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1778, 06 (25 juin)
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MERCURE
DE FRANCE ,
DÉDIÉ A UROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours ; les Pièces fugitives nouvelles
en vers & en profe ; l' Annonce & IAnalyse des
Ouvrages, nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ;
les Causes célebres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits Arrêts ; les
Avis particuliers , & c . &c .
JUIN 1778 .
DEN
FAC.DE MEDI
BIBLIOTECA
UNIVERSIDAD CENT
A PARIS,
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thotr
rue des Poitevins.
Avec Approbation & Brevet du Roi.
TABLE.
AVIS , pag. 3 La Hollande & l'Anticof-
PIÈCES FUGITIVES. mopolite ,
54
Lettre àM. de Voltaire , 7 Le Tartuffe épistol. &c. 55
Réponse , 8 Loixconftitutives desEtats
Dialogue mêlé de Vaude de l'Amérique- Sept. 56
villes ,
IS ANNONCES LITTER.
10 Encyclopédie poétique, 57
La viſitede Zélis, 59
Dialogue traduit de l'An- ACADÉMIES . Arras , 62
glois, 16 SPECTACLES , 63
NoticefurM. le Duc de la CAUSE CÉLÈBRE 66
,
Rochefoucauld. 20ARTS , Gravure, Musique ,
L'heureux Ecolier , Conte ,
مل
27 Anecdote, 71
Enigme,Logogryphe, 28-29 JOURNAL POLITIQUE .
Chanfon , 30 Constantinople , 73
NOUVELLES LITTÉ- Pétersbourg, 75
RAIRES , Coppenhague 76
Les OEuvres de Sénèque le Stockholm , 77
Philofophe , 35 Varfovie , 78
Réglemens de S. M. Imp. Vienne , 81
Catherine II, 36Hambourg 83
LeGénie
Annales poétiques , 37 Londres
Mémoirefurdifférens flui- Etats-Unis de l'Amériquedes
aëriformes , &c. 42 Septentrionale ,
de Pétrarque, 48 Paris ,
Géographienaturelle& c.53 Bruxelles ,
APPROBATION.
J'AI lu, par ordre de Monſeigneur le Garde des
Sceaux , le Mercure de France , pour le mois de Juin.
Je n'y ai rien trouvé qui puiſſe en empêcher l'im
preffion, A Paris , ce 24 Juin 1778.
DE SANCY,
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT,
rue de la Harpe , près Saint- Côme,
89
د
ICI
III
118
AVERTISSEMENT.
La réunion du Journal de Politique avec
le Mercure de France , les avantages qui
doivent en réſulter , le nombre & le mérite
des Coopérateurs attachés déformais à
cet Ouvrage , les efforts du Libraire , propriétaire
du Brevet & du Privilège , qui
n'épargne ni dépenſes , ni ſoins pour répondre
aux intentions du Miniſtère & aux
deſirs du Public ; tout doit faire efpérer
que le Mercure , ſous ſa nouvelle forme ,
fera plus accueilli qu'il ne l'a jamais été ,
& remplira enfin tout ce qu'on doit attendre
du plus ancien & du plus varié de
tous les Journaux.
Un Journal qui réunit tant d'objets ,
ne peut pas être l'ouvrage d'un ſeul homme.
Quand cet homme raffembleroit toutes les
connoiffances néceſſaires , le temps lui manqueroit
pour les appliquer à l'analyſe des
Livres qu'il faut faire connoître. Depuis
deViſé & Thomas Corneille, les temps font
bien changés. Il y a cent fois plus d'Auteurs
A ij
4
AVERTISSEMENT.
& de Lecteurs que dans le ſiècle dernier.
Le goût de la Littérature , & même des
Sciences , eſt infiniment plus répandu. Il y
a un plus grand nombre d'hommes inſtruits
qu'il faut fatisfaire , & d'oiſifs curieux qu'il
faut amufer. Le Mercure , s'il eſt bien fait ,
peut remplir ce double objet. Mais il ne
faut pas que l'annonce d'une Société de
Gens-de-Lettres , occupés d'y travailler ,
ſoit un titre illufoire , comme cela est arrivé
trop ſouvent.
La partie politique du Mercure actuel eſt
confiée à M. de Fontanelle , qui compofoit
celle du Journal réuni aujourd'hui au
Mercure. Il a proportionné fon zèle & fes
efforts à l'importance des matières qui
deviennent de jour en jour plus intéreſfantes
, & qui demandent que l'on s'élève
plus que jamais au-deſſus du ton des Gazettes
ordinaires.
M. d'Aubenton , dont le nom feul fait
l'éloge , a bien voulu ſe charger des articles
d'Hiſtoire Naturelle . Ceux de Médecine &
de Chimie feront faits par MM. Macquer
AVERTISSEMENT. S
& Bucquet , de l'Académie des Sciences ,
& dont les travaux font depuis long-temps
honorés des fuffrages du Public. M. l'Abbé
Remy , qui a joint les ſuccès Littéraires aux
études du Barreau , & M. Guyot , Auteur
du Répertoire de Jurisprudence , compoferont
les articles qui concernent cette Science .
M. l'Abbé Baudeau fera ceux d'Économie
politique. La rédaction de tout ce qui regarde
laPhiloſophie, les Sciences& les Arts ,
eſt confiée à M. Suard , de l'Académie Françoiſe
, dont l'eſprit & le goût ſont connus.
Tout ce qui eſt du reſſort de la Littérature
& des Spectacles ſera traité par M.
de la Harpe , qui étoit chargé de ces mêmes
objets dans le Journal de Bruxelles : mais il
y a cette différence , qu'il étoit renfermé
auparavant dans des bornes très-étroites ,
qui le gênoient pour l'étendue , le nombre
& la variété des articles ; au lieu que dans
la nouvelle rédaction , il parcourra plus
librement un plus grand efpace. Il rédigera
d'ailleurs tout ce qui ne regardera pas la
Politique , les Sciences & les Arts.
A iij
6 AVERTISSEMENT.
M. Imbert , qui s'eſt exercé avec ſuccès
dans les Contes Philofophiques , en fournira
au nouveau Mercure. MM. Dorat &
Berquin nous ont promis , l'un des Idylles
& des Romances , l'autre des Poéſies fugitives.
Les hommes les plus diſtingnés dans les
Lettres , MM. d'Alembert , Marmontel , le
Marquis de C ** , & autres , nous ont
promis des ſecours ; & nous ſommes trop
flattés de cette promeſſe , pour ne pas les
fommer , au nom du Public, de tenir leur
parole , & de prouver par-là l'intérêt qu'ils
prennent à un Ouvrage auquel il eſt naturel
que tous les Gens-de-Lettres concourent ,
puiſqu'il offre à tous l'eſpérance des récompenſes
Littéraires.
MERCURE
DE FRANCE.
JUIN 1778 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
Au commencement du mois de Juin 1749 ,
le Roi de Pruſſe avoitinvité M. de Voltaire
à venir auprès de lui ; & pour diffiper les
inquiétudesqu'il témoignoit ſur la rigueurdu
climat de Berlin , ce Prince lui envoya des
atteſtations fur la beauté de la ſaiſon dans
ce pays-là , ſignées du Marquis d'Argens ,
d'Algaroti , & de quelques autres Gens de
Lettres qu'il avoit à ſa Cour. M. d'A. alors
Secrétaire de Sa Majesté Pruſſienne , fut
chargé d'en faire une en vers: la voici.
JE , qui ſuis né ſur les bords de la Seine ,
Mais qui depuis dix ans habite ces climats
A iv
MERCURE
Où l'on croit que l'hiver & ſes affreux frimats
Accablent en tout temps de froidure & de peine ,
A tout chacun attefte & certifie ,
1
Que depuis environ deux mois ,
Il fait dans ce pays des chaleurs d'Italie ;
Que l'on y mange fraiſes , pois ,
Abricots & melons , auſſi bons qu'en Turquie;
Qu'on y jouit auſſi de la tranquillité
Qui rend le travail agréable ,
Et qu'on peut avec liberté
Travailler dans ſon lit , & ne point boire à table.
En foi de quoi , j'ai figné le préſent
Dans le Palais d'un Monarque adorable ,
Qui fait des vers en s'amusant ,
Qui ſouffre la goutte en riant ;
Et pour ſes ennemis ſeulement redoutable ,
A Sans-Souci , ſéjour charmant ,
Avec ſes amis doux , affable ,
Ne ſe montre le plus puiſſant ,
Qu'en ſe montrant le plus aimable.
M. de VOLTAIRE fit la réponſe ſuivante.
Cirey, le 29 Juin 1749 .
O GENS profonds & délicats ,
Lumières de l'Académie ,
Chacun prend de vos Almanachs.
Vous donnez des certificats
Sur le beau temps & ſur la pluie ;
DE
و
FRANCE.
Mais il me faut un autre ſoin ,
Et ma figure auroit beſoin
D'un bon certificat de vie.
Chez vous tout brille , tout fleurit ,
Tout vous y plaît ; je dois le croire ;
Je me doute bien qu'on chérit
Les climats dont on fait la gloire.
Vous & Frédéric votre appui ,
Que j'appelle toujours grand homme
Quandje ne parle pas à lui ,
Ce Roi, ce Trajan d'aujourd'hui ,
Plus gai que le Trajan de Rome ;
Ce Roi dont je fus tant épris ,
Et vous très-graves perſonnages ,
Qui paffez pour ſes Favoris ,
Et pour heureux autant que ſages ;
Vous , dis-je , & Frédéric- le-Grand ,
Vous , vos talens & ſon génie ,
Vous feriez un pays charmant
Des glaces de la Laponie .
Vous auriez beau certifier
Qu'on voit mûrir dans vos contrées
De Bacchus les grappes dorées
Tout auſſibien que les lauriers ,
De ma part je vous certifie
Que le devoir & l'amitié ,
Qui depuis vingt ans m'ont lié,
Me retiennent près d'Émilie.
Av
MERCURE
Vous m'avouerez , mon cher Monfieur ,
que ſi vous avez eu quelques beaux jours
au commencement de Mai , vous avez
payé depuis un peu cher cette faveur paffagère.
Mes plus beaux jours feront en Automne.
Je viendrai dans votre charmante
Cour, fi je ſuis en vie : c'eſt un tour de force
dans l'état où je ſuis ; mais que ne fait-on
pas pour voir Frédéric le Grand , & les
hommes qu'il raffemble autour de lui !
Souvenez vous de moi dans votre
Royaume.
DIALOGUE ,
Mêlé de Vaudevilles , entre un Procureur de
Baffe-Normandie , qui revient de Paris ,
& fon Clerc , qui est allé le recevoir au
Bureau de laMeſſagerie.
LE PROCUREUR , ( en robe , à la portière de la
diligence , prêt à descendrefur le marche-pied).
HA! ha ! te voilà mon Clerc.
LE CLERC , ( lui préſentant la main pourle
foutenir ).
Oui , Monfieur. Votre Lettre de voiture portoit
que vous arriveriez à midi , & j'ai été bien-aiſe de
venir vous fignifier mon hommage à la defcente du
coche.
DE FRANCE. If
(Le Procureur defcend, le Clerc l'amène à l'écart ) .
... Mais que vois-je ? Quelle noble ardeur
vous anime ? A peine arrivé , vous voilà déjà en
robe pour courir à l'Audience.
LE PROCUREUR.
Non , tu me vois en habit de voyage. C'eſt ma
coutume de garder l'uniforme dans la route , pour
m'attirer de la conſidération fur les grands chemins
Air. Cela reviendra .
Aux paſſans , grands Seigneurs , ou canaille
Cette pourpre impoſe un faint reſpect.
Tel qui ſouvent au fort d'une bataille ,
Se rit des coups & d'eftoc & de taille ,
Tremble à mon aſpect .
Parlons de choſes plus importantes . Comment
vont les affaires depuis mon abfence ?
LE CLERC.
Pas trop bien , Monfieur. La récolte a été forr
bonne dans le pays , & cela nous perd.
LE PROCUREUR.
C'eſt un fléau du Ciel qu'une année abondante.
Chacun ne fonge qu'à vivre en paix pour jouir .
LE CLERC.
Parlez moi d'une bonne diſette. Quand la terre
ne donne rien , la misère donne de l'humeur. On fe
pille , on s'égorge ; on n'a pas d'argent pour vivre
mais on en trouve toujours pour plaider.
1
A vj
12 MERCURE
LE PROCUREUR.
Bien obſervé , mon enfant. Et , dis - moi , ce
jeune Praticien qui a pris l'Office de ſon oncle ,
nous a-t-il déjà enlevé des Cliens ? Comment ſe
conduit-il?
LE CLERC.
Onne peut pas mieux. C'eſt un petit libertin qui
ne ſonge qu'à ſes plaifirs. J'ai déjà expédié en fon
nom une foule de procès , où j'occupois en mêmetemps
pour vous comme Procureur adverſe. Je faifois
tour-à-tour l'inſtruction pour & contre. J'attaquois
d'un bras , je défendois de l'autre .
Air. Des Pendus.
LB PROCURIUR.
Oh , c'eſt un excellent moyen.
LE CLERC.
Parbleu , Monfieur , je le crois bien.
Qu'on me trouve un autre artifice
Pour mieux empoigner la Juſtice ,
On eft ainſi toujours certain
Qu'elle eſt dans l'une ou l'autre main.
LE PROCUREUR.
Et dans le criminel y a-t-il eu quelque choſe ?
LE CLERC.
Oh , des misères. Les moeurs ſe ſont prodigieuſement
abatardies ! Croiriez-vous que , depuis votre
départ , nous n'avons eu que deux petites ſéparations
& un enlèvement ?
DE FRANCE. 13
LE PROCUREUR.
C'eſt bien la peine. Cependant un enlèvement
peut former quelquefois une bonne affaire.
LE CLERC.
Oui , avec des gens qui entendent raiſon. Auffitôt
que je ſus l'aventure, je courus chez le père de
la Demoiſelle pour lui offrir de pourſuivre en Juſtice
le Raviſſeur : que croiriez-vous qu'il me repondit ?
Air Non , je ne ferai pas ce qu'on veut quejefaſſe.
Qu'on le pourſuive en poſte& non pas en Juſtice!
LE PROCUREUR,
Dites-moi donc pourquoi ce biſarre caprice.
LE CLERC.
Comment ! ſacrifier la robe aux Éperons !
LE PROCUREUR.
Et notre miniſtère au fouet des poſtillons !
Quelles ont été les ſuites ?
LE CLERC.
Des horreurs. Les deux familles ont arrange
l'affaire , & les jeunes époux vivent enſemble de
bon accord.
LE PROCUREUR.
Voyez le ſcandale ! Au lieu de nous laiſſer faire
la-deſſus une inſtruction bien nourrie, au bout de
laquelle on auroit pendu le jeune homme , & jeté
la fille au fond d'un Couvent , du moins la Juſtice
auroit été contente , & c'eſt le principal. Pourſuivons.
14 MERCURE "
LE CLERC.
Mais c'eſt- là tout , Monfieur .
Air. Colinette avec fon Berger.
Vous le voyez ; tout eft perdu
En ma pauvre Patrie.
Dans le bon temps on auroit vu
Trente procès fur un fétu ,
Plus de talent ni de vertu
En Baffe-Normandie.
Vous devriez bien m'abandonner enfin votre
Office : car bientôt il n'y aura plus rien à y faire.
LE PROUUREUR .
Je ſuis prêt à te le céder' quand tu voudras. Il
faut que je te l'avoue , ce voyage de Paris m'a donné
de l'ambition. Je prétends aller figurer ſur un plus
grand théâtre. Que veux-tu ? Il nous faut bouleverferici
, par nos mains , tout le Bailliage pour vivoter.
A Paris , au contraire , tout de foi-même s'accorde à
ſe brouiller pour nous enrichir.
f 1
Air. Ton himeur est Catherene.
Les fils régentant leurs pères ,
Veulent qu'ils foient interdits ;
Les filles laiſſfant leurs mères ,
Courent après des maris.
Un époux d'avec ſa femme :
Séparé depuis quinze ans ,
Se voit gratis par Madame
Donner de fort beaux enfans.
DE FRANCE. 27
Le moment où il entra dans le monde étoit un
temps de criſe pour les moeurs nationales : la puiffance
des Grands , abaiffée & contenue par l'adminiftration
deſpotique & vigoureuſe du Cardinal de
Richelieu , cherchoit encoreàlutter contre l'autorité ;
mais a l'eſprit de faction ils avoient ſubſtitué l'eſprir
d'intrigue.
L'intrigue n'étoit pas alors ce qu'elle eſt aujourd'hui
; elle tenoit à des moeurs plus fortes & s'exerçoit
ſur des objets plus importans. On l'employoit à
ſe rendre néceſſaire ou redoutable : aujourd'hui elle
ſeborne à flatter&à plaire. Elle donnoit de l'activité
àl'eſprit, au courage , aux talens , aux vertus même ;
elle n'exige aujourd'hui que de la ſoupleſſe & de la
patience. Son but avoit quelque choſe de noble &
d'impoſant , c'étoit la domination & la puiſſance :
aujourd'hui , petite dans ſes vues comme dans ſes
moyens, la vanité & la fortune en ſont le mobile &
leterme. Elle tendoit à unir les hommes ; aujourd'hui
elle les iſole. Plus dangereuſe alors , elle embarraffoit
l'adminiſtration& arrêtoit les progrès d'un bon
gouvernement ; aujourd'hui favorable à l'autorité ;
elle ne fait que rapetiſſer les ames & avilir les moeurs.
Alors , comme aujourd'hui , les femmes en étoient
les principaux inftrumens ; mais l'amour
qu'on honoroit de ce nom , avoit une forte d'éclat
qui en impoſe encore , & s'anobliſſoit un peu en ſe
melant aux grands intérêts de l'ambition ; au lieu que
la galanterie de nos jours , dégradée elle-même par
les petits intérêts auxquels elle s'aſſocie, dégrade l'ambition&
les ambitieux.
,
ou ce
L'eſprit de faction ſe ranima à la mort de Richelien.
La minorité de Louis XIV parut aux Grands un
monient favorable pour reprendre quelque influence
fur les affaires publiques. M. de la Rochefoucauld
fut entraînépar le mouvement général , &des intérêts
degalanterie concoururent à l'engager dans la guerre
22 MERCURE
de la Fronde ; guerre ridicule , parce qu'elle fe faiſoit
fans objet , fans plan & fans chef, & qu'elle n'avoit
pour mobile que l'inquiétude de quelques hommes ,
plus intrigans qu'ambitieux , fatigués ſeulement de
l'inaction & de l'obéiffance.
Il étoit alors amant de la Ducheſſe de Longueville
; on fait qu'ayant été bleſſé au combat de Saint-
Antoine d'un coup de moufquet qui lui fit perdre
quelque temps la vue il s'appliqua ces deux vers
connus de la tragédie d'Alcionée de Duryer :
Pour mériter ſon coeur , pour plaire à ſes beaux yeux ,
J'ai fait la guerre aux Rois , je l'aurois faite aux Dieux .
Lorſqu'il fe brouilla enfuite avec Madame de Longueville
, il parodia ainſi ces vers :
Pour ce coeur inconſtant qu'enfin je connois mieux ,
J'ai fait la guerre aux Rois ; j'en ai perdu les yeux .
On voit par la vie du Duc de la Rochefoucauld
qu'il s'engageoit aiſément dans une intrigue , mais
que bientôt il montroit pour en fortir autant d'impatience
qu'il en avoit mis à y entrer. C'eſt ce que lui
reproche le Cardinal de Retz & ce qu'il attribue à
une irréſolution naturelle qu'il ne fait comment expliquer.
Il eſt aiſé , ce me ſemble , de trouver dans le caractère
de M. de la Rochefoucauld une cauſe plus
vraiſemblable de cette conduite. Avec ſa douceur
naturelle , fa facilité de mooeurs , ſon goût pour la galanterie
, il lui étoit difficile. de ne pas entrer dans
quelque parti , au milieu d'une Cour où tout étoit
parti & où l'on ne pouvoit refter neutre ſans être au
moins accufé de foibleſſe. Mais avec cette raiſon ſupérieure
, cette probité ſévère , cet eſprit juſte , conciliant
& obfervateur , que ſes contemporains ont reconnus
en lui , comment eût-il pu s'accommoder
DE FRANCE. 25
long-temps de ces inrigues , où le bien public n'étoit
tout au plus qu'un prétexte ; où chaque individu ne
portoit que ſes paſſions & ſes vues particulières ſans
aucun but d'urilité générale ; où les affaires les plus
graves fe traitoient fans décence & fans principes ; où
les plus grands intérêts étoient fans ceſſe facrifiés aux
plus petits motifs ; qui étoient enfin le ſcandale de la
raiſon comme du Gouvernement ?
L'eſprit de parti tient à la nature des Gouverneimens
libres;ilpeut s'y concilier avec la vertu & le véritable
patriotiſme. Dans une Monarchie , il ne peut
être ſuſcité que par un ſentiment d'indépendance ou
par des vues d'ambition perſonnelle , également incompatibles
avec un bon gouvernement ; il y corrompt
le germe de toutes les vertus , quoiqu'il puiſſe
y mettre en activité des qualités brillantes qui reffemblent
à des vertus .
C'eſt ce que M. de la Rochefoucauld ne pouvoit
manquer de fentir. Ainſi , quoiqu'il eût été une partie
de la vie engagé dans les intrigues de parti , où ſa
facilité& ſes liaiſons ſembloient l'entretenir malgré
lui , on voit que ſon caractère le ramenoit à la vic
privée , où il ſe fixa enfin , & où il fut jouir des charmes
de l'amitié & des plaiſirs de l'eſprit.
On connoît la tendre amitié qui l'unit juſqu'à la
fin de ſa vie avec Madame de la Fayette. Les lettres
de Madame de Sévigné nous apprennent que fa maifon
étoit le rendez-vous de ce qu'il y avoit de plus diftingué
à la cour & à la ville par le nom , l'eſprit , les
ralens & la politeffe. C'eſt au milieu de cette ſociété
choifie qu'il compoſa ſes Mémoires & ſes Réflexions
morales.
Les Mémoires ſont écrits avec une élégance noble
&un grand air de fincérité ; mais les évènemens qui
en font le ſujet ont beaucoup perdu de l'intérêt qu'ils
avoient alors. Bayle va trop loin , fans doute , en
donnant la préférence à ces Mémoires ſur les Com-
1
24 MERCURE
mentaires de Céſar ( 1 ) ; la poſtérité en ajugé autrement.
Nous nous en tiendrons à ce mot de M. de
Voltaire dans la notice des Écrivains du ſiècle de
Louis XIV : Les Mémoires du Duc de la Rochefoucauld
font lûs , & l'on fait par coeurfes Pensées. C'eſt
en effet le livre des Pensées qui a fait la réputation
de M. de la Rochefoucauld : nous ne le louerons
qu'en citant encore M. de Voltaire : quels éloges
pourroient avoir plus de grâce & d'autorité ? cc Un
ככ des ouvrages , dit (2) ce grand homme , qui con-
>> tribuèrent le plus à former le goût de la Nation&
פכ àlui donner un eſprit de juſteſſe& de précifion ,
>> fut le petit recueil des Maximes de François Duc
בכ
כ ১
de la Rochefoucauld. Quoiqu'il n'y ait preſqu'une
>> vérité dans ce livre , qui eft que l'amour-propre eft
le mobile de tout , cependant cette penſée ſe préſente
ſous tant d'aſpects variés qu'elle eſt preſque
>> toujours piquante : c'eſt moins un livre que des
>> matériaux pour orner un livre. On lut avidement
>> ce petit recueil ; il accoutuma à penſer & à renfer-
>> mer ſes penſées dans un tour vif , précis & déli-
>> cat. C'étoit un mérite que perſonne n'avoit eu
>> avant lui en Europe depuis la renaiſſance des Let-
- tres. » Cet ouvrage parut d'abord anonyme ; il
excita nne grande curiofité : on le lut avec avidité
& on l'attaqua avec acharnement ; on l'a réimprimé
ſouvent , & on l'a traduit dans toutes les Langues : il
a fait faire beaucoup d'autres livres ; par-tout &
dans tous les temps , il a trouvé des admirateurs &
des cenſeurs. C'eſt-là , ce me ſemble , le ſceau du
plus grand ſuccès pour les productions de l'eſprit
humain.
Ona accuſé M. de la Rochefoucauld de calomnier la
(1 ) Dict. Crit. art. CÉSAR.
L
(2) Siècle de Louis XIV , chap . 32 des Beaux Arts.
naturé
DE FRANCE. 23
nature humaine. Le Cardinal de Retz lui-même lui
reproche de ne pas croire affez à la vertu : cetre imputation
peut avoir quelque fondement ; mais il nous
lemble qu'on l'a pouffée trop loin.
M. de la Rochefoucauld apeint les hommes comme
il les a vus. C'eſt dans les temps de faction &
d'intrigues politiques qu'on a plus d'occaſions de
connoître les hommes , & plus de motifs pour les ob-
Terver; c'eſt dans ce jeu continuel de toutes les pafſions
humaines que les caractères ſe développent,
que les foibleſſes échappent, que l'hypocriſie ſe trahit,
que l'intérêt perſonnel ſe mele àtout, gouverne &
corrompt tout.
Enregardant l'amour-propre comme le mobile de
toutes les actions , M. de la Rochefoucauld ne prétendoitpas
énoncer un axiome rigoureux de métaphyfique.
Il n'exprimoit qu'une vérité d'obſervation
affez générale pour être préſentée ſous cette forme
abfolue & tranchante , qui convient à des penſées
détachées , & qu'on emploie tous les jours dans la
converſation & dans les livres , en généraliſant des
obſervations particulières .
Il n'appartenoit qu'à un homme de réputation bien
pure & bien reconnue d'ofer flétrir ainſi le principe
de toutes les actions humaines. Mais il donnoit l'exemple
de toutes les vertus dont il paroiſſoit contefter
même l'existence ; il ſembloit réduire l'amitié à un
échange de bons offices , & jamais il n'y eut d'ami
plus tendre, plus fidèle , plus déſintéreſſé. La bravoure
perfonnelle , dit Madame de Maintenon , lui paroif-
Soit une folie , & à peine s'en cachoit- il; il étoit cependant
fort brave. Il montra la plus grande valeur
au fiége de Bordeaux & au combat de Saint-Antoine.
Sa vieilleſſe fut éprouvée par les douleurs les plus
cruelles de l'ame & du corps Il montra dans les
unes la ſenſibilité la plus touchante , & dans les au-
Juin 1778 .
B
26 MERCURE
rtés une fermeté extraordinaire. Son courage ne l'abandonnajamais
que dans la perte des perſonnes qui
lui étoient chères. Un de ſes fils fut tué au paſſage
du Rhin , & l'autre y fut bleſſé.« J'ai vu , dit Ma-
>> dame de Sévigné , ſon coeur à découvert dans cette
>> cruelle aventure ; il eſt au premier rang de tout ce
>> que je connois de courage , de mérite ,detendreſſe
>>& de raiſon : je compte pour rien ſon eſprit & fes
>> agrémens.
La goutte le tourmenta pendant les dernières années
de ſa vie . & le fit périr dans des douleurs intolérables.
Madame de Sévigné , qu'on ne peut ſe
laffer de relire & de citer , peint d'une manière touchante
les derniers momens de cet homme célèbre.
>> Son état , dit-elle , eſt une croſe digne d'admira .
>> tion. Il eſt fort bien diſpoſé pour ſa confcience ;
>> voilà qui eſt fait ; mais du reſte , c'eſt la maladie
>>& la mort de ſon voiſin dont il eſt queſtion; il
>> n'en eſt pas trouble ; il n'en eſt pas effleuré.
>> Ce n'eſt pas inutilement qu'il a fait des réflexions
> toute ſa vie ; il s'eſt approché de telle forte aux
>> derniers momens qu'ils n'ont rien de nouveau ni
>> d'étrange pour lui. >>
...
Ilmourut en 1680 , laiſſant une famille désolée &
des amis inconfolables .
Il avoit reçu de ſes ancêtres un nom illuftre ; il l'a
tranfimis avec un nouvel éclat à des deſcendans dignes
d'en accroître l'honneur. Il y a des qualités héréditaires
dans certaines familles. Le goût des Lettres
ſemble s'être perpétué dans la maiſon de la Rochefoucauld
, avec toutes les vertus des moeurs anciennes
unies à celles des temps plus éclairés.
Charles-Quint , à ſon voyage en France , fut reçu ,
en 1539 , dans le château de Verteuil , par l'Aïeul
du Duc de la Rochefoucauld ; l'Empereur déclara ,
ſuivant les paroles d'un Hiftorien contemporain ,
DEFRANCE
27
1
n'avoirjamais entré en maiſon qui mieux fentit ſa
grande vertu, honnêteté &ſeigneurie que celle-là. Un
fucceffeur de Charles-Quint auroit pu faire la même
obſervation chez les deſcendans de l'Auteur des
Maximes.
Si la véritable grandeur de la Nobleſſe conſiſtoit
àdonner à tous les Citoyens l'exemple du patriotifme
; à joindre la fimplicité à la dignité dans les
meeurs ; à ne faire uſage du crédit, de la fortune , de
l'autorité même que donne la vertu , que pour faire
le bien, l'encourager & le défendre ; àhonorer le
mérite dans tous les genres & à le ſervir avec zèle ; à
ne folliciter les honneurs que par les ſervices & les
talens; àvivre dans ſes Terres pour y exciter le travail
& l'induſtrie , pour protéger les vaſſaux contre
lesvexations , pour les ſecourircontre le malheur &
l'indigence , les Grands vraiment dignes de ce nom
feroient fort rares ſans doute ; mais nous pourrions
encore en offrirdes modèles.
L'HEUREUX ÉCOLIER.
POUR
CONTE.
OUR porter un billet à l'objet de ſes voeux ,
Un fot Pédagogue amoureux
Entre ſes Écoliers du plus beau fit élite.
Rends-le en mains propres , lui dit- il ,
Etm'en rapporte ici la réponſe au plus vite.
Lui va, rend le billet d'un air doux & civil ;
Politeſſe&beauté du ſexe ont le ſuffrage :
On lit ; & puis au lieu de répondre au Docteur ,
On interroge le porteur.,
Bij
28 MERCURE
Sur quoi ? Sur ſes plaiſirs ; s'il aimoit à ſon âge,
Il répond ; on ſourit; il entend ce langage.
On . .Un moment ſuffit quand il plaît à l'Amour.
Ma réponſe , lui dit le Régent au retour :
Je l'ai , dit l'Écolier , reçue & vive & tendre ;
Mais je ne ſaurois vous la rendre.
Explication des Enigmes & Logogryphes du
volume de Mai,
Le mot de la première Énigme eſt Pelote , fervant
à mettre des épingles ; celui de la ſeconde eft
Tempête ; ceux de la troiſième ſont le froid & le
chaud ; & celui de la quatrième est la langue. Le mot
du premier Logogryphe eſt Bonnet , où le trouvent
bon& net ; celui du ſecond eſt le Tonnerre , où l'on
trouve tonne , ton , terre , Noë ; & celui du troiſième
eft Maharbal , dont , par la fuppreffion de la dernière
lettre , l'inverſion eſt Abraham.
ENCORE
ÉNIGME.
NEORI que je ſois utile& néceſſaire ,
On ne doit pourtant pas trop ſe fier à moi.
Le Maître qui me vend , m'ordonne ou me fait faire,
Sait ſe fourer par tout , & juſques chez le Roi,
Si je fuis bien adminiftrée, L
Et furtout à propos ,il en réſulte un bien ;
Et, dans ce cas , je ſuis conſidérée , s
Aurement je fais rage , & jevaux moins que rien.
(
DEFRANCE
29
Lecteur! qui de moi fais un fréquent uſage ,
Que n'as-tu pas à craindre pour ton fort?
S'il faut m'expliquer d'avantage ,
Je prolonge la vie, ou je donne la mort.
J
LOGOGRYPHE.
A Madame
*
Enaquis pour l'amour , monpère eltleZephir
Son foufle pur me donna l'existence :
Sur votre ſein fi je pouvois mourir ,
Mamort ſeroit illuftre autant que ma naiſſance !
Jeflatte pluſieurs ſens enſemble ou tour à tour :
Je renferme en mon ſein , ce qui me déſeſpère ,
Deux de mes grands fléaux ; l'un eft fils de la terre ,
L'autre du ciel : n'aguère on lui faiſoit la cour,
On la lui fait peut- être encore :
Il eit un culte à Rome : en cent lieux on l'adore ;
On le reſſent , Thémire , en vous voyant ,
De vos yeux dans les coeurs il paſſe en un inſtant,
B iij
30 MERCURE
Cavatina
di
Marefcial.
Allegro vivace.
LOC-CIO let- te cheanda-te di
FEU fol-let qui la nuit fais vo-
α
not- te
ya - ge
ſcin- til- lan do fra l'ombre- ſe
qui dans l'ombreparcours le bocgre-
te
cage
ſcin- til- lan- do fra l'om-bre
qui dans l'ombre par-cours le
ſe gre- te
boc-ca-ge
luc-cio let- te
va -t-en di- re
almio
à l'obDEFRANCE.
31
bejet
ne- di- re- te
qui m'enga-ge
ch'io ſof. - pi - ro
que je brú- le
ch'io
que
fof- pi - ro
je brûle
ch'io ſma
de flam :
f
P
f
P
f
Biv
32 MERCURE
P
1
nio d'a mor luc cio
me d'a mour feu follet-
te chean-da
61
te di notte
let qui la nuit fais vo-ya ge
ſcintillando fra l'om- bre - ſe
qui dans l'ombre parcours le boc .
DE FRANCE. 33
gre-te
ca-ge
luc cio lette al mio be-ne- diva-
t-en dire à l'ob-jet qui m'en
re- te
ga-ge
ch'io ſof-piro ch'io ſmanio d'aque
je brû-le de-puis plus d'un
mor ch'io fma -
jour de flam -
必
f
هح
f
niod'ame
d'a-
B
34
MERCURE
mor ch'io ſmamour
de flam
P
P
niod'amor ch'io ſma
me d'a- mour de - puis
P
nio d'a- mor
plus d'un jour
ch'io ſma- nio d'a
de flam- med'a
mor.
mour.
DE FRANCE.
35
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Les Ouvres de Sénèque le Philofophe ,
traduites en FrançoisparfeuM. laGrange;
avecdesnotesde critique , d'hiſtoire & de
littérature ; 6 vol. in- 12 . A Paris , chez
les Frères de Bure , Libraires , quai des
Auguftins , 1778 .
Nihilnon longua demolitur vetuftas , & movet ociùs :
at iis quos confecravitſapientia , noceri nonpoteft.
Nulla delebit atas , nulla diminuet : fequens ac
deinde femper ulterior aliquid ad venerationem
conferet.
Le temps détruit tout, &ſes ravages ſont rapides :
-mais il n'a aucun pouvoir ſur ceux que la ſageſſa
arendus facrés : rien ne peut leur nuire ; aucune
durée n'en effacera ni n'en affoiblira le ſouvenir
&le fiècle qui ſuivra ,& les ſiècles qui s'accumu
leront les uns ſur les autres , ne feront qu'ajouter
encore à la vénération qu'on aura pour eux.
CE
SENÈQUE , Traité de la briéveté de la vie, ch. xv
DE PASSAGE , que l'Editeur a mis à la tête
de cette traduction des OEuvres de Sénè
que , eſt comme un preſſentiment que ce
Philofophe avoir , lui- même , du jugement
que la poſtérité devoit porter de lui & de
fes écrits. Sénèque n'eſt pas ſeulement un
des plus beaux eſprits de l'antiquité ; c'eſt
Bvj
36 MERCURE
:
encore un des plus grands Philoſophes mo
raliſtes , peut- être même le plus moral , &
celui dont la lecture eſt la plus utile dans
tous les âges & dans toutes les circonſtances
de la vie. Il inſpire l'amour de la vérité
, le reſpect pour la vertu , une tendre
affection pour les ames honnêtes ,& le défir
de faire le bien . Cette Traduction nous
fournira la matière de quelques extraits. MR.
Réglemens de S. M. Imp. CATHERINE II,
pour l'administration des Gouvernemens
de l'Empire des Ruſſies ; traduit d'après
l'original Allemand , imprimé à Pétersbourg.
I vol . in-4°. A Liége , chez C.
Plomteux , Imprimeur des Etats.
Cette traduction plus littérale qu'élégante
, des Réglemens de l'Impératrice de Ruffie
pour l'adminiſtration des Gouvernemens
de fon vaſte Empire , a été envoyée de
Pétersbourg à l'Imprimeur qui s'eſt fait un
devoir de la publier telle qu'elle étoit fans
y rien corriger. Nous ne faurions approuver
fon extrême délicateſſe ; une traduction
fervile nuit à la clarté & à l'intelligence du
texte , en voulant le rendretrop littéralement:
les mots font les fignes des idées , ce font les
idées qu'il fautrendre plutôtque leurs fignes.
Quoi qu'il en foit , nous rendrons compte
de ces Réglemens vraiment dignes de l'ikDEFRANCE.
37
luſtre Impératrice qui a fait tant de ſages
inftitutions dans ſes Etats. M. R.
Annales Poétiques, ouAlmanachdes Muſes,
depuis l'origine de la Poéſie Françoiſe.
Tome premier. A Paris , chez Delalain ,
Libraire , rue de la Comédie Françoife.
Ce premier volume contient des morceaux
tirés des Poëtes François les plus anciens.
On a eu ſoin de placer au bas des
pages l'interprétation des vieux mots les
moins connus , & l'on a même corrigé quelquefois
le ſtyle , lorſqu'il a paru trop vicieux ;
mais toujours en confervant les expreffions
du temps ,& celles même de l'Auteur. Ces
Poéſies font précédées par un difcours fur
l'origine & les progrès de la Poéfie françoife.
On fait affez que vers le onzième ſiècle les
Troubadours qui faifoient les vers , les Jongleurs
qui les chantoient , les Menestriers
qui les accompagnoient enſuite , vinrent
des provinces méridionales , & ſe répandirent
dans les principales Cours de l'Europe
dont ils faifoient les délices ; ils inſpirèrent
le goût de la Poéſie aux plus grands Seigneurs
, il y eut même parmi les Troubadours
des hommes du plus haut rang. Guillaume
IX , Comte de Poitou , né en 1071 ,
*fut ur des premiers chanfonniers Proven
38 MERCURE
çaux. Ce Poëte a dans ſa poéſie aſſez de grace
, de facilité & d'harmonie. On compte
après lui Bernard de Ventadour , Poëte à
bonnes fortunes;lesPoéſies des Troubadours
étoient diviſées en Sirventes , ouvrages ſatyriques
ou apologétiques ; en Chansons galantes
, en des Tenſons qui étoient des queftions
ingénieuſes ſur l'amour , ou des Dialogues
ſur d'autres ſujets ; enfin en Paftourelles
, Fabliaux , Contes & Romances. Les
Troubadours ſe conſervèrent juſques dans
le quatorzième ſiècle , époque où finit leur
hiſtoire avec leur règne.
Le premier Poëte dont on rapporte des
vers dans ce Recueil eſt Thibault , Comte
de Champagne , né en 1201. Ce fut lui qui
introduiſit dans notre Poéſie les vers feminins
; mais c'eſt long temps après que l'on a
connu l'art de les entremêler &de les alterner.
La chanſon ſuivante attribuée à Thibault
a de la grace , de la naïveté , de la facilité
, & fon langage ne paroît pas fi gothique
que celui de beaucoup de Poëtes
qui l'ont fuivi.
Las ! ſi j'avois pouvoir d'oublier
Sa beauté , ſa beauté , ſon bien dire ,
Et fon très-doux , très-doux regarder ,
Finirois mon martyre :
Mais las ! mon coeur je n'en puis ôter ,
Et grand affolage
DE FRANCE
. 39
M'eſt d'eſpérer :
Mais tel ſervage
Donne courage
A tout endurer.
Etpuis comment, comment oublier
Sa beauté, la beauté , ſon bien dire ,
Et ſon très-doux, très- doux regarder !
Mieux aime mon martyre.
On rapporte une chanson de Raoul , Comtede Soiffons. Les autres Poëtes font
Guillaume de Lorris à qui l'on attribue le
fameux roman de la Roſe , continué par
Jeande Meun , dit Clopinel. Voici des vers
de ce dernier ſur l'inconſtance.
Nature n'eſt jamais ſi ſotte ,
Qu'elle faffe naître Marotte
Tant ſeulement pour Rabichon ,
Ne Rabichon pour Louiſon :
Ains nous a faits , beau fils ,n'en doutes
Toutes pour tous, &tous pour toutes.
Jean Froiſſart eſt plus connu comme Hif- torien que comme Poëte , quoiqu'il y ait dans ſes vers beaucoup de naturel & de fen- timent. Les Dames attaquées par pluſieurs Poëtes, eurent dans Martin Franc un défenſeur
courageux. Il compoſa en leur faveur le Champion des Dames en trois livres & en vers de huit ſyllabes , & en rimes croifées.
40 MERCURE
:
C'eſt d'après un conte de ce Poëte que la
Fontaine a fans doute compoſé celui des
Oyes du Frère Philippe. Voici celui de Martin
Franc.
LES OYES.
Ci vous conterai d'un novice
Qui oncques veu femme n'avoit ,
Innocent étoit & fans vice ,
Et rien d'immonde ne ſavoit ;
Tant que celui qui l'enfuivoit ,
Lui fit accroire par les voyes ,
Des belles Dames qu'il voyoit ,
Que c'étoient tous Oyſons & Oyes.
On ne peut nature tromper..
En après , tant lui en ſouvint ,
Qu'il ne puſt diſner , ni ſouper ,
Tant amoureux il en devint !
Et quant des Moines , plus de vingr
Lui demandèrent qu'il muſoit ?
Il répondit comme il convint ,
Que voir les Oyes lui plaiſoit.
Les Poéfies de Charles , Duc d'Orléans ,
petit fils de Charles V , père de Louis XII
& oncle de François I , offrent plus de goût ,
de graces & de naturel, que celles des Poëtes
qui l'ont précédé. Il a fait auffi des vers anglois
, des vers Latins rimés , & il a eu la
DE FRANCE. 41
principale part aux Cent Nouvelles Nouvelles.
:
On a renfermé dans ce premier volume
des poésies de Villon , de Jean Regnier ,
de Pierre Michault , de Jean Merchinot ;
ce dernier qui a eu plus de patience que de talent
, a excellé dans les acroſtiches , dans les
rimes équivoques , & vers à double face ; il
`a faitune pièce , avec ce titre , les huit vers
ci deſſous écrits ſe peuvent lire & retourner en
trente-huit manières. Suivent les notices de
Jean Moleret qui entreprit de faire du roman
de la Roſe un Livre de piété , & dont
il ne fit qu'une mauvaiſe traduction en proſe;
de Guillaume Cretin , Poëte médiocre ,
quoique Marot lui ait donné le titre de
fouverain Poëte françois ; de Charles de
Bourdigné , qui écrivit en vers avec aſſez de
facilité; de Martial de Paris , dit d'Auvergne
, qui a fait des poéſies hiſtoriques , &
les Arrêts de la Cour d'Amour ; de Jean le
Maire , Poëte célèbre dans ſon temps , &
dont les Ouvrages atteſtent encore de vrais
talens. On rapporte de lui les trois Contes
de Cupido & d Atropos, dont la lecture fait
plaiſir. Ce volume eſtterminé par une notice
des principaux Auteurs dont on n'a point
recueilli de poéſies.
On foufcrit pour cet Ouvrage à Paris , à
raiſon de 2 liv. par volume; on paye en foufcrivant
24 liv . & 241. à meſure qu'on recevra
1
42 MERCURE
12 volumes; en Province àraiſon de 2 1. 10f.
par volume , franc de port , ou de 30 liv. de
12 en 12 volumes , toujours d'avance.
La ſouſcription eſt ouverte à Paris chez
Delalain , Libraire , & chez les principaux
Libraires de Province. On ne vendra point
de volumes ſéparés. Le prix des Souſcriptions
eft déposé chez Me Paulmier , Notaire,
& les Rédacteurs ne les recevront qu'à mefure
que les volumes feront délivrés aux
Souſcripteurs.
Mémoirefur la manière dont les Animaux
font affectés par différens fluides aëriformes
méphitiques , &fur les moyens de remédier
aux effets de cesfluides ; précédé
d'une hiſtoire abrégée des différens
fluides aëriformes ou gas ; par M. Bucquet
, Docteur-Régent & Profeſſeur de
Chimie de la Faculté de Médecine de
Paris , de l'Académie Royale des Sciences
,de la Société Royale de Médecine ,
* Cenfeur Royal , &c. A Paris , de l'Imprimerie
Royale. 1778 , brochure in-80.
M. Bucquet rendit compte à la Sociéte
Royale de Médecine , dans ſa Séance Publique
du 27 Janvier dernier , des expériences
, qu'il avoit faites ſur les Animaux
pour déterminer la manière d'agir des différens
fluides aëriformes méphitiques ; &
pour connoître les meilleurs moyens de re
DE FRANCE.
43
médier aux funeſtes effets de ces fluides.
La Société Royale les a non- feulement
adoptées & fait inférer dans le Recueil de
ſes Mémoires; mais elle a deſiré qu'elles
fuffent promptement rendues publiques ,
afin que les Médecins & les Chimiſtes
enpriſſent connoiſſance & puſſent les répéter
, les étendre & les perfectionner.Comme
le détail de ces expériences peut être
lu par des perſonnes qui ne font pas au
courant de la doctrine des Chimiſtes modernes
ſur les différens fluides aëriformes ,
ougas , M. Bucquet a cru devoir mettre à
la tête de ſon Mémoire une hiſtoire abrégée
de ces fluides. Il commence donc par
paſſer ſucceſſivement en revue , les différens
fluides aëriformes connus : le gas refpirable
où air , les gas falins , le gas alkalin , le
gas acide marin , le gas acide ſpathique ,
le gas acide fulphureux , le gas acide de
la craie appellé ait fixe par MM. Black
& Priestley , les gas acides végétaux , le
gas nitreux , les gas inflammables , le fen
Brifou , le gas inflammable des marais ; il
entre dans quelques détails ſur la manière
d'obtenir les gas , ſur les unions qu'ils
ſont ſuſceptibles de contracter , ſur les
principaux phénomènes qu'ils préſentent ;
& ce Traité élémentaire tout abrégé
qu'il eſt , peut être regardé comme ce qui
exiſte de plus méthodique & peut être de
,
44 MERCURE
plus complet fur cette matière. C'eſt le
jugement qu'en portent les Commiſſaires
de l'Académie Royale des Sciences , nommés
pour examiner le Mémoire de M. Bucquet.
L'objet principal de ce Mémoire eft
de connoître l'action de la vapeur du charbon
& des autres émanations méphitiques
fur les hommes & les animaux , d'apprécier
les ſymptômes de fuffocation , & d'érablir
une méthode curative propre à rappeler
à la vie les perſonnes fuffoquées.
L'opinion des Médecins fur les fuffocations
& für les remèdes qu'il convient d'y appliquer
, eſt expofée & difcutée avec autant
de fagacité que de préciſion. Ces remèdes
font de deux eſpèces , 1º. ceux dont l'objet
eft de ranimer les forces vitales anéanties ,
tels que l'expofition à l'air froid , les afperfions
d'eau froide , l'adminiſtration des ſtimulans,
par les voies de la reſpiration , &c .
2º. ceuxquitendent à detruire les ſymptômes
apoplectiques qu'on obſerve dans les perſonnes
fuffoquées , à diminuer l'engorgement
du poumon , enfin à calmer le genre
nerveux plus ou moins affecté.
Aux connoiffances des Médecins ſur les
funeſtes effets des fluides méphitiques , aux
découvertes des Chymiſtes , relatives à cette
matière , l'Auteur ajoute les expériences
nouvelles qu'il a faites & répétées ſur un
très-grand nombre d'animaux , oiſeaux ou
DE FRANCE.
