ladernière extrémité , S. M. ne ſauroit ſe diſpenſer
plus long- tems d'expoſer aux Puiſſances de l'Europe
, aux Etats de l'Empire & au Public en général ,
-
( 321 )
lesjuſtes motifs qui l'engagent à s'oppoſer au dé
membrement de la Bavière , & à ſe porter au ſecours
des opprimés , en faiſant précéder cet Expoſé
du recit fidèle de ce qui s'eſt paffé juſqu'ici dans
cette affaire intéreſſante & en yjoignant des pièces
juſtificatives.
>> Maximilien Joſeph , Electeur & Duc de Bavière
, étant mort le 30 Décembre 1777 , ſans laiffer
des deſcendans , & la ligne Wilhelmine ou Ludovicienne
de la Maiſon de Bavière ayant été éteinte ,
M. l'Electeur Palatin , comme le plus proche Agnat ,
prit le même jour poſſeſſion de tous les Pays
délaiflés par ce Prince , au moyen d'une Patente ,
qui fut publiée en ſon nom. Perſonne ne pouvoit
douter , d'après la qualité notoire de cette Succeflion ,
que l'Electeur Palatin en conſerveroit la poffeſſion
entière , à l'exception de ce que les Héritiers Allodiaux
pouvoient en prétendre. Mais à la mi- Janvier
1778 on apprit de tous côtés , que S. M. l'Impératrice-
Reine avoit fait occuper par ſes troupes une
grande partie de la Bavière , & qu'Elle avoit fait une
convention là-deſſus avec l'Electeur Palatin . Le Chancelier
de la Cour , Prince de Kaunitz-Rietberg remit
auſſi le 20 Janvier , au Baron de Riedeſel , Envoyé
du Roi à la Cour Impériale comme aux autres
Miniſtres des Cours étrangères réfidans à Vienne ,
une Note , dont la ſubſtance portoit : >> Que S. M.
> l'Impératrice-Reine avoit des droits fur la fuccef-
>> ſionBavaroiſe, qui dérivoient du chef de réverſion
>>d>es fiefs de Bohême , d'une Expectative ſur le
>> Comté de Mindelheim on Suabe , & d'une In-
> veſtiture effective donnée par l'Empereur Sigif-
>> mond à la Maiſon d'Autriche; que l'Electeur Pala-
>> tin avoit reconnu ces droits ; que S. M. l'Impératrice
- Reine avoit à la vérité fait marcher un
> corps ſuffiſant de troupes vers la Bavière , parce
> que l'Electeur Palatin avoit pris poſſeſſion de tous
les Etats de Bavière , mais que peu après tout
د
( 322 )
>> mal-entendu ayant été levé , on en avoit rappellé
la plus grande partie , & on n'y avoit laiffé que
>> le nombre néceſſaire pour la priſe depoffeffion «.
>> Le Roi reçut cette communication avec reconnoiffance
; mais d'après les notions générales , que
S. M. avoit de la nature de la Succetſion de Bavière
, Elle ne put s'empêcher de faire remettre à la
Cour de Vienne par ſon Envoyé , le Baron de Riedeſel
, le 7 de Février une Note ( 1) , pour lui communiquer
amicalement quelques réflexions & doutes
: >> Sur ce que la Couronne de Bohême vouloit
>> regarder comme des Fiefs dévolus à elle des Dif
>> tricts du Haut- Palatinat , dont le retour avoit été
>> ſans exception quelconque aſſuré par la Paix de
>> Westphalie à la Maiſon Palatine , au défaut de
>> celle de Bavière ; comment une Expectative Impé.
>> riale , donnée ſans le conſentement de l'Empire ,
>>>pouvoit-elle démembrer un Duché & Electorat
>> appartenant à toutes les Branches de la Maiſon
,
Palatine en vertu du Traité de Pavie , de la Bulle
>>>d'Or & de la Paix de Westphalie ; comment l'E-
>> lecteur Palatin avoit-il pu tranſiger ſur des objets
>> pareils , & céder à une Maiſon Etrangère une
>> partie ſi importante de l'ancien Patrimoine de
>> ſa Maiſon au préjudice des branches Palati-
>> nes collatérales & des héritiers allodiaux " . On
ajouta , >> Que comme S. M. l'Empereur avoit
> fait faifir quelques Districts de la Bavière , qu'elle
>regardoit comme fiefs vacans de l'Empire , on
>> eſpéroit que l'intention de S. M. I. ne ſeroit pas
>>de continuer àles occuper par des troupes de ſa
>> Maiſon , ni d'en diſpoſer autrement qu'avec la
>>concurrence de l'Empire , en conformité de l'Article
II de ſa Capitulation ; que le Roi , comme
>>Prince de l'Empire , ne pouvoit pas être indiffé-
(1) Nous avons donné ſucceſſivement toutes ces notes
dans le tems.
( 323 )
>> rent à la vue d'arrangemens ſi ſinguliers , qui pa-
>> roiſſoient influer d'une manière ſi défavantageuſe
>> fur la conſervation du ſyſtême de l'Empire ; que
>> S. M. attendoit de la justice &de la grandeur d'ame
>> de L. M. I. qu'Elles ſe prêteroient à des explica-
>> tions amicales , pour trouver les moyens d'arran-
>> ger la Succeffion de Bavière d'une manière con-
>>> forme aux droits des différentes Parties intéreſſées
>>& aux conſtitutions du Corps Germanique ".
>>>Le Prince de Kaunitz donna pour réponſe au Baron
de Riedeſel , la Note du 16 Février , qui devoit
ſervir à lever les doutes & les objections faites de
la part du Roi.
د
>> S. M. ſe trouva fi per convaincue par les raiſons
contenues dans cette réponſe , qu'Elle ſe crut obligée
de faire remettre à la Cour de Vienne , le 19
Mars un nouveau Mémoire , dans lequel on a démontré
en précis , mais d'une manière convaincante ,
l'inſuffifancedes prétentions de S. M. l'Impératrice-
Reine ſur la Bavière , & où S. M. requiert à la fin
instamment L. M. I. > de remettre les choſes dans
>> l'état où elles ont éré à la mort de l'Electeur de
>>Bavière , & de ſe prêter à des voies de conciliation ,
>>pa>r leſquelles on puiſſe arranger la Succeſſion de
>> la Bavière d'une manière propre à conferver l'e-
>> quilibre de l'Empire , ainſi que ſes Conſtitutions &
>>>la Paix de Westphalie , & à aſſurer les droits& les
> intérêts de l'Electeur de Saxe , des Princes Palatins
» & des Ducs Mecklenbourg ". Tous ces Princes
ayant pendant cette intervalle reclamé l'intervention
du Roi , ce fut un motif de plus pour S. M.
de réitérer ſes repréſentations.
ככ
>> La Cour Impériale jugea à propos de repliquer par
la Note du 1er Avril >> Qu'elle n'entreroit plus dans
>> aucune diſcuſſion de ſes droits ; qu'elle ne ſe déſiſ-
>> teroit pas de ſes poffeffions légalement acquiſes ;
>> que justice ſeroit rendue à ceux qui auroient à
>> prétendre , mais que S. M. l'Impératrice - Reine
06
( 324 )
>> n'admettroit pas , qu'un Prince de l'Empire s'ar-
>> roge de s'établir en Juge ou Tuteur de ſes co-
>> Etats & de conteſter ſes droits ; qu'elle ſauroit ſe
>> défendre & même attaquer celui , quife mettroit
» dans le cas ; que cependant elle adopteroit tout
>> moyen admiſſible , que l'on pourroit juger propre
>> àmaintenir la tranquillité générale «.
>>Q>uoique cette réponſe fût auſſi extraordinaire que
peu fondée , & qu'elle reſſemblat à une déclaration
de guerre , le Roi voulant pourtant obſerver toute la
modération poífible , S. M. fit remettre le 22 Avril
à la Cour de Vienne une nouvelle Note , par laquelle
on prouva & déclara : >> Que S. M. ne méri-
>> toit pas les reproches qu'on lui faiſoit ; qu'elle ne
>> prétendoit pas s'ériger en Juge ni Tuteur de ſes
>> co-Etats , mais qu'Elle ſe croyoit auſſi autoriſée&
>>m>ême obligée à réclamer contre le démembre-
>> ment arbitraire & ouvertement injuſte de la Suc-
>>ceffion de Bavière ;que le maintien de la tranquil-
>>>lité générale & de la bonne intelligence entre les
>> deux Cours ne lui tenoit pas moins à coeur qu'à
» L. M. I.; mais qu'Elle croyoit devoir attendre
>> que la Courde Vienne , qui s'étoit mise en pof-
»feſſion des objets en litige , s'expliquât ſur les
>>mo>yens , qu'elle regardoit comme admiſſibles pour
>> régler la Succeſſion de Bavière «.
Le Prince de Kaunitz a répondu à cette Note , par
un Mémoire du 7 de Mai , àla ſuite duquel ſe trouve
une analyſe ou réfutation des deux Notes de la Cour
de Berlin du 9 Mars & du 28 Avril, Dans le Mémoire
du 7 Mai même on s'efforce d'établir ;>> Que
>> S. M. l'Empereur n'avoit rien fait d'illégal dans
>> l'affaire de Bavière; que l'Electeur Palatin ne ré-
>>c>l>amoit point contre ſa tranſaction ;que S. M.
>> l'Impératrice-Reine ne s'oppoſoit pas aux préten-
>>> tions de l'Electeur de Saxe & des Ducs de Mес-
>>> klenbourg , & que le Duc de Deux-Ponts ne pou-
>> vant avoir un droit d'agir que lorſque la ligne de
:
( 325 )
>>Su>lzbach ſeroit éteinte , on l'invitoit néanmoins de
>> produire ſes griefs , afin que ſes droits fuſſent exa-
>>>minés conjointement avec les prétentions de l'Im-
>> pératrice-Reine , & qu'une déciſion légale pût mer-
>> tre fin à la conteſtation qu'il avoit jugé à propos
>> d'élever ".
>>>Le Publicimpartial reconnoîtra ailément , que ces
généralités & la provocation apparente à une déciſion
légale , ne prouvent rien en faveur de la Cour
de Vienne , auffi long-tems qu'elle ſe maintientdans
la poſſeſſion de l'objet litigieux qu'elle a ufurpé d'autorité
privée , & auffi long- tems qu'on n'a pas réglé
d'une maniere légale , par quelque Tribunal
compétant & impartial , la conteftation entre elle &
le Duc de Deux-Ponts , ainſi que l'Electeur de Saxe ,
qui doit être diſcutée & décidée , S. M. l'Empereur
ne pouvant pas être Juge dans ſa propre cauſe.
>>Le Roi ayant auſſi fait requérir les Etats de l'Empire
par ſon Miniſtre à la Dière , le Baron de Schwart
zenau , de ſe joindre à S. M. pour faire des repréſentations
convenables à L. M. I. fur la tournure
fingulière de l'affaire de Bavière , afin de le porter
à la faire régler d'une manière conforme à la juſtice,
le Miniſtre d'Autriche en a pris occaſion d'y
répondre le 10 Avril par une Déclaration verbale ,
mais imprimée en même- tems , &dans laquelle , au
lieu de toucher le fond de l'affaire & de justifier les
prétentions de ſa Cour , il n'a fait que lancer des
ſarcaſmes peu relevans , & établir , pour état de
queſtion , des principes généraux , tels que ceux- ci :
Que chaque Etat de l'Empire étoit en droit de
>> faire valoir ſes prétentions ; qu'on ne ſauroit le
>>f>aire que par une décifion légale ou par une tranſaction
avec les parties intéreſſées ; que l'Impératrice-
Reine avoit choisi la dernière voie en tran-
>>f>igeant avec l'Electeur Palatin ; qu'elle ne man-
>>queroit pas au Duc de Deux-Ponts & à l'Electeur
>>de Saxe dans la voie de la juſtice ou de la compo-
20
( 326 )
fition ; mais qu'elle ne pouvoit pas reconnoître le
>>Tribunal & les déciſions du Roi de Pruſſe , ni per-
>> mettre qu'un troiſième Etat de l'Empire s'élève.
>>contre uneconvention & dans une affaire qui ne
>> le regardoit pas «.
L'abondance des matières nous force à remettre
la ſuite de ce Manifeſte , qui est très - étendu , à l'ordinaire
prochain. Il a fait évanouir toutes les efpérances
de paix , & felon plufieurs avis les troupes
des deux Puiffances ſont en mouvement ,.& peutêtre
ont- elles déja commencé les hoftilités. Quelques
lettres portent que dès le 4de ce mois le Roi de
Pruſſe a marché à la tête de ſon armée ; les
unes lui font prendre la route de la Bohême , les
autres de la Moravie : le Prince Henri de Prufſe a
paffé l'Elbe le 7. Les évènemens ne peuvent manquer
d'être intéreſſans & prochains : on remarque dans
cette circonſtance que le voeu général de l'Empire
ne paroît pas être pour ſon chef, dont l'entrepriſe
ſur la Bavière excite ſes inquiétudes , & que la plupartdes
Membres duCorpsGGeermanique ont envain
eſſayé de l'engager à conferver la paix , en évacuant
les parties de ce pays qu'il a occupés. Pluſieurs avis
qui ne font peut-être pas fondés , parce qu'ils partent
de lieux où l'on a intérêt de ne pas voir la fituation
de la Maiſon d'Autriche telle qu'elle eſt , ou de
la préſenter ſous le jour le moins favorable , annoncent
qu'en commençant la guerre , elle manque d'argent
; on l'infère des négociations qu'elle a fait
faire à Bruxelles , à Gênes , à Amſterdam , Berne ,
& dans cette ville pour des emprunts , qui n'ont
réuſſi qu'en partie , & qui ont été faits à des conditions
onéreuſes : ce qui a nui à leur ſuccès , c'eſt
qu'elle a payé déja en papier les livraiſons pour fon
armée; & les hommes à argent ont ferré le leur de
peur de le recouvrer difficilement à la fin d'une guerre
qui ne peut pas rétablir les finances .
Dans ce moment , prévu depuis ſi long - tems ,
( 327 )
on s'attend à un embrâſement général : on croit que
plufieurs Puiſſances prendront part à la guerre d'Allemagne.
Les préparatifs qui ſe font dans la Heſſe
font prévoir que les troupes de cette Principauté
y feront employées ; tous les régimens y font mis fur
le pied des troupes Prufſiennes : tous les ponts ſur
la Fulde , la Nidda & la Werra , ceux même qui
ſont dans la Vétéravie ſont réparés. On aflure que
30,000 Ruſſes ſont en marche pour joindre les armées
Pruffiennes ; cela ſuppoſeroit que la paix de
cette Puiſſance avec la Porte eſt décidée : on préſume
que ſi elle envoie des troupes en Allemagne , les
autres Etats du nord ne reſteront pas ſpectateurs
indifférens des évènemens. Les préparatifs que l'on
fait dans l'Electorat de Hanovre , où l'on raffemble
3000 hommes , & un train proportionné d'artillerie
, ne paroiſſent pas deſtinés pour l'Amérique.
Dans la circonstance préſente , l'Angleterre hors
d'état de faire face aux François ſur mer , cherche
ſans doute à les engager dans une guerre étrangère
pour diviſer leurs efforts , & les redouter moins. Si
elley prend part , même en renonçant à toutes ſes
eſpérances ſur l'Amérique ce ne ſera que pour
forcer ſes ennemis à l'imiter , & leur intérêt ſera
toujours de la laiſſer s'y embarquer ſeule.
:
,
De RATISBONNE , le 9 Juillet.
La rupture des négociations entre les Cours de
Vienne & de Berlin , fait attendre chaque jour la
nouvelle de quelque hoftilités entre les armées des
deux Puiſſances; on dit que la dernière propoſition
que l'Empereur avoit faite , étoit celle-ci : >> Sa Maiſon
reſteroit en poſſeſſion de la partie de la Bavière
qu'il avoit fait occuper , tant que l'Electeur Palatin
vivroit. A la mort de ce Prince , s'il ne laiſſoit point
d'enfans mâles , pour ne porter aucun préjudice aux
droits du Duc des Deux-Ponts , ſon héritier , on
( 328 )
foumettroit les prétentions réciproques à la déciſion
de l'Empire «. Le Roi de Pruſſe a répondu , dit-on ,
qu'il étoit plus fimple & plus convenable , de faire
aujourd'hui ce que l'on ſe propoſoit de faire plus
tard.
On aſſure que l'Electeur Palatin , qui eſt retourné
à Manheim , ſe propoſe de revenir inceſſamment à
Munichi , & d'y faire la réſidence. Cette nouvelle
a fort affligé les habitans de ſon ancienne réſidence
, qui ne peuvent que perdie beaucoup en effet
par l'éloignement de leur Souverain.
On apprend de Berlin , que le Prince Beloſelski ,
Miniſtre de la Cour de Ruffie à celle de Dreſde
ayant paſſé dans cette Capitale pour ſe rendre à Spa ,
y a été ſurpris peu de jours après ſon arrivée , d'une
attaque d'apoplexie dont il n'eſt point encore retabli.
Les mêmes lettres donnent les détails ſuivans de
la mort de Mylord Marſchal. Il eſt mort âgé de
93 ans , après quarante jours de fièvre continue.
Pendant les 8 derniers de ſa maladie , il a beaucoup
fouffert , mais le mal ne lui fit rien perdre de ſa
tranquillité& de ſa gaîté. Il fit prier l'Envoyé d'Angleterre
, M. Ellen, de le venir voir ; & dès qu'il
entra , il lui demanda ſes ordres pour le Comte de
Chatham , qu'il ne tarderoit pas à aller voir. Il a fait
lui-même l'arrangement de les obsèques , pour lefquelles
il a fixé la ſomme de quatre louis. Je ne
veux pas , diſoit- il , employer à cette misère , un
argent qui peut ſervir aux pauvres. C'eſt dans le
cimetière qu'il a voulu être enterré.
ITALI E.
De NAPLES , le 20 Juin.
IL manquoit à cette Capitale une belle promenade
, qui devoit être en même temps un objet de
( 329 )
décorationpour la ville & un de commodité pour les
habitans ; elle va la devoir à la magnificence du Roi ,
qui a ordonné d'en conſtruire une le long de la plage
deChiaja; elle ſera ornée de pluſieurs allées d'arbres ,
& rafraîchie par des fontaines placées de diſtance
en diſtance; le ſoir elle ſera éclairée par des réverbères.
On a déja commencé les travaux néceſſaires ,
& on ſe flatte d'en jouir bientôt.
Les galères Pontificales , commandées par le Chevalier
Ranieri , dans leurs courſes contre les Barbareſques
, ſe ſont approchées de Pouzzoles ; dès que le
Roi en a été inſtruit , il a voulu les aller viſiter ; il
s'eſt embarqué pour cet effet ſur un pinque , eſcorté
dedeux galiotes. Le Chevalier Ranieri a rendu à S.M.
tous les honneurs dus à ſon rang ; après l'avoir reçu
àſonbord , il lui a offert de l'accompagner avec les
galères juſques dans le port deNaples ,où il eft ar
rivé , annoncé par le bruit continuel de ſon artillerie ;
le peuple s'eſt porté en foule ſur le port , pour jouir
du ſpectacle de ces galères ſuperbement décorées . Ce
ſpectacle étoit en effet nouveau , puiſqu'il y a so ans
que les galères de S. S. n'avoient pas paru dans ce
port , où elles mouillent actuellement; on y attend
inceſſament celles de Malthe.
De LIVOURNE , le 25 Juin.
Sur la nouvelle qu'on a reçu ici qu'il y avoit dans
les parages de Corſe une goëlette corfaire de Barbarie
, on fit partir vendredi dernier la demi galère le
Faucon , pour lui donner la chaſſe & s'en emparer ;
cette demi galère eſt rentrée hier fans avoir pu la
rencontrer.
Le ſyſtême bizarre du Profeffeur de Pavie , qui
conſeilloit à ſes compatriotes de ſe mettre ſur quatre
pattes , ne méritoit pas une réfutation ; il vient d'eix
paroître deux. L'Auteur de l'une prend la qualité de
Religieux , & celui de l'autre s'annonce comme un
( 330 )
Phyſicien. Le premier ne fait que commenter ces
vers :
Hos homini fublime dedit , coelumque videre
Juffit , & erectos ad fidera tollère vultus.
Cequ'il y a de fingulier , c'eſt que le Théologien
cite Ovide , & le Phyſicien prend ſes autorités dans
les livres ſacrés .
,
>>N>otre Ambaſſadeur en Toſcane , écrit- on de
Salé , a donné avis au Gouvernement qu'il a frété
une frégate Ruſſe qui ſe trouvoit à Livourne , pour
tranſporter les 64 eſclaves Marocains , que leGrand-
Duc a rachetés , & qu'il envoie en préſent au Roi.
Il a engagé divers Négocians établis à Livourne , a
rédiger pour les deux Etats un Traité de commerce
quipuiſſe leur être réciproquement avantageux. L'état
continuel de guerre où nous étions ci-devant avec
les Puiſſances Chrétiennes qui bordent la Méditerranée
, ne ſemble plus être du goût de notre Gouvernement
; l'existence d'une Puiſſance maritime
toujours prépondérante en Europe , & dont nous
recherchions évidemment la protection , s'affoiblit
actuellement ; nous reſſentons déja les avantages que
l'égalité de pouvoir ramenera dans le commerce de
toutes les Nations. Cependant on nous affure que
l'Angleterre ſe diſpoſe à ſe dédommager en Afrique
de ce qu'elle vient de perdre en Amérique ; tant cette
Puiſſance eſt affectée de la perte de ſes richetles ; mais
fi elles n'ont pu la garantir d'un affoibliſſement extrême
, pourquoi veut elle faire connoître encore à
notre continent le prix de la liberté , en ajoutant le
poids d'un nouvel eſclavage à celui auquel nous
Tommes déja accoutumés «.
>> Le Juge de Tétuan , écrit-on de Tanger , a apporté
ici 100,00o piaſtres fortes . Samuel Zumbel ,
Şecrétaire du Roi , qui avoit accompagné juſqu'ici
l'Ambaſſadeur de Hollande eſt retourné à la Cour.
Cet Ambaſſadeur attend 50,000 piaſtres fortes qu'une
( 331 )
frégate de ſa Nation doit lui apporter , & que le Roi
de Maroc a demandée. S. M. étoit d'abord convenue
que la République lui fourniroit cette ſomme en
canons , fufils , boulets &c. Elle les reçut en effet ,
mais après les avoir fait ſerrer , elle dit à l'Ambaſſadeur
: Mes arfenaux font actuellement remplis de
toutes fortes de munitions , écrivez qu'on me donne
en argent les 50,000 piastres ; & on a confenti à
les donner. Deux frégates Ruſſes , ajoute-t- on , font
venues mouiller dans ce port , où elles ont été ſaluées
par le canon de la place. Lorſque les Capitaines ſont
deſeendus à terre , la garniſon a pris les armes pour
les recevoir ; on leur a donné gratuitement tous les
ſecours & tous les rafraîchiſſemens poſſibles , & le
Gouverneur a dépêché un Courier au Roi de Maroc ,
pour lui porter la nouvelle de leur arrivée , & la
lettre que l'Impératrice de Ruſſie lui écrit «.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 10 Juillet.
On ne s'occupe , depuis le retour de l'Amiral
Keppel , que de ſa dernière expédition. Le public qui
en a vu les relations publiées en France & en Angleterre
, cherche avec beaucoup de curioſité quel a été
l'agreſſeur ; cette affaire , dit- on , eſt un des plus ténébreux
myſtères dont les annales politiques d'aucun
pays ayent jamais fait mention ; c'eſt au moins un
problême , dont on ne peut avoir la ſolution que de
I'Amiral , ou du Miniſtère qui lui a donné des ordres.
On trouvetrès fingulier que le premier ait laiſſé paſſfer
pluſieurs vaiſſeaux marchands François à travers ſa
flotte , ſans leur rien dire , parce qu'il n'a pas cru devoir
interrompre leur commerce ; & qu'il ait traité
différemment les frégates Françoiſes , qui ſuivant ſes
lettres ne traverſoient point ſa fotte , & ſe bornoient
àexaminer ſes mouvemens. Auſſi-tôt il quitte ſa ſtation
, & le Fox s'empare de deux vaiſſeaux mar(
332 )
۱
,
chands qu'il amène à Portsmouth. Pourquoi leFox
a-t- il pris des marchands ? & pourquoi PAmiral les
ménageoit - il ? Cette queſtion a donné lieu à une
multitude de ſarcaſmes &de mauvaiſes plaifanteries
fur la manière dont les Miniſtres donnent leurs inf
tructions ; ils ne s'entendent pas , dit-on , il n'eſt pas
étonnant que les Officiers qu'ils font agir , en reçoivent
de contradictoires. >> Tout le ſervice de terre &
de mer lit - on dans un de nos papiers , ſemble
être gouverné par l'influence ſecrette , qui depuis
pluſieurs années conduit toutes nos affaires , Autrefois
, lorſqu'un Général étoit deſtiné à quelque fervice
particulier , on lui lauſoit le choix de ſes Officiers
; ce ſyſtême avoit pour but le maintien de la
bonne intelligence dans les corps ; on penſoit que le
chef emploieroit les hommes qu'il croiroit les plus
capables de remplir ſes vues. On avoit la même attention
pour la marine ; l'Amiral diſpoſoit abſolu
ment de la flotre , tant pour les ſtations que pour le
ſervice actuel ; maintenant tout s'arrange , tout ſe
fait dans le Conſeil. C'eſt de lui qu'émanent pour
l'armée les ordres qui règlent la conduire des Officiers
particuliers , employés ſous les Généraux . Dans
la marine c'eſt encore le Conſeil qui ordonne les détachemens
, les ſtations , ou le départ de toute la
flotte ; c'eſt ainſi que tout le monde , depuis l'Amiral
juſqu'au dernier mouffe , depuis le Général juſqu'au
fimple ſoldat , reçoit preſque journellement des or
dres particuliers. Quelquefois ces ordres ne font rédigés
que par le Miniſtre du département , qui en
laille encore le ſoin à ſes commis. Un fait fingulier
en fournit la preuve. Tous les canons de la Victoire
étoientdans le plus mauvais état ; l'Amiral Keppel
s'en eſt plaint à ſon retour en préſence du Roi. S. M.
s'eſt tournée auffi tôt du côté du Lord Sandwich , qui
a dit que cela n'étoit pas de son département , &
il a rejetté la faute fur le Lord Amherst , qui a répondu
que la chuſe ne le regardoit pas non plus.
( 333 )
Ainfi c'eſt à-peu-près comme au jeu d'enfans : ce n'est
lafautedeperſonne «.
La conduite de l'Amiral Keppel , relativement aux
frégates Françoiſes , a été ſucceſſivement approuvée
&cenfurée dans tous nos papiers ; on le juſtifie furtout
d'une manière curieuſe dans un des derniers .
>>>Quand une Puiſſance eſt en guerre avec une autre ,
écrit un marin , les Puiſſances belligérantes , en
vertu du droit des gens , ſont autoriſées à queſtionner
tous les vaiſſeaux neutres , relativement à leur
deſtination , leur chargement &c. , & cela par une
raiſon toute ſimple ; ces vaiſſeaux qui paroiffent neutres
, peuvent ne l'être que par leurs pavillons , les
ennemis en ayant de toutes les Nations à leur bord
pour mieux cacher leurs deſſeins. Si le Capitaine du
vaiſſeau qui arrête ce vaiſſeau neutre , ne ſe contente
pas de ce qu'il peut découvrir par le rapport du Capitaine
arrêté & de l'équipage , il a le droit d'infifter
pour voir ſes dépêches , & c'eſt ce qui a été pratiqué
parpluſieurs Commandans Anglois. Or , voilà le cas
de l'Amiral Keppel , il n'a fait qu'inſiſter pour que
leCapitaine le ſatisfit ſur ces détails . Celui- ci n'a pas
voulu être conduit à la flotte , pour répondre à ces
queſtions ; en conféquence on atiré un coup de canon
pour l'y obliger. Le Capitaine François a regardé
cela comme une inſulte , ce qui n'étoit pourtant
qu'une choſed'uſage , & il a ripoſté par unebordée.
Ainſi ce ſont les François qui ont commencé la
guerre , & l'Amiral Keppel n'a fait que ce qui lui
étoit ordonné par la prudence & par le droit des
genscc.
Il s'agit de ſavoir ſi les frégates Françoiſes qui
étoient dans leurs eaux , qui faisoient partie de l'ef
cadre de Breft , & qui étoient à la vue de ce port ,
pouvoient être méconnues & interrogées ? On fent
ici que nos vaiſſeaux n'avoient pas d'autre droit que
celui du plus fort ,& l'exercice de ce droit que nous
prétendons avoir fur nos parages , eſt fait pour ré
( 334 )
volter toutes les Nations , qui n'y céderont que lorfquelles
ne pourront pas faire autrement. Notre pofition
ne nous permet pas de nous flatter de l'exercer
long-temps . Nous ne pouvons nous diſſimuler que
notre flotte n'eſt rentrée que parce qu'elle étoit inférieure
à celle de Brest ; nous perdons l'empire de la
mer ; nous n'avons plus rien en Amérique , & cette
révolution eſt arrivée tout-à -coup ; nous n'oſons plus
répéter , comme nous le faiſions , avec plus de vanité
que de perfuafion , un Anglois peut battre trois
François. Nos patriotes ne manquent pas de ſe permettre
à cette occaſion bien des réflexions contre le
Miniſtère , qu'il accuſe de l'abaiſſement de la Nation.
A l'avenir , diſent-ils , on n'enverra plus d'Amiral à
la mer , à moins qu'il ne ſache& qu'il ne veuille faire
une révérence humble & polie , fi le cas l'exige. Il y
en a d'autres que ces humiliations n'abbattent pas , &
qui cherchent à relever le courage. Le vent est bon ,
& l'Amiral Keppel a ordre de mettre à la voile.
Voilà , diſent ceux-ci , la réponſe de la Cour à la
demande que la France a faite d'une ſatisfaction .
Mais ſi cet ordre a été donné à l'Amiral , on ne fait
pas encore s'il l'a exécuté . Il étoit venu pour prendre
des renforts , & ceux qui lui ſont néceſſaires pour
rendre ſon eſcadre égale à celle de France , ne peuvent
pas être encore prêts. Selon les états de l'Amirauté
, il ne manquoit à cet Amiral que 1 so hommes
pour avoir ſes équipages complets , lorſqu'il appareilla
de Spithead ; mais ils avoient été formés aux
dépens de tous les autres vaiſſeaux qui étoient alors
dans ce port ; & ces vaiſſeaux , par cette raiſon , ſe
trouvent hors d'état de ſe joindre à lui. On continue
cependant les armemens ; tous les vaiſſeaux en répa
ration dans la Tamiſe & dans le Medway , ont reçu
ordre de ſe rendre le plutôt poſſible à Spithead , il
n'y a d'exceptés que ceux qui ſont deſtinés pour des
ſtations particulières.
-- Ce qui afait annoncer ledépart de l'Amiral Keppel,
-
( 335 )
c'eſt qu'on ſentoit qu'on avoit beſoin de ſes forces
pour protéger la flote de la Jamaïque qui étoit attendue
inceſſamment , & pour laquelle on craignoit.
Mais comme elle vient de rentrer heureuſement , on
croit que l'Amiral n'aura pas beſoin de mettre à la
voile avant d'avoir reçu tous les renforts qu'il eſt
venu chercher ; & s'il n'eſt point parti , il eſt vraiſemblable
qu'il attendra encore , à moins qu'on ne
veuille qu'il aille au-devant de la flotte de Brest qui
eſt ſortie , & qu'il lui feroit peut-être imprudent de
rencontrer , avant qu'il ſoit en état de la combattre
avec plus d'égalité.
: Le retour du Général Howe , arrivé à Spithead le
premier de ce mois , a détourné pour un moment
l'attention générale fixée juſqu'alors entièrement ſur
le combat de la Belle Poule & de l'Aréthuſe ; on
attendoit de lui des lumières ſur l'état de nos affaires
en Amérique ; il a apporté la nouvelle de l'évacuation
de Philadelphie par les troupes Royales , & de
leur retour à New-Yorck. Il y a eude fréquens Conſeils
à la Cour depuis ſon arrivée , & s'il faut en
croire les bruits publics , les Miniſtres , revenus de
l'idée de réduire les Américains par la force , ne ſongent
plus qu'à s'acommoder avec eux. Poury réuffir
ils confentent à reconnoître leur indépendance , puifqu'il
n'y a plus moyen de les remettre ſous le joug.
Les Colonies étant reconnues former un peuple libre
, on pourra traiter avec elles à titre d'égaux , &
fans restriction. On préſume que les renſeignemens
donnés par le Général Howe ſur la poſition des
Américains , ont engagé le Ministère à ſe départir de
leur ſyſtéme favori. On affure que l'Andromède ,
qui a ramené leGénéral Howe , va repartir inceffamment
pourporter à New-Yorck de nouvelles inſtruc
tions aux Commiſſaires de S. M. , & on eſpère que
la réconciliation pourra s'effectuer avant la fin de cet
été. Il y a déja quelque temps que la Cour ſongeoit
à reconnoître l'indépendance de l'Amérique ; elle ne
ここは
( 336 )
nocomptoit
que foiblement ſur le ſuccès de ſes efforts ;
l'expérience lui avoit appris à ſe défier de ſes eſpérances
; il est vraiſemblable que le traité de la France
l'a déterminée à faire ce grand pas , plutôt qu'elle ne
ſe le propoſoit. Le Miniſtère aura toujours à ſe reprocher
d'avoir provoqué la ſéparation ; il juge bien
que la Nation ne l'épargnera pas ; il s'attache à la
confoler , en répandant toutes fortes de bruits , pour
faire croire qu'il s'occupe des moyens de réparer la
perte des Colonies.Le Lord North diſoitdernièrement
àun Membre du Parlement , que l'on travailloit à
réunit les autres parties de l'Empire Britannique , de
manière que ſa puiſſance ſeroit plus formidable que
jamais. On ignore comment on y parviendra ; en
accordant à l'Irlande le libre exercice de tous les
avantages naturels , on feroit un pas vers ce but ſalutaire;
mais ce ne ſeroit encore qu'un pas . Et en attendant
, il ſe prépare des évènemens qui peuvent
achever notre ruine. Perſonne n'ignore que
tredette monte à préſent à 170millions fftterling;
n'y a pas d'apparence qu'elle diminue de long-temps;
ſi la guerre avec la France a lieu , elle ne peut qu'augmenter
, les fonds baiſſant en raiſon de l'augmentation
de la dette. On ne doit pas s'attendre à une dépenſe
moindre de 35 millions pour la guerre , fi elle
dure cinq ans ; la dette nationale ſe trouvera alors à
205 millions ſterling , & elle ne peut que jetter les
finances dans l'état le plus déplorable. Notre commerce
languit depuis long-temps , c'eſt lui ſeul cependant
qui peut nous offrir des reſſources ; s'il ne
nous en fournit pas , comment foutenir la guerre?
>>N>os Miniſtres , dit un de nos ſpéculateurs , n'enviſagent
jamais ces fortes de ſuites ; ils n'ouvrent les
yeux que lorſque les gens à argent ferment leurs
bourſes. C'eſt ce manque de prévoyance qui a fait
qu'on n'a pas pu ſe procurer de l'argent cette année
àmoins de 6 pour cent; & fi les choſes ne vont pas
mieux , on n'en trouvera pas à 8 pour cent l'année
prochaine «. Les
il
( 337 )
:
Lescamps font toujours aſſemblés; les fermiers
Leplaignentpar-toutdu tortqu'ils fontà leurs champs,
&prétendent qu'il ne pourra pas ſe réparer d'ici à
dix ans. Les milices aſſemblées dans celui de Coxheat
, ſe ſont plaints à leur tour du mauvais pain
qu'on leur a donné. Un particulier a fait mettre dans
nos papiers publics les queſtions ſuivantes , avec
prière aux perſonnes inſtruites d'y répondre. » 1º . Le
pain refuſé par les troupes à Coxheat , étoit- il de
froment Anglois ? 2°. N'étoit-il pas fait de froment
étranger & de la plus mauvaiſe qualité , appellé
communément froment rouge , de forme conique ?
3 °. Etoit-il bien fait avec du levain & bien cuit ?
4°. Enfin n'a-t-on pas donné en ſous- ferme les divers
camps à des particuliers qui connoiſſent très-peu cette
matière , comme à des marchands de houblon , à des
épiciers , à des boutiquiers , àdes fermiers &c. en ſe
réſervant un bon profit « ?
>> Le froment rouge de farine conique eſt de telle
nature , qu'on ne peut faire uſage de la farine qu'il
produit , qu'en mêlant une très-petite quantité de ce
grain avec d'autre froment avant de le moudre. C'eſt
pour cette raiſon qu'il ſe vend à beaucoup meilleur
marché. Lorſqu'il eſt moulu ſeul , ſa farine eſt d'une
qualité groſſière& rude , qui prend beaucoup plus
d'eau que celle du meilleur froment , & le pain en eft
mauvais. Nous ſommes perfuadés que les Commandans
, le Commiſſaire Général &c. , ne voudront
point ſouffrir que les ſoldats Anglois , qui pour la
plus grande partie ſont des miliciens arrachés des
bras de leurs femmes & de leur famille pour défendre
leur pays , foient trompés par un entrepreneur
Ecoſſois , qui ne confulte que ſes propres intérêts ,
maisqu'ils feront faire du pain ſuivant le marché de
l'entrepriſe , & convenable pour la nourriture d'un
Anglois. On retient au foldat pour fon pain s. farthings
par jour ſur ſa pauvre paye de 6 deniers par
jour .
25 Juillet 1778 .
( 338 )
Ons'eſt empreſſé dans pluſieurs papiers de répondre
à une partie de ces queſtions par les détails ſuivans
, qu'on donne pour authentiques. » Le Gouvernement
a donné l'entrepriſe du pain pour différens
camps , à un des deſcendans de Simon Lord Lovat ,
bien connu à Londres . Suivant ſon marché , il devoit
fournir à chaque homme un pain de 6 livres pour
5 deniers ſt . , & le diſtribuer deux fois par ſemaine.
Lorſque les milices d'Hampshire , de Berckshire & de
quelque autres font arrivées au camp , on leur donna
de ce pain , qui à peine étoit bon pour des porcs ,
n'étant qu'un mélange d'ordure , de morceaux de
ſavon , d'araignées mortes &c. , avec ce que les
Ecoſſois appellent farine. Les milices refufèrent de
recevoir leur ration ",
>>>Les Officiers , convaincus de la justice des plaintes
des ſoldats s'adreſsèrent auGénéral Keppel , qui
fut du ſentiment des Officiers , & qui dit qu'il alloit
écrire au Bureau de la Guerre pour qu'on y rémédiât.
Quelques jours après il reçut une réponſe qui fut
communiquée au camp, elle portoit que l'Entrepreneur
avoit une grande quantité de farine , qu'on
devoit la conſommer , & qu'enfuite ils feroient
mieux fervis «.
>> Cette réponſe produiſit un mécontentement
général dans le camp ; un Officier de la milice du
Hampshire , Membre du Parlement , parlant trop
librement fur cette indigne affaire , reçut ordre de
ſe rendre aux arrêts ; mais en ayant été informé à
temps , il jugea qu'il étoit prudent de quitter le camp.
Cequi mérite d'être remarqué , c'eſt que les payſans
offrentde fournir de bon pain au prix accordé à
1'Entrepreneur « .
>>C>e ſeroit un crime de ſuppoſer qu'un Officier
Général mérite d'être blâmé pour cette affaire de
pain. Au contraire , c'eſt par douceur de caractère ,
& par confidération pour le pauvre Entrepreneur
Ecoffois qu'il punit ces ſoldats , hommes du commun
( 339 )
qui , à
munce.
ceque nous ſavons , n'ont point le ſens com-
Le Général Burgoyne eſt toujours ici . On avoit dit
il y a quelques jours , qu'il avoit reçu ordre de rejoindre
en Amérique ſon armée captive ; mais cette
nouvelle vague ne s'eſt pas confirmée ; un pareil
ordre en effet eût été bien cruel pour ce Général
malheureux. >> Tout ce qu'on auroit pu faire , dit
un de nos papiers , ç'auroit été de le prierde partir ;
leRoi n'a aucun pouvoir ſur lui dans ce moment ,
pour le renvoyer , ou le faire reſter ; le Congrès
peut le réclamer , & alors il doit obéir , parce que ce
n'eſt qu'à cette condition qu'il lui a été permis de
venir ici ; mais tant qu'il n'eſt point reclamé , ſon
honneur contre toute autre obligation morale , civile
, politique & militaire , lui fait un devoir de
continuer ſon ſéjour en Angleterre ,juſqu'à ce qu'on
ait examiné ſa conduite , & décidé ſi elle a été conforme
ou non , dans tous les points , aux ordres qu'il a
reçus. Il eſt bien fingulier que cet examen ne ſoit pas
encore commencé. Lorſqu'on demanda un conſeil
d'information ſur l'affaire de Saratoga , les Miniſtres
s'y opposèrent , en alléguant l'abſence du Général
Burgoyne. Lorſqu'il eſt revenu & qu'il a mis tout en
oeuvre pour obtenir cette information , les Miniſtres
ont motivé leur refus ſur l'abſence du Général Howe
que cette affaire devoit néceſſairement intéreſſer. Aujourd'hui
que le Général Howe eſt à Londres , quelle
excuſe apporteront - ils pour rejetter la demande de
M. Burgoyne ? peut- être allégueront- ils encore l'abſence
de quelqu'autre Amiral ou Général ; peut-être
attendront-ils que toute l'armée du Général Howe
foit de retour , & pendant ce temps-là , ils feront tout
ce qu'ils pourront pour l'empêcher de revenir. De
cette manière , aucun des Miniſtres ne ſera reſpon-
Lable devant la Nation d'un évènement qui a été fi
funeſte & fi deshonorant pour l'Angleterre «.
Pa
( 340 )
ÉTATS- UNIS DE L'AMÉRIQUE - SEPTENT.
Yorck-Town , du 6 Mai. Le Traité d'amitié ,
de commerce & d'alliance , conclu entre la France &
les Etats-Unis , ſigné à Paris le 6 Février dernier ,
vient d'être ratifié par le Congrès qui en a unanimement
confirmé tous les articles; il a fait lire publiquement
ceux qui regardent le commerce & la
navigation des ſujets des deux Etats , ainſi que les
ſecours qu'ils doivent ſe prêter mutuellement. Ces
articles font les 6,7 , 14 , 15 , 16 , 17 , 20 , 21 ,
25 , 26 , 27 & 29. Le Congrès , pour qu'il ſoit duement
& fidèlement exécuté & obſervé de la part
& en faveur des Etats-Unis , a réſolu >> que tous
les Capitaines , Commandans , & autres Officiers &
gens de mer appartenant ſoit aux vaiſſeaux de guerre
des Etats- Unis , ou d'aucun d'eux , ſoit à aucun navire
armé pour le compte d'un particulier pourvu
d'une commiſſion du Congrès , & en général tous
les ſujets de ces Etats Unis , ſe conformeront ſtrictement
& à tous les égards dans leur conduite auxdits
articles , qu'ils donneront aux perſonnes , au
commerce & à la propriété des ſujets de S. M. T. C.
les mêmes ſecours & la même protection qu'ils doivent
aux perſonnes , au commerce , & à la propriété
des habitans de ces Etats - Unis. Il eſt de plus recommandé
aux habitans de ces Etats de regarder les
ſujets de S. M. T. C. comme leurs freres & alliés ,
de ſe conduire à leur égard avec l'amitié & les égards
dus aux ſujets d'un grand Roi , qui , avec la ſageſſe
& la magnanimité la plus fublime , a traité avec
cesEtats-Unis fur le pied de l'égalité la plus parfaite
, en ſtipulant de la manière la plus équitable
&la plus franche , les avantages mutuels des deux
nations , & s'eſt rendu par une conduite auſſi déſintéreſſée
le protecteur des droits du genre humain «.
Il s'eſt fait enfin un échange définitif des princi
( 341 )
pauxOfficiers priſonniers , entre les Généraux Howe
& Washington ; dans ce nombre font le Général
Lée & le Colonel Etan-Allen : le premier eſt arrivé
ici de Philadelphie ; & après y avoir paffé quelques
jours , il ira joindre l'armée à Walleyforge.
Valleyforge , du 8 Mai. On a fait ici le 6 de ce
mois de grandes réjouiſſances à l'occaſion du Traité
de la France avec l'Amérique. L'ordre du Général
Washington à cet effet , en date dus , étoit conçu
ainfi : " Le Maître tour-puiſſant de l'univers ayant bien
voulu dans ſa bonté propice défendre la cauſe des
Etats- Unis , en nous procurant un ami puiſſant parmi
les Princes de la terre , & établir finalement notre
liberté ¬re indépendance ſur un fondement durable
, il eſt de notre devoir de conſacrer un jour
particulier pour le remercier de ce bienfait , & célébrer
l'évènement important dont nous ſommes re .
devables à la bonté divine. Les brigades diverſes
s'aſſembleront en conféquence demain à 9 heures du
matin : leurs Chapelains reſpectifs leur feront la
lecture des nouvelles conſignées dans la Gazette
d'Yorck-Town du 2 de ce mois ( 1 ) ; ils rendront
enſuite des actions de graces au ciel , & prononceront
un diſcours relatifà la circonſtance . A 10heures
&demie on tirera un coup de canon qui ſervira
de ſignal aux troupes pour ſe mettre ſous les armes.
L'Inſpecteur de chaque brigade fera l'inſpection
des vêtemens & des armes; il formera enſuite les
bataillons conformément aux inſtructions qu'il aura
reçues , & il avertira les Officiers-Commandans auflitôt
qu'ils feront formés. Les Brigadiers & les Commandans
nommeront alors les Officiers de l'Etat-
Major de chaque bataillon , qui recevra enſuite
l'ordre de charger ſes armes & de les mettre à terre.
A 11 heures & demie on tirera un autre coup de canon
qui ſera le ſignal pour marcher. Les brigades
(1) Voyez le Mercure dus Juillet , page 100.
P3
(
342)
diverſes commenceront auſſi-tôt à ſe porter par pe
lotons vers la droite , en prenant le chemin le plus
court pour gagner la gauche de leur terrein dans
la poſition nouvelle qui leur ſera marquée par leur
Inſpecteur. Le troiſième ſignal ſera de 13 coups de
canon ; lorſque le 13e ſera tiré la décharge de la
mouſqueterie commencera à la droite de Woodford
, & ſe continuera, dans toute l'étendue de la
ligne de front ; elle reprendra enſuite à la gauche de
la feconde ligne , & continuera juſqu'à l'extrémité de
Ja droite. Alors à un certain fignal toute l'armée fera
une acclamation unanime de vive long-tems le Roi
de France. L'artillerie recommencera dans le moment
, & fera treize ſalves , auxquelles ſuccèdera un
déchargement de toute la mouſqueterie en feu courant;&
la ſeconde acclamation ſera : Vivent longzems
les Puiſſances Européennes quifont nos amis.
Alors on tirera pour la troiſième fois 13 coups de
canon , qui feront ſuivis d'un feu courant général,
& la troiſième acclamation ſera pour les EtatsAmé
ricains ".
Cet ordre fut exécuté le 6 en préſence du Général
Washington , de ſon épouſe & de ſa fuite.
Le Lord Sterling , la Comteffe de Sterling , & pluſieurs
Officiers-Généraux avec leurs épouſes ſe trouvèrent
à cette fête , qui fut terminée par un repas
donné par le Général ; on y porta les ſantés patriotiques
ſuivies des trois acclamations générales
qui furent répétées , & auxquelles on joignit celle
de vive long-tems le Général Washington.
ce
Boston , du 13 Mai. Une eſcadre de vaiſſeaux de
guerre du Congrès , après avoir été abſente de
portpendant 3 ſemaines y eſt rentrée avec 6 vaiſſeaux
de tranſport & 3 vaiſſeaux armés qu'elle a enlevés
à la flotte du Lord Howe. Chaque vaiſſeau
de l'eſcadre Américaine en rentrant à Boſton a falué
lavillede 16 coups de canon qui lui ont été rendus
par ceux de la place. L'ordre du Congrès eſt d'af
( 343 )
ſembler ici une flotte; tous les différens ports du
Continent doivent envoyer leurs plus forts vaifſeaux
de guerre dans celui - ci . Cet armement fait la
plus vive ſenſation : un grand nombre de troupes
a ordre de ſe tenir prêt à s'embarquer , & on ignore
quelle eſt leur deſtination .
Pluſieurs bâtimens arrivés ici des Indes Occidentales
ont apporté des lettres , entre autres une de Saint-
Eustache & une du Mole S. Nicolas dans l'ifle de
S. Domingue. Elles portent que la nouvelle que la
France avoit reconnu l'indépendance des 13 États-
Unis , avoit cauſé une joie très-vive dans toutes
les ifles , & fur-tout dans celles de la domination
Françoiſe , parce qu'on y eft convaincu par l'expérience
, du grand avantage qui réſulte d'un commerce
libre avec l'Amérique-Septentrionale , & qu'on
ſe flatte que plus les autres nations de l'Europe
tarderont à y prendre part , plus le commerce s'affermira
en faveur de celle qui en a ſu profiter la
première.
Charles-Town , du 29 Mai. Le 18 de ce mois ,
écrit- on de Philadelphie , quelques Officiers de l'armée
du Général Howe lui donnèrent avant fon
départ une fête champêtre. Il y eut des joûtes , des
tournois , & une marche ſous des arcs de triomphe
ornés d'attributs militaires & de deviſes . A ces
amuſemens ſuccédèrent un feu d'artifice & un bal :
le tout fut terminé par un ſplendide feſtin préparé
pour 400 perſonnes dans une ſalle de 180 pieds
de long , ornée de luftres & éclairée par 700 bougies.
La compagnie fut ſervie par des muets en habit
oriental. Les billets d'invitation étoient ornés d'emblêmes.
On y diftinguoit un ſoleil couchant avec
ce vers :
Luceo defcendens , aucto ſplendore refurgam.
Au haut des billets étoient ces mots : vive , vale.
Toutes les claſſes du peuple s'efforcèrent de témoi
P4
( 344 )
gner les plus grandes marques de reſpect au Général
Howe. La petite factionde Mylord Germaine
n'oſoit ſe montrer ; mais elle crevoit de jaloufie &
de rage " .
L'armée , ajoutent ces lettres , après avoir quitté
Philadelphie a commencé ſa marche par le Jerſey
pour New-Yorck. Les commiſſaires n'étoient point
encore arrivés lorſque Philadelphie a été évacuée.
L'Amiral Gambier ne l'étoit pas non plus ( fur
l'Ardent de 64 ) , quoiqu'il fût parti d'Angleterre
3 ſemaines avant eux .
On ne doute pas que le Général Clinton ne ſe
trouve bientôt à New-Yorck dans une poſition trèsdéſagréable
: l'armée du Roi étant réunie dans le
même lieu , toutes les forces Américaines ſe tourneront
vers ce point; & on eſt perfuadé qu'elles
la forceront de l'évacuer comme elle vient de fortir
de Philadelphie , ou comme elle ſortit en Mars
1776 de Boſton , ſans attendre l'aveu de la Cour.
Elle ne peut que s'affoiblir par les détachemens
qu'elle fera obligée d'envoyer à Hallifax & à Québec
pour défendre ces places. On dit que le Général
Clinton a déja détaché sooo hommes ſous les ordres
du Lord Cornwallis pour protéger la Jamaïque.
Si ce détachement a réellement lieu , il ne doit
pas lui reſter beaucoup de monde.
FRANCE.
De VERSAILLES , le 20 Juillet.
,
Le Marquis d'Almodovar , Ambaſſadeur de S.
M. C. à Londres , eut l'honneur d'être préſenté le 3
de ce mois au Roi par le Ministre des affaires
étrangères. Les , la Marquiſe de la Meth fut préſentée
au Roi &à la famille Royale , par la Comteffe
de la Meth. Le 11 , M. De Pons , ci-devant Intendant
du Bourbonnois , qui à ſon retour ici avoit
été nommé à l'Intendance de Rouen , & qui vient de
( 345 )
P'être à celle de Metz , fut préſenté au Roi par le
Miniſtre de la Guerre , pour faire ſes remercimens
àS. M. ,& prendre congé d'elle. M. Joly de Fleury ,
Avocat-Général du Parlement de Paris , fut préſenté
le 12 au Roi par M. le Garde des Sceaux , pour lui
faire ſes remercimens de la furvivance de la charge
de Procureur-Général du même Parlement , que S.
M. lui a accordé.
:
Les , LL. MM. & la Famille Royale , ſignèrent
le contrat de mariage de M. Gravier de Vergennes ,
avec Demoifelle Bastard .
Le même jour , le Comte de Gerecourt préſenta à
LL. MM. & à Monfieur , un ouvrage de ſa compoſition
intitulé : Eſſai fur l'Histoire de la Maiſon
d'Autriche , dont la Reine avoit accepté la dédicace.
M. de Bordenave , de l'Académie Royale des Sciences
&de celle de Chirurgie , Profeſſeur Royal , Membre
des Académies, de Rouen , de Lyon & de celle de
Florence, préſenta le même jour au Roi un Effai en
deux volumes fur la Physiologie ou Physique du
Corps Humain. M. Moreau préſenta le 9 & le II
à LL. MM. & à la Famille Royale , les tomes V &
VI des Principes de Morale , de Politique & de
Droit Public , puisés dans l'Histoire de la Monarchie
, ou Discours ſur l'Histoire de France , dédiés
au Roi. Le 12 , M. Navier , Médecin de la Faculté
de Paris , préſenta à LL. MM. , un ouvrage de ſon
pere , Médecin à Châlon- fur- Marne , ſur les contrepoiſons
de l'Arſenic , du Sublimé-Corrofif , du
Verd-de-Gris & du plomb.
:
De PARIS , le 20 Juillet .
La flotte de Breſt a appareillé le 8 de ce
mois ; on peut juger des diſpoſitions des équipages
, par cette lettre en date du 6 de ce mois ,
qu'elle étoit encore dans la rade. La flotte appareillera
au premier bon vent , & toutes les diſpon-
Ps
( 346 )
tions ſont faites en conféquence; les vents d'Ouest
qui ſoufflent depuis quelques jours , ne répondent
pas à l'empreſſement que nous avons de voir la
pleine mer , & nous faiſons des voeux bien ſincères
pour qu'ils changent. Le Vicomte d'Eſcars , commandant
la Prudente , mouilla hier ici. Le 26 du
mois paflé , il a vu 22 vaiſſeaux & quelques frégates ,
relâchant à Portsmouth ; c'eſt ſans doute l'Amiral
Keppel , & l'Amiral Byron ſera allé en Amérique.
Un paquebot Américain venant du Connecticut ,
relâcha ici le 3 ; le Capitaine charge de paquets
pour la Cour , doit les y avoir portés. Il a dit que
les Anglois étoient au moment d'évacuer Philadelphie
, qu'il y avoit une grande déſertion dans leur
armée ; que les Américains attendoient avec impatience
l'eſcadre de M. le Comte d'Estaing , & que
ce Général leur avoit été annoncé par deux frégates
Françoiſes « .
Ces nouvelles contrediſent pleinement celles que
les Anglois avoient répandues de la défaite du Général
Washington par le Général Clinton. Cette
nouvelle au reſte n'avoit pas fait grande fortune ,
puiſqu'au moment de ſa publication , on avoit fait
des paris de soo louis , que l'armée de Philadelphie
fubiroit le fort de celle du Général Burgoyne. 1
>>>Le Comte d'Orvilliers , Lieutenant- Général ,
commande en chef l'armée diviſée en trois eſcadres.
L'eſcadre blanche eſt ſous le pavillon du Général ;
la blanche & bleue , fous celui du Comte Duchaffault
, Lieutenant - Général ; & l'eſcadre bleue , ſous
Gelui du Duc de Chartres , Lieutenant-Général. Les
Commandans de la ſeconde & de la troiſième divifion
de chaque eſcadre , font , de la blanche , le
Comte de Guichen , chef d'eſcadre , & M. Hector
, Capitaine de vaiſſeau ; de la blanche & bleue ,
le Comte de Rochechouart , chef d'eſcadre , & le
Chevalier de Bauffet , Capitaine de vaiſſeau ; & de la
bleue , le Comte de Graffe , chef d'eſcadre , & le
( 347 )
Chevalier de Monteil , Capitaine de vaifſeau. Les.
Capitaines de Pavillon des trois Commandans d'efcadre,
font , du Général , M. Dupleſſis -Parfault;
du Comte Duchaffault , M. Huon de Kermadec ;
& du Duc de Chartres , M. de la Mothe-Piquet ,
chef d'eſcadre , & ſous cet Officier-Générať , M. de
Montpéroux , Capitaine de vaiſſeau .
>> Le 9 , l'armée étant ſur Oueſſant , la corvette la
Curieuse, de 10 canons de 4, commandée par le
Chevalier du Rumain , qui chaſſoit en avant , a
pourſuivi un bâtiment dont elle avoit fait la découverte.
Etant arrivée à portée de voix , elle lui a crié
de mettre en panne; le bâtiment que ſon pavillon annonçoit
être Anglois , n'a point exécuté la manoeuvre
àlaquelle il étoit invité. La frégate l'Iphigénie , commandée
par M. de Kerſaint , qui chaſſoit pareillement
en avant de l'armée , a joint le bâtiment à cet
inftant , & l'a hélé , en lui diſant qu'il falloit qu'il
vint parler au Général. Sur le refus formel qu'en a
fait ce Capitaine, M. de Kerſaint a ordonné qu'on
fit feu. Le bâtiment a amené ſon pavillon ; c'eſt
le Lively , frégate Angloiſe de 22 canons de 9 , &
de Iso hommes d'équipage commandée par
M. Biggs , Capitaine de vaiſſeau; la frégate du Roi
l'ayant amené au Général , le Comte d'Orvilliers a
penſé qu'il devoit la faire conduire à Breft , où elle
eſt arrivée le 10 , ſous l'eſcorte de l'Iphigénie «.
,
Aux détails que nous avons donnés du combat de
la Belle Poule & de ſes ſuites nous joindrons
ceux-ci que nous avons reçus de Breſt. » Le Chevalier
de Capellis , qui commandoit la batterie pendant
le combat , a tiré 850 coups de canons , &
l'activité de ce brave Officier , a ſervi d'exemple à
tout l'équipage. Auſſi à ſon arrivée dans le port ,
la Marquiſe d'Aubererre , épouſe du Cominandant
deBretagne , a été à la tête des Dames de la Ville ,
lui porter une cocarde. La valeur ne peut ambitionnerun
prix plus agréable ; elle en a cependant reçu
P6
(348 )
un autre bien cher à l'honneur François. Le Chevalier
de Capellis a reçu une lettre très-flatteuſe du
Miniſtre , qui lui marque que le Roi lui fait bon
gré de ſes ſervices , & qu'il ne l'oubliera pas. On
raconte qu'un des ſoldats de la frégate , qui avoir
été auparavant garde-chaffe , ajuſtoit fi bien fon
homme , que de ſes quatre premiers coups de fufil ,
il tua quatre Anglois ſur l'Arétuse. Ses camarades ,
témoins de ſon adreſſe , & regrettant le tems qu'il
perdoit à charger ſon fufil , lui proposèrent de lui
en fournir de tous chargés , ce qu'il accepta. L'intrépide
foldat , ſans quitter ſon poſte , tua 29 Anglois
de ſuite; il fut lui-même renverſé d'un coup , au
moment qu'il viſoit le trentième «.
En parlant de la bravoure & de l'adreſſe de nos
foldats , nous ne devons pas négliger de parler des
foins que l'humanité prépare à ceux qui expoſent
leurs jours; elle a produit une découverte intéreſfante.
M. Groſſier, Licentié en Médecine , ancien
Profeffeur & Démonstrateur d'Anatomie & de Chirurgie
au régiment du Roi infanterie ,& Chirurgien-
Major du vaiſſeau du Roi le Roland , commandé
par M. de Larchantel , vient d'imaginer une machine,
dont l'uſage deviendra utile aux bleſſés à
bord des vaiſſeaux de guerre , principalement dans
le cas de combat. Elle peut être auſſi employée avec
avantage dans les hopitaux , fur-tout dans ceux établis
à la ſuite des armées. Elle procure aux Chirurgiens
toute l'aiſance dont ils ont beſoin dans l'exercice
de leurs fonctions .
Cette machine , dont l'Auteur doit publier la defcription
, a été miſe en jeu le 20 Juin , à bord du
vaiſſeau le Roland , en préſence de M. le Duc de
Chartres , des Officiers Généraux de l'armée navale ,
& des premiers Médecins & Chirurgiens de la marine
au département de Breſt. L'effet a répondu à
l'attente . M. le Comte d'Orvilliers en a fait prendre
le modèle , & a ordonné d'en établir de femblables
( 349 )
furtous les vaiſſeaux . MM, les premiers Médecins
& Chirurgiens , en ont dreſſé procès-verbal , & ont
arrêté qu'elle ſeroit employée dans les hopitaux de
leur département.
: Depuis le combat des deux frégates , pluſieurs
corps de troupes ont été prévenus par le Miniſtre de
laGuerre, de ſe tenir prêts àmarcher. Celles qui
s'aſſembleront en Bretagne & en Normandie , le
ront très- confidérables. Le Duc de Croy , Commandant
en chef en Picardie , Boulonnois & Calaiſis , a
fait l'inſpection de toutes les places qui ſont à ſes
ordres , depuis la Normandie juſqu'à la Flandre ; il
les a trouvées dans le meilleur état poſſible pour la
défenſe des côtes. On aſſure qu'il ſe formera auſſi
un camp nombreux du côté de la Flandre , & il y
a, dit- on , pluſieurs régimens en route pour joindre
ceux qui s'y trouvent déja.
Le village de Saint-Ouen de Tardonne , Paroiffe
du Diocèſe & à une lieue de Beauvais en Picardie ,
compoſé des hameaux deWagicourt & de Tardonne ,
dont le premier eſſuya le 3 Avril 1768 , un incendie
qui réduifit en cendres 45 maiſons avec leurs dépen
dances , ainſi que tout ce qu'elles renfermoient, a
éprouvé encore le 6 de ce mois , un incendie qui a
confumé vingt-deux maiſons à Tardonne ; le feu
étoit ſi vif & fi actif , que les incendiés n'ont eu
que le tems de ſortir de leurs habitations ; ils ont
perdu généralement tous leurs meubles , grains ,
fourrages & autres proviſions : ſans le prompt ſecours
des Citoyens de Beauvais , qui s'y font portés
en foule, précédés de pluſieurs Magiſtrats &de nombre
de notables de la ville , tout le hameau auroit été
la proie des flammes. Parmi les derniers incendiés ,
il y en a pluſieurs qui avoient eſſuyé ce malheur en
1760, Ces infortunés ſe recommandent à la bien.
faiſance des ames charitables. Les ſecours peuvent
être adreſſés à M. le Curé de la Paroiſſe .
La Ville de Saint-Venant en Artois , ne produi(
350 )
,
fant que des eaux mal-faines , & dont l'uſage étoit
dangereux , le Pere Croquiſon , ci-devant Supérieur
de lamaiſon des Bons- Fils de cette Ville , après un
travail qui a duré quatre mois ſans relâche , a découvert
une ſource d'eau abondante de la meilleure
qualité ; les Médecins & Chirurgiens des environs
enordonnent l'uſage aux malades avec ſuccès. Cette
fontaine , qui a ſa ſource à 264 pieds de profondeur ,
donne 120 bouteilles par minute; ſon jet s'élève à 1s
pieds au-deſſus de la ſurface de la terre. Le PereCroquiſon
ayant inſtruit le Gouvernement du ſuccès de
ſes recherches , M. le Prince de Montbarrey , Miniſtre
& Secrétaire d'Etat de la Guerre , a donné
ordre au Directeur du Génie , de faire conduire un
fil de cette eau pour la Ville & la garaiſon . L'ouvrage
a été exécuté ſous les ordres de M. de Lifle ,
Ingénieur en chef. Les habitans , reconnoitſans du
bien que cette fontaine procure à la Ville , en ont
marqué leur joie par des fêtes & divertiſſemens. Ils
n'oublieront jamais la découverte du Pere Croquifon
, & le bienfait du Roi , qui leur en a procuré la
jouiſſance.
On a beaucoup parlé de la production monstrueuſe
du canard- chat. On l'a dabord regardée comme un
effet fingulier des émanations du chat ſur les oeufs
qu'il a couvés ; on a prétendu enſuite, d'après des
obſervations de Réaumur , qu'il ne falloit attribuer
cette fingularité , qu'à la manière dont le chat dans
l'incubation , avoit remplacé la canne , qui ne lui.
avoit pas appris ſon ſecret; il ſe pourroit que ce ne
fût qu'un jeu de la nature , qui auroit été le même,
quand l'oeuf auroit éclos par toute autre chaleur que
celle du chat , qui s'eſt couché deſſus ; quoiqu'il en
foit , ce fait ou cette fable n'eſt pas une nouveauté.
On trouve une hiſtoriette ſemblable dans une hif
toire des chats , qui parut en Allemand en 1772. (1 ).
(2) Versuch einer Katzen geſchichte. Effai d'une hiſtoire
des Chats. A Francfort , & à Leipfick 1774. in -8 .
4
( 351 )
On ne ſerapeut-être pas faché de la voir rapprochée
de celle que vient de publier M. Vimon. » Une
canne avooiitt choifi un coindans un moulin , où elle
avoit pondu neuf oeufs qu'elle couvoit. Un chat qui
rôdoit aux environs , s'appropria le lieu , dépoſſéda
la canne , & ſe plaça ſur les oeufs , qu'il couva jour
& nuit , juſqu'a ce qu'il en fortit 9 jolis cannetons ,
qui tenoient du naturel du chat. Dès qu'ils purent
courir , ils allèrent à la chaſſe des ſouris , & quand
ils les attrapoient , ils les dévoroient. Devenus
grands , ils employerent toutes les ruſes du chat
contre les fouris , & fur- tout contre les ſouris aquatiques.
Ce qu'il y a de plus fingulier , c'eſt que ce
chat conduiſoit tous les matins ſa couvée à la campagne
, comme la canne auroit pu faire , la précé
doit , & quand elle ſe jettoit à l'eau , il couroit autour
du bord , comme une poule qui mene des canetons ;
fi on attaquoit les petits , il les défendoit avec fureur ,
&le ſoir il les ramenoit au gîte ". Il eſt inutile d'obſerver
que l'Auteur Allemand , qui a conſulté quelquefois
de bonnes ſources , n'a pas puiſé dans celleslà
le trait que nous venons de rapporter.
>> Depuis 4jours , écrit-on de Nantes en date du
6 de ce mois , il eſt arrivé ici 15 navires , preſque
tous de St-Domingue. L'un d'eux , le Marquis de
Lévi , a rencontré le 23 Juin l'Amiral Byron à 200
lieues dans l'Oueſt. Il étoit précédé par une frégate
Françoiſe , qui avoit 4 heures d'avance , & qui ſans
doute alloit avertir M. le Comte d'Estaing. Un petit
bâtiment Américain, parti de Baltimore le 9 Juin , rapporte
qu'à ſon départ les Anglois s'embarquoient ſur la
Delaware. La corvette Américaine qui a rapporté la
ratification du Traité entre la France & les Etats-
Unis par le Congrès , étoit parti de New-London , &
eſt arrivée à Breſt en 23 jours. On afſure que les
Etats -Unis ont ajouté une fleur de lys à leurs armes «.
Selon quelques lettres , 2 frégates Angloiſes ont été
encore priſes par les nôtres , & conduites dans nos
ports. Selond'autres,deNantes, le commerce de cette
( 352 )
ville vient d'ouvrir une ſouſcription pour armer en
courſe deux frégates de 26 canons de 12 liv. , les
actions ſont de 1000 liv. ; elle a été ouverte aufli-tôt
après l'arrivée d'une lettre de M. de Sartine , à la
Chambrede Commerce de cette ville ; elle eſt conçue
ainfi . >> Le Roi ſe propoſe MM. de faire publier inceſſamment
une Déclaration , par laquelle S. Μ.
fixera les encouragemens qu'elle eſt dans l'intention
d'accorder en cas de guerre pour les armemens en
courſe. La même loi déterminera d'une manière préciſe
les engagemens réciproques de ceux qui feront
chargés du détaildes armemens &des capitaliſtes qui
en fourniront les fonds ; & elle pourvoira à l'accélération
des procédures des priſes , au jugement des
ventes & des liquidations , de manière à affurer la
plus juſte , comme la plus prompte répartition du
profit. Pour mettre les Armateurs en état de régler
dès-à-préſent leurs ſpéculations , & de préparer leurs
entrepriſes , S. M. m'autoriſe àvous marquer qu'entr'autres
avantages qu'elle deſtine à la courſe , elle
fera fournir de ſes arſenaux les canons de 12 & de 8
de balle , pour les corſaires de 95 pieds de quille
coupée& au-deſſus , ſans ſe réſerver aucune portion
dans le produit des priſes ,& ſous la ſeule condition
que les canons qui ſe trouveront au débarquement ,
feront remis aux Commiſſaires des ports & arſenaux
delamarine. Comme les beſoinsdu fſeerrvicene permettent
pas de fournir ces canons en nature pour les
Corſaires qui pourront être expédiés dans le courant
de cette année , S. M. fera payer aux Armateurs ,
dans un mois du jour de l'expédition du rôle d'équi
page , la ſomme de 800 liv. pour tenir lieu de chaque
canon de 12 , & celle de 600 , pour chaque canon de
8. Je ne doute pas , au ſurplus , que les Armateurs
ne donnent , s'il ya lieu , des preuves de leur zèle pour
concourir aux vues de S. M.; vous voudrez bien leur
faire part de ce que je vous marque , & me rendre
comptede leurs difpofitions .
(353 )
La Déclaration annoncée dans cette lettre eſt du
24 Juin ,& a été enregiſtrée au Parlement le 14 de
ce mois. Outre les diſpoſitions , relativement aux
canons que le Roi fournira , S. M. exempte des
droits de traite pour les vivres , munitions , artillerie
& uftenciles de conſtruction , avitaillement , & armement
de navires , tous les Armateurs en courſe , à
compter du jour de l'enregiſtrement & publication
de la préſente ; elle donnera des marques particulières
& honorables de ſatisfaction à ceux qui ſe diſtingueront.
Les Corſaires , requis de ſe joindre aux
vaiſſeaux du Roi , auront part aux priſes faites par
ces derniers ; ils obtiendront des gratifications pour
les priſes particulières qu'ils feront , & qui ſeront
payées des deniers de la marine pour chaque canon
&chaque priſonnier des vaiſſeaux qu'ils auront pris .
Çes gratifications appartiendront en entier aux Officiers
& aux équipages des Corſaires vainqueurs. Les
Officiers & matelots bleſſés & hors d'état de fervir,
auront la demi-folde ; leurs veuves auront des pen-
Gons; les Capitaines & Officiers qui ſe diftingueront ,
aurontdes récompenfes &même des emplois dans la
marine Royale. La Déclaration règle les conditions
des ſociétés qui ſe formeront pour armer , leurs
droits , leurs parts , les ventes &c. On prélèvera 6
deniers pour livre pour les Invalides de la marine ,
mais ſur le produit net de la part des Armateurs feulement
, tous frais défalqués.
On apublié en même temps l'Ordonnance du Roi ,
concernant les priſes faites par les vaiſſeaux , frégates
&autres bâtimens de S. M. Elle attribue aux Officiers
&équipages la valeur entière des vaiſſeaux de guerre
&Corfaires pris ſur les ennemis ; les deux tiers leur
ſeront partagés , & l'autre tiers mis dans la caiſſe des
Invalides de la marine. Cette caiſſe payera aux Officiers
& équipages des vaiſſeaux preneurs , les vaiſ
ſeaux & frégates de guerre y compris celles de 20
canons , que leRoi jugera pouvoir être employés pour
( 354 )
ſon ſervice ſur le pied ſuivant , 5,000 liv. pour
chaque canon monté ſur affut des vaiſſeaux de 90
canons & au-deſſus ; 4,000 pour ceux de 80,74,70
& 68 canons , 3,500 pour ceux de 64 , 60 & so
canons , & 3,000 liv. pour ceux des frégates . Les
bâtimens deguerre , autres qquuee les vaiſſeaux&frégates
, ainſi que les Corſaires & les navires marchands
retenus pour le ſervice du Roi , feront eſtimés par
experts , & payés par S. M. On vendra tout le reſte.
Le Roi accordera des gratifications plus ou moins
fortes , felon le nombre des canons pour les vaiſſeaux
ennemis brûlés ou coulés bas. L'Ordonnance fixe les
parts des Officiers & équipages , accorde des gratifications
& demi- foldes aux Officiers & matelots blefſés
, des penſions à leurs veuves & à leurs enfans.
Le 10 de ce mois S. M. a écrit la lettre ſuivante
à M. le Duc de Penthievre , Amiral de France ,
pour faire délivrer des commiſſions en courſes.
Mon coufin , l'inſulte faite à mon pavillon par
une frégate du Roi d'Angleterre envers ma frégate
la Belle - Poule; la ſaiſie faite par une efcadre
Angloiſe , au mépris du droit des gens ,
de mes fregates la Licorne & la Pallas , & de mon
lougre le Coureur; la ſaiſie en mer & la confiſcation
des navires appartenant à mes ſujets , faites par
l'Angleterre contre la foi des Traités ; le trouble continu
& le dommage que cette Puiſſance apporte au
commerce maritime de mon Royaume & de mes
Colonies de l'Amérique , ſoit par ſes bâtimens de
guerre, ſoit par ſes Corſaires dont elle autoriſe &
excite les déprédations : tous ces procédés injurieux ,
& principalement l'inſulte faite à mon pavillon
m'ont forcé de mettre un terme à la modération que
je m'étois propoſée , & ne me permettent pas de
ſuſpendre plus long-temps les effets de mon reffentiment
: la dignité de ma Couronne & la protection
queje dois à mes ſujets , exigent que j'uſe enfin de
repréſailles , que j'agiſſe hoftilement contre l'Angle.
( 355 )
terre , & que mes vaiſſeaux attaquent & tâchent de
s'emparer ou de détruire tous les vaiſſeaux , frégates
, ou autres bâtimens appartenans au Roi d'Angleterre
, & qu'ils arrêtent & ſe ſaiſiſſent pareillement
de tous navires marchands Anglois dont ils
pourront avoir occaſion de s'emparer. Je vous fais
donc cette lettre pour vous dire , qu'ayant ordonné
en conféquence aux Commandans de mes eſcadres
&de mes ports , de preſcrire aux Capitaines de
mes vaiſſeaux de courre-ſus à ceux du Roi d'Angleterre
, ainſi qu'aux navires appartenant à mes
ſujets , de s'en emparer , &de les conduire dans les
ports de mon Royaume ; mon intention eſt qu'en
repréſailles des priſes faites ſur mes ſujets par les
corfairesAnglois,,vous faſſiez délivrer des commiffions
, ſur-tout à ceux de meſdits ſujets qui en demanderont
, & qui feront dans le cas d'en obtenir ,
en propoſant d'armer des navires en guerre avec des
forces affez conſidérables pour ne pas compromettre
les équipages qui ſeront employés ſur ces bâtimens ;
je ſuis aſſuréde trouver dans la justice de ma cauſe ,
dans la valeur de mes Officiers , & des équipages de
mes vaiſſeaux , dans l'amour de tous mes ſujets ,
les reſſources que j'ai toujours éprouvé de leur part ,
& je compte principalement ſur la protection du
Dieu des armées ; & la préſente n'étant à autre fin ,
je prie Dieu qu'il vous ait , mon Couſin , en ſa ſainte
&digne garde. Ecrit à Verſailles le 10 Juillet 1778.
Signé , Louis , & plus bas , De Sartine " .
Le 2 de ce mois , dans l'après- midi , J. J. Roufſeau
eſt mort à Ermenonville , près de Montmorenci.
On s'apperçut le matin , qu'il étoit fort abattu ,
on lui conſeilla de ne pas fortir. Je vais toujours ,
répondit- il , quoiqu'il n'y eût rien d'étonnant , ſi l'on
me trouvoit mort dans une heure. Entre 9 & 10 , il
fut ſaifi d'une violente colique , dont il mourut. On
ouvrit ſon corps le 3 , & on l'enterra dans une petite
ifle en face du château ; il étoit né en 1706.
( 356 )
On lit dans le Journal de Paris , l'extrait d'un
Mémoire écrit en entier de fa main , & daté du
mois de Février 1777 ; on ſera peut être bien-aiſe
de le trouver ici .
>>Ma femme eſt malade depuis long-tems , & le
progrès de fon mal qui la met hors d'état de ſoigner
fon petit ménage , lui rend les ſoins d'autrui néceffaires
à elle-même , quand elle eſt forcée à garder ſon
lit. Je l'ai juſqu'ici gardée & ſoignée dans toutes ſes
maladies ; la vieilleſſe ne me permet plus le même
ſervice. D'ailleurs le ménage , tout petit qu'il eſt ,
ne ſe fait plus tout ſeul ; il faut ſe pourvoir audehors
des choſes néceſſaires à la ſubſiſtance & les
préparer ; il faut maintenir la propreté ( 1 )
dans la maiſon. Ne pouvant remplir ſeul tous ces
ſoins , j'ai été forcé , pour y pourvoir , d'eſſayer de
donner une ſervante à ma femme. Dix mois d'expérience
m'ont fait ſentir l'infuffiſance & les inconvéniens
inévitables& intolérables de cette reffource
dans une poſition pareille à la nôtre. Réduits à vivre
abſolument ſeuls ,& néanmoins hors d'état de nous
paſſer du ſervice d'autrui , il ne nous reſte dans l'infirmité
& l'abandon qu'un ſeul moyen de ſoutenir
-nos vieux jours : c'eſt de trouver quelqu'aſyle où
nous puiſſions ſubſiſter à nos frais , mais exempts
d'un travail qui déſormais paſſe nos forces , & des
détails&des ſoins dont nous ne ſommes plus capables.
Du reſte , de quelque façon qu'on me traite ,
qu'on me tienne en clôture formelle ou en apparente
liberté ; dans un hopital ou dans un déſert , avec des
gens doux ou durs , faux ou francs , ( fi de ceux- ci il
en eſt encore ) , je conſens à tout , pourvu qu'on
rende àma femme les ſoins que ſon état exige , &
qu'on me donne le couvert , le vêtement le plus
fimple & la nourriture la plus ſobre juſqu'à la fin
(1) Il eſt écrit en note en cet endroit : >>>Mon incon-
>>cevable ſituation , dont perſonne n'a d'idée , pas
>> mêmeceux qui m'y ont réduit , me force d'entrerdans
>> ces détails «
( 357 )
de mes jours , ſans que je ne fois plus obligé de me
mêler de rien. Nous donnerons pour cela ce que
nous pouvons avoir d'argent , d'effets & de rentes ,
& j'ai lieu d'eſpérer que cela pourra ſuffire dans
des Provinces où les denrées ſont à bon marché ,
&dans des maiſons deſtinées à cet uſage où les refſources
de l'économie ſont connues & pratiquées ,
fur-tout en me ſoumettant , comme je fais de bon
coeur , à un régime proportionné à mes moyens «.
Lesnuméros ſortis au tirage de la loterie Royale
de France , font : 18 , 12 , 71 , 52 & 38 .
Les lots au-deſſus de 100 liv. fortis au tirage du
3 de ce mois , de la loterie Royale créée par Arrêt
du 7 Décembre 1777 , font les ſuivans :
Nos . Lots. Nos. Lots. Nos. Lots..
liv. liv. liv.
835 1200 8823 1200 18073 1200
1684 1200 8826 1200 18253 1200
1991 1200 8828 1200 19002 1200
2187 1200 9064 1200 19971 1200
3291 1200 9346 1200 19976 1200
3533 1200
10351 1200 20073 1200
3783 1200 10582 1200 28282 1200
13786 1500 10771 1200 20778 1200
4760 1200 11025 3000
21202 1200
5468 1200 12612 1200
21234
1200
5710 3000
12860 1200 21559 1200
A
5925 1200 13390 1200 21793 1200
6024
1200 14231
1200 22276 1200
6051 1200 14768 1200
23023 (200
6540 1200 14909 1200 23423 1200
6889 1200 14944 1200 23998 1200
7174 1500 16281 1200
24258 1200
7368 1200 17127 3000 24391 1200
7861
1200 17286 1200 24763 1200
8512
1200 17391 1200 24816 1200
8688 1200 17623 1200
( 358 )
De BRUXELLES , le 20 Juillet.
SELON toutes les lettres d'Allemagne nous devons
attendre par les premiers couriers les nouvelles
les plus intéreſſantes de ces contrées. Tout annonce
que les hoftilités ont dû commencer ; & felon divers
bruits , vagues encore , & qui n'ont peut- être aucun
fondement , il y a eu déja une action. Le Roi de
Prufſe en remettant ſon Manifeſte le 3 de ce mois ,
a fait croire qu'il avoit retardé juſqu'au s le départ
du Prince Henri qui eſt parti le premier. Il a fait
desmarches rapides dont il a dérobé deux. Un corps
d'Autrichiens le croyant encore éloigné , s'étant
avancé pour reconnoître ſa poſition , s'eſt engagé ,
dit-on , dans un endroit aux deux côtés duquel défiloient
deux colonnes Pruſſiennes qui l'ont enfermé,
&dont il n'a pu ſortir qu'en ſe faiſant jour à travers.
On prétend que cette action a été très-vive ,
&que les Autrichiens ont perdu beaucoup de monde:
on ajoute pluſieurs autres circonstances , entre
autres la mort d'un de nos meilleurs Généraux ;
mais elles paroiſſent trop vagues pour être répétées
, & elles font attendre avec impatience l'arrivée
du premier courier.
Les lettres de Londres portent que l'Amiral Keppel
a appareillé le 9 de ce mois de la baie de Sainte-
Hélène avec 26 vaiſſeaux de ligne ; 2 autres l'ont
ſuivi le 11 avec la frégate l'Aréthufe , & on croyoit
que 3 autres étoient partis le 12 , ce qui devoit
porter l'eſcadre à 31 vaiſſeaux de ligne , 6 frégates ,
2brûlots & un floop. Des 6 frégates , la Lively &
deux autres ont été priſes par la flotte Françoiſe.
S'il faut en croire quelques lettres , elle croiſe à l'entrée
de la Manche , de manière que rien n'y peut
entrer & en fortir. On dit même qu'on voit une
lettre où l'on lit , que depuis quelques heures on
croyoit entendre dans l'éloignement un bruit fourd
( 359 )
qui faiſoit penſer qu'il y avoit un combat entre
les deux flottes. Un pareil combat qui peut faire
un tort irréparable , du moins pour long-tems ,
à la marine Britannique , ne laiſſe pas les Anglois
ſans inquiétudes ſur ſes ſuites. >> Nous ne pouvons
nous diſſimuler , écrit- on de Londres ,que l'eſcadre
deBreſt eſt la plus formidable qui ſoit fortiedeFrance;
la marine de cette Nation , que nous croyions annéantie
& hors d'état de ſe relever jamais , s'eſt
reſſuſcitée tout- à-coup , & ſe montre avec une conſiſtance
qui annonce le génie du Miniſtre chargé de
cedépartement. Il a eu l'art de faire tous ſes préparatifs
en filence , & de nous empêcher de les pénétrer.
Depuis long-tems , les étrangers ne pouvoient
approcher des ports François , on travailloit dans les
arſenaux , on exerçoit les matelots à la manoeuvre ;
chaque vaiſſeau de guerre ſera, dit- on , accompagné
d'une frégate , pour empêcher qu'il ne manque
d'hommes, de munitions ou de tout autre ſecours .
Il en réſultera un feu plus grand, plus continu , &
une nouvelle manière de combattre qui pourroit
déconcerter nos eſcadres..... Je vous ferai part d'une
choſe qui mérite d'être remarquée : l'Amiral Keppel
a trouvé à bord de chacune des frégates qu'il a
priſes, des ordres écrits & fignés du Miniſtre de laMa
rine de France , portant défenſede moleſter en aucune
manière le fieur Cook , navigateur utile & précieux ,
dont les voyages & les découvertes intéreſſent la
navigation & la géographie , & lui méritent les
égards & la réconnoiſſance de tous les peuples ".
On ne peut encore ſavoir rien de certain ſur les
diſpoſitions de l'Eſpagne. L'Angleterre a toujours
affecté de croire à ſa neutralité, & dans le tems
qu'elle l'annonçoit de la manière la plus poſitive , elle
ne paroiſſoit pas ſans inquiétude ; le retard de l'arrivée
du Marquis d'Almodovar , étoit fait pour lui
en inſpirer , & on a obſervé que pluſieurs envois
qui devoient ſe faire de la Grande-Bretagne en Ef
( 360 )
pagne , avoient éré contre-mandés. Ils ne le font
point encore; cependant le Marquis d'Almodovar eft
actuellement à Londres ; il y a conduit la Marquiſe
fon épouse & ſes enfans , & cela fait préſumer
qu'il s'attend à y faire un ſéjour plus long qu'il ne le
feroit , s'il étoit chargé de la commiſſion qu'on lui
ſuppoſoit dans pluſieurs Papiers Publics , de déclarer
l'acceffion de cette Cour au traité conclu entre la
France & l'Amérique. Le champ des conjectures
ſemble s'embarraffer tous les jours davantage; mais
peut- être les nuages ſont-ils à la veille de ſe diffiper.
La riche flotte du Mexique , qu'on a cru julqu'à
préſent avoir eu la plus grande influence fur
le myſtère de la conduité de la Cour de Madrid , eſt
enfin entrée heureuſement à Cadix le 29 du mois
dernier , & la flotte formidable aſſemblée dans ce
port , eſt toujours mouillée ſur une ſeule ancre , qui
peut être levée d'un moment à l'autre .
Suite du Traité entre l'Espagne & le Portugal.
7°. Il fut ſtipulé dans l'article XVII du traité
d'Utrecht du 6 Février 1715 , que les deux Nations
jouiroient reſpectivement dans leurs Domaines , des
avantages de commerce , priviléges & franchiſes
dont jouiſſoit alors & pourroit jouir laNation la plus
favoriſée; on ajouta dans un article ſéparé , que lorfquelecommerce
interrompu entre les deux Nations
ſe rétabliroit ſur le pied qu'il étoit avant la guerre
qui précéda le traité , il continueroit ſur le même
pied juſqu'à ce que les deux Cours convinſſent enfemble
des changemens qu'on devoit y faire. L. M.
C.&T. F. promettent de tenir& d'obſerver exactement,&
en due forme , le contenu dudit article XVII
& du ſéparé.
La ſuite à l'ordinaire prochain.
1
DE FRANCE, 1826
DÉDIÉ AUROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours ; les Pièces fugitives nouvelles
en vers & en profe ; l'Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ;
les Causes célebres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les
Avis particuliers , &c. & c.
5 JUILLET 1778 .
A PARIS ,
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou ,
rue des Poitevins .
Avec Approbation & Brevet du Roi.
TABLE.
de Beauharnais ,
Romance ,
PIÈCES FUGITIVES, pag. 3 SPECTACLES.
Epitre àMad. la Comteſſe Académie Royale de Mu-
Lettre de M. ** à Mad. la Comédie Italiennc,
4 fique , 64
8 Comédie Françoise , 66
69
Comteſſe de** , 11 Société d'Agriculture , 71
Elogede Fénélon, 20Gravures , 72
Enigme, 33 JOURNAL POLITIQUE.
Logogryphe, 34 Constantinople , 73
NOUVELLES LITTE Coppenhague , 74
RAIRES . Stockholm , 75
Recherches & confidera- Vienne ,
Varsovie, 76
enfans, 46
L'Eloquence , Pоёте ,
Septentrionale ,
48
Versailles ,
ANNONCES LITTÉR .
62Paris ,
Physique, 63 Bruxelles ,
tions fur la population Hambourg ,
delaFrance,
Théâtre deM. Bret, 42 Rome ,
L'Hymne au Soleil , 42 Livourne ,
Demi-Drames , ou pieces Londres ,
propres à l'éducation des Etats- Unis de l'Amérique-
77
79
35
Ratisbonne, 86
87
88
१०
99
104
1ος
118
APPROBATION.
J'AI lu, par ordre de Monſeigneur le Garde des
Sceaux , le Mercure de France , pour les de Juillet.
Je n'y ai rien trouvé qui puiſſe en empêcher l'impreſſion,
A Paris , ce 4 Juillet 1778 .
DE SANCY.
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT,
rue de la Harpe , près Saint-Côme.
F2C 18.296
MERCURE
DE FRANCE.
5 JUILLET 1778 .
PIÈCES FUGITIVES
ILS
EN VERS ET EN PROSE.
DÉLIE.