45
quadrupèdes. Il a ſuffoqué les uns dans
l'acide aëriforme de la craie , ou autrement
dans l'air fixe , d'autres dans un air infecté
par la vapeur du charbon , d'autres dans le
gas inflammable. Il décrit les différentes manières
dont ces animaux ſont affectés dans
chacun de ces gas ; il détermine le temps
qu'ils peuvent y demeurer fans périr , l'époque
à laquelle ils peuvent encore être rappelés
à la vie, les remèdes qu il a reconnus
les plus efficaces ſuivant les différens cas,
Il réſulte des expériences de M. Bucquer
que la fuffocation n'étant jamais produite
que par l'engorgement du tang dans les
poumons , l'air eſt le meilleur , ou même ,
pour ainſi dire , le ſeul remède qu'on puifle
employer contre cette maladie , parce que
nulle autre ſubſtance ne peut diſtendre les
véſicules pulmonaires & rétablir la circulation
: auffi pour ſecourir plus utilement les
perſonnes ſuffoquées , doit- on commencer
par les expoſer au grand air ; fi les poumons
ne font pas trop délabrés & qu'ils faffent
encore leurs fonctions , ce moyen ſuffit ſeul
pour les faire revenir ; mais fi la circulation
eſt très- lente & la reſpiration très pénible ,
on doit chercher à ranimer les forces à
l'aide des ſtimulans & des moyens propres
à développer dans le coeur & dans les
vaiſſeaux , l'irritabilité qui eſt preſque anéantie,
A
46 MERCURE
Tous les ſtimulans ne doivent pas être
employés indiſtinctement. Mais dans quel
ordre convient - il de les adminiſtrer ? M.
Bucquet répond à cette queſtion en divifant
la fuffocation en trois dégrés différens.
Dans le premier dégré d'aſphyxie , lorſque
la reſpiration ſubſiſte encore , que la circulation
, quoique très-gênée , ſe fait ſenrir,
que le ſuffoqué peut avaler , l'uſage
des eaux ſpiritueuſes & du vinaigre ordinaire
, joint à l'expoſition à l'air & à l'af--
perſion d'eau , ſuffira pour le rappeler à la
vie. Dans le ſecond dégré où le pouls
eſt peu ſenſible , la reſpiration peu apparente
,&le malade incapable de rien avaler,
il faut recourir à des ſtimulans plus forts ,
tels que les vinaigres ſimples ou aromatiques,
levinaigre radical , & le fel de vinaigre
appliqués aux narines : ces médicamens
ont le double avantage de réveiller le ſentiment
& d'avoir encore une vertu cordiale
&tonique affez durable. Enfin , dans le
troiſième dégré d'aſphyxie , lorſqu'on ne
fent plus ni pouls ni reſpiration , on emploie
avec ſuccès l'eſprit de ſel marin trèsfumant
, & l'efprit fulfureux volatil. L'Auteur
préfère même ce dernier , comme
plus à la portée de tout le monde & plus
facile à adminiftrer. Il ne s'agit que de
mettre du ſoufre en poudre fur une tuile ,
d'allumer ce ſoufre & de le couvrir d'un
DE FRANCE.
47
verre entonnoir de pour endiriger la vapear
dans les narines de la perfonne fuffoquée.
L'eſprit fulfureux volatil eſt très-pénétrant
, mais auffi très- ſuffoquant ; il faut
donc l'adminiſtrer avec précaution . Dès que
la vapeur ſulfureuſe a pénétré dans les narines
& dans le goſier de la perſonne fuffoquée
, elle y produit une irritation vive ,
qui occafionne un mouvement plus ou moins
fenfible; les poumons ſe développent , &
la moindre parcelle d'acide qui les pénètre
occaſionne une toux qui développe la circulation
beaucoup plus efficacement qu'on
ne pouvoit le faire par tout autre moyen :
il faut donc dès le premier mouvement
que fait la perſonne ſuffoquée , détourner
la vapeur du ſoufre , & la laiffer reſpirer
l'air pur ; on applique deux ou trois fois la
vapeur du ſoufre , & feulement juſqu'à ce
que la reſpiration & la circulacion s'exécutent
ſans interruption , après quoi on a recours
aux acides végétaux , qui font bien
plus cordiaux &plus toniques que les acides
minéraux.
Les ſtimulans ne ſervent qu'à ranimer la
circulation. Pour détruire l'engorgement
fanguin & le délabrement des viſcères qui
en eſt la ſuite , on a recours à la ſaignée
& aux remèdes indiqués en pareil cas.
Dans le dénombrement des remèdes ap
48 MERCURE
plicables aux aſphyxies , M. Bucquet ne fait
point mention de l'alkali volatil , qui , cependant
, a été mis fort en vogue par les
Chimiſtes. Ce n'eſt pas qu'il en nie l'efficacité
; mais il ne le regarde ni comme le
ſeul qu'on puiſſe employer , ni même comme
le plus actif & le plus convenable. II
préfère l'eſprit de ſel , le vinaigre radical
, & fur tout la vapeur du foufre brûlant
, comme beaucoup plus pénétrans. II
fait voir auffi que l'alkali volatil agit ſeulement
comme ſtimulant , ainſi que les
autres acides , & que les Chimiſtes ont eu
tort de lui attribuer la faculté de neutralifer
le gas méphitique ; diſcuſſion intéreſfante
pour laquelle nous renvoyons le Lecteur
au Mémoire même. ( Cet Article eft
de M. R.... )
LeGénie dePPéétrarque ou imitation envers
Français de ſes plus belles Poëfies , précédée
de la vie de cet homme célèbre ,
dont les actions & les écrits font une
des plus fingulières époques de la Littérature
moderne. A Parme , & fe trouve
à Paris , chez Baſtien , Libraire , rue
du Petit- Lyon , Fauxbourg S. Germain ,
in- 8 °. broch. 4 liv.
:
On ne trouvera point , quoique promette
ce titre, le Génie de Pétrarque dans
cette
DE FRANC
49
cette imitation. Ce génie eſt tout entier
dans l'expreffion de l'Auteur , dans la manière
dont il ſe ſert de la Langue Italienne
dont il eſt le père , dans les tournures qu'il
lui donne , dans le mouvement qu'il lui imprime
, dans l'harmonie de ſes vers. Tout
cemérite qui appartient uniquement au ſtyle
auroit beaucoup de peine à ſe retrouver dans
la meilleure traduction faite par le meilleur
Poëte ; à plus forte raiſon ne ſe conſervera
t-il pas dans une Traduction médiocre qui
ſubſtitue les formes les plus communes de
notre verſification aux tournures originales
de Pétrarque , qu'il auroit fallu , autant
qu'il étoit poſſible , tranſporter dans notre
Langue. Jeprends auhafard le Sonnet cent
vingt-fix :
Inqual parte del ciel' , in qual idea
Era l'éſempio, onde natura tolſe
Quel bel viſo leggia dro , in ch'ella volſe
Mostrar quaggiu , quantò laſſu potea ?
Reſte-t-il quelque choſe du charme, de l'élégance
, de la préciſion de ces vers dans la
paraphraſe ſuivante ?
Quand elle a réuni vos attraits gracieux
Ovousdont les rigueurs m'ont déclaré la guerre ,
LaNature a voulu faire voir ſur la terre ,
Ce qu'elle pouvoit dans les cicux.
Juin 1778. C
50
MERCURE
ONature ! en formant cette beauté nouvelle ,
Ce fut donc dans le ciel que tu pris ton modèle ?
Cettedouble apoftrophe, d'abord à Laure
&enfuite à la nature , cet article en l'air ,
dont le nominatif ne vient que deux vers
après , & qui n'offre aucun ſens , ne reſſemblent
en rien à l'original. Dans quel endroit
des cieux étoit le modèle , dont la nature a
tiré ce charmant visage , quand elle a voulu
montrer à la terre ce qu'elle pouvoit dans les
cieux ? Ne falloit-il pas d'abord conferver
cette tournure , & y plier la phraſe poëtique
en François ? Les derniers vers du mê
me Sonnet ne font pas mieux traduits.
Nonſa com' amor ſana e come ancide ,
Chi non ſa come dolce ella ſoſpira ,
E come dolce parla , e dolce ride.
Ces vers , qui rappellent ceux d'Horace ,
Dulce ridentem Lalagen , amubo ,
Dulce loquentem.
font-ils rendus dans cette longue & foible
imitation ?
Vous qui ne ſavez pas comment elle ſoupire ,
Qui ne connoiſſez pas ſon langage touchant ,
Les beaux fonsde ſa voix , la douceur de ſon chant ,
Et la grace de ſon ſourire ,
DE FRANCE. I
Vous devez ignorer comment
L'amour qui fur ſa bouche & dans ſes yeux reſpire
Bleſſe&guérit dans un moment.
Ces trois dolce ne devoient-ils pas être conſervés
& finir le tableau ?
Il ne faut pas s'appeſantir ſur ces délicateſſes
qui ne font pas à la portée de tous
les Lecteurs. La vie de Pétrarque qui précède
ces Poëfies , quoique prolixe & d'un
ſtyle ſouvent romaneſque , eſt préférable à
cette imitation en vers qui n'imite rien. On
yrencontre du moins des détails curieux fur
la perſonne de cet Ecrivain , & même ſur
l'hiſtoire de ſon temps , liée le plus fouvent
à celle de ſa vie. L'Auteur ſuit pasà-
pas dans les écrits &dans les actions de
Petrarque , cette fameuſe paſſion qui fut fi
longue & fi tendre , & qui ne fut jamais
heureuſe ; ſi pourtant ce n'eſt pas une forte
de bonheur que cette entière préocupation
en faveur d'un ſeul objet , qui répand fur
tous les momens de la vie l'intérêt de l'efpérance
, du defir , de la crainte , du fouvenir
, & l'alternative des chagrins & des
confolations. Pétrarque s'éloignoit ſouvent
de Laure , comme pour aller chercher le
repos , & fentoit bien vîte le beſoin de revenir
auprès d'elle chercher l'agitation
qu'il avoit voulu fuir , & qui est néceſſaire
aux ames paſſionnées .
و
Cij
52-
MERCURE
H
Il arriva à Pétrarque ce qui est arrivé à
Ovide , à Voltaire , à tant d'autres. Son
père combattit long-temps ſon goût pour
la Poësie. Il étudioit le Droit à Bologne,
Mais , dit l'Hiſtorien de ſavie , on ne force
point le naturel. " L'antipathie de Pétrar-
>> que pour l'étudedes Loix ſe fortifioit tous
» les jours , & fon goût pour la Počfie de-
>> vint une fureur. Pétracco apprend certe
» nouvelle. Il voit avec douleur tous ſes
>> projets déconcertés. Il part , il arrive à
>> Bologne. Son fils ſoupçonne le motif
p de ce voyage. Il ſe hâte de cacher les
» manufcrits qu'il avoit achetés à grands
12 frais. Pétracco les découvre , & les jette
>> au feu ſous les yeux de ſon fils. Pétrar-
➡ que déſeſpéré jette des cris perçans ; il
ſe croit lui-même au milieu des flammes
- avec ce qu'il a de plus cher au monde.
Pétracco touché de la douleur & des lar-
>> mes de ſon fils , arrache du feu les Li-
> vres fumans de Cicéron & de Virgile ,
" les ſeuls que le brafier n'eut pas encore
>> confumés; il les préſente à Petrarque en
⚫ lui difant : renez, mon fils, voilà Virgile ;
il vous confolera de la perte des autres
>> Poétes : voilà Cicéron , ildifpofera votre
>> eſprit à l'étude des Loix.
En effet, Pétrarque devint auſſi bon Jurifconfulte
qu'il étoit grand Poëte , & fes
connoiſſances , dans les Lois & dans les
DE FRANCE. 53
affaires , le firent réuſſir dans les places &
les fonctions importantes que la réputationde
ſes talens lui procura. H étoit d'ailleurs
un des plus ſavans Littérateurs de fon
temps , exemple bon à citer dans le nôtre.
Géographie naturelle , Historique , Politique
& raisonnée , fuivie d'un Traité de la
Sphère , avec l'expoſition des différens
Syſtêmes Aftronomiques du Monde ;
par M. Robert , Profeſſeur- Emérite de
Philofophie , 3 vol. in- 12. chez Deſnos ,
Libraire , rue S. Jacques .
De toutes les Géographies que l'on peut
mettre entre les mains des jeunes gens ,
celle- ci eſt la plus inſtructive ; & de tontes
celles que les gens du monde peuvent
parcourir pour leur amusement, c'eſt la
plus agréable. L'Auteur remplit parfaitement
ſon titre. Il s'eſt préſervé de la féchereffe
, qui ne rebure que trop les Com--
mençans dans les Livres élémentaires , & il
a étendu & embelli ſa matière , fans nuire
à la méthode eſſentielle à ce genre d'Ouvrage.
A l'article de chaque Pays , vous
trouvez un fommaire des événemens dont
il a été le théâtre , ſon état actuel politique ,
les grands hommes auxquels if a donné
naiſſance , les curiofités Phyſiques , les
monumens remarquables , &c. On doit
Cij
4
54 MERCURE
4
obſerver en général que les Ouvrages didactiques
font mieux faits aujourd'hui qu'ils
ne l'étoient autrefois. Le même eſprit Philofophique
qui étend les objets des Sciences
perfectionne la manière de les enſeigner.
La Hollande & l'Anticosmopolite , brochure
de huit pages ; chez les Marchands de
Nouveautés.
Rien ne fait plus d'honneur aux Lettres
& ne prouve mieux combien le goût en
eſt heureuſement accrédité , que le nombre
des gens du monde qui les cultivent
au milieu des douceurs de la ſociété ,
& des occupations de leur état , & la
facilité gracieuſe que l'on remarque dans
ces amuſemens Poëtiques, écrits fans prétention
, & qu'il ne ſeroit pas jufte de
juger avec rigueur.
La Hollande est une deſcription rapide
& gaïe des moeurs de ce Pays. Le Cofmopolite
eſt une Epître à un ami , retourné de
Paris dans ſes terres. Nous en citerons quelques
endroits.
Alors que ma dernière aurore
Me conduira vers le tombeau
Mes yeux ſe tourneront encore
Vers le clocher de mon hamean
DEFRANCE.
55
Je vois d'ici le chêne antique
Révéré des bois d'alentour
Qui formant un Temple ruſtique ,
Al'abri des rayons du jour ,
Cacha ſous ſon toît pacifique
Le premier bienfait de l'amour.
Doux préſens de notre jeuneſfe ,
Toujours fi chers à notre coeur ,
Quandils font faits par latendreſſe,
Et combattus par la pudeur.
Souvent j'entends la ſymphonie
De nos Pâtres fi bien d'accord ,
Et j'en préfère l'harmonie
Aux Opéras de Philidor .
Ni les charmes de l'eſpérance ,
Ni les plus belles paſſions
Ne valent pas la jouiſſance
De ces douces illuſions , &c.
Le Tartuffe Epistolaire démaſqué , ou Epître
très- familière à M.le MarquisCaraccioli,
Colonel in partibus , Éditeur , & comme
qui diroit Auteur des Lettres attribuées
au Pape Clément XIV , gros in- 80. de
plus de cinq cent pages. A. Paris ,
chez les Libraires qui vendent les Nouveautés.
Le titre annonce ſuffiſamment le genre
Civ
16 MERCURE
& le ton de l'Ouvrage. On y prouve forr
au long ce que tous les gens inſtruits favoient
déjà , que la plupart des Lettres de
Ganganelli étoient ſuppoſées ; mais au lieu
de s'en tenir à cette difcuffion critique ,
l'Auteur ſe répand en invectives , & l'intérê:
de la vérité fait place à l'eſprit de parti.
On voit clairement que le crime de M.
Caraccioli n'eſt pas d'avoir mis des Lettres
pleines d'une excellente morale , ſous
le non d'un Pape qui la prêchoit par fon
exemple , mais d'avoir été le Panégyriſte da
deſtructeur des Jéſuites. Cette animoſire qui
rend l'Ouvrage trop long des trois quarts ,
enlegroſſiſſantd'injures étrangères an fujet ,
rejette dans la foule des brochures Polémiques
un Livre qui auroit pu en être diſtingué
, fi l'Auteur s'étoit renfermé dans les
bornes de ſon ſujet &danscelles de la modération.
Recueil des Loix Constitutives des Etats-
Unis de l'Amérique Septentrionale , auquel
on a joint les actes d'indépendance ,
de confédération , & autres actes du
Congrès général , traduit de l'Anglois ,
dédié à M. le Docteur Franklin. A Philadelphie
, & ſe vend à Paris , chez Cellot
& Jombert , rue Dauphine. Prix , 2 liv.
3 fols broché.
-« Les Loix que j'ai raſſemblées m'ont
DEFRANCE. 57
>> paruun des plusbeaux monumensde la fa-
>>geſſe humaine: elles conſtituent la démo-
> cratie la plus pure qui ait encore exifté.
>>Elles femblent déjà faire le bonheur des
>>Peuples qui s'y ſont ſoumis ; elles feront
>>à jamais la gloire des hommes vertueux
qui les ont conçues».
C'eſt ainſi que s'exprime l'Editeur de ce
Recueil , en s'adreſſant à M. Franklin. Cet
éloge n'eſt point exagéré. Ce Code eſt en
effet une époque remarquable dans l'hiſtoire
de la Philofophie , comme la révolution qui
l'a occafionné , l'eſt dans les annales de la
Politique. C'eſt dans les révolutions violentes
que ſe font les Loix les plus ſages.
L'homme qui brife le joug qu'il croit trop
pefant , eft affez heureux de cet effort ; &
loinde l'appeſantir ſur les autres , il defire
qu'ils foient auſſi heureux que lui. D'ailleurs
, l'exemple eſt tout près , & avertit
d'être juſte On a fenti les abus & on les
repouffe; enfin , les Légiflateurs de la Penſylvanie
doivent être au-deſſus de Lycurgue
& de Solon , comme notre ſiècle eſt audeſſus
de celui de Solon & de Lycurgue.
Éncyclopédie Poëtique , ou Recueil complet
de chef-d'oeuvres de Poëſie ſur tous
les ſujets poffibles depuis Marot , Malherbe
, &c. juſqu'à nos jours , préſentés
dans l'ordre alphabétique , dédiée à M. de
Cv
58 MERCURE
Voltaire ; par M. de Gaigne , A Paris ,
chez l'Auteur , rue de Grenelle , près
celle des Saints-Pères , & chez Moutard ,
Imprimeur-Libraire de la Reine , rue des
Mathurins , à l'Hôtel de Cluny.
L'Auteur de ce Recueil Périodique annonce
dans ſon Proſpectus un grand defir
d'être utile ; mais l'exécution ne répond
guères à fes vues. Voici , par exemple , un
des chefs - d'oeuvres , qui a pour titre : Les
adieux d'une Demoiselle qui se fait Religieuse
à fon amant.
En vous diſant adieu , malgré moi je foupire ;
On voit tomber mes pleurs en ce fameux moment.
Je fens deux paſſions , quoiqu'inégalement ,
Régner ſur mon eſprit avec beaucoup d'empire.
Je crois qu'on nous diſpenſera de citer le
reſte qui eſt de la même force. Sans doute ,
tout ne doit pas être également bon dans
un Recueil ; mais doit-il y entrer rien de ſi
mauvais ?
DE FRANCE 59
ANNONCES LITTÉRAIRES.
DICTIONNAIRE Historique , Critique , Politique
& Moral des Bénéfices , contenant tous les établiſſemens
Eccléſiaſtiques , tant Séculiers , Réguliers ,
qu'Hoſpitaliers , Militaires de la France , où l'on
trouvera les titres de tous les Bénéfices , les noms des
Patrons & des Collateurs , avec une note hiſtorique
fur chacun d'eux , & fur les perſonnages célèbres ou
intéreſſans qui y repoſent. Par M. H. D. C. , Avocat
en Parlement. Tome premier , in - 8 ° . A Paris
chez l'Auteur , & chez D. C. Couturier , père , Imprimeur-
Libraire , aux Galeries du Louvre,
>
,
Recherches expérimentales ſur la cauſe des changemens
de couleurs dans les corps opaques & natarellement
colorés. Ouvrage traduit de l'Anglois de
M. Edward Huſſey Delaval , de la Société Royale
de Londres ; par M. Quatre-Mère Dijonval
Ecuyer , Entrepreneur d'une Manufacture Royale &
privilégiée , à Sédan , in-8 ° . de 175 pag. A Paris
de l'Imprimerie de MONSIEUR , chez P. F. Didot le
jeune , Imprimeur - Libraire , quai des Auguſtins.
Prix 1 liv. 16 fols , broché.
Airs détachés de Finte Gemelle , Opéra bouffon.
Muſique del Signor Piccini , Maestro di Capella Napoletano
, repréſenté pour la première fois fur le
Théâtre de l'Opéra , par les Bouffons Italiens , le
Jeudi 11 Juin 1778 , avec la Traduction Françoiſe ,
parodiée ſous la Muſique. A Paris , chez l'Auteur ;
chez M. d'Enouville , Receveur de Loterie , rue de
Vannes , près celle du Four-Saint-Honoré , & a
Théâtre de l'Opéra.
Cvj
60 MERCURE
i
,
Les Mémoires du Maréchalde Berwick, écritspar
lui-même avec une ſuite abrégée depuis 1716 juf
qu'à ſa mort en 1734 , précédés defon portrait ; par
Milord Bolingbroke , & d'une ébauche d'éloge historique
, par le Président de Montesquieu , terminés par
des Notes & des Lettres fervant de Pièces justificatives
pour la Campagne de 1708.2 Vol. in- 12 , avec
Cartes. Prix 6 liv. reliés. Nous ferons connoître plus
particulièrement cet Ouvrage intéreſſant.
Histoire Philofophique & Militaire de France
depuis l'origine de la Monarchiejusqu'au régne de
Louis XVI , avec fig. par M. Mayer. A Paris , chez
Quillau , au Cabinet Littéraire , rue Chriſtine , Delalain
, Libraire , rue de la Comédie Françoiſe. A
Verſailles , chez Sévère Dacier , Libraire de Mef
fieurs les Gardes du Roi , rue du Vieux Verſailles
1778 .
Hiftoire de Miff West , ou l'heureux dénouement
par Madame *** , Auteur de l'Hiſtoire d'Emilie
Montague , traduite de l'Anglois , deux Volumes
in- 12. Prix 2 liv. 8 fols , broch. A Roterdam ; &.
ſe trouve à Paris , chez le Jai , Libraire , rue Saint-
Jacques.
Bienfaisance Françoise , ou Mémoires pourfervir
à l'Histoire de ce ſiècle. Par M. Dagues de Clairfontaine
, de l'Académie des Sciences , Arts & Belles-
Lettres d'Angers , & de la Société Royale d'Agriculture
de la Généralité de Tours. A Paris , chez J. F.
Baſtien, rue du Petit-Lyon , Fauxbourg S. Germain,
2 Vol. in- 8 °. d'environ 650 pages.
Nouvelle méthode pour opérer les changes de la
France , avec toutes les Places de fa correspondance.
Par M. Ruelle , 1. vol. in-89 . broché. Prix 6 liv.
DE FRANCE. 61
LesAmansréservés , Comédie en V Actes & err
profe , par M. Stéele , l'un des principaux Auteurs du
Spectateur , repréſentéepour la première fois à Londres
en 1722 ; traduite de l'Anglois , par M.... Se
trouve à Paris , chez Ruault , Libraire , rue de la
Harpe. in- 8 ° . de 140 pages.
Mémoires Philofophiques du Baron de * *,
Grand- Chambellan de S. M. l'Impératrice Reine.
Tome ſecond. AVienne en Autriche , & ſe trouve
à Paris , chez Berton , Libraire , rue S. Victor , au
Soleil Levant. in- 8 °. de 352 pages.
Éloge de la Pareſſe, dédié à un Moine. A Madrid
, & ſe trouve à Paris , chez Eſprit , Libraire
au Palais-Royal , in-8 ° . de 32 pages.
Mémoires de la Société établie à Genève , pour l'encouragement
des Arts & de l' Agriculture. A Geneve
, in- 8 . de 88 pages , avec des planches.
Les Pièces contenues dans ce premier Recueil font
1º. un Mémoire fur la bonté de la trempe dans l'aeier
, par M. Jean-Jacques Perret , Maître Coutelier
à Paris , de l'Académie de Befiers. Ce Mémoire
a remporté le prix propoſé en 1776. 2º. Une réponſe
ſur cette queſtion : Quelle est la caufe de l'infériorité
des récoltes en grains fur le territoire de
Genève&de ſes environs , en comparaiſon de celles
qui ſe font ailleurs ? Cet Ouvrage ne traitant qu'une
partie de la queſtion qui avoit été propoſée , n'a eu
que la moitié du prix. Il eſt de M. Jean-Louis Dupuis,
Notaire & Chatelain de Meyrein , au Païs de
Gex, 3º. Un Mémoire de M. François Arlaud ,
Citoyen de Genève , fur un outil aux engrenages fur
la roue de champ , avec le pignon de Roue de rencontre.
4º Enan ,, un Mémoire fur les moyens de
62 MERCURE
:
préſerver les Doreurs en pièces de montres des pernicieux
effets du mercure reduit en vapeur , par M.
Tingry , Maître en Pharmacie , Démonſtrateur en
Chimie , &c.
ACADÉMIES.
ARRAS.
L'ACADÉMIE de cette villetint le 13 Avril 1778
une ſéance publique , dont M. Cauwet de Baly ,
Receveur - Général des Etats d'Artois , Directeur
en exercice , fit l'ouverture par un Mémoire fur les
aydes que ces Etats ont accordées autrefois à leurs
Souverains .
M. Foacier de Ruzé , Avocat-Général du Conſeil
d'Artois , Chancelier de l'Académie , lut un Mémoire
pour ſervir à faire connoître quels étoient en
France , avant l'établiſſement des Seigneuries & des
Inféodations , l'état & la condition des habitans de
la Campagne , la forme , le régime & les droits de
leurs Communautés.
Enfuite , M. Buiffart , Conſeiller-Afſeſſeur de la
Maréchauffée Royale , nouvel Académicien ordinaire
, prononça ſon Diſcours de réception , auquel
répondit le Directeur.
M. Dubois de Foſſeux , ancien Ecuyer du Roi ,
lut un Eloge très- étendu du Chancelier de l'Hôpital ,
qui n'a pas été préſenté au concours de l'Académie
Françoiſe.
La Séance fut terminée par une Diſſertation de
M. Wartel artel , Chanoine-Régulier de l'Abbaye de
Saint- Eloi , Académicien honoraire , ſur l'origine
& les progrès de la Langue Françoiſe , où il rendit
compte d'un Ouvrage rare & très- fingulier , de
DE FRANCE. 63
Geofroi Tory de Bourges , imprimé à Paris en 1529 ,
ſous le titre ſuivant : Champ fleuri , auquel eft contenu
l'art & Science de la due proportion des lettres
attiques , qu'on dit autrement lettres antiques , &
vulgairement lettres Romaines , proportionnées ſelon
le corps & visage humain.
SPECTACLES.
COMÉDIE FRANÇOISE.
ON a temis ſucceſſivement quelques Tragédies
deM. de Belloy :le Siége de Calais ,
Gafton & Bayard , Gabrielle de Vergy ;
en dernier lieu on a repris la Partie de Chaffe
d'Henri IV, Pièce dont le ſuccès a toujours
été le même ſur tous les Théâtres où on l'a
jouée. On fait qu'elle eſt empruntée , pour
le fond, du ſujet d'une Comédie Angloiſe,
dont M. Sedaine a tiré auſſi le Roi & le
Fermier. Cette dernière Pièce eſt une des plus
agréables du Théâtre Italien, & une de celles
qui attirent conſtamment le plus de monde.
M. Sedaine & M. Collé , en traitant tous
les deux le même ſujet , ſont parvenus à
plaire par desmoyens différens. L'un , obligé
de travailler pour le Muficien a fubordonné
fon Art à la Muſique , où plutôt
à mis fon Art à la faire valoir par les fituations
& les effets qu'il offre à tout mo
ment an Compoſiteur , & ne s'occupan
د
64 MERCURE
*
que d'aſſembler des tableaux , il a laiſfé à
la Muſique à les colorier. L'autre tirant tout
de lui- même , a réufli , furtout , par un dialogue
plein de naturel & de vérité , &
encore plus par l'avantage inappréciable de
nous montrer Henri IV ſur la ſcène. Le
premier acte de la Pièce , la converfation
d'Henri IV & de Sully eft un épiſode
qui paroît en être détaché & ne tenir
guère à l'action principale. Mais l'effet de
cette belle ſcène , tirée des Mémoires de
Sully , eſt ſi grand , qu'on doit ſavoir gré
à l'Auteur de l'avoir placée dans fon Drames
, quoiqu'elle n'y foit pas eſſentielle.
C'eſt de cette fameufe converfation , dans
la gallerie de Fontainebleau , qu'on a recueilli
ces paroles mémorables : Levez-vous
Sully , levez- vous donc , ils vont croire que
je vous pardonne. Ce mouvement , qui fait
tant d'honneur au Prince & à fon ami ,
a été répréſenté de toutes les manières , par
le burin , par le cifeau , par le crayon. Tous
les Arts en ont multiplié les images & c'eft
ainſi qu'ils concourent à perpétuer les modèles
de la véritable grandeur & de la
vertu .
Onprépare à ce Théâtre la Tragédie de
Barmécides.
DE FRANCE. 65
OPÉRA.
On a donné, lejeudi 13 Juin, la première
repréſentation des Jumelles Supposées , ou
de Finte Jumelle , premier eſfai de l'Opéra
Bouffon , appelé d'Italie , fur notre Theatre
Lyrique, par la nouvelle Adminiftration.
Cette Pièce avoir été réduite de trois actes
en deux , & de fept perſonnages à quatre ;
l'empreſſement de montrer au Public ce
genredenouveauté, n'ayant pas permis d'attendre
tous les Sujets. La Muſique eſt de
M. Piccini, qui, lui-même , conduifoit l'orcheſtre.
Elle a été très-applaudie. Le chant
du Signor Caribaldi a paru ſur-tout faire
un extrême plaifir. Ce Spectacle a été terminé
par le ballet des Petits Riens , de
M. Noverre , dont on connoît le talent pour
la compoſition de ces Balets-Pantomimes ,
dans leſquels il met tant de graces &
d'eſprit , & qui font ſi ſupérieurement exécutés.
Ce nouveau Ballet a beaucoup réuífi.
A l'égard des Bouffons , on ne peut
nier que ce genre , qui n'eſt foutenu que
par une excellente Muſique , n'ait pour
nous quelques inconvéniens , auxquels on
pourroit peut-être remédier ; la nudité du
Spectacle , ſur un Théâtre où nous fommes
accoutumés à voir beaucoup de mouvement;
66 MERCURE.
!
un Spectacle de deux heures , ſans choeur
& fans danſe; la longueur d'un récitatif
qui ſouvent fait attendre trop longtemps
le chant. Peut-être ces intermèdes
devroient-il être réduits à un acte , précédé
d'une autre pièce , & entre-mêlé de
danfes.
COMÉDIE ITALIENNE,
C'EST par EST par erreur que l'on a dit , dans le
Journal de Littérature , que la Pièce de
Zulima avoit été revue par M. Monvel :
il n'y a aucune part. On prépare à ce
Théâtre la Chaffe , paroles de M. Desfontaines,
muſique de M. de Saint -George.
L
CAUSE CÉLÈBRE.
E Parlement de Toulouſe vient de juger une
queſtion qui intéreſſe l'humanité. Nous ne nous permettrons
aucunes réflexions ſur ſon Arrêt. Voici les
faits qui ont donné lieu à la conteftation .
André Duſſol avoit deux enfans. La fortune fit de
l'aîné un citoyen très -riche : la nature donna à l'autre
une nombreuſe famille deſtinée à la pauvreté.
Duſſol l'aîné avoit quitté dès l'enfance la maiſon
paternelle : il avoit été ſous les climats les plus éloignés
ſolliciter les faveurs de la fortune. Son départ
avoit précédé la naiſſance de ſon jeune frère ; ainſi
DE FRANCE. 67
on peut dire que ce dernier fut un être inconnu
pour lui.
L'ignorance la plus entière fur les projets de Duſſol
l'aîné, ſur ſes ſuccès ; tout témoignage même de fon
exiſtence ôté : enfin quarante ans d'intervalle écoulés
depuis le moment de ſon départ , faifoient regarder
ſa mort comme certaine ; auſſi ne fut- il fait aucune
mention de lui dans le teſtament paternel.
Rapproché de ſa patrie , il fut ſurpris par la mort :
il demeuroit àMontpellier lorſque , fans avoir annoncé
à ſa famille ſon retour en France , il fit un teftament
qui honore ſa mémoire , puiſqu'il a voulu
quela claſſe la plus indigente de la ſociété trouvât
des ſecours dans la fortune immenſe qu'il avoit acquiſe.
Il inſtitua en effet ſon héritier univerſel l'HôpitaldeMontpellier.
La nouvelle de la généroſité du voyageur François
ſerépanditdans toute la Province. Elle parvint aux
oreilles de fon jeune frère. Celui-ci reconnut facilement
que le bienfaiteur des Pauvres étoit fon frère.
Il n'avoit jamais joui des faveurs de la fortune , &
depuis qu'un mariage fécond l'avoit rendu père d'une
nombreuſe famille , il diſputoit ſouvent avec les horreurs
de l'indigence. En apprenant que fon frère
avoit voulu ſecourir l'humanité ſouffrante , & verſer
ſes richeſſes ſur les pauvres , un rayon d'eſpoir entra
dans ſon ame , & pour la première fois , une idée
confolante vint porter le calme dans ſon coeur flétri
par la misère.
Il vola à Montpellier , & s'annonça au Bureau des
Adminiſtrateurs de l'Hôpital de cette Ville comme
le frère du bienfaiteur de cet établiſſement. Il fut d'abord
reçu avec des témoignages d'intérêt ; mais
bientôt on ſe borna à ne vouloir lui donner que des
marques d'une pitié ſtérile.
UnAvocat éloquent de Toulouſe ſe chargea de ſa
défenſe , & fit paroître un Mémoire imprimé qui a
68 MERCURE
eu dans le temps une réputation juſtement méritée.
Deux hommes célèbres , Voltaire & M. Servan , écrivirent
à l'Aureur ( 1) les deux Lettres que nous allons
rapporter.
Malgré la faveur de la réclamation de l'infortuné
Duffol, il n'a pas été trouvé affez pauvre pour lui
faire partager une portion des richeſſes de ſon frère,
La poffeffion en aété adjugéc aux pauvres de l'Hôpitalde
Montpellier , & le frère du bienfaiteur de cet
établiſſement s'eft vu condamné à languir dans la
misère avec ſa nombreuſe famille..
Onaffure que les motifs qui ont déterminé l'Arrêt
que le Parlement de Toulouſe a rendu le 18 Mai
dernier, font fondés fur ce que Duffol ne ſe trouvoit
pas dans l'érat de pauvreté abſolue que la Juriſprudence
exige , pour faire participer les parens pauvres
aux libéralités de leurs parens
LETTRE de M. Servan , Avoca-t Général
à M. Derrey de Roqueville.
Vos Ouvrages , ( 2 ) Monfieur , ne me fone
parvenus que fort tard , j'étois malade alors , & ils
ont fait une conſolation de ma convalefcence; if
ne m'eſt plus permis de vous louer depuis que vous
m'avez loué moi-même ( 3 ) . Que ne vous dirais-je
pas fi je pouvois paroître défintéreſſe ; mais je vous
renvoye àvotre propre coeur ,je vous renvoye aubon
(1) M. Derrey de Rocqueville.
(2) Un autre Ouvrage de M. Derrey étoit pour lors
entre les mains de M. Servan .
(3 ) M. Derrey avoit fait l'éloge de M. de Servan dans
fonMémoire,
DE FRANCE.
69
goût de vos compatriotes. Vous devez être fatisfait
de leur Jugement; c'eſt réellement , Monfieur , la
plus grande preuve de progrès de la raiſon humaine ,
quedevoir dans les lieux les plus éloignés de laCapitale,
des hommes qui penſent& écrivent comme ceux
qui,dans la Capitale, ſe piquent de penſer & d'écrire le
mieux. Cuitivez des talens dont vous faites un
noble uſage , & faites envier à tous les autres Barreaux
celui qui vous poffède. Votre Plaidoyer eſt
une preuve bien éloquente de l'inſuffiſance de nos
Loix , de la droiture de votre coeur & de votre raiſon,
Est-il poſſible que les gens vertueux & indigens ayent
tant à ſe plaindre des Loix qui devoient être faites
pour eux Il appartientà des hommes courageux &
éclairés de réparer ces erreurs. Vous êtes de ce nombre,
Monfieur , & vous donnez à tous ceux qui ſont
dans la mêmecarrière un exemple bien utile : je mettrai
toute mon émulation à l'imiter , & mon devoir
àvous affurer des ſentimens d'eſtime & de confidé
ration refpectueuse , avec lesquels j'ai l'honneur
d'être
Votre très-humble & obéiſſant
ſerviteur , SERVAN.
LETTRE de M. de Voltaire au même.
Vous êtes une preuve , Monfieur , de ce que j'ai
dit publiquement, que l'éloquence qui régnoit à Paris
fous le grand fiècle de Louis XIV, fe réfugie aujourd'hui
en province. Je ſerai bien étonné ſi Louis
Duffol ne vous doit pas ſa fortune. Il eſt pauvre , il
doit partager avec les pauvres : il eſt de la famille, îl
doit donc avoir la meilleure part. Voilà comme ta
pature jugeroit ce Procès , ſi on lui faisoit l'honneur
70
MERCURE
de la conſulter. Toute Loi qui contredit la nature eft
bieninjufte.
-
J'ai l'honneur d'être avec toute
l'eſtimeque vous méritez , Monfieur , votre très-humble
& très-obéiſſant ſerviteur ,
VOLTAIRE.
ARTS.
GRAVURES.
LA CHUTE dangereuse , Estampe nouvelle trèsbien
gravée , par M. de Launay , d'après un tableau
charmant de M. Meyer. A Paris , chez l'Auteur , rue
de la Bucherie , près la rue des Rats.
La Soirée d'Eté : La Matinée du Printems. Deux
Eſtampes en pendans , gravées avec beaucoup de
talent , d'après deux tableaux de Wauvermans. Par
M. le Bas ; & ſe trouvent chez l'Auteur , rue de la
Harpe.
:
Une Perspective de l'Ecole-Royale Militaire & des
environs , Eſtampe dédiée au Roi , & gravée avec
beaucoup de ſoin , par Née & Maſquelier , d'après
le Plan Géométral , levé & deſſiné par M. de l'Efpinaſſe.
Prix 6 livres , chez les Auteurs rue des
Francs-Bourgeois , Porte S. Michel , près d'un Arquebufier.
MUSIQUE.
,
Les délices de la Société. Recueil de Chanſons ,
Romances , Ariettes , &c , avec ſa baſſe chiffrée ,
par M. Guichard. A Paris , chez le ſieur Bignon
Marchand de Muſique à l'Accord parfait , Place du
vieux Louvre. Prix 3 liv. broché , & 4 liv. 4 ſols
relić.
DE FRANCE.
71
ANECDOTE.
Extrait d'une Lettre de Caen , inférée dans
lesAffiches de Normandie.
PEUT-ÊTRE vous a- t-on déjà rendu compte ,
M. d'un très-grand incendie arrivé Dimanche
dernier ( 24 Mai ) à Langrune , Paroiffe
diſtante de trois lieues d'ici , & riveraine
de la mer. Plus de 60 familles ont
été réduites , en moins de 4 heures , à la
plus affreuſe misère : la perte eſt évaluée
àplus de 200000 livres ; ceux de Langrune
, qui n'ont point fouffert , ſe ſont
empreffés de procurer aux incendiés le logement
& les reſſources dont ils avoient
beſoin. Notre Ville a envoyé promptement
du ſecours à ces Malheureux. M. notre
Intendant y envoya fur le champ & y eft
allé depuis , lui - même , afin d'être plus
à portée de faire réparer promptement
ces affreux déſaſtre. Je n'entrerai point
dans le détail de toutes les généroſités des
ames honnêtes & ſenſibles qui ſe ſont empreſſées
de ſecourir ces infortunés. Je veux
vous rendre compte d'un trait inoui juſqu'à
préſent. Notre Intendant , ſitôt la nouvelle
reçue , envoya à Langrune , M. l'Abbé le
72 MERCURE DE FRANCE.
Monnier ( 1 ) , homme ſenſible & bienfaifant,
avec ordre de pourvoir promptement
aux premiers beſoins des incendiés. Ce
dernier n'eut rien de plus preſſé que d'acheter
du pain , &d'en faire cuire promptement.
Le ſieur *** , le plus avare de tous
les hommes , dit à M. l'Abbé le Monnier :
» M. Vous êtes un Ange envoyé du ciel
১১ pour ſecourir les Paroiffiens : puiſque
>> vous répandez l'argent ſi généreuſement ,
voudriez vous bien me rendre celui de ود
ود deux pains que j'ai donnés hier ? » Combien
vous faut-il ? » 32 fols; » les voici.
En avez - vous encore à me vendre , dit M.
l'Abbé le Monnier ? Nous taiſons à regret
le nom : a trait pareil ne mériteroit pas
ce ménagement. Nous le mettons ſous la
bordure pour ne point gâter le tableau.
Qu'on nouspermetre une ſimple réflexion :
60 familles ruinées en quatre heures ! .... les
couvertures devoient être en paille : faut-il
doncpour y apporter remède que la dernière
des familles qui repoſent ſous le chaume
foit ruinée ?
( 1 ) Auteur d'un Recueil de Fables pleines d'efprit
& de naturel , & de pluſieurs autres Ouvrages
eftimés.
JOURNAL
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES. *
TURQUIE.
De CONSTANTINOPLE , le 25 Avril.
LE
E 15 de ce mois , le Ministre de Ruſſie reçut
de la Crimée pluſieurs dépêches qui lui furent apportéesparunpaquebot
dela nation ; il fit demander
auffi-tôt une conférence ſecrette au Reis- Effendi ,
qui lui donna rendez-vous le lendemain dans une
de ſes maiſons de campagne ſur le canal. Quoique
M. de Stachieff eût deſiré que cet entretien fût ſecret
, tous les Miniſtres chargés de pleins-pouvoirs
pour négocier avec lui , s'y trouvèrent ; on ignore
* La réunion de la partie Politique du Journal de
Politique & de Littérature de Bruxelles au Mercure de
France, ne changera rien à la manière de préſenter les
faits&de les diftribuer. Ce Journal Politique rédigé par
le même Auteur , continué dans le même eſprit , paroiffant
aux mêmes époques , tiendra à l'avenir la place
qu'occupoient les Nouvelles Politiques à la fin du
Mercure avec cette différence que les Nouvelles
Politiques du Mercure , ne paroiſſant qu'à la fin de
chaque mois , & ne contenant que des extraits de la
Gazette de France , ne pouvoient point avoir l'attrait
de la nouveauté. Le Journal de Politique de Bruxelles
réuni au Mercure , continuera d'offrir tous les dix jours ,
avec la même exactitude , les mêmes détails & la même
fidélité , le réſumé de tout ce que les Gazettes étrangères
contiennent d'important ou de curieux , & un grand
nombre de faits que des correſpondances füres & multipliées
nous procurent journellement.
25 Juin 1778 . D
( 74)
quel fut le réſultat de cette entrevue. On prétend
qu'il y fut queſtion de la grande affaire de la Crimée
, & qu'on propoſa de nouveau à la Porte de reconnoître
le Chan actuel Sahin-Guéray , à des conditions
que ce Chan a réglées lui-même , & qu'on
dit de nature à applanir toutes les difficultés. Ce
qui fait croire que ces nouvelles propoſitions ont fait
quelque impreſſion ſur le Gouvernement , c'eſt que
le paquebot qui les a apportées n'éprouvera aucun
obitacle pour ſon retour en Crimée , & qu'il y ſera
ſuivi par un autre bâtiment Ruſſe qui étoit depuis
long- tems arrêté dans ce port. On ſe flatte toujours
d'un accommodement prochain. Le Miniſtre
de Ruffie , loin de faire aucunes diſpoſitions pour
ſon départ , vient de louer une maiſon de campagne
dans les environs de cette Capitale. Au milieu
de ces apparences flatteuſes on ne remarque point
cependant que les préparatifs de guerre ſe rallentifſent.
Dix vaiſſeaux de guerre ont mis à la voile pour
ſe rendre dans la mer Noire ; nous en avons vingt
autres qui ſont prêts à les ſuivre , & on en équipe
encore pluſieurs qui feront ſous peu de jours en
état de partir.
Hier M. de Boſcamp , Envoyé du Roi & de la République
de Pologne , eſt parti pour retourner à ſa
Cour. Il a réfidé ici environ 14 mois , pendant lefquels
la Porte lui a fait payer chaque jour 200 pialtres
pour ſa dépenſe. Son Secrétaire reſte dans cette
Capitale en qualité de chargé des affaires de Pologne.
La mère de Sultan Méhémet , fils du ci - devant
Empereur Mustapha , & héritier préſomptifdu trône
Ottoman , eſt morte la ſemaine dernière .
Lapeſte continue ſes ravages dans nos fauxbourgs ;
& il eſt à craindre qu'ils n'augmentent avec les chaleurs
qui commencent à ſe faire ſentir vivement.
Izet-Effendi qui avoit été enveloppé dans la difgrace
de fon beau- frère Mourat-Mollah , & relégué
(75 )
&Lemnos , a fait naufrage& a péri en ſe rendant au
lieu de ſon exil.
RUSSIE.
De PÉTERSBOURG , le 10 Mai.
La Cour eſt à Czarsko-Selo depuis le 28 du mois
dernier. Les Miniſtres s'y rendent fréquemment ;
celui de Vienne & celui de Berlin ont ſouvent des
conférences particulières avec l'Impératrice ; mais
ils s'y trouvent rarement enſemble. On dit que S. M.
I. travaille en ſecret à accommoder les différends qui
ſe ſont élevés entre les deux Puiſſances au ſujet de la
Bavière : quelques perſonnes prétendent auſſi que les
deuxCours cherchent de leur côté àl'engager åpren.
dre parti dans ces démélés.
Aux détails que l'on a donné ſucceſſivement des
revenus de la Couronne , on ne ſera pas faché d'en
trouver ici quelques-uns ſur le ſel , cette denrée
fi néceſſaire , & qui par-tout eſt vendue au peuple
au nom & au profit du Souverain . La famille de Strogonow
a joui da privilége exclufif de le vendre depuis
1558 , juſqu'à ce que Pierre I. en réunit la vente
à fon domaine , & en laiſſa l'adminiſtration à cette
famille qu'il falloit dédommager d'un avantage
qu'elle n'avoit obtenu & conſervé qu en conſidération
des ſervices qu'elle avoit rendus & qu'elle rendoit
journellement à l'Empire. Juſques à cette époque
lepoud , qui fait environ 33 liv. peſant de France,
n'avoit coûté que s & 10 copekes. Il augmenta
ſucceſſivement ,& en 1776 il valoit 35 ſols le poud ,
c'est-à-dire , un peu plus d'un ſol la livre . La conſommation
annuelle du ſel eſt de 10 millions de pouds
qui rendent à la Couronne 2,677,646 roubles . L'exportation
du ſel de Ruſſie est défendue ; & les particuliers
qui ont des ſalines font obligés de vendre
le ſel qu'ils en retirent à la Couronne qui le revend
epſuiteà les ſujets.
D2
( 76)
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 15 Mai.