LS ſont paſſes ces jours debonheur &d'ivreſſe ,
Où l'amour dans tes yeux avoit mis ſa langueur ,
Lorſque par tes regards m'exprimant ta tendreſſe ,
Tu liſois dans les miens le trouble de mon coeur.
Tu me jurois alors une éternelle ardeur ;
Et de ta bouche enchantereſſe
Un doux baiſer fit mon bonheur ,
Et fut le ſceau de ta promeſſe.
Te ſouvient-il encor que de ma vie , un jour ,
Tu me garantiſſois l'immortelle durée ,
A ij
MERCURE
Si fur celle de ton amour
Les Parques l'avoient meſurée ?
Je te rends cette foi que tu m'avois jurée ,
Ces ſermens que ton coeur a faits pour les trahir.
C'en est fait : il faudra t'abhorrer & te fuir .
Que dis-je ! ... Oh malheureux ! je ſens couler mes
larmes !
Ce qu'on a tant aimé , Ciel ! peut-on le hair !
Et pour être infidelle , en as-tu moins de charmes ?
ÉPITRE
A Madame la Comteſſe de Beauharnais ,
Auteur des Lettres de Stéphanie.
:
QUOUOII ,, tu veux donc obſtinément
T'enlever toi-même à ta gloire ,
Et t'enfermer obſcurément
Au fond du Temple de Mémoire ,
Où Sapho te cherche & t'attend ?
Telle , à ſe cacher attentive ,
Laiſſant aux roſes l'apparât ,
La folitaire ſenſitive ,
Qui , lorſque rien ne la captive ,
Aime à reſpirer ſans éclat ,
Refferre , en ſa pudeur craintive ,
Sa feuille chaſte & fugitive
Sous le tact le plus délicat ....
C'en est trop ; tu ſeras trahic.
DE FRANCE .
S
Oui , bravant tes ſcrupules vains ,
Je veux prévenir les larcins
Que te feroit la modeſtie.
LAISSE rougir de leurs travaux
Ces Écrivains aux moeurs impures ,
Ces petits Pétrones nouveaux ,
Qui déshonorent leurs pinceaux
Par de laſcives mignatures ;
Qui de l'Arétin effronté
Briguant la vogue illégitime ,
Enluminent les traits du crime
Des couleurs de la volupté :
Laiſſe , laiſſe encor ſe ſouſtraire
Au raïon importun du jour
Ces Romanciers ſans caractère ,
Qui, ſe répétant tour- à-tour ,
Et ne ſachant aimer ni plaire ,
Parlent de grâces & d'amour ,
Dans leurs eſquiſſes imparfaites ,
Ébauchent nos fots achevés ,
Nos Philoſophes femmelettes ,
Nos Héros à l'ombre élevés ,
Nos Lovelaces énervés
Et nos intrépides caillettes :
Mais toi , dont les nobles crayons
Te rendront quelque jour l'égale
Des Prévots & des Richardfons ;
Toi , leur digne & jeune rivale ,
:
A iij
6 MERCURE
Dont les écrits font des leçons ,
Et qui , dans tęs lettres de flamme ,
Que doit craindre un coeur corrompu ,
As ſu répandre avec ton ame
Les traits facrés de la vertu ;
Aux préjugés trop afſervie ,
Peux-tu bien , malgré nos defirs,
Déſavouant ta Stéphanie ,
Tromper ta gloire & nos plaiſirs ?
PRÉFÈRE à ce caprice étrange
Un ſuccès qu'on te déroba ,
Et montre aux mains deRofalba
La palette de Michel-Ange.
« MAIS , dis-tu , je viens dans un temps
» Où les têtes qui m'environnent
> Ont de plus légers mouvemens
> Que les plumes qui les couronnent ,
>> Voltigeantes au gré des vents !
>Moins mes tableaux ſont condamnables ,
>> Plus les effets en feront lents ,
>> Amon fiècle je peins des fables ,
> Quand je lui peins de vrais amants.
>>>Avec le ſecours de l'optique ,
>> Nous les voyons dans les romans ,
>> Comme dans un lointain magique ,
>> Pays perdu des ſentimens ;
>> Et puis , pour trop bien les connoître ,
>> Je crains beaucoup de mes Lecteurs;
DE FRANCE.
7
> Ceux-là me haïront peut-être
>> D'avoir fait couler quelques pleurs ....
D'ACCORD : pour forcer nos fuffrages
Oublier la ſaiſon des jeux ,
Joindre aux talens les plus heureux ,
D'Hébé les plus doux avantages ;
C'eſt , j'en conviens , un crime affreux.
Tant que dans nos cercles volages
On dira du bien de tes yeux ,
On médira de tes ouvrages ;
Rien n'eſt plus jufte & moins fâcheux.
Du Parnaffe & de l'Idalie ,
Quand tu méritas les honneurs ,
Muſe aimable & femme jolie ,
Croyois-tu donc ceindre impunie
Tadouble couronne de fleurs !
Va, laiſſe Ægle, Life , Égerie
Eſſayer d'obſcures clameurs
Dans leur mourante coterie.
Sans compter mille admirateurs
Dont le goût déjà t'apprécie ,
Et ta figure& ton génie
Sontdeux puiſſans confolateurs.
REMPLIS , en dépit des Cenſeurs,
Ton horofcope qu'on a faite *
De l'aveu même des neuf Soeurs ,
Et qu'aujourd'hui l'Amour répète :
*C'est une faute. Horoscope eft mafculin.
1.
A iv
8 MERCURE
« UNISSANT l'ame & la raiſon ,
* Afin d'en être plus parfaite ,
>>>Elle aura l'eſprit de Ninon
>> Avec le coeur de la Fayette.
Par M. Dorat..
ROMANCE.
:
VALLONS délicieux , ombrages folitaires ,
Si les Dieux ſur la terre ont chéri leur ſéjour ,
Voici les lieux fans doute où , près de nos Bergères ,
Ils oublioient l'Olympe en s'enivrant d'amour.
HÉLAS ! il fut un temps où , dans cette retraite ,
Cherchant des bois profonds l'abri filencieux ,
Aſſis ſous un feuillage aux pieds de ma Lifette ,
Je croyois avec elle habiter en ces lieux.....
Que ces bords ſont changés ! elle fuit , la cruelle !
D'un voile ténébreux tout m'y ſemble couvert.
21
Toute leur volupté s'eſt perdue avec elle ,
Et ce charmant ſéjour m'eſt un affreux déſert.
POURQUOI done , malheureux ! y retourner encore ?
Je ne ſais ; mais toujours , bercé d'un fol eſpoir ,
Je m'y ſens entraîner dès la naiſſante aurore ,
Pour ne plus en fortir que dans l'ombre du foir.
ACCABLÉ de mes maux , fi par fois j'y ſommeille ,
Au feul bruit d'un feuillage agité du Zéphir ,
vi A
DE FRANCE.
१
En ſurſaut réveillé j'ouvre une avide oreille ,
Et mon coeur palpitant commence à treſſaillir.
IL me ſemble par fois , d'une voix languiſſante ,
L'entendre au loin répondre à mes cris douloureux.
Je me retourne , hélas ' c'eſt une ſource errante
Qui murmure en baignant ſon rivage amoureux.
Ан ! fuyons pour jamais , fuyons de ce bocage ,
Partout à mes regards ſes traits viennent s'offrir.
Qui m'auroit dit qu'un jour j'y craindrois ſon image ,
Moi que ſon ſeul aſpect y combloit de plaiſir.
Le voici ce rocher dont la voute élancée
Nous cachoit ſous ſon ombre aux feux brûlansdu jour.
C'eſt-là que dans mon ſein mollement renverſée ,
Elle tournoit ſur moi des yeux remplis d'amour.
C'EST ici qu'au milieu des plus tendres careſſes ,
Sa bouche tour-à-tour épanchoit dans mon coeur
Ses reproches amis , doux comme ſes tendreſſes ,
Et les ſoupirs mourans , ravis à ſa pudeur.
AINSI couloient nos jours pleins d'heures fortunées ,
Tout excitoit en moi des tranſports raviſſans ;
Des fruits, de ſimples fleurs que Liſe m'eût données ,
Comme un préſent des Dieux , enchantoient tous mes
fens.
Que j'aimois à la voir , timide dans ſes plaintes ,
N'ofer qu'en rougiſſant accuſer ma froideur !
Av
10 MERCURE
Dieux ! comme d'un baiſer calmanttoutes ſes craintes,
Bientôt je la voyois trembler de mon ardeur.
CES fêtes des hameaux , où la danſe bruyante
Des Paſteurs attroupés enflamme les defirs ,
Ces jeux ou dans la foule on pourſuit ſon amante,
Ah ! ce n'étoit point là nos plus touchans plaiſirs !
QU'IL étoit bienplus doux, ſeuls au fondde ces plaines,
D'errer l'un près de l'autre en nous donnant la main !
J'y chantois mes plaiſirs , ou , triſte de ſes peines ,
En eſſuyant ſes pleurs , je pleurois ſur ſon ſein.
MOMENS délicieux ! aurois-je alors pu croire
Que Lifette oublieroit vos charmantes douceurs ?
Faut-il qu'hélas ! tout ſeul j'en garde la mémoire ,
Moi qui n'y trouve plus qu'à nourrir mes douleurs ?
AH ! ces tendres regrets ſont le ſeul bien que j'aime :
Ils rempliffent mes jours. Sur ces mêmes ormeaux ,
Jadis les confidens de mon bonheur ſuprême ,
Auprès de mes plaiſirs je veux tracer mes maux.
La Bergère y viendra , qui jadis pour modèle,
En des jours plus heureux m'offroit à ſon Berger :
Elle y viendra. Ses yeux me trouveront fidèle ,
Lorſqu'après tant d'amour Lifette a pu changer.
Er nos Bergers auſſi , témoins de ma tendreſſe ,
Qu'ils viennent m'y donner les ſoins de l'amitié ! ...
Non, qu'ils me laiſſent ſeul plongé dans ma triſteſſe,
C'eſt tout ce que j'attends de leur douce pitié.
DE FRANCE. II
VOUDROIENT- ILS , pour charmer l'ennui de ma
retraite ,
D'une fête joyeuſe importuner mes yeux ? .....
Ah ! gardez vos plaisirs , ou rendez-moi Liſette ;
Sans ma Liſette , en vain vous m'ouvririez les Cieux.
DIEUX ! ſi ces vers touchans de ſon ame inflexible
Pouvoient un jour enfin adoucir la rigueur !
On n'eût point tant d'amour ſans être encor ſenſible ;
Onn'a point , ſans regret , goûté tant de bonheur.
NOURRISSONS juſqu'au foir cette douce eſpérance.
Que ſon baume ſe mêle aux pavots du ſommeil ,
Etquejamais pour moi le jour ne recommence ,
Sans qu'elle vienne encor conſoler mon réveil.
Par M. Berquin.
4
LETTRE de M. * * à Madame la C. de ** ,
qui lui avoit communiqué un Plan d'Education
qu'elle avoit fait pourſes enfans.
MADAME ,
Avant que de jeter les yeux fur votre
Plan d'Education , j'ai voulu ſavoir quel
feroit le mien. Je me ſuis demandé : fi
j'avois un enfant à élever , de quoi m'occu-
A vj
1.
12 MERCURE
il
perois-je d'abord ? Seroit -ce de le rendre
honnête-homme ou grand homme ? Et je
me ſuis répondu : de le rendre honnêtehomme.
Qu'il foit bon premièrement ;
ſera grand après , s'il peut l'être. Je l'aime
mieux , pour lui , pour moi & pour tous
ceux qui l'environneront , avec une belle
ame qu'avec un beau génie.
« Je l'éleverai donc pour l'inſtant de fon
>> exiſtence & de la mienne ? Je préférerai
>> donc mon bonheur & le ſien à celui de
>> la nature ? Qu'importe cependant qu'il
>> ſoit mauvais père , mauvais époux , ami
>> fufpect , dangereux ennemi , méchant
>> homme ; qu'il fouffre , qu'il faffe fouf-
>> frir les autres , pourvu qu'il exécute de
>> grandes chofes ? Bientôt il ne ſera plus ;
>> ceux qui auront pâti par fa méchanceté
>>ne feront plus ; mais les grandes chofes
> qu'il auroit exécutées reſteroient à jamais.
>> Le méchant ne dure qu'un moment ; le
>> grand homme ne finira point ».
Voilà ce que je me fuis dit , & voici ce
que je me fuis répondu. Je doute que le
méchant puiffe être véritablement grand ;
je veux donc que mon enfant foit bon .
Quand le méchant pourroit être véritablement
grand , comme il ſeroit au moins
incertain s'il feroit le bonheur ou le malheur
de ſa Nation , je voudrois encore qu'il
fûtBon..
DE FRANCE . 13
Je me ſuis demandé comment je le rendrois
bon , & je me ſuis répondu : en lui
infpirant certaines qualités de l'ame qui
conſtituent ſpécialement la bonté.
Et quelles font ces qualités ? La justice
&la fermeté ; la juſtice qui n'eſt rien fans
la fermeté ; la fermeté qui peut être un
grand mal fans la justice ; la justice qui
règle la bienfaiſance & qui arrête le murmure
; la fermeté qui donnera de la teneur
à ſa conduite , qui le réſignera à ſa deſtinée
& qui l'élevera au-deſſus des revers .
Voilà ce que je me fuis répondu. J'ai
relu ma réponſe , & j'ai vu avec fatisfaction
que les mêmes vertus qui fervoient
de baſe à la bonté , ſervoient également
de baſe à la véritable grandeur ; j'ai vu
qu'en travaillant à rendre mon enfant bon ,
je travaillois à le rendre grand , & je n'en
ſuis réjoui.
Je me fuis demandé comment on infpiroit
la fermeté à une ame naturellement
pufillanime , & je me fuis répondu : en
corrigeant une peur par une peur ; la peur
de la mort par celle de la honte. On affoiblit
l'une en portant l'autre à l'excès. Plus on
craint de ſe déshonorer , moins on craint
de mourir.
Tout bien confidéré , la vie étant l'objet
le plus précieux , le ſacrifice le plus difficile
, je l'ai priſe pour la meſure la plus
14 MERCURE
forte de l'intérêt de l'homme , & je me
ſuis dit : ſi le phantôme exagéré de l'ignominie
, ſi la valeur outrée de la conſidération
publiqne , ne donnent pas le courage d'organiſation
, ils le remplacent par le courage
du devoir , de l'honneur , de la raiſon. On
ne fera jamais un chêne d'un roſeau ;
mais on entête le roſeau , & on le réſout
àſe laiſſer brifer. Heureux celui qui a les
deux courages ! Si fractus illabatur orbis
impavidum ferient ruina : il veria le monde
s'écrouler fans frémir.
Avec une ame juſte & ferme , j'ai defiré
quemon enfanteût un eſprit droit , éclairé,
étendu. Je me ſuis demandé comment on
rectifioit , on éclairoit , on étendoit l'eſprit
de l'homme , & je me ſuis répondu :
On le rectifie par l'étude des ſciences
rigoureuſes. L'habitude de la démonſtration
prépare ce tact du vrai qui ſe perfectionne
par l'uſage du monde & l'expérience des
choſes. Quand on a dans ſa tête des mo
dèles parfaits de dialectique , on y rapporte ,
fans preſque s'en douter,les autres manières
de raiſonner. Avec l'inſtinct de la préciſion ,
on fent,dans les cas même de probabilité ,
les écarts plus ou moins grands de la ligne
du vrai ; on apprécie les incertitudes , on
calcule les chances , onfait ſa part & celle
dufort;& c'eſt en ce ſens que les Mathématiques
deviennent une ſcience uſuelle
DE FRANCE. 15
une règle de la vie , une balance univerſelle
, & qu'Euclide qui m'apprend à comparer
les avantages & les déſavantages d'une
action , eſt encore un Maître de morale.
L'eſprit géométrique & l'eſprit juſte , c'eſt
lemême eſprit. Mais , dira-t- on , rien n'eſt
moins rare qu'un Géomètre qui a l'eſprit
faux. D'accord : c'eſt alors un vice de la
nature que la ſcience n'a pu corriger. Si
l'on ne s'attendoit pas à trouver de la juſteſſe
dans un Géomètre , on ne s'étonneroit pas
de n'y en point trouver.
On éclaire l'eſprit par l'uſage des ſens le
plus illimité , & par les connoiffances acquiſes
, entre leſquelles il faut donner la
préférence à celles de l'état auquel on eſt
deſtiné. On peut , fans conféquence & fans
honte , ignorer beaucoup de choſes hors de
fon état. Qu'importe que Thémiſtocle ſache
ou ne fache pas jouer de la lyre ? Mais les
connoiſſances de ſon état, il faut les avoir
toutes& les avoir bien.
Étendre l'eſprit eſt , à mon ſens , un des
points les plus importans , les plus faciles
&les moins pratiqués. Cet art ſe réduit ,
preſqu'en tout , à voir d'abord nettement
un certain nombre d'individus , nombre
qu'on réduit enſuite à l'unité. C'eſt ainſi
qu'onparvient à ſaiſir auſſi diſtinctement un
million d'objets qu'une dizaine d'objets. Le
nombre, lemouvement,l'eſpace , ladurée,
16 MERCURE
voilà les premiers élémens ſur leſquels il
faut exercer l'eſprit , & je ne connois pas
encore la limite de ce que l'imagination
bien dirigée peut embraſſer. Le monde eſt
trop étroit pour elle ; elle voit au-delà des
yeux & des télescopes. Conduite de la conſidération
des individus à celle des maſſes ,
l'ame s'habitue à s'occuper de grandes choſes
, à s'en occuper ſans effort & fans négliger
les petites. La véritable étendue d'efprit
dérive originairement de l'eſprit d'ordre.
Les bons Maîtres font rares , parce
qu'ils traînent leurs élèves pié à pié , &
qu'on a fait avec eux une route immenſe ,
ſans qu'ils ſe foient aviſés une fois de nous
arrêter ſur les ſommités , & de promener
nos regards autour de l'horizon .
Je priſe infiniment moins les connoifſances
acquiſes que les vertus , & infiniment
plus l'étendue d'eſprit que les connoiffances
acquiſes. Celles - ci s'effacent ; l'étendue
d'eſprit reſte. Il y a entre l'eſprit étendu
&l'eſprit cultivé , la différence de l'homme
àfon coffre-fort.
On eſt honnête-homme , on a l'eſprit
étendu ; mais on manque de goût , & je
ne veux pas qu'Alexandre faſſe rire ceux
qui broient les couleurs dans l'attelier d'Apelle.
Comment donnerai-je du goût à mon
enfant , me fuis-je dit ? Et je me fuis répondu
: le goût eſt le ſentiment du vrai , e
DE FRANCE. 17
dubon , du beau , du grand , du fublime ,
du décent& de l'honnête ; dans les moeurs ,
dans les ouvrages d'eſprit , dans l'imitation
ou l'emploi des ouvrages de la nature. Il
tient en partie à la perfection des organes ,
& ſe forme par les exemples , la réflexion
& les modèles. Voyons de belles choſes ,
liſons de bons ouvrages , vivons avec des
hommes , rendons-nous toujours compte de
notre admiration , & le moment viendra
où nous prononcerons aufſi ſûrement , auffi
promptement de la beauté des objets que
de leurs dimenſions .
On a de la vertu , de la probité , des
connoiſſances , du génie , même du goût ,
&l'on ne plaît pas;cependant il faut plaire.
L'artde plaire tient à des qualités qui s'acquièrent
& à d'autres qui ne s'acquièrent
point. Prenez de temps en temps votre
enfant par la main , & menez-le facrifier
aux Grâces. Mais où eft leur Autel ? Il eft
à côté de vous , ſous vos pieds , fur vos
genoux.
- Les enfans des Maîtres du monde n'eurent
d'autres écoles que la maiſon & la
table de leurs pères. Agir devant ſes enfans
& agir noblement , ſans ſe propoſer pour
modèles ; les appercevoir ſans les regarder;
parler bien & rarement interroger ; penfer
juſte& penſer tout haut ; s'affliger des fautes
graves , moyen für de corriger un enfant
:
18 MERCURE
ſenſible; les ridicules ne valent que les petits
frais de la plaiſanterie ; n'en pas faire d'autres
; prendre ces marmouſets-là pour des
perſonnages , puiſqu'ils en ont la manie ;
être leur ami , & par conféquent obtenir
leur confiance ſans l'exiger : s'ils déraifonnent,
comme cela eſt de leur âge, les mener
imperceptiblement juſqu'à quelque conféquence
bien abſurde , & leur demander en
riant , eſt-ce là ce que vous vouliez dire ?
En un mot leur dérober ſans ceſſe leurs liſières
, afin de conſerver en eux le ſentiment
de la dignité , de la franchiſe , de la
liberté , & de les accoutumer à ne reconnoître
de deſpotiſme que celui de la vertu
&de la vérité. Si votre fils rougit en ſecret ,
ignorez ſa honte;accroiffez la en l'embraffant
; accablez- le d'un éloge , d'une careſſe
qu'il fait ne pas mériter. Si par hafard une
larme s'échappe de ſes yeux , arrachez-vous
de ſes bras , allez pleurer de joie dans un
endroit écarté ; vous êtes la plus heureuſe
desmères
:
Sur- tout gardez vous de lui prêcher toutes
les vertus , & de lui vouloir trop de
talens. i
Lui prêcher toutes les vertus , feroit une
râche trop forte pour vous& pour lui ; tenezvous-
en à la véracité. Rendez-le vrai , mais
vrai ſans réſerve , & comptez que cette
ſeule vertu amenera avec elle le goût de
toutes les autres.
DE FRANCE. 19
Cultiver en lui tous les talens , c'eſt le
moyen sûr qu'il n'en ait aucun ; n'exigez
de lui qu'une choſe , c'eſt de s'exprimer
toujours purement & clairement ; d'où réfultera
l'habitude d'avoir bien vu dans fa
têre avant que de parler , & de cette habitude
la juſteſſe de l'eſprit.
Je ne fais ce que c'eſt que l'éducation
libérale , ou la voilà .
Mais à quoi ſerviront tant de ſoins fans
la ſanté , la ſanté ſans laquelle on n'eſt rien ,
ni bon , ni méchant ? On obtient la ſanté
par l'exercice & la fobriété.
Enfuite un ordre invariable dans les devoirs
de la journée. Cela eſt eſſentiel.
Voilà , Madame , ce que j'écrivois avant
que de vous avoir lue : enſuite je me fuis
apperçu qu'entre pluſieurs idées qui nous
étoient communes , il n'y en avoit aucunes
qui ſe contrariaſſent. Je m'en fuis félicité ,
&j'ai pensé que je pourrois bien avoir de
la raiſon&du goût , puiſque de moi- même
j'avois tiré les vraies conféquences des principes
que vous aviez poſés. Il n'y a guère
de différence marquée entre votre lettre &
lamienne , que celle des ſexes.
*
20 MERCURE
ÉLOGE DE FÉNÉLON ,
Lu par M. d'Alembert , à l'Académie
Françoise , le 17 Mai 1777 , en pré-
Sence de l'Empereur.
CE reſpectable Prélat a été loué dans l'Académie
même , avec une éloquence digne
de lui , pat M. de la Harpe , notre confrere.
Obligé , comme Hiſtorien de cette Compagnie
, de louer auſſi le vertueux Fénélon ,
je ne chercherai point à être éloquent ,
& je n'aurai point d'effort à faire pour
m'en abſtenir. Je me bornerai à recueillir
quelques faits , qui , racontés ſans ornement
, formeront un éloge de Fénélon
auſſi ſimple que lui. La ſimplicité d'un tel
hommage eſt la ſeule maniere qui nous
reſte d'honorer ſa mémoire , & peut-être
celle qui toucheroit le plus ſa cendre , ſi
elle pouvoit jouir de ce que nous ſentons
pour elle.
" La
Fénélon a caractériſé lui-même en peu
de mots cette ſimplicité qui le rendoit fi
cher à tous ceux qui l'approchoient.
>>fimplicité , dit-il dans un de ſes Ouvra-
» ges , eſt la droiture d'une ame qui s'in-
>> terdit tout retour ſur elle & ſur ſes ac-
• tions. Cette vertu eſt différente de la ſin-
▼
DE FRANCE. 21
» cérité , & la furpaſſe. On voit beau-
>>coup de gens qui ſont ſincères ſans être
>>ſimples. Ils ne veulent paſſer que pour
>> ce qu'ils font , mais ils craignent fans ceſſe
» de paſſer pour ce qu'ils ne font pas.
>>L'homme ſimple n'affecte ni la vertu , ni
>>la vérité même , il n'eſt jamais occupé de
> lui , il ſemble avoir perdu ce moi dont
> on eſt ſi jaloux », Dans ce portrait Fénélon
ſe peignoit lui-même ſans le vouloir.
Il étoit bien mieux que modeſte , car il ne
ſongeoit pas même à l'être ; il lui ſuffiſoit
pour être aimé de ſe montrer tel qu'il étoit ,
& on pouvoit lui dire : l'art n'est pas fait
pour toi , tu n'en as pas besoin.
Voici quelques traits de cette vertu ,
pleine d'humanité & fur-tout d'indulgence
, qui faifoit ſon caractere. Un de ſes
Curés ſe félicitoit en ſa préſence d'avoir
aboli les danſes des Payſans les jours de Dimanches
& de Fêtes. M. le Curé, lui dit-il ,
ne danſons point , mais permettons à ces pauvres
gens de danſer ; pourquoi les empêcher
d'oublier un moment combien ils font malheureux?
On a loué avec juſtice le mot d'un homme
de lettres , qui voyoit ſa bibliotheque confumée
par un incendie. Je n'aurois guères profité
de mes livres ſije ne ſavois pas les perdre.
Le mot de Fénelon , qui perdit auffi
ſes livres par un accident ſemblable , eſt bien
22 MERCURE
plus fimple & plus touchant ; j'aime bien
mieux , dit- il , qu'ils soient brulés , que la
cabane d'une pauvrefamille.
Il alloit ſouvent ſe promener ſeul & à
pied dans les environs de Cambrai ; & dans
ſes viſites diocéſaines , il entroit dans les cabanes
des Payſans , s'afféyoit auprès d'eux ,
les foulageoit & les confoloit. Les vieillards
qui ont eu le bonheur de le voir , parlent
encore de lui avec le reſpect le plus tendre.
Voilà , difent- ils , la chaise de bois où notre
bon Archevêque venoit s'affeoir au milieu de
nous ; nous ne le reverrons plus ! & ils répandent
des larmes.
Il recueilloit dans ſon Palais les malheureux
habitans des campagnes , que la guerre
avoitobligés de fuir leurs demeures, les nourriffoit&
les ſervoit lui-même à table. Il vit
un jour un Payſan qui ne mangeoit point ,
&lui endemanda la raiſon. Hélas! Mon-
Seigneur, lui dit le Payſan ,je n'ai pas eu le
tems en fuyant de ma cabanes d'emmener
une vache qui nourriſſoit ma famille, les en
nemis me l'auront enlevée , &je n'en trouverai
pas une aufſſi bonne. Fénélon, à la faveur
defonfauf-conduit , partit ſur le champ, accompagné
d'un ſeul domeſtique , trouva la
vache ,& la ramena lui-même au Payſan.
Malheur à ceux à qui ce trait attendriſſant ne
paroîtroit pas aſſez noble pour être raconté
devant une aſſemblée ſi reſpectable & fi dignede
l'entendre !
:
DE FRANCE.
23
La fimplicité de ſa vertu obtint le triomphe
le plus flatteur & le plus doux dans une
occaſion qui dût être bien chere à fon coeur.
Ses ennemis , ( car à la honte de l'humanité
Fénélon eut des ennemis ) avoient eu la déreſtable
adreſſe de placer auprès de lui un
Eccléſiaſtique de grande naiſſance , qu'il
croyoit n'être que fon grand Vicaire , & qui
étoit fon eſpion. Cet homme qui avoit conſenti
à faire un métier ſi vil & fi lâche , eût
le courage de s'en punir ; après avoir obſervé
long-tems l'ame douce & pure qu'il
étoit chargé de noircir , il vint ſe jeter aux
pieds de Fenelon en fondant en larmes ,
avoua le rôle indigne qu'on lui avoit fait
jouer , & alla cacher dans ſa retraite ſon déſeſpoir
& fa honte.
Ce Prélat , ſi indulgent pour les autres ,
n'exigeoit point qu'on le fût pour lui ; nonſeulement
il conſentoit qu'on ſe montrât
ſévere à ſon égard , il en étoit même reconnoiſſant.
Le pere Séraphin , Capucin ,Mifſionnaire
plus zélé qu'éloquent , prêchoit à
Verſailles devant Louis XIV ; l'Abbé Fénélon
, alors Aumônier du Roi , étoit au
fermon & s'endormit. Le Pere Séraphin
Fapperçut , & s'interrompant bruſquement
au milieude fon diſcours; réveillez , dit- il ,
cet Abbé qui dort , & qui apparemment n'est
ici que pour fairefa Cour au Roi. Fénelon
aimoit àraconter cette anecdote ; il louoie
24 MERCURE
avec la fatisfaction la plus vraie le Prédicateur
qui avoit montré tant de liberté Apoftolique
, & le Roi qui l'avoit approuvée par
fon filence. A cette occaſion , il racontoit
qu'un jour Louis XIV fut étonné de ne voir
perſonne au Sermon , où il avoit toujours
remarqué la plus grande affluence de courtifans
, & où Fénélon ſe trouvoit en ce moment
preſque ſeul avec le Roi. Ce Prince
en demanda la raiſon au Maréchal de Luxembourg
, fon Capitaine des Gardes. Sire ,
répondit le Maréchal , j'avois fait dire que
V. Majesté n'iroit point au Sermon ; j'étois
bien aiſe que vous connuſſiez par vous-même
ceux quiy viennent pour Dieu , & ceux qui
n'y viennent que pour vous .
Si Fénélon avoit donné à la Cour le mauvais
exemple de dormir à un mauvais Sermon
, il y donna dans une autre occafion
une leçon bien édifiante. Lorſqu'il eût été
nommé à l'Archevêché de Cambrai , il remit
fon Abbaye de Saint Vallery pour ſe
conformer , diſoit-il , à l'ancienne loi de
l'Egliſe , qui bornoit ſes Miniſtres à un ſeul
Bénéfice. L'Archevêque de Reims , le Tellier
, que cette Loi n'effrayoit pas autant ,
mais que cet exemple effraya beaucoup , dit
à Fénélon : vous allez nous perdre.
Son amour pour la vertu étoit ſi tendre ,
&pour ainſi dire , ſi délicat , que rien de
ce qui pouvoit la bleſſer des atteintes les
: plus
DEFRANCE. 25
plus légeres , ne lui paroiſſoit innocent. Il
blâmoit Moliere de l'avoir repréſentée dans
leMisantrope avec une auſtérité odieuſe &
ridicule. La critique pouvoit n'être pas juſte ,
mais le motif qui la dictoit honore la candeur
de fon ame. Cette critique est même
d'autant plus louable , qu'on ne peut l'accufer
d'avoir été intéreſſée ; car la vertudouce
& indulgente de Fénélon , étoit bien éloignée
de reſſembler à la vertu ſauvage & in-
Hexible du Miſantrope. Au contraire , Fénélon
goutoit beaucoup le Tartuffe ; plus il
aimoit la vertu naïve & fincere , plus il en
dézeſtoir le maſque , qu'il ſe plaignoit de
rencontrer ſouvent à Verſailles , & plus il
applaudiſſoit à ceux qui efſſayoient de l'arracher.
Il ne faifoit pas , comme Baillet ,
un crime à Molière d'avoir ufurpé le droit
des Ministres du Seigneur pour reprendre les
hypocrites. Fénélon étoit perfuadé que ceux
qui ſe plaignent qu'on leur enlève ce droit ,
qui n'eſt au fond que le droitde tout homme
de bien, ſont pour l'ordinaire peu empreffés
d'en faire ufage , &craignent même ſouvent
qu'on ne l'exerce à leur égard. Il oſoit blamerBourdaloue
, dont il reſpectoit d'ailleurs
les talens & la vertu , d'avoir attaqué dans
un de ſes ſermons , par une déclamation.
infipide , cette précieuſe Comédie , où le
contraſte de la fauſſe dévotion & de la piété
ſincère eſt peint avec des couleurs ſi propres
s Juillet 1778 . B
26 1 MERCURE
à faire détester l'une & reſpecter l'autre.
Bourdaloue , diſoit-il avec candeur , n'eft
pas Tartuffe , mais fes ennemis diront qu'il
eft Jésuite.
Pendant la guerre de 1701 , un jeune
Prince de l'armée des Alliés paſſa quelque
temps à Cambrai. Fénélon donna quelques
inſtructions à ce Prince , qui l'écoutoit avec
vénération & avec tendrelle. Il lui recomananda
fur-tout de ne jamais forcer fes
ſujets à changer de religion. " Nulle Puif-
>> ſance humaine , lui diſoit- il , n'a droit
>> fur la liberté du coeur. La violence ne
>> perfuade pas , elle ne fait que des hypo-
>> crites. Donner de tels proſélytes à la Re-
>> ligion , ce n'est pas la protéger , c'eſt la
>> mettre en fervitude ... Favorifez , ajou-
>> toit- il , dans vos Etats le progrès des
lumières. Plus une Nation eſt éclairée ,
> plus elle ſent que ſon véritable intérêt eft
>> d'obéir à des loix juſtes & fages , & tour
>> Prince digne de ce nom doit fouhaiter
» lui-même de ne régner que par de telles
- loix. Son bonheur , fa gloire , ſa puiſſance
>> y font attachés » .
Durant la même guerre de 1701 , Fénélon
, tombé dans la diſgrace du Roi , &
exilé , comme l'on dit , dans ſon Diocèſe ,
recevoit des Généraux ennemis bien plus
d'accueil que des nôtres. Délaiſſé , pour
infi dire , dans ſa propre Patrie , il pou
DE FRANCE. 17
voit en quelque forte la regarder comme 1
une terre étrangère , lorſque la France ,
déchirée depuis huit ans par une guerre.
malheureuſe , acheva d'être défolée par le
funeſte hiver de 1709. Fénélon avoit dans
fes greniers pour cent mille francsde grains.
W les diſtribua aux ſoldats qui ſouvent manquoient
de pain , & refuſa d'en recevoir le
prix. Le Roi , dit-il , ne me doit rien ; &
dans les malheurs qui accablent le peuple,
je dois , comme Citoyen & comme Evêque ,
rendre à l'Etat ce que j'en ai reçu. C'eſt
ainſi qu'il ſe vengeoit de ſa diſgrace.
Le charme le plus touchant de ſes ouvrages
eſt ce ſentiment de quiétude & de
paix qu'il fait goûter à ſon Lecteur ; c'eſt
un ami qui s'approche de vous , & dont
l'ame ſe répand dans la vôtre ; il tempère ,
il ſuſpend au moins pour un moment vos
douleurs& vos peines; on pardonne à l'humanité
tant d'hommes qui la font haïr , en
faveur de Fénélon qui la fait aimer.
,
Ses Dialogues fur l'éloquence , & fa Lertre
à l'Académie Françoiſe ſur le même
ſujet , font d'un Orateur & d'un Philofophe.
Des Rhéteurs qui n'étoient ni l'un ni
l'autre , l'attaquèrent & ne le réfutèrent pas .
Ils n'avoient étudié qu'Ariſtote qu'ils n'entendoient
guère , & il avoit étudié la nature
qui ne trompe jamais. Dans les Auteurs
qu'il cite pour modèles , les traits qui vont
Bij
28 MERCURE
à l'ame font ceux ſur lesquels il aime à fe
repofer. Il ſemble alors , ſi on peut parler
ainfi, refpirer doucement l'air natal , & fe
retrouver au milieu de ce qu'il a de plus
cher.
Les mieux écrits de ſes Ouvrages , s'ils
ne font pas les mieux raiſonnés , font ceux
peut-être qu'il a faits ſur le Quiétifme ;
c'est-à-dire , fur cet amour déſintéreſſé qu'il
exigeoit pour l'Etre-Suprême , mais que la
Religion défavoue. Pardonnons à cette ame
tendre & active d'avoir perdu tant de chaleur
& d'éloquence même ſur un pareil
ſujet ; il y parloit du plaifir d'aimer : Je ne
faispas, dit un célèbre Écrivain , fiFénélom
fut Hérétique en afſſurant que Dieu méritoit
d'être aimé pour lui-même ; maisjefais que
Fénélon méritoit d'être aimé ainsi. Il défendoit
la mauvaiſe cauſe avec un intérêt ſi
ſéduisant , que l'intrépide Boſſuet , fon
antagoniſte , exercé à lutter contre les
Miniſtres Proteftans les plus redoutables ,
avouoit que Fénélon lui avoit donné plus
de peine que les Claude & les Bafnage ;
auffi diſoit-il de l'Archevêque de Cambrai
ce que le Roi d'Eſpagne Philippe IV difoit
de M. de Turenne : Voilà un homme qui
m'a fait paffer de bien mauvaiſes nuits . Il
y paroiffoit quelquefois à la manière dure
& violente dont Boffuet attaquoit fon paifible,
adverfaire. Monseigneur , lui répon-
2
DEFRANCE.
29
doit l'Archevêque de Cambrai , pourquoi me
dites vous des injures pour des raisons ?
Auriez-vous pris mes raiſons pour des injures?
Sa diſgrace à la Cour , qui avoit come
mencé par ſes Ouvrages ſur le Quiétifme ,
fut conſommée ſans retour par fon Roman
de Télémaque , où Louis XIV crut voir la
fatire indirecte de fon Gouvernement : ce
qui fit dire que la grande héréſie de l'Archevêque
de Cambrai étoit en Politique ,
&non pas en Théologie. Ce Livre , trèsaccueillidans
ſa nouveauté par les applications
que la malignité publique ſe plût à
faire, a fort augmenté de prix dans notre ſièr
cle, qui plus éclairé que le précédent ſur les
vrais principes du bonheur des Etats , femble
les renfermer dans ce peu de mots ;
Peuples, cultivez la terre qui vous nourrit ;
Rois ne persécutez pas. L'humanité &
la raiſon voudroient élever des Aurels au
Citoyen qui a tant recommandé le premier
de ces deux préceptes , & à l'Evêque qui a
tant pratiqué le ſecond.
,
>> J'ai fait , difoit- il , voyager le Duc de
>> Bourgogne avec Mentor & Télémaque ,
>n'ayant pu obtenir qu'il voyageât réelle-
>>ment lui-même. S'il voyageoit unjour, je
>> voudrois que ce fût ſans appareil. Moins
>> il auroit de cortége , plus la vérité appro-
>> cheroit de lui : il verroit ailleurs beau-
Bij
30 MERCURE
>> coup mieux que chez lui le bien & le
>>mal , pour adopter l'un & pour éviter
>> l'autre , &délivré pour quelques momens
>> de l'embarras d'être Prince , il goûteroit
>> le plaifir d'être homme (1 ) . »
Quoique la ſenſibilité ſi aimable de Fénelon
ſoit empreintedanstous fes écrits ; elle
eft encore plus profonde & plus pénétrante
dans tous ceux qu'il a faits pour fon élève.
H ſemble qu'en les écrivant , il n'ait ceffé
de répéter à lui-même ; ce que je vais dire
àcet enfant fera le bonheur ou le malheur
de vingt millions d'hommes.
N'oublions pas la circonstance la plus intéreffante
peut - être de l'éducation de ce
Prince , & qui fait le plus aimer ſon inſti
tuteur. Quand Fénélon avoit commis dans
cette éducation quelque faute , même légère
, ( il étoit difficile qu'il en fit d'autres. )
il venoit s'accuſer lui-même auprès de fon
difciple. Quelle autorité douce & puiſſante
il acqueroit fur lui par cette reſpectable fincerité
? Que de vertus il lui enſeignoit à la
fois ! l'habitude d'être ſimple & vrai , même
aux dépens de fon amour propre , l'indulgence
pour les fautes d'autrui , la docilité
pour reconnoître & avouer les ſiennes ,
( 1 ) Ce qu'on dit ici de Fénélon eſt très- vrai , & na
point été imaginé, comme on pourroit le croire , relati
*vement au voyage de l'Empereur en. France..
DE FRANCE. 類
le courage même de s'en accuſer , la noble
ambition de ſe connoître , & l'ambition
plusnoble encore de ſe vaincre ?Si tu veux ,
dit un Philoſophe , faire entendre & aimer
à tonfils lasévère vérités commence par la
dire , lorſqu'elle est fâcheuse pour toi-même.
On affure , ce qui ſeroit bien digne de
l'ame noble & vertueuſe de Louis XIV ,
que ce Prince , ſur la fin de ſa vie , rendit
enfin jultice à Fénélon ; qu'il eut même
avec lui un Commerce de Lettres , & que
quand il apprit fa mort , il le regreta. Sans
doute les malheurs qu'il éprouva dans ſes
dernières années avoient tempéré ſes idées
de gloire & de conquête , & l'avoient rendu
plus digne d'entendre la vérité. Fénélon
avoit prévu ces malheurs ; il exiſte de lui
en original une Lettre manufcrite adrese
ou deſtinée à Louis XIV , & dans laquelle
il prédit à ce Prince les revers affreux qui
bientôt après défolèrent & humilièrent fa
vieilleſſe . Cette lettre eſt écrite avec l'éloquence
& la liberté d'un Miniſtre de l'Etre
Suprême , qui plaide auprès de ſon Roi la
cauſe des peuples ; l'ame douce de Fénélon
ſembley avoir pris la vigueur de Boffuet ,
pour dire au Souverain les plus courageuſes
vérités. Nous ignorons ſi cette lettre a
été lue par le Monarque ; mais qu'elle étoit
digne de l'être ! qu'elle le ſeroit d'être lue
Biv
32 MERCURE
&méditće par tous les Rois ! Ce fut quelque
temps après l'avoir écrite que Fénélon
eut l'Archevêché de Cambrai. Si Louis XIV
a vu la lettre , & qu'il ait ainſi récompenfé
l'Auteur ; c'eſt peut-être le moment de fa
vie où il a été le plus grand. Mais fon mécontentement
du Télémaque nous fait douter
avec regret de ce trait d'héroïſme qu'il
nous feroit ſi doux de célébrer.
Pourroit-on croire , ſi les regîtres de l'Académie
Françoiſe ne l'atteſtoient que le
jour ou Fénélon fut élu par cette Compagnie
, deux Académiciens ne rougirent pas
de lui donner chacun uneboule d'exclufion?
Heureuſement pour eux , & fur-tout pour
nous qui devons être leurs Hiſtoriens , ils
feront à jamais inconnus , & la poſtérité
ignorera cet affligeant ſecret , dont la publicité
nous forceroit de hair leur mémoire.
Quelque illuſtres qu'ils euffent été par
leur naiſſance , par leurs dignités , par
leurs ouvrages même , nous ne pourrions
parler de leur rang ou de leurs
talens qu'avec douleur ; nous fentirions , en
prenant la plume , notre coeur ſe reſſerrer
& ſe flétrir , & peut- être n'aurions-nous la
force de tracer que ces triftes mots ; il
donna une boule noire à Fénélon.
On lit dans la Cathédrale de Cambrai
-une épitaphe bien longue & bien froide
DE FRANCE.
33
de ce vertueux Prélat. Oferions - nous en
propoſer une plus courte ? Sous cette pierre
répose Fénélon ; Paffant , n'efface pointpar
tes pleurs cette épitaphe , afin que d'autres
la lifent , & pleurent comme toi .
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du Mercute précédent.
Le mot de l'Enigme eſt Médecine ; celui
du Logogryphe eſt Fleur , où l'on trouve
fer&feu.
こ
ÉNIGME.
QUOUIOQIQUUEE je fois uncorps ſans tête,
Sans voix , fans ame& fans cerveau;
Quoique l'on me compare un fot ,
Je ne fuis pas tout-à-fait bêre ,
Ni fait comme eſt fait un nigaud...
En mes pareils la terre abonde ;
Et grâce aux beſoins de cemonde,
Mon fort eft partout des plus beaux.
Aux champs je remplis ma bedaine
De fruits excellents & nouveaux.
Dans la Ville je me promène
Le ventre plein de bons gâteaux.
Jamais je ne connus de peine ;
By
'
>
1
?
34
MERCURE
:
Le froid , le chaud , rien ne megêne,
Dans toute ſaiſon je ſuis nu ;
Et quand je ne ſuis point pendu ,
Sije ne cours la pretentaine ,
Je me tiens toujours ſur mon cu.
SOUS
LOGOGRYPH Ε.
ous un ſeul nom j'ai plufieurs attributs ;.
Je ſuis en même-temps au ciel & fur la terre.
Là haut je plane à côté de Vénus ;
Auplus commundes maux ici je fais la guerre.
Endérangeant mes pieds , on trouve dans mon fein
Ce qui borne chaque hémisphère ;
Une note , un terme latin ;
Le but où viſe tout Vicaire ;
Ce qu'on tire du pot pour qu'un bouillon ſoit fain
Un titre cher & très- certain;
Cedont preſque toujours on trouve qu'on n'aguère ,
Et que ſans bruit entaſſe tout vilain.
Atant de traits , Lecteur, tune peux te méprendre..
Si néanmoins encor tu ne me connois pas ,
Sans plus long-temps te faire attendre ,
Lis au haut de la page & tu me trouveras..
1
7
DE FRANCE.
35
:
NOUVELLES LITTÉRAIRES..
Recherches & confidérationsfur la Population
de la France. Par M. Moheau. A
Paris , chez Moutard , Imprimeur - Libraire
de la Reine rue des Mathurins
1778.in- 89.7 liv. 4. fols relić..
CET Ouvrage eſt diviſé en deux parties.
Dans la première l'Auteur a recueilli , ana--
lyſé , difcuté un grand nombre de faits relatifs
à la population totale de la France a
la proportion du nombre des individus des
deux ſexes , à la durée de la vie moyenne ,
à la mortalité des différens âges , à la taille
des hommes , &c. Dans la ſeconde , il examine
l'iufluence des cauſes phyſiques & morales
fur la population.
Nous n'entrerons dans aucun détail particulier
fur cet Ouvrage , le plus complet
qui ait juſqu'ici été publié , dumoins en
France.. En ce genre un extrait eſt inſuffifant
pour le petit nombre de lecteurs que
ces Ouvrages intéreſſent , & ennuyeux pour
tous les autres. Nous nous bornerons donc
à quelquesréflexions générales ſur la métho
de employée par M. Moheau.
Si i'on vouloit embraſſer immédiatement
B. vj
36 MERCURE
dans ſes calculs tous les individus d'un
grand pays , mille cauſes morales en altereroient
l'exactitude , & pour avoir cherché
une préciſion rigoureuſe , on s'expoſeroit
à des erreurs énormes. Mais ſi l'on
embraffe comme l'a fait M. Moheau ,
une petite étendue fur laquelle on puiffe
s'affurer d'éviter toute erreur , &que l'on
*veuille établir des principes d'après ces obſervations
pour en déduire des réſultats généraux
, quelle certitude aura-t- on de la
véritéde ces principes ? Je fuppofe parexemple
que l'on ait opéré ſur un canton qui
contient 200000 perſonnes , que l'on y ait
obſervé que le rapport du nombre des naiffances
à celui des individus eft comme à
23 , & qu'on en conclue que dans un pays
où il naît un million d'enfans par an la population
ferade vingt-trois millions; je demande
maintenant juſqu'à quel point je
puis compter fur cette conclufion.
Il eſt clair qu'à conſidérer la queſtion
dans cette abſtraction , il n'y auroit aucune
probabilité que ce réſultat ne s'écartât point
de la vérité d'une manière ſenſible. Mais
on ſuppoſe que ce rapport entre les naiſſances&
la population eſt une ſuite des loix
généralesde la nature, qu'ainſi le rapport que
Pobfervation fait découvrir fur un certain
nombre d'individus doit s'éloigner très-peu
du véritable rapport. Mais alors il faut que le
DE FRANCE.
37
4
pays où l'on veut appliquer les principes ſe
trouve dans les mêmes circonstances que
celui où l'on fait les obſervations qui ont
ſervi de baſe aux principes . C'eſt ainſi que
pour appliquer à des phénomenes une loi
phyſique établie d'après des expériences , il
faut que les circonstances effentielles des
expériences ſe retrouvent dans les phénomenes
qu'on veut y rapporter.
Si donc je veux , d'après des obſervations
faites ſur un certain nombre d'hommes ,
déterminer avec précision ce qui doit avoir
lieu dans ungrand pays , il me faudra choifir
pour objet de mon expérience des hommes
pris dans les différens climats de ce
pays , dans les différentes eſpèces d'air ,
dans les différens états , dans les différentes
manières de vivre ; & il faudra de plus que
toutes ces claſſes d'hommes ayent entr'elles
dans mes obſervations à-peu près le même
rapport qu'elles ont dans le grand état auquel
je me propoſe d'appliquer les règles
déduites de ces obſervations.
Malheureuſement M. Moheau n'a pas
été à portée de choiſir ſes obſervations ; il
n'a opéré que ſur unpetit nombre de pays ,
&les conclufions générales qu'on voudroit
tirer pour la France entière des régles déduites
de ſes recherches pourroient entraîner
dans des erreurs très-confidérables.
Ala vérité les rapports qu'il établit 1 ,
38 MERCURE
4
entre le nombre des naiſſances & la population
; 2°. entre le nombre des morts &
la population ; 3 ° . entre le nombre des
mariages & la population , lui donnent à
très-peu-près le même nombre d'hommes
pour la population générale de la France ,
&cet accord femble au premier coup-d'oeil
rendre fon réſultat plus probable ; mais fi
ony réfléchit un peu, on trouve bientôt que
l'on doit feulement en conclure que les
rapports entre le nombre des naiſſances ,
celui des morts & celui des mariages font
les mêmes , & pour toute la France& pour
les pays obſervés par M. Moheau , & qu'il
n'en réſulte aucune probabilité pour l'exactitude
du nombre totaldes hommes.
Suppofons , en effet , deux pays où le
nombre des naiſſances égale celui des morts,
& foit cinq fois plus grand que celui des
mariages , que dans l'un de ces pays la population
égale 30 fois le nombre des naiffances
, & que dans l'autre elle égale ſeulement
vingt fois ce nombre ; les rapports
des naiſſances , des morts , des mariages
feront les mêmes dans les deux pays , Sc
la population y fera très-différente.
Les obfervations de M. Moheau ont été
faites ſur des pays différens , & il en donne
à part les réſultats. Si ces réſultats s'accordoient
, il s'enfuivroit qu'on peut avec quel--
que probabilité déduire la population totale
DEFRANCE.
39
du réſultat moyen de ces différentes obſervations
, mais les différences font ici trèsgrandes
; le rapport du nombre des naiſſances
à la population varie de 21 à 27 ;
celui des mariages de 111 à 129 ; celui des
morts de 26 à 31 .
M. Moheau recherche dans le cours de
fon Ouvrage les rapports du nombre des
hommes à celui des femmes , la mortalité
dans les différens âges de la vie , les différences
de la vie moyenne , relativement au
fexe , à l'état , aux profeſſions , au climat ,
à l'habitation de la Ville oude la Campagne
, &c. De telles recherches font intéreſ
fantes; mais on peut faire encore ici fur l'e
xactitude des réfultats la même obfervation
que nous venons de déveloper..
Il y a même pour chacun de ces objets
des attentions particulières , faute deſquelles
on ne peur ſe flatter d'atteindre à quelque
préciſion . Parexemple , ſi l'on veut connoître
la mortalité des différens âges de la
vie en prenant dans des liſtes mortuaires
lenombre des morts de chaque âge ; on
aurades réſultats très-différens , ſi l'on opère
fur des paroiſſes dont les enfans font nourris
ou élevés au-dehors , ou bien fur des
paroiſſes ou des enfans étrangers ſont nourris
ou élevés. Si l'on veut comparer la dif
férencede la vie moyennedans des airs différens
, on riſquera de s'écarter de la vérité
40 MERCURE
à moins qu'on n'ait l'attention de comparer
entr'eux des lieux où tout eſt égal d'ailleurs
&de ne comprendre dans ſes calculs que les
individus nés & morts dans le même lieu.
Si l'on veut comparer la vie moyenne des
hommes à celle des femmes , on trouvera
le rapport plus grand qu'il n'eſt réellement
en faveur des femmes ; fi l'on opère fur
des pays où les hommes élevés pendant
leur enfance dans le lieu de leur naiffance ,
le quittent au fortir de la jeuneffe , & dans
d'autres lieux où les enfans mâles élevés audehors
reviennent vivre dans leur Patrie ,
on ſe trompera en ſens contraire. Si l'on
veut trouver le rapport du nombre des enfans-
trouvés à celui des naiſſances , il ne
faut pas comparer ſeulement le nombre de
ces enfans-trouvés au nombre total des enfans
nés dans la Ville où l'Hôpital eſt établi
; mais il faut conſidérer toute l'étendue
des pays qui envoient des enfans à cet Hôpital.
On a obſervé par exemple qu'à Paris
le nombre des enfans-trouvés étoit devenu
beaucoup plus conſidérable depuis environ
un demi fiècle ; on en a conclu que nos
moeurs étoient plus dépravées , parce qu'on
n'a point fongé que cette augmentation
étoit dûe aux Provinces voiſines de Paris ,
qui fur-tout à cet égard n'avoient autrefois
avec la Capitale qu'une correſpondance
moins étendue & plus difficile.
DE FRANCE.
41
Toutes les obſervations que nous venons
d'indiquer & un grand nombre d'autres
font néceſſaires , ſi l'on veut parvenir d'après
des obſervations à des réſultats affez
certains , affez précis pour en faire la bafede
quelque théorie de politique ou d'hiſtoire
naturelle.
L'Arithmétique politique eſt une ſcience
toute nouvelle ; elle n'a été cultivée que
par un petit nombre de ſavans , rarement
à portée d'acquérir les connoiſſances de fait
dont ils avoient beſoin. Il a fallu créer une
nouvelle branche de calcul qui a fait des
progrès rapides entre les mains des plus
grands Géomètres de la fin du dernier ſiècle&
de celui où nous vivons . Le moment
viendra ſans doute où leurs travaux deviendront
utiles ; mais il faut pour cela qu'un
homme né à la fois avec le génie des Mathématiques
& celui de la Philofophie
veuille confacrer à des travaux de ce genre
une partie conſidérable de ſa vie ; & il faudroit
encore que cet homme jouît , dans un
grand pays , de la confiance du Gouvernement&
de celle de la Nation. Mais dans
l'état préſent decette ſcience , un Politique ,
un Légiflateur , qui au lieu de ſe conduire
par des principes généraux , puiſés dans la
nature de l'homme , ſe conduiroit d'après
les calculs politiques publiés juſqu'ici , s'expoſeroit
à tomber dans des erreurs funeſtes.
M. le M. de C
42 MERCURE
Théâtre de M. Bret, des Académies de Dijon
& de Nanci. 2 vol. in 8 °. A Paris , chez
Leclerc , quai des Auguſtins , Eſprit , au
Palais Royal .
Pluſieurs des Pièces qui compoſent cè
Recueil ont été jouées avec ſuccès , & font
reftées au Théâtre ; telles font, l'Ecole
Amoureuse & la Double Extravagance. Le
Faux Généreux n'a pas été repris depis
la nouveauté. Il y avoit dans cette Pièce
des ſcènes qui produiſirent beaucoup d'effet
: telles , par exemple , que celles où
" le Payſan s'engage pour tirer ſon père de
prifon; où le Faux Généreux reconnoît
ſa ſoeur. C'eſt de là que M. Mercier a
pris le fond de l'intrigue de ſon Indigent.
Les autres Pièces de cette Collection font
le Jaloux , l'Humeur à l'épreuve , la Maiſon
, imitée du Trinummus de Plaute , le
Protecteur Bourgeois , les Lettres Anonymes&
les deux Julies.
:
<
L'Hymne au Soleil , traduit en vers latins ,
fur la troiſième édition du texte François;
par M. l'Abbé Métivier , Chanoine
de l'Egliſe d'Orléans , Principal du
Collége Royal de la même ville , & de
l'Académie de Bologne.AOrléans , chez
Couret de Villeneuve , à Paris , chez
Nyon , rue Saint-Jean-de-Beauvais; Mou
DE FRANCE.
43
tard & Barbou , rue des Mathurins ; les
frèresDebure , quai des Auguſtins; Eſprit
au Palais Royal. Prix , broc. 1 1. 16 fols,
relié en veau 2 liv. 10 fols .
L'Hymne au Soleil étoit d'autant plus
facile à traduire en vers , qu'il eſt écrit
en proſe poétique; mais ily a une fi grande
diſtance des formes & des procédés de
la poéſie Latine à la langue Françoiſe , que ,
pour réuífir dans la première , on ne peut
trop s'éloigner de la feconde. M. Métivier
ne paroit pas s'être rendu affez maître de
ſa matière; il ſuit de trop près la profe
originale, & fes expreſſions&fes tournures
s'en reffentent & deviennent trop ſouvent
profaïques. Voici le début de l'ouvrage.
« Chef- d'oeuvre magnifique de la main
>> toute - puiſſante des Dieux immortels
» aſtre ſublime & toujours nouveau pour
>> mes yeux enchantés , du fommet du mont
>> audacieux qui élève juſqu'aux nues fa
>> tête altière , & que frappe l'éclat de tes
rayons étincelans; Soleil, à l'aſpect de tes
>> premiers feux , je te ſalue avec raviffe-
> ment , & te conſacre ce foible hommage
».
Mundi magneparens , decus immortale Deorum
Fomite qui lucis renovato , grandia Semper
Attonitis prabes oculis ſpectacula rerum;
2
44 MERCURE
Hujus ab excelfo prarupti vertice montis ,
Qui nubesfuper athereas caput erigit audax ,
Quique tuis o Sol radiis rutilantibus ardet ,
Te veniente die , votis precibuſque ſaluto.
2
:
On ne peut pas appeler le Soleil magne
parens mundi , même dans le ſyſtême mythologique
: ce nom de père du monde ne
peut ſe donner qu'à Jupiter. Cet exorde ,
d'ailleurs , eſt d'une tournure & d'une expreffion
foible. Cependant , cette traduction
eſt d'un homme qui s'eſt familiarifé
avec les Poëtes Latins , & qui écrit facilement
dans leur langue.
L'Auteur à voulu appliquer auſſi ce talent
à la Poëfie dramatique. Il a traduit en
vers Latins , pluſieurs morceaux de nos Tragédies
Françoiſes ; la prophétiede Joad dans
Athalie ; le monologue de Varvic dans ſa
priſon ; celui de Cornelie , tenant les cendres
de Pompée. Nous mettrons ce dernier
morceau ſous les yeux du Lecteur .
Ovous ! à ma douleur objet terrible & tendre ,
Éternel entretien de haine & de pitié ,
ce
و Reſtesdu grand Pompée, écoutez ſa moitié.
N'attendez point de moi de regrets ni de larmes;
Ungrand coeur à ſes maux applique d'autres charmes.
Les foibles déplaiſirs s'amuſent à parler ,
Et quiconque ſe plaint cherche à ſe conſoler.
Moi , je jure des Dieux la puiſſance ſuprême ,
DE 45
FRANCE.
Etpour dire encor plus , je jure par vous-même ;
Car vous pouvez bien plus ſur ce coeur affligé ,
Que le reſpect des Dieux qui l'ont mal protégé.
Je jure donc par vous , ô pitoyable reſte !
Ma Divinité ſeule après ce coup funefte ,
Par vous , qui ſeule ici pouvez me foulager ,
De n'éteindre jamais l'ardeur de me venger.
Ptolomée à Céſar, par un lâche artifice ,
Rome , de ton Pompée a fait un ſacrifice ;
Et je n'entrerai point dans tes murs déſolés ,
Que le Prêtre & le Dieu ne lui ſoient immolés !
Faites-m'en ſouvenir , & foutenez ma haine ,
Ocendres , mon eſpoir , auſſibien que ma peine ;
Et pour m'aider un jour à perdre ſon vainqueur ,
Verſez dans tous les coeurs ce que reffent mon coeur.
Omihi vosfavi monumentum dulce doloris ,
Vos aterna odii , vos luctûs pignora magni ,
Relliquia Pompeii , uxorem audite vocantem.
Non fibi , non vano rumpet pracordia planctu ,
Aut adfamineos fortis Cornelia queſtus
Defcendet : magnam pofcunt mala magna medelam.
Vocibus indulget miferis gaudetque querelis
Cura levis : quiſquis queriturfolatia captat.
Aft ego calicolas , & quod mihi fanctius illis ,
( Talia crudeles quando mihi dona tulerunt )
Vos o relliquia tristes , lacrimabilis urna;
Urna mihi folum prarepto conjuge numen ,
Solaque curarum & mifera folatia vita ,
;
:
46 MERCURE
Testor, & aternos voveofervare furores
Atque animum explere & cineresfatiare mariti.
Cafaris imperio ,juftis terroribus acti ,
Barbarus infando Pompeium occidere letho
Roma tuum potuit : viduatas civibus arces
Nonprius afpiciam quam cafus uterque, facerdos
Et Deus, effufo placarintſanguine manes.
Atque illi ut memori vivantfub pectorefenfus ,
Perpetuum este mihi monumentum , odiifquefavete ,
Speſque dolorque mihi cineres , ne corpore vires
Deficiant , meritas tanto ne crimine pænas
Perfidus effugiat, quâ pectora conjugis ardent ,
Omnibus hanc animis ultricem immittiteflammam
Demi-Drames , ou petites pièces propres à
l'éducation des enfans ; par M. de St.
Marc, première partie. A Paris , chez
Monory , Libraire de S. A. S. Mgr le
Prince de Condé , rue de la Comédie
Françoiſe.
L'objet deces petits Drames eſt de mettreen
action une morale qui ſoit à la portée
des enfans &d'en graver les principes dans
leur mémoire & dans leur coeur , en leur
faiſant un amusement utile & agréable de
la repréſentation de ces pièces. L'Auteur
nous paroit avoir parfaitement rempli ſon
objet. La vanité corrigée , la confiance malplacée&
l'Amourfilial , les trois pièces qui
DE FRANCE. 47.
compoſent ce recueil,ſont de la plus grande
fumplicité pour le fond; mais toutes offrent
une leçon importante , & font aimer les
vertus ſociales. Dans la Confiance malplacée
, on voit une mère de famille qui
ſe laiſſoit conduire aveuglément par une
femme-de- chambre adroite & intrigante ;
l'effet de cette préocupation eſt de renvoyer
des domeſtiques fidèles & affectionnés , de
tourmenter les autres , & de rendre malheureux
les enfans de la maison. La maitreffe
revient de ſon erreur & tout rentre
dans l'ordre. La Vanité corrigée nousmontre
une jeune perſonne trop enivrée du defir
de montrer ſon eſprit, &de faire applaudir,
dans la ſociété , les fruits de ſes études.
Le haſard fait qu'elle entend un jour les
meines gens qui avoient coutume de l'applaudir
, ſe moquer de ſes petites prétentions.
Elle fe corrige. L'Amour Filial n'eſt
autre choſe que le tableau d'une fête donnée
à un père de famille. Nous ne pouvons
, en rendant juſtice aux vues ſi eſtimables
de l'Auteur , que l'encourager a en
pourſuivre l'exécution , & nous nous joindrons
àlui bien volontiers dans le voeu qu'il
énonce dans ſa préface. Je connois quel-
>> ques-unsde ces petits ouvrages qui m'ont
>> paru ne laiſſer rien à defirer , ni à l'ef-
» prit ni au goût , ni à la raiſon , ni au
» fentiment , & faits par une femme qui ,
48 MERCURE
>>dans l'âge des plaiſirs ne connoit que ce
>> lui de veiller à l'éducation de ſes enfans ,
> par unefemme que diftinguent également
» ſa naiſſance , ſes vertus , ſes graces , &
>>une foule de talens utiles & agréables ;
parMad. la Comteſſe de G. auteur , fi juf-
> tement eſtimée,dela Mère Rivale, &d'au-
>> tresComédiesfaites pour embellir la ſcène
➡ Françoiſe. N'écoutant qu'une modeſtie ,
>> fansdoute blainable , elle s'eſt refuſée à la
>> repréſentation de ces Comédies ; mais
>> puiſqu'elle en a fouffert l'impreſſion , le
>> Public n'eſt- il pas en droit de lui de-
- mander la même faveur pour des ouvrages
>> moins conſidérables à la vérité , mais
>> peut-être d'une utilité plus grande » ?
L'Eloquence , Poëme didactique en fix
chants ; par M. l'Abbé de la Serre .
Celui de tous les Poëmes qui , au premier
coup-d'oeil , préſente le moins de difficultés
, & qui , dans les détails de l'exécution
, en a le plus, c'eſt le Poëme didactique.
Dans l'épique & le dramatique , l'intérêt
, la chaleur, la rapidité de l'action , le
contraſte des caractères , le jeu des paſſions ,
les incidens qui naiſſent de leurs combats ,
les fituations qu'elles amènent , les événe
mens qui , du dehors , viennent fe mêler à
l'intrigue ;
T
!
DE FRANCE. 49
l'intrigue ; enfin , la nature agiſſante , foit
au moral ſoit au phyſique , donne à la
poësie une vie & une ame qui ſe répand
dans tout l'ouvrage , & qui , par une émotion
continuelle , préoccupant l'eſprit , ne
lui donne le temps d'appercevoir ni les
négligences de ſtyle , ni les incorrections
de détail que le Poéte laiſſe échapper.
Dans le Poëme didactique l'eſprit eſt libre
& la raiſon calme : plus d'illuſion , plus
d'indulgence : l'intérêt n'eſt preſque jamais
que celui du moment ; chaque morceau
doit avoir fa beauté ; & tous les détails font
jugés avec une ſévérité d'autant plus éclairée
qu'elle eſt plus froide & plus tranquille.
Comme l'invention n'eſt comptée pour
rien dans ce Poëme ( nous parlons de l'invention
en grand , qui fait le mérite éminent
de la Poëſie épique & dramatique ) ,
on veut qu'il attache du moins par une
élégance continue , & par un brillant coloris.
La juſteſſe & la préciſion , ſoit des idées ,
foit du langage , font inféparables d'un
Poëme qui doit enſeigner. Dénué d'action ,
il a beſoin d'être animé ſans ceſſe par les
mouvemens de l'ame du Poéte. Sans la
variété continuelle des tours & des images
, il ſeroit monotone & languiſſant. Un
eſprit ſage y doit répandre la lumière ; une
imagination vive y doit ajouter la couleur.
Les tableaux y doivent préſenter l'exent
5 Juillet 1778.
C
50
MERCURE
ple à côté du précepte ; & quelquefois dans
le précepte même l'exemple doit être fenfible.
Enfin , fon ordonnance , toute ſimple
qu'elle eſt , ne laiſſe pas que d'exiger encore
dans la diſpoſition du ſujet , dans la diſtribution
de ſes parties eſſentielles & de fes
ornemens épifodiques , beaucoup d'intelligence
& de réflexion.
Ce n'eſt certainement ni l'intelligence ,
ni même le talent qui a manqué à M.l'Abbé
de la Serre pour rendre fon Poëme fur
l'Eloquence auſſi digne qu'il pouvoit l'être
de la richeſſe de ſon ſujet. Si on y defire
quelque choſe , c'eſt plus de méditation
pour l'approfondir& pour faire éclore le germe
des beautés qu'il devoit produire, ſurtout
plus de foin pour l'écrire avec cette élégance&
cette pureté de ſtyle dont on voit bien qu'il
eſt capable , mais qu'il néglige trop ſouvent.
Son Poëme eſt diviſé en fix chants : il y
confidère , 19. l'influence de la ſenſibilité
fur l'Eloquence , 2º . l'influence du goût ,
3º . l'influence de la vertu , 4° . l'influence
du gouvernement , sº l'influence des connoiſſances
, 6°. les effets que l'éloquence
opère.
Ce plan eſt bien conçu; mais on s'appercevra
que la dernière partie de la divifion
rentre dans les premières : car en poéſie
il eſt difficile de diftinguer les cauſes ſans
peindre les effets ; & ſi l'Auteur avoit voulu
DEFRANCE. SI
:
animer ſes premiers chants comme ils pou
voient l'être , le dernier ſeroit füperflu. ,
Lorſque M. de Vauvenargue a dit , les
grandes pensées viennent du coeur, il a
exprimé en deux mots l'influence de la fenſibilité
ſur l'éloquence. Lorſqu'Horace a dit ,
fi vous voulez queje pleure , il faut que vous
pleuriez , il nous a donné le principe de l'éloquence
pathétique. Ces deux penſées devoient
être le germe du premier chant de ce
Poëme : l'Auteur n'avoit qu'à les développer.
Il veut d'abord que l'Orateur foit Peintre ,
Et que de fon pinceau l'heureuſe activité
Arrache à la langueur le Lecteur agité ...
Regardez Vallayer , quand ſa main fait éclore
Les préſens émaillés de l'éclatante Flore.
Du magique tableau le brillant coloris ,
Nous offre le duvet & la fraîcheur des lys.
Qui ne croiroitque c'eſt là un précepte rendu
ſenſible par un exemple ? C'eſt le contraire;
& le Poëte ajoute : :
D'un ſtyle ingénieux qui quête lesfuffrages,
Ces lys feront pour moi les fidelles images.
Ils n'ont aucune odeur avec beaucoup d'éclat ;
Ils ſéduiſent les yeux , ſans flatter l'odorat.
Il avoulu dire apparemment , que ce n'eſt
pas aſſez de peindre , & qu'il faut encore
animerles objets ? Que ne le diſoit-il ?Alors
1
Cij
32
MERCURE
l'exempledecesAeurs , & celuides injections
de Ruysh feroient venus à propos. C'eſt un
fi grand charme dans l'art d'écrire , que la
juſteſſe & la clarté ; & avec un peu d'attention
il feroit ſi aiſe de ſe donner ce mérite !
Comment le Poëte n'a-t- il pas vu , par exemple
, que dans ce vers
L
:
Arrache à la langueur le Lecteur agité.
l'épithète eſt un contre ſens ? Eft-ce le
lecteur agité que l'on arrache à la langueur ?
Il dit ailleurs que les fleurs des champs ,
D
Qui s'engraiſſent du ſuc aux moiffons deſtiné ,
Trompent le fol eſpoir du hameau conſterné.
c'eſt encore la même faute. Le participe en
épithète doit exprimer l'état qui précède
l'action du verbe , & non pas l'état qui la
fuit. Voici des vers faits avec plus de ſoin :
Philoſophes abſtraits , dont les froides penſées
En longs raiſonnemens au compas font tracées ,
Vous avez ſu m'inſtruire : il falloit m'animer.
J'ai beſoin de connoître encor moins que d'aimer.
Que la vivacité de vos tableaux fidèles
Enpeignant les vertus m'intéreſſe pour elles.
C'eſt peu de m'éclairer ; qu'on ſache m'attendtir.
Vous me faites penſer , & je voulois ſentir...
Pour nous perfuader il faut qu'on nous enflamme
L'eſprit parle à l'eſprit; il faut parler à l'anic ;
1
DEFRANCE
53
Et c'eſt ellequi doit , animant nos tableaux ,
Nuancer nos couleurs & guider nos pinceaux.
Mais on defire encore ici de la juſteſſe dans
les idées. Que demande le Poëte aux Philoſophes
? Est- ce qu'ils foient tous pathetiques?
Et fanscela Montagne , Monteſquieu,
la Bruyère , Cicéron , dans ſes livres des
Offices, de l'Amitié , de la Vieilleffe, Marc
Antonin dans ſes Méditations , Platon ,
dans fes Dialogues , ne font-ils d'aucune
valeur ? C'est peu de m'éclairer , dit M.
l'Abbé de la Serre.-Pourquoi eſt-ce donc
ſi peu de choſe ? Vous me faites penser ,-
n'est-ce pas un mérite affez précieux , aſſez
rare que celui de faire penſer ? Et fi elle
n'eſt animée par le ſentiment , faut-il dédaigner
la penſée ?
Pour nous perfuader il faut qu'on nous
enflamme. Est-ce que Fénelon vous enflamme
, ou qu'il ne vous perfuade pas ? Il faut
ſavoir ſe défier de la rime : pour la ſuivre
on perd bien ſouvent les traces de la vérité.
Il faut auſſi ſepréſerver de la préoccupation
de ſon idée dominante : parce qu'on traite
de l'Eloquence , on veut partout de l'Eloquence;
c'eſt comme on dit , le Saint du
jour. Sans doute l'Eloquence ( priſe dans
toute l'étendue du terme ) ſe gliffe & ſe
répand dans la Philofophie , mais comme
un feu élémentaire qui pénètre le ſtyled'une
Cij
54
MERCURE
douce chaleur , fans preſque jamais éclater.
C'eſt ce qu'il auroit fallu obſerver avec précifion
dans un Poëme Didactique : l'Auteur
afi bien dit lui -même :
Mais ſuivez , rempli d'art & de délicateffe ,
Les rigoureuſes loix d'une exacte juſteſſe ,
Lorſque votre Lecteur peut peſer en repos
La force des raiſons & la valeur des mots.
il a fouvent négligé ſon précepte ; & cette
négligence ſe fait appercevoir dans le manque
de reſſemblance des caractères qu'il a
peints. Il dit en parlant d'un Orateur froidement
étudié :
Ah ! que n'imite-t-il le tendre Fénélon ,
Le nerveux Boffuet , le touchant Maffillon !
&de ce Maffillon en effet ſi touchant &
doux , voici l'idée qu'il nous donne :
Dans le délire adroit d'un ſtyle affectueux ,
Il entrouvre la terre , interroge les cieux.
d'abord quel aſſemblage de mots , qu'un
délire adroit & que le délire d'un ſtyle ,
& que le délire d'un ſtyle affectueux , dans
lequel on entrouvre la terre? Mais allons
plus avant ,
Dans le délire adroit d'un ſtyle affectueux ,
Il entrouvre la terre , interroge les cieux ;
DE FRANCE.
55
Il évoque les morts , il anime la cendre ;
Dans l'abyme éternel ſa voix nous fait deſcendre :
Ses Auditeurs nombreux , palpitans de frayeur ,
La pâleur ſur leur front , l'alarme au fond du coeur ,
Dans les convulfions d'un trouble involontaire
Pouſſent du repentir la clameur ſalutaire.
Pathétique Orateur ! tes accens oppreſſés ,
Tes regards flamboyans , tes cheveux hériſſés ,
Tout nous dit qu'à tes yeux la céleſte vengeance
S'arme pour foudroyer l'audace & la licence.
Eſt- cedonc-là le caractère de l'éloquence de
Maffillon? Il eſt bien vrai que dans ſon
Sermon ſur le petit nombre des élus , on
trouve un trait d'éloquence terrible , mais
dans cet endroit même Maffillon ne reffemble
en rien à l'homme aux accens oppreſſés ,
aux regardsflamboyans , aux cheveux hériffés
, que le Poëte vient de nous peindre.
Ilamieux choiſi dans M. de Voltaire l'exemple
de l'enthouſiaſme poétique
Eſt -ce un Dieu qui l'agite ?
Il s'affied, il ſe leve , il friſſonne , il palpite :
Sur ſon front coloré j'apperçois tour-à-tour
L'espoir & la fureur , la vengeance & l'amour.
Il a beſoin d'écrire , & ſa plume rapide
Paroît toujours trop lente à la main qui la guide.
Je lis dans les éclairs de ſon oeil égaré ,
Qu'il ne réfléchit pas, mais qu'il eſt inſpiré.
Civ
16 MERCURE
Souvent majestueux , & toujours agréable ,
Si , même en imitant , il eſt inimitable ;
Si , lorſque vous lifez les vers de ce Neſtor ,
Vous brûlez du defir de les relire encor ,
C'eſt que le ſentiment , dont il nourrit la flamme ,
Communique à vos ſens la chaleur de ſon ame ,
Etqu'au feu de ſon coeur échauffant ſon eſprit ,
Il voit tout ce qu'il peint , & fent tout ce qu'il dit.
Dans une Épitre ſur l'Eloquence , M. Marmontel
a rendu à la ſenſibilité de M. de
Volaire un hommage à-peu-près ſemblable;
& dans tous les arts il eſt intéreſſant
de voir à côté l'un de l'autre des morceaux
de différentes mains , exprimant le même
ſujet. Voici les vers de M. Marmontel.
C'eſt peu d'un eſprit ſouple & d'une ame flexible :
Dès qu'il eſt éloquent , le Poëte eft fenfible ;
Et s'il paroît tenir de la Divinité ,
C'eſt par un noble excès de ſenſibilité.
Mais doutez-vous encor ſi ſon ame recèle
Ces ſemences de feu dont ſa plume étincelle,
Ou fi d'un vain délire il n'a que les accès ?
Dans l'aſyle ſacré du Sophocle François ,
Pénétrez au moment que fon ame élancée
Semble aller dans les cieux rajeunir ſa penſée.
Le voilà dans l'ivreſſe : il ſent tout ce qu'il fcint ;
Il croit voir ſous ſes yeux le tableau qu'il vous peint.
Venez , rompez le charme ; annoncez qu'il arrive
DE FRANCE.
57
Une famille en pleurs , errante & fugitive.
Ah ! c'eſt dans ce moment que va ſe déployer
Ce coeur , qui du génie eſt le brûlant foyer ;
Dans les yeux du vieillard c'eſt alors que reſpire
L'ame de Luſignan , d'Alvarès , de Zopire.
Au nom de l'innocence , à la voix du malheur ,
Tout ſon ſang a repris ſa première chaleur ;
Il s'élance agité des plus vives alarmes :
Où font ces malheureux ? Qu'il les baigne de larmes.
Il croit voir ſes enfans à la mort échappés ;
Dans ſes bras paternels ils font enveloppés ;
Avenger leur injure il conſacre ſa plume ;
Sa vieilleſſe pour eux en chagrins ſe conſume;
Et les derniers accens de ſa mourante voix ,
Réclameront pour eux la nature & les loix.
ORATEURS , c'eſt à vous que l'exemple s'adreſſe.
Avez-vous ſon courage & l'ardeur qui le preffe ?
Abandonnez votre ame à ſes nobles élans.
Sans ces dons , laiſſez-là de vulgaires talens :
L'éloquence n'est pas un frivole artifice , &c .
Le fecond chant de ce Poëme donne des
préceptes de goût ; mais ces préceptes ne
font pas tous affez propres à l'Eloquence ;
quelques-uns même ſont ſi connus que ce
n'étoit pas la peine de les retracer. Celuici
, par exemple,
Mais d'un fatal orgueil redoutant les amorces ,
Dans le choix du ſujet interrogez vos forces ,
Cv
58
MERCURE
reſſemble un peu trop à celui queBoileau a
donné aux Poëtes :
Craignez d'un vain plaiſir les trompeuſes amorces ,
Et conſultez long-temps votre eſprit & vos forces .
On a fouvent lieu d'obſerver dans ce Poëme
le peu de ſoin que l'Auteur a pris de citer
juſte& à propos.
Rouſſeau chante les Dieux , & la Motte les Graces...
Corneille qui traça Pompée & les Horaces ,
Sent ſes nobles crayons vaciller dans ſes mains ,
Lorſqu'il peint des amours les folâtres eſſaims.
Corneille n'a jamais eſſayé de peindre les
foláires efſſaims des Amours , quoiqu'il ait
eſſayé d'exprimer la tendre douleur de Bérénice
; & la Mothe n'étoit pas le Poëte
qu'il falloit donner pour le Chantre des
Grâces. C'étoit un excellent eſprit auquel
la nature avoit refuſé deux dons précieux
pour un Poëte , l'oreille & l'imagination ,
l'harmonie & le coloris.
Les préceptes en vers demandent une
exactitude ſcrupuleuſe. Leur ſtyle eft comme
celui des Lois : il doit-être clair& précis;
& dans ce Poëme il l'eſt bien rarement
!
Voulez-vous défarmer les critiques ſévères ?
Que vos mots foient tiſſus de voyelles légères ;
٢٠
DE FRANCE
59
Et de l'âpre diphtongue évitant la rigueur ,
D'un tendre coloris offrez -nous la douceur.
Commentpeut-on s'imaginer que pour déſarmer
la critique il faille éviter les diphtongues
? La diphtongue eſt la liaiſon de
deux voyelles , oui , loi , Dieu , ciel , nuit ,
&c. &il n'y ariende ſi doux : qu'est- ce donc
que l'Auteur a entendu par l'apreté & la
rigueur de la diphtongue , que l'homme
éloquent doit éviter ?
Ce n'eſt pas une choſe aiſée que de tracer
en vers le précepte & l'exemple de
l'harmonie imitative ;&pour cela il ne fuffit
pas de dire
Qu'avec le vif éclair votreftyle pétille.
ce cliquetis déplaiſant à l'oreille ne reſſemble
point à la lueur étincellante des éclairs.
Les vents ferontfiffler leur fureur mugiffante
eſt un vers plus harmonieux ; mais malheureuſement
pour l'épithète , ſi le vent fiffle il
ne mugit pas. M. l'Abbé de Lifle a eſſayé
de rendre les mêmes images ſenſibles à l'oreille
; & il y a mis un peu plus de ſoin.
On a comparé ſouvent les trois genres
d'Eloquence aux troisordres d'Architecture.
La comparaiſon n'eſt pas bien exacte ; mais
au moins ya-t-on mis l'ordre Corinthien
vis - à - vis du genre fublime. Le Poëte a
Cvj
60 MERCURE
changé ce rapport. Il nous dit que l'ordre
Corinthien décoroit le Temple de Flore , &
le Dorique le Temple de Minerve. A-t- il
donc oublié que le Temple de Minerve à
Athène , comme le Temple du Soleil à
Palmire , étoit d'ordre Corinthien , & que
cet ordre eſt en effet le plus majestueux
des trois comme il eſt le plus élégant ?
La comparaifon du ſtyle de Fléchier avec
les plumes du Paon , n'eſt pas plus jufte.
Le paon , ſuperbe oiſeau, dont le plumage étale
Les mobiles couleurs de l'éclatante Opale ,
Éblouit les regards qu'il avoit enchantés ;
Et Fléchier nous fatigue à force debeautés.
Rien de plus doux & de moins fatigant
que les nuances de l'arc - en - ciel, peintes
ſur les plumesduPaon ; & ce n'eſt point
par un excès de beautés pareilles , ni même
de couleurs trop vives que le ſtyle de Fléchier
fatigue quelquefois ; c'eſt par le jeu
de l'antithèſe , quine reſſemble en rien aux
couleurs variées , mais nuancées de l'iris.
Nous ſommes bien ſévères , mais l'Auteur
ne l'eſt pas affez.
Ce chant finit par une allégorie : c'eſt
la Déeſſe de l'éloquence au milieu de ſes
favoris. L'Auteur la fait parler & c'étoit
un écueil; car il n'eſt pas facile de faire
parler l'Eloquence même. Elle prononce
donc ici vingt vers d'un ſtyle négligé , fans
DE FRANCE. σε
chaleur , ſans élévation , ſans mouvement ;
& lorſqu'elle a fini , l'Auteur ajoute :
C'eſt ainſi que parloit la ſublime Éloquence.
Le chant 3º , où il s'agit de l'influence
de la vertu , ouvroit une belle carrière au
Poëte. Mais les deux défauts les plus effentiels
de fon ouvrage font , l'unde n'avoir
pas rempli toute l'étendue de ſon ſujet ,
l'autre de ne s'y être pas renfermé. Il s'adreſſe
d'abord aux Poëtes & aux Orateurs ,
&il leur dit :
Intimidez le crime , & fachez prévenir
Des excès que les loix voudroient envain punir ;
Nous craignons les arrêts moins que le ridicule.
L'Éloquence en vos mains mit les armes d'Hercule.
Deſpréaux , Maffillon ont plus fait pour les moeurs
Que notre Aréopage & nos Légiflateurs.
Les Satyres de Deſpréaux à propos de l'influence
de la vertu ſur l'Eloquence ! & ces
Satyres plus utiles aux moeurs que les Lois !
& le ridicule plus redouté que les ſupplices !
& l'Eloquence dans le ridicule ! Rien de
tout cela , il faut l'avouer , n'eſt bien mûrement
réfléchi .
L'Auteur qui , des vertus , peint l'aſcendant ſuprême ,
En les faiſant aimer , ſe fait chérir lui-même.
Mais ſi vous refuſez d'encenſer leurs Autels ,
Pourrez-vous à leur culte attirer les mortels ...
62 MERCURE
Dans un coeur élevé l'éloquence eſt ſublime ;
L'eſprit eſt mâle & fier , quand l'ame eſt magnanime.
D'un Auteur énervé le ſtyle eſt langoureux :
César n'est qu'élégant , Caton eſt vigoureux.
L'on n'eſt point généreux dès qu'on veut le paroître :
Titus est bienfaisant , mais fans ſonger à l'être.
Le vrai Héros trop grand pour s'en appercevoir ,
Croit en ſauvant l'État , ne remplir qu'un devoir.
Ces vers font facilement faits; mais Céfar
cité pour exemple d'une éloquence énervée
, Titus qui ne ſonge point à être bienfaiſant,
préſentent d'étranges paradoxes. Il
eſt difficile d'imaginer comment Céfar , s'il
n'étoit qu'élégant , faifoit , par ſes harangues
, rentrer dans le devoir ſes Légions
révoltées ; il eſt plus difficile encore de concevoir
comment Titus , s'il ne ſongeoit pas
à être bienfaifant , ſe plaignoit d'avoir perdu
un jour , paffé ſans avoir fait du bien.
Cet article est de M. M * * .
La fuite à l'ordinaire prochain.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
Avis fur la ſouſcription du Journal des Causes
célèbres , &c.
CELETT Ouvrage périodique ſecontinuetoujours avec
ſuccès. Il en paroît un volume tous les mois avec
la régularité la plus ſcrupuleuſe. Le prix de la ſoufDE
FRANCE . 63
cription pour Paris eſt de 18 liv. , & pour la Provincede
24. On ſouſcrit en tout tems , & on délivre
des Collections de tous les volumes qui ont paru , au
prix de la ſouſcription .
, On ne ſouſcrit plus que chez M. Deſeſſarts
Avocat; c'eſt à lui ſeul qu'on peut écrire & faire pafſer
l'argent des ſouſcriptions. Il faut avoir ſoin d'affranchir
le port des lettres & celui de l'argent. M.
Defeffarts demeure rue de Verneuil , la ze porte cochère
avant la rue de Poitiers.
Histoire Philofophique & Militaire de la France ,
depuis l'origine de la Monarchie juſqu'au règne
de Louis XVI ; avec figures. Par M. Mayer.
L'Ouvrage contiendra quatre volumes grand
in- 8 ° . On ſouſcrit chez M. Mayer , place de l'Eftrapade
, la première porte cochère après la Cazerne.
:
On diſtribue chez les Libraires un Profpectus démaillé
de cet Ouvrage.
M.
PHYSIQUE .
MAGELLAN
,
de la Société Royale de Londres
, a fait voir à l'Académie des Sciences , dans
fon aſſemblée du 17 Juin , deux cristaux artificiels
qui lui ont été envoyés de Berlin par M. Achard. Ils
ont été formés , l'un en faiſant filtrer très-lentement
à travers de la craye , de l'eau ſaturée par l'acide ,,
connu ſous le nom d'air fixe ; l'autre en faiſant filtrer
cette même eau à travers la terre qui fert de baſe à
l'alun. Le premier , reſſemble fingulièrement par ſa
forme & ſes propriétés à un criſtal de Spath calcaire ;
le ſecond, àune aiguille de criſtal de roche , & il en
64 MERCURE
atoute la dureté. M. Baumé a publié un procédé
par lequel il étoit parvenu à faire de l'alun avec du
criſtal de roche. En raprochant ces deux expériences,
il paroîtroit que la terrede l'alun n'eſt que le criſtal
de roche privé d'air fixe , &que le criſtal de roche
n'eſt que la terre de l'alun devenue comme les alkalis
ſuſceptible de ſe criſtaliſer par ſa combinaiſon avec
J'air fixe.
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
ON a donné trois repréſentations des
Finte Gemelle, ou des Fauſſes Jumelles , &
les applaudiſſemens ont toujours été en
augmentant ; la ſeconde fois on a mis un
Ballet entre les deux Actes , & le Signor
Focchetti a joué le rôle de Marefcial , qui
avoit été joué d'abord par la Signora Farnéſi
, habillée en homme. Cet Acteur n'a
pas été goûté du Public , & la troiſième
fois , le même rôle a été donné au Signor
Tozoni , qui a été mieux accueilli. Le chant
des deux Actrices , de la Signora Chiavaci ,
& de la Signora Roſina Baglioni , a fait
un extrême plaiſir , fur-tout celui de la dernière
, qui a été applaudie en plus d'un endroit
avec la plus grande vivacité.
Le fond de la Pièce des Finte Gemelle est
à-peu près celui du Dédit ; car en tout genre
DE FRANCE. 65
le Théâtre Italien a emprunté du Théâtre
Francois . Le célèbre Métaſtaſe lui-même
s'eſt permis de fréquens larcins , & Apoftolo
Zeno en eſtplein.
Deux Toulouſains arrivent à Paris , Belflor
& Marefcial ; le dernier eſt une eſpèce
de Capitan , l'autre une forte de bel eſprit ,
& tous deux font ridicules. Ils defcendent
dans une Auberge , tenue par une Madame
Olivetta , qui a une jeune voifine , nommée
Iſabelle , logée près de l'Hôtellerie. Celleci
, dont l'humeur est très-enjouée , imagine
de s'amuſer des deux Etrangers , en paſſant
près de l'un pour une fille , & près de l'autre
pour une veuve. Pour foutenir ce double
rôle , elle leur fait accroire à tous deux
qu'elle a une foeur jumelle qui lui reffemble
parfaitement ; tout en jouant ſes deux
perſonnages , elle inſpire de l'amour aux
deux Etrangers , & en prend elle – même
pour Belfior ; elle engage ſa voiſine a époufer
Marefcial , & à paffer un moment ,
la faveur d'un voile , pour cette foeur ju
melle, dont elle a parlé.Tout ſepaſſe comme
elle le defire, &quand l'Hôteſſe ſe dévoile ,
elle a déja reçu la main du Capitan , & la
pièce finit par un double mariage.
à
Autant le Dédit eſt gai , autant cette
Pièce , qui n'en eſt qu'une imitation , eft
froide. Les ſuppoſitions & les déguiſemens
ne produiſent aucun incident comique ,
56 MERCURE.
aucune fituation. On annonce plus avantageuſement
le due Contése , ou les deux
Comteffes , Opéra comique de Paiſiello . On
promet , en attendant , la Serva Padrona de
Pergoleze , dont la parodie a eu parmi nous
un ſi grand fuccès , ſous le nom de la Servante
Maîtreffe.
On continue la repriſe d'Iphigénie en
Aulide , toujours avec un égal ſuccès. M.
l'Arrivée & Mademoiselle Beauménil femblent
encore s'être furpaſſés , l'un dans le
rôle d'Agamemnon, l'autre dans celui d'Iphigénie
: on répète actuellement Ernelinde.
COMÉDIE FRANÇOISE.
LA repriſe d'Henri IV occupe les grands
jours.On adonné desTragédies lesVendredis&
les Dimanches, entre-autres Tancrède
&Bajazet. Dans la première, Mademoiſelle
Sainval cadette jouoit le rôle d'Aménaïde ,
qui paroît être au-deſſus de ſes moyens .
quoiqu'elle ait rendu pluſieurs morceaux
avec ſenſibiliré . Dans la ſeconde , Madame
Veſtris à joué le rôle de Roxane , c'eſt un
de ceux où elle eſt le plus applaudie ; c'eſt
avec des larmes véritables qu'elle prononce
ces vers , dont l'idée eſt en effet ſi déſeſpérantepour
un coeur paſſionné :
DE FRANCE. 67
Après tantde bontés , de ſoins , d'ardeurs extrêmes ,
Tu ne ſaurois jamais prononcer que tu m'aimes !
: On regarde généralement Bajazet comme
une des plus foibles pièces de Racine. On
le range dans la claſſe des Ouvrages du
fecond ordre , avec Mithridate & Bérénice .
Mais ce font de ces Quvrages du ſecond
ordre , qui ne peuvent être faits que par
des hommes du premier. Sans parler du
beau rôle de Mithridate , & de la ſcène avec
ſes enfans , du charme attendriſſant des
vers de Bérénice ; quel rôle que celui de
Roxane ! C'est un des chef-d'oeuvres de Racine
dans le genre de la paflion ; que les
mouvemens en font vrais , profonds , touchans
! Que le monologue du quatrième
actè ,
Avec quelle inſolence & quelle cruauté , &c.
eſt un tableau frappant des orages d'un coeur
amoureux & trahi ! Rien n'eſt plus admirable
que ce rôle , ſi ce n'eſt d'avoir mis à
côté celui d'Acomat, qui eſt d'une beauté
fi différente avec le même degré de
ſupériorité. Un homme qui n'auroit fait
que ces deux rôles , feroit un très- grand
Poëte dramatique , puiſqu'il auroit connu
à la fois l'énergie du caractère & celle de
la paffion. On fait combien Voltaire admiroit
ce rôle d'Acomat : mais en mêmetemps
il voyoit avec la ſévérité d'un Maître
68 MERCURE
de l'art, tous les défauts de la pièce , la
foibleſſe du rôle d'Atalide , dont les ſentimens
, quoique délicatement tracés , font
au- deſſous de la Tragédie,qui n'admet point
ces petites jaloufies , ces picoteries d'amans
de Comédie , fi déplacées dans un grand
péril , & au milieu des poignards ; les ſcrupules
outrés de Bajazet ſur le mariage ,
condamnés avec tant de raiſon par Acomat ,
& qui font paroître Bajazet trop petit devant
ce Vifir. Voltaire , tout admirateur
qu'il étoit de Racine , répétoit ſouvent avec
ironie ce vers de Bajazet :
Elle veut , Acomat , que je l'épouſe !
Vers qui n'eſt digne en effet , ni de la
Tragédie , ni de l'héritier du trône Ottoman.
Il obſervoit que le dénouement de
Bajazet eft froid , malgré les meurtres qui
ſe multiplient. Ce furent toutes ces raifons
qui l'enhardirent vers l'an 1740 à traiter
dans Zulime un ſujetà-peu-près ſemblable
à celui de Bajazet. Mais jamais tentative ne
fut plus malheureuſe. Il y a dans le rôle de
Zulime quelques traits de paffion ; mais
d'ailleurs la pièce manque à la fois par l'intrigue
qui eſt froide & embrouillée , & par
le ſtyle qui n'eſt pas celui de Voltaire.
Quelle diſtance de Zulime à Roxane &
au Vifir Acomat ! C'eſt donc une terrible entrepriſe
que de refaire une pièce de Racine ,
même quand Racine n'a pas très-bien fait !
DE FRANCE. 69
M. de la Rive a joué le rôle de Rhadamiſthe
dans la Tragédie de ce nom , & a
paru y faire un plaifir général. C'en fera
toujours un pour nous que de rendre compte
de ſes progrès.
COMÉDIE ITALIENNE ,
ON a donné le Samedi 27 , la première
repréſentation du Jugement de Midas ,
Opéra Comique en trois actes , paroles d'un
Anglois nommé M. Dell , muſique de M.
Grétry. Le fonds de la pièce eſt le trait
connu de la mythologie , mis en action &
dialogué avec beaucoup de gaité. Midas eſt
un Bailli , grand amateurde muſique , & qui
apour difciples en cet art deux payſans , Marfyas
& Pan , tous deux amoureux , l'un de la
jeune Life , & l'autre de ſa ſoeur Cloé. Les
deux foeurs font promiſes par leurs parens
aux deux éleves du Bailli , qui les protege.
Mais Apollon chaffé des Cieux arrive dans
lamaiſondesdeux ſoeurs,dont le père l'a enga,
gé à ſon ſervice pour garder les troupeaux .
Apollon courtiſe tour-à-tour les deux foeurs ,
&d'une maniere différente , analogue à leurs
caracteres . Il eſt tendre avec l'une , enjoué
avec l'autre , & plaît à toutes deux. Les voilà
dégoûtées de leurs anciens amans. Chacune
d'elles veut avoir Apollon , & toutes deux
s'autoriſent , l'une de fon père , l'autre de ſa
mère , pour exclure d'un côté Marſyas , &
.
70 MERCURE
T
de l'autre Pan , ce qui eſt aſſez facile , parce
que le père & la mère font fort peu d'accord
, & que le mari exclud volontiers célui
qui plaît à la femme , & la femme celui
qui plaît à fon mari. Apollon les a féduits
tous par ſes graces & ſes talens ; mais le
Bailli veut foutenir ſes protégés ; & comme
on vante le chant d'Alexis , (c'eſt le nom de
Berger que le Dieu a pris) on confent de
part & d'autre à diſputer le prix du chant.
Le Bailli Midas doit être juge entre les deux
élèves & Apollon. Marſyas épuiſe toutes
les reſſources de l'ancien chant François , &
Pan tous les refreins des Vaudevilles populaires.
Le Bailli applaudit , Apollon chante
&Midas baille& finit par donner le prix à
ſes deux élèves. A peine a-t- il prononcé ,
que ſa tête eſt ornée des deux plus belles
oreilles d'âne qu'il foit poſſible de voir. Le
Dieu ſe manifeſte ; le théâtre change& fait
voir le Mont Parnaſſe , où Apollon reçoit
les deux foeurs parmi les Muſes.
Cette pièce a été très-favorablement accueillie.
Le Dialogue en eft ingénieux &
agréable , & d'une facilité étonnante dans
un étranger qui écrit dans notre langue. La
muſique n'eſt point au-deſſous du talent de
M. Grétry. On a beaucoup applaudi de
très -beaux morceaux d'harmonie , des trio ,
des quatuor ; mais peut-être defireroit- on
dans le rôle d'Apollon un peu plus de ce
chant ſi mélodieux auquel M. Grétry nous
:
DE FRANCE. 71
a accoutumés. Au reſte , le Jugement de
Midas avoit été eſſayé ſur un théâtre particulier
, & le ſuccès qu'il avoit eu annonçoit
celui qu'il vient d'avoir fur le théâtre Italien
, & qui eſt égal aux plus grands fuccès
qu'ait eus M. Grétry .
SOCIÉTÉ D'AGRICULTURE
LE
D'AUCH.
E 10 Mai 1778 la ſociété Royale d'Agriculture
a tenu une ſéance publique dans laquelle elle a procédé
à la diſtribution des Prix. M. le Marquis d'Aftorg
y a lu deux Mémoires également applaudis ,
l'unde M. le Marquis d'Orbeſſan , ſur la manière
de faire le vin , & l'autre ſur le triomphe de l'Agriculture
ſous le règne de Louis XVI. Le Prix du Mémoire
a été accordé à la deviſe : Venientes venient
cum exultatione portantes manipulosfuos.
Cette Société propoſe pour ſujet du Mémoire qui
concourra pour le Prix de l'année prochaine le Programe
ci-après.
Les Engrais peuvent-ils être fuppléés par de fréquens
Labours ? Juſques à quelpoint les Labours influent-
ilsſur la végétation , & peuvent-ils y fuffire ?
Les Auteurs ſont priés d'appuyer leur preuve par
les expériences , & de démontrer , d'une manière ſenfible,
l'avantage qu'on pourroit tirer de cette pratique.
Tous les Mémoires traités ſur tout autre ſujet ſeront
reçus avec reconnoiſſance par l'Académie , mais
ils ne concourront point pour le Prix.
Les Auteurs enverront exactement leur Mémoire
dans le cours du mois de Février au plus tard. Les
Mémoires ſeront d'un quart d'heure de lecture au
moins. Les Auteurs auront attention de mettre une
72 MERCURE DE FRANCE.
Deviſe en Latin ou en François , à leur gré , au bas
de leur Mémoire ; ils y mettront en outre la même
Deviſe , avec leur nom & leur demeure dans un
papier ſéparé , qu'ils cacheteront & qu'ils enverront
avec le Mémoire à M. le Secrétaire perpétuel , ſous
double enveloppe ; la première à ſon adreſſe , la ſeconde
à celle de M. l'Intendant d'Auch . On reces
vra les Mémoires pour le concours , de quelque part
qu'ils viennent; mais il faut qu'ils foient exactement
remis dans le cours du mois de Février.
N
GRAVURES.
EUF feuilles nouvelles de l'Atlas Minéralogique
entrepris par ordre du Roi , & dreſſé d'après les obſervations
des plus Savans Naturaliſtes.
Ces neuf feuilles comprennent partie de la Pi
cardie , du Boulonnois , du Caléſis , de la Flandre ,
du Hainaut & de l'Artois. Le Tableau général de
l'Ouvrage en indique l'arrangement par des Numéros
correſpondans à
feuilles.
ceux de chacune de ces
Elles ſe trouvent , ainſi que les 16 précédentes ,
chez le ſieur Dupaintreil , Ingénieur-Géographe du
Roi , Cloître Notre-Dame , vis-à-vis la Maîtriſe.
Fautes à corriger dans le dernier Mercure.
Page 65 , article de l'Opéra , ligne ſeconde ; la
finte Jumelle : lifez Gemelle
Page so , ligne 19 ; amubo : lifez amabo.
JOURNAL
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
TURQUIE.
De CONSTANTINOPLE , les Mai.
LES
toute autre
Es ravages que la peſte continue de faire ici ,
commencent à devenir allarmans. Les Miniſtres
étrangers ont fermé leurs hôtels pour en écarter
la contagion ; quelques-uns pour la fuir plus ſûrement
, ſe ſont retirés à la campagne. Ces précautions
bien ſimples dont les Ottomans ſont témoins ,
& dont ils voient tous les jours les bons effets
n'ont encore pu les déterminer généralement à en
prendre de pareilles. Ils communiquent avec les peftiférés
; ils ne craignent pas même de ſe revêtir
des habits de ceux qui viennent d'expirer. Cette
imprudence , qu'entretient le dogme de la fatalité
contribue peut - être plus que choſeà
faire renaître ſi ſouvent ce fléau , & à le propager
lorſqu'il s'eſt manifeſté. Pendant qu'il déſole cette
Capitale , la difette ſe fait ſentir dans pluſieurs endroits
de l'Empire ; elle a occafionné une révolte
à Alep , le 4 Mars dernier. Le peuple ne trouvant
point de pain dans les marchés , s'ameuta & fe
Laiſit du Cadi & du Muphti qu'il conduiſit chez le
Bacha , où il les accuſa d'avoir cauſé la détreſſe dontil
gémiſſoit. CeGouverneur, après avoir écouté & paru
prendre part à ſes peines , lui annonça qu'il alloit
prendre les meſures néceſſaires pour y remédier.
Ses efforts pour approviſionner les marchés , ne pro
$Juillet 1778. D
( 74 )
duifirent pas la cinquième partie du pain néceſſaire
à la conſommation des habitans qui s'ameutèrent de
nouveau : ce ne fut qu'avec peine qu'on parvint
à les calmer. La Porte inſtruite de ce qui ſe paſſoit ,
a envoyé les ordres néceſſaires pour faire paſſer
des proviſions à cette ville; perfuadée que quelques
monopoleurs avides ont pu faire naître la diſette
en cachant leurs grains pour les vendre mieux ,
elle a auſſi preſcrit des recherches rigoureuſes &
des châtimens dont le moindre , pour les auteurs
de ces malverſations , ſera la perte des grains qu'ils
auront cachés & que l'on vendra au profit du Fiſc.
Il y a long- tems qu'on ne parle plus de nos différends
avec la Perſe ; on aſſure aujourd'hui qu'on
attend à Bagdad des Ambaſſadeurs de Kérim-Kan
pour traiter de la paix avec Abdoullah , Bacha de
cette ville. Toutes celles de la Syrie dont le commerce
eſt interrompu , font des voeux pour le ſuccès
de cette négociation.
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 2 Juin.
C'EST le 31 du mois dernier que le camp dont
on avoit fait les préparatifs , a commencé a s'aſſembler
; il eſt formé par 13 mille hommes commandés
par le Prince de Bevern ; il manoeuvre tous les
jours , & le Roi avec toute la Cour eſt à Friderichsberg
pour en être plus à portée. Le Prince
Ferdinand de Brunswick qui a choiſi ce moment
pour venir voir le Roi & la Reine Julie ſa ſoeur ,
eſt arrivé le 30 Mai ; il eſt deſcendu au château
de Chriſtiansbourg où on lui avoit préparé un logement
: le même jour il s'eſt rendu dans les carroſſes
du Roi à Friderichsberg où il a été préſenté à S. M.
&à la Reine-mere.
Il eſt conſtant que le Prince Charles de Heffe-
Caffel , Gouverneur des Duchés de Sleſwick & de
4
( 75 )
Holſtein , parti d'ici il y aquelque tems , & qu'on
diſoit devoir paſſer en Norwege pour y faire la
revue de nos troupes , a pris la route de l'Allemagne
; il ſe rend à l'armée Pruſſienne en Siléſie ,
où il paroît qu'il fera la campagne avec le Prince
Héréditaire de Heſſe-Caſſel ſon frere , qui remplit
déja dans cette armée les fonctions de Général-
Major.
Les lettres de Holſtein nous apprennent qu'on fait
dans ce Duché des achats conſidérables de foin , de
beurre & de fromage , qu'on raſſemble à Lubeck
& à Stettin , d'où on doit les tranſporter aux armées
Pruffiennes .
SUÈDE.
De SтоскнOLM , le 2 Juin.
Le camp de Ladugaard s'eſt aſſemblé le 23 du
mois dernier ; il n'eſt compoſé que du régiment des
Gardes , Dragons ,de celui de la Reine douairière , de
laGarde à pied & du corps d'Artillerie . S. M. s'y rendit
à la tête des Gardes en qualité de Colonel ; elle
fut ſaluée à ſon arrivée de 120 coups de canon.
Tous les Soldats & leurs Officiers étoient vêtus ſelon
le coſtume national adopté à la Cour depuis la fin
d'Avril dernier. On ne néglige rien pour le faire
adopter dans tout le Royaume , & le Roi remarque
avec plaifir que nulle part on ne témoigne de la
répugnance : les Magiſtrats dans toutes les villes ſe
ſont empreſſés de le prendre ; les habitans aiſés
les ont imités , & les autres attendent le moment
de faire auſſi une réforme que leur Souverain paroît
avoir à coeur.
Notre Cour & celle de Danemarck viennent de
régler une diminution du droit que payoient autrefois
les Suédois qui acquéroient des héritages dans
le Holſtein , ou les habitans du Holſtein qui en acquéroient
dans ce Royaume. Ce droit qui étoit du
6e denier , ne ſera plus à l'avenir que du 10e.
:
D 2
( 76 )
On aſſure que le Ministre de Pruſſe ayant folli
cité de nouveau notre Cour au nom du Duc des
Deux-Ponts , d'accorder ſes bons offices pour faire
maintenir le Traité de Westphalie , il lui a été fair
la réponſe ſuivante. >> Quoique S. M. & ſes ancêtres
aient toujours été liés d'amitié & d'affection avec la
Maiſon des Deux-Ponts , & aient cherché dans tous
les tems les occaſions de l'obliger , S. M. perfuadée
que dans la circonſtance actuelle la justice de l'Empereur
, l'attachement naturel de l'Electeur Palatin
pour ceux qui ont des prétentions à ſon héritage , les
porteront à arranger pour le mieux les affaires de la
ſucceſſionde Bavière , croit qu'il eſt inutile de réclamer
aujourd'hui la garantie du Traité de Weſtphalie
; mais dans le cas où les libertés & les priviléges
des Princes de l'Empire ſeroient attaqués , elle
s'oppoſera à ce qu'il ſoit fait aucune infraction à ce
Traité«.
POLOGNE.
De VARSOVIE , le s Juin.
IL n'eſt preſque plus queſtion aujourd'hui de la
convocation prochaine de la Diète ; on prétend qu'en
vertu d'une réſolution ſecrette priſe dans la dernière ,
elle ne s'aſſemblera que dans le mois d'Octobre.
Cette réſolution ne paroît pas avoir le ſuffrage général
: cependant les préparatifs que l'on fait pour
le tenue des Diètines dans pluſieurs Waivodies ne
ſe rallentiſſent pas. On dit que c'eſt à l'ouverture
de cette afſſemblée que le Prince Antoine Sulkowski
ſera revêtu de la dignité de Maréchal de la Couronne
qui eſt toujours vacante.
Le Conſeil- Permanent s'eſt aſſemblé extraordinairement
pluſieurs fois depuis quelques jours à l'occafion
de l'arrivée de divers couriers dépêchés de
Vienne & de Berlin. L'objet & le réſultat de ſes
conférences ſont tenus ſecrets. La nation qui n'a
peut- être pas à ſe louer des Cours étrangères qui ont
( 77 )
changé ſa conſtitution , paroît à la veille de tirer
quelque avantage des démêlés ſurvenus entr'elles.
La négociation que les Députés de la Chambre
Pruffienne de Commerce ont entamée ici pour nous
fournir du ſel marin eſt , dit-on , ſur le point d'être
conclue. D'après les calculs les plus exacts , il eft
prouvé que ce ſel ne nous coûtera que le quart de
ce que nous payons pour celui que nous tirons des
falines de Wielicka qui appartiennent à préſent à la
Maiſond'Autriche. Si cet arrangement a lieu , laRépublique
épargnera annuellement 4 millions.
On a volé le riche tréſor de l'Egliſe de S. Paulin ,
la nuit du 22 au 23 du mois dernier : il y avoit un
grand nombre de ſtatues d'argent maſſif qui ont
été enlevées. Les perquiſitions qu'on a faites pour
découvrir les voleurs ont en partie réuſſi; on en
a arrêté pluſieurs dans les environs de Prague ;
ils ont avoué leur vol , & indiqué les endroits où
ils l'avoient caché ; mais on n'y a pas retrouvé la
plus grande quantité de cette argenterie que les
complices de ceux qui fuyoient avoient déja déplacée.
On évalue cette perte à des ſommes conſidérables
, perdues pour l'Egliſe de S. Paulin ,&pour l'Etat
qui n'avoit ofé faire ſervir ce tréſor à ſes beſoins
preffants.
Les lettres de Mohilow portent que les Turcs
ſont en fi grand mouvement au-delà du Dnieſter ,
qu'on les foupçonneroit preſque de vouloir tenter
une invafion dans ce Royaume.
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 10 Juin .
SELON les dernières lettres d'Olmutz , l'Empereur
y jouit d'une parfaite ſanté , & s'occupe à faire
fortifier cette place. La quantité de grains que le
Royaume de Bohême a fourni aux armées Impériales,
monte à 130 mille meſures. Les eſpérances pour
D
( 78 )
la continuation de la paix s'affoibliſſent journellement
; on parle déja du prochain départ de l'En.
voyé de Saxe : ſuivant quelques perſonnes , il doit
ſeulement ſe rendre dans une de ſes terres , & fon
abfence qui ne ſeroit en ce cas que momentanée ,
n'influeroit point ſur le ſyſteme politique.
On apprend par des lettres particulières de Moldavie
que le nouvel Hoſpodar , le même qui a
remplacé l'infortuné Gikas , n'a pas joui long-tems
de ſa dignité. Le Grand-Seigneur lui a demandé ſa
tête ; ce qui a , dit-on , été exécuté ſans aucun obſtacle.
On prétend que la trop bonne intelligence
dans laquelle ce Prince vivoit avec la Ruffie , a été
la principale cauſe de ſa mort ; mais cette nouvelle
a beſoin d'une confirmation ultérieure.
Le 29 du mois dernier , l'Impératrice - Reine ſe
rendit à Hetzendorff , & y viſita l'établiſſement
qu'elle y a fondé pour y faire inoculer un certain
nombre d'enfans . Il y en a actuellement 38 desdeux
ſexes , & on compte parmi eux deux filles du Comte
de Bark , Envoyé du Roi de Suède.
En creuſant à Presbourg les fondemens d'un Lazaret
pour la conſtruction duquel l'Impératrice a
donné une ſomme conſidérable , on a trouvé auprès
de quelques oſſemens 45 pièces , dont 41 font
des ſequins de Veniſe , 3 repréſentent le Roi Sigifmond
de Hongrie , & une le Roi Louis I.
Les incendies ſont très-fréquents depuis quelque
tems : on mande de Moravie que dans le mois dernier
, on y en a eſſuyé pluſieurs à Priſenitz , Wolhowitz
, Schumitz , Kremſter & Wraczow. Le 17 ,
il s'en manifeſta un à Byſenz où il réduiſit en cendres
123 maiſons . Comme le feu parut tout - à- coup aux
deux extrémités de la ville , on croit qu'il ne faut pas
attribuer ce déſaſtre au hafard. Le bourg de Hals
en Bavière a été auſſi détruit le 20 du mois dernier.
Les habitans , ſous la direction des Officiers du
lieu , s'exerçoient à faire des ſalves d'artillerie , aux
( 79 )
quelles la priſe de poffeſſion de ce fief immédiat de
l'Empire devoit bientôt donner lieu : quelques étincelles
tombèrent ſur un toît de chaume & l'embrasèrent.
Les flammes ſe portèrent ſur la brafferie
où il y avoit un magaſin de 1500 cordes de
bois : le vent enleva des charbons ardens qui tombèrent
ſur le pont ; en moins de 3 heures les deux
rives de l'Ils furent en feu . Tout fut réduit en cendres
, à l'exception de 2 ou 3 mauvaiſes maiſons.
Une malheureuſe priſonnière implora vainement
l'aſſiſtance des habitans qui ne purent l'empêcher
de périr. La vapeur brûlante qui environnoit le foyer
de l'incendie , rendoit tout ſecours impoſſible.
De HAMBOURG , le 15 Juin.
Les négociations continuent toujours entre la
Ruffie & la Porte , ſans ſuſpendre les préparatifs
deguerre qui ſe font de part & d'autre. Selon des
lettres de Pétersbourg , on y a reçu la réponſe du
Grand- Seigneur , à la notification que le Feld-Maréchal
Comte de Romanzow lui avoit faite de la
révolution de la Crimée ; on en ignore le contenu ,
mais on croit qu'il n'a pas fatisfait l'Impératrice ,
puiſque peu après ſa réception , quatre régimens de
la diviſion d'Ingrie , & pluſieurs de celle de Livonie
, ont eu ordre de ſe tenir prêts à marcher , pour
aller remplacer en Pologne les troupes qui vont
renforcer celles qui ſont ſur les frontières de la
Turquie. Si ces nouvelles ſemblent préparer à la
rupture , celles de Conſtantinople donnent plus d'efpérances.
Les Turcs ne peuvent plus compter que
foiblement ſur leur parti en Crimée. Les Tartares ,
excités ſans ceſſe & abandonnés à eux-mêmes lorf
qu'ils devoient être ſecourus , las de tant de tentatives
infructueuſes , paroiſſent déterminés à laiſſer
faire la Ruffie ; & inſenſiblement ils s'accoutumeront
au joug qu'elle cherche à leur impoſer , ſous le pré
D4
( 80 )
texte d'affurer leur indépendance. La religion ne
peut plus ſervir à ranimer la faction mourante des
Ottomans dans cette péninſule; la tolérance Ruffe
en eſt le garant. L'Impératrice laiſſera au Grand-
Seigneur la prérogative de chef de la religion , en
veillant àce qu'il ne paſſe pas les bornes qui lui ſont
preſcrites en cette qualité par le traité de Kainardgi ;
& en cherchant à introduire chez les Tartares un
nouveau ſyſtême politique , elle évitera avec ſoin
tout ce qui ſeroit incompatible avec les préceptes de
l'Alcoran. Ces réflexions qu'on commence àfaire à
Conftantinople , diſpoſent à la paix les eſprits qui
ont opiné juſqu'ici pour la guerre; & pour lesdéterminertout-
à-fait , on ſemble n'attendre plus dans
cette capirale , que le retour du Miniſtre d'une Puiffance
étrangère qui a , dit-on , la plus grande influence
ſur les délibérations du Conſeil , & des bons
offices de laquelle les Ruſſes & les Turcs paroiſſent
également eſpérer la paix .
On n'a pas les mêmes eſpérances pour le repos
de l'Allemagne ; la durée des négociations ſembleroit
ſeule en donner quelques-unes , ſi les Mémoires
reſpectifs des deux Puiſſances intéreſſées ne
les détruiſoient pas. Le premier Avril , la Courde
Vienne fit remettre la note ſuivante à celle de
Berlin.
>> Lorſque S. M. P. , par une note du 6 Février ,
acommuniqué à l'Impératrice-Reine quelques doutes
fur la ſucceſſion Bavaroiſe , & lui a demandé amiablement
des éclairciſſemens , S. M. I. a déféré ſans
difficulté à cette requifition ; elle répondroit de
même à ſon nouveau Mémoire , ſi l'on n'y diſoit
entr'autres choſes , que les raiſons communiquées
à S. M. P. , loin de leverſes premiers doutes , n'avoient
fait que les fortifier , & qu'aucune desprétentions
de S. M. 1. & R. , ne fauroitſubſiſter dans
laplus petite partie . S. M. ne peut plus ſe permettre
d'entrer dans aucune diſcuſſion ultérieure , & elle
(
( 81 )
peut beaucoup moins conſentir à ſe déſiſter d'une
poſſetſion légalement acquiſe , pour remettre les
choſes dans l'état où elles étoient à la mort du dernier
Electeur de Bavière. Les intéreſſés à cette ſucceffion
, peuvent compter néanmoins qu'il leur ſera
rendu toute la juſtice qu'ils pourront être fondés à
réclamer ; & tous les autres Princes & Etats de l'Allemagne
, peuvent être aſſurés de même que S. M. I.
eſt auſſi éloignée de prétendre , que de vouloir ſoutenir
une choſe quelconque , qui ſe trouveroit effectivement
contraire aux articles de la paix de Westphalie
, ou à ceux d'aucune autre loi ou conſtitution
de l'Empire. Mais en même tems S. M. I. ne
peut s'empêcher de déclarer à S. M. P. , qu'elle ne
penſe pas que ſa qualité d'Electeur , & celle d'un
des principaux Etats de l'Empire , lui donnent le droit
de s'établir en Juge ou Tuteur d'aucun de ſes co-
Etats , & de conteſter à qui que ce ſoit d'entr'eux
la liberté & le pouvoir de faire des acquifitions par
toutes les voies qu'autoriſent les loix& les conftitutions
de l'Empire. En partant de ce principe inconteſtable
, elle ne peut admettre & n'admettra jamais
qu'aucun Etat de l'Empire puiſſe uſer d'une pareille
autorité , ni vis-à-vis d'elle , ni même à l'égard de
ſes co-Etats: Si quelqu'un ſe permettoit de l'attaquer
dans la circonſtance préſente, en haîne de quelque
action fondée ſur ſon bon droit , & autoriſée par
les loix de l'Empire ; non-ſeulement elle oppoſera
à cette violation manifeſte de la paix publique , tous
les moyens d'une juſte défenſe qui font en ſa puif-
Cance: mais elle ſe croira même dans la néceſſité de
faire la guerre de ſon côté au premier de ſes co-
Etats qui pourra ſe trouver dans le même cas. S. M.
I. ſouhaite néanmoins bien fincèrement pouvoir s'en
diſpenſer ; & elle adoptera même avec plaifir tout
moyen admiſſible que l'on pourroit juger propre à
maintenir la tranquillité générale , & en particulier
labonne intelligence defirable entre elle & S. M. P.
Ds
( 82 )
Le Roi de Prufſe répondit le 16du même mois
à cette note par la ſuivante.
>> La réponſe du premier d'Avril eſt conçue dans
des termes & fur des principes , qui loin de s'accorder
avec les ſentimens que le Roi a manifeſtés dans
ſes repréſentations amicales , pourroient la faire regarder
comme devant mettre fin à toute négociation.
Quoique le Roi ait lieu d'en être ſurpris , il
ne balance pas de s'expliquer de nouveau , pour ne
laiſſer aucun doute ſur la justice & la modération
de ſes ſentimens &de ſes procédés dans l'affaire de
la ſucceſſion de Bavière. S. M. penſe n'avoir rien
fait de contraire à l'amitié & aux égards dûs à la
dignité de S. M. l'Impératrice-Reine , en lui repréſentant
avec franchiſe , mais dans les termes les
plus meſurés, l'inſuffiſance notoire de ſes prétentions
ſur cette ſucceſſion , & en la priant de remettre
les choſes en Bavière dans l'état précédent , & de fe
préter à des voies de négociation propres à les arranger
à l'amiable avec les parties intéreſſées , &
d'une manière conforme à leurs droits & aux capitulations
de l'Empire. Ce ſont des principes de
droit &d'équité , auxquels les Etats qui veulent obferver
la juſtice , & qui ſe trouvent dans une ſociété
telle que le Corps Germanique ne ſauroient ſe
refuſer. Sans vouloir examiner les motifs du ſfilence
qui a été gardé dans la note du premier Avril, fur
les argumens oppoſés dans le Mémoire précédent ,
aux différentes prétentions de la Cour de Vienne
fur la Bavière , & qui emportent la conviction , on
pourroit regarder l'aſſurance générale que S. M. I.
&R. a bien voulu y donner aux parties intéreſſées ,
comme propre à les raſſurer ; mais il s'agit de la
réalité , & d'ouvrir les voies qui peuvent conduire
àunbut fi defirable. C'eſt tout ce que S. M. P. a
propoſé & demandé juſqu'ici ; elle n'a jamais prétendu
s'ériger en Juge & en Tuteur de ſes co-Etats ,
mais elle croit que tout Prince & Etat de l'Empire ;
( 83 )
& ſur- tout un Electeur , qui eſt ſans contredit partie
contractante de la paix de Westphalie & de toutes
les conſtitutions de l'Empire , & dont l'intervention
a d'ailleurs été expreſſement ſollicitée par ſes co-
Etats léſés dans cette occurrence , eſt non- ſeulement
fondé & autoriſé , mais même obligé par ſes devoirs ,
à réclamer contre toute entrepriſe injuſte & violente
dans l'Empire , & fur-tout à intervenir dans un cas
auſſi grave , & où un des principaux Electorats &
Duchés est démembré d'une manière aufli confidérable
, fans aucun titre apparent , par une convention
extorquée à un Prince , qui facrifie les droits les
plus clairs & les plus ſacrés de ſa Maiſon , dont il
n'eſt que ledépositaire , & où ce démembrement s'eſt
fait ſans obſerver la forme autoriſée par les loix , en
contravention manifeſte de la Bulle d'Or , de la paix
de Westphalie , des capitulations Impériales , & au
préjudice irréparable des plus illuftres Maiſons de
l'Allemagne ; dans un cas enfin où le Chef de l'Empire
, qui n'en eſt pas le maître abſolu , mais le premier
Membre , autoriſe ce démembrement injufte
en faveur de ſa propre Maiſon ; où il fait occuper
par ſes troupes particulières un grand nombre de
parties intégrantes de ce Duché, les déclare de ſon
autorité privée des fiefs vacans , en diſpoſe ſans la
concurrence de l'Empire , contre la teneur de l'article
III & XI de ſa Capitulation ; & où depuis un ſi
grand eſpace de tems , on ne voit aucune meſure
pour arranger l'importante fucceſſion de Bavière à
la Diète , ou par des voies conformes aux loix. L.
M. I. & R. , ne ſauroient ſe diſſimuler la ſenſation
que ces entrepriſes arbitraires , qui affectent fi effentiellement
la sûreté , la liberté & toute la conftitutiondu
Corps Germanique , ont déja fait dans tout
l'Empire & même dans toute l'Europe ; & S. M. ſe
promet de leur équité & de leur modération , qu'elles
y réfléchiront ſérieuſement , qu'elles tâcheront de
prévenir les ſuites qui devroient naturellement en D6
( 84))
réſulter , & qu'elles recevront d'une manière plus
amicale , les repréſentations qu'elle croit devoir renouveller
à ce ſujet. S. M. ne veut pas relever les
expreffions trop fortes du Mémoire; elle croit pou
voir & devoir attendre que la Cour de Vienne , qui
s'eſt miſe en poſſeſſion des objets litigieux , s'explique
fur les moyens qu'elle regarde comme admiſlibles
pour régler la ſucceſſion de Baviere , s'il
en eſt de compatibles avec l'équilibre de l'Empire ,
avec les juſtes prétentions de la Cour Electorale de
Saxe , avec les droits des Comtes Palatins , &
nommément des Ducs des Deux-Ponts , ainſi que
des Ducs de Mecklembourg ; S. M. ſe fera un plaifir
de prouver que le maintien de la tranquillité générale
, & en particulier de la bonne intelligence entre
les deux Cours , ne lui tient pas moins à coeur qu'à
L. M. I. & R.
,
Ces pièces prouvent que les deux Puiſſances ne
ſont pas près de ſe rapprocher ; & depuis quelque
tems les mouvemens reſpectifs de leurs troupes
ſemblent annoncer que le moment où la guerre éclatera,
n'eſt pas éloigné. Le 1 & le 2 de ce mois , les
régimens Pruffiens qui cantonnoient près de Francfort
-fur-l'Oder , Muhlroſa , Fravenwald & Beſekow,
s'avancèrent vers Luben , & le ſur-lendemain ils
marchèrent par.Straupitz , Gros & Klein- Leine , &
Lieberoſa, pour entrer dans le camp de Corbus ſur
la Sprée dans la Luſace. Cette circonstance qui n'eft
plusdouteuſe , n'annonce pas la paix. Le corps campé
àCotbus , fort de 10 mille hommes , paroît deſtiné
à foutenir l'armée Saxonne , ſi les troupes Impériales
tentent de pénétrer dans l'Electorat. On leur
ſuppoſe ce deſſein , auſſi-tôt que l'armée du Prince
Henti raffemblée près de Halle en Saxe , fera mine
de marcher vers la Bavière par le Voigt-Land. Ce
qui ſemble le confirmer , c'eſt la poſition que le corps
du Prince de Lichtenstein a priſe près d'Auflig , &
qui a fait rapprocher de Pirna les quartiers des
( 85 )
troupes Saxones . Elles ont élevé des redoutes à Doberitz
, entre Dreſde & Pirna , ſur la route qui conduit
à Auflig ou vers la Bohême ; & comme on fe
propoſe dejetter un pont de bateaux ſur l'Elbe près
de Neudorff, à un quart de lieue de Dreſde , fur
la route qui conduit à Meiſſen , on travaille aux
fortifications qui le couvriront fur les deux bords.
Il ſemble décidé que cet Electorat prendra part
à la guerre fi elle a lieu. La propoſition qu'il avoit
faite de garder la neutralité , n'avoit été acceptée par
la maiſon d'Autriche , qu'a des conditions qu'il a dû
refufer. Ces conditions étoient , dit- on , celles-ci.
>> L'Electeur devoit , 1º. céder pour deux ans à
l'Empereur la fortereſſe de Koenigſtein ; 2°. permettre
aux ſujets de la Maiſon d'Autriche , la navigation
libre dans tous ſes Etats : 3º. réduire ſes
troupes de manière qu'elles n'excèdent pas le nombre
de 4000 hommes «.
Les lettres de la Siléſie Pruſſienne , portent que
l'armée a fait un mouvement ; l'aile gauche s'eſt
un peu plus étendue vers les frontières ; les régimens
ſont encore cantonnés , mais toujours en ligne,
de manière qu'en peu d'heures , ils pourront agir
ainſi que les circonstances l'exigeronr. Celles des
frontières de la Bohême , annoncent également des
ordres avant-coureurs d'une guerre , qu'on regarde
comme inévitable. Les habitans des lieux limitrophes
, ont reçu celui de tranſporter leurs effets dans
l'intérieur du pays , & les Officiers chargés de quelque
recette , doivent mettre leur caiſſe en sûreté. On
a ordonné aux habitans d'Olmutz , comme on l'a
fait il y a déja quelque tems à ceux de Prague , de
ſe pourvoir de vivres pour quatre mois . On a pris
auſſi une note de ceux qui se trouvoient hors d'état
d'obéir , & on a enregiſtré tout le bétail qui ſe
trouve aux environs. Il arrive tous les jours de l'artillerie
dans cette place , qu'on s'occupe à mettre en
état de foutenir un fiége.
( 86 )
De RATISBONNE , le 15 Juin.
1
PARMI les mémoires auxquels a donné lieu la
grande affaire de la ſucceſſion de Bavière , il y en
aun très-court & qui circule ici manufcrit. Il eſt
intitulé : Petites obfervationsfur le 7e paragraphe
du chap. 9. de l'écrit qui a pour titre : Pensées impartiales
fur diverſes questions. » Il paroît que
l'Auteur ignore quand& de quelle manière laMaiſon
desComtes deHabsbourg , (dont la ſucceſſion mafculine
a été éteinte avec l'Empereur Charles IV )
eſt parvenue à la poſſeſſion de l'Autriche. On veut
bien l'en inſtruire d'après l'hiſtoire. Lorſqu'après
le grand interrègne de 1273 , il s'agit de procéder
àunenouvelle élection d'Empereur , il y avoit trois
Candidats , entre leſquels ſe trouvoit le Comte Rodolphe
de Habsbourg , célèbre par ſa valeur , mais
ayantpeu
de fortune. Les Electeurs ne pouvant s'accorder
ſur le choix de l'un des trois , choiſirent un
tiers pour arbitre , Louis le Sévère , alors Electeur
de Baviere & du Palatinat , en ſe promettant réciproquement
que celui qu'il nommeroit ſeroit agréé
comme Empereur. Le Prince Palatin nomma le 29
Septembre le Comte de Habsbourg. C'eſt par-là que
la Maiſon d'Autriche , aujourd'hui ſi puiſſante , fortit
en quelque forte du néant : ce fut Rodolphe qui
poſa dès- lors le fondement de ſa grandeur actuelle.
Chacun ſait que ce même Rodolphe fit le premier
l'acquifition du Duché d'Autriche , & que c'eſt à la
Maiſon de Wittelſpach , iſſue incontestablement du
fang des Carolinges , & qui étoit alors depuis longtems
dans ſon plus grand luftre , que laMaiſon d'Autriche
eſt redevable de ſon existence. Comment accorder
ces faits avec la lettre de privilége alléguée
de l'an 1058 , où l'Autriche étoit encore un Margraviat
ſous la ſupériorité des Ducs de Baviere , ref
pectivement Rois alors ? Et comment tout ce qui
( 87 )
fuit d'une indemniſation pourroit - il être applicable
contre la Baviere , vu que la Maiſon actuelle d'Autriche
n'eſt parvenue àlapoffeffion de ce Duché que
200 ans après les faits dont ceparagraphe fait
tion ? C'eſt ainſi qu'on manque le but dès qu'on ſe
laiſſe emporter trop loin par l'eſprit de partialité «.
men-
Les mémoires de ce genre ſe multiplient ; nos
Miniſtres les liſent : mais cette affaire n'eſt point
portée à la Diète. Les grandes Puiſſances négocient
directement ; elles ne ſe ſoucient pas de diſcuter leurs
cauſes devant un Tribunal & de les faire décider ,
lorſqu'elles ont des armées qui peuvent prononcer :
on s'attend de jour en jour à voir celle-ci ſoumiſe
au jugement des armes. On ne ſe flatte pas de voir
reftituer la partie démembrée de la Baviere ; la
Maiſon d'Autriche prend les meſures néceſſaires
pour gouverner ſes nouvelles acquifitions , comme
ſes autres Etats : un règlement daté de Straubing
le 14du mois dernier , ordonne entre autres chofes
que par la ſuite on pourra appeller au grand Tribunal
de Justice à Vienne de toutes les ſentences
des régences de Baviere.
L'uſage étoit ici que les Gardes priſſent les armes
dèsqu'un Miniſtre paſſoit , quoiqu'il n'eût pas encore
été légitimé à la Diète. Comme ils mettent ſouvent
un trop long intervalle entre leur arrivée & cette
formalité , il vient d'être réglé que tout Miniſtre qui
ne l'aura pas remplie ne jouira pas des honneurs miitaires.
ITALI E.
De ROME , le 10 Juin .
S. S. a enfin déclaré dans le Conſiſtoire tenu le
zer. de ce mois , les Cardinaux à la promotiondes
Couronnes ; ce ſont M. de Frankesberg , préſenté
par l'empereur ; M. de Bathiani , par l'impératrice
Reine; M. de la Rochefoucault , par le Roi de
France ; M. Delgado par le Roi d'Eſpagne ; M. Sofa
( 88 )
de Sylva , par celui de Portugal ; M. de Martiniana ,
par celui de Sardaigne ; M. de Rohan par le Roi de
Pologne , & M. Cornaro , par la République de
Véniſe. Le Pape créa auſſi Cardinaux de ſon choix ,
MM. Ghilini & Guidi. Il reſte encore 6 Chapeaux
vacants , dont quatre ſont reſervés in petto , depuis
le Conſiſtoire du 23 Juin 1777.
On mande de Gênes que le Duc de Parme a fait
propoſer à cette ville un emprunt de 1so mille ſequins
rembourſables en dix années , avec l'intérêt à
raiſon de 4& demi pour cent , ſur une hypothèque
particulière , & que cet emprunt a été rempli ſur-lechamp.
On a dit dans quelques papiers publics , qu'il
étoit ſurvenu de nouveaux déſordres à Malte ; & on
les a exagérés ſelon l'uſage ; ces prétendus troubles
ſe réduiſent à la mutinerie de quelques Sergents
que le Grand-Maître avoit nommés Adjudants , &
qui en cette qualité prétendoient être égaux aux
Chevaliers ; on a pris les précautions néceſſaires
pour les faire reſter à leur place , & la tranquillité
eſt rétablie dans l'Iſle .
De LIVOURNE , le Is Juin.
2
Les lettres de Salé annoncent que le Roi de Maroc
y eſt arrivé , & y a reçu lui-même les préſents que
lui ont envoyé les Cours de France & de Portugal ,
par le retour de ſes Ambaſſadeurs. Celui qui avoit
été à Lisbonne , a ramené avec lui pluſieurs Ouvriers
très - experts dans l'art de frapper Monnoie. Il a
trouvé à Salé M. de Kinsbergen , Ambaſſadeur des
Provinces-Unies , & il a ratifié le Traité de paix renouvellé
l'année dernière avec LL. HH. PP. Ce
Prince pendant ſon expédition à Mequinez , a ramaffé
des ſommes conſidérables , qu'il a fait porter
àTanger , où elles reſteront juſqu'à nouvel ordre.
Elles confiftent en 234,000 Ducats, dont 40 mille
( 89 )
lui ont été remis par le Chérif de la Moſquée de
Guezan , dans laquelle cette ſomme avoit été dépoſée
par le Roi Muſtady ſon oncle. Il y a joint la
valeur de 6000 boeufs , & de 20,000 moutons , qu'il
aconfiſqués ſur un Negre , Huiſſier du Chérif; les
richeſſes du valet peuvent donner une idée de celles
du maître. Le Prince Maure qui les a jugées immenſes
, lui a ordonné de remettre au Gouverneur
de Mequinez 115,000 moutons , 6000 boeufs , 500
mulets , 190 mazmoras de bled ( qui font 265,000
fanegues d'Eſpagne ) 660 quintaux de miel , 200
de beurre , 100 fufils montés en or , & un grand
nombre de tapis de Turquie.
>> Six bâtiments chargés de farine pour nos troupes
, écrit-on de Baſtia , arrivèrent ici il y a quelques
jours , & furent ſuivis peu après d'une tartane ,
ayant à bord 10,000 fufils , qui fur-le-champ ont
été déposés dans les Arſenaux; un autre bâtiment
venant de Toulon , chargé de toutes fortes de munitions
de guerre, les avoit précédés . Nous avons
vu encore arriver deux chébecs qui ont débarqué
beaucoup de canons , &de nouvelles munitions à San-
Fiorenzo ; leur Commandant deſcendu à terre &
traitémagnifiquement par M. de Marbeuf , a , dit- on,
apporté l'ordre de mettre les fortereſſes de l'Iſle &
tous les endroits expoſés à une deſcente , dans le
meilleur état de défenſe poſſible. On attend auſſi un
renfort de 8 bataillons de troupes Françoiſes. Ces
diſpoſitions , la levée des matelots qui ſe continue
ſans relâche , ſemblent annoncer que dans la fituation
critique des affaires , cette Iſſe eſt menacée de
la partde nos ennemis ".
On lit dans quelques papiers publics , un dénombrement
de tous les peuples divers qui couvrent la
furface de ce globe ; l'Auteur , dit- on , s'eſt occupé
pendant 30 ans à le vérifier ; ce tems , quoique long ,
ne paroîtra pas ſuffiſant ; au reſte, ce tableau dont
l'exactitude eſt au moins douteuſe , & qui ne peut con
( १० )
tenir que des à peu-près , ne peut qu'être curieux ; en
voici le réſultat. L'Europe contient 125,300,000 habitans
; fav. , 20,600,000 en Allemagne; 20,400,000
en France , 18,800,000 dans la Turquie Européenne
; 17,000,000 en Ruffie ; 7,500,000 en Angleterre
&en Ecoffe , 2,600,000 en Irlande ; 7,500,000 en
Eſpagne ; 3,600,000 en Portugal ; 4,100,000 en
Italie ; 2,700,000 dans les Iſles de la Méditerranée ;
3,2000,000 dans les Provinces-Unies ; 1,50०,०००
dans les Pays-Bas Autrichiens ; 3,100,000 en Suiſſe ,
compris Genève ; 3,300,000 en Suède; 2,400,০০০
enDanemarck & en Norwege ; 5,000,000 en Hongrie
; 3,000,000 en Pologne. La population des autres
parties du monde n'eſt pas ſi détaillée , mais elle
eſt bien plus conſidérable; on compte 460 , millions
enAfie , 150 en Afrique , & 160 en Amérique. Le
total des hommes vivants ſur la terre ſe trouve porté
par ce calcul , à 895,300,000 , en portant ſuivant la
ſupputation commune , la durée de chaque génération
à 30 ans , il faut pour que la population ſe
maintienne ſur ce pied là , que les 895 millions 300
mille hommes naiſſent & meurent dans cet eſpace
fi court ; de forte qu'en calculant le nombre des naiffances&
des morts de chaque jour , on peut les porter
les unes& les autres à 81,772 .
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 24 Juin.
C'EST le' , de ce mois que nos eſcadres ſont enfin
parties , après en avoir reçu le 7 l'ordre , que les
vents contraires les empêchèrent d'exécuter plutôt.
Depuis ce temps on ne doute pas que celle de l'Amiral
Keppel , formant 27 voiles , ſavoir 1 de 100
canons , 4 de 90 , 11 de 74 , 5 de 64 , 3 frégates ,
2corvettes & 1 brûlot , n'ait ordre d'obſerver l'efcadre
de Breſt. Les opinions varient ſur la deſtination
decelle de l'Amiral Byrons ceux qui croient
( 91 )
,
qu'il feroit imprudent à l'Angleterre de ne pas réunir
toutes ſes forces maritimes ſur ſes côtes qu'ils jugent
toujours menacées d'une defcente , penſent qu'il
a l'ordre ſecret de ne pas s'écarter affez pour ne
pouvoir ſe rejoindre à l'Amiral Keppel au beſoin.
Le plus grand nombre préſume cependant qu'il ſuit
leComte d'Estaing en Amérique , & s'étonne de ce
qu'il n'eſt pas parti plutôt ; il reproche au Gouvernement
d'avoir laiſſé prendre tant d'avance à
l'Amiral François , qui ſera arrivé , & qui aura cu
le temps de faire tous les arrangemens néceſſaires
avant qu'on ait pu le joindre. On oppoſe à ces
plaintes , que l'Amiral Howe a reçu des renforts
conſidérables ; que tous les vaiſſeaux de la Nation
répandus le long des côtes de l'Amérique , ſe ſont
réunis à lui , & le mettent en état de ſe défendre ;
on ajoute que ſelon les dépêches du Général Howe
ſon frère, on a détruit ſur la Delaware une frégate
Américaine de 32 canons , une de 28 , 9 gros bâtimens
marchands , 3 Armateurs de 16 canons chacun ,
3 de 10 , 23 brigantins & un grand nombre de chaloupes
, goëlettes &c. On ſuppoſe que le Comte
d'Estaing comptoit ſur les ſervices que pouvoient
lui rendre ces vaiſſeaux. Mais c'eſt une fuppofition
qui ne paroît pas gagner beaucoup de crédit ; on
croit que c'eſt ailleurs que ſont raſſemblées les forces
que l'Amiral François a pu faire entrer dans ſes
ſpéculations. Une lettre de Boſton aſſure qu'il ſe
trouvoit dans ce port 17 navires , depuis 16 juſqu'à
24 pièces de canons , outres vaiſſeaux de guerre
étrangers ; il y en avoit pluſieurs autres qui n'attendoient
que les agrêts & les autres objets néceſſaires
pour les équipper.
La lettre du Général Howe , dont il vient d'être
queſtion , avoit été publiée par extrait le 13 de ce
mois dans la gazette de la Cour ; elle étoit datéedu
11 Mai , elle annonçoit en ſubſtance , que le Général
Clinton étoit arrivé le 8 à Philadelphie , pour
L
( 92 )
y relever le GénéralHowe , qui ſe diſpoſoità partir
auſſi-tôt qu'il lui auroit donné les inſtructions néceſſaires
pour ſuivre le plan d'opérations concerté
par la Cour ; que l'on avoit envoyé des détachemens
pour chaffer l'ennemi des environs de Philadelphie ,
&même de Jerſey , afin de réunir les communications
, pour fournir l'armée des vivres & fourages
dont elle avoit beſoin. Le détail de quelques - unes
de ces expéditions , fait l'objet de la dépêche ; on
rend compte fur- tout de celle du Colonel Abercombic
, qui , envoyé le 4 Mai avec 700 hommes pour
chaffer 900 Américains , poſtés à 17 milles de Philadelphie
, ſous les ordres d'un Brigadier Général ,
les ſurprit , les diſperſa & leur tua, bleſſa ou prit
Iso , tant Officiers que ſoldats , ſans avoir eu plus
de 9 bleſſés . Le 7 , le Major John Maitland , à la
tête du deuxième bataillon de l'Infanterie légère ,
remonta la Delaware , détruiſit tout les magaſins
ennemis , depuis Philadelphie juſqu'à Trenton , &
tous les bâtimens dont on a vu la liſte plus haut.
Voilà le précis de ce qu'on a publié de cette dépêche
; il n'a pas fatisfait la curioſité du public ;
ceux qui devinent tout , & qui ne doutent de rien ,
aſſurent que le Chevalier Howe annonce en ſecret ,
que le Chevalier Clinton a réſolu d'attaquer au plutôt
le Général Washington dans ſes retranchemens
à Valleyforge ; ce n'eſt aſſurément pas de la Cour
qu'ils tiennent cetre nouvelle ; elle n'a pas même
jugé à propos de parler de la réception qu'on a
faite aux Bills conciliatoires . Les papiers Américains
, la réſolution du Congrès , ont ſuppléé à ſon
filence. Cependant on s'empreſſe de publier que quelques
Membres du Congrès , & la principale partie
des Américains faiſoient des voeux pour une prompte
réconciliation avec la Mère-Patrie ; & que la Cour ,
inſtruite de ces diſpoſitions , s'eſt empreſſfée d'envoyer
à ſes Commiſaires des inſtructions qui les
autoriſent à faire des conceſſions encore plus aimples.
( 93 )
Mais ces bruits , conſignés dans les feuilles favorables
au Ministère , ne paroiſſent fondés que ſur
l'imagination de leurs auteurs qui ont ſouvent
trompé le public , ou ſe ſont trompés eux-mêmes
par de fauſſes eſpérances ; ils débitent auſſi qu'on
avoit le projet de faire ſauter le magaſin à poudre
au fort de Tilbury , & que l'on en a été inſtruit par
une lettre qu'on a interceptée ; mais juſqu'à ce qu'on
ait découvert les auteurs de ce complot , on doutera
s'il eſt réel , & ſi la lettre qui en donne la nouvelle
n'a pas été écrite uniquement pour étre interceptée
dans le deſſein d'alarmer le peuple ou de l'aigrir
contre ceux qu'on veut lui rendre odieux.
Les milices ſont actuellement raffemblées-partout
; on en a formé pluſieurs camps ; le roi eſt parti
le 16 de ce mois pour voir celui de Coxheath , dans
le Comté de Kent ; il eſt compoſé du premier bataillon
royal , des 2 , 14 , 18 , 59 & 60°. régiments
d'infanterie , du premier régiment de dragons , &
de 12de milices. Les Officiers Généraux qui y commandent
, ſont le Général Lord Amherst , le Lieutenant-
Général Keppel , & le Major-Général Amherst.
Le camp de Warleycommon , en Effex , compoſédes
6, 25 & 63. régiments d'infanterie & de 8 de milices
, eſt ſous les ordres des Lieutenants-Généraux
Pierſon , & Chevalier Dav. Lindſay. Celuide Salifbury
formé par les dragons du Général Johnſon ,
les 1 , 2 , 3 & 6e. régiments des gardes dragons ,
eſt commandé par le Lieutenant-Général Johnston ,
& le Major-Général Sloper. Il y a auſſi un camp à
Winchester , ſous les ordres du Lieutenant-Général
Calcraft ; le Major -Général Warde commande à
St. Edmondt-Bury ; & les Lieutenants - Généraux
Monkton , Percy & Parker , à Portsmouth , à Newcaſtle&
à Plymouth. Ces camps doivent , dit- on ,
refter formés ; les troupes cantonneront dans les environs
, prêtes à ſe raſſembler en peu de tems dans le
lieu qui ſera le plus menacé.
( 94 )
Le Parlement d'Irlande eſt encore aſſemblé ; le
nouvel emprunt qu'il fait de 300,000 liv. ſterl. , a
ſouffert bien des difficultés ; il n'a pu parvenir à les
lever , qu'en en portant l'intérêt de 6 à 7 & demi
pour cent. >> Le Lord North , lit-on dans un de nos
papiers , lui a fermé toutes les bourſes , en accordant
un intérêt plus fort , dans un temps où il lui auroit
été très- facile de trouver de l'argent à 4 pour cent ,
& même à moins , puiſque dans ce même temps ,
l'Impératrice Reire en empruntoit chez l'étranger ,
à un intérêt au-deſſous de 4. Voilà cependant , ajoute
ce papier , le Miniſtre que les Courtiſans & les patriotes
à la mode , prociament comme le plus grand
Financier de l'Europe ".
Le même Parlement s'occupe auſſi des Bills en
faveur des Catholiques ; on s'en promet en Irlande
un ſuccès auſſi heureux qu'en Angleterre ; il n'y a
eu que quelques, Evêques qui s'y ſont oppoſés ici ;
on s'eſt contenté de leur répondre : >> Menacés d'une
invaſion de la part d'un Prince papiſte , il eſt important
d'accorder à nos ſujets de ſa communion une
protection & un bien- être qui les attachent à notre
Gouvernement. La justice & l'honnêteté ordonnent
de révoquer des loix anciennes , devenues trop
cruelles , qui , quoique ſans exécution , n'en exiftent
pas moins à notre honte , & qui condamnent à la
mort tout Prêtre Anglois , convaincu d'avoir dit la
meſſe dans Londres ". Cependant s'il faut en croire
des lettres de Dublin , les ſentimens ſont partagés ;
lesWhigs prétendent qu'il eſt de la dernière imprudence
de paffer aujourd'hui de pareilles loix , en ce
qu'elles feroient naître des diviſions éternelles entre
les Proteftans & les Catholiques , & que l'adminiſ
tration n'eſſaye de remédier à un mal que par un
autre. Les Torys de leur côté exaltent beaucoup la
conduite paiſible & ſoumiſe des Catholiques depuis
70 ans: felon eux elle mérite des égards de la part
duGouvernement. Le paragraphe ſuivant a paru au
( ور (
ſujet de ces diſcuſſions dans les papiers publics :
>> Les Miniſtres & Congrégations des diverſes Egli.
ſes Proteſtantes de ce Royaume ſont requis d'invoquer
l'aſſiſtance de l'Etre ſuprême , pour qu'il daigne
protéger la Maiſon d'Hanovre & la Religion Proteſtante
contre les ruſes de ſes ennemis prêts à renverſer
aujourd'hui la Conſtitution actuelle tant dans
l'Egliſe que dans l'Etat «.
On a parlé de la prochaine démiſſion du Lord
Germaine ; nos papiers diſent aujourd'hui que le
Roi l'a refuſée., & ils demandent ſi l'Angleterre a
beſoin d'un Secrétaire des Colonies , à préſent qu'on
a perdu l'Amérique ; ils penſent que c'eſtune occafion
d'épargne qu'il faut ſaiſir , en ſupprimant les groſſes
dépenſes de ce département , devenues inutiles. On
ne manque pas d'exagérer ces dépenſes de la
manière la plus maligne , & fans doute la plus injuſte
, & on raconte à ce ſujet l'anecdote ſuivante.
>> Lorſque le feu Général Heiſter arriva d'Amérique ,
un Pair diftingué dans le parti de la Minorité , lui
demanda s'il croyoit qu'il faudroit plus de 4 campagnes
pour diſſiper la révolte. Je ne ſais , répondit
le brave Germain ; mais je ſuis ſur que ſi au lieu des
émolumens de leur places , le Gouvernement avoit
accordé aux Généraux 100 mille liv. ſterl. , tout
auroit été fini le 27 Août 1776 à Long-Iſland «.
Les obsèques du Comte de Chatam ont été faites
comme nous l'avons dit le 9 de ce mois. On n'y vit
que peu de monde ; la ville , mécontente de ce que
la Cour ne l'avoit pas fait avertir comme elle l'avoit
promis , n'y aſſiſta point. En général on ſe plaint
que ces obsèques , qui coûteront 20 mille liv. ſterl.
àlaNation , ont été très-meſquines. >> On a remarqué
que pendant le convoi , le ſonneur de l'Egliſe de
St. Martin s'amuſoit à jouer un air très-gai , pendant
que les cloches des autres Egliſes ne rendoient
qu'un ſon lugubre. On a dit depuis qu'il avoit été
payé pour cela par un certain parti ; mais ce qu'il y
(96 )
ade plaiſant , c'eſt qu'il fonna le Carillon de Dun
kerque , que ſans doute ce même parti n'auroit pas
choiſi. On remarque encore que le ſoir même de
l'enterrement , le Roi alla à la Comédie. Il avoit
paſſé une partie de la journée à Salt-Hill ( butte de
ſel ) ou les écoliers du collège d'Eton ſe raſſemblent
tous les ans à pareil jour. Ils font dans l'uſage de
ſaler tous ceux qui ailiſtent à leurs jeux ; l'unique
moyen de s'en délivrer eſt de leur donner quelque
choſe; on ſent bien qu'ils firent des ſpéculations
ſur lagénérofité de S. M. , qui ſe rachetta en leur
faiſantdonner 100 guinées «.
L'embargo qui a caufé de ſi grands murmures ,
quoiqu'il fut fi néceſſaire pour mettre nos flottes en
étatde partir , a été levé.
Le Général Burgoyne vient de publier les deux
diſcours qu'il prononça le 26 & le 28 Mai dans la
Chambre des Cominunes ; il y a joint une lettre
qu'il avoit reçue du Général Washington ; on fera
fans doute bien aiſe de la trouver ici , elle eſt du II
Mars dernier. » M. il n'y a que deux jours que j'ai
reçu votre obligeante lettre du II Février. Je ſuis
très-flatté de l'opinion que vous vous êtes formé de
mon caractère , & des expreſſions polies dont vous
voulez bien vous ſervir ; je ſaiſis avec plaifir l'occaſion
que vous m'avez fourniede vous aſſurer que
loinde permettre à l'animoſité perſonnelle d'envenimer
& d'avilir le ſentiment d'oppoſition qui naît
dela différence des intérêts nationaux, je ſuis tou.
jours prêt à rendre juſtice au mérite , ſoit du particulier
diftingué , ſoit du ſoldat. Quel que puiſſe être
d'ailleurs le point de vue dans lequel je confidère un
ennemi public , mon eſtime eſt attachée à tout ce
qui eft eſtimable ; ſi j'ajoûte que dans le cas actuel ,
le ſentiment de reſpect perſonnel eſt réciproque
entre nous , vous ne prendrez pas ce langage pour
un vain compliment. Si je vous confidère comme un
Officier armé contre ce que je penſe être les droits
de
( 97 )
de mon pays , le revers de fortune que vous avez
éprouvé , ne peut être déſagréable pour moi ; mais
fi je fais abſtraction de ce qui en réſulte d'avantageux
pour ma Nation , je compatis ſincèrement à
votre ſituation , ſoit comme ſoldat à qui des difficultés
inévitables ont rendu le ſuccès impoſſible , ſoit
comme homme que le fort a condamné à éprouver
àla fois un dérangement de ſanté , les anxiétés inféparables
de l'état de captivité , & ce qui eſt plus
ſenſible encore , une inquiétude délicate ſur ſa réputation,
malheureuſement expoſée aux attaques de l'envie&
de la détraction. Comme votre Aide- de-Camp
s'eſt adreſſé directement au Congrès , on y avoit
pris les réſolutions relatives à l'objet de votre lettre ,
avant qu'elle me parvienne ; j'ai été charmé de voir
que l'empreſſement de cette affemblée à vous fatisfaire
, rendoit ma recommandation inutile . J'ai l'honneur
d'être , en vous ſouhaitant un paſſage prompt &
agréable& le rétabliſſement de votre ſanté &c. «.
Si le Général Burgoyne est obligé , ſelon la parole
qu'il en a donnée, de retourner en Amérique ,
ſans avoir obtenu audience du Roi , on craint fort
que ſes ſoldats , grièvement inſultés dans la perſonne
de leur Général , ne faſſent connoître combien
ils font indignés de ces mauvais traitemens ; le moment
de fon retour peut devenir une circonſtance
très-délicate pour leur fidélité .
Le régiment de Mancheſter , deſtiné pour Gibraltar
, & parti il y a quelque temps , a été forcé de
ſuſpendre ſon voyage. On le tranſporta à bord pendantune
groſſe pluye ,& il fut exceſſivement mouillé.
On entaſſa auſſi-tôt , comme c'eſt l'uſage , les
foldats les uns ſur les autres ; il s'eſt établi dans
cette maſſe d'hommes , mouillés & empilés , ſi l'on
peut s'exprimer ainſi , une forte de fermentation qui
a fait éclore des maladies épidémiques , auxquelles
la petite vérole eſt venuejoindre ſes malignes influen
ces. La contagion a détruit en peu de temps la plus
$ Juillet 1778 . E
( 98 )
grande partie de ce malheureux régiment , & on a
été forcé de mettre le reſte à terre ſur l'Ifle deWight.
>>La frégate le Milford , écrit- on de Portsmouth ,
eſt rentrée le 14 , de retour d'une croiſière à la hauteur
de Breft . Elle a perdu ſon mât de miſaine , en
donnant chaſſe aux vaiſſeaux François. Cette frégate
avoit avec elle deux corvettes excellentes voilières
, pour examiner les ports de France & recon-
'noître les eſcadres Françoiſes. L'accident dont nous
venons de parler l'a empêché de remplir le ſervice
pour lequel elle étoit deſtinée. Lorſque le Capitaine
vit qu'il étoit obligé de retourner en Angleterre pour
réparer ſes dommages , il expédia une de ſes corvettes
à l'Amiral Keppel à Spithead. On voit donc
*facilement d'où eſt provenue l'inactivité de la flotte
de Spithead, puiſque ſes mouvemens dépendoient des
avis qu'elle a reçus des croiſeurs à la hauteur de
Brestcc.
On équipe en toute diligence dans le port de
Gofport les vaiſſeaux ſuivants ; le Terrible , de 74
canons , Capitaine Grosby ; le Centaure de 74 ,
Capitaine Campbell ; la Vengeance de 74 , Capitaine
Clément ; la Résolution de 74 , Capitaine Chevalier
Ogle; le Burford , la Défiance & le Vigilant de
64. La Britannia eſt ſur les chantiers .
On lit ici la lettre ſuivante de la Haye , en date du
s de ce mois. » Les propoſitions pour un Traité
entre les Américains & les Provinces -Unies , font
actuellement ſous les yeux des Etats. J'apprends que
la réponſe qu'on leur a faite , a été que l'affaire
demandoit l'attention la plus ſérieuſe ; quenéanmoins
on délibéreroit avec toute la célérité poſſible , &
qu'auſſi-tôt que les Etats auroient pris une réſolu
tion, ils la communiqueroient fans délai «.
وو (
ETATS- UNIS DE L'AMÉRIQUE - SEPTENT.
Trenton , du 25 Avril. L'aſſemblée de Maſſachuf
fet's-Bay occupée depuis quelque tems du plan de
Gouvernement qu'on adoptera dans cette Province ,
amis ſon travail ſous les yeux des habitans . Il y
aura unGouverneur avec titre d'Excellence , un Lieutenantqui
prendra celui de ſon honneur. Ces deux
Officiers principaux , un Sénat compoſé de 28 Membres
qu'on pourra augmenter dans le beſoin , mais
jamais au-delà de 35 , & une Chambre baffe , formée
des repréſentants du peuple , formeront le Corps
ſuprême & législatif de cet Etat. Les Proteftans de
toutes les dénominations jouiront du libre exercice
de leur culte ; il faudra être de la Communion Proteftante
pour remplir les poſtes de Gouverneur &
de ſon Lieutenant , les places du Sénat , ou de la
Chambre baffe & exercer quelque emploi judiciaire .
Les Gouvernemens Américains ſur leſquels on donnera
des détails , méritent d'être connus : ces peuples
, pour nous ſervir des expreffions d'un de leurs
nouveaux Magiſtrats , ſont les premiers , & peutêtre
les ſeuls de la terre à qui le ciel ait accordé la
faveur ſignalée de pouvoir choiſir avec délibération
la forme de Gouvernement ſous lequel ils jugeront
àpropos de vivre. Toutes les autres conftitutions
ont du leur exiſtence à la force , ou à des circonſtances
accidentelles ; & par cette raiſon s'éloignent
probablement davantage de ce degré de perfection
auquel les Américains ne ſe flattent pas d'atteindre ,
maisdont ils peuvent approcher de plus près en marchant
ſur les pas de la raiſon & de l'expérience.
Baltimore , du 30 Avril. Suivant des rapports que
l'on a lieu de juger exacts , les troupes royales ſont
tranquilles à Philadelphie; il en ſort de tems en tems
des détachemens qui vont faire de petites expéditions
dont on fait beaucoup de bruit , & qui ne chan E2
( 100 )
gent rien aux affaires. Si quelquefois les Amést
cains évacuent de petits poſtes , ils reviennent les
occuper après la retraite des troupes royales qui
ne peuvent les garder. Elles ne montent pas à préſent
à plus de 7 a 8000 hommes. L'armée du Général
Washington ſe renforce tous les jours ,& monte
actuellement à près de 25,000 hommes effectifs :
elle eſt toujours à Walleyforge a 25 milles de Philadelphie.
Le Général a donné des ordres pour écarter
de la ſuite de ſon armée tous les bagages inutiles
qui ne font que l'embarraffer & la retarder dans
ſes marches : il a recommandé aux Officiers de ſe
paſſer abfolument de toutes les ſuperfluités qu'on ne
voit que trop fouvent dans les camps , dont le tranf
port eſt gênant , & dont la garde affoiblit l'armée.
Charles-Town , du 8 Mai. Le Traité conclu avec
la France eft un évènement bien flatteur & bien
important pour nous. Ce ne fut que le 2 de ce
mois que M. Deane remit ſes dépêches au Préſident
du Congrès. En attendant qu'on en publie les
détails , la Gazette d'Yorck -Town nous donne les
ſuivans que l'auteur dit tenir d'un de ſes correſpondans,
>> La nouvelle de la défaite & de la captivité du
Général Burgoyne a été reçue en France au commencement
de Décembre avec autant de joie que ſi ç'eût
été une victoire remportée par les François mêmes,
Nos Plénipotentiaires faifirent cette nouvelle occafion
de fixer l'attention de la Cour ſur l'objet de
leur négociation. Le 16 , M. Gerard , Syndic Royal
de Strasbourg & Secrétaire du Conſeil d'Etat de
S. M. , ſe rendit chez eux , & les informa par ordre
du Roi : Qu'après avoir conſidéré mûrement &
long-tems nosaffaires & nos propoſitions , il avoit
été décidé en Confeil , & S. M. s'étoit déterminée
à reconnoître notre indépendance , & à conclure
avec nous un Traité d'amitié & de commerce , où
l'on ne prendroit aucun avantage de notre fituation
(101 )
préfente pour obtenir de nous des conditions qui
dans d'autres circonstances nous feroient désagréabtes.
S. M. defirant que le Traité , une fois fait ,
fût durable , & que notre amitié ſubſiſtat à jamais
, ce que l'on ne pouvoit attendre qu'autant que
chacune des Nations contractantes trouveroit dans
la durée du Traité les mêmes avantages qui les
déterminoient à lefaire ; que l'intention de S. M.
étoit que les conditions en fuſſert telles , que nous
les defirerions , lorſque nos Etats affermis par le
tems feroient dans la plenitude de leur force & de
leur puiſſance , telles enfin que nous les approuverions
dans la fuite , lorſque ce temsferoit venu.
Que S. M. fermement décidée à reconnoître notre
indépendance , & à l'appuyer par tous les moyens
qui font en fon pouvoir , se trouveroit probablement
engagée bientôt dans une guerre avec les
frais , les risques & les dommages qui l'accompagnent;
que néanmoins elle n'attendoit de nous
aucune indemnité : que cependant elle ne prétendoit
pas , nous faire entendre qu'elle agiſſoit uniquement
pour l'amour de nous puiſqu'indépendamment
de sa bonne volonté il importoit évidemment
à la France que notre séparation diminuât
la puiſſance de l'Angleterre : que S. M. n'exigeroit
pas même , fi elle avoit une guerre avec l'Angleterre
à notre ſujet , que nous ne fiſſions point
depaixséparée, ſi l'on nous offroit des conditions
avantageuses ; que lefeul article fur lequel S. M.
appuyeroit , c'étoit » quelque Traité de Paix que
> nous faffions avec l'Angleterre , de ne jamais
>> renoncer à notre indépendance & de ne pas re-
,
tourner fous ſon obéifſſance « . D'après ces principes
& en vertu de ſes pleins-pouvoirs , en date
du 30 Janvier 1778 , M. Gerard & nos Plénipotentiaires
ont ſigné le 6 Février un Traité d'alliance
& de commerce , preſque dans les mêmes
termes que le portoient les inſtructions données par
E 3
( 102 )
le Congrès à ſes Plénipotentiaires. On y remarque
les articles ſuivans. 1º. Si pendant la guerre actuelle
entre la Grande-Bretagne & les Etats- Unis
il en éclatoit une entre la France & l'Angleterre ,
S. M. & les Etats - Unisferont cause commune&
s'aideront réciproquement de leurs bons offices ,
de leurs conseils , & de leurs forces , suivant les
circonstances comme il convient entre bons & fidèles
alliés . 2º. Le but effentiel & direct de cette
alliance défensive eſt de maintenir efficacement la
liberté, la fouveraineté , & l'indépendance abſo
lue & illimitée des Etats-Unis , tant en matière
de Gouvernement que de commerce. 6°. S. M. T. C.
renonce pour toujours à la poſſeſſion de l'ifle de
Bermude , & d'aucunes parties du Continent de
IAmérique - Septentrionale reconnues avant le
Traité de Paris de 1763 ou par ce Traité , comme
appartenant à la Couronne de la Grande-Bretagne.
ou aux Etats- Unis , ci-devant Colonies Britanniques
, ou qui font à préſent ou ont été récemment
aupouvoir du Roi de la Grande-Bretagne.
>> Ce Traité de commerce eſt fondé ſur labaſe de
l'égalité ; & eu égard à la grande puiſſance de la
France & à l'enfance des Etats-Unis , c'eſt un acte
fans exemple. Les ſentimens du Roi , tels que M. Gerard
les a énoncés le 16 Décembre , rapprochés de
l'égalité obſervée dans les Traités , le placent nonſeulement
parmi les plus grands Monarques de la
France , mais auſſi parmi ceux que l'histoire a le
plus vantés. L'indépendance de l'Amérique eſt l'objet
favori de toutes les Puiſſances de l'Europe qui ont
des vues de commerce. Pour la reconnoître , elles
ont attendu l'exemple de la France. L'Empereur ,
l'Eſpagne & la Pruſſe ſont déterminés à nous foutenir.
Le 6 Novembre dernier , le Miniſtre Prufſien
écrivit à un de nos Plénipotentiaires : » Quant aux
troupes que la Grande - Bretagne peut recevoir des
Puiſſances de l'Europepour la campagne prochaine,
( 103 )
je puis vous afſſurer , Monsieur , que vous n'avez
rien à craindre de la Ruſſie ni du Danemarck , &
que l'Allemagne nefournira que quelques centaines
de recrues , que le Duc Brunswick , le Landgrave
deHeffe , & le Margrave d'Anspach ne peuventse
dispenser d'envoyer conformément à leurs Traités.
C'est avec unefatisfactionfincère que je vous donne
cette information agréable «. Le Roi de Pruſſe n'a
point voulu accorder aux troupes de Heſſe & de Ha
nau le paſſage par ſes Etats : il a dit qu'il feroit la
ſeconde Puiſſance en Europe qui reconnoîtroit l'indépendance
de l'Amérique. Nos Plénipotentiaires
nous aſſurent que ſi la Grande - Bretagne échoue
encore cette campagne , elle ne pourra en hafarder
une autre , tant ſes finances ſont épuisées & fou
crédit tombé. Il ſe fait en France d'immenſes préparatifs
de guerre ; près de so mille hommes défilent
vers la Normandie & la Bretagne ; & la Marine
de France & d'Eſpagne monte à 270 voiles prêtes
à mettre en mer ".
Boston , du 8 Mai. L'arrivée de M. Siméon
Deane à Falmouth , dans la baye de Caſco , avec le
Traité dont il étoit porteur , a été célébré ici par
des fêtes. Nous avons eu des illuminations le 23
Avril ; les bons citoyens réunis portèrent parmi les
ſantés d'uſage , celles du Roi de France , des Etats-
Unis & du Congrès. Nos voeux ſont qu'on faſſe
remarquer à ce Grand Roi , la conduite que le Congrès
avoit tenue avant qu'il pût être inſtruit que
nous aurions ſon aſſiſtance. Les Bills conciliatoires
& le diſcours du Lord North , avoient devancé
M. Siméon Deane ; il eſt deſcendu à Falmouth dans
la baye de Caſco le 20 Avril ; il n'eſt arrivé à
Yorck-Town que le 2 Mai , & dès le 22 Avril le
Congrès avoit pris la réſolution , par laquelle il
rejette avec dédain les propoſitions de la Mère-Patrie,
M. Siméon Deane a fait mettre dans toutes les gazettes
qui ont annoncé ſon arrivée , qu'il ſaiſiſſoit avec
E 4
( 104 )
empreſſement > cette occafion de faire connoître
combien il étoit reconnoiſſant de tous les procédés
honnêtes de M.de Marigny , Commandant de la
frégate la Senfible , & de la diligence qu'il avoit
miſe dans fon importante miſſion, dont il ſouhaitoit
qu'il fût récompensé comme il le méritoit à fon
retour en France ; il y a joint ſes félicitations adref.
ſées à tous ſes compatriotes ſur ce grand & heureux
évènement ",
:
FRANCE.
De VERSAILLES , le 30 Juin.
L'ARCHEVÊQUE de Rouen & le Prince Louis de Ro
han qui ont eu le premier la nomination de S. M.
au Cardinalat , & le ſecond celle du Roi de Pologne
, reçurent de S. M. , le 12 de ce mois , la
calotte rouge , que le Pape leur avoit envoyée la
veille, par un courier extraordinaire. L'Archevêque
de Rouen a pris en conféquence le nom de Cardinal
de la Rochefoucault , & le Prince Louis de
Rohan , celui de Cardinal de Guémené.
Le 14 , S. M. nomma à l'Evêché de Carcaſſonne
l'Evêque de Saint-Omer , & à celui de Saint-Omer ,
P'Abbé de Chalabre , Vicaire-Général de Lyon ; à
l'Abbaye de Fécamp , ordre de Saint-Benoît , Diocèſe
de Rouen , le Cardinal de la Rochefoucault ; à
celle de Saint-Jean- des-Vignes , Ordre de Saint-Auguftin
, Diocèſe & ville de Soiffons , l'Evêque de
Soiffons; à celle de Fémy , Ordre de Saint-Benoît ,
Diocèſe de Cambray , l'Abbé de Montagu , Vicaire-
Général de Metz ; à celle de Valſery , Ordre de
Prémontré , Diocèſe & ville de Soiſſons , l'Abbé de
Montholon , Vicaire Général de Metz ; à celle de
Ribemont , même Ordre , Diocèſe de Laon , l'Abbé
de Montégat , Aumônier ordinaire de Madame Elifabeth
, à celle de Billom , Ordre de Citeaux , DiocèſedeBesançon
, l'Abbé de Vault, Conſeiller d'hon
(τος )
neur honoraire en la Grand Chambre & Cour des
Comptes de Franche- Comté , & à celle de Puiferrant
, Ordre de Saint-Augustin ,Diocèſe de Bourges ,
l'Abbé Gayant d'Ormeſſon , Aumônier de Madame
la Comteſſe d'Artois , fur la nomination & préſentation
de Monſeigneur le Comte d'Artois en vertu
de ſon apanage. Le 21 , S. M. nomma à l'Abbaye
de la Croix , Ordre de Citeaux , Diocèſe d'Angers ,
l'Abbé de Cuſacque , Vicaire-Général de Condom ,
Aumônier ordinaire de Monfieur , ſur la nomination
& préſentacion de ce Prince en vertu de ſon apanage.
Le 6 de ce mois , LL. MM, & la Famille Royale ,
fignèrent le contrat de mariage du Marquis de la
Chatre , Colonel -Commandant le régiment de Dragons
de Monfieur , l'un des Gentilshommes d'honneur
de ce Prince , avec Mademoiselle Bontems ; &
celui de M. Sabatier de Cabres , Miniſtre Plénipotentiaire
du Roi à Liège , avec Mademoiſelle de la
Ponce. Le 14 , Elles ſignèrent auſſi celui de M. Bernard,
Président de la Cour des Aides de Paris , avec
Mademoiselle de Lorme.
: La Vicomteſſe d'Imecourt , après avoir été préſentée
le 8 à LL. MM. & à la Famille Royale par
la Marquiſe de Sommievres , eut l'honneur de l'être
encore le 15 par Madame Elifabeth de France , en
qualité deDame pour accompagner cette Princeſſe.
:
De PARIS , le premier Juillet.
DEPUIS long-tems on s'attend à la guerre , les
préparatifs que l'on a faits , la conduite des Anglois
fur mer , où ils troublent notre commerce'en n'épargnant
pas même les vaiſſeaux qui viennent de nos
Ifles , & qu'ils déclarent de bonne priſe , lorſqu'il
s'y trouve quelque production du continent Septentrional
du Nouveau-Monde , y préparent journelle.
ment; un évènement qui vient de ſe paſſer , ſemble
Es رش
( 106)
propre à la hater. Les flottes Angloiſes ſorties de
leurs ports le 9 de ce mois , n'ont pas paru ſur mer
fans commettre des hoftilités ; une frégate Angloiſe
a attaqué, il y a quelques jours,une frégate Françoiſe
furnos côtes ; les dérails d'un évènement de cegenre
dont les conféquences peuvent être ſi importantes ,
ne peuvent que piquer la curioſité ; la gazette de
France nous les fournit , & fait connoître enmêmetems
les graces que le Roi a accordées à la conduite
&à la valeur.
>> Le 17 de ce mois , à ro heures du matin , M.
Chadeau de la Clocheterie , Lieutenant de vaifſeau
, commandant la Frégate du Roi la Belle-
Poule , de 26 canons de douze , eut connoiſſance
du haut des mâts de pluſieurs bâtimens ; à dix heures
& demie , il commença à ſoupçonner que ce
pouvoit être une eſcadre Angloiſe ; peu d'inftans
après , il compta 20 bâtimens de guerre , dont 14
au moins lui parurent vailleaux de ligne ; il n'en
étoit alors qu'à quatre lieues de diſtance , il vit bientôtune
frégate & un floop qui avoient de l'avantage
fur lui. Ce dernier , armé de dix canons de fix ,
joignit la Belle-Poule & la héla en Anglois. M. de
laClocheterie lui ayant répondu de parler François ,
te floop fut rejoindre fa frégate. A fix heures &demie
celle-ci vint ſe mettre à portée du mouſquet
de la hanchede la Belle-Poule , ſous le vent , l'efcadre
étant encore au même éloignement. M. de la
Clocheterie manoeuvra , pour éviter la poſition déſavantageuſe
où il te trouvoit , en préſentant la hanche
, avec tant de préciſion & de célérité , que bientôt
les deux frégates furent par le travers l'une de
l'autre& à portée du piſtolet. Alors la frégate Angloiſe
le héla en Anglois ; ayant répondu qu'il n'entendoit
pas , elle le héla en François , & lui dit qu'il
falloit aller trouver ſon Amiral ; M. de la Clocheterie
répondit que ſa miſſion ne lui permettoit pas
de faire cette route. La frégate Angloiſe inſiſta , il
( 107 )
Paffura qu'il n'en feroit rien , & alors la frégateAna
gloiſe lui envoya toute ſa bordée; le con: bat's'engagea
, dans un moment où le vent étoit foible , &
permettoit à peine de gouverner. L'action a duré depuis
fix heures & demie du ſoir juſquà onze heures
& demie , toujours à la portée du piſtolet. Il eſt à
préſumer que la frégate Angloiſe , qui eſt de 28
canons de douze, étoit réduite , puiſqu'à cette époque
elle profita du vent qui s'étoit élevé , & ſe replia
ſur ſon efcadre dans cette poſition , elle effuya
plus de so coups de canon de la frégate Françoiſe ,
ſans qu'elle ripoſtât par un ſeul. Il étoit impoſſible
à M. de la Clocheterie de la pourſuivre , ſans ſe
jetter au milieu des vaiſſeaux Anglois. Ilprit leparti
de courir ſur la terre , &à minuit & demi , il mouilla
au milieu des roches , près Plouaſcat , où , le 18 , fa
frégate étoit obſervée & gardée par deux vaiſſeaux
Anglois ; mais les roches qui l'entourent paroiſſent
devoir la mettre à l'abri d'inſulte .
>> L'action a été des plus ſanglantes. On ignoroit
encore le 18 le nombre exact des morts ; mais on
l'évaluoit à 40 au moins. M. Gréen de Saint-Marfault
, Lieutenant de vaiſſeau , Commandant en ſecond
, a été tué. M. de la Roche de Kerandraon
Enſeigne , ayant eu le bras caſſé après deux heures
de combat, alla faire mettre un premier appareil
fur ſa bleffure , & vint reprendre ſon pofte qu'il a
gardé pendant les trois heures que l'action a duré
encore. Le lendemain du combat , on a été obligé
de lui couper le bras . M. Bouvet , Officier Auxiliaire
, bleſſé grièvement , n'a point voulu quitter
lepont pour ſe faire panſer. M. de la Clocheterie
aeu deux fortes contufions , l'une à la cuiſſe , l'autre
à la tête. Le nombre des bléſſés eſt en tout de 57 .
L'Action s'eſt ſoutenue avec un feu égal & la même
vivacité juſqu'au moment où la frégate Angloiſe a
abandonné le combat. Le Chevalier de Capellis
commandoit la batterie , & étoit ſecondé par Mм.
E6
:
( 108 )
Damard & Sbirre , Officiers Auxiliaires , & MM. de
Baſterot & Chevalier de la Galernerie , Gardes de
la Marine. L'équipage , animé & foutenu par l'exemple
de ces Officiers , a donné les plus grandes preuves
de bravoure & de ſang-froid.
,
>> M. de Sartine ,ayant rendu compte au Roi de ce
combat , S. M. a accordé à M. de la Clocheterie
qui la commandoit , le Brevet de Capitaine de vaifſeau
; à M. de la Roche-Kerandraon , Enſeigne , la
Croix de Saint-Louis & une penfion ; à M. Bouvet ,
Iebrevet de Lieutenant de frégate en pied,& elle a
donné des témoignages de fatisfaction à tous les
Officiers & Gardes de la Marine. S. M. a pareillement
accordé une penſion ſur les fonds des Invalides de
Ia Marine à la Demoiſelle Gréen de Saint- Marfault ,
foeur de l'Officier de ce nom qui a été tué dans le
combar. Elle a pourvu d'ailleurs au fort des veuves
des Officiers - mariniers & matelots tués dans
l'action , & elle a accordé aux bleſſés des gratifications
proportionnées à leurs bleſſures , ainſi qu'une
gratification générale à tout l'équipage , au partage
de laquelle les veuves des morts ſeront admiſes «.
cette
Aces détails nous en joindrons quelques-uns que
nous venons de recevoirdeBreft , en date du 22 de
ce mois , La Belle- Poule mouilla hier dans notre
rade; le combat glorieux qu'elle vient de rendre ,
produira le plus grand effet , fi la guerre fuit d'un
acte d'hoftilite auſſi imprévu. Ala fin de femaine
, nous aurons en rade 32 vaiſſeaux , dont les
équipages ſont bien décidés à foutenir l'honneur du
pavillon François . La frégate Angloiſe , que l'on
croit être le Romulus , étoit dans le plus mauvais
état& elle eût été priſe , ou eût coulé bas fi elle n'eût
été ſecourne par 2 vaiſſeaux qui l'ont remorquée ;
on doute qu'ils aient pu la reconduire dans les ports
d'Angleterre. La ffrreégate la Licorne &le houcre
Chaffeur, ont été arrêtés par l'eſcadre Angloiſe , &
ce qu'il y a d'étonnant , c'eſt qu'elle a laifſé pafferdes
le
( 109 )
bâtiments Marchands François. M. le Duc de Char
tres a été faire une viſite à M. de la Clocheterie , &
a diftribué de l'argent à ſon équipage , & particulièrement
aux bleſſés qu'il a été voir. Atous les égards!