On fait tous les préparatifs néceſſaires pour le
camp qui doit s'aſſembler dans les environs de cette
Capitale. Il commencera le ser du mois prochain &
finira le 25. Pendant les 18 premiers jours on exercera
par régimens ; on mancoeuvrerapendant les 6 derniers
, & le lendemain on pliera les tentes & on
décampera. Comme ce camp raffemblera beaucoup
de perſonnes , & qu'on ne veut pas que l'affluence
faffe manquer les vivres ou les fafle renchérir
on a ordonné aux marchands de faire des approviſionnemens
, & on a fixé le prix de chaque denrée
à un taux qu'ils ne pourront paſſer ſans s'expoſer
à une punition ſévère. Le Roi & la Reine fe
Fendront à Friderichsberg où ils reſteront pendant la
durée des manoeuvres ; la Famille Royale paffera
cetems au château de Chriſtiansbourg.
,
Il vient de ſe former ici une compagnie pour le
commerce des Indes Occidentales. Le Roi lui a accordé
un privilége excluſif pendant 25 ans ; le Roi
anommé les ſix Directeurs de cette Compagnie , qui
font le Baron de Schimmelmann , Conſeiller privé
& Tréſorier ; M. de Schak - Rathlow , Conſeiller
privé & Miniſtre d'Etat ; le Baron de Schimmelmann
, Chambellan & premier Député au Collége
général de commerce & d'économie rurale ; M. Stemann
, Conſeiller de Conférence & premier Député
de la Chambre des Douanes ; M. Hoegh Guldberg ,
Secrétaire privé d'Etat & du Cabinet ; & M. Ryberg
, Conſeiller d'Etat. Les Adminiftrateurs au nombre
de deux , réſideront l'un dans cette ville , &
l'autre dans l'iſle de St-Thomas .
Le Roi , par une Ordonnance en langue Danoife ,
vient d'accorder une diminution du droit précédem
( 77 )
ment impoſé ſur la conſommation du cafe en Dane
marck & en Norwege. Par une autre Ordonnance
publiée en langue Allemande , S. M. a fixé le droit
qui ſera perçu à l'avenir fur le café qu'on portera
dans les Duchés de Sleſwig , de Holſtein , la Seci
gneurie de Pinneberg ,& le Comté de Rantzau.
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 20 Mai.
Le Duc de Sudermanie a paſſé en revue ces jours
derniers le régiment des Gardes du Roi , infanterie.
Ce régiment, ainſi que toute la garniſon de cette
Capitale , ſe rendront le 23 de ce mois au camp
de Ladugaard , où le régiment Royal d'Artillerie ar.
rivera après demain.
On dit que la Reine-Douairière fera cet été un
voyage dans la Pomeranie-Suédoiſe. Cette Province
fleurit tous les jours de plus en plus ; les habitans
heureux ſous le Gouvernement actuel , ſemblent
avoir redoublé de zèle & d'industrie : le Laboureur
encouragépar la certitude de jouir du fruit de ſon travail
qui lui étoit autrefois enlevé preſque tout entier
par les impôts , perfectionne ſa culture & l'étend
en défrichant des terreins vagues qui n'attendoient
que ſes ſoins pour fournir des récoltes. Par-tout on
aconſtruit des hopitaux où l'on ſoigne les malades
, & des maiſons où le pauvre trouve du travail
&du pain. Les ſépultures ont été tranſportées loin
de toutes les habitations .
La grofſeſſe de la Reine paroît ſe confirmer ; elle
n'a point encore été annoncée; elle ne peut l'être
que dans quelque tems. S. M. , de l'avis de ſes Médecins
, fait tous les jours une promenade en carroffe.
*
D3.
( 78 )
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 25 Mai.
Tour ſe prépare ici pour la convocation de la
Dière. Le Conſeil-Permanent eſt fortement occupé
des projets & des affaires qui doivent être mis ſous
les yeux de cette Aſſemblée de la Nation ; on ignore
encore de quelle manière elle ſe tiendra ; quelques
perſonnes penſent qu'elle ne décidera rien , & que
tout s'y paffera en débats inutiles , fi elle ne ſe
forme pas ſous les liens d'une confédération : fi l'ớn
prend ce parti , il en ſera ſans doute queſtion aux
diétinės. Parmi les projets qu'on doit lui préſenter ,
celui d'employer aux besoins publics une partie des
revenus immenfes de nos Abbayes & de nos Couintéreſſe
vivement le Clergé , qui ne néglige
rien pour le faire abandonner.
vens
د
Le Comte de Branicki , grand Général de la
Couronne , parti depuis quelque temps pour un
voyage dont on ignore le motif, n'eſt point encore
de retour ; on ne l'attend que pour l'ouverture de
la Diète ; ce ſera vers le même temps que le Comte
de Bruhl , Général en chef de l'artillerie , arrivera
auſſi dans cette Capitałe .
M. de Boſcamp eſt arrivé à Jaſſy ; il apporte de
Conſtantinople pluſieurs antiquités qu'il a raffemblées
pour le Roi. Quelques jeunes gentilshommes
de ſa ſuite font reftés après lui pour apprendre la
langue Turque , & inftruire notre Cour de tout ce
qui ſe paſſe à la Forte .
On apprend du diſtrict de Buckowina que les
troupes Ruffes ont étendu juſqu'à Kunderinze , le
cordon qu'elles avoient établi près de Caminieck ;
elles ne laiffent paſſer perſonne à Choczim ou aux
autres places Turques , & elles ont fermé tous les
paſſages du Dniefter juſqu'à Mohilow. Elles ſe ren(
79 )
forcent auſſi journellement ſur nos frontières ; chaque
corps eſt poſté à peu de diſtance l'un de l'autre ,
pour ſe trouver en état de ſe ſecourir mutuellement
en cas de beſoin.
Lorſque le Ministre de Prufle requit la République,
le 13 du mois dernier , d'accorder la liberté
du paffage aux troupes du Roi ſon maître ; on dit
que les circonstances ne permettoient pas à la Pologne
de le refuſer ; les deux pièces ci -jointes rectifieront
ce qu'il y avoit de peu exact dans cette nouvelle.
La première est la réquisition du Miniſtre de
Pruffe.
>> Des préparatifs immenfes , qui ſe font ſur les
frontières de la Siléſie , mettent S. M. , le Roi de
Prufſe , dans la néceſſité de faire marcher vers cette
Province la plus grande partie de ſes troupes , qui
ont été réparties juſqu'ici dans le Royaume de
Pruffe. Ces troupes , raſſemblées près de Graudentz ,
formant un corps de 21 bataillons & de 30 eſcadrons
, avec 6 bataillons de garniſon , ſe ſont déja
miſes en marche vers l'endroit de leur deſtination :
comme il leur eſt impoſſible d'y arriver affez tôt ,
fans paffer par le territoire Polonois , le ſouſſigné a
reçu un Exprès de ſa Cour , avec ordre de prier
S. M. & la République de Pologne d'accorder à ces
troupes le paſſage libre par la Pologne , de leur
fournir , contre des quittances , les fourrages dont
elles pourront avoir beſoin durant cette courte marche.
S. M. , le Roi de Pruffe , ne manquera pas de
payer tout ce qui aura été livré : elle demande feulement
qu'il y ſoit mis un juſte prix. S'il étoit
poſſible , qu'il fût envoyé au-devant de ces troupes
un Commiſſaire , qui réglât les livraiſons & les
quartiers on préviendroit infailliblement toute
occaſion de déſordres ; & S. M. , le Roi de Pruſſe ,
dont l'intention eſt qu'il ne ſoit donné aucun ſujet
de plainte , verra avec ſatisfaction un arrangement ,
au moyen duquel on pourra les prévenir.
,
D4
(80)
» Au reſte , le ſouſſigné ne peut ſe diſpenſerde
finir cetteprière en obſervant , que , comme elle eſt
innocente dans ſon but , amicale dans ſa forme , &
justifiée d'avance par toutes les confidérations qui
prouvent en même tems ſa néceſſité inévitable ,&
qui peuvent lui procurer un accueil favorable , elle
ne sçauroit ſans doute faire d'autre impreſſion ni
caufer d'autres effets , que ceux que les ſentimens
d'un Erat voiſin , qui penſe amicalement à l'égard
d'une Cour voiſine & amie , doivent lui aſſurer de
la manière la plus parfaite « .
Le grand Chancelier Mlodziejowski fit la réponſe
fuivante à cette réquifition. Le ſouſſigné , en réponſe
aux expreſſions amicales de la note remiſe le
13 de ce mois par M. le Réſident de S. M. le Roi
de Pruffe , a ordre de l'aſſurer du deſir très-fincère ,
dont le Roi & fon Conſeil ſont constamment animés
, de maintenir autant qu'il ſera poſſible la bonne
harmonie avec S. M. Pruſſienne : mais ces mêmes
expreffions amicales font eſpérer que S. M. le Roi
de Pruſſe , qui a eu tant de part aux Règlemens de
ladernière Diète en Pologne , conviendra elle-même ,
que l'attention du Roi & de ſon Conſeil ont dû
principalement s'attacher à examiner juſqu'où s'étendoit
le pouvoir que cette conſtitution leur avoit
accordé à cet égard. Comme le réſultat de cet examen
a convaincu le Roi & ſon Conſeil , qu'ils ne
font pas autorisés à accorder le paſſage demandé
des troupes par le territoire de la République , le
fouſſigné a reçu ordre d'en informer M. le Réſident ,
& de lui rappeller en même-temps les raiſons de
toute eſpèce , que le ſouſſigné lui a déja expoſées de
bouche , & qui font deſirer vivement au Roi & à
ſon Confeil , qu'il plaiſe à S. M. Pruffienne de donner
une autre direction à la marche de ſes troupes ,
afin qu'elles ne paſſent point par les Etats de la
République ; ce qui paroît d'autant plus aifé , que ,
par un petit détour ſeulement de quelques milles ,
( 81 )
ees troupes peuvent ſe rendre également bien de la
Prufſe en Siléſie. Les motifs de cette propofition ſont
connus de M. le Réſident ; & le ſouſſigné ſe flatte
qu'ils convaincront S. M. Pruffienne , qu'en cette
occurrence , comme en toutes autres , le Roi & fon
Conſeil n'ont été guidés que par leur devoir & n'ont
eu en vûe que de garantir de tout dommage & perte
tant le corps de la République en général , que chacunde
ſes Membres en particulier «.
Ce refus étoit ſans doute formel & motivé; on
-en fit unpareil à l'Ambaſſadeur de Ruffie , lorſqu'il
demanda le paſſage pour les nouvelles troupes de fa
Nation ,deſtinées à renforcer celles qui étoient déja
raſſemblées ſur les bords du Dnieſter; mais il ne
retarda pas d'un jour la marche des troupes des
deux Puiffances qui ont continué leur route , comme
fi la permiſſion demandée avoit été accordée. Plufieurs
de nos Magnats murmurent de ce qu'ils appellent
une infraction aux droits de la République ;
quelques-uns ne ſe plaignent que de l'imprudence
d'un refus qui compromet la dignité de cette République,
qui n'auroit peut-être pas dû défendre ce qu'elle
ne pouvoit empêcher. Au reſte , les Pruffiens ont
traverſé la grande Pologne , en obſervant la diſcipline
la plus exacte , & en payant tout argent comptant
; quant aux Ruſſes , ils ont évité pareillement
de donner aucun ſujetde plaintes ; ils font actuellement
au-delà de Kiow , au nombre de 40 mille
hommes , qui joints aux vingt mille poſtés ſur le
Dniefter , doivent y former une armée de 60 mille ,
fans compter les Coſaques .
e
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 30 Mai.
LES préparatifs de guerre ſe continuent ici fans
interruption ; on augmente le nombre des artificiers ,
DJ
( 82 )
2
pour faire apprêter & remplir avec plus dediligence,
les bombes , les grenades & les cartouches dout l'armée
peut avoir beſoin; tous les jours il part des
tranſports conſidérables d'artillerie & de munitions
de toute eſpèce. On commence à ſe reſſentir ici de
l'effet des envois de vivres ; l'avoine qui ne coûtoit
que 48 à so kreutzers le boiſſeau , ſe vend aujourd'hui
1 flor. 27 kreutzers ( au-delà de 3 liv. ), & la
guerre n'a pas encore éclaté ; pendant la dernière , il
n'ajamais été au delà de 2 flor. ( 4 liv. 7 l. 3 den ) ,
& cela peut aider à juger de la progreffion dans laquelle
le prix de toutes les denrées augmentera , ſi ,
comme on le craint , les différends qui ſe font élevés
ſe terminent par des hoſtilités.
Les 2800 mulets que la Cour a fait acheter en
Italie pour le ſervice de l'armée en Bohême , ſont
déjà arrivés à leur deſtination. Toutes les nouvelles
de ce Royaume nous raſſurent ſur la ſanté de l'Empereur
, que les fatigues des voyages & les ſoins du
commandement n'ont point altérée. On affure qu'il
a chargé le Comte de Ferrari , Lieutenant-Général,
d'accompagner l'Archiduc Maximilien. Je vous ai
choisi, lui dit- il à cette occaſion , pour conduire
mon frère à la gloire .
On apprend de Lemberg en Pologne , que cette
Ville a efluye un incendie conſidérable ; malgré les
efforts qu'on a faits pour l'éreindre , il a duré un jour ,
&adétruit 220 maiſons : on n'a point encore évalué
le dommage , mais on fait qu'il eſt immenſe ; la belle
Egliſe des Dominicains a été entièrement réduite en
cendres.
M. Guillaume Lée , Député des Etats - Unis de
l'Amérique ſeptentrionale , eſt arrivé ici le 23 de ce
mois ; il y fera bien-tôt ſuivi par ſa femme & par fes
enfans . Une indiſpoſition ſurvenue à la première ,
l'a arrêtée à Francfort . On eſt fort curieux de ſavoir
comment il ſera reçu, & s'il réuſſiradans l'objet de ſon
voyage, qui eſt, dit- on, d'engager la Cour Impériale
( 83 )
reconnoître l'indépendance de l'Amérique , & à éta
blir des relations de commerce entre elle & les Américains
. L'Ambaſſadeur de France , à qui il a été
adreſſé comme un voyageur qui lui étoit recommandé
, l'a préſenté au Prince de Kaunitz , aux Miniſtres
étrangers , &à pluſieurs autres perſonnes de
distinction. Depuis ſon arrivée , on ne s'entretient
plus que des différends ſurvenus entre la Cour de
France & l'Angleterre , & on ſemble perdre de vue
ceux qui nous touchent de ſi près , & qui menacent
d'embraſer l'Allemagne.
De HAMBOURG , le s Juin.
ON ſe flatte toujours de voir terminer par un
accommodement les différends qui fubfiftent depuis
fi long-tems entre les Ruſſes & les Turcs. Les négociations
continuent ; les hoftilités commiſes en
Crimée ne les ont point interrompues. Sahin-
Guéray foutenu ouvertement par la Ruffie , eſt maître
de cette preſqu'ile ; & la Porte moins active que
ſa rivale , après avoir excité Selim Guéray , à for
mer un parti , ne l'a point ſecouru lorſqu'il avoit le
plus beſoin d'une protection efficace. Dans le premier
moment où cette nouvelle parvint à Conſtantinople
, toutes les voix ſe réunirent pour déclarer la
guerre. Les bons offices de la France parvinrent
on aſſure aujourd'hui
que le Grand- Seigneur n'est pas éloigné maintenant
de reconnoître le Kan Sahin - Guéray , à certaines
conditions , que l'on diſcute à préſent. On prétend
même que les troupes Ruffes ſe préparent à évacuer
la Crimée ; on aſſure du moins que la cavalerie
a défilé vers le Cuban , ſous le prétexte de ſe
pourvoir de fourrages qui commençoient à lui manquer.
D'après ces nouvelles , que le tems ſeul peut
confirmer ou détruire , les préparatifs formidables
qu'ont fait les deux nations , l'appareil impoſant
dit-on, à calmer les eſprits ;
D6
( 84 )
qu'offrent les armées qu'elles ont raſſemblées ſur
les bords du Dnieper & du Dnieſter , où elles ne
forment pas moins de 150,000 hommes prêts à combattre
, & n'attendant que le ſignal , ne donnent
plus les mêmes inquiétudes aux amis de la paix. Les
deux puiſſances paroiſſent la défirer ; l'une du moins
en a beſoin; & elles ne ſemblent avoir armé que
pour s'en impoſer réciproquement , & préſenter à
l'Europe le ſpectacle peut être nouveau de négocier
les armes à la main.
L'Allemagne nous offre le même ſpectacle. Les
troupes Autrichiennes , Pruffiennes & Saxonnes
aſſemblées dans la Moravie , la Bohême , les deux
Siléfies & la Luface , montent , dit- on , à 300 mille
hommes ; au milieu de cet appareil formidable d'armes
& d'attirails de guerre , le ſignal n'a point encore
été donné ; mais il peut l'être au premier in
tant. On n'a paru occupé juſqu'ici de part & d'autre
qu'à ſe prémunir contre toute attaque imprévue.
L'Empereur a fait élever des redoutes ſur tous les
paſſages qui conduiſent de la Bohême en Siléfie ; on
eſt occupé ſans relâche en Moravie , à relever les
fortifications d'Olmutz. En Saxe , on raſſemble c
on livre chaque jour une quantité prodigienſe de
fourrages à Weiſſenfels , & l'on met la ville de
Dreſde à l'abri de toute attaque inopinée ; on fortifie
auffi
M les environs de Maxen , comme ſi l'on avoit
quelque choſe à craindre de ce côté. Le Roi de Prufſe
atranſporté ſon quartier général de Schonewalde à
Gros-Petterwitz , dans la haute Siléfie. Son arméeeſt
encore cantonnée ; le Monarque ſeul couche jufqu'à-
préſent ſous la toile. On aſſure que fon ordre de
bataille est le ſuivant. Le Prince Héréditaire de
Brunswick commandera en chef toute l'armée , c
la première ligne; il aura ſous ſes ordres le Prince
Frederic de Brunswick à l'aîle droite , le Général de
Stutterheim à l'aîle gauche , & le Général de Rancin
au centre . Le Général de Tauenzien commandera la
:
২
( 85 )
ſeconde ligne , ayant ſous ſes ordres le Général Falkenhayn
à la droite , le Général Tadden à la gauche ,
&le Général Renzell au centre. Le Prince de Pruſſe
avec ſa Brigade ſervira ſous les ordres du Général
Tauenzien.
,
Le Prince Henri de Prufſe eſt encore à Berlin
mais on croit qu'il ne tardera pas à en partir ; les
régiments qui cantonioient autour de cette Capitale,
commencent à ſe mettre en mouvement. Leur
route n'eſt pas encore connue ; mais on préſume
qu'ils marchent vers la Saxe ; ils ſont ſous les ordres
du Général de Mollendorf.
Au milieu de tous ces mouvemens , les négociarions
continuent; mais on en eſpère peu; on ne croit
pas que les deux Puiſſances aient fait tant de préparatifs
dans le deſſein de renoncer paiſiblement aux
projets que chacune a pu former de fon côté ; & on
s'attend à quelque évènement important qui peut
furvenir tout-à-coup & fans aucune déclaration préliminaire
de guerre. >> On peut s'attendre à voir inceſſamment
tirer les premiers coups , écrit - on de
Berlin ; la négociation eſt ſuivie avec une lenteur
qui fait préſumer ici qu'elle n'a été entamée que
pour gagner du tems. L'âge du Roi de Prufie a
faitpeut-être penser que les infirmités pourroient le
faifir pendant la diſpute qui vient de s'élever ; on a
peut- être eſpéré quelque évènement plus funeſte
pour nous. Si ces hazards font entrés pour quelque
choſe dans les ſpéculations qu'on a faites ,on ſera
trompé ; le Roi ne s'eſt jamais mieux porté ; il a
prévu les deſſeins de ſes ennemis , & il a pris des
meſures pour déconcerter toutes leurs eſpérances.
Il fait qu'au moment de ſa mort , le Prince Royal
devoit s'attendre à la guerre , & ce Prince n'ignore
pas que la baſe du Gouvernement de la Pruffe ,
eu égard à ſa ſituation & à ſes voiſins , doit être
poſée ſur une armée & un tréſor confidérables. Le
Prince Henri témoin de tout ce que fait de grand
( 86 )
Frédéric , & dont l'expérience & les talents font f
bien connus , n'a que 52 ans ,&jouit de la ſanté la
plus parfaite. Le poids que ce Royaume a dans la
balance générale de l'Europe , loin de diminuer
peut augmenter encore “.
,
Pendant que les armées Autrichiennes & Pruffiennes
ſemblent n'attendre que l'odre d'en venir aux
mains , l'Electeur Palatin fait ſolliciter à Vienne la
reſtitution de pluſieurs diſtricts de la Bavière , dont -
lamaiſon d'Autriche a fait prendre poffeffion. Mais
juſqu'à -préſent ces réclamations n'ont aucun effet.
>> Envain écrit- on de Munich , le Comte de Sheinfheim,
redemande au nom de l'Electeur pluſieurs
Bailliages qui ne peuvent être démembrés de la Bavière
, expoſe les droits de ſon maître , & repréſente
que la bonne politique exige qu'il y ait un
Electeur puiſſant dans l'Empire , & ami de la Cour
deVienne..On ſe contente de lui répondre que l'Autriche
, puiſſante par elle-même , n'a beſoin d'aucun
ami , d'aucun allié , & que lorſque les Princes de
l'Empire ſe trouveront léſés , ils n'ont qu'à recourir
àſa protection «.
On a parlé des repréſentations faites par l'Electeur
Palatin , au ſujet des 21.Bailliages ; le Baron
de Lehrbak y répondit en ces termes le 27 Avril.
La Cour Impériale & Royale regarde ces prétentions
comme provenant d'un mal- entendu & d'une
opinion erronée de la Commiffion , établie à Munich
. Cette Commiſſion eſt une ſuite de la condition
inférée dans la Convention , ſelon laquelle
toute difficulté ſurvenue touchant les Frontieres
du Territoire Impérial & Royal , doit être levée
par des preuves documentales àfournirpar la mai.
Son Palatine. La vraie cauſe de cette condition
étoit , d'une part , la façon de penfer généreuſe &
équitable de la Cour Imp. & Royale qui jamais ne
veut étendre ſes prétentions au-delà des bornes de
la justice la plus exacte ; & d'un autre côté , parce
que toutes les preuves & pièces documentales nécef(
87 )
faires au règlement des limites , ne peuvent gueres
ſe trouver ailleurs que dans les Archives Bavaroifes.
Or , comme dans le cas en queſtion , il ne peut
y avoir aucun doute ſur la validité de la prétention
même , encore moins ſur les Districts & lieux clairement
ſpécifiés dans l'Acte de partage , il est difficile
de comprendre dans quelle vue & par quelle
raiſon la Commiffion pourroit exiger la production
de l'Inveſtiture originale accordée par l'Empereur
Sigifmond, tandis que , concernant la fixation des
frontieres , qui eſt à ſa charge , elle ne fait que produire
fimplement l'Acte de partage , fait en 1353 .
S. A. S. E. eſt trop éclairée pour ne pas voir d'un
coup-d'oeil , que toute la difficulté eſt ſimplement
relative aux limites & à la juſte définition de ce qui
doit faire l'arrondiſſement de chaque District dont
l'Acte de partage fait mention; qued'ailleurs le ſeul
&vrai moyen de faire diſparoître cette difficulté ,
(facile , au reſte , à mettre en exécution & qui doitr
même être employé ſuivant la Convention ) conſiſtera
dans la production des preuves documentales ,
leſquelles juſtifient d'une manière préciſe , que tel
District appartenant aujourd'hui à tel endroit mentionné
dans l'Acte de partage , ou ſans lequel le
grand chemin entre les lieux déſignés ne peut fubfifter
en ſon entier , n'a pas été ſous la domination
du Duc Jean , dernier de la Ligne de Straubing , mais
a appartenu réellement alors aux Ducs de Bavière.
>> Auffi long-tems que les preuves dont il s'agit ne
feront pas produites , la Cour Imp. & Royale ſe
croit autorisée , tant en vertu de la condition alléguée
, que par la raiſon d'un arrondiſſement de Diftricts
, néceflaire & ufité dans tout partage fait
en règle , à conferver la poſſeſſion des Diftricts
acquis ſelon tout droit ; promettant néanmoins
folemnellement qu'auſſi-tôt que les preuves
requiſes auront été adminiſtrées & trouvées claires
&convaincantes , de reftituer fans aucune difficulté
Jes territoires actuellement en litige ",
( 88 )
Les Commiſſaires Bavarois ont été obligés de ſe
contenter de proteſter contre l'occupation de ces
Diſtricts , ainſi qu'ils l'ont fait pour le Comté de
Schwabeck , » acheté,diſent- ils , en 1267 , avec plufieurs
autres terres du Roi Conrad , ayant toujours
faitdepuis ce tems partie intégrante de la Bavière ,
&qu'on ne peut pas plus regarder dans le cas préfent
comme un Fief vacant & ouvert que le Duché
lui-même « . Cette dernière proteſtation s'est faite
avec beaucoup d'appareil. La Cour de Munich informée
que le Comte de Hartig , Commiffaire de
P'Empereur , avoit convoqué les habitans de ce
Comté pour leur faire prêter ferment de fidélité à
S. M. I. ſe hâta d'envoyer à Mieſpach , chef- lieu
de cette Seigneurie , le Barón de Schmied , accompagné
d'un Avocat & d'un Notaire , pour faire les
proteſtations néceſſaires & en dreſſer le Procèsverbal.
On avoit érigé dans l'endroit un théâtre
magnifiquement décoré & orné du portrait de l'Empereur
, pour a cérémonie de la preſtation du ferment
; le Baron de Schmied étant arrivé avant qu'elle
commençât , adreſſa un diſcours aux habitans afſemblés.
Le Comte de Hartig iſtruit de ce qui fe
paſſoit, fit appeller la Bourgeoiſie dans la maifon du
Bailli , où il lui fit prêter ferment. Le Baron de
Schmied , interompit la cérémonie en faifant une
proteſtation folemnelle , après laquelle elle s'acheva
cependant ; mais le lendemain tout rentra dans l'ordre
; les habitans abjurèrent le ferment qu'ils avoient
faitla veille , & en prêtèrent un nouveau à l'Electeur.
On dit aujourd'hui que ce Prince a déclaré ,
que puiſque la Cour de Vienne ne produifoit pas la
lettre d'inveſtiture de l'Empereur Sigifmond , qui
fait labaſede la convention qu'il a conclue le 3 Janvier
dernier , avec cette Cour , il ne ſe croyoit pas
tenu de remplir cette convention. Des papiers publics
ont répété cette nouvelle , qui paroit oppoſée à toutes
les marques de déférence que la Cour Palatine
( 89 )
n'a ceſſé de montrer à celle de Vienne. Le tems
nous apprendra juſqu'à quel point elle est fondée.
Quelques perſonnes croient , en attendant , que l'extenfion
que la maiſon d'Autriche donne à ſes prétentions
, peut donner à l'Electeur quelque regret de
s'être trop hâté de ſigner une convention qui lui devient
tous les jours plus onéreuſe. >> On ne reſtitue ,
écrit-on de Munich, aucun des endroits réclamés ;
& on affure au contraire , que les Commiſſaires
Autrichiens forment encore des prétentions ſur les
revenus de nos ſalines , en ſoutenant qu'ils appar.
tiennent en partie à leur Cour. Ils ont déclaré , ajoute-
t-on , qu'on laiſſera ces revenus à l'Electeur pendant
l'année courante ; mais qu'au commencement
de l'annéeprochaine , on fixera la portion qui doiten
êtreperçuepour LL. MM. I. & R. «.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 10 Juin.
,
Les dernières ſéances du Parlement ont été très
intéreſſantes , les débats du 2 de ce mois ont fur-tout
été très-vifs ; pluſieurs Membres , perfuadés que les
circonſtances exigeoient que le Parlement reſtât afſemblé
tout l'été proposèrent de nouveau une
adreſſe au Roi , pour le ſupplier de ne point le proroger.
Dans la chaleur de cette diſcuſſion , un Lieutenant
aux Gardes , M. Fitz-Patrick , frère du Comte
Dupper Ofſory , Pair d'Irlande , arrivé la veille de
Philadelphie , & venu ce jour-là prendre dans la
Chambre des Communes , la place qu'il occupe pour
le Bourg de Taviſtock , éleva la voix & parla ainſi :
>>Aux raiſons que l'on vient de donner , de prolonger
la ſeſſion actuelle , j'ai à ajouter quelques confidérations
, qui ne permettent fans doute pas de ba-
Jancer. J'arrive de l'Amérique , & j'apporte des nouvelles
que je ne croyois pas que la Chambre dût
( وہ (
apprendre de moi. Je me ſuis tu , dans l'eſpérance
que le Miniſtre lui donneroit des informations qu'il
lui devoit , puiſque le noble Lord a reçu par le vaifſeau
qui m'a ramené en Europe , des dépêches du
Général Howe : puiſqu'il garde le filence , j'y ſuppléerai.
Je ſuis parti de Philadelphie le 25 Avril ; le
15, les copies des Bills conciliatoires étoient arrivées ;
elles ont eu l'accueil qu'elles méritoient. Rien ne peut
exprimer l'indignation de l'armée. J'ai vu de braves
officiers du premier rang , arracher de dépit leurs
cocardes , les fouler aux pieds , en maudiſſant le ſervice.
Voilà donc , diſoient- ils , le renfort de 20,000
hommes qu'on nous a promis , pour porter quelque
coupdéciſifà l'ouverture de la campagne prochaine ?
Après nous avoir ſéduits , engagés dans une guerre
qui nous répugnoit ; après tant de travaux , tant de
ſang infructueuſement verſé , au lieu de nouvelles
forces dont nous avons beſoin , on nous envoie des
Bills qui nous couvrent de honte , & par leſquels on
accorde à l'Amérique plus qu'elle n'avoit demandé
au commencement. Les Américains ne ſe ſont pas
donné la peine de s'indigner : ils ſe ſont contentés de
regarder ces paperaſſes avec mépris. Au lieu de les
adreſſer au Congrès , au Général Washington , ou a
quelque autre corps collectif , ou homme en charge
revêtu d'autorité publique , on a affiché ces Bills dans
les carrefours & fur les places , on les a fait répandre
dans le pays par des gens ſans aveu ; il étoit naturel
qu'on ſe défiât d'ouvertures de paix faites d'une manière
fi étrange ; on les a regardées comme un artifice
, pour ſemer la diviſion entre le Congrès &
le peuple; dans cette perfuafion , on a fait en pluſieurs
endroits , lacérer & brûler ces Bills par la
main du bourreau : l'armée Américaine les a reçus
avec un égal mépris. J'ai eu pour certain objet particulier
, une entrevue avec quelques-uns des principaux
officiers de cette armée. Ils m'ont dit que ces
propoſitions euffent pu être accueillies , fi elles euffent
( 91 )
étéfaites par un Chatham , ou par quelque Miniſtre
propre à inſpirer de la confiance; mais que l'Amérique
ne voudroit jamais rien entendre de la part des
mêmes hommes qui avoient excité & fomenté cette
malheureuſe querelle«.
M. Fitz-Patrick parla avec toute la chaleur d'un
jeune militaire , de la manière indigne dont on traitoit
le Général Burgoyne , de l'injuftice des Miniſtres
à l'égard du Général Howe qui revient en Europe ,
où on lui prépare une réception froide , des blames
indirects , tandis que ſi l'on confulte ſon armée , on
ne lui doit que des éloges. Il rapprocha enſuite dans
un court tableau , ce qu'il appelloit les bévues inconcevables
du Ministère ; & parmi les principales ,
il cita ſa conduite envers la France , la nomination
de deux hommes , de principes & de ſentimens abſolumentoppoſés
(le Comte de Carlifle, & M. George
Johnstone ) pour être revêtus de la même commiflion
, &c .
Ce diſcours fit une impreſſion très-vive ſur la
Chambre , dont tous les yeux ſe tournèrent vers les
Miniſtres , qui gardoient le filence. Le Lord George
Germaine le rompit enfin , en diſant qu'il n'avoit pu
donner à la Chambre des informations qu'il n'avoit
point encore ; qu'il avoit à la vérité reçu la veille
une lettre du Général Howe , mais qu'il avoit eu
à peine le tems de la parcourir avant de l'envoyer au
Roi , entre les mains duquel elle étoit encore. A l'égard
des 20,000 hommes qu'on attendoit en Amérique
, il ne les avoit point promis . Il répéta ſur les
reproches qu'on lui faiſoit relativement au Général
Burgoyne , ce qu'il avoit dit précédemment ſur ce
ſujet. Ce dernier s'empreſſa de ſaiſir cette occafion pour
parler à ſon tour; il ſe plaignit de l'Adminiſtration
, qui n'avoit pas cherché des éclairciſſemens fur
l'affaire de Saratoga , en conſultant les officiers diftingués
qui s'y étoient trouvés & qui étoient revenus
en Europe ; du Miniſtre , qui avoit admis dans
( 92 )
fon cabinet des vagabonds , des déſerteurs , des fugitifs
, & même un de ſes propres domeſtiques qu'il
avoit chaffé. Il conclut en diſant qu'il ne parleroit
plus de ſa propre affaire , mais qu'il demandoit que
le Gouvernement inſtruisît la Chambre des démarches
qu'il avoit faites pour rendre la liberté à l'armée
prifonnière qu'il avoit eu l'honneur de commander.
Le Miniſtre répondit que cette affaire demandoit
du tems'; il infinua auſſi que M. Burgoyne ,
en reprochant aux Américains d'avoir violé la convention,
leur avoit fourni l'occaſion de l'éluder.
Quant à ſon affaire , il dit que le Roi à qui il avoit
remis la lettre , par laquelle il lui avoit annoncé fon
arrivée , vouloit nommer un conſeil d'Officiers Généraux
pour l'examiner.
Ces débats avoient écarté le grand objet de la
diſcuſſion , celui de la prolongation de la ſéance actuelle;
ony revint , & le projet d'adreſſe au Roi fut
rejetté , à la pluralité de 94 voix contre 54. Le
lendemain , le Roi ſe rendit à la Chambre haute ,
où les Communes ayant été mandées , leur Orateur
adreſſa le discours ſuivant à S. M.
Sire , dans le cours d'une ſeſſion longue &
importante , vos fidèles Communes ont voté avec
empreſſement des ſubſides immenfes (1 ) ; elles efpèrent
que les ſommes accordées ſeront fidèlement
employées à leurs deſtinations diverſes , de la manière
la plus propre à foutenir l'honneur & la dignité
de votre Couronne , à affermir le bien- être
& la proſpérité de tous vos Etats; elles ont paffé
différens actes , tendans à effectuer une réconcilia-
(1) Les ſubſides accordés pour le ſervice de l'année
courante montent à 14,352,498 liv. 9 f. ft. Les moyens
de les lever à 13,879,413 liv. ft. Il ſe trouve en conféquence
undéficit de 473,085 liv. 9 f. ft.; mais il fe
retrouvera fur le million de ſubſide extraordinaire ,
qu'en cas de néceffité , la banque doitfournir au- dela
des 14 millions accordés .
( 93 )
,
tion entre la Grande-Bretagne & fes Colonies; elles
ſe flattent que ces actes produiront l'effet defiré.
C'eſt avec une ſatisfaction égale à leur zèle
qu'elles obſervent que V. M. a pris le parti ſage
d'incorporer la milice nationale, cette défenſe conf.
titutionelle de l'Etat ; elles applaudiflent d'autant
plus à cette meſure , qu'elle mettra V. M. en état
d'employer les troupes réglées qui ſe trouvent actuellement
dans le Royaume aux opérations du dehors ,
à la défenſe & à la protection de nos Roffeſſions
éloignées; elles croient enfin avoir toutes les raifons
poffibles de ſe flatter raiſonnablement , qu'en
développant ſur terre & fur mer les forces qui ſont
àvotre diſpoſition , V. M. ſe verra en état, dans
le tems convenable , de châtier la perfidie , & de
réprimer l'infolence de vos ennemis naturels «.
Le Roi , après avoir donnné ſon conſentement à
pluſieurs Bills , mit finà la ſéance par le diſcours
Luivant.
>>Mylords & Meſſieurs; Après une application fi
longue& fi laborieuſe aux affaires publiques , la ſaiſon
est venue où il eſt convenable de vous laiſſer
quelque relâche ; je viens en même tems vous faire
mes remercimens particuliers , du zèle que vous
avez marqué en foutenant l'honneur de ma Couronne
, &de l'attention que vous avez apportée aux
vrais intérêts de tous mes Sujets , dans la rédaction
des loix ſages , juſtes & humaines qui ont été le réſultat
de vos délibérations , &qui produiront , à ce
que j'eſpère , les plus ſalutaires effets dans toutes
les parties de l'empire Britannique. Le defir de conſerver
la tranquillité en Europe , a été uniforme &
fincèrede ma part ; en réfléchiſſant fur ma conduite ,
je ſens avec une fatisfaction vive , que la foi des
traités& les loix des nations en ont été la règle , &
quemon ſoin conſtant a été de ne point donner une
juſte cauſe d'offenſe à aucune puiſſance étrangère.
Que cellequi la première troublera cette tranquillité,
( 94 )
réponde à ſes ſujets & à l'univers entier , des ſuites
funeſtes de la guerre ! La vigueur & la fermeté de
mon Parlement , m'ont mis en état d'être préparé
contre tous les évènemens & les beſoins fubits qui
peuvent ſurvenir ; je me flatte avec confiance , que la
valeur éprouvée , & la diſcipline de mes flottes & de
mes armées , l'ardeur unanime & loyale de la Nation
animée & armée pour la défenſe de tout ce qui lui
eſt cher , avec la protection de la Divine Providence ,
ſeront capablesde faire avorter toutes les entrepriſes
que les ennemis de ma Couronne oſeroient tenter ,
& de leur prouver combien il eſt dangereux de
provoquer le courage & les forces de la Grande-
Bretagne.
ככ >>>Messieurs de la Chambredes Communes; Jevous
remercie de l'empreſſement avec lequel vous avez
voté des ſubſides conſidérables néceſſaires au ſervice
de l'année courante , & du ſoin que vous avez eu
de les lever de la manière la plus efficace & la moins
onéreuſe : je dois auſſi reconnoître avec la gratitude
la plus vive, ce que vous avez fait pour me mettre
en état de pourvoir plus honorablement à l'entre
tien de ma famille.
>>Mylords & Meſſieurs ; Votre préſence dans vos
Provinces reſpectives , peut être dans ce moment-ci
d'un grand avantage au Public ; il ſeroit ſuperflu de
vous recommander de remplir vos devoirs dans vos
poſtes divers . Quant à moi , je n'ai point d'autre
objet , je ne forme point d'autre voeu que celui de
mériter la confiance du Parlement & l'affection de
món Peuple <<.
Après ce diſcours , le Comte de Bathurst prorogea
le Parlement au 14 Juillet prochain. Ce fut la
dernière fois qu'il remplit les fonctions de Chancelier.
Son ſucceſſeur est M. Edouard Thurlow
ci-devant Procureur-Général , élevé le 3 de ce mois
à la Pairie , ſous le titre de Lord Turlow d'Ashfield
au Comté de Suffolck. Nos Papiers Publics rendent
compte ainſi de la manière dont ce changement s'eft
fait. >> Le Lord Thurlow s'étoit rendu le 3 au Palais ;
le Comte de Bathurst ne s'y trouva point , parce
qu'il n'avoit pas été mande , & qu'il n'avoit point
reçude lettre à ce ſujet d'aucun Secrétaire d'Etat. On
fut obligé de lui envoyer un meſſage verbal .. Celui
qui étoit chargé de le lui porter , le trouva à table ;
il en ſortit auffi-tôt , & porta le grand ſceau au
Roi , qui le remit au nouveau Chancelier «.
On parle depuis quelques jours d'autres changemens
dans le Ministère; le Lord Barrington, le Lord
Germaine & le Lord North , fongent , dit-on, à ſe
retirer. Nos Papiers ne manquent pas de s'égayer ſur
ces projets de retraite , qu'ils ſoient fondés ou qu'ils
ne le foientpas. >> On eſt étonné , lit-on dans quelques-
uns, de voir le Secrétaire de la Guerre ( Lord
Barrington ) , déterminé à abandonner ſon département;
c'eſt précisément à la veille d'une guerre ,
après avoir été 25 ans en place ! Quel déſintéreſſement
, à l'inſtant de recueillir tant de lauriers , ca
laiſſer tout l'honneur à un autre « !
Al'égard du Lord North & du Lord George
Germaine , on ſuppoſe que les circonstances critiques ,
les cris de la Nation , doivent leur inſpirer ces defſeins
de retraite. Le parti de Bedfort , ajoute-t- on ,
ne néglige rien pour les retenir , afin de ne pas reſter
ſeul dans l'embarras. En attendant que ces nouvelles
vagues deviennent plus poſitives , voici les arrangemens
qui ſe font dans le public. Le Lord North pafſera
à la Chambre haute , avec ſon Gouvernement
des cinq ports ; le Lord Gower ſera premier Lord
de laTréforerie ; M. Cornwall , Chancelier de l'Echiquier
; le Lord Weymouth aura la Préſidence du
Conſeil , à la place du Lord Gower ; le Lord Fairford
ſera Lord de la Tréſorerie à la place de
M. Cornwall , & le Lord Stormont ſera Secrétaire
d'Etat à la place du Lord Weymouth.
Selon une lettre de Portsmouth , la frégate la
( 96 )
Proferpine , arrivée le 4 de ce mois de Gibraltar ,
a déposé le 6 , » qu'elle a paſſé le détroit le 16 Mai
avec l'eſcadre du Comte d'Estaing , forte de 13 vaifſeaux
de ligne & 8 frégates . Elle a fait 90 lieues de
route avec cette eſcadre à l'ouest du cap Saint-Vincent
, & ne l'a quittée qu'après s'être aſſurée qu'elle
portoit au fud . Le nombre des vaiſſeaux de ligne
qui ſe trouvent à Cadix , mouillés ſur une ſeule ancre&
prêts en conféquence à appareiller , ſont ſelon
cette dépoſition au nombre de 21. Ce rapport , fur
la route apparente du Comte d'Estaing , n'empêche
point de croire que ſa véritable deſtination ne ſoit
pour l'Amérique ſeptentrionale. >> Il pourroit , diſent
nos marins , faire un mal infini à l'Angleterre dans
nos iſles ; mais il a fûrement d'autres vues ; dans la
ſaiſon actuelle , l'uſage eſt de deſcendre dans le ſud
juſqu'aux Bermudes , pour remonter enfuite le long
delacôte ſeptentrionale , avec les vents alifés cc.
2
Malgré ces juſtes ſujets d'inquiétude , nos flottes
ne font point encore forties de nos parages. Le
27 Mai , celle qui eft raſſemblée à Portsmouth ,
reçut ordre d'en fortir ; & la première diviſion
commandée par le vice-Amiral Harland , compoſée
des vaiſſeaux , la Reine , de 90 canons , de
l'Hector, du Cumberland , du Berwick , du Monarque
, du Shrewsbury , de 74 , & du Sterling
Castle , de 64, deſcendit le même ſoir à la rade de
Sainte-Hélène. Le 28 , elle fut ſuivie par la ſeconde
diviſion , aux ordres du vice-Amiral Palliſer , &
compoſée de 7 vaiſſeaux de guerre. Le 31 , l'Amiral
Keppel s'y rendit avec le reſte de la flotte ,
qui eſt forte de 21 vaiſſeaux de ligne. On diſoit
il y a quelques jours , qu'elle avoit ordre de partir
au premier vent favorable , mais on n'en connoît
pas la deſtination ; on croit qu'elle ne s'écartera pas
des mers de l'Europe. Le Ministère paroît perfuadé
qu'il ne peut la laiſſer éloigner, ſans expoſer la
Grande-Bretagne. >> On ne parle que d'une invaſion
de
( 97 )
de la part de la France , dit-on dans un de nos Papiers;
ces bruits ne ſeroient-ils pas répandus à def
ſein par cette Puiſſance , qui connoît les difpofitions
de nos Miniſtres à s'effrayer de tout , pour les forcer
à retenir nos flottes en Europe , tandis qu'elle af.
ſiſtera l'Amérique , & formera quelque entrepriſe fur
nos poſſeſſions éloignées ? Quoiqu'il en ſoit , Ic
Gouvernement s'occupe à ſe mettre ſur la défenfive;
les matelots qui manquent encore à la marine
Royale , l'ont obligé de mettre le 30 du mois der.
nier , un embargo ſur tous les vaiſſeaux nationaux ,
&à renouveller les ordres de la preſſe, qui furent
exécutés avec tant de ſévérité , que le même jour
onpreſſa 1000 hommes ſur la Tamiſe , & que l'on
ſe flatte de parvenir à faire bientôt les 9000 dont on
abeſoin encore. Le renouvellement de ces ordres
n'a pas manqué d'exciter des plaintes ; il a auſſi
fait propoſer des moyens d'avoir des matelots qui
s'engageront volontairement. Parmi ces plans , en
voici un que nous rapporterons , & qui fans doute
ne ſera pas adopté.
>>>Je ſuppoſe , dit l'Auteur , qu'un vaiſſeau de 80
canons , & de 800 hommes d'équipage , faſle une
priſe valant 80,000 liv. ft. Le huitième eſt 10,000
liv.; par conféquent le Capitaine , s'il eſt auſſi Commandant
en chef, aura ſeul trois huitièmes , c'eſt
à-dire 30,000 liv. , pendant que les hommes de
l'équipage n'auront pour eux que 20,000 liv. :
chaque matelot ordinaire n'aura donc que 25 liv.
d'une priſe de 80,000 liv. , pendant que le Capitaine
en aura pour ſa part 30,000 . On ſuppoſe les gens
de famille , comme le ſont la plupart des Capitaines
de vaiſſeaux de guerre , animés par d'autres principes
que lesgens du commun. Cependant il ſemble
que ceux qui ont fait le règlement actuel pour le
partage de l'argent des priſes , ont imaginé que les
matelots font animés par l'amour de la gloire , de
leur patrie , & par tout autre motif de généroſité
25 Juin 1778. E
( 98 )
quelconque, tandis que les Capitaines n'agiſſent que
par le motif le plus bas & le plus mercenaire ;
celui de l'argent. Je propoſe donc que les Commandans
en chef, n'aient aucune part dans l'argent
des priſes , parce qu'on a lieu de préſumer que la
plupart ont déjà fait leur fortune , avant qu'ils aient
été avancés à ce grade honorable , & que les Capitaines
, au lieu de deux huitièmes , ſe contentent
d'un. Par ce moyen les matelots auront quatre huitièmes
à partager entr'eux , c'est- à-dire que pour une
priſe telle que celle que je l'ai dit ci-deſſus , chaque
homme aura so liv , au lieu de 25 , ce qui ſeroit
conforme à la juſtice & à l'équité «.
Sur terre , on a expédié les ordres les plus précis ,
pour mettre les côtes les plus expoſées à l'abri de
route ſurpriſe. Les milices ſont raſſemblées par-tout ,
en voici l'état exact , avec les noms des Comtés qui
les fourniſſent.
Bedford , 400
Devon , 1600
Berks , 560 Dorſet , 640
Bucks , 560 Durham , 400
Cambridge , 480 Effex , 960
Chester, 560 Gloceſter , 960
Cornwall , 640 Hereford , 480
Cumberland , 320 Hertford, 560
Derby , 560 Huntingdon , 320
Lincoln , 1200 Kent , 960
Middlesex , 1600 Lancaster , 800
Monmouth , 240 Leiceſter , 560
1 Norfolk . 960 Rutland , 20
Northampton , 540
Northumberl. 160
Salop,
Somerfer,
640
840
Nottingham, 680 Southampton , 960
Oxford, 5.60 Stafford , 560
Wilts , 800 Suffolk , 960
York , Weſt- Surry , 800
Riding, 1240 Suffex, 800
North , 720 Warwick 680
Eaft, 400 Westmorel., 240
Angleſea, 80 Worcester , 560
Brecknock , 160 Carmarthen , 200
Cardigan , 160 Caernarvon , 80.