M. de laClocheterie a été reçu par tout ſon corps ,
& par les citoyens de tous les ordres , comme il
méritoit de l'être ; les Officiers Auxiliaires qu'il
avoit ſur ſon bord , ſe ſont conduits avec unevaleur
& une intelligence que l'on ne ſauroit trop exal
ter a.
• Selon d'autres lettres du même port, on annonce
qu'on travaille au radoub des vaiſſeaux le Minotaure
& le Citoyen , de 74 canons , & du Bifarre , de 64 ;
que les vaiſſeaux neufs l'Auguſte de 80 , le Néptune
& l'Annibal de 74 , ſont très- avancés , & ne peuvent
tarder à étre lancés . On compte qu'on aura
bientôt en rade une nouvelle eſcadre de is bons
vaiſſeaux , qui joints aux 27 qui s'y trouvent déja ,
&aux cinq dont les radoubs ont dû être achevés à
la fin de la ſemaine dernière , formeront une flotte
de47 vaiſſeaux de ligne a Breſt. L'état de nos vaifſeaux
de guerre armés , en y comprenant les cinq
qui font a Toulon , & les 13 qui en ſont partis eſt
de64.
Les frégates en croiſière fur les côtes de Breſt ,
ont pris depuis peu quelques corſaires de Guerneſey ;
ces Pyrates font en grand nombre ; mais à moins
de les ſurprendre , il eſt difficile des les joindre ,
parce que ce ſont de petits bâtiments , qui dès qu'ils
apperçoivent un navire de guerre , ſe réfugient dans
des rochers , ou nos frégates ne peuvent s'engager.
Leur nombre monte , dit-on , à 24.
>> L'eſcadre du Chevalier de Fabry , écrit-on de
Toulon , eſt toute entière en rade depuis le com
mencement de ce mois. On affure qu'on a fait pour
cette nouvelle eſcadre , les mêmes achats de hardes ,
de fouliers , &c. que pour la première. Les matelots
deſtinés à completter les équipages , arrivent de tous
( tro )
tes parts ; avant le 7 de ce mois , il en étoit arrive
plusde 1000 de Gènes. Le 6 de ce mois , il arriva
un funeſte accident dans notre arsenal ; en mettant
l'étrave au vaiſſeau le Triomphant , qui eſt en armement
; la péſanteur de cette pièce de bois fit caſſer
les palans , & en tombant elle écraſa 6 hommes ,
& en bleſla grièvement 12 autres « .
Le Prince de Monbazon , qui remplaça en 1766
le Comte d'Estaing , dans le Gouvernement des Iſles
de l'Amérique , a été chargé de l'inſpection géné
rale des forces maritimes à Toulon , comme M. le
Duc de Chartres l'a été à Breſt. S'il faut en croire
quelques lettres particulières de ce dernier port , l'efcadre
en rade s'y exerce à des évolutions , à des def
centes feintes ; ces dernières néanmoins fi elles font
réelles , ſembleroient devoir raffurer les Anglois ;
on ne leur donneroit vraiſemblablement pas tant
de publicité , ſi leurs craintes étoient fondées.
On parle toujours d'un camp qu'on dit devoir
être formé du côté de Granville , près de Coutances
en Baffe Normandie , ſous les ordres du Maréchal de
Broglie ; il eſt auſſi queſtion d'en former un en Flandres
, près de Dunkerque ; on nommepour le commander
, M. le Prince de Condé ou M. le Comte de
Maillebois. Les préparatifs militaires dans ce pays ,
écrit- on de cette dernière ville , font les mêmes
que ceux que l'on fait en Normandie & en Bretagne ,
& s'étendent depuis Dunkerque juſqu'à Nantes.
Le Prince de Robecq , notre Commandant , a établi
divers corps-de-garde & de batteries le long des
côtes. M. de Frafer , ci-devant Commiſſaire Anglois
en cette ville , y étant arrivéde Londres pour voir fa
femme qui eft en couche , on prétend que le Prince
de Robecq lui a fait dire qu'il ſeroit charmé de le
voir ; mais que les circonstances ne le permettoient
pas. Il lui a fait entendre auſſi qu'il convenoit qu'il ne
fît pas un long ſéjour « .
On lit ici des extraits d'une lettre du Docteur
( 1 )
D
Cooper, prédicateur célèbre de Boſton , adrefiéeà
M. Franklin , en réponſe àune dans laquelle il lui
annonçoit le Traité de Commerce entre la France
& les Etats-Unis. >>>J'ai reçu votre lettre du 27
Février , un dimanche , au moment où j'allois monter
en chaire. Je n'héſitai point à faire à haute voix
la lecture du premier article de votre lettre , contenant
l'aſſurance de la fignature des Traités . J'invitai
la Congrégation à s'unir à moi pour en rendre de
vives actions de graces au Tout Puiffant , & prier
pour la conſervation des jours précieux du Roi, de
la Reine & de la famille Royale de France , & pour
la proſpérité du Royaume ; je ne puis vous dire le
merveilleux effet & l'agréable ſurpriſe que produifit
cette nouveauté , qui en étoit réellement une à plus
d'un égard ( 1 ). Toute l'i gliſe ne fut qu'un choeur
de voix , qui articulèrent après moi , chaque mot
de cette prière avec la plus grande ferveur «.
On écrit de Metz , que le 10 de ce mois unpeu
avant 7 heures du matin , un des moulins à poudre
s'enflamma ſans qu'on ait pu découvrir la véritable
cauſe de cet accident , l'exploſion fut peu ſenſible ,
& produifit heureuſement peu d'effet. Mais le feu
ayant pris dans le même inſtant à toutes les parties
du moulin , il fut impoſſible d'y porter aucun ſecours
, & on ſe borna à prendre les précautions néceſſaires
pour empêcher l'incendie de ſe communiquer
au grénoir , au ſéchoir & au magaſin ; on y
réuffit; le moulin ſeul fut détruit. Le feu étoit fi
vif&fi rapide , que parmi les Ouvries qui y étoient ,
trois ont péri dans les flammes , & un quatrième en
eſt mort deux jours après à l'Hopital , où il avoit
ététranſporté.
On écrit de Pau , que le7 de ce mois , à 7 heures
(1) Cn doit ſe rappeller l'ordre donné par le Congrès
d'omettre le nom du Roi d'Angleterre dans les
prières publiques.
( 112 )
13 m. du matin , on y a effuyé une forte fecouffe
de tremblement de terre , qui n'a duré que quelques
fecondes .
On a parlé de la production monstrueuſe de trois
canards chats ; un Naturaliſte a fait à cette occafion
les réflexions ſuivantes. >> Il ſeroit fingulier que des
coeufs couvés par un chat ne donnaſſent pas des animaux
mal conformés . Une belle obfervation de
feu M. de Réaumur le prouve. Lorſque ce célèbre
Académicien fit ſes premières expériences ſur l'incubation
dans des fours , tous les poulets furent
mal conformés , plus ou moins monstrueux . Etonné
de ce phénomène , il ne négliga rien pour en découvrir
la cauſe. Pour y parvenir , il étudia avec ſoin
l'incubation de la poule , & il s'apperçut que cette
tendre mère remuoit pluſieurs fois par jour les oeufs
qu'elle couvoit. M. de Réaumur imita la poule,
&il vit ſes poulets éclore bien conformés . Ce n'eſt
fans doute pas la première fois que les Savans ont
reçu des leçons utiles des animaux. Il n'eſt pas vraiſemblable
que le chat ait remé les oeufs qu'il
couvoit ; quelque attachement que la poule ait eu
pour lui , elle ne lui aura pas révélé ſon ſecret".
La ville de Merry-fur-Seine , qui en 1745 avoit
été à plus de moitié réduite en cendres , & dont
la perte montoit à plus d'un million , éprouva encore
le 20 Mai dernier , un incendie qui , dans une
rue longue , étroite & fans aucune iſſue favorable
pour ſauver les effets , a confumé 58 maiſons
avec leurs dépendances , ainſi que tout ce que renfermoient
ces maiſons , occupées par 80 ménages.
Le feu qui s'éroit porté ſur l'Egliſe juſqu'à trois fois ,
a été heureuſement éteint. On évalue à 130,000 liv.
la perte qu'ont ſupportée les habitans incendiés ,
qu'on recommande à la bienfaiſance des ames charitables.
Les ſecours peuvent être adreſſés à M. Pin ,
Curé de la ville , ou à l'Evêque de Troie , rue
Saint-Dominique , aux Filles de Saint-Jofeph, fau
bourg Saint-Germain , à Paris.
( 113 )
L
Le 11 de ce mois , on a eſſuyé auſſi un incendie
au village de Talmas , entre Amiens & Doullens ;
il a confumé 16 maiſons : le feu a été fi vif & fi
actif, que les incendiés n'ont eu que le tems de ſortir
de leurs habitations ; ils ont perdu généralement tous
leurs meubles , grains , fourrages&autres provifions.
>>Le renchériſſement des grains , écrit-on de Toulouſe
en date du 10 de ce mois , ayant fait craindre
aux Capitouls quelques troubles de la part du peuple
, fi le prix du pain augmentoit à proportion de
celui du bled , les Magiſtrats avoient pris des mefures
pour que les Boulangers vendiſſent le pain
pendant quelque tems , à raiſon de 16 fols la
marque , ( un peu plus de quatre livres peſant )
quoiqu'à raiſon du prix du bled il en valût 18. Le
bas prix du pain qui n'avoit lieu que dans la ville ,
y attira une multitude d'acheteurs de la campagne
&des petites villes voiſines. Les boulangers n'ont pu
être fournis d'une quantité ſuffiſante , & nous avons
été menacés des déſordres les plus fâcheux. L'Adminiſtration
s'eſt trouvé forcée d'augmenter toutà-
coup le prix du pain de 2 fols par marque , quoique
juſques-là il n'eût été augmenté que de 4 deniers à
lafois. Pour rendre cette augmentation plus ſupportable
aux pauvres , on a prié les Vicaires-Généraux
de l'Archevêque , de permettre le travail pendant les
deux jours de fête de la Pentecôte , & d'autoriſer une
quête générale , dont le produit ſeroit deſtiné à payer
pour les pauvres l'augmentation du prix du pain. Ils
l'ont non-ſeulement accordé , mais connoiſſant la
charité du Prélat qui eſt abſent , ils ſe ſont chargés
de payer ſur-le-champ , de ſes fonds , cette augmentation
de prix pour tous les pauvres de la ville &
de la Banlieue. Cette bonne oeuvre qui s'exécute
depuis cinq jours , a fait naître une noble émulation
parmi nos bureaux de charité , & a diſſipé les inquié
rudes que l'on avoit eues <<.
Armand Bazin de Bezon , Evequê de Carcaf
( 114 )
ſonne , Abbé Commendataire de l'Abbaye Royale
de Graſſe , eſt mort à Carcaſſonne le 12 du mois
dernier , dans la 78e. année de ſon âge.
N. Lemoine , ancien Directeur & Recteur de l'Académie
Royale de Peinture & de Sculpture , eſt mort
le 25 du mois dernier , dans la 74e année de ſon âge.
Une Ordonnance du 7 Mai , a fait dans la répartition
des Régimens Provinciaux , les changemens
ſuivans. Au lieu d'un 3e. bataillon que devoit fournir
la généralité d'Auch , il en ſera levé un 4e. dans
celle de Poitiers. Le nombre total des bataillons
Provinciaux ſera porté à 106 , de 710 hommes chacun.
Des 3 bataillons qui forment le Régiment Provincial
de Senlis , le premier ſera attaché aux deux
premier bataillons du Régiment du Roi ; le ſecond
au Régiment de l'Ile-de-France , & le ze. à celui
de Beauvoiſis . Des deux bataillons de Mantes , le
premier aux deux derniers bataillons du Régiment
de S. M. , & le 2e. au Régiment de Chartres. Des 3
bataillons de Soiſſons , le premier au Régiment de
Soiſſonnois , le 2e. au Régiment de Brie , & le zе.
au Régiment d'Orléans ; le nouveau bataillon de
Poitiers ſera attaché au Régiment de Foix .
L'Ordonnance du Roi pour la conſtitution&la
compoſition de la Maréchauffée eſt en date du 28
Avril. Ce Corps , à compterdu premier Juin de cette
année , ſera composé de 6 Inſpecteurs-Généraux ,
33 Prévôts , 108 Lieutenants , 150 Sous - Lieutenants
, 150 Maréchaux-des-Logis , 650 Brigadiers ,
2400 Cavaliers , & 33 Trompettes , total , 3530
hommes. Le Prince de Condé s'étant déſiſté du droit
qu'ont les Gouverneurs de Bourgogne , de diſpoſer
des Offices &places de Maréchauffée de cette
Province , le Roi pour lui en témoigner ſa fatisfaction,
lui réſerve& à ſes ſucceſſeurs le droit de préſenter
les ſujets.
Les numéros fortis au Tirage de la Loterie Royale
deFrance, du 1er de Juillet, font: 73 , 78, 80, 47, 33 .
( 115 )
Article extrait des Papiers étrangers.
La frégate Américaine le Boston , armée de
> 32 canons , qui étoit depuis deux mois dans le
>> port de Bordeaux , eſt partie depuis quelques jours
>>avec un équipage conſidérable , compofé d'un grand
>> nombre de volontaires . La haîne nationale a porté
>> les Anglois à un complot infâme. Ils ont eſpéré
>> que la trahifon les vengeroit , plutôt qu'une at-
>> taque faite felon les loix de la guerre. Ils ont en-
>>gagé le cuiſinier de la frégate , par l'appas d'une
>>forte récompenſe , à empoiſonner dans une pièce
>> d'eau la plus grande partie de l'équipage, le reste
>> étant du complot. Une fois maîtres du bâtiment ,
>> ils devoient le conduire à Londres ; heureuſement
>> ce ſcélérat a été découvert , au moment où il exé-
>> cutoit fon affreuſe commiſſion. Mais le Capitaine
>>de la frégate l'a envoyé chargé de fers à la cita-
>>delle de Blaye. Pluſieurs négocians diftingués ſe
>> trouvent compromis dans cet évènement , & font
>> alarmés des ſuites qu'il doit avoir , Gazette de
> Deux-Ponts , No. 51 «.
De BRUXELLES , le 30 Juin.
La plupart des lettres d'Allemagne laiſſent encore
beaucoup d'incertitude ſur le ſuccès des négociations
qui continuent entre l'Empereur & le Roi de Pruffe.
>>>Les deux Monarques , écrit-on de Berlin , font
toujours dans leurs camps ; le Marquis de Roffignano
& le Comte de Fontana , Miniſtres de Sardaigne en
cette Cour , ont écrit au dernier , pour ſavoir les
ordres de S. M. , le premier afin de prendre conge
en perſonne , & le ſecond afin de remettre ſes lettres
de créance. Le Roi leur a répondu qu'il étoit actuellement
trop occupé pour ſe mêler du cérémonial;
qu'il fouhaitoit unbon voyage au premier ; que le
ſecond pouvoit garder ſes lettres de créance juſqu'a
une meilleure occafion prochaine , & qu'en atten
( 116 )
dant, il le reconnoiffoit comme Miniſtre , & qu'il
ſeroit conſidéré en cette qualité
- Ce Prince , au milieu des affaires importantes dont
il s'occupe , & de l'activité de la vie Militaire , con
ſerve toute ſa force & ſa gaité. Il circule dans le
public des copies de quelques lettres qu'on lui attribue.
Dans une , adreſſée à un homme célèbre , &
très-âgé , que les lettres viennent de perdre , il lui
diſoit: » Nous ſommes bien fous ; vous de vous expoſer
à être ſifflé , & moi de me mettre à la merci
d'un coup de canon " . Il dit dans une autre , écrité
à l'Empereur : >> Vous êtes le chef de l'Empire ; mais
j'en ſuis le Doyen , & de plus un vieux ſoldat , qui
une fois parvenu à monter à cheval , ai bien de la
peineà endeſcendre ".
,
,
Cette gaité n'empêche pas que les démêlés ne
deviennent tous les jours plus ſérieux ; on dit que
s'ils ont des ſuites , la neutralité de la Ruſſie n'est pas
bien décidée , & qu'elle ne refuſera pas au Roi de
Prufſe des troupes auxiliaires en exécution des
Traités précédemment conclus. S'il faut en croire
les bruits publics , l'Empereur , dans ce cas , retirera
toutes les troupes qu'il a en Flandres , pour renforcer
ſes armées en Bohême & en Moravie , & elles
ſeront remplacées par des troupes Françoiſes , qui
entreront dans Oftende en vertu d'une nouvelle
convention entre cette Puiſſance & la Maiſon d'Autriche;
ſelon ces mêmes bruits , d'autres circonſtan .
ces forcent la France à avoir beaucoup de troupes du
côté des Pays-Bas ; la Hollande , dit-on , eſt ſur le
point de faire cauſe commune avec l'Angleterre ; les
ſommes immenfes qu'elle a dans les fonds de la
Grande-Bretagne , & qu'elle doit craindre de perdre
, fervent à fonder ces bruits vagues. Selon un
calculateur Anglois , le revenu des Provinces Unies
eſt de 25 millions de florins , qui ſervent aux dépenſes
de la République , & au payement de la dette
de l'Etat , qu'il porte à so millions , en y joignant
( 117 )
les dettes particulières des Provinces & des villes,
Seloncet auteur les fonds que la République a en
Angleterre , montent à 30 millions ſterl. ; elle en a
28 dans les fonds publics de France , 15 ſur l'Empereur
, les Princes d'Allemagne , le Danemarck , la
Suède & la Ruffie ; en ajoutant à ce calcul modéré
40 millions ſterl. de créances ſur la partie , la propriété
perſonnelle de cet Etat , ſans y comprendre
les fonds de commerce l'argent circulant , les
joyaux , montent à 113 millions ſterl . Richeſſes immenfes
, pour un peuple dont la population n'excède
guères 3 millions d'ames .
,
>> Les Inſulaires de Guerneſey , écrit-ond'Oſtende ,
couvrent les côtes de leurs corfaires ; ils ont pris le
vaiſſeau la Goguette à ſa première ſortie du port de
la Rochelle , où il avoit été conſtruit. Les plaintes
auxquelles ces corſaires donnent lieu , pourroient
engager la France à les punir , en s'emparant de ces
Ines qui ſont ſi près de ſes côtes , & qui ſembleroient
devoir lui appartenir. En attendant , notre
commerce , par les ſoins du Gouvernement , fleurit
au milieu des querelles de nos voiſins. On nous faiç
même concevoir l'eſpérance de le voir fleurir plus
que jamais ; le moyen le plus sûr ſeroit de rendre
cette ville un port franc pour les Américains ; &
cette attente ſemble fortifiée par la nouvelle de l'arrivée
d'un agent du Congrès à Vienne <<.
On s'attend plus que jamais à voir la guerre éclater
entre la France & l'Angleterre , depuis l'acte
d'hoſtilité marquée de cette dernière ; celle-ci ſe flatte
toujours que l'Eſpagne ne prendra aucune part aux
évènemens ; mais elle n'eſt pas ſans inquiétude fur
ſes diſpoſitions , dont elle ne ſera bien inſtruite
qu'après l'arrivée de la flotte du Mexique. On dit
que le Portugal a auſſi fait déclarer à la Cour de
Londres qu'il garderoit la neutralité ; mais elle ne
feroit pas aufli avantageuſe pour cette Cour que
celle de l'Eſpagne. En attendant que ces nouvelles fe
confirment , ſi la guerre eſt inévitable , comme on
( 118 )
:
:
:
n'en paroît plus douter , il ſeroit peut- être à defirer
qu'elle ſe bornât aux ſeules Puiſſances originairement
intéretlées dans la querelle.
Suite du Traité entre l'Espagne & le Portugal. *
En conféquence de ces grandes , utiles & louables
vues , & pour parvenir à leur exécution , le Très-
Haut, Très-Puiſſant , & Très- Excellent Prince Char
les III , Roi d'Eſpagne & des Indes , & la Très-
Haute , Très -Excellente & Très- Puiflante Princeſſe
Marie , Reine de Portugal & des Algarves , &c.
étant convenus de nommer reſpectivement des Plénipotentiaires
, S. M. a nommé de ſon côté le trèsexcellent
Seigneur Don Joſeph Mognino , Comte
de Florida - Blanca , Chevalier de fon ordre , &c .
Et S. M. la Reine T. F. de Portugal , a nommé pour
ſon Plénipotentiaire , les très-excellent Seigneur Don
François-Innocent de Souza Coutigno , fon Ambaffadeur
auprès de S. M. , leſquels Miniſtres Plénipotentiaires
, inſtruits des intentions de leurs Souverains
reſpectifs , après s'être communiqués mutuellement
leurs pleins-pouvoirs , & les avoir trouvés
en bonne& due forme , ont arrêté & conclu au
nom des deux Souverains les articles ſuivans.
1º. Conformément à ce qui fut convenu & ftipulé
entre les deux Couronnes , dans le traité du 13 Février
1668 , qui ſe confirme par le préſent , & ſpécialement
le contenu de ſes articles III , VII , X &
XI , en les analyſant , & ſuivant l'eſprit d'autres anciens
traités , auxquels ſe rapportent leſdits quatre
* Il ne manque ici que partie du préambule de ce
Traité. On y rappelle celui figné à Ste- Ildephonſe le
1er Octobre 1777 , qui confirme & valide ceux de Lisbonnede
1668 , d'Utrecht 1713 &de Paris 1763 , à l'exceptiondes
articles auxquels ildéroge. Les deux Cours
ſe propoſentde donner à celui de 1777 toute la clarté
&la folidité qu'exigent les anciens Traités auxquels
il ſe rapporte. Nous avons cru devoir cette note aux
Souſcripteurs qui n'ont pas le dernier Journal Politique
, à préſent réuni au Mercure.
( 119 )
A
articles , qui s'obſervoient ſous le regne du Roi Don
Sébastien , & celui des traités conclus entre l'Efpagne
& l'Angleterre le 15 Novembre 1630 , & le
23 Mai 1667 , qui concernoient auſſi le Portugal ,
les deux Souverains contractans , tant pour eux que
pour leurs héritiers & ſucceſſeurs , déclarent que la
paix& amitié qu'ils viennent de renouveller entr'eux ,
& qui devra avoir lieu entre leurs ſujets reſpectifs
dans toute l'étendue de leurs vaſtes domaines, dans
les deux hémiſpheres , devra être conforme , & fur
le même pied que l'alliance & bonne union , qui
régnoit entre les deux Couronnes dans le tems des
Rois Charles I & Philippe II d'Eſpagne , Don Emmanuel
, & Don Sébastien , Rois de Portugal ; &
que L. M. C. &T. F. , & tous leurs ſujets reſpectifs ,
devront ſe rendre mutuellement les ſecours & bons
ſervices d'uſage entre bons & vrais amis & alliés ,
ſeprocurant les uns aux autres , réciproquement ,
tout lebien & avantage poſſible , & s'oppoſant également
au mal & aux préjudices reſpectifs .
2º. En conféquence de l'article précédent & de
ceux ſtipulés dans tous les anciens traités auxquels
on ſe rapporte , ( à l'exception de ceux auxquels il
a été poſtérieurement dérogé ) L. M. C. & T. F. ,
promettent de ne jamais entrer en guerre , traité , ni
alliance l'un contre l'autre , dans aucune partie de
leurs Etats dans les deux mondes , & de ne point
donner directement ni indirectement de ſecours ni
de ſubſides , de quelle eſpèce que ce puiſſe être
aſyle dans leur ports , ni paſſage par leurs domaines
, & d'empêcher que leurs reſpectifs ſujets les
donnent aux ennemis d'une des deux Couronnes ;
mais qu'au contraire , ils s'aviſeront réciproquement
& de bonne foi de ce qu'ils pourront découvrir
, ſavoir , ou foupçonner qu'on trame contre
l'un des deux , & leurs domaines & poffeffions ,
tant dans leurs Royaumes qu'hors d'eux ; dans lefquels
cas ils devront ſe ſecourir mutuellement
& travailler de commun accord à empêcher les
( 120 )
griefs & préjudices tramés contre l'une des deux
Puiſſances ; & à cet effet les hauts Contractans donneront
les ordres & inſtructions néceſſaires à leurs
Miniſtres dans les Cours étrangères , ainſi qu'aux
Vice- Rois & Gouverneurs de leurs Provinces , tant
en Europe qu'aux Indes .
3°. Suivant les mêmes anciens traités entre les
deux Couronnes & les précédens , auxquels ceux-ci
ſe rapportent , L. M. C. & T. F. , voulant en éclaircir
le ſens&en augmenter la force , s'obligent mutuellement
& en due forme , à la garantie réciproque
de tous leurs domaines d'Europe , & Ifles adjacentes
, avec les droits , priviléges & immunités
dont ils jouiſſent actuellement ; & quant à leurs
domaines d'Amérique , ils confirment & revalident
la garantie , & autres points établis & convenus
dans l'article XXV du traité de limites du 13 Janvier
1750 ; ſauf la restriction que la ligne de démarcation
deſdites limites dans l'Amérique méridionale
, doit s'entendre ſur le pied convenu & ftipulé
dans le traité préliminaire du premier Octobre
1777 , & ledit article XXV du traité de 1750 eft
littéralement comme ſuit. ( Lafuite à l'ord. proc . )
Nota . La réunion de la partie Politique du Journalde
Politique & de Littérature de Bruxelles au Mercure de
France, ne changera rien à la manière de préſenter les
faits&de les diſtribuer. Ce Journal Politique rédigé par
le même Auteur , continué dans le même eſprit , paroiffant
aux mêmes époques , tiendra àl'avenir la place
qu'occupoient les Nouvelles Politiques à la fin du
Mercure avec cette différence que les Nouvelles
Politiques du Mercure , ne paroiſſant qu'à la fin de
chaque mois , & ne contenant que des extraits de la
Gazettede France , ne pouvoient point avoir l'attrait
de la nouveauté. Le Journal de Politique de Bruxelles
réuni au Mercure , continuera d'offrir tous les dix jours ,
avec la même exactitude , les mêmes détails &la même
fidélité , le réfumé de tout ce que les Gazettes étrangères
contiennent d'important ou de curieux , & un grand
nombre de faits que des correſpondances fûres &mul
tipliées nous procurent journellement.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours ; les Pièces fugitives nouvelles
en vers & en profe ; l'Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts; les Spectacles ;
les Causes célebres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les
Avis particuliers , &c. &c.
IS JUILLET 1778 .
A PARIS,
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou ;
rue des Poitevins .
Avec Approbation & Brevet du Roi.
TABLE.
A
PIÈCES FUGITIVES, 2.LLI SPECTACLES .
Lettre à M. de la Harpe, Académie Royale deMu-
187
Confidérations politiques Comédie Françoise , 190
124 fique ,
fur l'Amour, 132
Comédie Italienne , 191
Enigme,
:
141
ARTS. Gravures , 192
Logogryphe , 142 JOURNAL POLITIQUE
Chanfon , 143 Constantinople, 193
Pétersbourg , 194
NOUVELLES LITTÉ- Coppenhague , 195
RAIRES . Stockholm , ibid.
Suite du Poëme de l'Élo- Varsovie , 196
quence, 144Vienne, 197
Régiemens de S. M. Imp. Hambourg , 198
Catherine II, 155 Ratisbonnes 201
Eloge de Louis XII, 163 Rome , 202
Commerce de la Grande- Livourne , 203
Bretagne, 166Londres 205
ANNONCES LITTÉR. 176
Etats-Unisde l'Amérique-
Septentrionale , 218
PHYSIQUE . Versailles , 225
Obfervations furle froid Paris, 226
deRussie, 178 Bruxelles , ! 235
APPROBATIO Ν.
J'AI lu, par ordre de Monſeigneur le Garde des
Sceaux , le Mercure de France , pour le 15 de Juillet.
Je n'y ai rien trouvé qui puiffe en empêcher l'im
preffion. A Paris, ce 14 Juillet 1778 .
L T
DE SANCY.
De l'imprimerie de MICHEL LAMBERT,
rue de la Harpe , près Saint Come.
MERCURE
DE FRANCE.
15 JUILLET 1778 .
PIÈCES FUGITIVES
L
EN VERS ET EN PROSE.
E bilboquet , le compas d'Uranie ,
L'aiguille, le crayon, les Livres , les chiffons
Sont tour-a-tour dans les mains d'Émilie.
Toujours aimable & toujours plus jolie,
Cent fois par jour nous la voyons
De la raiſon paſſer à la folie ,
Et de la morale aux chanfons.
Son eſprit gai , naturel & facile ,
Réuniſſant l'agréable & l'utile ,
Se livre à tout avec même ſuccès.
Ace portrait joignez une taille accomplie ,
Des yeux à qui l'Amour a prêté tous fes traits;
1
:
f
Fij
124
MERCURE
A tout ce qu'elle fait une grâce infinie :
Tel eſt l'objet charmant à qui je ſacrifie ,
Et que mon tendre coeur adore pour jamais.
Par un Abonné du Mercure.
LETTRE à M. de la Harpe ( 1 ) .
MONSIEUR,
Confiné depuis pluſieurs années au fond
d'une province , où je n'apprends guères
les nouvelles Littéraires que par votre Journal
, j'ignorais que M. de Saint-Ange eût
entrepris une traduction en vers des Métamorphofes
d'Ovide. Il y a trois ou quatre
mois queje conçus le même deſſein , & que
j'ébauchai le commencement du premier
Livre. Je ne connais encore de la verſion
de M. de Saint-Ange , que les morceaux
cités dans votre dernier numéro. J'y ai
trouvé comme vous , Monfieur , des chofes
très-heureuſes , & je ſouſcris ſans peine
aux éloges que vous donnez au nouveau
Traducteur . J'oferai cependant foumettre
( 1 ) Le ton de cette Lettre , la manière honnête
dont celui qui l'écrit parle d'un concurrent , nous
ont engagés à l'imprimer , ainſi que les vers qui
l'accompagnent , & parmi leſquels ily en a de trèsbienfaits.
Le Lecteur aura d'ailleurs le plaiſir de la
comparaiſon. )
DEFRANCE. 125
à votre jugement une obſervation générale
ſur le ſyſtême de traduction que paroît:
avoir adopté M. de Saint-Ange ; c'eſt qu'il
me ſemble que non-content de s'attacher à
tout rendre , il ſe jette ſouvent dans des
paraphrafes un peu longues. Ce défaut ,
qui en eſt un dans toute verſion , en eſt
peut- être un plus grand dans une traduction
d'Ovide. Vous ſavez qu'on a toujours reproché
à cét Auteur la profufion , & , fi
j'ofais le dire, l'incontinence des idées.&
du ſtyle; en un mot, Ovide, avec un trèsbeau
génie poétique , s'abandonne avec trop
de complaiſance à ſa fécondité ; & dans la
partie dramatique , comme dans les defcriptions
, il eſt rare qu'il ne ſe laiffe pas
entraîner au-delà de ce juſte milieu ultra
citraque , &c. Lorſqu'Ovide préſente deux
on trois fois de ſuite les mêmes ſentimens
ou les mêmes idées ſous des rapports quelquefois
très-peu différens , ne ſerait- ce pas
alors le cas de le refferrer , au lieu de rebattre
comme l'original les mêmes chofes
dans un plus grand nombre de vers ? Cette
opinion m'a peut-être jeté dans le défaut
oprofé , celui d'étrangler mon Auteur ;
c'eſt ſur quoi je m'en rapporte volontiers à
votre déciſion , en vous communiquant mon
travail fur ces mêmes paſſages d'Ovide dont
vous avez cité la traduction par M. de Saint-
Ange.
Fij
126 MERCURE
- Je ſuis loin d'eſpérer que vous donniez à
ma tentative des encouragemens auffi flatteurs
qu'à celle de M. de Saint-Ange; mais
fije vous paraiſſais ſeulement foutenir quelquefois
la comparaiſon avec lui , je me
croirais trop heureux d'avoir trouvé un rival
dont la concurrence redoutable deviendrait
un puiſſant aiguillon pour mes faibles talens.
Eneffet , il me semble que l'émulation ne
doit jamais être plus vive que dans la lice
de la traduction , parce qu'on a un Juge
qui prononce à chaque inſtant , & fans
appel ; c'eſt l'original.
J'ai laiffé fans fcrupule dans mes vers deux
ou trois expreſſions , qui vous paraîtraient
peut-être imitées de M. de Saint-Ange , ſi je
ne vous proteitais que mon ouvrage exiftait
tel que je vous l'offre , avant que je con
muffe le fien. Ce qui vous convaincra de ma
franchiſe , c'eſt que parmi ces expreffions ,
il s'en trouve une qui ſemble calquée ſur
celle- ci : encouragez mes vers , que vous
condamnez dans M. de Saint-Ange. J'efpère
cependant que vous trouverez encouragezmes
veilles (1 ) beaucoup moins hafardé.
Au reſte , cet hémiſtiche de M. de Saint-
Ange , auquel je ne m'attendois pas , m'a
convaincu qu'il n'eſt pas impoſſibleque deux
(1 ) Je trouve l'un auſſi élégant que l'autre me
paroît recherché.
1
DE FRANCE. 127
Traducteurs qui ſuent à cent lieues l'un de
l'autre ( ſur le même texte ) ſe rencontrent
dansune tournure , ou dans une expreffion.
Il ne me convient guères , lorſque j'ai
beſoin moi - même de beaucoup d'indulgence
, d'appercevoir des taches dans l'ouvrage
de M. de Saint - Ange ; je ne puis
cependant réſiſter à la tentation de vous
dire mon fentiment fur ce vers , quimanque
abſolument de céſure (1) .
Avant lemonde , AVANT L'AIR, la terre & les mers ,
Si j'étais lié avec M. de Saint-Ange , je
ne fouffrirais pas que ce vers , qui n'en eſt
pas un , déparât ſa deſcription du chaos,
d'ailleurs fi heureuſement traitée.
J'ai l'honneur d'être , avec une reſpectueuſe
conſidération ,
Monfieur ,
Votre très-humble &
très-obéiſſant ferviteur ,
N-t- r-f1I
A Git ce 20 Juin 1778.
( 1 ) J'avoue que je ne ſuis pas de cet avis. Cette
manière de couper le vers après le ſecond pied, me
paroît une variété heureuſe dans le rhythme , d'autant
plus que le ſens eſt naturellement ſuſpendu après ces
mots : avant le monde , &c.
I
Fiv
128 MERCURE
USES,voussmm''inſpirez : je vais peindre en mesvers
Les êtres transformés en des êtres divers.
Vous , ſuprêmes Auteurs de ces grandes merveilles ,
Dieux puiſſans , d'un regard encouragez mes veilles ,
Et juſques à nos jours , depuis les premiers temps ,
Mes chants retraceront ces faſtes éclatans .
L'AIR , la terre , les mers , le ciel qui les embraffe
N'étaient pas : le chaos , dans ſa ſtérile maſſe ,
N'offrait rien qu'un mélange uniforme & fans choix
De tous les élémens entaſſés à la fois .
Les rayons de Phébus ne chaſſaient pas les ombres
Phoebé n'éclatait pas ſur le char des nuits ſombres.
Ce globe qu'aujourd'hui ceignent les vaſtes mers ,
N'était pas balancé dans le centre des airs 3
Et la terre partout dans l'immenſe étendue ,
Avec l'onde & les airs languiſſait confondue.
La matière terreſtre était ſans dureté ,
La flamme ſans éclat , l'eau ſans fluidité ,
Et les corps les plus durs , les corps les moins ſolides,
Les légers & les lourds , les ſecs & les humides ,
Le froid & la chaleur , diſperſés en tous lieux ,
Reſtaient fans énergie , ou ſe nuiſaient entr'eux.
Mais d'un Dieu bienfaiſant la puiſſance féconde
Vint ſéparer les cieux , les airs , la terre & l'onde ;
Et leur marquant à tous des lieux déterminés ,
Dans un parfait accord les retint combinés.
:
DEFRANCE.
129
Le fluide fubtilde la flamme éthérée
S'empara des hauteurs de la voûte azurée :
L'air, un peu moins léger , ſous les cieux ſe plaça ;
La terre , par fon poids , ſous les airs s'abaiſſa ;
Etdes,profondes eaux la ceinture liquide
Embraſſa le contour de la terre folide.
L
L'AGE d'or vit fleurir le monde en ſon enfance.
Vertueux fans effort , tranquille ſans défenſe ,
L'homme aimant par inſtinct la justice & la foi ,
Comme il était ſans crime , était auſſi ſans loi.
Le glaive de Thémis , ſur l'airain redoutable ,
Negravait pas encor les arrêts du coupable ( 1 ).
Le pin, du haut des monts deſcendu dans les flots ,
Netranſportait pas l'homme en des climats nouveaux,
On n'avait pas forgé les métaux de la guerre ;
Les clairons menaçans n'effrayaient pas la terre.
Onne s'entourait pas de foſſés , de remparts ,
Et l'on avait la paix ſans l'acheter de Mars.
Les mortels ſatisfaits des fruits nés ſans culture ,
Cueillaient fur les buiſſons leur agreſte pâture ;
L'arbre de Jupiter leur prodiguait ſes glands .
Les Zéphirs , qu'animait un éternel printemps ,
( 1 ) Je crois que le ſingulier eſt ici abſolument néceffaire.
On dit l'arrêt du criminel , & les arrêts du Parle
ment . Cette distinction eſt eſſentielle , & la faute l'eſt
auffi.
1
)
Fv
MERCURET
Voltigeant ſur des fleurs qu'on n'avait pas ſemées,
Exhalaient dans les airs des vapeurs embaumées.
Les champs, pour ſe charger des épis de Cérès ,
N'attendaient pas qu'un ſoc eût fouillé les guérets.
Le lait & le nectar ruiſſelaientdans les plaines ,
Et le miel à flots d'or coulait du creux des chênes.
MAI'S le fils de Saturne ufurpant l'Univers ,
Précipite ſon père au gouffre des enfers.
L'argent, moinspur que l'or, fait naître un nouvel âge.
Le cercle de l'année en ſaiſons ſe partage;
L'été , l'hiver , l'automne , en s'emparant. du temps
Laiſſent à peine entre eux éclore le printemps.
Des airs , par les chaleurs , la plaine eſt dévorée ;,
L'eau ſe durcit en glace au ſouffle de Borée.
Pour ſe défendre alors contre un Ciel rigoureux ,,
L'homme ſe réfugie au fond des antres creux. ,
Od mariant l'ofier à l'écorce du hêtre ,
Il treffe les cloiſons de ſon abri champêtre..
Letaureau ſubjugué gémit ſous l'aiguillon ,
Et les grains enfouis germentdans le fillón..
L'AGE d'argent expire , & l'airain le remplace..
La guerre enſanglanta cette troiſième race ;
Mais fon ſeul crime encor fut la ſoif des combats
L'âge de fer fouillé des plus noirs attentats ,,
Amenant l'ayarice && l'embûche homicide ,
Chaſſe la foi fincère & la pudeur timide..
LORNEMENTdes forêts en vaiſſeaux façonné,
DE FRANCE.
13
S'élance ſur ledos de Neptune étonné.
Le Nocher que les Cieux n'inſtruiſaient pas encore,.
Oſe affronter des mers & des vents qu'il ignore.
On diviſe les champs , on borne leur contour ,
Ils ne ſont plus communs comme l'air & le jour .
C'étoit peu des doux fruits de leur ſol tributaire,
On y creuſe la mine , on arrache à la terre
Le fer cruel , & l'or plus cruel que le fer ,
Fléaux en vain cachés aux voûtes de l'enfer :
Mars , que le fer ſeconde , & que l'or alimente ,
S'agite, & fait fonner ſon armure ſanglante.
On trafique du meurtre , & l'on vit de larcin :
L'hôte dans l'étranger accueille un afſaſſin :
L'époux reçoit la mort qu'il tramoita ſa femme :
L'aconit eſt broyé par la marâtre infame :
Le frère hait ſon frère ; & le fils , dans ſon coeur ,.
Du trépas de ſon père accuſe la lenteur.
Il n'eſt plus de vertus , & la divine Aftrée
Du globe teint de ſang a fui toute éplorée (1 ).
2
: (1) L'expreffion de ces vers eſt ſouvent élégante &:
préciſe. Mais ne peut-on pas leur reprocher un peu de :
féchereffe , & de tomber trop ſouvent deux à deux ? La
verfion de M. de Saint-Ange me ſemble plus poétique
*plus variée , & le nom de paraphrafe qu'on lui donne
ici me ſemble un peu dur. Cependant , je ne puis qu'ex--
horter l'Auteur à continuer. Son Ouvrage aura certaine
ment beaucoup de mérite , &nous pouvons avoir deus
bonnes traductions au lieu d'une.
Evj
132 MERCURE
Confidérations politiques fur l'Amour ( 1 ) .
OnN repréſente l'Amour tendant un arc&
menaçant les coeurs de ſes flèches inévitables.
Cette allégorie eſt juſte & belle fans
doute; mais ce n'eſt pas le ſeul emblême
ſous lequel on puiſſe peindre l'Amour. On
pourroit le repréſenter encore placé audeſſus
de la roue de fortune , & , du vent
de ſes aîles , l'agitant au gré de fon caprice,
& ôtant à Thémis fon bandeau , pour lui
mettre le ſien ſur les yeux. Celui qui ne
voit dans la machine de l'État que les refforts
politiques , n'en voit que la moitié. Il
eſt un moteur plus puiſſant & plus caché ,
qui change quelquefois la face du monde ,
(1 ) Cet article eſt extrait du tome IV du Dictionnaire
Univerſel des Sciences Morale , Économique,
Politique & Diplomatique , ou Bibliothèque de
P'Homme d'Éttaatt & du Citoyen. Nous avons rendu
compte des trois premiers tomes de cet important
Ouvrage. Nous parlerons du quatrième quand il
paroîtra ; mais l'Editeur ayant bien voulu nous en
communiquer quelques feuilles , nous nous empreffons
de publier d'avance ce morceau , qui nous a
paru propre à caractériſer la manière également utile
&intéreſſante dont toutes les matières font enviſagées
ſous un coup d'oeil politique , & rapportées à la
ſcience du bonheur de l'homme dans la Société
civile, qui doit être la fin de tout Gouvernement.
DE FRANCE. 133
qui élève ou renverſe les Miniſtres , dicte
ou abroge les Loix. C'eſt cette paffion qui a
ſi ſouvent afſfervi le ſexe qui régnoit , aux
volontés , aux fantaiſies de celui qui ne
régnoit pas.
Un Ainateur de l'Opéra ſe plaignoit de
ce que les Actrices dirigeoient tout , brouilloient
tout , commandoient en deſpotes
dans ce Spectacle. Un homme plus ſenſé
luitint ce propos : « Voulez-vous que ce
>>foient les hommes qui diſtribuent les
>> rôles , & qui règnent fur ce Théâtre ?
>>Nommez les femmes Directrices ; car ,
>> tant que les hommes feront Directeurs ,
>>ils feront eux - mêmes dirigés par les
>> femmes » . On peut dire de pluſieurs
Rois , de pluſieurs États , ce que ce Spectateur
diſoit de ces Héros factices , qui viennent
, en chantant , régner un moment fur
la Scène. C'eſt peut-être en cela que la Loi
ſalique eſt blamable : ôter l'empire aux
femmes, c'eſt l'ôter réellement aux hommes.
On a prétendu que le plus foible des deux
ſexes , étoit le plus fort par ſes charmes &
par ſa foibleſſe même. Ce principe ne peut
être général ; c'eſt ſouvent le fexe qui gouverne
qui eſt gouverné par l'autre ; & fi le
beau ſexe eft couronné , ſi le ſceptre tombe
en quenouille , ce font les mains des hommes
qui tiennent le fuſeau.
Les femmes font peu propres au gouver
MERCURE
nement d'un grand Etat; la vivacité de leun
efprit, leur inconstance naturelle , leur extrême
ſenſibilité , leur impatience , leur indifcrétion
, s'accordent peu avec la lenteur
des opérations néceſſaires pour confolider
une révolution , la profondeur & le myſtère
de la politique , & la ſcience fatigante des
détails. Cependant on peut dire que la plupart
des femmes qui ont porté le fceptre
l'ont porté dignement , que leurs règnes
ont été marqués par de grands événemens ,
que toutes leurs Loix ont porté un caractère
mâle & énergique. C'eſt que des hommes
qui , à un génie vaſte , à unjugement droit ,
àdes talens confommés , joignoient le talent
de plaire , régnoient ſous leur nom.
Par la raifon contraire , preſque tous les
Princes qui furent trop livrés aux femmes ,
montrèrent peu de grandeurdans leurs vues,
prirent un extérieur galant pour un extérieur
majestueux , changèrent de ſyſteme
chaque fois qu'ils changèrent de Maîtreffe ,
&n'admirent près d'eux que des intrigans
qu'on leur faifoir regarder comme des Politiques.
On adopte les opinions de la perfonne
qu'on aime , on voit tout par fes
yeux , & fon empire va quelquefois juſqu'à
nous faire chérir un rival déguiſé ſous le
nom d'ami. Il eſt peu d'hommes qui puiffent
dire : Je possède Laïs , mais elle ne me.
possède pas. Il eſt peu de Henri qui alent
DE FRANCE.
135
le courage de dire à Gabrielle : J'estime
mieux un Serviteur comme Sully , que vingt
Maîtreſſes comme vous. Cependant ce même
Henri IV eſt arrêté dans le cours de fes
triomphes , plutôt par un caprice paſſager ,
que par une paſſion véritable. Paris va ſe
rendre & le reconnoître ; la moitié des:
Habitans l'appelle ; l'autre moitié , frappée
de terreur , eft prête à tomber à ſes pieds.:
Il s'endort dans les bras de l'Abbeſſe de
Montmartre ; l'inſtant de la révolution eft
manqué : il faudra combattre encore pour
le rappeler ,& les François paieront deleur
fangles plaiſirsde leur Maître. Charles XII,..
plus fage , tourne bride dès qu'il apperçoita
ladangereuſe Ambaſſadrice qu'Augufte lui
envoie. C'eſt le ſeul ennemi devant lequel
il lui ſoit glorieux de fuir.
Ce n'eſt pas que l'influence des femmes
ait été toujours funeſte à la gloire ou à la
proſpérité des États. Les effets les plus heureux
font nés quelquefois de cette cauſe
puiſſante&bien dirigée. Le Duc de Bourgogne
, d'ailleurs fi grand, ſi juſternent:
chéri , fait en Flandres une campagne inutile
& honteufe. La Duchefſe qui entend
blâmer la conduite de ſon époux , verſe des
larmes ; la veuve Scarron les recueille fur
un ruban , l'envoie au Prince , & ranime
ainſi dans ſon coeur l'amour de la gloire..
Agnès ofe dire à Charles VII , qu'elle ne
4
136 MERC
veut point pour Amant un Roi ſans Cou
ronne ; Charles s'arrache de fes bras , &
vole au champ d'honneur. Quels prodiges
de bravoure n'a pas enfanté cette galanterie
qui étoit la baſe de l'ancienne Chevalerie ?
Tel fut un Héros , parce qu'il portoit fur
fon bouclier le chiffre de ſa Maîtreffe , &
fon ruban attaché à ſa lance , qui , ſans cet -
appareil , n'eût été qu'un Soldat vulgaire.
L'amour de la Patrie &du devoir , eft fou
vent un ſentiment froid , parce qu'il eſt raiſonné
; l'amour des femmes exalte plus
l'âme , peut - être par cela même qu'il eſt
aveugle. Le Chevalier qui croyoit combattre
pour l'Etat & pour le Roi , ne combattoit
en effet que pour plaire à ſa Dame. Un
fourire étoit le prix de ſon ſang verſé dans
les combats ; c'étoit à ſes pieds qu'il mettoit
les drapeaux enlevés à l'ennemi . C'étoit
fur ces trophées qu'il ſe repoſoit près d'elle.
Dans ces tems romaneſques , les femmes
ſeules aimoient l'État , les Guerriers adoroient
les femmes , & ces Citoyennes immoloient
leurs Amans à la défenſe com-
MERCUREI
mune.
Licurgue , le ſévère Licurgue , l'ennemi
de tous les plaiſirs , le fléau de toutes les
paffions , ſe garda bien de profcrire cellede
l'Amour. Il ſembloit n'avoir réprimé toutes
les autres , que pour donner à celle- ci les
forces qu'il leur ôtoit. Il ſavoit qu'une
DE FRANCE. 137
troupe eſt invincible quand la plus belle eſt
le prix du plus brave.
En général , l'eſprit de la galanterie eſt
plus favorable à la proſpérité d'une République
qu'à celle d'un Royaume. L'amour
du bien publicétant , dans une République,
le ſentiment prédominant , c'eſt vers cet
objet que les femmes dirigent les mouvemens
de leurs adorateurs. Les femmes ,
priſes collectivement , étant honnêtes &
juſtes , tous les efforts de leur puiſſance ne
peuvent ſe réunir que vers un but juſte &
honnête. D'ailleurs, chaque Citoyen jouant
un rôle dans l'État , ayant une voix délibérative
, les heureuſes impreſſions qu'il a
reçues , les nobles ſentimens que les femmes
lui inſpirent , ne font point perdus pour la
cauſe commune. Dans une Monarchie au
contraire , l'Amour n'a d'autres effets que
ceux de l'Amour même ; la patrie n'eſt pour
rien dans les entretiens des Amans , parce
que ni l'un ni l'autre ne peuvent influer
fur le Gouvernement ; les femmes qui
paroiſſent à la Cour pour s'y difputer les
regards & le coeur du Souverain , font done
les ſeules qui aient quelque influence fur
le Corps Politique. Mais avant d'aſpirer
à faire oublier au Souverain ſes devoirs ,
n'ont-elles pas elles-mêmes oublié les leurs?
Avant de ſe donner en ſpectacle , n'a-t-il
pas fallu mettre bas toute pudeur , & s'ac138
MERCURE
coutumer à braver le mépris des Courtiſans
cachés ſous leur humble perfifflage ? Que
peut-on attendre dès-lors d'un coeur flétri ,
qui s'eſt fait une étude de s'accoutumer à
l'ignominie: car la pompe qui les environne,
leshommages des vils flatteurs ne leur déguiſent
point leur opprobre. Agnès , la
moins méprifable de ces Courtiſanes , étoit
de bonne - foi , & fe rendoit justice avec
une ingénuité qui feroit preſque pardonner
ſes défordres. Que la Vallière , épriſe pour
le plus beau & le plus grand des Rois , foupire
pour lui ; que de tous les biens que fon
amour lui offre , elle n'accepte que fon
coeur , on l'excuſe lorſqu'elle règne ; on la
plaint lorſqu'elle eſt diſgraciée ; & tandis
qu'elle verſe dans ſa retraite des pleurs de
repentir , l'homme ſenſible lui donne des
larmes depitié.
L'hiſtoire offre peu d'exemples plus ignominieux
de la foibleſſe d'un Amant couronné
, que le règne d'Henri II. François I
lui laiſſoit un grand exemple ; la Nature
lui avoit donné de grands moyens pour le
fuivre : déjà il étoit entré dans le chemin de
la gloire ; déjà vainqueur à Renti , il avoit
vengé l'affront de Pavie. Diane paroît ;Henri
n'eſt plus qu'un eſclave ſur le Trône ; elle
avoit été l'amante du père , elle fut la Maîtreffe
du fils. Dès cet inſtant , ces dons , ou
plutôt ces impôts , qui font les garants de
DEFRANCE. 139
la propriété, dépôt ſacré qui appartient à la
Patrie, bien plus qu'au Roi qui la gouverne ,
ſont prodigués à la Ducheffe , & vorit s'engloutir
dans les fondemens du château
d'Anet. Tout ce qui ne veut pas baiſſer
devant le vice un front foumis , & lui rendre
hommage , eſt banni de la Cour. L'exil
eſt le prix de la verru ; l'accès du trône n'eſt
plus ouvert qu'à des flatteurs auſſi corrompus
que celle qui en tient les barrières; le
Tréſorier de l'Etat n'eſt plus que celui de la
Favorite; le Peuple devient Tributaire de la
vanité d'une femme; un Cardinal , iſſu de
la plus ancienne Maison de l'Europe , avilit
& fon nom & la pourpre Romaine , jufqu'à
devenir le Miniſtre d'une Intrigante ;
enfin , pour comble d'horreur , l'intérêt de
l'Etat eſt vendu aux ennemis danslesTraités.
Henri meurt , la diſgrâce de ſa Maîtreffe ne
répare point les maux de l'Etat, & n'efface
point ces chiffres tracés ſur le marbre , éternels
monumens des malheurs de la France ,
&de la honte de ſon Maître.
En Angleterre , une femme change la
face de l'Etat , donne à la Nation un nouveau
culte , chaſſe une Reine vertueufe du
lit & du trône de ſon époux , allume le
flambeau des guerres civiles , & va porter ſa
tête ſur l'échafaud , victime elle-même de
la cruauté qu'elle avoit inſpirée à fon
Amant.
140
MERCURE
Ce peu d'exemples fuffit fans doute pour
apprendre aux Rois à endurcir leurs coeurs
contre les traits de l'Amour. Mais entourés
d'Intrigans , qui , trop mal habiles pour les
gouverner par eux-mêmes , tâtent fans ceffe
leur foible , & cherchent à ſaiſir ces inſtans>
où le Sage lui-même n'oſe compter fur fa
vertu , ils ne trouvent dans leurs Courtiſans
que des ennemis ſecrets qui entretiennent ,
avec les paffions du Prince, une intelligence
maligne; toujours prêts , au premier defir
du Maître , à jouer auprès de lui le rôle
infâme qu'ils mépriſent dans ceux qui le
jouent auprès d'eux-mêmes. Rarement un
grand Miniſtre eut recours à ces vils inſtrumens
pour s'emparer de l'ame de fon Souverain.
Jaloux de ſa gloire , c'eſt par fon
génie , c'eſt par la perfuafion qu'il veut
mériter ſa confiance. Les petits talens ſeuls
defcendent à ces odieuſes reſſources .
Heureux le peuple dont le Souverain ,
amantde fon épouſe , ſans être ſon eſclave ,
ne chériſſant qu'elle , fon peuple & la vertu,
reſpecte les loix de l'hymenée ſi ſouvent
violées ſur le Trône , & trouve ſes plaifirs
dans ſes devoirs : fûr d'être reſpecté tant
qu'il ſe reſpecte , l'eſtime publique juftifie
celle qu'il conçoit néceſſairement pour luimême.
Son exemple prépare la révolution
des moeurs , & rappelle par degrés la vertu
fur la terre. Si long - temps en butte auxr
DE FRANCE. 141
:
traits du ridicule , elle oppoſe enfin cet
exemple au vice qui la perfifloit. L'homme
avili par la débauche n'oſe plus prétendre
au rang où ſa naiſſance lui permettoit d'afpirer
, & l'ambition , plus forte dans ſon
coeur que ſes autres paſſions , le force à
reſſembler à fon Maître , pour mériter d'en
être apperçu.
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du dernier Mercure .
Le mot de l'Enigme eſt Panier ; celui
du Logogryphe eſt Mercure , dans lequel
font les mots mer , ré , cur , Cure , écume ,
mère , écu .
J
ÉNIGME.
E SUIS bon & je ſuis mauvais ,
Je ſuis inconſtant & fidèle ,
:Leplaifir ſéduiſant & la douleur cruelle ,
Et l'effort des vertus , & l'excès des forfaits
Sont également mes effets.
Au ſeindes voluptés je fais verſer des larmes ;
Tout ce que l'univers produit
Ne peut réſiſter à mes armes ;
Je fais charmer le temps , & le temps me détruit..
142. MERCURE
LOGOGRYPHE.
....
H
ABITANTE des champs , j'annonce lebeau temps,
Car on me voit toujours naître avec le printemps.
Sitôt que je parois , pour parer ſa Colette
Le Berger amoureux dépouille ma retraite;
Et, ſans nulle pitié, moiſſonnant mes beaux jours ,
Hélas! il les conſacre à ſes tendres amours
Sans te mettre , Lecteur , l'eſprit à la torture ,
Cherches dans les huit piedsqui formentma ſtructure :
D'abord tu trouveras de la Provence un fruit ;
De l'ame le miroir ; ce qui paroît la nuit ;
De l'aimable liqueur la part la plus groſſière ;
Le trône des p'aiſirs ; un oiſeau de rivière;
Un Prophête fameux enlevé dans les cieux ;
Ceque doit reſpecter un Roi judicieux;
Tu trouveras encore une ſaiſon joyeuſe ;
Un meuble de Religieuſe ;
Le Dieu qui tient les vents enchaînés dans les fers;
Ceque fait un oiſeau quand il eſt dans les airs ;
Nuit&jour ce qui touche aux appas de Conſtande ;
Un crime qui conduit un homme à la potence ;
Un appas ſéduiſant , & qui dépend du fort ;
Ce qu'on perd de plus cher fitôt que l'on eſt mort.
Si tu veux , à la fin , dévoiler ce myſtère ,
Vas-t'en aux champs de Mars , je ſuis un nom de
guerre .....
DE FRANCE.
143
AIR de la FESTE DE VILLAGE.
Allegretto.
2
4
Sous un or-meau , la jeune Annet-
te Dor-moit en paix , au près de
fon trou peau , Le gros Lu cas
la voit ſeu- let-te , Et , ſans bruit ,
glif -
-- ſe ſous l'or - meau.
Ah ! ſe dit- il , ma Bergerette ,
Si je croyois ne te pas offenſer ,
Deſſus ta main , tant rondelette ,
Je volerois unpetit baifer,
fe
1
44 MERCURE
Quand on aime , on eſt téméraire ,
Et ſous l'ormeau , ſoudain le gros Lucas
Prit deux baiſers à la Bergere ,
Tout en diſant qu'il ne l'oſoit pas.
Méfiez-vous , jeunes Fillettes ,
Méfiez- vous des Bergers du hameau ,
Menez aux champs vos Brebiettes ;
Mais ne dormez jamais ſous l'ormeau.
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Suite du Poëme de l'Éloquence , par M.
l'Abbé de la Serre .
:
L'influence du Gouvernement fur l'Eloquence
, n'offroit pas un champ moins fécond
que l'influence de la vertu. Mais c'eſt
ici le cas de dire : Defuntque manus pofcentibus
arvis.
Dans tous les temps ſans doute , on a vu l'Éloquence
Éprouver des cliınats la ſecrette influence ;
Mais dépendant du fol encor moins que des lois ,
Elle fuit les tyrans & reſpecte les Rois.
Les brandons deſtructeurs de l'ardent deſpotiſme ,
Deſsèchent legénie ainſi que l'héroïſme.
Rome
f
DE
145
FRANCE.
Ronie qui vit long-temps briller dans ſes remparts
Les fruits de la ſageſſe & lesfleurs des beaux Arts ;
Rome , en grandes vertus, en grands talens féconde,
Rome la Souveraine , & l'École du monde ,
Contrainte de plier ſous un joug redouté ,
Perdit fon éloquence avec ſa liberté.
Cemorceau ſe reſſent encore de la négligence
du Poëte , & de la précipitation avec
laquelle il a écrit. Rome perditfon éloquence
avecſa liberté : voilà l'idée principale ; tout
ce qui précèdeydoit aboutir. Il falloit donc
dire , à ce qu'il nous ſemble , Rome qui
avoit entendu les Valérius , les Servilius &
les Gracches défendre la cause du peuple
contre l'orgueil& l'avarice du Sénat, perdit
fon éloquence avec ſa liberté. Mais quel
rapport ont avec l'éloquence les fruits de
la ſageſſe , & lesfleurs des beaux Arts , &
- la domination de Rome ? Lorſque M. de
Voltaire a appelé Londres le Magafin du
monde & le Temple des Arts , il a joint
deux idées analogues ; mais Rome la Souveraine
& l'Écoledu monde , préſente deux
idées incohérentes : une Souveraine n'eſt
point une École. C'eſt le ſoin d'aſſortir les
images qui fait le mérite du ſtyle figuré.
Qui put nous diſputer le prix de l'éloquence ,
Quand Louis déploya ſa ſuprême puiſſance
Is Juillet 1778 . G
1
1
146 MERCURE
Aux yeux de ce Sénat , que l'on vit tant de fois
Contre l'oppreffion faiſant tonner les lois,
Aux flots impétueux du bouillant deſpotiſme
C
Oppoſer la vigueur du vrai patriotiſme ,
Et forcer , de refpect & d'amour animé ,
Le peuple d'être heureux , le Prince d'être aimé.
Les Eſchines tonnant dans la place d'Athène ,
Les Graques défendant la liberté Romaine ,
Pour foutenir tes droits , auguſte liberté ,
Ont- ils montréjamais plus d'intrépidité ?
Le Poëte ajoute que c'eſt en France que
l'Eloquence a dû fleurir , & de-là les noms
d'Aubry , d'Evrard , de le Normand , de .
Cochin , devenus célèbres , comme ſi le
Gouvernement faiſoit quelque choſe à l'élo->
quence du Barreau. Il influe ſans doute fur
l'éloquence politique ; mais à l'éloquence
judiciaire il ne fait rien , ou fait très-peu
de choſe. C'eſt ce qu'il falloit diftinguer.
Un Sénat , un Roi modéré , un Deſpote ,
ſe mêlent auſſi peu l'un que l'autre du ſtyle
& du ton de la plaidoirie. Mais s'il s'agit
des affaires publiques , c'eſt alors que l'Eloquence
eſt plus hardie ou plus timide , plus
élevée ou plus rampante , plus libre , en un
mot , ou plus contrainte , felon la nature du
Gouvernement.
Ce quatrième chant eſt terminé par une
comparaiſon du courſier indompté , ſym-
2
DE FRANC 147
bole de l'Éloquence républicaine , avec le
cheval de manège , ſymbole de notre Eloquence
tempérée. Dans ce morceau , l'on
voit ſenſiblement le talent de la poéfie , &
l'on regrette qu'un homme capable de bien
penfer & de bien écrire travaille ſi négligemment.
L'influence des connoiſſances , fur le
talent de l'Orateur , eſt le ſujet du cinquième
chant.
L'eſprit comme la terre a beſoin de culture.
Fouillez les vaſtes champs de la Littérature.
Élèves des Anciens , dans leurs nobles écrits ,
Épurez votre goût , fécondez vos eſprits.
e
i
Au lieu de la comparaiſon de l'abeille qui
vient à l'appui de ce précepte ſi commun,
&qui eſt elle-même ſi commune, le Poëte
pouvoit indiquer les bons modèles , & les
véritables ſources Un difcernement juſte
des exemples à ſuivre & des exemples à
éviter , auroit rendu cette leçon plus intéreffante
& plus utile. Après l'étude des
Livres , il recommande à l'Orateur celle
de la nature :
Il doit connoître l'homme , étonnant aſſemblage
De vices, de vertus , de crainte & de courage ;
Gourmandant quelquefois ſes rébelles penchants ,
Et pliant tous les jours ſous l'empire des ſens ;
Gij
148, MERCURE
De contrariétés, ſource , hélas ! trop féconde,
Le chef-d'oeuvre , l'opprobre & l'énigme du monde.
Ici l'Auteur décrit rapidement les moeurs
des différens âges de la vie , des différens
pays , & des deux ſexes comparés l'un à
l'autre; mais ces études conviennent mieux
à la poéſie qu'à l'éloquence . Elles font
placées dans l'Art Poétique d'Horace ; elles
ne le fontpoint ici. Mais l'Auteur s'éloigne
encore plus de fon objet , lorſqu'il conſeille
à l'Orateur de parcourir les ateliers des
Arts pour y chercher des métaphores; ou
lorſqu,e le plaçant ſur un côteau , il lui fait
voir
Les ormeaux aux tilleuls mariant leurs feuillages ,
Les pampres de Bacchus , les épis de Cérès ,
L'onde qui réfléchit l'or flottant des guérets ,
Dans les bois ombragés les légères fauvettes ,
Mêlant leurs tendres ſons aux accens des muſettes,
De jeunes tourtereaux enivrés de plaiſirs ,
Roucoulant les tranſports des amoureuxdefirs.
C'eſt aſſurément s'amufer àde bien frivoles
ſuperfluités , tandis que l'étude approfondie
de l'histoire , de la morale , de la politique,
des loix, de l'opinion religieuſe chez
les différers peuples du monde , ſources
fécondes en exemples , en autorités , en
moyens oratoires , appeloient toute l'attenDE
FRANCE. 149
tion. Mais ce qu'il y a d'inconcevable , c'eſt
que parmi les études de l'Orateur , il ne
foit pas dit un mot des anciens modèles de
l'Éloquence. Le Poëte nous cite Corneille
& Molière , & ne daigne pas même nommer
Démosthène & Cicéron. Voilà les
hommes qu'il falloit peindre après les avoir
férieuſement & profondément étudiés. Mais
il ne s'eſt pas même appliqué à ſaiſir le caractère
de nos Orateurs modernes . Que
l'on devine par exemple quel eſt celui dont
il a dit :
Dans de ſavants combats cet Athlète intrépide
Faiſant de la raiſon étinceler l'égide ,
Tantôt portant des coups , & tantôt les parant,
Accabloit ſous ſes coups le menfonge expirant;
Des modernes Sylla démaſquoit l'impofture ,
Vengeoit les moeurs , l'autel , le trône & la nature ;
Et ſous le joug des Loix accablant l'oppreſſeur ,
Aux ſujets étonnés révéloit leur grandeur.
Eſt-ce là le fage d'Agueſſeau , ce Magiftrat
dont la gravité ne s'eſt jamais permis
un mouvement d'éloquence paffionnée ?
A tous momens on eft tenté de dire au
Poëte : donnez-vous le temps de penfer ;
choiſiſſez mieux vos comparaiſons , vos
images & vos exemples. Sur - tout n'outragez
pas les hommes,recommandables
Giij
150 MERCURE
こ
que vous louez en les affociant avec des
hommes indignes d'être, nommés à côté
d'eux ; & parmi les Orateurs dont la France
ſe glorifie , ne citez pas de vils déclamateurs
, dont le ſtyle eſt auſſi faux que l'ame,
&qui ont avili leur plume par tout ce que
l'impudence & la calomnie ont de plus
odieux : enfin , dans un Ouvrage où vous
louez le Normand , d'Agueſſeau , Thomas ,
ne vous abaiſſez pas juſqu'à louer L **..
Le ſixième chant , deſtiné à peindre les
effets de l'Eloquence , eſt preſque tout employé
à décrire les progrès des Sciences &
des Arts les plus étrangers à l'Éloquence. Il
nous fait paſſer du théâtre de la Tragédie
à celui dela Muſique & de la Danſe; de-là,
au cabinet d'une femme qui écrit de jolis
Romans ; de-là , dans le laboratoire de nos
Mechaniciens & de nos Chimiſtes. Qui
s'attendroit à voir attribuer à l'Eloquence
les progrès de la phyſique , de l'aſtronomie ,
de la navigation , des manufactures de foie ,
les découvertes de l'air fixe & de l'électricité
? Au moins ſi ces détails étoient travaillés
avec foin , on pardonneroit au Poëte
d'avoir voulu les employer ; mais eſt on
excuſable de perdre de vue les effets de
l'Eloquence , pour dire des Navigateurs
qu'ils transportent chez nous mille climats
divers ; que l'adreſſe de Vaucanson donne
au fer , prête aubois une heureuſeſouplefſſe ;
I
2:
DE
151
FRANCE.
L
:
&que des muscles d'acier rivalisent lesfons
de l'enchanteur Blavet ?
L'on voit , dit le Poëte , en parlant des
boudoirs des femmes ,
L'on voit près des pompons briller les madrepores ;
Kapperçoisfur les murs des globes , des phosphores
Des tubes gradués , qui révèlent aux yeux
La peſanteur de l'air & la marche des cieux. i
Les tubes pour meſurer la peſanteur de
l'air , les globes pour figurer les mouvemens
des cieux : cela s'entend ; mais les phofphores
, que font-ils là ? Ils riment avec les
madrepores.
Enfin , le Poëte revient à ſon ſujet , & à
propos de l'éloquence de Céſar , qu'il appelle
l'infinuant César , il amène avec affez
d'adreſſe l'éloge du grand Condé , & celui
d'un Prince qui marche ſur les traces de ce
Héros.
Cet Enghien, le ſauveur , le Céſar de la France ,
Autant qu'à ſa valeur dût à ſon éloquence.
Dans les plaines de Lens , ſes Soldats alarmés
Sentent l'eſpoir renaître en leurs coeurs enflammés.
Léopol vainement à leur bouillant courage ,
Du nombre & du terrein oppoſe l'avantage ;
En vain de toutes parts , prélude des combats ,
+
Les cylindres tonnans vomiſſent le trépas .
<<Rappelez-vous, amis, Rocroi, Fribourg, Norlingue;
Giv
152 MERCURE
➤C'eſt au ſeindes dangersqu'un François ſediftingue.
>> Qui brava le Germain , craindroit-il l'Eſpagnol ?
20 >> Le Vainqueur de Merci doit vaincre Léopol ».
Il dit : nos Légions , que ce diſcours enflamme ,
Affrontent le péril ,bravent le fer , laflamme ;
Etdes Ibériens les nombreux bataillons ,
De leur fang , en fuyant, inondent les fillons.
Enghien ! l'art d'émouvoir, de combattre& de plaire,
Dans ta Maiſon auguſte eſt donc héréditaire !
Ce morceau & bien d'autres prouvent que
M. l'Abbé de la Serre n'a qu'à vouloir ,
pour donner à ſon ſtyle de l'élégance & de
Ja nobleſſe. Ce n'eſt pas le talent , nous le
répétons avec plaiſir , c'eſt le travail qui
manque à fon Poëme. Le malheur des
Écrivains éloignés de Paris , eſt de n'avoir
pas auprès d'eux des Cenſeurs affez difficiles.
Quelques amis un peu ſévères lui auroient
conſeillédeméditer , d'approfondir , de développer
ſon ſujet,& fur-tout de le circonfcrire
; ils l'auroient empêché de s'en écarter
comme il fait ſi ſouvent; ils auroient exigé
de lui qu'en parlant de l'influence des Gouvernemens
fur l'éloquence , il eût déterminéd'une
manière plus préciſe& plus frappante
ce qu'elle fut dans les États de la
Grèce aſſemblée, dans leConfeil de Lacédémone
, & dans la Tribune d'Athène ;
ce qu'elle fut à Rome dans le Sénat ou
dans le Forum, ſous les Confuls & fous les
DE FRANCE.
153
Empereurs , ſous les Nérons & ſous les
Antonins ; ce qu'elle doit être en Angleterre
, & ce qu'elle peut être en France ,
&c. &c. L'excellent Ouvrage de M. Thomas
fur les Éloges , eût été pour lui une
mine d'or ; & ſes amis lui auroient recommandé
d'en faire une profonde étude. Ils
auroient exigé de lui , qu'à l'influence de la
vertu , il oppofât celle des vices, & à l'influence
de la ſenſibilité , celle des paffions
fur l'Eloquence , qu'elles corrompent &
qu'elles rendent corruptrice. C'eſt une belle
choſe à peindre que cette Eloquence paffionnée
& terrible , qui ſe répand comme
un incendie , & qui embraſe tous les efprits
; cette Eloquence fière & fougueufe
qui dédaigne les ornemens , les artifices ,
les détours , d'autant plus belle , qu'elle eſt
inculte ,& que fes forces lui tiennent lieu
de grâces. Ainfi , en le frappant de la grandeur
de ſon ſujet , ſes amis l'auroient engagé
à le travailler dignement , à rendre
l'enſemble de ſon Ouvrage auſſi régulier
aufficomplet, auffi varié qu'il pouvoit l'êtres
à ne s'épargner ſur aucun détail ; à éviter
toute eſpèce d'incorrection & de négligence;
às'interdire les inverſions auxquelles
La langue ſe refuſe , comme celle-ci par
exemple :
Tour ſtyle,, du fujet le met à l'uniffon
G
154
MERCURE
à choiſir le mot propre & juſte ; à ne pas
dire:
Pour parvenir à l'ame il fautflatter les ſens.
car la douleur ne flatte pas les fens , & la
douleur parvient à l'ame.
A ne pas dire : ;
Auteurs , du vrai talent réclamez-vous le prix ?
car ce n'est pas réclamer le prix que de l'ambitionner.
A ne pas dire :
Pardes preuves ſans ceſſe étayez vos images.
car les images n'ont pas beſoin de preuves,
&on ne les étaye pas ; & au contraire , ils
l'auroient invité à être toujours auffi correct
que dans ces vers :
1 Qui ne l'embellit pas trahit la vérité .....
Choififfez bien les fleurs , ne les prodiguez pas :
Plus un éloge eſt court , & plus il a d'appas ....
Pourſuivez l'envieux , qui , dévoré d'ennui ,
Aplacé ſon bonheur dans le malheur d'autrui .....
'Orateur , ou trop froid , ou trop impétueux ,
Peindra mal la vertu , s'il n'eſt pas vertueux ....
Peut-on me faire aimer ce que l'on n'aime pas ?
Aimable liberté , tes rayons bienfaiſans
font éclore les Arts & germer les talens ....
L'éloquence affervit mes penchants à la loi ,
Mes ſens à la raiſon , ma raiſon à la foi ....
DEFRANCE. iss
Souverains , dont le peuple , & fans moeurs & fans
force ,
Savoure des plaiſirs la dangereuſe amorce ,
Pour changer vos Sujets par le luxe amollis ,
Ou dans les voluptés triſtement avilis ,
Faites tonner les Loix bien moins que l'éloquence.
Les Loix rappelleront peut-être la décence;
Mais jamais la vertu. Leur auſtère rigueur
Arrêtera la main ſans réformer le coeur.
Le talent d'émouvoir eſt le premier des droits ;
Et le grand Écrivain eſt plus fort que les Rois.
Toujours l'opinion à ſon char nous entraîne ;
Et de l'opinion l'éloquence eſt la reine.
Celui qui a fait ces vers mérite qu'on l'exhorte
à retravailler fon Ouvrage. Virgile ,
Horace , Defpréaux & Pope , en compofant
les Géorgiques , l'Art Poétique , &
l'Effai fur l'Homme , ne s'en font pas fait
un amusement , mais une affaire férieuſe ;
& c'en est une qu'un Poëme ſur l'Eloquence.
Par M. M **.
Réglemens de Sa Majesté Impériale Catherine
II , pour l'Administration des Gouvernemens
de l'Empire des Ruffies , traduit
d'après l'original Allemand, imprimé
à Pétersbourg. A Liége , chez C. Plom-
- teux , Imprimeur de Meſſeigneurs les
États , 1 vol. in-4°. 1777
Gvj
156 MERCURE
Les Loix& les Conſtitutions qui fuffiſent
lors de la formation d'un Empire , & dans
fon premier état , deviennent défectueuſes
& infuffifantes , lorſque diverſes révolutions
en ont changé l'existence politique
au-dedans & au-dehors. Que l'on compare
ce que la Ruffie eſt aujourd'hui avec ce
qu'elle étoit au commencement de ce ſiècle,
fans remonter à une époque plus reculée ;
que l'on confidère combien elle a acquis de
majeſté, de forces &de ſplendeur en moins
de cinquante ans ; ſes frontières reculées au.
loin , l'accroiffement rapide de ſa population
, de fon induſtrie , de fon commerce;
fes forces de terre & de mer accrues à l'égal
des plus grandes Puiſſances ; de nombreuſes
Colonies floriffantes là où il n'y avoit que
des lignes , & au-delà de ces lignes des déferts;
ces déſerts mêmes , & des pays immenfes
peuples & cultivés ; des établiſſemens
de toute eſpèce formés & maintenus
avec une magnificence vraiment Impériale ,
au plus grand avantage du Peuple ; ce Peuple
police , inftruit , éclairé. Qui ne ſentque
ces heureux changemens , en donnant au
Gouvernement de nouvelles peines &plus
d'embarras , exigent plusde foins , de Loix
& de Réglemens pour maintenir l'ordre
public.
Pierre- le-Grand ſembla fonderunnouvel
Empire ;ce fut au ſeinde l'adverſité que fon
DE FRANCE.
157
/
ame altière commença à montrer fon énergie.
La bonne diſcipline qu'il introduifit
dans ſes Armées de terre , & la création
d'une Flotte , lui firent terminer heureuſement
une guerre long - tems malheureuſe ,
& accroître la Ruffie de trois Principautés.
Le Czar , vainqueur en Turquie & en
Perſe , plus jaloux encore de faire fleurir
l'intérieur de ſes États , que de les aggrandir
par des conquêtes , fondoit des Villes ,
creuſoit des Ports , & remédioit aux défauts
d'une adminiſtration informe. Il porta fon
attention juſques ſur les moindres objets ,
&ne laiffa aucune partie ſans de nouveaux
Réglemens. Mais ces ſages inſtitutions
étoient encore dans leur première enfance ,
lorſque ce Prince mourut. Alors de nouveaux
événemens , des principes& des ſentimens
différens ; des guerres fréquentes ,
une politique plus étendue & portée ſur
d'autres objets, apportèrent des changemens
aux plans de ce glorieux Monarque , en
même-tems qu'ils en firent connoître les
inconvéniens & les avantages. On vit Catherine
II , dès le premier jour de fon avénement
au Trône , s'appliquer à connoître
toutes les parties de l'adminiſtration , pour y
introduire une utile réforme , & les nou
velles Loix que le changement des circonftances
rendoit néceſſaires. Déjà , en 1766,
des Députés de tout l'Empire , étoiens
1
1y8 MERCURE
afemblés pour étudier les beſoins de l'État,
les vicesde chaque département, les moyens
de les corriger , & la meilleure forme d'adminiſtration
qui convenoit à chaque partie.
La Commiſſion de Légiflation continuoic
ſes travaux avec un zèle infatigable & un
ſuccès égal. On étoit près d'en recueillir les
fruits , lorſque la guerre contre les Turcs ,
qui a duré fix ans , jointe à d'autres événemens
auffi difficiles que dangereux , ôta à
cette Commiffion pluſieurs de ſes Membres,
&aux autres la poſſibilité de parvenir à la
confection entière du Code projeté. Après
ces déplorables années , pendant leſquelles
toutes les penſées du Gouvernement étoient
néceſſairement tournées vers le ſoin de défendre
la Patrie contre des ennemis étrangers
& domeſtiques , les travaux pacifiques
furent repris avec une nouvelle activité ; &
ces Réglemens publiés à Moſcou , en 1775 ,
font le premier fruit de la Commiſſion de
légiflation , & une preuve ſignalée de l'affection
de l'Impératrice pour le bon ordre
& le bien de ſes Peuples. Dans quelques
Gouvernemens il n'y avoit ni affez de Tribunaux
, ni affez de Magiftrats pour les
remplir convenablement. Dans d'autreess,
toutes les affaires confondues enſemble , ſe
traitoient au ſeul & même Tribunal de la
Régence. La lenteur , la négligence , l'omiffion
, la partialité , & d'autres vexations ,
DEFRANCE.
159
F
étoient les fuites naturelles de cette confufion.
La nouvelle Ordonnance remet tout
dans l'ordre , fur-tout pour l'adminiftration
de la Juſtice, qu'elle ſemble avoir principalement
en vue. Les Tribunaux de Justice
ſont ſéparés de la Régence ; l'on preſcrit à
chaque Tribunal ſes attributions , ſes devoirs
, ſes règles , & on le met en état de
remplir ce qui lui eſt preſcrit; on affermit
de plus en plus la tranquillité & la sûreté
publique , & l'on pourvoit également au
bien particulier & individuel de tant d'Habitans
de race & d'origine différentes , qui
peuplent le vaſte Empire des Ruffies.
Cette Ordonnance eſt diviſée en vingthuit
Chapitres. Le premier offre le tableau
d'un Gouvernement & de ſon adminiſtration
: les ſuivans traitent de la nomination
aux Charges , du Gouverneur Général ,
de la Régence , de la Cour de Juſtice
criminelle , de la Procédure criminelle ,
de la Cour de Juſtice civile , de la Cour
ou Chambre des Finances des Tribunaux
de judicature en général , de la levée
des Impôts , de la tutelle ou garde - noblė ,
&c. &c. Nous ne nous propoſons pas d'entrer
dans le détail de tous ces objets ; mais
nous nous arrêterons au Chapitre vingtfixième
, parce qu'il traite de l'établiſſement
d'un Tribunal particulierque nous ne voyons
érigé nulle part ailleurs. Comme la sûreté
160 MERCURE
>>particulière de chacun de nos fidèles Su
• jets , dit le Légiſlateur , nous eſt infini-
> ment précieuſe , & intéreſſe vivement
>> notre humanité , afin de prêter une main
> ſecourable à ceux qui fouffrent quelquefois
>>par une fatalité malheureuſe , ou par le
>>concours de différentes circonstances qui
>>aggravent leur fort au-delà de la propor
» tionde leurs fautes , nous jugeons à pro-
>> pos d'ériger, érigeons & ordonnons d'éta
>> blir dans chaque Gouvernement , un Tri-
>>bunal ſous le nom de Tribunal de Conf-
>> cience ». Nous copions la traduction que
nous avons ſous les yeux ; peut-être vaudroit-
il mieux traduire Tribunald'équitéque
Tribunal de confcience ? Quoi qu'il en foit
Pobjet de ce Tribunal paroît être de remé.
dier aux inconvéniens de la Juſtice rigoureuſe,
qui devient ſouvent une injuftice
réelle , ſuivant cet axiome : Summum jus
fumma injuria. Ce Tribunal étant établi
pour ſervir de boulevard à la sûreté particulière
ou perſonnelle , les règles générales
que doivent fuivre les Juges en toute occa
fion , font l'humanité , les égards pour la
perſonne du prochain comme homme ,
l'averfion pour toute oppreffion. Ce Tribu+
nal , loin d'appeſantir le joug des Loix fur
qui que ceſoit,doitapporter au contraire une
prudence compatiſſante,&une équité fecousable
dans toutes les affaires qui lui long
و
:
DE FRANCE. 161
confiées , jugeant plutôt ſuivant la confcience&
le droit naturel , que ſelon la dureté
de la Lettre. Ce Tribunal eſt établi
pour empêcher les Particuliers de ſe ruiner
en procédures ; pour arrêter les inimitiés ,
les querelles , les procès qui ſe perpétuent
dans les familles ; pour procurer à chacun
une vie honnête , tranquille , conforme aux
Loix ; pour affurer à tout Citoyen la jouiffance
de ce qui lui appartient , ſans qu'il
s'engage dans le labyrinthe de la chicane ,
au riſque d'y perdre le bon droit que ne
peut lui refuſer la confciencede touthomme
honnête & inftruit ; pour ſoulager les autres
Tribunaux par l'accommodement des
Parties conteftantes. Ce Tribunal peut décider
, ſans procédure , toutes les conteftations
, foit fur les moyens d'accommodemens
propofés par les Parties, foir ſur le
fentiment des Arbitres choiſis & agréés , ou
fur le fentiment du Tribunal même ; mais
il ne décide rien que de concert avec les
Parties qui doivent accepter la déciſion propoſée;
autrement , ſi après que le Tribunal,
conjointement avec les Parties , ou les Arbitres
qu'elles ont nommés , a épuiſé tous
les moyens d'accommodement , elles ne
peuvent pas s'accorder , & n'en acceptent
aucun , alors il leur déclare qu'il ne peut
plus rien faire dans leur conteftation , &
qu'elle doit être portée à la Cour de Juſtice
162 MERCURE
qu'elle concerne, pour y être jugée ſuivant
les Loix. Lorſque la déciſion du Tribunal
eft acceptée , elle est rédigée & lue , tant
au Demandeur qu'au Défendeur , en préfence
l'un de l'autre , qui la ſignent. On y
appoſe le Sceau du Tribunal : chacun en
a une expédition , & ils perdent le droit
de renouveler à l'avenir la même conteftationdevant
quelque Tribunal que ce ſoit.
Les affaires qui regardent les Criminels ,
qui , quelquefois par une malheureuſe fatalité
, ou par le concours de différentes
circonstances , ſont tombés dans des fautes
qui aggravent leur fort au-delà de la proportion
de leurs actions , de même que
les crimes commis par des inſenſés , des
mineurs , & les affaires de Sorciers & de
forcellerie , en tant qu'on y découvre de la
bêtiſe , de la fourberie & de l'ignorance ,
doivent être envoyées au Tribunal de confcience
, qui ſeul a droit de juger les affaires
de cette eſpèce.
Ce Tribunal ne ſe mêle d'aucune affaire
de lui- même , mais ſeulement à l'ordre de
la Régence , ou à la réquiſition & communication
d'un autre Tribunal , ou fur
les plaintes & Requêtes des Particuliers
foit au civil ou au criminel. Un Prifonnier
détenu depuis trois jours , fans qu'on lui
ait déclaré les raiſons de ſa détention , ou
ſans qu'on l'ait interrogé ſur les faits dont
,
DE FRANCE . 163
on le charge , préſente une Requête au
-Tribunaldeconfcience , qui auffi-tôt donne
ordre que ce Priſonnier lui ſoit préſenté
avec la note des raiſons pourquoi il a été
arrêté , & pourquoi on ne l'a pas interrogé.
Cet ordre doit être exécuté ſur l'heure ,
ſous peine de 300 roubles pour le Préſident
, & de 100 roubles pour chacun des
Aſſeſſeurs du Tribunal où l'ordre eſt envoyé.
Si après la préſentation du Prifonnier
devant le Tribunal de confcience , ce Tribunal
trouve que le Suppliant n'eſt détenu
ni pour crime de lèze - Majesté , ni pour
trahifon , ni pour meurtre , ni pour vol
ou brigandage , alors il ordonne que le
Prifonnier ſoit élargi , ſous caution , tant
pour ſa conduite que pour ſa comparution
devant le Tribunal auquel la connoiſſance
de fon affaire appartient , & auquel le procès
eſt renvoyé.
Le Tribunal de confcience s'aſſemble
dans tous les tems de la Séance des autres
Tribunaux , & même dans tout autre tems,
s'il y a quelque affaire. Cet Article eft de
:
M. R.
Éloge de Louis XII, Père du Peuple , par
M. l'Abbé Cordier de Saint - Firmin.
Prix trente fols. A Amſterdam , & fe
trouve à Paris chez Valleyre l'aîné , Imprimeur-
Libraire , rue de la Vieille Bouclerie.
164 MERCURE
Rien n'étoit plus beau à traiter que ce
fujet , que l'Auteur est fort loin d'avoir rempli
. L'état de la France à cette époque , &
la politique de l'Europe , la brillante chimère
des guerres d'Italie , la puiſſance de
Veniſe , capable d'alarmer , ou du moins
d'irriter la France & l'Empire , l'eſprit de
Chevalerie , le caractère même de Lonis
XII , dont la jeuneſſe , comme celle de
Titus , n'annonçoit pas , avant qu'il montât
ſur le trône , tout ce qu'il devint quand
ily fut affis : quel ſujet pour un Orateur !
Mais le véritable Orateur eft auſſi rare que
le véritable Poëte. M. l'Abbé Cordier n'a
fu ni former un plan , ni élever ſon ſtyle à
lahauteur des objets qu'il avoit à traiter.
Sa marche eſt vague ſa diction négligée
&foible, &au Lieude mouvemens & de
tranſitions oratoires , il n'a que de froides
exclamations & des figures uſées. D'ailleurs
rien n'eſt approfondi dans les détails , rien
n'eſt caractériſé. Nous en citerons le morceau
qui nous a paru le plus paſſable , & il
fuffira pour faire juger du reſte. « Eft-il un
>> fort comparable à celui d'un Monarque ,
>> qui , de quelque côté qu'il jette ſes re-
>>gards , n'apperçoit que des heureux qu'il
» a faits? Quel contentement pour Louis
> de pouvoir ſe dire : ces gerbes entaſſées .
>>dans les champs , ces vaiſſeaux dont mes
ports font remplis , les richeſſes de ces
,
4
DE FRANCE. 16:5
L
>> manufactures , font mon ouvrage. On eſt
>> redevable à mes ſoins de l'abondance de
>> mon Royaume. Qu'un tel Prince de-
>>voit paroître grand à ſes voiſins ! pour
» qu'on jugeât de ſa puiſſance , avoit-il
>>beſoin de ce faſte onereux qu'on croyoit
>> néceſſaire à la dignité royale , avant qu'il
l'eût ſupprimé ? Qu'eût ſervi à Louis
>>d'étaler à ſa ſuite la pompe & la magni-
>>ficence , tandis que ſes ſujets auroient
>>traîné les lambeaux de la misère , & que
>>ſon peuple auroit été réduit à n'avoir que
les plus vils alimens pour nourriture ?