( وو (
Denbigh ,
Flint,
280
120
Pembroke ,
Radnor ,
160
120
Glamorgan, 160
Merioneth , 80
Montgomery , 240
Total , 30,740
Cette levée n'a pas pu ſe faire par-tout fans bruit
& ſans émeute; il y en a eu dans pluſieurs endroits.
Le 29 du mois dernier , écrit-on de Petworth dans
le Comté de Suſſex , jour fixé pour remettre la
liſte aux Aſſemblées , la populace s'aſſembla , armée
de bâtons , en menaçant de forcer tout le monde de
ſe joindre à elle , & on dit qu'elle a réuſſi. On croit que
letumulte a été général dans toute la Province ; envi
ron so mutins ſe ſont aſſemblés près de cette place.
Les Députés-Lieutenans ont été obligés de ſe ſauver
parles fenêtres au moyen d'une échelle , au moment
que la populace forçoit les portes , après quoi elle
vuida les poches des Députés-Lieutenans , & déchira
les liſtes. Le peuple s'eſt ameuté auſli à Henfield , où
il a enlevé tous les rôles , & a fait promettre aux
Officiers qu'il n'y auroit point de milice. On doit
tenir demain à Lewes une aſſemblée générale ; on
ſuppoſe que la populace a deſſein de s'y rendre. La
peur s'eſt tellement emparée des gentilshommes de
la Province , qu'ils n'oſent pas coucher dans leurs
maiſons. Le peuple a demandé le ſecours d'une partie
de la milice du Hampshire qui ſe trouvoit à
Perworth , mais fans effet . On craint que le Gouverpement
ne ſoit obligé de s'en mêler. En ce cas il
faudra faire venir ici des ſoldats , ce qui peut entraîner
des ſuites très-fâcheuſes «.
LeGouvernement s'occupe à réprimer ces déſordres
, mais il emploie beaucoup de modération , de
peur d'augmenter le mal . Il a été recommandé aux
principaux habitans de tous les Comtés , de le ſeconder
dans ſes vues , & de travailler à ramener les
eſprits , dont la réunion & les ſecours paroiffent fi
néceſſaires dans cesmomens de criſe. Le Roi a , dit-
E2
( 100 )
on , déclaré qu'en cas d'une defcente de la part des
François , il commandera l'armée en perſonne. La
Reine avec ſes enfans , & la principale partie des
joyaux de la Couronne , quittera Londres pour quelque
tems; elle ſera ſuivie de la compagnie des gardes
àcheval ; les ſept bataillons des gardes à pied feront
avec le Roi ; il ne reſtera à Londres d'autres troupes
réglées , que les grenadiers à cheval , qui feront des
patrouilles dans les rues avec les milices de la ville ,
pour empêcher les mal-intentionnés de profiter du
tumulte & de la confufion , inévitables dans une pareille
circonftance. Tous ces détails , qui ne paroifſent
pas mériter beaucoup de confiance , prouvent
cependant peut-être que la Nation craint plus la
France , que l'on n'a affecté de le montrer au Parlement.
Dans la circonſtance préſente , elle n'eſt
peut-être pas en état de meſurer ſes forces avec celles
de cette Puiſſance , quand même elle ne ſeroit pas
ſecondée par l'Eſpagne. Le Gouvernement ſemble
êtrede cette opinion; ſans cela il auroit ſans doute
envoyé des détachemens pour veiller ſur les eſcadres
Françoiſes.
On dit ici que la France , dans ſon traité avec
l'Amérique , a non-feulement ſtipulé des conventions
de commerce , mais encore une alliance offenfive &
défenſive. L'Amérique en conféquence ne peut plus
faire la paix avec l'Angleterre , que de l'aveu de la
France ; & en cas de rupture ouverte avec cette
dernière , évènement qui entraînera infailliblement la
guerre avec l'Eſpagne , & peut- être avec d'autres
Puiſſances , les Américains deviendront les alliés
des François contre nous ; & ceux- ci ne feront point
de paix avec nous , ſans comprendre l'Amérique dans
le traité.
On lit dans nos Papiers , qu'en conféquence de
l'alliance entre la Grande-Bretagne & le Dey d'Alger
, un Capitaine de la marine Angloiſe à demipaye
, eſt parti pour Alger , où il prendra le com(
101 )
mandement d'une eſcadre de pirates , qui croiferont
contre les vaiſſeaux Américains qui pafieront à une
certaine hauteur des côtes de Barbarie , dans le
deſſein d'entrer dans quelques ports d'Eſpagne.
On a fait hier les obsèques du Comte de Chatam .
Elles ont eu lieu à Westminster , contre le voeu de
la Cité , qui avoit demandé qu'elles fuſſent faites
dans l'Egliſe de Saint-Paul , ou M. Rigby defiroit
qu'on vit un mauſolée ſur lequel il fût à portée de
lire tous les jours : Ci-git un Ministre , qui a rempli
les emplois les plus lucratifs , & qui en est forti
les mains pures. Le Roi répondit à la pétition de
laVille, qu'ayant permis que le corps du feu Comte
fut inhumé à Weſtminster , ſelon la demande du
Parlement , il ne pouvoit rien changer à cette difpoſition.
Le fils aîné de cet homme célèbre fut
préſenté le 27 du mois dernier au Roi. La faveur
particulière que ſa famille a obtenue , par le Bill
qui lui aſſigne une penſion perpétuelle , n'a pas paſſe
fansoppoſitionauParlement. L'Archevêque d'Yorck ,
de Duc de Chandos , Mylord Paget & le Comte de
Bathurst , proteſtèrent contre ces Bills le 2 de ce
mois.
ÉTATS- UNIS DE L'AMÉRIQUE - SEPTENT .
Charles-Town du 10 Avril. Les hoftilités continuent
dans cette partie du monde. Suivant une
lettre d'un Officier de l'armée du Général Howe ,
les Américains ont fait trois attaques ſur New-
Yorck ſans ſuccès ; à la dernière ils ont eſſuyé une
perte qu'on dit conſidérable ; il faut que celle des
Royaliſtes ne l'ait pas été moins , puiſque le Général
Howe , informé de cette nouvelle par un floop
dépêché à cet effet , a fait partir auſſi-tôt quatre
régimens pour renforcer la garniſon de New-Yorck ,
qui s'attendoit à une nouvelle attaque. Le Général
Gates a joint leGénéral Washington à Valley-Forge ,
où nos troupes font très-fortement retranchées ; on
E3
( 102 )
ne tardera pas à apprendre qu'ils ont fait quelques
mouvemens en avant.
Un détachement de New-Yorck , ſorti le 4 de
cette ville au nombre de 150 hommes , embarqués
fur 3 petits bâtimens , ſous le convoi du floop
George , ſe rendit à Shandy- Hoock , où il fut joint
par 40 foldats de marine ; les il ſe rembarqua , &
prit terre près de Squam , & ſe porta vers le lieu où
nous avions conſtruit des Salines ; elles confiftoient
en plus de 100 édifices , dans chacun deſquels il y
avoit depuis 6 juſqu'à 10 chaudières ; on peut juger
de leur valeur par le prix d'un ſeul de ces édifices ,
qui avoit coûté 6,000 liv. ft. ; les Royalistes les
ontdétruits. Ces ſalines pouvoient produire 1000
boiſſeaux de ſel par ſemaine ; c'eſt une perte confidérable
pour nous , parce que le fel a toujours fait le
plus preſſant objet de nos beſoins ; nos ennemis ne
favent faire la guerre qu'en portant devant eux l'incendie
& la deſtruction .
Baltimore du 20 Avril. Le Traité que le Congrès
a conclu avec la France eſt arrivé ; M. Siméon
Deane , frère de celui qui a négocié ce Traité , nous
l'a apporté ; il a été reçu avec tranſport ; on a fait
par-tout des réjouiſſances , & l'Amérique , flattée de
voir ſon indépendance reconnue en Europe , ne peut
que faire de plus grands efforts pour la foutenir. On
peut juger de nos diſpoſitions par la lettre ſuivante
adreſſée par un des citoyens des Etats-Unis , à un
membre du Parlement en Angleterre.
>> Il y a quelque choſe de vrai dans ce que vous
dites de ladifette où nous ſommes depluſieurs choſes
néceſſaires ; mais ne croyez pas nos beſoins auſſi
multipliés qu'on cherche à vous le perfuader , ni
d'une nature extrême ; fi nous ne jouiſſons pas de
l'abondance , nous ſommes ſobres ! La tempérance
eſt le magaſm inépuiſable qui nous fournit ce qu'il
faut pour alimenter l'eſprit d'indépendance , déſaltérer
la foifde la gloire ! Nos finances , que vous
(103 )
croyez dans un état déſeſpéré , ſont plus foriſſantes
que les vôtres ; car ce que chacun de nous poſsède ,
eſt le tréſor commun de tous : le tems de compter
n'eſt pas encore venu ; ceux qui fourniſſent le plus
pour le ſoutiende la cauſe commune , ſont ceux qui
s'occupent le moins de l'état où ſe trouve leur fortune
particulière ; s'ils ſongent quelquefois à celle de
leurs enfans , c'eſt ſans inquiétude ; ils ſavent que
la patrie eſt la mere commune , & que cette mere
ne tardera pas à ſe voir en état de récompenfer ceux
de ſes enfans qui lui auront marqué le plus d'affection....
Letems des illufions eſt paſſe ; vous n'avez
jamais vu l'état de nos affaires qu'a travers un prime ;
vous avez cru juſqu'au dernier moment que nous
marchions à l'aventure , que ſans perſpective , ſans
plan, nous nous livrions comme des inſenſés à l'impulfion
d'une autorité précaire , ufurpée , &c . &c.
Vous autres Anglois , vous ne finiſſez pas lorſque
vous donnez des épithètes : Hé bien ! le croyez-vous
encore , comptez - vous que c'eſt au hafard , au caprice
d'un moment , que nous devons nos alliances
tant publiques que ſecrètes , que nous avons formées
, celles que nous formerons encore ? Tout
étoit combiné & prévu. Il y a plus de deux ans que
je vous ai prédit tout ce que vous voyez , tout ce que
vous allez voir. Quant aux eſpérances que la Grande-
Bretagne a fondées ſur ſes Commiſſaires , je ne
veux pas voustromper. Dites à vos confrères , dites
àvos Miniſtres , qu'ils n'ont que du ridicule à attendre
de cette démarche , fi leurs Emiſſaires ne viennent
pas précisément & poſitivement nous demander
comme àdes Etats libres , une portion dans les avantages
que l'Europe entière peut tirer de notre commerce.
Cette propoſition même eſſuyera quelques
difficultés ; mais je connois aſſez les diſpoſitions de
la Cour qui en déterminera le ſuccès , pour être per-
Cuadé qu'elle réuſſira avec un peu de patience. Vous
nous plaignez , vous déplorez notre aveuglement...
E 4
( 104)
Sije voulois répondre à tous les articles de votre lettre
, je vous confondrois : je vais vous dire en deux
mots quel eſt le peuple à plaindre ; ce n'eſt pas celui
qui étonnant le monde par ſon éclat naiſſant , réuniſſant
en ſa faveur les voeux de l'Europe entière ,
touche au moment où pour prix de ſa vertu il recevra
des mains de la justice la palme de la liberté :
c'eſt celui qui mordant , ce qui lui reſte dans la main ,
des fers dont il avoit voulu enchaîner un peuplegénéreux
, cité & tourmenté à- la-fois par les démons
de la crainte &de l'orgueil , impuiſſant & tremblant
dans ſes foyers pour ſa propre sûreté , ne trouve de
reſſource que dans la diſſimulation.... Je pourrois
rendre le tableau plus tertible ; ce ne font pas les
couleurs qui me manquent , le ſujet encore moins ;
maisje me borne à vous répéter qu'il eſt de votre devoir
de dire à votre Sénat , à votre Conſeil , que
l'Europe les a jugés , que les Puiſſances qui parlent&
remuent le moins , ſont celles qui penſent & qui feroient
davantage ; que le tems eſt arrivé où tous les
peuples rejettent comme abſurde & monstrueuſe
l'idée de la domination excluſive ſur mer , que le
principe à demi &bientôt univerſellement reçu , eſt
qu'à la terre près , tous les élémens ſont communs ,
&que l'induſtrie , non pas l'arrogance , doit être la
meſure des richeſſes des nations . Il en eſt tems encore
; prenez dans la balance des pouvoirs la place
avantageuſe que la nature nous y a atlignée; penſez ,
non pas à acquérir ou à recouvrer des poffeffions ,
mais à réparer les pertes de votre commerce ; rétabliſſez
votre opulence , & vous ferez un peuple cónfidérable
inter pares.
On apprend de New- Yorck que le Général Clinton
en devoit partir le 23 pourſe rendre à Philadelphie
, où il prendra le commandement de l'armée.
Le Général Howe retourne en Angleterre , & s'embarquera
à la fin de ce mois ſur la frégate du Roi , le
Grey-Hound. 1
( 105 )
{
Boston , du 26 Avril. Les fameux bills conciliatoires
ſont enfin arrivés de Londres ; le vaiſſeau qui
nous a apporté le traité de commerce conclu entre la
France & les Etats-Unis , nous avoit annoncé qu'ils
étoient en route; on peut juger de la manière dont
ils ont eté reçus par cette réſolution du Congrès , en
datedu 22 de ce mois. >> Le Comité , chargé d'examiner
la lettre du Général , en date du 18 du courant ,
(contenant certain papier imprimé , envoyé de Philadelphie,
& annoncécomme la copie d'un bill paflé
à l'effet de déclarer les intentions du Parlement
de la Grande-Bretagne , relativement à l'exercice
de ce qu'il lui plaît appeller ſon droit d'imposer des
taxes fur les habitans de ces Etats ; & d'un autre
bill paflé à l'effet d'autoriser le Roi de la Grande-
Bretagne à nommer des Commiſſaires revêtus du
pouvoir de traiter, confulter & convenir des moyens
d'appaiser certains désordres élevés dans lesdits
Etats ) demande la permiffion d'obſerver que les
Emiſſaires de l'ennemi ayant fait circuler induſtrieuſement
ledit papier d'une manière partielle & clandestine,
il feroit néceſſaire de le faire imprimer pour
l'information du Public.
>> Le Comité ne peut pas décider poſitivement ſi ledit
papier a éte fait à Philadelphie ou en Angleterre ;
il peut encore moins déterminer ſi les propoſitions
qu'il contient , ſont effectivement & fincèrement
deſtinées à être ſoumiſes à la conſidération du Parlement
de ce Royaume , & fi ledit Parlement voudra
leur donner ſa ſanction ſolemnelle ; mais il eſt
induit à croire que tout cela peut arriver , 1º. parce
que dans le cours de l'hiver dernier , le Général Anglois
a fait , à diverſes repriſes , de foibles efforts
pour mettre quelque eſpèce de traité fur pied ; mais
foit qu'il ſe ſoit formé de fauſſes notions de fa
dignité perſonnelle & de ſon importance , ſoit qu'il
ait été mal informé , ſoit enfin que quelqu'autre
cauſe ait ainſi diſpoſé les choses , il ne s'eſt pas
Ες
( 106 )
adreſſé à ceux qui étoient revétus. de l'autorité néceflaire
pour entrer en négociation avec lui. 2 °. Parce
que les Anglois ſuppoſent que l'idée trompeuſe d'une
cefſation d'hoftilités apportera quelque relâchement
dans les préparatifs que font ces Etats pour continuer
la guerre. 3 °. Parce que croyant que les Américains
font las de faire la guerre , ils ſuppoſent
que nous accueillerons leurs propoſitions pour le
bien de la paix. 4º. Parce qu'ils ſuppoſent que les
négociations dans leſquelles ils entreroient avec
nous , feroient ſujettes à l'influence corrompue qui
détermine dans leur Parlement l'iſſue de leurs débars.
5º. Parce qu'ils ſe promettent de cette démarche
les mêmes effets qu'un de leurs Miniſtres attendoit
de ce qu'il lui avoit plu appeller une motion
conciliatoire , c'est-à-dire , qu'elle empêcheroit les
Puiſſances étrangères d'aſſiſter ces Etats ; qu'elle engageroit
leurs propres ſujets à continuer encore un
peu plus long- tems la guerre , &qu'elle détacheroit
enAmériquequelques hommes foibles , de la cauſe
de la liberté&de la vertu. 6°. Parce que leur Roi ,
comme il le fait remarquer lui - même , eſt fondé à
craindre qu'au lieu d'employer ſes flottes & fes armées
contre les territoires de ces Etats , elles lui
feront néceſſaires pour la défenſe de ſes propres Etats.
7°. Parce que l'impoſſibilité de ſubjuguer ce pays
devenant tous les jours plus manifeſte , il eſt de
l'intérêt de fe débarraſſer de cette guerre à quelque
prixque ce ſoit.
>> Le Comité demande qu'il lui ſoit permis d'obſerver
de plus , qu'en ſuppoſant que les matières
contenues dans ledit papier fuſſent effectivement
conſignées dans le Journal du Parlement Britannique
, elles ne tendent qu'à mettre dans un plus
grand jour la foibleſſe & la méchanceté de nos ennemis.
Leur foibleſſe. 1º. Parce qu'ils ont anciennement
déclaré que non ſeulement ils avoient le
droit d'impoſer des loix aux habitans de ces Etats
(107)
1
1
dans tous les cas , mais même que leſdies habitans
devoient ſe ſoumettre abfolument &fans condition
àl'exercice de cedroit : ils ont fait tous leurs efforts
pour extorquer cette foumiſſion , l'épée à la main :
or , renoncer à ces prétentions dans les circonstances
actuelles , c'eſt prouver qu'ils ne ſont pas en état
deles foutenir. 2°. Parce que leur Prince avoit rejetté
juſqu'à ce moment les pétitions les plus humbles
des repréſentans de l'Amérique , qui demandoientd'être
regardés comme des ſujets , d'être protégés
dans la jouiflance de la paix , de la liberté , de
la sûreté; il leur a fait la guerre la plus cruelle ;
il a employé les Sauvages pour maſſacrer les femmes&
les enfans innocens ; aujourd'hui ce méme
Prince prétend traiter avec ces mêmes repréſentans ,
&accorder aux armes de l'Amérique ce qu'il a refuſé
à ſes ſupplications. 3°. Parce qu'ils ont fait
conftamment tous leurs efforts pour ſubjuguer ce
continent , rejetrant toutes les propoſitions d'accommodement
qui leur ont été faites , par l'excès de
confiance qu'ils avoient dans leurs forces : or , changeanttout-
à-coup leur manière de nous attaquer , il
eſt évident qu'ils ont perdu cette confiance. 4º. Parce
que le ſens , non - ſeulement de ce qui eſt ſorti de la
bouche des Miniſtres , mais même des actes les plus
publics & les plus authentiques de la nation , a
conftamment été qu'il étoit incompatible avec leur
dignité de traiter avec, les Américains , tant qu'ils
auroient les armes à la main ; cependant , malgré
cette déclaration , les voilà qui font des ouvertures
pour en venir à un traité !
,
>>> Les confidérations ſuivantes démontrent la méchanceté
& la duplicité de nos ennemis . 1º. Ou les
bills qu'il s'agit de paſſer contiennent une ceffion
foit directe , ſoit indirecte de leurs anciennes préten.
tions , ou bien ils ne contiennent pas cette ceffion ;
s'ils la contiennent , nos ennemis reconnoiſſent donc
qu'ils ont facrifié beaucoup de braves gens a une
E6
( 108 )
querelle injufte; s'ils ne la contiennent pås , ils ont
donc pour objet de tromper l'Amérique , de l'engager
infidieuſement à accepter des termes auxquels
les raiſonnemens avant la guerre , ni la force , depuis
que l'épée est tirée , n'ont pu l'engager à ſe
prêter. 2°. Le premier de ces bills paroît , par ſon
titre , être une déclaration des intentions du Parlement
Britannique , concernant l'exercice du droit
d'impofer des taxes dans ces Etats : or , ſi ces Etats
ſe prêtoient à traiter de pareille matiere , ils reconnoîtroient
indirectement ce droit , & c'eſt précifément
pour en venir là que la Grande - Bretagne
a , de ſon propre aveu , entrepris & continue la
guerre actuelle. 3º. Si ce droit prétendu étoit reconnu
, il en réſulteroit que toutes les fois que le
Parlement Britannique changeroit d'humeur , ſe
trouveroit dans des diſpoſitions différentes , il pourroit
l'exercer : or , fi la ſtabilité des arrangemens
propoſés dépend de ces variations & d'autres évè
nemens poſſibles , combien de tems le Parlement ne
perſiſtera - t - il pas dans ſes intentions actuelles ?
4°. Ledit premier bill ne contient rien de nouveau ;
il eſt précisément la même choſe que la motion
( conciliatoire ) , dont il a été fait mention ci-deſſus ;
il eſt ſujet à toutes les objections qui s'étoient éle
vées contre ladite motion , à cette différence près ,
que ſuivant la teneur de la motion , le droit de taxer
devoit être ſuſpendu auſſi long-tems que l'Amérique
donneroit tout ce qu'il plairoit au Parlement de lui
demander , au lieu que par le bill propoſé , ce même
droit doit être ſuſpendu auffi long - tems que les
Parlemens à venir conſerveront les intentions du
Parlement actuel. 5º. Par le ſecond bill , il paroît
que le Roi Britannique peut nommer , s'il lui plaît ,
des Commiſſaires pour traiter & convenir avec qui
ils jugeront à propos , relativement à divers objets
mentionnés dans ledit bill ; mais des traités & des
conventions de cette nature ſont de toute nullité ,
(-109 )
s'ils n'ont pas la concurrence du Parlement; ils ne
font valides qu'autant qu'ils ont rapport à la fufpenſion
des hoftilités , à celle de certains actes dudit
Parlement , qu'autant enfin qu'ils offrent le pardon
& des Gouverneurs à ces Etats libres , indépendans
& ſouverains ; quant au reſte , le Parlement s'eſt
réſervé en termes exprès le pouvoir de déſavouer
tout traité qui pourroit être fait ainfi , & de tirer
avantage des moindres circonstances qui pourroient
Curvenir, pour afſujettir ce continentà ſes ufurpations.
6°. Ledit bill , en nous offrant le pardon , fuppoſe
un crime réel dans notre réſiſtance ; par conféquent
traiter cette matière , ce ſeroit reconnoître
que les habitans de ces Etats étoient , ce que la
Grande-Bretagne les a déclarés être , des Rebelles.
7°. Nos ennemis réclamant par ce bill les habitans
de ces Etats comme leurs ſujets ; de la nature de
Ja négociation actuellement prétendue ouverte , ils
pourroient inférer que leſdits habitans ſeroient dans
Ja ſuite obligés de droit à ſe ſoumettre aux loix
qu'ils jugeroient à propos de faire ; & par une conféquence
néceſſaire , toutes les conventions qui
pourroient être faites dans lecours d'une négocia
tion pareille , ſeroient ſujettes à être révoquées un
jour. 8°, Parce que ledit bill porte que les Commiſ
faires dont il eſt fait mention peuvent traiter avec
de ſimples particuliers , meſure qui déroge à la dignité
du caractère national. D'après tout cela , il
paroît évident à votre comité , que l'objet deſdits
bills eſt d'influer ſur l'eſpérance ou ſur la crainte du
bon peuple de ces Etats , de manière à faire naître
la diviſion dans ſon ſein & à le détacher de la cauſe
commune , qui actuellement , graces aux bontés
dela Providence Divine , tend à une iſſue favorable
&prochaine ; qu'ils font une ſuite de ce plan infidieux
qui , à partir de la date de l'acte du timbre
juſqu'à ce moment-ci , a plongé ce pays dans les
troubles & dans le ſang; que dans le cas préſent,
( 110 )
1
comme dans tous les autres , quoique les circonf
tances puiffent forcer nos ennemis à relâcher quelque
choſe de leurs prétentions injuftes , cependant
il n'eſt pas à douter que , comme ils l'ont fait jufqu'à
préſent , ils ne faififfent la première occafion
favorable qui ſe préſenteroit , de ſe livrer à cette
fureur de domination qui a diviſé en deux le puiſſant
Empire de laGrande-Bretagne.
Tout conſidéré , le Comité demande qu'il lui ſoit
permis d'expoſer , comme étant ſon opinion , que :
les Américains s'étant réunis dans cette entrepriſe
difficile au cri de l'intérêt commun , pour la défenſe
de leurs droits & de leurs priviléges communs , par
des ſervices réciproques , par une affection mutuelle,
la grande cauſe pour laquelle ils militent encore
&à laquelle l'eſpèce humaine entière eſt intéreſſée ,
ne peut devoir ſon ſuccès qu'à cette même union :
par conféquent tout homme ou toute aſſemblée
d'hommes qui oſeroit faire quelque convention ſéparée
& partielle avec les Commiſſaires de la Couronne
Britannique ou quelqu'un d'eux , doit être re
gardé & traité comme un ennemi déclaré de ces
Etats-Unis.
>> Votre comité demande la permiſſion d'ajouter
encore , comme étant ſon opinion , que ces Etats-
Unis ne peuvent pas convenablement entrer en conférence
ni en négociation avec aucuns Commiſſaires
de laGrande-Bretagne , àmoins qu'en forme de préliminaires
ils ne commencent , ou par retirer leurs
flottes & leurs armées , ou par reconnoître en termes
poſitifs & exprès l'indépendance deſdits Etats .
Etcomme il paroît que le deſſein des ennemis de
ces Etars eſt de les endormir dans le ſein d'une ſécurité
funeſte , l'opinion de votre comité eſt , que
l'on prévienne les Etats reſpectifs , afin qu'ils ſe préparent
au développement le plus vigoureux de leurs
forces , qu'ils mettent en campagne le plutôt poſſible
leur contingent refpectifdes troupes continentales ,
( 111 )
:
&que toutes les milices deſdits Etats ſe tiennent
prêtes à agir au beſoin «.
Ce rapport ayant été lu & diſcuté article par ar
ticle , il a été réſolu unanimement : que le Congrès
approuve& confirme ledit rapport.
:
FRANCE.
De PARIS , le 20 Juin.
La flottede Breſt eſt encore en rade , mais depuis
la fin du mois dernier , prête à appareiller au premier
fignal. On en forme, dit- on , trois efcadres ,
dont une ſous les ordres du Comte d'Orvilliers ,
une fous ceux du Comte du Chaffault , & la troifieme
ſous ceux du Duc de Chartres , qui aura ſous
luiM. de la Motthe-Piquet. Le nombre des vaifſeaux
qui la compoſent eſt conſidérable ; on croit
toujours qu'elle a ordre de régler ſes mouvements
fur ceux de l'Amiral Keppel ; le bruit s'eſt répandu
qu'en cas de guerre , on exécutera le projet de réunir
la marine Marchande à la marine Royale; cet
arrangement ne pourroit qu'exciter une plus grande
émulation parmi nos Armateurs. Ce qu'il y a de
certain , quant à préſent , c'eſt qu'on a mis ſur les
vaiſſeaux quelques Officiers de laMari Marine bleue ſous
le nom d'Officiers auxiliaires ; il y en a deux fur cha
que vaiſſeau à Breſt. M. le Duc de Chartres à ſon
arrivée dans ce port , s'eſt empreſſé de témoigner à
ces braves Marins appliqués à leurs devoirs , en.
durcis aux travaux fariguants de la Mer , & qui confacrent
leur vie à l'exercice de l'art Nautique , toute
l'eſtime qu'ils méritent. On dit que les deux qui
fervent ſur ſon vaiſſeau , ont l'honneur d'être admis
journellement à ſa table.
On compte 100 bataillons , & 40 eſcadrons cantonnés
ſur nos côtes , depuis Dunkerque juſqu'à
Nantes. LeMaréchal de Broglie a été nommé Com
mandant en chefdes 60 bataillons ,&des 40 cfca
( 112 )
drons aſſemblés fur les côtes de Bretagne & de Normandie.
Les Officiers-Généraux qui ſerviront ſous
ſes ordres , font le Marquis de Poyanne , le Comte
de Luface , le Prince de Beauveau , le Marquis de
Caſtries , le Comte de Vaux , le Marquis de Traifnel
, le Comte de Chabot , le Baron de Beſenval ,
& le Baron de Luckner , Lieutenants -Généraux .
Les Maréchaux - de - Camp au nombre de 22 ,
ſont le Marquis de Talaru , le Comte de Rochambau
, le Duc du Châtelet , le Comte de Caraman ,
leMarquis de Saint-George , le Baron de Diesbach , le
Comte de Narbonne-Fritzlar , le Comte de Jaucourt
, le Comte de Puyſégur , le Comte de la Féronnois
le Comte de la Tour-du-pin-Paulin , le
Marquis de Conflans , le Comte de Durfort , le Baronde
Saint-Victor ,le Duc d'Ayen , le Baron de
Falkenhayn , le Baron de Wimpfen , le Comtede la
Luzerne , le Duc de Guines , le Comte d'Hauf
fonville , & le Marquis de Pons.
Pour l'Artillerie , M. de Gribeauval , Lieutenant-
Général , M. de Villepatour , Maréchal-de-Camp ;
le Duc de Coigny , Maréchal-de-Camp en qualité
de Colonel général des Dragons. Les Majors-généraux
de l'armée , ſont le Comte de Guibert , Maréchal-
de-Camp , & le Comte de Damas , Brigadier.
Premier Maréchal - général des Logis , faiſant les
fonctions , le Marquis de Lambert. Il y a de plus ,
10 Aides-Majors , 6 Aides-Maréchaux-généraux des
Logis , & 3 furnuméraires.
>> Le Commandant de la Marine , écrit - on de
Toulon , a reçu des brevets en blanc pour 18 Lieutenants
de frégates , qu'il a ordre de diſtribuer aux
Capitaines Marchands & autres gens de mer qui
fontdans le cas de les mériter par leurs ſervices. Ces
nouveaux Officiers feront répartis ſur l'eſcadre du
Chevalier de Fabry ; les vaiſſeaux qui doivent la
compoſer ſont actuellement tous en rade; il y en a
2 de 74 Canons, 3 de 64. Les frégates font au
( 113 )
-
nombre de quatre , & on yjoint une corvette ".
Selon les mêmes lettres , il est arrivé dans ce
port 200 forçats , qui ſont partis de Marſeille ſous
la conduite d'une brigade de Maréchauffée , & fous
l'eſcorte de quelques troupes attachées à la Marine ,
on les y employe aux travaux du port,
Nous avons parlé du malheur arrivé à Breſt ,
on ne ſera pas fâché d'en trouver ici des détails
plus exacts. Le 12 Mai dernier à une heure après
midi, le petit canot du vaiſſeau le Roland, conte
nant vingt perſonnes , chavira dans la rade de Breſt ;
fix ont été noyées , & n'ont point reparu ; les autres
ont été ſecourus par les canots des vaiſſeaux voifins
, & portés environ trois-quarts d'heure après
àbord du Roland. Le plus affecté de tous , étoit le
Chevalier de Marbotin , Enſeigne de vaiſſeau , qui
étoitregardé par l'équipage comme mort . M. Groffier
Chirurgien-Major du Roland, jugeant que cette
mort ne pouvoit être qu'apparente , lui adminiftra
les moyens connus , mais avec certaines reftrictions
qu'il fera obſerver dans un Mémoire qu'il ſe propoſe
de faire inférer dans le Journal de Médecine.
Effectivement après quatre heures d'un travail continuel
, le Chevalier de Marbotin donna quelque
ſigne de vie , & inſenſiblement on le rappella à ſon
premier état. Ce brave Officier inftruit de tout ce
qu'on avoit fait pour lui , a témoigné la reconnoiffance
de la manière la plus généreuſe au Chirurgien
qui lui a rendu la vie. Voulant pareillement reconnoître
le zèle de deux Matelots qui l'avoient ſecouru
lorſqu'il couloit entre deux eaux , il leur a
aſſuré à chacun , par Acte devant Notaire , une penſion
équivalente au tiers de la paye que le Roi leur
donne , & fuceptible d'augmentation proportionellement
aux grades auxquels ces Matelots peuvent
parvenir. Il a auſſi donné aux Matelots des différents
vaiſſeaux qui avoient ſauvé les autres perſonnes
, la moitié d'une année de ſes appointements .
(114)
Les bruits de guerre ſe ſoutiennent toujours.
>>> Tous les Marins Anglois , écrit-on , d'un de nos
ports , n'en uſent pas à l'égard de nos navires , comme
ceux qui croiſent près de nos côtes. Des lettres
de divers endroits , portent que pluſieurs de nos
bâtiments chargés de munitions &de marchandiſes
pour les Etats - Unis , ont été arrêtés & conduits
récemment dans les ports d'Angleterre où l'on difcute
la validité de leurs priſes , & s'ils doivent être
confiſqués comme deſtinés à des rebelles , ou rendus
en vertude la notification du traité de la France
avec l'Amérique. Cette inégalité de conduite dans
les Capitaines Anglois , ſemble annoncer au moins
quelquetergiverſation dans les ordres qu'ils doivent
recevoir à cet égard du Miniſtère , & rend au moins
problématiques les évènements qui ſe paſſeront entre
les eſcadres des deux nations dans le cas où elles
ſe rencontreront. Auſſi le public s'obſtine à regarder
laguerre comme inévitable . Envain quelques perſonnes
( ajoûte la lettre que nous tranſcrivons ) prétendentque
le troublejettédans notre commerce, n'eſt
pas une hoftilité ; l'objet de la paix maritine eſt la
Lécurité maritime; & tout ce qui l'altere eſt hoftile ;
foutenir un ſyſtême contraire , c'eſt dire que l'invaſion
d'une place ſans défenſe n'eſt pas un acte d'hoſtilité " .
S'il faut en croire les bruit publics , il eſt queſtion
de oréer quatre nouvelles Légions , dont la formation
fera à-peu-près ſemblable à celle des fix qui
ont été ſupprimées par l'Ordonnance du 25 Mars
1776.
On mande de Landerneau un trait de bravoure
quin'étonnera pas dans l'Officier , qui en eſt le hé
ros ? Le Comte de Rouffignac allant joindre ſon
régiment , paffoit dans un bois où des cris plaintifs
frappèrent fon oreille. Il ſortit auſſi-tôt de ſa chaiſe
depoſte, avec ſon épée &deux piſtolets , & vola
ſeul à l'endroit d'où partoient les cris. Là, il vit
quarre ſcélérats qui aſſalinoientun payfan; il fong
(115)
1
dit ſur eux , fit mordre la pouſſière à deux, de deux
coups de piſtolers , paſſa ſon épée au travers du
corpsdu troiſième , & laiſſa fuir le dernier. Il prit
enfuite ſoindu payſan qu'il fit mettre dans ſa chaiſe
&qu'il conduifit à la ville la plus prochaine , où
les Chirurgiens appellés ne trouvèrent pas qu'il eût
desbleſſures mortelies. L'aſſaffin échappé fut arrêté
le même jour par la Maréchauffée , & fon procès
va lui être fait Prévôtalement.
Ace trait nous en joindrons un de défintéreſſement
, & de bonté , fait pour plaire aux ames ſenfibles.
Un Eccléſiaſtique n'ayant pour tout bien que
lerevenu très-modique d'une Cure de campagne ,
àdeux lieues de Chatelleraud , avoit à répéter plufieurs
années d'arrérages d'une rente fonciere due
àſa Cure par un particulierde la ville ; après plufieurs
demandes amiables & infructueuſes , il fut
obligé d'en venir à une demande judiciaire. L'afſignation
donnée fut ſuivie lentement ; le débiteur
promettoit ſouvent de payer , & ne payoit point.
Après sans de patience& de délai , le Curé obtint
Sentence. Le débiteur étoit devenu dans cet intervalle
ſon paroiſſien ; le Patteur touché mit fin à
toutes les pourſuites , & écrivit le billet ci-joint à
ſonAvocat.>>Lorſque je commençai cette affaire
mon débiteur n'étoit ni mon voiſin , ni mon paroiffien
; il eſt aujourd'hui l'un & l'autre , je lui dois
des égards. J'ai été certainement plus fâché que lui
du parti extrême qu'il m'a forcé de prendre ; auſſi
pour réparation , je lui fais le ſacrifice de tout ce
qu'il me doit juſqu'à ce moment ; je m'eſtimerai heureux
fi ce témoignage de ma bonne volonté peut
effacer l'impreffion désagréable qu'une exécution
peut lui avoir donné contre moi " .
Le Prince de Condé pendant ſon ſéjour à Dijon ,
n'a ceflé de donner des encouragemens aux Arts &
aux Inventeurs des découvertes utiles. M. Regnier ,
Arquebufier & Mechanien à Saumur en Auxois
,
1
( 116 )
dont la ferrure de combinaiſon a mérité le premier
encouragement de la Société libre d'Emulation , y
préſenta à ce Prince une éprouvette ou machine à
éprouver la poudre. Cet inſtrument qui avoit déja
obtenu le fuffrage de l'Académie de cette Ville , perfectionné
de nouveau , eſt ſelon le témoignage de
pluſieurs Officiers d'Artillerie , préférable aux éprouvettes
à cremailler & autres . L'Auteur en a fait de
différentes grandeurs : les petites à l'uſage des chafſeurs
, ne coûtent que 18 livres ; & celles deſtinées
aux perſonnes qui veulent voir plus en grand les effets
de la poudre, ſe payent 24 livres .
Le Prince aſſiſta auſſi à une ſéance du Cours de
Chymie qui ſe fait à l'Académie de Dijon. Après
pluſieurs expériences très - curieuſes , le Démonſtrateur
, M. de Morveau , écrivit ſur du papier blanc
avec de l'encre cobaltique ; on ſait que ces caractères
n'en ſont viſibles que lorſqu'on les préſente au
feu ; S. A. S. y lut les quatre vers ſuivans :
Aux champ de Mars , les regards de Condé
Dans tous les coeurs appelloient le courage..
Par eux ici le zèle eſt ſecondé ,
Et nos progrès vont être leur ouvrage.
,
>> Dans la ſolemnité appellée de l'Oſtenſion ,
écrit-on de Limoges , fêtée dans cette Ville , & qui
attire un grand concours de Pélerins nous avons
vu cette année venir de trois lieues , à pied , le nommé
François Brouffeau , Laboureur , né le 9 Février
1666 , à Benac ſa Paroiſſe , où il n'a pas encore
ceflé de travailler aux ouvrages de la campagne.
M. Turgot, étant alors Intendant de cetteGénéralité,
l'avoit déchargé des Impoſitions royales , en 1766 ,
c'est-à-dire à cent ans révolus. Le Comte d'Eſcars
pourvoit à ſes beſoins , & lui envoye tous les ans
deux pièces de vin. Ce vieillard qui paſſe actuellement
112 ans , jouit d'une bonne ſanté «.
C'eſt M. Dufour , Docteur en Médecine & Chirurgien-
Aide- Major à l'Ecole Royale Militaire , qui
( 117 )
a traité les fous furieux dont nous avons annoncé
la guériſon. Nous ajouterons ici que ces malades
étoient au nombre de trois : l'un étoit à Bicêtre depuis
ſept ans , le ſecond depuis deux , & le troiſième
depuis neuf mois ; le traitement commença le 26
Mars , & 11 jours après , le premier & le dernier
furent remis en liberté , & aſſiſtèrent aux exercices
de piété du Vendredi-Saint. Le ſecond s'eſt trouvé
attaqué d'une maladie mélancholique queM. Dufour
n'avoit jamais traitée. Des affections ſcorbutiques
qui ſe ſont manifeſtées pendant le traitement ont
mis de la lenteur dans la guériſon ; mais la fureur
eft calmée ; ce malade fort tous les jours , ſe promène
, & n'a plus la même averſion pour les objets
qui luidéplaiſoient ci-devant. On continue de faire
desremèdesaupremier,parce qu'on préſume qu'une
maladie auffi grave & auffi invétérée que celle qui a
duré ſept ans, exige qu'on en prolonge le traitement
pour en afſurer davantage le ſuccès .
On parle beaucoup d'une pièce de méchanique
très - curieuſe , dont on dit que le Public jouira
bientôt , & qu'on annonce ainſi : >> C'eſt une téte
d'airain qui prononce diſtinctement ces mots : Le
Roifait le bonheur de ſes peuples , & le bonheur
defes peuples fait celui du Roi. L'Auteur de ce
morceau curieux ſe flatte de porter ſes recherches
en ce genre au point de faire faire à pluſieurs ſtatues
une converſation ſuivie entr'elles . La première
difficulté , qui eſt de faire articuler des mots à un
automate , étant une fois vaincue , il n'eſt pas plus
étonnantd'en faire parler pluſieurs qu'un ſeul. Quant
àla converſation , il eſt inutile d'obſerver qu'elle ne
ſera ſuivie qu'en raiſon du magaſin de paroles ,
monté & arrangé dans l'intérieur «..
Les Numéros ſortis au Tirage de la Loterie
Royale de France , du 16 de ce mois , font : 73 ,
20 , 50 , 25 , 47.
( 118 )
'De BRUXELLES , le 20 Juin.
DEPUIS quelque tems il part journellement des
Pays-Bas des corps de troupes & des trains d'artillerie
&de munitions de guerre qui ſe raſſemblent à
Luxembourg , d'où ils continuent leur route pour
l'Allemagne: on ne doute pas que leur deſtination
ne ſoit pour la Bavière ; on ne fait rien de bien po
fitif ſur ce qui ſe paſſe dans ces contrées. La défenſe
la plus ſévère d'écrire a été publiée dans nos
armées ; & juſqu'à préſent elle eſt obſervée rigoureuſement.
Nous en ſommes réduits aux conjectures
, & nous n'apprenons que ce qui nous parvient
par des voies indirectes. Le bruit s'étoit répandu
que l'Empereur & le Roi de Pruſſe traitoient enſemble
& par lettres d'un accommodement relatif à la
ſucceſſiondeBavière. On aſſure aujourd'hui que ces
négociations ſe font à Vienne & à Berlin par le canal
des Miniſtres reſpectifs , c'est- à-dire , à une diſtance
très-éloignée des Princes que ces arrangemens intéreffent.
Ainfion négocie au loin , tandis que les parties
font en armes & en préſence les unes des autres.
Cette ſituation extraordinaire fixe les regards de
toute l'Europe qui prévoit toujours une rupture , &
qui peut en apprendre la nouvelle en même-tems
que celled'une bataille. Ce qui donne encore quelques
eſpérances de paix à nos Politiques , c'eſt le peu
de diſpoſition que les Puiſſances de l'Europe montrent
à foutenir de leur appui les prétentions qui ont
donné lieu à ces différends. La France ne fait à cette
occafion aucune démarche qui ne tende à conferver
la paix , ou du moins à concentrer le feu de
la guerre dans le pays qui la voit naître. On dit
qu'ellea garanti les Pays-Bas Autrichiens , & qu'elle
l'a fait du conſentement du Roi de Pruſſe , qui de
fon côté agit de concert avec le cabinet de Verſailles
, en lui communiquant le train de ſes négociations
avec celui de Vienne. Les circonstances pré
( 119 )
ſentes lui preſcrivent peut-être de refter neutre dans
les affaires d'Allemagne : il eſt certain que fi elle y
prenoit part , la déclaration de guerre que l'Angleterre
médite ne ſeroit plus ſuſpendue.
&
>> Il n'y a rien de plus étonnant , écrit-on de Londres
, que l'eſpèce d inaction dans laquelle on retient
ces flottes formidables qu'on a tant vantées au Par
lement , & qui n'agiſſent point. Après la déclaration
faite le 13 Mars de la part de la France , le cri
général de nos Miniſtres fut celui de la guerre
de lavengeance. Un coup-d'oeil jetté ſur notre ſituation
nous fit une loi de la moderation , & il fallur
digérer patiemment une injure dont nous n'étions
pas en état detirer vengeance. La France cependant
dans la vuede ſoutenir ſa première démarche , a fait
partir de la Méditerranée une eſcadre deſtinée ,
dit-on, àaller cimenter ſon union avec les Colonies ;
cette eſcadre nous a fait fortir de notre lethargie :
l'activité a redoublé dans nos ports , & à en juger
par les priſes que nos armateurs font fréquemment
fur les François , il faut qu'ils aient reçu l'ordre écrit
de nepoint les ménanaggeerr.. Il ſemble que leMinistère
n'a adopté ce plan d'hoſtilité que pour engager la
France à nous déclarer la guerre , afin que nous
puiſſions trouver des alliés qui nous aident à reprendre
la ſuprématie des mers. Ces alliés ne doivent,
à ce qu'on affure , nous ſecourir que dans le
cas où nous ferons attaqués & non agreffeurs : il eſt
donc queſtion de prouver à l'Europe que nos démarches
hoftiles ne ſont que le maintien des anciens
droits de la marine Britannique Nos plaiſans
s'égayent ſur cette politique ,& les épigrammes les
plus indécentes ſe multiplient dans nos pamphlets &
dansnos papiers publics. Une perſonne ſe trouvant
dernièrement à un grand repas y porta gravement
cette ſanté , aux quatre riens. La compagnie voulur
une explication , & il répondit : Ces quatre riens
font le bon fens d'un grand perſonnage , la capacité
defon premier valet ,la fincérité de la France ,&la
( 120 )
oſpérité de la vieille Angleterre. Malgré ces plaifanteries
, il ne faut pas douter qu'on ne s'occupe en
ce-moment de quelque projet très-ſérieux . L'eſpèce
d'indifférence qu'on affecte ſert à la couvrir d'un ſecret
impénétrable juſqu'à l'inſtant de l'exécution. Les
perſonnes attentives remarquent depuis quelque
tems dans tout ce Royaume des mouvemens extraordinaires
, qui , quoique faits fourdement , n'en paroiſſent
pas moins redoutables , & dont l'effet ne
peut tarder d'éclater «.
Selon une lettre de Breſt , le Capitaine Paul Jones ,
commandant l'armateur le Ranger , a conduit dans
cette rade au commencement de ce mois un vaiſſeau
Anglois plus fort que le ſien. Il ne l'a pris qu'après
un long combat dans lequel il a eu 4hommes tués
& 3 bleffés. L'Anglois a eu environ 40 morts & 20
bleſſés qu'on a portés à l'hopital. On ajoute que
le Capitaine en ſecond du Ranger avoit tenté de
s'échapper la nuit avec ſes prifonniers pour les ramener
en Angleterre ; mais qu'il a été arrêté. Le
Capitaine Paul Jones ſe plaint beaucoup de ſa perfidie:
il l'a fait mettre aux fers ; & s'il faut en croire
les mêmes lettres , on n'attend qu'un 3ª Capitaine
Boſtonien pour foumettre le traître à un Conſeil de
Guerre. On le ſoupçonne d'avoir ſervi d'eſpion aux
Anglois. On est toujours dans l'incertitude de l'arrivée des
galions du Mexique : une lettre de Cadix porte que
le Capitaine d'un vaiſſeau venant de la Havane a rapporré
qu'il les avoit vus le 29 Avril à 80 lieues
au -deſſus de l'ifle du Corbeau la plus avancée des ifles
Açores. Si cette déclaration est vraie , ils n'ont pas
du tarder , & ſans doute dans ce moment ils font entrés
dans le port. On fait l'intérêt que le commeree
de l'Europe prend à cette riche flotte; & on penſe
toujours que ſon arrivée peut influer beaucoup fur
les difpofitions de l'Eſpagne , & par conféquent far
les évènemens politiques. Lafuite duTraité entre l'Espag. & le Port. à l'ord. proc
DE FRANCE ,
DÉDIÉ A UROI ,
PAR UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES ,
CONTENANT
Le Journal Politique des principaux événemens de
toutes les Cours ; les Pièces fugitives nouvelles
en vers & en profe ; l' Annonce & IAnalyse des
Ouvrages, nouveaux ; les Inventions & Découvertes
dans les Sciences & les Arts ; les Spectacles ;
les Causes célebres ; les Académies de Paris & des
Provinces ; la Notice des Édits Arrêts ; les
Avis particuliers , & c . &c .
JUIN 1778 .
DEN
FAC.DE MEDI
BIBLIOTECA
UNIVERSIDAD CENT
A PARIS,
Chez PANCKOUCKE , Hôtel de Thotr
rue des Poitevins.
Avec Approbation & Brevet du Roi.
TABLE.
AVIS , pag. 3 La Hollande & l'Anticof-
PIÈCES FUGITIVES. mopolite ,
54
Lettre àM. de Voltaire , 7 Le Tartuffe épistol. &c. 55
Réponse , 8 Loixconftitutives desEtats
Dialogue mêlé de Vaude de l'Amérique- Sept. 56
villes ,
IS ANNONCES LITTER.
10 Encyclopédie poétique, 57
La viſitede Zélis, 59
Dialogue traduit de l'An- ACADÉMIES . Arras , 62
glois, 16 SPECTACLES , 63
NoticefurM. le Duc de la CAUSE CÉLÈBRE 66
,
Rochefoucauld. 20ARTS , Gravure, Musique ,
L'heureux Ecolier , Conte ,
مل
27 Anecdote, 71
Enigme,Logogryphe, 28-29 JOURNAL POLITIQUE .
Chanfon , 30 Constantinople , 73
NOUVELLES LITTÉ- Pétersbourg, 75
RAIRES , Coppenhague 76
Les OEuvres de Sénèque le Stockholm , 77
Philofophe , 35 Varfovie , 78
Réglemens de S. M. Imp. Vienne , 81
Catherine II, 36Hambourg 83
LeGénie
Annales poétiques , 37 Londres
Mémoirefurdifférens flui- Etats-Unis de l'Amériquedes
aëriformes , &c. 42 Septentrionale ,
de Pétrarque, 48 Paris ,
Géographienaturelle& c.53 Bruxelles ,
APPROBATION.
J'AI lu, par ordre de Monſeigneur le Garde des
Sceaux , le Mercure de France , pour le mois de Juin.
Je n'y ai rien trouvé qui puiſſe en empêcher l'im
preffion, A Paris , ce 24 Juin 1778.
DE SANCY,
De l'Imprimerie de MICHEL LAMBERT,
rue de la Harpe , près Saint- Côme,
89
د
ICI
III
118
AVERTISSEMENT.
La réunion du Journal de Politique avec
le Mercure de France , les avantages qui
doivent en réſulter , le nombre & le mérite
des Coopérateurs attachés déformais à
cet Ouvrage , les efforts du Libraire , propriétaire
du Brevet & du Privilège , qui
n'épargne ni dépenſes , ni ſoins pour répondre
aux intentions du Miniſtère & aux
deſirs du Public ; tout doit faire efpérer
que le Mercure , ſous ſa nouvelle forme ,
fera plus accueilli qu'il ne l'a jamais été ,
& remplira enfin tout ce qu'on doit attendre
du plus ancien & du plus varié de
tous les Journaux.
Un Journal qui réunit tant d'objets ,
ne peut pas être l'ouvrage d'un ſeul homme.
Quand cet homme raffembleroit toutes les
connoiffances néceſſaires , le temps lui manqueroit
pour les appliquer à l'analyſe des
Livres qu'il faut faire connoître. Depuis
deViſé & Thomas Corneille, les temps font
bien changés. Il y a cent fois plus d'Auteurs
A ij
4
AVERTISSEMENT.
& de Lecteurs que dans le ſiècle dernier.
Le goût de la Littérature , & même des
Sciences , eſt infiniment plus répandu. Il y
a un plus grand nombre d'hommes inſtruits
qu'il faut fatisfaire , & d'oiſifs curieux qu'il
faut amufer. Le Mercure , s'il eſt bien fait ,
peut remplir ce double objet. Mais il ne
faut pas que l'annonce d'une Société de
Gens-de-Lettres , occupés d'y travailler ,
ſoit un titre illufoire , comme cela est arrivé
trop ſouvent.
La partie politique du Mercure actuel eſt
confiée à M. de Fontanelle , qui compofoit
celle du Journal réuni aujourd'hui au
Mercure. Il a proportionné fon zèle & fes
efforts à l'importance des matières qui
deviennent de jour en jour plus intéreſfantes
, & qui demandent que l'on s'élève
plus que jamais au-deſſus du ton des Gazettes
ordinaires.
M. d'Aubenton , dont le nom feul fait
l'éloge , a bien voulu ſe charger des articles
d'Hiſtoire Naturelle . Ceux de Médecine &
de Chimie feront faits par MM. Macquer
AVERTISSEMENT. S
& Bucquet , de l'Académie des Sciences ,
& dont les travaux font depuis long-temps
honorés des fuffrages du Public. M. l'Abbé
Remy , qui a joint les ſuccès Littéraires aux
études du Barreau , & M. Guyot , Auteur
du Répertoire de Jurisprudence , compoferont
les articles qui concernent cette Science .
M. l'Abbé Baudeau fera ceux d'Économie
politique. La rédaction de tout ce qui regarde
laPhiloſophie, les Sciences& les Arts ,
eſt confiée à M. Suard , de l'Académie Françoiſe
, dont l'eſprit & le goût ſont connus.
Tout ce qui eſt du reſſort de la Littérature
& des Spectacles ſera traité par M.
de la Harpe , qui étoit chargé de ces mêmes
objets dans le Journal de Bruxelles : mais il
y a cette différence , qu'il étoit renfermé
auparavant dans des bornes très-étroites ,
qui le gênoient pour l'étendue , le nombre
& la variété des articles ; au lieu que dans
la nouvelle rédaction , il parcourra plus
librement un plus grand efpace. Il rédigera
d'ailleurs tout ce qui ne regardera pas la
Politique , les Sciences & les Arts.
A iij
6 AVERTISSEMENT.
M. Imbert , qui s'eſt exercé avec ſuccès
dans les Contes Philofophiques , en fournira
au nouveau Mercure. MM. Dorat &
Berquin nous ont promis , l'un des Idylles
& des Romances , l'autre des Poéſies fugitives.
Les hommes les plus diſtingnés dans les
Lettres , MM. d'Alembert , Marmontel , le
Marquis de C ** , & autres , nous ont
promis des ſecours ; & nous ſommes trop
flattés de cette promeſſe , pour ne pas les
fommer , au nom du Public, de tenir leur
parole , & de prouver par-là l'intérêt qu'ils
prennent à un Ouvrage auquel il eſt naturel
que tous les Gens-de-Lettres concourent ,
puiſqu'il offre à tous l'eſpérance des récompenſes
Littéraires.
MERCURE
DE FRANCE.
JUIN 1778 .
PIÈCES FUGITIVES
EN VERS ET EN PROSE.
Au commencement du mois de Juin 1749 ,
le Roi de Pruſſe avoitinvité M. de Voltaire
à venir auprès de lui ; & pour diffiper les
inquiétudesqu'il témoignoit ſur la rigueurdu
climat de Berlin , ce Prince lui envoya des
atteſtations fur la beauté de la ſaiſon dans
ce pays-là , ſignées du Marquis d'Argens ,
d'Algaroti , & de quelques autres Gens de
Lettres qu'il avoit à ſa Cour. M. d'A. alors
Secrétaire de Sa Majesté Pruſſienne , fut
chargé d'en faire une en vers: la voici.
JE , qui ſuis né ſur les bords de la Seine ,
Mais qui depuis dix ans habite ces climats
A iv
MERCURE
Où l'on croit que l'hiver & ſes affreux frimats
Accablent en tout temps de froidure & de peine ,
A tout chacun attefte & certifie ,
1
Que depuis environ deux mois ,
Il fait dans ce pays des chaleurs d'Italie ;
Que l'on y mange fraiſes , pois ,
Abricots & melons , auſſi bons qu'en Turquie;
Qu'on y jouit auſſi de la tranquillité
Qui rend le travail agréable ,
Et qu'on peut avec liberté
Travailler dans ſon lit , & ne point boire à table.
En foi de quoi , j'ai figné le préſent
Dans le Palais d'un Monarque adorable ,
Qui fait des vers en s'amusant ,
Qui ſouffre la goutte en riant ;
Et pour ſes ennemis ſeulement redoutable ,
A Sans-Souci , ſéjour charmant ,
Avec ſes amis doux , affable ,
Ne ſe montre le plus puiſſant ,
Qu'en ſe montrant le plus aimable.
M. de VOLTAIRE fit la réponſe ſuivante.
Cirey, le 29 Juin 1749 .
O GENS profonds & délicats ,
Lumières de l'Académie ,
Chacun prend de vos Almanachs.
Vous donnez des certificats
Sur le beau temps & ſur la pluie ;
DE
و
FRANCE.
Mais il me faut un autre ſoin ,
Et ma figure auroit beſoin
D'un bon certificat de vie.
Chez vous tout brille , tout fleurit ,
Tout vous y plaît ; je dois le croire ;
Je me doute bien qu'on chérit
Les climats dont on fait la gloire.
Vous & Frédéric votre appui ,
Que j'appelle toujours grand homme
Quandje ne parle pas à lui ,
Ce Roi, ce Trajan d'aujourd'hui ,
Plus gai que le Trajan de Rome ;
Ce Roi dont je fus tant épris ,
Et vous très-graves perſonnages ,
Qui paffez pour ſes Favoris ,
Et pour heureux autant que ſages ;
Vous , dis-je , & Frédéric- le-Grand ,
Vous , vos talens & ſon génie ,
Vous feriez un pays charmant
Des glaces de la Laponie .
Vous auriez beau certifier
Qu'on voit mûrir dans vos contrées
De Bacchus les grappes dorées
Tout auſſibien que les lauriers ,
De ma part je vous certifie
Que le devoir & l'amitié ,
Qui depuis vingt ans m'ont lié,
Me retiennent près d'Émilie.
Av
MERCURE
Vous m'avouerez , mon cher Monfieur ,
que ſi vous avez eu quelques beaux jours
au commencement de Mai , vous avez
payé depuis un peu cher cette faveur paffagère.
Mes plus beaux jours feront en Automne.
Je viendrai dans votre charmante
Cour, fi je ſuis en vie : c'eſt un tour de force
dans l'état où je ſuis ; mais que ne fait-on
pas pour voir Frédéric le Grand , & les
hommes qu'il raffemble autour de lui !
Souvenez vous de moi dans votre
Royaume.
DIALOGUE ,
Mêlé de Vaudevilles , entre un Procureur de
Baffe-Normandie , qui revient de Paris ,
& fon Clerc , qui est allé le recevoir au
Bureau de laMeſſagerie.
LE PROCUREUR , ( en robe , à la portière de la
diligence , prêt à descendrefur le marche-pied).
HA! ha ! te voilà mon Clerc.
LE CLERC , ( lui préſentant la main pourle
foutenir ).
Oui , Monfieur. Votre Lettre de voiture portoit
que vous arriveriez à midi , & j'ai été bien-aiſe de
venir vous fignifier mon hommage à la defcente du
coche.
DE FRANCE. If
(Le Procureur defcend, le Clerc l'amène à l'écart ) .
... Mais que vois-je ? Quelle noble ardeur
vous anime ? A peine arrivé , vous voilà déjà en
robe pour courir à l'Audience.
LE PROCUREUR.
Non , tu me vois en habit de voyage. C'eſt ma
coutume de garder l'uniforme dans la route , pour
m'attirer de la conſidération fur les grands chemins
Air. Cela reviendra .
Aux paſſans , grands Seigneurs , ou canaille
Cette pourpre impoſe un faint reſpect.
Tel qui ſouvent au fort d'une bataille ,
Se rit des coups & d'eftoc & de taille ,
Tremble à mon aſpect .
Parlons de choſes plus importantes . Comment
vont les affaires depuis mon abfence ?
LE CLERC.
Pas trop bien , Monfieur. La récolte a été forr
bonne dans le pays , & cela nous perd.
LE PROCUREUR.
C'eſt un fléau du Ciel qu'une année abondante.
Chacun ne fonge qu'à vivre en paix pour jouir .
LE CLERC.
Parlez moi d'une bonne diſette. Quand la terre
ne donne rien , la misère donne de l'humeur. On fe
pille , on s'égorge ; on n'a pas d'argent pour vivre
mais on en trouve toujours pour plaider.
1
A vj
12 MERCURE
LE PROCUREUR.
Bien obſervé , mon enfant. Et , dis - moi , ce
jeune Praticien qui a pris l'Office de ſon oncle ,
nous a-t-il déjà enlevé des Cliens ? Comment ſe
conduit-il?
LE CLERC.
Onne peut pas mieux. C'eſt un petit libertin qui
ne ſonge qu'à ſes plaifirs. J'ai déjà expédié en fon
nom une foule de procès , où j'occupois en mêmetemps
pour vous comme Procureur adverſe. Je faifois
tour-à-tour l'inſtruction pour & contre. J'attaquois
d'un bras , je défendois de l'autre .
Air. Des Pendus.
LB PROCURIUR.
Oh , c'eſt un excellent moyen.
LE CLERC.
Parbleu , Monfieur , je le crois bien.
Qu'on me trouve un autre artifice
Pour mieux empoigner la Juſtice ,
On eft ainſi toujours certain
Qu'elle eſt dans l'une ou l'autre main.
LE PROCUREUR.
Et dans le criminel y a-t-il eu quelque choſe ?
LE CLERC.
Oh , des misères. Les moeurs ſe ſont prodigieuſement
abatardies ! Croiriez-vous que , depuis votre
départ , nous n'avons eu que deux petites ſéparations
& un enlèvement ?
DE FRANCE. 13
LE PROCUREUR.
C'eſt bien la peine. Cependant un enlèvement
peut former quelquefois une bonne affaire.
LE CLERC.
Oui , avec des gens qui entendent raiſon. Auffitôt
que je ſus l'aventure, je courus chez le père de
la Demoiſelle pour lui offrir de pourſuivre en Juſtice
le Raviſſeur : que croiriez-vous qu'il me repondit ?
Air Non , je ne ferai pas ce qu'on veut quejefaſſe.
Qu'on le pourſuive en poſte& non pas en Juſtice!
LE PROCUREUR,
Dites-moi donc pourquoi ce biſarre caprice.
LE CLERC.
Comment ! ſacrifier la robe aux Éperons !
LE PROCUREUR.
Et notre miniſtère au fouet des poſtillons !
Quelles ont été les ſuites ?
LE CLERC.
Des horreurs. Les deux familles ont arrange
l'affaire , & les jeunes époux vivent enſemble de
bon accord.
LE PROCUREUR.
Voyez le ſcandale ! Au lieu de nous laiſſer faire
la-deſſus une inſtruction bien nourrie, au bout de
laquelle on auroit pendu le jeune homme , & jeté
la fille au fond d'un Couvent , du moins la Juſtice
auroit été contente , & c'eſt le principal. Pourſuivons.
14 MERCURE "
LE CLERC.
Mais c'eſt- là tout , Monfieur .
Air. Colinette avec fon Berger.
Vous le voyez ; tout eft perdu
En ma pauvre Patrie.
Dans le bon temps on auroit vu
Trente procès fur un fétu ,
Plus de talent ni de vertu
En Baffe-Normandie.
Vous devriez bien m'abandonner enfin votre
Office : car bientôt il n'y aura plus rien à y faire.
LE PROUUREUR .
Je ſuis prêt à te le céder' quand tu voudras. Il
faut que je te l'avoue , ce voyage de Paris m'a donné
de l'ambition. Je prétends aller figurer ſur un plus
grand théâtre. Que veux-tu ? Il nous faut bouleverferici
, par nos mains , tout le Bailliage pour vivoter.
A Paris , au contraire , tout de foi-même s'accorde à
ſe brouiller pour nous enrichir.
f 1
Air. Ton himeur est Catherene.
Les fils régentant leurs pères ,
Veulent qu'ils foient interdits ;
Les filles laiſſfant leurs mères ,
Courent après des maris.
Un époux d'avec ſa femme :
Séparé depuis quinze ans ,
Se voit gratis par Madame
Donner de fort beaux enfans.
DE FRANCE. 27
Le moment où il entra dans le monde étoit un
temps de criſe pour les moeurs nationales : la puiffance
des Grands , abaiffée & contenue par l'adminiftration
deſpotique & vigoureuſe du Cardinal de
Richelieu , cherchoit encoreàlutter contre l'autorité ;
mais a l'eſprit de faction ils avoient ſubſtitué l'eſprir
d'intrigue.
L'intrigue n'étoit pas alors ce qu'elle eſt aujourd'hui
; elle tenoit à des moeurs plus fortes & s'exerçoit
ſur des objets plus importans. On l'employoit à
ſe rendre néceſſaire ou redoutable : aujourd'hui elle
ſeborne à flatter&à plaire. Elle donnoit de l'activité
àl'eſprit, au courage , aux talens , aux vertus même ;
elle n'exige aujourd'hui que de la ſoupleſſe & de la
patience. Son but avoit quelque choſe de noble &
d'impoſant , c'étoit la domination & la puiſſance :
aujourd'hui , petite dans ſes vues comme dans ſes
moyens, la vanité & la fortune en ſont le mobile &
leterme. Elle tendoit à unir les hommes ; aujourd'hui
elle les iſole. Plus dangereuſe alors , elle embarraffoit
l'adminiſtration& arrêtoit les progrès d'un bon
gouvernement ; aujourd'hui favorable à l'autorité ;
elle ne fait que rapetiſſer les ames & avilir les moeurs.
Alors , comme aujourd'hui , les femmes en étoient
les principaux inftrumens ; mais l'amour
qu'on honoroit de ce nom , avoit une forte d'éclat
qui en impoſe encore , & s'anobliſſoit un peu en ſe
melant aux grands intérêts de l'ambition ; au lieu que
la galanterie de nos jours , dégradée elle-même par
les petits intérêts auxquels elle s'aſſocie, dégrade l'ambition&
les ambitieux.
,
ou ce
L'eſprit de faction ſe ranima à la mort de Richelien.
La minorité de Louis XIV parut aux Grands un
monient favorable pour reprendre quelque influence
fur les affaires publiques. M. de la Rochefoucauld
fut entraînépar le mouvement général , &des intérêts
degalanterie concoururent à l'engager dans la guerre
22 MERCURE
de la Fronde ; guerre ridicule , parce qu'elle fe faiſoit
fans objet , fans plan & fans chef, & qu'elle n'avoit
pour mobile que l'inquiétude de quelques hommes ,
plus intrigans qu'ambitieux , fatigués ſeulement de
l'inaction & de l'obéiffance.
Il étoit alors amant de la Ducheſſe de Longueville
; on fait qu'ayant été bleſſé au combat de Saint-
Antoine d'un coup de moufquet qui lui fit perdre
quelque temps la vue il s'appliqua ces deux vers
connus de la tragédie d'Alcionée de Duryer :
Pour mériter ſon coeur , pour plaire à ſes beaux yeux ,
J'ai fait la guerre aux Rois , je l'aurois faite aux Dieux .
Lorſqu'il fe brouilla enfuite avec Madame de Longueville
, il parodia ainſi ces vers :
Pour ce coeur inconſtant qu'enfin je connois mieux ,
J'ai fait la guerre aux Rois ; j'en ai perdu les yeux .
On voit par la vie du Duc de la Rochefoucauld
qu'il s'engageoit aiſément dans une intrigue , mais
que bientôt il montroit pour en fortir autant d'impatience
qu'il en avoit mis à y entrer. C'eſt ce que lui
reproche le Cardinal de Retz & ce qu'il attribue à
une irréſolution naturelle qu'il ne fait comment expliquer.
Il eſt aiſé , ce me ſemble , de trouver dans le caractère
de M. de la Rochefoucauld une cauſe plus
vraiſemblable de cette conduite. Avec ſa douceur
naturelle , fa facilité de mooeurs , ſon goût pour la galanterie
, il lui étoit difficile. de ne pas entrer dans
quelque parti , au milieu d'une Cour où tout étoit
parti & où l'on ne pouvoit refter neutre ſans être au
moins accufé de foibleſſe. Mais avec cette raiſon ſupérieure
, cette probité ſévère , cet eſprit juſte , conciliant
& obfervateur , que ſes contemporains ont reconnus
en lui , comment eût-il pu s'accommoder
DE FRANCE. 25
long-temps de ces inrigues , où le bien public n'étoit
tout au plus qu'un prétexte ; où chaque individu ne
portoit que ſes paſſions & ſes vues particulières ſans
aucun but d'urilité générale ; où les affaires les plus
graves fe traitoient fans décence & fans principes ; où
les plus grands intérêts étoient fans ceſſe facrifiés aux
plus petits motifs ; qui étoient enfin le ſcandale de la
raiſon comme du Gouvernement ?
L'eſprit de parti tient à la nature des Gouverneimens
libres;ilpeut s'y concilier avec la vertu & le véritable
patriotiſme. Dans une Monarchie , il ne peut
être ſuſcité que par un ſentiment d'indépendance ou
par des vues d'ambition perſonnelle , également incompatibles
avec un bon gouvernement ; il y corrompt
le germe de toutes les vertus , quoiqu'il puiſſe
y mettre en activité des qualités brillantes qui reffemblent
à des vertus .
C'eſt ce que M. de la Rochefoucauld ne pouvoit
manquer de fentir. Ainſi , quoiqu'il eût été une partie
de la vie engagé dans les intrigues de parti , où ſa
facilité& ſes liaiſons ſembloient l'entretenir malgré
lui , on voit que ſon caractère le ramenoit à la vic
privée , où il ſe fixa enfin , & où il fut jouir des charmes
de l'amitié & des plaiſirs de l'eſprit.
On connoît la tendre amitié qui l'unit juſqu'à la
fin de ſa vie avec Madame de la Fayette. Les lettres
de Madame de Sévigné nous apprennent que fa maifon
étoit le rendez-vous de ce qu'il y avoit de plus diftingué
à la cour & à la ville par le nom , l'eſprit , les
ralens & la politeffe. C'eſt au milieu de cette ſociété
choifie qu'il compoſa ſes Mémoires & ſes Réflexions
morales.
Les Mémoires ſont écrits avec une élégance noble
&un grand air de fincérité ; mais les évènemens qui
en font le ſujet ont beaucoup perdu de l'intérêt qu'ils
avoient alors. Bayle va trop loin , fans doute , en
donnant la préférence à ces Mémoires ſur les Com-
1
24 MERCURE
mentaires de Céſar ( 1 ) ; la poſtérité en ajugé autrement.
Nous nous en tiendrons à ce mot de M. de
Voltaire dans la notice des Écrivains du ſiècle de
Louis XIV : Les Mémoires du Duc de la Rochefoucauld
font lûs , & l'on fait par coeurfes Pensées. C'eſt
en effet le livre des Pensées qui a fait la réputation
de M. de la Rochefoucauld : nous ne le louerons
qu'en citant encore M. de Voltaire : quels éloges
pourroient avoir plus de grâce & d'autorité ? cc Un
ככ des ouvrages , dit (2) ce grand homme , qui con-
>> tribuèrent le plus à former le goût de la Nation&
פכ àlui donner un eſprit de juſteſſe& de précifion ,
>> fut le petit recueil des Maximes de François Duc
בכ
כ ১
de la Rochefoucauld. Quoiqu'il n'y ait preſqu'une
>> vérité dans ce livre , qui eft que l'amour-propre eft
le mobile de tout , cependant cette penſée ſe préſente
ſous tant d'aſpects variés qu'elle eſt preſque
>> toujours piquante : c'eſt moins un livre que des
>> matériaux pour orner un livre. On lut avidement
>> ce petit recueil ; il accoutuma à penſer & à renfer-
>> mer ſes penſées dans un tour vif , précis & déli-
>> cat. C'étoit un mérite que perſonne n'avoit eu
>> avant lui en Europe depuis la renaiſſance des Let-
- tres. » Cet ouvrage parut d'abord anonyme ; il
excita nne grande curiofité : on le lut avec avidité
& on l'attaqua avec acharnement ; on l'a réimprimé
ſouvent , & on l'a traduit dans toutes les Langues : il
a fait faire beaucoup d'autres livres ; par-tout &
dans tous les temps , il a trouvé des admirateurs &
des cenſeurs. C'eſt-là , ce me ſemble , le ſceau du
plus grand ſuccès pour les productions de l'eſprit
humain.
Ona accuſé M. de la Rochefoucauld de calomnier la
(1 ) Dict. Crit. art. CÉSAR.
L
(2) Siècle de Louis XIV , chap . 32 des Beaux Arts.
naturé
DE FRANCE. 23
nature humaine. Le Cardinal de Retz lui-même lui
reproche de ne pas croire affez à la vertu : cetre imputation
peut avoir quelque fondement ; mais il nous
lemble qu'on l'a pouffée trop loin.
M. de la Rochefoucauld apeint les hommes comme
il les a vus. C'eſt dans les temps de faction &
d'intrigues politiques qu'on a plus d'occaſions de
connoître les hommes , & plus de motifs pour les ob-
Terver; c'eſt dans ce jeu continuel de toutes les pafſions
humaines que les caractères ſe développent,
que les foibleſſes échappent, que l'hypocriſie ſe trahit,
que l'intérêt perſonnel ſe mele àtout, gouverne &
corrompt tout.
Enregardant l'amour-propre comme le mobile de
toutes les actions , M. de la Rochefoucauld ne prétendoitpas
énoncer un axiome rigoureux de métaphyfique.
Il n'exprimoit qu'une vérité d'obſervation
affez générale pour être préſentée ſous cette forme
abfolue & tranchante , qui convient à des penſées
détachées , & qu'on emploie tous les jours dans la
converſation & dans les livres , en généraliſant des
obſervations particulières .
Il n'appartenoit qu'à un homme de réputation bien
pure & bien reconnue d'ofer flétrir ainſi le principe
de toutes les actions humaines. Mais il donnoit l'exemple
de toutes les vertus dont il paroiſſoit contefter
même l'existence ; il ſembloit réduire l'amitié à un
échange de bons offices , & jamais il n'y eut d'ami
plus tendre, plus fidèle , plus déſintéreſſé. La bravoure
perfonnelle , dit Madame de Maintenon , lui paroif-
Soit une folie , & à peine s'en cachoit- il; il étoit cependant
fort brave. Il montra la plus grande valeur
au fiége de Bordeaux & au combat de Saint-Antoine.
Sa vieilleſſe fut éprouvée par les douleurs les plus
cruelles de l'ame & du corps Il montra dans les
unes la ſenſibilité la plus touchante , & dans les au-
Juin 1778 .
B
26 MERCURE
rtés une fermeté extraordinaire. Son courage ne l'abandonnajamais
que dans la perte des perſonnes qui
lui étoient chères. Un de ſes fils fut tué au paſſage
du Rhin , & l'autre y fut bleſſé.« J'ai vu , dit Ma-
>> dame de Sévigné , ſon coeur à découvert dans cette
>> cruelle aventure ; il eſt au premier rang de tout ce
>> que je connois de courage , de mérite ,detendreſſe
>>& de raiſon : je compte pour rien ſon eſprit & fes
>> agrémens.
La goutte le tourmenta pendant les dernières années
de ſa vie . & le fit périr dans des douleurs intolérables.
Madame de Sévigné , qu'on ne peut ſe
laffer de relire & de citer , peint d'une manière touchante
les derniers momens de cet homme célèbre.
>> Son état , dit-elle , eſt une croſe digne d'admira .
>> tion. Il eſt fort bien diſpoſé pour ſa confcience ;
>> voilà qui eſt fait ; mais du reſte , c'eſt la maladie
>>& la mort de ſon voiſin dont il eſt queſtion; il
>> n'en eſt pas trouble ; il n'en eſt pas effleuré.
>> Ce n'eſt pas inutilement qu'il a fait des réflexions
> toute ſa vie ; il s'eſt approché de telle forte aux
>> derniers momens qu'ils n'ont rien de nouveau ni
>> d'étrange pour lui. >>
...
Ilmourut en 1680 , laiſſant une famille désolée &
des amis inconfolables .
Il avoit reçu de ſes ancêtres un nom illuftre ; il l'a
tranfimis avec un nouvel éclat à des deſcendans dignes
d'en accroître l'honneur. Il y a des qualités héréditaires
dans certaines familles. Le goût des Lettres
ſemble s'être perpétué dans la maiſon de la Rochefoucauld
, avec toutes les vertus des moeurs anciennes
unies à celles des temps plus éclairés.
Charles-Quint , à ſon voyage en France , fut reçu ,
en 1539 , dans le château de Verteuil , par l'Aïeul
du Duc de la Rochefoucauld ; l'Empereur déclara ,
ſuivant les paroles d'un Hiftorien contemporain ,
DEFRANCE
27
1
n'avoirjamais entré en maiſon qui mieux fentit ſa
grande vertu, honnêteté &ſeigneurie que celle-là. Un
fucceffeur de Charles-Quint auroit pu faire la même
obſervation chez les deſcendans de l'Auteur des
Maximes.
Si la véritable grandeur de la Nobleſſe conſiſtoit
àdonner à tous les Citoyens l'exemple du patriotifme
; à joindre la fimplicité à la dignité dans les
meeurs ; à ne faire uſage du crédit, de la fortune , de
l'autorité même que donne la vertu , que pour faire
le bien, l'encourager & le défendre ; àhonorer le
mérite dans tous les genres & à le ſervir avec zèle ; à
ne folliciter les honneurs que par les ſervices & les
talens; àvivre dans ſes Terres pour y exciter le travail
& l'induſtrie , pour protéger les vaſſaux contre
lesvexations , pour les ſecourircontre le malheur &
l'indigence , les Grands vraiment dignes de ce nom
feroient fort rares ſans doute ; mais nous pourrions
encore en offrirdes modèles.
L'HEUREUX ÉCOLIER.
POUR
CONTE.
OUR porter un billet à l'objet de ſes voeux ,
Un fot Pédagogue amoureux
Entre ſes Écoliers du plus beau fit élite.
Rends-le en mains propres , lui dit- il ,
Etm'en rapporte ici la réponſe au plus vite.
Lui va, rend le billet d'un air doux & civil ;
Politeſſe&beauté du ſexe ont le ſuffrage :
On lit ; & puis au lieu de répondre au Docteur ,
On interroge le porteur.,
Bij
28 MERCURE
Sur quoi ? Sur ſes plaiſirs ; s'il aimoit à ſon âge,
Il répond ; on ſourit; il entend ce langage.
On . .Un moment ſuffit quand il plaît à l'Amour.
Ma réponſe , lui dit le Régent au retour :
Je l'ai , dit l'Écolier , reçue & vive & tendre ;
Mais je ne ſaurois vous la rendre.
Explication des Enigmes & Logogryphes du
volume de Mai,
Le mot de la première Énigme eſt Pelote , fervant
à mettre des épingles ; celui de la ſeconde eft
Tempête ; ceux de la troiſième ſont le froid & le
chaud ; & celui de la quatrième est la langue. Le mot
du premier Logogryphe eſt Bonnet , où le trouvent
bon& net ; celui du ſecond eſt le Tonnerre , où l'on
trouve tonne , ton , terre , Noë ; & celui du troiſième
eft Maharbal , dont , par la fuppreffion de la dernière
lettre , l'inverſion eſt Abraham.
ENCORE
ÉNIGME.
NEORI que je ſois utile& néceſſaire ,
On ne doit pourtant pas trop ſe fier à moi.
Le Maître qui me vend , m'ordonne ou me fait faire,
Sait ſe fourer par tout , & juſques chez le Roi,
Si je fuis bien adminiftrée, L
Et furtout à propos ,il en réſulte un bien ;
Et, dans ce cas , je ſuis conſidérée , s
Aurement je fais rage , & jevaux moins que rien.
(
DEFRANCE
29
Lecteur! qui de moi fais un fréquent uſage ,
Que n'as-tu pas à craindre pour ton fort?
S'il faut m'expliquer d'avantage ,
Je prolonge la vie, ou je donne la mort.
J
LOGOGRYPHE.
A Madame
*
Enaquis pour l'amour , monpère eltleZephir
Son foufle pur me donna l'existence :
Sur votre ſein fi je pouvois mourir ,
Mamort ſeroit illuftre autant que ma naiſſance !
Jeflatte pluſieurs ſens enſemble ou tour à tour :
Je renferme en mon ſein , ce qui me déſeſpère ,
Deux de mes grands fléaux ; l'un eft fils de la terre ,
L'autre du ciel : n'aguère on lui faiſoit la cour,
On la lui fait peut- être encore :
Il eit un culte à Rome : en cent lieux on l'adore ;
On le reſſent , Thémire , en vous voyant ,
De vos yeux dans les coeurs il paſſe en un inſtant,
B iij
30 MERCURE
Cavatina
di
Marefcial.
Allegro vivace.
LOC-CIO let- te cheanda-te di
FEU fol-let qui la nuit fais vo-
α
not- te
ya - ge
ſcin- til- lan do fra l'ombre- ſe
qui dans l'ombreparcours le bocgre-
te
cage
ſcin- til- lan- do fra l'om-bre
qui dans l'ombre par-cours le
ſe gre- te
boc-ca-ge
luc-cio let- te
va -t-en di- re
almio
à l'obDEFRANCE.
31
bejet
ne- di- re- te
qui m'enga-ge
ch'io ſof. - pi - ro
que je brú- le
ch'io
que
fof- pi - ro
je brûle
ch'io ſma
de flam :
f
P
f
P
f
Biv
32 MERCURE
P
1
nio d'a mor luc cio
me d'a mour feu follet-
te chean-da
61
te di notte
let qui la nuit fais vo-ya ge
ſcintillando fra l'om- bre - ſe
qui dans l'ombre parcours le boc .
DE FRANCE. 33
gre-te
ca-ge
luc cio lette al mio be-ne- diva-
t-en dire à l'ob-jet qui m'en
re- te
ga-ge
ch'io ſof-piro ch'io ſmanio d'aque
je brû-le de-puis plus d'un
mor ch'io fma -
jour de flam -
必
f
هح
f
niod'ame
d'a-
B
34
MERCURE
mor ch'io ſmamour
de flam
P
P
niod'amor ch'io ſma
me d'a- mour de - puis
P
nio d'a- mor
plus d'un jour
ch'io ſma- nio d'a
de flam- med'a
mor.
mour.
DE FRANCE.
35
NOUVELLES LITTÉRAIRES.
Les Ouvres de Sénèque le Philofophe ,
traduites en FrançoisparfeuM. laGrange;
avecdesnotesde critique , d'hiſtoire & de
littérature ; 6 vol. in- 12 . A Paris , chez
les Frères de Bure , Libraires , quai des
Auguftins , 1778 .
Nihilnon longua demolitur vetuftas , & movet ociùs :
at iis quos confecravitſapientia , noceri nonpoteft.
Nulla delebit atas , nulla diminuet : fequens ac
deinde femper ulterior aliquid ad venerationem
conferet.
Le temps détruit tout, &ſes ravages ſont rapides :
-mais il n'a aucun pouvoir ſur ceux que la ſageſſa
arendus facrés : rien ne peut leur nuire ; aucune
durée n'en effacera ni n'en affoiblira le ſouvenir
&le fiècle qui ſuivra ,& les ſiècles qui s'accumu
leront les uns ſur les autres , ne feront qu'ajouter
encore à la vénération qu'on aura pour eux.
CE
SENÈQUE , Traité de la briéveté de la vie, ch. xv
DE PASSAGE , que l'Editeur a mis à la tête
de cette traduction des OEuvres de Sénè
que , eſt comme un preſſentiment que ce
Philofophe avoir , lui- même , du jugement
que la poſtérité devoit porter de lui & de
fes écrits. Sénèque n'eſt pas ſeulement un
des plus beaux eſprits de l'antiquité ; c'eſt
Bvj
36 MERCURE
:
encore un des plus grands Philoſophes mo
raliſtes , peut- être même le plus moral , &
celui dont la lecture eſt la plus utile dans
tous les âges & dans toutes les circonſtances
de la vie. Il inſpire l'amour de la vérité
, le reſpect pour la vertu , une tendre
affection pour les ames honnêtes ,& le défir
de faire le bien . Cette Traduction nous
fournira la matière de quelques extraits. MR.
Réglemens de S. M. Imp. CATHERINE II,
pour l'administration des Gouvernemens
de l'Empire des Ruſſies ; traduit d'après
l'original Allemand , imprimé à Pétersbourg.
I vol . in-4°. A Liége , chez C.
Plomteux , Imprimeur des Etats.
Cette traduction plus littérale qu'élégante
, des Réglemens de l'Impératrice de Ruffie
pour l'adminiſtration des Gouvernemens
de fon vaſte Empire , a été envoyée de
Pétersbourg à l'Imprimeur qui s'eſt fait un
devoir de la publier telle qu'elle étoit fans
y rien corriger. Nous ne faurions approuver
fon extrême délicateſſe ; une traduction
fervile nuit à la clarté & à l'intelligence du
texte , en voulant le rendretrop littéralement:
les mots font les fignes des idées , ce font les
idées qu'il fautrendre plutôtque leurs fignes.
Quoi qu'il en foit , nous rendrons compte
de ces Réglemens vraiment dignes de l'ikDEFRANCE.
37
luſtre Impératrice qui a fait tant de ſages
inftitutions dans ſes Etats. M. R.
Annales Poétiques, ouAlmanachdes Muſes,
depuis l'origine de la Poéſie Françoiſe.
Tome premier. A Paris , chez Delalain ,
Libraire , rue de la Comédie Françoife.
Ce premier volume contient des morceaux
tirés des Poëtes François les plus anciens.
On a eu ſoin de placer au bas des
pages l'interprétation des vieux mots les
moins connus , & l'on a même corrigé quelquefois
le ſtyle , lorſqu'il a paru trop vicieux ;
mais toujours en confervant les expreffions
du temps ,& celles même de l'Auteur. Ces
Poéſies font précédées par un difcours fur
l'origine & les progrès de la Poéfie françoife.
On fait affez que vers le onzième ſiècle les
Troubadours qui faifoient les vers , les Jongleurs
qui les chantoient , les Menestriers
qui les accompagnoient enſuite , vinrent
des provinces méridionales , & ſe répandirent
dans les principales Cours de l'Europe
dont ils faifoient les délices ; ils inſpirèrent
le goût de la Poéſie aux plus grands Seigneurs
, il y eut même parmi les Troubadours
des hommes du plus haut rang. Guillaume
IX , Comte de Poitou , né en 1071 ,
*fut ur des premiers chanfonniers Proven
38 MERCURE
çaux. Ce Poëte a dans ſa poéſie aſſez de grace
, de facilité & d'harmonie. On compte
après lui Bernard de Ventadour , Poëte à
bonnes fortunes;lesPoéſies des Troubadours
étoient diviſées en Sirventes , ouvrages ſatyriques
ou apologétiques ; en Chansons galantes
, en des Tenſons qui étoient des queftions
ingénieuſes ſur l'amour , ou des Dialogues
ſur d'autres ſujets ; enfin en Paftourelles
, Fabliaux , Contes & Romances. Les
Troubadours ſe conſervèrent juſques dans
le quatorzième ſiècle , époque où finit leur
hiſtoire avec leur règne.
Le premier Poëte dont on rapporte des
vers dans ce Recueil eſt Thibault , Comte
de Champagne , né en 1201. Ce fut lui qui
introduiſit dans notre Poéſie les vers feminins
; mais c'eſt long temps après que l'on a
connu l'art de les entremêler &de les alterner.
La chanſon ſuivante attribuée à Thibault
a de la grace , de la naïveté , de la facilité
, & fon langage ne paroît pas fi gothique
que celui de beaucoup de Poëtes
qui l'ont fuivi.
Las ! ſi j'avois pouvoir d'oublier
Sa beauté , ſa beauté , ſon bien dire ,
Et fon très-doux , très-doux regarder ,
Finirois mon martyre :
Mais las ! mon coeur je n'en puis ôter ,
Et grand affolage
DE FRANCE
. 39
M'eſt d'eſpérer :
Mais tel ſervage
Donne courage
A tout endurer.
Etpuis comment, comment oublier
Sa beauté, la beauté , ſon bien dire ,
Et ſon très-doux, très- doux regarder !
Mieux aime mon martyre.
On rapporte une chanson de Raoul , Comtede Soiffons. Les autres Poëtes font
Guillaume de Lorris à qui l'on attribue le
fameux roman de la Roſe , continué par
Jeande Meun , dit Clopinel. Voici des vers
de ce dernier ſur l'inconſtance.
Nature n'eſt jamais ſi ſotte ,
Qu'elle faffe naître Marotte
Tant ſeulement pour Rabichon ,
Ne Rabichon pour Louiſon :
Ains nous a faits , beau fils ,n'en doutes
Toutes pour tous, &tous pour toutes.
Jean Froiſſart eſt plus connu comme Hif- torien que comme Poëte , quoiqu'il y ait dans ſes vers beaucoup de naturel & de fen- timent. Les Dames attaquées par pluſieurs Poëtes, eurent dans Martin Franc un défenſeur
courageux. Il compoſa en leur faveur le Champion des Dames en trois livres & en vers de huit ſyllabes , & en rimes croifées.
40 MERCURE
:
C'eſt d'après un conte de ce Poëte que la
Fontaine a fans doute compoſé celui des
Oyes du Frère Philippe. Voici celui de Martin
Franc.
LES OYES.
Ci vous conterai d'un novice
Qui oncques veu femme n'avoit ,
Innocent étoit & fans vice ,
Et rien d'immonde ne ſavoit ;
Tant que celui qui l'enfuivoit ,
Lui fit accroire par les voyes ,
Des belles Dames qu'il voyoit ,
Que c'étoient tous Oyſons & Oyes.
On ne peut nature tromper..
En après , tant lui en ſouvint ,
Qu'il ne puſt diſner , ni ſouper ,
Tant amoureux il en devint !
Et quant des Moines , plus de vingr
Lui demandèrent qu'il muſoit ?
Il répondit comme il convint ,
Que voir les Oyes lui plaiſoit.
Les Poéfies de Charles , Duc d'Orléans ,
petit fils de Charles V , père de Louis XII
& oncle de François I , offrent plus de goût ,
de graces & de naturel, que celles des Poëtes
qui l'ont précédé. Il a fait auffi des vers anglois
, des vers Latins rimés , & il a eu la
DE FRANCE. 41
principale part aux Cent Nouvelles Nouvelles.
:
On a renfermé dans ce premier volume
des poésies de Villon , de Jean Regnier ,
de Pierre Michault , de Jean Merchinot ;
ce dernier qui a eu plus de patience que de talent
, a excellé dans les acroſtiches , dans les
rimes équivoques , & vers à double face ; il
`a faitune pièce , avec ce titre , les huit vers
ci deſſous écrits ſe peuvent lire & retourner en
trente-huit manières. Suivent les notices de
Jean Moleret qui entreprit de faire du roman
de la Roſe un Livre de piété , & dont
il ne fit qu'une mauvaiſe traduction en proſe;
de Guillaume Cretin , Poëte médiocre ,
quoique Marot lui ait donné le titre de
fouverain Poëte françois ; de Charles de
Bourdigné , qui écrivit en vers avec aſſez de
facilité; de Martial de Paris , dit d'Auvergne
, qui a fait des poéſies hiſtoriques , &
les Arrêts de la Cour d'Amour ; de Jean le
Maire , Poëte célèbre dans ſon temps , &
dont les Ouvrages atteſtent encore de vrais
talens. On rapporte de lui les trois Contes
de Cupido & d Atropos, dont la lecture fait
plaiſir. Ce volume eſtterminé par une notice
des principaux Auteurs dont on n'a point
recueilli de poéſies.
On foufcrit pour cet Ouvrage à Paris , à
raiſon de 2 liv. par volume; on paye en foufcrivant
24 liv . & 241. à meſure qu'on recevra
1
42 MERCURE
12 volumes; en Province àraiſon de 2 1. 10f.
par volume , franc de port , ou de 30 liv. de
12 en 12 volumes , toujours d'avance.
La ſouſcription eſt ouverte à Paris chez
Delalain , Libraire , & chez les principaux
Libraires de Province. On ne vendra point
de volumes ſéparés. Le prix des Souſcriptions
eft déposé chez Me Paulmier , Notaire,
& les Rédacteurs ne les recevront qu'à mefure
que les volumes feront délivrés aux
Souſcripteurs.
Mémoirefur la manière dont les Animaux
font affectés par différens fluides aëriformes
méphitiques , &fur les moyens de remédier
aux effets de cesfluides ; précédé
d'une hiſtoire abrégée des différens
fluides aëriformes ou gas ; par M. Bucquet
, Docteur-Régent & Profeſſeur de
Chimie de la Faculté de Médecine de
Paris , de l'Académie Royale des Sciences
,de la Société Royale de Médecine ,
* Cenfeur Royal , &c. A Paris , de l'Imprimerie
Royale. 1778 , brochure in-80.
M. Bucquet rendit compte à la Sociéte
Royale de Médecine , dans ſa Séance Publique
du 27 Janvier dernier , des expériences
, qu'il avoit faites ſur les Animaux
pour déterminer la manière d'agir des différens
fluides aëriformes méphitiques ; &
pour connoître les meilleurs moyens de re
DE FRANCE.
43
médier aux funeſtes effets de ces fluides.
La Société Royale les a non- feulement
adoptées & fait inférer dans le Recueil de
ſes Mémoires; mais elle a deſiré qu'elles
fuffent promptement rendues publiques ,
afin que les Médecins & les Chimiſtes
enpriſſent connoiſſance & puſſent les répéter
, les étendre & les perfectionner.Comme
le détail de ces expériences peut être
lu par des perſonnes qui ne font pas au
courant de la doctrine des Chimiſtes modernes
ſur les différens fluides aëriformes ,
ougas , M. Bucquet a cru devoir mettre à
la tête de ſon Mémoire une hiſtoire abrégée
de ces fluides. Il commence donc par
paſſer ſucceſſivement en revue , les différens
fluides aëriformes connus : le gas refpirable
où air , les gas falins , le gas alkalin , le
gas acide marin , le gas acide ſpathique ,
le gas acide fulphureux , le gas acide de
la craie appellé ait fixe par MM. Black
& Priestley , les gas acides végétaux , le
gas nitreux , les gas inflammables , le fen
Brifou , le gas inflammable des marais ; il
entre dans quelques détails ſur la manière
d'obtenir les gas , ſur les unions qu'ils
ſont ſuſceptibles de contracter , ſur les
principaux phénomènes qu'ils préſentent ;
& ce Traité élémentaire tout abrégé
qu'il eſt , peut être regardé comme ce qui
exiſte de plus méthodique & peut être de
,
44 MERCURE
plus complet fur cette matière. C'eſt le
jugement qu'en portent les Commiſſaires
de l'Académie Royale des Sciences , nommés
pour examiner le Mémoire de M. Bucquet.
L'objet principal de ce Mémoire eft
de connoître l'action de la vapeur du charbon
& des autres émanations méphitiques
fur les hommes & les animaux , d'apprécier
les ſymptômes de fuffocation , & d'érablir
une méthode curative propre à rappeler
à la vie les perſonnes fuffoquées.
L'opinion des Médecins fur les fuffocations
& für les remèdes qu'il convient d'y appliquer
, eſt expofée & difcutée avec autant
de fagacité que de préciſion. Ces remèdes
font de deux eſpèces , 1º. ceux dont l'objet
eft de ranimer les forces vitales anéanties ,
tels que l'expofition à l'air froid , les afperfions
d'eau froide , l'adminiſtration des ſtimulans,
par les voies de la reſpiration , &c .
2º. ceuxquitendent à detruire les ſymptômes
apoplectiques qu'on obſerve dans les perſonnes
fuffoquées , à diminuer l'engorgement
du poumon , enfin à calmer le genre
nerveux plus ou moins affecté.