► Ce fut en mépriſant le luxe& la molleſſe
>> que Louis XII parvint à rendre à la France
>> fon ancienne ſplendeur , & à donner au
monde le beau ſpectacle de la gran-
> deur d'un Monarque que l'amour envi-
>> ronne
L'Auteur manque ſouvent de juſteſſe
dans les idées , comme d'élégance dans les
expreffions. A propos d'un mot de Louis
XII , qui dit , en parlant d'un de ſes ſujets
qui l'avoit offenſe avant qu'il fût ſur le
trône : quand il m'a offensé , je n'étois pas
Son Roi ; en le devenant , je ſuis devenu fon
Père. L'Auteur s'écrie : " que toutes les na-
>> tions ſoient inſtruites que ce n'eſt que
→ d'après un Monarque François qu'elles
>> peuvent répéter que les Rois font les
>>Pères de leur Peuple ». Non, c'eſt d'après
166
T
MERCURE
les ſentimens de l'humanité & de la juf-..
tice , & il y a quatre mille ans que les Souverains
de la Chine n'ont pas d'autre titre
que celui de Père.
On aime à retrouver par-tout les paroles .
mémorables des bons Rois : telle eſt celle
de Louis XII , dont la ſage économie
étoit tournée en ridicule par les courtiſans ,
tandis que le peuple la béniſſoit : j'aime .
mieux , difoit- il, faire rire de mon économie ,.
que faire pleurer de ma prodigalité. Des
Hiftrions osèrent le cenfurer ſur le théâtre :
ils me rendent justice , dit-il , ils me croyent
digne d'entendre la vérité.
Commerce de la Grande-Bretagne , & Tableaux
de fes importations & exportations
progreſſives , depuis 16.97 juſqu'en 1773 ;
par le Chevalier Charles Whitworth ,
Membre du Parlement ; Ouvrage traduit
de l'Anglois. Belle édition de l'Imprimerie
Royale. Se trouve à Paris chez
Panckouke , hôtel de Thou , rue des
Poitevins .
Ce livre , très-curieux , doit être placé
dans toutes les grandes bibliothèques , &
dans tous les cabinets de ceux qui s'occupent
, foit par état , ſoit par goût , des inatières
d'économie politique.
On peut compter ſur l'exactitude & la
:
DE FRANCE.
167
fidélité de ces tables : « elles font ( dit
l'Auteur Anglois) « relevées des comptes
>>annuels rendus par les bureaux de comp-
>> tabilité à la Chambre des Communes » .
Si tous les anciens regiſtres des douanes
étoient ainſi résumés dans tous les états civiliſés
, on tireroit probablement quelques
lumières des réſultats particuliers& de leur
comparaiſon. Ce feroit toujours autant de
profit tiré d'une inſtitution , à la vérité ,
très-ancienne & très- univerſelle , mais dont
l'utilité paroît aujourd'hui , pour le moins ,
très-problématique à beaucoup de ſpéculateurs,
Rien de plus impoſant que l'objet préſenté
par le Chevalier Whitworth à ſes
Compatriotes , pour ſomme totale de ſes tableaux.
Près de cinq cents foixante & quatorze
millions d'importations , plus de
huit cents quarante & un millions d'exportations
, deux cents ſoixante & huit millions
de bénéfice gagnés par la balance du
commerce , le tout en livres ſterling.Ce
qui fait en monnoie de France à peu-près
douze milliards d'importations , dix-neuf
milliards d'exportations , & fept milliardsde
bénéfices. Voilà des calculs qui méritent
confidération.
Mais il faut d'abord diviſer cette grande
maſſe en ſoixante & feize parties , afin
d'avoir le réſultat moyen d'une année ,
4
168 MERCURE
puiſque l'Auteur embraffe une époque de
76 ans. Nous trouverons pour l'année commune
environ quatre-vingt-dix millions ,
monnoie Françoiſe , de bénéfice du commerce.
« Voyez ( dira-t-on ſans doute à cette
première expoſition , ) » combien le com-
» merce enrichit les Etats. L'Angleterre
>>ſeule gagne quatre-vingt-dix millions an-
>> nuellement de notre monnoie par la ba-
>lance>>.
Avant de ſe livrer aux conféquences qui
paroiffent dériver de cette première impref-
Lion , examinons s'il ne s'eſt pas gliffé dans
cestableaux quelques doubles ou faux emplois
qui faffent illufion.
Par exemple , en Angleterre , quand on
parle de l'Etat , il ſemble qu'on doive entendre
non-feulement le Royaume d'Angleterre
proprement dit , mais encore l'Ecoffe
, l'Irlande , les Ifles qui font autour ,
comme Jerfey , Guernefey , Aurigni , l'iſle
de Man , &c. les Colonies Angloiſes. En
Afrique & en Amérique , les profits que
les Marchands de Londres & des autres
ports Anglois peuvent faire aujourd'hui ſur
les Ecoffois & les Irlandois , ceux qu'ils
faifoient autrefois & qu'ils font encore fur
lesProvinces & les Ifles d'Amérique , fontils
un bénéfice pour l'Etat Britannique ?
If eft permis d'en douter. Car enfin , la
Puiſſance
DE FRANCE.
169
Puiffance Angloiſe eſt compofée des forces&
des richeſſes des trois Royaumes ; &
toutes les régions foumiſes à la Couronne
d'Angleterre , font les membres du même
Corps.
Si quelqu'un de nos Ecrivains vouloit
faire le Tableau du Commerce de France ,
comme le Chevalier Whitworth fait celui
de fon pays , & qu'il prit pour point central
Paris ſeul avec l'Iſle de France , comme
l'Anglois a pris Londres & l'Angleterre
ſtrictement dite. S'il mettoit en ligne de
compte le commerce actif & paflif avec la
Normandie, la Picardie , la Brie , la Champagne
, la Bourgogne , l'Orléanois , la
Beauce , & avec toutes les autres Provinces
plus éloignées , le Poitou , la Bretagne , la
Guienne , le Languedoc , la Provence , le
Dauphiné , la Bourgogne , l'Alface , la
Flandre , pêle-mêle avec les Royaumes
étrangers, & les Colonies Françoiſes dés
trois parties du monde , je crois que le
réſumé total furpafferoit de pluſieurs milliards
celui des Anglois ; mais la nation en
général n'en ſeroit pas plus riche , ni le roi
plus puiſlant.
On est donc tout étonné de voir entrer
dans les 268 millions de livres ſterling
que l'Etat doit avoir gagné depuis la fin du
dernier ſiècle , dix-neuf millions fix cents
mille livres ſterling de bénéfice fur l'Ir-
15 Juillet 1778 . H
170 MERCURE
lande , qui fait l'article dixième du grand
tableau général. Près de 600 mille liv.
ſterling gagnées ſur les petites Iſles de Jerfey,
Guernefey& Aurigni , qui font les numéros
21 , 22 & 23. Près d'un million ſterling
fur les ſeules toiles envoyées aux Colonies
Angloiſes , n°. 46 ; & fur les autres
articles de marchandiſes , une ſomme trèsconſidérable
pour ces mêmes Colonies Angloiſes
, qui occupent preſque ſeules la table
générale , depuis le n°. 24 juſqu'au
n°. 60. Cette ſomme eſt d'environ quarante-
cinq millions ſterling.
Car enfin , de quelque manière qu'on
puiſſe les enviſager , les bénéfices faits par
quelques Provinces ſur d'autres Provinces
du même Empire , ne contribueroient cers
tainement ni à la richeſſe ni à la Puiſſance
de l'Etat , dont elles font Membres ; mais
d'ailleurs , c'eſt la main droite qui gagneroit
ſur la main gauche ; & c'eſt une réflexion
qui ne doit pas échapper. Eſt- il bien
certain , comme l'Anglois voudroit nous le
faire entendre , que ce ſoit toujours autant
de gagné pour un pays , que l'excédent des
valeurs exportées au-deſſus des valeurs importées
? C'eſt encore un point fort douteux.
Les Anglois diſent eux - mêmes aujourd'hui
qu'ils ont fait de grandes avances pour
fonder les Colonies Américaines . Ces
DE FRANCE. 171
avances ont dû conſiſter en beaucoup d'effets
exportés d'Angleterre en Amérique ,
qui étoient donnés & non vendus . Effets qui
forment par conféquent dans les Etats d'exportation,
un total très-conſidérable qui n'a
point de balance dans l'importation.
Ces avances , qui peuvent bien en effet
avoir paffé quarante-cinq millions ſterling
depuis 1697 , ont probablement enrichi les
Anglois , comme un particulier s'enrichiroit
en achetant bien cher une terre , qu'il perdroit
enſuite ſans reſtitution du prix avec
les dépends d'ungros procès.
Le Chevalier Whitworth a donc vraiſemblablement
ſur cet article transformé la
dépense en recette, & les faux-frais en bénéfice.
L'erreur eſt double en pareil cas. En
effet , dépenſer inutilement 45 millions ou
les gagner , il y a 90 millions ſterling de
différence, ouplus de deux milliards monnoie
de France.
Un autre article de ſa table générale auroit
dû lui rendre cette erreur bien ſenſible;
c'eſt l'article de Gibraltar , qui eſt le
dix-feptième. Dans la colonne qu'il intirule
bonnement balance en faveur de l'Angleterre
, il ſe trouve vingt-huit millions
fix cents mille livres ſterling à cet article
Gibraltar , c'est-à-dire , qu'il eſt ſorti d'Angleterre
pour aller à Gibraltar , pour au-delà
de vingt huit millions &demi en argent ou
Hij
172 MERCURE
marchandiſes , plus qu'il n'en eſt venu de
Gibraltar en Angleterre , & rien n'eſt plus
croyable. Mais comment peut-on imaginer
que ce ſoit là une balance en faveur de
l'Angleterre?
Il auroit fallu tranſporter à Londres tous
les rochers deGibraltar , & lesy vendre bien
cher le quintal , pour en tirer vingt - huit
millions ſterling. Par quelle illuſion l'Auteur
Anglois s'eſt - il perfuadé que fon pay's
avoitgagné ces 28 millions ſur ce coin de
montagne aride ? Il eſt évident que ce font
desfrais.
Le tableau prouve très - bien une vérité
'fort importante , c'eſt qu'il en coûte à l'Angleterre
environ fix cents ſoixante millions
de notre monnoie pour avoir gardé Gibraltar.
Cette dépense, faite uniquement pour
foutenir la balance du commerce , doit être
fouftraite des bénéfices au lieu d'y être ajou
tée. La différence eſt de cinquante-ſept millions
ſterling & au-delà , c'est- à-dire , d'environun
milliard trois cents millions de no
tremonnoie.
Vousavezdoncdéjà plus detrois milliards
trois cents millions à déduire ſur ſept. Et
voici encore deux autres articles du même
genre.. 1º. Dans les 268 millions ſterling
de prétendue balance en faveur de l'Angleterre
, nous avons compris quatre - vingtfeize
millions ſterling d'or & d'argent en
DE FRANCE. 1:73
eſpèces , lingots , vaiſſelle ou bijoux exportés
au-dehors , qui ſe trouvent ſur les regiftres
de la Douane , parce que les métaux,
précieux paient à lafortie.
L'Angleterre ne recueille chez elle-même
ni or ni argent. Les 96 millions ſterl . avoient
dont été importés d'ailleurs. On ne les
trouve point ſur les livres des Douaniers ,
parce qu'ils ne paient point à l'entrée. Le
Chevalier Whitwhort en convient , & confent
qu'on en faffe la déduction. Cet objet
ſe monte , en monnoie de France , à plus
de deux milliards cent millions.
Undernier article à conſidérer , eſt celui
des priſes faites par les Anglois ſur les autres
Nations en temps de guerre : elles montent
à ſept millions trois cents ſoixante &
douze mille livres sterling environ; c'eſt àpeu
près cent foixante dix millions monnoie
de France. Depuis la fin du dernier ſiècle ,
l'Auteur , qui paſſe en recette la valeur des
priſes , auroit bien dû mettre en dépense ce
qu'elles ont coûté. On ne dira pas le total
des frais énormes , occaſionnés par ces guerres
, qui ont autoriſé ces priſes ; mais au
moins la conſtruction , l'entretien des corfaires
qui les faifoient,& la valeur des vaiffeaux
Anglois enlevés par repréſailles.
Réſumons donc;ſur ſept milliards de ba
lance en faveur de l'Angleterre , il pourroit
bien ſe trouver , par de faux & doubles em-
Hiij
174 MERCURE
plois ,cinq milliards & demi environ àdéduire,
par les raiſons ci -deſſus expoſées
qui paroiſſent d'une évidence palpable.
Refteroitquinze cents millions gagnés par
labalance du commerce en ſoixante quinze
ou foixante-feize ans. C'eſt environ vingt
millions par an , monnoie de France.
Faiſons maintenant deux petites ré-
Aexions :
La première , que le revenu territorial
des Provinces qui compofent l'Empire Britannique
, le produit net des terres,frais de
culture précomptés , ſe monte fûrement à
plusde fix cents millions par an , vu ce qu'en
prélèvent les impôts & ce qu'il en reſte aux
propriétaires.
fa
Vingt à fix cent , voilà,même enAngle- :
terre , la proportion du produit entre le
commerce & l'agriculture. Et cependant ,
quand il s'agit de balancer les intérêts refpectifs
, on facrifie ceux de la terre &de
culture aux intérêts mercantiles. Et quand
nos Ecrivains modernes parlent des richeffes
de l'Angleterre &de fa puiſſance , il
femble que le commerce ſeuly foit pour le
tout& l'agriculture pour zéro.
Mais d'ailleurs ceproduit de 20 millions,
à-peu-près , de prétendue balance du commerce
, quelles cauſes les produiſent ? Des
prohibitions , des exclufions , un ſyſtême
d'intolérance mercantile & d'ufurpations
DE FRANCE.
175
foutenupar cinq ou fix grandes guerres maritimes,&
par l'entretiend'une flotte formidable.
L'Angleterre a contracté plus de trois
milliards de dettes. Les citoyens de tout
état paient plus de cent vingt millions d'impôt
par an , uniquement pour acquitter les
intérêts de ces emprunts. Quand même ils
profiteroient tous des 20 millions que produirois
annuellement le commerce , ce qui
eſt au moins fort douteux pour les ſimples
cultivateurs & propriétaires de terres , il
s'enfuivroit toujours qu'ils ont acheté vingt
millions de rente annuelle au prix de trois
milliards de capital &de 120 millions d'intérêts
annuels.
C'eſt la ſeconde réflexion .
Ces réſultats , qui ſont dignes de toure
l'attention des hommes d'Etat &des bons
citoyens , rendent infiniment précieux le
Livre du Chevalier Whitwhort ,& les Tableaux
qui le compoſent.
Depuis un fiècle , la politique mercantile
a inondé de ſang & couvert de ruines les
quatre parties du monde. La balance du
commerce a paru le bien ſuprême. Il n'eſt
point d'horreurs qu'on n'ait prodiguées
pour s'approprier une portion des tréſors
qu'elle devoit procurer.
Eh bien ! voilà ce qu'elle produiſoit en
réalité à celui de tous les peuples que vos
Hiv
176 MERCURE
charlatans politiques vous propoſoient comme
le plus grand objet d'émulation &d'envie.
Dépouillez cette balance de tous les acceſſoires
chimériques. Effacez les doubles&
faux emplois , & voyez combien il faut de
ſeience &de ſageſſe pour ſacrifier peut-être
un million d'hommes & trois milliards de
richeſſes , à l'effet de procurer aux Marchandsqui
demeurent chez vous , vingt millions
environ tous les ans de bénéfices à partager
entr'eux.
CetArticle est de M. l'Abbé Baudeau.
ANNONCES LITTÉRAIRES.
OEuvres complettes d'Alexandre Pope , propoſées
par Souſcription.
DIVERS
و
IVERS Auteurs ont traduit dans notre langue
les OEuvres de Pope ; mais aucun Libraire n'a
fait imprimer en France de Collection complette
des différentes traductions de ce Poëte Philoſophe.
Nous ne connoifſons que les Editions de Hollande;.
& l'on fait combien elles ſont défectueuſes. L'accueil
favorable que le Public vient de faire à celle
de M. de Saint-Foix , a engagé la Veuve Duchefne
à lui en propoſer une complette des OEuvres de Pope ,
fur papier fin d'Angoulême , même format , mêmes
ornemens , mais avec un plus grand nombre de
Gravures , & fur- tout avec même exactitude à la faire
paroître au temps annoncé dans ce Profpectus.
On mettra à la tête de cette Édition la traduction
DE FRANCE. 177
de la vie de Pope , publiée en Anglois par M. Ruffead
, en 1769 , & plus étendue que toutes celles
qui avoient paru précédemment. Il la compoſa ſur
les papiers que lui avoit remis le célèbre Warburton ,
intime ami de notre Poëettee , & Légataire de ces
mêmes papiers . On y trouvera tout ce qu'on a pu
recueillir de certain ſur les particularités de la vie de
M. Pope , fur fon caractère , ſes amis , ſes liaiſons ;
fur les occaſions qui ont donné lieu à ſes différens
Ouvrages , ſur les ſujets qui y font traités , ſur les
perſonnes dont il parle , ou qu'il ne fait que défigner;
enfin fur les jugemers qu'ont porté de ſes
écrits les Critiques & les Admirateurs, les Ennemis
& les Défenſeurs de ce grand Poëte. Ces détails
mettront les Lecteurs en état de mieux entendre , &
d'apprécier ſes Écrits avec plus de juſteſſe. La vie
d'un homme de génie , qui a été vertueux , eſt un
des préſens les plus inſtructifs qu'on puiſſe faire à
la poftérité.
Huit volumes in - 8 ° . formeront la nouvelle Edi
tion de la Collection complette des OEuvres de Pope.
Il y aura dix-huit Figures , deſſinées & gravées par
les meilleurs Artiſtes; on en pourra voir des Deffins
chez le Libraire.
On paycra 18 liv. en ſouſcrivant, &lamême ſomme
en retirant l'Ouvrage en feuille. Ceux qui n'auront pas
ſouſcrit payeront 48 liv. fans pouvoir efpérer de di
minution. Les noms des Souſcripteurs ſeront à la
tête du premier volume. On imprimera peu d'Exemplaires
au-delà du nombre des ſouſcriptions. Il y en
aura quelques-uns en papier d'Hollande , pour lefquels
on payera 36 liv. en ſouſcrivant , & 36 liv. en
retirant l'Ouvrage.
On foufcrit à Paris chez la Veuve Ducheſne , Libraire
, rue S. Jacques , au Temple du Goût.
Journal d'Éducation , où ſera contenu le Mentor
Hv
173 MERCURE
de lajeune Nobleſſe ; Ouvrage périodique , diviſe en
deux parties , l'une pour les Inſtituteurs & les Elèves
adolefcens , fort avancés dans les études ; & l'autre à
l'uſage des Enfans qui les commencent. Ces deux
parties paroîtront enſemble tous les mois , & pourront
auſſi ſervir à l'éducation des perſonnes du ſexe.
La ſouſcription eft de 24 liv. paran pour Paris &
ia Province. On recevra tous les mois , franc de
port, par la poſte , un volume in-8 ° . diviſe en deux
parties , l'une pour les Inſtituteurs , & l'autre pour
Les Élèves.
On ſouſcrit à Paris chez le principal Auteur de
cet Ouvrage , M. le Roux , Maître ès-Arts & de
Penfion au College Royal de Boncours , montagne
Sainte -Genevieve ; & chez d'Houry , Imprimeur
Libraire de Monſeigneur le Duc d'Orléans & de
Monfeigncur le Duc de Chartres.
Réponse à la Lettre inférée dans le Journal
de Paris le 10 Juillet , &fignée le Marquis
de Villev ***
MON refpect pour le Public, le jugement que
les gens honnêtes ont porté de la Lettre imprimée
contre moi , la veille de la repréſentation des Barmécides
, tout m'oblige à renfermer ma défenſe
dans les bornes d'une modération d'autant plus néceffaire
, que ce n'eſt pas avec les mouvemens de la
colère que l'on peut repouffer des attaques ſi réfléchies
.
:
J'ai été quinze ans attaché à M, de Voltaire ,
d'abord par l'admiration que m'inſpiroient ſes ou
vrages , enſuite par la reconnoiſſance que je devois
aun grand homme qui me combloit de ſes bontés.
DE FRANCE. 179
J'ai été honoré du titre de ſon ami ; je me fuis fait
une gloire de défendre la fienne. L'on m'a vu verſer
des larmes à ſon triomphe , qui a été celui du génie ;
& ce qu'il m'eſt doux de pouvoir me dire à moimême
, c'eſt que je n'ai pas imprimé une ligne à
ſa louange, qui ne fût l'expreſſion de ma penfée.
Il n'eſt plus ! .... & fi je n'ai pas rendu à ſa mémoire
les hommages que j'aurois voulu lui rendre ,
perſonne n'en ignore les raiſons ..... Je me ſuis
tu .... J'ai oubiié l'homme qui eſt mort , pour ne
plus voir que l'homme qui ne mourra point. Je ne
l'ai plus vu que dans l'éloignement de la poſtérité ,
& comme ſi les fiècles euſſent déjà paſſe ſur ſa
tombe. J'ai même affecté , peu de jours après celui
qui a été le dernier des ſiens , d'écarter de fon nom
ces formules frivoles de politeſſe , trop au-deſſous
des hommes fupérieurs qui appartiennent à tous les
âges & à toutes les nations. J'ai dit Voltaire , comme
j'aurois dit Corneille , & j'ai remarqué avec
plaifir que cet exemple a été ſuivi. J'attendois l'occaſion
de jeter un coup d'oeil ſur les nombreux
monumens qu'a élevés fon génie. Sans doute'elle
ſe préfentera quelque jour , & c'eſt alors qu'on
verra ce que je penſe ; c'eſt lorſque le temps des
conſidérations perſonnelles eſt paſſé , lorſque les
égards & les convenances ne nous obligent plus de
rien taire , lorſqne l'aveu des imperfections ſe joint
à l'examen des beautés ; c'eſt alors que la louange
acquiert une autorité , une ſanction qu'elle n'avoit
pas ; c'eſt alors que la vérité a toute fa force , parce
qu'il eſt évident qu'elle parle ſeule , & c'eſt elle qui
conſacrera le nom de Voltaire , comme celui du
génie le plus vaſte , &de l'Écrivain le plus dramatique
qui ait exiſté.
Plein de ces pensées , & me croyant même
au-deſſus du ſoupçon dans tout ce qui conceri e ce
grand homme , j'ai dia en quelques lignes fur Bajasen
Hvj
180 MERCURE
& Zulime , à peu-près ce qu'il avoit dit lui-même.
Rien n'eſt plus indifférent que Zulime pour celui qu i
a fait Zaïre , Alzire , Brutus , Mérope , Mahomet ,
&c. Je n'y ai attaché aucune importance , parce
que lui-même n'y en attachoit aucune. Il est vrai que
le haſard a voulu que la premiere fois que j'ai eu à
parler de lui , depuis que les Lettres l'ont perdu , j'ai
fait mention d'un Ouvrage que lui-même n'eſtimoit
pas. C'étoit un défaut de convenance , un oubli qui
paroîtra peut-être excuſable dans un homme préoccupé
de tant d'objets différens & furchargé de travaux.
Mais enfin , c'étoit un tort , & fi on l'eût fimplement
relevé , j'en ſerois convenu.
Mais , qu'a-t - on fait ? La haîne a donné le
fignal & atenu ſes aſſemblées. Des hommes qui ne
pouvant apporter dans la Littérature aucun talent , y
portent les prétentions d'Amateurs , & l'eſprit des
Intriguans , des hommes intereſſés à me nuire , parce
qu'ils haïffent tout ce qui a le caractère de la franchiſe
, de la droiture & de la fermeté , des hommes
qu'on ne rencontre point dans la carrière de la
gloire , mais qui parviennent aux grâces & aux récompenfes
par des routes obliques & des ſentiers té-
Rébreux ; ces ennemis des Lettres , les plus dangereux
de tous , ſe ſont réunis , & ont dit entre eux :
25 Il a commis une imprudence ; eſſayons d'en faire
>> un crime ; il prête le flanc ; il faut y enfoncer le
>> poignard: mais chargeons-nous ſeulement de l'ai-
> guifer & de l'empoiſonner , & nous le confierons
25 àune autre main : il importe que les coups ne pa-
>> roiſſent pas venir de nous. Une inimitié connue en
>> affoibliroît trop l'effet dans le public. Choififfons-
>> un nom qui paraiffe étranger à tous les intérêts
>> littéraires ; & felon notre coutume , nous refterons
àcouvert.
On a fait choix fans doute de l'homme le plus
profond en méchanceté , le plus ſavant dans l'ar
DE - FRANCE 181
d'envenimer la calomnie. On lui a confié la rédaction
de la lettre. On vouloit y accumuler impunémenr
les imputations les plus odieuſes. On a pris des formes
détournées. On a paru ſuppoſer d'abord que
l'article n'étoit pas de moi , quoique j'euſſe déclaré
bienpoſitivement que j'étois chargé dans le Mercure
de la partie des Spectacles. L'on ne pouvoit pas imprimer
crûment que pour avoir trouvé mauvaiſe une
Pièce que l'Auteur lui-même jugeoit mauvaiſe , &
l'avoir appelé un Maître de l'Art , je devois paffer
pourun ingrat ; que je manquois à la reconnoiſſance
& à l'amitié ; que M. de Voltaire ne m'ayant rien
laiſſéparson testament , je me payois de mon legs ,
en vendant aux Journaux des remarques critiques
fur fes OEuvres. Ces accufations , en ſtyle direct ,
n'auroient pas été tolérées , mais un Auteur exercé
ànuire , a des reſſources. On ſuppoſe une Anecdote
fur Pope , tirée des lettres de Milord Chesterfield , un
entretien de ce Milord avec un jeune Poëte. Tout
paſſe à la faveurde l'Apologue. On laiſſe au Lecteur
Je mérite de l'application. On s'applauditd'une invention
fi ingénieuſe. La lettre eſt ſignée le Marquis de.
Villev*** , & au moment où elle paroît , on répand
que c'eſt un chef-d'oeuvre égal aux Provinciales.
Malheureuſement pour la comparaiſon , s'il y avoit
du courage à faire les Provinciales , il y en avoit peu
à écrire cette lettre. A l'égard des lettres initiales ,
on a nommé une perſonne qu'elles peuvent déſigner.
C'eſt M. le Marquis de Villevieille , Chevalier de
Saint- Louis , homme de condition , avec qui je ſuis
lié depuis dix ans , avec qui j'ai vécu long- temps chez
M. de Voltaire , qui m'a fait ſouvent l'honneur de
venir chez moi , & en dernier lieu celui d'y dîner ,
à qui je n'ai jamais donné le plus léger prétexte de
mécontentement. Il eſt contre toutes les vraiſemblances
morales qu'il ait compoſé une lettre qui ne
peut être que l'ouvrage d'un ennemi . J'ai eu l'hon
132 MERCURE
neur de dîner avec lui chez Madame la Marquiſe de
Villette le Mercredi 7 Juillet , deux jours avant la
publication de la lettre. Il m'entendit parler longtemps
du grand homme qui avoit été notre ami ; il
m'entendit répéter que ſa gloire me ſeroit toujours
ſacrée ; que je ferois toujours le défenſeur de ſes
chef - d'oeuvres contre ſes détracteurs , &c. &c.
Un Militaire , un homme aufſi-bien né que M. le
Marquis de Villevieille , s'il eut cru en effet que
j'euſſe manqué à la mémoire de M. de Voltaire , me
l'auroit dit fans doute avec la franchiſe qui convenoit
à ſon état , à ſes liaiſons avec moi , aux procédés
de l'honnêteté la plus commune , il ne ſe fut
point levé de table pour aller publier contre moi une
lettre ſi amère & fi injurieuſe ; & fur-tout il ne
l'eut pas imprimée la veille de la première repréſentationdes
Barmécides. Encore une fois , il n'eſt pas
vraiſemblable qu'un homme au moins indifférent à
mon égard , foit devenu en un moment mon plus
violent ennemi. C'eſt donc mal-adroitement qu'on
a choiſi des lettres initiales qui indiquent le nom
d'un ami de M. de Voltaire. Perſonne ne peut être
féduit par cet artifice. L'analyſe de la lettre démontre
qu'elle a pour objet , non de venger la gloire
deM. de Voltaire , qui n'a point éré attaquée , mais
de me diffamer dans mes écrits & dans ma perfonne.
En effet, un homme qui ne fongeroit qu'à défendre
la mémoire de ſon ami , ne daigneroit pas
copier l'Année Littéraire , & revenir pour la centième
fois à Gustave , à Timoléon. Qu'importent ces
pièces à la mémoire de M. de Voltaire ? Il ne parleroit
pas du ſtyle de Varvic. Qu'importe à Zulime
le style de Varvis ? Il ne s'attacheroit pas à nous
apprendre que Mahomet , Alzire , Mérope , font
des chef-d'oeuvres. Un homme qui défend gratuitement
une bonne cauſe, qui écrit avec le zèle de
DE FRANCE. 183
l'amitié affligée , n'a point recours à ces petites ruſes
polémiques. Il dit nettement à l'homme qu'il accuſe,
vous avez tort , & il ne ſe permet pas de ſuppoſer
des motifs bas à ce qui n'eſt qu'une inattention ,
un oubli , une inadvertance.
Je ne veux rien ôter à mes ennemis de leur joie.
Il faut les en faire jouir pleinement. Les coups qu'ils
ont portés ont été ſentis , au-delà peut-être de leur
eſpérance : tout ce que j'ai éprouvé d'outrages &
d'injuftices , n'avoit pas ébranlé un moment la fermeté
de mon ame. Les atteintes multipliées chaque
jour n'avoientpu y pénétrer. Ils ne l'ignoroient pas
& mon courage redoubloit leur fureur. Qu'ils ſe
conſolent aujourd'hui de quinze ans d'impuiſſance.
Ils en font bien vergés. Pour cette fois les bleſſures
ont été réelles & profondes , & mon coeur en a
ſaigné. J'ai fenti que la haine avoit trouvé l'endroit
où il falloit frapper.
Je n'ai donc loué M. de Voltaire , que parce que
j'eſpérois un legs dans ſon testament ! Il n'y a rien que
je n'euffe cru poffible , avant de croire qu'on pût
avancer contre moi cette imputation. Je puis dire
comme Hyppolite
Je ne venx point me peindre avectrop d'avantage
Mais ſi quelque vertu ra'eſt tombée en partage ,
Je crois , je crois fur-tout , avoir fait éclater
La haine des forfaits qu'on oſe m'imputer.
Si jamais il y eut un caractère reconnu, c'eſt celui
de ma perſévérance invincible dans tout ce que je
crois la juſtice & la vérité. Je puis ajouter :
C'eſt par-là qu'Hyppolite eſt connu dans la Grèce;
J'ai pouffé la vertu jufques à la rudeffe,
J'ai peut-être quelquefois porté trop loin cet amour
184 MERCURE
:
-de la vérité& de la juſtice dont jamais aucun intérêt
n'a pu m'écarter. J'oſe dire qu'il n'y a point de motif
qui m'engageât à écrire ce que je ne croirois pas
vrai. Eh ! fi j'avois eu plus de politique & de foupleſſe
, aurois-je tant d'ennemis à combattre ? Je les
défie tous de citer une ſeule occaſion où j'aye facrifié
la vérité à mon intérêt. Si quelque choſe prouve
que j'ai toujours été de bonne foi dans ce que j'ai
écrit ſur M. deVoltaire , c'eſt que jamais je ne l'ai
loué, que dans ce qu'il avoit de louable , caractère
qui eſt l'oppofé de celui de la flatterie. Je lui ai bien
ſouvent prodigué l'admiration , & toujours dans ce
qu'il avoit d'admirable. Jamais je n'ai dit un mot ni
des genres d'ouvrages où il avoit moins réuffi , ni
des drames foibles qui ont amuſé ſa vieilleſſe ſans
nuire à ſa renommée. J'en peux citer un exemple bien
frappant. Dans la Préface de la Tragédie de Dom
Pèdre, il s'exprime ainſi : J'aimerois mieux lefeul fuffrage
de celui qui a reſſfufcité le ſtyle de Racine dans
Mélanie que de me voir applaudi un mois defuite au
théâtre. Je ne méritois point cet éloge , j'en remerciai
l'amitié , & je ne louai point D. Rèdre.
Dans la Préface des Loix de Minos je fus déſigné
avec la bienveillance la plus honorable , & je ne
louai point les Loix de Minos. Mais lorſque je n'ai
conſidéré que ſes chef-d'oeuvres , j'ai oſé le mettre
au deſſus de Racine & de Corneille. Je le penſois , je
le penſe encore. Mon ſuffrage eſt peu de choſe ſans
doute ; mais il eſt celui de mon coeur.
Si quelquefois des expreſſions peu réfléchies ou peu
ménagées ont paru donner quelque priſe ſur moi , ( &
qui peut ſe flatter de ne jamais faillir ? ) je prie les
Lecteurs déſintéreſſés de me conſidérer un moment
dans une ſituation dont il n'y eut jamais d'exemple.
Une armée d'ennemis a les yeux ſans ceſſe ouverts
ſur chacundes mots de chacune des lignes que j'écris.
Quel homme pourroit échapper ſans ceffe à cette
DE FRANCE. 185
*
implacable inquifition ? On m'accuſe d'avoir changé
envers M. de Voltaire , parce qu'il a laiſſé entrevoir
qu'il ne me croyoitpas un très-grand Poëte. J'ignore
ce qu'il a laiſſféentrevoir. Je fais ce qu'il a laiffe voir
mille fois avec évidence , & je ſuis loin d'avoir à
m'enplaindre. Il ne m'a point appelé au partage de ſa
ucceſſion. Et pourquoi y aurois-je prétendu ? Qu'ils
font loinde connoître l'enthouſiaſmede lagloire &
des talens , ceux qui m'attribuent des intérêts ſi laches
! Le feul héritage dont je pouvois être ambitieux
, c'étoit de recueillir quelque étincelle de ſon
génie ; & ſi la nature me l'a refuſé , il m'a été donné
dumoins de ſentir plus qu'un autre tout ce que valoit
cegrand homme. Qu'on revoie le tableau quer
j'ai fait de ſon triomphe , & ceux qui ont un coeur
fentirontque le mienſeul avoit dirigé ma plume. Ils
fentiront que cette manière de louer ne ſe paye pas
avec de l'argent , & n'eſt pas inſpirée par un ſenti-3
ment vil. Je n'ai jamais rien dû ni voulu devoir qu'à
montravail qui m'a foutenu juſqu'ici dans la noble
indépendance où j'ai vécu & où je veux vivre. Je
n'ai pas même deſiré que M. de Voltaire me laiſſat
rien. Ses bienfaits m'euſſent été chers ; mais ma voix
auroit paru moins libre. Apeine ſorti de l'enfance ,
ſes ennemis ont été les miens. Ils le ſont encore. Ce
ſeroit une fatalité bien étrange que ſes amis ſe tournafſfent
auſſi contre moi. On l'a eſpéré ſans doute ,
mais le preſtige n'a pu être que paſſager , & les excès
où ſe porte la haine ſont faits pour ramener vers
moi ceux mêmeque la prévention auroit pu d'abord
entraîner.
186 MERCURE
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
ON
N a donné deux repréſentations de la
Serva Padrona du célèbre Pergolèze , précédée
de Vertumne , Acte des Élémens , &
fuivie du Ballet des Petits Riens , de M.
Noverre. L'Opéra - Comique Italien a eu
beaucoup moins de fuccès que n'en avoit eu
laParodie Françoiſe , fi connue depuis longtempsparmi
nous. Outre que cette Parodie ,
très-bien faite , devoit être généralement
plus agréable que l'original étranger que peu
de perſonnes entendent , la Serva Padrona
n'a pas été bien exécutée. Le rôle de Pandolfe
étoit joué par le Signor Focchetti, dont
le public n'a paru goûter ni le jeu , ni la
voix. Dans celui de Zerbine , la Signora
Baglioni a été juſtement applaudie.
L'Acte de Vertumne , dont la muſique a
vieilli , eſt un des meilleurs du Ballet des
Élémens,qui a fait long-temps une ſi grande
fortune fur notre Théâtre lyrique. Cet Opéra
&celui de Callirhoe font les meilleurs ouvrages
de Roy , & ont fait ſa réputation.
On a oublié deux volumes de Poésies mêlées
qui ne font pas liſibles, mais on a retenu ce
début magnifique des Élémens :
DE FRANCE. 187
Les temps ſont arrivés ; ceſſez triſte chaos.
Paroiſſez élémens : Dieux , allez leur preſcrire
Le mouvement & le repos :
Tenez-les renfermés chacun dans ſon empire.
Coulez , ondes , coulez ; volez , rapides feux.
Voile azuré des airs , embrâſez la Nature.
Terre, enfante des fruits ,couvre-toi de verdure,
: Naiſſez mortels pour obéir aux Dieux.
Le dialogue de la ſcène entre Pomone&
Vertumnedéguifć, eft ingénieux & agréable,
& l'on a toujours applaudi ce morceau , le
ſeul peut-être dans lequel l'Auteur , en général
un peu ſec , ſe ſoit rapproché de la
molleſſe de Quinaut.
Voyez dans ces vergers la ſource qui ſerpente :
Elle embraffe cent fois ces jeunes arbriſſeaux.
Unie avec l'ormeau , cette vigne abondante
S'élève & croît fur ſes rameaux ;
Cette autre, ſans appui , demeure languiſſante.
Ces palmiers amoureux s'uniſſent en berceaux.
C'eſt le plaifir d'aimer que le roſſignol chante.
Ces ondes & ces bois , ces fruits& ces oiſeaux ,
Tout vous eſt de l'Amour une leçon vivante.
:
:
3
2
On a voulu remettre , il y a quelques
années , l'Opéra de Callirhoé, dont ledénouement
est très- théâtral , & qui , ainſi que
Dardanus & Castor , eſt du petit nombre
des bons Opéras compoſés depuis Quinaut.
188 MERCURE
Il fallut le retirer ſur le champ, parce que
la muſique n'en étoit plus ſupportable ;
mais il feroit à ſouhaiter qu'aujourd'hui
quelqu'un de nos bons Muſiciens voulût
travailler fur cet Ouvrage.
Jeudi 9 , on a donné la première repréſentation
d'un Opéra bouffon de Paëfiello ,
intitulé le Due Contèſe , ou les deux Comreſſes.
Nous donnerons dans le numéro prochain
une idée de la Pièce. Il fuffira de dire
anjourd'hui que jamais on n'a mis une
plus riche broderie ſur un plus mauvais cannevas.
La muſique a eu un ſuccès général.-
Elle eſt pleine d'eſprit , de mouvement ,
de grâces & de variété. Le chant du Signor
Caribaldi& de la Signora Chiavaci n'a pas
moins réufſi que la muſique. Le premier
fur-tout a reçu du public les témoignages
les plus flatteurs du plaiſir qu'il lui faifoit.
Ce qu'on a le plus admiré , c'eſt l'arietre du
premier Acte : Ah! Se iofoſſi come Orpheo;
le monologue du ſecond Acte , Madama ,
&c.; le duo ſi comique & fi gai , Era la
miaſpoſa , & le quatuor du dénouement ,
où la muſique eſt ſans ceſſe en action. Cette
Pièce a été ſuivie du Ballet d'Annette &
Lubin , Pantomime charmante , qui fait
autant d'honneur aux talens de Mademoifelle
Guimard & de M. d'Auberval , qu'à
ceux de M. Noverre.
DE FRANCE. 189
COMÉDIE FRANÇOISE.
On a remis , à l'aide de la Partie de Chaſſe
de Henri IV, le Malheureux Imaginaire ,
réduit en trois Actes; mais il eſt plus aiſé
d'abréger une Pièce que de la corriger. Il
faut , en trois Actes comme en cinq , de
l'action , des caractères & de la vraiſemblance.
Peut- être d'ailleurs le ſujet du Malheureux
Imaginaire n'étoit- il pas heureuſement
choiſi. Quoi qu'il en ſoit , après trois
repréſentations qui ont été peu accueillies ,
il a fallu retirer cetre Pièce.
On ne peut donner trop d'éloges à la
manière dont les Acteurs ont joué la Partie
de Chaſſe de Henri IV. M. Préville ſur tout ,
qui avoit fait tant de plaiſir dans le rôle de
Michau , lors de la nouveauté , a paru tout
neuf dans ce même rôle , tant il a ajouté
encore à la vérité & au naturel de fon jeu.
C'eſt ce progrès dans la perfection même ,
qui caractériſe les grands Acteurs , toujours
occupés à découvrir de nouveaux moyens
deplaire dans un Art qui offre toujours de
nouvelles difficultés .
La Tragédie des Barmécides a été jouée
pour la première fois le Samedi 11. Je
ſens qu'il eſt également embarraſſant d'être
l'Apologiſte de ſes fautes , & l'Hiſtorien de
ſes ſuccès. Je ſaurai m'abſtenir du premier;
190 MERCURE
ヤ
mais mon devoir de Journaliſte m'oblige
au ſecond . Je ne crains pas d'être démenti ,
quand je dirai qu'une cabale violente &
nombreuſe a fait tous les efforts poffibles
pour étouffer la Pièce. Cependant toute la
mauvaiſe volonté s'eſt réduite à faire grand
bruit ſur quelques vers , & n'a pas entamé
l'Ouvrage. Le premier Acte tout entier ,
la Scène entre le Calife & le Viſir au ſecond ,
celle de Barmécide avec ſon fils au troiſième,
la reconnoiffance de l'un & de l'autre au
quatrième , quoique enfuite la Scène ait
paru trop longue & ait été troublée , ont
reçu de très grands applaudiſſemens. Jufques-
là cependant l'effet de la Pièce a été
combattu par un Parti qui ſaiſiſſoit tous les
prétextes pour nuire , les défauts de mémoire
, les défauts d'exécution dans les entrées
ou les ſorties , ſi difficiles à éviter à une
première repréſentation. Mais au cinquième
Acte la cabale n'a pas même été entendue.
Le ſuccès en a été complet. La reconnoifſance
que je dois aux Acteurs qui ont joué
cet Acte ſupérieurement devant un Public
juſques-là ſi tumultueux ; celle que je dois
au Public même dont les acclamations ont
étouffé les cris de la haine ; la néceſſité
où je ſuis de dire la vérité parmi tant
d'ennemis intéreſſés & accoutumés à la
nier ou à l'affoiblir ; tout me fait un devoir
de nepoint diffimuler l'effet de ce cinquième
DE FRANCE. 191
Acte, qui a été auffi grand qu'un Auteur
puiffe le ſouhaiter. Ceux qui ſeroient tentés
de me reprocher de parler ainſi de moimême
, doivent ſonger que je parle à la
haine & à l'envie. Le temps qui preſſe
m'oblige de réſerver l'examen de la Pièce
pour le Mercure prochain.
L
COMÉDIE ITALIENNE,
E grand ſuccès du Jugement de Midas ,
ne doit pas être ſeulement attribué au mérite
de l'Ouvrage ; il y auroit de l'injuſtice
à ne pas y faire entrer pour quelque choſe
le jeu des Acteurs , ſi important pour le
fort des Pièces. C'eſt M. Clerval qui joue
le rôle d'Apollon ; M. Nainville , celui de
Palémon ; M. Trial , celui de Pan ; M.
Narbonne , celui de Marſyas ; M. Roſière ,
celui du Bailli. Nous ne diſons rien de ceux
dont la réputation eſt ſuffisamment établie
par le temps & le ſuccès. Mais on doit
rendre juſtice aux progrès ſenſibles de M.
Roſière , qui a réuni tous les fuffrages dans
le rôle du Bailli. A l'égard de Madame du
Gazon , ſes talens ſupérieurs , qui ſe ſont
fait connoître dans la Colonie , & qui ont
tant contribué au ſuccès de cette Pièce , font
de jour en jour plus vivement ſentis par le
public , que charment la fineſſe piquante de
192 MERCURE DE FRANCE.
fon jeu, ſa grâce , ſa gaieté , l'agrément &
la netteté de ſon chant. Elle joue le rôle de
Cloé dans le Jugement de Midas , & Madame
Billioni celui de Life.
ECLIPSE
ARTS.
GRAVURES.
CLIPSE de Soleil du 24 Juin 1778, dédiée à M.
Meſſier , Aſtronome de la Marine de France , de
l'Académie Royale des Sciences de Paris , des Académies
de Londres, Berlin, Stockholm , Pétersbourg ,
Bologne , Bruxelles , &c. A Paris , chez Godefroy ,
rue des Francs-Bourgeois , Porte S. Michel , vis-àvis
la rue de Vaugirard. Prix I liv.
Eclipse de Lune du 4 Décembre 1778 , dédiée
auſſi à M. Meſſier , par le même Auteur , à la même
adreſſe , même prix.
Joannes-Baptista Rouſſeau , natus anno 1670.
J.B. Rouſſeau , né en 1670 ; peint par Aved , gravé
par Daullé , avec cette deviſe: Certior in noftro car
mine vultus erit. Mart. Cette deviſe a beaucoup de
rapport avec cette ſtrophe de Rouſſeau , qui ſemble
en être la paraphrafe.
Le pinceau de Zeuxis , rival de la nature ,
A ſouvent de ſes traits ébauché la figure ;
Mais du ſage lecteur les équitables yeux ,
Libres de préjugé , de colère & d'envie ,
"Jugeront que ſes vers , vrai tableau de ſa vie ,
Le peignent encor mieux.
Ce portrait d'ailleurs eſt très-beau.. Il ſe vend chez
Ifabey , rue de Gevres. Prix , 6 liv
JOURNAL
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
1
TURQUIE.
De CONSTANTINOPLE, le 15 Mai.
:
ON a été fort allarmé ici pendant quelque tems
pour la vie du Capitan-Bacha , dont l'existence eſt
en général regardée comme très-importante dans les
circonstances préſentes. On a craint qu'il ne fut la
victime de la peſte qui étend tous lesjours ſes ravages
, & qui a pénétré dans le Serrail où elle a
emporté les deux tiers des Officiers de bouche de S.
H.; mais heureuſement ce n'étoit point la contagion
qui avoit attaqué le grand Amiral ; il éprou
voit ſeulement les douleurs d'une violente ſciatique
dont il eſt actuellement délivré. Cet Officier
parfaitement rétabli , eſt parti de ce port le 7 de
ce mois, à la tête de ſa flotte , forte de 28 vaiſeaux
de ligue , 3 galères & 24 galiotes. On dit qu'il ſe
rend dans la mer Noire , & qu'il a ure commiſſion
ſecrette pour s'aboucher avec le Général Ruſſe qui
commande dans la Crimée , pour y conclure , s'il
eſt poſſible , une paix ſolide & durable. On aſſure
même que le Général qu'il doit y trouver , eſt le
Prince de Repnin , ou le Comte de Romanzow que
l'Impératrice de Ruſſie y a envoyé pour mettre la
dernière main à ce grand ouvrage. Quelques perſonnes
qui font attention aux forces que le Capitan
- Bacha conduit avec lui , penſent qu'elles re
ſeroient pas ſi conſidérables s'il n'avoit pour objet
15 Juillet 1778 .
I
( 194 )
quede traiter de la paix , & craignent que cette malheureuſe
Province ne ſoit inceſſamment le théâtre
delaguerre.
>> Nous avions reçu , écrit-on de Larnaca , l'ordre
de fournir dans cette Province quinze mille quintaux
de biſcuit. Le défaut de grains dont nous manquons
depuis long-tems , nous ayant rendu certe fourniture
impoſſible , nous avons offert à la place une ſomme
d'argent que la Porte a bien voulu accepter. Nos
Evêques , en qualité de repréſentans du peuple , viennent
d'être mandés à Nicoſſe où ils vont travailler
avec le Gouverneur à la répartition de la taxe néceffaire
pour lever cette ſomme ".
RUSSI E.
De PÉTERSBOURG , le premier Juin.
L'IMPERATRICE par un ordre adreſſé au Sénat dirigeant
, vient de continuer la permiffion accordée
depuis le 15 Octobre 1764 , d'exporter la troiſième
partie des grains qu'on ameneroit dans cette Capitale.
Les droits de fortie qu'ils payeront feront de
6 copeics par meſure de ſeigle , & 9 par meſure de
froment. Cette permiffion , dont le but eſt d'encourager
l'agriculture , a donné lieu à des commif
ſions conſidérables venues de l'étranger pour acheter
nos grains.
Les régimens de la diviſion d'Ingrie & de celle
de Livonie qui ont reçu ordre de marcher vers les
frontières de Turquie , ſont au nombre de cinq ;
ils feront remplacés par un pareil nombre qui reviendront
de la Crimée pour ſe remettre de leurs
fatigues.
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 15 Juin.
Lesgrandes manoeuvres des troupes campées aux
environs de cette Capitale ont été retardées ; elles
doivent commencer le 20 & finir le 23 : le 24 elles
ſe repoſeront , & le 25 elles rentreront dans leurs
garniſons reſpectives. Le Duc Ferdinand de Brunfwick
paſſera , dit-on , ici tout l'été.
Il eſt beaucoup queſtion d'un changement dans
P'Adminiſtration des Finances de ce Royaume ; on
aſſure , qu'à compter du ser Janvier de l'année prochaine
, elles feront régies pour le compte du Roi :
il y a long- tems que le peuple fait des voeux pour
l'abolition des fermes .
Selondes lettres de Bergen , le Commandeur J. J.
Liſt , dontle vaiſſeau a fait eau , y est arrivé en ſix
jours du détroit de Davis. Il avoit à bord J. H.
Groot de Saardam , & A. Janſen , M. Janſen & P. Andreſſen
de Hambourg avec 49 hommes de l'équipage
des vaiſſeaux qui échouèrent l'année dernière en
Groenland. Il a rapporté que des fix bâtimens de
Hambourg& des quatre de Hollande qui firent naufrage
dans la même année ſous Spitzberg , les Commandeurs
H. Peters , C. Caſtrins , J. H. Brodrey &
V. Janſen , ont péri avec 300 hommes d'équipage ,
&que les Commandeurs H. M. Jaſpers & G. D.
Katt ſe trouvèrent dans la colonie de Julie Hoop .
SUÈDE.
De SтоскHOLM , le 16 Juin.
Les troupes campées à Ladugaard ſont rentrées
hier , après avoir fini leurs manoeuvres ; quelques
jours avant leur ſéparation S. M. tint un conſeil dans
la tente , à l'iſſue duquel elle expédia un courier
12
( 196 )
à Pétersbourg. Peu de tems après ſon départ , il en
arriva un du Roi de Prufle , chargé de dépêches pour
la Reine-Douairière. S. M. , après la ſéparation des
troupes , partit ſans ſuite comme à ſon ordinaire. On
dit qu'elle a été paſſer en revue les régimens répartis
dans la Scanie , & on croit qu'elle pourroit avoir pris
ce tems pour faire un tour à Copenhague , & voir.
le camp aſſemblé auprès de cette Capitale.
Les lettres de Suderkioping annoncent un évènement
très - fingulier. >> Près de Stegeborg , non loin
de Gropwiken , eſt un terrein qu'on appelle Fyr-Udden,
long de 22 braffes & large de 10 , ſur lequel
on portoit depuis plus de 30 ans tout le fer qu'on tiroit
de la mine d'Oanstorper , pour le charger enſuite ſur
les bâtimens qui venoient le chercher. Le 10 Avril ,
vers midi , ce terrein s'eſt tout-à- coup ſéparé de la
terre ferme , & s'eſt enfoncé dans la mer avec 5500
ſchipfonds de minéral de fer , ſans que l'on en air
pu rien fauver. Cette maſſe s'eſt écroulée à pluſieurs
toiſes au-deſſous des eaux.
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 18 Juin.
La mort du Prince Primat annoncée dans plufieurs
papiers publics , ne s'eſt point confirmée ; une
maladie dangereuſe a réellement fait craindre pour
ſes jours ; mais il eſt actuellement en pleine convalefcence.
Parmi les fauſſes nouvelles qu'on débite fréquemment
dans cette Capitale , & que les papiers étrangers
ne manquent pas de publier , il y en a de fingulières.
On diſoit que M. de Boſcamp à fon retour de Conſtantinople
avoit été arrêté par le Bacha de Choczim
, & que Numan-Bey , qui a réſidé ici en qualité
deMinistre de la Porte , avoit été étranglé par ordre
de S. H. en retournant à Conftantinople. Il eſt cer-
1
( 197 )
tain queNuman-Bey continue paiſiblement fa route ,
& que M. de Boſcampeft arrivé à Kaminieck cù il a
été obligé de s'arrêter pendant quelques jours ; on
l'attend ici vers la fin de ce mois.
Le Prince George de Radziwill , marié à la Prin
ceffe de la Tour - Taxis , ſe propoſe de ſe rendre
à Pétersbourg pour remercier l'Impératrice de laprotection
qu'elle lui a accordée , ainſi qu'à fon frere le
Palatin deWilna , pour les remettre dans les bonnes
graces du Roi.
ALLEMAGNE,
De VIENNE , le 20 Juin.
LE 17 de ce mois l'Impératrice- Reine ſe rendit à
l'Egliſe des Auguſtins - Déchauffés pour y affifter
à l'Office qui s'y célèbre annuellement en actions de
graces de la victoire de Planian , remportée par le
Maréchal Comte Léopold de Daun le 18 Juin 1757 ,
&dont la fuite fut la levée du ſiége de Prague,
Des lettres particulières de Bohême nous apprennent
que le Duc Albert de Saxe a été malade pendant
quelques jours ; mais qu'il eſt à préſent parfaitement
rétabli. Selon les mêmes lettres , l'Empereur
& le Roi de Prufſe ne ſont point encore d'accord ,
&on regarde toujours la guerre comme inévitable.
Les préparatifs , lents à la vérité , que le Baron de
Riedefel fait actuellement pour ſon départ, ne laiſſent
plus guère d'eſpérance , à moins qu'il n'arrive des
ordres qui les lui faffent interrompre. Le Baron de
Lehrbach , à fon retour de Munich , a été déclaré
Conſeiller intime actuel de LL. MM. II . ; il a été
préſenté en cette qualité à l'Impératrice-Reine.
M. Jacquin , Profeſſeur de Botanique , vient d'acheter
par ordre de S. M. I. la riche Bibliothèque de
feu M. de Haller ; elle a coûté 2000 louis ; c'eſt
unedes plus précicuſes &des plus complettes qui exif
13
( 198 )
tent : on la tranſportera à Milan , où l'on ſe propoſe
de l'augmenter.
De HAMBOURG , le 25 Juin. 1
Le fléau de la guerre menace toujours l'Allemagne;
les eſpérances que donnoient les négociations
entrepriſes pour l'écarter s'affoibliſſent de jour en
jour ; on comptoit ſur la médiation de l'Impératrice
de Ruffie : on aſſure aujourd'hui qu'elle a vainement
employé ſes bons offices. Les propofitions qu'elle
avoit faites étoient , dit - on , celles - ci : La Cour Impériale
devoit évacuer tout ce qu'elle avoit fait occuper
en Bavière , & le rendre à la Maiſon Palatine ,
qui de ſon côté lui auroit cédé toute la partie du
Haut-Palatinat , qui confine à la Bohême & à l'Autriche.
On auroit procédé auffi-tôt au choix d'un
Roi des Romains , & l'on auroit élu l'Archiduc
Léopold ; la Maiſon d'Autriche , au moyen de cet
arrangement , ſe feroit obligée de dédommager celle
de Saxe , non - feulement par rapport à fcs prézentions
ſur les biens allodiaux ; mais encore à celle
des 13 millions qui lui font dûs anciennement &
qu'elle réclame : elle devoit enfin céder au Roi de
Pruſſe la partie de la Siléſie qu'elle poſsède encore.
On prétend , qu'après quelques difficultés , le Roi de
Pruſſe avoit accédé à ces propoſitions ; mais l'Empereur
les a rejettées ; la négociation a été interrompue;
les préparatifs de guerre ſe ſont faits avec plus
d'activité , & la Cour de Berlin a demandé à celle
de Ruffie le ſecours de 60,000 hommes , ſtipulé
par le dernier Traité d'alliance entre les deux Puiffances.
On a recommencé dans les Etats héréditaires de
la Maiſon d'Autriche à faire des dénombremens &
àinfcrire les hommes & les chevaux'; ces nouvelles
levées ſont déja faites , & on les porte les uns à
40,000 hommes , les autres à 60,000 ; laHongrie
:
( 199 )
a encore fourni 8,000 recrues , & un nouveau corps
de 10,000 Croates a reçu ordre de ſe tenir prêtà
marcher au premier avis .
Les troupes tant actuellement ſur pied & prêtes
à combattre en Allemagne , que celles qui peuvent
l'être en très-peu de tems , montent , ſelon certains
calculateurs , à près de 600 mille hommes. On peut
juger des dépenſes qu'ekes doivent exiger , de l'étendue
de l'embraſement ſi la guerre s'allume , & de
laquantité de ſang qui pourra ſe verſer. Sans diſcuter
l'exactitude de ce calcul , on convient que depuis
long-tems on n'a vu dans cette partie de l'Europe
des préparatifs auſſi grands & auſſi formidables
; &quand il s'agiroit de diſputer l'Empire même
d'Allemagne on ne pourroit employer plus de
monde & mettre en oeuvre plus de moyens . Ces
grandes armées ſont cependant encore dans l'inaction
; leurs chefs en profitent pour ſe préparer d'avance
des points d'appui pour l'ouverture de la campagne.
On a achevé en Saxe les ouvrages entrepris
pour améliorer les fortifications de la Capitale , &
on travaille à réparer celles des poſtes les plus importans
, tels que Doberitz , Neudorfel , &c. Le
Roi de Pruſſe de ſon côté a fait faire des travaux immenſes
à Silberberg & à Schweidnitz. L'attention de
l'Empereur s'eſt principalement fixée ſur Olmutz &
furEgra : la première de ces places qui eſt le centre
de communication entre la Bohême , la Moravic
& la Siléſie , a été paliſſadée , pourvue de faſcines
& d'une artillerie nombreuſe , & on en a augmenté
la garniſon de 4 bataillons. Egra qui eſt , pour
aing dire , la clef de la Bohême du côté du Haut-
Palatinat & du Voigtland , n'a pas été négligée.
L'Empereur a tranſporté ſon quartier général de
Brandeis à Hilſchitz : le corps ſous les ordres du
Prince de Lichtenſtein , qui étoit de 12 mille hommes
, fera porté à 30,000 , & les Généraux Schakmin
& Siekowitz commanderont chacun un corps
14
( 200 )
ſéparé , le premier dans la Baviere , & le ſecond en
Moravie.
Selon des lettres de l'armée Pruffienne , le Lieutenant-
Général Wunſch a été détaché avec un corps
de 20,000 hommes pour aller établir un camp dans
les environs de Glatz : les habitans de cette ville ont
reçu ordre de préparer du vieux linge pour les hopitaux
de l'armée du Prince Henri. On a déja diftribué
des cartouches toutes chargées au corps de
troupes aux ordres du Général Mollendorff , rafſemblé
aux environs de Cotbus , & à celui qui ſe
trouve près de Halle. Ces corps ſont ſi bien dittribués
, & fi bien préparés à tout évènement , qu'il ne
leur faut pas plus d'une heure pour ſe mettre en
état de combattre ou de marcher vers les lieux où
on pourra les envoyer. Toutes ces diſpoſitions ſemblent
annoncer que l'orage eſt ſur le point d'éclater.
S'il faut en croire quelques avis de la Saxe en
date du 19 de ce mois , il y a déja eu quelques hoftilités.
» Les Croates , dit- on , tentèrent la nuit du
s Juin de ſurprendre un parti avancé de nos troupes;
mais ils ont été ſi bien reçus qu'ils ont été forcés
de ſe retirer en Bohême pourſuivis par les nôtres
l'eſpace de 2 milles. On a fait priſonniers plufieurs
Impériaux qu'on a conduits à Dreſde : nous
avons eu quelques morts , parmi leſquels on compte
M. de Hopfgarten , Capitaine de Grenadiers & Chambellan
de l'Electeur ". Selon d'autres avis , il n'y a
point eu de combat ; les Autrichiens poursuivant
quelques déſerteurs , arrivèrent ſur la frontière , &
ſe retirèrent auffi-tôt qu'ils virent que les transfuges
P'avoient paffée. Juſqu'à préſent il paroît que l'on
aobſervé religieuſement la convention conclue entre
les Cours de Vienne & de Berlin , ſuivant laquelle
on reſtitue exactement de part & d'autre les chevaux
& les armes des déſerteurs ; on ne garde que les
hommes.
Ondit qu'il y a ſurles frontières de l'Alface douze
( 201
millions de livres deſtinées à la Cour Impériale , qui
a reçu récemment de Hongrie 22 tonneaux d'efpeces
monnoyées. On dit auſſi que le Duc Albert de
Saxe-Teſchen doit ſuccéder au Prince Charles de
Lorraine dans le Gouvernement des Pays-Bas , s'il
vient à vaquer , & que l'Archiduc Maximilien remplacera
le Duc de Saxe-Teſchen en Hongrie.
Le Roi d'Angleterre , en ſa qualité d'Electeur
de Hanovre , a donné ſon avis à la Diète ſur l'affairede
la ſucceſſion de Baviere : il déſapprouve la
convention du 3 Janvier entre l'Empereur & l'Electeur
Palatin. On affure auſſi que ce Prince a ordonné
de très-grands préparatifs de guerre dans l'Electorat
deHanovre , & on prétend que ces préparatifs ne
font pas pour le ſervice de l'Angleterre : cela étonne
d'autant plus que l'on fait combien cette Puiſſance en
a beſoin. Son eſpérance eſt peut-être d'engager la
France à prendre part aux démêlés de l'Allemagne ;
mais on ne fait juſqu'où elle est fondée. La France
paroît décidée à ne point s'engager dans cette guerre :
elle s'occupe , à ce qu'on affure , de la paix des Rufſes
&des Turcs. On fait que les premiers qui ont
recherché fa médiation , ne ſuivront pas d'autre parti
que celui du Roi de Prufſe ; & on doute que la
France , qui en eſt inſtruite , travaille à les débarrafſer
d'un ennemi pour les mettre en état de faire
de plus grands efforts en faveur d'une Puiſſance
contre laquelle l'Angleterre ſuppoſe qu'elle ſe joindroit
à l'Autriche.
De RATISBONNE , le 26 Juin.
Le bruit s'étoit répandu , que le 22 de ce mois
M. de Schwartzenau , Miniſtre de Brandebourg à
la Diète de l'Empire , y feroit la déclaration fuivante
; " que le Roi ſon maître après avoir tenté
toutes les voies de conciliation pour porter l'Empereur
à évacuer la Bavière , & n'y ayant pas réuſſi ,
I5
( 202 )
fe voyoit dans la néceſſité de faire agir les forces
qu'il a en main pour la fürété de la conſtitution
Germanique «. Cette déclaration n'a point été faite ;
mais on croit qu'elle n'eſt que retardée , & qu'elle
aura lieu le 6 Juillet prochain , jour auquel on dit
que lePrince Henri de Pruffe partira de Berlin pour
ſe mettre à la tête de ſon armée. Ce qui le fait préfumer
, c'eſt qu'il n'a point paru à l'aſſemblée de la
Diète depuis le is de ce mois , qu'elle a repris ſes
féances ; les Miniſtres de Saxe & de Brunswick ,
s'en font auffi abſentés .
>> Le Camp aſſemblé auprès de cette Capitale,
écrit-on de Copenhague a attiré une foule prodigieuſe
de curieux ; on y a remarqué le 22 & le 23
un étranger de la plus grande diſtinction , qu'on
croit avoir reconnu malgré ſon incognito , pour le
Roi de Suède ; ce qui le confirme , c'eſt que fon
Miniſtre en cette Cour , étoit parti la ſemaine précédente
pour Chriſtianſtadt , d'où il eſt revenu le
22 au Camp, avec cet étranger , que les reſpects
qu'il lui rendoit , ont peut- être décelé. Le Roi de
Danemarck après les manoeuvres , l'invita à venir
dîner avec lui à Friderichsberg.
On lit dans laGazette de Brunswick , qu'on vient
de brûler à Straubing le dernier Exemplaire d'un
livre , ayant pour titre: Testament politique du
Duc Charles de Lorraine & de Bar , pour l'inftruction
du Roi Jofeph , & de ſes ſucceſſeurs à
l'Empire , avec un recueil des maximes de ta maifon
d'Autriche; il a été en même-tems expreffément
défendu de le lire.
ITALIE.
De ROME , le 15 Juin.
S. S. a été légèrement indifpoſée ces jours dermiers
; mais àpréſent elle eſt rétablie. Le Cardinal
Cornaro remit le 6 de ce mois , le bâton de Com
( 203 )
mandement de la charge de Gouverneur de cette
Capitale , entre les mains du Pape , qui le donna
auſſi-tôt à M. Spinelli , qui préta ferment , & entra
en fonctions le même jour.
On travaille ici avec beaucoup d'activité aux préparatifs
néceſſaires pour la préſentation de la Haquenée
, qui doit avoir lieu le 28 de ce mois .
On dit que le Secrétaire du bon Gouvernement ,
aeu l'indifcrétion de ſe plaindre à S. S. de n'avoir
pas été avancé au gré de fon ambition , & qu'en
punition de ſa plainte , injuſte ou du moins indifcrette,
il a été dépouillé de ſa place , & exilé de
Rome.
On mande de Pavie, que M. Moſcati , Profeſſeur
en cette Ville , a entrepris de prouver par des raifonnemens
anatomiques , qu toutes les maladies
auxquelles l'homme eſt ſujet , viennent de ce qu'il
ne marche pas à quatre pattes , & qu'il ſe tient ſur
ſes deux jambes ; cette Doctrine fingulière a fait
aſſez de bruit pour obliger l'Auteur de prendre la
fuite, On auroit pu ne pas févir contr'elle , &
permettre à l'Auteur de marcher comme il voudroit
; il n'eſt pas à craindre qu'elle faſſe fortune.
Les lettres de Veniſe portent que le Comte de
Carburi , Profeſſeur de Chymie à Padoue , a fait une
découverte bien précieuſe; c'eſt celle d'un papier
qui , au moyende ſes préparatifs , ne peut brûler ni
prendre feu; le Sénat pour le récompenſer , a fait
frapper une médaille en fon honneur. Il ſeroit à
défirer que ce ſecret fût répandu & praticable , pour
raffurer les Sociétés contre les funeſtes accidens du
feu qui jettent quelquefois l'état & la fortune des
particuliers dans le plus grand déſordre.
De LIVOURNE , le 20 Juin.
La peine de l'exil prononcée contre certainscoupables
, les renvoyoit chez l'étranger ; par une nou
16
( 204 )
velle loi de S. A. R. tous les exilés étrangers , &
nationaux feront à l'avenir envoyés & gardés dans
la Province inférieure de l'Etat de Sienne , où ils
trouveront un aſyle fûr , & des moyens de travail .
Cette loi pour purger la ſociété des membres qui
la troublent , eſt ſans doute plus utile que le régime
des priſons employé encore dans de grands Etats ;
où il y a cependant des terres en friche.
>> Le pere Minafſſi , célèbre Naturalifte , écrit-on
de Naples , s'eft rendu en Sicile par ordre de la
Cour , pour y continuer ſes recherches & fes découvertes
. Les troubles élevés à Syracuſe , au ſujet
de l'annone , ne ſont pas entiérement appaiſés ; il
y a eu quelques Payſans & quelques Soldats tués
dans une émeute. On dit qu'à Palerme il y a de
la fermentation parmi le peuple , & que le Vice-
Roide Sicile doit venir ici pour prendre des mefures
relatives à ces troubles , qu'une populace
aveugle entretient ſeulement par haîne pour quelques
membres de l'Adminiſtration « .
Selon les mêmes lettres , le Roi ayant reconnu
qu'il s'étoit gliſſé des abus dans l'adminiſtration des
biens des ex-Jéſuites , a aboli la Junte d'éducation ,
& a conféré cette adminiſtration à la Chambre
Royale ; de forte que les biens des ci-devant Jéfuites
, ſeront à l'avenir regardés comme fiſcaux .
Onapprend de Corſe , qu'il y a encore quelques
factieux qui ont cherché à y exciter des émeures.
On en eſt venu aux mains dans la Ville d'Accia ,
pour l'élection des Officiers municipaux. Les chefs
ont été arrêtés , & on en a puni quelques-uns par
des amendes & par des peines corporelles , telles
que la marque & les galères .
On mande de Gênes , que la levée des Mariniers
qui ſe faitdans les Etats de cette République pour
le ſervice de la France , a beaucoup de ſuccès . Les
gratifications qu'accordent les Commiſſaires François
, attirent beaucoup de volontaires .
( 205 )
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 30 Juin .
Les hoftilités auxquelles on s'attendoit depuis le
départ de nos flottes , ont enfin commencé ; cette
nouvelle a fait d'abord beaucoup de bruit , & a été
annoncée de différentes manières ; la leçon de la
Cour n'a paru que le 27 de ce mois , qu'elle a publié
une lettre de l'Amiral Keppel en date du 18 ,
l'extrait d'une ſeconde ,& copie d'une troisième , en
datedu 20. Par la première , l'Amiral donne avis
que le 17 , un peu avant midi , la flotte étant formée
en lignedebataille , on apperçut deux vaiſſeaux qui
paroiſſoient deſtinés à la reconnoître , & qui étoient
accompagnés de deux pataches. Il fit auſli-tôt à la
flotte entière le fignal de donner la chaffe , & entre
4& 5 heures , le Milford ſe trouva bord à bord de
la frégate Françoiſe la Licorne ; l'Amiral fit donner
le fignal de lui amener le vaiſſeau chaſſé ; mais l'Officier
François , ſuivant la lettre , réſiſta à toutes les
inftances polies du Commandant du Milford ; l'Hес-
tor s'étant approché , tira un coup de canon chargé
àballe , & la frégate porta à fon bord & le ſuivit
à la flotte. L'Amiral rapporte que le lendemain il
ordonna à Sir Charles Douglas de conduire la
frégate ſous la poupe de la Victoire en le chargeant
de faire toutes les civilités poſſibles au Capitaine
François , qui au lieu d'obéir , parut prendre
une direction toute oppoſée. L'un des deux vaifſeaux
qui l'accompagnoient , tira alors ſur lui un
coup de canon , auquel le François répondit par une
bordée entière , & une décharge de toute ſa moufqueterie
ſur l'Amérique qui reçut pluſieurs boulets ,
&eut 4 hommes bleſlés. La lettre ajoute que l'humanité
& la prudence du Lord Longford l'emportèrent
ſur ſon reffentiment ; il ne fit pas feu ſur la
frégate qui amena , & que l'Amiral a cru pouvoir
envoyer à Plymouth fans manquer à ſon devoir.
(206 )
Dans ſa lettre du 20 , l'Amiral rend compte du
combat entre l'Arethuse & la Belle-Poule ; on n'a
donné que l'extrait de ſa relation ; nous le copierons
tout entier. >> Hier , avant midi , nous avons vu revenir
vers la flote le Vaillant &de Monarque , qui
avoient été en chaſſe le 17 ; le Vaillant menoit en
touage un vaiſſeau fort maltraité que nous reconnûmes
être l'Aréthuſe ; ſon grand mât étoit emporté ,
&à d'autres égards elle étoit en très-mauvais état.
L'Aréthuſe avoit joint le vaiſſeau qu'elle chaſſoit
dans la ſoirée du 17 ; c'étoit une grande frégate
Françoiſe ( la Belle Poule ) armée de canons d'un
calibre conſidérable ; le Capitaine Marshall avoit
prié le Capitaine François de mettre en panne , & lui
avoit dit qu'il avoit ordre de le conduire à ſon Amiral
qui deſiroit lui parler ; l'Officier François refuſa
péremptoirement de ſe prêter à l'une & à l'autre demande
; le Capitaine Marshall tira ſur la frégate un
coup de canon , auquel le Capitaine François répondit
en lâchant ſa bordée entière ; il ſe trouvoit de
très-près , bord à bord : alors commença de part &
d'autre un combat qui dura plus de deux heures ;
Aréthuſe ayant beaucoup fouffert dans ſes mâts ,
dans ſes voiles & ſes agrets , ayant d'ailleurs trèspeu
de vent pour gouverner , ſe trouva dans une
telle fituation que , malgré les efforts du Capitaine
Marshall , elle ne put jamais porter l'avant vers le
vaiſſeau François : celui - ci ayant l'avant du côté de
la terre ,déploya ſa voile de miſaine , & gagna une
petite baye , où le lendemain au point du jour des
bateaux furent le dégager , & le touèrent en sûreté.
>> Il paroît qu'à tous les égards, leCapitaineMarshall
s'eſt conduit dans ce combat avec toute la bravoure
poffible ; il parle auſſi avec la plus grande
farisfaction de la conduite de ſes Officiers & de ſes
gens engénéral ; l'Aréthuſe a eu 8 hommes tués &
36 bleffés , la perte du vaiſſeau François doit être
conſidérable",
( 207 )
Je ne dois pas négliger dans cette relationd'informer
Leurs Seigneuries que le Capitaine Fairfax ,
àbord du cutter l'Alert , a eu ſa part dans ce qui
s'eſt paffé ; il ſe porta bord à bord d'une goëlette ,
montant 10 canons ſur affut , & 10 pierriers , accompagnant
la frégate qui combattoit l'Aréthuſe ;
ayant prié le Commandant de la goëlette de ſe rendre
àla flotte , celui-ci répondit qu'il ſuivroit l'exemple
de la frégate: enſorte que lorſqu'il vit la frégate
faire feu fur l'Aréthuſe , il fit feu ſur l'Alert; à
l'inſtant le Capitaine Fairfax s'attacha à ſon bord ,
lecombatdura dans cette ſituation plus d'une heure ;
aubout de ce terme , le vaiſleau François ſe rendit ;
le Capitaine Fairfax lui avoit tués hommes , & en
avoit mortellement bleſſé 7 : à bord de l'Alert , il y
en a eu 4bleſſés , deux deſquels font craindre qu'ils
ne le ſoient mortellement.
>> On a laiſſe paſſer hier au milieu de la flotte ,
fans les moleſter , pluſieurs vaiſſeaux marchands ; je
n'ai pas cru convenable de les interrompre en aucune
manière dans leur commerce; on étoit alors en vue
d'Oueſſant « .
La troiſième lettre de l'Amiral Keppel , nous ap
prend qu'il a arrêté la frégate la Pallas , qui chaſſée
par pluſieurs vaiſſeaux de fon efcadre , entourée par
eux,hors d'état de leur échapper & de ſe défendre ,
conſentit d'aller à la flotte , où il crut pouvoir la retenir
, à cauſe de la conduite extraordinaire que le
Capitaine de la Licorne avoit tenue le 18 .
Il réſulte de ces détails que quelqu'envie que la
Cour ait ttéémmooiiggnnéé de cacher que nous avions commencé
les hoftilités , , ce ſont nos vaiſſeaux qui ont
tiré les premiers coups , & que la Belle Poulen'a
fait qu'y répondre avec trop de ſuccès , puiſque
l'Aréthufe , dont on ne parle point , eft, hors d'état
de ſervir. Pendant que la Cour publioit ces nouvel
les , la flotte formidable de l'Amiral Keppel reprencic
laroute de nos ports ,& on affure qu'elle eſt rentrée
( 208 )
toute entière le 27 dans le port de Ste-Hélène,
l'exception de deux vaiſſeaux qui ont été laiſſés pour
donner la chaſſe à une autre frégate Françoiſe. La
lettre de Port(mouth , qui nous en inſtruit , porte
que l'Amiral étant devant Oueſſant , terme de ſa
croiſière , il a été informé qué la flotte , prête à fortir
deBreft , conſiſtoit en 30 vaiſſeaux de ligne & 18
frégates , que n'ayant que 21 vaiſſeaux & preſque
point de frégates , il a trouvé ſes forces trop inégales
, & a pris le parti de revenir demander un renfort
&de nouveaux ordres « . On ſent bien que ce mouvement
rétrograde n'eſt pas vu de bon oeil ; il donne
lieu à beaucoup de plaintes ; mais s'il faut en croire
quelques perſonnes , cette flotte étoit en très-mauvais
état ; l'Elifabeth , le Cumberland & trois ou
quatre autres vaiſſeaux , n'avoient que la moitié de
leur équipage; le Sandwich & quelques autres bâtiniens
font tellement pourris , qu'ils ne valent guères
mieux que du bois d'amorce flottant. La carenne du
Sterling- Cafte eſt en un fort mauvais état ; quelquesuns
avoient des vivres pour cinq mois , d'autres
pour 3 , & ceux de la dernière diviſion pour fix
ſemaines ſeulement. La flotte en général étoit mal
fournie , fur-tout de cordages , n'en ayant pas un
feul de réſerve ; elle n'étoit bien pourvue que de
poudre & de boulets. Si c'étoit ſon véritable état ,
on ne doit pas être étonné qu'elle ſoit rentrée.
Le Miniſtère fait travailler avec beaucoup d'activité
à l'équipement d'une nouvelle eſcadre à Portfmouth
; les vaiſſeaux qui la compoſeront font le
Formidable , à bord duquel le Chevalier Thomas
Pye a déja arboré ſon pavillon , le Namur & le
Londres de so canons chacun ; ces deux derniers
s'équippent à Chatam ; le Tonnant de 74 , s'équippe
àWoolwick ; le Jupiter de so , le Jaſon de 44 , &
la frégate l'Hélène à Deptfort ; le Jaſon de so , à
Sherneff. On en arme pluſieurs autres , tant à Portf
mouth qu'à Plymouth ; & l'on compte que cette
(209)
eſcadre , lorſqu'elle ſera réunie , ne ſera pas moindre
de 20 vaiſſeaux de ligne & de 6 frégates. Pour
en completter plus aiſément les équipages , le Roi a
continué juſqu'au 31 Août , les gratifications promiſes
à ceux qui s'engageront volontairement; felon
les états remis le 12 de ce mois à l'Amirauté , l'embargo
qu'on avoit mis dans tous les ports du
Royaume , & qu'on vient de lever à cauſe des inconvéniens
qui en réſultoient , n'a procuré qu'environ
1200 matelots .
Suivant un état , qu'on dit fidèle , notre marine
confifte actuellement en 228 vaiſſeaux de guerre ,
frégates , chaloupes &c. On compte 71 vaiſſeaux
tant gros que petits dans l'Amérique Septentrionale ,
aux ordres du Lord Howe & du chef d'eſcadre
Gambier ; 4 à Quebec , & à Terre-Neuve , ſous les
ordres du Vice- Amiral Montague; 33 répartis dans
les Indes Occidentales ,& commandés par les chefs
d'eſcadre Parker & Barrington ; deux frégates & une
chaloupe ſur la côte de Guinée ; 7 vaiſſeaux & frégates
dans les Indes Orientales , ſous le Commodore
Vernon ; autant dans la Méditerranée , ſous ceux du
Vice-Amiral Duff; l'eſcadre qui a fait voile ſous les
ordres de l'Amiral Byron , eſt de 13 , tant vaiſſeaux
que frégates ; celle de l'Amiral Keppel eſt de 24
voiles , non compris un brûlot & deux corters , &
nous avons encore dans nos ports 18 vaiſſeaux de
différentes grandeurs ; le nombre de nos vaiſſeaux de
ligne eft de 85 , de nos frégates de 88 , & de nos
chaloupes de 55.
Cette formidable force navale ne nous garantit
cependant pas des inſultes des Armateurs Américains
; on les voit journellement faire des deſcentes
fur les côtes d'Écoſſe & d'Irlande , piller quelques
maiſons & allarmer les habitans . Un Armateur de
16 canons mit le premier de ce mois quelques -uns
de ſes gens à terre à Foggyton près de Bamff , où ils
enleyèrent toute l'argenteriede la maiſon de MM.
( 210 )
Gordon. Un autre tenta le 11 de débarquer dans la
baye d'Aberdeen ; un détachement de 225 hommes
l'en empêcha ; il y eut des coups de tirés qui tuèrent
21 hommes & en bleſsèrent 15; les habitans croient
que l'Armateur en a perdu 30 ou 40. Deux autres
Corſaires , l'un de 16& l'autre de 10 canons , qui
croiſent ſur la côte de Galloway , y ont enlevé un
vaiſſeau de la Jamaïque , & tiennentdans une inquiétude
continuelle les habitans de Whitehaven & des
côtes d'Ecoſſe & d'Irlande qui en ſont voiſines .
On publie depuis quelque temps que les Généraux
Howe & Washington , après avoir eu pluſieurs conférences
enſemble , ont arrêté un plan de réconciliation
, dont le projet , après avoir été vu par le
Congrès , a été envoyé enſuite à la Cour pour qu'elle
ydonne ſon approbation. Cette nouvelle , au moins
fingulière après toutes celles qu'on a eues de la manière
dont les bills conciliatoires ont été reçus en
Amérique, n'a pas fait beaucoup de fortune. Nos
plaifans ont faifi cette occafion de dreſſer un plan de
conciliation préſenté à notre Cour par la France &
l'Amérique-Unie , par la voie de l'Eſpagne, &tel qu'ils
jugent qu'on peut nous le propoſer dans les circonftances
préſentes. Après un préambule où l'on vante
beaucoup les ſentimens d'humanité & l'amour de la
paixdont la France & les Etats-Unis ſont animés , la
répugnance qu'ils auroient à réduire laGrande-Bretagne
aux dernières extrémités , en profitant comme
ils le pourroient de l'état de foibleffe & d'abandon
où ſe trouve cette Puiſſance , ſans conſeil pour la
diriger , ſans armes pour la défendre , on lui propoſe
les articles ſuivants :
>> 1º . L'ifle de Whigt ſera cédée à l'Amérique, &
miſe aux dépens de l'Angleterre , dans un état convenable
de défenſe , afin que le nouvel Empire ſoit
déſormais à portée de faire échouer en un inſtant ,
tous les préparatifs d'armemens que l'Angleterre
pourroit faire à Portsmouth , ſur-tout lorſqu'ils
(111 )
paroîtront menacer de quelque hoftilité les treize
Etats-Unis.
>> 2 ° . Il ſera pareillement cédé à la France ou à
l'Amérique , ſelon qu'il conviendra le mieux aux
Hauts - Alliés , un port Anglois dans la Manche ,
avec les chantiers convenables , &c . , pour des
vaiſſeaux de force; & il ſera fait en toute diligence
à Falmouth , les réparations néceſſaires pour cet
objet ; les Hauts-Alliés préféreront cette fituation
à celle de Portſmouth , que l'on a reconnu depuis
peu être un port incommode pour un armement ,
fur-tout quand des circonstances particulières demandent
la plus grande diligence.
>> 3 °. Si l'Irlande a réellement contre l'Angleterre
les griefs dont elle ſe plaint fi amèrement , & qu'elle
venille ſe mettre ſous la protection de l'Amérique ,
les Etats-Unis y conſentiront , pourvu qu'elle renonce
formellement à toure allégeance envers la
Grande- Bretagne , & qu'elle fourniffe en hommes &
en argent , un contingent ſuffiſant pour ſoutenir l'indépendance
réciproque.
>> 4°. Leurs Hautes-Puiſſances les repréſentans en
Congrès des Etats- Unis , garantiront notre pofleffion
des iſes de l'Amérique, à condition qu'il leur
ſera payé un tribut annuel , montant au quart du
produit total de ces ifles , & que ce tribut , après
une vérification exacte de la culture & du commerce
des ifles reſpectives , ſera perçu par les Commiffaires
Américains réſidens fur les lieux , & dont les appointemens
feront payés par l'Angleterre.
>> 5 ° . L'ifle Africaine de Sainte- Hélène , ſera cédée
à l'Amérique pour la commodité de ſon commerce
de l'Inde. Mais tant que la Grande-Bretagne ſe conduira
d'une manière reſpectueuſe envers cette Puif
ſance , il ſera permis à ſes vaiſſeaux de relâcher
à cette ifle pour s'y réparer & faire de l'eau , comme
par le paſſé. Cet article eſt indiſpenſable , d'autant
plus que les Etats indépendans ne pourront jamais
( 212 )
compter ſur la foi & ſur la courtoiſie des Anglois ,
tant que cette importante place reſtera entre leurs
mains.
» 6 °. La Grande-Bretagne ratifiera le dernier traité
d'amitié & de commerce entre la France & l'Amérique.
८
» 7°. Les dettes contractées par le Congrès en conféquence
de la guerre , feront hypothéquées ſur des
impôts levés ad hoc en Angleterre , & Fintérêt a
quatre &demi pour cent , ſera payé par quartier à
Philadelphie.
>> 8°. Si la Grande-Bretagne eſt diſpoſée à accepter
des conditions auſſi douces & auſſi favorables , plutôt
que de riſquer d'être obligée de ſe ſoumettre àdifcrétion
, en continuant une guerre inefficace ; il faudra
qu'elle envoie tout de ſuite au Congrès , des
ôtages , qui demeureront dans tel lieu de fa domination
qu'il lui plaira de leur aſſigner , juſqu'à ce que
les ſuſdits articles ſoient complettement effectués.
>> 9°. Enfin après l'exécution entière de ces conventions
, les Etats-Unis , pour donner à la Grande-
Bretagne une nouvelle preuve de bonté , lui permettront
d'envoyer tous les ans un certain nombre
de vaiſſeaux pour pêcher ſur les bancs de Terre-
Neuve , & c . &c . «
On vient de publier l'article ſuivant dans un de
nos papiers. >> Le ſénaut l'Atalante eſt arrivé de
Penſacola ; il a été dépêché le 12 Avril par M. Chefter,
Gouverneur de la Floride Occidentale, avec les détails
ſuivans : le Brigadier-Général Morgan , parti
dufort Pitt par ordre du Congrès au commencementdu
printemps , à la tête de 3000 hommes , a
deſcendu l'Ohio juſqu'au Miſliſlipi , dans le deſſein
de faire une expédition dans la Colonie de la Floride
Occidentale. Un détachement qu'il a envoyé ſous
les ordres du Lieutenant-Colonel Willing contre la
Colonie Angloiſe des Natchés , la plus conſidérable
de cette Province, s'eſt emparé des nègres , a détruir
( 213 )
les plantations , & fait prisonniers tous les Colons
qui ont refuſé de prêter ferment aux Etats - Unis.
Environ 200 de ces Nègres ont été envoyés & vendus
à la Nouvelle-Orléans ; le Gouverneur Eſpagnol
&les habitans de cette Colonie ont fourni aux Américains
toutes les facilités qui étoient en leur pouvoir
, comme bateaux , provifions &c .; & un grand
nombre s'eftjoint à leur armée. La garniſon Angloiſe
à Penſacola , n'excédoit pas 560 hommes effectifs ;
& le Lieutenant Colonel Steel , qui y commandoit
au départ de l'Atalante , étoit occupé à conſtruire
une redoute devant l'angle ſaillant du fort , dont
toute la force conſiſtoit en paliſſades ; mais il n'y
avoit pas la moindre eſpérance qu'il pût faire une
longue ou heureuſe défenſe : le Général Morgan
ayant un excellent train d'artillerie en pièces de 6
& de 12 livres de balles , mortiers , obuſiers &c. «.
On ne fait peut-être pas aſſez d'attention à cette
expédition & aux conféquences qu'elle peut avoir.
Ca ne concilie pas les diſpoſitions où nos Miniſtres
ne ceſſent de nous repréſenter l'Eſpagne à notre
égard , avec les ſecours que ſes ſujets donnent aux
Américains. Il y a long-tems que nous regardons ici
l'Amérique comme perdue ; & la Nation ne fait pas
difficulté de l'attribuer à la conduite de ſes Miniſtres .
Les épigrammes contre eux ſe multiplient ; & tous
nos papiers publics ont copié celle- ci ſous le titre de
Discours au Roi en forme d'adreſſe , par un grand
Politique , qui ſoutient que la Nation est dans
la poſition la plus floriſſante où elle ſe ſoit
jamais trouvée , & où elle ſe puiſſe voirjamais ,
graces aux talens ſupérieurs des Ministres
actuels.
, >> TRÈS - GRACIEUX SOUVERAIN Que votre
coeur Royal ne ſoit point trop douloureuſement af
fecté de la perte de l'Amérique ; les Américains ſont
tous des poltrons ,& la valeur Britannique dédaigne
( 214 )
toute liaiſon avec de pareils hommes. On prétend
que les iſles à ſucre ſuivront le dangereux exemple
de leurs voiſins ſeptentrionaux , ou bien que ceux-ci
nous les enleveront de vive force. Mais quel autre
avantage retirons-nous de ces ifles , qu'une importation
de poinçons de rum & de barriques de ſucre?
La perte du rum peut ſe remplacer par des liqueurs
ſpiritueuſes d'Angleterre; les Hollandois ne
demandent pas mieux que de nous fournir de leurs
caux-de-vie de grain , & nos amis les François ,
feront trop heureux de nous vendre auſſi leur brandevin.