Aux connoiffances des Médecins ſur les
funeſtes effets des fluides méphitiques , aux
découvertes des Chymiſtes , relatives à cette
matière , l'Auteur ajoute les expériences
nouvelles qu'il a faites & répétées ſur un
très-grand nombre d'animaux , oiſeaux ou
DE FRANCE.
45
quadrupèdes. Il a ſuffoqué les uns dans
l'acide aëriforme de la craie , ou autrement
dans l'air fixe , d'autres dans un air infecté
par la vapeur du charbon , d'autres dans le
gas inflammable. Il décrit les différentes manières
dont ces animaux ſont affectés dans
chacun de ces gas ; il détermine le temps
qu'ils peuvent y demeurer fans périr , l'époque
à laquelle ils peuvent encore être rappelés
à la vie, les remèdes qu il a reconnus
les plus efficaces ſuivant les différens cas,
Il réſulte des expériences de M. Bucquer
que la fuffocation n'étant jamais produite
que par l'engorgement du tang dans les
poumons , l'air eſt le meilleur , ou même ,
pour ainſi dire , le ſeul remède qu'on puifle
employer contre cette maladie , parce que
nulle autre ſubſtance ne peut diſtendre les
véſicules pulmonaires & rétablir la circulation
: auffi pour ſecourir plus utilement les
perſonnes ſuffoquées , doit- on commencer
par les expoſer au grand air ; fi les poumons
ne font pas trop délabrés & qu'ils faffent
encore leurs fonctions , ce moyen ſuffit ſeul
pour les faire revenir ; mais fi la circulation
eſt très- lente & la reſpiration très pénible ,
on doit chercher à ranimer les forces à
l'aide des ſtimulans & des moyens propres
à développer dans le coeur & dans les
vaiſſeaux , l'irritabilité qui eſt preſque anéantie,
A
46 MERCURE
Tous les ſtimulans ne doivent pas être
employés indiſtinctement. Mais dans quel
ordre convient - il de les adminiſtrer ? M.
Bucquet répond à cette queſtion en divifant
la fuffocation en trois dégrés différens.
Dans le premier dégré d'aſphyxie , lorſque
la reſpiration ſubſiſte encore , que la circulation
, quoique très-gênée , ſe fait ſenrir,
que le ſuffoqué peut avaler , l'uſage
des eaux ſpiritueuſes & du vinaigre ordinaire
, joint à l'expoſition à l'air & à l'af--
perſion d'eau , ſuffira pour le rappeler à la
vie. Dans le ſecond dégré où le pouls
eſt peu ſenſible , la reſpiration peu apparente
,&le malade incapable de rien avaler,
il faut recourir à des ſtimulans plus forts ,
tels que les vinaigres ſimples ou aromatiques,
levinaigre radical , & le fel de vinaigre
appliqués aux narines : ces médicamens
ont le double avantage de réveiller le ſentiment
& d'avoir encore une vertu cordiale
&tonique affez durable. Enfin , dans le
troiſième dégré d'aſphyxie , lorſqu'on ne
fent plus ni pouls ni reſpiration , on emploie
avec ſuccès l'eſprit de ſel marin trèsfumant
, & l'efprit fulfureux volatil. L'Auteur
préfère même ce dernier , comme
plus à la portée de tout le monde & plus
facile à adminiftrer. Il ne s'agit que de
mettre du ſoufre en poudre fur une tuile ,
d'allumer ce ſoufre & de le couvrir d'un
DE FRANCE.
47
verre entonnoir de pour endiriger la vapear
dans les narines de la perfonne fuffoquée.
L'eſprit fulfureux volatil eſt très-pénétrant
, mais auffi très- ſuffoquant ; il faut
donc l'adminiſtrer avec précaution . Dès que
la vapeur ſulfureuſe a pénétré dans les narines
& dans le goſier de la perſonne fuffoquée
, elle y produit une irritation vive ,
qui occafionne un mouvement plus ou moins
fenfible; les poumons ſe développent , &
la moindre parcelle d'acide qui les pénètre
occaſionne une toux qui développe la circulation
beaucoup plus efficacement qu'on
ne pouvoit le faire par tout autre moyen :
il faut donc dès le premier mouvement
que fait la perſonne ſuffoquée , détourner
la vapeur du ſoufre , & la laiffer reſpirer
l'air pur ; on applique deux ou trois fois la
vapeur du ſoufre , & feulement juſqu'à ce
que la reſpiration & la circulacion s'exécutent
ſans interruption , après quoi on a recours
aux acides végétaux , qui font bien
plus cordiaux &plus toniques que les acides
minéraux.
Les ſtimulans ne ſervent qu'à ranimer la
circulation. Pour détruire l'engorgement
fanguin & le délabrement des viſcères qui
en eſt la ſuite , on a recours à la ſaignée
& aux remèdes indiqués en pareil cas.
Dans le dénombrement des remèdes ap
48 MERCURE
plicables aux aſphyxies , M. Bucquet ne fait
point mention de l'alkali volatil , qui , cependant
, a été mis fort en vogue par les
Chimiſtes. Ce n'eſt pas qu'il en nie l'efficacité
; mais il ne le regarde ni comme le
ſeul qu'on puiſſe employer , ni même comme
le plus actif & le plus convenable. II
préfère l'eſprit de ſel , le vinaigre radical
, & fur tout la vapeur du foufre brûlant
, comme beaucoup plus pénétrans. II
fait voir auffi que l'alkali volatil agit ſeulement
comme ſtimulant , ainſi que les
autres acides , & que les Chimiſtes ont eu
tort de lui attribuer la faculté de neutralifer
le gas méphitique ; diſcuſſion intéreſfante
pour laquelle nous renvoyons le Lecteur
au Mémoire même. ( Cet Article eft
de M. R.... )
LeGénie dePPéétrarque ou imitation envers
Français de ſes plus belles Poëfies , précédée
de la vie de cet homme célèbre ,
dont les actions & les écrits font une
des plus fingulières époques de la Littérature
moderne. A Parme , & fe trouve
à Paris , chez Baſtien , Libraire , rue
du Petit- Lyon , Fauxbourg S. Germain ,
in- 8 °. broch. 4 liv.
:
On ne trouvera point , quoique promette
ce titre, le Génie de Pétrarque dans
cette
DE FRANC
49
cette imitation. Ce génie eſt tout entier
dans l'expreffion de l'Auteur , dans la manière
dont il ſe ſert de la Langue Italienne
dont il eſt le père , dans les tournures qu'il
lui donne , dans le mouvement qu'il lui imprime
, dans l'harmonie de ſes vers. Tout
cemérite qui appartient uniquement au ſtyle
auroit beaucoup de peine à ſe retrouver dans
la meilleure traduction faite par le meilleur
Poëte ; à plus forte raiſon ne ſe conſervera
t-il pas dans une Traduction médiocre qui
ſubſtitue les formes les plus communes de
notre verſification aux tournures originales
de Pétrarque , qu'il auroit fallu , autant
qu'il étoit poſſible , tranſporter dans notre
Langue. Jeprends auhafard le Sonnet cent
vingt-fix :
Inqual parte del ciel' , in qual idea
Era l'éſempio, onde natura tolſe
Quel bel viſo leggia dro , in ch'ella volſe
Mostrar quaggiu , quantò laſſu potea ?
Reſte-t-il quelque choſe du charme, de l'élégance
, de la préciſion de ces vers dans la
paraphraſe ſuivante ?
Quand elle a réuni vos attraits gracieux
Ovousdont les rigueurs m'ont déclaré la guerre ,
LaNature a voulu faire voir ſur la terre ,
Ce qu'elle pouvoit dans les cicux.
Juin 1778. C
50
MERCURE
ONature ! en formant cette beauté nouvelle ,
Ce fut donc dans le ciel que tu pris ton modèle ?
Cettedouble apoftrophe, d'abord à Laure
&enfuite à la nature , cet article en l'air ,
dont le nominatif ne vient que deux vers
après , & qui n'offre aucun ſens , ne reſſemblent
en rien à l'original. Dans quel endroit
des cieux étoit le modèle , dont la nature a
tiré ce charmant visage , quand elle a voulu
montrer à la terre ce qu'elle pouvoit dans les
cieux ? Ne falloit-il pas d'abord conferver
cette tournure , & y plier la phraſe poëtique
en François ? Les derniers vers du mê
me Sonnet ne font pas mieux traduits.
Nonſa com' amor ſana e come ancide ,
Chi non ſa come dolce ella ſoſpira ,
E come dolce parla , e dolce ride.
Ces vers , qui rappellent ceux d'Horace ,
Dulce ridentem Lalagen , amubo ,
Dulce loquentem.
font-ils rendus dans cette longue & foible
imitation ?
Vous qui ne ſavez pas comment elle ſoupire ,
Qui ne connoiſſez pas ſon langage touchant ,
Les beaux fonsde ſa voix , la douceur de ſon chant ,
Et la grace de ſon ſourire ,
DE FRANCE. I
Vous devez ignorer comment
L'amour qui fur ſa bouche & dans ſes yeux reſpire
Bleſſe&guérit dans un moment.
Ces trois dolce ne devoient-ils pas être conſervés
& finir le tableau ?
Il ne faut pas s'appeſantir ſur ces délicateſſes
qui ne font pas à la portée de tous
les Lecteurs. La vie de Pétrarque qui précède
ces Poëfies , quoique prolixe & d'un
ſtyle ſouvent romaneſque , eſt préférable à
cette imitation en vers qui n'imite rien. On
yrencontre du moins des détails curieux fur
la perſonne de cet Ecrivain , & même ſur
l'hiſtoire de ſon temps , liée le plus fouvent
à celle de ſa vie. L'Auteur ſuit pasà-
pas dans les écrits &dans les actions de
Petrarque , cette fameuſe paſſion qui fut fi
longue & fi tendre , & qui ne fut jamais
heureuſe ; ſi pourtant ce n'eſt pas une forte
de bonheur que cette entière préocupation
en faveur d'un ſeul objet , qui répand fur
tous les momens de la vie l'intérêt de l'efpérance
, du defir , de la crainte , du fouvenir
, & l'alternative des chagrins & des
confolations. Pétrarque s'éloignoit ſouvent
de Laure , comme pour aller chercher le
repos , & fentoit bien vîte le beſoin de revenir
auprès d'elle chercher l'agitation
qu'il avoit voulu fuir , & qui est néceſſaire
aux ames paſſionnées .
و
Cij
52-
MERCURE
H
Il arriva à Pétrarque ce qui est arrivé à
Ovide , à Voltaire , à tant d'autres. Son
père combattit long-temps ſon goût pour
la Poësie. Il étudioit le Droit à Bologne,
Mais , dit l'Hiſtorien de ſavie , on ne force
point le naturel. " L'antipathie de Pétrar-
>> que pour l'étudedes Loix ſe fortifioit tous
» les jours , & fon goût pour la Počfie de-
>> vint une fureur. Pétracco apprend certe
» nouvelle. Il voit avec douleur tous ſes
>> projets déconcertés. Il part , il arrive à
>> Bologne. Son fils ſoupçonne le motif
p de ce voyage. Il ſe hâte de cacher les
» manufcrits qu'il avoit achetés à grands
12 frais. Pétracco les découvre , & les jette
>> au feu ſous les yeux de ſon fils. Pétrar-
➡ que déſeſpéré jette des cris perçans ; il
ſe croit lui-même au milieu des flammes
- avec ce qu'il a de plus cher au monde.
Pétracco touché de la douleur & des lar-
>> mes de ſon fils , arrache du feu les Li-
> vres fumans de Cicéron & de Virgile ,
" les ſeuls que le brafier n'eut pas encore
>> confumés; il les préſente à Petrarque en
⚫ lui difant : renez, mon fils, voilà Virgile ;
il vous confolera de la perte des autres
>> Poétes : voilà Cicéron , ildifpofera votre
>> eſprit à l'étude des Loix.
En effet, Pétrarque devint auſſi bon Jurifconfulte
qu'il étoit grand Poëte , & fes
connoiſſances , dans les Lois & dans les
DE FRANCE. 53
affaires , le firent réuſſir dans les places &
les fonctions importantes que la réputationde
ſes talens lui procura. H étoit d'ailleurs
un des plus ſavans Littérateurs de fon
temps , exemple bon à citer dans le nôtre.
Géographie naturelle , Historique , Politique
& raisonnée , fuivie d'un Traité de la
Sphère , avec l'expoſition des différens
Syſtêmes Aftronomiques du Monde ;
par M. Robert , Profeſſeur- Emérite de
Philofophie , 3 vol. in- 12. chez Deſnos ,
Libraire , rue S. Jacques .
De toutes les Géographies que l'on peut
mettre entre les mains des jeunes gens ,
celle- ci eſt la plus inſtructive ; & de tontes
celles que les gens du monde peuvent
parcourir pour leur amusement, c'eſt la
plus agréable. L'Auteur remplit parfaitement
ſon titre. Il s'eſt préſervé de la féchereffe
, qui ne rebure que trop les Com--
mençans dans les Livres élémentaires , & il
a étendu & embelli ſa matière , fans nuire
à la méthode eſſentielle à ce genre d'Ouvrage.
A l'article de chaque Pays , vous
trouvez un fommaire des événemens dont
il a été le théâtre , ſon état actuel politique ,
les grands hommes auxquels if a donné
naiſſance , les curiofités Phyſiques , les
monumens remarquables , &c. On doit
Cij
4
54 MERCURE
4
obſerver en général que les Ouvrages didactiques
font mieux faits aujourd'hui qu'ils
ne l'étoient autrefois. Le même eſprit Philofophique
qui étend les objets des Sciences
perfectionne la manière de les enſeigner.
La Hollande & l'Anticosmopolite , brochure
de huit pages ; chez les Marchands de
Nouveautés.
Rien ne fait plus d'honneur aux Lettres
& ne prouve mieux combien le goût en
eſt heureuſement accrédité , que le nombre
des gens du monde qui les cultivent
au milieu des douceurs de la ſociété ,
& des occupations de leur état , & la
facilité gracieuſe que l'on remarque dans
ces amuſemens Poëtiques, écrits fans prétention
, & qu'il ne ſeroit pas jufte de
juger avec rigueur.
La Hollande est une deſcription rapide
& gaïe des moeurs de ce Pays. Le Cofmopolite
eſt une Epître à un ami , retourné de
Paris dans ſes terres. Nous en citerons quelques
endroits.
Alors que ma dernière aurore
Me conduira vers le tombeau
Mes yeux ſe tourneront encore
Vers le clocher de mon hamean
DEFRANCE.
55
Je vois d'ici le chêne antique
Révéré des bois d'alentour
Qui formant un Temple ruſtique ,
Al'abri des rayons du jour ,
Cacha ſous ſon toît pacifique
Le premier bienfait de l'amour.
Doux préſens de notre jeuneſfe ,
Toujours fi chers à notre coeur ,
Quandils font faits par latendreſſe,
Et combattus par la pudeur.
Souvent j'entends la ſymphonie
De nos Pâtres fi bien d'accord ,
Et j'en préfère l'harmonie
Aux Opéras de Philidor .
Ni les charmes de l'eſpérance ,
Ni les plus belles paſſions
Ne valent pas la jouiſſance
De ces douces illuſions , &c.
Le Tartuffe Epistolaire démaſqué , ou Epître
très- familière à M.le MarquisCaraccioli,
Colonel in partibus , Éditeur , & comme
qui diroit Auteur des Lettres attribuées
au Pape Clément XIV , gros in- 80. de
plus de cinq cent pages. A. Paris ,
chez les Libraires qui vendent les Nouveautés.
Le titre annonce ſuffiſamment le genre
Civ
16 MERCURE
& le ton de l'Ouvrage. On y prouve forr
au long ce que tous les gens inſtruits favoient
déjà , que la plupart des Lettres de
Ganganelli étoient ſuppoſées ; mais au lieu
de s'en tenir à cette difcuffion critique ,
l'Auteur ſe répand en invectives , & l'intérê:
de la vérité fait place à l'eſprit de parti.
On voit clairement que le crime de M.
Caraccioli n'eſt pas d'avoir mis des Lettres
pleines d'une excellente morale , ſous
le non d'un Pape qui la prêchoit par fon
exemple , mais d'avoir été le Panégyriſte da
deſtructeur des Jéſuites. Cette animoſire qui
rend l'Ouvrage trop long des trois quarts ,
enlegroſſiſſantd'injures étrangères an fujet ,
rejette dans la foule des brochures Polémiques
un Livre qui auroit pu en être diſtingué
, fi l'Auteur s'étoit renfermé dans les
bornes de ſon ſujet &danscelles de la modération.
Recueil des Loix Constitutives des Etats-
Unis de l'Amérique Septentrionale , auquel
on a joint les actes d'indépendance ,
de confédération , & autres actes du
Congrès général , traduit de l'Anglois ,
dédié à M. le Docteur Franklin. A Philadelphie
, & ſe vend à Paris , chez Cellot
& Jombert , rue Dauphine. Prix , 2 liv.
3 fols broché.
-« Les Loix que j'ai raſſemblées m'ont
DEFRANCE. 57
>> paruun des plusbeaux monumensde la fa-
>>geſſe humaine: elles conſtituent la démo-
> cratie la plus pure qui ait encore exifté.
>>Elles femblent déjà faire le bonheur des
>>Peuples qui s'y ſont ſoumis ; elles feront
>>à jamais la gloire des hommes vertueux
qui les ont conçues».
C'eſt ainſi que s'exprime l'Editeur de ce
Recueil , en s'adreſſant à M. Franklin. Cet
éloge n'eſt point exagéré. Ce Code eſt en
effet une époque remarquable dans l'hiſtoire
de la Philofophie , comme la révolution qui
l'a occafionné , l'eſt dans les annales de la
Politique. C'eſt dans les révolutions violentes
que ſe font les Loix les plus ſages.
L'homme qui brife le joug qu'il croit trop
pefant , eft affez heureux de cet effort ; &
loinde l'appeſantir ſur les autres , il defire
qu'ils foient auſſi heureux que lui. D'ailleurs
, l'exemple eſt tout près , & avertit
d'être juſte On a fenti les abus & on les
repouffe; enfin , les Légiflateurs de la Penſylvanie
doivent être au-deſſus de Lycurgue
& de Solon , comme notre ſiècle eſt audeſſus
de celui de Solon & de Lycurgue.
Éncyclopédie Poëtique , ou Recueil complet
de chef-d'oeuvres de Poëſie ſur tous
les ſujets poffibles depuis Marot , Malherbe
, &c. juſqu'à nos jours , préſentés
dans l'ordre alphabétique , dédiée à M. de
Cv
58 MERCURE
Voltaire ; par M. de Gaigne , A Paris ,
chez l'Auteur , rue de Grenelle , près
celle des Saints-Pères , & chez Moutard ,
Imprimeur-Libraire de la Reine , rue des
Mathurins , à l'Hôtel de Cluny.
L'Auteur de ce Recueil Périodique annonce
dans ſon Proſpectus un grand defir
d'être utile ; mais l'exécution ne répond
guères à fes vues. Voici , par exemple , un
des chefs - d'oeuvres , qui a pour titre : Les
adieux d'une Demoiselle qui se fait Religieuse
à fon amant.
En vous diſant adieu , malgré moi je foupire ;
On voit tomber mes pleurs en ce fameux moment.
Je fens deux paſſions , quoiqu'inégalement ,
Régner ſur mon eſprit avec beaucoup d'empire.
Je crois qu'on nous diſpenſera de citer le
reſte qui eſt de la même force. Sans doute ,
tout ne doit pas être également bon dans
un Recueil ; mais doit-il y entrer rien de ſi
mauvais ?
DE FRANCE 59
ANNONCES LITTÉRAIRES.
DICTIONNAIRE Historique , Critique , Politique
& Moral des Bénéfices , contenant tous les établiſſemens
Eccléſiaſtiques , tant Séculiers , Réguliers ,
qu'Hoſpitaliers , Militaires de la France , où l'on
trouvera les titres de tous les Bénéfices , les noms des
Patrons & des Collateurs , avec une note hiſtorique
fur chacun d'eux , & fur les perſonnages célèbres ou
intéreſſans qui y repoſent. Par M. H. D. C. , Avocat
en Parlement. Tome premier , in - 8 ° . A Paris
chez l'Auteur , & chez D. C. Couturier , père , Imprimeur-
Libraire , aux Galeries du Louvre,
>
,
Recherches expérimentales ſur la cauſe des changemens
de couleurs dans les corps opaques & natarellement
colorés. Ouvrage traduit de l'Anglois de
M. Edward Huſſey Delaval , de la Société Royale
de Londres ; par M. Quatre-Mère Dijonval
Ecuyer , Entrepreneur d'une Manufacture Royale &
privilégiée , à Sédan , in-8 ° . de 175 pag. A Paris
de l'Imprimerie de MONSIEUR , chez P. F. Didot le
jeune , Imprimeur - Libraire , quai des Auguſtins.
Prix 1 liv. 16 fols , broché.
Airs détachés de Finte Gemelle , Opéra bouffon.
Muſique del Signor Piccini , Maestro di Capella Napoletano
, repréſenté pour la première fois fur le
Théâtre de l'Opéra , par les Bouffons Italiens , le
Jeudi 11 Juin 1778 , avec la Traduction Françoiſe ,
parodiée ſous la Muſique. A Paris , chez l'Auteur ;
chez M. d'Enouville , Receveur de Loterie , rue de
Vannes , près celle du Four-Saint-Honoré , & a
Théâtre de l'Opéra.
Cvj
60 MERCURE
i
,
Les Mémoires du Maréchalde Berwick, écritspar
lui-même avec une ſuite abrégée depuis 1716 juf
qu'à ſa mort en 1734 , précédés defon portrait ; par
Milord Bolingbroke , & d'une ébauche d'éloge historique
, par le Président de Montesquieu , terminés par
des Notes & des Lettres fervant de Pièces justificatives
pour la Campagne de 1708.2 Vol. in- 12 , avec
Cartes. Prix 6 liv. reliés. Nous ferons connoître plus
particulièrement cet Ouvrage intéreſſant.
Histoire Philofophique & Militaire de France
depuis l'origine de la Monarchiejusqu'au régne de
Louis XVI , avec fig. par M. Mayer. A Paris , chez
Quillau , au Cabinet Littéraire , rue Chriſtine , Delalain
, Libraire , rue de la Comédie Françoiſe. A
Verſailles , chez Sévère Dacier , Libraire de Mef
fieurs les Gardes du Roi , rue du Vieux Verſailles
1778 .
Hiftoire de Miff West , ou l'heureux dénouement
par Madame *** , Auteur de l'Hiſtoire d'Emilie
Montague , traduite de l'Anglois , deux Volumes
in- 12. Prix 2 liv. 8 fols , broch. A Roterdam ; &.
ſe trouve à Paris , chez le Jai , Libraire , rue Saint-
Jacques.
Bienfaisance Françoise , ou Mémoires pourfervir
à l'Histoire de ce ſiècle. Par M. Dagues de Clairfontaine
, de l'Académie des Sciences , Arts & Belles-
Lettres d'Angers , & de la Société Royale d'Agriculture
de la Généralité de Tours. A Paris , chez J. F.
Baſtien, rue du Petit-Lyon , Fauxbourg S. Germain,
2 Vol. in- 8 °. d'environ 650 pages.
Nouvelle méthode pour opérer les changes de la
France , avec toutes les Places de fa correspondance.
Par M. Ruelle , 1. vol. in-89 . broché. Prix 6 liv.
DE FRANCE. 61
LesAmansréservés , Comédie en V Actes & err
profe , par M. Stéele , l'un des principaux Auteurs du
Spectateur , repréſentéepour la première fois à Londres
en 1722 ; traduite de l'Anglois , par M.... Se
trouve à Paris , chez Ruault , Libraire , rue de la
Harpe. in- 8 ° . de 140 pages.
Mémoires Philofophiques du Baron de * *,
Grand- Chambellan de S. M. l'Impératrice Reine.
Tome ſecond. AVienne en Autriche , & ſe trouve
à Paris , chez Berton , Libraire , rue S. Victor , au
Soleil Levant. in- 8 °. de 352 pages.
Éloge de la Pareſſe, dédié à un Moine. A Madrid
, & ſe trouve à Paris , chez Eſprit , Libraire
au Palais-Royal , in-8 ° . de 32 pages.
Mémoires de la Société établie à Genève , pour l'encouragement
des Arts & de l' Agriculture. A Geneve
, in- 8 . de 88 pages , avec des planches.
Les Pièces contenues dans ce premier Recueil font
1º. un Mémoire fur la bonté de la trempe dans l'aeier
, par M. Jean-Jacques Perret , Maître Coutelier
à Paris , de l'Académie de Befiers. Ce Mémoire
a remporté le prix propoſé en 1776. 2º. Une réponſe
ſur cette queſtion : Quelle est la caufe de l'infériorité
des récoltes en grains fur le territoire de
Genève&de ſes environs , en comparaiſon de celles
qui ſe font ailleurs ? Cet Ouvrage ne traitant qu'une
partie de la queſtion qui avoit été propoſée , n'a eu
que la moitié du prix. Il eſt de M. Jean-Louis Dupuis,
Notaire & Chatelain de Meyrein , au Païs de
Gex, 3º. Un Mémoire de M. François Arlaud ,
Citoyen de Genève , fur un outil aux engrenages fur
la roue de champ , avec le pignon de Roue de rencontre.
4º Enan ,, un Mémoire fur les moyens de
62 MERCURE
:
préſerver les Doreurs en pièces de montres des pernicieux
effets du mercure reduit en vapeur , par M.
Tingry , Maître en Pharmacie , Démonſtrateur en
Chimie , &c.
ACADÉMIES.
ARRAS.
L'ACADÉMIE de cette villetint le 13 Avril 1778
une ſéance publique , dont M. Cauwet de Baly ,
Receveur - Général des Etats d'Artois , Directeur
en exercice , fit l'ouverture par un Mémoire fur les
aydes que ces Etats ont accordées autrefois à leurs
Souverains .
M. Foacier de Ruzé , Avocat-Général du Conſeil
d'Artois , Chancelier de l'Académie , lut un Mémoire
pour ſervir à faire connoître quels étoient en
France , avant l'établiſſement des Seigneuries & des
Inféodations , l'état & la condition des habitans de
la Campagne , la forme , le régime & les droits de
leurs Communautés.
Enfuite , M. Buiffart , Conſeiller-Afſeſſeur de la
Maréchauffée Royale , nouvel Académicien ordinaire
, prononça ſon Diſcours de réception , auquel
répondit le Directeur.
M. Dubois de Foſſeux , ancien Ecuyer du Roi ,
lut un Eloge très- étendu du Chancelier de l'Hôpital ,
qui n'a pas été préſenté au concours de l'Académie
Françoiſe.
La Séance fut terminée par une Diſſertation de
M. Wartel artel , Chanoine-Régulier de l'Abbaye de
Saint- Eloi , Académicien honoraire , ſur l'origine
& les progrès de la Langue Françoiſe , où il rendit
compte d'un Ouvrage rare & très- fingulier , de
DE FRANCE. 63
Geofroi Tory de Bourges , imprimé à Paris en 1529 ,
ſous le titre ſuivant : Champ fleuri , auquel eft contenu
l'art & Science de la due proportion des lettres
attiques , qu'on dit autrement lettres antiques , &
vulgairement lettres Romaines , proportionnées ſelon
le corps & visage humain.
SPECTACLES.
COMÉDIE FRANÇOISE.
ON a temis ſucceſſivement quelques Tragédies
deM. de Belloy :le Siége de Calais ,
Gafton & Bayard , Gabrielle de Vergy ;
en dernier lieu on a repris la Partie de Chaffe
d'Henri IV, Pièce dont le ſuccès a toujours
été le même ſur tous les Théâtres où on l'a
jouée. On fait qu'elle eſt empruntée , pour
le fond, du ſujet d'une Comédie Angloiſe,
dont M. Sedaine a tiré auſſi le Roi & le
Fermier. Cette dernière Pièce eſt une des plus
agréables du Théâtre Italien, & une de celles
qui attirent conſtamment le plus de monde.
M. Sedaine & M. Collé , en traitant tous
les deux le même ſujet , ſont parvenus à
plaire par desmoyens différens. L'un , obligé
de travailler pour le Muficien a fubordonné
fon Art à la Muſique , où plutôt
à mis fon Art à la faire valoir par les fituations
& les effets qu'il offre à tout mo
ment an Compoſiteur , & ne s'occupan
د
64 MERCURE
*
que d'aſſembler des tableaux , il a laiſfé à
la Muſique à les colorier. L'autre tirant tout
de lui- même , a réufli , furtout , par un dialogue
plein de naturel & de vérité , &
encore plus par l'avantage inappréciable de
nous montrer Henri IV ſur la ſcène. Le
premier acte de la Pièce , la converfation
d'Henri IV & de Sully eft un épiſode
qui paroît en être détaché & ne tenir
guère à l'action principale. Mais l'effet de
cette belle ſcène , tirée des Mémoires de
Sully , eſt ſi grand , qu'on doit ſavoir gré
à l'Auteur de l'avoir placée dans fon Drames
, quoiqu'elle n'y foit pas eſſentielle.
C'eſt de cette fameufe converfation , dans
la gallerie de Fontainebleau , qu'on a recueilli
ces paroles mémorables : Levez-vous
Sully , levez- vous donc , ils vont croire que
je vous pardonne. Ce mouvement , qui fait
tant d'honneur au Prince & à fon ami ,
a été répréſenté de toutes les manières , par
le burin , par le cifeau , par le crayon. Tous
les Arts en ont multiplié les images & c'eft
ainſi qu'ils concourent à perpétuer les modèles
de la véritable grandeur & de la
vertu .
Onprépare à ce Théâtre la Tragédie de
Barmécides.
DE FRANCE. 65
OPÉRA.
On a donné, lejeudi 13 Juin, la première
repréſentation des Jumelles Supposées , ou
de Finte Jumelle , premier eſfai de l'Opéra
Bouffon , appelé d'Italie , fur notre Theatre
Lyrique, par la nouvelle Adminiftration.
Cette Pièce avoir été réduite de trois actes
en deux , & de fept perſonnages à quatre ;
l'empreſſement de montrer au Public ce
genredenouveauté, n'ayant pas permis d'attendre
tous les Sujets. La Muſique eſt de
M. Piccini, qui, lui-même , conduifoit l'orcheſtre.
Elle a été très-applaudie. Le chant
du Signor Caribaldi a paru ſur-tout faire
un extrême plaifir. Ce Spectacle a été terminé
par le ballet des Petits Riens , de
M. Noverre , dont on connoît le talent pour
la compoſition de ces Balets-Pantomimes ,
dans leſquels il met tant de graces &
d'eſprit , & qui font ſi ſupérieurement exécutés.
Ce nouveau Ballet a beaucoup réuífi.
A l'égard des Bouffons , on ne peut
nier que ce genre , qui n'eſt foutenu que
par une excellente Muſique , n'ait pour
nous quelques inconvéniens , auxquels on
pourroit peut-être remédier ; la nudité du
Spectacle , ſur un Théâtre où nous fommes
accoutumés à voir beaucoup de mouvement;
66 MERCURE.
!
un Spectacle de deux heures , ſans choeur
& fans danſe; la longueur d'un récitatif
qui ſouvent fait attendre trop longtemps
le chant. Peut-être ces intermèdes
devroient-il être réduits à un acte , précédé
d'une autre pièce , & entre-mêlé de
danfes.
COMÉDIE ITALIENNE,
C'EST par EST par erreur que l'on a dit , dans le
Journal de Littérature , que la Pièce de
Zulima avoit été revue par M. Monvel :
il n'y a aucune part. On prépare à ce
Théâtre la Chaffe , paroles de M. Desfontaines,
muſique de M. de Saint -George.
L
CAUSE CÉLÈBRE.
E Parlement de Toulouſe vient de juger une
queſtion qui intéreſſe l'humanité. Nous ne nous permettrons
aucunes réflexions ſur ſon Arrêt. Voici les
faits qui ont donné lieu à la conteftation .
André Duſſol avoit deux enfans. La fortune fit de
l'aîné un citoyen très -riche : la nature donna à l'autre
une nombreuſe famille deſtinée à la pauvreté.
Duſſol l'aîné avoit quitté dès l'enfance la maiſon
paternelle : il avoit été ſous les climats les plus éloignés
ſolliciter les faveurs de la fortune. Son départ
avoit précédé la naiſſance de ſon jeune frère ; ainſi
DE FRANCE. 67
on peut dire que ce dernier fut un être inconnu
pour lui.
L'ignorance la plus entière fur les projets de Duſſol
l'aîné, ſur ſes ſuccès ; tout témoignage même de fon
exiſtence ôté : enfin quarante ans d'intervalle écoulés
depuis le moment de ſon départ , faifoient regarder
ſa mort comme certaine ; auſſi ne fut- il fait aucune
mention de lui dans le teſtament paternel.
Rapproché de ſa patrie , il fut ſurpris par la mort :
il demeuroit àMontpellier lorſque , fans avoir annoncé
à ſa famille ſon retour en France , il fit un teftament
qui honore ſa mémoire , puiſqu'il a voulu
quela claſſe la plus indigente de la ſociété trouvât
des ſecours dans la fortune immenſe qu'il avoit acquiſe.
Il inſtitua en effet ſon héritier univerſel l'HôpitaldeMontpellier.
La nouvelle de la généroſité du voyageur François
ſerépanditdans toute la Province. Elle parvint aux
oreilles de fon jeune frère. Celui-ci reconnut facilement
que le bienfaiteur des Pauvres étoit fon frère.
Il n'avoit jamais joui des faveurs de la fortune , &
depuis qu'un mariage fécond l'avoit rendu père d'une
nombreuſe famille , il diſputoit ſouvent avec les horreurs
de l'indigence. En apprenant que fon frère
avoit voulu ſecourir l'humanité ſouffrante , & verſer
ſes richeſſes ſur les pauvres , un rayon d'eſpoir entra
dans ſon ame , & pour la première fois , une idée
confolante vint porter le calme dans ſon coeur flétri
par la misère.
Il vola à Montpellier , & s'annonça au Bureau des
Adminiſtrateurs de l'Hôpital de cette Ville comme
le frère du bienfaiteur de cet établiſſement. Il fut d'abord
reçu avec des témoignages d'intérêt ; mais
bientôt on ſe borna à ne vouloir lui donner que des
marques d'une pitié ſtérile.
UnAvocat éloquent de Toulouſe ſe chargea de ſa
défenſe , & fit paroître un Mémoire imprimé qui a
68 MERCURE
eu dans le temps une réputation juſtement méritée.
Deux hommes célèbres , Voltaire & M. Servan , écrivirent
à l'Aureur ( 1) les deux Lettres que nous allons
rapporter.
Malgré la faveur de la réclamation de l'infortuné
Duffol, il n'a pas été trouvé affez pauvre pour lui
faire partager une portion des richeſſes de ſon frère,
La poffeffion en aété adjugéc aux pauvres de l'Hôpitalde
Montpellier , & le frère du bienfaiteur de cet
établiſſement s'eft vu condamné à languir dans la
misère avec ſa nombreuſe famille..
Onaffure que les motifs qui ont déterminé l'Arrêt
que le Parlement de Toulouſe a rendu le 18 Mai
dernier, font fondés fur ce que Duffol ne ſe trouvoit
pas dans l'érat de pauvreté abſolue que la Juriſprudence
exige , pour faire participer les parens pauvres
aux libéralités de leurs parens
LETTRE de M. Servan , Avoca-t Général
à M. Derrey de Roqueville.
Vos Ouvrages , ( 2 ) Monfieur , ne me fone
parvenus que fort tard , j'étois malade alors , & ils
ont fait une conſolation de ma convalefcence; if
ne m'eſt plus permis de vous louer depuis que vous
m'avez loué moi-même ( 3 ) . Que ne vous dirais-je
pas fi je pouvois paroître défintéreſſe ; mais je vous
renvoye àvotre propre coeur ,je vous renvoye aubon
(1) M. Derrey de Rocqueville.
(2) Un autre Ouvrage de M. Derrey étoit pour lors
entre les mains de M. Servan .
(3 ) M. Derrey avoit fait l'éloge de M. de Servan dans
fonMémoire,
DE FRANCE.
69
goût de vos compatriotes. Vous devez être fatisfait
de leur Jugement; c'eſt réellement , Monfieur , la
plus grande preuve de progrès de la raiſon humaine ,
quedevoir dans les lieux les plus éloignés de laCapitale,
des hommes qui penſent& écrivent comme ceux
qui,dans la Capitale, ſe piquent de penſer & d'écrire le
mieux. Cuitivez des talens dont vous faites un
noble uſage , & faites envier à tous les autres Barreaux
celui qui vous poffède. Votre Plaidoyer eſt
une preuve bien éloquente de l'inſuffiſance de nos
Loix , de la droiture de votre coeur & de votre raiſon,
Est-il poſſible que les gens vertueux & indigens ayent
tant à ſe plaindre des Loix qui devoient être faites
pour eux Il appartientà des hommes courageux &
éclairés de réparer ces erreurs. Vous êtes de ce nombre,
Monfieur , & vous donnez à tous ceux qui ſont
dans la mêmecarrière un exemple bien utile : je mettrai
toute mon émulation à l'imiter , & mon devoir
àvous affurer des ſentimens d'eſtime & de confidé
ration refpectueuse , avec lesquels j'ai l'honneur
d'être
Votre très-humble & obéiſſant
ſerviteur , SERVAN.
LETTRE de M. de Voltaire au même.
Vous êtes une preuve , Monfieur , de ce que j'ai
dit publiquement, que l'éloquence qui régnoit à Paris
fous le grand fiècle de Louis XIV, fe réfugie aujourd'hui
en province. Je ſerai bien étonné ſi Louis
Duffol ne vous doit pas ſa fortune. Il eſt pauvre , il
doit partager avec les pauvres : il eſt de la famille, îl
doit donc avoir la meilleure part. Voilà comme ta
pature jugeroit ce Procès , ſi on lui faisoit l'honneur
70
MERCURE
de la conſulter. Toute Loi qui contredit la nature eft
bieninjufte.
-
J'ai l'honneur d'être avec toute
l'eſtimeque vous méritez , Monfieur , votre très-humble
& très-obéiſſant ſerviteur ,
VOLTAIRE.
ARTS.
GRAVURES.
LA CHUTE dangereuse , Estampe nouvelle trèsbien
gravée , par M. de Launay , d'après un tableau
charmant de M. Meyer. A Paris , chez l'Auteur , rue
de la Bucherie , près la rue des Rats.
La Soirée d'Eté : La Matinée du Printems. Deux
Eſtampes en pendans , gravées avec beaucoup de
talent , d'après deux tableaux de Wauvermans. Par
M. le Bas ; & ſe trouvent chez l'Auteur , rue de la
Harpe.
:
Une Perspective de l'Ecole-Royale Militaire & des
environs , Eſtampe dédiée au Roi , & gravée avec
beaucoup de ſoin , par Née & Maſquelier , d'après
le Plan Géométral , levé & deſſiné par M. de l'Efpinaſſe.
Prix 6 livres , chez les Auteurs rue des
Francs-Bourgeois , Porte S. Michel , près d'un Arquebufier.
MUSIQUE.
,
Les délices de la Société. Recueil de Chanſons ,
Romances , Ariettes , &c , avec ſa baſſe chiffrée ,
par M. Guichard. A Paris , chez le ſieur Bignon
Marchand de Muſique à l'Accord parfait , Place du
vieux Louvre. Prix 3 liv. broché , & 4 liv. 4 ſols
relić.
DE FRANCE.
71
ANECDOTE.
Extrait d'une Lettre de Caen , inférée dans
lesAffiches de Normandie.
PEUT-ÊTRE vous a- t-on déjà rendu compte ,
M. d'un très-grand incendie arrivé Dimanche
dernier ( 24 Mai ) à Langrune , Paroiffe
diſtante de trois lieues d'ici , & riveraine
de la mer. Plus de 60 familles ont
été réduites , en moins de 4 heures , à la
plus affreuſe misère : la perte eſt évaluée
àplus de 200000 livres ; ceux de Langrune
, qui n'ont point fouffert , ſe ſont
empreffés de procurer aux incendiés le logement
& les reſſources dont ils avoient
beſoin. Notre Ville a envoyé promptement
du ſecours à ces Malheureux. M. notre
Intendant y envoya fur le champ & y eft
allé depuis , lui - même , afin d'être plus
à portée de faire réparer promptement
ces affreux déſaſtre. Je n'entrerai point
dans le détail de toutes les généroſités des
ames honnêtes & ſenſibles qui ſe ſont empreſſées
de ſecourir ces infortunés. Je veux
vous rendre compte d'un trait inoui juſqu'à
préſent. Notre Intendant , ſitôt la nouvelle
reçue , envoya à Langrune , M. l'Abbé le
72 MERCURE DE FRANCE.
Monnier ( 1 ) , homme ſenſible & bienfaifant,
avec ordre de pourvoir promptement
aux premiers beſoins des incendiés. Ce
dernier n'eut rien de plus preſſé que d'acheter
du pain , &d'en faire cuire promptement.
Le ſieur *** , le plus avare de tous
les hommes , dit à M. l'Abbé le Monnier :
» M. Vous êtes un Ange envoyé du ciel
১১ pour ſecourir les Paroiffiens : puiſque
>> vous répandez l'argent ſi généreuſement ,
voudriez vous bien me rendre celui de ود
ود deux pains que j'ai donnés hier ? » Combien
vous faut-il ? » 32 fols; » les voici.
En avez - vous encore à me vendre , dit M.
l'Abbé le Monnier ? Nous taiſons à regret
le nom : a trait pareil ne mériteroit pas
ce ménagement. Nous le mettons ſous la
bordure pour ne point gâter le tableau.
Qu'on nouspermetre une ſimple réflexion :
60 familles ruinées en quatre heures ! .... les
couvertures devoient être en paille : faut-il
doncpour y apporter remède que la dernière
des familles qui repoſent ſous le chaume
foit ruinée ?
( 1 ) Auteur d'un Recueil de Fables pleines d'efprit
& de naturel , & de pluſieurs autres Ouvrages
eftimés.
JOURNAL
JOURNAL POLITIQUE
DE BRUXELLES. *
TURQUIE.
De CONSTANTINOPLE , le 25 Avril.
LE
E 15 de ce mois , le Ministre de Ruſſie reçut
de la Crimée pluſieurs dépêches qui lui furent apportéesparunpaquebot
dela nation ; il fit demander
auffi-tôt une conférence ſecrette au Reis- Effendi ,
qui lui donna rendez-vous le lendemain dans une
de ſes maiſons de campagne ſur le canal. Quoique
M. de Stachieff eût deſiré que cet entretien fût ſecret
, tous les Miniſtres chargés de pleins-pouvoirs
pour négocier avec lui , s'y trouvèrent ; on ignore
* La réunion de la partie Politique du Journal de
Politique & de Littérature de Bruxelles au Mercure de
France, ne changera rien à la manière de préſenter les
faits&de les diftribuer. Ce Journal Politique rédigé par
le même Auteur , continué dans le même eſprit , paroiffant
aux mêmes époques , tiendra à l'avenir la place
qu'occupoient les Nouvelles Politiques à la fin du
Mercure avec cette différence que les Nouvelles
Politiques du Mercure , ne paroiſſant qu'à la fin de
chaque mois , & ne contenant que des extraits de la
Gazette de France , ne pouvoient point avoir l'attrait
de la nouveauté. Le Journal de Politique de Bruxelles
réuni au Mercure , continuera d'offrir tous les dix jours ,
avec la même exactitude , les mêmes détails & la même
fidélité , le réſumé de tout ce que les Gazettes étrangères
contiennent d'important ou de curieux , & un grand
nombre de faits que des correſpondances füres & multipliées
nous procurent journellement.
25 Juin 1778 . D
( 74)
quel fut le réſultat de cette entrevue. On prétend
qu'il y fut queſtion de la grande affaire de la Crimée
, & qu'on propoſa de nouveau à la Porte de reconnoître
le Chan actuel Sahin-Guéray , à des conditions
que ce Chan a réglées lui-même , & qu'on
dit de nature à applanir toutes les difficultés. Ce
qui fait croire que ces nouvelles propoſitions ont fait
quelque impreſſion ſur le Gouvernement , c'eſt que
le paquebot qui les a apportées n'éprouvera aucun
obitacle pour ſon retour en Crimée , & qu'il y ſera
ſuivi par un autre bâtiment Ruſſe qui étoit depuis
long- tems arrêté dans ce port. On ſe flatte toujours
d'un accommodement prochain. Le Miniſtre
de Ruffie , loin de faire aucunes diſpoſitions pour
ſon départ , vient de louer une maiſon de campagne
dans les environs de cette Capitale. Au milieu
de ces apparences flatteuſes on ne remarque point
cependant que les préparatifs de guerre ſe rallentifſent.
Dix vaiſſeaux de guerre ont mis à la voile pour
ſe rendre dans la mer Noire ; nous en avons vingt
autres qui ſont prêts à les ſuivre , & on en équipe
encore pluſieurs qui feront ſous peu de jours en
état de partir.
Hier M. de Boſcamp , Envoyé du Roi & de la République
de Pologne , eſt parti pour retourner à ſa
Cour. Il a réfidé ici environ 14 mois , pendant lefquels
la Porte lui a fait payer chaque jour 200 pialtres
pour ſa dépenſe. Son Secrétaire reſte dans cette
Capitale en qualité de chargé des affaires de Pologne.
La mère de Sultan Méhémet , fils du ci - devant
Empereur Mustapha , & héritier préſomptifdu trône
Ottoman , eſt morte la ſemaine dernière .
Lapeſte continue ſes ravages dans nos fauxbourgs ;
& il eſt à craindre qu'ils n'augmentent avec les chaleurs
qui commencent à ſe faire ſentir vivement.
Izet-Effendi qui avoit été enveloppé dans la difgrace
de fon beau- frère Mourat-Mollah , & relégué
(75 )
&Lemnos , a fait naufrage& a péri en ſe rendant au
lieu de ſon exil.
RUSSIE.
De PÉTERSBOURG , le 10 Mai.
La Cour eſt à Czarsko-Selo depuis le 28 du mois
dernier. Les Miniſtres s'y rendent fréquemment ;
celui de Vienne & celui de Berlin ont ſouvent des
conférences particulières avec l'Impératrice ; mais
ils s'y trouvent rarement enſemble. On dit que S. M.
I. travaille en ſecret à accommoder les différends qui
ſe ſont élevés entre les deux Puiſſances au ſujet de la
Bavière : quelques perſonnes prétendent auſſi que les
deuxCours cherchent de leur côté àl'engager åpren.
dre parti dans ces démélés.
Aux détails que l'on a donné ſucceſſivement des
revenus de la Couronne , on ne ſera pas faché d'en
trouver ici quelques-uns ſur le ſel , cette denrée
fi néceſſaire , & qui par-tout eſt vendue au peuple
au nom & au profit du Souverain . La famille de Strogonow
a joui da privilége exclufif de le vendre depuis
1558 , juſqu'à ce que Pierre I. en réunit la vente
à fon domaine , & en laiſſa l'adminiſtration à cette
famille qu'il falloit dédommager d'un avantage
qu'elle n'avoit obtenu & conſervé qu en conſidération
des ſervices qu'elle avoit rendus & qu'elle rendoit
journellement à l'Empire. Juſques à cette époque
lepoud , qui fait environ 33 liv. peſant de France,
n'avoit coûté que s & 10 copekes. Il augmenta
ſucceſſivement ,& en 1776 il valoit 35 ſols le poud ,
c'est-à-dire , un peu plus d'un ſol la livre . La conſommation
annuelle du ſel eſt de 10 millions de pouds
qui rendent à la Couronne 2,677,646 roubles . L'exportation
du ſel de Ruſſie est défendue ; & les particuliers
qui ont des ſalines font obligés de vendre
le ſel qu'ils en retirent à la Couronne qui le revend
epſuiteà les ſujets.
D2
( 76)
DANEMARCK.
De COPENHAGUE , le 15 Mai.
On fait tous les préparatifs néceſſaires pour le
camp qui doit s'aſſembler dans les environs de cette
Capitale. Il commencera le ser du mois prochain &
finira le 25. Pendant les 18 premiers jours on exercera
par régimens ; on mancoeuvrerapendant les 6 derniers
, & le lendemain on pliera les tentes & on
décampera. Comme ce camp raffemblera beaucoup
de perſonnes , & qu'on ne veut pas que l'affluence
faffe manquer les vivres ou les fafle renchérir
on a ordonné aux marchands de faire des approviſionnemens
, & on a fixé le prix de chaque denrée
à un taux qu'ils ne pourront paſſer ſans s'expoſer
à une punition ſévère. Le Roi & la Reine fe
Fendront à Friderichsberg où ils reſteront pendant la
durée des manoeuvres ; la Famille Royale paffera
cetems au château de Chriſtiansbourg.
,
Il vient de ſe former ici une compagnie pour le
commerce des Indes Occidentales. Le Roi lui a accordé
un privilége excluſif pendant 25 ans ; le Roi
anommé les ſix Directeurs de cette Compagnie , qui
font le Baron de Schimmelmann , Conſeiller privé
& Tréſorier ; M. de Schak - Rathlow , Conſeiller
privé & Miniſtre d'Etat ; le Baron de Schimmelmann
, Chambellan & premier Député au Collége
général de commerce & d'économie rurale ; M. Stemann
, Conſeiller de Conférence & premier Député
de la Chambre des Douanes ; M. Hoegh Guldberg ,
Secrétaire privé d'Etat & du Cabinet ; & M. Ryberg
, Conſeiller d'Etat. Les Adminiftrateurs au nombre
de deux , réſideront l'un dans cette ville , &
l'autre dans l'iſle de St-Thomas .
Le Roi , par une Ordonnance en langue Danoife ,
vient d'accorder une diminution du droit précédem
( 77 )
ment impoſé ſur la conſommation du cafe en Dane
marck & en Norwege. Par une autre Ordonnance
publiée en langue Allemande , S. M. a fixé le droit
qui ſera perçu à l'avenir fur le café qu'on portera
dans les Duchés de Sleſwig , de Holſtein , la Seci
gneurie de Pinneberg ,& le Comté de Rantzau.
SUÈDE.
De STOCKHOLM , le 20 Mai.
Le Duc de Sudermanie a paſſé en revue ces jours
derniers le régiment des Gardes du Roi , infanterie.
Ce régiment, ainſi que toute la garniſon de cette
Capitale , ſe rendront le 23 de ce mois au camp
de Ladugaard , où le régiment Royal d'Artillerie ar.
rivera après demain.
On dit que la Reine-Douairière fera cet été un
voyage dans la Pomeranie-Suédoiſe. Cette Province
fleurit tous les jours de plus en plus ; les habitans
heureux ſous le Gouvernement actuel , ſemblent
avoir redoublé de zèle & d'industrie : le Laboureur
encouragépar la certitude de jouir du fruit de ſon travail
qui lui étoit autrefois enlevé preſque tout entier
par les impôts , perfectionne ſa culture & l'étend
en défrichant des terreins vagues qui n'attendoient
que ſes ſoins pour fournir des récoltes. Par-tout on
aconſtruit des hopitaux où l'on ſoigne les malades
, & des maiſons où le pauvre trouve du travail
&du pain. Les ſépultures ont été tranſportées loin
de toutes les habitations .
La grofſeſſe de la Reine paroît ſe confirmer ; elle
n'a point encore été annoncée; elle ne peut l'être
que dans quelque tems. S. M. , de l'avis de ſes Médecins
, fait tous les jours une promenade en carroffe.
*
D3.
( 78 )
POLOGNE.
De VARSOVIE , le 25 Mai.
Tour ſe prépare ici pour la convocation de la
Dière. Le Conſeil-Permanent eſt fortement occupé
des projets & des affaires qui doivent être mis ſous
les yeux de cette Aſſemblée de la Nation ; on ignore
encore de quelle manière elle ſe tiendra ; quelques
perſonnes penſent qu'elle ne décidera rien , & que
tout s'y paffera en débats inutiles , fi elle ne ſe
forme pas ſous les liens d'une confédération : fi l'ớn
prend ce parti , il en ſera ſans doute queſtion aux
diétinės. Parmi les projets qu'on doit lui préſenter ,
celui d'employer aux besoins publics une partie des
revenus immenfes de nos Abbayes & de nos Couintéreſſe
vivement le Clergé , qui ne néglige
rien pour le faire abandonner.
vens
د
Le Comte de Branicki , grand Général de la
Couronne , parti depuis quelque temps pour un
voyage dont on ignore le motif, n'eſt point encore
de retour ; on ne l'attend que pour l'ouverture de
la Diète ; ce ſera vers le même temps que le Comte
de Bruhl , Général en chef de l'artillerie , arrivera
auſſi dans cette Capitałe .
M. de Boſcamp eſt arrivé à Jaſſy ; il apporte de
Conſtantinople pluſieurs antiquités qu'il a raffemblées
pour le Roi. Quelques jeunes gentilshommes
de ſa ſuite font reftés après lui pour apprendre la
langue Turque , & inftruire notre Cour de tout ce
qui ſe paſſe à la Forte .
On apprend du diſtrict de Buckowina que les
troupes Ruffes ont étendu juſqu'à Kunderinze , le
cordon qu'elles avoient établi près de Caminieck ;
elles ne laiffent paſſer perſonne à Choczim ou aux
autres places Turques , & elles ont fermé tous les
paſſages du Dniefter juſqu'à Mohilow. Elles ſe ren(
79 )
forcent auſſi journellement ſur nos frontières ; chaque
corps eſt poſté à peu de diſtance l'un de l'autre ,
pour ſe trouver en état de ſe ſecourir mutuellement
en cas de beſoin.
Lorſque le Ministre de Prufle requit la République,
le 13 du mois dernier , d'accorder la liberté
du paffage aux troupes du Roi ſon maître ; on dit
que les circonstances ne permettoient pas à la Pologne
de le refuſer ; les deux pièces ci -jointes rectifieront
ce qu'il y avoit de peu exact dans cette nouvelle.
La première est la réquisition du Miniſtre de
Pruffe.
>> Des préparatifs immenfes , qui ſe font ſur les
frontières de la Siléſie , mettent S. M. , le Roi de
Prufſe , dans la néceſſité de faire marcher vers cette
Province la plus grande partie de ſes troupes , qui
ont été réparties juſqu'ici dans le Royaume de
Pruffe. Ces troupes , raſſemblées près de Graudentz ,
formant un corps de 21 bataillons & de 30 eſcadrons
, avec 6 bataillons de garniſon , ſe ſont déja
miſes en marche vers l'endroit de leur deſtination :
comme il leur eſt impoſſible d'y arriver affez tôt ,
fans paffer par le territoire Polonois , le ſouſſigné a
reçu un Exprès de ſa Cour , avec ordre de prier
S. M. & la République de Pologne d'accorder à ces
troupes le paſſage libre par la Pologne , de leur
fournir , contre des quittances , les fourrages dont
elles pourront avoir beſoin durant cette courte marche.
S. M. , le Roi de Pruffe , ne manquera pas de
payer tout ce qui aura été livré : elle demande feulement
qu'il y ſoit mis un juſte prix. S'il étoit
poſſible , qu'il fût envoyé au-devant de ces troupes
un Commiſſaire , qui réglât les livraiſons & les
quartiers on préviendroit infailliblement toute
occaſion de déſordres ; & S. M. , le Roi de Pruſſe ,
dont l'intention eſt qu'il ne ſoit donné aucun ſujet
de plainte , verra avec ſatisfaction un arrangement ,
au moyen duquel on pourra les prévenir.
,
D4
(80)
» Au reſte , le ſouſſigné ne peut ſe diſpenſerde
finir cetteprière en obſervant , que , comme elle eſt
innocente dans ſon but , amicale dans ſa forme , &
justifiée d'avance par toutes les confidérations qui
prouvent en même tems ſa néceſſité inévitable ,&
qui peuvent lui procurer un accueil favorable , elle
ne sçauroit ſans doute faire d'autre impreſſion ni
caufer d'autres effets , que ceux que les ſentimens
d'un Erat voiſin , qui penſe amicalement à l'égard
d'une Cour voiſine & amie , doivent lui aſſurer de
la manière la plus parfaite « .
Le grand Chancelier Mlodziejowski fit la réponſe
fuivante à cette réquifition. Le ſouſſigné , en réponſe
aux expreſſions amicales de la note remiſe le
13 de ce mois par M. le Réſident de S. M. le Roi
de Pruffe , a ordre de l'aſſurer du deſir très-fincère ,
dont le Roi & fon Conſeil ſont constamment animés
, de maintenir autant qu'il ſera poſſible la bonne
harmonie avec S. M. Pruſſienne : mais ces mêmes
expreffions amicales font eſpérer que S. M. le Roi
de Pruſſe , qui a eu tant de part aux Règlemens de
ladernière Diète en Pologne , conviendra elle-même ,
que l'attention du Roi & de ſon Conſeil ont dû
principalement s'attacher à examiner juſqu'où s'étendoit
le pouvoir que cette conſtitution leur avoit
accordé à cet égard. Comme le réſultat de cet examen
a convaincu le Roi & ſon Conſeil , qu'ils ne
font pas autorisés à accorder le paſſage demandé
des troupes par le territoire de la République , le
fouſſigné a reçu ordre d'en informer M. le Réſident ,
& de lui rappeller en même-temps les raiſons de
toute eſpèce , que le ſouſſigné lui a déja expoſées de
bouche , & qui font deſirer vivement au Roi & à
ſon Confeil , qu'il plaiſe à S. M. Pruffienne de donner
une autre direction à la marche de ſes troupes ,
afin qu'elles ne paſſent point par les Etats de la
République ; ce qui paroît d'autant plus aifé , que ,
par un petit détour ſeulement de quelques milles ,
( 81 )
ees troupes peuvent ſe rendre également bien de la
Prufſe en Siléſie. Les motifs de cette propofition ſont
connus de M. le Réſident ; & le ſouſſigné ſe flatte
qu'ils convaincront S. M. Pruffienne , qu'en cette
occurrence , comme en toutes autres , le Roi & fon
Conſeil n'ont été guidés que par leur devoir & n'ont
eu en vûe que de garantir de tout dommage & perte
tant le corps de la République en général , que chacunde
ſes Membres en particulier «.
Ce refus étoit ſans doute formel & motivé; on
-en fit unpareil à l'Ambaſſadeur de Ruffie , lorſqu'il
demanda le paſſage pour les nouvelles troupes de fa
Nation ,deſtinées à renforcer celles qui étoient déja
raſſemblées ſur les bords du Dnieſter; mais il ne
retarda pas d'un jour la marche des troupes des
deux Puiffances qui ont continué leur route , comme
fi la permiſſion demandée avoit été accordée. Plufieurs
de nos Magnats murmurent de ce qu'ils appellent
une infraction aux droits de la République ;
quelques-uns ne ſe plaignent que de l'imprudence
d'un refus qui compromet la dignité de cette République,
qui n'auroit peut-être pas dû défendre ce qu'elle
ne pouvoit empêcher. Au reſte , les Pruffiens ont
traverſé la grande Pologne , en obſervant la diſcipline
la plus exacte , & en payant tout argent comptant
; quant aux Ruſſes , ils ont évité pareillement
de donner aucun ſujetde plaintes ; ils font actuellement
au-delà de Kiow , au nombre de 40 mille
hommes , qui joints aux vingt mille poſtés ſur le
Dniefter , doivent y former une armée de 60 mille ,
fans compter les Coſaques .
e
ALLEMAGNE.
De VIENNE , le 30 Mai.
LES préparatifs de guerre ſe continuent ici fans
interruption ; on augmente le nombre des artificiers ,
DJ
( 82 )
2
pour faire apprêter & remplir avec plus dediligence,
les bombes , les grenades & les cartouches dout l'armée
peut avoir beſoin; tous les jours il part des
tranſports conſidérables d'artillerie & de munitions
de toute eſpèce. On commence à ſe reſſentir ici de
l'effet des envois de vivres ; l'avoine qui ne coûtoit
que 48 à so kreutzers le boiſſeau , ſe vend aujourd'hui
1 flor. 27 kreutzers ( au-delà de 3 liv. ), & la
guerre n'a pas encore éclaté ; pendant la dernière , il
n'ajamais été au delà de 2 flor. ( 4 liv. 7 l. 3 den ) ,
& cela peut aider à juger de la progreffion dans laquelle
le prix de toutes les denrées augmentera , ſi ,
comme on le craint , les différends qui ſe font élevés
ſe terminent par des hoſtilités.
Les 2800 mulets que la Cour a fait acheter en
Italie pour le ſervice de l'armée en Bohême , ſont
déjà arrivés à leur deſtination. Toutes les nouvelles
de ce Royaume nous raſſurent ſur la ſanté de l'Empereur
, que les fatigues des voyages & les ſoins du
commandement n'ont point altérée. On affure qu'il
a chargé le Comte de Ferrari , Lieutenant-Général,
d'accompagner l'Archiduc Maximilien. Je vous ai
choisi, lui dit- il à cette occaſion , pour conduire
mon frère à la gloire .
On apprend de Lemberg en Pologne , que cette
Ville a efluye un incendie conſidérable ; malgré les
efforts qu'on a faits pour l'éreindre , il a duré un jour ,
&adétruit 220 maiſons : on n'a point encore évalué
le dommage , mais on fait qu'il eſt immenſe ; la belle
Egliſe des Dominicains a été entièrement réduite en
cendres.
M. Guillaume Lée , Député des Etats - Unis de
l'Amérique ſeptentrionale , eſt arrivé ici le 23 de ce
mois ; il y fera bien-tôt ſuivi par ſa femme & par fes
enfans . Une indiſpoſition ſurvenue à la première ,
l'a arrêtée à Francfort . On eſt fort curieux de ſavoir
comment il ſera reçu, & s'il réuſſiradans l'objet de ſon
voyage, qui eſt, dit- on, d'engager la Cour Impériale
( 83 )
reconnoître l'indépendance de l'Amérique , & à éta
blir des relations de commerce entre elle & les Américains
. L'Ambaſſadeur de France , à qui il a été
adreſſé comme un voyageur qui lui étoit recommandé
, l'a préſenté au Prince de Kaunitz , aux Miniſtres
étrangers , &à pluſieurs autres perſonnes de
distinction. Depuis ſon arrivée , on ne s'entretient
plus que des différends ſurvenus entre la Cour de
France & l'Angleterre , & on ſemble perdre de vue
ceux qui nous touchent de ſi près , & qui menacent
d'embraſer l'Allemagne.
De HAMBOURG , le s Juin.
ON ſe flatte toujours de voir terminer par un
accommodement les différends qui fubfiftent depuis
fi long-tems entre les Ruſſes & les Turcs. Les négociations
continuent ; les hoftilités commiſes en
Crimée ne les ont point interrompues. Sahin-
Guéray foutenu ouvertement par la Ruffie , eſt maître
de cette preſqu'ile ; & la Porte moins active que
ſa rivale , après avoir excité Selim Guéray , à for
mer un parti , ne l'a point ſecouru lorſqu'il avoit le
plus beſoin d'une protection efficace. Dans le premier
moment où cette nouvelle parvint à Conſtantinople
, toutes les voix ſe réunirent pour déclarer la
guerre. Les bons offices de la France parvinrent
on aſſure aujourd'hui
que le Grand- Seigneur n'est pas éloigné maintenant
de reconnoître le Kan Sahin - Guéray , à certaines
conditions , que l'on diſcute à préſent. On prétend
même que les troupes Ruffes ſe préparent à évacuer
la Crimée ; on aſſure du moins que la cavalerie
a défilé vers le Cuban , ſous le prétexte de ſe
pourvoir de fourrages qui commençoient à lui manquer.
D'après ces nouvelles , que le tems ſeul peut
confirmer ou détruire , les préparatifs formidables
qu'ont fait les deux nations , l'appareil impoſant
dit-on, à calmer les eſprits ;
D6
( 84 )
qu'offrent les armées qu'elles ont raſſemblées ſur
les bords du Dnieper & du Dnieſter , où elles ne
forment pas moins de 150,000 hommes prêts à combattre
, & n'attendant que le ſignal , ne donnent
plus les mêmes inquiétudes aux amis de la paix. Les
deux puiſſances paroiſſent la défirer ; l'une du moins
en a beſoin; & elles ne ſemblent avoir armé que
pour s'en impoſer réciproquement , & préſenter à
l'Europe le ſpectacle peut être nouveau de négocier
les armes à la main.
L'Allemagne nous offre le même ſpectacle. Les
troupes Autrichiennes , Pruffiennes & Saxonnes
aſſemblées dans la Moravie , la Bohême , les deux
Siléfies & la Luface , montent , dit- on , à 300 mille
hommes ; au milieu de cet appareil formidable d'armes
& d'attirails de guerre , le ſignal n'a point encore
été donné ; mais il peut l'être au premier in
tant. On n'a paru occupé juſqu'ici de part & d'autre
qu'à ſe prémunir contre toute attaque imprévue.
L'Empereur a fait élever des redoutes ſur tous les
paſſages qui conduiſent de la Bohême en Siléfie ; on
eſt occupé ſans relâche en Moravie , à relever les
fortifications d'Olmutz. En Saxe , on raſſemble c
on livre chaque jour une quantité prodigienſe de
fourrages à Weiſſenfels , & l'on met la ville de
Dreſde à l'abri de toute attaque inopinée ; on fortifie
auffi
M les environs de Maxen , comme ſi l'on avoit
quelque choſe à craindre de ce côté. Le Roi de Prufſe
atranſporté ſon quartier général de Schonewalde à
Gros-Petterwitz , dans la haute Siléfie. Son arméeeſt
encore cantonnée ; le Monarque ſeul couche jufqu'à-
préſent ſous la toile. On aſſure que fon ordre de
bataille est le ſuivant. Le Prince Héréditaire de
Brunswick commandera en chef toute l'armée , c
la première ligne; il aura ſous ſes ordres le Prince
Frederic de Brunswick à l'aîle droite , le Général de
Stutterheim à l'aîle gauche , & le Général de Rancin
au centre . Le Général de Tauenzien commandera la
:
২
( 85 )
ſeconde ligne , ayant ſous ſes ordres le Général Falkenhayn
à la droite , le Général Tadden à la gauche ,
&le Général Renzell au centre. Le Prince de Pruſſe
avec ſa Brigade ſervira ſous les ordres du Général
Tauenzien.
,
Le Prince Henri de Prufſe eſt encore à Berlin
mais on croit qu'il ne tardera pas à en partir ; les
régiments qui cantonioient autour de cette Capitale,
commencent à ſe mettre en mouvement. Leur
route n'eſt pas encore connue ; mais on préſume
qu'ils marchent vers la Saxe ; ils ſont ſous les ordres
du Général de Mollendorf.
Au milieu de tous ces mouvemens , les négociarions
continuent; mais on en eſpère peu; on ne croit
pas que les deux Puiſſances aient fait tant de préparatifs
dans le deſſein de renoncer paiſiblement aux
projets que chacune a pu former de fon côté ; & on
s'attend à quelque évènement important qui peut
furvenir tout-à-coup & fans aucune déclaration préliminaire
de guerre. >> On peut s'attendre à voir inceſſamment
tirer les premiers coups , écrit - on de
Berlin ; la négociation eſt ſuivie avec une lenteur
qui fait préſumer ici qu'elle n'a été entamée que
pour gagner du tems. L'âge du Roi de Prufie a
faitpeut-être penser que les infirmités pourroient le
faifir pendant la diſpute qui vient de s'élever ; on a
peut- être eſpéré quelque évènement plus funeſte
pour nous. Si ces hazards font entrés pour quelque
choſe dans les ſpéculations qu'on a faites ,on ſera
trompé ; le Roi ne s'eſt jamais mieux porté ; il a
prévu les deſſeins de ſes ennemis , & il a pris des
meſures pour déconcerter toutes leurs eſpérances.
Il fait qu'au moment de ſa mort , le Prince Royal
devoit s'attendre à la guerre , & ce Prince n'ignore
pas que la baſe du Gouvernement de la Pruffe ,
eu égard à ſa ſituation & à ſes voiſins , doit être
poſée ſur une armée & un tréſor confidérables. Le
Prince Henri témoin de tout ce que fait de grand
( 86 )
Frédéric , & dont l'expérience & les talents font f
bien connus , n'a que 52 ans ,&jouit de la ſanté la
plus parfaite. Le poids que ce Royaume a dans la
balance générale de l'Europe , loin de diminuer
peut augmenter encore “.
,
Pendant que les armées Autrichiennes & Pruffiennes
ſemblent n'attendre que l'odre d'en venir aux
mains , l'Electeur Palatin fait ſolliciter à Vienne la
reſtitution de pluſieurs diſtricts de la Bavière , dont -
lamaiſon d'Autriche a fait prendre poffeffion. Mais
juſqu'à -préſent ces réclamations n'ont aucun effet.
>> Envain écrit- on de Munich , le Comte de Sheinfheim,
redemande au nom de l'Electeur pluſieurs
Bailliages qui ne peuvent être démembrés de la Bavière
, expoſe les droits de ſon maître , & repréſente
que la bonne politique exige qu'il y ait un
Electeur puiſſant dans l'Empire , & ami de la Cour
deVienne..On ſe contente de lui répondre que l'Autriche
, puiſſante par elle-même , n'a beſoin d'aucun
ami , d'aucun allié , & que lorſque les Princes de
l'Empire ſe trouveront léſés , ils n'ont qu'à recourir
àſa protection «.
On a parlé des repréſentations faites par l'Electeur
Palatin , au ſujet des 21.Bailliages ; le Baron
de Lehrbak y répondit en ces termes le 27 Avril.
La Cour Impériale & Royale regarde ces prétentions
comme provenant d'un mal- entendu & d'une
opinion erronée de la Commiffion , établie à Munich
. Cette Commiſſion eſt une ſuite de la condition
inférée dans la Convention , ſelon laquelle
toute difficulté ſurvenue touchant les Frontieres
du Territoire Impérial & Royal , doit être levée
par des preuves documentales àfournirpar la mai.
Son Palatine. La vraie cauſe de cette condition
étoit , d'une part , la façon de penfer généreuſe &
équitable de la Cour Imp. & Royale qui jamais ne
veut étendre ſes prétentions au-delà des bornes de
la justice la plus exacte ; & d'un autre côté , parce
que toutes les preuves & pièces documentales nécef(
87 )
faires au règlement des limites , ne peuvent gueres
ſe trouver ailleurs que dans les Archives Bavaroifes.
Or , comme dans le cas en queſtion , il ne peut
y avoir aucun doute ſur la validité de la prétention
même , encore moins ſur les Districts & lieux clairement
ſpécifiés dans l'Acte de partage , il est difficile
de comprendre dans quelle vue & par quelle
raiſon la Commiffion pourroit exiger la production
de l'Inveſtiture originale accordée par l'Empereur
Sigifmond, tandis que , concernant la fixation des
frontieres , qui eſt à ſa charge , elle ne fait que produire
fimplement l'Acte de partage , fait en 1353 .
S. A. S. E. eſt trop éclairée pour ne pas voir d'un
coup-d'oeil , que toute la difficulté eſt ſimplement
relative aux limites & à la juſte définition de ce qui
doit faire l'arrondiſſement de chaque District dont
l'Acte de partage fait mention; qued'ailleurs le ſeul
&vrai moyen de faire diſparoître cette difficulté ,
(facile , au reſte , à mettre en exécution & qui doitr
même être employé ſuivant la Convention ) conſiſtera
dans la production des preuves documentales ,
leſquelles juſtifient d'une manière préciſe , que tel
District appartenant aujourd'hui à tel endroit mentionné
dans l'Acte de partage , ou ſans lequel le
grand chemin entre les lieux déſignés ne peut fubfifter
en ſon entier , n'a pas été ſous la domination
du Duc Jean , dernier de la Ligne de Straubing , mais
a appartenu réellement alors aux Ducs de Bavière.
>> Auffi long-tems que les preuves dont il s'agit ne
feront pas produites , la Cour Imp. & Royale ſe
croit autorisée , tant en vertu de la condition alléguée
, que par la raiſon d'un arrondiſſement de Diftricts
, néceflaire & ufité dans tout partage fait
en règle , à conferver la poſſeſſion des Diftricts
acquis ſelon tout droit ; promettant néanmoins
folemnellement qu'auſſi-tôt que les preuves
requiſes auront été adminiſtrées & trouvées claires
&convaincantes , de reftituer fans aucune difficulté
Jes territoires actuellement en litige ",
( 88 )
Les Commiſſaires Bavarois ont été obligés de ſe
contenter de proteſter contre l'occupation de ces
Diſtricts , ainſi qu'ils l'ont fait pour le Comté de
Schwabeck , » acheté,diſent- ils , en 1267 , avec plufieurs
autres terres du Roi Conrad , ayant toujours
faitdepuis ce tems partie intégrante de la Bavière ,
&qu'on ne peut pas plus regarder dans le cas préfent
comme un Fief vacant & ouvert que le Duché
lui-même « . Cette dernière proteſtation s'est faite
avec beaucoup d'appareil. La Cour de Munich informée
que le Comte de Hartig , Commiffaire de
P'Empereur , avoit convoqué les habitans de ce
Comté pour leur faire prêter ferment de fidélité à
S. M. I. ſe hâta d'envoyer à Mieſpach , chef- lieu
de cette Seigneurie , le Barón de Schmied , accompagné
d'un Avocat & d'un Notaire , pour faire les
proteſtations néceſſaires & en dreſſer le Procèsverbal.
On avoit érigé dans l'endroit un théâtre
magnifiquement décoré & orné du portrait de l'Empereur
, pour a cérémonie de la preſtation du ferment
; le Baron de Schmied étant arrivé avant qu'elle
commençât , adreſſa un diſcours aux habitans afſemblés.
Le Comte de Hartig iſtruit de ce qui fe
paſſoit, fit appeller la Bourgeoiſie dans la maifon du
Bailli , où il lui fit prêter ferment. Le Baron de
Schmied , interompit la cérémonie en faifant une
proteſtation folemnelle , après laquelle elle s'acheva
cependant ; mais le lendemain tout rentra dans l'ordre
; les habitans abjurèrent le ferment qu'ils avoient
faitla veille , & en prêtèrent un nouveau à l'Electeur.
On dit aujourd'hui que ce Prince a déclaré ,
que puiſque la Cour de Vienne ne produifoit pas la
lettre d'inveſtiture de l'Empereur Sigifmond , qui
fait labaſede la convention qu'il a conclue le 3 Janvier
dernier , avec cette Cour , il ne ſe croyoit pas
tenu de remplir cette convention. Des papiers publics
ont répété cette nouvelle , qui paroit oppoſée à toutes
les marques de déférence que la Cour Palatine
( 89 )
n'a ceſſé de montrer à celle de Vienne. Le tems
nous apprendra juſqu'à quel point elle est fondée.
Quelques perſonnes croient , en attendant , que l'extenfion
que la maiſon d'Autriche donne à ſes prétentions
, peut donner à l'Electeur quelque regret de
s'être trop hâté de ſigner une convention qui lui devient
tous les jours plus onéreuſe. >> On ne reſtitue ,
écrit-on de Munich, aucun des endroits réclamés ;
& on affure au contraire , que les Commiſſaires
Autrichiens forment encore des prétentions ſur les
revenus de nos ſalines , en ſoutenant qu'ils appar.
tiennent en partie à leur Cour. Ils ont déclaré , ajoute-
t-on , qu'on laiſſera ces revenus à l'Electeur pendant
l'année courante ; mais qu'au commencement
de l'annéeprochaine , on fixera la portion qui doiten
êtreperçuepour LL. MM. I. & R. «.
ANGLETERRE.
De LONDRES , le 10 Juin.
,
Les dernières ſéances du Parlement ont été très
intéreſſantes , les débats du 2 de ce mois ont fur-tout
été très-vifs ; pluſieurs Membres , perfuadés que les
circonſtances exigeoient que le Parlement reſtât afſemblé
tout l'été proposèrent de nouveau une
adreſſe au Roi , pour le ſupplier de ne point le proroger.
Dans la chaleur de cette diſcuſſion , un Lieutenant
aux Gardes , M. Fitz-Patrick , frère du Comte
Dupper Ofſory , Pair d'Irlande , arrivé la veille de
Philadelphie , & venu ce jour-là prendre dans la
Chambre des Communes , la place qu'il occupe pour
le Bourg de Taviſtock , éleva la voix & parla ainſi :
>>Aux raiſons que l'on vient de donner , de prolonger
la ſeſſion actuelle , j'ai à ajouter quelques confidérations
, qui ne permettent fans doute pas de ba-
Jancer. J'arrive de l'Amérique , & j'apporte des nouvelles
que je ne croyois pas que la Chambre dût
( وہ (
apprendre de moi. Je me ſuis tu , dans l'eſpérance
que le Miniſtre lui donneroit des informations qu'il
lui devoit , puiſque le noble Lord a reçu par le vaifſeau
qui m'a ramené en Europe , des dépêches du
Général Howe : puiſqu'il garde le filence , j'y ſuppléerai.
Je ſuis parti de Philadelphie le 25 Avril ; le
15, les copies des Bills conciliatoires étoient arrivées ;
elles ont eu l'accueil qu'elles méritoient. Rien ne peut
exprimer l'indignation de l'armée. J'ai vu de braves
officiers du premier rang , arracher de dépit leurs
cocardes , les fouler aux pieds , en maudiſſant le ſervice.
Voilà donc , diſoient- ils , le renfort de 20,000
hommes qu'on nous a promis , pour porter quelque
coupdéciſifà l'ouverture de la campagne prochaine ?
Après nous avoir ſéduits , engagés dans une guerre
qui nous répugnoit ; après tant de travaux , tant de
ſang infructueuſement verſé , au lieu de nouvelles
forces dont nous avons beſoin , on nous envoie des
Bills qui nous couvrent de honte , & par leſquels on
accorde à l'Amérique plus qu'elle n'avoit demandé
au commencement. Les Américains ne ſe ſont pas
donné la peine de s'indigner : ils ſe ſont contentés de
regarder ces paperaſſes avec mépris. Au lieu de les
adreſſer au Congrès , au Général Washington , ou a
quelque autre corps collectif , ou homme en charge
revêtu d'autorité publique , on a affiché ces Bills dans
les carrefours & fur les places , on les a fait répandre
dans le pays par des gens ſans aveu ; il étoit naturel
qu'on ſe défiât d'ouvertures de paix faites d'une manière
fi étrange ; on les a regardées comme un artifice
, pour ſemer la diviſion entre le Congrès &
le peuple; dans cette perfuafion , on a fait en pluſieurs
endroits , lacérer & brûler ces Bills par la
main du bourreau : l'armée Américaine les a reçus
avec un égal mépris. J'ai eu pour certain objet particulier
, une entrevue avec quelques-uns des principaux
officiers de cette armée. Ils m'ont dit que ces
propoſitions euffent pu être accueillies , fi elles euffent
( 91 )
étéfaites par un Chatham , ou par quelque Miniſtre
propre à inſpirer de la confiance; mais que l'Amérique
ne voudroit jamais rien entendre de la part des
mêmes hommes qui avoient excité & fomenté cette
malheureuſe querelle«.
M. Fitz-Patrick parla avec toute la chaleur d'un
jeune militaire , de la manière indigne dont on traitoit
le Général Burgoyne , de l'injuftice des Miniſtres
à l'égard du Général Howe qui revient en Europe ,
où on lui prépare une réception froide , des blames
indirects , tandis que ſi l'on confulte ſon armée , on
ne lui doit que des éloges. Il rapprocha enſuite dans
un court tableau , ce qu'il appelloit les bévues inconcevables
du Ministère ; & parmi les principales ,
il cita ſa conduite envers la France , la nomination
de deux hommes , de principes & de ſentimens abſolumentoppoſés
(le Comte de Carlifle, & M. George
Johnstone ) pour être revêtus de la même commiflion
, &c .
Ce diſcours fit une impreſſion très-vive ſur la
Chambre , dont tous les yeux ſe tournèrent vers les
Miniſtres , qui gardoient le filence. Le Lord George
Germaine le rompit enfin , en diſant qu'il n'avoit pu
donner à la Chambre des informations qu'il n'avoit
point encore ; qu'il avoit à la vérité reçu la veille
une lettre du Général Howe , mais qu'il avoit eu
à peine le tems de la parcourir avant de l'envoyer au
Roi , entre les mains duquel elle étoit encore. A l'égard
des 20,000 hommes qu'on attendoit en Amérique
, il ne les avoit point promis . Il répéta ſur les
reproches qu'on lui faiſoit relativement au Général
Burgoyne , ce qu'il avoit dit précédemment ſur ce
ſujet. Ce dernier s'empreſſa de ſaiſir cette occafion pour
parler à ſon tour; il ſe plaignit de l'Adminiſtration
, qui n'avoit pas cherché des éclairciſſemens fur
l'affaire de Saratoga , en conſultant les officiers diftingués
qui s'y étoient trouvés & qui étoient revenus
en Europe ; du Miniſtre , qui avoit admis dans
( 92 )
fon cabinet des vagabonds , des déſerteurs , des fugitifs
, & même un de ſes propres domeſtiques qu'il
avoit chaffé. Il conclut en diſant qu'il ne parleroit
plus de ſa propre affaire , mais qu'il demandoit que
le Gouvernement inſtruisît la Chambre des démarches
qu'il avoit faites pour rendre la liberté à l'armée
prifonnière qu'il avoit eu l'honneur de commander.
Le Miniſtre répondit que cette affaire demandoit
du tems'; il infinua auſſi que M. Burgoyne ,
en reprochant aux Américains d'avoir violé la convention,
leur avoit fourni l'occaſion de l'éluder.
Quant à ſon affaire , il dit que le Roi à qui il avoit
remis la lettre , par laquelle il lui avoit annoncé fon
arrivée , vouloit nommer un conſeil d'Officiers Généraux
pour l'examiner.
Ces débats avoient écarté le grand objet de la
diſcuſſion , celui de la prolongation de la ſéance actuelle;
ony revint , & le projet d'adreſſe au Roi fut
rejetté , à la pluralité de 94 voix contre 54. Le
lendemain , le Roi ſe rendit à la Chambre haute ,
où les Communes ayant été mandées , leur Orateur
adreſſa le discours ſuivant à S. M.
Sire , dans le cours d'une ſeſſion longue &
importante , vos fidèles Communes ont voté avec
empreſſement des ſubſides immenfes (1 ) ; elles efpèrent
que les ſommes accordées ſeront fidèlement
employées à leurs deſtinations diverſes , de la manière
la plus propre à foutenir l'honneur & la dignité
de votre Couronne , à affermir le bien- être
& la proſpérité de tous vos Etats; elles ont paffé
différens actes , tendans à effectuer une réconcilia-
(1) Les ſubſides accordés pour le ſervice de l'année
courante montent à 14,352,498 liv. 9 f. ft. Les moyens
de les lever à 13,879,413 liv. ft. Il ſe trouve en conféquence
undéficit de 473,085 liv. 9 f. ft.; mais il fe
retrouvera fur le million de ſubſide extraordinaire ,
qu'en cas de néceffité , la banque doitfournir au- dela
des 14 millions accordés .
( 93 )
,
tion entre la Grande-Bretagne & fes Colonies; elles
ſe flattent que ces actes produiront l'effet defiré.
C'eſt avec une ſatisfaction égale à leur zèle
qu'elles obſervent que V. M. a pris le parti ſage
d'incorporer la milice nationale, cette défenſe conf.
titutionelle de l'Etat ; elles applaudiflent d'autant
plus à cette meſure , qu'elle mettra V. M. en état
d'employer les troupes réglées qui ſe trouvent actuellement
dans le Royaume aux opérations du dehors ,
à la défenſe & à la protection de nos Roffeſſions
éloignées; elles croient enfin avoir toutes les raifons
poffibles de ſe flatter raiſonnablement , qu'en
développant ſur terre & fur mer les forces qui ſont
àvotre diſpoſition , V. M. ſe verra en état, dans
le tems convenable , de châtier la perfidie , & de
réprimer l'infolence de vos ennemis naturels «.
Le Roi , après avoir donnné ſon conſentement à
pluſieurs Bills , mit finà la ſéance par le diſcours
Luivant.
>>Mylords & Meſſieurs; Après une application fi
longue& fi laborieuſe aux affaires publiques , la ſaiſon
est venue où il eſt convenable de vous laiſſer
quelque relâche ; je viens en même tems vous faire
mes remercimens particuliers , du zèle que vous
avez marqué en foutenant l'honneur de ma Couronne
, &de l'attention que vous avez apportée aux
vrais intérêts de tous mes Sujets , dans la rédaction
des loix ſages , juſtes & humaines qui ont été le réſultat
de vos délibérations , &qui produiront , à ce
que j'eſpère , les plus ſalutaires effets dans toutes
les parties de l'empire Britannique. Le defir de conſerver
la tranquillité en Europe , a été uniforme &
fincèrede ma part ; en réfléchiſſant fur ma conduite ,
je ſens avec une fatisfaction vive , que la foi des
traités& les loix des nations en ont été la règle , &
quemon ſoin conſtant a été de ne point donner une
juſte cauſe d'offenſe à aucune puiſſance étrangère.
Que cellequi la première troublera cette tranquillité,
( 94 )
réponde à ſes ſujets & à l'univers entier , des ſuites
funeſtes de la guerre ! La vigueur & la fermeté de
mon Parlement , m'ont mis en état d'être préparé
contre tous les évènemens & les beſoins fubits qui
peuvent ſurvenir ; je me flatte avec confiance , que la
valeur éprouvée , & la diſcipline de mes flottes & de
mes armées , l'ardeur unanime & loyale de la Nation
animée & armée pour la défenſe de tout ce qui lui
eſt cher , avec la protection de la Divine Providence ,
ſeront capablesde faire avorter toutes les entrepriſes
que les ennemis de ma Couronne oſeroient tenter ,
& de leur prouver combien il eſt dangereux de
provoquer le courage & les forces de la Grande-
Bretagne.
ככ >>>Messieurs de la Chambredes Communes; Jevous
remercie de l'empreſſement avec lequel vous avez
voté des ſubſides conſidérables néceſſaires au ſervice
de l'année courante , & du ſoin que vous avez eu
de les lever de la manière la plus efficace & la moins
onéreuſe : je dois auſſi reconnoître avec la gratitude
la plus vive, ce que vous avez fait pour me mettre
en état de pourvoir plus honorablement à l'entre
tien de ma famille.
>>Mylords & Meſſieurs ; Votre préſence dans vos
Provinces reſpectives , peut être dans ce moment-ci
d'un grand avantage au Public ; il ſeroit ſuperflu de
vous recommander de remplir vos devoirs dans vos
poſtes divers . Quant à moi , je n'ai point d'autre
objet , je ne forme point d'autre voeu que celui de
mériter la confiance du Parlement & l'affection de
món Peuple <<.
Après ce diſcours , le Comte de Bathurst prorogea
le Parlement au 14 Juillet prochain. Ce fut la
dernière fois qu'il remplit les fonctions de Chancelier.
Son ſucceſſeur est M. Edouard Thurlow
ci-devant Procureur-Général , élevé le 3 de ce mois
à la Pairie , ſous le titre de Lord Turlow d'Ashfield
au Comté de Suffolck. Nos Papiers Publics rendent
compte ainſi de la manière dont ce changement s'eft
fait. >> Le Lord Thurlow s'étoit rendu le 3 au Palais ;
le Comte de Bathurst ne s'y trouva point , parce
qu'il n'avoit pas été mande , & qu'il n'avoit point
reçude lettre à ce ſujet d'aucun Secrétaire d'Etat. On
fut obligé de lui envoyer un meſſage verbal .. Celui
qui étoit chargé de le lui porter , le trouva à table ;
il en ſortit auffi-tôt , & porta le grand ſceau au
Roi , qui le remit au nouveau Chancelier «.
On parle depuis quelques jours d'autres changemens
dans le Ministère; le Lord Barrington, le Lord
Germaine & le Lord North , fongent , dit-on, à ſe
retirer. Nos Papiers ne manquent pas de s'égayer ſur
ces projets de retraite , qu'ils ſoient fondés ou qu'ils
ne le foientpas. >> On eſt étonné , lit-on dans quelques-
uns, de voir le Secrétaire de la Guerre ( Lord
Barrington ) , déterminé à abandonner ſon département;
c'eſt précisément à la veille d'une guerre ,
après avoir été 25 ans en place ! Quel déſintéreſſement
, à l'inſtant de recueillir tant de lauriers , ca
laiſſer tout l'honneur à un autre « !
Al'égard du Lord North & du Lord George
Germaine , on ſuppoſe que les circonstances critiques ,
les cris de la Nation , doivent leur inſpirer ces defſeins
de retraite. Le parti de Bedfort , ajoute-t- on ,
ne néglige rien pour les retenir , afin de ne pas reſter
ſeul dans l'embarras. En attendant que ces nouvelles
vagues deviennent plus poſitives , voici les arrangemens
qui ſe font dans le public. Le Lord North pafſera
à la Chambre haute , avec ſon Gouvernement
des cinq ports ; le Lord Gower ſera premier Lord
de laTréforerie ; M. Cornwall , Chancelier de l'Echiquier
; le Lord Weymouth aura la Préſidence du
Conſeil , à la place du Lord Gower ; le Lord Fairford
ſera Lord de la Tréſorerie à la place de
M. Cornwall , & le Lord Stormont ſera Secrétaire
d'Etat à la place du Lord Weymouth.
Selon une lettre de Portsmouth , la frégate la
( 96 )
Proferpine , arrivée le 4 de ce mois de Gibraltar ,
a déposé le 6 , » qu'elle a paſſé le détroit le 16 Mai
avec l'eſcadre du Comte d'Estaing , forte de 13 vaifſeaux
de ligne & 8 frégates . Elle a fait 90 lieues de
route avec cette eſcadre à l'ouest du cap Saint-Vincent
, & ne l'a quittée qu'après s'être aſſurée qu'elle
portoit au fud . Le nombre des vaiſſeaux de ligne
qui ſe trouvent à Cadix , mouillés ſur une ſeule ancre&
prêts en conféquence à appareiller , ſont ſelon
cette dépoſition au nombre de 21. Ce rapport , fur
la route apparente du Comte d'Estaing , n'empêche
point de croire que ſa véritable deſtination ne ſoit
pour l'Amérique ſeptentrionale. >> Il pourroit , diſent
nos marins , faire un mal infini à l'Angleterre dans
nos iſles ; mais il a fûrement d'autres vues ; dans la
ſaiſon actuelle , l'uſage eſt de deſcendre dans le ſud
juſqu'aux Bermudes , pour remonter enfuite le long
delacôte ſeptentrionale , avec les vents alifés cc.
2
Malgré ces juſtes ſujets d'inquiétude , nos flottes
ne font point encore forties de nos parages. Le
27 Mai , celle qui eft raſſemblée à Portsmouth ,
reçut ordre d'en fortir ; & la première diviſion
commandée par le vice-Amiral Harland , compoſée
des vaiſſeaux , la Reine , de 90 canons , de
l'Hector, du Cumberland , du Berwick , du Monarque
, du Shrewsbury , de 74 , & du Sterling
Castle , de 64, deſcendit le même ſoir à la rade de
Sainte-Hélène. Le 28 , elle fut ſuivie par la ſeconde
diviſion , aux ordres du vice-Amiral Palliſer , &
compoſée de 7 vaiſſeaux de guerre. Le 31 , l'Amiral
Keppel s'y rendit avec le reſte de la flotte ,
qui eſt forte de 21 vaiſſeaux de ligne. On diſoit
il y a quelques jours , qu'elle avoit ordre de partir
au premier vent favorable , mais on n'en connoît
pas la deſtination ; on croit qu'elle ne s'écartera pas
des mers de l'Europe. Le Ministère paroît perfuadé
qu'il ne peut la laiſſer éloigner, ſans expoſer la
Grande-Bretagne. >> On ne parle que d'une invaſion
de
( 97 )
de la part de la France , dit-on dans un de nos Papiers;
ces bruits ne ſeroient-ils pas répandus à def
ſein par cette Puiſſance , qui connoît les difpofitions
de nos Miniſtres à s'effrayer de tout , pour les forcer
à retenir nos flottes en Europe , tandis qu'elle af.
ſiſtera l'Amérique , & formera quelque entrepriſe fur
nos poſſeſſions éloignées ? Quoiqu'il en ſoit , Ic
Gouvernement s'occupe à ſe mettre ſur la défenfive;
les matelots qui manquent encore à la marine
Royale , l'ont obligé de mettre le 30 du mois der.
nier , un embargo ſur tous les vaiſſeaux nationaux ,
&à renouveller les ordres de la preſſe, qui furent
exécutés avec tant de ſévérité , que le même jour
onpreſſa 1000 hommes ſur la Tamiſe , & que l'on
ſe flatte de parvenir à faire bientôt les 9000 dont on
abeſoin encore. Le renouvellement de ces ordres
n'a pas manqué d'exciter des plaintes ; il a auſſi
fait propoſer des moyens d'avoir des matelots qui
s'engageront volontairement. Parmi ces plans , en
voici un que nous rapporterons , & qui fans doute
ne ſera pas adopté.
>>>Je ſuppoſe , dit l'Auteur , qu'un vaiſſeau de 80
canons , & de 800 hommes d'équipage , faſle une
priſe valant 80,000 liv. ft. Le huitième eſt 10,000
liv.; par conféquent le Capitaine , s'il eſt auſſi Commandant
en chef, aura ſeul trois huitièmes , c'eſt
à-dire 30,000 liv. , pendant que les hommes de
l'équipage n'auront pour eux que 20,000 liv. :
chaque matelot ordinaire n'aura donc que 25 liv.
d'une priſe de 80,000 liv. , pendant que le Capitaine
en aura pour ſa part 30,000 . On ſuppoſe les gens
de famille , comme le ſont la plupart des Capitaines
de vaiſſeaux de guerre , animés par d'autres principes
que lesgens du commun. Cependant il ſemble
que ceux qui ont fait le règlement actuel pour le
partage de l'argent des priſes , ont imaginé que les
matelots font animés par l'amour de la gloire , de
leur patrie , & par tout autre motif de généroſité
25 Juin 1778. E
( 98 )
quelconque, tandis que les Capitaines n'agiſſent que
par le motif le plus bas & le plus mercenaire ;
celui de l'argent. Je propoſe donc que les Commandans
en chef, n'aient aucune part dans l'argent
des priſes , parce qu'on a lieu de préſumer que la
plupart ont déjà fait leur fortune , avant qu'ils aient
été avancés à ce grade honorable , & que les Capitaines
, au lieu de deux huitièmes , ſe contentent
d'un. Par ce moyen les matelots auront quatre huitièmes
à partager entr'eux , c'est- à-dire que pour une
priſe telle que celle que je l'ai dit ci-deſſus , chaque
homme aura so liv , au lieu de 25 , ce qui ſeroit
conforme à la juſtice & à l'équité «.
Sur terre , on a expédié les ordres les plus précis ,
pour mettre les côtes les plus expoſées à l'abri de
route ſurpriſe. Les milices ſont raſſemblées par-tout ,
en voici l'état exact , avec les noms des Comtés qui
les fourniſſent.
Bedford , 400
Devon , 1600
Berks , 560 Dorſet , 640
Bucks , 560 Durham , 400
Cambridge , 480 Effex , 960
Chester, 560 Gloceſter , 960
Cornwall , 640 Hereford , 480
Cumberland , 320 Hertford, 560
Derby , 560 Huntingdon , 320
Lincoln , 1200 Kent , 960
Middlesex , 1600 Lancaster , 800
Monmouth , 240 Leiceſter , 560
1 Norfolk . 960 Rutland , 20
Northampton , 540
Northumberl. 160
Salop,
Somerfer,
640
840
Nottingham, 680 Southampton , 960
Oxford, 5.60 Stafford , 560
Wilts , 800 Suffolk , 960
York , Weſt- Surry , 800
Riding, 1240 Suffex, 800
North , 720 Warwick 680
Eaft, 400 Westmorel., 240
Angleſea, 80 Worcester , 560
Brecknock , 160 Carmarthen , 200
Cardigan , 160 Caernarvon , 80.