A l'égard du ſucre , il n'y a pas un Médecin
qui n'en défende le trop grand uſage. C'en est fait
auffi de Bombay , puiſqu'on ne doute point que
l'Inde , à l'inftar de l'Amérique , ne faſſe bien-tôt un
traitéde commerce avec les François. Eh bien ! remer
cions nos amis de l'Inde , de ce qu'ils nous débarraffentde
ce commerce. En effet , qu'avons-nousbeſoin
dethé ſi nous n'avons plus de ſucre ? L'Irlande ne tardera
pas non plus à conclure un traité de commerce
avec la France , qui nous déclarera qu'elle a intérêtde
reconnoître ſon indépendance . Mais nous n'avons pas
beſoin de l'Irlande ni de ſes finances , pour donner
des penſions . Nos bourſes ſeront toujours pleines ,
jeveux dire toujours ouvertes , tant que l'Ecoffe nous
reſtera. La banque d'Air ( * ) peut ſuffire aux amis
de V. M. La Grande-Bretagne ainſi allégée , ſera
invincible par ſa propre force; ſemblable àun reffort
de montre , plus elle ſera refferrée , plus elle
aura de vigueur & d'élaſticité. C'eſt dans cette pofition
, Sire , que nous verrons la Grande-Bretagne
avant quelques années , & nous en aurons l'obliga-
( 1 ) C'eſt unebanque Ecoſſoiſe à la dévotion du Gouvernement
, qui pour avoir mis une trop grande quantité
de papier en circulation manqua en 1772 , & ne
peut être foutenue par la banque d'Angleterre qu'au
très-grand préjudice de fon propre crédit.
( 215 )
tionà la ſageſſe & à l'intégrité de vos bons &fidèles.
Miniſtres & amis ".
Ces plaiſanteries amuſent le peuple ; & la Cour ,
pendant qu'il s'en occupe , ne néglige rien pour
mettre en ératde défenſe toutes les parties de ſes
côtes qu'elle croit menacées. Les Généraux qui
doivent commander les camps aſſemblés dans ce
Royaume , ſont partis pour leur deſtination. Tous
ces camps cependant ne ſont pas encore aſſemblés ;
on doute que ceux de Salisbury &de Saint Edmundsbury
ayent lieu . Celui de Coxheat ſera le plus confidérable
; il conſiſtera en 15,000 hommes , pourvus
de so pièces d'artillerie. C'eſt auſſi celui que le Roi
viſitera; on en aura par cette raiſon plus de ſoin que
des autres ; la milice , au reſte , eſt exercée par-tout
avec beaucoup d'activité ; les régimens qu'elle compoſe
ſont commandés par la principale nobleſſe.
Les efforts que l'on fait pour mettre ce Royaume
à l'abri de tout danger , ne doivent pas faire négliger
nos poſſeſſions au-dehors ; ſelon des lettres de Minorque
, la garniſon n'en est compoſée que de deux
régimens Anglois , le 51 & le 61 , de deux bataillons
d'Hanovriens , celui d'Ernest & celui de Goldacker ;
toutes les forces de cette Iſle ne montent pas à I 500
hommes effectifs . On parle d'y envoyer une partie
des troupes Allemandes que le Roi prendra encore à
ſa ſolde.
Nos fonds qui avoient baiſſe conſidérablement , ſe
ſont relevés depuis quelques jours ; on attribue cet
heureux effet , à de nouveaux ordres qu'on dit arrivés
d'Amſterdam , pour acheter pour environ 200 mille
livres ſterl. d'effets dans nos fonds. Cela prouveroit
que notre créditn'eſt pas encore tombé en Hollande ;
mais pous doutons fort que cette Puiſſance nous
ſeconde ſi la guerre éclate. On dit qu'elle a répondu
àdiverſes propoſitions que notre Cour lui a fait
faire fur ce ſujet , qu'elle garderoit la neutralité. On
débite auſſi que la France, indépendamment de ſes
( 216)
alliances conclues en vertu du pacte de famille avec
la Cour de Vienne & d'autres Puiſſances , a auſſi
conclu des traités de ſubſides avec pluſieurs autres
Princes & Etats de l'Europe. Notre Gouvernement
ne peut pas ſe diſpenſer d'en faire autant de ſon côté
pour foutenir l'équilibre , & c'eſt un nouveau moyen
qu'employent nos ennemis pour achever notre ruine.
Quoiqu'on en diſe, la firuation de la France eſt
biendifférente de la nôtre ; jamais elle n'a été aufli
formidable qu'elle l'eſt dans le moment préſent.
L'augmentation de ſa marine luidonne une forcedont
ſes annales n'offrent aucune idée dans les époques
précédentes. Ses troupes de terre ſont aufli nombreuſes
que ſous le règne de Louis XIV , lorſqu'en conſéquence
de la grande alliance , cinq armées de
50,000 hommes chacune , dont trois commandées
par les Electeurs de Bavière , de Saxe & de Brandebourg
, menaçoient ſes frontières du côté du Rhin ,
indépendamment de la grande armée de l'Empire ,
fous les ordres du Duc de Lorraine , &de celle d'Angleterre&
deHollande réunies en Flandre. La France
qui eut alors à combattre toute l'Europe ſe trouva
enfin épuiſée ; mais la longue réſiſtance qu'elle fit ,
eſt une preuve bien frappante de l'immenſité des
reſſources que cette Puiſſance peut trouver en ellemême.
Ce Royaume eſt toujours le même , fes
troupes de terre ſont auſſi à craindre pour l'Europe ,
&famarine augmentée accroît ſon pouvoir.
>> On a ſouvent remarqué , lit-on dans un de nos
papiers , que l'eſprit de calcul eſt non-ſeulement naturel
à l'Anglois, mais qu'il fait partie de ſes paſſions ;
en voici une preuve fraîche. Un calculateur vient de
publier que pour liquider la maſſe des dettes nationales
, en ſuppoſant que le Gouvernement pût& voulût
aſſigner à cet objet une guinée par minute , il
faudroit continuer le payement pendant 272 ans ,
9 mois , une ſemaine , un jour , 17 heures , 15 minutes
, 32 ſecondes. Comme on garantit l'exactitude
de
( 217 )
de ce calcul , il ne s'agit plus que d'en faire un ſecond
, pour déterminer , à un denier près , quelle eft
lamaſſe de la dette nationale «.
Nous avons parlé de la révocation du Bill contre
les Catholiques ; l'humanité & la justice l'exigeoient ;
mais la défiance peu fondée des Proteſtants contre
ceux de cette Communion , que des excès condamnables
, mais ordinaires dans des temps de troubles ,
ont pu faire naître &e que llee préjugé a puentretenir ,
les a ſoumis à un ferment qu'ils doivent prêter dans
les Cours ordinaires ; il eſt conçu ainſi :
>>> Je N. N. prends à témoin Dieu Tout- Puiſſant
& Jésus- Christ , ſon Fils unique , que je ſerai fidèle
& fincèrement obéiſſant au Roi GEORGE III ,
notre très-gracieux Souverain ; que je le défendrai
de tout mon pouvoir contre toutes les conjurations
&attaques qui pourroient être formées contre ſa
Perſonne , ſa Couronne & ſa Dignité : que je ferai
auſſi tous mes efforts pour découvrir & donner connoiſſance
à S. M. , ainſi qu'à ſes héritiers , de toutes
les trahiſons & conſpirations qui pourroient être
tramées contr'eux ; tandis qu'en même tems , je
m'engage de maintenir fidèlement , de foutenir de
toutes mes forces & de défendre la ſucceſſion à la
Couronne en la famille du Roi , contre qui que ce
puiſſe être. A cette fin , je renonce & dénie toute
obéiſſance ou obligation à la perſonne qui du vivant
de ſon Père , avoit ufurpé le rang & le titre de
Prince de Galles , & qui , dit-on , après le décès de
ſon père , a pris le rang & le titre de Roi de la
Grande-Bretagne & d'Irlande , ſous le nom de Charles
III . J'obſerverai auſſi la même choſe contre
toute autre perſonne qui pourroit prétexter avoir
quelque droit à la Couronne de ces Royaumes. Je
fais auſſi ſerment de renoncer & de rejetter comme
perverſe & impie la croyance qui enſeigne qu'en
toute justice onpeut tuer ou afſaſſiner telle perfonne
, ou perſonnes , à cauſe ou ſous prétexte d'Hé-
15 Juillet 1778 . K
( 218 )
réſie , ainſi que la maxime déteſtable que l'on n'eſt
pas obligé de garder la foi promiſe aux Hérétiques.
Je confeſſe de plus , que ce n'eſt point un article de
ma croyance , qu'au contraire je rejette , abjure &
abhorre l'opinion que les Souverains excommuniés
par le Pape , ſon Conſeil , l'autorité du Siége de
Rome , ou tel autre pouvoir que ce ſoit, peuvent
être déposés , même aſſaſſinés par leurs Sujets , ou
par aucun d'eux : je promets de ne point nourrir ,
obſerver ou maintenir un tel principe , ni tout autre
contraire à la préſente Déclaration. Enfin , je déclare
ne pas croire que le Pape , ni tout autre Prince ,
Prélat , Puiſſance ou Etat étranger , ait , ou ſoit
fondé d'avoir en ce Royaume , ni directement ni
indirectement , quelque Jurisdiction Temporelle ou
Civile, Pouvoir , Magiftrature ou Prééminence. Je
confeſſe , déclare & atteſte ſolemnellement devant
Dieu & fon Fils Jésus- Christ , mon Sauveur , que
Ja préſente Déclaration , en ſon entier & en partie,
eſt par moi faite dans le ſens entier& uſité des paroles
de ce ferment , ſans la moindre exception ,
équivoque ou réſerve quelconque , ainſi que ſans
aucunediſpenſe accordée au préalable par le Pape ,
par quelqu'autre pouvoir du Siége de Rome , ou
autre que ce puiſſe être , & fans nourrir la moindre
penſée que devant Dieu ou les hommes , je
fuis & peux être déchargé ou abſous de la préſente
Déclaration , quoique le Pape , quelqu'autre
perfonne , ou perſonnes , ni toute autre autorité
quelconque, puiffent l'annuller , en accorder difpenſe
, ou la déclarer d'avance nulle , d'aucune valeur
& comme non avenue .
ÉTATS- UNIS DE L'AMÉRIQUE.SEPTENT .
Williamsbourg en Virginie , du 15 Avril. Le
Congrès n'a rien négligé pour ſe préparer à la campagne
prochaine & la rendre déciſive ; en même
( 219 )
tems qu'il fait attaquer le Canada , il médite des invaſions
ſur les poſſeſſions que la Grande - Bretagne a
conſervées encore fur ce continent , & il ſe diſpoſe
àredoubler de vigueur pour chaſſer les troupes royales
des places qu'elles occupent dans trois des Colonies
confédérées. Parmi pluſieurs réſolutions remarquables
qu'il a priſes à ce ſujet , en voici une du
2Mars. » Il eſt eſſentiel aux opérations de la campagne
prochaine de former un corps de cavalerie ;
dans un tems de danger public , lorſque la vie & la
liberté d'un peuple libre ſont menacées par un ennemi
étranger & barbare , il eſt du devoir de ceux
qui jouiffentparticulièrementdes avantages que donnent
la fortune & un eſprit cultivé , de ſe préſenter
d'une manière déſintéreſſée pour le ſervice de leur
patrie , d'exciter & d'animer ainſi , par un exemple
Louable , leurs concitoyens à des actions dignes de
leurs braves ancêtres & de la cauſe ſacrée de la
liberté. Il a été réſolu en conféquence qu'il fera recommandé
ſérieuſement aux jeunes gens doués de
biens & de courage dans les Etats de la nouvelle
Hampshire , de Maſſachuffett's-Bay , Rhode-Iſland ,
Connecticut , de la Nouvelle-Yorck , des nouveaux
Jerſeys , de Penſylvanie , de Delaware , du Maryland
, de la Virginie & de la Caroline - Septentrionale
, de former inceſſamment dans leurs Provinces
reſpectives une compagnie ou des compagnies de
cavalerie légère pour ſervir à leurs propres dépens ,
l'article des proviſions pour eux- mêmes & du fourrage
pour leurs chevaux excepté , juſqu'au 31 Décembre
prochain. Chaque compagnie ainſi levée ,
ne ſera ni au-deſſous de 20 , ni au deſſus de 60 cavafiers:
elle aura le droit de choiſir ſes propres Offieiers
qui recevront des commiffions Continentales ;
de rendez-vous ſera à la grande armée au premier
Mai prochain , ou plutôt s'il eſt poſſible. Chaque
compagnie portera le nom de l'Etat où elle aura été
levée , &c, « Le Congrès ſe charge de rembourſer le
K 2
( 220 )
prix des chevaux , armes & bagages qui feront pris
par l'ennemi durant une action.
Cette réſolution a eu l'effet qu'en attendoit le
Gongrès ; l'Etat de Maſſachuſſett's-Bay en la recevant
publia cette lettre circulaire adreſſée aux jeunes gens
de famille de cet Etat . » MM. , le Conſeil ayant reçu
la réſolution ci-deſſus du Congrès , vous exhorte par
la préſente à vous employer généreuſement , de la
manière qui y eſt propoſée , pour la défenſe de votre
patrie grièvement opprimée. Le Congrès & notre
Conſeil ont les yeux fixés ſur vous , pour que vous
coopériez avec les forces des Etats-Unis à expulſer
les reſtes d'une armée raſſemblée par la fierté hauraine
de la Grande - Bretagne pour exterminer les
Américains ou les forcer à ſe ſoumettre en eſclaves.
Cette campagne , nous ofons nous le promettre
de la bénédiction que le ciel répand ſur nos armées ,
ſera la dernière. Vous aurez cependant l'occaſion de
ſignaler votre valeur pour le ſoutien de la liberté publique
; pour des jeunes gens tels que vous , & remplis
de fentimens d'honneur , il n'y a rien de plus
encourageant que la perſpective de porter le dernier
coup, le coup fatal à la tyrannie. En prenant part
àcette noble entrepriſe , vous vous aſſurerez à jamais
les éloges & la reconnoiſſance de votre patrie ;
&l'hiſtoire témoin impartial de vos actions , confignera
dans ſes faſtes celles des jeunes héros qui
expoſeront leurs jours volontairement & en braves
pour le ſalut de leur pays «.
Cette lettre a armé toute la jeuneſſe de Maſſachuſſett's
- Bay. Perſonne n'a héſité de monter à che ,
val. La même émulation s'eſt vue par-tout ; les le
vées de ce genre ont été très-nombreuſes. Nous
apprenons de la Caroline-Septentrionale que M. Cafwell
, Gouverneur de cet Etat , ſe diſpoſe à ſe rendre
à la grande armée à Valleyforge avec un corps
de sooo volontaires qu'il vient de lever. Selon les
mêmes lettres une frégate de 30 canons eſt arrivée
( 221 )
-
dans un des ports de la même Province avec in chargement
d'armes , de munitions & d'outils de toute
eſpèce pour le ſervice de nos armées.
On écrit de Charles-Town dans la Caroline-Méridionale
, que dans le courant du mois dernier , il eſt
entré dans ce port un vaiſſeau Eſpagnol qui y a débarqué
900 mille dollars en eſpèces , pour leſquels il a
pris des billets de crédit du Congrès. Deux négocians
Eſpagnols établis dans cette ville où ils rempliffent
les fonctions d'agens des habitans des pofſeſſions
Eſpagnoles , y ont ouvert des liaiſons & établi
une correſpondance réglée entre leurs compatriotes
& ce port , dont le commerce eſt actuellement
très- florifſſant : on n'y comptoit pas moins de 214
vaiſſeaux le 2 de ce mois ; & chaque jour il y en
entre ou il en ſort 5 ou 6 lorſque le vent eſt favorable.
Burlington dans New-Jerſey , du 25 Avril. Les
Anglois , fidèles aux principes qu'ils ſemblent avoir
adoptés depuis la funeſte guerre qu'ils nous font ,
n'ont point changé leur manière de combattre. Ils
s'empreſſent d'annoncer que la dévaſtation & le feu
ſuivront leurs pas : le Colonel Mawhood , Commandant
un détachement chargé d'une expédition
dans cette Province , publia le 21 Mars dernier la
déclaration ſuivante . » Le Colonel Mawhood , commandant
à Salem un détachement de l'armée Britannique
, cédant au cri de l'humanité , propoſe à la
milice de Quinton-Bridge & des environs , tant aux
Officiers qu'aux Soldats , de mettre bas les armes &
de ſe retirer chacun chez ſoi ; à cette condition il
promet folemnellement de rembarquer immédiatement
ſes troupes , & de ne faire aucun dommage
dans le pays. Il fera même payer par ſes Commiſlaires
, en argent ſterling , le prix des beftiaux , du foin
&des grains qui ont été enlevés. Si la milice abuſée
s'aveugle ſur ſon intérêt & fur fon bonheur , il
mettra les armes , dont il s'eſt muni , entre les mains
K 3
( 222 )
des habitans affectionnés appellés Torys ; il fondra
ſur tout ce qui reſtera ſous les armes ; il brûlera
&détruira lleess maifons,& tout ce qui appartient
à ladite milice ; il réduira les rebelles , leurs malheureuſes
femmes & leurs enfans à la mendicité ; & pour
leur prouver qu'il ne s'agit point ici de menaces
vaines , il a annexé à cette note les noms de ceux d'entr'eux
qui feront les premiers objets de la vengeance
de la Grande- Bretagne ".
Les noms annexes à cette note étoient au nombre
de 17. Le Colonel Hand , Colonel des troupes Provinciales
, lui répondit le lendemain par la lettre ſuivante
: >> J'ai reçu , M. , la propoſition dont vous dites
que nous ſommes redevables au cri de votre humanité
; il ſeroit à ſouhaiter que ce cri eût pu ſe
faire entendre & régler la conduite de vos troupes
depuis qu'elles occupent Salem. Elles ne ſe ſont pas
contentées de refuſer quartier; elles ont maſſacré
jeudi dernier ceux de nos gens qui s'étoient rendus
priſonniers lors de l'affaire de Quinton-Bridge. Hier
matin encore , à Hancock's-Bridge , elles ont percé à
coups deBayonnettes , de fang-froid &de la manière
la plus cruelle , des hommes enlevés par ſurpriſe ,
trouvés dans une ſituation qui ne leur permettoit pas
de faire aucune réſiſtance , & dont quelques - uns
n'étoient pas même gens d'armes. Ces traits font
ſi odieux que je ne puis prendre ſur moi d'entrer
dans les détails; je me flatte que vous avez la même
répugnance à en lire le récit. Les gens braves ſont
toujours générreeuuxx&humains. Après avoir fait étalage
de votre humanité , vous nous faites une propoſition
qui nous attireroit ſans doute votre mépris
ſi nous étions capables de l'accepter. Nous la rejettons
tous unanimement. Nous ne mettrons point les
armes bas ; nous les avons priſes pour foutenir des
droits plus chers que la vie ; nous ne les quitterons
que lorſque la victoire aura couronné notre cauſe,
ou lorſque dignes du fort des ces illuftres anciens
( 223 )
qui ſont tombés en combattant pour la liberté , une
mort honorable les rendra inutiles entre nos mains .
Vous armerez , dites - vous , les Torys contre nous !
nous ne nous y oppoſons point ; ce ſeroit un grand
avantage pour nous de vous devoir la facilité de
remplir nos arſenaux d'armes. Quant à la menace
debrûler , de détruire en pure perte nos maiſons , de
réduire nos femmes & nos enfans à la mendicité ,
j'ai de la peine à tranſcrire cette partie de votre note ;
l'humanité ſouffre en moi. Je ne puis croire que
ces expreffions & ces ſentimens coulent de la plume
d'un Officier brave & généreux , qui a reçu en Europe
une éducation polie ; je crois lire un ordre barbare
du farouche Attila. Détruire pour le plaiſir de
détruire fera plus de tort à votre cauſe qu'à la
nôtre ; c'eſt le moyend'augmenter le nombre de vos
ennemis& degroſſir nos armées. Deſtiner à la deftruction
, comme vous le faites aubas de votre note ,
ce que poſsèdent nos citoyens les plus diftingués ,
eſt une réſolution indigne d'un ennemi généreux';
cés procédés reſſemblent infiniment plus aux ſuites
d'une querelle féodale élevée entre deux petits Barons
acharnés l'ün contre l'autre , qu'à ce qui devroit
naturellement ſe paſſer entre des ennemis dont l'un
tient un rang entre les Etats les plus puiſſans de la
terre , & l'autre eſt un peuple combattant noblement
pour ſa liberté ; l'honneur ſeul doit vous avoir
fait preſſentir que ces reſpectables proſcrits partageroient
le fort de leur pays. Si le ſuccès couronne
vosarmes , cedont Dieu nous préſerve , ces hommes,
ainſi que tout ce qu'ils poſsèdent , feront à la difpoſition
de votre Souverain. Tant que vous n'aurez
pas les perſonnes , vous ne ferez que les réduire au
déſeſpoir en leur enlevant leurs propriétés , & augmenter
le nombre de vos ennemis : ſongez qu'il n'eſt
pas entiérementhors de notre pouvoird'uſer de repréfaillesà
l'égard desTorys. Soyez certain que voilà
les fentimens &la réſolution , non de moi ſeul ,
K 4
( 224 )
mais de tous les Officiers & Soldats que je commande
«.
,
Les Américains dans leur conduite publique &
particulière donnent l'exemple de la modération , de
la générofité & de l'humanité . A l'instar des proclamations
de nos ennemis pour rappeller les Colons à
la dépendance qu'ils ont ſécouée , le Congrès a publié
la réſolution ſuivante pour ramener à la liberté
ceux que la crainte a fait conſentir de ſe charger
de fers ; elle est du 23 de ce mois. >>>La perfuafion &
l'influence , l'exemple de gens ſéduits ou pervers ,
la crainte du danger ou les calamités de la guerre
pouvant avoir porté quelques-uns des ſujets de ces
Etats à ſe joindre aux forces Britanniques en Amérique
, à les aider ou à les favorifer ; & ces ſujets defirant
à préſent de rentrer dans leur devoir , de ſe
vendre à leur patrie , & d'être reçus dans ſon ſein ,
pouvant en être détournés par la crainte du châtiment
; quoiqu'il ſoit conſtant que le peuple de ces
Colonies a toujours été plus diſpoſé à les regagner
qu'à les abandonner , à adoucir qu'à augmenter les
horreurs de la guerre , & à pardonner qu'à punir les
criminels : il a été réſolu de recommander aux afſemblées
légiſlatives des différens Etats de paſſer des
loix , ou à l'autorité exécutive de chaque Etat , fi
elle eſt revêtue d'un pouvoir ſuffiſant , de rendre des
ploclamations pour offrir , avec telles exceptions &
fous telles limitations & reftrictions qu'elles jugeront
convenables , le pardon à ceux de leurs
habitans ou ſujets qui auroient eu part à la guerre
contre aucuns de ces Etats , qui auroient pris le
parti de l'ennemi , l'autoient aidé ou favorisé ,
qui s'annonceront à un Officier civil ou Militaire de
ces Etats , & retourneront dans l'Etat auquel ils
appartiennent avant le 10 Juin prochain. Il eſt recommandé
en même tems à tous bons & fidèles citoyens
, de recevoir ceux qui rentreront ainſi dans le
devoir , avec indulgence &pitié, de pardonner &d'en(
225 )
:
ſevelir dans l'oubli leurs anciennes fautes & erreurs «.
Boſton du 8 Mai. Il nous arrive journellement
des armes & des approviſionnemens de toute eſpèce ;
une frégate Françoiſe de 30 canons , nous en a apporté
une quantité conſidérable ſur la fin du mois
dernier. Au commencement de celui -ci , les navires
la Brune , la Henriette & les Trois Amis , frettés
par le Congrès , font entrés dans ce port ; ils reviennent
d'Europe , dont ils ont apporté 800 balles de
laines ,& beaucoup de toiles deſtinées pour l'uſage
denos troupes. Quelques jours après le vaiſſeau le
Deane eſt auſſi arrivé heureuſement. Șa cargaiſon
confifte en 9878 paquets d'habits , 10,468 paires de
fouliers , 100,293 liv. de plomb , 10,000 liv. d'étain
, & 57,685 liv . de cuivre , dont on veut fondre
de l'artillerie.
FRANCE.
De VERSAILLES , le 10 Juillet.
La Princeſſe de Chalais , la Comteſſe de la Châtre,
eurent l'honneur d'être préſentées le 24 du mois
dernier à LL. MM. & à la Famille Royale , la première
par la Ducheſſe de Mailly , Dame d'Atours de
la Reine , la ſeconde par la Marquiſe de la Châtre .
Le 28 M. l'Epecq , Docteur Profeſſeur en Médecine
, Médecin à Rouen , aſſocié à la ſociété Royale
deMédecine de Paris , & Membre de pluſieurs Académies
, eut l'honneur de préſenter au Roi ſa collection
d'Obfervationsſur les maladies &conſtitutions
épidémiques , publiée par ordre & aux frais du
Gouvernement & dédiée au Roi. Le même jour le
Chevalier Gentil , Colonel d'Infanterie , Chevalier
de l'Ordre Royal & Militaire de St. Louis , qui a
réſidé pendant 12 ans auprès du Grand-Mogol , eut
àſon arrivée ici l'honneur d'étre préſenté au Roi ,
par M. Amelot , Secrétaire d'Etat , & deremettre à S.
M. un abrégé hiſtorique de cet Empire , accompagné
KS
( 226 )
de différens deſſins qui ont rapport aux coutumes de
ce pays , & un tableau fait parun Indien repréſentant le
Grand- Vifir avec dix de ſes enfans . M. Lartigues , In
gérieur du dépôt des cartes , places & journaux de
la Marine , a eu l'honneur de préſenter au Roi un
globe terreſtre en bas relief, approuvé par l'Académie
Royale des Sciences , & un globe céleſte , οὐ
les conftellations ſont auſſi exprimées en bas- relief.
Ces deux globes ſont portés par des ſuſpenſoires ,
qui donnent la facilité de les mouvoir en tout ſens.
Ils ont pour ſupport l'un& l'autre, une figure d'Atlas.
S. M. a été aſſez fatisfaite de ces ouvrages , pour ordonner
qu'ils ſoient placés dans ſoncabinet.
LeRoi , ſur le compte qui lui a été rendu le 18 da
mois dernier par le Prince de Montbarey , Miniftre
& Secrétaire d'Etat au département de la guerre, a
accordé une place de Chevalier dans l'Ordre de St.
Louis , & une gratification annuelle à M. Herbin ,
Lieutenant réformé de Dragons , âgé de près de
cent ans , qui eſt entré au ſervice en 1692 , & qui
yeſt reſté juſqu'en 1740 qu'il a été réformé.
De PARIS, le 30 Juillet.
Le public attend avec impatience , quelles ſeront
les ſuites des hoftilités commencées ſur mer par les
flottes Angloiſes : elles ne leur ont pas réuffi ; ſelon
toutes les lettres de Londres l'Aréthuſe qui a attaraqué
la Belle- Poule , eſt au moins hors d'état de
ſervir , & la frégate Françoiſe qui a plus ſouffert
en échouant au milieu des roches près de Plouafcat ,
que dans le combat même qui a été cependant trèsvif&
très- long , ſera réparée avant un mois.
L'état de l'Aréthuſe eſt confirmé par la dépoſition
fuivante , faite à Dunkerque par le Capitaine
du vaiſſeau la Marguerite , de St.-Briac , venu de
Marennes . » Le 17 Juin étant par le travers du pont
d'Aval , il a vu deux frégates ſe donnant la chaſſe ,
( 227 )
&qui vers 7 heures du ſoir , ſe livrèrent combat
avec un feu continuel , juſqu'environ 11 heures. Le
lendemain 18 , à lapointe du jour , il ſe trouva entre
deux vaiſſeaux de ligne , portant pavillon Anglois
, & à côté deſquels il y avoit deux cotters &
une frégate démâtée de ſon grand mât , & preſque
ſans agrêts , n'ayant qu'une voile ſans vergue pour
gouverner , & paroiſſant hors d'état de naviguer.
Les deux vaiſſeaux & un des cotters avec leur canot
à la mer , étant toujours autour de lui pour l'obſerver
, le vent étant au N. N. O. Le dépoſant a auſſi
vu à quelque diſtance , cinq ou fix vaiſſeaux grands
&petits, qui étoient en ligned'eſcadre, tenant la partie
d'Oueſt. Le 19 à 6 heures du matin , étant par
letraversdeGuerneſey , il apperçut un cotter de 12
canons , & 12 pierriers , qui vint lui demander ,
d'où il venoit , où il alloit ,& de quoi il étoit chargé;
après ſa réponſe il lui ſouhaita unbon voyage ".
Ondit que la Cour de France a fait demander à
celle de Londres , ſatisfaction de la conduite du
capitaine de l'Aréthuſe , & on croit que cette Cour
ladéfavouera. Selon les lettres d'Angleterre , l'Amiral
Keppel eſt rentré à Sainte-Helene le 27 Juin 5
une lettre de Breſt en date du 30 , le ſuppoſe encore
àla mer , & annonce que l'eſcadre Françoiſe va fortirà
ſon tour. >> Depuis deux jours , écrit-on de ce
port , en date du 30 Juin , l'ordre eſt arrivé à toute la
Hottede ſe tenir prête à appareiller , & tout le monde
déſire que ſon départ ne ſoit pas différés tout est prêt
& en bon état ; on voit du zèle & de la gaîté partout.
Il paroît que l'Amiral Keppel n'eſt pas rentré ,
quant à l'Amiral Byron , on croit qu'il a fait voile
pour l'Amérique ; il ſortira de Brest 30 vaiſſeaux de
ligne , & 10 belles frégates. Le Triton de 64 canons
, & le Fier de so , reſtent en rade. On prépare
dans tous nos ports Marchands , des bâtimens de
tranſport 'pour des troupes & des vivres . Il n'y a
que peu de malades à terre , & la flotte eſt dans le
K 6
( 228 )
meilleur état ; le combat glorieux rendu par la
Belle-Poule , les récompenfes répandues ſur l'Etat
Major , & fur l'équipage , ont fait le meilleur effet.
Tout ira bien ".
Une ſeconde lettre du même port en date du premier
de ce mois , annonce que la flotte avoit ordre
de ſe tenir prête à appareiller à l'arrivée d'un courier
qui pouvoit paroître d'un moment à l'autre.
Une troiſième qui eſt du 3 de ce mois , contient ce
qui fuit :
>> Enfin , l'ordre de partir eſt arrivé ; mais depuis
huit jours les vents font au Sud - Ouest , & s'ils
changent , il eſt probable que nous appareillerons
fur-le- champ , à moins qu'un paquebot arrivé de
Boſton ce matin en 17 jours de traverſée , n'engage
à différer le départ , juſqu'à un ſecond courier. Le
capitaine a dit ſeulement qu'il avoir rencontré à 300
lieues 14 navires de guerre Anglois , dont un l'avoit
chaſſé pendant 18 heures. Il eſt parti pour la Cour
à une heure après midi , & porte des dépêches qu'il
ne doit remettre qu'au Miniſtre . Byron , eſt certainement
ſéparé de Keppel , d'après le rapport de ce
Capitaine. On veut qu'il apporte des nouvelles de
M. d'Estaing ; il parle mal notre langue. Un de mes
amis qui croit l'avoir deviné , prétend qu'il y a eu
des vaiſſeaux Anglois brûlés en Amérique. C'eſt ce
que vous faurez plutôt que nous ".
>>> Toute la flotte , vaiſſeaux & frégates , a ordre
de ſe tenir prête à ſortir. Elle eſt complette en tout
point , &dans les meilleures diſpoſitions. La belle
&bonne armée ! Je crois ſans amour-propre & fans
partialité , qu'on doit tout en attendre «.
Si l'ordre n'a point été révoqué , & que le vent
l'ait permis , la flotte a dû partir. On ignore quelle
eſt fa miffion; mais il eſt peut- être vraiſemblable
que fi elle trouve l'Amiral Keppel rentré , elle ira lui
rendre vers les côtes d'Angleterre , celle qu'elle en a
reçue ſur les nôtres .
( 219 )
Selond'autres lettres , le vaiſſeau l'Auguste de 80
canons, fera lancé à Breſt à la fin de ce mois l'Annibal&
leNeptune de 74 canons chacun , le feront à la
marée de Septembre. Ily a un mois , ajoutent- elles ,
qu'on amena ici deux corſaires de Guerneſey , dont
un de 14 canons ; ces jours derniers on en amena
deux autres , dont un monté par un Officier de la
Marine Royale ; une de nos frégates en a conduit z
à la Rochelle , ils étoient de 6 , 8 & 12 canons.
Ces corſaires qui ſe ſont prodigieuſement multipliés
, gênent beaucoup notre commerce. » Le navire
le Tonnerre de Bordeaux , écrit-on de ce port ,
venant de la nouvelle Angleterre , a été pris par les
Anglois , qui ont conduit l'équipage au Cap ; quelques
autres bâtimens ſont arrivés heureuſement ,
quoiqu'ils aient rencontré des vaiſſeaux Anglois en
mer. Avant que la France eût déclaré à l'Angleterre
fonTraité de commerce avec l'Amérique , ces contradictions
étoient plus aiſées à concevoir ; mais
depuis ſa déclaration , diſoit un négociant ruiné , il
faudroit que la porte fût ouverte ou fermée «. On
dit que les priſes que font fréquemment ces corſaires
, & ſouvent à la vue de nos côtes , avoient tellement
indigné les Officiers de la Marine à Breſt ,
qu'ils auroient été fur- le-champ faire une deſcente
dans les Iſles de Jerſey & de Guerneſey , fi M. le
Duc de Chartres , à qui ils en demandèrent la permiſſion
, ne leur eût répondu qu'il ne pouvoit permettre
aucun acte d'hoſtilité de cette eſpèce , ſans
en avoir reçu l'ordre de la Cour. Nos armateurs
demandent avec inſtance la permiſſion de courir ſur
les corſaires de ces Iſles ; peut- être l'obtiendront- ils
bien-tôt ; il s'en préſente déja plus de cent , qui la
follicitent à leurs riſques , périls & fortune ; par
cette permiſſion la Marine Royale en convoyant nos
vaiſſeaux Marchands , ſeroit peut-être moins expoſée à
pouſſer les hoftilités plus loin que la prudence du Miniſtère
ne ſemble l'avoir réſolu . Nos armateurs en
( 230 )
attaquant les Anglois , n'uſeroient que d'une juſte repréfaille
, & la guerre ne ſeroit qu'entre les particuliers
, ſans que les Souverains parûffent y prendre
de part ; mais le dernier combat entre les deux frégates
, peut changer ces diſpoſitions. En attendant
les préparatifs ſe font avec la même activité dans
nos ports.
Quelque tort cependant que les corſaires faffent
au commerce , il n'a jamais été plus floriſſant. Les
dangers qui accompagnent les tranſports en Amérique
n'arrêtent pointnos négociants. OnmandedeMarſeille,
qu'il y a actuellement plus de 30 bâtiments ſous
charge dans ce port , & qui ont cette deſtination.
Un bâtiment Américain de Charles-Town , écrit
on de Nantes , vient d'arriver dans ce port , chargé
deriz &de tabac ; il n'a rien rencontré dans une traverſée
de 5s jours. Il eſt parti avec 7 autres bâtiments
, & rapporte que deux armateurs Américains
ont pris deux gros bâtiments Anglois de 5 & 700
tonneaux , de balotages. On croit qu'ils viennent
de l'Inde , où les affaire de l'Angleterre paroiſſent aller
toujours très-mal. On croit que nous ne tarderons
pas d'y envoyer des vaiſſeaux ; on mande du moins
de Saint-Malo , qu'on y double en cuivre deux frégates
qui fürement ſont deſtinées pour cette partie
dumonde.
Onignore encore le parti que prendra l'Eſpagne.
Onlitdans des lettres deBilbao : >> On dit que notre
Cour gardera la neutralité , & que notre flotte de
Cadix n'a pour objet que de nous faire reſpecter ;
mais nous venons de faire une nouvelle levée de
matelots , qui feront envoyés au Ferrol , où on ne
ceſſe d'armer. Des frais auſſi énormes ſemblent annoncer
d'autres vues que celle d'être ſimples ſpectateurs.
Selon des lettres de Cadix , le retard de l'arrivée
de la flotte du Mexique avoit beaucoup allarmé lana.
tion & le commerce; ces craintes paſſant de bouche
( 231 )
en bouche ſe groſſiſſoient ; le Miniſtre des Indes a
rafſuré tous les eſprits , en publiant lanote ſuivante.
>> M. de Ulloa , qui commande la flotte , ſeroit
déja à Cadix , s'il étoit venu en droiture ; mais fuivant
les ordres qui lui ont été expédiés , il ne peut
guere aborder en Eſpagne , que du 15 au 25 Juin
courant ". On préſume que cette flotte eft aux Açores
où elle a ordre d'attendre l'eſcadre du Marquis de
Caſa-Tilly , qui doit y toucher & renforcer fon
eſcorte. Si l'on a pris en effet ces précautions , on
peut en inférer qu'on n'eſt pas fans inquiétude ſur
le fort de cette flotte , & dans ce cas on pourroit
pénétrer peut-être les diſpoſitions ſecrettes de la Cour
deMadrid.
Les évènements qui occupent ailleurs tous les efprits
, ne produiſent pas toujours ici le même inté
rêt ; une anecdote particulière , un procès fingulier
détourne quelquefois un moment l'attention publique,
fixée ſur le procès-général dont l'Europe paroit
menacée. Il vient d'en être porté un au Parlement
, dont on attend la déciſion avec impatience ,
&dont on rend compte ainfi. >> Une Américaine ,
âgée de 14 ans , fans pere , ſans mere , & héritière
d'unegrande fortune , a été recherchée en mariage
par un homme âgé de so ans ; le tuteur y a conſenti
; on prétend qu'on a capté ſon ſuffrage en
l'intéreſſant à un mariage qui empêcheroit qu'on
l'inquietât lorſqu'il rendroit compte de ſa geſtion.
La Demoiſelle qui eſt au Couvent , livrée à la ſéduction
des gens intéreſſés à cette alliance , étoit
au moment de ſe marier , lorſqu'une tante dont on
s'étoit caché , ayant été inſtruite de tout , s'eſt oppoſée
à la célébration «.
Le Chapitre général de la Congrégation de Saint-
Maur , affemblé dans l'Abbaye Royale de Saint-
Denis en France , a élu pour Général de cette Congrégation
, Dom Charles la Croix.
M. Pivert , Curé d'Ivoi en Sologne , rend compte
( 232 )
d'un fait fingulier dont il a été témoin , & qu'on ne
ſera pas faché de trouver ici. » Le 23 Mai , mon
Sacriſtain étant allé à l'Egliſe vers les quatre heures
du matin , pour ſonner l'Angelus , ayant trouvé la
porte ouveite , & remarqué qu'elle avoit été forcée ,
n'oſa y entrer , & revint m'avertir , en me diſant
qu'il la croyoit volée. J'y courus , penſant de même ,
avec d'autant plus de raiſon , que d'autres Egliſes
du canton avoient été volées depuis peu; aufli je
vis fans furpriſe en arrivant à l'Egliſe , que le banc
des Marguilliers avoit été fracaſle ; mais il n'en fut
pas de même , lorſqu'en entrant dans le ſanctuaire ,
j'apperçus un homme étendu ſur le carreau , dont
le ſang fumoit encore , ayant à l'un de ſes côtés
Saint-Michel à moitié brisé , & de l'autre le diable
qui grinçoit des dents . J'avoue que ſans être timide ,
je fus vivement ému de ce ſpectacle pendant quelques
inftans. Remis de cette émotion , je voulus
voir fi je pourrois découvrir la caufe de la mort
de ce voleur. Je vis qu'il avoit la main poſée ſur une
lance qui étoit entrée au-deſſus de la mammelle gauche
, & qui ſortoit diagonalement environ deux
pouces de l'autre part. Je jugeai bien que cette
lance étoit celle dont on avoit armé le Saint pour
le repréſenter combattant avec ſon ennemi. La
croyant de bois , & même très uſée , j'allois crier
miracle , quand mon Sacriftain me dit que c'étoit
une vieille lame de couteau -de-chaſſe qu'il avoit
apportée de chez lui pour remplacer celle de bois ,
qui étoit tombée en pouſſière en couvrant les Saints
le Carême dernier. Ma ſurpriſe à cet égard ceſſa ;
je préſumai que la chûte de l'Archange & de ſon
marche-pied, n'avoit été occaſionnée que par les efforts
que firent les voleurs pour ouvrir la porte de la
facriftie , au-deſſus de laquelle le bon & le mauvais
Ange étoient placés , & où ils n'entrèrent pas.
Je pense que ceux qui reſtèrent , craignant que l'Ange
exterminateur ne s'en tint pas à un de leurs con
( 233 )
frères , cherchèrent promptement leur falut hors de
l'Eglife. Je fis ſonner le tocfin , pour rendre une partie
de mes Paroiſſiens , ſpectateurs d'un évènement
que beaucoup de gens regardent comme miraculeux ,
& qui cependant eſt bien naturel , mais en mêmetems
bien fingulier <<.
On mande d'Uzerche , que le 14 Mai , Pierre
Canal eſt mort au village de Burgt , paroifle de
Meillars , âgé de 106 ans & 5 mois ; ce vieillard
vivant commenos payſans , d'alimens ſouvent malfains
, toujours très -groſſiers , ne buvant jamais de
vin , n'a pris dans le cours de ſa vie qu'un ſeul remède.
Il n'avoit ceſſé de s'occuper des travaux pénibles
qu'exige la culture des champs , que depuis
environ deux ans , qu'il s'étoit mis à garder les troupeaux
du domaine. Sa veuve eſt âgée de 102 ans&
quelques mois ; elle jouit d'une bonne ſanté , va
tous les jours aux champs , & fait les Dimanches
& Fêtes une lieue à pied pour aller à la meſſe au
bourg de Meillars . Pierre Canal aſſiſta en 1777 , au
mariage d'un de ſes arriere-petits-fils.
Elifabeth Duclos , ſurnommée Babet Chiron , eft
morte le 11 Mai au bourg de Moulin-la-Marche ,
élection d'Alençon , âgée de 103 ans ; elle avoit eu
l'année dernière une maladie ſérieuſe, la ſeule qu'elle
eût éprouvée pendant ſa vie ; elle faiſoit encore trois
ou quatre lieues à pied, fans en être incommodée.
Il paroît des Lettres- Patentes du Roi , en date du
12 Mai dernier , par leſquelles , ſur les repréſentations
faites par le Clergé , que malgré l'augmentation
accordée aux Vicaires des Paroiſſes en vertu
de l'Edit de 1768 , il étoit convenable & utile d'améliorer
leur fort , S. M. ordonne , qu'à compter
du premier Janvier 1778 , la penſion des Vicaires
des paroiffes , tant ceux qui ſont établis à préſent ,
foit qu'ils foient fondés ou non fondés , que ceux
qui pourront l'être à l'avenir dans la forme preſcrive
par les Ordonnances , fera portée à la ſomme de
( 234 )
250 liv.; dérogeant pour cet effet , à l'article 111
du ſuſdit Edit de 1768 , & que ladite ſomme de so
liv. en augmentation , leur ſera payée par ceux qui
ont déja ſupporté ou dû ſupporter celle ordonnée
par le ſuſdit Edit.
Le Parlement de Provence a enregiſtré le 12 du
mois dernier , un Edit du Roi donné ſur la demande
de la Nobleſſe de cette Province. En conſéquence
d'un Règlement de l'Ordre de Malte de
1631 , qui prononce l'excluſion contre les deſcendans
des Sarraſins , Juifs & Mahométans , on a
fait des recherches ſur certaines familles anciennes ,
qu'on apréſumées avoir de telles alliances. De fimples
rapports de noms , ont ſouvent occaſionné des
Loupçons injuftes , que l'ancienneté même des familles
rendoit impoſſible de détruire. On excipoit
auſſi d'une prétendue liſte de familles Juives , taxées
en 1510 par Louis XII , liſte d'autant plus apocryphe
, qu'il n'en exiſte aucun original dans les archives
de la Chambre des Comptes. S. M. voulant
faire jouir ſa Nobleffe de Provence , de tous les
avantages que méritent ſes ſervices perſonnels
&ceuxde ſes ancêtres , ordonne qu'à l'avenir , & du
jour de la publication de l'Edit , il ne foit fait aucune
distinction entre les familles nobles de cette Province,
ſous prétexte de deſcendance ou alliance avec
desJuifs , Sarrafins , Mahométans & autres Infidèles ;
qu'en conféquence , ſes ſujets nobles de ce Pays
foient admis fans diſtinction dans les Ordres , Corps,
Chapitres & Communautés nobles du Royaume , &
même dans les Ordres étrangers qui ont des biens
en France , en juſtifiant des degrés de nobleffe
requis par les Statuts , Conſtitutions , Règlemens
defdits Ordres , &c. Le même Edit défend de les
contraindre à de plus amples preuves , de leur oppoſer
la prétendue liſte de familles impoſées comme
Juives , qui est déclarée nulle.
( 235 )
De BRUXELLES , le 10 Juillet.
Les nouvelles d'Allemagne laiſſent toujours beaucoup
d'incertitude ſur le ſuccès des négociations. On
avoit annoncé que le Roi de Pruſſe avoit rappellé fon
Miniſtre de Vienne; que celui-ci né dans le Mecklenbourg
, & n'étant pas en conféquence ſon ſujet ,
avoit refuſé de revenir , & que S. M. P. avoit donné
des gardes à l'Ambaſſadeur Autrichien , en déclarant
qu'il le retiendroit , juſqu'à ce que ſon Miniſtre lui
fût rendu. Ce qui a peut-être donné lieu à cette
nouvelle, c'eſt la mépriſe de la Police , qui a arrêté
leSecrétaire de légation de l'Empereur à Berlin. Selon
quelques Papiers Publics , cette mépriſe a été occaſionnée
par l'imprudence de ce Secrétaire , qui s'étoitapproché
detrop près de l'arſenal; felon d'autres,
ſon imprudence étoit plus grave. Il étoit inconnu à
Berlin, où il tenta de ſéduire un commiſſaire des
ivres , pour apprendre la véritable deſtination de
T'armée Pruffienne. Ce Commiſſaire lui demanda
le tems de réfléchir juſqu'au lendemain. Il en profita
pour inftruire le Prince Henri , qui lui dit de feindre
d'accepter l'offre qu'on lui faiſoit ; il obéit , & pendant
que le Secrétaire lui comptoit une partie de la
ſomme convenue , des gardes arrivèrent , le ſaiſirent
&le conduifirent au Prince Henri , qui le reconnut
&le renvoya à l'Ambaſſadeur , avec des excuſes ſur
cette mépriſe , occaſionnée par l'incognito que gardoit
le Sécrétaire de légation.
La guerre entre la France & l'Angleterre , paroît
peu éloignée ; mais elle peut être encore retardée ,
ſi cette dernière donne à la première la fatisfaction
qu'elle lui doit. Les lettres de Paris , anoncent cependant
que l'eſcadre de Breſt eſt ſortie; on croit que
des ménagemens pour une Princeſſe que cet évènement
peut inquiéter , ont ſeulement ſuſpendu la publication
de cette nouvelle. On ignore où va la
( 236 )
Aotte , & ce qu'elle a ordre de faire , fi elle ne trouve
plus l'Amiral Keppel ; l'inquiétude eſt toujours la
même , & il paroît qu'elle ne ſe diſſipera , que lorfque
la destination de M. le Comte d'Estaing ſera
remplie . La Cour de France ſemble en attendre le
fuccès , & celle de Londres la certitude , pour agir
plus déciſivement.
,
Dans cette poſition des affaires , l'inaction de l'Efpagne
donne lieu à mille conjectures , la plupart ,
peu fondées ſans doute , mais curieuſes ; on avoit
cru qu'elle ſe rendroit médiatrice entre la France
& laGrande-Bretagne , & qu'elle propoſeroit un nouveau
traité , par lequel celle-ci céderoit à celle-là.
les iſles de Jerſey & Guernesey , aſyle des banqueroutiers
& des contrebandiers qui infeſtent ſes côtes .
D'autres conjectures non moins vagues , font décider
l'Eſpagne à une neutralité abſolue ; ceux qui ne
croient point à cette neutralité ne font point
étonnés qu'elle ne ſe preſſe pas de ſe déclarer & de
rompre , avant que le cas du pacte de famille ,
exiſte par une rupture effective entre l'Angleterre
& la France ; ils remarquent qu'elle fait en
attendant , des préparatifs conſidérables , qui la mettront
en état d'agir au premier fignal ; les fréquentes
conférences que l'Ambaſſadeur de Madrid a
avec les Miniſtres de Verſailles , prouvent que l'ancienconcert
ſubſiſte toujours entre les deux branches
de la maiſon de Bourbon. » L'Europe , écrit-on de
Madrid , a les yeux fixés ſur nous; on cherche à
pénétrer les diſpoſitions ſecrettes de notre Gouvernement
, qui les couvre d'un voile impénétrable. Si
d'un côté l'on voit le Marquis d'Almodovar , nommé
Ambaſſadeur à Londres , on voit de l'autre , l'eſcadre
de Cadix ſe renforcer de jour en jour. Le Saint-
François d'Affife , vaiſſeau de ligne , y est arrivé
du Ferrol , & a annoncé qu'il feroit bien-tôt ſuivi
du Saint- Jean Nepomucène qu'on acheve d'équiper.
La continuité de ces armemens, donne beaucoup
( 237 )
à penſer aux Politiques ; & l'ordre qui vient d'être
donné à l'entrepreneur général des vivres de la
marine , de faire préparer du biſcuit pour fix mois ,
pour le ſervice de 30 vaiſſeaux de ligne , fournit encore
plus de matière à leurs ſpéculations . Cet ordre
ſemble annoncer une expédition auſſi grande
que longue ; mais quand on veut eſſayer de la déterminer
, on rentre dans l'océan des probabilités «,
>> Sir William Howe , écrit- on de Londres , a débarqué
le premier de ce mois à Spithead , à bord de
l'Andromède ; après avoir eu une conférence avec
l'Amiral Keppel , il eſt parti pour Londres , où il a
été long-temps enfermé avec le Lord George Germaine
,& s'eft rendu enſuite à Windſor ou eſt le
Roi. Voici comme le public arrange les nouvelles
qu'il a dû rapporter. Le Congrès ayant décidé qu'on
n'entrereroit point en négociation avec les Commiſfaires
Britanniques tant que les troupes Royales
occuperoient Philadelphie , il fut tenu un conſeil de
guerre le 24 Mai , où la réſolution d'évacuer cette
ville fut priſe. Selon les uns on l'a fait pour lever
tous les obstacles ; ſelon d'autres on y a été forcé ,
parce que l'armée du Général Washington eft devenue
ſi nombreuſe , que les Généraux Anglois n'ont
pas jugé prudent d'expoſer plus long-temps la leur ;
quoiqu'il en ſoit , les troupes évacuèrent le 25 , &
s'embarquèrent pour New-Yorck , Rhode Iſland &
Long-Iſland ; on ajoute que le Congrès fatisfait , a
nommé cing Commiſſaires pour négocier avec les
nôtres ; ce ſont MM. Charles Carter , Philio Ludwell
Lée , pour la Virginie ; MM. Charles Carrol ,
Mathieu Tilghman , pour le Maryland ; & M. Adams
pour Maſſachuflets'bay « .
Suite du Traité entre l'Eſpagne & le Portugal.
>>> Pour plus grande sûreté de ce traité , les deux
hauts Contractans ſont convenus de ſe garantir ré
( 238 )
ciproquement toute la frontière & adjacences de
leurs domaines dans l'Amérique méridionale , ainſi
qu'il eſt ſtipulé ci-deſſus , s'obligeant chacun des
deux à ſecourir l'autre contre quelque attaque & invaſion
que ce ſoit , juſqu'à l'avoir remis en pleine &
libre poffeffion des pays ufurpés , ou prêts à l'être ;
& cette garantie& obligation réciproque , quant aux
côtes dela mer , & pays circonvoiſins , doit s'entendre
, quant à S. M. T. F. pour tout le pays quetraverſe
le fleuve Orinoco , & depuis Caſtillos juſqu'au
détroit deMagellan ; & quant à S. M. C. pour les deux
bords du fleuve des Amazones , ou Maragnon , &
depuis ledit Caſtillos juſqu'au Port de Santos. Mais
quant à l'intérieur de l'Amérique méridionale , l'obligation&
garantie mutuelle n'aura point de bornes ,
&chacune des deux Puiſſances devra , dans le cas
d'invaſion , ou ſoulèvement , aider & ſecourir ſon
alliée , juſqu'à l'entière & paiſible poſſeſſion des pays
envahis ou foulevés.
>> 4°. Si l'une des deux Puiſſances contractantes venoit
à être en guerre avec une autre Puiſſance de l'Europe
, ſans qu'il fût queſtion d'invaſion d'aucun pays ,
territoire , & droits énoncés dans l'article précédent,
en ce cas l'autre Puiſſance qui n'aura rien à voir dans
ladite guerre , ſera ſeulement obligée à garder , &
faire obſerver dans tous ſes domaines , Ports , mers
& côtes , la plus exacte neutralité , réſervant pour les
casd'invaſiondesdomainesgarantis,ouleurprochaine
invaſion manifeſte, les ſecours&défenſes réciproques
desEtats reſpectifs ; & les hauts Contractans s'y obli
gent, promettant endue forme de remplir leurs engagemens,
ſansmanquer pourtant aux traités qui exiſtent
entre leſdits Contractans , & les autres Puiſſances de
1'Europe.
5 °. Quoiqu'il ait été convenu & ftipulé dans l'article
XXII du traité de St. Ildephonſe du premier
Octobre 1777 , que dans l'Ifle & Port de Ste.-Ca(
239 )
therine & la côte voiſine , le Portugal ne pourroit
admettre ni recevoir aucun vaiſſeau , ni bâtiment de
guerre étrangers , ni méme de commerce , cela ne
devra point s'entendre dans les cas de néceſſiré abſolue
, comme tempêtes & craintes de naufrages , en
prenant néanmoins les précautions néceſſaires contre
les abusde la contrebande , les hoftilités ou invaſion
contre la Puiſſance alliée. Il ſera également permis
aux vaiſſeaux & bâtimens Eſpagnols , de guerre &
de commerce , d'entrer & de mouiller audit port de
l'Iſle Ste. -Catherine & à la côte du Bréfil , quand ils
y ſeront forcés par le temps , ou autres raiſons urgentes
; & en ce cas , on devra leur fournir les ſecours
& vivres , comme eſt d'uſage entre bons &
fidèles amis & alliés , en ſe ſoumettant aux loix &
uſages établis dans le pays où ils aborderont ; voulant
& déclarant les deux hautes Puiſſances contractantes
, qu'on doit entendre dans le même ſens , tout
ce qui eſt , & pourra être ſtipulé ailleurs , dans quelquearticle&
traité que ceſoit.
6°. On obſervera exactement & dans toutes ſes
parties l'article XVIII du traité d'Utrecht du 6 Février
1715 ; & pour plus grande intelligence dudit ,
&celle des traités & anciennes couventions du tems
du Roi Don Sébastien , les deux Cours déclarent ,
qu'outre les crimes ſpécifiés dans ces conventions ,
on devra comprendre ceux de fauſſe monnoie , de
contrebande d'entrée &de ſortie des marchandiſes &
denrées expreffément prohibées dans les domaines
reſpectifs des deux Souverains , & de défertion des
corps militaires de mer & de terre ; leſquels coupables
& déſerteurs feront délivrés réciproquement
au Souverain offenſé ; voulant néanmoins qu'il ſoit
fait grace de la peine de mort aux déſerteurs. Il ſera
procédé à la ſaiſie & remiſe des coupables & déſerteurs
, fur la réclamation du Miniſtre & Secrétaire
d'Etat des affaires étrangères de l'une des deux
Puiſſances , ou ſur la demande d'un des deux Am
( 240 )
baſſadeurs. Si la demande ſe fait par les tribunaux ref
pectifs de juſtice , on obſervera de part & d'autre
les formalités d'uſage. Finalement fi L. M. C. &
T. F. trouvent à propos de changer ou augmenter
dans la fuite quelque clauſe & circonſtance dans le
préſent article , elles le règleront entr'elles de commun
accord & à l'amiable ; voulant & déclarant que
ces additions & changemens , fi elles en font , s'obfervent
& s'exécutent tout comme s'ils étoient inférés
dans le préſent article.
La fuite à l'ordinaire prochain.
Nota . La réunion de la partie Politique du Journal de
Politique & de Littérature de Bruxelles au Mercure de
France, ne changera rien à la manière de préſenter les
faits&de les diſtribuer . Ce Journal Politique rédigé par
le même Auteur , continué dans le même eſprit , paroiſſant
aux mêmes époques , tiendra à l'avenir la place
qu'occupoient les Nouvelles Politiques à la fin du
Mercure avec cette différence que les Nouvelles
Politiques du Mercure , ne paroiſſant qu'à la fin de
chaque mois , & ne contenant que des extraits de la
Gazette de France , ne pouvoient point avoir l'attrait
de la nouveauté. Le Journal de Politique de Bruxelles
reuni au Mercure , continuera d'offrir tous les dix jours ,
avec la même exactitude , les mêmes détails &la même
fidélité , le réſumé de tout ce que les Gazettes étrangères
contiennent d'important ou de curieux , & un grand
nombre de faits que des correſpondances fûres &multipliées
nous procurent journellement. Les nominations ,
préſentations , &c. ſe trouveront à l'article de Versailles ,
ſans être ſéparées , comme elles l'étoient dans le Mercure
avant ſa réunion , ſous des titres particuliers qui ne feroient
qu'occuper une place que nous devons ménager
dans les circonstances préſentes. On n'omettra aucunde
ces articles ; & s'ils paroiſſent moins nombreux , il faut
obſerver que nous rendons compte tous les dix jours
ou trois fois le mois , de ceux que le Mercure n'annonçoitci-
devant qu'en une fois à la fin de chaque mois.
MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ AU ROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours ; les Pièces fugitives nouvelles
en vers & en profe ; l'Annonce & l'Analyse des
Ouvrages nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ;
les Causes célebres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits , Arrêts ; les
Avis particuliers , & c. &c.
25 JUILLET 1778 .
A PARIS,
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thou ,
rue des Poitevins .
Avec Approbation & Brevet du Roi.
TABLE.
PIÈCES FUGITIVES,P.243 Comédie Françoise , 309
Amire , Pastorale , 244
Epigrammes .
246-247 Lettre à M.Panckoucke,
Comédie Italienne, 311
Enigme, 248 312
Logogryphe. 249 JOURNAL POLITIQUE.
Zephirine& Lindor, Proverbe
Dramatique , 250 Constantinople , 313
NOUVELLES LITTÉ- Pétersbourg, 314
RAIRES .
Copenhague , 315
De la Musique en Italie, Vienne ,
Varsovie , 316
317
272Hambourg , 319
Code desLoix desGentoux,Ratisbonnes
327
286Naples , 328
PHYSIQUE. Livourne , 329
Obfervations fur le froid Londres , 33
deRuffie,
ART S. Gravures ,
SPECTACLES .
279 Etats-Unis de l'Amérique-
306 Septentrionale ,
Académie Royale de Mu- Paris ,
fique,
340
Versailles , 344
345
307 Bruxelles , 358
APPROBATION.
J'AI lu , par ordre de Monſeigneur le Garde des
Sceaux , le Mercure de France , pour le 25 de Juillet,
Je n'y ai rien trouvé qui puiſſe en empêcher l'im
preſſion. A Paris , ce 24 Juillet 1778 .
DE SANCY.
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT,
suc de la Harpe , prés Saint- Come.
MERCURE
DE FRANCE.
25 JUILLET 1778.
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
VIENS ,
CHANSON.
IENS , Dieu d'Amour , viens monter mamuſette;
Je veux chanter celle qui m'a ſoumis :
Pour me payer ma tendre Chanſonnette ,
De par ta mère un baifer m'eſt promis.
Oncques ne fut plus charmante Bergère ;
Et pour ofer célébrer ſes attraits,
D'Anacreon il faut la voix légère ,
Ou la chérir autant bien que je fais .
Belle Vénus , elle a ton doux ſourire ,
Gentille Hébé, ta grâce & ta fraîcheur ;
Pour fon eſprit , Nature a ſu l'inſtruire ,
Toi, Dieu d'Amour , viens donc former fon coeur.
Lij
244 MERCURE
En admirant ſon ſéduiſant viſage ,
Tout haut l'on dit , tu la fis pour charmer ;
Puis , entend-t-on ſa voix , ſon doux langage ,
On dit tout bas , tu la fis pour aimer.
Ja de mon coeur j'ai fait don à la belle ,
Tendre retour me donnera le ſien ;
Car , ſi le doit à l'amant plus fidèle ,
Autre que moi jamais le fut fi bien.
Le Dieu d'Amour a monté ma muſette ,
Et j'ai chanté , pour toi , ma chère Iris ;
De par Vénus , reçois ma Chanſonnette ,
Et laiſſe m'en cueillir l'aimable prix.
COUTONLY , fils .
AMIRE , Paftorale , Imitation de GESNER.
LA
(Hilas chante. )
belle ame de ma Bergère
Me charme autant que ſes attraits ;
Beauté n'eſt qu'une fleur légère ,
Mais le coeur ne vieillit jamais.
Ç'étoit la ſaiſon du Zéphire ;
Je côtoyois le petit bois;
Soudain j'entendis mon Amire ,
Je prêtai l'oreille à ſa voix.
Otoi qu'en ces lieux on révère ,
Diſoit- elle , Dieu des Bergers ,
Conſerve les jours de ma mère ,
Écarte d'elle lesdangers
2
?
DEFRANCE. 245
1
Je t'immole ma Tourterelle ,
Exauce-moi , Dieu bienfaifant ;
Hylas , mon Amant fi fidèle ,
Hylas , m'en avoit fait préſent.
Le Dieu caché dans le boccage
Sourit à ſes voeux innocents ;
Zéphire agitantle feuillage ,
Porta vers elle ces accents :
Ta belle âine , jeune Bergère ,
Surpaſſe encore tes attraits ;
Beauté n'eſt qu'une fleur légère ,
Ton coeur ne vieillira jamais.
Un ſoir , de la jeune Glicère
L'Agneau chéri tombe dans l'eau ,
La pauvrette ſe déſeſpère ,
Hélas ! c'étoit tout ſon troupeau.
A ſes accents Amire vole ,
Et lui dit : bannis ton chagrins
C'eſt l'amitié qui te conſole :
Reçois cet agneau de ſa main.
Sans plus fonger à ſes alarmes ,
D'Amire elle accepta le don 3
Et puis en eſſuyant ſes larmes ,
Elle entonna cette Chanſon .
O Dieux , protecteurs du Village ,
Faunes , Nymphes , & vous Sylvain ,
A la vertu je rends hommage ,
Venez, répétez mon refrein.
Liij
246 MERCURE
La belle âme de la Bergère
Surpaſſe encore ſes attraits
Beauté n'est qu'une fleur légère ,
Mais le coeur ne vicillit jamais.
Envoi à Mademoiselle M. de F.
Quand je célèbre la plus belle ,
Pour vous l'Amour diste mon chart;
Je vous prends auſſi pour modelle
Lorſque je peins le ſentiment.
Ainſi que la touchante Amire ,
Par vos vertus , par vos appas ,
Vous exercez undouble empire
Etje répète après Hylas ,
La belle âme , &c.
ÉPIGRAMME.
En graffciant, la divine Chloé
Diſoit un jour , qu'importe un oeil , un né ?
Eſt- ce le corps ? C'eſt l'âme que l'on aime ;
L'étui n'eſt rien. Voilà dans l'inſtant même
Que de l'armée arrive ſon amant ;
Taffetas noir étendu ſur ſa face ,
Ycouvre un né qui fut jadis charmant ,
Oubien plutôt n'en couvre que la place.
Il voit Chloé, veut voler dans ſes bras ;
Chloé recule & fent mourir ſa flame.
Mon Dieu , dit-elle, eſt-il poffible, hélas !
Qu'unné de moins change fi fort une âme
DE FRANCE. 147
(
AUTRE.
Un pincemaille , étendu dans fon lit ,
Sur le minuit tout-à-coup défaillit.
Un Docteur vient , ordonne qu'on achette
D'un élixit , dont la vertu parfaite
Le guériroit fitôt qu'il auroit bu ;
Mais le gripon , de fon mal revenu :
« Ne craignez rien , dit-il , je reſſuſcite ;
> Il ne me faut confortatif aucun ,
* Car par régime , &raiſon de conduite,
> Juſqu'au dîner je ſuis toujours à jeun.
Tr. L.
AUTRE.
QUAND un objet fait réſiſtance ,
L'Anglois fier en vain s'en offenſe ,
L'Italien eſt défolé , ;
L'Eſpagnol eſt inconfolable ,
L'Allemand ſe conſole à table ,
Le François est tout conſolé.
Liv
248 MERCURE
Explication de l'Enigme & du Logogryphe
du dernier Mercure.
LE
E mot de l'Enigme eſt l'Amour ; celui
du Logogryphe eſt Violette , dans lequel
on trouve , olive , oeil , étoile , lie , lit , oie ,
Elie , loi , été , voile , Eole , vole , toile ,
vole , lot , vie.
ÉNIGME.
こ
MILLE ILLE & mille attributs , l'un à l'autre oppoſés,
Par leur variété , leur biſarre aſſemblage ,
A chercher qui je ſuis , Lecteur , ſi vous l'oſez ,
Pourront, dansun moment,vous donner de l'ouvrage.
Enun point ſeulement, de tout le genre humain
Je partage la deſtinée ;
Nature veut que de ſa main
La trame de mes jours ſoit faite & terminée.
Je ſuis ſouvent où l'on ne me croit pas ,
Souvent auſſi , qui croit me voir paroître ,
Eſt bien confus de ne me trouver pas ,
Quand de plus près il veut me reconnoître.
Les plaiſirs les plus vifs , les ſoins les plus cuiſants
Sont tantôt mes amis , ſont tantôt mes enfans ;
Le tumulte me plaît , j'aime la ſolitude ;
Né dans l'oiſiveté ,
J'excite ſouvent à l'étude ,
3
DE FRANCE. 249
Et par le travail le plus rude
Je ne puis être rebuté.
Quoiqu'ami de la paix , je conſeille la guerre ,
Je ſuis un ſcélérat , j'aime la probité ,
Et quoique la douceur ſoit dans mon caractère ,
Mon reſſentiment va juſqu'à la cruauté.
Mais ce qui pourra bien vous paroître impoſſible ,
Géant dès en naiſſant ,
Je vais toujours rapetiſſant,
Et je finis par être imperceptible.
LOGOGRYPHE.
Avec la couleur agréable ,
J'exhale un parfum délectable,
Pluſieurs à leurs amis de moi font un préſent.
L'Amante me reçoit des mains de ſon Amant :
Mais , ô mortel impitoyable !
Que tu rends mon fort déplorable !
Abandonnée à mes bourreaux ,
11
On déchire ma peau , l'on me met par morceaux ,
Pour plus facilement jouir de ma ſubſtance :
Encore quelques mots , Lecteur , avec aiſance
Ma tête tu verras chez l'avaricieux :
وت
Moncorps avec mespieds ſe trouvent dans lesCieux.
Par M. R... Ch... à Châteaudun.
L
MERCURE
ZÉPHIRINE ET LINDOR.
PROVERBE DRAMATIQUE
En un Acte & en Profe.
ACTEURS..
LA FÉE MORGANT.
ALINE , ſa Suivante.
LA PRINCESSE ZEΡΗΙΚΙΝΕ.
CHARMANT , Génie boſſfu , fils de la Fée..
LE PRINCE LINDOR , Amant de Zephirine,,
avec une fauſſe boſſe ..
LA FÉE BIENFAISANTE , d'abord traveſtie en
Vieille ,&paroiffant àla fin ſous ſa forme naturelle..
SCÈNE PREMIÈRE..
LA FÉE MORGANT , ALINE..
LA FÉE. EHΗ ΒΙΕΝ Mademoiselle , a-t-on
mis les Griffons à ma voiture ?
ALINE. Qui , Madaine.
LA FEE, ( en baillant ). Voilà deux jours
que je me fuis ennuyée cruellement.
ALINE. Une grande Fée comme vous
s'ennuyer!!
DE FRANCE. 251
:
LA FÉE. Oh! vous vous étonnez de cela?
Les bêtes ne s'ennuyent jamais.
ALINE . Mais, Madame ,quand on peut
tout....
LA FÉE. On a beau pouvoir tout, on ne
peut pas toujours avoir du plaiſir ; on n'a
pas toujours là quelqu'un à déſeſpérer : il
y adeux fois vingt- quatre heures que je
n'ai trouvé perſonne à qui jouer quelque
bon tour.
ALINE, (àpart. ) C'est-à-dire , quelque
tour bien ſanglant.
LA FÉE. Que dites vous là entre vos
dents?
ALINE. Je dis , Madame , que cela n'eft
pas plaifant .
LA FÉE. C'eſt à en mourir. Je ſuis obligée
de fortir aujourd'hui pour me rendre à
l'Aſſemblée des Fées : s'il ſe rencontre en
mon chemin des gens qui ayent l'air d'être
heureux , ils n'ont qu'à ſe bien tenir.
ALINE. Le goût de Madame eſtbiendif
férent de celui de la Fée Bienfaiſante..
LA FÉE. Ne voudriez-vous pas quej'euffe,
comme elle , la fottiſe de me donner bien
du tourment pour le bonheur d'autrui ? J'ai
affez de peine à faire le mien : le plaiſir des
autres eſt un vol qu'ils me font.
ALINE . Mais , Madame....
LA FÉE . Point de mais , Mademoiſelle;;
Popinion d'une petite eſpèce comme vouss
Lvj
252 MERCURE
m'intéreſſe fort peu. Croyez - vous que j'imagine
que la Fée Bienfaiſante fait du bien
pour le plaiſir d'en faire ? Je ne crois point
du tout à ce plaifir là ; elle n'a d'autre objet
que de me contrarier. Auſſi je la hais ! c'eſt
fur -tout pour lui faire pièce que j'ai enlevé
la Princeſſe Zephirine au moment qu'elle
alloit épouſer le Prince Lindor. La Fée les
protége.
ALINE . On dit qu'elle a doué cette Princeſſe
, au berceau , du don des Grâces &
qu'elle y a joint la bonté.
LA FÉE. Le beau préſent qu'elle lui a fait
là ! Zephirine eſt héritière d'un grand Royaume
: voilà ce que j'eſtime en elle , & pour
quoi je veux qu'elle épouſe mon fils , le
Génie Charmant.
ALINE. Il pourra ſe vanter de poſſéder la
plus belle perſonne qu'on ait jamais vue.
LA FÉE. Qu'on ait jamais vue ? Vraiment,
Mademoiselle Aline , vous avez- donc de
bien mauvais yeux !
ALINE. Pardonnez , Madame; c'eſt parmi
les Princeſſes que je veux dire; les Fées font
hors de toute comparaiſon.
LA FÉE. Zephirine eſt belle , ſi l'on veut ;
bonne ou ſotte , j'y confens ; mais on m'avouera
que Charmant la vaut bien : ſes yeux,
quoi qu'un peulouches , ont un charme particulier
; & cette boſſe qui diftingue tous
les Génies de fa race , donne à ſa taille une
5
DE FRANCE.
253
grâce&une dignité peu communes. Certainement
on ne m'accuſera pas de voir mon
fils avec les yeux d'une mère ; tout le monde
en parle comme moi ; cependant Zephirine
a eu l'inſolence de faire la dédaigneufe ; &
ne dira-t- on pas encore que la Fée Morgant
eſt méchante , parce que , pour apprendre à
vivre à la Princeſſe,jel'ai fait enfermer dańs
la Tour noire ? je ne l'y ai pourtant tenue
qu'un mois.
ALINE. Vous venez de l'en faire fortir ?
LA FEE . Oui , j'eſpère qu'elle aura fait
des réfléxions , & qu'elle fentira que je n'ai
agi que pour fon bien. Quelle comparaiſon
de Lindor à mon fils !
ALINE. C'eſt ce que chacun penſe & dit
à votre Cour.
LA FÉE. Je voudrois bien que quelqu'un
s'avisât de dire le contraire.... Une choſe
pourtant me fait de la peine , & cela prouve
bien que je ne ſuis pas aveugle furle compte
de mon fils .
ALINE. Quoi donc , Madame ?
4
LA FÉE . Charmant ne tient pas tout
ce qu'il promettoit dans ſon enfance :
il avoit une eſpiéglerie qui m'enchantoit.
Il pinçoit ſes Pages , il les égratignoit , tourmentoit
bêtes & gens , perſonne ne pouvoit
durer auprès de lui : je ne lui vois plus
tant cette vivacité agréable , & j'ai peur que
du côté de l'eſprit il ne tienne un peu de
254 MERCURE
fonpère, mon cher & reſpectable époux ,
qui , comme on fait , étoit le plus fot de
tous les Génies.
ALINE. En tout cas/, Madame....
LA FÉE. Qu'appellez vous , en tout cas ,
Mademoiselle ? Je puis dire,ſi je veux ; que
mon fils a peu d'eſprit , mais ce n'eſt pas à
vousde le croire , & je trouve votre en tout
cas très-infolent.
ALINE , (à part.) Quelle humeur !
LA FÉE. Vous murmurez , je crois....
ALINE. Si Madame m'avoit laiſſé achever
.....
LA FÉE. Eh bien !
ALINE. Je voulois dire qu'en tout cas
iln'y avoit que Madame qui pût s'en appercevoir.
LA FÉE. Faites-le moi venir , Mademoifelle
; il faut que je lui parle avant de
partir. Mais , le voici , envoyez - moi la
Princeſſe.
SCÈNE II.
LA FÉE , CHARMANT.
LA FÉE. Oh ça ! Charmant , je ſuis obligéede
vous quitter , je reviendrai bientôt;
il faut cependant , mon fils , vous tenir
fur vos gardes,& obſerver exacteinent ceque
je m'en vais vous dire. Songez àle bien
retenir.
DE FRANCE. 255
CHARMANT, Oh ! Maman , ce n'est pas
moi qu'il faut dire deux fois les chofes ,
jene ſuis pas un Génie pour rien, & je pémètre
déjà.....
.. LA FÉE . Quoi ! que pénétrez-vous ?.
CHARMANT. Eh ! mais , je pénètre.....
que vous avez
LAFEE. Ecoutez- moi donc...... vous favez
àme parler.
que je veux vous faire épouſer la Princeſſe
Zephirine?
CHARMANT. Eh oui ; vous m'avez dit
qu'elle étoit bien belle , bien belle !.
LA FÉE. Ne l'avez vous pas vue ?
CHARMANT. Il est vrai ; mais elle étoit
fi triſte...
LA FÉE. Je vous ai dit que la Fée Bienfaiſante
, mon ennemie , la protége , &
qu'elle deſtinoit ſa main au Prince Lindor
, qui en eſt aimé.
CHARMANT. Je ne l'aijamais vuce Prince
Lindor , maman ; a-t-il bonne mine ? Eft-il
boffu ?
LA FÉE . Non , mon fils .
CHARMANT. Eh ! comment fait-il done
pour être aimé ?
,
LA FÉE. Zephirine eſt prévenue pour lui,
&Bienfaifante, comme je vous ai dit
protége l'un & l'autre. Voici un annean
qui vous garantira du pouvoir de la Fée ::
mettez-le à votre doigt , & gardez- le foigneuſement
juſqu'àmon retour: ne lecon
1
256 MERCURE
fiez à perfonne ; car fi Bienfaifante en étoit
une fois maîtreſſe , elle le ſeroit de votre
fort & du mien.
CHARMANT. Oh ! pardi elle n'a qu'à
me le venir demander.
LA FÉE. Elle ne pourroit cependant ,
même avec cet anneau , unir Zephirine à
Lindor , à moins que vous n'euffiez vousmême
préſenté ce Prince à la Princeſſe.
CHARMANT. Ah ! oui , qu'il s'y attende.
LA FÉE. Ce que je vous recommande
ſe réduit donc à deux choſes , garder votre
anneau, & ne pas préſenter votre rival à
votre Maîtreſſe. Si ces deux choſes étoient
moins faciles àobſerver , je ne partirois pas
ſi tranquille.
CHARMANT. Pourquoi donc , maman ?
LA FÉE . Hem ! j'ai grande peur que vous
ne ſoyez le fils de votre père.... Cependant
, pour plus grande sûreté, j'ai fait afficher
en gros caractères , fur différens
poteaux , une pancarte , qui défend à toutes
perſonnes , ſous peine de la vie , l'entrée
de la forêt qui entoure le Palais, Vous , de
votre côté , mon fils , tâchez de plaire à
Zephirine , fans vous gêner pourtant ; fi elle
eſt encore aflez fotte pour ne pas vouloir
fon bonheur , je me charge....
CHARMANT. Laiffez- moi faire , maman ,je
lui plaitai : je ſuis un Génied'abord ,& puis
lesgens de ma Cour difent tous que je fuis
DEFRANCE. 257
boſſu à ravir. Il faut que la Princeſſe ſoit de
bien mauvais goût ſi elle continue de me
préférer ce Lindor , qui eſt tont d'une venuecomme
une perche. Mais la voici.
SCÈNE III.
LA FÉE , ZEPHIRINE , CHARMANT.
LA FÉE . Princeſſe , à la prière de mon
fils , je vous ai fait fortir de la tour noire ,
où votre obſtination m'avoit forcée de vous
mettre ; car naturellement je ſuis bonne.
Je pars pour quelques heures ; je vous laiſſe
avec Charmant : fongez à vous rendredigne
de l'honneur qu'il veut vous faire.
ZEPHIRINE. Madame , cet honneur eſt
ſi grand que je m'en confeſſe indigne , &
je ſens que je ne pourrai jamais le mériter.
LA FÉE. Indigne ou non , Mademoiſelle
, il faut vous préparer à m'obéir ou à
rentrer dans la Tour pour n'en fortir jamais.
ZEPHIRINE. Madame eſt naturellement
bonne.
LA FÉE. Qui , Mademoiselle , quand on
fait ce que je veux. Je vous donne juſqu'à
mon retour pour y penſer. Craignez d'irriter
une Fée qu'on n'offenſe pas impunément.
CHARMANT. Oh ! maman, ne la grondez
258 MERCURE
pas; fûrement elle m'aimera : je ne ſuispas
un bénêt comme ſon Lindor , qui eſt , diton,
tendre comme un Roman.
LA FÉE. Adieu. Songez bien , mon fils ,
à ce que je vousai dit ;& vous, Zephirine...
vous m'avez entendue .... Il ſaffir.
(Charmant lui baiſe la main & elle part.)
SCÈNE IV.
ZEPHIRINE , CHARMANT.
ZEPHIRINE , ( à part. ) Que je ſuis malheureuſe
! ômon cher Lindor impitoyable
Fée , nous as-tu ſéparés pour jamais ?
CHARMANT. Oh ça , mabelle Zephirine
ne parlez point comme ça toute ſeule;
vous avez unGénie à côté de vous , une fois;
&ce n'eſt pas pour me vanter , mais c'eſt
qu'on n'eſt pas toujours aimée d'un Génie
de ma forte. Ce matin encore , à mon
lever , on diſoit que , lorſqu'on étoit fait
comme moi, on pouvoit jeter le mouchoir
toutes les belles Princeſſes de la rerre, &
qu'il n'y en avoit point qui ne prit bien
volontiers la peine de le ramaſſer.
ZEPHIRINE. Eh ! bien , Monfieur Charmant,
moi qui ne ſuis point belle ....
CHARMANT. Oh! que ſi fait vous l'êtes ,
vous le ſavez-bien ; &ce que vous endites,
DE FRANCE. 259
c'eſt par malice , Mademoiselle Zephirine,
ZEPHIRINE. En tout cas je vous déclare
quevous ne meplaiſez point du tout,& que
vous ne meplairez pas , fuffiez- vous cent fois
plus Génie& plus bofſu que vous ne l'êtes.
CHARMANT. Ne faites donc pas comme
ça la dégoûtée, Mademoiselle: on m'apelle
Charmant, afin que vous le ſachiez ,
&fans me flatter, il y a quelque différence
de votre Prince à moi.
ZEPHIRINE. Oh ! oui , Monfieur Charmant
, une très-grande différence!
CHARMANT. Tenez , c'est encore malin
ceque vous dites-là ; je vois bien quand on
ſe moque , voyez-vous.
ZEPHIRINE. Oui !
CHARMANT. Mais cela ne meplaît pas ,
entendez-vous;& fi vous étiez moins belle ,
je vous pincerois bien ſerré, Mademoiselle
Zephirine..
ŽERPHIRINE , ( à part. ) Ciel ! quel eſt
monfort!
:
۱
CHARMANT.Tenez , je vois que maman
vous a mis de mauvaiſe humeur : dame ,
c'eſt que c'eſt ſon naturel; mais pour vous
divertirje vais faire venir un Page que j'ai
ce matin arrêté pour vous , un boffu prefqu'aufli
bien fait que moi, & qui m'a tout
l'air d'un drôle de corps : mais tenez, le
voilà qui s'avance. 1
260 : MERCURE
SCÈNE. V.
ZEPHIRINE , CHARMANT , LINDORfous
lafigure d'un Page boffu .
ZEPHIRINE , ( à part. ). Que vois-je !
Lindor !
CHARMANT. Approchez , Blondin , que
je vous préſente à la Princeſſe. Eh bien!
comment le trouvez-vous ?
ZEPHIRINE. ( à part.) Je n'oſe le regarder....
(haut.) Il eſt... (dpart.)Je ſuis toute
troublée.....
CHARMANT. Avancez donc , Page , vous
avez l'air tout embarraffé.
LINDOR. Monſeigneur, le reſpect....
CHARMANT. Je vous donne à elle , &je
prétends que vous la ſuiviez en tous lieux&
à toute heure ; vous entendez ?
1 LINDOR. Oui , Monſeigneur.
CHARMANT. Etpuis , c'eſt que les filles font
ſages ; ..... mais s'iln'y a pas làquelqu'un quiy
veille... Vous entendez ? ... La Princeſſe s'eſt
mis en tête jene ſais quelmal bâti de Prince,
unLindor.
LINDOR. ( à l'oreille du Génie. ) Fantaiſie
dePrinceſſe.
CHARMANT. Bien dit , Page ; Lindor
cherchera peut-être l'occaſion de voir Zephirine
, & c'eſt pour cela que je vous ordonne
de ne la quitter jamais.
DE FRANCE. 261
LINDOR. Monſeigneur prend bien ſes
précautions.
CHARMANT. Oh ! oh ! ce n'eſt pas moi
qu'on attrape. Nous verrons Mademoiſelle
Zephirine , fi ....
ZEPHIRINE. Eh bien ! oui , ce Lindor je
l'aime de tout mon coeur , je ſuis au déſeſ
poir d'en être ſéparée , & s'il étoit là je le
lui dirois devant vous.
CHARMANT. Vous l'entendez ... Elle n'en
rougit point.... Oui , oui , Mademoiſelle Zephirine
, je vous permets de lui dire tout çà
quand il fera devant vous ; mais j'y mettrai
bon ordre & maman auffi. Page , je vous
laiſſe avec elle ; vous avez de l'eſprit , parlez-
lui , faites- lui ſentir ce que je vaux. Je
ſerois fâché qu'elle allât coucher ce ſoir dans
la Tour , & qu'elle n'eût pour ſon ſouper
qu'une cruche d'eau &du pain noir.
SCENE VI.
ZÉPHIRINE , LINDOR ,
ZÉPHIRINE. Ah ! cher Prince , qu'avez-
vous ofé faire ? Je n'oſe me livrer aux
tranſports que m'inſpire une fi chère vue :
vous me voyez toute ſaiſie, & tremblante à
la fois de plaifir & d'effroi .
LINDOR. Raſſurez - vous . Le Génie eft
dans l'erreur,comme vous l'avez vu; unebof
262 MERCURE
ſe eſtun titre de recommandation auprès de
lui , parce qu'il ne veut , dit-il , que des gens
bien faits à ſon ſervice. Je m'en ſuis fait
une , je me ſuis préſenté , & il m'a reçu.
Mais laiſſons les diſcours inutiles. O ma
chère Princeſſe , je vous revois , mon coeur
auroit mille chofes à vous dire : combien
j'ai fouffert loin de vous ! Mais les momens
ſont précieux , hâtons-nous d'en profiter :
j'ai reconnu un endroit par lequel nous
pouvons nous échapper ;& fi nous ſommes
une fois hors de la forêt , nous ferons en
fûreté ; la Fée Bienfaiſante nous recevra.
ZEPHIRINE. Eh bien !je vous fuis , cher
Prince ; ſi la mère du Génie revenoit , elle
vous reconnoîtroit & nous ferions perdus.
Ah ! ſi vous ſaviez tout ce qu'elle m'a fait
ſouffrir ! mais je ſouffrois pour vous , je
ſongeois que vous m'aimiez,&je ne ſentois
plus mesmaux.
LINDORlui baifant la main.
Ah ! Princeſſe , comment reconnoître
tantde bonté ? Venez.
SCENE VIL
ZEPHIRINE , LINDOR , CHARMANT
(fuivi de Gardes. )
CHARMANT. Courage , M. Lindor ,
ne vous gênez pas.
ZEPHIRINE. Ah!
DE FRANCE. 263
LINDOR. Lindor , moi !
CHARMANT. Oui , oui , vous ! Un
de mes gens qui vous a reconnu vient de
m'en inſtruire. Ah ! ah ! Monfieur le mal
bati , vous contrefaites-donc le boſſu pour
venir baifer la main des Dames ? Vous vouliez
m'attraper !
LINDOR. Oui , je ſuis Lindor , & fi je
n'étois ſans armes ...
CHARMANT (àfes gardes) . Prenez garde
à moi , vous autres ; le drôle me menace :
qu'on l'arrête , & qu'on le mène à laTour.
LINDOR. Oh ! le plus lâche des Génies.
CHARMANT. Il me dit encore des injures
! qu'on l'emmène.
ZEPHIRINE. Ciel ! quel coup affreux!
SCENE VIII.
ZÉPHIRINE , CHARMANT.
CHARMANT. La Fée à ſon retour le
traitera comme il mérite ; elle ſaura le tour
qu'il m'a joué& comme vous le laiſſiez faire,
Mademoiſelle Zéphitine. Vraiment , c'eſt
pour lui donner comme ç'a votre main à
baifer que nous vous gardons ici..
ZÉPHIRINE. Quel droit avez-vous de
m'y retenir ?
CHARMANT. Mon droit , Mademoiſelle
Zéphirine , c'eſt que cela plaît à Ma
264 MERCURE
man , qu'elle eſt Fée , que je ſuis Génie , &
que, comme on fait , c'eſt pour le plaifir des
Génies qu'il y a de belles Princeſſes au
monde.
ZÉPHIRINE. Que vous ſervira de me
rendre înalheureuſe ? je mourrai avant que
d'être à vous.
CHARMANT . Tout cela eſt tems perdu,
comme on dit ; maman m'a bien mis au
fait. Toutes les filles , quand on ne veut pas
ce qu'elles veulent,diſent qu'elles vontmourir
; mais elles ne meurent point : & puis
fi je ne dois point vous avoir , que m'importe
à moi que vous viviez ?
ZÉPHIRINE . J'admire la délicateſſe de
vos ſentimens.
SCENE IX.
ZEPHIRINE 6 CHARMANT , une
Vieille que des Gardes amènent.
CHARMANT. Qu'est-ce donc que vous
voulez faire de cette bonne femme , vous
autres ?
UN GARDE. Monſeigneur , c'eſt qu'il
faut qu'elle foit pendue : elle a contrevenu
à la défenſe ; elle s'eſt introduite dans la
forêt , & nous l'y avons trouvée faiſant un
fagot.
ZEPHIRINE. Mon Dieu ! la pauvre
vieille , elle me fait compaffion.
CHARMANT.
DE FRANCE.
265
CHARMANT. Comment ! n'avezvous
pas vu la pancarte qui défend , ſous
peine de la vie , d'entrer dans la forêt ?
LA VIEILLE. Monſeigneur , pardonnez
, je ne fais pas lire.
CHARMANT. Vous ne ſavez pas lire à
votre âge , & je le ſais déjà moi , qui n'ai
pas encore vingt ans.
LA VIEILLE. C'est que vous êtes un
Génie , Monſeigneur.
CHARMANT. Oh bien , pour vous
l'apprendre, il faut que vous ſoyez pendue.
ZEPHIRINE. Ah ! je vous demande
grâce pour elle ; vous voyez qu'elle n'a péché
que par ignorance.
LA VIEILLE ( pleurant ). Hi , hi , hi ,
grace , Monſeigneur , grâce , ma belle Dame,
hi , hi , hi.