( وو (
Denbigh ,
Flint,
280
120
Pembroke ,
Radnor ,
160
120
Glamorgan, 160
Merioneth , 80
Montgomery , 240
Total , 30,740
Cette levée n'a pas pu ſe faire par-tout fans bruit
& ſans émeute; il y en a eu dans pluſieurs endroits.
Le 29 du mois dernier , écrit-on de Petworth dans
le Comté de Suſſex , jour fixé pour remettre la
liſte aux Aſſemblées , la populace s'aſſembla , armée
de bâtons , en menaçant de forcer tout le monde de
ſe joindre à elle , & on dit qu'elle a réuſſi. On croit que
letumulte a été général dans toute la Province ; envi
ron so mutins ſe ſont aſſemblés près de cette place.
Les Députés-Lieutenans ont été obligés de ſe ſauver
parles fenêtres au moyen d'une échelle , au moment
que la populace forçoit les portes , après quoi elle
vuida les poches des Députés-Lieutenans , & déchira
les liſtes. Le peuple s'eſt ameuté auſli à Henfield , où
il a enlevé tous les rôles , & a fait promettre aux
Officiers qu'il n'y auroit point de milice. On doit
tenir demain à Lewes une aſſemblée générale ; on
ſuppoſe que la populace a deſſein de s'y rendre. La
peur s'eſt tellement emparée des gentilshommes de
la Province , qu'ils n'oſent pas coucher dans leurs
maiſons. Le peuple a demandé le ſecours d'une partie
de la milice du Hampshire qui ſe trouvoit à
Perworth , mais fans effet . On craint que le Gouverpement
ne ſoit obligé de s'en mêler. En ce cas il
faudra faire venir ici des ſoldats , ce qui peut entraîner
des ſuites très-fâcheuſes «.
LeGouvernement s'occupe à réprimer ces déſordres
, mais il emploie beaucoup de modération , de
peur d'augmenter le mal . Il a été recommandé aux
principaux habitans de tous les Comtés , de le ſeconder
dans ſes vues , & de travailler à ramener les
eſprits , dont la réunion & les ſecours paroiffent fi
néceſſaires dans cesmomens de criſe. Le Roi a , dit-
E2
( 100 )
on , déclaré qu'en cas d'une defcente de la part des
François , il commandera l'armée en perſonne. La
Reine avec ſes enfans , & la principale partie des
joyaux de la Couronne , quittera Londres pour quelque
tems; elle ſera ſuivie de la compagnie des gardes
àcheval ; les ſept bataillons des gardes à pied feront
avec le Roi ; il ne reſtera à Londres d'autres troupes
réglées , que les grenadiers à cheval , qui feront des
patrouilles dans les rues avec les milices de la ville ,
pour empêcher les mal-intentionnés de profiter du
tumulte & de la confufion , inévitables dans une pareille
circonftance. Tous ces détails , qui ne paroifſent
pas mériter beaucoup de confiance , prouvent
cependant peut-être que la Nation craint plus la
France , que l'on n'a affecté de le montrer au Parlement.
Dans la circonſtance préſente , elle n'eſt
peut-être pas en état de meſurer ſes forces avec celles
de cette Puiſſance , quand même elle ne ſeroit pas
ſecondée par l'Eſpagne. Le Gouvernement ſemble
êtrede cette opinion; ſans cela il auroit ſans doute
envoyé des détachemens pour veiller ſur les eſcadres
Françoiſes.
On dit ici que la France , dans ſon traité avec
l'Amérique , a non-feulement ſtipulé des conventions
de commerce , mais encore une alliance offenfive &
défenſive. L'Amérique en conféquence ne peut plus
faire la paix avec l'Angleterre , que de l'aveu de la
France ; & en cas de rupture ouverte avec cette
dernière , évènement qui entraînera infailliblement la
guerre avec l'Eſpagne , & peut- être avec d'autres
Puiſſances , les Américains deviendront les alliés
des François contre nous ; & ceux- ci ne feront point
de paix avec nous , ſans comprendre l'Amérique dans
le traité.
On lit dans nos Papiers , qu'en conféquence de
l'alliance entre la Grande-Bretagne & le Dey d'Alger
, un Capitaine de la marine Angloiſe à demipaye
, eſt parti pour Alger , où il prendra le com(
101 )
mandement d'une eſcadre de pirates , qui croiferont
contre les vaiſſeaux Américains qui pafieront à une
certaine hauteur des côtes de Barbarie , dans le
deſſein d'entrer dans quelques ports d'Eſpagne.
On a fait hier les obsèques du Comte de Chatam .
Elles ont eu lieu à Westminster , contre le voeu de
la Cité , qui avoit demandé qu'elles fuſſent faites
dans l'Egliſe de Saint-Paul , ou M. Rigby defiroit
qu'on vit un mauſolée ſur lequel il fût à portée de
lire tous les jours : Ci-git un Ministre , qui a rempli
les emplois les plus lucratifs , & qui en est forti
les mains pures. Le Roi répondit à la pétition de
laVille, qu'ayant permis que le corps du feu Comte
fut inhumé à Weſtminster , ſelon la demande du
Parlement , il ne pouvoit rien changer à cette difpoſition.
Le fils aîné de cet homme célèbre fut
préſenté le 27 du mois dernier au Roi. La faveur
particulière que ſa famille a obtenue , par le Bill
qui lui aſſigne une penſion perpétuelle , n'a pas paſſe
fansoppoſitionauParlement. L'Archevêque d'Yorck ,
de Duc de Chandos , Mylord Paget & le Comte de
Bathurst , proteſtèrent contre ces Bills le 2 de ce
mois.
ÉTATS- UNIS DE L'AMÉRIQUE - SEPTENT .
Charles-Town du 10 Avril. Les hoftilités continuent
dans cette partie du monde. Suivant une
lettre d'un Officier de l'armée du Général Howe ,
les Américains ont fait trois attaques ſur New-
Yorck ſans ſuccès ; à la dernière ils ont eſſuyé une
perte qu'on dit conſidérable ; il faut que celle des
Royaliſtes ne l'ait pas été moins , puiſque le Général
Howe , informé de cette nouvelle par un floop
dépêché à cet effet , a fait partir auſſi-tôt quatre
régimens pour renforcer la garniſon de New-Yorck ,
qui s'attendoit à une nouvelle attaque. Le Général
Gates a joint leGénéral Washington à Valley-Forge ,
où nos troupes font très-fortement retranchées ; on
E3
( 102 )
ne tardera pas à apprendre qu'ils ont fait quelques
mouvemens en avant.
Un détachement de New-Yorck , ſorti le 4 de
cette ville au nombre de 150 hommes , embarqués
fur 3 petits bâtimens , ſous le convoi du floop
George , ſe rendit à Shandy- Hoock , où il fut joint
par 40 foldats de marine ; les il ſe rembarqua , &
prit terre près de Squam , & ſe porta vers le lieu où
nous avions conſtruit des Salines ; elles confiftoient
en plus de 100 édifices , dans chacun deſquels il y
avoit depuis 6 juſqu'à 10 chaudières ; on peut juger
de leur valeur par le prix d'un ſeul de ces édifices ,
qui avoit coûté 6,000 liv. ft. ; les Royalistes les
ontdétruits. Ces ſalines pouvoient produire 1000
boiſſeaux de ſel par ſemaine ; c'eſt une perte confidérable
pour nous , parce que le fel a toujours fait le
plus preſſant objet de nos beſoins ; nos ennemis ne
favent faire la guerre qu'en portant devant eux l'incendie
& la deſtruction .
Baltimore du 20 Avril. Le Traité que le Congrès
a conclu avec la France eſt arrivé ; M. Siméon
Deane , frère de celui qui a négocié ce Traité , nous
l'a apporté ; il a été reçu avec tranſport ; on a fait
par-tout des réjouiſſances , & l'Amérique , flattée de
voir ſon indépendance reconnue en Europe , ne peut
que faire de plus grands efforts pour la foutenir. On
peut juger de nos diſpoſitions par la lettre ſuivante
adreſſée par un des citoyens des Etats-Unis , à un
membre du Parlement en Angleterre.
>> Il y a quelque choſe de vrai dans ce que vous
dites de ladifette où nous ſommes depluſieurs choſes
néceſſaires ; mais ne croyez pas nos beſoins auſſi
multipliés qu'on cherche à vous le perfuader , ni
d'une nature extrême ; fi nous ne jouiſſons pas de
l'abondance , nous ſommes ſobres ! La tempérance
eſt le magaſm inépuiſable qui nous fournit ce qu'il
faut pour alimenter l'eſprit d'indépendance , déſaltérer
la foifde la gloire ! Nos finances , que vous
(103 )
croyez dans un état déſeſpéré , ſont plus foriſſantes
que les vôtres ; car ce que chacun de nous poſsède ,
eſt le tréſor commun de tous : le tems de compter
n'eſt pas encore venu ; ceux qui fourniſſent le plus
pour le ſoutiende la cauſe commune , ſont ceux qui
s'occupent le moins de l'état où ſe trouve leur fortune
particulière ; s'ils ſongent quelquefois à celle de
leurs enfans , c'eſt ſans inquiétude ; ils ſavent que
la patrie eſt la mere commune , & que cette mere
ne tardera pas à ſe voir en état de récompenfer ceux
de ſes enfans qui lui auront marqué le plus d'affection....
Letems des illufions eſt paſſe ; vous n'avez
jamais vu l'état de nos affaires qu'a travers un prime ;
vous avez cru juſqu'au dernier moment que nous
marchions à l'aventure , que ſans perſpective , ſans
plan, nous nous livrions comme des inſenſés à l'impulfion
d'une autorité précaire , ufurpée , &c . &c.
Vous autres Anglois , vous ne finiſſez pas lorſque
vous donnez des épithètes : Hé bien ! le croyez-vous
encore , comptez - vous que c'eſt au hafard , au caprice
d'un moment , que nous devons nos alliances
tant publiques que ſecrètes , que nous avons formées
, celles que nous formerons encore ? Tout
étoit combiné & prévu. Il y a plus de deux ans que
je vous ai prédit tout ce que vous voyez , tout ce que
vous allez voir. Quant aux eſpérances que la Grande-
Bretagne a fondées ſur ſes Commiſſaires , je ne
veux pas voustromper. Dites à vos confrères , dites
àvos Miniſtres , qu'ils n'ont que du ridicule à attendre
de cette démarche , fi leurs Emiſſaires ne viennent
pas précisément & poſitivement nous demander
comme àdes Etats libres , une portion dans les avantages
que l'Europe entière peut tirer de notre commerce.
Cette propoſition même eſſuyera quelques
difficultés ; mais je connois aſſez les diſpoſitions de
la Cour qui en déterminera le ſuccès , pour être per-
Cuadé qu'elle réuſſira avec un peu de patience. Vous
nous plaignez , vous déplorez notre aveuglement...
E 4
( 104)
Sije voulois répondre à tous les articles de votre lettre
, je vous confondrois : je vais vous dire en deux
mots quel eſt le peuple à plaindre ; ce n'eſt pas celui
qui étonnant le monde par ſon éclat naiſſant , réuniſſant
en ſa faveur les voeux de l'Europe entière ,
touche au moment où pour prix de ſa vertu il recevra
des mains de la justice la palme de la liberté :
c'eſt celui qui mordant , ce qui lui reſte dans la main ,
des fers dont il avoit voulu enchaîner un peuplegénéreux
, cité & tourmenté à- la-fois par les démons
de la crainte &de l'orgueil , impuiſſant & tremblant
dans ſes foyers pour ſa propre sûreté , ne trouve de
reſſource que dans la diſſimulation.... Je pourrois
rendre le tableau plus tertible ; ce ne font pas les
couleurs qui me manquent , le ſujet encore moins ;
maisje me borne à vous répéter qu'il eſt de votre devoir
de dire à votre Sénat , à votre Conſeil , que
l'Europe les a jugés , que les Puiſſances qui parlent&
remuent le moins , ſont celles qui penſent & qui feroient
davantage ; que le tems eſt arrivé où tous les
peuples rejettent comme abſurde & monstrueuſe
l'idée de la domination excluſive ſur mer , que le
principe à demi &bientôt univerſellement reçu , eſt
qu'à la terre près , tous les élémens ſont communs ,
&que l'induſtrie , non pas l'arrogance , doit être la
meſure des richeſſes des nations . Il en eſt tems encore
; prenez dans la balance des pouvoirs la place
avantageuſe que la nature nous y a atlignée; penſez ,
non pas à acquérir ou à recouvrer des poffeffions ,
mais à réparer les pertes de votre commerce ; rétabliſſez
votre opulence , & vous ferez un peuple cónfidérable
inter pares.
On apprend de New- Yorck que le Général Clinton
en devoit partir le 23 pourſe rendre à Philadelphie
, où il prendra le commandement de l'armée.
Le Général Howe retourne en Angleterre , & s'embarquera
à la fin de ce mois ſur la frégate du Roi , le
Grey-Hound. 1
( 105 )
{
Boston , du 26 Avril. Les fameux bills conciliatoires
ſont enfin arrivés de Londres ; le vaiſſeau qui
nous a apporté le traité de commerce conclu entre la
France & les Etats-Unis , nous avoit annoncé qu'ils
étoient en route; on peut juger de la manière dont
ils ont eté reçus par cette réſolution du Congrès , en
datedu 22 de ce mois. >> Le Comité , chargé d'examiner
la lettre du Général , en date du 18 du courant ,
(contenant certain papier imprimé , envoyé de Philadelphie,
& annoncécomme la copie d'un bill paflé
à l'effet de déclarer les intentions du Parlement
de la Grande-Bretagne , relativement à l'exercice
de ce qu'il lui plaît appeller ſon droit d'imposer des
taxes fur les habitans de ces Etats ; & d'un autre
bill paflé à l'effet d'autoriser le Roi de la Grande-
Bretagne à nommer des Commiſſaires revêtus du
pouvoir de traiter, confulter & convenir des moyens
d'appaiser certains désordres élevés dans lesdits
Etats ) demande la permiffion d'obſerver que les
Emiſſaires de l'ennemi ayant fait circuler induſtrieuſement
ledit papier d'une manière partielle & clandestine,
il feroit néceſſaire de le faire imprimer pour
l'information du Public.
>> Le Comité ne peut pas décider poſitivement ſi ledit
papier a éte fait à Philadelphie ou en Angleterre ;
il peut encore moins déterminer ſi les propoſitions
qu'il contient , ſont effectivement & fincèrement
deſtinées à être ſoumiſes à la conſidération du Parlement
de ce Royaume , & fi ledit Parlement voudra
leur donner ſa ſanction ſolemnelle ; mais il eſt
induit à croire que tout cela peut arriver , 1º. parce
que dans le cours de l'hiver dernier , le Général Anglois
a fait , à diverſes repriſes , de foibles efforts
pour mettre quelque eſpèce de traité fur pied ; mais
foit qu'il ſe ſoit formé de fauſſes notions de fa
dignité perſonnelle & de ſon importance , ſoit qu'il
ait été mal informé , ſoit enfin que quelqu'autre
cauſe ait ainſi diſpoſé les choses , il ne s'eſt pas
Ες
( 106 )
adreſſé à ceux qui étoient revétus. de l'autorité néceflaire
pour entrer en négociation avec lui. 2 °. Parce
que les Anglois ſuppoſent que l'idée trompeuſe d'une
cefſation d'hoftilités apportera quelque relâchement
dans les préparatifs que font ces Etats pour continuer
la guerre. 3 °. Parce que croyant que les Américains
font las de faire la guerre , ils ſuppoſent
que nous accueillerons leurs propoſitions pour le
bien de la paix. 4º. Parce qu'ils ſuppoſent que les
négociations dans leſquelles ils entreroient avec
nous , feroient ſujettes à l'influence corrompue qui
détermine dans leur Parlement l'iſſue de leurs débars.
5º. Parce qu'ils ſe promettent de cette démarche
les mêmes effets qu'un de leurs Miniſtres attendoit
de ce qu'il lui avoit plu appeller une motion
conciliatoire , c'est-à-dire , qu'elle empêcheroit les
Puiſſances étrangères d'aſſiſter ces Etats ; qu'elle engageroit
leurs propres ſujets à continuer encore un
peu plus long- tems la guerre , &qu'elle détacheroit
enAmériquequelques hommes foibles , de la cauſe
de la liberté&de la vertu. 6°. Parce que leur Roi ,
comme il le fait remarquer lui - même , eſt fondé à
craindre qu'au lieu d'employer ſes flottes & fes armées
contre les territoires de ces Etats , elles lui
feront néceſſaires pour la défenſe de ſes propres Etats.
7°. Parce que l'impoſſibilité de ſubjuguer ce pays
devenant tous les jours plus manifeſte , il eſt de
l'intérêt de fe débarraſſer de cette guerre à quelque
prixque ce ſoit.
>> Le Comité demande qu'il lui ſoit permis d'obſerver
de plus , qu'en ſuppoſant que les matières
contenues dans ledit papier fuſſent effectivement
conſignées dans le Journal du Parlement Britannique
, elles ne tendent qu'à mettre dans un plus
grand jour la foibleſſe & la méchanceté de nos ennemis.
Leur foibleſſe. 1º. Parce qu'ils ont anciennement
déclaré que non ſeulement ils avoient le
droit d'impoſer des loix aux habitans de ces Etats
(107)
1
1
dans tous les cas , mais même que leſdies habitans
devoient ſe ſoumettre abfolument &fans condition
àl'exercice de cedroit : ils ont fait tous leurs efforts
pour extorquer cette foumiſſion , l'épée à la main :
or , renoncer à ces prétentions dans les circonstances
actuelles , c'eſt prouver qu'ils ne ſont pas en état
deles foutenir. 2°. Parce que leur Prince avoit rejetté
juſqu'à ce moment les pétitions les plus humbles
des repréſentans de l'Amérique , qui demandoientd'être
regardés comme des ſujets , d'être protégés
dans la jouiflance de la paix , de la liberté , de
la sûreté; il leur a fait la guerre la plus cruelle ;
il a employé les Sauvages pour maſſacrer les femmes&
les enfans innocens ; aujourd'hui ce méme
Prince prétend traiter avec ces mêmes repréſentans ,
&accorder aux armes de l'Amérique ce qu'il a refuſé
à ſes ſupplications. 3°. Parce qu'ils ont fait
conftamment tous leurs efforts pour ſubjuguer ce
continent , rejetrant toutes les propoſitions d'accommodement
qui leur ont été faites , par l'excès de
confiance qu'ils avoient dans leurs forces : or , changeanttout-
à-coup leur manière de nous attaquer , il
eſt évident qu'ils ont perdu cette confiance. 4º. Parce
que le ſens , non - ſeulement de ce qui eſt ſorti de la
bouche des Miniſtres , mais même des actes les plus
publics & les plus authentiques de la nation , a
conftamment été qu'il étoit incompatible avec leur
dignité de traiter avec, les Américains , tant qu'ils
auroient les armes à la main ; cependant , malgré
cette déclaration , les voilà qui font des ouvertures
pour en venir à un traité !
,
>>> Les confidérations ſuivantes démontrent la méchanceté
& la duplicité de nos ennemis . 1º. Ou les
bills qu'il s'agit de paſſer contiennent une ceffion
foit directe , ſoit indirecte de leurs anciennes préten.
tions , ou bien ils ne contiennent pas cette ceffion ;
s'ils la contiennent , nos ennemis reconnoiſſent donc
qu'ils ont facrifié beaucoup de braves gens a une
E6
( 108 )
querelle injufte; s'ils ne la contiennent pås , ils ont
donc pour objet de tromper l'Amérique , de l'engager
infidieuſement à accepter des termes auxquels
les raiſonnemens avant la guerre , ni la force , depuis
que l'épée est tirée , n'ont pu l'engager à ſe
prêter. 2°. Le premier de ces bills paroît , par ſon
titre , être une déclaration des intentions du Parlement
Britannique , concernant l'exercice du droit
d'impofer des taxes dans ces Etats : or , ſi ces Etats
ſe prêtoient à traiter de pareille matiere , ils reconnoîtroient
indirectement ce droit , & c'eſt précifément
pour en venir là que la Grande - Bretagne
a , de ſon propre aveu , entrepris & continue la
guerre actuelle. 3º. Si ce droit prétendu étoit reconnu
, il en réſulteroit que toutes les fois que le
Parlement Britannique changeroit d'humeur , ſe
trouveroit dans des diſpoſitions différentes , il pourroit
l'exercer : or , fi la ſtabilité des arrangemens
propoſés dépend de ces variations & d'autres évè
nemens poſſibles , combien de tems le Parlement ne
perſiſtera - t - il pas dans ſes intentions actuelles ?
4°. Ledit premier bill ne contient rien de nouveau ;
il eſt précisément la même choſe que la motion
( conciliatoire ) , dont il a été fait mention ci-deſſus ;
il eſt ſujet à toutes les objections qui s'étoient éle
vées contre ladite motion , à cette différence près ,
que ſuivant la teneur de la motion , le droit de taxer
devoit être ſuſpendu auſſi long-tems que l'Amérique
donneroit tout ce qu'il plairoit au Parlement de lui
demander , au lieu que par le bill propoſé , ce même
droit doit être ſuſpendu auffi long - tems que les
Parlemens à venir conſerveront les intentions du
Parlement actuel. 5º. Par le ſecond bill , il paroît
que le Roi Britannique peut nommer , s'il lui plaît ,
des Commiſſaires pour traiter & convenir avec qui
ils jugeront à propos , relativement à divers objets
mentionnés dans ledit bill ; mais des traités & des
conventions de cette nature ſont de toute nullité ,
(-109 )
s'ils n'ont pas la concurrence du Parlement; ils ne
font valides qu'autant qu'ils ont rapport à la fufpenſion
des hoftilités , à celle de certains actes dudit
Parlement , qu'autant enfin qu'ils offrent le pardon
& des Gouverneurs à ces Etats libres , indépendans
& ſouverains ; quant au reſte , le Parlement s'eſt
réſervé en termes exprès le pouvoir de déſavouer
tout traité qui pourroit être fait ainfi , & de tirer
avantage des moindres circonstances qui pourroient
Curvenir, pour afſujettir ce continentà ſes ufurpations.
6°. Ledit bill , en nous offrant le pardon , fuppoſe
un crime réel dans notre réſiſtance ; par conféquent
traiter cette matière , ce ſeroit reconnoître
que les habitans de ces Etats étoient , ce que la
Grande-Bretagne les a déclarés être , des Rebelles.
7°. Nos ennemis réclamant par ce bill les habitans
de ces Etats comme leurs ſujets ; de la nature de
Ja négociation actuellement prétendue ouverte , ils
pourroient inférer que leſdits habitans ſeroient dans
Ja ſuite obligés de droit à ſe ſoumettre aux loix
qu'ils jugeroient à propos de faire ; & par une conféquence
néceſſaire , toutes les conventions qui
pourroient être faites dans lecours d'une négocia
tion pareille , ſeroient ſujettes à être révoquées un
jour. 8°, Parce que ledit bill porte que les Commiſ
faires dont il eſt fait mention peuvent traiter avec
de ſimples particuliers , meſure qui déroge à la dignité
du caractère national. D'après tout cela , il
paroît évident à votre comité , que l'objet deſdits
bills eſt d'influer ſur l'eſpérance ou ſur la crainte du
bon peuple de ces Etats , de manière à faire naître
la diviſion dans ſon ſein & à le détacher de la cauſe
commune , qui actuellement , graces aux bontés
dela Providence Divine , tend à une iſſue favorable
&prochaine ; qu'ils font une ſuite de ce plan infidieux
qui , à partir de la date de l'acte du timbre
juſqu'à ce moment-ci , a plongé ce pays dans les
troubles & dans le ſang; que dans le cas préſent,
( 110 )
1
comme dans tous les autres , quoique les circonf
tances puiffent forcer nos ennemis à relâcher quelque
choſe de leurs prétentions injuftes , cependant
il n'eſt pas à douter que , comme ils l'ont fait jufqu'à
préſent , ils ne faififfent la première occafion
favorable qui ſe préſenteroit , de ſe livrer à cette
fureur de domination qui a diviſé en deux le puiſſant
Empire de laGrande-Bretagne.
Tout conſidéré , le Comité demande qu'il lui ſoit
permis d'expoſer , comme étant ſon opinion , que :
les Américains s'étant réunis dans cette entrepriſe
difficile au cri de l'intérêt commun , pour la défenſe
de leurs droits & de leurs priviléges communs , par
des ſervices réciproques , par une affection mutuelle,
la grande cauſe pour laquelle ils militent encore
&à laquelle l'eſpèce humaine entière eſt intéreſſée ,
ne peut devoir ſon ſuccès qu'à cette même union :
par conféquent tout homme ou toute aſſemblée
d'hommes qui oſeroit faire quelque convention ſéparée
& partielle avec les Commiſſaires de la Couronne
Britannique ou quelqu'un d'eux , doit être re
gardé & traité comme un ennemi déclaré de ces
Etats-Unis.
>> Votre comité demande la permiſſion d'ajouter
encore , comme étant ſon opinion , que ces Etats-
Unis ne peuvent pas convenablement entrer en conférence
ni en négociation avec aucuns Commiſſaires
de laGrande-Bretagne , àmoins qu'en forme de préliminaires
ils ne commencent , ou par retirer leurs
flottes & leurs armées , ou par reconnoître en termes
poſitifs & exprès l'indépendance deſdits Etats .
Etcomme il paroît que le deſſein des ennemis de
ces Etars eſt de les endormir dans le ſein d'une ſécurité
funeſte , l'opinion de votre comité eſt , que
l'on prévienne les Etats reſpectifs , afin qu'ils ſe préparent
au développement le plus vigoureux de leurs
forces , qu'ils mettent en campagne le plutôt poſſible
leur contingent refpectifdes troupes continentales ,
( 111 )
:
&que toutes les milices deſdits Etats ſe tiennent
prêtes à agir au beſoin «.
Ce rapport ayant été lu & diſcuté article par ar
ticle , il a été réſolu unanimement : que le Congrès
approuve& confirme ledit rapport.
:
FRANCE.
De PARIS , le 20 Juin.
La flottede Breſt eſt encore en rade , mais depuis
la fin du mois dernier , prête à appareiller au premier
fignal. On en forme, dit- on , trois efcadres ,
dont une ſous les ordres du Comte d'Orvilliers ,
une fous ceux du Comte du Chaffault , & la troifieme
ſous ceux du Duc de Chartres , qui aura ſous
luiM. de la Motthe-Piquet. Le nombre des vaifſeaux
qui la compoſent eſt conſidérable ; on croit
toujours qu'elle a ordre de régler ſes mouvements
fur ceux de l'Amiral Keppel ; le bruit s'eſt répandu
qu'en cas de guerre , on exécutera le projet de réunir
la marine Marchande à la marine Royale; cet
arrangement ne pourroit qu'exciter une plus grande
émulation parmi nos Armateurs. Ce qu'il y a de
certain , quant à préſent , c'eſt qu'on a mis ſur les
vaiſſeaux quelques Officiers de laMari Marine bleue ſous
le nom d'Officiers auxiliaires ; il y en a deux fur cha
que vaiſſeau à Breſt. M. le Duc de Chartres à ſon
arrivée dans ce port , s'eſt empreſſé de témoigner à
ces braves Marins appliqués à leurs devoirs , en.
durcis aux travaux fariguants de la Mer , & qui confacrent
leur vie à l'exercice de l'art Nautique , toute
l'eſtime qu'ils méritent. On dit que les deux qui
fervent ſur ſon vaiſſeau , ont l'honneur d'être admis
journellement à ſa table.
On compte 100 bataillons , & 40 eſcadrons cantonnés
ſur nos côtes , depuis Dunkerque juſqu'à
Nantes. LeMaréchal de Broglie a été nommé Com
mandant en chefdes 60 bataillons ,&des 40 cfca
( 112 )
drons aſſemblés fur les côtes de Bretagne & de Normandie.
Les Officiers-Généraux qui ſerviront ſous
ſes ordres , font le Marquis de Poyanne , le Comte
de Luface , le Prince de Beauveau , le Marquis de
Caſtries , le Comte de Vaux , le Marquis de Traifnel
, le Comte de Chabot , le Baron de Beſenval ,
& le Baron de Luckner , Lieutenants -Généraux .
Les Maréchaux - de - Camp au nombre de 22 ,
ſont le Marquis de Talaru , le Comte de Rochambau
, le Duc du Châtelet , le Comte de Caraman ,
leMarquis de Saint-George , le Baron de Diesbach , le
Comte de Narbonne-Fritzlar , le Comte de Jaucourt
, le Comte de Puyſégur , le Comte de la Féronnois
le Comte de la Tour-du-pin-Paulin , le
Marquis de Conflans , le Comte de Durfort , le Baronde
Saint-Victor ,le Duc d'Ayen , le Baron de
Falkenhayn , le Baron de Wimpfen , le Comtede la
Luzerne , le Duc de Guines , le Comte d'Hauf
fonville , & le Marquis de Pons.
Pour l'Artillerie , M. de Gribeauval , Lieutenant-
Général , M. de Villepatour , Maréchal-de-Camp ;
le Duc de Coigny , Maréchal-de-Camp en qualité
de Colonel général des Dragons. Les Majors-généraux
de l'armée , ſont le Comte de Guibert , Maréchal-
de-Camp , & le Comte de Damas , Brigadier.
Premier Maréchal - général des Logis , faiſant les
fonctions , le Marquis de Lambert. Il y a de plus ,
10 Aides-Majors , 6 Aides-Maréchaux-généraux des
Logis , & 3 furnuméraires.
>> Le Commandant de la Marine , écrit - on de
Toulon , a reçu des brevets en blanc pour 18 Lieutenants
de frégates , qu'il a ordre de diſtribuer aux
Capitaines Marchands & autres gens de mer qui
fontdans le cas de les mériter par leurs ſervices. Ces
nouveaux Officiers feront répartis ſur l'eſcadre du
Chevalier de Fabry ; les vaiſſeaux qui doivent la
compoſer ſont actuellement tous en rade; il y en a
2 de 74 Canons, 3 de 64. Les frégates font au
( 113 )
-
nombre de quatre , & on yjoint une corvette ".
Selon les mêmes lettres , il est arrivé dans ce
port 200 forçats , qui ſont partis de Marſeille ſous
la conduite d'une brigade de Maréchauffée , & fous
l'eſcorte de quelques troupes attachées à la Marine ,
on les y employe aux travaux du port,
Nous avons parlé du malheur arrivé à Breſt ,
on ne ſera pas fâché d'en trouver ici des détails
plus exacts. Le 12 Mai dernier à une heure après
midi, le petit canot du vaiſſeau le Roland, conte
nant vingt perſonnes , chavira dans la rade de Breſt ;
fix ont été noyées , & n'ont point reparu ; les autres
ont été ſecourus par les canots des vaiſſeaux voifins
, & portés environ trois-quarts d'heure après
àbord du Roland. Le plus affecté de tous , étoit le
Chevalier de Marbotin , Enſeigne de vaiſſeau , qui
étoitregardé par l'équipage comme mort . M. Groffier
Chirurgien-Major du Roland, jugeant que cette
mort ne pouvoit être qu'apparente , lui adminiftra
les moyens connus , mais avec certaines reftrictions
qu'il fera obſerver dans un Mémoire qu'il ſe propoſe
de faire inférer dans le Journal de Médecine.
Effectivement après quatre heures d'un travail continuel
, le Chevalier de Marbotin donna quelque
ſigne de vie , & inſenſiblement on le rappella à ſon
premier état. Ce brave Officier inftruit de tout ce
qu'on avoit fait pour lui , a témoigné la reconnoiffance
de la manière la plus généreuſe au Chirurgien
qui lui a rendu la vie. Voulant pareillement reconnoître
le zèle de deux Matelots qui l'avoient ſecouru
lorſqu'il couloit entre deux eaux , il leur a
aſſuré à chacun , par Acte devant Notaire , une penſion
équivalente au tiers de la paye que le Roi leur
donne , & fuceptible d'augmentation proportionellement
aux grades auxquels ces Matelots peuvent
parvenir. Il a auſſi donné aux Matelots des différents
vaiſſeaux qui avoient ſauvé les autres perſonnes
, la moitié d'une année de ſes appointements .
(114)
Les bruits de guerre ſe ſoutiennent toujours.
>>> Tous les Marins Anglois , écrit-on , d'un de nos
ports , n'en uſent pas à l'égard de nos navires , comme
ceux qui croiſent près de nos côtes. Des lettres
de divers endroits , portent que pluſieurs de nos
bâtiments chargés de munitions &de marchandiſes
pour les Etats - Unis , ont été arrêtés & conduits
récemment dans les ports d'Angleterre où l'on difcute
la validité de leurs priſes , & s'ils doivent être
confiſqués comme deſtinés à des rebelles , ou rendus
en vertude la notification du traité de la France
avec l'Amérique. Cette inégalité de conduite dans
les Capitaines Anglois , ſemble annoncer au moins
quelquetergiverſation dans les ordres qu'ils doivent
recevoir à cet égard du Miniſtère , & rend au moins
problématiques les évènements qui ſe paſſeront entre
les eſcadres des deux nations dans le cas où elles
ſe rencontreront. Auſſi le public s'obſtine à regarder
laguerre comme inévitable . Envain quelques perſonnes
( ajoûte la lettre que nous tranſcrivons ) prétendentque
le troublejettédans notre commerce, n'eſt
pas une hoftilité ; l'objet de la paix maritine eſt la
Lécurité maritime; & tout ce qui l'altere eſt hoftile ;
foutenir un ſyſtême contraire , c'eſt dire que l'invaſion
d'une place ſans défenſe n'eſt pas un acte d'hoſtilité " .
S'il faut en croire les bruit publics , il eſt queſtion
de oréer quatre nouvelles Légions , dont la formation
fera à-peu-près ſemblable à celle des fix qui
ont été ſupprimées par l'Ordonnance du 25 Mars
1776.
On mande de Landerneau un trait de bravoure
quin'étonnera pas dans l'Officier , qui en eſt le hé
ros ? Le Comte de Rouffignac allant joindre ſon
régiment , paffoit dans un bois où des cris plaintifs
frappèrent fon oreille. Il ſortit auſſi-tôt de ſa chaiſe
depoſte, avec ſon épée &deux piſtolets , & vola
ſeul à l'endroit d'où partoient les cris. Là, il vit
quarre ſcélérats qui aſſalinoientun payfan; il fong
(115)
1
dit ſur eux , fit mordre la pouſſière à deux, de deux
coups de piſtolers , paſſa ſon épée au travers du
corpsdu troiſième , & laiſſa fuir le dernier. Il prit
enfuite ſoindu payſan qu'il fit mettre dans ſa chaiſe
&qu'il conduifit à la ville la plus prochaine , où
les Chirurgiens appellés ne trouvèrent pas qu'il eût
desbleſſures mortelies. L'aſſaffin échappé fut arrêté
le même jour par la Maréchauffée , & fon procès
va lui être fait Prévôtalement.
Ace trait nous en joindrons un de défintéreſſement
, & de bonté , fait pour plaire aux ames ſenfibles.
Un Eccléſiaſtique n'ayant pour tout bien que
lerevenu très-modique d'une Cure de campagne ,
àdeux lieues de Chatelleraud , avoit à répéter plufieurs
années d'arrérages d'une rente fonciere due
àſa Cure par un particulierde la ville ; après plufieurs
demandes amiables & infructueuſes , il fut
obligé d'en venir à une demande judiciaire. L'afſignation
donnée fut ſuivie lentement ; le débiteur
promettoit ſouvent de payer , & ne payoit point.
Après sans de patience& de délai , le Curé obtint
Sentence. Le débiteur étoit devenu dans cet intervalle
ſon paroiſſien ; le Patteur touché mit fin à
toutes les pourſuites , & écrivit le billet ci-joint à
ſonAvocat.>>Lorſque je commençai cette affaire
mon débiteur n'étoit ni mon voiſin , ni mon paroiffien
; il eſt aujourd'hui l'un & l'autre , je lui dois
des égards. J'ai été certainement plus fâché que lui
du parti extrême qu'il m'a forcé de prendre ; auſſi
pour réparation , je lui fais le ſacrifice de tout ce
qu'il me doit juſqu'à ce moment ; je m'eſtimerai heureux
fi ce témoignage de ma bonne volonté peut
effacer l'impreffion désagréable qu'une exécution
peut lui avoir donné contre moi " .
Le Prince de Condé pendant ſon ſéjour à Dijon ,
n'a ceflé de donner des encouragemens aux Arts &
aux Inventeurs des découvertes utiles. M. Regnier ,
Arquebufier & Mechanien à Saumur en Auxois
,
1
( 116 )
dont la ferrure de combinaiſon a mérité le premier
encouragement de la Société libre d'Emulation , y
préſenta à ce Prince une éprouvette ou machine à
éprouver la poudre. Cet inſtrument qui avoit déja
obtenu le fuffrage de l'Académie de cette Ville , perfectionné
de nouveau , eſt ſelon le témoignage de
pluſieurs Officiers d'Artillerie , préférable aux éprouvettes
à cremailler & autres . L'Auteur en a fait de
différentes grandeurs : les petites à l'uſage des chafſeurs
, ne coûtent que 18 livres ; & celles deſtinées
aux perſonnes qui veulent voir plus en grand les effets
de la poudre, ſe payent 24 livres .
Le Prince aſſiſta auſſi à une ſéance du Cours de
Chymie qui ſe fait à l'Académie de Dijon. Après
pluſieurs expériences très - curieuſes , le Démonſtrateur
, M. de Morveau , écrivit ſur du papier blanc
avec de l'encre cobaltique ; on ſait que ces caractères
n'en ſont viſibles que lorſqu'on les préſente au
feu ; S. A. S. y lut les quatre vers ſuivans :
Aux champ de Mars , les regards de Condé
Dans tous les coeurs appelloient le courage..
Par eux ici le zèle eſt ſecondé ,
Et nos progrès vont être leur ouvrage.
,
>> Dans la ſolemnité appellée de l'Oſtenſion ,
écrit-on de Limoges , fêtée dans cette Ville , & qui
attire un grand concours de Pélerins nous avons
vu cette année venir de trois lieues , à pied , le nommé
François Brouffeau , Laboureur , né le 9 Février
1666 , à Benac ſa Paroiſſe , où il n'a pas encore
ceflé de travailler aux ouvrages de la campagne.
M. Turgot, étant alors Intendant de cetteGénéralité,
l'avoit déchargé des Impoſitions royales , en 1766 ,
c'est-à-dire à cent ans révolus. Le Comte d'Eſcars
pourvoit à ſes beſoins , & lui envoye tous les ans
deux pièces de vin. Ce vieillard qui paſſe actuellement
112 ans , jouit d'une bonne ſanté «.
C'eſt M. Dufour , Docteur en Médecine & Chirurgien-
Aide- Major à l'Ecole Royale Militaire , qui
( 117 )
a traité les fous furieux dont nous avons annoncé
la guériſon. Nous ajouterons ici que ces malades
étoient au nombre de trois : l'un étoit à Bicêtre depuis
ſept ans , le ſecond depuis deux , & le troiſième
depuis neuf mois ; le traitement commença le 26
Mars , & 11 jours après , le premier & le dernier
furent remis en liberté , & aſſiſtèrent aux exercices
de piété du Vendredi-Saint. Le ſecond s'eſt trouvé
attaqué d'une maladie mélancholique queM. Dufour
n'avoit jamais traitée. Des affections ſcorbutiques
qui ſe ſont manifeſtées pendant le traitement ont
mis de la lenteur dans la guériſon ; mais la fureur
eft calmée ; ce malade fort tous les jours , ſe promène
, & n'a plus la même averſion pour les objets
qui luidéplaiſoient ci-devant. On continue de faire
desremèdesaupremier,parce qu'on préſume qu'une
maladie auffi grave & auffi invétérée que celle qui a
duré ſept ans, exige qu'on en prolonge le traitement
pour en afſurer davantage le ſuccès .
On parle beaucoup d'une pièce de méchanique
très - curieuſe , dont on dit que le Public jouira
bientôt , & qu'on annonce ainſi : >> C'eſt une téte
d'airain qui prononce diſtinctement ces mots : Le
Roifait le bonheur de ſes peuples , & le bonheur
defes peuples fait celui du Roi. L'Auteur de ce
morceau curieux ſe flatte de porter ſes recherches
en ce genre au point de faire faire à pluſieurs ſtatues
une converſation ſuivie entr'elles . La première
difficulté , qui eſt de faire articuler des mots à un
automate , étant une fois vaincue , il n'eſt pas plus
étonnantd'en faire parler pluſieurs qu'un ſeul. Quant
àla converſation , il eſt inutile d'obſerver qu'elle ne
ſera ſuivie qu'en raiſon du magaſin de paroles ,
monté & arrangé dans l'intérieur «..
Les Numéros ſortis au Tirage de la Loterie
Royale de France , du 16 de ce mois , font : 73 ,
20 , 50 , 25 , 47.
( 118 )
'De BRUXELLES , le 20 Juin.
DEPUIS quelque tems il part journellement des
Pays-Bas des corps de troupes & des trains d'artillerie
&de munitions de guerre qui ſe raſſemblent à
Luxembourg , d'où ils continuent leur route pour
l'Allemagne: on ne doute pas que leur deſtination
ne ſoit pour la Bavière ; on ne fait rien de bien po
fitif ſur ce qui ſe paſſe dans ces contrées. La défenſe
la plus ſévère d'écrire a été publiée dans nos
armées ; & juſqu'à préſent elle eſt obſervée rigoureuſement.
Nous en ſommes réduits aux conjectures
, & nous n'apprenons que ce qui nous parvient
par des voies indirectes. Le bruit s'étoit répandu
que l'Empereur & le Roi de Pruſſe traitoient enſemble
& par lettres d'un accommodement relatif à la
ſucceſſiondeBavière. On aſſure aujourd'hui que ces
négociations ſe font à Vienne & à Berlin par le canal
des Miniſtres reſpectifs , c'est- à-dire , à une diſtance
très-éloignée des Princes que ces arrangemens intéreffent.
Ainfion négocie au loin , tandis que les parties
font en armes & en préſence les unes des autres.
Cette ſituation extraordinaire fixe les regards de
toute l'Europe qui prévoit toujours une rupture , &
qui peut en apprendre la nouvelle en même-tems
que celled'une bataille. Ce qui donne encore quelques
eſpérances de paix à nos Politiques , c'eſt le peu
de diſpoſition que les Puiſſances de l'Europe montrent
à foutenir de leur appui les prétentions qui ont
donné lieu à ces différends. La France ne fait à cette
occafion aucune démarche qui ne tende à conferver
la paix , ou du moins à concentrer le feu de
la guerre dans le pays qui la voit naître. On dit
qu'ellea garanti les Pays-Bas Autrichiens , & qu'elle
l'a fait du conſentement du Roi de Pruſſe , qui de
fon côté agit de concert avec le cabinet de Verſailles
, en lui communiquant le train de ſes négociations
avec celui de Vienne. Les circonstances pré
( 119 )
ſentes lui preſcrivent peut-être de refter neutre dans
les affaires d'Allemagne : il eſt certain que fi elle y
prenoit part , la déclaration de guerre que l'Angleterre
médite ne ſeroit plus ſuſpendue.
&
>> Il n'y a rien de plus étonnant , écrit-on de Londres
, que l'eſpèce d inaction dans laquelle on retient
ces flottes formidables qu'on a tant vantées au Par
lement , & qui n'agiſſent point. Après la déclaration
faite le 13 Mars de la part de la France , le cri
général de nos Miniſtres fut celui de la guerre
de lavengeance. Un coup-d'oeil jetté ſur notre ſituation
nous fit une loi de la moderation , & il fallur
digérer patiemment une injure dont nous n'étions
pas en état detirer vengeance. La France cependant
dans la vuede ſoutenir ſa première démarche , a fait
partir de la Méditerranée une eſcadre deſtinée ,
dit-on, àaller cimenter ſon union avec les Colonies ;
cette eſcadre nous a fait fortir de notre lethargie :
l'activité a redoublé dans nos ports , & à en juger
par les priſes que nos armateurs font fréquemment
fur les François , il faut qu'ils aient reçu l'ordre écrit
de nepoint les ménanaggeerr.. Il ſemble que leMinistère
n'a adopté ce plan d'hoſtilité que pour engager la
France à nous déclarer la guerre , afin que nous
puiſſions trouver des alliés qui nous aident à reprendre
la ſuprématie des mers. Ces alliés ne doivent,
à ce qu'on affure , nous ſecourir que dans le
cas où nous ferons attaqués & non agreffeurs : il eſt
donc queſtion de prouver à l'Europe que nos démarches
hoftiles ne ſont que le maintien des anciens
droits de la marine Britannique Nos plaiſans
s'égayent ſur cette politique ,& les épigrammes les
plus indécentes ſe multiplient dans nos pamphlets &
dansnos papiers publics. Une perſonne ſe trouvant
dernièrement à un grand repas y porta gravement
cette ſanté , aux quatre riens. La compagnie voulur
une explication , & il répondit : Ces quatre riens
font le bon fens d'un grand perſonnage , la capacité
defon premier valet ,la fincérité de la France ,&la
( 120 )
oſpérité de la vieille Angleterre. Malgré ces plaifanteries
, il ne faut pas douter qu'on ne s'occupe en
ce-moment de quelque projet très-ſérieux . L'eſpèce
d'indifférence qu'on affecte ſert à la couvrir d'un ſecret
impénétrable juſqu'à l'inſtant de l'exécution. Les
perſonnes attentives remarquent depuis quelque
tems dans tout ce Royaume des mouvemens extraordinaires
, qui , quoique faits fourdement , n'en paroiſſent
pas moins redoutables , & dont l'effet ne
peut tarder d'éclater «.
Selon une lettre de Breſt , le Capitaine Paul Jones ,
commandant l'armateur le Ranger , a conduit dans
cette rade au commencement de ce mois un vaiſſeau
Anglois plus fort que le ſien. Il ne l'a pris qu'après
un long combat dans lequel il a eu 4hommes tués
& 3 bleffés. L'Anglois a eu environ 40 morts & 20
bleſſés qu'on a portés à l'hopital. On ajoute que
le Capitaine en ſecond du Ranger avoit tenté de
s'échapper la nuit avec ſes prifonniers pour les ramener
en Angleterre ; mais qu'il a été arrêté. Le
Capitaine Paul Jones ſe plaint beaucoup de ſa perfidie:
il l'a fait mettre aux fers ; & s'il faut en croire
les mêmes lettres , on n'attend qu'un 3ª Capitaine
Boſtonien pour foumettre le traître à un Conſeil de
Guerre. On le ſoupçonne d'avoir ſervi d'eſpion aux
Anglois. On est toujours dans l'incertitude de l'arrivée des
galions du Mexique : une lettre de Cadix porte que
le Capitaine d'un vaiſſeau venant de la Havane a rapporré
qu'il les avoit vus le 29 Avril à 80 lieues
au -deſſus de l'ifle du Corbeau la plus avancée des ifles
Açores. Si cette déclaration est vraie , ils n'ont pas
du tarder , & ſans doute dans ce moment ils font entrés
dans le port. On fait l'intérêt que le commeree
de l'Europe prend à cette riche flotte; & on penſe
toujours que ſon arrivée peut influer beaucoup fur
les difpofitions de l'Eſpagne , & par conféquent far
les évènemens politiques. Lafuite duTraité entre l'Espag. & le Port. à l'ord. proc
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