CHARMANT ( la contrefaiſant ). Hi ,
hi , hi , je veux qu'on la pende ; je ſuis curieuxde
voir la grimace qu'elle fera, & puis
cela nous ferapaſfer un bon quart-d'heure.
ZEPHIRINE. Je me jette à vos genoux ;
îl faut que vous m'accordiez ſa grâce.
LA VIEILLE ( toujours pleurant ). Je
vous en conjure , Monſeigneur , par cet
eſprit & par cette boſſe qui diftinguent tous
les Génies de votre maifon.
CHARMANT. Bonne-femme , rendez grâces
à la Princeſſe ſans elle vous auriez été
pendue , & vous m'en auriez dit des nou-
25 Juillet 1778 .
M
266 MERCURE
velles. Maman ne me le pardonnera pas.
LA VIEILLE. Je vous rends grâces , ma
belle Princeſſe ; je ne ſuis qu'une pauvre
femme , mais j'ai le coeur reconnoiffant , &
je ne mourrai pas ingrate. Vous avez bien
des charmes , bien des grâces ; mais vous
ères bonne , les pauvres gens font vorre
prochain , & vous en ferez récompenſée.
Vous verrez qu'un bienfait n'eſt jamais
perdu.
CHARMANT. Bonne femme , vous me
faites rire : à quoi pouvez-vous être bonne ?
Et que peut-on faire d'une méchante vieille ?
LA VIEILLE. Là , là , Monſeigneur , il
ne faut mépriſer perſonne. Les Grands
ont quelquefois beſoin des petits ; témoin
la Fable du Lion & du Rat,
CHARMANT. Je ne me foucie ni du
Lion , ni du Rat , ni des Vieilles qui radotent
; je n'aime que la belle Zephirine.
LA VIEILLE. En ce cas , Monſeigneur ,
je puis vous rendre un ſervice à vousmême.
CHARMANT, A moi ? oh oh ! cela eſt
curieux. Voyons un peu,
LA VIEILLE, Pour m'expliquer , il faut
que la Princeſſe ait la bonté de s'éloigner
un peu. (Bas ) . Princeſſe , ne vous inquiétez
pas; ce que je fais eſt pour vous ſervir,
ZEPHIRINE. Je m'éloigne donc.
LA VIEILLE à Charmant. Je fais un
DEFRANCE. 267
fecret infaillible pour ſe faire aimer des
perſonnes qui ne nous aiment pas.
CHARMANT. Et tu crois qu'un Génie
comme moi ....
LA VIEILLE. Il n'en devroit pas avoir
beſoin ; mais on a quelquefois affaire à de
petites Princeſſes qui n'ont point de goût ,.
&dont le coeur s'eſt follement prévenu.
CHARMANT. Eh! mais , en effet , je commence
à croire que tu en fais long ; voilà
juſtement mon cas : dis-moi vîte ton ſecret ,
& tu pourras faire dans la forêt tant de
fagots que tu voudras , ſans être pendue ..
: LA VIEILLE. Grand merci , Monfeigneur;
il faut avoir l'Oiseau bleu , & en
faire préſent à la Princeſſe. Elle ne l'aura
pas plutôt, que la tête lui tournera de Monſeigneur.
CHARMANT. L'Oiseau bleu! .. Oui-dà ...
Je conçois ... un oiſeau qui fait aimer les
gens : eh ! où trouve-t-on cet oiſeau ? Je
n'en avois jaunais entendu parler.
LA VIEILLE. Je fais où il eſt.
CHARMANT. Oh ! la bonne petite
Vieille!
LAVIEILLE. Mais , pour s'en rendre maître
, il faudroit avoir l'anneau de votre
mère , & malheureuſement elle n'eſt pas ici .
CHARMANT. Il ſemble qu'elle ait deviné
que j'en aurois beſoin , le voici cet anneau :
:
Mij
268 MERCUR
allons , charmante Vieille , conduis-moi,
nous prendrons l'oiſeau bleu.
LA VIEILLE. Il n'y a qu'une femme qui
puiſſe prendre cet oiſeau , & il faut qu'elle
foitſeule
CHARMANT. Vieille , vous avez bien de
l'eſprit ; je ne ſavois pas un mot de tout
*cela : il n'y a qu'une chofe qui m'embarraſſe
, c'eſt que Maman m'a défendu de le
quitter cet anneau , voyez vous ; s'il tomboit
ende certaines mains , on pourroit en
abufer.
LA VIEILLE. Vous ne riſquez rien de
me le confier ; votre Maman n'en faura
rien ; vous aurez l'oiſeau , & la Princeſſe
vous aimera à la folie.
CHARMANT. Oh ! je brûle d'impatience
de l'avoir ; mais vous me promettez bien
que l'anneau ne fortira pas de vos mains ;
car , voyez-vous , il y a une certaine Fée...
Vous entendez -bien ?
LA VIEILLE. Donnez , donnez , je vous
le rapporte dans l'inſtant avec l'oiſeau bleu ,
qui a le plus joli ramage que l'on puiſſe entendre.
SCÈNE X.
CHARMANT , ZEPHIRINE.
CHARMANT. Revenez , belle Zéphirine ,
où donc êtes-vous ?
DE FRANCE. 269
ZÉPHIRINE. Eh bien , que vous a dit la
Vieille ? En êtes-vous bien content ?
CHARMANT. Oh! oui , vous verrez un
oiſeau... Là , là , tenez-vous bien, Mlle Zéphirine
; croyez - vous toujours que vous ne
m'aimerez pas ?
ZEPHIRINE. Que voulez-vous dire ?
CHARMANT. Parions que vous m'aimerez?
ZÉPHIRINE. Je n'ai pas beſoin de parier;
il eſt ſûr que je n'aimerai jamais que le
Prince Lindor.
CHARMANT. Oui , oui , qu'il compte
là-deſſus : il faudroit qu'il n'y eût pas d'oifeau
bleu dans le monde. Mais voici maman
de retour.
SCÈNE ΧΙ.
ZÉPHIRINE , CHARMANT , LA FÉE.
LA FÉE. Eh bien, me voilà de retour ,
mon fils , je vous trouve auprès de Zéphirine
; cela eſt de bon augure. Répondelle
à votre amour ? A- t- elle enfin pris le
parti de m'obéir ?
i.
CHARMANT. Oh ! tout au contraire ,
Maman ; & fans une bonne Vieille qui
m'eſt allé chercher l'oiſeau bleu....
LA FÉE. Que voulez - vous dire ? Qu'estce
que cet oiſeau bleu ?
CHARMANT. C'eſt un oiſeau, là... Eft-ce
1
i
Miij
270 MERCURE
que vous ne ſavez pas ? Un oiſeau qui fait
aimer les gens quand on ne les aime pas;
c'eſt ce qui fait que ,quand je l'aurai ,Mile
Zéphirine m'aimera de tout fon coeur , &
qu'elle plantera là fon Prince Lindor , que
j'ai fait enfermer dans la tour.
LA FÉE. Quel galimatias me faites - vous
là ? Êtes-vous devenu fou , mon fils ?
CHARMANT. Maman , c'eſt que vous
ignorez que le Prince Lindor s'eſt introduit
ici , ſous prétexte d'une boſſe,pour être mon
Page; qu'en cette qualité je l'ai préſentéàla
Princeffe.
ZÉPHIRINE (à part). Je tremble.
LA FÉE. Que me dites - vous là ? Vous
l'avez préſenté à la Princeſſe ? Ne vous l'avois
jepas défendu?
CHARMANT. Oh ! dame , avec ſa boſſe
je ne pouvois pas le reconnoître , d'autant
que je ne l'avois jamais vu ; & s'il n'avoit
pas baiſé la main à la Princeſſe .... Tant y
aqu'il eſt enfermé dans la Tour.
LA FÉE . Cette circonftance raccommode
tout ; il faut en profiter. Princeſſe , c'eſt à
vous de choiſir , ſi vous n'épouſez mon fils ,
votre amant va périr
ZEPHIRINE. Ciel ! quel parti prendre!
CHARMANT. Maman, il n'eſt pas beſoin
de tout cela , parce que , comme je vous ai
dit , l'oiſeau bleu ... Vous m'entendez bien..
Suffit que la Vieille eſt allé le prendre , &
DE FRANCE. 271
:
que je lui ai prêté pour cela votre anneau.
LA FÉE . Mon anneau ! Ah ! miférable ,
nous ſommes perdus: cette vieille eſt la Fée
Bienfaiſante , qui vous a attrapé.
SCÈNE XII & dernière.
LA FÉE BIENFAISANTE , tenant par la main
le Prince Lindor , ZEPHIRINE , CHARMANT
, LA FÉE MORGANT.
LA FÉE BIENFAISANTE . Oui , Madame,
la fottiſe du fils m'a mis en état de réparer
la méchanceté de la mère. Je viens de tirer
le Prince de la tour ; je vais l'unir avec la
Princeffe , & je garderai votre anneau , non
pour vous faire du mal , mais pour vous
empêcher d'en faire.
LINDOR. Ah ! ma chère Zéphirine !
ZÉPHIRINE . Ah ! mon cher Prince !
LA FÉE BIENFAISANTE . Donnez-vous la
main l'un & l'autre ; vivez long - temps
pour votre bonheur &pour celui d'un grand
Royaume , dont les peuples ſeront votre
famille.
LA FÉE MORGANT (à fon fils). Ote-toi
de ma vue , imbécille , tu n'es bonqu'à confirmer
le Proverbe : Bête comme un Génie .
LaPièce finitparun Divertiſſement. Cepetit Drame
ingénieux& dialogué avec un naturel piquant , est de
M. Saurin , de l'Académie Françoise.
Miv
272 MERCURE
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
De la Muſique en Italie , par le Prince de
Beloſelski ; de l'inftitut de Bologne ; à la
Haye. Brochure de 39 pages.
QUAND le Czar Pierre vint à Paris ,
(en1717) qui lui auroit dit que , dans un
demi fiecle , les Ruſſes feroient des vers
François à la manière de nos meilleurs
Poëtes ? qu'ils écriroient en Langue Françoiſe
ſur la muſique Italienne , & qu'a
très-peu de choſe près leur ſtyle auroit la
pureté & l'élegance de nos meilleurs Ecrivains
en profe ? L'amour des Lettres &
des Arts a pénétré juſqu'au fond du Nord :
Pierre-le-Grand les y appeloit ; Catherine
les y attire , & les y cultive elle-même.
L'exemple des Souverains eſt mille fois encore
plus puiſſant que leur volonté.
L'ouvrage du Prince Bélofelski porte le
caractère d'un eſprit fage & d'une ame
ſenſible : il parle d'un Art dont il a jour ,
& qu'il paroît avoir medité ; mais il en
parle avec le ton modéré d'un homme de
goût , ſans vanité, ſans préſomption , fans
emphafe.
Il eſt permis à un Tartini , à un Rameau
, à un Martini , de dogmatiſer fur
2
DEFRANCE. 273
-
leurArt; mais un homme du monde , un
homme de Lettres , doit ſe réduire , en
parlant de muſique , à rendre compte des
impreſſions qu'il a reçues , & des fuffrages
qu'il a recueillis : il doit ſe ſouvenir qu'il
eſt l'Hiſtorien & non le Profeſſeur de l'Art.
Le Prince Bélofeiski n'a voulu nous
donner qu'un abrégé de l'Hiſtoire de la
Mufique en Italie , c'est-à- dire , en Europe.
Mais il commence par nous rappeler
quelles ont été dans la Grèce la puiſſance
& la gloire de ce bel Art , ſecondé de la
Poéfie. Les prodiges qu'on en raconte ,
fabuleux ou vrais , font affez connus ; nous
ne dirons qu'un mot pour faire voir ce
qu'on doit croire de la plupart de ces récits.
Rien de plus célèbre que les effers
de la lyre de Timothée ſur l'ame d'Alexandre
: on fait que Dryden en a fait
en Anglois une très-belle Ode. Hé bien ,
felon les marbres de Paros , Timothée le
Miléfien , celui dont il s'agit , mourut âgé
de quatre-vingt dix ans , avant qu'Alexan
dre fût né.
Mais une anecdote auſſi vraiſemblable
qu'elle est intéreſſante , eſt celle que l'Auteur
raconte d'après le Pere Martini. Une
Demoiſelle de Venise , auſſi ſenſible que
jolie , à la veille d'épouſer le fils d'un Šé
natear qu'elle ne haïffoit pas , entendit
Stradella (fameux violon de Naples) jouer
Mv
274 MERCURE
de fon mélodieux inſtrument. Elle en futi
pénétrée juſqu'au fond de l'ame , & l'avoua
au Muſicien. Amoureux l'un de l'autre
, ils s'enfuirent à Rome. Le fils du
Sénateur l'apprit , il courut après eux , dans
le deſſein daffaffiner le raviſſeur. Arrivé à
Rome , il entra dans une Eglife , où, par hafad
, il y avoit de la muſique. Un violon
délicieux y tenoit tout le monde dans le
raviſſement. Le fils du Sénateur écoute ,
fon coeur eſt charmé , ſa jalouſe fureur
ſuſpendue ; & la ſymphonie n'eſt pas plutôt
finie , qu'il fend la preſſe, monte précipitamment
à l'orqueftre , & embraffe
avec tranſport le joueur de violon , en
eriant : bravo ! braviſſimo ! Quel fut fon
étonnement lorſqu'il vit qu'il ferroit entre
ſes bras celui qui lui avoit enlevé fa maîtreffe
! Il tombe immobile de furprife :
ſa fureur veut ſe réveiller ; mais le plaifir
reprenant bientôt le deſſus , il dit avec
extaſe au Muſicien qui l'avoit charmé : ah ,
mon ami! je vous pardonne; je vois bien
que vous êtes fait pour entraîner tous les
coeurs.
On a vu par-tout des exemples de ces
-vives impreffions ſur le plus fenſible de
tous les organes. Mais les Italiens ont fin
gulièrement , parmi les nations modernes ,
ces deux caractères qui diftinguoient les
Grecsde tous les anciens peuples du mon
DE FRANCE. 275
de, la plus grande facilité à émouvoir &
à être émus ; & de-là vient la ſupério
rité de la Muſique Italienne fur toutes celles
de l'Europe. La France eſt la ſeule qui ,
juſqu'à nous , ait refuſé cet avantage à l'Italie
; & fur cet article de notre vanité ,
l'Auteur ne nous ménage pas. Qu il nous
permette cependant une obſervation qui
peut affoiblir ce reproche.
Tant que la Nation Françoiſe s'eſt paffionnée
pour ſa muſique , elle n'en connoiffoit
pas d'autre. Dès que la muſique
Italienne lui a été connue , elle l'a goû
tée , applaudie , appelée ſur ſes théâtres ;
l'habitude l'y rend tous les jours plus fenſible
: on voit qu'elle l'applaudit même fut
des paroles qu'on n'entend pas ; & le petic
nombre de ceux qui , par habitude ou par
vanité , ont tenu & tiennent encore à notre
ancienne pfalmodie , ne peut plus ſe
compter pour rien . C'eſt au Spectacle de
la Colonie , de la Servante - Maîtreſſe ,
de Zémire & Azor , de l'Ami de la Maifon
, d'Orphée & de Roland qu'il faut
confulter le public ; & l'on y verra que
le chant , le chant Italien l'enivre & la
tranſporte de plaifir. Ajoutez au fuffrage
du parterre & des loges celui des Gensde-
Lettres ; voyez les réunis , dès l'arrivée
des premiers Bouffons , en faveur de la
muſique Italienne ; voyez ces mêmes hom
M vj
276 MERCURE
mes , d'une ſenſibilité ſi délicate & fréclai
rée , auſſi paſſionnés aujourd'hui pour la
muſique de Sacchini & de Piccini , qu'ils
le furent d'abord pour celle de Leo & de
Pergolefe ; & jugez. ſi notre vanité eft auſſi
ennemie de nos plaiſirs qu'on ſe le perfuade
& qu'on le répère ſans ceſſe.
Le Prince Ruſſe en donnant à la mu
ſique Italienne une juſte prééminence , ne
laiſſe pas d'y reconnoître les mêmes défauts
que lui reprochent les François ; mais
il compare ces défauts aux taches d'une
belle qui répand l'illusion à pleine main :
on ne les remarque qu'enfon abfence. Nous
obſerverons en paſſant qu'on ne dit point
qu'une belle répand l'illufion à pleine main.
On répand des fleurs , des parfums ; mais
P'illusionpréfente une autreimage. Au reſte ,
les faux brillans , les concetti, le ſtyle maniéré
de quelques Compoſiteurs n'ont pas
tellement ébloui les Italiens , qu'ils aient
perdu le goût de la véritable éloquence
en muſique. " Chez les grands Maîtres ,
> dit le Prince , elle ne conſiſte effentiel-
>> lement que dans l'art de toucher par la
> mélodie , & non de ſurprendre par le
>>concours des inſtruments. »
En marquant les progrès & les révolutions
de l'Art , il nous donne le caractere
des Artiſtes les plus célèbres ; c'eſt une
galerie de portraits intéreſſante à parcou
DEFRANCE. 277
pir. Nous en citerons quelques-uns.
• VINCI ne voulut d'autre modèle que
> ſon ame énergique & fenfible : elle lui
parut avec raifon une ſource inépuiſable ;
» il en tira cette désespérante variété de
>> mélodie & de tableaux harmonieux , qui
> le font regarder par Piccini , malgré tous
>> ſesdéfauts, comme celui de tous les Mu-
>> ficiens qui a eu le plus de vertu & de
>>génie. »
>> PERGOLESE ouvrit des routes nouvelles
, étendit la ſphère des idées. Une
» désolante admiration s'empara de tous
>> ſes rivaux ; l'envie en naquit & ſe dé-
➡ chaîna contre lui : il fut le plus malheu-
>>reux & le plus élcquent des Compoſi-
>> teurs. Rien de plus ſimple que fa mé-
>>lodie , ſes moyens , ſes motifs ; rien de
>> plus harmonieux que ſes accompagne-
>> ments. C'eſt à regret qu'on deſire quel-
>> quefois , dans le petit nombre d'ouvrages
>> que ſa vie trop bornée lui a permis de
>> compoſer , des modulations plus variées ;
» mais je crois que c'étoit par excès d'a-
> mour-propre , plutôt que par défaut de
> génie qu'il ſe répétoit quelquefois. Tout
>> le monde connoît la muſique de la Ser-
> vante-Maîtreffe; & telle en eſt la magie ,
• qu'elle excite le rire comme tan tiſſu de
bons mors .
IOMELLI , mort à Naples il y a qua
278 MERCURE
>>tre ans , ſe ſentit appelé de bonne heure
>>au goût de la muſique , & bientôt il de-
>>vint célèbre. Ses Opéra d'ifigenia , de
>> Caio- Mario , & d'Aſtianaſte parurent fur
>> les théâtres de Naples & de Rome avec
>>un ſuccès prodigieux. Ces trois ouvra-
>>ges , pleins de chaleur & de mélodie ,
>>annoncèrent un goût délicat & fûr , une
» âme expansive , qui ſembloit devoir le
>»,diſputer à celle de Pergolèse , ou de Vinci
» même. Sa réputation& fes talens ne fai-
>> foient qu'augmenter chaque jour ; il al
>>loit être fait Maître de la Chapelle Six-
» tine ; mais le corps des Muficiens de
>>Rome demanda à l'examiner , & pré-
>> tendit qu'il ne ſavoit pas affez toutes
>> les règles de la muſique ſacrée. lomelli
>>fut honteux de ce reproche ; il quitta
>>Rome pour aller à Bologne étudier le
>> contrepoint fous le Pere Martini. II
>> av it alors plus de trente ans. Une fu-
>> rabondance de doctrine étouffa le goût
>>qu'il avoit reçu de la nature ; & fa fe-
>> conde manière , qui eſt la plus connue ,
>>regorgea d'efprit & d'ennui. »
:
« HASSE le Saxon , & Galluppi , qui eft
>> de Venise , ont porté dans la mufique
>>deux grands caractères. Galluppi eft
>ſansdoutemoins fpirituel & moins grand
» Artiſte; mais il eſt plus varié , plus abon-
>> dant , plus homme de génie que fon
2
DE FRANCE. 279
» émule... Un chant doux , agréable , éner-
» gique , élegant , naturel , une harmonie
• expreſſive , aifée , nombreuſe & coulan-
» te , eſt ce qui le diftingue toujours. Aufli
> jamais Compofiteur n'a-t-il eu un ſuccès
>>plus brillant , plus foutenu , plus étendu.
» Haffe , qui eſt ſi ſupérieur au Cheva-
>> lier Gluk par la chaleur des fentimens ,
>>la douceur de la mélodie , & la fécon-
>> dité de l'imagination , ſemble trouver
» dans l'Auteur d'Alceste & d'Orphée un
» émule , qui offre un genre de beauté
>>plus énergique. Gluk cependant a moins
>> d'images que de penſées , & moins de
> penſées que de ſimples idées. Son or-
>>queftre a plus de force que d'harmo-
> nie ; & fon pinceau , nerveux juſqu'a
>>l'aſpérité , ne peint bien que des objets
>> terribles. Il eſt devenu Compoſiteur ,
• comme Boileau peut être devenu Poëte *,
» en ſubſtituant ſans ceſſe le ſecours des
>>>règles& les reſſources de l'Art , au don
» lumineux , à l'impulfion ſecrette de la
>>nature , qui lui manquoit. C'eſt lomel-
> li qu'il ſemble avoir choifi pour Mat
>> tre; il a tiré , comme lui , tous fes ef-
* Il m'eſt impoſſible d'être ici de l'avis de M.
le Prince Béloſelski , & je crois que l'Auteur du
Lutrin étoit né Poëte , & l'Auteur d'Orphée , né
Muficien.
280 MERCURE
>> fets du concours des inftrumens ; mais
> ce que celui-ci a fait par défaut de goût ,
> Gluk l'a fait par défaut de Verve. (L'Au-
>> teur entend fans doute ici par Verve , ce
> feu d'imagination qui fait produire de
>> beaux chants.) Il n'y a pas néanmoins
» d'air Italien qu'on ſache aufli générale-
> ment par coeur que le rondeau qui peint
>>le déſeſpoir d'Orphée : on l'appelle à Na-
» ples , il rè dei rondo.
> PICCINI eſt comme une ſource qui ſe
>> répand fans ceſſe en nouvelles nappesd'argent
, & qui ne s'épuiſe jamais. On dit
» qu'il a fait près de cent cinquante opéra.
> Lui ſeul a paru être auſſi à ſon aiſe dans
>> le genre ſérieux que dans le genre bouffon.
Il a mis deux fois en muſique FA-
> lexandre de Metastase. L'un des deux eft
fon Chef- d'oeuvre : on ne fait lequel.
C'eſt le même génie qui les a produits ,
>mais avec une variété & une vigueur qui
>>étonnent les juges les plus hardis. Savant
> dans la partie inſtrumentale , doux &
>> profond dans la mélodie , admirable fur .
>> tout à exprimer avec juſteſſe le ſens des
» paroles , Piccini paſſe pour le plus par-
>> fait des Muſiciens actuels.
L'opinion du Prince Belofelski fur ces
denx Artiſtes , peut ne pas plaire à tout le
monde. On lui reprochera fans doute de
n'avoir pas affez conſulté en Italie les vrais
DE FRANCE. 281
fuges de l'Art , & particulièrement le favant
Père Martini , qu'on nous a cité tant
de fois comme l'admirateur paſſionné de
la muſique de M. Gluk , & le cenfeur
impitoyable de la muſique Italienne.
L'équité nous oblige à faire voir en quoi
& juſqu'à quel point different & s'accordent
le jugement du Père Martini & l'opinion
du jeune Ruſſe. Voici l'extrait
fidèle d'une lettre du Pere Martini. De
Bologne , le 13 Mai 1777 .
" M. Gluck a plus de talent pour le
>> tragique & le fort , que pour le délicat
»& le tendre ; tandis que M. Piccini
>> ſe diftingue davantage dans le genre paf-
>> toral & dans le genre comique. La mu-
>>ſique de celui-ci eſt toujours moëlleu-
» ſe , ornée de traits piquants , & pleine
>> d'une expreſſion gracieuſe , & fur- tout
» d'un ſi grand naturel & d'une ſi grande
>> clarté , qu'on la ſaiſit & qu'on l'apprend
>> fans peine , & que le peuple même ré-
>> pète ſes chants , ce qui eſt un des plus
» grands mérites de la muſique , au jugement
des Italiens & des nations les plus
>> civiliſées de l'Europe.... Il ne faut pas
>> conclure que Gluck & Piccinni n'aient
> réuffi chacun que dans l'un des deux
>> genres ; puiſqu'on trouve dans l'Alceste
» & dans le Triomphe de Clélie de Gluck ,
>>des airs très-agréables , & que Piccini ,
282 MERCURE
» dans ſes Drames ſérieux , nous a fait en
>> tendre des airs d'un ſtyle ſublime & d'un
>>grand caractère.... Ce que les partiſans
» de Gluck ont prétendu , que , dans le
> Triomphe de Clélie , ce Maître l'a em-
>> porté à Naples , à Rome , à Florence,
>> à Parme & à Bologne ſur tous les Com-
>>poſiteurs Italiens , eſt fort loin de là
» vérité. Je me rappelle fort bien qu'aux
>> repréſentations du Triomphe de Clélie
dans notre Ville , le ſentiment des con-
>> noiffeurs étoit partagé parmi nous , les
uns goûtant fon ſtyle , & les autres le
* déſapprouvant ; & que fi Orphée eut
>> plus de ſuccès que le Triomphe de Clélie,
>>cela fut dû en grande partie, & peut-être
>> plus qu'à toute autre cauſe , à la beauté
>des décorations.... Je ſuis fort ſcanda-
>> lifé d'entendre dire qu'on veut bannir
>>du théâtre lyrique la muſique des Io--
melli , des Buranelli , des Piccini , des
Bertoni , des Sacchini , &c. comme ma-
» niérée & d'un mauvais genre , & que des
>>>hommes qui fe piquent de goût veuillent
>>yſubſtituer, ſur nos théâtre , la muſiquede
Gluck. Je ne comprens pas fur quel fon-
>>dement on peut appuyer de pareilles af-
>> ſertions. Je vois les Ouvrages de ces
>> Compofiteurs ſe ſoutenir conftamment
>> dans toutes les Villes d'Italie. Dans les
>paftiches même on ne raſſemble que leurs
DEFRANCE. 283 :
>> airs ; & jamais , que je ſache , on n'y a
> fait entrer ceux de M. Gluck. Je foup-
>> çonne , je vous l'avoue , que ces préten-
>> tions font un ſtratagême employé pour
> introduire la muſique Allemande à la
* faveur des querelles élevées entre la mu-
> ſique Italienne & la muſique Françoiſe ,
>& dans le deſſein formé de détruire ces
» deux dernières. Mais il n'y a pas d'ap-
> parence que ce projet réuſſiſſe. Il ne me
> ſemble pas poffible que les Italiens &
> les François adoptent le goût Allemand
* qui réuffit en effet dans la muſique inf-
>> trumentale , mais qui ne fauroit s'appli-
» quer avec ſuccès à la muſique vocale &
> dramatique.... De tout cela je tirerai
» une conféquence , c'eſt que d'après la
>> maxime , qui prouve trop ne prouve rien ,
>>les partiſans de M. Gluck , à Paris , qui
>>ne veulent pas ſe contenter de louer en
■ lui ce qu'il a de louable , & ce qui n'eſt
>>pas peu de choſe en effet , lui rendent
un mauvais ſervice en le louant ainfi
•fans meſure. »
On voit que l'eſtime du Père Martini
pour M. Gluck , n'eſt rien moins qu'une
admiration excluſive ; & que les Savants
d'Italiepenſent, àpeude choſeprès, comme
le Prince Belofelski.
-Nous lui avons demandé pourquoi , au
nombre desgrands Maîtresdont ilapeint le
284 MERCURE
caractère, il n'avoit pas compris Leo, que les
Italiens regardent comme un homme divin,
&dont les compoſitions ſont données pour
modèles dans les écoles , & pourquoi il
avoit oublié Maïo. €
Au ſujet de Leo , le Prince a répondu
qu'il ne l'avoit point caractériſé , parce qu'il
ne le connoiſſoit pas. Il ſeroit bien à fouhaiter
qu'en parlant des Arts , chacun ſe fit
de même une loi de ne dire que ce qu'il
fait. Pour Maio , il a bien voulu réparer
fon oubli , en nous donnant ce nouvel article.
« Le goût , le talent & les graces ſem-
>blent avoir préſidé à la naiſſance de Maïo ,
>> ainſi que l'afférerie à ſon inſtruction. II
>>anima pluſieurs tragédies de ſa muſique
>> harmonieuſe & brillante. Différens mor-
>> ceaux de ſes Opéras s'exécutent dans les
>>Concerts avec plus d'applaudiſſemens en-
>>core qu'au théâtre. Ceci ſemble un éloge ,
> & ce n'en eſt pas un. Si Maïo eût confulté
>>davantage le ſens des paroles , s'il ſe fût
>> moins paſſionné pour les vrais airs de
>> bravoure ; s'il eût mieux connu la coupe
» & la marche des Poëmes ; s'il eût fait
>enfin une étude particulière du coeur hu-
>> main , il feroit encore plus goûté au
>>théâtre que dans les Concerts. On peut
→ lui reprocher d'avoir été trop complaifant
pour les Chanteurs , qui , commu
DE FRANCE. 285
nément, ſont pleins d'héréſies en fait de
» goût. Maïo a négligé ſouvent le beau
>>genre de l'expreſſion pour courir après
>> les difficultés ; & en conféquence il peut
>> être regardé comme un de ceux qui ont
>>contribué à la décadence du plus naïf&
>>du plus impérieux de tous les Arts. On
» l'a vu cependant quelquefois prendre un
>> ton mâle , & tirer de fon orcheſtre les
>> effets d'un pathétique ſombre. Ses motifs
>>en général ſont brillans & limpides ; on
>> entend dans ſes airs un trait de chant
> que l'oreille ſaiſit avec plaiſir , & que la
>> mémoire conſerve précieuſement ; mais
>> on s'apperçoit bientôt qu'il n'a trouvé que
>>ce trait paſſager ; & il ſe hâte de le cou-
>> vrir ſous les ombres du contre-point. II
>>me ſemble voir le premier rayon d'un
> jour de printemps poindre & ſe cacher
>>derrière un nuage bigarré des plus vives
» couleurs. Cet aimable Compoſiteur eft
» né & mort à Rome , âgé de vingt-ſept
ans. Si j'avois à lui aſſigner une place ,
>> ce ne ſeroit qu'au ſecond rang , & aux
>> pieds de Galupi » .
Nous nous garderons bien de prononcer
ſur le fond de cet ouvrage ; mais du côté de
la diction , nous obſerverons qu'il eſt bien
ſurprenant qu'un Etranger écrive dans notre
langue avec tant de facilité , de naturel &
d'agrément ; & qu'on auroit mauvaiſe grace
286 MERCURE
:
!
:
:
à rechercher dans ſon ſtyle les légères incorrections
qui peuvent lui être échappées.
Code des Loix des Gentoux , ou Réglemens
des Brames , traduit de l'Anglois, d'après
les verſions faites de l'original écrit en
Langue Samskrète. A Paris , de l'Impri .
merie de Stoupe , rue de la Harpe , 1778 ;
un vol. in-4°.
C'eſt au zèle & à l'activité de M. Haftings
, Gouverneur - Général des Etabliſſemens
Anglois dans l'Inde , que nous devons
ce Code des Loix d'un Peuple qui ſemble
avoir inſtruit tous les autres. Mais c'eſt la
politique du Gouvernement Britannique
qui a conçu le projet de raſſembler en un
corps les Coutumes & les Réglemens civils
& religieux des Indiens , pour en faire la
baſe , s'il eſt poſſible , du Syſtème de Légiflation
qu'il ſe propoſe d'établir en Afie
comme un des moyens les plus propres à
donner de la ſtabilité à l'empire des Anglois
dans cette belle partie du monde.
: Les hommes éclairés & raifonnables
(diſent les Brames compilateurs de cetOuvrage
) >> ſavent que la diverſité des Reli-
> gions &des croyances , ſource de haine
>&de jalousie pour les ignorans , eſt une
démonstration manifeſte de la touteDE
FRANCE. 287
puiſfance de l'Etre Suprême ; car puif-
» qu'un Peintre , en eſquiſſant une multi-
❤tude de figures , & en répandant fur des
tableaux une grande variété de couleurs ,
>> ſe fait une réputation ; puiſqu'un Jardinier
qui plante différens arbuſtes , & qui
>> fait naître différentes fleurs , devient re-
>> commandable ; il faut être inconféquent
& avoir une intelligence bornée pour ne
>> pas conſidérer , ſous le même point de
vue , celui qui a créé le Peintre & le Jardinier.
Les différences& les variétés des
>> choſes créées , ſont des rayons de l'ef-
>>fence glorieuſe du Créateur ; & la con-
>> trariété des inſtitutions eſt un type de fes
>> merveilleux attributs : ſa puiſſance infinie
>>a tiré des quatre élémens , du feu , de
l'eau , de l'air & de la terre , tous les êtres
» du règne animal , du règne végétal & du
» règne minéral , afin d'orner le monde ; &
» ſa bienveillance ſans bornes , qui a choiſi
>>l'homme pour être le centre des lumières
, lui a confié le domaine & l'autorité :
→ après avoir accordé la raiſon & l'entende-
»ment à cet être privilégié , elle a étendu
→ſa ſupériorité ſur tous les coins du monde.
Dieu a aſſigné enſuite à chaque Tribu
fa croyance propre , & à chaque Sècte ſa
>>Religion particulière ; comme il a intro-
>> duit un grand nombre de caſtes & une
multitude de coutumes diverſes; il aime
288 MERCURE
> dans chaque pays la forme de culte qui y
>> eſt obſervé ; il écoute dans la Moſquée
» les dévots qui récitent des prières en
>> comptant des grains ſacrés ; il eſt préfent
>> aux Temples , à l'adoration des Idoles;
>> il eſt l'intime du Muſulman & l'ami de
» l'Indou , le compagnon du Chrétien &
>> le confident du Juif; & les hommes d'un
>> eſprit &d'une ame élevés , qui n'ont vu
> dans les contrariétés des Sectes & les différens
cultes de Religion , que des effets
>> de la puiſſance du Très-Haut , ont gravé
» leurs noms d'une manière immortelle ſur
> les pages de l'Hiſtoire. >>
Cette façon de juſtifier ou plutôt de confacrer
les abfurdités du Paganiſme & de
toutes les fauſſes Religions , en leur ſuppoſantune
inſtitution divine, nous a paru affez
fingulière pour être remarquée. Les Brames
ne difent pas ſeulement que Dieu permet
cette étrange bigarrure de ſectes &de cultes
religieux ; ils affurent qu'il a aſſigné à chaqueTribu
ſa croyance , & à chaque Secte
faReligion particulière , & que c'eſt un effet
de la puiſſance du Très - Haut , un type de
ſes merveilleux attributs. Par-tout , & dans
tous les tems , les hommes oſent rendre la
Divinité reſponſable de leur propre folie ,
pour ſe diſpenſer d'en rougir.
«Ces eſprits tolérans & juſtes ( continuent
les Brames) ſe trouvent particuliè-
1 rement
DE FRANCE. 289
e
» rement dans l'Empire étendu de l'Indof-
>> tan , contrée délicieuſe qu'habitent des
» Turcs , des Perſans , des Tartares , des
>>Scythes , des Européens , des Arméniens
» & des Abyſſins. Comme ce Royaume a
» été longtemps la réſidence des Indoux, &
> gouverné par pluſieurs Rois & Rajahs
>>puiffans , la Religion des Gentoux y eft
devenue dominante ; mais depuis que les
armées des Muſulmans ont ravagé ces
>>Provinces , il eſt ſurvenu une révolution ;
» des coutumes diverſes ſe ſont établies ;
>> tout s'adminiſtre ſuivant la croyance du
>>parti vainqueur : delà font nées des contradictions
infinies,& des viciffitudes con-
ر د
ود
"
1
tinuelles dans les Arrêts de laJuſtice. » Le
Magiftrat de chaque Canton décide toutes
les caufes conformément à ſa propre Religion
, & des Indoux ſe voient foumis aux
Loix de Mahomet. Le défordre & la terreur
ſe ſont répandus parmi le peuple ,& la
justice ne ſe rend plus avec équité ; c'eſt
pour cela que le Gouverneur - Général des
Etabliſſemens Anglois dans l'Inde , l'honorable
Warren - Hastings , a conçu le projet
« de remonter aux principes de la Religion
:
" dés Gentoux , de raſſembler les Coutu-
» mes des Indoux , de faire traduire les
>> Réglemens religieux & civils en Langue
» Perfane ; &, pour l'inſtruction de tout le
» peuple , de compiler un Code qui, pré-
25 Juillet 1778.-
N
290 MERCURE
€
3
> venant à l'avenir toutes les déciſions contradictoires
, fourniſſe aux Juges des
>> moyens d'adminiſtrer la juſtice d'une ma-
ود
ود
رد
nière équitable , & fans bleſſer la Reli-
> gion & la Croyance des Sectes particuliè-
>> res. Nous , Brames , ſavans dans le Shaf-
>> ter (dont les noms ſont écrits plus bas ) ,
>> nous avons été invités de nous rendre , de
>> toutes les parties du Royaume , au Fort
Williams de Calcutta , Capitale du Bengale
, & de la Province de Bahar : après
» avoir raſſembléles Livres les plusauthen-
>> tiques , tant anciens que modernes , le
>>Texte original , écrit en Langue Samf-
» krète , a été traduit fidèlement par les
>> Interprètes en Perſan. Nous avons com-
» mencé ce travail au mois de Mai 1773
>> ( ce qui répond au mois Jeyt , 1180 , ſtyle
>> du Bengale ) , & nous l'avons fini à la fin
de Février 1775 ( ce qui répond au mois
Phangoon , 1182 , ſtyle du Bengale. ) »
ود
Voilà en peu de mots l'Histoire de cette
compilation , faite par les plus habiles
Brames Jurifconfultes; ils ont tiré chaque
fentence , chaque phrafe , des différens
originaux écrits en Samskret , fans
ajouter ou retrancher un feul mot de l'ancien
Texte. Ce Code ainſi rédigé , a été traduit
littéralement en Perſan ſous leursyeux.
M. Halhed l'a rendu en Anglois fur cette
verſion Perfane , enprenant des précautions
し
DE FRANCE. 291
extrêmes pour être fidèle , & un Anonyme
l'a traduit de l'Anglois en François. Le
Texte original a - t - il pu paffer ſucceſſivement
par tant de Langues , fans ſouffrir aucune
altération ? On n'oſe l'aſſurer ; mais le
mérite des Traducteurs Anglois & François
ne nous permet pas auſſi de douter que
leurs Traductions ne foient auſſi exactes ,
auſſi fidelles qu'elles peuvent l'être . A-t-on
droit d'exiger davantage ?
Ce Code annonce un peuple corrompu.
En effet , les Loix ne commencent à devenir
néceſſaires que lorſque les moeurs ſe corrompent
, & malheureuſement elles ſup-
*pléent mal aux moeurs. Les Loix des Brames
s'écartent ſouvent de la pureté de la morale
pour obéir à des préjugés choquans & bizarres
, tels que la distinction odieuſe des caftes
, une vénération ridicule pour les vaches ,
un acharnement barbare contre les femmes
:&d'autres ſemblables. Le Légiſlateur ignore
les grands principes du Droit naturel , &
l'on voit qu'il parle à des hommes opprimés
& malheureux , fans être enflammé de zèle
pour leur bonheur. On y remarque pourtant
des Loix ſages ; mais en général elles
manquent de ſuite , de proportion & de
juſteſſe. Ses déciſions contraires ſur des
cas ſemblables , des peines atroces contre
des actions innocentes , des châtimens in- 2
/
Nij
292 MERCURE
décens , des réglemens tyranniques contre
tout un ſexe , des préjugés bas & pué.
rils conſacrés ſolennellement , la propriété
violée : voilà les vices de la Jurifprudence
des Gentoux , vices mal rachetés
par la ſageſſe qui éclate dans d'autres loix.
Du reſte ces Loix n'ont pas été faites dans
le même temps ; elles portent l'empreinte
de différens âges : elles ſont éparſes dans un
grand nombre de Livres anciens & modernes.
Les Brames , qui les ont compilées &
raſſemblées , ne diftinguent point les inſtitutions
les plus anciennes de celles qui le
font moins , ni même de celles qui ont une
origine récente. Ils ont révélé leurs fecrets;
mais l'ont - ils fait ſans réſerve ? L'ont - ils
fait avec toute la ſageſſe qui devoit préſider
à une telle opération ? Sommes - nous fürs
que toutes les Loix qu'on nous préſente ici ,
aient toutes la même autorité,& foient toures
également en vigueur ; qu'on n'ait point
confondu des inſtitutions tombées en difcrédit
, & comme abrogées par un long
oubli , avec des Loix maintenues conftamment
par une obſervation rigoureuſe ? La
légiflation ne ſe perfectionne qu'avec le
temps: elle paffe par bien des incertitudes ,
des variations , des réformes avant d'acquérir
de la ſtabilité. Nous deſirerions qu'on
nous eût fait connoître les progrès & les
changemens fucceffifs de celledes Gentoux.
DE FRANCE. 293
La confuſion qui règne dans cette compilation
, les contrariétés que l'on y remarque ,
le mêlange des abſurdités avec des traits de
ſageſſe , n'empêchent pas M. Halhed de
croire que , ſi l'on veut établir au Bengale un
nouveau Syſtème d'adminiſtration & de jurifprudance
, & y adoucir & tempérer les
Loix de l'Angleterre ſuivant les préjugés
particuliers des Indoux , ce Livre facilitera
beaucoup ce grand projet. Quelques-uns des
réglemens bizarres & finguliers qu'on y
trouve , font peut - être préférables à ceux
qu'on voudroit mettre en leut place : ils
font liés à la Religion du pays , & par conſéquent
très révérés ; & ils tiennent en tout
aux diſtinctions du rang , ſacrées parmi les
naturels : une longue habitude a perfuadé les
Indoux de l'équité de ces inſtitutions ; ils
s'y foumettront toujours avec empreſſement
dès qu'on le leur permettra , & ils-fouffriroient
même avec peine qu'on voulût les en
diſpenſer. Ainſi nous voyons que par - tout
le Peuple tient à ſes coutumes , à ſes inſtitutions
, qu'elles quelles ſoient , & préfère ſouvent
ſa folie à la ſageſſe des étrangers.
: Dans une ſavante Préface qu'on trouve à
la tête de cette traduction , M. Halhed parle
de la Langue Samskrete , & ſe propoſe
d'expliquer les paſſages du Code les plus extraordinaires&
les pluséloignésdes opinions
& des préjugés Européens.
Niij
294 MERCURE
Le Samskret eſt une Langue très-abondante
& très- nerveuſe , mais le ſtyle des
bons Auteurs eft fingulièrement concis : elle
furpaſſe de beaucoup le Grec & l'Arabe
dans la régularité de ſes étymologies ; &
elle a de même un nombre prodigieux de
termes qui dérivent de chaque racine primitive.
Les règles de la Grammaire font
auſſi étendues & auſſi difficiles , quoiqu'il
y ait moins d'anomalies ; pour en donner
un exemple , on peut obſerver qu'il y a ſept
déclinaiſons des noms , toutes employées
au fingulier , au duel & au pluriel ; qu'elles
font toutes diverſes , ſuivant qu'elles ſe
terminent par une confonne , par une voyelle
longue ou breve , & qu'elles diffèrent
encore ſuivant que les noms font de différens
genres. On ne peut former le nominatif
d'aucun de ces noms , ſans appliquer
au moins quatre règles ; & outre les terminaiſons
particulières dont on vient de
parler , il y en a alors une nouvelle. Tous
les termes de la Langue ſont ſuſceptibles
des ſept déclinaifons . Voilà une preuve affez
ſenſible de la difficulté de l'idiome. Auffi
les Grammaires font fort multipliées , fort
prolixes , fort abſtraites , & quelques-unes
même inintelligibles pour la plupart des
Brames.
L'Alphabet Samskret renferme cinquante
lettres , trente- quatre conſonnes & feize
DE FRANCE. 295
voyelles;mais des trente - quatre conſonnes ,
près de la moitié expriment des fons combinés
, & fix des voyelles ſont ſeulement
des fyllabes longues , correſpondantes à un
égal nombre de voyelles breves. Les caractères
Samskrets qu'on emploie dans le haut
Indoſtan , paſſent pour être les lettres primitives
que Brama donna aux peuples ,
& qu'on appelle aujourd'hui la Langue des
Anges ; au lieu que les caractères dont ſe
ſervent les Brames du Bengale ne font pas
à beaucoup près ſi anciens ; & quoiqu'un
peu différens , ils ſont évidemment une
corruption des premiers : on peut s'en convaincre
en les comparant.
:
La Poéſie Samskrete contient une trèsgrande
variété de différens metres , dont
les plus communs font le vers de douze
ou dix-neuf fyllabes , qui eſt ſcandé par
trois ſyllabes à chaque pied , & dont le pied
le plus eſtimé eſt l'anapeſte , le vers de douze
ſyllabes , & le vers de huit ſyllabes. Les
Poëmes font ordinairement compoſés de
ſtances de quatre vers , régulières ou irrégulières.
La plus commune eſt la ſtance régulière
de huit ſyllabes à chaque vers : la
rime doit y être alternative . M. Halhed
citequelques ſtances en vers Samskrets pour
donner une idée de la Poéſie des anciens
Bardes Indoux. Nous nous contenterons
d'en copier une ſeule ſtance régulière de
Niv
196 MERCURE
huit ſyllabes à chaque vers. Les vers font
des dimetres ïambiques réguliers.
Pečta che reëněrrām shětrōōh
Mātā shětröð rěshēēlěčnéē
Bhāryā rõōpěvětēē shětrōōh
Pöötreh shětröð rěpūndëětěh.
En voici la traduction.
Un père endetté eſt l'ennemi ( de ſon fils ) ,
Une mere d'une conduite ſcandaleuſe eſt ennemie
:. (de ſon fils ) ,
Une femme d'une belle figure eſt ennemie (de fon
mari ) ,
Un fils ignorant eſt ennemi (de ſes parens. )
On a cru juſqu'ici que les quatre Bedas
ou livres facrés des Indoux , étoientécrits en
vers ; M. Halhed a reconnu qu'ils étoient
plutôt écrits en une eſpèce de proſe meſurée
, ſans être aſſervie à aucun metre particulier.
Du reſte , le grand nombre de
vieux termes qui ſe trouventdans les Bedas ;
l'obſcurité du dialecte ; la modulation particulière
fur laquelle on les récite , les rendent
à peine intelligibles. Parmi les Brames
les plus favans on en compte très-peu , &
il n'y a que ceux qui ſe ſont livrés uniquement
à cette érude pendant pluſieurs années
, qui prétendent avoir quelque connoiſſance
des originaux : ces originaux font
devenus d'ailleurs extrêmement rares ; mais
DE
279
FRANCE
on en afaitdes commentaires dès les temps
les plus anciens.
Nous bornerons ici ce premier extrait.
Dans un ſecond nous analyſerons le Code
même , & nous expliquerons quelques endroits
qui paroiffent s'éloigner le plus des
opinions des Européens .
( Cet article est de M. Robinet. )
PHYSIQUE.
Obfervations fur le froid de Ruffie.
ONN n'admire pas aſſez cette puiſſance univerſelle
que l'homme exerce ſur toute la Nature. Il ſemble
que ce ſoit de ſa foibleſſe même qu'il tire ſa plus
grande force : c'eſt lorſqu'il ſe trouve arrêté par les
obſtacles , aſſailli par les dangers , tourmenté par
les beſoins , que ſon induſtrie s'éveille , que fon
courage ſe déploie , que le principe intelligent &
actif qui l'anime ſe montre dans toute fon énergie .
Il dompte la Nature lorſqu'elle ſemble l'opprimer ;
il fait ſervir à ſa conſervation , à ſes plaiſirs , même
àde fimples amuſemens , ce qui ne paroiſſoit deſtiné
qu'à lui nuire.
Le froid exceffif paroît le plus redoutable fléau
de tous les êtres animés ; car la chaleur est le principe
de la vie. Les animaux de la Zone Torride re
peuvent ſe tranſplanter ſous les Pôles , ou fi que'-
ques-unsy traînent une vie languiſſante , ils perdent
la faculté de la tranſmettre à leur eſpèce. Certains
animaux , privés par le froid de l'exercice preſque
entier de leurs facultés vitales , ne fubfiftent , pendant
la rigueur des hivers , que dans un état d'en
Nv
298 MERCURE
gourdiſſement peu différent de la mort. Ceux qui
naiffent dans les climats ſeptentrionaux ſont pourvus
par la Nature d'armes défenſives contre le froid. On
a obſervé que la plupart des quadrupedes & des
oiſeaux , ainsi que certains poiſſons , y ont toute
leur graiffe entre la chair & la peau; leur chair a une
plus grande abondance de fang, ce qui entretient
une plus grande chaleur à la ſurface du corps ; la
graiffe qui enveloppe la chair , & la peau plus épaiſſe
& plus ferrée qui recouvre le tout , empêchent la
chaleur de ſe diſſiper au dehors. Mais l'homme n'a
ni duvet ni fourrure ; il n'a dans les climats du nord ,
ni plus de ſang, ni une peau plus compacte que
dans ceux du midi ; & il a trouvé le moyen nonfeulement
de réſiſter à l'excès du froid , mais encore
d'en tirer des avantages & des plaiſirs .
Nous en citerons pluſieurs exemples tirés d'une
brochure curieufe ( 1) qui vient de paroître à Londres
, & dont l'Auteur eſt M. King , de la Société
Royale , Auteur de quelques Ouvrages eftimés , &
qui a réſidé pluſieurs années à Pétersbourg en qualité
de Chapelain de la Factorerie Angloife.
Pendant les mois de Décembre , de Janvier & de
Février , le Thermomètre de Réaumur eft ordinairement,
à Pétersbourg, du 22 au 25e degrés au- deſſous
du terme de la glace , & il eſt deſcendu en 1749
juſqu'à 30 degrés , quoiqu'il tombe encore beau- .
coup plus bas en d'autres endroits de la Ruſſie ; il
nous eſt difficile de coneevoir comment on peut ſupporter
un tel degré de froid: Celui de 1709 n'étoit
en France que de 15 degrés & demi au-deſſous de
laglace.
( 1) A Letter to the Lord Bishop of Durham , containing
fome Obfervations on the climate of Ruſſia and the Northem
Countries, &c. From John Glen King. D. D. F. R. S.
and A. S. London. Dossley , 1778. in-40 .
DE FRANCE. 299
Pour en donner une idée à ceux de nos Lecteurs
qui ne connoiſſent pas les obſervations déja pu-
"bliées ſur ce ſujet , il ſuffira de dire qu'en allant à
l'air dans la rigueur du froid , les yeux pleurent , &
l'eau qui en fort ſe forme en petits glaçons attachés
aux cils des paupières.
Les payſans Ruſſes portent leur barbe, & le
froid , en congelant les vapeurs qui s'y attachent ,
en fait un morceau de glace ſolide. Il faut obſerver
que la barbe ſert à garantir utilement les glandes de
la gorge ; les foldats Ruſſes qui n'en portent point
font obligés , pour-y ſuppléer , de s'envelopper le
col d'un mouchoir .
On conçoit conien les parties du viſage , qui ſont
découvertes , ſont expoſées à être gelées ; ce qui eft
remarquable , c'eſt qu'on ne ſent pas ſoi-même quand
cet accident arrive ; & l'on riſque continuellement ,
en marchant dans les rues , de perdre ſans retour
fon nez ou une de ſes oreilles , ſi l'on n'en eſt averti
par un paſſant charitable , qui s'en apperçoit à une
certaine rougeur qui paroît ſur la partie affectée.
On fait que le remède eft de la frotter ſur le champ
avec de la neige.
• Il n'eſt pas rare de trouver dans les rues des
ivrognes morts de froid , & des payſans dans les
grands chemins entièrement gelés ſur leurs charrettes.
De l'eau bouillante jetée pendant un grand froid de
lafenêtre d'un ſecond étage , eſt retombée en petits
morceaux de glace ; & une pinte d'eau commune ,
expoſée à l'air , a été entièrement réduite en une
maſſe de glace ſolide, au bout d'une heure & un
quart.
M. King rapporte une expérience fort extraordinaire
faite par le Prince Orloff, Grand-Maître de
P'Artillerie de Sa Majesté Impériale. Cet Officier a
rempli d'eau une bombe , dont il a enfuite ferme
l'ouverture bien exactement avec un bouchon ; dès
Nvj
300 MERCURE
que la congélation a commencé , on a vu l'eau en ſe
dilatant s'échapper par les côtés du bouchon en forme
de pétits jets d'eau. Il a fermé alors plus hermétiquement
, au moyen d'un écrou , le trou de la bombe
pleine d'eau : en vingt minutes l'eau , en ſe glaçant,
a fait crever la bombe , avec un tel degré de violence
, que les éclats en ont été lancés à 12 cu 15
pieds de diſtance .
Quelque effrayante que foit la rigueur des hivers
en Ruflie , on ne s'y plaint point des calamités du
froid. A l'exception de Pétersbourg , où comme
dans toutes les grandes Capitales , le pauvre eſt expoſé
à une plus grande difette & trouve moins de
fecours , le peuple a des moyens ſi faciles de ſe
garantir du froid , que peu de perſonnes en ſouffrent.
Le bois eft très-commun&peu cher. Les poëles
y ſont ſi induſtrieuſement conſtruits & ménagés ,
qu'avecun ſeul fagot, on entretient dans une chambre
une chaleur douce & uniforme pendant vingt-quatre
heures. Cette chaleur est telle, que les habitans ſe
vêtiffent affez légèrement dans l'intérieur de leurs
maiſons ; les enfans y font preſque tous en chemiſe.
Quand les Ruſſes ſortent, ils font chaudement vêtus.
L'ours , le loup , le renard , l'écureuil & l'hermine
leur prêtent leur fourrure ; mais rien ne leur eſt plus
utile que la peau de mouton & de lièvre. Les femmes
du plus bas peuple ont leurs robes bordées de
peau de lièvre , & les hommes ontpreſque tous des
habits de peau de mouton , avec la laine tournée en
dedans.
Apropos des lièvres , M. King obſerve , en faveur
des cauſes finales , que , pour mieux dérober cet
animal foible & timide à la pourſuite de ſes ennemis ,
la Providence a ſagement voulu que dans les pays
feptentrionaux , qui font ordinairement couverts de
neige , le poil de cet animal devint blanc en hiver ,
DE FRANCE.
301
tandis qu'en été il eſt brun , de la couleur de la
terre. Les lièvres du nord ont auſſi le poil plus long ,
& par conféquent plus chaud que ceux des climats
plus tempérés.
Revenons au vêtement des Ruffes. Ils portent
fur leur tête un bonnet de fourrure très-chaud , &
ils ont un grand ſoin de garantir leurs jambes &
leurs pieds, non-ſeulement avec de gros bas , mais
encore avec des bottes fourrées , ou avec des bandes
de flanelle dont ils les enveloppent. En même- temps
on les voit, au coeur de l'hiver le plus âpre , aller dans
les rues , le cou & la poitrine nuds & découverts.
Est- ce inſtinct ? eſt-ce habitude ? On pourroit croire
que les parties les plus voifines du coeur, où le fang
reçoit ſa première impulfion , ſont moins ſujettes a
être endommagées par le froid que les extrémités du
corps. D'un autre côté , on voit qu'en d'autres pays
les hommes couvrent ſoigneuſement leur poitrine ,
tandis que les femmes les plus délicates ont , dans
les plus grands froids , la gorge preſque entièrement
découverte.
Les hivers font fort longs en Ruffie , & la terre
y eſt abſolument couverte de neige pendant plus de
la moitié de l'année. C'eſt un ſpectacle triſte & ennuyeux
pour ceux qui font accoutumés à des climats
plus doux ; mais les naturels trouvent dans cette
circonſtance même des avantages qui leur font propres.
Le premier eſt la commodité qui en réſulte pour
voyager & pour tranſporter les marchandises d'un
lieu à un autre. On fait que leurs vo tures d'hiver
font des traîneaux garnis de pieds de fer , ſemblables
à des patins. La réſiſtance & le frottement qu'ils
éprouvent fur la glace & fur la neige durcie , eft fi
peu de choſe , qu'un traîneau très-chargé ſe meut
avecautantde facilité qu'un bateau dans l'eau tranquille.
Un ſeul cheval tire une charge très-confidé
302 MERCURE
rable à raiſon'de ſa force ; & comme les traîneaux
ne ſuivent point les grandes routes , mais paſſent indifféremment
à travers les rivières & les marais glacés
, les communications deviennent plus promptes
&moins difpendieuſes .
Près de la Capitale , où le Commerce a plus d'activité
, les routes ſont réparées en hiver avec le plus
grand ſoin. Si le dégel a formé quelque creux , on
le remplit deglace nouvelle , recouverte de neige ,
&l'on y jete de l'eau qui ſe gèle par-deſſus.
Si laglace ſe fend ſur la rivière par le gonflement
des eaux ou autrement , on y fait auſſitot un pont
de planches.
Ajoutez à cela que les aurores boréales qui ſont
très - fortes , & la réflection de la neige donnent en
général affez de lumière pour voyager la nuit , lors
même qu'il n'y a point de lune.
Onconçoit tout ce que la richeſſe & le luxe ont
pu ajouter de commodités à cette manière de voyager.
La feue Impératrice Elifabeth avoit un traîneau
compoſé de deux chambres , aſſorties de tout , &
dans l'une deſquelles il y avoit un lit.
Un autre avantage particulier aux climats Septentrionaux
, c'eſt la facilité de conſerver les provifions
par le moyen de la gelée , d'une manière plus
agréable qu'on ne peut le faire avec les autres ingrédiens
; car le vinaigre , le fucre , & le fel dont on
ſe ſert communément , communiquent trop fortement
leur goût aux alimens ; au lieu que la gelée ne
faiſant que fixer & envelopper les parties & les ſucs ,
leur laiffe toute leur faveur naturelle .
M. Swalowe , Conſul général d'Angleterre en
Ruſſie , voulant aller pendant l'hiver de Pétersbourg
àMoſcou , fit prendre des anguilles , qu'on laiſſa au
fortir de l'eau ſur la terre où elles ſe gelèrent bientôt
, au point de n'être plus qu'un morceau de glace ,
fans aucun mouvement. Etant arrivé à Moſcou au
DE FRANCE.
303
bout de quatre jours , il fit mettre les anguilles dans
de l'eau froide , où elles ſe dégelèrent peu-à-peu , &
reprirent le mouvement & la vie.
Le meilleur veau qu'on mange à Pétersbourg eft
celui qu'on fait venir gelé d'Arcangel ; & il eft impoſſible
de le diftinguer de celui qui vient d'être tué.
On conſerve de même les fruits & les légumes :
auſſi les marchés des Villes ſont fournis en hiver
de toutes fortes de provifions à un prix très-modique.
Tous les travaux de la terre étant ſuſpendus en
hiver , les habitans des Campagnes chaſſent & pêchent.
Leur manière de jeter des filets ſous la glace
pour prendre le poiſſon eſt très-ingénieuſe ; mais il
feroit difficile d'en donner une idée bien nette. Pour
chaffer ils ontdes fouliers qui ne font qu'un morceau
de bois de cinq ou fix pieds de long , fur environ
quatre pouces de largeur & un demi pouce d'épaiſſeur,
recourbés par le bout , & au moyen deſquels ils
courent ou plutôt ils gliffent fur la neige , tenant un
grand bâton à la main , plus vite que le gibier qu'ils
pourſuivent.
Après avoir parlé des avantages ſolides que les habitans
du Nord tirent de ce qui paroît un inconvénient
de leur climat , il faut dire quelque choſe des
moyens qu'ils emploient pour faire ſervir ces mêmes
inconvéniens à leur plaifir. 1
Undes amuſemens que les Ruſſes aiment le plus
pendant l'hiver , c'eſt de gliſſer du haut d'une montagne
en bas. Ils frayent une petite route ſur le côté
de la montagne en applaniſſant les petites inégalités
du terrein avec de la neige ou de la glace ; ils ſe
laiſſent enſuite gliſſer , aſſis ſur un petit fiége , & defcendent
ainſi avec une rapidité ſurprenante.
M. King a voulu connoître par lui-même cette efpèce
de divertiſſement : la ſenſation , dit-il , en eft
plus extraordinaire qu'agréable. Le mouvement eft
304 MERCURE
fi rapide qu'il fait perdre la reſpiration. C'eſt un
mélange de ſurpriſe & de crainte , affez ſemblable
à ce qu'on éprouveroit en tombant du haut d'une
maifon fans ſe faire de mal.
,
Les Ruſſes ſont fi amoureux de cet exercice , qu'à
Pétersbourg , où il n'y a point de montagnes , ils
élèvent des montagnes artificielles ſur les glaces de
la Neva où ils vont glifſfer ainſi , ſur-tout les
jours de Fêtes. Les hommes de tout état , jeunes
& vieux , riches & pauvres , prennent part à ce
divertiſſement , moyennant une bagatelle qu'ils donnent
chaque fois qu'ils defcendent à celui qui a
conſtruit la montagne. Cela reſſemble à la manière
dont on deſcend du Mont-Cénis à Lanebourg
en certains tems de l'année , & qu'on appelle la Ramaffe.
La feue Impératrice Elifabeth , qui partageoit le
goût général de fon peuple , avoit fait conſtruire pour
le même objet , à ſon Palais de Zarsko-Zelo , des
montagnes artificielles d'une forme fingulière. Ily en
avoit cinq de hauteur différente , fort près l'une de
l'autre , & fur une même direction. La ſurface toute
glacée en étoit fort unie , & l'on y avoit pratiqué des
rainures dans leſquelles ſe dirigeoient des eſpèces de
traîneaux où ſe plaçoient deux ou quatreperſonnes.
La première montagne d'où l'on partoit avoit trente
pieds de hauteur perpendiculaire. La force que le traîneau
avoit acquiſe par l'accélération du mouvement ,
lorſqu'il étoit arrivé au bas , ſuffiſoit pour le faire
remonter juſqu'au-deſſus de la ſeconde montagne ,
qui étoit de cinqou fix pieds plus baſſe , afin de compenſer
la quantité de mouvement perdue par la réfiftance&
le frottement. C'eſt la même force qui produit
les oſcillations du pendule. On traverſoit ainſi
les cinq montagnes avec une velocité fingulière , &
l'on alloit tomber par une inclination douce à une
petite iſle formée au milieu d'une pièce d'eau. Plus
:
J
DEFRANCE.
305
ils ont il y a de perſonnes dans les traîneaux , plus i
de viteſſe. Il y avoit ſous la montagne une machine
mue par des chevaux, & qui ſervoit à faire remonter
les voitures du bas en haut. Il y aune autre manière
de ſe laiſſer gliſſer du haut d'une montagne en defcendantpar
une ligne ſpirale ; mais cette manière eft
effrayante , & l'on court riſque d'être jeté hors de ſon .
fiége. :
Nous ajouterons à ces détails, que M. King a rendus
fort clairs au moyen d'une planche gravée , une
anecdote que nous avons trouvée ailleurs.
Pendant l'hiver de 1740 , qui fut très-long&trèsrigoureux
, on conftruifit à Pétersbourg un Palais de
glace de 52 p. de longueur ſur 16 de largeur &
20 de hauteur. L'architecture en étoit élégante &
régulière. Onprenoit dans la Neva lesblocs de glace
qui avoient deux à trois pieds 'd'épaiſſeur ; on les
tailloit& l'on y ſculptoit des ornemens ; & lorſqu'ils
étoient en place , on les arroſoit en dehors d'eaux
colorées qui ſe congeloient fur le champ , & formoient
des eſpèces de ſtalactites très-variées. On fir
auffi fix canons & deux mortiers , avec leurs affûts
entièrement de glace. Les canons étoient du calibre
de ceux qui portent trois livres de balle ; mais on ne
leur en donna qu'un quart de livre : on les chargea
d'unboulet d'étoupes &d'un de fonte par-deſſus. L'épreuve
s'en fit en préſence de toute la Cour : le
boulet alla percer à 60 pas une planche de deux pouces
d'épaiffeur ; & le canon , qui n'avoit pas plus de
quatre pouces d'épaiſſeur, n'éclata &ne ſe fonditpoint.
Ce fait fingulier pourroit donner quelque vraiſemblance
à ce que dit Olaus Magnus des fortifications
deglaces dontquelques Peuples du Nord avoient fait
uſage en certaines occafions.
Un autre uſage de la glace qui , au premier coupd'oeil
, paroît encore plus extraordinaire ; c'eſt celui
qu'imagina d'en faire un Phyficien Anglois en
306 MERCURE
1763. Il tailla un morceau de glace en lentille de
, pieds 9 pouces de diamètre , & 5 pouces d'épaifſeur.
Il l'expoſa aux rayons du ſoleil, & il enflamma
à7 pieds de diſtance de la poudre , du papier & d'autres
matières combustibles. Il eſt aſſez fingulier d'imaginer
qu'on pourroit mettre le feu à un magaſin à
poudre avec un morceau de glace.
( Cet Article est de M. Suard. )
GRAVURES.
Troiſième livraiſon de douze Estampes , gravées ſous
la direction de M. le Brun , Peintre , d'après
divers Tableaux des plus habiles Peintres des
Écoles Flamande & Hollandoiſe , pour en former
l'oeuvre choisi des plus célebres.
L'ENLEVEMENT de Déjanire , par le Centaure
Neffus , peint par Rubens , gravé par Schultze.
Une femme ſortant du bain , peint par Van
Mool , gravé par Blot.
Un enfant vu juſqu'aux genoux , & tenant un
jeune cerfdans ſes bras, peint par C. Maës , gravé
parMacret.
Unjeune enfant en pied , vêtu en Arménien , la
tête couverte d'un bonnet de poil , garni de plumes ,
peint par Gaf. Netscher , gravé par Hemery.
L'intérieur d'une maiſon de payſans Hellandois,
où l'on voit une femme aſſiſe , tenant un enfant ſur
fes genoux, peint par C. Bega , gravé par Guttenberg.
Un homme afſis près d'une table , chantant &
s'accompagnant avec ſon violon , peint par Eglon
Vander Neer , gravé par Lingée.
Un Cordonnier à l'ouvrage , parlant à une femme
qui eſt debout près de lui , peint par Van Tool , gravé
par Duflos lejeune.
La vue d'une voûte ſouterraine , où l'on voit di-
:
1
DEFRANCE. 307
vers animaux conduits par des payſans , peint par
Affelyn, ggrraavvéé par Weisbrood.
Une Cuisinière Hollandoiſe , vue à travers une
fenêtre , au haut de laquelle règne un ſep de vigne ,
peint par Gerard Dow , gravé par Romanet.
Unpayſage mêlé de ruines & d'animaux : on voit
fur le devant un payſan ſe lavant les pieds dans un
ruiſſeau , peint par Karel du Jardin , gravé par
Daudet.
Autre payſage bordé d'un ruiſſeau au pied d'un
vallon, & pluſieurs animaux gardés par un berger
qui eſt debout , peint par le même , gravé par Dequevauviller.
Deux Cavaliers arrêtés près d'une chaumière ,
& faiſant l'aumône à des mendians , peint par Ad.
Van Velde , gravé par Daudet.
Laquatrièmeſuiteſuivra , ainſi que les précédentes ,
qu'ona eu l'honneur deprésenteràlaREINE.
Se vend à Paris , chez BASAN & POIGNANT ,
Marchands de Tablequx & d'Estampes , rue & hôtel
Serpente.
SPECTACLES.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
LA feconde repréſentation de l'Opéra
bouffon des deux Comteſſes , n'a pas eu
moins de fuccès que la première ; & fi
elle a été beaucoup moins nombreuſe , il
ne faut l'attribuer qu'à l'exceſſive chaleur ,
qui , pendant quelques jours , a fait déferter
tous les ſpectacles. Cette raiſon les fit fermer
en 1718 pendant une ſemaine. On
en auroit pu faire autant cette année. L'in
308 MERCURE
trigue des deux Comteſſes ne vaut pas
mieux que celle des fauſſes Jumelles ; &
en général , il paroît que le fond de ces
fortes de pièces ſe reſſemble beaucoup , &
qu'elles font toutes jetées dans un même
moule. Il y a toujours un perſonnage ridicule
dont la folie prête à la muſique bouffonne.
Tel eſt le rôle du Chevalier de la
Plume dans les deux Comteſſes. C'est un
voyageur veuf , qui , tout en pleurant ſa
femme de manière à faire rire , ne laiſſe
pas de faire ſa cour à une Comteffe de
Belle- couleur , & même à ſa Femme- de-
Chambre Livietta , qui parvient à fe faire
paffer pour ſa maîtreſſe , & même à met
tre le Chevalier au point de douter laquelle
des deux eſt femme de condition
ou chambrière. Il débite à toutes deux
mille extravagances. Un certain Léandre,
amoureux de la Comteſſe , joue le perfonnage
d'un jaloux , & il a raiſon de l'être.
Car le Chevalier de la Plume , malgré ſa
folie & fes ridicules , finit par éponſer la
Comteffe , & Léandre , de dépit , épouſe
Livietta en diſant qu'il eſpère trouver en
elle piu amor , piu fenno , piu fédelta ,
plus d'amour , de bon ſens & de fidélité.
On ne s'attendoit pas à trouver là le bon
fens. Il y a pourtant dans ce mauvais cannevas
, une ſcène aſſez gaye , c'eſt celle où
le Chevalier fait l'éloge de toutes les quaDE
FRANCE .
309
lités aimables qu'avoit ſa défunte femme ,
& où la Comteſſe lui répond qu'elle n'en
aura pas moins , & qu'elle faura faire tout
ce que faiſoit ſa première épouſe ; & ,
en effet , fur chaque article , elle ſe met
à l'imiter ; & cette Pantomime dans le goût
Italien , relevée par une muſique charmante
, forme une ſcène très-agréable. On a
remis Ernelinde , Tragédie lyrique de feu
Poinfinet , muſique de M. Philidor. Nous
en parlerons dans le n° . prochain.
COMÉDIE FRANÇOISE.
!
ON a continue les repréſentations des
Barmécides , qui ont toujours été très-applaudies
, quoiqu'elles n'ayent pas été trèsnombreuſes.
Si l'affluence des ſpectateurs n'a
pas été grande, lesdéfauts de la Pièce peuvent
ſans doute enêtre cauſe ;mais indépendammentdu
déſavantage de la ſaiſon , il eſt difficiledeſediffimuler
qu'unconcours decirconftances
défavorables , telles qu'on n'en a jamais
raſſemblées contre aucun Ecrivain ,
tous les refforts mis en oeuvre pour aliéner
le Public, & étouffer l'Ouvrage & l'Auteur,
ont dû nuire beaucoup à ce premier effet ,
toujours ſi déciſif pour une Pièce de Théâtre
, & que j'ai été traité & jugé comme
310
MERCURE
nul autre ne l'aurait été. Je pourrai en parler
ailleurs ; mais il faut ici m'oublier pour
ne voir que monOuvrage. Il faut , pendant
qu'on fait tout ce qu'il eſt poſſible pour
m'oter le courage , avoir celui de me juger.
Il faut travailler tandis qu'on me perfécute
, & fonger à faire mieux , ſans attendre
plus de juſtice.
Je ne donnerai point encore une analyſe
complettede ma Tragédie, parce que, dans
ce moment-ci , je m'occupe à la corriger.
Mais je rendrai compte de l'impreſſion
qu'elle m'a faite , &de tous les défauts qui
m'ont frappé. J'ignore quelle difpofition
apportent les Auteurs Dramatiques à la
repréſentation de leurs Ouvrages ; tout ce
que je fais , c'eſt que quand j'ai vu le mien
fur la Scène , je n'en ai guères vu que les
fautes. Ce n'eſt pas que le rôle d'Aaron ,
le caractère de Barmécide , le développement
de ſes motifs au quatrième Acte
la Scène entre Amoraflau & le Calife au
ſecond , & enfin le cinquième , ne m'euſſent
fait quelque plaiſir dans la Pièce d'un autre ;
mais je le répète , tout occupé de ce qui
manque , je jouis fort peu de ce qui peut
*être louable ; & le rôle de Semire entièrement
facriñé , une Scène de Confidente qui
ouvre très froidement le ſecond Acte , la
langueur du quatrième , fait , comme en
l'a très-bien dit , aux dépens du troisième;
,
DEFRANCE. 311
,
l'action arrêtée dans cette grande Scène
que les détails ont foutenue , & qui est trop
longue de la moitié ; toutes ces fautes graves
ſans parler d'autres moins importantes
: voilà tout ce que j'ai apperçu. A l'égard
de ceux qui ſeroient tentés de me dire
qu'il falloit l'appercevoir plutôt , je leur répondrai
que le Théâtre eſt le ſeul miroir
où l'Auteur Dramatique puiſſe ſe voir tel
qu'il eſt. Les ſeules leçons vraiment utiles
que l'on puiffe recevoir dans cet art , c'eſt
le public aſſemblé qui les donne , & l'on eft
joué une fois en dix ans ! Toutes ces fautes
tiennent à une feule qui en a été le princi-
7 pe. J'eſpère y remédier , & peut-être à l'impreffion
& à la repriſe , aura-t- on moins de
reproches à me faire , fur-tout ſi l'on daigne
me ſavoir quelque gré de ma docilité &
de mes efforts. 21
COMÉDIE ITALIENNE.
On continue toujours avec le même ſuccès
les repréſentations du Jugement de
Midas.
J
1
312 MERCURE DE FRANCE.
LETTRE à M. PANCKOUCKE .
A Paris , ce 15 Juillet 1778.
MONSIEUR ,
,
Un bruit accrédité par quelques papiers publics
étrangers , s'étant répandu dans Paris, que le coeur
de feu M. de Voltaire avoit été diſtrait de fon corps,
pour qu'il lui fût fait des obfèques particulières ;
Nous , ſes neveux , plus proches parens mâles , par
conféquent chargés du ſoin de ſes funérailles , afſurons
, comme nous l'avons déja fait dans une proteſftation
publique déposée chez Me Dutertre , Notaire
& ſignée de toutes les Parties intéreſſées , que le
Teftament de feu M. de Voltaire , ni aucun écrit
émanéde lui , n'indiquent qu'il ait jamais voulu que
cette diſtraction fût faite en faveur de qui que ceſoit
, ni d'aucun Monastère ni d'aucune Eglife ; que
nous n'y avons point conſenti , ni pu , ni dû y conſentir
; que le Procès-verbal d'ouverture & d'embaumement
dépoſé chez le même Notaire , ne fait aucune
mention de cette prétendue diſtraction , &
qu'il ne paroît aucun acte qui en faffe foi ; & que
dansdepareilles circonstances , ce qui pourroitavoir
été entrepris à cet égard ſeroit abſolument illégal ;
que ce qui pourroit avoir été diſtrait du corps de
M. de Voltaire ſans aucune des formalités indiſpenſables
, ne ſeroit fufceptible d'aucun honneur funèbre.
Nous vous prions , Monfieur, pour l'intérêt de
l'ordre public & de la vérité , d'inférer cette affertion
dans le prochain Mercure ; nous ſommes trèsparfaitement
, Monfieur,
Vos très-humbles & trèsobéiſſans
ſerviteurs , l'Abbé
MIGNOT , DE DAMPIERRE,
D'HORNOΥ .
JOURNAL
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES.
-
:
TURQUIE.
De CONSTANTINOPLE , le s Juin.
LEE
Capitan - Bacha eſt encore dans le canal , avec
la flotte deſtinée pour la mer Noire ; les vents contraires
l'ont d'abord retenu : on prétend aujourd'hui
qu'il l'eſt par l'attente de ſes derniers ordres. Le
Gouvernement ne paroît pas encore décidé ſur ceux
qu'il lui donnera. Il eſt toujours partagé ſur le parti
àprendre relativement à la Crimée ; on ne peut
guère parvenir à y affoiblir les Ruſſes qu'en leur
déclarant la guerre , & il faudroit qu'elle fût heureuſe;
on doute & l'on craint. Dans cet état , on préféreroit
un accommodement ; mais l'orgueil Ottoman
prêt à céder ſur bien des points importants ,
ade la peine à ſe réſoudre à reconnoître le Chan
Sahim-Guéray. Ces diſcuſſions ont fait l'objet d'une
aſſemblée des principaux Membres du Divan & de
pluſieurs gens de loi , qui ſe réunirent le 25 du mois
dernier , à Kourou-Chieſmé , maiſon de plaiſance
du Mufti. Le Grand-Viſir , le Reis- Effendi & Abdoulréſak-
Effendi s'y trouvèrent ; on ignore ce qui
fut décidé , & on ſeroit tenté de croire qu'on n'y
convint de rien , puiſque la flotte eſt encore immobile.
Cette inaction commence à devenir funeſte
aux équipages : la peſte qui continue ſes ravages ,
les a attaqués , & il meurt tous les jours quelques
hommes ſur nos vaiſſeaux , qui en ſortant de nos
25 Juillet 1778 .
( 314 )
caux , iront probablement porter la contagion dans
tous les lieux où ils aborderont.
Selon des lettres de Syrie , Ismaël -Bey contraintde
fortir du Caire , a pris la route de Seyde , avec ſes
richeſſes & 4 à sooo hommes pour les défendre : il
eſpère beaucoup de Gedzar - Bacha ; mais on craint
qu'il ne ſoit tôt ou tard la victime de ſa confiance.
Les mêmes lettres portent que les chemins entre
Alep & Alexandrie ſont tellement infeſtés de brigands
, que les Européens ne peuvent plus faire
tranſporter leurs marchandises par les caravanes ;
cet inconvénient arrête le cours du commerce , retarde
le départ des vaiſſeaux pour l'Europe , & occafionne
des pertes confidérables .
RUSSIE.
De PÉTERSBOURG , le 10 Juin.
On est encore dans l'incertitude ſur la manière
dont ſe termineront nos différends avec la Porte ;
depuis quelque tems les nouvelles ſont fort diverſes
& fort contradictoires : le bruit du jour annonce la
rupture comme inévitable ; peut - être demain s'en
répandra-t- il de plus favorables à la paix.
On s'attend à voir la guerre éclater inceſſamment
en Allemagne ; les couriers de Vienne & de Berlin -
ſe ſuccèdent ſans interruption dans cette Capitale.
Le 4 de ce mois le maître des poſtes de Grodno en
Pologne arriva ici avec des dépêches de la première
de ces Cours ; le courier qui les avoit portées de
Vienne juſqu'àGrodno , avoit été frappé dans cette
villed'un coup d'apoplexie ; & le maître des poſtes
ſe chargea de ſes paquets qu'il a remis lui-même au
Miniftre Autrichien ici : il a été réexpédié peu de
jours après ſon arrivée.
F Selon des lettres de Czernowitz dans le district
de Bukowine', nos troupes ont formé auprès de
( 315 )
Kaminieck un cordon qui s'étend juſqu'à Kunderize.
Son objet eſt d'empêcher les ravages de la peſte qui
menacent de s'étendre de ces côtés , & de réprimer
une multitude de Turcs qui infeſtent ces contrées
par leurs brigandages , en pillant indiſtinctement les
amis & les ennemis . Ce même cordon a ordre de
veiller auſſi ſur les tranſports des beftiaux , parce
qu'il règne dans pluſieurs endroits des épizooties
dont on craint les ſuites .
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 27 Juin.
Les troupes qui compoſent le camp affemblé
près de cette Capitale , ſe ſont ſéparées le 25 pour
rentrer dans leurs garniſons. Parmi les étrangers
que la curioſité avoit amenés ici , on a reconnu le
Roi de Suède , qui voulant s'épargner l'ennui des
honneurs d'étiquette , a gardé l'incognito , ſans ſe
cacher à notre Souverain , avec lequel il dîna le 25
à Fridérichsberg , à une table de huit couverts ,
remplis par les deux Monarques , la Reine mère
le Prince Royal , le Prince Frédéric & la Princeſſe
ſon épouſe , le Duc Ferdinand de Brunswick , & le
Prince de Bevern. Après le dîner , S. M. Suédoiſe
prit congé du Roi & de la famille Royale , & partit
à cheval. A quelque diſtance de Friderichsberg , il
trouva ſon Miniſtre réſident ici, avec une voiture ,
dans laquelle il entra & ſe rendit à Elſeneur , où il
arriva le 24 à 3 heures du matin. Il s'arrêta devant
la porte de ſon conful dans cette ville , & s'entretint
avec lui pendant quelques momens ſans deſcendre
de carroſſe. Il alla enſuite au port , où le Vice-
Amiral Danois , M. Schindel , vint lui annoncer
qu'il avoit préparé une chaloupe pour le conduire
aElfingbourg . Ce Prince le remercia , en lui diſant
que S. M. Danoiſe lui avoit permis de traverſer
,
Ο 2
( 316 )
Ie Sund dans ſa propre barque. Il ſe mit en effer
dans une barque de pêcheur , qui le tranſporta ſur
les côtes de Suède. Ce Monarque va faire la revue
de ſes troupes en Scanie , où il y aura un camp. On
dit qu'il y a invité le Duc Ferdinand de Brunswick ,
& le Prince de Bevern , qui ſont déja partis pour s'y
rendre. Il étoit accompagné du Comte de Loewenhaupt,
& de cinq autres Officiers Suédois qui
font repartis par un autre chemin.
,
On ſe propoſe de porter les forces de terre de
Danemarck & de Norwege , à 78,695 hommes ;
on les complettera ſucceſſivement juſqu'a ce qu'elles
foient à ce nombre. Voici l'état qu'on en publie
d'avance. Il y aura en Dannemarck 6337 hommes
de cavalerie , 33,646 d'infanterie , & 1308 de milices.
La cavalerie en Norwege , ſera de 4495 hommes
, l'infanterie de 29,122 ; le corps de l'artillerie
&du génie , formera 3789 hommes.
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 30 Juin.
,
L'OUVERTURE de la Diète eſt fixée au s Oс-
tobre prochain ; les Diétines qui doivent la précéder
s'aſſembleront le 17 Août. Les univerſaux néceſſaires
n'ont été expédiés que depuis quelques jours.
Undes premiers objets qui ſera mis ſous les yeux
de la République aſſemblée , eſt le Code de Loix
dont la rédaction avoit été confiée au Comte Zamoïsky
, ci -devant Grand - Chancelier de la Couronne
: il s'eſt occupé de cet important ouvrage , qui
eſt achevé & diviſé en trois volumes , dont le premier
eſt conſacré aux perſonnes , le ſecond aux choſes
, &le troiſième aux formes. Le premier eſt déja
forti de deſſous preſſe; il ne ſera publié , que lorfqu'il
aura eu la ſanction de l'aſſemblée de la Nation,
-
( 317 )
Le projet d'employer aux beſoins publics les tevenus
immenfes de nos Abbayes , a fait beaucoup
de bruit , & donné lieu à beaucoup de plaintes & à
beaucoup de ſpéculations. Parmi les dernières , on
doit diftinguer un travail affez curieux , qu'on dit
exact , & dont voici le réſultat. On a évalué le
nombre des villages dans le Royaume de Pologne ,
à 250,560. Le Roi& la Nobleſle en poſsèdent 90,000;
il en appartient 100,010 aux Evêques & aux Chanoines
, & 60,550 aux Prêtres réguliers & aux
Couvents. Selon ce calcul , à 19,440 villages près ,
le Clergé poſsède les deux tiers de ceux de ce
Royaume ; auſſi y est- il puiſſamment riche. Quand
il n'y auroit dans chaque village , abſtraction faite
des hommes libres , que to payſans , faiſant partie de
la propriété de leurs maîtres , & qu'on ne tireroit de
chacun deux que 10 gros de Pologne , cela feroit la
fomme de 835,200 florins. Si dans les cas de néceflité
chaque village fourniſſoit un homme , on formeroit
une armée de 250,560 hommes. Avec une
pareille population , ſi cet infortuné Royaume avoit
ſuivi les principes d'une ſaine politique , & imité
la ſageſſe du Gouvernement des autres Etats , il n'auroit
pas vu arriver la révolution qu'il vient d'éprouver
, & qui a étonné l'Europe , qui n'a fait aucun
mouvement pour l'empêcher.
ALLEMAGNE.
DE VIENNE , les Juillet.
Le nombre des Couriers que l'on voit arriver ici
depuis quelque temps ; les ordres qui ſe donnent en
conféquence , annoncent que la guerre eft fur le point
d'éclater. On a commencé à cuire 16,000 liv. de
biſcuit ,dont la pâte eſt faite de façon qu'on peut le
conſerver pluſieurs années , ſans craindre qu'il ne
Yegâte. Ilpart journellement de cette Capitale des
03
(318 )
chariots de tranſport , & des troupeaux de bosufs
qu'on conduit à nos armées. On vient de faire im.
primer & de diftribuer dans toutes les Egliſes , une
prière particulière , pour demander au ciel de bénir
les armes Impériales & la conſervation de l'Empereur.
Selon les derniers avis de Bohême , on apprend
que S. M. I. vient de créer un Ordre du mérite , qui
fera la récompenſe des bas Officiers & foldats qui ſe
diftingueront ; aux marques honorifiques de cet
Ordre , on joindra une augmentation de paye , qui
ſera de 4 florins par mois pour les premiers , & de
2pour les ſeconds.
On lit dans les mêmes lettres l'anecdote ſuivante.
L'Empereur étant à Horſchitz en Bohême , accompagné
de l'Archiduc Maximilien & des Généraux de
Loudohn & de Lafcy , une femme ſe jetta à ſes
pieds & lui préſenta un placet en pleurant. On lui
avoit enlevé ſes deux fils pour en faire des ſoldats ,
&les dangers qui menaçoient leurs jours en cas de
guerre , étoient la cauſe de ſes pleurs & de ſes alarmes
. Ce n'eſt que cela , lui dit l'Empereur en riant ;
maismabonne , ſongez- vous quej'ai aufli ma mère
àVienne ? comme vous , elle a deux fils à l'armée. II
ne lui rendit pas les ſiens ; mais il lui donna quelques
ducats pour la conſoler.
M. Collin , Conſeiller de la Régence de la Baffe-
Autriche , Médecin ordinaire de l'Hopital Pazmannien
, Membre de la Société de Harlem , vient de
découvrir un remède qu'il a éprouvé avec ſuccès ſur
pluſieurs hydropiques. Son deſſein étoit de le publier
avec des obſervations ; des occupations graves l'ont
empêché de mettre en ordre ces dernières ; en atrendant
qu'il le puiſſe , il s'empreſſe de l'annoncer
dans les feuilles publiques. La plante qu'il employe
eſt la Laituefauvage , en Allemad Wilder Lattig ;
en Latin Lactuca viroſa. Lactuca foliis horisontalibus
carina aculeolatus dentatis. Caulis inferne
aculeatus. Folia fagittata ſeſſilia margine & in
( 319 )
primis carina aculeolatis. LINN. Sift . nat. Edit. 13 .
Onprépare un extrait du jus exprimé , dépuré &
clarifié de cette plante , dont la doſe eſt différente
felon les circonstances . Il évacue les eaux , donne
de l'appétit , & ne cauſe aucun dérangement dans le
corps.
De HAMBOURG , le 8 Juillet .
La guerre , après fix mois de négociations entrepriſes
pour l'écarter, paroîtà préſent décidée ,&peutêtre
dans ce moment a-t- elle déja éclaté : toutes les
lettres portent que la Cour de Vienne les avoit rompues
dès le 24 du mois dernier , par la note qu'elle
fit remettre alors à M. le Baron de Riedeſel ; le Roi
de Pruſſe les a continuées , dit- on , juſqu'au 3 de ce
mois ; mais avant cette époque ſon parti paroiſſoit
déja pris . » Le 29 Juin , écrit- on de Berlin , il eſt
arrivé au Prince Henri un courier envoyé par le
Roi & ſuivi de pluſieurs autres exprès qui ſont arrivés
ſucceſſivement : le 30 avant midi le Prince donna
ordre de fermer les portes de la ville : on en avoit
expédié de pareils à Spandau , à Potsdam & ail--
leurs , où ils furent exécutés : on laiſſoit entrer tout
le monde , mais perſonne n'avoit la liberté de fortir .
Tous les Généraux s'aſſemblèrent chez S. A. R. On
apprit le ſoir que les troupes avoient été averties
qu'elles devoient ſe mettre en route le lendemain à
4heures du matin. Elles partirent en effet , à l'exception
du régiment de Hollhoſtel & de quelques
efcadrons de Lottum , dragons , deſtinés à eſcorter.
la caifle militaire & les équipages , avec lesquels
ils ſuivirent l'armée la nuit ſuivante. Le corps aux
ordres du Général de Mollendorf , cantonné aux environs
de Beſekow & de Storkau ſe mit en marche
24 heures avant le tems fixé , pour arriver le 3 auprès
de Dreſde , où le Prince Henri étoit attendu le 4
avec toute fon armée qui a ſéjourné à Groſſenhayer".
( 320 )
Les mêmes lettres annoncent ledépart du Comte
de Cobenzel , Miniſtre de l'Empereur , à Berlin , &
le rappel du Baron de Riedeſel , Miniſtre de Pruſſe ,
à Vienne. Le premier avoit déja averti tous ceux
qui avoient quelque prétention à ſa charge ou à
celles de ſes Officiers & autres domeſtiques , de ſe
préſenter à ſon Intendant avant le 8 de ce mois.
Le 3 on lui avoit ſignifié que les négociations étoient
rompues , & le 4 on fit la même déclaration aux
Miniſtres étrangers , en leur notifiant le rappel du
Baron de Riedeſel : on leur remit auffi une copie
du Manifeſte du Roi de Pruſſe. Cette pièce importante
doit trouver une place ici.
>> Le Roi s'étoit flatté depuis la paix de Hubertzbourg
de pouvoir vivre dans une harmonie conftante
avec la Cour de Vienne. S. M. a employé
dans cette vue tous les moyens poſſibles pour cultiver
l'amitié de l'Empereur des Romains &de S. M. l'Impératrice
- Reine de Hongrie & de Bohême. C'eſt
avec un regret d'autant plus ſenſible , qu'elle voit
cette bonne harmonie altérée par le démembrement
inattendu de la Bavière , que la Cour de Vienne a
entrepris après la mort du dernier Electeur de ce
nom. S. M. ne pouvoit regarder ce démembrement
que comme diametralement oppoſé à la justice , aux
droits recounus des plus proches héritiers du fief &
de l'alleu de Bavière , ainſi qu'à la sûreté , à la liberté
& à toute la conſtitution de l'Empire Germanique.
Elle a fait faire des repréſentations amicales
& ſouvent réitérées à L. M I. & R. pour les faire
revenir de leurs deſſeins. Il en eſt réſulté des explications
, des diſcuſſions & des négociations de longue
durée. Mais tout ayant éte inutile ; les repréſentations
du Roi n'ayant produit d'autre effet que celui
d'un armement général , & les choſes étant venues à
ladernière extrémité , S. M. ne ſauroit ſe diſpenſer
plus long- tems d'expoſer aux Puiſſances de l'Europe
, aux Etats de l'Empire & au Public en général ,
-
( 321 )
lesjuſtes motifs qui l'engagent à s'oppoſer au dé
membrement de la Bavière , & à ſe porter au ſecours
des opprimés , en faiſant précéder cet Expoſé
du recit fidèle de ce qui s'eſt paffé juſqu'ici dans
cette affaire intéreſſante & en yjoignant des pièces
juſtificatives.
>> Maximilien Joſeph , Electeur & Duc de Bavière
, étant mort le 30 Décembre 1777 , ſans laiffer
des deſcendans , & la ligne Wilhelmine ou Ludovicienne
de la Maiſon de Bavière ayant été éteinte ,
M. l'Electeur Palatin , comme le plus proche Agnat ,
prit le même jour poſſeſſion de tous les Pays
délaiflés par ce Prince , au moyen d'une Patente ,
qui fut publiée en ſon nom. Perſonne ne pouvoit
douter , d'après la qualité notoire de cette Succeflion ,
que l'Electeur Palatin en conſerveroit la poffeſſion
entière , à l'exception de ce que les Héritiers Allodiaux
pouvoient en prétendre. Mais à la mi- Janvier
1778 on apprit de tous côtés , que S. M. l'Impératrice-
Reine avoit fait occuper par ſes troupes une
grande partie de la Bavière , & qu'Elle avoit fait une
convention là-deſſus avec l'Electeur Palatin . Le Chancelier
de la Cour , Prince de Kaunitz-Rietberg remit
auſſi le 20 Janvier , au Baron de Riedeſel , Envoyé
du Roi à la Cour Impériale comme aux autres
Miniſtres des Cours étrangères réfidans à Vienne ,
une Note , dont la ſubſtance portoit : >> Que S. M.
> l'Impératrice-Reine avoit des droits fur la fuccef-
>> ſionBavaroiſe, qui dérivoient du chef de réverſion
>>d>es fiefs de Bohême , d'une Expectative ſur le
>> Comté de Mindelheim on Suabe , & d'une In-
> veſtiture effective donnée par l'Empereur Sigif-
>> mond à la Maiſon d'Autriche; que l'Electeur Pala-
>> tin avoit reconnu ces droits ; que S. M. l'Impératrice
- Reine avoit à la vérité fait marcher un
> corps ſuffiſant de troupes vers la Bavière , parce
> que l'Electeur Palatin avoit pris poſſeſſion de tous
les Etats de Bavière , mais que peu après tout
د
( 322 )
>> mal-entendu ayant été levé , on en avoit rappellé
la plus grande partie , & on n'y avoit laiffé que
>> le nombre néceſſaire pour la priſe depoffeffion «.
>> Le Roi reçut cette communication avec reconnoiffance
; mais d'après les notions générales , que
S. M. avoit de la nature de la Succetſion de Bavière
, Elle ne put s'empêcher de faire remettre à la
Cour de Vienne par ſon Envoyé , le Baron de Riedeſel
, le 7 de Février une Note ( 1) , pour lui communiquer
amicalement quelques réflexions & doutes
: >> Sur ce que la Couronne de Bohême vouloit
>> regarder comme des Fiefs dévolus à elle des Dif
>> tricts du Haut- Palatinat , dont le retour avoit été
>> ſans exception quelconque aſſuré par la Paix de
>> Westphalie à la Maiſon Palatine , au défaut de
>> celle de Bavière ; comment une Expectative Impé.
>> riale , donnée ſans le conſentement de l'Empire ,
>>>pouvoit-elle démembrer un Duché & Electorat
>> appartenant à toutes les Branches de la Maiſon
,
Palatine en vertu du Traité de Pavie , de la Bulle
>>>d'Or & de la Paix de Westphalie ; comment l'E-
>> lecteur Palatin avoit-il pu tranſiger ſur des objets
>> pareils , & céder à une Maiſon Etrangère une
>> partie ſi importante de l'ancien Patrimoine de
>> ſa Maiſon au préjudice des branches Palati-
>> nes collatérales & des héritiers allodiaux " . On
ajouta , >> Que comme S. M. l'Empereur avoit
> fait faifir quelques Districts de la Bavière , qu'elle
>regardoit comme fiefs vacans de l'Empire , on
>> eſpéroit que l'intention de S. M. I. ne ſeroit pas
>>de continuer àles occuper par des troupes de ſa
>> Maiſon , ni d'en diſpoſer autrement qu'avec la
>>concurrence de l'Empire , en conformité de l'Article
II de ſa Capitulation ; que le Roi , comme
>>Prince de l'Empire , ne pouvoit pas être indiffé-
(1) Nous avons donné ſucceſſivement toutes ces notes
dans le tems.
( 323 )
>> rent à la vue d'arrangemens ſi ſinguliers , qui pa-
>> roiſſoient influer d'une manière ſi défavantageuſe
>> fur la conſervation du ſyſtême de l'Empire ; que
>> S. M. attendoit de la justice &de la grandeur d'ame
>> de L. M. I. qu'Elles ſe prêteroient à des explica-
>> tions amicales , pour trouver les moyens d'arran-
>> ger la Succeffion de Bavière d'une manière con-
>>> forme aux droits des différentes Parties intéreſſées
>>& aux conſtitutions du Corps Germanique ".
>>>Le Prince de Kaunitz donna pour réponſe au Baron
de Riedeſel , la Note du 16 Février , qui devoit
ſervir à lever les doutes & les objections faites de
la part du Roi.
د
>> S. M. ſe trouva fi per convaincue par les raiſons
contenues dans cette réponſe , qu'Elle ſe crut obligée
de faire remettre à la Cour de Vienne , le 19
Mars un nouveau Mémoire , dans lequel on a démontré
en précis , mais d'une manière convaincante ,
l'inſuffifancedes prétentions de S. M. l'Impératrice-
Reine ſur la Bavière , & où S. M. requiert à la fin
instamment L. M. I. > de remettre les choſes dans
>> l'état où elles ont éré à la mort de l'Electeur de
>>Bavière , & de ſe prêter à des voies de conciliation ,
>>pa>r leſquelles on puiſſe arranger la Succeſſion de
>> la Bavière d'une manière propre à conferver l'e-
>> quilibre de l'Empire , ainſi que ſes Conſtitutions &
>>>la Paix de Westphalie , & à aſſurer les droits& les
> intérêts de l'Electeur de Saxe , des Princes Palatins
» & des Ducs Mecklenbourg ". Tous ces Princes
ayant pendant cette intervalle reclamé l'intervention
du Roi , ce fut un motif de plus pour S. M.
de réitérer ſes repréſentations.
ככ
>> La Cour Impériale jugea à propos de repliquer par
la Note du 1er Avril >> Qu'elle n'entreroit plus dans
>> aucune diſcuſſion de ſes droits ; qu'elle ne ſe déſiſ-
>> teroit pas de ſes poffeffions légalement acquiſes ;
>> que justice ſeroit rendue à ceux qui auroient à
>> prétendre , mais que S. M. l'Impératrice - Reine
06
( 324 )
>> n'admettroit pas , qu'un Prince de l'Empire s'ar-
>> roge de s'établir en Juge ou Tuteur de ſes co-
>> Etats & de conteſter ſes droits ; qu'elle ſauroit ſe
>> défendre & même attaquer celui , quife mettroit
» dans le cas ; que cependant elle adopteroit tout
>> moyen admiſſible , que l'on pourroit juger propre
>> àmaintenir la tranquillité générale «.
>>Q>uoique cette réponſe fût auſſi extraordinaire que
peu fondée , & qu'elle reſſemblat à une déclaration
de guerre , le Roi voulant pourtant obſerver toute la
modération poífible , S. M. fit remettre le 22 Avril
à la Cour de Vienne une nouvelle Note , par laquelle
on prouva & déclara : >> Que S. M. ne méri-
>> toit pas les reproches qu'on lui faiſoit ; qu'elle ne
>> prétendoit pas s'ériger en Juge ni Tuteur de ſes
>> co-Etats , mais qu'Elle ſe croyoit auſſi autoriſée&
>>m>ême obligée à réclamer contre le démembre-
>> ment arbitraire & ouvertement injuſte de la Suc-
>>ceffion de Bavière ;que le maintien de la tranquil-
>>>lité générale & de la bonne intelligence entre les
>> deux Cours ne lui tenoit pas moins à coeur qu'à
» L. M. I.; mais qu'Elle croyoit devoir attendre
>> que la Courde Vienne , qui s'étoit mise en pof-
»feſſion des objets en litige , s'expliquât ſur les
>>mo>yens , qu'elle regardoit comme admiſſibles pour
>> régler la Succeſſion de Bavière «.
Le Prince de Kaunitz a répondu à cette Note , par
un Mémoire du 7 de Mai , àla ſuite duquel ſe trouve
une analyſe ou réfutation des deux Notes de la Cour
de Berlin du 9 Mars & du 28 Avril, Dans le Mémoire
du 7 Mai même on s'efforce d'établir ;>> Que
>> S. M. l'Empereur n'avoit rien fait d'illégal dans
>> l'affaire de Bavière; que l'Electeur Palatin ne ré-
>>c>l>amoit point contre ſa tranſaction ;que S. M.
>> l'Impératrice-Reine ne s'oppoſoit pas aux préten-
>>> tions de l'Electeur de Saxe & des Ducs de Mес-
>>> klenbourg , & que le Duc de Deux-Ponts ne pou-
>> vant avoir un droit d'agir que lorſque la ligne de
:
( 325 )
>>Su>lzbach ſeroit éteinte , on l'invitoit néanmoins de
>> produire ſes griefs , afin que ſes droits fuſſent exa-
>>>minés conjointement avec les prétentions de l'Im-
>> pératrice-Reine , & qu'une déciſion légale pût mer-
>> tre fin à la conteſtation qu'il avoit jugé à propos
>> d'élever ".
>>>Le Publicimpartial reconnoîtra ailément , que ces
généralités & la provocation apparente à une déciſion
légale , ne prouvent rien en faveur de la Cour
de Vienne , auffi long-tems qu'elle ſe maintientdans
la poſſeſſion de l'objet litigieux qu'elle a ufurpé d'autorité
privée , & auffi long- tems qu'on n'a pas réglé
d'une maniere légale , par quelque Tribunal
compétant & impartial , la conteftation entre elle &
le Duc de Deux-Ponts , ainſi que l'Electeur de Saxe ,
qui doit être diſcutée & décidée , S. M. l'Empereur
ne pouvant pas être Juge dans ſa propre cauſe.
>>Le Roi ayant auſſi fait requérir les Etats de l'Empire
par ſon Miniſtre à la Dière , le Baron de Schwart
zenau , de ſe joindre à S. M. pour faire des repréſentations
convenables à L. M. I. fur la tournure
fingulière de l'affaire de Bavière , afin de le porter
à la faire régler d'une manière conforme à la juſtice,
le Miniſtre d'Autriche en a pris occaſion d'y
répondre le 10 Avril par une Déclaration verbale ,
mais imprimée en même- tems , &dans laquelle , au
lieu de toucher le fond de l'affaire & de justifier les
prétentions de ſa Cour , il n'a fait que lancer des
ſarcaſmes peu relevans , & établir , pour état de
queſtion , des principes généraux , tels que ceux- ci :
Que chaque Etat de l'Empire étoit en droit de
>> faire valoir ſes prétentions ; qu'on ne ſauroit le
>>f>aire que par une décifion légale ou par une tranſaction
avec les parties intéreſſées ; que l'Impératrice-
Reine avoit choisi la dernière voie en tran-
>>f>igeant avec l'Electeur Palatin ; qu'elle ne man-
>>queroit pas au Duc de Deux-Ponts & à l'Electeur
>>de Saxe dans la voie de la juſtice ou de la compo-
20
( 326 )
fition ; mais qu'elle ne pouvoit pas reconnoître le
>>Tribunal & les déciſions du Roi de Pruſſe , ni per-
>> mettre qu'un troiſième Etat de l'Empire s'élève.
>>contre uneconvention & dans une affaire qui ne
>> le regardoit pas «.
L'abondance des matières nous force à remettre
la ſuite de ce Manifeſte , qui est très - étendu , à l'ordinaire
prochain. Il a fait évanouir toutes les efpérances
de paix , & felon plufieurs avis les troupes
des deux Puiffances ſont en mouvement ,.& peutêtre
ont- elles déja commencé les hoftilités. Quelques
lettres portent que dès le 4de ce mois le Roi de
Pruſſe a marché à la tête de ſon armée ; les
unes lui font prendre la route de la Bohême , les
autres de la Moravie : le Prince Henri de Prufſe a
paffé l'Elbe le 7. Les évènemens ne peuvent manquer
d'être intéreſſans & prochains : on remarque dans
cette circonſtance que le voeu général de l'Empire
ne paroît pas être pour ſon chef, dont l'entrepriſe
ſur la Bavière excite ſes inquiétudes , & que la plupartdes
Membres duCorpsGGeermanique ont envain
eſſayé de l'engager à conferver la paix , en évacuant
les parties de ce pays qu'il a occupés. Pluſieurs avis
qui ne font peut-être pas fondés , parce qu'ils partent
de lieux où l'on a intérêt de ne pas voir la fituation
de la Maiſon d'Autriche telle qu'elle eſt , ou de
la préſenter ſous le jour le moins favorable , annoncent
qu'en commençant la guerre , elle manque d'argent
; on l'infère des négociations qu'elle a fait
faire à Bruxelles , à Gênes , à Amſterdam , Berne ,
& dans cette ville pour des emprunts , qui n'ont
réuſſi qu'en partie , & qui ont été faits à des conditions
onéreuſes : ce qui a nui à leur ſuccès , c'eſt
qu'elle a payé déja en papier les livraiſons pour fon
armée; & les hommes à argent ont ferré le leur de
peur de le recouvrer difficilement à la fin d'une guerre
qui ne peut pas rétablir les finances .
Dans ce moment , prévu depuis ſi long - tems ,
( 327 )
on s'attend à un embrâſement général : on croit que
plufieurs Puiſſances prendront part à la guerre d'Allemagne.
Les préparatifs qui ſe font dans la Heſſe
font prévoir que les troupes de cette Principauté
y feront employées ; tous les régimens y font mis fur
le pied des troupes Prufſiennes : tous les ponts ſur
la Fulde , la Nidda & la Werra , ceux même qui
ſont dans la Vétéravie ſont réparés. On aflure que
30,000 Ruſſes ſont en marche pour joindre les armées
Pruffiennes ; cela ſuppoſeroit que la paix de
cette Puiſſance avec la Porte eſt décidée : on préſume
que ſi elle envoie des troupes en Allemagne , les
autres Etats du nord ne reſteront pas ſpectateurs
indifférens des évènemens. Les préparatifs que l'on
fait dans l'Electorat de Hanovre , où l'on raffemble
3000 hommes , & un train proportionné d'artillerie
, ne paroiſſent pas deſtinés pour l'Amérique.
Dans la circonstance préſente , l'Angleterre hors
d'état de faire face aux François ſur mer , cherche
ſans doute à les engager dans une guerre étrangère
pour diviſer leurs efforts , & les redouter moins. Si
elley prend part , même en renonçant à toutes ſes
eſpérances ſur l'Amérique ce ne ſera que pour
forcer ſes ennemis à l'imiter , & leur intérêt ſera
toujours de la laiſſer s'y embarquer ſeule.
:
,
De RATISBONNE , le 9 Juillet.
La rupture des négociations entre les Cours de
Vienne & de Berlin , fait attendre chaque jour la
nouvelle de quelque hoftilités entre les armées des
deux Puiſſances; on dit que la dernière propoſition
que l'Empereur avoit faite , étoit celle-ci : >> Sa Maiſon
reſteroit en poſſeſſion de la partie de la Bavière
qu'il avoit fait occuper , tant que l'Electeur Palatin
vivroit. A la mort de ce Prince , s'il ne laiſſoit point
d'enfans mâles , pour ne porter aucun préjudice aux
droits du Duc des Deux-Ponts , ſon héritier , on
( 328 )
foumettroit les prétentions réciproques à la déciſion
de l'Empire «. Le Roi de Pruſſe a répondu , dit-on ,
qu'il étoit plus fimple & plus convenable , de faire
aujourd'hui ce que l'on ſe propoſoit de faire plus
tard.
On aſſure que l'Electeur Palatin , qui eſt retourné
à Manheim , ſe propoſe de revenir inceſſamment à
Munichi , & d'y faire la réſidence. Cette nouvelle
a fort affligé les habitans de ſon ancienne réſidence
, qui ne peuvent que perdie beaucoup en effet
par l'éloignement de leur Souverain.
On apprend de Berlin , que le Prince Beloſelski ,
Miniſtre de la Cour de Ruffie à celle de Dreſde
ayant paſſé dans cette Capitale pour ſe rendre à Spa ,
y a été ſurpris peu de jours après ſon arrivée , d'une
attaque d'apoplexie dont il n'eſt point encore retabli.
Les mêmes lettres donnent les détails ſuivans de
la mort de Mylord Marſchal. Il eſt mort âgé de
93 ans , après quarante jours de fièvre continue.
Pendant les 8 derniers de ſa maladie , il a beaucoup
fouffert , mais le mal ne lui fit rien perdre de ſa
tranquillité& de ſa gaîté. Il fit prier l'Envoyé d'Angleterre
, M. Ellen, de le venir voir ; & dès qu'il
entra , il lui demanda ſes ordres pour le Comte de
Chatham , qu'il ne tarderoit pas à aller voir. Il a fait
lui-même l'arrangement de les obsèques , pour lefquelles
il a fixé la ſomme de quatre louis. Je ne
veux pas , diſoit- il , employer à cette misère , un
argent qui peut ſervir aux pauvres. C'eſt dans le
cimetière qu'il a voulu être enterré.
ITALI E.
De NAPLES , le 20 Juin.
IL manquoit à cette Capitale une belle promenade
, qui devoit être en même temps un objet de
( 329 )
décorationpour la ville & un de commodité pour les
habitans ; elle va la devoir à la magnificence du Roi ,
qui a ordonné d'en conſtruire une le long de la plage
deChiaja; elle ſera ornée de pluſieurs allées d'arbres ,
& rafraîchie par des fontaines placées de diſtance
en diſtance; le ſoir elle ſera éclairée par des réverbères.
On a déja commencé les travaux néceſſaires ,
& on ſe flatte d'en jouir bientôt.
Les galères Pontificales , commandées par le Chevalier
Ranieri , dans leurs courſes contre les Barbareſques
, ſe ſont approchées de Pouzzoles ; dès que le
Roi en a été inſtruit , il a voulu les aller viſiter ; il
s'eſt embarqué pour cet effet ſur un pinque , eſcorté
dedeux galiotes. Le Chevalier Ranieri a rendu à S.M.
tous les honneurs dus à ſon rang ; après l'avoir reçu
àſonbord , il lui a offert de l'accompagner avec les
galères juſques dans le port deNaples ,où il eft ar
rivé , annoncé par le bruit continuel de ſon artillerie ;
le peuple s'eſt porté en foule ſur le port , pour jouir
du ſpectacle de ces galères ſuperbement décorées . Ce
ſpectacle étoit en effet nouveau , puiſqu'il y a so ans
que les galères de S. S. n'avoient pas paru dans ce
port , où elles mouillent actuellement; on y attend
inceſſament celles de Malthe.
De LIVOURNE , le 25 Juin.
Sur la nouvelle qu'on a reçu ici qu'il y avoit dans
les parages de Corſe une goëlette corfaire de Barbarie
, on fit partir vendredi dernier la demi galère le
Faucon , pour lui donner la chaſſe & s'en emparer ;
cette demi galère eſt rentrée hier fans avoir pu la
rencontrer.
Le ſyſtême bizarre du Profeffeur de Pavie , qui
conſeilloit à ſes compatriotes de ſe mettre ſur quatre
pattes , ne méritoit pas une réfutation ; il vient d'eix
paroître deux. L'Auteur de l'une prend la qualité de
Religieux , & celui de l'autre s'annonce comme un
( 330 )
Phyſicien. Le premier ne fait que commenter ces
vers :
Hos homini fublime dedit , coelumque videre
Juffit , & erectos ad fidera tollère vultus.
Cequ'il y a de fingulier , c'eſt que le Théologien
cite Ovide , & le Phyſicien prend ſes autorités dans
les livres ſacrés .
,
>>N>otre Ambaſſadeur en Toſcane , écrit- on de
Salé , a donné avis au Gouvernement qu'il a frété
une frégate Ruſſe qui ſe trouvoit à Livourne , pour
tranſporter les 64 eſclaves Marocains , que leGrand-
Duc a rachetés , & qu'il envoie en préſent au Roi.
Il a engagé divers Négocians établis à Livourne , a
rédiger pour les deux Etats un Traité de commerce
quipuiſſe leur être réciproquement avantageux. L'état
continuel de guerre où nous étions ci-devant avec
les Puiſſances Chrétiennes qui bordent la Méditerranée
, ne ſemble plus être du goût de notre Gouvernement
; l'existence d'une Puiſſance maritime
toujours prépondérante en Europe , & dont nous
recherchions évidemment la protection , s'affoiblit
actuellement ; nous reſſentons déja les avantages que
l'égalité de pouvoir ramenera dans le commerce de
toutes les Nations. Cependant on nous affure que
l'Angleterre ſe diſpoſe à ſe dédommager en Afrique
de ce qu'elle vient de perdre en Amérique ; tant cette
Puiſſance eſt affectée de la perte de ſes richetles ; mais
fi elles n'ont pu la garantir d'un affoibliſſement extrême
, pourquoi veut elle faire connoître encore à
notre continent le prix de la liberté , en ajoutant le
poids d'un nouvel eſclavage à celui auquel nous
Tommes déja accoutumés «.
>> Le Juge de Tétuan , écrit-on de Tanger , a apporté
ici 100,00o piaſtres fortes . Samuel Zumbel ,
Şecrétaire du Roi , qui avoit accompagné juſqu'ici
l'Ambaſſadeur de Hollande eſt retourné à la Cour.
Cet Ambaſſadeur attend 50,000 piaſtres fortes qu'une
( 331 )
frégate de ſa Nation doit lui apporter , & que le Roi
de Maroc a demandée. S. M. étoit d'abord convenue
que la République lui fourniroit cette ſomme en
canons , fufils , boulets &c. Elle les reçut en effet ,
mais après les avoir fait ſerrer , elle dit à l'Ambaſſadeur
: Mes arfenaux font actuellement remplis de
toutes fortes de munitions , écrivez qu'on me donne
en argent les 50,000 piastres ; & on a confenti à
les donner. Deux frégates Ruſſes , ajoute-t- on , font
venues mouiller dans ce port , où elles ont été ſaluées
par le canon de la place. Lorſque les Capitaines ſont
deſeendus à terre , la garniſon a pris les armes pour
les recevoir ; on leur a donné gratuitement tous les
ſecours & tous les rafraîchiſſemens poſſibles , & le
Gouverneur a dépêché un Courier au Roi de Maroc ,
pour lui porter la nouvelle de leur arrivée , & la
lettre que l'Impératrice de Ruſſie lui écrit «.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 10 Juillet.
On ne s'occupe , depuis le retour de l'Amiral
Keppel , que de ſa dernière expédition. Le public qui
en a vu les relations publiées en France & en Angleterre
, cherche avec beaucoup de curioſité quel a été
l'agreſſeur ; cette affaire , dit- on , eſt un des plus ténébreux
myſtères dont les annales politiques d'aucun
pays ayent jamais fait mention ; c'eſt au moins un
problême , dont on ne peut avoir la ſolution que de
I'Amiral , ou du Miniſtère qui lui a donné des ordres.
On trouvetrès fingulier que le premier ait laiſſé paſſfer
pluſieurs vaiſſeaux marchands François à travers ſa
flotte , ſans leur rien dire , parce qu'il n'a pas cru devoir
interrompre leur commerce ; & qu'il ait traité
différemment les frégates Françoiſes , qui ſuivant ſes
lettres ne traverſoient point ſa fotte , & ſe bornoient
àexaminer ſes mouvemens. Auſſi-tôt il quitte ſa ſtation
, & le Fox s'empare de deux vaiſſeaux mar(
332 )
۱
,
chands qu'il amène à Portsmouth. Pourquoi leFox
a-t- il pris des marchands ? & pourquoi PAmiral les
ménageoit - il ? Cette queſtion a donné lieu à une
multitude de ſarcaſmes &de mauvaiſes plaifanteries
fur la manière dont les Miniſtres donnent leurs inf
tructions ; ils ne s'entendent pas , dit-on , il n'eſt pas
étonnant que les Officiers qu'ils font agir , en reçoivent
de contradictoires. >> Tout le ſervice de terre &
de mer lit - on dans un de nos papiers , ſemble
être gouverné par l'influence ſecrette , qui depuis
pluſieurs années conduit toutes nos affaires , Autrefois
, lorſqu'un Général étoit deſtiné à quelque fervice
particulier , on lui lauſoit le choix de ſes Officiers
; ce ſyſtême avoit pour but le maintien de la
bonne intelligence dans les corps ; on penſoit que le
chef emploieroit les hommes qu'il croiroit les plus
capables de remplir ſes vues. On avoit la même attention
pour la marine ; l'Amiral diſpoſoit abſolu
ment de la flotre , tant pour les ſtations que pour le
ſervice actuel ; maintenant tout s'arrange , tout ſe
fait dans le Conſeil. C'eſt de lui qu'émanent pour
l'armée les ordres qui règlent la conduire des Officiers
particuliers , employés ſous les Généraux . Dans
la marine c'eſt encore le Conſeil qui ordonne les détachemens
, les ſtations , ou le départ de toute la
flotte ; c'eſt ainſi que tout le monde , depuis l'Amiral
juſqu'au dernier mouffe , depuis le Général juſqu'au
fimple ſoldat , reçoit preſque journellement des or
dres particuliers. Quelquefois ces ordres ne font rédigés
que par le Miniſtre du département , qui en
laille encore le ſoin à ſes commis. Un fait fingulier
en fournit la preuve. Tous les canons de la Victoire
étoientdans le plus mauvais état ; l'Amiral Keppel
s'en eſt plaint à ſon retour en préſence du Roi. S. M.
s'eſt tournée auffi tôt du côté du Lord Sandwich , qui
a dit que cela n'étoit pas de son département , &
il a rejetté la faute fur le Lord Amherst , qui a répondu
que la chuſe ne le regardoit pas non plus.
( 333 )
Ainfi c'eſt à-peu-près comme au jeu d'enfans : ce n'est
lafautedeperſonne «.
La conduite de l'Amiral Keppel , relativement aux
frégates Françoiſes , a été ſucceſſivement approuvée
&cenfurée dans tous nos papiers ; on le juſtifie furtout
d'une manière curieuſe dans un des derniers .
>>>Quand une Puiſſance eſt en guerre avec une autre ,
écrit un marin , les Puiſſances belligérantes , en
vertu du droit des gens , ſont autoriſées à queſtionner
tous les vaiſſeaux neutres , relativement à leur
deſtination , leur chargement &c. , & cela par une
raiſon toute ſimple ; ces vaiſſeaux qui paroiffent neutres
, peuvent ne l'être que par leurs pavillons , les
ennemis en ayant de toutes les Nations à leur bord
pour mieux cacher leurs deſſeins. Si le Capitaine du
vaiſſeau qui arrête ce vaiſſeau neutre , ne ſe contente
pas de ce qu'il peut découvrir par le rapport du Capitaine
arrêté & de l'équipage , il a le droit d'infifter
pour voir ſes dépêches , & c'eſt ce qui a été pratiqué
parpluſieurs Commandans Anglois. Or , voilà le cas
de l'Amiral Keppel , il n'a fait qu'inſiſter pour que
leCapitaine le ſatisfit ſur ces détails . Celui- ci n'a pas
voulu être conduit à la flotte , pour répondre à ces
queſtions ; en conféquence on atiré un coup de canon
pour l'y obliger. Le Capitaine François a regardé
cela comme une inſulte , ce qui n'étoit pourtant
qu'une choſed'uſage , & il a ripoſté par unebordée.
Ainſi ce ſont les François qui ont commencé la
guerre , & l'Amiral Keppel n'a fait que ce qui lui
étoit ordonné par la prudence & par le droit des
genscc.
Il s'agit de ſavoir ſi les frégates Françoiſes qui
étoient dans leurs eaux , qui faisoient partie de l'ef
cadre de Breft , & qui étoient à la vue de ce port ,
pouvoient être méconnues & interrogées ? On fent
ici que nos vaiſſeaux n'avoient pas d'autre droit que
celui du plus fort ,& l'exercice de ce droit que nous
prétendons avoir fur nos parages , eſt fait pour ré
( 334 )
volter toutes les Nations , qui n'y céderont que lorfquelles
ne pourront pas faire autrement. Notre pofition
ne nous permet pas de nous flatter de l'exercer
long-temps . Nous ne pouvons nous diſſimuler que
notre flotte n'eſt rentrée que parce qu'elle étoit inférieure
à celle de Brest ; nous perdons l'empire de la
mer ; nous n'avons plus rien en Amérique , & cette
révolution eſt arrivée tout-à -coup ; nous n'oſons plus
répéter , comme nous le faiſions , avec plus de vanité
que de perfuafion , un Anglois peut battre trois
François. Nos patriotes ne manquent pas de ſe permettre
à cette occaſion bien des réflexions contre le
Miniſtère , qu'il accuſe de l'abaiſſement de la Nation.
A l'avenir , diſent-ils , on n'enverra plus d'Amiral à
la mer , à moins qu'il ne ſache& qu'il ne veuille faire
une révérence humble & polie , fi le cas l'exige. Il y
en a d'autres que ces humiliations n'abbattent pas , &
qui cherchent à relever le courage. Le vent est bon ,
& l'Amiral Keppel a ordre de mettre à la voile.
Voilà , diſent ceux-ci , la réponſe de la Cour à la
demande que la France a faite d'une ſatisfaction .
Mais ſi cet ordre a été donné à l'Amiral , on ne fait
pas encore s'il l'a exécuté . Il étoit venu pour prendre
des renforts , & ceux qui lui ſont néceſſaires pour
rendre ſon eſcadre égale à celle de France , ne peuvent
pas être encore prêts. Selon les états de l'Amirauté
, il ne manquoit à cet Amiral que 1 so hommes
pour avoir ſes équipages complets , lorſqu'il appareilla
de Spithead ; mais ils avoient été formés aux
dépens de tous les autres vaiſſeaux qui étoient alors
dans ce port ; & ces vaiſſeaux , par cette raiſon , ſe
trouvent hors d'état de ſe joindre à lui. On continue
cependant les armemens ; tous les vaiſſeaux en répa
ration dans la Tamiſe & dans le Medway , ont reçu
ordre de ſe rendre le plutôt poſſible à Spithead , il
n'y a d'exceptés que ceux qui ſont deſtinés pour des
ſtations particulières.
-- Ce qui afait annoncer ledépart de l'Amiral Keppel,
-
( 335 )
c'eſt qu'on ſentoit qu'on avoit beſoin de ſes forces
pour protéger la flote de la Jamaïque qui étoit attendue
inceſſamment , & pour laquelle on craignoit.
Mais comme elle vient de rentrer heureuſement , on
croit que l'Amiral n'aura pas beſoin de mettre à la
voile avant d'avoir reçu tous les renforts qu'il eſt
venu chercher ; & s'il n'eſt point parti , il eſt vraiſemblable
qu'il attendra encore , à moins qu'on ne
veuille qu'il aille au-devant de la flotte de Brest qui
eſt ſortie , & qu'il lui feroit peut-être imprudent de
rencontrer , avant qu'il ſoit en état de la combattre
avec plus d'égalité.
: Le retour du Général Howe , arrivé à Spithead le
premier de ce mois , a détourné pour un moment
l'attention générale fixée juſqu'alors entièrement ſur
le combat de la Belle Poule & de l'Aréthuſe ; on
attendoit de lui des lumières ſur l'état de nos affaires
en Amérique ; il a apporté la nouvelle de l'évacuation
de Philadelphie par les troupes Royales , & de
leur retour à New-Yorck. Il y a eude fréquens Conſeils
à la Cour depuis ſon arrivée , & s'il faut en
croire les bruits publics , les Miniſtres , revenus de
l'idée de réduire les Américains par la force , ne ſongent
plus qu'à s'acommoder avec eux. Poury réuffir
ils confentent à reconnoître leur indépendance , puifqu'il
n'y a plus moyen de les remettre ſous le joug.
Les Colonies étant reconnues former un peuple libre
, on pourra traiter avec elles à titre d'égaux , &
fans restriction. On préſume que les renſeignemens
donnés par le Général Howe ſur la poſition des
Américains , ont engagé le Ministère à ſe départir de
leur ſyſtéme favori. On affure que l'Andromède ,
qui a ramené leGénéral Howe , va repartir inceffamment
pourporter à New-Yorck de nouvelles inſtruc
tions aux Commiſſaires de S. M. , & on eſpère que
la réconciliation pourra s'effectuer avant la fin de cet
été. Il y a déja quelque temps que la Cour ſongeoit
à reconnoître l'indépendance de l'Amérique ; elle ne
ここは
( 336 )
nocomptoit
que foiblement ſur le ſuccès de ſes efforts ;
l'expérience lui avoit appris à ſe défier de ſes eſpérances
; il est vraiſemblable que le traité de la France
l'a déterminée à faire ce grand pas , plutôt qu'elle ne
ſe le propoſoit. Le Miniſtère aura toujours à ſe reprocher
d'avoir provoqué la ſéparation ; il juge bien
que la Nation ne l'épargnera pas ; il s'attache à la
confoler , en répandant toutes fortes de bruits , pour
faire croire qu'il s'occupe des moyens de réparer la
perte des Colonies.Le Lord North diſoitdernièrement
àun Membre du Parlement , que l'on travailloit à
réunit les autres parties de l'Empire Britannique , de
manière que ſa puiſſance ſeroit plus formidable que
jamais. On ignore comment on y parviendra ; en
accordant à l'Irlande le libre exercice de tous les
avantages naturels , on feroit un pas vers ce but ſalutaire;
mais ce ne ſeroit encore qu'un pas . Et en attendant
, il ſe prépare des évènemens qui peuvent
achever notre ruine. Perſonne n'ignore que
tredette monte à préſent à 170millions fftterling;
n'y a pas d'apparence qu'elle diminue de long-temps;
ſi la guerre avec la France a lieu , elle ne peut qu'augmenter
, les fonds baiſſant en raiſon de l'augmentation
de la dette. On ne doit pas s'attendre à une dépenſe
moindre de 35 millions pour la guerre , fi elle
dure cinq ans ; la dette nationale ſe trouvera alors à
205 millions ſterling , & elle ne peut que jetter les
finances dans l'état le plus déplorable. Notre commerce
languit depuis long-temps , c'eſt lui ſeul cependant
qui peut nous offrir des reſſources ; s'il ne
nous en fournit pas , comment foutenir la guerre?
>>N>os Miniſtres , dit un de nos ſpéculateurs , n'enviſagent
jamais ces fortes de ſuites ; ils n'ouvrent les
yeux que lorſque les gens à argent ferment leurs
bourſes. C'eſt ce manque de prévoyance qui a fait
qu'on n'a pas pu ſe procurer de l'argent cette année
àmoins de 6 pour cent; & fi les choſes ne vont pas
mieux , on n'en trouvera pas à 8 pour cent l'année
prochaine «. Les
il
( 337 )
:
Lescamps font toujours aſſemblés; les fermiers
Leplaignentpar-toutdu tortqu'ils fontà leurs champs,
&prétendent qu'il ne pourra pas ſe réparer d'ici à
dix ans. Les milices aſſemblées dans celui de Coxheat
, ſe ſont plaints à leur tour du mauvais pain
qu'on leur a donné. Un particulier a fait mettre dans
nos papiers publics les queſtions ſuivantes , avec
prière aux perſonnes inſtruites d'y répondre. » 1º . Le
pain refuſé par les troupes à Coxheat , étoit- il de
froment Anglois ? 2°. N'étoit-il pas fait de froment
étranger & de la plus mauvaiſe qualité , appellé
communément froment rouge , de forme conique ?
3 °. Etoit-il bien fait avec du levain & bien cuit ?
4°. Enfin n'a-t-on pas donné en ſous- ferme les divers
camps à des particuliers qui connoiſſent très-peu cette
matière , comme à des marchands de houblon , à des
épiciers , à des boutiquiers , àdes fermiers &c. en ſe
réſervant un bon profit « ?
>> Le froment rouge de farine conique eſt de telle
nature , qu'on ne peut faire uſage de la farine qu'il
produit , qu'en mêlant une très-petite quantité de ce
grain avec d'autre froment avant de le moudre. C'eſt
pour cette raiſon qu'il ſe vend à beaucoup meilleur
marché. Lorſqu'il eſt moulu ſeul , ſa farine eſt d'une
qualité groſſière& rude , qui prend beaucoup plus
d'eau que celle du meilleur froment , & le pain en eft
mauvais. Nous ſommes perfuadés que les Commandans
, le Commiſſaire Général &c. , ne voudront
point ſouffrir que les ſoldats Anglois , qui pour la
plus grande partie ſont des miliciens arrachés des
bras de leurs femmes & de leur famille pour défendre
leur pays , foient trompés par un entrepreneur
Ecoſſois , qui ne confulte que ſes propres intérêts ,
maisqu'ils feront faire du pain ſuivant le marché de
l'entrepriſe , & convenable pour la nourriture d'un
Anglois. On retient au foldat pour fon pain s. farthings
par jour ſur ſa pauvre paye de 6 deniers par
jour .
25 Juillet 1778 .
( 338 )
Ons'eſt empreſſé dans pluſieurs papiers de répondre
à une partie de ces queſtions par les détails ſuivans
, qu'on donne pour authentiques. » Le Gouvernement
a donné l'entrepriſe du pain pour différens
camps , à un des deſcendans de Simon Lord Lovat ,
bien connu à Londres . Suivant ſon marché , il devoit
fournir à chaque homme un pain de 6 livres pour
5 deniers ſt . , & le diſtribuer deux fois par ſemaine.
Lorſque les milices d'Hampshire , de Berckshire & de
quelque autres font arrivées au camp , on leur donna
de ce pain , qui à peine étoit bon pour des porcs ,
n'étant qu'un mélange d'ordure , de morceaux de
ſavon , d'araignées mortes &c. , avec ce que les
Ecoſſois appellent farine. Les milices refufèrent de
recevoir leur ration ",
>>>Les Officiers , convaincus de la justice des plaintes
des ſoldats s'adreſsèrent auGénéral Keppel , qui
fut du ſentiment des Officiers , & qui dit qu'il alloit
écrire au Bureau de la Guerre pour qu'on y rémédiât.
Quelques jours après il reçut une réponſe qui fut
communiquée au camp, elle portoit que l'Entrepreneur
avoit une grande quantité de farine , qu'on
devoit la conſommer , & qu'enfuite ils feroient
mieux fervis «.
>> Cette réponſe produiſit un mécontentement
général dans le camp ; un Officier de la milice du
Hampshire , Membre du Parlement , parlant trop
librement fur cette indigne affaire , reçut ordre de
ſe rendre aux arrêts ; mais en ayant été informé à
temps , il jugea qu'il étoit prudent de quitter le camp.
Cequi mérite d'être remarqué , c'eſt que les payſans
offrentde fournir de bon pain au prix accordé à
1'Entrepreneur « .
>>C>e ſeroit un crime de ſuppoſer qu'un Officier
Général mérite d'être blâmé pour cette affaire de
pain. Au contraire , c'eſt par douceur de caractère ,
& par confidération pour le pauvre Entrepreneur
Ecoffois qu'il punit ces ſoldats , hommes du commun
( 339 )
qui , à
munce.
ceque nous ſavons , n'ont point le ſens com-
Le Général Burgoyne eſt toujours ici . On avoit dit
il y a quelques jours , qu'il avoit reçu ordre de rejoindre
en Amérique ſon armée captive ; mais cette
nouvelle vague ne s'eſt pas confirmée ; un pareil
ordre en effet eût été bien cruel pour ce Général
malheureux. >> Tout ce qu'on auroit pu faire , dit
un de nos papiers , ç'auroit été de le prierde partir ;
leRoi n'a aucun pouvoir ſur lui dans ce moment ,
pour le renvoyer , ou le faire reſter ; le Congrès
peut le réclamer , & alors il doit obéir , parce que ce
n'eſt qu'à cette condition qu'il lui a été permis de
venir ici ; mais tant qu'il n'eſt point reclamé , ſon
honneur contre toute autre obligation morale , civile
, politique & militaire , lui fait un devoir de
continuer ſon ſéjour en Angleterre ,juſqu'à ce qu'on
ait examiné ſa conduite , & décidé ſi elle a été conforme
ou non , dans tous les points , aux ordres qu'il a
reçus. Il eſt bien fingulier que cet examen ne ſoit pas
encore commencé. Lorſqu'on demanda un conſeil
d'information ſur l'affaire de Saratoga , les Miniſtres
s'y opposèrent , en alléguant l'abſence du Général
Burgoyne. Lorſqu'il eſt revenu & qu'il a mis tout en
oeuvre pour obtenir cette information , les Miniſtres
ont motivé leur refus ſur l'abſence du Général Howe
que cette affaire devoit néceſſairement intéreſſer. Aujourd'hui
que le Général Howe eſt à Londres , quelle
excuſe apporteront - ils pour rejetter la demande de
M. Burgoyne ? peut- être allégueront- ils encore l'abſence
de quelqu'autre Amiral ou Général ; peut-être
attendront-ils que toute l'armée du Général Howe
foit de retour , & pendant ce temps-là , ils feront tout
ce qu'ils pourront pour l'empêcher de revenir. De
cette manière , aucun des Miniſtres ne ſera reſpon-
Lable devant la Nation d'un évènement qui a été fi
funeſte & fi deshonorant pour l'Angleterre «.
Pa
( 340 )
ÉTATS- UNIS DE L'AMÉRIQUE - SEPTENT.
Yorck-Town , du 6 Mai. Le Traité d'amitié ,
de commerce & d'alliance , conclu entre la France &
les Etats-Unis , ſigné à Paris le 6 Février dernier ,
vient d'être ratifié par le Congrès qui en a unanimement
confirmé tous les articles; il a fait lire publiquement
ceux qui regardent le commerce & la
navigation des ſujets des deux Etats , ainſi que les
ſecours qu'ils doivent ſe prêter mutuellement. Ces
articles font les 6,7 , 14 , 15 , 16 , 17 , 20 , 21 ,
25 , 26 , 27 & 29. Le Congrès , pour qu'il ſoit duement
& fidèlement exécuté & obſervé de la part
& en faveur des Etats-Unis , a réſolu >> que tous
les Capitaines , Commandans , & autres Officiers &
gens de mer appartenant ſoit aux vaiſſeaux de guerre
des Etats- Unis , ou d'aucun d'eux , ſoit à aucun navire
armé pour le compte d'un particulier pourvu
d'une commiſſion du Congrès , & en général tous
les ſujets de ces Etats Unis , ſe conformeront ſtrictement
& à tous les égards dans leur conduite auxdits
articles , qu'ils donneront aux perſonnes , au
commerce & à la propriété des ſujets de S. M. T. C.
les mêmes ſecours & la même protection qu'ils doivent
aux perſonnes , au commerce , & à la propriété
des habitans de ces Etats - Unis. Il eſt de plus recommandé
aux habitans de ces Etats de regarder les
ſujets de S. M. T. C. comme leurs freres & alliés ,
de ſe conduire à leur égard avec l'amitié & les égards
dus aux ſujets d'un grand Roi , qui , avec la ſageſſe
& la magnanimité la plus fublime , a traité avec
cesEtats-Unis fur le pied de l'égalité la plus parfaite
, en ſtipulant de la manière la plus équitable
&la plus franche , les avantages mutuels des deux
nations , & s'eſt rendu par une conduite auſſi déſintéreſſée
le protecteur des droits du genre humain «.
Il s'eſt fait enfin un échange définitif des princi
( 341 )
pauxOfficiers priſonniers , entre les Généraux Howe
& Washington ; dans ce nombre font le Général
Lée & le Colonel Etan-Allen : le premier eſt arrivé
ici de Philadelphie ; & après y avoir paffé quelques
jours , il ira joindre l'armée à Walleyforge.
Valleyforge , du 8 Mai. On a fait ici le 6 de ce
mois de grandes réjouiſſances à l'occaſion du Traité
de la France avec l'Amérique. L'ordre du Général
Washington à cet effet , en date dus , étoit conçu
ainfi : " Le Maître tour-puiſſant de l'univers ayant bien
voulu dans ſa bonté propice défendre la cauſe des
Etats- Unis , en nous procurant un ami puiſſant parmi
les Princes de la terre , & établir finalement notre
liberté ¬re indépendance ſur un fondement durable
, il eſt de notre devoir de conſacrer un jour
particulier pour le remercier de ce bienfait , & célébrer
l'évènement important dont nous ſommes re .
devables à la bonté divine. Les brigades diverſes
s'aſſembleront en conféquence demain à 9 heures du
matin : leurs Chapelains reſpectifs leur feront la
lecture des nouvelles conſignées dans la Gazette
d'Yorck-Town du 2 de ce mois ( 1 ) ; ils rendront
enſuite des actions de graces au ciel , & prononceront
un diſcours relatifà la circonſtance . A 10heures
&demie on tirera un coup de canon qui ſervira
de ſignal aux troupes pour ſe mettre ſous les armes.
L'Inſpecteur de chaque brigade fera l'inſpection
des vêtemens & des armes; il formera enſuite les
bataillons conformément aux inſtructions qu'il aura
reçues , & il avertira les Officiers-Commandans auflitôt
qu'ils feront formés. Les Brigadiers & les Commandans
nommeront alors les Officiers de l'Etat-
Major de chaque bataillon , qui recevra enſuite
l'ordre de charger ſes armes & de les mettre à terre.
A 11 heures & demie on tirera un autre coup de canon
qui ſera le ſignal pour marcher. Les brigades
(1) Voyez le Mercure dus Juillet , page 100.
P3
(
342)
diverſes commenceront auſſi-tôt à ſe porter par pe
lotons vers la droite , en prenant le chemin le plus
court pour gagner la gauche de leur terrein dans
la poſition nouvelle qui leur ſera marquée par leur
Inſpecteur. Le troiſième ſignal ſera de 13 coups de
canon ; lorſque le 13e ſera tiré la décharge de la
mouſqueterie commencera à la droite de Woodford
, & ſe continuera, dans toute l'étendue de la
ligne de front ; elle reprendra enſuite à la gauche de
la feconde ligne , & continuera juſqu'à l'extrémité de
Ja droite. Alors à un certain fignal toute l'armée fera
une acclamation unanime de vive long-tems le Roi
de France. L'artillerie recommencera dans le moment
, & fera treize ſalves , auxquelles ſuccèdera un
déchargement de toute la mouſqueterie en feu courant;&
la ſeconde acclamation ſera : Vivent longzems
les Puiſſances Européennes quifont nos amis.
Alors on tirera pour la troiſième fois 13 coups de
canon , qui feront ſuivis d'un feu courant général,
& la troiſième acclamation ſera pour les EtatsAmé
ricains ".
Cet ordre fut exécuté le 6 en préſence du Général
Washington , de ſon épouſe & de ſa fuite.
Le Lord Sterling , la Comteffe de Sterling , & pluſieurs
Officiers-Généraux avec leurs épouſes ſe trouvèrent
à cette fête , qui fut terminée par un repas
donné par le Général ; on y porta les ſantés patriotiques
ſuivies des trois acclamations générales
qui furent répétées , & auxquelles on joignit celle
de vive long-tems le Général Washington.
ce
Boston , du 13 Mai. Une eſcadre de vaiſſeaux de
guerre du Congrès , après avoir été abſente de
portpendant 3 ſemaines y eſt rentrée avec 6 vaiſſeaux
de tranſport & 3 vaiſſeaux armés qu'elle a enlevés
à la flotte du Lord Howe. Chaque vaiſſeau
de l'eſcadre Américaine en rentrant à Boſton a falué
lavillede 16 coups de canon qui lui ont été rendus
par ceux de la place. L'ordre du Congrès eſt d'af
( 343 )
ſembler ici une flotte; tous les différens ports du
Continent doivent envoyer leurs plus forts vaifſeaux
de guerre dans celui - ci . Cet armement fait la
plus vive ſenſation : un grand nombre de troupes
a ordre de ſe tenir prêt à s'embarquer , & on ignore
quelle eſt leur deſtination .
Pluſieurs bâtimens arrivés ici des Indes Occidentales
ont apporté des lettres , entre autres une de Saint-
Eustache & une du Mole S. Nicolas dans l'ifle de
S. Domingue. Elles portent que la nouvelle que la
France avoit reconnu l'indépendance des 13 États-
Unis , avoit cauſé une joie très-vive dans toutes
les ifles , & fur-tout dans celles de la domination
Françoiſe , parce qu'on y eft convaincu par l'expérience
, du grand avantage qui réſulte d'un commerce
libre avec l'Amérique-Septentrionale , & qu'on
ſe flatte que plus les autres nations de l'Europe
tarderont à y prendre part , plus le commerce s'affermira
en faveur de celle qui en a ſu profiter la
première.
Charles-Town , du 29 Mai. Le 18 de ce mois ,
écrit- on de Philadelphie , quelques Officiers de l'armée
du Général Howe lui donnèrent avant fon
départ une fête champêtre. Il y eut des joûtes , des
tournois , & une marche ſous des arcs de triomphe
ornés d'attributs militaires & de deviſes . A ces
amuſemens ſuccédèrent un feu d'artifice & un bal :
le tout fut terminé par un ſplendide feſtin préparé
pour 400 perſonnes dans une ſalle de 180 pieds
de long , ornée de luftres & éclairée par 700 bougies.
La compagnie fut ſervie par des muets en habit
oriental. Les billets d'invitation étoient ornés d'emblêmes.
On y diftinguoit un ſoleil couchant avec
ce vers :
Luceo defcendens , aucto ſplendore refurgam.
Au haut des billets étoient ces mots : vive , vale.
Toutes les claſſes du peuple s'efforcèrent de témoi
P4
( 344 )
gner les plus grandes marques de reſpect au Général
Howe. La petite factionde Mylord Germaine
n'oſoit ſe montrer ; mais elle crevoit de jaloufie &
de rage " .
L'armée , ajoutent ces lettres , après avoir quitté
Philadelphie a commencé ſa marche par le Jerſey
pour New-Yorck. Les commiſſaires n'étoient point
encore arrivés lorſque Philadelphie a été évacuée.
L'Amiral Gambier ne l'étoit pas non plus ( fur
l'Ardent de 64 ) , quoiqu'il fût parti d'Angleterre
3 ſemaines avant eux .
On ne doute pas que le Général Clinton ne ſe
trouve bientôt à New-Yorck dans une poſition trèsdéſagréable
: l'armée du Roi étant réunie dans le
même lieu , toutes les forces Américaines ſe tourneront
vers ce point; & on eſt perfuadé qu'elles
la forceront de l'évacuer comme elle vient de fortir
de Philadelphie , ou comme elle ſortit en Mars
1776 de Boſton , ſans attendre l'aveu de la Cour.
Elle ne peut que s'affoiblir par les détachemens
qu'elle fera obligée d'envoyer à Hallifax & à Québec
pour défendre ces places. On dit que le Général
Clinton a déja détaché sooo hommes ſous les ordres
du Lord Cornwallis pour protéger la Jamaïque.
Si ce détachement a réellement lieu , il ne doit
pas lui reſter beaucoup de monde.
FRANCE.
De VERSAILLES , le 20 Juillet.
,
Le Marquis d'Almodovar , Ambaſſadeur de S.
M. C. à Londres , eut l'honneur d'être préſenté le 3
de ce mois au Roi par le Ministre des affaires
étrangères. Les , la Marquiſe de la Meth fut préſentée
au Roi &à la famille Royale , par la Comteffe
de la Meth. Le 11 , M. De Pons , ci-devant Intendant
du Bourbonnois , qui à ſon retour ici avoit
été nommé à l'Intendance de Rouen , & qui vient de
( 345 )
P'être à celle de Metz , fut préſenté au Roi par le
Miniſtre de la Guerre , pour faire ſes remercimens
àS. M. ,& prendre congé d'elle. M. Joly de Fleury ,
Avocat-Général du Parlement de Paris , fut préſenté
le 12 au Roi par M. le Garde des Sceaux , pour lui
faire ſes remercimens de la furvivance de la charge
de Procureur-Général du même Parlement , que S.
M. lui a accordé.
:
Les , LL. MM. & la Famille Royale , ſignèrent
le contrat de mariage de M. Gravier de Vergennes ,
avec Demoifelle Bastard .
Le même jour , le Comte de Gerecourt préſenta à
LL. MM. & à Monfieur , un ouvrage de ſa compoſition
intitulé : Eſſai fur l'Histoire de la Maiſon
d'Autriche , dont la Reine avoit accepté la dédicace.
M. de Bordenave , de l'Académie Royale des Sciences
&de celle de Chirurgie , Profeſſeur Royal , Membre
des Académies, de Rouen , de Lyon & de celle de
Florence, préſenta le même jour au Roi un Effai en
deux volumes fur la Physiologie ou Physique du
Corps Humain. M. Moreau préſenta le 9 & le II
à LL. MM. & à la Famille Royale , les tomes V &
VI des Principes de Morale , de Politique & de
Droit Public , puisés dans l'Histoire de la Monarchie
, ou Discours ſur l'Histoire de France , dédiés
au Roi. Le 12 , M. Navier , Médecin de la Faculté
de Paris , préſenta à LL. MM. , un ouvrage de ſon
pere , Médecin à Châlon- fur- Marne , ſur les contrepoiſons
de l'Arſenic , du Sublimé-Corrofif , du
Verd-de-Gris & du plomb.
:
De PARIS , le 20 Juillet .
La flotte de Breſt a appareillé le 8 de ce
mois ; on peut juger des diſpoſitions des équipages
, par cette lettre en date du 6 de ce mois ,
qu'elle étoit encore dans la rade. La flotte appareillera
au premier bon vent , & toutes les diſpon-
Ps
( 346 )
tions ſont faites en conféquence; les vents d'Ouest
qui ſoufflent depuis quelques jours , ne répondent
pas à l'empreſſement que nous avons de voir la
pleine mer , & nous faiſons des voeux bien ſincères
pour qu'ils changent. Le Vicomte d'Eſcars , commandant
la Prudente , mouilla hier ici. Le 26 du
mois paflé , il a vu 22 vaiſſeaux & quelques frégates ,
relâchant à Portsmouth ; c'eſt ſans doute l'Amiral
Keppel , & l'Amiral Byron ſera allé en Amérique.
Un paquebot Américain venant du Connecticut ,
relâcha ici le 3 ; le Capitaine charge de paquets
pour la Cour , doit les y avoir portés. Il a dit que
les Anglois étoient au moment d'évacuer Philadelphie
, qu'il y avoit une grande déſertion dans leur
armée ; que les Américains attendoient avec impatience
l'eſcadre de M. le Comte d'Estaing , & que
ce Général leur avoit été annoncé par deux frégates
Françoiſes « .
Ces nouvelles contrediſent pleinement celles que
les Anglois avoient répandues de la défaite du Général
Washington par le Général Clinton. Cette
nouvelle au reſte n'avoit pas fait grande fortune ,
puiſqu'au moment de ſa publication , on avoit fait
des paris de soo louis , que l'armée de Philadelphie
fubiroit le fort de celle du Général Burgoyne. 1
>>>Le Comte d'Orvilliers , Lieutenant- Général ,
commande en chef l'armée diviſée en trois eſcadres.
L'eſcadre blanche eſt ſous le pavillon du Général ;
la blanche & bleue , fous celui du Comte Duchaffault
, Lieutenant - Général ; & l'eſcadre bleue , ſous
Gelui du Duc de Chartres , Lieutenant-Général. Les
Commandans de la ſeconde & de la troiſième divifion
de chaque eſcadre , font , de la blanche , le
Comte de Guichen , chef d'eſcadre , & M. Hector
, Capitaine de vaiſſeau ; de la blanche & bleue ,
le Comte de Rochechouart , chef d'eſcadre , & le
Chevalier de Bauffet , Capitaine de vaiſſeau ; & de la
bleue , le Comte de Graffe , chef d'eſcadre , & le
( 347 )
Chevalier de Monteil , Capitaine de vaifſeau. Les.
Capitaines de Pavillon des trois Commandans d'efcadre,
font , du Général , M. Dupleſſis -Parfault;
du Comte Duchaffault , M. Huon de Kermadec ;
& du Duc de Chartres , M. de la Mothe-Piquet ,
chef d'eſcadre , & ſous cet Officier-Générať , M. de
Montpéroux , Capitaine de vaiſſeau .
>> Le 9 , l'armée étant ſur Oueſſant , la corvette la
Curieuse, de 10 canons de 4, commandée par le
Chevalier du Rumain , qui chaſſoit en avant , a
pourſuivi un bâtiment dont elle avoit fait la découverte.
Etant arrivée à portée de voix , elle lui a crié
de mettre en panne; le bâtiment que ſon pavillon annonçoit
être Anglois , n'a point exécuté la manoeuvre
àlaquelle il étoit invité. La frégate l'Iphigénie , commandée
par M. de Kerſaint , qui chaſſoit pareillement
en avant de l'armée , a joint le bâtiment à cet
inftant , & l'a hélé , en lui diſant qu'il falloit qu'il
vint parler au Général. Sur le refus formel qu'en a
fait ce Capitaine, M. de Kerſaint a ordonné qu'on
fit feu. Le bâtiment a amené ſon pavillon ; c'eſt
le Lively , frégate Angloiſe de 22 canons de 9 , &
de Iso hommes d'équipage commandée par
M. Biggs , Capitaine de vaiſſeau; la frégate du Roi
l'ayant amené au Général , le Comte d'Orvilliers a
penſé qu'il devoit la faire conduire à Breft , où elle
eſt arrivée le 10 , ſous l'eſcorte de l'Iphigénie «.
,
Aux détails que nous avons donnés du combat de
la Belle Poule & de ſes ſuites nous joindrons
ceux-ci que nous avons reçus de Breſt. » Le Chevalier
de Capellis , qui commandoit la batterie pendant
le combat , a tiré 850 coups de canons , &
l'activité de ce brave Officier , a ſervi d'exemple à
tout l'équipage. Auſſi à ſon arrivée dans le port ,
la Marquiſe d'Aubererre , épouſe du Cominandant
deBretagne , a été à la tête des Dames de la Ville ,
lui porter une cocarde. La valeur ne peut ambitionnerun
prix plus agréable ; elle en a cependant reçu
P6
(348 )
un autre bien cher à l'honneur François. Le Chevalier
de Capellis a reçu une lettre très-flatteuſe du
Miniſtre , qui lui marque que le Roi lui fait bon
gré de ſes ſervices , & qu'il ne l'oubliera pas. On
raconte qu'un des ſoldats de la frégate , qui avoir
été auparavant garde-chaffe , ajuſtoit fi bien fon
homme , que de ſes quatre premiers coups de fufil ,
il tua quatre Anglois ſur l'Arétuse. Ses camarades ,
témoins de ſon adreſſe , & regrettant le tems qu'il
perdoit à charger ſon fufil , lui proposèrent de lui
en fournir de tous chargés , ce qu'il accepta. L'intrépide
foldat , ſans quitter ſon poſte , tua 29 Anglois
de ſuite; il fut lui-même renverſé d'un coup , au
moment qu'il viſoit le trentième «.
En parlant de la bravoure & de l'adreſſe de nos
foldats , nous ne devons pas négliger de parler des
foins que l'humanité prépare à ceux qui expoſent
leurs jours; elle a produit une découverte intéreſfante.
M. Groſſier, Licentié en Médecine , ancien
Profeffeur & Démonstrateur d'Anatomie & de Chirurgie
au régiment du Roi infanterie ,& Chirurgien-
Major du vaiſſeau du Roi le Roland , commandé
par M. de Larchantel , vient d'imaginer une machine,
dont l'uſage deviendra utile aux bleſſés à
bord des vaiſſeaux de guerre , principalement dans
le cas de combat. Elle peut être auſſi employée avec
avantage dans les hopitaux , fur-tout dans ceux établis
à la ſuite des armées. Elle procure aux Chirurgiens
toute l'aiſance dont ils ont beſoin dans l'exercice
de leurs fonctions .
Cette machine , dont l'Auteur doit publier la defcription
, a été miſe en jeu le 20 Juin , à bord du
vaiſſeau le Roland , en préſence de M. le Duc de
Chartres , des Officiers Généraux de l'armée navale ,
& des premiers Médecins & Chirurgiens de la marine
au département de Breſt. L'effet a répondu à
l'attente . M. le Comte d'Orvilliers en a fait prendre
le modèle , & a ordonné d'en établir de femblables
( 349 )
furtous les vaiſſeaux . MM, les premiers Médecins
& Chirurgiens , en ont dreſſé procès-verbal , & ont
arrêté qu'elle ſeroit employée dans les hopitaux de
leur département.
: Depuis le combat des deux frégates , pluſieurs
corps de troupes ont été prévenus par le Miniſtre de
laGuerre, de ſe tenir prêts àmarcher. Celles qui
s'aſſembleront en Bretagne & en Normandie , le
ront très- confidérables. Le Duc de Croy , Commandant
en chef en Picardie , Boulonnois & Calaiſis , a
fait l'inſpection de toutes les places qui ſont à ſes
ordres , depuis la Normandie juſqu'à la Flandre ; il
les a trouvées dans le meilleur état poſſible pour la
défenſe des côtes. On aſſure qu'il ſe formera auſſi
un camp nombreux du côté de la Flandre , & il y
a, dit- on , pluſieurs régimens en route pour joindre
ceux qui s'y trouvent déja.
Le village de Saint-Ouen de Tardonne , Paroiffe
du Diocèſe & à une lieue de Beauvais en Picardie ,
compoſé des hameaux deWagicourt & de Tardonne ,
dont le premier eſſuya le 3 Avril 1768 , un incendie
qui réduifit en cendres 45 maiſons avec leurs dépen
dances , ainſi que tout ce qu'elles renfermoient, a
éprouvé encore le 6 de ce mois , un incendie qui a
confumé vingt-deux maiſons à Tardonne ; le feu
étoit ſi vif & fi actif , que les incendiés n'ont eu
que le tems de ſortir de leurs habitations ; ils ont
perdu généralement tous leurs meubles , grains ,
fourrages & autres proviſions : ſans le prompt ſecours
des Citoyens de Beauvais , qui s'y font portés
en foule, précédés de pluſieurs Magiſtrats &de nombre
de notables de la ville , tout le hameau auroit été
la proie des flammes. Parmi les derniers incendiés ,
il y en a pluſieurs qui avoient eſſuyé ce malheur en
1760, Ces infortunés ſe recommandent à la bien.
faiſance des ames charitables. Les ſecours peuvent
être adreſſés à M. le Curé de la Paroiſſe .
La Ville de Saint-Venant en Artois , ne produi(
350 )
,
fant que des eaux mal-faines , & dont l'uſage étoit
dangereux , le Pere Croquiſon , ci-devant Supérieur
de lamaiſon des Bons- Fils de cette Ville , après un
travail qui a duré quatre mois ſans relâche , a découvert
une ſource d'eau abondante de la meilleure
qualité ; les Médecins & Chirurgiens des environs
enordonnent l'uſage aux malades avec ſuccès. Cette
fontaine , qui a ſa ſource à 264 pieds de profondeur ,
donne 120 bouteilles par minute; ſon jet s'élève à 1s
pieds au-deſſus de la ſurface de la terre. Le PereCroquiſon
ayant inſtruit le Gouvernement du ſuccès de
ſes recherches , M. le Prince de Montbarrey , Miniſtre
& Secrétaire d'Etat de la Guerre , a donné
ordre au Directeur du Génie , de faire conduire un
fil de cette eau pour la Ville & la garaiſon . L'ouvrage
a été exécuté ſous les ordres de M. de Lifle ,
Ingénieur en chef. Les habitans , reconnoitſans du
bien que cette fontaine procure à la Ville , en ont
marqué leur joie par des fêtes & divertiſſemens. Ils
n'oublieront jamais la découverte du Pere Croquifon
, & le bienfait du Roi , qui leur en a procuré la
jouiſſance.
On a beaucoup parlé de la production monstrueuſe
du canard- chat. On l'a dabord regardée comme un
effet fingulier des émanations du chat ſur les oeufs
qu'il a couvés ; on a prétendu enſuite, d'après des
obſervations de Réaumur , qu'il ne falloit attribuer
cette fingularité , qu'à la manière dont le chat dans
l'incubation , avoit remplacé la canne , qui ne lui.
avoit pas appris ſon ſecret; il ſe pourroit que ce ne
fût qu'un jeu de la nature , qui auroit été le même,
quand l'oeuf auroit éclos par toute autre chaleur que
celle du chat , qui s'eſt couché deſſus ; quoiqu'il en
foit , ce fait ou cette fable n'eſt pas une nouveauté.
On trouve une hiſtoriette ſemblable dans une hif
toire des chats , qui parut en Allemand en 1772. (1 ).
(2) Versuch einer Katzen geſchichte. Effai d'une hiſtoire
des Chats. A Francfort , & à Leipfick 1774. in -8 .
4
( 351 )
On ne ſerapeut-être pas faché de la voir rapprochée
de celle que vient de publier M. Vimon. » Une
canne avooiitt choifi un coindans un moulin , où elle
avoit pondu neuf oeufs qu'elle couvoit. Un chat qui
rôdoit aux environs , s'appropria le lieu , dépoſſéda
la canne , & ſe plaça ſur les oeufs , qu'il couva jour
& nuit , juſqu'a ce qu'il en fortit 9 jolis cannetons ,
qui tenoient du naturel du chat. Dès qu'ils purent
courir , ils allèrent à la chaſſe des ſouris , & quand
ils les attrapoient , ils les dévoroient. Devenus
grands , ils employerent toutes les ruſes du chat
contre les fouris , & fur- tout contre les ſouris aquatiques.
Ce qu'il y a de plus fingulier , c'eſt que ce
chat conduiſoit tous les matins ſa couvée à la campagne
, comme la canne auroit pu faire , la précé
doit , & quand elle ſe jettoit à l'eau , il couroit autour
du bord , comme une poule qui mene des canetons ;
fi on attaquoit les petits , il les défendoit avec fureur ,
&le ſoir il les ramenoit au gîte ". Il eſt inutile d'obſerver
que l'Auteur Allemand , qui a conſulté quelquefois
de bonnes ſources , n'a pas puiſé dans celleslà
le trait que nous venons de rapporter.
>> Depuis 4jours , écrit-on de Nantes en date du
6 de ce mois , il eſt arrivé ici 15 navires , preſque
tous de St-Domingue. L'un d'eux , le Marquis de
Lévi , a rencontré le 23 Juin l'Amiral Byron à 200
lieues dans l'Oueſt. Il étoit précédé par une frégate
Françoiſe , qui avoit 4 heures d'avance , & qui ſans
doute alloit avertir M. le Comte d'Estaing. Un petit
bâtiment Américain, parti de Baltimore le 9 Juin , rapporte
qu'à ſon départ les Anglois s'embarquoient ſur la
Delaware. La corvette Américaine qui a rapporté la
ratification du Traité entre la France & les Etats-
Unis par le Congrès , étoit parti de New-London , &
eſt arrivée à Breſt en 23 jours. On afſure que les
Etats -Unis ont ajouté une fleur de lys à leurs armes «.
Selon quelques lettres , 2 frégates Angloiſes ont été
encore priſes par les nôtres , & conduites dans nos
ports. Selond'autres,deNantes, le commerce de cette
( 352 )
ville vient d'ouvrir une ſouſcription pour armer en
courſe deux frégates de 26 canons de 12 liv. , les
actions ſont de 1000 liv. ; elle a été ouverte aufli-tôt
après l'arrivée d'une lettre de M. de Sartine , à la
Chambrede Commerce de cette ville ; elle eſt conçue
ainfi . >> Le Roi ſe propoſe MM. de faire publier inceſſamment
une Déclaration , par laquelle S. Μ.
fixera les encouragemens qu'elle eſt dans l'intention
d'accorder en cas de guerre pour les armemens en
courſe. La même loi déterminera d'une manière préciſe
les engagemens réciproques de ceux qui feront
chargés du détaildes armemens &des capitaliſtes qui
en fourniront les fonds ; & elle pourvoira à l'accélération
des procédures des priſes , au jugement des
ventes & des liquidations , de manière à affurer la
plus juſte , comme la plus prompte répartition du
profit. Pour mettre les Armateurs en état de régler
dès-à-préſent leurs ſpéculations , & de préparer leurs
entrepriſes , S. M. m'autoriſe àvous marquer qu'entr'autres
avantages qu'elle deſtine à la courſe , elle
fera fournir de ſes arſenaux les canons de 12 & de 8
de balle , pour les corſaires de 95 pieds de quille
coupée& au-deſſus , ſans ſe réſerver aucune portion
dans le produit des priſes ,& ſous la ſeule condition
que les canons qui ſe trouveront au débarquement ,
feront remis aux Commiſſaires des ports & arſenaux
delamarine. Comme les beſoinsdu fſeerrvicene permettent
pas de fournir ces canons en nature pour les
Corſaires qui pourront être expédiés dans le courant
de cette année , S. M. fera payer aux Armateurs ,
dans un mois du jour de l'expédition du rôle d'équi
page , la ſomme de 800 liv. pour tenir lieu de chaque
canon de 12 , & celle de 600 , pour chaque canon de
8. Je ne doute pas , au ſurplus , que les Armateurs
ne donnent , s'il ya lieu , des preuves de leur zèle pour
concourir aux vues de S. M.; vous voudrez bien leur
faire part de ce que je vous marque , & me rendre
comptede leurs difpofitions .
(353 )
La Déclaration annoncée dans cette lettre eſt du
24 Juin ,& a été enregiſtrée au Parlement le 14 de
ce mois. Outre les diſpoſitions , relativement aux
canons que le Roi fournira , S. M. exempte des
droits de traite pour les vivres , munitions , artillerie
& uftenciles de conſtruction , avitaillement , & armement
de navires , tous les Armateurs en courſe , à
compter du jour de l'enregiſtrement & publication
de la préſente ; elle donnera des marques particulières
& honorables de ſatisfaction à ceux qui ſe diſtingueront.
Les Corſaires , requis de ſe joindre aux
vaiſſeaux du Roi , auront part aux priſes faites par
ces derniers ; ils obtiendront des gratifications pour
les priſes particulières qu'ils feront , & qui ſeront
payées des deniers de la marine pour chaque canon
&chaque priſonnier des vaiſſeaux qu'ils auront pris .
Çes gratifications appartiendront en entier aux Officiers
& aux équipages des Corſaires vainqueurs. Les
Officiers & matelots bleſſés & hors d'état de fervir,
auront la demi-folde ; leurs veuves auront des pen-
Gons; les Capitaines & Officiers qui ſe diftingueront ,
aurontdes récompenfes &même des emplois dans la
marine Royale. La Déclaration règle les conditions
des ſociétés qui ſe formeront pour armer , leurs
droits , leurs parts , les ventes &c. On prélèvera 6
deniers pour livre pour les Invalides de la marine ,
mais ſur le produit net de la part des Armateurs feulement
, tous frais défalqués.
On apublié en même temps l'Ordonnance du Roi ,
concernant les priſes faites par les vaiſſeaux , frégates
&autres bâtimens de S. M. Elle attribue aux Officiers
&équipages la valeur entière des vaiſſeaux de guerre
&Corfaires pris ſur les ennemis ; les deux tiers leur
ſeront partagés , & l'autre tiers mis dans la caiſſe des
Invalides de la marine. Cette caiſſe payera aux Officiers
& équipages des vaiſſeaux preneurs , les vaiſ
ſeaux & frégates de guerre y compris celles de 20
canons , que leRoi jugera pouvoir être employés pour
( 354 )
ſon ſervice ſur le pied ſuivant , 5,000 liv. pour
chaque canon monté ſur affut des vaiſſeaux de 90
canons & au-deſſus ; 4,000 pour ceux de 80,74,70
& 68 canons , 3,500 pour ceux de 64 , 60 & so
canons , & 3,000 liv. pour ceux des frégates . Les
bâtimens deguerre , autres qquuee les vaiſſeaux&frégates
, ainſi que les Corſaires & les navires marchands
retenus pour le ſervice du Roi , feront eſtimés par
experts , & payés par S. M. On vendra tout le reſte.
Le Roi accordera des gratifications plus ou moins
fortes , felon le nombre des canons pour les vaiſſeaux
ennemis brûlés ou coulés bas. L'Ordonnance fixe les
parts des Officiers & équipages , accorde des gratifications
& demi- foldes aux Officiers & matelots blefſés
, des penſions à leurs veuves & à leurs enfans.
Le 10 de ce mois S. M. a écrit la lettre ſuivante
à M. le Duc de Penthievre , Amiral de France ,
pour faire délivrer des commiſſions en courſes.
Mon coufin , l'inſulte faite à mon pavillon par
une frégate du Roi d'Angleterre envers ma frégate
la Belle - Poule; la ſaiſie faite par une efcadre
Angloiſe , au mépris du droit des gens ,
de mes fregates la Licorne & la Pallas , & de mon
lougre le Coureur; la ſaiſie en mer & la confiſcation
des navires appartenant à mes ſujets , faites par
l'Angleterre contre la foi des Traités ; le trouble continu
& le dommage que cette Puiſſance apporte au
commerce maritime de mon Royaume & de mes
Colonies de l'Amérique , ſoit par ſes bâtimens de
guerre, ſoit par ſes Corſaires dont elle autoriſe &
excite les déprédations : tous ces procédés injurieux ,
& principalement l'inſulte faite à mon pavillon
m'ont forcé de mettre un terme à la modération que
je m'étois propoſée , & ne me permettent pas de
ſuſpendre plus long-temps les effets de mon reffentiment
: la dignité de ma Couronne & la protection
queje dois à mes ſujets , exigent que j'uſe enfin de
repréſailles , que j'agiſſe hoftilement contre l'Angle.
( 355 )
terre , & que mes vaiſſeaux attaquent & tâchent de
s'emparer ou de détruire tous les vaiſſeaux , frégates
, ou autres bâtimens appartenans au Roi d'Angleterre
, & qu'ils arrêtent & ſe ſaiſiſſent pareillement
de tous navires marchands Anglois dont ils
pourront avoir occaſion de s'emparer. Je vous fais
donc cette lettre pour vous dire , qu'ayant ordonné
en conféquence aux Commandans de mes eſcadres
&de mes ports , de preſcrire aux Capitaines de
mes vaiſſeaux de courre-ſus à ceux du Roi d'Angleterre
, ainſi qu'aux navires appartenant à mes
ſujets , de s'en emparer , &de les conduire dans les
ports de mon Royaume ; mon intention eſt qu'en
repréſailles des priſes faites ſur mes ſujets par les
corfairesAnglois,,vous faſſiez délivrer des commiffions
, ſur-tout à ceux de meſdits ſujets qui en demanderont
, & qui feront dans le cas d'en obtenir ,
en propoſant d'armer des navires en guerre avec des
forces affez conſidérables pour ne pas compromettre
les équipages qui ſeront employés ſur ces bâtimens ;
je ſuis aſſuréde trouver dans la justice de ma cauſe ,
dans la valeur de mes Officiers , & des équipages de
mes vaiſſeaux , dans l'amour de tous mes ſujets ,
les reſſources que j'ai toujours éprouvé de leur part ,
& je compte principalement ſur la protection du
Dieu des armées ; & la préſente n'étant à autre fin ,
je prie Dieu qu'il vous ait , mon Couſin , en ſa ſainte
&digne garde. Ecrit à Verſailles le 10 Juillet 1778.
Signé , Louis , & plus bas , De Sartine " .
Le 2 de ce mois , dans l'après- midi , J. J. Roufſeau
eſt mort à Ermenonville , près de Montmorenci.
On s'apperçut le matin , qu'il étoit fort abattu ,
on lui conſeilla de ne pas fortir. Je vais toujours ,
répondit- il , quoiqu'il n'y eût rien d'étonnant , ſi l'on
me trouvoit mort dans une heure. Entre 9 & 10 , il
fut ſaifi d'une violente colique , dont il mourut. On
ouvrit ſon corps le 3 , & on l'enterra dans une petite
ifle en face du château ; il étoit né en 1706.
( 356 )
On lit dans le Journal de Paris , l'extrait d'un
Mémoire écrit en entier de fa main , & daté du
mois de Février 1777 ; on ſera peut être bien-aiſe
de le trouver ici .
>>Ma femme eſt malade depuis long-tems , & le
progrès de fon mal qui la met hors d'état de ſoigner
fon petit ménage , lui rend les ſoins d'autrui néceffaires
à elle-même , quand elle eſt forcée à garder ſon
lit. Je l'ai juſqu'ici gardée & ſoignée dans toutes ſes
maladies ; la vieilleſſe ne me permet plus le même
ſervice. D'ailleurs le ménage , tout petit qu'il eſt ,
ne ſe fait plus tout ſeul ; il faut ſe pourvoir audehors
des choſes néceſſaires à la ſubſiſtance & les
préparer ; il faut maintenir la propreté ( 1 )
dans la maiſon. Ne pouvant remplir ſeul tous ces
ſoins , j'ai été forcé , pour y pourvoir , d'eſſayer de
donner une ſervante à ma femme. Dix mois d'expérience
m'ont fait ſentir l'infuffiſance & les inconvéniens
inévitables& intolérables de cette reffource
dans une poſition pareille à la nôtre. Réduits à vivre
abſolument ſeuls ,& néanmoins hors d'état de nous
paſſer du ſervice d'autrui , il ne nous reſte dans l'infirmité
& l'abandon qu'un ſeul moyen de ſoutenir
-nos vieux jours : c'eſt de trouver quelqu'aſyle où
nous puiſſions ſubſiſter à nos frais , mais exempts
d'un travail qui déſormais paſſe nos forces , & des
détails&des ſoins dont nous ne ſommes plus capables.
Du reſte , de quelque façon qu'on me traite ,
qu'on me tienne en clôture formelle ou en apparente
liberté ; dans un hopital ou dans un déſert , avec des
gens doux ou durs , faux ou francs , ( fi de ceux- ci il
en eſt encore ) , je conſens à tout , pourvu qu'on
rende àma femme les ſoins que ſon état exige , &
qu'on me donne le couvert , le vêtement le plus
fimple & la nourriture la plus ſobre juſqu'à la fin
(1) Il eſt écrit en note en cet endroit : >>>Mon incon-
>>cevable ſituation , dont perſonne n'a d'idée , pas
>> mêmeceux qui m'y ont réduit , me force d'entrerdans
>> ces détails «
( 357 )
de mes jours , ſans que je ne fois plus obligé de me
mêler de rien. Nous donnerons pour cela ce que
nous pouvons avoir d'argent , d'effets & de rentes ,
& j'ai lieu d'eſpérer que cela pourra ſuffire dans
des Provinces où les denrées ſont à bon marché ,
&dans des maiſons deſtinées à cet uſage où les refſources
de l'économie ſont connues & pratiquées ,
fur-tout en me ſoumettant , comme je fais de bon
coeur , à un régime proportionné à mes moyens «.
Lesnuméros ſortis au tirage de la loterie Royale
de France , font : 18 , 12 , 71 , 52 & 38 .
Les lots au-deſſus de 100 liv. fortis au tirage du
3 de ce mois , de la loterie Royale créée par Arrêt
du 7 Décembre 1777 , font les ſuivans :
Nos . Lots. Nos. Lots. Nos. Lots..
liv. liv. liv.
835 1200 8823 1200 18073 1200
1684 1200 8826 1200 18253 1200
1991 1200 8828 1200 19002 1200
2187 1200 9064 1200 19971 1200
3291 1200 9346 1200 19976 1200
3533 1200
10351 1200 20073 1200
3783 1200 10582 1200 28282 1200
13786 1500 10771 1200 20778 1200
4760 1200 11025 3000
21202 1200
5468 1200 12612 1200
21234
1200
5710 3000
12860 1200 21559 1200
A
5925 1200 13390 1200 21793 1200
6024
1200 14231
1200 22276 1200
6051 1200 14768 1200
23023 (200
6540 1200 14909 1200 23423 1200
6889 1200 14944 1200 23998 1200
7174 1500 16281 1200
24258 1200
7368 1200 17127 3000 24391 1200
7861
1200 17286 1200 24763 1200
8512
1200 17391 1200 24816 1200
8688 1200 17623 1200
( 358 )
De BRUXELLES , le 20 Juillet.
SELON toutes les lettres d'Allemagne nous devons
attendre par les premiers couriers les nouvelles
les plus intéreſſantes de ces contrées. Tout annonce
que les hoftilités ont dû commencer ; & felon divers
bruits , vagues encore , & qui n'ont peut- être aucun
fondement , il y a eu déja une action. Le Roi de
Prufſe en remettant ſon Manifeſte le 3 de ce mois ,
a fait croire qu'il avoit retardé juſqu'au s le départ
du Prince Henri qui eſt parti le premier. Il a fait
desmarches rapides dont il a dérobé deux. Un corps
d'Autrichiens le croyant encore éloigné , s'étant
avancé pour reconnoître ſa poſition , s'eſt engagé ,
dit-on , dans un endroit aux deux côtés duquel défiloient
deux colonnes Pruſſiennes qui l'ont enfermé,
&dont il n'a pu ſortir qu'en ſe faiſant jour à travers.
On prétend que cette action a été très-vive ,
&que les Autrichiens ont perdu beaucoup de monde:
on ajoute pluſieurs autres circonstances , entre
autres la mort d'un de nos meilleurs Généraux ;
mais elles paroiſſent trop vagues pour être répétées
, & elles font attendre avec impatience l'arrivée
du premier courier.
Les lettres de Londres portent que l'Amiral Keppel
a appareillé le 9 de ce mois de la baie de Sainte-
Hélène avec 26 vaiſſeaux de ligne ; 2 autres l'ont
ſuivi le 11 avec la frégate l'Aréthufe , & on croyoit
que 3 autres étoient partis le 12 , ce qui devoit
porter l'eſcadre à 31 vaiſſeaux de ligne , 6 frégates ,
2brûlots & un floop. Des 6 frégates , la Lively &
deux autres ont été priſes par la flotte Françoiſe.
S'il faut en croire quelques lettres , elle croiſe à l'entrée
de la Manche , de manière que rien n'y peut
entrer & en fortir. On dit même qu'on voit une
lettre où l'on lit , que depuis quelques heures on
croyoit entendre dans l'éloignement un bruit fourd
( 359 )
qui faiſoit penſer qu'il y avoit un combat entre
les deux flottes. Un pareil combat qui peut faire
un tort irréparable , du moins pour long-tems ,
à la marine Britannique , ne laiſſe pas les Anglois
ſans inquiétudes ſur ſes ſuites. >> Nous ne pouvons
nous diſſimuler , écrit- on de Londres ,que l'eſcadre
deBreſt eſt la plus formidable qui ſoit fortiedeFrance;
la marine de cette Nation , que nous croyions annéantie
& hors d'état de ſe relever jamais , s'eſt
reſſuſcitée tout- à-coup , & ſe montre avec une conſiſtance
qui annonce le génie du Miniſtre chargé de
cedépartement. Il a eu l'art de faire tous ſes préparatifs
en filence , & de nous empêcher de les pénétrer.
Depuis long-tems , les étrangers ne pouvoient
approcher des ports François , on travailloit dans les
arſenaux , on exerçoit les matelots à la manoeuvre ;
chaque vaiſſeau de guerre ſera, dit- on , accompagné
d'une frégate , pour empêcher qu'il ne manque
d'hommes, de munitions ou de tout autre ſecours .
Il en réſultera un feu plus grand, plus continu , &
une nouvelle manière de combattre qui pourroit
déconcerter nos eſcadres..... Je vous ferai part d'une
choſe qui mérite d'être remarquée : l'Amiral Keppel
a trouvé à bord de chacune des frégates qu'il a
priſes, des ordres écrits & fignés du Miniſtre de laMa
rine de France , portant défenſede moleſter en aucune
manière le fieur Cook , navigateur utile & précieux ,
dont les voyages & les découvertes intéreſſent la
navigation & la géographie , & lui méritent les
égards & la réconnoiſſance de tous les peuples ".
On ne peut encore ſavoir rien de certain ſur les
diſpoſitions de l'Eſpagne. L'Angleterre a toujours
affecté de croire à ſa neutralité, & dans le tems
qu'elle l'annonçoit de la manière la plus poſitive , elle
ne paroiſſoit pas ſans inquiétude ; le retard de l'arrivée
du Marquis d'Almodovar , étoit fait pour lui
en inſpirer , & on a obſervé que pluſieurs envois
qui devoient ſe faire de la Grande-Bretagne en Ef
( 360 )
pagne , avoient éré contre-mandés. Ils ne le font
point encore; cependant le Marquis d'Almodovar eft
actuellement à Londres ; il y a conduit la Marquiſe
fon épouse & ſes enfans , & cela fait préſumer
qu'il s'attend à y faire un ſéjour plus long qu'il ne le
feroit , s'il étoit chargé de la commiſſion qu'on lui
ſuppoſoit dans pluſieurs Papiers Publics , de déclarer
l'acceffion de cette Cour au traité conclu entre la
France & l'Amérique. Le champ des conjectures
ſemble s'embarraffer tous les jours davantage; mais
peut- être les nuages ſont-ils à la veille de ſe diffiper.
La riche flotte du Mexique , qu'on a cru julqu'à
préſent avoir eu la plus grande influence fur
le myſtère de la conduité de la Cour de Madrid , eſt
enfin entrée heureuſement à Cadix le 29 du mois
dernier , & la flotte formidable aſſemblée dans ce
port , eſt toujours mouillée ſur une ſeule ancre , qui
peut être levée d'un moment à l'autre .
Suite du Traité entre l'Espagne & le Portugal.
7°. Il fut ſtipulé dans l'article XVII du traité
d'Utrecht du 6 Février 1715 , que les deux Nations
jouiroient reſpectivement dans leurs Domaines , des
avantages de commerce , priviléges & franchiſes
dont jouiſſoit alors & pourroit jouir laNation la plus
favoriſée; on ajouta dans un article ſéparé , que lorfquelecommerce
interrompu entre les deux Nations
ſe rétabliroit ſur le pied qu'il étoit avant la guerre
qui précéda le traité , il continueroit ſur le même
pied juſqu'à ce que les deux Cours convinſſent enfemble
des changemens qu'on devoit y faire. L. M.
C.&T. F. promettent de tenir& d'obſerver exactement,&
en due forme , le contenu dudit article XVII
& du ſéparé.
La ſuite à l'ordinaire prochain.
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